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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13013 ***
+COMTESSE DE SÉGUR
+
+
+FRANÇOIS LE BOSSU
+
+
+A MA PETITE FILLE CAMILLE DE MALARET
+
+Chère et bonne Camille, la Christine dont tu vas lire l'histoire te
+ressemble trop par ses beaux côtés pour que je me prive du plaisir de
+te dédier ce volume. Tu as sur elle l'avantage d'avoir d'excellents
+parents; puisses-tu, comme elle, trouver un excellent François qui sache
+t'aimer et t'apprécier comme mon François aime et apprécie Christine!
+C'est le voeu de ta grand'mère, qui t'aime tendrement.
+
+COMTESSE DE SÉGUR,
+née ROSTOPCHINE.
+
+
+
+
+I
+
+COMMENCEMENT D'AMITIÉ
+
+Christine était venue passer sa journée chez sa cousine Gabrielle; elles
+travaillaient toutes deux avec ardeur, pour habiller une poupée que
+Mme de Cémiane, mère de Gabrielle et tante de Christine, venait de
+lui donner: elles avaient taillé une chemise et un jupon, lorsqu'un
+domestique entra. «Mesdemoiselles, Mme de Cémiane vous demande au
+jardin, sur la terrasse couverte».
+
+GABRIELLE
+
+--Faut-il y aller tout de suite? Y a-t-il quelqu'un?
+
+LE DOMESTIQUE
+
+--De suite, Mademoiselle; il y a un Monsieur avec Madame.
+
+GABRIELLE
+
+--Allons, Christine, viens.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est ennuyeux! je ne pourrai pas habiller ma poupée, qui est nue et
+qui a froid.
+
+GABRIELLE
+
+--Que veux-tu! il faut bien aller joindre maman, puisqu'elle nous fait
+demander.
+
+CHRISTINE
+
+--Moi, seule à la maison, je ne pourrai pas l'habiller; je ne sais pas
+travailler. Mon Dieu! que je suis malheureuse de ne savoir rien faire.
+
+GABRIELLE
+
+--Pourquoi ne demanderais-tu pas à ta bonne de lui faire une robe?
+
+CHRISTINE
+
+--Ma bonne ne voudra pas: elle ne fait jamais rien pour m'amuser.
+
+GABRIELLE
+
+--Comment faire, alors?... Si je t'en faisais une?
+
+--Toi, tu pourrais? dit Christine, en relevant la tête et en souriant.
+
+GABRIELLE
+
+--Je crois que oui; j'essayerai toujours.
+
+CHRISTINE
+
+--Tout de suite?
+
+GABRIELLE
+
+--Non, pas tout de suite, puisque maman nous attend pour promener; mais
+quand nous serons revenues, nous travaillerons à ta robe.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais, en attendant, ma pauvre fille a froid.
+
+GABRIELLE
+
+--Je vais l'envelopper dans ce vieux petit manteau tu vas voir; donne-la
+moi.
+
+Gabrielle prend la poupée, l'enveloppe de son mieux et la met dans un
+fauteuil.
+
+GABRIELLE
+
+--Là! elle est très bien! Viens, à présent; maman nous attend.
+Dépêchons-nous.
+
+Christine embrasse Gabrielle, qui l'entraîne hors de la chambre; elles
+arrivent en courant à une allée couverte où se promenait leur maman avec
+un Monsieur et un petit garçon qui était un peu en arrière. Gabrielle
+et Christine le regardent avec surprise. Il était un peu plus grand
+qu'elles, gros, d'une tournure singulière; sa figure était jolie, ses
+yeux doux et intelligents, il avait une physionomie très agréable, mais
+l'air craintif et embarrassé.
+
+Christine s'approche, lui prend la main:
+
+--Viens, mon petit, jouer avec nous; veux-tu?
+
+L'enfant ne répond pas; il regarde d'un air timide Gabrielle et
+Christine.
+
+--Est-ce que tu es sourd, mon petit? demanda Gabrielle amicalement.
+
+--Non, répondit l'enfant à voix basse.
+
+GABRIELLE
+
+--Et pourquoi ne parles-tu pas? Pourquoi ne viens-ru pas avec nous?
+
+L'ENFANT
+
+--Parce que j'ai peur que vous ne vous moquiez de moi comme les autres.
+
+GABRIELLE
+
+--Nous moquer de toi? Et pourquoi cela? Pourquoi les autres se
+moquent-ils de toi?
+
+--Vous ne voyez donc pas! dit le petit garçon en relevant la tête et les
+regardant avec surprise.
+
+GABRIELLE
+
+--Je te vois, mais je ne comprends pas pourquoi on se moque de toi. Et
+toi, Christine, vois-ru quelque chose?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, pas moi; je ne vois rien.
+
+--Alors, vous voudrez bien m'embrasser et jouer avec moi? dit le petit
+garçon en souriant et en hésitant encore.
+
+--Certainement, s'écrièrent les deux cousines en l'embrassant de tout
+leur coeur.
+
+Le petit garçon semblait si heureux, que Gabrielle et Christine se
+sentirent aussi toutes joyeuses. Au moment où ils s'embrassaient tous
+les trois, la maman et le Monsieur se retournèrent. Ce dernier poussa
+une exclamation joyeuse.
+
+--Ah! les bonnes petites filles! Ce sont les vôtres, Madame? Elles
+veulent bien embrasser mon pauvre François! Pauvre enfant! il en a l'air
+tout heureux!
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Pourquoi donc paraissez-vous surpris que ma fille et ma nièce
+accueillent bien votre petit François! Je m'étonnerais du contraire.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Je serais bien heureux, Madame, que tout le monde pensât comme vous;
+mais l'infirmité de mon pauvre enfant le rend si timide! Il est si
+habitué à se voir l'objet des railleries et de l'aversion de tous les
+enfants, qu'il doit être heureux de se voir fêté et embrassé par vos
+bonnes et charmantes petites filles.
+
+--Pauvre enfant! dit Mme de Cémiane en le regardant avec
+attendrissement.
+
+Les enfants s'étaient rapprochés. Gabrielle et Christine tenaient
+chacune une main du petit garçon qu'elles faisaient courir, et qui riait
+de tout son coeur de cette course forcée.
+
+GABRIELLE
+
+--Maman, le petit garçon nous a dit qu'on se moquait de lui et que
+personne ne voulait l'embrasser. Pourquoi? il est très bon et très
+gentil.
+
+Mme de Cémiane ne répondit pas; le petit François la regardait avec
+anxiété; M. de Nancé soupirait et se taisait également.
+
+CHRISTINE:
+
+--Monsieur, pourquoi se moque-t-on du petit garçon?
+
+M. DE NANCÉ
+
+Parce que le bon Dieu a permis qu'il fût bossu à la suite d'une chute,
+mes enfants; et il y a des gens assez méchants pour se moquer des
+bossus, ce qui est très mal.
+
+GABRIELLE
+
+Certainement, c'est très mal; ce n'est pas sa faute s'il est bossu, il
+est très bien tout de même.
+
+--Où donc est-il bossu? Je ne vois pas, dit Christine en tournant autour
+de François.
+
+Le pauvre François était rouge et inquiet pendant cette inspection de
+Christine.
+
+«Mon Dieu! mon Dieu! pensait-il, si elle voit ma bosse, elle fera comme
+les autres, elle se moquera de moi!»
+
+Mme de Cémiane était embarrassée pour faire finir Christine sans que M.
+de Nancé s'en aperçût: Gabrielle commençait aussi à examiner le dos de
+François, lorsque Christine s'écria:
+
+«Voilà! voilà! je vois! C'est là, sur le dos! Vois-tu Gabrielle?»
+
+GABRIELLE
+
+--Oui, je vois; mais ce n'est rien du tout. Pauvre garçon! tu croyais
+que nous nous moquerions de toi? Ce serait bien méchant! Tu n'as plus
+peur, n'est-ce pas? Comment t'appelles-tu? Où est ta maman?
+
+FRANÇOIS
+
+--Je m'appelle François; maman est morte, je ne l'ai jamais vue: et
+voilà papa avec votre maman.
+
+CHRISTINE
+
+--Comment, c'est ce Monsieur qui est ton papa?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Pourquoi cela vous étonne-t-il, ma bonne petite?
+
+CHRISTINE
+
+--Parce que vous êtes très grand et lui est si petit, vous êtes maigre
+et lui est si gras.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Quelle bêtise tu dis, Christine! Est-ce qu'un enfant est jamais grand
+comme son papa? Si vous alliez vous amuser avec François, ce serait
+mieux que de rester ici à dire des niaiseries.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Laissez-moi vous embrasser, mes bonnes petites filles; je vous
+remercie de tout mon coeur d'être bonnes pour mon pauvre petit François.
+
+M. de Nancé embrassa à plusieurs reprises Gabrielle et Christine, et il
+alla rejoindre Mme de Cémiane. Les enfants, de leur côté, entrèrent dans
+le bois pour ramasser des fraises.
+
+CHRISTINE
+
+--Tiens, François, viens par ici: voici une bonne place; regarde, que de
+fraises! Prends, prends tout.
+
+FRANÇOIS
+
+--Merci, ma petite amie. Comment vous appelez-vous toutes deux?
+
+GABRIELLE
+
+--Je m'appelle Gabrielle.
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi, Christine.
+
+FRANÇOIS
+
+--Quel âge avez-vous?
+
+GABRIELLE
+
+--Moi j'ai sept ans, et Christine, qui est ma cousine, a six ans. Et
+toi, quel âge as-tu?
+
+--Moi... j'ai... déjà dix ans, répondit François en rougissant.
+
+GABRIELLE
+
+--C'est beaucoup, dix ans! C'est plus que Bernard.
+
+FRANÇOIS
+
+--Qui est Bernard?
+
+GABRIELLE
+
+--C'est mon frère. Il est très bon. Je l'aime beaucoup, Il n'est pas ici
+à présent; il prend une leçon chez M. le curé.
+
+FRANÇOIS
+
+--Ah! moi aussi je dois aller prendre une leçon chez le curé, tout près
+d'ici, à Druny.
+
+GABRIELLE
+
+--C'est comme Bernard; il y va aussi à Druny. Tu es donc près de Druny.
+
+FRANÇOIS
+
+--Tout près! Il faut dix minutes pour aller de chez nous chez le curé.
+
+GABRIELLE
+
+--Pourquoi n'es-tu jamais venu nous voir?
+
+FRANÇOIS
+
+Parce que je ne demeurais pas ici; papa était en Italie pour ma santé;
+les médecins disaient que je deviendrais droit et grand en Italie; et,
+au contraire, je suis plus bossu qu'avant, ce qui me chagrine beaucoup.
+
+GABRIELLE
+
+--Ecoute, François, ne pense pas à cela; je t'assure que tu es très
+gentil; n'est-ce pas Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je l'aime beaucoup, il a l'air si bon!
+
+Toutes deux embrassèrent François qui riait et qui avait l'air heureux;
+et tous les trois se mirent à cueillir des fraises. Gabrielle et
+Christine eurent toujours soin de désigner les meilleures places à
+François pour qu'il se fatiguât moins à chercher. Au bout d'un quart
+d'heure, ils avaient rempli un petit panier que Gabrielle tenait à son
+bras.
+
+«A présent nous allons manger, dit Gabrielle en s'essuyant le front. Il
+fait chaud, cela nous rafraîchira. Tiens, François, assois-toi là, sous
+le sapin, près de moi, et toi, Christine, mets-toi de l'autre côté;
+c'est François qui va partager.»
+
+FRANÇOIS
+
+--Et dans quoi les mettrons-nous? nous n'avons pas d'assiettes.
+
+GABRIELLE
+
+--Nous allons en avoir tout à l'heure. Que chacun prenne une grande
+feuille de châtaigner; en voici trois.
+
+Chacun prit sa feuille, et François commença le partage; les petites
+filles le regardaient faire. Quand il eut fini:
+
+«C'est très mal partagé, dit Gabrielle; tu nous as presque tout donné;
+et il t'en reste à peine.»
+
+---Tiens, mon bon petit, en voici des miennes, dit Christine en versant
+une part de ses fraises dans la feuille de François.
+
+---Et en voilà des miennes, dit Gabrielle en faisant comme Christine.
+
+FRANÇOIS
+
+--C'est trop, beaucoup trop, mes bonnes amies.
+
+GABRIELLE
+
+--Du tout, c'est très bien: mangeons.
+
+FRANÇOIS
+
+--Comme vous êtes bonnes! Quand je suis avec d'autres enfants, ils
+prennent tout et ne m'en laissent presque pas.
+
+
+
+
+II
+
+PAOLO
+
+Les enfants finissaient de manger leurs fraises et ils sortaient du
+bois, quand ils virent arriver un jeune homme de dix-huit à vingt
+ans qui tenait son chapeau à la main, et qui saluait à chaque pas en
+s'approchant des enfants. Puis il resta debout devant eux, sans parler.
+
+Les enfants le regardaient et ne disaient rien non plus.
+
+«Signora, Signor, me voilà», dit le jeune homme saluant encore.
+
+Les enfants saluèrent aussi, mais un peu effrayés.
+
+«Sais-tu qui c'est», dit François à l'oreille de Gabrielle.
+
+GABRIELLE
+
+--Non; j'ai peur. Si nous nous sauvions?
+
+«Signora, Signor, sé souis venou, mé voici», recommença l'étranger
+saluant toujours.
+
+Pour toute réponse, Gabrielle prit la main de Christine et se mit à
+courir en criant:
+
+«Maman, maman, un Monsieur!»
+
+Elles ne tardèrent pas à rencontrer Mme de Cémiane et M. de Nancé qui
+les avaient entendues crier et qui accouraient aussi, craignant quelque
+accident.
+
+«Qu'y a-t-il? Où est François?» demanda M. de Nancé avec anxiété.
+
+--Là, là, dans le bois, avec un Monsieur fou qui va lui faire du mal,
+dit Christine tout essoufflée.
+
+M. de Nancé partit comme une flèche et aperçut François debout et
+souriant devant l'étranger, qui se mit à saluer de plus belle?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Qui êtes-vous, Monsieur? Que voulez-vous?
+
+L'ÉTRANGER, saluant.
+
+--Moi, zé souis invité de venir sé Signor conté. C'est vous, Signor
+Cémiane.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non, ce n'est pas moi, Monsieur; mais voici Mme de Cémiane.
+
+L'étranger s'approcha de Mme de Cémiane, recommença ses saluts, et
+répéta la phrase qu'il venait de dire à M. de Nancé.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Mon mari est absent, Monsieur, il va rentrer; mais veuillez me dire
+votre nom, car je ne crois pas avoir encore reçu votre visite.
+
+--Moi, Paolo Peronni, et voilà une lettre dé Signor conté Cémiane.
+
+Il tendit à Mme de Cémiane une lettre, qu'elle parcourut en réprimant un
+sourire.
+
+«Ce n'est pas l'écriture de mon mari», dit-elle.
+
+PAOLO
+
+--Pas écritoure! Alors, quoi faire? Il invite à dîner, et moi, povéro
+Paolo, z'étais très satisfait. Z'ai marcé fort; z'avais peur de venir
+tard. Quoi faire?
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Il faut rester à dîner avec nous, Monsieur; vos amis ont voulu sans
+doute vous jouer un tour, et vous le leur rendrez en dînant ici et en
+faisant connaissance avec nous.
+
+PAOLO
+
+--Ça est bon à vous; merci, Madame; moi, zé souis pas depuis longtemps
+ici; moi, zé connais personne.
+
+Le jeune homme raconta comme quoi il était médecin, Italien, échappé à
+un affreux massacre du village de Liepo, qu'il défendait avec deux cents
+jeunes Milanais contre Radetzki.
+
+«Eux sont restés presque tous toués, coupés en morceaux; moi zé mé souis
+sauvé en mé zétant sous les amis morts; quand la nouit est venoue, moi
+ramper longtemps, et puis zé mé souis levé debout et z'ai couru, couru;
+lé zour, zé souis cacé dans les bois, z'ai manzé les frouits des
+oiseaux, et la nouit courir encore zousqu'à Zènes; pouis z'ai marcé et
+z'ai dit Italiano! et les amis m'ont donné du pain, des viandes, oune
+lit; et moi zé souis arrivé en vaisseau en bonne France; les bons
+Français ont donné tout et m'ont amené ici à Arzentan; et moi, zé
+connais personne, et quand est arrivée oune lettre dou Signor conté
+Cimiano, moi z'étais content, et les camarades de rire et toussoter, et
+oune me dit: «Va pas, c'est pour rire»; mais moi, z'ai pas écouté et
+z'ai fait deux lieues en oune heure; et voilà comment Paolo est venu
+zousqu'ici... Vous riez comme les camarades; c'est drôle, pas vrai?»
+
+Mme de Cémiane riait de bon coeur; M. de Nancé souriait et regardait le
+pauvre Italien avec un air de profonde pitié.
+
+«Pauvre jeune homme!» dit-il avec un soupir, Et où sont vos parents?
+
+«Mes parents?...»
+
+Et le visage du jeune homme prit une expression terrible.
+
+«Mes parents, morts, toués par les féroces Autrichiens; fousillés avec
+les soeurs, frères, amis, dans les maisons à eux! Tout est brûlé! et
+avant battous, pour les punir eux, parce que moi, Italien, z'ai allé
+avec les amis pour touer les Autrichiens méssants et barbares. Voici
+l'Autrice! voilà le Radetzki! [1]»
+
+[Note 1: (retour) Maréchal autrichien, célèbre par la répression cruelle de
+la révolte des Lombards en 1849.]
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Pauvre garçon! C'est affreux!
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Malheureux jeune homme! Etre ainsi sans parents, sans patrie, sans
+fortune! Mais il faut avoir courage. Tout s'arrangera avec l'aide de
+Dieu; ayons confiance en lui, mon cher Monsieur. Courage! Vous voyez
+que vous voilà chez Mme de Cémiane sans savoir comment. C'est un
+commencement de protection. Tout ira bien; soyez tranquille.
+
+Le pauvre Paolo regarda M. de Nancé d'un air sombre et ne répondit pas;
+il ne parla plus jusqu'au retour au château.
+
+Les enfants restèrent un peu en arrière pour ne pas se trouver trop près
+de ce Paolo qui inspirait aux petites filles une certaine terreur.
+
+--Qu'est-ce qu'il disait donc des Autrichiens? demanda Christine. Il
+avait l'air si en colère.
+
+GABRIELLE
+
+--Il disait que les Italiens brûlaient des Autrichiens, et que ses soeurs
+battaient... leurs habits, je crois; et puis qu'ils tuaient tout, même
+les parents et les maisons.
+
+CHRISTINE
+
+--Qui tuait?
+
+GABRIELLE
+
+--Eux tous.
+
+CHRISTINE
+
+--Comment, eux tous? Qu'est-ce qu'ils tuaient? Et pourquoi les soeurs
+battaient-elles les habits? Je ne comprends pas du tout.
+
+GABRIELLE
+
+--Tu ne comprends rien, toi. Je parie que François comprend.
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, je comprends, mais pas comme tu dis. C'est les
+Autrichiens qui tuaient les pauvres Italiens, et qui brûlaient tout, et
+qui ont tué les parents et les soeurs de l'homme et ont brûlé sa maison.
+Comprends-tu, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, très bien; parce que tu le dis très bien; mais Gabrielle disait
+très mal.
+
+GABRIELLE
+
+--Ce n'est pas ma faute si tu es bête et que tu ne comprends rien. Tu
+sais bien que ta maman te dit toujours que tu es bête comme une oie.
+
+Christine baissa la tête tristement et se tut. François s'approcha
+d'elle et lui dit en l'embrassant:
+
+--Non, tu n'es pas bête, ma petite Christine. Ne crois pas ce que te dit
+Gabrielle.
+
+CHRISTINE
+
+--Tout le monde me dit que je suis laide et bête, je crois qu'ils disent
+vrai.
+
+GABRIELLE, l'embrassant.
+
+--Pardon, ma pauvre Christine, je ne voulais pas te faire de peine; j'en
+suis fâchée; non, non, tu n'es pas bête; pardonne-moi, je t'en prie.
+
+Christine sourit et rendit à Gabrielle son baiser. La cloche sonna pour
+le dîner, et les enfants coururent à la maison pour se nettoyer et
+arranger leurs cheveux. Le dîner se passa gaiement, grâce à l'aventure
+de l'Italien, que Mme de Cémiane avait présenté à son mari, et à
+l'appétit vorace du pauvre Paolo, qui ne se laissait pas oublier. Quand
+le rôti fut servi, il n'avait pas encore fini l'énorme portion de
+fricassée de poulet qui débordait son assiette. Le domestique avait déjà
+servi à tout le monde un gigot juteux et appétissant, pendant que Paolo
+avalait sa dernière bouchée de poulet; il regardait le gigot avec
+inquiétude; il le dévorait des yeux, espérant toujours qu'on lui en
+donnerait. Mais, voyant le domestique s'apprêter à passer un plat
+d'épinards, il rassembla son courage, et, s'adressant à M. de Cémiane,
+il dit d'une voix émue:
+
+--Signor conté, voulez-vous m'offrir zigot, s'i vous plait?
+
+--Comment donc! très volontiers, répondit le Comte en riant.
+
+Mme de Cémiane partit d'un éclat de rire; ce fut le signal d'une
+explosion générale. Paolo regardant d'un air ébahi, riait aussi, sans
+savoir pourquoi et mangeait tout en riant; excité par la gaieté, par les
+rires des enfants, il rit si fort qu'il s'étrangla; une bouchée trop
+grosse ne passait pas. Il devint rouge, puis violet; ses veines se
+gonflaient; ses yeux s'ouvraient démesurément. François, qui était à sa
+gauche, voyant sa détresse, se précipita vers lui, et, introduisant ses
+doigts dans la bouche ouverte de Paolo, en retira une énorme bouchée de
+gigot. Immédiatement tout rentra dans l'ordre; les yeux, les veines, le
+teint reprirent leur aspect ordinaire, l'appétit revint plus vorace que
+jamais. Les rires avaient cessé devant l'angoisse de l'étranglement;
+mais ils reprirent de plus belle quand Paolo, se tournant la bouche
+pleine vers François, lui saisit la main, la baisa à plusieurs reprises.
+
+--Bon Signorino! Pauvre petit! tou m'as sauvé la vie, et moi zé té ferai
+grand comme ton père. Quoi c'est ça? ajouta-t-il en passant sa main
+sur la bosse de François. Pas beau, pas zoli. Zé souis médecin, tout
+partira. Sera droit comme papa.
+
+Et il se mit à manger sans plus parler à personne; il se garda bien de
+rire jusqu'à la fin du dîner. Bernard avait aussi fait connaissance avec
+François pendant le dîner.
+
+--Je suis bien fâché de n'avoir pas pu rentrer plus tôt, dit Bernard.
+J'étais chez le curé; j'y vais tous les jours prendre une leçon.
+
+FRANÇOIS
+
+--Et moi aussi, je dois aller chez le curé pour apprendre le latin. Je
+suis bien content que tu y ailles; nous nous verrons tous les jours.
+
+BERNARD
+
+--J'en suis bien aise aussi; nous ferons les mêmes devoirs probablement.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je ne crois pas; quel âge as-tu?
+
+BERNARD
+
+--Moi, j'ai huit ans.
+
+FRANÇOIS
+
+--Et moi dix ans.
+
+BERNARD
+
+--Dix ans! Comme tu es petit!
+
+François baissa la tête, rougit et se tut. Peu de temps après qu'on fut
+sorti de table, on vint annoncer à Christine que sa bonne venait la
+chercher pour la ramener à la maison. Christine lui fit demander si elle
+pouvait rester encore un quart d'heure, pour emporter sa poupée vêtue de
+la robe que lui faisait Gabrielle; mais, habituée à la sévérité de sa
+bonne, elle se disposa à partir et à dire adieu à sa tante et à son
+oncle.
+
+GABRIELLE
+
+--Attends un peu, Christine; je vais finir la robe dans dix minutes.
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne peux pas; ma bonne attend.
+
+GABRIELLE
+
+--Qu'est-ce que ça fait? elle attendra un peu.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais maman me gronderait et ne me laisserait plus venir.
+
+GABRIELLE
+
+--Ta maman ne le saura pas.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh oui! ma bonne lui dit tout.
+
+La tête de la bonne apparut à la porte.
+
+--Allons donc, Christine, dépêchez-vous!
+
+CHRISTINE
+
+--Me voici, ma bonne, me voici!
+
+Christine courut à sa tante pour dire adieu. François et Bernard
+voulurent l'embrasser; ils n'eurent pas le temps; la bonne entra dans le
+salon.
+
+LA BONNE
+
+--Christine, vous ne voulez donc pas venir? Il est tard; votre maman ne
+sera pas contente.
+
+CHRISTINE
+
+Me voici, ma bonne, me voici!
+
+GABRIELLE
+
+Et ta poupée? tu la laisses?
+
+--Je n'ai pas le temps, répondit tout bas Christine effarée; finis la
+robe, je t'en prie; tu me la donneras quand je reviendrai.
+
+La bonne prit le bras de Christine, et, sans lui donner le temps
+d'embrasser Gabrielle, elle l'emmena hors du salon. La pauvre Christine
+tremblait; elle craignait beaucoup sa bonne, qui était injuste et
+méchante. La bonne la poussa dans la carriole qui venait la chercher, y
+monta elle-même; la carriole partit.
+
+--Christine pleurait tout bas; la bonne la grondait, la menaçait en
+allemand, car elle était Allemande.
+
+LA BONNE
+
+--Je dirai à votre maman que vous avez été méchante; vous allez voir
+comme je vous ferai gronder.
+
+CHRISTINE
+
+--Je vous assure, ma bonne, que je suis venue tout de suite. Je vous en
+prie, ne dites pas à maman que j'ai été méchante; je n'ai pas voulu vous
+désobéir, je vous assure.
+
+LA BONNE
+
+--Je le dirai, Mademoiselle, et, de plus, que vous êtes menteuse et
+raisonneuse.
+
+CHRISTINE, pleurant.
+
+--Pardon, ma bonne; je vous en prie, ne dites pas cela à maman, parce
+que ce n'est pas vrai.
+
+--Allez-vous bientôt finir vos pleurnicheries? Plus vous serez méchante
+et maussade, plus j'en dirai.
+
+Christine essuya ses yeux, retint ses sanglots, étouffa ses soupirs, et,
+après une demi-heure de route, ils arrivèrent au château des Ormes, où
+demeuraient les parents de Christine. La bonne l'entraîna au salon;
+M. et Mme des Ormes y étaient; elle la fit entrer de force. Christine
+restait près de la porte, n'osant parler. Mme des Ormes leva la tête.
+
+--Approchez, Christine; pourquoi restez-vous à la porte comme une
+coupable? Mina. est-ce que Christine a été méchante?
+
+MINA
+
+--Comme à l'ordinaire, Madame; Madame sait bien que Mademoiselle
+Christine ne m'écoute jamais.
+
+CHRISTINE, pleurant.
+
+--Ma bonne, je vous assure...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Laissez parler votre bonne. Qu'a-t-elle fait, Mina?
+
+MINA
+
+--Elle ne voulait pas revenir, Madame; après m'avoir fait longtemps
+attendre, elle se débattait encore pour rester avec sa cousine; il a
+fallu que je l'entraînasse de force.
+
+Mme des Ormes s'était levée; elle s'approcha de Christine.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous m'aviez promis d'être sage, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je... vous assure,... maman,... que j'ai été... sage,... répondit la
+pauvre Christine en sanglotant.
+
+--Oh! Mademoiselle, reprit la bonne en joignant les mains, ne mentez pas
+ainsi! C'est bien vilain de mentir, Mademoiselle.
+
+MADAME DES ORMES, à Christine.
+
+--Ah! vous allez encore mentir comme vous faites toujours! Vous voulez
+donc le fouet?
+
+M. des Ormes, qui n'avait rien dit jusque-là, approcha de sa femme.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ma chère, je demande grâce pour Christine. Si elle a été
+désobéissante, elle ne recommencera pas...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Comment, si? Mina s'en plaint continuellement et ne peut pas en venir
+à bout... à ce qu'elle dit.
+
+M. DES ORMES, avec impatience.
+
+Mina, Mina!... Avec nous, Christine est toujours parfaitement sage; elle
+obéit avec la docilité d'un chien d'arrêt.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Parce qu'elle a peur d'être punie. Voyons, Mina, vous m'ennuyez avec
+vos plaintes continuelles; vous exagérez toujours.
+
+Mme des Ormes questionna Christine, malgré l'humeur visible de Mina,
+dont M. des Ormes examina la physionomie fausse et méchante.
+
+Mme des Ormes finit par douter de la culpabilité de Christine, qu'elle
+remit à Mina pour la faire coucher, en lui recommandant de ne pas la
+gronder. Quand M. des Ormes se trouva seul avec sa femme, il lui dit
+avec émotion:
+
+--Vous êtes sévère pour cette pauvre enfant, vous croyez trop aux
+accusations de cette bonne, qui se plaint pour un rien.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous appelez la désobéissance un rien?
+
+M. DES ORMES
+
+--A savoir si elle a désobéi.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Comment, si elle a désobéi? Puisque Mina le dit!
+
+M. DES ORMES
+
+--Mina ne m'inspire aucune confiance; je l'ai surprise déjà plus d'une
+fois à mentir; et, de plus, je crois qu'elle déteste cette petite.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ce n'est pas étonnant! Avec elle, Christine est toujours désagréable
+et maussade.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ce qui prouve que Mina s'y prend mal. Mais, vous êtes trop sévère
+avec Christine, parce que vous ne surveillez pas assez ce qui se passe,
+et que vous ajoutez foi aux plaintes de la bonne. Christine a une
+peur affreuse de cette Mina! De grâce, mettez-y plus de soin et de
+surveillance.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! je vous en prie, parlons d'autre chose. Ce sujet m'impatiente.
+
+M. des Ormes soupira, quitta le salon, et, curieux de voir ce que
+faisait Mina, il alla voir si Christine se consolait de sa triste
+journée; il entra chez elle. Christine était dans son lit, et, seule,
+elle pleurait tout bas. M. des Ormes s'approcha, se pencha vers le lit
+de sa fille.
+
+--Où est ta bonne, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Elle est sortie, papa
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment? elle te laisse toute seule?
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, toujours quand je suis couchée.
+
+M. DES ORMES
+
+--Veux-tu que je l'appelle?
+
+--Oh! non! non! Laissez-la, je vous en prie, papa, s'écria Christine
+avec effroi.
+
+--Pourquoi as-tu peur d'elle?
+
+Christine ne répondit pas. Son père insista pour savoir la cause de sa
+frayeur; la petite finit par répondre bien bas:
+
+--Je ne sais pas.
+
+Ne pouvant en obtenir autre chose, il quitta Christine, triste et
+préoccupé. Sa conscience lui reprochait son insouciance pour elle et le
+peu de soin qu'il prenait de son bien-être, sa femme ne s'en occupant
+pas du tout. Quand il rentra au salon, il trouva Mme des Ormes d'assez
+mauvaise humeur; il ne lui reparla plus de Christine ni de Mina, mais
+il forma le projet de surveiller la bonne et de la faire partir à la
+première méchanceté ou calomnie dont elle se rendrait coupable.
+
+
+
+
+III
+
+DEUX ANNÉES QUI FONT DEUX AMIS
+
+Peu de jours après, M. des Ormes fut appelé à Paris pour une affaire
+importante; il aurait désiré y aller seul, mais sa femme voulut
+absolument l'accompagner, disant qu'elle avait à faire des emplettes
+indispensables; elle se rendit en toute hâte chez sa belle-soeur de
+Cémiane pour lui annoncer son départ.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Et Christine, l'emmenez-vous?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Certainement non; que voulez-vous que j'en fasse pendant mes courses,
+mes emplettes? Je n'emmène que ma femme de chambre et un domestique.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Que deviendra donc, Christine?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--D'abord, mon absence durera à peine quinze jours; elle restera avec sa
+bonne, qui n'a pas autre chose à faire qu'à la soigner.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Il me semble que Christine la craint beaucoup; ne pensez-vous pas
+qu'elle soit trop sévère?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Pas du tout! Elle est ferme, mais très bonne. Christine a besoin
+d'être menée un peu sévèrement; elle est raisonneuse, impertinente même,
+et toujours prête à résister.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Je ne l'aurais pas cru! elle parait si douce, si obéissante! Je la
+ferai venir souvent chez moi pendant votre absence, n'est-ce pas?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Tant que vous voudrez, ma chère; faites comme vous voudrez et tout ce
+que vous voudrez, pourvu qu'elle reste établie aux Ormes avec sa bonne.
+Adieu, je me sauve, je pars demain, et j'ai tant à faire!
+
+Mme des Ormes rentra, s'occupa de ses paquets, recommanda à Mina de
+mener souvent Christine chez sa tante de Cémiane, et partit le lendemain
+de bonne heure.
+
+Cette absence devait être de quinze jours; elle se prolongea de mois en
+mois pendant deux ans, à cause d'un voyage à la Martinique que dut faire
+M. des Ormes, qui avait placé là une grande partie de sa fortune. Mme
+des Ormes voulut à toute force l'accompagner, car elle aimait tout ce
+qui était nouveau, extraordinaire, et surtout les voyages. Pendant ces
+deux ans, les Cémiane et M. de Nancé ne quittèrent pas la campagne,
+heureusement pour Christine, qui voyait sans cesse Gabrielle, Bernard et
+leur ami François. Christine conçut une amitié très vive pour François
+dont la bonté et la complaisance la touchaient et lui donnaient le désir
+de l'imiter. Elle allait souvent passer des mois entiers chez sa tante,
+qui avait pitié de son abandon. Mina était hypocrite aussi bien que
+méchante, de sorte qu'elle sut se contenir en présence des étrangers, et
+que personne ne devina combien la pauvre Christine avait à souffrir de
+sa dureté et de sa négligence. Christine n'en parlait jamais, parce que
+Mina l'avait menacée des plus terribles punitions si elle s'avisait de
+se plaindre à ses cousins où à quelque autre.
+
+Paolo aimait et protégeait Christine; il aimait aussi François, auquel
+il donnait des leçons de musique et d'italien, ce qui lui faisait gagner
+cinquante francs par mois, somme considérable dans sa position, et
+suffisante pour le faire vivre. Il avait aussi quelques malades qui
+l'appelaient, le sachant médecin et peu exigeant pour le payement de ses
+visites. D'ailleurs, il passait des semaines entières chez M. de Nancé.
+Ces deux années se passèrent donc heureusement pour tous nos amis. On
+avait tous les mois à peu près des nouvelles de M. et Mme des Ormes; ils
+annoncèrent enfin leur retour pour le mois de juillet, et cette fois ils
+furent exacts. L'entrevue avec Christine ne fut pas attendrissante; son
+père et sa mère l'embrassèrent sans émotion, la trouvèrent très grande
+et embellie: elle avait huit ans, avec la raison et l'intelligence d'un
+enfant de dix pour le moins. Son instruction ne recevait pas le même
+développement; Mina ne lui apprenait rien, pas même à coudre; Christine
+avait appris à lire presque seule, aidée de Gabrielle et de François,
+mais elle n'avait de livres que ceux que lui prêtait Gabrielle; François
+ignorait son dénûment, sans quoi il lui eût donné toute sa bibliothèque.
+
+Le lendemain du retour de M. et Mme des Ormes, ils reçurent un mot de
+Mme de Cémiane, qui leur demandait de venir passer la journée suivante
+avec eux et d'amener Christine.
+
+«Il faut, disait-elle, que je vous présente un nouveau voisin de
+campagne, M. de Nancé, qui est charmant; et un demi-médecin italien,
+fort original, qui vous amusera; il me fait savoir, par un billet
+attaché au collier de mon chien de garde, qu'il viendra chez moi demain.
+Amenez-nous Christine; Gabrielle vous le demande instamment.»
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je suis bien aise que votre soeur fasse quelques nouvelles
+connaissances dans le voisinage; nous en profiterons et nous les
+engagerons à dîner pour la semaine prochaine.
+
+M. DES ORMES
+
+--Comme vous voudrez, ma chère; mais il me semble qu'il vaudrait mieux
+attendre qu'ils nous eussent fait une visite.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Pourquoi attendre? Si l'un est charmant et l'autre original, comme dit
+notre soeur, je veux les avoir chez moi; ils nous amuseront.
+
+M. des Ormes garda le silence, comme d'habitude, devant l'opposition
+de sa femme. Elle courut dans sa chambre pour préparer sa toilette du
+lendemain. Elle ne songea pas à Christine, mais M. des Ormes prévint
+la bonne qu'ils emmèneraient Christine avec eux. Les yeux de Christine
+brillèrent: elle eut peine à contenir sa joie; sa bouche souriait malgré
+elle, et ses joues s'animèrent d'un éclat extraordinaire; mais la
+présence de sa bonne arrêta tout signe extérieur de satisfaction; elle
+resta silencieuse et immobile. La journée lui parut interminable; le
+lendemain elle s'éveilla de bonne heure; sa bonne dormit tard, et la
+pauvre Christine attendit deux grandes heures le réveil de Mina.
+
+La certitude d'avoir une journée de liberté mit la bonne de belle
+humeur; elle ne brusqua pas trop Christine, ne lui arracha pas les
+cheveux en la peignant, ne lui mit pas trop de savon dans les yeux en
+la débarbouillant, l'habilla proprement, et lui donna pour son premier
+déjeuner un peu de beurre sur son pain, douceur à laquelle Christine
+n'était pas accoutumée, car la bonne mangeait habituellement le beurre
+et le chocolat au lait destinés à Christine, et ne lui donnait que du
+pain et une tasse de lait.
+
+La matinée s'avançait, personne ne venait chercher Christine; elle
+commençait à s'inquiéter, surtout quand elle entendit les allées et
+venues qui annonçaient le départ, et enfin le bruit de la voiture devant
+le perron. Elle n'osait rien demander à sa bonne, mais son visage
+s'attristait, ses yeux se mouillaient, lorsque la porte s'ouvrit, et M.
+des Ormes entra. S'avançant vers elle:
+
+--Christine, nous partons; es-tu prête?
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, papa, depuis longtemps.
+
+M. DES ORMES
+
+--Pourquoi tes yeux sont-ils pleins de larmes? Aimes-tu mieux rester à
+la maison?
+
+CHRISTINE.
+
+--Oh non! non, papa! J'avais peur que vous ne m'oubliassiez.
+
+M DES ORMES
+
+--Ma pauvre fille, je ne t'oublie pas, tu le vois bien. Allons vite,
+pour ne pas faire attendre ta maman.
+
+Christine ne se le fit pas dire deux fois et courut à son père, qui
+l'emmena précipitamment. Il entendait la voix mécontente de sa femme;
+elle arrivait au perron et appelait:
+
+--Philippe, où êtes-vous donc? Où est M. des Ormes? Pourquoi Christine
+ne vient-elle pas?
+
+--Me voici, Madame, répondit le domestique sortant de l'antichambre.
+Monsieur est monté chez Mademoiselle.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Allez leur dire que je les attends.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ne vous impatientez pas, ma chère; j'étais allé chercher Christine.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Bonjour, Christine. Pourquoi n'es-tu pas venue chez moi?
+
+CHRISTINE
+
+--Maman, j'attendais ma bonne, qui m'avait défendu de sortir sans elle.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mina a toujours des idées baroques! Quelle nécessité d'enfermer cette
+enfant et de l'empêcher de venir dans ma chambre! Et toi, Christine, si
+tu avais eu un peu d'esprit, tu n'aurais pas attendu la permission de
+Mina... Comme tu es rouge, Christine; tu n'es pas jolie, ma pauvre
+fille!
+
+M. DES ORMES
+
+--Il est impossible de savoir si elle a de l'esprit puisqu'elle ne parle
+guère, devant nous, du moins; et, quant à sa laideur, je ne puis vous
+l'accorder, car elle vous ressemble extraordinairement.
+
+M. des Ormes sourit malicieusement en disant ces mots, et voulut aider
+sa femme à monter en voiture; mais elle le repoussa en disant avec
+humeur:
+
+«Laissez-moi; je monterai bien sans votre aide».
+
+Il prit Christine dans ses bras et voulut la mettre dans la voiture,
+près de sa mère.
+
+«Mettez-la sur le siège, dit Mme des Ormes; elle va chiffonner ma jolie
+robe ou elle la salira avec ses pieds».
+
+M. des Ormes plaça Christine sur le siège, près du cocher.
+
+--Faites bien attention à la petite, dit-il en la lui remettant.
+
+LE COCHER
+
+--Que Monsieur soit tranquille, j'y veillerai, elle est si mignonne, si
+douce, pauvre petite! Ce serait bien dommage qu'il lui arrivât quelque
+chose.
+
+Christine n'avait pas dit un mot tout ce temps; elle osait à peine
+respirer, tant elle avait peur d'augmenter l'humeur de sa mère et d'être
+laissée à la maison. Quand la voiture partit, elle poussa un soupir de
+satisfaction.
+
+--Vous avez quelque chose qui vous gêne, Mademoiselle Christine? demanda
+le cocher.
+
+CHRISTINE
+
+--Non, au contraire; je suis contente que nous soyons partis! J'avais si
+peur de rester à la maison.
+
+LE COCHER
+
+--Pauvre petite mam'selle! Votre bonne vous rend la vie dure tout de
+même.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! taisez-vous, je vous en prie, bon Daniel; si ma bonne le savait!
+
+LE COCHER
+
+--C'est vrai tout de même! Pauvre petite! vous n'en seriez pas plus
+heureuse.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais je vais voir Gabrielle, qui est si bonne pour moi! et le petit
+François, qui est si bon! et mon cousin Bernard, que j'aime tant. Je
+suis heureuse, très heureuse, je vous assure!
+
+--Aujourd'hui, dit Daniel en lui-même; mais demain ce sera autre chose.
+
+Christine ne parla plus, elle songea avec bonheur à la bonne journée
+qu'elle allait passer; la route n'était pas longue, on ne tarda pas à
+arriver, car il n'y avait que trois kilomètres du château des Ormes à
+celui de M. et Mme de Cémiane. Gabrielle et Bernard se précipitèrent à
+la rencontre de leur cousine, que M. des Ormes avait fait descendre de
+dessus le siège.
+
+«Viens vite, lui dit Gabrielle, j'ai habillé une poupée comme une
+mariée; viens voir comme elle est jolie! Elle est pour toi».
+
+Mme des Ormes était déjà entrée au salon, et Christine se laissa aller
+à la joie; Gabrielle et Bernard l'emmenèrent dans leur chambre, où elle
+trouva sa poupée étendue sur un joli petit lit et habillée en robe de
+mousseline blanche, avec un voile comme pour une première communion.
+Christine ne cessait de remercier Gabrielle et Bernard aussi, qui avait
+travaillé avec le menuisier au petit lit de la poupée. François ne
+tarda pas à se joindre à ses amis; Christine lui témoigna sa joie de le
+revoir. Pendant que son coeur se dilatait et que sa langue se déliait,
+Mme des Ormes faisait la gracieuse avec M. de Nancé que lui avait
+présenté Mme de Cémiane et l'Italien qui saluait et qui faisait son
+possible pour plaire à Mme des Ormes, afin d'être engagé à aller la
+voir, ce qui lui ferait une connaissance de plus.
+
+Il avait bien vite deviné que c'était à Mme des Ormes qu'il fallait
+plaire pour être admis chez elle; aussi ne cessa-t-il de chercher les
+occasions de lui être agréable; elle laissa tomber une épingle qui
+attachait son châle, Paolo se précipita à quatre pattes pour la
+chercher.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ce n'est pas la peine, Monsieur Paolo: une épingle n'a rien de
+précieux.
+
+PAOLO
+
+--Oh! oune épingle portée par vous, bella Signora, est oune trésor.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Joli trésor! Voyons, Monsieur Paolo, finissez vos recherches; je vous
+répète que ce n'est pas la peine.
+
+PAOLO
+
+--Zamais, Signora; zé resterai ployé vers la terre zousqu'à la
+trouvaille dé cé trésor.
+
+«Madame la Comtesse est servie!» annonça un valet de chambre.
+
+Chacun se dirigea vers la salle à manger; Paolo restait à quatre pattes.
+Il se releva sur ses genoux quand tout le monde fut sorti.
+
+«Per Bacco! dit-il à mi-voix en se grattant la tête; z'ai fait oune
+sottise... Quoi faire? ils vont manzer tout! Et cette couquine
+d'épingle, quoi faire? Ah! z'ai oune idée! Bella! bellissima! zé vais
+prendre oune épingle sour la table et zé dirai: «Voilà, voilà votre
+épingle! Zé l'ai trouvée!»
+
+Il sauta sur ses pieds, saisit une des épingles qui garnissaient une
+pelote à ouvrage posée sur la table et se précipita vers la salle à
+manger d'un air triomphant.
+
+--Voilà, voilà, Signora! Zé l'ai trouvée!
+
+--Ah! ah! ah! dit Mme des Ormes, riant aux éclats, ce n'est pas la
+mienne! Elle est blanche, la mienne était noire!
+
+--Dio mio! s'écria le malheureux Paolo consterné de ce qu'il venait
+d'entendre! c'est parce que zé l'ai frottée à... à... mon horloze
+d'arzent.
+
+--Voyons, Monsieur Paolo, finissez vos folies et mangez votre omelette,
+dit M. de Cémiane à demi mécontent; le déjeuner n'en finira pas, et les
+enfants n'auront pas le temps de s'amuser et de faire leur pêche aux
+écrevisses.
+
+Paolo ne se le fit pas dire deux fois; il se mit à table et avala son
+omelette avec une promptitude qui lui fit regagner le temps perdu. Mme
+des Ormes regardait souvent Christine et la reprenait du geste et de la
+voix.
+
+«Tu manges trop, Christine! N'avale donc pas si gloutonnement!... Tu
+prends de trop gros morceaux!...»
+
+Christine rougissait, ne disait rien; François, qui était près d'elle,
+la voyant prête à pleurer, après une dixième observation, ne put
+s'empêcher de répondre pour elle:
+
+«C'est parce qu'elle a très faim, Madame; d'ailleurs, elle ne mange pas
+beaucoup; elle coupe ses bouchées aussi petites que possible».
+
+Mme des Ormes ne connaissait pas François; elle le regarda d'un air
+étonné.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Qui êtes-vous, mon petit chevalier, pour prendre si vivement la
+défense de Christine?
+
+FRANÇOIS
+
+--Je suis son ami, Madame, et je la défendrai toujours de toutes mes
+forces.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Qui ne sont pas grandes, mon pauvre ami.
+
+--Non c'est vrai; mais j'ai papa pour soutien si j'en ai besoin.
+
+MADAME DES ORMES, d'un air moqueur
+
+--Oh! oh! voudriez-vous me livrer bataille, par hasard? Et où est-il,
+votre papa, mon petit Ésope?
+
+--Près de vous, Madame, reprit M. de Nancé d'une voix grave et sévère.
+
+MADAME DES ORMES, très surprise.
+
+--Comment? ce petit... ce... cet aimable enfant?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Oui, Madame, ce petit Ésope, comme vous venez de le nommer, est mon
+fils; j'ai l'honneur de vous le présenter.
+
+MADAME DES ORMES, embarrassée.
+
+--Je suis désolée..., je suis charmée!... je regrette... de ne l'avoir
+pas su plus tôt.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Vous lui auriez épargné cette nouvelle humiliation, n'est-ce pas,
+Madame? Pauvre enfant! il en a tant supporté! Il y est plus fait que
+moi!
+
+FRANÇOIS
+
+--Papa! papa! je vous en prie, ne vous en affligez pas! Je vous assure
+que cela m'est égal! Je suis si heureux ici, au milieu de vous tous!
+Bernard, Gabrielle et Christine sont si bons pour nous! Je les aime
+tant!
+
+--Et nous aussi nous t'aimons tant, mon bon François, dit Christine à
+demi-voix en lui serrant la main dans les siennes.
+
+--Et nous t'aimerons toujours! Tu es si bon! reprit Gabrielle en lui
+serrant l'autre main.
+
+BERNARD
+
+--Et partout et toujours, nous nous défendrons l'un l'autre; n'est-ce
+pas, François?
+
+Mme des Ormes était restée fort embarrassée pendant ce dialogue; M. des
+Ormes ne l'était pas moins qu'elle, pour elle; M. et Mme de Cémiane
+étaient mal à l'aise et mécontents de leur soeur. M. de Nancé restait
+triste et pensif. Tout à coup Paolo se leva, étendit le bras et dit
+d'une voix solennelle:
+
+--Écoutez tous! Écoutez-moi, Paolo. Zé dis et zé zoure qué lorsque cet
+enfant, que la Signora appelle Esoppo, aura vingt et oune ans, il sera
+aussi grand, aussi belle que son respectabile Signor padre. C'est moi
+qui lé ferai parce que l'enfant est bon, qu'il m'a fait oune énorme
+bienfait, et... et que zé l'aime.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--C'est la seconde fois que vous me faites cette bonne promesse,
+Monsieur Paolo; mais si vous pouvez réellement redresser mon fils,
+pourquoi ne le faites-vous pas tout de suite?
+
+--Patience, Signor mio, zé souis médecin. A présent, impossible,
+l'enfant grandit; à dix-huit ou vingt ans, c'est bon; mais avant,
+mauvais.
+
+M. de Nancé soupira et sourit tout à la fois en regardant François, dont
+le visage exprimait le bonheur et la gaieté. Il causait d'un air fort
+animé avec ses amis; tous parlaient et riaient, mais à voix basse, pour
+ne pas troubler la conversation des grandes personnes.
+
+
+
+
+IV
+
+LES CARACTÈRES SE DESSINENT
+
+Le déjeuner était fort avancé, Bernard demanda à sa mère s'il pouvait
+sortir de table avec Gabrielle, Christine et François. La permission fut
+accordée sans difficulté, et les enfants disparurent pour s'amuser dans
+le jardin.
+
+CHRISTINE
+
+--Mon bon François, comme je te remercie d'avoir pris ma défense! Je ne
+savais plus comment faire pour manger comme maman voulait.
+
+FRANÇOIS
+
+--C'est pour cela que j'ai parlé pour toi, Christine: je voyais bien que
+tu n'osais plus manger, que tu avais envie de pleurer. Ça m'a fait de la
+peine.
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi aussi, j'ai eu du chagrin quand maman a eu l'air de se moquer
+de toi.
+
+FRANÇOIS
+
+--Oh! il ne faut pas te chagriner pour cela! Je suis habitué d'entendre
+rire de moi. Cela ne me fait rien; c'est seulement quand papa est là que
+je suis fâché, parce qu'il est toujours triste quand il entend se moquer
+de ma bosse. Il m'aime tant, ce pauvre papa!
+
+BERNARD
+
+--Oh oui! il est bien meilleur que ma tante des Ormes, qui n'aime pas du
+tout la pauvre Christine.
+
+CHRISTINE
+
+--Je t'assure, Bernard, que tu te trompes. Maman m'aime; seulement, elle
+n'a pas le temps de s'occuper de moi.
+
+BERNARD
+
+--Pourquoi n'a-t-elle pas le temps?
+
+CHRISTINE
+
+--Parce qu'il faut qu'elle fasse des visites, qu'elle s'habille, qu'elle
+essaye des robes! Et puis elle a des personnes qui viennent la voir! Et
+puis ils sortent ensemble! Et puis... beaucoup d'autres choses encore.
+
+FRANÇOIS
+
+--Et toi, qu'est-ce que tu fais pendant ce temps?
+
+CHRISTINE
+
+--Je reste avec ma bonne; et c'est ça qui est terrible! Elle est si
+méchante, ma bonne!
+
+FRANÇOIS
+
+--Pourquoi ne le dis-tu pas à ta maman?
+
+CHRISTINE
+
+--Parce ma bonne me battrait horriblement; elle dirait des mensonges à
+maman, et je serais encore grondée et punie.
+
+FRANÇOIS
+
+--Pourquoi ne dis-tu pas à ta maman que ta bonne est une méchante
+menteuse?
+
+CHRISTINE
+
+--Maman ne me croirait pas; elle croit toujours ma bonne.
+
+FRANÇOIS
+
+--Alors, moi, je vais le dire à papa pour qu'il le dise à ta maman.
+
+CHRISTINE
+
+--Non, non, François, je t'en prie, ne dis rien; ma bonne me gronderait
+et me battrait bien plus, et maman ne me croirait pas. Je n'en parle
+qu'à toi, parce que je t'aime plus que tout le monde.
+
+FRANÇOIS
+
+--Mais tu es malheureuse, pauvre Christine, et je ne peux pas supporter
+cela.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais non! quand je suis ici, avec toi surtout, je suis très heureuse;
+j'y viens presque tous les jours; et quand ma bonne n'est pas avec moi,
+je ne suis pas malheureuse.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je voudrais bien que papa allât chez toi.
+
+CHRISTINE
+
+--Pourquoi n'y vient-il pas?
+
+FRANÇOIS
+
+Parce que ta maman voit beaucoup de monde; elle est très élégante, et
+papa n'aime pas cela.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais il vient chez ma tante; c'est la même chose!
+
+FRANÇOIS
+
+--Il dit que non; que vous êtes tous très bons, que ta tante et ton
+oncle ne font pas d'élégance, qu'ils reçoivent simplement et sans
+toilette, et je ne sais quoi encore que j'ai oublié.
+
+Bernard et Gabrielle, qui s'étaient éloignés, reviennent.
+
+BERNARD
+
+--C'est ennuyeux de ne rien faire! Si nous commencions notre pêche aux
+écrevisses?
+
+GABRIELLE
+
+--Oui, oui, commençons; demandons les pêchettes, la viande crue, les
+paniers.
+
+BERNARD
+
+--Mais il nous faut quelqu'un pour nous aider.
+
+FRANÇOIS
+
+--Voici tout juste M. Paolo; mais il ne nous voit pas.
+
+Les enfants se mirent à crier:
+
+«Monsieur Paolo! par ici!»
+
+Paolo se retourne et s'avance vers eux à pas précipités. Il salue:
+
+--Messieurs, mesdemoiselles..., à quel service vous voulez Paolo? Lé
+voici!
+
+FRANÇOIS
+
+--Mon bon Monsieur Paolo, voulez-vous nous aider à arranger nos
+pêchettes pour prendre des écrevisses?
+
+PAOLO
+
+--Oui, Signor; tout pour votre service. Paolo reconnaissant, n'oublie
+jamais ni bon ni mauvais.
+
+Tous coururent chercher ce qu'il leur fallait, et revinrent près du
+ruisseau; Paolo allait, venait, déployait les pêchettes, les mettait
+dans l'eau.
+
+«Pas là, pas là, Monsieur Paolo, criaient les enfants; il y a des
+branches qui accrochent la pêchette».
+
+Paolo changeait de place.
+
+«Pas là, pas là! criaient Bernard et Gabrielle: il n'y en a pas; il n'y
+a que des pierres.»
+
+PAOLO
+
+--L'écrevisse aime les pierres, Signor Bernardo.
+
+BERNARD
+
+--Quand les pierres sont dans l'eau, mais pas quand elles sont perchées
+en l'air.
+
+PAOLO
+
+--L'écrevisse a des pattes, Signor Bernardo.
+
+BERNARD
+
+--Pour marcher dans l'eau, mais pas pour en sortir, grimper et tomber.
+
+PAOLO
+
+--L'écrevisse a oune queue, Signor Bernardo.
+
+BERNARD
+
+--Pour se soutenir dans l'eau, mais pas en l'air.
+
+PAOLO
+
+--L'écrevisse a oune peau dure, Signor Bernardo.
+
+BERNARD
+
+--Ah bah! Vous m'ennuyez, Monsieur Paolo! Je vous dis que les pêchettes
+sont très mal là! Donnez-les-moi, que je les place comme il faut.
+
+PAOLO
+
+--Voilà, Signor Bernardo.
+
+Paolo tendit la pêchette déjà accrochée à une racine qui sortait d'un
+rocher. Bernard la prit et la plaça avec deux autres dans un recoin où
+venaient se réfugier quelques écrevisses.
+
+Pendant qu'il arrangeait ses pêchettes, Paolo restait immobile, un peu
+honteux, un peu mécontent et n'osant le témoigner. François et Christine
+s'aperçurent de son embarras, et s'approchèrent de lui:
+
+«Mon cher Monsieur Paolo, lui dit tout bas le petit François, prenons
+les quatre pêchettes qui restent, et allons les mettre près d'un rocher
+où vous vouliez mettre les autres; je suis sûr qu'il y a des écrevisses
+par là.»
+
+--Vous croyez, Signor excellentissimo? dit Paolo d'un air joyeux.
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, oui, François a raison, mon pauvre Monsieur Paolo; venez avec
+nous.
+
+Paolo sourit et saisit les pêchettes oubliées; il les arrangea, les
+plaça très habilement et attendit patiemment les écrevisses; elles ne
+tardèrent pas à arriver en foule, si bien que lorsque Bernard leva sa
+pêchette en criant d'un air triomphant:
+
+«J'en ai trois!»
+
+Paolo leva les siennes et s'écria avec une voix retentissante:
+
+«Z'en ai dix-houit et des souperbes!»
+
+BERNARD
+
+--Dix-huit! Près de ce rocher? Pas possible!
+
+Bernard et Gabrielle coururent aux pêchettes de Paolo, et comptèrent en
+effet dix-huit belles écrevisses.
+
+--C'est vrai, dit Gabrielle, M. Paolo a raison.
+
+--Et Bernard a eu tort! dit Christine à Gabrielle en s'éloignant. Il
+a fait de la peine à ce pauvre M. Paolo, qui est très bon et très
+complaisant.
+
+GABRIELLE
+
+--Oui, mais il est si ridicule!
+
+CHRISTINE
+
+--Qu'est-ce que ça fait, s'il est bon?
+
+GABRIELLE
+
+--C'est vrai, mais c'est tout de même ennuyeux d'être ridicule.
+
+CHRISTINE
+
+--Gabrielle, est-ce que tu n'aimes pas François?
+
+GABRIELLE
+
+--Si fait, mais je ne voudrais pas être comme lui.
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi, je le trouve si bon, que je l'aime cent fois plus que Maurice
+et Adolphe de Sibran, qui sont si beaux.
+
+GABRIELLE
+
+--Pas moi, par exemple; François est bon, c'est vrai; mais quand il y a
+du monde, je suis honteuse de lui.
+
+CHRISTINE
+
+--Moi, jamais je ne serai honteuse de François, et je voudrais être sa
+soeur pour pouvoir être toujours avec lui.
+
+GABRIELLE
+
+--Je serais bien fâchée d'avoir un frère bossu!
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi, je serais bien heureuse d'avoir un frère si bon!
+
+--Signorina Christina dit bien, fait bien et pense bien, dit Paolo, qui
+s'était approché d'elles sans qu'elles le vissent.
+
+GABRIELLE
+
+--Comme c'est vilain d'écouter, Monsieur Paolo, Vous m'avez fait peur.
+
+PAOLO, avec malice
+
+--On a toujours peur quand on dit mal, Signorina.
+
+GABRIELLE
+
+--Je n'ai rien dit de mal. Vous n'allez pas raconter tout cela à
+François, je l'espère bien?
+
+PAOLO
+
+--Pourquoi? Puisque vous n'avez rien dit de mal!
+
+GABRIELLE
+
+--Non, certainement; mais tout de même je ne veux pas que François sache
+ce que nous avons dit.
+
+PAOLO
+
+--Pourquoi? puisque...
+
+FRANÇOIS
+
+--Monsieur Paolo, Monsieur Paolo, venez m'aider, je vous prie, à prendre
+les écrevisses et les mettre dans une terrine couverte.
+
+PAOLO
+
+--Pourquoi vous m'appelez, puisque c'est fini, Signor Francesco?
+
+FRANÇOIS, rougissant
+
+--Parce que j'avais besoin de vous..., de votre aide.
+
+--Non, non, ce n'est pas ça? dit Paolo en secouant la tête; il y a autre
+chose... Dites le vrai; Paolo sera discret, ne dira rien à personne.
+
+FRANÇOIS
+
+--Eh bien! c'est parce que Gabrielle était embarrassée et que vous la
+tourmentiez; j'ai voulu la délivrer.
+
+PAOLO
+
+--Vous avez entendu ce qu'elles ont dit.
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, tout; mais il ne faut pas qu'elles le sachent.
+
+PAOLO
+
+--Et vous venez au secours de Gabrielle? c'est bien ça! c'est bien! Zé
+vous ferai grand comme le Signor papa! Vous verrez.
+
+François se mit à rire; il ne croyait pas à la promesse de Paolo, mais
+il était reconnaissant de sa bonne volonté.
+
+La pêche continua quelque temps, pêche miraculeuse, car ils prirent en
+deux heures plus de cent écrevisses, grâce à Paolo et à François, qui
+plaçaient bien les pêchettes, et qui saisissaient les écrevisses au
+passage. La journée s'acheva très heureusement pour tout le monde; Mme
+des Ormes, enchantée d'avoir deux personnes de plus à inviter, fut
+charmante pour M. de Nancé, qu'elle engagea à venir dîner chez elle le
+surlendemain avec François; M. de Nancé allait refuser, quand il vit le
+regard inquiet et suppliant de son fils; il accepta donc, à la grande
+joie de Christine et de son ami François. Mme des Ormes invita Paolo,
+qui salua jusqu'à terre pour témoigner sa reconnaissance; M. et Mme de
+Cémiane promirent aussi de venir avec Bernard et Gabrielle. En s'en
+allant, Mme des Ormes permit à Christine de se mettre dans la calèche,
+sa toilette ne devant plus être ménagée; Christine était si contente de
+sa journée, qu'elle ne pensa à sa bonne qu'en descendant de voiture;
+heureusement que la bonne n'était pas rentrée et que Christine, aidée de
+la femme de Daniel, eut le temps de se déshabiller, de se coucher et de
+s'endormir avant le retour de Mina.
+
+
+
+
+V
+
+ATTAQUE ET DÉFENSE
+
+Le lendemain, sa vie de misère recommença; habituée à souffrir et à se
+taire, elle se consola par la pensée du dîner du lendemain, qui devait
+la réunir à sa cousine et à son ami François. Mme des Ormes fut très
+agitée le jour du dîner; elle avait une toilette élégante à préparer,
+une coiffure nouvelle à essayer, les apprêts du dîner à surveiller. Un
+nouveau cuisinier qui n'avait pas encore fait de grands galas, lui
+donnait de vives inquiétudes; elle craignait que quelque chose ne fût
+pas bien; elle fit une douzaine de descentes à la cuisine, des visites
+innombrables à l'office, brouillant tout, grondant les domestiques, leur
+donnant des ordres contradictoires, aidant elle-même à piquer un gigot
+de mouton qui devait être présenté comme du chevreuil, dressant des
+corbeilles de fruits qui s'écroulaient avant que le sommet de la
+pyramide eût reçu ses derniers ornements. Son mari la suppliait de ne
+pas tant s'agiter, de laisser faire les domestiques.
+
+--Vous les retarderez au lieu de les aider, ma chère, votre agitation
+les gagne et ils ne font que courir et discourir sans rien terminer.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Laissez-moi tranquille; vous n'y entendez rien, vous ne m'aidez jamais
+et vous voulez donner des conseils! Ces domestiques sont bêtes et
+insupportables; ils ne comprennent rien; si je n'étais pas là tout
+serait ridicule et affreux.
+
+M. DES ORMES
+
+--Mais pourquoi tout ce train pour un dîner de famille?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--De famille? Vous appelez famille M. de Nancé et son fils, M. et Mme de
+Sibran et leurs fils, M. Paolo, M. et Mme de Guilbert et leurs filles!
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment! vous avez invité tout ce monde?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Certainement! Je ne veux pas faire dîner M. de Nancé en tête-à-tête
+avec nous et avec ma soeur et son mari.
+
+M. DES ORMES
+
+--Je crois qu'il l'aurait mieux aimé que de se trouver avec un tas de
+gens fort peu agréables et qu'il n'a jamais vus.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--C'est bon! Vous n'y entendez rien, je vous le répète; laissez-moi
+faire!... Grand Dieu! trois heures! Ils vont venir dans une heure! Je ne
+suis ni coiffée, ni habillée.
+
+Mme des Ormes sortit en courant. M. des Ormes leva les épaules et rentra
+dans sa chambre pour oublier, à l'aide d'une mélodie écorchée sur son
+violon, les bizarreries de sa femme et le joug qui pesait sur lui.
+
+Christine, qui n'avait pas autant d'embarras de toilette que sa mère,
+fut prête de bonne heure et vit arriver, peu d'instants après, son oncle
+et sa tante de Cémiane avec Bernard et Gabrielle, puis M. de Nancé avec
+François et Paolo, puis les Sibran et les Guilbert.
+
+Mme des Ormes ne paraissait pas encore; M. des Ormes semblait un
+peu embarrassé, faisait des excuses de l'absence de sa femme, qui,
+disait-il, avait eu beaucoup d'occupations.
+
+Enfin, Mme des Ormes fit son apparition au salon dans une toilette
+resplendissante qui surprit toute la société; elle provoqua les
+compliments, fit remarquer ses beaux bras (trop courts pour sa taille),
+sa peau blanche (blafarde et épaisse), sa taille parfaite (grâce à une
+épaule et à un côté rembourrés), ses beaux cheveux (crépus et d'un
+noir indécis). M. et Mme de Cémiane souffraient du ridicule qu'elle se
+donnait; les autres s'en amusaient et s'extasiaient sur les beautés
+qu'elle leur signalait et qu'ils n'auraient pas aperçues sans son aide.
+
+Pendant ce temps, les enfants, au nombre de huit s'amusaient et
+causaient dans un salon à côté. Maurice et Adolphe de Sibran examinaient
+avec une curiosité moqueuse le pauvre François, qu'ils ne connaissaient
+pas encore; Hélène et Cécile de Guilbert chuchotaient avec eux et
+jetaient sur François des regards dédaigneux.
+
+--Qui est ce drôle de petit bossu? demanda Maurice à Bernard.
+
+BERNARD
+
+--C'est un ami que nous voyons depuis deux ans environ, et qui est très
+bon garçon.
+
+MAURICE
+
+--Bon garçon, j'en doute; les bossus sont toujours méchants; aussi il
+faut les écraser avant qu'ils vous écorchent, et c'est ce que nous
+faisons, Adolphe et moi.
+
+BERNARD
+
+--Celui-ci ne vous écorchera ni ne vous mordra: je vous répète qu'il est
+très bon.
+
+MAURICE
+
+--Bah! bah! laissez donc. Mais faites-nous faire connaissance avec lui.
+
+BERNARD
+
+--Très volontiers, si vous voulez être bons pour lui.
+
+MAURICE
+
+--Soyez tranquille, nous serons très polis et très aimables.
+
+BERNARD
+
+--François, voici Maurice et Adolphe de Sibran qui veulent faire
+connaissance avec toi.
+
+François s'approcha de Bernard et tendit la main aux deux Sibran.
+
+«Bonjour, bonjour, mon petit, dirent-ils presque ensemble; vous êtes
+bien gentil, et je pense que vous savez déjà parler et causer».
+
+François regarda d'un air étonné et ne répondit pas.
+
+--Je ne sais pas votre nom, continua Maurice, mais je le devine sans
+peine: vous êtes sans doute parent d'un homme charmant qui s'appelait
+Ésope et qui est très célèbre par une excroissance qu'il avait sur le
+dos.
+
+--Et sur la poitrine aussi, répondit François en souriant; et vous savez
+sans doute, messieurs, puisque vous êtes si savants, que son esprit est
+aussi célèbre que sa bosse; et, sous ce rapport, je vous remercie de la
+comparaison, très flatteuse pour moi.
+
+Tout le monde se mit à rire; Maurice et son frère rougirent, parurent
+vexés et voulurent parler, mais Christine s'écria:
+
+--Bravo, François! C'est bien fait! Ils ont voulu te faire une
+méchanceté, et ce sont eux qui sont rouges et embarrassés.
+
+MAURICE
+
+Moi! rouge, embarrassé? Est-ce qu'un jeune homme comme moi (il avait
+douze ans) se laisse intimider par un pauvre petit de cinq à six ans
+tout au plus?
+
+CHRISTINE
+
+Vraiment! Vous lui donnez cinq à six ans? Vous devez le trouver bien
+avancé pour son âge? Il a mieux répondu que vous, et il connaît Ésope
+mieux que vous.
+
+--Les enfants très jeunes ont quelquefois des idées au-dessus de leur
+âge, dit Maurice très piqué.
+
+CHRISTINE
+
+C'est vrai! De même que les jeunes gens ont quelquefois des paroles
+au-dessous de leur âge. Mais je vous préviens que François a douze ans,
+et qu'il est très avancé pour son âge.
+
+MAURICE
+
+M. François a douze ans? Je ne l'aurais jamais cru. Moi aussi, j'ai
+douze ans.
+
+CHRISTINE
+
+Douze ans! Je ne l'aurais jamais cru!
+
+MAURICE
+
+Quel âge me croyez-vous donc? Quatorze? Quinze?
+
+CHRISTINE
+
+Non, non; cinq ou six tout au plus.
+
+--Christine, tu défends bien tes amis, dit Gabrielle en l'embrassant.
+
+--Et ses amis en sont bien reconnaissants, dit François en l'embrassant
+à son tour.
+
+--Et nous t'en aimons davantage, dit Bernard, l'embrassant de son côté.
+
+--Et moi aussi, il faut que j'embrasse la Signorina, s'écria Paolo en
+saisissant Christine et en appliquant un baiser sur chacune de ses
+joues.
+
+--Ah! vous m'avez fait peur, dit Christine en riant. Je ne mérite pas
+tous ces éloges; j'étais fâchée que Maurice et Adolphe fissent de la
+peine à François, et j'ai répondu sans y penser.
+
+HÉLÈNE, riant
+
+--Il faudra prendre garde à Christine quand elle sera grande.
+
+FRANÇOIS
+
+--Elle est bien bonne et ne dit jamais de méchancetés à personne
+pourtant.
+
+ADOLPHE, avec ironie.
+
+--Vous trouvez? Ce que c'est que d'avoir de l'esprit!
+
+CHRISTINE
+
+--Et du coeur.
+
+BERNARD
+
+--Ah ça! quand finirons-nous nos disputes à coups de langue? Si nous
+sortions avant le dîner? Nous avons encore une heure.
+
+--Sortons, répondirent toutes les voix ensemble.
+
+Et tous se dirigèrent vers le jardin. Maurice et Adolphe étaient de
+mauvaise humeur; ils entravèrent tous les jeux, et, n'osant se moquer
+tout haut de François, ils en rirent tout bas, ainsi que de Christine,
+avec Hélène et Cécile.
+
+Après avoir rejeté plusieurs jeux, ils acceptèrent enfin celui de
+cache-cache; on se divisa en deux bandes: l'une se cachait, l'autre
+cherchait. Maurice et Adolphe choisirent pour leur bande Hélène et
+Cécile; François et Bernard prirent Gabrielle et Christine; le sort
+désigna les premiers pour se cacher, les seconds pour chercher. Quand
+ces derniers entendirent le signal, ils se précipitèrent dans le bois
+pour chercher; mais ils eurent beau courir, fureter, chercher partout,
+ils ne trouvèrent personne. Ils se réunirent pour décider ce qu'il y
+avait à faire.
+
+--Retourner à la maison, dit Bernard.
+
+--Faire tous ensemble le tour du petit bois, en criant: «Nous
+renonçons», dit Gabrielle.
+
+--Leur crier qu'ils sont tricheurs, dit Christine.
+
+--Suivre le conseil de Bernard, et revenir à la maison en passant par
+les serres et le jardin des Fleurs, dit François.
+
+Ce dernier avis prévalut: ils firent une fort jolie promenade et
+rentrèrent pour l'heure du dîner; l'autre bande n'était pas encore de
+retour; Bernard et François commencèrent à s'inquiéter et dirent à leurs
+pères ce qui était arrivé. MM. de Cémiane et de Nancé en firent part à
+MM. de Sibran et de Guilbert et tous les quatre allèrent à la recherche
+de la bande révoltée et rentrèrent sans l'avoir retrouvée.
+
+
+
+
+VI
+
+LES TRICHEURS PUNIS
+
+Le dîner fut retardé; mais, personne ne revenant, on se mit à table fort
+agité et inquiet. On mangea quelques morceaux à la hâte; puis les hommes
+se dispersèrent dans le parc pour chercher les absents; les dames
+rentrèrent au salon, où bientôt les quatre enfants firent leur
+apparition, échevelés, leurs vêtements en lambeaux, rouges et suants,
+inondés de larmes.
+
+Un Ah! général les accueillit; les mères s'élancèrent, vers leurs
+enfants.
+
+--Petits imbéciles! s'écria Mme de Sibran.
+
+--Petites sottes! s'écria de même Mme de Guilbert.
+
+--Hi! hi! hi! nous... nous... sommes perdus..., répondirent les filles.
+
+--Hi! hi! hi! nous... avons été... poursuivis par... deux gros dogues,
+reprirent les garçons.
+
+LES FILLES
+
+--Hi! hi! hi! Ils ont manqué nous dévorer!
+
+LES GARÇONS
+
+--Hi! hi! hi! Il fait noir, on n'y voit plus.
+
+MADAME DE SIBRAN
+
+--C'est votre faute, mauvais garçons. Pourquoi vous êtes-vous sauvés...
+
+MADAME DE GUILBERT
+
+--C'est bien fait! Cela vous apprendra à tricher, méchantes filles.
+
+--Faites sonner la cloche pour faire rentrer ces Messieurs, dit Mme des
+Ormes au valet de chambre. La cloche ne tarda pas à faire revenir les
+pères et leurs amis; les enfants, perdus et retrouvés, furent encore
+grondés, et le dîner recommença, moins lugubre que dans sa première
+partie. Bernard, Gabrielle, Christine et François avaient peine à
+réprimer une violente envie de rire chaque fois qu'ils jetaient les
+yeux sur leurs malheureux camarades, dont les cheveux en désordre, les
+vêtements déchirés, les visages et les mains griffés, rouges, gonflés et
+suants, contrastaient avec l'avidité qu'ils déployaient devant chaque
+plat qu'on leur servait.
+
+Quand leur appétit fut un peu satisfait. Gabrielle leur demanda comment
+et où ils s'étaient perdus.
+
+CÉCILE
+
+--Nous voulions tricher et aller au delà du carré que vous nous aviez
+fixé pour nous cacher, et nous sommes entrés dans le bois; nous avons
+couru pour revenir à la maison sans que vous nous vissiez; mais nous
+nous sommes trompés de chemin et nous avons marché longtemps, bien
+longtemps, sans savoir où nous étions. Maurice et Adolphe avaient peur
+et pleuraient...
+
+MAURICE, interrompant.
+
+--Pas du tout, je n'avais pas peur, et je riais.
+
+CÉCILE
+
+--Tu riais? Ah! ah! joliment! Tu pleurais, mon cher, et c'est Hélène qui
+te rassurait et qui te consolait. Laisse-moi finir notre histoire...
+Nous marchions ou plutôt nous courions toujours en avant, lorsque deux
+chiens énormes et très méchants s'élancent d'un hangar et veulent se
+jeter sur nous; nous crions: Au secours! Nous courons, les chiens
+courent après nous, nous attrapent, se jettent sur nous l'un après
+l'autre, déchirent nos vêtements, nous barrent le chemin et nous
+forcent, en aboyant après nous, à retourner sur nos pas. Un bonhomme
+sort de la maison et appelle les chiens: «Rustaud! Partavo!» Les chiens
+nous quittent et l'homme vient à nous.
+
+»--Mes chiens vous ont fait peur, messieurs, mesdemoiselles? Faites
+excuse! Ils sont jeunes, ils sont joueurs; ils ne vous auraient pas
+mordus tout de même.
+
+«Nous pleurions tous et nous ne pouvions répondre: l'homme s'en aperçut.
+
+«--Est-ce que ces messieurs et ces demoiselles ont quelque chose qui
+leur fait de la peine? Si je pouvais vous venir en aide, disposez de
+moi, je vous en prie.
+
+«--Nous sommes perdus», lui répondit Maurice en sanglotant.
+
+MAURICE, interrompant.
+
+--Ah! par exemple! Je sanglotais? Moi? J'avais froid et je grelottais:
+voilà tout.
+
+CÉCILE
+
+--Froid? Par un temps pareil? Tu suais et tu sues encore; je te dis que
+tu sanglotais. Laisse-moi raconter; ne m'interromps plus.
+
+«--Perdu? D'où êtes-vous donc, messieurs, mesdemoiselles? nous demanda
+l'homme.
+
+«--Nous venons du château des Ormes.
+
+«--Ah bien, vous serez bientôt de retour: vous êtes dans le parc.
+
+«--Mais le parc est si grand que nous ne savons plus comment revenir.
+
+«--Je vais vous ramener, messieurs, mesdemoiselles; excusez, mes chiens,
+s'il vous plait, ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire».
+
+--L'homme nous a ramenés jusqu'au château, et j'ai bien dit à Maurice
+et à Adolphe que c'était leur faute si nous nous étions perdus, parce
+qu'ils voulaient jouer un mauvais tour à François et à Christine.
+
+MAURICE
+
+--Ce n'est pas vrai, Mademoiselle: vous avez triché tout comme moi et
+mon frère.
+
+HÉLÈNE
+
+--Parce que vous nous avez persuadées; n'est-ce pas, Cécile?
+
+CÉCILE
+
+--Oui, c'est très vrai; tu es furieux contre François parce qu'il t'a
+riposté très spirituellement, et contre Christine parce qu'elle a
+défendu François; et je trouve qu'elle a bien fait et que tu as mal
+fait.
+
+Les parents écoutaient le récit et la discussion; Mme des Ormes la
+termina en disant:
+
+--Christine se mêle toujours de ce qui ne la regarde pas; on dirait que
+François a besoin d'elle pour se défendre. Je te prie, Christine, de te
+taire une autre fois.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais, maman, ce pauvre François est si bon qu'il ne veut jamais se
+venger, et...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Et c'est toi qui te jettes en avant, sottement et impoliment. Si tu
+recommences, je t'empêcherai de voir François... Va te coucher, au
+reste: dans ton lit, du moins tu ne feras pas de sottises.
+
+M. de Nancé comprit le regard suppliant de Christine et l'air désolé de
+François.
+
+--Madame! dit-il à Mme des Ormes, veuillez m'accorder la grâce de Mlle
+Christine; en la punissant de son acte de courage et de générosité, vous
+punissez aussi mon fils et tous ses jeunes amis. Vous êtes trop bonne
+pour nous refuser la faveur que nous sollicitons.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je n'ai rien à vous refuser, Monsieur. Christine, restez, puisque
+M. de Nancé le désire, et venez le remercier d'une bonté que vous ne
+méritez pas.
+
+Christine s'avança vers M. de Nancé, leva vers lui des yeux pleins de
+larmes, et commença:
+
+--Cher Monsieur..., cher Monsieur..., merci...
+
+Puis elle fondit en larmes; M. de Nancé la prit dans ses bras et
+l'embrassa à plusieurs reprises en lui disant tout bas:
+
+--Pauvre petite!... Chère petite!... Tu es bonne!... Je t'aime bienl...
+
+Ces paroles de tendresse consolèrent Christine; ses larmes s'arrêtèrent,
+et elle reprit sa place près de François, qui avait été fort agité
+pendant cette scène.
+
+Paolo n'avait rien dit depuis le commencement du dîner, qui avait
+absorbé toutes ses facultés; mais on se levait de table, il avait tout
+entendu et observé; il s'approcha de François et lui dit:
+
+--Quand zé vous ferai grand, vous donnerez soufflets au grand vaurien,
+le Maurice.
+
+--Pourquoi? lui demanda François surpris.
+
+PAOLO
+
+--Pour venzeance; c'est bon, venzeance.
+
+FRANÇOIS
+
+--Non, c'est mauvais; je pardonne, j'aime mieux cela Notre-Seigneur
+pardonne toujours. C'est le démon qui se venge.
+
+--Qui vous a appris cela? demanda Paolo avec surprise.
+
+FRANÇOIS
+
+--C'est mon cher et bon maître, papa.
+
+CHRISTINE
+
+--J'aime beaucoup ton papa, François.
+
+FRANÇOIS
+
+--Tu as raison, il est si bon! Et il t'aime bien aussi.
+
+CHRISTINE
+
+--Pourquoi m'aime-t-il?
+
+FRANÇOIS
+
+--Parce que tu m'aimes et parce que tu es bonne.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est drôle! C'est la même chose que moi. Je l'aime parce qu'il t'aime
+et qu'il est bon.
+
+Il était tard; le dîner, retardé d'abord, interrompu ensuite, avait duré
+fort longtemps. De plus, les habits déchirés de Maurice et d'Adolphe,
+les robes et jupons en lambeaux de Mlles de Guilbert, rendaient
+impossible un plus long séjour chez Mme des Ormes. Mais, en se retirant,
+Mme de Guilbert engagea à dîner chez elle, pour la semaine suivante,
+toutes les personnes qui se trouvaient dans le salon, y compris les
+enfants.
+
+
+
+
+VII
+
+PREMIER SERVICE. RENDU PAR PAOLO A CHRISTINE
+
+François répondit poliment à l'adieu que lui adressèrent Maurice et
+Adolphe, un peu embarrassés vis-à-vis de lui depuis qu'ils savaient que
+M. de Nancé était son père. M. de Nancé passait dans le pays pour avoir
+une belle fortune; et il avait la réputation d'un homme excellent,
+religieux, charitable et prêt à tout sacrifier pour le bonheur de son
+fils. Son grand chagrin était l'infirmité du pauvre François qui avait
+été droit et grand jusqu'à l'âge de sept ans, et qu'une chute du haut
+d'un escalier avait rendu bossu. Quand Mme de Guilbert l'engagea à
+dîner, il commença par refuser; mais, Mme de Guilbert lui ayant dit que
+François était compris dans l'invitation, il accepta, pour ne pas priver
+son fils d'une journée agréable avec ses amis Bernard, Gabrielle et
+surtout Christine. Toute la société se dispersa une heure après le
+départ des Sibran et des Guilbert. Christine promit à ses cousins de
+demander la permission d'aller les voir le lendemain dans la journée.
+
+--Tâche de venir aussi, François; nous nous rencontrerons tous en face
+du moulin de mon oncle de Cémiane.
+
+FRANÇOIS
+
+--Non, Christine; il faut que je travaille; je passe deux heures chez M.
+le curé avec Bernard, et je reviens à le maison pour faire mes devoirs.
+Et toi, est-ce que tu ne travailles pas?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, je lis un peu toute seule.
+
+FRANÇOIS
+
+--Mais la personne qui t'a appris à lire ne te donne-t-elle pas des
+leçons?
+
+CHRISTINE
+
+--Personne ne m'a appris; Gabrielle et Bernard m'ont un peu fait voir
+comment on lisait, et puis j'ai essayé de lire toute seule.
+
+--Moi, z'apprendrai beaucoup à la Signorina, dit Paolo, qui écoutait
+toujours les conversations des enfants. Moi, zé viendrai tous les zours,
+et Signorina saura italien, latin, mousique, dessin, mathématiques,
+grec, hébreu, et beaucoup d'autres encore.
+
+CHRISTINE
+
+--Vraiment, Monsieur Paolo, vous voudrez bien? Je serais si contente
+de savoir quelque chose! Mais demandez à maman; je n'ose pas sans sa
+permission.
+
+-Oui, Signorina; z'y vais; et vous verrez que zé né souis pas si bête
+que z'en ai l'air.
+
+Et s'approchant de Mme des Ormes qui causait avec M. de Nancé:
+
+--Signorina, bella, bellissima, moi, Paolo, désire vous voir tous les
+zours avec vos beaux ceveux noirs de corbeau, votre peau blanc de lait,
+vos bras souperbes et votre esprit magnifique; et zé demande, Signora,
+que zé vienne tous les zours; zé donnerai des leçons à la petite
+Signorina; zé serai votre serviteur dévoué, zé dézeunerai, pouis zé
+recommencerai les leçons, pouis les promenades avec vous, pouis vos
+commissions, et tout.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! ah! ah! quelle drôle de demande! Je veux bien, moi; mais si vous
+donnez des leçons à Christine, il faudra un tas de livres, de papiers,
+de je ne sais quoi, et rien ne m'ennuie comme de m'occuper de ces
+choses-là.
+
+Paolo resta interdit; il n'avait pas prévu cette difficulté. Son air
+humble et honteux, l'air affligé de Christine, touchèrent M. de Nancé,
+qui dit avec empressement:
+
+--Vous n'aurez pas besoin de vous en occuper, Madame; j'ai une foule de
+livres et de cahiers dont François ne se sert plus, et je les donnerai à
+Christine pour ses leçons avec Paolo.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Très bien! Alors venez, mon cher Monsieur Paolo, quand vous voudrez et
+tant que vous voudrez, puisque vous êtes si heureux de me voir.
+
+PAOLO
+
+--Merci, Signora; vous êtes belle et bonne; à demain.
+
+Et Paolo se retira, laissant Christine dans une grande joie. François
+enchanté de la satisfaction de sa petite amie, M. de Nancé heureux
+d'avoir fait à si peu de frais le bonheur de la bonne petite Christine,
+de Paolo et surtout de son cher François; quand ils furent seuls,
+François remercia son père avec effusion du service qu'il rendait à la
+pauvre Christine, dont il lui expliqua l'abandon. Il lui raconta aussi
+tout ce qui s'était passé entre elle et Maurice, et tout ce qu'elle lui
+avait dit, à lui, de bon et d'affectueux.
+
+--J'aime cette enfant, elle est réellement bonne! dit M. de Nancé;
+vois-la le plus souvent possible, mon cher François; c'est, de tout
+notre voisinage, la meilleure et la plus aimable.
+
+
+
+
+VIII
+
+MINA DÉVOILÉE
+
+Le lendemain du dîner, Christine se leva de bonne heure, parce que sa
+bonne était invitée à une noce dans le village, et qu'elle voulait se
+débarrasser de Christine le plus tôt possible.
+
+--Allez demander votre déjeuner, dit Mina quand Christine fut habillée;
+je n'ai pas le temps, moi; j'ai ma robe à repasser. Et prenez garde que
+votre papa ne vous voie; s'il vous aperçoit, je vous donnerai une bonne
+leçon de précaution.
+
+Christine alla à la cuisine demander son pain et son lait; elle
+regardait de tous côtés avec inquiétude.
+
+--De quoi avez-vous peur, mam'selle demanda le cocher qui déjeunait.
+
+CHRISTINE
+
+--J'ai peur que papa ne vienne et qu'il ne me voie.
+
+LE CUISINIER
+
+--Qu'est-ce que ça fait! Votre papa ne vous gronde jamais.
+
+CHRISTINE
+
+--Ma bonne m'a défendu que papa me voie à la cuisine.
+
+LE COCHER
+
+--Mais puisque c'est elle qui vous a envoyée!
+
+CHRISTINE
+
+--C'est qu'elle va à la noce, et elle repasse sa robe.
+
+LE COCHER
+
+--Et elle vous plante là comme un paquet de linge sale! Si j'étais de
+vous, mam'selle, je raconterais tout à votre papa.
+
+CHRISTINE
+
+--Ma bonne me battrait, et maman ne me croirait pas.
+
+LE COCHER
+
+--Mais votre papa vous croirait!
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, mais il n'aime pas à contrarier maman... Il faut que je m'en
+aille; voulez-vous me donner mon pain et mon lait pour que je puisse
+déjeuner?
+
+LE CUISINIER
+
+--Mais vous ne pouvez pas emporter votre chocolat, mam'selle! il vous
+brûlerait.
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'ai pas de chocolat; je mange mon pain dans du lait froid.
+
+LE CUISINIER
+
+--Comment? Votre bonne vient tous les jours chercher votre chocolat.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est elle qui le mange; elle ne m'en donne pas.
+
+LE CUISINIER
+
+--Si ce n'est pas une pitié! Une malheureuse enfant comme ça! Lui voler
+son déjeuner! Tenez, mam'selle, voilà votre tasse de chocolat, mangez-le
+ici, bien tranquillement.
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'ose pas; si papa venait!
+
+--Venez par ici, dans l'office; personne n'y entre; on ne vous verra
+pas.
+
+Le cuisinier, qui était bon homme, établit Christine dans l'office et
+plaça devant elle une grande tasse de chocolat et deux bons gâteaux.
+Christine mangeait avec plaisir cet excellent déjeuner, lorsqu'à sa
+grande terreur elle entendit la voix de sa bonne.
+
+MINA
+
+--Monsieur le chef, le chocolat de Christine, s'il vous plait.
+
+LE CUISINIER, d'un ton bourru:
+
+--Je n'en ai pas fait.
+
+LA BONNE
+
+--Comment? vous n'avez pas fait le déjeuner de Christine?
+
+LE CUISINIER, de même.
+
+--Si fait! Vous avez envoyé demander un morceau de pain sec et du lait
+froid: je les lui ai donnés.
+
+LA BONNE
+
+--Il me faut son chocolat pourtant.
+
+LE CUISINIER
+
+--Vous ne l'aurez pas.
+
+LA BONNE.
+
+--Je le dirai à Madame.
+
+LE CUISINIER
+
+--Dites ce que vous voudrez et laissez-moi tranquille.
+
+Mina sortit furieuse; elle dut attendre le réveil de Mme des Ormes pour
+porter plainte contre le cuisinier; elle attendit longtemps, ce qui
+augmenta son humeur. Christine, inquiète et effrayée, n'osa pas rentrer
+dans sa chambre; elle resta dehors jusqu'à l'arrivée de Paolo, qu'elle
+attendait et qu'elle considérait comme son protecteur, même vis-à-vis de
+sa mère; il ne tarda pas à paraître avec un gros paquet sous le bras.
+L'accueil empressé et amical de Christine le toucha et augmenta sa
+sympathie pour elle.
+
+--Tenez, Signorina, dit-il, voici un gros paquet pour vous.
+
+CHRISTINE
+
+--Pour moi? Pour moi? Qu'est-ce que c'est?
+
+PAOLO
+
+--C'est M. de Nancé qui vous envoie des livres, des cahiers, des plumes,
+des crayons, un pupitre, toutes sortes de choses pour vos leçons;
+seulement, il vous prie de ne pas montrer tout cela, et de ne parler que
+des livres, qu'il a promis devant votre maman.
+
+CHRISTINE
+
+--Pourquoi ça?
+
+PAOLO
+
+--Parce qu'on pourrait croire que votre maman vous refuse ce qu'il vous
+faut, et que cela lui ferait du chagrin.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! alors, je ne dirai rien du tout; dites-le à ce bon M. de Nancé, et
+remerciez-le bien, bien, et François aussi. Mais, si on me demande qui
+m'a envoyé ces choses, qu'est-ce que je dirai pour ne pas mentir?
+
+PAOLO
+
+--Si on vous demande, vous direz: «C'est bon Paolo qui a apporté tout.»
+Et c'est la vérité. Mais on ne demandera pas. Le papa croira que c'est
+la maman, et la maman croira que c'est le papa».
+
+Pendant que l'heureuse Christine rangeait ses livres, papiers, etc.,
+dans sa petite commode, et commençait une leçon avec Paolo, Mme des
+Ormes s'éveillait et recevait les plaintes de Mina contre le chef, qui
+refusait le chocolat de Christine.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Dieu! que c'est ennuyeux! Vous êtes toujours en querelle avec
+quelqu'un, Mina.
+
+MINA
+
+--Madame pense pourtant bien que je ne peux laisser Christine sans
+déjeuner.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je le sais, mais vous pourriez arranger les choses entre vous, sans
+m'obliger à m'en mêler. Que voulez-vous que je fasse à présent? Que je
+fasse venir cet homme, que je le gronde! Quel ennui, mon Dieu, quel
+ennui! Allez chercher mon mari; dites-lui que j'ai à lui parler.
+
+MINA
+
+--Si Madame préfère, j'irai chercher le chef.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais non; c'est précisément ce qui m'ennuie.
+
+MINA
+
+--Si Madame voulait lui donner un ordre par écrit, ce serait mieux que
+de déranger Monsieur.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Quelles sottes idées vous avez, Mina! Que j'aille écrire à mon
+cuisinier, quand je peux lui parler! Allez me chercher mon mari.
+
+MINA
+
+--Mais, Madame...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Taisez-vous, je ne veux plus rien entendre: allez me chercher mon
+mari.
+
+Mina sortit, mais se garda bien d'exécuter l'ordre de sa maîtresse;
+irritée des retards qu'éprouvait sa toilette pour la noce, elle
+se promit de se revenger sur la pauvre Christine, seule cause,
+pensait-elle, de ces ennuis.
+
+«Où est-elle cette petite sotte? Je ne l'ai pas vue depuis ce matin».
+
+Elle alla à sa recherche; ne l'ayant pas trouvée dans le jardin, elle
+rentra de plus en plus mécontente et finit par trouver Christine dans le
+salon, prenant une leçon d'écriture avec Paolo.
+
+--Qu'est-ce que vous faites ici, Christine? Rentrez vite dans votre
+chambre! lui dit-elle rudement.
+
+Christine allait se lever pour obéir à sa bonne, dont elle redoutait la
+colère, lorsque Paolo, la faisant rasseoir:
+
+--Pardon, Signorina, restez là; nous n'avons pas fini nos leçons.
+Et vous, dona Furiosa, tournez votre face et laissez tranquille la
+Signorina.
+
+--Laissez-moi tranquille vous-même, grand Italien, pique-assiette; je
+veux emmener cette petite sotte, qui n'a pas besoin de vos leçons, et je
+l'aurai malgré vous.
+
+Paolo saisit Christine, l'enleva et la plaça derrière lui; Mina
+s'élançant sur lui, reçut un coup de poing qui lui aplatit le nez, mais
+qui redoubla sa fureur et ses forces; d'un revers de bras elle repoussa
+Paolo et attrapa Christine, qu'elle tira à elle avec violence.
+
+«Si vous appelez, je vous fouette au sang!» s'écria-t-elle, tirant
+toujours Christine que retenait Paolo.
+
+Au moment où Paolo, craignant de blesser la pauvre enfant, l'abandonnait
+à l'ennemi commun, Mina poussa un cri et lâcha Christine. Une main de
+fer l'avait saisie à son tour et la fit pirouetter en la dirigeant vers
+la porte avec accompagnement de formidables coups de pied. C'était M.
+des Ormes, qui, inaperçu de Paolo et de Christine, était entré par une
+porte du fond, et, assis dans une embrasure de fenêtre, assistait à la
+leçon. Quand Mina fut expulsée de l'appartement, M. des Ormes rassura
+Christine tremblante et serra la main de Paolo.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ma pauvre Christine, est-ce qu'elle te traite quelquefois aussi
+rudement que tout à l'heure.
+
+CHRISTINE
+
+--Toujours, papa: mais ne lui dites rien, je vous en supplie: elle me
+battrait plus encore.
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment, plus? Elle te bat donc quelquefois?
+
+CHRISTINE
+
+--Oh oui! papa, avec une verge qui est dans son tiroir.
+
+--Misérable! scélérate! dit M. des Ormes, pâle et tremblant de colère.
+Oser battre ma fille!
+
+--Monsieur le Comte, dit Paolo, si vous permettez, zé pounirai la dona
+Furiosa à ma façon; zé la foustizerai comme un rien.
+
+M. DES ORMES
+
+--Merci. Monsieur Paolo; cette punition ne convient pas en France.
+Je vais en causer avec ma femme; continuez votre leçon à la pauvre
+Christine, qui est depuis plus de deux ans avec cette mégère.
+
+M. des Ormes entra chez sa femme; elle pensa qu'il venait appelé par
+Mina.
+
+--Vous voilà, mon cher! Je vous ai prié de venir pour que vous parliez
+au cuisinier, qui refuse à Christine son déjeuner; et grondez-le, je
+vous en prie; ça m'ennuie de gronder, et cette Mina est si assommante
+avec ses plaintes continuelles.
+
+M. DES ORMES
+
+--Mina est une misérable; je viens de découvrir qu'elle battait
+Christine.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Allons! en voilà d'une autre. Comment croyez-vous ces sottises, et qui
+vous a fait ces contes?
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est moi qui ai vu et entendu de mes yeux et de mes oreilles.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais puisque, au contraire, Mina s'est plainte que le cuisinier ne
+donnait pas à Christine son chocolat! Elle prend donc le parti de
+Christine!
+
+M. DES ORMES
+
+--Que m'importe les plaintes de Mina? Je l'ai vue et entendue traiter
+Christine et Paolo comme elle ne devrait pas traiter une laveuse de
+vaisselle, et je suis venu vous prévenir que je l'ai chassée du salon et
+que je la chasserai de la maison.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Encore un ennui; une bonne à chercher! Pourquoi vous mêlez-vous des
+bonnes? Est-ce que cela vous regarde?
+
+M. DES ORMES
+
+--Ma fille me regarde, et, à ce titre, la bonne me regarde aussi. Quant
+à ce chocolat, je parie que c'est quelque méchanceté de Mina.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous accusez toujours Mina; vérifiez le fait; parlez au cuisinier.
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est ce que je vais faire, ici, et devant vous.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Non, non, pas devant moi, je vous en prie; c'est à mourir d'ennui, ces
+querelles de domestiques.
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est plus qu'une querelle de domestiques, du moment qu'il s'agit de
+votre fille.
+
+M. des Ormes avait sonné; la femme de chambre entra.
+
+M. DES ORMES
+
+--Brigitte, envoyez-nous le chef ici, de suite.
+
+Cinq minutes après, le chef entrait.
+
+LE CHEF
+
+Monsieur le Comte m'a demandé?
+
+M. DES ORMES
+
+--Oui. Tranchant; ma femme voudrait savoir s'il est vrai que vous ayez
+refusé ce matin à Mina le chocolat de Christine.
+
+LE CHEF
+
+--Oui, Monsieur le Comte; c'est très vrai.
+
+M. DES ORMES
+
+--Et comment vous permettez-vous une pareille impertinence?
+
+LE CHEF
+
+--Monsieur le Comte, Mlle Christine venait de manger son chocolat dans
+l'office.
+
+M. DES ORMES
+
+--Dans l'office! Ma fille dans l'office! Qu'est-ce que tout cela? Je n'y
+comprends rien.
+
+LE CHEF
+
+--Je vais l'expliquer à Monsieur le Comte, qui comprendra parfaitement.
+Mlle Christine ne mange jamais son chocolat.
+
+M. DES ORMES
+
+Pourquoi cela?
+
+--Parce que c'est Mlle Mina qui l'avale pendant que Mlle Christine mange
+du lait froid et son pain sec. Ce matin, la pauvre petite mam'selle (qui
+nous fait pitié à tous, par parenthèse) est venue chercher son pain et
+son lait; je l'ai cachée dans l'office pour qu'elle mangeât son chocolat
+une fois en passant, et quand Mlle Mina est venue le chercher, je l'ai
+refusé. Voilà toute l'affaire.
+
+M. DES ORMES
+
+--Pourquoi pensez-vous que Christine ne mange pas son chocolat le matin?
+
+LE CHEF
+
+--Parce que la servante a vu bien des fois comment ça se passait, et que
+Mlle Christine nous l'a dit elle-même.
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est bien, Tranchant, je vous remercie; vous avez bien fait, mais
+vous auriez dû me prévenir plus tôt.
+
+LE CHEF
+
+--Monsieur le Comte, on n'osait pas.
+
+M. DES ORMES
+
+--Pourquoi?
+
+LE CHEF
+
+--Monsieur le Comte, c'est que.., Madame... n'aurait pas cru... et...
+Monsieur comprend... on avait peur de... de déplaire à Madame.
+
+Tranchant sortit. M. des Ormes, les bras croisés, regardait sa femme
+sans parler. Mme des Ormes était confuse, embarrassée, et gardait le
+silence.
+
+--Caroline, dit enfin M. des Ormes, il faut que vous fassiez partir
+aujourd'hui même cette méchante femme.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Dieu! quel ennui! Faites-la partir vous-même; je ne veux pas me mêler
+de cette affaire; c'est vous qui l'avez commencée, c'est à vous de la
+finir.
+
+M. DES ORMES, sévèrement
+
+--C'est vous qui la terminerez, Caroline, en expiation de votre
+négligence à l'égard de Christine. Moi je ne pourrais contenir ma colère
+en face de cette abominable femme qui rend depuis plus de deux ans cette
+malheureuse enfant l'objet de la pitié de nos domestiques, meilleurs
+pour elle que nous ne l'avons été. Chassez cette femme de suite.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Et que ferai-je de Christine? Ah!... une idée! je vais prendre Paolo
+pour la garder.
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est ridicule et impossible! Mais il est certain que Christine serait
+bien gardée; Paolo est un homme excellent; on dit beaucoup de bien de
+lui dans le pays. En attendant que vous ayez une bonne (et il faut
+absolument en chercher une), dites à votre femme de chambre de soigner
+Christine.
+
+M. des Ormes sortit, riant à la pensée de Paolo bonne d'enfant. Mme des
+Ormes sonna, se fit amener Mina, lui donna ses gages, et lui dit de s'en
+aller de suite. Mina commença une discussion et une justification; Mme
+des Ormes s'ennuya, s'impatienta, se mit en colère, cria, et, pour se
+débarrasser de Mina, après une discussion d'une heure et demie, elle
+lui doubla ses gages, lui donna un bon certificat et promit de la
+recommander.
+
+
+
+
+IX
+
+GRAND EMBARRAS DE PAOLO
+
+Pendant que Mina faisait ses paquets et se promettait de se venger de
+Christine en disant d'elle tout le mal possible, Paolo continuait et
+achevait la leçon de Christine; il fut enchanté de l'intelligence et de
+la bonne volonté de son élève, qui, dès la première leçon, apprit ses
+chiffres, ses notes de musique, quelques mots italiens, et commença à
+former des a, des o, des u, etc. Quand Mme des Ormes entra au salon,
+elle la trouva rangeant avec Paolo ses livres et ses cahiers.
+
+--Ah! vous voilà, mon cher Monsieur Paolo! Je viens vous demander de me
+rendre un service.
+
+--Tout ce que voudra la Signora, répondit Paolo en s'inclinant.
+
+--Je viens de renvoyer Mina, que mon mari a prise en grippe; je ne sais
+que faire de Christine. Aurez-vous la bonté de venir passer vos journées
+chez moi pour la garder et lui donner des leçons?
+
+Paolo, étonné de cette proposition inattendue et dont lui-même devinait
+le ridicule, resta quelques instants sans répondre, la bouche ouverte,
+les yeux écarquillés.
+
+--Eh bien! continua Mme des Ormes avec impatience, vous hésitez? Vous
+étiez prêt à exécuter toutes mes volontés, disiez-vous.
+
+PAOLO
+
+--Certainement, Signora... sans aucun doute... mais.., mais...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais quoi? Voyons, dites. Parlez...
+
+PAOLO
+
+--Signora... zé donne des leçons... à M. François.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Combien gagnez-vous?
+
+PAOLO
+
+--Cinquante francs par mois, Signora.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je vous en donne cent...
+
+PAOLO
+
+--Mais, le pauvre François...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Eh bien! vous aurez deux heures de congé par jour; vous emmènerez
+Christine chez le petit de Nancé.
+
+PAOLO
+
+--Mais..., Signora, zé demeure bien loin..., M. de Nancé est loin...,
+pour revenir, c'est loin.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mon Dieu! que de difficultés! Vous logerez ici... Voulez-vous, oui ou
+non?
+
+Christine le regarda d'un air si suppliant qu'il répondit presque malgré
+lui:
+
+--Zé veux, Signora, zé veux, mais...
+
+--C'est bien, je vais faire préparer votre chambre. Venez déjeuner.
+Viens, Christine.
+
+Paolo suivit, abasourdi de son consentement, qu'il avait donné par
+surprise. Christine avait l'air radieux; elle lui serra la main à la
+dérobée et lui dit tout bas:
+
+«Merci, mon bon, mon cher Monsieur Paolo».
+
+A table, Mme des Ormes annonça à son mari que Paolo allait demeurer
+au château et qu'il se chargeait de Christine. M. des Ormes eut l'air
+surpris et mécontent, et dit seulement:
+
+--C'est impossible! Caroline, vous abusez de la complaisance de M.
+Paolo.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais non; je lui donne cent francs par mois.
+
+Paolo devint fort rouge; le mécontentement de M. des Ormes devint plus
+visible; il allait parler, lorsque Mme des Ormes s'écria avec humeur:
+
+--De grâce, mon cher, pas d'objection. C'est fait; c'est décidé.
+Laissez-nous déjeuner tranquillement... Voulez-vous une côtelette ou un
+fricandeau, Monsieur Paolo?
+
+PAOLO
+
+--Côtelette d'abord; fricandeau après, Signora.
+
+Mme des Ormes le servit abondamment, et lui fit donner du vin, du
+café, de l'eau-de-vie. Quand on eut fini de déjeuner, elle lui demanda
+d'emmener Christine dans le parc.
+
+M. DES ORMES
+
+--Je vais emmener Christine; il faut bien que ce soit moi qui me charge
+de la promener ce matin, puisqu'il n'y a personne près d'elle. Viens.
+Christine.
+
+Il emmena sa fille, la questionna sur Mina, se reprocha cent fois de
+n'avoir pas surveillé cette méchante bonne et d'avoir livré si longtemps
+la malheureuse Christine à ses mauvais traitements.
+
+Paolo se rendit ensuite chez M. de Nancé. François fut le premier à
+remarquer l'air effaré et l'agitation du pauvre Paolo.
+
+FRANÇOIS
+
+Qu'avez-vous donc, cher Monsieur Paolo? Vous Est-il arrivé quelque chose
+de fâcheux?
+
+PAOLO
+
+--Oui..., non..., zé ne sais pas..., zé ne sais quoi faire.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Qu'y a-t-il donc? Parlez, mon pauvre Paolo. Ne puis-je vous venir en
+aide.
+
+PAOLO
+
+--Voilà, Signor! C'est la Signora des Ormes. Je donnais une leçon à la
+Christinetta; bien zentille! bien intelligente! bien bonne! Et voilà
+la mama qui mé dit..., qui mé demande..., qui me forcé... à garder
+la Christina, à venir dans le sâteau, à promener, élever, soigner la
+Christina... Elle sasse la Mina; c'est bien fait; la Mina! qué canailla!
+qué Fouria!... Mais comment voulez-vous! Quoi pouis-zé faire? Le papa
+pas content! Ah! zé lé crois bien! Moi Paolo, moi homme, moi médecin,
+moi maître pour leçons, garder comme bonne oune petite Signora de huit
+ans! c'est impossible! Et moi comme oune bête, zé dis oui, parce que
+la povéra Christinetta me regarde avec des yeux... que zé n'ai pou
+résister. Et pouis me serre les mains; et pouis me remercie tout bas si
+zoyeusement, que zé n'ai pas le courage de dire non. Et pourtant, c'est
+impossible. Que faire, caro Signor? Dites, quoi faire?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Dites que vous donnez des leçons pour vivre.
+
+PAOLO
+
+--Z'ai ait; elle me donne deux fois autant.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Dites que vous m'avez promis de donner des leçons à mon fils.
+
+PAOLO
+
+--Z'ai dit: elle mé donne deux heures.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Dites que vous demeurez trop loin pour revenir le soir chez vous.
+
+PAOLO
+
+--Z'ai dit; elle mé fait préparer une sambre au sâteau.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Sac à papier! quelle femme! Mais qu’elle prenne une bonne.
+
+PAOLO
+
+--Elle n'en a pas. Où trouver?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ma foi, mon cher, faites comme vous voudrez; mais c'est ridicule! Vous
+ne pouvez pas vous faire bonne d'enfant. N'y retournez pas; voilà la
+seule manière de vous en tirer.
+
+PAOLO
+
+--Mais la povéra Christina! Elle est seule, malheureuse. La maman n'y
+pense pas; le papa n'y pense pas; la poveretta ne sait rien et voudrait
+savoir; ne fait rien et s'ennouie; ça fait pitié; elle est si bonne,
+cette petite!
+
+François n'avait encore rien dît; il écoutait tout pensif.
+
+FRANÇOIS
+
+--Papa, dit-il, me permettez-vous d'arranger tout cela? M. Paolo sera
+content, Christine aussi, et moi aussi.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Toi, mon enfant? Comment pourras-tu arranger une chose impossible à
+arranger?
+
+FRANÇOIS
+
+--Si vous me permettez de faire ce que j'ai dans la tête, j'arrangerai
+tout, papa.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Cher enfant, je te permets tout ce que tu voudras, parce que je sais
+que tu ne feras ni ne voudras jamais quelque chose de mal. Comment
+vas-tu faire?
+
+FRANÇOIS
+
+--Vous allez voir, papa. Vous savez que je suis grand, c'est-à-dire,
+ajouta-t-il en souriant, que j'ai douze ans et que je suis raisonnable,
+que je travaille sagement, que je me lève, que je m'habille seul, que je
+suis presque toujours avec vous.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tout cela est très vrai, cher enfant; mais en quoi cela peut-il
+arranger l'affaire de Paolo.
+
+FRANÇOIS
+
+--Vous allez voir, papa. Vous voyez d'après ce que je vous ai dit, que
+je n'ai plus besoin des soins de ma bonne, que j'aime de tout mon coeur,
+mais qu'il me faudra quitter un jour ou l'autre. Je demanderai à ma
+bonne d'entrer chez Mme des Ormes pour me donner la satisfaction de
+savoir Christine heureuse.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ta pensée est bonne et généreuse, mon ami; elle prouve la bonté de ton
+coeur; mais ta bonne ne voudra jamais se mettre au service de Mme des
+Ormes, qu'elle sait être capricieuse, désagréable à vivre. Elle est chez
+moi depuis ta naissance; elle sait que nous lui sommes fort attachés;
+elle t'aime comme son propre enfant, et il vaut mieux qu'elle reste
+encore près de toi pour bien des soins qui te sont nécessaires.
+
+FRANÇOIS
+
+--Pour les soins dont vous parlez, papa, nous avons Bathilde, la femme
+de votre valet de chambre; elle m'aime, et je suis sûr que ma bonne
+serait bien tranquille, la sachant près de moi. Voulez-vous, papa? Me
+permettez-vous de parler à ma bonne?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Fais comme tu voudras, cher enfant; mais je suis très certain que ta
+bonne n'acceptera pas ta proposition.
+
+François remercia son père et courut chercher sa bonne; il l'embrassa
+bien affectueusement.
+
+--Ma bonne, dit-il, tu m'aimes bien, n'est-ce pas, et tu serais contente
+de me faire plaisir?
+
+LA BONNE
+
+--Je t'aime de tout mon coeur, mon François, et je ferai tout ce que tu
+me demanderas.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je te préviens que je vais te demander un sacrifice.
+
+LA BONNE
+
+--Parle; dis ce que tu veux de moi.
+
+François fit savoir à sa bonne ce que Paolo venait de lui raconter;
+il lui expliqua la triste position de Christine, son abandon; il dit
+combien Christine l'aimait, combien elle lui était attachée et dévouée,
+et combien il serait heureux de la savoir aimée et bien soignée. Il
+finit par supplier sa bonne de se présenter chez Mme des Ormes pour être
+bonne de Christine.
+
+LA BONNE
+
+--C'est impossible, mon cher enfant; jamais je n'entrerai chez Mme des
+Ormes, je serais malheureuse, chez elle et loin de toi.
+
+FRANÇOIS
+
+--Tu ne serais pas malheureuse, puisqu'elle ne s'occupe pas du tout de
+Christine et que Christine est très bonne; et puis tu serais tout près
+de moi.
+
+LA BONNE
+
+--Mais je serais obligée de rester près de Christine et je ne pourrais
+pas te voir.
+
+FRANÇOIS
+
+--Tu demanderas à venir ici tous les jours, et papa te fera reconduire
+en voiture. Je t'en prie, ma chère bonne, fais-le pour moi; ce me sera
+une si grande peine de savoir Christine malheureuse comme elle l'a été
+avec cette méchante Mina.
+
+La bonne lutta longtemps contre le désir de François; enfin, vaincue par
+ses prières et par l'assurance que Bathilde resterait près de lui, elle
+y consentit et elle permit à François de la faire proposer chez Mme des
+Ormes.
+
+
+
+
+X
+
+FRANÇOIS ARRANGE L'AFFAIRE
+
+François courut triomphant annoncer à son père la réussite de sa
+négociation, et Paolo fut chargé d'aller de suite offrir à Mme des
+Ormes, la bonne de François. Paolo, enchanté de se tirer de l'embarras
+où l'avait plongé la proposition étrange de Mme des Ormes, approuva
+vivement l'idée de François, et alla en toute hâte la faire accepter par
+M. et Mme des Ormes, Il rencontra à la porte du parc, M. des Ormes avec
+Christine.
+
+«Signor! lui cria-t-il du plus loin qu'il l'aperçut, hé! Signor! (M.
+des Ormes s'arrêta), zé vous apporte oune bonne nouvelle, oune nouvelle
+excellente; la Signora sera très heureuse.
+
+--Quoi? qu'est-ce? répondit M. des Ormes avec surprise. Quelle nouvelle?
+
+PAOLO
+
+--Z'apporte oune bonne excellente, Oune bonne admirable, oune bonne
+comme il faut à la Signorina. La Signora votre épouse veut Paolo pour
+bonne, c'est impossible, Signor; n'est-il pas vrai?
+
+M. DES ORMES
+
+--Tout à fait impossible, mon cher Monsieur Je ne le permettrai sous
+aucun prétexte.
+
+PAOLO
+
+--Bravo, Signor! Ni moi non plus, malgré, que z'ai dit oui. Mais voilà
+oune bonne admirable que zé vous apporte.
+
+M. DES ORMES
+
+--Qui donc? Où est cette merveille?
+
+PAOLO
+
+--Qui? la dona Isabella, bonne de M. de Nancé. Où est-elle? chez M. de
+Nancé, son maître, qui n'a plus besoin de la dona, puisque le petit
+François est avec son papa.
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est très bien, mais je ne veux pas livrer la pauvre Christine à une
+seconde Mina, et je veux savoir ce que c'est que cette Isabelle.
+
+PAOLO
+
+--Oh! Signor! cette Isabella est oun anze, et la Mina est oun démon. Le
+petit Francesco aime la Isabella comme sa maman, et la petite Christina
+déteste la Mina comme oune diavolo (diable). C'est oune différence
+cela; pas vrai, Signor? Avec la Mina, Christinetta était oune pauvre
+misérable; avec la Isabella, elle sera heureuse comme oune reine! Voilà,
+Signor! Zé cours chercher la Isabella.
+
+Et Paolo courait déjà, lorsque M. des Ormes l'appela et l'arrêta.
+
+--Attendez, mon cher; donnez-moi le temps d'en parler à ma femme.
+
+PAOLO
+
+Pas besoin, Signor. Vous verrez la Isabella, vous la prendrez, et la
+Signora votre épouse dira: «C'est bon». Dans oune minoute, zé serai de
+retour».
+
+Cette fois, Paolo courut si bien que M. des Ormes ne put l'arrêter.
+Christine avait été si étonnée qu'elle n'avait rien dit.
+
+--Connais-tu cette Isabelle que recommande Paolo? lui demanda M. des
+Ormes.
+
+CHRISTINE
+
+--Non, papa; je sais seulement que François l'aime beaucoup, qu'elle est
+très bonne pour lui, et qu'il était très fâché qu'elle cherchât à se
+placer.
+
+--C'est Dieu qui me l'envoie, se dit M. des Ormes; je ne peux pas faire
+la bonne d'enfant avec toutes mes occupations au dehors. C'est assommant
+d'avoir à promener une petite fille! Que Dieu me vienne en aide en me
+donnant cette femme dont Paolo fait un si grand éloge. Je n'en parlerai
+à ma femme que lorsque j'aurai terminé l'affaire.
+
+M. des Ormes rentra avec Christine, qui se mit à lire, à écrire, à
+refaire tout ce que Paolo lui avait appris le matin. Une heure après,
+Mme des Ormes entra au salon.
+
+--Que fais-tu ici toute seule, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je repasse mes leçons de ce matin, maman.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ici! au salon? Tu as perdu la tête! Est-ce qu'un salon est une salle
+d'étude? Emporte tout ça et va-t'en faire tes leçons ailleurs. Où as-tu
+pris ces livres, ces papiers? Et de la musique aussi? Tu ne comprends
+rien à tout cela. Reporte-les où tu les as pris.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est ce bon M Paolo qui m'a tout apporté.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Paolo? C'est différent! Je ne veux pas dépenser mon argent en choses
+aussi inutiles. Emporte ça dans ta chambre; ne laisse rien ici.
+
+Christine commença à mettre les livres et les papiers en tas; la porte
+s'ouvrit, et Paolo entra au salon suivi d'Isabelle.
+
+--Signora, madama, dit-il en saluant à plusieurs reprises, z'ai
+l'honneur de présenter la dona Isabella.
+
+Mme des Ormes, étonnée, salua la dame qui accompagnait Paolo, ne sachant
+qui elle saluait.
+
+--C'est la dona Isabella: voilà, Signora, oune lettre de M. de Nancé.
+
+De plus en plus surprise, Mme des Ormes ouvrit la lettre, la lut et
+regarda la bonne; l'air digne et modeste, doux et résolu de cette femme
+lui plut.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous désirez entrer chez moi? D'après la lettre de M. de Nancé, je
+n'ai aucun renseignement à prendre; vous aviez six cents francs de
+gages chez M. de Nancé; je vous en donne sept cents et tout ce que vous
+voudrez, pour que je n'entende plus parler de rien et qu'on me laisse
+tranquille. Entrez chez moi tout de suite: je n'ai personne auprès de
+ma fille. Tenez, emmenez Christine avec ses livres et ses paperasses.
+Monsieur Paolo, vous allez lui donner la leçon là-haut dans sa chambre.
+
+--Et le piano, Signora?
+
+--Je ne veux pas qu'elle touche au piano du salon; faites comme vous
+voudrez, ayez-en un où vous pourrez, pourvu que je n'aie rien à acheter,
+rien à payer, et qu'on ne m'ennuie pas de leçons et de tout ce qui
+les concerne. Au revoir, Monsieur Paolo; allez, Isabelle; va-t'en,
+Christine.
+
+Et elle disparut. Paolo tout démonté, Isabelle fort étonnée, Christine
+très ahurie, quittèrent le salon; Christine succombait sous le poids des
+livres et des cahiers; Isabelle les lui retira des mains; Paolo les prit
+à son tour des mains d'Isabelle.
+
+--Permettez, dona Isabella, c'est trop lourd pour vous. Mais... où
+faut-il les porter, Signorina Christina?
+
+CHRISTINE
+
+--En haut, dans ma chambre. Qui est cette dame? demanda-t-elle tout bas
+à Paolo.
+
+PAOLO
+
+--C'est la bonne que vous a donnée votre ami François; c'est sa bonne,
+dona Isabella.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est vous, Madame Isabelle, que François aime tant? Il m'a bien
+souvent parlé de vous... Et vous voulez bien quitter le pauvre François
+pour rester avec moi?
+
+ISABELLE
+
+--Oui, Mademoiselle; j'ai du chagrin de quitter mon cher petit François;
+j'aurais voulu rester encore l'été près de lui, mais il m'a tant
+suppliée de venir chez vous, que je n'ai pu lui résister. Je ne sais pas
+quand votre maman désire que j'entre tout à fait. Ne pourriez-vous pas
+le lui demander, Mademoiselle?
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'ose pas; il vaut mieux que ce soit M. Paolo, que maman a l'air
+d'aimer assez. Mon bon Monsieur Paolo, voulez-vous aller demander à
+maman quand Mme Isabelle, bonne de François, peut entrer ici?
+
+PAOLO
+
+--Zé veux bien, Signorina; mais si votre mama est fâcée, comment zé
+ferai pour vous donner des leçons?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, non, mon bon Monsieur Paolo, elle vous écoutera; allez, je vous
+en prie.
+
+PAOLO
+
+--Oh! les yeux suppliant! Zé souis oune bête, zé cède toujours. Quoi
+faire? Obéir.
+
+Et Paolo se dirigea à pas lents vers l'appartement de Mme des Ormes,
+pendant que Christine faisait voir à sa future bonne celui qu'elle
+devait habiter. Il y avait deux jolies chambres, une pour la bonne, une
+pour Christine; Isabelle parut très satisfaite du logement et se mit à
+causer avec Christine en attendant la réponse de Paolo.
+
+Paolo avait frappé à la porte de Mme des Ormes.
+
+«Entrez», avait-elle répondu.
+
+--Ah! c'est encore vous, Monsieur Paolo. Que vous faut-il? Est-ce une
+simple visite ou quelque chose à demander?
+
+PAOLO
+
+--A demander, Signora. La dona Isabella demande quand elle doit entrer?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais tout de suite; qu'elle reste, puisqu'elle y est.
+
+PAOLO
+
+--C'est impossible, Signora; elle n'a rien que sa personne cez vous;
+tout est resté cez M. de Nancé.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--J'enverrai chercher ses effet, chez M. de Nancé.
+
+PAOLO
+
+--C'est impossible, Signora; elle n'a pas dit adieu à son petit
+François, à M. de Nancé, à personne.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Elle ira demain en promenant Christine.
+
+PAOLO
+
+--Mais, Signora, elle aime de tout son coeur le petit François et elle
+voudrait s'en aller pas si vite, tout doucement.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Dieu! que vous m'ennuyez, mon cher Paolo! Qu'elle fasse ce qu'elle
+voudra, qu'elle vienne quand elle pourra, mais qu'on me laisse
+tranquille, qu'on ne m'ennuie pas de ces bonnes, de Christine, de
+François. Que je suis malheureuse d'avoir tout à faire dans cette
+maison.
+
+PAOLO
+
+--Mais, Signora, la Christina est votre chère fille; il faut bien que
+vous fassiez comme toutes les mama.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Allez-vous me faire de la morale, mon cher Paolo? Je suis fatiguée,
+éreintée, j'ai mille choses à faire: je dois dîner demain chez Mme de
+Guilbert; il est quatre heures, et je n'ai rien de prêt, ni robe, ni
+coiffure. Jamais je n'aurai le temps avec toutes ces sottes affaires.
+Faites pour le mieux, mon cher Paolo; arrangez tout ça comme vous
+aimerez mieux, mais de grâce, laissez-moi tranquille.
+
+Mme des Ormes repoussa légèrement Paolo, ferma la porte et sonna sa
+femme de chambre pour se faire apporter ses robes blanches, roses,
+bleues, lilas, vertes, grises, violettes, unies, rayées, quadrillées,
+mouchetées, etc., afin de choisir et arranger celle du lendemain.
+
+Paolo remonta chez Christine, raconta à sa manière ce qui s'était
+passé entre lui et Mme des Ormes. Il fut décidé que Paolo donnerait
+à Christine sa leçon, qu'il remmènerait Isabelle chez M. de Nancé et
+qu'elle viendrait le lendemain assez à temps pour habiller Christine,
+qui devait aller dîner chez Mme de Guilbert.
+
+
+
+
+XI
+
+M. DES ORMES GATE L'AFFAIRE
+
+Paolo tombait de fatigue de ses allées et venues de la journée; il resta
+à dîner chez M. de Nancé, auquel il raconta la façon bizarre dont Mme
+des Ormes avait accepté Isabelle. François fut heureux de la certitude
+du bonheur de son amie Christine; mais, une fois la chose assurée, il
+sentit péniblement le vide que laisserait dans la maison l'absence de
+sa bonne. Il comprit mieux le sacrifice qu'il avait généreusement conçu
+pour le bien de sa petite amie, quand il fut accompli. Encore une nuit
+passée sous le même toit, et sa bonne ne serait plus là pour l'aimer, le
+consoler dans ses petits chagrins, le câliner dans ses petits maux. Sa
+tristesse fut de suite aperçue par son père, qui en devina facilement la
+cause.
+
+--Ton sacrifice est accompli, cher enfant, et malgré le chagrin que te
+causera l'absence de ta bonne, tu auras toujours la grande satisfaction
+de penser que tu es l'auteur d'une nouvelle et heureuse vie pour ta
+petite amie; peut-être serait-elle tombée encore sur une femme méchante
+comme Mina, ou tout au moins indifférente et négligente. Avec Isabelle,
+il est certain qu'elle sera aussi heureuse que peut l'être un enfant
+négligé par ses parents, et ce sera à toi qu'elle devra non seulement
+son bonheur présent, mais le bonheur de toute sa vie, car elle sera bien
+et pieusement élevée par Isabelle.
+
+--C'est vrai, papa, c'est une grande consolation et un grand bonheur
+pour moi aussi, et je vous assure que je ne regrette pas d'avoir donné
+ma bonne à Christine; que je suis très content...
+
+Le pauvre François ne put achever; il fondit en larmes; son père
+l'embrassa, le calma en lui rappelant que sa bonne restait dans le
+voisinage, qu'il pourrait la voir souvent, et que Christine, qui avait
+un excellent coeur, lui tiendrait compte de son sacrifice en redoublant
+d'amitié pour lui. Ces réflexions séchèrent les larmes de François, et
+il résolut de garder tout son courage jusqu'à la fin.
+
+Le lendemain, quand Isabelle dut partir, il demanda à son père la
+permission d'accompagner sa bonne jusque chez Christine.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Certainement, mon ami; mais qui est-ce qui te ramènera?
+
+FRANÇOIS
+
+--Paolo, papa, qui est chez Christine pour ses leçons; nous reviendrons
+ensemble dans la carriole qui portera les effets de ma bonne, et il me
+donnera ma leçon d'italien et de musique au retour.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Très bien, mon ami; je te proposerais bien de te mener moi-même, mais
+je crains d'ennuyer M. et Mme des Ormes, qui m'ennuient beaucoup: la
+femme par sa sottise et son manque de coeur à l'égard de sa fille, et le
+mari par sa faiblesse et son indifférence.
+
+François partit donc avec Isabelle; ils préférèrent aller à pied pendant
+qu'une carriole porterait les malles au château des Ormes. Ils firent la
+route silencieusement; François retenait ses larmes; la bonne laissait
+couler les siennes.
+
+ISABELLE
+
+--Cher enfant, pourquoi m'as-tu demandé d'entrer chez Mme des Ormes?
+J'aurais pu encore passer deux ou trois mois avec toi.
+
+FRANÇOIS
+
+--Et après, ma bonne, il aurait fallu tout de même nous séparer! Et tu
+aurais été placée loin de moi, tandis que chez Christine je pourrai te
+voir très souvent. Si tu avais pu rester toujours chez papa!... Mais tu
+as dit toi-même que, n'ayant rien à faire depuis que je sortais sans
+toi, que je couchais près de papa, que je travaillais loin de toi, tu
+t'ennuyais et que tu étais malade d'ennui. Tu cherchais une place, et
+en entrant chez Christine tu restes près de moi, tu me fais un grand
+plaisir en me rassurant sur son bonheur, et tu seras maîtresse de faire
+tout ce que tu voudras, puisque Mme des Ormes ne s'occupe pas du tout de
+la pauvre Christine.
+
+--Tu as raison, mon François, tu as raison, mais... il faut du temps
+pour m'habituer à la pensée de vivre dans une autre maison que la
+tienne, ne pas t'embrasser tous les matins, et tant d'autres petites
+choses que j'abandonne avec chagrin.
+
+François pensait comme sa bonne, il ne répondit pas; ils arrivèrent au
+château des Ormes, ils montèrent chez Christine, qui finissait sa leçon
+avec Paolo. En apercevant François elle poussa un cri de joie et se
+jeta à son cou. François, déjà disposé aux larmes, s'attendrit de ce
+témoignage de tendresse et pleura amèrement.
+
+--François, mon cher François, pourquoi pleures-tu? s'écria Christine en
+le serrant dans ses bras. Dis-moi pourquoi tu pleures.
+
+FRANÇOIS
+
+--C'est le départ de ma bonne qui me fait du chagrin mais je suis bien
+content qu'elle soit avec toi; elle t'aimera; tu seras heureuse, aussi
+heureuse que j'ai été heureux avec elle.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais alors... pourquoi l'as-tu laissée partir de chez toi?
+
+FRANÇOIS
+
+--Pour que tu sois heureuse. Parce que je craignais pour toi une autre
+Mina.
+
+CHRISTINE, l'embrassant.
+
+--François, mon bon cher François! que tu es bon! Comme je t'aime: Je
+t'aime plus que personne au monde! Tu es meilleur que tous ceux que
+je connais! Pauvre François! cela me fait de la peine de te causer du
+chagrin.
+
+Et Christine se mit à pleurer. Isabelle fit de son mieux pour les
+consoler tous les deux, et elle y parvint à peu près.
+
+Au bout d'une demi-heure, François fut obligé de s'en aller. Christine
+demanda à Isabelle de le reconduire jusque chez lui, mais l'heure était
+trop avancée; il fallait s'habiller et partir pour aller dîner chez Mme
+de Guilbert.
+
+--Nous nous retrouverons dans deux heures, dit Christine à François; et
+tu verras aussi ta bonne parce que maman a dit qu'on me remmènerait à
+neuf heures et que ce serait ma bonne qui viendrait me chercher.
+
+«Quel bonheur!» dit François qui partit en carriole avec Paolo et le
+domestique, après avoir bien embrassé sa bonne et Christine, et tout
+consolé par la pensée de les revoir toutes deux le soir même.
+
+Isabelle commença la toilette de Christine, et sans la tarabuster, sans
+lui arracher les cheveux, elle l'habilla et la coiffa mieux que ne
+l'avait jamais été la pauvre enfant. Elle remercia sa bonne avec
+effusion, l'embrassa, lui dit encore combien elle était heureuse de
+l'avoir pour bonne et voulut aller joindre sa maman. Elle ouvrait la
+porte, lorsque M. des Ormes entra.
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment! déjà prête? Qui est-ce qui t'a habillée? Comme te voilà bien
+coiffée? Avec qui es-tu ici?
+
+CHRISTINE
+
+--Avec ma bonne, papa; c'est elle qui m'a coiffée et habillée.
+
+M. DES ORMES
+
+--Quelle bonne? d'où vient-elle? Que veut dire ça? (Encore une sottise
+de ma femme, pensa-t-il). J'en avais une qu'on m'a recommandée et
+que j'attends depuis le déjeuner. Je suis fâchée, Madame, dit-il en
+s'adressant à Isabelle, que vous soyez installée ici sans que j'en aie
+rien su; mais je ne puis confier ma fille à une inconnue, et je vous
+prie de ne pas vous regarder comme étant à mon service.
+
+ISABELLE
+
+--Je croyais vous obliger, Monsieur, d'après ce que m'avait dit Mme des
+Ormes, en venant de suite près de Mademoiselle; mais du moment que ma
+présence ici vous déplaît, je me retire; vous me permettrez seulement de
+rassembler mes effets que j'avais rangés dans l'armoire.
+
+L'air digne, le ton poli d'Isabelle frappèrent M. des Ormes, qui se
+sentit un peu embarrassé et qui dit avec quelque hésitation:
+
+--Certainement! prenez le temps nécessaire; je ne veux rien faire qui
+puisse vous désobliger; vous coucherez ici si vous voulez.
+
+ISABELLE
+
+--Merci, Monsieur, je préfère m'en retourner chez moi. Adieu donc, ma
+pauvre Christine; je vous regrette bien sincèrement, soyez-en certaine.
+
+Christine pleurait à chaudes larmes en embrassant Isabelle. M. des Ormes
+regardait d'un air étonné l'attendrissement de la bonne et les larmes de
+Christine, qui s'écria dans son chagrin:
+
+--Dites à mon bon François que je voudrais être morte; je serais bien
+plus heureuse.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ah çà! Christine, tu perds la tête. Quelle sottise de te mettre à
+pleurer parce que je ne garde pas une bonne que je ne connais pas, que
+personne ne connaît et qui est ici depuis quelques instants, je pense!
+
+Christine voulut répondre, mais elle ne put prononcer une parole.
+Isabelle ramassa promptement le peu d'effets qu'elle avait sortis de sa
+malle, embrassa une dernière fois Christine, et se disposa à partir en
+disant:
+
+--J'enverrai demain chercher la malle, Monsieur; vous permettrez
+peut-être que je la laisse ici; mais si elle vous gêne, je demanderai à
+M. de Nancé de vouloir bien l'envoyer chercher de suite.
+
+M. DES ORMES
+
+--M. de Nancé! vous le connaissez!
+
+ISABELLE
+
+--Oui, Monsieur; je viens de chez lui.
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment, vous seriez...? Mais ne vous a-t-il pas donné une lettre pour
+moi?
+
+ISABELLE
+
+--Non, Monsieur; j'en avais une pour Madame qui m'a arrêtée de suite;
+mais je vous assure que je regrette bien de m'être présentée; si j'avais
+prévu ce qui arrive, je m'en serais bien gardée.
+
+M. DES ORMES
+
+--Mon Dieu! mais... j'ignorais que vous fussiez la personne que devait
+envoyer M. de Nancé; je ne savais pas que vous eussiez vu ma femme;
+restez, je vous en prie, restez.
+
+ISABELLE
+
+--Non, Monsieur; il pourrait m'arriver d'autres désagréments du même
+genre et je ne veux pas m'y exposer; habituée à être traitée par M.
+de Nancé avec politesse et même avec affection, un langage rude, une
+méfiance injurieuse me blessent et me chagrinent. Adieu une dernière
+fois, ma pauvre Christine; le bon Dieu vous protégera. François et moi,
+nous prierons pour vous.
+
+En finissant ces mots, Isabelle salua M. des Ormes et sortit. Christine
+se jeta dans un fauteuil, cacha sa tête dans ses mains et pleura
+amèrement. Elle ne pouvait aller dîner ainsi chez Mme de Guilbert; M.
+des Ormes, fort contrarié d'avoir agi si précipitamment, réfléchit un
+instant, laissa Christine et alla trouver sa femme.
+
+Mme des Ormes finissait sa toilette et mettait ses bracelets.
+
+M. DES ORMES
+
+--Vous avez arrêté une bonne tantôt?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Non; hier pour aujourd'hui.
+
+M. DES ORMES
+
+--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Parce que le choix d'une bonne me regarde, que vous n'y entendez rien
+et que je ne suis pas obligée de vous demander des permissions pour agir
+comme je l'entends.
+
+M. DES ORMES
+
+--Votre cachotterie est cause d'un grand désagrément pour nous. Ne
+connaissant pas cette bonne, je l'ai renvoyée.
+
+MADAME DES ORMES, stupéfaite
+
+--Vous l'avez renvoyée! Mais vous avez perdu le sens! Jamais je
+ne retrouverai une femme sûre comme cette Isabelle! Courez vite;
+retenez-la, dites-lui de venir me parler.
+
+M. DES ORMES, embarrassé
+
+--C'est trop tard; elle est partie.
+
+MADAME DES ORMES, avec colère
+
+--Partie! c'est trop fort! c'est trop bête! c'est méchant pour Christine
+que vous prétendez aimer, grossier pour moi qui ai choisi cette femme,
+injurieux pour cette pauvre bonne, et impertinent pour M. de Nancé qui
+me la recommande comme une merveille.
+
+M. DES ORMES
+
+--Je suis désolé vraiment...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Il est bien temps de se désoler quand la sottise est faite. Et voilà
+l'heure de partir pour ce dîner! Brigitte, allez chercher Christine».
+
+Cinq minutes après, Christine entra, les yeux et le nez rouges et
+bouffis, les cheveux en désordre, la robe chiffonnée.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Quelle figure! Qu'est-ce qui t'est arrivé pour te mettre en cet état?
+Tu ne peux pas aller ainsi faite chez Mme de Guilbert. Il faut te
+recoiffer et te rhabiller. Va chercher ta bonne.
+
+--Ma bonne est partie, dit Christine en recommençant à sangloter.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! c'est vrai! Alors, viens tout de même comme tu es.
+
+M. DES ORMES
+
+--Elle ne peut pas aller chez Mme de Guilbert sanglotante, décoiffée et
+chiffonnée.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Taisez-vous et laissez-moi faire; je sais ce que je fais. Viens,
+Christine.
+
+Mme des Ormes repoussa son mari, monta dans la voiture, prit Christine
+près d'elle et dit au cocher:
+
+«Chez M. de Nancé».
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment! vous ne m'attendez pas? Vous allez chez M. de Nancé? Pour
+quoi faire? c'est ridicule.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je sais ce que je fais, et vous, vous ne savez pas ce que vous faites.
+Allez, Daniel.
+
+Daniel partit, laissant M. des Ormes stupéfait et très mécontent. Une
+demi-heure après, il fit atteler une petite voiture découverte et partit
+de son côté.
+
+
+
+
+XII
+
+MME DES ORMES RACCOMMODE L'AFFAIRE
+
+Mme des Ormes arriva chez M. de Nancé au moment où la voiture de ce
+dernier avançait au perron. M. de Nancé attendait seul et fut très
+surpris de voir Mme des Ormes et Christine descendre de leur voiture.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Monsieur de Nancé, attendez un instant; où est Isabelle? Il faut
+que je lui parle. M. des Ormes a fait une sottise comme il en fait si
+souvent. Ne connaissant pas Isabelle, il l'a prise pour une aventurière
+et l'a fait partir, ne sachant pas que je l'eusse vue et arrêtée. Il est
+fort contrarié, je suis désolée, Christine est désespérée, et il faut
+que je voie Isabelle et que je la ramène chez moi.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Madame, à vous dire vrai, je ne crois pas que vous réussissiez, car
+elle doit être fort blessée du procédé de M. des Ormes; elle n'est pas
+encore de retour; revenant à pied par la traverse, elle sera ici dans un
+quart d'heure.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Eh bien! je l'attendrai chez vous Je ne pars pas avant d'avoir arrangé
+cette affaire.
+
+Un peu contrarié, M. de Nancé lui offrit le bras et la mena dans le
+salon, où ils trouvèrent François qui venait de rejoindre son père; il
+fit un cri de joie en voyant Christine et une exclamation de surprise en
+apercevant ses yeux rouges et les traces de ses larmes.
+
+FRANÇOIS
+
+--Christine, qu'as-tu? Pourquoi viens-tu? Qu'est-il arrivé?
+
+--Ta bonne est partie, dit Christine, recommençant à sangloter.
+
+FRANÇOIS
+
+--Partie! Ma bonne! Et pourquoi?
+
+CHRISTINE
+
+--Papa l'a renvoyée.
+
+FRANÇOIS
+
+--Renvoyé ma bonne! ma pauvre bonne! et pourquoi?
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne sais pas; il ne la connaissait pas.
+
+François resta muet; combattu entre la joie de revoir sa bonne pour
+quelque temps encore et le chagrin de Christine, il ne savait ce qu'il
+devait regretter ou désirer. Mme des Ormes expliquait à M. de Nancé la
+gaucherie de M. des Ormes; M. de Nancé, ne sachant s'il devait l'accuser
+avec Mme des Ormes ou combattre l'accusation, gardait le silence. En
+ce moment on vit Isabelle passer dans la cour et rentrer; François et
+Christine coururent à elle.
+
+«Amenez-la, amenez-la!» criait Mme des Ormes.
+
+François et Christine la firent entrer de force dans le salon. Mme des
+Ormes courut à elle:
+
+--Ma chère Isabelle, je viens vous chercher. Vous allez revenir chez
+moi; M. des Ormes n'a pas le sens commun; il ne vous connaissait pas,
+et il voulait avoir, il attendait Isabelle, bonne de François de Nancé;
+c'est donc pour vous avoir qu'il vous a renvoyée si brutalement! Mais
+n'y faites pas attention; il est honteux et désolé; Christine ne fait
+que pleurer; tout le monde est dans le chagrin. Vous reviendrez,
+n'est-ce pas?
+
+ISABELLE
+
+--Madame, je dois avouer que la manière dont m'a parlé M. des Ormes m'a
+fort peinée, et que je crains d'avoir à recommencer des scènes de ce
+genre.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Jamais, jamais, ma bonne Isabelle; croyez-le et soyez bien tranquille
+pour l'avenir. Je défendrai à mon mari de vous parler; personne ne
+trouvera à redire à rien de ce que vous ferez; Christine vous obéira en
+tout.
+
+--Oh oui! en tout et toujours, s'écria Christine, se jetant au cou
+d'Isabelle.
+
+--Ma bonne, ne repousse pas ma pauvre Christine, lui dit tout bas
+François en l'embrassant.
+
+ISABELLE
+
+--Mes chers enfants, je veux bien oublier ce qui s'est passé, mais M.
+des Ormes voudra-t-il à l'avenir me traiter avec les égards auxquels m'a
+habituée M. de Nancé?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Oui, je vous réponds de lui, ma chère Isabelle; il ne s'occupe pas de
+Christine, vous ne le verrez jamais; je ne sais quelle lubie lui a pris
+aujourd'hui.
+
+ISABELLE
+
+--Alors, puisque Madame veut bien me témoigner la confiance que je crois
+mériter, je suis prête à retourner chez Madame. Mais Mlle Christine est
+toute décoiffée et chiffonnée; elle ne peut pas dîner ainsi avec ces
+dames.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous viendrez avec nous et vous l'arrangerez là-bas ou en route; ça
+ne fait rien. Voyons, partons tous; nous sommes en retard, Monsieur de
+Nancé, venez avec moi dans ma voiture; les enfants et Isabelle suivront
+dans la vôtre.
+
+M. de Nancé, trop poli pour refuser cet arrangement, offrit le bras
+à Mme des Ormes et monta dans sa calèche. Isabelle et les enfants
+montèrent dans le coupé de M. de Nancé. Ils arrivèrent tous un peu tard
+chez les Guilbert, mais encore assez à temps pour n'avoir pas dérangé
+l'heure du dîner. Quelques instants après, M. des Ormes entra; il avait
+perdu du temps en faisant un détour pour s'expliquer avec Isabelle au
+château de Nancé; tout le monde en était parti, et lui-même vint les
+rejoindre chez les Guilbert. Après avoir salué M. et Mme de Guilbert, il
+s'avança vivement vers M. de Nancé.
+
+--J'ai bien des excuses à vous faire, Monsieur, du mauvais accueil que
+j'ai fait à la personne recommandée par vous, mais j'ignorais que vous
+eussiez écrit à ma femme, qu'elle eût vu la bonne de François, qu'elle
+l'eût prise de suite, et comme je ne connaissais pas de vue cette bonne,
+que je tenais beaucoup à elle précisément, et que je l'attendais d'un
+instant à l'autre, j'ai craint quelque originalité de ma femme; elle a
+déjà pris, sans aucun renseignement, cette Mina que j'ai renvoyée, et
+j'ai craint pour Christine une seconde Mina; je suis fort contrarié de
+ma bévue, et je vous demande de vouloir bien faire ma paix avec la bonne
+de François et d'obtenir d'elle qu'elle rentre chez moi pour le bonheur
+de Christine.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Mme des Ormes est déjà venue arranger votre affaire, Monsieur;
+Isabelle a repris son service près de Christine; elle est ici avec les
+enfants.
+
+M. DES ORMES
+
+--Mille remerciements, Monsieur; je suis heureux de savoir par vous
+cette bonne nouvelle.
+
+Le dîner fut annoncé, et M. des Ormes quitta M. de Nancé pour offrir son
+bras à Mme de Sibran; on se mit à table. Les enfants dînaient à
+part dans un petit salon à côté; les jeunes Sibran et les Guilbert
+regardaient d'un air moqueur François et Christine qui avaient tous
+deux les yeux rouges; la toilette de Christine avait été imparfaitement
+arrangée.
+
+--Pourquoi Mina t'a-t-elle si mal coiffée et habillée, Christine?
+demanda Gabrielle.
+
+CHRISTINE
+
+--D'abord, je n'ai plus Mina.
+
+GABRIELLE
+
+--Plus Mina! Que j'en suis contente pour toi! Pourquoi est-elle partie?
+
+CHRISTINE
+
+--C'est papa qui l'a chassée hier matin.
+
+BERNARD
+
+--Chassée? racontez-nous cela, Christine; ce doit être amusant.
+
+HÉLÈNE
+
+--Est-ce qu'il a mis sa meute après elle?
+
+MAURICE
+
+--Oui, sa meute composée du chien de garde et d'un basset.
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne vous raconterai rien du tout, puisque vous parlez ainsi de papa
+et de ses chiens.
+
+CÉCILE
+
+--Oh! je t'en prie, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, je le dirai après dîner à Bernard et à Gabrielle; mais à vous
+autres, rien.
+
+CÉCILE
+
+--Tu es ennuyeux, Maurice, avec tes méchancetés.
+
+MAURICE
+
+--Je n'ai rien dit de méchant; demande au chevalier de la Triste-Figure
+[2].
+
+[Note 2: Surnom donné à un fou nommé don Quichotte.]
+
+CHRISTINE
+
+--Qui appelez-vous comme ça?
+
+MAURICE
+
+--Votre chevalier, ébouriffé comme vous, et qui a les yeux gonflés comme
+vous, ce qui fait croire qu'on vous a administré une correction à tous
+les deux.
+
+CHRISTINE
+
+--On administre des corrections aux méchants comme vous, à des garçons
+mal élevés comme vous. François est toujours bon, et s'il a les yeux
+rouges, c'est par bonté pour moi et pour sa bonne. Et s'il a l'air
+triste, c'est parce qu'il est bon: il est cent fois mieux avec son air
+triste et doux que s'il avait l'air sot et méchant.
+
+ADOLPHE
+
+--Avec ça, il a une belle tournure, une belle taille.
+
+CHRISTINE
+
+--Attendez qu'il ait vingt ans, et nous verrons lequel sera le plus
+grand et le plus beau de vous deux.
+
+MAURICE
+
+--Ha, ha, ha! quelle niaiserie? attendre huit ans!
+
+Christine, rouge et irritée, allait répondre, lorsque François l'arrêta.
+
+FRANÇOIS
+
+--Laisse-les dire, ma chère Christine! Ces pauvres garçons ne savent ce
+qu'ils disent: ne te fâche pas, ne me défends pas. Quel mal me font-ils?
+Aucun. Et ils se font beaucoup de mal en se faisant voir tels qu'ils
+sont. Tu vois bien que toi et moi nous sommes vengés par eux-mêmes.
+
+BERNARD
+
+--Bien répondu, François! bien dit! Tu sais joliment te défendre contre
+les méchantes langues.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je ne me défends pas, Bernard, car je ne me crois pas attaqué. Je
+calme Christine qui allait s'emporter.
+
+Bernard, Gabrielle et Mlles de Guibert se moquèrent de Maurice et
+d'Adolphe, qui finirent par ne savoir que répondre à François et à
+Christine, et, tout en riant et causant, le dîner s'avançait et on en
+était au dessert. Maurice et Adolphe, pour dissimuler leur embarras,
+mangèrent si abondamment que le mal de coeur les obligea de s'arrêter.
+
+Les autres enfants firent des plaisanteries sur leur gloutonnerie.
+
+HÉLÈNE
+
+--On dirait que vous mourez de faim chez vous.
+
+CÉCILE
+
+--Ou bien que vous ne mangez rien de bon à la maison.
+
+BERNARD
+
+--Vous serez malades d'avoir trop mangé.
+
+GABRIELLE
+
+--Et personne ne vous plaindra.
+
+Maurice et Adolphe, mal à l'aise et honteux, ne répondaient pas; ils
+avaient fini leur repas. On sortit de table; tout le monde descendit
+au jardin; les enfants se mirent à jouer et à courir, à l'exception de
+Maurice et d'Adolphe, qui restèrent au salon à moitié couchés dans des
+fauteuils. Ils avaient comploté de s'emparer de quelques cigarettes
+qu'ils avaient vues sur la cheminée, et de fumer quand ils seraient
+seuls; leurs parents leur avaient expressément défendu de fumer, mais
+ils n'avaient pas l'habitude de l'obéissance, et ils firent en sorte
+qu'on ne s'aperçût pas de leur absence.
+
+
+
+
+XIII
+
+INCENDIE ET MALHEUR
+
+M. de Guilbert proposa une promenade en bateau; on devait traverser
+l'étang, qui tournait comme une rivière et qui avait un kilomètre de
+long; on devait descendre sur l'autre rive, et assister à une danse
+à l'occasion de la noce d'une fille de ferme de M. de Guilbert. On
+s'embarqua en deux bateaux; on recommanda aux enfants de ne pas bouger;
+les messieurs se mirent à ramer. M. de Nancé avait placé François
+près de lui, et Christine s'était mise entre François et sa cousine
+Gabrielle. Quand on débarqua, la noce était très en train; on dansait,
+on chantait; on avait l'air de beaucoup s'amuser; les danseurs
+accoururent aussitôt pour inviter Mlles de Guilbert, Gabrielle et
+Christine; Bernard engagea à danser une des petites filles de la
+noce; les mamans, les papas dansèrent aussi; au milieu de l'animation
+générale, personne ne s'aperçut de l'absence de Maurice et d'Adolphe; à
+neuf heures, M. de Nancé parla de départ.
+
+--Mais il n'est pas tard, dit Mme des Ormes.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Il est neuf heures, Madame, et, pour nos enfants, je crois qu'il est
+temps de terminer cette agréable soirée.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--C'est ennuyeux, les enfants! Ils gâtent tout! Ils empêchent! Ne
+trouvez-vous pas?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Je trouve, Madame, qu'ils rendent la vie douce, bonne, intéressante,
+heureuse enfin; et, s'ils empêchent de goûter quelques plaisirs
+frivoles, ils donnent le bonheur. Le plaisir passe, le bonheur reste.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--C'est égal, on est bien plus à l'aise pour s'amuser sans enfants.
+
+Le jour baissait, et M. de Guibert avait fait allumer les lanternes du
+bateau, qui faisaient un effet charmant; elles étaient en verres de
+différentes couleurs, et formaient lustres aux deux bouts du bateau.
+Toute la société du château se rembarqua et on s'éloigna. M. et Mme de
+Sibran s'aperçurent enfin que Maurice et Adolphe ne les avaient pas
+accompagnés, ce qu'Hélène expliqua par le malaise qu'ils éprouvaient
+pour avoir trop mangé. On était arrivé au quart du trajet, à un tournant
+d'où l'on découvrait le château, et on vit avec surprise des jets de
+flammes qui éclairaient l'étang; chacun regarda d'où ils venaient, et on
+s'aperçut avec terreur qu'ils s'échappaient des croisées du château; les
+rameurs redoublèrent d'efforts pour aborder au plus vite; de nouveaux
+jets de flammes s'échappèrent des croisées de l'étage supérieur, et
+quand on put débarquer, les flammes envahissaient plus de la moitié du
+château. M. de Nancé fit rester les dames et les enfants sur le rivage;
+fit promettre à François de ne pas chercher à le rejoindre, et courut
+avec les autres pour organiser les secours. Les domestiques allaient
+et venaient éperdus, chacun criant, donnant des avis, que personne
+n'exécutait. M. de Sibran, fort inquiet de ses fils, les appela, les
+chercha de tous côtés; personne ne lui répondit; les domestiques, trop
+effrayés pour faire attention à ses demandes, ne lui donnaient aucune
+indication. M. de Guilbert ne s'occupait que du sauvetage des papiers,
+des bijoux et effets précieux; on jetait tout par les fenêtres, au
+risque de tout briser et de tuer ceux qui étaient dehors. Il n'y avait
+pas de pompe à incendie, pas assez de seaux pour faire la chaîne,
+personne pour commander; à mesure que les flammes gagnaient le château,
+le désordre augmentait; on avait heureusement pu sauver tout ce qui
+avait de la valeur, l'argent, les bijoux, les tableaux, le linge, les
+bronzes, la bibliothèque, etc. Mais tous les meubles, les tentures, les
+glaces furent consumés. M. de Guilbert travaillait encore avec ardeur
+à sauver ce que le feu n'avait pas atteint; M. de Sibran, éperdu,
+continuait à appeler et à chercher ses fils; M. de Nancé avait demandé
+aux domestiques ce qu'étaient devenus les jeunes de Sibran.
+
+--Ils sont sans doute dans le parc, Monsieur; on suppose qu'ils auront
+mis le feu au salon, où ils étaient restés seuls, et qu'ils se sont
+sauvés; on n'a trouvé personne dans les salons quand on s'est aperçu
+de l'incendie. Au rez-de-chaussée il ne leur était pas difficile de
+s'échapper.
+
+M. de Nancé, rassuré sur leur compte et se voyant inutile, retourna près
+de ces dames, pensant à l'inquiétude qu'avait certainement éprouvée
+François en le voyant s'exposer aux accidents d'un incendie, et aussi à
+l'inquiétude terrible de Mme de Sibran pour ses deux fils, qui étaient
+très probablement restés au salon, d'après le dire du valet de chambre.
+
+Un cri de joie salua son retour. François se jeta à son cou; il
+l'embrassa tendrement, et il sentit un baiser sur sa main; Christine
+était près de lui, l'obscurité croissante l'avait empêché de
+l'apercevoir! il la prit aussi dans ses bras et l'embrassa comme il
+avait embrassé François. Ensuite il chercha Mme de Sibran, qui était
+profondément accablée et qui, assise au pied d'un arbre, pleurait la
+tête dans ses mains.
+
+--Eh bien! mes enfants? dit-elle avec inquiétude.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Je crois qu'ils sont avec M. de Sibran, Madame; ils ne tarderont pas à
+venir vous rassurer.
+
+MADAME DE SIBRAN
+
+--Dieu soit loué! ils sont en sûreté! Les avez-vous vus? Où étaient-ils?
+
+M.DE NANCÉ
+
+--Je ne saurais vous dire. Madame, Nous étions tous trop occupés
+pour avoir des détails. Mais, comme le disait le domestique que j'ai
+questionné, il est clair qu'ils ne pouvaient courir aucun danger,
+quand même ils se seraient trouvés dans le foyer de l'incendie; au
+rez-de-chaussée, à six pieds de terre, il ne pouvait rien leur arriver.
+
+MADAME DE SIBRAN
+
+--Vous avez raison, mais un incendie est toujours si terrible; Dieu vous
+bénisse, mon cher Monsieur, pour les nouvelles rassurantes que vous êtes
+venu me donner, et que mon mari...
+
+Un grand cri, cri de détresse et de terreur, interrompit sa phrase
+inachevée, A une mansarde du château, éclairée par les flammes,
+apparurent deux têtes livides, épouvantées, criant au secours; c'étaient
+Maurice et Adolphe, MM. de Sibran, des Ormes et les domestiques étaient
+en bas; leur cri d'épouvante avait répondu au cri de détresse des
+enfants. M. de Sibran se laissa tomber par terre; M. des Ormes, les
+mains jointes, la bouche ouverte, répétait: «Mon Dieu! mon Dieu!» mais
+ne bougeait pas. Les domestiques criaient et couraient.
+
+Mme de Sibran se releva et se précipita pour secourir ses fils, mais
+Dieu lui épargna la douleur de voir ses efforts inutiles, en la frappant
+d'un profond évanouissement.
+
+«Pauvre femme! dit M. de Nancé la regardant avec pitié; elle est mieux
+ainsi que si elle avait sa connaissance. François, ne bouge pas d'ici,
+je te le défends; je vais tâcher de sauver ces infortunés.»
+
+--Papa, papa, ne vous exposez point! s'écria François les mains jointes.
+
+--Sois tranquille, je penserai à toi, cher enfant, et Dieu veillera sur
+nous.
+
+Et il s'élança vers le château.
+
+«Des matelas, vite des matelas!» cria-t-il aux domestiques épouvantés.
+
+A force de les exhorter, de les pousser, de répéter ses ordres, il
+parvint à faire apporter cinq ou six matelas, qu'il fit placer sous la
+mansarde où étaient encore Maurice et Adolphe, enveloppés de flammes et
+de fumée.
+
+M. DE NANCÉ.
+
+--Jetez-vous par la fenêtre, il y a des matelas dessous. Allons courage!
+
+Maurice s'élança et tomba maladroitement, moitié sur les matelas et
+moitié sur le pavé. M. de Nancé se baissa pour le retirer et faire place
+à Adolphe; mais avant qu'il eût eu le temps de l'enlever, Adolphe se
+jeta aussi et vint tomber sur les épaules de son frère, qui poussa un
+grand cri et perdit connaissance.
+
+--Malheureux! s'écria M. de Nancé, ne pouviez-vous attendre une
+demi-minute?
+
+--Je brûlais, je suffoquais, répondit faiblement Adolphe.
+
+Et il commença à gémir et à se plaindre de la douleur causée par les
+brûlures. M. de Nancé remit Adolphe aux mains des domestiques, qui
+l'emmenèrent à la ferme, et lui-même s'occupa de faire revenir Maurice:
+mais ses soins furent inutiles; les reins étaient meurtris ainsi que
+les épaules; les jambes, qui avaient porté sur le pavé, étaient
+contusionnées et brisées; il demanda qu'on allât au plus vite chercher
+un médecin, étendit Maurice sur l'herbe, et engagea M. de Sibran à
+donner des soins à ses fils au lieu de se lamenter.
+
+--Ma femme! ma femme! dit M. de Sibran avec désespoir.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Que diable! mon cher, ayez donc courage! Que votre femme s'évanouisse,
+on le comprend. Mais vous, faites votre besogne de père, et voyez ce
+qu'il y a à faire pour secourir vos fils.
+
+M. DE SIBRAN
+
+--Mes fils! mes enfants! Où sont-ils?
+
+M. DE. NANCÉ
+
+Ils sont contusionnés et brûlés; Maurice, là, près de vous et Adolphe à
+la ferme.
+
+--Maurice! Maurice! Il s'écria M. de Sibran en se jetant près de lui.
+
+Maurice poussa un gémissement douloureux.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Prenez garde! ne lui donnez pas d'émotions inutiles, faites-lui
+respirer du vinaigre, bassinez-lui le front et les tempes, mais ne le
+secouez pas! Mettez deux matelas près de lui, et tâchons de l'enlever
+pour le placer dessus.
+
+M. de Sibran demanda du monde pour l'aider à transporter Maurice. M.
+de Nancé appela M. des Ormes, lui répéta ce qu'il y avait à faire en
+attendant le médecin, et retourna près de ces dames. Il prit de l'eau
+dans son chapeau, en jeta quelques gouttes sur la tête et le visage de
+Mme de Sibran, toujours évanouie, lui bassina à grande eau les tempes,
+et le front, et demanda à ces dames de continuer jusqu'à ce qu'elle
+reprît ses sens. Mme des Ormes et Mme de Guilbert s'en chargèrent et
+apprirent par M. de Nancé le triste état de Maurice et d'Adolphe.
+
+--Qu'est-ce qui a causé l'incendie, papa? demanda François? Où est ma
+bonne?
+
+--Ta bonne va bien, mon enfant; elle est allée donner des soins à
+Adolphe. Quant à l'incendie et ce qui l'a occasionné, personne ne le
+sait; les domestiques étaient tous à table; il n'y avait au salon que
+Maurice et Adolphe; on ne comprend pas comment le feu a pris au salon,
+et comment ces deux garçons se sont trouvés dans les mansardes. Maurice
+est encore sans connaissance, et Adolphe gémit et ne parle pas; tous
+deux sont fortement brûlés et doivent souffrir beaucoup.
+
+Mme de Sibran était revenue à elle pendant que M. de Nancé parlait aux
+enfants consternés. On lui dit que ses fils étaient sauvés; M. de Nancé
+lui expliqua de quelle manière et comment la précipitation d'Adolphe
+avait contusionné Maurice.
+
+--On a été chercher un médecin, ajouta-t-il, et je pense qu'on pourra
+sans inconvénient les transporter chez vous, Madame.
+
+Après quelques autres explications à ces dames et aux enfants, Mme de
+Guilbert lui demanda si toutes les chambres du château avaient été
+atteintes et consumées, et s'il n'y avait plus de logement pour elle et
+sa famille.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tout est brûlé, Madame, mais on a pu sauver les effets d'habillement
+et les objets de valeur.
+
+MADAME DE GUILBERT
+
+--Qu'allons-nous devenir? Où irons-nous?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Si J'osais vous offrir un refuge provisoire, Madame, je vous
+demanderais de vouloir bien accepter mon château; je n'en occupe qu'une
+petite partie avec mon fils; le reste est à votre disposition.
+
+MADAME DE GUILBERT
+
+--Merci. Monsieur de Nancé; je suis bien reconnaissante de votre offre;
+si mon mari m'y autorise, je l'accepterai pour quelques jours, jusqu'à
+ce que nous trouvions à nous loger. Ce sera une gêne pour vous, je le
+sais, et je vous suis d'autant plus obligée.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Trop heureux de vous venir en aide dans un si grand embarras, Madame.
+
+MADAME DE GUILBERT
+
+--Permettez-vous que nous nous installions chez vous dès cette nuit?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Certainement, Madame. Je retourne chez moi pour donner les ordres
+necessaires. Viens, François; nous allons bientôt partir, mon ami.
+
+Mmes des Ormes et de Cémiane proposèrent à Mme de Sibran de la ramener
+près de ses fils.
+
+«Après quoi nous retournerons chacune chez nous; les pauvres enfants
+doivent être harassés de fatigue». dit Mme de Cémiane.
+
+
+
+
+XIV
+
+HEUREUX MOMENTS POUR CHRISTINE
+
+Ils se dirigèrent tous vers la pelouse où se trouvait Maurice avec son
+père, toujours morne et accablé, et MM. des Ormes et de Cémiane. Maurice
+avait retrouvé sa connaissance et la parole; il se plaignait de ses
+brûlures, de vives douleurs dans les jambes, dans les reins; il ne
+pouvait faire un mouvement sans gémir. Mme de Sibran s'agenouilla près
+de lui sans parler; ses larmes tombèrent amères et abondantes sur le
+visage de son fils noirci par la fumée, et qui exprimait une souffrance
+aiguë. Elle déposa un baiser sur son front, puis resta immobile et
+silencieuse. Elle demanda à ces dames de la laisser près de son fils et
+d'emmener leurs enfants. Elle pria M. de Sibran de faire porter Maurice
+près d'Adolphe, afin qu'elle les eût tous deux sous les yeux. M. de
+Nancé se chargea de la commission et s'éloigna avec François, que
+Christine n'avait pas quitté un instant. Isabelle vint les joindre pour
+chercher Christine et la faire monter dans la voiture de Mme des Ormes.
+Mais quand ils arrivèrent dans la cour où étaient les voitures, ils
+trouvèrent Mme des Ormes partie. N'ayant trouvé ni Christine ni
+Isabelle, elle s'en était informée; on lui avait répondu qu'elles
+avaient sans doute été emmenées par M. des Ormes; ne poussant pas plus
+loin ses recherches, elle était partie pour les Ormes.
+
+L'effroi de Christine en se voyant oubliée fut de suite calmé par M. de
+Nancé, qui lui dit:
+
+--Ma petite Christine, je t'emmènerai avec François et Isabelle, et tu
+coucheras chez moi avec Isabelle qui nous sera fort utile pour préparer
+les logements des Guilbert.
+
+--Merci, cher Monsieur de Nancé, répondit Christine en lui baisant la
+main qui tenait la sienne. Comme vous êtes bon! Comme François est
+heureux! et comme je suis contente pour lui que vous soyez son papa!
+
+--Merci, papa! mon cher papal s'écria François dont les yeux brillèrent
+de joie. Montons vite en voiture, de peur que Mme des Ormes ne revienne
+chercher Christine.
+
+Christine sauta dans la voiture près de M. de Nancé; François s'élança
+en face d'elle; Isabelle, près de lui: et M. de Nancé, souriant de
+l'inquiétude de François et de Christine, dit au cocher d'aller bon
+train. Quand ils arrivèrent, il chargea Isabelle d'installer Christine
+dans l'ancienne petite chambre de François donnant dans celle
+d'Isabelle; François, tout joyeux, mena Christine dans cette petite
+chambre, l'embrassa ainsi que sa bonne, et alla se coucher dans la
+sienne, près de son père. Il n'oublia pas dans sa prière de remercier le
+bon Dieu de lui avoir donné un si bon père et une si bonne petite amie,
+et il s'endormit heureux et reconnaissant.
+
+M. de Nancé, au lieu de se reposer des fatigues de la journée, veilla,
+avec Isabelle et Bathilde, à l'arrangement des chambres destinées aux
+Guilbert, maîtres et domestiques: tout était prêt quand ils arrivèrent.
+Il les reçut à la porte du château, les installa chacun chez eux, leur
+recommanda de demander tout ce qu'ils désiraient, et s'échappa à leurs
+remerciements mille fois répétés, en rentrant dans son appartement: il
+embrassa son petit François endormi et se coucha après avoir, lui aussi,
+remercié le bon Dieu de lui avoir donné un si excellent fils.
+
+Christine dormit tard et se réveilla le lendemain tout étonnée de ne pas
+connaître sa chambre; elle ne tarda pas à se ressouvenir des événements
+de la veille, et son coeur bondit de joie quand elle pensa qu'elle
+reverrait François et M. de Nancé et qu'elle déjeunerait avec eux, chez
+eux. A peine Isabelle l'eut-elle habillée et lui eut-elle fait faire sa
+prière, que François entra; Christine courut à lui et se jeta dans ses
+bras.
+
+--Oh! François, garde-moi toujours chez toi! Je me sens si heureuse ici!
+mon coeur est tranquille comme s'il dormait.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je serais bien, bien content de te garder toujours, mais ton papa et
+ta maman ne voudront pas.
+
+CHRISTINE
+
+--Pourquoi? qu'est-ce que ça leur fait? Tu vois bien qu'ils m'ont
+oubliée hier dans ce château brûlé.
+
+FRANÇOIS
+
+--C'est parce que tout le monde était agité par cet incendie, Tu vas
+voir qu'ils vont t'envoyer chercher... En attendant, je viens t'emmener
+pour déjeuner. Je déjeune toujours avec papa, et j'ai dit que tu
+déjeunerais avec nous. Veux-tu?
+
+CHRISTINE
+
+--Merci, merci, mon bon François. Quelle bonne idée tu as eue!
+
+François embrassa sa bonne, qui les regardait avec tendresse, et,
+prenant la main de Christine, ils coururent tous deux chez M. de Nancé
+qui écrivait en attendant François.
+
+--Bonjour, mon bon cher papa, dit François en lui passant les bras
+autour du cou.
+
+Il se sentit en même temps embrassé de l'autre côté, et deux petits
+bras entourèrent aussi son cou. C'était Christine, qui faisait comme
+François.
+
+Il sourit, les embrassa tous deux.
+
+--Bonjour, chers enfants; vous voilà déjà ensemble?
+
+--Cher Monsieur de Nancé, gardez-moi toujours avec vous et avec
+François. Je serais si heureuse chez vous! je vous aimerai tant! autant
+que François, dit Christine en l'entourant toujours de ses bras.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ma pauvre chère enfant, j'en serais aussi heureux que toi; mais c'est
+impossible! Tu as un père et une mère.
+
+--Quel dommage! dît Christine en laissant tomber ses bras.
+
+M. de Nancé sourit encore une fois et l'embrassa.
+
+--Notre déjeuner est prêt, dit-il. Nous avons bon appétit; mangeons.
+
+Il servit à Christine et à François une tasse de chocolat, et prit
+lui-même une tasse de thé. Les enfants mangèrent et causèrent tout le
+temps; leurs réflexions amusaient M. de Nancé; leur amitié réciproque
+le touchait; il regrettait, comme Christine, de ne pouvoir la garder
+toujours; son petit François serait si heureux! Mais il se redit ce
+qu'il leur avait dit déjà:
+
+«C'est impossible!»
+
+Après les avoir laissés jouer quelque temps:
+
+--Je crois, ma petite Christine, dit-il, que je vais à présent faire
+atteler la voiture pour te ramener chez tes parents, qui doivent être
+inquiets de toi.
+
+--Déjà! s'écrièrent les deux enfants à la fois.
+
+--Eh oui! déjà, mais vous vous reverrez bientôt et souvent. Isabelle te
+mènera promener de notre côté, et François ira se promener avec moi du
+côté des Ormes; vous jouerez pendant que je lirai au pied d'un arbre; et
+puis nous ferons des visites au château et à ta tante de Cémiane quand
+tu y seras.
+
+M. de Nancé fit atteler; il monta dans la voiture avec François,
+Christine et Isabelle; un quart d'heure après, ils descendaient au
+château des Ormes. Ils trouvèrent M. et Mme des Ormes dans le salon.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! vous voilà, Monsieur de Nancé; c'est fort aimable de m'avoir
+vous-même ramené Christine; je pensais bien que quelqu'un s'en serait
+chargé.
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment est-ce M. de Nancé qui nous amène Christine? D'où venez-vous
+donc, mon cher Monsieur?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--De chez moi, Monsieur.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! c'est que vous ne savez pas, mon cher, que j'ai laissé Christine
+hier soir chez les Guilbert, la croyant avec vous. Ce n'est pas
+étonnant! Cet incendie était si terrible! Mais j'ai bien pensé ce matin,
+en la sachant encore absente, que M. de Nancé ou bien ma soeur de Cémiane
+l'aurait emmenée et nous la ramènerait.
+
+M. DES ORMES
+
+--Vous abusez de l'obligeance de M. de Nancé, Caroline.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Pas du tout. Je suis bien sûre que M. de Nancé est très heureux de me
+rendre ce service.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Celui-là, oui, Madame; je vous l'affirme bien sincèrement.
+
+--Vous voyez bien, dit Mme des Ormes triomphante. Vous croyez toujours
+que les autres pensent comme vous. Je suis persuadée, moi, que si
+j'avais à faire un voyage, et si je demandais à M. de Nancé de garder
+Christine chez lui en mon absence, il le ferait avec plaisir.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non seulement avec plaisir, Madame, mais avec bonheur. Essayez, vous
+verrez.
+
+MADAME. DES ORMES
+
+--Que vous êtes aimable, Monsieur de Nancé!
+
+M. DES ORMES
+
+--Caroline, ne faites donc pas des suppositions impossibles. Monsieur de
+Nancé, voulez-vous rester à déjeuner avec nous?
+
+M. DE NANCÉ
+
+Merci bien, Monsieur; j'ai chez moi nos pauvres voisins incendiés, et je
+ne les ai pas encore vus aujourd'hui.
+
+M. de Nancé partit avec François quelques instants après; Christine
+monta dans sa chambre avec Isabelle.
+
+
+
+
+XV
+
+TRISTES SUITES DE L'INCENDIE
+
+Aucun événement extraordinaire ne vint plus troubler la tranquillité
+des châteaux voisins. Christine continua à voir François, Gabrielle et
+Bernard, presque tous les jours, tantôt chez eux, tantôt au château des
+Ormes. François s'attachait de plus en plus à Christine, et, grâce au
+désir qu'avait Isabelle de se rapprocher de lui, ils se retrouvaient
+dans leurs promenades et aussi dans leurs visites au château de Cémiane.
+M. de Nancé, cédant au désir de François, donnait souvent des déjeuners
+et des goûters aux enfants des environs; c'étaient les beaux jours de
+François et de Christine. Paolo continuait avec un succès marqué ses
+leçons à ses deux élèves. Mme des Ormes avait voulu que Paolo les donnât
+à Christine sans payement, mais M. des Ormes, qui redoutait le ridicule,
+plus encore qu'il ne craignait l'humeur de sa femme, les paya assez
+largement pour fermer la bouche aux mauvaises langues; car dans le
+voisinage on s'amusait beaucoup de l'avarice de Mme des Ormes pour tout
+ce qui concernait sa fille.
+
+La vie se passait donc heureuse et calme pour François et Christine;
+pour M. de Nancé, qui n'était heureux que par son fils; pour Isabelle,
+qui aimait beaucoup Christine à cause de la tendresse qu'elle
+témoignait à François, et aussi à cause des charmantes qualités qui se
+développaient par les soins de cette bonne intelligente et par ceux de
+M. de Nancé. Ce dernier portait à Christine une affection paternelle, et
+il cherchait à suppléer à la direction qui manquait à la pauvre enfant
+du côté de ses parents, par des conseils, toujours écoutés et suivis
+avec reconnaissance. Mme des Ormes oubliait sans cesse sa fille pour
+ne s'occuper que de toilette et de plaisirs. M. des Ormes, faible et
+indifférent, avait, comme nous l'avons vu, des éclairs de demi-tendresse
+qui ne duraient pas; tranquille sur le sort de Christine depuis qu'il la
+savait sous la direction sage et dévouée d'Isabelle, il ne s'occupait
+pas de sa fille, et cherchait, comme sa femme, à passer agréablement
+ses journées. Tous deux laissaient à Isabelle liberté complète d'élever
+Christine selon ses idées; c'est ainsi qu'aidée de M. de Nancé elle
+donna à Christine des sentiments religieux et des habitudes qui lui
+manquaient; elle la menait au catéchisme avec François, qui fit cette
+année sa première communion sous la direction du bon curé du village et
+guidé par son père, dont la piété touchait et encourageait François et
+Christine. Dès les premiers temps qui suivirent l'entrée d'Isabelle chez
+Christine, ils eurent occasion d'exercer la vertu de charité à l'égard
+de Maurice et d'Adolphe. Les brûlures d'Adolphe le faisaient souffrir
+beaucoup, mais ce n'était rien auprès de ce que souffrait Maurice.
+Outre des brûlures, le médecin lui avait trouvé les reins et le dos
+contusionnés et déviés et les jambes toutes disloquées.
+
+On les transporta chez eux la nuit même de l'incendie; et ce fut après
+qu'ils furent installés dans leurs lits, que les deux médecins appelés
+commencèrent à panser les brûlures et à remettre les membres démis et
+brisés. Paolo avait demandé à assister à l'opération; il voulut donner
+des conseils, et faire autrement que ne faisaient les médecins pour
+remettre les membres disloqués et brisés. Mais on se moqua de ses avis,
+et on refusa de les suivre.
+
+Paolo se retira en branlant la tête, et dit le lendemain à M. de Nancé:
+
+«Mauvais, mauvais pour le Maurice! Sera bossou et horrible; les zambes
+mal arranzées; très mal! C'est abouminable! Moi z'aurais fait bien; pas
+comme ces zens imbéciles».
+
+Maurice poussa des cris lamentables pendant cette opération, qui dura
+une demi-heure environ. Maurice se trouvait dans l'impossibilité de
+remuer, à cause des appareils qui maintenaient ses jambes et ses
+épaules; il fallait le faire boire et manger, le moucher et l'essuyer
+comme un petit enfant; il se désolait, se fâchait; ses colères et ses
+agitations augmentaient son mal.
+
+Les premiers jours sa vie fut en danger, et personne ne put le voir;
+mais, après un mois, M. de Nancé demanda si François ne pouvait pas
+venir le distraire et le consoler; M. et Mme de Sibran acceptèrent la
+proposition avec joie, et ils annoncèrent à leurs fils la visite de
+François.
+
+--Pourquoi l'avez-vous acceptée, dit Maurice en gémissant. Il va
+triompher de me voir si malade; Adolphe et moi, nous nous sommes moqués
+de sa bosse, et il doit nous en vouloir.
+
+MADAME DE SIBRAN
+
+--Mon pauvre ami, tu t'ennuies tant et tu souffres tant, que ton père et
+moi nous avons jugé utile de te donner une distraction.
+
+MAURICE
+
+--Jolie distraction!
+
+ADOLPHE
+
+--Agréable passe-temps!
+
+Malgré l'humeur qu'ils témoignaient ils ne voulurent pas que Mme de
+Sibran écrivît à François pour l'empêcher de venir. Le lendemain,
+François arriva à une heure; ni Maurice ni Adolphe ne bougèrent ni ne
+parlèrent quand il entra chez eux et qu'il leur dit bonjour d'un air
+affectueux.
+
+FRANÇOIS
+
+--Vous avez bien souffert et vous souffrez encore beaucoup?...
+
+Pas de réponse.
+
+FRANÇOIS
+
+--Nous avons été tous bien tristes de votre accident... Papa a envoyé
+tous les jours savoir de vos nouvelles... Dès que j'ai su que vous
+alliez un peu mieux, j'ai bien vite demandé la permission de venir
+vous voir... Vous surtout, pauvre Maurice, qui ne pouvez pas faire un
+mouvement... Je vous fatigue peut-être?... Dites-le moi franchement; je
+reviendrai demain ou après-demain...
+
+Le pauvre François était un peu embarrassé; il ne savait s'il devait
+rester ou s'en aller; il attendit encore quelques minutes, et, Maurice
+et Adolphe persistant à garder le silence, il se leva.
+
+--Adieu, Maurice; adieu, Adolphe; je reviendrai vous voir avec papa, et
+je ne resterai pas longtemps, pour ne pas vous fatiguer.
+
+Le bon François sortit un peu triste du mauvais accueil que lui avaient
+fait ces garçons dont il avait déjà eu tant à se plaindre; mais,
+toujours bon et généreux, il se dit:
+
+--Il ne faut pas leur en vouloir, à ces pauvres malheureux! Ils
+souffrent; peut-être que le bruit leur fait mal... Je verrai une autre
+fois à leur parler de choses qui les amusent.
+
+Christine savait qu'il avait été voir les Sibran; le lendemain, elle
+alla chez lui savoir de leurs nouvelles.
+
+--Ils souffrent toujours beaucoup, répondit François.
+
+CHRISTINE
+
+--Ont-ils été contents de te voir?
+
+FRANÇOIS
+
+--Je ne sais pas; ils ne me l'ont pas dit.
+
+CHRISTINE
+
+--T'ont-ils raconté comment le feu avait pris au salon?
+
+FRANÇOIS
+
+--Non, je ne leur ai pas demandé.
+
+CHRISTINE
+
+--De quoi avez-vous donc causé?
+
+FRANÇOIS
+
+--Mais ils n'ont pas causé; j'ai parlé tout seul.
+
+CHRISTINE
+
+--Ah! mon Dieu! est-ce que leur langue est brûlée!
+
+FRANÇOIS, souriant.
+
+--Non; seulement ils ne parlent pas...
+
+Christine le regarda attentivement.
+
+CHRISTINE
+
+--François... ils t'ont fait quelque méchanceté, et tu ne veux pas le
+dire. Je le vois à ton air embarrassé.
+
+--Et tu as deviné, Christine, dit M. de Nancé en riant. Ils ne lui ont
+pas dit un mot, pas répondu un oui ou un non; ils ne l'ont pas regardé.
+Et François veut y retourner.
+
+CHRISTINE
+
+--Tu es trop bon, François! Je t'assure que tu es trop bon. Ne
+trouvez-vous pas, cher Monsieur?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--On n'est jamais trop bon, ma petite Christine, et rarement on l'est
+assez. En retournant chez Maurice et Adolphe, François fait un double
+acte de charité, il rend le bien pour le mal, et il visite des
+malheureux qui souffrent et qui ont longtemps à souffrir encore, surtout
+Maurice. Cette seconde visite les touchera peut-être; et, s'ils voient
+souvent François, ils deviendront probablement meilleurs.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est vrai cela; on est toujours meilleur quand on a passé quelque
+temps avec François et avec vous... Et c'est pourquoi je serais si
+contente de ne jamais vous quitter tous les deux!..., Si vous
+vouliez?...
+
+--Pauvre chère enfant, dit M. de Nancé en l'embrassant, n'y pense pas;
+c'est impossible.
+
+CHRISTINE
+
+--Quand je serai vieille, et que je serai ma maîtresse, je viendrai chez
+vous et j'y resterai toujours.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Alors, nous verrons; nous avons le temps d'y penser. En attendant, va
+jouer avec François; j'ai à travailler.
+
+CHRISTINE
+
+--Qu'est-ce que vous faites? A quoi travaillez-vous?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tu es une petite curieuse. Je travaille à un livre que tu ne comprends
+pas.
+
+CHRISTINE
+
+--Vous croyez? Je crois, moi, que je comprendrai. De quoi parlez-vous?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--De l'éducation des enfants, et des sacrifices qu'on doit leur faire.
+
+CHRISTINE
+
+Ce n'est pas difficile à comprendre. Il faut faire comme vous, voilà
+tout. Je comprends très bien tous les sacrifices que vous faites
+à François. Je vois que vous restez toujours à la campagne pour
+l'éducation de François; que vous ne voyez que les personnes qui peuvent
+être utiles ou agréables à François; que vous me laissez venir si
+souvent vous déranger et vous ennuyer chez vous, pour François; que vous
+m'apprenez à être bonne et pieuse, pour François; que vous m'aimez enfin
+pour François; que vous...
+
+M. DE NANCÉ, l'embrassant.
+
+--Assez, assez, chère enfant; tu es trop modeste pour ce qui te regarde
+et trop clairvoyante pour le reste. Dans l'origine, je t'ai aimée et
+attirée pour François, mais je t'ai bien vite aimée pour toi-même, et,
+après François, tu es la personne que j'aime le plus au monde. François
+le sait bien; nous parlons souvent de toi, et nous nous entendons très
+bien pour t'aimer.
+
+CHRISTINE, se jetant à son cou.
+
+--Je suis bien contente de ce que vous me dites là! Comme je vous aime,
+cher, cher Monsieur de Nancé! Et comme cela m'ennuie de vous appeler
+Monsieur! J'ai toujours envie de vous dire: PAPA.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ne fais jamais cela, mon enfant; ce serait mal.
+
+CHRISTINE
+
+--Pourquoi mal?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Parce que ce serait presque un blâme pour ton papa; c'est comme si
+tu disais: M. de Nancé est meilleur pour moi que mon vrai papa, et je
+l'aime davantage.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais... ce serait la vérité.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Chut! ma Christine: chut! Que personne ne t'entende dire pareille
+chose.
+
+Christine resta un instant sans parler, la tête appuyée sur l'épaule de
+M. de Nancé.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--A quoi penses-tu, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je pense que je suis très heureuse de vous avoir connus, vous et
+François. Il est si bon, François!
+
+M. DE NANCÉ, souriant.
+
+--Oui, il est bien bon, mais prends garde qu'il ne s'impatiente de
+perdre son temps à nous regarder au lieu de jouer.
+
+CHRITINE
+
+--Est-ce que cela t'ennuie? François?
+
+FRANÇOIS
+
+--Oh non! pas du tout. J'aime beaucoup à t'entendre dire des choses
+aimables à papa et à l'entendre te répondre.
+
+CHRISTINE
+
+--Iras-tu demain chez Maurice?
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, certainement; je l'ai promis.
+
+CHRISTINE
+
+--Veux-tu que j'y aille avec toi?
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, si papa veut bien t'emmener.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tu ne peux pas y aller, Christine: tu as neuf ans; tu ne peux pas
+faire des visites à des grands garçons de treize et onze ans.
+
+CHRISTINE
+
+--C'était seulement pour que François ne s'ennuie pas chez eux que je
+demandais à y aller, car je les déteste... c'est-à-dire je ne les aime
+pas beaucoup.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tu as bien fait de te reprendre, chère petite, car ton déteste n'était
+pas charitable; à présent, mes enfants, allez-vous-en; vous m'empêchez
+d'écrire.
+
+Les enfants allèrent rejoindre Isabelle et jouèrent quelque temps.
+Paolo arriva pour donner à François ses leçons; et ils se séparèrent en
+disant:
+
+«A demain!»
+
+
+
+
+XVI
+
+CHANGEMENT DE MAURICE
+
+Le lendemain, avant la visite de Christine, qu'elle faisait toujours un
+peu tard, vers trois heures, à cause des leçons que lui donnait Paolo,
+François retourna avec son père chez les Sibran; il monta, comme la
+veille, chez Maurice et Adolphe, qui le virent entrer avec surprise.
+Maurice rougit et voulut parler, mais il ne dit rien.
+
+FRANÇOIS
+
+--Bonjour, Maurice; bonjour, Adolphe; j'espère que vous allez un peu
+mieux aujourd'hui... Vos yeux sont plus animés et vous êtes moins
+pâles... Je ne vous ferai pas une longue visite... comme hier...
+seulement pour vous raconter que M. de Guilbert va demain s'établir à
+Argentan, où il a trouvé une maison à louer, pendant qu'il fait rebâtir
+son château brûlé... Il paraît qu'il ne perdra rien, parce que la
+compagnie d'assurances lui paye tous ses meubles et son château...
+Adieu, pauvre Maurice; adieu, Adolphe; je prie toujours le bon Dieu
+qu'il vous guérisse bientôt.
+
+François leur fit un salut amical et se dirigea vers la porte.
+
+«François!» appela Maurice aune voix faible. François retourna bien vite
+près de son lit.
+
+MAURICE
+
+--François! pardonnez-moi; pardonnez à Adolphe. Vous êtes bon, bien bon!
+Et nous, nous avons été si mauvais, moi surtout! Oh! François! comme
+Dieu m'a puni! Si vous saviez comme je souffre! De partout! Et toujours,
+toujours! Ces appareils me gênent tant! Pas une minute sans souffrance!
+
+FRANÇOIS
+
+--Pauvre Maurice! Je suis bien triste de ce terrible accident. Je ne
+puis malheureusement pas vous soulager: mais si je croyais pouvoir vous
+distraire, vous être agréable, je viendrais vous voir tous les jours.
+
+MAURICE
+
+--Oh oui! Bon, généreux François! Venez tous les jours; restez bien
+longtemps.
+
+FRANÇOIS
+
+--A demain donc, mon cher Maurice; à demain, Adolphe.
+
+Dès qu'il fut sorti, le regard douloureux de Maurice se reporta sur son
+frère.
+
+--Pourquoi n'as-tu rien dit, Adolphe? Comment n'as-tu pas été touché de
+la bonté de ce pauvre François, que nous avons reçu si grossièrement
+avant-hier et qui veut continuer ses visites, malgré notre méchanceté?
+
+ADOLPHE
+
+--Je déteste ce vilain bossu; les bossus sont toujours méchants; c'est
+toi-même qui l'as dit.
+
+MAURICE
+
+--J'ai mal dit, car François est bon.
+
+ADOLPHE
+
+--Est-ce qu'on sait s'il est bon ou méchant?
+
+MAURICE
+
+--Ce qu'il fait nous prouve qu'il est bon. S'il vient demain, je t'en
+prie, sois poli pour lui, et parle-lui.
+
+Adolphe ne répondit pas; Maurice était fatigué, il ne dit plus rien.
+
+En revenant à la maison avec son père, François lui raconta avec bonheur
+ce que lui avait dit Maurice. M. de Nancé partagea le triomphe de
+François et lui fit voir combien la bonté et l'indulgence réussissaient
+mieux que la colère et la sévérité.
+
+--Continue ta bonne oeuvre, cher ami, peut-être s'améliorera-t-il tout à
+fait. C'est un vrai bonheur quand on peut rendre bons les méchants.
+
+Christine fut enchantée du résultat de cette seconde visite, et
+encouragea François à continuer et à tâcher de ramener aussi Adolphe à
+de meilleurs sentiments. Pendant deux mois, François retourna tous les
+jours chez les Sibran. Adolphe guérit de ses brûlures au bout d'un mois;
+il resta rebelle aux sollicitations de Maurice et insensible à la bonté,
+à l'amabilité de François. Le pauvre Maurice, au contraire, de plus
+en plus touché de la généreuse affection que lui témoignait François,
+devint plus doux, plus endurant, plus résigné de jour en jour; au bout
+de ces deux mois, le médecin lui permit de se lever et de faire usage
+de ses membres remis. Quand il se leva, sa faiblesse le fit retomber
+de suite sur son lit; un second essai, plus heureux, lui permit de
+s'appuyer sur ses jambes et de se tourner vers la glace; mais de
+quelle terreur ne fut-il pas saisi quand il vit ses jambes tordues et
+raccourcies, une épaule remontée et saillante, les reins ployés et ne
+pouvant se redresser, et le visage, jusque-là enveloppé de cataplasmes
+ou d'onguent, couturé et défiguré par les brûlures! Adolphe l'avait été
+aussi, mais beaucoup moins.
+
+Le malheureux Maurice poussa un cri d'horreur et retomba presque inanimé
+sur son lit. Mme de Sibran se jeta à genoux, le visage caché dans ses
+mains, et M. de Sibran quitta précipitamment la chambre pour cacher son
+désespoir à son fils.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! criait Maurice, ayez pitié de moi! Mon Dieu! ne me
+laissez pas ainsi! Que vais-je devenir? Je ne veux pas vivre pour être
+un objet d'horreur et de risée.
+
+Puis, se relevant et se regardant encore dans la glace:
+
+--Mais je suis horrible, affreux! François lui-même reculera d'épouvante
+en me voyant! Lui est bossu, c'est vrai, mais son visage, du moins,
+est joli, ses jambes sont droites... Et moi! et moi!... Maman, maman,
+secourez-moi; ayez pitié de votre malheureux Maurice!
+
+Mme de Sibran releva son visage inondé de larmes, et, regardant encore
+Maurice, l'horreur et le chagrin dont elle fut saisie lui firent
+craindre un évanouissement; au lieu de répondre à l'appel de son fils,
+elle se releva et courut rejoindre son mari pour unir sa douleur à la
+sienne.
+
+Maurice resta seul en face de la glace; plus il examinait ses
+difformités nouvelles, plus elles lui paraissaient hideuses et
+repoussantes; sa pâleur rendait plus apparentes les coutures et les
+plaques rouges de son visage; sa faiblesse faisait ployer ses reins et
+ses jambes. Pendant qu'il continuait l'examen de sa personne, la porte
+s'ouvrit doucement, et François entra. Toujours attentif à éviter ce qui
+pouvait peiner ou blesser les autres, il réprima, non sans peine, un cri
+de surprise et de frayeur à la vue de l'infortuné Maurice, qu'il devina
+plus qu'il ne le reconnut. Maurice se retourna, l'aperçut et examina
+l'impression qu'il produisait sur François. Il ne put découvrir que
+l'expression d'une profonde pitié et d'un sincère attendrissement.
+
+FRANÇOIS
+
+--Mon pauvre ami! Mon pauvre Maurice! Quel malheur! Mon Dieu, quel
+malheur!
+
+François soutint dans ses bras Maurice prêt à défaillir; il le fit
+asseoir, resta près de lui, et pleura avec lui et sur lui.
+
+--Du courage, mon ami, lui dit-il après quelques instants; ne perds pas
+l'espoir de redevenir ce que tu étais. Tu es faible à présent, tu ne
+peux pas te redresser ni te tenir sur tes jambes; dans quelques jours,
+quelques semaines au plus, tu retrouveras des forces et tu te tiendras
+droit comme avant.
+
+MAURICE
+
+--Non, non, François; je sens que je ne me tiendrai jamais droit. Et mes
+jambes?... Comment se redresseraient-elles? elles sont contournées et
+tortues. Et l'épaule? Comment s'aplatirait-elle et redeviendrait-elle ce
+qu'elle était? Regarde-moi et regarde-toi. Eh bien! moi qui me suis tant
+moqué de ton infirmité, qui t'ai ridiculisé et tourmenté, j'en suis
+réduit à envier ton apparence. Je n'oserai jamais me montrer; je ne
+sortirai plus de ma chambre.
+
+FRANÇOIS
+
+--Tu auras tort, mon pauvre Maurice; tu te rendras malade, tu
+t'ennuieras horriblement et tu souffriras bien plus.
+
+MAURICE
+
+--Crois-tu que ce soit agréable de voir tout le monde rire et chuchoter,
+d'entendre crier les petits enfants: Un bossu, un bossu! Venez voir un
+bossu!
+
+FRANÇOIS. souriant.
+
+--Ce n'est pas agréable, je le sais mieux que tout antre; c'est triste
+et pénible. Mais on se résigne à la volonté du bon Dieu et on s'y
+habitue un peu. Et puis, comme on est heureux quand on trouve quelqu'un
+de bon qui vous témoigne de la pitié, de l'amitié, qui prend votre
+défense, qui vous aime parce que vous êtes infirme! Ce bonheur-là,
+Maurice, compense ce qu'il y a de pénible dans ma position.
+
+MAURICE
+
+--Tu pourrais dire notre position... Ce que tu m'as dit me fait du bien;
+je ne me sens plus aussi désespéré; peut-être, en effet, serai-je moins
+difforme dans quelque temps.
+
+François resta longtemps chez Maurice; quand il le quitta, le désespoir
+des premiers moments était calmé; il promit à François d'espérer, de se
+résigner et d'obéir docilement aux prescriptions du médecin, quand même
+il ordonnerait les promenades à pied et en voiture.
+
+Adolphe ne parut pas, tant que François resta chez Maurice; il n'avait
+pas encore vu son frère levé. Quand Maurice fut seul, Adolphe entra; il
+poussa un cri en voyant la difformité de Maurice.
+
+ADOLPHE
+
+--Mon pauvre Maurice, que tu es laid! Quelle tournure tu as! Quelles
+épaules! Quelles jambes! Et ta figure!... En vérité, je te plains! c'est
+affreux! c'est horrible!
+
+MAURICE, tristement.
+
+--Je le sais, Adolphe; je le vois sans que tu me le dises.
+
+ADOLPHE
+
+--Toi qui te moquais tant de François, tu es bien pis que lui! Si tu
+voyais la figure que tu as!
+
+MAURICE
+
+--Je l'ai vue dans la glace.
+
+ADOLPHE
+
+--Et tu n'as pas eu peur en te voyant?
+
+MAURICE
+
+--Non, j'ai pleuré... Et le bon François a pleuré avec moi.
+
+ADOLPHE
+
+--Ce qui veut dire que je dois pleurer aussi... Je t'en demande bien
+pardon; je suis très fâché de ce qui t'arrive, mais il m'est impossible
+de pleurer comme un enfant parce que tu as eu le malheur de devenir
+difforme!
+
+MAURICE
+
+--Comme c'est mal ce que tu dis, Adolphe! François m'a consolé, m'a
+encouragé; et toi, qui es mon frère et qui devrais me plaindre, tu ne
+trouves rien à dire pour me consoler de ce grand malheur.
+
+ADOLPHE
+
+--François a pleuré avec toi parce qu'il est bossu, lui; mais moi, que
+veux-tu que je fasse, que je dise?
+
+MAURICE
+
+--Adolphe. Laisse-moi seul, je t'en prie; ton indifférence me peine;
+elle m'afflige pour toi.
+
+ADOLPHE
+
+--Pour moi? tu es bien bon! Je suis très fâché de ce qui t'arrive, mais
+quant à pleurer et en mourir de chagrin, je laisse cette satisfaction
+au sensible François. Adieu, je sors avec papa; nous allons t'acheter
+quelque chose pour te consoler; nous serons de retour dans une heure.
+
+Adolphe sortit. Maurice joignit les mains avec un geste de désespoir
+et gémit tout haut sur l'insensibilité de son frère; il en fit la
+comparaison avec François, et il se demanda d'où pouvait venir cette
+différence. Il crut comprendre qu'elle provenait de l'éducation
+différente qu'ils avaient reçue: Adolphe et lui, élevés légèrement,
+sans religion, sans principes, ne vivant que pour le plaisir et la
+dissipation; François, élevé pieusement, sérieusement, quoique gaiement,
+pratiquant la religion et la charité, s'oubliant pour les autres et
+faisant passer le devoir avant le plaisir. «Il faut que j'en parle à
+François, se dit-il, et si j'ai deviné juste, je changerai de manière de
+penser et de vivre, et je crois que j'en serai plus heureux.»
+
+
+
+
+XVII
+
+HEUREUSE BIZARRERIE DE MADAME DES ORMES
+
+Christine arriva le lendemain comme d'habitude pour savoir des nouvelles
+du malade; les larmes lui vinrent aux yeux quand elle sut combien
+l'incendie et la chute avaient défiguré le pauvre Maurice, et le
+désespoir dans lequel il était plongé à l'arrivée de François; elle fut
+très contente du second succès de son ami.
+
+CHRISTINE
+
+--Je suis sûre que tu finiras par le rendre excellent. C'est comme moi;
+tu m'obliges à devenir bonne, rien que par amitié pour toi. Je ne sais
+ce que je serais capable de faire pour toi.
+
+FRANÇOIS
+
+--Tu ne ferais pas de mauvaises choses, bien certainement.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh non! d'abord parce que tu ne m'en conseillerais jamais, et puis
+parce que je te ferais de la peine et à ton papa aussi en faisant mal.
+
+FRANÇOIS
+
+--Bonne Christine! je plains le pauvre Maurice, s'il doit rester
+infirme, de n'avoir pas une chère petite Christine comme moi.
+
+CHRISTINE
+
+--Il n'a qu'à prendre pour amie une des demoiselles Guilbert.
+
+FRANÇOIS
+
+--Ce ne sont pas des Christine.
+
+Un domestique entra.
+
+--M. de Nancé demande M. François et Mlle Christine.
+
+--Vous nous demandez, papa? dit François.
+
+--Oui, chers enfants; je reçois un petit mot de Mme des Ormes qui me
+demande d'aller de suite chez elle avec toi, François, et avec toi,
+Christine; je ne sais pas ce qu'elle désire de nous. Il faut y aller,
+mes enfants; apprêtez-vous, nous irons à pied par les prairies.
+
+Les enfants et Isabelle furent prêts en cinq minutes; M. de Nancé les
+attendait sur le perron; ils coururent gaiement en avant. M. de Nancé
+les suivait avec Isabelle.
+
+--Que peut me vouloir Mme des Ormes? se demandait-il. Elle est si
+bizarre, si absurde, que je crains toujours quelque sottise dont ma
+petite Christine serait victime... et mon pauvre François aussi par
+conséquent... Je vais le savoir bientôt, au reste; la voici qui vient
+au-devant de nous.
+
+Effectivement, Mme des Ormes, ne pouvant attendre patiemment l'arrivée
+de M. de Nancé, accourait comme une jeune personne de quinze ans,
+cueillant une fleur, poursuivant un papillon, gambadant et pirouettant.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Venez vite, Monsieur de Nancé, que je vous dise une bonne nouvelle. M.
+des Ormes vient d'acheter un hôtel à Paris, superbe hôtel! Je donnerai
+des bals, des concerts... Non, pas de concerts; je n'aime pas la
+musique. Des tableaux vivants; c'est charmant. Vous figurerez dans mes
+tableaux vivants; vous ferez le roi Assuérus, et moi la reine Esther, et
+mon mari l'oncle Mardochée; ah, ah, ah! mon mari en Mardochée avec une
+grande barbe blanche! N'est-ce pas que ce sera amusant?
+
+--Très amusant, Madame, répondit gravement M de Nancé; mais ce n'est pas
+pour cela que vous m'avez fait venir avec les enfants?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Si fait, si fait; c'est pour vous proposer de venir demeurer avec nous
+dans mon hôtel; vous prendrez le rez-de-chaussée, que je vous louerai
+dix mille francs, mais à la condition que, les jours de réception, on
+soupera dans votre appartement.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--C'est impossible, Madame. D'abord je ne joue pas la comédie; ensuite
+je passe mes hivers à la campagne avec mon fils.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--A la campagne! Quel dommage! J'avais si bien arrangé tout cela! Vous
+auriez fait un superbe Assuérus».
+
+M. de Nancé ne put s'empêcher de sourire: tout cela lui parut d'un
+tel ridicule, que pour le faire sentir à Mme des Ormes et pour l'en
+dégoûter, il lui dit:
+
+--Prenez Paolo, Madame! Ordonnez-lui de laisser pousser sa barbe et ses
+moustaches; il jouera tout ce que vous voudrez.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Tiens! c'est une idée. Quand vous serez chez vous, envoyez-moi Paolo.
+Adieu, mon cher Monsieur de Nancé; au revoir, je pars demain. Christine,
+dis adieu à tes amis, nous partons demain.
+
+CHRISTINE
+
+--François, mon cher François! je ne veux pas le quitter! Laissez-moi
+avec lui, maman; je vous en supplie, ne m'emmenez pas.
+
+FRANÇOIS
+
+--Madame, Madame, laissez-moi ma chère Christine! Je serai si malheureux
+sans elle! De grâce, je vous en prie, ne l'emmenez pas.
+
+Et tous deux se jetèrent en sanglotant au cou l'un de l'autre.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Eh bien! eh bien! qu'est-ce que cela? Quelle scène absurde! Vas-tu
+finir de pleurer, Christine. Cela m'ennuie de voir pleurer.
+
+CHRISTINE
+
+--Je pleurerai toujours tant que je serai séparée de François.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je t'enverrai à Séraphin, à Franconi.
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne veux pas de Séraphin sans François; je veux rester avec
+François.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Dieu! quel ennui! Que vais-je devenir avec une figure pleurante en
+face de moi? Mon bon Monsieur de Nancé, de grâce, venez faire Assuérus.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Impossible, Madame: je ne me ferai jamais comédien.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Que faire alors? Venez à mon secours.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Madame,... M. de Nancé hésita.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Quoi, quoi? dites, dites, mon cher Monsieur de Nancé. Délivrez-moi de
+cet ennui; je ne peux pas supporter la lutte.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Madame... je vous offre un moyen de vous en délivrer. Laissez-moi
+Christine; vous serez bien plus libre, sans aucun embarras, aucune gêne.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais pour vous quel ennui! quelle charge!
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non, Madame; je jouirai d'abord du bonheur de ces deux enfants, et
+puis de la satisfaction de vous rendre un service, quelque léger qu'il
+soit.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Léger? mais c'est un énorme service que vous me rendez. C'est vrai!
+Cette pauvre Christine! elle serait sans cesse dérangée de sa chambre
+pour mes soirées, mes dîners: elle serait mal, très mal. Chez vous elle
+sera très bien; c'est une chose décidée alors. Je vous l'envoie demain
+avec Isabelle. Seulement, comme j'ai besoin de mes chevaux et de mes
+gens, je l'enverrai dans la charrette de la ferme avec ses effets.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ne dérangez personne, Madame, j'irai prendre moi-même Christine et
+Isabelle.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Merci, cher Monsieur; vous me rendez un service d'ami; je vous en
+remercie infiniment. Envoyez-moi Paolo pour Assuérus.
+
+M. de Nancé, délivré de son inquiétude pour François et Christine, rit
+bien franchement à la pensée de Paolo en Assuérus. Mais il promit de
+l'envoyer le soir même. Il allait s'éloigner, lorsque Mme des Ormes le
+rappela.
+
+--Monsieur de Nancé!... cher Monsieur de Nancé, vous êtes si bon, que
+vous voudrez bien, j'en suis sûre, compléter votre obligeance en prenant
+Christine aujourd'hui même; j'ai tant à faire! M. des Ormes est parti
+ce matin; je dîne chez ma belle-soeur de Cémiane; je ne verrai pas
+Christine; alors j'aime mieux vous la donner de suite.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--De tout mon coeur, chère Madame: quand faut-il que je vienne la
+prendre?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Tout de suite! Remmenez-la, et envoyez votre carriole pour ses effets,
+qu'Isabelle mettra dans une malle. Adieu, Christine; adieu, ma fille;
+sois bien sage, bien obéissante; ne fais pas enrager ce bon M. de Nancé,
+qui veut bien de toi. Au revoir, dans six ou sept mois.
+
+Elle embrassa Christine sur les deux joues, serra la main de M. de
+Nancé, et s'éloigna en courant et sautillant comme elle était venue.
+
+Quand elle se fut éloignée, Christine et François, dont le coeur
+bondissait de joie, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, puis
+Christine se jeta dans ceux de M. de Nancé, qu'elle embrassait en
+répétant:
+
+--Mon père! mon père! mon bon père! Vous m'avez sauvée! Que je vous
+aime, cher, cher père! M. de Nancé, attendri, lui rendit ses baisers.
+
+--Chère enfant! Oui, je suis ton père d'adoption; tu sais si je t'aime
+tendrement.
+
+Et il réunit dans ses bras ces deux enfants dont l'un était à lui, et
+dont fautre lui était seulement confié, mais il les aimait presque d'une
+égale tendresse. La rentrée au château de Nancé fut triomphale; des cris
+de joie annoncèrent à Bathilde le séjour de Christine au château.
+Le dîner, la soirée furent une fête et un éclat de rire continuel.
+Christine se coucha, installée dans la maison de son cher François et
+fut longtemps à s'endormir, tant la joie l'agitait. François était au
+moins aussi heureux; et M. de Nancé l'était plus sérieusement et plus
+profondément.
+
+
+
+
+XVIII
+
+PAOLO, PRIS, S'ÉCHAPPE
+
+Aussitôt après être rentré, M. de Nancé envoya chercher Paolo et le fit
+mener de suite chez Mme des Ormes, qui l'attendait avec impatience. Dès
+qu'elle l'aperçut, elle courut à lui.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Arrivez, arrivez vite, mon cher Paolo; j'ai besoin de vous. M. de
+Nancé vous a-t-il parlé?
+
+PAOLO
+
+--Non, Signora; il m'a seulement dit, avant que z'aie pou descendre de
+la voiture: «Partez vite, mon cer, «Madame des Ormes vous attend. Et
+la voiture m'a remmené si vite que z'en avais le vertize, Ce bon M. de
+Nancé, il a des ceveaux qui courent comme des diavolo.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Bon! c'est très bien! Je pars demain pour Paris; je laisse Christine
+à M. de Nancé; mon mari a acheté un hôtel charmant, je donnerai des
+soirées, des bals et j'ai besoin de vous.
+
+PAOLO
+
+--De moi! Oh! Signora! ze ne sais pas danser, voltizer en tournant comme
+la sarmante Signora des Ormes. Ze ne peux vous servir à rien et z'aime
+mieux rester avec M. de Nancé.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Du tout, du tout. J'ai besoin de vous pour mes charades; vous ferez
+Assuérus.
+
+PAOLO
+
+--Quoi c'est des sarades, Signora? Quoi c'est Souérousse?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Des charades sont des choses charmantes; je vous expliquerai cela plus
+tard. Assuérus est un roi; ce sera vous.
+
+PAOLO
+
+--Mais ze ne peux pas être roi, Signora. Ze ne souis qu'un pauvre
+médecin italien.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Que vous êtes nigaud, mon cher! Vous ne serez pas roi pour de bon, ce
+sera pour rire; et je serai votre Esther, votre femme.
+
+PAOLO, effrayé.
+
+--Oh! Signora, c'est impossible! Ce bon M. des Ormes! Non, non! Ze ne
+pouis pas accepter ça, Signora. Ze souis trop zeune pour que vous soyez
+ma femme.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais puisque je vous dis que tout cela est pour rire, pour s'amuser.
+Il faut absolument que je vous emmène.
+
+PAOLO
+
+--Signora, de grâce! laissez-moi avec M. de Nancé mon bon ami. Ze souis
+trop bête pour être un roi.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ça ne fait rien, Assuérus était très bête. Vous allez coucher ici; je
+vous emmènerai demain avec moi. Brigitte, faites préparer un lit pour M.
+Paolo, je l'emmène à Paris. Sans adieu, mon cher Paolo.
+
+Brigitte, faîtes préparer un dîner pour M. Paolo. Je pars; à demain.
+
+Mme des Ormes sauta dans un coupé, qui s'éloigna rapidement. Paolo resta
+sur le perron sans voix et sans mouvement. Revenant à lui enfin et se
+frappant la tête de ses poings:
+
+--Imbécile! qu'ai-ze fait? Elle va m'emmener! ze ne veux pas moi avoir
+oune femme si horrible et si ridicoule! Ze veux la laisser au pauvre M.
+des Ormes!... Quel diable d'Assouérous! Ze ne souis pas Assouérous! ze
+souis le pauvre Paolo, et ze veux être le pauvre Paolo et rester avec
+le bon M. de Nancé qui ne me fait zamais enrazer comme cette femme
+ridicoule. Et ze veux rester et donner des leçons à mon petit
+François... Quel bon garçon!... Et à ma Christinetta!... Quelle bonne,
+douce demoiselle! Si vive, si gaie, et qui vous entortille avec ses
+grands yeux bleus si doux, et qui rient toujours... Quoi faire? Ze vais
+parler à M. de Nancé; ze me moque bien du dîner de la Signora; ze ne
+veux pas de son dîner, moi.
+
+Paolo partit en courant, malgré les cris de Brigitte, et arriva tout
+essoufflé chez M. de Nancé au moment où les enfants venaient de se
+coucher.
+
+M. DE NANCÉ
+
+Qu'y a-t-il donc, mon pauvre Paolo? Vous arrivez comme un homme
+poursuivi par des loups.
+
+PAOLO
+
+Oh! caro Signor, z'aimerais mieux une bande de loups que Mme des Ormes;
+ze me souis sauvé cé vous; elle veut m'emmener, me faire roi Assouérous,
+m'épouser. C'est impossible, Signor! impossible! Ze ne veux pas être son
+mari! Ze ne veux pas sasser ce pauvre M. des Ormes! Quoi faire Signor!
+elle va me relancer partout; à Arzentan, cé vous, partout!
+
+M. de Nancé riait à se tenir les côtes; il calma le pauvre Paolo, lui
+expliqua ce que Mme des Ormes voulait de lui, et qu'elle serait la vie
+qu'il mènerait à Paris. Paolo frémit, pria M. de Nancé de le cacher
+jusqu'après le départ de sa persécutrice et de lui permettre de venir
+passer quelques jours chez lui, de peur que Mme des Ormes ne le fit
+enlever à Argentan. M. de Nancé lui promit secours et protection,
+consentit volontiers à le garder tant qu'il voudrait rester à Nancé, et
+lui demanda où il avait dîné.
+
+PAOLO
+
+--Noulle part, Signor! Cette femme m'a fait perdre la tête et l'appétit.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Vous aller dîner ici, mon pauvre Paolo. Je vais dire qu'on vous
+prépare à dîner et à coucher.
+
+Pendant que Paolo tremblait d'être enlevé, Mme des Ormes se fâchait et
+grondait tous ses gens pour avoir laissé échapper ce pauvre Paolo. Elle
+commanda qu'on allât au petit jour à Argentan, et qu'on le lui ramenât
+de gré ou de force; mais le lendemain la carriole revint sans Paolo,
+qu'on n'avait pu trouver nulle part. Grande colère de Mme des Ormes,
+qui n'avait plus le temps d'aller à sa recherche: elle partit furieuse,
+arriva de même et trouva à redire à tout ce que son mari avait fait
+dans l'appartement; elle donna divers ordres contraires à ceux qu'avait
+donnés M. des Ormes, et, aussitôt arrivée, elle annonça qu'elle aurait
+une grande soirée dans quinze jours, vers le 15 décembre. Et dès le
+lendemain elle commença sa vie dissipée et tourbillonnante visites,
+emplettes, dîners, spectacles, soirées, se couchant à trois et
+quatre heures du matin, se levant à midi, une vie de femme du monde,
+c'est-à-dire de folle. Elle se mit à organiser les charades, mais elle
+trouvait difficilement des acteurs et actrices. Quand on sut qu'elle
+voulait faire le rôle d'Esther, personne ne voulut faire Assuérus. Dans
+son désespoir, elle écrivit à Paolo:
+
+«Mon cher, mon bon Paolo, je vous demande de grâce de me donner huit
+jours. Prenez demain le chemin de fer; descendez chez moi, dans mon
+hôtel, rue de la Femme-Sans-Tête, 18. Je ne vous garderai que huit jours
+au plus; et comme je ne veux pas vous faire perdre l'argent que vous
+font gagner vos leçons, je vous donnerai cinq cents francs le jour de
+votre départ. J'ai absolument besoin de vous; sans vous, ma fête est
+manquée. Si vous me refusez, je ne vous reverrai de ma vie et je vous
+défendrai de voir Christine. Ne répondez pas, mais arrivez vite.»
+
+«CAROLINE DES ORMES.»
+
+Quand Paolo reçut cette lettre, il retomba dans le désespoir; M. de
+Nancé, après avoir ri de la persévérance de Mme des Ormes, conseilla à
+Paolo de se rendre à ses voeux et de prendre le chemin de fer de midi qui
+l'amènerait à Paris à quatre heures. Paolo soupira, pleura même, se
+tapa la tête et partit, maudissant la Signora et ses charades. Il était
+attendu; on le reçut avec enthousiasme; sans lui donner le temps de se
+reposer, Mme des Ormes l'entraîna dans le salon où se faisaient les
+répétitions; tous les acteurs y étaient; ils accueillirent Paolo avec
+des éclats de rire que ne justifiaient que trop son air effaré, étrange,
+son attitude embarrassée et son apparence misérable; car pour ménager
+son habit de parade, il avait mis sa redingote râpée et tachée, des
+souliers ferrés, le reste à l'avenant, Mme des Ormes le traînant par la
+main, le présentant à tout le monde:
+
+--Voici mon Assuérus, disait-elle; commençons la répétition.
+
+On plaça Paolo sur une estrade; l'un lui leva le bras, l'autre la jambe;
+on lui ouvrit la bouche, on lui tira le nez, on hérissa ses cheveux;
+tous riaient à se tordre, excepté Paolo, qui, impatienté de ces
+plaisanteries et de ces rires, bondit de dessus l'estrade au milieu du
+salon, et cria avec colère:
+
+--Ze ne veux pas qu'on me tiraille comme un veau qu'on égorge. Ze veux
+qu'on me respecte et qu'on me donne à manzer. Si la Signora me fait des
+farces comme ça, moi, Paolo, ze prends la dilizence et m'en retourne à
+Arzentan.
+
+Toute la société rit de plus belle, mais se retira devant les yeux
+enflammés et les gestes furieux de Paolo. Mme des Ormes lui expliqua que
+c'était une répétition, qu'on allait lui servir un bon repas; elle
+le flatta, le calma, et puis elle sonna pour qu'on le menât dans sa
+chambre. Elle pria ces messieurs et ces dames de ne pas se décourager,
+que tout irait bien maintenant qu'elle tenait son Assuérus, et qu'elle
+se chargeait de lui faire répéter son rôle et ses pauses.
+
+Le jour de la représentation arriva. Le salon était plein de monde;
+deux tableaux avaient été passablement exécutés. Esther et Assuérus,
+qui excitaient d'avance les rires de l'assemblée, étaient attendus avec
+impatience; enfin la toile se leva. Assuérus, raide comme un soldat
+au port d'armes, le sceptre sur l'épaule en guise de fusil, regardait
+les spectateurs d'un oeil hébété et terrifié; Esther, demi-agenouillée
+devant lui, les bras tendus, le regardait d'un oeil suppliant.
+
+«Abaissez, votre sceptre sur ma tête», avait-elle dit tout bas, au
+moment où la toile allait se lever. Assuérus l'abaissa, mais trop tard,
+convulsivement et si durement que le sceptre tomba de tout son poids sur
+la tête de Mme des Ormes; le coup était si violent, si imprévu, qu'elle
+ne put s'empêcher de porter la main à sa tête en poussant un léger cri.
+Assuérus, éperdu, jeta sceptre, couronne et manteau, sauta à bas de
+l'estrade et disparut. Mme des Ormes se releva, regarda d'un air
+courroucé ses invités, qui riaient à qui mieux mieux, s'approcha de la
+rampe et voulut parler; sa grande bouche ouverte, son nez osseux et
+détaché, ses pommettes saillantes, son front bas, son air oie enfin,
+redoublèrent les éclats de rire; on n'avait jamais vu pareille Esther.
+Mme des Ormes, furieuse, se retira, se promettant de se venger sur Paolo
+de l'échec qu'elle subissait. Mais Paolo n'y était plus; devinant la
+confusion et la colère de Mme des Ormes, il fit lestement un paquet de
+ses effets, mit dans son portefeuille les cinq cents francs que lui
+avait donnés M. des Ormes le matin même, et courut au chemin de fer pour
+y attendre le premier départ. Le lendemain, de bonne heure, il était à
+Nancé, racontant sa mésaventure qu'il bénissait puisqu'il lui devait
+d'être débarrassé de Mme des Ormes. Les enfants furent enchantés de le
+revoir; il leur raconta les beautés de Paris telles qu'il les avait vues
+et jugées, et les ennuis des répétitions, des dîners et des soirées de
+Mme des Ormes tels qu'il les avait éprouvés.
+
+Peu de jours après, il reçut une lettre furieuse de son Esther; elle le
+traitait de mal élevé, de brutal, de goujat, de voleur même, pour avoir
+accepté et emporté les cinq cents francs que son mari avait eu la
+sottise de lui donner.
+
+«Ze les ai bien gagnés, se dit Paolo en riant; quant à ses inzures,
+ze m'en moque et je m'en bats l'oeil et le mollet. Mas ze vais la
+défourioser. Ze vais lui dire des soses... des soses qui lui feront
+ouvrir sa grande bouce comme oune bouce de crocodile».
+
+Et se mettant à table, il écrivit:
+
+«O Signora! ô bella, ô adorable! comment est-il possible qu'Assouérous
+reste comme oune homme de carton devant la belle Esther! Z'ai fait
+tomber sur votre ceveloure admirable, sur vos ceveux éparpillés, mon
+sceptre de bois, z'ai donné une calotte sans le vouloir, ze vous zoure,
+Signora bella. Et pouis, la douleur de votre douleur a si rempli de
+douleur ma cétive personne, que moi, Paolo, roi Assouérous, zé mé souis
+sauvé et z'ai couru comme un dératé zousqu'à la dilizence du cemin de
+fer. Pardonnez, Signora de mon coeur, Signora de mon âme, et recevez
+encore votre humble, soumis et éternel esclave.»
+
+«PAOLO PERONNI».
+
+Il faut que ze montre à M. de Nancé; c'est zoliment zoli ce que z'ai
+écrit.
+
+--Monsieur de Nancé, Signor, venez, ze vous prie, lire ma réponse,
+dit Paolo en entrant chez M. de Nancé. Vous me direz si ce n'est pas
+sarmant. Voici la lettre, voilà la réponse.
+
+M. de Nancé sourit à la lecture du style de Mme des Ormes, et éclata de
+rire en lisant la réponse de Paolo. Celui-ci, enchanté de l'effet qu'il
+avait produit, attendait, en ouvrant la bouche jusqu'aux oreilles, que
+M. de Nancé témoignât tout haut son admiration.
+
+M. DE NANCÉ, lui rendant les lettres.
+
+--Mon cher Paolo, votre lettre est, dans son genre, aussi ridicule que
+celle de Mme des Ormes. Elle vous injurie comme un Auvergnat, et vous
+lui répondez par une moquerie par trop évidente.
+
+PAOLO
+
+--Cer Monsieur de Nancé, ze ne souis pas bête, quoique z'aie l'air
+d'oune imbécile; c'est comme ça qu'il faut faire avec cette Signora
+absourdissima. Elle croit qu'elle est souperbe, ze lui dis qu'elle est
+souperbe; elle croit que zé l'adore. Voilà la Signora ensantée; ze zouis
+peut-être le seul qui dise comme elle; alors elle pardonne et ne se
+fasse pas quand ze viens donner des leçons à ma Chnstinetta. Voilà
+pourquoi z'ai écrit comme oune imbécile.
+
+M. DE NANCÉ
+
+Nous verrons si vous avez deviné juste, mon cher Paolo; je le désire
+pour vous.
+
+Deux jours après, Paolo entra triomphant chez M. de Nancé, et lui
+présenta une lettre.
+
+--Prenez, Signor, lisez, voyez si Paolo est oune bête!
+
+«Mon bon et cher Paolo, votre charmante lettre m'a touchée et m'a
+bien fait regretter les injures que je vous ai écrites. Pauvre Paolo!
+Pardonnez-moi; je vous accepte pour esclave et je vous traiterai en
+bonne maîtresse. Adieu. mon esclave. Je m'amuse beaucoup, je donne des
+bals; je danse toute la nuit.»
+
+»CAROLINE DES ORMES».
+
+--Folle! dit M. de Nancé en levant les épaules. Que je suis heureux
+d'avoir pu tirer ma chère Christine de cette maison de folie et de
+dissipation!
+
+
+
+
+XIX
+
+CHRISTINE EST BONNE MAURICE EST EXIGEANT
+
+L'hiver se passait doucement et agréablement au château de Nancé.
+François et Christine accompagnaient M. de Nancé dans ses promenades de
+propriétaire, aidaient à la plantation des arbres, au tracé des chemins,
+etc. Elles étaient précédées et suivies des leçons de Paolo et de M. de
+Nancé. François sacrifiait quelquefois une promenade pour aller voir le
+pauvre Maurice, toujours si heureux de ces visites; Maurice questionnait
+beaucoup François, lui demandait des conseils et en profitait au point
+d'avoir amené un changement complet dans son caractère. Il devenait
+doux, humble, raisonnable. Adolphe, tout en reconnaissant ce changement
+favorable, s'éloignait de plus en plus de son frère et détestait
+François chaque jour davantage. Maurice sortait depuis quelque temps,
+mais il ne s'était encore fait voir à personne. Un jour, il demanda à
+François si M. de Nancé voudrait bien lui permettre d'aller le voir au
+château. François l'assura que M. de Nancé serait charmé de le recevoir
+ainsi que Christine.
+
+MAURICE
+
+--Christine? Je croyais Mme des Ormes partie depuis longtemps.
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, il y a trois mois qu'elle est partie, mais elle nous a laissé
+Christine et Isabelle.
+
+MAURICE
+
+--Christine est avec toi? Comme tu es heureux d'avoir une si bonne et si
+gentille petite fille!
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, tu dis vrai! très heureux! Si tu la connaissais mieux, tu verrais
+comme elle est bonne, dévouée, aimable, gaie, charmante! Et comme elle
+nous aime, papa et moi! Elle nous dit, tout en riant, des choses si
+aimables, si affectueuses, que nous en sommes attendris, papa et moi.
+
+MAURICE
+
+--Oh oui! Je la connais bien.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je ne t'en parlais jamais, parce que je croyais que tu ne l'aimais
+pas.
+
+MAURICE
+
+--Je la détestais comme je te détestais quand j'étais méchant; mais, à
+présent que je me souviens comme elle te défendait, comme elle t'aimait,
+je l'aime moi-même beaucoup, et je voudrais qu'elle m'aimât. Quand
+pourrai-je venir chez toi?
+
+FRANÇOIS
+
+--Veux-tu venir demain? je préviendrai papa.
+
+MAURICE
+
+--Très bien; au revoir, à demain à deux heures.
+
+Ils se séparèrent et François annonça la visite de Maurice. M. de Nancé
+en fut bien aise pour François, qui formait là une nouvelle et agréable
+intimité. Le lendemain, quand Maurice entra, embarrassé et honteux de sa
+ridicule apparence, François et Christine coururent à lui. Christine fut
+presque effrayée et repoussée au premier aspect, mais, surmontant sa
+répugnance par un sentiment de bonté, elle s'approcha de Maurice et
+l'embrassa.
+
+--Pauvre Maurice, dit-elle, je sais combien vous avez souffert; j'ai
+tout su par François.
+
+MAURICE
+
+--Qui m'a pardonné comme vous me pardonnez, bonne Christine. Dieu m'a
+bien puni de mes méchantes moqueries à l'égard du bon François. Je riais
+de votre amitié pour lui, de votre généreuse défense contre mes ignobles
+attaques. A présent je comprends le bonheur d'être aimé et défendu par
+un ami, et j'envie son heureux sort d'avoir une amie telle que vous.
+
+CHRISTINE
+
+--Moi! je suis une pauvre petite amie qui doit tout à François et à M.
+de Nancé! Sans eux, je serais ignorante, sotte, méchante.
+
+MAURICE
+
+--Ignorante, peut-être! Mais sotte et méchante, jamais.
+
+--Bonjour, mon bon Maurice, dit M. de Nancé qui entrait. Vous voilà
+bien mieux, mon ami; et votre courage se soutient; je sais par François
+combien vous êtes patient, résigné et... amélioré, pour tout dire.
+
+MAURICE
+
+--C'est François qui m'a fait du bien par sa bonté, Monsieur. Moi qui
+avais été méchant pour lui, et lui...
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ne parlons pas du passé, mon ami; et profitons du présent. Venez nous
+voir souvent; nous sommes très heureux ici. Ma petite Christine est
+gaie comme un pinson, douce comme une colombe et bavarde comme une pie:
+j'entends, une pie bien élevée et raisonnable, ce qui la rend très
+agréable et jamais incommode.
+
+Christine sourit et baisa la main de M. de Nancé. Maurice voulut lui
+prendre le bras, car il marchait péniblement avec ses jambes tortues;
+le premier mouvement de Christine fut de céder à sa répugnance et
+de reculer; mais, rencontrant le regard peiné de François, elle se
+rapprocha et tendit son bras à Maurice.
+
+MAURICE
+
+--Vous aimez peut-être mieux courir ou marcher en liberté, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, non, je vais vous aider à marcher; cela me fera plaisir.
+Appuyez-vous bien, Maurice, n'ayez pas peur; je peux vous soutenir.
+
+MAURICE
+
+--Bonne Christine, serez-vous aussi mon amie comme vous l'êtes de
+François?
+
+CHRISTINE
+
+--Comme de François, jamais. Je ferai ce que je pourrai pour vous, je
+vous aiderai, je vous amuserai, je vous rendrai des services. Mais pour
+François, c'est autre chose. Je ne peux aimer personne comme j'aime
+François et M. de Nancé.
+
+François était enchanté de cette déclaration si franche de Christine;
+Maurice redevenait triste; bientôt il se plaignit d'éprouver de la
+fatigue, et on rentra; après une demi-heure de conversation, il se leva,
+dit adieu à tout le monde et s'en alla. Christine courut à lui, lui
+offrit son bras; il l'accepta en souriant tristement.
+
+--Christine, dit-il en la quittant, je suis bien malheureux, et je n'ai
+pas un ami.
+
+CHRISTINE
+
+--Vous avez François. Et François vaut tous les amis du monde. Adieu,
+Maurice, à bientôt, j'espère.
+
+Christine rentra dans le salon. Elle s'approcha de M. de Nancé, qui
+lisait dans un fauteuil, et, lui passant un bras autour du cou.
+
+--Mon père, dit-elle.
+
+--Ah! ah! ceci annonce une confidence ou une confession, dit M. de Nancé
+en l'embrassant et en posant son livre. Voyons, de quoi s'agit-il, mon
+enfant?
+
+--Mon père, répéta-t-elle tout bas, Maurice me répugne: je le déteste;
+je sais que c'est mal. Je voudrais ne pas le toucher et il veut que je
+lui donne le bras. Et j'ai été bien fausse, car je lui ai offert mon
+bras pour l'aider à s'en aller et je lui ai dit: «A bientôt, j'espère»,
+quand je voudrais ne le revoir jamais.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tu n'as pas été fausse, ma fille; tu as été bonne; tu as senti que
+ton aversion était injuste et tu as voulu la vaincre. Mais pourquoi le
+détestes-tu?
+
+CHRISTINE, s'animant.
+
+--C'est depuis qu'il m'a demandé de l'aimer comme j'aime François. En
+moi-même, je le trouvais sot et ridicule. Lui! Maurice! que je connais à
+peine, l'aimer comme j'aime François, comme je vous aime, vous qui êtes
+si bon pour moi depuis quatre ans! François qui est mon frère, vous qui
+êtes mon père! Que j'aime un étranger comme vous! C'est bête et sot! Et
+pour cela, je ne peux plus le souffrir.
+
+--Ma chère enfant, répondit M. de Nancé en l'embrassant à plusieurs
+reprises, tu as raison de nous aimer plus que les autres, car nous
+t'aimons de tout notre coeur; mais il ne faut pas que tu te moques de
+ceux qui te demandent de les aimer, et surtout d'un malheureux infirme,
+sans aucune affection au monde, car on m'a dit que depuis qu'il était
+difforme, son frère même rougissait de lui. Tu vois, ma chère petite,
+que c'est une vraie charité d'être bonne pour lui.
+
+CHRISTINE
+
+--Bonne, je veux bien, mon père, mais je ne peux pas et je ne veux pas
+l'aimer comme j'aime François et vous.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tu n'y es pas obligée, mon enfant, mais tu ne dois pas le détester. Je
+serais bien triste de te voir détester quelqu'un.
+
+CHRISTINE
+
+--Vous! triste? Par ma faute? Oh! mon père! jamais je ne détesterai
+personne, pas même Maurice.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--C'est bien, mon enfant; je te remercie de ta promesse et de ta
+confiance.
+
+CHRISTINE
+
+--Je serais bien fâchée de vous cacher quelque chose, mon cher père,
+surtout quand c'est du mal.
+
+François entra au moment où un dernier baiser de Christine terminait la
+conversation.
+
+FRANÇOIS
+
+--Ce pauvre Maurice me fait pitié! il est parti si triste, plus triste
+que je ne l'ai vu depuis longtemps.
+
+CHRISTINE
+
+--Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce qu'il veut?
+
+FRANÇOIS
+
+--Comment, ce qu'il a? Tu as bien vu comme il est tortu, bossu,
+défiguré?
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, j'ai vu; il est horrible, affreux.
+
+FRANÇOIS
+
+--Et bien! c'est ça qui l'attriste; il a bien vu que tu t'approchais
+avec répugnance, presque avec dégoût, dit-il.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est vrai, mais c'est sa faute.
+
+FRANÇOIS
+
+--Comment, sa faute? C'est sa chute pendant l'incendie qui l'a si
+terriblement défiguré.
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, mais écoute, François; avant je ne l'aimais pas, parce qu'il
+était méchant pour toi. Le bon Dieu l'a puni; je l'ai plaint beaucoup
+et je lui ai pardonné quand il est devenu bon et qu'il t'a aimé.
+Aujourd'hui, quand il est entré, il m'a fait pitié et j'étais disposée
+à lui porter un peu d'amitié; mais il m'a demandé de l'aimer comme je
+t'aime, et alors... (le visage de Christine exprima une vive émotion),
+alors... je l'ai,... je ne l'ai plus aimé du tout. Je l'ai trouvé
+ridicule et bête! C'est sot de sa part; cela prouve qu'il n'a pas de
+coeur, qu'il ne comprend pas la reconnaissance, la tendresse que j'ai
+pour toi et pour notre père; il ne comprend pas que je ne peux aimer
+personne comme je vous aime; que je ne suis heureuse qu'ici, avec vous,
+et que chez maman et partout je serai malheureuse loin de vous. Et quand
+maman et papa reviendront je serai désolée.
+
+Christine fondit en larmes; François la consola de son mieux, ainsi que
+M. de Nancé, qui lui dit qu'elle était une petite folle; que ses parents
+ne songeaient pas encore à revenir; que personne ne l'obligeait à aimer
+Maurice: qu'elle ne lui devait que de la compassion et de la bonté.
+Christine essuya ses yeux, avoua qu'elle avait été un peu sotte et
+promit de ne plus recommencer.
+
+--Seulement, je te demande, François, de ne pas me laisser trop souvent
+pour aller voir Maurice et de ne pas l'aimer autant que tu m'aimes.
+
+--Sois tranquille, Christine; tu seras toujours celle que j'aimerai
+par-dessus tout, excepté papa.
+
+
+
+
+XX
+
+SURPRISE DÉSAGRÉABLE QUI NE GATE RIEN
+
+Les beaux jours du printemps arrivèrent et rendirent la campagne encore
+plus agréable aux habitants du château de Nancé; Paolo était devenu
+l'homme indispensable. Dévoué, affectionné comme un chien fidèle, il
+était toujours prêt à tout ce qu'on lui demandait; pour M. de Nancé,
+c'étaient les affaires, les comptes, l'arrangement de la bibliothèque,
+les courses lointaines et autres travaux, qu'il accomplissait avec un
+zèle, un empressement que rien n'arrêtait. Pour les enfants, c'étaient
+des commissions, des raccommodages, des inventions de jeux, des leçons
+de menuiserie, de gymnastique, des établissements de cabanes, de
+berceaux de feuillage, et mille autres inventions qui naissaient dans le
+cerveau fertile de ce Paolo, bizarre, ridicule, mais aimant et dévoué.
+M. de Nancé lui avait demandé de venir demeurer chez lui, l'éducation de
+François et de Christine exigeant beaucoup de temps et de surveillance.
+Il lui donnait cent francs par mois pour les deux enfants. M. et Mme des
+Ormes semblaient avoir oublié l'existence de leur fille; excepté une
+lettre que M. des Ormes écrivait à Christine à peu près tous les mois,
+elle n'entendait jamais parler de ses parents. Mme des Ormes ne s'était
+pas informée une seule fois de ses besoins de toilette ou de livres, de
+musique, de tout ce qui compose l'éducation d'un enfant. Christine ne
+songeait pas encore à ces détails, mais elle avait un sentiment vague
+et pénible de l'abandon de ses parents, et un sentiment tendre et
+reconnaissant de ce que M. de Nancé faisait pour son éducation, pour son
+amélioration; elle éprouvait aussi, une grande reconnaissance des soins
+que donnait Paolo à son instruction; elle l'aimait très sincèrement;
+lui, de son côté, admirait son intelligence, sa facilité à retenir et
+à comprendre: elle venait d'avoir dix ans; elle avait commencé son
+éducation à huit ans, et en piano, italien, histoire, géographie,
+dessin, elle était avancée comme l'est une bonne élève de dix à onze
+ans; elle avait donc regagné tout le temps perdu. Isabelle aussi lui
+inspirait une affection pleine de respect et de soumission. Isabelle ne
+cessait de remercier son cher François de l'avoir décidée à se charger
+de Christine, «Quelle heureuse position tu m'as faite, mon cher
+François, entre toi et Christine, chez ton excellent père; rien ne
+manque à mon bonheur. Puisse-t-il durer toujours!»
+
+Il dura jusqu'à l'été. Un jour de juillet, que les enfants, aidés de M.
+de Nancé et de Paolo, construisaient un berceau de branchages au pied
+duquel ils plantaient des plantes grimpantes, une femme apparut au
+milieu d'eux; c'était Mme des Ormes. La surprise les rendit tous
+immobiles; rien n'avait fait pressentir sa visite.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Eh bien! Monsieur de Nancé; eh bien! mon cher esclave Paolo; eh bien!
+Christine, vous ne me dites rien?
+
+M. de Nancé salua froidement et sans mot dire. Paolo salua gauchement et
+devint rouge comme une pivoine. Christine alla embrasser sa mère, mais
+Mme des Ormes arrêta une démonstration dangereuse pour son col garni
+de dentelles et pour sa coiffure emmêlée de fausses nattes et de faux
+bandeaux; elle lui saisit les mains, lui donna un baiser sur le front;
+et, la regardant avec surprise:
+
+--Comme tu es grandie! Je suis honteuse d'avoir une fille si grande! Tu
+as l'air d'avoir dix ans!
+
+CHRISTINE
+
+Et je les ai, maman, depuis huit jours.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Quelle folie! Toi, dix ans! Tu en as huit à peine!
+
+CHRISTINE
+
+--Je suis sûre que j'ai dix ans, maman.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Est-ce que tu peux savoir ton âge mieux que moi? Je te dis que tu as
+huit ans, et je te défends de dire le contraire. Puisque j'ai à peine
+vingt-trois ans, tu ne peux avoir plus de huit ans.
+
+Personne ne répondit; elle mentait et se rajeunissait de dix ans, car
+elle s'était mariée à vingt-deux ans, et Christine était née un an après
+son mariage.
+
+--Monsieur de Nancé, continua-t-elle, je vous remercie d'avoir gardé
+Christine si longtemps; elle a dû bien vous ennuyer.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Au contraire, Madame, elle nous a fait passer un hiver et un printemps
+fort agréables.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--En vérité! Mais... alors,... si vous vouliez la garder jusqu'au retour
+de mon mari? J'ai tant à faire, tant à arranger dans ce château! J'ai
+tout justement besoin de l'appartement de Christine, car j'attends
+beaucoup de monde. Je serais obligée de la mettre dans les mansardes, et
+la pauvre petite serait très mal. Et puis elle s'ennuierait à mourir,
+car je ne peux la laisser descendre au salon quand j'ai quelqu'un! Elle
+est trop grande pour..., pour perdre son temps. Vous me la rendrez quand
+je serai seule.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Donnez-la moi, Madame, quand vous voudrez et le plus que vous pourrez;
+mon fils et moi, nous sommes heureux de l'avoir.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Votre fils? Ah oui! c'est vrai! C'est ce joli petit là-bas. A la bonne
+heure! Il ne grandit pas comme une perche lui! il ne vous fait pas vieux
+par sa taille. Adieu, cher Monsieur! Paolo, venez avec moi; j'ai besoin
+de vous. Adieu, Christine.
+
+Mme des Ormes fit quelques pas, puis revint.
+
+--A propos, Christine, tu n'as pas besoin de venir me voir chez moi. Ne
+la laissez pas venir, cher M. de Nancé. Je viendrai la voir chez vous...
+Adieu... Eh bien! où est Paolo?.. Paolo!... mon pauvre Paolo! Il sera
+parti en avant dans son empressement de me voir.
+
+Et Mme des Ormes hâta le pas, pour rentrer et retrouver Paolo, auquel
+elle voulait faire exécuter différents travaux dans ses appartements.
+
+M. de Nancé fut quelques minutes, avant de revenir de son étonnement.
+Cette mère retrouvant sa fille sans aucune joie, aucune émotion, après
+une séparation de huit mois! ne s'occupant que de la taille et de l’âge
+de sa fille, qu'elle veut cacher pour se rajeunir elle-même! c'était
+plus révoltant encore que l'indifférence passée; et la tendresse de M.
+de Nancé pour Christine se révoltait d'un accueil aussi froid. François
+et Christine n'étaient pas encore revenus de leur frayeur d'être
+séparés, et de leur stupéfaction de se sentir réunis pour longtemps.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! François, François! quel bonheur que j'ai tant grandi! Je vais
+tâcher de beaucoup manger pour grandir plus encore et pour rester ici
+avec toi.
+
+Christine et François sautaient et battaient des mains dans leur joie;
+M. de Nancé rit de bon coeur de la résolution de Christine. Chacun
+avait compris son bonheur et se livrait à une gaieté bruyante et à
+des plaisanteries réjouissantes, lorsque Paolo parut, l'air encore si
+effrayé et regardant de tous côtés si la tête de Méduse avait réellement
+disparu. Se voyant en famille, comme il disait, il se mit aussi à battre
+des mains, à gambader, à rire tout haut, au grand ébahissement de ses
+amis; François et Christine joignirent leur gaieté à la sienne; M. de
+Nancé riait en les regardant.
+
+--Ze me souis cacé derrière le gros arbre! Z'avais oune peur terrible
+que la Signora ne m'aperçoût et ne me tirât de ma cacette. Quelle
+Signora terribila! Aïe! ze crois que ze l'entends.
+
+Et Paolo se précipita derrière son arbre. C'était une fausse alerte;
+personne ne parut.
+
+
+
+
+XXI
+
+VISITES DE M. ET MADAME DES ORMES
+
+Les habitants du château de Nancé ne s'aperçurent du retour de M. et Mme
+des Ormes que par quelques rares apparitions du père ou de la mère de
+Christine. M. des Ormes confirma la défense qu'avait faite sa femme à
+Christine de venir au château.
+
+--Ta mère a toujours du monde; elle craint que tu ne t'ennuies, que
+tu ne déranges tes heures de travail; et puis il faudrait venir te
+chercher, te ramener, ce qui serait difficile avec tous ces messieurs et
+dames qu'il faut promener et voiturer. Puisque M. de Nancé a la bonté de
+te garder chez lui, nous sommes bien tranquilles sur ton compte; et je
+suis convaincu que tu n'es pas fâchée de cet arrangement.
+
+CHRISTINE
+
+--Du tout, du tout, papa, au contraire; je suis si heureuse avec ce bon
+M. de Nancé et mon ami François.
+
+M. DES ORMES
+
+--Allons, tant mieux, ma fille, tant mieux! J'espère que tu aimes M. de
+Nancé, que tu es aimable pour lui.
+
+CHRISTINE
+
+--Je l'aime de tout mon coeur, papa, et je le lui témoigne tant que je
+peux. Je voulais même l'appeler papa ou mon père, mais il n'a pas voulu;
+il croît que cela vous fera de la peine.
+
+M. DES ORMES
+
+--Pas le moins du monde. Appelle-le comme tu voudras.
+
+CHRISTINE
+
+--Merci, papa, merci, je le lui dirai. Vous êtes bien bon; je vous
+remercie bien.
+
+M. DES ORMES
+
+--Je suis bien aise de te faire plaisir, Christine, et que tu me le
+dises. Adieu, ma fille; je viendrai te voir souvent; mais pas de visites
+chez nous, ta mère m'a chargé de te le rappeler.
+
+CHRISTINE
+
+--Soyez tranquille, papa, je ne viendrai pas.
+
+M. DES ORMES
+
+--A propos, as-tu su que ton oncle et ta tante de Cémiane étaient en
+Italie pour quelques années!
+
+CHRISTINE
+
+--Non, papa; je croyais qu'ils reviendraient passer l'été à Cémiane.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ils sont allés en Suisse, puis en Italie, pour la santé de ta tante,
+qui souffre de la poitrine. Adieu, Christine, bien des amitiés à M. de
+Nancé.
+
+A peine M. des Ormes fut-il parti, que Christine s'élança vers
+l'appartement de M. de Nancé. Elle entra comme un ouragan.
+
+--Papa! mon père! Je peux vous appeler comme je le voudrai; papa me l'a
+permis.
+
+--Christine, Christine, dit M. de Nancé en hochant la tête, tu as eu
+tort de le lui demander. Je t'ai déjà dit que ce n'était pas bien.
+
+CHRISTINE, avec affection.
+
+--Pas bien? pourquoi? Ne faites-vous pas pour moi ce que vous feriez
+si j'étais votre fille? Ne me traitez-vous pas comme si j'étais votre
+fille? Ne m'aimez-vous pas comme une vraie fille, comme une vraie soeur
+de François? Ne croyez-vous pas que je vous aime comme un vrai père?
+Pourquoi donc m'obliger à vous parler comme à un étranger, à vous
+appeler Monsieur? Pourquoi m'imposer cette peine? Pourquoi me défendre
+de vous donner le nom que vous donne mon coeur, celui que vous donne
+François, qui ne peut pas vous aimer plus que je ne vous aime! Mon père,
+mon cher père, laissez-moi vous appelez mon père.
+
+En achevant ces mots, Christine se laissa glisser à genoux devant M. de
+Nancé; elle appuya ses lèvres sur sa main, et le regarda avec ces
+grands yeux doux et suppliants qui faisaient de Paolo son très humble
+serviteur. M. de Nancé, de même que Paolo n'y résista pas; il releva
+Christine, la serra dans ses bras, l'embrassa à plusieurs reprises, et
+lui dit d'une voix émue:
+
+--Ma fille! ma chère fille! appelle-moi ton père, puisque ton père te le
+permet, et crois bien que si je suis un père pour toi, tu es pour moi
+une fille bien tendrement aimée.
+
+Christine remercia M. de Nancé, lui demanda pardon de l'avoir dérangé de
+son travail, et alla raconter ce qui venait de se passer à François, qui
+s'en réjouit autant qu'elle. Elle rentra ensuite dans son appartement,
+où l'attendait Paolo pour lui donner ses leçons.
+
+L'été se passa ainsi, bien calme pour François et pour Christine; M. de
+Nancé refusa toutes les invitations de M. et de Mme des Ormes.
+
+--C'est bien mal à vous, M. de Nancé, lui dit un jour Mme des Ormes dans
+une de ses rares visites; vous refusez toutes mes invitations; vous ne
+voyez aucune de mes fêtes, qui sont si jolies, aucun de mes amis, qui
+sont si aimables, qui m'aiment tant, qui sont si heureux près de moi!
+Vous ne goûtez à aucun de mes excellents dîners; j'ai un cuisinier
+admirable! un vrai Vatel!
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Je suis vraiment contrarié, Madame, d'avoir toujours à vous refuser;
+mais les devoirs de la paternité s'accordent mal avec les plaisirs du
+monde, et je préfère une soirée passée avec mes enfants, aux fêtes les
+plus brillantes.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Comment dites-vous, mes enfants? Je croyais que vous n'aviez qu'un
+fils.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Et Christine, Madame? Ne m'avez-vous pas permis de la regarder comme
+ma fille?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Christine! Vous avez la bonté de vous en occuper vous-même? Vous ne la
+laissez pas à sa bonne?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non, Madame. Je croirais manquer à la confiance que vous avez bien
+voulu me témoigner en me la... donnant..., car vous me l'avez bien
+donnée, n'est-il pas vrai?
+
+MADAME DES ORMES, riant.
+
+--Oui, oui. Gardez-la tant que vous voudrez! Mais... où est-elle? Je
+suis venue pour la voir.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Je vais la faire descendre, Madame; elle prend sa leçon de musique
+avec Paolo.
+
+M. de Nancé sonna
+
+--Faites venir Mlle Christine, dit-il au domestique.
+
+MADAME DES ORMES
+
+A propos de Paolo, il y a longtemps que je ne l'ai vu. J'ai besoin de
+lui pour une décoration de théâtre; nous allons jouer la Belle au bois
+dormant. C'est moi qui fais la BELLE. Tous ces messieurs ont déclaré
+que personne ne remplirait ce rôle mieux que moi. Ces dames étaient
+furieuses. Mais ils ont dit que les bras étaient très en évidence, car
+je serai dans un fauteuil, les bras pendants; on dit que j'ai de très
+beaux bras... Comment trouvez-vous mes bras?
+
+M. DE NANCÉ, froidement.
+
+--Probablement très beaux, Madame; mais je ne m'y connais pas.
+
+--Mon père, vous me demandez!... s'écria Christine, qui arrivait en
+courant le croyant seul. Ah!
+
+Christine venait d'apercevoir sa mère, que les dernières paroles de M.
+de Nancé avaient mise de mauvaise humeur.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--A qui parlez-vous, si haut, Christine? Croyez-vous entrer dans une
+écurie?
+
+CHRISTINE
+
+--Pardon, maman: on m'avait dit que M. de Nancé me demandait. Je le
+croyais seul.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Et pourquoi l'appelez-vous votre père?
+
+CHRISTINE
+
+--Maman, papa m'a permis d'appeler M. de Nancé, mon père, parce qu'il
+est si bon pour moi...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! Ah! ah! la bonne idée! Dieu! que c'est bête à M des Ormes!
+
+M. de Nancé s'aperçut que les choses allaient tourner mal pour la pauvre
+Christine interdite, et il crut devoir intervenir.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Christine est d'une reconnaissance excessive du peu que je fais pour
+elle, Madame. Elle croit la mieux témoigner en m'appelant son père.
+Comment pourrai-je oublier qu'elle est votre fille, qu'elle me vient
+de vous; qu'en m'occupant d'elle, c'est à vous que je rends service;
+qu'elle est pour moi un souvenir perpétuel de vous?
+
+Mme des Ormes, enchantée, serra la main de M. de Nancé, baisa
+Christine au front.
+
+--Tu as bien raison, Christine, aime-le bien... et appelle-le ton père,
+car il est cent fois meilleur que ton vrai père. Au revoir cher Monsieur
+de Nancé; je viendrai très souvent vous voir. Et ne craignez pas que
+je vous enlève Christine: non, non; puisque vous y tenez, gardez-là en
+souvenir de moi. Adieu, mon ami.
+
+M. de Nancé la salua profondément et la reconduisit jusqu'à sa voiture.
+Elle y était déjà montée et M. de Nancé s'en croyait débarrassé,
+lorsqu'elle sauta à terre et remonta le perron.
+
+--Et Paolo que j'oublie! Christine, va me le chercher... Dieu! qu'elle
+est grande, cette fille! dit Mme des Ormes en la regardant courir pour
+exécuter l'ordre de sa mère. C'est vraiment ridicule d'avoir une fille
+si grande pour son âge; elle est encore grandie depuis mon retour, Ne
+craignez-vous pas, cher Monsieur de Nancé, en la laissant vous appeler
+son père, qu'elle ne vous vieillisse terriblement?
+
+--Je ne crains rien dans ce genre, répondit M. de Nancé en souriant.
+François a quatorze ans, et je ne cherche pas à me rajeunir.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous avez l'air si jeune. Quel âge avez-vous?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--J'ai quarante ans, Madame.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Quarante ans! Dieu! quelle horreur! j'espère bien n'avoir jamais
+quarante ans!... Il est vrai que j'en suis loin! J'ai à peine
+vingt-trois ans.
+
+M. de Nancé ne put réprimer entièrement un sourire moqueur.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous ne le croyez pas? C'est à cause de cette ridicule taille de
+Christine, à laquelle on donnerait dix ans, en vérité? Et c'est à peine
+si elle en a huit. Je me suis mariée à quinze ans.
+
+M. de Nancé ne pouvait répliquer sans dire une impertinence: il se tut.
+
+--Maman, dit Christine qui revenait tout essoufflée, je ne trouve pas M.
+Paolo; il est sans doute parti, ne vous sachant pas ici.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Que c'est ennuyeux! Comment ne lui a-t-on pas dit que j'étais là. Ce
+bon Paolo! Il est si heureux quand il me voit! Envoyez-le-moi demain,
+mon cher Monsieur de Nancé. Adieu, à bientôt.
+
+Elle monta dans son poney-duc et partit en envoyant des baisers avec ses
+doigts épatés qu'elle croyait effilés.
+
+--C'est ennuyeux que Paolo soit parti, dit Christine; je n'avais pas
+fini ma leçon de piano, et je n'ai pas encore eu ma leçon d'histoire.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Il reviendra peut-être, mon enfant; et, s'il rentre trop tard, tu
+viendras chez moi, je te donnerai ta leçon d'histoire.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! merci, mon père! J'aime tant quand c'est vous qui me donnez mes
+leçons... Mais, dites-moi, mon père, est-ce vrai que vous ne me soignez
+que pour maman, et que vous ne m'aimez qu'en souvenir d'elle?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ma pauvre petite, je te soigne pour toi, je ne t'aime que pour toi.
+Ce que j'en ai dit à ta maman, c'était pour adoucir sa mauvaise humeur,
+pour détourner son intention du reproche qu'elle t'adressait, et de
+crainte que ta grande tendresse pour nous ne lui donnât la pensée de te
+faire revenir chez elle. Tu juges quel chagrin c'eût été pour moi, pour
+François et pour toi-même.
+
+CHRISTINE
+
+--Je crois que j'en serais morte! Vous quitter, rentrer là-bas après
+avoir été heureuse et aimée ici, vous savoir dans le chagrin, vous et
+François! Mon Dieu! mon Dieu! oui, j'en serais morte!
+
+--Pst! pst! est-elle partie? dit une voix qui semblait venir du ciel.
+
+M. de Nancé et Christine levèrent la tête et virent apparaître à une
+lucarne du grenier la tête de Paolo, inquiet et alarmé.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Vous voilà! Que faites-vous donc là-haut? Je vous croyais sorti.
+
+--Attendez Paolo oune minute, Signor. Ze descends. Deux minutes après,
+Paolo apparut; il paraissait content, mais encore un peu inquiet.
+
+--Ze me souis sauvé; z'avais peur que la Signora ne me poursuivît; z'ai
+couru au grenier, et, comme ze n'entendais plus rien, z'ai regardé et ze
+souis venu.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Mon cher, vous n'avez pas gagné grand'chose, car je suis chargé de
+vous envoyer demain chez Mme des Ormes.
+
+Paolo fit une mine allongée qui fit rire M. de Nancé, mais il fit signe
+à Paolo de se taire à cause de Christine.
+
+--A présent, mon ami, allez continuer les leçons de ma petite Christine;
+finissez votre temps de galères.
+
+--O Dio! quelle galère! avec oune si sarmante Signora! si douce, si
+obéissante, si intellizente, si...
+
+M. DE NANCÉ, riant
+
+--Assez, assez, mon cher, assez. Vous allez donner de l'orgueil à ma
+fille.
+
+CHRISTINE
+
+--A moi, mon père? De l'orgueil? et de quoi? Que fais-je, moi, que
+suivre vos conseils et ceux du bon Paolo! C'est vous et lui qui devez
+avoir de l'orgueil, si je fais bien; vous surtout, mon père, vous qui
+m'apprenez à être ce que dit Paolo, douce et obéissante, et à demander
+au bon Dieu de me rendre bonne et pieuse comme François.
+
+--Voyez, voyez, Signor! Quel anze que cet enfant! s'écria Paolo en
+joignant les mains et en s'élançant ensuite sur Christine, que, dans son
+admiration, il enleva de six pieds, et qu'il remit à terre avant qu'elle
+eût le temps de pousser un cri de frayeur.
+
+--Vous m'avez fait peur, Paolo, lui dit Christine d'un air de reproche.
+
+--Pardon. Signorina, pardon, dit Paolo confus; c'était la zoie,
+l'admiration.
+
+Et il rentra un peu honteux, précédé de M. de Nancé et de Christine.
+
+
+
+
+XXII
+
+MAURICE CHEZ M. DE NANCÉ
+
+François rentrait un jour de chez Maurice, qu'il continuait à voir
+une ou deux fois par semaine, et dont la santé et l'état physique ne
+s'amélioraient guère. Ses jambes et ses reins ne se redressaient pas;
+son épaule restait aussi saillante, son visage aussi couturé. Il
+s'affaiblissait au lieu de prendre des forces. Sa difformité et
+l'insouciance de son frère lui donnaient une tristesse qu'il ne pouvait
+vaincre; il allait assez souvent chez M. de Nancé, où il était toujours
+reçu avec amitié; Christine était bonne et aimable pour lui; elle lui
+témoignait de la compassion, mais pas l'amitié qu'il aurait désiré lui
+inspirer et qu'il éprouvait pour elle. Plusieurs fois il lui représenta
+qu'il avait les mêmes droits que François à son affection, puisqu'il
+était infirme et malheureux comme lui.
+
+--François n'est pas malheureux, répondit Christine; il a eu du courage;
+il s'est résigné... D'ailleurs,... Christine se tut.
+
+MAURICE
+
+--D'ailleurs quoi, Christine? Parlez.
+
+CHRISTINE
+
+--Non, j'aime mieux me taire. Seulement personne ne pourra faire pour
+moi ce qu'ont fait M. de Nancé et François, je vous l'ai déjà dit. Et je
+vous ai dit aussi que je ferais ce que je pourrais pour vous témoigner
+la compassion et l'intérêt que vous m'inspirez.
+
+Maurice recommençait son exhortation, Christine répondait de même, et
+quand elle se trouvait seule avec M. de Nancé, elle se plaignait à lui
+des importunités de Maurice.
+
+--Chaque fois qu'il me dit de ces choses, je l'aime moins; je le trouve
+de plus en plus ridicule; il demande plus qu'il ne le devrait; et comme
+je ne sais que lui répondre, ses visites me sont désagréables... Que
+faire, cher père? Je crains de ne pouvoir m'empêcher de le détester.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non, chère petite; il t'ennuie; mais tu ne le détesteras pas, car tu
+penseras qu'il est l'ami de François...
+
+CHRISTINE
+
+--Oh!... l'ami!... François y va par charité.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Et toi, tu le recevras par charité. Et tu prieras le bon Dieu de te
+rendre bonne et charitable; et tu n'oublieras pas que tu vas faire ta
+première communion l'année prochaine.
+
+CHRISTINE, l'embrassant
+
+--Et puis je penserai à vous et à François pour vous imiter; la première
+fois que Maurice viendra, vous verrez, cher père, comme je serai bonne!
+
+Les bonnes résolutions de Christine portèrent leur fruit; Maurice crut
+voir que Christine l'aimait enfin comme il désirait en être aimé, et il
+devint plus gai et plus aimable pendant ses visites.
+
+Le jour où François revint de chez Maurice, comme nous l'avons dit, il
+avait trouvé son pauvre protégé fort triste; ses parents lui avaient
+annoncé que, n'ayant pas été à Paris depuis près d'un an, leurs affaires
+s'étaient dérangées et les obligeaient à y aller passer un ou deux mois;
+que, de plus, leur père était assez gravement malade et les demandait;
+qu'il fallait s'apprêter à partir sous peu de jours, et qu'Adolphe
+entrerait au collège dès leur arrivée à Paris.
+
+--Alors, dit Maurice, j'ai supplié maman de me laisser ici et de ne pas
+m'exposer à la honte, aux humiliations pénibles que je subirais à Paris.
+Maman, inquiète de ma santé, ne veut pas me quitter, et pourtant elle
+est obligée d'aller à Paris pour ses affaires et pour mon grand-père. Il
+faut donc que je me laisse emmener, que je subisse toutes les peines que
+je prévois. Si papa pouvait y aller seul, je m'y résignerais encore; et
+quant à Adolphe, je comprends bien qu'ici il ne travaille pas, il perd
+son temps et il a besoin d'aller au collège; mais, maman partant, il
+faut que je parte aussi? Quel chagrin pour moi de quitter la campagne et
+ma vie calme et retirée! Maman, me voyant si malheureux de ce voyage,
+m'a dit qu'elle ferait le sacrifice que je lui demandais qu'elle me
+laisserait ici, et qu'elle se séparerait d'avec moi si nous avions dans
+le voisinage un parent ou un ami intime qui voulût bien me recevoir chez
+lui pendant un mois ou deux, et encore, à la condition que moi ou le
+médecin nous lui écririons tous les jours pour la rassurer sur ma santé.
+C'est vrai que je suis malade, plus malade même qu'elle ne le croit,
+car je lui cache la plus grande partie, de mes souffrances pour ne pas
+l'inquiéter davantage. Ce fatal voyage me tuera! Et, par malheur,
+nous n'avons dans le voisinage aucun parent aucun ami qui puisse me
+recueillir! Oh! François, que je suis malheureux!
+
+François, ne trouvant aucune parole pour consoler le pauvre Maurice,
+pleura avec lui et l'engagea à recourir à Dieu et à la sainte Vierge. Il
+lui promit de lui écrire souvent; il chercha à le rassurer sur sa santé,
+sur les terreurs que lui causait son séjour à Paris, et le laissa un peu
+moins abattu, mais bien malheureux encore.
+
+François vint raconter à son père et à Christine le nouveau et vif
+chagrin du pauvre Maurice.
+
+--Pauvre garçon! pauvre Maurice! dit Christine; que pouvons-nous faire
+pour le consoler dans sa douleur?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ses chagrins sont malheureusement de nature à ne pouvoir être effacés;
+mais nous pouvons les adoucir en redoublant de soins et d'affection
+jusqu'à son départ. Demain, François pourra y retourner, et nous
+l'accompagnerons.
+
+CHRISTINE
+
+--Mon père, je crois que j'ai trouvé un moyen excellent de le rendre non
+seulement moins triste, mais heureux.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Toi, tu as trouvé cela, Christine? Dis-le nous bien vite.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est que vous allez être... pas content.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Pas content? Pourquoi? Ton invention est donc mauvaise, méchante?
+
+CHRISTINE.
+
+--Au contraire, mon père; excellente et très bonne. Devinez! Ce n'est
+pas difficile.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Comment veux-tu que je devine, si tu ne me dis pas quelque chose pour
+m'aider?
+
+CHRISTINE
+
+--Et toi, François, devines-tu?
+
+François la regarda attentivement.
+
+--Je crois que j'ai trouvé, s'écria-t-il.
+
+Et il dit quelques mots à l'oreille de Christine.
+
+--C'est ça, tu as deviné, répondit-elle en riant. A votre tour, mon père;
+vous ne devinez pas.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Hem! je crois que je devine aussi. Tu veux que je lui propose...
+
+CHRISTINE
+
+--C'est cela! c'est cela! Eh bien! papa, voulez-vous?
+
+M. DE NANCÉ, souriant
+
+--Mais tu ne m'as pas laissé achever! tu ne sais pas ce que j'allais
+dire!
+
+CHRISTINE
+
+--Si fait, si fait! Et je vous demande encore: Le voulez-vous?
+
+M. DE NANCÉ, avec malice
+
+--Il faut bien, puisque tu le désires si vivement. Mais je te demande
+instamment que ce ne soit pas pour longtemps. Huit jours au plus.
+
+CHRISTINE
+
+--Ce sera assez mon père, pour le consoler; pourtant, j'aimerais mieux
+un mois que huit jours.
+
+M. DE NANCÉ, de même
+
+--Nous verrons si nous pouvons nous y habituer, François et moi.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! vous vous y habituerez très bien. François ira le lui demander
+demain.
+
+M. DE NANCÉ, souriant.
+
+--Il vaut mieux que tu y ailles toi-même avec Isabelle: tu verras en
+même temps la chambre que te donnera Mme de Sibran pour toi et pour
+Isabelle.
+
+CHRISTINE, effrayée
+
+--Quelle chambre? Pourquoi une chambre?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Mais pour demeurer chez Mme de Sibran pendant huit jours, jusqu'à son
+départ, comme tu le désires.
+
+CHRISTINE
+
+--Moi, demeurer là-bas? Moi, vous quitter? aller chez ce Maurice que je
+ne peux pas souffrir? Oh! mon père! vous ne m'aimez donc pas, puisque
+vous me renvoyez avec tant de facilité! Vous ne croyez pas à ma
+tendresse, puisque vous me supposez le désir, la possibilité de vouloir
+vous quitter! François, tu avais deviné, toi; tu m'aimes!
+
+Christine, désespérée et tout en larmes, se jeta au cou de François, qui
+regardait son père avec tristesse.
+
+M. DE NANCÉ, la saisissant dans ses bras et l'embrassant.
+
+--Christine! ma fille! mon enfant! Ne pleure pas! Ne t'afflige pas!
+C'est une plaisanterie; je devinais très bien que tu me demandais de
+faire venir Maurice ici avec nous. Tu ne m'as pas laissé achever, et
+j'ai profité de l'occasion pour te guérir de ta précipitation à vouloir
+comprendre les pensées inachevées. Je suis désolé, chère enfant, du
+chagrin que tu témoignes! Et crois bien que je ne t'aurais jamais permis
+l'inconvenance que je te proposais en plaisantant; et que je tiens trop
+a toi, que j'aime trop, pour me séparer de toi volontairement.
+
+Christine, consolée, embrassa tendrement ce père et ce frère tant aimés,
+et renouvela la proposition d'avoir Maurice à Nancé.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tout ce que vous voudrez, mes enfants; je m'associe à votre acte de
+charité, quoiqu'il ne me soit pas plus agréable qu'à Christine; mais,
+comme elle, je supporterai les ennuis d'un malade étranger et je
+vaincrai mes répugnances.
+
+Quand François retourna le lendemain chez Maurice, et lui fit part de
+l'invitation de M. de Nancé, le visage de Maurice exprima une telle
+joie, une telle reconnaissance, que François en fut touché. Il remercia
+François dans les termes les plus affectueux, et annonça le départ de
+sa mère pour le lendemain matin, parce qu'on avait reçu de mauvaises
+nouvelles de son grand-père.
+
+FRANÇOIS
+
+--Alors tu viendras à Nancé dans l'après-midi?
+
+MAURICE
+
+--J'en parlerai à maman; elle le voudra bien, j'en suis sûr, et alors je
+viendrai le plus tôt que je pourrai. Mais, dis-moi, François, Christine
+ne sera-t-elle pas ennuyée de mon long séjour près de vous?
+
+FRANÇOIS
+
+--Pas du tout, puisque c'est elle qui en a eu l'idée et qui l'a demandé
+à papa.
+
+MAURICE
+
+--En vérité? Christine! Oh! qu'elle est bonne! Quelle bonne petite amie
+j'ai là!
+
+François réprima un petit mouvement de mécontentement du vol que voulait
+lui faire Maurice de l'amitié de Christine. Mais il réfléchit que
+Christine n'avait pour Maurice que de la compassion, et que ce n'était
+qu'un acte de charité qu'elle exerçait envers lui.
+
+--A demain! lui dit François.
+
+--Oui, à demain, cher ami! dit gaiement Maurice. Eh bien! tu pars sans
+me donner la main?
+
+FRANÇOIS
+
+--C'est vrai! Je n'y pensais pas! Viens de bonne heure.
+
+MAURICE
+
+--Le plus tôt que je pourrai; merci, mon ami.
+
+François s'en retourna à Nancé un peu pensif; il rencontra à moitié
+chemin Christine et son père qui venaient a sa rencontre.
+
+M. de Nancé demanda des nouvelles de Maurice, pendant que Christine
+disait à François:
+
+--Qu'as-tu, tu es triste!
+
+--Oui, je suis fâché contre moi-même.
+
+Et il raconta à son père et à Christine ce que lui avait dit Maurice.
+
+--Et alors..., dit-il.
+
+CHRISTINE, vivement.
+
+--Et alors, tu es fâché contre lui, et tu as eu envie de lui dire que je
+n'étais pas son amie et que tu étais et serais mon seul ami, et que je
+ne l'aimerais jamais comme je t'aime? Et puis, tu ne l'aimes pas; tout
+comme moi, dit Christine en riant et en l'embrassant.
+
+FRANÇOIS. Surpris.
+
+--Tiens! comment as-tu deviné?
+
+CHRISTINE
+
+--C'est que cela m'a fait la même chose quand il m'a demandé de l'aimer
+comme je t'aime: je le trouvais bête, je me sentais fâchée contre lui,
+et depuis ce temps je ne peux pas l'aimer pour de bon; mais papa dit que
+ça ne fait rien, qu'on peut tout de même être bon et aimable pour lui,
+sans l'aimer.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je crains que ce ne soit mal de ma part, papa; c'est vrai que je ne
+l'aime pas. Et pourtant il me fait pitié, je le plains; mais je n'aime
+pas à le voir.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Et pourtant tu y vas de plus en plus, mon ami.
+
+FRANÇOIS
+
+--Parce que je l'aime de moins en moins; et c'est pour me punir de ce
+mauvais sentiment, que je fais plus pour lui que si je l'aimais.
+
+M. DE NANCÉ
+
+-Tu ne peux faire ni plus ni mieux, mon ami, car tu agis par charité;
+tu fais donc plus et mieux que si tu agissais par amitié... Sois bien
+tranquille, et, quand il sera ici, continue à lui laisser croire que tu
+es son ami. Le bon Dieu te récompensera de ce grand acte de charité.
+
+CHRISTINE
+
+--Mon père, vous avez raison de dire grand acte de charité, parce que
+c'est bien difficile d'être avec les gens qu'on n'aime pas, comme si on
+les aimait.
+
+L'arrivée de Paolo interrompit leur conversation, que François reprit
+avec son père avant de se coucher. Ils dirent beaucoup de choses que
+nous n'avons pas besoin de savoir, et dont le résultat fut pour François
+une tranquillité de coeur complète, un redoublement de tendresse pour
+Christine et de compassion pour Maurice, qu'il résolut de traiter plus
+amicalement encore que par le passé.
+
+
+
+
+XXIII
+
+FIN DE MAURICE
+
+Le lendemain, Maurice arriva pâle et défait, les yeux rouges et gonflés,
+la poitrine oppressée. Le départ de ses parents lui avait causé une
+douleur profonde, malgré la promesse de sa mère de revenir dès qu'il y
+aurait une amélioration dans la santé de son grand-père. Quand il vit
+François et Christine qui accouraient au-devant de lui, il sourit, un
+éclair de joie illumina son visage; il hâta le pas pour les joindre plus
+vite; dans son empressement, une de ses jambes accrocha l'autre, et il
+tomba tout de son long par terre; aussitôt un flot de sang s'échappa
+de sa bouche: une veine s'était rompue dans sa poitrine. François et
+Christine coururent à lui pour le relever, et, malgré leur frayeur, ils
+n'en témoignèrent aucune, de peur d'effrayer Maurice.
+
+--Va chercher papa, dit François à l'oreille de Christine, qui partit
+comme une flèche.
+
+CHRISTINE
+
+--Mon père, venez vite; Maurice vomit du sang: François le
+soutient.
+
+M. DE NANCÉ, se levant.
+
+--Où sont-ils?
+
+CHRISTINE
+
+--Dans le vestibule.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Va vite appeler ta bonne, ma chère enfant; qu'elle apporte ce qu'il
+faut.
+
+Isabelle, en entendant le récit de Christine, prit une fiole d'eau
+de Pagliari, en versa une cuillerée dans un verre d'eau, et se hâta
+d'arriver près de Maurice, auquel elle fit boire la moitié de cette eau.
+Quelques instants après il but l'autre moitié, et le vomissement de
+sang, qui avait déjà diminué, s'arrêta tout à fait. Isabelle obligea
+Maurice à se mettre au lit, malgré sa résistance. Il témoignait un tel
+chagrin d'être séparé de ses amis François et Christine, que M. de Nancé
+lui promit de les lui amener, pourvu qu'il parlât le moins possible, ce
+que Maurice promit avec joie.
+
+M. de Nancé ne tarda pas à ramener les enfants.
+
+MAURICE
+
+--François, Christine, mes chers, mes bons amis; je suis bien malade, je
+le sens... Je suis trop malheureux; j'ai demandé au bon Dieu de me faire
+mourir.
+
+FRANÇOIS
+
+--Oh! Maurice, que dis-tu? Tu veux donc nous quitter; tu ne nous aimes
+donc plus?
+
+MAURICE
+
+--C'est parce que je vous aime trop que je suis malheureux. Je voudrais
+être toujours avec vous, et je vous vois si peu. Je voudrais être avec
+maman et papa, et les voilà partis! Je voudrais que mon frère m'aimât,
+et il ne me témoigne que de l'indifférence. Toi, François, et toi, chère
+et bonne Christine, si vous pouviez être mon frère et ma soeur. Mais vous
+ne l'êtes pas! Je voudrais que vous m'aimiez de telle sorte que vous
+n'aimiez que moi, et cela aussi est impossible.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Maurice, vous parlez trop; je vais renvoyer vos amis si vous
+continuez.
+
+MAURICE
+
+--Pardon. Monsieur; je ne dirai plus rien.
+
+François et Christine s'assirent près du lit de Maurice et cherchèrent à
+le distraire en causant, avec M. de Nancé, de leurs projets d'hiver
+et de l'été prochain. Ils mêlaient toujours Maurice à leurs projets,
+pensant lui faire plaisir. Il souriait tristement; à la longue, une
+larme qu'il retenait, coula le long de sa joue.
+
+FRANÇOIS
+
+--Maurice, tu pleures? Souffres-tu? Qu'as-tu?
+
+MAURICE
+
+--Je ne souffre que d'une grande faiblesse. Je pleure parce que je vous
+aurai quittés depuis longtemps quand le printemps arrivera.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Pourquoi? Si votre bonheur et votre santé dépendent de votre séjour
+chez moi, je ne serai pas assez cruel pour vous renvoyer, mon pauvre
+garçon.
+
+MAURICE
+
+--Ce n'est pas ce que je veux dire, Monsieur... Je crois que je n'ai
+plus longtemps à vivre.
+
+FRANÇOIS
+
+--Maurice, ne pense donc pas à des choses si tristes!
+
+MAURICE
+
+--Mes bons amis, le peu d'affection que m'a témoigné mon frère, le
+départ de maman et de papa, que je croyais ne jamais quitter dans l'état
+où je suis, la crainte de mourir loin d'eux, sans les revoir, sans
+recevoir leur bénédiction, sans les embrasser, tout cela me tue! Depuis
+longtemps je me sens mourir, et je le cache à mes parents; je les
+regrette amèrement, et pourtant je suis heureux d'être ici, parce que
+je veux mourir bien pieusement, et vous m'y aiderez. Vous êtes tous si
+bons, si pieux! Chez moi, personne ne prie; personne ne parle du bon
+Dieu; personne n'a l'air d'y penser, Monsieur de Nancé, ajouta-t-il en
+joignant les mains, ayez pitié de moi! Je voudrais faire ma première
+communion comme l'a faite François, et je ne sais comment la faire; je
+ne sais rien; je ne sais même pas prier. Ayez pitié de moi! Dites, que
+dois-je faire?
+
+--Mon pauvre garçon, répondit M. de Nancé attendri, il faut vous
+soumettre à la volonté de Dieu; vivre s'il le veut, et ne pas vous
+préoccuper de la crainte de mourir. Il faut vous soigner comme on vous
+l'ordonne, offrir à Dieu les chagrins qu'il vous envoie, et lui demander
+du courage et de la patience. Quant à la première communion, nous en
+reparlerons demain. A présent, restez bien tranquille jusqu'à l'arrivée
+du médecin, que j'ai envoyé chercher. Isabelle ou Bathilde restera près
+de vous. Soyez calme, mon ami, et remettez-vous entre les mains du bon
+Dieu, notre père et notre ami à tous.
+
+M. de Nancé lui serra la main.
+
+--Merci, Monsieur, merci: vous m'avez déjà consolé.
+
+--M. de Nancé sortit, emmenant François et Christine qui pleuraient et
+qui envoyèrent à Maurice un baiser d'adieu, auquel il répondit par un
+sourire.
+
+--Le croyez-vous bien malade, papa? dit François avec anxiété.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Je ne sais, mon ami; il est possible qu'il voie juste en se croyant
+près de sa fin; il est extrêmement changé et affaibli depuis quelque
+temps déjà. Aujourd'hui son visage est très altéré. Le départ de ses
+parents l'a beaucoup affligé.
+
+FRANÇOIS
+
+--Pauvre Maurice! et moi qui ne l'aimais pas!
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi donc? Mais nous allons le soigner comme si nous l'aimions
+tendrement; n'est-ce pas, François?
+
+FRANÇOIS
+
+--Oh oui! Et je l'aime réellement à présent; il me fait trop pitié.
+
+CHRISTINE
+
+--Je suis comme toi, et je crois que je l'aime.
+
+Quand le médecin arriva, il traita légèrement le vomissement de sang de
+Maurice; il l'attribua à sa chute, et pensa que ce serait un bien pour
+le fond de la santé; il engagea Maurice à se lever, à manger, à sortir,
+à faire, enfin, ce que lui permettraient ses forces. M. de Nancé lui
+demanda pourtant d'écrire à M. et à Mme de Sibran pour les avertir de
+l'accident arrivé à leur fils. Lui-même leur en raconta tous les détails
+en ajoutant l'opinion du médecin, et promit de les avertir de la moindre
+aggravation dans l'état de Maurice. Cette consultation rassura tout
+le monde, excepté Maurice lui-même, qui persista à vouloir hâter sa
+première communion.
+
+M. de Nancé, n'y voyant que de l'avantage, et ayant reçu de M. et Mme de
+Sibran l'autorisation de céder à ce qu'ils croyaient être une fantaisie
+de malade, fit venir tous les jours un prêtre pieux et distingué, pour
+donner à Maurice l'instruction religieuse qui lui manquait. M. de Nancé
+lui-même, développa, par son exemple et par ses paroles, la foi et la
+piété de Maurice; François lui racontait les pieuses impressions de
+sa première communion, et, un mois après son entrée chez M. de Nancé,
+Maurice faisait aussi sa première communion avec les sentiments les plus
+chrétiens et les plus résignés.
+
+La faiblesse avait insensiblement augmenté, au point qu'il se soutenait
+difficilement sur ses jambes. Mais le médecin n'en concevait aucune
+inquiétude et attendait une guérison complète au retour du printemps.
+Peu de jours après sa première communion, il fut pris d'un nouveau
+vomissement de sang. M. de Nancé s'empressa d'écrire à M. et Mme de
+Sibran, en ne dissimulant pas sa vive inquiétude.
+
+Le vomissement de sang ne put être complètement arrêté, et plusieurs
+fois dans la matinée il reprit avec violence. La faiblesse de Maurice
+augmentait d'heure en heure. Dans l'après-midi, il demanda François et
+Christine.
+
+--François, bon et généreux François, dit-il, je ne veux pas mourir sans
+te demander une dernière fois pardon de ma méchanceté passée. Ne pleure
+pas, François; écoute-moi, car je me sens bien faible. Quand je ne serai
+plus prie pour moi, demande au bon Dieu de me pardonner; aime-moi mort
+comme tu m'as aimé vivant; ton amitié a été ma consolation dans mes
+peines, elle a sauvé mon âme en me ramenant à Dieu. Que Dieu te bénisse,
+mon François, et qu'il te rende le bien que tu m'as fait!
+
+--Et toi, Christine, ma bonne et chère Christine, qui m'as aimé comme
+un frère, comme un ami; ta tendresse, tes soins ont fait le bonheur des
+derniers mois de ma triste et pénible existence. Que Dieu te récompense
+de ta bonté, de ta charité, de ta tendresse! Que Dieu te bénisse avec
+François! Puisses-tu ne jamais le quitter pour votre excellent père!...
+Oh! Monsieur de Nancé, mon père en Dieu, mon sauveur, je vous aime,
+je vous remercie, ma reconnaissance est si grande, que je ne puis
+l'exprimer comme je le voudrais. Que Dieu!...
+
+Un nouveau vomissement de sang interrompit Maurice. François et
+Christine, à genoux près de son lit, pleuraient amèrement; M. de Nancé
+était vivement ému. Maurice revint à lui; il demanda M. le curé, que M.
+de Nancé avait déjà envoyé prévenir et qui entrait. Maurice reçut une
+dernière fois l'absolution et la sainte communion; il demanda instamment
+l'extrême-onction, qui lui fut administrée.
+
+Depuis ce moment, un grand calme succéda à l'agitation et à la fièvre;
+il pria M. de Nancé, dans le cas où ses parents arriveraient trop tard,
+de leur faire ses tendres adieux et de leur exprimer ses vifs regrets de
+n'avoir pu les embrasser avant de mourir.
+
+--Dites-leur aussi que j'ai été bien heureux chez vous, que je les
+bénis et les remercie de m'avoir permis de venir mourir près de vous.
+Dites-leur qu'ils aiment François et Christine pour l'amour de moi.
+Dites-leur que je meurs en les aimant, en les bénissant; que je meurs
+sans regrets et en bon chrétien. Adieu... adieu... à maman...
+
+Il baisa le crucifix qu'il tenait sur sa poitrine, et il ne dit plus
+rien. Ses yeux se fermèrent, sa respiration se ralentit, et il rendit
+son âme à Dieu avec le sourire du chrétien mourant.
+
+M. de Nancé avait fait éloigner ses enfants avec Isabelle, pour éviter
+l'impression de ces derniers moments; lui-même ferma les yeux du pauvre
+Maurice, et resta près de lui à prier pour le repos de son âme.
+
+Le lendemain, de grand matin, M. et Mme de Sibran, inquiets et
+tremblants, entraient précipitamment chez M. de Nancé. Il leur apprit
+avec tous les ménagements possibles la triste et douce fin de leur fils.
+Le désespoir des parents fut effrayant. Ils se reprochaient de n'avoir
+pas deviné le danger, de l'avoir abandonné le dernier mois de son
+existence, de l'avoir laissé mourir dans une famille étrangère. Ils
+demandèrent à voir le corps inanimé de leur fils, et là, à genoux près
+de ce lit de mort, ils demandèrent pardon à Maurice de leur aveuglement.
+
+--Mon fils, mon cher fils! s'écria la mère, si j'avais eu le moindre
+soupçon de la gravité de ton état, je ne t'aurais jamais quitté. Plutôt
+perdre toute ma fortune et la dernière bénédiction de mon père; que le
+dernier soupir de mon fils.
+
+Ils restèrent longtemps près de Maurice sans qu'on pût les en arracher.
+M. de Nancé se rendit près d'eux et parvint à leur rendre un peu de
+calme en leur parlant de la douceur, de la résignation de Maurice, de sa
+tendresse pour eux, des efforts qu'il avait faits pour dissimuler ses
+souffrances, dans la crainte de les inquiéter et de les chagriner. Il
+leur parla de sa piété, des sentiments profondément religieux qui lui
+avaient tant fait désirer sa première communion. Isabelle les rassura
+sur les soins qu'il avait reçus, sur la tendresse que lui avaient
+témoignée M. de Nancé, François et Christine; elle leur redit toutes ses
+paroles, toutes ses recommandations, et enfin elle leur représenta si
+vivement la triste vie qu'il était destiné à mener, et ses propres
+terreurs devant les misères et les humiliations qu'il pressentait,
+qu'ils finirent par comprendre que sa fin prématurée était un bienfait
+de Dieu qui l'avait pris en pitié.
+
+Ils voulurent voir, remercier et embrasser François et Christine et ils
+pleurèrent avec eux près du corps de Maurice.
+
+Les jours suivants, M. de Nancé éloigna le plus possible les enfants de
+ces scènes de deuil. Paolo contribua beaucoup à distraire François et
+Christine de l'impression douloureuse qu'ils avaient ressentie.
+
+--Que voulez-vous, mes sers enfants? Le pauvre Signor Maurice est mort
+comme ze mourrai, comme vous mourrez, comme le Signor de Nancé mourra,
+un zour. Voulez-vous qu'il vive avec les zambes crossues? Ce n'est pas
+zouste, ça, puisqu'il était horrible. Pourquoi voulez-vous qu'il vive
+horrible? Ce n'est pas zentil, ça. Puisqu'il est heureux avec le bon
+Zézu et les petits anzes, pourquoi voulez-vous qu'il reste à Nancé ou à
+Sibran, à zémir, à crier: «Mon Dieu, faites que ze meure!»
+
+CHRISTINE
+
+--C'est égal, Paolo, ça me fait de la peine qu'il ne soit plus là...
+
+PAOLO
+
+--Ça n'est pas zouste. Pourquoi voulez-vous oune si grande fatigue pour
+la Signora Isabella, et pour votre ser papa qui se relevait la nuit pour
+voir ce pauvre garçon? Et moi donc, qui vous voyais tous misérables, et
+qui avais les leçons toutes déranzées? «Pas de mousique auzourd'hui,
+Paolo, Maurice me demande de rester. Pas de zéographie, Paolo, Maurice
+veut zouer aux cartes; il s'ennouie.» Vous croyez que c'est zouste,
+ça; que c'est agréable de voir mes pauvres élèves ainsi déranzés? Et
+pouis..., et pouis... tant d'autres sozes que ze ne veux pas dire.
+
+CHRISTINE
+
+--Quoi donc, Paolo? Dites, qu'est-ce que c'est! Mon cher Paolo, dites-le
+nous.
+
+PAOLO
+
+--Eh bien! ze vous dirai que ce pauvre Signor Maurice vous empêçait de
+vous promener, de zouer, de courir, de causer, et que vous étiez si
+bons, si zentils pour lui... Ecoutez bien ce que dit Paolo!... non pas
+parce que vous aviez de l'amour pour ce garçon, mais parce que... vous
+aviez de l'amour pour le bon Dieu, et que vous êtes tous les deux bons,
+sarmants et saritables. Est-ce vrai ce que ze dis?
+
+FRANÇOIS
+
+--Chut! Paolo. Pour l'amour de Dieu, ne dites pas ça; ne le dites à
+personne.
+
+PAOLO, content
+
+--Eh! eh! on pourrait bien le dire à Signor de Nancé.
+
+FRANÇOIS
+
+--A personne, personne! Je vous en prie, je vous en supplie, mon bon,
+bon Paolo.
+
+PAOLO, hésitant
+
+--Moi,... ze veux bien,... mais...
+
+CHRISTINE
+
+--Le jurez-vous? Jurez, mon cher Paolo.
+
+--Ze le zoure! dit Paolo en étendant les bras.
+
+A force de raisonnements pareils, Paolo finit par les distraire. M. de
+Nancé était obligé à de fréquentes absences pour les obsèques du pauvre
+Maurice et pour venir en aide aux malheureux parents. Aussitôt après
+l'enterrement, M. et Mme de Sibran retournèrent à Paris, où ils avaient
+leur fils Adolphe et toute leur famille.
+
+A Nancé on reprit la vie habituelle, tranquille, occupée, uniforme et
+heureuse. Pourtant la mort du pauvre Maurice attrista pendant longtemps
+leurs soirées d'hiver.
+
+
+
+
+XXIV
+
+SÉPARATION, DÉSESPOIR
+
+L'été suivant ramena M. et Mme des Ormes et la bande joyeuse et dissipée
+que M. de Nancé continua à éviter. Leurs relations avec Christine
+ne furent ni plus tendres ni plus fréquentes. Ils semblaient avoir
+entièrement abandonné leur fille à M. de Nancé. Cette position bizarre
+dura quelques années encore; Christine arriva à l'âge de seize ans et
+François à vingt. Christine était devenue une charmante jeune personne,
+sans être pourtant jolie; grande, élancée, gracieuse et élégante, ses
+grands yeux bleus, son teint frais, ses beaux cheveux blonds, de belles
+dents, une physionomie ouverte, gaie, intelligente et aimable, faisaient
+toute sa beauté; son nez un peu gros, sa bouche un peu grande, les
+lèvres un peu fortes, ne permettaient pas de la qualifier de belle ni de
+jolie, mais tout le monde la trouvait charmante; elle paraissait telle,
+surtout aux yeux de ses trois amis dévoués, M. de Nancé, François
+et Paolo. Son caractère et son esprit avaient tout le charme de sa
+personne; l'infirmité de François, qui leur faisait éviter les nouvelles
+relations et fuir les réunions élégantes du voisinage, avait donné à
+Christine les mêmes goûts sérieux et le même éloignement pour ce qu'on
+appelle plaisirs dans le monde. M. de Nancé les menait quelquefois chez
+Mme de Guilbert et chez Mme de Sibran, mais jamais quand il y avait du
+monde. Une fois, il les avait forcés à aller à une petite soirée de feu
+d'artifice et d'illuminations chez Mme de Guilbert; mais Christine avait
+tant souffert de l'abandon dans lequel on laissait François, des regards
+moqueurs qu'on lui jetait, des ricanements dont il avait été l'objet,
+qu'elle demanda instamment à M. de Nancé de ne plus l'obliger à subir
+ces corvées.
+
+--Comme tu voudras, ma fille. Je croyais t'amuser; c'est François qui
+m'a demandé de te procurer quelques distractions.
+
+--François est bien bon et je l'en remercie, mon père. Mais je n'ai pas
+besoin de distractions; je vis si heureuse près de vous et près de
+lui, que tout ce qui change cette vie douce et tranquille m'ennuie et
+m'attriste.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--J'ai en effet remarqué hier que tu étais triste, mon enfant, et que
+tu ne prenais plaisir à rien; toi, toujours si gaie, si animée, tu ne
+parlais pas, tu souriais à peine.
+
+CHRISTINE
+
+--Comment pouvais-je être gaie et m'amuser, mon père, pendant que
+François souffrait et que vous partagiez son malaise? Je n'entendais
+autour de moi que des propos méchants, je ne voyais que des visages
+moqueurs ou indifférents. Ici c'est tout le contraire; les paroles sont
+amicales, les visages expriment la bonté et l'amitié. Non, cher père, je
+voudrais ne jamais sortir d'ici.
+
+M. de Nancé avait compris le tendre dévouement de sa fille; il n'insista
+pas et l'embrassa en lui rappelant que sa mère revenait le lendemain.
+
+--Il faut que j'aille la voir, dit-il.
+
+CHRISTINE
+
+--Faut-il que j'y aille avec vous, mon père?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non, mon enfant; tu sais qu'elle détend tes visites au château.
+
+--Je n'en suis pas fâchée, dit Christine en souriant, quand elle me
+voit, c'est toujours pour me gronder; je resterai avec François toujours
+bon, toujours aimable.
+
+M. de Nancé alla voir M. et Mme des Ormes; il leur représenta qu'il
+était obligé de mener son fils dans le Midi pour sa santé et pour
+d'autres motifs; qu'il était impossible qu'il emmenât Christine avec
+lui, et que, malgré le vif chagrin que leur causerait à tous cette
+séparation, il la jugeait absolument nécessaire.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je ne peux pas la reprendre, Monsieur de Nancé; que ferais-je d'une
+grande fille comme Christine? Je ne saurais pas m'en occuper, la
+diriger; elle courrait risque d'être fort mal élevée.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ce ne serait pas impossible, Madame, si vous ne vous en occupez pas;
+mais il faut que vous preniez un parti quelconque, car enfin Christine a
+seize ans et elle est votre fille.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Elle est bien plus à vous qu'à nous. Christine n'a jamais eu de coeur,
+et c'est ce qui m'en a détachée. D'abord et avant tout, je ne veux pas
+d'elle chez moi: ma maison n'est pas montée pour cela, et mon genre de
+vie ne lui conviendra pas.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Alors, Madame, me permettrez-vous un conseil dans votre intérêt à
+tous?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Oui, oui, donnez vite.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Mettez-la au couvent pour deux ou trois ans.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Parfait! admirable! Mais pas à Paris! Je ne veux absolument pas
+l'avoir à Paris.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Le couvent des dames Sainte-Clotilde, qui est à Argentan, est
+excellent, Madame.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Très bien. C'est arrangé; n'est-ce pas, Monsieur des Ormes? Vous
+donnez, comme moi, pleins pouvoirs à M. de Nancé?
+
+M. des Ormes, plus que jamais sous le joug de sa femme, consentit à
+tout ce qu'elle voulut, et M. de Nancé rentra chez lui le coeur plein
+de tristesse, pour annoncer à ses enfants la fatale nouvelle de leur
+séparation.
+
+Au retour de sa visite, M. de Nancé fit venir François et Christine.
+
+--Qu'avez-vous, mon père? dit Christine en entrant; vous êtes pâle et
+vous semblez triste et agité.
+
+--Je le suis en effet, mes enfants, car j'ai une fâcheuse nouvelle à
+vous annoncer.
+
+M. de Nancé se tut, passa sa main sur son front, et, voyant la frayeur
+qu'exprimait la physionomie de François et de Christine, il les prit
+dans ses bras, les embrassa, et, les regardant avec tristesse:
+
+--Mes enfants, mes pauvres enfants, notre bonne et heureuse vie est
+finie; il faut nous séparer... Ma Christine, tu vas nous quitter.
+
+CHRISTINE, avec effroi
+
+--Vous quitter?... Vous quitter? Vous, mon père? toi, mon frère? Oh
+non!... non... jamais!
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Il le faut pourtant, ma fille chérie; ta mère te met au couvent, parce
+que moi je suis obligé de mener François finir ses études dans le Midi,
+et que je ne puis t'y mener avec moi.
+
+--Ma mère me met au couvent! Ma mère m'enlève mon père, mon frère, mon
+bonheur! s'écria Christine en tombant à genoux devant M. de Nancé. O mon
+père, vous qui m'avez sauvée tant de fois, sauvez-moi encore; gardez-moi
+avec vous!
+
+François releva précipitamment Christine, la serra contre son coeur, et
+mêla ses larmes aux siennes. M. de Nancé tomba dans un fauteuil et cacha
+son visage dans ses mains. Tous trois pleuraient.
+
+--Mon père, dit Christine en se mettant à genoux près de lui et en
+passant un bras autour de son cou, pendant que de l'autre main elle
+tenait celle de François, mon père, votre chagrin, vos larmes, les
+premières que je vous aie jamais vu répandre, me disent assez qu'une
+volonté plus forte que la vôtre dispose de mon existence et me voue
+au malheur, j'obéirai, mon père; je ne serai plus heureuse que par le
+souvenir; je penserai à vous, à votre tendresse, à votre bonté, à mon
+cher, mon bon François; je vous aimerai tant que je vivrai, de toute mon
+âme, de toutes les forces de mon coeur, j'ai été, grâce à vous, à vous
+deux, heureuse pendant huit ans. Si je ne dois plus vous revoir,
+j'espère que le bon Dieu aura pitié de moi, qu'il ne me laissera pas
+longtemps dans ce monde. François, mon frère, mon ami, n'oublie pas ta
+Christine, qui eût été si heureuse de consacrer sa vie à ton bonheur.
+
+François ne répondit que par ses larmes aux tendres paroles de
+Christine.
+
+--Comment pourrai-je vivre sans toi, ma Christine? lui dit-il enfin en
+la regardant avec une tristesse profonde.
+
+CHRISTINE
+
+--La vie n'a qu'un temps, cher François... Et, se penchant à son
+oreille, elle lui dit bien bas:
+
+--Ayons du courage pour notre pauvre père, qui souffre pour nous plus
+que pour lui-même.
+
+François lui serra la main et fit un signe de tête qui disait oui.
+
+--Mon père, dit Christine en baisant les mains et les joues inondées de
+larmes de M. de Nancé, mon père, le bon Dieu viendra à notre secours;
+il nous réunira peut-être. Qui sait si cette séparation n'est pas notre
+bonheur à venir? M. de Nancé releva vivement la tête.
+
+--Que Dieu t'entende, ma chère fille bien-aimée! Qu'il nous réunisse un
+jour pour ne jamais nous quitter!
+
+Le courage de Christine excita celui de François; quand M. de Nancé vit
+ses enfants plus calmes, son propre chagrin devint moins amer. Il entra
+dans quelques détails sur leur existence future, encore animée par
+l'espoir de la réunion.
+
+CHRISTINE
+
+--Quand j'aurai vingt et un ans, mon père, je pourrai disposer de
+moi-même; je viendrai alors chercher un refuge près de vous, et nous
+jouirons d'autant mieux de notre bonheur que nous en aurons été privés
+pendant... cinq ans.
+
+--Cinq ans! s'écria François. Oh! Christine serons-nous réellement cinq
+ans séparés?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Qui sait ce qui peut arriver mon ami? Peut-être nous retrouverons-nous
+bien plus tôt.
+
+CHRISTINE
+
+--Vous m'écrirez bien souvent, n'est-ce pas, mon père? n'est-ce pas
+François?
+
+FRANÇOIS
+
+--Tous les jours! Un jour mon père, et moi l'autre.
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi de même, si on me le permet à ce couvent; on y est peut-être
+très sévère.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non, ma fille; la supérieure est une ancienne amie de ma femme; elle
+est excellente et te donnera toute la liberté possible; c'est pour cette
+raison que j'ai indiqué ce couvent à ta mère, de peur qu'elle ne te
+plaçât dans quelque maison inconnue et éloignée. Ici, du moins, tu auras
+ta tante de Cémiane, qui revient à la fin de l'année, après une absence
+de six ans.
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, mon père, Gabrielle m'a écrit que ma tante était tout à fait
+remise depuis les deux ans qu'elle a passés a Madère. Et vous, mon père,
+vous serez bien loin avec François?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Dans le Midi, chère enfant, près de Pau, où François finira ses
+études, Nous reviendrons dans deux ans avec le bon Paolo, que j'emmène.
+
+CHRISTINE
+
+--Bon Paolo! lui aussi! Plus personne!
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Isabelle, seule, te restera, ma fille; et nos coeurs seront toujours
+près de toi.
+
+Les journées passèrent vite et tristement; Paolo partageait les chagrins
+de Christine; il cherchait à relever son courage.
+
+PAOLO
+
+--Cère Signorina, prenez couraze! Vous serez heureuse; c'est moi, Paolo,
+qui le dis.
+
+CHRISTINE
+
+--Heureuse! Sans eux, c'est impossible!
+
+PAOLO
+
+--Avec eux! Qué diable! deux ans sont bien vite passés!... Deux ans, ze
+vous dis.
+
+Christine secoua la tête.
+
+PAOLO
+
+--Vous remuez la tête comme une cloce; et moi ze vous dis que ze sais
+ce que ze dis, et que dans deux ans vous ferez des cris de zoie: «Vive
+Paolo!»
+
+Christine ne put s'empêcher de sourire.
+
+CHRISTINE
+
+--Je crierai: Vive Paolo! quand vous aurez obtenu de ma mère la
+permission pour moi de revenir près de mon père et de François.
+
+PAOLO
+
+--Eh! eh! ze ne dis pas non! ze ne dis pas non!
+
+Cet espoir et l'air d'assurance de Paolo tranquillisèrent un peu
+Christine, mais ce ne fut pas pour longtemps; les préparatifs de départ
+qui se faisaient autour d'elle, et auxquels elle eut le courage de
+prendre part, la replongeaient sans cesse dans des accès de désespoir. A
+mesure qu'approchait l'heure de la séparation, ce père et ses enfants,
+si tendrement unis, semblaient redoubler encore d'affection et de
+dévouement.
+
+Le jour du départ de Christine, les adieux furent déchirants. M. de
+Nancé voulut la mener lui-même au couvent, mais François restait au
+château avec Paolo. M. de Nancé fut obligé d'arracher la malheureuse
+Christine d'auprès de François pour la porter dans la voiture. M. de
+Nancé soutint sa fille presque inanimée. La tête appuyée sur l'épaule de
+son père, Christine sanglota longtemps. La désolation de M. de Nancé lui
+fit retrouver le courage qu'elle avait momentanément perdu, et quand ils
+arrivèrent au couvent, Christine parlait avec assez de calme de leur
+correspondance et de l'avenir auquel elle ne voulait pas renoncer,
+quelque éloigné qu'il lui apparût.
+
+La supérieure était une femme distinguée et excellente. Mise au courant
+de la position de Christine par M. de Nancé, qui lui avait raconté ce
+que nous savons et même ce que nous ne savons pas, elle reçut Christine
+avec une tendresse toute maternelle, et quand il fallut dire un dernier
+adieu à son père chéri, Christine tomba défaillante dans les bras de la
+supérieure.
+
+Quand M. de Nancé fut de retour, il trouva François et Paolo pâles et
+silencieux; François se jeta dans les bras de son père, qui le tint
+longtemps embrassé.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Partons, partons vite, mon cher enfant. Ce château sans Christine
+m'est odieux.
+
+FRANÇOIS
+
+--Oh oui! mon père! Il me fait l'effet d'un tombeau! le tombeau de notre
+bonheur à tous.
+
+Les chevaux étaient mis, les malles étaient chargées. Les domestiques
+étaient d'une tristesse mortelle; personne ne put prononcer une parole.
+M. de Nancé, François et Paolo leur serrèrent la main à tous. Paolo, en
+montant en voiture, s'écria:
+
+--Dans deux ans, mes amis! Dans deux ans ze vous ramènerai vos bons
+maîtres, et vous serez tous bien zoyeux! Vous allez voir! En route,
+cocer! et marcez vite!
+
+La voiture roula, s'éloigna et disparut. La tristesse et la désolation
+régnèrent à Nancé comme au coeur des maîtres. Le voyage se fit et
+s'acheva rapidement; mais, ni l'aspect d'un pays nouveau, ni les
+agréments d'une habitation charmante, ni les distractions d'un nouvel
+établissement ne purent dissiper la morne tristesse de François et de M.
+de Nancé. Paolo réussit pourtant quelquefois à les faire sourire en leur
+parlant de Christine, en racontant des traits de son enfance. Tous les
+jours arrivait une lettre de Christine, et tous les jours il en partait
+une pour elle. Peu de temps après leur arrivée dans les environs de Pau,
+un espoir fondé vint ranimer le coeur et l'esprit de François et de
+son père; chaque jour augmentait leur sécurité; quelle était cette
+espérance? Nous ne la connaissons pas encore, mais nous pensons qu'une
+indiscrétion de Paolo ou la suite des événements nous la révélera un
+jour. L'attitude de Paolo est triomphante; son langage est mystérieux
+comme ses allures. M. de Nancé paraît heureux; il ne s'attriste plus en
+nommant Christine, pour laquelle il éprouve une tendresse de plus en
+plus vive. Mais il ne lui échappe aucune parole qui puisse expliquer le
+changement qui se fait en lui. François aussi cause plus gaiement; il
+ne parle que de Christine et d'un heureux avenir. Leur correspondance
+continue active et affectueuse. Paolo même écrit et reçoit des lettres.
+Les mois se passent, les années de même; enfin, après deux années de
+séjour à Pau, un jour, après avoir reçu une lettre de Christine et de
+Mme de Cémiane et en avoir longuement causé avec son père, François lui
+dit:
+
+--Mon père, pouvons-nous parler à Christine aujourd'hui? Je suis si
+malheureux loin d'elle!
+
+--Oui, mon ami, nous le pouvons. Paolo vient tout juste de me dire qu'il
+m'y autorisait et qu'il répondait de toi sur sa tête.
+
+François serra vivement la main de son père et le quitta en disant:
+
+--Mon père, écrivez et faites des voeux pour moi; j'ai peur.
+
+--Je suis fort tranquille, moi, mon ami; comment pouvons-nous douter de
+ce coeur si rempli de tendresse?»
+
+M. de Nancé n'était pourtant pas aussi calme qu'il le disait; quand
+François fut parti, il se promena longtemps avec agitation dans sa
+chambre et relut plusieurs fois la lettre de Christine. Puis il se mit à
+écrire lui-même. Pendant qu'il était ainsi occupé, nous allons savoir ce
+qu'avait fait et pensé Christine pendant ces deux longues années.
+
+
+
+
+XXV
+
+DEUX ANNÉES DE TRISTESSE
+
+Lorsque Christine se trouva seule avec la supérieure, qu'elle fut
+assurée de ne plus revoir M. de Nancé ni François, son courage faiblit
+et elle se laissa aller à un désespoir qui effraya la supérieure: elle
+parla à Christine, mais Christine ne l'entendait pas; elle la raisonna,
+l'encouragea, mais ses paroles n'arrivaient pas jusqu'au coeur désolé de
+Christine. Ne sachant quel moyen employer, la supérieure la mena à la
+chapelle du couvent.
+
+--Priez, mon enfant, lui dit-elle; la prière adoucit toutes les peines.
+Rappelez-vous les sentiments si religieux de votre père et de votre
+frère. Imitez leur courage, et n'augmentez pas leur douleur en vous
+laissant toujours aller à la vôtre.
+
+Christine tomba à genoux et pria, non pour elle, mais pour eux; elle
+ne demanda pas à souffrir moins, mais que les souffrances leur fussent
+épargnées. Elle se résigna enfin, se soumit à son isolement, et se
+promit de revenir chercher du courage aux pieds du Seigneur, toutes les
+fois qu'elle se sentirait envahie par le désespoir. Quand la supérieure
+revint la prendre, Christine pleurait doucement; elle était calme et
+elle suivit docilement la supérieure dans la chambre qui lui était
+destinée; elle y trouva Isabelle, arrivée depuis quelques instants, qui
+lui donna des nouvelles du départ de M. de Nancé, de François et de
+Paolo; elle lui redit les paroles de Paolo, lui peignit la douleur et
+l'abattement de François et de son père; Christine trouva une grande
+consolation à se retrouver avec Isabelle, qui partageait ses sentiments
+douloureux et ses affections.
+
+Les premiers jours se traînèrent péniblement. Christine n'avait pas
+encore de lettres; elle écrivait tous les jours, et reçut enfin une
+première lettre de François: lui aussi était triste, se sentait isolé et
+malheureux; le lendemain M. de Nancé lui donna quelques détails sur
+leur établissement, et la correspondance continua ainsi, animée et
+intéressante.
+
+Six mois après, Mme de Cémiane revint chez elle après une absence de
+six années; son premier soin fut d'aller voir sa nièce et de lui mener
+Bernard et Gabrielle; les deux cousines ne se reconnurent pas, tant
+elles étaient métamorphosées; Gabrielle était aussi grande que
+Christine, mais brune, avec des couleurs très prononcées, des yeux noirs
+et vifs, les traits délicats; c'était une fort jolie personne. Bernard
+était devenu un grand garçon de dix-neuf ans, bon, intelligent,
+raisonnable, mais un peu paresseux pour le travail de collège; il était
+très bon musicien, il peignait remarquablement bien, et avec ces deux
+talents il prétendait pouvoir se passer de grec et de latin. Leur joie
+de revoir Christine réjouit un peu le coeur de la pauvre délaissée: ils
+causèrent ou plutôt parlèrent sans arrêter pendant une heure et demie
+que se prolongea la visite de Mme de Cémiane. Christine écouta beaucoup
+et parla peu. Sa tante l'observait attentivement et avec intérêt.
+
+--Ma pauvre Christine, lui dit-elle en se levant pour partir, qu'est
+devenu ton rire joyeux, ta gaieté d'autrefois? Tu as le regard
+malheureux, le sourire triste, presque douloureux. Es-tu malheureuse au
+couvent, mon enfant? Je t'emmènerai de suite chez moi si c'est ainsi.
+
+Christine embrassa sa tante et pleura doucement, mais amèrement, dans
+ses bras.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Viens, ma pauvre enfant; viens! C'est affreux de t'avoir enfermée dans
+cette prison; tu vas venir chez moi.
+
+CHRISTINE
+
+--Je vous remercie, ma bonne tante; ce n'est pas le couvent qui fait
+couler mes larmes; j'y suis aussi heureuse que je puis l'être, séparée
+de ceux que j'aime tendrement, passionnément, de ceux qui m'ont
+recueillie, élevée, aimée, rendue si heureuse pendant huit ans! C'est M.
+de Nancé qui m'a placée ici, et j'y resterai tant qu'il désirera que j'y
+reste. Je pleure leur absence; loin de mon père et de mon frère, il n'y
+a pour moi que tristesse et isolement.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tu ne nous aimes donc plus, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je vous aime et vous aimerai toujours, mais pas de même; je ne puis
+exprimer ce que je sens; mais ce n'est pas la même chose; je puis vivre
+sans vous, je ne me sens pas la force de vivre loin d'eux.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Oui, je comprends; tes lettres à Gabrielle étaient pleines de
+tendresse pour M. de Nancé et pour François. Comment est-il, ce bon
+petit François?
+
+CHRISTINE, vivement.
+
+--Toujours aussi bon, aussi dévoué, aussi aimable.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Oui, mais sa taille, son infirmité.
+
+CHRISTINE
+
+--Il est grandi, mais son infirmité reste toujours la même.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Quel âge a-t-il donc maintenant?
+
+CHRISTINE
+
+--Il a vingt et un ans depuis trois mois.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Ecoute, ma petite Christine, je comprends ton chagrin, mais il ne faut
+pas l'augmenter par la vie d'ermite que tu mènes au couvent; tu aimes
+Gabrielle et Bernard, ils t'aiment beaucoup; ils se font une fête de
+t'avoir, et tu vas venir passer quelque temps avec nous. Je l'avais déjà
+demandé à ta mère, qui m'a dit de faire tout ce que je voudrais.
+
+CHRISTINE
+
+--Permettez-vous, ma tante, que j'écrive à M. de Nancé pour demander son
+consentement, et que j'attende sa réponse?
+
+--Certainement, ma chère petite, répondit en souriant Mme de Cémiane. Il
+est ton père d'adoption, et tu fais bien de le consulter.
+
+Quatre jours, après, Mme de Cémiane, qui avait aussi écrit à M. de
+Nancé, vint enlever Christine et Isabelle du couvent. Christine avait
+reçu de son côté un consentement plein de tendresse de son père adoptif;
+il lui reprochait d'avoir attendu ce consentement; il lui faisait les
+promesses les plus consolantes pour l'avenir, la suppliait de ne pas
+perdre courage, que l'heure de la réunion n'était pas si éloignée
+qu'elle le croyait, etc.
+
+Gabrielle et Bernard furent enchantés d'avoir leur cousine. Christine
+elle-même fut distraite forcément de son chagrin par la gaieté de ses
+cousins, par les soins affectueux de son oncle et de sa tante; elle
+retrouvait sans cesse des souvenirs de François et des jours heureux
+qu'elle avait passés avec lui dans son enfance. Gabrielle, voyant le
+charme que trouvait Christine à tout ce qui la ramenait à François et à
+M. de Nancé, et trouvant elle-même un vif plaisir à rappeler cet heureux
+temps, en parlait sans cesse; elle questionna beaucoup Christine sur
+la vie qu'elle menait à Nancé, s'étonnait qu'elle y eût trouvé de
+l'agrément, parlait de Paolo, de Maurice, demandait des détails sur sa
+maladie et sa mort.
+
+--Ce qui est surprenant, dit Christine, c'est qu'on n'ait jamais su
+comment lui et Adolphe se sont trouvés tout en haut, dans une mansarde,
+pendant l'incendie du château des Guilbert.
+
+GABRIELLE
+
+--On le sait très bien. Adolphe l'a raconté à Bernard. Tu sais qu'ils
+avaient si bien dîné, qu'ils se sont trouvés malades après et puis
+qu'ils étaient de mauvaise humeur; ils sont restés au salon; Maurice
+avait découvert un paquet de cigarettes oubliées sur la cheminée; il
+engagea Adolphe à les fumer; ils allumèrent leurs cigarettes et jetèrent
+les allumettes, sans penser à les éteindre, derrière un rideau de
+mousseline, qui prit feu immédiatement. Ne pouvant l'éteindre, et voyant
+s'enflammer la tenture de mousseline qui recouvrait les murs, ils furent
+saisis de frayeur; ils n'osèrent pas s'échapper par les salons et le
+vestibule, craignant d'être rencontrés par les domestiques et d'être
+accusés d'avoir mis le feu. Ils aperçurent une porte au fond du salon;
+ils s'y précipitèrent; elle donnait sur un petit escalier intérieur,
+qu'ils montèrent; ils arrivèrent à une mansarde, où ils se crurent en
+sûreté, pensant que l'incendie serait éteint avant d'avoir gagné les
+étages supérieurs. Ce ne fut que lorsque les flammes pénétrèrent dans
+leur mansarde qu'ils cherchèrent à redescendre; mais les escaliers
+étaient tout en feu, et ils se précipitèrent à la fenêtre en criant au
+secours. Avant qu'on eût exécuté les ordres de M. de Nancé, ils furent
+très brûlés, surtout le pauvre Maurice, qui cherchait de temps en temps
+a s'échapper à travers les flammes. Je m'étonne que Maurice ne vous
+l'ait pas raconté pendant qu'il était chez vous.
+
+CHRISTINE
+
+--François s'était aperçu que Maurice n'aimait pas à parler et à entendre
+parler de ce terrible événement, et il ne lui en a jamais rien dit.
+
+GABRIELLE
+
+--Mais toi, tu aurais pu le questionner.
+
+CHRISTINE
+
+--Non; François m'avait dit de ne pas lui en parler.
+
+
+
+
+XXVI
+
+DEMANDES EN MARIAGE. RÉPONSES DIFFÉRENTES
+
+Christine trouvait dans l'amitié de Gabrielle et de Bernard et
+dans l'affection compatissante de M. et Mme de Cémiane, un grand
+adoucissement à son chagrin; elle voyait sans peine comme sans plaisir
+quelques voisins de campagne que recevait souvent Mme de Cémiane. Les
+Guilbert y venaient très souvent. Adolphe prétendait être fort lié avec
+Bernard, Gabrielle et Christine, il faisait le beau, l'aimable,
+se moquait de tout le voisinage, et avait souvent des prises avec
+Christine, qui, toujours bonne, défendait vivement les absents et
+ripostait à Adolphe de manière à lui fermer la bouche. Elle ne
+supportait pas surtout qu'il se permît la moindre plaisanterie sur
+Maurice, dont elle prit une fois la défense avec tant de tendresse, de
+pitié, d'animation, qu'Adolphe fut atterré; chacun blâma sa cruelle
+attaque contre un frère mort, et approuva la courageuse défense de
+Christine.
+
+Ces querelles fréquentes, bien loin d'éloigner Adolphe de Christine, la
+lui rendirent au contraire plus agréable; il vint de plus en plus chez
+Mme de Cémiane, s'occupa de plus en plus de Christine, qui restait
+froide et indifférente. Enfin un jour il pria Mme de Cémiane de lui
+accorder un entretien particulier, et, après quelques phrases polies, il
+lui demanda la main de Christine.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Ce n'est pas moi qui dispose de la main de ma nièce, mon cher Adolphe,
+c'est elle-même avant tout; ensuite, ce sont ses parents, et enfin, et
+dominant tout, c'est M. de Nancé, qu'elle a adopté pour père, et qu'elle
+aime avec une tendresse extraordinaire.
+
+ADOLPHE
+
+--Pour commencer par Christine elle-même, chère Madame, ayez la bonté
+de lui parler aujourd'hui et de me faire savoir de suite où je dois
+adresser ma lettre de demande à M. et Mme des Ormes.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Je ferai ce que vous désirez, Adolphe, mais je ne suis pas aussi
+certaine que vous du succès de votre demande.
+
+ADOLPHE
+
+--Oh! Madame, vous plaisantez! Une pauvre fille abandonnée par ses
+parents, élevée par un étranger, avec un vilain bossu pour tout
+divertissement, enfermée ensuite dans un couvent, est trop heureuse
+qu'on veuille lui donner une position agréable et indépendante en
+l'épousant; elle a de l'esprit, elle sera fort riche, elle est
+charmante, elle me plaît enfin, et je vous demande instamment de m'aider
+à ce mariage qui me donnera le droit de vous appeler ma tante.
+
+Adolphe baisa la main de Mme de Cémiane en l'appelant «ma tante» et s'en
+alla.
+
+Mme de Cémiane hocha la tête et fit appeler Christine, à laquelle elle
+communiqua la demande d'Adolphe.
+
+--Que dois-je lui répondre, ma chère enfant?
+
+CHRISTINE
+
+--Ayez la bonté de lui dire, ma tante, que je le remercie beaucoup de sa
+demande, mais que je la refuse, absolument.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Pourquoi, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne l'aime pas, ma tante, et je n'ai aucune estime pour lui.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Mais il est très aimable; il est riche, il est joli garçon.
+
+CHRISTINE
+
+--Que voulez-vous, ma tante, il me déplaît.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Avant de refuser si positivement, écris à M. de Nancé. Songe donc à ta
+position, ma pauvre enfant. Je ne dois pas te dissimuler que ta mère
+a beaucoup dérangé sa fortune par ses dépenses excessives. Que
+deviendrais-tu si je venais à te manquer?
+
+CHRISTINE
+
+--J'écrirai à M. de Nancé, ma tante, mais pour lui dire que j'aimerais
+mieux mourir que d'épouser Adolphe ou tout autre.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Comment, tu ne veux pas te marier?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, ma tante; quoi qu'il arrive, je serai plus heureuse qu'avec un
+mari que je ne pourrais souffrir, je le sais, j'en suis sûre.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Comme tu voudras, Christine; cette aversion du mariage adoucira le
+coup que je vais porter à Adolphe, qui était si sûr de ton consentement.
+J'écrirai de mon côté à M. de Nancé pour lui raconter notre
+conversation. Au revoir, ma petite Christine; va faire ta lettre pendant
+que j'écrirai la mienne.
+
+C'était cette lettre de Christine avec celle de sa tante que M. de Nancé
+lisait et à laquelle il répondait à la prière de François.
+
+Peu de jours après cette demande d'Adolphe, Christine reçut la réponse
+qu'elle attendait avec impatience; c'était bien M. de Nancé qui
+répondait. Elle baisa la lettre avant de la commencer, et lut ce qui
+suit:
+
+--Ma fille, ma bien-aimée Christine, mon François, ton frère, ton ami,
+ne se sent plus le courage de vivre loin de toi; il traîne ses tristes
+journées sans but et sans plaisir; moi-même, malgré mes efforts pour
+dissimuler mon chagrin, je souffre comme lui de ton absence. Et toi,
+ma Christine, tu es malheureuse, je le sens, j'en suis sûr; toutes tes
+lettres en font foi, malgré tes efforts pour paraître calme et gaie,
+François me sollicite aujourd'hui de te demander si tu veux mettre un
+terme à notre séparation? Car de toi, de ta volonté, ma Christine,
+dépend tout notre bonheur à venir. Tu t'étonnes que j'aie l'air de
+douter de cette volonté: mais laisse-moi te dire à quel prix, par quel
+sacrifice peut s'opérer notre réunion. J'ose à peine te l'écrire, ma
+chère enfant, si dévouée, si aimante!... Veux-tu devenir ma vraie
+fille en devenant la femme de mon François? Veux-tu consacrer ta belle
+jeunesse, ta vie, au bonheur d'un pauvre infirme, vivre avec lui loin
+du monde et de ses plaisirs, t'exposer aux cruelles plaisanteries que
+provoque son infirmité? La vie sera pour toi sérieuse et monotone, elle
+se continuera entre moi et ton frère: notre tendresse en sera le
+seul embellissement, la seule distraction. J'attends ta réponse, ma
+Christine, avec une anxiété que tu comprendras facilement, puisque notre
+bonheur en dépend. Ce qui me donne du courage et l'espoir, c'est ce que
+tu nous dis aujourd'hui de la demande d'Adolphe, de ton refus et de ses
+motifs, qui nous ont remplis d'espérance, etc., etc. Christine eut de la
+peine à lire cette lettre jusqu'au bout, tant ses yeux obscurcis par les
+larmes déchiffraient péniblement l'écriture si connue et si chère de son
+père. Quand elle l'eut finie, son premier mouvement fut de se jeter au
+pied de son crucifix et de remercier Dieu du bonheur qu'il lui envoyait.
+Ensuite elle courut chez Isabelle, et, se jetant à son cou, elle lui
+remit la lettre de M. de Nancé en lui disant:
+
+--Lisez, lisez, Isabelle; voyez ce que me demande mon père. Cher père!
+cher François! ils vont revenir! Je les reverrai, et nous ne nous
+quitterons plus jamais. Oh! Isabelle, quelle vie heureuse nous allons
+mener!
+
+Isabelle embrassa tendrement sa chère enfant et témoigna une grande joie
+de cet heureux événement, qu'elle n'osait espérer, dit-elle, malgré
+qu'elle y eût pensé bien des fois.
+
+CHRISTINE
+
+--Comment ne me l'avez-vous pas dit plus tôt? Si j'en avais eu l'idée,
+j'en aurais parlé à mon père et à François, et nous n'aurions pas eu
+deux années horribles à passer.
+
+ISABELLE
+
+--J'en ai dit quelques mots un jour à M. de Nancé; il me défendit d'en
+jamais parler à François ni à vous surtout. «Je ne veux pas, me dit-il,
+que ma pauvre Christine, toujours dévouée, se sacrifie au bonheur
+de François et au mien; elle est trop jeune encore pour comprendre
+l'étendue de son sacrifice; il faut que François passe deux ans dans
+le Midi avec moi et Paolo, et que ma pauvre chère Christine arrive à
+dix-huit ans au moins avant que nous lui demandions de se donner à nous
+sans réserve».
+
+CHRISTINE
+
+--Mon père a pu croire que je ferais un sacrifice en devenant sa fille?
+C'est mal cela; et je vais le gronder aujourd'hui même.
+
+En sortant de chez Isabelle, Christine alla chez sa tante.
+
+--Chère tante, dit-elle en l'embrassant, voyez le bonheur que Dieu
+m'envoie; lisez cette lettre de M. de Nancé.
+
+Mme de Cémiane lut et sourit.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tu vas donc accepter la demande de François?
+
+CHRISTINE
+
+--Avec bonheur, avec reconnaissance, chère tante; c'est la fin de toutes
+mes peines, le commencement d'une vie si heureuse, que je n'ose croire à
+sa réalité.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Mais, chère enfant, as-tu réfléchi à ce que te dit M. de Nancé
+lui-même, des inconvénients d'unir ton existence à celle d'un pauvre
+infirme, objet des moqueries du monde, et...
+
+CHRISTINE
+
+--J'ai pensé au bonheur d'être la femme de François, la fille de M. de
+Nancé, au droit que me donnaient ces titres de vivre avec eux, chez eux
+toujours et toujours. Tout sera à nous tous; notre vie sera en commun;
+nous ne quitterons jamais Nancé et nous n'entendrons pas les sottes
+plaisanteries et les méchancetés du monde.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tu disais l'autre jour que tu ne voulais pas te marier.
+
+CHRISTINE
+
+--Avec Adolphe et tous les autres, non, ma tante; mais avec François,
+c'est autre chose.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tu oublies qu'il faut le consentement de tes parents, ma chère petite.
+Veux-tu que je leur écrive, si cela t'embarrasse?
+
+CHRISTINE
+
+--Oh oui! ma tante. Je vous remercie; vous êtes bien bonne. C'est
+dommage que Gabrielle et Bernard soient sortis; j'aurais voulu leur
+faire voir de suite la lettre de mon père.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Ils ne tarderont pas à rentrer.
+
+CHRISTINE
+
+--Et je vais vite répondre à mon cher père, et vite envoyer ma lettre à
+la poste.
+
+Christine rentra et répondit ce qui suit à M. de Nancé:
+
+«Mon cher, cher père, que je vous remercie, que vous êtes bon! que je
+suis heureuse! Vous voulez donc bien que je sois la femme de notre cher
+François; vous voulez bien que je sois votre fille, votre vraie fille?
+Et pourquoi, mon père, mon cher père, m'avez-vous laissée toute seule à
+pleurer et à me désoler pendant deux ans? Et pourquoi, vous et François,
+ne m'avez vous pas demandé plus tôt ce que vous me demandez aujourd'hui?
+Si je n'étais si heureuse, je vous gronderais, mon bon, cher, bien-aimé
+père de ce que je viens d'apprendre par Isabelle, et de ce que je vous
+raconterai plus tard: mais je n'ai que de la joie, du bonheur dans le
+coeur, et je n'ai pas le courage de gronder... Je n'ai pas même relu ce
+que vous me dites du prétendu sacrifice que je vous fais. Ce que vous
+appelez plaisirs du monde est pour moi d'un ennui mortel; la vie que
+vous me décrivez est précisément celle que j'aime, que je désire; votre
+tendresse à tous deux est mon seul, mon vrai bonheur, et je n'ai besoin
+d'aucune distraction à ce bonheur. Ce que vous dites de l'infirmité
+de François n'a pas de sens pour moi; je l'aime comme il est; je l'ai
+toujours aimé ainsi et je l'aimerai toujours. Avec vous et lui, je ne
+désirerai rien, je ne regretterai rien. Ne me quittez jamais, c'est tout
+ce que je vous demande en retour de ma vive tendresse. Je vous prie
+instamment, mon père chéri, de vous mettre en route de suite après la
+lecture de ma lettre. Si vous attendez ma réponse avec impatience, vous
+jugez avec quels sentiments je vous attends. Si je m'écoutais, j'irai
+moi-même vous porter cette réponse; mais je comprends que ce serait
+ridicule aux yeux du sot monde que vous me soupçonnez de pouvoir
+regretter.
+
+«Au revoir donc sous peu de jours, mon père chéri; je n'appelle plus
+François que mon mari dans mon coeur, et je suis aujourd'hui sa femme
+dévouée et affectionnée. Bientôt je signerai CHRISTINE DE NANCÉ. Que
+je serai heureuse! Je vous embrasse, mon père, mille et mille fois, et
+François aussi.
+
+«J'oublie que je n'ai pas encore le consentement de mes parents; mais ça
+ne fait rien. Ma tante s'est chargée d'écrire et de l'avoir».
+
+Lorsque M. de Nancé reçut cette réponse de Christine, lui aussi eut les
+yeux pleins de larmes de joie et de reconnaissance; la tendresse si
+dévouée, si absolue de Christine le toucha profondément. Il appela
+François.
+
+--La réponse de Christine, mon fils.
+
+FRANÇOIS
+
+--Que dit-elle, mon père? Consent-elle?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Mon enfant, je suis heureux! Quel trésor nom recevons de Dieu! Lis,
+mon enfant, lis, tu verras quel coeur et quelle âme.
+
+François lut, et plus d'une fois il essuya une larme qui obscurcissait
+sa vue.
+
+--Charmante et admirable nature, dit-il en rendant la lettre à son père
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Oui, mon ami, tu seras heureux autant que peut l'être un homme en ce
+monde. Et moi! avec quel bonheur j'achèverai entre vous deux une vie qui
+n'a été heureuse que par vous!... Je vais écrire à ta femme, ajouta-t-il
+en souriant, pour lui annoncer notre départ. Va voir avec Paolo, en lui
+faisant part de ton mariage, quel jour nous pourrons partir.
+
+François ne tarda pas à revenir, suivi de Paolo, dont le visage
+resplendissait de joie.
+
+--Après demain, Signor, après-demain matin à houit heures nous serons
+en route. Ze vais dire au valet de sambre de faire tous les paquets. Ze
+vais tout préparer de mon côté, avec mon ser François qui ne fera pas le
+paresseux, ze vous en réponds.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Mais croyez-vous François en état de partir?
+
+PAOLO
+
+--Eh! Signor mio, il peut aller en Cine sans se reposer. Que diable!
+voyez ce garçon; il est rézouissant à regarder. Ze vous dis que z'en
+réponds sur ma tête.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tant mieux, mon cher, tant mieux! Partons après-demain; envoyez-moi le
+valet de chambre; je vais lui faire payer tous mes fournisseurs et faire
+prévenir le cuisinier qu'il se tienne prêt à partir avant nous. Allons,
+mon François, emballons, rangeons, et n'oublie pas les marbres et les
+curiosités destinés à Christine.
+
+François ne se le fit pas dire deux fois, et après avoir écrit quelques
+pages de tendresse et de reconnaissance à Christine, lui, M. de Nancé et
+Paolo commencèrent leurs préparatifs de départ.
+
+
+
+
+XXVII
+
+CHRISTINE A RÉPONSE A TOUT
+
+Pendant qu'à Pau ils font leurs paquets, nous allons retourner près de
+Christine, que sa tante venait de demander.
+
+--Christine, j'ai une lettre de ta mère.
+
+CHRISTINE
+
+--Vous envoie-t-elle son consentement et celui de mon père pour mon
+mariage avec François?
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Oui, mais...
+
+CHRISTINE
+
+--Quoi donc, ma tante? Vous avez l'air tout émue.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Ma pauvre petite, c'est que j'ai une nouvelle fâcheuse à t'annoncer.
+
+CHRISTINE
+
+--Ah! mon Dieu! est-ce que M. de Nancé ou François...
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Non, non, il ne s'agit pas d'eux. Il s'agit de ta dot.
+
+CHRISTINE
+
+--Dieu! que vous m'avez fait peur, ma tante! Je craignais un malheur.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Mais c'est un malheur que j'ai à t'apprendre! D'abord, tes parents ne
+te donnent pas de dot.
+
+CHRISTINE
+
+--Eh bien! qu'est-ce que cela fait, ma tante?
+
+MADAME DE CÉMIANE, étonnée.
+
+--Comment, ce que cela fait? Mais M. de Nancé et François comptaient
+certainement sur une dot.
+
+CHRISTINE
+
+--Je suis sûre qu'ils n'y ont pas plus pensé que moi. M. de Nancé est
+assez riche pour nous trois.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Quelle drôle de fille tu fais!... L'autre chose que j'ai il te dire,
+c'est que tes parents sont ruinés.
+
+CHRISTINE
+
+--J'en suis bien peinée pour eux.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Ils sont obligés de vendre les Ormes.
+
+CHRISTINE
+
+--En sont-ils fâchés?
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Non, ils vont s'établir à Florence.
+
+CHRISTINE
+
+--Moi, cela m'est égal, si cela ne leur fait rien.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Mais les Ormes eussent été à toi après tes parents!
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'ai pas besoin des Ormes, puisque j'ai Nancé.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Nancé n'est pas à toi; c'est à M. de Nancé.
+
+CHRISTINE
+
+--N'est-ce pas la même chose, puisque je resterai chez lui?
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tu es incroyable; ainsi tu n'es pas affligée de n'avoir ni dot ni
+fortune à venir?
+
+CHRISTINE
+
+--Moi affligée! Pas plus que si j'avais des millions.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Mais M. de Nancé et François en seront fort contrariés.
+
+CHRISTINE
+
+--Pas plus que moi, ma tante. De même que j'aime François et M. de Nancé
+et pas leur fortune, de même c'est moi qu'ils veulent avoir et pas ma
+fortune.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Nous verrons ce qui arrivera.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! je suis bien tranquille; je leur devrai tout dans l'avenir comme
+dans le passé. Voilà la différence; elle n'est pas grande, comme vous
+voyez, ma tante. Je vais écrire à François le consentement de mes
+parents.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Et leur ruine aussi.
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, oui, je leur en parlerai; au revoir, ma bonne tante.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tiens, voici la lettre de ta mère.
+
+CHRISTINE
+
+--Merci, ma tante, je l'enverrai à François.
+
+Christine se retira chez elle et ouvrit avec répugnance la lettre de sa
+mère, dont elle n'avait jamais reçu que des paroles désagréables.
+
+«Ma chère soeur, disait-elle, Christine n'a pas le sens commun de vouloir
+épouser un bossu, elle ferait cent fois mieux de se faire religieuse. Ni
+mon mari ni moi, nous ne lui refusons pourtant pas notre consentement;
+avec un mari bossu, il est clair qu'elle devra vivre à Nancé sans en
+sortir, ce qui convient parfaitement à son peu de beauté, à son petit
+esprit et à ses goûts bizarres. Un autre motif nous fait donner notre
+consentement. J'ai eu le malheur d'être trompée par un homme d'affaires
+malhonnête, et nous nous trouvons ruinés, ou à peu près; notre fortune
+actuelle payera nos dettes; il nous restera la terre des Ormes, que nous
+vendrons à un marchand de bois, moyennant une rente de cinquante mille
+francs; mais Christine n'aura rien, ni dot, ni fortune à venir. Nous
+sommes donc assez contents que M. de Nancé veuille bien prendre
+Christine à sa charge et qu'il l'empêche de revenir, en la mariant à
+son pauvre petit bossu. Je vous enverrai demain notre consentement par
+devant notaire, afin de ne plus entendre parler de cette affaire. Dès
+que la vente des Ormes, qui est en train, sera terminée, nous partirons
+pour la Suisse et puis pour Florence, où j'ai l'intention de me fixer.
+Dites bien à M. de Nancé que Christine n'a et n'aura pas le sou. Adieu,
+ma soeur; mille compliments à votre mari... Je n'ai pas même de quoi
+faire un trousseau à Christine. Dites-le.»
+
+«CAROLINE DES ORMES.»
+
+Christine laissa tomber tristement la lettre de sa mère.
+
+«Quelle indifférence! se dit-elle. Pas un mot; pas une pensée de
+tendresse pour moi, leur fille, leur seule enfant! Et ce bon, ce cher
+M. de Nancé! quels soins, quelle bonté, quelle tendresse, quelle
+préoccupation constante de mon bien-être, de mon bonheur! Oh! que je
+l'aime, ce père bien-aimé que le bon Dieu m'a envoyé dans mon triste
+abandon! Et François! ce frère chéri qui depuis des années ne vit que
+pour moi, comme je ne vis que pour lui et pour notre père! Quelle joie
+remplit mon coeur depuis que je suis certaine d'être à eux pour toujours!
+Quand donc m'annonceront-ils leur retour? Je devrais recevoir la lettre
+aujourd'hui!»
+
+Après avoir écrit à François, Christine se mit à écrire à M. de Nancé en
+lui envoyant la lettre de sa mère.
+
+«Je ne sais pourquoi, disait-elle, ma tante a peur que la lettre de ma
+mère ne vous chagrine. Je suis bien sûre, moi, que vous n'en éprouverez
+aucune peine par rapport a moi. Je vous dois tout depuis huit ans, je
+continuerai à tout vous devoir, cher bien-aimé père; bien loin de m'en
+trouver humiliée, j'en ressens plutôt du bonheur et de l'orgueil; ma
+reconnaissance est plus solide et ma tendresse plus vive. Je suis votre
+création et votre bien, et je vous reste telle que vous, m'avez reçue
+de mes parents. Quand donc reviendrez-vous, cher père? Quand donc
+pourrai-je vous embrasser avec mon cher François? Je viens de lui écrire
+la reconnaissance dont mon coeur est rempli pour vous comme pour lui. Il
+faut qu'il vous lise ma lettre, afin de prendre votre bonne part de
+ma tendresse. Adieu, père chéri; je vous attends chaque jour, presque
+chaque heure! Que je voudrais savoir l'heure de votre retour! Je vous
+embrasse, cher père, encore et toujours, avec mon bien cher François.
+J'embrasse, aussi notre bon Paolo.»
+
+«Votre fille, CHRISTINE».
+
+Le lendemain du départ de cette lettre, elle reçut celle de François
+annonçant leur arrivée pour le jour suivant; elle fit part à Isabelle
+de cette bonne nouvelle, et obtint de sa tante la permission d'aller à
+Nancé, avec Isabelle et Gabrielle, pour tout préparer au château; elles
+devaient y passer la journée, y dîner, si c'était possible, et ne
+revenir chez sa tante que le soir. Elle et Gabrielle furent enchantées
+de cette permission; Bernard voulut aussi les accompagner, mais elles
+lui dirent qu'il les gênerait dans leurs occupations de ménage.
+
+--Alors, dit-il, je vais m'enfermer pour achever mon cadeau à François.
+
+CHRISTINE
+
+--Quel cadeau? Que lui destines-tu?
+
+BERNARD
+
+--C'est un secret.
+
+CHRISTINE
+
+--Pas pour moi, qui suis la femme de François!
+
+BERNARD
+
+--Pour toi comme pour Gabrielle, comme pour tout le monde. Adieu,
+curieuse; au revoir.
+
+Christine, qui avait retrouvé toute sa gaieté, rit avec Gabrielle du
+prétendu mystère de Bernard. En arrivant dans la cour, Christine poussa
+un cri de joie; elle avait aperçu le cuisinier.
+
+--Mallar! s'écria-t-elle, mon cher Mallar, vous voilà revenu? Ils
+reviennent demain; à quelle heure?
+
+MALLAR
+
+--A deux heures, Mademoiselle, ils seront ici.
+
+CHRISTINE
+
+--Quelle joie, quel bonheur! Je viendrai les attendre. Pouvez-vous nous
+donner à dîner aujourd'hui Mallar, à ma cousine, à Isabelle et à moi?
+
+MALLAR
+
+--Certainement, Mademoiselle; seulement je prierai ces dames de
+m'excuser si le dîner est un peu mesquin, n'ayant pas beaucoup de temps
+pour le préparer.
+
+CHRISTINE
+
+--Cela ne fait rien, mon bon Mallar: donnez-nous ce que vous pourrez.
+Allons, vite à l'ouvrage, Gabrielle; nous avons beaucoup à faire et pas
+beaucoup de temps.
+
+Elles travaillèrent toute la journée à ranger les meubles, à mettre en
+ordre les affaires de M. de Nancé et de François, à orner le salon de
+fleurs, à découvrir et épousseter les bronzes et les tableaux de prix,
+à ranger et essuyer les livres, à faire marcher les pendules, etc. Les
+heures s'écoulèrent rapidement; l'heure du dîner approchait. Christine
+emmena Gabrielle dans la bibliothèque, qui était le cabinet de travail
+de M. de Nancé.
+
+--Pauvre bon père! dit Christine en s'asseyant dans le fauteuil de M. de
+Nancé, que de fois nous sommes venus ici, François et moi, le déranger
+de son travail! Quand je passais mon bras autour de son cou, il
+m'embrassait et me regardait si tendrement, que je me sentais heureuse
+de rester là, la tête sur son épaule. Gabrielle, je prie le bon Dieu de
+t'envoyer le bonheur qu'il me donne: un François pour mari, un M. de
+Nancé pour père.
+
+GABRIELLE
+
+--Pour rien dans le monde, je n'épouserais un infirme, ma pauvre
+Christine.
+
+CHRISTINE
+
+--Qu'importe, chère Gabrielle? Si tu connaissais François comme je le
+connais, tu ne songerais pas plus à son infirmité que je n'y songe, et
+tu l'aimerais comme je l'aime!
+
+GABRIELLE
+
+--Oh non! par exemple! Pense donc que tu ne pourras jamais aller avec
+lui au bal, au spectacle!
+
+CHRISTINE
+
+--Je déteste bals et spectacles.
+
+GABRIELLE
+
+--Tu ne pourras pas du tout aller dans le monde.
+
+CHRISTINE
+
+--Je déteste le monde; il m'attriste et m'ennuie.
+
+GABRIELLE
+
+--Tu ne pourras pas aller aux promenades ni dans les environs.
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'aime que les promenades que peut faire François, et je déteste
+les environs.
+
+GABRIELLE
+
+--Mais tu ne pourras même pas avoir du monde chez toi.
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'ai besoin de personne que de François et de mon père; toi,
+Bernard et tes parents, vous ne comptez pas comme monde, et je vous
+verrai sans craindre les moqueries pour mon pauvre François.
+
+GABRIELLE
+
+--Enfin, je ne sais, mais un mari infirme est toujours ridicule; tu ne
+pourras seulement pas lui donner le bras; il a un pied de moins que toi.
+
+CHRISTINE
+
+--S'il est ridicule aux yeux du monde, c'est pour moi une raison de
+l'aimer davantage, de me dévouer à lui et à mon père pour leur témoigner
+ma vive reconnaisance de tout ce qu'ils ont fait pour moi; et, quant au
+bras, je sais marcher seule; je déteste de donner le bras.
+
+GABRIELLE
+
+--Alors tout est pour le mieux; mais je n'envie pas ton bonheur.
+
+Le dîner vint interrompre la conversation des deux cousines; les
+domestiques restés au château avaient fait la grosse besogne, les
+chambres, les lits, etc. Le cocher reçut l'ordre de se trouver le
+lendemain à l'heure voulue au chemin de fer, et Christine retourna
+chez sa tante, heureuse et joyeuse de l'attente du lendemain; elle
+s'attendait peu à la surprise qu'elle devait éprouver.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+MÉTAMORPHOSE DE FRANÇOIS
+
+Ce lendemain si désiré arriva; Christine, un peu pâle, les yeux un peu
+battus, parut au déjeuner après lequel elle devait aller attendre M. de
+Nancé et François au château.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tu es pâle, Christine; souffres-tu?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, ma tante; j'ai mal dormi: la joie m'a agitée; c'est pourquoi je
+me sens un peu fatiguée.
+
+Le déjeuner sembla long à Christine; dès qu'Isabelle fut prête à
+l'accompagner, elle dit adieu à sa tante, à Gabrielle et à Bernard, et
+s'élança dans la voiture qui devait l'emmener. Ses yeux rayonnaient, son
+visage exprimait le bonheur; arrivée à Nancé, elle ne voulut pas quitter
+le perron, de crainte de manquer le moment de l'arrivée; l'attente ne
+fut pas longue; la voiture parut, s'arrêta au perron, et M. de Nancé
+sauta à bas de la voiture et reçut dans ses bras sa fille, sa Christine
+qui versait des larmes de joie.
+
+CHRISTINE
+
+--Mon père! mon père! quel bonheur! Et François, mon cher François, où
+est-il? Oh! mon Dieu! François! Qu'est-il arrivé?
+
+M. DE NANCÉ, l'embrassant encore
+
+--Le voilà, ton François! Tu ne le vois pas? Ici, devant toi.
+
+Et, au même instant, Christine se sentit saisie dans les bras d'un grand
+jeune homme.
+
+Christine poussa un cri, s'arracha de ses bras, et, se réfugiant dans
+ceux de M. de Nancé, regarda avec surprise et terreur.
+
+FRANÇOIS
+
+--Comment, ma Christine, tu ne reconnais pas ton François? tu le
+repousses?
+
+CHRISTINE
+
+--François, ce grand jeune homme? François?
+
+FRANÇOIS
+
+--Moi-même, ma Christine chérie, bien-aimée! C'est moi, guéri, redressé
+par Paolo.
+
+Christine poussa un second cri, mais joyeux cette fois, et se jeta à son
+tour dans les bras de François.
+
+PAOLO
+
+--Ah çà! et moi? Ze souis là comme oune buce, sans que personne me
+regarde et m'embrasee. Ma Christinetta oublie son cer Paolo!
+
+--Mon bon, mon cher Paolo! dit Christine en quittant François et en
+embrassant Paolo à plusieurs reprises. Non, je n'oublie pas ce que je
+vous dois. Si vous saviez combien je vous aime! quelle reconnaissance
+je me sens pour vous! Oh! François! cher François! mon coeur déborde de
+bonheur. Pauvre ami! te voilà donc dépouillé de cette infirmité qui
+gâtait ta vie!
+
+FRANÇOIS
+
+--Et que je bénis, ma soeur, mon amie, puisqu'elle m'a fait connaître les
+adorables qualités de ton coeur et le degré de dévouement auquel pouvait
+atteindre ce coeur aimant et dévoué.
+
+--Dévouement? dit Christine en souriant; ce n'était pas du dévouement:
+c'était l'affection, la reconnaissance la plus tendre et la mieux
+méritée; je n'y avais aucun mérite; j'aimais toi et mon père parce que
+vous avez été toujours pour moi d'une bonté constante, si pleine de
+tendresse, que je m'attendrissais en y pensant... Mais pourquoi, mon
+père, ne m'avez-vous pas dit ou écrit ce que faisait notre bon Paolo
+pour mon cher François?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Parce que le traitement pouvait ne pas réussir, et que tu pouvais
+en éprouver du mécompte et du chagrin. Paolo avait inventé un système
+mécanique qui agissait lentement et qui pouvait ne pas avoir le succès
+qu'il en espérait. Je t'ai donc laissée au couvent, me trouvant dans la
+nécessité d'habiter un pays chaud pendant deux années que devait durer
+le traitement de François.
+
+CHRISTINE
+
+--Et pourquoi ne m'avoir pas emmenée?
+
+M. DE NANCÉ, souriant.
+
+--Parce que tu avais seize ans, que François en avait vingt, et que ce
+n'eût pas été convenable aux yeux du monde que je t'emmène avec moi.
+
+CHRISTINE
+
+--Ah oui! le monde! c'est vrai. Et avez-vous reçu ma lettre et celle de
+ma mère?
+
+M. DE NANCÉ
+
+Le matin même de notre départ, mon enfant. Tu nous as parfaitement
+jugés; bien loin de regretter ta fortune, nous sommes enchantés de
+n'avoir d'eux que toi, ta chère et bien-aimée personne, et d'avoir même
+à te donner ta robe de noces.
+
+CHRISTINE
+
+--Emblème de mon bonheur, père chéri! Et moi, je suis heureuse de tout
+vous devoir, tout, jusqu'aux vêtements qui me couvrent.
+
+Les premières heures passèrent comme des minutes. Quand il fut temps
+pour Christine de partir:
+
+--Mon père, dit-elle en passant son bras autour du cou de M. de Nancé
+comme aux jours de son enfance; mon père,... ne puis-je rester?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Chère enfant, je n'aimerais pas à te voir rentrer trop tard.
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne rentrerais pas du tout, mon père; je reprendrais près de vous
+notre chère vie d'autrefois.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Cela ne se peut, chère petite; aie patience; dans trois semaines nous
+te reprendrons.
+
+CHRISTINE
+
+--Trois semaines! comme c'est long! N'est-ce pas François?
+
+François ne répondit qu'en l'embrassant. Le domestique vint annoncer la
+voiture, et Christine partit avec Isabelle.
+
+Le lendemain, M. de Nancé vint présenter son fils à M. et Mme de
+Cémiane et à Gabrielle et Bernard stupéfaits. Paolo, le fidèle Paolo,
+les accompagnait; il voulait être témoin de l'entrevue. Christine
+était convenue la veille, avec François, son père et Paolo, qu'elle
+ne parlerait pas du changement survenu dans la personne de François.
+Les cris de surprise qui furent successivement poussés enchantèrent
+Christine, firent sourire M. de Nancé et François et provoquèrent chez
+Paolo une joie qui se manifesta par des sauts, des pirouettes et des
+cris discordants. Gabrielle resta ébahie; elle ne se lassait pas de
+considérer François, devenu grand comme son père, droit, robuste, le
+visage coloré, la barbe et les moustaches complétant l'homme fait.
+
+--François, dit Gabrielle en riant, ne bouge pas, laisse-moi tourner
+autour de toi, comme nous l'avons fait, Christine et moi, la première
+fois que tu es venu nous visiter... C'est incroyable! Droit comme
+Bernard, le dos plat comme celui de Christine! Comme tu es bien! comme
+tu es beau! Jamais je ne t'aurais reconnu! Vraiment, Paolo a fait un
+miracle!
+
+Ce fut une joie, un bonheur général; Paolo, M. de Nancé et Christine
+étaient rayonnants. Pendant que les jeunes gens causaient, riaient,
+et que Paolo racontait à sa manière la guérison et le traitement de
+François. M. de Nancé causait avec M. et Mme de Cémiane du mariage, du
+contrat, et les rassurait sur la dot de Christine.
+
+--C'est moi qui me suis arrogé le droit de la doter, mes chers amis,
+dit-il; j'ai été son père adoptif; je deviens son vrai père, et je
+partage ma fortune avec mes deux enfants, revenu et capital. Nous en
+aurons chacun la moitié; j'ai soixante mille francs de revenu, chacun
+de nous en aura trente mille, le jeune ménage comptant pour un. Nous
+vivrons tous ensemble; nous ne quitterons guère Nancé, à ce que je vois.
+Ne vous occupez donc pas de la fortune de Christine; le contrat de
+mariage lui en donnera autant qu'à François. Je ne veux même pas que son
+trousseau lui vienne d'un autre que moi.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Oh! quant à cela, cher Monsieur, laissez-nous en faire les frais.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Pardon, chère Madame; je crois avoir acquis le droit de traiter
+Christine comme ma fille. Faites-lui le présent de noces que vous
+voudrez, mais laissez-moi le plaisir de lui donner trousseau et meubles.
+Vous le voulez bien, n'est-il pas vrai? Ne faites pas les choses à demi,
+et abandonnez-moi entièrement ma fille, ma Christine.
+
+Ce point décidé, M. de Nancé demanda encore la permission de presser le
+contrat et le mariage, «afin, dit-il, de nous laisser rentrer dans
+notre bonne vie calme, qui ne peut être heureuse et complète qu'avec
+Christine.»
+
+M. et Mme de Cémiane consentirent à tout ce que désirait M. de Nancé.
+Il fut convenu que, jusqu'au jour du mariage, François et Christine
+passeraient leurs journées ensemble, soit à Nancé, soit chez Mme de
+Cémiane. La visite terminée, M. de Nancé emmena Christine pour la
+ramener le soir chez sa tante. Il en fut de même tous les jours; après
+déjeuner, François venait à Cémiane; et, dans l'après-midi, quand M. de
+Nancé avait terminé ses affaires, il emmenait ses enfants, pour voir
+Paolo, dîner à Nancé, et les ramenait achever la soirée avec Gabrielle
+et Bernard.
+
+Au bout de quinze jours, il annonça que tout était en règle, que le
+contrat de mariage pouvait se signer le surlendemain, et le mariage
+avoir lieu le jour d'après. On fit des préparatifs de soirée chez Mme
+de Cémiane pour le contrat, auquel on engagea tout le voisinage. Paolo
+prépara des surprises de chant, des vers composés pour Christine, des
+bouquets, etc. Le jour du mariage, on devait dîner chez M. de Nancé,
+mais il demanda à n'engager que les Cémiane, selon le désir de ses
+enfants.
+
+La veille du contrat, Christine reçut un trousseau charmant, mais simple
+et conforme à ses goûts et à la vie qu'elle désirait mener.
+
+Ce fut Paolo qui fut chargé de le lui remettre.
+
+--Voyez, disait-il, voyez, ma Christinetta, comme c'est zoli! Quelle
+zentille robe! vous serez sarmante avec toutes ces zoupes, ces
+dentelles, ces cacemires, et tant d'autres soses.
+
+La soirée du contrat commençait lorsqu'on apporta une caisse avec
+recommandation de l'ouvrir de suite, ce qui fut exécuté. Elle contenait
+un beau portrait de Christine, peint par Bernard pour François.
+Christine et François furent touchés de cette attention et en
+remercièrent tendrement Bernard.
+
+--C'est là ton secret, lui dit Christine.
+
+François fut l'objet de la curiosité et de l'admiration générales;
+Adolphe, qui eut l'audace d'accepter l'invitation, fut aussi étonné
+que furieux; il espérait pouvoir se venger du refus de Christine en se
+moquant de son bossu, et il ne put qu'enrager intérieurement sans oser
+faire paraître son déplaisir.
+
+Le jour du mariage se passa dans un tranquille bonheur; Christine, après
+la messe, fut emmenée par son père et François.
+
+--A vous, mon père; à toi, mon François, dit Christine quand la voiture
+roula vers Nancé; à vous pour toujours.
+
+Et, s'appuyant sur l'épaule de son père, elle pleura. Ses larmes
+furent comprises par son père et son mari, car c'étaient des larmes de
+tendresse et de bonheur. Arrivés à Nancé, ils trouvèrent le bon Paolo,
+qui, parti un peu avant, attendait les mariés à la porte avec tous les
+gens de la maison; il embrassa la mariée, serra François dans ses bras,
+et fut serré à son tour dans ceux de M. de Nancé.
+
+Christine ayant demandé à passer chez elle pour enlever son voile et sa
+belle robe de dentelle (présent de sa tante), son père la mena dans son
+nouvel appartement, arrangé et meublé élégamment et confortablement.
+Isabelle avait sa chambre près d'elle. Christine et François passèrent
+quelques heures à arranger avec Isabelle les petits objets de fantaisie
+dont leurs chambres étaient ornées; entre autres, les marbres et
+albâtres que François avait apportés pour Christine. Elle se retrouva
+enfin à Nancé comme jadis chez elle, et pour n'en plus sortir.
+
+
+
+
+XXIX
+
+PAOLO HEUREUX, CONCLUSION
+
+A partir du jour de leur mariage, François et Christine jouirent d'un
+bonheur calme et complet, augmenté encore par celui de leur père,
+qui semblait avoir redoublé de tendresse pour eux. Il ne cessait de
+remercier Dieu de la douce récompense accordée aux soins paternels
+dont il avait fait l'objet constant de ses pensées et de sa plus chère
+occupation. Paolo aussi était l'objet de sa reconnaissante amitié.
+
+--A vous, mon ami, lui disait-il souvent, je dois la grande, l'immense
+jouissance de regarder mon fils, de penser à lui sans tristesse et sans
+effroi de son avenir. Il n'est plus un sujet de raillerie: il ne craint
+plus de se faire voir; Christine aussi est délivrée de cette terreur
+incessante d'une humiliation pour notre cher François. Je vous aime bien
+sincèrement, mon cher Paolo, et mon coeur paternel vous remercie sans
+cesse.
+
+--O carissimo Signor, ze souis moi-même si zoyeux, que ze voudrais
+touzours les embrasser! Tenez, les voilà qui courent dans le zardin
+après ce poulain ésappé! Voyez qu'ils sont zentils! La Christinetta!
+voyez qu'elle est lézère comme oune petit oiseau! Et le zeune homme! le
+voilà qui saute une barrière. Le beau zeune homme! C'est que z'en souis
+zaloux, moi! Voyez quelle taille! quel robuste garçon!
+
+Et Paolo sautait lui-même, pirouettait.
+
+--Signor mio, dit-il un jour, ze souis oune malheureux, oune profond
+scélérat!... Ze m'ennouie de la patrie! Il faut que ze revoie la patrie!
+O patria bella! O Italia! Signor mio, laissez-moi zeter un coup d'oeil
+sur la patrie, seulement oune petite quinzaine.
+
+--Quand vous voudrez et tant que vous voudrez, mon pauvre cher garçon; je
+vous payerai votre voyage, votre séjour, tout.
+
+--O Signor! s'écria Paolo, vous êtes bon, vraiment bon et zénéreux!
+Alors ze pourrai partir demain?
+
+--Certainement, mon ami, répondit M. de Nancé en riant de cet
+empressement. Demandez malles, chevaux, voiture, quand vous voudrez. Ce
+soir, je vous remettrai mille francs pour les frais du voyage. Paolo
+serra les mains de M. de Nancé et voulut les baiser, mais M. de Nancé
+l'embrassa et lui conseilla de s'occuper de ses malles.
+
+L'absence de Paolo dura deux mois; à la fin du premier mois, il écrivit
+à M. de Nancé:
+
+«O Signor de Nancé! qu'ai-ze fait, malheureux! Pardonnez-moi! Pitié pour
+votre Paolo dévoué!... Voilà ce que c'est, Signor. Z'ai retrouvé oune
+zeune amie que z'aimais et que z'aime parce qu'elle est bonne et
+sarmante comme Christinetta; cette pauvre zeune amie n'a rien que du
+malheur; elle me fait pitié, et moi ze loui dis: «Cère zeune amie,
+voulez-vous être ma femme? Il zouste comme notre cer François à la
+Christinetta; et la zeune amie se zette dans mes bras et me dit: «Ze
+serai votre femme», zouste comme notre Christinetta à François. Et moi,
+ze n'ai pas pensé à vous, excellent Signor; et ze ne veux pas vivre loin
+de vous, et ze ne veux pas laisser ma femme à Milan. Alors quoi faire,
+cer Signor? Ze souis au désespoir, et ze pleure toute la zournée; et
+ma zeune amie pleure avec moi! Quoi faire, mon Dieu, quoi faire? Si ze
+reste loin de vous, ze meurs! Si ze laisse ma zeune amie, ze meurs.
+Alors, quoi faire? Ze vous embrasse, mon cer Signor; z'embrasse mon
+François céri, ma Christinetta bien-aimée; cers amis, conseillez votre
+pauvre Paolo et sa zeune amie.
+
+«PAOLO PERRONI.».
+
+M. de Nancé s'empressa de faire voir cette lettre à ses enfants.
+
+--Que faire? leur dit-il en riant. Que faire?
+
+CHRISTINE
+
+--C'est de les faire venir ici, chez nous, père chéri; nous les
+garderons toujours, n'est-ce pas, François?
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, mon père; je suis de l'avis de Christine.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Et moi aussi; de sorte que nous sommes tous d'accord, comme toujours.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! cher bien-aimé père! comment ne serions-nous pas d'accord? Nous
+sommes si heureux!
+
+M. de Nancé écrivit à Paolo de se marier vite et de leur amener sa jeune
+amie, qui resterait à Nancé toute sa vie si elle le voulait, et que lui
+M. de Nancé et François lui donnaient pour cadeau de noces, une rente de
+trois mille francs.
+
+Le bonheur de Paolo fut complet; un mois après, il présentait sa jeune
+épouse à ses amis; Christine trouva en elle une jeune compagne aimable
+et dévouée: elles convinrent que si Christine avait des filles, Mme
+Paolo (qui s'appelait Elena) l'aiderait à les élever. Elle eut, en
+effet, filles et garçons, deux filles et deux fils; Mme Paolo en eut un
+peu plus, trois filles et quatre fils; tous ces enfants répandirent la
+gaieté et l'entrain dans le château de Nancé, dont les habitants vivent
+tous plus heureux que jamais.
+
+M. des Ormes, abruti, hébété par le joug de sa femme, mourut subitement
+peu d'années après le mariage de Christine. Il lui avait écrit à cette
+occasion une lettre assez affectueuse et lui promettait d'aller la voir;
+mais il n'accomplit pas cette promesse et se contenta de lui écrire
+tous les ans. Sa femme, vieille et plus laide que jamais, continue à se
+croire jeune et belle; elle donne des dîners qu'on mange, des soirées
+où l'on danse; elle a des visiteurs, mais pas d'amis; la mauvaise mère
+inspire de l'éloignement à tout le monde. Elle se sent vieillir, malgré
+ses efforts pour paraître jeune; elle se voit seule, sans intérêt
+dans la vie; personne ne l'aime et elle déteste tout le monde. Elle a
+toujours repoussé les avances de Christine et refusé de la voir de peur
+que l'âge de sa fille ne fit deviner le sien. En somme, elle traîne une
+existence misérable et malheureuse.
+
+Mme de Guilbert vint un jour à Nancé annoncer à Christine le mariage de
+sa fille Hélène avec Adolphe. Ce fut un triste ménage. Hélène aimait le
+monde et ne vivait que de bals, de concerts et de spectacles; Adolphe
+aimait le jeu; il y perdit une partie de sa fortune, se battit en duel,
+y fut blessé et périt misérablement à la suite de cette blessure.
+
+Cécile se maria avec un banquier qui lui apporta de l'argent, et qui la
+rendit malheureuse par son caractère brutal et emporté.
+
+Gabrielle épousa un jeune député plein d'intelligence et de bonté; elle
+fut très heureuse avec son mari et continua à venir passer tous ses étés
+chez sa mère à Cémiane, et à voir presque tous les jours Christine et
+François.
+
+Bernard ne se maria pas; il aima mieux aider son père à cultiver ses
+terres. Il s'occupait de musique et de peinture et il passait presque
+tous ses hivers à Nancé; Christine et François étaient excellents
+musiciens, de sorte que tous les soirs, aidés de Paolo, de sa femme et
+de Bernard, ils faisaient une musique excellente qui ravissait M. de
+Nancé.
+
+Un jour que Christine questionnait affectueusement Bernard sur la vie
+qu'il menait et qui lui semblait bien isolée:
+
+--Christine, répondit-il, je vis et je mourrai seul. Quand je t'ai
+bien connue, à notre retour de Madère, je me suis dit que je ne serais
+heureux qu'avec une femme semblable à toi, bonne, pieuse, dévouée,
+intelligente, gaie, instruite, raisonnable, charmante enfin. Je ne l'aie
+pas trouvée; je ne la trouverai jamais. Voilà pourquoi je reste garçon
+et pourquoi je suis sans cesse à Nancé.
+
+Christine l'embrassa pour toute réponse, et fit part de l'explication de
+Bernard à François et à M. de Nancé, qui l'en aimèrent plus tendrement.
+
+Isabelle resta et est encore chez ses enfants, comme elle continue
+d'appeler François et Christine; elle soigne et élève tous leurs
+enfants, et elle déclare qu'elle mourra chez eux. Christine et François
+la comblent de soins et d'affections; elle est heureuse plus qu'une
+reine.
+
+Quant à Christine et à François, ils ne se lassent pas de leur bonheur;
+ils ne se quittent pas; ils n'ont jamais de volontés, de goûts, de
+désirs différents. Ils ne vont pas à Paris, et ils vivent à Nancé chez
+leur père.
+
+Mme de Sibran est morte peu après la triste fin du malheureux Adolphe.
+M. de Sibran, bourrelé de remords de l'éducation qu'il avait donnée à
+ses fils, s'est fait capucin; il prêche bien et il est très demandé pour
+des missions.
+
+Mina est entrée chez une princesse valaque, où on lui promettait de bons
+gages; mais, ayant été surprise par le prince pendant qu'elle battait
+une des petites princesses, le prince la fit saisir et la fit battre de
+verges à tel point qu'elle passa un mois à l'hôpital. Quand elle fut
+guérie, elle voulut partir, mais le prince la retint de force et
+l'obligea à reprendre son service; il n'y a pas de mois qu'elle ne soit
+vigoureusement punie pour des vivacités qu'elle ne peut entièrement
+réprimer. Se trouvant au fond des terres en Valachie, elle reste à la
+merci du prince valaque et ne peut pas sortir de chez lui. Sa méchanceté
+se trouve ainsi justement et terriblement punie.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+I. Commencement d'amitié
+II. Paolo
+III. Deux années qui font deux amis
+IV. Les caractères se dessinent
+V. Attaque et défense
+VI. Les tricheurs punis
+VII. Premier service rendu par Paolo à Christine
+VIII. Mina dévoilée
+IX. Grand embarras de Paolo
+X. François arrange l'affaire
+XI. M. des Ormes gâte l'affaire
+XII. Mme. des Ormes raccommode l'affaire
+XIII. Incendie et malheur
+XIV. Heureux moments pour Christine
+XV. Tristes suites de l'incendie
+XVI. Changement de Maurice
+XVII. Heureuse bizarrerie de Mme des Ormes
+XVIII. Paolo pris, s'échappe
+XIX. Christine est bonne, Maurice est exigeant
+XX. Surprise désagréable qui ne gâte rien
+XXI. Visites de M. et Mme des Ormes
+XXII. Maurice chez M. de Nancé
+XXIII. Fin de Maurice
+XXIV. Séparation, désespoir
+XXV. Deux années de tristesse
+XXVI. Demandes en mariages; réponses différentes
+XXVII. Christine a réponse à tout
+XXVIII. Métamorphose de François
+XXIX. Paolo heureux.--Conclusion.
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13013 ***
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+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=utf-8">
+ <title>Francoiis le bossu</title>
+ <meta name="author" content="Comtesse de Ségur">
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+
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+
+
+
+
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+
+</head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13013 ***</div>
+
+<h3>COMTESSE DE SÉGUR</h3>
+
+
+<h1>FRANÇOIS LE BOSSU</h1>
+<br><br><br>
+
+<p>A MA PETITE FILLE CAMILLE DE MALARET</p>
+
+<p><i>Chère et bonne Camille, la Christine dont tu vas lire l'histoire te
+ressemble trop par ses beaux côtés pour que je me prive du plaisir de
+te dédier ce volume. Tu as sur elle l'avantage d'avoir d'excellents
+parents; puisses-tu, comme elle, trouver un excellent François qui sache
+t'aimer et t'apprécier comme mon François aime et apprécie Christine!
+C'est le voeu de ta grand'mère, qui t'aime tendrement.</i></p>
+
+<p>COMTESSE DE SÉGUR,<br>
+née ROSTOPCHINE.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>COMMENCEMENT D'AMITIÉ</h3>
+
+<p>Christine était venue passer sa journée chez sa cousine Gabrielle; elles
+travaillaient toutes deux avec ardeur, pour habiller une poupée que
+Mme de Cémiane, mère de Gabrielle et tante de Christine, venait de
+lui donner: elles avaient taillé une chemise et un jupon, lorsqu'un
+domestique entra. «Mesdemoiselles, Mme de Cémiane vous demande au
+jardin, sur la terrasse couverte».</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il y aller tout de suite? Y a-t-il quelqu'un?</p>
+
+<p class="cen">LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>&mdash;De suite, Mademoiselle; il y a un Monsieur avec Madame.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Christine, viens.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est ennuyeux! je ne pourrai pas habiller ma poupée, qui est nue et
+qui a froid.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu! il faut bien aller joindre maman, puisqu'elle nous fait
+demander.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Moi, seule à la maison, je ne pourrai pas l'habiller; je ne sais pas
+travailler. Mon Dieu! que je suis malheureuse de ne savoir rien faire.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne demanderais-tu pas à ta bonne de lui faire une robe?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne ne voudra pas: elle ne fait jamais rien pour m'amuser.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Comment faire, alors?... Si je t'en faisais une?</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu pourrais? dit Christine, en relevant la tête et en souriant.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que oui; j'essayerai toujours.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas tout de suite, puisque maman nous attend pour promener; mais
+quand nous serons revenues, nous travaillerons à ta robe.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en attendant, ma pauvre fille a froid.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je vais l'envelopper dans ce vieux petit manteau tu vas voir; donne-la
+moi.</p>
+
+<p>Gabrielle prend la poupée, l'enveloppe de son mieux et la met dans un
+fauteuil.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Là! elle est très bien! Viens, à présent; maman nous attend.
+Dépêchons-nous.</p>
+
+<p>Christine embrasse Gabrielle, qui l'entraîne hors de la chambre; elles
+arrivent en courant à une allée couverte où se promenait leur maman avec
+un Monsieur et un petit garçon qui était un peu en arrière. Gabrielle
+et Christine le regardent avec surprise. Il était un peu plus grand
+qu'elles, gros, d'une tournure singulière; sa figure était jolie, ses
+yeux doux et intelligents, il avait une physionomie très agréable, mais
+l'air craintif et embarrassé.</p>
+
+<p>Christine s'approche, lui prend la main:</p>
+
+<p>&mdash;Viens, mon petit, jouer avec nous; veux-tu?</p>
+
+<p>L'enfant ne répond pas; il regarde d'un air timide Gabrielle et
+Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu es sourd, mon petit? demanda Gabrielle amicalement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit l'enfant à voix basse.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne parles-tu pas? Pourquoi ne viens-ru pas avec nous?</p>
+
+<p class="cen">L'ENFANT</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai peur que vous ne vous moquiez de moi comme les autres.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Nous moquer de toi? Et pourquoi cela? Pourquoi les autres se
+moquent-ils de toi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voyez donc pas! dit le petit garçon en relevant la tête et les
+regardant avec surprise.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je te vois, mais je ne comprends pas pourquoi on se moque de toi. Et
+toi, Christine, vois-ru quelque chose?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas moi; je ne vois rien.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous voudrez bien m'embrasser et jouer avec moi? dit le petit
+garçon en souriant et en hésitant encore.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, s'écrièrent les deux cousines en l'embrassant de tout
+leur coeur.</p>
+
+<p>Le petit garçon semblait si heureux, que Gabrielle et Christine se
+sentirent aussi toutes joyeuses. Au moment où ils s'embrassaient tous
+les trois, la maman et le Monsieur se retournèrent. Ce dernier poussa
+une exclamation joyeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les bonnes petites filles! Ce sont les vôtres, Madame? Elles
+veulent bien embrasser mon pauvre François! Pauvre enfant! il en a l'air
+tout heureux!</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc paraissez-vous surpris que ma fille et ma nièce
+accueillent bien votre petit François! Je m'étonnerais du contraire.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je serais bien heureux, Madame, que tout le monde pensât comme vous;
+mais l'infirmité de mon pauvre enfant le rend si timide! Il est si
+habitué à se voir l'objet des railleries et de l'aversion de tous les
+enfants, qu'il doit être heureux de se voir fêté et embrassé par vos
+bonnes et charmantes petites filles.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! dit Mme de Cémiane en le regardant avec
+attendrissement.</p>
+
+<p>Les enfants s'étaient rapprochés. Gabrielle et Christine tenaient
+chacune une main du petit garçon qu'elles faisaient courir, et qui riait
+de tout son coeur de cette course forcée.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Maman, le petit garçon nous a dit qu'on se moquait de lui et que
+personne ne voulait l'embrasser. Pourquoi? il est très bon et très
+gentil.</p>
+
+<p>Mme de Cémiane ne répondit pas; le petit François la regardait avec
+anxiété; M. de Nancé soupirait et se taisait également.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, pourquoi se moque-t-on du petit garçon?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>Parce que le bon Dieu a permis qu'il fût bossu à la suite d'une chute,
+mes enfants; et il y a des gens assez méchants pour se moquer des
+bossus, ce qui est très mal.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>Certainement, c'est très mal; ce n'est pas sa faute s'il est bossu, il
+est très bien tout de même.</p>
+
+<p>&mdash;Où donc est-il bossu? Je ne vois pas, dit Christine en tournant autour
+de François.</p>
+
+<p>Le pauvre François était rouge et inquiet pendant cette inspection de
+Christine.</p>
+
+<p>«Mon Dieu! mon Dieu! pensait-il, si elle voit ma bosse, elle fera comme
+les autres, elle se moquera de moi!»</p>
+
+<p>Mme de Cémiane était embarrassée pour faire finir Christine sans que M.
+de Nancé s'en aperçût: Gabrielle commençait aussi à examiner le dos de
+François, lorsque Christine s'écria:</p>
+
+<p>«Voilà! voilà! je vois! C'est là, sur le dos! Vois-tu Gabrielle?»</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vois; mais ce n'est rien du tout. Pauvre garçon! tu croyais
+que nous nous moquerions de toi? Ce serait bien méchant! Tu n'as plus
+peur, n'est-ce pas? Comment t'appelles-tu? Où est ta maman?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle François; maman est morte, je ne l'ai jamais vue: et
+voilà papa avec votre maman.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Comment, c'est ce Monsieur qui est ton papa?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela vous étonne-t-il, ma bonne petite?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous êtes très grand et lui est si petit, vous êtes maigre
+et lui est si gras.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bêtise tu dis, Christine! Est-ce qu'un enfant est jamais grand
+comme son papa? Si vous alliez vous amuser avec François, ce serait
+mieux que de rester ici à dire des niaiseries.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous embrasser, mes bonnes petites filles; je vous
+remercie de tout mon coeur d'être bonnes pour mon pauvre petit François.</p>
+
+<p>M. de Nancé embrassa à plusieurs reprises Gabrielle et Christine, et il
+alla rejoindre Mme de Cémiane. Les enfants, de leur côté, entrèrent dans
+le bois pour ramasser des fraises.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, François, viens par ici: voici une bonne place; regarde, que de
+fraises! Prends, prends tout.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ma petite amie. Comment vous appelez-vous toutes deux?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle Gabrielle.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, Christine.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge avez-vous?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Moi j'ai sept ans, et Christine, qui est ma cousine, a six ans. Et
+toi, quel âge as-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Moi... j'ai... déjà dix ans, répondit François en rougissant.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;C'est beaucoup, dix ans! C'est plus que Bernard.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Qui est Bernard?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon frère. Il est très bon. Je l'aime beaucoup, Il n'est pas ici
+à présent; il prend une leçon chez M. le curé.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Ah! moi aussi je dois aller prendre une leçon chez le curé, tout près
+d'ici, à Druny.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme Bernard; il y va aussi à Druny. Tu es donc près de Druny.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tout près! Il faut dix minutes pour aller de chez nous chez le curé.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'es-tu jamais venu nous voir?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>Parce que je ne demeurais pas ici; papa était en Italie pour ma santé;
+les médecins disaient que je deviendrais droit et grand en Italie; et,
+au contraire, je suis plus bossu qu'avant, ce qui me chagrine beaucoup.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, François, ne pense pas à cela; je t'assure que tu es très
+gentil; n'est-ce pas Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime beaucoup, il a l'air si bon!</p>
+
+<p>Toutes deux embrassèrent François qui riait et qui avait l'air heureux;
+et tous les trois se mirent à cueillir des fraises. Gabrielle et
+Christine eurent toujours soin de désigner les meilleures places à
+François pour qu'il se fatiguât moins à chercher. Au bout d'un quart
+d'heure, ils avaient rempli un petit panier que Gabrielle tenait à son
+bras.</p>
+
+<p>«A présent nous allons manger, dit Gabrielle en s'essuyant le front. Il
+fait chaud, cela nous rafraîchira. Tiens, François, assois-toi là, sous
+le sapin, près de moi, et toi, Christine, mets-toi de l'autre côté;
+c'est François qui va partager.»</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et dans quoi les mettrons-nous? nous n'avons pas d'assiettes.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons en avoir tout à l'heure. Que chacun prenne une grande
+feuille de châtaigner; en voici trois.</p>
+
+<p>Chacun prit sa feuille, et François commença le partage; les petites
+filles le regardaient faire. Quand il eut fini:</p>
+
+<p>«C'est très mal partagé, dit Gabrielle; tu nous as presque tout donné;
+et il t'en reste à peine.»</p>
+
+<p>&mdash;-Tiens, mon bon petit, en voici des miennes, dit Christine en versant
+une part de ses fraises dans la feuille de François.</p>
+
+<p>&mdash;-Et en voilà des miennes, dit Gabrielle en faisant comme Christine.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop, beaucoup trop, mes bonnes amies.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Du tout, c'est très bien: mangeons.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes bonnes! Quand je suis avec d'autres enfants, ils
+prennent tout et ne m'en laissent presque pas.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>PAOLO</h3>
+
+<p>Les enfants finissaient de manger leurs fraises et ils sortaient du
+bois, quand ils virent arriver un jeune homme de dix-huit à vingt
+ans qui tenait son chapeau à la main, et qui saluait à chaque pas en
+s'approchant des enfants. Puis il resta debout devant eux, sans parler.</p>
+
+<p>Les enfants le regardaient et ne disaient rien non plus.</p>
+
+<p>«Signora, Signor, me voilà», dit le jeune homme saluant encore.</p>
+
+<p>Les enfants saluèrent aussi, mais un peu effrayés.</p>
+
+<p>«Sais-tu qui c'est», dit François à l'oreille de Gabrielle.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Non; j'ai peur. Si nous nous sauvions?</p>
+
+<p>«Signora, Signor, sé souis venou, mé voici», recommença l'étranger
+saluant toujours.</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Gabrielle prit la main de Christine et se mit à
+courir en criant:</p>
+
+<p>«Maman, maman, un Monsieur!»</p>
+
+<p>Elles ne tardèrent pas à rencontrer Mme de Cémiane et M. de Nancé qui
+les avaient entendues crier et qui accouraient aussi, craignant quelque
+accident.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il? Où est François?» demanda M. de Nancé avec anxiété.</p>
+
+<p>&mdash;Là, là, dans le bois, avec un Monsieur fou qui va lui faire du mal,
+dit Christine tout essoufflée.</p>
+
+<p>M. de Nancé partit comme une flèche et aperçut François debout et
+souriant devant l'étranger, qui se mit à saluer de plus belle?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous, Monsieur? Que voulez-vous?</p>
+
+<p class="cen">L'ÉTRANGER, saluant.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, zé souis invité de venir sé Signor conté. C'est vous, Signor
+Cémiane.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas moi, Monsieur; mais voici Mme de Cémiane.</p>
+
+<p>L'étranger s'approcha de Mme de Cémiane, recommença ses saluts, et
+répéta la phrase qu'il venait de dire à M. de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari est absent, Monsieur, il va rentrer; mais veuillez me dire
+votre nom, car je ne crois pas avoir encore reçu votre visite.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, Paolo Peronni, et voilà une lettre dé Signor conté Cémiane.</p>
+
+<p>Il tendit à Mme de Cémiane une lettre, qu'elle parcourut en réprimant un
+sourire.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas l'écriture de mon mari», dit-elle.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Pas écritoure! Alors, quoi faire? Il invite à dîner, et moi, povéro
+Paolo, z'étais très satisfait. Z'ai marcé fort; z'avais peur de venir
+tard. Quoi faire?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Il faut rester à dîner avec nous, Monsieur; vos amis ont voulu sans
+doute vous jouer un tour, et vous le leur rendrez en dînant ici et en
+faisant connaissance avec nous.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Ça est bon à vous; merci, Madame; moi, zé souis pas depuis longtemps
+ici; moi, zé connais personne.</p>
+
+<p>Le jeune homme raconta comme quoi il était médecin, Italien, échappé à
+un affreux massacre du village de Liepo, qu'il défendait avec deux cents
+jeunes Milanais contre Radetzki.</p>
+
+<p>«Eux sont restés presque tous toués, coupés en morceaux; moi zé mé souis
+sauvé en mé zétant sous les amis morts; quand la nouit est venoue, moi
+ramper longtemps, et puis zé mé souis levé debout et z'ai couru, couru;
+lé zour, zé souis cacé dans les bois, z'ai manzé les frouits des
+oiseaux, et la nouit courir encore zousqu'à Zènes; pouis z'ai marcé et
+z'ai dit Italiano! et les amis m'ont donné du pain, des viandes, oune
+lit; et moi zé souis arrivé en vaisseau en bonne France; les bons
+Français ont donné tout et m'ont amené ici à Arzentan; et moi, zé
+connais personne, et quand est arrivée oune lettre dou Signor conté
+Cimiano, moi z'étais content, et les camarades de rire et toussoter, et
+oune me dit: «Va pas, c'est pour rire»; mais moi, z'ai pas écouté et
+z'ai fait deux lieues en oune heure; et voilà comment Paolo est venu
+zousqu'ici... Vous riez comme les camarades; c'est drôle, pas vrai?»</p>
+
+<p>Mme de Cémiane riait de bon coeur; M. de Nancé souriait et regardait le
+pauvre Italien avec un air de profonde pitié.</p>
+
+<p>«Pauvre jeune homme!» dit-il avec un soupir, Et où sont vos parents?</p>
+
+<p>«Mes parents?...»</p>
+
+<p>Et le visage du jeune homme prit une expression terrible.</p>
+
+<p>«Mes parents, morts, toués par les féroces Autrichiens; fousillés avec
+les soeurs, frères, amis, dans les maisons à eux! Tout est brûlé! et
+avant battous, pour les punir eux, parce que moi, Italien, z'ai allé
+avec les amis pour touer les Autrichiens méssants et barbares. Voici
+l'Autrice! voilà le Radetzki! <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Maréchal autrichien, célèbre par la répression cruelle de
+la révolte des Lombards en 1849.</blockquote>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre garçon! C'est affreux!</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux jeune homme! Etre ainsi sans parents, sans patrie, sans
+fortune! Mais il faut avoir courage. Tout s'arrangera avec l'aide de
+Dieu; ayons confiance en lui, mon cher Monsieur. Courage! Vous voyez
+que vous voilà chez Mme de Cémiane sans savoir comment. C'est un
+commencement de protection. Tout ira bien; soyez tranquille.</p>
+
+<p>Le pauvre Paolo regarda M. de Nancé d'un air sombre et ne répondit pas;
+il ne parla plus jusqu'au retour au château.</p>
+
+<p>Les enfants restèrent un peu en arrière pour ne pas se trouver trop près
+de ce Paolo qui inspirait aux petites filles une certaine terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il disait donc des Autrichiens? demanda Christine. Il
+avait l'air si en colère.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Il disait que les Italiens brûlaient des Autrichiens, et que ses soeurs
+battaient... leurs habits, je crois; et puis qu'ils tuaient tout, même
+les parents et les maisons.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Qui tuait?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Eux tous.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Comment, eux tous? Qu'est-ce qu'ils tuaient? Et pourquoi les soeurs
+battaient-elles les habits? Je ne comprends pas du tout.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne comprends rien, toi. Je parie que François comprend.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends, mais pas comme tu dis. C'est les
+Autrichiens qui tuaient les pauvres Italiens, et qui brûlaient tout, et
+qui ont tué les parents et les soeurs de l'homme et ont brûlé sa maison.
+Comprends-tu, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, très bien; parce que tu le dis très bien; mais Gabrielle disait
+très mal.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ma faute si tu es bête et que tu ne comprends rien. Tu
+sais bien que ta maman te dit toujours que tu es bête comme une oie.</p>
+
+<p>Christine baissa la tête tristement et se tut. François s'approcha
+d'elle et lui dit en l'embrassant:</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu n'es pas bête, ma petite Christine. Ne crois pas ce que te dit
+Gabrielle.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde me dit que je suis laide et bête, je crois qu'ils disent
+vrai.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE, l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, ma pauvre Christine, je ne voulais pas te faire de peine; j'en
+suis fâchée; non, non, tu n'es pas bête; pardonne-moi, je t'en prie.</p>
+
+<p>Christine sourit et rendit à Gabrielle son baiser. La cloche sonna pour
+le dîner, et les enfants coururent à la maison pour se nettoyer et
+arranger leurs cheveux. Le dîner se passa gaiement, grâce à l'aventure
+de l'Italien, que Mme de Cémiane avait présenté à son mari, et à
+l'appétit vorace du pauvre Paolo, qui ne se laissait pas oublier. Quand
+le rôti fut servi, il n'avait pas encore fini l'énorme portion de
+fricassée de poulet qui débordait son assiette. Le domestique avait déjà
+servi à tout le monde un gigot juteux et appétissant, pendant que Paolo
+avalait sa dernière bouchée de poulet; il regardait le gigot avec
+inquiétude; il le dévorait des yeux, espérant toujours qu'on lui en
+donnerait. Mais, voyant le domestique s'apprêter à passer un plat
+d'épinards, il rassembla son courage, et, s'adressant à M. de Cémiane,
+il dit d'une voix émue:</p>
+
+<p>&mdash;Signor conté, voulez-vous m'offrir zigot, s'i vous plait?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! très volontiers, répondit le Comte en riant.</p>
+
+<p>Mme de Cémiane partit d'un éclat de rire; ce fut le signal d'une
+explosion générale. Paolo regardant d'un air ébahi, riait aussi, sans
+savoir pourquoi et mangeait tout en riant; excité par la gaieté, par les
+rires des enfants, il rit si fort qu'il s'étrangla; une bouchée trop
+grosse ne passait pas. Il devint rouge, puis violet; ses veines se
+gonflaient; ses yeux s'ouvraient démesurément. François, qui était à sa
+gauche, voyant sa détresse, se précipita vers lui, et, introduisant ses
+doigts dans la bouche ouverte de Paolo, en retira une énorme bouchée de
+gigot. Immédiatement tout rentra dans l'ordre; les yeux, les veines, le
+teint reprirent leur aspect ordinaire, l'appétit revint plus vorace que
+jamais. Les rires avaient cessé devant l'angoisse de l'étranglement;
+mais ils reprirent de plus belle quand Paolo, se tournant la bouche
+pleine vers François, lui saisit la main, la baisa à plusieurs reprises.</p>
+
+<p>&mdash;Bon Signorino! Pauvre petit! tou m'as sauvé la vie, et moi zé té ferai
+grand comme ton père. Quoi c'est ça? ajouta-t-il en passant sa main
+sur la bosse de François. Pas beau, pas zoli. Zé souis médecin, tout
+partira. Sera droit comme papa.</p>
+
+<p>Et il se mit à manger sans plus parler à personne; il se garda bien de
+rire jusqu'à la fin du dîner. Bernard avait aussi fait connaissance avec
+François pendant le dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien fâché de n'avoir pas pu rentrer plus tôt, dit Bernard.
+J'étais chez le curé; j'y vais tous les jours prendre une leçon.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, je dois aller chez le curé pour apprendre le latin. Je
+suis bien content que tu y ailles; nous nous verrons tous les jours.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis bien aise aussi; nous ferons les mêmes devoirs probablement.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas; quel âge as-tu?</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai huit ans.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et moi dix ans.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Dix ans! Comme tu es petit!</p>
+
+<p>François baissa la tête, rougit et se tut. Peu de temps après qu'on fut
+sorti de table, on vint annoncer à Christine que sa bonne venait la
+chercher pour la ramener à la maison. Christine lui fit demander si elle
+pouvait rester encore un quart d'heure, pour emporter sa poupée vêtue de
+la robe que lui faisait Gabrielle; mais, habituée à la sévérité de sa
+bonne, elle se disposa à partir et à dire adieu à sa tante et à son
+oncle.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Attends un peu, Christine; je vais finir la robe dans dix minutes.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas; ma bonne attend.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça fait? elle attendra un peu.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais maman me gronderait et ne me laisserait plus venir.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Ta maman ne le saura pas.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! ma bonne lui dit tout.</p>
+
+<p>La tête de la bonne apparut à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, Christine, dépêchez-vous!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, ma bonne, me voici!</p>
+
+<p>Christine courut à sa tante pour dire adieu. François et Bernard
+voulurent l'embrasser; ils n'eurent pas le temps; la bonne entra dans le
+salon.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Christine, vous ne voulez donc pas venir? Il est tard; votre maman ne
+sera pas contente.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>Me voici, ma bonne, me voici!</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>Et ta poupée? tu la laisses?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas le temps, répondit tout bas Christine effarée; finis la
+robe, je t'en prie; tu me la donneras quand je reviendrai.</p>
+
+<p>La bonne prit le bras de Christine, et, sans lui donner le temps
+d'embrasser Gabrielle, elle l'emmena hors du salon. La pauvre Christine
+tremblait; elle craignait beaucoup sa bonne, qui était injuste et
+méchante. La bonne la poussa dans la carriole qui venait la chercher, y
+monta elle-même; la carriole partit.</p>
+
+<p>&mdash;Christine pleurait tout bas; la bonne la grondait, la menaçait en
+allemand, car elle était Allemande.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai à votre maman que vous avez été méchante; vous allez voir
+comme je vous ferai gronder.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, ma bonne, que je suis venue tout de suite. Je vous en
+prie, ne dites pas à maman que j'ai été méchante; je n'ai pas voulu vous
+désobéir, je vous assure.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Je le dirai, Mademoiselle, et, de plus, que vous êtes menteuse et
+raisonneuse.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, pleurant.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, ma bonne; je vous en prie, ne dites pas cela à maman, parce
+que ce n'est pas vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous bientôt finir vos pleurnicheries? Plus vous serez méchante
+et maussade, plus j'en dirai.</p>
+
+<p>Christine essuya ses yeux, retint ses sanglots, étouffa ses soupirs, et,
+après une demi-heure de route, ils arrivèrent au château des Ormes, où
+demeuraient les parents de Christine. La bonne l'entraîna au salon;
+M. et Mme des Ormes y étaient; elle la fit entrer de force. Christine
+restait près de la porte, n'osant parler. Mme des Ormes leva la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Approchez, Christine; pourquoi restez-vous à la porte comme une
+coupable? Mina. est-ce que Christine a été méchante?</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Comme à l'ordinaire, Madame; Madame sait bien que Mademoiselle
+Christine ne m'écoute jamais.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, pleurant.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne, je vous assure...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Laissez parler votre bonne. Qu'a-t-elle fait, Mina?</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne voulait pas revenir, Madame; après m'avoir fait longtemps
+attendre, elle se débattait encore pour rester avec sa cousine; il a
+fallu que je l'entraînasse de force.</p>
+
+<p>Mme des Ormes s'était levée; elle s'approcha de Christine.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aviez promis d'être sage, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je... vous assure,... maman,... que j'ai été... sage,... répondit la
+pauvre Christine en sanglotant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Mademoiselle, reprit la bonne en joignant les mains, ne mentez pas
+ainsi! C'est bien vilain de mentir, Mademoiselle.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, à Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous allez encore mentir comme vous faites toujours! Vous voulez
+donc le fouet?</p>
+
+<p>M. des Ormes, qui n'avait rien dit jusque-là, approcha de sa femme.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère, je demande grâce pour Christine. Si elle a été
+désobéissante, elle ne recommencera pas...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment, si? Mina s'en plaint continuellement et ne peut pas en venir
+à bout... à ce qu'elle dit.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES, avec impatience.</p>
+
+<p>Mina, Mina!... Avec nous, Christine est toujours parfaitement sage; elle
+obéit avec la docilité d'un chien d'arrêt.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle a peur d'être punie. Voyons, Mina, vous m'ennuyez avec
+vos plaintes continuelles; vous exagérez toujours.</p>
+
+<p>Mme des Ormes questionna Christine, malgré l'humeur visible de Mina,
+dont M. des Ormes examina la physionomie fausse et méchante.</p>
+
+<p>Mme des Ormes finit par douter de la culpabilité de Christine, qu'elle
+remit à Mina pour la faire coucher, en lui recommandant de ne pas la
+gronder. Quand M. des Ormes se trouva seul avec sa femme, il lui dit
+avec émotion:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sévère pour cette pauvre enfant, vous croyez trop aux
+accusations de cette bonne, qui se plaint pour un rien.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous appelez la désobéissance un rien?</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;A savoir si elle a désobéi.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment, si elle a désobéi? Puisque Mina le dit!</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mina ne m'inspire aucune confiance; je l'ai surprise déjà plus d'une
+fois à mentir; et, de plus, je crois qu'elle déteste cette petite.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas étonnant! Avec elle, Christine est toujours désagréable
+et maussade.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui prouve que Mina s'y prend mal. Mais, vous êtes trop sévère
+avec Christine, parce que vous ne surveillez pas assez ce qui se passe,
+et que vous ajoutez foi aux plaintes de la bonne. Christine a une
+peur affreuse de cette Mina! De grâce, mettez-y plus de soin et de
+surveillance.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous en prie, parlons d'autre chose. Ce sujet m'impatiente.</p>
+
+<p>M. des Ormes soupira, quitta le salon, et, curieux de voir ce que
+faisait Mina, il alla voir si Christine se consolait de sa triste
+journée; il entra chez elle. Christine était dans son lit, et, seule,
+elle pleurait tout bas. M. des Ormes s'approcha, se pencha vers le lit
+de sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Où est ta bonne, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Elle est sortie, papa</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment? elle te laisse toute seule?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toujours quand je suis couchée.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que je l'appelle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non! non! Laissez-la, je vous en prie, papa, s'écria Christine
+avec effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi as-tu peur d'elle?</p>
+
+<p>Christine ne répondit pas. Son père insista pour savoir la cause de sa
+frayeur; la petite finit par répondre bien bas:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>Ne pouvant en obtenir autre chose, il quitta Christine, triste et
+préoccupé. Sa conscience lui reprochait son insouciance pour elle et le
+peu de soin qu'il prenait de son bien-être, sa femme ne s'en occupant
+pas du tout. Quand il rentra au salon, il trouva Mme des Ormes d'assez
+mauvaise humeur; il ne lui reparla plus de Christine ni de Mina, mais
+il forma le projet de surveiller la bonne et de la faire partir à la
+première méchanceté ou calomnie dont elle se rendrait coupable.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>DEUX ANNÉES QUI FONT DEUX AMIS</h3>
+
+<p>Peu de jours après, M. des Ormes fut appelé à Paris pour une affaire
+importante; il aurait désiré y aller seul, mais sa femme voulut
+absolument l'accompagner, disant qu'elle avait à faire des emplettes
+indispensables; elle se rendit en toute hâte chez sa belle-soeur de
+Cémiane pour lui annoncer son départ.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Et Christine, l'emmenez-vous?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Certainement non; que voulez-vous que j'en fasse pendant mes courses,
+mes emplettes? Je n'emmène que ma femme de chambre et un domestique.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Que deviendra donc, Christine?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, mon absence durera à peine quinze jours; elle restera avec sa
+bonne, qui n'a pas autre chose à faire qu'à la soigner.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que Christine la craint beaucoup; ne pensez-vous pas
+qu'elle soit trop sévère?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout! Elle est ferme, mais très bonne. Christine a besoin
+d'être menée un peu sévèrement; elle est raisonneuse, impertinente même,
+et toujours prête à résister.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'aurais pas cru! elle parait si douce, si obéissante! Je la
+ferai venir souvent chez moi pendant votre absence, n'est-ce pas?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Tant que vous voudrez, ma chère; faites comme vous voudrez et tout ce
+que vous voudrez, pourvu qu'elle reste établie aux Ormes avec sa bonne.
+Adieu, je me sauve, je pars demain, et j'ai tant à faire!</p>
+
+<p>Mme des Ormes rentra, s'occupa de ses paquets, recommanda à Mina de
+mener souvent Christine chez sa tante de Cémiane, et partit le lendemain
+de bonne heure.</p>
+
+<p>Cette absence devait être de quinze jours; elle se prolongea de mois en
+mois pendant deux ans, à cause d'un voyage à la Martinique que dut faire
+M. des Ormes, qui avait placé là une grande partie de sa fortune. Mme
+des Ormes voulut à toute force l'accompagner, car elle aimait tout ce
+qui était nouveau, extraordinaire, et surtout les voyages. Pendant ces
+deux ans, les Cémiane et M. de Nancé ne quittèrent pas la campagne,
+heureusement pour Christine, qui voyait sans cesse Gabrielle, Bernard et
+leur ami François. Christine conçut une amitié très vive pour François
+dont la bonté et la complaisance la touchaient et lui donnaient le désir
+de l'imiter. Elle allait souvent passer des mois entiers chez sa tante,
+qui avait pitié de son abandon. Mina était hypocrite aussi bien que
+méchante, de sorte qu'elle sut se contenir en présence des étrangers, et
+que personne ne devina combien la pauvre Christine avait à souffrir de
+sa dureté et de sa négligence. Christine n'en parlait jamais, parce que
+Mina l'avait menacée des plus terribles punitions si elle s'avisait de
+se plaindre à ses cousins où à quelque autre.</p>
+
+<p>Paolo aimait et protégeait Christine; il aimait aussi François, auquel
+il donnait des leçons de musique et d'italien, ce qui lui faisait gagner
+cinquante francs par mois, somme considérable dans sa position, et
+suffisante pour le faire vivre. Il avait aussi quelques malades qui
+l'appelaient, le sachant médecin et peu exigeant pour le payement de ses
+visites. D'ailleurs, il passait des semaines entières chez M. de Nancé.
+Ces deux années se passèrent donc heureusement pour tous nos amis. On
+avait tous les mois à peu près des nouvelles de M. et Mme des Ormes; ils
+annoncèrent enfin leur retour pour le mois de juillet, et cette fois ils
+furent exacts. L'entrevue avec Christine ne fut pas attendrissante; son
+père et sa mère l'embrassèrent sans émotion, la trouvèrent très grande
+et embellie: elle avait huit ans, avec la raison et l'intelligence d'un
+enfant de dix pour le moins. Son instruction ne recevait pas le même
+développement; Mina ne lui apprenait rien, pas même à coudre; Christine
+avait appris à lire presque seule, aidée de Gabrielle et de François,
+mais elle n'avait de livres que ceux que lui prêtait Gabrielle; François
+ignorait son dénûment, sans quoi il lui eût donné toute sa bibliothèque.</p>
+
+<p>Le lendemain du retour de M. et Mme des Ormes, ils reçurent un mot de
+Mme de Cémiane, qui leur demandait de venir passer la journée suivante
+avec eux et d'amener Christine.</p>
+
+<p>«Il faut, disait-elle, que je vous présente un nouveau voisin de
+campagne, M. de Nancé, qui est charmant; et un demi-médecin italien,
+fort original, qui vous amusera; il me fait savoir, par un billet
+attaché au collier de mon chien de garde, qu'il viendra chez moi demain.
+Amenez-nous Christine; Gabrielle vous le demande instamment.»</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien aise que votre soeur fasse quelques nouvelles
+connaissances dans le voisinage; nous en profiterons et nous les
+engagerons à dîner pour la semaine prochaine.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, ma chère; mais il me semble qu'il vaudrait mieux
+attendre qu'ils nous eussent fait une visite.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi attendre? Si l'un est charmant et l'autre original, comme dit
+notre soeur, je veux les avoir chez moi; ils nous amuseront.</p>
+
+<p>M. des Ormes garda le silence, comme d'habitude, devant l'opposition
+de sa femme. Elle courut dans sa chambre pour préparer sa toilette du
+lendemain. Elle ne songea pas à Christine, mais M. des Ormes prévint
+la bonne qu'ils emmèneraient Christine avec eux. Les yeux de Christine
+brillèrent: elle eut peine à contenir sa joie; sa bouche souriait malgré
+elle, et ses joues s'animèrent d'un éclat extraordinaire; mais la
+présence de sa bonne arrêta tout signe extérieur de satisfaction; elle
+resta silencieuse et immobile. La journée lui parut interminable; le
+lendemain elle s'éveilla de bonne heure; sa bonne dormit tard, et la
+pauvre Christine attendit deux grandes heures le réveil de Mina.</p>
+
+<p>La certitude d'avoir une journée de liberté mit la bonne de belle
+humeur; elle ne brusqua pas trop Christine, ne lui arracha pas les
+cheveux en la peignant, ne lui mit pas trop de savon dans les yeux en
+la débarbouillant, l'habilla proprement, et lui donna pour son premier
+déjeuner un peu de beurre sur son pain, douceur à laquelle Christine
+n'était pas accoutumée, car la bonne mangeait habituellement le beurre
+et le chocolat au lait destinés à Christine, et ne lui donnait que du
+pain et une tasse de lait.</p>
+
+<p>La matinée s'avançait, personne ne venait chercher Christine; elle
+commençait à s'inquiéter, surtout quand elle entendit les allées et
+venues qui annonçaient le départ, et enfin le bruit de la voiture devant
+le perron. Elle n'osait rien demander à sa bonne, mais son visage
+s'attristait, ses yeux se mouillaient, lorsque la porte s'ouvrit, et M.
+des Ormes entra. S'avançant vers elle:</p>
+
+<p>&mdash;Christine, nous partons; es-tu prête?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, papa, depuis longtemps.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi tes yeux sont-ils pleins de larmes? Aimes-tu mieux rester à
+la maison?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE.</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! non, papa! J'avais peur que vous ne m'oubliassiez.</p>
+
+<p class="cen">M DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre fille, je ne t'oublie pas, tu le vois bien. Allons vite,
+pour ne pas faire attendre ta maman.</p>
+
+<p>Christine ne se le fit pas dire deux fois et courut à son père, qui
+l'emmena précipitamment. Il entendait la voix mécontente de sa femme;
+elle arrivait au perron et appelait:</p>
+
+<p>&mdash;Philippe, où êtes-vous donc? Où est M. des Ormes? Pourquoi Christine
+ne vient-elle pas?</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, Madame, répondit le domestique sortant de l'antichambre.
+Monsieur est monté chez Mademoiselle.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Allez leur dire que je les attends.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous impatientez pas, ma chère; j'étais allé chercher Christine.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Christine. Pourquoi n'es-tu pas venue chez moi?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Maman, j'attendais ma bonne, qui m'avait défendu de sortir sans elle.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mina a toujours des idées baroques! Quelle nécessité d'enfermer cette
+enfant et de l'empêcher de venir dans ma chambre! Et toi, Christine, si
+tu avais eu un peu d'esprit, tu n'aurais pas attendu la permission de
+Mina... Comme tu es rouge, Christine; tu n'es pas jolie, ma pauvre
+fille!</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible de savoir si elle a de l'esprit puisqu'elle ne parle
+guère, devant nous, du moins; et, quant à sa laideur, je ne puis vous
+l'accorder, car elle vous ressemble extraordinairement.</p>
+
+<p>M. des Ormes sourit malicieusement en disant ces mots, et voulut aider
+sa femme à monter en voiture; mais elle le repoussa en disant avec
+humeur:</p>
+
+<p>«Laissez-moi; je monterai bien sans votre aide».</p>
+
+<p>Il prit Christine dans ses bras et voulut la mettre dans la voiture,
+près de sa mère.</p>
+
+<p>«Mettez-la sur le siège, dit Mme des Ormes; elle va chiffonner ma jolie
+robe ou elle la salira avec ses pieds».</p>
+
+<p>M. des Ormes plaça Christine sur le siège, près du cocher.</p>
+
+<p>&mdash;Faites bien attention à la petite, dit-il en la lui remettant.</p>
+
+<p class="cen">LE COCHER</p>
+
+<p>&mdash;Que Monsieur soit tranquille, j'y veillerai, elle est si mignonne, si
+douce, pauvre petite! Ce serait bien dommage qu'il lui arrivât quelque
+chose.</p>
+
+<p>Christine n'avait pas dit un mot tout ce temps; elle osait à peine
+respirer, tant elle avait peur d'augmenter l'humeur de sa mère et d'être
+laissée à la maison. Quand la voiture partit, elle poussa un soupir de
+satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez quelque chose qui vous gêne, Mademoiselle Christine? demanda
+le cocher.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, au contraire; je suis contente que nous soyons partis! J'avais si
+peur de rester à la maison.</p>
+
+<p class="cen">LE COCHER</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petite mam'selle! Votre bonne vous rend la vie dure tout de
+même.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! taisez-vous, je vous en prie, bon Daniel; si ma bonne le savait!</p>
+
+<p class="cen">LE COCHER</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai tout de même! Pauvre petite! vous n'en seriez pas plus
+heureuse.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vais voir Gabrielle, qui est si bonne pour moi! et le petit
+François, qui est si bon! et mon cousin Bernard, que j'aime tant. Je suis
+heureuse, très heureuse, je vous assure!</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, dit Daniel en lui-même; mais demain ce sera autre chose.</p>
+
+<p>Christine ne parla plus, elle songea avec bonheur à la bonne journée
+qu'elle allait passer; la route n'était pas longue, on ne tarda pas à
+arriver, car il n'y avait que trois kilomètres du château des Ormes à
+celui de M. et Mme de Cémiane. Gabrielle et Bernard se précipitèrent à
+la rencontre de leur cousine, que M. des Ormes avait fait descendre de
+dessus le siège.</p>
+
+<p>«Viens vite, lui dit Gabrielle, j'ai habillé une poupée comme une
+mariée; viens voir comme elle est jolie! Elle est pour toi».</p>
+
+<p>Mme des Ormes était déjà entrée au salon, et Christine se laissa aller
+à la joie; Gabrielle et Bernard l'emmenèrent dans leur chambre, où elle
+trouva sa poupée étendue sur un joli petit lit et habillée en robe de
+mousseline blanche, avec un voile comme pour une première communion.
+Christine ne cessait de remercier Gabrielle et Bernard aussi, qui avait
+travaillé avec le menuisier au petit lit de la poupée. François ne
+tarda pas à se joindre à ses amis; Christine lui témoigna sa joie de le
+revoir. Pendant que son coeur se dilatait et que sa langue se déliait,
+Mme des Ormes faisait la gracieuse avec M. de Nancé que lui avait
+présenté Mme de Cémiane et l'Italien qui saluait et qui faisait son
+possible pour plaire à Mme des Ormes, afin d'être engagé à aller la
+voir, ce qui lui ferait une connaissance de plus.</p>
+
+<p>Il avait bien vite deviné que c'était à Mme des Ormes qu'il fallait
+plaire pour être admis chez elle; aussi ne cessa-t-il de chercher les
+occasions de lui être agréable; elle laissa tomber une épingle qui
+attachait son châle, Paolo se précipita à quatre pattes pour la
+chercher.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la peine, Monsieur Paolo: une épingle n'a rien de
+précieux.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oune épingle portée par vous, bella Signora, est oune trésor.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Joli trésor! Voyons, Monsieur Paolo, finissez vos recherches; je vous
+répète que ce n'est pas la peine.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Zamais, Signora; zé resterai ployé vers la terre zousqu'à la
+trouvaille dé cé trésor.</p>
+
+<p>«Madame la Comtesse est servie!» annonça un valet de chambre.</p>
+
+<p>Chacun se dirigea vers la salle à manger; Paolo restait à quatre pattes.
+Il se releva sur ses genoux quand tout le monde fut sorti.</p>
+
+<p>«Per Bacco! dit-il à mi-voix en se grattant la tête; z'ai fait oune
+sottise... Quoi faire? ils vont manzer tout! Et cette couquine
+d'épingle, quoi faire? Ah! z'ai oune idée! Bella! bellissima! zé vais
+prendre oune épingle sour la table et zé dirai: «Voilà, voilà votre
+épingle! Zé l'ai trouvée!»</p>
+
+<p>Il sauta sur ses pieds, saisit une des épingles qui garnissaient une
+pelote à ouvrage posée sur la table et se précipita vers la salle à
+manger d'un air triomphant.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, voilà, Signora! Zé l'ai trouvée!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah! dit Mme des Ormes, riant aux éclats, ce n'est pas la
+mienne! Elle est blanche, la mienne était noire!</p>
+
+<p>&mdash;Dio mio! s'écria le malheureux Paolo consterné de ce qu'il venait
+d'entendre! c'est parce que zé l'ai frottée à... à... mon horloze
+d'arzent.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Monsieur Paolo, finissez vos folies et mangez votre omelette,
+dit M. de Cémiane à demi mécontent; le déjeuner n'en finira pas, et les
+enfants n'auront pas le temps de s'amuser et de faire leur pêche aux
+écrevisses.</p>
+
+<p>Paolo ne se le fit pas dire deux fois; il se mit à table et avala son
+omelette avec une promptitude qui lui fit regagner le temps perdu. Mme
+des Ormes regardait souvent Christine et la reprenait du geste et de la
+voix.</p>
+
+<p>«Tu manges trop, Christine! N'avale donc pas si gloutonnement!... Tu
+prends de trop gros morceaux!...»</p>
+
+<p>Christine rougissait, ne disait rien; François, qui était près d'elle,
+la voyant prête à pleurer, après une dixième observation, ne put
+s'empêcher de répondre pour elle:</p>
+
+<p>«C'est parce qu'elle a très faim, Madame; d'ailleurs, elle ne mange pas
+beaucoup; elle coupe ses bouchées aussi petites que possible».</p>
+
+<p>Mme des Ormes ne connaissait pas François; elle le regarda d'un air
+étonné.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous, mon petit chevalier, pour prendre si vivement la
+défense de Christine?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je suis son ami, Madame, et je la défendrai toujours de toutes mes
+forces.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne sont pas grandes, mon pauvre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Non c'est vrai; mais j'ai papa pour soutien si j'en ai besoin.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, d'un air moqueur</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! voudriez-vous me livrer bataille, par hasard? Et où est-il,
+votre papa, mon petit Ésope?</p>
+
+<p>&mdash;Près de vous, Madame, reprit M. de Nancé d'une voix grave et sévère.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, très surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? ce petit... ce... cet aimable enfant?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, ce petit Ésope, comme vous venez de le nommer, est mon
+fils; j'ai l'honneur de vous le présenter.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, embarrassée.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis désolée..., je suis charmée!... je regrette... de ne l'avoir
+pas su plus tôt.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui auriez épargné cette nouvelle humiliation, n'est-ce pas,
+Madame? Pauvre enfant! il en a tant supporté! Il y est plus fait que
+moi!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Papa! papa! je vous en prie, ne vous en affligez pas! Je vous assure
+que cela m'est égal! Je suis si heureux ici, au milieu de vous tous!
+Bernard, Gabrielle et Christine sont si bons pour nous! Je les aime
+tant!</p>
+
+<p>&mdash;Et nous aussi nous t'aimons tant, mon bon François, dit Christine à
+demi-voix en lui serrant la main dans les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous t'aimerons toujours! Tu es si bon! reprit Gabrielle en lui
+serrant l'autre main.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Et partout et toujours, nous nous défendrons l'un l'autre; n'est-ce
+pas, François?</p>
+
+<p>Mme des Ormes était restée fort embarrassée pendant ce dialogue; M. des
+Ormes ne l'était pas moins qu'elle, pour elle; M. et Mme de Cémiane
+étaient mal à l'aise et mécontents de leur soeur. M. de Nancé restait
+triste et pensif. Tout à coup Paolo se leva, étendit le bras et dit
+d'une voix solennelle:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez tous! Écoutez-moi, Paolo. Zé dis et zé zoure qué lorsque cet
+enfant, que la Signora appelle Esoppo, aura vingt et oune ans, il sera
+aussi grand, aussi belle que son respectabile Signor padre. C'est moi
+qui lé ferai parce que l'enfant est bon, qu'il m'a fait oune énorme
+bienfait, et... et que zé l'aime.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;C'est la seconde fois que vous me faites cette bonne promesse,
+Monsieur Paolo; mais si vous pouvez réellement redresser mon fils,
+pourquoi ne le faites-vous pas tout de suite?</p>
+
+<p>&mdash;Patience, Signor mio, zé souis médecin. A présent, impossible,
+l'enfant grandit; à dix-huit ou vingt ans, c'est bon; mais avant,
+mauvais.</p>
+
+<p>M. de Nancé soupira et sourit tout à la fois en regardant François, dont
+le visage exprimait le bonheur et la gaieté. Il causait d'un air fort
+animé avec ses amis; tous parlaient et riaient, mais à voix basse, pour
+ne pas troubler la conversation des grandes personnes.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>LES CARACTÈRES SE DESSINENT</h3>
+
+<p>Le déjeuner était fort avancé, Bernard demanda à sa mère s'il pouvait
+sortir de table avec Gabrielle, Christine et François. La permission fut
+accordée sans difficulté, et les enfants disparurent pour s'amuser dans
+le jardin.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon François, comme je te remercie d'avoir pris ma défense! Je ne
+savais plus comment faire pour manger comme maman voulait.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela que j'ai parlé pour toi, Christine: je voyais bien que
+tu n'osais plus manger, que tu avais envie de pleurer. Ça m'a fait de la
+peine.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, j'ai eu du chagrin quand maman a eu l'air de se moquer
+de toi.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il ne faut pas te chagriner pour cela! Je suis habitué d'entendre
+rire de moi. Cela ne me fait rien; c'est seulement quand papa est là que
+je suis fâché, parce qu'il est toujours triste quand il entend se moquer
+de ma bosse. Il m'aime tant, ce pauvre papa!</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! il est bien meilleur que ma tante des Ormes, qui n'aime pas du
+tout la pauvre Christine.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure, Bernard, que tu te trompes. Maman m'aime; seulement, elle
+n'a pas le temps de s'occuper de moi.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'a-t-elle pas le temps?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il faut qu'elle fasse des visites, qu'elle s'habille, qu'elle
+essaye des robes! Et puis elle a des personnes qui viennent la voir! Et
+puis ils sortent ensemble! Et puis... beaucoup d'autres choses encore.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, qu'est-ce que tu fais pendant ce temps?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je reste avec ma bonne; et c'est ça qui est terrible! Elle est si
+méchante, ma bonne!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne le dis-tu pas à ta maman?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Parce ma bonne me battrait horriblement; elle dirait des mensonges à
+maman, et je serais encore grondée et punie.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne dis-tu pas à ta maman que ta bonne est une méchante
+menteuse?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Maman ne me croirait pas; elle croit toujours ma bonne.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Alors, moi, je vais le dire à papa pour qu'il le dise à ta maman.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, François, je t'en prie, ne dis rien; ma bonne me gronderait
+et me battrait bien plus, et maman ne me croirait pas. Je n'en parle
+qu'à toi, parce que je t'aime plus que tout le monde.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu es malheureuse, pauvre Christine, et je ne peux pas supporter
+cela.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais non! quand je suis ici, avec toi surtout, je suis très heureuse;
+j'y viens presque tous les jours; et quand ma bonne n'est pas avec moi,
+je ne suis pas malheureuse.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien que papa allât chez toi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'y vient-il pas?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>Parce que ta maman voit beaucoup de monde; elle est très élégante, et
+papa n'aime pas cela.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais il vient chez ma tante; c'est la même chose!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Il dit que non; que vous êtes tous très bons, que ta tante et ton
+oncle ne font pas d'élégance, qu'ils reçoivent simplement et sans
+toilette, et je ne sais quoi encore que j'ai oublié.</p>
+
+<p>Bernard et Gabrielle, qui s'étaient éloignés, reviennent.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;C'est ennuyeux de ne rien faire! Si nous commencions notre pêche aux
+écrevisses?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, commençons; demandons les pêchettes, la viande crue, les
+paniers.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Mais il nous faut quelqu'un pour nous aider.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Voici tout juste M. Paolo; mais il ne nous voit pas.</p>
+
+<p>Les enfants se mirent à crier:</p>
+
+<p>«Monsieur Paolo! par ici!»</p>
+
+<p>Paolo se retourne et s'avance vers eux à pas précipités. Il salue:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, mesdemoiselles..., à quel service vous voulez Paolo? Lé
+voici!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon Monsieur Paolo, voulez-vous nous aider à arranger nos
+pêchettes pour prendre des écrevisses?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Signor; tout pour votre service. Paolo reconnaissant, n'oublie
+jamais ni bon ni mauvais.</p>
+
+<p>Tous coururent chercher ce qu'il leur fallait, et revinrent près du
+ruisseau; Paolo allait, venait, déployait les pêchettes, les mettait
+dans l'eau.</p>
+
+<p>«Pas là, pas là, Monsieur Paolo, criaient les enfants; il y a des
+branches qui accrochent la pêchette».</p>
+
+<p>Paolo changeait de place.</p>
+
+<p>«Pas là, pas là! criaient Bernard et Gabrielle: il n'y en a pas; il n'y
+a que des pierres.»</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;L'écrevisse aime les pierres, Signor Bernardo.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Quand les pierres sont dans l'eau, mais pas quand elles sont perchées
+en l'air.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;L'écrevisse a des pattes, Signor Bernardo.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Pour marcher dans l'eau, mais pas pour en sortir, grimper et tomber.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;L'écrevisse a oune queue, Signor Bernardo.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Pour se soutenir dans l'eau, mais pas en l'air.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;L'écrevisse a oune peau dure, Signor Bernardo.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! Vous m'ennuyez, Monsieur Paolo! Je vous dis que les pêchettes
+sont très mal là! Donnez-les-moi, que je les place comme il faut.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, Signor Bernardo.</p>
+
+<p>Paolo tendit la pêchette déjà accrochée à une racine qui sortait d'un
+rocher. Bernard la prit et la plaça avec deux autres dans un recoin où
+venaient se réfugier quelques écrevisses.</p>
+
+<p>Pendant qu'il arrangeait ses pêchettes, Paolo restait immobile, un peu
+honteux, un peu mécontent et n'osant le témoigner. François et Christine
+s'aperçurent de son embarras, et s'approchèrent de lui:</p>
+
+<p>«Mon cher Monsieur Paolo, lui dit tout bas le petit François, prenons
+les quatre pêchettes qui restent, et allons les mettre près d'un rocher
+où vous vouliez mettre les autres; je suis sûr qu'il y a des écrevisses
+par là.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez, Signor excellentissimo? dit Paolo d'un air joyeux.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, François a raison, mon pauvre Monsieur Paolo; venez avec
+nous.</p>
+
+<p>Paolo sourit et saisit les pêchettes oubliées; il les arrangea, les
+plaça très habilement et attendit patiemment les écrevisses; elles ne
+tardèrent pas à arriver en foule, si bien que lorsque Bernard leva sa
+pêchette en criant d'un air triomphant:</p>
+
+<p>«J'en ai trois!»</p>
+
+<p>Paolo leva les siennes et s'écria avec une voix retentissante:</p>
+
+<p>«Z'en ai dix-houit et des souperbes!»</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Dix-huit! Près de ce rocher? Pas possible!</p>
+
+<p>Bernard et Gabrielle coururent aux pêchettes de Paolo, et comptèrent en
+effet dix-huit belles écrevisses.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Gabrielle, M. Paolo a raison.</p>
+
+<p>&mdash;Et Bernard a eu tort! dit Christine à Gabrielle en s'éloignant. Il
+a fait de la peine à ce pauvre M. Paolo, qui est très bon et très
+complaisant.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il est si ridicule!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça fait, s'il est bon?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais c'est tout de même ennuyeux d'être ridicule.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Gabrielle, est-ce que tu n'aimes pas François?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, mais je ne voudrais pas être comme lui.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je le trouve si bon, que je l'aime cent fois plus que Maurice
+et Adolphe de Sibran, qui sont si beaux.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Pas moi, par exemple; François est bon, c'est vrai; mais quand il y a
+du monde, je suis honteuse de lui.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Moi, jamais je ne serai honteuse de François, et je voudrais être sa
+soeur pour pouvoir être toujours avec lui.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je serais bien fâchée d'avoir un frère bossu!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je serais bien heureuse d'avoir un frère si bon!</p>
+
+<p>&mdash;Signorina Christina dit bien, fait bien et pense bien, dit Paolo, qui
+s'était approché d'elles sans qu'elles le vissent.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est vilain d'écouter, Monsieur Paolo, Vous m'avez fait peur.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO, avec malice</p>
+
+<p>&mdash;On a toujours peur quand on dit mal, Signorina.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien dit de mal. Vous n'allez pas raconter tout cela à
+François, je l'espère bien?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Puisque vous n'avez rien dit de mal!</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Non, certainement; mais tout de même je ne veux pas que François sache
+ce que nous avons dit.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? puisque...</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Paolo, Monsieur Paolo, venez m'aider, je vous prie, à prendre
+les écrevisses et les mettre dans une terrine couverte.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vous m'appelez, puisque c'est fini, Signor Francesco?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS, rougissant</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'avais besoin de vous..., de votre aide.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ce n'est pas ça? dit Paolo en secouant la tête; il y a autre
+chose... Dites le vrai; Paolo sera discret, ne dira rien à personne.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est parce que Gabrielle était embarrassée et que vous la
+tourmentiez; j'ai voulu la délivrer.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu ce qu'elles ont dit.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout; mais il ne faut pas qu'elles le sachent.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Et vous venez au secours de Gabrielle? c'est bien ça! c'est bien! Zé
+vous ferai grand comme le Signor papa! Vous verrez.</p>
+
+<p>François se mit à rire; il ne croyait pas à la promesse de Paolo, mais
+il était reconnaissant de sa bonne volonté.</p>
+
+<p>La pêche continua quelque temps, pêche miraculeuse, car ils prirent en
+deux heures plus de cent écrevisses, grâce à Paolo et à François, qui
+plaçaient bien les pêchettes, et qui saisissaient les écrevisses au
+passage. La journée s'acheva très heureusement pour tout le monde; Mme
+des Ormes, enchantée d'avoir deux personnes de plus à inviter, fut
+charmante pour M. de Nancé, qu'elle engagea à venir dîner chez elle le
+surlendemain avec François; M. de Nancé allait refuser, quand il vit le
+regard inquiet et suppliant de son fils; il accepta donc, à la grande
+joie de Christine et de son ami François. Mme des Ormes invita Paolo,
+qui salua jusqu'à terre pour témoigner sa reconnaissance; M. et Mme de
+Cémiane promirent aussi de venir avec Bernard et Gabrielle. En s'en
+allant, Mme des Ormes permit à Christine de se mettre dans la calèche,
+sa toilette ne devant plus être ménagée; Christine était si contente de
+sa journée, qu'elle ne pensa à sa bonne qu'en descendant de voiture;
+heureusement que la bonne n'était pas rentrée et que Christine, aidée de
+la femme de Daniel, eut le temps de se déshabiller, de se coucher et de
+s'endormir avant le retour de Mina.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>ATTAQUE ET DÉFENSE</h3>
+
+<p>Le lendemain, sa vie de misère recommença; habituée à souffrir et à se
+taire, elle se consola par la pensée du dîner du lendemain, qui devait
+la réunir à sa cousine et à son ami François. Mme des Ormes fut très
+agitée le jour du dîner; elle avait une toilette élégante à préparer,
+une coiffure nouvelle à essayer, les apprêts du dîner à surveiller. Un
+nouveau cuisinier qui n'avait pas encore fait de grands galas, lui
+donnait de vives inquiétudes; elle craignait que quelque chose ne fût
+pas bien; elle fit une douzaine de descentes à la cuisine, des visites
+innombrables à l'office, brouillant tout, grondant les domestiques, leur
+donnant des ordres contradictoires, aidant elle-même à piquer un gigot
+de mouton qui devait être présenté comme du chevreuil, dressant des
+corbeilles de fruits qui s'écroulaient avant que le sommet de la
+pyramide eût reçu ses derniers ornements. Son mari la suppliait de ne
+pas tant s'agiter, de laisser faire les domestiques.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les retarderez au lieu de les aider, ma chère, votre agitation
+les gagne et ils ne font que courir et discourir sans rien terminer.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi tranquille; vous n'y entendez rien, vous ne m'aidez jamais
+et vous voulez donner des conseils! Ces domestiques sont bêtes et
+insupportables; ils ne comprennent rien; si je n'étais pas là tout
+serait ridicule et affreux.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi tout ce train pour un dîner de famille?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;De famille? Vous appelez famille M. de Nancé et son fils, M. et Mme de
+Sibran et leurs fils, M. Paolo, M. et Mme de Guilbert et leurs filles!</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous avez invité tout ce monde?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Certainement! Je ne veux pas faire dîner M. de Nancé en tête-à-tête
+avec nous et avec ma soeur et son mari.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il l'aurait mieux aimé que de se trouver avec un tas de
+gens fort peu agréables et qu'il n'a jamais vus.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon! Vous n'y entendez rien, je vous le répète; laissez-moi
+faire!... Grand Dieu! trois heures! Ils vont venir dans une heure! Je ne
+suis ni coiffée, ni habillée.</p>
+
+<p>Mme des Ormes sortit en courant. M. des Ormes leva les épaules et rentra
+dans sa chambre pour oublier, à l'aide d'une mélodie écorchée sur son
+violon, les bizarreries de sa femme et le joug qui pesait sur lui.</p>
+
+<p>Christine, qui n'avait pas autant d'embarras de toilette que sa mère,
+fut prête de bonne heure et vit arriver, peu d'instants après, son oncle
+et sa tante de Cémiane avec Bernard et Gabrielle, puis M. de Nancé avec
+François et Paolo, puis les Sibran et les Guilbert.</p>
+
+<p>Mme des Ormes ne paraissait pas encore; M. des Ormes semblait un
+peu embarrassé, faisait des excuses de l'absence de sa femme, qui,
+disait-il, avait eu beaucoup d'occupations.</p>
+
+<p>Enfin, Mme des Ormes fit son apparition au salon dans une toilette
+resplendissante qui surprit toute la société; elle provoqua les
+compliments, fit remarquer ses beaux bras (trop courts pour sa taille),
+sa peau blanche (blafarde et épaisse), sa taille parfaite (grâce à une
+épaule et à un côté rembourrés), ses beaux cheveux (crépus et d'un
+noir indécis). M. et Mme de Cémiane souffraient du ridicule qu'elle se
+donnait; les autres s'en amusaient et s'extasiaient sur les beautés
+qu'elle leur signalait et qu'ils n'auraient pas aperçues sans son aide.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les enfants, au nombre de huit s'amusaient et
+causaient dans un salon à côté. Maurice et Adolphe de Sibran examinaient
+avec une curiosité moqueuse le pauvre François, qu'ils ne connaissaient
+pas encore; Hélène et Cécile de Guilbert chuchotaient avec eux et
+jetaient sur François des regards dédaigneux.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est ce drôle de petit bossu? demanda Maurice à Bernard.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ami que nous voyons depuis deux ans environ, et qui est très
+bon garçon.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Bon garçon, j'en doute; les bossus sont toujours méchants; aussi il
+faut les écraser avant qu'ils vous écorchent, et c'est ce que nous
+faisons, Adolphe et moi.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Celui-ci ne vous écorchera ni ne vous mordra: je vous répète qu'il est
+très bon.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! laissez donc. Mais faites-nous faire connaissance avec lui.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Très volontiers, si vous voulez être bons pour lui.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, nous serons très polis et très aimables.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;François, voici Maurice et Adolphe de Sibran qui veulent faire
+connaissance avec toi.</p>
+
+<p>François s'approcha de Bernard et tendit la main aux deux Sibran.</p>
+
+<p>«Bonjour, bonjour, mon petit, dirent-ils presque ensemble; vous êtes
+bien gentil, et je pense que vous savez déjà parler et causer».</p>
+
+<p>François regarda d'un air étonné et ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas votre nom, continua Maurice, mais je le devine sans
+peine: vous êtes sans doute parent d'un homme charmant qui s'appelait
+Ésope et qui est très célèbre par une excroissance qu'il avait sur le
+dos.</p>
+
+<p>&mdash;Et sur la poitrine aussi, répondit François en souriant; et vous savez
+sans doute, messieurs, puisque vous êtes si savants, que son esprit est
+aussi célèbre que sa bosse; et, sous ce rapport, je vous remercie de la
+comparaison, très flatteuse pour moi.</p>
+
+<p>Tout le monde se mit à rire; Maurice et son frère rougirent, parurent
+vexés et voulurent parler, mais Christine s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, François! C'est bien fait! Ils ont voulu te faire une
+méchanceté, et ce sont eux qui sont rouges et embarrassés.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>Moi! rouge, embarrassé? Est-ce qu'un jeune homme comme moi (il avait
+douze ans) se laisse intimider par un pauvre petit de cinq à six ans
+tout au plus?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>Vraiment! Vous lui donnez cinq à six ans? Vous devez le trouver bien
+avancé pour son âge? Il a mieux répondu que vous, et il connaît Ésope
+mieux que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Les enfants très jeunes ont quelquefois des idées au-dessus de leur
+âge, dit Maurice très piqué.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>C'est vrai! De même que les jeunes gens ont quelquefois des paroles
+au-dessous de leur âge. Mais je vous préviens que François a douze ans,
+et qu'il est très avancé pour son âge.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>M. François a douze ans? Je ne l'aurais jamais cru. Moi aussi, j'ai
+douze ans.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>Douze ans! Je ne l'aurais jamais cru!</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>Quel âge me croyez-vous donc? Quatorze? Quinze?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>Non, non; cinq ou six tout au plus.</p>
+
+<p>&mdash;Christine, tu défends bien tes amis, dit Gabrielle en l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Et ses amis en sont bien reconnaissants, dit François en l'embrassant
+à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous t'en aimons davantage, dit Bernard, l'embrassant de son côté.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, il faut que j'embrasse la Signorina, s'écria Paolo en
+saisissant Christine et en appliquant un baiser sur chacune de ses
+joues.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous m'avez fait peur, dit Christine en riant. Je ne mérite pas
+tous ces éloges; j'étais fâchée que Maurice et Adolphe fissent de la
+peine à François, et j'ai répondu sans y penser.</p>
+
+<p class="cen">HÉLÈNE, riant</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra prendre garde à Christine quand elle sera grande.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien bonne et ne dit jamais de méchancetés à personne
+pourtant.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE, avec ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez? Ce que c'est que d'avoir de l'esprit!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et du coeur.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! quand finirons-nous nos disputes à coups de langue? Si nous
+sortions avant le dîner? Nous avons encore une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Sortons, répondirent toutes les voix ensemble.</p>
+
+<p>Et tous se dirigèrent vers le jardin. Maurice et Adolphe étaient de
+mauvaise humeur; ils entravèrent tous les jeux, et, n'osant se moquer
+tout haut de François, ils en rirent tout bas, ainsi que de Christine,
+avec Hélène et Cécile.</p>
+
+<p>Après avoir rejeté plusieurs jeux, ils acceptèrent enfin celui de
+cache-cache; on se divisa en deux bandes: l'une se cachait, l'autre
+cherchait. Maurice et Adolphe choisirent pour leur bande Hélène et
+Cécile; François et Bernard prirent Gabrielle et Christine; le sort
+désigna les premiers pour se cacher, les seconds pour chercher. Quand
+ces derniers entendirent le signal, ils se précipitèrent dans le bois
+pour chercher; mais ils eurent beau courir, fureter, chercher partout,
+ils ne trouvèrent personne. Ils se réunirent pour décider ce qu'il y
+avait à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Retourner à la maison, dit Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Faire tous ensemble le tour du petit bois, en criant: «Nous renonçons»,
+dit Gabrielle.</p>
+
+<p>&mdash;Leur crier qu'ils sont tricheurs, dit Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Suivre le conseil de Bernard, et revenir à la maison en passant par
+les serres et le jardin des Fleurs, dit François.</p>
+
+<p>Ce dernier avis prévalut: ils firent une fort jolie promenade et
+rentrèrent pour l'heure du dîner; l'autre bande n'était pas encore de
+retour; Bernard et François commencèrent à s'inquiéter et dirent à leurs
+pères ce qui était arrivé. MM. de Cémiane et de Nancé en firent part à
+MM. de Sibran et de Guilbert et tous les quatre allèrent à la recherche
+de la bande révoltée et rentrèrent sans l'avoir retrouvée.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>LES TRICHEURS PUNIS</h3>
+
+<p>Le dîner fut retardé; mais, personne ne revenant, on se mit à table fort
+agité et inquiet. On mangea quelques morceaux à la hâte; puis les hommes
+se dispersèrent dans le parc pour chercher les absents; les dames
+rentrèrent au salon, où bientôt les quatre enfants firent leur
+apparition, échevelés, leurs vêtements en lambeaux, rouges et suants,
+inondés de larmes.</p>
+
+<p>Un Ah! général les accueillit; les mères s'élancèrent, vers leurs
+enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Petits imbéciles! s'écria Mme de Sibran.</p>
+
+<p>&mdash;Petites sottes! s'écria de même Mme de Guilbert.</p>
+
+<p>&mdash;Hi! hi! hi! nous... nous... sommes perdus..., répondirent les filles.</p>
+
+<p>&mdash;Hi! hi! hi! nous... avons été... poursuivis par... deux gros dogues,
+reprirent les garçons.</p>
+
+<p class="cen">LES FILLES</p>
+
+<p>&mdash;Hi! hi! hi! Ils ont manqué nous dévorer!</p>
+
+<p class="cen">LES GARÇONS</p>
+
+<p>&mdash;Hi! hi! hi! Il fait noir, on n'y voit plus.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE SIBRAN</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre faute, mauvais garçons. Pourquoi vous êtes-vous sauvés...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE GUILBERT</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien fait! Cela vous apprendra à tricher, méchantes filles.</p>
+
+<p>&mdash;Faites sonner la cloche pour faire rentrer ces Messieurs, dit Mme des
+Ormes au valet de chambre. La cloche ne tarda pas à faire revenir les
+pères et leurs amis; les enfants, perdus et retrouvés, furent encore
+grondés, et le dîner recommença, moins lugubre que dans sa première
+partie. Bernard, Gabrielle, Christine et François avaient peine à
+réprimer une violente envie de rire chaque fois qu'ils jetaient les
+yeux sur leurs malheureux camarades, dont les cheveux en désordre, les
+vêtements déchirés, les visages et les mains griffés, rouges, gonflés et
+suants, contrastaient avec l'avidité qu'ils déployaient devant chaque
+plat qu'on leur servait.</p>
+
+<p>Quand leur appétit fut un peu satisfait. Gabrielle leur demanda comment
+et où ils s'étaient perdus.</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Nous voulions tricher et aller au delà du carré que vous nous aviez
+fixé pour nous cacher, et nous sommes entrés dans le bois; nous avons
+couru pour revenir à la maison sans que vous nous vissiez; mais nous
+nous sommes trompés de chemin et nous avons marché longtemps, bien
+longtemps, sans savoir où nous étions. Maurice et Adolphe avaient peur
+et pleuraient...</p>
+
+<p class="cen">MAURICE, interrompant.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, je n'avais pas peur, et je riais.</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Tu riais? Ah! ah! joliment! Tu pleurais, mon cher, et c'est Hélène qui
+te rassurait et qui te consolait. Laisse-moi finir notre histoire...
+Nous marchions ou plutôt nous courions toujours en avant, lorsque deux
+chiens énormes et très méchants s'élancent d'un hangar et veulent se
+jeter sur nous; nous crions: Au secours! Nous courons, les chiens
+courent après nous, nous attrapent, se jettent sur nous l'un après
+l'autre, déchirent nos vêtements, nous barrent le chemin et nous
+forcent, en aboyant après nous, à retourner sur nos pas. Un bonhomme
+sort de la maison et appelle les chiens: «Rustaud! Partavo!» Les chiens
+nous quittent et l'homme vient à nous.</p>
+
+<p>»&mdash;Mes chiens vous ont fait peur, messieurs, mesdemoiselles? Faites
+excuse! Ils sont jeunes, ils sont joueurs; ils ne vous auraient pas
+mordus tout de même.</p>
+
+<p>«Nous pleurions tous et nous ne pouvions répondre: l'homme s'en aperçut.</p>
+
+<p>«&mdash;Est-ce que ces messieurs et ces demoiselles ont quelque chose qui
+leur fait de la peine? Si je pouvais vous venir en aide, disposez de
+moi, je vous en prie.</p>
+
+<p>«&mdash;Nous sommes perdus», lui répondit Maurice en sanglotant.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE, interrompant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple! Je sanglotais? Moi? J'avais froid et je grelottais:
+voilà tout.</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Froid? Par un temps pareil? Tu suais et tu sues encore; je te dis que
+tu sanglotais. Laisse-moi raconter; ne m'interromps plus.</p>
+
+<p>«&mdash;Perdu? D'où êtes-vous donc, messieurs, mesdemoiselles? nous demanda
+l'homme.</p>
+
+<p>«&mdash;Nous venons du château des Ormes.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah bien, vous serez bientôt de retour: vous êtes dans le parc.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais le parc est si grand que nous ne savons plus comment revenir.</p>
+
+<p>«&mdash;Je vais vous ramener, messieurs, mesdemoiselles; excusez, mes chiens,
+s'il vous plait, ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire».</p>
+
+<p>&mdash;L'homme nous a ramenés jusqu'au château, et j'ai bien dit à Maurice
+et à Adolphe que c'était leur faute si nous nous étions perdus, parce
+qu'ils voulaient jouer un mauvais tour à François et à Christine.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas vrai, Mademoiselle: vous avez triché tout comme moi et
+mon frère.</p>
+
+<p class="cen">HÉLÈNE</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous nous avez persuadées; n'est-ce pas, Cécile?</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est très vrai; tu es furieux contre François parce qu'il t'a
+riposté très spirituellement, et contre Christine parce qu'elle a
+défendu François; et je trouve qu'elle a bien fait et que tu as mal
+fait.</p>
+
+<p>Les parents écoutaient le récit et la discussion; Mme des Ormes la
+termina en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Christine se mêle toujours de ce qui ne la regarde pas; on dirait que
+François a besoin d'elle pour se défendre. Je te prie, Christine, de te
+taire une autre fois.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, ce pauvre François est si bon qu'il ne veut jamais se
+venger, et...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est toi qui te jettes en avant, sottement et impoliment. Si tu
+recommences, je t'empêcherai de voir François... Va te coucher, au
+reste: dans ton lit, du moins tu ne feras pas de sottises.</p>
+
+<p>M. de Nancé comprit le regard suppliant de Christine et l'air désolé de
+François.</p>
+
+<p>&mdash;Madame! dit-il à Mme des Ormes, veuillez m'accorder la grâce de Mlle
+Christine; en la punissant de son acte de courage et de générosité, vous
+punissez aussi mon fils et tous ses jeunes amis. Vous êtes trop bonne
+pour nous refuser la faveur que nous sollicitons.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à vous refuser, Monsieur. Christine, restez, puisque
+M. de Nancé le désire, et venez le remercier d'une bonté que vous ne
+méritez pas.</p>
+
+<p>Christine s'avança vers M. de Nancé, leva vers lui des yeux pleins de
+larmes, et commença:</p>
+
+<p>&mdash;Cher Monsieur..., cher Monsieur..., merci...</p>
+
+<p>Puis elle fondit en larmes; M. de Nancé la prit dans ses bras et
+l'embrassa à plusieurs reprises en lui disant tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petite!... Chère petite!... Tu es bonne!... Je t'aime bienl...</p>
+
+<p>Ces paroles de tendresse consolèrent Christine; ses larmes s'arrêtèrent,
+et elle reprit sa place près de François, qui avait été fort agité
+pendant cette scène.</p>
+
+<p>Paolo n'avait rien dit depuis le commencement du dîner, qui avait
+absorbé toutes ses facultés; mais on se levait de table, il avait tout
+entendu et observé; il s'approcha de François et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand zé vous ferai grand, vous donnerez soufflets au grand vaurien,
+le Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? lui demanda François surpris.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Pour venzeance; c'est bon, venzeance.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est mauvais; je pardonne, j'aime mieux cela Notre-Seigneur
+pardonne toujours. C'est le démon qui se venge.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a appris cela? demanda Paolo avec surprise.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon cher et bon maître, papa.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;J'aime beaucoup ton papa, François.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, il est si bon! Et il t'aime bien aussi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'aime-t-il?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu m'aimes et parce que tu es bonne.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est drôle! C'est la même chose que moi. Je l'aime parce qu'il t'aime
+et qu'il est bon.</p>
+
+<p>Il était tard; le dîner, retardé d'abord, interrompu ensuite, avait duré
+fort longtemps. De plus, les habits déchirés de Maurice et d'Adolphe,
+les robes et jupons en lambeaux de Mlles de Guilbert, rendaient
+impossible un plus long séjour chez Mme des Ormes. Mais, en se retirant,
+Mme de Guilbert engagea à dîner chez elle, pour la semaine suivante,
+toutes les personnes qui se trouvaient dans le salon, y compris les
+enfants.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>PREMIER SERVICE. RENDU PAR PAOLO A CHRISTINE</h3>
+
+<p>François répondit poliment à l'adieu que lui adressèrent Maurice et
+Adolphe, un peu embarrassés vis-à-vis de lui depuis qu'ils savaient que
+M. de Nancé était son père. M. de Nancé passait dans le pays pour avoir
+une belle fortune; et il avait la réputation d'un homme excellent,
+religieux, charitable et prêt à tout sacrifier pour le bonheur de son
+fils. Son grand chagrin était l'infirmité du pauvre François qui avait
+été droit et grand jusqu'à l'âge de sept ans, et qu'une chute du haut
+d'un escalier avait rendu bossu. Quand Mme de Guilbert l'engagea à
+dîner, il commença par refuser; mais, Mme de Guilbert lui ayant dit que
+François était compris dans l'invitation, il accepta, pour ne pas priver
+son fils d'une journée agréable avec ses amis Bernard, Gabrielle et
+surtout Christine. Toute la société se dispersa une heure après le
+départ des Sibran et des Guilbert. Christine promit à ses cousins de
+demander la permission d'aller les voir le lendemain dans la journée.</p>
+
+<p>&mdash;Tâche de venir aussi, François; nous nous rencontrerons tous en face
+du moulin de mon oncle de Cémiane.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Non, Christine; il faut que je travaille; je passe deux heures chez M.
+le curé avec Bernard, et je reviens à le maison pour faire mes devoirs.
+Et toi, est-ce que tu ne travailles pas?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, je lis un peu toute seule.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Mais la personne qui t'a appris à lire ne te donne-t-elle pas des
+leçons?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne m'a appris; Gabrielle et Bernard m'ont un peu fait voir
+comment on lisait, et puis j'ai essayé de lire toute seule.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, z'apprendrai beaucoup à la Signorina, dit Paolo, qui écoutait
+toujours les conversations des enfants. Moi, zé viendrai tous les zours,
+et Signorina saura italien, latin, mousique, dessin, mathématiques,
+grec, hébreu, et beaucoup d'autres encore.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, Monsieur Paolo, vous voudrez bien? Je serais si contente
+de savoir quelque chose! Mais demandez à maman; je n'ose pas sans sa
+permission.</p>
+
+<p>-Oui, Signorina; z'y vais; et vous verrez que zé né souis pas si bête
+que z'en ai l'air.</p>
+
+<p>Et s'approchant de Mme des Ormes qui causait avec M. de Nancé:</p>
+
+<p>&mdash;Signorina, bella, bellissima, moi, Paolo, désire vous voir tous les
+zours avec vos beaux ceveux noirs de corbeau, votre peau blanc de lait,
+vos bras souperbes et votre esprit magnifique; et zé demande, Signora,
+que zé vienne tous les zours; zé donnerai des leçons à la petite
+Signorina; zé serai votre serviteur dévoué, zé dézeunerai, pouis zé
+recommencerai les leçons, pouis les promenades avec vous, pouis vos
+commissions, et tout.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah! quelle drôle de demande! Je veux bien, moi; mais si vous
+donnez des leçons à Christine, il faudra un tas de livres, de papiers,
+de je ne sais quoi, et rien ne m'ennuie comme de m'occuper de ces
+choses-là.</p>
+
+<p>Paolo resta interdit; il n'avait pas prévu cette difficulté. Son air
+humble et honteux, l'air affligé de Christine, touchèrent M. de Nancé,
+qui dit avec empressement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aurez pas besoin de vous en occuper, Madame; j'ai une foule de
+livres et de cahiers dont François ne se sert plus, et je les donnerai à
+Christine pour ses leçons avec Paolo.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! Alors venez, mon cher Monsieur Paolo, quand vous voudrez et
+tant que vous voudrez, puisque vous êtes si heureux de me voir.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Signora; vous êtes belle et bonne; à demain.</p>
+
+<p>Et Paolo se retira, laissant Christine dans une grande joie. François
+enchanté de la satisfaction de sa petite amie, M. de Nancé heureux
+d'avoir fait à si peu de frais le bonheur de la bonne petite Christine,
+de Paolo et surtout de son cher François; quand ils furent seuls,
+François remercia son père avec effusion du service qu'il rendait à la
+pauvre Christine, dont il lui expliqua l'abandon. Il lui raconta aussi
+tout ce qui s'était passé entre elle et Maurice, et tout ce qu'elle lui
+avait dit, à lui, de bon et d'affectueux.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime cette enfant, elle est réellement bonne! dit M. de Nancé;
+vois-la le plus souvent possible, mon cher François; c'est, de tout
+notre voisinage, la meilleure et la plus aimable.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>MINA DÉVOILÉE</h3>
+
+<p>Le lendemain du dîner, Christine se leva de bonne heure, parce que sa
+bonne était invitée à une noce dans le village, et qu'elle voulait se
+débarrasser de Christine le plus tôt possible.</p>
+
+<p>&mdash;Allez demander votre déjeuner, dit Mina quand Christine fut habillée;
+je n'ai pas le temps, moi; j'ai ma robe à repasser. Et prenez garde que
+votre papa ne vous voie; s'il vous aperçoit, je vous donnerai une bonne
+leçon de précaution.</p>
+
+<p>Christine alla à la cuisine demander son pain et son lait; elle
+regardait de tous côtés avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi avez-vous peur, mam'selle demanda le cocher qui déjeunait.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur que papa ne vienne et qu'il ne me voie.</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça fait! Votre papa ne vous gronde jamais.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne m'a défendu que papa me voie à la cuisine.</p>
+
+<p class="cen">LE COCHER</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque c'est elle qui vous a envoyée!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'elle va à la noce, et elle repasse sa robe.</p>
+
+<p class="cen">LE COCHER</p>
+
+<p>&mdash;Et elle vous plante là comme un paquet de linge sale! Si j'étais de
+vous, mam'selle, je raconterais tout à votre papa.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne me battrait, et maman ne me croirait pas.</p>
+
+<p class="cen">LE COCHER</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre papa vous croirait!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il n'aime pas à contrarier maman... Il faut que je m'en
+aille; voulez-vous me donner mon pain et mon lait pour que je puisse
+déjeuner?</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne pouvez pas emporter votre chocolat, mam'selle! il vous
+brûlerait.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de chocolat; je mange mon pain dans du lait froid.</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Votre bonne vient tous les jours chercher votre chocolat.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle qui le mange; elle ne m'en donne pas.</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est pas une pitié! Une malheureuse enfant comme ça! Lui voler
+son déjeuner! Tenez, mam'selle, voilà votre tasse de chocolat, mangez-le
+ici, bien tranquillement.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose pas; si papa venait!</p>
+
+<p>&mdash;Venez par ici, dans l'office; personne n'y entre; on ne vous verra
+pas.</p>
+
+<p>Le cuisinier, qui était bon homme, établit Christine dans l'office et
+plaça devant elle une grande tasse de chocolat et deux bons gâteaux.
+Christine mangeait avec plaisir cet excellent déjeuner, lorsqu'à sa
+grande terreur elle entendit la voix de sa bonne.</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le chef, le chocolat de Christine, s'il vous plait.</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER, d'un ton bourru:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas fait.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Comment? vous n'avez pas fait le déjeuner de Christine?</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER, de même.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait! Vous avez envoyé demander un morceau de pain sec et du lait
+froid: je les lui ai donnés.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Il me faut son chocolat pourtant.</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne l'aurez pas.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE.</p>
+
+<p>&mdash;Je le dirai à Madame.</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER</p>
+
+<p>&mdash;Dites ce que vous voudrez et laissez-moi tranquille.</p>
+
+<p>Mina sortit furieuse; elle dut attendre le réveil de Mme des Ormes pour
+porter plainte contre le cuisinier; elle attendit longtemps, ce qui
+augmenta son humeur. Christine, inquiète et effrayée, n'osa pas rentrer
+dans sa chambre; elle resta dehors jusqu'à l'arrivée de Paolo, qu'elle
+attendait et qu'elle considérait comme son protecteur, même vis-à-vis de
+sa mère; il ne tarda pas à paraître avec un gros paquet sous le bras.
+L'accueil empressé et amical de Christine le toucha et augmenta sa
+sympathie pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Signorina, dit-il, voici un gros paquet pour vous.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi? Pour moi? Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. de Nancé qui vous envoie des livres, des cahiers, des plumes,
+des crayons, un pupitre, toutes sortes de choses pour vos leçons;
+seulement, il vous prie de ne pas montrer tout cela, et de ne parler que
+des livres, qu'il a promis devant votre maman.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'on pourrait croire que votre maman vous refuse ce qu'il vous
+faut, et que cela lui ferait du chagrin.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, je ne dirai rien du tout; dites-le à ce bon M. de Nancé, et
+remerciez-le bien, bien, et François aussi. Mais, si on me demande qui
+m'a envoyé ces choses, qu'est-ce que je dirai pour ne pas mentir?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Si on vous demande, vous direz: «C'est bon Paolo qui a apporté tout.»
+Et c'est la vérité. Mais on ne demandera pas. Le papa croira que c'est
+la maman, et la maman croira que c'est le papa».</p>
+
+<p>Pendant que l'heureuse Christine rangeait ses livres, papiers, etc.,
+dans sa petite commode, et commençait une leçon avec Paolo, Mme des
+Ormes s'éveillait et recevait les plaintes de Mina contre le chef, qui
+refusait le chocolat de Christine.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! que c'est ennuyeux! Vous êtes toujours en querelle avec
+quelqu'un, Mina.</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Madame pense pourtant bien que je ne peux laisser Christine sans
+déjeuner.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, mais vous pourriez arranger les choses entre vous, sans
+m'obliger à m'en mêler. Que voulez-vous que je fasse à présent? Que je
+fasse venir cet homme, que je le gronde! Quel ennui, mon Dieu, quel
+ennui! Allez chercher mon mari; dites-lui que j'ai à lui parler.</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Si Madame préfère, j'irai chercher le chef.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais non; c'est précisément ce qui m'ennuie.</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Si Madame voulait lui donner un ordre par écrit, ce serait mieux que
+de déranger Monsieur.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Quelles sottes idées vous avez, Mina! Que j'aille écrire à mon
+cuisinier, quand je peux lui parler! Allez me chercher mon mari.</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Madame...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, je ne veux plus rien entendre: allez me chercher mon
+mari.</p>
+
+<p>Mina sortit, mais se garda bien d'exécuter l'ordre de sa maîtresse;
+irritée des retards qu'éprouvait sa toilette pour la noce, elle
+se promit de se revenger sur la pauvre Christine, seule cause,
+pensait-elle, de ces ennuis.</p>
+
+<p>«Où est-elle cette petite sotte? Je ne l'ai pas vue depuis ce matin».</p>
+
+<p>Elle alla à sa recherche; ne l'ayant pas trouvée dans le jardin, elle
+rentra de plus en plus mécontente et finit par trouver Christine dans le
+salon, prenant une leçon d'écriture avec Paolo.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous faites ici, Christine? Rentrez vite dans votre
+chambre! lui dit-elle rudement.</p>
+
+<p>Christine allait se lever pour obéir à sa bonne, dont elle redoutait la
+colère, lorsque Paolo, la faisant rasseoir:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Signorina, restez là; nous n'avons pas fini nos leçons.
+Et vous, dona Furiosa, tournez votre face et laissez tranquille la
+Signorina.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi tranquille vous-même, grand Italien, pique-assiette; je
+veux emmener cette petite sotte, qui n'a pas besoin de vos leçons, et je
+l'aurai malgré vous.</p>
+
+<p>Paolo saisit Christine, l'enleva et la plaça derrière lui; Mina
+s'élançant sur lui, reçut un coup de poing qui lui aplatit le nez, mais
+qui redoubla sa fureur et ses forces; d'un revers de bras elle repoussa
+Paolo et attrapa Christine, qu'elle tira à elle avec violence.</p>
+
+<p>«Si vous appelez, je vous fouette au sang!» s'écria-t-elle, tirant
+toujours Christine que retenait Paolo.</p>
+
+<p>Au moment où Paolo, craignant de blesser la pauvre enfant, l'abandonnait
+à l'ennemi commun, Mina poussa un cri et lâcha Christine. Une main de
+fer l'avait saisie à son tour et la fit pirouetter en la dirigeant vers
+la porte avec accompagnement de formidables coups de pied. C'était M.
+des Ormes, qui, inaperçu de Paolo et de Christine, était entré par une
+porte du fond, et, assis dans une embrasure de fenêtre, assistait à la
+leçon. Quand Mina fut expulsée de l'appartement, M. des Ormes rassura
+Christine tremblante et serra la main de Paolo.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre Christine, est-ce qu'elle te traite quelquefois aussi
+rudement que tout à l'heure.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, papa: mais ne lui dites rien, je vous en supplie: elle me
+battrait plus encore.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment, plus? Elle te bat donc quelquefois?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! papa, avec une verge qui est dans son tiroir.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! scélérate! dit M. des Ormes, pâle et tremblant de colère.
+Oser battre ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le Comte, dit Paolo, si vous permettez, zé pounirai la dona
+Furiosa à ma façon; zé la foustizerai comme un rien.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Merci. Monsieur Paolo; cette punition ne convient pas en France.
+Je vais en causer avec ma femme; continuez votre leçon à la pauvre
+Christine, qui est depuis plus de deux ans avec cette mégère.</p>
+
+<p>M. des Ormes entra chez sa femme; elle pensa qu'il venait appelé par
+Mina.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voilà, mon cher! Je vous ai prié de venir pour que vous parliez
+au cuisinier, qui refuse à Christine son déjeuner; et grondez-le, je
+vous en prie; ça m'ennuie de gronder, et cette Mina est si assommante
+avec ses plaintes continuelles.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mina est une misérable; je viens de découvrir qu'elle battait
+Christine.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Allons! en voilà d'une autre. Comment croyez-vous ces sottises, et qui
+vous a fait ces contes?</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui ai vu et entendu de mes yeux et de mes oreilles.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque, au contraire, Mina s'est plainte que le cuisinier ne
+donnait pas à Christine son chocolat! Elle prend donc le parti de
+Christine!</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe les plaintes de Mina? Je l'ai vue et entendue traiter
+Christine et Paolo comme elle ne devrait pas traiter une laveuse de
+vaisselle, et je suis venu vous prévenir que je l'ai chassée du salon et
+que je la chasserai de la maison.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Encore un ennui; une bonne à chercher! Pourquoi vous mêlez-vous des
+bonnes? Est-ce que cela vous regarde?</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille me regarde, et, à ce titre, la bonne me regarde aussi. Quant
+à ce chocolat, je parie que c'est quelque méchanceté de Mina.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous accusez toujours Mina; vérifiez le fait; parlez au cuisinier.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je vais faire, ici, et devant vous.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, pas devant moi, je vous en prie; c'est à mourir d'ennui, ces
+querelles de domestiques.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus qu'une querelle de domestiques, du moment qu'il s'agit de
+votre fille.</p>
+
+<p>M. des Ormes avait sonné; la femme de chambre entra.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Brigitte, envoyez-nous le chef ici, de suite.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, le chef entrait.</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>Monsieur le Comte m'a demandé?</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Tranchant; ma femme voudrait savoir s'il est vrai que vous ayez
+refusé ce matin à Mina le chocolat de Christine.</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur le Comte; c'est très vrai.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Et comment vous permettez-vous une pareille impertinence?</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le Comte, Mlle Christine venait de manger son chocolat dans
+l'office.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'office! Ma fille dans l'office! Qu'est-ce que tout cela? Je n'y
+comprends rien.</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>&mdash;Je vais l'expliquer à Monsieur le Comte, qui comprendra parfaitement.
+Mlle Christine ne mange jamais son chocolat.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c'est Mlle Mina qui l'avale pendant que Mlle Christine mange
+du lait froid et son pain sec. Ce matin, la pauvre petite mam'selle (qui
+nous fait pitié à tous, par parenthèse) est venue chercher son pain et
+son lait; je l'ai cachée dans l'office pour qu'elle mangeât son chocolat
+une fois en passant, et quand Mlle Mina est venue le chercher, je l'ai
+refusé. Voilà toute l'affaire.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pensez-vous que Christine ne mange pas son chocolat le matin?</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>&mdash;Parce que la servante a vu bien des fois comment ça se passait, et que
+Mlle Christine nous l'a dit elle-même.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, Tranchant, je vous remercie; vous avez bien fait, mais
+vous auriez dû me prévenir plus tôt.</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le Comte, on n'osait pas.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le Comte, c'est que.., Madame... n'aurait pas cru... et...
+Monsieur comprend... on avait peur de... de déplaire à Madame.</p>
+
+<p>Tranchant sortit. M. des Ormes, les bras croisés, regardait sa femme
+sans parler. Mme des Ormes était confuse, embarrassée, et gardait le
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Caroline, dit enfin M. des Ormes, il faut que vous fassiez partir
+aujourd'hui même cette méchante femme.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! quel ennui! Faites-la partir vous-même; je ne veux pas me mêler
+de cette affaire; c'est vous qui l'avez commencée, c'est à vous de la
+finir.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES, sévèrement</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui la terminerez, Caroline, en expiation de votre
+négligence à l'égard de Christine. Moi je ne pourrais contenir ma colère
+en face de cette abominable femme qui rend depuis plus de deux ans cette
+malheureuse enfant l'objet de la pitié de nos domestiques, meilleurs
+pour elle que nous ne l'avons été. Chassez cette femme de suite.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Et que ferai-je de Christine? Ah!... une idée! je vais prendre Paolo
+pour la garder.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est ridicule et impossible! Mais il est certain que Christine serait
+bien gardée; Paolo est un homme excellent; on dit beaucoup de bien de
+lui dans le pays. En attendant que vous ayez une bonne (et il faut
+absolument en chercher une), dites à votre femme de chambre de soigner
+Christine.</p>
+
+<p>M. des Ormes sortit, riant à la pensée de Paolo bonne d'enfant. Mme des
+Ormes sonna, se fit amener Mina, lui donna ses gages, et lui dit de s'en
+aller de suite. Mina commença une discussion et une justification; Mme
+des Ormes s'ennuya, s'impatienta, se mit en colère, cria, et, pour se
+débarrasser de Mina, après une discussion d'une heure et demie, elle
+lui doubla ses gages, lui donna un bon certificat et promit de la
+recommander.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>GRAND EMBARRAS DE PAOLO</h3>
+
+<p>Pendant que Mina faisait ses paquets et se promettait de se venger de
+Christine en disant d'elle tout le mal possible, Paolo continuait et
+achevait la leçon de Christine; il fut enchanté de l'intelligence et de
+la bonne volonté de son élève, qui, dès la première leçon, apprit ses
+chiffres, ses notes de musique, quelques mots italiens, et commença à
+former des a, des o, des u, etc. Quand Mme des Ormes entra au salon,
+elle la trouva rangeant avec Paolo ses livres et ses cahiers.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voilà, mon cher Monsieur Paolo! Je viens vous demander de me
+rendre un service.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que voudra la Signora, répondit Paolo en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de renvoyer Mina, que mon mari a prise en grippe; je ne sais
+que faire de Christine. Aurez-vous la bonté de venir passer vos journées
+chez moi pour la garder et lui donner des leçons?</p>
+
+<p>Paolo, étonné de cette proposition inattendue et dont lui-même devinait
+le ridicule, resta quelques instants sans répondre, la bouche ouverte,
+les yeux écarquillés.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! continua Mme des Ormes avec impatience, vous hésitez? Vous
+étiez prêt à exécuter toutes mes volontés, disiez-vous.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, Signora... sans aucun doute... mais.., mais...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi? Voyons, dites. Parlez...</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Signora... zé donne des leçons... à M. François.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Combien gagnez-vous?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante francs par mois, Signora.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en donne cent...</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Mais, le pauvre François...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous aurez deux heures de congé par jour; vous emmènerez
+Christine chez le petit de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Mais..., Signora, zé demeure bien loin..., M. de Nancé est loin...,
+pour revenir, c'est loin.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que de difficultés! Vous logerez ici... Voulez-vous, oui ou
+non?</p>
+
+<p>Christine le regarda d'un air si suppliant qu'il répondit presque malgré
+lui:</p>
+
+<p>&mdash;Zé veux, Signora, zé veux, mais...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, je vais faire préparer votre chambre. Venez déjeuner.
+Viens, Christine.</p>
+
+<p>Paolo suivit, abasourdi de son consentement, qu'il avait donné par
+surprise. Christine avait l'air radieux; elle lui serra la main à la
+dérobée et lui dit tout bas:</p>
+
+<p>«Merci, mon bon, mon cher Monsieur Paolo».</p>
+
+<p>A table, Mme des Ormes annonça à son mari que Paolo allait demeurer
+au château et qu'il se chargeait de Christine. M. des Ormes eut l'air
+surpris et mécontent, et dit seulement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible! Caroline, vous abusez de la complaisance de M.
+Paolo.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais non; je lui donne cent francs par mois.</p>
+
+<p>Paolo devint fort rouge; le mécontentement de M. des Ormes devint plus
+visible; il allait parler, lorsque Mme des Ormes s'écria avec humeur:</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, mon cher, pas d'objection. C'est fait; c'est décidé.
+Laissez-nous déjeuner tranquillement... Voulez-vous une côtelette ou un
+fricandeau, Monsieur Paolo?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Côtelette d'abord; fricandeau après, Signora.</p>
+
+<p>Mme des Ormes le servit abondamment, et lui fit donner du vin, du
+café, de l'eau-de-vie. Quand on eut fini de déjeuner, elle lui demanda
+d'emmener Christine dans le parc.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je vais emmener Christine; il faut bien que ce soit moi qui me charge
+de la promener ce matin, puisqu'il n'y a personne près d'elle. Viens.
+Christine.</p>
+
+<p>Il emmena sa fille, la questionna sur Mina, se reprocha cent fois de
+n'avoir pas surveillé cette méchante bonne et d'avoir livré si longtemps
+la malheureuse Christine à ses mauvais traitements.</p>
+
+<p>Paolo se rendit ensuite chez M. de Nancé. François fut le premier à
+remarquer l'air effaré et l'agitation du pauvre Paolo.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>Qu'avez-vous donc, cher Monsieur Paolo? Vous Est-il arrivé quelque chose
+de fâcheux?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Oui..., non..., zé ne sais pas..., zé ne sais quoi faire.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? Parlez, mon pauvre Paolo. Ne puis-je vous venir en
+aide.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, Signor! C'est la Signora des Ormes. Je donnais une leçon à la
+Christinetta; bien zentille! bien intelligente! bien bonne! Et voilà
+la mama qui mé dit..., qui mé demande..., qui me forcé... à garder
+la Christina, à venir dans le sâteau, à promener, élever, soigner la
+Christina... Elle sasse la Mina; c'est bien fait; la Mina! qué canailla!
+qué Fouria!... Mais comment voulez-vous! Quoi pouis-zé faire? Le papa
+pas content! Ah! zé lé crois bien! Moi Paolo, moi homme, moi médecin,
+moi maître pour leçons, garder comme bonne oune petite Signora de huit
+ans! c'est impossible! Et moi comme oune bête, zé dis oui, parce que
+la povéra Christinetta me regarde avec des yeux... que zé n'ai pou
+résister. Et pouis me serre les mains; et pouis me remercie tout bas si
+zoyeusement, que zé n'ai pas le courage de dire non. Et pourtant, c'est
+impossible. Que faire, caro Signor? Dites, quoi faire?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Dites que vous donnez des leçons pour vivre.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Z'ai ait; elle me donne deux fois autant.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Dites que vous m'avez promis de donner des leçons à mon fils.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Z'ai dit: elle mé donne deux heures.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Dites que vous demeurez trop loin pour revenir le soir chez vous.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Z'ai dit; elle mé fait préparer une sambre au sâteau.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Sac à papier! quelle femme! Mais qu’elle prenne une bonne.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'en a pas. Où trouver?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon cher, faites comme vous voudrez; mais c'est ridicule! Vous
+ne pouvez pas vous faire bonne d'enfant. N'y retournez pas; voilà la
+seule manière de vous en tirer.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Mais la povéra Christina! Elle est seule, malheureuse. La maman n'y
+pense pas; le papa n'y pense pas; la poveretta ne sait rien et voudrait
+savoir; ne fait rien et s'ennouie; ça fait pitié; elle est si bonne,
+cette petite!</p>
+
+<p>François n'avait encore rien dît; il écoutait tout pensif.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Papa, dit-il, me permettez-vous d'arranger tout cela? M. Paolo sera
+content, Christine aussi, et moi aussi.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Toi, mon enfant? Comment pourras-tu arranger une chose impossible à
+arranger?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me permettez de faire ce que j'ai dans la tête, j'arrangerai
+tout, papa.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Cher enfant, je te permets tout ce que tu voudras, parce que je sais
+que tu ne feras ni ne voudras jamais quelque chose de mal. Comment
+vas-tu faire?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir, papa. Vous savez que je suis grand, c'est-à-dire,
+ajouta-t-il en souriant, que j'ai douze ans et que je suis raisonnable,
+que je travaille sagement, que je me lève, que je m'habille seul, que je
+suis presque toujours avec vous.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est très vrai, cher enfant; mais en quoi cela peut-il
+arranger l'affaire de Paolo.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir, papa. Vous voyez d'après ce que je vous ai dit, que
+je n'ai plus besoin des soins de ma bonne, que j'aime de tout mon coeur,
+mais qu'il me faudra quitter un jour ou l'autre. Je demanderai à ma
+bonne d'entrer chez Mme des Ormes pour me donner la satisfaction de
+savoir Christine heureuse.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ta pensée est bonne et généreuse, mon ami; elle prouve la bonté de ton
+coeur; mais ta bonne ne voudra jamais se mettre au service de Mme des
+Ormes, qu'elle sait être capricieuse, désagréable à vivre. Elle est chez
+moi depuis ta naissance; elle sait que nous lui sommes fort attachés;
+elle t'aime comme son propre enfant, et il vaut mieux qu'elle reste
+encore près de toi pour bien des soins qui te sont nécessaires.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pour les soins dont vous parlez, papa, nous avons Bathilde, la femme
+de votre valet de chambre; elle m'aime, et je suis sûr que ma bonne
+serait bien tranquille, la sachant près de moi. Voulez-vous, papa? Me
+permettez-vous de parler à ma bonne?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Fais comme tu voudras, cher enfant; mais je suis très certain que ta
+bonne n'acceptera pas ta proposition.</p>
+
+<p>François remercia son père et courut chercher sa bonne; il l'embrassa
+bien affectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne, dit-il, tu m'aimes bien, n'est-ce pas, et tu serais contente
+de me faire plaisir?</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime de tout mon coeur, mon François, et je ferai tout ce que tu
+me demanderas.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je te préviens que je vais te demander un sacrifice.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Parle; dis ce que tu veux de moi.</p>
+
+<p>François fit savoir à sa bonne ce que Paolo venait de lui raconter;
+il lui expliqua la triste position de Christine, son abandon; il dit
+combien Christine l'aimait, combien elle lui était attachée et dévouée,
+et combien il serait heureux de la savoir aimée et bien soignée. Il
+finit par supplier sa bonne de se présenter chez Mme des Ormes pour être
+bonne de Christine.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, mon cher enfant; jamais je n'entrerai chez Mme des
+Ormes, je serais malheureuse, chez elle et loin de toi.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne serais pas malheureuse, puisqu'elle ne s'occupe pas du tout de
+Christine et que Christine est très bonne; et puis tu serais tout près
+de moi.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Mais je serais obligée de rester près de Christine et je ne pourrais
+pas te voir.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tu demanderas à venir ici tous les jours, et papa te fera reconduire
+en voiture. Je t'en prie, ma chère bonne, fais-le pour moi; ce me sera
+une si grande peine de savoir Christine malheureuse comme elle l'a été
+avec cette méchante Mina.</p>
+
+<p>La bonne lutta longtemps contre le désir de François; enfin, vaincue par
+ses prières et par l'assurance que Bathilde resterait près de lui, elle
+y consentit et elle permit à François de la faire proposer chez Mme des
+Ormes.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<h3>FRANÇOIS ARRANGE L'AFFAIRE</h3>
+
+<p>François courut triomphant annoncer à son père la réussite de sa
+négociation, et Paolo fut chargé d'aller de suite offrir à Mme des
+Ormes, la bonne de François. Paolo, enchanté de se tirer de l'embarras
+où l'avait plongé la proposition étrange de Mme des Ormes, approuva
+vivement l'idée de François, et alla en toute hâte la faire accepter par
+M. et Mme des Ormes, Il rencontra à la porte du parc, M. des Ormes avec
+Christine.</p>
+
+<p>«Signor! lui cria-t-il du plus loin qu'il l'aperçut, hé! Signor! (M.
+des Ormes s'arrêta), zé vous apporte oune bonne nouvelle, oune nouvelle
+excellente; la Signora sera très heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? qu'est-ce? répondit M. des Ormes avec surprise. Quelle nouvelle?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Z'apporte oune bonne excellente, Oune bonne admirable, oune bonne
+comme il faut à la Signorina. La Signora votre épouse veut Paolo pour
+bonne, c'est impossible, Signor; n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Tout à fait impossible, mon cher Monsieur Je ne le permettrai sous
+aucun prétexte.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, Signor! Ni moi non plus, malgré, que z'ai dit oui. Mais voilà
+oune bonne admirable que zé vous apporte.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc? Où est cette merveille?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Qui? la dona Isabella, bonne de M. de Nancé. Où est-elle? chez M. de
+Nancé, son maître, qui n'a plus besoin de la dona, puisque le petit
+François est avec son papa.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est très bien, mais je ne veux pas livrer la pauvre Christine à une
+seconde Mina, et je veux savoir ce que c'est que cette Isabelle.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Signor! cette Isabella est oun anze, et la Mina est oun démon. Le
+petit Francesco aime la Isabella comme sa maman, et la petite Christina
+déteste la Mina comme oune diavolo (diable). C'est oune différence
+cela; pas vrai, Signor? Avec la Mina, Christinetta était oune pauvre
+misérable; avec la Isabella, elle sera heureuse comme oune reine! Voilà,
+Signor! Zé cours chercher la Isabella.</p>
+
+<p>Et Paolo courait déjà, lorsque M. des Ormes l'appela et l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, mon cher; donnez-moi le temps d'en parler à ma femme.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>Pas besoin, Signor. Vous verrez la Isabella, vous la prendrez, et la
+Signora votre épouse dira: «C'est bon». Dans oune minoute, zé serai de
+retour».</p>
+
+<p>Cette fois, Paolo courut si bien que M. des Ormes ne put l'arrêter.
+Christine avait été si étonnée qu'elle n'avait rien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Connais-tu cette Isabelle que recommande Paolo? lui demanda M. des
+Ormes.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, papa; je sais seulement que François l'aime beaucoup, qu'elle est
+très bonne pour lui, et qu'il était très fâché qu'elle cherchât à se
+placer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Dieu qui me l'envoie, se dit M. des Ormes; je ne peux pas faire
+la bonne d'enfant avec toutes mes occupations au dehors. C'est assommant
+d'avoir à promener une petite fille! Que Dieu me vienne en aide en me
+donnant cette femme dont Paolo fait un si grand éloge. Je n'en parlerai
+à ma femme que lorsque j'aurai terminé l'affaire.</p>
+
+<p>M. des Ormes rentra avec Christine, qui se mit à lire, à écrire, à
+refaire tout ce que Paolo lui avait appris le matin. Une heure après,
+Mme des Ormes entra au salon.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu ici toute seule, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je repasse mes leçons de ce matin, maman.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ici! au salon? Tu as perdu la tête! Est-ce qu'un salon est une salle
+d'étude? Emporte tout ça et va-t'en faire tes leçons ailleurs. Où as-tu
+pris ces livres, ces papiers? Et de la musique aussi? Tu ne comprends
+rien à tout cela. Reporte-les où tu les as pris.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce bon M. Paolo qui m'a tout apporté.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Paolo? C'est différent! Je ne veux pas dépenser mon argent en choses
+aussi inutiles. Emporte ça dans ta chambre; ne laisse rien ici.</p>
+
+<p>Christine commença à mettre les livres et les papiers en tas; la porte
+s'ouvrit, et Paolo entra au salon suivi d'Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;Signora, madama, dit-il en saluant à plusieurs reprises, z'ai
+l'honneur de présenter la dona Isabella.</p>
+
+<p>Mme des Ormes, étonnée, salua la dame qui accompagnait Paolo, ne sachant
+qui elle saluait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la dona Isabella: voilà, Signora, oune lettre de M. de Nancé.</p>
+
+<p>De plus en plus surprise, Mme des Ormes ouvrit la lettre, la lut et
+regarda la bonne; l'air digne et modeste, doux et résolu de cette femme
+lui plut.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous désirez entrer chez moi? D'après la lettre de M. de Nancé, je
+n'ai aucun renseignement à prendre; vous aviez six cents francs de
+gages chez M. de Nancé; je vous en donne sept cents et tout ce que vous
+voudrez, pour que je n'entende plus parler de rien et qu'on me laisse
+tranquille. Entrez chez moi tout de suite: je n'ai personne auprès de
+ma fille. Tenez, emmenez Christine avec ses livres et ses paperasses.
+Monsieur Paolo, vous allez lui donner la leçon là-haut dans sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Et le piano, Signora?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas qu'elle touche au piano du salon; faites comme vous
+voudrez, ayez-en un où vous pourrez, pourvu que je n'aie rien à acheter,
+rien à payer, et qu'on ne m'ennuie pas de leçons et de tout ce qui
+les concerne. Au revoir, Monsieur Paolo; allez, Isabelle; va-t'en,
+Christine.</p>
+
+<p>Et elle disparut. Paolo tout démonté, Isabelle fort étonnée, Christine
+très ahurie, quittèrent le salon; Christine succombait sous le poids des
+livres et des cahiers; Isabelle les lui retira des mains; Paolo les prit
+à son tour des mains d'Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, dona Isabella, c'est trop lourd pour vous. Mais... où
+faut-il les porter, Signorina Christina?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;En haut, dans ma chambre. Qui est cette dame? demanda-t-elle tout bas
+à Paolo.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;C'est la bonne que vous a donnée votre ami François; c'est sa bonne,
+dona Isabella.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, Madame Isabelle, que François aime tant? Il m'a bien
+souvent parlé de vous... Et vous voulez bien quitter le pauvre François
+pour rester avec moi?</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Mademoiselle; j'ai du chagrin de quitter mon cher petit François;
+j'aurais voulu rester encore l'été près de lui, mais il m'a tant
+suppliée de venir chez vous, que je n'ai pu lui résister. Je ne sais pas
+quand votre maman désire que j'entre tout à fait. Ne pourriez-vous pas
+le lui demander, Mademoiselle?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose pas; il vaut mieux que ce soit M. Paolo, que maman a l'air
+d'aimer assez. Mon bon Monsieur Paolo, voulez-vous aller demander à
+maman quand Mme Isabelle, bonne de François, peut entrer ici?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Zé veux bien, Signorina; mais si votre mama est fâcée, comment zé
+ferai pour vous donner des leçons?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, mon bon Monsieur Paolo, elle vous écoutera; allez, je vous
+en prie.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les yeux suppliant! Zé souis oune bête, zé cède toujours. Quoi
+faire? Obéir.</p>
+
+<p>Et Paolo se dirigea à pas lents vers l'appartement de Mme des Ormes,
+pendant que Christine faisait voir à sa future bonne celui qu'elle
+devait habiter. Il y avait deux jolies chambres, une pour la bonne, une
+pour Christine; Isabelle parut très satisfaite du logement et se mit à
+causer avec Christine en attendant la réponse de Paolo.</p>
+
+<p>Paolo avait frappé à la porte de Mme des Ormes.</p>
+
+<p>«Entrez», avait-elle répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est encore vous, Monsieur Paolo. Que vous faut-il? Est-ce une
+simple visite ou quelque chose à demander?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;A demander, Signora. La dona Isabella demande quand elle doit entrer?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout de suite; qu'elle reste, puisqu'elle y est.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, Signora; elle n'a rien que sa personne cez vous;
+tout est resté cez M. de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;J'enverrai chercher ses effet, chez M. de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, Signora; elle n'a pas dit adieu à son petit
+François, à M. de Nancé, à personne.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Elle ira demain en promenant Christine.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Signora, elle aime de tout son coeur le petit François et elle
+voudrait s'en aller pas si vite, tout doucement.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! que vous m'ennuyez, mon cher Paolo! Qu'elle fasse ce qu'elle
+voudra, qu'elle vienne quand elle pourra, mais qu'on me laisse
+tranquille, qu'on ne m'ennuie pas de ces bonnes, de Christine, de
+François. Que je suis malheureuse d'avoir tout à faire dans cette
+maison.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Signora, la Christina est votre chère fille; il faut bien que
+vous fassiez comme toutes les mama.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous me faire de la morale, mon cher Paolo? Je suis fatiguée,
+éreintée, j'ai mille choses à faire: je dois dîner demain chez Mme de
+Guilbert; il est quatre heures, et je n'ai rien de prêt, ni robe, ni
+coiffure. Jamais je n'aurai le temps avec toutes ces sottes affaires.
+Faites pour le mieux, mon cher Paolo; arrangez tout ça comme vous
+aimerez mieux, mais de grâce, laissez-moi tranquille.</p>
+
+<p>Mme des Ormes repoussa légèrement Paolo, ferma la porte et sonna sa
+femme de chambre pour se faire apporter ses robes blanches, roses,
+bleues, lilas, vertes, grises, violettes, unies, rayées, quadrillées,
+mouchetées, etc., afin de choisir et arranger celle du lendemain.</p>
+
+<p>Paolo remonta chez Christine, raconta à sa manière ce qui s'était
+passé entre lui et Mme des Ormes. Il fut décidé que Paolo donnerait
+à Christine sa leçon, qu'il remmènerait Isabelle chez M. de Nancé et
+qu'elle viendrait le lendemain assez à temps pour habiller Christine,
+qui devait aller dîner chez Mme de Guilbert.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>M. DES ORMES GATE L'AFFAIRE</h3>
+
+<p>Paolo tombait de fatigue de ses allées et venues de la journée; il resta
+à dîner chez M. de Nancé, auquel il raconta la façon bizarre dont Mme
+des Ormes avait accepté Isabelle. François fut heureux de la certitude
+du bonheur de son amie Christine; mais, une fois la chose assurée, il
+sentit péniblement le vide que laisserait dans la maison l'absence de
+sa bonne. Il comprit mieux le sacrifice qu'il avait généreusement conçu
+pour le bien de sa petite amie, quand il fut accompli. Encore une nuit
+passée sous le même toit, et sa bonne ne serait plus là pour l'aimer, le
+consoler dans ses petits chagrins, le câliner dans ses petits maux. Sa
+tristesse fut de suite aperçue par son père, qui en devina facilement la
+cause.</p>
+
+<p>&mdash;Ton sacrifice est accompli, cher enfant, et malgré le chagrin que te
+causera l'absence de ta bonne, tu auras toujours la grande satisfaction
+de penser que tu es l'auteur d'une nouvelle et heureuse vie pour ta
+petite amie; peut-être serait-elle tombée encore sur une femme méchante
+comme Mina, ou tout au moins indifférente et négligente. Avec Isabelle,
+il est certain qu'elle sera aussi heureuse que peut l'être un enfant
+négligé par ses parents, et ce sera à toi qu'elle devra non seulement
+son bonheur présent, mais le bonheur de toute sa vie, car elle sera bien
+et pieusement élevée par Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, papa, c'est une grande consolation et un grand bonheur
+pour moi aussi, et je vous assure que je ne regrette pas d'avoir donné
+ma bonne à Christine; que je suis très content...</p>
+
+<p>Le pauvre François ne put achever; il fondit en larmes; son père
+l'embrassa, le calma en lui rappelant que sa bonne restait dans le
+voisinage, qu'il pourrait la voir souvent, et que Christine, qui avait
+un excellent coeur, lui tiendrait compte de son sacrifice en redoublant
+d'amitié pour lui. Ces réflexions séchèrent les larmes de François, et
+il résolut de garder tout son courage jusqu'à la fin.</p>
+
+<p>Le lendemain, quand Isabelle dut partir, il demanda à son père la
+permission d'accompagner sa bonne jusque chez Christine.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, mon ami; mais qui est-ce qui te ramènera?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Paolo, papa, qui est chez Christine pour ses leçons; nous reviendrons
+ensemble dans la carriole qui portera les effets de ma bonne, et il me
+donnera ma leçon d'italien et de musique au retour.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, mon ami; je te proposerais bien de te mener moi-même, mais
+je crains d'ennuyer M. et Mme des Ormes, qui m'ennuient beaucoup: la
+femme par sa sottise et son manque de coeur à l'égard de sa fille, et le
+mari par sa faiblesse et son indifférence.</p>
+
+<p>François partit donc avec Isabelle; ils préférèrent aller à pied pendant
+qu'une carriole porterait les malles au château des Ormes. Ils firent la
+route silencieusement; François retenait ses larmes; la bonne laissait
+couler les siennes.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Cher enfant, pourquoi m'as-tu demandé d'entrer chez Mme des Ormes?
+J'aurais pu encore passer deux ou trois mois avec toi.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et après, ma bonne, il aurait fallu tout de même nous séparer! Et tu
+aurais été placée loin de moi, tandis que chez Christine je pourrai te
+voir très souvent. Si tu avais pu rester toujours chez papa!... Mais tu
+as dit toi-même que, n'ayant rien à faire depuis que je sortais sans
+toi, que je couchais près de papa, que je travaillais loin de toi, tu
+t'ennuyais et que tu étais malade d'ennui. Tu cherchais une place, et
+en entrant chez Christine tu restes près de moi, tu me fais un grand
+plaisir en me rassurant sur son bonheur, et tu seras maîtresse de faire
+tout ce que tu voudras, puisque Mme des Ormes ne s'occupe pas du tout de
+la pauvre Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, mon François, tu as raison, mais... il faut du temps
+pour m'habituer à la pensée de vivre dans une autre maison que la
+tienne, ne pas t'embrasser tous les matins, et tant d'autres petites
+choses que j'abandonne avec chagrin.</p>
+
+<p>François pensait comme sa bonne, il ne répondit pas; ils arrivèrent au
+château des Ormes, ils montèrent chez Christine, qui finissait sa leçon
+avec Paolo. En apercevant François elle poussa un cri de joie et se
+jeta à son cou. François, déjà disposé aux larmes, s'attendrit de ce
+témoignage de tendresse et pleura amèrement.</p>
+
+<p>&mdash;François, mon cher François, pourquoi pleures-tu? s'écria Christine en
+le serrant dans ses bras. Dis-moi pourquoi tu pleures.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;C'est le départ de ma bonne qui me fait du chagrin mais je suis bien
+content qu'elle soit avec toi; elle t'aimera; tu seras heureuse, aussi
+heureuse que j'ai été heureux avec elle.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors... pourquoi l'as-tu laissée partir de chez toi?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pour que tu sois heureuse. Parce que je craignais pour toi une autre
+Mina.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;François, mon bon cher François! que tu es bon! Comme je t'aime: Je
+t'aime plus que personne au monde! Tu es meilleur que tous ceux que
+je connais! Pauvre François! cela me fait de la peine de te causer du
+chagrin.</p>
+
+<p>Et Christine se mit à pleurer. Isabelle fit de son mieux pour les
+consoler tous les deux, et elle y parvint à peu près.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure, François fut obligé de s'en aller. Christine
+demanda à Isabelle de le reconduire jusque chez lui, mais l'heure était
+trop avancée; il fallait s'habiller et partir pour aller dîner chez Mme
+de Guilbert.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous retrouverons dans deux heures, dit Christine à François; et
+tu verras aussi ta bonne parce que maman a dit qu'on me remmènerait à
+neuf heures et que ce serait ma bonne qui viendrait me chercher.</p>
+
+<p>«Quel bonheur!» dit François qui partit en carriole avec Paolo et le
+domestique, après avoir bien embrassé sa bonne et Christine, et tout
+consolé par la pensée de les revoir toutes deux le soir même.</p>
+
+<p>Isabelle commença la toilette de Christine, et sans la tarabuster, sans
+lui arracher les cheveux, elle l'habilla et la coiffa mieux que ne
+l'avait jamais été la pauvre enfant. Elle remercia sa bonne avec
+effusion, l'embrassa, lui dit encore combien elle était heureuse de
+l'avoir pour bonne et voulut aller joindre sa maman. Elle ouvrait la
+porte, lorsque M. des Ormes entra.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment! déjà prête? Qui est-ce qui t'a habillée? Comme te voilà bien
+coiffée? Avec qui es-tu ici?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Avec ma bonne, papa; c'est elle qui m'a coiffée et habillée.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bonne? d'où vient-elle? Que veut dire ça? (Encore une sottise
+de ma femme, pensa-t-il). J'en avais une qu'on m'a recommandée et
+que j'attends depuis le déjeuner. Je suis fâchée, Madame, dit-il en
+s'adressant à Isabelle, que vous soyez installée ici sans que j'en aie
+rien su; mais je ne puis confier ma fille à une inconnue, et je vous
+prie de ne pas vous regarder comme étant à mon service.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais vous obliger, Monsieur, d'après ce que m'avait dit Mme des
+Ormes, en venant de suite près de Mademoiselle; mais du moment que ma
+présence ici vous déplaît, je me retire; vous me permettrez seulement de
+rassembler mes effets que j'avais rangés dans l'armoire.</p>
+
+<p>L'air digne, le ton poli d'Isabelle frappèrent M. des Ormes, qui se
+sentit un peu embarrassé et qui dit avec quelque hésitation:</p>
+
+<p>&mdash;Certainement! prenez le temps nécessaire; je ne veux rien faire qui
+puisse vous désobliger; vous coucherez ici si vous voulez.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Monsieur, je préfère m'en retourner chez moi. Adieu donc, ma
+pauvre Christine; je vous regrette bien sincèrement, soyez-en certaine.</p>
+
+<p>Christine pleurait à chaudes larmes en embrassant Isabelle. M. des Ormes
+regardait d'un air étonné l'attendrissement de la bonne et les larmes de
+Christine, qui s'écria dans son chagrin:</p>
+
+<p>&mdash;Dites à mon bon François que je voudrais être morte; je serais bien
+plus heureuse.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! Christine, tu perds la tête. Quelle sottise de te mettre à
+pleurer parce que je ne garde pas une bonne que je ne connais pas, que
+personne ne connaît et qui est ici depuis quelques instants, je pense!</p>
+
+<p>Christine voulut répondre, mais elle ne put prononcer une parole.
+Isabelle ramassa promptement le peu d'effets qu'elle avait sortis de sa
+malle, embrassa une dernière fois Christine, et se disposa à partir en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;J'enverrai demain chercher la malle, Monsieur; vous permettrez
+peut-être que je la laisse ici; mais si elle vous gêne, je demanderai à
+M. de Nancé de vouloir bien l'envoyer chercher de suite.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;M. de Nancé! vous le connaissez!</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur; je viens de chez lui.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous seriez...? Mais ne vous a-t-il pas donné une lettre pour
+moi?</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur; j'en avais une pour Madame qui m'a arrêtée de suite;
+mais je vous assure que je regrette bien de m'être présentée; si j'avais
+prévu ce qui arrive, je m'en serais bien gardée.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mais... j'ignorais que vous fussiez la personne que devait
+envoyer M. de Nancé; je ne savais pas que vous eussiez vu ma femme;
+restez, je vous en prie, restez.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur; il pourrait m'arriver d'autres désagréments du même
+genre et je ne veux pas m'y exposer; habituée à être traitée par M.
+de Nancé avec politesse et même avec affection, un langage rude, une
+méfiance injurieuse me blessent et me chagrinent. Adieu une dernière
+fois, ma pauvre Christine; le bon Dieu vous protégera. François et moi,
+nous prierons pour vous.</p>
+
+<p>En finissant ces mots, Isabelle salua M. des Ormes et sortit. Christine
+se jeta dans un fauteuil, cacha sa tête dans ses mains et pleura
+amèrement. Elle ne pouvait aller dîner ainsi chez Mme de Guilbert; M.
+des Ormes, fort contrarié d'avoir agi si précipitamment, réfléchit un
+instant, laissa Christine et alla trouver sa femme.</p>
+
+<p>Mme des Ormes finissait sa toilette et mettait ses bracelets.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez arrêté une bonne tantôt?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Non; hier pour aujourd'hui.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le choix d'une bonne me regarde, que vous n'y entendez rien
+et que je ne suis pas obligée de vous demander des permissions pour agir
+comme je l'entends.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Votre cachotterie est cause d'un grand désagrément pour nous. Ne
+connaissant pas cette bonne, je l'ai renvoyée.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, stupéfaite</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez renvoyée! Mais vous avez perdu le sens! Jamais je
+ne retrouverai une femme sûre comme cette Isabelle! Courez vite;
+retenez-la, dites-lui de venir me parler.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES, embarrassé</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop tard; elle est partie.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, avec colère</p>
+
+<p>&mdash;Partie! c'est trop fort! c'est trop bête! c'est méchant pour Christine
+que vous prétendez aimer, grossier pour moi qui ai choisi cette femme,
+injurieux pour cette pauvre bonne, et impertinent pour M. de Nancé qui
+me la recommande comme une merveille.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je suis désolé vraiment...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien temps de se désoler quand la sottise est faite. Et voilà
+l'heure de partir pour ce dîner! Brigitte, allez chercher Christine».</p>
+
+<p>Cinq minutes après, Christine entra, les yeux et le nez rouges et
+bouffis, les cheveux en désordre, la robe chiffonnée.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Quelle figure! Qu'est-ce qui t'est arrivé pour te mettre en cet état?
+Tu ne peux pas aller ainsi faite chez Mme de Guilbert. Il faut te
+recoiffer et te rhabiller. Va chercher ta bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne est partie, dit Christine en recommençant à sangloter.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai! Alors, viens tout de même comme tu es.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne peut pas aller chez Mme de Guilbert sanglotante, décoiffée et
+chiffonnée.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous et laissez-moi faire; je sais ce que je fais. Viens,
+Christine.</p>
+
+<p>Mme des Ormes repoussa son mari, monta dans la voiture, prit Christine
+près d'elle et dit au cocher:</p>
+
+<p>«Chez M. de Nancé».</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ne m'attendez pas? Vous allez chez M. de Nancé? Pour
+quoi faire? c'est ridicule.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que je fais, et vous, vous ne savez pas ce que vous faites.
+Allez, Daniel.</p>
+
+<p>Daniel partit, laissant M. des Ormes stupéfait et très mécontent. Une
+demi-heure après, il fit atteler une petite voiture découverte et partit
+de son côté.</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<h3>MME DES ORMES RACCOMMODE L'AFFAIRE</h3>
+
+<p>Mme des Ormes arriva chez M. de Nancé au moment où la voiture de ce
+dernier avançait au perron. M. de Nancé attendait seul et fut très
+surpris de voir Mme des Ormes et Christine descendre de leur voiture.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Nancé, attendez un instant; où est Isabelle? Il faut
+que je lui parle. M. des Ormes a fait une sottise comme il en fait si
+souvent. Ne connaissant pas Isabelle, il l'a prise pour une aventurière
+et l'a fait partir, ne sachant pas que je l'eusse vue et arrêtée. Il est
+fort contrarié, je suis désolée, Christine est désespérée, et il faut
+que je voie Isabelle et que je la ramène chez moi.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Madame, à vous dire vrai, je ne crois pas que vous réussissiez, car
+elle doit être fort blessée du procédé de M. des Ormes; elle n'est pas
+encore de retour; revenant à pied par la traverse, elle sera ici dans un
+quart d'heure.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je l'attendrai chez vous Je ne pars pas avant d'avoir arrangé
+cette affaire.</p>
+
+<p>Un peu contrarié, M. de Nancé lui offrit le bras et la mena dans le
+salon, où ils trouvèrent François qui venait de rejoindre son père; il
+fit un cri de joie en voyant Christine et une exclamation de surprise en
+apercevant ses yeux rouges et les traces de ses larmes.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Christine, qu'as-tu? Pourquoi viens-tu? Qu'est-il arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;Ta bonne est partie, dit Christine, recommençant à sangloter.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Partie! Ma bonne! Et pourquoi?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Papa l'a renvoyée.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Renvoyé ma bonne! ma pauvre bonne! et pourquoi?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas; il ne la connaissait pas.</p>
+
+<p>François resta muet; combattu entre la joie de revoir sa bonne pour
+quelque temps encore et le chagrin de Christine, il ne savait ce qu'il
+devait regretter ou désirer. Mme des Ormes expliquait à M. de Nancé la
+gaucherie de M. des Ormes; M. de Nancé, ne sachant s'il devait l'accuser
+avec Mme des Ormes ou combattre l'accusation, gardait le silence. En
+ce moment on vit Isabelle passer dans la cour et rentrer; François et
+Christine coururent à elle.</p>
+
+<p>«Amenez-la, amenez-la!» criait Mme des Ormes.</p>
+
+<p>François et Christine la firent entrer de force dans le salon. Mme des
+Ormes courut à elle:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Isabelle, je viens vous chercher. Vous allez revenir chez
+moi; M. des Ormes n'a pas le sens commun; il ne vous connaissait pas,
+et il voulait avoir, il attendait Isabelle, bonne de François de Nancé;
+c'est donc pour vous avoir qu'il vous a renvoyée si brutalement! Mais
+n'y faites pas attention; il est honteux et désolé; Christine ne fait
+que pleurer; tout le monde est dans le chagrin. Vous reviendrez,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je dois avouer que la manière dont m'a parlé M. des Ormes m'a
+fort peinée, et que je crains d'avoir à recommencer des scènes de ce
+genre.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, jamais, ma bonne Isabelle; croyez-le et soyez bien tranquille
+pour l'avenir. Je défendrai à mon mari de vous parler; personne ne
+trouvera à redire à rien de ce que vous ferez; Christine vous obéira en
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! en tout et toujours, s'écria Christine, se jetant au cou
+d'Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne, ne repousse pas ma pauvre Christine, lui dit tout bas
+François en l'embrassant.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Mes chers enfants, je veux bien oublier ce qui s'est passé, mais M.
+des Ormes voudra-t-il à l'avenir me traiter avec les égards auxquels m'a
+habituée M. de Nancé?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vous réponds de lui, ma chère Isabelle; il ne s'occupe pas de
+Christine, vous ne le verrez jamais; je ne sais quelle lubie lui a pris
+aujourd'hui.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Alors, puisque Madame veut bien me témoigner la confiance que je crois
+mériter, je suis prête à retourner chez Madame. Mais Mlle Christine est
+toute décoiffée et chiffonnée; elle ne peut pas dîner ainsi avec ces
+dames.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous viendrez avec nous et vous l'arrangerez là-bas ou en route; ça
+ne fait rien. Voyons, partons tous; nous sommes en retard, Monsieur de
+Nancé, venez avec moi dans ma voiture; les enfants et Isabelle suivront
+dans la vôtre.</p>
+
+<p>M. de Nancé, trop poli pour refuser cet arrangement, offrit le bras
+à Mme des Ormes et monta dans sa calèche. Isabelle et les enfants
+montèrent dans le coupé de M. de Nancé. Ils arrivèrent tous un peu tard
+chez les Guilbert, mais encore assez à temps pour n'avoir pas dérangé
+l'heure du dîner. Quelques instants après, M. des Ormes entra; il avait
+perdu du temps en faisant un détour pour s'expliquer avec Isabelle au
+château de Nancé; tout le monde en était parti, et lui-même vint les
+rejoindre chez les Guilbert. Après avoir salué M. et Mme de Guilbert, il
+s'avança vivement vers M. de Nancé.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien des excuses à vous faire, Monsieur, du mauvais accueil que
+j'ai fait à la personne recommandée par vous, mais j'ignorais que vous
+eussiez écrit à ma femme, qu'elle eût vu la bonne de François, qu'elle
+l'eût prise de suite, et comme je ne connaissais pas de vue cette bonne,
+que je tenais beaucoup à elle précisément, et que je l'attendais d'un
+instant à l'autre, j'ai craint quelque originalité de ma femme; elle a
+déjà pris, sans aucun renseignement, cette Mina que j'ai renvoyée, et
+j'ai craint pour Christine une seconde Mina; je suis fort contrarié de
+ma bévue, et je vous demande de vouloir bien faire ma paix avec la bonne
+de François et d'obtenir d'elle qu'elle rentre chez moi pour le bonheur
+de Christine.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Mme des Ormes est déjà venue arranger votre affaire, Monsieur;
+Isabelle a repris son service près de Christine; elle est ici avec les
+enfants.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mille remerciements, Monsieur; je suis heureux de savoir par vous
+cette bonne nouvelle.</p>
+
+<p>Le dîner fut annoncé, et M. des Ormes quitta M. de Nancé pour offrir son
+bras à Mme de Sibran; on se mit à table. Les enfants dînaient à
+part dans un petit salon à côté; les jeunes Sibran et les Guilbert
+regardaient d'un air moqueur François et Christine qui avaient tous
+deux les yeux rouges; la toilette de Christine avait été imparfaitement
+arrangée.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi Mina t'a-t-elle si mal coiffée et habillée, Christine?
+demanda Gabrielle.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, je n'ai plus Mina.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Plus Mina! Que j'en suis contente pour toi! Pourquoi est-elle partie?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est papa qui l'a chassée hier matin.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Chassée? racontez-nous cela, Christine; ce doit être amusant.</p>
+
+<p class="cen">HÉLÈNE</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il a mis sa meute après elle?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sa meute composée du chien de garde et d'un basset.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous raconterai rien du tout, puisque vous parlez ainsi de papa
+et de ses chiens.</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je t'en prie, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, je le dirai après dîner à Bernard et à Gabrielle; mais à vous
+autres, rien.</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Tu es ennuyeux, Maurice, avec tes méchancetés.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien dit de méchant; demande au chevalier de la Triste-Figure
+<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Surnom donné à un fou nommé don Quichotte.</blockquote>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Qui appelez-vous comme ça?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Votre chevalier, ébouriffé comme vous, et qui a les yeux gonflés comme
+vous, ce qui fait croire qu'on vous a administré une correction à tous
+les deux.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;On administre des corrections aux méchants comme vous, à des garçons
+mal élevés comme vous. François est toujours bon, et s'il a les yeux
+rouges, c'est par bonté pour moi et pour sa bonne. Et s'il a l'air
+triste, c'est parce qu'il est bon: il est cent fois mieux avec son air
+triste et doux que s'il avait l'air sot et méchant.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça, il a une belle tournure, une belle taille.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Attendez qu'il ait vingt ans, et nous verrons lequel sera le plus
+grand et le plus beau de vous deux.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Ha, ha, ha! quelle niaiserie? attendre huit ans!</p>
+
+<p>Christine, rouge et irritée, allait répondre, lorsque François l'arrêta.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-les dire, ma chère Christine! Ces pauvres garçons ne savent ce
+qu'ils disent: ne te fâche pas, ne me défends pas. Quel mal me font-ils?
+Aucun. Et ils se font beaucoup de mal en se faisant voir tels qu'ils
+sont. Tu vois bien que toi et moi nous sommes vengés par eux-mêmes.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Bien répondu, François! bien dit! Tu sais joliment te défendre contre
+les méchantes langues.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me défends pas, Bernard, car je ne me crois pas attaqué. Je
+calme Christine qui allait s'emporter.</p>
+
+<p>Bernard, Gabrielle et Mlles de Guibert se moquèrent de Maurice et
+d'Adolphe, qui finirent par ne savoir que répondre à François et à
+Christine, et, tout en riant et causant, le dîner s'avançait et on en
+était au dessert. Maurice et Adolphe, pour dissimuler leur embarras,
+mangèrent si abondamment que le mal de coeur les obligea de s'arrêter.</p>
+
+<p>Les autres enfants firent des plaisanteries sur leur gloutonnerie.</p>
+
+<p class="cen">HÉLÈNE</p>
+
+<p>&mdash;On dirait que vous mourez de faim chez vous.</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien que vous ne mangez rien de bon à la maison.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez malades d'avoir trop mangé.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Et personne ne vous plaindra.</p>
+
+<p>Maurice et Adolphe, mal à l'aise et honteux, ne répondaient pas; ils
+avaient fini leur repas. On sortit de table; tout le monde descendit
+au jardin; les enfants se mirent à jouer et à courir, à l'exception de
+Maurice et d'Adolphe, qui restèrent au salon à moitié couchés dans des
+fauteuils. Ils avaient comploté de s'emparer de quelques cigarettes
+qu'ils avaient vues sur la cheminée, et de fumer quand ils seraient
+seuls; leurs parents leur avaient expressément défendu de fumer, mais
+ils n'avaient pas l'habitude de l'obéissance, et ils firent en sorte
+qu'on ne s'aperçût pas de leur absence.</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<h3>INCENDIE ET MALHEUR</h3>
+
+<p>M. de Guilbert proposa une promenade en bateau; on devait traverser
+l'étang, qui tournait comme une rivière et qui avait un kilomètre de
+long; on devait descendre sur l'autre rive, et assister à une danse
+à l'occasion de la noce d'une fille de ferme de M. de Guilbert. On
+s'embarqua en deux bateaux; on recommanda aux enfants de ne pas bouger;
+les messieurs se mirent à ramer. M. de Nancé avait placé François
+près de lui, et Christine s'était mise entre François et sa cousine
+Gabrielle. Quand on débarqua, la noce était très en train; on dansait,
+on chantait; on avait l'air de beaucoup s'amuser; les danseurs
+accoururent aussitôt pour inviter Mlles de Guilbert, Gabrielle et
+Christine; Bernard engagea à danser une des petites filles de la
+noce; les mamans, les papas dansèrent aussi; au milieu de l'animation
+générale, personne ne s'aperçut de l'absence de Maurice et d'Adolphe; à
+neuf heures, M. de Nancé parla de départ.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'est pas tard, dit Mme des Ormes.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Il est neuf heures, Madame, et, pour nos enfants, je crois qu'il est
+temps de terminer cette agréable soirée.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est ennuyeux, les enfants! Ils gâtent tout! Ils empêchent! Ne
+trouvez-vous pas?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve, Madame, qu'ils rendent la vie douce, bonne, intéressante,
+heureuse enfin; et, s'ils empêchent de goûter quelques plaisirs
+frivoles, ils donnent le bonheur. Le plaisir passe, le bonheur reste.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, on est bien plus à l'aise pour s'amuser sans enfants.</p>
+
+<p>Le jour baissait, et M. de Guibert avait fait allumer les lanternes du
+bateau, qui faisaient un effet charmant; elles étaient en verres de
+différentes couleurs, et formaient lustres aux deux bouts du bateau.
+Toute la société du château se rembarqua et on s'éloigna. M. et Mme de
+Sibran s'aperçurent enfin que Maurice et Adolphe ne les avaient pas
+accompagnés, ce qu'Hélène expliqua par le malaise qu'ils éprouvaient
+pour avoir trop mangé. On était arrivé au quart du trajet, à un tournant
+d'où l'on découvrait le château, et on vit avec surprise des jets de
+flammes qui éclairaient l'étang; chacun regarda d'où ils venaient, et on
+s'aperçut avec terreur qu'ils s'échappaient des croisées du château; les
+rameurs redoublèrent d'efforts pour aborder au plus vite; de nouveaux
+jets de flammes s'échappèrent des croisées de l'étage supérieur, et
+quand on put débarquer, les flammes envahissaient plus de la moitié du
+château. M. de Nancé fit rester les dames et les enfants sur le rivage;
+fit promettre à François de ne pas chercher à le rejoindre, et courut
+avec les autres pour organiser les secours. Les domestiques allaient
+et venaient éperdus, chacun criant, donnant des avis, que personne
+n'exécutait. M. de Sibran, fort inquiet de ses fils, les appela, les
+chercha de tous côtés; personne ne lui répondit; les domestiques, trop
+effrayés pour faire attention à ses demandes, ne lui donnaient aucune
+indication. M. de Guilbert ne s'occupait que du sauvetage des papiers,
+des bijoux et effets précieux; on jetait tout par les fenêtres, au
+risque de tout briser et de tuer ceux qui étaient dehors. Il n'y avait
+pas de pompe à incendie, pas assez de seaux pour faire la chaîne,
+personne pour commander; à mesure que les flammes gagnaient le château,
+le désordre augmentait; on avait heureusement pu sauver tout ce qui
+avait de la valeur, l'argent, les bijoux, les tableaux, le linge, les
+bronzes, la bibliothèque, etc. Mais tous les meubles, les tentures, les
+glaces furent consumés. M. de Guilbert travaillait encore avec ardeur
+à sauver ce que le feu n'avait pas atteint; M. de Sibran, éperdu,
+continuait à appeler et à chercher ses fils; M. de Nancé avait demandé
+aux domestiques ce qu'étaient devenus les jeunes de Sibran.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont sans doute dans le parc, Monsieur; on suppose qu'ils auront
+mis le feu au salon, où ils étaient restés seuls, et qu'ils se sont
+sauvés; on n'a trouvé personne dans les salons quand on s'est aperçu
+de l'incendie. Au rez-de-chaussée il ne leur était pas difficile de
+s'échapper.</p>
+
+<p>M. de Nancé, rassuré sur leur compte et se voyant inutile, retourna près
+de ces dames, pensant à l'inquiétude qu'avait certainement éprouvée
+François en le voyant s'exposer aux accidents d'un incendie, et aussi à
+l'inquiétude terrible de Mme de Sibran pour ses deux fils, qui étaient
+très probablement restés au salon, d'après le dire du valet de chambre.</p>
+
+<p>Un cri de joie salua son retour. François se jeta à son cou; il
+l'embrassa tendrement, et il sentit un baiser sur sa main; Christine
+était près de lui, l'obscurité croissante l'avait empêché de
+l'apercevoir! il la prit aussi dans ses bras et l'embrassa comme il
+avait embrassé François. Ensuite il chercha Mme de Sibran, qui était
+profondément accablée et qui, assise au pied d'un arbre, pleurait la
+tête dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mes enfants? dit-elle avec inquiétude.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'ils sont avec M. de Sibran, Madame; ils ne tarderont pas à
+venir vous rassurer.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE SIBRAN</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit loué! ils sont en sûreté! Les avez-vous vus? Où étaient-ils?</p>
+
+<p class="cen">M.DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais vous dire. Madame, Nous étions tous trop occupés
+pour avoir des détails. Mais, comme le disait le domestique que j'ai
+questionné, il est clair qu'ils ne pouvaient courir aucun danger,
+quand même ils se seraient trouvés dans le foyer de l'incendie; au
+rez-de-chaussée, à six pieds de terre, il ne pouvait rien leur arriver.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE SIBRAN</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, mais un incendie est toujours si terrible; Dieu vous
+bénisse, mon cher Monsieur, pour les nouvelles rassurantes que vous êtes
+venu me donner, et que mon mari...</p>
+
+<p>Un grand cri, cri de détresse et de terreur, interrompit sa phrase
+inachevée, A une mansarde du château, éclairée par les flammes,
+apparurent deux têtes livides, épouvantées, criant au secours; c'étaient
+Maurice et Adolphe, MM. de Sibran, des Ormes et les domestiques étaient
+en bas; leur cri d'épouvante avait répondu au cri de détresse des
+enfants. M. de Sibran se laissa tomber par terre; M. des Ormes, les
+mains jointes, la bouche ouverte, répétait: «Mon Dieu! mon Dieu!» mais
+ne bougeait pas. Les domestiques criaient et couraient.</p>
+
+<p>Mme de Sibran se releva et se précipita pour secourir ses fils, mais
+Dieu lui épargna la douleur de voir ses efforts inutiles, en la frappant
+d'un profond évanouissement.</p>
+
+<p>«Pauvre femme! dit M. de Nancé la regardant avec pitié; elle est mieux
+ainsi que si elle avait sa connaissance. François, ne bouge pas d'ici,
+je te le défends; je vais tâcher de sauver ces infortunés.»</p>
+
+<p>&mdash;Papa, papa, ne vous exposez point! s'écria François les mains jointes.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, je penserai à toi, cher enfant, et Dieu veillera sur
+nous.</p>
+
+<p>Et il s'élança vers le château.</p>
+
+<p>«Des matelas, vite des matelas!» cria-t-il aux domestiques épouvantés.</p>
+
+<p>A force de les exhorter, de les pousser, de répéter ses ordres, il
+parvint à faire apporter cinq ou six matelas, qu'il fit placer sous la
+mansarde où étaient encore Maurice et Adolphe, enveloppés de flammes et
+de fumée.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ.</p>
+
+<p>&mdash;Jetez-vous par la fenêtre, il y a des matelas dessous. Allons courage!</p>
+
+<p>Maurice s'élança et tomba maladroitement, moitié sur les matelas et
+moitié sur le pavé. M. de Nancé se baissa pour le retirer et faire place
+à Adolphe; mais avant qu'il eût eu le temps de l'enlever, Adolphe se
+jeta aussi et vint tomber sur les épaules de son frère, qui poussa un
+grand cri et perdit connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! s'écria M. de Nancé, ne pouviez-vous attendre une
+demi-minute?</p>
+
+<p>&mdash;Je brûlais, je suffoquais, répondit faiblement Adolphe.</p>
+
+<p>Et il commença à gémir et à se plaindre de la douleur causée par les
+brûlures. M. de Nancé remit Adolphe aux mains des domestiques, qui
+l'emmenèrent à la ferme, et lui-même s'occupa de faire revenir Maurice:
+mais ses soins furent inutiles; les reins étaient meurtris ainsi que
+les épaules; les jambes, qui avaient porté sur le pavé, étaient
+contusionnées et brisées; il demanda qu'on allât au plus vite chercher
+un médecin, étendit Maurice sur l'herbe, et engagea M. de Sibran à
+donner des soins à ses fils au lieu de se lamenter.</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme! ma femme! dit M. de Sibran avec désespoir.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Que diable! mon cher, ayez donc courage! Que votre femme s'évanouisse,
+on le comprend. Mais vous, faites votre besogne de père, et voyez ce
+qu'il y a à faire pour secourir vos fils.</p>
+
+<p class="cen">M. DE SIBRAN</p>
+
+<p>&mdash;Mes fils! mes enfants! Où sont-ils?</p>
+
+<p class="cen">M. DE. NANCÉ</p>
+
+<p>Ils sont contusionnés et brûlés; Maurice, là, près de vous et Adolphe à
+la ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice! Maurice! Il s'écria M. de Sibran en se jetant près de lui.</p>
+
+<p>Maurice poussa un gémissement douloureux.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde! ne lui donnez pas d'émotions inutiles, faites-lui
+respirer du vinaigre, bassinez-lui le front et les tempes, mais ne le
+secouez pas! Mettez deux matelas près de lui, et tâchons de l'enlever
+pour le placer dessus.</p>
+
+<p>M. de Sibran demanda du monde pour l'aider à transporter Maurice. M.
+de Nancé appela M. des Ormes, lui répéta ce qu'il y avait à faire en
+attendant le médecin, et retourna près de ces dames. Il prit de l'eau
+dans son chapeau, en jeta quelques gouttes sur la tête et le visage de
+Mme de Sibran, toujours évanouie, lui bassina à grande eau les tempes,
+et le front, et demanda à ces dames de continuer jusqu'à ce qu'elle
+reprît ses sens. Mme des Ormes et Mme de Guilbert s'en chargèrent et
+apprirent par M. de Nancé le triste état de Maurice et d'Adolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui a causé l'incendie, papa? demanda François? Où est ma
+bonne?</p>
+
+<p>&mdash;Ta bonne va bien, mon enfant; elle est allée donner des soins à
+Adolphe. Quant à l'incendie et ce qui l'a occasionné, personne ne le
+sait; les domestiques étaient tous à table; il n'y avait au salon que
+Maurice et Adolphe; on ne comprend pas comment le feu a pris au salon,
+et comment ces deux garçons se sont trouvés dans les mansardes. Maurice
+est encore sans connaissance, et Adolphe gémit et ne parle pas; tous
+deux sont fortement brûlés et doivent souffrir beaucoup.</p>
+
+<p>Mme de Sibran était revenue à elle pendant que M. de Nancé parlait aux
+enfants consternés. On lui dit que ses fils étaient sauvés; M. de Nancé
+lui expliqua de quelle manière et comment la précipitation d'Adolphe
+avait contusionné Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;On a été chercher un médecin, ajouta-t-il, et je pense qu'on pourra
+sans inconvénient les transporter chez vous, Madame.</p>
+
+<p>Après quelques autres explications à ces dames et aux enfants, Mme de
+Guilbert lui demanda si toutes les chambres du château avaient été
+atteintes et consumées, et s'il n'y avait plus de logement pour elle et
+sa famille.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tout est brûlé, Madame, mais on a pu sauver les effets d'habillement
+et les objets de valeur.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE GUILBERT</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allons-nous devenir? Où irons-nous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Si J'osais vous offrir un refuge provisoire, Madame, je vous
+demanderais de vouloir bien accepter mon château; je n'en occupe qu'une
+petite partie avec mon fils; le reste est à votre disposition.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE GUILBERT</p>
+
+<p>&mdash;Merci. Monsieur de Nancé; je suis bien reconnaissante de votre offre;
+si mon mari m'y autorise, je l'accepterai pour quelques jours, jusqu'à
+ce que nous trouvions à nous loger. Ce sera une gêne pour vous, je le
+sais, et je vous suis d'autant plus obligée.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Trop heureux de vous venir en aide dans un si grand embarras, Madame.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE GUILBERT</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-vous que nous nous installions chez vous dès cette nuit?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, Madame. Je retourne chez moi pour donner les ordres
+necessaires. Viens, François; nous allons bientôt partir, mon ami.</p>
+
+<p>Mmes des Ormes et de Cémiane proposèrent à Mme de Sibran de la ramener
+près de ses fils.</p>
+
+<p>«Après quoi nous retournerons chacune chez nous; les pauvres enfants
+doivent être harassés de fatigue». dit Mme de Cémiane.</p>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<h3>HEUREUX MOMENTS POUR CHRISTINE</h3>
+
+<p>Ils se dirigèrent tous vers la pelouse où se trouvait Maurice avec son
+père, toujours morne et accablé, et MM. des Ormes et de Cémiane. Maurice
+avait retrouvé sa connaissance et la parole; il se plaignait de ses
+brûlures, de vives douleurs dans les jambes, dans les reins; il ne
+pouvait faire un mouvement sans gémir. Mme de Sibran s'agenouilla près
+de lui sans parler; ses larmes tombèrent amères et abondantes sur le
+visage de son fils noirci par la fumée, et qui exprimait une souffrance
+aiguë. Elle déposa un baiser sur son front, puis resta immobile et
+silencieuse. Elle demanda à ces dames de la laisser près de son fils et
+d'emmener leurs enfants. Elle pria M. de Sibran de faire porter Maurice
+près d'Adolphe, afin qu'elle les eût tous deux sous les yeux. M. de
+Nancé se chargea de la commission et s'éloigna avec François, que
+Christine n'avait pas quitté un instant. Isabelle vint les joindre pour
+chercher Christine et la faire monter dans la voiture de Mme des Ormes.
+Mais quand ils arrivèrent dans la cour où étaient les voitures, ils
+trouvèrent Mme des Ormes partie. N'ayant trouvé ni Christine ni
+Isabelle, elle s'en était informée; on lui avait répondu qu'elles
+avaient sans doute été emmenées par M. des Ormes; ne poussant pas plus
+loin ses recherches, elle était partie pour les Ormes.</p>
+
+<p>L'effroi de Christine en se voyant oubliée fut de suite calmé par M. de
+Nancé, qui lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma petite Christine, je t'emmènerai avec François et Isabelle, et tu
+coucheras chez moi avec Isabelle qui nous sera fort utile pour préparer
+les logements des Guilbert.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, cher Monsieur de Nancé, répondit Christine en lui baisant la
+main qui tenait la sienne. Comme vous êtes bon! Comme François est
+heureux! et comme je suis contente pour lui que vous soyez son papa!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, papa! mon cher papal s'écria François dont les yeux brillèrent
+de joie. Montons vite en voiture, de peur que Mme des Ormes ne revienne
+chercher Christine.</p>
+
+<p>Christine sauta dans la voiture près de M. de Nancé; François s'élança
+en face d'elle; Isabelle, près de lui: et M. de Nancé, souriant de
+l'inquiétude de François et de Christine, dit au cocher d'aller bon
+train. Quand ils arrivèrent, il chargea Isabelle d'installer Christine
+dans l'ancienne petite chambre de François donnant dans celle
+d'Isabelle; François, tout joyeux, mena Christine dans cette petite
+chambre, l'embrassa ainsi que sa bonne, et alla se coucher dans la
+sienne, près de son père. Il n'oublia pas dans sa prière de remercier le
+bon Dieu de lui avoir donné un si bon père et une si bonne petite amie,
+et il s'endormit heureux et reconnaissant.</p>
+
+<p>M. de Nancé, au lieu de se reposer des fatigues de la journée, veilla,
+avec Isabelle et Bathilde, à l'arrangement des chambres destinées aux
+Guilbert, maîtres et domestiques: tout était prêt quand ils arrivèrent.
+Il les reçut à la porte du château, les installa chacun chez eux, leur
+recommanda de demander tout ce qu'ils désiraient, et s'échappa à leurs
+remerciements mille fois répétés, en rentrant dans son appartement: il
+embrassa son petit François endormi et se coucha après avoir, lui aussi,
+remercié le bon Dieu de lui avoir donné un si excellent fils.</p>
+
+<p>Christine dormit tard et se réveilla le lendemain tout étonnée de ne pas
+connaître sa chambre; elle ne tarda pas à se ressouvenir des événements
+de la veille, et son coeur bondit de joie quand elle pensa qu'elle
+reverrait François et M. de Nancé et qu'elle déjeunerait avec eux, chez
+eux. A peine Isabelle l'eut-elle habillée et lui eut-elle fait faire sa
+prière, que François entra; Christine courut à lui et se jeta dans ses
+bras.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! François, garde-moi toujours chez toi! Je me sens si heureuse ici!
+mon coeur est tranquille comme s'il dormait.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je serais bien, bien content de te garder toujours, mais ton papa et
+ta maman ne voudront pas.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? qu'est-ce que ça leur fait? Tu vois bien qu'ils m'ont
+oubliée hier dans ce château brûlé.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que tout le monde était agité par cet incendie, Tu vas
+voir qu'ils vont t'envoyer chercher... En attendant, je viens t'emmener
+pour déjeuner. Je déjeune toujours avec papa, et j'ai dit que tu
+déjeunerais avec nous. Veux-tu?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Merci, merci, mon bon François. Quelle bonne idée tu as eue!</p>
+
+<p>François embrassa sa bonne, qui les regardait avec tendresse, et,
+prenant la main de Christine, ils coururent tous deux chez M. de Nancé
+qui écrivait en attendant François.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon bon cher papa, dit François en lui passant les bras
+autour du cou.</p>
+
+<p>Il se sentit en même temps embrassé de l'autre côté, et deux petits
+bras entourèrent aussi son cou. C'était Christine, qui faisait comme
+François.</p>
+
+<p>Il sourit, les embrassa tous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, chers enfants; vous voilà déjà ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Cher Monsieur de Nancé, gardez-moi toujours avec vous et avec
+François. Je serais si heureuse chez vous! je vous aimerai tant! autant
+que François, dit Christine en l'entourant toujours de ses bras.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre chère enfant, j'en serais aussi heureux que toi; mais c'est
+impossible! Tu as un père et une mère.</p>
+
+<p>&mdash;Quel dommage! dît Christine en laissant tomber ses bras.</p>
+
+<p>M. de Nancé sourit encore une fois et l'embrassa.</p>
+
+<p>&mdash;Notre déjeuner est prêt, dit-il. Nous avons bon appétit; mangeons.</p>
+
+<p>Il servit à Christine et à François une tasse de chocolat, et prit
+lui-même une tasse de thé. Les enfants mangèrent et causèrent tout le
+temps; leurs réflexions amusaient M. de Nancé; leur amitié réciproque
+le touchait; il regrettait, comme Christine, de ne pouvoir la garder
+toujours; son petit François serait si heureux! Mais il se redit ce
+qu'il leur avait dit déjà:</p>
+
+<p>«C'est impossible!»</p>
+
+<p>Après les avoir laissés jouer quelque temps:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, ma petite Christine, dit-il, que je vais à présent faire
+atteler la voiture pour te ramener chez tes parents, qui doivent être
+inquiets de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà! s'écrièrent les deux enfants à la fois.</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui! déjà, mais vous vous reverrez bientôt et souvent. Isabelle te
+mènera promener de notre côté, et François ira se promener avec moi du
+côté des Ormes; vous jouerez pendant que je lirai au pied d'un arbre; et
+puis nous ferons des visites au château et à ta tante de Cémiane quand
+tu y seras.</p>
+
+<p>M. de Nancé fit atteler; il monta dans la voiture avec François,
+Christine et Isabelle; un quart d'heure après, ils descendaient au
+château des Ormes. Ils trouvèrent M. et Mme des Ormes dans le salon.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voilà, Monsieur de Nancé; c'est fort aimable de m'avoir
+vous-même ramené Christine; je pensais bien que quelqu'un s'en serait
+chargé.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment est-ce M. de Nancé qui nous amène Christine? D'où venez-vous
+donc, mon cher Monsieur?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;De chez moi, Monsieur.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est que vous ne savez pas, mon cher, que j'ai laissé Christine
+hier soir chez les Guilbert, la croyant avec vous. Ce n'est pas
+étonnant! Cet incendie était si terrible! Mais j'ai bien pensé ce matin,
+en la sachant encore absente, que M. de Nancé ou bien ma soeur de Cémiane
+l'aurait emmenée et nous la ramènerait.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous abusez de l'obligeance de M. de Nancé, Caroline.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout. Je suis bien sûre que M. de Nancé est très heureux de me
+rendre ce service.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là, oui, Madame; je vous l'affirme bien sincèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, dit Mme des Ormes triomphante. Vous croyez toujours
+que les autres pensent comme vous. Je suis persuadée, moi, que si j'avais
+à faire un voyage, et si je demandais à M. de Nancé de garder Christine
+chez lui en mon absence, il le ferait avec plaisir.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non seulement avec plaisir, Madame, mais avec bonheur. Essayez, vous
+verrez.</p>
+
+<p class="cen">MADAME. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes aimable, Monsieur de Nancé!</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Caroline, ne faites donc pas des suppositions impossibles. Monsieur de
+Nancé, voulez-vous rester à déjeuner avec nous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>Merci bien, Monsieur; j'ai chez moi nos pauvres voisins incendiés, et je
+ne les ai pas encore vus aujourd'hui.</p>
+
+<p>M. de Nancé partit avec François quelques instants après; Christine
+monta dans sa chambre avec Isabelle.</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<h3>TRISTES SUITES DE L'INCENDIE</h3>
+
+<p>Aucun événement extraordinaire ne vint plus troubler la tranquillité
+des châteaux voisins. Christine continua à voir François, Gabrielle et
+Bernard, presque tous les jours, tantôt chez eux, tantôt au château des
+Ormes. François s'attachait de plus en plus à Christine, et, grâce au
+désir qu'avait Isabelle de se rapprocher de lui, ils se retrouvaient
+dans leurs promenades et aussi dans leurs visites au château de Cémiane.
+M. de Nancé, cédant au désir de François, donnait souvent des déjeuners
+et des goûters aux enfants des environs; c'étaient les beaux jours de
+François et de Christine. Paolo continuait avec un succès marqué ses
+leçons à ses deux élèves. Mme des Ormes avait voulu que Paolo les donnât
+à Christine sans payement, mais M. des Ormes, qui redoutait le ridicule,
+plus encore qu'il ne craignait l'humeur de sa femme, les paya assez
+largement pour fermer la bouche aux mauvaises langues; car dans le
+voisinage on s'amusait beaucoup de l'avarice de Mme des Ormes pour tout
+ce qui concernait sa fille.</p>
+
+<p>La vie se passait donc heureuse et calme pour François et Christine;
+pour M. de Nancé, qui n'était heureux que par son fils; pour Isabelle,
+qui aimait beaucoup Christine à cause de la tendresse qu'elle
+témoignait à François, et aussi à cause des charmantes qualités qui se
+développaient par les soins de cette bonne intelligente et par ceux de
+M. de Nancé. Ce dernier portait à Christine une affection paternelle, et
+il cherchait à suppléer à la direction qui manquait à la pauvre enfant
+du côté de ses parents, par des conseils, toujours écoutés et suivis
+avec reconnaissance. Mme des Ormes oubliait sans cesse sa fille pour
+ne s'occuper que de toilette et de plaisirs. M. des Ormes, faible et
+indifférent, avait, comme nous l'avons vu, des éclairs de demi-tendresse
+qui ne duraient pas; tranquille sur le sort de Christine depuis qu'il la
+savait sous la direction sage et dévouée d'Isabelle, il ne s'occupait
+pas de sa fille, et cherchait, comme sa femme, à passer agréablement
+ses journées. Tous deux laissaient à Isabelle liberté complète d'élever
+Christine selon ses idées; c'est ainsi qu'aidée de M. de Nancé elle
+donna à Christine des sentiments religieux et des habitudes qui lui
+manquaient; elle la menait au catéchisme avec François, qui fit cette
+année sa première communion sous la direction du bon curé du village et
+guidé par son père, dont la piété touchait et encourageait François et
+Christine. Dès les premiers temps qui suivirent l'entrée d'Isabelle chez
+Christine, ils eurent occasion d'exercer la vertu de charité à l'égard
+de Maurice et d'Adolphe. Les brûlures d'Adolphe le faisaient souffrir
+beaucoup, mais ce n'était rien auprès de ce que souffrait Maurice.
+Outre des brûlures, le médecin lui avait trouvé les reins et le dos
+contusionnés et déviés et les jambes toutes disloquées.</p>
+
+<p>On les transporta chez eux la nuit même de l'incendie; et ce fut après
+qu'ils furent installés dans leurs lits, que les deux médecins appelés
+commencèrent à panser les brûlures et à remettre les membres démis et
+brisés. Paolo avait demandé à assister à l'opération; il voulut donner
+des conseils, et faire autrement que ne faisaient les médecins pour
+remettre les membres disloqués et brisés. Mais on se moqua de ses avis,
+et on refusa de les suivre.</p>
+
+<p>Paolo se retira en branlant la tête, et dit le lendemain à M. de Nancé:</p>
+
+<p>«Mauvais, mauvais pour le Maurice! Sera bossou et horrible; les zambes
+mal arranzées; très mal! C'est abouminable! Moi z'aurais fait bien; pas
+comme ces zens imbéciles».</p>
+
+<p>Maurice poussa des cris lamentables pendant cette opération, qui dura
+une demi-heure environ. Maurice se trouvait dans l'impossibilité de
+remuer, à cause des appareils qui maintenaient ses jambes et ses
+épaules; il fallait le faire boire et manger, le moucher et l'essuyer
+comme un petit enfant; il se désolait, se fâchait; ses colères et ses
+agitations augmentaient son mal.</p>
+
+<p>Les premiers jours sa vie fut en danger, et personne ne put le voir;
+mais, après un mois, M. de Nancé demanda si François ne pouvait pas
+venir le distraire et le consoler; M. et Mme de Sibran acceptèrent la
+proposition avec joie, et ils annoncèrent à leurs fils la visite de
+François.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi l'avez-vous acceptée, dit Maurice en gémissant. Il va
+triompher de me voir si malade; Adolphe et moi, nous nous sommes moqués
+de sa bosse, et il doit nous en vouloir.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE SIBRAN</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre ami, tu t'ennuies tant et tu souffres tant, que ton père et
+moi nous avons jugé utile de te donner une distraction.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Jolie distraction!</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Agréable passe-temps!</p>
+
+<p>Malgré l'humeur qu'ils témoignaient ils ne voulurent pas que Mme de
+Sibran écrivît à François pour l'empêcher de venir. Le lendemain,
+François arriva à une heure; ni Maurice ni Adolphe ne bougèrent ni ne
+parlèrent quand il entra chez eux et qu'il leur dit bonjour d'un air
+affectueux.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien souffert et vous souffrez encore beaucoup?...</p>
+
+<p>Pas de réponse.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons été tous bien tristes de votre accident... Papa a envoyé
+tous les jours savoir de vos nouvelles... Dès que j'ai su que vous
+alliez un peu mieux, j'ai bien vite demandé la permission de venir
+vous voir... Vous surtout, pauvre Maurice, qui ne pouvez pas faire un
+mouvement... Je vous fatigue peut-être?... Dites-le moi franchement; je
+reviendrai demain ou après-demain...</p>
+
+<p>Le pauvre François était un peu embarrassé; il ne savait s'il devait
+rester ou s'en aller; il attendit encore quelques minutes, et, Maurice
+et Adolphe persistant à garder le silence, il se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Maurice; adieu, Adolphe; je reviendrai vous voir avec papa, et
+je ne resterai pas longtemps, pour ne pas vous fatiguer.</p>
+
+<p>Le bon François sortit un peu triste du mauvais accueil que lui avaient
+fait ces garçons dont il avait déjà eu tant à se plaindre; mais,
+toujours bon et généreux, il se dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas leur en vouloir, à ces pauvres malheureux! Ils
+souffrent; peut-être que le bruit leur fait mal... Je verrai une autre
+fois à leur parler de choses qui les amusent.</p>
+
+<p>Christine savait qu'il avait été voir les Sibran; le lendemain, elle
+alla chez lui savoir de leurs nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Ils souffrent toujours beaucoup, répondit François.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ont-ils été contents de te voir?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas; ils ne me l'ont pas dit.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;T'ont-ils raconté comment le feu avait pris au salon?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne leur ai pas demandé.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;De quoi avez-vous donc causé?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Mais ils n'ont pas causé; j'ai parlé tout seul.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! est-ce que leur langue est brûlée!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS, souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Non; seulement ils ne parlent pas...</p>
+
+<p>Christine le regarda attentivement.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;François... ils t'ont fait quelque méchanceté, et tu ne veux pas le
+dire. Je le vois à ton air embarrassé.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as deviné, Christine, dit M. de Nancé en riant. Ils ne lui ont
+pas dit un mot, pas répondu un oui ou un non; ils ne l'ont pas regardé.
+Et François veut y retourner.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Tu es trop bon, François! Je t'assure que tu es trop bon. Ne
+trouvez-vous pas, cher Monsieur?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;On n'est jamais trop bon, ma petite Christine, et rarement on l'est
+assez. En retournant chez Maurice et Adolphe, François fait un double
+acte de charité, il rend le bien pour le mal, et il visite des
+malheureux qui souffrent et qui ont longtemps à souffrir encore, surtout
+Maurice. Cette seconde visite les touchera peut-être; et, s'ils voient
+souvent François, ils deviendront probablement meilleurs.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai cela; on est toujours meilleur quand on a passé quelque
+temps avec François et avec vous... Et c'est pourquoi je serais si
+contente de ne jamais vous quitter tous les deux!..., Si vous vouliez?...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre chère enfant, dit M. de Nancé en l'embrassant, n'y pense pas;
+c'est impossible.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Quand je serai vieille, et que je serai ma maîtresse, je viendrai chez
+vous et j'y resterai toujours.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous verrons; nous avons le temps d'y penser. En attendant, va
+jouer avec François; j'ai à travailler.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous faites? A quoi travaillez-vous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tu es une petite curieuse. Je travaille à un livre que tu ne comprends
+pas.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez? Je crois, moi, que je comprendrai. De quoi parlez-vous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;De l'éducation des enfants, et des sacrifices qu'on doit leur faire.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>Ce n'est pas difficile à comprendre. Il faut faire comme vous, voilà
+tout. Je comprends très bien tous les sacrifices que vous faites
+à François. Je vois que vous restez toujours à la campagne pour
+l'éducation de François; que vous ne voyez que les personnes qui peuvent
+être utiles ou agréables à François; que vous me laissez venir si
+souvent vous déranger et vous ennuyer chez vous, pour François; que vous
+m'apprenez à être bonne et pieuse, pour François; que vous m'aimez enfin
+pour François; que vous...</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, assez, chère enfant; tu es trop modeste pour ce qui te regarde
+et trop clairvoyante pour le reste. Dans l'origine, je t'ai aimée et
+attirée pour François, mais je t'ai bien vite aimée pour toi-même, et,
+après François, tu es la personne que j'aime le plus au monde. François
+le sait bien; nous parlons souvent de toi, et nous nous entendons très
+bien pour t'aimer.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, se jetant à son cou.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien contente de ce que vous me dites là! Comme je vous aime,
+cher, cher Monsieur de Nancé! Et comme cela m'ennuie de vous appeler
+Monsieur! J'ai toujours envie de vous dire: PAPA.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ne fais jamais cela, mon enfant; ce serait mal.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi mal?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ce serait presque un blâme pour ton papa; c'est comme si
+tu disais: M. de Nancé est meilleur pour moi que mon vrai papa, et je
+l'aime davantage.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais... ce serait la vérité.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Chut! ma Christine: chut! Que personne ne t'entende dire pareille
+chose.</p>
+
+<p>Christine resta un instant sans parler, la tête appuyée sur l'épaule de
+M. de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;A quoi penses-tu, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que je suis très heureuse de vous avoir connus, vous et
+François. Il est si bon, François!</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il est bien bon, mais prends garde qu'il ne s'impatiente de
+perdre son temps à nous regarder au lieu de jouer.</p>
+
+<p class="cen">CHRITINE</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que cela t'ennuie? François?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! pas du tout. J'aime beaucoup à t'entendre dire des choses
+aimables à papa et à l'entendre te répondre.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Iras-tu demain chez Maurice?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement; je l'ai promis.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que j'y aille avec toi?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si papa veut bien t'emmener.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne peux pas y aller, Christine: tu as neuf ans; tu ne peux pas
+faire des visites à des grands garçons de treize et onze ans.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'était seulement pour que François ne s'ennuie pas chez eux que je
+demandais à y aller, car je les déteste... c'est-à-dire je ne les aime
+pas beaucoup.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien fait de te reprendre, chère petite, car ton déteste n'était
+pas charitable; à présent, mes enfants, allez-vous-en; vous m'empêchez
+d'écrire.</p>
+
+<p>Les enfants allèrent rejoindre Isabelle et jouèrent quelque temps.
+Paolo arriva pour donner à François ses leçons; et ils se séparèrent en
+disant:</p>
+
+<p>«A demain!»</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>CHANGEMENT DE MAURICE</h3>
+
+<p>Le lendemain, avant la visite de Christine, qu'elle faisait toujours un
+peu tard, vers trois heures, à cause des leçons que lui donnait Paolo,
+François retourna avec son père chez les Sibran; il monta, comme la
+veille, chez Maurice et Adolphe, qui le virent entrer avec surprise.
+Maurice rougit et voulut parler, mais il ne dit rien.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Maurice; bonjour, Adolphe; j'espère que vous allez un peu
+mieux aujourd'hui... Vos yeux sont plus animés et vous êtes moins
+pâles... Je ne vous ferai pas une longue visite... comme hier...
+seulement pour vous raconter que M. de Guilbert va demain s'établir à
+Argentan, où il a trouvé une maison à louer, pendant qu'il fait rebâtir
+son château brûlé... Il paraît qu'il ne perdra rien, parce que la
+compagnie d'assurances lui paye tous ses meubles et son château...
+Adieu, pauvre Maurice; adieu, Adolphe; je prie toujours le bon Dieu
+qu'il vous guérisse bientôt.</p>
+
+<p>François leur fit un salut amical et se dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>«François!» appela Maurice aune voix faible. François retourna bien vite
+près de son lit.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;François! pardonnez-moi; pardonnez à Adolphe. Vous êtes bon, bien bon!
+Et nous, nous avons été si mauvais, moi surtout! Oh! François! comme
+Dieu m'a puni! Si vous saviez comme je souffre! De partout! Et toujours,
+toujours! Ces appareils me gênent tant! Pas une minute sans souffrance!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Maurice! Je suis bien triste de ce terrible accident. Je ne
+puis malheureusement pas vous soulager: mais si je croyais pouvoir vous
+distraire, vous être agréable, je viendrais vous voir tous les jours.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! Bon, généreux François! Venez tous les jours; restez bien
+longtemps.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;A demain donc, mon cher Maurice; à demain, Adolphe.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut sorti, le regard douloureux de Maurice se reporta sur son
+frère.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'as-tu rien dit, Adolphe? Comment n'as-tu pas été touché de
+la bonté de ce pauvre François, que nous avons reçu si grossièrement
+avant-hier et qui veut continuer ses visites, malgré notre méchanceté?</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Je déteste ce vilain bossu; les bossus sont toujours méchants; c'est
+toi-même qui l'as dit.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mal dit, car François est bon.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on sait s'il est bon ou méchant?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il fait nous prouve qu'il est bon. S'il vient demain, je t'en
+prie, sois poli pour lui, et parle-lui.</p>
+
+<p>Adolphe ne répondit pas; Maurice était fatigué, il ne dit plus rien.</p>
+
+<p>En revenant à la maison avec son père, François lui raconta avec bonheur
+ce que lui avait dit Maurice. M. de Nancé partagea le triomphe de
+François et lui fit voir combien la bonté et l'indulgence réussissaient
+mieux que la colère et la sévérité.</p>
+
+<p>&mdash;Continue ta bonne oeuvre, cher ami, peut-être s'améliorera-t-il tout à
+fait. C'est un vrai bonheur quand on peut rendre bons les méchants.</p>
+
+<p>Christine fut enchantée du résultat de cette seconde visite, et
+encouragea François à continuer et à tâcher de ramener aussi Adolphe à
+de meilleurs sentiments. Pendant deux mois, François retourna tous les
+jours chez les Sibran. Adolphe guérit de ses brûlures au bout d'un mois;
+il resta rebelle aux sollicitations de Maurice et insensible à la bonté,
+à l'amabilité de François. Le pauvre Maurice, au contraire, de plus
+en plus touché de la généreuse affection que lui témoignait François,
+devint plus doux, plus endurant, plus résigné de jour en jour; au bout
+de ces deux mois, le médecin lui permit de se lever et de faire usage
+de ses membres remis. Quand il se leva, sa faiblesse le fit retomber
+de suite sur son lit; un second essai, plus heureux, lui permit de
+s'appuyer sur ses jambes et de se tourner vers la glace; mais de
+quelle terreur ne fut-il pas saisi quand il vit ses jambes tordues et
+raccourcies, une épaule remontée et saillante, les reins ployés et ne
+pouvant se redresser, et le visage, jusque-là enveloppé de cataplasmes
+ou d'onguent, couturé et défiguré par les brûlures! Adolphe l'avait été
+aussi, mais beaucoup moins.</p>
+
+<p>Le malheureux Maurice poussa un cri d'horreur et retomba presque inanimé
+sur son lit. Mme de Sibran se jeta à genoux, le visage caché dans ses
+mains, et M. de Sibran quitta précipitamment la chambre pour cacher son
+désespoir à son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! criait Maurice, ayez pitié de moi! Mon Dieu! ne me
+laissez pas ainsi! Que vais-je devenir? Je ne veux pas vivre pour être
+un objet d'horreur et de risée.</p>
+
+<p>Puis, se relevant et se regardant encore dans la glace:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je suis horrible, affreux! François lui-même reculera d'épouvante
+en me voyant! Lui est bossu, c'est vrai, mais son visage, du moins,
+est joli, ses jambes sont droites... Et moi! et moi!... Maman, maman,
+secourez-moi; ayez pitié de votre malheureux Maurice!</p>
+
+<p>Mme de Sibran releva son visage inondé de larmes, et, regardant encore
+Maurice, l'horreur et le chagrin dont elle fut saisie lui firent
+craindre un évanouissement; au lieu de répondre à l'appel de son fils,
+elle se releva et courut rejoindre son mari pour unir sa douleur à la
+sienne.</p>
+
+<p>Maurice resta seul en face de la glace; plus il examinait ses
+difformités nouvelles, plus elles lui paraissaient hideuses et
+repoussantes; sa pâleur rendait plus apparentes les coutures et les
+plaques rouges de son visage; sa faiblesse faisait ployer ses reins et
+ses jambes. Pendant qu'il continuait l'examen de sa personne, la porte
+s'ouvrit doucement, et François entra. Toujours attentif à éviter ce qui
+pouvait peiner ou blesser les autres, il réprima, non sans peine, un cri
+de surprise et de frayeur à la vue de l'infortuné Maurice, qu'il devina
+plus qu'il ne le reconnut. Maurice se retourna, l'aperçut et examina
+l'impression qu'il produisait sur François. Il ne put découvrir que
+l'expression d'une profonde pitié et d'un sincère attendrissement.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre ami! Mon pauvre Maurice! Quel malheur! Mon Dieu, quel
+malheur!</p>
+
+<p>François soutint dans ses bras Maurice prêt à défaillir; il le fit
+asseoir, resta près de lui, et pleura avec lui et sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Du courage, mon ami, lui dit-il après quelques instants; ne perds pas
+l'espoir de redevenir ce que tu étais. Tu es faible à présent, tu ne
+peux pas te redresser ni te tenir sur tes jambes; dans quelques jours,
+quelques semaines au plus, tu retrouveras des forces et tu te tiendras
+droit comme avant.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, François; je sens que je ne me tiendrai jamais droit. Et mes
+jambes?... Comment se redresseraient-elles? elles sont contournées et
+tortues. Et l'épaule? Comment s'aplatirait-elle et redeviendrait-elle ce
+qu'elle était? Regarde-moi et regarde-toi. Eh bien! moi qui me suis tant
+moqué de ton infirmité, qui t'ai ridiculisé et tourmenté, j'en suis
+réduit à envier ton apparence. Je n'oserai jamais me montrer; je ne
+sortirai plus de ma chambre.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tu auras tort, mon pauvre Maurice; tu te rendras malade, tu
+t'ennuieras horriblement et tu souffriras bien plus.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu que ce soit agréable de voir tout le monde rire et chuchoter,
+d'entendre crier les petits enfants: Un bossu, un bossu! Venez voir un
+bossu!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS. souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas agréable, je le sais mieux que tout antre; c'est triste
+et pénible. Mais on se résigne à la volonté du bon Dieu et on s'y
+habitue un peu. Et puis, comme on est heureux quand on trouve quelqu'un
+de bon qui vous témoigne de la pitié, de l'amitié, qui prend votre
+défense, qui vous aime parce que vous êtes infirme! Ce bonheur-là,
+Maurice, compense ce qu'il y a de pénible dans ma position.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Tu pourrais dire notre position... Ce que tu m'as dit me fait du bien;
+je ne me sens plus aussi désespéré; peut-être, en effet, serai-je moins
+difforme dans quelque temps.</p>
+
+<p>François resta longtemps chez Maurice; quand il le quitta, le désespoir
+des premiers moments était calmé; il promit à François d'espérer, de se
+résigner et d'obéir docilement aux prescriptions du médecin, quand même
+il ordonnerait les promenades à pied et en voiture.</p>
+
+<p>Adolphe ne parut pas, tant que François resta chez Maurice; il n'avait
+pas encore vu son frère levé. Quand Maurice fut seul, Adolphe entra; il
+poussa un cri en voyant la difformité de Maurice.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Maurice, que tu es laid! Quelle tournure tu as! Quelles
+épaules! Quelles jambes! Et ta figure!... En vérité, je te plains! c'est
+affreux! c'est horrible!</p>
+
+<p class="cen">MAURICE, tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, Adolphe; je le vois sans que tu me le dises.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Toi qui te moquais tant de François, tu es bien pis que lui! Si tu
+voyais la figure que tu as!</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vue dans la glace.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Et tu n'as pas eu peur en te voyant?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai pleuré... Et le bon François a pleuré avec moi.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui veut dire que je dois pleurer aussi... Je t'en demande bien
+pardon; je suis très fâché de ce qui t'arrive, mais il m'est impossible
+de pleurer comme un enfant parce que tu as eu le malheur de devenir
+difforme!</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est mal ce que tu dis, Adolphe! François m'a consolé, m'a
+encouragé; et toi, qui es mon frère et qui devrais me plaindre, tu ne
+trouves rien à dire pour me consoler de ce grand malheur.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;François a pleuré avec toi parce qu'il est bossu, lui; mais moi, que
+veux-tu que je fasse, que je dise?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Adolphe. Laisse-moi seul, je t'en prie; ton indifférence me peine;
+elle m'afflige pour toi.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi? tu es bien bon! Je suis très fâché de ce qui t'arrive, mais
+quant à pleurer et en mourir de chagrin, je laisse cette satisfaction
+au sensible François. Adieu, je sors avec papa; nous allons t'acheter
+quelque chose pour te consoler; nous serons de retour dans une heure.</p>
+
+<p>Adolphe sortit. Maurice joignit les mains avec un geste de désespoir
+et gémit tout haut sur l'insensibilité de son frère; il en fit la
+comparaison avec François, et il se demanda d'où pouvait venir cette
+différence. Il crut comprendre qu'elle provenait de l'éducation
+différente qu'ils avaient reçue: Adolphe et lui, élevés légèrement,
+sans religion, sans principes, ne vivant que pour le plaisir et la
+dissipation; François, élevé pieusement, sérieusement, quoique gaiement,
+pratiquant la religion et la charité, s'oubliant pour les autres et
+faisant passer le devoir avant le plaisir. «Il faut que j'en parle à
+François, se dit-il, et si j'ai deviné juste, je changerai de manière de
+penser et de vivre, et je crois que j'en serai plus heureux.»</p>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>HEUREUSE BIZARRERIE DE MADAME DES ORMES</h3>
+
+<p>Christine arriva le lendemain comme d'habitude pour savoir des nouvelles
+du malade; les larmes lui vinrent aux yeux quand elle sut combien
+l'incendie et la chute avaient défiguré le pauvre Maurice, et le
+désespoir dans lequel il était plongé à l'arrivée de François; elle fut
+très contente du second succès de son ami.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre que tu finiras par le rendre excellent. C'est comme moi;
+tu m'obliges à devenir bonne, rien que par amitié pour toi. Je ne sais
+ce que je serais capable de faire pour toi.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne ferais pas de mauvaises choses, bien certainement.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! d'abord parce que tu ne m'en conseillerais jamais, et puis
+parce que je te ferais de la peine et à ton papa aussi en faisant mal.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Bonne Christine! je plains le pauvre Maurice, s'il doit rester
+infirme, de n'avoir pas une chère petite Christine comme moi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a qu'à prendre pour amie une des demoiselles Guilbert.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sont pas des Christine.</p>
+
+<p>Un domestique entra.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Nancé demande M. François et Mlle Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous demandez, papa? dit François.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, chers enfants; je reçois un petit mot de Mme des Ormes qui me
+demande d'aller de suite chez elle avec toi, François, et avec toi,
+Christine; je ne sais pas ce qu'elle désire de nous. Il faut y aller,
+mes enfants; apprêtez-vous, nous irons à pied par les prairies.</p>
+
+<p>Les enfants et Isabelle furent prêts en cinq minutes; M. de Nancé les
+attendait sur le perron; ils coururent gaiement en avant. M. de Nancé
+les suivait avec Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;Que peut me vouloir Mme des Ormes? se demandait-il. Elle est si
+bizarre, si absurde, que je crains toujours quelque sottise dont ma
+petite Christine serait victime... et mon pauvre François aussi par
+conséquent... Je vais le savoir bientôt, au reste; la voici qui vient
+au-devant de nous.</p>
+
+<p>Effectivement, Mme des Ormes, ne pouvant attendre patiemment l'arrivée
+de M. de Nancé, accourait comme une jeune personne de quinze ans,
+cueillant une fleur, poursuivant un papillon, gambadant et pirouettant.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Venez vite, Monsieur de Nancé, que je vous dise une bonne nouvelle. M.
+des Ormes vient d'acheter un hôtel à Paris, superbe hôtel! Je donnerai
+des bals, des concerts... Non, pas de concerts; je n'aime pas la
+musique. Des tableaux vivants; c'est charmant. Vous figurerez dans mes
+tableaux vivants; vous ferez le roi Assuérus, et moi la reine Esther, et
+mon mari l'oncle Mardochée; ah, ah, ah! mon mari en Mardochée avec une
+grande barbe blanche! N'est-ce pas que ce sera amusant?</p>
+
+<p>&mdash;Très amusant, Madame, répondit gravement M de Nancé; mais ce n'est pas
+pour cela que vous m'avez fait venir avec les enfants?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, si fait; c'est pour vous proposer de venir demeurer avec nous
+dans mon hôtel; vous prendrez le rez-de-chaussée, que je vous louerai
+dix mille francs, mais à la condition que, les jours de réception, on
+soupera dans votre appartement.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, Madame. D'abord je ne joue pas la comédie; ensuite
+je passe mes hivers à la campagne avec mon fils.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;A la campagne! Quel dommage! J'avais si bien arrangé tout cela! Vous
+auriez fait un superbe Assuérus».</p>
+
+<p>M. de Nancé ne put s'empêcher de sourire: tout cela lui parut d'un
+tel ridicule, que pour le faire sentir à Mme des Ormes et pour l'en
+dégoûter, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez Paolo, Madame! Ordonnez-lui de laisser pousser sa barbe et ses
+moustaches; il jouera tout ce que vous voudrez.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est une idée. Quand vous serez chez vous, envoyez-moi Paolo.
+Adieu, mon cher Monsieur de Nancé; au revoir, je pars demain. Christine,
+dis adieu à tes amis, nous partons demain.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;François, mon cher François! je ne veux pas le quitter! Laissez-moi
+avec lui, maman; je vous en supplie, ne m'emmenez pas.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Madame, Madame, laissez-moi ma chère Christine! Je serai si malheureux
+sans elle! De grâce, je vous en prie, ne l'emmenez pas.</p>
+
+<p>Et tous deux se jetèrent en sanglotant au cou l'un de l'autre.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! qu'est-ce que cela? Quelle scène absurde! Vas-tu
+finir de pleurer, Christine. Cela m'ennuie de voir pleurer.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je pleurerai toujours tant que je serai séparée de François.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je t'enverrai à Séraphin, à Franconi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas de Séraphin sans François; je veux rester avec
+François.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! quel ennui! Que vais-je devenir avec une figure pleurante en
+face de moi? Mon bon Monsieur de Nancé, de grâce, venez faire Assuérus.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, Madame: je ne me ferai jamais comédien.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Que faire alors? Venez à mon secours.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Madame,... M. de Nancé hésita.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, quoi? dites, dites, mon cher Monsieur de Nancé. Délivrez-moi de
+cet ennui; je ne peux pas supporter la lutte.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Madame... je vous offre un moyen de vous en délivrer. Laissez-moi
+Christine; vous serez bien plus libre, sans aucun embarras, aucune gêne.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour vous quel ennui! quelle charge!</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame; je jouirai d'abord du bonheur de ces deux enfants, et
+puis de la satisfaction de vous rendre un service, quelque léger qu'il
+soit.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Léger? mais c'est un énorme service que vous me rendez. C'est vrai!
+Cette pauvre Christine! elle serait sans cesse dérangée de sa chambre
+pour mes soirées, mes dîners: elle serait mal, très mal. Chez vous elle
+sera très bien; c'est une chose décidée alors. Je vous l'envoie demain
+avec Isabelle. Seulement, comme j'ai besoin de mes chevaux et de mes
+gens, je l'enverrai dans la charrette de la ferme avec ses effets.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ne dérangez personne, Madame, j'irai prendre moi-même Christine et
+Isabelle.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Merci, cher Monsieur; vous me rendez un service d'ami; je vous en
+remercie infiniment. Envoyez-moi Paolo pour Assuérus.</p>
+
+<p>M. de Nancé, délivré de son inquiétude pour François et Christine, rit
+bien franchement à la pensée de Paolo en Assuérus. Mais il promit de
+l'envoyer le soir même. Il allait s'éloigner, lorsque Mme des Ormes le
+rappela.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Nancé!... cher Monsieur de Nancé, vous êtes si bon, que
+vous voudrez bien, j'en suis sûre, compléter votre obligeance en prenant
+Christine aujourd'hui même; j'ai tant à faire! M. des Ormes est parti
+ce matin; je dîne chez ma belle-soeur de Cémiane; je ne verrai pas
+Christine; alors j'aime mieux vous la donner de suite.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;De tout mon coeur, chère Madame: quand faut-il que je vienne la
+prendre?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite! Remmenez-la, et envoyez votre carriole pour ses effets,
+qu'Isabelle mettra dans une malle. Adieu, Christine; adieu, ma fille;
+sois bien sage, bien obéissante; ne fais pas enrager ce bon M. de Nancé,
+qui veut bien de toi. Au revoir, dans six ou sept mois.</p>
+
+<p>Elle embrassa Christine sur les deux joues, serra la main de M. de
+Nancé, et s'éloigna en courant et sautillant comme elle était venue.</p>
+
+<p>Quand elle se fut éloignée, Christine et François, dont le coeur
+bondissait de joie, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, puis
+Christine se jeta dans ceux de M. de Nancé, qu'elle embrassait en
+répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! mon père! mon bon père! Vous m'avez sauvée! Que je vous
+aime, cher, cher père! M. de Nancé, attendri, lui rendit ses baisers.</p>
+
+<p>&mdash;Chère enfant! Oui, je suis ton père d'adoption; tu sais si je t'aime
+tendrement.</p>
+
+<p>Et il réunit dans ses bras ces deux enfants dont l'un était à lui, et
+dont fautre lui était seulement confié, mais il les aimait presque d'une
+égale tendresse. La rentrée au château de Nancé fut triomphale; des cris
+de joie annoncèrent à Bathilde le séjour de Christine au château.
+Le dîner, la soirée furent une fête et un éclat de rire continuel.
+Christine se coucha, installée dans la maison de son cher François et
+fut longtemps à s'endormir, tant la joie l'agitait. François était au
+moins aussi heureux; et M. de Nancé l'était plus sérieusement et plus
+profondément.</p>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<h3>PAOLO, PRIS, S'ÉCHAPPE</h3>
+
+<p>Aussitôt après être rentré, M. de Nancé envoya chercher Paolo et le fit
+mener de suite chez Mme des Ormes, qui l'attendait avec impatience. Dès
+qu'elle l'aperçut, elle courut à lui.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Arrivez, arrivez vite, mon cher Paolo; j'ai besoin de vous. M. de
+Nancé vous a-t-il parlé?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Non, Signora; il m'a seulement dit, avant que z'aie pou descendre de
+la voiture: «Partez vite, mon cer, «Madame des Ormes vous attend. Et
+la voiture m'a remmené si vite que z'en avais le vertize, Ce bon M. de
+Nancé, il a des ceveaux qui courent comme des diavolo.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Bon! c'est très bien! Je pars demain pour Paris; je laisse Christine
+à M. de Nancé; mon mari a acheté un hôtel charmant, je donnerai des
+soirées, des bals et j'ai besoin de vous.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;De moi! Oh! Signora! ze ne sais pas danser, voltizer en tournant comme
+la sarmante Signora des Ormes. Ze ne peux vous servir à rien et z'aime
+mieux rester avec M. de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Du tout, du tout. J'ai besoin de vous pour mes charades; vous ferez
+Assuérus.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Quoi c'est des sarades, Signora? Quoi c'est Souérousse?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Des charades sont des choses charmantes; je vous expliquerai cela plus
+tard. Assuérus est un roi; ce sera vous.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Mais ze ne peux pas être roi, Signora. Ze ne souis qu'un pauvre
+médecin italien.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes nigaud, mon cher! Vous ne serez pas roi pour de bon, ce
+sera pour rire; et je serai votre Esther, votre femme.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO, effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Signora, c'est impossible! Ce bon M. des Ormes! Non, non! Ze ne
+pouis pas accepter ça, Signora. Ze souis trop zeune pour que vous soyez
+ma femme.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque je vous dis que tout cela est pour rire, pour s'amuser.
+Il faut absolument que je vous emmène.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Signora, de grâce! laissez-moi avec M. de Nancé mon bon ami. Ze souis
+trop bête pour être un roi.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne fait rien, Assuérus était très bête. Vous allez coucher ici; je
+vous emmènerai demain avec moi. Brigitte, faites préparer un lit pour M.
+Paolo, je l'emmène à Paris. Sans adieu, mon cher Paolo.</p>
+
+<p>Brigitte, faîtes préparer un dîner pour M. Paolo. Je pars; à demain.</p>
+
+<p>Mme des Ormes sauta dans un coupé, qui s'éloigna rapidement. Paolo resta
+sur le perron sans voix et sans mouvement. Revenant à lui enfin et se
+frappant la tête de ses poings:</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! qu'ai-ze fait? Elle va m'emmener! ze ne veux pas moi avoir
+oune femme si horrible et si ridicoule! Ze veux la laisser au pauvre M.
+des Ormes!... Quel diable d'Assouérous! Ze ne souis pas Assouérous! ze
+souis le pauvre Paolo, et ze veux être le pauvre Paolo et rester avec
+le bon M. de Nancé qui ne me fait zamais enrazer comme cette femme
+ridicoule. Et ze veux rester et donner des leçons à mon petit
+François... Quel bon garçon!... Et à ma Christinetta!... Quelle bonne,
+douce demoiselle! Si vive, si gaie, et qui vous entortille avec ses
+grands yeux bleus si doux, et qui rient toujours... Quoi faire? Ze vais
+parler à M. de Nancé; ze me moque bien du dîner de la Signora; ze ne
+veux pas de son dîner, moi.</p>
+
+<p>Paolo partit en courant, malgré les cris de Brigitte, et arriva tout
+essoufflé chez M. de Nancé au moment où les enfants venaient de se
+coucher.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il donc, mon pauvre Paolo? Vous arrivez comme un homme
+poursuivi par des loups.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>Oh! caro Signor, z'aimerais mieux une bande de loups que Mme des Ormes;
+ze me souis sauvé cé vous; elle veut m'emmener, me faire roi Assouérous,
+m'épouser. C'est impossible, Signor! impossible! Ze ne veux pas être son
+mari! Ze ne veux pas sasser ce pauvre M. des Ormes! Quoi faire Signor!
+elle va me relancer partout; à Arzentan, cé vous, partout!</p>
+
+<p>M. de Nancé riait à se tenir les côtes; il calma le pauvre Paolo, lui
+expliqua ce que Mme des Ormes voulait de lui, et qu'elle serait la vie
+qu'il mènerait à Paris. Paolo frémit, pria M. de Nancé de le cacher
+jusqu'après le départ de sa persécutrice et de lui permettre de venir
+passer quelques jours chez lui, de peur que Mme des Ormes ne le fit
+enlever à Argentan. M. de Nancé lui promit secours et protection,
+consentit volontiers à le garder tant qu'il voudrait rester à Nancé, et
+lui demanda où il avait dîné.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Noulle part, Signor! Cette femme m'a fait perdre la tête et l'appétit.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Vous aller dîner ici, mon pauvre Paolo. Je vais dire qu'on vous
+prépare à dîner et à coucher.</p>
+
+<p>Pendant que Paolo tremblait d'être enlevé, Mme des Ormes se fâchait et
+grondait tous ses gens pour avoir laissé échapper ce pauvre Paolo. Elle
+commanda qu'on allât au petit jour à Argentan, et qu'on le lui ramenât
+de gré ou de force; mais le lendemain la carriole revint sans Paolo,
+qu'on n'avait pu trouver nulle part. Grande colère de Mme des Ormes,
+qui n'avait plus le temps d'aller à sa recherche: elle partit furieuse,
+arriva de même et trouva à redire à tout ce que son mari avait fait
+dans l'appartement; elle donna divers ordres contraires à ceux qu'avait
+donnés M. des Ormes, et, aussitôt arrivée, elle annonça qu'elle aurait
+une grande soirée dans quinze jours, vers le 15 décembre. Et dès le
+lendemain elle commença sa vie dissipée et tourbillonnante visites,
+emplettes, dîners, spectacles, soirées, se couchant à trois et
+quatre heures du matin, se levant à midi, une vie de femme du monde,
+c'est-à-dire de folle. Elle se mit à organiser les charades, mais elle
+trouvait difficilement des acteurs et actrices. Quand on sut qu'elle
+voulait faire le rôle d'Esther, personne ne voulut faire Assuérus. Dans
+son désespoir, elle écrivit à Paolo:</p>
+
+<p>«Mon cher, mon bon Paolo, je vous demande de grâce de me donner huit
+jours. Prenez demain le chemin de fer; descendez chez moi, dans mon
+hôtel, rue de la Femme-Sans-Tête, 18. Je ne vous garderai que huit jours
+au plus; et comme je ne veux pas vous faire perdre l'argent que vous
+font gagner vos leçons, je vous donnerai cinq cents francs le jour de
+votre départ. J'ai absolument besoin de vous; sans vous, ma fête est
+manquée. Si vous me refusez, je ne vous reverrai de ma vie et je vous
+défendrai de voir Christine. Ne répondez pas, mais arrivez vite.»</p>
+
+<p>«CAROLINE DES ORMES.»</p>
+
+<p>Quand Paolo reçut cette lettre, il retomba dans le désespoir; M. de
+Nancé, après avoir ri de la persévérance de Mme des Ormes, conseilla à
+Paolo de se rendre à ses voeux et de prendre le chemin de fer de midi qui
+l'amènerait à Paris à quatre heures. Paolo soupira, pleura même, se
+tapa la tête et partit, maudissant la Signora et ses charades. Il était
+attendu; on le reçut avec enthousiasme; sans lui donner le temps de se
+reposer, Mme des Ormes l'entraîna dans le salon où se faisaient les
+répétitions; tous les acteurs y étaient; ils accueillirent Paolo avec
+des éclats de rire que ne justifiaient que trop son air effaré, étrange,
+son attitude embarrassée et son apparence misérable; car pour ménager
+son habit de parade, il avait mis sa redingote râpée et tachée, des
+souliers ferrés, le reste à l'avenant, Mme des Ormes le traînant par la
+main, le présentant à tout le monde:</p>
+
+<p>&mdash;Voici mon Assuérus, disait-elle; commençons la répétition.</p>
+
+<p>On plaça Paolo sur une estrade; l'un lui leva le bras, l'autre la jambe;
+on lui ouvrit la bouche, on lui tira le nez, on hérissa ses cheveux;
+tous riaient à se tordre, excepté Paolo, qui, impatienté de ces
+plaisanteries et de ces rires, bondit de dessus l'estrade au milieu du
+salon, et cria avec colère:</p>
+
+<p>&mdash;Ze ne veux pas qu'on me tiraille comme un veau qu'on égorge. Ze veux
+qu'on me respecte et qu'on me donne à manzer. Si la Signora me fait des
+farces comme ça, moi, Paolo, ze prends la dilizence et m'en retourne à
+Arzentan.</p>
+
+<p>Toute la société rit de plus belle, mais se retira devant les yeux
+enflammés et les gestes furieux de Paolo. Mme des Ormes lui expliqua que
+c'était une répétition, qu'on allait lui servir un bon repas; elle
+le flatta, le calma, et puis elle sonna pour qu'on le menât dans sa
+chambre. Elle pria ces messieurs et ces dames de ne pas se décourager,
+que tout irait bien maintenant qu'elle tenait son Assuérus, et qu'elle
+se chargeait de lui faire répéter son rôle et ses pauses.</p>
+
+<p>Le jour de
+la représentation arriva. Le salon était plein de monde; deux tableaux
+avaient été passablement exécutés. Esther et Assuérus, qui excitaient
+d'avance les rires de l'assemblée, étaient attendus avec impatience;
+enfin la toile se leva. Assuérus, raide comme un soldat au port d'armes,
+le sceptre sur l'épaule en guise de fusil, regardait les spectateurs
+d'un oeil hébété et terrifié; Esther, demi-agenouillée devant lui, les
+bras tendus, le regardait d'un oeil suppliant.</p>
+
+<p>«Abaissez, votre sceptre sur ma tête», avait-elle dit tout bas, au
+moment où la toile allait se lever. Assuérus l'abaissa, mais trop tard,
+convulsivement et si durement que le sceptre tomba de tout son poids sur
+la tête de Mme des Ormes; le coup était si violent, si imprévu, qu'elle
+ne put s'empêcher de porter la main à sa tête en poussant un léger cri.
+Assuérus, éperdu, jeta sceptre, couronne et manteau, sauta à bas de
+l'estrade et disparut. Mme des Ormes se releva, regarda d'un air
+courroucé ses invités, qui riaient à qui mieux mieux, s'approcha de la
+rampe et voulut parler; sa grande bouche ouverte, son nez osseux et
+détaché, ses pommettes saillantes, son front bas, son air oie enfin,
+redoublèrent les éclats de rire; on n'avait jamais vu pareille Esther.
+Mme des Ormes, furieuse, se retira, se promettant de se venger sur Paolo
+de l'échec qu'elle subissait. Mais Paolo n'y était plus; devinant la
+confusion et la colère de Mme des Ormes, il fit lestement un paquet de
+ses effets, mit dans son portefeuille les cinq cents francs que lui
+avait donnés M. des Ormes le matin même, et courut au chemin de fer pour
+y attendre le premier départ. Le lendemain, de bonne heure, il était à
+Nancé, racontant sa mésaventure qu'il bénissait puisqu'il lui devait
+d'être débarrassé de Mme des Ormes. Les enfants furent enchantés de le
+revoir; il leur raconta les beautés de Paris telles qu'il les avait vues
+et jugées, et les ennuis des répétitions, des dîners et des soirées de
+Mme des Ormes tels qu'il les avait éprouvés.</p>
+
+<p>Peu de jours après, il reçut une lettre furieuse de son Esther; elle le
+traitait de mal élevé, de brutal, de goujat, de voleur même, pour avoir
+accepté et emporté les cinq cents francs que son mari avait eu la
+sottise de lui donner.</p>
+
+<p>«Ze les ai bien gagnés, se dit Paolo en riant; quant à ses inzures,
+ze m'en moque et je m'en bats l'oeil et le mollet. Mas ze vais la
+défourioser. Ze vais lui dire des soses... des soses qui lui feront
+ouvrir sa grande bouce comme oune bouce de crocodile».</p>
+
+<p>Et se mettant à table, il écrivit:</p>
+
+<p>«O Signora! ô bella, ô adorable! comment est-il possible qu'Assouérous
+reste comme oune homme de carton devant la belle Esther! Z'ai fait
+tomber sur votre ceveloure admirable, sur vos ceveux éparpillés, mon
+sceptre de bois, z'ai donné une calotte sans le vouloir, ze vous zoure,
+Signora bella. Et pouis, la douleur de votre douleur a si rempli de
+douleur ma cétive personne, que moi, Paolo, roi Assouérous, zé mé souis
+sauvé et z'ai couru comme un dératé zousqu'à la dilizence du cemin de
+fer. Pardonnez, Signora de mon coeur, Signora de mon âme, et recevez
+encore votre humble, soumis et éternel esclave.»</p>
+
+<p>«PAOLO PERONNI».</p>
+
+<p>Il faut que ze montre à M. de Nancé; c'est zoliment zoli ce que z'ai
+écrit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Nancé, Signor, venez, ze vous prie, lire ma réponse,
+dit Paolo en entrant chez M. de Nancé. Vous me direz si ce n'est pas
+sarmant. Voici la lettre, voilà la réponse.</p>
+
+<p>M. de Nancé sourit à la lecture du style de Mme des Ormes, et éclata de
+rire en lisant la réponse de Paolo. Celui-ci, enchanté de l'effet qu'il
+avait produit, attendait, en ouvrant la bouche jusqu'aux oreilles, que
+M. de Nancé témoignât tout haut son admiration.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, lui rendant les lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Paolo, votre lettre est, dans son genre, aussi ridicule que
+celle de Mme des Ormes. Elle vous injurie comme un Auvergnat, et vous
+lui répondez par une moquerie par trop évidente.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Cer Monsieur de Nancé, ze ne souis pas bête, quoique z'aie l'air
+d'oune imbécile; c'est comme ça qu'il faut faire avec cette Signora
+absourdissima. Elle croit qu'elle est souperbe, ze lui dis qu'elle est
+souperbe; elle croit que zé l'adore. Voilà la Signora ensantée; ze zouis
+peut-être le seul qui dise comme elle; alors elle pardonne et ne se
+fasse pas quand ze viens donner des leçons à ma Chnstinetta. Voilà
+pourquoi z'ai écrit comme oune imbécile.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>Nous verrons si vous avez deviné juste, mon cher Paolo; je le désire
+pour vous.</p>
+
+<p>Deux jours après, Paolo entra triomphant chez M. de Nancé, et lui
+présenta une lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez, Signor, lisez, voyez si Paolo est oune bête!</p>
+
+<p>«Mon bon et cher Paolo, votre charmante lettre m'a touchée et m'a
+bien fait regretter les injures que je vous ai écrites. Pauvre Paolo!
+Pardonnez-moi; je vous accepte pour esclave et je vous traiterai en
+bonne maîtresse. Adieu. mon esclave. Je m'amuse beaucoup, je donne des
+bals; je danse toute la nuit.»</p>
+
+<p>»CAROLINE DES ORMES».</p>
+
+<p>&mdash;Folle! dit M. de Nancé en levant les épaules. Que je suis heureux
+d'avoir pu tirer ma chère Christine de cette maison de folie et de
+dissipation!</p>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<h3>CHRISTINE EST BONNE MAURICE EST EXIGEANT</h3>
+
+<p>L'hiver se passait doucement et agréablement au château de Nancé.
+François et Christine accompagnaient M. de Nancé dans ses promenades de
+propriétaire, aidaient à la plantation des arbres, au tracé des chemins,
+etc. Elles étaient précédées et suivies des leçons de Paolo et de M. de
+Nancé. François sacrifiait quelquefois une promenade pour aller voir le
+pauvre Maurice, toujours si heureux de ces visites; Maurice questionnait
+beaucoup François, lui demandait des conseils et en profitait au point
+d'avoir amené un changement complet dans son caractère. Il devenait
+doux, humble, raisonnable. Adolphe, tout en reconnaissant ce changement
+favorable, s'éloignait de plus en plus de son frère et détestait
+François chaque jour davantage. Maurice sortait depuis quelque temps,
+mais il ne s'était encore fait voir à personne. Un jour, il demanda à
+François si M. de Nancé voudrait bien lui permettre d'aller le voir au
+château. François l'assura que M. de Nancé serait charmé de le recevoir
+ainsi que Christine.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Christine? Je croyais Mme des Ormes partie depuis longtemps.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il y a trois mois qu'elle est partie, mais elle nous a laissé
+Christine et Isabelle.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Christine est avec toi? Comme tu es heureux d'avoir une si bonne et si
+gentille petite fille!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu dis vrai! très heureux! Si tu la connaissais mieux, tu verrais
+comme elle est bonne, dévouée, aimable, gaie, charmante! Et comme elle
+nous aime, papa et moi! Elle nous dit, tout en riant, des choses si
+aimables, si affectueuses, que nous en sommes attendris, papa et moi.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! Je la connais bien.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je ne t'en parlais jamais, parce que je croyais que tu ne l'aimais
+pas.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Je la détestais comme je te détestais quand j'étais méchant; mais, à
+présent que je me souviens comme elle te défendait, comme elle t'aimait,
+je l'aime moi-même beaucoup, et je voudrais qu'elle m'aimât. Quand
+pourrai-je venir chez toi?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu venir demain? je préviendrai papa.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Très bien; au revoir, à demain à deux heures.</p>
+
+<p>Ils se séparèrent et François annonça la visite de Maurice. M. de Nancé
+en fut bien aise pour François, qui formait là une nouvelle et agréable
+intimité. Le lendemain, quand Maurice entra, embarrassé et honteux de sa
+ridicule apparence, François et Christine coururent à lui. Christine fut
+presque effrayée et repoussée au premier aspect, mais, surmontant sa
+répugnance par un sentiment de bonté, elle s'approcha de Maurice et
+l'embrassa.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Maurice, dit-elle, je sais combien vous avez souffert; j'ai
+tout su par François.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'a pardonné comme vous me pardonnez, bonne Christine. Dieu m'a
+bien puni de mes méchantes moqueries à l'égard du bon François. Je riais
+de votre amitié pour lui, de votre généreuse défense contre mes ignobles
+attaques. A présent je comprends le bonheur d'être aimé et défendu par
+un ami, et j'envie son heureux sort d'avoir une amie telle que vous.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Moi! je suis une pauvre petite amie qui doit tout à François et à M.
+de Nancé! Sans eux, je serais ignorante, sotte, méchante.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Ignorante, peut-être! Mais sotte et méchante, jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon bon Maurice, dit M. de Nancé qui entrait. Vous voilà
+bien mieux, mon ami; et votre courage se soutient; je sais par François
+combien vous êtes patient, résigné et... amélioré, pour tout dire.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;C'est François qui m'a fait du bien par sa bonté, Monsieur. Moi qui
+avais été méchant pour lui, et lui...</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas du passé, mon ami; et profitons du présent. Venez nous
+voir souvent; nous sommes très heureux ici. Ma petite Christine est
+gaie comme un pinson, douce comme une colombe et bavarde comme une pie:
+j'entends, une pie bien élevée et raisonnable, ce qui la rend très
+agréable et jamais incommode.</p>
+
+<p>Christine sourit et baisa la main de M. de Nancé. Maurice voulut lui
+prendre le bras, car il marchait péniblement avec ses jambes tortues;
+le premier mouvement de Christine fut de céder à sa répugnance et
+de reculer; mais, rencontrant le regard peiné de François, elle se
+rapprocha et tendit son bras à Maurice.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez peut-être mieux courir ou marcher en liberté, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je vais vous aider à marcher; cela me fera plaisir.
+Appuyez-vous bien, Maurice, n'ayez pas peur; je peux vous soutenir.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Bonne Christine, serez-vous aussi mon amie comme vous l'êtes de
+François?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Comme de François, jamais. Je ferai ce que je pourrai pour vous, je
+vous aiderai, je vous amuserai, je vous rendrai des services. Mais pour
+François, c'est autre chose. Je ne peux aimer personne comme j'aime
+François et M. de Nancé.</p>
+
+<p>François était enchanté de cette déclaration si franche de Christine;
+Maurice redevenait triste; bientôt il se plaignit d'éprouver de la
+fatigue, et on rentra; après une demi-heure de conversation, il se leva,
+dit adieu à tout le monde et s'en alla. Christine courut à lui, lui
+offrit son bras; il l'accepta en souriant tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Christine, dit-il en la quittant, je suis bien malheureux, et je n'ai
+pas un ami.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez François. Et François vaut tous les amis du monde. Adieu,
+Maurice, à bientôt, j'espère.</p>
+
+<p>Christine rentra dans le salon. Elle s'approcha de M. de Nancé, qui
+lisait dans un fauteuil, et, lui passant un bras autour du cou.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ceci annonce une confidence ou une confession, dit M. de Nancé
+en l'embrassant et en posant son livre. Voyons, de quoi s'agit-il, mon
+enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, répéta-t-elle tout bas, Maurice me répugne: je le déteste;
+je sais que c'est mal. Je voudrais ne pas le toucher et il veut que je
+lui donne le bras. Et j'ai été bien fausse, car je lui ai offert mon
+bras pour l'aider à s'en aller et je lui ai dit: «A bientôt, j'espère»,
+quand je voudrais ne le revoir jamais.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas été fausse, ma fille; tu as été bonne; tu as senti que
+ton aversion était injuste et tu as voulu la vaincre. Mais pourquoi le
+détestes-tu?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, s'animant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est depuis qu'il m'a demandé de l'aimer comme j'aime François. En
+moi-même, je le trouvais sot et ridicule. Lui! Maurice! que je connais à
+peine, l'aimer comme j'aime François, comme je vous aime, vous qui êtes
+si bon pour moi depuis quatre ans! François qui est mon frère, vous qui
+êtes mon père! Que j'aime un étranger comme vous! C'est bête et sot! Et
+pour cela, je ne peux plus le souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, répondit M. de Nancé en l'embrassant à plusieurs
+reprises, tu as raison de nous aimer plus que les autres, car nous
+t'aimons de tout notre coeur; mais il ne faut pas que tu te moques de
+ceux qui te demandent de les aimer, et surtout d'un malheureux infirme,
+sans aucune affection au monde, car on m'a dit que depuis qu'il était
+difforme, son frère même rougissait de lui. Tu vois, ma chère petite,
+que c'est une vraie charité d'être bonne pour lui.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Bonne, je veux bien, mon père, mais je ne peux pas et je ne veux pas
+l'aimer comme j'aime François et vous.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'y es pas obligée, mon enfant, mais tu ne dois pas le détester. Je
+serais bien triste de te voir détester quelqu'un.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Vous! triste? Par ma faute? Oh! mon père! jamais je ne détesterai
+personne, pas même Maurice.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, mon enfant; je te remercie de ta promesse et de ta
+confiance.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je serais bien fâchée de vous cacher quelque chose, mon cher père,
+surtout quand c'est du mal.</p>
+
+<p>François entra au moment où un dernier baiser de Christine terminait la
+conversation.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre Maurice me fait pitié! il est parti si triste, plus triste
+que je ne l'ai vu depuis longtemps.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce qu'il veut?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ce qu'il a? Tu as bien vu comme il est tortu, bossu,
+défiguré?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai vu; il est horrible, affreux.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et bien! c'est ça qui l'attriste; il a bien vu que tu t'approchais
+avec répugnance, presque avec dégoût, dit-il.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais c'est sa faute.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Comment, sa faute? C'est sa chute pendant l'incendie qui l'a si
+terriblement défiguré.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais écoute, François; avant je ne l'aimais pas, parce qu'il
+était méchant pour toi. Le bon Dieu l'a puni; je l'ai plaint beaucoup
+et je lui ai pardonné quand il est devenu bon et qu'il t'a aimé.
+Aujourd'hui, quand il est entré, il m'a fait pitié et j'étais disposée
+à lui porter un peu d'amitié; mais il m'a demandé de l'aimer comme je
+t'aime, et alors... (le visage de Christine exprima une vive émotion),
+alors... je l'ai,... je ne l'ai plus aimé du tout. Je l'ai trouvé
+ridicule et bête! C'est sot de sa part; cela prouve qu'il n'a pas de
+coeur, qu'il ne comprend pas la reconnaissance, la tendresse que j'ai
+pour toi et pour notre père; il ne comprend pas que je ne peux aimer
+personne comme je vous aime; que je ne suis heureuse qu'ici, avec vous,
+et que chez maman et partout je serai malheureuse loin de vous. Et quand
+maman et papa reviendront je serai désolée.</p>
+
+<p>Christine fondit en larmes; François la consola de son mieux, ainsi que
+M. de Nancé, qui lui dit qu'elle était une petite folle; que ses parents
+ne songeaient pas encore à revenir; que personne ne l'obligeait à aimer
+Maurice: qu'elle ne lui devait que de la compassion et de la bonté.
+Christine essuya ses yeux, avoua qu'elle avait été un peu sotte et
+promit de ne plus recommencer.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, je te demande, François, de ne pas me laisser trop souvent
+pour aller voir Maurice et de ne pas l'aimer autant que tu m'aimes.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, Christine; tu seras toujours celle que j'aimerai
+par-dessus tout, excepté papa.</p>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<h3>SURPRISE DÉSAGRÉABLE QUI NE GATE RIEN</h3>
+
+<p>Les beaux jours du printemps arrivèrent et rendirent la campagne encore
+plus agréable aux habitants du château de Nancé; Paolo était devenu
+l'homme indispensable. Dévoué, affectionné comme un chien fidèle, il
+était toujours prêt à tout ce qu'on lui demandait; pour M. de Nancé,
+c'étaient les affaires, les comptes, l'arrangement de la bibliothèque,
+les courses lointaines et autres travaux, qu'il accomplissait avec un
+zèle, un empressement que rien n'arrêtait. Pour les enfants, c'étaient
+des commissions, des raccommodages, des inventions de jeux, des leçons
+de menuiserie, de gymnastique, des établissements de cabanes, de
+berceaux de feuillage, et mille autres inventions qui naissaient dans le
+cerveau fertile de ce Paolo, bizarre, ridicule, mais aimant et dévoué.
+M. de Nancé lui avait demandé de venir demeurer chez lui, l'éducation de
+François et de Christine exigeant beaucoup de temps et de surveillance.
+Il lui donnait cent francs par mois pour les deux enfants. M. et Mme des
+Ormes semblaient avoir oublié l'existence de leur fille; excepté une
+lettre que M. des Ormes écrivait à Christine à peu près tous les mois,
+elle n'entendait jamais parler de ses parents. Mme des Ormes ne s'était
+pas informée une seule fois de ses besoins de toilette ou de livres, de
+musique, de tout ce qui compose l'éducation d'un enfant. Christine ne
+songeait pas encore à ces détails, mais elle avait un sentiment vague
+et pénible de l'abandon de ses parents, et un sentiment tendre et
+reconnaissant de ce que M. de Nancé faisait pour son éducation, pour son
+amélioration; elle éprouvait aussi, une grande reconnaissance des soins
+que donnait Paolo à son instruction; elle l'aimait très sincèrement;
+lui, de son côté, admirait son intelligence, sa facilité à retenir et
+à comprendre: elle venait d'avoir dix ans; elle avait commencé son
+éducation à huit ans, et en piano, italien, histoire, géographie,
+dessin, elle était avancée comme l'est une bonne élève de dix à onze
+ans; elle avait donc regagné tout le temps perdu. Isabelle aussi lui
+inspirait une affection pleine de respect et de soumission. Isabelle ne
+cessait de remercier son cher François de l'avoir décidée à se charger
+de Christine, «Quelle heureuse position tu m'as faite, mon cher
+François, entre toi et Christine, chez ton excellent père; rien ne
+manque à mon bonheur. Puisse-t-il durer toujours!»</p>
+
+<p>Il dura jusqu'à l'été. Un jour de juillet, que les enfants, aidés de M.
+de Nancé et de Paolo, construisaient un berceau de branchages au pied
+duquel ils plantaient des plantes grimpantes, une femme apparut au
+milieu d'eux; c'était Mme des Ormes. La surprise les rendit tous
+immobiles; rien n'avait fait pressentir sa visite.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Monsieur de Nancé; eh bien! mon cher esclave Paolo; eh bien!
+Christine, vous ne me dites rien?</p>
+
+<p>M. de Nancé salua froidement et sans mot dire. Paolo salua gauchement et
+devint rouge comme une pivoine. Christine alla embrasser sa mère, mais
+Mme des Ormes arrêta une démonstration dangereuse pour son col garni
+de dentelles et pour sa coiffure emmêlée de fausses nattes et de faux
+bandeaux; elle lui saisit les mains, lui donna un baiser sur le front;
+et, la regardant avec surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es grandie! Je suis honteuse d'avoir une fille si grande! Tu
+as l'air d'avoir dix ans!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>Et je les ai, maman, depuis huit jours.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie! Toi, dix ans! Tu en as huit à peine!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre que j'ai dix ans, maman.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu peux savoir ton âge mieux que moi? Je te dis que tu as
+huit ans, et je te défends de dire le contraire. Puisque j'ai à peine
+vingt-trois ans, tu ne peux avoir plus de huit ans.</p>
+
+<p>Personne ne répondit; elle mentait et se rajeunissait de dix ans, car
+elle s'était mariée à vingt-deux ans, et Christine était née un an après
+son mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Nancé, continua-t-elle, je vous remercie d'avoir gardé
+Christine si longtemps; elle a dû bien vous ennuyer.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, Madame, elle nous a fait passer un hiver et un printemps
+fort agréables.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! Mais... alors,... si vous vouliez la garder jusqu'au retour
+de mon mari? J'ai tant à faire, tant à arranger dans ce château! J'ai
+tout justement besoin de l'appartement de Christine, car j'attends
+beaucoup de monde. Je serais obligée de la mettre dans les mansardes, et
+la pauvre petite serait très mal. Et puis elle s'ennuierait à mourir,
+car je ne peux la laisser descendre au salon quand j'ai quelqu'un! Elle
+est trop grande pour..., pour perdre son temps. Vous me la rendrez quand
+je serai seule.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-la moi, Madame, quand vous voudrez et le plus que vous pourrez;
+mon fils et moi, nous sommes heureux de l'avoir.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Votre fils? Ah oui! c'est vrai! C'est ce joli petit là-bas. A la bonne
+heure! Il ne grandit pas comme une perche lui! il ne vous fait pas vieux
+par sa taille. Adieu, cher Monsieur! Paolo, venez avec moi; j'ai besoin
+de vous. Adieu, Christine.</p>
+
+<p>Mme des Ormes fit quelques pas, puis revint.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, Christine, tu n'as pas besoin de venir me voir chez moi. Ne
+la laissez pas venir, cher M. de Nancé. Je viendrai la voir chez vous...
+Adieu... Eh bien! où est Paolo?.. Paolo!... mon pauvre Paolo! Il sera
+parti en avant dans son empressement de me voir.</p>
+
+<p>Et Mme des Ormes hâta le pas, pour rentrer et retrouver Paolo, auquel
+elle voulait faire exécuter différents travaux dans ses appartements.</p>
+
+<p>M. de Nancé fut quelques minutes, avant de revenir de son étonnement.
+Cette mère retrouvant sa fille sans aucune joie, aucune émotion, après
+une séparation de huit mois! ne s'occupant que de la taille et de l’âge
+de sa fille, qu'elle veut cacher pour se rajeunir elle-même! c'était
+plus révoltant encore que l'indifférence passée; et la tendresse de M.
+de Nancé pour Christine se révoltait d'un accueil aussi froid. François
+et Christine n'étaient pas encore revenus de leur frayeur d'être
+séparés, et de leur stupéfaction de se sentir réunis pour longtemps.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! François, François! quel bonheur que j'ai tant grandi! Je vais
+tâcher de beaucoup manger pour grandir plus encore et pour rester ici
+avec toi.</p>
+
+<p>Christine et François sautaient et battaient des mains dans leur joie;
+M. de Nancé rit de bon coeur de la résolution de Christine. Chacun
+avait compris son bonheur et se livrait à une gaieté bruyante et à
+des plaisanteries réjouissantes, lorsque Paolo parut, l'air encore si
+effrayé et regardant de tous côtés si la tête de Méduse avait réellement
+disparu. Se voyant en famille, comme il disait, il se mit aussi à battre
+des mains, à gambader, à rire tout haut, au grand ébahissement de ses
+amis; François et Christine joignirent leur gaieté à la sienne; M. de
+Nancé riait en les regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Ze me souis cacé derrière le gros arbre! Z'avais oune peur terrible
+que la Signora ne m'aperçoût et ne me tirât de ma cacette. Quelle
+Signora terribila! Aïe! ze crois que ze l'entends.</p>
+
+<p>Et Paolo se précipita derrière son arbre. C'était une fausse alerte;
+personne ne parut.</p>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<h3>VISITES DE M. ET MADAME DES ORMES</h3>
+
+<p>Les habitants du château de Nancé ne s'aperçurent du retour de M. et Mme
+des Ormes que par quelques rares apparitions du père ou de la mère de
+Christine. M. des Ormes confirma la défense qu'avait faite sa femme à
+Christine de venir au château.</p>
+
+<p>&mdash;Ta mère a toujours du monde; elle craint que tu ne t'ennuies, que
+tu ne déranges tes heures de travail; et puis il faudrait venir te
+chercher, te ramener, ce qui serait difficile avec tous ces messieurs et
+dames qu'il faut promener et voiturer. Puisque M. de Nancé a la bonté de
+te garder chez lui, nous sommes bien tranquilles sur ton compte; et je
+suis convaincu que tu n'es pas fâchée de cet arrangement.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Du tout, du tout, papa, au contraire; je suis si heureuse avec ce bon
+M. de Nancé et mon ami François.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tant mieux, ma fille, tant mieux! J'espère que tu aimes M. de
+Nancé, que tu es aimable pour lui.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime de tout mon coeur, papa, et je le lui témoigne tant que je
+peux. Je voulais même l'appeler papa ou mon père, mais il n'a pas voulu;
+il croît que cela vous fera de la peine.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde. Appelle-le comme tu voudras.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Merci, papa, merci, je le lui dirai. Vous êtes bien bon; je vous
+remercie bien.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien aise de te faire plaisir, Christine, et que tu me le
+dises. Adieu, ma fille; je viendrai te voir souvent; mais pas de visites
+chez nous, ta mère m'a chargé de te le rappeler.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, papa, je ne viendrai pas.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;A propos, as-tu su que ton oncle et ta tante de Cémiane étaient en
+Italie pour quelques années!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, papa; je croyais qu'ils reviendraient passer l'été à Cémiane.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont allés en Suisse, puis en Italie, pour la santé de ta tante,
+qui souffre de la poitrine. Adieu, Christine, bien des amitiés à M. de
+Nancé.</p>
+
+<p>A peine M. des Ormes fut-il parti, que Christine s'élança vers
+l'appartement de M. de Nancé. Elle entra comme un ouragan.</p>
+
+<p>&mdash;Papa! mon père! Je peux vous appeler comme je le voudrai; papa me l'a
+permis.</p>
+
+<p>&mdash;Christine, Christine, dit M. de Nancé en hochant la tête, tu as eu
+tort de le lui demander. Je t'ai déjà dit que ce n'était pas bien.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, avec affection.</p>
+
+<p>&mdash;Pas bien? pourquoi? Ne faites-vous pas pour moi ce que vous feriez
+si j'étais votre fille? Ne me traitez-vous pas comme si j'étais votre
+fille? Ne m'aimez-vous pas comme une vraie fille, comme une vraie soeur
+de François? Ne croyez-vous pas que je vous aime comme un vrai père?
+Pourquoi donc m'obliger à vous parler comme à un étranger, à vous
+appeler Monsieur? Pourquoi m'imposer cette peine? Pourquoi me défendre
+de vous donner le nom que vous donne mon coeur, celui que vous donne
+François, qui ne peut pas vous aimer plus que je ne vous aime! Mon père,
+mon cher père, laissez-moi vous appelez mon père.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, Christine se laissa glisser à genoux devant M. de
+Nancé; elle appuya ses lèvres sur sa main, et le regarda avec ces
+grands yeux doux et suppliants qui faisaient de Paolo son très humble
+serviteur. M. de Nancé, de même que Paolo n'y résista pas; il releva
+Christine, la serra dans ses bras, l'embrassa à plusieurs reprises, et
+lui dit d'une voix émue:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille! ma chère fille! appelle-moi ton père, puisque ton père te le
+permet, et crois bien que si je suis un père pour toi, tu es pour moi
+une fille bien tendrement aimée.</p>
+
+<p>Christine remercia M. de Nancé, lui demanda pardon de l'avoir dérangé de
+son travail, et alla raconter ce qui venait de se passer à François, qui
+s'en réjouit autant qu'elle. Elle rentra ensuite dans son appartement,
+où l'attendait Paolo pour lui donner ses leçons.</p>
+
+<p>L'été se passa ainsi, bien calme pour François et pour Christine; M. de
+Nancé refusa toutes les invitations de M. et de Mme des Ormes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien mal à vous, M. de Nancé, lui dit un jour Mme des Ormes dans
+une de ses rares visites; vous refusez toutes mes invitations; vous ne
+voyez aucune de mes fêtes, qui sont si jolies, aucun de mes amis, qui
+sont si aimables, qui m'aiment tant, qui sont si heureux près de moi!
+Vous ne goûtez à aucun de mes excellents dîners; j'ai un cuisinier
+admirable! un vrai Vatel!</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je suis vraiment contrarié, Madame, d'avoir toujours à vous refuser;
+mais les devoirs de la paternité s'accordent mal avec les plaisirs du
+monde, et je préfère une soirée passée avec mes enfants, aux fêtes les
+plus brillantes.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment dites-vous, mes enfants? Je croyais que vous n'aviez qu'un
+fils.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Et Christine, Madame? Ne m'avez-vous pas permis de la regarder comme
+ma fille?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Christine! Vous avez la bonté de vous en occuper vous-même? Vous ne la
+laissez pas à sa bonne?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame. Je croirais manquer à la confiance que vous avez bien
+voulu me témoigner en me la... donnant..., car vous me l'avez bien
+donnée, n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, riant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui. Gardez-la tant que vous voudrez! Mais... où est-elle? Je
+suis venue pour la voir.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je vais la faire descendre, Madame; elle prend sa leçon de musique
+avec Paolo.</p>
+
+<p class="cen">M. de Nancé sonna</p>
+
+<p>&mdash;Faites venir Mlle Christine, dit-il au domestique.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>A propos de Paolo, il y a longtemps que je ne l'ai vu. J'ai besoin de
+lui pour une décoration de théâtre; nous allons jouer la Belle au bois
+dormant. C'est moi qui fais la BELLE. Tous ces messieurs ont déclaré
+que personne ne remplirait ce rôle mieux que moi. Ces dames étaient
+furieuses. Mais ils ont dit que les bras étaient très en évidence, car
+je serai dans un fauteuil, les bras pendants; on dit que j'ai de très
+beaux bras... Comment trouvez-vous mes bras?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, froidement.</p>
+
+<p>&mdash;Probablement très beaux, Madame; mais je ne m'y connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, vous me demandez!... s'écria Christine, qui arrivait en
+courant le croyant seul. Ah!</p>
+
+<p>Christine venait d'apercevoir sa mère, que les dernières paroles de M.
+de Nancé avaient mise de mauvaise humeur.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;A qui parlez-vous, si haut, Christine? Croyez-vous entrer dans une
+écurie?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, maman: on m'avait dit que M. de Nancé me demandait. Je le
+croyais seul.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi l'appelez-vous votre père?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Maman, papa m'a permis d'appeler M. de Nancé, mon père, parce qu'il
+est si bon pour moi...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Ah! ah! la bonne idée! Dieu! que c'est bête à M des Ormes!</p>
+
+<p>M. de Nancé s'aperçut que les choses allaient tourner mal pour la pauvre
+Christine interdite, et il crut devoir intervenir.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Christine est d'une reconnaissance excessive du peu que je fais pour
+elle, Madame. Elle croit la mieux témoigner en m'appelant son père.
+Comment pourrai-je oublier qu'elle est votre fille, qu'elle me vient
+de vous; qu'en m'occupant d'elle, c'est à vous que je rends service;
+qu'elle est pour moi un souvenir perpétuel de vous?</p>
+
+<p>Mme des Ormes, enchantée, serra la main de M. de Nancé, baisa
+Christine au front.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien raison, Christine, aime-le bien... et appelle-le ton père,
+car il est cent fois meilleur que ton vrai père. Au revoir cher Monsieur
+de Nancé; je viendrai très souvent vous voir. Et ne craignez pas que
+je vous enlève Christine: non, non; puisque vous y tenez, gardez-là en
+souvenir de moi. Adieu, mon ami.</p>
+
+<p>M. de Nancé la salua profondément et la reconduisit jusqu'à sa voiture.
+Elle y était déjà montée et M. de Nancé s'en croyait débarrassé,
+lorsqu'elle sauta à terre et remonta le perron.</p>
+
+<p>&mdash;Et Paolo que j'oublie! Christine, va me le chercher... Dieu! qu'elle
+est grande, cette fille! dit Mme des Ormes en la regardant courir pour
+exécuter l'ordre de sa mère. C'est vraiment ridicule d'avoir une fille
+si grande pour son âge; elle est encore grandie depuis mon retour, Ne
+craignez-vous pas, cher Monsieur de Nancé, en la laissant vous appeler
+son père, qu'elle ne vous vieillisse terriblement?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crains rien dans ce genre, répondit M. de Nancé en souriant.
+François a quatorze ans, et je ne cherche pas à me rajeunir.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez l'air si jeune. Quel âge avez-vous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;J'ai quarante ans, Madame.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Quarante ans! Dieu! quelle horreur! j'espère bien n'avoir jamais
+quarante ans!... Il est vrai que j'en suis loin! J'ai à peine
+vingt-trois ans.</p>
+
+<p>M. de Nancé ne put réprimer entièrement un sourire moqueur.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le croyez pas? C'est à cause de cette ridicule taille de
+Christine, à laquelle on donnerait dix ans, en vérité? Et c'est à peine
+si elle en a huit. Je me suis mariée à quinze ans.</p>
+
+<p>M. de Nancé ne pouvait répliquer sans dire une impertinence: il se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, dit Christine qui revenait tout essoufflée, je ne trouve pas M.
+Paolo; il est sans doute parti, ne vous sachant pas ici.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Que c'est ennuyeux! Comment ne lui a-t-on pas dit que j'étais là. Ce
+bon Paolo! Il est si heureux quand il me voit! Envoyez-le-moi demain,
+mon cher Monsieur de Nancé. Adieu, à bientôt.</p>
+
+<p>Elle monta dans son poney-duc et partit en envoyant des baisers avec ses
+doigts épatés qu'elle croyait effilés.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ennuyeux que Paolo soit parti, dit Christine; je n'avais pas
+fini ma leçon de piano, et je n'ai pas encore eu ma leçon d'histoire.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Il reviendra peut-être, mon enfant; et, s'il rentre trop tard, tu
+viendras chez moi, je te donnerai ta leçon d'histoire.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, mon père! J'aime tant quand c'est vous qui me donnez mes
+leçons... Mais, dites-moi, mon père, est-ce vrai que vous ne me soignez
+que pour maman, et que vous ne m'aimez qu'en souvenir d'elle?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre petite, je te soigne pour toi, je ne t'aime que pour toi.
+Ce que j'en ai dit à ta maman, c'était pour adoucir sa mauvaise humeur,
+pour détourner son intention du reproche qu'elle t'adressait, et de
+crainte que ta grande tendresse pour nous ne lui donnât la pensée de te
+faire revenir chez elle. Tu juges quel chagrin c'eût été pour moi, pour
+François et pour toi-même.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que j'en serais morte! Vous quitter, rentrer là-bas après
+avoir été heureuse et aimée ici, vous savoir dans le chagrin, vous et
+François! Mon Dieu! mon Dieu! oui, j'en serais morte!</p>
+
+<p>&mdash;Pst! pst! est-elle partie? dit une voix qui semblait venir du ciel.</p>
+
+<p>M. de Nancé et Christine levèrent la tête et virent apparaître à une
+lucarne du grenier la tête de Paolo, inquiet et alarmé.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Vous voilà! Que faites-vous donc là-haut? Je vous croyais sorti.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez Paolo oune minute, Signor. Ze descends. Deux minutes après,
+Paolo apparut; il paraissait content, mais encore un peu inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Ze me souis sauvé; z'avais peur que la Signora ne me poursuivît; z'ai
+couru au grenier, et, comme ze n'entendais plus rien, z'ai regardé et ze
+souis venu.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, vous n'avez pas gagné grand'chose, car je suis chargé de
+vous envoyer demain chez Mme des Ormes.</p>
+
+<p>Paolo fit une mine allongée qui fit rire M. de Nancé, mais il fit signe
+à Paolo de se taire à cause de Christine.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, mon ami, allez continuer les leçons de ma petite Christine;
+finissez votre temps de galères.</p>
+
+<p>&mdash;O Dio! quelle galère! avec oune si sarmante Signora! si douce, si
+obéissante, si intellizente, si...</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, riant</p>
+
+<p>&mdash;Assez, assez, mon cher, assez. Vous allez donner de l'orgueil à ma
+fille.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;A moi, mon père? De l'orgueil? et de quoi? Que fais-je, moi, que
+suivre vos conseils et ceux du bon Paolo! C'est vous et lui qui devez
+avoir de l'orgueil, si je fais bien; vous surtout, mon père, vous qui
+m'apprenez à être ce que dit Paolo, douce et obéissante, et à demander
+au bon Dieu de me rendre bonne et pieuse comme François.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, voyez, Signor! Quel anze que cet enfant! s'écria Paolo en
+joignant les mains et en s'élançant ensuite sur Christine, que, dans son
+admiration, il enleva de six pieds, et qu'il remit à terre avant qu'elle
+eût le temps de pousser un cri de frayeur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez fait peur, Paolo, lui dit Christine d'un air de reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon. Signorina, pardon, dit Paolo confus; c'était la zoie,
+l'admiration.</p>
+
+<p>Et il rentra un peu honteux, précédé de M. de Nancé et de Christine.</p>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<h3>MAURICE CHEZ M. DE NANCÉ</h3>
+
+<p>François rentrait un jour de chez Maurice, qu'il continuait à voir
+une ou deux fois par semaine, et dont la santé et l'état physique ne
+s'amélioraient guère. Ses jambes et ses reins ne se redressaient pas;
+son épaule restait aussi saillante, son visage aussi couturé. Il
+s'affaiblissait au lieu de prendre des forces. Sa difformité et
+l'insouciance de son frère lui donnaient une tristesse qu'il ne pouvait
+vaincre; il allait assez souvent chez M. de Nancé, où il était toujours
+reçu avec amitié; Christine était bonne et aimable pour lui; elle lui
+témoignait de la compassion, mais pas l'amitié qu'il aurait désiré lui
+inspirer et qu'il éprouvait pour elle. Plusieurs fois il lui représenta
+qu'il avait les mêmes droits que François à son affection, puisqu'il
+était infirme et malheureux comme lui.</p>
+
+<p>&mdash;François n'est pas malheureux, répondit Christine; il a eu du courage;
+il s'est résigné... D'ailleurs,... Christine se tut.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs quoi, Christine? Parlez.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'aime mieux me taire. Seulement personne ne pourra faire pour
+moi ce qu'ont fait M. de Nancé et François, je vous l'ai déjà dit. Et je
+vous ai dit aussi que je ferais ce que je pourrais pour vous témoigner
+la compassion et l'intérêt que vous m'inspirez.</p>
+
+<p>Maurice recommençait son exhortation, Christine répondait de même, et
+quand elle se trouvait seule avec M. de Nancé, elle se plaignait à lui
+des importunités de Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Chaque fois qu'il me dit de ces choses, je l'aime moins; je le trouve
+de plus en plus ridicule; il demande plus qu'il ne le devrait; et comme
+je ne sais que lui répondre, ses visites me sont désagréables... Que
+faire, cher père? Je crains de ne pouvoir m'empêcher de le détester.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non, chère petite; il t'ennuie; mais tu ne le détesteras pas, car tu
+penseras qu'il est l'ami de François...</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... l'ami!... François y va par charité.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, tu le recevras par charité. Et tu prieras le bon Dieu de te
+rendre bonne et charitable; et tu n'oublieras pas que tu vas faire ta
+première communion l'année prochaine.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, l'embrassant</p>
+
+<p>&mdash;Et puis je penserai à vous et à François pour vous imiter; la première
+fois que Maurice viendra, vous verrez, cher père, comme je serai bonne!</p>
+
+<p>Les bonnes résolutions de Christine portèrent leur fruit; Maurice crut
+voir que Christine l'aimait enfin comme il désirait en être aimé, et il
+devint plus gai et plus aimable pendant ses visites.</p>
+
+<p>Le jour où François revint de chez Maurice, comme nous l'avons dit, il
+avait trouvé son pauvre protégé fort triste; ses parents lui avaient
+annoncé que, n'ayant pas été à Paris depuis près d'un an, leurs affaires
+s'étaient dérangées et les obligeaient à y aller passer un ou deux mois;
+que, de plus, leur père était assez gravement malade et les demandait;
+qu'il fallait s'apprêter à partir sous peu de jours, et qu'Adolphe
+entrerait au collège dès leur arrivée à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Maurice, j'ai supplié maman de me laisser ici et de ne pas
+m'exposer à la honte, aux humiliations pénibles que je subirais à Paris.
+Maman, inquiète de ma santé, ne veut pas me quitter, et pourtant elle
+est obligée d'aller à Paris pour ses affaires et pour mon grand-père. Il
+faut donc que je me laisse emmener, que je subisse toutes les peines que
+je prévois. Si papa pouvait y aller seul, je m'y résignerais encore; et
+quant à Adolphe, je comprends bien qu'ici il ne travaille pas, il perd
+son temps et il a besoin d'aller au collège; mais, maman partant, il
+faut que je parte aussi? Quel chagrin pour moi de quitter la campagne et
+ma vie calme et retirée! Maman, me voyant si malheureux de ce voyage,
+m'a dit qu'elle ferait le sacrifice que je lui demandais qu'elle me
+laisserait ici, et qu'elle se séparerait d'avec moi si nous avions dans
+le voisinage un parent ou un ami intime qui voulût bien me recevoir chez
+lui pendant un mois ou deux, et encore, à la condition que moi ou le
+médecin nous lui écririons tous les jours pour la rassurer sur ma santé.
+C'est vrai que je suis malade, plus malade même qu'elle ne le croit,
+car je lui cache la plus grande partie, de mes souffrances pour ne pas
+l'inquiéter davantage. Ce fatal voyage me tuera! Et, par malheur,
+nous n'avons dans le voisinage aucun parent aucun ami qui puisse me
+recueillir! Oh! François, que je suis malheureux!</p>
+
+<p>François, ne trouvant aucune parole pour consoler le pauvre Maurice,
+pleura avec lui et l'engagea à recourir à Dieu et à la sainte Vierge. Il
+lui promit de lui écrire souvent; il chercha à le rassurer sur sa santé,
+sur les terreurs que lui causait son séjour à Paris, et le laissa un peu
+moins abattu, mais bien malheureux encore.</p>
+
+<p>François vint raconter à son père et à Christine le nouveau et vif
+chagrin du pauvre Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre garçon! pauvre Maurice! dit Christine; que pouvons-nous faire
+pour le consoler dans sa douleur?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ses chagrins sont malheureusement de nature à ne pouvoir être effacés;
+mais nous pouvons les adoucir en redoublant de soins et d'affection
+jusqu'à son départ. Demain, François pourra y retourner, et nous
+l'accompagnerons.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, je crois que j'ai trouvé un moyen excellent de le rendre non
+seulement moins triste, mais heureux.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu as trouvé cela, Christine? Dis-le nous bien vite.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous allez être... pas content.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Pas content? Pourquoi? Ton invention est donc mauvaise, méchante?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, mon père; excellente et très bonne. Devinez! Ce n'est
+pas difficile.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Comment veux-tu que je devine, si tu ne me dis pas quelque chose pour
+m'aider?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, François, devines-tu?</p>
+
+<p>François la regarda attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que j'ai trouvé, s'écria-t-il.</p>
+
+<p>Et il dit quelques mots à l'oreille de Christine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça, tu as deviné, répondit-elle en riant. A votre tour, mon père;
+vous ne devinez pas.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Hem! je crois que je devine aussi. Tu veux que je lui propose...</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! c'est cela! Eh bien! papa, voulez-vous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, souriant</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu ne m'as pas laissé achever! tu ne sais pas ce que j'allais
+dire!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, si fait! Et je vous demande encore: Le voulez-vous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, avec malice</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien, puisque tu le désires si vivement. Mais je te demande
+instamment que ce ne soit pas pour longtemps. Huit jours au plus.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera assez mon père, pour le consoler; pourtant, j'aimerais mieux
+un mois que huit jours.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, de même</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons si nous pouvons nous y habituer, François et moi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous vous y habituerez très bien. François ira le lui demander
+demain.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Il vaut mieux que tu y ailles toi-même avec Isabelle: tu verras en
+même temps la chambre que te donnera Mme de Sibran pour toi et pour
+Isabelle.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, effrayée</p>
+
+<p>&mdash;Quelle chambre? Pourquoi une chambre?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour demeurer chez Mme de Sibran pendant huit jours, jusqu'à son
+départ, comme tu le désires.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Moi, demeurer là-bas? Moi, vous quitter? aller chez ce Maurice que je
+ne peux pas souffrir? Oh! mon père! vous ne m'aimez donc pas, puisque
+vous me renvoyez avec tant de facilité! Vous ne croyez pas à ma
+tendresse, puisque vous me supposez le désir, la possibilité de vouloir
+vous quitter! François, tu avais deviné, toi; tu m'aimes!</p>
+
+<p>Christine, désespérée et tout en larmes, se jeta au cou de François, qui
+regardait son père avec tristesse.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, la saisissant dans ses bras et l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Christine! ma fille! mon enfant! Ne pleure pas! Ne t'afflige pas!
+C'est une plaisanterie; je devinais très bien que tu me demandais de
+faire venir Maurice ici avec nous. Tu ne m'as pas laissé achever, et
+j'ai profité de l'occasion pour te guérir de ta précipitation à vouloir
+comprendre les pensées inachevées. Je suis désolé, chère enfant, du
+chagrin que tu témoignes! Et crois bien que je ne t'aurais jamais permis
+l'inconvenance que je te proposais en plaisantant; et que je tiens trop
+a toi, que j'aime trop, pour me séparer de toi volontairement.</p>
+
+<p>Christine, consolée, embrassa tendrement ce père et ce frère tant aimés,
+et renouvela la proposition d'avoir Maurice à Nancé.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous voudrez, mes enfants; je m'associe à votre acte de
+charité, quoiqu'il ne me soit pas plus agréable qu'à Christine; mais,
+comme elle, je supporterai les ennuis d'un malade étranger et je
+vaincrai mes répugnances.</p>
+
+<p>Quand François retourna le lendemain chez Maurice, et lui fit part de
+l'invitation de M. de Nancé, le visage de Maurice exprima une telle
+joie, une telle reconnaissance, que François en fut touché. Il remercia
+François dans les termes les plus affectueux, et annonça le départ de
+sa mère pour le lendemain matin, parce qu'on avait reçu de mauvaises
+nouvelles de son grand-père.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu viendras à Nancé dans l'après-midi?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;J'en parlerai à maman; elle le voudra bien, j'en suis sûr, et alors je
+viendrai le plus tôt que je pourrai. Mais, dis-moi, François, Christine
+ne sera-t-elle pas ennuyée de mon long séjour près de vous?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, puisque c'est elle qui en a eu l'idée et qui l'a demandé
+à papa.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;En vérité? Christine! Oh! qu'elle est bonne! Quelle bonne petite amie
+j'ai là!</p>
+
+<p>François réprima un petit mouvement de mécontentement du vol que voulait
+lui faire Maurice de l'amitié de Christine. Mais il réfléchit que
+Christine n'avait pour Maurice que de la compassion, et que ce n'était
+qu'un acte de charité qu'elle exerçait envers lui.</p>
+
+<p>&mdash;A demain! lui dit François.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à demain, cher ami! dit gaiement Maurice. Eh bien! tu pars sans
+me donner la main?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! Je n'y pensais pas! Viens de bonne heure.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Le plus tôt que je pourrai; merci, mon ami.</p>
+
+<p>François s'en retourna à Nancé un peu pensif; il rencontra à moitié
+chemin Christine et son père qui venaient a sa rencontre.</p>
+
+<p>M. de Nancé demanda des nouvelles de Maurice, pendant que Christine
+disait à François:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, tu es triste!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis fâché contre moi-même.</p>
+
+<p>Et il raconta à son père et à Christine ce que lui avait dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors..., dit-il.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors, tu es fâché contre lui, et tu as eu envie de lui dire que je
+n'étais pas son amie et que tu étais et serais mon seul ami, et que je
+ne l'aimerais jamais comme je t'aime? Et puis, tu ne l'aimes pas; tout
+comme moi, dit Christine en riant et en l'embrassant.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS. Surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! comment as-tu deviné?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est que cela m'a fait la même chose quand il m'a demandé de l'aimer
+comme je t'aime: je le trouvais bête, je me sentais fâchée contre lui,
+et depuis ce temps je ne peux pas l'aimer pour de bon; mais papa dit que
+ça ne fait rien, qu'on peut tout de même être bon et aimable pour lui,
+sans l'aimer.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je crains que ce ne soit mal de ma part, papa; c'est vrai que je ne
+l'aime pas. Et pourtant il me fait pitié, je le plains; mais je n'aime
+pas à le voir.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant tu y vas de plus en plus, mon ami.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je l'aime de moins en moins; et c'est pour me punir de ce
+mauvais sentiment, que je fais plus pour lui que si je l'aimais.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>--Tu ne peux faire ni plus ni mieux, mon ami, car tu agis par charité;
+tu fais donc plus et mieux que si tu agissais par amitié... Sois bien
+tranquille, et, quand il sera ici, continue à lui laisser croire que tu
+es son ami. Le bon Dieu te récompensera de ce grand acte de charité.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, vous avez raison de dire grand acte de charité, parce que
+c'est bien difficile d'être avec les gens qu'on n'aime pas, comme si on
+les aimait.</p>
+
+<p>L'arrivée de Paolo interrompit leur conversation, que François reprit
+avec son père avant de se coucher. Ils dirent beaucoup de choses que
+nous n'avons pas besoin de savoir, et dont le résultat fut pour François
+une tranquillité de coeur complète, un redoublement de tendresse pour
+Christine et de compassion pour Maurice, qu'il résolut de traiter plus
+amicalement encore que par le passé.</p>
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<h3>FIN DE MAURICE</h3>
+
+<p>Le lendemain, Maurice arriva pâle et défait, les yeux rouges et gonflés,
+la poitrine oppressée. Le départ de ses parents lui avait causé une
+douleur profonde, malgré la promesse de sa mère de revenir dès qu'il y
+aurait une amélioration dans la santé de son grand-père. Quand il vit
+François et Christine qui accouraient au-devant de lui, il sourit, un
+éclair de joie illumina son visage; il hâta le pas pour les joindre plus
+vite; dans son empressement, une de ses jambes accrocha l'autre, et il
+tomba tout de son long par terre; aussitôt un flot de sang s'échappa
+de sa bouche: une veine s'était rompue dans sa poitrine. François et
+Christine coururent à lui pour le relever, et, malgré leur frayeur, ils
+n'en témoignèrent aucune, de peur d'effrayer Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Va chercher papa, dit François à l'oreille de Christine, qui partit
+comme une flèche.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, venez vite; Maurice vomit du sang: François le
+soutient.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, se levant.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-ils?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Dans le vestibule.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Va vite appeler ta bonne, ma chère enfant; qu'elle apporte ce qu'il
+faut.</p>
+
+<p>Isabelle, en entendant le récit de Christine, prit une fiole d'eau
+de Pagliari, en versa une cuillerée dans un verre d'eau, et se hâta
+d'arriver près de Maurice, auquel elle fit boire la moitié de cette eau.
+Quelques instants après il but l'autre moitié, et le vomissement de
+sang, qui avait déjà diminué, s'arrêta tout à fait. Isabelle obligea
+Maurice à se mettre au lit, malgré sa résistance. Il témoignait un tel
+chagrin d'être séparé de ses amis François et Christine, que M. de Nancé
+lui promit de les lui amener, pourvu qu'il parlât le moins possible, ce
+que Maurice promit avec joie.</p>
+
+<p>M. de Nancé ne tarda pas à ramener les enfants.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;François, Christine, mes chers, mes bons amis; je suis bien malade, je
+le sens... Je suis trop malheureux; j'ai demandé au bon Dieu de me faire
+mourir.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Maurice, que dis-tu? Tu veux donc nous quitter; tu ne nous aimes
+donc plus?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que je vous aime trop que je suis malheureux. Je voudrais
+être toujours avec vous, et je vous vois si peu. Je voudrais être avec
+maman et papa, et les voilà partis! Je voudrais que mon frère m'aimât,
+et il ne me témoigne que de l'indifférence. Toi, François, et toi, chère
+et bonne Christine, si vous pouviez être mon frère et ma soeur. Mais vous
+ne l'êtes pas! Je voudrais que vous m'aimiez de telle sorte que vous
+n'aimiez que moi, et cela aussi est impossible.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, vous parlez trop; je vais renvoyer vos amis si vous
+continuez.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Pardon. Monsieur; je ne dirai plus rien.</p>
+
+<p>François et Christine s'assirent près du lit de Maurice et cherchèrent à
+le distraire en causant, avec M. de Nancé, de leurs projets d'hiver
+et de l'été prochain. Ils mêlaient toujours Maurice à leurs projets,
+pensant lui faire plaisir. Il souriait tristement; à la longue, une
+larme qu'il retenait, coula le long de sa joue.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, tu pleures? Souffres-tu? Qu'as-tu?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne souffre que d'une grande faiblesse. Je pleure parce que je vous
+aurai quittés depuis longtemps quand le printemps arrivera.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Si votre bonheur et votre santé dépendent de votre séjour
+chez moi, je ne serai pas assez cruel pour vous renvoyer, mon pauvre
+garçon.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ce que je veux dire, Monsieur... Je crois que je n'ai
+plus longtemps à vivre.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, ne pense donc pas à des choses si tristes!</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Mes bons amis, le peu d'affection que m'a témoigné mon frère, le
+départ de maman et de papa, que je croyais ne jamais quitter dans l'état
+où je suis, la crainte de mourir loin d'eux, sans les revoir, sans
+recevoir leur bénédiction, sans les embrasser, tout cela me tue! Depuis
+longtemps je me sens mourir, et je le cache à mes parents; je les
+regrette amèrement, et pourtant je suis heureux d'être ici, parce que
+je veux mourir bien pieusement, et vous m'y aiderez. Vous êtes tous si
+bons, si pieux! Chez moi, personne ne prie; personne ne parle du bon
+Dieu; personne n'a l'air d'y penser, Monsieur de Nancé, ajouta-t-il en
+joignant les mains, ayez pitié de moi! Je voudrais faire ma première
+communion comme l'a faite François, et je ne sais comment la faire; je
+ne sais rien; je ne sais même pas prier. Ayez pitié de moi! Dites, que
+dois-je faire?</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre garçon, répondit M. de Nancé attendri, il faut vous
+soumettre à la volonté de Dieu; vivre s'il le veut, et ne pas vous
+préoccuper de la crainte de mourir. Il faut vous soigner comme on vous
+l'ordonne, offrir à Dieu les chagrins qu'il vous envoie, et lui demander
+du courage et de la patience. Quant à la première communion, nous en
+reparlerons demain. A présent, restez bien tranquille jusqu'à l'arrivée
+du médecin, que j'ai envoyé chercher. Isabelle ou Bathilde restera près
+de vous. Soyez calme, mon ami, et remettez-vous entre les mains du bon
+Dieu, notre père et notre ami à tous.</p>
+
+<p>M. de Nancé lui serra la main.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Monsieur, merci: vous m'avez déjà consolé.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Nancé sortit, emmenant François et Christine qui pleuraient et
+qui envoyèrent à Maurice un baiser d'adieu, auquel il répondit par un
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Le croyez-vous bien malade, papa? dit François avec anxiété.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, mon ami; il est possible qu'il voie juste en se croyant
+près de sa fin; il est extrêmement changé et affaibli depuis quelque
+temps déjà. Aujourd'hui son visage est très altéré. Le départ de ses
+parents l'a beaucoup affligé.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Maurice! et moi qui ne l'aimais pas!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc? Mais nous allons le soigner comme si nous l'aimions
+tendrement; n'est-ce pas, François?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! Et je l'aime réellement à présent; il me fait trop pitié.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je suis comme toi, et je crois que je l'aime.</p>
+
+<p>Quand le médecin arriva, il traita légèrement le vomissement de sang de
+Maurice; il l'attribua à sa chute, et pensa que ce serait un bien pour
+le fond de la santé; il engagea Maurice à se lever, à manger, à sortir,
+à faire, enfin, ce que lui permettraient ses forces. M. de Nancé lui
+demanda pourtant d'écrire à M. et à Mme de Sibran pour les avertir de
+l'accident arrivé à leur fils. Lui-même leur en raconta tous les détails
+en ajoutant l'opinion du médecin, et promit de les avertir de la moindre
+aggravation dans l'état de Maurice. Cette consultation rassura tout
+le monde, excepté Maurice lui-même, qui persista à vouloir hâter sa
+première communion.</p>
+
+<p>M. de Nancé, n'y voyant que de l'avantage, et ayant reçu de M. et Mme de
+Sibran l'autorisation de céder à ce qu'ils croyaient être une fantaisie
+de malade, fit venir tous les jours un prêtre pieux et distingué, pour
+donner à Maurice l'instruction religieuse qui lui manquait. M. de Nancé
+lui-même, développa, par son exemple et par ses paroles, la foi et la
+piété de Maurice; François lui racontait les pieuses impressions de
+sa première communion, et, un mois après son entrée chez M. de Nancé,
+Maurice faisait aussi sa première communion avec les sentiments les plus
+chrétiens et les plus résignés.</p>
+
+<p>La faiblesse avait insensiblement augmenté, au point qu'il se soutenait
+difficilement sur ses jambes. Mais le médecin n'en concevait aucune
+inquiétude et attendait une guérison complète au retour du printemps.
+Peu de jours après sa première communion, il fut pris d'un nouveau
+vomissement de sang. M. de Nancé s'empressa d'écrire à M. et Mme de
+Sibran, en ne dissimulant pas sa vive inquiétude.</p>
+
+<p>Le vomissement de sang ne put être complètement arrêté, et plusieurs
+fois dans la matinée il reprit avec violence. La faiblesse de Maurice
+augmentait d'heure en heure. Dans l'après-midi, il demanda François et
+Christine.</p>
+
+<p>&mdash;François, bon et généreux François, dit-il, je ne veux pas mourir sans
+te demander une dernière fois pardon de ma méchanceté passée. Ne pleure
+pas, François; écoute-moi, car je me sens bien faible. Quand je ne serai
+plus prie pour moi, demande au bon Dieu de me pardonner; aime-moi mort
+comme tu m'as aimé vivant; ton amitié a été ma consolation dans mes
+peines, elle a sauvé mon âme en me ramenant à Dieu. Que Dieu te bénisse,
+mon François, et qu'il te rende le bien que tu m'as fait!</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Christine, ma bonne et chère Christine, qui m'as aimé comme
+un frère, comme un ami; ta tendresse, tes soins ont fait le bonheur des
+derniers mois de ma triste et pénible existence. Que Dieu te récompense
+de ta bonté, de ta charité, de ta tendresse! Que Dieu te bénisse avec
+François! Puisses-tu ne jamais le quitter pour votre excellent père!...
+Oh! Monsieur de Nancé, mon père en Dieu, mon sauveur, je vous aime,
+je vous remercie, ma reconnaissance est si grande, que je ne puis
+l'exprimer comme je le voudrais. Que Dieu!...</p>
+
+<p>Un nouveau vomissement de sang interrompit Maurice. François et
+Christine, à genoux près de son lit, pleuraient amèrement; M. de Nancé
+était vivement ému. Maurice revint à lui; il demanda M. le curé, que M.
+de Nancé avait déjà envoyé prévenir et qui entrait. Maurice reçut une
+dernière fois l'absolution et la sainte communion; il demanda instamment
+l'extrême-onction, qui lui fut administrée.</p>
+
+<p>Depuis ce moment, un grand calme succéda à l'agitation et à la fièvre;
+il pria M. de Nancé, dans le cas où ses parents arriveraient trop tard,
+de leur faire ses tendres adieux et de leur exprimer ses vifs regrets de
+n'avoir pu les embrasser avant de mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-leur aussi que j'ai été bien heureux chez vous, que je les
+bénis et les remercie de m'avoir permis de venir mourir près de vous.
+Dites-leur qu'ils aiment François et Christine pour l'amour de moi.
+Dites-leur que je meurs en les aimant, en les bénissant; que je meurs
+sans regrets et en bon chrétien. Adieu... adieu... à maman...</p>
+
+<p>Il baisa le crucifix qu'il tenait sur sa poitrine, et il ne dit plus
+rien. Ses yeux se fermèrent, sa respiration se ralentit, et il rendit
+son âme à Dieu avec le sourire du chrétien mourant.</p>
+
+<p>M. de Nancé avait fait éloigner ses enfants avec Isabelle, pour éviter
+l'impression de ces derniers moments; lui-même ferma les yeux du pauvre
+Maurice, et resta près de lui à prier pour le repos de son âme.</p>
+
+<p>Le lendemain, de grand matin, M. et Mme de Sibran, inquiets et
+tremblants, entraient précipitamment chez M. de Nancé. Il leur apprit
+avec tous les ménagements possibles la triste et douce fin de leur fils.
+Le désespoir des parents fut effrayant. Ils se reprochaient de n'avoir
+pas deviné le danger, de l'avoir abandonné le dernier mois de son
+existence, de l'avoir laissé mourir dans une famille étrangère. Ils
+demandèrent à voir le corps inanimé de leur fils, et là, à genoux près
+de ce lit de mort, ils demandèrent pardon à Maurice de leur aveuglement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, mon cher fils! s'écria la mère, si j'avais eu le moindre
+soupçon de la gravité de ton état, je ne t'aurais jamais quitté. Plutôt
+perdre toute ma fortune et la dernière bénédiction de mon père; que le
+dernier soupir de mon fils.</p>
+
+<p>Ils restèrent longtemps près de Maurice sans qu'on pût les en arracher.
+M. de Nancé se rendit près d'eux et parvint à leur rendre un peu de
+calme en leur parlant de la douceur, de la résignation de Maurice, de sa
+tendresse pour eux, des efforts qu'il avait faits pour dissimuler ses
+souffrances, dans la crainte de les inquiéter et de les chagriner. Il
+leur parla de sa piété, des sentiments profondément religieux qui lui
+avaient tant fait désirer sa première communion. Isabelle les rassura
+sur les soins qu'il avait reçus, sur la tendresse que lui avaient
+témoignée M. de Nancé, François et Christine; elle leur redit toutes ses
+paroles, toutes ses recommandations, et enfin elle leur représenta si
+vivement la triste vie qu'il était destiné à mener, et ses propres
+terreurs devant les misères et les humiliations qu'il pressentait,
+qu'ils finirent par comprendre que sa fin prématurée était un bienfait
+de Dieu qui l'avait pris en pitié.</p>
+
+<p>Ils voulurent voir, remercier et embrasser François et Christine et ils
+pleurèrent avec eux près du corps de Maurice.</p>
+
+<p>Les jours suivants, M. de Nancé éloigna le plus possible les enfants de
+ces scènes de deuil. Paolo contribua beaucoup à distraire François et
+Christine de l'impression douloureuse qu'ils avaient ressentie.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mes sers enfants? Le pauvre Signor Maurice est mort
+comme ze mourrai, comme vous mourrez, comme le Signor de Nancé mourra,
+un zour. Voulez-vous qu'il vive avec les zambes crossues? Ce n'est pas
+zouste, ça, puisqu'il était horrible. Pourquoi voulez-vous qu'il vive
+horrible? Ce n'est pas zentil, ça. Puisqu'il est heureux avec le bon
+Zézu et les petits anzes, pourquoi voulez-vous qu'il reste à Nancé ou à
+Sibran, à zémir, à crier: «Mon Dieu, faites que ze meure!»</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, Paolo, ça me fait de la peine qu'il ne soit plus là...</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas zouste. Pourquoi voulez-vous oune si grande fatigue pour
+la Signora Isabella, et pour votre ser papa qui se relevait la nuit pour
+voir ce pauvre garçon? Et moi donc, qui vous voyais tous misérables, et
+qui avais les leçons toutes déranzées? «Pas de mousique auzourd'hui,
+Paolo, Maurice me demande de rester. Pas de zéographie, Paolo, Maurice
+veut zouer aux cartes; il s'ennouie.» Vous croyez que c'est zouste,
+ça; que c'est agréable de voir mes pauvres élèves ainsi déranzés? Et
+pouis..., et pouis... tant d'autres sozes que ze ne veux pas dire.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, Paolo? Dites, qu'est-ce que c'est! Mon cher Paolo, dites-le
+nous.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ze vous dirai que ce pauvre Signor Maurice vous empêçait de
+vous promener, de zouer, de courir, de causer, et que vous étiez si
+bons, si zentils pour lui... Ecoutez bien ce que dit Paolo!... non pas
+parce que vous aviez de l'amour pour ce garçon, mais parce que... vous
+aviez de l'amour pour le bon Dieu, et que vous êtes tous les deux bons,
+sarmants et saritables. Est-ce vrai ce que ze dis?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Chut! Paolo. Pour l'amour de Dieu, ne dites pas ça; ne le dites à
+personne.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO, content</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! on pourrait bien le dire à Signor de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;A personne, personne! Je vous en prie, je vous en supplie, mon bon,
+bon Paolo.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO, hésitant</p>
+
+<p>&mdash;Moi,... ze veux bien,... mais...</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Le jurez-vous? Jurez, mon cher Paolo.</p>
+
+<p>&mdash;Ze le zoure! dit Paolo en étendant les bras.</p>
+
+<p>A force de raisonnements pareils, Paolo finit par les distraire. M. de
+Nancé était obligé à de fréquentes absences pour les obsèques du pauvre
+Maurice et pour venir en aide aux malheureux parents. Aussitôt après
+l'enterrement, M. et Mme de Sibran retournèrent à Paris, où ils avaient
+leur fils Adolphe et toute leur famille.</p>
+
+<p>A Nancé on reprit la vie habituelle, tranquille, occupée, uniforme et
+heureuse. Pourtant la mort du pauvre Maurice attrista pendant longtemps
+leurs soirées d'hiver.</p>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<h3>SÉPARATION, DÉSESPOIR</h3>
+
+<p>L'été suivant ramena M. et Mme des Ormes et la bande joyeuse et dissipée
+que M. de Nancé continua à éviter. Leurs relations avec Christine
+ne furent ni plus tendres ni plus fréquentes. Ils semblaient avoir
+entièrement abandonné leur fille à M. de Nancé. Cette position bizarre
+dura quelques années encore; Christine arriva à l'âge de seize ans et
+François à vingt. Christine était devenue une charmante jeune personne,
+sans être pourtant jolie; grande, élancée, gracieuse et élégante, ses
+grands yeux bleus, son teint frais, ses beaux cheveux blonds, de belles
+dents, une physionomie ouverte, gaie, intelligente et aimable, faisaient
+toute sa beauté; son nez un peu gros, sa bouche un peu grande, les
+lèvres un peu fortes, ne permettaient pas de la qualifier de belle ni de
+jolie, mais tout le monde la trouvait charmante; elle paraissait telle,
+surtout aux yeux de ses trois amis dévoués, M. de Nancé, François
+et Paolo. Son caractère et son esprit avaient tout le charme de sa
+personne; l'infirmité de François, qui leur faisait éviter les nouvelles
+relations et fuir les réunions élégantes du voisinage, avait donné à
+Christine les mêmes goûts sérieux et le même éloignement pour ce qu'on
+appelle plaisirs dans le monde. M. de Nancé les menait quelquefois chez
+Mme de Guilbert et chez Mme de Sibran, mais jamais quand il y avait du
+monde. Une fois, il les avait forcés à aller à une petite soirée de feu
+d'artifice et d'illuminations chez Mme de Guilbert; mais Christine avait
+tant souffert de l'abandon dans lequel on laissait François, des regards
+moqueurs qu'on lui jetait, des ricanements dont il avait été l'objet,
+qu'elle demanda instamment à M. de Nancé de ne plus l'obliger à subir
+ces corvées.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras, ma fille. Je croyais t'amuser; c'est François qui
+m'a demandé de te procurer quelques distractions.</p>
+
+<p>&mdash;François est bien bon et je l'en remercie, mon père. Mais je n'ai pas
+besoin de distractions; je vis si heureuse près de vous et près de
+lui, que tout ce qui change cette vie douce et tranquille m'ennuie et
+m'attriste.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;J'ai en effet remarqué hier que tu étais triste, mon enfant, et que
+tu ne prenais plaisir à rien; toi, toujours si gaie, si animée, tu ne
+parlais pas, tu souriais à peine.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouvais-je être gaie et m'amuser, mon père, pendant que
+François souffrait et que vous partagiez son malaise? Je n'entendais
+autour de moi que des propos méchants, je ne voyais que des visages
+moqueurs ou indifférents. Ici c'est tout le contraire; les paroles sont
+amicales, les visages expriment la bonté et l'amitié. Non, cher père, je
+voudrais ne jamais sortir d'ici.</p>
+
+<p>M. de Nancé avait compris le tendre dévouement de sa fille; il n'insista
+pas et l'embrassa en lui rappelant que sa mère revenait le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que j'aille la voir, dit-il.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il que j'y aille avec vous, mon père?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant; tu sais qu'elle détend tes visites au château.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis pas fâchée, dit Christine en souriant, quand elle me
+voit, c'est toujours pour me gronder; je resterai avec François toujours
+bon, toujours aimable.</p>
+
+<p>M. de Nancé alla voir M. et Mme des Ormes; il leur représenta qu'il
+était obligé de mener son fils dans le Midi pour sa santé et pour
+d'autres motifs; qu'il était impossible qu'il emmenât Christine avec
+lui, et que, malgré le vif chagrin que leur causerait à tous cette
+séparation, il la jugeait absolument nécessaire.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas la reprendre, Monsieur de Nancé; que ferais-je d'une
+grande fille comme Christine? Je ne saurais pas m'en occuper, la
+diriger; elle courrait risque d'être fort mal élevée.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne serait pas impossible, Madame, si vous ne vous en occupez pas;
+mais il faut que vous preniez un parti quelconque, car enfin Christine a
+seize ans et elle est votre fille.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien plus à vous qu'à nous. Christine n'a jamais eu de coeur,
+et c'est ce qui m'en a détachée. D'abord et avant tout, je ne veux pas
+d'elle chez moi: ma maison n'est pas montée pour cela, et mon genre de
+vie ne lui conviendra pas.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Madame, me permettrez-vous un conseil dans votre intérêt à
+tous?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, donnez vite.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-la au couvent pour deux ou trois ans.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Parfait! admirable! Mais pas à Paris! Je ne veux absolument pas
+l'avoir à Paris.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Le couvent des dames Sainte-Clotilde, qui est à Argentan, est
+excellent, Madame.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. C'est arrangé; n'est-ce pas, Monsieur des Ormes? Vous
+donnez, comme moi, pleins pouvoirs à M. de Nancé?</p>
+
+<p>M. des Ormes, plus que jamais sous le joug de sa femme, consentit à
+tout ce qu'elle voulut, et M. de Nancé rentra chez lui le coeur plein
+de tristesse, pour annoncer à ses enfants la fatale nouvelle de leur
+séparation.</p>
+
+<p>Au retour de sa visite, M. de Nancé fit venir François et Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, mon père? dit Christine en entrant; vous êtes pâle et
+vous semblez triste et agité.</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis en effet, mes enfants, car j'ai une fâcheuse nouvelle à
+vous annoncer.</p>
+
+<p>M. de Nancé se tut, passa sa main sur son front, et, voyant la frayeur
+qu'exprimait la physionomie de François et de Christine, il les prit
+dans ses bras, les embrassa, et, les regardant avec tristesse:</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, mes pauvres enfants, notre bonne et heureuse vie est
+finie; il faut nous séparer... Ma Christine, tu vas nous quitter.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, avec effroi</p>
+
+<p>&mdash;Vous quitter?... Vous quitter? Vous, mon père? toi, mon frère? Oh
+non!... non... jamais!</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut pourtant, ma fille chérie; ta mère te met au couvent, parce
+que moi je suis obligé de mener François finir ses études dans le Midi,
+et que je ne puis t'y mener avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère me met au couvent! Ma mère m'enlève mon père, mon frère, mon
+bonheur! s'écria Christine en tombant à genoux devant M. de Nancé. O mon
+père, vous qui m'avez sauvée tant de fois, sauvez-moi encore; gardez-moi
+avec vous!</p>
+
+<p>François releva précipitamment Christine, la serra contre son coeur, et
+mêla ses larmes aux siennes. M. de Nancé tomba dans un fauteuil et cacha
+son visage dans ses mains. Tous trois pleuraient.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit Christine en se mettant à genoux près de lui et en
+passant un bras autour de son cou, pendant que de l'autre main elle
+tenait celle de François, mon père, votre chagrin, vos larmes, les
+premières que je vous aie jamais vu répandre, me disent assez qu'une
+volonté plus forte que la vôtre dispose de mon existence et me voue
+au malheur, j'obéirai, mon père; je ne serai plus heureuse que par le
+souvenir; je penserai à vous, à votre tendresse, à votre bonté, à mon
+cher, mon bon François; je vous aimerai tant que je vivrai, de toute mon
+âme, de toutes les forces de mon coeur, j'ai été, grâce à vous, à vous
+deux, heureuse pendant huit ans. Si je ne dois plus vous revoir,
+j'espère que le bon Dieu aura pitié de moi, qu'il ne me laissera pas
+longtemps dans ce monde. François, mon frère, mon ami, n'oublie pas ta
+Christine, qui eût été si heureuse de consacrer sa vie à ton bonheur.</p>
+
+<p>François ne répondit que par ses larmes aux tendres paroles de
+Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Comment pourrai-je vivre sans toi, ma Christine? lui dit-il enfin en
+la regardant avec une tristesse profonde.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;La vie n'a qu'un temps, cher François... Et, se penchant à son
+oreille, elle lui dit bien bas:</p>
+
+<p>&mdash;Ayons du courage pour notre pauvre père, qui souffre pour nous plus
+que pour lui-même.</p>
+
+<p>François lui serra la main et fit un signe de tête qui disait oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit Christine en baisant les mains et les joues inondées de
+larmes de M. de Nancé, mon père, le bon Dieu viendra à notre secours;
+il nous réunira peut-être. Qui sait si cette séparation n'est pas notre
+bonheur à venir? M. de Nancé releva vivement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu t'entende, ma chère fille bien-aimée! Qu'il nous réunisse un
+jour pour ne jamais nous quitter!</p>
+
+<p>Le courage de Christine excita celui de François; quand M. de Nancé vit
+ses enfants plus calmes, son propre chagrin devint moins amer. Il entra
+dans quelques détails sur leur existence future, encore animée par
+l'espoir de la réunion.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'aurai vingt et un ans, mon père, je pourrai disposer de
+moi-même; je viendrai alors chercher un refuge près de vous, et nous
+jouirons d'autant mieux de notre bonheur que nous en aurons été privés
+pendant... cinq ans.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq ans! s'écria François. Oh! Christine serons-nous réellement cinq
+ans séparés?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait ce qui peut arriver mon ami? Peut-être nous retrouverons-nous
+bien plus tôt.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'écrirez bien souvent, n'est-ce pas, mon père? n'est-ce pas
+François?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours! Un jour mon père, et moi l'autre.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et moi de même, si on me le permet à ce couvent; on y est peut-être
+très sévère.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma fille; la supérieure est une ancienne amie de ma femme; elle
+est excellente et te donnera toute la liberté possible; c'est pour cette
+raison que j'ai indiqué ce couvent à ta mère, de peur qu'elle ne te
+plaçât dans quelque maison inconnue et éloignée. Ici, du moins, tu auras
+ta tante de Cémiane, qui revient à la fin de l'année, après une absence
+de six ans.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père, Gabrielle m'a écrit que ma tante était tout à fait
+remise depuis les deux ans qu'elle a passés a Madère. Et vous, mon père,
+vous serez bien loin avec François?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Dans le Midi, chère enfant, près de Pau, où François finira ses
+études, Nous reviendrons dans deux ans avec le bon Paolo, que j'emmène.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Bon Paolo! lui aussi! Plus personne!</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Isabelle, seule, te restera, ma fille; et nos coeurs seront toujours
+près de toi.</p>
+
+<p>Les journées passèrent vite et tristement; Paolo partageait les chagrins
+de Christine; il cherchait à relever son courage.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Cère Signorina, prenez couraze! Vous serez heureuse; c'est moi, Paolo,
+qui le dis.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Heureuse! Sans eux, c'est impossible!</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Avec eux! Qué diable! deux ans sont bien vite passés!... Deux ans, ze
+vous dis.</p>
+
+<p>Christine secoua la tête.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Vous remuez la tête comme une cloce; et moi ze vous dis que ze sais
+ce que ze dis, et que dans deux ans vous ferez des cris de zoie: «Vive
+Paolo!»</p>
+
+<p>Christine ne put s'empêcher de sourire.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je crierai: Vive Paolo! quand vous aurez obtenu de ma mère la
+permission pour moi de revenir près de mon père et de François.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! ze ne dis pas non! ze ne dis pas non!</p>
+
+<p>Cet espoir et l'air d'assurance de Paolo tranquillisèrent un peu
+Christine, mais ce ne fut pas pour longtemps; les préparatifs de départ
+qui se faisaient autour d'elle, et auxquels elle eut le courage de
+prendre part, la replongeaient sans cesse dans des accès de désespoir. A
+mesure qu'approchait l'heure de la séparation, ce père et ses enfants,
+si tendrement unis, semblaient redoubler encore d'affection et de
+dévouement.</p>
+
+<p>Le jour du départ de Christine, les adieux furent déchirants. M. de
+Nancé voulut la mener lui-même au couvent, mais François restait au
+château avec Paolo. M. de Nancé fut obligé d'arracher la malheureuse
+Christine d'auprès de François pour la porter dans la voiture. M. de
+Nancé soutint sa fille presque inanimée. La tête appuyée sur l'épaule de
+son père, Christine sanglota longtemps. La désolation de M. de Nancé lui
+fit retrouver le courage qu'elle avait momentanément perdu, et quand ils
+arrivèrent au couvent, Christine parlait avec assez de calme de leur
+correspondance et de l'avenir auquel elle ne voulait pas renoncer,
+quelque éloigné qu'il lui apparût.</p>
+
+<p>La supérieure était une femme distinguée et excellente. Mise au courant
+de la position de Christine par M. de Nancé, qui lui avait raconté ce
+que nous savons et même ce que nous ne savons pas, elle reçut Christine
+avec une tendresse toute maternelle, et quand il fallut dire un dernier
+adieu à son père chéri, Christine tomba défaillante dans les bras de la
+supérieure.</p>
+
+<p>Quand M. de Nancé fut de retour, il trouva François et Paolo pâles et
+silencieux; François se jeta dans les bras de son père, qui le tint
+longtemps embrassé.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Partons, partons vite, mon cher enfant. Ce château sans Christine
+m'est odieux.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! mon père! Il me fait l'effet d'un tombeau! le tombeau de notre
+bonheur à tous.</p>
+
+<p>Les chevaux étaient mis, les malles étaient chargées. Les domestiques
+étaient d'une tristesse mortelle; personne ne put prononcer une parole.
+M. de Nancé, François et Paolo leur serrèrent la main à tous. Paolo, en
+montant en voiture, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Dans deux ans, mes amis! Dans deux ans ze vous ramènerai vos bons
+maîtres, et vous serez tous bien zoyeux! Vous allez voir! En route,
+cocer! et marcez vite!</p>
+
+<p>La voiture roula, s'éloigna et disparut. La tristesse et la désolation
+régnèrent à Nancé comme au coeur des maîtres. Le voyage se fit et
+s'acheva rapidement; mais, ni l'aspect d'un pays nouveau, ni les
+agréments d'une habitation charmante, ni les distractions d'un nouvel
+établissement ne purent dissiper la morne tristesse de François et de M.
+de Nancé. Paolo réussit pourtant quelquefois à les faire sourire en leur
+parlant de Christine, en racontant des traits de son enfance. Tous les
+jours arrivait une lettre de Christine, et tous les jours il en partait
+une pour elle. Peu de temps après leur arrivée dans les environs de Pau,
+un espoir fondé vint ranimer le coeur et l'esprit de François et de
+son père; chaque jour augmentait leur sécurité; quelle était cette
+espérance? Nous ne la connaissons pas encore, mais nous pensons qu'une
+indiscrétion de Paolo ou la suite des événements nous la révélera un
+jour. L'attitude de Paolo est triomphante; son langage est mystérieux
+comme ses allures. M. de Nancé paraît heureux; il ne s'attriste plus en
+nommant Christine, pour laquelle il éprouve une tendresse de plus en
+plus vive. Mais il ne lui échappe aucune parole qui puisse expliquer le
+changement qui se fait en lui. François aussi cause plus gaiement; il
+ne parle que de Christine et d'un heureux avenir. Leur correspondance
+continue active et affectueuse. Paolo même écrit et reçoit des lettres.
+Les mois se passent, les années de même; enfin, après deux années de
+séjour à Pau, un jour, après avoir reçu une lettre de Christine et de
+Mme de Cémiane et en avoir longuement causé avec son père, François lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, pouvons-nous parler à Christine aujourd'hui? Je suis si
+malheureux loin d'elle!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, nous le pouvons. Paolo vient tout juste de me dire qu'il
+m'y autorisait et qu'il répondait de toi sur sa tête.</p>
+
+<p>François serra vivement la main de son père et le quitta en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, écrivez et faites des voeux pour moi; j'ai peur.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fort tranquille, moi, mon ami; comment pouvons-nous douter de
+ce coeur si rempli de tendresse?»</p>
+
+<p>M. de Nancé n'était pourtant pas aussi calme qu'il le disait; quand
+François fut parti, il se promena longtemps avec agitation dans sa
+chambre et relut plusieurs fois la lettre de Christine. Puis il se mit à
+écrire lui-même. Pendant qu'il était ainsi occupé, nous allons savoir ce
+qu'avait fait et pensé Christine pendant ces deux longues années.</p>
+
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<h3>DEUX ANNÉES DE TRISTESSE</h3>
+
+<p>Lorsque Christine se trouva seule avec la supérieure, qu'elle fut
+assurée de ne plus revoir M. de Nancé ni François, son courage faiblit
+et elle se laissa aller à un désespoir qui effraya la supérieure: elle
+parla à Christine, mais Christine ne l'entendait pas; elle la raisonna,
+l'encouragea, mais ses paroles n'arrivaient pas jusqu'au coeur désolé de
+Christine. Ne sachant quel moyen employer, la supérieure la mena à la
+chapelle du couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Priez, mon enfant, lui dit-elle; la prière adoucit toutes les peines.
+Rappelez-vous les sentiments si religieux de votre père et de votre
+frère. Imitez leur courage, et n'augmentez pas leur douleur en vous
+laissant toujours aller à la vôtre.</p>
+
+<p>Christine tomba à genoux et pria, non pour elle, mais pour eux; elle
+ne demanda pas à souffrir moins, mais que les souffrances leur fussent
+épargnées. Elle se résigna enfin, se soumit à son isolement, et se
+promit de revenir chercher du courage aux pieds du Seigneur, toutes les
+fois qu'elle se sentirait envahie par le désespoir. Quand la supérieure
+revint la prendre, Christine pleurait doucement; elle était calme et
+elle suivit docilement la supérieure dans la chambre qui lui était
+destinée; elle y trouva Isabelle, arrivée depuis quelques instants, qui
+lui donna des nouvelles du départ de M. de Nancé, de François et de
+Paolo; elle lui redit les paroles de Paolo, lui peignit la douleur et
+l'abattement de François et de son père; Christine trouva une grande
+consolation à se retrouver avec Isabelle, qui partageait ses sentiments
+douloureux et ses affections.</p>
+
+<p>Les premiers jours se traînèrent péniblement. Christine n'avait pas
+encore de lettres; elle écrivait tous les jours, et reçut enfin une
+première lettre de François: lui aussi était triste, se sentait isolé et
+malheureux; le lendemain M. de Nancé lui donna quelques détails sur
+leur établissement, et la correspondance continua ainsi, animée et
+intéressante.</p>
+
+<p>Six mois après, Mme de Cémiane revint chez elle après une absence de
+six années; son premier soin fut d'aller voir sa nièce et de lui mener
+Bernard et Gabrielle; les deux cousines ne se reconnurent pas, tant
+elles étaient métamorphosées; Gabrielle était aussi grande que
+Christine, mais brune, avec des couleurs très prononcées, des yeux noirs
+et vifs, les traits délicats; c'était une fort jolie personne. Bernard
+était devenu un grand garçon de dix-neuf ans, bon, intelligent,
+raisonnable, mais un peu paresseux pour le travail de collège; il était
+très bon musicien, il peignait remarquablement bien, et avec ces deux
+talents il prétendait pouvoir se passer de grec et de latin. Leur joie
+de revoir Christine réjouit un peu le coeur de la pauvre délaissée: ils
+causèrent ou plutôt parlèrent sans arrêter pendant une heure et demie
+que se prolongea la visite de Mme de Cémiane. Christine écouta beaucoup
+et parla peu. Sa tante l'observait attentivement et avec intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre Christine, lui dit-elle en se levant pour partir, qu'est
+devenu ton rire joyeux, ta gaieté d'autrefois? Tu as le regard
+malheureux, le sourire triste, presque douloureux. Es-tu malheureuse au
+couvent, mon enfant? Je t'emmènerai de suite chez moi si c'est ainsi.</p>
+
+<p>Christine embrassa sa tante et pleura doucement, mais amèrement, dans
+ses bras.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Viens, ma pauvre enfant; viens! C'est affreux de t'avoir enfermée dans
+cette prison; tu vas venir chez moi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, ma bonne tante; ce n'est pas le couvent qui fait
+couler mes larmes; j'y suis aussi heureuse que je puis l'être, séparée
+de ceux que j'aime tendrement, passionnément, de ceux qui m'ont
+recueillie, élevée, aimée, rendue si heureuse pendant huit ans! C'est M.
+de Nancé qui m'a placée ici, et j'y resterai tant qu'il désirera que j'y
+reste. Je pleure leur absence; loin de mon père et de mon frère, il n'y
+a pour moi que tristesse et isolement.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne nous aimes donc plus, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime et vous aimerai toujours, mais pas de même; je ne puis
+exprimer ce que je sens; mais ce n'est pas la même chose; je puis vivre
+sans vous, je ne me sens pas la force de vivre loin d'eux.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends; tes lettres à Gabrielle étaient pleines de
+tendresse pour M. de Nancé et pour François. Comment est-il, ce bon
+petit François?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours aussi bon, aussi dévoué, aussi aimable.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais sa taille, son infirmité.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Il est grandi, mais son infirmité reste toujours la même.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge a-t-il donc maintenant?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Il a vingt et un ans depuis trois mois.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, ma petite Christine, je comprends ton chagrin, mais il ne faut
+pas l'augmenter par la vie d'ermite que tu mènes au couvent; tu aimes
+Gabrielle et Bernard, ils t'aiment beaucoup; ils se font une fête de
+t'avoir, et tu vas venir passer quelque temps avec nous. Je l'avais déjà
+demandé à ta mère, qui m'a dit de faire tout ce que je voudrais.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-vous, ma tante, que j'écrive à M. de Nancé pour demander son
+consentement, et que j'attende sa réponse?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, ma chère petite, répondit en souriant Mme de Cémiane. Il
+est ton père d'adoption, et tu fais bien de le consulter.</p>
+
+<p>Quatre jours, après, Mme de Cémiane, qui avait aussi écrit à M. de
+Nancé, vint enlever Christine et Isabelle du couvent. Christine avait
+reçu de son côté un consentement plein de tendresse de son père adoptif;
+il lui reprochait d'avoir attendu ce consentement; il lui faisait les
+promesses les plus consolantes pour l'avenir, la suppliait de ne pas
+perdre courage, que l'heure de la réunion n'était pas si éloignée
+qu'elle le croyait, etc.</p>
+
+<p>Gabrielle et Bernard furent enchantés d'avoir leur cousine. Christine
+elle-même fut distraite forcément de son chagrin par la gaieté de ses
+cousins, par les soins affectueux de son oncle et de sa tante; elle
+retrouvait sans cesse des souvenirs de François et des jours heureux
+qu'elle avait passés avec lui dans son enfance. Gabrielle, voyant le
+charme que trouvait Christine à tout ce qui la ramenait à François et à
+M. de Nancé, et trouvant elle-même un vif plaisir à rappeler cet heureux
+temps, en parlait sans cesse; elle questionna beaucoup Christine sur
+la vie qu'elle menait à Nancé, s'étonnait qu'elle y eût trouvé de
+l'agrément, parlait de Paolo, de Maurice, demandait des détails sur sa
+maladie et sa mort.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui est surprenant, dit Christine, c'est qu'on n'ait jamais su
+comment lui et Adolphe se sont trouvés tout en haut, dans une mansarde,
+pendant l'incendie du château des Guilbert.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;On le sait très bien. Adolphe l'a raconté à Bernard. Tu sais qu'ils
+avaient si bien dîné, qu'ils se sont trouvés malades après et puis
+qu'ils étaient de mauvaise humeur; ils sont restés au salon; Maurice
+avait découvert un paquet de cigarettes oubliées sur la cheminée; il
+engagea Adolphe à les fumer; ils allumèrent leurs cigarettes et jetèrent
+les allumettes, sans penser à les éteindre, derrière un rideau de
+mousseline, qui prit feu immédiatement. Ne pouvant l'éteindre, et voyant
+s'enflammer la tenture de mousseline qui recouvrait les murs, ils furent
+saisis de frayeur; ils n'osèrent pas s'échapper par les salons et le
+vestibule, craignant d'être rencontrés par les domestiques et d'être
+accusés d'avoir mis le feu. Ils aperçurent une porte au fond du salon;
+ils s'y précipitèrent; elle donnait sur un petit escalier intérieur,
+qu'ils montèrent; ils arrivèrent à une mansarde, où ils se crurent en
+sûreté, pensant que l'incendie serait éteint avant d'avoir gagné les
+étages supérieurs. Ce ne fut que lorsque les flammes pénétrèrent dans
+leur mansarde qu'ils cherchèrent à redescendre; mais les escaliers
+étaient tout en feu, et ils se précipitèrent à la fenêtre en criant au
+secours. Avant qu'on eût exécuté les ordres de M. de Nancé, ils furent
+très brûlés, surtout le pauvre Maurice, qui cherchait de temps en temps
+a s'échapper à travers les flammes. Je m'étonne que Maurice ne vous
+l'ait pas raconté pendant qu'il était chez vous.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;François s'était aperçu que Maurice n'aimait pas à parler et à entendre
+parler de ce terrible événement, et il ne lui en a jamais rien dit.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi, tu aurais pu le questionner.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non; François m'avait dit de ne pas lui en parler.</p>
+
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<h3>DEMANDES EN MARIAGE. RÉPONSES DIFFÉRENTES</h3>
+
+<p>Christine trouvait dans l'amitié de Gabrielle et de Bernard et
+dans l'affection compatissante de M. et Mme de Cémiane, un grand
+adoucissement à son chagrin; elle voyait sans peine comme sans plaisir
+quelques voisins de campagne que recevait souvent Mme de Cémiane. Les
+Guilbert y venaient très souvent. Adolphe prétendait être fort lié avec
+Bernard, Gabrielle et Christine, il faisait le beau, l'aimable,
+se moquait de tout le voisinage, et avait souvent des prises avec
+Christine, qui, toujours bonne, défendait vivement les absents et
+ripostait à Adolphe de manière à lui fermer la bouche. Elle ne
+supportait pas surtout qu'il se permît la moindre plaisanterie sur
+Maurice, dont elle prit une fois la défense avec tant de tendresse, de
+pitié, d'animation, qu'Adolphe fut atterré; chacun blâma sa cruelle
+attaque contre un frère mort, et approuva la courageuse défense de
+Christine.</p>
+
+<p>Ces querelles fréquentes, bien loin d'éloigner Adolphe de Christine, la
+lui rendirent au contraire plus agréable; il vint de plus en plus chez
+Mme de Cémiane, s'occupa de plus en plus de Christine, qui restait
+froide et indifférente. Enfin un jour il pria Mme de Cémiane de lui
+accorder un entretien particulier, et, après quelques phrases polies, il
+lui demanda la main de Christine.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi qui dispose de la main de ma nièce, mon cher Adolphe,
+c'est elle-même avant tout; ensuite, ce sont ses parents, et enfin, et
+dominant tout, c'est M. de Nancé, qu'elle a adopté pour père, et qu'elle
+aime avec une tendresse extraordinaire.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Pour commencer par Christine elle-même, chère Madame, ayez la bonté
+de lui parler aujourd'hui et de me faire savoir de suite où je dois
+adresser ma lettre de demande à M. et Mme des Ormes.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai ce que vous désirez, Adolphe, mais je ne suis pas aussi
+certaine que vous du succès de votre demande.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame, vous plaisantez! Une pauvre fille abandonnée par ses
+parents, élevée par un étranger, avec un vilain bossu pour tout
+divertissement, enfermée ensuite dans un couvent, est trop heureuse
+qu'on veuille lui donner une position agréable et indépendante en
+l'épousant; elle a de l'esprit, elle sera fort riche, elle est
+charmante, elle me plaît enfin, et je vous demande instamment de m'aider
+à ce mariage qui me donnera le droit de vous appeler ma tante.</p>
+
+<p>Adolphe baisa la main de Mme de Cémiane en l'appelant «ma tante» et s'en
+alla.</p>
+
+<p>Mme de Cémiane hocha la tête et fit appeler Christine, à laquelle elle
+communiqua la demande d'Adolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Que dois-je lui répondre, ma chère enfant?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ayez la bonté de lui dire, ma tante, que je le remercie beaucoup de sa
+demande, mais que je la refuse, absolument.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'aime pas, ma tante, et je n'ai aucune estime pour lui.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est très aimable; il est riche, il est joli garçon.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, ma tante, il me déplaît.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Avant de refuser si positivement, écris à M. de Nancé. Songe donc à ta
+position, ma pauvre enfant. Je ne dois pas te dissimuler que ta mère
+a beaucoup dérangé sa fortune par ses dépenses excessives. Que
+deviendrais-tu si je venais à te manquer?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;J'écrirai à M. de Nancé, ma tante, mais pour lui dire que j'aimerais
+mieux mourir que d'épouser Adolphe ou tout autre.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu ne veux pas te marier?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma tante; quoi qu'il arrive, je serai plus heureuse qu'avec un
+mari que je ne pourrais souffrir, je le sais, j'en suis sûre.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras, Christine; cette aversion du mariage adoucira le
+coup que je vais porter à Adolphe, qui était si sûr de ton consentement.
+J'écrirai de mon côté à M. de Nancé pour lui raconter notre
+conversation. Au revoir, ma petite Christine; va faire ta lettre pendant
+que j'écrirai la mienne.</p>
+
+<p>C'était cette lettre de Christine avec celle de sa tante que M. de Nancé
+lisait et à laquelle il répondait à la prière de François.</p>
+
+<p>Peu de jours après cette demande d'Adolphe, Christine reçut la réponse
+qu'elle attendait avec impatience; c'était bien M. de Nancé qui
+répondait. Elle baisa la lettre avant de la commencer, et lut ce qui
+suit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, ma bien-aimée Christine, mon François, ton frère, ton ami,
+ne se sent plus le courage de vivre loin de toi; il traîne ses tristes
+journées sans but et sans plaisir; moi-même, malgré mes efforts pour
+dissimuler mon chagrin, je souffre comme lui de ton absence. Et toi,
+ma Christine, tu es malheureuse, je le sens, j'en suis sûr; toutes tes
+lettres en font foi, malgré tes efforts pour paraître calme et gaie,
+François me sollicite aujourd'hui de te demander si tu veux mettre un
+terme à notre séparation? Car de toi, de ta volonté, ma Christine,
+dépend tout notre bonheur à venir. Tu t'étonnes que j'aie l'air de
+douter de cette volonté: mais laisse-moi te dire à quel prix, par quel
+sacrifice peut s'opérer notre réunion. J'ose à peine te l'écrire, ma
+chère enfant, si dévouée, si aimante!... Veux-tu devenir ma vraie
+fille en devenant la femme de mon François? Veux-tu consacrer ta belle
+jeunesse, ta vie, au bonheur d'un pauvre infirme, vivre avec lui loin
+du monde et de ses plaisirs, t'exposer aux cruelles plaisanteries que
+provoque son infirmité? La vie sera pour toi sérieuse et monotone, elle
+se continuera entre moi et ton frère: notre tendresse en sera le
+seul embellissement, la seule distraction. J'attends ta réponse, ma
+Christine, avec une anxiété que tu comprendras facilement, puisque notre
+bonheur en dépend. Ce qui me donne du courage et l'espoir, c'est ce que
+tu nous dis aujourd'hui de la demande d'Adolphe, de ton refus et de ses
+motifs, qui nous ont remplis d'espérance, etc., etc. Christine eut de la
+peine à lire cette lettre jusqu'au bout, tant ses yeux obscurcis par les
+larmes déchiffraient péniblement l'écriture si connue et si chère de son
+père. Quand elle l'eut finie, son premier mouvement fut de se jeter au
+pied de son crucifix et de remercier Dieu du bonheur qu'il lui envoyait.
+Ensuite elle courut chez Isabelle, et, se jetant à son cou, elle lui
+remit la lettre de M. de Nancé en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, lisez, Isabelle; voyez ce que me demande mon père. Cher père!
+cher François! ils vont revenir! Je les reverrai, et nous ne nous
+quitterons plus jamais. Oh! Isabelle, quelle vie heureuse nous allons
+mener!</p>
+
+<p>Isabelle embrassa tendrement sa chère enfant et témoigna une grande joie
+de cet heureux événement, qu'elle n'osait espérer, dit-elle, malgré
+qu'elle y eût pensé bien des fois.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne me l'avez-vous pas dit plus tôt? Si j'en avais eu l'idée,
+j'en aurais parlé à mon père et à François, et nous n'aurions pas eu
+deux années horribles à passer.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai dit quelques mots un jour à M. de Nancé; il me défendit d'en
+jamais parler à François ni à vous surtout. «Je ne veux pas, me dit-il,
+que ma pauvre Christine, toujours dévouée, se sacrifie au bonheur
+de François et au mien; elle est trop jeune encore pour comprendre
+l'étendue de son sacrifice; il faut que François passe deux ans dans
+le Midi avec moi et Paolo, et que ma pauvre chère Christine arrive à
+dix-huit ans au moins avant que nous lui demandions de se donner à nous
+sans réserve».</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mon père a pu croire que je ferais un sacrifice en devenant sa fille?
+C'est mal cela; et je vais le gronder aujourd'hui même.</p>
+
+<p>En sortant de chez Isabelle, Christine alla chez sa tante.</p>
+
+<p>&mdash;Chère tante, dit-elle en l'embrassant, voyez le bonheur que Dieu
+m'envoie; lisez cette lettre de M. de Nancé.</p>
+
+<p>Mme de Cémiane lut et sourit.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas donc accepter la demande de François?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Avec bonheur, avec reconnaissance, chère tante; c'est la fin de toutes
+mes peines, le commencement d'une vie si heureuse, que je n'ose croire à
+sa réalité.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Mais, chère enfant, as-tu réfléchi à ce que te dit M. de Nancé
+lui-même, des inconvénients d'unir ton existence à celle d'un pauvre
+infirme, objet des moqueries du monde, et...</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pensé au bonheur d'être la femme de François, la fille de M. de
+Nancé, au droit que me donnaient ces titres de vivre avec eux, chez eux
+toujours et toujours. Tout sera à nous tous; notre vie sera en commun;
+nous ne quitterons jamais Nancé et nous n'entendrons pas les sottes
+plaisanteries et les méchancetés du monde.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tu disais l'autre jour que tu ne voulais pas te marier.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Avec Adolphe et tous les autres, non, ma tante; mais avec François,
+c'est autre chose.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tu oublies qu'il faut le consentement de tes parents, ma chère petite.
+Veux-tu que je leur écrive, si cela t'embarrasse?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! ma tante. Je vous remercie; vous êtes bien bonne. C'est
+dommage que Gabrielle et Bernard soient sortis; j'aurais voulu leur
+faire voir de suite la lettre de mon père.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne tarderont pas à rentrer.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et je vais vite répondre à mon cher père, et vite envoyer ma lettre à
+la poste.</p>
+
+<p>Christine rentra et répondit ce qui suit à M. de Nancé:</p>
+
+<p>«Mon cher, cher père, que je vous remercie, que vous êtes bon! que je
+suis heureuse! Vous voulez donc bien que je sois la femme de notre cher
+François; vous voulez bien que je sois votre fille, votre vraie fille?
+Et pourquoi, mon père, mon cher père, m'avez-vous laissée toute seule à
+pleurer et à me désoler pendant deux ans? Et pourquoi, vous et François,
+ne m'avez vous pas demandé plus tôt ce que vous me demandez aujourd'hui?
+Si je n'étais si heureuse, je vous gronderais, mon bon, cher, bien-aimé
+père de ce que je viens d'apprendre par Isabelle, et de ce que je vous
+raconterai plus tard: mais je n'ai que de la joie, du bonheur dans le
+coeur, et je n'ai pas le courage de gronder... Je n'ai pas même relu ce
+que vous me dites du prétendu sacrifice que je vous fais. Ce que vous
+appelez plaisirs du monde est pour moi d'un ennui mortel; la vie que
+vous me décrivez est précisément celle que j'aime, que je désire; votre
+tendresse à tous deux est mon seul, mon vrai bonheur, et je n'ai besoin
+d'aucune distraction à ce bonheur. Ce que vous dites de l'infirmité
+de François n'a pas de sens pour moi; je l'aime comme il est; je l'ai
+toujours aimé ainsi et je l'aimerai toujours. Avec vous et lui, je ne
+désirerai rien, je ne regretterai rien. Ne me quittez jamais, c'est tout
+ce que je vous demande en retour de ma vive tendresse. Je vous prie
+instamment, mon père chéri, de vous mettre en route de suite après la
+lecture de ma lettre. Si vous attendez ma réponse avec impatience, vous
+jugez avec quels sentiments je vous attends. Si je m'écoutais, j'irai
+moi-même vous porter cette réponse; mais je comprends que ce serait
+ridicule aux yeux du sot monde que vous me soupçonnez de pouvoir
+regretter.</p>
+
+<p>«Au revoir donc sous peu de jours, mon père chéri; je n'appelle plus
+François que mon mari dans mon coeur, et je suis aujourd'hui sa femme
+dévouée et affectionnée. Bientôt je signerai CHRISTINE DE NANCÉ. Que
+je serai heureuse! Je vous embrasse, mon père, mille et mille fois, et
+François aussi.</p>
+
+<p>«J'oublie que je n'ai pas encore le consentement de mes parents; mais ça
+ne fait rien. Ma tante s'est chargée d'écrire et de l'avoir».</p>
+
+<p>Lorsque M. de Nancé reçut cette réponse de Christine, lui aussi eut les
+yeux pleins de larmes de joie et de reconnaissance; la tendresse si
+dévouée, si absolue de Christine le toucha profondément. Il appela
+François.</p>
+
+<p>&mdash;La réponse de Christine, mon fils.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-elle, mon père? Consent-elle?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, je suis heureux! Quel trésor nom recevons de Dieu! Lis,
+mon enfant, lis, tu verras quel coeur et quelle âme.</p>
+
+<p>François lut, et plus d'une fois il essuya une larme qui obscurcissait
+sa vue.</p>
+
+<p>&mdash;Charmante et admirable nature, dit-il en rendant la lettre à son père</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, tu seras heureux autant que peut l'être un homme en ce
+monde. Et moi! avec quel bonheur j'achèverai entre vous deux une vie qui
+n'a été heureuse que par vous!... Je vais écrire à ta femme, ajouta-t-il
+en souriant, pour lui annoncer notre départ. Va voir avec Paolo, en lui
+faisant part de ton mariage, quel jour nous pourrons partir.</p>
+
+<p>François ne tarda pas à revenir, suivi de Paolo, dont le visage
+resplendissait de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Après demain, Signor, après-demain matin à houit heures nous serons
+en route. Ze vais dire au valet de sambre de faire tous les paquets. Ze
+vais tout préparer de mon côté, avec mon ser François qui ne fera pas le
+paresseux, ze vous en réponds.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Mais croyez-vous François en état de partir?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Signor mio, il peut aller en Cine sans se reposer. Que diable!
+voyez ce garçon; il est rézouissant à regarder. Ze vous dis que z'en
+réponds sur ma tête.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, mon cher, tant mieux! Partons après-demain; envoyez-moi le
+valet de chambre; je vais lui faire payer tous mes fournisseurs et faire
+prévenir le cuisinier qu'il se tienne prêt à partir avant nous. Allons,
+mon François, emballons, rangeons, et n'oublie pas les marbres et les
+curiosités destinés à Christine.</p>
+
+<p>François ne se le fit pas dire deux fois, et après avoir écrit quelques
+pages de tendresse et de reconnaissance à Christine, lui, M. de Nancé et
+Paolo commencèrent leurs préparatifs de départ.</p>
+
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<h3>CHRISTINE A RÉPONSE A TOUT</h3>
+
+<p>Pendant qu'à Pau ils font leurs paquets, nous allons retourner près de
+Christine, que sa tante venait de demander.</p>
+
+<p>&mdash;Christine, j'ai une lettre de ta mère.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Vous envoie-t-elle son consentement et celui de mon père pour mon
+mariage avec François?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais...</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, ma tante? Vous avez l'air tout émue.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre petite, c'est que j'ai une nouvelle fâcheuse à t'annoncer.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! est-ce que M. de Nancé ou François...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, il ne s'agit pas d'eux. Il s'agit de ta dot.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! que vous m'avez fait peur, ma tante! Je craignais un malheur.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est un malheur que j'ai à t'apprendre! D'abord, tes parents ne
+te donnent pas de dot.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'est-ce que cela fait, ma tante?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE, étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ce que cela fait? Mais M. de Nancé et François comptaient
+certainement sur une dot.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre qu'ils n'y ont pas plus pensé que moi. M. de Nancé est
+assez riche pour nous trois.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Quelle drôle de fille tu fais!... L'autre chose que j'ai il te dire,
+c'est que tes parents sont ruinés.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis bien peinée pour eux.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont obligés de vendre les Ormes.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;En sont-ils fâchés?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Non, ils vont s'établir à Florence.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Moi, cela m'est égal, si cela ne leur fait rien.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Mais les Ormes eussent été à toi après tes parents!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin des Ormes, puisque j'ai Nancé.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Nancé n'est pas à toi; c'est à M. de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas la même chose, puisque je resterai chez lui?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tu es incroyable; ainsi tu n'es pas affligée de n'avoir ni dot ni
+fortune à venir?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Moi affligée! Pas plus que si j'avais des millions.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Mais M. de Nancé et François en seront fort contrariés.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que moi, ma tante. De même que j'aime François et M. de Nancé
+et pas leur fortune, de même c'est moi qu'ils veulent avoir et pas ma
+fortune.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons ce qui arrivera.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je suis bien tranquille; je leur devrai tout dans l'avenir comme
+dans le passé. Voilà la différence; elle n'est pas grande, comme vous
+voyez, ma tante. Je vais écrire à François le consentement de mes
+parents.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Et leur ruine aussi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je leur en parlerai; au revoir, ma bonne tante.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, voici la lettre de ta mère.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ma tante, je l'enverrai à François.</p>
+
+<p>Christine se retira chez elle et ouvrit avec répugnance la lettre de sa
+mère, dont elle n'avait jamais reçu que des paroles désagréables.</p>
+
+<p>«Ma chère soeur, disait-elle, Christine n'a pas le sens commun de vouloir
+épouser un bossu, elle ferait cent fois mieux de se faire religieuse. Ni
+mon mari ni moi, nous ne lui refusons pourtant pas notre consentement;
+avec un mari bossu, il est clair qu'elle devra vivre à Nancé sans en
+sortir, ce qui convient parfaitement à son peu de beauté, à son petit
+esprit et à ses goûts bizarres. Un autre motif nous fait donner notre
+consentement. J'ai eu le malheur d'être trompée par un homme d'affaires
+malhonnête, et nous nous trouvons ruinés, ou à peu près; notre fortune
+actuelle payera nos dettes; il nous restera la terre des Ormes, que nous
+vendrons à un marchand de bois, moyennant une rente de cinquante mille
+francs; mais Christine n'aura rien, ni dot, ni fortune à venir. Nous
+sommes donc assez contents que M. de Nancé veuille bien prendre
+Christine à sa charge et qu'il l'empêche de revenir, en la mariant à
+son pauvre petit bossu. Je vous enverrai demain notre consentement par
+devant notaire, afin de ne plus entendre parler de cette affaire. Dès
+que la vente des Ormes, qui est en train, sera terminée, nous partirons
+pour la Suisse et puis pour Florence, où j'ai l'intention de me fixer.
+Dites bien à M. de Nancé que Christine n'a et n'aura pas le sou. Adieu,
+ma soeur; mille compliments à votre mari... Je n'ai pas même de quoi
+faire un trousseau à Christine. Dites-le.»</p>
+
+<p>«CAROLINE DES ORMES.»</p>
+
+<p>Christine laissa tomber tristement la lettre de sa mère.</p>
+
+<p>«Quelle indifférence! se dit-elle. Pas un mot; pas une pensée de
+tendresse pour moi, leur fille, leur seule enfant! Et ce bon, ce cher
+M. de Nancé! quels soins, quelle bonté, quelle tendresse, quelle
+préoccupation constante de mon bien-être, de mon bonheur! Oh! que je
+l'aime, ce père bien-aimé que le bon Dieu m'a envoyé dans mon triste
+abandon! Et François! ce frère chéri qui depuis des années ne vit que
+pour moi, comme je ne vis que pour lui et pour notre père! Quelle joie
+remplit mon coeur depuis que je suis certaine d'être à eux pour toujours!
+Quand donc m'annonceront-ils leur retour? Je devrais recevoir la lettre
+aujourd'hui!»</p>
+
+<p>Après avoir écrit à François, Christine se mit à écrire à M. de Nancé en
+lui envoyant la lettre de sa mère.</p>
+
+<p>«Je ne sais pourquoi, disait-elle, ma tante a peur que la lettre de ma
+mère ne vous chagrine. Je suis bien sûre, moi, que vous n'en éprouverez
+aucune peine par rapport a moi. Je vous dois tout depuis huit ans, je
+continuerai à tout vous devoir, cher bien-aimé père; bien loin de m'en
+trouver humiliée, j'en ressens plutôt du bonheur et de l'orgueil; ma
+reconnaissance est plus solide et ma tendresse plus vive. Je suis votre
+création et votre bien, et je vous reste telle que vous, m'avez reçue
+de mes parents. Quand donc reviendrez-vous, cher père? Quand donc
+pourrai-je vous embrasser avec mon cher François? Je viens de lui écrire
+la reconnaissance dont mon coeur est rempli pour vous comme pour lui. Il
+faut qu'il vous lise ma lettre, afin de prendre votre bonne part de
+ma tendresse. Adieu, père chéri; je vous attends chaque jour, presque
+chaque heure! Que je voudrais savoir l'heure de votre retour! Je vous
+embrasse, cher père, encore et toujours, avec mon bien cher François.
+J'embrasse, aussi notre bon Paolo.»</p>
+
+<p>«Votre fille, CHRISTINE».</p>
+
+<p>Le lendemain du départ de cette lettre, elle reçut celle de François
+annonçant leur arrivée pour le jour suivant; elle fit part à Isabelle
+de cette bonne nouvelle, et obtint de sa tante la permission d'aller à
+Nancé, avec Isabelle et Gabrielle, pour tout préparer au château; elles
+devaient y passer la journée, y dîner, si c'était possible, et ne
+revenir chez sa tante que le soir. Elle et Gabrielle furent enchantées
+de cette permission; Bernard voulut aussi les accompagner, mais elles
+lui dirent qu'il les gênerait dans leurs occupations de ménage.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit-il, je vais m'enfermer pour achever mon cadeau à François.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Quel cadeau? Que lui destines-tu?</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;C'est un secret.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour moi, qui suis la femme de François!</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Pour toi comme pour Gabrielle, comme pour tout le monde. Adieu,
+curieuse; au revoir.</p>
+
+<p>Christine, qui avait retrouvé toute sa gaieté, rit avec Gabrielle du
+prétendu mystère de Bernard. En arrivant dans la cour, Christine poussa
+un cri de joie; elle avait aperçu le cuisinier.</p>
+
+<p>&mdash;Mallar! s'écria-t-elle, mon cher Mallar, vous voilà revenu? Ils
+reviennent demain; à quelle heure?</p>
+
+<p class="cen">MALLAR</p>
+
+<p>&mdash;A deux heures, Mademoiselle, ils seront ici.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Quelle joie, quel bonheur! Je viendrai les attendre. Pouvez-vous nous
+donner à dîner aujourd'hui Mallar, à ma cousine, à Isabelle et à moi?</p>
+
+<p class="cen">MALLAR</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, Mademoiselle; seulement je prierai ces dames de
+m'excuser si le dîner est un peu mesquin, n'ayant pas beaucoup de temps
+pour le préparer.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien, mon bon Mallar: donnez-nous ce que vous pourrez.
+Allons, vite à l'ouvrage, Gabrielle; nous avons beaucoup à faire et pas
+beaucoup de temps.</p>
+
+<p>Elles travaillèrent toute la journée à ranger les meubles, à mettre en
+ordre les affaires de M. de Nancé et de François, à orner le salon de
+fleurs, à découvrir et épousseter les bronzes et les tableaux de prix,
+à ranger et essuyer les livres, à faire marcher les pendules, etc. Les
+heures s'écoulèrent rapidement; l'heure du dîner approchait. Christine
+emmena Gabrielle dans la bibliothèque, qui était le cabinet de travail
+de M. de Nancé.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre bon père! dit Christine en s'asseyant dans le fauteuil de M. de
+Nancé, que de fois nous sommes venus ici, François et moi, le déranger
+de son travail! Quand je passais mon bras autour de son cou, il
+m'embrassait et me regardait si tendrement, que je me sentais heureuse
+de rester là, la tête sur son épaule. Gabrielle, je prie le bon Dieu de
+t'envoyer le bonheur qu'il me donne: un François pour mari, un M. de
+Nancé pour père.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Pour rien dans le monde, je n'épouserais un infirme, ma pauvre
+Christine.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe, chère Gabrielle? Si tu connaissais François comme je le
+connais, tu ne songerais pas plus à son infirmité que je n'y songe, et
+tu l'aimerais comme je l'aime!</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! par exemple! Pense donc que tu ne pourras jamais aller avec
+lui au bal, au spectacle!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je déteste bals et spectacles.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne pourras pas du tout aller dans le monde.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je déteste le monde; il m'attriste et m'ennuie.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne pourras pas aller aux promenades ni dans les environs.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime que les promenades que peut faire François, et je déteste
+les environs.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu ne pourras même pas avoir du monde chez toi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai besoin de personne que de François et de mon père; toi,
+Bernard et tes parents, vous ne comptez pas comme monde, et je vous
+verrai sans craindre les moqueries pour mon pauvre François.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, je ne sais, mais un mari infirme est toujours ridicule; tu ne
+pourras seulement pas lui donner le bras; il a un pied de moins que toi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;S'il est ridicule aux yeux du monde, c'est pour moi une raison de
+l'aimer davantage, de me dévouer à lui et à mon père pour leur témoigner
+ma vive reconnaisance de tout ce qu'ils ont fait pour moi; et, quant au
+bras, je sais marcher seule; je déteste de donner le bras.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Alors tout est pour le mieux; mais je n'envie pas ton bonheur.</p>
+
+<p>Le dîner vint interrompre la conversation des deux cousines; les
+domestiques restés au château avaient fait la grosse besogne, les
+chambres, les lits, etc. Le cocher reçut l'ordre de se trouver le
+lendemain à l'heure voulue au chemin de fer, et Christine retourna
+chez sa tante, heureuse et joyeuse de l'attente du lendemain; elle
+s'attendait peu à la surprise qu'elle devait éprouver.</p>
+
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<h3>MÉTAMORPHOSE DE FRANÇOIS</h3>
+
+<p>Ce lendemain si désiré arriva; Christine, un peu pâle, les yeux un peu
+battus, parut au déjeuner après lequel elle devait aller attendre M. de
+Nancé et François au château.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tu es pâle, Christine; souffres-tu?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma tante; j'ai mal dormi: la joie m'a agitée; c'est pourquoi je
+me sens un peu fatiguée.</p>
+
+<p>Le déjeuner sembla long à Christine; dès qu'Isabelle fut prête à
+l'accompagner, elle dit adieu à sa tante, à Gabrielle et à Bernard, et
+s'élança dans la voiture qui devait l'emmener. Ses yeux rayonnaient, son
+visage exprimait le bonheur; arrivée à Nancé, elle ne voulut pas quitter
+le perron, de crainte de manquer le moment de l'arrivée; l'attente ne
+fut pas longue; la voiture parut, s'arrêta au perron, et M. de Nancé
+sauta à bas de la voiture et reçut dans ses bras sa fille, sa Christine
+qui versait des larmes de joie.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! mon père! quel bonheur! Et François, mon cher François, où
+est-il? Oh! mon Dieu! François! Qu'est-il arrivé?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, l'embrassant encore</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà, ton François! Tu ne le vois pas? Ici, devant toi.</p>
+
+<p>Et, au même instant, Christine se sentit saisie dans les bras d'un grand
+jeune homme.</p>
+
+<p>Christine poussa un cri, s'arracha de ses bras, et, se réfugiant dans
+ceux de M. de Nancé, regarda avec surprise et terreur.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ma Christine, tu ne reconnais pas ton François? tu le
+repousses?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;François, ce grand jeune homme? François?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Moi-même, ma Christine chérie, bien-aimée! C'est moi, guéri, redressé
+par Paolo.</p>
+
+<p>Christine poussa un second cri, mais joyeux cette fois, et se jeta à son
+tour dans les bras de François.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! et moi? Ze souis là comme oune buce, sans que personne me
+regarde et m'embrasee. Ma Christinetta oublie son cer Paolo!</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon, mon cher Paolo! dit Christine en quittant François et en
+embrassant Paolo à plusieurs reprises. Non, je n'oublie pas ce que je
+vous dois. Si vous saviez combien je vous aime! quelle reconnaissance
+je me sens pour vous! Oh! François! cher François! mon coeur déborde de
+bonheur. Pauvre ami! te voilà donc dépouillé de cette infirmité qui
+gâtait ta vie!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et que je bénis, ma soeur, mon amie, puisqu'elle m'a fait connaître les
+adorables qualités de ton coeur et le degré de dévouement auquel pouvait
+atteindre ce coeur aimant et dévoué.</p>
+
+<p>&mdash;Dévouement? dit Christine en souriant; ce n'était pas du dévouement:
+c'était l'affection, la reconnaissance la plus tendre et la mieux
+méritée; je n'y avais aucun mérite; j'aimais toi et mon père parce que
+vous avez été toujours pour moi d'une bonté constante, si pleine de
+tendresse, que je m'attendrissais en y pensant... Mais pourquoi, mon
+père, ne m'avez-vous pas dit ou écrit ce que faisait notre bon Paolo
+pour mon cher François?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le traitement pouvait ne pas réussir, et que tu pouvais
+en éprouver du mécompte et du chagrin. Paolo avait inventé un système
+mécanique qui agissait lentement et qui pouvait ne pas avoir le succès
+qu'il en espérait. Je t'ai donc laissée au couvent, me trouvant dans la
+nécessité d'habiter un pays chaud pendant deux années que devait durer
+le traitement de François.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne m'avoir pas emmenée?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu avais seize ans, que François en avait vingt, et que ce
+n'eût pas été convenable aux yeux du monde que je t'emmène avec moi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! le monde! c'est vrai. Et avez-vous reçu ma lettre et celle de
+ma mère?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>Le matin même de notre départ, mon enfant. Tu nous as parfaitement
+jugés; bien loin de regretter ta fortune, nous sommes enchantés de
+n'avoir d'eux que toi, ta chère et bien-aimée personne, et d'avoir même
+à te donner ta robe de noces.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Emblème de mon bonheur, père chéri! Et moi, je suis heureuse de tout
+vous devoir, tout, jusqu'aux vêtements qui me couvrent.</p>
+
+<p>Les premières heures passèrent comme des minutes. Quand il fut temps
+pour Christine de partir:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit-elle en passant son bras autour du cou de M. de Nancé
+comme aux jours de son enfance; mon père,... ne puis-je rester?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Chère enfant, je n'aimerais pas à te voir rentrer trop tard.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne rentrerais pas du tout, mon père; je reprendrais près de vous
+notre chère vie d'autrefois.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne se peut, chère petite; aie patience; dans trois semaines nous
+te reprendrons.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Trois semaines! comme c'est long! N'est-ce pas François?</p>
+
+<p>François ne répondit qu'en l'embrassant. Le domestique vint annoncer la
+voiture, et Christine partit avec Isabelle.</p>
+
+<p>Le lendemain, M. de Nancé vint présenter son fils à M. et Mme de Cémiane
+et à Gabrielle et Bernard stupéfaits. Paolo, le fidèle Paolo, les
+accompagnait; il voulait être témoin de l'entrevue. Christine était
+convenue la veille, avec François, son père et Paolo, qu'elle ne
+parlerait pas du changement survenu dans la personne de François.
+Les cris de surprise qui furent successivement poussés enchantèrent
+Christine, firent sourire M. de Nancé et François et provoquèrent chez
+Paolo une joie qui se manifesta par des sauts, des pirouettes et des
+cris discordants. Gabrielle resta ébahie; elle ne se lassait pas de
+considérer François, devenu grand comme son père, droit, robuste, le
+visage coloré, la barbe et les moustaches complétant l'homme fait.</p>
+
+<p>&mdash;François, dit Gabrielle en riant, ne bouge pas, laisse-moi tourner
+autour de toi, comme nous l'avons fait, Christine et moi, la première
+fois que tu es venu nous visiter... C'est incroyable! Droit comme
+Bernard, le dos plat comme celui de Christine! Comme tu es bien! comme
+tu es beau! Jamais je ne t'aurais reconnu! Vraiment, Paolo a fait un
+miracle!</p>
+
+<p>Ce fut une joie, un bonheur général; Paolo, M. de Nancé et Christine
+étaient rayonnants. Pendant que les jeunes gens causaient, riaient,
+et que Paolo racontait à sa manière la guérison et le traitement de
+François. M. de Nancé causait avec M. et Mme de Cémiane du mariage, du
+contrat, et les rassurait sur la dot de Christine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui me suis arrogé le droit de la doter, mes chers amis,
+dit-il; j'ai été son père adoptif; je deviens son vrai père, et je
+partage ma fortune avec mes deux enfants, revenu et capital. Nous en
+aurons chacun la moitié; j'ai soixante mille francs de revenu, chacun
+de nous en aura trente mille, le jeune ménage comptant pour un. Nous
+vivrons tous ensemble; nous ne quitterons guère Nancé, à ce que je vois.
+Ne vous occupez donc pas de la fortune de Christine; le contrat de
+mariage lui en donnera autant qu'à François. Je ne veux même pas que son
+trousseau lui vienne d'un autre que moi.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à cela, cher Monsieur, laissez-nous en faire les frais.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, chère Madame; je crois avoir acquis le droit de traiter
+Christine comme ma fille. Faites-lui le présent de noces que vous
+voudrez, mais laissez-moi le plaisir de lui donner trousseau et meubles.
+Vous le voulez bien, n'est-il pas vrai? Ne faites pas les choses à demi,
+et abandonnez-moi entièrement ma fille, ma Christine.</p>
+
+<p>Ce point décidé, M. de Nancé demanda encore la permission de presser le
+contrat et le mariage, «afin, dit-il, de nous laisser rentrer dans
+notre bonne vie calme, qui ne peut être heureuse et complète qu'avec
+Christine.»</p>
+
+<p>M. et Mme de Cémiane consentirent à tout ce que désirait M. de Nancé.
+Il fut convenu que, jusqu'au jour du mariage, François et Christine
+passeraient leurs journées ensemble, soit à Nancé, soit chez Mme de
+Cémiane. La visite terminée, M. de Nancé emmena Christine pour la
+ramener le soir chez sa tante. Il en fut de même tous les jours; après
+déjeuner, François venait à Cémiane; et, dans l'après-midi, quand M. de
+Nancé avait terminé ses affaires, il emmenait ses enfants, pour voir
+Paolo, dîner à Nancé, et les ramenait achever la soirée avec Gabrielle
+et Bernard.</p>
+
+<p>Au bout de quinze jours, il annonça que tout était en règle, que le
+contrat de mariage pouvait se signer le surlendemain, et le mariage
+avoir lieu le jour d'après. On fit des préparatifs de soirée chez Mme
+de Cémiane pour le contrat, auquel on engagea tout le voisinage. Paolo
+prépara des surprises de chant, des vers composés pour Christine, des
+bouquets, etc. Le jour du mariage, on devait dîner chez M. de Nancé,
+mais il demanda à n'engager que les Cémiane, selon le désir de ses
+enfants.</p>
+
+<p>La veille du contrat, Christine reçut un trousseau charmant, mais simple
+et conforme à ses goûts et à la vie qu'elle désirait mener.</p>
+
+<p>Ce fut Paolo qui fut chargé de le lui remettre.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, disait-il, voyez, ma Christinetta, comme c'est zoli! Quelle
+zentille robe! vous serez sarmante avec toutes ces zoupes, ces
+dentelles, ces cacemires, et tant d'autres soses.</p>
+
+<p>La soirée du contrat commençait lorsqu'on apporta une caisse avec
+recommandation de l'ouvrir de suite, ce qui fut exécuté. Elle contenait
+un beau portrait de Christine, peint par Bernard pour François.
+Christine et François furent touchés de cette attention et en
+remercièrent tendrement Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là ton secret, lui dit Christine.</p>
+
+<p>François fut l'objet de la curiosité et de l'admiration générales;
+Adolphe, qui eut l'audace d'accepter l'invitation, fut aussi étonné
+que furieux; il espérait pouvoir se venger du refus de Christine en se
+moquant de son bossu, et il ne put qu'enrager intérieurement sans oser
+faire paraître son déplaisir.</p>
+
+<p>Le jour du mariage se passa dans un tranquille bonheur; Christine, après
+la messe, fut emmenée par son père et François.</p>
+
+<p>&mdash;A vous, mon père; à toi, mon François, dit Christine quand la voiture
+roula vers Nancé; à vous pour toujours.</p>
+
+<p>Et, s'appuyant sur l'épaule de son père, elle pleura. Ses larmes
+furent comprises par son père et son mari, car c'étaient des larmes de
+tendresse et de bonheur. Arrivés à Nancé, ils trouvèrent le bon Paolo,
+qui, parti un peu avant, attendait les mariés à la porte avec tous les
+gens de la maison; il embrassa la mariée, serra François dans ses bras,
+et fut serré à son tour dans ceux de M. de Nancé.</p>
+
+<p>Christine ayant demandé à passer chez elle pour enlever son voile et sa
+belle robe de dentelle (présent de sa tante), son père la mena dans son
+nouvel appartement, arrangé et meublé élégamment et confortablement.
+Isabelle avait sa chambre près d'elle. Christine et François passèrent
+quelques heures à arranger avec Isabelle les petits objets de fantaisie
+dont leurs chambres étaient ornées; entre autres, les marbres et
+albâtres que François avait apportés pour Christine. Elle se retrouva
+enfin à Nancé comme jadis chez elle, et pour n'en plus sortir.</p>
+
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<h3>PAOLO HEUREUX, CONCLUSION</h3>
+
+<p>A partir du jour de leur mariage, François et Christine jouirent d'un
+bonheur calme et complet, augmenté encore par celui de leur père,
+qui semblait avoir redoublé de tendresse pour eux. Il ne cessait de
+remercier Dieu de la douce récompense accordée aux soins paternels
+dont il avait fait l'objet constant de ses pensées et de sa plus chère
+occupation. Paolo aussi était l'objet de sa reconnaissante amitié.</p>
+
+<p>&mdash;A vous, mon ami, lui disait-il souvent, je dois la grande, l'immense
+jouissance de regarder mon fils, de penser à lui sans tristesse et sans
+effroi de son avenir. Il n'est plus un sujet de raillerie: il ne craint
+plus de se faire voir; Christine aussi est délivrée de cette terreur
+incessante d'une humiliation pour notre cher François. Je vous aime bien
+sincèrement, mon cher Paolo, et mon coeur paternel vous remercie sans
+cesse.</p>
+
+<p>&mdash;O carissimo Signor, ze souis moi-même si zoyeux, que ze voudrais
+touzours les embrasser! Tenez, les voilà qui courent dans le zardin
+après ce poulain ésappé! Voyez qu'ils sont zentils! La Christinetta!
+voyez qu'elle est lézère comme oune petit oiseau! Et le zeune homme! le
+voilà qui saute une barrière. Le beau zeune homme! C'est que z'en souis
+zaloux, moi! Voyez quelle taille! quel robuste garçon!</p>
+
+<p>Et Paolo sautait lui-même, pirouettait.</p>
+
+<p>&mdash;Signor mio, dit-il un jour, ze souis oune malheureux, oune profond
+scélérat!... Ze m'ennouie de la patrie! Il faut que ze revoie la patrie!
+O patria bella! O Italia! Signor mio, laissez-moi zeter un coup d'oeil
+sur la patrie, seulement oune petite quinzaine.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez et tant que vous voudrez, mon pauvre cher garçon; je
+vous payerai votre voyage, votre séjour, tout.</p>
+
+<p>&mdash;O Signor! s'écria Paolo, vous êtes bon, vraiment bon et zénéreux!
+Alors ze pourrai partir demain?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, mon ami, répondit M. de Nancé en riant de cet
+empressement. Demandez malles, chevaux, voiture, quand vous voudrez. Ce
+soir, je vous remettrai mille francs pour les frais du voyage. Paolo
+serra les mains de M. de Nancé et voulut les baiser, mais M. de Nancé
+l'embrassa et lui conseilla de s'occuper de ses malles.</p>
+
+<p>L'absence de Paolo dura deux mois; à la fin du premier mois, il écrivit
+à M. de Nancé:</p>
+
+<p>«O Signor de Nancé! qu'ai-ze fait, malheureux! Pardonnez-moi! Pitié pour
+votre Paolo dévoué!... Voilà ce que c'est, Signor. Z'ai retrouvé oune
+zeune amie que z'aimais et que z'aime parce qu'elle est bonne et
+sarmante comme Christinetta; cette pauvre zeune amie n'a rien que du
+malheur; elle me fait pitié, et moi ze loui dis: «Cère zeune amie,
+voulez-vous être ma femme? Il zouste comme notre cer François à la
+Christinetta; et la zeune amie se zette dans mes bras et me dit: «Ze
+serai votre femme», zouste comme notre Christinetta à François. Et moi,
+ze n'ai pas pensé à vous, excellent Signor; et ze ne veux pas vivre loin
+de vous, et ze ne veux pas laisser ma femme à Milan. Alors quoi faire,
+cer Signor? Ze souis au désespoir, et ze pleure toute la zournée; et
+ma zeune amie pleure avec moi! Quoi faire, mon Dieu, quoi faire? Si ze
+reste loin de vous, ze meurs! Si ze laisse ma zeune amie, ze meurs.
+Alors, quoi faire? Ze vous embrasse, mon cer Signor; z'embrasse mon
+François céri, ma Christinetta bien-aimée; cers amis, conseillez votre
+pauvre Paolo et sa zeune amie.</p>
+
+<p>«PAOLO PERRONI.».</p>
+
+<p>M. de Nancé s'empressa de faire voir cette lettre à ses enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire? leur dit-il en riant. Que faire?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est de les faire venir ici, chez nous, père chéri; nous les
+garderons toujours, n'est-ce pas, François?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père; je suis de l'avis de Christine.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi; de sorte que nous sommes tous d'accord, comme toujours.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cher bien-aimé père! comment ne serions-nous pas d'accord? Nous
+sommes si heureux!</p>
+
+<p>M. de Nancé écrivit à Paolo de se marier vite et de leur amener sa jeune
+amie, qui resterait à Nancé toute sa vie si elle le voulait, et que lui
+M. de Nancé et François lui donnaient pour cadeau de noces, une rente de
+trois mille francs.</p>
+
+<p>Le bonheur de Paolo fut complet; un mois après, il présentait sa jeune
+épouse à ses amis; Christine trouva en elle une jeune compagne aimable
+et dévouée: elles convinrent que si Christine avait des filles, Mme
+Paolo (qui s'appelait Elena) l'aiderait à les élever. Elle eut, en
+effet, filles et garçons, deux filles et deux fils; Mme Paolo en eut un
+peu plus, trois filles et quatre fils; tous ces enfants répandirent la
+gaieté et l'entrain dans le château de Nancé, dont les habitants vivent
+tous plus heureux que jamais.</p>
+
+<p>M. des Ormes, abruti, hébété par le joug de sa femme, mourut subitement
+peu d'années après le mariage de Christine. Il lui avait écrit à cette
+occasion une lettre assez affectueuse et lui promettait d'aller la voir;
+mais il n'accomplit pas cette promesse et se contenta de lui écrire
+tous les ans. Sa femme, vieille et plus laide que jamais, continue à se
+croire jeune et belle; elle donne des dîners qu'on mange, des soirées
+où l'on danse; elle a des visiteurs, mais pas d'amis; la mauvaise mère
+inspire de l'éloignement à tout le monde. Elle se sent vieillir, malgré
+ses efforts pour paraître jeune; elle se voit seule, sans intérêt
+dans la vie; personne ne l'aime et elle déteste tout le monde. Elle a
+toujours repoussé les avances de Christine et refusé de la voir de peur
+que l'âge de sa fille ne fit deviner le sien. En somme, elle traîne une
+existence misérable et malheureuse.</p>
+
+<p>Mme de Guilbert vint un jour à Nancé annoncer à Christine le mariage de
+sa fille Hélène avec Adolphe. Ce fut un triste ménage. Hélène aimait le
+monde et ne vivait que de bals, de concerts et de spectacles; Adolphe
+aimait le jeu; il y perdit une partie de sa fortune, se battit en duel,
+y fut blessé et périt misérablement à la suite de cette blessure.</p>
+
+<p>Cécile se maria avec un banquier qui lui apporta de l'argent, et qui la
+rendit malheureuse par son caractère brutal et emporté.</p>
+
+<p>Gabrielle épousa un jeune député plein d'intelligence et de bonté; elle
+fut très heureuse avec son mari et continua à venir passer tous ses étés
+chez sa mère à Cémiane, et à voir presque tous les jours Christine et
+François.</p>
+
+<p>Bernard ne se maria pas; il aima mieux aider son père à cultiver ses
+terres. Il s'occupait de musique et de peinture et il passait presque
+tous ses hivers à Nancé; Christine et François étaient excellents
+musiciens, de sorte que tous les soirs, aidés de Paolo, de sa femme et
+de Bernard, ils faisaient une musique excellente qui ravissait M. de
+Nancé.</p>
+
+<p>Un jour que Christine questionnait affectueusement Bernard sur la vie
+qu'il menait et qui lui semblait bien isolée:</p>
+
+<p>&mdash;Christine, répondit-il, je vis et je mourrai seul. Quand je t'ai
+bien connue, à notre retour de Madère, je me suis dit que je ne serais
+heureux qu'avec une femme semblable à toi, bonne, pieuse, dévouée,
+intelligente, gaie, instruite, raisonnable, charmante enfin. Je ne l'aie
+pas trouvée; je ne la trouverai jamais. Voilà pourquoi je reste garçon
+et pourquoi je suis sans cesse à Nancé.</p>
+
+<p>Christine l'embrassa pour toute réponse, et fit part de l'explication de
+Bernard à François et à M. de Nancé, qui l'en aimèrent plus tendrement.</p>
+
+<p>Isabelle resta et est encore chez ses enfants, comme elle continue
+d'appeler François et Christine; elle soigne et élève tous leurs
+enfants, et elle déclare qu'elle mourra chez eux. Christine et François
+la comblent de soins et d'affections; elle est heureuse plus qu'une
+reine.</p>
+
+<p>Quant à Christine et à François, ils ne se lassent pas de leur bonheur;
+ils ne se quittent pas; ils n'ont jamais de volontés, de goûts, de
+désirs différents. Ils ne vont pas à Paris, et ils vivent à Nancé chez
+leur père.</p>
+
+<p>Mme de Sibran est morte peu après la triste fin du malheureux Adolphe.
+M. de Sibran, bourrelé de remords de l'éducation qu'il avait donnée à
+ses fils, s'est fait capucin; il prêche bien et il est très demandé pour
+des missions.</p>
+
+<p>Mina est entrée chez une princesse valaque, où on lui promettait de bons
+gages; mais, ayant été surprise par le prince pendant qu'elle battait
+une des petites princesses, le prince la fit saisir et la fit battre de
+verges à tel point qu'elle passa un mois à l'hôpital. Quand elle fut
+guérie, elle voulut partir, mais le prince la retint de force et
+l'obligea à reprendre son service; il n'y a pas de mois qu'elle ne soit
+vigoureusement punie pour des vivacités qu'elle ne peut entièrement
+réprimer. Se trouvant au fond des terres en Valachie, elle reste à la
+merci du prince valaque et ne peut pas sortir de chez lui. Sa méchanceté
+se trouve ainsi justement et terriblement punie.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES.</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>I. Commencement d'amitié</p>
+<p>II. Paolo</p>
+<p>III. Deux années qui font deux amis</p>
+<p>IV. Les caractères se dessinent</p>
+<p>V. Attaque et défense</p>
+<p>VI. Les tricheurs punis</p>
+<p>VII. Premier service rendu par Paolo à Christine</p>
+<p>VIII. Mina dévoilée</p>
+<p>IX. Grand embarras de Paolo</p>
+<p>X. François arrange l'affaire</p>
+<p>XI. M. des Ormes gâte l'affaire</p>
+<p>XII. Mme. des Ormes raccommode l'affaire</p>
+<p>XIII. Incendie et malheur</p>
+<p>XIV. Heureux moments pour Christine</p>
+<p>XV. Tristes suites de l'incendie</p>
+<p>XVI. Changement de Maurice</p>
+<p>XVII. Heureuse bizarrerie de Mme des Ormes</p>
+<p>XVIII. Paolo pris, s'échappe</p>
+<p>XIX. Christine est bonne, Maurice est exigeant</p>
+<p>XX. Surprise désagréable qui ne gâte rien</p>
+<p>XXI. Visites de M. et Mme des Ormes</p>
+<p>XXII. Maurice chez M. de Nancé</p>
+<p>XXIII. Fin de Maurice</p>
+<p>XXIV. Séparation, désespoir</p>
+<p>XXV. Deux années de tristesse</p>
+<p>XXVI. Demandes en mariages; réponses différentes</p>
+<p>XXVII. Christine a réponse à tout</p>
+<p>XXVIII. Métamorphose de François</p>
+<p>XXIX. Paolo heureux.&mdash;Conclusion.</p>
+ </div> </div>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13013 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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@@ -0,0 +1,8947 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13013 ***
+
+
+
+
+COMTESSE DE SÉGUR
+
+
+FRANÇOIS LE BOSSU
+
+
+A MA PETITE FILLE CAMILLE DE MALARET
+
+Chère et bonne Camille, la Christine dont tu vas lire l'histoire te
+ressemble trop par ses beaux côtés pour que je me prive du plaisir de
+te dédier ce volume. Tu as sur elle l'avantage d'avoir d'excellents
+parents; puisses-tu, comme elle, trouver un excellent François qui sache
+t'aimer et t'apprécier comme mon François aime et apprécie Christine!
+C'est le voeu de ta grand'mère, qui t'aime tendrement.
+
+COMTESSE DE SÉGUR,
+née ROSTOPCHINE.
+
+
+
+
+I
+
+COMMENCEMENT D'AMITIÉ
+
+Christine était venue passer sa journée chez sa cousine Gabrielle; elles
+travaillaient toutes deux avec ardeur, pour habiller une poupée que
+Mme de Cémiane, mère de Gabrielle et tante de Christine, venait de
+lui donner: elles avaient taillé une chemise et un jupon, lorsqu'un
+domestique entra. «Mesdemoiselles, Mme de Cémiane vous demande au
+jardin, sur la terrasse couverte».
+
+GABRIELLE
+
+--Faut-il y aller tout de suite? Y a-t-il quelqu'un?
+
+LE DOMESTIQUE
+
+--De suite, Mademoiselle; il y a un Monsieur avec Madame.
+
+GABRIELLE
+
+--Allons, Christine, viens.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est ennuyeux! je ne pourrai pas habiller ma poupée, qui est nue et
+qui a froid.
+
+GABRIELLE
+
+--Que veux-tu! il faut bien aller joindre maman, puisqu'elle nous fait
+demander.
+
+CHRISTINE
+
+--Moi, seule à la maison, je ne pourrai pas l'habiller; je ne sais pas
+travailler. Mon Dieu! que je suis malheureuse de ne savoir rien faire.
+
+GABRIELLE
+
+--Pourquoi ne demanderais-tu pas à ta bonne de lui faire une robe?
+
+CHRISTINE
+
+--Ma bonne ne voudra pas: elle ne fait jamais rien pour m'amuser.
+
+GABRIELLE
+
+--Comment faire, alors?... Si je t'en faisais une?
+
+--Toi, tu pourrais? dit Christine, en relevant la tête et en souriant.
+
+GABRIELLE
+
+--Je crois que oui; j'essayerai toujours.
+
+CHRISTINE
+
+--Tout de suite?
+
+GABRIELLE
+
+--Non, pas tout de suite, puisque maman nous attend pour promener; mais
+quand nous serons revenues, nous travaillerons à ta robe.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais, en attendant, ma pauvre fille a froid.
+
+GABRIELLE
+
+--Je vais l'envelopper dans ce vieux petit manteau tu vas voir; donne-la
+moi.
+
+Gabrielle prend la poupée, l'enveloppe de son mieux et la met dans un
+fauteuil.
+
+GABRIELLE
+
+--Là! elle est très bien! Viens, à présent; maman nous attend.
+Dépêchons-nous.
+
+Christine embrasse Gabrielle, qui l'entraîne hors de la chambre; elles
+arrivent en courant à une allée couverte où se promenait leur maman avec
+un Monsieur et un petit garçon qui était un peu en arrière. Gabrielle
+et Christine le regardent avec surprise. Il était un peu plus grand
+qu'elles, gros, d'une tournure singulière; sa figure était jolie, ses
+yeux doux et intelligents, il avait une physionomie très agréable, mais
+l'air craintif et embarrassé.
+
+Christine s'approche, lui prend la main:
+
+--Viens, mon petit, jouer avec nous; veux-tu?
+
+L'enfant ne répond pas; il regarde d'un air timide Gabrielle et
+Christine.
+
+--Est-ce que tu es sourd, mon petit? demanda Gabrielle amicalement.
+
+--Non, répondit l'enfant à voix basse.
+
+GABRIELLE
+
+--Et pourquoi ne parles-tu pas? Pourquoi ne viens-ru pas avec nous?
+
+L'ENFANT
+
+--Parce que j'ai peur que vous ne vous moquiez de moi comme les autres.
+
+GABRIELLE
+
+--Nous moquer de toi? Et pourquoi cela? Pourquoi les autres se
+moquent-ils de toi?
+
+--Vous ne voyez donc pas! dit le petit garçon en relevant la tête et les
+regardant avec surprise.
+
+GABRIELLE
+
+--Je te vois, mais je ne comprends pas pourquoi on se moque de toi. Et
+toi, Christine, vois-ru quelque chose?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, pas moi; je ne vois rien.
+
+--Alors, vous voudrez bien m'embrasser et jouer avec moi? dit le petit
+garçon en souriant et en hésitant encore.
+
+--Certainement, s'écrièrent les deux cousines en l'embrassant de tout
+leur coeur.
+
+Le petit garçon semblait si heureux, que Gabrielle et Christine se
+sentirent aussi toutes joyeuses. Au moment où ils s'embrassaient tous
+les trois, la maman et le Monsieur se retournèrent. Ce dernier poussa
+une exclamation joyeuse.
+
+--Ah! les bonnes petites filles! Ce sont les vôtres, Madame? Elles
+veulent bien embrasser mon pauvre François! Pauvre enfant! il en a l'air
+tout heureux!
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Pourquoi donc paraissez-vous surpris que ma fille et ma nièce
+accueillent bien votre petit François! Je m'étonnerais du contraire.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Je serais bien heureux, Madame, que tout le monde pensât comme vous;
+mais l'infirmité de mon pauvre enfant le rend si timide! Il est si
+habitué à se voir l'objet des railleries et de l'aversion de tous les
+enfants, qu'il doit être heureux de se voir fêté et embrassé par vos
+bonnes et charmantes petites filles.
+
+--Pauvre enfant! dit Mme de Cémiane en le regardant avec
+attendrissement.
+
+Les enfants s'étaient rapprochés. Gabrielle et Christine tenaient
+chacune une main du petit garçon qu'elles faisaient courir, et qui riait
+de tout son coeur de cette course forcée.
+
+GABRIELLE
+
+--Maman, le petit garçon nous a dit qu'on se moquait de lui et que
+personne ne voulait l'embrasser. Pourquoi? il est très bon et très
+gentil.
+
+Mme de Cémiane ne répondit pas; le petit François la regardait avec
+anxiété; M. de Nancé soupirait et se taisait également.
+
+CHRISTINE:
+
+--Monsieur, pourquoi se moque-t-on du petit garçon?
+
+M. DE NANCÉ
+
+Parce que le bon Dieu a permis qu'il fût bossu à la suite d'une chute,
+mes enfants; et il y a des gens assez méchants pour se moquer des
+bossus, ce qui est très mal.
+
+GABRIELLE
+
+Certainement, c'est très mal; ce n'est pas sa faute s'il est bossu, il
+est très bien tout de même.
+
+--Où donc est-il bossu? Je ne vois pas, dit Christine en tournant autour
+de François.
+
+Le pauvre François était rouge et inquiet pendant cette inspection de
+Christine.
+
+«Mon Dieu! mon Dieu! pensait-il, si elle voit ma bosse, elle fera comme
+les autres, elle se moquera de moi!»
+
+Mme de Cémiane était embarrassée pour faire finir Christine sans que M.
+de Nancé s'en aperçût: Gabrielle commençait aussi à examiner le dos de
+François, lorsque Christine s'écria:
+
+«Voilà! voilà! je vois! C'est là, sur le dos! Vois-tu Gabrielle?»
+
+GABRIELLE
+
+--Oui, je vois; mais ce n'est rien du tout. Pauvre garçon! tu croyais
+que nous nous moquerions de toi? Ce serait bien méchant! Tu n'as plus
+peur, n'est-ce pas? Comment t'appelles-tu? Où est ta maman?
+
+FRANÇOIS
+
+--Je m'appelle François; maman est morte, je ne l'ai jamais vue: et
+voilà papa avec votre maman.
+
+CHRISTINE
+
+--Comment, c'est ce Monsieur qui est ton papa?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Pourquoi cela vous étonne-t-il, ma bonne petite?
+
+CHRISTINE
+
+--Parce que vous êtes très grand et lui est si petit, vous êtes maigre
+et lui est si gras.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Quelle bêtise tu dis, Christine! Est-ce qu'un enfant est jamais grand
+comme son papa? Si vous alliez vous amuser avec François, ce serait
+mieux que de rester ici à dire des niaiseries.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Laissez-moi vous embrasser, mes bonnes petites filles; je vous
+remercie de tout mon coeur d'être bonnes pour mon pauvre petit François.
+
+M. de Nancé embrassa à plusieurs reprises Gabrielle et Christine, et il
+alla rejoindre Mme de Cémiane. Les enfants, de leur côté, entrèrent dans
+le bois pour ramasser des fraises.
+
+CHRISTINE
+
+--Tiens, François, viens par ici: voici une bonne place; regarde, que de
+fraises! Prends, prends tout.
+
+FRANÇOIS
+
+--Merci, ma petite amie. Comment vous appelez-vous toutes deux?
+
+GABRIELLE
+
+--Je m'appelle Gabrielle.
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi, Christine.
+
+FRANÇOIS
+
+--Quel âge avez-vous?
+
+GABRIELLE
+
+--Moi j'ai sept ans, et Christine, qui est ma cousine, a six ans. Et
+toi, quel âge as-tu?
+
+--Moi... j'ai... déjà dix ans, répondit François en rougissant.
+
+GABRIELLE
+
+--C'est beaucoup, dix ans! C'est plus que Bernard.
+
+FRANÇOIS
+
+--Qui est Bernard?
+
+GABRIELLE
+
+--C'est mon frère. Il est très bon. Je l'aime beaucoup, Il n'est pas ici
+à présent; il prend une leçon chez M. le curé.
+
+FRANÇOIS
+
+--Ah! moi aussi je dois aller prendre une leçon chez le curé, tout près
+d'ici, à Druny.
+
+GABRIELLE
+
+--C'est comme Bernard; il y va aussi à Druny. Tu es donc près de Druny.
+
+FRANÇOIS
+
+--Tout près! Il faut dix minutes pour aller de chez nous chez le curé.
+
+GABRIELLE
+
+--Pourquoi n'es-tu jamais venu nous voir?
+
+FRANÇOIS
+
+Parce que je ne demeurais pas ici; papa était en Italie pour ma santé;
+les médecins disaient que je deviendrais droit et grand en Italie; et,
+au contraire, je suis plus bossu qu'avant, ce qui me chagrine beaucoup.
+
+GABRIELLE
+
+--Ecoute, François, ne pense pas à cela; je t'assure que tu es très
+gentil; n'est-ce pas Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je l'aime beaucoup, il a l'air si bon!
+
+Toutes deux embrassèrent François qui riait et qui avait l'air heureux;
+et tous les trois se mirent à cueillir des fraises. Gabrielle et
+Christine eurent toujours soin de désigner les meilleures places à
+François pour qu'il se fatiguât moins à chercher. Au bout d'un quart
+d'heure, ils avaient rempli un petit panier que Gabrielle tenait à son
+bras.
+
+«A présent nous allons manger, dit Gabrielle en s'essuyant le front. Il
+fait chaud, cela nous rafraîchira. Tiens, François, assois-toi là, sous
+le sapin, près de moi, et toi, Christine, mets-toi de l'autre côté;
+c'est François qui va partager.»
+
+FRANÇOIS
+
+--Et dans quoi les mettrons-nous? nous n'avons pas d'assiettes.
+
+GABRIELLE
+
+--Nous allons en avoir tout à l'heure. Que chacun prenne une grande
+feuille de châtaigner; en voici trois.
+
+Chacun prit sa feuille, et François commença le partage; les petites
+filles le regardaient faire. Quand il eut fini:
+
+«C'est très mal partagé, dit Gabrielle; tu nous as presque tout donné;
+et il t'en reste à peine.»
+
+---Tiens, mon bon petit, en voici des miennes, dit Christine en versant
+une part de ses fraises dans la feuille de François.
+
+---Et en voilà des miennes, dit Gabrielle en faisant comme Christine.
+
+FRANÇOIS
+
+--C'est trop, beaucoup trop, mes bonnes amies.
+
+GABRIELLE
+
+--Du tout, c'est très bien: mangeons.
+
+FRANÇOIS
+
+--Comme vous êtes bonnes! Quand je suis avec d'autres enfants, ils
+prennent tout et ne m'en laissent presque pas.
+
+
+
+
+II
+
+PAOLO
+
+Les enfants finissaient de manger leurs fraises et ils sortaient du
+bois, quand ils virent arriver un jeune homme de dix-huit à vingt
+ans qui tenait son chapeau à la main, et qui saluait à chaque pas en
+s'approchant des enfants. Puis il resta debout devant eux, sans parler.
+
+Les enfants le regardaient et ne disaient rien non plus.
+
+«Signora, Signor, me voilà», dit le jeune homme saluant encore.
+
+Les enfants saluèrent aussi, mais un peu effrayés.
+
+«Sais-tu qui c'est», dit François à l'oreille de Gabrielle.
+
+GABRIELLE
+
+--Non; j'ai peur. Si nous nous sauvions?
+
+«Signora, Signor, sé souis venou, mé voici», recommença l'étranger
+saluant toujours.
+
+Pour toute réponse, Gabrielle prit la main de Christine et se mit à
+courir en criant:
+
+«Maman, maman, un Monsieur!»
+
+Elles ne tardèrent pas à rencontrer Mme de Cémiane et M. de Nancé qui
+les avaient entendues crier et qui accouraient aussi, craignant quelque
+accident.
+
+«Qu'y a-t-il? Où est François?» demanda M. de Nancé avec anxiété.
+
+--Là, là, dans le bois, avec un Monsieur fou qui va lui faire du mal,
+dit Christine tout essoufflée.
+
+M. de Nancé partit comme une flèche et aperçut François debout et
+souriant devant l'étranger, qui se mit à saluer de plus belle?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Qui êtes-vous, Monsieur? Que voulez-vous?
+
+L'ÉTRANGER, saluant.
+
+--Moi, zé souis invité de venir sé Signor conté. C'est vous, Signor
+Cémiane.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non, ce n'est pas moi, Monsieur; mais voici Mme de Cémiane.
+
+L'étranger s'approcha de Mme de Cémiane, recommença ses saluts, et
+répéta la phrase qu'il venait de dire à M. de Nancé.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Mon mari est absent, Monsieur, il va rentrer; mais veuillez me dire
+votre nom, car je ne crois pas avoir encore reçu votre visite.
+
+--Moi, Paolo Peronni, et voilà une lettre dé Signor conté Cémiane.
+
+Il tendit à Mme de Cémiane une lettre, qu'elle parcourut en réprimant un
+sourire.
+
+«Ce n'est pas l'écriture de mon mari», dit-elle.
+
+PAOLO
+
+--Pas écritoure! Alors, quoi faire? Il invite à dîner, et moi, povéro
+Paolo, z'étais très satisfait. Z'ai marcé fort; z'avais peur de venir
+tard. Quoi faire?
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Il faut rester à dîner avec nous, Monsieur; vos amis ont voulu sans
+doute vous jouer un tour, et vous le leur rendrez en dînant ici et en
+faisant connaissance avec nous.
+
+PAOLO
+
+--Ça est bon à vous; merci, Madame; moi, zé souis pas depuis longtemps
+ici; moi, zé connais personne.
+
+Le jeune homme raconta comme quoi il était médecin, Italien, échappé à
+un affreux massacre du village de Liepo, qu'il défendait avec deux cents
+jeunes Milanais contre Radetzki.
+
+«Eux sont restés presque tous toués, coupés en morceaux; moi zé mé souis
+sauvé en mé zétant sous les amis morts; quand la nouit est venoue, moi
+ramper longtemps, et puis zé mé souis levé debout et z'ai couru, couru;
+lé zour, zé souis cacé dans les bois, z'ai manzé les frouits des
+oiseaux, et la nouit courir encore zousqu'à Zènes; pouis z'ai marcé et
+z'ai dit Italiano! et les amis m'ont donné du pain, des viandes, oune
+lit; et moi zé souis arrivé en vaisseau en bonne France; les bons
+Français ont donné tout et m'ont amené ici à Arzentan; et moi, zé
+connais personne, et quand est arrivée oune lettre dou Signor conté
+Cimiano, moi z'étais content, et les camarades de rire et toussoter, et
+oune me dit: «Va pas, c'est pour rire»; mais moi, z'ai pas écouté et
+z'ai fait deux lieues en oune heure; et voilà comment Paolo est venu
+zousqu'ici... Vous riez comme les camarades; c'est drôle, pas vrai?»
+
+Mme de Cémiane riait de bon coeur; M. de Nancé souriait et regardait le
+pauvre Italien avec un air de profonde pitié.
+
+«Pauvre jeune homme!» dit-il avec un soupir, Et où sont vos parents?
+
+«Mes parents?...»
+
+Et le visage du jeune homme prit une expression terrible.
+
+«Mes parents, morts, toués par les féroces Autrichiens; fousillés avec
+les soeurs, frères, amis, dans les maisons à eux! Tout est brûlé! et
+avant battous, pour les punir eux, parce que moi, Italien, z'ai allé
+avec les amis pour touer les Autrichiens méssants et barbares. Voici
+l'Autrice! voilà le Radetzki! [1]»
+
+[Note 1: (retour) Maréchal autrichien, célèbre par la répression cruelle de
+la révolte des Lombards en 1849.]
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Pauvre garçon! C'est affreux!
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Malheureux jeune homme! Etre ainsi sans parents, sans patrie, sans
+fortune! Mais il faut avoir courage. Tout s'arrangera avec l'aide de
+Dieu; ayons confiance en lui, mon cher Monsieur. Courage! Vous voyez
+que vous voilà chez Mme de Cémiane sans savoir comment. C'est un
+commencement de protection. Tout ira bien; soyez tranquille.
+
+Le pauvre Paolo regarda M. de Nancé d'un air sombre et ne répondit pas;
+il ne parla plus jusqu'au retour au château.
+
+Les enfants restèrent un peu en arrière pour ne pas se trouver trop près
+de ce Paolo qui inspirait aux petites filles une certaine terreur.
+
+--Qu'est-ce qu'il disait donc des Autrichiens? demanda Christine. Il
+avait l'air si en colère.
+
+GABRIELLE
+
+--Il disait que les Italiens brûlaient des Autrichiens, et que ses soeurs
+battaient... leurs habits, je crois; et puis qu'ils tuaient tout, même
+les parents et les maisons.
+
+CHRISTINE
+
+--Qui tuait?
+
+GABRIELLE
+
+--Eux tous.
+
+CHRISTINE
+
+--Comment, eux tous? Qu'est-ce qu'ils tuaient? Et pourquoi les soeurs
+battaient-elles les habits? Je ne comprends pas du tout.
+
+GABRIELLE
+
+--Tu ne comprends rien, toi. Je parie que François comprend.
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, je comprends, mais pas comme tu dis. C'est les
+Autrichiens qui tuaient les pauvres Italiens, et qui brûlaient tout, et
+qui ont tué les parents et les soeurs de l'homme et ont brûlé sa maison.
+Comprends-tu, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, très bien; parce que tu le dis très bien; mais Gabrielle disait
+très mal.
+
+GABRIELLE
+
+--Ce n'est pas ma faute si tu es bête et que tu ne comprends rien. Tu
+sais bien que ta maman te dit toujours que tu es bête comme une oie.
+
+Christine baissa la tête tristement et se tut. François s'approcha
+d'elle et lui dit en l'embrassant:
+
+--Non, tu n'es pas bête, ma petite Christine. Ne crois pas ce que te dit
+Gabrielle.
+
+CHRISTINE
+
+--Tout le monde me dit que je suis laide et bête, je crois qu'ils disent
+vrai.
+
+GABRIELLE, l'embrassant.
+
+--Pardon, ma pauvre Christine, je ne voulais pas te faire de peine; j'en
+suis fâchée; non, non, tu n'es pas bête; pardonne-moi, je t'en prie.
+
+Christine sourit et rendit à Gabrielle son baiser. La cloche sonna pour
+le dîner, et les enfants coururent à la maison pour se nettoyer et
+arranger leurs cheveux. Le dîner se passa gaiement, grâce à l'aventure
+de l'Italien, que Mme de Cémiane avait présenté à son mari, et à
+l'appétit vorace du pauvre Paolo, qui ne se laissait pas oublier. Quand
+le rôti fut servi, il n'avait pas encore fini l'énorme portion de
+fricassée de poulet qui débordait son assiette. Le domestique avait déjà
+servi à tout le monde un gigot juteux et appétissant, pendant que Paolo
+avalait sa dernière bouchée de poulet; il regardait le gigot avec
+inquiétude; il le dévorait des yeux, espérant toujours qu'on lui en
+donnerait. Mais, voyant le domestique s'apprêter à passer un plat
+d'épinards, il rassembla son courage, et, s'adressant à M. de Cémiane,
+il dit d'une voix émue:
+
+--Signor conté, voulez-vous m'offrir zigot, s'i vous plait?
+
+--Comment donc! très volontiers, répondit le Comte en riant.
+
+Mme de Cémiane partit d'un éclat de rire; ce fut le signal d'une
+explosion générale. Paolo regardant d'un air ébahi, riait aussi, sans
+savoir pourquoi et mangeait tout en riant; excité par la gaieté, par les
+rires des enfants, il rit si fort qu'il s'étrangla; une bouchée trop
+grosse ne passait pas. Il devint rouge, puis violet; ses veines se
+gonflaient; ses yeux s'ouvraient démesurément. François, qui était à sa
+gauche, voyant sa détresse, se précipita vers lui, et, introduisant ses
+doigts dans la bouche ouverte de Paolo, en retira une énorme bouchée de
+gigot. Immédiatement tout rentra dans l'ordre; les yeux, les veines, le
+teint reprirent leur aspect ordinaire, l'appétit revint plus vorace que
+jamais. Les rires avaient cessé devant l'angoisse de l'étranglement;
+mais ils reprirent de plus belle quand Paolo, se tournant la bouche
+pleine vers François, lui saisit la main, la baisa à plusieurs reprises.
+
+--Bon Signorino! Pauvre petit! tou m'as sauvé la vie, et moi zé té ferai
+grand comme ton père. Quoi c'est ça? ajouta-t-il en passant sa main
+sur la bosse de François. Pas beau, pas zoli. Zé souis médecin, tout
+partira. Sera droit comme papa.
+
+Et il se mit à manger sans plus parler à personne; il se garda bien de
+rire jusqu'à la fin du dîner. Bernard avait aussi fait connaissance avec
+François pendant le dîner.
+
+--Je suis bien fâché de n'avoir pas pu rentrer plus tôt, dit Bernard.
+J'étais chez le curé; j'y vais tous les jours prendre une leçon.
+
+FRANÇOIS
+
+--Et moi aussi, je dois aller chez le curé pour apprendre le latin. Je
+suis bien content que tu y ailles; nous nous verrons tous les jours.
+
+BERNARD
+
+--J'en suis bien aise aussi; nous ferons les mêmes devoirs probablement.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je ne crois pas; quel âge as-tu?
+
+BERNARD
+
+--Moi, j'ai huit ans.
+
+FRANÇOIS
+
+--Et moi dix ans.
+
+BERNARD
+
+--Dix ans! Comme tu es petit!
+
+François baissa la tête, rougit et se tut. Peu de temps après qu'on fut
+sorti de table, on vint annoncer à Christine que sa bonne venait la
+chercher pour la ramener à la maison. Christine lui fit demander si elle
+pouvait rester encore un quart d'heure, pour emporter sa poupée vêtue de
+la robe que lui faisait Gabrielle; mais, habituée à la sévérité de sa
+bonne, elle se disposa à partir et à dire adieu à sa tante et à son
+oncle.
+
+GABRIELLE
+
+--Attends un peu, Christine; je vais finir la robe dans dix minutes.
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne peux pas; ma bonne attend.
+
+GABRIELLE
+
+--Qu'est-ce que ça fait? elle attendra un peu.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais maman me gronderait et ne me laisserait plus venir.
+
+GABRIELLE
+
+--Ta maman ne le saura pas.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh oui! ma bonne lui dit tout.
+
+La tête de la bonne apparut à la porte.
+
+--Allons donc, Christine, dépêchez-vous!
+
+CHRISTINE
+
+--Me voici, ma bonne, me voici!
+
+Christine courut à sa tante pour dire adieu. François et Bernard
+voulurent l'embrasser; ils n'eurent pas le temps; la bonne entra dans le
+salon.
+
+LA BONNE
+
+--Christine, vous ne voulez donc pas venir? Il est tard; votre maman ne
+sera pas contente.
+
+CHRISTINE
+
+Me voici, ma bonne, me voici!
+
+GABRIELLE
+
+Et ta poupée? tu la laisses?
+
+--Je n'ai pas le temps, répondit tout bas Christine effarée; finis la
+robe, je t'en prie; tu me la donneras quand je reviendrai.
+
+La bonne prit le bras de Christine, et, sans lui donner le temps
+d'embrasser Gabrielle, elle l'emmena hors du salon. La pauvre Christine
+tremblait; elle craignait beaucoup sa bonne, qui était injuste et
+méchante. La bonne la poussa dans la carriole qui venait la chercher, y
+monta elle-même; la carriole partit.
+
+--Christine pleurait tout bas; la bonne la grondait, la menaçait en
+allemand, car elle était Allemande.
+
+LA BONNE
+
+--Je dirai à votre maman que vous avez été méchante; vous allez voir
+comme je vous ferai gronder.
+
+CHRISTINE
+
+--Je vous assure, ma bonne, que je suis venue tout de suite. Je vous en
+prie, ne dites pas à maman que j'ai été méchante; je n'ai pas voulu vous
+désobéir, je vous assure.
+
+LA BONNE
+
+--Je le dirai, Mademoiselle, et, de plus, que vous êtes menteuse et
+raisonneuse.
+
+CHRISTINE, pleurant.
+
+--Pardon, ma bonne; je vous en prie, ne dites pas cela à maman, parce
+que ce n'est pas vrai.
+
+--Allez-vous bientôt finir vos pleurnicheries? Plus vous serez méchante
+et maussade, plus j'en dirai.
+
+Christine essuya ses yeux, retint ses sanglots, étouffa ses soupirs, et,
+après une demi-heure de route, ils arrivèrent au château des Ormes, où
+demeuraient les parents de Christine. La bonne l'entraîna au salon;
+M. et Mme des Ormes y étaient; elle la fit entrer de force. Christine
+restait près de la porte, n'osant parler. Mme des Ormes leva la tête.
+
+--Approchez, Christine; pourquoi restez-vous à la porte comme une
+coupable? Mina. est-ce que Christine a été méchante?
+
+MINA
+
+--Comme à l'ordinaire, Madame; Madame sait bien que Mademoiselle
+Christine ne m'écoute jamais.
+
+CHRISTINE, pleurant.
+
+--Ma bonne, je vous assure...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Laissez parler votre bonne. Qu'a-t-elle fait, Mina?
+
+MINA
+
+--Elle ne voulait pas revenir, Madame; après m'avoir fait longtemps
+attendre, elle se débattait encore pour rester avec sa cousine; il a
+fallu que je l'entraînasse de force.
+
+Mme des Ormes s'était levée; elle s'approcha de Christine.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous m'aviez promis d'être sage, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je... vous assure,... maman,... que j'ai été... sage,... répondit la
+pauvre Christine en sanglotant.
+
+--Oh! Mademoiselle, reprit la bonne en joignant les mains, ne mentez pas
+ainsi! C'est bien vilain de mentir, Mademoiselle.
+
+MADAME DES ORMES, à Christine.
+
+--Ah! vous allez encore mentir comme vous faites toujours! Vous voulez
+donc le fouet?
+
+M. des Ormes, qui n'avait rien dit jusque-là, approcha de sa femme.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ma chère, je demande grâce pour Christine. Si elle a été
+désobéissante, elle ne recommencera pas...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Comment, si? Mina s'en plaint continuellement et ne peut pas en venir
+à bout... à ce qu'elle dit.
+
+M. DES ORMES, avec impatience.
+
+Mina, Mina!... Avec nous, Christine est toujours parfaitement sage; elle
+obéit avec la docilité d'un chien d'arrêt.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Parce qu'elle a peur d'être punie. Voyons, Mina, vous m'ennuyez avec
+vos plaintes continuelles; vous exagérez toujours.
+
+Mme des Ormes questionna Christine, malgré l'humeur visible de Mina,
+dont M. des Ormes examina la physionomie fausse et méchante.
+
+Mme des Ormes finit par douter de la culpabilité de Christine, qu'elle
+remit à Mina pour la faire coucher, en lui recommandant de ne pas la
+gronder. Quand M. des Ormes se trouva seul avec sa femme, il lui dit
+avec émotion:
+
+--Vous êtes sévère pour cette pauvre enfant, vous croyez trop aux
+accusations de cette bonne, qui se plaint pour un rien.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous appelez la désobéissance un rien?
+
+M. DES ORMES
+
+--A savoir si elle a désobéi.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Comment, si elle a désobéi? Puisque Mina le dit!
+
+M. DES ORMES
+
+--Mina ne m'inspire aucune confiance; je l'ai surprise déjà plus d'une
+fois à mentir; et, de plus, je crois qu'elle déteste cette petite.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ce n'est pas étonnant! Avec elle, Christine est toujours désagréable
+et maussade.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ce qui prouve que Mina s'y prend mal. Mais, vous êtes trop sévère
+avec Christine, parce que vous ne surveillez pas assez ce qui se passe,
+et que vous ajoutez foi aux plaintes de la bonne. Christine a une
+peur affreuse de cette Mina! De grâce, mettez-y plus de soin et de
+surveillance.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! je vous en prie, parlons d'autre chose. Ce sujet m'impatiente.
+
+M. des Ormes soupira, quitta le salon, et, curieux de voir ce que
+faisait Mina, il alla voir si Christine se consolait de sa triste
+journée; il entra chez elle. Christine était dans son lit, et, seule,
+elle pleurait tout bas. M. des Ormes s'approcha, se pencha vers le lit
+de sa fille.
+
+--Où est ta bonne, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Elle est sortie, papa
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment? elle te laisse toute seule?
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, toujours quand je suis couchée.
+
+M. DES ORMES
+
+--Veux-tu que je l'appelle?
+
+--Oh! non! non! Laissez-la, je vous en prie, papa, s'écria Christine
+avec effroi.
+
+--Pourquoi as-tu peur d'elle?
+
+Christine ne répondit pas. Son père insista pour savoir la cause de sa
+frayeur; la petite finit par répondre bien bas:
+
+--Je ne sais pas.
+
+Ne pouvant en obtenir autre chose, il quitta Christine, triste et
+préoccupé. Sa conscience lui reprochait son insouciance pour elle et le
+peu de soin qu'il prenait de son bien-être, sa femme ne s'en occupant
+pas du tout. Quand il rentra au salon, il trouva Mme des Ormes d'assez
+mauvaise humeur; il ne lui reparla plus de Christine ni de Mina, mais
+il forma le projet de surveiller la bonne et de la faire partir à la
+première méchanceté ou calomnie dont elle se rendrait coupable.
+
+
+
+
+III
+
+DEUX ANNÉES QUI FONT DEUX AMIS
+
+Peu de jours après, M. des Ormes fut appelé à Paris pour une affaire
+importante; il aurait désiré y aller seul, mais sa femme voulut
+absolument l'accompagner, disant qu'elle avait à faire des emplettes
+indispensables; elle se rendit en toute hâte chez sa belle-soeur de
+Cémiane pour lui annoncer son départ.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Et Christine, l'emmenez-vous?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Certainement non; que voulez-vous que j'en fasse pendant mes courses,
+mes emplettes? Je n'emmène que ma femme de chambre et un domestique.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Que deviendra donc, Christine?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--D'abord, mon absence durera à peine quinze jours; elle restera avec sa
+bonne, qui n'a pas autre chose à faire qu'à la soigner.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Il me semble que Christine la craint beaucoup; ne pensez-vous pas
+qu'elle soit trop sévère?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Pas du tout! Elle est ferme, mais très bonne. Christine a besoin
+d'être menée un peu sévèrement; elle est raisonneuse, impertinente même,
+et toujours prête à résister.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Je ne l'aurais pas cru! elle parait si douce, si obéissante! Je la
+ferai venir souvent chez moi pendant votre absence, n'est-ce pas?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Tant que vous voudrez, ma chère; faites comme vous voudrez et tout ce
+que vous voudrez, pourvu qu'elle reste établie aux Ormes avec sa bonne.
+Adieu, je me sauve, je pars demain, et j'ai tant à faire!
+
+Mme des Ormes rentra, s'occupa de ses paquets, recommanda à Mina de
+mener souvent Christine chez sa tante de Cémiane, et partit le lendemain
+de bonne heure.
+
+Cette absence devait être de quinze jours; elle se prolongea de mois en
+mois pendant deux ans, à cause d'un voyage à la Martinique que dut faire
+M. des Ormes, qui avait placé là une grande partie de sa fortune. Mme
+des Ormes voulut à toute force l'accompagner, car elle aimait tout ce
+qui était nouveau, extraordinaire, et surtout les voyages. Pendant ces
+deux ans, les Cémiane et M. de Nancé ne quittèrent pas la campagne,
+heureusement pour Christine, qui voyait sans cesse Gabrielle, Bernard et
+leur ami François. Christine conçut une amitié très vive pour François
+dont la bonté et la complaisance la touchaient et lui donnaient le désir
+de l'imiter. Elle allait souvent passer des mois entiers chez sa tante,
+qui avait pitié de son abandon. Mina était hypocrite aussi bien que
+méchante, de sorte qu'elle sut se contenir en présence des étrangers, et
+que personne ne devina combien la pauvre Christine avait à souffrir de
+sa dureté et de sa négligence. Christine n'en parlait jamais, parce que
+Mina l'avait menacée des plus terribles punitions si elle s'avisait de
+se plaindre à ses cousins où à quelque autre.
+
+Paolo aimait et protégeait Christine; il aimait aussi François, auquel
+il donnait des leçons de musique et d'italien, ce qui lui faisait gagner
+cinquante francs par mois, somme considérable dans sa position, et
+suffisante pour le faire vivre. Il avait aussi quelques malades qui
+l'appelaient, le sachant médecin et peu exigeant pour le payement de ses
+visites. D'ailleurs, il passait des semaines entières chez M. de Nancé.
+Ces deux années se passèrent donc heureusement pour tous nos amis. On
+avait tous les mois à peu près des nouvelles de M. et Mme des Ormes; ils
+annoncèrent enfin leur retour pour le mois de juillet, et cette fois ils
+furent exacts. L'entrevue avec Christine ne fut pas attendrissante; son
+père et sa mère l'embrassèrent sans émotion, la trouvèrent très grande
+et embellie: elle avait huit ans, avec la raison et l'intelligence d'un
+enfant de dix pour le moins. Son instruction ne recevait pas le même
+développement; Mina ne lui apprenait rien, pas même à coudre; Christine
+avait appris à lire presque seule, aidée de Gabrielle et de François,
+mais elle n'avait de livres que ceux que lui prêtait Gabrielle; François
+ignorait son dénûment, sans quoi il lui eût donné toute sa bibliothèque.
+
+Le lendemain du retour de M. et Mme des Ormes, ils reçurent un mot de
+Mme de Cémiane, qui leur demandait de venir passer la journée suivante
+avec eux et d'amener Christine.
+
+«Il faut, disait-elle, que je vous présente un nouveau voisin de
+campagne, M. de Nancé, qui est charmant; et un demi-médecin italien,
+fort original, qui vous amusera; il me fait savoir, par un billet
+attaché au collier de mon chien de garde, qu'il viendra chez moi demain.
+Amenez-nous Christine; Gabrielle vous le demande instamment.»
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je suis bien aise que votre soeur fasse quelques nouvelles
+connaissances dans le voisinage; nous en profiterons et nous les
+engagerons à dîner pour la semaine prochaine.
+
+M. DES ORMES
+
+--Comme vous voudrez, ma chère; mais il me semble qu'il vaudrait mieux
+attendre qu'ils nous eussent fait une visite.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Pourquoi attendre? Si l'un est charmant et l'autre original, comme dit
+notre soeur, je veux les avoir chez moi; ils nous amuseront.
+
+M. des Ormes garda le silence, comme d'habitude, devant l'opposition
+de sa femme. Elle courut dans sa chambre pour préparer sa toilette du
+lendemain. Elle ne songea pas à Christine, mais M. des Ormes prévint
+la bonne qu'ils emmèneraient Christine avec eux. Les yeux de Christine
+brillèrent: elle eut peine à contenir sa joie; sa bouche souriait malgré
+elle, et ses joues s'animèrent d'un éclat extraordinaire; mais la
+présence de sa bonne arrêta tout signe extérieur de satisfaction; elle
+resta silencieuse et immobile. La journée lui parut interminable; le
+lendemain elle s'éveilla de bonne heure; sa bonne dormit tard, et la
+pauvre Christine attendit deux grandes heures le réveil de Mina.
+
+La certitude d'avoir une journée de liberté mit la bonne de belle
+humeur; elle ne brusqua pas trop Christine, ne lui arracha pas les
+cheveux en la peignant, ne lui mit pas trop de savon dans les yeux en
+la débarbouillant, l'habilla proprement, et lui donna pour son premier
+déjeuner un peu de beurre sur son pain, douceur à laquelle Christine
+n'était pas accoutumée, car la bonne mangeait habituellement le beurre
+et le chocolat au lait destinés à Christine, et ne lui donnait que du
+pain et une tasse de lait.
+
+La matinée s'avançait, personne ne venait chercher Christine; elle
+commençait à s'inquiéter, surtout quand elle entendit les allées et
+venues qui annonçaient le départ, et enfin le bruit de la voiture devant
+le perron. Elle n'osait rien demander à sa bonne, mais son visage
+s'attristait, ses yeux se mouillaient, lorsque la porte s'ouvrit, et M.
+des Ormes entra. S'avançant vers elle:
+
+--Christine, nous partons; es-tu prête?
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, papa, depuis longtemps.
+
+M. DES ORMES
+
+--Pourquoi tes yeux sont-ils pleins de larmes? Aimes-tu mieux rester à
+la maison?
+
+CHRISTINE.
+
+--Oh non! non, papa! J'avais peur que vous ne m'oubliassiez.
+
+M DES ORMES
+
+--Ma pauvre fille, je ne t'oublie pas, tu le vois bien. Allons vite,
+pour ne pas faire attendre ta maman.
+
+Christine ne se le fit pas dire deux fois et courut à son père, qui
+l'emmena précipitamment. Il entendait la voix mécontente de sa femme;
+elle arrivait au perron et appelait:
+
+--Philippe, où êtes-vous donc? Où est M. des Ormes? Pourquoi Christine
+ne vient-elle pas?
+
+--Me voici, Madame, répondit le domestique sortant de l'antichambre.
+Monsieur est monté chez Mademoiselle.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Allez leur dire que je les attends.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ne vous impatientez pas, ma chère; j'étais allé chercher Christine.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Bonjour, Christine. Pourquoi n'es-tu pas venue chez moi?
+
+CHRISTINE
+
+--Maman, j'attendais ma bonne, qui m'avait défendu de sortir sans elle.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mina a toujours des idées baroques! Quelle nécessité d'enfermer cette
+enfant et de l'empêcher de venir dans ma chambre! Et toi, Christine, si
+tu avais eu un peu d'esprit, tu n'aurais pas attendu la permission de
+Mina... Comme tu es rouge, Christine; tu n'es pas jolie, ma pauvre
+fille!
+
+M. DES ORMES
+
+--Il est impossible de savoir si elle a de l'esprit puisqu'elle ne parle
+guère, devant nous, du moins; et, quant à sa laideur, je ne puis vous
+l'accorder, car elle vous ressemble extraordinairement.
+
+M. des Ormes sourit malicieusement en disant ces mots, et voulut aider
+sa femme à monter en voiture; mais elle le repoussa en disant avec
+humeur:
+
+«Laissez-moi; je monterai bien sans votre aide».
+
+Il prit Christine dans ses bras et voulut la mettre dans la voiture,
+près de sa mère.
+
+«Mettez-la sur le siège, dit Mme des Ormes; elle va chiffonner ma jolie
+robe ou elle la salira avec ses pieds».
+
+M. des Ormes plaça Christine sur le siège, près du cocher.
+
+--Faites bien attention à la petite, dit-il en la lui remettant.
+
+LE COCHER
+
+--Que Monsieur soit tranquille, j'y veillerai, elle est si mignonne, si
+douce, pauvre petite! Ce serait bien dommage qu'il lui arrivât quelque
+chose.
+
+Christine n'avait pas dit un mot tout ce temps; elle osait à peine
+respirer, tant elle avait peur d'augmenter l'humeur de sa mère et d'être
+laissée à la maison. Quand la voiture partit, elle poussa un soupir de
+satisfaction.
+
+--Vous avez quelque chose qui vous gêne, Mademoiselle Christine? demanda
+le cocher.
+
+CHRISTINE
+
+--Non, au contraire; je suis contente que nous soyons partis! J'avais si
+peur de rester à la maison.
+
+LE COCHER
+
+--Pauvre petite mam'selle! Votre bonne vous rend la vie dure tout de
+même.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! taisez-vous, je vous en prie, bon Daniel; si ma bonne le savait!
+
+LE COCHER
+
+--C'est vrai tout de même! Pauvre petite! vous n'en seriez pas plus
+heureuse.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais je vais voir Gabrielle, qui est si bonne pour moi! et le petit
+François, qui est si bon! et mon cousin Bernard, que j'aime tant. Je
+suis heureuse, très heureuse, je vous assure!
+
+--Aujourd'hui, dit Daniel en lui-même; mais demain ce sera autre chose.
+
+Christine ne parla plus, elle songea avec bonheur à la bonne journée
+qu'elle allait passer; la route n'était pas longue, on ne tarda pas à
+arriver, car il n'y avait que trois kilomètres du château des Ormes à
+celui de M. et Mme de Cémiane. Gabrielle et Bernard se précipitèrent à
+la rencontre de leur cousine, que M. des Ormes avait fait descendre de
+dessus le siège.
+
+«Viens vite, lui dit Gabrielle, j'ai habillé une poupée comme une
+mariée; viens voir comme elle est jolie! Elle est pour toi».
+
+Mme des Ormes était déjà entrée au salon, et Christine se laissa aller
+à la joie; Gabrielle et Bernard l'emmenèrent dans leur chambre, où elle
+trouva sa poupée étendue sur un joli petit lit et habillée en robe de
+mousseline blanche, avec un voile comme pour une première communion.
+Christine ne cessait de remercier Gabrielle et Bernard aussi, qui avait
+travaillé avec le menuisier au petit lit de la poupée. François ne
+tarda pas à se joindre à ses amis; Christine lui témoigna sa joie de le
+revoir. Pendant que son coeur se dilatait et que sa langue se déliait,
+Mme des Ormes faisait la gracieuse avec M. de Nancé que lui avait
+présenté Mme de Cémiane et l'Italien qui saluait et qui faisait son
+possible pour plaire à Mme des Ormes, afin d'être engagé à aller la
+voir, ce qui lui ferait une connaissance de plus.
+
+Il avait bien vite deviné que c'était à Mme des Ormes qu'il fallait
+plaire pour être admis chez elle; aussi ne cessa-t-il de chercher les
+occasions de lui être agréable; elle laissa tomber une épingle qui
+attachait son châle, Paolo se précipita à quatre pattes pour la
+chercher.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ce n'est pas la peine, Monsieur Paolo: une épingle n'a rien de
+précieux.
+
+PAOLO
+
+--Oh! oune épingle portée par vous, bella Signora, est oune trésor.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Joli trésor! Voyons, Monsieur Paolo, finissez vos recherches; je vous
+répète que ce n'est pas la peine.
+
+PAOLO
+
+--Zamais, Signora; zé resterai ployé vers la terre zousqu'à la
+trouvaille dé cé trésor.
+
+«Madame la Comtesse est servie!» annonça un valet de chambre.
+
+Chacun se dirigea vers la salle à manger; Paolo restait à quatre pattes.
+Il se releva sur ses genoux quand tout le monde fut sorti.
+
+«Per Bacco! dit-il à mi-voix en se grattant la tête; z'ai fait oune
+sottise... Quoi faire? ils vont manzer tout! Et cette couquine
+d'épingle, quoi faire? Ah! z'ai oune idée! Bella! bellissima! zé vais
+prendre oune épingle sour la table et zé dirai: «Voilà, voilà votre
+épingle! Zé l'ai trouvée!»
+
+Il sauta sur ses pieds, saisit une des épingles qui garnissaient une
+pelote à ouvrage posée sur la table et se précipita vers la salle à
+manger d'un air triomphant.
+
+--Voilà, voilà, Signora! Zé l'ai trouvée!
+
+--Ah! ah! ah! dit Mme des Ormes, riant aux éclats, ce n'est pas la
+mienne! Elle est blanche, la mienne était noire!
+
+--Dio mio! s'écria le malheureux Paolo consterné de ce qu'il venait
+d'entendre! c'est parce que zé l'ai frottée à... à... mon horloze
+d'arzent.
+
+--Voyons, Monsieur Paolo, finissez vos folies et mangez votre omelette,
+dit M. de Cémiane à demi mécontent; le déjeuner n'en finira pas, et les
+enfants n'auront pas le temps de s'amuser et de faire leur pêche aux
+écrevisses.
+
+Paolo ne se le fit pas dire deux fois; il se mit à table et avala son
+omelette avec une promptitude qui lui fit regagner le temps perdu. Mme
+des Ormes regardait souvent Christine et la reprenait du geste et de la
+voix.
+
+«Tu manges trop, Christine! N'avale donc pas si gloutonnement!... Tu
+prends de trop gros morceaux!...»
+
+Christine rougissait, ne disait rien; François, qui était près d'elle,
+la voyant prête à pleurer, après une dixième observation, ne put
+s'empêcher de répondre pour elle:
+
+«C'est parce qu'elle a très faim, Madame; d'ailleurs, elle ne mange pas
+beaucoup; elle coupe ses bouchées aussi petites que possible».
+
+Mme des Ormes ne connaissait pas François; elle le regarda d'un air
+étonné.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Qui êtes-vous, mon petit chevalier, pour prendre si vivement la
+défense de Christine?
+
+FRANÇOIS
+
+--Je suis son ami, Madame, et je la défendrai toujours de toutes mes
+forces.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Qui ne sont pas grandes, mon pauvre ami.
+
+--Non c'est vrai; mais j'ai papa pour soutien si j'en ai besoin.
+
+MADAME DES ORMES, d'un air moqueur
+
+--Oh! oh! voudriez-vous me livrer bataille, par hasard? Et où est-il,
+votre papa, mon petit Ésope?
+
+--Près de vous, Madame, reprit M. de Nancé d'une voix grave et sévère.
+
+MADAME DES ORMES, très surprise.
+
+--Comment? ce petit... ce... cet aimable enfant?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Oui, Madame, ce petit Ésope, comme vous venez de le nommer, est mon
+fils; j'ai l'honneur de vous le présenter.
+
+MADAME DES ORMES, embarrassée.
+
+--Je suis désolée..., je suis charmée!... je regrette... de ne l'avoir
+pas su plus tôt.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Vous lui auriez épargné cette nouvelle humiliation, n'est-ce pas,
+Madame? Pauvre enfant! il en a tant supporté! Il y est plus fait que
+moi!
+
+FRANÇOIS
+
+--Papa! papa! je vous en prie, ne vous en affligez pas! Je vous assure
+que cela m'est égal! Je suis si heureux ici, au milieu de vous tous!
+Bernard, Gabrielle et Christine sont si bons pour nous! Je les aime
+tant!
+
+--Et nous aussi nous t'aimons tant, mon bon François, dit Christine à
+demi-voix en lui serrant la main dans les siennes.
+
+--Et nous t'aimerons toujours! Tu es si bon! reprit Gabrielle en lui
+serrant l'autre main.
+
+BERNARD
+
+--Et partout et toujours, nous nous défendrons l'un l'autre; n'est-ce
+pas, François?
+
+Mme des Ormes était restée fort embarrassée pendant ce dialogue; M. des
+Ormes ne l'était pas moins qu'elle, pour elle; M. et Mme de Cémiane
+étaient mal à l'aise et mécontents de leur soeur. M. de Nancé restait
+triste et pensif. Tout à coup Paolo se leva, étendit le bras et dit
+d'une voix solennelle:
+
+--Écoutez tous! Écoutez-moi, Paolo. Zé dis et zé zoure qué lorsque cet
+enfant, que la Signora appelle Esoppo, aura vingt et oune ans, il sera
+aussi grand, aussi belle que son respectabile Signor padre. C'est moi
+qui lé ferai parce que l'enfant est bon, qu'il m'a fait oune énorme
+bienfait, et... et que zé l'aime.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--C'est la seconde fois que vous me faites cette bonne promesse,
+Monsieur Paolo; mais si vous pouvez réellement redresser mon fils,
+pourquoi ne le faites-vous pas tout de suite?
+
+--Patience, Signor mio, zé souis médecin. A présent, impossible,
+l'enfant grandit; à dix-huit ou vingt ans, c'est bon; mais avant,
+mauvais.
+
+M. de Nancé soupira et sourit tout à la fois en regardant François, dont
+le visage exprimait le bonheur et la gaieté. Il causait d'un air fort
+animé avec ses amis; tous parlaient et riaient, mais à voix basse, pour
+ne pas troubler la conversation des grandes personnes.
+
+
+
+
+IV
+
+LES CARACTÈRES SE DESSINENT
+
+Le déjeuner était fort avancé, Bernard demanda à sa mère s'il pouvait
+sortir de table avec Gabrielle, Christine et François. La permission fut
+accordée sans difficulté, et les enfants disparurent pour s'amuser dans
+le jardin.
+
+CHRISTINE
+
+--Mon bon François, comme je te remercie d'avoir pris ma défense! Je ne
+savais plus comment faire pour manger comme maman voulait.
+
+FRANÇOIS
+
+--C'est pour cela que j'ai parlé pour toi, Christine: je voyais bien que
+tu n'osais plus manger, que tu avais envie de pleurer. Ça m'a fait de la
+peine.
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi aussi, j'ai eu du chagrin quand maman a eu l'air de se moquer
+de toi.
+
+FRANÇOIS
+
+--Oh! il ne faut pas te chagriner pour cela! Je suis habitué d'entendre
+rire de moi. Cela ne me fait rien; c'est seulement quand papa est là que
+je suis fâché, parce qu'il est toujours triste quand il entend se moquer
+de ma bosse. Il m'aime tant, ce pauvre papa!
+
+BERNARD
+
+--Oh oui! il est bien meilleur que ma tante des Ormes, qui n'aime pas du
+tout la pauvre Christine.
+
+CHRISTINE
+
+--Je t'assure, Bernard, que tu te trompes. Maman m'aime; seulement, elle
+n'a pas le temps de s'occuper de moi.
+
+BERNARD
+
+--Pourquoi n'a-t-elle pas le temps?
+
+CHRISTINE
+
+--Parce qu'il faut qu'elle fasse des visites, qu'elle s'habille, qu'elle
+essaye des robes! Et puis elle a des personnes qui viennent la voir! Et
+puis ils sortent ensemble! Et puis... beaucoup d'autres choses encore.
+
+FRANÇOIS
+
+--Et toi, qu'est-ce que tu fais pendant ce temps?
+
+CHRISTINE
+
+--Je reste avec ma bonne; et c'est ça qui est terrible! Elle est si
+méchante, ma bonne!
+
+FRANÇOIS
+
+--Pourquoi ne le dis-tu pas à ta maman?
+
+CHRISTINE
+
+--Parce ma bonne me battrait horriblement; elle dirait des mensonges à
+maman, et je serais encore grondée et punie.
+
+FRANÇOIS
+
+--Pourquoi ne dis-tu pas à ta maman que ta bonne est une méchante
+menteuse?
+
+CHRISTINE
+
+--Maman ne me croirait pas; elle croit toujours ma bonne.
+
+FRANÇOIS
+
+--Alors, moi, je vais le dire à papa pour qu'il le dise à ta maman.
+
+CHRISTINE
+
+--Non, non, François, je t'en prie, ne dis rien; ma bonne me gronderait
+et me battrait bien plus, et maman ne me croirait pas. Je n'en parle
+qu'à toi, parce que je t'aime plus que tout le monde.
+
+FRANÇOIS
+
+--Mais tu es malheureuse, pauvre Christine, et je ne peux pas supporter
+cela.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais non! quand je suis ici, avec toi surtout, je suis très heureuse;
+j'y viens presque tous les jours; et quand ma bonne n'est pas avec moi,
+je ne suis pas malheureuse.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je voudrais bien que papa allât chez toi.
+
+CHRISTINE
+
+--Pourquoi n'y vient-il pas?
+
+FRANÇOIS
+
+Parce que ta maman voit beaucoup de monde; elle est très élégante, et
+papa n'aime pas cela.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais il vient chez ma tante; c'est la même chose!
+
+FRANÇOIS
+
+--Il dit que non; que vous êtes tous très bons, que ta tante et ton
+oncle ne font pas d'élégance, qu'ils reçoivent simplement et sans
+toilette, et je ne sais quoi encore que j'ai oublié.
+
+Bernard et Gabrielle, qui s'étaient éloignés, reviennent.
+
+BERNARD
+
+--C'est ennuyeux de ne rien faire! Si nous commencions notre pêche aux
+écrevisses?
+
+GABRIELLE
+
+--Oui, oui, commençons; demandons les pêchettes, la viande crue, les
+paniers.
+
+BERNARD
+
+--Mais il nous faut quelqu'un pour nous aider.
+
+FRANÇOIS
+
+--Voici tout juste M. Paolo; mais il ne nous voit pas.
+
+Les enfants se mirent à crier:
+
+«Monsieur Paolo! par ici!»
+
+Paolo se retourne et s'avance vers eux à pas précipités. Il salue:
+
+--Messieurs, mesdemoiselles..., à quel service vous voulez Paolo? Lé
+voici!
+
+FRANÇOIS
+
+--Mon bon Monsieur Paolo, voulez-vous nous aider à arranger nos
+pêchettes pour prendre des écrevisses?
+
+PAOLO
+
+--Oui, Signor; tout pour votre service. Paolo reconnaissant, n'oublie
+jamais ni bon ni mauvais.
+
+Tous coururent chercher ce qu'il leur fallait, et revinrent près du
+ruisseau; Paolo allait, venait, déployait les pêchettes, les mettait
+dans l'eau.
+
+«Pas là, pas là, Monsieur Paolo, criaient les enfants; il y a des
+branches qui accrochent la pêchette».
+
+Paolo changeait de place.
+
+«Pas là, pas là! criaient Bernard et Gabrielle: il n'y en a pas; il n'y
+a que des pierres.»
+
+PAOLO
+
+--L'écrevisse aime les pierres, Signor Bernardo.
+
+BERNARD
+
+--Quand les pierres sont dans l'eau, mais pas quand elles sont perchées
+en l'air.
+
+PAOLO
+
+--L'écrevisse a des pattes, Signor Bernardo.
+
+BERNARD
+
+--Pour marcher dans l'eau, mais pas pour en sortir, grimper et tomber.
+
+PAOLO
+
+--L'écrevisse a oune queue, Signor Bernardo.
+
+BERNARD
+
+--Pour se soutenir dans l'eau, mais pas en l'air.
+
+PAOLO
+
+--L'écrevisse a oune peau dure, Signor Bernardo.
+
+BERNARD
+
+--Ah bah! Vous m'ennuyez, Monsieur Paolo! Je vous dis que les pêchettes
+sont très mal là! Donnez-les-moi, que je les place comme il faut.
+
+PAOLO
+
+--Voilà, Signor Bernardo.
+
+Paolo tendit la pêchette déjà accrochée à une racine qui sortait d'un
+rocher. Bernard la prit et la plaça avec deux autres dans un recoin où
+venaient se réfugier quelques écrevisses.
+
+Pendant qu'il arrangeait ses pêchettes, Paolo restait immobile, un peu
+honteux, un peu mécontent et n'osant le témoigner. François et Christine
+s'aperçurent de son embarras, et s'approchèrent de lui:
+
+«Mon cher Monsieur Paolo, lui dit tout bas le petit François, prenons
+les quatre pêchettes qui restent, et allons les mettre près d'un rocher
+où vous vouliez mettre les autres; je suis sûr qu'il y a des écrevisses
+par là.»
+
+--Vous croyez, Signor excellentissimo? dit Paolo d'un air joyeux.
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, oui, François a raison, mon pauvre Monsieur Paolo; venez avec
+nous.
+
+Paolo sourit et saisit les pêchettes oubliées; il les arrangea, les
+plaça très habilement et attendit patiemment les écrevisses; elles ne
+tardèrent pas à arriver en foule, si bien que lorsque Bernard leva sa
+pêchette en criant d'un air triomphant:
+
+«J'en ai trois!»
+
+Paolo leva les siennes et s'écria avec une voix retentissante:
+
+«Z'en ai dix-houit et des souperbes!»
+
+BERNARD
+
+--Dix-huit! Près de ce rocher? Pas possible!
+
+Bernard et Gabrielle coururent aux pêchettes de Paolo, et comptèrent en
+effet dix-huit belles écrevisses.
+
+--C'est vrai, dit Gabrielle, M. Paolo a raison.
+
+--Et Bernard a eu tort! dit Christine à Gabrielle en s'éloignant. Il
+a fait de la peine à ce pauvre M. Paolo, qui est très bon et très
+complaisant.
+
+GABRIELLE
+
+--Oui, mais il est si ridicule!
+
+CHRISTINE
+
+--Qu'est-ce que ça fait, s'il est bon?
+
+GABRIELLE
+
+--C'est vrai, mais c'est tout de même ennuyeux d'être ridicule.
+
+CHRISTINE
+
+--Gabrielle, est-ce que tu n'aimes pas François?
+
+GABRIELLE
+
+--Si fait, mais je ne voudrais pas être comme lui.
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi, je le trouve si bon, que je l'aime cent fois plus que Maurice
+et Adolphe de Sibran, qui sont si beaux.
+
+GABRIELLE
+
+--Pas moi, par exemple; François est bon, c'est vrai; mais quand il y a
+du monde, je suis honteuse de lui.
+
+CHRISTINE
+
+--Moi, jamais je ne serai honteuse de François, et je voudrais être sa
+soeur pour pouvoir être toujours avec lui.
+
+GABRIELLE
+
+--Je serais bien fâchée d'avoir un frère bossu!
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi, je serais bien heureuse d'avoir un frère si bon!
+
+--Signorina Christina dit bien, fait bien et pense bien, dit Paolo, qui
+s'était approché d'elles sans qu'elles le vissent.
+
+GABRIELLE
+
+--Comme c'est vilain d'écouter, Monsieur Paolo, Vous m'avez fait peur.
+
+PAOLO, avec malice
+
+--On a toujours peur quand on dit mal, Signorina.
+
+GABRIELLE
+
+--Je n'ai rien dit de mal. Vous n'allez pas raconter tout cela à
+François, je l'espère bien?
+
+PAOLO
+
+--Pourquoi? Puisque vous n'avez rien dit de mal!
+
+GABRIELLE
+
+--Non, certainement; mais tout de même je ne veux pas que François sache
+ce que nous avons dit.
+
+PAOLO
+
+--Pourquoi? puisque...
+
+FRANÇOIS
+
+--Monsieur Paolo, Monsieur Paolo, venez m'aider, je vous prie, à prendre
+les écrevisses et les mettre dans une terrine couverte.
+
+PAOLO
+
+--Pourquoi vous m'appelez, puisque c'est fini, Signor Francesco?
+
+FRANÇOIS, rougissant
+
+--Parce que j'avais besoin de vous..., de votre aide.
+
+--Non, non, ce n'est pas ça? dit Paolo en secouant la tête; il y a autre
+chose... Dites le vrai; Paolo sera discret, ne dira rien à personne.
+
+FRANÇOIS
+
+--Eh bien! c'est parce que Gabrielle était embarrassée et que vous la
+tourmentiez; j'ai voulu la délivrer.
+
+PAOLO
+
+--Vous avez entendu ce qu'elles ont dit.
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, tout; mais il ne faut pas qu'elles le sachent.
+
+PAOLO
+
+--Et vous venez au secours de Gabrielle? c'est bien ça! c'est bien! Zé
+vous ferai grand comme le Signor papa! Vous verrez.
+
+François se mit à rire; il ne croyait pas à la promesse de Paolo, mais
+il était reconnaissant de sa bonne volonté.
+
+La pêche continua quelque temps, pêche miraculeuse, car ils prirent en
+deux heures plus de cent écrevisses, grâce à Paolo et à François, qui
+plaçaient bien les pêchettes, et qui saisissaient les écrevisses au
+passage. La journée s'acheva très heureusement pour tout le monde; Mme
+des Ormes, enchantée d'avoir deux personnes de plus à inviter, fut
+charmante pour M. de Nancé, qu'elle engagea à venir dîner chez elle le
+surlendemain avec François; M. de Nancé allait refuser, quand il vit le
+regard inquiet et suppliant de son fils; il accepta donc, à la grande
+joie de Christine et de son ami François. Mme des Ormes invita Paolo,
+qui salua jusqu'à terre pour témoigner sa reconnaissance; M. et Mme de
+Cémiane promirent aussi de venir avec Bernard et Gabrielle. En s'en
+allant, Mme des Ormes permit à Christine de se mettre dans la calèche,
+sa toilette ne devant plus être ménagée; Christine était si contente de
+sa journée, qu'elle ne pensa à sa bonne qu'en descendant de voiture;
+heureusement que la bonne n'était pas rentrée et que Christine, aidée de
+la femme de Daniel, eut le temps de se déshabiller, de se coucher et de
+s'endormir avant le retour de Mina.
+
+
+
+
+V
+
+ATTAQUE ET DÉFENSE
+
+Le lendemain, sa vie de misère recommença; habituée à souffrir et à se
+taire, elle se consola par la pensée du dîner du lendemain, qui devait
+la réunir à sa cousine et à son ami François. Mme des Ormes fut très
+agitée le jour du dîner; elle avait une toilette élégante à préparer,
+une coiffure nouvelle à essayer, les apprêts du dîner à surveiller. Un
+nouveau cuisinier qui n'avait pas encore fait de grands galas, lui
+donnait de vives inquiétudes; elle craignait que quelque chose ne fût
+pas bien; elle fit une douzaine de descentes à la cuisine, des visites
+innombrables à l'office, brouillant tout, grondant les domestiques, leur
+donnant des ordres contradictoires, aidant elle-même à piquer un gigot
+de mouton qui devait être présenté comme du chevreuil, dressant des
+corbeilles de fruits qui s'écroulaient avant que le sommet de la
+pyramide eût reçu ses derniers ornements. Son mari la suppliait de ne
+pas tant s'agiter, de laisser faire les domestiques.
+
+--Vous les retarderez au lieu de les aider, ma chère, votre agitation
+les gagne et ils ne font que courir et discourir sans rien terminer.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Laissez-moi tranquille; vous n'y entendez rien, vous ne m'aidez jamais
+et vous voulez donner des conseils! Ces domestiques sont bêtes et
+insupportables; ils ne comprennent rien; si je n'étais pas là tout
+serait ridicule et affreux.
+
+M. DES ORMES
+
+--Mais pourquoi tout ce train pour un dîner de famille?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--De famille? Vous appelez famille M. de Nancé et son fils, M. et Mme de
+Sibran et leurs fils, M. Paolo, M. et Mme de Guilbert et leurs filles!
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment! vous avez invité tout ce monde?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Certainement! Je ne veux pas faire dîner M. de Nancé en tête-à-tête
+avec nous et avec ma soeur et son mari.
+
+M. DES ORMES
+
+--Je crois qu'il l'aurait mieux aimé que de se trouver avec un tas de
+gens fort peu agréables et qu'il n'a jamais vus.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--C'est bon! Vous n'y entendez rien, je vous le répète; laissez-moi
+faire!... Grand Dieu! trois heures! Ils vont venir dans une heure! Je ne
+suis ni coiffée, ni habillée.
+
+Mme des Ormes sortit en courant. M. des Ormes leva les épaules et rentra
+dans sa chambre pour oublier, à l'aide d'une mélodie écorchée sur son
+violon, les bizarreries de sa femme et le joug qui pesait sur lui.
+
+Christine, qui n'avait pas autant d'embarras de toilette que sa mère,
+fut prête de bonne heure et vit arriver, peu d'instants après, son oncle
+et sa tante de Cémiane avec Bernard et Gabrielle, puis M. de Nancé avec
+François et Paolo, puis les Sibran et les Guilbert.
+
+Mme des Ormes ne paraissait pas encore; M. des Ormes semblait un
+peu embarrassé, faisait des excuses de l'absence de sa femme, qui,
+disait-il, avait eu beaucoup d'occupations.
+
+Enfin, Mme des Ormes fit son apparition au salon dans une toilette
+resplendissante qui surprit toute la société; elle provoqua les
+compliments, fit remarquer ses beaux bras (trop courts pour sa taille),
+sa peau blanche (blafarde et épaisse), sa taille parfaite (grâce à une
+épaule et à un côté rembourrés), ses beaux cheveux (crépus et d'un
+noir indécis). M. et Mme de Cémiane souffraient du ridicule qu'elle se
+donnait; les autres s'en amusaient et s'extasiaient sur les beautés
+qu'elle leur signalait et qu'ils n'auraient pas aperçues sans son aide.
+
+Pendant ce temps, les enfants, au nombre de huit s'amusaient et
+causaient dans un salon à côté. Maurice et Adolphe de Sibran examinaient
+avec une curiosité moqueuse le pauvre François, qu'ils ne connaissaient
+pas encore; Hélène et Cécile de Guilbert chuchotaient avec eux et
+jetaient sur François des regards dédaigneux.
+
+--Qui est ce drôle de petit bossu? demanda Maurice à Bernard.
+
+BERNARD
+
+--C'est un ami que nous voyons depuis deux ans environ, et qui est très
+bon garçon.
+
+MAURICE
+
+--Bon garçon, j'en doute; les bossus sont toujours méchants; aussi il
+faut les écraser avant qu'ils vous écorchent, et c'est ce que nous
+faisons, Adolphe et moi.
+
+BERNARD
+
+--Celui-ci ne vous écorchera ni ne vous mordra: je vous répète qu'il est
+très bon.
+
+MAURICE
+
+--Bah! bah! laissez donc. Mais faites-nous faire connaissance avec lui.
+
+BERNARD
+
+--Très volontiers, si vous voulez être bons pour lui.
+
+MAURICE
+
+--Soyez tranquille, nous serons très polis et très aimables.
+
+BERNARD
+
+--François, voici Maurice et Adolphe de Sibran qui veulent faire
+connaissance avec toi.
+
+François s'approcha de Bernard et tendit la main aux deux Sibran.
+
+«Bonjour, bonjour, mon petit, dirent-ils presque ensemble; vous êtes
+bien gentil, et je pense que vous savez déjà parler et causer».
+
+François regarda d'un air étonné et ne répondit pas.
+
+--Je ne sais pas votre nom, continua Maurice, mais je le devine sans
+peine: vous êtes sans doute parent d'un homme charmant qui s'appelait
+Ésope et qui est très célèbre par une excroissance qu'il avait sur le
+dos.
+
+--Et sur la poitrine aussi, répondit François en souriant; et vous savez
+sans doute, messieurs, puisque vous êtes si savants, que son esprit est
+aussi célèbre que sa bosse; et, sous ce rapport, je vous remercie de la
+comparaison, très flatteuse pour moi.
+
+Tout le monde se mit à rire; Maurice et son frère rougirent, parurent
+vexés et voulurent parler, mais Christine s'écria:
+
+--Bravo, François! C'est bien fait! Ils ont voulu te faire une
+méchanceté, et ce sont eux qui sont rouges et embarrassés.
+
+MAURICE
+
+Moi! rouge, embarrassé? Est-ce qu'un jeune homme comme moi (il avait
+douze ans) se laisse intimider par un pauvre petit de cinq à six ans
+tout au plus?
+
+CHRISTINE
+
+Vraiment! Vous lui donnez cinq à six ans? Vous devez le trouver bien
+avancé pour son âge? Il a mieux répondu que vous, et il connaît Ésope
+mieux que vous.
+
+--Les enfants très jeunes ont quelquefois des idées au-dessus de leur
+âge, dit Maurice très piqué.
+
+CHRISTINE
+
+C'est vrai! De même que les jeunes gens ont quelquefois des paroles
+au-dessous de leur âge. Mais je vous préviens que François a douze ans,
+et qu'il est très avancé pour son âge.
+
+MAURICE
+
+M. François a douze ans? Je ne l'aurais jamais cru. Moi aussi, j'ai
+douze ans.
+
+CHRISTINE
+
+Douze ans! Je ne l'aurais jamais cru!
+
+MAURICE
+
+Quel âge me croyez-vous donc? Quatorze? Quinze?
+
+CHRISTINE
+
+Non, non; cinq ou six tout au plus.
+
+--Christine, tu défends bien tes amis, dit Gabrielle en l'embrassant.
+
+--Et ses amis en sont bien reconnaissants, dit François en l'embrassant
+à son tour.
+
+--Et nous t'en aimons davantage, dit Bernard, l'embrassant de son côté.
+
+--Et moi aussi, il faut que j'embrasse la Signorina, s'écria Paolo en
+saisissant Christine et en appliquant un baiser sur chacune de ses
+joues.
+
+--Ah! vous m'avez fait peur, dit Christine en riant. Je ne mérite pas
+tous ces éloges; j'étais fâchée que Maurice et Adolphe fissent de la
+peine à François, et j'ai répondu sans y penser.
+
+HÉLÈNE, riant
+
+--Il faudra prendre garde à Christine quand elle sera grande.
+
+FRANÇOIS
+
+--Elle est bien bonne et ne dit jamais de méchancetés à personne
+pourtant.
+
+ADOLPHE, avec ironie.
+
+--Vous trouvez? Ce que c'est que d'avoir de l'esprit!
+
+CHRISTINE
+
+--Et du coeur.
+
+BERNARD
+
+--Ah ça! quand finirons-nous nos disputes à coups de langue? Si nous
+sortions avant le dîner? Nous avons encore une heure.
+
+--Sortons, répondirent toutes les voix ensemble.
+
+Et tous se dirigèrent vers le jardin. Maurice et Adolphe étaient de
+mauvaise humeur; ils entravèrent tous les jeux, et, n'osant se moquer
+tout haut de François, ils en rirent tout bas, ainsi que de Christine,
+avec Hélène et Cécile.
+
+Après avoir rejeté plusieurs jeux, ils acceptèrent enfin celui de
+cache-cache; on se divisa en deux bandes: l'une se cachait, l'autre
+cherchait. Maurice et Adolphe choisirent pour leur bande Hélène et
+Cécile; François et Bernard prirent Gabrielle et Christine; le sort
+désigna les premiers pour se cacher, les seconds pour chercher. Quand
+ces derniers entendirent le signal, ils se précipitèrent dans le bois
+pour chercher; mais ils eurent beau courir, fureter, chercher partout,
+ils ne trouvèrent personne. Ils se réunirent pour décider ce qu'il y
+avait à faire.
+
+--Retourner à la maison, dit Bernard.
+
+--Faire tous ensemble le tour du petit bois, en criant: «Nous
+renonçons», dit Gabrielle.
+
+--Leur crier qu'ils sont tricheurs, dit Christine.
+
+--Suivre le conseil de Bernard, et revenir à la maison en passant par
+les serres et le jardin des Fleurs, dit François.
+
+Ce dernier avis prévalut: ils firent une fort jolie promenade et
+rentrèrent pour l'heure du dîner; l'autre bande n'était pas encore de
+retour; Bernard et François commencèrent à s'inquiéter et dirent à leurs
+pères ce qui était arrivé. MM. de Cémiane et de Nancé en firent part à
+MM. de Sibran et de Guilbert et tous les quatre allèrent à la recherche
+de la bande révoltée et rentrèrent sans l'avoir retrouvée.
+
+
+
+
+VI
+
+LES TRICHEURS PUNIS
+
+Le dîner fut retardé; mais, personne ne revenant, on se mit à table fort
+agité et inquiet. On mangea quelques morceaux à la hâte; puis les hommes
+se dispersèrent dans le parc pour chercher les absents; les dames
+rentrèrent au salon, où bientôt les quatre enfants firent leur
+apparition, échevelés, leurs vêtements en lambeaux, rouges et suants,
+inondés de larmes.
+
+Un Ah! général les accueillit; les mères s'élancèrent, vers leurs
+enfants.
+
+--Petits imbéciles! s'écria Mme de Sibran.
+
+--Petites sottes! s'écria de même Mme de Guilbert.
+
+--Hi! hi! hi! nous... nous... sommes perdus..., répondirent les filles.
+
+--Hi! hi! hi! nous... avons été... poursuivis par... deux gros dogues,
+reprirent les garçons.
+
+LES FILLES
+
+--Hi! hi! hi! Ils ont manqué nous dévorer!
+
+LES GARÇONS
+
+--Hi! hi! hi! Il fait noir, on n'y voit plus.
+
+MADAME DE SIBRAN
+
+--C'est votre faute, mauvais garçons. Pourquoi vous êtes-vous sauvés...
+
+MADAME DE GUILBERT
+
+--C'est bien fait! Cela vous apprendra à tricher, méchantes filles.
+
+--Faites sonner la cloche pour faire rentrer ces Messieurs, dit Mme des
+Ormes au valet de chambre. La cloche ne tarda pas à faire revenir les
+pères et leurs amis; les enfants, perdus et retrouvés, furent encore
+grondés, et le dîner recommença, moins lugubre que dans sa première
+partie. Bernard, Gabrielle, Christine et François avaient peine à
+réprimer une violente envie de rire chaque fois qu'ils jetaient les
+yeux sur leurs malheureux camarades, dont les cheveux en désordre, les
+vêtements déchirés, les visages et les mains griffés, rouges, gonflés et
+suants, contrastaient avec l'avidité qu'ils déployaient devant chaque
+plat qu'on leur servait.
+
+Quand leur appétit fut un peu satisfait. Gabrielle leur demanda comment
+et où ils s'étaient perdus.
+
+CÉCILE
+
+--Nous voulions tricher et aller au delà du carré que vous nous aviez
+fixé pour nous cacher, et nous sommes entrés dans le bois; nous avons
+couru pour revenir à la maison sans que vous nous vissiez; mais nous
+nous sommes trompés de chemin et nous avons marché longtemps, bien
+longtemps, sans savoir où nous étions. Maurice et Adolphe avaient peur
+et pleuraient...
+
+MAURICE, interrompant.
+
+--Pas du tout, je n'avais pas peur, et je riais.
+
+CÉCILE
+
+--Tu riais? Ah! ah! joliment! Tu pleurais, mon cher, et c'est Hélène qui
+te rassurait et qui te consolait. Laisse-moi finir notre histoire...
+Nous marchions ou plutôt nous courions toujours en avant, lorsque deux
+chiens énormes et très méchants s'élancent d'un hangar et veulent se
+jeter sur nous; nous crions: Au secours! Nous courons, les chiens
+courent après nous, nous attrapent, se jettent sur nous l'un après
+l'autre, déchirent nos vêtements, nous barrent le chemin et nous
+forcent, en aboyant après nous, à retourner sur nos pas. Un bonhomme
+sort de la maison et appelle les chiens: «Rustaud! Partavo!» Les chiens
+nous quittent et l'homme vient à nous.
+
+»--Mes chiens vous ont fait peur, messieurs, mesdemoiselles? Faites
+excuse! Ils sont jeunes, ils sont joueurs; ils ne vous auraient pas
+mordus tout de même.
+
+«Nous pleurions tous et nous ne pouvions répondre: l'homme s'en aperçut.
+
+«--Est-ce que ces messieurs et ces demoiselles ont quelque chose qui
+leur fait de la peine? Si je pouvais vous venir en aide, disposez de
+moi, je vous en prie.
+
+«--Nous sommes perdus», lui répondit Maurice en sanglotant.
+
+MAURICE, interrompant.
+
+--Ah! par exemple! Je sanglotais? Moi? J'avais froid et je grelottais:
+voilà tout.
+
+CÉCILE
+
+--Froid? Par un temps pareil? Tu suais et tu sues encore; je te dis que
+tu sanglotais. Laisse-moi raconter; ne m'interromps plus.
+
+«--Perdu? D'où êtes-vous donc, messieurs, mesdemoiselles? nous demanda
+l'homme.
+
+«--Nous venons du château des Ormes.
+
+«--Ah bien, vous serez bientôt de retour: vous êtes dans le parc.
+
+«--Mais le parc est si grand que nous ne savons plus comment revenir.
+
+«--Je vais vous ramener, messieurs, mesdemoiselles; excusez, mes chiens,
+s'il vous plait, ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire».
+
+--L'homme nous a ramenés jusqu'au château, et j'ai bien dit à Maurice
+et à Adolphe que c'était leur faute si nous nous étions perdus, parce
+qu'ils voulaient jouer un mauvais tour à François et à Christine.
+
+MAURICE
+
+--Ce n'est pas vrai, Mademoiselle: vous avez triché tout comme moi et
+mon frère.
+
+HÉLÈNE
+
+--Parce que vous nous avez persuadées; n'est-ce pas, Cécile?
+
+CÉCILE
+
+--Oui, c'est très vrai; tu es furieux contre François parce qu'il t'a
+riposté très spirituellement, et contre Christine parce qu'elle a
+défendu François; et je trouve qu'elle a bien fait et que tu as mal
+fait.
+
+Les parents écoutaient le récit et la discussion; Mme des Ormes la
+termina en disant:
+
+--Christine se mêle toujours de ce qui ne la regarde pas; on dirait que
+François a besoin d'elle pour se défendre. Je te prie, Christine, de te
+taire une autre fois.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais, maman, ce pauvre François est si bon qu'il ne veut jamais se
+venger, et...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Et c'est toi qui te jettes en avant, sottement et impoliment. Si tu
+recommences, je t'empêcherai de voir François... Va te coucher, au
+reste: dans ton lit, du moins tu ne feras pas de sottises.
+
+M. de Nancé comprit le regard suppliant de Christine et l'air désolé de
+François.
+
+--Madame! dit-il à Mme des Ormes, veuillez m'accorder la grâce de Mlle
+Christine; en la punissant de son acte de courage et de générosité, vous
+punissez aussi mon fils et tous ses jeunes amis. Vous êtes trop bonne
+pour nous refuser la faveur que nous sollicitons.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je n'ai rien à vous refuser, Monsieur. Christine, restez, puisque
+M. de Nancé le désire, et venez le remercier d'une bonté que vous ne
+méritez pas.
+
+Christine s'avança vers M. de Nancé, leva vers lui des yeux pleins de
+larmes, et commença:
+
+--Cher Monsieur..., cher Monsieur..., merci...
+
+Puis elle fondit en larmes; M. de Nancé la prit dans ses bras et
+l'embrassa à plusieurs reprises en lui disant tout bas:
+
+--Pauvre petite!... Chère petite!... Tu es bonne!... Je t'aime bienl...
+
+Ces paroles de tendresse consolèrent Christine; ses larmes s'arrêtèrent,
+et elle reprit sa place près de François, qui avait été fort agité
+pendant cette scène.
+
+Paolo n'avait rien dit depuis le commencement du dîner, qui avait
+absorbé toutes ses facultés; mais on se levait de table, il avait tout
+entendu et observé; il s'approcha de François et lui dit:
+
+--Quand zé vous ferai grand, vous donnerez soufflets au grand vaurien,
+le Maurice.
+
+--Pourquoi? lui demanda François surpris.
+
+PAOLO
+
+--Pour venzeance; c'est bon, venzeance.
+
+FRANÇOIS
+
+--Non, c'est mauvais; je pardonne, j'aime mieux cela Notre-Seigneur
+pardonne toujours. C'est le démon qui se venge.
+
+--Qui vous a appris cela? demanda Paolo avec surprise.
+
+FRANÇOIS
+
+--C'est mon cher et bon maître, papa.
+
+CHRISTINE
+
+--J'aime beaucoup ton papa, François.
+
+FRANÇOIS
+
+--Tu as raison, il est si bon! Et il t'aime bien aussi.
+
+CHRISTINE
+
+--Pourquoi m'aime-t-il?
+
+FRANÇOIS
+
+--Parce que tu m'aimes et parce que tu es bonne.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est drôle! C'est la même chose que moi. Je l'aime parce qu'il t'aime
+et qu'il est bon.
+
+Il était tard; le dîner, retardé d'abord, interrompu ensuite, avait duré
+fort longtemps. De plus, les habits déchirés de Maurice et d'Adolphe,
+les robes et jupons en lambeaux de Mlles de Guilbert, rendaient
+impossible un plus long séjour chez Mme des Ormes. Mais, en se retirant,
+Mme de Guilbert engagea à dîner chez elle, pour la semaine suivante,
+toutes les personnes qui se trouvaient dans le salon, y compris les
+enfants.
+
+
+
+
+VII
+
+PREMIER SERVICE. RENDU PAR PAOLO A CHRISTINE
+
+François répondit poliment à l'adieu que lui adressèrent Maurice et
+Adolphe, un peu embarrassés vis-à-vis de lui depuis qu'ils savaient que
+M. de Nancé était son père. M. de Nancé passait dans le pays pour avoir
+une belle fortune; et il avait la réputation d'un homme excellent,
+religieux, charitable et prêt à tout sacrifier pour le bonheur de son
+fils. Son grand chagrin était l'infirmité du pauvre François qui avait
+été droit et grand jusqu'à l'âge de sept ans, et qu'une chute du haut
+d'un escalier avait rendu bossu. Quand Mme de Guilbert l'engagea à
+dîner, il commença par refuser; mais, Mme de Guilbert lui ayant dit que
+François était compris dans l'invitation, il accepta, pour ne pas priver
+son fils d'une journée agréable avec ses amis Bernard, Gabrielle et
+surtout Christine. Toute la société se dispersa une heure après le
+départ des Sibran et des Guilbert. Christine promit à ses cousins de
+demander la permission d'aller les voir le lendemain dans la journée.
+
+--Tâche de venir aussi, François; nous nous rencontrerons tous en face
+du moulin de mon oncle de Cémiane.
+
+FRANÇOIS
+
+--Non, Christine; il faut que je travaille; je passe deux heures chez M.
+le curé avec Bernard, et je reviens à le maison pour faire mes devoirs.
+Et toi, est-ce que tu ne travailles pas?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, je lis un peu toute seule.
+
+FRANÇOIS
+
+--Mais la personne qui t'a appris à lire ne te donne-t-elle pas des
+leçons?
+
+CHRISTINE
+
+--Personne ne m'a appris; Gabrielle et Bernard m'ont un peu fait voir
+comment on lisait, et puis j'ai essayé de lire toute seule.
+
+--Moi, z'apprendrai beaucoup à la Signorina, dit Paolo, qui écoutait
+toujours les conversations des enfants. Moi, zé viendrai tous les zours,
+et Signorina saura italien, latin, mousique, dessin, mathématiques,
+grec, hébreu, et beaucoup d'autres encore.
+
+CHRISTINE
+
+--Vraiment, Monsieur Paolo, vous voudrez bien? Je serais si contente
+de savoir quelque chose! Mais demandez à maman; je n'ose pas sans sa
+permission.
+
+-Oui, Signorina; z'y vais; et vous verrez que zé né souis pas si bête
+que z'en ai l'air.
+
+Et s'approchant de Mme des Ormes qui causait avec M. de Nancé:
+
+--Signorina, bella, bellissima, moi, Paolo, désire vous voir tous les
+zours avec vos beaux ceveux noirs de corbeau, votre peau blanc de lait,
+vos bras souperbes et votre esprit magnifique; et zé demande, Signora,
+que zé vienne tous les zours; zé donnerai des leçons à la petite
+Signorina; zé serai votre serviteur dévoué, zé dézeunerai, pouis zé
+recommencerai les leçons, pouis les promenades avec vous, pouis vos
+commissions, et tout.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! ah! ah! quelle drôle de demande! Je veux bien, moi; mais si vous
+donnez des leçons à Christine, il faudra un tas de livres, de papiers,
+de je ne sais quoi, et rien ne m'ennuie comme de m'occuper de ces
+choses-là.
+
+Paolo resta interdit; il n'avait pas prévu cette difficulté. Son air
+humble et honteux, l'air affligé de Christine, touchèrent M. de Nancé,
+qui dit avec empressement:
+
+--Vous n'aurez pas besoin de vous en occuper, Madame; j'ai une foule de
+livres et de cahiers dont François ne se sert plus, et je les donnerai à
+Christine pour ses leçons avec Paolo.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Très bien! Alors venez, mon cher Monsieur Paolo, quand vous voudrez et
+tant que vous voudrez, puisque vous êtes si heureux de me voir.
+
+PAOLO
+
+--Merci, Signora; vous êtes belle et bonne; à demain.
+
+Et Paolo se retira, laissant Christine dans une grande joie. François
+enchanté de la satisfaction de sa petite amie, M. de Nancé heureux
+d'avoir fait à si peu de frais le bonheur de la bonne petite Christine,
+de Paolo et surtout de son cher François; quand ils furent seuls,
+François remercia son père avec effusion du service qu'il rendait à la
+pauvre Christine, dont il lui expliqua l'abandon. Il lui raconta aussi
+tout ce qui s'était passé entre elle et Maurice, et tout ce qu'elle lui
+avait dit, à lui, de bon et d'affectueux.
+
+--J'aime cette enfant, elle est réellement bonne! dit M. de Nancé;
+vois-la le plus souvent possible, mon cher François; c'est, de tout
+notre voisinage, la meilleure et la plus aimable.
+
+
+
+
+VIII
+
+MINA DÉVOILÉE
+
+Le lendemain du dîner, Christine se leva de bonne heure, parce que sa
+bonne était invitée à une noce dans le village, et qu'elle voulait se
+débarrasser de Christine le plus tôt possible.
+
+--Allez demander votre déjeuner, dit Mina quand Christine fut habillée;
+je n'ai pas le temps, moi; j'ai ma robe à repasser. Et prenez garde que
+votre papa ne vous voie; s'il vous aperçoit, je vous donnerai une bonne
+leçon de précaution.
+
+Christine alla à la cuisine demander son pain et son lait; elle
+regardait de tous côtés avec inquiétude.
+
+--De quoi avez-vous peur, mam'selle demanda le cocher qui déjeunait.
+
+CHRISTINE
+
+--J'ai peur que papa ne vienne et qu'il ne me voie.
+
+LE CUISINIER
+
+--Qu'est-ce que ça fait! Votre papa ne vous gronde jamais.
+
+CHRISTINE
+
+--Ma bonne m'a défendu que papa me voie à la cuisine.
+
+LE COCHER
+
+--Mais puisque c'est elle qui vous a envoyée!
+
+CHRISTINE
+
+--C'est qu'elle va à la noce, et elle repasse sa robe.
+
+LE COCHER
+
+--Et elle vous plante là comme un paquet de linge sale! Si j'étais de
+vous, mam'selle, je raconterais tout à votre papa.
+
+CHRISTINE
+
+--Ma bonne me battrait, et maman ne me croirait pas.
+
+LE COCHER
+
+--Mais votre papa vous croirait!
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, mais il n'aime pas à contrarier maman... Il faut que je m'en
+aille; voulez-vous me donner mon pain et mon lait pour que je puisse
+déjeuner?
+
+LE CUISINIER
+
+--Mais vous ne pouvez pas emporter votre chocolat, mam'selle! il vous
+brûlerait.
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'ai pas de chocolat; je mange mon pain dans du lait froid.
+
+LE CUISINIER
+
+--Comment? Votre bonne vient tous les jours chercher votre chocolat.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est elle qui le mange; elle ne m'en donne pas.
+
+LE CUISINIER
+
+--Si ce n'est pas une pitié! Une malheureuse enfant comme ça! Lui voler
+son déjeuner! Tenez, mam'selle, voilà votre tasse de chocolat, mangez-le
+ici, bien tranquillement.
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'ose pas; si papa venait!
+
+--Venez par ici, dans l'office; personne n'y entre; on ne vous verra
+pas.
+
+Le cuisinier, qui était bon homme, établit Christine dans l'office et
+plaça devant elle une grande tasse de chocolat et deux bons gâteaux.
+Christine mangeait avec plaisir cet excellent déjeuner, lorsqu'à sa
+grande terreur elle entendit la voix de sa bonne.
+
+MINA
+
+--Monsieur le chef, le chocolat de Christine, s'il vous plait.
+
+LE CUISINIER, d'un ton bourru:
+
+--Je n'en ai pas fait.
+
+LA BONNE
+
+--Comment? vous n'avez pas fait le déjeuner de Christine?
+
+LE CUISINIER, de même.
+
+--Si fait! Vous avez envoyé demander un morceau de pain sec et du lait
+froid: je les lui ai donnés.
+
+LA BONNE
+
+--Il me faut son chocolat pourtant.
+
+LE CUISINIER
+
+--Vous ne l'aurez pas.
+
+LA BONNE.
+
+--Je le dirai à Madame.
+
+LE CUISINIER
+
+--Dites ce que vous voudrez et laissez-moi tranquille.
+
+Mina sortit furieuse; elle dut attendre le réveil de Mme des Ormes pour
+porter plainte contre le cuisinier; elle attendit longtemps, ce qui
+augmenta son humeur. Christine, inquiète et effrayée, n'osa pas rentrer
+dans sa chambre; elle resta dehors jusqu'à l'arrivée de Paolo, qu'elle
+attendait et qu'elle considérait comme son protecteur, même vis-à-vis de
+sa mère; il ne tarda pas à paraître avec un gros paquet sous le bras.
+L'accueil empressé et amical de Christine le toucha et augmenta sa
+sympathie pour elle.
+
+--Tenez, Signorina, dit-il, voici un gros paquet pour vous.
+
+CHRISTINE
+
+--Pour moi? Pour moi? Qu'est-ce que c'est?
+
+PAOLO
+
+--C'est M. de Nancé qui vous envoie des livres, des cahiers, des plumes,
+des crayons, un pupitre, toutes sortes de choses pour vos leçons;
+seulement, il vous prie de ne pas montrer tout cela, et de ne parler que
+des livres, qu'il a promis devant votre maman.
+
+CHRISTINE
+
+--Pourquoi ça?
+
+PAOLO
+
+--Parce qu'on pourrait croire que votre maman vous refuse ce qu'il vous
+faut, et que cela lui ferait du chagrin.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! alors, je ne dirai rien du tout; dites-le à ce bon M. de Nancé, et
+remerciez-le bien, bien, et François aussi. Mais, si on me demande qui
+m'a envoyé ces choses, qu'est-ce que je dirai pour ne pas mentir?
+
+PAOLO
+
+--Si on vous demande, vous direz: «C'est bon Paolo qui a apporté tout.»
+Et c'est la vérité. Mais on ne demandera pas. Le papa croira que c'est
+la maman, et la maman croira que c'est le papa».
+
+Pendant que l'heureuse Christine rangeait ses livres, papiers, etc.,
+dans sa petite commode, et commençait une leçon avec Paolo, Mme des
+Ormes s'éveillait et recevait les plaintes de Mina contre le chef, qui
+refusait le chocolat de Christine.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Dieu! que c'est ennuyeux! Vous êtes toujours en querelle avec
+quelqu'un, Mina.
+
+MINA
+
+--Madame pense pourtant bien que je ne peux laisser Christine sans
+déjeuner.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je le sais, mais vous pourriez arranger les choses entre vous, sans
+m'obliger à m'en mêler. Que voulez-vous que je fasse à présent? Que je
+fasse venir cet homme, que je le gronde! Quel ennui, mon Dieu, quel
+ennui! Allez chercher mon mari; dites-lui que j'ai à lui parler.
+
+MINA
+
+--Si Madame préfère, j'irai chercher le chef.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais non; c'est précisément ce qui m'ennuie.
+
+MINA
+
+--Si Madame voulait lui donner un ordre par écrit, ce serait mieux que
+de déranger Monsieur.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Quelles sottes idées vous avez, Mina! Que j'aille écrire à mon
+cuisinier, quand je peux lui parler! Allez me chercher mon mari.
+
+MINA
+
+--Mais, Madame...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Taisez-vous, je ne veux plus rien entendre: allez me chercher mon
+mari.
+
+Mina sortit, mais se garda bien d'exécuter l'ordre de sa maîtresse;
+irritée des retards qu'éprouvait sa toilette pour la noce, elle
+se promit de se revenger sur la pauvre Christine, seule cause,
+pensait-elle, de ces ennuis.
+
+«Où est-elle cette petite sotte? Je ne l'ai pas vue depuis ce matin».
+
+Elle alla à sa recherche; ne l'ayant pas trouvée dans le jardin, elle
+rentra de plus en plus mécontente et finit par trouver Christine dans le
+salon, prenant une leçon d'écriture avec Paolo.
+
+--Qu'est-ce que vous faites ici, Christine? Rentrez vite dans votre
+chambre! lui dit-elle rudement.
+
+Christine allait se lever pour obéir à sa bonne, dont elle redoutait la
+colère, lorsque Paolo, la faisant rasseoir:
+
+--Pardon, Signorina, restez là; nous n'avons pas fini nos leçons.
+Et vous, dona Furiosa, tournez votre face et laissez tranquille la
+Signorina.
+
+--Laissez-moi tranquille vous-même, grand Italien, pique-assiette; je
+veux emmener cette petite sotte, qui n'a pas besoin de vos leçons, et je
+l'aurai malgré vous.
+
+Paolo saisit Christine, l'enleva et la plaça derrière lui; Mina
+s'élançant sur lui, reçut un coup de poing qui lui aplatit le nez, mais
+qui redoubla sa fureur et ses forces; d'un revers de bras elle repoussa
+Paolo et attrapa Christine, qu'elle tira à elle avec violence.
+
+«Si vous appelez, je vous fouette au sang!» s'écria-t-elle, tirant
+toujours Christine que retenait Paolo.
+
+Au moment où Paolo, craignant de blesser la pauvre enfant, l'abandonnait
+à l'ennemi commun, Mina poussa un cri et lâcha Christine. Une main de
+fer l'avait saisie à son tour et la fit pirouetter en la dirigeant vers
+la porte avec accompagnement de formidables coups de pied. C'était M.
+des Ormes, qui, inaperçu de Paolo et de Christine, était entré par une
+porte du fond, et, assis dans une embrasure de fenêtre, assistait à la
+leçon. Quand Mina fut expulsée de l'appartement, M. des Ormes rassura
+Christine tremblante et serra la main de Paolo.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ma pauvre Christine, est-ce qu'elle te traite quelquefois aussi
+rudement que tout à l'heure.
+
+CHRISTINE
+
+--Toujours, papa: mais ne lui dites rien, je vous en supplie: elle me
+battrait plus encore.
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment, plus? Elle te bat donc quelquefois?
+
+CHRISTINE
+
+--Oh oui! papa, avec une verge qui est dans son tiroir.
+
+--Misérable! scélérate! dit M. des Ormes, pâle et tremblant de colère.
+Oser battre ma fille!
+
+--Monsieur le Comte, dit Paolo, si vous permettez, zé pounirai la dona
+Furiosa à ma façon; zé la foustizerai comme un rien.
+
+M. DES ORMES
+
+--Merci. Monsieur Paolo; cette punition ne convient pas en France.
+Je vais en causer avec ma femme; continuez votre leçon à la pauvre
+Christine, qui est depuis plus de deux ans avec cette mégère.
+
+M. des Ormes entra chez sa femme; elle pensa qu'il venait appelé par
+Mina.
+
+--Vous voilà, mon cher! Je vous ai prié de venir pour que vous parliez
+au cuisinier, qui refuse à Christine son déjeuner; et grondez-le, je
+vous en prie; ça m'ennuie de gronder, et cette Mina est si assommante
+avec ses plaintes continuelles.
+
+M. DES ORMES
+
+--Mina est une misérable; je viens de découvrir qu'elle battait
+Christine.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Allons! en voilà d'une autre. Comment croyez-vous ces sottises, et qui
+vous a fait ces contes?
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est moi qui ai vu et entendu de mes yeux et de mes oreilles.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais puisque, au contraire, Mina s'est plainte que le cuisinier ne
+donnait pas à Christine son chocolat! Elle prend donc le parti de
+Christine!
+
+M. DES ORMES
+
+--Que m'importe les plaintes de Mina? Je l'ai vue et entendue traiter
+Christine et Paolo comme elle ne devrait pas traiter une laveuse de
+vaisselle, et je suis venu vous prévenir que je l'ai chassée du salon et
+que je la chasserai de la maison.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Encore un ennui; une bonne à chercher! Pourquoi vous mêlez-vous des
+bonnes? Est-ce que cela vous regarde?
+
+M. DES ORMES
+
+--Ma fille me regarde, et, à ce titre, la bonne me regarde aussi. Quant
+à ce chocolat, je parie que c'est quelque méchanceté de Mina.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous accusez toujours Mina; vérifiez le fait; parlez au cuisinier.
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est ce que je vais faire, ici, et devant vous.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Non, non, pas devant moi, je vous en prie; c'est à mourir d'ennui, ces
+querelles de domestiques.
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est plus qu'une querelle de domestiques, du moment qu'il s'agit de
+votre fille.
+
+M. des Ormes avait sonné; la femme de chambre entra.
+
+M. DES ORMES
+
+--Brigitte, envoyez-nous le chef ici, de suite.
+
+Cinq minutes après, le chef entrait.
+
+LE CHEF
+
+Monsieur le Comte m'a demandé?
+
+M. DES ORMES
+
+--Oui. Tranchant; ma femme voudrait savoir s'il est vrai que vous ayez
+refusé ce matin à Mina le chocolat de Christine.
+
+LE CHEF
+
+--Oui, Monsieur le Comte; c'est très vrai.
+
+M. DES ORMES
+
+--Et comment vous permettez-vous une pareille impertinence?
+
+LE CHEF
+
+--Monsieur le Comte, Mlle Christine venait de manger son chocolat dans
+l'office.
+
+M. DES ORMES
+
+--Dans l'office! Ma fille dans l'office! Qu'est-ce que tout cela? Je n'y
+comprends rien.
+
+LE CHEF
+
+--Je vais l'expliquer à Monsieur le Comte, qui comprendra parfaitement.
+Mlle Christine ne mange jamais son chocolat.
+
+M. DES ORMES
+
+Pourquoi cela?
+
+--Parce que c'est Mlle Mina qui l'avale pendant que Mlle Christine mange
+du lait froid et son pain sec. Ce matin, la pauvre petite mam'selle (qui
+nous fait pitié à tous, par parenthèse) est venue chercher son pain et
+son lait; je l'ai cachée dans l'office pour qu'elle mangeât son chocolat
+une fois en passant, et quand Mlle Mina est venue le chercher, je l'ai
+refusé. Voilà toute l'affaire.
+
+M. DES ORMES
+
+--Pourquoi pensez-vous que Christine ne mange pas son chocolat le matin?
+
+LE CHEF
+
+--Parce que la servante a vu bien des fois comment ça se passait, et que
+Mlle Christine nous l'a dit elle-même.
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est bien, Tranchant, je vous remercie; vous avez bien fait, mais
+vous auriez dû me prévenir plus tôt.
+
+LE CHEF
+
+--Monsieur le Comte, on n'osait pas.
+
+M. DES ORMES
+
+--Pourquoi?
+
+LE CHEF
+
+--Monsieur le Comte, c'est que.., Madame... n'aurait pas cru... et...
+Monsieur comprend... on avait peur de... de déplaire à Madame.
+
+Tranchant sortit. M. des Ormes, les bras croisés, regardait sa femme
+sans parler. Mme des Ormes était confuse, embarrassée, et gardait le
+silence.
+
+--Caroline, dit enfin M. des Ormes, il faut que vous fassiez partir
+aujourd'hui même cette méchante femme.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Dieu! quel ennui! Faites-la partir vous-même; je ne veux pas me mêler
+de cette affaire; c'est vous qui l'avez commencée, c'est à vous de la
+finir.
+
+M. DES ORMES, sévèrement
+
+--C'est vous qui la terminerez, Caroline, en expiation de votre
+négligence à l'égard de Christine. Moi je ne pourrais contenir ma colère
+en face de cette abominable femme qui rend depuis plus de deux ans cette
+malheureuse enfant l'objet de la pitié de nos domestiques, meilleurs
+pour elle que nous ne l'avons été. Chassez cette femme de suite.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Et que ferai-je de Christine? Ah!... une idée! je vais prendre Paolo
+pour la garder.
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est ridicule et impossible! Mais il est certain que Christine serait
+bien gardée; Paolo est un homme excellent; on dit beaucoup de bien de
+lui dans le pays. En attendant que vous ayez une bonne (et il faut
+absolument en chercher une), dites à votre femme de chambre de soigner
+Christine.
+
+M. des Ormes sortit, riant à la pensée de Paolo bonne d'enfant. Mme des
+Ormes sonna, se fit amener Mina, lui donna ses gages, et lui dit de s'en
+aller de suite. Mina commença une discussion et une justification; Mme
+des Ormes s'ennuya, s'impatienta, se mit en colère, cria, et, pour se
+débarrasser de Mina, après une discussion d'une heure et demie, elle
+lui doubla ses gages, lui donna un bon certificat et promit de la
+recommander.
+
+
+
+
+IX
+
+GRAND EMBARRAS DE PAOLO
+
+Pendant que Mina faisait ses paquets et se promettait de se venger de
+Christine en disant d'elle tout le mal possible, Paolo continuait et
+achevait la leçon de Christine; il fut enchanté de l'intelligence et de
+la bonne volonté de son élève, qui, dès la première leçon, apprit ses
+chiffres, ses notes de musique, quelques mots italiens, et commença à
+former des a, des o, des u, etc. Quand Mme des Ormes entra au salon,
+elle la trouva rangeant avec Paolo ses livres et ses cahiers.
+
+--Ah! vous voilà, mon cher Monsieur Paolo! Je viens vous demander de me
+rendre un service.
+
+--Tout ce que voudra la Signora, répondit Paolo en s'inclinant.
+
+--Je viens de renvoyer Mina, que mon mari a prise en grippe; je ne sais
+que faire de Christine. Aurez-vous la bonté de venir passer vos journées
+chez moi pour la garder et lui donner des leçons?
+
+Paolo, étonné de cette proposition inattendue et dont lui-même devinait
+le ridicule, resta quelques instants sans répondre, la bouche ouverte,
+les yeux écarquillés.
+
+--Eh bien! continua Mme des Ormes avec impatience, vous hésitez? Vous
+étiez prêt à exécuter toutes mes volontés, disiez-vous.
+
+PAOLO
+
+--Certainement, Signora... sans aucun doute... mais.., mais...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais quoi? Voyons, dites. Parlez...
+
+PAOLO
+
+--Signora... zé donne des leçons... à M. François.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Combien gagnez-vous?
+
+PAOLO
+
+--Cinquante francs par mois, Signora.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je vous en donne cent...
+
+PAOLO
+
+--Mais, le pauvre François...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Eh bien! vous aurez deux heures de congé par jour; vous emmènerez
+Christine chez le petit de Nancé.
+
+PAOLO
+
+--Mais..., Signora, zé demeure bien loin..., M. de Nancé est loin...,
+pour revenir, c'est loin.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mon Dieu! que de difficultés! Vous logerez ici... Voulez-vous, oui ou
+non?
+
+Christine le regarda d'un air si suppliant qu'il répondit presque malgré
+lui:
+
+--Zé veux, Signora, zé veux, mais...
+
+--C'est bien, je vais faire préparer votre chambre. Venez déjeuner.
+Viens, Christine.
+
+Paolo suivit, abasourdi de son consentement, qu'il avait donné par
+surprise. Christine avait l'air radieux; elle lui serra la main à la
+dérobée et lui dit tout bas:
+
+«Merci, mon bon, mon cher Monsieur Paolo».
+
+A table, Mme des Ormes annonça à son mari que Paolo allait demeurer
+au château et qu'il se chargeait de Christine. M. des Ormes eut l'air
+surpris et mécontent, et dit seulement:
+
+--C'est impossible! Caroline, vous abusez de la complaisance de M.
+Paolo.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais non; je lui donne cent francs par mois.
+
+Paolo devint fort rouge; le mécontentement de M. des Ormes devint plus
+visible; il allait parler, lorsque Mme des Ormes s'écria avec humeur:
+
+--De grâce, mon cher, pas d'objection. C'est fait; c'est décidé.
+Laissez-nous déjeuner tranquillement... Voulez-vous une côtelette ou un
+fricandeau, Monsieur Paolo?
+
+PAOLO
+
+--Côtelette d'abord; fricandeau après, Signora.
+
+Mme des Ormes le servit abondamment, et lui fit donner du vin, du
+café, de l'eau-de-vie. Quand on eut fini de déjeuner, elle lui demanda
+d'emmener Christine dans le parc.
+
+M. DES ORMES
+
+--Je vais emmener Christine; il faut bien que ce soit moi qui me charge
+de la promener ce matin, puisqu'il n'y a personne près d'elle. Viens.
+Christine.
+
+Il emmena sa fille, la questionna sur Mina, se reprocha cent fois de
+n'avoir pas surveillé cette méchante bonne et d'avoir livré si longtemps
+la malheureuse Christine à ses mauvais traitements.
+
+Paolo se rendit ensuite chez M. de Nancé. François fut le premier à
+remarquer l'air effaré et l'agitation du pauvre Paolo.
+
+FRANÇOIS
+
+Qu'avez-vous donc, cher Monsieur Paolo? Vous Est-il arrivé quelque chose
+de fâcheux?
+
+PAOLO
+
+--Oui..., non..., zé ne sais pas..., zé ne sais quoi faire.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Qu'y a-t-il donc? Parlez, mon pauvre Paolo. Ne puis-je vous venir en
+aide.
+
+PAOLO
+
+--Voilà, Signor! C'est la Signora des Ormes. Je donnais une leçon à la
+Christinetta; bien zentille! bien intelligente! bien bonne! Et voilà
+la mama qui mé dit..., qui mé demande..., qui me forcé... à garder
+la Christina, à venir dans le sâteau, à promener, élever, soigner la
+Christina... Elle sasse la Mina; c'est bien fait; la Mina! qué canailla!
+qué Fouria!... Mais comment voulez-vous! Quoi pouis-zé faire? Le papa
+pas content! Ah! zé lé crois bien! Moi Paolo, moi homme, moi médecin,
+moi maître pour leçons, garder comme bonne oune petite Signora de huit
+ans! c'est impossible! Et moi comme oune bête, zé dis oui, parce que
+la povéra Christinetta me regarde avec des yeux... que zé n'ai pou
+résister. Et pouis me serre les mains; et pouis me remercie tout bas si
+zoyeusement, que zé n'ai pas le courage de dire non. Et pourtant, c'est
+impossible. Que faire, caro Signor? Dites, quoi faire?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Dites que vous donnez des leçons pour vivre.
+
+PAOLO
+
+--Z'ai ait; elle me donne deux fois autant.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Dites que vous m'avez promis de donner des leçons à mon fils.
+
+PAOLO
+
+--Z'ai dit: elle mé donne deux heures.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Dites que vous demeurez trop loin pour revenir le soir chez vous.
+
+PAOLO
+
+--Z'ai dit; elle mé fait préparer une sambre au sâteau.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Sac à papier! quelle femme! Mais qu’elle prenne une bonne.
+
+PAOLO
+
+--Elle n'en a pas. Où trouver?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ma foi, mon cher, faites comme vous voudrez; mais c'est ridicule! Vous
+ne pouvez pas vous faire bonne d'enfant. N'y retournez pas; voilà la
+seule manière de vous en tirer.
+
+PAOLO
+
+--Mais la povéra Christina! Elle est seule, malheureuse. La maman n'y
+pense pas; le papa n'y pense pas; la poveretta ne sait rien et voudrait
+savoir; ne fait rien et s'ennouie; ça fait pitié; elle est si bonne,
+cette petite!
+
+François n'avait encore rien dît; il écoutait tout pensif.
+
+FRANÇOIS
+
+--Papa, dit-il, me permettez-vous d'arranger tout cela? M. Paolo sera
+content, Christine aussi, et moi aussi.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Toi, mon enfant? Comment pourras-tu arranger une chose impossible à
+arranger?
+
+FRANÇOIS
+
+--Si vous me permettez de faire ce que j'ai dans la tête, j'arrangerai
+tout, papa.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Cher enfant, je te permets tout ce que tu voudras, parce que je sais
+que tu ne feras ni ne voudras jamais quelque chose de mal. Comment
+vas-tu faire?
+
+FRANÇOIS
+
+--Vous allez voir, papa. Vous savez que je suis grand, c'est-à-dire,
+ajouta-t-il en souriant, que j'ai douze ans et que je suis raisonnable,
+que je travaille sagement, que je me lève, que je m'habille seul, que je
+suis presque toujours avec vous.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tout cela est très vrai, cher enfant; mais en quoi cela peut-il
+arranger l'affaire de Paolo.
+
+FRANÇOIS
+
+--Vous allez voir, papa. Vous voyez d'après ce que je vous ai dit, que
+je n'ai plus besoin des soins de ma bonne, que j'aime de tout mon coeur,
+mais qu'il me faudra quitter un jour ou l'autre. Je demanderai à ma
+bonne d'entrer chez Mme des Ormes pour me donner la satisfaction de
+savoir Christine heureuse.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ta pensée est bonne et généreuse, mon ami; elle prouve la bonté de ton
+coeur; mais ta bonne ne voudra jamais se mettre au service de Mme des
+Ormes, qu'elle sait être capricieuse, désagréable à vivre. Elle est chez
+moi depuis ta naissance; elle sait que nous lui sommes fort attachés;
+elle t'aime comme son propre enfant, et il vaut mieux qu'elle reste
+encore près de toi pour bien des soins qui te sont nécessaires.
+
+FRANÇOIS
+
+--Pour les soins dont vous parlez, papa, nous avons Bathilde, la femme
+de votre valet de chambre; elle m'aime, et je suis sûr que ma bonne
+serait bien tranquille, la sachant près de moi. Voulez-vous, papa? Me
+permettez-vous de parler à ma bonne?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Fais comme tu voudras, cher enfant; mais je suis très certain que ta
+bonne n'acceptera pas ta proposition.
+
+François remercia son père et courut chercher sa bonne; il l'embrassa
+bien affectueusement.
+
+--Ma bonne, dit-il, tu m'aimes bien, n'est-ce pas, et tu serais contente
+de me faire plaisir?
+
+LA BONNE
+
+--Je t'aime de tout mon coeur, mon François, et je ferai tout ce que tu
+me demanderas.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je te préviens que je vais te demander un sacrifice.
+
+LA BONNE
+
+--Parle; dis ce que tu veux de moi.
+
+François fit savoir à sa bonne ce que Paolo venait de lui raconter;
+il lui expliqua la triste position de Christine, son abandon; il dit
+combien Christine l'aimait, combien elle lui était attachée et dévouée,
+et combien il serait heureux de la savoir aimée et bien soignée. Il
+finit par supplier sa bonne de se présenter chez Mme des Ormes pour être
+bonne de Christine.
+
+LA BONNE
+
+--C'est impossible, mon cher enfant; jamais je n'entrerai chez Mme des
+Ormes, je serais malheureuse, chez elle et loin de toi.
+
+FRANÇOIS
+
+--Tu ne serais pas malheureuse, puisqu'elle ne s'occupe pas du tout de
+Christine et que Christine est très bonne; et puis tu serais tout près
+de moi.
+
+LA BONNE
+
+--Mais je serais obligée de rester près de Christine et je ne pourrais
+pas te voir.
+
+FRANÇOIS
+
+--Tu demanderas à venir ici tous les jours, et papa te fera reconduire
+en voiture. Je t'en prie, ma chère bonne, fais-le pour moi; ce me sera
+une si grande peine de savoir Christine malheureuse comme elle l'a été
+avec cette méchante Mina.
+
+La bonne lutta longtemps contre le désir de François; enfin, vaincue par
+ses prières et par l'assurance que Bathilde resterait près de lui, elle
+y consentit et elle permit à François de la faire proposer chez Mme des
+Ormes.
+
+
+
+
+X
+
+FRANÇOIS ARRANGE L'AFFAIRE
+
+François courut triomphant annoncer à son père la réussite de sa
+négociation, et Paolo fut chargé d'aller de suite offrir à Mme des
+Ormes, la bonne de François. Paolo, enchanté de se tirer de l'embarras
+où l'avait plongé la proposition étrange de Mme des Ormes, approuva
+vivement l'idée de François, et alla en toute hâte la faire accepter par
+M. et Mme des Ormes, Il rencontra à la porte du parc, M. des Ormes avec
+Christine.
+
+«Signor! lui cria-t-il du plus loin qu'il l'aperçut, hé! Signor! (M.
+des Ormes s'arrêta), zé vous apporte oune bonne nouvelle, oune nouvelle
+excellente; la Signora sera très heureuse.
+
+--Quoi? qu'est-ce? répondit M. des Ormes avec surprise. Quelle nouvelle?
+
+PAOLO
+
+--Z'apporte oune bonne excellente, Oune bonne admirable, oune bonne
+comme il faut à la Signorina. La Signora votre épouse veut Paolo pour
+bonne, c'est impossible, Signor; n'est-il pas vrai?
+
+M. DES ORMES
+
+--Tout à fait impossible, mon cher Monsieur Je ne le permettrai sous
+aucun prétexte.
+
+PAOLO
+
+--Bravo, Signor! Ni moi non plus, malgré, que z'ai dit oui. Mais voilà
+oune bonne admirable que zé vous apporte.
+
+M. DES ORMES
+
+--Qui donc? Où est cette merveille?
+
+PAOLO
+
+--Qui? la dona Isabella, bonne de M. de Nancé. Où est-elle? chez M. de
+Nancé, son maître, qui n'a plus besoin de la dona, puisque le petit
+François est avec son papa.
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est très bien, mais je ne veux pas livrer la pauvre Christine à une
+seconde Mina, et je veux savoir ce que c'est que cette Isabelle.
+
+PAOLO
+
+--Oh! Signor! cette Isabella est oun anze, et la Mina est oun démon. Le
+petit Francesco aime la Isabella comme sa maman, et la petite Christina
+déteste la Mina comme oune diavolo (diable). C'est oune différence
+cela; pas vrai, Signor? Avec la Mina, Christinetta était oune pauvre
+misérable; avec la Isabella, elle sera heureuse comme oune reine! Voilà,
+Signor! Zé cours chercher la Isabella.
+
+Et Paolo courait déjà, lorsque M. des Ormes l'appela et l'arrêta.
+
+--Attendez, mon cher; donnez-moi le temps d'en parler à ma femme.
+
+PAOLO
+
+Pas besoin, Signor. Vous verrez la Isabella, vous la prendrez, et la
+Signora votre épouse dira: «C'est bon». Dans oune minoute, zé serai de
+retour».
+
+Cette fois, Paolo courut si bien que M. des Ormes ne put l'arrêter.
+Christine avait été si étonnée qu'elle n'avait rien dit.
+
+--Connais-tu cette Isabelle que recommande Paolo? lui demanda M. des
+Ormes.
+
+CHRISTINE
+
+--Non, papa; je sais seulement que François l'aime beaucoup, qu'elle est
+très bonne pour lui, et qu'il était très fâché qu'elle cherchât à se
+placer.
+
+--C'est Dieu qui me l'envoie, se dit M. des Ormes; je ne peux pas faire
+la bonne d'enfant avec toutes mes occupations au dehors. C'est assommant
+d'avoir à promener une petite fille! Que Dieu me vienne en aide en me
+donnant cette femme dont Paolo fait un si grand éloge. Je n'en parlerai
+à ma femme que lorsque j'aurai terminé l'affaire.
+
+M. des Ormes rentra avec Christine, qui se mit à lire, à écrire, à
+refaire tout ce que Paolo lui avait appris le matin. Une heure après,
+Mme des Ormes entra au salon.
+
+--Que fais-tu ici toute seule, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je repasse mes leçons de ce matin, maman.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ici! au salon? Tu as perdu la tête! Est-ce qu'un salon est une salle
+d'étude? Emporte tout ça et va-t'en faire tes leçons ailleurs. Où as-tu
+pris ces livres, ces papiers? Et de la musique aussi? Tu ne comprends
+rien à tout cela. Reporte-les où tu les as pris.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est ce bon M Paolo qui m'a tout apporté.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Paolo? C'est différent! Je ne veux pas dépenser mon argent en choses
+aussi inutiles. Emporte ça dans ta chambre; ne laisse rien ici.
+
+Christine commença à mettre les livres et les papiers en tas; la porte
+s'ouvrit, et Paolo entra au salon suivi d'Isabelle.
+
+--Signora, madama, dit-il en saluant à plusieurs reprises, z'ai
+l'honneur de présenter la dona Isabella.
+
+Mme des Ormes, étonnée, salua la dame qui accompagnait Paolo, ne sachant
+qui elle saluait.
+
+--C'est la dona Isabella: voilà, Signora, oune lettre de M. de Nancé.
+
+De plus en plus surprise, Mme des Ormes ouvrit la lettre, la lut et
+regarda la bonne; l'air digne et modeste, doux et résolu de cette femme
+lui plut.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous désirez entrer chez moi? D'après la lettre de M. de Nancé, je
+n'ai aucun renseignement à prendre; vous aviez six cents francs de
+gages chez M. de Nancé; je vous en donne sept cents et tout ce que vous
+voudrez, pour que je n'entende plus parler de rien et qu'on me laisse
+tranquille. Entrez chez moi tout de suite: je n'ai personne auprès de
+ma fille. Tenez, emmenez Christine avec ses livres et ses paperasses.
+Monsieur Paolo, vous allez lui donner la leçon là-haut dans sa chambre.
+
+--Et le piano, Signora?
+
+--Je ne veux pas qu'elle touche au piano du salon; faites comme vous
+voudrez, ayez-en un où vous pourrez, pourvu que je n'aie rien à acheter,
+rien à payer, et qu'on ne m'ennuie pas de leçons et de tout ce qui
+les concerne. Au revoir, Monsieur Paolo; allez, Isabelle; va-t'en,
+Christine.
+
+Et elle disparut. Paolo tout démonté, Isabelle fort étonnée, Christine
+très ahurie, quittèrent le salon; Christine succombait sous le poids des
+livres et des cahiers; Isabelle les lui retira des mains; Paolo les prit
+à son tour des mains d'Isabelle.
+
+--Permettez, dona Isabella, c'est trop lourd pour vous. Mais... où
+faut-il les porter, Signorina Christina?
+
+CHRISTINE
+
+--En haut, dans ma chambre. Qui est cette dame? demanda-t-elle tout bas
+à Paolo.
+
+PAOLO
+
+--C'est la bonne que vous a donnée votre ami François; c'est sa bonne,
+dona Isabella.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est vous, Madame Isabelle, que François aime tant? Il m'a bien
+souvent parlé de vous... Et vous voulez bien quitter le pauvre François
+pour rester avec moi?
+
+ISABELLE
+
+--Oui, Mademoiselle; j'ai du chagrin de quitter mon cher petit François;
+j'aurais voulu rester encore l'été près de lui, mais il m'a tant
+suppliée de venir chez vous, que je n'ai pu lui résister. Je ne sais pas
+quand votre maman désire que j'entre tout à fait. Ne pourriez-vous pas
+le lui demander, Mademoiselle?
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'ose pas; il vaut mieux que ce soit M. Paolo, que maman a l'air
+d'aimer assez. Mon bon Monsieur Paolo, voulez-vous aller demander à
+maman quand Mme Isabelle, bonne de François, peut entrer ici?
+
+PAOLO
+
+--Zé veux bien, Signorina; mais si votre mama est fâcée, comment zé
+ferai pour vous donner des leçons?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, non, mon bon Monsieur Paolo, elle vous écoutera; allez, je vous
+en prie.
+
+PAOLO
+
+--Oh! les yeux suppliant! Zé souis oune bête, zé cède toujours. Quoi
+faire? Obéir.
+
+Et Paolo se dirigea à pas lents vers l'appartement de Mme des Ormes,
+pendant que Christine faisait voir à sa future bonne celui qu'elle
+devait habiter. Il y avait deux jolies chambres, une pour la bonne, une
+pour Christine; Isabelle parut très satisfaite du logement et se mit à
+causer avec Christine en attendant la réponse de Paolo.
+
+Paolo avait frappé à la porte de Mme des Ormes.
+
+«Entrez», avait-elle répondu.
+
+--Ah! c'est encore vous, Monsieur Paolo. Que vous faut-il? Est-ce une
+simple visite ou quelque chose à demander?
+
+PAOLO
+
+--A demander, Signora. La dona Isabella demande quand elle doit entrer?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais tout de suite; qu'elle reste, puisqu'elle y est.
+
+PAOLO
+
+--C'est impossible, Signora; elle n'a rien que sa personne cez vous;
+tout est resté cez M. de Nancé.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--J'enverrai chercher ses effet, chez M. de Nancé.
+
+PAOLO
+
+--C'est impossible, Signora; elle n'a pas dit adieu à son petit
+François, à M. de Nancé, à personne.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Elle ira demain en promenant Christine.
+
+PAOLO
+
+--Mais, Signora, elle aime de tout son coeur le petit François et elle
+voudrait s'en aller pas si vite, tout doucement.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Dieu! que vous m'ennuyez, mon cher Paolo! Qu'elle fasse ce qu'elle
+voudra, qu'elle vienne quand elle pourra, mais qu'on me laisse
+tranquille, qu'on ne m'ennuie pas de ces bonnes, de Christine, de
+François. Que je suis malheureuse d'avoir tout à faire dans cette
+maison.
+
+PAOLO
+
+--Mais, Signora, la Christina est votre chère fille; il faut bien que
+vous fassiez comme toutes les mama.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Allez-vous me faire de la morale, mon cher Paolo? Je suis fatiguée,
+éreintée, j'ai mille choses à faire: je dois dîner demain chez Mme de
+Guilbert; il est quatre heures, et je n'ai rien de prêt, ni robe, ni
+coiffure. Jamais je n'aurai le temps avec toutes ces sottes affaires.
+Faites pour le mieux, mon cher Paolo; arrangez tout ça comme vous
+aimerez mieux, mais de grâce, laissez-moi tranquille.
+
+Mme des Ormes repoussa légèrement Paolo, ferma la porte et sonna sa
+femme de chambre pour se faire apporter ses robes blanches, roses,
+bleues, lilas, vertes, grises, violettes, unies, rayées, quadrillées,
+mouchetées, etc., afin de choisir et arranger celle du lendemain.
+
+Paolo remonta chez Christine, raconta à sa manière ce qui s'était
+passé entre lui et Mme des Ormes. Il fut décidé que Paolo donnerait
+à Christine sa leçon, qu'il remmènerait Isabelle chez M. de Nancé et
+qu'elle viendrait le lendemain assez à temps pour habiller Christine,
+qui devait aller dîner chez Mme de Guilbert.
+
+
+
+
+XI
+
+M. DES ORMES GATE L'AFFAIRE
+
+Paolo tombait de fatigue de ses allées et venues de la journée; il resta
+à dîner chez M. de Nancé, auquel il raconta la façon bizarre dont Mme
+des Ormes avait accepté Isabelle. François fut heureux de la certitude
+du bonheur de son amie Christine; mais, une fois la chose assurée, il
+sentit péniblement le vide que laisserait dans la maison l'absence de
+sa bonne. Il comprit mieux le sacrifice qu'il avait généreusement conçu
+pour le bien de sa petite amie, quand il fut accompli. Encore une nuit
+passée sous le même toit, et sa bonne ne serait plus là pour l'aimer, le
+consoler dans ses petits chagrins, le câliner dans ses petits maux. Sa
+tristesse fut de suite aperçue par son père, qui en devina facilement la
+cause.
+
+--Ton sacrifice est accompli, cher enfant, et malgré le chagrin que te
+causera l'absence de ta bonne, tu auras toujours la grande satisfaction
+de penser que tu es l'auteur d'une nouvelle et heureuse vie pour ta
+petite amie; peut-être serait-elle tombée encore sur une femme méchante
+comme Mina, ou tout au moins indifférente et négligente. Avec Isabelle,
+il est certain qu'elle sera aussi heureuse que peut l'être un enfant
+négligé par ses parents, et ce sera à toi qu'elle devra non seulement
+son bonheur présent, mais le bonheur de toute sa vie, car elle sera bien
+et pieusement élevée par Isabelle.
+
+--C'est vrai, papa, c'est une grande consolation et un grand bonheur
+pour moi aussi, et je vous assure que je ne regrette pas d'avoir donné
+ma bonne à Christine; que je suis très content...
+
+Le pauvre François ne put achever; il fondit en larmes; son père
+l'embrassa, le calma en lui rappelant que sa bonne restait dans le
+voisinage, qu'il pourrait la voir souvent, et que Christine, qui avait
+un excellent coeur, lui tiendrait compte de son sacrifice en redoublant
+d'amitié pour lui. Ces réflexions séchèrent les larmes de François, et
+il résolut de garder tout son courage jusqu'à la fin.
+
+Le lendemain, quand Isabelle dut partir, il demanda à son père la
+permission d'accompagner sa bonne jusque chez Christine.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Certainement, mon ami; mais qui est-ce qui te ramènera?
+
+FRANÇOIS
+
+--Paolo, papa, qui est chez Christine pour ses leçons; nous reviendrons
+ensemble dans la carriole qui portera les effets de ma bonne, et il me
+donnera ma leçon d'italien et de musique au retour.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Très bien, mon ami; je te proposerais bien de te mener moi-même, mais
+je crains d'ennuyer M. et Mme des Ormes, qui m'ennuient beaucoup: la
+femme par sa sottise et son manque de coeur à l'égard de sa fille, et le
+mari par sa faiblesse et son indifférence.
+
+François partit donc avec Isabelle; ils préférèrent aller à pied pendant
+qu'une carriole porterait les malles au château des Ormes. Ils firent la
+route silencieusement; François retenait ses larmes; la bonne laissait
+couler les siennes.
+
+ISABELLE
+
+--Cher enfant, pourquoi m'as-tu demandé d'entrer chez Mme des Ormes?
+J'aurais pu encore passer deux ou trois mois avec toi.
+
+FRANÇOIS
+
+--Et après, ma bonne, il aurait fallu tout de même nous séparer! Et tu
+aurais été placée loin de moi, tandis que chez Christine je pourrai te
+voir très souvent. Si tu avais pu rester toujours chez papa!... Mais tu
+as dit toi-même que, n'ayant rien à faire depuis que je sortais sans
+toi, que je couchais près de papa, que je travaillais loin de toi, tu
+t'ennuyais et que tu étais malade d'ennui. Tu cherchais une place, et
+en entrant chez Christine tu restes près de moi, tu me fais un grand
+plaisir en me rassurant sur son bonheur, et tu seras maîtresse de faire
+tout ce que tu voudras, puisque Mme des Ormes ne s'occupe pas du tout de
+la pauvre Christine.
+
+--Tu as raison, mon François, tu as raison, mais... il faut du temps
+pour m'habituer à la pensée de vivre dans une autre maison que la
+tienne, ne pas t'embrasser tous les matins, et tant d'autres petites
+choses que j'abandonne avec chagrin.
+
+François pensait comme sa bonne, il ne répondit pas; ils arrivèrent au
+château des Ormes, ils montèrent chez Christine, qui finissait sa leçon
+avec Paolo. En apercevant François elle poussa un cri de joie et se
+jeta à son cou. François, déjà disposé aux larmes, s'attendrit de ce
+témoignage de tendresse et pleura amèrement.
+
+--François, mon cher François, pourquoi pleures-tu? s'écria Christine en
+le serrant dans ses bras. Dis-moi pourquoi tu pleures.
+
+FRANÇOIS
+
+--C'est le départ de ma bonne qui me fait du chagrin mais je suis bien
+content qu'elle soit avec toi; elle t'aimera; tu seras heureuse, aussi
+heureuse que j'ai été heureux avec elle.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais alors... pourquoi l'as-tu laissée partir de chez toi?
+
+FRANÇOIS
+
+--Pour que tu sois heureuse. Parce que je craignais pour toi une autre
+Mina.
+
+CHRISTINE, l'embrassant.
+
+--François, mon bon cher François! que tu es bon! Comme je t'aime: Je
+t'aime plus que personne au monde! Tu es meilleur que tous ceux que
+je connais! Pauvre François! cela me fait de la peine de te causer du
+chagrin.
+
+Et Christine se mit à pleurer. Isabelle fit de son mieux pour les
+consoler tous les deux, et elle y parvint à peu près.
+
+Au bout d'une demi-heure, François fut obligé de s'en aller. Christine
+demanda à Isabelle de le reconduire jusque chez lui, mais l'heure était
+trop avancée; il fallait s'habiller et partir pour aller dîner chez Mme
+de Guilbert.
+
+--Nous nous retrouverons dans deux heures, dit Christine à François; et
+tu verras aussi ta bonne parce que maman a dit qu'on me remmènerait à
+neuf heures et que ce serait ma bonne qui viendrait me chercher.
+
+«Quel bonheur!» dit François qui partit en carriole avec Paolo et le
+domestique, après avoir bien embrassé sa bonne et Christine, et tout
+consolé par la pensée de les revoir toutes deux le soir même.
+
+Isabelle commença la toilette de Christine, et sans la tarabuster, sans
+lui arracher les cheveux, elle l'habilla et la coiffa mieux que ne
+l'avait jamais été la pauvre enfant. Elle remercia sa bonne avec
+effusion, l'embrassa, lui dit encore combien elle était heureuse de
+l'avoir pour bonne et voulut aller joindre sa maman. Elle ouvrait la
+porte, lorsque M. des Ormes entra.
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment! déjà prête? Qui est-ce qui t'a habillée? Comme te voilà bien
+coiffée? Avec qui es-tu ici?
+
+CHRISTINE
+
+--Avec ma bonne, papa; c'est elle qui m'a coiffée et habillée.
+
+M. DES ORMES
+
+--Quelle bonne? d'où vient-elle? Que veut dire ça? (Encore une sottise
+de ma femme, pensa-t-il). J'en avais une qu'on m'a recommandée et
+que j'attends depuis le déjeuner. Je suis fâchée, Madame, dit-il en
+s'adressant à Isabelle, que vous soyez installée ici sans que j'en aie
+rien su; mais je ne puis confier ma fille à une inconnue, et je vous
+prie de ne pas vous regarder comme étant à mon service.
+
+ISABELLE
+
+--Je croyais vous obliger, Monsieur, d'après ce que m'avait dit Mme des
+Ormes, en venant de suite près de Mademoiselle; mais du moment que ma
+présence ici vous déplaît, je me retire; vous me permettrez seulement de
+rassembler mes effets que j'avais rangés dans l'armoire.
+
+L'air digne, le ton poli d'Isabelle frappèrent M. des Ormes, qui se
+sentit un peu embarrassé et qui dit avec quelque hésitation:
+
+--Certainement! prenez le temps nécessaire; je ne veux rien faire qui
+puisse vous désobliger; vous coucherez ici si vous voulez.
+
+ISABELLE
+
+--Merci, Monsieur, je préfère m'en retourner chez moi. Adieu donc, ma
+pauvre Christine; je vous regrette bien sincèrement, soyez-en certaine.
+
+Christine pleurait à chaudes larmes en embrassant Isabelle. M. des Ormes
+regardait d'un air étonné l'attendrissement de la bonne et les larmes de
+Christine, qui s'écria dans son chagrin:
+
+--Dites à mon bon François que je voudrais être morte; je serais bien
+plus heureuse.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ah çà! Christine, tu perds la tête. Quelle sottise de te mettre à
+pleurer parce que je ne garde pas une bonne que je ne connais pas, que
+personne ne connaît et qui est ici depuis quelques instants, je pense!
+
+Christine voulut répondre, mais elle ne put prononcer une parole.
+Isabelle ramassa promptement le peu d'effets qu'elle avait sortis de sa
+malle, embrassa une dernière fois Christine, et se disposa à partir en
+disant:
+
+--J'enverrai demain chercher la malle, Monsieur; vous permettrez
+peut-être que je la laisse ici; mais si elle vous gêne, je demanderai à
+M. de Nancé de vouloir bien l'envoyer chercher de suite.
+
+M. DES ORMES
+
+--M. de Nancé! vous le connaissez!
+
+ISABELLE
+
+--Oui, Monsieur; je viens de chez lui.
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment, vous seriez...? Mais ne vous a-t-il pas donné une lettre pour
+moi?
+
+ISABELLE
+
+--Non, Monsieur; j'en avais une pour Madame qui m'a arrêtée de suite;
+mais je vous assure que je regrette bien de m'être présentée; si j'avais
+prévu ce qui arrive, je m'en serais bien gardée.
+
+M. DES ORMES
+
+--Mon Dieu! mais... j'ignorais que vous fussiez la personne que devait
+envoyer M. de Nancé; je ne savais pas que vous eussiez vu ma femme;
+restez, je vous en prie, restez.
+
+ISABELLE
+
+--Non, Monsieur; il pourrait m'arriver d'autres désagréments du même
+genre et je ne veux pas m'y exposer; habituée à être traitée par M.
+de Nancé avec politesse et même avec affection, un langage rude, une
+méfiance injurieuse me blessent et me chagrinent. Adieu une dernière
+fois, ma pauvre Christine; le bon Dieu vous protégera. François et moi,
+nous prierons pour vous.
+
+En finissant ces mots, Isabelle salua M. des Ormes et sortit. Christine
+se jeta dans un fauteuil, cacha sa tête dans ses mains et pleura
+amèrement. Elle ne pouvait aller dîner ainsi chez Mme de Guilbert; M.
+des Ormes, fort contrarié d'avoir agi si précipitamment, réfléchit un
+instant, laissa Christine et alla trouver sa femme.
+
+Mme des Ormes finissait sa toilette et mettait ses bracelets.
+
+M. DES ORMES
+
+--Vous avez arrêté une bonne tantôt?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Non; hier pour aujourd'hui.
+
+M. DES ORMES
+
+--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Parce que le choix d'une bonne me regarde, que vous n'y entendez rien
+et que je ne suis pas obligée de vous demander des permissions pour agir
+comme je l'entends.
+
+M. DES ORMES
+
+--Votre cachotterie est cause d'un grand désagrément pour nous. Ne
+connaissant pas cette bonne, je l'ai renvoyée.
+
+MADAME DES ORMES, stupéfaite
+
+--Vous l'avez renvoyée! Mais vous avez perdu le sens! Jamais je
+ne retrouverai une femme sûre comme cette Isabelle! Courez vite;
+retenez-la, dites-lui de venir me parler.
+
+M. DES ORMES, embarrassé
+
+--C'est trop tard; elle est partie.
+
+MADAME DES ORMES, avec colère
+
+--Partie! c'est trop fort! c'est trop bête! c'est méchant pour Christine
+que vous prétendez aimer, grossier pour moi qui ai choisi cette femme,
+injurieux pour cette pauvre bonne, et impertinent pour M. de Nancé qui
+me la recommande comme une merveille.
+
+M. DES ORMES
+
+--Je suis désolé vraiment...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Il est bien temps de se désoler quand la sottise est faite. Et voilà
+l'heure de partir pour ce dîner! Brigitte, allez chercher Christine».
+
+Cinq minutes après, Christine entra, les yeux et le nez rouges et
+bouffis, les cheveux en désordre, la robe chiffonnée.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Quelle figure! Qu'est-ce qui t'est arrivé pour te mettre en cet état?
+Tu ne peux pas aller ainsi faite chez Mme de Guilbert. Il faut te
+recoiffer et te rhabiller. Va chercher ta bonne.
+
+--Ma bonne est partie, dit Christine en recommençant à sangloter.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! c'est vrai! Alors, viens tout de même comme tu es.
+
+M. DES ORMES
+
+--Elle ne peut pas aller chez Mme de Guilbert sanglotante, décoiffée et
+chiffonnée.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Taisez-vous et laissez-moi faire; je sais ce que je fais. Viens,
+Christine.
+
+Mme des Ormes repoussa son mari, monta dans la voiture, prit Christine
+près d'elle et dit au cocher:
+
+«Chez M. de Nancé».
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment! vous ne m'attendez pas? Vous allez chez M. de Nancé? Pour
+quoi faire? c'est ridicule.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je sais ce que je fais, et vous, vous ne savez pas ce que vous faites.
+Allez, Daniel.
+
+Daniel partit, laissant M. des Ormes stupéfait et très mécontent. Une
+demi-heure après, il fit atteler une petite voiture découverte et partit
+de son côté.
+
+
+
+
+XII
+
+MME DES ORMES RACCOMMODE L'AFFAIRE
+
+Mme des Ormes arriva chez M. de Nancé au moment où la voiture de ce
+dernier avançait au perron. M. de Nancé attendait seul et fut très
+surpris de voir Mme des Ormes et Christine descendre de leur voiture.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Monsieur de Nancé, attendez un instant; où est Isabelle? Il faut
+que je lui parle. M. des Ormes a fait une sottise comme il en fait si
+souvent. Ne connaissant pas Isabelle, il l'a prise pour une aventurière
+et l'a fait partir, ne sachant pas que je l'eusse vue et arrêtée. Il est
+fort contrarié, je suis désolée, Christine est désespérée, et il faut
+que je voie Isabelle et que je la ramène chez moi.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Madame, à vous dire vrai, je ne crois pas que vous réussissiez, car
+elle doit être fort blessée du procédé de M. des Ormes; elle n'est pas
+encore de retour; revenant à pied par la traverse, elle sera ici dans un
+quart d'heure.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Eh bien! je l'attendrai chez vous Je ne pars pas avant d'avoir arrangé
+cette affaire.
+
+Un peu contrarié, M. de Nancé lui offrit le bras et la mena dans le
+salon, où ils trouvèrent François qui venait de rejoindre son père; il
+fit un cri de joie en voyant Christine et une exclamation de surprise en
+apercevant ses yeux rouges et les traces de ses larmes.
+
+FRANÇOIS
+
+--Christine, qu'as-tu? Pourquoi viens-tu? Qu'est-il arrivé?
+
+--Ta bonne est partie, dit Christine, recommençant à sangloter.
+
+FRANÇOIS
+
+--Partie! Ma bonne! Et pourquoi?
+
+CHRISTINE
+
+--Papa l'a renvoyée.
+
+FRANÇOIS
+
+--Renvoyé ma bonne! ma pauvre bonne! et pourquoi?
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne sais pas; il ne la connaissait pas.
+
+François resta muet; combattu entre la joie de revoir sa bonne pour
+quelque temps encore et le chagrin de Christine, il ne savait ce qu'il
+devait regretter ou désirer. Mme des Ormes expliquait à M. de Nancé la
+gaucherie de M. des Ormes; M. de Nancé, ne sachant s'il devait l'accuser
+avec Mme des Ormes ou combattre l'accusation, gardait le silence. En
+ce moment on vit Isabelle passer dans la cour et rentrer; François et
+Christine coururent à elle.
+
+«Amenez-la, amenez-la!» criait Mme des Ormes.
+
+François et Christine la firent entrer de force dans le salon. Mme des
+Ormes courut à elle:
+
+--Ma chère Isabelle, je viens vous chercher. Vous allez revenir chez
+moi; M. des Ormes n'a pas le sens commun; il ne vous connaissait pas,
+et il voulait avoir, il attendait Isabelle, bonne de François de Nancé;
+c'est donc pour vous avoir qu'il vous a renvoyée si brutalement! Mais
+n'y faites pas attention; il est honteux et désolé; Christine ne fait
+que pleurer; tout le monde est dans le chagrin. Vous reviendrez,
+n'est-ce pas?
+
+ISABELLE
+
+--Madame, je dois avouer que la manière dont m'a parlé M. des Ormes m'a
+fort peinée, et que je crains d'avoir à recommencer des scènes de ce
+genre.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Jamais, jamais, ma bonne Isabelle; croyez-le et soyez bien tranquille
+pour l'avenir. Je défendrai à mon mari de vous parler; personne ne
+trouvera à redire à rien de ce que vous ferez; Christine vous obéira en
+tout.
+
+--Oh oui! en tout et toujours, s'écria Christine, se jetant au cou
+d'Isabelle.
+
+--Ma bonne, ne repousse pas ma pauvre Christine, lui dit tout bas
+François en l'embrassant.
+
+ISABELLE
+
+--Mes chers enfants, je veux bien oublier ce qui s'est passé, mais M.
+des Ormes voudra-t-il à l'avenir me traiter avec les égards auxquels m'a
+habituée M. de Nancé?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Oui, je vous réponds de lui, ma chère Isabelle; il ne s'occupe pas de
+Christine, vous ne le verrez jamais; je ne sais quelle lubie lui a pris
+aujourd'hui.
+
+ISABELLE
+
+--Alors, puisque Madame veut bien me témoigner la confiance que je crois
+mériter, je suis prête à retourner chez Madame. Mais Mlle Christine est
+toute décoiffée et chiffonnée; elle ne peut pas dîner ainsi avec ces
+dames.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous viendrez avec nous et vous l'arrangerez là-bas ou en route; ça
+ne fait rien. Voyons, partons tous; nous sommes en retard, Monsieur de
+Nancé, venez avec moi dans ma voiture; les enfants et Isabelle suivront
+dans la vôtre.
+
+M. de Nancé, trop poli pour refuser cet arrangement, offrit le bras
+à Mme des Ormes et monta dans sa calèche. Isabelle et les enfants
+montèrent dans le coupé de M. de Nancé. Ils arrivèrent tous un peu tard
+chez les Guilbert, mais encore assez à temps pour n'avoir pas dérangé
+l'heure du dîner. Quelques instants après, M. des Ormes entra; il avait
+perdu du temps en faisant un détour pour s'expliquer avec Isabelle au
+château de Nancé; tout le monde en était parti, et lui-même vint les
+rejoindre chez les Guilbert. Après avoir salué M. et Mme de Guilbert, il
+s'avança vivement vers M. de Nancé.
+
+--J'ai bien des excuses à vous faire, Monsieur, du mauvais accueil que
+j'ai fait à la personne recommandée par vous, mais j'ignorais que vous
+eussiez écrit à ma femme, qu'elle eût vu la bonne de François, qu'elle
+l'eût prise de suite, et comme je ne connaissais pas de vue cette bonne,
+que je tenais beaucoup à elle précisément, et que je l'attendais d'un
+instant à l'autre, j'ai craint quelque originalité de ma femme; elle a
+déjà pris, sans aucun renseignement, cette Mina que j'ai renvoyée, et
+j'ai craint pour Christine une seconde Mina; je suis fort contrarié de
+ma bévue, et je vous demande de vouloir bien faire ma paix avec la bonne
+de François et d'obtenir d'elle qu'elle rentre chez moi pour le bonheur
+de Christine.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Mme des Ormes est déjà venue arranger votre affaire, Monsieur;
+Isabelle a repris son service près de Christine; elle est ici avec les
+enfants.
+
+M. DES ORMES
+
+--Mille remerciements, Monsieur; je suis heureux de savoir par vous
+cette bonne nouvelle.
+
+Le dîner fut annoncé, et M. des Ormes quitta M. de Nancé pour offrir son
+bras à Mme de Sibran; on se mit à table. Les enfants dînaient à
+part dans un petit salon à côté; les jeunes Sibran et les Guilbert
+regardaient d'un air moqueur François et Christine qui avaient tous
+deux les yeux rouges; la toilette de Christine avait été imparfaitement
+arrangée.
+
+--Pourquoi Mina t'a-t-elle si mal coiffée et habillée, Christine?
+demanda Gabrielle.
+
+CHRISTINE
+
+--D'abord, je n'ai plus Mina.
+
+GABRIELLE
+
+--Plus Mina! Que j'en suis contente pour toi! Pourquoi est-elle partie?
+
+CHRISTINE
+
+--C'est papa qui l'a chassée hier matin.
+
+BERNARD
+
+--Chassée? racontez-nous cela, Christine; ce doit être amusant.
+
+HÉLÈNE
+
+--Est-ce qu'il a mis sa meute après elle?
+
+MAURICE
+
+--Oui, sa meute composée du chien de garde et d'un basset.
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne vous raconterai rien du tout, puisque vous parlez ainsi de papa
+et de ses chiens.
+
+CÉCILE
+
+--Oh! je t'en prie, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, je le dirai après dîner à Bernard et à Gabrielle; mais à vous
+autres, rien.
+
+CÉCILE
+
+--Tu es ennuyeux, Maurice, avec tes méchancetés.
+
+MAURICE
+
+--Je n'ai rien dit de méchant; demande au chevalier de la Triste-Figure
+[2].
+
+[Note 2: Surnom donné à un fou nommé don Quichotte.]
+
+CHRISTINE
+
+--Qui appelez-vous comme ça?
+
+MAURICE
+
+--Votre chevalier, ébouriffé comme vous, et qui a les yeux gonflés comme
+vous, ce qui fait croire qu'on vous a administré une correction à tous
+les deux.
+
+CHRISTINE
+
+--On administre des corrections aux méchants comme vous, à des garçons
+mal élevés comme vous. François est toujours bon, et s'il a les yeux
+rouges, c'est par bonté pour moi et pour sa bonne. Et s'il a l'air
+triste, c'est parce qu'il est bon: il est cent fois mieux avec son air
+triste et doux que s'il avait l'air sot et méchant.
+
+ADOLPHE
+
+--Avec ça, il a une belle tournure, une belle taille.
+
+CHRISTINE
+
+--Attendez qu'il ait vingt ans, et nous verrons lequel sera le plus
+grand et le plus beau de vous deux.
+
+MAURICE
+
+--Ha, ha, ha! quelle niaiserie? attendre huit ans!
+
+Christine, rouge et irritée, allait répondre, lorsque François l'arrêta.
+
+FRANÇOIS
+
+--Laisse-les dire, ma chère Christine! Ces pauvres garçons ne savent ce
+qu'ils disent: ne te fâche pas, ne me défends pas. Quel mal me font-ils?
+Aucun. Et ils se font beaucoup de mal en se faisant voir tels qu'ils
+sont. Tu vois bien que toi et moi nous sommes vengés par eux-mêmes.
+
+BERNARD
+
+--Bien répondu, François! bien dit! Tu sais joliment te défendre contre
+les méchantes langues.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je ne me défends pas, Bernard, car je ne me crois pas attaqué. Je
+calme Christine qui allait s'emporter.
+
+Bernard, Gabrielle et Mlles de Guibert se moquèrent de Maurice et
+d'Adolphe, qui finirent par ne savoir que répondre à François et à
+Christine, et, tout en riant et causant, le dîner s'avançait et on en
+était au dessert. Maurice et Adolphe, pour dissimuler leur embarras,
+mangèrent si abondamment que le mal de coeur les obligea de s'arrêter.
+
+Les autres enfants firent des plaisanteries sur leur gloutonnerie.
+
+HÉLÈNE
+
+--On dirait que vous mourez de faim chez vous.
+
+CÉCILE
+
+--Ou bien que vous ne mangez rien de bon à la maison.
+
+BERNARD
+
+--Vous serez malades d'avoir trop mangé.
+
+GABRIELLE
+
+--Et personne ne vous plaindra.
+
+Maurice et Adolphe, mal à l'aise et honteux, ne répondaient pas; ils
+avaient fini leur repas. On sortit de table; tout le monde descendit
+au jardin; les enfants se mirent à jouer et à courir, à l'exception de
+Maurice et d'Adolphe, qui restèrent au salon à moitié couchés dans des
+fauteuils. Ils avaient comploté de s'emparer de quelques cigarettes
+qu'ils avaient vues sur la cheminée, et de fumer quand ils seraient
+seuls; leurs parents leur avaient expressément défendu de fumer, mais
+ils n'avaient pas l'habitude de l'obéissance, et ils firent en sorte
+qu'on ne s'aperçût pas de leur absence.
+
+
+
+
+XIII
+
+INCENDIE ET MALHEUR
+
+M. de Guilbert proposa une promenade en bateau; on devait traverser
+l'étang, qui tournait comme une rivière et qui avait un kilomètre de
+long; on devait descendre sur l'autre rive, et assister à une danse
+à l'occasion de la noce d'une fille de ferme de M. de Guilbert. On
+s'embarqua en deux bateaux; on recommanda aux enfants de ne pas bouger;
+les messieurs se mirent à ramer. M. de Nancé avait placé François
+près de lui, et Christine s'était mise entre François et sa cousine
+Gabrielle. Quand on débarqua, la noce était très en train; on dansait,
+on chantait; on avait l'air de beaucoup s'amuser; les danseurs
+accoururent aussitôt pour inviter Mlles de Guilbert, Gabrielle et
+Christine; Bernard engagea à danser une des petites filles de la
+noce; les mamans, les papas dansèrent aussi; au milieu de l'animation
+générale, personne ne s'aperçut de l'absence de Maurice et d'Adolphe; à
+neuf heures, M. de Nancé parla de départ.
+
+--Mais il n'est pas tard, dit Mme des Ormes.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Il est neuf heures, Madame, et, pour nos enfants, je crois qu'il est
+temps de terminer cette agréable soirée.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--C'est ennuyeux, les enfants! Ils gâtent tout! Ils empêchent! Ne
+trouvez-vous pas?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Je trouve, Madame, qu'ils rendent la vie douce, bonne, intéressante,
+heureuse enfin; et, s'ils empêchent de goûter quelques plaisirs
+frivoles, ils donnent le bonheur. Le plaisir passe, le bonheur reste.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--C'est égal, on est bien plus à l'aise pour s'amuser sans enfants.
+
+Le jour baissait, et M. de Guibert avait fait allumer les lanternes du
+bateau, qui faisaient un effet charmant; elles étaient en verres de
+différentes couleurs, et formaient lustres aux deux bouts du bateau.
+Toute la société du château se rembarqua et on s'éloigna. M. et Mme de
+Sibran s'aperçurent enfin que Maurice et Adolphe ne les avaient pas
+accompagnés, ce qu'Hélène expliqua par le malaise qu'ils éprouvaient
+pour avoir trop mangé. On était arrivé au quart du trajet, à un tournant
+d'où l'on découvrait le château, et on vit avec surprise des jets de
+flammes qui éclairaient l'étang; chacun regarda d'où ils venaient, et on
+s'aperçut avec terreur qu'ils s'échappaient des croisées du château; les
+rameurs redoublèrent d'efforts pour aborder au plus vite; de nouveaux
+jets de flammes s'échappèrent des croisées de l'étage supérieur, et
+quand on put débarquer, les flammes envahissaient plus de la moitié du
+château. M. de Nancé fit rester les dames et les enfants sur le rivage;
+fit promettre à François de ne pas chercher à le rejoindre, et courut
+avec les autres pour organiser les secours. Les domestiques allaient
+et venaient éperdus, chacun criant, donnant des avis, que personne
+n'exécutait. M. de Sibran, fort inquiet de ses fils, les appela, les
+chercha de tous côtés; personne ne lui répondit; les domestiques, trop
+effrayés pour faire attention à ses demandes, ne lui donnaient aucune
+indication. M. de Guilbert ne s'occupait que du sauvetage des papiers,
+des bijoux et effets précieux; on jetait tout par les fenêtres, au
+risque de tout briser et de tuer ceux qui étaient dehors. Il n'y avait
+pas de pompe à incendie, pas assez de seaux pour faire la chaîne,
+personne pour commander; à mesure que les flammes gagnaient le château,
+le désordre augmentait; on avait heureusement pu sauver tout ce qui
+avait de la valeur, l'argent, les bijoux, les tableaux, le linge, les
+bronzes, la bibliothèque, etc. Mais tous les meubles, les tentures, les
+glaces furent consumés. M. de Guilbert travaillait encore avec ardeur
+à sauver ce que le feu n'avait pas atteint; M. de Sibran, éperdu,
+continuait à appeler et à chercher ses fils; M. de Nancé avait demandé
+aux domestiques ce qu'étaient devenus les jeunes de Sibran.
+
+--Ils sont sans doute dans le parc, Monsieur; on suppose qu'ils auront
+mis le feu au salon, où ils étaient restés seuls, et qu'ils se sont
+sauvés; on n'a trouvé personne dans les salons quand on s'est aperçu
+de l'incendie. Au rez-de-chaussée il ne leur était pas difficile de
+s'échapper.
+
+M. de Nancé, rassuré sur leur compte et se voyant inutile, retourna près
+de ces dames, pensant à l'inquiétude qu'avait certainement éprouvée
+François en le voyant s'exposer aux accidents d'un incendie, et aussi à
+l'inquiétude terrible de Mme de Sibran pour ses deux fils, qui étaient
+très probablement restés au salon, d'après le dire du valet de chambre.
+
+Un cri de joie salua son retour. François se jeta à son cou; il
+l'embrassa tendrement, et il sentit un baiser sur sa main; Christine
+était près de lui, l'obscurité croissante l'avait empêché de
+l'apercevoir! il la prit aussi dans ses bras et l'embrassa comme il
+avait embrassé François. Ensuite il chercha Mme de Sibran, qui était
+profondément accablée et qui, assise au pied d'un arbre, pleurait la
+tête dans ses mains.
+
+--Eh bien! mes enfants? dit-elle avec inquiétude.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Je crois qu'ils sont avec M. de Sibran, Madame; ils ne tarderont pas à
+venir vous rassurer.
+
+MADAME DE SIBRAN
+
+--Dieu soit loué! ils sont en sûreté! Les avez-vous vus? Où étaient-ils?
+
+M.DE NANCÉ
+
+--Je ne saurais vous dire. Madame, Nous étions tous trop occupés
+pour avoir des détails. Mais, comme le disait le domestique que j'ai
+questionné, il est clair qu'ils ne pouvaient courir aucun danger,
+quand même ils se seraient trouvés dans le foyer de l'incendie; au
+rez-de-chaussée, à six pieds de terre, il ne pouvait rien leur arriver.
+
+MADAME DE SIBRAN
+
+--Vous avez raison, mais un incendie est toujours si terrible; Dieu vous
+bénisse, mon cher Monsieur, pour les nouvelles rassurantes que vous êtes
+venu me donner, et que mon mari...
+
+Un grand cri, cri de détresse et de terreur, interrompit sa phrase
+inachevée, A une mansarde du château, éclairée par les flammes,
+apparurent deux têtes livides, épouvantées, criant au secours; c'étaient
+Maurice et Adolphe, MM. de Sibran, des Ormes et les domestiques étaient
+en bas; leur cri d'épouvante avait répondu au cri de détresse des
+enfants. M. de Sibran se laissa tomber par terre; M. des Ormes, les
+mains jointes, la bouche ouverte, répétait: «Mon Dieu! mon Dieu!» mais
+ne bougeait pas. Les domestiques criaient et couraient.
+
+Mme de Sibran se releva et se précipita pour secourir ses fils, mais
+Dieu lui épargna la douleur de voir ses efforts inutiles, en la frappant
+d'un profond évanouissement.
+
+«Pauvre femme! dit M. de Nancé la regardant avec pitié; elle est mieux
+ainsi que si elle avait sa connaissance. François, ne bouge pas d'ici,
+je te le défends; je vais tâcher de sauver ces infortunés.»
+
+--Papa, papa, ne vous exposez point! s'écria François les mains jointes.
+
+--Sois tranquille, je penserai à toi, cher enfant, et Dieu veillera sur
+nous.
+
+Et il s'élança vers le château.
+
+«Des matelas, vite des matelas!» cria-t-il aux domestiques épouvantés.
+
+A force de les exhorter, de les pousser, de répéter ses ordres, il
+parvint à faire apporter cinq ou six matelas, qu'il fit placer sous la
+mansarde où étaient encore Maurice et Adolphe, enveloppés de flammes et
+de fumée.
+
+M. DE NANCÉ.
+
+--Jetez-vous par la fenêtre, il y a des matelas dessous. Allons courage!
+
+Maurice s'élança et tomba maladroitement, moitié sur les matelas et
+moitié sur le pavé. M. de Nancé se baissa pour le retirer et faire place
+à Adolphe; mais avant qu'il eût eu le temps de l'enlever, Adolphe se
+jeta aussi et vint tomber sur les épaules de son frère, qui poussa un
+grand cri et perdit connaissance.
+
+--Malheureux! s'écria M. de Nancé, ne pouviez-vous attendre une
+demi-minute?
+
+--Je brûlais, je suffoquais, répondit faiblement Adolphe.
+
+Et il commença à gémir et à se plaindre de la douleur causée par les
+brûlures. M. de Nancé remit Adolphe aux mains des domestiques, qui
+l'emmenèrent à la ferme, et lui-même s'occupa de faire revenir Maurice:
+mais ses soins furent inutiles; les reins étaient meurtris ainsi que
+les épaules; les jambes, qui avaient porté sur le pavé, étaient
+contusionnées et brisées; il demanda qu'on allât au plus vite chercher
+un médecin, étendit Maurice sur l'herbe, et engagea M. de Sibran à
+donner des soins à ses fils au lieu de se lamenter.
+
+--Ma femme! ma femme! dit M. de Sibran avec désespoir.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Que diable! mon cher, ayez donc courage! Que votre femme s'évanouisse,
+on le comprend. Mais vous, faites votre besogne de père, et voyez ce
+qu'il y a à faire pour secourir vos fils.
+
+M. DE SIBRAN
+
+--Mes fils! mes enfants! Où sont-ils?
+
+M. DE. NANCÉ
+
+Ils sont contusionnés et brûlés; Maurice, là, près de vous et Adolphe à
+la ferme.
+
+--Maurice! Maurice! Il s'écria M. de Sibran en se jetant près de lui.
+
+Maurice poussa un gémissement douloureux.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Prenez garde! ne lui donnez pas d'émotions inutiles, faites-lui
+respirer du vinaigre, bassinez-lui le front et les tempes, mais ne le
+secouez pas! Mettez deux matelas près de lui, et tâchons de l'enlever
+pour le placer dessus.
+
+M. de Sibran demanda du monde pour l'aider à transporter Maurice. M.
+de Nancé appela M. des Ormes, lui répéta ce qu'il y avait à faire en
+attendant le médecin, et retourna près de ces dames. Il prit de l'eau
+dans son chapeau, en jeta quelques gouttes sur la tête et le visage de
+Mme de Sibran, toujours évanouie, lui bassina à grande eau les tempes,
+et le front, et demanda à ces dames de continuer jusqu'à ce qu'elle
+reprît ses sens. Mme des Ormes et Mme de Guilbert s'en chargèrent et
+apprirent par M. de Nancé le triste état de Maurice et d'Adolphe.
+
+--Qu'est-ce qui a causé l'incendie, papa? demanda François? Où est ma
+bonne?
+
+--Ta bonne va bien, mon enfant; elle est allée donner des soins à
+Adolphe. Quant à l'incendie et ce qui l'a occasionné, personne ne le
+sait; les domestiques étaient tous à table; il n'y avait au salon que
+Maurice et Adolphe; on ne comprend pas comment le feu a pris au salon,
+et comment ces deux garçons se sont trouvés dans les mansardes. Maurice
+est encore sans connaissance, et Adolphe gémit et ne parle pas; tous
+deux sont fortement brûlés et doivent souffrir beaucoup.
+
+Mme de Sibran était revenue à elle pendant que M. de Nancé parlait aux
+enfants consternés. On lui dit que ses fils étaient sauvés; M. de Nancé
+lui expliqua de quelle manière et comment la précipitation d'Adolphe
+avait contusionné Maurice.
+
+--On a été chercher un médecin, ajouta-t-il, et je pense qu'on pourra
+sans inconvénient les transporter chez vous, Madame.
+
+Après quelques autres explications à ces dames et aux enfants, Mme de
+Guilbert lui demanda si toutes les chambres du château avaient été
+atteintes et consumées, et s'il n'y avait plus de logement pour elle et
+sa famille.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tout est brûlé, Madame, mais on a pu sauver les effets d'habillement
+et les objets de valeur.
+
+MADAME DE GUILBERT
+
+--Qu'allons-nous devenir? Où irons-nous?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Si J'osais vous offrir un refuge provisoire, Madame, je vous
+demanderais de vouloir bien accepter mon château; je n'en occupe qu'une
+petite partie avec mon fils; le reste est à votre disposition.
+
+MADAME DE GUILBERT
+
+--Merci. Monsieur de Nancé; je suis bien reconnaissante de votre offre;
+si mon mari m'y autorise, je l'accepterai pour quelques jours, jusqu'à
+ce que nous trouvions à nous loger. Ce sera une gêne pour vous, je le
+sais, et je vous suis d'autant plus obligée.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Trop heureux de vous venir en aide dans un si grand embarras, Madame.
+
+MADAME DE GUILBERT
+
+--Permettez-vous que nous nous installions chez vous dès cette nuit?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Certainement, Madame. Je retourne chez moi pour donner les ordres
+necessaires. Viens, François; nous allons bientôt partir, mon ami.
+
+Mmes des Ormes et de Cémiane proposèrent à Mme de Sibran de la ramener
+près de ses fils.
+
+«Après quoi nous retournerons chacune chez nous; les pauvres enfants
+doivent être harassés de fatigue». dit Mme de Cémiane.
+
+
+
+
+XIV
+
+HEUREUX MOMENTS POUR CHRISTINE
+
+Ils se dirigèrent tous vers la pelouse où se trouvait Maurice avec son
+père, toujours morne et accablé, et MM. des Ormes et de Cémiane. Maurice
+avait retrouvé sa connaissance et la parole; il se plaignait de ses
+brûlures, de vives douleurs dans les jambes, dans les reins; il ne
+pouvait faire un mouvement sans gémir. Mme de Sibran s'agenouilla près
+de lui sans parler; ses larmes tombèrent amères et abondantes sur le
+visage de son fils noirci par la fumée, et qui exprimait une souffrance
+aiguë. Elle déposa un baiser sur son front, puis resta immobile et
+silencieuse. Elle demanda à ces dames de la laisser près de son fils et
+d'emmener leurs enfants. Elle pria M. de Sibran de faire porter Maurice
+près d'Adolphe, afin qu'elle les eût tous deux sous les yeux. M. de
+Nancé se chargea de la commission et s'éloigna avec François, que
+Christine n'avait pas quitté un instant. Isabelle vint les joindre pour
+chercher Christine et la faire monter dans la voiture de Mme des Ormes.
+Mais quand ils arrivèrent dans la cour où étaient les voitures, ils
+trouvèrent Mme des Ormes partie. N'ayant trouvé ni Christine ni
+Isabelle, elle s'en était informée; on lui avait répondu qu'elles
+avaient sans doute été emmenées par M. des Ormes; ne poussant pas plus
+loin ses recherches, elle était partie pour les Ormes.
+
+L'effroi de Christine en se voyant oubliée fut de suite calmé par M. de
+Nancé, qui lui dit:
+
+--Ma petite Christine, je t'emmènerai avec François et Isabelle, et tu
+coucheras chez moi avec Isabelle qui nous sera fort utile pour préparer
+les logements des Guilbert.
+
+--Merci, cher Monsieur de Nancé, répondit Christine en lui baisant la
+main qui tenait la sienne. Comme vous êtes bon! Comme François est
+heureux! et comme je suis contente pour lui que vous soyez son papa!
+
+--Merci, papa! mon cher papal s'écria François dont les yeux brillèrent
+de joie. Montons vite en voiture, de peur que Mme des Ormes ne revienne
+chercher Christine.
+
+Christine sauta dans la voiture près de M. de Nancé; François s'élança
+en face d'elle; Isabelle, près de lui: et M. de Nancé, souriant de
+l'inquiétude de François et de Christine, dit au cocher d'aller bon
+train. Quand ils arrivèrent, il chargea Isabelle d'installer Christine
+dans l'ancienne petite chambre de François donnant dans celle
+d'Isabelle; François, tout joyeux, mena Christine dans cette petite
+chambre, l'embrassa ainsi que sa bonne, et alla se coucher dans la
+sienne, près de son père. Il n'oublia pas dans sa prière de remercier le
+bon Dieu de lui avoir donné un si bon père et une si bonne petite amie,
+et il s'endormit heureux et reconnaissant.
+
+M. de Nancé, au lieu de se reposer des fatigues de la journée, veilla,
+avec Isabelle et Bathilde, à l'arrangement des chambres destinées aux
+Guilbert, maîtres et domestiques: tout était prêt quand ils arrivèrent.
+Il les reçut à la porte du château, les installa chacun chez eux, leur
+recommanda de demander tout ce qu'ils désiraient, et s'échappa à leurs
+remerciements mille fois répétés, en rentrant dans son appartement: il
+embrassa son petit François endormi et se coucha après avoir, lui aussi,
+remercié le bon Dieu de lui avoir donné un si excellent fils.
+
+Christine dormit tard et se réveilla le lendemain tout étonnée de ne pas
+connaître sa chambre; elle ne tarda pas à se ressouvenir des événements
+de la veille, et son coeur bondit de joie quand elle pensa qu'elle
+reverrait François et M. de Nancé et qu'elle déjeunerait avec eux, chez
+eux. A peine Isabelle l'eut-elle habillée et lui eut-elle fait faire sa
+prière, que François entra; Christine courut à lui et se jeta dans ses
+bras.
+
+--Oh! François, garde-moi toujours chez toi! Je me sens si heureuse ici!
+mon coeur est tranquille comme s'il dormait.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je serais bien, bien content de te garder toujours, mais ton papa et
+ta maman ne voudront pas.
+
+CHRISTINE
+
+--Pourquoi? qu'est-ce que ça leur fait? Tu vois bien qu'ils m'ont
+oubliée hier dans ce château brûlé.
+
+FRANÇOIS
+
+--C'est parce que tout le monde était agité par cet incendie, Tu vas
+voir qu'ils vont t'envoyer chercher... En attendant, je viens t'emmener
+pour déjeuner. Je déjeune toujours avec papa, et j'ai dit que tu
+déjeunerais avec nous. Veux-tu?
+
+CHRISTINE
+
+--Merci, merci, mon bon François. Quelle bonne idée tu as eue!
+
+François embrassa sa bonne, qui les regardait avec tendresse, et,
+prenant la main de Christine, ils coururent tous deux chez M. de Nancé
+qui écrivait en attendant François.
+
+--Bonjour, mon bon cher papa, dit François en lui passant les bras
+autour du cou.
+
+Il se sentit en même temps embrassé de l'autre côté, et deux petits
+bras entourèrent aussi son cou. C'était Christine, qui faisait comme
+François.
+
+Il sourit, les embrassa tous deux.
+
+--Bonjour, chers enfants; vous voilà déjà ensemble?
+
+--Cher Monsieur de Nancé, gardez-moi toujours avec vous et avec
+François. Je serais si heureuse chez vous! je vous aimerai tant! autant
+que François, dit Christine en l'entourant toujours de ses bras.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ma pauvre chère enfant, j'en serais aussi heureux que toi; mais c'est
+impossible! Tu as un père et une mère.
+
+--Quel dommage! dît Christine en laissant tomber ses bras.
+
+M. de Nancé sourit encore une fois et l'embrassa.
+
+--Notre déjeuner est prêt, dit-il. Nous avons bon appétit; mangeons.
+
+Il servit à Christine et à François une tasse de chocolat, et prit
+lui-même une tasse de thé. Les enfants mangèrent et causèrent tout le
+temps; leurs réflexions amusaient M. de Nancé; leur amitié réciproque
+le touchait; il regrettait, comme Christine, de ne pouvoir la garder
+toujours; son petit François serait si heureux! Mais il se redit ce
+qu'il leur avait dit déjà:
+
+«C'est impossible!»
+
+Après les avoir laissés jouer quelque temps:
+
+--Je crois, ma petite Christine, dit-il, que je vais à présent faire
+atteler la voiture pour te ramener chez tes parents, qui doivent être
+inquiets de toi.
+
+--Déjà! s'écrièrent les deux enfants à la fois.
+
+--Eh oui! déjà, mais vous vous reverrez bientôt et souvent. Isabelle te
+mènera promener de notre côté, et François ira se promener avec moi du
+côté des Ormes; vous jouerez pendant que je lirai au pied d'un arbre; et
+puis nous ferons des visites au château et à ta tante de Cémiane quand
+tu y seras.
+
+M. de Nancé fit atteler; il monta dans la voiture avec François,
+Christine et Isabelle; un quart d'heure après, ils descendaient au
+château des Ormes. Ils trouvèrent M. et Mme des Ormes dans le salon.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! vous voilà, Monsieur de Nancé; c'est fort aimable de m'avoir
+vous-même ramené Christine; je pensais bien que quelqu'un s'en serait
+chargé.
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment est-ce M. de Nancé qui nous amène Christine? D'où venez-vous
+donc, mon cher Monsieur?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--De chez moi, Monsieur.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! c'est que vous ne savez pas, mon cher, que j'ai laissé Christine
+hier soir chez les Guilbert, la croyant avec vous. Ce n'est pas
+étonnant! Cet incendie était si terrible! Mais j'ai bien pensé ce matin,
+en la sachant encore absente, que M. de Nancé ou bien ma soeur de Cémiane
+l'aurait emmenée et nous la ramènerait.
+
+M. DES ORMES
+
+--Vous abusez de l'obligeance de M. de Nancé, Caroline.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Pas du tout. Je suis bien sûre que M. de Nancé est très heureux de me
+rendre ce service.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Celui-là, oui, Madame; je vous l'affirme bien sincèrement.
+
+--Vous voyez bien, dit Mme des Ormes triomphante. Vous croyez toujours
+que les autres pensent comme vous. Je suis persuadée, moi, que si
+j'avais à faire un voyage, et si je demandais à M. de Nancé de garder
+Christine chez lui en mon absence, il le ferait avec plaisir.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non seulement avec plaisir, Madame, mais avec bonheur. Essayez, vous
+verrez.
+
+MADAME. DES ORMES
+
+--Que vous êtes aimable, Monsieur de Nancé!
+
+M. DES ORMES
+
+--Caroline, ne faites donc pas des suppositions impossibles. Monsieur de
+Nancé, voulez-vous rester à déjeuner avec nous?
+
+M. DE NANCÉ
+
+Merci bien, Monsieur; j'ai chez moi nos pauvres voisins incendiés, et je
+ne les ai pas encore vus aujourd'hui.
+
+M. de Nancé partit avec François quelques instants après; Christine
+monta dans sa chambre avec Isabelle.
+
+
+
+
+XV
+
+TRISTES SUITES DE L'INCENDIE
+
+Aucun événement extraordinaire ne vint plus troubler la tranquillité
+des châteaux voisins. Christine continua à voir François, Gabrielle et
+Bernard, presque tous les jours, tantôt chez eux, tantôt au château des
+Ormes. François s'attachait de plus en plus à Christine, et, grâce au
+désir qu'avait Isabelle de se rapprocher de lui, ils se retrouvaient
+dans leurs promenades et aussi dans leurs visites au château de Cémiane.
+M. de Nancé, cédant au désir de François, donnait souvent des déjeuners
+et des goûters aux enfants des environs; c'étaient les beaux jours de
+François et de Christine. Paolo continuait avec un succès marqué ses
+leçons à ses deux élèves. Mme des Ormes avait voulu que Paolo les donnât
+à Christine sans payement, mais M. des Ormes, qui redoutait le ridicule,
+plus encore qu'il ne craignait l'humeur de sa femme, les paya assez
+largement pour fermer la bouche aux mauvaises langues; car dans le
+voisinage on s'amusait beaucoup de l'avarice de Mme des Ormes pour tout
+ce qui concernait sa fille.
+
+La vie se passait donc heureuse et calme pour François et Christine;
+pour M. de Nancé, qui n'était heureux que par son fils; pour Isabelle,
+qui aimait beaucoup Christine à cause de la tendresse qu'elle
+témoignait à François, et aussi à cause des charmantes qualités qui se
+développaient par les soins de cette bonne intelligente et par ceux de
+M. de Nancé. Ce dernier portait à Christine une affection paternelle, et
+il cherchait à suppléer à la direction qui manquait à la pauvre enfant
+du côté de ses parents, par des conseils, toujours écoutés et suivis
+avec reconnaissance. Mme des Ormes oubliait sans cesse sa fille pour
+ne s'occuper que de toilette et de plaisirs. M. des Ormes, faible et
+indifférent, avait, comme nous l'avons vu, des éclairs de demi-tendresse
+qui ne duraient pas; tranquille sur le sort de Christine depuis qu'il la
+savait sous la direction sage et dévouée d'Isabelle, il ne s'occupait
+pas de sa fille, et cherchait, comme sa femme, à passer agréablement
+ses journées. Tous deux laissaient à Isabelle liberté complète d'élever
+Christine selon ses idées; c'est ainsi qu'aidée de M. de Nancé elle
+donna à Christine des sentiments religieux et des habitudes qui lui
+manquaient; elle la menait au catéchisme avec François, qui fit cette
+année sa première communion sous la direction du bon curé du village et
+guidé par son père, dont la piété touchait et encourageait François et
+Christine. Dès les premiers temps qui suivirent l'entrée d'Isabelle chez
+Christine, ils eurent occasion d'exercer la vertu de charité à l'égard
+de Maurice et d'Adolphe. Les brûlures d'Adolphe le faisaient souffrir
+beaucoup, mais ce n'était rien auprès de ce que souffrait Maurice.
+Outre des brûlures, le médecin lui avait trouvé les reins et le dos
+contusionnés et déviés et les jambes toutes disloquées.
+
+On les transporta chez eux la nuit même de l'incendie; et ce fut après
+qu'ils furent installés dans leurs lits, que les deux médecins appelés
+commencèrent à panser les brûlures et à remettre les membres démis et
+brisés. Paolo avait demandé à assister à l'opération; il voulut donner
+des conseils, et faire autrement que ne faisaient les médecins pour
+remettre les membres disloqués et brisés. Mais on se moqua de ses avis,
+et on refusa de les suivre.
+
+Paolo se retira en branlant la tête, et dit le lendemain à M. de Nancé:
+
+«Mauvais, mauvais pour le Maurice! Sera bossou et horrible; les zambes
+mal arranzées; très mal! C'est abouminable! Moi z'aurais fait bien; pas
+comme ces zens imbéciles».
+
+Maurice poussa des cris lamentables pendant cette opération, qui dura
+une demi-heure environ. Maurice se trouvait dans l'impossibilité de
+remuer, à cause des appareils qui maintenaient ses jambes et ses
+épaules; il fallait le faire boire et manger, le moucher et l'essuyer
+comme un petit enfant; il se désolait, se fâchait; ses colères et ses
+agitations augmentaient son mal.
+
+Les premiers jours sa vie fut en danger, et personne ne put le voir;
+mais, après un mois, M. de Nancé demanda si François ne pouvait pas
+venir le distraire et le consoler; M. et Mme de Sibran acceptèrent la
+proposition avec joie, et ils annoncèrent à leurs fils la visite de
+François.
+
+--Pourquoi l'avez-vous acceptée, dit Maurice en gémissant. Il va
+triompher de me voir si malade; Adolphe et moi, nous nous sommes moqués
+de sa bosse, et il doit nous en vouloir.
+
+MADAME DE SIBRAN
+
+--Mon pauvre ami, tu t'ennuies tant et tu souffres tant, que ton père et
+moi nous avons jugé utile de te donner une distraction.
+
+MAURICE
+
+--Jolie distraction!
+
+ADOLPHE
+
+--Agréable passe-temps!
+
+Malgré l'humeur qu'ils témoignaient ils ne voulurent pas que Mme de
+Sibran écrivît à François pour l'empêcher de venir. Le lendemain,
+François arriva à une heure; ni Maurice ni Adolphe ne bougèrent ni ne
+parlèrent quand il entra chez eux et qu'il leur dit bonjour d'un air
+affectueux.
+
+FRANÇOIS
+
+--Vous avez bien souffert et vous souffrez encore beaucoup?...
+
+Pas de réponse.
+
+FRANÇOIS
+
+--Nous avons été tous bien tristes de votre accident... Papa a envoyé
+tous les jours savoir de vos nouvelles... Dès que j'ai su que vous
+alliez un peu mieux, j'ai bien vite demandé la permission de venir
+vous voir... Vous surtout, pauvre Maurice, qui ne pouvez pas faire un
+mouvement... Je vous fatigue peut-être?... Dites-le moi franchement; je
+reviendrai demain ou après-demain...
+
+Le pauvre François était un peu embarrassé; il ne savait s'il devait
+rester ou s'en aller; il attendit encore quelques minutes, et, Maurice
+et Adolphe persistant à garder le silence, il se leva.
+
+--Adieu, Maurice; adieu, Adolphe; je reviendrai vous voir avec papa, et
+je ne resterai pas longtemps, pour ne pas vous fatiguer.
+
+Le bon François sortit un peu triste du mauvais accueil que lui avaient
+fait ces garçons dont il avait déjà eu tant à se plaindre; mais,
+toujours bon et généreux, il se dit:
+
+--Il ne faut pas leur en vouloir, à ces pauvres malheureux! Ils
+souffrent; peut-être que le bruit leur fait mal... Je verrai une autre
+fois à leur parler de choses qui les amusent.
+
+Christine savait qu'il avait été voir les Sibran; le lendemain, elle
+alla chez lui savoir de leurs nouvelles.
+
+--Ils souffrent toujours beaucoup, répondit François.
+
+CHRISTINE
+
+--Ont-ils été contents de te voir?
+
+FRANÇOIS
+
+--Je ne sais pas; ils ne me l'ont pas dit.
+
+CHRISTINE
+
+--T'ont-ils raconté comment le feu avait pris au salon?
+
+FRANÇOIS
+
+--Non, je ne leur ai pas demandé.
+
+CHRISTINE
+
+--De quoi avez-vous donc causé?
+
+FRANÇOIS
+
+--Mais ils n'ont pas causé; j'ai parlé tout seul.
+
+CHRISTINE
+
+--Ah! mon Dieu! est-ce que leur langue est brûlée!
+
+FRANÇOIS, souriant.
+
+--Non; seulement ils ne parlent pas...
+
+Christine le regarda attentivement.
+
+CHRISTINE
+
+--François... ils t'ont fait quelque méchanceté, et tu ne veux pas le
+dire. Je le vois à ton air embarrassé.
+
+--Et tu as deviné, Christine, dit M. de Nancé en riant. Ils ne lui ont
+pas dit un mot, pas répondu un oui ou un non; ils ne l'ont pas regardé.
+Et François veut y retourner.
+
+CHRISTINE
+
+--Tu es trop bon, François! Je t'assure que tu es trop bon. Ne
+trouvez-vous pas, cher Monsieur?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--On n'est jamais trop bon, ma petite Christine, et rarement on l'est
+assez. En retournant chez Maurice et Adolphe, François fait un double
+acte de charité, il rend le bien pour le mal, et il visite des
+malheureux qui souffrent et qui ont longtemps à souffrir encore, surtout
+Maurice. Cette seconde visite les touchera peut-être; et, s'ils voient
+souvent François, ils deviendront probablement meilleurs.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est vrai cela; on est toujours meilleur quand on a passé quelque
+temps avec François et avec vous... Et c'est pourquoi je serais si
+contente de ne jamais vous quitter tous les deux!..., Si vous
+vouliez?...
+
+--Pauvre chère enfant, dit M. de Nancé en l'embrassant, n'y pense pas;
+c'est impossible.
+
+CHRISTINE
+
+--Quand je serai vieille, et que je serai ma maîtresse, je viendrai chez
+vous et j'y resterai toujours.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Alors, nous verrons; nous avons le temps d'y penser. En attendant, va
+jouer avec François; j'ai à travailler.
+
+CHRISTINE
+
+--Qu'est-ce que vous faites? A quoi travaillez-vous?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tu es une petite curieuse. Je travaille à un livre que tu ne comprends
+pas.
+
+CHRISTINE
+
+--Vous croyez? Je crois, moi, que je comprendrai. De quoi parlez-vous?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--De l'éducation des enfants, et des sacrifices qu'on doit leur faire.
+
+CHRISTINE
+
+Ce n'est pas difficile à comprendre. Il faut faire comme vous, voilà
+tout. Je comprends très bien tous les sacrifices que vous faites
+à François. Je vois que vous restez toujours à la campagne pour
+l'éducation de François; que vous ne voyez que les personnes qui peuvent
+être utiles ou agréables à François; que vous me laissez venir si
+souvent vous déranger et vous ennuyer chez vous, pour François; que vous
+m'apprenez à être bonne et pieuse, pour François; que vous m'aimez enfin
+pour François; que vous...
+
+M. DE NANCÉ, l'embrassant.
+
+--Assez, assez, chère enfant; tu es trop modeste pour ce qui te regarde
+et trop clairvoyante pour le reste. Dans l'origine, je t'ai aimée et
+attirée pour François, mais je t'ai bien vite aimée pour toi-même, et,
+après François, tu es la personne que j'aime le plus au monde. François
+le sait bien; nous parlons souvent de toi, et nous nous entendons très
+bien pour t'aimer.
+
+CHRISTINE, se jetant à son cou.
+
+--Je suis bien contente de ce que vous me dites là! Comme je vous aime,
+cher, cher Monsieur de Nancé! Et comme cela m'ennuie de vous appeler
+Monsieur! J'ai toujours envie de vous dire: PAPA.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ne fais jamais cela, mon enfant; ce serait mal.
+
+CHRISTINE
+
+--Pourquoi mal?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Parce que ce serait presque un blâme pour ton papa; c'est comme si
+tu disais: M. de Nancé est meilleur pour moi que mon vrai papa, et je
+l'aime davantage.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais... ce serait la vérité.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Chut! ma Christine: chut! Que personne ne t'entende dire pareille
+chose.
+
+Christine resta un instant sans parler, la tête appuyée sur l'épaule de
+M. de Nancé.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--A quoi penses-tu, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je pense que je suis très heureuse de vous avoir connus, vous et
+François. Il est si bon, François!
+
+M. DE NANCÉ, souriant.
+
+--Oui, il est bien bon, mais prends garde qu'il ne s'impatiente de
+perdre son temps à nous regarder au lieu de jouer.
+
+CHRITINE
+
+--Est-ce que cela t'ennuie? François?
+
+FRANÇOIS
+
+--Oh non! pas du tout. J'aime beaucoup à t'entendre dire des choses
+aimables à papa et à l'entendre te répondre.
+
+CHRISTINE
+
+--Iras-tu demain chez Maurice?
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, certainement; je l'ai promis.
+
+CHRISTINE
+
+--Veux-tu que j'y aille avec toi?
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, si papa veut bien t'emmener.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tu ne peux pas y aller, Christine: tu as neuf ans; tu ne peux pas
+faire des visites à des grands garçons de treize et onze ans.
+
+CHRISTINE
+
+--C'était seulement pour que François ne s'ennuie pas chez eux que je
+demandais à y aller, car je les déteste... c'est-à-dire je ne les aime
+pas beaucoup.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tu as bien fait de te reprendre, chère petite, car ton déteste n'était
+pas charitable; à présent, mes enfants, allez-vous-en; vous m'empêchez
+d'écrire.
+
+Les enfants allèrent rejoindre Isabelle et jouèrent quelque temps.
+Paolo arriva pour donner à François ses leçons; et ils se séparèrent en
+disant:
+
+«A demain!»
+
+
+
+
+XVI
+
+CHANGEMENT DE MAURICE
+
+Le lendemain, avant la visite de Christine, qu'elle faisait toujours un
+peu tard, vers trois heures, à cause des leçons que lui donnait Paolo,
+François retourna avec son père chez les Sibran; il monta, comme la
+veille, chez Maurice et Adolphe, qui le virent entrer avec surprise.
+Maurice rougit et voulut parler, mais il ne dit rien.
+
+FRANÇOIS
+
+--Bonjour, Maurice; bonjour, Adolphe; j'espère que vous allez un peu
+mieux aujourd'hui... Vos yeux sont plus animés et vous êtes moins
+pâles... Je ne vous ferai pas une longue visite... comme hier...
+seulement pour vous raconter que M. de Guilbert va demain s'établir à
+Argentan, où il a trouvé une maison à louer, pendant qu'il fait rebâtir
+son château brûlé... Il paraît qu'il ne perdra rien, parce que la
+compagnie d'assurances lui paye tous ses meubles et son château...
+Adieu, pauvre Maurice; adieu, Adolphe; je prie toujours le bon Dieu
+qu'il vous guérisse bientôt.
+
+François leur fit un salut amical et se dirigea vers la porte.
+
+«François!» appela Maurice aune voix faible. François retourna bien vite
+près de son lit.
+
+MAURICE
+
+--François! pardonnez-moi; pardonnez à Adolphe. Vous êtes bon, bien bon!
+Et nous, nous avons été si mauvais, moi surtout! Oh! François! comme
+Dieu m'a puni! Si vous saviez comme je souffre! De partout! Et toujours,
+toujours! Ces appareils me gênent tant! Pas une minute sans souffrance!
+
+FRANÇOIS
+
+--Pauvre Maurice! Je suis bien triste de ce terrible accident. Je ne
+puis malheureusement pas vous soulager: mais si je croyais pouvoir vous
+distraire, vous être agréable, je viendrais vous voir tous les jours.
+
+MAURICE
+
+--Oh oui! Bon, généreux François! Venez tous les jours; restez bien
+longtemps.
+
+FRANÇOIS
+
+--A demain donc, mon cher Maurice; à demain, Adolphe.
+
+Dès qu'il fut sorti, le regard douloureux de Maurice se reporta sur son
+frère.
+
+--Pourquoi n'as-tu rien dit, Adolphe? Comment n'as-tu pas été touché de
+la bonté de ce pauvre François, que nous avons reçu si grossièrement
+avant-hier et qui veut continuer ses visites, malgré notre méchanceté?
+
+ADOLPHE
+
+--Je déteste ce vilain bossu; les bossus sont toujours méchants; c'est
+toi-même qui l'as dit.
+
+MAURICE
+
+--J'ai mal dit, car François est bon.
+
+ADOLPHE
+
+--Est-ce qu'on sait s'il est bon ou méchant?
+
+MAURICE
+
+--Ce qu'il fait nous prouve qu'il est bon. S'il vient demain, je t'en
+prie, sois poli pour lui, et parle-lui.
+
+Adolphe ne répondit pas; Maurice était fatigué, il ne dit plus rien.
+
+En revenant à la maison avec son père, François lui raconta avec bonheur
+ce que lui avait dit Maurice. M. de Nancé partagea le triomphe de
+François et lui fit voir combien la bonté et l'indulgence réussissaient
+mieux que la colère et la sévérité.
+
+--Continue ta bonne oeuvre, cher ami, peut-être s'améliorera-t-il tout à
+fait. C'est un vrai bonheur quand on peut rendre bons les méchants.
+
+Christine fut enchantée du résultat de cette seconde visite, et
+encouragea François à continuer et à tâcher de ramener aussi Adolphe à
+de meilleurs sentiments. Pendant deux mois, François retourna tous les
+jours chez les Sibran. Adolphe guérit de ses brûlures au bout d'un mois;
+il resta rebelle aux sollicitations de Maurice et insensible à la bonté,
+à l'amabilité de François. Le pauvre Maurice, au contraire, de plus
+en plus touché de la généreuse affection que lui témoignait François,
+devint plus doux, plus endurant, plus résigné de jour en jour; au bout
+de ces deux mois, le médecin lui permit de se lever et de faire usage
+de ses membres remis. Quand il se leva, sa faiblesse le fit retomber
+de suite sur son lit; un second essai, plus heureux, lui permit de
+s'appuyer sur ses jambes et de se tourner vers la glace; mais de
+quelle terreur ne fut-il pas saisi quand il vit ses jambes tordues et
+raccourcies, une épaule remontée et saillante, les reins ployés et ne
+pouvant se redresser, et le visage, jusque-là enveloppé de cataplasmes
+ou d'onguent, couturé et défiguré par les brûlures! Adolphe l'avait été
+aussi, mais beaucoup moins.
+
+Le malheureux Maurice poussa un cri d'horreur et retomba presque inanimé
+sur son lit. Mme de Sibran se jeta à genoux, le visage caché dans ses
+mains, et M. de Sibran quitta précipitamment la chambre pour cacher son
+désespoir à son fils.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! criait Maurice, ayez pitié de moi! Mon Dieu! ne me
+laissez pas ainsi! Que vais-je devenir? Je ne veux pas vivre pour être
+un objet d'horreur et de risée.
+
+Puis, se relevant et se regardant encore dans la glace:
+
+--Mais je suis horrible, affreux! François lui-même reculera d'épouvante
+en me voyant! Lui est bossu, c'est vrai, mais son visage, du moins,
+est joli, ses jambes sont droites... Et moi! et moi!... Maman, maman,
+secourez-moi; ayez pitié de votre malheureux Maurice!
+
+Mme de Sibran releva son visage inondé de larmes, et, regardant encore
+Maurice, l'horreur et le chagrin dont elle fut saisie lui firent
+craindre un évanouissement; au lieu de répondre à l'appel de son fils,
+elle se releva et courut rejoindre son mari pour unir sa douleur à la
+sienne.
+
+Maurice resta seul en face de la glace; plus il examinait ses
+difformités nouvelles, plus elles lui paraissaient hideuses et
+repoussantes; sa pâleur rendait plus apparentes les coutures et les
+plaques rouges de son visage; sa faiblesse faisait ployer ses reins et
+ses jambes. Pendant qu'il continuait l'examen de sa personne, la porte
+s'ouvrit doucement, et François entra. Toujours attentif à éviter ce qui
+pouvait peiner ou blesser les autres, il réprima, non sans peine, un cri
+de surprise et de frayeur à la vue de l'infortuné Maurice, qu'il devina
+plus qu'il ne le reconnut. Maurice se retourna, l'aperçut et examina
+l'impression qu'il produisait sur François. Il ne put découvrir que
+l'expression d'une profonde pitié et d'un sincère attendrissement.
+
+FRANÇOIS
+
+--Mon pauvre ami! Mon pauvre Maurice! Quel malheur! Mon Dieu, quel
+malheur!
+
+François soutint dans ses bras Maurice prêt à défaillir; il le fit
+asseoir, resta près de lui, et pleura avec lui et sur lui.
+
+--Du courage, mon ami, lui dit-il après quelques instants; ne perds pas
+l'espoir de redevenir ce que tu étais. Tu es faible à présent, tu ne
+peux pas te redresser ni te tenir sur tes jambes; dans quelques jours,
+quelques semaines au plus, tu retrouveras des forces et tu te tiendras
+droit comme avant.
+
+MAURICE
+
+--Non, non, François; je sens que je ne me tiendrai jamais droit. Et mes
+jambes?... Comment se redresseraient-elles? elles sont contournées et
+tortues. Et l'épaule? Comment s'aplatirait-elle et redeviendrait-elle ce
+qu'elle était? Regarde-moi et regarde-toi. Eh bien! moi qui me suis tant
+moqué de ton infirmité, qui t'ai ridiculisé et tourmenté, j'en suis
+réduit à envier ton apparence. Je n'oserai jamais me montrer; je ne
+sortirai plus de ma chambre.
+
+FRANÇOIS
+
+--Tu auras tort, mon pauvre Maurice; tu te rendras malade, tu
+t'ennuieras horriblement et tu souffriras bien plus.
+
+MAURICE
+
+--Crois-tu que ce soit agréable de voir tout le monde rire et chuchoter,
+d'entendre crier les petits enfants: Un bossu, un bossu! Venez voir un
+bossu!
+
+FRANÇOIS. souriant.
+
+--Ce n'est pas agréable, je le sais mieux que tout antre; c'est triste
+et pénible. Mais on se résigne à la volonté du bon Dieu et on s'y
+habitue un peu. Et puis, comme on est heureux quand on trouve quelqu'un
+de bon qui vous témoigne de la pitié, de l'amitié, qui prend votre
+défense, qui vous aime parce que vous êtes infirme! Ce bonheur-là,
+Maurice, compense ce qu'il y a de pénible dans ma position.
+
+MAURICE
+
+--Tu pourrais dire notre position... Ce que tu m'as dit me fait du bien;
+je ne me sens plus aussi désespéré; peut-être, en effet, serai-je moins
+difforme dans quelque temps.
+
+François resta longtemps chez Maurice; quand il le quitta, le désespoir
+des premiers moments était calmé; il promit à François d'espérer, de se
+résigner et d'obéir docilement aux prescriptions du médecin, quand même
+il ordonnerait les promenades à pied et en voiture.
+
+Adolphe ne parut pas, tant que François resta chez Maurice; il n'avait
+pas encore vu son frère levé. Quand Maurice fut seul, Adolphe entra; il
+poussa un cri en voyant la difformité de Maurice.
+
+ADOLPHE
+
+--Mon pauvre Maurice, que tu es laid! Quelle tournure tu as! Quelles
+épaules! Quelles jambes! Et ta figure!... En vérité, je te plains! c'est
+affreux! c'est horrible!
+
+MAURICE, tristement.
+
+--Je le sais, Adolphe; je le vois sans que tu me le dises.
+
+ADOLPHE
+
+--Toi qui te moquais tant de François, tu es bien pis que lui! Si tu
+voyais la figure que tu as!
+
+MAURICE
+
+--Je l'ai vue dans la glace.
+
+ADOLPHE
+
+--Et tu n'as pas eu peur en te voyant?
+
+MAURICE
+
+--Non, j'ai pleuré... Et le bon François a pleuré avec moi.
+
+ADOLPHE
+
+--Ce qui veut dire que je dois pleurer aussi... Je t'en demande bien
+pardon; je suis très fâché de ce qui t'arrive, mais il m'est impossible
+de pleurer comme un enfant parce que tu as eu le malheur de devenir
+difforme!
+
+MAURICE
+
+--Comme c'est mal ce que tu dis, Adolphe! François m'a consolé, m'a
+encouragé; et toi, qui es mon frère et qui devrais me plaindre, tu ne
+trouves rien à dire pour me consoler de ce grand malheur.
+
+ADOLPHE
+
+--François a pleuré avec toi parce qu'il est bossu, lui; mais moi, que
+veux-tu que je fasse, que je dise?
+
+MAURICE
+
+--Adolphe. Laisse-moi seul, je t'en prie; ton indifférence me peine;
+elle m'afflige pour toi.
+
+ADOLPHE
+
+--Pour moi? tu es bien bon! Je suis très fâché de ce qui t'arrive, mais
+quant à pleurer et en mourir de chagrin, je laisse cette satisfaction
+au sensible François. Adieu, je sors avec papa; nous allons t'acheter
+quelque chose pour te consoler; nous serons de retour dans une heure.
+
+Adolphe sortit. Maurice joignit les mains avec un geste de désespoir
+et gémit tout haut sur l'insensibilité de son frère; il en fit la
+comparaison avec François, et il se demanda d'où pouvait venir cette
+différence. Il crut comprendre qu'elle provenait de l'éducation
+différente qu'ils avaient reçue: Adolphe et lui, élevés légèrement,
+sans religion, sans principes, ne vivant que pour le plaisir et la
+dissipation; François, élevé pieusement, sérieusement, quoique gaiement,
+pratiquant la religion et la charité, s'oubliant pour les autres et
+faisant passer le devoir avant le plaisir. «Il faut que j'en parle à
+François, se dit-il, et si j'ai deviné juste, je changerai de manière de
+penser et de vivre, et je crois que j'en serai plus heureux.»
+
+
+
+
+XVII
+
+HEUREUSE BIZARRERIE DE MADAME DES ORMES
+
+Christine arriva le lendemain comme d'habitude pour savoir des nouvelles
+du malade; les larmes lui vinrent aux yeux quand elle sut combien
+l'incendie et la chute avaient défiguré le pauvre Maurice, et le
+désespoir dans lequel il était plongé à l'arrivée de François; elle fut
+très contente du second succès de son ami.
+
+CHRISTINE
+
+--Je suis sûre que tu finiras par le rendre excellent. C'est comme moi;
+tu m'obliges à devenir bonne, rien que par amitié pour toi. Je ne sais
+ce que je serais capable de faire pour toi.
+
+FRANÇOIS
+
+--Tu ne ferais pas de mauvaises choses, bien certainement.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh non! d'abord parce que tu ne m'en conseillerais jamais, et puis
+parce que je te ferais de la peine et à ton papa aussi en faisant mal.
+
+FRANÇOIS
+
+--Bonne Christine! je plains le pauvre Maurice, s'il doit rester
+infirme, de n'avoir pas une chère petite Christine comme moi.
+
+CHRISTINE
+
+--Il n'a qu'à prendre pour amie une des demoiselles Guilbert.
+
+FRANÇOIS
+
+--Ce ne sont pas des Christine.
+
+Un domestique entra.
+
+--M. de Nancé demande M. François et Mlle Christine.
+
+--Vous nous demandez, papa? dit François.
+
+--Oui, chers enfants; je reçois un petit mot de Mme des Ormes qui me
+demande d'aller de suite chez elle avec toi, François, et avec toi,
+Christine; je ne sais pas ce qu'elle désire de nous. Il faut y aller,
+mes enfants; apprêtez-vous, nous irons à pied par les prairies.
+
+Les enfants et Isabelle furent prêts en cinq minutes; M. de Nancé les
+attendait sur le perron; ils coururent gaiement en avant. M. de Nancé
+les suivait avec Isabelle.
+
+--Que peut me vouloir Mme des Ormes? se demandait-il. Elle est si
+bizarre, si absurde, que je crains toujours quelque sottise dont ma
+petite Christine serait victime... et mon pauvre François aussi par
+conséquent... Je vais le savoir bientôt, au reste; la voici qui vient
+au-devant de nous.
+
+Effectivement, Mme des Ormes, ne pouvant attendre patiemment l'arrivée
+de M. de Nancé, accourait comme une jeune personne de quinze ans,
+cueillant une fleur, poursuivant un papillon, gambadant et pirouettant.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Venez vite, Monsieur de Nancé, que je vous dise une bonne nouvelle. M.
+des Ormes vient d'acheter un hôtel à Paris, superbe hôtel! Je donnerai
+des bals, des concerts... Non, pas de concerts; je n'aime pas la
+musique. Des tableaux vivants; c'est charmant. Vous figurerez dans mes
+tableaux vivants; vous ferez le roi Assuérus, et moi la reine Esther, et
+mon mari l'oncle Mardochée; ah, ah, ah! mon mari en Mardochée avec une
+grande barbe blanche! N'est-ce pas que ce sera amusant?
+
+--Très amusant, Madame, répondit gravement M de Nancé; mais ce n'est pas
+pour cela que vous m'avez fait venir avec les enfants?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Si fait, si fait; c'est pour vous proposer de venir demeurer avec nous
+dans mon hôtel; vous prendrez le rez-de-chaussée, que je vous louerai
+dix mille francs, mais à la condition que, les jours de réception, on
+soupera dans votre appartement.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--C'est impossible, Madame. D'abord je ne joue pas la comédie; ensuite
+je passe mes hivers à la campagne avec mon fils.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--A la campagne! Quel dommage! J'avais si bien arrangé tout cela! Vous
+auriez fait un superbe Assuérus».
+
+M. de Nancé ne put s'empêcher de sourire: tout cela lui parut d'un
+tel ridicule, que pour le faire sentir à Mme des Ormes et pour l'en
+dégoûter, il lui dit:
+
+--Prenez Paolo, Madame! Ordonnez-lui de laisser pousser sa barbe et ses
+moustaches; il jouera tout ce que vous voudrez.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Tiens! c'est une idée. Quand vous serez chez vous, envoyez-moi Paolo.
+Adieu, mon cher Monsieur de Nancé; au revoir, je pars demain. Christine,
+dis adieu à tes amis, nous partons demain.
+
+CHRISTINE
+
+--François, mon cher François! je ne veux pas le quitter! Laissez-moi
+avec lui, maman; je vous en supplie, ne m'emmenez pas.
+
+FRANÇOIS
+
+--Madame, Madame, laissez-moi ma chère Christine! Je serai si malheureux
+sans elle! De grâce, je vous en prie, ne l'emmenez pas.
+
+Et tous deux se jetèrent en sanglotant au cou l'un de l'autre.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Eh bien! eh bien! qu'est-ce que cela? Quelle scène absurde! Vas-tu
+finir de pleurer, Christine. Cela m'ennuie de voir pleurer.
+
+CHRISTINE
+
+--Je pleurerai toujours tant que je serai séparée de François.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je t'enverrai à Séraphin, à Franconi.
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne veux pas de Séraphin sans François; je veux rester avec
+François.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Dieu! quel ennui! Que vais-je devenir avec une figure pleurante en
+face de moi? Mon bon Monsieur de Nancé, de grâce, venez faire Assuérus.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Impossible, Madame: je ne me ferai jamais comédien.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Que faire alors? Venez à mon secours.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Madame,... M. de Nancé hésita.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Quoi, quoi? dites, dites, mon cher Monsieur de Nancé. Délivrez-moi de
+cet ennui; je ne peux pas supporter la lutte.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Madame... je vous offre un moyen de vous en délivrer. Laissez-moi
+Christine; vous serez bien plus libre, sans aucun embarras, aucune gêne.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais pour vous quel ennui! quelle charge!
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non, Madame; je jouirai d'abord du bonheur de ces deux enfants, et
+puis de la satisfaction de vous rendre un service, quelque léger qu'il
+soit.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Léger? mais c'est un énorme service que vous me rendez. C'est vrai!
+Cette pauvre Christine! elle serait sans cesse dérangée de sa chambre
+pour mes soirées, mes dîners: elle serait mal, très mal. Chez vous elle
+sera très bien; c'est une chose décidée alors. Je vous l'envoie demain
+avec Isabelle. Seulement, comme j'ai besoin de mes chevaux et de mes
+gens, je l'enverrai dans la charrette de la ferme avec ses effets.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ne dérangez personne, Madame, j'irai prendre moi-même Christine et
+Isabelle.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Merci, cher Monsieur; vous me rendez un service d'ami; je vous en
+remercie infiniment. Envoyez-moi Paolo pour Assuérus.
+
+M. de Nancé, délivré de son inquiétude pour François et Christine, rit
+bien franchement à la pensée de Paolo en Assuérus. Mais il promit de
+l'envoyer le soir même. Il allait s'éloigner, lorsque Mme des Ormes le
+rappela.
+
+--Monsieur de Nancé!... cher Monsieur de Nancé, vous êtes si bon, que
+vous voudrez bien, j'en suis sûre, compléter votre obligeance en prenant
+Christine aujourd'hui même; j'ai tant à faire! M. des Ormes est parti
+ce matin; je dîne chez ma belle-soeur de Cémiane; je ne verrai pas
+Christine; alors j'aime mieux vous la donner de suite.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--De tout mon coeur, chère Madame: quand faut-il que je vienne la
+prendre?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Tout de suite! Remmenez-la, et envoyez votre carriole pour ses effets,
+qu'Isabelle mettra dans une malle. Adieu, Christine; adieu, ma fille;
+sois bien sage, bien obéissante; ne fais pas enrager ce bon M. de Nancé,
+qui veut bien de toi. Au revoir, dans six ou sept mois.
+
+Elle embrassa Christine sur les deux joues, serra la main de M. de
+Nancé, et s'éloigna en courant et sautillant comme elle était venue.
+
+Quand elle se fut éloignée, Christine et François, dont le coeur
+bondissait de joie, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, puis
+Christine se jeta dans ceux de M. de Nancé, qu'elle embrassait en
+répétant:
+
+--Mon père! mon père! mon bon père! Vous m'avez sauvée! Que je vous
+aime, cher, cher père! M. de Nancé, attendri, lui rendit ses baisers.
+
+--Chère enfant! Oui, je suis ton père d'adoption; tu sais si je t'aime
+tendrement.
+
+Et il réunit dans ses bras ces deux enfants dont l'un était à lui, et
+dont fautre lui était seulement confié, mais il les aimait presque d'une
+égale tendresse. La rentrée au château de Nancé fut triomphale; des cris
+de joie annoncèrent à Bathilde le séjour de Christine au château.
+Le dîner, la soirée furent une fête et un éclat de rire continuel.
+Christine se coucha, installée dans la maison de son cher François et
+fut longtemps à s'endormir, tant la joie l'agitait. François était au
+moins aussi heureux; et M. de Nancé l'était plus sérieusement et plus
+profondément.
+
+
+
+
+XVIII
+
+PAOLO, PRIS, S'ÉCHAPPE
+
+Aussitôt après être rentré, M. de Nancé envoya chercher Paolo et le fit
+mener de suite chez Mme des Ormes, qui l'attendait avec impatience. Dès
+qu'elle l'aperçut, elle courut à lui.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Arrivez, arrivez vite, mon cher Paolo; j'ai besoin de vous. M. de
+Nancé vous a-t-il parlé?
+
+PAOLO
+
+--Non, Signora; il m'a seulement dit, avant que z'aie pou descendre de
+la voiture: «Partez vite, mon cer, «Madame des Ormes vous attend. Et
+la voiture m'a remmené si vite que z'en avais le vertize, Ce bon M. de
+Nancé, il a des ceveaux qui courent comme des diavolo.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Bon! c'est très bien! Je pars demain pour Paris; je laisse Christine
+à M. de Nancé; mon mari a acheté un hôtel charmant, je donnerai des
+soirées, des bals et j'ai besoin de vous.
+
+PAOLO
+
+--De moi! Oh! Signora! ze ne sais pas danser, voltizer en tournant comme
+la sarmante Signora des Ormes. Ze ne peux vous servir à rien et z'aime
+mieux rester avec M. de Nancé.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Du tout, du tout. J'ai besoin de vous pour mes charades; vous ferez
+Assuérus.
+
+PAOLO
+
+--Quoi c'est des sarades, Signora? Quoi c'est Souérousse?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Des charades sont des choses charmantes; je vous expliquerai cela plus
+tard. Assuérus est un roi; ce sera vous.
+
+PAOLO
+
+--Mais ze ne peux pas être roi, Signora. Ze ne souis qu'un pauvre
+médecin italien.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Que vous êtes nigaud, mon cher! Vous ne serez pas roi pour de bon, ce
+sera pour rire; et je serai votre Esther, votre femme.
+
+PAOLO, effrayé.
+
+--Oh! Signora, c'est impossible! Ce bon M. des Ormes! Non, non! Ze ne
+pouis pas accepter ça, Signora. Ze souis trop zeune pour que vous soyez
+ma femme.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais puisque je vous dis que tout cela est pour rire, pour s'amuser.
+Il faut absolument que je vous emmène.
+
+PAOLO
+
+--Signora, de grâce! laissez-moi avec M. de Nancé mon bon ami. Ze souis
+trop bête pour être un roi.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ça ne fait rien, Assuérus était très bête. Vous allez coucher ici; je
+vous emmènerai demain avec moi. Brigitte, faites préparer un lit pour M.
+Paolo, je l'emmène à Paris. Sans adieu, mon cher Paolo.
+
+Brigitte, faîtes préparer un dîner pour M. Paolo. Je pars; à demain.
+
+Mme des Ormes sauta dans un coupé, qui s'éloigna rapidement. Paolo resta
+sur le perron sans voix et sans mouvement. Revenant à lui enfin et se
+frappant la tête de ses poings:
+
+--Imbécile! qu'ai-ze fait? Elle va m'emmener! ze ne veux pas moi avoir
+oune femme si horrible et si ridicoule! Ze veux la laisser au pauvre M.
+des Ormes!... Quel diable d'Assouérous! Ze ne souis pas Assouérous! ze
+souis le pauvre Paolo, et ze veux être le pauvre Paolo et rester avec
+le bon M. de Nancé qui ne me fait zamais enrazer comme cette femme
+ridicoule. Et ze veux rester et donner des leçons à mon petit
+François... Quel bon garçon!... Et à ma Christinetta!... Quelle bonne,
+douce demoiselle! Si vive, si gaie, et qui vous entortille avec ses
+grands yeux bleus si doux, et qui rient toujours... Quoi faire? Ze vais
+parler à M. de Nancé; ze me moque bien du dîner de la Signora; ze ne
+veux pas de son dîner, moi.
+
+Paolo partit en courant, malgré les cris de Brigitte, et arriva tout
+essoufflé chez M. de Nancé au moment où les enfants venaient de se
+coucher.
+
+M. DE NANCÉ
+
+Qu'y a-t-il donc, mon pauvre Paolo? Vous arrivez comme un homme
+poursuivi par des loups.
+
+PAOLO
+
+Oh! caro Signor, z'aimerais mieux une bande de loups que Mme des Ormes;
+ze me souis sauvé cé vous; elle veut m'emmener, me faire roi Assouérous,
+m'épouser. C'est impossible, Signor! impossible! Ze ne veux pas être son
+mari! Ze ne veux pas sasser ce pauvre M. des Ormes! Quoi faire Signor!
+elle va me relancer partout; à Arzentan, cé vous, partout!
+
+M. de Nancé riait à se tenir les côtes; il calma le pauvre Paolo, lui
+expliqua ce que Mme des Ormes voulait de lui, et qu'elle serait la vie
+qu'il mènerait à Paris. Paolo frémit, pria M. de Nancé de le cacher
+jusqu'après le départ de sa persécutrice et de lui permettre de venir
+passer quelques jours chez lui, de peur que Mme des Ormes ne le fit
+enlever à Argentan. M. de Nancé lui promit secours et protection,
+consentit volontiers à le garder tant qu'il voudrait rester à Nancé, et
+lui demanda où il avait dîné.
+
+PAOLO
+
+--Noulle part, Signor! Cette femme m'a fait perdre la tête et l'appétit.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Vous aller dîner ici, mon pauvre Paolo. Je vais dire qu'on vous
+prépare à dîner et à coucher.
+
+Pendant que Paolo tremblait d'être enlevé, Mme des Ormes se fâchait et
+grondait tous ses gens pour avoir laissé échapper ce pauvre Paolo. Elle
+commanda qu'on allât au petit jour à Argentan, et qu'on le lui ramenât
+de gré ou de force; mais le lendemain la carriole revint sans Paolo,
+qu'on n'avait pu trouver nulle part. Grande colère de Mme des Ormes,
+qui n'avait plus le temps d'aller à sa recherche: elle partit furieuse,
+arriva de même et trouva à redire à tout ce que son mari avait fait
+dans l'appartement; elle donna divers ordres contraires à ceux qu'avait
+donnés M. des Ormes, et, aussitôt arrivée, elle annonça qu'elle aurait
+une grande soirée dans quinze jours, vers le 15 décembre. Et dès le
+lendemain elle commença sa vie dissipée et tourbillonnante visites,
+emplettes, dîners, spectacles, soirées, se couchant à trois et
+quatre heures du matin, se levant à midi, une vie de femme du monde,
+c'est-à-dire de folle. Elle se mit à organiser les charades, mais elle
+trouvait difficilement des acteurs et actrices. Quand on sut qu'elle
+voulait faire le rôle d'Esther, personne ne voulut faire Assuérus. Dans
+son désespoir, elle écrivit à Paolo:
+
+«Mon cher, mon bon Paolo, je vous demande de grâce de me donner huit
+jours. Prenez demain le chemin de fer; descendez chez moi, dans mon
+hôtel, rue de la Femme-Sans-Tête, 18. Je ne vous garderai que huit jours
+au plus; et comme je ne veux pas vous faire perdre l'argent que vous
+font gagner vos leçons, je vous donnerai cinq cents francs le jour de
+votre départ. J'ai absolument besoin de vous; sans vous, ma fête est
+manquée. Si vous me refusez, je ne vous reverrai de ma vie et je vous
+défendrai de voir Christine. Ne répondez pas, mais arrivez vite.»
+
+«CAROLINE DES ORMES.»
+
+Quand Paolo reçut cette lettre, il retomba dans le désespoir; M. de
+Nancé, après avoir ri de la persévérance de Mme des Ormes, conseilla à
+Paolo de se rendre à ses voeux et de prendre le chemin de fer de midi qui
+l'amènerait à Paris à quatre heures. Paolo soupira, pleura même, se
+tapa la tête et partit, maudissant la Signora et ses charades. Il était
+attendu; on le reçut avec enthousiasme; sans lui donner le temps de se
+reposer, Mme des Ormes l'entraîna dans le salon où se faisaient les
+répétitions; tous les acteurs y étaient; ils accueillirent Paolo avec
+des éclats de rire que ne justifiaient que trop son air effaré, étrange,
+son attitude embarrassée et son apparence misérable; car pour ménager
+son habit de parade, il avait mis sa redingote râpée et tachée, des
+souliers ferrés, le reste à l'avenant, Mme des Ormes le traînant par la
+main, le présentant à tout le monde:
+
+--Voici mon Assuérus, disait-elle; commençons la répétition.
+
+On plaça Paolo sur une estrade; l'un lui leva le bras, l'autre la jambe;
+on lui ouvrit la bouche, on lui tira le nez, on hérissa ses cheveux;
+tous riaient à se tordre, excepté Paolo, qui, impatienté de ces
+plaisanteries et de ces rires, bondit de dessus l'estrade au milieu du
+salon, et cria avec colère:
+
+--Ze ne veux pas qu'on me tiraille comme un veau qu'on égorge. Ze veux
+qu'on me respecte et qu'on me donne à manzer. Si la Signora me fait des
+farces comme ça, moi, Paolo, ze prends la dilizence et m'en retourne à
+Arzentan.
+
+Toute la société rit de plus belle, mais se retira devant les yeux
+enflammés et les gestes furieux de Paolo. Mme des Ormes lui expliqua que
+c'était une répétition, qu'on allait lui servir un bon repas; elle
+le flatta, le calma, et puis elle sonna pour qu'on le menât dans sa
+chambre. Elle pria ces messieurs et ces dames de ne pas se décourager,
+que tout irait bien maintenant qu'elle tenait son Assuérus, et qu'elle
+se chargeait de lui faire répéter son rôle et ses pauses.
+
+Le jour de la représentation arriva. Le salon était plein de monde;
+deux tableaux avaient été passablement exécutés. Esther et Assuérus,
+qui excitaient d'avance les rires de l'assemblée, étaient attendus avec
+impatience; enfin la toile se leva. Assuérus, raide comme un soldat
+au port d'armes, le sceptre sur l'épaule en guise de fusil, regardait
+les spectateurs d'un oeil hébété et terrifié; Esther, demi-agenouillée
+devant lui, les bras tendus, le regardait d'un oeil suppliant.
+
+«Abaissez, votre sceptre sur ma tête», avait-elle dit tout bas, au
+moment où la toile allait se lever. Assuérus l'abaissa, mais trop tard,
+convulsivement et si durement que le sceptre tomba de tout son poids sur
+la tête de Mme des Ormes; le coup était si violent, si imprévu, qu'elle
+ne put s'empêcher de porter la main à sa tête en poussant un léger cri.
+Assuérus, éperdu, jeta sceptre, couronne et manteau, sauta à bas de
+l'estrade et disparut. Mme des Ormes se releva, regarda d'un air
+courroucé ses invités, qui riaient à qui mieux mieux, s'approcha de la
+rampe et voulut parler; sa grande bouche ouverte, son nez osseux et
+détaché, ses pommettes saillantes, son front bas, son air oie enfin,
+redoublèrent les éclats de rire; on n'avait jamais vu pareille Esther.
+Mme des Ormes, furieuse, se retira, se promettant de se venger sur Paolo
+de l'échec qu'elle subissait. Mais Paolo n'y était plus; devinant la
+confusion et la colère de Mme des Ormes, il fit lestement un paquet de
+ses effets, mit dans son portefeuille les cinq cents francs que lui
+avait donnés M. des Ormes le matin même, et courut au chemin de fer pour
+y attendre le premier départ. Le lendemain, de bonne heure, il était à
+Nancé, racontant sa mésaventure qu'il bénissait puisqu'il lui devait
+d'être débarrassé de Mme des Ormes. Les enfants furent enchantés de le
+revoir; il leur raconta les beautés de Paris telles qu'il les avait vues
+et jugées, et les ennuis des répétitions, des dîners et des soirées de
+Mme des Ormes tels qu'il les avait éprouvés.
+
+Peu de jours après, il reçut une lettre furieuse de son Esther; elle le
+traitait de mal élevé, de brutal, de goujat, de voleur même, pour avoir
+accepté et emporté les cinq cents francs que son mari avait eu la
+sottise de lui donner.
+
+«Ze les ai bien gagnés, se dit Paolo en riant; quant à ses inzures,
+ze m'en moque et je m'en bats l'oeil et le mollet. Mas ze vais la
+défourioser. Ze vais lui dire des soses... des soses qui lui feront
+ouvrir sa grande bouce comme oune bouce de crocodile».
+
+Et se mettant à table, il écrivit:
+
+«O Signora! ô bella, ô adorable! comment est-il possible qu'Assouérous
+reste comme oune homme de carton devant la belle Esther! Z'ai fait
+tomber sur votre ceveloure admirable, sur vos ceveux éparpillés, mon
+sceptre de bois, z'ai donné une calotte sans le vouloir, ze vous zoure,
+Signora bella. Et pouis, la douleur de votre douleur a si rempli de
+douleur ma cétive personne, que moi, Paolo, roi Assouérous, zé mé souis
+sauvé et z'ai couru comme un dératé zousqu'à la dilizence du cemin de
+fer. Pardonnez, Signora de mon coeur, Signora de mon âme, et recevez
+encore votre humble, soumis et éternel esclave.»
+
+«PAOLO PERONNI».
+
+Il faut que ze montre à M. de Nancé; c'est zoliment zoli ce que z'ai
+écrit.
+
+--Monsieur de Nancé, Signor, venez, ze vous prie, lire ma réponse,
+dit Paolo en entrant chez M. de Nancé. Vous me direz si ce n'est pas
+sarmant. Voici la lettre, voilà la réponse.
+
+M. de Nancé sourit à la lecture du style de Mme des Ormes, et éclata de
+rire en lisant la réponse de Paolo. Celui-ci, enchanté de l'effet qu'il
+avait produit, attendait, en ouvrant la bouche jusqu'aux oreilles, que
+M. de Nancé témoignât tout haut son admiration.
+
+M. DE NANCÉ, lui rendant les lettres.
+
+--Mon cher Paolo, votre lettre est, dans son genre, aussi ridicule que
+celle de Mme des Ormes. Elle vous injurie comme un Auvergnat, et vous
+lui répondez par une moquerie par trop évidente.
+
+PAOLO
+
+--Cer Monsieur de Nancé, ze ne souis pas bête, quoique z'aie l'air
+d'oune imbécile; c'est comme ça qu'il faut faire avec cette Signora
+absourdissima. Elle croit qu'elle est souperbe, ze lui dis qu'elle est
+souperbe; elle croit que zé l'adore. Voilà la Signora ensantée; ze zouis
+peut-être le seul qui dise comme elle; alors elle pardonne et ne se
+fasse pas quand ze viens donner des leçons à ma Chnstinetta. Voilà
+pourquoi z'ai écrit comme oune imbécile.
+
+M. DE NANCÉ
+
+Nous verrons si vous avez deviné juste, mon cher Paolo; je le désire
+pour vous.
+
+Deux jours après, Paolo entra triomphant chez M. de Nancé, et lui
+présenta une lettre.
+
+--Prenez, Signor, lisez, voyez si Paolo est oune bête!
+
+«Mon bon et cher Paolo, votre charmante lettre m'a touchée et m'a
+bien fait regretter les injures que je vous ai écrites. Pauvre Paolo!
+Pardonnez-moi; je vous accepte pour esclave et je vous traiterai en
+bonne maîtresse. Adieu. mon esclave. Je m'amuse beaucoup, je donne des
+bals; je danse toute la nuit.»
+
+»CAROLINE DES ORMES».
+
+--Folle! dit M. de Nancé en levant les épaules. Que je suis heureux
+d'avoir pu tirer ma chère Christine de cette maison de folie et de
+dissipation!
+
+
+
+
+XIX
+
+CHRISTINE EST BONNE MAURICE EST EXIGEANT
+
+L'hiver se passait doucement et agréablement au château de Nancé.
+François et Christine accompagnaient M. de Nancé dans ses promenades de
+propriétaire, aidaient à la plantation des arbres, au tracé des chemins,
+etc. Elles étaient précédées et suivies des leçons de Paolo et de M. de
+Nancé. François sacrifiait quelquefois une promenade pour aller voir le
+pauvre Maurice, toujours si heureux de ces visites; Maurice questionnait
+beaucoup François, lui demandait des conseils et en profitait au point
+d'avoir amené un changement complet dans son caractère. Il devenait
+doux, humble, raisonnable. Adolphe, tout en reconnaissant ce changement
+favorable, s'éloignait de plus en plus de son frère et détestait
+François chaque jour davantage. Maurice sortait depuis quelque temps,
+mais il ne s'était encore fait voir à personne. Un jour, il demanda à
+François si M. de Nancé voudrait bien lui permettre d'aller le voir au
+château. François l'assura que M. de Nancé serait charmé de le recevoir
+ainsi que Christine.
+
+MAURICE
+
+--Christine? Je croyais Mme des Ormes partie depuis longtemps.
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, il y a trois mois qu'elle est partie, mais elle nous a laissé
+Christine et Isabelle.
+
+MAURICE
+
+--Christine est avec toi? Comme tu es heureux d'avoir une si bonne et si
+gentille petite fille!
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, tu dis vrai! très heureux! Si tu la connaissais mieux, tu verrais
+comme elle est bonne, dévouée, aimable, gaie, charmante! Et comme elle
+nous aime, papa et moi! Elle nous dit, tout en riant, des choses si
+aimables, si affectueuses, que nous en sommes attendris, papa et moi.
+
+MAURICE
+
+--Oh oui! Je la connais bien.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je ne t'en parlais jamais, parce que je croyais que tu ne l'aimais
+pas.
+
+MAURICE
+
+--Je la détestais comme je te détestais quand j'étais méchant; mais, à
+présent que je me souviens comme elle te défendait, comme elle t'aimait,
+je l'aime moi-même beaucoup, et je voudrais qu'elle m'aimât. Quand
+pourrai-je venir chez toi?
+
+FRANÇOIS
+
+--Veux-tu venir demain? je préviendrai papa.
+
+MAURICE
+
+--Très bien; au revoir, à demain à deux heures.
+
+Ils se séparèrent et François annonça la visite de Maurice. M. de Nancé
+en fut bien aise pour François, qui formait là une nouvelle et agréable
+intimité. Le lendemain, quand Maurice entra, embarrassé et honteux de sa
+ridicule apparence, François et Christine coururent à lui. Christine fut
+presque effrayée et repoussée au premier aspect, mais, surmontant sa
+répugnance par un sentiment de bonté, elle s'approcha de Maurice et
+l'embrassa.
+
+--Pauvre Maurice, dit-elle, je sais combien vous avez souffert; j'ai
+tout su par François.
+
+MAURICE
+
+--Qui m'a pardonné comme vous me pardonnez, bonne Christine. Dieu m'a
+bien puni de mes méchantes moqueries à l'égard du bon François. Je riais
+de votre amitié pour lui, de votre généreuse défense contre mes ignobles
+attaques. A présent je comprends le bonheur d'être aimé et défendu par
+un ami, et j'envie son heureux sort d'avoir une amie telle que vous.
+
+CHRISTINE
+
+--Moi! je suis une pauvre petite amie qui doit tout à François et à M.
+de Nancé! Sans eux, je serais ignorante, sotte, méchante.
+
+MAURICE
+
+--Ignorante, peut-être! Mais sotte et méchante, jamais.
+
+--Bonjour, mon bon Maurice, dit M. de Nancé qui entrait. Vous voilà
+bien mieux, mon ami; et votre courage se soutient; je sais par François
+combien vous êtes patient, résigné et... amélioré, pour tout dire.
+
+MAURICE
+
+--C'est François qui m'a fait du bien par sa bonté, Monsieur. Moi qui
+avais été méchant pour lui, et lui...
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ne parlons pas du passé, mon ami; et profitons du présent. Venez nous
+voir souvent; nous sommes très heureux ici. Ma petite Christine est
+gaie comme un pinson, douce comme une colombe et bavarde comme une pie:
+j'entends, une pie bien élevée et raisonnable, ce qui la rend très
+agréable et jamais incommode.
+
+Christine sourit et baisa la main de M. de Nancé. Maurice voulut lui
+prendre le bras, car il marchait péniblement avec ses jambes tortues;
+le premier mouvement de Christine fut de céder à sa répugnance et
+de reculer; mais, rencontrant le regard peiné de François, elle se
+rapprocha et tendit son bras à Maurice.
+
+MAURICE
+
+--Vous aimez peut-être mieux courir ou marcher en liberté, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, non, je vais vous aider à marcher; cela me fera plaisir.
+Appuyez-vous bien, Maurice, n'ayez pas peur; je peux vous soutenir.
+
+MAURICE
+
+--Bonne Christine, serez-vous aussi mon amie comme vous l'êtes de
+François?
+
+CHRISTINE
+
+--Comme de François, jamais. Je ferai ce que je pourrai pour vous, je
+vous aiderai, je vous amuserai, je vous rendrai des services. Mais pour
+François, c'est autre chose. Je ne peux aimer personne comme j'aime
+François et M. de Nancé.
+
+François était enchanté de cette déclaration si franche de Christine;
+Maurice redevenait triste; bientôt il se plaignit d'éprouver de la
+fatigue, et on rentra; après une demi-heure de conversation, il se leva,
+dit adieu à tout le monde et s'en alla. Christine courut à lui, lui
+offrit son bras; il l'accepta en souriant tristement.
+
+--Christine, dit-il en la quittant, je suis bien malheureux, et je n'ai
+pas un ami.
+
+CHRISTINE
+
+--Vous avez François. Et François vaut tous les amis du monde. Adieu,
+Maurice, à bientôt, j'espère.
+
+Christine rentra dans le salon. Elle s'approcha de M. de Nancé, qui
+lisait dans un fauteuil, et, lui passant un bras autour du cou.
+
+--Mon père, dit-elle.
+
+--Ah! ah! ceci annonce une confidence ou une confession, dit M. de Nancé
+en l'embrassant et en posant son livre. Voyons, de quoi s'agit-il, mon
+enfant?
+
+--Mon père, répéta-t-elle tout bas, Maurice me répugne: je le déteste;
+je sais que c'est mal. Je voudrais ne pas le toucher et il veut que je
+lui donne le bras. Et j'ai été bien fausse, car je lui ai offert mon
+bras pour l'aider à s'en aller et je lui ai dit: «A bientôt, j'espère»,
+quand je voudrais ne le revoir jamais.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tu n'as pas été fausse, ma fille; tu as été bonne; tu as senti que
+ton aversion était injuste et tu as voulu la vaincre. Mais pourquoi le
+détestes-tu?
+
+CHRISTINE, s'animant.
+
+--C'est depuis qu'il m'a demandé de l'aimer comme j'aime François. En
+moi-même, je le trouvais sot et ridicule. Lui! Maurice! que je connais à
+peine, l'aimer comme j'aime François, comme je vous aime, vous qui êtes
+si bon pour moi depuis quatre ans! François qui est mon frère, vous qui
+êtes mon père! Que j'aime un étranger comme vous! C'est bête et sot! Et
+pour cela, je ne peux plus le souffrir.
+
+--Ma chère enfant, répondit M. de Nancé en l'embrassant à plusieurs
+reprises, tu as raison de nous aimer plus que les autres, car nous
+t'aimons de tout notre coeur; mais il ne faut pas que tu te moques de
+ceux qui te demandent de les aimer, et surtout d'un malheureux infirme,
+sans aucune affection au monde, car on m'a dit que depuis qu'il était
+difforme, son frère même rougissait de lui. Tu vois, ma chère petite,
+que c'est une vraie charité d'être bonne pour lui.
+
+CHRISTINE
+
+--Bonne, je veux bien, mon père, mais je ne peux pas et je ne veux pas
+l'aimer comme j'aime François et vous.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tu n'y es pas obligée, mon enfant, mais tu ne dois pas le détester. Je
+serais bien triste de te voir détester quelqu'un.
+
+CHRISTINE
+
+--Vous! triste? Par ma faute? Oh! mon père! jamais je ne détesterai
+personne, pas même Maurice.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--C'est bien, mon enfant; je te remercie de ta promesse et de ta
+confiance.
+
+CHRISTINE
+
+--Je serais bien fâchée de vous cacher quelque chose, mon cher père,
+surtout quand c'est du mal.
+
+François entra au moment où un dernier baiser de Christine terminait la
+conversation.
+
+FRANÇOIS
+
+--Ce pauvre Maurice me fait pitié! il est parti si triste, plus triste
+que je ne l'ai vu depuis longtemps.
+
+CHRISTINE
+
+--Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce qu'il veut?
+
+FRANÇOIS
+
+--Comment, ce qu'il a? Tu as bien vu comme il est tortu, bossu,
+défiguré?
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, j'ai vu; il est horrible, affreux.
+
+FRANÇOIS
+
+--Et bien! c'est ça qui l'attriste; il a bien vu que tu t'approchais
+avec répugnance, presque avec dégoût, dit-il.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est vrai, mais c'est sa faute.
+
+FRANÇOIS
+
+--Comment, sa faute? C'est sa chute pendant l'incendie qui l'a si
+terriblement défiguré.
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, mais écoute, François; avant je ne l'aimais pas, parce qu'il
+était méchant pour toi. Le bon Dieu l'a puni; je l'ai plaint beaucoup
+et je lui ai pardonné quand il est devenu bon et qu'il t'a aimé.
+Aujourd'hui, quand il est entré, il m'a fait pitié et j'étais disposée
+à lui porter un peu d'amitié; mais il m'a demandé de l'aimer comme je
+t'aime, et alors... (le visage de Christine exprima une vive émotion),
+alors... je l'ai,... je ne l'ai plus aimé du tout. Je l'ai trouvé
+ridicule et bête! C'est sot de sa part; cela prouve qu'il n'a pas de
+coeur, qu'il ne comprend pas la reconnaissance, la tendresse que j'ai
+pour toi et pour notre père; il ne comprend pas que je ne peux aimer
+personne comme je vous aime; que je ne suis heureuse qu'ici, avec vous,
+et que chez maman et partout je serai malheureuse loin de vous. Et quand
+maman et papa reviendront je serai désolée.
+
+Christine fondit en larmes; François la consola de son mieux, ainsi que
+M. de Nancé, qui lui dit qu'elle était une petite folle; que ses parents
+ne songeaient pas encore à revenir; que personne ne l'obligeait à aimer
+Maurice: qu'elle ne lui devait que de la compassion et de la bonté.
+Christine essuya ses yeux, avoua qu'elle avait été un peu sotte et
+promit de ne plus recommencer.
+
+--Seulement, je te demande, François, de ne pas me laisser trop souvent
+pour aller voir Maurice et de ne pas l'aimer autant que tu m'aimes.
+
+--Sois tranquille, Christine; tu seras toujours celle que j'aimerai
+par-dessus tout, excepté papa.
+
+
+
+
+XX
+
+SURPRISE DÉSAGRÉABLE QUI NE GATE RIEN
+
+Les beaux jours du printemps arrivèrent et rendirent la campagne encore
+plus agréable aux habitants du château de Nancé; Paolo était devenu
+l'homme indispensable. Dévoué, affectionné comme un chien fidèle, il
+était toujours prêt à tout ce qu'on lui demandait; pour M. de Nancé,
+c'étaient les affaires, les comptes, l'arrangement de la bibliothèque,
+les courses lointaines et autres travaux, qu'il accomplissait avec un
+zèle, un empressement que rien n'arrêtait. Pour les enfants, c'étaient
+des commissions, des raccommodages, des inventions de jeux, des leçons
+de menuiserie, de gymnastique, des établissements de cabanes, de
+berceaux de feuillage, et mille autres inventions qui naissaient dans le
+cerveau fertile de ce Paolo, bizarre, ridicule, mais aimant et dévoué.
+M. de Nancé lui avait demandé de venir demeurer chez lui, l'éducation de
+François et de Christine exigeant beaucoup de temps et de surveillance.
+Il lui donnait cent francs par mois pour les deux enfants. M. et Mme des
+Ormes semblaient avoir oublié l'existence de leur fille; excepté une
+lettre que M. des Ormes écrivait à Christine à peu près tous les mois,
+elle n'entendait jamais parler de ses parents. Mme des Ormes ne s'était
+pas informée une seule fois de ses besoins de toilette ou de livres, de
+musique, de tout ce qui compose l'éducation d'un enfant. Christine ne
+songeait pas encore à ces détails, mais elle avait un sentiment vague
+et pénible de l'abandon de ses parents, et un sentiment tendre et
+reconnaissant de ce que M. de Nancé faisait pour son éducation, pour son
+amélioration; elle éprouvait aussi, une grande reconnaissance des soins
+que donnait Paolo à son instruction; elle l'aimait très sincèrement;
+lui, de son côté, admirait son intelligence, sa facilité à retenir et
+à comprendre: elle venait d'avoir dix ans; elle avait commencé son
+éducation à huit ans, et en piano, italien, histoire, géographie,
+dessin, elle était avancée comme l'est une bonne élève de dix à onze
+ans; elle avait donc regagné tout le temps perdu. Isabelle aussi lui
+inspirait une affection pleine de respect et de soumission. Isabelle ne
+cessait de remercier son cher François de l'avoir décidée à se charger
+de Christine, «Quelle heureuse position tu m'as faite, mon cher
+François, entre toi et Christine, chez ton excellent père; rien ne
+manque à mon bonheur. Puisse-t-il durer toujours!»
+
+Il dura jusqu'à l'été. Un jour de juillet, que les enfants, aidés de M.
+de Nancé et de Paolo, construisaient un berceau de branchages au pied
+duquel ils plantaient des plantes grimpantes, une femme apparut au
+milieu d'eux; c'était Mme des Ormes. La surprise les rendit tous
+immobiles; rien n'avait fait pressentir sa visite.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Eh bien! Monsieur de Nancé; eh bien! mon cher esclave Paolo; eh bien!
+Christine, vous ne me dites rien?
+
+M. de Nancé salua froidement et sans mot dire. Paolo salua gauchement et
+devint rouge comme une pivoine. Christine alla embrasser sa mère, mais
+Mme des Ormes arrêta une démonstration dangereuse pour son col garni
+de dentelles et pour sa coiffure emmêlée de fausses nattes et de faux
+bandeaux; elle lui saisit les mains, lui donna un baiser sur le front;
+et, la regardant avec surprise:
+
+--Comme tu es grandie! Je suis honteuse d'avoir une fille si grande! Tu
+as l'air d'avoir dix ans!
+
+CHRISTINE
+
+Et je les ai, maman, depuis huit jours.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Quelle folie! Toi, dix ans! Tu en as huit à peine!
+
+CHRISTINE
+
+--Je suis sûre que j'ai dix ans, maman.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Est-ce que tu peux savoir ton âge mieux que moi? Je te dis que tu as
+huit ans, et je te défends de dire le contraire. Puisque j'ai à peine
+vingt-trois ans, tu ne peux avoir plus de huit ans.
+
+Personne ne répondit; elle mentait et se rajeunissait de dix ans, car
+elle s'était mariée à vingt-deux ans, et Christine était née un an après
+son mariage.
+
+--Monsieur de Nancé, continua-t-elle, je vous remercie d'avoir gardé
+Christine si longtemps; elle a dû bien vous ennuyer.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Au contraire, Madame, elle nous a fait passer un hiver et un printemps
+fort agréables.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--En vérité! Mais... alors,... si vous vouliez la garder jusqu'au retour
+de mon mari? J'ai tant à faire, tant à arranger dans ce château! J'ai
+tout justement besoin de l'appartement de Christine, car j'attends
+beaucoup de monde. Je serais obligée de la mettre dans les mansardes, et
+la pauvre petite serait très mal. Et puis elle s'ennuierait à mourir,
+car je ne peux la laisser descendre au salon quand j'ai quelqu'un! Elle
+est trop grande pour..., pour perdre son temps. Vous me la rendrez quand
+je serai seule.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Donnez-la moi, Madame, quand vous voudrez et le plus que vous pourrez;
+mon fils et moi, nous sommes heureux de l'avoir.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Votre fils? Ah oui! c'est vrai! C'est ce joli petit là-bas. A la bonne
+heure! Il ne grandit pas comme une perche lui! il ne vous fait pas vieux
+par sa taille. Adieu, cher Monsieur! Paolo, venez avec moi; j'ai besoin
+de vous. Adieu, Christine.
+
+Mme des Ormes fit quelques pas, puis revint.
+
+--A propos, Christine, tu n'as pas besoin de venir me voir chez moi. Ne
+la laissez pas venir, cher M. de Nancé. Je viendrai la voir chez vous...
+Adieu... Eh bien! où est Paolo?.. Paolo!... mon pauvre Paolo! Il sera
+parti en avant dans son empressement de me voir.
+
+Et Mme des Ormes hâta le pas, pour rentrer et retrouver Paolo, auquel
+elle voulait faire exécuter différents travaux dans ses appartements.
+
+M. de Nancé fut quelques minutes, avant de revenir de son étonnement.
+Cette mère retrouvant sa fille sans aucune joie, aucune émotion, après
+une séparation de huit mois! ne s'occupant que de la taille et de l’âge
+de sa fille, qu'elle veut cacher pour se rajeunir elle-même! c'était
+plus révoltant encore que l'indifférence passée; et la tendresse de M.
+de Nancé pour Christine se révoltait d'un accueil aussi froid. François
+et Christine n'étaient pas encore revenus de leur frayeur d'être
+séparés, et de leur stupéfaction de se sentir réunis pour longtemps.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! François, François! quel bonheur que j'ai tant grandi! Je vais
+tâcher de beaucoup manger pour grandir plus encore et pour rester ici
+avec toi.
+
+Christine et François sautaient et battaient des mains dans leur joie;
+M. de Nancé rit de bon coeur de la résolution de Christine. Chacun
+avait compris son bonheur et se livrait à une gaieté bruyante et à
+des plaisanteries réjouissantes, lorsque Paolo parut, l'air encore si
+effrayé et regardant de tous côtés si la tête de Méduse avait réellement
+disparu. Se voyant en famille, comme il disait, il se mit aussi à battre
+des mains, à gambader, à rire tout haut, au grand ébahissement de ses
+amis; François et Christine joignirent leur gaieté à la sienne; M. de
+Nancé riait en les regardant.
+
+--Ze me souis cacé derrière le gros arbre! Z'avais oune peur terrible
+que la Signora ne m'aperçoût et ne me tirât de ma cacette. Quelle
+Signora terribila! Aïe! ze crois que ze l'entends.
+
+Et Paolo se précipita derrière son arbre. C'était une fausse alerte;
+personne ne parut.
+
+
+
+
+XXI
+
+VISITES DE M. ET MADAME DES ORMES
+
+Les habitants du château de Nancé ne s'aperçurent du retour de M. et Mme
+des Ormes que par quelques rares apparitions du père ou de la mère de
+Christine. M. des Ormes confirma la défense qu'avait faite sa femme à
+Christine de venir au château.
+
+--Ta mère a toujours du monde; elle craint que tu ne t'ennuies, que
+tu ne déranges tes heures de travail; et puis il faudrait venir te
+chercher, te ramener, ce qui serait difficile avec tous ces messieurs et
+dames qu'il faut promener et voiturer. Puisque M. de Nancé a la bonté de
+te garder chez lui, nous sommes bien tranquilles sur ton compte; et je
+suis convaincu que tu n'es pas fâchée de cet arrangement.
+
+CHRISTINE
+
+--Du tout, du tout, papa, au contraire; je suis si heureuse avec ce bon
+M. de Nancé et mon ami François.
+
+M. DES ORMES
+
+--Allons, tant mieux, ma fille, tant mieux! J'espère que tu aimes M. de
+Nancé, que tu es aimable pour lui.
+
+CHRISTINE
+
+--Je l'aime de tout mon coeur, papa, et je le lui témoigne tant que je
+peux. Je voulais même l'appeler papa ou mon père, mais il n'a pas voulu;
+il croît que cela vous fera de la peine.
+
+M. DES ORMES
+
+--Pas le moins du monde. Appelle-le comme tu voudras.
+
+CHRISTINE
+
+--Merci, papa, merci, je le lui dirai. Vous êtes bien bon; je vous
+remercie bien.
+
+M. DES ORMES
+
+--Je suis bien aise de te faire plaisir, Christine, et que tu me le
+dises. Adieu, ma fille; je viendrai te voir souvent; mais pas de visites
+chez nous, ta mère m'a chargé de te le rappeler.
+
+CHRISTINE
+
+--Soyez tranquille, papa, je ne viendrai pas.
+
+M. DES ORMES
+
+--A propos, as-tu su que ton oncle et ta tante de Cémiane étaient en
+Italie pour quelques années!
+
+CHRISTINE
+
+--Non, papa; je croyais qu'ils reviendraient passer l'été à Cémiane.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ils sont allés en Suisse, puis en Italie, pour la santé de ta tante,
+qui souffre de la poitrine. Adieu, Christine, bien des amitiés à M. de
+Nancé.
+
+A peine M. des Ormes fut-il parti, que Christine s'élança vers
+l'appartement de M. de Nancé. Elle entra comme un ouragan.
+
+--Papa! mon père! Je peux vous appeler comme je le voudrai; papa me l'a
+permis.
+
+--Christine, Christine, dit M. de Nancé en hochant la tête, tu as eu
+tort de le lui demander. Je t'ai déjà dit que ce n'était pas bien.
+
+CHRISTINE, avec affection.
+
+--Pas bien? pourquoi? Ne faites-vous pas pour moi ce que vous feriez
+si j'étais votre fille? Ne me traitez-vous pas comme si j'étais votre
+fille? Ne m'aimez-vous pas comme une vraie fille, comme une vraie soeur
+de François? Ne croyez-vous pas que je vous aime comme un vrai père?
+Pourquoi donc m'obliger à vous parler comme à un étranger, à vous
+appeler Monsieur? Pourquoi m'imposer cette peine? Pourquoi me défendre
+de vous donner le nom que vous donne mon coeur, celui que vous donne
+François, qui ne peut pas vous aimer plus que je ne vous aime! Mon père,
+mon cher père, laissez-moi vous appelez mon père.
+
+En achevant ces mots, Christine se laissa glisser à genoux devant M. de
+Nancé; elle appuya ses lèvres sur sa main, et le regarda avec ces
+grands yeux doux et suppliants qui faisaient de Paolo son très humble
+serviteur. M. de Nancé, de même que Paolo n'y résista pas; il releva
+Christine, la serra dans ses bras, l'embrassa à plusieurs reprises, et
+lui dit d'une voix émue:
+
+--Ma fille! ma chère fille! appelle-moi ton père, puisque ton père te le
+permet, et crois bien que si je suis un père pour toi, tu es pour moi
+une fille bien tendrement aimée.
+
+Christine remercia M. de Nancé, lui demanda pardon de l'avoir dérangé de
+son travail, et alla raconter ce qui venait de se passer à François, qui
+s'en réjouit autant qu'elle. Elle rentra ensuite dans son appartement,
+où l'attendait Paolo pour lui donner ses leçons.
+
+L'été se passa ainsi, bien calme pour François et pour Christine; M. de
+Nancé refusa toutes les invitations de M. et de Mme des Ormes.
+
+--C'est bien mal à vous, M. de Nancé, lui dit un jour Mme des Ormes dans
+une de ses rares visites; vous refusez toutes mes invitations; vous ne
+voyez aucune de mes fêtes, qui sont si jolies, aucun de mes amis, qui
+sont si aimables, qui m'aiment tant, qui sont si heureux près de moi!
+Vous ne goûtez à aucun de mes excellents dîners; j'ai un cuisinier
+admirable! un vrai Vatel!
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Je suis vraiment contrarié, Madame, d'avoir toujours à vous refuser;
+mais les devoirs de la paternité s'accordent mal avec les plaisirs du
+monde, et je préfère une soirée passée avec mes enfants, aux fêtes les
+plus brillantes.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Comment dites-vous, mes enfants? Je croyais que vous n'aviez qu'un
+fils.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Et Christine, Madame? Ne m'avez-vous pas permis de la regarder comme
+ma fille?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Christine! Vous avez la bonté de vous en occuper vous-même? Vous ne la
+laissez pas à sa bonne?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non, Madame. Je croirais manquer à la confiance que vous avez bien
+voulu me témoigner en me la... donnant..., car vous me l'avez bien
+donnée, n'est-il pas vrai?
+
+MADAME DES ORMES, riant.
+
+--Oui, oui. Gardez-la tant que vous voudrez! Mais... où est-elle? Je
+suis venue pour la voir.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Je vais la faire descendre, Madame; elle prend sa leçon de musique
+avec Paolo.
+
+M. de Nancé sonna
+
+--Faites venir Mlle Christine, dit-il au domestique.
+
+MADAME DES ORMES
+
+A propos de Paolo, il y a longtemps que je ne l'ai vu. J'ai besoin de
+lui pour une décoration de théâtre; nous allons jouer la Belle au bois
+dormant. C'est moi qui fais la BELLE. Tous ces messieurs ont déclaré
+que personne ne remplirait ce rôle mieux que moi. Ces dames étaient
+furieuses. Mais ils ont dit que les bras étaient très en évidence, car
+je serai dans un fauteuil, les bras pendants; on dit que j'ai de très
+beaux bras... Comment trouvez-vous mes bras?
+
+M. DE NANCÉ, froidement.
+
+--Probablement très beaux, Madame; mais je ne m'y connais pas.
+
+--Mon père, vous me demandez!... s'écria Christine, qui arrivait en
+courant le croyant seul. Ah!
+
+Christine venait d'apercevoir sa mère, que les dernières paroles de M.
+de Nancé avaient mise de mauvaise humeur.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--A qui parlez-vous, si haut, Christine? Croyez-vous entrer dans une
+écurie?
+
+CHRISTINE
+
+--Pardon, maman: on m'avait dit que M. de Nancé me demandait. Je le
+croyais seul.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Et pourquoi l'appelez-vous votre père?
+
+CHRISTINE
+
+--Maman, papa m'a permis d'appeler M. de Nancé, mon père, parce qu'il
+est si bon pour moi...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! Ah! ah! la bonne idée! Dieu! que c'est bête à M des Ormes!
+
+M. de Nancé s'aperçut que les choses allaient tourner mal pour la pauvre
+Christine interdite, et il crut devoir intervenir.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Christine est d'une reconnaissance excessive du peu que je fais pour
+elle, Madame. Elle croit la mieux témoigner en m'appelant son père.
+Comment pourrai-je oublier qu'elle est votre fille, qu'elle me vient
+de vous; qu'en m'occupant d'elle, c'est à vous que je rends service;
+qu'elle est pour moi un souvenir perpétuel de vous?
+
+Mme des Ormes, enchantée, serra la main de M. de Nancé, baisa
+Christine au front.
+
+--Tu as bien raison, Christine, aime-le bien... et appelle-le ton père,
+car il est cent fois meilleur que ton vrai père. Au revoir cher Monsieur
+de Nancé; je viendrai très souvent vous voir. Et ne craignez pas que
+je vous enlève Christine: non, non; puisque vous y tenez, gardez-là en
+souvenir de moi. Adieu, mon ami.
+
+M. de Nancé la salua profondément et la reconduisit jusqu'à sa voiture.
+Elle y était déjà montée et M. de Nancé s'en croyait débarrassé,
+lorsqu'elle sauta à terre et remonta le perron.
+
+--Et Paolo que j'oublie! Christine, va me le chercher... Dieu! qu'elle
+est grande, cette fille! dit Mme des Ormes en la regardant courir pour
+exécuter l'ordre de sa mère. C'est vraiment ridicule d'avoir une fille
+si grande pour son âge; elle est encore grandie depuis mon retour, Ne
+craignez-vous pas, cher Monsieur de Nancé, en la laissant vous appeler
+son père, qu'elle ne vous vieillisse terriblement?
+
+--Je ne crains rien dans ce genre, répondit M. de Nancé en souriant.
+François a quatorze ans, et je ne cherche pas à me rajeunir.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous avez l'air si jeune. Quel âge avez-vous?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--J'ai quarante ans, Madame.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Quarante ans! Dieu! quelle horreur! j'espère bien n'avoir jamais
+quarante ans!... Il est vrai que j'en suis loin! J'ai à peine
+vingt-trois ans.
+
+M. de Nancé ne put réprimer entièrement un sourire moqueur.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous ne le croyez pas? C'est à cause de cette ridicule taille de
+Christine, à laquelle on donnerait dix ans, en vérité? Et c'est à peine
+si elle en a huit. Je me suis mariée à quinze ans.
+
+M. de Nancé ne pouvait répliquer sans dire une impertinence: il se tut.
+
+--Maman, dit Christine qui revenait tout essoufflée, je ne trouve pas M.
+Paolo; il est sans doute parti, ne vous sachant pas ici.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Que c'est ennuyeux! Comment ne lui a-t-on pas dit que j'étais là. Ce
+bon Paolo! Il est si heureux quand il me voit! Envoyez-le-moi demain,
+mon cher Monsieur de Nancé. Adieu, à bientôt.
+
+Elle monta dans son poney-duc et partit en envoyant des baisers avec ses
+doigts épatés qu'elle croyait effilés.
+
+--C'est ennuyeux que Paolo soit parti, dit Christine; je n'avais pas
+fini ma leçon de piano, et je n'ai pas encore eu ma leçon d'histoire.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Il reviendra peut-être, mon enfant; et, s'il rentre trop tard, tu
+viendras chez moi, je te donnerai ta leçon d'histoire.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! merci, mon père! J'aime tant quand c'est vous qui me donnez mes
+leçons... Mais, dites-moi, mon père, est-ce vrai que vous ne me soignez
+que pour maman, et que vous ne m'aimez qu'en souvenir d'elle?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ma pauvre petite, je te soigne pour toi, je ne t'aime que pour toi.
+Ce que j'en ai dit à ta maman, c'était pour adoucir sa mauvaise humeur,
+pour détourner son intention du reproche qu'elle t'adressait, et de
+crainte que ta grande tendresse pour nous ne lui donnât la pensée de te
+faire revenir chez elle. Tu juges quel chagrin c'eût été pour moi, pour
+François et pour toi-même.
+
+CHRISTINE
+
+--Je crois que j'en serais morte! Vous quitter, rentrer là-bas après
+avoir été heureuse et aimée ici, vous savoir dans le chagrin, vous et
+François! Mon Dieu! mon Dieu! oui, j'en serais morte!
+
+--Pst! pst! est-elle partie? dit une voix qui semblait venir du ciel.
+
+M. de Nancé et Christine levèrent la tête et virent apparaître à une
+lucarne du grenier la tête de Paolo, inquiet et alarmé.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Vous voilà! Que faites-vous donc là-haut? Je vous croyais sorti.
+
+--Attendez Paolo oune minute, Signor. Ze descends. Deux minutes après,
+Paolo apparut; il paraissait content, mais encore un peu inquiet.
+
+--Ze me souis sauvé; z'avais peur que la Signora ne me poursuivît; z'ai
+couru au grenier, et, comme ze n'entendais plus rien, z'ai regardé et ze
+souis venu.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Mon cher, vous n'avez pas gagné grand'chose, car je suis chargé de
+vous envoyer demain chez Mme des Ormes.
+
+Paolo fit une mine allongée qui fit rire M. de Nancé, mais il fit signe
+à Paolo de se taire à cause de Christine.
+
+--A présent, mon ami, allez continuer les leçons de ma petite Christine;
+finissez votre temps de galères.
+
+--O Dio! quelle galère! avec oune si sarmante Signora! si douce, si
+obéissante, si intellizente, si...
+
+M. DE NANCÉ, riant
+
+--Assez, assez, mon cher, assez. Vous allez donner de l'orgueil à ma
+fille.
+
+CHRISTINE
+
+--A moi, mon père? De l'orgueil? et de quoi? Que fais-je, moi, que
+suivre vos conseils et ceux du bon Paolo! C'est vous et lui qui devez
+avoir de l'orgueil, si je fais bien; vous surtout, mon père, vous qui
+m'apprenez à être ce que dit Paolo, douce et obéissante, et à demander
+au bon Dieu de me rendre bonne et pieuse comme François.
+
+--Voyez, voyez, Signor! Quel anze que cet enfant! s'écria Paolo en
+joignant les mains et en s'élançant ensuite sur Christine, que, dans son
+admiration, il enleva de six pieds, et qu'il remit à terre avant qu'elle
+eût le temps de pousser un cri de frayeur.
+
+--Vous m'avez fait peur, Paolo, lui dit Christine d'un air de reproche.
+
+--Pardon. Signorina, pardon, dit Paolo confus; c'était la zoie,
+l'admiration.
+
+Et il rentra un peu honteux, précédé de M. de Nancé et de Christine.
+
+
+
+
+XXII
+
+MAURICE CHEZ M. DE NANCÉ
+
+François rentrait un jour de chez Maurice, qu'il continuait à voir
+une ou deux fois par semaine, et dont la santé et l'état physique ne
+s'amélioraient guère. Ses jambes et ses reins ne se redressaient pas;
+son épaule restait aussi saillante, son visage aussi couturé. Il
+s'affaiblissait au lieu de prendre des forces. Sa difformité et
+l'insouciance de son frère lui donnaient une tristesse qu'il ne pouvait
+vaincre; il allait assez souvent chez M. de Nancé, où il était toujours
+reçu avec amitié; Christine était bonne et aimable pour lui; elle lui
+témoignait de la compassion, mais pas l'amitié qu'il aurait désiré lui
+inspirer et qu'il éprouvait pour elle. Plusieurs fois il lui représenta
+qu'il avait les mêmes droits que François à son affection, puisqu'il
+était infirme et malheureux comme lui.
+
+--François n'est pas malheureux, répondit Christine; il a eu du courage;
+il s'est résigné... D'ailleurs,... Christine se tut.
+
+MAURICE
+
+--D'ailleurs quoi, Christine? Parlez.
+
+CHRISTINE
+
+--Non, j'aime mieux me taire. Seulement personne ne pourra faire pour
+moi ce qu'ont fait M. de Nancé et François, je vous l'ai déjà dit. Et je
+vous ai dit aussi que je ferais ce que je pourrais pour vous témoigner
+la compassion et l'intérêt que vous m'inspirez.
+
+Maurice recommençait son exhortation, Christine répondait de même, et
+quand elle se trouvait seule avec M. de Nancé, elle se plaignait à lui
+des importunités de Maurice.
+
+--Chaque fois qu'il me dit de ces choses, je l'aime moins; je le trouve
+de plus en plus ridicule; il demande plus qu'il ne le devrait; et comme
+je ne sais que lui répondre, ses visites me sont désagréables... Que
+faire, cher père? Je crains de ne pouvoir m'empêcher de le détester.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non, chère petite; il t'ennuie; mais tu ne le détesteras pas, car tu
+penseras qu'il est l'ami de François...
+
+CHRISTINE
+
+--Oh!... l'ami!... François y va par charité.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Et toi, tu le recevras par charité. Et tu prieras le bon Dieu de te
+rendre bonne et charitable; et tu n'oublieras pas que tu vas faire ta
+première communion l'année prochaine.
+
+CHRISTINE, l'embrassant
+
+--Et puis je penserai à vous et à François pour vous imiter; la première
+fois que Maurice viendra, vous verrez, cher père, comme je serai bonne!
+
+Les bonnes résolutions de Christine portèrent leur fruit; Maurice crut
+voir que Christine l'aimait enfin comme il désirait en être aimé, et il
+devint plus gai et plus aimable pendant ses visites.
+
+Le jour où François revint de chez Maurice, comme nous l'avons dit, il
+avait trouvé son pauvre protégé fort triste; ses parents lui avaient
+annoncé que, n'ayant pas été à Paris depuis près d'un an, leurs affaires
+s'étaient dérangées et les obligeaient à y aller passer un ou deux mois;
+que, de plus, leur père était assez gravement malade et les demandait;
+qu'il fallait s'apprêter à partir sous peu de jours, et qu'Adolphe
+entrerait au collège dès leur arrivée à Paris.
+
+--Alors, dit Maurice, j'ai supplié maman de me laisser ici et de ne pas
+m'exposer à la honte, aux humiliations pénibles que je subirais à Paris.
+Maman, inquiète de ma santé, ne veut pas me quitter, et pourtant elle
+est obligée d'aller à Paris pour ses affaires et pour mon grand-père. Il
+faut donc que je me laisse emmener, que je subisse toutes les peines que
+je prévois. Si papa pouvait y aller seul, je m'y résignerais encore; et
+quant à Adolphe, je comprends bien qu'ici il ne travaille pas, il perd
+son temps et il a besoin d'aller au collège; mais, maman partant, il
+faut que je parte aussi? Quel chagrin pour moi de quitter la campagne et
+ma vie calme et retirée! Maman, me voyant si malheureux de ce voyage,
+m'a dit qu'elle ferait le sacrifice que je lui demandais qu'elle me
+laisserait ici, et qu'elle se séparerait d'avec moi si nous avions dans
+le voisinage un parent ou un ami intime qui voulût bien me recevoir chez
+lui pendant un mois ou deux, et encore, à la condition que moi ou le
+médecin nous lui écririons tous les jours pour la rassurer sur ma santé.
+C'est vrai que je suis malade, plus malade même qu'elle ne le croit,
+car je lui cache la plus grande partie, de mes souffrances pour ne pas
+l'inquiéter davantage. Ce fatal voyage me tuera! Et, par malheur,
+nous n'avons dans le voisinage aucun parent aucun ami qui puisse me
+recueillir! Oh! François, que je suis malheureux!
+
+François, ne trouvant aucune parole pour consoler le pauvre Maurice,
+pleura avec lui et l'engagea à recourir à Dieu et à la sainte Vierge. Il
+lui promit de lui écrire souvent; il chercha à le rassurer sur sa santé,
+sur les terreurs que lui causait son séjour à Paris, et le laissa un peu
+moins abattu, mais bien malheureux encore.
+
+François vint raconter à son père et à Christine le nouveau et vif
+chagrin du pauvre Maurice.
+
+--Pauvre garçon! pauvre Maurice! dit Christine; que pouvons-nous faire
+pour le consoler dans sa douleur?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ses chagrins sont malheureusement de nature à ne pouvoir être effacés;
+mais nous pouvons les adoucir en redoublant de soins et d'affection
+jusqu'à son départ. Demain, François pourra y retourner, et nous
+l'accompagnerons.
+
+CHRISTINE
+
+--Mon père, je crois que j'ai trouvé un moyen excellent de le rendre non
+seulement moins triste, mais heureux.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Toi, tu as trouvé cela, Christine? Dis-le nous bien vite.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est que vous allez être... pas content.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Pas content? Pourquoi? Ton invention est donc mauvaise, méchante?
+
+CHRISTINE.
+
+--Au contraire, mon père; excellente et très bonne. Devinez! Ce n'est
+pas difficile.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Comment veux-tu que je devine, si tu ne me dis pas quelque chose pour
+m'aider?
+
+CHRISTINE
+
+--Et toi, François, devines-tu?
+
+François la regarda attentivement.
+
+--Je crois que j'ai trouvé, s'écria-t-il.
+
+Et il dit quelques mots à l'oreille de Christine.
+
+--C'est ça, tu as deviné, répondit-elle en riant. A votre tour, mon père;
+vous ne devinez pas.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Hem! je crois que je devine aussi. Tu veux que je lui propose...
+
+CHRISTINE
+
+--C'est cela! c'est cela! Eh bien! papa, voulez-vous?
+
+M. DE NANCÉ, souriant
+
+--Mais tu ne m'as pas laissé achever! tu ne sais pas ce que j'allais
+dire!
+
+CHRISTINE
+
+--Si fait, si fait! Et je vous demande encore: Le voulez-vous?
+
+M. DE NANCÉ, avec malice
+
+--Il faut bien, puisque tu le désires si vivement. Mais je te demande
+instamment que ce ne soit pas pour longtemps. Huit jours au plus.
+
+CHRISTINE
+
+--Ce sera assez mon père, pour le consoler; pourtant, j'aimerais mieux
+un mois que huit jours.
+
+M. DE NANCÉ, de même
+
+--Nous verrons si nous pouvons nous y habituer, François et moi.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! vous vous y habituerez très bien. François ira le lui demander
+demain.
+
+M. DE NANCÉ, souriant.
+
+--Il vaut mieux que tu y ailles toi-même avec Isabelle: tu verras en
+même temps la chambre que te donnera Mme de Sibran pour toi et pour
+Isabelle.
+
+CHRISTINE, effrayée
+
+--Quelle chambre? Pourquoi une chambre?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Mais pour demeurer chez Mme de Sibran pendant huit jours, jusqu'à son
+départ, comme tu le désires.
+
+CHRISTINE
+
+--Moi, demeurer là-bas? Moi, vous quitter? aller chez ce Maurice que je
+ne peux pas souffrir? Oh! mon père! vous ne m'aimez donc pas, puisque
+vous me renvoyez avec tant de facilité! Vous ne croyez pas à ma
+tendresse, puisque vous me supposez le désir, la possibilité de vouloir
+vous quitter! François, tu avais deviné, toi; tu m'aimes!
+
+Christine, désespérée et tout en larmes, se jeta au cou de François, qui
+regardait son père avec tristesse.
+
+M. DE NANCÉ, la saisissant dans ses bras et l'embrassant.
+
+--Christine! ma fille! mon enfant! Ne pleure pas! Ne t'afflige pas!
+C'est une plaisanterie; je devinais très bien que tu me demandais de
+faire venir Maurice ici avec nous. Tu ne m'as pas laissé achever, et
+j'ai profité de l'occasion pour te guérir de ta précipitation à vouloir
+comprendre les pensées inachevées. Je suis désolé, chère enfant, du
+chagrin que tu témoignes! Et crois bien que je ne t'aurais jamais permis
+l'inconvenance que je te proposais en plaisantant; et que je tiens trop
+a toi, que j'aime trop, pour me séparer de toi volontairement.
+
+Christine, consolée, embrassa tendrement ce père et ce frère tant aimés,
+et renouvela la proposition d'avoir Maurice à Nancé.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tout ce que vous voudrez, mes enfants; je m'associe à votre acte de
+charité, quoiqu'il ne me soit pas plus agréable qu'à Christine; mais,
+comme elle, je supporterai les ennuis d'un malade étranger et je
+vaincrai mes répugnances.
+
+Quand François retourna le lendemain chez Maurice, et lui fit part de
+l'invitation de M. de Nancé, le visage de Maurice exprima une telle
+joie, une telle reconnaissance, que François en fut touché. Il remercia
+François dans les termes les plus affectueux, et annonça le départ de
+sa mère pour le lendemain matin, parce qu'on avait reçu de mauvaises
+nouvelles de son grand-père.
+
+FRANÇOIS
+
+--Alors tu viendras à Nancé dans l'après-midi?
+
+MAURICE
+
+--J'en parlerai à maman; elle le voudra bien, j'en suis sûr, et alors je
+viendrai le plus tôt que je pourrai. Mais, dis-moi, François, Christine
+ne sera-t-elle pas ennuyée de mon long séjour près de vous?
+
+FRANÇOIS
+
+--Pas du tout, puisque c'est elle qui en a eu l'idée et qui l'a demandé
+à papa.
+
+MAURICE
+
+--En vérité? Christine! Oh! qu'elle est bonne! Quelle bonne petite amie
+j'ai là!
+
+François réprima un petit mouvement de mécontentement du vol que voulait
+lui faire Maurice de l'amitié de Christine. Mais il réfléchit que
+Christine n'avait pour Maurice que de la compassion, et que ce n'était
+qu'un acte de charité qu'elle exerçait envers lui.
+
+--A demain! lui dit François.
+
+--Oui, à demain, cher ami! dit gaiement Maurice. Eh bien! tu pars sans
+me donner la main?
+
+FRANÇOIS
+
+--C'est vrai! Je n'y pensais pas! Viens de bonne heure.
+
+MAURICE
+
+--Le plus tôt que je pourrai; merci, mon ami.
+
+François s'en retourna à Nancé un peu pensif; il rencontra à moitié
+chemin Christine et son père qui venaient a sa rencontre.
+
+M. de Nancé demanda des nouvelles de Maurice, pendant que Christine
+disait à François:
+
+--Qu'as-tu, tu es triste!
+
+--Oui, je suis fâché contre moi-même.
+
+Et il raconta à son père et à Christine ce que lui avait dit Maurice.
+
+--Et alors..., dit-il.
+
+CHRISTINE, vivement.
+
+--Et alors, tu es fâché contre lui, et tu as eu envie de lui dire que je
+n'étais pas son amie et que tu étais et serais mon seul ami, et que je
+ne l'aimerais jamais comme je t'aime? Et puis, tu ne l'aimes pas; tout
+comme moi, dit Christine en riant et en l'embrassant.
+
+FRANÇOIS. Surpris.
+
+--Tiens! comment as-tu deviné?
+
+CHRISTINE
+
+--C'est que cela m'a fait la même chose quand il m'a demandé de l'aimer
+comme je t'aime: je le trouvais bête, je me sentais fâchée contre lui,
+et depuis ce temps je ne peux pas l'aimer pour de bon; mais papa dit que
+ça ne fait rien, qu'on peut tout de même être bon et aimable pour lui,
+sans l'aimer.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je crains que ce ne soit mal de ma part, papa; c'est vrai que je ne
+l'aime pas. Et pourtant il me fait pitié, je le plains; mais je n'aime
+pas à le voir.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Et pourtant tu y vas de plus en plus, mon ami.
+
+FRANÇOIS
+
+--Parce que je l'aime de moins en moins; et c'est pour me punir de ce
+mauvais sentiment, que je fais plus pour lui que si je l'aimais.
+
+M. DE NANCÉ
+
+-Tu ne peux faire ni plus ni mieux, mon ami, car tu agis par charité;
+tu fais donc plus et mieux que si tu agissais par amitié... Sois bien
+tranquille, et, quand il sera ici, continue à lui laisser croire que tu
+es son ami. Le bon Dieu te récompensera de ce grand acte de charité.
+
+CHRISTINE
+
+--Mon père, vous avez raison de dire grand acte de charité, parce que
+c'est bien difficile d'être avec les gens qu'on n'aime pas, comme si on
+les aimait.
+
+L'arrivée de Paolo interrompit leur conversation, que François reprit
+avec son père avant de se coucher. Ils dirent beaucoup de choses que
+nous n'avons pas besoin de savoir, et dont le résultat fut pour François
+une tranquillité de coeur complète, un redoublement de tendresse pour
+Christine et de compassion pour Maurice, qu'il résolut de traiter plus
+amicalement encore que par le passé.
+
+
+
+
+XXIII
+
+FIN DE MAURICE
+
+Le lendemain, Maurice arriva pâle et défait, les yeux rouges et gonflés,
+la poitrine oppressée. Le départ de ses parents lui avait causé une
+douleur profonde, malgré la promesse de sa mère de revenir dès qu'il y
+aurait une amélioration dans la santé de son grand-père. Quand il vit
+François et Christine qui accouraient au-devant de lui, il sourit, un
+éclair de joie illumina son visage; il hâta le pas pour les joindre plus
+vite; dans son empressement, une de ses jambes accrocha l'autre, et il
+tomba tout de son long par terre; aussitôt un flot de sang s'échappa
+de sa bouche: une veine s'était rompue dans sa poitrine. François et
+Christine coururent à lui pour le relever, et, malgré leur frayeur, ils
+n'en témoignèrent aucune, de peur d'effrayer Maurice.
+
+--Va chercher papa, dit François à l'oreille de Christine, qui partit
+comme une flèche.
+
+CHRISTINE
+
+--Mon père, venez vite; Maurice vomit du sang: François le
+soutient.
+
+M. DE NANCÉ, se levant.
+
+--Où sont-ils?
+
+CHRISTINE
+
+--Dans le vestibule.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Va vite appeler ta bonne, ma chère enfant; qu'elle apporte ce qu'il
+faut.
+
+Isabelle, en entendant le récit de Christine, prit une fiole d'eau
+de Pagliari, en versa une cuillerée dans un verre d'eau, et se hâta
+d'arriver près de Maurice, auquel elle fit boire la moitié de cette eau.
+Quelques instants après il but l'autre moitié, et le vomissement de
+sang, qui avait déjà diminué, s'arrêta tout à fait. Isabelle obligea
+Maurice à se mettre au lit, malgré sa résistance. Il témoignait un tel
+chagrin d'être séparé de ses amis François et Christine, que M. de Nancé
+lui promit de les lui amener, pourvu qu'il parlât le moins possible, ce
+que Maurice promit avec joie.
+
+M. de Nancé ne tarda pas à ramener les enfants.
+
+MAURICE
+
+--François, Christine, mes chers, mes bons amis; je suis bien malade, je
+le sens... Je suis trop malheureux; j'ai demandé au bon Dieu de me faire
+mourir.
+
+FRANÇOIS
+
+--Oh! Maurice, que dis-tu? Tu veux donc nous quitter; tu ne nous aimes
+donc plus?
+
+MAURICE
+
+--C'est parce que je vous aime trop que je suis malheureux. Je voudrais
+être toujours avec vous, et je vous vois si peu. Je voudrais être avec
+maman et papa, et les voilà partis! Je voudrais que mon frère m'aimât,
+et il ne me témoigne que de l'indifférence. Toi, François, et toi, chère
+et bonne Christine, si vous pouviez être mon frère et ma soeur. Mais vous
+ne l'êtes pas! Je voudrais que vous m'aimiez de telle sorte que vous
+n'aimiez que moi, et cela aussi est impossible.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Maurice, vous parlez trop; je vais renvoyer vos amis si vous
+continuez.
+
+MAURICE
+
+--Pardon. Monsieur; je ne dirai plus rien.
+
+François et Christine s'assirent près du lit de Maurice et cherchèrent à
+le distraire en causant, avec M. de Nancé, de leurs projets d'hiver
+et de l'été prochain. Ils mêlaient toujours Maurice à leurs projets,
+pensant lui faire plaisir. Il souriait tristement; à la longue, une
+larme qu'il retenait, coula le long de sa joue.
+
+FRANÇOIS
+
+--Maurice, tu pleures? Souffres-tu? Qu'as-tu?
+
+MAURICE
+
+--Je ne souffre que d'une grande faiblesse. Je pleure parce que je vous
+aurai quittés depuis longtemps quand le printemps arrivera.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Pourquoi? Si votre bonheur et votre santé dépendent de votre séjour
+chez moi, je ne serai pas assez cruel pour vous renvoyer, mon pauvre
+garçon.
+
+MAURICE
+
+--Ce n'est pas ce que je veux dire, Monsieur... Je crois que je n'ai
+plus longtemps à vivre.
+
+FRANÇOIS
+
+--Maurice, ne pense donc pas à des choses si tristes!
+
+MAURICE
+
+--Mes bons amis, le peu d'affection que m'a témoigné mon frère, le
+départ de maman et de papa, que je croyais ne jamais quitter dans l'état
+où je suis, la crainte de mourir loin d'eux, sans les revoir, sans
+recevoir leur bénédiction, sans les embrasser, tout cela me tue! Depuis
+longtemps je me sens mourir, et je le cache à mes parents; je les
+regrette amèrement, et pourtant je suis heureux d'être ici, parce que
+je veux mourir bien pieusement, et vous m'y aiderez. Vous êtes tous si
+bons, si pieux! Chez moi, personne ne prie; personne ne parle du bon
+Dieu; personne n'a l'air d'y penser, Monsieur de Nancé, ajouta-t-il en
+joignant les mains, ayez pitié de moi! Je voudrais faire ma première
+communion comme l'a faite François, et je ne sais comment la faire; je
+ne sais rien; je ne sais même pas prier. Ayez pitié de moi! Dites, que
+dois-je faire?
+
+--Mon pauvre garçon, répondit M. de Nancé attendri, il faut vous
+soumettre à la volonté de Dieu; vivre s'il le veut, et ne pas vous
+préoccuper de la crainte de mourir. Il faut vous soigner comme on vous
+l'ordonne, offrir à Dieu les chagrins qu'il vous envoie, et lui demander
+du courage et de la patience. Quant à la première communion, nous en
+reparlerons demain. A présent, restez bien tranquille jusqu'à l'arrivée
+du médecin, que j'ai envoyé chercher. Isabelle ou Bathilde restera près
+de vous. Soyez calme, mon ami, et remettez-vous entre les mains du bon
+Dieu, notre père et notre ami à tous.
+
+M. de Nancé lui serra la main.
+
+--Merci, Monsieur, merci: vous m'avez déjà consolé.
+
+--M. de Nancé sortit, emmenant François et Christine qui pleuraient et
+qui envoyèrent à Maurice un baiser d'adieu, auquel il répondit par un
+sourire.
+
+--Le croyez-vous bien malade, papa? dit François avec anxiété.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Je ne sais, mon ami; il est possible qu'il voie juste en se croyant
+près de sa fin; il est extrêmement changé et affaibli depuis quelque
+temps déjà. Aujourd'hui son visage est très altéré. Le départ de ses
+parents l'a beaucoup affligé.
+
+FRANÇOIS
+
+--Pauvre Maurice! et moi qui ne l'aimais pas!
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi donc? Mais nous allons le soigner comme si nous l'aimions
+tendrement; n'est-ce pas, François?
+
+FRANÇOIS
+
+--Oh oui! Et je l'aime réellement à présent; il me fait trop pitié.
+
+CHRISTINE
+
+--Je suis comme toi, et je crois que je l'aime.
+
+Quand le médecin arriva, il traita légèrement le vomissement de sang de
+Maurice; il l'attribua à sa chute, et pensa que ce serait un bien pour
+le fond de la santé; il engagea Maurice à se lever, à manger, à sortir,
+à faire, enfin, ce que lui permettraient ses forces. M. de Nancé lui
+demanda pourtant d'écrire à M. et à Mme de Sibran pour les avertir de
+l'accident arrivé à leur fils. Lui-même leur en raconta tous les détails
+en ajoutant l'opinion du médecin, et promit de les avertir de la moindre
+aggravation dans l'état de Maurice. Cette consultation rassura tout
+le monde, excepté Maurice lui-même, qui persista à vouloir hâter sa
+première communion.
+
+M. de Nancé, n'y voyant que de l'avantage, et ayant reçu de M. et Mme de
+Sibran l'autorisation de céder à ce qu'ils croyaient être une fantaisie
+de malade, fit venir tous les jours un prêtre pieux et distingué, pour
+donner à Maurice l'instruction religieuse qui lui manquait. M. de Nancé
+lui-même, développa, par son exemple et par ses paroles, la foi et la
+piété de Maurice; François lui racontait les pieuses impressions de
+sa première communion, et, un mois après son entrée chez M. de Nancé,
+Maurice faisait aussi sa première communion avec les sentiments les plus
+chrétiens et les plus résignés.
+
+La faiblesse avait insensiblement augmenté, au point qu'il se soutenait
+difficilement sur ses jambes. Mais le médecin n'en concevait aucune
+inquiétude et attendait une guérison complète au retour du printemps.
+Peu de jours après sa première communion, il fut pris d'un nouveau
+vomissement de sang. M. de Nancé s'empressa d'écrire à M. et Mme de
+Sibran, en ne dissimulant pas sa vive inquiétude.
+
+Le vomissement de sang ne put être complètement arrêté, et plusieurs
+fois dans la matinée il reprit avec violence. La faiblesse de Maurice
+augmentait d'heure en heure. Dans l'après-midi, il demanda François et
+Christine.
+
+--François, bon et généreux François, dit-il, je ne veux pas mourir sans
+te demander une dernière fois pardon de ma méchanceté passée. Ne pleure
+pas, François; écoute-moi, car je me sens bien faible. Quand je ne serai
+plus prie pour moi, demande au bon Dieu de me pardonner; aime-moi mort
+comme tu m'as aimé vivant; ton amitié a été ma consolation dans mes
+peines, elle a sauvé mon âme en me ramenant à Dieu. Que Dieu te bénisse,
+mon François, et qu'il te rende le bien que tu m'as fait!
+
+--Et toi, Christine, ma bonne et chère Christine, qui m'as aimé comme
+un frère, comme un ami; ta tendresse, tes soins ont fait le bonheur des
+derniers mois de ma triste et pénible existence. Que Dieu te récompense
+de ta bonté, de ta charité, de ta tendresse! Que Dieu te bénisse avec
+François! Puisses-tu ne jamais le quitter pour votre excellent père!...
+Oh! Monsieur de Nancé, mon père en Dieu, mon sauveur, je vous aime,
+je vous remercie, ma reconnaissance est si grande, que je ne puis
+l'exprimer comme je le voudrais. Que Dieu!...
+
+Un nouveau vomissement de sang interrompit Maurice. François et
+Christine, à genoux près de son lit, pleuraient amèrement; M. de Nancé
+était vivement ému. Maurice revint à lui; il demanda M. le curé, que M.
+de Nancé avait déjà envoyé prévenir et qui entrait. Maurice reçut une
+dernière fois l'absolution et la sainte communion; il demanda instamment
+l'extrême-onction, qui lui fut administrée.
+
+Depuis ce moment, un grand calme succéda à l'agitation et à la fièvre;
+il pria M. de Nancé, dans le cas où ses parents arriveraient trop tard,
+de leur faire ses tendres adieux et de leur exprimer ses vifs regrets de
+n'avoir pu les embrasser avant de mourir.
+
+--Dites-leur aussi que j'ai été bien heureux chez vous, que je les
+bénis et les remercie de m'avoir permis de venir mourir près de vous.
+Dites-leur qu'ils aiment François et Christine pour l'amour de moi.
+Dites-leur que je meurs en les aimant, en les bénissant; que je meurs
+sans regrets et en bon chrétien. Adieu... adieu... à maman...
+
+Il baisa le crucifix qu'il tenait sur sa poitrine, et il ne dit plus
+rien. Ses yeux se fermèrent, sa respiration se ralentit, et il rendit
+son âme à Dieu avec le sourire du chrétien mourant.
+
+M. de Nancé avait fait éloigner ses enfants avec Isabelle, pour éviter
+l'impression de ces derniers moments; lui-même ferma les yeux du pauvre
+Maurice, et resta près de lui à prier pour le repos de son âme.
+
+Le lendemain, de grand matin, M. et Mme de Sibran, inquiets et
+tremblants, entraient précipitamment chez M. de Nancé. Il leur apprit
+avec tous les ménagements possibles la triste et douce fin de leur fils.
+Le désespoir des parents fut effrayant. Ils se reprochaient de n'avoir
+pas deviné le danger, de l'avoir abandonné le dernier mois de son
+existence, de l'avoir laissé mourir dans une famille étrangère. Ils
+demandèrent à voir le corps inanimé de leur fils, et là, à genoux près
+de ce lit de mort, ils demandèrent pardon à Maurice de leur aveuglement.
+
+--Mon fils, mon cher fils! s'écria la mère, si j'avais eu le moindre
+soupçon de la gravité de ton état, je ne t'aurais jamais quitté. Plutôt
+perdre toute ma fortune et la dernière bénédiction de mon père; que le
+dernier soupir de mon fils.
+
+Ils restèrent longtemps près de Maurice sans qu'on pût les en arracher.
+M. de Nancé se rendit près d'eux et parvint à leur rendre un peu de
+calme en leur parlant de la douceur, de la résignation de Maurice, de sa
+tendresse pour eux, des efforts qu'il avait faits pour dissimuler ses
+souffrances, dans la crainte de les inquiéter et de les chagriner. Il
+leur parla de sa piété, des sentiments profondément religieux qui lui
+avaient tant fait désirer sa première communion. Isabelle les rassura
+sur les soins qu'il avait reçus, sur la tendresse que lui avaient
+témoignée M. de Nancé, François et Christine; elle leur redit toutes ses
+paroles, toutes ses recommandations, et enfin elle leur représenta si
+vivement la triste vie qu'il était destiné à mener, et ses propres
+terreurs devant les misères et les humiliations qu'il pressentait,
+qu'ils finirent par comprendre que sa fin prématurée était un bienfait
+de Dieu qui l'avait pris en pitié.
+
+Ils voulurent voir, remercier et embrasser François et Christine et ils
+pleurèrent avec eux près du corps de Maurice.
+
+Les jours suivants, M. de Nancé éloigna le plus possible les enfants de
+ces scènes de deuil. Paolo contribua beaucoup à distraire François et
+Christine de l'impression douloureuse qu'ils avaient ressentie.
+
+--Que voulez-vous, mes sers enfants? Le pauvre Signor Maurice est mort
+comme ze mourrai, comme vous mourrez, comme le Signor de Nancé mourra,
+un zour. Voulez-vous qu'il vive avec les zambes crossues? Ce n'est pas
+zouste, ça, puisqu'il était horrible. Pourquoi voulez-vous qu'il vive
+horrible? Ce n'est pas zentil, ça. Puisqu'il est heureux avec le bon
+Zézu et les petits anzes, pourquoi voulez-vous qu'il reste à Nancé ou à
+Sibran, à zémir, à crier: «Mon Dieu, faites que ze meure!»
+
+CHRISTINE
+
+--C'est égal, Paolo, ça me fait de la peine qu'il ne soit plus là...
+
+PAOLO
+
+--Ça n'est pas zouste. Pourquoi voulez-vous oune si grande fatigue pour
+la Signora Isabella, et pour votre ser papa qui se relevait la nuit pour
+voir ce pauvre garçon? Et moi donc, qui vous voyais tous misérables, et
+qui avais les leçons toutes déranzées? «Pas de mousique auzourd'hui,
+Paolo, Maurice me demande de rester. Pas de zéographie, Paolo, Maurice
+veut zouer aux cartes; il s'ennouie.» Vous croyez que c'est zouste,
+ça; que c'est agréable de voir mes pauvres élèves ainsi déranzés? Et
+pouis..., et pouis... tant d'autres sozes que ze ne veux pas dire.
+
+CHRISTINE
+
+--Quoi donc, Paolo? Dites, qu'est-ce que c'est! Mon cher Paolo, dites-le
+nous.
+
+PAOLO
+
+--Eh bien! ze vous dirai que ce pauvre Signor Maurice vous empêçait de
+vous promener, de zouer, de courir, de causer, et que vous étiez si
+bons, si zentils pour lui... Ecoutez bien ce que dit Paolo!... non pas
+parce que vous aviez de l'amour pour ce garçon, mais parce que... vous
+aviez de l'amour pour le bon Dieu, et que vous êtes tous les deux bons,
+sarmants et saritables. Est-ce vrai ce que ze dis?
+
+FRANÇOIS
+
+--Chut! Paolo. Pour l'amour de Dieu, ne dites pas ça; ne le dites à
+personne.
+
+PAOLO, content
+
+--Eh! eh! on pourrait bien le dire à Signor de Nancé.
+
+FRANÇOIS
+
+--A personne, personne! Je vous en prie, je vous en supplie, mon bon,
+bon Paolo.
+
+PAOLO, hésitant
+
+--Moi,... ze veux bien,... mais...
+
+CHRISTINE
+
+--Le jurez-vous? Jurez, mon cher Paolo.
+
+--Ze le zoure! dit Paolo en étendant les bras.
+
+A force de raisonnements pareils, Paolo finit par les distraire. M. de
+Nancé était obligé à de fréquentes absences pour les obsèques du pauvre
+Maurice et pour venir en aide aux malheureux parents. Aussitôt après
+l'enterrement, M. et Mme de Sibran retournèrent à Paris, où ils avaient
+leur fils Adolphe et toute leur famille.
+
+A Nancé on reprit la vie habituelle, tranquille, occupée, uniforme et
+heureuse. Pourtant la mort du pauvre Maurice attrista pendant longtemps
+leurs soirées d'hiver.
+
+
+
+
+XXIV
+
+SÉPARATION, DÉSESPOIR
+
+L'été suivant ramena M. et Mme des Ormes et la bande joyeuse et dissipée
+que M. de Nancé continua à éviter. Leurs relations avec Christine
+ne furent ni plus tendres ni plus fréquentes. Ils semblaient avoir
+entièrement abandonné leur fille à M. de Nancé. Cette position bizarre
+dura quelques années encore; Christine arriva à l'âge de seize ans et
+François à vingt. Christine était devenue une charmante jeune personne,
+sans être pourtant jolie; grande, élancée, gracieuse et élégante, ses
+grands yeux bleus, son teint frais, ses beaux cheveux blonds, de belles
+dents, une physionomie ouverte, gaie, intelligente et aimable, faisaient
+toute sa beauté; son nez un peu gros, sa bouche un peu grande, les
+lèvres un peu fortes, ne permettaient pas de la qualifier de belle ni de
+jolie, mais tout le monde la trouvait charmante; elle paraissait telle,
+surtout aux yeux de ses trois amis dévoués, M. de Nancé, François
+et Paolo. Son caractère et son esprit avaient tout le charme de sa
+personne; l'infirmité de François, qui leur faisait éviter les nouvelles
+relations et fuir les réunions élégantes du voisinage, avait donné à
+Christine les mêmes goûts sérieux et le même éloignement pour ce qu'on
+appelle plaisirs dans le monde. M. de Nancé les menait quelquefois chez
+Mme de Guilbert et chez Mme de Sibran, mais jamais quand il y avait du
+monde. Une fois, il les avait forcés à aller à une petite soirée de feu
+d'artifice et d'illuminations chez Mme de Guilbert; mais Christine avait
+tant souffert de l'abandon dans lequel on laissait François, des regards
+moqueurs qu'on lui jetait, des ricanements dont il avait été l'objet,
+qu'elle demanda instamment à M. de Nancé de ne plus l'obliger à subir
+ces corvées.
+
+--Comme tu voudras, ma fille. Je croyais t'amuser; c'est François qui
+m'a demandé de te procurer quelques distractions.
+
+--François est bien bon et je l'en remercie, mon père. Mais je n'ai pas
+besoin de distractions; je vis si heureuse près de vous et près de
+lui, que tout ce qui change cette vie douce et tranquille m'ennuie et
+m'attriste.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--J'ai en effet remarqué hier que tu étais triste, mon enfant, et que
+tu ne prenais plaisir à rien; toi, toujours si gaie, si animée, tu ne
+parlais pas, tu souriais à peine.
+
+CHRISTINE
+
+--Comment pouvais-je être gaie et m'amuser, mon père, pendant que
+François souffrait et que vous partagiez son malaise? Je n'entendais
+autour de moi que des propos méchants, je ne voyais que des visages
+moqueurs ou indifférents. Ici c'est tout le contraire; les paroles sont
+amicales, les visages expriment la bonté et l'amitié. Non, cher père, je
+voudrais ne jamais sortir d'ici.
+
+M. de Nancé avait compris le tendre dévouement de sa fille; il n'insista
+pas et l'embrassa en lui rappelant que sa mère revenait le lendemain.
+
+--Il faut que j'aille la voir, dit-il.
+
+CHRISTINE
+
+--Faut-il que j'y aille avec vous, mon père?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non, mon enfant; tu sais qu'elle détend tes visites au château.
+
+--Je n'en suis pas fâchée, dit Christine en souriant, quand elle me
+voit, c'est toujours pour me gronder; je resterai avec François toujours
+bon, toujours aimable.
+
+M. de Nancé alla voir M. et Mme des Ormes; il leur représenta qu'il
+était obligé de mener son fils dans le Midi pour sa santé et pour
+d'autres motifs; qu'il était impossible qu'il emmenât Christine avec
+lui, et que, malgré le vif chagrin que leur causerait à tous cette
+séparation, il la jugeait absolument nécessaire.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je ne peux pas la reprendre, Monsieur de Nancé; que ferais-je d'une
+grande fille comme Christine? Je ne saurais pas m'en occuper, la
+diriger; elle courrait risque d'être fort mal élevée.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ce ne serait pas impossible, Madame, si vous ne vous en occupez pas;
+mais il faut que vous preniez un parti quelconque, car enfin Christine a
+seize ans et elle est votre fille.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Elle est bien plus à vous qu'à nous. Christine n'a jamais eu de coeur,
+et c'est ce qui m'en a détachée. D'abord et avant tout, je ne veux pas
+d'elle chez moi: ma maison n'est pas montée pour cela, et mon genre de
+vie ne lui conviendra pas.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Alors, Madame, me permettrez-vous un conseil dans votre intérêt à
+tous?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Oui, oui, donnez vite.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Mettez-la au couvent pour deux ou trois ans.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Parfait! admirable! Mais pas à Paris! Je ne veux absolument pas
+l'avoir à Paris.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Le couvent des dames Sainte-Clotilde, qui est à Argentan, est
+excellent, Madame.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Très bien. C'est arrangé; n'est-ce pas, Monsieur des Ormes? Vous
+donnez, comme moi, pleins pouvoirs à M. de Nancé?
+
+M. des Ormes, plus que jamais sous le joug de sa femme, consentit à
+tout ce qu'elle voulut, et M. de Nancé rentra chez lui le coeur plein
+de tristesse, pour annoncer à ses enfants la fatale nouvelle de leur
+séparation.
+
+Au retour de sa visite, M. de Nancé fit venir François et Christine.
+
+--Qu'avez-vous, mon père? dit Christine en entrant; vous êtes pâle et
+vous semblez triste et agité.
+
+--Je le suis en effet, mes enfants, car j'ai une fâcheuse nouvelle à
+vous annoncer.
+
+M. de Nancé se tut, passa sa main sur son front, et, voyant la frayeur
+qu'exprimait la physionomie de François et de Christine, il les prit
+dans ses bras, les embrassa, et, les regardant avec tristesse:
+
+--Mes enfants, mes pauvres enfants, notre bonne et heureuse vie est
+finie; il faut nous séparer... Ma Christine, tu vas nous quitter.
+
+CHRISTINE, avec effroi
+
+--Vous quitter?... Vous quitter? Vous, mon père? toi, mon frère? Oh
+non!... non... jamais!
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Il le faut pourtant, ma fille chérie; ta mère te met au couvent, parce
+que moi je suis obligé de mener François finir ses études dans le Midi,
+et que je ne puis t'y mener avec moi.
+
+--Ma mère me met au couvent! Ma mère m'enlève mon père, mon frère, mon
+bonheur! s'écria Christine en tombant à genoux devant M. de Nancé. O mon
+père, vous qui m'avez sauvée tant de fois, sauvez-moi encore; gardez-moi
+avec vous!
+
+François releva précipitamment Christine, la serra contre son coeur, et
+mêla ses larmes aux siennes. M. de Nancé tomba dans un fauteuil et cacha
+son visage dans ses mains. Tous trois pleuraient.
+
+--Mon père, dit Christine en se mettant à genoux près de lui et en
+passant un bras autour de son cou, pendant que de l'autre main elle
+tenait celle de François, mon père, votre chagrin, vos larmes, les
+premières que je vous aie jamais vu répandre, me disent assez qu'une
+volonté plus forte que la vôtre dispose de mon existence et me voue
+au malheur, j'obéirai, mon père; je ne serai plus heureuse que par le
+souvenir; je penserai à vous, à votre tendresse, à votre bonté, à mon
+cher, mon bon François; je vous aimerai tant que je vivrai, de toute mon
+âme, de toutes les forces de mon coeur, j'ai été, grâce à vous, à vous
+deux, heureuse pendant huit ans. Si je ne dois plus vous revoir,
+j'espère que le bon Dieu aura pitié de moi, qu'il ne me laissera pas
+longtemps dans ce monde. François, mon frère, mon ami, n'oublie pas ta
+Christine, qui eût été si heureuse de consacrer sa vie à ton bonheur.
+
+François ne répondit que par ses larmes aux tendres paroles de
+Christine.
+
+--Comment pourrai-je vivre sans toi, ma Christine? lui dit-il enfin en
+la regardant avec une tristesse profonde.
+
+CHRISTINE
+
+--La vie n'a qu'un temps, cher François... Et, se penchant à son
+oreille, elle lui dit bien bas:
+
+--Ayons du courage pour notre pauvre père, qui souffre pour nous plus
+que pour lui-même.
+
+François lui serra la main et fit un signe de tête qui disait oui.
+
+--Mon père, dit Christine en baisant les mains et les joues inondées de
+larmes de M. de Nancé, mon père, le bon Dieu viendra à notre secours;
+il nous réunira peut-être. Qui sait si cette séparation n'est pas notre
+bonheur à venir? M. de Nancé releva vivement la tête.
+
+--Que Dieu t'entende, ma chère fille bien-aimée! Qu'il nous réunisse un
+jour pour ne jamais nous quitter!
+
+Le courage de Christine excita celui de François; quand M. de Nancé vit
+ses enfants plus calmes, son propre chagrin devint moins amer. Il entra
+dans quelques détails sur leur existence future, encore animée par
+l'espoir de la réunion.
+
+CHRISTINE
+
+--Quand j'aurai vingt et un ans, mon père, je pourrai disposer de
+moi-même; je viendrai alors chercher un refuge près de vous, et nous
+jouirons d'autant mieux de notre bonheur que nous en aurons été privés
+pendant... cinq ans.
+
+--Cinq ans! s'écria François. Oh! Christine serons-nous réellement cinq
+ans séparés?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Qui sait ce qui peut arriver mon ami? Peut-être nous retrouverons-nous
+bien plus tôt.
+
+CHRISTINE
+
+--Vous m'écrirez bien souvent, n'est-ce pas, mon père? n'est-ce pas
+François?
+
+FRANÇOIS
+
+--Tous les jours! Un jour mon père, et moi l'autre.
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi de même, si on me le permet à ce couvent; on y est peut-être
+très sévère.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non, ma fille; la supérieure est une ancienne amie de ma femme; elle
+est excellente et te donnera toute la liberté possible; c'est pour cette
+raison que j'ai indiqué ce couvent à ta mère, de peur qu'elle ne te
+plaçât dans quelque maison inconnue et éloignée. Ici, du moins, tu auras
+ta tante de Cémiane, qui revient à la fin de l'année, après une absence
+de six ans.
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, mon père, Gabrielle m'a écrit que ma tante était tout à fait
+remise depuis les deux ans qu'elle a passés a Madère. Et vous, mon père,
+vous serez bien loin avec François?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Dans le Midi, chère enfant, près de Pau, où François finira ses
+études, Nous reviendrons dans deux ans avec le bon Paolo, que j'emmène.
+
+CHRISTINE
+
+--Bon Paolo! lui aussi! Plus personne!
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Isabelle, seule, te restera, ma fille; et nos coeurs seront toujours
+près de toi.
+
+Les journées passèrent vite et tristement; Paolo partageait les chagrins
+de Christine; il cherchait à relever son courage.
+
+PAOLO
+
+--Cère Signorina, prenez couraze! Vous serez heureuse; c'est moi, Paolo,
+qui le dis.
+
+CHRISTINE
+
+--Heureuse! Sans eux, c'est impossible!
+
+PAOLO
+
+--Avec eux! Qué diable! deux ans sont bien vite passés!... Deux ans, ze
+vous dis.
+
+Christine secoua la tête.
+
+PAOLO
+
+--Vous remuez la tête comme une cloce; et moi ze vous dis que ze sais
+ce que ze dis, et que dans deux ans vous ferez des cris de zoie: «Vive
+Paolo!»
+
+Christine ne put s'empêcher de sourire.
+
+CHRISTINE
+
+--Je crierai: Vive Paolo! quand vous aurez obtenu de ma mère la
+permission pour moi de revenir près de mon père et de François.
+
+PAOLO
+
+--Eh! eh! ze ne dis pas non! ze ne dis pas non!
+
+Cet espoir et l'air d'assurance de Paolo tranquillisèrent un peu
+Christine, mais ce ne fut pas pour longtemps; les préparatifs de départ
+qui se faisaient autour d'elle, et auxquels elle eut le courage de
+prendre part, la replongeaient sans cesse dans des accès de désespoir. A
+mesure qu'approchait l'heure de la séparation, ce père et ses enfants,
+si tendrement unis, semblaient redoubler encore d'affection et de
+dévouement.
+
+Le jour du départ de Christine, les adieux furent déchirants. M. de
+Nancé voulut la mener lui-même au couvent, mais François restait au
+château avec Paolo. M. de Nancé fut obligé d'arracher la malheureuse
+Christine d'auprès de François pour la porter dans la voiture. M. de
+Nancé soutint sa fille presque inanimée. La tête appuyée sur l'épaule de
+son père, Christine sanglota longtemps. La désolation de M. de Nancé lui
+fit retrouver le courage qu'elle avait momentanément perdu, et quand ils
+arrivèrent au couvent, Christine parlait avec assez de calme de leur
+correspondance et de l'avenir auquel elle ne voulait pas renoncer,
+quelque éloigné qu'il lui apparût.
+
+La supérieure était une femme distinguée et excellente. Mise au courant
+de la position de Christine par M. de Nancé, qui lui avait raconté ce
+que nous savons et même ce que nous ne savons pas, elle reçut Christine
+avec une tendresse toute maternelle, et quand il fallut dire un dernier
+adieu à son père chéri, Christine tomba défaillante dans les bras de la
+supérieure.
+
+Quand M. de Nancé fut de retour, il trouva François et Paolo pâles et
+silencieux; François se jeta dans les bras de son père, qui le tint
+longtemps embrassé.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Partons, partons vite, mon cher enfant. Ce château sans Christine
+m'est odieux.
+
+FRANÇOIS
+
+--Oh oui! mon père! Il me fait l'effet d'un tombeau! le tombeau de notre
+bonheur à tous.
+
+Les chevaux étaient mis, les malles étaient chargées. Les domestiques
+étaient d'une tristesse mortelle; personne ne put prononcer une parole.
+M. de Nancé, François et Paolo leur serrèrent la main à tous. Paolo, en
+montant en voiture, s'écria:
+
+--Dans deux ans, mes amis! Dans deux ans ze vous ramènerai vos bons
+maîtres, et vous serez tous bien zoyeux! Vous allez voir! En route,
+cocer! et marcez vite!
+
+La voiture roula, s'éloigna et disparut. La tristesse et la désolation
+régnèrent à Nancé comme au coeur des maîtres. Le voyage se fit et
+s'acheva rapidement; mais, ni l'aspect d'un pays nouveau, ni les
+agréments d'une habitation charmante, ni les distractions d'un nouvel
+établissement ne purent dissiper la morne tristesse de François et de M.
+de Nancé. Paolo réussit pourtant quelquefois à les faire sourire en leur
+parlant de Christine, en racontant des traits de son enfance. Tous les
+jours arrivait une lettre de Christine, et tous les jours il en partait
+une pour elle. Peu de temps après leur arrivée dans les environs de Pau,
+un espoir fondé vint ranimer le coeur et l'esprit de François et de
+son père; chaque jour augmentait leur sécurité; quelle était cette
+espérance? Nous ne la connaissons pas encore, mais nous pensons qu'une
+indiscrétion de Paolo ou la suite des événements nous la révélera un
+jour. L'attitude de Paolo est triomphante; son langage est mystérieux
+comme ses allures. M. de Nancé paraît heureux; il ne s'attriste plus en
+nommant Christine, pour laquelle il éprouve une tendresse de plus en
+plus vive. Mais il ne lui échappe aucune parole qui puisse expliquer le
+changement qui se fait en lui. François aussi cause plus gaiement; il
+ne parle que de Christine et d'un heureux avenir. Leur correspondance
+continue active et affectueuse. Paolo même écrit et reçoit des lettres.
+Les mois se passent, les années de même; enfin, après deux années de
+séjour à Pau, un jour, après avoir reçu une lettre de Christine et de
+Mme de Cémiane et en avoir longuement causé avec son père, François lui
+dit:
+
+--Mon père, pouvons-nous parler à Christine aujourd'hui? Je suis si
+malheureux loin d'elle!
+
+--Oui, mon ami, nous le pouvons. Paolo vient tout juste de me dire qu'il
+m'y autorisait et qu'il répondait de toi sur sa tête.
+
+François serra vivement la main de son père et le quitta en disant:
+
+--Mon père, écrivez et faites des voeux pour moi; j'ai peur.
+
+--Je suis fort tranquille, moi, mon ami; comment pouvons-nous douter de
+ce coeur si rempli de tendresse?»
+
+M. de Nancé n'était pourtant pas aussi calme qu'il le disait; quand
+François fut parti, il se promena longtemps avec agitation dans sa
+chambre et relut plusieurs fois la lettre de Christine. Puis il se mit à
+écrire lui-même. Pendant qu'il était ainsi occupé, nous allons savoir ce
+qu'avait fait et pensé Christine pendant ces deux longues années.
+
+
+
+
+XXV
+
+DEUX ANNÉES DE TRISTESSE
+
+Lorsque Christine se trouva seule avec la supérieure, qu'elle fut
+assurée de ne plus revoir M. de Nancé ni François, son courage faiblit
+et elle se laissa aller à un désespoir qui effraya la supérieure: elle
+parla à Christine, mais Christine ne l'entendait pas; elle la raisonna,
+l'encouragea, mais ses paroles n'arrivaient pas jusqu'au coeur désolé de
+Christine. Ne sachant quel moyen employer, la supérieure la mena à la
+chapelle du couvent.
+
+--Priez, mon enfant, lui dit-elle; la prière adoucit toutes les peines.
+Rappelez-vous les sentiments si religieux de votre père et de votre
+frère. Imitez leur courage, et n'augmentez pas leur douleur en vous
+laissant toujours aller à la vôtre.
+
+Christine tomba à genoux et pria, non pour elle, mais pour eux; elle
+ne demanda pas à souffrir moins, mais que les souffrances leur fussent
+épargnées. Elle se résigna enfin, se soumit à son isolement, et se
+promit de revenir chercher du courage aux pieds du Seigneur, toutes les
+fois qu'elle se sentirait envahie par le désespoir. Quand la supérieure
+revint la prendre, Christine pleurait doucement; elle était calme et
+elle suivit docilement la supérieure dans la chambre qui lui était
+destinée; elle y trouva Isabelle, arrivée depuis quelques instants, qui
+lui donna des nouvelles du départ de M. de Nancé, de François et de
+Paolo; elle lui redit les paroles de Paolo, lui peignit la douleur et
+l'abattement de François et de son père; Christine trouva une grande
+consolation à se retrouver avec Isabelle, qui partageait ses sentiments
+douloureux et ses affections.
+
+Les premiers jours se traînèrent péniblement. Christine n'avait pas
+encore de lettres; elle écrivait tous les jours, et reçut enfin une
+première lettre de François: lui aussi était triste, se sentait isolé et
+malheureux; le lendemain M. de Nancé lui donna quelques détails sur
+leur établissement, et la correspondance continua ainsi, animée et
+intéressante.
+
+Six mois après, Mme de Cémiane revint chez elle après une absence de
+six années; son premier soin fut d'aller voir sa nièce et de lui mener
+Bernard et Gabrielle; les deux cousines ne se reconnurent pas, tant
+elles étaient métamorphosées; Gabrielle était aussi grande que
+Christine, mais brune, avec des couleurs très prononcées, des yeux noirs
+et vifs, les traits délicats; c'était une fort jolie personne. Bernard
+était devenu un grand garçon de dix-neuf ans, bon, intelligent,
+raisonnable, mais un peu paresseux pour le travail de collège; il était
+très bon musicien, il peignait remarquablement bien, et avec ces deux
+talents il prétendait pouvoir se passer de grec et de latin. Leur joie
+de revoir Christine réjouit un peu le coeur de la pauvre délaissée: ils
+causèrent ou plutôt parlèrent sans arrêter pendant une heure et demie
+que se prolongea la visite de Mme de Cémiane. Christine écouta beaucoup
+et parla peu. Sa tante l'observait attentivement et avec intérêt.
+
+--Ma pauvre Christine, lui dit-elle en se levant pour partir, qu'est
+devenu ton rire joyeux, ta gaieté d'autrefois? Tu as le regard
+malheureux, le sourire triste, presque douloureux. Es-tu malheureuse au
+couvent, mon enfant? Je t'emmènerai de suite chez moi si c'est ainsi.
+
+Christine embrassa sa tante et pleura doucement, mais amèrement, dans
+ses bras.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Viens, ma pauvre enfant; viens! C'est affreux de t'avoir enfermée dans
+cette prison; tu vas venir chez moi.
+
+CHRISTINE
+
+--Je vous remercie, ma bonne tante; ce n'est pas le couvent qui fait
+couler mes larmes; j'y suis aussi heureuse que je puis l'être, séparée
+de ceux que j'aime tendrement, passionnément, de ceux qui m'ont
+recueillie, élevée, aimée, rendue si heureuse pendant huit ans! C'est M.
+de Nancé qui m'a placée ici, et j'y resterai tant qu'il désirera que j'y
+reste. Je pleure leur absence; loin de mon père et de mon frère, il n'y
+a pour moi que tristesse et isolement.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tu ne nous aimes donc plus, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je vous aime et vous aimerai toujours, mais pas de même; je ne puis
+exprimer ce que je sens; mais ce n'est pas la même chose; je puis vivre
+sans vous, je ne me sens pas la force de vivre loin d'eux.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Oui, je comprends; tes lettres à Gabrielle étaient pleines de
+tendresse pour M. de Nancé et pour François. Comment est-il, ce bon
+petit François?
+
+CHRISTINE, vivement.
+
+--Toujours aussi bon, aussi dévoué, aussi aimable.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Oui, mais sa taille, son infirmité.
+
+CHRISTINE
+
+--Il est grandi, mais son infirmité reste toujours la même.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Quel âge a-t-il donc maintenant?
+
+CHRISTINE
+
+--Il a vingt et un ans depuis trois mois.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Ecoute, ma petite Christine, je comprends ton chagrin, mais il ne faut
+pas l'augmenter par la vie d'ermite que tu mènes au couvent; tu aimes
+Gabrielle et Bernard, ils t'aiment beaucoup; ils se font une fête de
+t'avoir, et tu vas venir passer quelque temps avec nous. Je l'avais déjà
+demandé à ta mère, qui m'a dit de faire tout ce que je voudrais.
+
+CHRISTINE
+
+--Permettez-vous, ma tante, que j'écrive à M. de Nancé pour demander son
+consentement, et que j'attende sa réponse?
+
+--Certainement, ma chère petite, répondit en souriant Mme de Cémiane. Il
+est ton père d'adoption, et tu fais bien de le consulter.
+
+Quatre jours, après, Mme de Cémiane, qui avait aussi écrit à M. de
+Nancé, vint enlever Christine et Isabelle du couvent. Christine avait
+reçu de son côté un consentement plein de tendresse de son père adoptif;
+il lui reprochait d'avoir attendu ce consentement; il lui faisait les
+promesses les plus consolantes pour l'avenir, la suppliait de ne pas
+perdre courage, que l'heure de la réunion n'était pas si éloignée
+qu'elle le croyait, etc.
+
+Gabrielle et Bernard furent enchantés d'avoir leur cousine. Christine
+elle-même fut distraite forcément de son chagrin par la gaieté de ses
+cousins, par les soins affectueux de son oncle et de sa tante; elle
+retrouvait sans cesse des souvenirs de François et des jours heureux
+qu'elle avait passés avec lui dans son enfance. Gabrielle, voyant le
+charme que trouvait Christine à tout ce qui la ramenait à François et à
+M. de Nancé, et trouvant elle-même un vif plaisir à rappeler cet heureux
+temps, en parlait sans cesse; elle questionna beaucoup Christine sur
+la vie qu'elle menait à Nancé, s'étonnait qu'elle y eût trouvé de
+l'agrément, parlait de Paolo, de Maurice, demandait des détails sur sa
+maladie et sa mort.
+
+--Ce qui est surprenant, dit Christine, c'est qu'on n'ait jamais su
+comment lui et Adolphe se sont trouvés tout en haut, dans une mansarde,
+pendant l'incendie du château des Guilbert.
+
+GABRIELLE
+
+--On le sait très bien. Adolphe l'a raconté à Bernard. Tu sais qu'ils
+avaient si bien dîné, qu'ils se sont trouvés malades après et puis
+qu'ils étaient de mauvaise humeur; ils sont restés au salon; Maurice
+avait découvert un paquet de cigarettes oubliées sur la cheminée; il
+engagea Adolphe à les fumer; ils allumèrent leurs cigarettes et jetèrent
+les allumettes, sans penser à les éteindre, derrière un rideau de
+mousseline, qui prit feu immédiatement. Ne pouvant l'éteindre, et voyant
+s'enflammer la tenture de mousseline qui recouvrait les murs, ils furent
+saisis de frayeur; ils n'osèrent pas s'échapper par les salons et le
+vestibule, craignant d'être rencontrés par les domestiques et d'être
+accusés d'avoir mis le feu. Ils aperçurent une porte au fond du salon;
+ils s'y précipitèrent; elle donnait sur un petit escalier intérieur,
+qu'ils montèrent; ils arrivèrent à une mansarde, où ils se crurent en
+sûreté, pensant que l'incendie serait éteint avant d'avoir gagné les
+étages supérieurs. Ce ne fut que lorsque les flammes pénétrèrent dans
+leur mansarde qu'ils cherchèrent à redescendre; mais les escaliers
+étaient tout en feu, et ils se précipitèrent à la fenêtre en criant au
+secours. Avant qu'on eût exécuté les ordres de M. de Nancé, ils furent
+très brûlés, surtout le pauvre Maurice, qui cherchait de temps en temps
+a s'échapper à travers les flammes. Je m'étonne que Maurice ne vous
+l'ait pas raconté pendant qu'il était chez vous.
+
+CHRISTINE
+
+--François s'était aperçu que Maurice n'aimait pas à parler et à entendre
+parler de ce terrible événement, et il ne lui en a jamais rien dit.
+
+GABRIELLE
+
+--Mais toi, tu aurais pu le questionner.
+
+CHRISTINE
+
+--Non; François m'avait dit de ne pas lui en parler.
+
+
+
+
+XXVI
+
+DEMANDES EN MARIAGE. RÉPONSES DIFFÉRENTES
+
+Christine trouvait dans l'amitié de Gabrielle et de Bernard et
+dans l'affection compatissante de M. et Mme de Cémiane, un grand
+adoucissement à son chagrin; elle voyait sans peine comme sans plaisir
+quelques voisins de campagne que recevait souvent Mme de Cémiane. Les
+Guilbert y venaient très souvent. Adolphe prétendait être fort lié avec
+Bernard, Gabrielle et Christine, il faisait le beau, l'aimable,
+se moquait de tout le voisinage, et avait souvent des prises avec
+Christine, qui, toujours bonne, défendait vivement les absents et
+ripostait à Adolphe de manière à lui fermer la bouche. Elle ne
+supportait pas surtout qu'il se permît la moindre plaisanterie sur
+Maurice, dont elle prit une fois la défense avec tant de tendresse, de
+pitié, d'animation, qu'Adolphe fut atterré; chacun blâma sa cruelle
+attaque contre un frère mort, et approuva la courageuse défense de
+Christine.
+
+Ces querelles fréquentes, bien loin d'éloigner Adolphe de Christine, la
+lui rendirent au contraire plus agréable; il vint de plus en plus chez
+Mme de Cémiane, s'occupa de plus en plus de Christine, qui restait
+froide et indifférente. Enfin un jour il pria Mme de Cémiane de lui
+accorder un entretien particulier, et, après quelques phrases polies, il
+lui demanda la main de Christine.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Ce n'est pas moi qui dispose de la main de ma nièce, mon cher Adolphe,
+c'est elle-même avant tout; ensuite, ce sont ses parents, et enfin, et
+dominant tout, c'est M. de Nancé, qu'elle a adopté pour père, et qu'elle
+aime avec une tendresse extraordinaire.
+
+ADOLPHE
+
+--Pour commencer par Christine elle-même, chère Madame, ayez la bonté
+de lui parler aujourd'hui et de me faire savoir de suite où je dois
+adresser ma lettre de demande à M. et Mme des Ormes.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Je ferai ce que vous désirez, Adolphe, mais je ne suis pas aussi
+certaine que vous du succès de votre demande.
+
+ADOLPHE
+
+--Oh! Madame, vous plaisantez! Une pauvre fille abandonnée par ses
+parents, élevée par un étranger, avec un vilain bossu pour tout
+divertissement, enfermée ensuite dans un couvent, est trop heureuse
+qu'on veuille lui donner une position agréable et indépendante en
+l'épousant; elle a de l'esprit, elle sera fort riche, elle est
+charmante, elle me plaît enfin, et je vous demande instamment de m'aider
+à ce mariage qui me donnera le droit de vous appeler ma tante.
+
+Adolphe baisa la main de Mme de Cémiane en l'appelant «ma tante» et s'en
+alla.
+
+Mme de Cémiane hocha la tête et fit appeler Christine, à laquelle elle
+communiqua la demande d'Adolphe.
+
+--Que dois-je lui répondre, ma chère enfant?
+
+CHRISTINE
+
+--Ayez la bonté de lui dire, ma tante, que je le remercie beaucoup de sa
+demande, mais que je la refuse, absolument.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Pourquoi, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne l'aime pas, ma tante, et je n'ai aucune estime pour lui.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Mais il est très aimable; il est riche, il est joli garçon.
+
+CHRISTINE
+
+--Que voulez-vous, ma tante, il me déplaît.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Avant de refuser si positivement, écris à M. de Nancé. Songe donc à ta
+position, ma pauvre enfant. Je ne dois pas te dissimuler que ta mère
+a beaucoup dérangé sa fortune par ses dépenses excessives. Que
+deviendrais-tu si je venais à te manquer?
+
+CHRISTINE
+
+--J'écrirai à M. de Nancé, ma tante, mais pour lui dire que j'aimerais
+mieux mourir que d'épouser Adolphe ou tout autre.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Comment, tu ne veux pas te marier?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, ma tante; quoi qu'il arrive, je serai plus heureuse qu'avec un
+mari que je ne pourrais souffrir, je le sais, j'en suis sûre.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Comme tu voudras, Christine; cette aversion du mariage adoucira le
+coup que je vais porter à Adolphe, qui était si sûr de ton consentement.
+J'écrirai de mon côté à M. de Nancé pour lui raconter notre
+conversation. Au revoir, ma petite Christine; va faire ta lettre pendant
+que j'écrirai la mienne.
+
+C'était cette lettre de Christine avec celle de sa tante que M. de Nancé
+lisait et à laquelle il répondait à la prière de François.
+
+Peu de jours après cette demande d'Adolphe, Christine reçut la réponse
+qu'elle attendait avec impatience; c'était bien M. de Nancé qui
+répondait. Elle baisa la lettre avant de la commencer, et lut ce qui
+suit:
+
+--Ma fille, ma bien-aimée Christine, mon François, ton frère, ton ami,
+ne se sent plus le courage de vivre loin de toi; il traîne ses tristes
+journées sans but et sans plaisir; moi-même, malgré mes efforts pour
+dissimuler mon chagrin, je souffre comme lui de ton absence. Et toi,
+ma Christine, tu es malheureuse, je le sens, j'en suis sûr; toutes tes
+lettres en font foi, malgré tes efforts pour paraître calme et gaie,
+François me sollicite aujourd'hui de te demander si tu veux mettre un
+terme à notre séparation? Car de toi, de ta volonté, ma Christine,
+dépend tout notre bonheur à venir. Tu t'étonnes que j'aie l'air de
+douter de cette volonté: mais laisse-moi te dire à quel prix, par quel
+sacrifice peut s'opérer notre réunion. J'ose à peine te l'écrire, ma
+chère enfant, si dévouée, si aimante!... Veux-tu devenir ma vraie
+fille en devenant la femme de mon François? Veux-tu consacrer ta belle
+jeunesse, ta vie, au bonheur d'un pauvre infirme, vivre avec lui loin
+du monde et de ses plaisirs, t'exposer aux cruelles plaisanteries que
+provoque son infirmité? La vie sera pour toi sérieuse et monotone, elle
+se continuera entre moi et ton frère: notre tendresse en sera le
+seul embellissement, la seule distraction. J'attends ta réponse, ma
+Christine, avec une anxiété que tu comprendras facilement, puisque notre
+bonheur en dépend. Ce qui me donne du courage et l'espoir, c'est ce que
+tu nous dis aujourd'hui de la demande d'Adolphe, de ton refus et de ses
+motifs, qui nous ont remplis d'espérance, etc., etc. Christine eut de la
+peine à lire cette lettre jusqu'au bout, tant ses yeux obscurcis par les
+larmes déchiffraient péniblement l'écriture si connue et si chère de son
+père. Quand elle l'eut finie, son premier mouvement fut de se jeter au
+pied de son crucifix et de remercier Dieu du bonheur qu'il lui envoyait.
+Ensuite elle courut chez Isabelle, et, se jetant à son cou, elle lui
+remit la lettre de M. de Nancé en lui disant:
+
+--Lisez, lisez, Isabelle; voyez ce que me demande mon père. Cher père!
+cher François! ils vont revenir! Je les reverrai, et nous ne nous
+quitterons plus jamais. Oh! Isabelle, quelle vie heureuse nous allons
+mener!
+
+Isabelle embrassa tendrement sa chère enfant et témoigna une grande joie
+de cet heureux événement, qu'elle n'osait espérer, dit-elle, malgré
+qu'elle y eût pensé bien des fois.
+
+CHRISTINE
+
+--Comment ne me l'avez-vous pas dit plus tôt? Si j'en avais eu l'idée,
+j'en aurais parlé à mon père et à François, et nous n'aurions pas eu
+deux années horribles à passer.
+
+ISABELLE
+
+--J'en ai dit quelques mots un jour à M. de Nancé; il me défendit d'en
+jamais parler à François ni à vous surtout. «Je ne veux pas, me dit-il,
+que ma pauvre Christine, toujours dévouée, se sacrifie au bonheur
+de François et au mien; elle est trop jeune encore pour comprendre
+l'étendue de son sacrifice; il faut que François passe deux ans dans
+le Midi avec moi et Paolo, et que ma pauvre chère Christine arrive à
+dix-huit ans au moins avant que nous lui demandions de se donner à nous
+sans réserve».
+
+CHRISTINE
+
+--Mon père a pu croire que je ferais un sacrifice en devenant sa fille?
+C'est mal cela; et je vais le gronder aujourd'hui même.
+
+En sortant de chez Isabelle, Christine alla chez sa tante.
+
+--Chère tante, dit-elle en l'embrassant, voyez le bonheur que Dieu
+m'envoie; lisez cette lettre de M. de Nancé.
+
+Mme de Cémiane lut et sourit.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tu vas donc accepter la demande de François?
+
+CHRISTINE
+
+--Avec bonheur, avec reconnaissance, chère tante; c'est la fin de toutes
+mes peines, le commencement d'une vie si heureuse, que je n'ose croire à
+sa réalité.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Mais, chère enfant, as-tu réfléchi à ce que te dit M. de Nancé
+lui-même, des inconvénients d'unir ton existence à celle d'un pauvre
+infirme, objet des moqueries du monde, et...
+
+CHRISTINE
+
+--J'ai pensé au bonheur d'être la femme de François, la fille de M. de
+Nancé, au droit que me donnaient ces titres de vivre avec eux, chez eux
+toujours et toujours. Tout sera à nous tous; notre vie sera en commun;
+nous ne quitterons jamais Nancé et nous n'entendrons pas les sottes
+plaisanteries et les méchancetés du monde.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tu disais l'autre jour que tu ne voulais pas te marier.
+
+CHRISTINE
+
+--Avec Adolphe et tous les autres, non, ma tante; mais avec François,
+c'est autre chose.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tu oublies qu'il faut le consentement de tes parents, ma chère petite.
+Veux-tu que je leur écrive, si cela t'embarrasse?
+
+CHRISTINE
+
+--Oh oui! ma tante. Je vous remercie; vous êtes bien bonne. C'est
+dommage que Gabrielle et Bernard soient sortis; j'aurais voulu leur
+faire voir de suite la lettre de mon père.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Ils ne tarderont pas à rentrer.
+
+CHRISTINE
+
+--Et je vais vite répondre à mon cher père, et vite envoyer ma lettre à
+la poste.
+
+Christine rentra et répondit ce qui suit à M. de Nancé:
+
+«Mon cher, cher père, que je vous remercie, que vous êtes bon! que je
+suis heureuse! Vous voulez donc bien que je sois la femme de notre cher
+François; vous voulez bien que je sois votre fille, votre vraie fille?
+Et pourquoi, mon père, mon cher père, m'avez-vous laissée toute seule à
+pleurer et à me désoler pendant deux ans? Et pourquoi, vous et François,
+ne m'avez vous pas demandé plus tôt ce que vous me demandez aujourd'hui?
+Si je n'étais si heureuse, je vous gronderais, mon bon, cher, bien-aimé
+père de ce que je viens d'apprendre par Isabelle, et de ce que je vous
+raconterai plus tard: mais je n'ai que de la joie, du bonheur dans le
+coeur, et je n'ai pas le courage de gronder... Je n'ai pas même relu ce
+que vous me dites du prétendu sacrifice que je vous fais. Ce que vous
+appelez plaisirs du monde est pour moi d'un ennui mortel; la vie que
+vous me décrivez est précisément celle que j'aime, que je désire; votre
+tendresse à tous deux est mon seul, mon vrai bonheur, et je n'ai besoin
+d'aucune distraction à ce bonheur. Ce que vous dites de l'infirmité
+de François n'a pas de sens pour moi; je l'aime comme il est; je l'ai
+toujours aimé ainsi et je l'aimerai toujours. Avec vous et lui, je ne
+désirerai rien, je ne regretterai rien. Ne me quittez jamais, c'est tout
+ce que je vous demande en retour de ma vive tendresse. Je vous prie
+instamment, mon père chéri, de vous mettre en route de suite après la
+lecture de ma lettre. Si vous attendez ma réponse avec impatience, vous
+jugez avec quels sentiments je vous attends. Si je m'écoutais, j'irai
+moi-même vous porter cette réponse; mais je comprends que ce serait
+ridicule aux yeux du sot monde que vous me soupçonnez de pouvoir
+regretter.
+
+«Au revoir donc sous peu de jours, mon père chéri; je n'appelle plus
+François que mon mari dans mon coeur, et je suis aujourd'hui sa femme
+dévouée et affectionnée. Bientôt je signerai CHRISTINE DE NANCÉ. Que
+je serai heureuse! Je vous embrasse, mon père, mille et mille fois, et
+François aussi.
+
+«J'oublie que je n'ai pas encore le consentement de mes parents; mais ça
+ne fait rien. Ma tante s'est chargée d'écrire et de l'avoir».
+
+Lorsque M. de Nancé reçut cette réponse de Christine, lui aussi eut les
+yeux pleins de larmes de joie et de reconnaissance; la tendresse si
+dévouée, si absolue de Christine le toucha profondément. Il appela
+François.
+
+--La réponse de Christine, mon fils.
+
+FRANÇOIS
+
+--Que dit-elle, mon père? Consent-elle?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Mon enfant, je suis heureux! Quel trésor nom recevons de Dieu! Lis,
+mon enfant, lis, tu verras quel coeur et quelle âme.
+
+François lut, et plus d'une fois il essuya une larme qui obscurcissait
+sa vue.
+
+--Charmante et admirable nature, dit-il en rendant la lettre à son père
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Oui, mon ami, tu seras heureux autant que peut l'être un homme en ce
+monde. Et moi! avec quel bonheur j'achèverai entre vous deux une vie qui
+n'a été heureuse que par vous!... Je vais écrire à ta femme, ajouta-t-il
+en souriant, pour lui annoncer notre départ. Va voir avec Paolo, en lui
+faisant part de ton mariage, quel jour nous pourrons partir.
+
+François ne tarda pas à revenir, suivi de Paolo, dont le visage
+resplendissait de joie.
+
+--Après demain, Signor, après-demain matin à houit heures nous serons
+en route. Ze vais dire au valet de sambre de faire tous les paquets. Ze
+vais tout préparer de mon côté, avec mon ser François qui ne fera pas le
+paresseux, ze vous en réponds.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Mais croyez-vous François en état de partir?
+
+PAOLO
+
+--Eh! Signor mio, il peut aller en Cine sans se reposer. Que diable!
+voyez ce garçon; il est rézouissant à regarder. Ze vous dis que z'en
+réponds sur ma tête.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tant mieux, mon cher, tant mieux! Partons après-demain; envoyez-moi le
+valet de chambre; je vais lui faire payer tous mes fournisseurs et faire
+prévenir le cuisinier qu'il se tienne prêt à partir avant nous. Allons,
+mon François, emballons, rangeons, et n'oublie pas les marbres et les
+curiosités destinés à Christine.
+
+François ne se le fit pas dire deux fois, et après avoir écrit quelques
+pages de tendresse et de reconnaissance à Christine, lui, M. de Nancé et
+Paolo commencèrent leurs préparatifs de départ.
+
+
+
+
+XXVII
+
+CHRISTINE A RÉPONSE A TOUT
+
+Pendant qu'à Pau ils font leurs paquets, nous allons retourner près de
+Christine, que sa tante venait de demander.
+
+--Christine, j'ai une lettre de ta mère.
+
+CHRISTINE
+
+--Vous envoie-t-elle son consentement et celui de mon père pour mon
+mariage avec François?
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Oui, mais...
+
+CHRISTINE
+
+--Quoi donc, ma tante? Vous avez l'air tout émue.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Ma pauvre petite, c'est que j'ai une nouvelle fâcheuse à t'annoncer.
+
+CHRISTINE
+
+--Ah! mon Dieu! est-ce que M. de Nancé ou François...
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Non, non, il ne s'agit pas d'eux. Il s'agit de ta dot.
+
+CHRISTINE
+
+--Dieu! que vous m'avez fait peur, ma tante! Je craignais un malheur.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Mais c'est un malheur que j'ai à t'apprendre! D'abord, tes parents ne
+te donnent pas de dot.
+
+CHRISTINE
+
+--Eh bien! qu'est-ce que cela fait, ma tante?
+
+MADAME DE CÉMIANE, étonnée.
+
+--Comment, ce que cela fait? Mais M. de Nancé et François comptaient
+certainement sur une dot.
+
+CHRISTINE
+
+--Je suis sûre qu'ils n'y ont pas plus pensé que moi. M. de Nancé est
+assez riche pour nous trois.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Quelle drôle de fille tu fais!... L'autre chose que j'ai il te dire,
+c'est que tes parents sont ruinés.
+
+CHRISTINE
+
+--J'en suis bien peinée pour eux.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Ils sont obligés de vendre les Ormes.
+
+CHRISTINE
+
+--En sont-ils fâchés?
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Non, ils vont s'établir à Florence.
+
+CHRISTINE
+
+--Moi, cela m'est égal, si cela ne leur fait rien.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Mais les Ormes eussent été à toi après tes parents!
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'ai pas besoin des Ormes, puisque j'ai Nancé.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Nancé n'est pas à toi; c'est à M. de Nancé.
+
+CHRISTINE
+
+--N'est-ce pas la même chose, puisque je resterai chez lui?
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tu es incroyable; ainsi tu n'es pas affligée de n'avoir ni dot ni
+fortune à venir?
+
+CHRISTINE
+
+--Moi affligée! Pas plus que si j'avais des millions.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Mais M. de Nancé et François en seront fort contrariés.
+
+CHRISTINE
+
+--Pas plus que moi, ma tante. De même que j'aime François et M. de Nancé
+et pas leur fortune, de même c'est moi qu'ils veulent avoir et pas ma
+fortune.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Nous verrons ce qui arrivera.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! je suis bien tranquille; je leur devrai tout dans l'avenir comme
+dans le passé. Voilà la différence; elle n'est pas grande, comme vous
+voyez, ma tante. Je vais écrire à François le consentement de mes
+parents.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Et leur ruine aussi.
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, oui, je leur en parlerai; au revoir, ma bonne tante.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tiens, voici la lettre de ta mère.
+
+CHRISTINE
+
+--Merci, ma tante, je l'enverrai à François.
+
+Christine se retira chez elle et ouvrit avec répugnance la lettre de sa
+mère, dont elle n'avait jamais reçu que des paroles désagréables.
+
+«Ma chère soeur, disait-elle, Christine n'a pas le sens commun de vouloir
+épouser un bossu, elle ferait cent fois mieux de se faire religieuse. Ni
+mon mari ni moi, nous ne lui refusons pourtant pas notre consentement;
+avec un mari bossu, il est clair qu'elle devra vivre à Nancé sans en
+sortir, ce qui convient parfaitement à son peu de beauté, à son petit
+esprit et à ses goûts bizarres. Un autre motif nous fait donner notre
+consentement. J'ai eu le malheur d'être trompée par un homme d'affaires
+malhonnête, et nous nous trouvons ruinés, ou à peu près; notre fortune
+actuelle payera nos dettes; il nous restera la terre des Ormes, que nous
+vendrons à un marchand de bois, moyennant une rente de cinquante mille
+francs; mais Christine n'aura rien, ni dot, ni fortune à venir. Nous
+sommes donc assez contents que M. de Nancé veuille bien prendre
+Christine à sa charge et qu'il l'empêche de revenir, en la mariant à
+son pauvre petit bossu. Je vous enverrai demain notre consentement par
+devant notaire, afin de ne plus entendre parler de cette affaire. Dès
+que la vente des Ormes, qui est en train, sera terminée, nous partirons
+pour la Suisse et puis pour Florence, où j'ai l'intention de me fixer.
+Dites bien à M. de Nancé que Christine n'a et n'aura pas le sou. Adieu,
+ma soeur; mille compliments à votre mari... Je n'ai pas même de quoi
+faire un trousseau à Christine. Dites-le.»
+
+«CAROLINE DES ORMES.»
+
+Christine laissa tomber tristement la lettre de sa mère.
+
+«Quelle indifférence! se dit-elle. Pas un mot; pas une pensée de
+tendresse pour moi, leur fille, leur seule enfant! Et ce bon, ce cher
+M. de Nancé! quels soins, quelle bonté, quelle tendresse, quelle
+préoccupation constante de mon bien-être, de mon bonheur! Oh! que je
+l'aime, ce père bien-aimé que le bon Dieu m'a envoyé dans mon triste
+abandon! Et François! ce frère chéri qui depuis des années ne vit que
+pour moi, comme je ne vis que pour lui et pour notre père! Quelle joie
+remplit mon coeur depuis que je suis certaine d'être à eux pour toujours!
+Quand donc m'annonceront-ils leur retour? Je devrais recevoir la lettre
+aujourd'hui!»
+
+Après avoir écrit à François, Christine se mit à écrire à M. de Nancé en
+lui envoyant la lettre de sa mère.
+
+«Je ne sais pourquoi, disait-elle, ma tante a peur que la lettre de ma
+mère ne vous chagrine. Je suis bien sûre, moi, que vous n'en éprouverez
+aucune peine par rapport a moi. Je vous dois tout depuis huit ans, je
+continuerai à tout vous devoir, cher bien-aimé père; bien loin de m'en
+trouver humiliée, j'en ressens plutôt du bonheur et de l'orgueil; ma
+reconnaissance est plus solide et ma tendresse plus vive. Je suis votre
+création et votre bien, et je vous reste telle que vous, m'avez reçue
+de mes parents. Quand donc reviendrez-vous, cher père? Quand donc
+pourrai-je vous embrasser avec mon cher François? Je viens de lui écrire
+la reconnaissance dont mon coeur est rempli pour vous comme pour lui. Il
+faut qu'il vous lise ma lettre, afin de prendre votre bonne part de
+ma tendresse. Adieu, père chéri; je vous attends chaque jour, presque
+chaque heure! Que je voudrais savoir l'heure de votre retour! Je vous
+embrasse, cher père, encore et toujours, avec mon bien cher François.
+J'embrasse, aussi notre bon Paolo.»
+
+«Votre fille, CHRISTINE».
+
+Le lendemain du départ de cette lettre, elle reçut celle de François
+annonçant leur arrivée pour le jour suivant; elle fit part à Isabelle
+de cette bonne nouvelle, et obtint de sa tante la permission d'aller à
+Nancé, avec Isabelle et Gabrielle, pour tout préparer au château; elles
+devaient y passer la journée, y dîner, si c'était possible, et ne
+revenir chez sa tante que le soir. Elle et Gabrielle furent enchantées
+de cette permission; Bernard voulut aussi les accompagner, mais elles
+lui dirent qu'il les gênerait dans leurs occupations de ménage.
+
+--Alors, dit-il, je vais m'enfermer pour achever mon cadeau à François.
+
+CHRISTINE
+
+--Quel cadeau? Que lui destines-tu?
+
+BERNARD
+
+--C'est un secret.
+
+CHRISTINE
+
+--Pas pour moi, qui suis la femme de François!
+
+BERNARD
+
+--Pour toi comme pour Gabrielle, comme pour tout le monde. Adieu,
+curieuse; au revoir.
+
+Christine, qui avait retrouvé toute sa gaieté, rit avec Gabrielle du
+prétendu mystère de Bernard. En arrivant dans la cour, Christine poussa
+un cri de joie; elle avait aperçu le cuisinier.
+
+--Mallar! s'écria-t-elle, mon cher Mallar, vous voilà revenu? Ils
+reviennent demain; à quelle heure?
+
+MALLAR
+
+--A deux heures, Mademoiselle, ils seront ici.
+
+CHRISTINE
+
+--Quelle joie, quel bonheur! Je viendrai les attendre. Pouvez-vous nous
+donner à dîner aujourd'hui Mallar, à ma cousine, à Isabelle et à moi?
+
+MALLAR
+
+--Certainement, Mademoiselle; seulement je prierai ces dames de
+m'excuser si le dîner est un peu mesquin, n'ayant pas beaucoup de temps
+pour le préparer.
+
+CHRISTINE
+
+--Cela ne fait rien, mon bon Mallar: donnez-nous ce que vous pourrez.
+Allons, vite à l'ouvrage, Gabrielle; nous avons beaucoup à faire et pas
+beaucoup de temps.
+
+Elles travaillèrent toute la journée à ranger les meubles, à mettre en
+ordre les affaires de M. de Nancé et de François, à orner le salon de
+fleurs, à découvrir et épousseter les bronzes et les tableaux de prix,
+à ranger et essuyer les livres, à faire marcher les pendules, etc. Les
+heures s'écoulèrent rapidement; l'heure du dîner approchait. Christine
+emmena Gabrielle dans la bibliothèque, qui était le cabinet de travail
+de M. de Nancé.
+
+--Pauvre bon père! dit Christine en s'asseyant dans le fauteuil de M. de
+Nancé, que de fois nous sommes venus ici, François et moi, le déranger
+de son travail! Quand je passais mon bras autour de son cou, il
+m'embrassait et me regardait si tendrement, que je me sentais heureuse
+de rester là, la tête sur son épaule. Gabrielle, je prie le bon Dieu de
+t'envoyer le bonheur qu'il me donne: un François pour mari, un M. de
+Nancé pour père.
+
+GABRIELLE
+
+--Pour rien dans le monde, je n'épouserais un infirme, ma pauvre
+Christine.
+
+CHRISTINE
+
+--Qu'importe, chère Gabrielle? Si tu connaissais François comme je le
+connais, tu ne songerais pas plus à son infirmité que je n'y songe, et
+tu l'aimerais comme je l'aime!
+
+GABRIELLE
+
+--Oh non! par exemple! Pense donc que tu ne pourras jamais aller avec
+lui au bal, au spectacle!
+
+CHRISTINE
+
+--Je déteste bals et spectacles.
+
+GABRIELLE
+
+--Tu ne pourras pas du tout aller dans le monde.
+
+CHRISTINE
+
+--Je déteste le monde; il m'attriste et m'ennuie.
+
+GABRIELLE
+
+--Tu ne pourras pas aller aux promenades ni dans les environs.
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'aime que les promenades que peut faire François, et je déteste
+les environs.
+
+GABRIELLE
+
+--Mais tu ne pourras même pas avoir du monde chez toi.
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'ai besoin de personne que de François et de mon père; toi,
+Bernard et tes parents, vous ne comptez pas comme monde, et je vous
+verrai sans craindre les moqueries pour mon pauvre François.
+
+GABRIELLE
+
+--Enfin, je ne sais, mais un mari infirme est toujours ridicule; tu ne
+pourras seulement pas lui donner le bras; il a un pied de moins que toi.
+
+CHRISTINE
+
+--S'il est ridicule aux yeux du monde, c'est pour moi une raison de
+l'aimer davantage, de me dévouer à lui et à mon père pour leur témoigner
+ma vive reconnaisance de tout ce qu'ils ont fait pour moi; et, quant au
+bras, je sais marcher seule; je déteste de donner le bras.
+
+GABRIELLE
+
+--Alors tout est pour le mieux; mais je n'envie pas ton bonheur.
+
+Le dîner vint interrompre la conversation des deux cousines; les
+domestiques restés au château avaient fait la grosse besogne, les
+chambres, les lits, etc. Le cocher reçut l'ordre de se trouver le
+lendemain à l'heure voulue au chemin de fer, et Christine retourna
+chez sa tante, heureuse et joyeuse de l'attente du lendemain; elle
+s'attendait peu à la surprise qu'elle devait éprouver.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+MÉTAMORPHOSE DE FRANÇOIS
+
+Ce lendemain si désiré arriva; Christine, un peu pâle, les yeux un peu
+battus, parut au déjeuner après lequel elle devait aller attendre M. de
+Nancé et François au château.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tu es pâle, Christine; souffres-tu?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, ma tante; j'ai mal dormi: la joie m'a agitée; c'est pourquoi je
+me sens un peu fatiguée.
+
+Le déjeuner sembla long à Christine; dès qu'Isabelle fut prête à
+l'accompagner, elle dit adieu à sa tante, à Gabrielle et à Bernard, et
+s'élança dans la voiture qui devait l'emmener. Ses yeux rayonnaient, son
+visage exprimait le bonheur; arrivée à Nancé, elle ne voulut pas quitter
+le perron, de crainte de manquer le moment de l'arrivée; l'attente ne
+fut pas longue; la voiture parut, s'arrêta au perron, et M. de Nancé
+sauta à bas de la voiture et reçut dans ses bras sa fille, sa Christine
+qui versait des larmes de joie.
+
+CHRISTINE
+
+--Mon père! mon père! quel bonheur! Et François, mon cher François, où
+est-il? Oh! mon Dieu! François! Qu'est-il arrivé?
+
+M. DE NANCÉ, l'embrassant encore
+
+--Le voilà, ton François! Tu ne le vois pas? Ici, devant toi.
+
+Et, au même instant, Christine se sentit saisie dans les bras d'un grand
+jeune homme.
+
+Christine poussa un cri, s'arracha de ses bras, et, se réfugiant dans
+ceux de M. de Nancé, regarda avec surprise et terreur.
+
+FRANÇOIS
+
+--Comment, ma Christine, tu ne reconnais pas ton François? tu le
+repousses?
+
+CHRISTINE
+
+--François, ce grand jeune homme? François?
+
+FRANÇOIS
+
+--Moi-même, ma Christine chérie, bien-aimée! C'est moi, guéri, redressé
+par Paolo.
+
+Christine poussa un second cri, mais joyeux cette fois, et se jeta à son
+tour dans les bras de François.
+
+PAOLO
+
+--Ah çà! et moi? Ze souis là comme oune buce, sans que personne me
+regarde et m'embrasee. Ma Christinetta oublie son cer Paolo!
+
+--Mon bon, mon cher Paolo! dit Christine en quittant François et en
+embrassant Paolo à plusieurs reprises. Non, je n'oublie pas ce que je
+vous dois. Si vous saviez combien je vous aime! quelle reconnaissance
+je me sens pour vous! Oh! François! cher François! mon coeur déborde de
+bonheur. Pauvre ami! te voilà donc dépouillé de cette infirmité qui
+gâtait ta vie!
+
+FRANÇOIS
+
+--Et que je bénis, ma soeur, mon amie, puisqu'elle m'a fait connaître les
+adorables qualités de ton coeur et le degré de dévouement auquel pouvait
+atteindre ce coeur aimant et dévoué.
+
+--Dévouement? dit Christine en souriant; ce n'était pas du dévouement:
+c'était l'affection, la reconnaissance la plus tendre et la mieux
+méritée; je n'y avais aucun mérite; j'aimais toi et mon père parce que
+vous avez été toujours pour moi d'une bonté constante, si pleine de
+tendresse, que je m'attendrissais en y pensant... Mais pourquoi, mon
+père, ne m'avez-vous pas dit ou écrit ce que faisait notre bon Paolo
+pour mon cher François?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Parce que le traitement pouvait ne pas réussir, et que tu pouvais
+en éprouver du mécompte et du chagrin. Paolo avait inventé un système
+mécanique qui agissait lentement et qui pouvait ne pas avoir le succès
+qu'il en espérait. Je t'ai donc laissée au couvent, me trouvant dans la
+nécessité d'habiter un pays chaud pendant deux années que devait durer
+le traitement de François.
+
+CHRISTINE
+
+--Et pourquoi ne m'avoir pas emmenée?
+
+M. DE NANCÉ, souriant.
+
+--Parce que tu avais seize ans, que François en avait vingt, et que ce
+n'eût pas été convenable aux yeux du monde que je t'emmène avec moi.
+
+CHRISTINE
+
+--Ah oui! le monde! c'est vrai. Et avez-vous reçu ma lettre et celle de
+ma mère?
+
+M. DE NANCÉ
+
+Le matin même de notre départ, mon enfant. Tu nous as parfaitement
+jugés; bien loin de regretter ta fortune, nous sommes enchantés de
+n'avoir d'eux que toi, ta chère et bien-aimée personne, et d'avoir même
+à te donner ta robe de noces.
+
+CHRISTINE
+
+--Emblème de mon bonheur, père chéri! Et moi, je suis heureuse de tout
+vous devoir, tout, jusqu'aux vêtements qui me couvrent.
+
+Les premières heures passèrent comme des minutes. Quand il fut temps
+pour Christine de partir:
+
+--Mon père, dit-elle en passant son bras autour du cou de M. de Nancé
+comme aux jours de son enfance; mon père,... ne puis-je rester?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Chère enfant, je n'aimerais pas à te voir rentrer trop tard.
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne rentrerais pas du tout, mon père; je reprendrais près de vous
+notre chère vie d'autrefois.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Cela ne se peut, chère petite; aie patience; dans trois semaines nous
+te reprendrons.
+
+CHRISTINE
+
+--Trois semaines! comme c'est long! N'est-ce pas François?
+
+François ne répondit qu'en l'embrassant. Le domestique vint annoncer la
+voiture, et Christine partit avec Isabelle.
+
+Le lendemain, M. de Nancé vint présenter son fils à M. et Mme de
+Cémiane et à Gabrielle et Bernard stupéfaits. Paolo, le fidèle Paolo,
+les accompagnait; il voulait être témoin de l'entrevue. Christine
+était convenue la veille, avec François, son père et Paolo, qu'elle
+ne parlerait pas du changement survenu dans la personne de François.
+Les cris de surprise qui furent successivement poussés enchantèrent
+Christine, firent sourire M. de Nancé et François et provoquèrent chez
+Paolo une joie qui se manifesta par des sauts, des pirouettes et des
+cris discordants. Gabrielle resta ébahie; elle ne se lassait pas de
+considérer François, devenu grand comme son père, droit, robuste, le
+visage coloré, la barbe et les moustaches complétant l'homme fait.
+
+--François, dit Gabrielle en riant, ne bouge pas, laisse-moi tourner
+autour de toi, comme nous l'avons fait, Christine et moi, la première
+fois que tu es venu nous visiter... C'est incroyable! Droit comme
+Bernard, le dos plat comme celui de Christine! Comme tu es bien! comme
+tu es beau! Jamais je ne t'aurais reconnu! Vraiment, Paolo a fait un
+miracle!
+
+Ce fut une joie, un bonheur général; Paolo, M. de Nancé et Christine
+étaient rayonnants. Pendant que les jeunes gens causaient, riaient,
+et que Paolo racontait à sa manière la guérison et le traitement de
+François. M. de Nancé causait avec M. et Mme de Cémiane du mariage, du
+contrat, et les rassurait sur la dot de Christine.
+
+--C'est moi qui me suis arrogé le droit de la doter, mes chers amis,
+dit-il; j'ai été son père adoptif; je deviens son vrai père, et je
+partage ma fortune avec mes deux enfants, revenu et capital. Nous en
+aurons chacun la moitié; j'ai soixante mille francs de revenu, chacun
+de nous en aura trente mille, le jeune ménage comptant pour un. Nous
+vivrons tous ensemble; nous ne quitterons guère Nancé, à ce que je vois.
+Ne vous occupez donc pas de la fortune de Christine; le contrat de
+mariage lui en donnera autant qu'à François. Je ne veux même pas que son
+trousseau lui vienne d'un autre que moi.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Oh! quant à cela, cher Monsieur, laissez-nous en faire les frais.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Pardon, chère Madame; je crois avoir acquis le droit de traiter
+Christine comme ma fille. Faites-lui le présent de noces que vous
+voudrez, mais laissez-moi le plaisir de lui donner trousseau et meubles.
+Vous le voulez bien, n'est-il pas vrai? Ne faites pas les choses à demi,
+et abandonnez-moi entièrement ma fille, ma Christine.
+
+Ce point décidé, M. de Nancé demanda encore la permission de presser le
+contrat et le mariage, «afin, dit-il, de nous laisser rentrer dans
+notre bonne vie calme, qui ne peut être heureuse et complète qu'avec
+Christine.»
+
+M. et Mme de Cémiane consentirent à tout ce que désirait M. de Nancé.
+Il fut convenu que, jusqu'au jour du mariage, François et Christine
+passeraient leurs journées ensemble, soit à Nancé, soit chez Mme de
+Cémiane. La visite terminée, M. de Nancé emmena Christine pour la
+ramener le soir chez sa tante. Il en fut de même tous les jours; après
+déjeuner, François venait à Cémiane; et, dans l'après-midi, quand M. de
+Nancé avait terminé ses affaires, il emmenait ses enfants, pour voir
+Paolo, dîner à Nancé, et les ramenait achever la soirée avec Gabrielle
+et Bernard.
+
+Au bout de quinze jours, il annonça que tout était en règle, que le
+contrat de mariage pouvait se signer le surlendemain, et le mariage
+avoir lieu le jour d'après. On fit des préparatifs de soirée chez Mme
+de Cémiane pour le contrat, auquel on engagea tout le voisinage. Paolo
+prépara des surprises de chant, des vers composés pour Christine, des
+bouquets, etc. Le jour du mariage, on devait dîner chez M. de Nancé,
+mais il demanda à n'engager que les Cémiane, selon le désir de ses
+enfants.
+
+La veille du contrat, Christine reçut un trousseau charmant, mais simple
+et conforme à ses goûts et à la vie qu'elle désirait mener.
+
+Ce fut Paolo qui fut chargé de le lui remettre.
+
+--Voyez, disait-il, voyez, ma Christinetta, comme c'est zoli! Quelle
+zentille robe! vous serez sarmante avec toutes ces zoupes, ces
+dentelles, ces cacemires, et tant d'autres soses.
+
+La soirée du contrat commençait lorsqu'on apporta une caisse avec
+recommandation de l'ouvrir de suite, ce qui fut exécuté. Elle contenait
+un beau portrait de Christine, peint par Bernard pour François.
+Christine et François furent touchés de cette attention et en
+remercièrent tendrement Bernard.
+
+--C'est là ton secret, lui dit Christine.
+
+François fut l'objet de la curiosité et de l'admiration générales;
+Adolphe, qui eut l'audace d'accepter l'invitation, fut aussi étonné
+que furieux; il espérait pouvoir se venger du refus de Christine en se
+moquant de son bossu, et il ne put qu'enrager intérieurement sans oser
+faire paraître son déplaisir.
+
+Le jour du mariage se passa dans un tranquille bonheur; Christine, après
+la messe, fut emmenée par son père et François.
+
+--A vous, mon père; à toi, mon François, dit Christine quand la voiture
+roula vers Nancé; à vous pour toujours.
+
+Et, s'appuyant sur l'épaule de son père, elle pleura. Ses larmes
+furent comprises par son père et son mari, car c'étaient des larmes de
+tendresse et de bonheur. Arrivés à Nancé, ils trouvèrent le bon Paolo,
+qui, parti un peu avant, attendait les mariés à la porte avec tous les
+gens de la maison; il embrassa la mariée, serra François dans ses bras,
+et fut serré à son tour dans ceux de M. de Nancé.
+
+Christine ayant demandé à passer chez elle pour enlever son voile et sa
+belle robe de dentelle (présent de sa tante), son père la mena dans son
+nouvel appartement, arrangé et meublé élégamment et confortablement.
+Isabelle avait sa chambre près d'elle. Christine et François passèrent
+quelques heures à arranger avec Isabelle les petits objets de fantaisie
+dont leurs chambres étaient ornées; entre autres, les marbres et
+albâtres que François avait apportés pour Christine. Elle se retrouva
+enfin à Nancé comme jadis chez elle, et pour n'en plus sortir.
+
+
+
+
+XXIX
+
+PAOLO HEUREUX, CONCLUSION
+
+A partir du jour de leur mariage, François et Christine jouirent d'un
+bonheur calme et complet, augmenté encore par celui de leur père,
+qui semblait avoir redoublé de tendresse pour eux. Il ne cessait de
+remercier Dieu de la douce récompense accordée aux soins paternels
+dont il avait fait l'objet constant de ses pensées et de sa plus chère
+occupation. Paolo aussi était l'objet de sa reconnaissante amitié.
+
+--A vous, mon ami, lui disait-il souvent, je dois la grande, l'immense
+jouissance de regarder mon fils, de penser à lui sans tristesse et sans
+effroi de son avenir. Il n'est plus un sujet de raillerie: il ne craint
+plus de se faire voir; Christine aussi est délivrée de cette terreur
+incessante d'une humiliation pour notre cher François. Je vous aime bien
+sincèrement, mon cher Paolo, et mon coeur paternel vous remercie sans
+cesse.
+
+--O carissimo Signor, ze souis moi-même si zoyeux, que ze voudrais
+touzours les embrasser! Tenez, les voilà qui courent dans le zardin
+après ce poulain ésappé! Voyez qu'ils sont zentils! La Christinetta!
+voyez qu'elle est lézère comme oune petit oiseau! Et le zeune homme! le
+voilà qui saute une barrière. Le beau zeune homme! C'est que z'en souis
+zaloux, moi! Voyez quelle taille! quel robuste garçon!
+
+Et Paolo sautait lui-même, pirouettait.
+
+--Signor mio, dit-il un jour, ze souis oune malheureux, oune profond
+scélérat!... Ze m'ennouie de la patrie! Il faut que ze revoie la patrie!
+O patria bella! O Italia! Signor mio, laissez-moi zeter un coup d'oeil
+sur la patrie, seulement oune petite quinzaine.
+
+--Quand vous voudrez et tant que vous voudrez, mon pauvre cher garçon; je
+vous payerai votre voyage, votre séjour, tout.
+
+--O Signor! s'écria Paolo, vous êtes bon, vraiment bon et zénéreux!
+Alors ze pourrai partir demain?
+
+--Certainement, mon ami, répondit M. de Nancé en riant de cet
+empressement. Demandez malles, chevaux, voiture, quand vous voudrez. Ce
+soir, je vous remettrai mille francs pour les frais du voyage. Paolo
+serra les mains de M. de Nancé et voulut les baiser, mais M. de Nancé
+l'embrassa et lui conseilla de s'occuper de ses malles.
+
+L'absence de Paolo dura deux mois; à la fin du premier mois, il écrivit
+à M. de Nancé:
+
+«O Signor de Nancé! qu'ai-ze fait, malheureux! Pardonnez-moi! Pitié pour
+votre Paolo dévoué!... Voilà ce que c'est, Signor. Z'ai retrouvé oune
+zeune amie que z'aimais et que z'aime parce qu'elle est bonne et
+sarmante comme Christinetta; cette pauvre zeune amie n'a rien que du
+malheur; elle me fait pitié, et moi ze loui dis: «Cère zeune amie,
+voulez-vous être ma femme? Il zouste comme notre cer François à la
+Christinetta; et la zeune amie se zette dans mes bras et me dit: «Ze
+serai votre femme», zouste comme notre Christinetta à François. Et moi,
+ze n'ai pas pensé à vous, excellent Signor; et ze ne veux pas vivre loin
+de vous, et ze ne veux pas laisser ma femme à Milan. Alors quoi faire,
+cer Signor? Ze souis au désespoir, et ze pleure toute la zournée; et
+ma zeune amie pleure avec moi! Quoi faire, mon Dieu, quoi faire? Si ze
+reste loin de vous, ze meurs! Si ze laisse ma zeune amie, ze meurs.
+Alors, quoi faire? Ze vous embrasse, mon cer Signor; z'embrasse mon
+François céri, ma Christinetta bien-aimée; cers amis, conseillez votre
+pauvre Paolo et sa zeune amie.
+
+«PAOLO PERRONI.».
+
+M. de Nancé s'empressa de faire voir cette lettre à ses enfants.
+
+--Que faire? leur dit-il en riant. Que faire?
+
+CHRISTINE
+
+--C'est de les faire venir ici, chez nous, père chéri; nous les
+garderons toujours, n'est-ce pas, François?
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, mon père; je suis de l'avis de Christine.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Et moi aussi; de sorte que nous sommes tous d'accord, comme toujours.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! cher bien-aimé père! comment ne serions-nous pas d'accord? Nous
+sommes si heureux!
+
+M. de Nancé écrivit à Paolo de se marier vite et de leur amener sa jeune
+amie, qui resterait à Nancé toute sa vie si elle le voulait, et que lui
+M. de Nancé et François lui donnaient pour cadeau de noces, une rente de
+trois mille francs.
+
+Le bonheur de Paolo fut complet; un mois après, il présentait sa jeune
+épouse à ses amis; Christine trouva en elle une jeune compagne aimable
+et dévouée: elles convinrent que si Christine avait des filles, Mme
+Paolo (qui s'appelait Elena) l'aiderait à les élever. Elle eut, en
+effet, filles et garçons, deux filles et deux fils; Mme Paolo en eut un
+peu plus, trois filles et quatre fils; tous ces enfants répandirent la
+gaieté et l'entrain dans le château de Nancé, dont les habitants vivent
+tous plus heureux que jamais.
+
+M. des Ormes, abruti, hébété par le joug de sa femme, mourut subitement
+peu d'années après le mariage de Christine. Il lui avait écrit à cette
+occasion une lettre assez affectueuse et lui promettait d'aller la voir;
+mais il n'accomplit pas cette promesse et se contenta de lui écrire
+tous les ans. Sa femme, vieille et plus laide que jamais, continue à se
+croire jeune et belle; elle donne des dîners qu'on mange, des soirées
+où l'on danse; elle a des visiteurs, mais pas d'amis; la mauvaise mère
+inspire de l'éloignement à tout le monde. Elle se sent vieillir, malgré
+ses efforts pour paraître jeune; elle se voit seule, sans intérêt
+dans la vie; personne ne l'aime et elle déteste tout le monde. Elle a
+toujours repoussé les avances de Christine et refusé de la voir de peur
+que l'âge de sa fille ne fit deviner le sien. En somme, elle traîne une
+existence misérable et malheureuse.
+
+Mme de Guilbert vint un jour à Nancé annoncer à Christine le mariage de
+sa fille Hélène avec Adolphe. Ce fut un triste ménage. Hélène aimait le
+monde et ne vivait que de bals, de concerts et de spectacles; Adolphe
+aimait le jeu; il y perdit une partie de sa fortune, se battit en duel,
+y fut blessé et périt misérablement à la suite de cette blessure.
+
+Cécile se maria avec un banquier qui lui apporta de l'argent, et qui la
+rendit malheureuse par son caractère brutal et emporté.
+
+Gabrielle épousa un jeune député plein d'intelligence et de bonté; elle
+fut très heureuse avec son mari et continua à venir passer tous ses étés
+chez sa mère à Cémiane, et à voir presque tous les jours Christine et
+François.
+
+Bernard ne se maria pas; il aima mieux aider son père à cultiver ses
+terres. Il s'occupait de musique et de peinture et il passait presque
+tous ses hivers à Nancé; Christine et François étaient excellents
+musiciens, de sorte que tous les soirs, aidés de Paolo, de sa femme et
+de Bernard, ils faisaient une musique excellente qui ravissait M. de
+Nancé.
+
+Un jour que Christine questionnait affectueusement Bernard sur la vie
+qu'il menait et qui lui semblait bien isolée:
+
+--Christine, répondit-il, je vis et je mourrai seul. Quand je t'ai
+bien connue, à notre retour de Madère, je me suis dit que je ne serais
+heureux qu'avec une femme semblable à toi, bonne, pieuse, dévouée,
+intelligente, gaie, instruite, raisonnable, charmante enfin. Je ne l'aie
+pas trouvée; je ne la trouverai jamais. Voilà pourquoi je reste garçon
+et pourquoi je suis sans cesse à Nancé.
+
+Christine l'embrassa pour toute réponse, et fit part de l'explication de
+Bernard à François et à M. de Nancé, qui l'en aimèrent plus tendrement.
+
+Isabelle resta et est encore chez ses enfants, comme elle continue
+d'appeler François et Christine; elle soigne et élève tous leurs
+enfants, et elle déclare qu'elle mourra chez eux. Christine et François
+la comblent de soins et d'affections; elle est heureuse plus qu'une
+reine.
+
+Quant à Christine et à François, ils ne se lassent pas de leur bonheur;
+ils ne se quittent pas; ils n'ont jamais de volontés, de goûts, de
+désirs différents. Ils ne vont pas à Paris, et ils vivent à Nancé chez
+leur père.
+
+Mme de Sibran est morte peu après la triste fin du malheureux Adolphe.
+M. de Sibran, bourrelé de remords de l'éducation qu'il avait donnée à
+ses fils, s'est fait capucin; il prêche bien et il est très demandé pour
+des missions.
+
+Mina est entrée chez une princesse valaque, où on lui promettait de bons
+gages; mais, ayant été surprise par le prince pendant qu'elle battait
+une des petites princesses, le prince la fit saisir et la fit battre de
+verges à tel point qu'elle passa un mois à l'hôpital. Quand elle fut
+guérie, elle voulut partir, mais le prince la retint de force et
+l'obligea à reprendre son service; il n'y a pas de mois qu'elle ne soit
+vigoureusement punie pour des vivacités qu'elle ne peut entièrement
+réprimer. Se trouvant au fond des terres en Valachie, elle reste à la
+merci du prince valaque et ne peut pas sortir de chez lui. Sa méchanceté
+se trouve ainsi justement et terriblement punie.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+I. Commencement d'amitié
+II. Paolo
+III. Deux années qui font deux amis
+IV. Les caractères se dessinent
+V. Attaque et défense
+VI. Les tricheurs punis
+VII. Premier service rendu par Paolo à Christine
+VIII. Mina dévoilée
+IX. Grand embarras de Paolo
+X. François arrange l'affaire
+XI. M. des Ormes gâte l'affaire
+XII. Mme. des Ormes raccommode l'affaire
+XIII. Incendie et malheur
+XIV. Heureux moments pour Christine
+XV. Tristes suites de l'incendie
+XVI. Changement de Maurice
+XVII. Heureuse bizarrerie de Mme des Ormes
+XVIII. Paolo pris, s'échappe
+XIX. Christine est bonne, Maurice est exigeant
+XX. Surprise désagréable qui ne gâte rien
+XXI. Visites de M. et Mme des Ormes
+XXII. Maurice chez M. de Nancé
+XXIII. Fin de Maurice
+XXIV. Séparation, désespoir
+XXV. Deux années de tristesse
+XXVI. Demandes en mariages; réponses différentes
+XXVII. Christine a réponse à tout
+XXVIII. Métamorphose de François
+XXIX. Paolo heureux.--Conclusion.
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13013 ***
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+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=utf-8">
+ <title>Francoiis le bossu</title>
+ <meta name="author" content="Comtesse de Ségur">
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+
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+
+
+
+
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+
+</head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13013 ***</div>
+
+<h3>COMTESSE DE SÉGUR</h3>
+
+
+<h1>FRANÇOIS LE BOSSU</h1>
+<br><br><br>
+
+<p>A MA PETITE FILLE CAMILLE DE MALARET</p>
+
+<p><i>Chère et bonne Camille, la Christine dont tu vas lire l'histoire te
+ressemble trop par ses beaux côtés pour que je me prive du plaisir de
+te dédier ce volume. Tu as sur elle l'avantage d'avoir d'excellents
+parents; puisses-tu, comme elle, trouver un excellent François qui sache
+t'aimer et t'apprécier comme mon François aime et apprécie Christine!
+C'est le voeu de ta grand'mère, qui t'aime tendrement.</i></p>
+
+<p>COMTESSE DE SÉGUR,<br>
+née ROSTOPCHINE.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>COMMENCEMENT D'AMITIÉ</h3>
+
+<p>Christine était venue passer sa journée chez sa cousine Gabrielle; elles
+travaillaient toutes deux avec ardeur, pour habiller une poupée que
+Mme de Cémiane, mère de Gabrielle et tante de Christine, venait de
+lui donner: elles avaient taillé une chemise et un jupon, lorsqu'un
+domestique entra. «Mesdemoiselles, Mme de Cémiane vous demande au
+jardin, sur la terrasse couverte».</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il y aller tout de suite? Y a-t-il quelqu'un?</p>
+
+<p class="cen">LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>&mdash;De suite, Mademoiselle; il y a un Monsieur avec Madame.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Christine, viens.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est ennuyeux! je ne pourrai pas habiller ma poupée, qui est nue et
+qui a froid.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu! il faut bien aller joindre maman, puisqu'elle nous fait
+demander.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Moi, seule à la maison, je ne pourrai pas l'habiller; je ne sais pas
+travailler. Mon Dieu! que je suis malheureuse de ne savoir rien faire.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne demanderais-tu pas à ta bonne de lui faire une robe?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne ne voudra pas: elle ne fait jamais rien pour m'amuser.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Comment faire, alors?... Si je t'en faisais une?</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu pourrais? dit Christine, en relevant la tête et en souriant.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que oui; j'essayerai toujours.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas tout de suite, puisque maman nous attend pour promener; mais
+quand nous serons revenues, nous travaillerons à ta robe.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en attendant, ma pauvre fille a froid.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je vais l'envelopper dans ce vieux petit manteau tu vas voir; donne-la
+moi.</p>
+
+<p>Gabrielle prend la poupée, l'enveloppe de son mieux et la met dans un
+fauteuil.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Là! elle est très bien! Viens, à présent; maman nous attend.
+Dépêchons-nous.</p>
+
+<p>Christine embrasse Gabrielle, qui l'entraîne hors de la chambre; elles
+arrivent en courant à une allée couverte où se promenait leur maman avec
+un Monsieur et un petit garçon qui était un peu en arrière. Gabrielle
+et Christine le regardent avec surprise. Il était un peu plus grand
+qu'elles, gros, d'une tournure singulière; sa figure était jolie, ses
+yeux doux et intelligents, il avait une physionomie très agréable, mais
+l'air craintif et embarrassé.</p>
+
+<p>Christine s'approche, lui prend la main:</p>
+
+<p>&mdash;Viens, mon petit, jouer avec nous; veux-tu?</p>
+
+<p>L'enfant ne répond pas; il regarde d'un air timide Gabrielle et
+Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu es sourd, mon petit? demanda Gabrielle amicalement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit l'enfant à voix basse.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne parles-tu pas? Pourquoi ne viens-ru pas avec nous?</p>
+
+<p class="cen">L'ENFANT</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai peur que vous ne vous moquiez de moi comme les autres.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Nous moquer de toi? Et pourquoi cela? Pourquoi les autres se
+moquent-ils de toi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voyez donc pas! dit le petit garçon en relevant la tête et les
+regardant avec surprise.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je te vois, mais je ne comprends pas pourquoi on se moque de toi. Et
+toi, Christine, vois-ru quelque chose?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas moi; je ne vois rien.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous voudrez bien m'embrasser et jouer avec moi? dit le petit
+garçon en souriant et en hésitant encore.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, s'écrièrent les deux cousines en l'embrassant de tout
+leur coeur.</p>
+
+<p>Le petit garçon semblait si heureux, que Gabrielle et Christine se
+sentirent aussi toutes joyeuses. Au moment où ils s'embrassaient tous
+les trois, la maman et le Monsieur se retournèrent. Ce dernier poussa
+une exclamation joyeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les bonnes petites filles! Ce sont les vôtres, Madame? Elles
+veulent bien embrasser mon pauvre François! Pauvre enfant! il en a l'air
+tout heureux!</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc paraissez-vous surpris que ma fille et ma nièce
+accueillent bien votre petit François! Je m'étonnerais du contraire.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je serais bien heureux, Madame, que tout le monde pensât comme vous;
+mais l'infirmité de mon pauvre enfant le rend si timide! Il est si
+habitué à se voir l'objet des railleries et de l'aversion de tous les
+enfants, qu'il doit être heureux de se voir fêté et embrassé par vos
+bonnes et charmantes petites filles.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! dit Mme de Cémiane en le regardant avec
+attendrissement.</p>
+
+<p>Les enfants s'étaient rapprochés. Gabrielle et Christine tenaient
+chacune une main du petit garçon qu'elles faisaient courir, et qui riait
+de tout son coeur de cette course forcée.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Maman, le petit garçon nous a dit qu'on se moquait de lui et que
+personne ne voulait l'embrasser. Pourquoi? il est très bon et très
+gentil.</p>
+
+<p>Mme de Cémiane ne répondit pas; le petit François la regardait avec
+anxiété; M. de Nancé soupirait et se taisait également.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, pourquoi se moque-t-on du petit garçon?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>Parce que le bon Dieu a permis qu'il fût bossu à la suite d'une chute,
+mes enfants; et il y a des gens assez méchants pour se moquer des
+bossus, ce qui est très mal.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>Certainement, c'est très mal; ce n'est pas sa faute s'il est bossu, il
+est très bien tout de même.</p>
+
+<p>&mdash;Où donc est-il bossu? Je ne vois pas, dit Christine en tournant autour
+de François.</p>
+
+<p>Le pauvre François était rouge et inquiet pendant cette inspection de
+Christine.</p>
+
+<p>«Mon Dieu! mon Dieu! pensait-il, si elle voit ma bosse, elle fera comme
+les autres, elle se moquera de moi!»</p>
+
+<p>Mme de Cémiane était embarrassée pour faire finir Christine sans que M.
+de Nancé s'en aperçût: Gabrielle commençait aussi à examiner le dos de
+François, lorsque Christine s'écria:</p>
+
+<p>«Voilà! voilà! je vois! C'est là, sur le dos! Vois-tu Gabrielle?»</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vois; mais ce n'est rien du tout. Pauvre garçon! tu croyais
+que nous nous moquerions de toi? Ce serait bien méchant! Tu n'as plus
+peur, n'est-ce pas? Comment t'appelles-tu? Où est ta maman?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle François; maman est morte, je ne l'ai jamais vue: et
+voilà papa avec votre maman.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Comment, c'est ce Monsieur qui est ton papa?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela vous étonne-t-il, ma bonne petite?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous êtes très grand et lui est si petit, vous êtes maigre
+et lui est si gras.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bêtise tu dis, Christine! Est-ce qu'un enfant est jamais grand
+comme son papa? Si vous alliez vous amuser avec François, ce serait
+mieux que de rester ici à dire des niaiseries.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous embrasser, mes bonnes petites filles; je vous
+remercie de tout mon coeur d'être bonnes pour mon pauvre petit François.</p>
+
+<p>M. de Nancé embrassa à plusieurs reprises Gabrielle et Christine, et il
+alla rejoindre Mme de Cémiane. Les enfants, de leur côté, entrèrent dans
+le bois pour ramasser des fraises.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, François, viens par ici: voici une bonne place; regarde, que de
+fraises! Prends, prends tout.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ma petite amie. Comment vous appelez-vous toutes deux?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle Gabrielle.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, Christine.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge avez-vous?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Moi j'ai sept ans, et Christine, qui est ma cousine, a six ans. Et
+toi, quel âge as-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Moi... j'ai... déjà dix ans, répondit François en rougissant.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;C'est beaucoup, dix ans! C'est plus que Bernard.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Qui est Bernard?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon frère. Il est très bon. Je l'aime beaucoup, Il n'est pas ici
+à présent; il prend une leçon chez M. le curé.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Ah! moi aussi je dois aller prendre une leçon chez le curé, tout près
+d'ici, à Druny.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme Bernard; il y va aussi à Druny. Tu es donc près de Druny.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tout près! Il faut dix minutes pour aller de chez nous chez le curé.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'es-tu jamais venu nous voir?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>Parce que je ne demeurais pas ici; papa était en Italie pour ma santé;
+les médecins disaient que je deviendrais droit et grand en Italie; et,
+au contraire, je suis plus bossu qu'avant, ce qui me chagrine beaucoup.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, François, ne pense pas à cela; je t'assure que tu es très
+gentil; n'est-ce pas Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime beaucoup, il a l'air si bon!</p>
+
+<p>Toutes deux embrassèrent François qui riait et qui avait l'air heureux;
+et tous les trois se mirent à cueillir des fraises. Gabrielle et
+Christine eurent toujours soin de désigner les meilleures places à
+François pour qu'il se fatiguât moins à chercher. Au bout d'un quart
+d'heure, ils avaient rempli un petit panier que Gabrielle tenait à son
+bras.</p>
+
+<p>«A présent nous allons manger, dit Gabrielle en s'essuyant le front. Il
+fait chaud, cela nous rafraîchira. Tiens, François, assois-toi là, sous
+le sapin, près de moi, et toi, Christine, mets-toi de l'autre côté;
+c'est François qui va partager.»</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et dans quoi les mettrons-nous? nous n'avons pas d'assiettes.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons en avoir tout à l'heure. Que chacun prenne une grande
+feuille de châtaigner; en voici trois.</p>
+
+<p>Chacun prit sa feuille, et François commença le partage; les petites
+filles le regardaient faire. Quand il eut fini:</p>
+
+<p>«C'est très mal partagé, dit Gabrielle; tu nous as presque tout donné;
+et il t'en reste à peine.»</p>
+
+<p>&mdash;-Tiens, mon bon petit, en voici des miennes, dit Christine en versant
+une part de ses fraises dans la feuille de François.</p>
+
+<p>&mdash;-Et en voilà des miennes, dit Gabrielle en faisant comme Christine.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop, beaucoup trop, mes bonnes amies.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Du tout, c'est très bien: mangeons.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes bonnes! Quand je suis avec d'autres enfants, ils
+prennent tout et ne m'en laissent presque pas.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>PAOLO</h3>
+
+<p>Les enfants finissaient de manger leurs fraises et ils sortaient du
+bois, quand ils virent arriver un jeune homme de dix-huit à vingt
+ans qui tenait son chapeau à la main, et qui saluait à chaque pas en
+s'approchant des enfants. Puis il resta debout devant eux, sans parler.</p>
+
+<p>Les enfants le regardaient et ne disaient rien non plus.</p>
+
+<p>«Signora, Signor, me voilà», dit le jeune homme saluant encore.</p>
+
+<p>Les enfants saluèrent aussi, mais un peu effrayés.</p>
+
+<p>«Sais-tu qui c'est», dit François à l'oreille de Gabrielle.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Non; j'ai peur. Si nous nous sauvions?</p>
+
+<p>«Signora, Signor, sé souis venou, mé voici», recommença l'étranger
+saluant toujours.</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Gabrielle prit la main de Christine et se mit à
+courir en criant:</p>
+
+<p>«Maman, maman, un Monsieur!»</p>
+
+<p>Elles ne tardèrent pas à rencontrer Mme de Cémiane et M. de Nancé qui
+les avaient entendues crier et qui accouraient aussi, craignant quelque
+accident.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il? Où est François?» demanda M. de Nancé avec anxiété.</p>
+
+<p>&mdash;Là, là, dans le bois, avec un Monsieur fou qui va lui faire du mal,
+dit Christine tout essoufflée.</p>
+
+<p>M. de Nancé partit comme une flèche et aperçut François debout et
+souriant devant l'étranger, qui se mit à saluer de plus belle?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous, Monsieur? Que voulez-vous?</p>
+
+<p class="cen">L'ÉTRANGER, saluant.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, zé souis invité de venir sé Signor conté. C'est vous, Signor
+Cémiane.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas moi, Monsieur; mais voici Mme de Cémiane.</p>
+
+<p>L'étranger s'approcha de Mme de Cémiane, recommença ses saluts, et
+répéta la phrase qu'il venait de dire à M. de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari est absent, Monsieur, il va rentrer; mais veuillez me dire
+votre nom, car je ne crois pas avoir encore reçu votre visite.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, Paolo Peronni, et voilà une lettre dé Signor conté Cémiane.</p>
+
+<p>Il tendit à Mme de Cémiane une lettre, qu'elle parcourut en réprimant un
+sourire.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas l'écriture de mon mari», dit-elle.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Pas écritoure! Alors, quoi faire? Il invite à dîner, et moi, povéro
+Paolo, z'étais très satisfait. Z'ai marcé fort; z'avais peur de venir
+tard. Quoi faire?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Il faut rester à dîner avec nous, Monsieur; vos amis ont voulu sans
+doute vous jouer un tour, et vous le leur rendrez en dînant ici et en
+faisant connaissance avec nous.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Ça est bon à vous; merci, Madame; moi, zé souis pas depuis longtemps
+ici; moi, zé connais personne.</p>
+
+<p>Le jeune homme raconta comme quoi il était médecin, Italien, échappé à
+un affreux massacre du village de Liepo, qu'il défendait avec deux cents
+jeunes Milanais contre Radetzki.</p>
+
+<p>«Eux sont restés presque tous toués, coupés en morceaux; moi zé mé souis
+sauvé en mé zétant sous les amis morts; quand la nouit est venoue, moi
+ramper longtemps, et puis zé mé souis levé debout et z'ai couru, couru;
+lé zour, zé souis cacé dans les bois, z'ai manzé les frouits des
+oiseaux, et la nouit courir encore zousqu'à Zènes; pouis z'ai marcé et
+z'ai dit Italiano! et les amis m'ont donné du pain, des viandes, oune
+lit; et moi zé souis arrivé en vaisseau en bonne France; les bons
+Français ont donné tout et m'ont amené ici à Arzentan; et moi, zé
+connais personne, et quand est arrivée oune lettre dou Signor conté
+Cimiano, moi z'étais content, et les camarades de rire et toussoter, et
+oune me dit: «Va pas, c'est pour rire»; mais moi, z'ai pas écouté et
+z'ai fait deux lieues en oune heure; et voilà comment Paolo est venu
+zousqu'ici... Vous riez comme les camarades; c'est drôle, pas vrai?»</p>
+
+<p>Mme de Cémiane riait de bon coeur; M. de Nancé souriait et regardait le
+pauvre Italien avec un air de profonde pitié.</p>
+
+<p>«Pauvre jeune homme!» dit-il avec un soupir, Et où sont vos parents?</p>
+
+<p>«Mes parents?...»</p>
+
+<p>Et le visage du jeune homme prit une expression terrible.</p>
+
+<p>«Mes parents, morts, toués par les féroces Autrichiens; fousillés avec
+les soeurs, frères, amis, dans les maisons à eux! Tout est brûlé! et
+avant battous, pour les punir eux, parce que moi, Italien, z'ai allé
+avec les amis pour touer les Autrichiens méssants et barbares. Voici
+l'Autrice! voilà le Radetzki! <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Maréchal autrichien, célèbre par la répression cruelle de
+la révolte des Lombards en 1849.</blockquote>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre garçon! C'est affreux!</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux jeune homme! Etre ainsi sans parents, sans patrie, sans
+fortune! Mais il faut avoir courage. Tout s'arrangera avec l'aide de
+Dieu; ayons confiance en lui, mon cher Monsieur. Courage! Vous voyez
+que vous voilà chez Mme de Cémiane sans savoir comment. C'est un
+commencement de protection. Tout ira bien; soyez tranquille.</p>
+
+<p>Le pauvre Paolo regarda M. de Nancé d'un air sombre et ne répondit pas;
+il ne parla plus jusqu'au retour au château.</p>
+
+<p>Les enfants restèrent un peu en arrière pour ne pas se trouver trop près
+de ce Paolo qui inspirait aux petites filles une certaine terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il disait donc des Autrichiens? demanda Christine. Il
+avait l'air si en colère.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Il disait que les Italiens brûlaient des Autrichiens, et que ses soeurs
+battaient... leurs habits, je crois; et puis qu'ils tuaient tout, même
+les parents et les maisons.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Qui tuait?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Eux tous.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Comment, eux tous? Qu'est-ce qu'ils tuaient? Et pourquoi les soeurs
+battaient-elles les habits? Je ne comprends pas du tout.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne comprends rien, toi. Je parie que François comprend.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends, mais pas comme tu dis. C'est les
+Autrichiens qui tuaient les pauvres Italiens, et qui brûlaient tout, et
+qui ont tué les parents et les soeurs de l'homme et ont brûlé sa maison.
+Comprends-tu, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, très bien; parce que tu le dis très bien; mais Gabrielle disait
+très mal.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ma faute si tu es bête et que tu ne comprends rien. Tu
+sais bien que ta maman te dit toujours que tu es bête comme une oie.</p>
+
+<p>Christine baissa la tête tristement et se tut. François s'approcha
+d'elle et lui dit en l'embrassant:</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu n'es pas bête, ma petite Christine. Ne crois pas ce que te dit
+Gabrielle.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde me dit que je suis laide et bête, je crois qu'ils disent
+vrai.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE, l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, ma pauvre Christine, je ne voulais pas te faire de peine; j'en
+suis fâchée; non, non, tu n'es pas bête; pardonne-moi, je t'en prie.</p>
+
+<p>Christine sourit et rendit à Gabrielle son baiser. La cloche sonna pour
+le dîner, et les enfants coururent à la maison pour se nettoyer et
+arranger leurs cheveux. Le dîner se passa gaiement, grâce à l'aventure
+de l'Italien, que Mme de Cémiane avait présenté à son mari, et à
+l'appétit vorace du pauvre Paolo, qui ne se laissait pas oublier. Quand
+le rôti fut servi, il n'avait pas encore fini l'énorme portion de
+fricassée de poulet qui débordait son assiette. Le domestique avait déjà
+servi à tout le monde un gigot juteux et appétissant, pendant que Paolo
+avalait sa dernière bouchée de poulet; il regardait le gigot avec
+inquiétude; il le dévorait des yeux, espérant toujours qu'on lui en
+donnerait. Mais, voyant le domestique s'apprêter à passer un plat
+d'épinards, il rassembla son courage, et, s'adressant à M. de Cémiane,
+il dit d'une voix émue:</p>
+
+<p>&mdash;Signor conté, voulez-vous m'offrir zigot, s'i vous plait?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! très volontiers, répondit le Comte en riant.</p>
+
+<p>Mme de Cémiane partit d'un éclat de rire; ce fut le signal d'une
+explosion générale. Paolo regardant d'un air ébahi, riait aussi, sans
+savoir pourquoi et mangeait tout en riant; excité par la gaieté, par les
+rires des enfants, il rit si fort qu'il s'étrangla; une bouchée trop
+grosse ne passait pas. Il devint rouge, puis violet; ses veines se
+gonflaient; ses yeux s'ouvraient démesurément. François, qui était à sa
+gauche, voyant sa détresse, se précipita vers lui, et, introduisant ses
+doigts dans la bouche ouverte de Paolo, en retira une énorme bouchée de
+gigot. Immédiatement tout rentra dans l'ordre; les yeux, les veines, le
+teint reprirent leur aspect ordinaire, l'appétit revint plus vorace que
+jamais. Les rires avaient cessé devant l'angoisse de l'étranglement;
+mais ils reprirent de plus belle quand Paolo, se tournant la bouche
+pleine vers François, lui saisit la main, la baisa à plusieurs reprises.</p>
+
+<p>&mdash;Bon Signorino! Pauvre petit! tou m'as sauvé la vie, et moi zé té ferai
+grand comme ton père. Quoi c'est ça? ajouta-t-il en passant sa main
+sur la bosse de François. Pas beau, pas zoli. Zé souis médecin, tout
+partira. Sera droit comme papa.</p>
+
+<p>Et il se mit à manger sans plus parler à personne; il se garda bien de
+rire jusqu'à la fin du dîner. Bernard avait aussi fait connaissance avec
+François pendant le dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien fâché de n'avoir pas pu rentrer plus tôt, dit Bernard.
+J'étais chez le curé; j'y vais tous les jours prendre une leçon.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, je dois aller chez le curé pour apprendre le latin. Je
+suis bien content que tu y ailles; nous nous verrons tous les jours.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis bien aise aussi; nous ferons les mêmes devoirs probablement.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas; quel âge as-tu?</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai huit ans.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et moi dix ans.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Dix ans! Comme tu es petit!</p>
+
+<p>François baissa la tête, rougit et se tut. Peu de temps après qu'on fut
+sorti de table, on vint annoncer à Christine que sa bonne venait la
+chercher pour la ramener à la maison. Christine lui fit demander si elle
+pouvait rester encore un quart d'heure, pour emporter sa poupée vêtue de
+la robe que lui faisait Gabrielle; mais, habituée à la sévérité de sa
+bonne, elle se disposa à partir et à dire adieu à sa tante et à son
+oncle.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Attends un peu, Christine; je vais finir la robe dans dix minutes.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas; ma bonne attend.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça fait? elle attendra un peu.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais maman me gronderait et ne me laisserait plus venir.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Ta maman ne le saura pas.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! ma bonne lui dit tout.</p>
+
+<p>La tête de la bonne apparut à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, Christine, dépêchez-vous!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, ma bonne, me voici!</p>
+
+<p>Christine courut à sa tante pour dire adieu. François et Bernard
+voulurent l'embrasser; ils n'eurent pas le temps; la bonne entra dans le
+salon.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Christine, vous ne voulez donc pas venir? Il est tard; votre maman ne
+sera pas contente.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>Me voici, ma bonne, me voici!</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>Et ta poupée? tu la laisses?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas le temps, répondit tout bas Christine effarée; finis la
+robe, je t'en prie; tu me la donneras quand je reviendrai.</p>
+
+<p>La bonne prit le bras de Christine, et, sans lui donner le temps
+d'embrasser Gabrielle, elle l'emmena hors du salon. La pauvre Christine
+tremblait; elle craignait beaucoup sa bonne, qui était injuste et
+méchante. La bonne la poussa dans la carriole qui venait la chercher, y
+monta elle-même; la carriole partit.</p>
+
+<p>&mdash;Christine pleurait tout bas; la bonne la grondait, la menaçait en
+allemand, car elle était Allemande.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai à votre maman que vous avez été méchante; vous allez voir
+comme je vous ferai gronder.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, ma bonne, que je suis venue tout de suite. Je vous en
+prie, ne dites pas à maman que j'ai été méchante; je n'ai pas voulu vous
+désobéir, je vous assure.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Je le dirai, Mademoiselle, et, de plus, que vous êtes menteuse et
+raisonneuse.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, pleurant.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, ma bonne; je vous en prie, ne dites pas cela à maman, parce
+que ce n'est pas vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous bientôt finir vos pleurnicheries? Plus vous serez méchante
+et maussade, plus j'en dirai.</p>
+
+<p>Christine essuya ses yeux, retint ses sanglots, étouffa ses soupirs, et,
+après une demi-heure de route, ils arrivèrent au château des Ormes, où
+demeuraient les parents de Christine. La bonne l'entraîna au salon;
+M. et Mme des Ormes y étaient; elle la fit entrer de force. Christine
+restait près de la porte, n'osant parler. Mme des Ormes leva la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Approchez, Christine; pourquoi restez-vous à la porte comme une
+coupable? Mina. est-ce que Christine a été méchante?</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Comme à l'ordinaire, Madame; Madame sait bien que Mademoiselle
+Christine ne m'écoute jamais.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, pleurant.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne, je vous assure...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Laissez parler votre bonne. Qu'a-t-elle fait, Mina?</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne voulait pas revenir, Madame; après m'avoir fait longtemps
+attendre, elle se débattait encore pour rester avec sa cousine; il a
+fallu que je l'entraînasse de force.</p>
+
+<p>Mme des Ormes s'était levée; elle s'approcha de Christine.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aviez promis d'être sage, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je... vous assure,... maman,... que j'ai été... sage,... répondit la
+pauvre Christine en sanglotant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Mademoiselle, reprit la bonne en joignant les mains, ne mentez pas
+ainsi! C'est bien vilain de mentir, Mademoiselle.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, à Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous allez encore mentir comme vous faites toujours! Vous voulez
+donc le fouet?</p>
+
+<p>M. des Ormes, qui n'avait rien dit jusque-là, approcha de sa femme.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère, je demande grâce pour Christine. Si elle a été
+désobéissante, elle ne recommencera pas...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment, si? Mina s'en plaint continuellement et ne peut pas en venir
+à bout... à ce qu'elle dit.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES, avec impatience.</p>
+
+<p>Mina, Mina!... Avec nous, Christine est toujours parfaitement sage; elle
+obéit avec la docilité d'un chien d'arrêt.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle a peur d'être punie. Voyons, Mina, vous m'ennuyez avec
+vos plaintes continuelles; vous exagérez toujours.</p>
+
+<p>Mme des Ormes questionna Christine, malgré l'humeur visible de Mina,
+dont M. des Ormes examina la physionomie fausse et méchante.</p>
+
+<p>Mme des Ormes finit par douter de la culpabilité de Christine, qu'elle
+remit à Mina pour la faire coucher, en lui recommandant de ne pas la
+gronder. Quand M. des Ormes se trouva seul avec sa femme, il lui dit
+avec émotion:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sévère pour cette pauvre enfant, vous croyez trop aux
+accusations de cette bonne, qui se plaint pour un rien.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous appelez la désobéissance un rien?</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;A savoir si elle a désobéi.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment, si elle a désobéi? Puisque Mina le dit!</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mina ne m'inspire aucune confiance; je l'ai surprise déjà plus d'une
+fois à mentir; et, de plus, je crois qu'elle déteste cette petite.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas étonnant! Avec elle, Christine est toujours désagréable
+et maussade.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui prouve que Mina s'y prend mal. Mais, vous êtes trop sévère
+avec Christine, parce que vous ne surveillez pas assez ce qui se passe,
+et que vous ajoutez foi aux plaintes de la bonne. Christine a une
+peur affreuse de cette Mina! De grâce, mettez-y plus de soin et de
+surveillance.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous en prie, parlons d'autre chose. Ce sujet m'impatiente.</p>
+
+<p>M. des Ormes soupira, quitta le salon, et, curieux de voir ce que
+faisait Mina, il alla voir si Christine se consolait de sa triste
+journée; il entra chez elle. Christine était dans son lit, et, seule,
+elle pleurait tout bas. M. des Ormes s'approcha, se pencha vers le lit
+de sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Où est ta bonne, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Elle est sortie, papa</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment? elle te laisse toute seule?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toujours quand je suis couchée.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que je l'appelle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non! non! Laissez-la, je vous en prie, papa, s'écria Christine
+avec effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi as-tu peur d'elle?</p>
+
+<p>Christine ne répondit pas. Son père insista pour savoir la cause de sa
+frayeur; la petite finit par répondre bien bas:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>Ne pouvant en obtenir autre chose, il quitta Christine, triste et
+préoccupé. Sa conscience lui reprochait son insouciance pour elle et le
+peu de soin qu'il prenait de son bien-être, sa femme ne s'en occupant
+pas du tout. Quand il rentra au salon, il trouva Mme des Ormes d'assez
+mauvaise humeur; il ne lui reparla plus de Christine ni de Mina, mais
+il forma le projet de surveiller la bonne et de la faire partir à la
+première méchanceté ou calomnie dont elle se rendrait coupable.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>DEUX ANNÉES QUI FONT DEUX AMIS</h3>
+
+<p>Peu de jours après, M. des Ormes fut appelé à Paris pour une affaire
+importante; il aurait désiré y aller seul, mais sa femme voulut
+absolument l'accompagner, disant qu'elle avait à faire des emplettes
+indispensables; elle se rendit en toute hâte chez sa belle-soeur de
+Cémiane pour lui annoncer son départ.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Et Christine, l'emmenez-vous?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Certainement non; que voulez-vous que j'en fasse pendant mes courses,
+mes emplettes? Je n'emmène que ma femme de chambre et un domestique.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Que deviendra donc, Christine?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, mon absence durera à peine quinze jours; elle restera avec sa
+bonne, qui n'a pas autre chose à faire qu'à la soigner.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que Christine la craint beaucoup; ne pensez-vous pas
+qu'elle soit trop sévère?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout! Elle est ferme, mais très bonne. Christine a besoin
+d'être menée un peu sévèrement; elle est raisonneuse, impertinente même,
+et toujours prête à résister.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'aurais pas cru! elle parait si douce, si obéissante! Je la
+ferai venir souvent chez moi pendant votre absence, n'est-ce pas?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Tant que vous voudrez, ma chère; faites comme vous voudrez et tout ce
+que vous voudrez, pourvu qu'elle reste établie aux Ormes avec sa bonne.
+Adieu, je me sauve, je pars demain, et j'ai tant à faire!</p>
+
+<p>Mme des Ormes rentra, s'occupa de ses paquets, recommanda à Mina de
+mener souvent Christine chez sa tante de Cémiane, et partit le lendemain
+de bonne heure.</p>
+
+<p>Cette absence devait être de quinze jours; elle se prolongea de mois en
+mois pendant deux ans, à cause d'un voyage à la Martinique que dut faire
+M. des Ormes, qui avait placé là une grande partie de sa fortune. Mme
+des Ormes voulut à toute force l'accompagner, car elle aimait tout ce
+qui était nouveau, extraordinaire, et surtout les voyages. Pendant ces
+deux ans, les Cémiane et M. de Nancé ne quittèrent pas la campagne,
+heureusement pour Christine, qui voyait sans cesse Gabrielle, Bernard et
+leur ami François. Christine conçut une amitié très vive pour François
+dont la bonté et la complaisance la touchaient et lui donnaient le désir
+de l'imiter. Elle allait souvent passer des mois entiers chez sa tante,
+qui avait pitié de son abandon. Mina était hypocrite aussi bien que
+méchante, de sorte qu'elle sut se contenir en présence des étrangers, et
+que personne ne devina combien la pauvre Christine avait à souffrir de
+sa dureté et de sa négligence. Christine n'en parlait jamais, parce que
+Mina l'avait menacée des plus terribles punitions si elle s'avisait de
+se plaindre à ses cousins où à quelque autre.</p>
+
+<p>Paolo aimait et protégeait Christine; il aimait aussi François, auquel
+il donnait des leçons de musique et d'italien, ce qui lui faisait gagner
+cinquante francs par mois, somme considérable dans sa position, et
+suffisante pour le faire vivre. Il avait aussi quelques malades qui
+l'appelaient, le sachant médecin et peu exigeant pour le payement de ses
+visites. D'ailleurs, il passait des semaines entières chez M. de Nancé.
+Ces deux années se passèrent donc heureusement pour tous nos amis. On
+avait tous les mois à peu près des nouvelles de M. et Mme des Ormes; ils
+annoncèrent enfin leur retour pour le mois de juillet, et cette fois ils
+furent exacts. L'entrevue avec Christine ne fut pas attendrissante; son
+père et sa mère l'embrassèrent sans émotion, la trouvèrent très grande
+et embellie: elle avait huit ans, avec la raison et l'intelligence d'un
+enfant de dix pour le moins. Son instruction ne recevait pas le même
+développement; Mina ne lui apprenait rien, pas même à coudre; Christine
+avait appris à lire presque seule, aidée de Gabrielle et de François,
+mais elle n'avait de livres que ceux que lui prêtait Gabrielle; François
+ignorait son dénûment, sans quoi il lui eût donné toute sa bibliothèque.</p>
+
+<p>Le lendemain du retour de M. et Mme des Ormes, ils reçurent un mot de
+Mme de Cémiane, qui leur demandait de venir passer la journée suivante
+avec eux et d'amener Christine.</p>
+
+<p>«Il faut, disait-elle, que je vous présente un nouveau voisin de
+campagne, M. de Nancé, qui est charmant; et un demi-médecin italien,
+fort original, qui vous amusera; il me fait savoir, par un billet
+attaché au collier de mon chien de garde, qu'il viendra chez moi demain.
+Amenez-nous Christine; Gabrielle vous le demande instamment.»</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien aise que votre soeur fasse quelques nouvelles
+connaissances dans le voisinage; nous en profiterons et nous les
+engagerons à dîner pour la semaine prochaine.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, ma chère; mais il me semble qu'il vaudrait mieux
+attendre qu'ils nous eussent fait une visite.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi attendre? Si l'un est charmant et l'autre original, comme dit
+notre soeur, je veux les avoir chez moi; ils nous amuseront.</p>
+
+<p>M. des Ormes garda le silence, comme d'habitude, devant l'opposition
+de sa femme. Elle courut dans sa chambre pour préparer sa toilette du
+lendemain. Elle ne songea pas à Christine, mais M. des Ormes prévint
+la bonne qu'ils emmèneraient Christine avec eux. Les yeux de Christine
+brillèrent: elle eut peine à contenir sa joie; sa bouche souriait malgré
+elle, et ses joues s'animèrent d'un éclat extraordinaire; mais la
+présence de sa bonne arrêta tout signe extérieur de satisfaction; elle
+resta silencieuse et immobile. La journée lui parut interminable; le
+lendemain elle s'éveilla de bonne heure; sa bonne dormit tard, et la
+pauvre Christine attendit deux grandes heures le réveil de Mina.</p>
+
+<p>La certitude d'avoir une journée de liberté mit la bonne de belle
+humeur; elle ne brusqua pas trop Christine, ne lui arracha pas les
+cheveux en la peignant, ne lui mit pas trop de savon dans les yeux en
+la débarbouillant, l'habilla proprement, et lui donna pour son premier
+déjeuner un peu de beurre sur son pain, douceur à laquelle Christine
+n'était pas accoutumée, car la bonne mangeait habituellement le beurre
+et le chocolat au lait destinés à Christine, et ne lui donnait que du
+pain et une tasse de lait.</p>
+
+<p>La matinée s'avançait, personne ne venait chercher Christine; elle
+commençait à s'inquiéter, surtout quand elle entendit les allées et
+venues qui annonçaient le départ, et enfin le bruit de la voiture devant
+le perron. Elle n'osait rien demander à sa bonne, mais son visage
+s'attristait, ses yeux se mouillaient, lorsque la porte s'ouvrit, et M.
+des Ormes entra. S'avançant vers elle:</p>
+
+<p>&mdash;Christine, nous partons; es-tu prête?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, papa, depuis longtemps.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi tes yeux sont-ils pleins de larmes? Aimes-tu mieux rester à
+la maison?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE.</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! non, papa! J'avais peur que vous ne m'oubliassiez.</p>
+
+<p class="cen">M DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre fille, je ne t'oublie pas, tu le vois bien. Allons vite,
+pour ne pas faire attendre ta maman.</p>
+
+<p>Christine ne se le fit pas dire deux fois et courut à son père, qui
+l'emmena précipitamment. Il entendait la voix mécontente de sa femme;
+elle arrivait au perron et appelait:</p>
+
+<p>&mdash;Philippe, où êtes-vous donc? Où est M. des Ormes? Pourquoi Christine
+ne vient-elle pas?</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, Madame, répondit le domestique sortant de l'antichambre.
+Monsieur est monté chez Mademoiselle.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Allez leur dire que je les attends.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous impatientez pas, ma chère; j'étais allé chercher Christine.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Christine. Pourquoi n'es-tu pas venue chez moi?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Maman, j'attendais ma bonne, qui m'avait défendu de sortir sans elle.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mina a toujours des idées baroques! Quelle nécessité d'enfermer cette
+enfant et de l'empêcher de venir dans ma chambre! Et toi, Christine, si
+tu avais eu un peu d'esprit, tu n'aurais pas attendu la permission de
+Mina... Comme tu es rouge, Christine; tu n'es pas jolie, ma pauvre
+fille!</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible de savoir si elle a de l'esprit puisqu'elle ne parle
+guère, devant nous, du moins; et, quant à sa laideur, je ne puis vous
+l'accorder, car elle vous ressemble extraordinairement.</p>
+
+<p>M. des Ormes sourit malicieusement en disant ces mots, et voulut aider
+sa femme à monter en voiture; mais elle le repoussa en disant avec
+humeur:</p>
+
+<p>«Laissez-moi; je monterai bien sans votre aide».</p>
+
+<p>Il prit Christine dans ses bras et voulut la mettre dans la voiture,
+près de sa mère.</p>
+
+<p>«Mettez-la sur le siège, dit Mme des Ormes; elle va chiffonner ma jolie
+robe ou elle la salira avec ses pieds».</p>
+
+<p>M. des Ormes plaça Christine sur le siège, près du cocher.</p>
+
+<p>&mdash;Faites bien attention à la petite, dit-il en la lui remettant.</p>
+
+<p class="cen">LE COCHER</p>
+
+<p>&mdash;Que Monsieur soit tranquille, j'y veillerai, elle est si mignonne, si
+douce, pauvre petite! Ce serait bien dommage qu'il lui arrivât quelque
+chose.</p>
+
+<p>Christine n'avait pas dit un mot tout ce temps; elle osait à peine
+respirer, tant elle avait peur d'augmenter l'humeur de sa mère et d'être
+laissée à la maison. Quand la voiture partit, elle poussa un soupir de
+satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez quelque chose qui vous gêne, Mademoiselle Christine? demanda
+le cocher.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, au contraire; je suis contente que nous soyons partis! J'avais si
+peur de rester à la maison.</p>
+
+<p class="cen">LE COCHER</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petite mam'selle! Votre bonne vous rend la vie dure tout de
+même.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! taisez-vous, je vous en prie, bon Daniel; si ma bonne le savait!</p>
+
+<p class="cen">LE COCHER</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai tout de même! Pauvre petite! vous n'en seriez pas plus
+heureuse.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vais voir Gabrielle, qui est si bonne pour moi! et le petit
+François, qui est si bon! et mon cousin Bernard, que j'aime tant. Je suis
+heureuse, très heureuse, je vous assure!</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, dit Daniel en lui-même; mais demain ce sera autre chose.</p>
+
+<p>Christine ne parla plus, elle songea avec bonheur à la bonne journée
+qu'elle allait passer; la route n'était pas longue, on ne tarda pas à
+arriver, car il n'y avait que trois kilomètres du château des Ormes à
+celui de M. et Mme de Cémiane. Gabrielle et Bernard se précipitèrent à
+la rencontre de leur cousine, que M. des Ormes avait fait descendre de
+dessus le siège.</p>
+
+<p>«Viens vite, lui dit Gabrielle, j'ai habillé une poupée comme une
+mariée; viens voir comme elle est jolie! Elle est pour toi».</p>
+
+<p>Mme des Ormes était déjà entrée au salon, et Christine se laissa aller
+à la joie; Gabrielle et Bernard l'emmenèrent dans leur chambre, où elle
+trouva sa poupée étendue sur un joli petit lit et habillée en robe de
+mousseline blanche, avec un voile comme pour une première communion.
+Christine ne cessait de remercier Gabrielle et Bernard aussi, qui avait
+travaillé avec le menuisier au petit lit de la poupée. François ne
+tarda pas à se joindre à ses amis; Christine lui témoigna sa joie de le
+revoir. Pendant que son coeur se dilatait et que sa langue se déliait,
+Mme des Ormes faisait la gracieuse avec M. de Nancé que lui avait
+présenté Mme de Cémiane et l'Italien qui saluait et qui faisait son
+possible pour plaire à Mme des Ormes, afin d'être engagé à aller la
+voir, ce qui lui ferait une connaissance de plus.</p>
+
+<p>Il avait bien vite deviné que c'était à Mme des Ormes qu'il fallait
+plaire pour être admis chez elle; aussi ne cessa-t-il de chercher les
+occasions de lui être agréable; elle laissa tomber une épingle qui
+attachait son châle, Paolo se précipita à quatre pattes pour la
+chercher.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la peine, Monsieur Paolo: une épingle n'a rien de
+précieux.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oune épingle portée par vous, bella Signora, est oune trésor.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Joli trésor! Voyons, Monsieur Paolo, finissez vos recherches; je vous
+répète que ce n'est pas la peine.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Zamais, Signora; zé resterai ployé vers la terre zousqu'à la
+trouvaille dé cé trésor.</p>
+
+<p>«Madame la Comtesse est servie!» annonça un valet de chambre.</p>
+
+<p>Chacun se dirigea vers la salle à manger; Paolo restait à quatre pattes.
+Il se releva sur ses genoux quand tout le monde fut sorti.</p>
+
+<p>«Per Bacco! dit-il à mi-voix en se grattant la tête; z'ai fait oune
+sottise... Quoi faire? ils vont manzer tout! Et cette couquine
+d'épingle, quoi faire? Ah! z'ai oune idée! Bella! bellissima! zé vais
+prendre oune épingle sour la table et zé dirai: «Voilà, voilà votre
+épingle! Zé l'ai trouvée!»</p>
+
+<p>Il sauta sur ses pieds, saisit une des épingles qui garnissaient une
+pelote à ouvrage posée sur la table et se précipita vers la salle à
+manger d'un air triomphant.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, voilà, Signora! Zé l'ai trouvée!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah! dit Mme des Ormes, riant aux éclats, ce n'est pas la
+mienne! Elle est blanche, la mienne était noire!</p>
+
+<p>&mdash;Dio mio! s'écria le malheureux Paolo consterné de ce qu'il venait
+d'entendre! c'est parce que zé l'ai frottée à... à... mon horloze
+d'arzent.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Monsieur Paolo, finissez vos folies et mangez votre omelette,
+dit M. de Cémiane à demi mécontent; le déjeuner n'en finira pas, et les
+enfants n'auront pas le temps de s'amuser et de faire leur pêche aux
+écrevisses.</p>
+
+<p>Paolo ne se le fit pas dire deux fois; il se mit à table et avala son
+omelette avec une promptitude qui lui fit regagner le temps perdu. Mme
+des Ormes regardait souvent Christine et la reprenait du geste et de la
+voix.</p>
+
+<p>«Tu manges trop, Christine! N'avale donc pas si gloutonnement!... Tu
+prends de trop gros morceaux!...»</p>
+
+<p>Christine rougissait, ne disait rien; François, qui était près d'elle,
+la voyant prête à pleurer, après une dixième observation, ne put
+s'empêcher de répondre pour elle:</p>
+
+<p>«C'est parce qu'elle a très faim, Madame; d'ailleurs, elle ne mange pas
+beaucoup; elle coupe ses bouchées aussi petites que possible».</p>
+
+<p>Mme des Ormes ne connaissait pas François; elle le regarda d'un air
+étonné.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous, mon petit chevalier, pour prendre si vivement la
+défense de Christine?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je suis son ami, Madame, et je la défendrai toujours de toutes mes
+forces.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne sont pas grandes, mon pauvre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Non c'est vrai; mais j'ai papa pour soutien si j'en ai besoin.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, d'un air moqueur</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! voudriez-vous me livrer bataille, par hasard? Et où est-il,
+votre papa, mon petit Ésope?</p>
+
+<p>&mdash;Près de vous, Madame, reprit M. de Nancé d'une voix grave et sévère.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, très surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? ce petit... ce... cet aimable enfant?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, ce petit Ésope, comme vous venez de le nommer, est mon
+fils; j'ai l'honneur de vous le présenter.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, embarrassée.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis désolée..., je suis charmée!... je regrette... de ne l'avoir
+pas su plus tôt.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui auriez épargné cette nouvelle humiliation, n'est-ce pas,
+Madame? Pauvre enfant! il en a tant supporté! Il y est plus fait que
+moi!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Papa! papa! je vous en prie, ne vous en affligez pas! Je vous assure
+que cela m'est égal! Je suis si heureux ici, au milieu de vous tous!
+Bernard, Gabrielle et Christine sont si bons pour nous! Je les aime
+tant!</p>
+
+<p>&mdash;Et nous aussi nous t'aimons tant, mon bon François, dit Christine à
+demi-voix en lui serrant la main dans les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous t'aimerons toujours! Tu es si bon! reprit Gabrielle en lui
+serrant l'autre main.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Et partout et toujours, nous nous défendrons l'un l'autre; n'est-ce
+pas, François?</p>
+
+<p>Mme des Ormes était restée fort embarrassée pendant ce dialogue; M. des
+Ormes ne l'était pas moins qu'elle, pour elle; M. et Mme de Cémiane
+étaient mal à l'aise et mécontents de leur soeur. M. de Nancé restait
+triste et pensif. Tout à coup Paolo se leva, étendit le bras et dit
+d'une voix solennelle:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez tous! Écoutez-moi, Paolo. Zé dis et zé zoure qué lorsque cet
+enfant, que la Signora appelle Esoppo, aura vingt et oune ans, il sera
+aussi grand, aussi belle que son respectabile Signor padre. C'est moi
+qui lé ferai parce que l'enfant est bon, qu'il m'a fait oune énorme
+bienfait, et... et que zé l'aime.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;C'est la seconde fois que vous me faites cette bonne promesse,
+Monsieur Paolo; mais si vous pouvez réellement redresser mon fils,
+pourquoi ne le faites-vous pas tout de suite?</p>
+
+<p>&mdash;Patience, Signor mio, zé souis médecin. A présent, impossible,
+l'enfant grandit; à dix-huit ou vingt ans, c'est bon; mais avant,
+mauvais.</p>
+
+<p>M. de Nancé soupira et sourit tout à la fois en regardant François, dont
+le visage exprimait le bonheur et la gaieté. Il causait d'un air fort
+animé avec ses amis; tous parlaient et riaient, mais à voix basse, pour
+ne pas troubler la conversation des grandes personnes.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>LES CARACTÈRES SE DESSINENT</h3>
+
+<p>Le déjeuner était fort avancé, Bernard demanda à sa mère s'il pouvait
+sortir de table avec Gabrielle, Christine et François. La permission fut
+accordée sans difficulté, et les enfants disparurent pour s'amuser dans
+le jardin.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon François, comme je te remercie d'avoir pris ma défense! Je ne
+savais plus comment faire pour manger comme maman voulait.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela que j'ai parlé pour toi, Christine: je voyais bien que
+tu n'osais plus manger, que tu avais envie de pleurer. Ça m'a fait de la
+peine.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, j'ai eu du chagrin quand maman a eu l'air de se moquer
+de toi.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il ne faut pas te chagriner pour cela! Je suis habitué d'entendre
+rire de moi. Cela ne me fait rien; c'est seulement quand papa est là que
+je suis fâché, parce qu'il est toujours triste quand il entend se moquer
+de ma bosse. Il m'aime tant, ce pauvre papa!</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! il est bien meilleur que ma tante des Ormes, qui n'aime pas du
+tout la pauvre Christine.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure, Bernard, que tu te trompes. Maman m'aime; seulement, elle
+n'a pas le temps de s'occuper de moi.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'a-t-elle pas le temps?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il faut qu'elle fasse des visites, qu'elle s'habille, qu'elle
+essaye des robes! Et puis elle a des personnes qui viennent la voir! Et
+puis ils sortent ensemble! Et puis... beaucoup d'autres choses encore.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, qu'est-ce que tu fais pendant ce temps?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je reste avec ma bonne; et c'est ça qui est terrible! Elle est si
+méchante, ma bonne!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne le dis-tu pas à ta maman?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Parce ma bonne me battrait horriblement; elle dirait des mensonges à
+maman, et je serais encore grondée et punie.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne dis-tu pas à ta maman que ta bonne est une méchante
+menteuse?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Maman ne me croirait pas; elle croit toujours ma bonne.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Alors, moi, je vais le dire à papa pour qu'il le dise à ta maman.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, François, je t'en prie, ne dis rien; ma bonne me gronderait
+et me battrait bien plus, et maman ne me croirait pas. Je n'en parle
+qu'à toi, parce que je t'aime plus que tout le monde.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu es malheureuse, pauvre Christine, et je ne peux pas supporter
+cela.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais non! quand je suis ici, avec toi surtout, je suis très heureuse;
+j'y viens presque tous les jours; et quand ma bonne n'est pas avec moi,
+je ne suis pas malheureuse.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien que papa allât chez toi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'y vient-il pas?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>Parce que ta maman voit beaucoup de monde; elle est très élégante, et
+papa n'aime pas cela.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais il vient chez ma tante; c'est la même chose!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Il dit que non; que vous êtes tous très bons, que ta tante et ton
+oncle ne font pas d'élégance, qu'ils reçoivent simplement et sans
+toilette, et je ne sais quoi encore que j'ai oublié.</p>
+
+<p>Bernard et Gabrielle, qui s'étaient éloignés, reviennent.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;C'est ennuyeux de ne rien faire! Si nous commencions notre pêche aux
+écrevisses?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, commençons; demandons les pêchettes, la viande crue, les
+paniers.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Mais il nous faut quelqu'un pour nous aider.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Voici tout juste M. Paolo; mais il ne nous voit pas.</p>
+
+<p>Les enfants se mirent à crier:</p>
+
+<p>«Monsieur Paolo! par ici!»</p>
+
+<p>Paolo se retourne et s'avance vers eux à pas précipités. Il salue:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, mesdemoiselles..., à quel service vous voulez Paolo? Lé
+voici!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon Monsieur Paolo, voulez-vous nous aider à arranger nos
+pêchettes pour prendre des écrevisses?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Signor; tout pour votre service. Paolo reconnaissant, n'oublie
+jamais ni bon ni mauvais.</p>
+
+<p>Tous coururent chercher ce qu'il leur fallait, et revinrent près du
+ruisseau; Paolo allait, venait, déployait les pêchettes, les mettait
+dans l'eau.</p>
+
+<p>«Pas là, pas là, Monsieur Paolo, criaient les enfants; il y a des
+branches qui accrochent la pêchette».</p>
+
+<p>Paolo changeait de place.</p>
+
+<p>«Pas là, pas là! criaient Bernard et Gabrielle: il n'y en a pas; il n'y
+a que des pierres.»</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;L'écrevisse aime les pierres, Signor Bernardo.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Quand les pierres sont dans l'eau, mais pas quand elles sont perchées
+en l'air.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;L'écrevisse a des pattes, Signor Bernardo.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Pour marcher dans l'eau, mais pas pour en sortir, grimper et tomber.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;L'écrevisse a oune queue, Signor Bernardo.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Pour se soutenir dans l'eau, mais pas en l'air.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;L'écrevisse a oune peau dure, Signor Bernardo.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! Vous m'ennuyez, Monsieur Paolo! Je vous dis que les pêchettes
+sont très mal là! Donnez-les-moi, que je les place comme il faut.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, Signor Bernardo.</p>
+
+<p>Paolo tendit la pêchette déjà accrochée à une racine qui sortait d'un
+rocher. Bernard la prit et la plaça avec deux autres dans un recoin où
+venaient se réfugier quelques écrevisses.</p>
+
+<p>Pendant qu'il arrangeait ses pêchettes, Paolo restait immobile, un peu
+honteux, un peu mécontent et n'osant le témoigner. François et Christine
+s'aperçurent de son embarras, et s'approchèrent de lui:</p>
+
+<p>«Mon cher Monsieur Paolo, lui dit tout bas le petit François, prenons
+les quatre pêchettes qui restent, et allons les mettre près d'un rocher
+où vous vouliez mettre les autres; je suis sûr qu'il y a des écrevisses
+par là.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez, Signor excellentissimo? dit Paolo d'un air joyeux.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, François a raison, mon pauvre Monsieur Paolo; venez avec
+nous.</p>
+
+<p>Paolo sourit et saisit les pêchettes oubliées; il les arrangea, les
+plaça très habilement et attendit patiemment les écrevisses; elles ne
+tardèrent pas à arriver en foule, si bien que lorsque Bernard leva sa
+pêchette en criant d'un air triomphant:</p>
+
+<p>«J'en ai trois!»</p>
+
+<p>Paolo leva les siennes et s'écria avec une voix retentissante:</p>
+
+<p>«Z'en ai dix-houit et des souperbes!»</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Dix-huit! Près de ce rocher? Pas possible!</p>
+
+<p>Bernard et Gabrielle coururent aux pêchettes de Paolo, et comptèrent en
+effet dix-huit belles écrevisses.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Gabrielle, M. Paolo a raison.</p>
+
+<p>&mdash;Et Bernard a eu tort! dit Christine à Gabrielle en s'éloignant. Il
+a fait de la peine à ce pauvre M. Paolo, qui est très bon et très
+complaisant.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il est si ridicule!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça fait, s'il est bon?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais c'est tout de même ennuyeux d'être ridicule.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Gabrielle, est-ce que tu n'aimes pas François?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, mais je ne voudrais pas être comme lui.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je le trouve si bon, que je l'aime cent fois plus que Maurice
+et Adolphe de Sibran, qui sont si beaux.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Pas moi, par exemple; François est bon, c'est vrai; mais quand il y a
+du monde, je suis honteuse de lui.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Moi, jamais je ne serai honteuse de François, et je voudrais être sa
+soeur pour pouvoir être toujours avec lui.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je serais bien fâchée d'avoir un frère bossu!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je serais bien heureuse d'avoir un frère si bon!</p>
+
+<p>&mdash;Signorina Christina dit bien, fait bien et pense bien, dit Paolo, qui
+s'était approché d'elles sans qu'elles le vissent.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est vilain d'écouter, Monsieur Paolo, Vous m'avez fait peur.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO, avec malice</p>
+
+<p>&mdash;On a toujours peur quand on dit mal, Signorina.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien dit de mal. Vous n'allez pas raconter tout cela à
+François, je l'espère bien?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Puisque vous n'avez rien dit de mal!</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Non, certainement; mais tout de même je ne veux pas que François sache
+ce que nous avons dit.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? puisque...</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Paolo, Monsieur Paolo, venez m'aider, je vous prie, à prendre
+les écrevisses et les mettre dans une terrine couverte.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vous m'appelez, puisque c'est fini, Signor Francesco?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS, rougissant</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'avais besoin de vous..., de votre aide.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ce n'est pas ça? dit Paolo en secouant la tête; il y a autre
+chose... Dites le vrai; Paolo sera discret, ne dira rien à personne.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est parce que Gabrielle était embarrassée et que vous la
+tourmentiez; j'ai voulu la délivrer.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu ce qu'elles ont dit.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout; mais il ne faut pas qu'elles le sachent.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Et vous venez au secours de Gabrielle? c'est bien ça! c'est bien! Zé
+vous ferai grand comme le Signor papa! Vous verrez.</p>
+
+<p>François se mit à rire; il ne croyait pas à la promesse de Paolo, mais
+il était reconnaissant de sa bonne volonté.</p>
+
+<p>La pêche continua quelque temps, pêche miraculeuse, car ils prirent en
+deux heures plus de cent écrevisses, grâce à Paolo et à François, qui
+plaçaient bien les pêchettes, et qui saisissaient les écrevisses au
+passage. La journée s'acheva très heureusement pour tout le monde; Mme
+des Ormes, enchantée d'avoir deux personnes de plus à inviter, fut
+charmante pour M. de Nancé, qu'elle engagea à venir dîner chez elle le
+surlendemain avec François; M. de Nancé allait refuser, quand il vit le
+regard inquiet et suppliant de son fils; il accepta donc, à la grande
+joie de Christine et de son ami François. Mme des Ormes invita Paolo,
+qui salua jusqu'à terre pour témoigner sa reconnaissance; M. et Mme de
+Cémiane promirent aussi de venir avec Bernard et Gabrielle. En s'en
+allant, Mme des Ormes permit à Christine de se mettre dans la calèche,
+sa toilette ne devant plus être ménagée; Christine était si contente de
+sa journée, qu'elle ne pensa à sa bonne qu'en descendant de voiture;
+heureusement que la bonne n'était pas rentrée et que Christine, aidée de
+la femme de Daniel, eut le temps de se déshabiller, de se coucher et de
+s'endormir avant le retour de Mina.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>ATTAQUE ET DÉFENSE</h3>
+
+<p>Le lendemain, sa vie de misère recommença; habituée à souffrir et à se
+taire, elle se consola par la pensée du dîner du lendemain, qui devait
+la réunir à sa cousine et à son ami François. Mme des Ormes fut très
+agitée le jour du dîner; elle avait une toilette élégante à préparer,
+une coiffure nouvelle à essayer, les apprêts du dîner à surveiller. Un
+nouveau cuisinier qui n'avait pas encore fait de grands galas, lui
+donnait de vives inquiétudes; elle craignait que quelque chose ne fût
+pas bien; elle fit une douzaine de descentes à la cuisine, des visites
+innombrables à l'office, brouillant tout, grondant les domestiques, leur
+donnant des ordres contradictoires, aidant elle-même à piquer un gigot
+de mouton qui devait être présenté comme du chevreuil, dressant des
+corbeilles de fruits qui s'écroulaient avant que le sommet de la
+pyramide eût reçu ses derniers ornements. Son mari la suppliait de ne
+pas tant s'agiter, de laisser faire les domestiques.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les retarderez au lieu de les aider, ma chère, votre agitation
+les gagne et ils ne font que courir et discourir sans rien terminer.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi tranquille; vous n'y entendez rien, vous ne m'aidez jamais
+et vous voulez donner des conseils! Ces domestiques sont bêtes et
+insupportables; ils ne comprennent rien; si je n'étais pas là tout
+serait ridicule et affreux.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi tout ce train pour un dîner de famille?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;De famille? Vous appelez famille M. de Nancé et son fils, M. et Mme de
+Sibran et leurs fils, M. Paolo, M. et Mme de Guilbert et leurs filles!</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous avez invité tout ce monde?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Certainement! Je ne veux pas faire dîner M. de Nancé en tête-à-tête
+avec nous et avec ma soeur et son mari.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il l'aurait mieux aimé que de se trouver avec un tas de
+gens fort peu agréables et qu'il n'a jamais vus.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon! Vous n'y entendez rien, je vous le répète; laissez-moi
+faire!... Grand Dieu! trois heures! Ils vont venir dans une heure! Je ne
+suis ni coiffée, ni habillée.</p>
+
+<p>Mme des Ormes sortit en courant. M. des Ormes leva les épaules et rentra
+dans sa chambre pour oublier, à l'aide d'une mélodie écorchée sur son
+violon, les bizarreries de sa femme et le joug qui pesait sur lui.</p>
+
+<p>Christine, qui n'avait pas autant d'embarras de toilette que sa mère,
+fut prête de bonne heure et vit arriver, peu d'instants après, son oncle
+et sa tante de Cémiane avec Bernard et Gabrielle, puis M. de Nancé avec
+François et Paolo, puis les Sibran et les Guilbert.</p>
+
+<p>Mme des Ormes ne paraissait pas encore; M. des Ormes semblait un
+peu embarrassé, faisait des excuses de l'absence de sa femme, qui,
+disait-il, avait eu beaucoup d'occupations.</p>
+
+<p>Enfin, Mme des Ormes fit son apparition au salon dans une toilette
+resplendissante qui surprit toute la société; elle provoqua les
+compliments, fit remarquer ses beaux bras (trop courts pour sa taille),
+sa peau blanche (blafarde et épaisse), sa taille parfaite (grâce à une
+épaule et à un côté rembourrés), ses beaux cheveux (crépus et d'un
+noir indécis). M. et Mme de Cémiane souffraient du ridicule qu'elle se
+donnait; les autres s'en amusaient et s'extasiaient sur les beautés
+qu'elle leur signalait et qu'ils n'auraient pas aperçues sans son aide.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les enfants, au nombre de huit s'amusaient et
+causaient dans un salon à côté. Maurice et Adolphe de Sibran examinaient
+avec une curiosité moqueuse le pauvre François, qu'ils ne connaissaient
+pas encore; Hélène et Cécile de Guilbert chuchotaient avec eux et
+jetaient sur François des regards dédaigneux.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est ce drôle de petit bossu? demanda Maurice à Bernard.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ami que nous voyons depuis deux ans environ, et qui est très
+bon garçon.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Bon garçon, j'en doute; les bossus sont toujours méchants; aussi il
+faut les écraser avant qu'ils vous écorchent, et c'est ce que nous
+faisons, Adolphe et moi.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Celui-ci ne vous écorchera ni ne vous mordra: je vous répète qu'il est
+très bon.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! laissez donc. Mais faites-nous faire connaissance avec lui.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Très volontiers, si vous voulez être bons pour lui.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, nous serons très polis et très aimables.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;François, voici Maurice et Adolphe de Sibran qui veulent faire
+connaissance avec toi.</p>
+
+<p>François s'approcha de Bernard et tendit la main aux deux Sibran.</p>
+
+<p>«Bonjour, bonjour, mon petit, dirent-ils presque ensemble; vous êtes
+bien gentil, et je pense que vous savez déjà parler et causer».</p>
+
+<p>François regarda d'un air étonné et ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas votre nom, continua Maurice, mais je le devine sans
+peine: vous êtes sans doute parent d'un homme charmant qui s'appelait
+Ésope et qui est très célèbre par une excroissance qu'il avait sur le
+dos.</p>
+
+<p>&mdash;Et sur la poitrine aussi, répondit François en souriant; et vous savez
+sans doute, messieurs, puisque vous êtes si savants, que son esprit est
+aussi célèbre que sa bosse; et, sous ce rapport, je vous remercie de la
+comparaison, très flatteuse pour moi.</p>
+
+<p>Tout le monde se mit à rire; Maurice et son frère rougirent, parurent
+vexés et voulurent parler, mais Christine s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, François! C'est bien fait! Ils ont voulu te faire une
+méchanceté, et ce sont eux qui sont rouges et embarrassés.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>Moi! rouge, embarrassé? Est-ce qu'un jeune homme comme moi (il avait
+douze ans) se laisse intimider par un pauvre petit de cinq à six ans
+tout au plus?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>Vraiment! Vous lui donnez cinq à six ans? Vous devez le trouver bien
+avancé pour son âge? Il a mieux répondu que vous, et il connaît Ésope
+mieux que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Les enfants très jeunes ont quelquefois des idées au-dessus de leur
+âge, dit Maurice très piqué.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>C'est vrai! De même que les jeunes gens ont quelquefois des paroles
+au-dessous de leur âge. Mais je vous préviens que François a douze ans,
+et qu'il est très avancé pour son âge.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>M. François a douze ans? Je ne l'aurais jamais cru. Moi aussi, j'ai
+douze ans.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>Douze ans! Je ne l'aurais jamais cru!</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>Quel âge me croyez-vous donc? Quatorze? Quinze?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>Non, non; cinq ou six tout au plus.</p>
+
+<p>&mdash;Christine, tu défends bien tes amis, dit Gabrielle en l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Et ses amis en sont bien reconnaissants, dit François en l'embrassant
+à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous t'en aimons davantage, dit Bernard, l'embrassant de son côté.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, il faut que j'embrasse la Signorina, s'écria Paolo en
+saisissant Christine et en appliquant un baiser sur chacune de ses
+joues.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous m'avez fait peur, dit Christine en riant. Je ne mérite pas
+tous ces éloges; j'étais fâchée que Maurice et Adolphe fissent de la
+peine à François, et j'ai répondu sans y penser.</p>
+
+<p class="cen">HÉLÈNE, riant</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra prendre garde à Christine quand elle sera grande.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien bonne et ne dit jamais de méchancetés à personne
+pourtant.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE, avec ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez? Ce que c'est que d'avoir de l'esprit!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et du coeur.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! quand finirons-nous nos disputes à coups de langue? Si nous
+sortions avant le dîner? Nous avons encore une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Sortons, répondirent toutes les voix ensemble.</p>
+
+<p>Et tous se dirigèrent vers le jardin. Maurice et Adolphe étaient de
+mauvaise humeur; ils entravèrent tous les jeux, et, n'osant se moquer
+tout haut de François, ils en rirent tout bas, ainsi que de Christine,
+avec Hélène et Cécile.</p>
+
+<p>Après avoir rejeté plusieurs jeux, ils acceptèrent enfin celui de
+cache-cache; on se divisa en deux bandes: l'une se cachait, l'autre
+cherchait. Maurice et Adolphe choisirent pour leur bande Hélène et
+Cécile; François et Bernard prirent Gabrielle et Christine; le sort
+désigna les premiers pour se cacher, les seconds pour chercher. Quand
+ces derniers entendirent le signal, ils se précipitèrent dans le bois
+pour chercher; mais ils eurent beau courir, fureter, chercher partout,
+ils ne trouvèrent personne. Ils se réunirent pour décider ce qu'il y
+avait à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Retourner à la maison, dit Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Faire tous ensemble le tour du petit bois, en criant: «Nous renonçons»,
+dit Gabrielle.</p>
+
+<p>&mdash;Leur crier qu'ils sont tricheurs, dit Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Suivre le conseil de Bernard, et revenir à la maison en passant par
+les serres et le jardin des Fleurs, dit François.</p>
+
+<p>Ce dernier avis prévalut: ils firent une fort jolie promenade et
+rentrèrent pour l'heure du dîner; l'autre bande n'était pas encore de
+retour; Bernard et François commencèrent à s'inquiéter et dirent à leurs
+pères ce qui était arrivé. MM. de Cémiane et de Nancé en firent part à
+MM. de Sibran et de Guilbert et tous les quatre allèrent à la recherche
+de la bande révoltée et rentrèrent sans l'avoir retrouvée.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>LES TRICHEURS PUNIS</h3>
+
+<p>Le dîner fut retardé; mais, personne ne revenant, on se mit à table fort
+agité et inquiet. On mangea quelques morceaux à la hâte; puis les hommes
+se dispersèrent dans le parc pour chercher les absents; les dames
+rentrèrent au salon, où bientôt les quatre enfants firent leur
+apparition, échevelés, leurs vêtements en lambeaux, rouges et suants,
+inondés de larmes.</p>
+
+<p>Un Ah! général les accueillit; les mères s'élancèrent, vers leurs
+enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Petits imbéciles! s'écria Mme de Sibran.</p>
+
+<p>&mdash;Petites sottes! s'écria de même Mme de Guilbert.</p>
+
+<p>&mdash;Hi! hi! hi! nous... nous... sommes perdus..., répondirent les filles.</p>
+
+<p>&mdash;Hi! hi! hi! nous... avons été... poursuivis par... deux gros dogues,
+reprirent les garçons.</p>
+
+<p class="cen">LES FILLES</p>
+
+<p>&mdash;Hi! hi! hi! Ils ont manqué nous dévorer!</p>
+
+<p class="cen">LES GARÇONS</p>
+
+<p>&mdash;Hi! hi! hi! Il fait noir, on n'y voit plus.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE SIBRAN</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre faute, mauvais garçons. Pourquoi vous êtes-vous sauvés...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE GUILBERT</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien fait! Cela vous apprendra à tricher, méchantes filles.</p>
+
+<p>&mdash;Faites sonner la cloche pour faire rentrer ces Messieurs, dit Mme des
+Ormes au valet de chambre. La cloche ne tarda pas à faire revenir les
+pères et leurs amis; les enfants, perdus et retrouvés, furent encore
+grondés, et le dîner recommença, moins lugubre que dans sa première
+partie. Bernard, Gabrielle, Christine et François avaient peine à
+réprimer une violente envie de rire chaque fois qu'ils jetaient les
+yeux sur leurs malheureux camarades, dont les cheveux en désordre, les
+vêtements déchirés, les visages et les mains griffés, rouges, gonflés et
+suants, contrastaient avec l'avidité qu'ils déployaient devant chaque
+plat qu'on leur servait.</p>
+
+<p>Quand leur appétit fut un peu satisfait. Gabrielle leur demanda comment
+et où ils s'étaient perdus.</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Nous voulions tricher et aller au delà du carré que vous nous aviez
+fixé pour nous cacher, et nous sommes entrés dans le bois; nous avons
+couru pour revenir à la maison sans que vous nous vissiez; mais nous
+nous sommes trompés de chemin et nous avons marché longtemps, bien
+longtemps, sans savoir où nous étions. Maurice et Adolphe avaient peur
+et pleuraient...</p>
+
+<p class="cen">MAURICE, interrompant.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, je n'avais pas peur, et je riais.</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Tu riais? Ah! ah! joliment! Tu pleurais, mon cher, et c'est Hélène qui
+te rassurait et qui te consolait. Laisse-moi finir notre histoire...
+Nous marchions ou plutôt nous courions toujours en avant, lorsque deux
+chiens énormes et très méchants s'élancent d'un hangar et veulent se
+jeter sur nous; nous crions: Au secours! Nous courons, les chiens
+courent après nous, nous attrapent, se jettent sur nous l'un après
+l'autre, déchirent nos vêtements, nous barrent le chemin et nous
+forcent, en aboyant après nous, à retourner sur nos pas. Un bonhomme
+sort de la maison et appelle les chiens: «Rustaud! Partavo!» Les chiens
+nous quittent et l'homme vient à nous.</p>
+
+<p>»&mdash;Mes chiens vous ont fait peur, messieurs, mesdemoiselles? Faites
+excuse! Ils sont jeunes, ils sont joueurs; ils ne vous auraient pas
+mordus tout de même.</p>
+
+<p>«Nous pleurions tous et nous ne pouvions répondre: l'homme s'en aperçut.</p>
+
+<p>«&mdash;Est-ce que ces messieurs et ces demoiselles ont quelque chose qui
+leur fait de la peine? Si je pouvais vous venir en aide, disposez de
+moi, je vous en prie.</p>
+
+<p>«&mdash;Nous sommes perdus», lui répondit Maurice en sanglotant.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE, interrompant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple! Je sanglotais? Moi? J'avais froid et je grelottais:
+voilà tout.</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Froid? Par un temps pareil? Tu suais et tu sues encore; je te dis que
+tu sanglotais. Laisse-moi raconter; ne m'interromps plus.</p>
+
+<p>«&mdash;Perdu? D'où êtes-vous donc, messieurs, mesdemoiselles? nous demanda
+l'homme.</p>
+
+<p>«&mdash;Nous venons du château des Ormes.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah bien, vous serez bientôt de retour: vous êtes dans le parc.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais le parc est si grand que nous ne savons plus comment revenir.</p>
+
+<p>«&mdash;Je vais vous ramener, messieurs, mesdemoiselles; excusez, mes chiens,
+s'il vous plait, ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire».</p>
+
+<p>&mdash;L'homme nous a ramenés jusqu'au château, et j'ai bien dit à Maurice
+et à Adolphe que c'était leur faute si nous nous étions perdus, parce
+qu'ils voulaient jouer un mauvais tour à François et à Christine.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas vrai, Mademoiselle: vous avez triché tout comme moi et
+mon frère.</p>
+
+<p class="cen">HÉLÈNE</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous nous avez persuadées; n'est-ce pas, Cécile?</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est très vrai; tu es furieux contre François parce qu'il t'a
+riposté très spirituellement, et contre Christine parce qu'elle a
+défendu François; et je trouve qu'elle a bien fait et que tu as mal
+fait.</p>
+
+<p>Les parents écoutaient le récit et la discussion; Mme des Ormes la
+termina en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Christine se mêle toujours de ce qui ne la regarde pas; on dirait que
+François a besoin d'elle pour se défendre. Je te prie, Christine, de te
+taire une autre fois.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, ce pauvre François est si bon qu'il ne veut jamais se
+venger, et...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est toi qui te jettes en avant, sottement et impoliment. Si tu
+recommences, je t'empêcherai de voir François... Va te coucher, au
+reste: dans ton lit, du moins tu ne feras pas de sottises.</p>
+
+<p>M. de Nancé comprit le regard suppliant de Christine et l'air désolé de
+François.</p>
+
+<p>&mdash;Madame! dit-il à Mme des Ormes, veuillez m'accorder la grâce de Mlle
+Christine; en la punissant de son acte de courage et de générosité, vous
+punissez aussi mon fils et tous ses jeunes amis. Vous êtes trop bonne
+pour nous refuser la faveur que nous sollicitons.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à vous refuser, Monsieur. Christine, restez, puisque
+M. de Nancé le désire, et venez le remercier d'une bonté que vous ne
+méritez pas.</p>
+
+<p>Christine s'avança vers M. de Nancé, leva vers lui des yeux pleins de
+larmes, et commença:</p>
+
+<p>&mdash;Cher Monsieur..., cher Monsieur..., merci...</p>
+
+<p>Puis elle fondit en larmes; M. de Nancé la prit dans ses bras et
+l'embrassa à plusieurs reprises en lui disant tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petite!... Chère petite!... Tu es bonne!... Je t'aime bienl...</p>
+
+<p>Ces paroles de tendresse consolèrent Christine; ses larmes s'arrêtèrent,
+et elle reprit sa place près de François, qui avait été fort agité
+pendant cette scène.</p>
+
+<p>Paolo n'avait rien dit depuis le commencement du dîner, qui avait
+absorbé toutes ses facultés; mais on se levait de table, il avait tout
+entendu et observé; il s'approcha de François et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand zé vous ferai grand, vous donnerez soufflets au grand vaurien,
+le Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? lui demanda François surpris.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Pour venzeance; c'est bon, venzeance.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est mauvais; je pardonne, j'aime mieux cela Notre-Seigneur
+pardonne toujours. C'est le démon qui se venge.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a appris cela? demanda Paolo avec surprise.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon cher et bon maître, papa.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;J'aime beaucoup ton papa, François.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, il est si bon! Et il t'aime bien aussi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'aime-t-il?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu m'aimes et parce que tu es bonne.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est drôle! C'est la même chose que moi. Je l'aime parce qu'il t'aime
+et qu'il est bon.</p>
+
+<p>Il était tard; le dîner, retardé d'abord, interrompu ensuite, avait duré
+fort longtemps. De plus, les habits déchirés de Maurice et d'Adolphe,
+les robes et jupons en lambeaux de Mlles de Guilbert, rendaient
+impossible un plus long séjour chez Mme des Ormes. Mais, en se retirant,
+Mme de Guilbert engagea à dîner chez elle, pour la semaine suivante,
+toutes les personnes qui se trouvaient dans le salon, y compris les
+enfants.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>PREMIER SERVICE. RENDU PAR PAOLO A CHRISTINE</h3>
+
+<p>François répondit poliment à l'adieu que lui adressèrent Maurice et
+Adolphe, un peu embarrassés vis-à-vis de lui depuis qu'ils savaient que
+M. de Nancé était son père. M. de Nancé passait dans le pays pour avoir
+une belle fortune; et il avait la réputation d'un homme excellent,
+religieux, charitable et prêt à tout sacrifier pour le bonheur de son
+fils. Son grand chagrin était l'infirmité du pauvre François qui avait
+été droit et grand jusqu'à l'âge de sept ans, et qu'une chute du haut
+d'un escalier avait rendu bossu. Quand Mme de Guilbert l'engagea à
+dîner, il commença par refuser; mais, Mme de Guilbert lui ayant dit que
+François était compris dans l'invitation, il accepta, pour ne pas priver
+son fils d'une journée agréable avec ses amis Bernard, Gabrielle et
+surtout Christine. Toute la société se dispersa une heure après le
+départ des Sibran et des Guilbert. Christine promit à ses cousins de
+demander la permission d'aller les voir le lendemain dans la journée.</p>
+
+<p>&mdash;Tâche de venir aussi, François; nous nous rencontrerons tous en face
+du moulin de mon oncle de Cémiane.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Non, Christine; il faut que je travaille; je passe deux heures chez M.
+le curé avec Bernard, et je reviens à le maison pour faire mes devoirs.
+Et toi, est-ce que tu ne travailles pas?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, je lis un peu toute seule.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Mais la personne qui t'a appris à lire ne te donne-t-elle pas des
+leçons?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne m'a appris; Gabrielle et Bernard m'ont un peu fait voir
+comment on lisait, et puis j'ai essayé de lire toute seule.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, z'apprendrai beaucoup à la Signorina, dit Paolo, qui écoutait
+toujours les conversations des enfants. Moi, zé viendrai tous les zours,
+et Signorina saura italien, latin, mousique, dessin, mathématiques,
+grec, hébreu, et beaucoup d'autres encore.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, Monsieur Paolo, vous voudrez bien? Je serais si contente
+de savoir quelque chose! Mais demandez à maman; je n'ose pas sans sa
+permission.</p>
+
+<p>-Oui, Signorina; z'y vais; et vous verrez que zé né souis pas si bête
+que z'en ai l'air.</p>
+
+<p>Et s'approchant de Mme des Ormes qui causait avec M. de Nancé:</p>
+
+<p>&mdash;Signorina, bella, bellissima, moi, Paolo, désire vous voir tous les
+zours avec vos beaux ceveux noirs de corbeau, votre peau blanc de lait,
+vos bras souperbes et votre esprit magnifique; et zé demande, Signora,
+que zé vienne tous les zours; zé donnerai des leçons à la petite
+Signorina; zé serai votre serviteur dévoué, zé dézeunerai, pouis zé
+recommencerai les leçons, pouis les promenades avec vous, pouis vos
+commissions, et tout.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah! quelle drôle de demande! Je veux bien, moi; mais si vous
+donnez des leçons à Christine, il faudra un tas de livres, de papiers,
+de je ne sais quoi, et rien ne m'ennuie comme de m'occuper de ces
+choses-là.</p>
+
+<p>Paolo resta interdit; il n'avait pas prévu cette difficulté. Son air
+humble et honteux, l'air affligé de Christine, touchèrent M. de Nancé,
+qui dit avec empressement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aurez pas besoin de vous en occuper, Madame; j'ai une foule de
+livres et de cahiers dont François ne se sert plus, et je les donnerai à
+Christine pour ses leçons avec Paolo.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! Alors venez, mon cher Monsieur Paolo, quand vous voudrez et
+tant que vous voudrez, puisque vous êtes si heureux de me voir.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Signora; vous êtes belle et bonne; à demain.</p>
+
+<p>Et Paolo se retira, laissant Christine dans une grande joie. François
+enchanté de la satisfaction de sa petite amie, M. de Nancé heureux
+d'avoir fait à si peu de frais le bonheur de la bonne petite Christine,
+de Paolo et surtout de son cher François; quand ils furent seuls,
+François remercia son père avec effusion du service qu'il rendait à la
+pauvre Christine, dont il lui expliqua l'abandon. Il lui raconta aussi
+tout ce qui s'était passé entre elle et Maurice, et tout ce qu'elle lui
+avait dit, à lui, de bon et d'affectueux.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime cette enfant, elle est réellement bonne! dit M. de Nancé;
+vois-la le plus souvent possible, mon cher François; c'est, de tout
+notre voisinage, la meilleure et la plus aimable.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>MINA DÉVOILÉE</h3>
+
+<p>Le lendemain du dîner, Christine se leva de bonne heure, parce que sa
+bonne était invitée à une noce dans le village, et qu'elle voulait se
+débarrasser de Christine le plus tôt possible.</p>
+
+<p>&mdash;Allez demander votre déjeuner, dit Mina quand Christine fut habillée;
+je n'ai pas le temps, moi; j'ai ma robe à repasser. Et prenez garde que
+votre papa ne vous voie; s'il vous aperçoit, je vous donnerai une bonne
+leçon de précaution.</p>
+
+<p>Christine alla à la cuisine demander son pain et son lait; elle
+regardait de tous côtés avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi avez-vous peur, mam'selle demanda le cocher qui déjeunait.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur que papa ne vienne et qu'il ne me voie.</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça fait! Votre papa ne vous gronde jamais.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne m'a défendu que papa me voie à la cuisine.</p>
+
+<p class="cen">LE COCHER</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque c'est elle qui vous a envoyée!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'elle va à la noce, et elle repasse sa robe.</p>
+
+<p class="cen">LE COCHER</p>
+
+<p>&mdash;Et elle vous plante là comme un paquet de linge sale! Si j'étais de
+vous, mam'selle, je raconterais tout à votre papa.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne me battrait, et maman ne me croirait pas.</p>
+
+<p class="cen">LE COCHER</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre papa vous croirait!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il n'aime pas à contrarier maman... Il faut que je m'en
+aille; voulez-vous me donner mon pain et mon lait pour que je puisse
+déjeuner?</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne pouvez pas emporter votre chocolat, mam'selle! il vous
+brûlerait.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de chocolat; je mange mon pain dans du lait froid.</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Votre bonne vient tous les jours chercher votre chocolat.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle qui le mange; elle ne m'en donne pas.</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est pas une pitié! Une malheureuse enfant comme ça! Lui voler
+son déjeuner! Tenez, mam'selle, voilà votre tasse de chocolat, mangez-le
+ici, bien tranquillement.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose pas; si papa venait!</p>
+
+<p>&mdash;Venez par ici, dans l'office; personne n'y entre; on ne vous verra
+pas.</p>
+
+<p>Le cuisinier, qui était bon homme, établit Christine dans l'office et
+plaça devant elle une grande tasse de chocolat et deux bons gâteaux.
+Christine mangeait avec plaisir cet excellent déjeuner, lorsqu'à sa
+grande terreur elle entendit la voix de sa bonne.</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le chef, le chocolat de Christine, s'il vous plait.</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER, d'un ton bourru:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas fait.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Comment? vous n'avez pas fait le déjeuner de Christine?</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER, de même.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait! Vous avez envoyé demander un morceau de pain sec et du lait
+froid: je les lui ai donnés.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Il me faut son chocolat pourtant.</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne l'aurez pas.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE.</p>
+
+<p>&mdash;Je le dirai à Madame.</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER</p>
+
+<p>&mdash;Dites ce que vous voudrez et laissez-moi tranquille.</p>
+
+<p>Mina sortit furieuse; elle dut attendre le réveil de Mme des Ormes pour
+porter plainte contre le cuisinier; elle attendit longtemps, ce qui
+augmenta son humeur. Christine, inquiète et effrayée, n'osa pas rentrer
+dans sa chambre; elle resta dehors jusqu'à l'arrivée de Paolo, qu'elle
+attendait et qu'elle considérait comme son protecteur, même vis-à-vis de
+sa mère; il ne tarda pas à paraître avec un gros paquet sous le bras.
+L'accueil empressé et amical de Christine le toucha et augmenta sa
+sympathie pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Signorina, dit-il, voici un gros paquet pour vous.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi? Pour moi? Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. de Nancé qui vous envoie des livres, des cahiers, des plumes,
+des crayons, un pupitre, toutes sortes de choses pour vos leçons;
+seulement, il vous prie de ne pas montrer tout cela, et de ne parler que
+des livres, qu'il a promis devant votre maman.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'on pourrait croire que votre maman vous refuse ce qu'il vous
+faut, et que cela lui ferait du chagrin.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, je ne dirai rien du tout; dites-le à ce bon M. de Nancé, et
+remerciez-le bien, bien, et François aussi. Mais, si on me demande qui
+m'a envoyé ces choses, qu'est-ce que je dirai pour ne pas mentir?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Si on vous demande, vous direz: «C'est bon Paolo qui a apporté tout.»
+Et c'est la vérité. Mais on ne demandera pas. Le papa croira que c'est
+la maman, et la maman croira que c'est le papa».</p>
+
+<p>Pendant que l'heureuse Christine rangeait ses livres, papiers, etc.,
+dans sa petite commode, et commençait une leçon avec Paolo, Mme des
+Ormes s'éveillait et recevait les plaintes de Mina contre le chef, qui
+refusait le chocolat de Christine.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! que c'est ennuyeux! Vous êtes toujours en querelle avec
+quelqu'un, Mina.</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Madame pense pourtant bien que je ne peux laisser Christine sans
+déjeuner.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, mais vous pourriez arranger les choses entre vous, sans
+m'obliger à m'en mêler. Que voulez-vous que je fasse à présent? Que je
+fasse venir cet homme, que je le gronde! Quel ennui, mon Dieu, quel
+ennui! Allez chercher mon mari; dites-lui que j'ai à lui parler.</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Si Madame préfère, j'irai chercher le chef.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais non; c'est précisément ce qui m'ennuie.</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Si Madame voulait lui donner un ordre par écrit, ce serait mieux que
+de déranger Monsieur.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Quelles sottes idées vous avez, Mina! Que j'aille écrire à mon
+cuisinier, quand je peux lui parler! Allez me chercher mon mari.</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Madame...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, je ne veux plus rien entendre: allez me chercher mon
+mari.</p>
+
+<p>Mina sortit, mais se garda bien d'exécuter l'ordre de sa maîtresse;
+irritée des retards qu'éprouvait sa toilette pour la noce, elle
+se promit de se revenger sur la pauvre Christine, seule cause,
+pensait-elle, de ces ennuis.</p>
+
+<p>«Où est-elle cette petite sotte? Je ne l'ai pas vue depuis ce matin».</p>
+
+<p>Elle alla à sa recherche; ne l'ayant pas trouvée dans le jardin, elle
+rentra de plus en plus mécontente et finit par trouver Christine dans le
+salon, prenant une leçon d'écriture avec Paolo.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous faites ici, Christine? Rentrez vite dans votre
+chambre! lui dit-elle rudement.</p>
+
+<p>Christine allait se lever pour obéir à sa bonne, dont elle redoutait la
+colère, lorsque Paolo, la faisant rasseoir:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Signorina, restez là; nous n'avons pas fini nos leçons.
+Et vous, dona Furiosa, tournez votre face et laissez tranquille la
+Signorina.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi tranquille vous-même, grand Italien, pique-assiette; je
+veux emmener cette petite sotte, qui n'a pas besoin de vos leçons, et je
+l'aurai malgré vous.</p>
+
+<p>Paolo saisit Christine, l'enleva et la plaça derrière lui; Mina
+s'élançant sur lui, reçut un coup de poing qui lui aplatit le nez, mais
+qui redoubla sa fureur et ses forces; d'un revers de bras elle repoussa
+Paolo et attrapa Christine, qu'elle tira à elle avec violence.</p>
+
+<p>«Si vous appelez, je vous fouette au sang!» s'écria-t-elle, tirant
+toujours Christine que retenait Paolo.</p>
+
+<p>Au moment où Paolo, craignant de blesser la pauvre enfant, l'abandonnait
+à l'ennemi commun, Mina poussa un cri et lâcha Christine. Une main de
+fer l'avait saisie à son tour et la fit pirouetter en la dirigeant vers
+la porte avec accompagnement de formidables coups de pied. C'était M.
+des Ormes, qui, inaperçu de Paolo et de Christine, était entré par une
+porte du fond, et, assis dans une embrasure de fenêtre, assistait à la
+leçon. Quand Mina fut expulsée de l'appartement, M. des Ormes rassura
+Christine tremblante et serra la main de Paolo.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre Christine, est-ce qu'elle te traite quelquefois aussi
+rudement que tout à l'heure.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, papa: mais ne lui dites rien, je vous en supplie: elle me
+battrait plus encore.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment, plus? Elle te bat donc quelquefois?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! papa, avec une verge qui est dans son tiroir.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! scélérate! dit M. des Ormes, pâle et tremblant de colère.
+Oser battre ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le Comte, dit Paolo, si vous permettez, zé pounirai la dona
+Furiosa à ma façon; zé la foustizerai comme un rien.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Merci. Monsieur Paolo; cette punition ne convient pas en France.
+Je vais en causer avec ma femme; continuez votre leçon à la pauvre
+Christine, qui est depuis plus de deux ans avec cette mégère.</p>
+
+<p>M. des Ormes entra chez sa femme; elle pensa qu'il venait appelé par
+Mina.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voilà, mon cher! Je vous ai prié de venir pour que vous parliez
+au cuisinier, qui refuse à Christine son déjeuner; et grondez-le, je
+vous en prie; ça m'ennuie de gronder, et cette Mina est si assommante
+avec ses plaintes continuelles.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mina est une misérable; je viens de découvrir qu'elle battait
+Christine.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Allons! en voilà d'une autre. Comment croyez-vous ces sottises, et qui
+vous a fait ces contes?</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui ai vu et entendu de mes yeux et de mes oreilles.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque, au contraire, Mina s'est plainte que le cuisinier ne
+donnait pas à Christine son chocolat! Elle prend donc le parti de
+Christine!</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe les plaintes de Mina? Je l'ai vue et entendue traiter
+Christine et Paolo comme elle ne devrait pas traiter une laveuse de
+vaisselle, et je suis venu vous prévenir que je l'ai chassée du salon et
+que je la chasserai de la maison.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Encore un ennui; une bonne à chercher! Pourquoi vous mêlez-vous des
+bonnes? Est-ce que cela vous regarde?</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille me regarde, et, à ce titre, la bonne me regarde aussi. Quant
+à ce chocolat, je parie que c'est quelque méchanceté de Mina.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous accusez toujours Mina; vérifiez le fait; parlez au cuisinier.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je vais faire, ici, et devant vous.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, pas devant moi, je vous en prie; c'est à mourir d'ennui, ces
+querelles de domestiques.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus qu'une querelle de domestiques, du moment qu'il s'agit de
+votre fille.</p>
+
+<p>M. des Ormes avait sonné; la femme de chambre entra.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Brigitte, envoyez-nous le chef ici, de suite.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, le chef entrait.</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>Monsieur le Comte m'a demandé?</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Tranchant; ma femme voudrait savoir s'il est vrai que vous ayez
+refusé ce matin à Mina le chocolat de Christine.</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur le Comte; c'est très vrai.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Et comment vous permettez-vous une pareille impertinence?</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le Comte, Mlle Christine venait de manger son chocolat dans
+l'office.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'office! Ma fille dans l'office! Qu'est-ce que tout cela? Je n'y
+comprends rien.</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>&mdash;Je vais l'expliquer à Monsieur le Comte, qui comprendra parfaitement.
+Mlle Christine ne mange jamais son chocolat.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c'est Mlle Mina qui l'avale pendant que Mlle Christine mange
+du lait froid et son pain sec. Ce matin, la pauvre petite mam'selle (qui
+nous fait pitié à tous, par parenthèse) est venue chercher son pain et
+son lait; je l'ai cachée dans l'office pour qu'elle mangeât son chocolat
+une fois en passant, et quand Mlle Mina est venue le chercher, je l'ai
+refusé. Voilà toute l'affaire.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pensez-vous que Christine ne mange pas son chocolat le matin?</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>&mdash;Parce que la servante a vu bien des fois comment ça se passait, et que
+Mlle Christine nous l'a dit elle-même.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, Tranchant, je vous remercie; vous avez bien fait, mais
+vous auriez dû me prévenir plus tôt.</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le Comte, on n'osait pas.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le Comte, c'est que.., Madame... n'aurait pas cru... et...
+Monsieur comprend... on avait peur de... de déplaire à Madame.</p>
+
+<p>Tranchant sortit. M. des Ormes, les bras croisés, regardait sa femme
+sans parler. Mme des Ormes était confuse, embarrassée, et gardait le
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Caroline, dit enfin M. des Ormes, il faut que vous fassiez partir
+aujourd'hui même cette méchante femme.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! quel ennui! Faites-la partir vous-même; je ne veux pas me mêler
+de cette affaire; c'est vous qui l'avez commencée, c'est à vous de la
+finir.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES, sévèrement</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui la terminerez, Caroline, en expiation de votre
+négligence à l'égard de Christine. Moi je ne pourrais contenir ma colère
+en face de cette abominable femme qui rend depuis plus de deux ans cette
+malheureuse enfant l'objet de la pitié de nos domestiques, meilleurs
+pour elle que nous ne l'avons été. Chassez cette femme de suite.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Et que ferai-je de Christine? Ah!... une idée! je vais prendre Paolo
+pour la garder.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est ridicule et impossible! Mais il est certain que Christine serait
+bien gardée; Paolo est un homme excellent; on dit beaucoup de bien de
+lui dans le pays. En attendant que vous ayez une bonne (et il faut
+absolument en chercher une), dites à votre femme de chambre de soigner
+Christine.</p>
+
+<p>M. des Ormes sortit, riant à la pensée de Paolo bonne d'enfant. Mme des
+Ormes sonna, se fit amener Mina, lui donna ses gages, et lui dit de s'en
+aller de suite. Mina commença une discussion et une justification; Mme
+des Ormes s'ennuya, s'impatienta, se mit en colère, cria, et, pour se
+débarrasser de Mina, après une discussion d'une heure et demie, elle
+lui doubla ses gages, lui donna un bon certificat et promit de la
+recommander.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>GRAND EMBARRAS DE PAOLO</h3>
+
+<p>Pendant que Mina faisait ses paquets et se promettait de se venger de
+Christine en disant d'elle tout le mal possible, Paolo continuait et
+achevait la leçon de Christine; il fut enchanté de l'intelligence et de
+la bonne volonté de son élève, qui, dès la première leçon, apprit ses
+chiffres, ses notes de musique, quelques mots italiens, et commença à
+former des a, des o, des u, etc. Quand Mme des Ormes entra au salon,
+elle la trouva rangeant avec Paolo ses livres et ses cahiers.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voilà, mon cher Monsieur Paolo! Je viens vous demander de me
+rendre un service.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que voudra la Signora, répondit Paolo en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de renvoyer Mina, que mon mari a prise en grippe; je ne sais
+que faire de Christine. Aurez-vous la bonté de venir passer vos journées
+chez moi pour la garder et lui donner des leçons?</p>
+
+<p>Paolo, étonné de cette proposition inattendue et dont lui-même devinait
+le ridicule, resta quelques instants sans répondre, la bouche ouverte,
+les yeux écarquillés.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! continua Mme des Ormes avec impatience, vous hésitez? Vous
+étiez prêt à exécuter toutes mes volontés, disiez-vous.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, Signora... sans aucun doute... mais.., mais...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi? Voyons, dites. Parlez...</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Signora... zé donne des leçons... à M. François.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Combien gagnez-vous?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante francs par mois, Signora.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en donne cent...</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Mais, le pauvre François...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous aurez deux heures de congé par jour; vous emmènerez
+Christine chez le petit de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Mais..., Signora, zé demeure bien loin..., M. de Nancé est loin...,
+pour revenir, c'est loin.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que de difficultés! Vous logerez ici... Voulez-vous, oui ou
+non?</p>
+
+<p>Christine le regarda d'un air si suppliant qu'il répondit presque malgré
+lui:</p>
+
+<p>&mdash;Zé veux, Signora, zé veux, mais...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, je vais faire préparer votre chambre. Venez déjeuner.
+Viens, Christine.</p>
+
+<p>Paolo suivit, abasourdi de son consentement, qu'il avait donné par
+surprise. Christine avait l'air radieux; elle lui serra la main à la
+dérobée et lui dit tout bas:</p>
+
+<p>«Merci, mon bon, mon cher Monsieur Paolo».</p>
+
+<p>A table, Mme des Ormes annonça à son mari que Paolo allait demeurer
+au château et qu'il se chargeait de Christine. M. des Ormes eut l'air
+surpris et mécontent, et dit seulement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible! Caroline, vous abusez de la complaisance de M.
+Paolo.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais non; je lui donne cent francs par mois.</p>
+
+<p>Paolo devint fort rouge; le mécontentement de M. des Ormes devint plus
+visible; il allait parler, lorsque Mme des Ormes s'écria avec humeur:</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, mon cher, pas d'objection. C'est fait; c'est décidé.
+Laissez-nous déjeuner tranquillement... Voulez-vous une côtelette ou un
+fricandeau, Monsieur Paolo?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Côtelette d'abord; fricandeau après, Signora.</p>
+
+<p>Mme des Ormes le servit abondamment, et lui fit donner du vin, du
+café, de l'eau-de-vie. Quand on eut fini de déjeuner, elle lui demanda
+d'emmener Christine dans le parc.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je vais emmener Christine; il faut bien que ce soit moi qui me charge
+de la promener ce matin, puisqu'il n'y a personne près d'elle. Viens.
+Christine.</p>
+
+<p>Il emmena sa fille, la questionna sur Mina, se reprocha cent fois de
+n'avoir pas surveillé cette méchante bonne et d'avoir livré si longtemps
+la malheureuse Christine à ses mauvais traitements.</p>
+
+<p>Paolo se rendit ensuite chez M. de Nancé. François fut le premier à
+remarquer l'air effaré et l'agitation du pauvre Paolo.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>Qu'avez-vous donc, cher Monsieur Paolo? Vous Est-il arrivé quelque chose
+de fâcheux?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Oui..., non..., zé ne sais pas..., zé ne sais quoi faire.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? Parlez, mon pauvre Paolo. Ne puis-je vous venir en
+aide.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, Signor! C'est la Signora des Ormes. Je donnais une leçon à la
+Christinetta; bien zentille! bien intelligente! bien bonne! Et voilà
+la mama qui mé dit..., qui mé demande..., qui me forcé... à garder
+la Christina, à venir dans le sâteau, à promener, élever, soigner la
+Christina... Elle sasse la Mina; c'est bien fait; la Mina! qué canailla!
+qué Fouria!... Mais comment voulez-vous! Quoi pouis-zé faire? Le papa
+pas content! Ah! zé lé crois bien! Moi Paolo, moi homme, moi médecin,
+moi maître pour leçons, garder comme bonne oune petite Signora de huit
+ans! c'est impossible! Et moi comme oune bête, zé dis oui, parce que
+la povéra Christinetta me regarde avec des yeux... que zé n'ai pou
+résister. Et pouis me serre les mains; et pouis me remercie tout bas si
+zoyeusement, que zé n'ai pas le courage de dire non. Et pourtant, c'est
+impossible. Que faire, caro Signor? Dites, quoi faire?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Dites que vous donnez des leçons pour vivre.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Z'ai ait; elle me donne deux fois autant.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Dites que vous m'avez promis de donner des leçons à mon fils.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Z'ai dit: elle mé donne deux heures.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Dites que vous demeurez trop loin pour revenir le soir chez vous.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Z'ai dit; elle mé fait préparer une sambre au sâteau.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Sac à papier! quelle femme! Mais qu’elle prenne une bonne.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'en a pas. Où trouver?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon cher, faites comme vous voudrez; mais c'est ridicule! Vous
+ne pouvez pas vous faire bonne d'enfant. N'y retournez pas; voilà la
+seule manière de vous en tirer.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Mais la povéra Christina! Elle est seule, malheureuse. La maman n'y
+pense pas; le papa n'y pense pas; la poveretta ne sait rien et voudrait
+savoir; ne fait rien et s'ennouie; ça fait pitié; elle est si bonne,
+cette petite!</p>
+
+<p>François n'avait encore rien dît; il écoutait tout pensif.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Papa, dit-il, me permettez-vous d'arranger tout cela? M. Paolo sera
+content, Christine aussi, et moi aussi.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Toi, mon enfant? Comment pourras-tu arranger une chose impossible à
+arranger?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me permettez de faire ce que j'ai dans la tête, j'arrangerai
+tout, papa.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Cher enfant, je te permets tout ce que tu voudras, parce que je sais
+que tu ne feras ni ne voudras jamais quelque chose de mal. Comment
+vas-tu faire?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir, papa. Vous savez que je suis grand, c'est-à-dire,
+ajouta-t-il en souriant, que j'ai douze ans et que je suis raisonnable,
+que je travaille sagement, que je me lève, que je m'habille seul, que je
+suis presque toujours avec vous.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est très vrai, cher enfant; mais en quoi cela peut-il
+arranger l'affaire de Paolo.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir, papa. Vous voyez d'après ce que je vous ai dit, que
+je n'ai plus besoin des soins de ma bonne, que j'aime de tout mon coeur,
+mais qu'il me faudra quitter un jour ou l'autre. Je demanderai à ma
+bonne d'entrer chez Mme des Ormes pour me donner la satisfaction de
+savoir Christine heureuse.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ta pensée est bonne et généreuse, mon ami; elle prouve la bonté de ton
+coeur; mais ta bonne ne voudra jamais se mettre au service de Mme des
+Ormes, qu'elle sait être capricieuse, désagréable à vivre. Elle est chez
+moi depuis ta naissance; elle sait que nous lui sommes fort attachés;
+elle t'aime comme son propre enfant, et il vaut mieux qu'elle reste
+encore près de toi pour bien des soins qui te sont nécessaires.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pour les soins dont vous parlez, papa, nous avons Bathilde, la femme
+de votre valet de chambre; elle m'aime, et je suis sûr que ma bonne
+serait bien tranquille, la sachant près de moi. Voulez-vous, papa? Me
+permettez-vous de parler à ma bonne?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Fais comme tu voudras, cher enfant; mais je suis très certain que ta
+bonne n'acceptera pas ta proposition.</p>
+
+<p>François remercia son père et courut chercher sa bonne; il l'embrassa
+bien affectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne, dit-il, tu m'aimes bien, n'est-ce pas, et tu serais contente
+de me faire plaisir?</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime de tout mon coeur, mon François, et je ferai tout ce que tu
+me demanderas.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je te préviens que je vais te demander un sacrifice.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Parle; dis ce que tu veux de moi.</p>
+
+<p>François fit savoir à sa bonne ce que Paolo venait de lui raconter;
+il lui expliqua la triste position de Christine, son abandon; il dit
+combien Christine l'aimait, combien elle lui était attachée et dévouée,
+et combien il serait heureux de la savoir aimée et bien soignée. Il
+finit par supplier sa bonne de se présenter chez Mme des Ormes pour être
+bonne de Christine.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, mon cher enfant; jamais je n'entrerai chez Mme des
+Ormes, je serais malheureuse, chez elle et loin de toi.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne serais pas malheureuse, puisqu'elle ne s'occupe pas du tout de
+Christine et que Christine est très bonne; et puis tu serais tout près
+de moi.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Mais je serais obligée de rester près de Christine et je ne pourrais
+pas te voir.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tu demanderas à venir ici tous les jours, et papa te fera reconduire
+en voiture. Je t'en prie, ma chère bonne, fais-le pour moi; ce me sera
+une si grande peine de savoir Christine malheureuse comme elle l'a été
+avec cette méchante Mina.</p>
+
+<p>La bonne lutta longtemps contre le désir de François; enfin, vaincue par
+ses prières et par l'assurance que Bathilde resterait près de lui, elle
+y consentit et elle permit à François de la faire proposer chez Mme des
+Ormes.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<h3>FRANÇOIS ARRANGE L'AFFAIRE</h3>
+
+<p>François courut triomphant annoncer à son père la réussite de sa
+négociation, et Paolo fut chargé d'aller de suite offrir à Mme des
+Ormes, la bonne de François. Paolo, enchanté de se tirer de l'embarras
+où l'avait plongé la proposition étrange de Mme des Ormes, approuva
+vivement l'idée de François, et alla en toute hâte la faire accepter par
+M. et Mme des Ormes, Il rencontra à la porte du parc, M. des Ormes avec
+Christine.</p>
+
+<p>«Signor! lui cria-t-il du plus loin qu'il l'aperçut, hé! Signor! (M.
+des Ormes s'arrêta), zé vous apporte oune bonne nouvelle, oune nouvelle
+excellente; la Signora sera très heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? qu'est-ce? répondit M. des Ormes avec surprise. Quelle nouvelle?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Z'apporte oune bonne excellente, Oune bonne admirable, oune bonne
+comme il faut à la Signorina. La Signora votre épouse veut Paolo pour
+bonne, c'est impossible, Signor; n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Tout à fait impossible, mon cher Monsieur Je ne le permettrai sous
+aucun prétexte.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, Signor! Ni moi non plus, malgré, que z'ai dit oui. Mais voilà
+oune bonne admirable que zé vous apporte.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc? Où est cette merveille?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Qui? la dona Isabella, bonne de M. de Nancé. Où est-elle? chez M. de
+Nancé, son maître, qui n'a plus besoin de la dona, puisque le petit
+François est avec son papa.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est très bien, mais je ne veux pas livrer la pauvre Christine à une
+seconde Mina, et je veux savoir ce que c'est que cette Isabelle.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Signor! cette Isabella est oun anze, et la Mina est oun démon. Le
+petit Francesco aime la Isabella comme sa maman, et la petite Christina
+déteste la Mina comme oune diavolo (diable). C'est oune différence
+cela; pas vrai, Signor? Avec la Mina, Christinetta était oune pauvre
+misérable; avec la Isabella, elle sera heureuse comme oune reine! Voilà,
+Signor! Zé cours chercher la Isabella.</p>
+
+<p>Et Paolo courait déjà, lorsque M. des Ormes l'appela et l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, mon cher; donnez-moi le temps d'en parler à ma femme.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>Pas besoin, Signor. Vous verrez la Isabella, vous la prendrez, et la
+Signora votre épouse dira: «C'est bon». Dans oune minoute, zé serai de
+retour».</p>
+
+<p>Cette fois, Paolo courut si bien que M. des Ormes ne put l'arrêter.
+Christine avait été si étonnée qu'elle n'avait rien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Connais-tu cette Isabelle que recommande Paolo? lui demanda M. des
+Ormes.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, papa; je sais seulement que François l'aime beaucoup, qu'elle est
+très bonne pour lui, et qu'il était très fâché qu'elle cherchât à se
+placer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Dieu qui me l'envoie, se dit M. des Ormes; je ne peux pas faire
+la bonne d'enfant avec toutes mes occupations au dehors. C'est assommant
+d'avoir à promener une petite fille! Que Dieu me vienne en aide en me
+donnant cette femme dont Paolo fait un si grand éloge. Je n'en parlerai
+à ma femme que lorsque j'aurai terminé l'affaire.</p>
+
+<p>M. des Ormes rentra avec Christine, qui se mit à lire, à écrire, à
+refaire tout ce que Paolo lui avait appris le matin. Une heure après,
+Mme des Ormes entra au salon.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu ici toute seule, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je repasse mes leçons de ce matin, maman.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ici! au salon? Tu as perdu la tête! Est-ce qu'un salon est une salle
+d'étude? Emporte tout ça et va-t'en faire tes leçons ailleurs. Où as-tu
+pris ces livres, ces papiers? Et de la musique aussi? Tu ne comprends
+rien à tout cela. Reporte-les où tu les as pris.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce bon M. Paolo qui m'a tout apporté.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Paolo? C'est différent! Je ne veux pas dépenser mon argent en choses
+aussi inutiles. Emporte ça dans ta chambre; ne laisse rien ici.</p>
+
+<p>Christine commença à mettre les livres et les papiers en tas; la porte
+s'ouvrit, et Paolo entra au salon suivi d'Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;Signora, madama, dit-il en saluant à plusieurs reprises, z'ai
+l'honneur de présenter la dona Isabella.</p>
+
+<p>Mme des Ormes, étonnée, salua la dame qui accompagnait Paolo, ne sachant
+qui elle saluait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la dona Isabella: voilà, Signora, oune lettre de M. de Nancé.</p>
+
+<p>De plus en plus surprise, Mme des Ormes ouvrit la lettre, la lut et
+regarda la bonne; l'air digne et modeste, doux et résolu de cette femme
+lui plut.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous désirez entrer chez moi? D'après la lettre de M. de Nancé, je
+n'ai aucun renseignement à prendre; vous aviez six cents francs de
+gages chez M. de Nancé; je vous en donne sept cents et tout ce que vous
+voudrez, pour que je n'entende plus parler de rien et qu'on me laisse
+tranquille. Entrez chez moi tout de suite: je n'ai personne auprès de
+ma fille. Tenez, emmenez Christine avec ses livres et ses paperasses.
+Monsieur Paolo, vous allez lui donner la leçon là-haut dans sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Et le piano, Signora?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas qu'elle touche au piano du salon; faites comme vous
+voudrez, ayez-en un où vous pourrez, pourvu que je n'aie rien à acheter,
+rien à payer, et qu'on ne m'ennuie pas de leçons et de tout ce qui
+les concerne. Au revoir, Monsieur Paolo; allez, Isabelle; va-t'en,
+Christine.</p>
+
+<p>Et elle disparut. Paolo tout démonté, Isabelle fort étonnée, Christine
+très ahurie, quittèrent le salon; Christine succombait sous le poids des
+livres et des cahiers; Isabelle les lui retira des mains; Paolo les prit
+à son tour des mains d'Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, dona Isabella, c'est trop lourd pour vous. Mais... où
+faut-il les porter, Signorina Christina?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;En haut, dans ma chambre. Qui est cette dame? demanda-t-elle tout bas
+à Paolo.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;C'est la bonne que vous a donnée votre ami François; c'est sa bonne,
+dona Isabella.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, Madame Isabelle, que François aime tant? Il m'a bien
+souvent parlé de vous... Et vous voulez bien quitter le pauvre François
+pour rester avec moi?</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Mademoiselle; j'ai du chagrin de quitter mon cher petit François;
+j'aurais voulu rester encore l'été près de lui, mais il m'a tant
+suppliée de venir chez vous, que je n'ai pu lui résister. Je ne sais pas
+quand votre maman désire que j'entre tout à fait. Ne pourriez-vous pas
+le lui demander, Mademoiselle?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose pas; il vaut mieux que ce soit M. Paolo, que maman a l'air
+d'aimer assez. Mon bon Monsieur Paolo, voulez-vous aller demander à
+maman quand Mme Isabelle, bonne de François, peut entrer ici?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Zé veux bien, Signorina; mais si votre mama est fâcée, comment zé
+ferai pour vous donner des leçons?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, mon bon Monsieur Paolo, elle vous écoutera; allez, je vous
+en prie.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les yeux suppliant! Zé souis oune bête, zé cède toujours. Quoi
+faire? Obéir.</p>
+
+<p>Et Paolo se dirigea à pas lents vers l'appartement de Mme des Ormes,
+pendant que Christine faisait voir à sa future bonne celui qu'elle
+devait habiter. Il y avait deux jolies chambres, une pour la bonne, une
+pour Christine; Isabelle parut très satisfaite du logement et se mit à
+causer avec Christine en attendant la réponse de Paolo.</p>
+
+<p>Paolo avait frappé à la porte de Mme des Ormes.</p>
+
+<p>«Entrez», avait-elle répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est encore vous, Monsieur Paolo. Que vous faut-il? Est-ce une
+simple visite ou quelque chose à demander?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;A demander, Signora. La dona Isabella demande quand elle doit entrer?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout de suite; qu'elle reste, puisqu'elle y est.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, Signora; elle n'a rien que sa personne cez vous;
+tout est resté cez M. de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;J'enverrai chercher ses effet, chez M. de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, Signora; elle n'a pas dit adieu à son petit
+François, à M. de Nancé, à personne.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Elle ira demain en promenant Christine.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Signora, elle aime de tout son coeur le petit François et elle
+voudrait s'en aller pas si vite, tout doucement.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! que vous m'ennuyez, mon cher Paolo! Qu'elle fasse ce qu'elle
+voudra, qu'elle vienne quand elle pourra, mais qu'on me laisse
+tranquille, qu'on ne m'ennuie pas de ces bonnes, de Christine, de
+François. Que je suis malheureuse d'avoir tout à faire dans cette
+maison.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Signora, la Christina est votre chère fille; il faut bien que
+vous fassiez comme toutes les mama.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous me faire de la morale, mon cher Paolo? Je suis fatiguée,
+éreintée, j'ai mille choses à faire: je dois dîner demain chez Mme de
+Guilbert; il est quatre heures, et je n'ai rien de prêt, ni robe, ni
+coiffure. Jamais je n'aurai le temps avec toutes ces sottes affaires.
+Faites pour le mieux, mon cher Paolo; arrangez tout ça comme vous
+aimerez mieux, mais de grâce, laissez-moi tranquille.</p>
+
+<p>Mme des Ormes repoussa légèrement Paolo, ferma la porte et sonna sa
+femme de chambre pour se faire apporter ses robes blanches, roses,
+bleues, lilas, vertes, grises, violettes, unies, rayées, quadrillées,
+mouchetées, etc., afin de choisir et arranger celle du lendemain.</p>
+
+<p>Paolo remonta chez Christine, raconta à sa manière ce qui s'était
+passé entre lui et Mme des Ormes. Il fut décidé que Paolo donnerait
+à Christine sa leçon, qu'il remmènerait Isabelle chez M. de Nancé et
+qu'elle viendrait le lendemain assez à temps pour habiller Christine,
+qui devait aller dîner chez Mme de Guilbert.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>M. DES ORMES GATE L'AFFAIRE</h3>
+
+<p>Paolo tombait de fatigue de ses allées et venues de la journée; il resta
+à dîner chez M. de Nancé, auquel il raconta la façon bizarre dont Mme
+des Ormes avait accepté Isabelle. François fut heureux de la certitude
+du bonheur de son amie Christine; mais, une fois la chose assurée, il
+sentit péniblement le vide que laisserait dans la maison l'absence de
+sa bonne. Il comprit mieux le sacrifice qu'il avait généreusement conçu
+pour le bien de sa petite amie, quand il fut accompli. Encore une nuit
+passée sous le même toit, et sa bonne ne serait plus là pour l'aimer, le
+consoler dans ses petits chagrins, le câliner dans ses petits maux. Sa
+tristesse fut de suite aperçue par son père, qui en devina facilement la
+cause.</p>
+
+<p>&mdash;Ton sacrifice est accompli, cher enfant, et malgré le chagrin que te
+causera l'absence de ta bonne, tu auras toujours la grande satisfaction
+de penser que tu es l'auteur d'une nouvelle et heureuse vie pour ta
+petite amie; peut-être serait-elle tombée encore sur une femme méchante
+comme Mina, ou tout au moins indifférente et négligente. Avec Isabelle,
+il est certain qu'elle sera aussi heureuse que peut l'être un enfant
+négligé par ses parents, et ce sera à toi qu'elle devra non seulement
+son bonheur présent, mais le bonheur de toute sa vie, car elle sera bien
+et pieusement élevée par Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, papa, c'est une grande consolation et un grand bonheur
+pour moi aussi, et je vous assure que je ne regrette pas d'avoir donné
+ma bonne à Christine; que je suis très content...</p>
+
+<p>Le pauvre François ne put achever; il fondit en larmes; son père
+l'embrassa, le calma en lui rappelant que sa bonne restait dans le
+voisinage, qu'il pourrait la voir souvent, et que Christine, qui avait
+un excellent coeur, lui tiendrait compte de son sacrifice en redoublant
+d'amitié pour lui. Ces réflexions séchèrent les larmes de François, et
+il résolut de garder tout son courage jusqu'à la fin.</p>
+
+<p>Le lendemain, quand Isabelle dut partir, il demanda à son père la
+permission d'accompagner sa bonne jusque chez Christine.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, mon ami; mais qui est-ce qui te ramènera?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Paolo, papa, qui est chez Christine pour ses leçons; nous reviendrons
+ensemble dans la carriole qui portera les effets de ma bonne, et il me
+donnera ma leçon d'italien et de musique au retour.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, mon ami; je te proposerais bien de te mener moi-même, mais
+je crains d'ennuyer M. et Mme des Ormes, qui m'ennuient beaucoup: la
+femme par sa sottise et son manque de coeur à l'égard de sa fille, et le
+mari par sa faiblesse et son indifférence.</p>
+
+<p>François partit donc avec Isabelle; ils préférèrent aller à pied pendant
+qu'une carriole porterait les malles au château des Ormes. Ils firent la
+route silencieusement; François retenait ses larmes; la bonne laissait
+couler les siennes.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Cher enfant, pourquoi m'as-tu demandé d'entrer chez Mme des Ormes?
+J'aurais pu encore passer deux ou trois mois avec toi.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et après, ma bonne, il aurait fallu tout de même nous séparer! Et tu
+aurais été placée loin de moi, tandis que chez Christine je pourrai te
+voir très souvent. Si tu avais pu rester toujours chez papa!... Mais tu
+as dit toi-même que, n'ayant rien à faire depuis que je sortais sans
+toi, que je couchais près de papa, que je travaillais loin de toi, tu
+t'ennuyais et que tu étais malade d'ennui. Tu cherchais une place, et
+en entrant chez Christine tu restes près de moi, tu me fais un grand
+plaisir en me rassurant sur son bonheur, et tu seras maîtresse de faire
+tout ce que tu voudras, puisque Mme des Ormes ne s'occupe pas du tout de
+la pauvre Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, mon François, tu as raison, mais... il faut du temps
+pour m'habituer à la pensée de vivre dans une autre maison que la
+tienne, ne pas t'embrasser tous les matins, et tant d'autres petites
+choses que j'abandonne avec chagrin.</p>
+
+<p>François pensait comme sa bonne, il ne répondit pas; ils arrivèrent au
+château des Ormes, ils montèrent chez Christine, qui finissait sa leçon
+avec Paolo. En apercevant François elle poussa un cri de joie et se
+jeta à son cou. François, déjà disposé aux larmes, s'attendrit de ce
+témoignage de tendresse et pleura amèrement.</p>
+
+<p>&mdash;François, mon cher François, pourquoi pleures-tu? s'écria Christine en
+le serrant dans ses bras. Dis-moi pourquoi tu pleures.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;C'est le départ de ma bonne qui me fait du chagrin mais je suis bien
+content qu'elle soit avec toi; elle t'aimera; tu seras heureuse, aussi
+heureuse que j'ai été heureux avec elle.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors... pourquoi l'as-tu laissée partir de chez toi?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pour que tu sois heureuse. Parce que je craignais pour toi une autre
+Mina.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;François, mon bon cher François! que tu es bon! Comme je t'aime: Je
+t'aime plus que personne au monde! Tu es meilleur que tous ceux que
+je connais! Pauvre François! cela me fait de la peine de te causer du
+chagrin.</p>
+
+<p>Et Christine se mit à pleurer. Isabelle fit de son mieux pour les
+consoler tous les deux, et elle y parvint à peu près.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure, François fut obligé de s'en aller. Christine
+demanda à Isabelle de le reconduire jusque chez lui, mais l'heure était
+trop avancée; il fallait s'habiller et partir pour aller dîner chez Mme
+de Guilbert.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous retrouverons dans deux heures, dit Christine à François; et
+tu verras aussi ta bonne parce que maman a dit qu'on me remmènerait à
+neuf heures et que ce serait ma bonne qui viendrait me chercher.</p>
+
+<p>«Quel bonheur!» dit François qui partit en carriole avec Paolo et le
+domestique, après avoir bien embrassé sa bonne et Christine, et tout
+consolé par la pensée de les revoir toutes deux le soir même.</p>
+
+<p>Isabelle commença la toilette de Christine, et sans la tarabuster, sans
+lui arracher les cheveux, elle l'habilla et la coiffa mieux que ne
+l'avait jamais été la pauvre enfant. Elle remercia sa bonne avec
+effusion, l'embrassa, lui dit encore combien elle était heureuse de
+l'avoir pour bonne et voulut aller joindre sa maman. Elle ouvrait la
+porte, lorsque M. des Ormes entra.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment! déjà prête? Qui est-ce qui t'a habillée? Comme te voilà bien
+coiffée? Avec qui es-tu ici?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Avec ma bonne, papa; c'est elle qui m'a coiffée et habillée.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bonne? d'où vient-elle? Que veut dire ça? (Encore une sottise
+de ma femme, pensa-t-il). J'en avais une qu'on m'a recommandée et
+que j'attends depuis le déjeuner. Je suis fâchée, Madame, dit-il en
+s'adressant à Isabelle, que vous soyez installée ici sans que j'en aie
+rien su; mais je ne puis confier ma fille à une inconnue, et je vous
+prie de ne pas vous regarder comme étant à mon service.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais vous obliger, Monsieur, d'après ce que m'avait dit Mme des
+Ormes, en venant de suite près de Mademoiselle; mais du moment que ma
+présence ici vous déplaît, je me retire; vous me permettrez seulement de
+rassembler mes effets que j'avais rangés dans l'armoire.</p>
+
+<p>L'air digne, le ton poli d'Isabelle frappèrent M. des Ormes, qui se
+sentit un peu embarrassé et qui dit avec quelque hésitation:</p>
+
+<p>&mdash;Certainement! prenez le temps nécessaire; je ne veux rien faire qui
+puisse vous désobliger; vous coucherez ici si vous voulez.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Monsieur, je préfère m'en retourner chez moi. Adieu donc, ma
+pauvre Christine; je vous regrette bien sincèrement, soyez-en certaine.</p>
+
+<p>Christine pleurait à chaudes larmes en embrassant Isabelle. M. des Ormes
+regardait d'un air étonné l'attendrissement de la bonne et les larmes de
+Christine, qui s'écria dans son chagrin:</p>
+
+<p>&mdash;Dites à mon bon François que je voudrais être morte; je serais bien
+plus heureuse.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! Christine, tu perds la tête. Quelle sottise de te mettre à
+pleurer parce que je ne garde pas une bonne que je ne connais pas, que
+personne ne connaît et qui est ici depuis quelques instants, je pense!</p>
+
+<p>Christine voulut répondre, mais elle ne put prononcer une parole.
+Isabelle ramassa promptement le peu d'effets qu'elle avait sortis de sa
+malle, embrassa une dernière fois Christine, et se disposa à partir en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;J'enverrai demain chercher la malle, Monsieur; vous permettrez
+peut-être que je la laisse ici; mais si elle vous gêne, je demanderai à
+M. de Nancé de vouloir bien l'envoyer chercher de suite.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;M. de Nancé! vous le connaissez!</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur; je viens de chez lui.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous seriez...? Mais ne vous a-t-il pas donné une lettre pour
+moi?</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur; j'en avais une pour Madame qui m'a arrêtée de suite;
+mais je vous assure que je regrette bien de m'être présentée; si j'avais
+prévu ce qui arrive, je m'en serais bien gardée.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mais... j'ignorais que vous fussiez la personne que devait
+envoyer M. de Nancé; je ne savais pas que vous eussiez vu ma femme;
+restez, je vous en prie, restez.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur; il pourrait m'arriver d'autres désagréments du même
+genre et je ne veux pas m'y exposer; habituée à être traitée par M.
+de Nancé avec politesse et même avec affection, un langage rude, une
+méfiance injurieuse me blessent et me chagrinent. Adieu une dernière
+fois, ma pauvre Christine; le bon Dieu vous protégera. François et moi,
+nous prierons pour vous.</p>
+
+<p>En finissant ces mots, Isabelle salua M. des Ormes et sortit. Christine
+se jeta dans un fauteuil, cacha sa tête dans ses mains et pleura
+amèrement. Elle ne pouvait aller dîner ainsi chez Mme de Guilbert; M.
+des Ormes, fort contrarié d'avoir agi si précipitamment, réfléchit un
+instant, laissa Christine et alla trouver sa femme.</p>
+
+<p>Mme des Ormes finissait sa toilette et mettait ses bracelets.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez arrêté une bonne tantôt?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Non; hier pour aujourd'hui.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le choix d'une bonne me regarde, que vous n'y entendez rien
+et que je ne suis pas obligée de vous demander des permissions pour agir
+comme je l'entends.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Votre cachotterie est cause d'un grand désagrément pour nous. Ne
+connaissant pas cette bonne, je l'ai renvoyée.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, stupéfaite</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez renvoyée! Mais vous avez perdu le sens! Jamais je
+ne retrouverai une femme sûre comme cette Isabelle! Courez vite;
+retenez-la, dites-lui de venir me parler.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES, embarrassé</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop tard; elle est partie.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, avec colère</p>
+
+<p>&mdash;Partie! c'est trop fort! c'est trop bête! c'est méchant pour Christine
+que vous prétendez aimer, grossier pour moi qui ai choisi cette femme,
+injurieux pour cette pauvre bonne, et impertinent pour M. de Nancé qui
+me la recommande comme une merveille.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je suis désolé vraiment...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien temps de se désoler quand la sottise est faite. Et voilà
+l'heure de partir pour ce dîner! Brigitte, allez chercher Christine».</p>
+
+<p>Cinq minutes après, Christine entra, les yeux et le nez rouges et
+bouffis, les cheveux en désordre, la robe chiffonnée.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Quelle figure! Qu'est-ce qui t'est arrivé pour te mettre en cet état?
+Tu ne peux pas aller ainsi faite chez Mme de Guilbert. Il faut te
+recoiffer et te rhabiller. Va chercher ta bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne est partie, dit Christine en recommençant à sangloter.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai! Alors, viens tout de même comme tu es.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne peut pas aller chez Mme de Guilbert sanglotante, décoiffée et
+chiffonnée.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous et laissez-moi faire; je sais ce que je fais. Viens,
+Christine.</p>
+
+<p>Mme des Ormes repoussa son mari, monta dans la voiture, prit Christine
+près d'elle et dit au cocher:</p>
+
+<p>«Chez M. de Nancé».</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ne m'attendez pas? Vous allez chez M. de Nancé? Pour
+quoi faire? c'est ridicule.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que je fais, et vous, vous ne savez pas ce que vous faites.
+Allez, Daniel.</p>
+
+<p>Daniel partit, laissant M. des Ormes stupéfait et très mécontent. Une
+demi-heure après, il fit atteler une petite voiture découverte et partit
+de son côté.</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<h3>MME DES ORMES RACCOMMODE L'AFFAIRE</h3>
+
+<p>Mme des Ormes arriva chez M. de Nancé au moment où la voiture de ce
+dernier avançait au perron. M. de Nancé attendait seul et fut très
+surpris de voir Mme des Ormes et Christine descendre de leur voiture.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Nancé, attendez un instant; où est Isabelle? Il faut
+que je lui parle. M. des Ormes a fait une sottise comme il en fait si
+souvent. Ne connaissant pas Isabelle, il l'a prise pour une aventurière
+et l'a fait partir, ne sachant pas que je l'eusse vue et arrêtée. Il est
+fort contrarié, je suis désolée, Christine est désespérée, et il faut
+que je voie Isabelle et que je la ramène chez moi.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Madame, à vous dire vrai, je ne crois pas que vous réussissiez, car
+elle doit être fort blessée du procédé de M. des Ormes; elle n'est pas
+encore de retour; revenant à pied par la traverse, elle sera ici dans un
+quart d'heure.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je l'attendrai chez vous Je ne pars pas avant d'avoir arrangé
+cette affaire.</p>
+
+<p>Un peu contrarié, M. de Nancé lui offrit le bras et la mena dans le
+salon, où ils trouvèrent François qui venait de rejoindre son père; il
+fit un cri de joie en voyant Christine et une exclamation de surprise en
+apercevant ses yeux rouges et les traces de ses larmes.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Christine, qu'as-tu? Pourquoi viens-tu? Qu'est-il arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;Ta bonne est partie, dit Christine, recommençant à sangloter.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Partie! Ma bonne! Et pourquoi?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Papa l'a renvoyée.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Renvoyé ma bonne! ma pauvre bonne! et pourquoi?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas; il ne la connaissait pas.</p>
+
+<p>François resta muet; combattu entre la joie de revoir sa bonne pour
+quelque temps encore et le chagrin de Christine, il ne savait ce qu'il
+devait regretter ou désirer. Mme des Ormes expliquait à M. de Nancé la
+gaucherie de M. des Ormes; M. de Nancé, ne sachant s'il devait l'accuser
+avec Mme des Ormes ou combattre l'accusation, gardait le silence. En
+ce moment on vit Isabelle passer dans la cour et rentrer; François et
+Christine coururent à elle.</p>
+
+<p>«Amenez-la, amenez-la!» criait Mme des Ormes.</p>
+
+<p>François et Christine la firent entrer de force dans le salon. Mme des
+Ormes courut à elle:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Isabelle, je viens vous chercher. Vous allez revenir chez
+moi; M. des Ormes n'a pas le sens commun; il ne vous connaissait pas,
+et il voulait avoir, il attendait Isabelle, bonne de François de Nancé;
+c'est donc pour vous avoir qu'il vous a renvoyée si brutalement! Mais
+n'y faites pas attention; il est honteux et désolé; Christine ne fait
+que pleurer; tout le monde est dans le chagrin. Vous reviendrez,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je dois avouer que la manière dont m'a parlé M. des Ormes m'a
+fort peinée, et que je crains d'avoir à recommencer des scènes de ce
+genre.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, jamais, ma bonne Isabelle; croyez-le et soyez bien tranquille
+pour l'avenir. Je défendrai à mon mari de vous parler; personne ne
+trouvera à redire à rien de ce que vous ferez; Christine vous obéira en
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! en tout et toujours, s'écria Christine, se jetant au cou
+d'Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne, ne repousse pas ma pauvre Christine, lui dit tout bas
+François en l'embrassant.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Mes chers enfants, je veux bien oublier ce qui s'est passé, mais M.
+des Ormes voudra-t-il à l'avenir me traiter avec les égards auxquels m'a
+habituée M. de Nancé?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vous réponds de lui, ma chère Isabelle; il ne s'occupe pas de
+Christine, vous ne le verrez jamais; je ne sais quelle lubie lui a pris
+aujourd'hui.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Alors, puisque Madame veut bien me témoigner la confiance que je crois
+mériter, je suis prête à retourner chez Madame. Mais Mlle Christine est
+toute décoiffée et chiffonnée; elle ne peut pas dîner ainsi avec ces
+dames.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous viendrez avec nous et vous l'arrangerez là-bas ou en route; ça
+ne fait rien. Voyons, partons tous; nous sommes en retard, Monsieur de
+Nancé, venez avec moi dans ma voiture; les enfants et Isabelle suivront
+dans la vôtre.</p>
+
+<p>M. de Nancé, trop poli pour refuser cet arrangement, offrit le bras
+à Mme des Ormes et monta dans sa calèche. Isabelle et les enfants
+montèrent dans le coupé de M. de Nancé. Ils arrivèrent tous un peu tard
+chez les Guilbert, mais encore assez à temps pour n'avoir pas dérangé
+l'heure du dîner. Quelques instants après, M. des Ormes entra; il avait
+perdu du temps en faisant un détour pour s'expliquer avec Isabelle au
+château de Nancé; tout le monde en était parti, et lui-même vint les
+rejoindre chez les Guilbert. Après avoir salué M. et Mme de Guilbert, il
+s'avança vivement vers M. de Nancé.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien des excuses à vous faire, Monsieur, du mauvais accueil que
+j'ai fait à la personne recommandée par vous, mais j'ignorais que vous
+eussiez écrit à ma femme, qu'elle eût vu la bonne de François, qu'elle
+l'eût prise de suite, et comme je ne connaissais pas de vue cette bonne,
+que je tenais beaucoup à elle précisément, et que je l'attendais d'un
+instant à l'autre, j'ai craint quelque originalité de ma femme; elle a
+déjà pris, sans aucun renseignement, cette Mina que j'ai renvoyée, et
+j'ai craint pour Christine une seconde Mina; je suis fort contrarié de
+ma bévue, et je vous demande de vouloir bien faire ma paix avec la bonne
+de François et d'obtenir d'elle qu'elle rentre chez moi pour le bonheur
+de Christine.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Mme des Ormes est déjà venue arranger votre affaire, Monsieur;
+Isabelle a repris son service près de Christine; elle est ici avec les
+enfants.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mille remerciements, Monsieur; je suis heureux de savoir par vous
+cette bonne nouvelle.</p>
+
+<p>Le dîner fut annoncé, et M. des Ormes quitta M. de Nancé pour offrir son
+bras à Mme de Sibran; on se mit à table. Les enfants dînaient à
+part dans un petit salon à côté; les jeunes Sibran et les Guilbert
+regardaient d'un air moqueur François et Christine qui avaient tous
+deux les yeux rouges; la toilette de Christine avait été imparfaitement
+arrangée.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi Mina t'a-t-elle si mal coiffée et habillée, Christine?
+demanda Gabrielle.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, je n'ai plus Mina.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Plus Mina! Que j'en suis contente pour toi! Pourquoi est-elle partie?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est papa qui l'a chassée hier matin.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Chassée? racontez-nous cela, Christine; ce doit être amusant.</p>
+
+<p class="cen">HÉLÈNE</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il a mis sa meute après elle?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sa meute composée du chien de garde et d'un basset.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous raconterai rien du tout, puisque vous parlez ainsi de papa
+et de ses chiens.</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je t'en prie, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, je le dirai après dîner à Bernard et à Gabrielle; mais à vous
+autres, rien.</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Tu es ennuyeux, Maurice, avec tes méchancetés.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien dit de méchant; demande au chevalier de la Triste-Figure
+<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Surnom donné à un fou nommé don Quichotte.</blockquote>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Qui appelez-vous comme ça?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Votre chevalier, ébouriffé comme vous, et qui a les yeux gonflés comme
+vous, ce qui fait croire qu'on vous a administré une correction à tous
+les deux.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;On administre des corrections aux méchants comme vous, à des garçons
+mal élevés comme vous. François est toujours bon, et s'il a les yeux
+rouges, c'est par bonté pour moi et pour sa bonne. Et s'il a l'air
+triste, c'est parce qu'il est bon: il est cent fois mieux avec son air
+triste et doux que s'il avait l'air sot et méchant.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça, il a une belle tournure, une belle taille.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Attendez qu'il ait vingt ans, et nous verrons lequel sera le plus
+grand et le plus beau de vous deux.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Ha, ha, ha! quelle niaiserie? attendre huit ans!</p>
+
+<p>Christine, rouge et irritée, allait répondre, lorsque François l'arrêta.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-les dire, ma chère Christine! Ces pauvres garçons ne savent ce
+qu'ils disent: ne te fâche pas, ne me défends pas. Quel mal me font-ils?
+Aucun. Et ils se font beaucoup de mal en se faisant voir tels qu'ils
+sont. Tu vois bien que toi et moi nous sommes vengés par eux-mêmes.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Bien répondu, François! bien dit! Tu sais joliment te défendre contre
+les méchantes langues.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me défends pas, Bernard, car je ne me crois pas attaqué. Je
+calme Christine qui allait s'emporter.</p>
+
+<p>Bernard, Gabrielle et Mlles de Guibert se moquèrent de Maurice et
+d'Adolphe, qui finirent par ne savoir que répondre à François et à
+Christine, et, tout en riant et causant, le dîner s'avançait et on en
+était au dessert. Maurice et Adolphe, pour dissimuler leur embarras,
+mangèrent si abondamment que le mal de coeur les obligea de s'arrêter.</p>
+
+<p>Les autres enfants firent des plaisanteries sur leur gloutonnerie.</p>
+
+<p class="cen">HÉLÈNE</p>
+
+<p>&mdash;On dirait que vous mourez de faim chez vous.</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien que vous ne mangez rien de bon à la maison.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez malades d'avoir trop mangé.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Et personne ne vous plaindra.</p>
+
+<p>Maurice et Adolphe, mal à l'aise et honteux, ne répondaient pas; ils
+avaient fini leur repas. On sortit de table; tout le monde descendit
+au jardin; les enfants se mirent à jouer et à courir, à l'exception de
+Maurice et d'Adolphe, qui restèrent au salon à moitié couchés dans des
+fauteuils. Ils avaient comploté de s'emparer de quelques cigarettes
+qu'ils avaient vues sur la cheminée, et de fumer quand ils seraient
+seuls; leurs parents leur avaient expressément défendu de fumer, mais
+ils n'avaient pas l'habitude de l'obéissance, et ils firent en sorte
+qu'on ne s'aperçût pas de leur absence.</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<h3>INCENDIE ET MALHEUR</h3>
+
+<p>M. de Guilbert proposa une promenade en bateau; on devait traverser
+l'étang, qui tournait comme une rivière et qui avait un kilomètre de
+long; on devait descendre sur l'autre rive, et assister à une danse
+à l'occasion de la noce d'une fille de ferme de M. de Guilbert. On
+s'embarqua en deux bateaux; on recommanda aux enfants de ne pas bouger;
+les messieurs se mirent à ramer. M. de Nancé avait placé François
+près de lui, et Christine s'était mise entre François et sa cousine
+Gabrielle. Quand on débarqua, la noce était très en train; on dansait,
+on chantait; on avait l'air de beaucoup s'amuser; les danseurs
+accoururent aussitôt pour inviter Mlles de Guilbert, Gabrielle et
+Christine; Bernard engagea à danser une des petites filles de la
+noce; les mamans, les papas dansèrent aussi; au milieu de l'animation
+générale, personne ne s'aperçut de l'absence de Maurice et d'Adolphe; à
+neuf heures, M. de Nancé parla de départ.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'est pas tard, dit Mme des Ormes.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Il est neuf heures, Madame, et, pour nos enfants, je crois qu'il est
+temps de terminer cette agréable soirée.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est ennuyeux, les enfants! Ils gâtent tout! Ils empêchent! Ne
+trouvez-vous pas?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve, Madame, qu'ils rendent la vie douce, bonne, intéressante,
+heureuse enfin; et, s'ils empêchent de goûter quelques plaisirs
+frivoles, ils donnent le bonheur. Le plaisir passe, le bonheur reste.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, on est bien plus à l'aise pour s'amuser sans enfants.</p>
+
+<p>Le jour baissait, et M. de Guibert avait fait allumer les lanternes du
+bateau, qui faisaient un effet charmant; elles étaient en verres de
+différentes couleurs, et formaient lustres aux deux bouts du bateau.
+Toute la société du château se rembarqua et on s'éloigna. M. et Mme de
+Sibran s'aperçurent enfin que Maurice et Adolphe ne les avaient pas
+accompagnés, ce qu'Hélène expliqua par le malaise qu'ils éprouvaient
+pour avoir trop mangé. On était arrivé au quart du trajet, à un tournant
+d'où l'on découvrait le château, et on vit avec surprise des jets de
+flammes qui éclairaient l'étang; chacun regarda d'où ils venaient, et on
+s'aperçut avec terreur qu'ils s'échappaient des croisées du château; les
+rameurs redoublèrent d'efforts pour aborder au plus vite; de nouveaux
+jets de flammes s'échappèrent des croisées de l'étage supérieur, et
+quand on put débarquer, les flammes envahissaient plus de la moitié du
+château. M. de Nancé fit rester les dames et les enfants sur le rivage;
+fit promettre à François de ne pas chercher à le rejoindre, et courut
+avec les autres pour organiser les secours. Les domestiques allaient
+et venaient éperdus, chacun criant, donnant des avis, que personne
+n'exécutait. M. de Sibran, fort inquiet de ses fils, les appela, les
+chercha de tous côtés; personne ne lui répondit; les domestiques, trop
+effrayés pour faire attention à ses demandes, ne lui donnaient aucune
+indication. M. de Guilbert ne s'occupait que du sauvetage des papiers,
+des bijoux et effets précieux; on jetait tout par les fenêtres, au
+risque de tout briser et de tuer ceux qui étaient dehors. Il n'y avait
+pas de pompe à incendie, pas assez de seaux pour faire la chaîne,
+personne pour commander; à mesure que les flammes gagnaient le château,
+le désordre augmentait; on avait heureusement pu sauver tout ce qui
+avait de la valeur, l'argent, les bijoux, les tableaux, le linge, les
+bronzes, la bibliothèque, etc. Mais tous les meubles, les tentures, les
+glaces furent consumés. M. de Guilbert travaillait encore avec ardeur
+à sauver ce que le feu n'avait pas atteint; M. de Sibran, éperdu,
+continuait à appeler et à chercher ses fils; M. de Nancé avait demandé
+aux domestiques ce qu'étaient devenus les jeunes de Sibran.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont sans doute dans le parc, Monsieur; on suppose qu'ils auront
+mis le feu au salon, où ils étaient restés seuls, et qu'ils se sont
+sauvés; on n'a trouvé personne dans les salons quand on s'est aperçu
+de l'incendie. Au rez-de-chaussée il ne leur était pas difficile de
+s'échapper.</p>
+
+<p>M. de Nancé, rassuré sur leur compte et se voyant inutile, retourna près
+de ces dames, pensant à l'inquiétude qu'avait certainement éprouvée
+François en le voyant s'exposer aux accidents d'un incendie, et aussi à
+l'inquiétude terrible de Mme de Sibran pour ses deux fils, qui étaient
+très probablement restés au salon, d'après le dire du valet de chambre.</p>
+
+<p>Un cri de joie salua son retour. François se jeta à son cou; il
+l'embrassa tendrement, et il sentit un baiser sur sa main; Christine
+était près de lui, l'obscurité croissante l'avait empêché de
+l'apercevoir! il la prit aussi dans ses bras et l'embrassa comme il
+avait embrassé François. Ensuite il chercha Mme de Sibran, qui était
+profondément accablée et qui, assise au pied d'un arbre, pleurait la
+tête dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mes enfants? dit-elle avec inquiétude.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'ils sont avec M. de Sibran, Madame; ils ne tarderont pas à
+venir vous rassurer.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE SIBRAN</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit loué! ils sont en sûreté! Les avez-vous vus? Où étaient-ils?</p>
+
+<p class="cen">M.DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais vous dire. Madame, Nous étions tous trop occupés
+pour avoir des détails. Mais, comme le disait le domestique que j'ai
+questionné, il est clair qu'ils ne pouvaient courir aucun danger,
+quand même ils se seraient trouvés dans le foyer de l'incendie; au
+rez-de-chaussée, à six pieds de terre, il ne pouvait rien leur arriver.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE SIBRAN</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, mais un incendie est toujours si terrible; Dieu vous
+bénisse, mon cher Monsieur, pour les nouvelles rassurantes que vous êtes
+venu me donner, et que mon mari...</p>
+
+<p>Un grand cri, cri de détresse et de terreur, interrompit sa phrase
+inachevée, A une mansarde du château, éclairée par les flammes,
+apparurent deux têtes livides, épouvantées, criant au secours; c'étaient
+Maurice et Adolphe, MM. de Sibran, des Ormes et les domestiques étaient
+en bas; leur cri d'épouvante avait répondu au cri de détresse des
+enfants. M. de Sibran se laissa tomber par terre; M. des Ormes, les
+mains jointes, la bouche ouverte, répétait: «Mon Dieu! mon Dieu!» mais
+ne bougeait pas. Les domestiques criaient et couraient.</p>
+
+<p>Mme de Sibran se releva et se précipita pour secourir ses fils, mais
+Dieu lui épargna la douleur de voir ses efforts inutiles, en la frappant
+d'un profond évanouissement.</p>
+
+<p>«Pauvre femme! dit M. de Nancé la regardant avec pitié; elle est mieux
+ainsi que si elle avait sa connaissance. François, ne bouge pas d'ici,
+je te le défends; je vais tâcher de sauver ces infortunés.»</p>
+
+<p>&mdash;Papa, papa, ne vous exposez point! s'écria François les mains jointes.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, je penserai à toi, cher enfant, et Dieu veillera sur
+nous.</p>
+
+<p>Et il s'élança vers le château.</p>
+
+<p>«Des matelas, vite des matelas!» cria-t-il aux domestiques épouvantés.</p>
+
+<p>A force de les exhorter, de les pousser, de répéter ses ordres, il
+parvint à faire apporter cinq ou six matelas, qu'il fit placer sous la
+mansarde où étaient encore Maurice et Adolphe, enveloppés de flammes et
+de fumée.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ.</p>
+
+<p>&mdash;Jetez-vous par la fenêtre, il y a des matelas dessous. Allons courage!</p>
+
+<p>Maurice s'élança et tomba maladroitement, moitié sur les matelas et
+moitié sur le pavé. M. de Nancé se baissa pour le retirer et faire place
+à Adolphe; mais avant qu'il eût eu le temps de l'enlever, Adolphe se
+jeta aussi et vint tomber sur les épaules de son frère, qui poussa un
+grand cri et perdit connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! s'écria M. de Nancé, ne pouviez-vous attendre une
+demi-minute?</p>
+
+<p>&mdash;Je brûlais, je suffoquais, répondit faiblement Adolphe.</p>
+
+<p>Et il commença à gémir et à se plaindre de la douleur causée par les
+brûlures. M. de Nancé remit Adolphe aux mains des domestiques, qui
+l'emmenèrent à la ferme, et lui-même s'occupa de faire revenir Maurice:
+mais ses soins furent inutiles; les reins étaient meurtris ainsi que
+les épaules; les jambes, qui avaient porté sur le pavé, étaient
+contusionnées et brisées; il demanda qu'on allât au plus vite chercher
+un médecin, étendit Maurice sur l'herbe, et engagea M. de Sibran à
+donner des soins à ses fils au lieu de se lamenter.</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme! ma femme! dit M. de Sibran avec désespoir.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Que diable! mon cher, ayez donc courage! Que votre femme s'évanouisse,
+on le comprend. Mais vous, faites votre besogne de père, et voyez ce
+qu'il y a à faire pour secourir vos fils.</p>
+
+<p class="cen">M. DE SIBRAN</p>
+
+<p>&mdash;Mes fils! mes enfants! Où sont-ils?</p>
+
+<p class="cen">M. DE. NANCÉ</p>
+
+<p>Ils sont contusionnés et brûlés; Maurice, là, près de vous et Adolphe à
+la ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice! Maurice! Il s'écria M. de Sibran en se jetant près de lui.</p>
+
+<p>Maurice poussa un gémissement douloureux.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde! ne lui donnez pas d'émotions inutiles, faites-lui
+respirer du vinaigre, bassinez-lui le front et les tempes, mais ne le
+secouez pas! Mettez deux matelas près de lui, et tâchons de l'enlever
+pour le placer dessus.</p>
+
+<p>M. de Sibran demanda du monde pour l'aider à transporter Maurice. M.
+de Nancé appela M. des Ormes, lui répéta ce qu'il y avait à faire en
+attendant le médecin, et retourna près de ces dames. Il prit de l'eau
+dans son chapeau, en jeta quelques gouttes sur la tête et le visage de
+Mme de Sibran, toujours évanouie, lui bassina à grande eau les tempes,
+et le front, et demanda à ces dames de continuer jusqu'à ce qu'elle
+reprît ses sens. Mme des Ormes et Mme de Guilbert s'en chargèrent et
+apprirent par M. de Nancé le triste état de Maurice et d'Adolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui a causé l'incendie, papa? demanda François? Où est ma
+bonne?</p>
+
+<p>&mdash;Ta bonne va bien, mon enfant; elle est allée donner des soins à
+Adolphe. Quant à l'incendie et ce qui l'a occasionné, personne ne le
+sait; les domestiques étaient tous à table; il n'y avait au salon que
+Maurice et Adolphe; on ne comprend pas comment le feu a pris au salon,
+et comment ces deux garçons se sont trouvés dans les mansardes. Maurice
+est encore sans connaissance, et Adolphe gémit et ne parle pas; tous
+deux sont fortement brûlés et doivent souffrir beaucoup.</p>
+
+<p>Mme de Sibran était revenue à elle pendant que M. de Nancé parlait aux
+enfants consternés. On lui dit que ses fils étaient sauvés; M. de Nancé
+lui expliqua de quelle manière et comment la précipitation d'Adolphe
+avait contusionné Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;On a été chercher un médecin, ajouta-t-il, et je pense qu'on pourra
+sans inconvénient les transporter chez vous, Madame.</p>
+
+<p>Après quelques autres explications à ces dames et aux enfants, Mme de
+Guilbert lui demanda si toutes les chambres du château avaient été
+atteintes et consumées, et s'il n'y avait plus de logement pour elle et
+sa famille.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tout est brûlé, Madame, mais on a pu sauver les effets d'habillement
+et les objets de valeur.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE GUILBERT</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allons-nous devenir? Où irons-nous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Si J'osais vous offrir un refuge provisoire, Madame, je vous
+demanderais de vouloir bien accepter mon château; je n'en occupe qu'une
+petite partie avec mon fils; le reste est à votre disposition.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE GUILBERT</p>
+
+<p>&mdash;Merci. Monsieur de Nancé; je suis bien reconnaissante de votre offre;
+si mon mari m'y autorise, je l'accepterai pour quelques jours, jusqu'à
+ce que nous trouvions à nous loger. Ce sera une gêne pour vous, je le
+sais, et je vous suis d'autant plus obligée.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Trop heureux de vous venir en aide dans un si grand embarras, Madame.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE GUILBERT</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-vous que nous nous installions chez vous dès cette nuit?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, Madame. Je retourne chez moi pour donner les ordres
+necessaires. Viens, François; nous allons bientôt partir, mon ami.</p>
+
+<p>Mmes des Ormes et de Cémiane proposèrent à Mme de Sibran de la ramener
+près de ses fils.</p>
+
+<p>«Après quoi nous retournerons chacune chez nous; les pauvres enfants
+doivent être harassés de fatigue». dit Mme de Cémiane.</p>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<h3>HEUREUX MOMENTS POUR CHRISTINE</h3>
+
+<p>Ils se dirigèrent tous vers la pelouse où se trouvait Maurice avec son
+père, toujours morne et accablé, et MM. des Ormes et de Cémiane. Maurice
+avait retrouvé sa connaissance et la parole; il se plaignait de ses
+brûlures, de vives douleurs dans les jambes, dans les reins; il ne
+pouvait faire un mouvement sans gémir. Mme de Sibran s'agenouilla près
+de lui sans parler; ses larmes tombèrent amères et abondantes sur le
+visage de son fils noirci par la fumée, et qui exprimait une souffrance
+aiguë. Elle déposa un baiser sur son front, puis resta immobile et
+silencieuse. Elle demanda à ces dames de la laisser près de son fils et
+d'emmener leurs enfants. Elle pria M. de Sibran de faire porter Maurice
+près d'Adolphe, afin qu'elle les eût tous deux sous les yeux. M. de
+Nancé se chargea de la commission et s'éloigna avec François, que
+Christine n'avait pas quitté un instant. Isabelle vint les joindre pour
+chercher Christine et la faire monter dans la voiture de Mme des Ormes.
+Mais quand ils arrivèrent dans la cour où étaient les voitures, ils
+trouvèrent Mme des Ormes partie. N'ayant trouvé ni Christine ni
+Isabelle, elle s'en était informée; on lui avait répondu qu'elles
+avaient sans doute été emmenées par M. des Ormes; ne poussant pas plus
+loin ses recherches, elle était partie pour les Ormes.</p>
+
+<p>L'effroi de Christine en se voyant oubliée fut de suite calmé par M. de
+Nancé, qui lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma petite Christine, je t'emmènerai avec François et Isabelle, et tu
+coucheras chez moi avec Isabelle qui nous sera fort utile pour préparer
+les logements des Guilbert.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, cher Monsieur de Nancé, répondit Christine en lui baisant la
+main qui tenait la sienne. Comme vous êtes bon! Comme François est
+heureux! et comme je suis contente pour lui que vous soyez son papa!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, papa! mon cher papal s'écria François dont les yeux brillèrent
+de joie. Montons vite en voiture, de peur que Mme des Ormes ne revienne
+chercher Christine.</p>
+
+<p>Christine sauta dans la voiture près de M. de Nancé; François s'élança
+en face d'elle; Isabelle, près de lui: et M. de Nancé, souriant de
+l'inquiétude de François et de Christine, dit au cocher d'aller bon
+train. Quand ils arrivèrent, il chargea Isabelle d'installer Christine
+dans l'ancienne petite chambre de François donnant dans celle
+d'Isabelle; François, tout joyeux, mena Christine dans cette petite
+chambre, l'embrassa ainsi que sa bonne, et alla se coucher dans la
+sienne, près de son père. Il n'oublia pas dans sa prière de remercier le
+bon Dieu de lui avoir donné un si bon père et une si bonne petite amie,
+et il s'endormit heureux et reconnaissant.</p>
+
+<p>M. de Nancé, au lieu de se reposer des fatigues de la journée, veilla,
+avec Isabelle et Bathilde, à l'arrangement des chambres destinées aux
+Guilbert, maîtres et domestiques: tout était prêt quand ils arrivèrent.
+Il les reçut à la porte du château, les installa chacun chez eux, leur
+recommanda de demander tout ce qu'ils désiraient, et s'échappa à leurs
+remerciements mille fois répétés, en rentrant dans son appartement: il
+embrassa son petit François endormi et se coucha après avoir, lui aussi,
+remercié le bon Dieu de lui avoir donné un si excellent fils.</p>
+
+<p>Christine dormit tard et se réveilla le lendemain tout étonnée de ne pas
+connaître sa chambre; elle ne tarda pas à se ressouvenir des événements
+de la veille, et son coeur bondit de joie quand elle pensa qu'elle
+reverrait François et M. de Nancé et qu'elle déjeunerait avec eux, chez
+eux. A peine Isabelle l'eut-elle habillée et lui eut-elle fait faire sa
+prière, que François entra; Christine courut à lui et se jeta dans ses
+bras.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! François, garde-moi toujours chez toi! Je me sens si heureuse ici!
+mon coeur est tranquille comme s'il dormait.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je serais bien, bien content de te garder toujours, mais ton papa et
+ta maman ne voudront pas.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? qu'est-ce que ça leur fait? Tu vois bien qu'ils m'ont
+oubliée hier dans ce château brûlé.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que tout le monde était agité par cet incendie, Tu vas
+voir qu'ils vont t'envoyer chercher... En attendant, je viens t'emmener
+pour déjeuner. Je déjeune toujours avec papa, et j'ai dit que tu
+déjeunerais avec nous. Veux-tu?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Merci, merci, mon bon François. Quelle bonne idée tu as eue!</p>
+
+<p>François embrassa sa bonne, qui les regardait avec tendresse, et,
+prenant la main de Christine, ils coururent tous deux chez M. de Nancé
+qui écrivait en attendant François.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon bon cher papa, dit François en lui passant les bras
+autour du cou.</p>
+
+<p>Il se sentit en même temps embrassé de l'autre côté, et deux petits
+bras entourèrent aussi son cou. C'était Christine, qui faisait comme
+François.</p>
+
+<p>Il sourit, les embrassa tous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, chers enfants; vous voilà déjà ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Cher Monsieur de Nancé, gardez-moi toujours avec vous et avec
+François. Je serais si heureuse chez vous! je vous aimerai tant! autant
+que François, dit Christine en l'entourant toujours de ses bras.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre chère enfant, j'en serais aussi heureux que toi; mais c'est
+impossible! Tu as un père et une mère.</p>
+
+<p>&mdash;Quel dommage! dît Christine en laissant tomber ses bras.</p>
+
+<p>M. de Nancé sourit encore une fois et l'embrassa.</p>
+
+<p>&mdash;Notre déjeuner est prêt, dit-il. Nous avons bon appétit; mangeons.</p>
+
+<p>Il servit à Christine et à François une tasse de chocolat, et prit
+lui-même une tasse de thé. Les enfants mangèrent et causèrent tout le
+temps; leurs réflexions amusaient M. de Nancé; leur amitié réciproque
+le touchait; il regrettait, comme Christine, de ne pouvoir la garder
+toujours; son petit François serait si heureux! Mais il se redit ce
+qu'il leur avait dit déjà:</p>
+
+<p>«C'est impossible!»</p>
+
+<p>Après les avoir laissés jouer quelque temps:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, ma petite Christine, dit-il, que je vais à présent faire
+atteler la voiture pour te ramener chez tes parents, qui doivent être
+inquiets de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà! s'écrièrent les deux enfants à la fois.</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui! déjà, mais vous vous reverrez bientôt et souvent. Isabelle te
+mènera promener de notre côté, et François ira se promener avec moi du
+côté des Ormes; vous jouerez pendant que je lirai au pied d'un arbre; et
+puis nous ferons des visites au château et à ta tante de Cémiane quand
+tu y seras.</p>
+
+<p>M. de Nancé fit atteler; il monta dans la voiture avec François,
+Christine et Isabelle; un quart d'heure après, ils descendaient au
+château des Ormes. Ils trouvèrent M. et Mme des Ormes dans le salon.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voilà, Monsieur de Nancé; c'est fort aimable de m'avoir
+vous-même ramené Christine; je pensais bien que quelqu'un s'en serait
+chargé.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment est-ce M. de Nancé qui nous amène Christine? D'où venez-vous
+donc, mon cher Monsieur?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;De chez moi, Monsieur.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est que vous ne savez pas, mon cher, que j'ai laissé Christine
+hier soir chez les Guilbert, la croyant avec vous. Ce n'est pas
+étonnant! Cet incendie était si terrible! Mais j'ai bien pensé ce matin,
+en la sachant encore absente, que M. de Nancé ou bien ma soeur de Cémiane
+l'aurait emmenée et nous la ramènerait.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous abusez de l'obligeance de M. de Nancé, Caroline.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout. Je suis bien sûre que M. de Nancé est très heureux de me
+rendre ce service.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là, oui, Madame; je vous l'affirme bien sincèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, dit Mme des Ormes triomphante. Vous croyez toujours
+que les autres pensent comme vous. Je suis persuadée, moi, que si j'avais
+à faire un voyage, et si je demandais à M. de Nancé de garder Christine
+chez lui en mon absence, il le ferait avec plaisir.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non seulement avec plaisir, Madame, mais avec bonheur. Essayez, vous
+verrez.</p>
+
+<p class="cen">MADAME. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes aimable, Monsieur de Nancé!</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Caroline, ne faites donc pas des suppositions impossibles. Monsieur de
+Nancé, voulez-vous rester à déjeuner avec nous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>Merci bien, Monsieur; j'ai chez moi nos pauvres voisins incendiés, et je
+ne les ai pas encore vus aujourd'hui.</p>
+
+<p>M. de Nancé partit avec François quelques instants après; Christine
+monta dans sa chambre avec Isabelle.</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<h3>TRISTES SUITES DE L'INCENDIE</h3>
+
+<p>Aucun événement extraordinaire ne vint plus troubler la tranquillité
+des châteaux voisins. Christine continua à voir François, Gabrielle et
+Bernard, presque tous les jours, tantôt chez eux, tantôt au château des
+Ormes. François s'attachait de plus en plus à Christine, et, grâce au
+désir qu'avait Isabelle de se rapprocher de lui, ils se retrouvaient
+dans leurs promenades et aussi dans leurs visites au château de Cémiane.
+M. de Nancé, cédant au désir de François, donnait souvent des déjeuners
+et des goûters aux enfants des environs; c'étaient les beaux jours de
+François et de Christine. Paolo continuait avec un succès marqué ses
+leçons à ses deux élèves. Mme des Ormes avait voulu que Paolo les donnât
+à Christine sans payement, mais M. des Ormes, qui redoutait le ridicule,
+plus encore qu'il ne craignait l'humeur de sa femme, les paya assez
+largement pour fermer la bouche aux mauvaises langues; car dans le
+voisinage on s'amusait beaucoup de l'avarice de Mme des Ormes pour tout
+ce qui concernait sa fille.</p>
+
+<p>La vie se passait donc heureuse et calme pour François et Christine;
+pour M. de Nancé, qui n'était heureux que par son fils; pour Isabelle,
+qui aimait beaucoup Christine à cause de la tendresse qu'elle
+témoignait à François, et aussi à cause des charmantes qualités qui se
+développaient par les soins de cette bonne intelligente et par ceux de
+M. de Nancé. Ce dernier portait à Christine une affection paternelle, et
+il cherchait à suppléer à la direction qui manquait à la pauvre enfant
+du côté de ses parents, par des conseils, toujours écoutés et suivis
+avec reconnaissance. Mme des Ormes oubliait sans cesse sa fille pour
+ne s'occuper que de toilette et de plaisirs. M. des Ormes, faible et
+indifférent, avait, comme nous l'avons vu, des éclairs de demi-tendresse
+qui ne duraient pas; tranquille sur le sort de Christine depuis qu'il la
+savait sous la direction sage et dévouée d'Isabelle, il ne s'occupait
+pas de sa fille, et cherchait, comme sa femme, à passer agréablement
+ses journées. Tous deux laissaient à Isabelle liberté complète d'élever
+Christine selon ses idées; c'est ainsi qu'aidée de M. de Nancé elle
+donna à Christine des sentiments religieux et des habitudes qui lui
+manquaient; elle la menait au catéchisme avec François, qui fit cette
+année sa première communion sous la direction du bon curé du village et
+guidé par son père, dont la piété touchait et encourageait François et
+Christine. Dès les premiers temps qui suivirent l'entrée d'Isabelle chez
+Christine, ils eurent occasion d'exercer la vertu de charité à l'égard
+de Maurice et d'Adolphe. Les brûlures d'Adolphe le faisaient souffrir
+beaucoup, mais ce n'était rien auprès de ce que souffrait Maurice.
+Outre des brûlures, le médecin lui avait trouvé les reins et le dos
+contusionnés et déviés et les jambes toutes disloquées.</p>
+
+<p>On les transporta chez eux la nuit même de l'incendie; et ce fut après
+qu'ils furent installés dans leurs lits, que les deux médecins appelés
+commencèrent à panser les brûlures et à remettre les membres démis et
+brisés. Paolo avait demandé à assister à l'opération; il voulut donner
+des conseils, et faire autrement que ne faisaient les médecins pour
+remettre les membres disloqués et brisés. Mais on se moqua de ses avis,
+et on refusa de les suivre.</p>
+
+<p>Paolo se retira en branlant la tête, et dit le lendemain à M. de Nancé:</p>
+
+<p>«Mauvais, mauvais pour le Maurice! Sera bossou et horrible; les zambes
+mal arranzées; très mal! C'est abouminable! Moi z'aurais fait bien; pas
+comme ces zens imbéciles».</p>
+
+<p>Maurice poussa des cris lamentables pendant cette opération, qui dura
+une demi-heure environ. Maurice se trouvait dans l'impossibilité de
+remuer, à cause des appareils qui maintenaient ses jambes et ses
+épaules; il fallait le faire boire et manger, le moucher et l'essuyer
+comme un petit enfant; il se désolait, se fâchait; ses colères et ses
+agitations augmentaient son mal.</p>
+
+<p>Les premiers jours sa vie fut en danger, et personne ne put le voir;
+mais, après un mois, M. de Nancé demanda si François ne pouvait pas
+venir le distraire et le consoler; M. et Mme de Sibran acceptèrent la
+proposition avec joie, et ils annoncèrent à leurs fils la visite de
+François.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi l'avez-vous acceptée, dit Maurice en gémissant. Il va
+triompher de me voir si malade; Adolphe et moi, nous nous sommes moqués
+de sa bosse, et il doit nous en vouloir.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE SIBRAN</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre ami, tu t'ennuies tant et tu souffres tant, que ton père et
+moi nous avons jugé utile de te donner une distraction.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Jolie distraction!</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Agréable passe-temps!</p>
+
+<p>Malgré l'humeur qu'ils témoignaient ils ne voulurent pas que Mme de
+Sibran écrivît à François pour l'empêcher de venir. Le lendemain,
+François arriva à une heure; ni Maurice ni Adolphe ne bougèrent ni ne
+parlèrent quand il entra chez eux et qu'il leur dit bonjour d'un air
+affectueux.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien souffert et vous souffrez encore beaucoup?...</p>
+
+<p>Pas de réponse.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons été tous bien tristes de votre accident... Papa a envoyé
+tous les jours savoir de vos nouvelles... Dès que j'ai su que vous
+alliez un peu mieux, j'ai bien vite demandé la permission de venir
+vous voir... Vous surtout, pauvre Maurice, qui ne pouvez pas faire un
+mouvement... Je vous fatigue peut-être?... Dites-le moi franchement; je
+reviendrai demain ou après-demain...</p>
+
+<p>Le pauvre François était un peu embarrassé; il ne savait s'il devait
+rester ou s'en aller; il attendit encore quelques minutes, et, Maurice
+et Adolphe persistant à garder le silence, il se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Maurice; adieu, Adolphe; je reviendrai vous voir avec papa, et
+je ne resterai pas longtemps, pour ne pas vous fatiguer.</p>
+
+<p>Le bon François sortit un peu triste du mauvais accueil que lui avaient
+fait ces garçons dont il avait déjà eu tant à se plaindre; mais,
+toujours bon et généreux, il se dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas leur en vouloir, à ces pauvres malheureux! Ils
+souffrent; peut-être que le bruit leur fait mal... Je verrai une autre
+fois à leur parler de choses qui les amusent.</p>
+
+<p>Christine savait qu'il avait été voir les Sibran; le lendemain, elle
+alla chez lui savoir de leurs nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Ils souffrent toujours beaucoup, répondit François.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ont-ils été contents de te voir?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas; ils ne me l'ont pas dit.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;T'ont-ils raconté comment le feu avait pris au salon?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne leur ai pas demandé.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;De quoi avez-vous donc causé?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Mais ils n'ont pas causé; j'ai parlé tout seul.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! est-ce que leur langue est brûlée!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS, souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Non; seulement ils ne parlent pas...</p>
+
+<p>Christine le regarda attentivement.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;François... ils t'ont fait quelque méchanceté, et tu ne veux pas le
+dire. Je le vois à ton air embarrassé.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as deviné, Christine, dit M. de Nancé en riant. Ils ne lui ont
+pas dit un mot, pas répondu un oui ou un non; ils ne l'ont pas regardé.
+Et François veut y retourner.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Tu es trop bon, François! Je t'assure que tu es trop bon. Ne
+trouvez-vous pas, cher Monsieur?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;On n'est jamais trop bon, ma petite Christine, et rarement on l'est
+assez. En retournant chez Maurice et Adolphe, François fait un double
+acte de charité, il rend le bien pour le mal, et il visite des
+malheureux qui souffrent et qui ont longtemps à souffrir encore, surtout
+Maurice. Cette seconde visite les touchera peut-être; et, s'ils voient
+souvent François, ils deviendront probablement meilleurs.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai cela; on est toujours meilleur quand on a passé quelque
+temps avec François et avec vous... Et c'est pourquoi je serais si
+contente de ne jamais vous quitter tous les deux!..., Si vous vouliez?...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre chère enfant, dit M. de Nancé en l'embrassant, n'y pense pas;
+c'est impossible.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Quand je serai vieille, et que je serai ma maîtresse, je viendrai chez
+vous et j'y resterai toujours.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous verrons; nous avons le temps d'y penser. En attendant, va
+jouer avec François; j'ai à travailler.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous faites? A quoi travaillez-vous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tu es une petite curieuse. Je travaille à un livre que tu ne comprends
+pas.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez? Je crois, moi, que je comprendrai. De quoi parlez-vous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;De l'éducation des enfants, et des sacrifices qu'on doit leur faire.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>Ce n'est pas difficile à comprendre. Il faut faire comme vous, voilà
+tout. Je comprends très bien tous les sacrifices que vous faites
+à François. Je vois que vous restez toujours à la campagne pour
+l'éducation de François; que vous ne voyez que les personnes qui peuvent
+être utiles ou agréables à François; que vous me laissez venir si
+souvent vous déranger et vous ennuyer chez vous, pour François; que vous
+m'apprenez à être bonne et pieuse, pour François; que vous m'aimez enfin
+pour François; que vous...</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, assez, chère enfant; tu es trop modeste pour ce qui te regarde
+et trop clairvoyante pour le reste. Dans l'origine, je t'ai aimée et
+attirée pour François, mais je t'ai bien vite aimée pour toi-même, et,
+après François, tu es la personne que j'aime le plus au monde. François
+le sait bien; nous parlons souvent de toi, et nous nous entendons très
+bien pour t'aimer.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, se jetant à son cou.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien contente de ce que vous me dites là! Comme je vous aime,
+cher, cher Monsieur de Nancé! Et comme cela m'ennuie de vous appeler
+Monsieur! J'ai toujours envie de vous dire: PAPA.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ne fais jamais cela, mon enfant; ce serait mal.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi mal?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ce serait presque un blâme pour ton papa; c'est comme si
+tu disais: M. de Nancé est meilleur pour moi que mon vrai papa, et je
+l'aime davantage.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais... ce serait la vérité.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Chut! ma Christine: chut! Que personne ne t'entende dire pareille
+chose.</p>
+
+<p>Christine resta un instant sans parler, la tête appuyée sur l'épaule de
+M. de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;A quoi penses-tu, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que je suis très heureuse de vous avoir connus, vous et
+François. Il est si bon, François!</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il est bien bon, mais prends garde qu'il ne s'impatiente de
+perdre son temps à nous regarder au lieu de jouer.</p>
+
+<p class="cen">CHRITINE</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que cela t'ennuie? François?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! pas du tout. J'aime beaucoup à t'entendre dire des choses
+aimables à papa et à l'entendre te répondre.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Iras-tu demain chez Maurice?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement; je l'ai promis.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que j'y aille avec toi?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si papa veut bien t'emmener.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne peux pas y aller, Christine: tu as neuf ans; tu ne peux pas
+faire des visites à des grands garçons de treize et onze ans.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'était seulement pour que François ne s'ennuie pas chez eux que je
+demandais à y aller, car je les déteste... c'est-à-dire je ne les aime
+pas beaucoup.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien fait de te reprendre, chère petite, car ton déteste n'était
+pas charitable; à présent, mes enfants, allez-vous-en; vous m'empêchez
+d'écrire.</p>
+
+<p>Les enfants allèrent rejoindre Isabelle et jouèrent quelque temps.
+Paolo arriva pour donner à François ses leçons; et ils se séparèrent en
+disant:</p>
+
+<p>«A demain!»</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>CHANGEMENT DE MAURICE</h3>
+
+<p>Le lendemain, avant la visite de Christine, qu'elle faisait toujours un
+peu tard, vers trois heures, à cause des leçons que lui donnait Paolo,
+François retourna avec son père chez les Sibran; il monta, comme la
+veille, chez Maurice et Adolphe, qui le virent entrer avec surprise.
+Maurice rougit et voulut parler, mais il ne dit rien.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Maurice; bonjour, Adolphe; j'espère que vous allez un peu
+mieux aujourd'hui... Vos yeux sont plus animés et vous êtes moins
+pâles... Je ne vous ferai pas une longue visite... comme hier...
+seulement pour vous raconter que M. de Guilbert va demain s'établir à
+Argentan, où il a trouvé une maison à louer, pendant qu'il fait rebâtir
+son château brûlé... Il paraît qu'il ne perdra rien, parce que la
+compagnie d'assurances lui paye tous ses meubles et son château...
+Adieu, pauvre Maurice; adieu, Adolphe; je prie toujours le bon Dieu
+qu'il vous guérisse bientôt.</p>
+
+<p>François leur fit un salut amical et se dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>«François!» appela Maurice aune voix faible. François retourna bien vite
+près de son lit.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;François! pardonnez-moi; pardonnez à Adolphe. Vous êtes bon, bien bon!
+Et nous, nous avons été si mauvais, moi surtout! Oh! François! comme
+Dieu m'a puni! Si vous saviez comme je souffre! De partout! Et toujours,
+toujours! Ces appareils me gênent tant! Pas une minute sans souffrance!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Maurice! Je suis bien triste de ce terrible accident. Je ne
+puis malheureusement pas vous soulager: mais si je croyais pouvoir vous
+distraire, vous être agréable, je viendrais vous voir tous les jours.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! Bon, généreux François! Venez tous les jours; restez bien
+longtemps.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;A demain donc, mon cher Maurice; à demain, Adolphe.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut sorti, le regard douloureux de Maurice se reporta sur son
+frère.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'as-tu rien dit, Adolphe? Comment n'as-tu pas été touché de
+la bonté de ce pauvre François, que nous avons reçu si grossièrement
+avant-hier et qui veut continuer ses visites, malgré notre méchanceté?</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Je déteste ce vilain bossu; les bossus sont toujours méchants; c'est
+toi-même qui l'as dit.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mal dit, car François est bon.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on sait s'il est bon ou méchant?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il fait nous prouve qu'il est bon. S'il vient demain, je t'en
+prie, sois poli pour lui, et parle-lui.</p>
+
+<p>Adolphe ne répondit pas; Maurice était fatigué, il ne dit plus rien.</p>
+
+<p>En revenant à la maison avec son père, François lui raconta avec bonheur
+ce que lui avait dit Maurice. M. de Nancé partagea le triomphe de
+François et lui fit voir combien la bonté et l'indulgence réussissaient
+mieux que la colère et la sévérité.</p>
+
+<p>&mdash;Continue ta bonne oeuvre, cher ami, peut-être s'améliorera-t-il tout à
+fait. C'est un vrai bonheur quand on peut rendre bons les méchants.</p>
+
+<p>Christine fut enchantée du résultat de cette seconde visite, et
+encouragea François à continuer et à tâcher de ramener aussi Adolphe à
+de meilleurs sentiments. Pendant deux mois, François retourna tous les
+jours chez les Sibran. Adolphe guérit de ses brûlures au bout d'un mois;
+il resta rebelle aux sollicitations de Maurice et insensible à la bonté,
+à l'amabilité de François. Le pauvre Maurice, au contraire, de plus
+en plus touché de la généreuse affection que lui témoignait François,
+devint plus doux, plus endurant, plus résigné de jour en jour; au bout
+de ces deux mois, le médecin lui permit de se lever et de faire usage
+de ses membres remis. Quand il se leva, sa faiblesse le fit retomber
+de suite sur son lit; un second essai, plus heureux, lui permit de
+s'appuyer sur ses jambes et de se tourner vers la glace; mais de
+quelle terreur ne fut-il pas saisi quand il vit ses jambes tordues et
+raccourcies, une épaule remontée et saillante, les reins ployés et ne
+pouvant se redresser, et le visage, jusque-là enveloppé de cataplasmes
+ou d'onguent, couturé et défiguré par les brûlures! Adolphe l'avait été
+aussi, mais beaucoup moins.</p>
+
+<p>Le malheureux Maurice poussa un cri d'horreur et retomba presque inanimé
+sur son lit. Mme de Sibran se jeta à genoux, le visage caché dans ses
+mains, et M. de Sibran quitta précipitamment la chambre pour cacher son
+désespoir à son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! criait Maurice, ayez pitié de moi! Mon Dieu! ne me
+laissez pas ainsi! Que vais-je devenir? Je ne veux pas vivre pour être
+un objet d'horreur et de risée.</p>
+
+<p>Puis, se relevant et se regardant encore dans la glace:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je suis horrible, affreux! François lui-même reculera d'épouvante
+en me voyant! Lui est bossu, c'est vrai, mais son visage, du moins,
+est joli, ses jambes sont droites... Et moi! et moi!... Maman, maman,
+secourez-moi; ayez pitié de votre malheureux Maurice!</p>
+
+<p>Mme de Sibran releva son visage inondé de larmes, et, regardant encore
+Maurice, l'horreur et le chagrin dont elle fut saisie lui firent
+craindre un évanouissement; au lieu de répondre à l'appel de son fils,
+elle se releva et courut rejoindre son mari pour unir sa douleur à la
+sienne.</p>
+
+<p>Maurice resta seul en face de la glace; plus il examinait ses
+difformités nouvelles, plus elles lui paraissaient hideuses et
+repoussantes; sa pâleur rendait plus apparentes les coutures et les
+plaques rouges de son visage; sa faiblesse faisait ployer ses reins et
+ses jambes. Pendant qu'il continuait l'examen de sa personne, la porte
+s'ouvrit doucement, et François entra. Toujours attentif à éviter ce qui
+pouvait peiner ou blesser les autres, il réprima, non sans peine, un cri
+de surprise et de frayeur à la vue de l'infortuné Maurice, qu'il devina
+plus qu'il ne le reconnut. Maurice se retourna, l'aperçut et examina
+l'impression qu'il produisait sur François. Il ne put découvrir que
+l'expression d'une profonde pitié et d'un sincère attendrissement.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre ami! Mon pauvre Maurice! Quel malheur! Mon Dieu, quel
+malheur!</p>
+
+<p>François soutint dans ses bras Maurice prêt à défaillir; il le fit
+asseoir, resta près de lui, et pleura avec lui et sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Du courage, mon ami, lui dit-il après quelques instants; ne perds pas
+l'espoir de redevenir ce que tu étais. Tu es faible à présent, tu ne
+peux pas te redresser ni te tenir sur tes jambes; dans quelques jours,
+quelques semaines au plus, tu retrouveras des forces et tu te tiendras
+droit comme avant.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, François; je sens que je ne me tiendrai jamais droit. Et mes
+jambes?... Comment se redresseraient-elles? elles sont contournées et
+tortues. Et l'épaule? Comment s'aplatirait-elle et redeviendrait-elle ce
+qu'elle était? Regarde-moi et regarde-toi. Eh bien! moi qui me suis tant
+moqué de ton infirmité, qui t'ai ridiculisé et tourmenté, j'en suis
+réduit à envier ton apparence. Je n'oserai jamais me montrer; je ne
+sortirai plus de ma chambre.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tu auras tort, mon pauvre Maurice; tu te rendras malade, tu
+t'ennuieras horriblement et tu souffriras bien plus.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu que ce soit agréable de voir tout le monde rire et chuchoter,
+d'entendre crier les petits enfants: Un bossu, un bossu! Venez voir un
+bossu!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS. souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas agréable, je le sais mieux que tout antre; c'est triste
+et pénible. Mais on se résigne à la volonté du bon Dieu et on s'y
+habitue un peu. Et puis, comme on est heureux quand on trouve quelqu'un
+de bon qui vous témoigne de la pitié, de l'amitié, qui prend votre
+défense, qui vous aime parce que vous êtes infirme! Ce bonheur-là,
+Maurice, compense ce qu'il y a de pénible dans ma position.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Tu pourrais dire notre position... Ce que tu m'as dit me fait du bien;
+je ne me sens plus aussi désespéré; peut-être, en effet, serai-je moins
+difforme dans quelque temps.</p>
+
+<p>François resta longtemps chez Maurice; quand il le quitta, le désespoir
+des premiers moments était calmé; il promit à François d'espérer, de se
+résigner et d'obéir docilement aux prescriptions du médecin, quand même
+il ordonnerait les promenades à pied et en voiture.</p>
+
+<p>Adolphe ne parut pas, tant que François resta chez Maurice; il n'avait
+pas encore vu son frère levé. Quand Maurice fut seul, Adolphe entra; il
+poussa un cri en voyant la difformité de Maurice.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Maurice, que tu es laid! Quelle tournure tu as! Quelles
+épaules! Quelles jambes! Et ta figure!... En vérité, je te plains! c'est
+affreux! c'est horrible!</p>
+
+<p class="cen">MAURICE, tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, Adolphe; je le vois sans que tu me le dises.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Toi qui te moquais tant de François, tu es bien pis que lui! Si tu
+voyais la figure que tu as!</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vue dans la glace.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Et tu n'as pas eu peur en te voyant?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai pleuré... Et le bon François a pleuré avec moi.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui veut dire que je dois pleurer aussi... Je t'en demande bien
+pardon; je suis très fâché de ce qui t'arrive, mais il m'est impossible
+de pleurer comme un enfant parce que tu as eu le malheur de devenir
+difforme!</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est mal ce que tu dis, Adolphe! François m'a consolé, m'a
+encouragé; et toi, qui es mon frère et qui devrais me plaindre, tu ne
+trouves rien à dire pour me consoler de ce grand malheur.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;François a pleuré avec toi parce qu'il est bossu, lui; mais moi, que
+veux-tu que je fasse, que je dise?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Adolphe. Laisse-moi seul, je t'en prie; ton indifférence me peine;
+elle m'afflige pour toi.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi? tu es bien bon! Je suis très fâché de ce qui t'arrive, mais
+quant à pleurer et en mourir de chagrin, je laisse cette satisfaction
+au sensible François. Adieu, je sors avec papa; nous allons t'acheter
+quelque chose pour te consoler; nous serons de retour dans une heure.</p>
+
+<p>Adolphe sortit. Maurice joignit les mains avec un geste de désespoir
+et gémit tout haut sur l'insensibilité de son frère; il en fit la
+comparaison avec François, et il se demanda d'où pouvait venir cette
+différence. Il crut comprendre qu'elle provenait de l'éducation
+différente qu'ils avaient reçue: Adolphe et lui, élevés légèrement,
+sans religion, sans principes, ne vivant que pour le plaisir et la
+dissipation; François, élevé pieusement, sérieusement, quoique gaiement,
+pratiquant la religion et la charité, s'oubliant pour les autres et
+faisant passer le devoir avant le plaisir. «Il faut que j'en parle à
+François, se dit-il, et si j'ai deviné juste, je changerai de manière de
+penser et de vivre, et je crois que j'en serai plus heureux.»</p>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>HEUREUSE BIZARRERIE DE MADAME DES ORMES</h3>
+
+<p>Christine arriva le lendemain comme d'habitude pour savoir des nouvelles
+du malade; les larmes lui vinrent aux yeux quand elle sut combien
+l'incendie et la chute avaient défiguré le pauvre Maurice, et le
+désespoir dans lequel il était plongé à l'arrivée de François; elle fut
+très contente du second succès de son ami.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre que tu finiras par le rendre excellent. C'est comme moi;
+tu m'obliges à devenir bonne, rien que par amitié pour toi. Je ne sais
+ce que je serais capable de faire pour toi.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne ferais pas de mauvaises choses, bien certainement.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! d'abord parce que tu ne m'en conseillerais jamais, et puis
+parce que je te ferais de la peine et à ton papa aussi en faisant mal.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Bonne Christine! je plains le pauvre Maurice, s'il doit rester
+infirme, de n'avoir pas une chère petite Christine comme moi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a qu'à prendre pour amie une des demoiselles Guilbert.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sont pas des Christine.</p>
+
+<p>Un domestique entra.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Nancé demande M. François et Mlle Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous demandez, papa? dit François.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, chers enfants; je reçois un petit mot de Mme des Ormes qui me
+demande d'aller de suite chez elle avec toi, François, et avec toi,
+Christine; je ne sais pas ce qu'elle désire de nous. Il faut y aller,
+mes enfants; apprêtez-vous, nous irons à pied par les prairies.</p>
+
+<p>Les enfants et Isabelle furent prêts en cinq minutes; M. de Nancé les
+attendait sur le perron; ils coururent gaiement en avant. M. de Nancé
+les suivait avec Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;Que peut me vouloir Mme des Ormes? se demandait-il. Elle est si
+bizarre, si absurde, que je crains toujours quelque sottise dont ma
+petite Christine serait victime... et mon pauvre François aussi par
+conséquent... Je vais le savoir bientôt, au reste; la voici qui vient
+au-devant de nous.</p>
+
+<p>Effectivement, Mme des Ormes, ne pouvant attendre patiemment l'arrivée
+de M. de Nancé, accourait comme une jeune personne de quinze ans,
+cueillant une fleur, poursuivant un papillon, gambadant et pirouettant.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Venez vite, Monsieur de Nancé, que je vous dise une bonne nouvelle. M.
+des Ormes vient d'acheter un hôtel à Paris, superbe hôtel! Je donnerai
+des bals, des concerts... Non, pas de concerts; je n'aime pas la
+musique. Des tableaux vivants; c'est charmant. Vous figurerez dans mes
+tableaux vivants; vous ferez le roi Assuérus, et moi la reine Esther, et
+mon mari l'oncle Mardochée; ah, ah, ah! mon mari en Mardochée avec une
+grande barbe blanche! N'est-ce pas que ce sera amusant?</p>
+
+<p>&mdash;Très amusant, Madame, répondit gravement M de Nancé; mais ce n'est pas
+pour cela que vous m'avez fait venir avec les enfants?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, si fait; c'est pour vous proposer de venir demeurer avec nous
+dans mon hôtel; vous prendrez le rez-de-chaussée, que je vous louerai
+dix mille francs, mais à la condition que, les jours de réception, on
+soupera dans votre appartement.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, Madame. D'abord je ne joue pas la comédie; ensuite
+je passe mes hivers à la campagne avec mon fils.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;A la campagne! Quel dommage! J'avais si bien arrangé tout cela! Vous
+auriez fait un superbe Assuérus».</p>
+
+<p>M. de Nancé ne put s'empêcher de sourire: tout cela lui parut d'un
+tel ridicule, que pour le faire sentir à Mme des Ormes et pour l'en
+dégoûter, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez Paolo, Madame! Ordonnez-lui de laisser pousser sa barbe et ses
+moustaches; il jouera tout ce que vous voudrez.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est une idée. Quand vous serez chez vous, envoyez-moi Paolo.
+Adieu, mon cher Monsieur de Nancé; au revoir, je pars demain. Christine,
+dis adieu à tes amis, nous partons demain.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;François, mon cher François! je ne veux pas le quitter! Laissez-moi
+avec lui, maman; je vous en supplie, ne m'emmenez pas.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Madame, Madame, laissez-moi ma chère Christine! Je serai si malheureux
+sans elle! De grâce, je vous en prie, ne l'emmenez pas.</p>
+
+<p>Et tous deux se jetèrent en sanglotant au cou l'un de l'autre.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! qu'est-ce que cela? Quelle scène absurde! Vas-tu
+finir de pleurer, Christine. Cela m'ennuie de voir pleurer.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je pleurerai toujours tant que je serai séparée de François.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je t'enverrai à Séraphin, à Franconi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas de Séraphin sans François; je veux rester avec
+François.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! quel ennui! Que vais-je devenir avec une figure pleurante en
+face de moi? Mon bon Monsieur de Nancé, de grâce, venez faire Assuérus.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, Madame: je ne me ferai jamais comédien.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Que faire alors? Venez à mon secours.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Madame,... M. de Nancé hésita.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, quoi? dites, dites, mon cher Monsieur de Nancé. Délivrez-moi de
+cet ennui; je ne peux pas supporter la lutte.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Madame... je vous offre un moyen de vous en délivrer. Laissez-moi
+Christine; vous serez bien plus libre, sans aucun embarras, aucune gêne.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour vous quel ennui! quelle charge!</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame; je jouirai d'abord du bonheur de ces deux enfants, et
+puis de la satisfaction de vous rendre un service, quelque léger qu'il
+soit.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Léger? mais c'est un énorme service que vous me rendez. C'est vrai!
+Cette pauvre Christine! elle serait sans cesse dérangée de sa chambre
+pour mes soirées, mes dîners: elle serait mal, très mal. Chez vous elle
+sera très bien; c'est une chose décidée alors. Je vous l'envoie demain
+avec Isabelle. Seulement, comme j'ai besoin de mes chevaux et de mes
+gens, je l'enverrai dans la charrette de la ferme avec ses effets.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ne dérangez personne, Madame, j'irai prendre moi-même Christine et
+Isabelle.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Merci, cher Monsieur; vous me rendez un service d'ami; je vous en
+remercie infiniment. Envoyez-moi Paolo pour Assuérus.</p>
+
+<p>M. de Nancé, délivré de son inquiétude pour François et Christine, rit
+bien franchement à la pensée de Paolo en Assuérus. Mais il promit de
+l'envoyer le soir même. Il allait s'éloigner, lorsque Mme des Ormes le
+rappela.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Nancé!... cher Monsieur de Nancé, vous êtes si bon, que
+vous voudrez bien, j'en suis sûre, compléter votre obligeance en prenant
+Christine aujourd'hui même; j'ai tant à faire! M. des Ormes est parti
+ce matin; je dîne chez ma belle-soeur de Cémiane; je ne verrai pas
+Christine; alors j'aime mieux vous la donner de suite.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;De tout mon coeur, chère Madame: quand faut-il que je vienne la
+prendre?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite! Remmenez-la, et envoyez votre carriole pour ses effets,
+qu'Isabelle mettra dans une malle. Adieu, Christine; adieu, ma fille;
+sois bien sage, bien obéissante; ne fais pas enrager ce bon M. de Nancé,
+qui veut bien de toi. Au revoir, dans six ou sept mois.</p>
+
+<p>Elle embrassa Christine sur les deux joues, serra la main de M. de
+Nancé, et s'éloigna en courant et sautillant comme elle était venue.</p>
+
+<p>Quand elle se fut éloignée, Christine et François, dont le coeur
+bondissait de joie, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, puis
+Christine se jeta dans ceux de M. de Nancé, qu'elle embrassait en
+répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! mon père! mon bon père! Vous m'avez sauvée! Que je vous
+aime, cher, cher père! M. de Nancé, attendri, lui rendit ses baisers.</p>
+
+<p>&mdash;Chère enfant! Oui, je suis ton père d'adoption; tu sais si je t'aime
+tendrement.</p>
+
+<p>Et il réunit dans ses bras ces deux enfants dont l'un était à lui, et
+dont fautre lui était seulement confié, mais il les aimait presque d'une
+égale tendresse. La rentrée au château de Nancé fut triomphale; des cris
+de joie annoncèrent à Bathilde le séjour de Christine au château.
+Le dîner, la soirée furent une fête et un éclat de rire continuel.
+Christine se coucha, installée dans la maison de son cher François et
+fut longtemps à s'endormir, tant la joie l'agitait. François était au
+moins aussi heureux; et M. de Nancé l'était plus sérieusement et plus
+profondément.</p>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<h3>PAOLO, PRIS, S'ÉCHAPPE</h3>
+
+<p>Aussitôt après être rentré, M. de Nancé envoya chercher Paolo et le fit
+mener de suite chez Mme des Ormes, qui l'attendait avec impatience. Dès
+qu'elle l'aperçut, elle courut à lui.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Arrivez, arrivez vite, mon cher Paolo; j'ai besoin de vous. M. de
+Nancé vous a-t-il parlé?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Non, Signora; il m'a seulement dit, avant que z'aie pou descendre de
+la voiture: «Partez vite, mon cer, «Madame des Ormes vous attend. Et
+la voiture m'a remmené si vite que z'en avais le vertize, Ce bon M. de
+Nancé, il a des ceveaux qui courent comme des diavolo.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Bon! c'est très bien! Je pars demain pour Paris; je laisse Christine
+à M. de Nancé; mon mari a acheté un hôtel charmant, je donnerai des
+soirées, des bals et j'ai besoin de vous.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;De moi! Oh! Signora! ze ne sais pas danser, voltizer en tournant comme
+la sarmante Signora des Ormes. Ze ne peux vous servir à rien et z'aime
+mieux rester avec M. de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Du tout, du tout. J'ai besoin de vous pour mes charades; vous ferez
+Assuérus.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Quoi c'est des sarades, Signora? Quoi c'est Souérousse?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Des charades sont des choses charmantes; je vous expliquerai cela plus
+tard. Assuérus est un roi; ce sera vous.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Mais ze ne peux pas être roi, Signora. Ze ne souis qu'un pauvre
+médecin italien.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes nigaud, mon cher! Vous ne serez pas roi pour de bon, ce
+sera pour rire; et je serai votre Esther, votre femme.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO, effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Signora, c'est impossible! Ce bon M. des Ormes! Non, non! Ze ne
+pouis pas accepter ça, Signora. Ze souis trop zeune pour que vous soyez
+ma femme.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque je vous dis que tout cela est pour rire, pour s'amuser.
+Il faut absolument que je vous emmène.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Signora, de grâce! laissez-moi avec M. de Nancé mon bon ami. Ze souis
+trop bête pour être un roi.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne fait rien, Assuérus était très bête. Vous allez coucher ici; je
+vous emmènerai demain avec moi. Brigitte, faites préparer un lit pour M.
+Paolo, je l'emmène à Paris. Sans adieu, mon cher Paolo.</p>
+
+<p>Brigitte, faîtes préparer un dîner pour M. Paolo. Je pars; à demain.</p>
+
+<p>Mme des Ormes sauta dans un coupé, qui s'éloigna rapidement. Paolo resta
+sur le perron sans voix et sans mouvement. Revenant à lui enfin et se
+frappant la tête de ses poings:</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! qu'ai-ze fait? Elle va m'emmener! ze ne veux pas moi avoir
+oune femme si horrible et si ridicoule! Ze veux la laisser au pauvre M.
+des Ormes!... Quel diable d'Assouérous! Ze ne souis pas Assouérous! ze
+souis le pauvre Paolo, et ze veux être le pauvre Paolo et rester avec
+le bon M. de Nancé qui ne me fait zamais enrazer comme cette femme
+ridicoule. Et ze veux rester et donner des leçons à mon petit
+François... Quel bon garçon!... Et à ma Christinetta!... Quelle bonne,
+douce demoiselle! Si vive, si gaie, et qui vous entortille avec ses
+grands yeux bleus si doux, et qui rient toujours... Quoi faire? Ze vais
+parler à M. de Nancé; ze me moque bien du dîner de la Signora; ze ne
+veux pas de son dîner, moi.</p>
+
+<p>Paolo partit en courant, malgré les cris de Brigitte, et arriva tout
+essoufflé chez M. de Nancé au moment où les enfants venaient de se
+coucher.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il donc, mon pauvre Paolo? Vous arrivez comme un homme
+poursuivi par des loups.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>Oh! caro Signor, z'aimerais mieux une bande de loups que Mme des Ormes;
+ze me souis sauvé cé vous; elle veut m'emmener, me faire roi Assouérous,
+m'épouser. C'est impossible, Signor! impossible! Ze ne veux pas être son
+mari! Ze ne veux pas sasser ce pauvre M. des Ormes! Quoi faire Signor!
+elle va me relancer partout; à Arzentan, cé vous, partout!</p>
+
+<p>M. de Nancé riait à se tenir les côtes; il calma le pauvre Paolo, lui
+expliqua ce que Mme des Ormes voulait de lui, et qu'elle serait la vie
+qu'il mènerait à Paris. Paolo frémit, pria M. de Nancé de le cacher
+jusqu'après le départ de sa persécutrice et de lui permettre de venir
+passer quelques jours chez lui, de peur que Mme des Ormes ne le fit
+enlever à Argentan. M. de Nancé lui promit secours et protection,
+consentit volontiers à le garder tant qu'il voudrait rester à Nancé, et
+lui demanda où il avait dîné.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Noulle part, Signor! Cette femme m'a fait perdre la tête et l'appétit.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Vous aller dîner ici, mon pauvre Paolo. Je vais dire qu'on vous
+prépare à dîner et à coucher.</p>
+
+<p>Pendant que Paolo tremblait d'être enlevé, Mme des Ormes se fâchait et
+grondait tous ses gens pour avoir laissé échapper ce pauvre Paolo. Elle
+commanda qu'on allât au petit jour à Argentan, et qu'on le lui ramenât
+de gré ou de force; mais le lendemain la carriole revint sans Paolo,
+qu'on n'avait pu trouver nulle part. Grande colère de Mme des Ormes,
+qui n'avait plus le temps d'aller à sa recherche: elle partit furieuse,
+arriva de même et trouva à redire à tout ce que son mari avait fait
+dans l'appartement; elle donna divers ordres contraires à ceux qu'avait
+donnés M. des Ormes, et, aussitôt arrivée, elle annonça qu'elle aurait
+une grande soirée dans quinze jours, vers le 15 décembre. Et dès le
+lendemain elle commença sa vie dissipée et tourbillonnante visites,
+emplettes, dîners, spectacles, soirées, se couchant à trois et
+quatre heures du matin, se levant à midi, une vie de femme du monde,
+c'est-à-dire de folle. Elle se mit à organiser les charades, mais elle
+trouvait difficilement des acteurs et actrices. Quand on sut qu'elle
+voulait faire le rôle d'Esther, personne ne voulut faire Assuérus. Dans
+son désespoir, elle écrivit à Paolo:</p>
+
+<p>«Mon cher, mon bon Paolo, je vous demande de grâce de me donner huit
+jours. Prenez demain le chemin de fer; descendez chez moi, dans mon
+hôtel, rue de la Femme-Sans-Tête, 18. Je ne vous garderai que huit jours
+au plus; et comme je ne veux pas vous faire perdre l'argent que vous
+font gagner vos leçons, je vous donnerai cinq cents francs le jour de
+votre départ. J'ai absolument besoin de vous; sans vous, ma fête est
+manquée. Si vous me refusez, je ne vous reverrai de ma vie et je vous
+défendrai de voir Christine. Ne répondez pas, mais arrivez vite.»</p>
+
+<p>«CAROLINE DES ORMES.»</p>
+
+<p>Quand Paolo reçut cette lettre, il retomba dans le désespoir; M. de
+Nancé, après avoir ri de la persévérance de Mme des Ormes, conseilla à
+Paolo de se rendre à ses voeux et de prendre le chemin de fer de midi qui
+l'amènerait à Paris à quatre heures. Paolo soupira, pleura même, se
+tapa la tête et partit, maudissant la Signora et ses charades. Il était
+attendu; on le reçut avec enthousiasme; sans lui donner le temps de se
+reposer, Mme des Ormes l'entraîna dans le salon où se faisaient les
+répétitions; tous les acteurs y étaient; ils accueillirent Paolo avec
+des éclats de rire que ne justifiaient que trop son air effaré, étrange,
+son attitude embarrassée et son apparence misérable; car pour ménager
+son habit de parade, il avait mis sa redingote râpée et tachée, des
+souliers ferrés, le reste à l'avenant, Mme des Ormes le traînant par la
+main, le présentant à tout le monde:</p>
+
+<p>&mdash;Voici mon Assuérus, disait-elle; commençons la répétition.</p>
+
+<p>On plaça Paolo sur une estrade; l'un lui leva le bras, l'autre la jambe;
+on lui ouvrit la bouche, on lui tira le nez, on hérissa ses cheveux;
+tous riaient à se tordre, excepté Paolo, qui, impatienté de ces
+plaisanteries et de ces rires, bondit de dessus l'estrade au milieu du
+salon, et cria avec colère:</p>
+
+<p>&mdash;Ze ne veux pas qu'on me tiraille comme un veau qu'on égorge. Ze veux
+qu'on me respecte et qu'on me donne à manzer. Si la Signora me fait des
+farces comme ça, moi, Paolo, ze prends la dilizence et m'en retourne à
+Arzentan.</p>
+
+<p>Toute la société rit de plus belle, mais se retira devant les yeux
+enflammés et les gestes furieux de Paolo. Mme des Ormes lui expliqua que
+c'était une répétition, qu'on allait lui servir un bon repas; elle
+le flatta, le calma, et puis elle sonna pour qu'on le menât dans sa
+chambre. Elle pria ces messieurs et ces dames de ne pas se décourager,
+que tout irait bien maintenant qu'elle tenait son Assuérus, et qu'elle
+se chargeait de lui faire répéter son rôle et ses pauses.</p>
+
+<p>Le jour de
+la représentation arriva. Le salon était plein de monde; deux tableaux
+avaient été passablement exécutés. Esther et Assuérus, qui excitaient
+d'avance les rires de l'assemblée, étaient attendus avec impatience;
+enfin la toile se leva. Assuérus, raide comme un soldat au port d'armes,
+le sceptre sur l'épaule en guise de fusil, regardait les spectateurs
+d'un oeil hébété et terrifié; Esther, demi-agenouillée devant lui, les
+bras tendus, le regardait d'un oeil suppliant.</p>
+
+<p>«Abaissez, votre sceptre sur ma tête», avait-elle dit tout bas, au
+moment où la toile allait se lever. Assuérus l'abaissa, mais trop tard,
+convulsivement et si durement que le sceptre tomba de tout son poids sur
+la tête de Mme des Ormes; le coup était si violent, si imprévu, qu'elle
+ne put s'empêcher de porter la main à sa tête en poussant un léger cri.
+Assuérus, éperdu, jeta sceptre, couronne et manteau, sauta à bas de
+l'estrade et disparut. Mme des Ormes se releva, regarda d'un air
+courroucé ses invités, qui riaient à qui mieux mieux, s'approcha de la
+rampe et voulut parler; sa grande bouche ouverte, son nez osseux et
+détaché, ses pommettes saillantes, son front bas, son air oie enfin,
+redoublèrent les éclats de rire; on n'avait jamais vu pareille Esther.
+Mme des Ormes, furieuse, se retira, se promettant de se venger sur Paolo
+de l'échec qu'elle subissait. Mais Paolo n'y était plus; devinant la
+confusion et la colère de Mme des Ormes, il fit lestement un paquet de
+ses effets, mit dans son portefeuille les cinq cents francs que lui
+avait donnés M. des Ormes le matin même, et courut au chemin de fer pour
+y attendre le premier départ. Le lendemain, de bonne heure, il était à
+Nancé, racontant sa mésaventure qu'il bénissait puisqu'il lui devait
+d'être débarrassé de Mme des Ormes. Les enfants furent enchantés de le
+revoir; il leur raconta les beautés de Paris telles qu'il les avait vues
+et jugées, et les ennuis des répétitions, des dîners et des soirées de
+Mme des Ormes tels qu'il les avait éprouvés.</p>
+
+<p>Peu de jours après, il reçut une lettre furieuse de son Esther; elle le
+traitait de mal élevé, de brutal, de goujat, de voleur même, pour avoir
+accepté et emporté les cinq cents francs que son mari avait eu la
+sottise de lui donner.</p>
+
+<p>«Ze les ai bien gagnés, se dit Paolo en riant; quant à ses inzures,
+ze m'en moque et je m'en bats l'oeil et le mollet. Mas ze vais la
+défourioser. Ze vais lui dire des soses... des soses qui lui feront
+ouvrir sa grande bouce comme oune bouce de crocodile».</p>
+
+<p>Et se mettant à table, il écrivit:</p>
+
+<p>«O Signora! ô bella, ô adorable! comment est-il possible qu'Assouérous
+reste comme oune homme de carton devant la belle Esther! Z'ai fait
+tomber sur votre ceveloure admirable, sur vos ceveux éparpillés, mon
+sceptre de bois, z'ai donné une calotte sans le vouloir, ze vous zoure,
+Signora bella. Et pouis, la douleur de votre douleur a si rempli de
+douleur ma cétive personne, que moi, Paolo, roi Assouérous, zé mé souis
+sauvé et z'ai couru comme un dératé zousqu'à la dilizence du cemin de
+fer. Pardonnez, Signora de mon coeur, Signora de mon âme, et recevez
+encore votre humble, soumis et éternel esclave.»</p>
+
+<p>«PAOLO PERONNI».</p>
+
+<p>Il faut que ze montre à M. de Nancé; c'est zoliment zoli ce que z'ai
+écrit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Nancé, Signor, venez, ze vous prie, lire ma réponse,
+dit Paolo en entrant chez M. de Nancé. Vous me direz si ce n'est pas
+sarmant. Voici la lettre, voilà la réponse.</p>
+
+<p>M. de Nancé sourit à la lecture du style de Mme des Ormes, et éclata de
+rire en lisant la réponse de Paolo. Celui-ci, enchanté de l'effet qu'il
+avait produit, attendait, en ouvrant la bouche jusqu'aux oreilles, que
+M. de Nancé témoignât tout haut son admiration.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, lui rendant les lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Paolo, votre lettre est, dans son genre, aussi ridicule que
+celle de Mme des Ormes. Elle vous injurie comme un Auvergnat, et vous
+lui répondez par une moquerie par trop évidente.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Cer Monsieur de Nancé, ze ne souis pas bête, quoique z'aie l'air
+d'oune imbécile; c'est comme ça qu'il faut faire avec cette Signora
+absourdissima. Elle croit qu'elle est souperbe, ze lui dis qu'elle est
+souperbe; elle croit que zé l'adore. Voilà la Signora ensantée; ze zouis
+peut-être le seul qui dise comme elle; alors elle pardonne et ne se
+fasse pas quand ze viens donner des leçons à ma Chnstinetta. Voilà
+pourquoi z'ai écrit comme oune imbécile.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>Nous verrons si vous avez deviné juste, mon cher Paolo; je le désire
+pour vous.</p>
+
+<p>Deux jours après, Paolo entra triomphant chez M. de Nancé, et lui
+présenta une lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez, Signor, lisez, voyez si Paolo est oune bête!</p>
+
+<p>«Mon bon et cher Paolo, votre charmante lettre m'a touchée et m'a
+bien fait regretter les injures que je vous ai écrites. Pauvre Paolo!
+Pardonnez-moi; je vous accepte pour esclave et je vous traiterai en
+bonne maîtresse. Adieu. mon esclave. Je m'amuse beaucoup, je donne des
+bals; je danse toute la nuit.»</p>
+
+<p>»CAROLINE DES ORMES».</p>
+
+<p>&mdash;Folle! dit M. de Nancé en levant les épaules. Que je suis heureux
+d'avoir pu tirer ma chère Christine de cette maison de folie et de
+dissipation!</p>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<h3>CHRISTINE EST BONNE MAURICE EST EXIGEANT</h3>
+
+<p>L'hiver se passait doucement et agréablement au château de Nancé.
+François et Christine accompagnaient M. de Nancé dans ses promenades de
+propriétaire, aidaient à la plantation des arbres, au tracé des chemins,
+etc. Elles étaient précédées et suivies des leçons de Paolo et de M. de
+Nancé. François sacrifiait quelquefois une promenade pour aller voir le
+pauvre Maurice, toujours si heureux de ces visites; Maurice questionnait
+beaucoup François, lui demandait des conseils et en profitait au point
+d'avoir amené un changement complet dans son caractère. Il devenait
+doux, humble, raisonnable. Adolphe, tout en reconnaissant ce changement
+favorable, s'éloignait de plus en plus de son frère et détestait
+François chaque jour davantage. Maurice sortait depuis quelque temps,
+mais il ne s'était encore fait voir à personne. Un jour, il demanda à
+François si M. de Nancé voudrait bien lui permettre d'aller le voir au
+château. François l'assura que M. de Nancé serait charmé de le recevoir
+ainsi que Christine.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Christine? Je croyais Mme des Ormes partie depuis longtemps.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il y a trois mois qu'elle est partie, mais elle nous a laissé
+Christine et Isabelle.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Christine est avec toi? Comme tu es heureux d'avoir une si bonne et si
+gentille petite fille!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu dis vrai! très heureux! Si tu la connaissais mieux, tu verrais
+comme elle est bonne, dévouée, aimable, gaie, charmante! Et comme elle
+nous aime, papa et moi! Elle nous dit, tout en riant, des choses si
+aimables, si affectueuses, que nous en sommes attendris, papa et moi.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! Je la connais bien.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je ne t'en parlais jamais, parce que je croyais que tu ne l'aimais
+pas.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Je la détestais comme je te détestais quand j'étais méchant; mais, à
+présent que je me souviens comme elle te défendait, comme elle t'aimait,
+je l'aime moi-même beaucoup, et je voudrais qu'elle m'aimât. Quand
+pourrai-je venir chez toi?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu venir demain? je préviendrai papa.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Très bien; au revoir, à demain à deux heures.</p>
+
+<p>Ils se séparèrent et François annonça la visite de Maurice. M. de Nancé
+en fut bien aise pour François, qui formait là une nouvelle et agréable
+intimité. Le lendemain, quand Maurice entra, embarrassé et honteux de sa
+ridicule apparence, François et Christine coururent à lui. Christine fut
+presque effrayée et repoussée au premier aspect, mais, surmontant sa
+répugnance par un sentiment de bonté, elle s'approcha de Maurice et
+l'embrassa.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Maurice, dit-elle, je sais combien vous avez souffert; j'ai
+tout su par François.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'a pardonné comme vous me pardonnez, bonne Christine. Dieu m'a
+bien puni de mes méchantes moqueries à l'égard du bon François. Je riais
+de votre amitié pour lui, de votre généreuse défense contre mes ignobles
+attaques. A présent je comprends le bonheur d'être aimé et défendu par
+un ami, et j'envie son heureux sort d'avoir une amie telle que vous.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Moi! je suis une pauvre petite amie qui doit tout à François et à M.
+de Nancé! Sans eux, je serais ignorante, sotte, méchante.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Ignorante, peut-être! Mais sotte et méchante, jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon bon Maurice, dit M. de Nancé qui entrait. Vous voilà
+bien mieux, mon ami; et votre courage se soutient; je sais par François
+combien vous êtes patient, résigné et... amélioré, pour tout dire.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;C'est François qui m'a fait du bien par sa bonté, Monsieur. Moi qui
+avais été méchant pour lui, et lui...</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas du passé, mon ami; et profitons du présent. Venez nous
+voir souvent; nous sommes très heureux ici. Ma petite Christine est
+gaie comme un pinson, douce comme une colombe et bavarde comme une pie:
+j'entends, une pie bien élevée et raisonnable, ce qui la rend très
+agréable et jamais incommode.</p>
+
+<p>Christine sourit et baisa la main de M. de Nancé. Maurice voulut lui
+prendre le bras, car il marchait péniblement avec ses jambes tortues;
+le premier mouvement de Christine fut de céder à sa répugnance et
+de reculer; mais, rencontrant le regard peiné de François, elle se
+rapprocha et tendit son bras à Maurice.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez peut-être mieux courir ou marcher en liberté, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je vais vous aider à marcher; cela me fera plaisir.
+Appuyez-vous bien, Maurice, n'ayez pas peur; je peux vous soutenir.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Bonne Christine, serez-vous aussi mon amie comme vous l'êtes de
+François?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Comme de François, jamais. Je ferai ce que je pourrai pour vous, je
+vous aiderai, je vous amuserai, je vous rendrai des services. Mais pour
+François, c'est autre chose. Je ne peux aimer personne comme j'aime
+François et M. de Nancé.</p>
+
+<p>François était enchanté de cette déclaration si franche de Christine;
+Maurice redevenait triste; bientôt il se plaignit d'éprouver de la
+fatigue, et on rentra; après une demi-heure de conversation, il se leva,
+dit adieu à tout le monde et s'en alla. Christine courut à lui, lui
+offrit son bras; il l'accepta en souriant tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Christine, dit-il en la quittant, je suis bien malheureux, et je n'ai
+pas un ami.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez François. Et François vaut tous les amis du monde. Adieu,
+Maurice, à bientôt, j'espère.</p>
+
+<p>Christine rentra dans le salon. Elle s'approcha de M. de Nancé, qui
+lisait dans un fauteuil, et, lui passant un bras autour du cou.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ceci annonce une confidence ou une confession, dit M. de Nancé
+en l'embrassant et en posant son livre. Voyons, de quoi s'agit-il, mon
+enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, répéta-t-elle tout bas, Maurice me répugne: je le déteste;
+je sais que c'est mal. Je voudrais ne pas le toucher et il veut que je
+lui donne le bras. Et j'ai été bien fausse, car je lui ai offert mon
+bras pour l'aider à s'en aller et je lui ai dit: «A bientôt, j'espère»,
+quand je voudrais ne le revoir jamais.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas été fausse, ma fille; tu as été bonne; tu as senti que
+ton aversion était injuste et tu as voulu la vaincre. Mais pourquoi le
+détestes-tu?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, s'animant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est depuis qu'il m'a demandé de l'aimer comme j'aime François. En
+moi-même, je le trouvais sot et ridicule. Lui! Maurice! que je connais à
+peine, l'aimer comme j'aime François, comme je vous aime, vous qui êtes
+si bon pour moi depuis quatre ans! François qui est mon frère, vous qui
+êtes mon père! Que j'aime un étranger comme vous! C'est bête et sot! Et
+pour cela, je ne peux plus le souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, répondit M. de Nancé en l'embrassant à plusieurs
+reprises, tu as raison de nous aimer plus que les autres, car nous
+t'aimons de tout notre coeur; mais il ne faut pas que tu te moques de
+ceux qui te demandent de les aimer, et surtout d'un malheureux infirme,
+sans aucune affection au monde, car on m'a dit que depuis qu'il était
+difforme, son frère même rougissait de lui. Tu vois, ma chère petite,
+que c'est une vraie charité d'être bonne pour lui.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Bonne, je veux bien, mon père, mais je ne peux pas et je ne veux pas
+l'aimer comme j'aime François et vous.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'y es pas obligée, mon enfant, mais tu ne dois pas le détester. Je
+serais bien triste de te voir détester quelqu'un.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Vous! triste? Par ma faute? Oh! mon père! jamais je ne détesterai
+personne, pas même Maurice.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, mon enfant; je te remercie de ta promesse et de ta
+confiance.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je serais bien fâchée de vous cacher quelque chose, mon cher père,
+surtout quand c'est du mal.</p>
+
+<p>François entra au moment où un dernier baiser de Christine terminait la
+conversation.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre Maurice me fait pitié! il est parti si triste, plus triste
+que je ne l'ai vu depuis longtemps.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce qu'il veut?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ce qu'il a? Tu as bien vu comme il est tortu, bossu,
+défiguré?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai vu; il est horrible, affreux.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et bien! c'est ça qui l'attriste; il a bien vu que tu t'approchais
+avec répugnance, presque avec dégoût, dit-il.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais c'est sa faute.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Comment, sa faute? C'est sa chute pendant l'incendie qui l'a si
+terriblement défiguré.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais écoute, François; avant je ne l'aimais pas, parce qu'il
+était méchant pour toi. Le bon Dieu l'a puni; je l'ai plaint beaucoup
+et je lui ai pardonné quand il est devenu bon et qu'il t'a aimé.
+Aujourd'hui, quand il est entré, il m'a fait pitié et j'étais disposée
+à lui porter un peu d'amitié; mais il m'a demandé de l'aimer comme je
+t'aime, et alors... (le visage de Christine exprima une vive émotion),
+alors... je l'ai,... je ne l'ai plus aimé du tout. Je l'ai trouvé
+ridicule et bête! C'est sot de sa part; cela prouve qu'il n'a pas de
+coeur, qu'il ne comprend pas la reconnaissance, la tendresse que j'ai
+pour toi et pour notre père; il ne comprend pas que je ne peux aimer
+personne comme je vous aime; que je ne suis heureuse qu'ici, avec vous,
+et que chez maman et partout je serai malheureuse loin de vous. Et quand
+maman et papa reviendront je serai désolée.</p>
+
+<p>Christine fondit en larmes; François la consola de son mieux, ainsi que
+M. de Nancé, qui lui dit qu'elle était une petite folle; que ses parents
+ne songeaient pas encore à revenir; que personne ne l'obligeait à aimer
+Maurice: qu'elle ne lui devait que de la compassion et de la bonté.
+Christine essuya ses yeux, avoua qu'elle avait été un peu sotte et
+promit de ne plus recommencer.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, je te demande, François, de ne pas me laisser trop souvent
+pour aller voir Maurice et de ne pas l'aimer autant que tu m'aimes.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, Christine; tu seras toujours celle que j'aimerai
+par-dessus tout, excepté papa.</p>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<h3>SURPRISE DÉSAGRÉABLE QUI NE GATE RIEN</h3>
+
+<p>Les beaux jours du printemps arrivèrent et rendirent la campagne encore
+plus agréable aux habitants du château de Nancé; Paolo était devenu
+l'homme indispensable. Dévoué, affectionné comme un chien fidèle, il
+était toujours prêt à tout ce qu'on lui demandait; pour M. de Nancé,
+c'étaient les affaires, les comptes, l'arrangement de la bibliothèque,
+les courses lointaines et autres travaux, qu'il accomplissait avec un
+zèle, un empressement que rien n'arrêtait. Pour les enfants, c'étaient
+des commissions, des raccommodages, des inventions de jeux, des leçons
+de menuiserie, de gymnastique, des établissements de cabanes, de
+berceaux de feuillage, et mille autres inventions qui naissaient dans le
+cerveau fertile de ce Paolo, bizarre, ridicule, mais aimant et dévoué.
+M. de Nancé lui avait demandé de venir demeurer chez lui, l'éducation de
+François et de Christine exigeant beaucoup de temps et de surveillance.
+Il lui donnait cent francs par mois pour les deux enfants. M. et Mme des
+Ormes semblaient avoir oublié l'existence de leur fille; excepté une
+lettre que M. des Ormes écrivait à Christine à peu près tous les mois,
+elle n'entendait jamais parler de ses parents. Mme des Ormes ne s'était
+pas informée une seule fois de ses besoins de toilette ou de livres, de
+musique, de tout ce qui compose l'éducation d'un enfant. Christine ne
+songeait pas encore à ces détails, mais elle avait un sentiment vague
+et pénible de l'abandon de ses parents, et un sentiment tendre et
+reconnaissant de ce que M. de Nancé faisait pour son éducation, pour son
+amélioration; elle éprouvait aussi, une grande reconnaissance des soins
+que donnait Paolo à son instruction; elle l'aimait très sincèrement;
+lui, de son côté, admirait son intelligence, sa facilité à retenir et
+à comprendre: elle venait d'avoir dix ans; elle avait commencé son
+éducation à huit ans, et en piano, italien, histoire, géographie,
+dessin, elle était avancée comme l'est une bonne élève de dix à onze
+ans; elle avait donc regagné tout le temps perdu. Isabelle aussi lui
+inspirait une affection pleine de respect et de soumission. Isabelle ne
+cessait de remercier son cher François de l'avoir décidée à se charger
+de Christine, «Quelle heureuse position tu m'as faite, mon cher
+François, entre toi et Christine, chez ton excellent père; rien ne
+manque à mon bonheur. Puisse-t-il durer toujours!»</p>
+
+<p>Il dura jusqu'à l'été. Un jour de juillet, que les enfants, aidés de M.
+de Nancé et de Paolo, construisaient un berceau de branchages au pied
+duquel ils plantaient des plantes grimpantes, une femme apparut au
+milieu d'eux; c'était Mme des Ormes. La surprise les rendit tous
+immobiles; rien n'avait fait pressentir sa visite.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Monsieur de Nancé; eh bien! mon cher esclave Paolo; eh bien!
+Christine, vous ne me dites rien?</p>
+
+<p>M. de Nancé salua froidement et sans mot dire. Paolo salua gauchement et
+devint rouge comme une pivoine. Christine alla embrasser sa mère, mais
+Mme des Ormes arrêta une démonstration dangereuse pour son col garni
+de dentelles et pour sa coiffure emmêlée de fausses nattes et de faux
+bandeaux; elle lui saisit les mains, lui donna un baiser sur le front;
+et, la regardant avec surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es grandie! Je suis honteuse d'avoir une fille si grande! Tu
+as l'air d'avoir dix ans!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>Et je les ai, maman, depuis huit jours.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie! Toi, dix ans! Tu en as huit à peine!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre que j'ai dix ans, maman.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu peux savoir ton âge mieux que moi? Je te dis que tu as
+huit ans, et je te défends de dire le contraire. Puisque j'ai à peine
+vingt-trois ans, tu ne peux avoir plus de huit ans.</p>
+
+<p>Personne ne répondit; elle mentait et se rajeunissait de dix ans, car
+elle s'était mariée à vingt-deux ans, et Christine était née un an après
+son mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Nancé, continua-t-elle, je vous remercie d'avoir gardé
+Christine si longtemps; elle a dû bien vous ennuyer.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, Madame, elle nous a fait passer un hiver et un printemps
+fort agréables.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! Mais... alors,... si vous vouliez la garder jusqu'au retour
+de mon mari? J'ai tant à faire, tant à arranger dans ce château! J'ai
+tout justement besoin de l'appartement de Christine, car j'attends
+beaucoup de monde. Je serais obligée de la mettre dans les mansardes, et
+la pauvre petite serait très mal. Et puis elle s'ennuierait à mourir,
+car je ne peux la laisser descendre au salon quand j'ai quelqu'un! Elle
+est trop grande pour..., pour perdre son temps. Vous me la rendrez quand
+je serai seule.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-la moi, Madame, quand vous voudrez et le plus que vous pourrez;
+mon fils et moi, nous sommes heureux de l'avoir.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Votre fils? Ah oui! c'est vrai! C'est ce joli petit là-bas. A la bonne
+heure! Il ne grandit pas comme une perche lui! il ne vous fait pas vieux
+par sa taille. Adieu, cher Monsieur! Paolo, venez avec moi; j'ai besoin
+de vous. Adieu, Christine.</p>
+
+<p>Mme des Ormes fit quelques pas, puis revint.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, Christine, tu n'as pas besoin de venir me voir chez moi. Ne
+la laissez pas venir, cher M. de Nancé. Je viendrai la voir chez vous...
+Adieu... Eh bien! où est Paolo?.. Paolo!... mon pauvre Paolo! Il sera
+parti en avant dans son empressement de me voir.</p>
+
+<p>Et Mme des Ormes hâta le pas, pour rentrer et retrouver Paolo, auquel
+elle voulait faire exécuter différents travaux dans ses appartements.</p>
+
+<p>M. de Nancé fut quelques minutes, avant de revenir de son étonnement.
+Cette mère retrouvant sa fille sans aucune joie, aucune émotion, après
+une séparation de huit mois! ne s'occupant que de la taille et de l’âge
+de sa fille, qu'elle veut cacher pour se rajeunir elle-même! c'était
+plus révoltant encore que l'indifférence passée; et la tendresse de M.
+de Nancé pour Christine se révoltait d'un accueil aussi froid. François
+et Christine n'étaient pas encore revenus de leur frayeur d'être
+séparés, et de leur stupéfaction de se sentir réunis pour longtemps.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! François, François! quel bonheur que j'ai tant grandi! Je vais
+tâcher de beaucoup manger pour grandir plus encore et pour rester ici
+avec toi.</p>
+
+<p>Christine et François sautaient et battaient des mains dans leur joie;
+M. de Nancé rit de bon coeur de la résolution de Christine. Chacun
+avait compris son bonheur et se livrait à une gaieté bruyante et à
+des plaisanteries réjouissantes, lorsque Paolo parut, l'air encore si
+effrayé et regardant de tous côtés si la tête de Méduse avait réellement
+disparu. Se voyant en famille, comme il disait, il se mit aussi à battre
+des mains, à gambader, à rire tout haut, au grand ébahissement de ses
+amis; François et Christine joignirent leur gaieté à la sienne; M. de
+Nancé riait en les regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Ze me souis cacé derrière le gros arbre! Z'avais oune peur terrible
+que la Signora ne m'aperçoût et ne me tirât de ma cacette. Quelle
+Signora terribila! Aïe! ze crois que ze l'entends.</p>
+
+<p>Et Paolo se précipita derrière son arbre. C'était une fausse alerte;
+personne ne parut.</p>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<h3>VISITES DE M. ET MADAME DES ORMES</h3>
+
+<p>Les habitants du château de Nancé ne s'aperçurent du retour de M. et Mme
+des Ormes que par quelques rares apparitions du père ou de la mère de
+Christine. M. des Ormes confirma la défense qu'avait faite sa femme à
+Christine de venir au château.</p>
+
+<p>&mdash;Ta mère a toujours du monde; elle craint que tu ne t'ennuies, que
+tu ne déranges tes heures de travail; et puis il faudrait venir te
+chercher, te ramener, ce qui serait difficile avec tous ces messieurs et
+dames qu'il faut promener et voiturer. Puisque M. de Nancé a la bonté de
+te garder chez lui, nous sommes bien tranquilles sur ton compte; et je
+suis convaincu que tu n'es pas fâchée de cet arrangement.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Du tout, du tout, papa, au contraire; je suis si heureuse avec ce bon
+M. de Nancé et mon ami François.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tant mieux, ma fille, tant mieux! J'espère que tu aimes M. de
+Nancé, que tu es aimable pour lui.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime de tout mon coeur, papa, et je le lui témoigne tant que je
+peux. Je voulais même l'appeler papa ou mon père, mais il n'a pas voulu;
+il croît que cela vous fera de la peine.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde. Appelle-le comme tu voudras.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Merci, papa, merci, je le lui dirai. Vous êtes bien bon; je vous
+remercie bien.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien aise de te faire plaisir, Christine, et que tu me le
+dises. Adieu, ma fille; je viendrai te voir souvent; mais pas de visites
+chez nous, ta mère m'a chargé de te le rappeler.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, papa, je ne viendrai pas.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;A propos, as-tu su que ton oncle et ta tante de Cémiane étaient en
+Italie pour quelques années!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, papa; je croyais qu'ils reviendraient passer l'été à Cémiane.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont allés en Suisse, puis en Italie, pour la santé de ta tante,
+qui souffre de la poitrine. Adieu, Christine, bien des amitiés à M. de
+Nancé.</p>
+
+<p>A peine M. des Ormes fut-il parti, que Christine s'élança vers
+l'appartement de M. de Nancé. Elle entra comme un ouragan.</p>
+
+<p>&mdash;Papa! mon père! Je peux vous appeler comme je le voudrai; papa me l'a
+permis.</p>
+
+<p>&mdash;Christine, Christine, dit M. de Nancé en hochant la tête, tu as eu
+tort de le lui demander. Je t'ai déjà dit que ce n'était pas bien.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, avec affection.</p>
+
+<p>&mdash;Pas bien? pourquoi? Ne faites-vous pas pour moi ce que vous feriez
+si j'étais votre fille? Ne me traitez-vous pas comme si j'étais votre
+fille? Ne m'aimez-vous pas comme une vraie fille, comme une vraie soeur
+de François? Ne croyez-vous pas que je vous aime comme un vrai père?
+Pourquoi donc m'obliger à vous parler comme à un étranger, à vous
+appeler Monsieur? Pourquoi m'imposer cette peine? Pourquoi me défendre
+de vous donner le nom que vous donne mon coeur, celui que vous donne
+François, qui ne peut pas vous aimer plus que je ne vous aime! Mon père,
+mon cher père, laissez-moi vous appelez mon père.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, Christine se laissa glisser à genoux devant M. de
+Nancé; elle appuya ses lèvres sur sa main, et le regarda avec ces
+grands yeux doux et suppliants qui faisaient de Paolo son très humble
+serviteur. M. de Nancé, de même que Paolo n'y résista pas; il releva
+Christine, la serra dans ses bras, l'embrassa à plusieurs reprises, et
+lui dit d'une voix émue:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille! ma chère fille! appelle-moi ton père, puisque ton père te le
+permet, et crois bien que si je suis un père pour toi, tu es pour moi
+une fille bien tendrement aimée.</p>
+
+<p>Christine remercia M. de Nancé, lui demanda pardon de l'avoir dérangé de
+son travail, et alla raconter ce qui venait de se passer à François, qui
+s'en réjouit autant qu'elle. Elle rentra ensuite dans son appartement,
+où l'attendait Paolo pour lui donner ses leçons.</p>
+
+<p>L'été se passa ainsi, bien calme pour François et pour Christine; M. de
+Nancé refusa toutes les invitations de M. et de Mme des Ormes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien mal à vous, M. de Nancé, lui dit un jour Mme des Ormes dans
+une de ses rares visites; vous refusez toutes mes invitations; vous ne
+voyez aucune de mes fêtes, qui sont si jolies, aucun de mes amis, qui
+sont si aimables, qui m'aiment tant, qui sont si heureux près de moi!
+Vous ne goûtez à aucun de mes excellents dîners; j'ai un cuisinier
+admirable! un vrai Vatel!</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je suis vraiment contrarié, Madame, d'avoir toujours à vous refuser;
+mais les devoirs de la paternité s'accordent mal avec les plaisirs du
+monde, et je préfère une soirée passée avec mes enfants, aux fêtes les
+plus brillantes.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment dites-vous, mes enfants? Je croyais que vous n'aviez qu'un
+fils.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Et Christine, Madame? Ne m'avez-vous pas permis de la regarder comme
+ma fille?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Christine! Vous avez la bonté de vous en occuper vous-même? Vous ne la
+laissez pas à sa bonne?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame. Je croirais manquer à la confiance que vous avez bien
+voulu me témoigner en me la... donnant..., car vous me l'avez bien
+donnée, n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, riant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui. Gardez-la tant que vous voudrez! Mais... où est-elle? Je
+suis venue pour la voir.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je vais la faire descendre, Madame; elle prend sa leçon de musique
+avec Paolo.</p>
+
+<p class="cen">M. de Nancé sonna</p>
+
+<p>&mdash;Faites venir Mlle Christine, dit-il au domestique.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>A propos de Paolo, il y a longtemps que je ne l'ai vu. J'ai besoin de
+lui pour une décoration de théâtre; nous allons jouer la Belle au bois
+dormant. C'est moi qui fais la BELLE. Tous ces messieurs ont déclaré
+que personne ne remplirait ce rôle mieux que moi. Ces dames étaient
+furieuses. Mais ils ont dit que les bras étaient très en évidence, car
+je serai dans un fauteuil, les bras pendants; on dit que j'ai de très
+beaux bras... Comment trouvez-vous mes bras?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, froidement.</p>
+
+<p>&mdash;Probablement très beaux, Madame; mais je ne m'y connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, vous me demandez!... s'écria Christine, qui arrivait en
+courant le croyant seul. Ah!</p>
+
+<p>Christine venait d'apercevoir sa mère, que les dernières paroles de M.
+de Nancé avaient mise de mauvaise humeur.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;A qui parlez-vous, si haut, Christine? Croyez-vous entrer dans une
+écurie?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, maman: on m'avait dit que M. de Nancé me demandait. Je le
+croyais seul.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi l'appelez-vous votre père?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Maman, papa m'a permis d'appeler M. de Nancé, mon père, parce qu'il
+est si bon pour moi...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Ah! ah! la bonne idée! Dieu! que c'est bête à M des Ormes!</p>
+
+<p>M. de Nancé s'aperçut que les choses allaient tourner mal pour la pauvre
+Christine interdite, et il crut devoir intervenir.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Christine est d'une reconnaissance excessive du peu que je fais pour
+elle, Madame. Elle croit la mieux témoigner en m'appelant son père.
+Comment pourrai-je oublier qu'elle est votre fille, qu'elle me vient
+de vous; qu'en m'occupant d'elle, c'est à vous que je rends service;
+qu'elle est pour moi un souvenir perpétuel de vous?</p>
+
+<p>Mme des Ormes, enchantée, serra la main de M. de Nancé, baisa
+Christine au front.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien raison, Christine, aime-le bien... et appelle-le ton père,
+car il est cent fois meilleur que ton vrai père. Au revoir cher Monsieur
+de Nancé; je viendrai très souvent vous voir. Et ne craignez pas que
+je vous enlève Christine: non, non; puisque vous y tenez, gardez-là en
+souvenir de moi. Adieu, mon ami.</p>
+
+<p>M. de Nancé la salua profondément et la reconduisit jusqu'à sa voiture.
+Elle y était déjà montée et M. de Nancé s'en croyait débarrassé,
+lorsqu'elle sauta à terre et remonta le perron.</p>
+
+<p>&mdash;Et Paolo que j'oublie! Christine, va me le chercher... Dieu! qu'elle
+est grande, cette fille! dit Mme des Ormes en la regardant courir pour
+exécuter l'ordre de sa mère. C'est vraiment ridicule d'avoir une fille
+si grande pour son âge; elle est encore grandie depuis mon retour, Ne
+craignez-vous pas, cher Monsieur de Nancé, en la laissant vous appeler
+son père, qu'elle ne vous vieillisse terriblement?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crains rien dans ce genre, répondit M. de Nancé en souriant.
+François a quatorze ans, et je ne cherche pas à me rajeunir.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez l'air si jeune. Quel âge avez-vous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;J'ai quarante ans, Madame.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Quarante ans! Dieu! quelle horreur! j'espère bien n'avoir jamais
+quarante ans!... Il est vrai que j'en suis loin! J'ai à peine
+vingt-trois ans.</p>
+
+<p>M. de Nancé ne put réprimer entièrement un sourire moqueur.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le croyez pas? C'est à cause de cette ridicule taille de
+Christine, à laquelle on donnerait dix ans, en vérité? Et c'est à peine
+si elle en a huit. Je me suis mariée à quinze ans.</p>
+
+<p>M. de Nancé ne pouvait répliquer sans dire une impertinence: il se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, dit Christine qui revenait tout essoufflée, je ne trouve pas M.
+Paolo; il est sans doute parti, ne vous sachant pas ici.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Que c'est ennuyeux! Comment ne lui a-t-on pas dit que j'étais là. Ce
+bon Paolo! Il est si heureux quand il me voit! Envoyez-le-moi demain,
+mon cher Monsieur de Nancé. Adieu, à bientôt.</p>
+
+<p>Elle monta dans son poney-duc et partit en envoyant des baisers avec ses
+doigts épatés qu'elle croyait effilés.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ennuyeux que Paolo soit parti, dit Christine; je n'avais pas
+fini ma leçon de piano, et je n'ai pas encore eu ma leçon d'histoire.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Il reviendra peut-être, mon enfant; et, s'il rentre trop tard, tu
+viendras chez moi, je te donnerai ta leçon d'histoire.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, mon père! J'aime tant quand c'est vous qui me donnez mes
+leçons... Mais, dites-moi, mon père, est-ce vrai que vous ne me soignez
+que pour maman, et que vous ne m'aimez qu'en souvenir d'elle?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre petite, je te soigne pour toi, je ne t'aime que pour toi.
+Ce que j'en ai dit à ta maman, c'était pour adoucir sa mauvaise humeur,
+pour détourner son intention du reproche qu'elle t'adressait, et de
+crainte que ta grande tendresse pour nous ne lui donnât la pensée de te
+faire revenir chez elle. Tu juges quel chagrin c'eût été pour moi, pour
+François et pour toi-même.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que j'en serais morte! Vous quitter, rentrer là-bas après
+avoir été heureuse et aimée ici, vous savoir dans le chagrin, vous et
+François! Mon Dieu! mon Dieu! oui, j'en serais morte!</p>
+
+<p>&mdash;Pst! pst! est-elle partie? dit une voix qui semblait venir du ciel.</p>
+
+<p>M. de Nancé et Christine levèrent la tête et virent apparaître à une
+lucarne du grenier la tête de Paolo, inquiet et alarmé.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Vous voilà! Que faites-vous donc là-haut? Je vous croyais sorti.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez Paolo oune minute, Signor. Ze descends. Deux minutes après,
+Paolo apparut; il paraissait content, mais encore un peu inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Ze me souis sauvé; z'avais peur que la Signora ne me poursuivît; z'ai
+couru au grenier, et, comme ze n'entendais plus rien, z'ai regardé et ze
+souis venu.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, vous n'avez pas gagné grand'chose, car je suis chargé de
+vous envoyer demain chez Mme des Ormes.</p>
+
+<p>Paolo fit une mine allongée qui fit rire M. de Nancé, mais il fit signe
+à Paolo de se taire à cause de Christine.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, mon ami, allez continuer les leçons de ma petite Christine;
+finissez votre temps de galères.</p>
+
+<p>&mdash;O Dio! quelle galère! avec oune si sarmante Signora! si douce, si
+obéissante, si intellizente, si...</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, riant</p>
+
+<p>&mdash;Assez, assez, mon cher, assez. Vous allez donner de l'orgueil à ma
+fille.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;A moi, mon père? De l'orgueil? et de quoi? Que fais-je, moi, que
+suivre vos conseils et ceux du bon Paolo! C'est vous et lui qui devez
+avoir de l'orgueil, si je fais bien; vous surtout, mon père, vous qui
+m'apprenez à être ce que dit Paolo, douce et obéissante, et à demander
+au bon Dieu de me rendre bonne et pieuse comme François.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, voyez, Signor! Quel anze que cet enfant! s'écria Paolo en
+joignant les mains et en s'élançant ensuite sur Christine, que, dans son
+admiration, il enleva de six pieds, et qu'il remit à terre avant qu'elle
+eût le temps de pousser un cri de frayeur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez fait peur, Paolo, lui dit Christine d'un air de reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon. Signorina, pardon, dit Paolo confus; c'était la zoie,
+l'admiration.</p>
+
+<p>Et il rentra un peu honteux, précédé de M. de Nancé et de Christine.</p>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<h3>MAURICE CHEZ M. DE NANCÉ</h3>
+
+<p>François rentrait un jour de chez Maurice, qu'il continuait à voir
+une ou deux fois par semaine, et dont la santé et l'état physique ne
+s'amélioraient guère. Ses jambes et ses reins ne se redressaient pas;
+son épaule restait aussi saillante, son visage aussi couturé. Il
+s'affaiblissait au lieu de prendre des forces. Sa difformité et
+l'insouciance de son frère lui donnaient une tristesse qu'il ne pouvait
+vaincre; il allait assez souvent chez M. de Nancé, où il était toujours
+reçu avec amitié; Christine était bonne et aimable pour lui; elle lui
+témoignait de la compassion, mais pas l'amitié qu'il aurait désiré lui
+inspirer et qu'il éprouvait pour elle. Plusieurs fois il lui représenta
+qu'il avait les mêmes droits que François à son affection, puisqu'il
+était infirme et malheureux comme lui.</p>
+
+<p>&mdash;François n'est pas malheureux, répondit Christine; il a eu du courage;
+il s'est résigné... D'ailleurs,... Christine se tut.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs quoi, Christine? Parlez.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'aime mieux me taire. Seulement personne ne pourra faire pour
+moi ce qu'ont fait M. de Nancé et François, je vous l'ai déjà dit. Et je
+vous ai dit aussi que je ferais ce que je pourrais pour vous témoigner
+la compassion et l'intérêt que vous m'inspirez.</p>
+
+<p>Maurice recommençait son exhortation, Christine répondait de même, et
+quand elle se trouvait seule avec M. de Nancé, elle se plaignait à lui
+des importunités de Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Chaque fois qu'il me dit de ces choses, je l'aime moins; je le trouve
+de plus en plus ridicule; il demande plus qu'il ne le devrait; et comme
+je ne sais que lui répondre, ses visites me sont désagréables... Que
+faire, cher père? Je crains de ne pouvoir m'empêcher de le détester.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non, chère petite; il t'ennuie; mais tu ne le détesteras pas, car tu
+penseras qu'il est l'ami de François...</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... l'ami!... François y va par charité.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, tu le recevras par charité. Et tu prieras le bon Dieu de te
+rendre bonne et charitable; et tu n'oublieras pas que tu vas faire ta
+première communion l'année prochaine.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, l'embrassant</p>
+
+<p>&mdash;Et puis je penserai à vous et à François pour vous imiter; la première
+fois que Maurice viendra, vous verrez, cher père, comme je serai bonne!</p>
+
+<p>Les bonnes résolutions de Christine portèrent leur fruit; Maurice crut
+voir que Christine l'aimait enfin comme il désirait en être aimé, et il
+devint plus gai et plus aimable pendant ses visites.</p>
+
+<p>Le jour où François revint de chez Maurice, comme nous l'avons dit, il
+avait trouvé son pauvre protégé fort triste; ses parents lui avaient
+annoncé que, n'ayant pas été à Paris depuis près d'un an, leurs affaires
+s'étaient dérangées et les obligeaient à y aller passer un ou deux mois;
+que, de plus, leur père était assez gravement malade et les demandait;
+qu'il fallait s'apprêter à partir sous peu de jours, et qu'Adolphe
+entrerait au collège dès leur arrivée à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Maurice, j'ai supplié maman de me laisser ici et de ne pas
+m'exposer à la honte, aux humiliations pénibles que je subirais à Paris.
+Maman, inquiète de ma santé, ne veut pas me quitter, et pourtant elle
+est obligée d'aller à Paris pour ses affaires et pour mon grand-père. Il
+faut donc que je me laisse emmener, que je subisse toutes les peines que
+je prévois. Si papa pouvait y aller seul, je m'y résignerais encore; et
+quant à Adolphe, je comprends bien qu'ici il ne travaille pas, il perd
+son temps et il a besoin d'aller au collège; mais, maman partant, il
+faut que je parte aussi? Quel chagrin pour moi de quitter la campagne et
+ma vie calme et retirée! Maman, me voyant si malheureux de ce voyage,
+m'a dit qu'elle ferait le sacrifice que je lui demandais qu'elle me
+laisserait ici, et qu'elle se séparerait d'avec moi si nous avions dans
+le voisinage un parent ou un ami intime qui voulût bien me recevoir chez
+lui pendant un mois ou deux, et encore, à la condition que moi ou le
+médecin nous lui écririons tous les jours pour la rassurer sur ma santé.
+C'est vrai que je suis malade, plus malade même qu'elle ne le croit,
+car je lui cache la plus grande partie, de mes souffrances pour ne pas
+l'inquiéter davantage. Ce fatal voyage me tuera! Et, par malheur,
+nous n'avons dans le voisinage aucun parent aucun ami qui puisse me
+recueillir! Oh! François, que je suis malheureux!</p>
+
+<p>François, ne trouvant aucune parole pour consoler le pauvre Maurice,
+pleura avec lui et l'engagea à recourir à Dieu et à la sainte Vierge. Il
+lui promit de lui écrire souvent; il chercha à le rassurer sur sa santé,
+sur les terreurs que lui causait son séjour à Paris, et le laissa un peu
+moins abattu, mais bien malheureux encore.</p>
+
+<p>François vint raconter à son père et à Christine le nouveau et vif
+chagrin du pauvre Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre garçon! pauvre Maurice! dit Christine; que pouvons-nous faire
+pour le consoler dans sa douleur?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ses chagrins sont malheureusement de nature à ne pouvoir être effacés;
+mais nous pouvons les adoucir en redoublant de soins et d'affection
+jusqu'à son départ. Demain, François pourra y retourner, et nous
+l'accompagnerons.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, je crois que j'ai trouvé un moyen excellent de le rendre non
+seulement moins triste, mais heureux.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu as trouvé cela, Christine? Dis-le nous bien vite.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous allez être... pas content.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Pas content? Pourquoi? Ton invention est donc mauvaise, méchante?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, mon père; excellente et très bonne. Devinez! Ce n'est
+pas difficile.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Comment veux-tu que je devine, si tu ne me dis pas quelque chose pour
+m'aider?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, François, devines-tu?</p>
+
+<p>François la regarda attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que j'ai trouvé, s'écria-t-il.</p>
+
+<p>Et il dit quelques mots à l'oreille de Christine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça, tu as deviné, répondit-elle en riant. A votre tour, mon père;
+vous ne devinez pas.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Hem! je crois que je devine aussi. Tu veux que je lui propose...</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! c'est cela! Eh bien! papa, voulez-vous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, souriant</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu ne m'as pas laissé achever! tu ne sais pas ce que j'allais
+dire!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, si fait! Et je vous demande encore: Le voulez-vous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, avec malice</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien, puisque tu le désires si vivement. Mais je te demande
+instamment que ce ne soit pas pour longtemps. Huit jours au plus.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera assez mon père, pour le consoler; pourtant, j'aimerais mieux
+un mois que huit jours.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, de même</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons si nous pouvons nous y habituer, François et moi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous vous y habituerez très bien. François ira le lui demander
+demain.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Il vaut mieux que tu y ailles toi-même avec Isabelle: tu verras en
+même temps la chambre que te donnera Mme de Sibran pour toi et pour
+Isabelle.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, effrayée</p>
+
+<p>&mdash;Quelle chambre? Pourquoi une chambre?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour demeurer chez Mme de Sibran pendant huit jours, jusqu'à son
+départ, comme tu le désires.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Moi, demeurer là-bas? Moi, vous quitter? aller chez ce Maurice que je
+ne peux pas souffrir? Oh! mon père! vous ne m'aimez donc pas, puisque
+vous me renvoyez avec tant de facilité! Vous ne croyez pas à ma
+tendresse, puisque vous me supposez le désir, la possibilité de vouloir
+vous quitter! François, tu avais deviné, toi; tu m'aimes!</p>
+
+<p>Christine, désespérée et tout en larmes, se jeta au cou de François, qui
+regardait son père avec tristesse.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, la saisissant dans ses bras et l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Christine! ma fille! mon enfant! Ne pleure pas! Ne t'afflige pas!
+C'est une plaisanterie; je devinais très bien que tu me demandais de
+faire venir Maurice ici avec nous. Tu ne m'as pas laissé achever, et
+j'ai profité de l'occasion pour te guérir de ta précipitation à vouloir
+comprendre les pensées inachevées. Je suis désolé, chère enfant, du
+chagrin que tu témoignes! Et crois bien que je ne t'aurais jamais permis
+l'inconvenance que je te proposais en plaisantant; et que je tiens trop
+a toi, que j'aime trop, pour me séparer de toi volontairement.</p>
+
+<p>Christine, consolée, embrassa tendrement ce père et ce frère tant aimés,
+et renouvela la proposition d'avoir Maurice à Nancé.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous voudrez, mes enfants; je m'associe à votre acte de
+charité, quoiqu'il ne me soit pas plus agréable qu'à Christine; mais,
+comme elle, je supporterai les ennuis d'un malade étranger et je
+vaincrai mes répugnances.</p>
+
+<p>Quand François retourna le lendemain chez Maurice, et lui fit part de
+l'invitation de M. de Nancé, le visage de Maurice exprima une telle
+joie, une telle reconnaissance, que François en fut touché. Il remercia
+François dans les termes les plus affectueux, et annonça le départ de
+sa mère pour le lendemain matin, parce qu'on avait reçu de mauvaises
+nouvelles de son grand-père.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu viendras à Nancé dans l'après-midi?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;J'en parlerai à maman; elle le voudra bien, j'en suis sûr, et alors je
+viendrai le plus tôt que je pourrai. Mais, dis-moi, François, Christine
+ne sera-t-elle pas ennuyée de mon long séjour près de vous?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, puisque c'est elle qui en a eu l'idée et qui l'a demandé
+à papa.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;En vérité? Christine! Oh! qu'elle est bonne! Quelle bonne petite amie
+j'ai là!</p>
+
+<p>François réprima un petit mouvement de mécontentement du vol que voulait
+lui faire Maurice de l'amitié de Christine. Mais il réfléchit que
+Christine n'avait pour Maurice que de la compassion, et que ce n'était
+qu'un acte de charité qu'elle exerçait envers lui.</p>
+
+<p>&mdash;A demain! lui dit François.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à demain, cher ami! dit gaiement Maurice. Eh bien! tu pars sans
+me donner la main?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! Je n'y pensais pas! Viens de bonne heure.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Le plus tôt que je pourrai; merci, mon ami.</p>
+
+<p>François s'en retourna à Nancé un peu pensif; il rencontra à moitié
+chemin Christine et son père qui venaient a sa rencontre.</p>
+
+<p>M. de Nancé demanda des nouvelles de Maurice, pendant que Christine
+disait à François:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, tu es triste!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis fâché contre moi-même.</p>
+
+<p>Et il raconta à son père et à Christine ce que lui avait dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors..., dit-il.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors, tu es fâché contre lui, et tu as eu envie de lui dire que je
+n'étais pas son amie et que tu étais et serais mon seul ami, et que je
+ne l'aimerais jamais comme je t'aime? Et puis, tu ne l'aimes pas; tout
+comme moi, dit Christine en riant et en l'embrassant.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS. Surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! comment as-tu deviné?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est que cela m'a fait la même chose quand il m'a demandé de l'aimer
+comme je t'aime: je le trouvais bête, je me sentais fâchée contre lui,
+et depuis ce temps je ne peux pas l'aimer pour de bon; mais papa dit que
+ça ne fait rien, qu'on peut tout de même être bon et aimable pour lui,
+sans l'aimer.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je crains que ce ne soit mal de ma part, papa; c'est vrai que je ne
+l'aime pas. Et pourtant il me fait pitié, je le plains; mais je n'aime
+pas à le voir.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant tu y vas de plus en plus, mon ami.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je l'aime de moins en moins; et c'est pour me punir de ce
+mauvais sentiment, que je fais plus pour lui que si je l'aimais.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>--Tu ne peux faire ni plus ni mieux, mon ami, car tu agis par charité;
+tu fais donc plus et mieux que si tu agissais par amitié... Sois bien
+tranquille, et, quand il sera ici, continue à lui laisser croire que tu
+es son ami. Le bon Dieu te récompensera de ce grand acte de charité.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, vous avez raison de dire grand acte de charité, parce que
+c'est bien difficile d'être avec les gens qu'on n'aime pas, comme si on
+les aimait.</p>
+
+<p>L'arrivée de Paolo interrompit leur conversation, que François reprit
+avec son père avant de se coucher. Ils dirent beaucoup de choses que
+nous n'avons pas besoin de savoir, et dont le résultat fut pour François
+une tranquillité de coeur complète, un redoublement de tendresse pour
+Christine et de compassion pour Maurice, qu'il résolut de traiter plus
+amicalement encore que par le passé.</p>
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<h3>FIN DE MAURICE</h3>
+
+<p>Le lendemain, Maurice arriva pâle et défait, les yeux rouges et gonflés,
+la poitrine oppressée. Le départ de ses parents lui avait causé une
+douleur profonde, malgré la promesse de sa mère de revenir dès qu'il y
+aurait une amélioration dans la santé de son grand-père. Quand il vit
+François et Christine qui accouraient au-devant de lui, il sourit, un
+éclair de joie illumina son visage; il hâta le pas pour les joindre plus
+vite; dans son empressement, une de ses jambes accrocha l'autre, et il
+tomba tout de son long par terre; aussitôt un flot de sang s'échappa
+de sa bouche: une veine s'était rompue dans sa poitrine. François et
+Christine coururent à lui pour le relever, et, malgré leur frayeur, ils
+n'en témoignèrent aucune, de peur d'effrayer Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Va chercher papa, dit François à l'oreille de Christine, qui partit
+comme une flèche.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, venez vite; Maurice vomit du sang: François le
+soutient.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, se levant.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-ils?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Dans le vestibule.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Va vite appeler ta bonne, ma chère enfant; qu'elle apporte ce qu'il
+faut.</p>
+
+<p>Isabelle, en entendant le récit de Christine, prit une fiole d'eau
+de Pagliari, en versa une cuillerée dans un verre d'eau, et se hâta
+d'arriver près de Maurice, auquel elle fit boire la moitié de cette eau.
+Quelques instants après il but l'autre moitié, et le vomissement de
+sang, qui avait déjà diminué, s'arrêta tout à fait. Isabelle obligea
+Maurice à se mettre au lit, malgré sa résistance. Il témoignait un tel
+chagrin d'être séparé de ses amis François et Christine, que M. de Nancé
+lui promit de les lui amener, pourvu qu'il parlât le moins possible, ce
+que Maurice promit avec joie.</p>
+
+<p>M. de Nancé ne tarda pas à ramener les enfants.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;François, Christine, mes chers, mes bons amis; je suis bien malade, je
+le sens... Je suis trop malheureux; j'ai demandé au bon Dieu de me faire
+mourir.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Maurice, que dis-tu? Tu veux donc nous quitter; tu ne nous aimes
+donc plus?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que je vous aime trop que je suis malheureux. Je voudrais
+être toujours avec vous, et je vous vois si peu. Je voudrais être avec
+maman et papa, et les voilà partis! Je voudrais que mon frère m'aimât,
+et il ne me témoigne que de l'indifférence. Toi, François, et toi, chère
+et bonne Christine, si vous pouviez être mon frère et ma soeur. Mais vous
+ne l'êtes pas! Je voudrais que vous m'aimiez de telle sorte que vous
+n'aimiez que moi, et cela aussi est impossible.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, vous parlez trop; je vais renvoyer vos amis si vous
+continuez.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Pardon. Monsieur; je ne dirai plus rien.</p>
+
+<p>François et Christine s'assirent près du lit de Maurice et cherchèrent à
+le distraire en causant, avec M. de Nancé, de leurs projets d'hiver
+et de l'été prochain. Ils mêlaient toujours Maurice à leurs projets,
+pensant lui faire plaisir. Il souriait tristement; à la longue, une
+larme qu'il retenait, coula le long de sa joue.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, tu pleures? Souffres-tu? Qu'as-tu?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne souffre que d'une grande faiblesse. Je pleure parce que je vous
+aurai quittés depuis longtemps quand le printemps arrivera.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Si votre bonheur et votre santé dépendent de votre séjour
+chez moi, je ne serai pas assez cruel pour vous renvoyer, mon pauvre
+garçon.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ce que je veux dire, Monsieur... Je crois que je n'ai
+plus longtemps à vivre.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, ne pense donc pas à des choses si tristes!</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Mes bons amis, le peu d'affection que m'a témoigné mon frère, le
+départ de maman et de papa, que je croyais ne jamais quitter dans l'état
+où je suis, la crainte de mourir loin d'eux, sans les revoir, sans
+recevoir leur bénédiction, sans les embrasser, tout cela me tue! Depuis
+longtemps je me sens mourir, et je le cache à mes parents; je les
+regrette amèrement, et pourtant je suis heureux d'être ici, parce que
+je veux mourir bien pieusement, et vous m'y aiderez. Vous êtes tous si
+bons, si pieux! Chez moi, personne ne prie; personne ne parle du bon
+Dieu; personne n'a l'air d'y penser, Monsieur de Nancé, ajouta-t-il en
+joignant les mains, ayez pitié de moi! Je voudrais faire ma première
+communion comme l'a faite François, et je ne sais comment la faire; je
+ne sais rien; je ne sais même pas prier. Ayez pitié de moi! Dites, que
+dois-je faire?</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre garçon, répondit M. de Nancé attendri, il faut vous
+soumettre à la volonté de Dieu; vivre s'il le veut, et ne pas vous
+préoccuper de la crainte de mourir. Il faut vous soigner comme on vous
+l'ordonne, offrir à Dieu les chagrins qu'il vous envoie, et lui demander
+du courage et de la patience. Quant à la première communion, nous en
+reparlerons demain. A présent, restez bien tranquille jusqu'à l'arrivée
+du médecin, que j'ai envoyé chercher. Isabelle ou Bathilde restera près
+de vous. Soyez calme, mon ami, et remettez-vous entre les mains du bon
+Dieu, notre père et notre ami à tous.</p>
+
+<p>M. de Nancé lui serra la main.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Monsieur, merci: vous m'avez déjà consolé.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Nancé sortit, emmenant François et Christine qui pleuraient et
+qui envoyèrent à Maurice un baiser d'adieu, auquel il répondit par un
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Le croyez-vous bien malade, papa? dit François avec anxiété.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, mon ami; il est possible qu'il voie juste en se croyant
+près de sa fin; il est extrêmement changé et affaibli depuis quelque
+temps déjà. Aujourd'hui son visage est très altéré. Le départ de ses
+parents l'a beaucoup affligé.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Maurice! et moi qui ne l'aimais pas!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc? Mais nous allons le soigner comme si nous l'aimions
+tendrement; n'est-ce pas, François?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! Et je l'aime réellement à présent; il me fait trop pitié.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je suis comme toi, et je crois que je l'aime.</p>
+
+<p>Quand le médecin arriva, il traita légèrement le vomissement de sang de
+Maurice; il l'attribua à sa chute, et pensa que ce serait un bien pour
+le fond de la santé; il engagea Maurice à se lever, à manger, à sortir,
+à faire, enfin, ce que lui permettraient ses forces. M. de Nancé lui
+demanda pourtant d'écrire à M. et à Mme de Sibran pour les avertir de
+l'accident arrivé à leur fils. Lui-même leur en raconta tous les détails
+en ajoutant l'opinion du médecin, et promit de les avertir de la moindre
+aggravation dans l'état de Maurice. Cette consultation rassura tout
+le monde, excepté Maurice lui-même, qui persista à vouloir hâter sa
+première communion.</p>
+
+<p>M. de Nancé, n'y voyant que de l'avantage, et ayant reçu de M. et Mme de
+Sibran l'autorisation de céder à ce qu'ils croyaient être une fantaisie
+de malade, fit venir tous les jours un prêtre pieux et distingué, pour
+donner à Maurice l'instruction religieuse qui lui manquait. M. de Nancé
+lui-même, développa, par son exemple et par ses paroles, la foi et la
+piété de Maurice; François lui racontait les pieuses impressions de
+sa première communion, et, un mois après son entrée chez M. de Nancé,
+Maurice faisait aussi sa première communion avec les sentiments les plus
+chrétiens et les plus résignés.</p>
+
+<p>La faiblesse avait insensiblement augmenté, au point qu'il se soutenait
+difficilement sur ses jambes. Mais le médecin n'en concevait aucune
+inquiétude et attendait une guérison complète au retour du printemps.
+Peu de jours après sa première communion, il fut pris d'un nouveau
+vomissement de sang. M. de Nancé s'empressa d'écrire à M. et Mme de
+Sibran, en ne dissimulant pas sa vive inquiétude.</p>
+
+<p>Le vomissement de sang ne put être complètement arrêté, et plusieurs
+fois dans la matinée il reprit avec violence. La faiblesse de Maurice
+augmentait d'heure en heure. Dans l'après-midi, il demanda François et
+Christine.</p>
+
+<p>&mdash;François, bon et généreux François, dit-il, je ne veux pas mourir sans
+te demander une dernière fois pardon de ma méchanceté passée. Ne pleure
+pas, François; écoute-moi, car je me sens bien faible. Quand je ne serai
+plus prie pour moi, demande au bon Dieu de me pardonner; aime-moi mort
+comme tu m'as aimé vivant; ton amitié a été ma consolation dans mes
+peines, elle a sauvé mon âme en me ramenant à Dieu. Que Dieu te bénisse,
+mon François, et qu'il te rende le bien que tu m'as fait!</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Christine, ma bonne et chère Christine, qui m'as aimé comme
+un frère, comme un ami; ta tendresse, tes soins ont fait le bonheur des
+derniers mois de ma triste et pénible existence. Que Dieu te récompense
+de ta bonté, de ta charité, de ta tendresse! Que Dieu te bénisse avec
+François! Puisses-tu ne jamais le quitter pour votre excellent père!...
+Oh! Monsieur de Nancé, mon père en Dieu, mon sauveur, je vous aime,
+je vous remercie, ma reconnaissance est si grande, que je ne puis
+l'exprimer comme je le voudrais. Que Dieu!...</p>
+
+<p>Un nouveau vomissement de sang interrompit Maurice. François et
+Christine, à genoux près de son lit, pleuraient amèrement; M. de Nancé
+était vivement ému. Maurice revint à lui; il demanda M. le curé, que M.
+de Nancé avait déjà envoyé prévenir et qui entrait. Maurice reçut une
+dernière fois l'absolution et la sainte communion; il demanda instamment
+l'extrême-onction, qui lui fut administrée.</p>
+
+<p>Depuis ce moment, un grand calme succéda à l'agitation et à la fièvre;
+il pria M. de Nancé, dans le cas où ses parents arriveraient trop tard,
+de leur faire ses tendres adieux et de leur exprimer ses vifs regrets de
+n'avoir pu les embrasser avant de mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-leur aussi que j'ai été bien heureux chez vous, que je les
+bénis et les remercie de m'avoir permis de venir mourir près de vous.
+Dites-leur qu'ils aiment François et Christine pour l'amour de moi.
+Dites-leur que je meurs en les aimant, en les bénissant; que je meurs
+sans regrets et en bon chrétien. Adieu... adieu... à maman...</p>
+
+<p>Il baisa le crucifix qu'il tenait sur sa poitrine, et il ne dit plus
+rien. Ses yeux se fermèrent, sa respiration se ralentit, et il rendit
+son âme à Dieu avec le sourire du chrétien mourant.</p>
+
+<p>M. de Nancé avait fait éloigner ses enfants avec Isabelle, pour éviter
+l'impression de ces derniers moments; lui-même ferma les yeux du pauvre
+Maurice, et resta près de lui à prier pour le repos de son âme.</p>
+
+<p>Le lendemain, de grand matin, M. et Mme de Sibran, inquiets et
+tremblants, entraient précipitamment chez M. de Nancé. Il leur apprit
+avec tous les ménagements possibles la triste et douce fin de leur fils.
+Le désespoir des parents fut effrayant. Ils se reprochaient de n'avoir
+pas deviné le danger, de l'avoir abandonné le dernier mois de son
+existence, de l'avoir laissé mourir dans une famille étrangère. Ils
+demandèrent à voir le corps inanimé de leur fils, et là, à genoux près
+de ce lit de mort, ils demandèrent pardon à Maurice de leur aveuglement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, mon cher fils! s'écria la mère, si j'avais eu le moindre
+soupçon de la gravité de ton état, je ne t'aurais jamais quitté. Plutôt
+perdre toute ma fortune et la dernière bénédiction de mon père; que le
+dernier soupir de mon fils.</p>
+
+<p>Ils restèrent longtemps près de Maurice sans qu'on pût les en arracher.
+M. de Nancé se rendit près d'eux et parvint à leur rendre un peu de
+calme en leur parlant de la douceur, de la résignation de Maurice, de sa
+tendresse pour eux, des efforts qu'il avait faits pour dissimuler ses
+souffrances, dans la crainte de les inquiéter et de les chagriner. Il
+leur parla de sa piété, des sentiments profondément religieux qui lui
+avaient tant fait désirer sa première communion. Isabelle les rassura
+sur les soins qu'il avait reçus, sur la tendresse que lui avaient
+témoignée M. de Nancé, François et Christine; elle leur redit toutes ses
+paroles, toutes ses recommandations, et enfin elle leur représenta si
+vivement la triste vie qu'il était destiné à mener, et ses propres
+terreurs devant les misères et les humiliations qu'il pressentait,
+qu'ils finirent par comprendre que sa fin prématurée était un bienfait
+de Dieu qui l'avait pris en pitié.</p>
+
+<p>Ils voulurent voir, remercier et embrasser François et Christine et ils
+pleurèrent avec eux près du corps de Maurice.</p>
+
+<p>Les jours suivants, M. de Nancé éloigna le plus possible les enfants de
+ces scènes de deuil. Paolo contribua beaucoup à distraire François et
+Christine de l'impression douloureuse qu'ils avaient ressentie.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mes sers enfants? Le pauvre Signor Maurice est mort
+comme ze mourrai, comme vous mourrez, comme le Signor de Nancé mourra,
+un zour. Voulez-vous qu'il vive avec les zambes crossues? Ce n'est pas
+zouste, ça, puisqu'il était horrible. Pourquoi voulez-vous qu'il vive
+horrible? Ce n'est pas zentil, ça. Puisqu'il est heureux avec le bon
+Zézu et les petits anzes, pourquoi voulez-vous qu'il reste à Nancé ou à
+Sibran, à zémir, à crier: «Mon Dieu, faites que ze meure!»</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, Paolo, ça me fait de la peine qu'il ne soit plus là...</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas zouste. Pourquoi voulez-vous oune si grande fatigue pour
+la Signora Isabella, et pour votre ser papa qui se relevait la nuit pour
+voir ce pauvre garçon? Et moi donc, qui vous voyais tous misérables, et
+qui avais les leçons toutes déranzées? «Pas de mousique auzourd'hui,
+Paolo, Maurice me demande de rester. Pas de zéographie, Paolo, Maurice
+veut zouer aux cartes; il s'ennouie.» Vous croyez que c'est zouste,
+ça; que c'est agréable de voir mes pauvres élèves ainsi déranzés? Et
+pouis..., et pouis... tant d'autres sozes que ze ne veux pas dire.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, Paolo? Dites, qu'est-ce que c'est! Mon cher Paolo, dites-le
+nous.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ze vous dirai que ce pauvre Signor Maurice vous empêçait de
+vous promener, de zouer, de courir, de causer, et que vous étiez si
+bons, si zentils pour lui... Ecoutez bien ce que dit Paolo!... non pas
+parce que vous aviez de l'amour pour ce garçon, mais parce que... vous
+aviez de l'amour pour le bon Dieu, et que vous êtes tous les deux bons,
+sarmants et saritables. Est-ce vrai ce que ze dis?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Chut! Paolo. Pour l'amour de Dieu, ne dites pas ça; ne le dites à
+personne.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO, content</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! on pourrait bien le dire à Signor de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;A personne, personne! Je vous en prie, je vous en supplie, mon bon,
+bon Paolo.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO, hésitant</p>
+
+<p>&mdash;Moi,... ze veux bien,... mais...</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Le jurez-vous? Jurez, mon cher Paolo.</p>
+
+<p>&mdash;Ze le zoure! dit Paolo en étendant les bras.</p>
+
+<p>A force de raisonnements pareils, Paolo finit par les distraire. M. de
+Nancé était obligé à de fréquentes absences pour les obsèques du pauvre
+Maurice et pour venir en aide aux malheureux parents. Aussitôt après
+l'enterrement, M. et Mme de Sibran retournèrent à Paris, où ils avaient
+leur fils Adolphe et toute leur famille.</p>
+
+<p>A Nancé on reprit la vie habituelle, tranquille, occupée, uniforme et
+heureuse. Pourtant la mort du pauvre Maurice attrista pendant longtemps
+leurs soirées d'hiver.</p>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<h3>SÉPARATION, DÉSESPOIR</h3>
+
+<p>L'été suivant ramena M. et Mme des Ormes et la bande joyeuse et dissipée
+que M. de Nancé continua à éviter. Leurs relations avec Christine
+ne furent ni plus tendres ni plus fréquentes. Ils semblaient avoir
+entièrement abandonné leur fille à M. de Nancé. Cette position bizarre
+dura quelques années encore; Christine arriva à l'âge de seize ans et
+François à vingt. Christine était devenue une charmante jeune personne,
+sans être pourtant jolie; grande, élancée, gracieuse et élégante, ses
+grands yeux bleus, son teint frais, ses beaux cheveux blonds, de belles
+dents, une physionomie ouverte, gaie, intelligente et aimable, faisaient
+toute sa beauté; son nez un peu gros, sa bouche un peu grande, les
+lèvres un peu fortes, ne permettaient pas de la qualifier de belle ni de
+jolie, mais tout le monde la trouvait charmante; elle paraissait telle,
+surtout aux yeux de ses trois amis dévoués, M. de Nancé, François
+et Paolo. Son caractère et son esprit avaient tout le charme de sa
+personne; l'infirmité de François, qui leur faisait éviter les nouvelles
+relations et fuir les réunions élégantes du voisinage, avait donné à
+Christine les mêmes goûts sérieux et le même éloignement pour ce qu'on
+appelle plaisirs dans le monde. M. de Nancé les menait quelquefois chez
+Mme de Guilbert et chez Mme de Sibran, mais jamais quand il y avait du
+monde. Une fois, il les avait forcés à aller à une petite soirée de feu
+d'artifice et d'illuminations chez Mme de Guilbert; mais Christine avait
+tant souffert de l'abandon dans lequel on laissait François, des regards
+moqueurs qu'on lui jetait, des ricanements dont il avait été l'objet,
+qu'elle demanda instamment à M. de Nancé de ne plus l'obliger à subir
+ces corvées.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras, ma fille. Je croyais t'amuser; c'est François qui
+m'a demandé de te procurer quelques distractions.</p>
+
+<p>&mdash;François est bien bon et je l'en remercie, mon père. Mais je n'ai pas
+besoin de distractions; je vis si heureuse près de vous et près de
+lui, que tout ce qui change cette vie douce et tranquille m'ennuie et
+m'attriste.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;J'ai en effet remarqué hier que tu étais triste, mon enfant, et que
+tu ne prenais plaisir à rien; toi, toujours si gaie, si animée, tu ne
+parlais pas, tu souriais à peine.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouvais-je être gaie et m'amuser, mon père, pendant que
+François souffrait et que vous partagiez son malaise? Je n'entendais
+autour de moi que des propos méchants, je ne voyais que des visages
+moqueurs ou indifférents. Ici c'est tout le contraire; les paroles sont
+amicales, les visages expriment la bonté et l'amitié. Non, cher père, je
+voudrais ne jamais sortir d'ici.</p>
+
+<p>M. de Nancé avait compris le tendre dévouement de sa fille; il n'insista
+pas et l'embrassa en lui rappelant que sa mère revenait le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que j'aille la voir, dit-il.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il que j'y aille avec vous, mon père?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant; tu sais qu'elle détend tes visites au château.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis pas fâchée, dit Christine en souriant, quand elle me
+voit, c'est toujours pour me gronder; je resterai avec François toujours
+bon, toujours aimable.</p>
+
+<p>M. de Nancé alla voir M. et Mme des Ormes; il leur représenta qu'il
+était obligé de mener son fils dans le Midi pour sa santé et pour
+d'autres motifs; qu'il était impossible qu'il emmenât Christine avec
+lui, et que, malgré le vif chagrin que leur causerait à tous cette
+séparation, il la jugeait absolument nécessaire.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas la reprendre, Monsieur de Nancé; que ferais-je d'une
+grande fille comme Christine? Je ne saurais pas m'en occuper, la
+diriger; elle courrait risque d'être fort mal élevée.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne serait pas impossible, Madame, si vous ne vous en occupez pas;
+mais il faut que vous preniez un parti quelconque, car enfin Christine a
+seize ans et elle est votre fille.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien plus à vous qu'à nous. Christine n'a jamais eu de coeur,
+et c'est ce qui m'en a détachée. D'abord et avant tout, je ne veux pas
+d'elle chez moi: ma maison n'est pas montée pour cela, et mon genre de
+vie ne lui conviendra pas.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Madame, me permettrez-vous un conseil dans votre intérêt à
+tous?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, donnez vite.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-la au couvent pour deux ou trois ans.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Parfait! admirable! Mais pas à Paris! Je ne veux absolument pas
+l'avoir à Paris.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Le couvent des dames Sainte-Clotilde, qui est à Argentan, est
+excellent, Madame.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. C'est arrangé; n'est-ce pas, Monsieur des Ormes? Vous
+donnez, comme moi, pleins pouvoirs à M. de Nancé?</p>
+
+<p>M. des Ormes, plus que jamais sous le joug de sa femme, consentit à
+tout ce qu'elle voulut, et M. de Nancé rentra chez lui le coeur plein
+de tristesse, pour annoncer à ses enfants la fatale nouvelle de leur
+séparation.</p>
+
+<p>Au retour de sa visite, M. de Nancé fit venir François et Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, mon père? dit Christine en entrant; vous êtes pâle et
+vous semblez triste et agité.</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis en effet, mes enfants, car j'ai une fâcheuse nouvelle à
+vous annoncer.</p>
+
+<p>M. de Nancé se tut, passa sa main sur son front, et, voyant la frayeur
+qu'exprimait la physionomie de François et de Christine, il les prit
+dans ses bras, les embrassa, et, les regardant avec tristesse:</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, mes pauvres enfants, notre bonne et heureuse vie est
+finie; il faut nous séparer... Ma Christine, tu vas nous quitter.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, avec effroi</p>
+
+<p>&mdash;Vous quitter?... Vous quitter? Vous, mon père? toi, mon frère? Oh
+non!... non... jamais!</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut pourtant, ma fille chérie; ta mère te met au couvent, parce
+que moi je suis obligé de mener François finir ses études dans le Midi,
+et que je ne puis t'y mener avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère me met au couvent! Ma mère m'enlève mon père, mon frère, mon
+bonheur! s'écria Christine en tombant à genoux devant M. de Nancé. O mon
+père, vous qui m'avez sauvée tant de fois, sauvez-moi encore; gardez-moi
+avec vous!</p>
+
+<p>François releva précipitamment Christine, la serra contre son coeur, et
+mêla ses larmes aux siennes. M. de Nancé tomba dans un fauteuil et cacha
+son visage dans ses mains. Tous trois pleuraient.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit Christine en se mettant à genoux près de lui et en
+passant un bras autour de son cou, pendant que de l'autre main elle
+tenait celle de François, mon père, votre chagrin, vos larmes, les
+premières que je vous aie jamais vu répandre, me disent assez qu'une
+volonté plus forte que la vôtre dispose de mon existence et me voue
+au malheur, j'obéirai, mon père; je ne serai plus heureuse que par le
+souvenir; je penserai à vous, à votre tendresse, à votre bonté, à mon
+cher, mon bon François; je vous aimerai tant que je vivrai, de toute mon
+âme, de toutes les forces de mon coeur, j'ai été, grâce à vous, à vous
+deux, heureuse pendant huit ans. Si je ne dois plus vous revoir,
+j'espère que le bon Dieu aura pitié de moi, qu'il ne me laissera pas
+longtemps dans ce monde. François, mon frère, mon ami, n'oublie pas ta
+Christine, qui eût été si heureuse de consacrer sa vie à ton bonheur.</p>
+
+<p>François ne répondit que par ses larmes aux tendres paroles de
+Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Comment pourrai-je vivre sans toi, ma Christine? lui dit-il enfin en
+la regardant avec une tristesse profonde.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;La vie n'a qu'un temps, cher François... Et, se penchant à son
+oreille, elle lui dit bien bas:</p>
+
+<p>&mdash;Ayons du courage pour notre pauvre père, qui souffre pour nous plus
+que pour lui-même.</p>
+
+<p>François lui serra la main et fit un signe de tête qui disait oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit Christine en baisant les mains et les joues inondées de
+larmes de M. de Nancé, mon père, le bon Dieu viendra à notre secours;
+il nous réunira peut-être. Qui sait si cette séparation n'est pas notre
+bonheur à venir? M. de Nancé releva vivement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu t'entende, ma chère fille bien-aimée! Qu'il nous réunisse un
+jour pour ne jamais nous quitter!</p>
+
+<p>Le courage de Christine excita celui de François; quand M. de Nancé vit
+ses enfants plus calmes, son propre chagrin devint moins amer. Il entra
+dans quelques détails sur leur existence future, encore animée par
+l'espoir de la réunion.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'aurai vingt et un ans, mon père, je pourrai disposer de
+moi-même; je viendrai alors chercher un refuge près de vous, et nous
+jouirons d'autant mieux de notre bonheur que nous en aurons été privés
+pendant... cinq ans.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq ans! s'écria François. Oh! Christine serons-nous réellement cinq
+ans séparés?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait ce qui peut arriver mon ami? Peut-être nous retrouverons-nous
+bien plus tôt.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'écrirez bien souvent, n'est-ce pas, mon père? n'est-ce pas
+François?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours! Un jour mon père, et moi l'autre.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et moi de même, si on me le permet à ce couvent; on y est peut-être
+très sévère.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma fille; la supérieure est une ancienne amie de ma femme; elle
+est excellente et te donnera toute la liberté possible; c'est pour cette
+raison que j'ai indiqué ce couvent à ta mère, de peur qu'elle ne te
+plaçât dans quelque maison inconnue et éloignée. Ici, du moins, tu auras
+ta tante de Cémiane, qui revient à la fin de l'année, après une absence
+de six ans.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père, Gabrielle m'a écrit que ma tante était tout à fait
+remise depuis les deux ans qu'elle a passés a Madère. Et vous, mon père,
+vous serez bien loin avec François?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Dans le Midi, chère enfant, près de Pau, où François finira ses
+études, Nous reviendrons dans deux ans avec le bon Paolo, que j'emmène.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Bon Paolo! lui aussi! Plus personne!</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Isabelle, seule, te restera, ma fille; et nos coeurs seront toujours
+près de toi.</p>
+
+<p>Les journées passèrent vite et tristement; Paolo partageait les chagrins
+de Christine; il cherchait à relever son courage.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Cère Signorina, prenez couraze! Vous serez heureuse; c'est moi, Paolo,
+qui le dis.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Heureuse! Sans eux, c'est impossible!</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Avec eux! Qué diable! deux ans sont bien vite passés!... Deux ans, ze
+vous dis.</p>
+
+<p>Christine secoua la tête.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Vous remuez la tête comme une cloce; et moi ze vous dis que ze sais
+ce que ze dis, et que dans deux ans vous ferez des cris de zoie: «Vive
+Paolo!»</p>
+
+<p>Christine ne put s'empêcher de sourire.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je crierai: Vive Paolo! quand vous aurez obtenu de ma mère la
+permission pour moi de revenir près de mon père et de François.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! ze ne dis pas non! ze ne dis pas non!</p>
+
+<p>Cet espoir et l'air d'assurance de Paolo tranquillisèrent un peu
+Christine, mais ce ne fut pas pour longtemps; les préparatifs de départ
+qui se faisaient autour d'elle, et auxquels elle eut le courage de
+prendre part, la replongeaient sans cesse dans des accès de désespoir. A
+mesure qu'approchait l'heure de la séparation, ce père et ses enfants,
+si tendrement unis, semblaient redoubler encore d'affection et de
+dévouement.</p>
+
+<p>Le jour du départ de Christine, les adieux furent déchirants. M. de
+Nancé voulut la mener lui-même au couvent, mais François restait au
+château avec Paolo. M. de Nancé fut obligé d'arracher la malheureuse
+Christine d'auprès de François pour la porter dans la voiture. M. de
+Nancé soutint sa fille presque inanimée. La tête appuyée sur l'épaule de
+son père, Christine sanglota longtemps. La désolation de M. de Nancé lui
+fit retrouver le courage qu'elle avait momentanément perdu, et quand ils
+arrivèrent au couvent, Christine parlait avec assez de calme de leur
+correspondance et de l'avenir auquel elle ne voulait pas renoncer,
+quelque éloigné qu'il lui apparût.</p>
+
+<p>La supérieure était une femme distinguée et excellente. Mise au courant
+de la position de Christine par M. de Nancé, qui lui avait raconté ce
+que nous savons et même ce que nous ne savons pas, elle reçut Christine
+avec une tendresse toute maternelle, et quand il fallut dire un dernier
+adieu à son père chéri, Christine tomba défaillante dans les bras de la
+supérieure.</p>
+
+<p>Quand M. de Nancé fut de retour, il trouva François et Paolo pâles et
+silencieux; François se jeta dans les bras de son père, qui le tint
+longtemps embrassé.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Partons, partons vite, mon cher enfant. Ce château sans Christine
+m'est odieux.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! mon père! Il me fait l'effet d'un tombeau! le tombeau de notre
+bonheur à tous.</p>
+
+<p>Les chevaux étaient mis, les malles étaient chargées. Les domestiques
+étaient d'une tristesse mortelle; personne ne put prononcer une parole.
+M. de Nancé, François et Paolo leur serrèrent la main à tous. Paolo, en
+montant en voiture, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Dans deux ans, mes amis! Dans deux ans ze vous ramènerai vos bons
+maîtres, et vous serez tous bien zoyeux! Vous allez voir! En route,
+cocer! et marcez vite!</p>
+
+<p>La voiture roula, s'éloigna et disparut. La tristesse et la désolation
+régnèrent à Nancé comme au coeur des maîtres. Le voyage se fit et
+s'acheva rapidement; mais, ni l'aspect d'un pays nouveau, ni les
+agréments d'une habitation charmante, ni les distractions d'un nouvel
+établissement ne purent dissiper la morne tristesse de François et de M.
+de Nancé. Paolo réussit pourtant quelquefois à les faire sourire en leur
+parlant de Christine, en racontant des traits de son enfance. Tous les
+jours arrivait une lettre de Christine, et tous les jours il en partait
+une pour elle. Peu de temps après leur arrivée dans les environs de Pau,
+un espoir fondé vint ranimer le coeur et l'esprit de François et de
+son père; chaque jour augmentait leur sécurité; quelle était cette
+espérance? Nous ne la connaissons pas encore, mais nous pensons qu'une
+indiscrétion de Paolo ou la suite des événements nous la révélera un
+jour. L'attitude de Paolo est triomphante; son langage est mystérieux
+comme ses allures. M. de Nancé paraît heureux; il ne s'attriste plus en
+nommant Christine, pour laquelle il éprouve une tendresse de plus en
+plus vive. Mais il ne lui échappe aucune parole qui puisse expliquer le
+changement qui se fait en lui. François aussi cause plus gaiement; il
+ne parle que de Christine et d'un heureux avenir. Leur correspondance
+continue active et affectueuse. Paolo même écrit et reçoit des lettres.
+Les mois se passent, les années de même; enfin, après deux années de
+séjour à Pau, un jour, après avoir reçu une lettre de Christine et de
+Mme de Cémiane et en avoir longuement causé avec son père, François lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, pouvons-nous parler à Christine aujourd'hui? Je suis si
+malheureux loin d'elle!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, nous le pouvons. Paolo vient tout juste de me dire qu'il
+m'y autorisait et qu'il répondait de toi sur sa tête.</p>
+
+<p>François serra vivement la main de son père et le quitta en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, écrivez et faites des voeux pour moi; j'ai peur.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fort tranquille, moi, mon ami; comment pouvons-nous douter de
+ce coeur si rempli de tendresse?»</p>
+
+<p>M. de Nancé n'était pourtant pas aussi calme qu'il le disait; quand
+François fut parti, il se promena longtemps avec agitation dans sa
+chambre et relut plusieurs fois la lettre de Christine. Puis il se mit à
+écrire lui-même. Pendant qu'il était ainsi occupé, nous allons savoir ce
+qu'avait fait et pensé Christine pendant ces deux longues années.</p>
+
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<h3>DEUX ANNÉES DE TRISTESSE</h3>
+
+<p>Lorsque Christine se trouva seule avec la supérieure, qu'elle fut
+assurée de ne plus revoir M. de Nancé ni François, son courage faiblit
+et elle se laissa aller à un désespoir qui effraya la supérieure: elle
+parla à Christine, mais Christine ne l'entendait pas; elle la raisonna,
+l'encouragea, mais ses paroles n'arrivaient pas jusqu'au coeur désolé de
+Christine. Ne sachant quel moyen employer, la supérieure la mena à la
+chapelle du couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Priez, mon enfant, lui dit-elle; la prière adoucit toutes les peines.
+Rappelez-vous les sentiments si religieux de votre père et de votre
+frère. Imitez leur courage, et n'augmentez pas leur douleur en vous
+laissant toujours aller à la vôtre.</p>
+
+<p>Christine tomba à genoux et pria, non pour elle, mais pour eux; elle
+ne demanda pas à souffrir moins, mais que les souffrances leur fussent
+épargnées. Elle se résigna enfin, se soumit à son isolement, et se
+promit de revenir chercher du courage aux pieds du Seigneur, toutes les
+fois qu'elle se sentirait envahie par le désespoir. Quand la supérieure
+revint la prendre, Christine pleurait doucement; elle était calme et
+elle suivit docilement la supérieure dans la chambre qui lui était
+destinée; elle y trouva Isabelle, arrivée depuis quelques instants, qui
+lui donna des nouvelles du départ de M. de Nancé, de François et de
+Paolo; elle lui redit les paroles de Paolo, lui peignit la douleur et
+l'abattement de François et de son père; Christine trouva une grande
+consolation à se retrouver avec Isabelle, qui partageait ses sentiments
+douloureux et ses affections.</p>
+
+<p>Les premiers jours se traînèrent péniblement. Christine n'avait pas
+encore de lettres; elle écrivait tous les jours, et reçut enfin une
+première lettre de François: lui aussi était triste, se sentait isolé et
+malheureux; le lendemain M. de Nancé lui donna quelques détails sur
+leur établissement, et la correspondance continua ainsi, animée et
+intéressante.</p>
+
+<p>Six mois après, Mme de Cémiane revint chez elle après une absence de
+six années; son premier soin fut d'aller voir sa nièce et de lui mener
+Bernard et Gabrielle; les deux cousines ne se reconnurent pas, tant
+elles étaient métamorphosées; Gabrielle était aussi grande que
+Christine, mais brune, avec des couleurs très prononcées, des yeux noirs
+et vifs, les traits délicats; c'était une fort jolie personne. Bernard
+était devenu un grand garçon de dix-neuf ans, bon, intelligent,
+raisonnable, mais un peu paresseux pour le travail de collège; il était
+très bon musicien, il peignait remarquablement bien, et avec ces deux
+talents il prétendait pouvoir se passer de grec et de latin. Leur joie
+de revoir Christine réjouit un peu le coeur de la pauvre délaissée: ils
+causèrent ou plutôt parlèrent sans arrêter pendant une heure et demie
+que se prolongea la visite de Mme de Cémiane. Christine écouta beaucoup
+et parla peu. Sa tante l'observait attentivement et avec intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre Christine, lui dit-elle en se levant pour partir, qu'est
+devenu ton rire joyeux, ta gaieté d'autrefois? Tu as le regard
+malheureux, le sourire triste, presque douloureux. Es-tu malheureuse au
+couvent, mon enfant? Je t'emmènerai de suite chez moi si c'est ainsi.</p>
+
+<p>Christine embrassa sa tante et pleura doucement, mais amèrement, dans
+ses bras.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Viens, ma pauvre enfant; viens! C'est affreux de t'avoir enfermée dans
+cette prison; tu vas venir chez moi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, ma bonne tante; ce n'est pas le couvent qui fait
+couler mes larmes; j'y suis aussi heureuse que je puis l'être, séparée
+de ceux que j'aime tendrement, passionnément, de ceux qui m'ont
+recueillie, élevée, aimée, rendue si heureuse pendant huit ans! C'est M.
+de Nancé qui m'a placée ici, et j'y resterai tant qu'il désirera que j'y
+reste. Je pleure leur absence; loin de mon père et de mon frère, il n'y
+a pour moi que tristesse et isolement.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne nous aimes donc plus, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime et vous aimerai toujours, mais pas de même; je ne puis
+exprimer ce que je sens; mais ce n'est pas la même chose; je puis vivre
+sans vous, je ne me sens pas la force de vivre loin d'eux.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends; tes lettres à Gabrielle étaient pleines de
+tendresse pour M. de Nancé et pour François. Comment est-il, ce bon
+petit François?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours aussi bon, aussi dévoué, aussi aimable.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais sa taille, son infirmité.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Il est grandi, mais son infirmité reste toujours la même.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge a-t-il donc maintenant?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Il a vingt et un ans depuis trois mois.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, ma petite Christine, je comprends ton chagrin, mais il ne faut
+pas l'augmenter par la vie d'ermite que tu mènes au couvent; tu aimes
+Gabrielle et Bernard, ils t'aiment beaucoup; ils se font une fête de
+t'avoir, et tu vas venir passer quelque temps avec nous. Je l'avais déjà
+demandé à ta mère, qui m'a dit de faire tout ce que je voudrais.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-vous, ma tante, que j'écrive à M. de Nancé pour demander son
+consentement, et que j'attende sa réponse?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, ma chère petite, répondit en souriant Mme de Cémiane. Il
+est ton père d'adoption, et tu fais bien de le consulter.</p>
+
+<p>Quatre jours, après, Mme de Cémiane, qui avait aussi écrit à M. de
+Nancé, vint enlever Christine et Isabelle du couvent. Christine avait
+reçu de son côté un consentement plein de tendresse de son père adoptif;
+il lui reprochait d'avoir attendu ce consentement; il lui faisait les
+promesses les plus consolantes pour l'avenir, la suppliait de ne pas
+perdre courage, que l'heure de la réunion n'était pas si éloignée
+qu'elle le croyait, etc.</p>
+
+<p>Gabrielle et Bernard furent enchantés d'avoir leur cousine. Christine
+elle-même fut distraite forcément de son chagrin par la gaieté de ses
+cousins, par les soins affectueux de son oncle et de sa tante; elle
+retrouvait sans cesse des souvenirs de François et des jours heureux
+qu'elle avait passés avec lui dans son enfance. Gabrielle, voyant le
+charme que trouvait Christine à tout ce qui la ramenait à François et à
+M. de Nancé, et trouvant elle-même un vif plaisir à rappeler cet heureux
+temps, en parlait sans cesse; elle questionna beaucoup Christine sur
+la vie qu'elle menait à Nancé, s'étonnait qu'elle y eût trouvé de
+l'agrément, parlait de Paolo, de Maurice, demandait des détails sur sa
+maladie et sa mort.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui est surprenant, dit Christine, c'est qu'on n'ait jamais su
+comment lui et Adolphe se sont trouvés tout en haut, dans une mansarde,
+pendant l'incendie du château des Guilbert.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;On le sait très bien. Adolphe l'a raconté à Bernard. Tu sais qu'ils
+avaient si bien dîné, qu'ils se sont trouvés malades après et puis
+qu'ils étaient de mauvaise humeur; ils sont restés au salon; Maurice
+avait découvert un paquet de cigarettes oubliées sur la cheminée; il
+engagea Adolphe à les fumer; ils allumèrent leurs cigarettes et jetèrent
+les allumettes, sans penser à les éteindre, derrière un rideau de
+mousseline, qui prit feu immédiatement. Ne pouvant l'éteindre, et voyant
+s'enflammer la tenture de mousseline qui recouvrait les murs, ils furent
+saisis de frayeur; ils n'osèrent pas s'échapper par les salons et le
+vestibule, craignant d'être rencontrés par les domestiques et d'être
+accusés d'avoir mis le feu. Ils aperçurent une porte au fond du salon;
+ils s'y précipitèrent; elle donnait sur un petit escalier intérieur,
+qu'ils montèrent; ils arrivèrent à une mansarde, où ils se crurent en
+sûreté, pensant que l'incendie serait éteint avant d'avoir gagné les
+étages supérieurs. Ce ne fut que lorsque les flammes pénétrèrent dans
+leur mansarde qu'ils cherchèrent à redescendre; mais les escaliers
+étaient tout en feu, et ils se précipitèrent à la fenêtre en criant au
+secours. Avant qu'on eût exécuté les ordres de M. de Nancé, ils furent
+très brûlés, surtout le pauvre Maurice, qui cherchait de temps en temps
+a s'échapper à travers les flammes. Je m'étonne que Maurice ne vous
+l'ait pas raconté pendant qu'il était chez vous.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;François s'était aperçu que Maurice n'aimait pas à parler et à entendre
+parler de ce terrible événement, et il ne lui en a jamais rien dit.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi, tu aurais pu le questionner.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non; François m'avait dit de ne pas lui en parler.</p>
+
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<h3>DEMANDES EN MARIAGE. RÉPONSES DIFFÉRENTES</h3>
+
+<p>Christine trouvait dans l'amitié de Gabrielle et de Bernard et
+dans l'affection compatissante de M. et Mme de Cémiane, un grand
+adoucissement à son chagrin; elle voyait sans peine comme sans plaisir
+quelques voisins de campagne que recevait souvent Mme de Cémiane. Les
+Guilbert y venaient très souvent. Adolphe prétendait être fort lié avec
+Bernard, Gabrielle et Christine, il faisait le beau, l'aimable,
+se moquait de tout le voisinage, et avait souvent des prises avec
+Christine, qui, toujours bonne, défendait vivement les absents et
+ripostait à Adolphe de manière à lui fermer la bouche. Elle ne
+supportait pas surtout qu'il se permît la moindre plaisanterie sur
+Maurice, dont elle prit une fois la défense avec tant de tendresse, de
+pitié, d'animation, qu'Adolphe fut atterré; chacun blâma sa cruelle
+attaque contre un frère mort, et approuva la courageuse défense de
+Christine.</p>
+
+<p>Ces querelles fréquentes, bien loin d'éloigner Adolphe de Christine, la
+lui rendirent au contraire plus agréable; il vint de plus en plus chez
+Mme de Cémiane, s'occupa de plus en plus de Christine, qui restait
+froide et indifférente. Enfin un jour il pria Mme de Cémiane de lui
+accorder un entretien particulier, et, après quelques phrases polies, il
+lui demanda la main de Christine.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi qui dispose de la main de ma nièce, mon cher Adolphe,
+c'est elle-même avant tout; ensuite, ce sont ses parents, et enfin, et
+dominant tout, c'est M. de Nancé, qu'elle a adopté pour père, et qu'elle
+aime avec une tendresse extraordinaire.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Pour commencer par Christine elle-même, chère Madame, ayez la bonté
+de lui parler aujourd'hui et de me faire savoir de suite où je dois
+adresser ma lettre de demande à M. et Mme des Ormes.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai ce que vous désirez, Adolphe, mais je ne suis pas aussi
+certaine que vous du succès de votre demande.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame, vous plaisantez! Une pauvre fille abandonnée par ses
+parents, élevée par un étranger, avec un vilain bossu pour tout
+divertissement, enfermée ensuite dans un couvent, est trop heureuse
+qu'on veuille lui donner une position agréable et indépendante en
+l'épousant; elle a de l'esprit, elle sera fort riche, elle est
+charmante, elle me plaît enfin, et je vous demande instamment de m'aider
+à ce mariage qui me donnera le droit de vous appeler ma tante.</p>
+
+<p>Adolphe baisa la main de Mme de Cémiane en l'appelant «ma tante» et s'en
+alla.</p>
+
+<p>Mme de Cémiane hocha la tête et fit appeler Christine, à laquelle elle
+communiqua la demande d'Adolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Que dois-je lui répondre, ma chère enfant?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ayez la bonté de lui dire, ma tante, que je le remercie beaucoup de sa
+demande, mais que je la refuse, absolument.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'aime pas, ma tante, et je n'ai aucune estime pour lui.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est très aimable; il est riche, il est joli garçon.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, ma tante, il me déplaît.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Avant de refuser si positivement, écris à M. de Nancé. Songe donc à ta
+position, ma pauvre enfant. Je ne dois pas te dissimuler que ta mère
+a beaucoup dérangé sa fortune par ses dépenses excessives. Que
+deviendrais-tu si je venais à te manquer?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;J'écrirai à M. de Nancé, ma tante, mais pour lui dire que j'aimerais
+mieux mourir que d'épouser Adolphe ou tout autre.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu ne veux pas te marier?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma tante; quoi qu'il arrive, je serai plus heureuse qu'avec un
+mari que je ne pourrais souffrir, je le sais, j'en suis sûre.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras, Christine; cette aversion du mariage adoucira le
+coup que je vais porter à Adolphe, qui était si sûr de ton consentement.
+J'écrirai de mon côté à M. de Nancé pour lui raconter notre
+conversation. Au revoir, ma petite Christine; va faire ta lettre pendant
+que j'écrirai la mienne.</p>
+
+<p>C'était cette lettre de Christine avec celle de sa tante que M. de Nancé
+lisait et à laquelle il répondait à la prière de François.</p>
+
+<p>Peu de jours après cette demande d'Adolphe, Christine reçut la réponse
+qu'elle attendait avec impatience; c'était bien M. de Nancé qui
+répondait. Elle baisa la lettre avant de la commencer, et lut ce qui
+suit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, ma bien-aimée Christine, mon François, ton frère, ton ami,
+ne se sent plus le courage de vivre loin de toi; il traîne ses tristes
+journées sans but et sans plaisir; moi-même, malgré mes efforts pour
+dissimuler mon chagrin, je souffre comme lui de ton absence. Et toi,
+ma Christine, tu es malheureuse, je le sens, j'en suis sûr; toutes tes
+lettres en font foi, malgré tes efforts pour paraître calme et gaie,
+François me sollicite aujourd'hui de te demander si tu veux mettre un
+terme à notre séparation? Car de toi, de ta volonté, ma Christine,
+dépend tout notre bonheur à venir. Tu t'étonnes que j'aie l'air de
+douter de cette volonté: mais laisse-moi te dire à quel prix, par quel
+sacrifice peut s'opérer notre réunion. J'ose à peine te l'écrire, ma
+chère enfant, si dévouée, si aimante!... Veux-tu devenir ma vraie
+fille en devenant la femme de mon François? Veux-tu consacrer ta belle
+jeunesse, ta vie, au bonheur d'un pauvre infirme, vivre avec lui loin
+du monde et de ses plaisirs, t'exposer aux cruelles plaisanteries que
+provoque son infirmité? La vie sera pour toi sérieuse et monotone, elle
+se continuera entre moi et ton frère: notre tendresse en sera le
+seul embellissement, la seule distraction. J'attends ta réponse, ma
+Christine, avec une anxiété que tu comprendras facilement, puisque notre
+bonheur en dépend. Ce qui me donne du courage et l'espoir, c'est ce que
+tu nous dis aujourd'hui de la demande d'Adolphe, de ton refus et de ses
+motifs, qui nous ont remplis d'espérance, etc., etc. Christine eut de la
+peine à lire cette lettre jusqu'au bout, tant ses yeux obscurcis par les
+larmes déchiffraient péniblement l'écriture si connue et si chère de son
+père. Quand elle l'eut finie, son premier mouvement fut de se jeter au
+pied de son crucifix et de remercier Dieu du bonheur qu'il lui envoyait.
+Ensuite elle courut chez Isabelle, et, se jetant à son cou, elle lui
+remit la lettre de M. de Nancé en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, lisez, Isabelle; voyez ce que me demande mon père. Cher père!
+cher François! ils vont revenir! Je les reverrai, et nous ne nous
+quitterons plus jamais. Oh! Isabelle, quelle vie heureuse nous allons
+mener!</p>
+
+<p>Isabelle embrassa tendrement sa chère enfant et témoigna une grande joie
+de cet heureux événement, qu'elle n'osait espérer, dit-elle, malgré
+qu'elle y eût pensé bien des fois.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne me l'avez-vous pas dit plus tôt? Si j'en avais eu l'idée,
+j'en aurais parlé à mon père et à François, et nous n'aurions pas eu
+deux années horribles à passer.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai dit quelques mots un jour à M. de Nancé; il me défendit d'en
+jamais parler à François ni à vous surtout. «Je ne veux pas, me dit-il,
+que ma pauvre Christine, toujours dévouée, se sacrifie au bonheur
+de François et au mien; elle est trop jeune encore pour comprendre
+l'étendue de son sacrifice; il faut que François passe deux ans dans
+le Midi avec moi et Paolo, et que ma pauvre chère Christine arrive à
+dix-huit ans au moins avant que nous lui demandions de se donner à nous
+sans réserve».</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mon père a pu croire que je ferais un sacrifice en devenant sa fille?
+C'est mal cela; et je vais le gronder aujourd'hui même.</p>
+
+<p>En sortant de chez Isabelle, Christine alla chez sa tante.</p>
+
+<p>&mdash;Chère tante, dit-elle en l'embrassant, voyez le bonheur que Dieu
+m'envoie; lisez cette lettre de M. de Nancé.</p>
+
+<p>Mme de Cémiane lut et sourit.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas donc accepter la demande de François?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Avec bonheur, avec reconnaissance, chère tante; c'est la fin de toutes
+mes peines, le commencement d'une vie si heureuse, que je n'ose croire à
+sa réalité.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Mais, chère enfant, as-tu réfléchi à ce que te dit M. de Nancé
+lui-même, des inconvénients d'unir ton existence à celle d'un pauvre
+infirme, objet des moqueries du monde, et...</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pensé au bonheur d'être la femme de François, la fille de M. de
+Nancé, au droit que me donnaient ces titres de vivre avec eux, chez eux
+toujours et toujours. Tout sera à nous tous; notre vie sera en commun;
+nous ne quitterons jamais Nancé et nous n'entendrons pas les sottes
+plaisanteries et les méchancetés du monde.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tu disais l'autre jour que tu ne voulais pas te marier.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Avec Adolphe et tous les autres, non, ma tante; mais avec François,
+c'est autre chose.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tu oublies qu'il faut le consentement de tes parents, ma chère petite.
+Veux-tu que je leur écrive, si cela t'embarrasse?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! ma tante. Je vous remercie; vous êtes bien bonne. C'est
+dommage que Gabrielle et Bernard soient sortis; j'aurais voulu leur
+faire voir de suite la lettre de mon père.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne tarderont pas à rentrer.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et je vais vite répondre à mon cher père, et vite envoyer ma lettre à
+la poste.</p>
+
+<p>Christine rentra et répondit ce qui suit à M. de Nancé:</p>
+
+<p>«Mon cher, cher père, que je vous remercie, que vous êtes bon! que je
+suis heureuse! Vous voulez donc bien que je sois la femme de notre cher
+François; vous voulez bien que je sois votre fille, votre vraie fille?
+Et pourquoi, mon père, mon cher père, m'avez-vous laissée toute seule à
+pleurer et à me désoler pendant deux ans? Et pourquoi, vous et François,
+ne m'avez vous pas demandé plus tôt ce que vous me demandez aujourd'hui?
+Si je n'étais si heureuse, je vous gronderais, mon bon, cher, bien-aimé
+père de ce que je viens d'apprendre par Isabelle, et de ce que je vous
+raconterai plus tard: mais je n'ai que de la joie, du bonheur dans le
+coeur, et je n'ai pas le courage de gronder... Je n'ai pas même relu ce
+que vous me dites du prétendu sacrifice que je vous fais. Ce que vous
+appelez plaisirs du monde est pour moi d'un ennui mortel; la vie que
+vous me décrivez est précisément celle que j'aime, que je désire; votre
+tendresse à tous deux est mon seul, mon vrai bonheur, et je n'ai besoin
+d'aucune distraction à ce bonheur. Ce que vous dites de l'infirmité
+de François n'a pas de sens pour moi; je l'aime comme il est; je l'ai
+toujours aimé ainsi et je l'aimerai toujours. Avec vous et lui, je ne
+désirerai rien, je ne regretterai rien. Ne me quittez jamais, c'est tout
+ce que je vous demande en retour de ma vive tendresse. Je vous prie
+instamment, mon père chéri, de vous mettre en route de suite après la
+lecture de ma lettre. Si vous attendez ma réponse avec impatience, vous
+jugez avec quels sentiments je vous attends. Si je m'écoutais, j'irai
+moi-même vous porter cette réponse; mais je comprends que ce serait
+ridicule aux yeux du sot monde que vous me soupçonnez de pouvoir
+regretter.</p>
+
+<p>«Au revoir donc sous peu de jours, mon père chéri; je n'appelle plus
+François que mon mari dans mon coeur, et je suis aujourd'hui sa femme
+dévouée et affectionnée. Bientôt je signerai CHRISTINE DE NANCÉ. Que
+je serai heureuse! Je vous embrasse, mon père, mille et mille fois, et
+François aussi.</p>
+
+<p>«J'oublie que je n'ai pas encore le consentement de mes parents; mais ça
+ne fait rien. Ma tante s'est chargée d'écrire et de l'avoir».</p>
+
+<p>Lorsque M. de Nancé reçut cette réponse de Christine, lui aussi eut les
+yeux pleins de larmes de joie et de reconnaissance; la tendresse si
+dévouée, si absolue de Christine le toucha profondément. Il appela
+François.</p>
+
+<p>&mdash;La réponse de Christine, mon fils.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-elle, mon père? Consent-elle?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, je suis heureux! Quel trésor nom recevons de Dieu! Lis,
+mon enfant, lis, tu verras quel coeur et quelle âme.</p>
+
+<p>François lut, et plus d'une fois il essuya une larme qui obscurcissait
+sa vue.</p>
+
+<p>&mdash;Charmante et admirable nature, dit-il en rendant la lettre à son père</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, tu seras heureux autant que peut l'être un homme en ce
+monde. Et moi! avec quel bonheur j'achèverai entre vous deux une vie qui
+n'a été heureuse que par vous!... Je vais écrire à ta femme, ajouta-t-il
+en souriant, pour lui annoncer notre départ. Va voir avec Paolo, en lui
+faisant part de ton mariage, quel jour nous pourrons partir.</p>
+
+<p>François ne tarda pas à revenir, suivi de Paolo, dont le visage
+resplendissait de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Après demain, Signor, après-demain matin à houit heures nous serons
+en route. Ze vais dire au valet de sambre de faire tous les paquets. Ze
+vais tout préparer de mon côté, avec mon ser François qui ne fera pas le
+paresseux, ze vous en réponds.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Mais croyez-vous François en état de partir?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Signor mio, il peut aller en Cine sans se reposer. Que diable!
+voyez ce garçon; il est rézouissant à regarder. Ze vous dis que z'en
+réponds sur ma tête.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, mon cher, tant mieux! Partons après-demain; envoyez-moi le
+valet de chambre; je vais lui faire payer tous mes fournisseurs et faire
+prévenir le cuisinier qu'il se tienne prêt à partir avant nous. Allons,
+mon François, emballons, rangeons, et n'oublie pas les marbres et les
+curiosités destinés à Christine.</p>
+
+<p>François ne se le fit pas dire deux fois, et après avoir écrit quelques
+pages de tendresse et de reconnaissance à Christine, lui, M. de Nancé et
+Paolo commencèrent leurs préparatifs de départ.</p>
+
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<h3>CHRISTINE A RÉPONSE A TOUT</h3>
+
+<p>Pendant qu'à Pau ils font leurs paquets, nous allons retourner près de
+Christine, que sa tante venait de demander.</p>
+
+<p>&mdash;Christine, j'ai une lettre de ta mère.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Vous envoie-t-elle son consentement et celui de mon père pour mon
+mariage avec François?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais...</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, ma tante? Vous avez l'air tout émue.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre petite, c'est que j'ai une nouvelle fâcheuse à t'annoncer.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! est-ce que M. de Nancé ou François...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, il ne s'agit pas d'eux. Il s'agit de ta dot.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! que vous m'avez fait peur, ma tante! Je craignais un malheur.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est un malheur que j'ai à t'apprendre! D'abord, tes parents ne
+te donnent pas de dot.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'est-ce que cela fait, ma tante?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE, étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ce que cela fait? Mais M. de Nancé et François comptaient
+certainement sur une dot.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre qu'ils n'y ont pas plus pensé que moi. M. de Nancé est
+assez riche pour nous trois.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Quelle drôle de fille tu fais!... L'autre chose que j'ai il te dire,
+c'est que tes parents sont ruinés.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis bien peinée pour eux.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont obligés de vendre les Ormes.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;En sont-ils fâchés?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Non, ils vont s'établir à Florence.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Moi, cela m'est égal, si cela ne leur fait rien.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Mais les Ormes eussent été à toi après tes parents!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin des Ormes, puisque j'ai Nancé.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Nancé n'est pas à toi; c'est à M. de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas la même chose, puisque je resterai chez lui?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tu es incroyable; ainsi tu n'es pas affligée de n'avoir ni dot ni
+fortune à venir?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Moi affligée! Pas plus que si j'avais des millions.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Mais M. de Nancé et François en seront fort contrariés.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que moi, ma tante. De même que j'aime François et M. de Nancé
+et pas leur fortune, de même c'est moi qu'ils veulent avoir et pas ma
+fortune.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons ce qui arrivera.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je suis bien tranquille; je leur devrai tout dans l'avenir comme
+dans le passé. Voilà la différence; elle n'est pas grande, comme vous
+voyez, ma tante. Je vais écrire à François le consentement de mes
+parents.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Et leur ruine aussi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je leur en parlerai; au revoir, ma bonne tante.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, voici la lettre de ta mère.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ma tante, je l'enverrai à François.</p>
+
+<p>Christine se retira chez elle et ouvrit avec répugnance la lettre de sa
+mère, dont elle n'avait jamais reçu que des paroles désagréables.</p>
+
+<p>«Ma chère soeur, disait-elle, Christine n'a pas le sens commun de vouloir
+épouser un bossu, elle ferait cent fois mieux de se faire religieuse. Ni
+mon mari ni moi, nous ne lui refusons pourtant pas notre consentement;
+avec un mari bossu, il est clair qu'elle devra vivre à Nancé sans en
+sortir, ce qui convient parfaitement à son peu de beauté, à son petit
+esprit et à ses goûts bizarres. Un autre motif nous fait donner notre
+consentement. J'ai eu le malheur d'être trompée par un homme d'affaires
+malhonnête, et nous nous trouvons ruinés, ou à peu près; notre fortune
+actuelle payera nos dettes; il nous restera la terre des Ormes, que nous
+vendrons à un marchand de bois, moyennant une rente de cinquante mille
+francs; mais Christine n'aura rien, ni dot, ni fortune à venir. Nous
+sommes donc assez contents que M. de Nancé veuille bien prendre
+Christine à sa charge et qu'il l'empêche de revenir, en la mariant à
+son pauvre petit bossu. Je vous enverrai demain notre consentement par
+devant notaire, afin de ne plus entendre parler de cette affaire. Dès
+que la vente des Ormes, qui est en train, sera terminée, nous partirons
+pour la Suisse et puis pour Florence, où j'ai l'intention de me fixer.
+Dites bien à M. de Nancé que Christine n'a et n'aura pas le sou. Adieu,
+ma soeur; mille compliments à votre mari... Je n'ai pas même de quoi
+faire un trousseau à Christine. Dites-le.»</p>
+
+<p>«CAROLINE DES ORMES.»</p>
+
+<p>Christine laissa tomber tristement la lettre de sa mère.</p>
+
+<p>«Quelle indifférence! se dit-elle. Pas un mot; pas une pensée de
+tendresse pour moi, leur fille, leur seule enfant! Et ce bon, ce cher
+M. de Nancé! quels soins, quelle bonté, quelle tendresse, quelle
+préoccupation constante de mon bien-être, de mon bonheur! Oh! que je
+l'aime, ce père bien-aimé que le bon Dieu m'a envoyé dans mon triste
+abandon! Et François! ce frère chéri qui depuis des années ne vit que
+pour moi, comme je ne vis que pour lui et pour notre père! Quelle joie
+remplit mon coeur depuis que je suis certaine d'être à eux pour toujours!
+Quand donc m'annonceront-ils leur retour? Je devrais recevoir la lettre
+aujourd'hui!»</p>
+
+<p>Après avoir écrit à François, Christine se mit à écrire à M. de Nancé en
+lui envoyant la lettre de sa mère.</p>
+
+<p>«Je ne sais pourquoi, disait-elle, ma tante a peur que la lettre de ma
+mère ne vous chagrine. Je suis bien sûre, moi, que vous n'en éprouverez
+aucune peine par rapport a moi. Je vous dois tout depuis huit ans, je
+continuerai à tout vous devoir, cher bien-aimé père; bien loin de m'en
+trouver humiliée, j'en ressens plutôt du bonheur et de l'orgueil; ma
+reconnaissance est plus solide et ma tendresse plus vive. Je suis votre
+création et votre bien, et je vous reste telle que vous, m'avez reçue
+de mes parents. Quand donc reviendrez-vous, cher père? Quand donc
+pourrai-je vous embrasser avec mon cher François? Je viens de lui écrire
+la reconnaissance dont mon coeur est rempli pour vous comme pour lui. Il
+faut qu'il vous lise ma lettre, afin de prendre votre bonne part de
+ma tendresse. Adieu, père chéri; je vous attends chaque jour, presque
+chaque heure! Que je voudrais savoir l'heure de votre retour! Je vous
+embrasse, cher père, encore et toujours, avec mon bien cher François.
+J'embrasse, aussi notre bon Paolo.»</p>
+
+<p>«Votre fille, CHRISTINE».</p>
+
+<p>Le lendemain du départ de cette lettre, elle reçut celle de François
+annonçant leur arrivée pour le jour suivant; elle fit part à Isabelle
+de cette bonne nouvelle, et obtint de sa tante la permission d'aller à
+Nancé, avec Isabelle et Gabrielle, pour tout préparer au château; elles
+devaient y passer la journée, y dîner, si c'était possible, et ne
+revenir chez sa tante que le soir. Elle et Gabrielle furent enchantées
+de cette permission; Bernard voulut aussi les accompagner, mais elles
+lui dirent qu'il les gênerait dans leurs occupations de ménage.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit-il, je vais m'enfermer pour achever mon cadeau à François.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Quel cadeau? Que lui destines-tu?</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;C'est un secret.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour moi, qui suis la femme de François!</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Pour toi comme pour Gabrielle, comme pour tout le monde. Adieu,
+curieuse; au revoir.</p>
+
+<p>Christine, qui avait retrouvé toute sa gaieté, rit avec Gabrielle du
+prétendu mystère de Bernard. En arrivant dans la cour, Christine poussa
+un cri de joie; elle avait aperçu le cuisinier.</p>
+
+<p>&mdash;Mallar! s'écria-t-elle, mon cher Mallar, vous voilà revenu? Ils
+reviennent demain; à quelle heure?</p>
+
+<p class="cen">MALLAR</p>
+
+<p>&mdash;A deux heures, Mademoiselle, ils seront ici.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Quelle joie, quel bonheur! Je viendrai les attendre. Pouvez-vous nous
+donner à dîner aujourd'hui Mallar, à ma cousine, à Isabelle et à moi?</p>
+
+<p class="cen">MALLAR</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, Mademoiselle; seulement je prierai ces dames de
+m'excuser si le dîner est un peu mesquin, n'ayant pas beaucoup de temps
+pour le préparer.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien, mon bon Mallar: donnez-nous ce que vous pourrez.
+Allons, vite à l'ouvrage, Gabrielle; nous avons beaucoup à faire et pas
+beaucoup de temps.</p>
+
+<p>Elles travaillèrent toute la journée à ranger les meubles, à mettre en
+ordre les affaires de M. de Nancé et de François, à orner le salon de
+fleurs, à découvrir et épousseter les bronzes et les tableaux de prix,
+à ranger et essuyer les livres, à faire marcher les pendules, etc. Les
+heures s'écoulèrent rapidement; l'heure du dîner approchait. Christine
+emmena Gabrielle dans la bibliothèque, qui était le cabinet de travail
+de M. de Nancé.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre bon père! dit Christine en s'asseyant dans le fauteuil de M. de
+Nancé, que de fois nous sommes venus ici, François et moi, le déranger
+de son travail! Quand je passais mon bras autour de son cou, il
+m'embrassait et me regardait si tendrement, que je me sentais heureuse
+de rester là, la tête sur son épaule. Gabrielle, je prie le bon Dieu de
+t'envoyer le bonheur qu'il me donne: un François pour mari, un M. de
+Nancé pour père.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Pour rien dans le monde, je n'épouserais un infirme, ma pauvre
+Christine.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe, chère Gabrielle? Si tu connaissais François comme je le
+connais, tu ne songerais pas plus à son infirmité que je n'y songe, et
+tu l'aimerais comme je l'aime!</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! par exemple! Pense donc que tu ne pourras jamais aller avec
+lui au bal, au spectacle!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je déteste bals et spectacles.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne pourras pas du tout aller dans le monde.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je déteste le monde; il m'attriste et m'ennuie.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne pourras pas aller aux promenades ni dans les environs.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime que les promenades que peut faire François, et je déteste
+les environs.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu ne pourras même pas avoir du monde chez toi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai besoin de personne que de François et de mon père; toi,
+Bernard et tes parents, vous ne comptez pas comme monde, et je vous
+verrai sans craindre les moqueries pour mon pauvre François.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, je ne sais, mais un mari infirme est toujours ridicule; tu ne
+pourras seulement pas lui donner le bras; il a un pied de moins que toi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;S'il est ridicule aux yeux du monde, c'est pour moi une raison de
+l'aimer davantage, de me dévouer à lui et à mon père pour leur témoigner
+ma vive reconnaisance de tout ce qu'ils ont fait pour moi; et, quant au
+bras, je sais marcher seule; je déteste de donner le bras.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Alors tout est pour le mieux; mais je n'envie pas ton bonheur.</p>
+
+<p>Le dîner vint interrompre la conversation des deux cousines; les
+domestiques restés au château avaient fait la grosse besogne, les
+chambres, les lits, etc. Le cocher reçut l'ordre de se trouver le
+lendemain à l'heure voulue au chemin de fer, et Christine retourna
+chez sa tante, heureuse et joyeuse de l'attente du lendemain; elle
+s'attendait peu à la surprise qu'elle devait éprouver.</p>
+
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<h3>MÉTAMORPHOSE DE FRANÇOIS</h3>
+
+<p>Ce lendemain si désiré arriva; Christine, un peu pâle, les yeux un peu
+battus, parut au déjeuner après lequel elle devait aller attendre M. de
+Nancé et François au château.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tu es pâle, Christine; souffres-tu?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma tante; j'ai mal dormi: la joie m'a agitée; c'est pourquoi je
+me sens un peu fatiguée.</p>
+
+<p>Le déjeuner sembla long à Christine; dès qu'Isabelle fut prête à
+l'accompagner, elle dit adieu à sa tante, à Gabrielle et à Bernard, et
+s'élança dans la voiture qui devait l'emmener. Ses yeux rayonnaient, son
+visage exprimait le bonheur; arrivée à Nancé, elle ne voulut pas quitter
+le perron, de crainte de manquer le moment de l'arrivée; l'attente ne
+fut pas longue; la voiture parut, s'arrêta au perron, et M. de Nancé
+sauta à bas de la voiture et reçut dans ses bras sa fille, sa Christine
+qui versait des larmes de joie.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! mon père! quel bonheur! Et François, mon cher François, où
+est-il? Oh! mon Dieu! François! Qu'est-il arrivé?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, l'embrassant encore</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà, ton François! Tu ne le vois pas? Ici, devant toi.</p>
+
+<p>Et, au même instant, Christine se sentit saisie dans les bras d'un grand
+jeune homme.</p>
+
+<p>Christine poussa un cri, s'arracha de ses bras, et, se réfugiant dans
+ceux de M. de Nancé, regarda avec surprise et terreur.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ma Christine, tu ne reconnais pas ton François? tu le
+repousses?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;François, ce grand jeune homme? François?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Moi-même, ma Christine chérie, bien-aimée! C'est moi, guéri, redressé
+par Paolo.</p>
+
+<p>Christine poussa un second cri, mais joyeux cette fois, et se jeta à son
+tour dans les bras de François.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! et moi? Ze souis là comme oune buce, sans que personne me
+regarde et m'embrasee. Ma Christinetta oublie son cer Paolo!</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon, mon cher Paolo! dit Christine en quittant François et en
+embrassant Paolo à plusieurs reprises. Non, je n'oublie pas ce que je
+vous dois. Si vous saviez combien je vous aime! quelle reconnaissance
+je me sens pour vous! Oh! François! cher François! mon coeur déborde de
+bonheur. Pauvre ami! te voilà donc dépouillé de cette infirmité qui
+gâtait ta vie!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et que je bénis, ma soeur, mon amie, puisqu'elle m'a fait connaître les
+adorables qualités de ton coeur et le degré de dévouement auquel pouvait
+atteindre ce coeur aimant et dévoué.</p>
+
+<p>&mdash;Dévouement? dit Christine en souriant; ce n'était pas du dévouement:
+c'était l'affection, la reconnaissance la plus tendre et la mieux
+méritée; je n'y avais aucun mérite; j'aimais toi et mon père parce que
+vous avez été toujours pour moi d'une bonté constante, si pleine de
+tendresse, que je m'attendrissais en y pensant... Mais pourquoi, mon
+père, ne m'avez-vous pas dit ou écrit ce que faisait notre bon Paolo
+pour mon cher François?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le traitement pouvait ne pas réussir, et que tu pouvais
+en éprouver du mécompte et du chagrin. Paolo avait inventé un système
+mécanique qui agissait lentement et qui pouvait ne pas avoir le succès
+qu'il en espérait. Je t'ai donc laissée au couvent, me trouvant dans la
+nécessité d'habiter un pays chaud pendant deux années que devait durer
+le traitement de François.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne m'avoir pas emmenée?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu avais seize ans, que François en avait vingt, et que ce
+n'eût pas été convenable aux yeux du monde que je t'emmène avec moi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! le monde! c'est vrai. Et avez-vous reçu ma lettre et celle de
+ma mère?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>Le matin même de notre départ, mon enfant. Tu nous as parfaitement
+jugés; bien loin de regretter ta fortune, nous sommes enchantés de
+n'avoir d'eux que toi, ta chère et bien-aimée personne, et d'avoir même
+à te donner ta robe de noces.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Emblème de mon bonheur, père chéri! Et moi, je suis heureuse de tout
+vous devoir, tout, jusqu'aux vêtements qui me couvrent.</p>
+
+<p>Les premières heures passèrent comme des minutes. Quand il fut temps
+pour Christine de partir:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit-elle en passant son bras autour du cou de M. de Nancé
+comme aux jours de son enfance; mon père,... ne puis-je rester?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Chère enfant, je n'aimerais pas à te voir rentrer trop tard.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne rentrerais pas du tout, mon père; je reprendrais près de vous
+notre chère vie d'autrefois.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne se peut, chère petite; aie patience; dans trois semaines nous
+te reprendrons.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Trois semaines! comme c'est long! N'est-ce pas François?</p>
+
+<p>François ne répondit qu'en l'embrassant. Le domestique vint annoncer la
+voiture, et Christine partit avec Isabelle.</p>
+
+<p>Le lendemain, M. de Nancé vint présenter son fils à M. et Mme de Cémiane
+et à Gabrielle et Bernard stupéfaits. Paolo, le fidèle Paolo, les
+accompagnait; il voulait être témoin de l'entrevue. Christine était
+convenue la veille, avec François, son père et Paolo, qu'elle ne
+parlerait pas du changement survenu dans la personne de François.
+Les cris de surprise qui furent successivement poussés enchantèrent
+Christine, firent sourire M. de Nancé et François et provoquèrent chez
+Paolo une joie qui se manifesta par des sauts, des pirouettes et des
+cris discordants. Gabrielle resta ébahie; elle ne se lassait pas de
+considérer François, devenu grand comme son père, droit, robuste, le
+visage coloré, la barbe et les moustaches complétant l'homme fait.</p>
+
+<p>&mdash;François, dit Gabrielle en riant, ne bouge pas, laisse-moi tourner
+autour de toi, comme nous l'avons fait, Christine et moi, la première
+fois que tu es venu nous visiter... C'est incroyable! Droit comme
+Bernard, le dos plat comme celui de Christine! Comme tu es bien! comme
+tu es beau! Jamais je ne t'aurais reconnu! Vraiment, Paolo a fait un
+miracle!</p>
+
+<p>Ce fut une joie, un bonheur général; Paolo, M. de Nancé et Christine
+étaient rayonnants. Pendant que les jeunes gens causaient, riaient,
+et que Paolo racontait à sa manière la guérison et le traitement de
+François. M. de Nancé causait avec M. et Mme de Cémiane du mariage, du
+contrat, et les rassurait sur la dot de Christine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui me suis arrogé le droit de la doter, mes chers amis,
+dit-il; j'ai été son père adoptif; je deviens son vrai père, et je
+partage ma fortune avec mes deux enfants, revenu et capital. Nous en
+aurons chacun la moitié; j'ai soixante mille francs de revenu, chacun
+de nous en aura trente mille, le jeune ménage comptant pour un. Nous
+vivrons tous ensemble; nous ne quitterons guère Nancé, à ce que je vois.
+Ne vous occupez donc pas de la fortune de Christine; le contrat de
+mariage lui en donnera autant qu'à François. Je ne veux même pas que son
+trousseau lui vienne d'un autre que moi.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à cela, cher Monsieur, laissez-nous en faire les frais.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, chère Madame; je crois avoir acquis le droit de traiter
+Christine comme ma fille. Faites-lui le présent de noces que vous
+voudrez, mais laissez-moi le plaisir de lui donner trousseau et meubles.
+Vous le voulez bien, n'est-il pas vrai? Ne faites pas les choses à demi,
+et abandonnez-moi entièrement ma fille, ma Christine.</p>
+
+<p>Ce point décidé, M. de Nancé demanda encore la permission de presser le
+contrat et le mariage, «afin, dit-il, de nous laisser rentrer dans
+notre bonne vie calme, qui ne peut être heureuse et complète qu'avec
+Christine.»</p>
+
+<p>M. et Mme de Cémiane consentirent à tout ce que désirait M. de Nancé.
+Il fut convenu que, jusqu'au jour du mariage, François et Christine
+passeraient leurs journées ensemble, soit à Nancé, soit chez Mme de
+Cémiane. La visite terminée, M. de Nancé emmena Christine pour la
+ramener le soir chez sa tante. Il en fut de même tous les jours; après
+déjeuner, François venait à Cémiane; et, dans l'après-midi, quand M. de
+Nancé avait terminé ses affaires, il emmenait ses enfants, pour voir
+Paolo, dîner à Nancé, et les ramenait achever la soirée avec Gabrielle
+et Bernard.</p>
+
+<p>Au bout de quinze jours, il annonça que tout était en règle, que le
+contrat de mariage pouvait se signer le surlendemain, et le mariage
+avoir lieu le jour d'après. On fit des préparatifs de soirée chez Mme
+de Cémiane pour le contrat, auquel on engagea tout le voisinage. Paolo
+prépara des surprises de chant, des vers composés pour Christine, des
+bouquets, etc. Le jour du mariage, on devait dîner chez M. de Nancé,
+mais il demanda à n'engager que les Cémiane, selon le désir de ses
+enfants.</p>
+
+<p>La veille du contrat, Christine reçut un trousseau charmant, mais simple
+et conforme à ses goûts et à la vie qu'elle désirait mener.</p>
+
+<p>Ce fut Paolo qui fut chargé de le lui remettre.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, disait-il, voyez, ma Christinetta, comme c'est zoli! Quelle
+zentille robe! vous serez sarmante avec toutes ces zoupes, ces
+dentelles, ces cacemires, et tant d'autres soses.</p>
+
+<p>La soirée du contrat commençait lorsqu'on apporta une caisse avec
+recommandation de l'ouvrir de suite, ce qui fut exécuté. Elle contenait
+un beau portrait de Christine, peint par Bernard pour François.
+Christine et François furent touchés de cette attention et en
+remercièrent tendrement Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là ton secret, lui dit Christine.</p>
+
+<p>François fut l'objet de la curiosité et de l'admiration générales;
+Adolphe, qui eut l'audace d'accepter l'invitation, fut aussi étonné
+que furieux; il espérait pouvoir se venger du refus de Christine en se
+moquant de son bossu, et il ne put qu'enrager intérieurement sans oser
+faire paraître son déplaisir.</p>
+
+<p>Le jour du mariage se passa dans un tranquille bonheur; Christine, après
+la messe, fut emmenée par son père et François.</p>
+
+<p>&mdash;A vous, mon père; à toi, mon François, dit Christine quand la voiture
+roula vers Nancé; à vous pour toujours.</p>
+
+<p>Et, s'appuyant sur l'épaule de son père, elle pleura. Ses larmes
+furent comprises par son père et son mari, car c'étaient des larmes de
+tendresse et de bonheur. Arrivés à Nancé, ils trouvèrent le bon Paolo,
+qui, parti un peu avant, attendait les mariés à la porte avec tous les
+gens de la maison; il embrassa la mariée, serra François dans ses bras,
+et fut serré à son tour dans ceux de M. de Nancé.</p>
+
+<p>Christine ayant demandé à passer chez elle pour enlever son voile et sa
+belle robe de dentelle (présent de sa tante), son père la mena dans son
+nouvel appartement, arrangé et meublé élégamment et confortablement.
+Isabelle avait sa chambre près d'elle. Christine et François passèrent
+quelques heures à arranger avec Isabelle les petits objets de fantaisie
+dont leurs chambres étaient ornées; entre autres, les marbres et
+albâtres que François avait apportés pour Christine. Elle se retrouva
+enfin à Nancé comme jadis chez elle, et pour n'en plus sortir.</p>
+
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<h3>PAOLO HEUREUX, CONCLUSION</h3>
+
+<p>A partir du jour de leur mariage, François et Christine jouirent d'un
+bonheur calme et complet, augmenté encore par celui de leur père,
+qui semblait avoir redoublé de tendresse pour eux. Il ne cessait de
+remercier Dieu de la douce récompense accordée aux soins paternels
+dont il avait fait l'objet constant de ses pensées et de sa plus chère
+occupation. Paolo aussi était l'objet de sa reconnaissante amitié.</p>
+
+<p>&mdash;A vous, mon ami, lui disait-il souvent, je dois la grande, l'immense
+jouissance de regarder mon fils, de penser à lui sans tristesse et sans
+effroi de son avenir. Il n'est plus un sujet de raillerie: il ne craint
+plus de se faire voir; Christine aussi est délivrée de cette terreur
+incessante d'une humiliation pour notre cher François. Je vous aime bien
+sincèrement, mon cher Paolo, et mon coeur paternel vous remercie sans
+cesse.</p>
+
+<p>&mdash;O carissimo Signor, ze souis moi-même si zoyeux, que ze voudrais
+touzours les embrasser! Tenez, les voilà qui courent dans le zardin
+après ce poulain ésappé! Voyez qu'ils sont zentils! La Christinetta!
+voyez qu'elle est lézère comme oune petit oiseau! Et le zeune homme! le
+voilà qui saute une barrière. Le beau zeune homme! C'est que z'en souis
+zaloux, moi! Voyez quelle taille! quel robuste garçon!</p>
+
+<p>Et Paolo sautait lui-même, pirouettait.</p>
+
+<p>&mdash;Signor mio, dit-il un jour, ze souis oune malheureux, oune profond
+scélérat!... Ze m'ennouie de la patrie! Il faut que ze revoie la patrie!
+O patria bella! O Italia! Signor mio, laissez-moi zeter un coup d'oeil
+sur la patrie, seulement oune petite quinzaine.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez et tant que vous voudrez, mon pauvre cher garçon; je
+vous payerai votre voyage, votre séjour, tout.</p>
+
+<p>&mdash;O Signor! s'écria Paolo, vous êtes bon, vraiment bon et zénéreux!
+Alors ze pourrai partir demain?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, mon ami, répondit M. de Nancé en riant de cet
+empressement. Demandez malles, chevaux, voiture, quand vous voudrez. Ce
+soir, je vous remettrai mille francs pour les frais du voyage. Paolo
+serra les mains de M. de Nancé et voulut les baiser, mais M. de Nancé
+l'embrassa et lui conseilla de s'occuper de ses malles.</p>
+
+<p>L'absence de Paolo dura deux mois; à la fin du premier mois, il écrivit
+à M. de Nancé:</p>
+
+<p>«O Signor de Nancé! qu'ai-ze fait, malheureux! Pardonnez-moi! Pitié pour
+votre Paolo dévoué!... Voilà ce que c'est, Signor. Z'ai retrouvé oune
+zeune amie que z'aimais et que z'aime parce qu'elle est bonne et
+sarmante comme Christinetta; cette pauvre zeune amie n'a rien que du
+malheur; elle me fait pitié, et moi ze loui dis: «Cère zeune amie,
+voulez-vous être ma femme? Il zouste comme notre cer François à la
+Christinetta; et la zeune amie se zette dans mes bras et me dit: «Ze
+serai votre femme», zouste comme notre Christinetta à François. Et moi,
+ze n'ai pas pensé à vous, excellent Signor; et ze ne veux pas vivre loin
+de vous, et ze ne veux pas laisser ma femme à Milan. Alors quoi faire,
+cer Signor? Ze souis au désespoir, et ze pleure toute la zournée; et
+ma zeune amie pleure avec moi! Quoi faire, mon Dieu, quoi faire? Si ze
+reste loin de vous, ze meurs! Si ze laisse ma zeune amie, ze meurs.
+Alors, quoi faire? Ze vous embrasse, mon cer Signor; z'embrasse mon
+François céri, ma Christinetta bien-aimée; cers amis, conseillez votre
+pauvre Paolo et sa zeune amie.</p>
+
+<p>«PAOLO PERRONI.».</p>
+
+<p>M. de Nancé s'empressa de faire voir cette lettre à ses enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire? leur dit-il en riant. Que faire?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est de les faire venir ici, chez nous, père chéri; nous les
+garderons toujours, n'est-ce pas, François?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père; je suis de l'avis de Christine.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi; de sorte que nous sommes tous d'accord, comme toujours.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cher bien-aimé père! comment ne serions-nous pas d'accord? Nous
+sommes si heureux!</p>
+
+<p>M. de Nancé écrivit à Paolo de se marier vite et de leur amener sa jeune
+amie, qui resterait à Nancé toute sa vie si elle le voulait, et que lui
+M. de Nancé et François lui donnaient pour cadeau de noces, une rente de
+trois mille francs.</p>
+
+<p>Le bonheur de Paolo fut complet; un mois après, il présentait sa jeune
+épouse à ses amis; Christine trouva en elle une jeune compagne aimable
+et dévouée: elles convinrent que si Christine avait des filles, Mme
+Paolo (qui s'appelait Elena) l'aiderait à les élever. Elle eut, en
+effet, filles et garçons, deux filles et deux fils; Mme Paolo en eut un
+peu plus, trois filles et quatre fils; tous ces enfants répandirent la
+gaieté et l'entrain dans le château de Nancé, dont les habitants vivent
+tous plus heureux que jamais.</p>
+
+<p>M. des Ormes, abruti, hébété par le joug de sa femme, mourut subitement
+peu d'années après le mariage de Christine. Il lui avait écrit à cette
+occasion une lettre assez affectueuse et lui promettait d'aller la voir;
+mais il n'accomplit pas cette promesse et se contenta de lui écrire
+tous les ans. Sa femme, vieille et plus laide que jamais, continue à se
+croire jeune et belle; elle donne des dîners qu'on mange, des soirées
+où l'on danse; elle a des visiteurs, mais pas d'amis; la mauvaise mère
+inspire de l'éloignement à tout le monde. Elle se sent vieillir, malgré
+ses efforts pour paraître jeune; elle se voit seule, sans intérêt
+dans la vie; personne ne l'aime et elle déteste tout le monde. Elle a
+toujours repoussé les avances de Christine et refusé de la voir de peur
+que l'âge de sa fille ne fit deviner le sien. En somme, elle traîne une
+existence misérable et malheureuse.</p>
+
+<p>Mme de Guilbert vint un jour à Nancé annoncer à Christine le mariage de
+sa fille Hélène avec Adolphe. Ce fut un triste ménage. Hélène aimait le
+monde et ne vivait que de bals, de concerts et de spectacles; Adolphe
+aimait le jeu; il y perdit une partie de sa fortune, se battit en duel,
+y fut blessé et périt misérablement à la suite de cette blessure.</p>
+
+<p>Cécile se maria avec un banquier qui lui apporta de l'argent, et qui la
+rendit malheureuse par son caractère brutal et emporté.</p>
+
+<p>Gabrielle épousa un jeune député plein d'intelligence et de bonté; elle
+fut très heureuse avec son mari et continua à venir passer tous ses étés
+chez sa mère à Cémiane, et à voir presque tous les jours Christine et
+François.</p>
+
+<p>Bernard ne se maria pas; il aima mieux aider son père à cultiver ses
+terres. Il s'occupait de musique et de peinture et il passait presque
+tous ses hivers à Nancé; Christine et François étaient excellents
+musiciens, de sorte que tous les soirs, aidés de Paolo, de sa femme et
+de Bernard, ils faisaient une musique excellente qui ravissait M. de
+Nancé.</p>
+
+<p>Un jour que Christine questionnait affectueusement Bernard sur la vie
+qu'il menait et qui lui semblait bien isolée:</p>
+
+<p>&mdash;Christine, répondit-il, je vis et je mourrai seul. Quand je t'ai
+bien connue, à notre retour de Madère, je me suis dit que je ne serais
+heureux qu'avec une femme semblable à toi, bonne, pieuse, dévouée,
+intelligente, gaie, instruite, raisonnable, charmante enfin. Je ne l'aie
+pas trouvée; je ne la trouverai jamais. Voilà pourquoi je reste garçon
+et pourquoi je suis sans cesse à Nancé.</p>
+
+<p>Christine l'embrassa pour toute réponse, et fit part de l'explication de
+Bernard à François et à M. de Nancé, qui l'en aimèrent plus tendrement.</p>
+
+<p>Isabelle resta et est encore chez ses enfants, comme elle continue
+d'appeler François et Christine; elle soigne et élève tous leurs
+enfants, et elle déclare qu'elle mourra chez eux. Christine et François
+la comblent de soins et d'affections; elle est heureuse plus qu'une
+reine.</p>
+
+<p>Quant à Christine et à François, ils ne se lassent pas de leur bonheur;
+ils ne se quittent pas; ils n'ont jamais de volontés, de goûts, de
+désirs différents. Ils ne vont pas à Paris, et ils vivent à Nancé chez
+leur père.</p>
+
+<p>Mme de Sibran est morte peu après la triste fin du malheureux Adolphe.
+M. de Sibran, bourrelé de remords de l'éducation qu'il avait donnée à
+ses fils, s'est fait capucin; il prêche bien et il est très demandé pour
+des missions.</p>
+
+<p>Mina est entrée chez une princesse valaque, où on lui promettait de bons
+gages; mais, ayant été surprise par le prince pendant qu'elle battait
+une des petites princesses, le prince la fit saisir et la fit battre de
+verges à tel point qu'elle passa un mois à l'hôpital. Quand elle fut
+guérie, elle voulut partir, mais le prince la retint de force et
+l'obligea à reprendre son service; il n'y a pas de mois qu'elle ne soit
+vigoureusement punie pour des vivacités qu'elle ne peut entièrement
+réprimer. Se trouvant au fond des terres en Valachie, elle reste à la
+merci du prince valaque et ne peut pas sortir de chez lui. Sa méchanceté
+se trouve ainsi justement et terriblement punie.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES.</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>I. Commencement d'amitié</p>
+<p>II. Paolo</p>
+<p>III. Deux années qui font deux amis</p>
+<p>IV. Les caractères se dessinent</p>
+<p>V. Attaque et défense</p>
+<p>VI. Les tricheurs punis</p>
+<p>VII. Premier service rendu par Paolo à Christine</p>
+<p>VIII. Mina dévoilée</p>
+<p>IX. Grand embarras de Paolo</p>
+<p>X. François arrange l'affaire</p>
+<p>XI. M. des Ormes gâte l'affaire</p>
+<p>XII. Mme. des Ormes raccommode l'affaire</p>
+<p>XIII. Incendie et malheur</p>
+<p>XIV. Heureux moments pour Christine</p>
+<p>XV. Tristes suites de l'incendie</p>
+<p>XVI. Changement de Maurice</p>
+<p>XVII. Heureuse bizarrerie de Mme des Ormes</p>
+<p>XVIII. Paolo pris, s'échappe</p>
+<p>XIX. Christine est bonne, Maurice est exigeant</p>
+<p>XX. Surprise désagréable qui ne gâte rien</p>
+<p>XXI. Visites de M. et Mme des Ormes</p>
+<p>XXII. Maurice chez M. de Nancé</p>
+<p>XXIII. Fin de Maurice</p>
+<p>XXIV. Séparation, désespoir</p>
+<p>XXV. Deux années de tristesse</p>
+<p>XXVI. Demandes en mariages; réponses différentes</p>
+<p>XXVII. Christine a réponse à tout</p>
+<p>XXVIII. Métamorphose de François</p>
+<p>XXIX. Paolo heureux.&mdash;Conclusion.</p>
+ </div> </div>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13013 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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index 0000000..6ddc41b
--- /dev/null
+++ b/old/old/13013-8.txt
@@ -0,0 +1,9269 @@
+The Project Gutenberg EBook of François le Bossu, by Comtesse de Ségur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: François le Bossu
+
+Author: Comtesse de Ségur
+
+Release Date: July 24, 2004 [EBook #13013]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANÇOIS LE BOSSU ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque
+
+
+
+
+COMTESSE DE SÉGUR
+
+
+FRANÇOIS LE BOSSU
+
+
+A MA PETITE FILLE CAMILLE DE MALARET
+
+Chère et bonne Camille, la Christine dont tu vas lire l'histoire te
+ressemble trop par ses beaux côtés pour que je me prive du plaisir de
+te dédier ce volume. Tu as sur elle l'avantage d'avoir d'excellents
+parents; puisses-tu, comme elle, trouver un excellent François qui sache
+t'aimer et t'apprécier comme mon François aime et apprécie Christine!
+C'est le voeu de ta grand'mère, qui t'aime tendrement.
+
+COMTESSE DE SÉGUR,
+née ROSTOPCHINE.
+
+
+I
+
+COMMENCEMENT D'AMITIÉ
+
+Christine était venue passer sa journée chez sa cousine Gabrielle; elles
+travaillaient toutes deux avec ardeur, pour habiller une poupée que
+Mme de Cémiane, mère de Gabrielle et tante de Christine, venait de
+lui donner: elles avaient taillé une chemise et un jupon, lorsqu'un
+domestique entra. «Mesdemoiselles, Mme de Cémiane vous demande au
+jardin, sur la terrasse couverte».
+
+GABRIELLE
+
+--Faut-il y aller tout de suite? Y a-t-il quelqu'un?
+
+LE DOMESTIQUE
+
+--De suite, mademoiselle; il y a un monsieur avec madame.
+
+GABRIELLE
+
+--Allons, Christine, viens.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est ennuyeux! je ne pourrai pas habiller ma poupée, qui est nue et
+qui a froid.
+
+GABRIELLE
+
+--Que veux-tu! il faut bien aller joindre maman, puisqu'elle nous fait
+demander.
+
+CHRISTINE
+
+--Moi, seule à la maison, je ne pourrai pas l'habiller; je ne sais pas
+travailler. Mon Dieu! que je suis malheureuse de ne savoir rien faire.
+
+GABRIELLE
+
+--Pourquoi ne demanderais-tu pas à ta bonne de lui faire une robe?
+
+CHRISTINE
+
+--Ma bonne ne voudra pas: elle ne fait jamais rien pour m'amuser.
+
+GABRIELLE
+
+--Comment faire, alors?... Si je t'en faisais une?
+
+--Toi, tu pourrais? dit Christine, en relevant la tête et en souriant.
+
+GABRIELLE
+
+--Je crois que oui; j'essayerai toujours.
+
+CHRISTINE
+
+--Tout de suite?
+
+GABRIELLE
+
+--Non, pas tout de suite, puisque maman nous attend pour promener; mais
+quand nous serons revenues, nous travaillerons à ta robe.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais, en attendant, ma pauvre fille a froid.
+
+GABRIELLE
+
+--Je vais l'envelopper dans ce vieux petit manteau tu vas voir; donne-la
+moi.
+
+Gabrielle prend la poupée, l'enveloppe de son mieux et la met dans un
+fauteuil.
+
+GABRIELLE
+
+--Là! elle est très bien! Viens, à présent; maman nous attend.
+Dépêchons-nous.
+
+Christine embrasse Gabrielle, qui l'entraîne hors de la chambre; elles
+arrivent en courant à une allée couverte où se promenait leur maman avec
+un monsieur et un petit garçon qui était un peu en arrière. Gabrielle
+et Christine le regardent avec surprise. Il était un peu plus grand
+qu'elles, gros, d'une tournure singulière; sa figure était jolie, ses
+yeux doux et intelligents, il avait une physionomie très agréable, mais
+l'air craintif et embarrassé.
+
+Christine s'approche, lui prend la main:
+
+--Viens, mon petit, jouer avec nous; veux-tu?
+
+L'enfant ne répond pas; il regarde d'un air timide Gabrielle et
+Christine.
+
+--Est-ce que tu es sourd, mon petit? demanda Gabrielle amicalement.
+
+--Non, répondit l'enfant à voix basse.
+
+GABRIELLE
+
+--Et pourquoi ne parles-tu pas? Pourquoi ne viens-ru pas avec nous?
+
+L'ENFANT
+
+--Parce que j'ai peur que vous ne vous moquiez de moi comme les autres.
+
+GABRIELLE
+
+--Nous moquer de toi? Et pourquoi cela? Pourquoi les autres se
+moquent-ils de toi?
+
+--Vous ne voyez donc pas! dit le petit garçon en relevant la tête et les
+regardant avec surprise.
+
+GABRIELLE
+
+--Je te vois, mais je ne comprends pas pourquoi on se moque de toi. Et
+toi, Christine, vois-ru quelque chose?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, pas moi; je ne vois rien.
+
+--Alors, vous voudrez bien m'embrasser et jouer avec moi? dit le petit
+garçon en souriant et en hésitant encore.
+
+--Certainement, s'écrièrent les deux cousines en l'embrassant de tout
+leur coeur.
+
+Le petit garçon semblait si heureux, que Gabrielle et Christine se
+sentirent aussi toutes joyeuses. Au moment où ils s'embrassaient tous
+les trois, la maman et le monsieur se retournèrent. Ce dernier poussa
+une exclamation joyeuse.
+
+--Ah! les bonnes petites filles! Ce sont les vôtres, madame? Elles
+veulent bien embrasser mon pauvre François! Pauvre enfant! il en a l'air
+tout heureux!
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Pourquoi donc paraissez-vous surpris que ma fille et ma nièce
+accueillent bien votre petit François! Je m'étonnerais du contraire.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Je serais bien heureux, madame, que tout le monde pensât comme vous;
+mais l'infirmité de mon pauvre enfant le rend si timide! Il est si
+habitué à se voir l'objet des railleries et de l'aversion de tous les
+enfants, qu'il doit être heureux de se voir fêté et embrassé par vos
+bonnes et charmantes petites filles.
+
+--Pauvre enfant! dit Mme de Cémiane en le regardant avec
+attendrissement.
+
+Les enfants s'étaient rapprochés. Gabrielle et Christine tenaient
+chacune une main du petit garçon qu'elles faisaient courir, et qui riait
+de tout son coeur de cette course forcée.
+
+GABRIELLE
+
+--Maman, le petit garçon nous a dit qu'on se moquait de lui et que
+personne ne voulait l'embrasser. Pourquoi? il est très bon et très
+gentil.
+
+Mme de Cémiane ne répondit pas; le petit François la regardait avec
+anxiété; M. de Nancé soupirait et se taisait également.
+
+CHRISTINE:
+
+--Monsieur, pourquoi se moque-t-on du petit garçon?
+
+M. DE NANCÉ
+
+Parce que le bon Dieu a permis qu'il fût bossu à la suite d'une chute,
+mes enfants; et il y a des gens assez méchants pour se moquer des
+bossus, ce qui est très mal.
+
+GABRIELLE
+
+Certainement, c'est très mal; ce n'est pas sa faute s'il est bossu, il
+est très bien tout de même.
+
+--Où donc est-il bossu? Je ne vois pas, dit Christine en tournant autour
+de François.
+
+Le pauvre François était rouge et inquiet pendant cette inspection de
+Christine.
+
+«Mon Dieu! mon Dieu! pensait-il, si elle voit ma bosse, elle fera comme
+les autres, elle se moquera de moi!»
+
+Mme de Cémiane était embarrassée pour faire finir Christine sans que M.
+de Nancé s'en aperçût: Gabrielle commençait aussi à examiner le dos de
+François, lorsque Christine s'écria:
+
+«Voilà! voilà! je vois! C'est là, sur le dos! Vois-tu Gabrielle?»
+
+GABRIELLE
+
+--Oui, je vois; mais ce n'est rien du tout. Pauvre garçon! tu croyais
+que nous nous moquerions de toi? Ce serait bien méchant! Tu n'as plus
+peur, n'est-ce pas? Comment t'appelles-tu? Où est ta maman?
+
+FRANÇOIS
+
+--Je m'appelle François; maman est morte, je ne l'ai jamais vue: et
+voilà papa avec votre maman.
+
+CHRISTINE
+
+--Comment, c'est ce monsieur qui est ton papa?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Pourquoi cela vous étonne-t-il, ma bonne petite?
+
+CHRISTINE
+
+--Parce que vous êtes très grand et lui est si petit, vous êtes maigre
+et lui est si gras.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Quelle bêtise tu dis, Christine! Est-ce qu'un enfant est jamais grand
+comme son papa? Si vous alliez vous amuser avec François, ce serait
+mieux que de rester ici à dire des niaiseries.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Laissez-moi vous embrasser, mes bonnes petites filles; je vous
+remercie de tout mon coeur d'être bonnes pour mon pauvre petit François.
+
+M. de Nancé embrassa à plusieurs reprises Gabrielle et Christine, et il
+alla rejoindre Mme de Cémiane. Les enfants, de leur côté, entrèrent dans
+le bois pour ramasser des fraises.
+
+CHRISTINE
+
+--Tiens, François, viens par ici: voici une bonne place; regarde, que de
+fraises! Prends. prends tout.
+
+FRANÇOIS
+
+--Merci, ma petite amie. Comment vous appelez-vous toutes deux?
+
+GABRIELLE
+
+--Je m'appelle Gabrielle.
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi, Christine.
+
+FRANÇOIS
+
+--Quel âge avez-vous?
+
+GABRIELLE
+
+--Moi j'ai sept ans, et Christine, qui est ma cousine, a six ans. Et
+toi, quel âge as-tu?
+
+--Moi... j'ai... déjà dix ans, répondit François en rougissant.
+
+GABRIELLE
+
+--C'est beaucoup, dix ans! C'est plus que Bernard.
+
+FRANÇOIS
+
+--Qui est Bernard?
+
+GABRIELLE
+
+--C'est mon frère. Il est très bon. Je l'aime beaucoup, Il n'est pas ici
+à présent; il prend une leçon chez M. le curé.
+
+FRANÇOIS
+
+--Ah! moi aussi je dois aller prendre une leçon chez le curé, tout pres
+d'ici, à Druny.
+
+GABRIELLE
+
+--C'est comme Bernard; il y va aussi à Druny. Tu es donc près de Druny.
+
+FRANÇOIS
+
+--Tout près! Il faut dix minutes pour aller de chez nous chez le curé.
+
+GABRIELLE
+
+--Pourquoi n'es-tu jamais venu nous voir?
+
+FRANÇOIS
+
+Parce que je ne demeurais pas ici; papa était en Italie pour ma santé;
+les médecins disaient que je deviendrais droit et grand en Italie; et,
+au contraire, je suis plus bossu qu'avant, ce qui me chagrine beaucoup.
+
+GABRIELLE
+
+--Ecoute, François, ne pense pas à cela; je t'assure que tu es très
+gentil; n'est-ce pas Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je l'aime beaucoup, il a l'air si bon!
+
+Toutes deux embrassèrent François qui riait et qui avait l'air heureux;
+et tous les trois se mirent à cueillir des fraises. Gabrielle et
+Christine eurent toujours soin de désigner les meilleures places à
+François pour qu'il se fatiguât moins à chercher. Au bout d'un quart
+d'heure, ils avaient rempli un petit panier que Gabrielle tenait à son
+bras.
+
+«A présent nous allons manger, dit Gabrielle en s'essuyant le front. Il
+fait chaud, cela nous rafraîchira. Tiens, François, assois-toi là, sous
+le sapin, près de Moi, et toi, Christine, mets-toi de l'autre côté;
+c'est François qui va partager.»
+
+FRANÇOIS
+
+--Et dans quoi les mettrons-nous? nous n'avons pas d'assiettes.
+
+GABRIELLE
+
+--Nous allons en avoir tout à l'heure. Que chacun prenne une grande
+feuille de châtaigner; en voici trois.
+
+Chacun prit sa feuille, et François commença le partage; les petites
+filles le regardaient faire. Quand il eut fini:
+
+«C'est très mal partagé, dît Gabrielle; tu nous as presque tout donné;
+et il t'en reste à peine.»
+
+---Tiens, mon bon petit, en voici des miennes, dit Christine en versant
+une part de ses fraises dans la feuille de François.
+
+---Et en voilà des miennes, dit Gabrielle en faisant comme Christine.
+
+FRANÇOIS
+
+--C'est trop, beaucoup trop, mes bonnes amies.
+
+GABRIELLE
+
+--Du tout, c'est très bien: mangeons.
+
+FRANÇOIS
+
+--Comme vous êtes bonnes! Quand je suis avec d'autres enfants, ils
+prennent tout et ne m'en laissent presque pas.
+
+
+II
+
+PAOLO
+
+Les enfants finissaient de manger leurs fraises et ils sortaient du
+bois, quand ils virent arriver un jeune homme de dix-huit à vingt
+ans qui tenait son chapeau à la main, et qui saluait à chaque pas en
+s'approchant des enfants. Puis il resta debout devant eux, sans parler.
+
+Les enfants le regardaient et ne disaient rien non plus.
+
+«Signora, signor, me voilà», dit le jeune homme saluant encore.
+
+Les enfants saluèrent aussi, mais un peu effrayés.
+
+«Sais-tu qui c'est», dit François à l'oreille de Gabrielle.
+
+GABRIELLE
+
+--Non; j'ai peur. Si nous nous sauvions?
+
+«Signora, signor, sé souis venou, mé voici», recommença l'étranger
+saluant toujours.
+
+Pour toute réponse, Gabrielle prit la main de Christine et se mit à
+courir en criant:
+
+«Maman, maman, un monsieur!»
+
+Elles ne tardèrent pas à rencontrer Mme de Cémiane et M, de Nancé qui
+les avaient entendues crier et qui accouraient aussi, craignant quelque
+accident.
+
+«Qu'y a-t-il? Où est François?» demanda M. de Nancé avec anxiété.
+
+--Là, là, dans le bois, avec un monsieur fou qui va lui faire du mal,
+dit Christine tout essoufflée.
+
+M. de Nancé partit comme une flèche et aperçut François debout et
+souriant devant l'étranger, qui se mit à saluer de plus belle?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Qui êtes-vous, monsieur? Que voulez-vous?
+
+L'ÉTRANGER, saluant.
+
+--Moi, zé souis invité de venir sé signor conté. C'est vous, signor
+Cémiane.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non, ce n'est pas moi, monsieur; mais voici Mme de Cémiane.
+
+L'étranger s'approcha de Mme de Cémiane, recommença ses saluts, et
+répéta la phrase qu'il venait de dire à M. de Nancé.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Mon mari est absent, monsieur, il va rentrer; mais veuillez me dire
+votre nom, car je ne crois pas avoir encore reçu votre visite.
+
+--Moi, Paolo Peronni, et voilà une lettre dé signor conté Cémiane.
+
+Il tendit à Mme de Cémiane une lettre, qu'elle parcourut en réprimant un
+sourire.
+
+«Ce n'est pas l'écriture de mon mari», dit-elle.
+
+PAOLO
+
+--Pas écritoure! Alors, quoi faire? Il invite à dîner, et moi, povéro
+Paolo, z'étais très satisfait. Z'ai marcé fort; z'avais peur de venir
+tard. Quoi faire?
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Il faut rester à dîner avec nous, monsieur; vos amis ont voulu sans
+doute vous jouer un tour, et vous le leur rendrez en dînant ici et en
+faisant connaissance avec nous.
+
+PAOLO
+
+--Ça est bon à vous; merci, madame; moi, zé souis pas depuis longtemps
+ici; moi, zé connais personne.
+
+Le jeune homme raconta comme quoi il était médecin, Italien, échappé à
+un affreux massacre du village de Liepo, qu'il défendait avec deux cents
+jeunes Milanais contre Radetzki.
+
+«Eux sont restés presque tous toués, coupés en morceaux; moi zé mé souis
+sauvé en mé zétant sous les amis morts; quand la nouit est venoue, moi
+ramper longtemps, et puis zé mé souis levé debout et z'ai couru, couru;
+lé zour, zé souis cacé dans les bois, z'ai manzé les frouits des
+oiseaux, et la nouit courir encore zousqu'à Zènes; pouis z'ai marcé et
+z'ai dit Italiano! et les amis m'ont donné du pain, des viandes, oune
+lit; et moi zé souis arrivé en vaisseau en bonne France; les bons
+Français ont donné tout et m'ont amené ici à Arzentan; et moi, zé
+connais personne, et quand est arrivée oune lettre dou signor conté
+Cimiano, moi z'étais content, et les camarades de rire et toussoter, et
+oune me dit: «Va pas, c'est pour rire»; mais moi, z'ai pas écouté et
+z'ai fait deux lieues en oune heure; et voilà comment Paolo est venu
+zousqu'ici... Vous riez comme les camarades; c'est drôle, pas vrai?»
+
+Mme de Cémiane riait de bon coeur; M. de Nancé souriait et regardait le
+pauvre Italien avec un air de profonde pitié.
+
+«Pauvre jeune homme!» dit-il avec un soupir, Et où sont vos parents?
+
+«Mes parents?...»
+
+Et le visage du jeune homme prit une expression terrible.
+
+«Mes parents, morts, toués par les féroces Autrichiens; fousillés avec
+les soeurs, frères, amis, dans les maisons à eux! Tout est brûlé! et
+avant battous, pour les punir eux, parce que moi, Italien, z'ai allé
+avec les amis pour touer les Autrichiens méssants et barbares. Voici
+l'Autrice! voilà le Radetzki! [1]»
+
+[Note 1: Maréchal autrichien, célèbre par la répression cruelle de
+la révolte des Lombards en 1849.]
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Pauvre garçon! C'est affreux!
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Malheureux jeune homme! Etre ainsi sans parents, sans patrie, sans
+fortune! Mais il faut avoir courage. Tout s'arrangera avec l'aide de
+Dieu; ayons confiance en lui, mon cher monsieur. Courage! Vous voyez
+que vous voilà chez Mme de Cémiane sans savoir comment. C'est un
+commencement de protection. Tout ira bien; soyez tranquille.
+
+Le pauvre Paolo regarda M. de Nancé d'un air sombre et ne répondit pas;
+il ne parla plus jusqu'au retour au château.
+
+Les enfants restèrent un peu en arrière pour ne pas se trouver trop près
+de ce Paolo qui inspirait aux petites filles une certaine terreur.
+
+--Qu'est-ce qu'il disait donc des Autrichiens? demanda Christine. Il
+avait l'air si en colère.
+
+GABRIELLE
+
+--Il disait que les Italiens brûlaient des Autrichiens, et que ses soeurs
+battaient... leurs habits, je crois; et puis qu'ils tuaient tout, même
+les parents et les maisons.
+
+CHRISTINE
+
+--Qui tuait?
+
+GABRIELLE
+
+--Eux tous.
+
+CHRISTINE
+
+--Comment, eux tous? Qu'est-ce qu'ils tuaient? Et pourquoi les soeurs
+battaient-elles les habits? Je ne comprends pas du tout.
+
+GABRIELLE
+
+--Tu ne comprends rien, toi. Je parie que François comprend.
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, je comprends, mais pas comme tu dis. C'est les
+Autrichiens qui tuaient les pauvres Italiens, et qui brûlaient tout, et
+qui ont tué les parents et les soeurs de l'homme et ont brûlé sa maison.
+Comprends-tu, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, très bien; parce que tu le dis très bien; mais Gabrielle disait
+très mal.
+
+GABRIELLE
+
+--Ce n'est pas ma faute si tu es bête et que tu ne comprends rien. Tu
+sais bien que ta maman te dit toujours que tu es bête comme une oie.
+
+Christine baissa la tête tristement et se tut. François s'approcha
+d'elle et lui dit en l'embrassant:
+
+--Non, tu n'es pas bête, ma petite Christine. Ne crois pas ce que te dit
+Gabrielle.
+
+CHRISTINE
+
+--Tout le monde me dit que je suis laide et bête, je crois qu'ils disent
+vrai.
+
+GABRIELLE, l'embrassant.
+
+--Pardon, ma pauvre Christine, je ne voulais pas te faire de peine; j'en
+suis fâchée; non, non, tu n'es pas bête; pardonne-moi, je t'en prie.
+
+Christine sourit et rendit à Gabrielle son baiser. La cloche sonna pour
+le dîner, et les enfants coururent à la maison pour se nettoyer et
+arranger leurs cheveux. Le dîner se passa gaiement, grâce à l'aventure
+de l'Italien, que Mme de Cémiane avait présenté à son mari, et à
+l'appétit vorace du pauvre Paolo, qui ne se laissait pas oublier. Quand
+le rôti fut servi, il n'avait pas encore fini l'énorme portion de
+fricassée de poulet qui débordait son assiette. Le domestique avait déjà
+servi à tout le monde un gigot juteux et appétissant, pendant que Paolo
+avalait sa dernière bouchée de poulet; il regardait le gigot avec
+inquiétude; il le dévorait des yeux, espérant toujours qu'on lui en
+donnerait. Mais, voyant le domestique s'apprêter à passer un plat
+d'épinards, il rassembla son courage, et, s'adressant à M. de Cémiane,
+il dit d'une voix émue:
+
+--Signor conté, voulez-vous m'offrir zigot, s'i vous plait?
+
+--Comment donc! très volontiers, répondit le comte en riant.
+
+Mme de Cémiane partit d'un éclat de rire; ce fut le signal d'une
+explosion générale. Paolo regardant d'un air ébahi, riait aussi, sans
+savoir pourquoi et mangeait tout en riant; excité par la gaieté, par les
+rires des enfants, il rit si fort qu'il s'étrangla; une bouchée trop
+grosse ne passait pas. Il devint rouge, puis violet; ses veines se
+gonflaient; ses yeux s'ouvraient démesurément. François, qui était à sa
+gauche, voyant sa détresse, se précipita vers lui, et, introduisant ses
+doigts dans la bouche ouverte de Paolo, en retira une énorme bouchée de
+gigot. Immédiatement tout rentra dans l'ordre; les yeux, les veines, le
+teint reprirent leur aspect ordinaire, l'appétit revint plus vorace que
+jamais. Les rires avaient cessé devant l'angoisse de l'étranglement;
+mais ils reprirent de plus belle quand Paolo, se tournant la bouche
+pleine vers François, lui saisit la main, la baisa à plusieurs reprises.
+
+--Bon signorino! Pauvre petit! tou m'as sauvé la vie, et moi zé té ferai
+grand comme ton père. Quoi c'est ça? ajouta-t-il en passant sa main
+sur la bosse de François. Pas beau, pas zoli. Zé souis médecin, tout
+partira. Sera droit comme papa.
+
+Et il se mit à manger sans plus parler à personne; il se garda bien de
+rire jusqu'à la fin du dîner. Bernard avait aussi fait connaissance avec
+François pendant le dîner.
+
+--Je suis bien fâché de n'avoir pas pu rentrer plus tôt, dit Bernard.
+J'étais chez le curé; j'y vais tous les jours prendre une leçon.
+
+FRANÇOIS
+
+--Et moi aussi, je dois aller chez le curé pour apprendre le latin. Je
+suis bien content que tu y ailles; nous nous verrons tous les jours.
+
+BERNARD
+
+--J'en suis bien aise aussi; nous ferons les devoirs probablement.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je ne crois pas; quel age as-tu?
+
+BERNARD
+
+--Moi, j'ai huit ans.
+
+FRANÇOIS
+
+--Et moi dix ans.
+
+BERNARD
+
+--Dix ans! Comme tu es petit!
+
+François baissa la tête, rougit et se tut. Peu de temps après qu'on fut
+sorti de table, on vint annoncer à Christine que sa bonne venait la
+chercher pour la ramener à la maison. Christine lui fit demander si elle
+pouvait rester encore un quart d'heure, pour emporter sa poupée vêtue de
+la robe que lui faisait Gabrielle; mais, habituée à la sévérité de sa
+bonne, elle se disposa à partir et à dire adieu à sa tante et à son
+oncle.
+
+GABRIELLE
+
+--Attends un peu, Christine; je vais finir la robe dans dix minutes.
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne peux pas; ma bonne attend.
+
+GABRIELLE
+
+--Qu'est-ce que ça fait? elle attendra un peu.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais maman me gronderait et ne me laisserait plus venir.
+
+GABRIELLE
+
+--Ta maman ne le saura pas.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh oui! ma bonne lui dit tout.
+
+La tête de la bonne apparut à la porte.
+
+--Allons donc, Christine, dépêchez-vous!
+
+CHRISTINE
+
+--Me voici, ma bonne, me voici!
+
+Christine courut à sa tante pour dire adieu. François et Bernard
+voulurent l'embrasser; ils n'eurent pas le temps; la bonne entra dans le
+salon.
+
+LA BONNE
+
+--Christine, vous ne voulez donc pas venir? Il est tard; votre maman ne
+sera pas contente.
+
+CHRISTINE
+
+Me voici, ma bonne, me voici!
+
+GABRIELLE
+
+Et ta poupée? tu la laisses?
+
+--Je n'ai pas le temps, répondit tout bas Christine effarée; finis la
+robe, je t'en prie; tu me la donneras quand je reviendrai.
+
+La bonne prit le bras de Christine, et, sans lui donner le temps
+d'embrasser Gabrielle, elle l'emmena hors du salon. La pauvre Christine
+tremblait; elle craignait beaucoup sa bonne, qui était injuste et
+méchante. La bonne la poussa dans la carriole qui venait la chercher, y
+monta elle-même; la carriole partit.
+
+--Christine pleurait tout bas; la bonne la grondait, la menaçait en
+allemand, car elle était Allemande.
+
+LA BONNE
+
+--Je dirai à votre maman que vous avez été méchante; vous allez voir
+comme je vous ferai gronder.
+
+CHRISTINE
+
+--Je vous assure, ma bonne, que je suis venue tout de suite. Je vous en
+prie, ne dites pas à maman que j'ai été méchante; je n'ai pas voulu vous
+désobéir, je vous assure.
+
+LA BONNE
+
+--Je le dirai, mademoiselle, et, de plus, que vous êtes menteuse et
+raisonneuse.
+
+CHRISTINE, pleurant.
+
+--Pardon, ma bonne; je vous en prie, ne dites pas cela à maman, parce
+que ce n'est pas vrai.
+
+--Allez-vous bientôt finir vos pleurnicheries? Plus vous serez méchante
+et maussade, plus j'en dirai.
+
+Christine essuya ses yeux, retint ses sanglots, étouffa ses soupirs, et,
+après une demi-heure de route, ils arrivèrent au château des Ormes, où
+demeuraient les parents de Christine. La bonne l'entraîna au salon;
+M. et Mme des Ormes y étaient; elle la fit entrer de force. Christine
+restait près de la porte, n'osant parler. Mme des Ormes leva la tête.
+
+--Approchez, Christine; pourquoi restez-vous à la porte comme une
+coupable? Mina. est-ce que Christine a été méchante?
+
+MINA
+
+--Comme à l'ordinaire, madame; madame sait bien que mademoiselle
+Christine ne m'écoute jamais.
+
+CHRISTINE, pleurant.
+
+--Ma bonne, je vous assure...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Laissez parler votre bonne. Qu'a-t-elle fait, Mina?
+
+MINA
+
+--Elle ne voulait pas revenir, madame; après m'avoir fait longtemps
+attendre, elle se débattait encore pour rester avec sa cousine; il a
+fallu que je l'entraînasse de force.
+
+Mme des Ormes s'était levée; elle s'approcha de Christine.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous m'aviez promis d'être sage, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je... vous assure,... maman,... que j'ai été... sage,... répondit la
+pauvre Christine en sanglotant.
+
+--Oh! mademoiselle, reprit la bonne en joignant les mains, ne mentez pas
+ainsi! C'est bien vilain de mentir, mademoiselle.
+
+MADAME DES ORMES, à Christine.
+
+--Ah! vous allez encore mentir comme vous faites toujours! Vous voulez
+donc le fouet?
+
+M. des Ormes, qui n'avait rien dit jusque-là, approcha de sa femme.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ma chère, je demande grâce pour Christine. Si elle a été
+désobéissante, elle ne recommencera pas...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Comment, si? Mina s'en plaint continuellement et ne peut pas en venir
+à bout... à ce qu'elle dit.
+
+M. DES ORMES, avec impatience.
+
+Mina, Mina!... Avec nous, Christine est toujours parfaitement sage; elle
+obéit avec la docilité d'un chien d'arrêt.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Parce qu'elle a peur d'être punie. Voyons, Mina, vous m'ennuyez avec
+vos plaintes continuelles; vous exagérez toujours.
+
+Mme des Ormes questionna Christine, malgré l'humeur visible de Mina,
+dont M. des Ormes examina la physionomie fausse et méchante.
+
+Mme des Ormes finit par douter de la culpabilité de Christine, qu'elle
+remit à Mina pour la faire coucher, en lui recommandant de ne pas la
+gronder. Quand M. des Ormes se trouva seul avec sa femme, il lui dit
+avec émotion:
+
+--Vous êtes sévère pour cette pauvre enfant, vous croyez trop aux
+accusations de cette bonne, qui se plaint pour un rien.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous appelez la désobéissance un rien?
+
+M. DES ORMES
+
+--A savoir si elle a désobéi.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Comment, si elle a désobéi? Puisque Mina le dit!
+
+M. DES ORMES
+
+--Mina ne m'inspire aucune confiance; je l'ai surprise déjà plus d'une
+fois à mentir; et, de plus, je crois qu'elle déteste cette petite.
+
+MADAME. DES ORMES
+
+--Ce n'est pas étonnant! Avec elle, Christine est toujours désagréable
+et maussade.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ce qui prouve que Mina s'y prend mal. Mais, vous êtes trop sévère
+avec Christine, parce que vous ne surveillez pas assez ce qui se passe,
+et que vous ajoutez foi aux plaintes de la bonne, Christine a une
+peur affreuse de cette Mina! De grâce, mettez-y plus de soin et de
+surveillance.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! je vous en prie, parlons d'autre chose. Ce sujet m'impatiente.
+
+M. des Ormes soupira, quitta le salon, et, curieux de voir ce que
+faisait Mina, il alla voir si Christine se consolait de sa triste
+journée; il entra chez elle. Christine était dans son lit, et, seule,
+elle pleurait tout bas. M. des Ormes s'approcha, se pencha vers le lit
+de sa fille.
+
+--Où est ta bonne, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Elle est sortie, papa
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment? elle te laisse toute seule?
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, toujours quand je suis couchée.
+
+M. DES ORMES
+
+--Veux-tu que je l'appelle?
+
+--Oh! non! non! Laissez-la, je vous en prie, papa, s'écria Christine
+avec effroi.
+
+--Pourquoi as-tu peur d'elle?
+
+Christine ne répondit pas. Son père insista pour savoir la cause de sa
+frayeur; la petite finit par répondre bien bas:
+
+--Je ne sais pas.
+
+Ne pouvant en obtenir autre chose, il quitta Christine, triste et
+préoccupé. Sa conscience lui reprochait son insouciance pour elle et le
+peu de soin qu'il prenait de son bien-être, sa femme ne s'en occupant
+pas du tout. Quand il rentra au salon, il trouva Mme des Ormes d'assez
+mauvaise humeur; il ne lui reparla plus de Christine ni de Mina, mais
+il forma le projet de surveiller la bonne et de la faire partir à la
+première méchanceté ou calomnie dont elle se rendrait coupable.
+
+
+III
+
+DEUX ANNÉES QUI FONT DEUX AMIS
+
+Peu de jours après, M. des Ormes fut appelé à Paris pour une affaire
+importante; il aurait désiré y aller seul, mais sa femme voulut
+absolument l'accompagner, disant qu'elle avait à faire des emplettes
+indispensables; elle se rendit en toute hâte chez sa belle-soeur de
+Cémiane pour lui annoncer son départ.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Et Christine, l'emmenez-vous?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Certainement non; que voulez-vous que j'en fasse pendant mes courses,
+mes emplettes? Je n'emmène que ma femme de chambre et un domestique.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Que deviendra donc, Christine?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--D'abord, mon absence durera à peine quinze jours; elle restera avec sa
+bonne, qui n'a pas autre chose à faire qu'à la soigner.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Il me semble que Christine la craint beaucoup; ne pensez-vous pas
+qu'elle soit trop sévère?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Pas du tout! Elle est ferme, mais très bonne. Christine a besoin
+d'être menée un peu sévèrement; elle est raisonneuse, impertinente même,
+et toujours prête à résister.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Je ne l'aurais pas cru! elle parait si douce, si obéissante! Je la
+ferai venir souvent chez moi pendant votre absence, n'est-ce pas?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Tant que vous voudrez, ma chère; faites comme vous voudrez et tout ce
+que vous voudrez, pourvu qu'elle reste établie aux Ormes avec sa bonne.
+Adieu, je me sauve, je pars demain, et j'ai tant à faire!
+
+Mme des Ormes rentra, s'occupa de ses paquets, recommanda à Mina de
+mener souvent Christine chez sa tante de Cémiane, et partit le lendemain
+de bonne heure.
+
+Cette absence devait être de quinze jours; elle se prolongea de mois en
+mois pendant deux ans, à cause d'un voyage à la Martinique que dut faire
+M. des Ormes, qui avait placé là une grande partie de sa fortune. Mme
+des Ormes voulut à toute force l'accompagner, car elle aimait tout ce
+qui était nouveau, extraordinaire, et surtout les voyages. Pendant ces
+deux ans, les Cémiane et M. de Nancé ne quittèrent pas la campagne,
+heureusement pour Christine, qui voyait sans cesse Gabrielle, Bernard et
+leur ami François. Christine conçut une amitié très vive pour François
+dont la bonté et la complaisance la touchaient et lui donnaient le désir
+de l'imiter. Elle allait souvent passer des mois entiers chez sa tante,
+qui avait pitié de son abandon. Mina était hypocrite aussi bien que
+méchante, de sorte qu'elle sut se contenir en présence des étrangers, et
+que personne ne devina combien la pauvre Christine avait à souffrir de
+sa dureté et de sa négligence. Christine n'en parlait jamais, parce que
+Mina l'avait menacée des plus terribles punitions si elle s'avisait de
+se plaindre à ses cousins où à quelque autre.
+
+Paolo aimait et protégeait Christine; il aimait aussi François, auquel
+il donnait des leçons de musique et d'italien, ce qui lui faisait gagner
+cinquante francs par Mois, somme considérable dans sa position, et
+suffisante pour le faire vivre. Il avait aussi quelques malades qui
+l'appelaient, le sachant médecin et peu exigeant pour le payement de ses
+visites. D'ailleurs, il passait des semaines entières chez M. de Nancé.
+Ces deux années se passèrent donc heureusement pour tous nos amis. On
+avait tous les mois à peu près des nouvelles de M. et Mme des Ormes; ils
+annoncèrent enfin leur retour pour le mois de juillet, et cette fois ils
+furent exacts. L'entrevue avec Christine ne fut pas attendrissante; son
+père et sa mère l'embrassèrent sans émotion, la trouvèrent très grande
+et embellie: elle avait huit ans, avec la raison et l'intelligence d'un
+enfant de dix pour le moins. Son instruction ne recevait pas le même
+développement; Mina ne lui apprenait rien, pas même à coudre; Christine
+avait appris à lire presque seule, aidée de Gabrielle et de François,
+mais elle n'avait de livres que ceux que lui prêtait Gabrielle; François
+ignorait son dénûment, sans quoi il lui eût donné toute sa bibliothèque.
+
+Le lendemain du retour de M. et Mme des Ormes, ils reçurent un mot de
+Mme de Cémiane, qui leur demandait de venir passer la journée suivante
+avec eux et d'amener Christine.
+
+«Il faut, disait-elle, que je vous présente un nouveau voisin de
+campagne, M. de Nancé, qui est charmant; et un demi-médecin italien,
+fort original, qui vous amusera; il me fait savoir, par un billet
+attaché au collier de mon chien de garde, qu'il viendra chez moi demain.
+Amenez-nous Christine; Gabrielle vous le demande instamment.»
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je suis bien aise que votre soeur fasse quelques nouvelles
+connaissances dans le voisinage; nous en profiterons et nous les
+engagerons à dîner pour la semaine prochaine.
+
+M. DES ORMES
+
+--Comme vous voudrez, ma chère; mais il me semble qu'il vaudrait mieux
+attendre qu'ils nous eussent fait une visite.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Pourquoi attendre? Si l'un est charmant et l'autre original, comme dit
+notre soeur, je veux les avoir chez moi; ils nous amuseront.
+
+M. des Ormes garda le silence, comme d'habitude, devant l'opposition
+de sa femme. Elle courut dans sa chambre pour préparer sa toilette du
+lendemain. Elle ne songea pas à Christine, mais M. des Ormes prévint
+la bonne qu'ils emmèneraient Christine avec eux. Les yeux de Christine
+brillèrent: elle eut peine à contenir sa joie; sa bouche souriait malgré
+elle, et ses joues s'animèrent d'un éclat extraordinaire; mais la
+présence de sa bonne arrêta tout signe extérieur de satisfaction; elle
+resta silencieuse et immobile. La journée lui parut interminable; le
+lendemain elle s'éveilla de bonne heure; sa bonne dormit tard, et la
+pauvre Christine attendit deux grandes heures le réveil de Mina.
+
+La certitude d'avoir une journée de liberté mit la bonne de belle
+humeur; elle ne brusqua pas trop Christine, ne lui arracha pas les
+cheveux en la peignant, ne lui mit pas trop de savon dans les yeux en
+la débarbouillant, l'habilla proprement, et lui donna pour son premier
+déjeuner un peu de beurre sur son pain, douceur à laquelle Christine
+n'était pas accoutumée, car la bonne mangeait habituellement le beurre
+et le chocolat au lait destinés à Christine, et ne lui donnait que du
+pain et une tasse de lait.
+
+La matinée s'avançait, personne ne venait chercher Christine; elle
+commençait à s'inquiéter, surtout quand elle entendit les allées et
+venues qui annonçaient le départ, et enfin le bruit de la voiture devant
+le perron. Elle n'osait rien demander à sa bonne, mais son visage
+s'attristait, ses yeux se mouillaient, lorsque la porte s'ouvrit, et M.
+des Ormes entra. S'avançant vers elle:
+
+--Christine, nous partons; es-tu prête?
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, papa, depuis longtemps.
+
+M. DES ORMES
+
+--Pourquoi tes yeux sont-ils pleins de larmes? Aimes-tu mieux rester à
+la maison?
+
+CHRISTINE.
+
+--Oh non! non, papa! J'avais peur que vous ne m'oubliassiez.
+
+M DES ORMES
+
+--Ma pauvre fille, je ne t'oublie pas, tu le vois bien. Allons vite,
+pour ne pas faire attendre ta maman.
+
+Christine ne se le fit pas dire deux fois et courut à son père, qui
+l'emmena précipitamment. Il entendait la voix mécontente de sa femme;
+elle arrivait au perron et appelait:
+
+--Philippe, où êtes-vous donc? Où est M. des Ormes? Pourquoi Christine
+ne vient-elle pas?
+
+--Me voici, madame, répondit le domestique sortant de l'antichambre.
+Monsieur est monté chez mademoiselle.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Allez leur dire que je les attends.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ne vous impatientez pas, ma chère; j'étais allé chercher Christine.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Bonjour, Christine. Pourquoi n'es-tu pas venue chez moi?
+
+CHRISTINE
+
+--Maman, j'attendais ma bonne, qui m'avait défendu de sortir sans elle.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mina a toujours des idées baroques! Quelle nécessité d'enfermer cette
+enfant et de l'empêcher de venir dans ma chambre! Et toi, Christine, si
+tu avais eu un peu d'esprit, tu n'aurais pas attendu la permission de
+Mina... Comme tu es rouge, Christine; tu n'es pas jolie, ma pauvre
+fille!
+
+M. DES ORMES
+
+--Il est impossible de savoir si elle a de l'esprit puisqu'elle ne parle
+guère, devant nous, du moins; et, quant à sa laideur, je ne puis vous
+l'accorder, car elle vous ressemble extraordinairement.
+
+M. des Ormes sourit malicieusement en disant ces mots, et voulut aider
+sa femme à monter en voiture; mais elle le repoussa en disant avec
+humeur:
+
+«Laissez-moi; je monterai bien sans votre aide».
+
+Il prit Christine dans ses bras et voulut la mettre dans la voiture,
+près de sa mère.
+
+«Mettez-la sur le siège, dit Mme des Ormes; elle va chiffonner ma jolie
+robe ou elle la salira avec ses pieds».
+
+M. des Ormes plaça Christine sur le siège, près du cocher.
+
+--Faites bien attention à la petite, dit-il en la lui remettant.
+
+LE COCHER
+
+--Que monsieur soit tranquille, j'y veillerai, elle est si mignonne, si
+douce, pauvre petite! Ce serait bien dommage qu'il lui arrivât quelque
+chose.
+
+Christine n'avait pas dit un mot tout ce temps; elle osait à peine
+respirer, tant elle avait peur d'augmenter l'humeur de sa mère et d'être
+laissée à la maison. Quand la voiture partit, elle poussa un soupir de
+satisfaction.
+
+--Vous avez quelque chose qui vous gêne, mademoiselle Christine? demanda
+le cocher.
+
+CHRISTINE
+
+--Non, au contraire; je suis contente que nous soyons partis! J'avais si
+peur de rester à la maison.
+
+LE COCHER
+
+--Pauvre petite mam'selle! Votre bonne vous rend la vie dure tout de
+même.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! taisez-vous, je vous en prie, bon Daniel; si ma bonne le savait!
+
+LE COCHER
+
+--C'est vrai tout de même! Pauvre petite! vous n'en seriez pas plus
+heureuse.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais je vais voir Gabrielle, qui est si bonne pour moi! et le petit
+François, qui est si bon! et mon cousin Bernard, que j'aime tant Je suis
+heureuse, très heureuse, je vous assure!
+
+--Aujourd'hui, dit Daniel en lui-même; mais demain ce sera autre chose.
+
+Christine ne parla plus, elle songea avec bonheur à la bonne journée
+qu'elle allait passer; la route n'était pas longue, on ne tarda pas à
+arriver, car il n'y avait que trois kilomètres du château des Ormes à
+celui de M. et Mme de Cémiane. Gabrielle et Bernard se précipitèrent à
+la rencontre de leur cousine, que M. des Ormes avait fait descendre de
+dessus le siège.
+
+«Viens vite, lui dit Gabrielle, j'ai habillé une poupée comme une
+mariée; viens voir comme elle est jolie! Elle est pour toi».
+
+Mme des Ormes était déjà entrée au salon, et Christine se laissa aller
+à la joie; Gabrielle et Bernard l'emmenèrent dans leur chambre, où elle
+trouva sa poupée étendue sur un joli petit lit et habillée en robe de
+mousseline blanche, avec un voile comme pour une première communion.
+Christine ne cessait de remercier Gabrielle et Bernard aussi, qui avait
+travaillé avec le menuisier au petit lit de la poupée. François ne
+tarda pas à se joindre à ses amis; Christine lui témoigna sa joie de le
+revoir. Pendant que son coeur se dilatait et que sa langue se déliait,
+Mme des Ormes faisait la gracieuse avec M. de Nancé que lui avait
+présenté Mme de Cémiane et l'Italien qui saluait et qui faisait son
+possible pour plaire à Mme des Ormes, afin d'être engagé à aller la
+voir, ce qui lui ferait une connaissance de plus.
+
+Il avait bien vite deviné que c'était à Mme des Ormes qu'il fallait
+plaire pour être admis chez elle; aussi ne cessa-t-il de chercher les
+occasions de lui être agréable; elle laissa tomber une épingle qui
+attachait son châle, Paolo se précipita à quatre pattes pour la
+chercher.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ce n'est pas la peine, monsieur Paolo: une épingle n'a rien de
+précieux.
+
+PAOLO
+
+--Oh! oune épingle portée par vous, bella signora, est oune trésor.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Joli trésor! Voyons, monsieur Paolo, finissez vos recherches; je vous
+répète que ce n'est pas la peine.
+
+PAOLO
+
+--Zamais, signora; zé resterai ployé vers la terre zousqu'à la
+trouvaille dé cé trésor.
+
+«Madame la comtesse est servie!» annonça un valet de chambre.
+
+Chacun se dirigea vers la salle à manger; Paolo restait à quatre pattes,
+Il se releva sur ses genoux quand tout le monde fut sorti.
+
+«Per Bacco! dit-il à mi-voix en se grattant la tête; z'ai fait oune
+sottise... Quoi faire? ils vont manzer tout! Et cette couquine
+d'épingle, quoi faire? Ah! z'ai oune idée! Bella! bellissima! zé vais
+prendre oune épingle sour la table et zé dirai: «Voilà, voilà votre
+épingle! Zé l'ai trouvée!»
+
+Il sauta sur ses pieds, saisit une des épingles qui garnissaient une
+pelote à ouvrage posée sur la table et se précipita vers la salle à
+manger d'un air triomphant.
+
+--Voilà, voilà, signora! Zé l'ai trouvée!
+
+--Ah! ah! ah! dit Mme des Ormes, riant aux éclats, ce n'est pas la
+mienne! Elle est blanche, la mienne était noire!
+
+--Dio mio! s'écria le malheureux Paolo consterné de ce qu'il venait
+d'entendre! c'est parce que zé l'ai frottée à... à... mon horloze
+d'arzent.
+
+--Voyons, monsieur Paolo, finissez vos folies et mangez votre omelette,
+dit M. de Cémiane à demi mécontent; le déjeuner n'en finira pas, et les
+enfants n'auront pas le temps de s'amuser et de faire leur pêche aux
+écrevisses.
+
+Paolo ne se le fit pas dire deux fois; il se mit à table et avala son
+omelette avec une promptitude qui lui fit regagner le temps perdu. Mme
+des Ormes regardait souvent Christine et la reprenait du geste et de la
+voix.
+
+«Tu manges trop, Christine! N'avale donc pas si gloutonnement!... Tu
+prends de trop gros morceaux!...»
+
+Christine rougissait, ne disait rien; François, qui était près d'elle,
+la voyant prête à pleurer, après une dixième observation, ne put
+s'empêcher de répondre pour elle:
+
+«C'est parce qu'elle a très faim, madame; d'ailleurs, elle ne mange pas
+beaucoup; elle coupe ses bouchées aussi petites que possible».
+
+Mme des Ormes ne connaissait pas François; elle le regarda d'un air
+étonné.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Qui êtes-vous, mon petit chevalier, pour prendre si vivement la
+défense de Christine?
+
+FRANÇOIS
+
+--Je suis son ami, madame, et je la défendrai toujours de toutes mes
+forces.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Qui ne sont pas grandes, mon pauvre ami.
+
+--Non c'est vrai; mais j'ai papa pour soutien si j'en ai besoin.
+
+MADAME DES ORMES, d'un air moqueur
+
+--Oh! oh! voudriez-vous me livrer bataille, par hasard? Et où est-il,
+votre papa, mon petit Ésope?
+
+--Près de vous, madame, reprit M. de Nancé d'une voix grave et sévère.
+
+MADAME DES ORMES, très surprise.
+
+--Comment? ce petit... ce... cet aimable enfant?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Oui, madame, ce petit Ésope, comme vous venez de le nommer, est mon
+fils; j'ai l'honneur de vous le présenter.
+
+MADAME DES ORMES, embarrassée.
+
+--Je suis désolée..., je suis charmée!... je regrette... de ne l'avoir
+pas su plus tôt.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Vous lui auriez épargné cette nouvelle humiliation, n'est-ce pas,
+madame? Pauvre enfant! il en a tant supporté! Il y est plus fait que
+moi!
+
+FRANÇOIS
+
+--Papa! papa! je vous en prie, ne vous en affligez pas! Je vous assure
+que cela m'est égal! Je suis si heureux ici, au milieu de vous tous!
+Bernard, Gabrielle et Christine sont si bons pour nous! Je les aime
+tant!
+
+--Et nous aussi nous t'aimons tant, mon bon François, dit Christine à
+demi-voix en lui serrant la main dans les siennes.
+
+--Et nous t'aimerons toujours! Tu es si bon! reprit Gabrielle en lui
+serrant l'autre main.
+
+BERNARD
+
+--Et partout et toujours, nous nous défendrons l'un l'autre; n'est-ce
+pas, François?
+
+Mme des Ormes était restée fort embarrassée pendant ce dialogue; M. des
+Ormes ne l'était pas moins qu'elle, pour elle; M. et Mme de Cémiane
+étaient mal à l'aise et mécontents de leur soeur. M. de Nancé restait
+triste et pensif. Tout à coup Paolo se leva, étendit le bras et dit
+d'une voix solennelle:
+
+--Écoutez tous! Écoutez-moi, Paolo. Zé dis et zé zoure qué lorsque cet
+enfant, que la signora appelle Esoppo, aura vingt et oune ans, il sera
+aussi grand, aussi belle que son respectabile signor padre. C'est moi
+qui lé ferai parce que l'enfant est bon, qu'il m'a fait oune énorme
+bienfait, et... et que zé l'aime.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--C'est la seconde fois que vous me faites cette bonne promesse,
+monsieur Paolo; mais si vous pouvez réellement redresser mon fils,
+pourquoi ne le faites-vous pas tout de suite?
+
+--Patience, signor mio, zé souis médecin. A présent, impossible,
+l'enfant grandit; à dix-huit ou vingt ans, c'est bon; mais avant,
+mauvais.
+
+M. de Nancé soupira et sourit tout à la fois en regardant François, dont
+le visage exprimait le bonheur et la gaieté. Il causait d'un air fort
+animé avec ses amis; tous parlaient et riaient, mais à voix basse, pour
+ne pas troubler la conversation des grandes personnes.
+
+
+IV
+
+LES CARACTÈRES SE DESSINENT
+
+Le déjeuner était fort avancé, Bernard demanda à sa mère s'il pouvait
+sortir de table avec Gabrielle, Christine et François. La permission fut
+accordée sans difficulté, et les enfants disparurent pour s'amuser dans
+le jardin.
+
+CHRISTINE
+
+--Mon bon François, comme je te remercie d'avoir pris ma défense! Je ne
+savais plus comment faire pour manger comme maman voulait.
+
+FRANÇOIS
+
+--C'est pour cela que j'ai parlé pour toi, Christine: je voyais bien que
+tu n'osais plus manger, que tu avais envie de pleurer. Ça m'a fait de la
+peine.
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi aussi, j'ai eu du chagrin quand maman a eu l'air de se moquer
+de toi.
+
+FRANÇOIS
+
+--Oh! il ne faut pas te chagriner pour cela! Je suis habitué d'entendre
+rire de moi. Cela ne me fait rien; c'est seulement quand papa est là que
+je suis fâché, parce qu'il est toujours triste quand il entend se moquer
+de ma bosse. Il m'aime tant, ce pauvre papa!
+
+BERNARD
+
+--Oh oui! il est bien meilleur que ma tante des Ormes, qui n'aime pas du
+tout la pauvre Christine.
+
+CHRISTINE
+
+--Je t'assure, Bernard, que tu te trompes. Maman m'aime; seulement, elle
+n'a pas le temps de s'occuper de moi.
+
+BERNARD
+
+--Pourquoi n'a-t-elle pas le temps?
+
+CHRISTINE
+
+--Parce qu'il faut qu'elle fasse des visites, qu'elle s'habille, qu'elle
+essaye des robes! Et puis elle a des personnes qui viennent la voir! Et
+puis ils sortent ensemble! Et puis... beaucoup d'autres choses encore.
+
+FRANÇOIS
+
+--Et toi, qu'est-ce que tu fais pendant ce temps?
+
+CHRISTINE
+
+--Je reste avec ma bonne; et c'est ça qui est terrible! Elle est si
+méchante, ma bonne!
+
+FRANÇOIS
+
+--Pourquoi ne le dis-tu pas à ta maman?
+
+CHRISTINE
+
+--Parce ma bonne me battrait horriblement; elle dirait des mensonges à
+maman, et je serais encore grondée et punie.
+
+FRANÇOIS
+
+--Pourquoi ne dis-tu pas à ta maman que ta bonne est une méchante
+menteuse?
+
+CHRISTINE
+
+--Maman ne me croirait pas; elle croit toujours ma bonne.
+
+FRANÇOIS
+
+--Alors, moi, je vais le dire à papa pour qu'il le dise à ta maman.
+
+CHRISTINE
+
+--Non, non, François, je t'en prie, ne dis rien; ma bonne me gronderait
+et me battrait bien plus, et maman ne me croirait pas. Je n'en parle
+qu'à toi, parce que je t'aime plus que tout le monde.
+
+FRANÇOIS
+
+--Mais tu es malheureuse, pauvre Christine, et je ne peux pas supporter
+cela.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais non! quand je suis ici, avec toi surtout, je suis très heureuse;
+j'y viens presque tous les jours; et quand ma bonne n'est pas avec moi,
+je ne suis pas malheureuse.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je voudrais bien que papa allât chez toi.
+
+CHRISTINE
+
+--Pourquoi n'y vient-il pas?
+
+FRANÇOIS
+
+Parce que ta maman voit beaucoup de monde; elle est très élégante, et
+papa n'aime pas cela.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais il vient chez ma tante; c'est la même chose!
+
+FRANÇOIS
+
+--Il dit que non; que vous êtes tous très bons, que ta tante et ton
+oncle ne font pas d'élégance, qu'ils reçoivent simplement et sans
+toilette, et je ne saïs quoi encore que j'ai oublié.
+
+Bernard et Gabrielle, qui s'étaient éloignés, reviennent.
+
+BERNARD
+
+--C'est ennuyeux de ne rien faire! Si nous commencions notre pêche aux
+écrevisses?
+
+GABRIELLE
+
+--Oui, oui, commençons; demandons les pêchettes, la viande crue, les
+paniers.
+
+BERNARD
+
+--Mais il nous faut quelqu'un pour nous aider.
+
+FRANÇOIS
+
+--Voici tout juste M. Paolo; mais il ne nous voit pas.
+
+Les enfants se mirent à crier:
+
+«Monsieur Paolo! par ici!»
+
+Paolo se retourne et s'avance vers eux à pas précipités. Il salue:
+
+--Messieurs, mesdemoiselles..., à quel service vous voulez Paolo? Lé
+voici!
+
+FRANÇOIS
+
+--Mon bon monsieur Paolo, voulez-vous nous aider à arranger nos
+pêchettes pour prendre des écrevisses?
+
+PAOLO
+
+--Oui, signor; tout pour votre service. Paolo reconnaissant, n'oublie
+jamais ni bon ni mauvais.
+
+Tous coururent chercher ce qu'il leur fallait, et revinrent près du
+ruisseau; Paolo allait, venait, déployait les pêchettes, les mettait
+dans l'eau.
+
+«Pas là, pas là, monsieur Paolo, criaient les enfants; il y a des
+branches qui accrochent la pêchette».
+
+Paolo changeait de place.
+
+«Pas là, pas là! criaient Bernard et Gabrielle: il n'y en a pas; il n'y
+a que des pierres.»
+
+PAOLO
+
+--L'écrevisse aime les pierres, signor Bernardo.
+
+BERNARD
+
+--Quand les pierres sont dans l'eau, mais pas quand elles sont perchées
+en l'air.
+
+PAOLO
+
+--L'écrevisse a des pattes, signor Bernardo.
+
+BERNARD
+
+--Pour marcher dans l'eau, mais pas pour en sortir, grimper et tomber.
+
+PAOLO
+
+--L'écrevisse a oune queue, signor Bernardo.
+
+BERNARD
+
+--Pour se soutenir dans l'eau, mais pas en l'air.
+
+PAOLO
+
+--L'écrevisse a oune peau dure, signor Bernardo.
+
+BERNARD
+
+--Ah bah! Vous m'ennuyez, monsieur Paolo! Je vous dis que les pêchettes
+sont très mal là! Donnez-les-moi, que je les place comme il faut.
+
+PAOLO
+
+--Voilà, signor Bernardo.
+
+Paolo tendit la pêchette déjà accrochée à une racine qui sortait d'un
+rocher. Bernard la prit et la plaça avec deux autres dans un recoin où
+venaient se réfugier quelques écrevisses.
+
+Pendant qu'il arrangeait ses pêchettes, Paolo restait immobile, un peu
+honteux, un peu mécontent et n'osant le témoigner. François et Christine
+s'aperçurent de son embarras, et s'approchèrent de lui:
+
+«Mon cher monsieur Paolo, lui dit tout bas le petit François, prenons
+les quatre pêchettes qui restent, et allons les mettre près d'un rocher
+où vous vouliez mettre les autres; je suis sûr qu'il y a des écrevisses
+par là.»
+
+--Voua croyez, signor excellentissimo? dit Paolo d'un air joyeux.
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, oui, François a raison, mon pauvre monsieur Paolo; venez avec
+nous.
+
+Paolo sourit et saisit les pêchettes oubliées; il les arrangea, les
+plaça très habilement et attendit patiemment les écrevisses; elles ne
+tardèrent pas à arriver en foule, si bien que lorsque Bernard leva sa
+pêchette en criant d'un air triomphant:
+
+«J'en ai trois!»
+
+Paolo leva les siennes et s'écria avec une voix retentissante:
+
+«Z'en ai dix-houit et des souperbes!»
+
+BERNARD
+
+--Dix-huit! Près de ce rocher? Pas possible!
+
+Bernard et Gabrielle coururent aux pêchettes de Paolo, et comptèrent en
+effet dix-huit belles écrevisses.
+
+--C'est vrai, dit Gabrielle, M. Paolo a raison.
+
+--Et Bernard a eu tort! dit Christine à Gabrielle en s'éloignant. Il
+a fait de la peine à ce pauvre M. Paolo, qui est très bon et très
+complaisant.
+
+GABRIELLE
+
+--Oui, mais il est si ridicule!
+
+CHRISTINE
+
+--Qu'est-ce que ça fait, s'il est bon?
+
+GABRIELLE
+
+--C'est vrai, mais c'est tout de même ennuyeux d'être ridicule.
+
+CHRISTINE
+
+--Gabrielle, est-ce que tu n'aimes pas François?
+
+GABRIELLE
+
+--Si fait, mais je ne voudrais pas être comme lui.
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi, je le trouve si bon, que je l'aime cent fois plus que Maurice
+et Adolphe de Sibran, qui sont si beaux.
+
+GABRIELLE
+
+--Pas moi, par exemple; François est bon, c'est vrai; mais quand il y a
+du monde, je suis honteuse de lui.
+
+CHRISTINE
+
+--Moi, jamais je ne serai honteuse de François, et je voudrais être sa
+soeur pour pouvoir être toujours avec lui.
+
+GABRIELLE
+
+--Je serais bien fâchée d'avoir un frère bossu!
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi, je serais bien heureuse d'avoir un frère si bon!
+
+--Signorina Christina dit bien, fait bien et pense bien, dit Paolo, qui
+s'était approché d'elles sans qu'elles le vissent.
+
+GABRIELLE
+
+--Comme c'est vilain d'écouter, monsieur Paolo, Vous m'avez fait peur.
+
+PAOLO, avec malice
+
+--On a toujours peur quand on dit mal, signorina.
+
+GABRIELLE
+
+--Je n'ai rien dit de mal. Vous n'allez pas raconter tout cela à
+François, je l'espère bien?
+
+PAOLO
+
+--Pourquoi? Puisque vous n'avez rien dit de mal!
+
+GABRIELLE
+
+--Non, certainement; mais tout de même je ne veux pas que François sache
+ce que nous avons dit.
+
+PAOLO
+
+--Pourquoi? puisque...
+
+FRANÇOIS
+
+--Monsieur Paolo, monsieur Paolo, venez m'aider, je vous prie, à prendre
+les écrevisses et les mettre dans une terrine couverte.
+
+PAOLO
+
+--Pourquoi vous m'appelez, puisque c'est fini, signor Francesco?
+
+FRANÇOIS, rougissant
+
+--Parce que j'avais besoin de vous..., de votre aide.
+
+--Non, non, ce n'est pas ça? dit Paolo en secouant la tête; il y a autre
+chose... Dites le vrai; Paolo sera discret, ne dira rien à personne.
+
+FRANÇOIS
+
+--Eh bien! c'est parce que Gabrielle était embarrassée et que voua la
+tourmentiez; j'ai voulu la délivrez.
+
+PAOLO
+
+--Vous avez entendu ce qu'elles ont dit.
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, tout; mais il ne faut pas qu'elles le sachent.
+
+PAOLO
+
+--Et vous venez au secours de Gabrielle? c'est bien ça! c'est bien! Zé
+vous ferai grand comme le signor papa! Vous verrez.
+
+François se mit à rire; il ne croyait pas à la promesse de Paolo, mais
+il était reconnaissant de sa bonne volonté.
+
+La pêche continua quelque temps, pêche miraculeuse, car ils prirent en
+deux heures plus de cent écrevisses, grâce à Paolo et à François, qui
+plaçaient bien les pêchettes, et qui saisissaient les écrevisses au
+passage. La journée s'acheva très heureusement pour tout le monde; Mme
+des Ormes, enchantée d'avoir deux personnes de plus à inviter, fut
+charmante pour M. de Nancé, qu'elle engagea à venir dîner chez elle le
+surlendemain avec François; M. de Nancé allait refuser, quand il vit le
+regard inquiet et suppliant de son fils; il accepta donc, à la grande
+joie de Christine et de son ami François. Mme des Ormes invita Paolo,
+qui salua jusqu'à terre pour témoigner sa reconnaissance; M. et Mme de
+Cémiane promirent aussi de venir avec Bernard et Gabrielle. En s'en
+allant, Mme des Ormes permit à Christine de se mettre dans la calèche,
+sa toilette ne devant plus être ménagée; Christine était si contente de
+sa journée, qu'elle ne pensa à sa bonne qu'en descendant de voiture;
+heureusement que la bonne n'était pas rentrée et que Christine, aidée de
+la femme de Daniel, eut le temps de se déshabiller, de se coucher et de
+s'endormir avant le retour de Mina.
+
+
+V
+
+ATTAQUE ET DÉFENSE
+
+Le lendemain, sa vie de misère recommença; habituée à souffrir et à se
+taire, elle se consola par la pensée du dîner du lendemain, qui devait
+la réunir à sa cousine et à son ami François. Mme des Ormes fut très
+agitée le jour du dîner; elle avait une toilette élégante à préparer,
+une coiffure nouvelle à essayer, les apprêts du dîner à surveiller. Un
+nouveau cuisinier qui n'avait pas encore fait de grands galas, lui
+donnait de vives inquiétudes; elle craignait que quelque chose ne fût
+pas bien; elle fit une douzaine de descentes à la cuisine, des visites
+innombrables à l'office, brouillant tout, grondant les domestiques, leur
+donnant des ordres contradictoires, aidant elle-même à piquer un gigot
+de mouton qui devait être présenté comme du chevreuil, dressant des
+corbeilles de fruits qui s'écroulaient avant que le sommet de la
+pyramide eût reçu ses derniers ornements. Son mari la suppliait de ne
+pas tant s'agiter, de laisser faire les domestiques.
+
+--Vous les retarderez au lieu de les aider, ma chère, votre agitation
+les gagne et ils ne font que courir et discourir sans rien terminer.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Laissez-moi tranquille; vous n'y entendez rien, vous ne m'aidez jamais
+et vous voulez donner des conseils! Ces domestiques sont bêtes et
+insupportables; ils ne comprennent rien; si je n'étais pas là tout
+serait ridicule et affreux.
+
+M. DES ORMES
+
+--Mais pourquoi tout ce train pour un dîner de famille?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--De famille? Vous appelez famille M. de Nancé et son fils, M. et Mme de
+Sibran et leurs fils, M. Paolo, M. et Mme de Guilbert et leurs filles!
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment! vous avez invité tout ce monde?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Certainement! Je ne veux pas faire dîner M. de Nancé en tête-à-tête
+avec nous et avec ma soeur et son mari.
+
+M. DES ORMES
+
+--Je crois qu'il l'aurait mieux aimé que de se trouver avec un tas de
+gens fort peu agréables et qu'il n'a jamais vus.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--C'est bon! Vous n'y entendez rien, je vous le répète; laissez-moi
+faire!... Grand Dieu! trois heures! Ils vont venir dans une heure! Je ne
+suis ni coiffée, ni habillée.
+
+Mme des Ormes sortit en courant. M. des Ormes leva les épaules et rentra
+dans sa chambre pour oublier, à l'aide d'une mélodie écorchée sur son
+violon, les bizarreries de sa femme et le joug qui pesait sur lui.
+
+Christine, qui n'avait pas autant d'embarras de toilette que sa mère,
+fut prête de bonne heure et vit arriver, peu d'instants après, son oncle
+et sa tante de Cémiane avec Bernard et Gabrielle, puis M. de Nancé avec
+François et Paolo, puis les Sibran et les Guilbert.
+
+Mme des Ormes ne paraissait pas encore; M. des Ormes semblait un
+peu embarrassé, faisait des excuses de l'absence de sa femme, qui,
+disait-il, avait eu beaucoup d'occupations.
+
+Enfin. Mme des Ormes fit son apparition au salon dans une toilette
+resplendissante qui surprit toute la société; elle provoqua les
+compliments, fit remarquer ses beaux bras (trop courts pour sa taille),
+sa peau blanche (blafarde et épaisse), sa taille parfaite (grâce à une
+épaule et à un côté rembourrés), ses beaux cheveux (crépus et d'un
+noir indécis). M. et Mme de Cémiane souffraient du ridicule qu'elle se
+donnait; les autres s'en amusaient et s'extasiaient sur les beautés
+qu'elle leur signalait et qu'ils n'auraient pas aperçues sans son aide.
+
+Pendant ce temps, les enfants, au nombre de huit s'amusaient et
+causaient dans un salon à côté. Maurice et Adolphe de Sibran examinaient
+avec une curiosité moqueuse le pauvre François, qu'ils ne connaissaient
+pas encore; Hélène et Cécile de Guilbert chuchotaient avec eux et
+jetaient sur François des regards dédaigneux.
+
+--Qui est ce drôle de petit bossu? demanda Maurice à Bernard.
+
+BERNARD
+
+--C'est un ami que nous voyons depuis deux ans environ, et qui est très
+bon garçon.
+
+MAURICE
+
+--Bon garçon, j'en doute; les bossus sont toujours méchants; aussi il
+faut les écraser avant qu'ils vous écorchent, et c'est ce que nous
+faisons, Adolphe et moi.
+
+BERNARD
+
+--Celui-ci ne vous écorchera ni ne vous mordra: vous répète qu'il est
+très bon.
+
+MAURICE
+
+--Bah! bah! laissez donc. Mais faites-nous faire connaissance avec lui.
+
+BERNARD
+
+--Très volontiers, si vous voulez être bons pour lui.
+
+MAURICE
+
+--Soyez tranquille, nous serons très polis et très aimables.
+
+BERNARD
+
+--François, voici Maurice et Adolphe de Sibran qui veulent faire
+connaissance avec toi.
+
+François s'approcha de Bernard et tendit la main main aux deux Sibran.
+
+«Bonjour, bonjour, mon petit, dirent-ils presque ensemble; vous êtes
+bien gentil, et je pense que vous savez déjà parler et causer».
+
+François regarda d'un air étonné et ne répondit pas.
+
+--Je ne sais pas votre nom, continua Maurice, mais je le devine sans
+peine: vous êtes sans doute parent d'un homme charmant qui s'appelait
+Ésope et qui est très célèbre par une excroissance qu'il avait sur le
+dos.
+
+--Et sur la poitrine aussi, répondit François en souriant; et vous savez
+sans doute, messieurs, puisque vous êtes si savants, que son esprit est
+aussi célèbre que sa bosse; et, sous ce rapport, je vous remercie de la
+comparaison, très flatteuse pour moi.
+
+Tout le monde se mit à rire; Maurice et son frère rougirent, parurent
+vexés et voulurent parler, mais Christine s'écria:
+
+--Bravo, François! C'est bien fait! Ils ont voulu te faire une
+méchanceté, et ce sont eux qui sont rouges et embarrassés.
+
+MAURICE
+
+Moi! rouge, embarrassé? Est-ce qu'un jeune homme comme moi (il avait
+douze ans) se laisse intimider par un pauvre petit de cinq à six ans
+tout au plus?
+
+CHRISTINE
+
+Vraiment! Vous lui donnez cinq à six ans? Vous devez le trouver bien
+avancé pour son âge? Il a mieux répondu que vous, et il connaît Ésope
+mieux que vous.
+
+--Les enfants très jeunes ont quelquefois des idées au-dessus de leur
+âge, dit Maurice très piqué.
+
+CHRISTINE
+
+C'est vrai! De même que les jeunes gens ont quelquefois des paroles
+au-dessous de leur âge. Mais je vous préviens que François a douze ans,
+et qu'il est très avancé pour son âge.
+
+MAURICE
+
+M. François a douze ans? Je ne l'aurais jamais cru. Moi aussi, j'ai
+douze ans.
+
+CHRISTINE
+
+Douze ans! Je ne l'aurais jamais cru!
+
+MAURICE
+
+Quel âge me croyez-vous donc? Quatorze? Quinze?
+
+CHRISTINE
+
+Non, non; cinq ou six tout au plus.
+
+--Christine, tu défends bien tes amis, dit Gabrielle en l'embrassant.
+
+--Et ses amis en sont bien reconnaissants, dit François en l'embrassant
+à son tour.
+
+--Et nous t'en aimons davantage, dit Bernard, l'embrassant de son côté.
+
+--Et moi aussi, il faut que j'embrasse la signorina, s'écria Paolo en
+saisissant Christine et en appliquant un baiser sur chacune de ses
+joues.
+
+--Ah! vous m'avez fait peur, dit Christine en riant. Je ne mérite pas
+tous ces éloges; j'étais fâchée que Maurice et Adolphe fissent de la
+peine à François, et j'ai répondu sans y penser.
+
+HÉLÈNE, riant
+
+--Il faudra prendre garde à Christine quand elle sera grande.
+
+FRANÇOIS
+
+--Elle est bien bonne et ne dit jamais de méchancetés à personne
+pourtant.
+
+ADOLPHE, avec ironie.
+
+--Vous trouvez? Ce que c'est que d'avoir de l'esprit!
+
+CHRISTINE
+
+--Et du coeur.
+
+BERNARD
+
+--Ah ça! quand finirons-nous nos disputes à coups de langue? Si nous
+sortions avant le dîner? Nous avons encore une heure.
+
+--Sortons, répondirent toutes les voix ensemble.
+
+Et tous se dirigèrent vers le jardin. Maurice et Adolphe étaient de
+mauvaise humeur; ils entravèrent tous les jeux, et, n'osant se moquer
+tout haut de François, ils en rirent tout bas, ainsi que de Christine,
+avec Hélène et Cécile.
+
+Après avoir rejeté plusieurs jeux, ils acceptèrent enfin celui de
+cache-cache; on se divisa en deux bandes: l'une se cachait, l'autre
+cherchait. Maurice et Adolphe choisirent pour leur bande Hélène et
+Cécile; François et Bernard prirent Gabrielle et Christine; le sort
+désigna les premiers pour se cacher, les seconds pour chercher. Quand
+ces derniers entendirent le signal, ils se précipitèrent dans le bois
+pour chercher; mais ils eurent beau courir, fureter, chercher partout,
+ils ne trouvèrent personne. Ils se réunirent pour décider ce qu'il y
+avait à faire.
+
+--Retourner à la maison, dit Bernard.
+
+--Faire tous ensemble le tour du petit bois, en criant: «Nous renonçons,
+dit Gabrielle.
+
+--Leur crier qu'ils sont tricheurs, dit Christine.
+
+--Suivre le conseil de Bernard, et revenir à la maison en passant par
+les serres et le jardin des Fleurs, dit François.
+
+Ce dernier avis prévalut: ils firent une fort jolie promenade et
+rentrèrent pour l'heure du dîner; l'autre bande n'était pas encore de
+retour; Bernard et François commencèrent à s'inquiéter et dirent à leurs
+pères ce qui était arrivé. MM. de Cémiane et de Nancé en firent part à
+MM. de Sibran et de Guilbert et tous les quatre allèrent à la recherche
+de la bande révoltée et rentrèrent sans l'avoir retrouvée.
+
+
+VI
+
+LES TRICHEURS PUNIS
+
+Le dîner fut retardé; mais, personne ne revenant, on se mit à table fort
+agité et inquiet. On mangea quelques morceaux à la hâte; puis les hommes
+se dispersèrent dans le parc pour chercher les absents; les dames
+rentrèrent au salon, où bientôt les quatre enfants firent leur
+apparition, échevelés, leurs vêtements en lambeaux, rouges et suants,
+inondés de larmes.
+
+Un Ah! général les accueillit; les mères s'élancèrent, vers leurs
+enfants.
+
+--Petits imbéciles! s'écria Mme de Sibran.
+
+--Petites sottes! s'écria de même Mme de Guilbert.
+
+--Hi! hi! hi! nous... nous... sommes perdus..., répondirent les filles.
+
+--Hi! hi! hi! nous... avons été... poursuivis par... deux gros dogues,
+reprirent les garçons.
+
+LES FILLES
+
+--Hi! hi! hi! Ils ont manqué nous dévorer!
+
+LES GARÇONS
+
+--Hi! hi! hi! Il fait noir, on n'y voit plus.
+
+MADAME DE SIBRAN
+
+--C'est votre faute, mauvais garçons. Pourquoi vous êtes-vous sauvés...
+
+MADAME DE GUILBERT
+
+--C'est bien fait! Cela vous apprendra à tricher, méchantes filles.
+
+--Faites sonner la cloche pour faire rentrer ces Messieurs, dit Mme des
+Ormes au valet de chambre. La cloche ne tarda pas à faire revenir les
+pères et leurs amis; les enfants, perdus et retrouvés, furent encore
+grondés, et le dîner recommença, moins lugubre que dans sa première
+partie. Bernard, Gabrielle, Christine et François avaient peine à
+réprimer une violente envie de rire chaque fois qu'ils jetaient les
+yeux sur leurs malheureux camarades, dont les cheveux en désordre, les
+vêtements déchirés, les visages et les mains griffés, rouges, gonflés et
+suants, contrastaient avec l'avidité qu'ils déployaient devant chaque
+plat qu'on leur servait.
+
+Quand leur appétit fut un peu satisfait. Gabrielle leur demanda comment
+et où ils s'étaient perdus.
+
+CÉCILE
+
+--Nous voulions tricher et aller au delà du carré que vous nous aviez
+fixé pour nous cacher, et nous sommes entrés dans le bois; nous avons
+couru pour revenir à la maison sans que vous nous vissiez; mais nous
+nous sommes trompés de chemin et nous avons marché longtemps, bien
+longtemps, sans savoir où nous étions. Maurice et Adolphe avaient peur
+et pleuraient...
+
+MAURICE, interrompant.
+
+--Pas du tout, je n'avais pas peur, et je riais.
+
+CÉCILE
+
+--Tu riais? Ah! ah! joliment! Tu pleurais, mon cher, et c'est Hélène qui
+te rassurait et qui te consolait. Laisse-moi finir notre histoire...
+Nous marchions ou plutôt nous courions toujours en avant, lorsque deux
+chiens énormes et très méchants s'élancent d'un hangar et veulent se
+jeter sur nous; nous crions: Au secours! Nous courons, les chiens
+courent après noua, nous attrapent, se jettent sur nous l'un après
+l'autre, déchirent nos vêtements, nous barrent le chemin et nous
+forcent, en aboyant après nous, à retourner sur nos pas. Un bonhomme
+sort de la maison et appelle les chiens: «Rustaud! Partavo!» Les chiens
+nous quittent et l'homme vient à nous.
+
+»--Mes chiens vous ont fait peur, messieurs, mesdemoiselles? Faites
+excuse! Ils sont jeunes, ils sont joueurs; ils ne vous auraient pas
+mordus tout de même.
+
+«Nous pleurions tous et nous ne pouvions répondre: l'homme s'en aperçut.
+
+«--Est-ce que ces messieurs et ces demoiselles ont quelque chose qui
+leur fait de la peine? Si je pouvais vous venir en aide, disposez de
+moi, je vous en prie.
+
+«--Nous sommes perdus», lui répondit Maurice en sanglotant.
+
+MAURICE, interrompant.
+
+--Ah! par exemple! Je sanglotais? Moi? J'avais froid et je grelottais:
+voilà tout.
+
+CÉCILE
+
+--Froid? Par un temps pareil? Tu suais et tu sues encore; je te dis que
+tu sanglotais. Laisse-moi raconter; ne m'interromps plus.
+
+«--Perdu? D'où êtes-vous donc, messieurs, mesdemoiselles? nous demanda
+l'homme.
+
+«--Nous venons du château des Ormes.
+
+«--Ah bien, vous serez bientôt de retour: vous êtes dans le parc.
+
+«--Mais le parc est si grand que nous ne savons plus comment revenir.
+
+«--Je vais vous ramener, messieurs, mesdemoiselles; excusez: mes chiens,
+s'il vous plait, ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire».
+
+--L'homme nous a ramenés jusqu'au château, et j'ai bien dit à Maurice
+et à Adolphe que c'était leur faute si nous nous étions perdus, parce
+qu'ils voulaient jouer un mauvais tour à François et à Christine.
+
+MAURICE
+
+--Ce n'est pas vrai, mademoiselle: vous avez triché tout comme moi et
+mon frère.
+
+HÉLÈNE
+
+--Parce que vous nous avez persuadées; n'est-ce pas, Cécile?
+
+CÉCILE
+
+--Oui, c'est très vrai; tu es furieux contre François parce qu'il t'a
+riposté très spirituellement, et contre Christine parce qu'elle a
+défendu François; et je trouve qu'elle a bien fait et que tu as mal
+fait.
+
+Les parents écoutaient le récit et la discussion; Mme des Ormes la
+termina en disant:
+
+--Christine se mêle toujours de ce qui ne la regarde pas; on dirait que
+François a besoin d'elle pour se défendre. Je te prie, Christine, de te
+taire une autre fois.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais, maman, ce pauvre François est si bon qu'il ne veut jamais se
+venger, et...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Et c'est toi qui te jettes en avant, sottement et impoliment. Si tu
+recommences, je t'empêcherai de voir François... Va te coucher, au
+reste: dans ton lit, du moins tu ne feras pas de sottises.
+
+M. de Nancé comprit le regard suppliant de Christine et l'air désolé de
+François.
+
+--Madame! dit-il à Mme des Ormes, veuillez m'accorder la grâce de Mlle
+Christine; en la punissant de son acte de courage et de générosité, vous
+punissez aussi mon fils et tous ses jeunes amis. Vous êtes trop bonne
+pour nous refuser la faveur que nous sollicitons.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je n'ai rien à vous refuser, monsieur. Christine, restez, puisque
+M. de Nancé le désire, et venez le remercier d'une bonté que vous ne
+méritez pas.
+
+Christine s'avança vers M. de Nancé, leva vers lui des yeux pleins de
+larmes, et commença:
+
+--Cher monsieur..., cher monsieur..., merci...
+
+Puis elle fondit en larmes; M. de Nancé la prit dans ses bras et
+l'embrassa à plusieurs reprises en lui disant tout bas:
+
+--Pauvre petite!... Chère petite!... Tu es bonne!... Je t'aime bienl...
+
+Ces paroles de tendresse consolèrent Christine; ses larmes s'arrêtèrent,
+et elle reprit sa place près de François, qui avait été fort agité
+pendant cette scène.
+
+Paolo n'avait rien dit depuis le commencement du dîner, qui avait
+absorbé toutes ses facultés; mais on se levait de table, il avait tout
+entendu et observé; il s'approcha de François et lui dit:
+
+--Quand zé vous ferai grand, vous donnerez soufflets au grand vaurien,
+le Maurice.
+
+--Pourquoi? lui demanda François surpris.
+
+PAOLO
+
+--Pour venzeance; c'est bon, venzeance.
+
+FRANÇOIS
+
+--Non, c'est mauvais; je pardonne, j'aime mieux cela Notre-Seigneur
+pardonne toujours. C'est le démon qui se venge.
+
+--Qui vous a appris cela? demanda Paolo avec surprise.
+
+FRANÇOIS
+
+--C'est mon cher et bon maître, papa.
+
+CHRISTINE
+
+--J'aime beaucoup ton papa, François.
+
+FRANÇOIS
+
+--Tu as raison, il est si bon! Et il t'aime bien aussi.
+
+CHRISTINE
+
+--Pourquoi m'aime-t-il?
+
+FRANÇOIS
+
+--Parce que tu m'aimes et parce que tu es bonne.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est drôle! C'est la même chose que moi, Je l'aime parce qu'il t'aime
+et qu'il est bon.
+
+Il était tard; le dîner, retardé d'abord, interrompu ensuite, avait duré
+fort longtemps. De plus, les habits déchirés de Maurice et d'Adolphe,
+les robes et jupons en lambeaux de Mlles de Guilbert, rendaient
+impossible un plus long séjour chez Mme des Ormes. Mais, en se retirant,
+Mme de Guilbert engagea à dîner chez elle, pour la semaine suivante,
+toutes les personnes qui se trouvaient dans le salon, y compris les
+enfants.
+
+
+VII
+
+PREMIER SERVICE. RENDU PAR PAOLO A CHRISTINE
+
+François répondit poliment à l'adieu que lui adressèrent Maurice et
+Adolphe, un peu embarrassés vis-à-vis de lui depuis qu'ils savaient que
+M. de Nancé était son père. M. de Nancé passait dans le pays pour avoir
+une belle fortune; et il avait la réputation d'un homme excellent,
+religieux, charitable et prêt à tout sacrifier pour le bonheur de son
+fils. Son grand chagrin était l'infirmité du pauvre François qui avait
+été droit et grand jusqu'à l'âge de sept ans, et qu'une chute du haut
+d'un escalier avait rendu bossu. Quand Mme de Guilbert l'engagea à
+dîner, il commença par refuser; mais, Mme de Guilbert lui ayant dit que
+François était compris dans l'invitation, il accepta, pour ne pas priver
+son fils d'une journée agréable avec ses amis Bernard, Gabrielle et
+surtout Christine. Toute la société se dispersa une heure après le
+départ des Sibran et des Guilbert. Christine promit à ses cousins de
+demander la permission d'aller les voir le lendemain dans la journée.
+
+--Tâche de venir aussi, François; noua nous rencontrerons tous en face
+du moulin de mon oncle de Cémiane.
+
+FRANÇOIS
+
+--Non, Christine; il faut que je travaille; je passe deux heures chez M.
+le curé avec Bernard, et je reviens à le maison pour faire mes devoirs.
+Et toi, est-ce que tu ne travaillea pas?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, je lis un peu toute seule.
+
+FRANÇOIS
+
+--Mais la personne qui t'a appris à lire ne te donne-t-elle pas des
+leçons?
+
+CHRISTINE
+
+--Personne ne m'a appris; Gabrielle et Bernard m'ont un peu fait voir
+comment on lisait, et puis j'ai essayé de lire toute seule.
+
+--Moi, z'apprendrai beaucoup à la signorina, dit Paolo, qui écoutait
+toujours les conversations des enfants. Moi, zé viendrai tous les zours,
+et signorina saura italien, latin, mousique, dessin, mathématiques,
+grec, hébreu, et beaucoup d'autres encore.
+
+CHRISTINE
+
+--Vraiment, monsieur Paolo, vous voudrez bien? Je serais si contente
+de savoir quelque chose! Mais demandez à maman; je n'ose pas sans sa
+permission.
+
+-Oui, signorina; z'y vais; et vous verrez que zé né souis pas si bête
+que z'en ai l'air.
+
+Et s'approchant de Mme des Ormes qui causait avec M. de Nancé:
+
+--Signorina, bella, bellissima, moi, Paolo, désire vous voir tous les
+zours avec vos beaux ceveux noirs de corbeau, votre peau blanc de lait,
+vos bras souperbes et votre esprit magnifique; et zé demande, signora,
+que zé vienne tous les zours; zé donnerai des leçons à la petite
+signorina; zé serai votre serviteur dévoué, zé dézeunerai, pouis zé
+recommencerai les leçons, pouis les promenades avec vous, pouis vos
+commissions, et tout.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! ah! ah! quelle drôle de demande! Je veux bien, moi; mais si vous
+donnez des leçons à Christine, il faudra un tas de livres, de papiers,
+de je ne sais quoi, et rien ne m'ennuie comme de m'occuper de ces
+choses-là.
+
+Paolo resta interdit; il n'avait pas prévu cette difficulté. Son air
+humble et honteux, l'air affligé de Christine, touchèrent M. de Nancé,
+qui dit avec empressement:
+
+--Vous n'aurez pas besoin de vous en occuper, madame; j'ai une foule de
+livres et de cahiers dont François ne se sert plus, et je les donnerai à
+Christine pour ses leçons avec Paolo.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Très bien! Alors venez, mon cher monsieur Paolo, quand vous voudrez et
+tant que vous voudrez, puisque vous êtes si heureux de me voir.
+
+PAOLO
+
+--Merci, signora; vous êtes belle et bonne; à demain.
+
+Et Paolo se retira, laissant Christine dans une grande joie. François
+enchanté de la satisfaction de sa petite amie, M. de Nancé heureux
+d'avoir fait à si peu de frais le bonheur de la bonne petite Christine,
+de Paolo et surtout de son cher François; quand ils furent seuls,
+François remercia son père avec effusion du service qu'il rendait à la
+pauvre Christine, dont il lui expliqua l'abandon. Il lui raconta aussi
+tout ce qui s'était passé entre elle et Maurice, et tout ce qu'elle lui
+avait dit, à lui, de bon et d'affectueux.
+
+--J'aime cette enfant, elle est réellement bonne! dit M. de Nancé;
+vois-la le plus souvent possible, mon cher François; c'est, de tout
+notre voisinage, la meilleure et la plus aimable.
+
+
+VIII
+
+MINA DÉVOILÉE
+
+Le lendemain du dîner, Christine se leva de bonne heure, parce que sa
+bonne était invitée à une noce dans le village, et qu'elle voulait se
+débarrasser de Christine le plus tôt possible.
+
+--Allez demander votre déjeuner, dit Mina quand Christine fut habillée;
+je n'ai pas le temps, moi; j'ai ma robe à repasser. Et prenez garde que
+votre papa ne vous voie; s'il vous aperçoit, je vous donnerai une bonne
+leçon de précaution.
+
+Christine alla à la cuisine demander son pain et son lait; elle
+regardait de tous côtés avec inquiétude.
+
+--De quoi avez-vous peur, mam'selle demanda le cocher qui déjeunait.
+
+CHRISTINE
+
+--J'ai peur que papa ne vienne et qu'il ne me voie.
+
+LE CUISINIER
+
+--Qu'est-ce que ça fait! Votre papa ne vous gronde jamais.
+
+CHRISTINE
+
+--Ma bonne m'a défendu que papa me voie à la cuisine.
+
+LE COCHER
+
+--Mais puisque c'est elle qui vous a envoyée!
+
+CHRISTINE
+
+--C'est qu'elle va à la noce, et elle repasse sa robe.
+
+LE COCHER
+
+--Et elle vous plante là comme un paquet de linge sale! Si j'étais de
+vous, mam'selle, je raconterais tout à votre papa.
+
+CHRISTINE
+
+--Ma bonne me battrait, et maman ne me croirait pas.
+
+LE COCHER
+
+--Mais votre papa vous croirait!
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, mais il n'aime pas à contrarier maman... Il faut que je m'en
+aille; voulez-vous me donner mon pain et mon lait pour que je puisse
+déjeuner?
+
+LE CUISINIER
+
+--Mais vous ne pouvez pas emporter votre chocolat, mam'selle! il vous
+brûlerait.
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'ai pas de chocolat; je mange mon pain dans du lait froid.
+
+LE CUISINIER
+
+--Comment? Votre bonne vient tous les jours chercher votre chocolat.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est elle qui le mange; elle ne m'en donne pas.
+
+LE CUISINIER
+
+--Si ce n'est pas une pitié! Une malheureuse enfant comme ça! Lui voler
+son déjeuner! Tenez, mam'selle, voilà votre tasse de chocolat, mangez-le
+ici, bien tranquillement.
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'ose pas; si papa venait!
+
+--Venez par ici, dans l'office; personne n'y entre; on ne vous verra
+pas.
+
+Le cuisinier, qui était bon homme, établit Christine dans l'office et
+plaça devant elle une grande tasse de chocolat et deux bons gâteaux.
+Christine mangeait avec plaisir cet excellent déjeuner, lorsqu'à sa
+grande terreur elle entendit la voix de sa bonne.
+
+MINA
+
+--Monsieur le chef, le chocolat de Christine, s'il vous plait.
+
+LE CUISINIER, d'un ton bourru:
+
+--Je n'en ai pas fait.
+
+LA BONNE
+
+--Comment? vous n'avez pas fait le déjeuner de Christine?
+
+LE CUISINIER, de même.
+
+--Si fait! Vous avez envoyé demander un morceau de pain sec et du lait
+froid: je les lui ai donnés.
+
+LA BONNE
+
+--Il me faut son chocolat pourtant.
+
+LE CUISINIER
+
+--Vous ne l'aurez pas.
+
+LA BONNE.
+
+--Je le dirai à madame.
+
+LE CUISINIER
+
+--Dites ce que vous voudrez et laissez-moi tranquille.
+
+Mina sortit furieuse; elle dut attendre le réveil de Mme des Ormes pour
+porter plainte contre le cuisinier; elle attendit longtemps, ce qui
+augmenta son humeur. Christine, inquiète et effrayée, n'osa pas rentrer
+dans sa chambre; elle resta dehors jusqu'à l'arrivée de Paolo, qu'elle
+attendait et qu'elle considérait comme son protecteur, même vis-à-vis de
+sa mère; il ne tarda pas à paraître avec un gros paquet sous le bras.
+L'accueil empressé et amical de Christine le toucha et augmenta sa
+sympathie pour elle.
+
+--Tenez, signorina, dit-il, voici un gros paquet pour vous.
+
+CHRISTINE
+
+--Pour moi? Pour moi? Qu'est-ce que c'est?
+
+PAOLO
+
+--C'est M. de Nancé qui vous envoie des livres, des cahiers, des plumes,
+des crayons, un pupitre, toutes sortes de choses pour vos leçons;
+seulement, il vous prie de ne pas montrer tout cela, et de ne parler que
+des livres, qu'il a promis devant votre maman.
+
+CHRISTINE
+
+--Pourquoi ça?
+
+PAOLO
+
+--Parce qu'on pourrait croire que votre maman vous refuse ce qu'il vous
+faut, et que cela lui ferait du chagrin.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! alors, je ne dirai rien du tout; dites-le à ce bon M. de Nancé, et
+remerciez-le bien, bien, et François aussi. Mais, si on me demande qui
+m'a envoyé ces choses, qu'est-ce que je dirai pour ne pas mentir?
+
+PAOLO
+
+--Si on vous demande, vous direz: «C'est bon Paolo qui a apporté tout.
+Et c'est la vérité. Mais on ne demandera pas. Le papa croira que c'est
+la maman, et la maman croira que c'est le papa».
+
+Pendant que l'heureuse Christine rangeait ses livres, papiers, etc.,
+dans sa petite commode, et commençait une leçon avec Paolo, Mme des
+Ormes s'éveillait et recevait les plaintes de Mina contre le chef, qui
+refusait le chocolat de Christine.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Dieu! que c'est ennuyeux! Vous êtes toujours en querelle avec
+quelqu'un, Mina.
+
+MINA
+
+--Madame pense pourtant bien que je ne peux laisser Christine sans
+déjeuner.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je le sais, mais vous pourriez arranger les choses entre vous, sans
+m'obliger à m'en mêler. Que voulez-vous que je fasse à présent? Que je
+fasse venir cet homme, que je le gronde! Quel ennui, mon Dieu, quel
+ennui! Allez chercher mon mari; dites-lui que j'ai à lui parler.
+
+MINA
+
+--Si madame préfère, j'irai chercher le chef.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais non; c'est précisément ce qui m'ennuie.
+
+MINA
+
+--Si madame voulait lui donner un ordre par écrit, ce serait mieux que
+de déranger monsieur.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Quelles sottes idées vous avez, Mina! Que j'aille écrire à mon
+cuisinier, quand je peux lui parler! Allez me chercher mon mari.
+
+MINA
+
+--Mais, madame...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Taisez-vous, je ne veux plus rien entendre: allez me chercher mon
+mari.
+
+Mina sortit, mais se garda bien d'exécuter l'ordre de sa maîtresse;
+irritée des retards qu'éprouvait sa toilette pour la noce, elle
+se promit de se revenger sur la pauvre Christine, seule cause,
+pensait-elle, de ces ennuis.
+
+«Où est-elle cette petite sotte? Je ne l'ai pas vue depuis ce matin».
+
+Elle alla à sa recherche; ne l'ayant pas trouvée dans le jardin, elle
+rentra de plus en plus mécontente et finit par trouver Christine dans le
+salon, prenant une leçon d'écriture avec Paolo.
+
+--Qu'est-ce que vous faites ici, Christine? Rentrez vite dans votre
+chambre! lui dit-elle rudement.
+
+Christine allait se lever pour obéir à sa bonne, dont elle redoutait la
+colère, lorsque Paolo, la faisant rasseoir:
+
+--Pardon, signorina, restez là; nous n'avons pas fini nos leçons.
+Et vous, dona Furiosa, tournez votre face et laissez tranquille la
+signorina.
+
+--Laissez-moi tranquille vous-même, grand Italien, pique-assiette; je
+veux emmener cette petite sotte, qui n'a pas besoin de vos leçons, et je
+l'aurai malgré vous.
+
+Paolo saisit Christine, l'enleva et la plaça derrière lui; Mina
+s'élançant sur lui, reçut un coup de poing qui lui aplatit le nez, mais
+qui redoubla sa fureur et ses forces; d'un revers de bras elle repoussa
+Paolo et attrapa Christine, qu'elle tira à elle avec violence.
+
+«Si vous appelez, je vous fouette au sang!» s'écria-t-elle, tirant
+toujours Christine que retenait Paolo.
+
+Au moment où Paolo, craignant de blesser la pauvre enfant, l'abandonnait
+à l'ennemi commun, Mina poussa un cri et lâcha Christine. Une main de
+fer l'avait saisie à son tour et la fit pirouetter en la dirigeant vers
+la porte avec accompagnement de formidables coups de pied. C'était M.
+des Ormes, qui, inaperçu de Paolo et de Christine, était entré par une
+porte du fond, et, assis dans une embrasure de fenêtre, assistait à la
+leçon. Quand Mina fut expulsée de l'appartement, M. des Ormes rassura
+Christine tremblante et serra la main de Paolo.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ma pauvre Christine, est-ce qu'elle te traite quelquefois aussi
+rudement que tout à l'heure.
+
+CHRISTINE
+
+--Toujours, papa: mais ne lui dites rien, je vous en supplie: elle me
+battrait plus encore.
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment, plus? Elle te bat donc quelquefois?
+
+CHRISTINE
+
+--Oh oui! papa, avec une verge qui est dans son tiroir.
+
+--Misérable! scélérate! dit M. des Ormes, pâle et tremblant de colère.
+Oser battre ma fille!
+
+--Monsieur le comte, dit Paolo, si vous permettez, zé pounirai la dona
+Furiosa à ma façon; zé la foustizerai comme un rien.
+
+M. DES ORMES
+
+--Merci. monsieur Paolo; cette punition ne convient pas en France.
+Je vais en causer avec ma femme; continuez votre leçon à la pauvre
+Christine, qui est depuis plus de deux ans avec cette mégère.
+
+M. des Ormes entra chez sa femme; elle pensa qu'il venait appelé par
+Mina.
+
+--Vous voilà, mon cher! Je vous ai prié de venir pour que vous parliez
+au cuisinier, qui refuse à Christine son déjeuner; et grondez-le, je
+vous en prie; ça m'ennuie de gronder, et cette Mina est si assommante
+avec ses plaintes continuelles.
+
+M. DES ORMES
+
+--Mina est une misérable; je viens de découvrir qu'elle battait
+Christine.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Allons! en voilà d'une autre. Comment croyez-vous ces sottises, et qui
+vous a fait ces contes?
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est moi qui ai vu et entendu de mes yeux et de mes oreilles.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais puisque, au contraire, Mina s'est plainte que le cuisinier ne
+donnait pas à Christine son chocolat! Elle prend donc le parti de
+Christine!
+
+M. DES ORMES
+
+--Que m'importe les plaintes de Mina? Je l'ai vue et entendue traiter
+Christine et Paolo comme elle ne devrait pas traiter une laveuse de
+vaisselle, et je suis venu vous prévenir que je l'ai chassée du salon et
+que je la chasserai de la maison.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Encore un ennui; une bonne à chercher! Pourquoi vous mêlez-vous des
+bonnes? Est-ce que cela vous regarde?
+
+M. DES ORMES
+
+--Ma fille me regarde, et, à ce titre, la bonne me regarde aussi. Quant
+à ce chocolat, je parie que c'est quelque méchanceté de Mina.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous accusez toujours Mina; vérifiez le fait; parlez au cuisinier.
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est ce que je vais faire, ici, et devant vous.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Non, non, pas devant moi, je vous en prie; c'est à mourir d'ennui, ces
+querelles de domestiques.
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est plus qu'une querelle de domestiques, du moment qu'il s'agit de
+votre fille.
+
+M. des Ormes avait sonné; la femme de chambre entra.
+
+M. DES ORMES
+
+--Brigitte, envoyez-nous le chef ici, de suite.
+
+Cinq minutes après, le chef entrait.
+
+LE CHEF
+
+Monsieur le comte m'a demandé?
+
+M. DES ORMES
+
+--Oui. Tranchant; ma femme voudrait savoir s'il est vrai que voue ayez
+refusé ce matin à Mina le chocolat de Christine.
+
+LE CHEF
+
+--Oui, monsieur le comte; c'est très vrai.
+
+M. DES ORMES
+
+--Et comment vous permettez-vous une pareille impertinence?
+
+LE CHEF
+
+--Monsieur le comte, Mlle Christine venait de manger son chocolat dans
+l'office.
+
+M. DES ORMES
+
+--Dans l'office! Ma fille dans l'office! Qu'est-ce que tout cela? Je n'y
+comprends rien.
+
+LE CHEF
+
+--Je vais l'expliquer à monsieur le comte, qui comprendra parfaitement.
+Mlle Christine ne mange jamais son chocolat.
+
+M. DES ORMES
+
+Pourquoi cela?
+
+--Parce que c'est Mlle Mina qui l'avale pendant que Mlle Christine mange
+du lait froid et son pain sec. Ce matin, la pauvre petite mam'selle (qui
+nous fait pitié à tous, par parenthèse) est venue chercher son pain et
+son lait; je l'ai cachée dans l'office pour qu'elle mangeât son chocolat
+une fois en passant, et quand Mlle Mina est venue le chercher, je l'ai
+refusé. Voilà toute l'affaire.
+
+M. DES ORMES
+
+--Pourquoi pensez-vous que Christine ne mange pas son chocolat le matin?
+
+LE CHEF
+
+--Parce que la servante a vu bien des fois comment ça se passait, et que
+Mlle Christine nous l'a dit elle-même.
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est bien, Tranchant, je vous remercie; vous avez bien fait, mais
+vous auriez dû me prévenir plus tôt.
+
+LE CHEF
+
+--Monsieur le comte, on n'osait pas.
+
+M. DES ORMES
+
+--Pourquoi?
+
+LE CHEF
+
+--Monsieur le comte, c'est que.., madame... n'aurait pas cru... et...
+monsieur comprend... on avait peur de... de déplaire à madame.
+
+Tranchant sortit. M. des Ormes, les bras croisés, regardait sa femme
+sans parler. Mme des Ormes était confuse, embarrassée, et gardait le
+silence.
+
+--Caroline, dit enfin M. des Ormes, il faut que vous fassiez partir
+aujourd'hui même cette méchante femme.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Dieu! quel ennui! Faites-la partir vous-même; je ne veux pas me mêler
+de cette affaire; c'est vous qui l'avez commencée, c'est à vous de la
+finir.
+
+M. DES ORMES, sévèrement
+
+--C'est vous qui la terminerez, Caroline, en expiation de votre
+négligence à l'égard de Christine. Moi je ne pourrais contenir ma colère
+en face de cette abominable femme qui rend depuis plus de deux ans cette
+malheureuse enfant l'objet de la pitié de nos domestiques, meilleurs
+pour elle que nous ne l'avons été. Chassez cette femme de suite.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Et que ferai-je de Christine? Ah!... une idée! je vais prendre Paolo
+pour la garder.
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est ridicule et impossible! Mais il est certain que Christine serait
+bien gardée; Paolo est un homme excellent; on dit beaucoup de bien de
+lui dans le pays. En attendant que vous ayez une bonne (et il faut
+absolument en chercher une), dites à votre femme de chambre de soigner
+Christine.
+
+M. des Ormes sortit, riant à la pensée de Paolo bonne d'enfant. Mme des
+Ormes sonna, se fit amener Mina, lui donna ses gages, et lui dit de s'en
+aller de suite. Mina commença une discussion et une justification; Mme
+des Ormes s'ennuya, s'impatienta, se mit en colère, cria, et, pour se
+débarrasser de Mina, après une discussion d'une heure et demie, elle
+lui doubla ses gages, lui donna un bon certificat et promit de la
+recommander.
+
+
+IX
+
+GRAND EMBARRAS DE PAOLO
+
+Pendant que Mina faisait ses paquets et se promettait de se venger de
+Christine en disant d'elle tout le mal possible, Paolo continuait et
+achevait la leçon de Christine; il fut enchanté de l'intelligence et de
+la bonne volonté de son élève, qui, dès la première leçon, apprit ses
+chiffres, ses notes de musique, quelques mots italiens, et commença à
+former des a, des o, des u, etc. Quand Mme des Ormes entra au salon,
+elle la trouva rangeant avec Paolo ses livres et ses cahiers.
+
+--Ah! vous voilà, mon cher monsieur Paolo! Je viens vous demander de me
+rendre un service.
+
+--Tout ce que voudra la signora, répondit Paolo en s'inclinant.
+
+--Je viens de renvoyer Mina, que mon mari a prise en grippe; je ne sais
+que faire de Christine. Aurez-vous la bonté de venir passer vos journées
+chez moi pour la garder et lui donner des leçons?
+
+Paolo, étonné de cette proposition inattendue et dont lui-même devinait
+le ridicule, resta quelques instants sana répondre, la bouche ouverte,
+les yeux écarquillés.
+
+--Eh bien! continua Mme des Ormes avec impatience, vous hésitez? Vous
+étiez prêt à exécuter toutes mes volontés, disiez-vous.
+
+PAOLO
+
+--Certainement, signora... sans aucun doute... mais.., mais...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais quoi? Voyons, dites. Parlez...
+
+PAOLO
+
+--Signora... zé donne des leçons... à M. François.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Combien gagnez-vous?
+
+PAOLO
+
+--Cinquante francs par mois, signora.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je vous en donne cent...
+
+PAOLO
+
+--Mais, le pauvre François...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Eh bien! vous aurez deux heures de congé par jour; vous emmènerez
+Christine chez le petit de Nancé.
+
+PAOLO
+
+--Mais..., signora, zé demeure bien loin..., M. de Nancé est loin...,
+pour revenir, c'est loin.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mon Dieu! que de difficultés! Vous logerez ici... Voulez-vous, oui ou
+non?
+
+Christine le regarda d'un air si suppliant qu'il répondit presque malgré
+lui:
+
+--Zé veux, signora, zé veux, mais...
+
+--C'est bien, je vais faire préparer votre chambre. Venez déjeuner.
+Viens, Christine.
+
+Paolo suivit, abasourdi de son consentement, qu'il avait donné par
+surprise, Christine avait l'air radieux; elle lui serra la main à la
+dérobée et lui dit tout bas:
+
+«Merci, mon bon, mon cher monsieur Paolo».
+
+A table, Mme des Ormes annonça à son mari que Paolo allait demeurer
+au château et qu'il se chargeait de Christine. M. des Ormes eut l'air
+surpris et mécontent, et dit seulement:
+
+--C'est impossible! Caroline, vous abusez de la complaisance de M.
+Paolo.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais non; je lui donne cent francs par mois.
+
+Paolo devint fort rouge; le mécontentement de M. des Ormes devint plus
+visible; il allait parler, lorsque Mme des Ormes s'écria avec humeur:
+
+--De grâce, mon cher, pas d'objection. C'est fait; c'est décidé.
+Laissez-nous déjeuner tranquillement... Voulez-vous une côtelette ou un
+fricandeau, monsieur Paolo?
+
+PAOLO
+
+--Côtelette d'abord; fricandeau après, signora.
+
+Mme des Ormes le servit abondamment, et lui fit donner du vin, du
+café, de l'eau-de-vie. Quand on eut fini de déjeuner, elle lui demanda
+d'emmener Christine dans le parc.
+
+M. DES ORMES
+
+--Je vais emmener Christine; il faut bien que ce soit moi qui me charge
+de la promener ce matin, puisqu'il n'y a personne près d'elle. Viens.
+Christine.
+
+Il emmena sa fille, la questionna sur Mina, se reprocha cent fois de
+n'avoir pas surveillé cette méchante bonne et d'avoir livré si longtemps
+la malheureuse Christine à ses mauvais traitements.
+
+Paolo se rendit ensuite chez M. de Nancé. François fut le premier à
+remarquer l'air effaré et l'agitation du pauvre Paolo.
+
+FRANÇOIS
+
+Qu'avez-vous donc, cher monsieur Paolo? Vous Est-il arrivé quelque chose
+de fâcheux?
+
+PAOLO
+
+--Oui..., non..., zé ne sais pas..., zé ne sais quoi faire.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Qu'y a-t-il donc? Parlez, mon pauvre Paolo. Ne puis-je vous venir en
+aide.
+
+PAOLO
+
+--Voilà, signor! C'est la signora des Ormes. Je donnais une leçon à la
+Christinetta; bien zentille! bien intelligente! bien bonne! Et voilà
+la mama qui mé dit..., qui mé demande..., qui me forcé... à garder
+la Christina, à venir dans le sâteau, à promener, élever, soigner la
+Christina... Elle sasse la Mina; c'est bien fait; la Mina! qué canailla!
+qué Fouria!... Mais comment voulez-vous! Quoi pouis-zé faire? Le papa
+pas content! Ah! zé lé crois bien! Moi Paolo, moi homme, moi médecin,
+moi maître pour leçons, garder comme bonne oune petite signora de huit
+ans! c'est impossible! Et moi comme oune bête, zé dis oui, parce que
+la povéra Christinetta me regarde avec des yeux... que zé n'ai pou
+résister. Et pouis me serre les mains; et pouis me remercie tout bas si
+zoyeusement, que zé n'ai pas le courage de dire non. Et pourtant, c'est
+impossible. Que faire, caro signor? Dites, quoi faire?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Dites que vous donnez des leçons pour vivre.
+
+PAOLO
+
+--Z'ai ait; elle me donne deux fois autant.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Dites que vous m'avez promis de donner des leçons à mon fils.
+
+PAOLO
+
+--Z'ai dit: elle mé donne deux heures.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Dites que vous demeurez trop loin pour revenir le soir chez vous.
+
+PAOLO
+
+--Z'ai dit; elle mé fait préparer une sambre au sâteau.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Sac à papier! quelle femme! Mais Quelle prenne une bonne.
+
+PAOLO
+
+--Elle n'en a pas. Où trouver?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ma foi, mon cher, faites comme vous voudrez; mais c'est ridicule! Vous
+ne pouvez pas vous faire bonne d'enfant. N'y retournez pas; voilà la
+seule manière de vous en tirer.
+
+PAOLO
+
+--Mais la povéra Christina! Elle est seule, malheureuse. La maman n'y
+pense pas; le papa n'y pense pas; la poveretta ne sait rien et voudrait
+savoir; ne fait rien et s'ennouie; ça fait pitié; elle est si bonne,
+cette petite!
+
+François n'avait encore rien dît; il écoutait tout pensif.
+
+FRANÇOIS
+
+--Papa, dit-il, me permettez-vous d'arranger tout cela? M. Paolo sera
+content, Christine aussi, et moi aussi.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Toi, mon enfant? Comment pourras-tu arranger une chose impossible à
+arranger?
+
+FRANÇOIS
+
+--Si vous me permettez de faire ce que j'ai dans la tête, j'arrangerai
+tout, papa.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Cher enfant, je te permets tout ce que tu voudras, parce que je sais
+que tu ne feras ni ne voudras jamais quelque chose de mal. Comment
+vas-tu faire?
+
+FRANÇOIS
+
+--Vous allez voir, papa. Vous savez que je suis grand, c'est-à-dire,
+ajouta-t-il en souriant, que j'ai douze ans et que je suis raisonnable,
+que je travaille sagement, que je me lève, que je m'habille seul, que je
+suis presque toujours avec vous.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tout cela est très vrai, cher enfant; mais en quoi cela peut-il
+arranger l'affaire de Paolo.
+
+FRANÇOIS
+
+--Vous allez voir, papa. Vous voyez d'après ce que je vous ai dit, que
+je n'ai plus besoin des soins de ma bonne, que j'aime de tout mon coeur,
+mais qu'il me faudra quitter un jour ou l'autre. Je demanderai à ma
+bonne d'entrer chez Mme des Ormes pour me donner la satisfaction de
+savoir Christine heureuse.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ta pensée est bonne et généreuse, mon ami; elle prouve la bonté de ton
+coeur; mais ta bonne ne voudra jamais se mettre au service de Mme des
+Ormes, qu'elle sait être capricieuse, désagréable à vivre. Elle est chez
+moi depuis ta naissance; elle sait que nous lui sommes fort attachés;
+elle t'aime comme son propre enfant, et il vaut mieux qu'elle reste
+encore près de toi pour bien des soins qui te sont nécessaires.
+
+FRANÇOIS
+
+--Pour les soins dont vous pariez, papa, nous avons Bathilde, la femme
+de votre valet de chambre; elle m'aime, et je suis sûr que ma bonne
+serait bien tranquille, la sachant près de moi. Voulez-vous, papa? Me
+permettez-vous de parler à ma bonne?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Fais comme tu voudras, cher enfant; mais je suis très certain que ta
+bonne n'acceptera pas ta proposition.
+
+François remercia son père et courut chercher sa bonne; il l'embrassa
+bien affectueusement.
+
+--Ma bonne, dit-il, tu m'aimes bien, n'est-ce pas, et tu serais contente
+de me faire plaisir?
+
+LA BONNE
+
+--Je t'aime de tout mon coeur, mon François, et je ferai tout ce que tu
+me demanderas.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je te préviens que je vais te demander un sacrifice.
+
+LA BONNE
+
+--Parle; dis ce que tu veux de moi.
+
+François fit savoir à sa bonne ce que Paolo venait de lui raconter;
+il lui expliqua la triste position de Christine, son abandon; il dit
+combien Christine l'aimait, combien elle lui était attachée et dévouée,
+et combien il serait heureux de la savoir aimée et bien soignée. Il
+finit par supplier sa bonne de se présenter chez Mme des Ormes pour être
+bonne de Christine.
+
+LA BONNE
+
+--C'est impossible, mon cher enfant; jamais je n'entrerai chez Mme des
+Ormes, je serais malheureuse, chez elle et loin de toi.
+
+FRANÇOIS
+
+--Tu ne serais pas malheureuse, puisqu'elle ne s'occupe pas du tout de
+Christine et que Christine est très bonne; et puis tu serais tout près
+de moi.
+
+LA BONNE
+
+--Mais je serais obligée de rester près de Christine et je ne pourrais
+pas te voir.
+
+FRANÇOIS
+
+--Tu demanderas à venir ici tous les jours, et papa te fera reconduire
+en voiture. Je t'en prie, ma chère bonne, fais-le pour moi; ce me sera
+une si grande peine de savoir Christine malheureuse comme elle l'a été
+avec cette méchante Mina.
+
+La bonne lutta longtemps contre le désir de François; enfin, vaincue par
+ses prières et par l'assurance que Bathilde resterait près de lui, elle
+y consentit et elle permit à François de la faire proposer chez Mme des
+Ormes.
+
+
+X
+
+FRANÇOIS ARRANGE L'AFFAIRE
+
+François courut triomphant annoncer à son père la réussite de sa
+négociation, et Paolo fut chargé d'aller de suite offrir à Mme des
+Ormes, la bonne de François. Paolo, enchanté de se tirer de l'embarras
+où l'avait plongé la proposition étrange de Mme des Ormes, approuva
+vivement l'idée de François, et alla en toute hâte la faire accepter par
+M. et Mme des Ormes, Il rencontra à la porte du parc, M. des Ormes avec
+Christine.
+
+«Signor! lui cria-t-il du plus loin qu'il l'aperçut, hé! signor! (M.
+des Ormes s'arrêta), zé vous apporte oune bonne nouvelle, oune nouvelle
+excellente; la signora sera très heureuse.
+
+--Quoi? qu'est-ce? répondit M. des Ormes avec surprise. Quelle nouvelle?
+
+PAOLO
+
+--Z'apporte oune bonne excellente, Oune bonne admirable, oune bonne
+comme il faut à la signorina. La signora votre épouse veut Paolo pour
+bonne, c'est impossible, signor; n'est-il pas vrai?
+
+M. DES ORMES
+
+--Tout à fait impossible, mon cher monsieur Je ne le permettrai sous
+aucun prétexte.
+
+PAOLO
+
+--Bravo, signor! Ni moi non plus, malgré: que z'ai dit oui. Mais voilà
+oune bonne admirable que zé vous apporte.
+
+M. DES ORMES
+
+--Qui donc? Où est cette merveille?
+
+PAOLO
+
+--Qui? la dona Isabella, bonne de M. de Nancé Où est-elle? chez M. de
+Nancé, son maître, qui n'a plus besoin de la dona, puisque le petit
+François est avec son papa.
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est très bien, mais je ne veux pas livrer la pauvre Christine à une
+seconde Mina, et je veux savoir ce que c'est que cette Isabelle.
+
+PAOLO
+
+--Oh! signor! cette Isabella est oun anze, et la Mina est oun démon. Le
+petit Francesco aime la Isabella comme sa maman, et la petite Christina
+déteste la Mina comme oune diavolo (diable). C'est oune différence
+cela; pas vrai, signor? Avec la Mina, Christinetta était oune pauvre
+misérable; avec la Isabella, elle sera heureuse comme oune reine! Voilà,
+signor! Zé cours chercher la Isabella.
+
+Et Paolo courait déjà, lorsque M. des Ormes l'appela et l'arrêta.
+
+--Attendez, mon cher; donnez-moi le temps d'en parler à ma femme.
+
+PAOLO
+
+Pas besoin, signor. Vous verrez la Isabella, vous la prendrez, et la
+signora votre épouse dira: «C'est bon». Dans oune minoute, zé serai de
+retour».
+
+Cette fois, Paolo courut si bien que M. des Ormes ne put l'arrêter.
+Christine avait été si étonnée qu'elle n'avait rien dit.
+
+--Connais-tu cette Isabelle que recommande Paolo? lui demanda M. des
+Ormes.
+
+CHRISTINE
+
+--Non, papa; je sais seulement que François l'aime beaucoup, qu'elle est
+très bonne pour lui, et qu'il était très fâché qu'elle cherchât à se
+placer.
+
+--C'est Dieu qui me l'envoie, se dit M. des Ormes; je ne peux pas faire
+la bonne d'enfant avec toutes mes occupations au dehors. C'est assommant
+d'avoir à promener une petite fille! Que Dieu me vienne en aide en me
+donnant cette femme dont Paolo fait un si grand éloge. Je n'en parlerai
+à ma femme que lorsque j'aurai terminé l'affaire.
+
+M. des Ormes rentra avec Christine, qui se mit à lire, à écrire, à
+refaire tout ce que Paolo lui avait appris le matin. Une heure après,
+Mme des Ormes entra au salon.
+
+--Que fais-tu ici toute seule, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je repasse mes leçons de ce matin, maman.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ici! au salon? Tu as perdu la tête! Est-ce qu'un salon est une salle
+d'étude? Emporte tout ça et va-t'en faire tes leçons ailleurs. Où as-tu
+pris ces livres, ces papiers? Et de la musique aussi? Tu ne comprends
+rien à tout cela. Reporte-les où tu les as pris.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est ce bon M Paolo qui m'a tout apporté.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Paolo? C'est différent! Je ne veux pas dépenser mon argent en choses
+aussi inutiles. Emporte ça dans ta chambre; ne laisse rien ici.
+
+Christine commença à mettre les livres et les papiers en tas; la porte
+s'ouvrit, et Paolo entra au salon suivi d'Isabelle.
+
+--Signora, madama, dit-il en saluant à plusieurs reprises, z'ai
+l'honneur de présenter la dona Isabella.
+
+Mme des Ormes, étonnée, salua la dame qui accompagnait Paolo, ne sachant
+qui elle saluait.
+
+--C'est la dona Isabella: voilà, signora, oune lettre de M. de Nancé.
+
+De plus en plus surprise, Mme des Ormes ouvrit la lettre, la lut et
+regarda la bonne; l'air digne et modeste, doux et résolu de cette femme
+lui plut.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous désirez entrer chez moi? D'après la lettre de M. de Nancé, je
+n'ai aucun renseignement à prendre; vous aviez six cents francs de
+gages chez M. de Nancé; je vous en donne sept cents et tout ce que vous
+voudrez, pour que je n'entende plus parler de rien et qu'on me laisse
+tranquille, Entrez chez moi tout de suite: je n'ai personne auprès de
+ma fille. Tenez, emmenez Christine avec ses livres et ses paperasses.
+Monsieur Paolo, vous allez lui donner la leçon là-haut dans sa chambre.
+
+--Et le piano, signora?
+
+--Je ne veux pas qu'elle touche au piano du salon; faites comme vous
+voudrez, ayez-en un où vous pourrez, pourvu que je n'aie rien à acheter,
+rien à payer, et qu'on ne m'ennuie pas de leçons et de tout ce qui
+les concerne. Au revoir, monsieur Paolo; allez, Isabelle: va-t'en,
+Christine.
+
+Et elle disparut. Paolo tout démonté, Isabelle fort étonnée, Christine
+très ahurie, quittèrent le salon; Christine succombait sous le poids des
+livres et des cahiers; Isabelle les lui retira des mains; Paolo les prit
+à son tour des mains d'Isabelle.
+
+--Permettez, dona Isabella, c'est trop lourd pour vous. Mais... où
+faut-il les porter, signorina Christina?
+
+CHRISTINE
+
+--En haut, dans ma chambre. Qui est cette dame? demanda-t-elle tout bas
+à Paolo.
+
+PAOLO
+
+--C'est la bonne que vous a donnée votre ami François; c'est sa bonne,
+dona Isabella.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est vous, madame Isabelle, que François aime tant? Il m'a bien
+souvent parlé de vous... Et vous voulez bien quitter le pauvre François
+pour rester avec moi?
+
+ISABELLE
+
+--Oui, mademoiselle; j'ai du chagrin de quitter mon cher petit François;
+j'aurais voulu rester encore l'été près de lui, mais il m'a tant
+suppliée de venir chez vous, que je n'ai pu lui résister. Je ne sais pas
+quand votre maman désire que j'entre tout à fait. Ne pourriez-vous pas
+le lui demander, mademoiselle?
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'ose pas; il vaut mieux que ce soit M. Paolo, que maman a l'air
+d'aimer assez. Mon bon monsieur Paolo, voulez-vous aller demander à
+maman quand Mme Isabelle, bonne de François, peut entrer ici?
+
+PAOLO
+
+--Zé veux bien, signorina; mais si votre mama est fâcée, comment zé
+ferai pour vous donner des leçons?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, non, mon bon monsieur Paolo, elle vous écoutera; allez, je vous
+en prie.
+
+PAOLO
+
+--Oh! les yeux suppliant! Zé souis oune bête, zé cède toujours. Quoi
+faire? Obéir.
+
+Et Paolo se dirigea à pas lents vers l'appartement de Mme des Ormes,
+pendant que Christine faisait voir à sa future bonne celui qu'elle
+devait habiter. Il y avait deux jolies chambres, une pour la bonne, une
+pour Christine; Isabelle parut très satisfaite du logement et se mit à
+causer avec Christine en attendant la réponse de Paolo.
+
+Paolo avait frappé à la porte de Mme des Ormes.
+
+«Entrez», avait-elle répondu.
+
+--Ah! c'est encore vous, monsieur Paolo. Que vous faut-il? Est-ce une
+simple visite ou quelque chose à demander?
+
+PAOLO
+
+--A demander, signora. La dona Isabella demande quand elle doit entrer?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais tout de suite; qu'elle reste, puisqu'elle y est.
+
+PAOLO
+
+--C'est impossible, signora; elle n'a rien que sa personne cez vous;
+tout est resté cez M. de Nancé.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--J'enverrai chercher ses effet, chez M. de Nancé.
+
+PAOLO
+
+--C'est impossible, signora; elle n'a pas dit adieu à son petit
+François, à M. de Nancé, à personne.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Elle ira demain en promenant Christine.
+
+PAOLO
+
+--Mais, signora, elle aime de tout son coeur le petit François et elle
+voudrait s'en aller pas si vite, tout doucement.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Dieu! que vous m'ennuyez, mon cher Paolo! Qu'elle fasse ce qu'elle
+voudra, qu'elle vienne quand elle pourra, mais qu'on me laisse
+tranquille, qu'on ne m'ennuie pas de ces bonnes, de Christine, de
+François. Que je suis malheureuse d'avoir tout à faire dans cette
+maison.
+
+PAOLO
+
+--Mais, signora, la Christina est votre chère fille; il faut bien que
+vous fassiez comme toutes les mama.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Allez-voua me faire de la morale, mon cher Paolo? Je suis fatiguée,
+éreintée, j'ai mille choses à faire: je dois dîner demain chez Mme de
+Guilbert; il est quatre heures, et je n'ai rien de prêt, ni robe, ni
+coiffure. Jamais je n'aurai le temps avec toutes ces sottes affaires.
+Faites pour le mieux, mon cher Paolo; arrangez tout ça comme vous
+aimerez mieux, mais de grâce, laissez-moi tranquille.
+
+Mme des Ormes repoussa légèrement Paolo, ferma la porte et sonna sa
+femme de chambre pour se faire apporter ses robes blanches, roses,
+bleues, lilas, vertes, grises, violettes, unies, rayées, quadrillées,
+mouchetées, etc., afin de choisir et arranger celle du lendemain.
+
+Paolo remonta chez Christine, raconta à sa manière ce qui s'était
+passé entre lui et Mme des Ormes. Il fut décidé que Paolo donnerait
+à Christine sa leçon, qu'il remmènerait Isabelle chez M. de Nancé et
+qu'elle viendrait le lendemain assez à temps pour habiller Christine,
+qui devait aller dîner chez Mme de Guilbert.
+
+
+XI
+
+M. DES ORMES GATE L'AFFAIRE
+
+Paolo tombait de fatigue de ses allées et venues de la journée; il resta
+à dîner chez M. de Nancé, auquel il raconta la façon bizarre dont Mme
+des Ormes avait accepté Isabelle. François fut heureux de la certitude
+du bonheur de son amie Christine; mais, une fois la chose assurée, il
+sentit péniblement le vide que laisserait dans la maison l'absence de
+sa bonne. Il comprit mieux le sacrifice qu'il avait généreusement conçu
+pour le bien de sa petite amie, quand il fut accompli. Encore une nuit
+passée sous le même toit, et sa bonne ne serait plus là pour l'aimer, le
+consoler dans ses petits chagrins, le câliner dans ses petits maux. Sa
+tristesse fut de suite aperçue par son père, qui en devina facilement la
+cause.
+
+--Ton sacrifice est accompli, cher enfant, et malgré le chagrin que te
+causera l'absence de ta bonne, tu auras toujours la grande satisfaction
+de penser que tu es l'auteur d'une nouvelle et heureuse vie pour ta
+petite amie; peut-être serait-elle tombée encore sur une femme méchante
+comme Mina, ou tout au moins indifférente et négligente. Avec Isabelle,
+il est certain qu'elle sera aussi heureuse que peut l'être un enfant
+négligé par ses parents, et ce sera à toi qu'elle devra non seulement
+son bonheur présent, mais le bonheur de toute sa vie, car elle sera bien
+et pieusement élevée par Isabelle.
+
+--C'est vrai, papa, c'est une grande consolation et un grand bonheur
+pour moi aussi, et je vous assure que je ne regrette pas d'avoir donné
+ma bonne à Christine; que je suis très content...
+
+Le pauvre François ne put achever; il fondit en larmes; son père
+l'embrassa, le calma en lui rappelant que sa bonne restait dans le
+voisinage, qu'il pourrait la voir souvent, et que Christine, qui avait
+un excellent coeur, lui tiendrait compte de son sacrifice en redoublant
+d'amitié pour lui. Ces réflexions séchèrent les larmes de François, et
+il résolut de garder tout son courage jusqu'à la fin.
+
+Le lendemain, quand Isabelle dut partir, il demanda à son père la
+permission d'accompagner sa bonne jusque chez Christine.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Certainement, mon ami; mais qui est-ce qui te ramènera?
+
+FRANÇOIS
+
+--Paolo, papa, qui est chez Christine pour ses leçons; nous reviendrons
+ensemble dans la carriole qui portera les effets de ma bonne, et il me
+donnera ma leçon d'italien et de musique au retour.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Très bien, mon ami; je te proposerais bien de te mener moi-même, mais
+je crains d'ennuyer M. et Mme des Ormes, qui m'ennuient beaucoup: la
+femme par sa sottise et son manque de coeur à l'égard de sa fille, et le
+mari par sa faiblesse et son indifférence.
+
+François partit donc avec Isabelle; ils préférèrent aller à pied pendant
+qu'une carriole porterait les malles au château des Ormes. Ils firent la
+route silencieusement; François retenait ses larmes; la bonne laissait
+couler les siennes.
+
+ISABELLE
+
+--Cher enfant, pourquoi m'as-tu demandé d'entrer chez Mme des Ormes?
+J'aurais pu encore passer deux ou trois mois avec toi.
+
+FRANÇOIS
+
+--Et après, ma bonne, il aurait fallu tout de même nous séparer! Et tu
+aurais été placée loin de moi, tandis que chez Christine je pourrai te
+voir très souvent. Si tu avais pu rester toujours chez papa!... Mais tu
+as dit toi-même que, n'ayant rien à faire depuis que je sortais sans
+toi, que je couchais près de papa, que je travaillais loin de toi, tu
+t'ennuyais et que tu étais malade d'ennui. Tu cherchais une place, et
+en entrant chez Christine tu restes près de moi, tu me fais un grand
+plaisir en me rassurant sur son bonheur, et tu seras maîtresse de faire
+tout ce que tu voudras, puisque Mme des Ormes ne s'occupe pas du tout de
+la pauvre Christine.
+
+--Tu as raison, mon François, tu as raison, mais... il faut du temps
+pour m'habituer à la pensée de vivre dans une autre maison que la
+tienne, ne pas t'embrasser tous les matins, et tant d'autres petites
+choses que j'abandonne avec chagrin.
+
+François pensait comme sa bonne, il ne répondit pas; ils arrivèrent au
+château des Ormes, ils montèrent chez Christine, qui finissait sa leçon
+avec Paolo. En apercevant François elle poussa un cri de joie et se
+jeta à son cou. François, déjà disposé aux larmes, s'attendrit de ce
+témoignage de tendresse et pleura amèrement.
+
+--François, mon cher François, pourquoi pleures-tu? s'écria Christine en
+le serrant dans ses bras. Dis-moi pourquoi tu pleures.
+
+FRANÇOIS
+
+--C'est le départ de ma bonne qui me fait du chagrin mais je suis bien
+content qu'elle soit avec toi; elle t'aimera; tu seras heureuse, aussi
+heureuse que j'ai été heureux avec elle.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais alors... pourquoi l'as-tu laissée partir de chez toi?
+
+FRANÇOIS
+
+--Pour que tu sois heureuse. Parce que je craignais pour toi une autre
+Mina.
+
+CHRISTINE, l'embrassant.
+
+--François, mon bon cher François! que tu es bon! Comme je t'aime: Je
+t'aime plus que personne au monde! Tu es meilleur que tous ceux que
+je connais! Pauvre François! cela me fait de la peine de te causer du
+chagrin.
+
+Et Christine se mit à pleurer. Isabelle fit de son mieux pour les
+consoler tous les deux, et elle y parvint à peu près.
+
+Au bout d'une demi-heure, François fut obligé de s'en aller. Christine
+demanda à Isabelle de le reconduire jusque chez lui, mais l'heure était
+trop avancée; il fallait s'habiller et partir pour aller dîner chez Mme
+de Guilbert.
+
+--Nous nous retrouverons dans deux heures, dit Christine à François; et
+tu verras aussi ta bonne parce que maman a dit qu'on me remmènerait à
+neuf heures et que ce serait ma bonne qui viendrait me chercher.
+
+«Quel bonheur!» dit François qui partit en carriole avec Paolo et le
+domestique, après avoir bien embrassé sa bonne et Christine, et tout
+consolé par la pensée de les revoir toutes deux le soir même.
+
+Isabelle commença la toilette de Christine, et sans la tarabuster, sans
+lui arracher les cheveux, elle l'habilla et la coiffa mieux que ne
+l'avait jamais été la pauvre enfant. Elle remercia sa bonne avec
+effusion, l'embrassa, lui dit encore combien elle était heureuse de
+l'avoir pour bonne et voulut aller joindre sa maman. Elle ouvrait la
+porte, lorsque M. des Ormes entra.
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment! déjà prête? Qui est-ce qui t'a habillée? Comme te voilà bien
+coiffée? Avec qui es-tu ici?
+
+CHRISTINE
+
+--Avec ma bonne, papa; c'est elle qui m'a coiffée et habillée.
+
+M. DES ORMES
+
+--Quelle bonne? d'où vient-elle? Que veut dire ça? (Encore une sottise
+de ma femme, pensa-t-il). J'en avais une qu'on m'a recommandée et
+que j'attends depuis le déjeuner. Je suis fâchée, madame, dit-il en
+s'adressant à Isabelle, que vous soyez installée ici sans que j'en aie
+rien su; mais je ne puis confier ma fille à une inconnue, et je vous
+prie de ne pas vous regarder comme étant à mon service.
+
+ISABELLE
+
+--Je croyais vous obliger, monsieur, d'après ce que m'avait dit Mme des
+Ormes, en venant de suite près de mademoiselle; mais du moment que ma
+présence ici vous déplaît, je me retire; vous me permettrez seulement de
+rassembler mes effets que j'avais rangés dans l'armoire.
+
+L'air digne, le ton poli d'Isabelle frappèrent M. des Ormes, qui se
+sentit un peu embarrassé et qui dit avec quelque hésitation:
+
+--Certainement! prenez le temps nécessaire; je ne veux rien faire qui
+puisse vous désobliger; vous coucherez ici si vous voulez.
+
+ISABELLE
+
+--Merci, monsieur, je préfère m'en retourner chez moi. Adieu donc, ma
+pauvre Christine; je vous regrette bien sincèrement, soyez-en certaine.
+
+Christine pleurait à chaudes larmes en embrassant Isabelle. M. des Ormes
+regardait d'un air étonné l'attendrissement de la bonne et les larmes de
+Christine, qui s'écria dans son chagrin:
+
+--Dites à mon bon François que je voudrais être morte; je serais bien
+plus heureuse.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ah çà! Christine, tu perds la tête. Quelle sottise de te mettre à
+pleurer parce que je ne garde pas une bonne que je ne connais pas, que
+personne ne connaît et qui est ici depuis quelques instants, je pense!
+
+Christine voulut répondre, mais elle ne put prononcer une parole.
+Isabelle ramassa promptement le peu d'effets qu'elle avait sortis de sa
+malle, embrassa une dernière fois Christine, et se disposa à partir en
+disant:
+
+--J'enverrai demain chercher la malle, monsieur; vous permettrez
+peut-être que je la laisse ici; mais si elle vous gêne, je demanderai à
+M. de Nancé de vouloir bien l'envoyer chercher de suite.
+
+M. DES ORMES
+
+--M. de Nancé! vous le connaissez!
+
+ISABELLE
+
+--Oui, monsieur; je viens de chez lui.
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment, vous seriez...? Mais ne vous a-t-il pas donné une lettre pour
+moi?
+
+ISABELLE
+
+--Non. monsieur; j'en avais une pour madame qui m'a arrêtée de suite;
+mais je vous assure que je regrette bien de m'être présentée; si j'avais
+prévu ce qui arrive, je m'en serais bien gardée.
+
+M. DES ORMES
+
+--Mon Dieu! mais... j'ignorais que vous fussiez la personne que devait
+envoyer M, de Nancé; je ne savais pas que vous eussiez vu ma femme;
+restez, je vous en prie, restez.
+
+ISABELLE
+
+--Non, monsieur; il pourrait m'arriver d'autres désagréments du même
+genre et je ne veux pas m'y exposer; habituée à être traitée par M.
+de Nancé avec politesse et même avec affection, un langage rude, une
+méfiance injurieuse me blessent et me chagrinent. Adieu une dernière
+fois, ma pauvre Christine; le bon Dieu vous protégera. François et moi,
+nous prierons pour vous.
+
+En finissant ces mots, Isabelle salua M. des Ormes et sortit. Christine
+se jeta dans un fauteuil, cacha sa tête dans ses mains et pleura
+amèrement. Elle ne pouvait aller dîner ainsi chez Mme de Guilbert; M.
+des Ormes, fort contrarié d'avoir agi si précipitamment, réfléchit un
+instant, laissa Christine et alla trouver sa femme.
+
+Mme des Ormes finissait sa toilette et mettait ses bracelets.
+
+M. DES ORMES
+
+--Vous avez arrêté une bonne tantôt?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Non; hier pour aujourd'hui.
+
+M. DES ORMES
+
+--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Parce que le choix d'une bonne me regarde, que vous n'y entendez rien
+et que je ne suis pas obligée de vous demander des permissions pour agir
+comme je l'entends.
+
+M. DES ORMES
+
+--Votre cachotterie est cause d'un grand désagrément pour nous. Ne
+connaissant pas cette bonne, je l'ai renvoyée.
+
+MADAME DES ORMES, stupéfaite
+
+--Vous l'avez renvoyée! Mais vous avez perdu le sens! Jamais je
+ne retrouverai une femme sûre comme cette Isabelle! Courez vite;
+retenez-la, dites-lui de venir me parler.
+
+M. DES ORMES, embarrassé
+
+--C'est trop tard; elle est partie.
+
+MADAME DES ORMES, avec colère
+
+--Partie! c'est trop fort! c'est trop bête! c'est méchant pour Christine
+que vous prétendez aimer, grossier pour moi qui ai choisi cette femme,
+injurieux pour cette pauvre bonne, et impertinent pour M. de Nancé qui
+me la recommande comme une merveille.
+
+M. DES ORMES
+
+--Je suis désolé vraiment...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Il est bien temps de se désoler quand la sottise est faite. Et voilà
+l'heure de partir pour ce dîner! Brigitte, allez chercher Christine».
+
+Cinq minutes après, Christine entra, les yeux et le nez rouges et
+bouffis, les cheveux en désordre, la robe chiffonnée.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Quelle figure! Qu'est-ce qui t'est arrivé pour te mettre en cet état?
+Tu ne peux pas aller ainsi faite chez Mme de Guilbert. Il faut te
+recoiffer et te rhabiller. Va chercher ta bonne.
+
+--Ma bonne est partie, dit Christine en recommençant à sangloter.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! c'est vrai! Alors, viens tout de même comme tu es.
+
+M. DES ORMES
+
+--Elle ne peut pas aller chez Mme de Guilbert sanglotante, décoiffée et
+chiffonnée.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Taisez-vous et laissez-moi faire; je sais ce que je fais. Viens,
+Christine.
+
+Mme des Ormes repoussa son mari, monta dans la voiture, prit Christine
+près d'elle et dit au cocher:
+
+«Chez M. de Nancé».
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment! vous ne m'attendez pas? Vous allez chez M. de Nancé? Pour
+quoi faire? c'est ridicule.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je sais ce que je fais, et vous, vous ne savez pas ce que vous faites.
+Allez, Daniel.
+
+Daniel partit, laissant M. des Ormes stupéfait et très mécontent. Une
+demi-heure après, il fit atteler une petite voiture découverte et partit
+de son côté.
+
+
+XII
+
+MME DES ORMES RACCOMMODE L'AFFAIRE
+
+Mme des Ormes arriva chez M. de Nancé au moment où la voiture de ce
+dernier avançait au perron. M. de Nancé attendait seul et fut très
+surpris de voir Mme des Ormes et Christine descendre de leur voiture.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Monsieur de Nancé, attendez un instant; où est Isabelle? Il faut
+que je lui parle. M. des Ormes a fait une sottise comme il en fait si
+souvent. Ne connaissant pas Isabelle, il l'a prise pour une aventurière
+et l'a fait partir, ne sachant pas que je l'eusse vue et arrêtée. Il est
+fort contrarié, je suis désolée, Christine est désespérée, et il faut
+que je voie Isabelle et que je la ramène chez moi.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Madame, à vous dire vrai, je ne crois pas que vous réussissiez, car
+elle doit être fort blessée du procédé de M. des Ormes; elle n'est pas
+encore de retour; revenant à pied par la traverse, elle sera ici dans un
+quart d'heure.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Eh bien! je l'attendrai chez vous Je ne pars pas avant d'avoir arrangé
+cette affaire.
+
+Un peu contrarié, M. de Nancé lui offrit le bras et la mena dans le
+salon, où ils trouvèrent François qui venait de rejoindre son père; il
+fit un cri de joie en voyant Christine et une exclamation de surprise en
+apercevant ses yeux rouges et les traces de ses larmes.
+
+FRANÇOIS
+
+--Christine, qu'as-tu? Pourquoi viens-tu? Qu'est-il arrivé?
+
+--Ta bonne est partie, dit Christine, recommençant à sangloter.
+
+FRANÇOIS
+
+--Partie! Ma bonne! Et pourquoi?
+
+CHRISTINE
+
+--Papa l'a renvoyée.
+
+FRANÇOIS
+
+--Renvoyé ma bonne! ma pauvre bonne! et pourquoi?
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne sais pas; il ne la connaissait pas.
+
+François resta muet; combattu entre la joie de revoir sa bonne pour
+quelque temps encore et le chagrin de Christine, il ne savait ce qu'il
+devait regretter ou désirer, Mme des Ormes expliquait à M. de Nancé la
+gaucherie de M. des Ormes; M. de Nancé, ne sachant s'il devait l'accuser
+avec Mme des Ormes ou combattre l'accusation, gardait le silence. En
+ce moment on vit Isabelle passer dans la cour et rentrer; François et
+Christine coururent à elle.
+
+«Amenez-la, amenez-la!» criait Mme des Ormes.
+
+François et Christine la firent entrer de force dans le salon. Mme des
+Ormes courut à elle:
+
+--Ma chère Isabelle, je viens vous chercher. Vous allez revenir chez
+moi; M. des Ormes n'a pas le sens commun; il ne vous connaissait pas,
+et il voulait avoir, il attendait Isabelle, bonne de François de Nancé;
+c'est donc pour vous avoir qu'il vous a renvoyée si brutalement! Mais
+n'y faites pas attention; il est honteux et désolé; Christine ne fait
+que pleurer; tout le monde est dans le chagrin. Vous reviendrez,
+n'est-ce pas?
+
+ISABELLE
+
+--Madame, je dois avouer que la manière dont m'a parlé M. des Ormes m'a
+fort peinée, et que je crains d'avoir à recommencer des scènes de ce
+genre.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Jamais, jamais, ma bonne Isabelle; croyez-le et soyez bien tranquille
+pour l'avenir. Je défendrai à mon mari de vous parler; personne ne
+trouvera à redire à rien de ce que vous ferez; Christine vous obéira en
+tout.
+
+--Oh oui! en tout et toujours, s'écria Christine, se jetant au cou
+d'Isabelle.
+
+--Ma bonne, ne repousse pas ma pauvre Christine, lui dit tout bas
+François en l'embrassant.
+
+ISABELLE
+
+--Mes chers enfants, je veux bien oublier ce qui s'est passé, mais M.
+des Ormes voudra-t-il à l'avenir me traiter avec les égards auxquels m'a
+habituée M, de Nancé?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Oui, je vous réponds de lui, ma chère Isabelle; il ne s'occupe pas de
+Christine, vous ne le verrez jamais; je ne sais quelle lubie lui a pris
+aujourd'hui.
+
+ISABELLE
+
+--Alors, puisque madame veut bien me témoigner la confiance que je crois
+mériter, je suis prête à retourner chez madame. Mais Mlle Christine est
+toute décoiffée et chiffonnée; elle ne peut pas dîner ainsi avec ces
+dames.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous viendrez avec nous et vous l'arrangerez là-bas ou en route; ça
+ne fait rien. Voyons, partis tous; nous sommes en retard, Monsieur de
+Nancé, venez avec moi dans ma voiture; les enfants et Isabelle suivront
+dans la vôtre.
+
+M. de Nancé, trop poli pour refuser cet arrangement, offrit le bras
+à Mme des Ormes et monta dans sa calèche. Isabelle et les enfants
+montèrent dans le coupé de M. de Nancé. Ils arrivèrent tous un peu tard
+chez les Guilbert, mais encore assez à temps pour n'avoir pas dérangé
+l'heure du dîner. Quelques instants après, M. des Ormes entra; il avait
+perdu du temps en faisant un détour pour s'expliquer avec Isabelle au
+château de Nancé; tout le monde en était parti, et lui-même vint les
+rejoindre chez les Guilbert. Après avoir salué M. et Mme de Guilbert, il
+s'avança vivement vers M. de Nancé.
+
+--J'ai bien des excuses à vous faire, monsieur, du mauvais accueil que
+j'ai fait à la personne recommandée par vous, mais j'ignorais que vous
+eussiez écrit à ma femme, qu'elle eût vu la bonne de François, qu'elle
+l'eût prise de suite, et comme je ne connaissais pas de vue cette bonne,
+que je tenais beaucoup à elle précisément, et que je l'attendais d'un
+instant à l'autre, j'ai craint quelque originalité de ma femme; elle a
+déjà pris, sans aucun renseignement, cette Mina que j'ai renvoyée, et
+j'ai craint pour Christine une seconde Mina; je suis fort contrarié de
+ma bévue, et je voua demande de vouloir bien faire ma paix avec la bonne
+de François et d'obtenir d'elle qu'elle rentre chez moi pour le bonheur
+de Christine.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Mme des Ormes est déjà venue arranger votre affaire, monsieur;
+Isabelle a repris son service près de Christine; elle est ici avec les
+enfants.
+
+M. DES ORMES
+
+--Mille remerciements, monsieur; je suis heureux de savoir par vous
+cette bonne nouvelle.
+
+Le dîner fut annoncé, et M. des Ormes quitta M. de Nancé pour offrir son
+bras à Mme de Sibran; on se mit à table. Les enfants dînaient à
+part dans un petit salon à côté; les jeunes Sibran et les Guilbert
+regardaient d'un air moqueur François et Christine qui avaient tous
+deux les yeux rouges; la toilette de Christine avait été imparfaitement
+arrangée.
+
+--Pourquoi Mina t'a-t-elle si mal coiffée et habillée, Christine?
+demanda Gabrielle.
+
+CHRISTINE
+
+--D'abord, je n'ai plus Mina.
+
+GABRIELLE
+
+--Plus Mina! Que j'en suis contente pour toi! Pourquoi est-elle partie?
+
+CHRISTINE
+
+--C'est papa qui l'a chassée hier matin.
+
+BERNARD
+
+--Chassée? racontez-nous cela, Christine; ce doit être amusant.
+
+HÉLÈNE
+
+--Est-ce qu'il a mis sa meute après elle?
+
+MAURICE
+
+--Oui, sa meute composée du chien de garde et d'un basset.
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne vous raconterai rien du tout, puisque vooe parlez ainsi de papa
+et de ses chiens.
+
+CÉCILE
+
+--Oh! je t'en prie, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, je le dirai après dîner à Bernard et à Gabrielle; mais à vous
+autres, rien.
+
+CÉCILE
+
+--Tu es ennuyeux, Maurice, avec tes méchancetés.
+
+MAURICE
+
+--Je n'ai rien dit de méchant; demande au chevalier de la Triste-Figure
+[2].
+
+[Note 2: Surnom donné à un fou nommé don Quichotte.]
+
+CHRISTINE
+
+--Qui appelez-vous comme ça?
+
+MAURICE
+
+--Votre chevalier, ébouriffé comme vous, et qui a les yeux gonflés comme
+vous, ce qui fait croire qu'on vous a administré une correction à tous
+les deux.
+
+CHRISTINE
+
+--On administre des corrections aux méchants comme vous, à des garçons
+mal élevés comme vous. François est toujours bon, et s'il a les yeux
+rouges, c'est par bonté pour moi et pour sa bonne. Et s'il a l'air
+triste, c'est parce qu'il est bon: il est cent fois mieux avec son air
+triste et doux que s'il avait l'air sot et méchant.
+
+ADOLPHE
+
+--Avec ça, il a une belle tournure, une belle taille.
+
+CHRISTINE
+
+--Attendez qu'il ait vingt ans, et nous verrons lequel sera le plus
+grand et le plus beau de vous deux.
+
+MAURICE
+
+--Ha, ha, ha! quelle niaiserie? attendre huit ans!
+
+Christine, rouge et irritée, allait répondre, lorsque François l'arrêta.
+
+FRANÇOIS
+
+--Laisse-les dire, ma chère Christine! Ces pauvres garçons ne savent ce
+qu'ils disent: ne te fâche pas, ne me défends pas. Quel mal me font-ils?
+Aucun. Et ils se font beaucoup de mal en se faisant voir tels qu'ils
+sont. Tu vois bien que toi et moi nous sommes vengés par eux-mêmes.
+
+BERNARD
+
+--Bien répondu, François! bien dit! Tu sais joliment te défendre contre
+les méchantes langues.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je ne me défends pas, Bernard, car je ne me crois pas attaqué. Je
+calme Christine qui allait s'emporter.
+
+Bernard, Gabrielle et Mlles de Guibert se moquèrent de Maurice et
+d'Adolphe, qui finirent par ne savoir que répondre à François et à
+Christine, et, tout en riant et causant, le dîner s'avançait et on en
+était au dessert. Maurice et Adolphe, pour dissimuler leur embarras,
+mangèrent si abondamment que le mal de coeur les obligea de s'arrêter.
+
+Les autres enfants firent des plaisanteries sur leur gloutonnerie.
+
+HÉLÈNE
+
+--On dirait que vous mourez de faim chez vous.
+
+CÉCILE
+
+--Ou bien que vous ne mangez rien de bon à la maison.
+
+BERNARD
+
+--Vous serez malades d'avoir trop mangé.
+
+GABRIELLE
+
+--Et personne ne vous plaindra.
+
+Maurice et Adolphe, mal à l'aise et honteux, ne répondaient pas; ils
+avaient fini leur repas. On sortit de table; tout le monde descendit
+au jardin; les enfants se mirent à jouer et à courir, à l'exception de
+Maurice et d'Adolphe, qui restèrent au salon à moitié couchés dans des
+fauteuils. Ils avaient comploté de s'emparer de quelques cigarettes
+qu'ils avaient vues sur la cheminée, et de fumer quand ils seraient
+seuls; leurs parents leur avaient expressément défendu de fumer, mais
+ils n'avaient pas l'habitude de l'obéissance, et ils firent en sorte
+qu'on ne s'aperçût pas de leur absence.
+
+
+XIII
+
+INCENDIE ET MALHEUR
+
+M. de Guilbert proposa une promenade en bateau; on devait traverser
+l'étang, qui tournait comme une rivière et qui avait un kilomètre de
+long; on devait descendre sur l'autre rive, et assister à une danse
+à l'occasion de la noce d'une fille de ferme de M. de Guilbert. On
+s'embarqua en deux bateaux; on recommanda aux enfants de ne pas bouger;
+les messieurs se mirent à ramer. M. de Nancé avait placé François
+près de lui, et Christine s'était mise entre François et sa cousine
+Gabrielle. Quand on débarqua, la noce était très en train; on dansait,
+on chantait; on avait l'air de beaucoup s'amuser; les danseurs
+accoururent aussitôt pour inviter Mlles de Guilbert, Gabrielle et
+Christine; Bernard engagea à danser une des petites filles de la
+noce; les mamans, les papas dansèrent aussi; au milieu de l'animation
+générale, personne ne s'aperçut de l'absence de Maurice et d'Adolphe; à
+neuf heures, M. de Nancé parla de départ.
+
+--Mais il n'est pas tard, dit Mme des Ormes.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Il est neuf heures, Madame, et, pour nos enfants, je crois qu'il est
+temps de terminer cette agréable soirée.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--C'est ennuyeux, les enfants! Ils gâtent tout! Ils empêchent! Ne
+trouvez-voua pas?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Je trouve, Madame, qu'ils rendent la vie douce, bonne, intéressante,
+heureuse enfin; et, s'ils empêchent de goûter quelques plaisirs
+frivoles, ils donnent le bonheur. Le plaisir passe, le bonheur reste.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--C'est égal, on est bien plus à l'aise pour s'amuser sans enfants.
+
+Le jour baissait, et M. de Guibert avait fait allumer les lanternes du
+bateau, qui faisaient un effet charmant; elles étaient en verres de
+différentes couleurs, et formaient lustres aux deux bouts du bateau.
+Toute la société du château se rembarqua et on s'éloigna. M. et Mme de
+Sibran s'aperçurent enfin que Maurice et Adolphe ne les avaient pas
+accompagnés, ce qu'Hélène expliqua par le malaise qu'ils éprouvaient
+pour avoir trop mangé. On était arrivé au quart du trajet, à un tournant
+d'où l'on découvrait le château, et on vit avec surprise des jets de
+flammes qui éclairaient l'étang; chacun regarda d'où ils venaient, et on
+s'aperçut avec terreur qu'ils s'échappaient des croisées du château; les
+rameurs redoublèrent d'efforts pour aborder au plus vite; de nouveaux
+jets de flammes s'échappèrent des croisées de l'étage supérieur, et
+quand on put débarquer, les flammes envahissaient plus de la moitié du
+château. M. de Nancé fit rester les dames et les enfants sur le rivage;
+fit promettre à François de ne pas chercher à le rejoindre, et courut
+avec les autres pour organiser les secours. Les domestiques allaient
+et venaient éperdus, chacun criant, donnant des avis, que personne
+n'exécutait. M. de Sibran, fort inquiet de ses fils, les appela, les
+chercha de tous côtés; personne ne lui répondit; les domestiques, trop
+effrayés pour faire attention à ses demandes, ne lui donnaient aucune
+indication. M. de Guilbert ne s'occupait que du sauvetage des papiers,
+des bijoux et effets précieux; on jetait tout par les fenêtres, au
+risque de tout briser et de tuer ceux qui étaient dehors. Il n'y avait
+pas de pompe à incendie, pas assez de seaux pour faire la chaîne,
+personne pour commander; à mesure que les flammes gagnaient le château,
+le désordre augmentait; on avait heureusement pu sauver tout ce qui
+avait de la valeur, l'argent, les bijoux, les tableaux, le linge, les
+bronzes, la bibliothèque, etc. Mais tous les meubles, les tentures, les
+glaces furent consumés. M. de Guilbert travaillait encore avec ardeur
+à sauver ce que le feu n'avait pas atteint; M. de Sibran, éperdu,
+continuait à appeler et à chercher ses fils; M. de Nancé avait demandé
+aux domestiques ce qu'étaient devenus les jeunes de Sibran.
+
+--Ils sont sans doute dans le parc, Monsieur; on suppose qu'ils auront
+mis le feu au salon, où ils étaient restés seuls, et qu'ils se sont
+sauvés; on n'a trouvé personne dans les salons quand on s'est aperçu
+de l'incendie. Au rez-de-chaussée il ne leur était pas difficile de
+s'échapper.
+
+M. de Nancé, rassuré sur leur compte et se voyant inutile, retourna près
+de ces dames, pensant à l'inquiétude qu'avait certainement éprouvée
+François en le voyant s'exposer aux accidents d'un incendie, et aussi à
+l'inquiétude terrible de Mme de Sibran pour ses deux fils, qui étaient
+très probablement restés au salon, d'après le dire du valet de chambre.
+
+Un cri de joie salua son retour. François se jeta à son cou; il
+l'embrassa tendrement, et il sentit un baiser sur sa main; Christine
+était près de lui, l'obscurité croissante l'avait empêché de
+l'apercevoir! il la prit aussi dans ses bras et l'embrassa comme il
+avait embrassé François. Ensuite il chercha Mme de Sibran, qui était
+profondément accablée et qui, assise au pied d'un arbre, pleurait la
+tête dans ses mains.
+
+--Eh bien! mes enfants? dit-elle avec inquiétude.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Je crois qu'ils sont avec M. de Sibran, Madame; ils ne tarderont pas à
+venir vous rassurer.
+
+MADAME DE SIBRAN
+
+--Dieu soit loué! ils sont en sûreté! Les avez-vous vus? Où étaient-ils?
+
+M.DE NANCÉ
+
+--Je ne saurais vous dire. Madame, Nous étions tous trop occupés
+pour avoir des détails. Mais, comme le disait le domestique que j'ai
+questionné, il est clair qu'ils ne pouvaient courir aucun danger,
+quand même ils se seraient trouvés dans le foyer de l'incendie; au
+rez-de-chaussée, à six pieds de terre, il ne pouvait rien leur arriver.
+
+MADAME DE SIBRAN
+
+--Vous avez raison, mais un incendie est toujours si terrible; Dieu vous
+bénisse, mon cher Monsieur, pour les nouvelles rassurantes que vous êtes
+venu me donner, et que mon mari...
+
+Un grand cri, cri de détresse et de terreur, interrompit sa phrase
+inachevée, A une mansarde du château, éclairée par les flammes,
+apparurent deux têtes livides, épouvantées, criant au secours; c'étaient
+Maurice et Adolphe, MM. de Sibran, des Ormes et les domestiques étaient
+en bas; leur cri d'épouvante avait répondu au cri de détresse des
+enfants. M. de Sibran se laissa tomber par terre; M, des Ormes, les
+mains jointes, la bouche ouverte, répétait: «Mon Dieu! mon Dieu!» mais
+ne bougeait pas. Les domestiques criaient et couraient.
+
+Mme de Sibran se releva et se précipita pour secourir ses fils, mais
+Dieu lui épargna la douleur de voir ses efforts inutiles, en la frappant
+d'un profond évanouissement.
+
+«Pauvre femme! dit M. de Nancé la regardant avec pitié; elle est mieux
+ainsi que si elle avait sa connaissance. François, ne bouge pas d'ici,
+je te le défends; je vais tâcher de sauver ces infortunés.»
+
+--Papa, papa, ne vous exposez point! s'écria François les mains jointes.
+
+--Sois tranquille, je penserai à toi, cher enfant, et Dieu veillera sur
+nous.
+
+Et il s'élança vers le château.
+
+«Des matelas, vite des matelas!» cria-t-il aux domestiques épouvantés.
+
+A force de les exhorter, de les pousser, de répéter ses ordres, il
+parvint à faire apporter cinq ou six matelas, qu'il fit placer sous la
+mansarde où étaient encore Maurice et Adolphe, enveloppés de flammes et
+de fumée.
+
+M. DE NANCÉ.
+
+--Jetez-vous par la fenêtre, il y a des matelas dessous. Allons courage!
+
+Maurice s'élança et tomba maladroitement, moitié sur les matelas et
+moitié sur le pavé. M. de Nancé se baissa pour le retirer et faire place
+à Adolphe; mais avant qu'il eût eu le temps de l'enlever, Adolphe se
+jeta aussi et vint tomber sur les épaules de son frère, qui poussa un
+grand cri et perdit connaissance.
+
+--Malheureux! s'écria M. de Nancé, ne pouviez-vous attendre une
+demi-minute?
+
+--Je brûlais, je suffoquais, répondit faiblement Adolphe.
+
+Et il commença à gémir et à se plaindre de la douleur causée par les
+brûlures. M. de Nancé remit Adolphe aux mains des domestiques, qui
+l'emmenèrent à la ferme, et lui-même s'occupa de faire revenir Maurice:
+mais ses soins furent inutiles; les reins étaient meurtris ainsi que
+les épaules; les jambes, qui avaient porté sur le pavé, étaient
+contusionnées et brisées; il demanda qu'on allât au plus vite chercher
+un médecin, étendit Maurice sur l'herbe, et engagea M. de Sibran à
+donner des soins à ses fils au lieu de se lamenter.
+
+--Ma femme! ma femme! dit M. de Sibran avec désespoir.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Que diable! mon cher, ayez donc courage! Que votre femme s'évanouisse,
+on le comprend. Mais vous, faites votre besogne de père, et voyez ce
+qu'il y a à faire pour secourir vos fils.
+
+M. DE SIBRAN
+
+--Mes fils! mes enfants! Où sont-ils?
+
+M. DE. NANCÉ
+
+Ils sont contusionnés et brûlés; Maurice, là, près de vous et Adolphe à
+la ferme.
+
+--Maurice! Maurice! Il s'écria M. de Sibran en se jetant près de lui.
+
+Maurice poussa un gémissement douloureux.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Prenez garde! ne lui donnez pas d'émotions inutiles, faites-lui
+respirer du vinaigre, bassinez-lui le front et les tempes, mais ne le
+secouez pas! Mettez deux matelas près de lui, et tâchons de l'enlever
+pour le placer dessus.
+
+M. de Sibran demanda du monde pour l'aider à transporter Maurice. M.
+de Nancé appela M. des Ormes, lui répéta ce qu'il y avait à faire en
+attendant le médecin, et retourna près de ces dames. Il prit de l'eau
+dans son chapeau, en jeta quelques gouttes sur la tête et le visage de
+Mme de Sibran, toujours évanouie, lui bassina à grande eau les tempes,
+et le front, et demanda à ces dames de continuer jusqu'à ce qu'elle
+reprît ses sens. Mme des Ormes et Mme de Guilbert s'en chargèrent et
+apprirent par M. de Nancé le triste état de Maurice et d'Adolphe.
+
+--Qu'est-ce qui a causé l'incendie, papa? demanda François? Où est ma
+bonne?
+
+--Ta bonne va bien, mon enfant; elle est allée donner des soins à
+Adolphe. Quant à l'incendie et ce qui l'a occasionné, personne ne le
+sait; les domestiques étaient tous à table; il n'y avait au salon que
+Maurice et Adolphe; on ne comprend pas comment le feu a pris au salon,
+et comment ces deux garçons se sont trouvés dans les mansardes. Maurice
+est encore sans connaissance, et Adolphe gémit et ne parle pas; tous
+deux sont fortement brûlés et doivent souffrir beaucoup.
+
+Mme de Sibran était revenue à elle pendant que M. de Nancé parlait aux
+enfants consternés. On lui dit que ses fils étaient sauvés; M. de Nancé
+lui expliqua de quelle manière et comment la précipitation d'Adolphe
+avait contusionné Maurice.
+
+--On a été chercher un médecin, ajouta-t-il, et je pense qu'on pourra
+sans inconvénient les transporter chez vous, madame.
+
+Après quelques autres explications à ces dames et aux enfants, Mme de
+Guilbert lui demanda si toutes les chambres du château avaient été
+atteintes et consumées, et s'il n'y avait plus de logement pour elle et
+sa famille.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tout est brûlé, madame, mais on a pu sauver les effets d'habillement
+et les objets de valeur.
+
+MADAME DE GUILBERT
+
+--Qu'allons-nous devenir? Où irons-nous?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Si J'osais vous offrir un refuge provisoire, madame, je vous
+demanderais de vouloir bien accepter mon château; je n'en occupe qu'une
+petite partie avec mon fils; le reste est à votre disposition.
+
+MADAME DE GUILBERT
+
+--Merci. monsieur de Nancé; je suis bien reconnaissante de votre offre;
+si mon mari m'y autorise, je l'accepterai pour quelques jours, jusqu'à
+ce que nous trouvions à nous loger. Ce sera une gêne pour vous, je le
+sais, et je vous suis d'autant plus obligée.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Trop heureux de vous venir en aide dans un si grand embarras, madame.
+
+MADAME DE GUILBERT
+
+--Permettez-vous que nous nous installions chez vous dès cette nuit?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Certainement, madame. Je retourne chez moi pour donner les ordres
+necessaires. Viens, François; nous allons bientôt partir, mon ami.
+
+Mmes des Ormes et de Cémiane proposèrent à Mme de Sibran de la ramener
+près de ses fils.
+
+«Après quoi nous retournerons chacune chez nous; les pauvres enfants
+doivent être harassés de fatigue». dit Mme de Cémiane.
+
+
+XIV
+
+HEUREUX MOMENTS POUR CHRISTINE
+
+Ils se dirigèrent tous vers la pelouse où se trouvait Maurice avec son
+père, toujours morne et accablé, et MM. des Ormes et de Cémiane. Maurice
+avait retrouvé sa connaissance et la parole; il se plaignait de ses
+brûlures, de vives douleurs dans les jambes, dans les reins; il ne
+pouvait faire un mouvement sans gémir. Mme de Sibran s'agenouilla près
+de lui sans parler; ses larmes tombèrent amères et abondantes sur le
+visage de son fils noirci par la fumée, et qui exprimait une souffrance
+aiguë. Elle déposa un baiser sur son front, puis resta immobile et
+silencieuse. Elle demanda à ces dames de la laisser près de son fils et
+d'emmener leurs enfants. Elle pria M. de Sibran de faire porter Maurice
+près d'Adolphe, afin qu'elle les eût tous deux sous les yeux. M. de
+Nancé se chargea de la commission et s'éloigna avec François, que
+Christine n'avait pas quitté un instant. Isabelle vint les joindre pour
+chercher Christine et la faire monter dans la voiture de Mme des Ormes.
+Mais quand ils arrivèrent dans la cour où étaient les voitures, ils
+trouvèrent Mme des Ormes partie. N'ayant trouvé ni Christine ni
+Isabelle, elle s'en était informée; on lui avait répondu qu'elles
+avaient sans doute été emmenées par M. des Ormes; ne poussant pas plus
+loin ses recherches, elle était partie pour les Ormes.
+
+L'effroi de Christine en se voyant oubliée fut de suite calmé par M. de
+Nancé, qui lui dit:
+
+--Ma petite Christine, je t'emmènerai avec François et Isabelle, et tu
+coucheras chez moi avec Isabelle qui nous sera fort utile pour préparer
+les logements des Guilbert.
+
+--Merci, cher Monsieur de Nancé, répondit Christine en lui baisant la
+main qui tenait la sienne. Comme vous êtes bon! Comme François est
+heureux! et comme je suis contente pour lui que vous soyez son papa!
+
+--Merci, papa! mon cher papal s'écria François dont les yeux brillèrent
+de joie. Montons vite en voiture, de peur que Mme des Ormes ne revienne
+chercher Christine.
+
+Christine sauta dans la voiture près de M. de Nancé; François s'élança
+en face d'elle; Isabelle, près de lui: et M. de Nancé, souriant de
+l'inquiétude de François et de Christine, dit au cocher d'aller bon
+train. Quand ils arrivèrent, il chargea Isabelle d'installer Christine
+dans l'ancienne petite chambre de François donnant dans celle
+d'Isabelle; François, tout joyeux, mena Christine dans cette petite
+chambre, l'embrassa ainsi que sa bonne, et alla se coucher dans la
+sienne, près de son père. Il n'oublia pas dans sa prière de remercier le
+bon Dieu de lui avoir donné un si bon père et une si bonne petite amie,
+et il s'endormit heureux et reconnaissant.
+
+M. de Nancé, au lieu de se reposer des fatigues de la journée, veilla,
+avec Isabelle et Bathilde, à l'arrangement des chambres destinées aux
+Guilbert, maîtres et domestiques: tout était prêt quand ils arrivèrent.
+Il les reçut à la porte du château, les installa chacun chez eux, leur
+recommanda de demander tout ce qu'ils désiraient, et s'échappa à leurs
+remerciements mille fois répétés, en rentrant dans son appartement: il
+embrassa son petit François endormi et se coucha après avoir, lui aussi,
+remercié le bon Dieu de lui avoir donné un si excellent fils.
+
+Christine dormit tard et se réveilla le lendemain tout étonnée de ne pas
+connaître sa chambre; elle ne tarda pas à se ressouvenir des événements
+de la veille, et son coeur bondit de joie quand elle pensa qu'elle
+reverrait François et M, de Nancé et qu'elle déjeunerait avec eux, chez
+eux. A peine Isabelle l'eut-elle habillée et lui eut-elle fait faire sa
+prière, que François entra; Christine courut à lui et se jeta dans ses
+bras.
+
+--Oh! François, garde-moi toujours chez toi! Je me sens si heureuse ici!
+mon coeur est tranquille comme s'il dormait.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je serais bien, bien content de te garder toujours, mais ton papa et
+ta maman ne voudront pas.
+
+CHRISTINE
+
+--Pourquoi? qu'est-ce que ça leur fait? Tu vois bien qu'ils m'ont
+oubliée hier dans ce château brûlé.
+
+FRANÇOIS
+
+--C'est parce que tout le monde était agité par cet incendie, Tu vas
+voir qu'ils vont t'envoyer chercher... En attendant, je viens t'emmener
+pour déjeuner. Je déjeune toujours avec papa, et j'ai dit que tu
+déjeunerais avec nous. Veux-tu?
+
+CHRISTINE
+
+--Merci, merci, mon bon François. Quelle bonne idée tu as eue!
+
+François embrassa sa bonne, qui les regardait avec tendresse, et,
+prenant la main de Christine, ils coururent tous deux chez M. de Nancé
+qui écrivait en attendant François.
+
+--Bonjour, mon bon cher papa, dit François en lui passant les bras
+autour du cou.
+
+Il se sentit en même temps embrassé de l'autre côté, et deux petits
+bras entourèrent aussi son cou. C'était Christine, qui faisait comme
+François.
+
+Il sourit, les embrassa tous deux.
+
+--Bonjour, chers enfants; vous voilà déjà ensemble?
+
+--Cher Monsieur de Nancé, gardez-moi toujours avec vous et avec
+François. Je serais si heureuse chez vous! je vous aimerai tant! autant
+que François, dit Christine en l'entourant toujours de ses bras.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ma pauvre chère enfant, j'en serais aussi heureux que toi; mais c'est
+impossible! Tu as un père et une mère.
+
+--Quel dommage! dît Christine en laissant tomber ses bras.
+
+M. de Nancé sourit encore une fois et l'embrassa.
+
+--Notre déjeuner est prêt, dit-il. Nous avons bon appétit; mangeons.
+
+Il servit à Christine et à François une tasse de chocolat, et prit
+lui-même une tasse de thé. Les enfants mangèrent et causèrent tout le
+temps; leurs réflexions amusaient M. de Nancé; leur amitié réciproque
+le touchait; il regrettait, comme Christine, de ne pouvoir la garder
+toujours; son petit François serait si heureux! Mais il se redit ce
+qu'il les avait dit déjà:
+
+«C'est impossible!»
+
+Après les avoir laissés jouer quelque temps:
+
+--Je crois, ma petite Christine, dit-il, que je vais à présent faire
+atteler la voiture pour te ramener chez tes parents, qui doivent être
+inquiets de toi.
+
+--Déjà! s'écrièrent les deux enfants à la fois.
+
+--Eh oui! déjà, mais vous vous reverrez bientôt et souvent. Isabelle te
+mènera promener de notre côté, et François ira se promener avec moi du
+côté des Ormes; vous jouerez pendant que je lirai au pied d'un arbre; et
+puis nous ferons des visites au château et à ta tante de Cémiane quand
+tu y seras.
+
+M. de Nancé fit atteler; il monta dans la voiture avec François,
+Christine et Isabelle; un quart d'heure après, ils descendaient au
+château des Ormes. Ils trouvèrent M, et Mme des Ormes dans le salon.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! vous voilà, Monsieur de Nancé; c'est fort aimable de m'avoir
+vous-même ramené Christine; je pensais bien que quelqu'un s'en serait
+chargé.
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment est-ce M. de Nancé qui nous amène Christine? D'où venez-vous
+donc, mon cher Monsieur?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--De chez moi, Monsieur.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! c'est que vous ne savez pas, mon cher, que j'ai laissé Christine
+hier soir chez les Guilbert, la croyant avec vous. Ce n'est pas
+étonnant! Cet incendie était si terrible! Mais j'ai bien pensé ce matin,
+en la sachant encore absente, que M. de Nancé ou bien ma soeur de Cémiane
+l'aurait emmenée et nous la ramènerait.
+
+M. DES ORMES
+
+--Vous abusez de l'obligeance de M. de Nancé, Caroline.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Pas du tout. Je suis bien sûre que M. de Nancé est très heureux de me
+rendre ce service.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Celui-là, oui, Madame; je vous l'affirme bien sincèrement.
+
+--Vous voyez bien, dit Mme des Ormes triomphante. Vous croyez toujours
+que les autres pensent comme vous Je suis persuadée, moi, que si j'avais
+à faire un voyage, et si je demandais à M. de Nancé de garder Christine
+chez lui en mon absence, il le ferait avec plaisir.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non seulement avec plaisir, Madame, mais avec bonheur. Essayez, vous
+verrez.
+
+MADAME. DES ORMES
+
+--Que vous êtes aimable, Monsieur de Nancé!
+
+M. DES ORMES
+
+--Caroline, ne faites donc pas des suppositions impossibles, Monsieur de
+Nancé, voulez-vous rester à déjeuner avec nous?
+
+M. DE NANCÉ
+
+Merci bien, Monsieur; j'ai chez moi nos pauvres voisins incendiés, et je
+ne les ai pas encore vus Aujourd'hui.
+
+M. de Nancé partit avec François quelques instants après; Christine
+monta dans sa chambre avec Isabelle.
+
+
+XV
+
+TRISTES SUITES DE L'INCENDIE
+
+Aucun événement extraordinaire ne vint plus troubler la tranquillité
+des châteaux voisins. Christine continua à voir François, Gabrielle et
+Bernard, presque tous les jours, tantôt chez eux, tantôt au château des
+Ormes. François s'attachait de plus en plus à Christine, et, grâce au
+désir qu'avait Isabelle de se rapprocher de lui, ils se retrouvaient
+dans leurs promenades et aussi dans leurs visites au château de Cémiane.
+M. de Nancé, cédant au désir de François, donnait souvent des déjeuners
+et des goûters aux enfants des environs; c'étaient les beaux jours de
+François et de Christine. Paolo continuait avec un succès marqué ses
+leçons à ses deux élèves. Mme des Ormes avait voulu que Paolo les donnât
+à Christine sans payement, mais M. des Ormes, qui redoutait le ridicule,
+plus encore qu'il ne craignait l'humeur de sa femme, les paya assez
+largement pour fermer la bouche aux mauvaises langues; car dans le
+voisinage on s'amusait beaucoup de l'avarice de Mme des Ormes pour tout
+ce qui concernait sa fille.
+
+La vie se passait donc heureuse et calme pour François et Christine;
+pour M. de Nancé, qui n'était heureux que par son fils: pour Isabelle,
+qui aimait beaucoup Christine à cause de la tendresse qu'elle
+témoignait à François, et aussi à cause des charmantes qualités qui se
+développaient par les soins de cette bonne intelligente et par ceux de
+M, de Nancé. Ce dernier portait à Christine une affection paternelle, et
+il cherchait à suppléer à la direction qui manquait à la pauvre enfant
+du côté de ses parents, par des conseils, toujours écoutés et suivis
+avec reconnaissance. Mme des Ormes oubliait sans cesse sa fille pour
+ne s'occuper que de toilette et de plaisirs. M. des Ormes, faible et
+indifférent, avait, comme nous l'avons vu, des éclairs de demi-tendresse
+qui ne duraient pas; tranquille sur le sort de Christine depuis qu'il la
+savait sous la direction sage et dévouée d'Isabelle, il ne s'occupait
+pas de sa fille, et cherchait, comme sa femme, à passer agréablement
+ses journées. Tous deux laissaient à Isabelle liberté complète d'élever
+Christine selon ses idées; c'est ainsi qu'aidée de M. de Nancé elle
+donna à Christine des sentiments religieux et des habitudes qui lui
+manquaient; elle la menait au catéchisme avec François, qui fit cette
+année sa première communion sous la direction du bon curé du village et
+guidé par son père, dont la piété touchait et encourageait François et
+Christine. Dès les premiers temps qui suivirent l'entrée d'Isabelle chez
+Christine, ils eurent occasion d'exercer la vertu de charité à l'égard
+de Maurice et d'Adolphe. Les brûlures d'Adolphe le faisaient souffrir
+beaucoup, mais ce n'était rien auprès de ce que souffrait Maurice.
+Outre des brûlures, le médecin lui avait trouvé les reins et le dos
+contusionnés et déviés et les jambes toutes disloquées.
+
+On les transporta chez eux la nuit même de l'incendie; et ce fut après
+qu'ils furent installés dans leurs lits, que les deux médecins appelés
+commencèrent à panser les brûlures et à remettre les membres démis et
+brisés. Paolo avait demandé à assister à l'opération; il voulut donner
+des conseils, et faire autrement que ne faisaient les médecins pour
+remettre les membres disloqués et brisés. Mais on se moqua de ses avis,
+et on refusa de les suivre.
+
+Paolo se retira en branlant la tête, et dit le lendemain à M. de Nancé:
+
+«Mauvais, mauvais pour le Maurice! Sera bossou et horrible; les zambes
+mal arranzées; très mal! C'est abouminable! Moi z'aurais fait bien; pas
+comme ces zens imbéciles».
+
+Maurice poussa des cris lamentables pendant cette opération, qui dura
+une demi-heure environ. Maurice se trouvait dans l'impossibilité de
+remuer, à cause des appareils qui maintenaient ses jambes et ses
+épaules; il fallait le faire boire et manger, le moucher et l'essuyer
+comme un petit enfant; il se désolait, se fâchait; ses colères et ses
+agitations augmentaient son mal.
+
+Les premiers jours sa vie fut en danger, et personne ne put le voir;
+mais, après un mois, M. de Nancé demanda si François ne pouvait pas
+venir le distraire et le consoler; M. et Mme de Sibran acceptèrent la
+proposition avec joie, et ils annoncèrent à leurs fils la visite de
+François.
+
+--Pourquoi l'avez-vous acceptée, dit Maurice en gémissant. Il va
+triompher de me voir si malade; Adolphe et moi, nous nous sommes moqué
+de sa bosse, et il doit nous en vouloir.
+
+MADAME DE SIBRAN
+
+--Mon pauvre ami, tu t'ennuies tant et tu souffres tant, que ton père et
+moi nous avons jugé utile de te donner une distraction.
+
+MAURICE
+
+--Jolie distraction!
+
+ADOLPHE
+
+--Agréable passe-temps!
+
+Malgré l'humeur qu'ils témoignaient ils ne voulurent pas que Mme de
+Sibran écrivît à François pour l'empêcher de venir. Le lendemain,
+François arriva à une heure; ni Maurice ni Adolphe ne bougèrent ni ne
+parlèrent quand il entra chez eux et qu'il leur dit bonjour d'un air
+affectueux.
+
+FRANÇOIS
+
+--Vous avez bien souffert et vous souffrez encore beaucoup?...
+
+Pas de réponse.
+
+FRANÇOIS
+
+--Nous avons été tous bien tristes de votre accident... Papa a envoyé
+tous les jours savoir de vos nouvelles... Dès que j'ai su que vous
+alliez un peu mieux, j'ai bien vite demandé la permission de venir
+vous voir... Vous surtout, pauvre Maurice, qui ne pouvez pas faire un
+mouvement... Je voua fatigue peut-être?... Dites-le moi franchement; je
+reviendrai demain ou après-demain...
+
+Le pauvre François était un peu embarrassé; il ne savait s'il devait
+rester ou s'en aller; il attendit encore quelques minutes, et, Maurice
+et Adolphe persistant à garder le silence, il se leva.
+
+--Adieu, Maurice; adieu, Adolphe; je reviendrai vous voir avec papa, et
+je ne resterai pas longtemps, pour ne pas vous fatiguer.
+
+Le bon François sortit un peu triste du mauvais accueil que lui avaient
+fait ces garçons dont il avait déjà eu tant à se plaindre; mais,
+toujours bon et généreux, il se dit:
+
+--Il ne faut pas leur en vouloir, à ces pauvres malheureux! Ils
+souffrent; peut-être que le bruit leur fait mal... Je verrai une autre
+fois à leur parler de choses qui les amusent.
+
+Christine savait qu'il avait été voir les Sibran; le lendemain, elle
+alla chez lui savoir de leurs nouvelles.
+
+--Ils souffrent toujours beaucoup, répondit François.
+
+CHRISTINE
+
+--Ont-ils été contents de te voir?
+
+FRANÇOIS
+
+--Je ne sais pas; ils ne me l'ont pas dit.
+
+CHRISTINE
+
+--T'ont-ils raconté comment le feu avait pris au salon?
+
+FRANÇOIS
+
+--Non, je ne leur ai pas demandé.
+
+CHRISTINE
+
+--De quoi avez-vous donc causé?
+
+FRANÇOIS
+
+--Mais ils n'ont pas causé; j'ai parlé tout seul.
+
+CHRISTINE
+
+--Ah! mon Dieu! est-ce que leur langue est brûlée!
+
+FRANÇOIS, souriant.
+
+--Non; seulement ils ne parlent pas...
+
+Christine le regarda attentivement.
+
+CHRISTINE
+
+--François... ils t'ont fait quelque méchanceté, et tu ne veux pas le
+dire. Je le vois à ton air embarrassé.
+
+--Et tu as deviné, Christine, dit M. de Nancé en riant. Ils ne lui ont
+pas dit un mot, pas répondu un oui ou un non; ils ne l'ont pas regardé.
+Et François veut y retourner.
+
+CHRISTINE
+
+--Tu es trop bon, François! Je t'assure que tu es trop bon. Ne
+trouvez-vous pas, cher monsieur?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--On n'est jamais trop bon, ma petite Christine, et rarement on l'est
+assez. En retournant chez Maurice et Adolphe, François fait un double
+acte de charité, il rend le bien pour le mal, et il visite des
+malheureux qui souffrent et qui ont longtemps à souffrir encore, surtout
+Maurice. Cette seconde visite les touchera peut-être; et, s'ils voient
+souvent François, ils deviendront probablement meilleurs.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est vrai cela; on est toujours meilleur quand on a passé quelque
+temps avec François et avec vous... Et c'est pourquoi je serais si
+contente de ne jamais vous quitter tous les deux!.., Si vous vouliez?...
+
+--Pauvre chère enfant, dit M. de Nancé en l'embrassant, n'y pense pas;
+c'est impossible.
+
+CHRISTINE
+
+--Quand je serai vieille, et que je serai ma maîtresse, je viendrai chez
+vous et j'y resterai toujours.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Alors, nous verrons; nous avons le temps d'y penser. En attendant, va
+jouer avec François; j'ai à travailler.
+
+CHRISTINE
+
+--Qu'est-ce que vous faites? A quoi travaillez-vous?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tu es une petite curieuse. Je travaille à un livre que tu ne comprends
+pas.
+
+CHRISTINE
+
+--Vous croyez? Je crois, moi, que je comprendrai. De quoi parlez-vous?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--De l'éducation des enfants, et des sacrifices qu'on doit leur faire.
+
+CHRISTINE
+
+Ce n'est pas difficile à comprendre. Il faut faire comme vous, voilà
+tout. Je comprends très bien tous les sacrifices que vous faites
+à François. Je vois que vous restez toujours à la campagne pour
+l'éducation de François; que vous ne voyez que les personnes qui peuvent
+être utiles ou agréables à François; que vous me laissez venir si
+souvent vous déranger et voua ennuyer chez vous, pour François; que vous
+m'apprenez à être bonne et pieuse, pour François; que voua m'aimez enfin
+pour François; que vous...
+
+M. DE NANCÉ, l'embrassant.
+
+--Assez, assez, chère enfant; tu es trop modeste pour ce qui te regarde
+et trop clairvoyante pour le reste. Dans l'origine, je t'ai aimée et
+attirée pour François, mais je t'ai bien vite aimée pour toi-même, et,
+après François, tu es la personne que j'aime le plus au monde. François
+le sait bien; nous parlons souvent de toi, et nous nous entendons très
+bien pour t'aimer.
+
+CHRISTINE, se jetant à son cou.
+
+--Je suis bien contente de ce que voua me dites là! Comme je vous aime,
+cher, cher monsieur de Nancé! Et comme cela m'ennuie de vous appeler
+monsieur! J'ai toujours envie de vous dire: PAPA.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ne fais jamais cela, mon enfant; ce serait mal.
+
+CHRISTINE
+
+--Pourquoi mal?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Parce que ce serait presque un blâme pour ton papa; c'est comme si
+tu disais: M. de Nancé est meilleur pour moi que mon vrai papa, et je
+l'aime davantage.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais... ce serait la vérité.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Chut! ma Christine: chut! Que personne ne t'entende dire pareille
+chose.
+
+Christine resta un instant sans parler, la tête appuyée sur l'épaule de
+M. de Nancé.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--A quoi penses-tu, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je pense que je suis très heureuse de vous avoir connus, vous et
+François. Il est si bon, François!
+
+M. DE NANCÉ, souriant.
+
+--Oui, il est bien bon, mais prends garde qu'il ne s'impatiente de
+perdre son temps à nous regarder au lieu de jouer.
+
+CHRITINE
+
+--Est-ce que cela t'ennuie? François?
+
+FRANÇOIS
+
+--Oh non! pas du tout. J'aime beaucoup A t'entendre dire des choses
+aimables à papa et à l'entendre te répondre.
+
+CHRISTINE
+
+--Iras-tu demain chez Maurice?
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, certainement; je l'ai promis.
+
+CHRISTINE
+
+--Veux-tu que j'y aille avec toi?
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, si papa veut bien t'emmener.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tu ne peux pas y aller, Christine: tu as neuf ans; tu ne peux pas
+faire des visites à des grands garçons de treize et onze ans.
+
+CHRISTINE
+
+--C'était seulement pour que François ne s'ennuie pas chez eux que je
+demandais à y aller, car je les déteste... c'est-à-dire je ne les aime
+pas beaucoup.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tu as bien fait de te reprendre, chère petite, car ton déteste n'était
+pas charitable; à présent, mes enfants, allez-vous-en; vous m'empêchez
+d'écrire.
+
+Les enfants allèrent rejoindre Isabelle et jouèrent quelque temps.
+Paolo arriva pour donner à François ses leçons; et ils se séparèrent en
+disant:
+
+«A demain!»
+
+
+XVI
+
+CHANGEMENT DE MAURICE
+
+Le lendemain, avant la visite de Christine, qu'elle faisait toujours un
+peu tard, vers trois heures, à cause des leçons que lui donnait Paolo,
+François retourna avec son père chez les Sibran; il monta, comme la
+veille, chez Maurice et Adolphe, qui le virent entrer avec surprise.
+Maurice rougit et voulut parler, mais il ne dit rien.
+
+FRANÇOIS
+
+--Bonjour, Maurice; bonjour, Adolphe; j'espère que vous allez un peu
+mieux aujourd'hui... Vos yeux sont plus animés et vous êtes moins
+pâles... Je ne vous ferai pas une longue visite... comme hier...
+seulement pour vous raconter que M. de Guilbert va demain s'établir à
+Argentan, où il a trouvé une maison à louer, pendant qu'il fait rebâtir
+son château brûlé... Il paraît qu'il ne perdra rien, parce que la
+compagnie d'assurances lui paye tous ses meubles et son château...
+Adieu, pauvre Maurice; adieu, Adolphe; je prie toujours le bon Dieu
+qu'il vous guérisse bientôt.
+
+François leur fit un salut amical et se dirigea vers la porte.
+
+«François!» appela Maurice aune voix faible. François retourna bien vite
+près de son lit.
+
+MAURICE
+
+--François! pardonnez-moi; pardonnez à Adolphe. Vous êtes bon, bien bon!
+Et nous, nous avons été si mauvais, moi surtout! Oh! François! comme
+Dieu m'a puni! Si vous saviez comme je souffre! De partout! Et toujours,
+toujours! Ces appareils me gênent tant! Pas une minute sans souffrance!
+
+FRANÇOIS
+
+--Pauvre Maurice! Je suis bien triste de ce terrible accident. Je ne
+puis malheureusement pas vous soulager: mais si je croyais pouvoir vous
+distraire, vous être agréable, je viendrais vous voir tous les jours.
+
+MAURICE
+
+--Oh oui! Bon, généreux François! Venez tous les jours; restez bien
+longtemps.
+
+FRANÇOIS
+
+--A demain donc, mon cher Maurice; à demain, Adolphe.
+
+Dès qu'il fut sorti, le regard douloureux de Maurice se reporta sur son
+frère.
+
+--Pourquoi n'as-tu rien dit, Adolphe? Comment n'as-tu pas été touché de
+la bonté de ce pauvre François, que nous avons reçu si grossièrement
+avant-hier et qui veut continuer ses visites, malgré notre méchanceté?
+
+ADOLPHE
+
+--Je déteste ce vilain bossu; les bossus sont toujours méchants; c'est
+toi-même qui l'as dit.
+
+MAURICE
+
+--J'ai mal dit, car François est bon.
+
+ADOLPHE
+
+--Est-ce qu'on sait s'il est bon ou méchant?
+
+MAURICE
+
+--Ce qu'il fait nous prouve qu'il est bon. S'il vient demain, je t'en
+prie, sois poli pour lui, et parle-lui.
+
+Adolphe ne répondit pas; Maurice était fatigué, il ne dit plus rien.
+
+En revenant à la maison avec son père, François lui raconta avec bonheur
+ce que lui avait dit Maurice, M. de Nancé partagea le triomphe de
+François et lui fit voir combien la bonté et l'indulgence réussissaient
+mieux que la colère et la sévérité.
+
+--Continue ta bonne oeuvre, cher ami, peut-être s'améliorera-t-il tout à
+fait. C'est un vrai bonheur quand on peut rendre bons les méchants.
+
+Christine fut enchantée du résultat de cette seconde visite, et
+encouragea François à continuer et à tâcher de ramener aussi Adolphe à
+de meilleurs sentiments. Pendant deux mois, François retourna tous les
+jours chez les Sibran. Adolphe guérit de ses brûlures au bout d'un mois;
+il resta rebelle aux sollicitations de Maurice et insensible à la bonté,
+à l'amabilité de François. Le pauvre Maurice, au contraire, de plus
+en plus touché de la généreuse affection que lui témoignait François,
+devint plus doux, plus endurant, plus résigné de jour en jour; au bout
+de ces deux mois, Je médecin lui permit de se lever et de faire usage
+de ses membres remis. Quand il se leva, sa faiblesse le fit retomber
+de suite, sur son lit; un second essai, plus heureux, lui permit de
+s'appuyer sur ses jambes et de se tourner vers la glace; mais de
+quelle terreur ne fut-il pas saisi quand il vit ses jambes tordues et
+raccourcies, une épaule remontée et saillante, les reins ployés et ne
+pouvant se redresser, et le visage, jusque-là enveloppé de cataplasmes
+ou d'onguent, couturé et défiguré par les brûlures! Adolphe l'avait été
+aussi, mais beaucoup moins.
+
+Le malheureux Maurice poussa un cri d'horreur et retomba presque inanimé
+sur son lit. Mme de Sibran se jeta à genoux, le visage caché dans ses
+mains, et M. de Sibran quitta précipitamment la chambre pour cacher son
+désespoir à son fils.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! criait Maurice, ayez pitié de moi! Mon Dieu! ne me
+laissez pas ainsi! Que vais-je devenir? Je ne veux pas vivre pour être
+un objet d'horreur et de risée.
+
+Puis, se relevant et se regardant encore dans la glace:
+
+--Mais je suis horrible, affreux! François lui-même reculera d'épouvante
+en me voyant! Lui est bossu, c'est vrai, mais son visage, du moins,
+est joli, ses jambes sont droites... Et moi! et moi!... Maman, maman,
+secourez-moi; ayez pitié de votre malheureux Maurice!
+
+Mme de Sibran releva son visage inondé de larmes, et, regardant encore
+Maurice, l'horreur et le chagrin dont elle fut saisie lui firent
+craindre un évanouissement; au lieu de répondre à l'appel de son fils,
+elle se releva et courut rejoindre son mari pour unir sa douleur à la
+sienne.
+
+Maurice resta seul en face de la glace; plus il examinait ses
+difformités nouvelles, plus elles lui paraissaient hideuses et
+repoussantes; sa pâleur rendait plus apparentes les coutures et les
+plaques rouges de son visage; sa faiblesse faisait ployer ses reins et
+ses jambes. Pendant qu'il continuait l'examen de sa personne, la porte
+s'ouvrit doucement, et François entra. Toujours attentif à éviter ce qui
+pouvait peiner ou blesser les autres, il réprima, non sans peine, un cri
+de surprise et de frayeur à la vue de l'infortuné Maurice, qu'il devina
+plus qu'il ne le reconnut. Maurice se retourna, l'aperçut et examina
+l'impression qu'il produisait sur François. Il ne put découvrir que
+l'expression d'une profonde pitié et d'un sincère attendrissement.
+
+FRANÇOIS
+
+--Mon pauvre ami! Mon pauvre Maurice! Quel malheur! Mon Dieu, quel
+malheur!
+
+François soutint dans ses bras Maurice prêt à défaillir; il le fit
+asseoir, resta près de lui, et pleura avec lui et sur lui.
+
+--Du courage, mon ami, lui dit-il après quelques instants; ne perds pas
+l'espoir de redevenir ce que tu étais. Tu es faible à présent, tu ne
+peux pas te redresser ni te tenir sur tes jambes; dans quelques jours,
+quelques semaines au plus, tu retrouveras des forces et tu te tiendras
+droit comme avant.
+
+MAURICE
+
+--Non, non, François; je sens que je ne me tiendrai jamais droit. Et mes
+jambes?... Comment se redresseraient-elles? elles sont contournées et
+tortues. Et l'épaule? Comment s'aplatirait-elle et redeviendrait-elle ce
+qu'elle était? Regarde-moi et regarde-toi. Eh bien! moi qui me suis tant
+moqué de ton infirmité, qui t'ai ridiculisé et tourmenté, j'en suis
+réduit à envier ton apparence. Je n'oserai jamais me montrer; je ne
+sortirai plus de ma chambre.
+
+FRANÇOIS
+
+--Tu auras tort, mon pauvre Maurice; tu te rendras malade, tu
+t'ennuieras horriblement et tu souffriras bien plus.
+
+MAURICE
+
+--Crois-tu que ce soit agréable de voir tout le monde rire et chuchoter,
+d'entendre crier les petits enfants: Un bossu, un bossu! Venez voir un
+bossu!
+
+FRANÇOIS. souriant.
+
+--Ce n'est pas agréable, je le sais mieux que tout antre; c'est triste
+et pénible. Mais on se résigne à la volonté du bon Dieu et on s'y
+habitue un peu. Et puis, comme on est heureux quand on trouve quelqu'un
+de bon qui vous témoigne de la pitié, de l'amitié, qui prend votre
+défense, qui vous aime parce que vous êtes infirme! Ce bonheur-là,
+Maurice, compense ce qu'il y a de pénible dans ma position.
+
+MAURICE
+
+--Tu pourrais dire notre position... Ce que tu m'as dit me fait du bien;
+je ne me sens plus aussi désespéré; peut-être, en effet, serai-je moins
+difforme dans quelque temps.
+
+François resta longtemps chez Maurice; quand il le quitta, le désespoir
+des premiers moments était calmé; il promit à François d'espérer, de se
+résigner et d'obéir docilement aux prescriptions du médecin, quand même
+il ordonnerait les promenades à pied et en voiture.
+
+Adolphe ne parut pas, tant que François resta chez Maurice; il n'avait
+pas encore vu son frère levé. Quand Maurice fut seul, Adolphe entra; il
+poussa un cri en voyant la difformité de Maurice.
+
+ADOLPHE
+
+--Mon pauvre Maurice, que tu es laid! Quelle tournure tu as! Quelles
+épaules! Quelles jambes! Et ta figure!... En vérité, je te plains! c'est
+affreux! c'est horrible!
+
+MAURICE, tristement.
+
+--Je le sais, Adolphe; je le vois sans que tu me le dises.
+
+ADOLPHE
+
+--Toi qui te moquais tant de François, tu es bien pis que lui! Si tu
+voyais la figure que tu as!
+
+MAURICE
+
+--Je l'ai vue dans la glace.
+
+ADOLPHE
+
+--Et tu n'as pas eu peur en te voyant?
+
+MAURICE
+
+--Non, j'ai pleuré... Et le bon François a pleuré avec moi.
+
+ADOLPHE
+
+--Ce qui veut dire que je dois pleurer aussi... Je t'en demande bien
+pardon; je suis très fâché de ce qui t'arrive, mais il m'est impossible
+de pleurer comme un enfant parce que tu as eu le malheur de devenir
+difforme!
+
+MAURICE
+
+--Comme c'est mal ce que tu dis, Adolphe! François m'a consolé, m'a
+encouragé; et toi, qui es mon frère et qui devrais me plaindre, tu ne
+trouves rien à dire pour me consoler de ce grand malheur.
+
+ADOLPHE
+
+--François a pleuré avec toi parce qu'il est bossu, lui; mais moi, que
+veux-tu que je fasse, que je dise?
+
+MAURICE
+
+--Adolphe. Laisse-moi seul, je t'en prie; ton indifférence me peine;
+elle m'afflige pour toi.
+
+ADOLPHE
+
+--Pour moi? tu es bien bon! Je suis très fâché de ce qui t'arrive, mais
+quant à pleurer et en mourir de chagrin, je laisse cette satisfaction
+au sensible François. Adieu, je sors avec papa; nous allons t'acheter
+quelque chose pour te consoler; nous serons de retour dans une heure.
+
+Adolphe sortit. Maurice joignit les mains avec un geste de désespoir
+et gémit tout haut sur l'insensibilité de son frère; il en fit la
+comparaison avec François, et il se demanda d'où pouvait venir cette
+différence. Il crut comprendre qu'elle provenait de l'éducation
+différente qu'ils avaient reçue: Adolphe et lui, élevés légèrement,
+sans religion, sans principes, ne vivant que pour le plaisir et la
+dissipation; François, élevé pieusement, sérieusement, quoique gaiement,
+pratiquant la religion et la charité, s'oubliant pour les autres et
+faisant passer le devoir avant le plaisir. «Il faut que j'en parle à
+François, se dit-il, et si j'ai deviné juste, je changerai de manière de
+penser et de vivre, et je crois que j'en serai plus heureux.»
+
+
+XVI
+
+HEUREUSE BIZARRERIE DE MADAME DES ORMES
+
+Christine arriva le lendemain comme d'habitude pour savoir des nouvelles
+du malade; les larmes lui vinrent aux yeux quand elle sut combien
+l'incendie et la chute avaient défiguré le pauvre Maurice, et le
+désespoir dans lequel il était plongé à l'arrivée de François; elle fut
+très contente du second succès de son ami.
+
+CHRISTINE
+
+--Je suis sûre que tu finiras par le rendre excellent. C'est comme moi;
+tu m'obliges à devenir bonne, rien que par amitié pour toi. Je ne sais
+ce que je serais capable de faire pour toi.
+
+FRANÇOIS
+
+--Tu ne ferais pas de mauvaises choses, bien certainement.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh non! d'abord parce que tu ne m'en conseillerais jamais, et puis
+parce que je te ferais de la peine et à ton papa aussi en faisant mal.
+
+FRANÇOIS
+
+--Bonne Christine! je plains le pauvre Maurice, s'il doit rester
+infirme, de n'avoir pas une chère petite Christine comme moi.
+
+CHRISTINE
+
+--Il n'a qu'à prendre pour amie une des demoiselles Guilbert.
+
+FRANÇOIS
+
+--Ce ne sont pas des Christine.
+
+Un domestique entra.
+
+--M. de Nancé demande M. François et Mlle Christine.
+
+--Vous nous demandez, papa? dit François.
+
+--Oui, chers enfants; je reçois un petit mot de Mme des Ormes qui me
+demande d'aller de suite chez elle avec toi, François, et avec toi,
+Christine; je ne sais pas ce qu'elle désire de nous. Il faut y aller,
+mes enfants; apprêtez-vous, nous irons à pied par les prairies.
+
+Les enfants et Isabelle furent prêts en cinq minutes; M. de Nancé les
+attendait sur le perron; ils coururent gaiement en avant. M. de Nancé
+les suivait avec Isabelle.
+
+--Que peut me vouloir Mme des Ormes? se demandait-il. Elle est si
+bizarre, si absurde, que je crains toujours quelque sottise dont ma
+petite Christine serait victime... et mon pauvre François aussi par
+conséquent... Je vais le savoir bientôt, au reste; la voici qui vient
+au-devant de nous.
+
+Effectivement, Mme des Ormes, ne pouvant attendre patiemment l'arrivée
+de M, de Nancé, accourait comme une jeune personne de quinze ans,
+cueillant une fleur, poursuivant un papillon, gambadant et pirouettant.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Venez vite, monsieur de Nancé, que je vous dise une bonne nouvelle. M.
+des Ormes vient d'acheter un hôtel à Paris, superbe hôtel! Je donnerai
+des bals, des concerts... Non, pas de concerts; je n'aime pas la
+musique. Des tableaux vivants; c'est charmant. Vous figurerez dans mes
+tableaux vivants; vous ferez le roi Assuérus, et moi la reine Esther, et
+mon mari l'oncle Mardochée; ah, ah, ah! mon mari en Mardochée avec une
+grande barbe blanche! N'est-ce pas que ce sera amusant?
+
+--Très amusant, madame, répondit gravement M de Nancé; mais ce n'est pas
+pour cela que vous m'avez fait venir avec les enfants?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Si fait, si fait; c'est pour vous proposer de venir demeurer avec nous
+dans mon hôtel; vous prendrez le rez-de-chaussée, que je vous louerai
+dix mille francs, mais à la condition que, les jours de réception, on
+soupera dans votre appartement.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--C'est impossible, madame. D'abord je ne joue pas la comédie; ensuite
+je passe mes hivers à la campagne avec mon fils.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--A la campagne! Quel dommage! J'avais si bien arrangé tout cela! Vous
+auriez fait un superbe Assuérus».
+
+M. de Nancé ne put s'empêcher de sourire: tout cela lui parut d'un
+tel ridicule, que pour le faire sentir à Mme des Ormes et pour l'en
+dégoûter, il lui dit:
+
+--Prenez Paolo, madame! Ordonnez-lui de laisser pousser sa barbe et ses
+moustaches; il jouera tout ce que vous voudrez.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Tiens! c'est une idée. Quand vous serez chez vous, envoyez-moi Paolo.
+Adieu, mon cher monsieur de Nancé; au revoir, je pars demain. Christine,
+dis adieu à tes amis, nous partons demain.
+
+CHRISTINE
+
+--François, mon cher François! je ne veux pas le quitter! Laissez-moi
+avec lui, maman; je vous en supplie, ne m'emmenez pas.
+
+FRANÇOIS
+
+--Madame, madame, laissez-moi ma chère Christine! Je serai si malheureux
+sans elle! De grâce, je vous en prie, ne l'emmenez pas.
+
+Et tous deux se jetèrent en sanglotant au cou l'un de l'autre.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Eh bien! eh bien! qu'est-ce que cela? Quelle scène absurde! Vas-tu
+finir de pleurer, Christine. Cela m'ennuie de voir pleurer.
+
+CHRISTINE
+
+--Je pleurerai toujours tant que je serai séparée de François.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je t'enverrai à Séraphin, à Franconi.
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne veux pas de Séraphin sans François; je veux rester avec
+François.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Dieu! quel ennui! Que vais-je devenir avec une figure pleurante en
+face de moi? Mon bon monsieur de Nancé, de grâce, venez faire Assuérus.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Impossible, madame: je ne me ferai jamais comédien.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Que faire alors? Venez à mon secours.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Madame,... M. de Nancé hésita.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Quoi, quoi? dites, dites, mon cher monsieur de Nancé. Délivrez-moi de
+cet ennui; je ne peux pas supporter la lutte.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Madame... je vous offre un moyen de vous en délivrer. Laissez-moi
+Christine; vous serez bien plus libre, sans aucun embarras, aucune gêne.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais pour vous quel ennui! quelle charge!
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non, madame; je jouirai d'abord du bonheur de ces deux enfants, et
+puis de la satisfaction de vous rendre un service, quelque léger qu'il
+soit.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Léger? mais c'est un énorme service que vous me rendez. C'est vrai!
+Cette pauvre Christine! elle serait sans cesse dérangée de sa chambre
+pour mes soirées, mes dîners: elle serait mal, très mal. Chez vous elle
+sera très bien; c'est une chose décidée alors. Je vous l'envoie demain
+avec Isabelle. Seulement, comme j'ai besoin de mes chevaux et de mes
+gens, je l'enverrai dans la charrette de la ferme avec ses effets.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ne dérangez personne, madame, j'irai prendre moi-même Christine et
+Isabelle.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Merci, cher monsieur; vous me rendez un service d'ami; je vous en
+remercie infiniment. Envoyez-moi Paolo pour Assuérus.
+
+M. de Nancé, délivré de son inquiétude pour François et Christine, rit
+bien franchement à la pensée de Paolo en Assuérus. Mais il promit de
+l'envoyer le soir même. Il allait s'éloigner, lorsque Mme des Ormes le
+rappela.
+
+--Monsieur de Nancé!... cher Monsieur de Nancé, vous êtes si bon, que
+vous voudrez bien, j'en suis sûre, compléter votre obligeance en prenant
+Christine aujourd'hui même; j'ai tant à faire! M. des Ormes est parti
+ce matin; je dîne chez ma belle-soeur de Cémiane; je ne verrai pas
+Christine; alors j'aime mieux vous la donner de suite.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--De tout mon coeur, chère Madame: quand faut-il que je vienne la
+prendre?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Tout de suite! Remmenez-la, et envoyez votre carriole pour ses effets,
+qu'Isabelle mettra dans une malle. Adieu, Christine; adieu, ma fille;
+sois bien sage, bien obéissante; ne fais pas enrager ce bon M. de Nancé,
+qui veut bien de toi. Au revoir, dans six ou sept mois.
+
+Elle embrassa Christine sur les deux joues, serra la main de M. de
+Nancé, et s'éloigna en courant et sautillant comme elle était venue.
+
+Quand elle se fut éloignée, Christine et François, dont le coeur
+bondissait de joie, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, puis
+Christine se jeta dans ceux de M. de Nancé, qu'elle embrassait en
+répétant:
+
+--Mon père! mon père! mon bon père! Vous m'avez sauvée! Que je vous
+aime, cher, cher père! Il M. de Nancé, attendri, lui rendit ses baisers.
+
+--Chère enfant! Oui, je suis ton père d'adoption; tu sais si je t'aime
+tendrement.
+
+Et il réunit dans ses bras ces deux enfants dont l'un était à lui, et
+dont fautre lui était seulement confié, mais il les aimait presque d'une
+égale tendresse. La rentrée au château de Nancé fut triomphale; des cris
+de joie annoncèrent à Bathilde le séjour de Christine au château.
+Le dîner, la soirée furent une fête et un éclat de rire continuel.
+Christine se coucha, installée dans la maison de son cher François et
+fut longtemps à s'endormir, tant la joie l'agitait. François était au
+moins aussi heureux; et M. de Nancé l'était plus sérieusement et plus
+profondément.
+
+
+XVIII
+
+PAOLO, PRIS, S'ÉCHAPPE
+
+Aussitôt après être rentré, M. de Nancé envoya chercher Paolo et le fit
+mener de suite chez Mme des Ormes, qui l'attendait avec impatience. Dès
+qu'elle l'aperçut, elle courut à lui.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Arrivez, arrivez vite, mon cher Paolo; j'ai besoin de vous. M. de
+Nancé vous a-t-il parlé?
+
+PAOLO
+
+--Non, Signora; il m'a seulement dit, avant que z'aie pou descendre de
+la voiture: «Partez vite, mon cer, «Madame des Ormes vous attend. Et
+la voiture m'a remmené si vite que z'en avais le vertize, Ce bon M. de
+Nancé, il a des ceveaux qui courent comme des diavolo.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Bon! c'est très bien! Je pars demain pour Paris; je laisse Christine
+à M. de Nancé; mon mari a acheté un hôtel charmant, je donnerai des
+soirées, des bals et j'ai besoin de vous.
+
+PAOLO
+
+--De moi! Oh! Signora! ze ne sais pas danser, voltizer en tournant comme
+la sarmante Signora des Ormes. Ze ne peux vous servir à rien et z'aime
+mieux rester avec M. de Nancé.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Du tout, du tout. J'ai besoin de vous pour mes charades; vous ferez
+Assuérus.
+
+PAOLO
+
+--Quoi c'est des sarades, Signora? Quoi c'est Souérousse?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Des charades sont des choses charmantes; je vous expliquerai cela plus
+tard. Assuérus est un roi; ce sera vous.
+
+PAOLO
+
+--Mais ze ne peux pas être roi, Signora. Ze ne souis qu'un pauvre
+médecin italien.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Que vous êtes nigaud, mon cher! Vous ne serez pas roi pour de bon, ce
+sera pour rire; et je serai votre Esther, votre femme.
+
+PAOLO, effrayé.
+
+--Oh! Signora, c'est impossible! Ce bon M. des Ormes! Non, non! Ze ne
+pouis pas accepter ça, Signora. Ze souis trop zeune pour que vous soyez
+ma femme.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais puisque je vous dis que tout cela est pour rire, pour s'amuser.
+Il faut absolument que je voua emmène.
+
+PAOLO
+
+--Signora, de grâce! laissez-moi avec M. de Nancé mon bon ami. Ze souis
+trop bête pour etre un roi.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ça ne fait rien, Assuérus était très bête. Vous allez coucher ici; je
+vous emmènerai demain avec moi. Brigitte, faites préparer un lit pour M.
+Paolo, je l'emmène à Paris. Sans adieu, mon cher Paolo.
+
+Brigitte, faîtes préparer un dîner pour M. Paolo. Je pars; à demain.
+
+Mme des Ormes sauta dans un coupé, qui s'éloigna rapidement. Paolo resta
+sur le perron sans voix et sans mouvement. Revenant à lui enfin et se
+frappant la tête de ses poings:
+
+--Imbécile! qu'ai-ze fait? Elle va m'emmener! ze ne veux pas moi avoir
+oune femme si horrible et si ridicoule! Ze veux la laisser au pauvre M.
+des Ormes!... Quel diable d'Assouérous! Ze ne souis pas Assouérous! ze
+souis le pauvre Paolo, et ze veux être le pauvre Paolo et rester avec
+le bon M. de Nancé qui ne me fait zamais enrazer comme cette femme
+ridicoule. Et ze veux rester et donner des leçons à mon petit
+François... Quel bon garçon!... Et à ma Christinetta!... Quelle bonne,
+douce demoiselle! Si vive, si gaie, et qui vous entortille avec ses
+grands yeux bleus si doux, et qui rient toujours... Quoi faire? Ze vais
+parler à M. de Nancé; ze me moque bien du dîner de la Signora; ze ne
+veux pas de son dîner, moi.
+
+Paolo partit en courant, malgré les cris de Brigitte, et arriva tout
+essoufflé chez M. de Nancé au moment où les enfants venaient de se
+coucher.
+
+M. DE NANCÉ
+
+Qu'y a-t-il donc, mon pauvre Paolo? Vous arrivez comme un homme
+poursuivi par des loups.
+
+PAOLO
+
+Oh! caro Signor, z'aimerais mieux une bande de loups que Mme des Ormes;
+ze me souis sauvé cé vous; elle veut m'emmener, me faire roi Assouérous,
+m'épouser. C'est impossible, Signor! impossible! Ze ne veux pas être son
+mari! Ze ne veux pas sasser ce pauvre M. des Ormes! Quoi faire Signor!
+elle va me relancer partout; à Arzentan, cé vous, partout!
+
+M. de Nancé riait à se tenir les côtes; il calma le pauvre Paolo, lui
+expliqua ce que Mme des Ormes voulait de lui, et qu'elle serait la vie
+qu'il mènerait à Paris. Paolo frémit, pria M. de Nancé de le cacher
+jusqu'après le départ de sa persécutrice et de lui permettre de venir
+passer quelques jours chez lui, de peur que Mme des Ormes ne le fit
+enlever à Argentan. M. de Nancé lui promit secours et protection,
+consentit volontiers à le garder tant qu'il voudrait rester à Nancé, et
+lui demanda où il avait dîné.
+
+PAOLO
+
+--Noulle part, Signor! Cette femme m'a fait perdre la tête et l'appétit.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Vous aller dîner ici, mon pauvre Paolo. Je vais dire qu'on vous
+prépare à dîner et à coucher.
+
+Pendant que Paolo tremblait d'être enlevé, Mme des Ormes se fâchait et
+grondait tous ses gens pour avoir laissé échapper ce pauvre Paolo. Elle
+commanda qu'on allât au petit jour à Argentan, et qu'on le lui ramenât
+de gré ou de force; mais le lendemain la carriole revint sans Paolo,
+qu'on n'avait pu trouver nulle part. Grande colère de Mme des Ormes,
+qui n'avait plus le temps d'aller à sa recherche: elle partit furieuse,
+arriva de même et trouva à redire à tout ce que son mari avait fait
+dans l'appartement; elle donna divers ordres contraires à ceux qu'avait
+donnés M. des Ormes, et, aussitôt arrivée, elle annonça qu'elle aurait
+une grande soirée dans quinze jours, vers le 15 décembre. Et dès le
+lendemain elle commença sa vie dissipée et tourbillonnante visites,
+emplettes, dîners, spectacles, soirées, se couchant à trois et
+quatre heures du matin, se levant à midi, une vie de femme du monde,
+c'est-à-dire de folle. Elle se mit à organiser les charades, mais elle
+trouvait difficilement des acteurs et actrices. Quand on sut qu'elle
+voulait faire le rôle d'Esther, personne ne voulut faire Assuérus. Dans
+son désespoir, elle écrivit à Paolo:
+
+«Mon cher, mon bon Paolo, je vous demande de grâce de me donner huit
+jours. Prenez demain le chemin de fer; descendez chez moi, dans mon
+hôtel, rue de la Femme-Sans-Tête, 18. Je ne vous garderai que huit jours
+au plus; et comme je ne veux pas vous faire perdre l'argent que vous
+font gagner vos leçons, je vous donnerai cinq cents francs le jour de
+votre départ. J'ai absolument besoin de vous; sans vous, ma fête est
+manquée. Si vous me refusez, je ne vous reverrai de ma vie et je vous
+défendrai de voir Christine. Ne répondez pas, mais arrivez vite.»
+
+«CAROLINE DES ORMES.»
+
+Quand Paolo reçut cette lettre, il retomba dans le désespoir; M. de
+Nancé, après avoir ri de la persévérance de Mme des Ormes, conseilla à
+Paolo de se rendre à ses voeux et de prendre le chemin de fer de midi qui
+l'amènerait à Paris à quatre heures. Paolo soupira, pleura même, se
+tapa la tête et partit, maudissant la signora et ses charades. Il était
+attendu; on le reçut avec enthousiasme; sans lui donner le temps de se
+reposer, Mme des Ormes l'entraîna dans le salon où se faisaient les
+répétitions; tous les acteurs y étaient; ils accueillirent Paolo avec
+des éclats de rire que ne justifiaient que trop son air effaré, étrange,
+son attitude embarrassée et son apparence misérable; car pour ménager
+son habit de parade, il avait mis sa redingote râpée et tachée, des
+souliers ferrés, le reste à l'avenant, Mme des Ormes le traînant par la
+main, le présentant à tout le monde:
+
+--Voici mon Assuérus, disait-elle; commençons la répétition.
+
+On plaça Paolo sur une estrade; l'un lui leva le bras, l'autre la jambe;
+on lui ouvrit la bouche, on lui tira le nez, on hérissa ses cheveux;
+tous riaient à se tordre, excepté Paolo, qui, impatienté de ces
+plaisanteries et de ces rires, bondit de dessus l'estrade au milieu du
+salon, et cria avec colère:
+
+--Ze ne veux pas qu'on me tiraille comme un veau qu'on égorge. Ze veux
+qu'on me respecte et qu'on me donne à manzer. Si la Signora me fait des
+farces comme ça, moi, Paolo, ze prends la dilizence et m'en retourne à
+Arzentan.
+
+Toute la société rit de plus belle, mais se retira devant les yeux
+enflammés et les gestes furieux de Paolo, Mme des Ormes lui expliqua que
+c'était une répétition, qu'on allait lui servir un bon repas; elle
+le flatta, le calma, et puis elle sonna pour qu'on le menât dans sa
+chambre. Elle pria ces messieurs et ces dames de ne pas se décourager,
+que tout irait bien maintenant qu'elle tenait son Assuérus, et qu'elle
+se chargeait de lui faire répéter son rôle et ses pauses. Le jour de
+la représentation arriva. Le salon était plein de monde; deux tableaux
+avaient été passablement exécutés. Esther et Assuérus, qui excitaient
+d'avance les rires de l'assemblée, étaient attendus avec impatience;
+enfin la toile se leva. Assuérus, raide comme un soldat au port d'armes,
+le sceptre sur l'épaule en guise de fusil, regardait les spectateurs
+d'un oeil hébété et terrifié; Esther, demi-agenouillée devant lui, les
+bras tendus, le regardait d'un oeil suppliant.
+
+«Abaissez, votre sceptre sur ma tête», avait-elle dit tout bas, au
+moment où la toile allait se lever. Assuérus l'abaissa, mais trop tard,
+convulsivement et si durement que le sceptre tomba de tout son poids sur
+la tête de Mme des Ormes; le coup était si violent, si imprévu, qu'elle
+ne put s'empêcher de porter la main à sa tête en poussant un léger cri,
+Assuérus, éperdu, jeta sceptre, couronne et manteau, sauta à bas de
+l'estrade et disparut. Mme des Ormes se releva, regarda d'un air
+courroucé ses invités, qui riaient à qui mieux mieux, s'approcha de la
+rampe et voulut parler; sa grande bouche ouverte, son nez osseux et
+détaché, ses pommettes saillantes, son front bas, son air oie enfin,
+redoublèrent les éclats de rire; on n'avait jamais vu pareille Esther,
+Mme des Ormes, furieuse, se retira, se promettant de se venger sur Paolo
+de l'échec qu'elle subissait. Mais Paolo n'y était plus; devinant la
+confusion et la colère de Mme des Ormes, il fit lestement un paquet de
+ses effets, mit dans son portefeuille les cinq cents francs que lui
+avait donnés M. des Ormes le matin même, et courut au chemin de fer pour
+y attendre le premier départ. Le lendemain, de bonne heure, il était à
+Nancé, racontant sa mésaventure qu'il bénissait puisqu'il lui devait
+d'être débarrassé de Mme des Ormes. Les enfants furent enchantés de le
+revoir; il leur raconta les beautés de Paris telles qu'il les avait vues
+et jugées, et les ennuis des répétitions, des dîners et des soirées de
+Mme des Ormes tels qu'il les avait éprouvés.
+
+Peu de jours après, il reçut une lettre furieuse de son Esther; elle le
+traitait de mal élevé, de brutal, de goujat, de voleur même, pour avoir
+accepté et emporté les cinq cents francs que son mari avait eu la
+sottise de lui donner.
+
+«Ze les ai bien gagnés, se dit Paolo en riant; quant à ses inzures,
+ze m'en moque et je m'en bats l'oeil et le mollet. Mas ze vais la
+défourioser. Ze vais lui dire des soses... des soses qui lui feront
+ouvrir sa grande bouce comme oune bouce de crocodile».
+
+Et se mettant à table, il écrivit:
+
+«O signora! ô bella, ô adorable! comment est-il possible qu'Assouérous
+reste comme oune homme de carton devant la belle Esther! Z'ai fait
+tomber sur votre ceveloure admirable, sur vos ceveux éparpillés, mon
+sceptre de bois, z'ai donné une calotte sans le vouloir, ze vous zoure,
+signora bella. Et pouis, la douleur de votre douleur a si rempli de
+douleur ma cétive personne, que moi, Paolo, roi Assouérous, zé mé souis
+sauvé et z'ai couru comme un dératé zousqu'à la dilizence du cemin de
+fer. Pardonnez, signora de mon coeur, signora de mon âme, et recevez
+encore votre humble, soumis et éternel esclave.»
+
+«PAOLO PERONNI».
+
+Il faut que ze montre à M. de Nancé; c'est zoliment zoli ce que z'ai
+écrit.
+
+--Monsieur de Nancé, signor, venez, ze vous prie, lire ma réponse,
+dit Paolo en entrant chez M. de Nancé. Vous me direz si ce n'est pas
+sarmant. Voici la lettre, voilà la réponse.
+
+M. de Nancé sourit à la lecture du style de Mme des Ormes, et éclata de
+rire en lisant la réponse de Paolo. Celui-ci, enchanté de l'effet qu'il
+avait Produit, attendait, en ouvrant la bouche jusqu'aux Oreilles, que
+M. de Nancé témoignât tout haut son admiration.
+
+M. DE NANCÉ, lui rendant les lettres.
+
+--Mon cher Paolo, votre lettre est, dans son genre, aussi ridicule que
+celle de Mme des Ormes. Elle vous injurie comme un Auvergnat, et vous
+lui répondez par une moquerie par trop évidente.
+
+PAOLO
+
+--Cer monsieur de Nancé, ze ne souis pas bête, quoique z'aie l'air
+d'oune imbécile; c'est comme ça qu'il faut faire avec cette signora
+absourdissima. Elle croit qu'elle est souperbe, ze lui dis qu'elle est
+souperbe; elle croit que zé l'adore. Voilà la signora ensantée; ze zouis
+peut-être le seul qui dise comme elle; alors elle pardonne et ne se
+fasse pas quand ze viens donner des leçons à ma Chnstinetta. Voilà
+pourquoi z'ai écrit comme oune imbécile.
+
+M. DE NANCÉ
+
+-Nous verrons si vous avez deviné juste, mon cher Paolo; je le désire
+pour vous.
+
+Deux jours après, Paolo entra triomphant chez M. de Nancé, et lui
+présenta une lettre.
+
+--Prenez, signor, lisez, voyez si Paolo est oune bête!
+
+«Mon bon et cher Paolo, votre charmante lettre m'a touchée et m'a
+bien fait regretter les injures que je vous ai écrites. Pauvre Paolo!
+Pardonnez-moi; je vous accepte pour esclave et je vous traiterai en
+bonne maîtresse. Adieu. mon esclave. Je m'amuse beaucoup, je donne des
+bals; je danse toute la nuit.»
+
+»CAROLINE DES ORMES».
+
+--Folle! dit M. de Nancé en levant les épaules. Que je suis heureux
+d'avoir pu tirer ma chère Christine de cette maison de folie et de
+dissipation!
+
+
+XIX
+
+CHRISTINE EST BONNE MAURICE EST EXIGEANT
+
+L'hiver se passait doucement et agréablement au château de Nancé.
+François et Christine accompagnaient M. de Nancé dans ses promenades de
+propriétaire, aidaient à la plantation des arbres, au tracé des chemins,
+etc. Elles étaient précédées et suivies des leçons de Paolo et de M. de
+Nancé. François sacrifiait quelquefois une promenade pour aller voir le
+pauvre Maurice, toujours si heureux de ces visites; Maurice questionnait
+beaucoup François, lui demandait des conseils et en profitait au point
+d'avoir amené un changement complet dans son caractère. Il devenait
+doux, humble, raisonnable. Adolphe, tout en reconnaissant ce changement
+favorable, s'éloignait de plus en plus de son frère et détestait
+François chaque jour davantage. Maurice sortait depuis quelque temps,
+mais il ne s'était encore fait voir à personne. Un jour, il demanda à
+François si M. de Nancé voudrait bien lui permettre d'aller le voir au
+château. François l'assura que M. de Nancé serait charmé de le recevoir
+ainsi que Christine.
+
+MAURICE
+
+--Christine? Je croyais Mme des Ormes partie depuis longtemps.
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, il y a trois mois qu'elle est partie, mais elle nous a laissé
+Christine et Isabelle.
+
+MAURICE
+
+--Christine est avec toi? Comme tu es heureux d'avoir une si bonne et si
+gentille petite fille!
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, tu dis vrai! très heureux! Si tu la connaissais mieux, tu verrais
+comme elle est bonne, dévouée, aimable, gaie, charmante! Et comme elle
+nous aime, papa et moi! Elle nous dit, tout en riant, des choses si
+aimables, si affectueuses, que nous en sommes attendris, papa et moi.
+
+MAURICE
+
+--Oh oui! Je la connais bien.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je ne t'en parlais jamais, parce que je croyais que tu ne l'aimais
+pas.
+
+MAURICE
+
+--Je la détestais comme je te détestais quand j'étais méchant; mais, à
+présent que je me souviens comme elle te défendait, comme elle t'aimait,
+je l'aime moi-même beaucoup, et je voudrais qu'elle m'aimât. Quand
+pourrai-je venir chez toi?
+
+FRANÇOIS
+
+--Veux-tu venir demain? je préviendrai papa.
+
+MAURICE
+
+--Très bien; au revoir, à demain à deux heures.
+
+Ils se séparèrent et François annonça la visite de Maurice. M. de Nancé
+en fut bien aise pour François, qui formait là une nouvelle et agréable
+intimité. Le lendemain, quand Maurice entra, embarrassé et honteux de sa
+ridicule apparence, François et Christine coururent à lui. Christine fut
+presque effrayée et repoussée au premier aspect, mais, surmontant sa
+répugnance par un sentiment de bonté, elle s'approcha de Maurice et
+l'embrassa.
+
+--Pauvre Maurice, dit-elle, je sais combien vous avez souffert; j'ai
+tout su par François.
+
+MAURICE
+
+--Qui m'a pardonné comme vous me pardonnez, bonne Christine. Dieu m'a
+bien puni de mes méchantes moqueries à l'égard du bon François. Je riais
+de votre amitié pour lui, de votre généreuse défense contre mes ignobles
+attaques. A présent je comprends le bonheur d'être aimé et défendu par
+un ami, et j'envie son heureux sort d'avoir une amie telle que vous.
+
+CHRISTINE
+
+--Moi! je suis une pauvre petite amie qui doit tout à François et à M.
+de Nancé! Sans eux, je serais ignorante, sotte, méchante.
+
+MAURICE
+
+--Ignorante, peut-être! Mais sotte et méchante, jamais.
+
+--Bonjour, mon bon Maurice, dit M. de Nancé qui entrait. Vous voilà
+bien mieux, mon ami; et votre courage se soutient; je sais par François
+combien vous êtes patient, résigné et... amélioré, pour tout dire.
+
+MAURICE
+
+--C'est François qui m'a fait du bien par sa bonté, monsieur. Moi qui
+avais été méchant pour lui, et lui...
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ne parlons pas du passé, mon ami; et profitons du présent. Venez nous
+voir souvent; nous sommes très heureux ici, Ma petite Christine est
+gaie comme un pinson, douce comme une colombe et bavarde comme une pie:
+j'entends, une pie bien élevée et raisonnable, ce qui la rend très
+agréable et jamais incommode.
+
+Christine sourit et baisa la main de M. de Nancé. Maurice voulut lui
+prendre le bras, car il marchait péniblement avec ses jambes tortues;
+le premier mouvement de Christine fut de céder à sa répugnance et
+de reculer; mais, rencontrant le regard peiné de François, elle se
+rapprocha et tendit son bras à Maurice.
+
+MAURICE
+
+--Vous aimez peut-être mieux courir ou marcher en liberté, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, non, je vais vous aider à marcher; cela me fera plaisir.
+Appuyez-vous bien, Maurice, n'ayez pas peur; je peux vous soutenir.
+
+MAURICE
+
+--Bonne Christine, serez-vous aussi mon amie comme vous l'êtes de
+François?
+
+CHRISTINE
+
+--Comme de François, jamais. Je ferai ce que je pourrai pour vous, je
+vous aiderai, je vous amuserai, je vous rendrai des services. Mais pour
+François, c'est autre chose. Je ne peux aimer personne comme j'aime
+François et M. de Nancé.
+
+François était enchanté de cette déclaration si franche de Christine;
+Maurice redevenait triste; bientôt il se plaignit d'éprouver de la
+fatigue, et on rentra; après une demi-heure de conversation, il se leva,
+dit adieu à tout le monde et s'en alla. Christine courut à lui, lui
+offrit son bras; il l'accepta en souriant tristement.
+
+--Christine, dit-il en la quittant, je suis bien malheureux, et je n'ai
+pas un ami.
+
+CHRISTINE
+
+--Vous avez François. Et François vaut tous les amis du monde. Adieu,
+Maurice, à bientôt, j'espère.
+
+Christine rentra dans le salon. Elle s'approcha de M. de Nancé, qui
+lisait dans un fauteuil, et, lui passant un bras autour du cou.
+
+--Mon père, dit-elle.
+
+--Ah! ah! ceci annonce une confidence ou une confession, dit M. de Nancé
+en l'embrassant et en posant son livre. Voyons, de quoi s'agit-il, mon
+enfant?
+
+--Mon père, répéta-t-elle tout bas, Maurice me répugne: je le déteste;
+je sais que c'est mal. Je voudrais ne pas le toucher et il veut que je
+lui donne le bras. Et j'ai été bien fausse, car je lui ai offert mon
+bras pour l'aider à s'en aller et je lui ai dit: «A bientôt, j'espère»,
+quand je voudrais ne le revoir jamais.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tu n'as pas été fausse, ma fille; tu as été bonne; tu as senti que
+ton aversion était injuste et tu as voulu la vaincre. Mais pourquoi le
+détestes-tu?
+
+CHRISTINE, s'animant.
+
+--C'est depuis qu'il m'a demandé de l'aimer comme j'aime François. En
+moi-même, je le trouvais sot et ridicule. Lui! Maurice! que je connais à
+peine, l'aimer comme j'aime François, comme je vous aime, vous qui êtes
+si bon pour moi depuis quatre ans! François qui est mon frère, vous qui
+êtes mon père! Que j'aime un étranger comme vous! C'est bête et sot! Et
+pour cela, je ne peux plus le souffrir.
+
+--Ma chère enfant, répondit M. de Nancé en l'embrassant à plusieurs
+reprises, tu as raison de nous aimer plus que les autres, car nous
+t'aimons de tout notre coeur; mais il ne faut pas que tu te moques de
+ceux qui te demandent de les aimer, et surtout d'un malheureux infirme,
+sans aucune affection au monde, car on m'a dit que depuis qu'il était
+difforme, son frère même rougissait de lui. Tu vois, ma chère petite,
+que c'est une vraie charité d'être bonne pour lui.
+
+CHRISTINE
+
+--Bonne, je veux bien, mon père, mais je ne peux pas et je ne veux pas
+l'aimer comme j'aime François et vous.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tu n'y es pas obligée, mon enfant, mais tu ne dois pas le détester. Je
+serai bien triste de te voir détester quelqu'un.
+
+CHRISTINE
+
+--Vous! triste? Par ma faute? Oh! mon père! jamais je ne détesterai
+personne, pas même Maurice.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--C'est bien, mon enfant; je te remercie de ta promesse et de ta
+confiance.
+
+CHRISTINE
+
+--Je serais bien fâchée de vous cacher quelque chose, mon cher père,
+surtout quand c'est du mal.
+
+François entra au moment où un dernier baiser de Christine terminait la
+conversation.
+
+FRANÇOIS
+
+--Ce pauvre Maurice me fait pitié! il est parti si triste, plus triste
+que je ne l'ai vu depuis longtemps.
+
+CHRISTINE
+
+--Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce qu'il veut?
+
+FRANÇOIS
+
+--Comment, ce qu'il a? Tu as bien vu comme il est tortu, bossu,
+défiguré?
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, j'ai vu; il est horrible, affreux.
+
+FRANÇOIS
+
+--Et bien! c'est ça qui l'attriste; il a bien vu que tu t'approchais
+avec répugnance, presque avec dégoût, dit-il.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est vrai, mais c'est sa faute.
+
+FRANÇOIS
+
+--Comment, sa faute? C'est sa chute pendant l'incendie qui l'a si
+terriblement défiguré.
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, mais écoute, François; avant je ne l'aimais pas, parce qu'il
+était méchant pour toi. Le bon Dieu l'a puni; je l'ai plaint beaucoup
+et je lui ai pardonné quand il est devenu bon et qu'il t'a aimé.
+Aujourd'hui, quand il est entré, il m'a fait pitié et j'étais disposée
+à lui porter un peu d'amitié; mais il m'a demandé de l'aimer comme je
+t'aime, et alors... (le visage de Christine exprima une vive émotion),
+alors... je l'ai,... je ne l'ai plus aimé du tout. Je l'ai trouvé
+ridicule et bête! C'est sot de sa part; cela prouve qu'il n'a pas de
+coeur, qu'il ne comprend pas la reconnaissance, la tendresse que j'ai
+pour toi et pour notre père; il ne comprend pas que je ne peux aimer
+personne comme je vous aime; que je ne suis heureuse qu'ici, avec vous,
+et que chez maman et partout je serai malheureuse loin de vous. Et quand
+maman et papa reviendront je serai désolée.
+
+Christine fondit en larmes; François la consola de son mieux, ainsi que
+M. de Nancé, qui lui dit qu'elle était une petite folle; que ses parents
+ne songeaient pas encore à revenir; que personne ne l'obligeait à aimer
+Maurice: qu'elle ne lui devait que de la compassion et de la bonté.
+Christine essuya ses yeux, avoua qu'elle avait été un peu sotte et
+promit de ne plus recommencer.
+
+--Seulement, je te demande, François, de ne pas me laisser trop souvent
+pour aller voir Maurice et de ne pas l'aimer autant que tu m'aimes.
+
+--Sois tranquille, Christine; tu seras toujours celle que j'aimerai
+par-dessus tout, excepté papa.
+
+
+XX
+
+SURPRISE DÉSAGRÉABLE QUI NE GATE RIEN
+
+Les beaux jours du printemps arrivèrent et rendirent la campagne encore
+plus agréable aux habitants du château de Nancé; Paolo était devenu
+l'homme indispensable. Dévoué, affectionné comme un chien fidèle, il
+était toujours prêt à tout ce qu'on lui demandait; pour M. de Nancé,
+c'étaient les affaires, les comptes, l'arrangement de la bibliothèque,
+les courses lointaines et autres travaux, qu'il accomplissait avec un
+zèle; un empressement que rien n'arrêtait. Pour les enfants, c'étaient
+des commissions, des raccommodages, des inventions de jeux, des leçons
+de menuiserie, de gymnastique, des établissements de cabanes, de
+berceaux de feuillage, et mille autres inventions qui naissaient dans le
+cerveau fertile de ce Paolo, bizarre, ridicule, mais aimant et dévoué,
+M. de Nancé lui avait demandé de venir demeurer chez lui, l'éducation de
+François et de Christine exigeant beaucoup de temps et de surveillance.
+Il lui donnait cent francs par mois pour les deux enfants. M. et Mme des
+Ormes semblaient avoir oublié l'existence de leur fille; excepté une
+lettre que M. des Ormes écrivait à Christine à peu près tous les mois,
+elle n'entendait jamais parler de ses parents. Mme des Ormes ne s'était
+pas informée une seule fois de ses besoins de toilette ou de livres, de
+musique, de tout ce qui compose l'éducation d'un enfant. Christine ne
+songeait pas encore à ces détails, mais elle avait un sentiment vague
+et pénible de l'abandon de ses parents, et un sentiment tendre et
+reconnaissant de ce que M, de Nancé faisait pour son éducation, pour son
+amélioration; elle éprouvait aussi, une grande reconnaissance des soins
+que donnait Paolo à son instruction; elle l'aimait très sincèrement;
+lui, de son côté, admirait son intelligence, sa facilité à retenir et
+à comprendre: elle venait d'avoir dix ans; elle avait commencé son
+éducation à huit ans, et en piano, italien, histoire, géographie,
+dessin, elle était avancée comme l'est une bonne élève de dix à onze
+ans; elle avait donc regagné tout le temps perdu. Isabelle aussi lui
+inspirait une affection pleine de respect et de soumission. Isabelle ne
+cessait de remercier son cher François de l'avoir décidée à se charger
+de Christine, ( Quelle heureuse position tu m'as faite, mon cher
+François, entre toi et Christine, chez ton excellent père; rien ne
+manque à mon bonheur. Puisse-t-il durer toujours! )
+
+Il dura jusqu'à l'été. Un jour de juillet, que les enfants, aidés de M.
+de Nancé et de Paolo, construisaient un berceau de branchages au pied
+duquel ils plantaient des plantes grimpantes, une femme apparut au
+milieu d'eux; c'était Mme des Ormes. La surprise les rendit tous
+immobiles; rien n'avait fait pressentir sa visite.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Eh bien! Monsieur de Nancé; eh bien! mon cher esclave Paolo; eh bien!
+Christine, vous ne me dites rien?
+
+M. de Nancé salua froidement et sans mot dire. Paolo salua gauchement et
+devint rouge comme une pivoine. Christine alla embrasser sa mère, mais
+Mme des Ormes arrêta une démonstration dangereuse pour son col garni
+de dentelles et pour sa coiffure emmêlée de fausses nattes et de faux
+bandeaux; elle lui saisit les mains, lui donna un baiser sur le front;
+et, la regardant avec surprise:
+
+--Comme tu es grandie! Je suis honteuse d'avoir une fille si grande! Tu
+as l'air d'avoir dix ans! Et je les ai, maman, depuis huit jours.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Quelle folie! Toi, dix ans! Tu en as huit à peine!
+
+CHRISTINE
+
+--Je suis sûre que j'ai dix ans, maman.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Est-ce que tu peux savoir ton âge mieux que moi? Je te dis que tu as
+huit ans, et je te défends de dire le contraire. Puisque j'ai à peine
+vingt-trois ans, tu ne peux avoir plus de huit ans.
+
+Personne ne répondit; elle mentait et se rajeunissait de dix ans, car
+elle s'était mariée à vingt-deux ans, et Christine était née un an après
+son mariage.
+
+--Monsieur de Nancé, continua-t-elle, je vous remercie d'avoir gardé
+Christine si longtemps; elle a dû bien vous ennuyer.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Au contraire, Madame, elle nous a fait passer un hiver et un printemps
+fort agréables.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--En vérité! Mais... alors,... si vous vouliez la garder jusqu'au retour
+de mon mari? J'ai tant à faire, tant à arranger dans ce château! J'ai
+tout justement besoin de l'appartement de Christine, car j'attends
+beaucoup de monde, Je serais obligée de la mettre dans les mansardes, et
+la pauvre petite serait très mal. Et puis elle s'ennuierait à mourir,
+car je ne peux la laisser descendre au salon quand j'ai quelqu'un! Elle
+est trop grande pour..., pour perdre son temps. Vous me la rendrez quand
+je serai seule.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Donnez-la moi, Madame, quand vous voudrez et le plus que vous pourrez;
+mon fils et moi, nous sommes heureux de l'avoir.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Votre fils? Ah oui! c'est vrai! C'est ce joli petit là-bas. A la bonne
+heure! Il ne grandit pas comme une perche lui! il ne vous fait pas vieux
+par sa taille. Adieu, cher Monsieur! Paolo, venez avec moi; j'ai besoin
+de vous. Adieu, Christine.
+
+Mme des Ormes fit quelques pas, puis revint.
+
+--A propos, Christine, tu n'as pas besoin de venir me voir chez moi. Ne
+la laissez pas venir, cher M. de Nancé. Je viendrai la voir chez vous...
+Adieu... Eh bien! où est Paolo?.. Paolo!... mon pauvre Paolo! Il sera
+parti en avant dans son empressement de me voir.
+
+Et Mme des Ormes hâta le pas, pour rentrer et retrouver Paolo, auquel
+elle voulait faire exécuter différents travaux dans ses appartements.
+
+M. de Nancé fut quelques minutes, avant de revenir de son étonnement.
+Cette mère retrouvant sa fille sans aucune joie, aucune émotion, après
+une séparation de huit mois! ne s'occupant que de la taille et de l'age
+de sa fille, qu'elle veut cacher pour se rajeunir elle-même! c'était
+plus révoltant encore que l'indifférence passée; et la tendresse de M.
+de Nancé pour Christine se révoltait d'un accueil aussi froid. François
+et Christine n'étaient pas encore revenus de leur frayeur d'être
+séparés, et de leur stupéfaction de se sentir réunis pour longtemps.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! François, François! quel bonheur que j'ai tant grandi! Je vais
+tâcher de beaucoup manger pour grandir plus encore et pour rester ici
+avec toi.
+
+Christine et François sautaient et battaient des mains dans leur joie;
+M. de Nancé rit de bon coeur de la résolution de Christine. Chacun
+avait compris son bonheur et se livrait à une gaieté bruyante et à
+des plaisanteries réjouissantes, lorsque Paolo parut, l'air encore si
+effrayé et regardant de tous côtés si la tête de Méduse avait réellement
+disparu. Se voyant en famille, comme il disait, il se mit aussi à battre
+des mains, à gambader, à rire tout haut, au grand ébahissement de ses
+amis; François et Christine joignirent leur gaieté à la sienne; M. de
+Nancé riait en les regardant.
+
+--Ze me souis cacé derrière le gros arbre! Z'avais oune peur terrible
+que la signora ne m'aperçoût et ne me tirât de ma cacette. Quelle
+signora terribila! Aïe! ze crois que ze l'entends.
+
+Et Paolo se précipita derrière son arbre. C'était une fausse alerte;
+personne ne parut.
+
+
+XXI
+
+VISITES DE M. ET MADAME DES ORMES
+
+Les habitants du château de Nancé ne s'aperçurent du retour de M. et Mme
+des Ormes que par quelques rares apparitions du père ou de la mère de
+Christine. M. des Ormes confirma la défense qu'avait faite sa femme à
+Christine de venir au château.
+
+--Ta mère a toujours du monde; elle craint que tu ne t'ennuies, que
+tu ne déranges tes heures de travail; et puis il faudrait venir te
+chercher, te ramener, ce qui serait difficile avec tous ces messieurs et
+dames qu'il faut promener et voiturer. Puisque M. de Nancé a la bonté de
+te garder chez lui, nous sommes bien tranquilles sur ton compte; et je
+suis convaincu que tu n'es pas fâchée de cet arrangement.
+
+CHRISTINE
+
+--Du tout, du tout, papa, au contraire; je suis si heureuse avec ce bon
+M. de Nancé et mon ami François.
+
+M. DES ORMES
+
+--Allons, tant mieux, ma fille, tant mieux! J'espère que tu aimes M. de
+Nancé, que tu es aimable pour lui.
+
+CHRISTINE
+
+--Je l'aime de tout mon coeur, papa, et je le lui témoigne tant que je
+peux. Je voulais même l'appeler papa ou mon père, mais il n'a pas voulu;
+il croît que cela vous fera de la peine.
+
+M. DES ORMES
+
+--Pas le moins du monde. Appelle-le comme tu voudras.
+
+CHRISTINE
+
+--Merci, papa, merci, je le lui dirai. Vous êtes bien bon; je vous
+remercie bien.
+
+M. DES ORMES
+
+--Je suis bien aise de te faire plaisir, Christine, et que tu me le
+dises. Adieu, ma fille; je viendrai te voir souvent; mais pas de visites
+chez nous, ta mère m'a chargé de te le rappeler.
+
+CHRISTINE
+
+--Soyez tranquille, papa, je ne viendrai pas.
+
+M. DES ORMES
+
+--A propos, as-tu su que ton oncle et ta tante de Cémiane étaient en
+Italie pour quelques années!
+
+CHRISTINE
+
+--Non, papa; je croyais qu'ils reviendraient passer l'été à Cémiane.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ils sont allés en Suisse, puis en Italie, pour la santé de ta tante,
+qui souffre de la poitrine. Adieu, Christine, bien des amitiés à M. de
+Nancé.
+
+A peine M. des Ormes fut-il parti, que Christine s'élança vers
+l'appartement de M. de Nancé. Elle entra comme un ouragan.
+
+--Papa! mon père! Je peux voua appeler comme je le voudrai; papa me l'a
+permis.
+
+--Christine, Christine, dit M. de Nancé en hochant la tête, tu as eu
+tort de le lui demander. Je t'ai déjà dit que ce n'était pas bien.
+
+CHRISTINE, avec affection.
+
+--Pas bien? pourquoi? Ne faites-vous pas pour moi ce que vous feriez
+si j'étais votre fille? Ne me traitez-vous pas comme si j'étais votre
+fille? Ne m'aimez-vous pas comme une vraie fille, comme une vraie soeur
+de François? Ne croyez-vous pas que je vous aime comme un vrai père?
+Pourquoi donc m'obliger à vous parler comme à un étranger, à vous
+appeler monsieur? Pourquoi m'imposer cette peine? Pourquoi me défendre
+de vous donner le nom que vous donne mon coeur, celui que vous donne
+François, qui ne peut pas vous aimer plus que je ne vous aime! Mon père,
+mon cher père, laissez-moi vous appelez mon père.
+
+En achevant ces mots, Christine se laissa glisser à genoux devant M. de
+Nancé; elle appuya ses lèvres sur sa main, et le regarda avec ces
+grands yeux doux et suppliants qui faisaient de Paolo son très humble
+serviteur, M. de Nancé, de même que Paolo n'y résista pas; il releva
+Christine, la serra dans ses bras, l'embrassa à plusieurs reprises, et
+lui dit d'une voix émue:
+
+--Ma fille! ma chère fille! appelle-moi ton père, puisque ton père te le
+permet, et crois bien que si je suis un père pour toi, tu es pour moi
+une fille bien tendrement aimée.
+
+Christine remercia M. de Nancé, lui demanda pardon de l'avoir dérangé de
+son travail, et alla raconter ce qui venait de se passer à François, qui
+s'en réjouit autant qu'elle. Elle rentra ensuite dans son appartement,
+où l'attendait Paolo pour lui donner ses leçons.
+
+L'été se passa ainsi, bien calme pour François et pour Christine; M. de
+Nancé refusa toutes les invitations de M. et de Mme des Ormes.
+
+--C'est bien mal à vous, M. de Nancé, lui dit un jour Mme des Ormes dans
+une de ses rares visites; vous refusez toutes mes invitations; vous ne
+voyez aucune de mes fêtes, qui sont si jolies, aucun de mes amis, qui
+sont si aimables, qui m'aiment tant, qui sont si heureux près de moi!
+Vous ne goûtez à aucun de mes excellents dîners; j'ai un cuisinier
+admirable! un vrai Vatel!
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Je suis vraiment contrarié, madame, d'avoir toujours à vous refuser;
+mais les devoirs de la paternité s'accordent mal avec les plaisirs du
+monde, et je préfère une soirée passée avec mes enfants, aux fêtes les
+plus brillantes.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Comment dites-vous, mes enfants? Je croyais que vous n'aviez qu'un
+fils.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Et Christine, madame? Ne m'avez-vous pas permis de la regarder comme
+ma fille?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Christine! Vous avez la bonté de vous en occuper vous-même? Vous ne la
+laissez pas à sa bonne?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non, madame. Je croirais manquer à la confiance que vous avez bien
+voulu me témoigner en me la... donnant..., car vous me l'avez bien
+donnée, n'est-il pas vrai?
+
+MADAME DES ORMES, riant.
+
+--Oui, oui. Gardez-la tant que vous voudrez! Mais... où est-elle? Je
+suis venue pour la voir.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Je vais la faire descendre, madame; elle prend sa leçon de musique
+avec Paolo.
+
+M. de Nancé sonna
+
+--Faites venir Mlle Christine, dit-il au domestique.
+
+MADAME DES ORMES
+
+A propos de Paolo, il y a longtemps que je ne l'ai vu. J'ai besoin de
+lui pour une décoration de théâtre; nous allons jouer la Belle au bois
+dormant. C'est moi qui fais la BELLE. Tous ces messieurs ont déclaré
+que personne ne remplirait ce rôle mieux que moi. Ces dames étaient
+furieuses. Mais ils ont dit que les bras étaient très en évidence, car
+je serai dans un fauteuil, les bras pendants; on dit que j'ai de très
+beaux bras... Comment trouvez-vous mes bras?
+
+M. DE NANCÉ, froidement.
+
+--Probablement très beaux, madame; mais je ne m'y connais pas.
+
+--Mon père, vous me demandez!... s'écria Christine, qui arrivait en
+courant le croyant seul. Ah!
+
+Christine venait d'apercevoir sa mère, que les dernières paroles de M.
+de Nancé avaient mise de mauvaise humeur.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--A qui parlez-vous, si haut, Christine? Croyez-vous entrer dans une
+écurie?
+
+CHRISTINE
+
+--Pardon, maman: on m'avait dit que M. de Nancé me demandait. Je le
+croyais seul.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Et pourquoi l'appelez-vous votre père?
+
+CHRISTINE
+
+--Maman, papa m'a permis d'appeler M. de Nancé, mon père, parce qu'il
+est si bon pour moi...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! Ah! ah! la bonne idée! Dieu! que c'est bête à M des Ormes!
+
+M. de Nancé s'aperçut que les choses allaient tourner mal pour la pauvre
+Christine interdite, et il crut devoir intervenir.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Christine est d'une reconnaissance excessive du peu que je fais pour
+elle, madame. Elle croit la mieux témoigner en m'appelant son père.
+Comment pourrai-je oublier qu'elle est votre fille, qu'elle me vient
+de vous; qu'en m'occupant d'elle, c'est à vous que je rends service;
+qu'elle est pour moi un souvenir perpétuel de vous?
+
+--Mme des Ormes, enchantée, serra la main de M, de Nancé, baisa
+Christine au front.
+
+--Tu as bien raison, Christine, aime-le bien... et appelle-le ton père,
+car il est cent fois meilleur que ton vrai père. Au revoir cher monsieur
+de Nancé; je viendrai très souvent vous voir. Et ne craignez pas que
+je vous enlève Christine: non, non; puisque vous y tenez, gardez-là en
+souvenir de moi. Adieu, mon ami.
+
+M. de Nancé la salua profondément et la reconduisit jusqu'à sa voiture.
+Elle y était déjà montée et M. de Nancé s'en croyait débarrassé,
+lorsqu'elle sauta à terre et remonta le perron.
+
+--Et Paolo que j'oublie! Christine, va me le chercher... Dieu! qu'elle
+est grande, cette fille! dit Mme des Ormes en la regardant courir pour
+exécuter l'ordre de sa mère. C'est vraiment ridicule d'avoir une fille
+si grande pour son âge; elle est encore grandie depuis mon retour, Ne
+craignez-vous pas, cher monsieur de Nancé, en la laissant vous appeler
+son père, qu'elle ne vous vieillisse terriblement?
+
+--Je ne crains rien dans ce genre, répondit M. de Nancé en souriant.
+François a quatorze ans, et je ne cherche pas à me rajeunir.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous avez l'air si jeune. Quel âge avez-vous?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--J'ai quarante ans, madame.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Quarante ans! Dieu! quelle horreur! j'espère bien n'avoir jamais
+quarante ans!... Il est vrai que j'en suis loin! J'ai à peine
+vingt-trois ans.
+
+M. de Nancé ne put réprimer entièrement un sourire moqueur.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous ne le croyez pas? C'est à cause de cette ridicule taille de
+Christine, à laquelle on donnerait dix ans, en vérité? Et c'est à peine
+si elle en a huit. Je me suis mariée à quinze ans.
+
+M. de Nancé ne pouvait répliquer sans dire une impertinence: il se tut.
+
+--Maman, dit Christine qui revenait tout essoufflée, je ne trouve pas M.
+Paolo; il est sans doute parti, ne vous sachant pas ici.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Que c'est ennuyeux! Comment ne lui a-t-on pas dit que j'étais là. Ce
+bon Paolo! Il est si heureux quand il me voit! Envoyez-le-moi demain,
+mon cher monsieur de Nancé. Adieu, à bientôt.
+
+Elle monta dans son poney-duc et partit en envoyant des baisers avec ses
+doigts épatés qu'elle croyait effilés.
+
+--C'est ennuyeux que Paolo soit parti, dit Christine; je n'avais pas
+fini ma leçon de piano, et je n'ai pas encore eu ma leçon d'histoire.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Il reviendra peut-être, mon enfant; et, s'il rentre trop tard, tu
+viendras chez moi, je te donnerai ta leçon d'histoire.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! merci, mon père! J'aime tant quand c'est vous qui me donnez mes
+leçons... Mais, dites-moi, mon père, est-ce vrai que vous ne me soignez
+que pour maman, et que vous ne m'aimez qu'en souvenir d'elle?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ma pauvre petite, je te soigne pour toi, je ne t'aime que pour toi.
+Ce que j'en ai dit à ta maman, c'était pour adoucir sa mauvaise humeur,
+pour détourner son intention du reproche qu'elle t'adressait, et de
+crainte que ta grande tendresse pour nous ne lui donnât la pensée de te
+faire revenir chez elle. Tu juges quel chagrin c'eût été pour moi, pour
+François et pour toi-même.
+
+CHRISTINE
+
+--Je crois que j'en serais morte! Vous quitter, rentrer là-bas après
+avoir été heureuse et aimée ici, vous savoir dans le chagrin, vous et
+François! Mon Dieu! mon Dieu! oui, j'en serais morte!
+
+--Pst! pst! est-elle partie? dit une voix qui semblait venir du ciel.
+
+M. de Nancé et Christine levèrent la tête et virent apparaître à une
+lucarne du grenier la tête de Paolo, inquiet et alarmé.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Vous voilà! Que faites-vous donc là-haut? Je vous croyais sorti.
+
+--Attendez Paolo oune minute, signor. Ze descends. Deux minutes après,
+Paolo apparut; il paraissait content, mais encore un peu inquiet.
+
+--Ze me souis sauvé; z'avais peur que la signora ne me poursuivît; z'ai
+couru au grenier, et, comme ze n'entendais plus rien, z'ai regardé et ze
+souis venu.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Mon cher, vous n'avez pas gagné grand'chose, car je suis chargé de
+vous envoyer demain chez Mme des Ormes.
+
+Paolo fit une mine allongée qui fit rire M. de Nancé, mais il fit signe
+à Paolo de se taire à cause de Christine.
+
+--A présent, mon ami, allez continuer les leçons de ma petite Christine;
+finissez votre temps de galères.
+
+--O Dio! quelle galère! avec oune si sarmante signora! si douce, si
+obéissante, si intellizente, si...
+
+M. DE NANCÉ, riant
+
+--Assez, assez, mon cher, assez. Vous allez donner de l'orgueil à ma
+fille.
+
+CHRISTINE
+
+--A moi, mon père? De l'orgueil? et de quoi? Que fais-je, moi, que
+suivre vos conseils et ceux du bon Paolo! C'est vous et lui qui devez
+avoir de l'orgueil, si je fais bien; vous surtout, mon père, vous qui
+m'apprenez à être ce que dit Paolo, douce et obéissante, et à demander
+au bon Dieu de me rendre bonne et pieuse comme François.
+
+-Voyez, voyez, signor! Quel anze que cet enfant! s'écria Paolo en
+joignant les mains et en s'élançant ensuite sur Christine, que, dans son
+admiration, il enleva de six pieds, et qu'il remit à terre avant qu'elle
+eût le temps de pousser un cri de frayeur.
+
+--Vous m'avez fait peur, Paolo, lui dit Christine d'un air de reproche.
+
+--Pardon. signorina, pardon, dit Paolo confus; c'était la zoie,
+l'admiration.
+
+Et il rentra un peu honteux, précédé de M. de Nancé et de Christine.
+
+
+XXII
+
+MAURICE CHEZ M. DE NANCÉ
+
+François rentrait un jour de chez Maurice, qu'il continuait à voir
+une ou deux fois par semaine, et dont la santé et l'état physique ne
+s'amélioraient guère. Ses jambes et ses reins ne se redressaient pas;
+son épaule restait aussi saillante, son visage aussi couturé. Il
+s'affaiblissait au lieu de prendre des forces. Sa difformité et
+l'insouciance de son frère lui donnaient une tristesse qu'il ne pouvait
+vaincre; il allait assez souvent chez M. de Nancé, où il était toujours
+reçu avec amitié; Christine était bonne et aimable pour lui; elle lui
+témoignait de la compassion, mais pas l'amitié qu'il aurait désiré lui
+inspirer et qu'il éprouvait pour elle. Plusieurs fois il lui représenta
+qu'il avait les mêmes droits que François à son affection, puisqu'il
+était infirme et malheureux comme lui.
+
+--François n'est pas malheureux, répondit Christine; il a eu du courage;
+il s'est résigné... D'ailleurs,... Christine se tut.
+
+MAURICE
+
+--D'ailleurs quoi, Christine? Parlez.
+
+CHRISTINE
+
+--Non, j'aime mieux me taire. Seulement personne ne pourra faire pour
+moi ce qu'ont fait M. de Nancé et François, je vous l'ai déjà dit. Et je
+vous ai dit aussi que je ferais ce que je pourrais pour vous témoigner
+la compassion et l'intérêt que vous m'inspirez.
+
+Maurice recommençait son exhortation, Christine répondait de même, et
+quand elle se trouvait seule avec M. de Nancé, elle se plaignait à lui
+des importunités de Maurice.
+
+--Chaque fois qu'il me dit de ces choses, je l'aime moins; je le trouve
+de plus en plus ridicule; il demande plus qu'il ne le devrait; et comme
+je ne sais que lui répondre, ses visites me sont désagréables... Que
+faire, cher père? Je crains de ne pouvoir m'empêcher de le détester.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non, chère petite; il t'ennuie; mais tu ne le détesteras pas, car tu
+penseras qu'il est l'ami de François...
+
+CHRISTINE
+
+--Oh!... l'ami!... François y va par charité.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Et toi, tu le recevras par charité. Et tu prieras le bon Dieu de te
+rendre bonne et charitable; et tu n'oublieras pas que tu vas faire ta
+première communion l'année prochaine.
+
+CHRISTINE, l'embrassant
+
+--Et puis je penserai à vous et à François pour vous imiter; la première
+fois que Maurice viendra, vous verrez, cher père, comme je serai bonne!
+
+Les bonnes résolutions de Christine portèrent leur fruit; Maurice crut
+voir que Christine l'aimait enfin comme il désirait en être aimé, et il
+devint plus gai et plus aimable pendant ses visites.
+
+Le jour où François revint de chez Maurice, comme nous l'avons dit, il
+avait trouvé son pauvre protégé fort triste; ses parents lui avaient
+annoncé que, n'ayant pas été à Paris depuis près d'un an, leurs affaires
+s'étaient dérangées et les obligeaient à y aller passer un ou deux mois;
+que, de plus, leur père était assez gravement malade et les demandait;
+qu'il fallait s'apprêter à partir sous peu de jours, et qu'Adolphe
+entrerait au collège dès leur arrivée à Paris.
+
+--Alors, dit Maurice, j'ai supplié maman de me laisser ici et de ne pas
+m'exposer à la honte, aux humiliations pénibles que je subirais à Paris.
+Maman, inquiète de ma santé, ne veut pas me quitter, et pourtant elle
+est obligée d'aller à Paris pour ses affaires et pour mon grand-père. Il
+faut donc que je me laisse emmener, que je subisse toutes les peines que
+je prévois. Si papa pouvait y aller seul, je m'y résignerais encore; et
+quant à Adolphe, je comprends bien qu'ici il ne travaille pas, il perd
+son temps et il a besoin d'aller au collège; mais, maman partant, il
+faut que je parte aussi? Quel chagrin pour moi de quitter la campagne et
+ma vie calme et retirée! Maman, me voyant si malheureux de ce voyage,
+m'a dit qu'elle ferait le sacrifice que je lui demandais qu'elle me
+laisserait ici, et qu'elle se séparerait d'avec moi si nous avions dans
+le voisinage un parent ou un ami intime qui voulût bien me recevoir chez
+lui pendant un mois ou deux, et encore, à la condition que moi ou le
+médecin nous lui écririons tous les jours pour la rassurer sur ma santé.
+C'est vrai que je suis malade, plus malade même qu'elle ne le croit,
+car je lui cache la plus grande partie: de mes souffrances pour ne pas
+l'inquiéter davantage. Ce fatal voyage me tuera! Et, par malheur,
+nous n'avons dans le voisinage aucun parent aucun ami qui puisse me
+recueillir! Oh! François, que je suis malheureux!
+
+François, ne trouvant aucune parole pour consoler le pauvre Maurice,
+pleura avec lui et l'engagea à recourir à Dieu et à la sainte Vierge. Il
+lui promit de lui écrire souvent; il chercha à le rassurer sur sa santé,
+sur les terreurs que lui causait son séjour à Paris, et le laissa un peu
+moins abattu, mais bien malheureux encore.
+
+François vint raconter à son père et à Christine le nouveau et vif
+chagrin du pauvre Maurice.
+
+--Pauvre garçon! pauvre Maurice! dit Christine; que pouvons-nous faire
+pour le consoler dans sa douleur?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ses chagrins sont malheureusement de nature à ne pouvoir être effacés;
+mais nous pouvons les adoucir en redoublant de soins et d'affection
+jusqu'à son départ. Demain, François pourra y retourner, et nous
+l'accompagnerons.
+
+CHRISTINE
+
+--Mon père, je crois que j'ai trouvé un moyen excellent de le rendre non
+seulement moins triste, mais heureux.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Toi, tu as trouvé cela, Christine? Dis-le nous bien vite.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est que vous allez être... pas content.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Pas content? Pourquoi? Ton invention est donc mauvaise, méchante?
+
+CHRISTINE.
+
+--Au contraire, mon père; excellente et très bonne. Devinez! Ce n'est
+pas difficile.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Comment veux-tu que je devine, si tu ne me dis pas quelque chose pour
+m'aider?
+
+CHRISTINE
+
+--Et toi, François, devines-tu?
+
+François la regarda attentivement.
+
+--Je crois que j'ai trouvé, s'écria-t-il.
+
+Et il dit quelques mots à l'oreille de Christine.
+
+--C'est ça, tu as deviné, répondit-elle en riant A votre tour, mon père;
+vous ne devinez pas.
+
+M, DE NANCÉ
+
+--Hem! je crois que je devine aussi, Tu veux que je lui propose...
+
+CHRISTINE
+
+--C'est cela! c'est cela! Eh bien! papa, voulez-vous?
+
+M. DE NANCÉ, souriant
+
+-Mais tu ne m'as pas laissé achever! tu ne sais pas ce que j'allais
+dire!
+
+CHRISTINE
+
+--Si fait, si fait! Et je vous demande encore: Le voulez-vous?
+
+M. DE NANCÉ, avec malice
+
+--Il faut bien, puisque tu le désires si vivement. Mais je te demande
+instamment que ce ne soit pas pour longtemps. Huit jours au plus.
+
+CHRISTINE
+
+--Ce sera assez mon père, pour le consoler; pourtant, j'aimerais mieux
+un mois que huit jours.
+
+M, DE NANCÉ, de même
+
+--Nous verrons si nous pouvons nous y habituer, François et moi.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! vous vous y habituerez très bien. François ira le lui demander
+demain.
+
+M. DE NANCÉ, souriant.
+
+--Il vaut mieux que tu y ailles toi-même avec Isabelle: tu verras en
+même temps la chambre que te donnera Mme de Sibran pour toi et pour
+Isabelle.
+
+CHRISTINE, effrayée
+
+--Quelle chambre? Pourquoi une chambre?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Mais pour demeurer chez Mme de Sibran pendant huit jours, jusqu'à son
+départ, comme tu le désires.
+
+CHRISTINE
+
+--Moi, demeurer là-bas? Moi, vous quitter? aller chez ce Maurice que je
+ne peux pas souffrir? Oh! mon père! vous ne m'aimez donc pas, puisque
+vous me renvoyez avec tant de facilité! Vous ne croyez pas à ma
+tendresse, puisque vous me supposez le désir, la possibilité de vouloir
+vous quitter! François, tu avais deviné, toi; tu m'aimes!
+
+Christine, désespérée et tout en larmes, se jeta au cou de François, qui
+regardait son père avec tristesse.
+
+M. DE NANCÉ, la saisissant dans ses bras et l'embrassant.
+
+--Christine! ma fille! mon enfant! Ne pleure pas! Ne t'afflige pas!
+C'est une plaisanterie; je devinais très bien que tu me demandais de
+faire venir Maurice ici avec nous. Tu ne m'as pas laissé achever, et
+j'ai profité de l'occasion pour te guérir de ta précipitation à vouloir
+comprendre les pensées inachevées. Je suis désolé, chère enfant, du
+chagrin que tu témoignes! Et crois bien que je ne t'aurais jamais permis
+l'inconvenance que je te proposais en plaisantant; et que je tiens trop
+a toi, que j'aime trop, pour me séparer de toi volontairement.
+
+Christine, consolée, embrassa tendrement ce père et ce frère tant aimés,
+et renouvela la proposition d'avoir Maurice à Nancé.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tout ce que vous voudrez, mes enfants; je m'associe à votre acte de
+charité, quoiqu'il ne me soit pas plus agréable qu'à Christine; mais,
+comme elle, je supporterai les ennuis d'un malade étranger et je
+vaincrai mes répugnances.
+
+Quand François retourna le lendemain chez Maurice, et lui fit part de
+l'invitation de M. de Nancé, le visage de Maurice exprima une telle
+joie, une telle reconnaissance, que François en fut touché. Il remercia
+François dans les termes les plus affectueux, et annonça le départ de
+sa mère pour le lendemain matin, parce qu'on avait reçu de mauvaises
+nouvelles de son grand-père.
+
+FRANÇOIS
+
+--Alors tu viendras à Nancé dans l'après-midi?
+
+MAURICE
+
+--J'en parlerai à maman; elle le voudra bien, j'en suis sûr, et alors je
+viendrai le plus tôt que je pourrai. Mais, dis-moi, François, Christine
+ne sera-t-elle pas ennuyée de mon long séjour près de vous?
+
+FRANÇOIS
+
+--Pas du tout, puisque c'est elle qui en a eu l'idée et qui l'a demandé
+à papa.
+
+MAURICE
+
+--En vérité? Christine! Oh! qu'elle est bonne! Quelle bonne petite amie
+j'ai là!
+
+François réprima un petit mouvement de mécontentement du vol que voulait
+lui faire Maurice de l'amitié de Christine. Mais il réfléchit que
+Christine n'avait pour Maurice que de la compassion, et que ce n'était
+qu'un acte de charité qu'elle exerçait envers lui.
+
+--A demain! lui dit François.
+
+--Oui, à demain, cher ami! dit gaiement Maurice. Eh bien! tu pars sans
+me donner la main?
+
+FRANÇOIS
+
+--C'est vrai! Je n'y pensais pas! Viens de bonne heure.
+
+MAURICE
+
+--Le plus tôt que je pourrai; merci, mon ami.
+
+François s'en retourna à Nancé un peu pensif; il rencontra à moitié
+chemin Christine et son père qui venaient a sa rencontre.
+
+M. de Nancé demanda des nouvelles de Maurice, pendant que Christine
+disait à François:
+
+--Qu'as-tu, tu es triste!
+
+--Oui, je suis fâché contre moi-même.
+
+Et il raconta à son père et à Christine ce que lui avait dit Maurice.
+
+--Et alors dit-il.
+
+CHRISTINE, vivement.
+
+--Et alors, tu es fâché contre lui, et tu as eu envie de lui dire que je
+n'étais pas son amie et que tu étais et serais mon seul ami, et que je
+ne l'aimerais jamais comme je t'aime? Et puis, tu ne l'aimes pas; tout
+comme moi, dit Christine en riant et en l'embrassant.
+
+FRANÇOIS. Surpris.
+
+--Tiens! comment as-tu deviné?
+
+CHRISTINE
+
+--C'est que cela m'a fait la même chose quand il m'a demandé de l'aimer
+comme je t'aime: je le trouvais bête, je me sentais fâchée contre lui,
+et depuis ce temps je ne peux pas l'aimer pour de bon; mais papa dit que
+ça ne fait rien, qu'on peut tout de même être bon et aimable pour lui,
+sans l'aimer.
+
+FRANÇOIS
+
+--Je crains que ce ne soit mal de ma part, papa; c'est vrai que je ne
+l'aime pas. Et pourtant il me fait pitié, je le plains; mais je n'aime
+pas à le voir.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Et pourtant tu y vas de plus en plus, mon ami.
+
+FRANÇOIS
+
+--Parce que je l'aime de moins en moins; et c'est pour me punir de ce
+mauvais sentiment, que je fais plus pour lui que si je l'aimais.
+
+M. DE NANCÉ
+
+-Tu ne peux faire ni plus ni mieux, mon ami, car tu agis par charité;
+tu fais donc plus et mieux que si tu agissais par amitié... Sois bien
+tranquille, et, quand il sera ici, continue à lui laisser croire que tu
+es son ami. Le bon Dieu te récompensera de ce grand acte de charité.
+
+CHRISTINE
+
+--Mon père, vous avez raison de dire grand acte de charité, parce que
+c'est bien difficile d'être avec les gens qu'on n'aime pas, comme si on
+les aimait.
+
+L'arrivée de Paolo interrompit leur conversation, que François reprit
+avec son père avant de se coucher. Ils dirent beaucoup de choses que
+nous n'avons pas besoin de savoir, et dont le résultat fut pour François
+une tranquillité de coeur complète, un redoublement de tendresse pour
+Christine et de compassion pour Maurice, qu'il résolut de traiter plus
+amicalement encore que par le passé.
+
+
+XXIII
+
+FIN DE MAURICE
+
+Le lendemain, Maurice arriva pâle et défait, les yeux rouges et gonflés,
+la poitrine oppressée. Le départ de ses parents lui avait causé une
+douleur profonde, malgré la promesse de sa mère de revenir dès qu'il y
+aurait une amélioration dans la santé de son grand-père. Quand il vit
+François et Christine qui accouraient au-devant de lui, il sourit, un
+éclair de joie illumina son visage; il hâta le pas pour les joindre plus
+vite; dans son empressement, une de ses jambes accrocha l'autre, et il
+tomba tout de son long par terre; aussitôt un flot de sang s'échappa
+de sa bouche: une veine s'était rompue dans sa poitrine. François et
+Christine coururent à lui pour le relever, et, malgré leur frayeur, ils
+n'en témoignèrent aucune, de peur d'effrayer Maurice.
+
+--Va chercher papa, dit François à l'oreille de Christine, qui partit
+comme une flèche.
+
+CHRISTINE
+
+--Mon père, venez vite; Maurice vomit du sang: François le
+soutient.
+
+M. DE NANCÉ, se levant.
+
+--Où sont-ils?
+
+CHRISTINE
+
+--Dans le vestibule.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Va vite appeler ta bonne, ma chère enfant; qu'elle apporte ce qu'il
+faut.
+
+Isabelle, en entendant le récit de Christine, prit une fiole d'eau
+de Pagliari, en versa une cuillerée dans un verre d'eau, et se hâta
+d'arriver près de Maurice, auquel elle fit boire la moitié de cette eau.
+Quelques instants après il but l'autre moitié, et le vomissement de
+sang, qui avait déjà diminué, s'arrêta tout à fait. Isabelle obligea
+Maurice à se mettre au lit, malgré sa résistance. Il témoignait un tel
+chagrin d'être séparé de ses amis François et Christine, que M. de Nancé
+lui promit de les lui amener, pourvu qu'il parlât le moins possible, ce
+que Maurice promit avec joie.
+
+M. de Nancé ne tarda pas à ramener les enfants.
+
+MAURICE
+
+--François, Christine, mes chers, mes bons amis; je suis bien malade, je
+le sens... Je suis trop malheureux; j'ai demandé au bon Dieu de me faire
+mourir.
+
+FRANÇOIS
+
+--Oh! Maurice, que dis-tu? Tu veux donc noua quitter; tu ne nous aimes
+donc plus?
+
+MAURICE
+
+--C'est parce que je vous aime trop que je suis malheureux. Je voudrais
+être toujours avec vous, et je vous vois si peu. Je voudrais être avec
+maman et papa, et les voilà partis! Je voudrais que mon frère m'aimât,
+et il ne me témoigne que de l'indifférence. Toi, François, et toi, chère
+et bonne Christine, si vous pouviez être mon frère et ma soeur. Mais vous
+ne l'êtes pas! Je voudrais que vous m'aimiez de telle sorte que vous
+n'aimiez que moi, et cela aussi est impossible.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Maurice, vous parlez trop; je vais renvoyer vos amis si vous
+continuez.
+
+MAURICE
+
+--Pardon. monsieur; je ne dirai plus rien.
+
+François et Christine s'assirent près du lit de Maurice et cherchèrent à
+le distraire en causant, avec M. de Nancé, de leurs projets d'hiver
+et de l'été prochain. Ils mêlaient toujours Maurice à leurs projets,
+pensant lui faire plaisir. Il souriait tristement; à la Longue, une
+larme qu'il retenait, coula le long de sa joue.
+
+FRANÇOIS
+
+--Maurice, tu pleures? Souffres-tu? Qu'as-tu?
+
+MAURICE
+
+--Je ne souffre que d'une grande faiblesse. Je pleure parce que je vous
+aurai quittés depuis longtemps quand le printemps arrivera.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Pourquoi? Si votre bonheur et votre santé dépendent de votre séjour
+chez moi, je ne serai pas assez cruel pour vous renvoyer, mon pauvre
+garçon.
+
+MAURICE
+
+--Ce n'est pas ce que je veux dire, monsieur... Je crois que je n'ai
+plus longtemps à vivre.
+
+FRANÇOIS
+
+--Maurice, ne pense donc pas à des choses si tristes!
+
+MAURICE
+
+--Mes bons amis, le peu d'affection que m'a témoigné mon frère, le
+départ de maman et de papa, que je croyais ne jamais quitter dans l'état
+où je suis, la crainte de mourir loin d'eux, sans les revoir, sans
+recevoir leur bénédiction, sans les embrasser, tout cela me tue! Depuis
+longtemps je me sens mourir, et je le cache à mes parents; je les
+regrette amèrement, et pourtant je suis heureux d'être ici, parce que
+je veux mourir bien pieusement, et vous m'y aiderez. Vous êtes tous si
+bons, si pieux! Chez moi, personne ne prie; personne ne parle du bon
+Dieu; personne n'a l'air d'y penser, Monsieur de Nancé, ajouta-t-il en
+joignant les mains, ayez pitié de moi! Je voudrais faire ma première
+communion comme l'a faite François, et je ne sais comment la faire; je
+ne sais rien; je ne sais même pas prier. Ayez pitié de moi! Dites, que
+dois-je faire?
+
+--Mon pauvre garçon, répondit M. de Nancé attendri, il faut vous
+soumettre à la volonté de Dieu; vivre s'il le veut, et ne pas vous
+préoccuper de la crainte de mourir. Il faut vous soigner comme on vous
+l'ordonne, offrir à Dieu les chagrins qu'il vous envoie, et lui demander
+du courage et de la patience. Quant à la première communion, nous en
+reparlerons demain. A présent, restez bien tranquille jusqu'à l'arrivée
+du médecin, que j'ai envoyé chercher Isabelle ou Bathilde restera près
+de vous. Soyez calme, mon ami, et remettez-vous entre les mains du bon
+Dieu, notre père et notre ami à tous.
+
+M. de Nancé lui serra la main.
+
+--Merci, monsieur, merci: vous m'avez déjà consolé.
+
+--M. de Nancé sortit, emmenant François et Christine qui pleuraient et
+qui envoyèrent à Maurice un baiser d'adieu, auquel il répondit par un
+sourire.
+
+--Le croyez-vous bien malade, papa? dit François avec anxiété.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Je ne sais, mon ami; il est possible qu'il voie juste en se croyant
+près de sa fin; il est extrêmement changé et affaibli depuis quelque
+temps déjà. Aujourd'hui son visage est très altéré. Le départ de ses
+parents l'a beaucoup affligé.
+
+FRANÇOIS
+
+--Pauvre Maurice! et moi qui ne l'aimais pas!
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi donc? Mais nous allons le soigner comme si nous l'aimions
+tendrement; n'est-ce pas, François?
+
+FRANÇOIS
+
+--Oh oui! Et je l'aime réellement à présent; il me fait trop pitié.
+
+CHRISTINE
+
+--Je suis comme toi, et je crois que je l'aime.
+
+Quand le médecin arriva, il traita légèrement le vomissement de sang de
+Maurice; il l'attribua à sa chute, et pensa que ce serait un bien pour
+le fond de la santé; il engagea Maurice à se lever, à manger, à sortir,
+à faire, enfin, ce que lui permettraient ses forces. M. de Nancé lui
+demanda pourtant d'écrire à M. et à Mme de Sibran pour les avertir de
+l'accident arrivé à leur fils. Lui-même leur en raconta tous les détails
+en ajoutant l'opinion du médecin, et promit de les avertir de la moindre
+aggravation dans l'état de Maurice. Cette consultation rassura tout
+le monde, excepté Maurice lui-même, qui persista à vouloir hâter sa
+première communion.
+
+M. de Nancé, n'y voyant que de l'avantage, et ayant reçu de M. et Mme de
+Sibran l'autorisation de céder à ce qu'ils croyaient être une fantaisie
+de malade, fit venir tous les jours un prêtre pieux et distingué, pour
+donner à Maurice l'instruction religieuse qui lui manquait. M. de Nancé
+lui-même, développa, par son exemple et par ses paroles, la foi et la
+piété de Maurice; François lui racontait les pieuses impressions de
+sa première communion, et, un mois après son entrée chez M. de Nancé,
+Maurice faisait aussi sa première communion avec les sentiments les plus
+chrétiens et les plus résignés.
+
+La faiblesse avait insensiblement augmenté, au point qu'il se soutenait
+difficilement sur ses jambes. Mais le médecin n'en concevait aucune
+inquiétude et attendait une guérison complète au retour du printemps.
+Peu de jours après sa première communion, il fut pris d'un nouveau
+vomissement de sang. M. de Nancé s'empressa d'écrire à M. et Mme de
+Sibran, en ne dissimulant pas sa vive inquiétude.
+
+Le vomissement de sang ne put être complètement arrêté, et plusieurs
+fois dans la matinée il reprit avec violence. La faiblesse de Maurice
+augmentait d'heure en heure, Dans l'après-midi, il demanda François et
+Christine.
+
+--François, bon et généreux François, dit-il, je ne veux pas mourir sans
+te demander une dernière fois pardon de ma méchanceté passée. Ne pleure
+pas, François; écoute-moi, car je me sens bien faible. Quand je ne serai
+plus prie pour moi, demande au bon Dieu de me pardonner; aime-moi mort
+comme tu m'as aimé vivant; ton amitié a été ma consolation dans mes
+peines, elle a sauvé mon âme en me ramenant à Dieu. Que Dieu te bénisse,
+mon François, et qu'il te rende le bien que tu m'as fait!
+
+--Et toi, Christine, ma bonne et chère Christine, qui m'as aimé comme
+un frère, comme un ami; ta tendresse, tes soins ont fait le bonheur des
+derniers mois de ma triste et pénible existence. Que Dieu te récompense
+de ta bonté, de ta charité, de ta tendresse! Que Dieu te bénisse avec
+François! Puisses-tu ne jamais le quitter pour votre excellent père!...
+Oh! monsieur de Nancé, mon père en Dieu, mon sauveur, Je vous aime,
+je vous remercie, ma reconnaissance est si grande, que je ne puis
+l'exprimer comme je le voudrais. Que Dieu!...
+
+Un nouveau vomissement de sang interrompit Maurice. François et
+Christine, à genoux près de son lit, pleuraient amèrement; M. de Nancé
+était vivement ému. Maurice revint à lui; il demanda M. le curé, que M.
+de Nancé avait déjà envoyé prévenir et qui entrait. Maurice reçut une
+dernière fois l'absolution et la sainte communion; il demanda instamment
+l'extrême-onction, qui lui fut administrée.
+
+Depuis ce moment, un grand calme succéda à l'agitation et à la fièvre;
+il pria M. de Nancé, dans le cas où ses parents arriveraient trop tard,
+de leur faire ses tendres adieux et de leur exprimer ses vifs regrets de
+n'avoir pu les embrasser avant de mourir.
+
+--Dites-leur aussi que j'ai été bien heureux chez vous, que je les
+bénis et les remercie de m'avoir permis de venir mourir près de vous.
+Dites-leur qu'ils aiment François et Christine pour l'amour de moi.
+Dites-leur que je meurs en les aimant, en les bénissant; que je meurs
+sans regrets et en bon chrétien. Adieu... adieu... à maman...
+
+Il baisa le crucifix qu'il tenait sur sa poitrine, et il ne dit plus
+rien. Ses yeux se fermèrent, sa respiration se ralentit, et il rendit
+son âme à Dieu avec le sourire du chrétien mourant.
+
+M. de Nancé avait fait éloigner ses enfants avec Isabelle, pour éviter
+l'impression de ces derniers moments; lui-même ferma les yeux du pauvre
+Maurice, et resta près de lui à prier pour le repos de son âme.
+
+Le lendemain, de grand matin, M. et Mme de Sibran, inquiets et
+tremblants, entraient précipitamment chez M. de Nancé. Il leur apprit
+avec tous les ménagements possibles la triste et douce fin de leur fils.
+Le désespoir des parents fut effrayant. Ils se reprochaient de n'avoir
+pas deviné le danger, de l'avoir abandonné le dernier mois de son
+existence, de l'avoir laissé mourir dans une famille étrangère. Ils
+demandèrent à voir le corps inanimé de leur fils, et là, à genoux près
+de ce lit de mort, ils demandèrent pardon à Maurice de leur aveuglement.
+
+--Mon fils, mon cher fils! s'écria la mère, si j'avais eu le moindre
+soupçon de la gravité de ton état, je ne t'aurais jamais quitté. Plutôt
+perdre toute ma fortune et la dernière bénédiction de mon père; que le
+dernier soupir de mon fils.
+
+Ils restèrent longtemps près de Maurice sans qu'on pût les en arracher.
+M. de Nancé se rendit près d'eux et parvint à leur rendre un peu de
+calme en leur parlant de la douceur, de la résignation de Maurice, de sa
+tendresse pour eux, des efforts qu'il avait faits pour dissimuler ses
+souffrances, dans la crainte de les inquiéter et de les chagriner. Il
+leur parla de sa piété, des sentiments profondément religieux qui lui
+avaient tant fait désirer sa première communion. Isabelle les rassura
+sur les soins qu'il avait reçus, sur la tendresse que lui avaient
+témoignée M. de Nancé, François et Christine; elle leur redit toutes ses
+paroles, toutes ses recommandations, et enfin elle leur représenta si
+vivement la triste vie qu'il était destiné à mener, et ses propres
+terreurs devant les misères et les humiliations qu'il pressentait,
+qu'ils finirent par comprendre que sa fin prématurée était un bienfait
+de Dieu qui l'avait pris en pitié.
+
+Ils voulurent voir, remercier et embrasser François et Christine et ils
+pleurèrent avec eux près du corps de Maurice.
+
+Les jours suivants, M. de Nancé éloigna le plus possible les enfants de
+ces scènes de deuil. Paolo contribua beaucoup à distraire François et
+Christine de l'impression douloureuse qu'ils avaient ressentie.
+
+--Que voulez-vous, mes sers enfants? Le pauvre Signor Maurice est mort
+comme ze mourrai, comme vous mourrez, comme le signor de Nancé mourra,
+un zour. Voulez-vous qu'il vive avec les zambes crossues? Ce n'est pas
+zouste, ça, puisqu'il était horrible. Pourquoi voulez-vous qu'il vive
+horrible? Ce n'est pas zentil, ça. Puisqu'il est heureux avec le bon
+Zézu et les petits anzes, pourquoi voulez-vous qu'il reste à Nancé ou à
+Sibran, à zémir, à crier: «Mon Dieu, faites que ze meure!»
+
+CHRISTINE
+
+--C'est égal, Paolo, ça me fait de la peine qu'il ne soit plus là...
+
+PAOLO
+
+--Ça n'est pas zouste. Pourquoi voulez-vous oune si grande fatigue pour
+la Signora Isabella, et pour votre ser papa qui se relevait la nuit pour
+voir ce pauvre garçon? Et moi donc, qui vous voyais tous misérables, et
+qui avais les leçons toutes déranzées? «Pas de mousique auzourd'hui,
+Paolo, Maurice me demande de rester. Pas de zéographie, Paolo, Maurice
+veut zouer aux cartes; il s'ennouie.» Vous croyez que c'est zouste,
+ça; que c'est agréable de voir mes pauvres élèves ainsi déranzés? Et
+pouis..., et pouis... tant d'autres sozes que ze ne veux pas dire.
+
+CHRISTINE
+
+--Quoi donc, Paolo? Dites, qu'est-ce que c'est! Mon cher Paolo, dites-le
+nous.
+
+PAOLO
+
+--Eh bien! ze vous dirai que ce pauvre Signor Maurice vous empêçait de
+vous promener, de zouer, de courir, de causer, et que vous étiez si
+bons, si zentils pour lui... Ecoutez bien ce que dit Paolo!... non pas
+parce que vous aviez de l'amour pour ce garçon, mais parce que... vous
+aviez de l'amour pour le bon Dieu, et que vous êtes tous les deux bons,
+sarmants et saritables. Est-ce vrai ce que ze dis?
+
+FRANÇOIS
+
+--Chut! Paolo. Pour l'amour de Dieu, ne dites pas ça; ne le dites à
+personne.
+
+PAOLO, content
+
+--Eh! eh! on pourrait bien le dire à Signor de Nancé.
+
+FRANÇOIS
+
+--A personne, personne! Je vous en prie, je vous en supplie, mon bon,
+bon Paolo.
+
+PAOLO, hésitant
+
+--Moi,... ze veux bien,... mais...
+
+CHRISTINE
+
+--Le jurez-vous? Jurez, mon cher Paolo.
+
+-Ze le zoure! dit Paolo en étendant les bras.
+
+A force de raisonnements pareils, Paolo finit par les distraire. M. de
+Nancé était obligé à de fréquentes absences pour les obsèques du pauvre
+Maurice et pour venir en aide aux malheureux parents. Aussitôt après
+l'enterrement, M. et Mme de Sibran retournèrent à Paris, où ils avaient
+leur fils Adolphe et toute leur famille.
+
+A Nancé on reprit la vie habituelle, tranquille, occupée, uniforme et
+heureuse. Pourtant la mort du pauvre Maurice attrista pendant longtemps
+leurs soirées d'hiver.
+
+
+XXIV
+
+SÉPARATION, DÉSESPOIR
+
+L'été suivant ramena M. et Mme des Ormes et la bande joyeuse et dissipée
+que M. de Nancé continua à éviter. Leurs relations avec Christine
+ne furent ni plus tendres ni plus fréquentes. Ils semblaient avoir
+entièrement abandonné leur fille à M. de Nancé. Cette position bizarre
+dura quelques années encore; Christine arriva à l'âge de seize ans et
+François à vingt. Christine était devenue une charmante jeune personne,
+sans être pourtant jolie; grande, élancée, gracieuse et élégante, ses
+grands yeux bleus, son teint frais, ses beaux cheveux blonds, de belles
+dents, une physionomie ouverte, gaie, intelligente et aimable, faisaient
+toute sa beauté; son nez un peu gros, sa bouche un peu grande, les
+lèvres un peu fortes, ne permettaient pas de qualifier de belle ni de
+jolie, mais tout le monde la trouvait charmante; elle paraissait telle,
+surtout aux yeux de ses trois amis dévoués, M. de Nancé, François
+et Paolo. Son caractère et son esprit avaient tout le charme de sa
+personne; l'infirmité de François, qui leur faisait éviter les nouvelles
+relations et fuir les réunions élégantes du voisinage, avait donné à
+Christine les mêmes goûts sérieux et le même éloignement pour ce qu'on
+appelle plaisirs dans le monde. M. de Nancé les menait quelquefois chez
+Mme Guilbert et chez Mme de Sibran, mais jamais quand il y avait du
+monde. Une fois, il les avait forcés à aller à une petite soirée de feu
+d'artifice et d'illuminations chez Mme de Guilbert; mais Christine avait
+tant souffert de l'abandon dans lequel on laissait François, des regards
+moqueurs qu'on lui jetait, des ricanements dont il avait été l'objet,
+qu'elle demanda instamment à M. de Nancé de ne plus l'obliger à subir
+ces corvées.
+
+--Comme tu voudras, ma fille. Je croyais t'amuser; c'est François qui
+m'a demandé de te procurer quelques Distractions.
+
+--François est bien bon et je l'en remercie, mon père, Mais je n'ai pas
+besoin de distractions; je vis si heureuse près de vous et près de
+lui, que tout ce qui change cette vie douce et tranquille m'ennuie et
+m'attriste.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--J'ai en effet remarqué hier que tu étais triste, mon enfant, et que
+tu ne prenais plaisir à rien; toi, toujours si gaie, si animée, tu ne
+parlais pas, tu souriais à Peine.
+
+CHRISTINE
+
+--Comment pouvais-je être gaie et m'amuser, mon père, pendant que
+François souffrait et que vous partagiez son malaise? Je n'entendais
+autour de moi que des propos méchants, je ne voyais que des visages
+moqueurs ou indifférents. Ici c'est tout le contraire; les paroles sont
+amicales, les visages expriment la bonté et l'amitié, Non, cher père, je
+voudrais ne jamais sortir d'ici.
+
+M. de Nancé avait compris le tendre dévouement de sa fille; il n'insista
+pas et l'embrassa en lui rappelant que sa mère revenait le lendemain.
+
+--Il faut que j'aille la voir, dit-il.
+
+CHRISTINE
+
+--Faut-il que j'y aille avec vous, mon père?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non, mon enfant; tu sais qu'elle détend tes visites au château.
+
+--Je n'en suis pas fâchée, dit Christine en souriant, quand elle me
+voit, c'est toujours pour me gronder; je resterai avec François toujours
+bon, toujours aimable.
+
+M. de Nancé alla voir M. et Mme des Ormes; il leur représenta qu'il
+était obligé de mener son fils dans le Midi pour sa santé et pour
+d'autres motifs; qu'il était impossible qu'il emmenât Christine avec
+lui, et que, malgré le vif chagrin que leur causerait à tous cette
+séparation, il la jugeait absolument nécessaire.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je ne peux pas la reprendre, Monsieur de Nancé; que ferais-je d'une
+grande fille comme Christine? Je ne saurais pas m'en occuper, la
+diriger; elle courrait risque d'être fort mal élevée.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Ce ne serait pas impossible, Madame, si vous ne vous en occupez pas;
+mais il faut que vous preniez un parti quelconque, car enfin Christine a
+seize ans et elle est votre fille.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Elle est bien plus à vous qu'à nous. Christine n'a jamais eu de coeur,
+et c'est ce qui m'en a détachée, D'abord et avant tout, je ne veux pas
+d'elle chez moi: ma maison n'est pas montée pour cela, et mon genre de
+vie ne lui conviendra pas.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Alors, Madame, me permettrez-vous un conseil dans votre intérêt à
+tous?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Oui, oui, donnez vite.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Mettez-la au couvent pour deux ou trois ans.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Parfait! admirable! Mais pas à Paris! Je ne veux absolument pas
+l'avoir à Paris.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Le couvent des dames Sainte-Clotilde, qui est à Argentan, est
+excellent, Madame.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Très bien. C'est arrangé; n'est-ce pas, Monsieur des Ormes? Vous
+donnez, comme moi, pleins pouvoirs à M. de Nancé?
+
+M. des Ormes, plus que jamais sous le joug de sa femme, consentit à
+tout ce qu'elle voulut, et M. de Nancé rentra chez lui le coeur plein
+de tristesse, pour annoncer à ses enfants la fatale nouvelle de leur
+séparation.
+
+Au retour de sa visite, M. de Nancé fit venir François et Christine.
+
+--Qu'avez-vous, mon père? dit Christine en entrant; vous êtes pâle et
+vous semblez triste et agité.
+
+--Je le suis en effet, mes enfants, car j'ai une fâcheuse nouvelle à
+vous annoncer.
+
+M. de Nancé se tut, passa sa main sur son front, et, voyant la frayeur
+qu'exprimait la physionomie de François et de Christine, il les prit
+dans ses bras, les embrassa, et, les regardant avec tristesse:
+
+--Mes enfants, mes pauvres enfants, notre bonne et heureuse vie est
+finie; il faut nous séparer... Ma Christine, tu vas nous quitter.
+
+CHRISTINE, avec effroi
+
+--Vous quitter?... Vous quitter? Vous, mon père? toi, mon frère? Oh
+non!... non... jamais!
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Il le faut pourtant, ma fille chérie; ta mère te met au couvent, parce
+que moi je suis obligé de mener François finir ses études dans le Midi,
+et que je ne puis t'y mener avec moi.
+
+--Ma mère me met au couvent! Ma mère m'enlève mon père, mon frère, mon
+bonheur! s'écria Christine en tombant à genoux devant M. de Nancé. O mon
+père, vous qui m'avez sauvée tant de fois, sauvez-moi encore; gardez-moi
+avec vous!
+
+François releva précipitamment Christine, la serra contre son coeur, et
+mêla ses larmes aux siennes. M. de Nancé tomba dans un fauteuil et cacha
+son visage dans ses mains. Tous trois pleuraient.
+
+--Mon père, dit Christine en se mettant à genoux près de lui et en
+passant un bras autour de son cou, pendant que de l'autre main elle
+tenait celle de François, mon père, votre chagrin, vos larmes, les
+premières que je vous aie jamais vu répandre, me disent assez qu'une
+volonté plus forte que la vôtre dispose de mon existence et me voue
+au malheur, j'obéirai, mon père; je ne serai plus heureuse que par le
+souvenir; je penserai à vous, à votre tendresse, à votre bonté, à mon
+cher, mon bon François; je vous aimerai tant que je vivrai, de toute mon
+âme, de toutes les forces de mon coeur, j'ai été, grâce à vous, à vous
+deux, heureuse pendant huit ans. Si je ne dois plus vous revoir,
+j'espère que le bon Dieu aura pitié de moi, qu'il ne me laissera pas
+longtemps dans ce monde. François, mon frère, mon ami, n'oublie pas ta
+Christine, qui eût été si heureuse de consacrer sa vie à ton bonheur.
+
+François ne répondit que par ses larmes aux tendres paroles de
+Christine.
+
+--Comment pourrai-je vivre sans toi, ma Christine? lui dit-il enfin en
+la regardant avec une tristesse profonde.
+
+CHRISTINE
+
+--La vie n'a qu'un temps, cher François... Et, se penchant à son
+oreille, elle lui dit bien bas:
+
+--Ayons du courage pour notre pauvre père, qui souffre pour nous plus
+que pour lui-même.
+
+François lui serra la main et fit un signe de tête qui disait oui.
+
+--Mon père, dit Christine en baisant les mains et les joues inondées de
+larmes de M. de Nancé, mon père, le bon Dieu viendra à notre secours;
+il nous réunira peut-être. Qui sait si cette séparation n'est pas notre
+bonheur à venir? M. de Nancé releva vivement la tête.
+
+--Que Dieu t'entende, ma chère fille bien-aimée! Qu'il nous réunisse un
+jour pour ne jamais nous quitter!
+
+Le courage de Christine excita celui de François; quand M. de Nancé vit
+ses enfants plus calmes, son propre chagrin devint moins amer. Il entra
+dans quelques détails sur leur existence future, encore animée par
+l'espoir de la réunion.
+
+CHRISTINE
+
+--Quand j'aurai vingt et un ans, mon père, je pourrai disposer de
+moi-même; je viendrai alors chercher un refuge près de vous, et nous
+jouirons d'autant mieux de notre bonheur que nous en aurons été privés
+pendant... cinq ans.
+
+--Cinq ans! s'écria François. Oh! Christine serons-nous réellement cinq
+ans séparés?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Qui sait ce qui peut arriver mon ami? Peut-être nous retrouverons-nous
+bien plus tôt.
+
+CHRISTINE
+
+--Vous m'écrirez bien souvent, n'est-ce pas, mon père? n'est-ce pas
+François?
+
+FRANÇOIS
+
+--Tous les jours! Un jour mon père, et moi l'autre.
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi de même, si on me le permet à ce couvent; on y est peut-être
+très sévère.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Non, ma fille; la supérieure est une ancienne amie de ma femme; elle
+est excellente et te donnera toute la liberté possible; c'est pour cette
+raison que j'ai indiqué ce couvent à ta mère, de peur qu'elle ne te
+plaçât dans quelque maison inconnue et éloignée. Ici, du moins, tu auras
+ta tante de Cémiane, qui revient à la fin de l'année, après une absence
+de six ans.
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, mon père, Gabrielle m'a écrit que ma tante était tout à fait
+remise depuis les deux ans qu'elle a passés a Madère. Et vous, mon père,
+vous serez bien loin avec François?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Dans le Midi, chère enfant, près de Pau, où François finira ses
+études, Nous reviendrons dans deux ans avec le bon Paolo, que j'emmène.
+
+CHRISTINE
+
+--Bon Paolo! lui aussi! Plus personne!
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Isabelle, seule, te restera, ma fille; et nos coeurs seront toujours
+près de toi.
+
+Les journées passèrent vite et tristement; Paolo partageait les chagrins
+de Christine; il cherchait à relever son courage.
+
+PAOLO
+
+--Cère signorina, prenez couraze! Vous serez heureuse; c'est moi, Paolo,
+qui le dis.
+
+CHRISTINE
+
+--Heureuse! Sans eux, c'est impossible!
+
+PAOLO
+
+--Avec eux! Qué diable! deux ans sont bien vite passés!... Deux ans, ze
+vous dis.
+
+Christine secoua la tête.
+
+PAOLO
+
+--Vous remuez la tête comme une cloce; et moi ze vous dis que ze sais
+ce que ze dis, et que dans deux ans vous ferez des cris de zoie: «Vive
+Paolo!»
+
+Christine ne put s'empêcher de sourire.
+
+CHRISTINE
+
+--Je crierai: Vive Paolo! quand vous aurez obtenu de ma mère la
+permission pour moi de revenir près de mon père et de François.
+
+PAOLO
+
+--Eh! eh! ze ne dis pas non! ze ne dis pas non!
+
+Cet espoir et l'air d'assurance de Paolo tranquillisèrent un peu
+Christine, mais ce ne fut pas pour longtemps; les préparatifs de départ
+qui se taisaient autour d'elle, et auxquels elle eut le courage de
+prendre part, la replongeaient sans cesse dans des accès de désespoir. A
+mesure qu'approchait l'heure de la séparation, ce père et ses enfants,
+si tendrement unis, semblaient redoubler encore d'affection et de
+dévouement.
+
+Le jour du départ de Christine, les adieux furent déchirants. M. de
+Nancé voulut la mener lui-même au couvent, mais François restait au
+château avec Paolo. M. de Nancé fut obligé d'arracher la malheureuse
+Christine d'auprès de François pour la porter dans la voiture. M. de
+Nancé soutint sa fille presque inanimée. La tête appuyée sur l'épaule de
+son père, Christine sanglota longtemps. La désolation de M. de Nancé lui
+fit retrouver le courage qu'elle avait momentanément perdu, et quand ils
+arrivèrent au couvent, Christine parlait avec assez de calme de leur
+correspondance et de l'avenir auquel elle ne voulait pas renoncer,
+quelque éloigné qu'il lui apparût.
+
+La supérieure était une femme distinguée et excellente. Mise au courant
+de la position de Christine par M. de Nancé, qui lui avait raconté ce
+que nous savons et même ce que nous ne savons pas, elle reçut Christine
+avec une tendresse toute maternelle, et quand il fallut dire un dernier
+adieu à son père chéri, Christine tomba défaillante dans les bras de la
+supérieure.
+
+Quand M. de Nancé fut de retour, il trouva François et Paolo pâles et
+silencieux; François se jeta dans les bras de son père, qui le tint
+longtemps embrassé.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Partons, partons vite, mon cher enfant. Ce château sans Christine
+m'est odieux.
+
+FRANÇOIS
+
+--Oh oui! mon père! Il me fait l'effet d'un tombeau! le tombeau de notre
+bonheur à tous.
+
+Les chevaux étaient mis, les malles étaient chargées. Les domestiques
+étaient d'une tristesse mortelle; personne ne put prononcer une parole.
+M. de Nancé, François et Paolo leur serrèrent la main à tous. Paolo, en
+montant en voiture, s'écria:
+
+--Dans deux ans, mes amis! Dans deux ans ze vous ramènerai vos bons
+maîtres, et vous serez tous bien zoyeux! Vous allez voir! En route,
+cocer! et marcez vite!
+
+La voiture roula, s'éloigna et disparut. La tristesse et la désolation
+régnèrent à Nancé comme au coeur des maîtres. Le voyage se fit et
+s'acheva rapidement; mais, ni l'aspect d'un pays nouveau, ni les
+agréments d'une habitation charmante, ni les distractions d'un nouvel
+établissement ne purent dissiper la morne tristesse de François et de M.
+de Nancé. Paolo réussit pourtant quelquefois à les faire sourire en leur
+parlant de Christine, en racontant des traits de son enfance. Tous les
+jours arrivait une lettre de Christine, et tous les jours il en partait
+une pour elle. Peu de temps après leur arrivée dans les environs de Pau,
+un espoir fondé vint ranimer le coeur et l'esprit de François et de
+son père; chaque jour augmentait leur sécurité; quelle était cette
+espérance? Nous ne la connaissons pas encore, mais nous pensons qu'une
+indiscrétion de Paolo ou la suite des événements nous la révélera un
+jour. L'attitude de Paolo est triomphante; son langage est mystérieux
+comme ses allures. M. de Nancé paraît heureux; il ne s'attriste plus en
+nommant Christine, pour laquelle il éprouve une tendresse de plus en
+plus vive. Mais il ne lui échappe aucune parole qui puisse expliquer le
+changement qui se fait en lui. François aussi cause plus gaiement; il
+ne parle que de Christine et d'un heureux avenir. Leur correspondance
+continue active et affectueuse. Paolo même écrit et reçoit des lettres.
+Les mois se passent, les années de même; enfin, après deux années de
+séjour à Pau, un jour, après avoir reçu une lettre de Christine et de
+Mme de Cémiane et en avoir longuement causé avec son père, François lui
+dit:
+
+--Mon père, pouvons-nous parler à Christine aujourd'hui? Je suis si
+malheureux loin d'elle!
+
+--Oui, mon ami, nous le pouvons. Paolo vient tout juste de me dire qu'il
+m'y autorisait et qu'il répondait de toi sur sa tête.
+
+François serra vivement la main de son père et le quitta en disant:
+
+--Mon père, écrivez et faites des voeux pour moi; j'ai peur.
+
+--Je suis fort tranquille, moi, mon ami; comment pouvons-nous douter de
+ce coeur si rempli de tendresse?»
+
+M. de Nancé n'était pourtant pas aussi calme qu'il le disait; quand
+François fut parti, il se promena longtemps avec agitation dans sa
+chambre et relut plusieurs fois la lettre de Christine. Puis il se mit à
+écrire lui-même. Pendant qu'il était ainsi occupé, nous allons savoir ce
+qu'avait fait et pensé Christine pendant ces deux longues années.
+
+
+XXV
+
+DEUX ANNÉES DE TRISTESSE
+
+Lorsque Christine se trouva seule avec la supérieure, qu'elle fut
+assurée de ne plus revoir M. de Nancé ni François, son courage faiblit
+et elle se laissa aller à un désespoir qui effraya la supérieure: elle
+parla à Christine, mais Christine ne l'entendait pas; elle la raisonna,
+l'encouragea, mais ses paroles n'arrivaient pas jusqu'au coeur désolé de
+Christine. Ne sachant quel moyen employer, la supérieure la mena à la
+chapelle du couvent.
+
+--Priez, mon enfant, lui dit-elle; la prière adoucit toutes les peines.
+Rappelez-vous les sentiments si religieux de votre père et de votre
+frère. Imitez leur courage, et n'augmentez pas leur douleur en vous
+laissant toujours aller à la vôtre.
+
+Christine tomba à genoux et pria, non pour elle, mais pour eux; elle
+ne demanda pas à souffrir moins, mais que les souffrances leur fussent
+épargnées. Elle se résigna enfin, se soumit à son isolement, et se
+promit de revenir chercher du courage aux pieds du Seigneur, toutes les
+fois qu'elle se sentirait envahie par le désespoir. Quand la supérieure
+revint la prendre. Christine pleurait doucement; elle était calme et
+elle suivit docilement la supérieure dans la chambre qui lui était
+destinée; elle y trouva Isabelle, arrivée depuis quelques instants, qui
+lui donna des nouvelles du départ de M. de Nancé, de François et de
+Paolo; elle lui redit les paroles de Paolo, lui peignit la douleur et
+l'abattement de François et de son père; Christine trouva une grande
+consolation à se retrouver avec Isabelle, qui partageait ses sentiments
+douloureux et ses affections.
+
+Les premiers jours se traînèrent péniblement. Christine n'avait pas
+encore de lettres; elle écrivait tous les jours, et reçut enfin une
+première lettre de François: lui aussi était triste, se sentait isolé et
+malheureux; le lendemain M. de Nancé lui donna quelques détails sur
+leur établissement, et la correspondance continua ainsi, animée et
+intéressante.
+
+Six mois après, Mme de Cémiane revint chez elle après une absence de
+six années; son premier soin fut d'aller voir sa nièce et de lui mener
+Bernard et Gabrielle; les deux cousines ne se reconnurent pas, tant
+elles étaient métamorphosées; Gabrielle était aussi grande que
+Christine, mais brune, avec des couleurs très prononcées, des yeux noirs
+et vifs, les traits délicats; c'était une fort jolie personne. Bernard
+était devenu un grand garçon de dix-neuf ans, bon, intelligent,
+raisonnable, mais un peu paresseux pour le travail de collège; il était
+très bon musicien, il peignait remarquablement bien, et avec ces deux
+talents il prétendait pouvoir se passer de grec et de latin. Leur joie
+de revoir Christine réjouit un peu le coeur de la pauvre délaissée: ils
+causèrent ou plutôt parlèrent sans arrêter pendant une heure et demie
+que se prolongea la visite de Mme de Cémiane. Christine écouta beaucoup
+et parla peu. Sa tante l'observait attentivement et avec intérêt.
+
+--Ma pauvre Christine, lui dit-elle en se levant pour partir, qu'est
+devenu ton rire joyeux, ta gaieté d'autrefois? Tu as le regard
+malheureux, le sourire triste, presque douloureux. Es-tu malheureuse au
+couvent, mon enfant? Je t'emmènerai de suite chez moi si c'est ainsi.
+
+Christine embrassa sa tante et pleura doucement, mais amèrement, dans
+ses bras.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Viens, ma pauvre enfant; viens! C'est affreux de t'avoir enfermée dans
+cette prison; tu vas venir chez moi.
+
+CHRISTINE
+
+--Je vous remercie, ma bonne tante; ce n'est pas le couvent qui fait
+couler mes larmes; j'y suis aussi heureuse que je puis l'être, séparée
+de ceux que j'aime tendrement, passionnément, de ceux qui m'ont
+recueillie, élevée, aimée, rendue si heureuse pendant huit ans! C'est M.
+de Nancé qui m'a placée ici, et j'y resterai tant qu'il désirera que j'y
+reste. Je pleure leur absence; loin de mon père et de mon frère, il n'y
+a pour moi que tristesse et isolement.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tu ne nous aimes donc plus, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je vous aime et vous aimerai toujours, mais pas de même; je ne puis
+exprimer ce que je sens; mais ce n'est pas la même chose; je puis vivre
+sans vous, je ne me sens pas la force de vivre loin d'eux.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Oui, je comprends; tes lettres à Gabrielle étaient pleines de
+tendresse pour M. de Nancé et pour François. Comment est-il, ce bon
+petit François?
+
+CHRISTINE, vivement.
+
+--Toujours aussi bon, aussi dévoué, aussi aimable.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Oui, mais sa taille, son infirmité.
+
+CHRISTINE
+
+--Il est grandi, mais son infirmité reste toujours la même.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Quel âge a-t-il donc maintenant?
+
+CHRISTINE
+
+--Il a vingt et un ans depuis trois mois.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Ecoute, ma petite Christine, je comprends ton chagrin, mais il ne faut
+pas l'augmenter par la vie d'ermite que tu mènes au couvent; tu aimes
+Gabrielle et Bernard, ils t'aiment beaucoup; ils se font une fête de
+t'avoir, et tu vas venir passer quelque temps avec nous. Je l'avais déjà
+demandé à ta mère, qui m'a dit de faire tout ce que je voudrais.
+
+CHRISTINE
+
+--Permettez-vous, ma tante, que j'écrive à M. de Nancé pour demander son
+consentement, et que j'attende sa réponse?
+
+--Certainement, ma chère petite, répondit en souriant Mme de Cémiane. Il
+est ton père d'adoption, et tu fais bien de le consulter.
+
+Quatre jours, après, Mme de Cémiane, qui avait aussi écrit à M. de
+Nancé, vint enlever Christine et Isabelle du couvent. Christine avait
+reçu de son côté un consentement plein de tendresse de son père adoptif;
+il lui reprochait d'avoir attendu ce consentement; il lui faisait les
+promesses les plus consolantes pour l'avenir, la suppliait de ne pas
+perdre courage, que l'heure de la réunion n'était pas si éloignée
+qu'elle le croyait, etc.
+
+Gabrielle et Bernard furent enchantés d'avoir leur cousine. Christine
+elle-même fut distraite forcément de son chagrin par la gaieté de ses
+cousins, par les soins affectueux de son oncle et de sa tante; elle
+retrouvait sans cesse des souvenirs de François et des jours heureux
+qu'elle avait passés avec lui dans son enfance. Gabrielle, voyant le
+charme que trouvait Christine à tout ce qui la ramenait à François et à
+M. de Nancé, et trouvant elle-même un vif plaisir à rappeler cet heureux
+temps, en parlait sans cesse; elle questionna beaucoup Christine sur
+la vie qu'elle menait à Nancé, s'étonnait qu'elle y eût trouvé de
+l'agrément, parlait de Paolo, de Maurice, demandait des détails sur sa
+maladie et sa mort.
+
+--Ce qui est surprenant, dit Christine, c'est qu'on n'ait jamais su
+comment lui et Adolphe se sont trouvés tout en haut, dans une mansarde,
+pendant l'incendie du château des Guilbert.
+
+GABRIELLE
+
+--On le sait très bien. Adolphe l'a raconté à Bernard. Tu sais qu'ils
+avaient si bien dîné, qu'ils se sont trouvés malades après et puis
+qu'ils étaient de mauvaise humeur; ils sont restés au salon; Maurice
+avait découvert un paquet de cigarettes oubliées sur la cheminée; il
+engagea Adolphe à les fumer; ils allumèrent leurs cigarettes et jetèrent
+les allumettes, sans penser à les éteindre, derrière un rideau de
+mousseline, qui prit feu immédiatement. Ne pouvant l'éteindre, et voyant
+s'enflammer la tenture de mousseline qui recouvrait les murs, ils furent
+saisis de frayeur; ils n'osèrent pas s'échapper par les salons et le
+vestibule, craignant d'être rencontrés par les domestiques et d'être
+accusés d'avoir mis le feu. Ils aperçurent une porte au fond du salon;
+ils s'y précipitèrent; elle donnait sur un petit escalier intérieur,
+qu'ils montèrent; ils arrivèrent à une mansarde, où ils se crurent en
+sûreté, pensant que l'incendie serait éteint avant d'avoir gagné les
+étages supérieurs. Ce ne fut que lorsque les flammes pénétrèrent dans
+leur mansarde qu'ils cherchèrent à redescendre; mais les escaliers
+étaient tout en feu, et ils se précipitèrent à la fenêtre en criant au
+secours. Avant qu'on eût exécuté les ordres de M. de Nancé, ils furent
+très brûlés, surtout le pauvre Maurice, qui cherchait de temps en temps
+a s'échapper à travers les flammes. Je m'étonne que Maurice ne vous
+l'ait pas raconté pendant qu'il était chez vous.
+
+CHRISTINE
+
+-François s'était aperçu que Maurice n'aimait pas à parler et à entendre
+parler de ce terrible événement, et il ne lui en a jamais rien dit.
+
+GABRIELLE
+
+--Mais toi, tu aurais pu le questionner.
+
+CHRISTINE
+
+--Non; François m'avait dit de ne pas lui en parler.
+
+
+XXVI
+
+DEMANDES EN MARIAGE. RÉPONSES DIFFÉRENTES
+
+Christine trouvait dans l'amitié de Gabrielle et de Bernard et
+dans l'affection compatissante de M. et Mme de Cémiane, un grand
+adoucissement à son chagrin; elle voyait sans peine comme sans plaisir
+quelques voisins de campagne que recevait souvent Mme de Cémiane. Les
+Guilbert y venaient très souvent. Adolphe prétendait être fort lié avec
+Bernard, Gabrielle et Christine, il faisait le beau, l'aimable,
+se moquait de tout le voisinage, et avait souvent des prises avec
+Christine, qui, toujours bonne, défendait vivement les absents et
+ripostait à Adolphe de manière à lui fermer la bouche. Elle ne
+supportait pas surtout qu'il se permît la moindre plaisanterie sur
+Maurice, dont elle prit une fois la défense avec tant de tendresse, de
+pitié, d'animation, qu'Adolphe fut atterré; chacun blâma sa cruelle
+attaque contre un frère mort, et approuva la courageuse défense de
+Christine.
+
+Ces querelles fréquentes, bien loin d'éloigner Adolphe de Christine, la
+lui rendirent au contraire plus agréable; il vint de plus en plus chez
+Mme de Cémiane, s'occupa de plus en plus de Christine, qui restait
+froide et indifférente. Enfin un jour il pria Mme de Cémiane de lui
+accorder un entretien particulier, et, après quelques phrases polies, il
+lui demanda la main de Christine.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Ce n'est pas moi qui dispose de la main de ma nièce, mon cher Adolphe,
+c'est elle-même avant tout; ensuite, ce sont ses parents, et enfin, et
+dominant tout, c'est M. de Nancé, qu'elle a adopté pour père, et qu'elle
+aime avec une tendresse extraordinaire.
+
+ADOLPHE
+
+--Pour commencer par Christine elle-même, chère Madame, ayez la bonté
+de lui parler aujourd'hui et de me faire savoir de suite où je dois
+adresser ma lettre de demande à M. et Mme des Ormes.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Je ferai ce que vous désirez, Adolphe, mais je ne suis pas aussi
+certaine que vous du succès de votre demande.
+
+ADOLPHE
+
+-Oh! Madame, vous plaisantez! Une pauvre fille abandonnée par ses
+parents, élevée par un étranger, avec un vilain bossu pour tout
+divertissement, enfermée ensuite dans un couvent, est trop heureuse
+qu'on veuille lui donner une position agréable et indépendante en
+l'épousant; elle a de l'esprit, elle sera fort riche, elle est
+charmante, elle me plaît enfin, et je vous demande instamment de m'aider
+à ce mariage qui me donnera le droit de vous appeler ma tante.
+
+Adolphe baisa la main de Mme de Cémiane en l'appelant «ma tante» et s'en
+alla.
+
+Mme de Cémiane hocha la tête et fit appeler Christine, à laquelle elle
+communiqua la demande d'Adolphe.
+
+--Que dois-je lui répondre, ma chère enfant?
+
+CHRISTINE
+
+--Ayez la bonté de lui dire, ma tante, que je le remercie beaucoup de sa
+demande, mais que je la refuse, absolument.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Pourquoi, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne l'aime pas, ma tante, et je n'ai aucune estime pour lui.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Mais il est très aimable; il est riche, il est joli garçon.
+
+CHRISTINE
+
+--Que voulez-vous, ma tante, il me déplaît.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Avant de refuser si positivement, écris à M. de Nancé. Songe donc à ta
+position, ma pauvre enfant. Je ne dois pas te dissimuler que ta mère
+a beaucoup dérangé sa fortune par ses dépenses excessives. Que
+deviendrais-tu si je venais à te manquer?
+
+CHRISTINE
+
+--J'écrirai à M. de Nancé, ma tante, mais pour lui dire que j'aimerais
+mieux mourir que d'épouser Adolphe ou tout autre.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Comment, tu ne veux pas te marier?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, ma tante; quoi qu'il arrive, je serai plus heureuse qu'avec un
+mari que je ne pourrais souffrir, je le sais, j'en suis sûre.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Comme tu voudras, Christine; cette aversion du mariage adoucira le
+coup que je vais porter à Adolphe, qui était si sûr de ton consentement,
+J'écrirai de mon côté à M. de Nancé pour lui raconter notre
+conversation. Au revoir, ma petite Christine; va faire ta lettre pendant
+que j'écrirai la mienne.
+
+C'était cette lettre de Christine avec celle de sa tante que M. de Nancé
+lisait et à laquelle il répondait à la prière de François.
+
+Peu de jours après cette demande d'Adolphe, Christine reçut la réponse
+qu'elle attendait avec impatience; c'était bien M. de Nancé qui
+répondait. Elle baisa la lettre avant de la commencer, et lut ce qui
+suit:
+
+--Ma fille, ma bien-aimée Christine, mon François, ton frère, ton ami,
+ne se sent plus le courage de vivre loin de toi; il traîne ses tristes
+journées sans but et sans plaisir; moi-même, malgré mes efforts pour
+dissimuler mon chagrin, je souffre comme lui de ton absence. Et toi,
+ma Christine, tu es malheureuse, je le sens, j'en suis sûr; toutes tes
+lettres en font foi, malgré tes efforts pour paraître calme et gaie,
+François me sollicite aujourd'hui de te demander si tu veux mettre un
+terme à notre séparation? Car de toi, de ta volonté, ma Christine,
+dépend tout notre bonheur à venir. Tu t'étonnes que j'aie l'air de
+douter de cette volonté: mais laisse-moi te dire à quel prix, par quel
+sacrifice peut s'opérer notre réunion. J'ose à peine te l'écrire, ma
+chère enfant, si dévouée, si aimante!... Veux-tu devenir ma vraie
+fille en devenant la femme de mon François? Veux-tu consacrer ta belle
+jeunesse, ta vie, au bonheur d'un pauvre infirme, vivre avec lui loin
+du monde et de ses plaisirs, t'exposer aux cruelles plaisanteries que
+provoque son infirmité? La vie sera pour toi sérieuse et monotone, elle
+se continuera entre moi et ton frère: notre tendresse en sera le
+seul embellissement, la seule distraction. J'attends ta réponse, ma
+Christine, avec une anxiété que tu comprendras facilement, puisque notre
+bonheur en dépend. Ce qui me donne du courage et l'espoir, c'est ce que
+tu nous dis aujourd'hui de la demande d'Adolphe, de ton refus et de ses
+motifs, qui nous ont remplis d'espérance, etc., etc. Christine eut de la
+peine à lire cette lettre jusqu'au bout, tant ses yeux obscurcis par les
+larmes déchiffraient péniblement l'écriture si connue et si chère de son
+père. Quand elle l'eut finie, son premier mouvement fut de se jeter au
+pied de son crucifix et de remercier Dieu du bonheur qu'il lui envoyait.
+Ensuite elle courut chez Isabelle, et, se jetant à son cou, elle lui
+remit la lettre de M. de Nancé en lui disant:
+
+--Lisez, lisez, Isabelle; voyez ce que me demande mon père. Cher père!
+cher François! ils vont revenir! Je les reverrai, et nous ne nous
+quitterons plus jamais. Oh! Isabelle, quelle vie heureuse nous allons
+mener!
+
+Isabelle embrassa tendrement sa chère enfant et témoigna une grande joie
+de cet heureux événement, qu'elle n'osait espérer, dit-elle, malgré
+qu'elle y eût pensé bien des fois.
+
+CHRISTINE
+
+--Comment ne me l'avez-vous pas dit plus tôt? Si j'en avais eu l'idée,
+j'en aurais parlé à mon père et à François, et nous n'aurions pas eu
+deux années horribles à passer.
+
+ISABELLE
+
+--J'en ai dit quelques mots un jour à M. de Nancé; il me défendit d'en
+jamais parler à François ni à vous surtout. «Je ne veux pas, me dit-il,
+que ma pauvre Christine, toujours dévouée, se sacrifie au bonheur
+de François et au mien; elle est trop jeune encore pour comprendre
+l'étendue de son sacrifice; il faut que François passe deux ans dans
+le Midi avec moi et Paolo, et que ma pauvre chère Christine arrive à
+dix-huit ans au moins avant que nous lui demandions de se donner à nous
+sans réserve».
+
+CHRISTINE
+
+--Mon père a pu croire que je ferais un sacrifice en devenant sa fille?
+C'est mal cela; et je vais le gronder aujourd'hui même.
+
+En sortant de chez Isabelle, Christine alla chez sa tante.
+
+--Chère tante, dit-elle en l'embrassant, voyez le bonheur que Dieu
+m'envoie; lisez cette lettre de M. de Nancé.
+
+Mme de Cémiane lut et sourit.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tu vas donc accepter la demande de François?
+
+CHRISTINE
+
+--Avec bonheur, avec reconnaissance, chère tante; c'est la fin de toutes
+mes peines, le commencement d'une vie si heureuse, que je n'ose croire à
+sa réalité.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Mais, chère enfant, as-tu réfléchi à ce que te dit M. de Nancé
+lui-même, des inconvénients d'unir ton existence à celle d'un pauvre
+infirme, objet des moqueries du monde, et...
+
+CHRISTINE
+
+--J'ai pensé au bonheur d'être la femme de François, la fille de M. de
+Nancé, au droit que me donnaient ces titres de vivre avec eux, chez eux
+toujours et toujours. Tout sera à nous tous; notre vie sera en commun;
+nous ne quitterons jamais Nancé et nous n'entendrons pas les sottes
+plaisanteries et les méchancetés du monde.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tu disais l'autre jour que tu ne voulais pas te marier.
+
+CHRISTINE
+
+--Avec Adolphe et tous les autres, non, ma tante; mais avec François,
+c'est autre chose.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tu oublies qu'il faut le consentement de tes parents, ma chère petite.
+Veux-tu que je leur écrive, si cela t'embarrasse?
+
+CHRISTINE
+
+--Oh oui! ma tante. Je vous remercie; vous êtes bien bonne. C'est
+dommage que Gabrielle et Bernard soient sortis; j'aurais voulu leur
+faire voir de suite la lettre de mon père.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Ils ne tarderont pas à rentrer.
+
+CHRISTINE
+
+--Et je vais vite répondre à mon cher père, et vite envoyer ma lettre à
+la poste.
+
+Christine rentra et répondit ce qui suit à M. de Nancé:
+
+«Mon cher, cher père, que je vous remercie, que vous êtes bon! que je
+suis heureuse! Vous voulez donc bien que je sois la femme de notre cher
+François; vous voulez bien que je sois votre fille, votre vraie fille?
+Et pourquoi, mon père, mon cher père, m'avez-vous laissée toute seule à
+pleurer et à me désoler pendant deux ans? Et pourquoi, vous et François,
+ne m'avez vous pas demandé plus tôt ce que vous me demandez aujourd'hui?
+Si je n'étais si heureuse, je vous gronderais, mon bon, cher, bien-aimé
+père de ce que je viens d'apprendre par Isabelle, et de ce que je vous
+raconterai plus tard: mais je n'ai que de la joie, du bonheur dans le
+coeur, et je n'ai pas le courage de gronder... Je n'ai pas même relu ce
+que voua me dites du prétendu sacrifice que je vous fais. Ce que vous
+appelez plaisirs du monde est pour moi d'un ennui mortel; la vie que
+vous me décrivez est précisément celle que j'aime, que je désire; votre
+tendresse à tous deux est mon seul, mon vrai bonheur, et je n'ai besoin
+d'aucune distraction à ce bonheur. Ce que vous dites de l'infirmité
+de François n'a pas de sens pour moi; je l'aime comme il est; je l'ai
+toujours aimé ainsi et je l'aimerai toujours. Avec vous et lui, je ne
+désirerai rien, je ne regretterai rien. Ne me quittez jamais, c'est tout
+ce que je vous demande en retour de ma vive tendresse. Je vous prie
+instamment, mon père chéri, de vous mettre en route de suite après la
+lecture de ma lettre. Si vous attendez ma réponse avec impatience, vous
+jugez avec quels sentiments je vous attends. Si je m'écoutais, j'irai
+moi-même vous porter cette réponse; mais je comprends que ce serait
+ridicule aux yeux du sot monde que vous me soupçonnez de pouvoir
+regretter.
+
+«Au revoir donc sous peu de jours, mon père chéri; je n'appelle plus
+François que mon mari dans mon coeur, et je suis aujourd'hui sa femme
+dévouée et affectionnée. Bientôt je signerai CHRISTINE DE NANCÉ. Que
+je serai heureuse! Je vous embrasse, mon père, mille et mille fois, et
+François aussi.
+
+«J'oublie que je n'ai pas encore le consentement de mes parents; mais ça
+ne fait rien. Ma tante s'est chargée d'écrire et de l'avoir».
+
+Lorsque M. de Nancé reçut cette réponse de Christine, lui aussi eut les
+yeux pleins de larmes de joie et de reconnaissance; la tendresse si
+dévouée, si absolue de Christine le toucha profondément. Il appela
+François.
+
+--La réponse de Christine, mon fils.
+
+FRANÇOIS
+
+--Que dit-elle, mon père? Consent-elle?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Mon entant, je suis heureux! Quel trésor nom recevons de Dieu! Lis,
+mon enfant, lis, tu verras quel coeur et quelle âme.
+
+François lut, et plus d'une fois il essuya une larme qui obscurcissait
+sa vue.
+
+--Charmante et admirable nature, dit-il en rendant la lettre à son père
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Oui, mon ami, tu seras heureux autant que peut l'être un homme en ce
+monde. Et moi! avec quel bonheur j'achèverai entre vous deux une vie qui
+n'a été heureuse que par vous!... Je vais écrire à ta femme, ajouta-t-il
+en souriant, pour lui annoncer notre départ. Va voir avec Paolo, en lui
+faisant part de ton mariage, quel jour nous pourrons partir.
+
+François ne tarda pas à revenir, suivi de Paolo, dont le visage
+resplendissait de joie.
+
+--Après demain, signor, après-demain matin à houit heures nous serons
+en route. Ze vais dire au valet de sambre de faire tous les paquets. Ze
+vais tout préparer de mon côté, avec mon ser François qui ne fera pas le
+paresseux, ze vous en réponds.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Mais croyez-vous François en état de partir?
+
+PAOLO
+
+--Eh! signor mio, il peut aller en Cine sans se reposer. Que diable!
+voyez ce garçon; il est rézouissant à regarder. Ze vous dis que z'en
+réponds sur ma tête.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Tant mieux, mon cher, tant mieux! Partons après-demain; envoyez-moi le
+valet de chambre; je vais lui faire payer tous mes fournisseurs et faire
+prévenir le cuisinier qu'il se tienne prêt à partir avant nous. Allons,
+mon François, emballons, rangeons, et n'oublie pas les marbres et les
+curiosités destinés à Christine.
+
+François ne se le fit pas dire deux fois, et après avoir écrit quelques
+pages de tendresse et de reconnaissance à Christine, lui, M. de Nancé et
+Paolo commencèrent leurs préparatifs de départ.
+
+
+XXVII
+
+CHRISTINE A RÉPONSE A TOUT
+
+Pendant qu'à Pau ils font leurs paquets, nous allons retourner près de
+Christine, que sa tante venait de demander.
+
+--Christine, j'ai une lettre de ta mère.
+
+CHRISTINE
+
+--Vous envoie-t-elle son consentement et celui de mon père pour mon
+mariage avec François?
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Oui, mais...
+
+CHRISTINE
+
+--Quoi donc, ma tante? Vous avez l'air tout émue.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Ma pauvre petite, c'est que j'ai une nouvelle fâcheuse à t'annoncer.
+
+CHRISTINE
+
+--Ah! mon Dieu! est-ce que M. de Nancé ou François...
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Non, non, il ne s'agit pas d'eux. Il s'agit de ta dot.
+
+CHRISTINE
+
+--Dieu! que vous m'avez fait peur, ma tante! Je craignais un malheur.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Mais c'est un malheur que j'ai à t'apprendre! D'abord, tes parents ne
+te donnent pas de dot.
+
+CHRISTINE
+
+--Eh bien! qu'est-ce que cela fait, ma tante?
+
+MADAME DE CÉMIANE, étonnée.
+
+--Comment, ce que cela fait? Mais M. de Nancé et François comptaient
+certainement sur une dot.
+
+CHRISTINE
+
+--Je suis sûre qu'ils n'y ont pas plus pensé que moi. M. de Nancé est
+assez riche pour nous trois.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Quelle drôle de fille tu fais!... L'autre chose que j'ai il te dire,
+c'est que tes parents sont ruinés.
+
+CHRISTINE
+
+--J'en suis bien peinée pour eux.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+-Ils sont obligés de vendre les Ormes.
+
+CHRISTINE
+
+--En sont-ils fâchés?
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Non, ils vont s'établir à Florence.
+
+CHRISTINE
+
+--Moi, cela m'est égal, si cela ne leur fait rien.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Mais les Ormes eussent été à toi après tes parents!
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'ai pas besoin des Ormes, puisque j'ai Nancé.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Nancé n'est pas à toi; c'est à M. de Nancé.
+
+CHRISTINE
+
+--N'est-ce pas la même chose, puisque je resterai chez lui?
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tu es incroyable; ainsi tu n'es pas affligée de n'avoir ni dot ni
+fortune à venir?
+
+CHRISTINE
+
+--Moi affligée! Pas plus que si j'avais des millions.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Mais M. de Nancé et François en seront tort contrariés.
+
+CHRISTINE
+
+--Pas plus que moi, ma tante. De même que j'aime François et M. de Nancé
+et pas leur fortune, de même c'est moi qu'ils veulent avoir et pas ma
+fortune.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Nous verrons ce qui arrivera.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! je suis bien tranquille; je leur devrai tout dans l'avenir comme
+dans le passé. Voilà la différence; elle n'est pas grande, comme vous
+voyez, ma tante. Je vais écrire à François le consentement de mes
+parents.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Et leur ruine aussi.
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, oui, je leur en parlerai; au revoir, ma bonne tante.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tiens, voici la lettre de ta mère.
+
+CHRISTINE
+
+--Merci, ma tante, je l'enverrai à François.
+
+Christine se retira chez elle et ouvrit avec répugnance la lettre de sa
+mère, dont elle n'avait jamais reçu que des paroles désagréables.
+
+«Ma chère soeur, disait-elle, Christine n'a pas le sens commun de vouloir
+épouser un bossu, elle ferait cent fois mieux de se faire religieuse. Ni
+mon mari ni moi, nous ne lui refusons pourtant pas notre consentement;
+avec un mari bossu, il est clair qu'elle devra vivre à Nancé sans en
+sortir, ce qui convient parfaitement à son peu de beauté, à son petit
+esprit et à ses goûts bizarres. Un autre motif nous fait donner notre
+consentement. J'ai eu le malheur d'être trompée par un homme d'affaires
+malhonnête, et nous nous trouvons ruinés, ou à peu près; notre fortune
+actuelle payera nos dettes; il nous restera la terre des Ormes, que nous
+vendrons à un marchand de bois, moyennant une rente de cinquante mille
+francs; mais Christine n'aura rien, ni dot, ni fortune à venir. Nous
+sommes donc assez contents que M. de Nancé veuille bien prendre
+Christine à sa charge et qu'il l'empêche de revenir, en la mariant à
+son pauvre petit bossu. Je vous enverrai demain notre consentement par
+devant notaire, afin de ne plus entendre parler de cette affaire. Dès
+que la vente des Ormes, qui est en train, sera terminée, nous partirons
+pour la Suisse et puis pour Florence, où j'ai l'intention de me fixer.
+Dites bien à M. de Nancé que Christine n'a et n'aura pas le sou. Adieu,
+ma soeur; mille compliments à votre mari... Je n'ai pas même de quoi
+faire un trousseau à Christine. Dites-le.»
+
+«CAROLINE DES ORMES.»
+
+Christine laissa tomber tristement la lettre de sa mère.
+
+«Quelle indifférence! se dit-elle. Pas un mot; pas une pensée de
+tendresse pour moi, leur fille, leur seule enfant! Et ce bon, ce cher
+M. de Nancé! quels soins, quelle bonté, quelle tendresse, quelle
+préoccupation constante de mon bien-être, de mon bonheur! Oh! que je
+l'aime, ce père bien-aimé que le bon Dieu m'a envoyé dans mon triste
+abandon! Et François! ce frère chéri qui depuis des années ne vit que
+pour moi, comme je ne vis que pour lui et pour notre père! Quelle joie
+remplit mon coeur depuis que je suis certaine d'être à eux pour toujours!
+Quand donc m'annonceront-ils leur retour? Je devrais recevoir la lettre:
+aujourd'hui!»
+
+Après avoir écrit à François, Christine se mit à écrire à M, de Nancé en
+lui envoyant la lettre de sa mère.
+
+«Je ne sais pourquoi, disait-elle, ma tante a peur que la lettre de ma
+mère ne vous chagrine. Je suis bien sûre, moi, que vous n'en éprouverez
+aucune peine par rapport a moi. Je vous dois tout depuis huit ans, je
+continuerai à tout vous devoir, cher bien-aimé père; bien loin de m'en
+trouver humiliée, j'en ressens plutôt du bonheur et de l'orgueil; ma
+reconnaissance est plus solide et ma tendresse plus vive. Je suis votre
+création et votre bien, et je vous reste telle que vous; m'avez reçue
+de mes parents. Quand donc reviendrez-vous, cher père? Quand donc
+pourrai-je vous embrasser avec mon cher François? Je viens de lui écrire
+la reconnaissance dont mon coeur est rempli pour vous comme pour lui. Il
+faut qu'il vous lise ma lettre, afin de prendre votre bonne part de
+ma tendresse. Adieu, père chéri; je vous attends chaque jour, presque
+chaque heure! Que je voudrais savoir l'heure de votre retour! Je vous
+embrasse, cher père, encore et toujours, avec mon bien cher Francois.
+J'embrasse; aussi notre bon Paolo.»
+
+«Votre fille, CHRISTINE».
+
+Le lendemain du départ de cette lettre, elle reçut celle de François
+annonçant leur arrivée pour le jour suivant; elle fit part à Isabelle
+de cette bonne nouvelle, et obtint de sa tante la permission d'aller à
+Nancé, avec Isabelle et Gabrielle, pour tout préparer au château; elles
+devaient y passer la journée, y dîner, si c'était possible, et ne
+revenir chez sa tante que le soir. Elle et Gabrielle furent enchantées
+de cette permission; Bernard voulut aussi les accompagner, mais elles
+lui dirent qu'il les gênerait dans leurs occupations de ménage.
+
+--Alors, dit-il, je vais m'enfermer pour achever mon cadeau à François.
+
+CHRISTINE
+
+--Quel cadeau? Que lui destines-tu?
+
+BERNARD
+
+--C'est un secret.
+
+CHRISTINE
+
+--Pas pour moi, qui suis la femme de François!
+
+BERNARD
+
+--Pour toi comme pour Gabrielle, comme pour tout le monde. Adieu,
+curieuse; au revoir.
+
+Christine, qui avait retrouvé toute sa gaieté, rit avec Gabrielle du
+prétendu mystère de Bernard. En arrivant dans la cour, Christine poussa
+un cri de joie; elle avait aperçu le cuisinier.
+
+--Mallar! s'écria-t-elle, mon cher Mallar, vous voilà revenu? Ils
+reviennent demain; à quelle heure?
+
+MALLAR
+
+--A deux heures, mademoiselle, ils seront ici.
+
+CHRISTINE
+
+--Quelle joie, quel bonheur! Je viendrai les attendre, Pouvez-vous nous
+donner à dîner aujourd'hui Mallar, à ma cousine, à Isabelle et à moi?
+
+MALLAR
+
+--Certainement, mademoiselle; seulement je prierai ces dames de
+m'excuser si le dîner est un peu mesquin, n'ayant pas beaucoup de temps
+pour le préparer.
+
+CHRISTINE
+
+--Cela ne fait rien, mon bon Mallar: donnez-noua ce que vous pourrez.
+Allons, vite à l'ouvrage, Gabrielle; nous avons beaucoup à faire et pas
+beaucoup de temps.
+
+Elles travaillèrent toute la journée à ranger les meubles, à mettre en
+ordre les affaires de M. de Nancé et de François, à orner le salon de
+fleurs, à découvrir et épousseter les bronzes et les tableaux de prix,
+à ranger et essuyer les livres, à faire marcher les pendules, etc. Les
+heures s'écoulèrent rapidement; l'heure du dîner approchait. Christine
+emmena Gabrielle dans la bibliothèque, qui était le cabinet de travail
+de M. de Nancé.
+
+--Pauvre bon père! dit Christine en s'asseyant dans le fauteuil de M. de
+Nancé, que de fois nous sommes venus ici, François et moi, le déranger
+de son travail! Quand je passais mon bras autour de son cou, il
+m'embrassait et me regardait si tendrement, que je me sentais heureuse
+de rester là, la tête sur son épaule. Gabrielle, je prie le bon Dieu de
+t'envoyer le bonheur qu'il me donne: un François pour mari, un M. de
+Nancé pour père.
+
+GABRIELLE
+
+--Pour rien dans le monde, je n'épouserais un infirme, ma pauvre
+Christine.
+
+CHRISTINE
+
+--Qu'importe, chère Gabrielle? Si tu connaissais François comme je le
+connais, tu ne songerais pas plus à son infirmité que je n'y songe, et
+tu l'aimerais comme je l'aime!
+
+GABRIELLE
+
+--Oh non! par exemple! Pense donc que tu ne pourras jamais aller avec
+lui au bal, au spectacle!
+
+CHRISTINE
+
+--Je déteste bals et spectacles.
+
+GABRIELLE
+
+--Tu ne pourras pas du tout aller dans le monde.
+
+CHRISTINE
+
+--Je déteste le monde; il m'attriste et m'ennuie.
+
+GABRIELLE
+
+--Tu ne pourras pas aller aux promenades ni dans les environs.
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'aime que les promenades que peut faire François, et je déteste
+les environs.
+
+GABRIELLE
+
+--Mais tu ne pourras même pas avoir du monde chez toi.
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'ai besoin de personne que de François et de mon père; toi,
+Bernard et tes parents, vous ne comptez pas comme monde, et je vous
+verrai sans craindre les moqueries pour mon pauvre François.
+
+GABRIELLE
+
+--Enfin, je ne sais, mais un mari infirme est toujours ridicule; tu ne
+pourras seulement pas lui donner le bras; il a un pied de moins que toi.
+
+CHRISTINE
+
+--S'il est ridicule aux yeux du monde, c'est pour moi une raison de
+l'aimer davantage, de me dévouer à lui et à mon père pour leur témoigner
+ma vive reconnaisance de tout ce qu'ils ont fait pour moi; et, quant au
+bras, je sais marcher seule; je déteste de donner le bras.
+
+GABRIELLE
+
+--Alors tout est pour le mieux; mais je n'envie pas ton bonheur.
+
+Le dîner vint interrompre la conversation des deux cousines; les
+domestiques restés au château avaient fait la grosse besogne, les
+chambres, les lits, etc. Le cocher reçut l'ordre de se trouver le
+lendemain à l'heure voulue au chemin de fer, et Christine retourna
+chez sa tante, heureuse et joyeuse de l'attente du lendemain; elle
+s'attendait peu à la surprise qu'elle devait éprouver.
+
+
+XXVIII
+
+MÉTAMORPHOSE DE FRANÇOIS
+
+Ce lendemain si désiré arriva; Christine, un peu pâle, les yeux un peu
+battus, parut au déjeuner après lequel elle devait aller attendre M. de
+Nancé et François au château.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Tu es pâle, Christine; souffres-tu?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, ma tante; j'ai mal dormi: la joie m'a agitée; c'est pourquoi je
+me sens un peu fatiguée.
+
+Le déjeuner sembla long à Christine; dès qu'Isabelle fut prête à
+l'accompagner, elle dit adieu à sa tante, à Gabrielle et à Bernard, et
+s'élança dans la voiture qui devait l'emmener. Ses yeux rayonnaient, son
+visage exprimait le bonheur; arrivée à Nancé, elle ne voulut pas quitter
+le perron, de crainte de manquer le moment de l'arrivée; l'attente ne
+fut pas longue; la voiture parut, s'arrêta au perron, et M. de Nancé
+sauta à bas de la voiture et reçut dans ses bras sa fille, sa Christine
+qui versait des larmes de joie.
+
+CHRISTINE
+
+--Mon père! mon père! quel bonheur! Et François, mon cher François, où
+est-il? Oh! mon Dieu! François! Qu'est-il arrivé?
+
+M. DE NANCÉ, l'embrassant encore
+
+--Le voilà, ton François! Tu ne le vois pas? Ici, devant toi.
+
+Et, au même instant, Christine se sentit saisie dans les bras d'un grand
+jeune homme.
+
+Christine poussa un cri, s'arracha de ses bras, et, se réfugiant dans
+ceux de M. de Nancé, regarda avec surprise et terreur.
+
+FRANÇOIS
+
+--Comment, ma Christine, tu ne reconnais pas ton François? tu le
+repousses?
+
+CHRISTINE
+
+--François, ce grand jeune homme? François?
+
+FRANÇOIS
+
+--Moi-même, ma Christine chérie, bien-aimée! C'est moi, guéri, redressé
+par Paolo.
+
+Christine poussa un second cri, mais joyeux cette fois, et se jeta à son
+tour dans les bras de François.
+
+PAOLO
+
+--Ah çà! et moi? Ze souis là comme oune buce, sans que personne me
+regarde et m'embrasee. Ma Christinetta oublie son cer Paolo!
+
+--Mon bon, mon cher Paolo! dit Christine en quittant François et en
+embrassant Paolo à plusieurs reprises. Non, je n'oublie pas ce que je
+vous dois. Si vous saviez combien je vous aime! quelle reconnaissance
+je me sens pour vous! Oh! François! cher François! mon coeur déborde de
+bonheur. Pauvre ami! te voilà donc dépouillé de cette infirmité qui
+gâtait ta vie!
+
+FRANÇOIS
+
+--Et que je bénis, ma soeur, mon amie, puisqu'elle m'a fait connaître les
+adorables qualités de ton coeur et le degré de dévouement auquel pouvait
+atteindre ce coeur aimant et dévoué.
+
+--Dévouement? dit Christine en souriant; ce n'était pas du dévouement:
+c'était l'affection, la reconnaissance la plus tendre et la mieux
+méritée; je n'y avais aucun mérite; j'aimais toi et mon père parce que
+vous avez été toujours pour moi d'une bonté constante, si pleine de
+tendresse, que je m'attendrissais en y pensant... Mais pourquoi, mon
+père, ne m'avez-vous pas dit ou écrit ce que faisait notre bon Paolo
+pour mon cher François?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Parce que le traitement pouvait ne pas réussir, et que tu pouvais
+en éprouver du mécompte et du chagrin. Paolo avait inventé un système
+mécanique qui agissait lentement et qui pouvait ne pas avoir le succès
+qu'il en espérait. Je t'ai donc laissée au couvent, me trouvant dans la
+nécessité d'habiter un pays chaud pendant deux années que devait durer
+le traitement de François.
+
+CHRISTINE
+
+--Et pourquoi ne m'avoir pas emmenée?
+
+M. DE NANCÉ, souriant.
+
+--Parce que tu avais seize ans, que François en avait vingt, et que ce
+n'eût pas été convenable aux yeux du monde que je t'emmène avec moi.
+
+CHRISTINE
+
+--Ah oui! le monde! c'est vrai. Et avez-vous reçu ma lettre et celle de
+ma mère?
+
+M. DE NANCÉ
+
+Le matin même de notre départ, mon enfant. Tu nous as parfaitement
+jugés; bien loin de regretter ta fortune, nous sommes enchantés de
+n'avoir d'eux que toi, ta chère et bien-aimée personne, et d'avoir même
+à te donner ta robe de noces.
+
+CHRISTINE
+
+--Emblème de mon bonheur, père chéri! Et moi, je suis heureuse de tout
+vous devoir, tout, jusqu'aux vêtements qui me couvrent.
+
+Les premières heures passèrent comme des minutes. Quand il fut temps
+pour Christine de partir:
+
+--Mon père, dit-elle en passant son bras autour du cou de M. de Nancé
+comme aux jours de son enfance; mon père,... ne puis-je rester?
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Chère enfant, je n'aimerais pas à te voir rentrer trop tard.
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne rentrerais pas du tout, mon père; je reprendrais près de vous
+notre chère vie d'autrefois.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Cela ne se peut, chère petite; aie patience; dans trois semaines nous
+te reprendrons.
+
+CHRISTINE
+
+--Trois semaines! comme c'est long! N'est-ce pas François?
+
+François ne répondit qu'en l'embrassant. Le domestique vint annoncer la
+voiture, et Christine partit avec Isabelle.
+
+Le lendemain, M. de Nancé vint présenter son fils à M. et Mme Cémiane
+et à Gabrielle et Bernard stupéfaits. Paolo, le fidèle Paolo, les
+accompagnait; il voulait être témoin de l'entrevue. Christine était
+convenue la veille, avec François, son père et Paolo, qu'elle ne
+parlerait pas du changement survenu dans la personne de François.
+Les cris de surprise qui furent successivement poussés enchantèrent
+Christine, firent sourire M. de Nancé et François et provoquèrent chez
+Paolo une joie qui se manifesta par des sauts, des pirouettes et des
+cris discordants. Gabrielle resta ébahie; elle ne se lassait pas de
+considérer François, devenu grand comme son père, droit, robuste, le
+visage coloré, la barbe et les moustaches complétant l'homme fait.
+
+--François, dit Gabrielle en riant, ne bouge pas, laisse-moi tourner
+autour de toi, comme nous l'avons fait, Christine et moi, la première
+fois que tu es venu nous visiter... C'est incroyable! Droit comme
+Bernard, le dos plat comme celui de Christine! Comme tu es bien! comme
+tu es beau! Jamais je ne t'aurais reconnu! Vraiment, Paolo a fait un
+miracle!
+
+Ce fut une joie, un bonheur général; Paolo, M. de Nancé et Christine
+étaient rayonnants. Pendant que les jeunes gens causaient, riaient,
+et que Paolo racontait à sa manière la guérison et le traitement de
+François. M. de Nancé causait avec M. et Mme de Cémiane du mariage, du
+contrat, et les rassurait sur la dot de Christine.
+
+--C'est moi qui me suis arrogé le droit de la doter, mes chers amis,
+dit-il; j'ai été son père adoptif; je deviens son vrai père, et je
+partage ma fortune avec mes deux enfants, revenu et capital. Nous en
+aurons chacun la moitié; j'ai soixante mille francs de revenu, chacun
+de nous en aura trente mille, le jeune ménage comptant pour un. Nous
+vivrons tous ensemble; nous ne quitterons guère Nancé, à ce que je vois.
+Ne vous occupez donc pas de la fortune de Christine; le contrat de
+mariage lui en donnera autant qu'à François. Je ne veux même pas que son
+trousseau lui vienne d'un autre que moi.
+
+MADAME DE CÉMIANE
+
+--Oh! quant à cela, cher monsieur, laissez-nous en faire les frais.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Pardon, chère madame; je crois avoir acquis le droit de traiter
+Christine comme ma fille. Faites-lui le présent de noces que vous
+voudrez, mais laissez-moi le plaisir de lui donner trousseau et meubles.
+Vous le voulez bien, n'est-il pas vrai? Ne faites pas les choses à demi,
+et abandonnez-moi entièrement ma fille, ma Christine.
+
+Ce point décidé, M. de Nancé demanda encore la permission de presser le
+contrat et le mariage, «afin, dit-il, de nous laisser rentrer dans
+notre bonne vie calme, qui ne peut être heureuse et complète qu'avec
+Christine.
+
+M. et Mme de Cémiane consentirent à tout ce que désirait M. de Nancé.
+Il fut convenu que, jusqu'au jour du mariage, François et Christine
+passeraient leurs journées ensemble, soit à Nancé, soit chez Mme de
+Cémiane. La visite terminée, M. de Nancé emmena Christine pour la
+ramener le soir chez sa tante. Il en fut de même tous les jours; après
+déjeuner, François venait à Cémiane; et, dans l'après-midi, quand M. de
+Nancé avait terminé ses affaires, il emmenait ses enfants, pour voir
+Paolo, dîner à Nancé, et les ramenait achever la soirée avec Gabrielle
+et Bernard.
+
+Au bout de quinze jours, il annonça que tout était en règle, que le
+contrat de mariage pouvait se signer le surlendemain, et le mariage
+avoir lieu le jour d'après. On fit des préparatifs de soirée chez Mme
+de Cémiane pour le contrat, auquel on engagea tout le voisinage. Paolo
+prépara des surprises de chant, des vers composés pour Christine, des
+bouquets, etc. Le jour du mariage, on devait dîner chez M. de Nancé,
+mais il demanda à n'engager que les Cémiane, selon le désir de ses
+enfants.
+
+La veille du contrat, Christine reçut un trousseau charmant, mais simple
+et conforme à ses goûts et à la vie qu'elle désirait mener.
+
+Ce fut Paolo qui fut chargé de le lui remettre.
+
+--Voyez, disait-il, voyez, ma Christinetta, comme c'est zoli! Quelle
+zentille robe! vous serez sarmante avec toutes ces zoupes, ces
+dentelles, ces cacemires, et tant d'autres soses.
+
+La soirée du contrat commençait lorsqu'on apporta une caisse avec
+recommandation de l'ouvrir de suite, ce qui fut exécuté. Elle contenait
+un beau portrait de Christine, peint par Bernard pour François.
+Christine et François furent touchés de cette attention et en
+remercièrent tendrement Bernard.
+
+--C'est là ton secret, lui dit Christine.
+
+François fut l'objet de la curiosité et de l'admiration générales;
+Adolphe, qui eut l'audace d'accepter l'invitation, fut aussi étonné
+que furieux; il espérait pouvoir se venger du refus de Christine en se
+moquant de son bossu, et il ne put qu'enrager intérieurement sans oser
+faire paraître son déplaisir.
+
+Le jour du mariage se passa dans un tranquille bonheur; Christine, après
+la messe, fut emmenée par son père et François.
+
+--A vous, mon père; à toi, mon François, dit Christine quand la voiture
+roula vers Nancé; à vous pour toujours.
+
+Et, s'appuyant sur l'épaule de son père, elle pleura. Ses larmes
+furent comprises par son père et son mari, car c'étaient des larmes de
+tendresse et de bonheur. Arrivés à Nancé, ils trouvèrent le bon Paolo,
+qui, parti un peu avant, attendait les mariés à la porte avec tous les
+gens de la maison; il embrassa la mariée, serra François dans ses bras,
+et fut serré à son tour dans ceux de M. de Nancé.
+
+Christine ayant demandé à passer chez elle pour enlever son voile et sa
+belle robe de dentelle (présent de sa tante), son père la mena dans son
+nouvel appartement, arrangé et meublé élégamment et confortablement.
+Isabelle avait sa chambre près d'elle. Christine et François passèrent
+quelques heures à arranger avec Isabelle les petits objets de fantaisie
+dont leurs chambres étaient ornées; entre autres, les marbres et
+albâtres que François avait apportés pour Christine. Elle se retrouva
+enfin à Nancé comme jadis chez elle, et pour n'en plus sortir.
+
+
+XXIX
+
+PAOLO HEUREUX, CONCLUSION
+
+A partir du jour de leur mariage, François et Christine jouirent d'un
+bonheur calme et complet, augmenté encore par celui de leur père,
+qui semblait avoir redoublé de tendresse pour eux. Il ne cessait de
+remercier Dieu de la douce récompense accordée aux soins paternels
+dont il avait fait l'objet constant de ses pensées et de sa plus chère
+occupation. Paolo aussi était l'objet de sa reconnaissante amitié.
+
+--A vous, mon ami, lui disait-il souvent, je dois la grande, l'immense
+jouissance de regarder mon fils, de penser à lui sans tristesse et sans
+effroi de son avenir, Il n'est plus un sujet de raillerie: il ne craint
+plus de se faire voir; Christine aussi est délivrée de cette terreur
+incessante d'une humiliation pour notre cher François. Je vous aime bien
+sincèrement, mon cher Paolo, et mon coeur paternel vous remercie sans
+cesse.
+
+--O carissimo signor, ze souis moi-même si zoyeux, que ze voudrais
+touzours les embrasser! Tenez, les voilà qui courent dans le zardin
+après ce poulain ésappé! Voyez qu'ils sont zentils! La Christinetta!
+voyez qu'elle est lézère comme oune petit oiseau! Et le zeune homme! le
+voilà qui saute une barrière. Le beau zeune homme! C'est que z'en souis
+zaloux, moi! Voyez quelle taille! quel robuste garçon!
+
+Et Paolo sautait lui-même, pirouettait.
+
+--Signor mio, dit-il un jour, ze souis oune malheureux, oune profond
+scélérat!... Ze m'ennouie de la patrie! Il faut que ze revoie la patrie!
+O patria bella! O Italia! Signor mio, laissez-moi zeter un coup d'oeil
+sur la patrie, seulement oune petite quinzaine.
+
+-Quand vous voudrez et tant que vous voudrez, mon pauvre cher garçon; je
+vous payerai votre voyage, votre séjour, tout.
+
+--O signor! s'écria Paolo, vous êtes bon, vraiment bon et zénéreux!
+Alors ze pourrai partir demain?
+
+--Certainement, mon ami, répondit M. de Nancé en riant de cet
+empressement. Demandez malles, chevaux, voiture, quand vous voudrez. Ce
+soir, je vous remettrai mille francs pour les frais du voyage. Paolo
+serra les mains de M. de Nancé et voulut les baiser, mais M. de Nancé
+l'embrassa et lui conseilla de s'occuper de ses malles.
+
+L'absence de Paolo dura deux mois; à la fin du premier mois, il écrivit
+à M. de Nancé:
+
+«O signor de Nancé! qu'ai-ze fait, malheureux! Pardonnez-moi! Pitié pour
+votre Paolo dévoué!... Voilà ce que c'est, signor. Z'ai retrouvé oune
+zeune amie que z'aimais et que z'aime parce qu'elle est bonne et
+sarmante comme Christinetta; cette pauvre zeune amie n'a rien que du
+malheur; elle me fait pitié, et moi ze loui dis: «Cère zeune amie,
+voulez-vous être ma femme? Il zouste comme notre cer François à la
+Christinetta; et la zeune amie se zette dans mes bras et me dit: «Ze
+serai votre femme», zouste comme notre Christinetta à François. Et moi,
+ze n'ai pas pensé à vous, excellent signor; et ze ne veux pas vivre loin
+de vous, et ze ne veux pas laisser ma femme à Milan. Alors quoi faire,
+cer signor? Ze souis au désespoir, et ze pleure toute la zournée; et
+ma zeune amie pleure avec moi! Quoi faire, mon Dieu, quoi faire? Si ze
+reste loin de vous, ze meurs! Si ze laisse ma zeune amie, ze meurs.
+Alors, quoi faire? Ze vous embrasse, mon cer signor; z'embrasse mon
+François céri, ma Christinetta bien-aimée; cers amis, conseillez votre
+pauvre Paolo et sa zeune amie.
+
+«PAOLO PERRONI.».
+
+M. de Nancé s'empressa de faire voir cette lettre à ses enfants.
+
+--Que faire? leur dit-il en riant. Que faire?
+
+CHRISTINE
+
+--C'est de les faire venir ici, chez nous, père chéri; nous les
+garderons toujours, n'est-ce pas, François?
+
+FRANÇOIS
+
+--Oui, mon père; je suis de l'avis de Christine.
+
+M. DE NANCÉ
+
+--Et moi aussi; de sorte que nous sommes tous d'accord, comme toujours.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! cher bien-aimé père! comment ne serions-nous pas d'accord? Nous
+sommes si heureux!
+
+M. de Nancé écrivit à Paolo de se marier vite et de leur amener sa jeune
+amie, qui resterait à Nancé toute sa vie si elle le voulait, et que lui
+M. de Nancé et François lui donnaient pour cadeau de noces, une rente de
+trois mille francs.
+
+Le bonheur de Paolo fut complet; un mois après, il présentait sa jeune
+épouse à ses amis; Christine trouva en elle une jeune compagne aimable
+et dévouée: elles convinrent que si Christine avait des filles, Mme
+Paolo (qui s'appelait Elena) l'aiderait à les élever. Elle eut, en
+effet, filles et garçons, deux filles et deux fils; Mme Paolo en eut un
+peu plus, trois filles et quatre fils; tous ces enfants répandirent la
+gaieté et l'entrain dans le château de Nancé, dont les habitants vivent
+tous plus heureux que jamais.
+
+M. des Ormes, abruti, hébété par le joug de sa femme, mourut subitement
+peu d'années après le mariage de Christine. Il lui avait écrit à cette
+occasion une lettre assez affectueuse et lui promettait d'aller la voir:
+mais il n'accomplit pas cette promesse et se contenta de lui écrire
+tous les ans. Sa femme, vieille et plus laide que jamais, continue à se
+croire jeune et belle; elle donne des dîners qu'on mange, des soirées
+où l'on danse; elle a des visiteurs, mais pas d'amis; la mauvaise mère
+inspire de l'éloignement à tout le monde. Elle se sent vieillir, malgré
+ses efforts pour paraître jeune: elle se voit seule, sans intérêt
+dans la vie; personne ne l'aime et elle déteste tout le monde. Elle a
+toujours repoussé les avances de Christine et refusé de la voir de peur
+que l'âge de sa fille ne fit deviner le sien. En somme, elle traîne une
+existence misérable et malheureuse.
+
+Mme de Guilbert vint un jour à Nancé annoncer à Christine le mariage de
+sa fille Hélène avec Adolphe. Ce fut un triste ménage. Hélène aimait le
+monde et ne vivait que de bals, de concerts et de spectacles; Adolphe
+aimait le jeu; il y perdit une partie de sa fortune, se battit en duel,
+y fut blessé et périt misérablement à la suite de cette blessure.
+
+Cécile se maria avec un banquier qui lui apporta de l'argent, et qui la
+rendit malheureuse par son caractère brutal et emporté.
+
+Gabrielle épousa un jeune député plein d'intelligence et de bonté; elle
+fut très heureuse avec son mari et continua à venir passer tous ses étés
+chez sa mère à Cémiane, et à voir presque tous les jours Christine et
+François.
+
+Bernard ne se maria pas; il aima mieux aider son père à cultiver ses
+terres. Il s'occupait de musique et de peinture et il passait presque
+tous ses hivers à Nancé; Christine et François étaient excellents
+musiciens, de sorte que tous les soirs, aidés de Paolo, de sa femme et
+de Bernard, ils faisaient une musique excellente qui ravissait M. de
+Nancé.
+
+Un jour que Christine questionnait affectueusement Bernard sur la vie
+qu'il menait et qui lui semblait bien isolée:
+
+--Christine, répondit-il, je vis et je mourrai seul, Quand je t'ai
+bien connue, à notre retour de Madère, je me suis dit que je ne serais
+heureux qu'avec une femme semblable à toi, bonne, pieuse, dévouée,
+intelligente, gaie, instruite, raisonnable, charmante enfin. Je ne l'aie
+pas trouvée; je ne la trouverai jamais. Voilà pourquoi je reste garçon
+et pourquoi je suis sans cesse à Nancé.
+
+Christine l'embrassa pour toute réponse, et fit part de l'explication de
+Bernard à François et à M, de Nancé, qui l'en aimèrent plus tendrement.
+
+Isabelle resta et est encore chez ses enfants, comme elle continue
+d'appeler François et Christine; elle soigne et élève tous leurs
+enfants, et elle déclare qu'elle mourra chez eux. Christine et François
+la comblent de soins et d'affections; elle est heureuse plus qu'une
+reine.
+
+Quant à Christine et à François, ils ne se lassent pas de leur bonheur;
+ils ne se quittent pas; ils n'ont jamais de volontés, de goûts, de
+désirs différents. Ils ne vont pas à Paris, et ils vivent à Nancé chez
+leur père.
+
+Mme de Sibran est morte peu après la triste fin du malheureux Adolphe,
+M. de Sibran, bourrelé de remords de l'éducation qu'il avait donnée à
+ses fils, s'est fait capucin; il prêche bien et il est très demandé pour
+des missions.
+
+Mina est entrée chez une princesse valaque, où on lui promettait de bons
+gages; mais, ayant été surprise par le prince pendant qu'elle battait
+une des petites princesses, le prince la fit saisir et la fit battre de
+verges à tel point qu'elle passa un mois à l'hôpital. Quand elle fut
+guérie, elle voulut partir, mais le prince la retint de force et
+l'obligea à reprendre son service; il n'y a pas de mois qu'elle ne soit
+vigoureusement punie pour des vivacités qu'elle ne peut entièrement
+réprimer. Se trouvant au fond des terres en Valachie, elle reste à la
+merci du prince valaque et ne peut pas sortir de chez lui. Sa méchanceté
+se trouve ainsi justement et terriblement punie.
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+/*
+I. Commencement d'amitié
+II. Paolo
+III. Deux années qui font deux amis
+IV. Les caractères se dessinent
+V. Attaque et défense
+VI. Les tricheurs punis
+VII. Premier service rendu par Paolo à Christine
+VIII. Mina dévoilée
+IX. Grand embarras de Paolo
+X. François arrange l'affaire
+XI. M. des Ormes gâte l'affaire
+XII. Mm. des Ormes raccommode l'affaire
+XIII. Incendie et malheur
+XIV. Heureux moments pour Christine
+XV. Tristes suites de l'incendie
+XVI. Changement de Maurice
+XVII. Heureuse bizarrerie de Mme des Ormes
+XVIII. Paolo pris, s'échappe
+XIX. Christine est bonne, Maurice est exigeant
+XX. Surprise désagréable qui ne gâte rien
+XXI. Visites de M. et Mme des Ormes
+XXII. Maurice chez M. de Nancé
+XXIII. Fin de Maurice
+XXIV. Séparation, désespoir
+XXV. Deux années de tristesse
+XXVI. Demandes en mariages; réponses différentes
+XXVII. Christine a réponse à tout
+XXVIII. Métamorphose de François
+XXIX. Paolo heureux.--Conclusion.
+*/
+
+
+
+
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
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+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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@@ -0,0 +1,9331 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
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+</head>
+<body>
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of François le Bossu, by Comtesse de Ségur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: François le Bossu
+
+Author: Comtesse de Ségur
+
+Release Date: July 24, 2004 [EBook #13013]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANÇOIS LE BOSSU ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h3>COMTESSE DE SÉGUR</h3>
+
+
+<h1>FRANÇOIS LE BOSSU</h1>
+<br><br><br>
+
+<p>A MA PETITE FILLE CAMILLE DE MALARET</p>
+
+<p><i>Chère et bonne Camille, la Christine dont tu vas lire l'histoire te
+ressemble trop par ses beaux côtés pour que je me prive du plaisir de
+te dédier ce volume. Tu as sur elle l'avantage d'avoir d'excellents
+parents; puisses-tu, comme elle, trouver un excellent François qui sache
+t'aimer et t'apprécier comme mon François aime et apprécie Christine!
+C'est le voeu de ta grand'mère, qui t'aime tendrement.</i></p>
+
+<p>COMTESSE DE SÉGUR,<br>
+née ROSTOPCHINE.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>COMMENCEMENT D'AMITIÉ</h3>
+
+<p>Christine était venue passer sa journée chez sa cousine Gabrielle; elles
+travaillaient toutes deux avec ardeur, pour habiller une poupée que
+Mme de Cémiane, mère de Gabrielle et tante de Christine, venait de
+lui donner: elles avaient taillé une chemise et un jupon, lorsqu'un
+domestique entra. «Mesdemoiselles, Mme de Cémiane vous demande au
+jardin, sur la terrasse couverte».</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il y aller tout de suite? Y a-t-il quelqu'un?</p>
+
+<p class="cen">LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>&mdash;De suite, mademoiselle; il y a un monsieur avec madame.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Christine, viens.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est ennuyeux! je ne pourrai pas habiller ma poupée, qui est nue et
+qui a froid.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu! il faut bien aller joindre maman, puisqu'elle nous fait
+demander.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Moi, seule à la maison, je ne pourrai pas l'habiller; je ne sais pas
+travailler. Mon Dieu! que je suis malheureuse de ne savoir rien faire.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne demanderais-tu pas à ta bonne de lui faire une robe?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne ne voudra pas: elle ne fait jamais rien pour m'amuser.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Comment faire, alors?... Si je t'en faisais une?</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu pourrais? dit Christine, en relevant la tête et en souriant.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que oui; j'essayerai toujours.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas tout de suite, puisque maman nous attend pour promener; mais
+quand nous serons revenues, nous travaillerons à ta robe.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en attendant, ma pauvre fille a froid.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je vais l'envelopper dans ce vieux petit manteau tu vas voir; donne-la
+moi.</p>
+
+<p>Gabrielle prend la poupée, l'enveloppe de son mieux et la met dans un
+fauteuil.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Là! elle est très bien! Viens, à présent; maman nous attend.
+Dépêchons-nous.</p>
+
+<p>Christine embrasse Gabrielle, qui l'entraîne hors de la chambre; elles
+arrivent en courant à une allée couverte où se promenait leur maman avec
+un monsieur et un petit garçon qui était un peu en arrière. Gabrielle
+et Christine le regardent avec surprise. Il était un peu plus grand
+qu'elles, gros, d'une tournure singulière; sa figure était jolie, ses
+yeux doux et intelligents, il avait une physionomie très agréable, mais
+l'air craintif et embarrassé.</p>
+
+<p>Christine s'approche, lui prend la main:</p>
+
+<p>&mdash;Viens, mon petit, jouer avec nous; veux-tu?</p>
+
+<p>L'enfant ne répond pas; il regarde d'un air timide Gabrielle et
+Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu es sourd, mon petit? demanda Gabrielle amicalement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit l'enfant à voix basse.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne parles-tu pas? Pourquoi ne viens-ru pas avec nous?</p>
+
+<p class="cen">L'ENFANT</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai peur que vous ne vous moquiez de moi comme les autres.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Nous moquer de toi? Et pourquoi cela? Pourquoi les autres se
+moquent-ils de toi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voyez donc pas! dit le petit garçon en relevant la tête et les
+regardant avec surprise.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je te vois, mais je ne comprends pas pourquoi on se moque de toi. Et
+toi, Christine, vois-ru quelque chose?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas moi; je ne vois rien.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous voudrez bien m'embrasser et jouer avec moi? dit le petit
+garçon en souriant et en hésitant encore.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, s'écrièrent les deux cousines en l'embrassant de tout
+leur coeur.</p>
+
+<p>Le petit garçon semblait si heureux, que Gabrielle et Christine se
+sentirent aussi toutes joyeuses. Au moment où ils s'embrassaient tous
+les trois, la maman et le monsieur se retournèrent. Ce dernier poussa
+une exclamation joyeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les bonnes petites filles! Ce sont les vôtres, madame? Elles
+veulent bien embrasser mon pauvre François! Pauvre enfant! il en a l'air
+tout heureux!</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc paraissez-vous surpris que ma fille et ma nièce
+accueillent bien votre petit François! Je m'étonnerais du contraire.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je serais bien heureux, madame, que tout le monde pensât comme vous;
+mais l'infirmité de mon pauvre enfant le rend si timide! Il est si
+habitué à se voir l'objet des railleries et de l'aversion de tous les
+enfants, qu'il doit être heureux de se voir fêté et embrassé par vos
+bonnes et charmantes petites filles.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! dit Mme de Cémiane en le regardant avec
+attendrissement.</p>
+
+<p>Les enfants s'étaient rapprochés. Gabrielle et Christine tenaient
+chacune une main du petit garçon qu'elles faisaient courir, et qui riait
+de tout son coeur de cette course forcée.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Maman, le petit garçon nous a dit qu'on se moquait de lui et que
+personne ne voulait l'embrasser. Pourquoi? il est très bon et très
+gentil.</p>
+
+<p>Mme de Cémiane ne répondit pas; le petit François la regardait avec
+anxiété; M. de Nancé soupirait et se taisait également.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, pourquoi se moque-t-on du petit garçon?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>Parce que le bon Dieu a permis qu'il fût bossu à la suite d'une chute,
+mes enfants; et il y a des gens assez méchants pour se moquer des
+bossus, ce qui est très mal.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>Certainement, c'est très mal; ce n'est pas sa faute s'il est bossu, il
+est très bien tout de même.</p>
+
+<p>&mdash;Où donc est-il bossu? Je ne vois pas, dit Christine en tournant autour
+de François.</p>
+
+<p>Le pauvre François était rouge et inquiet pendant cette inspection de
+Christine.</p>
+
+<p>«Mon Dieu! mon Dieu! pensait-il, si elle voit ma bosse, elle fera comme
+les autres, elle se moquera de moi!»</p>
+
+<p>Mme de Cémiane était embarrassée pour faire finir Christine sans que M.
+de Nancé s'en aperçût: Gabrielle commençait aussi à examiner le dos de
+François, lorsque Christine s'écria:</p>
+
+<p>«Voilà! voilà! je vois! C'est là, sur le dos! Vois-tu Gabrielle?»</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vois; mais ce n'est rien du tout. Pauvre garçon! tu croyais
+que nous nous moquerions de toi? Ce serait bien méchant! Tu n'as plus
+peur, n'est-ce pas? Comment t'appelles-tu? Où est ta maman?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle François; maman est morte, je ne l'ai jamais vue: et
+voilà papa avec votre maman.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Comment, c'est ce monsieur qui est ton papa?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela vous étonne-t-il, ma bonne petite?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous êtes très grand et lui est si petit, vous êtes maigre
+et lui est si gras.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bêtise tu dis, Christine! Est-ce qu'un enfant est jamais grand
+comme son papa? Si vous alliez vous amuser avec François, ce serait
+mieux que de rester ici à dire des niaiseries.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous embrasser, mes bonnes petites filles; je vous
+remercie de tout mon coeur d'être bonnes pour mon pauvre petit François.</p>
+
+<p>M. de Nancé embrassa à plusieurs reprises Gabrielle et Christine, et il
+alla rejoindre Mme de Cémiane. Les enfants, de leur côté, entrèrent dans
+le bois pour ramasser des fraises.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, François, viens par ici: voici une bonne place; regarde, que de
+fraises! Prends. prends tout.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ma petite amie. Comment vous appelez-vous toutes deux?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle Gabrielle.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, Christine.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge avez-vous?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Moi j'ai sept ans, et Christine, qui est ma cousine, a six ans. Et
+toi, quel âge as-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Moi... j'ai... déjà dix ans, répondit François en rougissant.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;C'est beaucoup, dix ans! C'est plus que Bernard.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Qui est Bernard?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon frère. Il est très bon. Je l'aime beaucoup, Il n'est pas ici
+à présent; il prend une leçon chez M. le curé.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Ah! moi aussi je dois aller prendre une leçon chez le curé, tout pres
+d'ici, à Druny.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme Bernard; il y va aussi à Druny. Tu es donc près de Druny.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tout près! Il faut dix minutes pour aller de chez nous chez le curé.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'es-tu jamais venu nous voir?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>Parce que je ne demeurais pas ici; papa était en Italie pour ma santé;
+les médecins disaient que je deviendrais droit et grand en Italie; et,
+au contraire, je suis plus bossu qu'avant, ce qui me chagrine beaucoup.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, François, ne pense pas à cela; je t'assure que tu es très
+gentil; n'est-ce pas Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime beaucoup, il a l'air si bon!</p>
+
+<p>Toutes deux embrassèrent François qui riait et qui avait l'air heureux;
+et tous les trois se mirent à cueillir des fraises. Gabrielle et
+Christine eurent toujours soin de désigner les meilleures places à
+François pour qu'il se fatiguât moins à chercher. Au bout d'un quart
+d'heure, ils avaient rempli un petit panier que Gabrielle tenait à son
+bras.</p>
+
+<p>«A présent nous allons manger, dit Gabrielle en s'essuyant le front. Il
+fait chaud, cela nous rafraîchira. Tiens, François, assois-toi là, sous
+le sapin, près de Moi, et toi, Christine, mets-toi de l'autre côté;
+c'est François qui va partager.»</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et dans quoi les mettrons-nous? nous n'avons pas d'assiettes.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons en avoir tout à l'heure. Que chacun prenne une grande
+feuille de châtaigner; en voici trois.</p>
+
+<p>Chacun prit sa feuille, et François commença le partage; les petites
+filles le regardaient faire. Quand il eut fini:</p>
+
+<p>«C'est très mal partagé, dît Gabrielle; tu nous as presque tout donné;
+et il t'en reste à peine.»</p>
+
+<p>&mdash;-Tiens, mon bon petit, en voici des miennes, dit Christine en versant
+une part de ses fraises dans la feuille de François.</p>
+
+<p>&mdash;-Et en voilà des miennes, dit Gabrielle en faisant comme Christine.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop, beaucoup trop, mes bonnes amies.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Du tout, c'est très bien: mangeons.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes bonnes! Quand je suis avec d'autres enfants, ils
+prennent tout et ne m'en laissent presque pas.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>PAOLO</h3>
+
+<p>Les enfants finissaient de manger leurs fraises et ils sortaient du
+bois, quand ils virent arriver un jeune homme de dix-huit à vingt
+ans qui tenait son chapeau à la main, et qui saluait à chaque pas en
+s'approchant des enfants. Puis il resta debout devant eux, sans parler.</p>
+
+<p>Les enfants le regardaient et ne disaient rien non plus.</p>
+
+<p>«Signora, signor, me voilà», dit le jeune homme saluant encore.</p>
+
+<p>Les enfants saluèrent aussi, mais un peu effrayés.</p>
+
+<p>«Sais-tu qui c'est», dit François à l'oreille de Gabrielle.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Non; j'ai peur. Si nous nous sauvions?</p>
+
+<p>«Signora, signor, sé souis venou, mé voici», recommença l'étranger
+saluant toujours.</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Gabrielle prit la main de Christine et se mit à
+courir en criant:</p>
+
+<p>«Maman, maman, un monsieur!»</p>
+
+<p>Elles ne tardèrent pas à rencontrer Mme de Cémiane et M, de Nancé qui
+les avaient entendues crier et qui accouraient aussi, craignant quelque
+accident.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il? Où est François?» demanda M. de Nancé avec anxiété.</p>
+
+<p>&mdash;Là, là, dans le bois, avec un monsieur fou qui va lui faire du mal,
+dit Christine tout essoufflée.</p>
+
+<p>M. de Nancé partit comme une flèche et aperçut François debout et
+souriant devant l'étranger, qui se mit à saluer de plus belle?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous, monsieur? Que voulez-vous?</p>
+
+<p class="cen">L'ÉTRANGER, saluant.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, zé souis invité de venir sé signor conté. C'est vous, signor
+Cémiane.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas moi, monsieur; mais voici Mme de Cémiane.</p>
+
+<p>L'étranger s'approcha de Mme de Cémiane, recommença ses saluts, et
+répéta la phrase qu'il venait de dire à M. de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari est absent, monsieur, il va rentrer; mais veuillez me dire
+votre nom, car je ne crois pas avoir encore reçu votre visite.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, Paolo Peronni, et voilà une lettre dé signor conté Cémiane.</p>
+
+<p>Il tendit à Mme de Cémiane une lettre, qu'elle parcourut en réprimant un
+sourire.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas l'écriture de mon mari», dit-elle.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Pas écritoure! Alors, quoi faire? Il invite à dîner, et moi, povéro
+Paolo, z'étais très satisfait. Z'ai marcé fort; z'avais peur de venir
+tard. Quoi faire?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Il faut rester à dîner avec nous, monsieur; vos amis ont voulu sans
+doute vous jouer un tour, et vous le leur rendrez en dînant ici et en
+faisant connaissance avec nous.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Ça est bon à vous; merci, madame; moi, zé souis pas depuis longtemps
+ici; moi, zé connais personne.</p>
+
+<p>Le jeune homme raconta comme quoi il était médecin, Italien, échappé à
+un affreux massacre du village de Liepo, qu'il défendait avec deux cents
+jeunes Milanais contre Radetzki.</p>
+
+<p>«Eux sont restés presque tous toués, coupés en morceaux; moi zé mé souis
+sauvé en mé zétant sous les amis morts; quand la nouit est venoue, moi
+ramper longtemps, et puis zé mé souis levé debout et z'ai couru, couru;
+lé zour, zé souis cacé dans les bois, z'ai manzé les frouits des
+oiseaux, et la nouit courir encore zousqu'à Zènes; pouis z'ai marcé et
+z'ai dit Italiano! et les amis m'ont donné du pain, des viandes, oune
+lit; et moi zé souis arrivé en vaisseau en bonne France; les bons
+Français ont donné tout et m'ont amené ici à Arzentan; et moi, zé
+connais personne, et quand est arrivée oune lettre dou signor conté
+Cimiano, moi z'étais content, et les camarades de rire et toussoter, et
+oune me dit: «Va pas, c'est pour rire»; mais moi, z'ai pas écouté et
+z'ai fait deux lieues en oune heure; et voilà comment Paolo est venu
+zousqu'ici... Vous riez comme les camarades; c'est drôle, pas vrai?»</p>
+
+<p>Mme de Cémiane riait de bon coeur; M. de Nancé souriait et regardait le
+pauvre Italien avec un air de profonde pitié.</p>
+
+<p>«Pauvre jeune homme!» dit-il avec un soupir, Et où sont vos parents?</p>
+
+<p>«Mes parents?...»</p>
+
+<p>Et le visage du jeune homme prit une expression terrible.</p>
+
+<p>«Mes parents, morts, toués par les féroces Autrichiens; fousillés avec
+les soeurs, frères, amis, dans les maisons à eux! Tout est brûlé! et
+avant battous, pour les punir eux, parce que moi, Italien, z'ai allé
+avec les amis pour touer les Autrichiens méssants et barbares. Voici
+l'Autrice! voilà le Radetzki! <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Maréchal autrichien, célèbre par la répression cruelle de
+la révolte des Lombards en 1849.</blockquote>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre garçon! C'est affreux!</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux jeune homme! Etre ainsi sans parents, sans patrie, sans
+fortune! Mais il faut avoir courage. Tout s'arrangera avec l'aide de
+Dieu; ayons confiance en lui, mon cher monsieur. Courage! Vous voyez
+que vous voilà chez Mme de Cémiane sans savoir comment. C'est un
+commencement de protection. Tout ira bien; soyez tranquille.</p>
+
+<p>Le pauvre Paolo regarda M. de Nancé d'un air sombre et ne répondit pas;
+il ne parla plus jusqu'au retour au château.</p>
+
+<p>Les enfants restèrent un peu en arrière pour ne pas se trouver trop près
+de ce Paolo qui inspirait aux petites filles une certaine terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il disait donc des Autrichiens? demanda Christine. Il
+avait l'air si en colère.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Il disait que les Italiens brûlaient des Autrichiens, et que ses soeurs
+battaient... leurs habits, je crois; et puis qu'ils tuaient tout, même
+les parents et les maisons.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Qui tuait?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Eux tous.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Comment, eux tous? Qu'est-ce qu'ils tuaient? Et pourquoi les soeurs
+battaient-elles les habits? Je ne comprends pas du tout.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne comprends rien, toi. Je parie que François comprend.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends, mais pas comme tu dis. C'est les
+Autrichiens qui tuaient les pauvres Italiens, et qui brûlaient tout, et
+qui ont tué les parents et les soeurs de l'homme et ont brûlé sa maison.
+Comprends-tu, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, très bien; parce que tu le dis très bien; mais Gabrielle disait
+très mal.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ma faute si tu es bête et que tu ne comprends rien. Tu
+sais bien que ta maman te dit toujours que tu es bête comme une oie.</p>
+
+<p>Christine baissa la tête tristement et se tut. François s'approcha
+d'elle et lui dit en l'embrassant:</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu n'es pas bête, ma petite Christine. Ne crois pas ce que te dit
+Gabrielle.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde me dit que je suis laide et bête, je crois qu'ils disent
+vrai.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE, l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, ma pauvre Christine, je ne voulais pas te faire de peine; j'en
+suis fâchée; non, non, tu n'es pas bête; pardonne-moi, je t'en prie.</p>
+
+<p>Christine sourit et rendit à Gabrielle son baiser. La cloche sonna pour
+le dîner, et les enfants coururent à la maison pour se nettoyer et
+arranger leurs cheveux. Le dîner se passa gaiement, grâce à l'aventure
+de l'Italien, que Mme de Cémiane avait présenté à son mari, et à
+l'appétit vorace du pauvre Paolo, qui ne se laissait pas oublier. Quand
+le rôti fut servi, il n'avait pas encore fini l'énorme portion de
+fricassée de poulet qui débordait son assiette. Le domestique avait déjà
+servi à tout le monde un gigot juteux et appétissant, pendant que Paolo
+avalait sa dernière bouchée de poulet; il regardait le gigot avec
+inquiétude; il le dévorait des yeux, espérant toujours qu'on lui en
+donnerait. Mais, voyant le domestique s'apprêter à passer un plat
+d'épinards, il rassembla son courage, et, s'adressant à M. de Cémiane,
+il dit d'une voix émue:</p>
+
+<p>&mdash;Signor conté, voulez-vous m'offrir zigot, s'i vous plait?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! très volontiers, répondit le comte en riant.</p>
+
+<p>Mme de Cémiane partit d'un éclat de rire; ce fut le signal d'une
+explosion générale. Paolo regardant d'un air ébahi, riait aussi, sans
+savoir pourquoi et mangeait tout en riant; excité par la gaieté, par les
+rires des enfants, il rit si fort qu'il s'étrangla; une bouchée trop
+grosse ne passait pas. Il devint rouge, puis violet; ses veines se
+gonflaient; ses yeux s'ouvraient démesurément. François, qui était à sa
+gauche, voyant sa détresse, se précipita vers lui, et, introduisant ses
+doigts dans la bouche ouverte de Paolo, en retira une énorme bouchée de
+gigot. Immédiatement tout rentra dans l'ordre; les yeux, les veines, le
+teint reprirent leur aspect ordinaire, l'appétit revint plus vorace que
+jamais. Les rires avaient cessé devant l'angoisse de l'étranglement;
+mais ils reprirent de plus belle quand Paolo, se tournant la bouche
+pleine vers François, lui saisit la main, la baisa à plusieurs reprises.</p>
+
+<p>&mdash;Bon signorino! Pauvre petit! tou m'as sauvé la vie, et moi zé té ferai
+grand comme ton père. Quoi c'est ça? ajouta-t-il en passant sa main
+sur la bosse de François. Pas beau, pas zoli. Zé souis médecin, tout
+partira. Sera droit comme papa.</p>
+
+<p>Et il se mit à manger sans plus parler à personne; il se garda bien de
+rire jusqu'à la fin du dîner. Bernard avait aussi fait connaissance avec
+François pendant le dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien fâché de n'avoir pas pu rentrer plus tôt, dit Bernard.
+J'étais chez le curé; j'y vais tous les jours prendre une leçon.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, je dois aller chez le curé pour apprendre le latin. Je
+suis bien content que tu y ailles; nous nous verrons tous les jours.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis bien aise aussi; nous ferons les devoirs probablement.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas; quel age as-tu?</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai huit ans.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et moi dix ans.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Dix ans! Comme tu es petit!</p>
+
+<p>François baissa la tête, rougit et se tut. Peu de temps après qu'on fut
+sorti de table, on vint annoncer à Christine que sa bonne venait la
+chercher pour la ramener à la maison. Christine lui fit demander si elle
+pouvait rester encore un quart d'heure, pour emporter sa poupée vêtue de
+la robe que lui faisait Gabrielle; mais, habituée à la sévérité de sa
+bonne, elle se disposa à partir et à dire adieu à sa tante et à son
+oncle.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Attends un peu, Christine; je vais finir la robe dans dix minutes.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas; ma bonne attend.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça fait? elle attendra un peu.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais maman me gronderait et ne me laisserait plus venir.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Ta maman ne le saura pas.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! ma bonne lui dit tout.</p>
+
+<p>La tête de la bonne apparut à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, Christine, dépêchez-vous!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, ma bonne, me voici!</p>
+
+<p>Christine courut à sa tante pour dire adieu. François et Bernard
+voulurent l'embrasser; ils n'eurent pas le temps; la bonne entra dans le
+salon.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Christine, vous ne voulez donc pas venir? Il est tard; votre maman ne
+sera pas contente.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>Me voici, ma bonne, me voici!</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>Et ta poupée? tu la laisses?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas le temps, répondit tout bas Christine effarée; finis la
+robe, je t'en prie; tu me la donneras quand je reviendrai.</p>
+
+<p>La bonne prit le bras de Christine, et, sans lui donner le temps
+d'embrasser Gabrielle, elle l'emmena hors du salon. La pauvre Christine
+tremblait; elle craignait beaucoup sa bonne, qui était injuste et
+méchante. La bonne la poussa dans la carriole qui venait la chercher, y
+monta elle-même; la carriole partit.</p>
+
+<p>&mdash;Christine pleurait tout bas; la bonne la grondait, la menaçait en
+allemand, car elle était Allemande.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai à votre maman que vous avez été méchante; vous allez voir
+comme je vous ferai gronder.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, ma bonne, que je suis venue tout de suite. Je vous en
+prie, ne dites pas à maman que j'ai été méchante; je n'ai pas voulu vous
+désobéir, je vous assure.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Je le dirai, mademoiselle, et, de plus, que vous êtes menteuse et
+raisonneuse.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, pleurant.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, ma bonne; je vous en prie, ne dites pas cela à maman, parce
+que ce n'est pas vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous bientôt finir vos pleurnicheries? Plus vous serez méchante
+et maussade, plus j'en dirai.</p>
+
+<p>Christine essuya ses yeux, retint ses sanglots, étouffa ses soupirs, et,
+après une demi-heure de route, ils arrivèrent au château des Ormes, où
+demeuraient les parents de Christine. La bonne l'entraîna au salon;
+M. et Mme des Ormes y étaient; elle la fit entrer de force. Christine
+restait près de la porte, n'osant parler. Mme des Ormes leva la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Approchez, Christine; pourquoi restez-vous à la porte comme une
+coupable? Mina. est-ce que Christine a été méchante?</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Comme à l'ordinaire, madame; madame sait bien que mademoiselle
+Christine ne m'écoute jamais.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, pleurant.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne, je vous assure...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Laissez parler votre bonne. Qu'a-t-elle fait, Mina?</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne voulait pas revenir, madame; après m'avoir fait longtemps
+attendre, elle se débattait encore pour rester avec sa cousine; il a
+fallu que je l'entraînasse de force.</p>
+
+<p>Mme des Ormes s'était levée; elle s'approcha de Christine.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aviez promis d'être sage, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je... vous assure,... maman,... que j'ai été... sage,... répondit la
+pauvre Christine en sanglotant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mademoiselle, reprit la bonne en joignant les mains, ne mentez pas
+ainsi! C'est bien vilain de mentir, mademoiselle.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, à Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous allez encore mentir comme vous faites toujours! Vous voulez
+donc le fouet?</p>
+
+<p>M. des Ormes, qui n'avait rien dit jusque-là, approcha de sa femme.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère, je demande grâce pour Christine. Si elle a été
+désobéissante, elle ne recommencera pas...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment, si? Mina s'en plaint continuellement et ne peut pas en venir
+à bout... à ce qu'elle dit.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES, avec impatience.</p>
+
+<p>Mina, Mina!... Avec nous, Christine est toujours parfaitement sage; elle
+obéit avec la docilité d'un chien d'arrêt.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle a peur d'être punie. Voyons, Mina, vous m'ennuyez avec
+vos plaintes continuelles; vous exagérez toujours.</p>
+
+<p>Mme des Ormes questionna Christine, malgré l'humeur visible de Mina,
+dont M. des Ormes examina la physionomie fausse et méchante.</p>
+
+<p>Mme des Ormes finit par douter de la culpabilité de Christine, qu'elle
+remit à Mina pour la faire coucher, en lui recommandant de ne pas la
+gronder. Quand M. des Ormes se trouva seul avec sa femme, il lui dit
+avec émotion:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sévère pour cette pauvre enfant, vous croyez trop aux
+accusations de cette bonne, qui se plaint pour un rien.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous appelez la désobéissance un rien?</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;A savoir si elle a désobéi.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment, si elle a désobéi? Puisque Mina le dit!</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mina ne m'inspire aucune confiance; je l'ai surprise déjà plus d'une
+fois à mentir; et, de plus, je crois qu'elle déteste cette petite.</p>
+
+<p class="cen">MADAME. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas étonnant! Avec elle, Christine est toujours désagréable
+et maussade.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui prouve que Mina s'y prend mal. Mais, vous êtes trop sévère
+avec Christine, parce que vous ne surveillez pas assez ce qui se passe,
+et que vous ajoutez foi aux plaintes de la bonne, Christine a une
+peur affreuse de cette Mina! De grâce, mettez-y plus de soin et de
+surveillance.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous en prie, parlons d'autre chose. Ce sujet m'impatiente.</p>
+
+<p>M. des Ormes soupira, quitta le salon, et, curieux de voir ce que
+faisait Mina, il alla voir si Christine se consolait de sa triste
+journée; il entra chez elle. Christine était dans son lit, et, seule,
+elle pleurait tout bas. M. des Ormes s'approcha, se pencha vers le lit
+de sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Où est ta bonne, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Elle est sortie, papa</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment? elle te laisse toute seule?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toujours quand je suis couchée.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que je l'appelle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non! non! Laissez-la, je vous en prie, papa, s'écria Christine
+avec effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi as-tu peur d'elle?</p>
+
+<p>Christine ne répondit pas. Son père insista pour savoir la cause de sa
+frayeur; la petite finit par répondre bien bas:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>Ne pouvant en obtenir autre chose, il quitta Christine, triste et
+préoccupé. Sa conscience lui reprochait son insouciance pour elle et le
+peu de soin qu'il prenait de son bien-être, sa femme ne s'en occupant
+pas du tout. Quand il rentra au salon, il trouva Mme des Ormes d'assez
+mauvaise humeur; il ne lui reparla plus de Christine ni de Mina, mais
+il forma le projet de surveiller la bonne et de la faire partir à la
+première méchanceté ou calomnie dont elle se rendrait coupable.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>DEUX ANNÉES QUI FONT DEUX AMIS</h3>
+
+<p>Peu de jours après, M. des Ormes fut appelé à Paris pour une affaire
+importante; il aurait désiré y aller seul, mais sa femme voulut
+absolument l'accompagner, disant qu'elle avait à faire des emplettes
+indispensables; elle se rendit en toute hâte chez sa belle-soeur de
+Cémiane pour lui annoncer son départ.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Et Christine, l'emmenez-vous?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Certainement non; que voulez-vous que j'en fasse pendant mes courses,
+mes emplettes? Je n'emmène que ma femme de chambre et un domestique.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Que deviendra donc, Christine?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, mon absence durera à peine quinze jours; elle restera avec sa
+bonne, qui n'a pas autre chose à faire qu'à la soigner.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que Christine la craint beaucoup; ne pensez-vous pas
+qu'elle soit trop sévère?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout! Elle est ferme, mais très bonne. Christine a besoin
+d'être menée un peu sévèrement; elle est raisonneuse, impertinente même,
+et toujours prête à résister.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'aurais pas cru! elle parait si douce, si obéissante! Je la
+ferai venir souvent chez moi pendant votre absence, n'est-ce pas?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Tant que vous voudrez, ma chère; faites comme vous voudrez et tout ce
+que vous voudrez, pourvu qu'elle reste établie aux Ormes avec sa bonne.
+Adieu, je me sauve, je pars demain, et j'ai tant à faire!</p>
+
+<p>Mme des Ormes rentra, s'occupa de ses paquets, recommanda à Mina de
+mener souvent Christine chez sa tante de Cémiane, et partit le lendemain
+de bonne heure.</p>
+
+<p>Cette absence devait être de quinze jours; elle se prolongea de mois en
+mois pendant deux ans, à cause d'un voyage à la Martinique que dut faire
+M. des Ormes, qui avait placé là une grande partie de sa fortune. Mme
+des Ormes voulut à toute force l'accompagner, car elle aimait tout ce
+qui était nouveau, extraordinaire, et surtout les voyages. Pendant ces
+deux ans, les Cémiane et M. de Nancé ne quittèrent pas la campagne,
+heureusement pour Christine, qui voyait sans cesse Gabrielle, Bernard et
+leur ami François. Christine conçut une amitié très vive pour François
+dont la bonté et la complaisance la touchaient et lui donnaient le désir
+de l'imiter. Elle allait souvent passer des mois entiers chez sa tante,
+qui avait pitié de son abandon. Mina était hypocrite aussi bien que
+méchante, de sorte qu'elle sut se contenir en présence des étrangers, et
+que personne ne devina combien la pauvre Christine avait à souffrir de
+sa dureté et de sa négligence. Christine n'en parlait jamais, parce que
+Mina l'avait menacée des plus terribles punitions si elle s'avisait de
+se plaindre à ses cousins où à quelque autre.</p>
+
+<p>Paolo aimait et protégeait Christine; il aimait aussi François, auquel
+il donnait des leçons de musique et d'italien, ce qui lui faisait gagner
+cinquante francs par Mois, somme considérable dans sa position, et
+suffisante pour le faire vivre. Il avait aussi quelques malades qui
+l'appelaient, le sachant médecin et peu exigeant pour le payement de ses
+visites. D'ailleurs, il passait des semaines entières chez M. de Nancé.
+Ces deux années se passèrent donc heureusement pour tous nos amis. On
+avait tous les mois à peu près des nouvelles de M. et Mme des Ormes; ils
+annoncèrent enfin leur retour pour le mois de juillet, et cette fois ils
+furent exacts. L'entrevue avec Christine ne fut pas attendrissante; son
+père et sa mère l'embrassèrent sans émotion, la trouvèrent très grande
+et embellie: elle avait huit ans, avec la raison et l'intelligence d'un
+enfant de dix pour le moins. Son instruction ne recevait pas le même
+développement; Mina ne lui apprenait rien, pas même à coudre; Christine
+avait appris à lire presque seule, aidée de Gabrielle et de François,
+mais elle n'avait de livres que ceux que lui prêtait Gabrielle; François
+ignorait son dénûment, sans quoi il lui eût donné toute sa bibliothèque.</p>
+
+<p>Le lendemain du retour de M. et Mme des Ormes, ils reçurent un mot de
+Mme de Cémiane, qui leur demandait de venir passer la journée suivante
+avec eux et d'amener Christine.</p>
+
+<p>«Il faut, disait-elle, que je vous présente un nouveau voisin de
+campagne, M. de Nancé, qui est charmant; et un demi-médecin italien,
+fort original, qui vous amusera; il me fait savoir, par un billet
+attaché au collier de mon chien de garde, qu'il viendra chez moi demain.
+Amenez-nous Christine; Gabrielle vous le demande instamment.»</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien aise que votre soeur fasse quelques nouvelles
+connaissances dans le voisinage; nous en profiterons et nous les
+engagerons à dîner pour la semaine prochaine.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, ma chère; mais il me semble qu'il vaudrait mieux
+attendre qu'ils nous eussent fait une visite.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi attendre? Si l'un est charmant et l'autre original, comme dit
+notre soeur, je veux les avoir chez moi; ils nous amuseront.</p>
+
+<p>M. des Ormes garda le silence, comme d'habitude, devant l'opposition
+de sa femme. Elle courut dans sa chambre pour préparer sa toilette du
+lendemain. Elle ne songea pas à Christine, mais M. des Ormes prévint
+la bonne qu'ils emmèneraient Christine avec eux. Les yeux de Christine
+brillèrent: elle eut peine à contenir sa joie; sa bouche souriait malgré
+elle, et ses joues s'animèrent d'un éclat extraordinaire; mais la
+présence de sa bonne arrêta tout signe extérieur de satisfaction; elle
+resta silencieuse et immobile. La journée lui parut interminable; le
+lendemain elle s'éveilla de bonne heure; sa bonne dormit tard, et la
+pauvre Christine attendit deux grandes heures le réveil de Mina.</p>
+
+<p>La certitude d'avoir une journée de liberté mit la bonne de belle
+humeur; elle ne brusqua pas trop Christine, ne lui arracha pas les
+cheveux en la peignant, ne lui mit pas trop de savon dans les yeux en
+la débarbouillant, l'habilla proprement, et lui donna pour son premier
+déjeuner un peu de beurre sur son pain, douceur à laquelle Christine
+n'était pas accoutumée, car la bonne mangeait habituellement le beurre
+et le chocolat au lait destinés à Christine, et ne lui donnait que du
+pain et une tasse de lait.</p>
+
+<p>La matinée s'avançait, personne ne venait chercher Christine; elle
+commençait à s'inquiéter, surtout quand elle entendit les allées et
+venues qui annonçaient le départ, et enfin le bruit de la voiture devant
+le perron. Elle n'osait rien demander à sa bonne, mais son visage
+s'attristait, ses yeux se mouillaient, lorsque la porte s'ouvrit, et M.
+des Ormes entra. S'avançant vers elle:</p>
+
+<p>&mdash;Christine, nous partons; es-tu prête?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, papa, depuis longtemps.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi tes yeux sont-ils pleins de larmes? Aimes-tu mieux rester à
+la maison?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE.</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! non, papa! J'avais peur que vous ne m'oubliassiez.</p>
+
+<p class="cen">M DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre fille, je ne t'oublie pas, tu le vois bien. Allons vite,
+pour ne pas faire attendre ta maman.</p>
+
+<p>Christine ne se le fit pas dire deux fois et courut à son père, qui
+l'emmena précipitamment. Il entendait la voix mécontente de sa femme;
+elle arrivait au perron et appelait:</p>
+
+<p>&mdash;Philippe, où êtes-vous donc? Où est M. des Ormes? Pourquoi Christine
+ne vient-elle pas?</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, madame, répondit le domestique sortant de l'antichambre.
+Monsieur est monté chez mademoiselle.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Allez leur dire que je les attends.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous impatientez pas, ma chère; j'étais allé chercher Christine.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Christine. Pourquoi n'es-tu pas venue chez moi?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Maman, j'attendais ma bonne, qui m'avait défendu de sortir sans elle.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mina a toujours des idées baroques! Quelle nécessité d'enfermer cette
+enfant et de l'empêcher de venir dans ma chambre! Et toi, Christine, si
+tu avais eu un peu d'esprit, tu n'aurais pas attendu la permission de
+Mina... Comme tu es rouge, Christine; tu n'es pas jolie, ma pauvre
+fille!</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible de savoir si elle a de l'esprit puisqu'elle ne parle
+guère, devant nous, du moins; et, quant à sa laideur, je ne puis vous
+l'accorder, car elle vous ressemble extraordinairement.</p>
+
+<p>M. des Ormes sourit malicieusement en disant ces mots, et voulut aider
+sa femme à monter en voiture; mais elle le repoussa en disant avec
+humeur:</p>
+
+<p>«Laissez-moi; je monterai bien sans votre aide».</p>
+
+<p>Il prit Christine dans ses bras et voulut la mettre dans la voiture,
+près de sa mère.</p>
+
+<p>«Mettez-la sur le siège, dit Mme des Ormes; elle va chiffonner ma jolie
+robe ou elle la salira avec ses pieds».</p>
+
+<p>M. des Ormes plaça Christine sur le siège, près du cocher.</p>
+
+<p>&mdash;Faites bien attention à la petite, dit-il en la lui remettant.</p>
+
+<p class="cen">LE COCHER</p>
+
+<p>&mdash;Que monsieur soit tranquille, j'y veillerai, elle est si mignonne, si
+douce, pauvre petite! Ce serait bien dommage qu'il lui arrivât quelque
+chose.</p>
+
+<p>Christine n'avait pas dit un mot tout ce temps; elle osait à peine
+respirer, tant elle avait peur d'augmenter l'humeur de sa mère et d'être
+laissée à la maison. Quand la voiture partit, elle poussa un soupir de
+satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez quelque chose qui vous gêne, mademoiselle Christine? demanda
+le cocher.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, au contraire; je suis contente que nous soyons partis! J'avais si
+peur de rester à la maison.</p>
+
+<p class="cen">LE COCHER</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petite mam'selle! Votre bonne vous rend la vie dure tout de
+même.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! taisez-vous, je vous en prie, bon Daniel; si ma bonne le savait!</p>
+
+<p class="cen">LE COCHER</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai tout de même! Pauvre petite! vous n'en seriez pas plus
+heureuse.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vais voir Gabrielle, qui est si bonne pour moi! et le petit
+François, qui est si bon! et mon cousin Bernard, que j'aime tant Je suis
+heureuse, très heureuse, je vous assure!</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, dit Daniel en lui-même; mais demain ce sera autre chose.</p>
+
+<p>Christine ne parla plus, elle songea avec bonheur à la bonne journée
+qu'elle allait passer; la route n'était pas longue, on ne tarda pas à
+arriver, car il n'y avait que trois kilomètres du château des Ormes à
+celui de M. et Mme de Cémiane. Gabrielle et Bernard se précipitèrent à
+la rencontre de leur cousine, que M. des Ormes avait fait descendre de
+dessus le siège.</p>
+
+<p>«Viens vite, lui dit Gabrielle, j'ai habillé une poupée comme une
+mariée; viens voir comme elle est jolie! Elle est pour toi».</p>
+
+<p>Mme des Ormes était déjà entrée au salon, et Christine se laissa aller
+à la joie; Gabrielle et Bernard l'emmenèrent dans leur chambre, où elle
+trouva sa poupée étendue sur un joli petit lit et habillée en robe de
+mousseline blanche, avec un voile comme pour une première communion.
+Christine ne cessait de remercier Gabrielle et Bernard aussi, qui avait
+travaillé avec le menuisier au petit lit de la poupée. François ne
+tarda pas à se joindre à ses amis; Christine lui témoigna sa joie de le
+revoir. Pendant que son coeur se dilatait et que sa langue se déliait,
+Mme des Ormes faisait la gracieuse avec M. de Nancé que lui avait
+présenté Mme de Cémiane et l'Italien qui saluait et qui faisait son
+possible pour plaire à Mme des Ormes, afin d'être engagé à aller la
+voir, ce qui lui ferait une connaissance de plus.</p>
+
+<p>Il avait bien vite deviné que c'était à Mme des Ormes qu'il fallait
+plaire pour être admis chez elle; aussi ne cessa-t-il de chercher les
+occasions de lui être agréable; elle laissa tomber une épingle qui
+attachait son châle, Paolo se précipita à quatre pattes pour la
+chercher.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la peine, monsieur Paolo: une épingle n'a rien de
+précieux.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oune épingle portée par vous, bella signora, est oune trésor.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Joli trésor! Voyons, monsieur Paolo, finissez vos recherches; je vous
+répète que ce n'est pas la peine.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Zamais, signora; zé resterai ployé vers la terre zousqu'à la
+trouvaille dé cé trésor.</p>
+
+<p>«Madame la comtesse est servie!» annonça un valet de chambre.</p>
+
+<p>Chacun se dirigea vers la salle à manger; Paolo restait à quatre pattes,
+Il se releva sur ses genoux quand tout le monde fut sorti.</p>
+
+<p>«Per Bacco! dit-il à mi-voix en se grattant la tête; z'ai fait oune
+sottise... Quoi faire? ils vont manzer tout! Et cette couquine
+d'épingle, quoi faire? Ah! z'ai oune idée! Bella! bellissima! zé vais
+prendre oune épingle sour la table et zé dirai: «Voilà, voilà votre
+épingle! Zé l'ai trouvée!»</p>
+
+<p>Il sauta sur ses pieds, saisit une des épingles qui garnissaient une
+pelote à ouvrage posée sur la table et se précipita vers la salle à
+manger d'un air triomphant.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, voilà, signora! Zé l'ai trouvée!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah! dit Mme des Ormes, riant aux éclats, ce n'est pas la
+mienne! Elle est blanche, la mienne était noire!</p>
+
+<p>&mdash;Dio mio! s'écria le malheureux Paolo consterné de ce qu'il venait
+d'entendre! c'est parce que zé l'ai frottée à... à... mon horloze
+d'arzent.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur Paolo, finissez vos folies et mangez votre omelette,
+dit M. de Cémiane à demi mécontent; le déjeuner n'en finira pas, et les
+enfants n'auront pas le temps de s'amuser et de faire leur pêche aux
+écrevisses.</p>
+
+<p>Paolo ne se le fit pas dire deux fois; il se mit à table et avala son
+omelette avec une promptitude qui lui fit regagner le temps perdu. Mme
+des Ormes regardait souvent Christine et la reprenait du geste et de la
+voix.</p>
+
+<p>«Tu manges trop, Christine! N'avale donc pas si gloutonnement!... Tu
+prends de trop gros morceaux!...»</p>
+
+<p>Christine rougissait, ne disait rien; François, qui était près d'elle,
+la voyant prête à pleurer, après une dixième observation, ne put
+s'empêcher de répondre pour elle:</p>
+
+<p>«C'est parce qu'elle a très faim, madame; d'ailleurs, elle ne mange pas
+beaucoup; elle coupe ses bouchées aussi petites que possible».</p>
+
+<p>Mme des Ormes ne connaissait pas François; elle le regarda d'un air
+étonné.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous, mon petit chevalier, pour prendre si vivement la
+défense de Christine?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je suis son ami, madame, et je la défendrai toujours de toutes mes
+forces.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne sont pas grandes, mon pauvre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Non c'est vrai; mais j'ai papa pour soutien si j'en ai besoin.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, d'un air moqueur</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! voudriez-vous me livrer bataille, par hasard? Et où est-il,
+votre papa, mon petit Ésope?</p>
+
+<p>&mdash;Près de vous, madame, reprit M. de Nancé d'une voix grave et sévère.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, très surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? ce petit... ce... cet aimable enfant?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, ce petit Ésope, comme vous venez de le nommer, est mon
+fils; j'ai l'honneur de vous le présenter.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, embarrassée.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis désolée..., je suis charmée!... je regrette... de ne l'avoir
+pas su plus tôt.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui auriez épargné cette nouvelle humiliation, n'est-ce pas,
+madame? Pauvre enfant! il en a tant supporté! Il y est plus fait que
+moi!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Papa! papa! je vous en prie, ne vous en affligez pas! Je vous assure
+que cela m'est égal! Je suis si heureux ici, au milieu de vous tous!
+Bernard, Gabrielle et Christine sont si bons pour nous! Je les aime
+tant!</p>
+
+<p>&mdash;Et nous aussi nous t'aimons tant, mon bon François, dit Christine à
+demi-voix en lui serrant la main dans les siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous t'aimerons toujours! Tu es si bon! reprit Gabrielle en lui
+serrant l'autre main.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Et partout et toujours, nous nous défendrons l'un l'autre; n'est-ce
+pas, François?</p>
+
+<p>Mme des Ormes était restée fort embarrassée pendant ce dialogue; M. des
+Ormes ne l'était pas moins qu'elle, pour elle; M. et Mme de Cémiane
+étaient mal à l'aise et mécontents de leur soeur. M. de Nancé restait
+triste et pensif. Tout à coup Paolo se leva, étendit le bras et dit
+d'une voix solennelle:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez tous! Écoutez-moi, Paolo. Zé dis et zé zoure qué lorsque cet
+enfant, que la signora appelle Esoppo, aura vingt et oune ans, il sera
+aussi grand, aussi belle que son respectabile signor padre. C'est moi
+qui lé ferai parce que l'enfant est bon, qu'il m'a fait oune énorme
+bienfait, et... et que zé l'aime.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;C'est la seconde fois que vous me faites cette bonne promesse,
+monsieur Paolo; mais si vous pouvez réellement redresser mon fils,
+pourquoi ne le faites-vous pas tout de suite?</p>
+
+<p>&mdash;Patience, signor mio, zé souis médecin. A présent, impossible,
+l'enfant grandit; à dix-huit ou vingt ans, c'est bon; mais avant,
+mauvais.</p>
+
+<p>M. de Nancé soupira et sourit tout à la fois en regardant François, dont
+le visage exprimait le bonheur et la gaieté. Il causait d'un air fort
+animé avec ses amis; tous parlaient et riaient, mais à voix basse, pour
+ne pas troubler la conversation des grandes personnes.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>LES CARACTÈRES SE DESSINENT</h3>
+
+<p>Le déjeuner était fort avancé, Bernard demanda à sa mère s'il pouvait
+sortir de table avec Gabrielle, Christine et François. La permission fut
+accordée sans difficulté, et les enfants disparurent pour s'amuser dans
+le jardin.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon François, comme je te remercie d'avoir pris ma défense! Je ne
+savais plus comment faire pour manger comme maman voulait.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela que j'ai parlé pour toi, Christine: je voyais bien que
+tu n'osais plus manger, que tu avais envie de pleurer. Ça m'a fait de la
+peine.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, j'ai eu du chagrin quand maman a eu l'air de se moquer
+de toi.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il ne faut pas te chagriner pour cela! Je suis habitué d'entendre
+rire de moi. Cela ne me fait rien; c'est seulement quand papa est là que
+je suis fâché, parce qu'il est toujours triste quand il entend se moquer
+de ma bosse. Il m'aime tant, ce pauvre papa!</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! il est bien meilleur que ma tante des Ormes, qui n'aime pas du
+tout la pauvre Christine.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure, Bernard, que tu te trompes. Maman m'aime; seulement, elle
+n'a pas le temps de s'occuper de moi.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'a-t-elle pas le temps?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il faut qu'elle fasse des visites, qu'elle s'habille, qu'elle
+essaye des robes! Et puis elle a des personnes qui viennent la voir! Et
+puis ils sortent ensemble! Et puis... beaucoup d'autres choses encore.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, qu'est-ce que tu fais pendant ce temps?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je reste avec ma bonne; et c'est ça qui est terrible! Elle est si
+méchante, ma bonne!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne le dis-tu pas à ta maman?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Parce ma bonne me battrait horriblement; elle dirait des mensonges à
+maman, et je serais encore grondée et punie.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne dis-tu pas à ta maman que ta bonne est une méchante
+menteuse?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Maman ne me croirait pas; elle croit toujours ma bonne.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Alors, moi, je vais le dire à papa pour qu'il le dise à ta maman.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, François, je t'en prie, ne dis rien; ma bonne me gronderait
+et me battrait bien plus, et maman ne me croirait pas. Je n'en parle
+qu'à toi, parce que je t'aime plus que tout le monde.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu es malheureuse, pauvre Christine, et je ne peux pas supporter
+cela.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais non! quand je suis ici, avec toi surtout, je suis très heureuse;
+j'y viens presque tous les jours; et quand ma bonne n'est pas avec moi,
+je ne suis pas malheureuse.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien que papa allât chez toi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'y vient-il pas?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>Parce que ta maman voit beaucoup de monde; elle est très élégante, et
+papa n'aime pas cela.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais il vient chez ma tante; c'est la même chose!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Il dit que non; que vous êtes tous très bons, que ta tante et ton
+oncle ne font pas d'élégance, qu'ils reçoivent simplement et sans
+toilette, et je ne saïs quoi encore que j'ai oublié.</p>
+
+<p>Bernard et Gabrielle, qui s'étaient éloignés, reviennent.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;C'est ennuyeux de ne rien faire! Si nous commencions notre pêche aux
+écrevisses?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, commençons; demandons les pêchettes, la viande crue, les
+paniers.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Mais il nous faut quelqu'un pour nous aider.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Voici tout juste M. Paolo; mais il ne nous voit pas.</p>
+
+<p>Les enfants se mirent à crier:</p>
+
+<p>«Monsieur Paolo! par ici!»</p>
+
+<p>Paolo se retourne et s'avance vers eux à pas précipités. Il salue:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, mesdemoiselles..., à quel service vous voulez Paolo? Lé
+voici!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon monsieur Paolo, voulez-vous nous aider à arranger nos
+pêchettes pour prendre des écrevisses?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Oui, signor; tout pour votre service. Paolo reconnaissant, n'oublie
+jamais ni bon ni mauvais.</p>
+
+<p>Tous coururent chercher ce qu'il leur fallait, et revinrent près du
+ruisseau; Paolo allait, venait, déployait les pêchettes, les mettait
+dans l'eau.</p>
+
+<p>«Pas là, pas là, monsieur Paolo, criaient les enfants; il y a des
+branches qui accrochent la pêchette».</p>
+
+<p>Paolo changeait de place.</p>
+
+<p>«Pas là, pas là! criaient Bernard et Gabrielle: il n'y en a pas; il n'y
+a que des pierres.»</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;L'écrevisse aime les pierres, signor Bernardo.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Quand les pierres sont dans l'eau, mais pas quand elles sont perchées
+en l'air.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;L'écrevisse a des pattes, signor Bernardo.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Pour marcher dans l'eau, mais pas pour en sortir, grimper et tomber.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;L'écrevisse a oune queue, signor Bernardo.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Pour se soutenir dans l'eau, mais pas en l'air.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;L'écrevisse a oune peau dure, signor Bernardo.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! Vous m'ennuyez, monsieur Paolo! Je vous dis que les pêchettes
+sont très mal là! Donnez-les-moi, que je les place comme il faut.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, signor Bernardo.</p>
+
+<p>Paolo tendit la pêchette déjà accrochée à une racine qui sortait d'un
+rocher. Bernard la prit et la plaça avec deux autres dans un recoin où
+venaient se réfugier quelques écrevisses.</p>
+
+<p>Pendant qu'il arrangeait ses pêchettes, Paolo restait immobile, un peu
+honteux, un peu mécontent et n'osant le témoigner. François et Christine
+s'aperçurent de son embarras, et s'approchèrent de lui:</p>
+
+<p>«Mon cher monsieur Paolo, lui dit tout bas le petit François, prenons
+les quatre pêchettes qui restent, et allons les mettre près d'un rocher
+où vous vouliez mettre les autres; je suis sûr qu'il y a des écrevisses
+par là.»</p>
+
+<p>&mdash;Voua croyez, signor excellentissimo? dit Paolo d'un air joyeux.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, François a raison, mon pauvre monsieur Paolo; venez avec
+nous.</p>
+
+<p>Paolo sourit et saisit les pêchettes oubliées; il les arrangea, les
+plaça très habilement et attendit patiemment les écrevisses; elles ne
+tardèrent pas à arriver en foule, si bien que lorsque Bernard leva sa
+pêchette en criant d'un air triomphant:</p>
+
+<p>«J'en ai trois!»</p>
+
+<p>Paolo leva les siennes et s'écria avec une voix retentissante:</p>
+
+<p>«Z'en ai dix-houit et des souperbes!»</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Dix-huit! Près de ce rocher? Pas possible!</p>
+
+<p>Bernard et Gabrielle coururent aux pêchettes de Paolo, et comptèrent en
+effet dix-huit belles écrevisses.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Gabrielle, M. Paolo a raison.</p>
+
+<p>&mdash;Et Bernard a eu tort! dit Christine à Gabrielle en s'éloignant. Il
+a fait de la peine à ce pauvre M. Paolo, qui est très bon et très
+complaisant.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il est si ridicule!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça fait, s'il est bon?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais c'est tout de même ennuyeux d'être ridicule.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Gabrielle, est-ce que tu n'aimes pas François?</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, mais je ne voudrais pas être comme lui.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je le trouve si bon, que je l'aime cent fois plus que Maurice
+et Adolphe de Sibran, qui sont si beaux.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Pas moi, par exemple; François est bon, c'est vrai; mais quand il y a
+du monde, je suis honteuse de lui.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Moi, jamais je ne serai honteuse de François, et je voudrais être sa
+soeur pour pouvoir être toujours avec lui.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je serais bien fâchée d'avoir un frère bossu!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je serais bien heureuse d'avoir un frère si bon!</p>
+
+<p>&mdash;Signorina Christina dit bien, fait bien et pense bien, dit Paolo, qui
+s'était approché d'elles sans qu'elles le vissent.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est vilain d'écouter, monsieur Paolo, Vous m'avez fait peur.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO, avec malice</p>
+
+<p>&mdash;On a toujours peur quand on dit mal, signorina.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien dit de mal. Vous n'allez pas raconter tout cela à
+François, je l'espère bien?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Puisque vous n'avez rien dit de mal!</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Non, certainement; mais tout de même je ne veux pas que François sache
+ce que nous avons dit.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? puisque...</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Paolo, monsieur Paolo, venez m'aider, je vous prie, à prendre
+les écrevisses et les mettre dans une terrine couverte.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vous m'appelez, puisque c'est fini, signor Francesco?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS, rougissant</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'avais besoin de vous..., de votre aide.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ce n'est pas ça? dit Paolo en secouant la tête; il y a autre
+chose... Dites le vrai; Paolo sera discret, ne dira rien à personne.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est parce que Gabrielle était embarrassée et que voua la
+tourmentiez; j'ai voulu la délivrez.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu ce qu'elles ont dit.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout; mais il ne faut pas qu'elles le sachent.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Et vous venez au secours de Gabrielle? c'est bien ça! c'est bien! Zé
+vous ferai grand comme le signor papa! Vous verrez.</p>
+
+<p>François se mit à rire; il ne croyait pas à la promesse de Paolo, mais
+il était reconnaissant de sa bonne volonté.</p>
+
+<p>La pêche continua quelque temps, pêche miraculeuse, car ils prirent en
+deux heures plus de cent écrevisses, grâce à Paolo et à François, qui
+plaçaient bien les pêchettes, et qui saisissaient les écrevisses au
+passage. La journée s'acheva très heureusement pour tout le monde; Mme
+des Ormes, enchantée d'avoir deux personnes de plus à inviter, fut
+charmante pour M. de Nancé, qu'elle engagea à venir dîner chez elle le
+surlendemain avec François; M. de Nancé allait refuser, quand il vit le
+regard inquiet et suppliant de son fils; il accepta donc, à la grande
+joie de Christine et de son ami François. Mme des Ormes invita Paolo,
+qui salua jusqu'à terre pour témoigner sa reconnaissance; M. et Mme de
+Cémiane promirent aussi de venir avec Bernard et Gabrielle. En s'en
+allant, Mme des Ormes permit à Christine de se mettre dans la calèche,
+sa toilette ne devant plus être ménagée; Christine était si contente de
+sa journée, qu'elle ne pensa à sa bonne qu'en descendant de voiture;
+heureusement que la bonne n'était pas rentrée et que Christine, aidée de
+la femme de Daniel, eut le temps de se déshabiller, de se coucher et de
+s'endormir avant le retour de Mina.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>ATTAQUE ET DÉFENSE</h3>
+
+<p>Le lendemain, sa vie de misère recommença; habituée à souffrir et à se
+taire, elle se consola par la pensée du dîner du lendemain, qui devait
+la réunir à sa cousine et à son ami François. Mme des Ormes fut très
+agitée le jour du dîner; elle avait une toilette élégante à préparer,
+une coiffure nouvelle à essayer, les apprêts du dîner à surveiller. Un
+nouveau cuisinier qui n'avait pas encore fait de grands galas, lui
+donnait de vives inquiétudes; elle craignait que quelque chose ne fût
+pas bien; elle fit une douzaine de descentes à la cuisine, des visites
+innombrables à l'office, brouillant tout, grondant les domestiques, leur
+donnant des ordres contradictoires, aidant elle-même à piquer un gigot
+de mouton qui devait être présenté comme du chevreuil, dressant des
+corbeilles de fruits qui s'écroulaient avant que le sommet de la
+pyramide eût reçu ses derniers ornements. Son mari la suppliait de ne
+pas tant s'agiter, de laisser faire les domestiques.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les retarderez au lieu de les aider, ma chère, votre agitation
+les gagne et ils ne font que courir et discourir sans rien terminer.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi tranquille; vous n'y entendez rien, vous ne m'aidez jamais
+et vous voulez donner des conseils! Ces domestiques sont bêtes et
+insupportables; ils ne comprennent rien; si je n'étais pas là tout
+serait ridicule et affreux.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi tout ce train pour un dîner de famille?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;De famille? Vous appelez famille M. de Nancé et son fils, M. et Mme de
+Sibran et leurs fils, M. Paolo, M. et Mme de Guilbert et leurs filles!</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous avez invité tout ce monde?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Certainement! Je ne veux pas faire dîner M. de Nancé en tête-à-tête
+avec nous et avec ma soeur et son mari.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il l'aurait mieux aimé que de se trouver avec un tas de
+gens fort peu agréables et qu'il n'a jamais vus.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon! Vous n'y entendez rien, je vous le répète; laissez-moi
+faire!... Grand Dieu! trois heures! Ils vont venir dans une heure! Je ne
+suis ni coiffée, ni habillée.</p>
+
+<p>Mme des Ormes sortit en courant. M. des Ormes leva les épaules et rentra
+dans sa chambre pour oublier, à l'aide d'une mélodie écorchée sur son
+violon, les bizarreries de sa femme et le joug qui pesait sur lui.</p>
+
+<p>Christine, qui n'avait pas autant d'embarras de toilette que sa mère,
+fut prête de bonne heure et vit arriver, peu d'instants après, son oncle
+et sa tante de Cémiane avec Bernard et Gabrielle, puis M. de Nancé avec
+François et Paolo, puis les Sibran et les Guilbert.</p>
+
+<p>Mme des Ormes ne paraissait pas encore; M. des Ormes semblait un
+peu embarrassé, faisait des excuses de l'absence de sa femme, qui,
+disait-il, avait eu beaucoup d'occupations.</p>
+
+<p>Enfin. Mme des Ormes fit son apparition au salon dans une toilette
+resplendissante qui surprit toute la société; elle provoqua les
+compliments, fit remarquer ses beaux bras (trop courts pour sa taille),
+sa peau blanche (blafarde et épaisse), sa taille parfaite (grâce à une
+épaule et à un côté rembourrés), ses beaux cheveux (crépus et d'un
+noir indécis). M. et Mme de Cémiane souffraient du ridicule qu'elle se
+donnait; les autres s'en amusaient et s'extasiaient sur les beautés
+qu'elle leur signalait et qu'ils n'auraient pas aperçues sans son aide.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les enfants, au nombre de huit s'amusaient et
+causaient dans un salon à côté. Maurice et Adolphe de Sibran examinaient
+avec une curiosité moqueuse le pauvre François, qu'ils ne connaissaient
+pas encore; Hélène et Cécile de Guilbert chuchotaient avec eux et
+jetaient sur François des regards dédaigneux.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est ce drôle de petit bossu? demanda Maurice à Bernard.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ami que nous voyons depuis deux ans environ, et qui est très
+bon garçon.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Bon garçon, j'en doute; les bossus sont toujours méchants; aussi il
+faut les écraser avant qu'ils vous écorchent, et c'est ce que nous
+faisons, Adolphe et moi.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Celui-ci ne vous écorchera ni ne vous mordra: vous répète qu'il est
+très bon.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! laissez donc. Mais faites-nous faire connaissance avec lui.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Très volontiers, si vous voulez être bons pour lui.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, nous serons très polis et très aimables.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;François, voici Maurice et Adolphe de Sibran qui veulent faire
+connaissance avec toi.</p>
+
+<p>François s'approcha de Bernard et tendit la main main aux deux Sibran.</p>
+
+<p>«Bonjour, bonjour, mon petit, dirent-ils presque ensemble; vous êtes
+bien gentil, et je pense que vous savez déjà parler et causer».</p>
+
+<p>François regarda d'un air étonné et ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas votre nom, continua Maurice, mais je le devine sans
+peine: vous êtes sans doute parent d'un homme charmant qui s'appelait
+Ésope et qui est très célèbre par une excroissance qu'il avait sur le
+dos.</p>
+
+<p>&mdash;Et sur la poitrine aussi, répondit François en souriant; et vous savez
+sans doute, messieurs, puisque vous êtes si savants, que son esprit est
+aussi célèbre que sa bosse; et, sous ce rapport, je vous remercie de la
+comparaison, très flatteuse pour moi.</p>
+
+<p>Tout le monde se mit à rire; Maurice et son frère rougirent, parurent
+vexés et voulurent parler, mais Christine s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, François! C'est bien fait! Ils ont voulu te faire une
+méchanceté, et ce sont eux qui sont rouges et embarrassés.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>Moi! rouge, embarrassé? Est-ce qu'un jeune homme comme moi (il avait
+douze ans) se laisse intimider par un pauvre petit de cinq à six ans
+tout au plus?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>Vraiment! Vous lui donnez cinq à six ans? Vous devez le trouver bien
+avancé pour son âge? Il a mieux répondu que vous, et il connaît Ésope
+mieux que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Les enfants très jeunes ont quelquefois des idées au-dessus de leur
+âge, dit Maurice très piqué.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>C'est vrai! De même que les jeunes gens ont quelquefois des paroles
+au-dessous de leur âge. Mais je vous préviens que François a douze ans,
+et qu'il est très avancé pour son âge.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>M. François a douze ans? Je ne l'aurais jamais cru. Moi aussi, j'ai
+douze ans.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>Douze ans! Je ne l'aurais jamais cru!</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>Quel âge me croyez-vous donc? Quatorze? Quinze?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>Non, non; cinq ou six tout au plus.</p>
+
+<p>&mdash;Christine, tu défends bien tes amis, dit Gabrielle en l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Et ses amis en sont bien reconnaissants, dit François en l'embrassant
+à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous t'en aimons davantage, dit Bernard, l'embrassant de son côté.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, il faut que j'embrasse la signorina, s'écria Paolo en
+saisissant Christine et en appliquant un baiser sur chacune de ses
+joues.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous m'avez fait peur, dit Christine en riant. Je ne mérite pas
+tous ces éloges; j'étais fâchée que Maurice et Adolphe fissent de la
+peine à François, et j'ai répondu sans y penser.</p>
+
+<p class="cen">HÉLÈNE, riant</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra prendre garde à Christine quand elle sera grande.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien bonne et ne dit jamais de méchancetés à personne
+pourtant.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE, avec ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez? Ce que c'est que d'avoir de l'esprit!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et du coeur.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! quand finirons-nous nos disputes à coups de langue? Si nous
+sortions avant le dîner? Nous avons encore une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Sortons, répondirent toutes les voix ensemble.</p>
+
+<p>Et tous se dirigèrent vers le jardin. Maurice et Adolphe étaient de
+mauvaise humeur; ils entravèrent tous les jeux, et, n'osant se moquer
+tout haut de François, ils en rirent tout bas, ainsi que de Christine,
+avec Hélène et Cécile.</p>
+
+<p>Après avoir rejeté plusieurs jeux, ils acceptèrent enfin celui de
+cache-cache; on se divisa en deux bandes: l'une se cachait, l'autre
+cherchait. Maurice et Adolphe choisirent pour leur bande Hélène et
+Cécile; François et Bernard prirent Gabrielle et Christine; le sort
+désigna les premiers pour se cacher, les seconds pour chercher. Quand
+ces derniers entendirent le signal, ils se précipitèrent dans le bois
+pour chercher; mais ils eurent beau courir, fureter, chercher partout,
+ils ne trouvèrent personne. Ils se réunirent pour décider ce qu'il y
+avait à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Retourner à la maison, dit Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Faire tous ensemble le tour du petit bois, en criant: «Nous renonçons,
+dit Gabrielle.</p>
+
+<p>&mdash;Leur crier qu'ils sont tricheurs, dit Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Suivre le conseil de Bernard, et revenir à la maison en passant par
+les serres et le jardin des Fleurs, dit François.</p>
+
+<p>Ce dernier avis prévalut: ils firent une fort jolie promenade et
+rentrèrent pour l'heure du dîner; l'autre bande n'était pas encore de
+retour; Bernard et François commencèrent à s'inquiéter et dirent à leurs
+pères ce qui était arrivé. MM. de Cémiane et de Nancé en firent part à
+MM. de Sibran et de Guilbert et tous les quatre allèrent à la recherche
+de la bande révoltée et rentrèrent sans l'avoir retrouvée.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>LES TRICHEURS PUNIS</h3>
+
+<p>Le dîner fut retardé; mais, personne ne revenant, on se mit à table fort
+agité et inquiet. On mangea quelques morceaux à la hâte; puis les hommes
+se dispersèrent dans le parc pour chercher les absents; les dames
+rentrèrent au salon, où bientôt les quatre enfants firent leur
+apparition, échevelés, leurs vêtements en lambeaux, rouges et suants,
+inondés de larmes.</p>
+
+<p>Un Ah! général les accueillit; les mères s'élancèrent, vers leurs
+enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Petits imbéciles! s'écria Mme de Sibran.</p>
+
+<p>&mdash;Petites sottes! s'écria de même Mme de Guilbert.</p>
+
+<p>&mdash;Hi! hi! hi! nous... nous... sommes perdus..., répondirent les filles.</p>
+
+<p>&mdash;Hi! hi! hi! nous... avons été... poursuivis par... deux gros dogues,
+reprirent les garçons.</p>
+
+<p class="cen">LES FILLES</p>
+
+<p>&mdash;Hi! hi! hi! Ils ont manqué nous dévorer!</p>
+
+<p class="cen">LES GARÇONS</p>
+
+<p>&mdash;Hi! hi! hi! Il fait noir, on n'y voit plus.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE SIBRAN</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre faute, mauvais garçons. Pourquoi vous êtes-vous sauvés...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE GUILBERT</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien fait! Cela vous apprendra à tricher, méchantes filles.</p>
+
+<p>&mdash;Faites sonner la cloche pour faire rentrer ces Messieurs, dit Mme des
+Ormes au valet de chambre. La cloche ne tarda pas à faire revenir les
+pères et leurs amis; les enfants, perdus et retrouvés, furent encore
+grondés, et le dîner recommença, moins lugubre que dans sa première
+partie. Bernard, Gabrielle, Christine et François avaient peine à
+réprimer une violente envie de rire chaque fois qu'ils jetaient les
+yeux sur leurs malheureux camarades, dont les cheveux en désordre, les
+vêtements déchirés, les visages et les mains griffés, rouges, gonflés et
+suants, contrastaient avec l'avidité qu'ils déployaient devant chaque
+plat qu'on leur servait.</p>
+
+<p>Quand leur appétit fut un peu satisfait. Gabrielle leur demanda comment
+et où ils s'étaient perdus.</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Nous voulions tricher et aller au delà du carré que vous nous aviez
+fixé pour nous cacher, et nous sommes entrés dans le bois; nous avons
+couru pour revenir à la maison sans que vous nous vissiez; mais nous
+nous sommes trompés de chemin et nous avons marché longtemps, bien
+longtemps, sans savoir où nous étions. Maurice et Adolphe avaient peur
+et pleuraient...</p>
+
+<p class="cen">MAURICE, interrompant.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, je n'avais pas peur, et je riais.</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Tu riais? Ah! ah! joliment! Tu pleurais, mon cher, et c'est Hélène qui
+te rassurait et qui te consolait. Laisse-moi finir notre histoire...
+Nous marchions ou plutôt nous courions toujours en avant, lorsque deux
+chiens énormes et très méchants s'élancent d'un hangar et veulent se
+jeter sur nous; nous crions: Au secours! Nous courons, les chiens
+courent après noua, nous attrapent, se jettent sur nous l'un après
+l'autre, déchirent nos vêtements, nous barrent le chemin et nous
+forcent, en aboyant après nous, à retourner sur nos pas. Un bonhomme
+sort de la maison et appelle les chiens: «Rustaud! Partavo!» Les chiens
+nous quittent et l'homme vient à nous.</p>
+
+<p>»&mdash;Mes chiens vous ont fait peur, messieurs, mesdemoiselles? Faites
+excuse! Ils sont jeunes, ils sont joueurs; ils ne vous auraient pas
+mordus tout de même.</p>
+
+<p>«Nous pleurions tous et nous ne pouvions répondre: l'homme s'en aperçut.</p>
+
+<p>«&mdash;Est-ce que ces messieurs et ces demoiselles ont quelque chose qui
+leur fait de la peine? Si je pouvais vous venir en aide, disposez de
+moi, je vous en prie.</p>
+
+<p>«&mdash;Nous sommes perdus», lui répondit Maurice en sanglotant.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE, interrompant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple! Je sanglotais? Moi? J'avais froid et je grelottais:
+voilà tout.</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Froid? Par un temps pareil? Tu suais et tu sues encore; je te dis que
+tu sanglotais. Laisse-moi raconter; ne m'interromps plus.</p>
+
+<p>«&mdash;Perdu? D'où êtes-vous donc, messieurs, mesdemoiselles? nous demanda
+l'homme.</p>
+
+<p>«&mdash;Nous venons du château des Ormes.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah bien, vous serez bientôt de retour: vous êtes dans le parc.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais le parc est si grand que nous ne savons plus comment revenir.</p>
+
+<p>«&mdash;Je vais vous ramener, messieurs, mesdemoiselles; excusez: mes chiens,
+s'il vous plait, ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire».</p>
+
+<p>&mdash;L'homme nous a ramenés jusqu'au château, et j'ai bien dit à Maurice
+et à Adolphe que c'était leur faute si nous nous étions perdus, parce
+qu'ils voulaient jouer un mauvais tour à François et à Christine.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas vrai, mademoiselle: vous avez triché tout comme moi et
+mon frère.</p>
+
+<p class="cen">HÉLÈNE</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous nous avez persuadées; n'est-ce pas, Cécile?</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est très vrai; tu es furieux contre François parce qu'il t'a
+riposté très spirituellement, et contre Christine parce qu'elle a
+défendu François; et je trouve qu'elle a bien fait et que tu as mal
+fait.</p>
+
+<p>Les parents écoutaient le récit et la discussion; Mme des Ormes la
+termina en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Christine se mêle toujours de ce qui ne la regarde pas; on dirait que
+François a besoin d'elle pour se défendre. Je te prie, Christine, de te
+taire une autre fois.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, ce pauvre François est si bon qu'il ne veut jamais se
+venger, et...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est toi qui te jettes en avant, sottement et impoliment. Si tu
+recommences, je t'empêcherai de voir François... Va te coucher, au
+reste: dans ton lit, du moins tu ne feras pas de sottises.</p>
+
+<p>M. de Nancé comprit le regard suppliant de Christine et l'air désolé de
+François.</p>
+
+<p>&mdash;Madame! dit-il à Mme des Ormes, veuillez m'accorder la grâce de Mlle
+Christine; en la punissant de son acte de courage et de générosité, vous
+punissez aussi mon fils et tous ses jeunes amis. Vous êtes trop bonne
+pour nous refuser la faveur que nous sollicitons.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à vous refuser, monsieur. Christine, restez, puisque
+M. de Nancé le désire, et venez le remercier d'une bonté que vous ne
+méritez pas.</p>
+
+<p>Christine s'avança vers M. de Nancé, leva vers lui des yeux pleins de
+larmes, et commença:</p>
+
+<p>&mdash;Cher monsieur..., cher monsieur..., merci...</p>
+
+<p>Puis elle fondit en larmes; M. de Nancé la prit dans ses bras et
+l'embrassa à plusieurs reprises en lui disant tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petite!... Chère petite!... Tu es bonne!... Je t'aime bienl...</p>
+
+<p>Ces paroles de tendresse consolèrent Christine; ses larmes s'arrêtèrent,
+et elle reprit sa place près de François, qui avait été fort agité
+pendant cette scène.</p>
+
+<p>Paolo n'avait rien dit depuis le commencement du dîner, qui avait
+absorbé toutes ses facultés; mais on se levait de table, il avait tout
+entendu et observé; il s'approcha de François et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand zé vous ferai grand, vous donnerez soufflets au grand vaurien,
+le Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? lui demanda François surpris.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Pour venzeance; c'est bon, venzeance.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est mauvais; je pardonne, j'aime mieux cela Notre-Seigneur
+pardonne toujours. C'est le démon qui se venge.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a appris cela? demanda Paolo avec surprise.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon cher et bon maître, papa.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;J'aime beaucoup ton papa, François.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, il est si bon! Et il t'aime bien aussi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'aime-t-il?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu m'aimes et parce que tu es bonne.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est drôle! C'est la même chose que moi, Je l'aime parce qu'il t'aime
+et qu'il est bon.</p>
+
+<p>Il était tard; le dîner, retardé d'abord, interrompu ensuite, avait duré
+fort longtemps. De plus, les habits déchirés de Maurice et d'Adolphe,
+les robes et jupons en lambeaux de Mlles de Guilbert, rendaient
+impossible un plus long séjour chez Mme des Ormes. Mais, en se retirant,
+Mme de Guilbert engagea à dîner chez elle, pour la semaine suivante,
+toutes les personnes qui se trouvaient dans le salon, y compris les
+enfants.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>PREMIER SERVICE. RENDU PAR PAOLO A CHRISTINE</h3>
+
+<p>François répondit poliment à l'adieu que lui adressèrent Maurice et
+Adolphe, un peu embarrassés vis-à-vis de lui depuis qu'ils savaient que
+M. de Nancé était son père. M. de Nancé passait dans le pays pour avoir
+une belle fortune; et il avait la réputation d'un homme excellent,
+religieux, charitable et prêt à tout sacrifier pour le bonheur de son
+fils. Son grand chagrin était l'infirmité du pauvre François qui avait
+été droit et grand jusqu'à l'âge de sept ans, et qu'une chute du haut
+d'un escalier avait rendu bossu. Quand Mme de Guilbert l'engagea à
+dîner, il commença par refuser; mais, Mme de Guilbert lui ayant dit que
+François était compris dans l'invitation, il accepta, pour ne pas priver
+son fils d'une journée agréable avec ses amis Bernard, Gabrielle et
+surtout Christine. Toute la société se dispersa une heure après le
+départ des Sibran et des Guilbert. Christine promit à ses cousins de
+demander la permission d'aller les voir le lendemain dans la journée.</p>
+
+<p>&mdash;Tâche de venir aussi, François; noua nous rencontrerons tous en face
+du moulin de mon oncle de Cémiane.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Non, Christine; il faut que je travaille; je passe deux heures chez M.
+le curé avec Bernard, et je reviens à le maison pour faire mes devoirs.
+Et toi, est-ce que tu ne travaillea pas?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, je lis un peu toute seule.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Mais la personne qui t'a appris à lire ne te donne-t-elle pas des
+leçons?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne m'a appris; Gabrielle et Bernard m'ont un peu fait voir
+comment on lisait, et puis j'ai essayé de lire toute seule.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, z'apprendrai beaucoup à la signorina, dit Paolo, qui écoutait
+toujours les conversations des enfants. Moi, zé viendrai tous les zours,
+et signorina saura italien, latin, mousique, dessin, mathématiques,
+grec, hébreu, et beaucoup d'autres encore.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, monsieur Paolo, vous voudrez bien? Je serais si contente
+de savoir quelque chose! Mais demandez à maman; je n'ose pas sans sa
+permission.</p>
+
+<p>-Oui, signorina; z'y vais; et vous verrez que zé né souis pas si bête
+que z'en ai l'air.</p>
+
+<p>Et s'approchant de Mme des Ormes qui causait avec M. de Nancé:</p>
+
+<p>&mdash;Signorina, bella, bellissima, moi, Paolo, désire vous voir tous les
+zours avec vos beaux ceveux noirs de corbeau, votre peau blanc de lait,
+vos bras souperbes et votre esprit magnifique; et zé demande, signora,
+que zé vienne tous les zours; zé donnerai des leçons à la petite
+signorina; zé serai votre serviteur dévoué, zé dézeunerai, pouis zé
+recommencerai les leçons, pouis les promenades avec vous, pouis vos
+commissions, et tout.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah! quelle drôle de demande! Je veux bien, moi; mais si vous
+donnez des leçons à Christine, il faudra un tas de livres, de papiers,
+de je ne sais quoi, et rien ne m'ennuie comme de m'occuper de ces
+choses-là.</p>
+
+<p>Paolo resta interdit; il n'avait pas prévu cette difficulté. Son air
+humble et honteux, l'air affligé de Christine, touchèrent M. de Nancé,
+qui dit avec empressement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aurez pas besoin de vous en occuper, madame; j'ai une foule de
+livres et de cahiers dont François ne se sert plus, et je les donnerai à
+Christine pour ses leçons avec Paolo.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! Alors venez, mon cher monsieur Paolo, quand vous voudrez et
+tant que vous voudrez, puisque vous êtes si heureux de me voir.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Merci, signora; vous êtes belle et bonne; à demain.</p>
+
+<p>Et Paolo se retira, laissant Christine dans une grande joie. François
+enchanté de la satisfaction de sa petite amie, M. de Nancé heureux
+d'avoir fait à si peu de frais le bonheur de la bonne petite Christine,
+de Paolo et surtout de son cher François; quand ils furent seuls,
+François remercia son père avec effusion du service qu'il rendait à la
+pauvre Christine, dont il lui expliqua l'abandon. Il lui raconta aussi
+tout ce qui s'était passé entre elle et Maurice, et tout ce qu'elle lui
+avait dit, à lui, de bon et d'affectueux.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime cette enfant, elle est réellement bonne! dit M. de Nancé;
+vois-la le plus souvent possible, mon cher François; c'est, de tout
+notre voisinage, la meilleure et la plus aimable.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>MINA DÉVOILÉE</h3>
+
+<p>Le lendemain du dîner, Christine se leva de bonne heure, parce que sa
+bonne était invitée à une noce dans le village, et qu'elle voulait se
+débarrasser de Christine le plus tôt possible.</p>
+
+<p>&mdash;Allez demander votre déjeuner, dit Mina quand Christine fut habillée;
+je n'ai pas le temps, moi; j'ai ma robe à repasser. Et prenez garde que
+votre papa ne vous voie; s'il vous aperçoit, je vous donnerai une bonne
+leçon de précaution.</p>
+
+<p>Christine alla à la cuisine demander son pain et son lait; elle
+regardait de tous côtés avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi avez-vous peur, mam'selle demanda le cocher qui déjeunait.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur que papa ne vienne et qu'il ne me voie.</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça fait! Votre papa ne vous gronde jamais.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne m'a défendu que papa me voie à la cuisine.</p>
+
+<p class="cen">LE COCHER</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque c'est elle qui vous a envoyée!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'elle va à la noce, et elle repasse sa robe.</p>
+
+<p class="cen">LE COCHER</p>
+
+<p>&mdash;Et elle vous plante là comme un paquet de linge sale! Si j'étais de
+vous, mam'selle, je raconterais tout à votre papa.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne me battrait, et maman ne me croirait pas.</p>
+
+<p class="cen">LE COCHER</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre papa vous croirait!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il n'aime pas à contrarier maman... Il faut que je m'en
+aille; voulez-vous me donner mon pain et mon lait pour que je puisse
+déjeuner?</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne pouvez pas emporter votre chocolat, mam'selle! il vous
+brûlerait.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de chocolat; je mange mon pain dans du lait froid.</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Votre bonne vient tous les jours chercher votre chocolat.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle qui le mange; elle ne m'en donne pas.</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est pas une pitié! Une malheureuse enfant comme ça! Lui voler
+son déjeuner! Tenez, mam'selle, voilà votre tasse de chocolat, mangez-le
+ici, bien tranquillement.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose pas; si papa venait!</p>
+
+<p>&mdash;Venez par ici, dans l'office; personne n'y entre; on ne vous verra
+pas.</p>
+
+<p>Le cuisinier, qui était bon homme, établit Christine dans l'office et
+plaça devant elle une grande tasse de chocolat et deux bons gâteaux.
+Christine mangeait avec plaisir cet excellent déjeuner, lorsqu'à sa
+grande terreur elle entendit la voix de sa bonne.</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le chef, le chocolat de Christine, s'il vous plait.</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER, d'un ton bourru:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas fait.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Comment? vous n'avez pas fait le déjeuner de Christine?</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER, de même.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait! Vous avez envoyé demander un morceau de pain sec et du lait
+froid: je les lui ai donnés.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Il me faut son chocolat pourtant.</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne l'aurez pas.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE.</p>
+
+<p>&mdash;Je le dirai à madame.</p>
+
+<p class="cen">LE CUISINIER</p>
+
+<p>&mdash;Dites ce que vous voudrez et laissez-moi tranquille.</p>
+
+<p>Mina sortit furieuse; elle dut attendre le réveil de Mme des Ormes pour
+porter plainte contre le cuisinier; elle attendit longtemps, ce qui
+augmenta son humeur. Christine, inquiète et effrayée, n'osa pas rentrer
+dans sa chambre; elle resta dehors jusqu'à l'arrivée de Paolo, qu'elle
+attendait et qu'elle considérait comme son protecteur, même vis-à-vis de
+sa mère; il ne tarda pas à paraître avec un gros paquet sous le bras.
+L'accueil empressé et amical de Christine le toucha et augmenta sa
+sympathie pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, signorina, dit-il, voici un gros paquet pour vous.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi? Pour moi? Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. de Nancé qui vous envoie des livres, des cahiers, des plumes,
+des crayons, un pupitre, toutes sortes de choses pour vos leçons;
+seulement, il vous prie de ne pas montrer tout cela, et de ne parler que
+des livres, qu'il a promis devant votre maman.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'on pourrait croire que votre maman vous refuse ce qu'il vous
+faut, et que cela lui ferait du chagrin.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, je ne dirai rien du tout; dites-le à ce bon M. de Nancé, et
+remerciez-le bien, bien, et François aussi. Mais, si on me demande qui
+m'a envoyé ces choses, qu'est-ce que je dirai pour ne pas mentir?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Si on vous demande, vous direz: «C'est bon Paolo qui a apporté tout.
+Et c'est la vérité. Mais on ne demandera pas. Le papa croira que c'est
+la maman, et la maman croira que c'est le papa».</p>
+
+<p>Pendant que l'heureuse Christine rangeait ses livres, papiers, etc.,
+dans sa petite commode, et commençait une leçon avec Paolo, Mme des
+Ormes s'éveillait et recevait les plaintes de Mina contre le chef, qui
+refusait le chocolat de Christine.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! que c'est ennuyeux! Vous êtes toujours en querelle avec
+quelqu'un, Mina.</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Madame pense pourtant bien que je ne peux laisser Christine sans
+déjeuner.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, mais vous pourriez arranger les choses entre vous, sans
+m'obliger à m'en mêler. Que voulez-vous que je fasse à présent? Que je
+fasse venir cet homme, que je le gronde! Quel ennui, mon Dieu, quel
+ennui! Allez chercher mon mari; dites-lui que j'ai à lui parler.</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Si madame préfère, j'irai chercher le chef.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais non; c'est précisément ce qui m'ennuie.</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Si madame voulait lui donner un ordre par écrit, ce serait mieux que
+de déranger monsieur.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Quelles sottes idées vous avez, Mina! Que j'aille écrire à mon
+cuisinier, quand je peux lui parler! Allez me chercher mon mari.</p>
+
+<p class="cen">MINA</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, je ne veux plus rien entendre: allez me chercher mon
+mari.</p>
+
+<p>Mina sortit, mais se garda bien d'exécuter l'ordre de sa maîtresse;
+irritée des retards qu'éprouvait sa toilette pour la noce, elle
+se promit de se revenger sur la pauvre Christine, seule cause,
+pensait-elle, de ces ennuis.</p>
+
+<p>«Où est-elle cette petite sotte? Je ne l'ai pas vue depuis ce matin».</p>
+
+<p>Elle alla à sa recherche; ne l'ayant pas trouvée dans le jardin, elle
+rentra de plus en plus mécontente et finit par trouver Christine dans le
+salon, prenant une leçon d'écriture avec Paolo.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous faites ici, Christine? Rentrez vite dans votre
+chambre! lui dit-elle rudement.</p>
+
+<p>Christine allait se lever pour obéir à sa bonne, dont elle redoutait la
+colère, lorsque Paolo, la faisant rasseoir:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, signorina, restez là; nous n'avons pas fini nos leçons.
+Et vous, dona Furiosa, tournez votre face et laissez tranquille la
+signorina.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi tranquille vous-même, grand Italien, pique-assiette; je
+veux emmener cette petite sotte, qui n'a pas besoin de vos leçons, et je
+l'aurai malgré vous.</p>
+
+<p>Paolo saisit Christine, l'enleva et la plaça derrière lui; Mina
+s'élançant sur lui, reçut un coup de poing qui lui aplatit le nez, mais
+qui redoubla sa fureur et ses forces; d'un revers de bras elle repoussa
+Paolo et attrapa Christine, qu'elle tira à elle avec violence.</p>
+
+<p>«Si vous appelez, je vous fouette au sang!» s'écria-t-elle, tirant
+toujours Christine que retenait Paolo.</p>
+
+<p>Au moment où Paolo, craignant de blesser la pauvre enfant, l'abandonnait
+à l'ennemi commun, Mina poussa un cri et lâcha Christine. Une main de
+fer l'avait saisie à son tour et la fit pirouetter en la dirigeant vers
+la porte avec accompagnement de formidables coups de pied. C'était M.
+des Ormes, qui, inaperçu de Paolo et de Christine, était entré par une
+porte du fond, et, assis dans une embrasure de fenêtre, assistait à la
+leçon. Quand Mina fut expulsée de l'appartement, M. des Ormes rassura
+Christine tremblante et serra la main de Paolo.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre Christine, est-ce qu'elle te traite quelquefois aussi
+rudement que tout à l'heure.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, papa: mais ne lui dites rien, je vous en supplie: elle me
+battrait plus encore.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment, plus? Elle te bat donc quelquefois?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! papa, avec une verge qui est dans son tiroir.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! scélérate! dit M. des Ormes, pâle et tremblant de colère.
+Oser battre ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, dit Paolo, si vous permettez, zé pounirai la dona
+Furiosa à ma façon; zé la foustizerai comme un rien.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Merci. monsieur Paolo; cette punition ne convient pas en France.
+Je vais en causer avec ma femme; continuez votre leçon à la pauvre
+Christine, qui est depuis plus de deux ans avec cette mégère.</p>
+
+<p>M. des Ormes entra chez sa femme; elle pensa qu'il venait appelé par
+Mina.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voilà, mon cher! Je vous ai prié de venir pour que vous parliez
+au cuisinier, qui refuse à Christine son déjeuner; et grondez-le, je
+vous en prie; ça m'ennuie de gronder, et cette Mina est si assommante
+avec ses plaintes continuelles.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mina est une misérable; je viens de découvrir qu'elle battait
+Christine.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Allons! en voilà d'une autre. Comment croyez-vous ces sottises, et qui
+vous a fait ces contes?</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui ai vu et entendu de mes yeux et de mes oreilles.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque, au contraire, Mina s'est plainte que le cuisinier ne
+donnait pas à Christine son chocolat! Elle prend donc le parti de
+Christine!</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe les plaintes de Mina? Je l'ai vue et entendue traiter
+Christine et Paolo comme elle ne devrait pas traiter une laveuse de
+vaisselle, et je suis venu vous prévenir que je l'ai chassée du salon et
+que je la chasserai de la maison.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Encore un ennui; une bonne à chercher! Pourquoi vous mêlez-vous des
+bonnes? Est-ce que cela vous regarde?</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille me regarde, et, à ce titre, la bonne me regarde aussi. Quant
+à ce chocolat, je parie que c'est quelque méchanceté de Mina.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous accusez toujours Mina; vérifiez le fait; parlez au cuisinier.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je vais faire, ici, et devant vous.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, pas devant moi, je vous en prie; c'est à mourir d'ennui, ces
+querelles de domestiques.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus qu'une querelle de domestiques, du moment qu'il s'agit de
+votre fille.</p>
+
+<p>M. des Ormes avait sonné; la femme de chambre entra.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Brigitte, envoyez-nous le chef ici, de suite.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, le chef entrait.</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>Monsieur le comte m'a demandé?</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Tranchant; ma femme voudrait savoir s'il est vrai que voue ayez
+refusé ce matin à Mina le chocolat de Christine.</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le comte; c'est très vrai.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Et comment vous permettez-vous une pareille impertinence?</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, Mlle Christine venait de manger son chocolat dans
+l'office.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'office! Ma fille dans l'office! Qu'est-ce que tout cela? Je n'y
+comprends rien.</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>&mdash;Je vais l'expliquer à monsieur le comte, qui comprendra parfaitement.
+Mlle Christine ne mange jamais son chocolat.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c'est Mlle Mina qui l'avale pendant que Mlle Christine mange
+du lait froid et son pain sec. Ce matin, la pauvre petite mam'selle (qui
+nous fait pitié à tous, par parenthèse) est venue chercher son pain et
+son lait; je l'ai cachée dans l'office pour qu'elle mangeât son chocolat
+une fois en passant, et quand Mlle Mina est venue le chercher, je l'ai
+refusé. Voilà toute l'affaire.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pensez-vous que Christine ne mange pas son chocolat le matin?</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>&mdash;Parce que la servante a vu bien des fois comment ça se passait, et que
+Mlle Christine nous l'a dit elle-même.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, Tranchant, je vous remercie; vous avez bien fait, mais
+vous auriez dû me prévenir plus tôt.</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, on n'osait pas.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p class="cen">LE CHEF</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, c'est que.., madame... n'aurait pas cru... et...
+monsieur comprend... on avait peur de... de déplaire à madame.</p>
+
+<p>Tranchant sortit. M. des Ormes, les bras croisés, regardait sa femme
+sans parler. Mme des Ormes était confuse, embarrassée, et gardait le
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Caroline, dit enfin M. des Ormes, il faut que vous fassiez partir
+aujourd'hui même cette méchante femme.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! quel ennui! Faites-la partir vous-même; je ne veux pas me mêler
+de cette affaire; c'est vous qui l'avez commencée, c'est à vous de la
+finir.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES, sévèrement</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui la terminerez, Caroline, en expiation de votre
+négligence à l'égard de Christine. Moi je ne pourrais contenir ma colère
+en face de cette abominable femme qui rend depuis plus de deux ans cette
+malheureuse enfant l'objet de la pitié de nos domestiques, meilleurs
+pour elle que nous ne l'avons été. Chassez cette femme de suite.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Et que ferai-je de Christine? Ah!... une idée! je vais prendre Paolo
+pour la garder.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est ridicule et impossible! Mais il est certain que Christine serait
+bien gardée; Paolo est un homme excellent; on dit beaucoup de bien de
+lui dans le pays. En attendant que vous ayez une bonne (et il faut
+absolument en chercher une), dites à votre femme de chambre de soigner
+Christine.</p>
+
+<p>M. des Ormes sortit, riant à la pensée de Paolo bonne d'enfant. Mme des
+Ormes sonna, se fit amener Mina, lui donna ses gages, et lui dit de s'en
+aller de suite. Mina commença une discussion et une justification; Mme
+des Ormes s'ennuya, s'impatienta, se mit en colère, cria, et, pour se
+débarrasser de Mina, après une discussion d'une heure et demie, elle
+lui doubla ses gages, lui donna un bon certificat et promit de la
+recommander.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>GRAND EMBARRAS DE PAOLO</h3>
+
+<p>Pendant que Mina faisait ses paquets et se promettait de se venger de
+Christine en disant d'elle tout le mal possible, Paolo continuait et
+achevait la leçon de Christine; il fut enchanté de l'intelligence et de
+la bonne volonté de son élève, qui, dès la première leçon, apprit ses
+chiffres, ses notes de musique, quelques mots italiens, et commença à
+former des a, des o, des u, etc. Quand Mme des Ormes entra au salon,
+elle la trouva rangeant avec Paolo ses livres et ses cahiers.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voilà, mon cher monsieur Paolo! Je viens vous demander de me
+rendre un service.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que voudra la signora, répondit Paolo en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de renvoyer Mina, que mon mari a prise en grippe; je ne sais
+que faire de Christine. Aurez-vous la bonté de venir passer vos journées
+chez moi pour la garder et lui donner des leçons?</p>
+
+<p>Paolo, étonné de cette proposition inattendue et dont lui-même devinait
+le ridicule, resta quelques instants sana répondre, la bouche ouverte,
+les yeux écarquillés.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! continua Mme des Ormes avec impatience, vous hésitez? Vous
+étiez prêt à exécuter toutes mes volontés, disiez-vous.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, signora... sans aucun doute... mais.., mais...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi? Voyons, dites. Parlez...</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Signora... zé donne des leçons... à M. François.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Combien gagnez-vous?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante francs par mois, signora.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en donne cent...</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Mais, le pauvre François...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous aurez deux heures de congé par jour; vous emmènerez
+Christine chez le petit de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Mais..., signora, zé demeure bien loin..., M. de Nancé est loin...,
+pour revenir, c'est loin.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que de difficultés! Vous logerez ici... Voulez-vous, oui ou
+non?</p>
+
+<p>Christine le regarda d'un air si suppliant qu'il répondit presque malgré
+lui:</p>
+
+<p>&mdash;Zé veux, signora, zé veux, mais...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, je vais faire préparer votre chambre. Venez déjeuner.
+Viens, Christine.</p>
+
+<p>Paolo suivit, abasourdi de son consentement, qu'il avait donné par
+surprise, Christine avait l'air radieux; elle lui serra la main à la
+dérobée et lui dit tout bas:</p>
+
+<p>«Merci, mon bon, mon cher monsieur Paolo».</p>
+
+<p>A table, Mme des Ormes annonça à son mari que Paolo allait demeurer
+au château et qu'il se chargeait de Christine. M. des Ormes eut l'air
+surpris et mécontent, et dit seulement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible! Caroline, vous abusez de la complaisance de M.
+Paolo.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais non; je lui donne cent francs par mois.</p>
+
+<p>Paolo devint fort rouge; le mécontentement de M. des Ormes devint plus
+visible; il allait parler, lorsque Mme des Ormes s'écria avec humeur:</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, mon cher, pas d'objection. C'est fait; c'est décidé.
+Laissez-nous déjeuner tranquillement... Voulez-vous une côtelette ou un
+fricandeau, monsieur Paolo?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Côtelette d'abord; fricandeau après, signora.</p>
+
+<p>Mme des Ormes le servit abondamment, et lui fit donner du vin, du
+café, de l'eau-de-vie. Quand on eut fini de déjeuner, elle lui demanda
+d'emmener Christine dans le parc.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je vais emmener Christine; il faut bien que ce soit moi qui me charge
+de la promener ce matin, puisqu'il n'y a personne près d'elle. Viens.
+Christine.</p>
+
+<p>Il emmena sa fille, la questionna sur Mina, se reprocha cent fois de
+n'avoir pas surveillé cette méchante bonne et d'avoir livré si longtemps
+la malheureuse Christine à ses mauvais traitements.</p>
+
+<p>Paolo se rendit ensuite chez M. de Nancé. François fut le premier à
+remarquer l'air effaré et l'agitation du pauvre Paolo.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>Qu'avez-vous donc, cher monsieur Paolo? Vous Est-il arrivé quelque chose
+de fâcheux?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Oui..., non..., zé ne sais pas..., zé ne sais quoi faire.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? Parlez, mon pauvre Paolo. Ne puis-je vous venir en
+aide.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, signor! C'est la signora des Ormes. Je donnais une leçon à la
+Christinetta; bien zentille! bien intelligente! bien bonne! Et voilà
+la mama qui mé dit..., qui mé demande..., qui me forcé... à garder
+la Christina, à venir dans le sâteau, à promener, élever, soigner la
+Christina... Elle sasse la Mina; c'est bien fait; la Mina! qué canailla!
+qué Fouria!... Mais comment voulez-vous! Quoi pouis-zé faire? Le papa
+pas content! Ah! zé lé crois bien! Moi Paolo, moi homme, moi médecin,
+moi maître pour leçons, garder comme bonne oune petite signora de huit
+ans! c'est impossible! Et moi comme oune bête, zé dis oui, parce que
+la povéra Christinetta me regarde avec des yeux... que zé n'ai pou
+résister. Et pouis me serre les mains; et pouis me remercie tout bas si
+zoyeusement, que zé n'ai pas le courage de dire non. Et pourtant, c'est
+impossible. Que faire, caro signor? Dites, quoi faire?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Dites que vous donnez des leçons pour vivre.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Z'ai ait; elle me donne deux fois autant.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Dites que vous m'avez promis de donner des leçons à mon fils.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Z'ai dit: elle mé donne deux heures.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Dites que vous demeurez trop loin pour revenir le soir chez vous.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Z'ai dit; elle mé fait préparer une sambre au sâteau.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Sac à papier! quelle femme! Mais Quelle prenne une bonne.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'en a pas. Où trouver?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon cher, faites comme vous voudrez; mais c'est ridicule! Vous
+ne pouvez pas vous faire bonne d'enfant. N'y retournez pas; voilà la
+seule manière de vous en tirer.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Mais la povéra Christina! Elle est seule, malheureuse. La maman n'y
+pense pas; le papa n'y pense pas; la poveretta ne sait rien et voudrait
+savoir; ne fait rien et s'ennouie; ça fait pitié; elle est si bonne,
+cette petite!</p>
+
+<p>François n'avait encore rien dît; il écoutait tout pensif.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Papa, dit-il, me permettez-vous d'arranger tout cela? M. Paolo sera
+content, Christine aussi, et moi aussi.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Toi, mon enfant? Comment pourras-tu arranger une chose impossible à
+arranger?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me permettez de faire ce que j'ai dans la tête, j'arrangerai
+tout, papa.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Cher enfant, je te permets tout ce que tu voudras, parce que je sais
+que tu ne feras ni ne voudras jamais quelque chose de mal. Comment
+vas-tu faire?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir, papa. Vous savez que je suis grand, c'est-à-dire,
+ajouta-t-il en souriant, que j'ai douze ans et que je suis raisonnable,
+que je travaille sagement, que je me lève, que je m'habille seul, que je
+suis presque toujours avec vous.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est très vrai, cher enfant; mais en quoi cela peut-il
+arranger l'affaire de Paolo.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir, papa. Vous voyez d'après ce que je vous ai dit, que
+je n'ai plus besoin des soins de ma bonne, que j'aime de tout mon coeur,
+mais qu'il me faudra quitter un jour ou l'autre. Je demanderai à ma
+bonne d'entrer chez Mme des Ormes pour me donner la satisfaction de
+savoir Christine heureuse.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ta pensée est bonne et généreuse, mon ami; elle prouve la bonté de ton
+coeur; mais ta bonne ne voudra jamais se mettre au service de Mme des
+Ormes, qu'elle sait être capricieuse, désagréable à vivre. Elle est chez
+moi depuis ta naissance; elle sait que nous lui sommes fort attachés;
+elle t'aime comme son propre enfant, et il vaut mieux qu'elle reste
+encore près de toi pour bien des soins qui te sont nécessaires.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pour les soins dont vous pariez, papa, nous avons Bathilde, la femme
+de votre valet de chambre; elle m'aime, et je suis sûr que ma bonne
+serait bien tranquille, la sachant près de moi. Voulez-vous, papa? Me
+permettez-vous de parler à ma bonne?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Fais comme tu voudras, cher enfant; mais je suis très certain que ta
+bonne n'acceptera pas ta proposition.</p>
+
+<p>François remercia son père et courut chercher sa bonne; il l'embrassa
+bien affectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne, dit-il, tu m'aimes bien, n'est-ce pas, et tu serais contente
+de me faire plaisir?</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime de tout mon coeur, mon François, et je ferai tout ce que tu
+me demanderas.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je te préviens que je vais te demander un sacrifice.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Parle; dis ce que tu veux de moi.</p>
+
+<p>François fit savoir à sa bonne ce que Paolo venait de lui raconter;
+il lui expliqua la triste position de Christine, son abandon; il dit
+combien Christine l'aimait, combien elle lui était attachée et dévouée,
+et combien il serait heureux de la savoir aimée et bien soignée. Il
+finit par supplier sa bonne de se présenter chez Mme des Ormes pour être
+bonne de Christine.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, mon cher enfant; jamais je n'entrerai chez Mme des
+Ormes, je serais malheureuse, chez elle et loin de toi.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne serais pas malheureuse, puisqu'elle ne s'occupe pas du tout de
+Christine et que Christine est très bonne; et puis tu serais tout près
+de moi.</p>
+
+<p class="cen">LA BONNE</p>
+
+<p>&mdash;Mais je serais obligée de rester près de Christine et je ne pourrais
+pas te voir.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tu demanderas à venir ici tous les jours, et papa te fera reconduire
+en voiture. Je t'en prie, ma chère bonne, fais-le pour moi; ce me sera
+une si grande peine de savoir Christine malheureuse comme elle l'a été
+avec cette méchante Mina.</p>
+
+<p>La bonne lutta longtemps contre le désir de François; enfin, vaincue par
+ses prières et par l'assurance que Bathilde resterait près de lui, elle
+y consentit et elle permit à François de la faire proposer chez Mme des
+Ormes.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<h3>FRANÇOIS ARRANGE L'AFFAIRE</h3>
+
+<p>François courut triomphant annoncer à son père la réussite de sa
+négociation, et Paolo fut chargé d'aller de suite offrir à Mme des
+Ormes, la bonne de François. Paolo, enchanté de se tirer de l'embarras
+où l'avait plongé la proposition étrange de Mme des Ormes, approuva
+vivement l'idée de François, et alla en toute hâte la faire accepter par
+M. et Mme des Ormes, Il rencontra à la porte du parc, M. des Ormes avec
+Christine.</p>
+
+<p>«Signor! lui cria-t-il du plus loin qu'il l'aperçut, hé! signor! (M.
+des Ormes s'arrêta), zé vous apporte oune bonne nouvelle, oune nouvelle
+excellente; la signora sera très heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? qu'est-ce? répondit M. des Ormes avec surprise. Quelle nouvelle?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Z'apporte oune bonne excellente, Oune bonne admirable, oune bonne
+comme il faut à la signorina. La signora votre épouse veut Paolo pour
+bonne, c'est impossible, signor; n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Tout à fait impossible, mon cher monsieur Je ne le permettrai sous
+aucun prétexte.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, signor! Ni moi non plus, malgré: que z'ai dit oui. Mais voilà
+oune bonne admirable que zé vous apporte.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc? Où est cette merveille?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Qui? la dona Isabella, bonne de M. de Nancé Où est-elle? chez M. de
+Nancé, son maître, qui n'a plus besoin de la dona, puisque le petit
+François est avec son papa.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est très bien, mais je ne veux pas livrer la pauvre Christine à une
+seconde Mina, et je veux savoir ce que c'est que cette Isabelle.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Oh! signor! cette Isabella est oun anze, et la Mina est oun démon. Le
+petit Francesco aime la Isabella comme sa maman, et la petite Christina
+déteste la Mina comme oune diavolo (diable). C'est oune différence
+cela; pas vrai, signor? Avec la Mina, Christinetta était oune pauvre
+misérable; avec la Isabella, elle sera heureuse comme oune reine! Voilà,
+signor! Zé cours chercher la Isabella.</p>
+
+<p>Et Paolo courait déjà, lorsque M. des Ormes l'appela et l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, mon cher; donnez-moi le temps d'en parler à ma femme.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>Pas besoin, signor. Vous verrez la Isabella, vous la prendrez, et la
+signora votre épouse dira: «C'est bon». Dans oune minoute, zé serai de
+retour».</p>
+
+<p>Cette fois, Paolo courut si bien que M. des Ormes ne put l'arrêter.
+Christine avait été si étonnée qu'elle n'avait rien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Connais-tu cette Isabelle que recommande Paolo? lui demanda M. des
+Ormes.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, papa; je sais seulement que François l'aime beaucoup, qu'elle est
+très bonne pour lui, et qu'il était très fâché qu'elle cherchât à se
+placer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Dieu qui me l'envoie, se dit M. des Ormes; je ne peux pas faire
+la bonne d'enfant avec toutes mes occupations au dehors. C'est assommant
+d'avoir à promener une petite fille! Que Dieu me vienne en aide en me
+donnant cette femme dont Paolo fait un si grand éloge. Je n'en parlerai
+à ma femme que lorsque j'aurai terminé l'affaire.</p>
+
+<p>M. des Ormes rentra avec Christine, qui se mit à lire, à écrire, à
+refaire tout ce que Paolo lui avait appris le matin. Une heure après,
+Mme des Ormes entra au salon.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu ici toute seule, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je repasse mes leçons de ce matin, maman.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ici! au salon? Tu as perdu la tête! Est-ce qu'un salon est une salle
+d'étude? Emporte tout ça et va-t'en faire tes leçons ailleurs. Où as-tu
+pris ces livres, ces papiers? Et de la musique aussi? Tu ne comprends
+rien à tout cela. Reporte-les où tu les as pris.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce bon M. Paolo qui m'a tout apporté.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Paolo? C'est différent! Je ne veux pas dépenser mon argent en choses
+aussi inutiles. Emporte ça dans ta chambre; ne laisse rien ici.</p>
+
+<p>Christine commença à mettre les livres et les papiers en tas; la porte
+s'ouvrit, et Paolo entra au salon suivi d'Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;Signora, madama, dit-il en saluant à plusieurs reprises, z'ai
+l'honneur de présenter la dona Isabella.</p>
+
+<p>Mme des Ormes, étonnée, salua la dame qui accompagnait Paolo, ne sachant
+qui elle saluait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la dona Isabella: voilà, signora, oune lettre de M. de Nancé.</p>
+
+<p>De plus en plus surprise, Mme des Ormes ouvrit la lettre, la lut et
+regarda la bonne; l'air digne et modeste, doux et résolu de cette femme
+lui plut.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous désirez entrer chez moi? D'après la lettre de M. de Nancé, je
+n'ai aucun renseignement à prendre; vous aviez six cents francs de
+gages chez M. de Nancé; je vous en donne sept cents et tout ce que vous
+voudrez, pour que je n'entende plus parler de rien et qu'on me laisse
+tranquille, Entrez chez moi tout de suite: je n'ai personne auprès de
+ma fille. Tenez, emmenez Christine avec ses livres et ses paperasses.
+Monsieur Paolo, vous allez lui donner la leçon là-haut dans sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Et le piano, signora?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas qu'elle touche au piano du salon; faites comme vous
+voudrez, ayez-en un où vous pourrez, pourvu que je n'aie rien à acheter,
+rien à payer, et qu'on ne m'ennuie pas de leçons et de tout ce qui
+les concerne. Au revoir, monsieur Paolo; allez, Isabelle: va-t'en,
+Christine.</p>
+
+<p>Et elle disparut. Paolo tout démonté, Isabelle fort étonnée, Christine
+très ahurie, quittèrent le salon; Christine succombait sous le poids des
+livres et des cahiers; Isabelle les lui retira des mains; Paolo les prit
+à son tour des mains d'Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, dona Isabella, c'est trop lourd pour vous. Mais... où
+faut-il les porter, signorina Christina?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;En haut, dans ma chambre. Qui est cette dame? demanda-t-elle tout bas
+à Paolo.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;C'est la bonne que vous a donnée votre ami François; c'est sa bonne,
+dona Isabella.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, madame Isabelle, que François aime tant? Il m'a bien
+souvent parlé de vous... Et vous voulez bien quitter le pauvre François
+pour rester avec moi?</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mademoiselle; j'ai du chagrin de quitter mon cher petit François;
+j'aurais voulu rester encore l'été près de lui, mais il m'a tant
+suppliée de venir chez vous, que je n'ai pu lui résister. Je ne sais pas
+quand votre maman désire que j'entre tout à fait. Ne pourriez-vous pas
+le lui demander, mademoiselle?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose pas; il vaut mieux que ce soit M. Paolo, que maman a l'air
+d'aimer assez. Mon bon monsieur Paolo, voulez-vous aller demander à
+maman quand Mme Isabelle, bonne de François, peut entrer ici?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Zé veux bien, signorina; mais si votre mama est fâcée, comment zé
+ferai pour vous donner des leçons?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, mon bon monsieur Paolo, elle vous écoutera; allez, je vous
+en prie.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les yeux suppliant! Zé souis oune bête, zé cède toujours. Quoi
+faire? Obéir.</p>
+
+<p>Et Paolo se dirigea à pas lents vers l'appartement de Mme des Ormes,
+pendant que Christine faisait voir à sa future bonne celui qu'elle
+devait habiter. Il y avait deux jolies chambres, une pour la bonne, une
+pour Christine; Isabelle parut très satisfaite du logement et se mit à
+causer avec Christine en attendant la réponse de Paolo.</p>
+
+<p>Paolo avait frappé à la porte de Mme des Ormes.</p>
+
+<p>«Entrez», avait-elle répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est encore vous, monsieur Paolo. Que vous faut-il? Est-ce une
+simple visite ou quelque chose à demander?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;A demander, signora. La dona Isabella demande quand elle doit entrer?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout de suite; qu'elle reste, puisqu'elle y est.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, signora; elle n'a rien que sa personne cez vous;
+tout est resté cez M. de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;J'enverrai chercher ses effet, chez M. de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, signora; elle n'a pas dit adieu à son petit
+François, à M. de Nancé, à personne.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Elle ira demain en promenant Christine.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Mais, signora, elle aime de tout son coeur le petit François et elle
+voudrait s'en aller pas si vite, tout doucement.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! que vous m'ennuyez, mon cher Paolo! Qu'elle fasse ce qu'elle
+voudra, qu'elle vienne quand elle pourra, mais qu'on me laisse
+tranquille, qu'on ne m'ennuie pas de ces bonnes, de Christine, de
+François. Que je suis malheureuse d'avoir tout à faire dans cette
+maison.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Mais, signora, la Christina est votre chère fille; il faut bien que
+vous fassiez comme toutes les mama.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Allez-voua me faire de la morale, mon cher Paolo? Je suis fatiguée,
+éreintée, j'ai mille choses à faire: je dois dîner demain chez Mme de
+Guilbert; il est quatre heures, et je n'ai rien de prêt, ni robe, ni
+coiffure. Jamais je n'aurai le temps avec toutes ces sottes affaires.
+Faites pour le mieux, mon cher Paolo; arrangez tout ça comme vous
+aimerez mieux, mais de grâce, laissez-moi tranquille.</p>
+
+<p>Mme des Ormes repoussa légèrement Paolo, ferma la porte et sonna sa
+femme de chambre pour se faire apporter ses robes blanches, roses,
+bleues, lilas, vertes, grises, violettes, unies, rayées, quadrillées,
+mouchetées, etc., afin de choisir et arranger celle du lendemain.</p>
+
+<p>Paolo remonta chez Christine, raconta à sa manière ce qui s'était
+passé entre lui et Mme des Ormes. Il fut décidé que Paolo donnerait
+à Christine sa leçon, qu'il remmènerait Isabelle chez M. de Nancé et
+qu'elle viendrait le lendemain assez à temps pour habiller Christine,
+qui devait aller dîner chez Mme de Guilbert.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>M. DES ORMES GATE L'AFFAIRE</h3>
+
+<p>Paolo tombait de fatigue de ses allées et venues de la journée; il resta
+à dîner chez M. de Nancé, auquel il raconta la façon bizarre dont Mme
+des Ormes avait accepté Isabelle. François fut heureux de la certitude
+du bonheur de son amie Christine; mais, une fois la chose assurée, il
+sentit péniblement le vide que laisserait dans la maison l'absence de
+sa bonne. Il comprit mieux le sacrifice qu'il avait généreusement conçu
+pour le bien de sa petite amie, quand il fut accompli. Encore une nuit
+passée sous le même toit, et sa bonne ne serait plus là pour l'aimer, le
+consoler dans ses petits chagrins, le câliner dans ses petits maux. Sa
+tristesse fut de suite aperçue par son père, qui en devina facilement la
+cause.</p>
+
+<p>&mdash;Ton sacrifice est accompli, cher enfant, et malgré le chagrin que te
+causera l'absence de ta bonne, tu auras toujours la grande satisfaction
+de penser que tu es l'auteur d'une nouvelle et heureuse vie pour ta
+petite amie; peut-être serait-elle tombée encore sur une femme méchante
+comme Mina, ou tout au moins indifférente et négligente. Avec Isabelle,
+il est certain qu'elle sera aussi heureuse que peut l'être un enfant
+négligé par ses parents, et ce sera à toi qu'elle devra non seulement
+son bonheur présent, mais le bonheur de toute sa vie, car elle sera bien
+et pieusement élevée par Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, papa, c'est une grande consolation et un grand bonheur
+pour moi aussi, et je vous assure que je ne regrette pas d'avoir donné
+ma bonne à Christine; que je suis très content...</p>
+
+<p>Le pauvre François ne put achever; il fondit en larmes; son père
+l'embrassa, le calma en lui rappelant que sa bonne restait dans le
+voisinage, qu'il pourrait la voir souvent, et que Christine, qui avait
+un excellent coeur, lui tiendrait compte de son sacrifice en redoublant
+d'amitié pour lui. Ces réflexions séchèrent les larmes de François, et
+il résolut de garder tout son courage jusqu'à la fin.</p>
+
+<p>Le lendemain, quand Isabelle dut partir, il demanda à son père la
+permission d'accompagner sa bonne jusque chez Christine.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, mon ami; mais qui est-ce qui te ramènera?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Paolo, papa, qui est chez Christine pour ses leçons; nous reviendrons
+ensemble dans la carriole qui portera les effets de ma bonne, et il me
+donnera ma leçon d'italien et de musique au retour.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, mon ami; je te proposerais bien de te mener moi-même, mais
+je crains d'ennuyer M. et Mme des Ormes, qui m'ennuient beaucoup: la
+femme par sa sottise et son manque de coeur à l'égard de sa fille, et le
+mari par sa faiblesse et son indifférence.</p>
+
+<p>François partit donc avec Isabelle; ils préférèrent aller à pied pendant
+qu'une carriole porterait les malles au château des Ormes. Ils firent la
+route silencieusement; François retenait ses larmes; la bonne laissait
+couler les siennes.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Cher enfant, pourquoi m'as-tu demandé d'entrer chez Mme des Ormes?
+J'aurais pu encore passer deux ou trois mois avec toi.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et après, ma bonne, il aurait fallu tout de même nous séparer! Et tu
+aurais été placée loin de moi, tandis que chez Christine je pourrai te
+voir très souvent. Si tu avais pu rester toujours chez papa!... Mais tu
+as dit toi-même que, n'ayant rien à faire depuis que je sortais sans
+toi, que je couchais près de papa, que je travaillais loin de toi, tu
+t'ennuyais et que tu étais malade d'ennui. Tu cherchais une place, et
+en entrant chez Christine tu restes près de moi, tu me fais un grand
+plaisir en me rassurant sur son bonheur, et tu seras maîtresse de faire
+tout ce que tu voudras, puisque Mme des Ormes ne s'occupe pas du tout de
+la pauvre Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, mon François, tu as raison, mais... il faut du temps
+pour m'habituer à la pensée de vivre dans une autre maison que la
+tienne, ne pas t'embrasser tous les matins, et tant d'autres petites
+choses que j'abandonne avec chagrin.</p>
+
+<p>François pensait comme sa bonne, il ne répondit pas; ils arrivèrent au
+château des Ormes, ils montèrent chez Christine, qui finissait sa leçon
+avec Paolo. En apercevant François elle poussa un cri de joie et se
+jeta à son cou. François, déjà disposé aux larmes, s'attendrit de ce
+témoignage de tendresse et pleura amèrement.</p>
+
+<p>&mdash;François, mon cher François, pourquoi pleures-tu? s'écria Christine en
+le serrant dans ses bras. Dis-moi pourquoi tu pleures.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;C'est le départ de ma bonne qui me fait du chagrin mais je suis bien
+content qu'elle soit avec toi; elle t'aimera; tu seras heureuse, aussi
+heureuse que j'ai été heureux avec elle.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors... pourquoi l'as-tu laissée partir de chez toi?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pour que tu sois heureuse. Parce que je craignais pour toi une autre
+Mina.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;François, mon bon cher François! que tu es bon! Comme je t'aime: Je
+t'aime plus que personne au monde! Tu es meilleur que tous ceux que
+je connais! Pauvre François! cela me fait de la peine de te causer du
+chagrin.</p>
+
+<p>Et Christine se mit à pleurer. Isabelle fit de son mieux pour les
+consoler tous les deux, et elle y parvint à peu près.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure, François fut obligé de s'en aller. Christine
+demanda à Isabelle de le reconduire jusque chez lui, mais l'heure était
+trop avancée; il fallait s'habiller et partir pour aller dîner chez Mme
+de Guilbert.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous retrouverons dans deux heures, dit Christine à François; et
+tu verras aussi ta bonne parce que maman a dit qu'on me remmènerait à
+neuf heures et que ce serait ma bonne qui viendrait me chercher.</p>
+
+<p>«Quel bonheur!» dit François qui partit en carriole avec Paolo et le
+domestique, après avoir bien embrassé sa bonne et Christine, et tout
+consolé par la pensée de les revoir toutes deux le soir même.</p>
+
+<p>Isabelle commença la toilette de Christine, et sans la tarabuster, sans
+lui arracher les cheveux, elle l'habilla et la coiffa mieux que ne
+l'avait jamais été la pauvre enfant. Elle remercia sa bonne avec
+effusion, l'embrassa, lui dit encore combien elle était heureuse de
+l'avoir pour bonne et voulut aller joindre sa maman. Elle ouvrait la
+porte, lorsque M. des Ormes entra.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment! déjà prête? Qui est-ce qui t'a habillée? Comme te voilà bien
+coiffée? Avec qui es-tu ici?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Avec ma bonne, papa; c'est elle qui m'a coiffée et habillée.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bonne? d'où vient-elle? Que veut dire ça? (Encore une sottise
+de ma femme, pensa-t-il). J'en avais une qu'on m'a recommandée et
+que j'attends depuis le déjeuner. Je suis fâchée, madame, dit-il en
+s'adressant à Isabelle, que vous soyez installée ici sans que j'en aie
+rien su; mais je ne puis confier ma fille à une inconnue, et je vous
+prie de ne pas vous regarder comme étant à mon service.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais vous obliger, monsieur, d'après ce que m'avait dit Mme des
+Ormes, en venant de suite près de mademoiselle; mais du moment que ma
+présence ici vous déplaît, je me retire; vous me permettrez seulement de
+rassembler mes effets que j'avais rangés dans l'armoire.</p>
+
+<p>L'air digne, le ton poli d'Isabelle frappèrent M. des Ormes, qui se
+sentit un peu embarrassé et qui dit avec quelque hésitation:</p>
+
+<p>&mdash;Certainement! prenez le temps nécessaire; je ne veux rien faire qui
+puisse vous désobliger; vous coucherez ici si vous voulez.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, je préfère m'en retourner chez moi. Adieu donc, ma
+pauvre Christine; je vous regrette bien sincèrement, soyez-en certaine.</p>
+
+<p>Christine pleurait à chaudes larmes en embrassant Isabelle. M. des Ormes
+regardait d'un air étonné l'attendrissement de la bonne et les larmes de
+Christine, qui s'écria dans son chagrin:</p>
+
+<p>&mdash;Dites à mon bon François que je voudrais être morte; je serais bien
+plus heureuse.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! Christine, tu perds la tête. Quelle sottise de te mettre à
+pleurer parce que je ne garde pas une bonne que je ne connais pas, que
+personne ne connaît et qui est ici depuis quelques instants, je pense!</p>
+
+<p>Christine voulut répondre, mais elle ne put prononcer une parole.
+Isabelle ramassa promptement le peu d'effets qu'elle avait sortis de sa
+malle, embrassa une dernière fois Christine, et se disposa à partir en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;J'enverrai demain chercher la malle, monsieur; vous permettrez
+peut-être que je la laisse ici; mais si elle vous gêne, je demanderai à
+M. de Nancé de vouloir bien l'envoyer chercher de suite.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;M. de Nancé! vous le connaissez!</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur; je viens de chez lui.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous seriez...? Mais ne vous a-t-il pas donné une lettre pour
+moi?</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Non. monsieur; j'en avais une pour madame qui m'a arrêtée de suite;
+mais je vous assure que je regrette bien de m'être présentée; si j'avais
+prévu ce qui arrive, je m'en serais bien gardée.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mais... j'ignorais que vous fussiez la personne que devait
+envoyer M, de Nancé; je ne savais pas que vous eussiez vu ma femme;
+restez, je vous en prie, restez.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur; il pourrait m'arriver d'autres désagréments du même
+genre et je ne veux pas m'y exposer; habituée à être traitée par M.
+de Nancé avec politesse et même avec affection, un langage rude, une
+méfiance injurieuse me blessent et me chagrinent. Adieu une dernière
+fois, ma pauvre Christine; le bon Dieu vous protégera. François et moi,
+nous prierons pour vous.</p>
+
+<p>En finissant ces mots, Isabelle salua M. des Ormes et sortit. Christine
+se jeta dans un fauteuil, cacha sa tête dans ses mains et pleura
+amèrement. Elle ne pouvait aller dîner ainsi chez Mme de Guilbert; M.
+des Ormes, fort contrarié d'avoir agi si précipitamment, réfléchit un
+instant, laissa Christine et alla trouver sa femme.</p>
+
+<p>Mme des Ormes finissait sa toilette et mettait ses bracelets.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez arrêté une bonne tantôt?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Non; hier pour aujourd'hui.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le choix d'une bonne me regarde, que vous n'y entendez rien
+et que je ne suis pas obligée de vous demander des permissions pour agir
+comme je l'entends.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Votre cachotterie est cause d'un grand désagrément pour nous. Ne
+connaissant pas cette bonne, je l'ai renvoyée.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, stupéfaite</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez renvoyée! Mais vous avez perdu le sens! Jamais je
+ne retrouverai une femme sûre comme cette Isabelle! Courez vite;
+retenez-la, dites-lui de venir me parler.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES, embarrassé</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop tard; elle est partie.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, avec colère</p>
+
+<p>&mdash;Partie! c'est trop fort! c'est trop bête! c'est méchant pour Christine
+que vous prétendez aimer, grossier pour moi qui ai choisi cette femme,
+injurieux pour cette pauvre bonne, et impertinent pour M. de Nancé qui
+me la recommande comme une merveille.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je suis désolé vraiment...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien temps de se désoler quand la sottise est faite. Et voilà
+l'heure de partir pour ce dîner! Brigitte, allez chercher Christine».</p>
+
+<p>Cinq minutes après, Christine entra, les yeux et le nez rouges et
+bouffis, les cheveux en désordre, la robe chiffonnée.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Quelle figure! Qu'est-ce qui t'est arrivé pour te mettre en cet état?
+Tu ne peux pas aller ainsi faite chez Mme de Guilbert. Il faut te
+recoiffer et te rhabiller. Va chercher ta bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne est partie, dit Christine en recommençant à sangloter.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai! Alors, viens tout de même comme tu es.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne peut pas aller chez Mme de Guilbert sanglotante, décoiffée et
+chiffonnée.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous et laissez-moi faire; je sais ce que je fais. Viens,
+Christine.</p>
+
+<p>Mme des Ormes repoussa son mari, monta dans la voiture, prit Christine
+près d'elle et dit au cocher:</p>
+
+<p>«Chez M. de Nancé».</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ne m'attendez pas? Vous allez chez M. de Nancé? Pour
+quoi faire? c'est ridicule.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que je fais, et vous, vous ne savez pas ce que vous faites.
+Allez, Daniel.</p>
+
+<p>Daniel partit, laissant M. des Ormes stupéfait et très mécontent. Une
+demi-heure après, il fit atteler une petite voiture découverte et partit
+de son côté.</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<h3>MME DES ORMES RACCOMMODE L'AFFAIRE</h3>
+
+<p>Mme des Ormes arriva chez M. de Nancé au moment où la voiture de ce
+dernier avançait au perron. M. de Nancé attendait seul et fut très
+surpris de voir Mme des Ormes et Christine descendre de leur voiture.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Nancé, attendez un instant; où est Isabelle? Il faut
+que je lui parle. M. des Ormes a fait une sottise comme il en fait si
+souvent. Ne connaissant pas Isabelle, il l'a prise pour une aventurière
+et l'a fait partir, ne sachant pas que je l'eusse vue et arrêtée. Il est
+fort contrarié, je suis désolée, Christine est désespérée, et il faut
+que je voie Isabelle et que je la ramène chez moi.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Madame, à vous dire vrai, je ne crois pas que vous réussissiez, car
+elle doit être fort blessée du procédé de M. des Ormes; elle n'est pas
+encore de retour; revenant à pied par la traverse, elle sera ici dans un
+quart d'heure.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je l'attendrai chez vous Je ne pars pas avant d'avoir arrangé
+cette affaire.</p>
+
+<p>Un peu contrarié, M. de Nancé lui offrit le bras et la mena dans le
+salon, où ils trouvèrent François qui venait de rejoindre son père; il
+fit un cri de joie en voyant Christine et une exclamation de surprise en
+apercevant ses yeux rouges et les traces de ses larmes.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Christine, qu'as-tu? Pourquoi viens-tu? Qu'est-il arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;Ta bonne est partie, dit Christine, recommençant à sangloter.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Partie! Ma bonne! Et pourquoi?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Papa l'a renvoyée.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Renvoyé ma bonne! ma pauvre bonne! et pourquoi?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas; il ne la connaissait pas.</p>
+
+<p>François resta muet; combattu entre la joie de revoir sa bonne pour
+quelque temps encore et le chagrin de Christine, il ne savait ce qu'il
+devait regretter ou désirer, Mme des Ormes expliquait à M. de Nancé la
+gaucherie de M. des Ormes; M. de Nancé, ne sachant s'il devait l'accuser
+avec Mme des Ormes ou combattre l'accusation, gardait le silence. En
+ce moment on vit Isabelle passer dans la cour et rentrer; François et
+Christine coururent à elle.</p>
+
+<p>«Amenez-la, amenez-la!» criait Mme des Ormes.</p>
+
+<p>François et Christine la firent entrer de force dans le salon. Mme des
+Ormes courut à elle:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Isabelle, je viens vous chercher. Vous allez revenir chez
+moi; M. des Ormes n'a pas le sens commun; il ne vous connaissait pas,
+et il voulait avoir, il attendait Isabelle, bonne de François de Nancé;
+c'est donc pour vous avoir qu'il vous a renvoyée si brutalement! Mais
+n'y faites pas attention; il est honteux et désolé; Christine ne fait
+que pleurer; tout le monde est dans le chagrin. Vous reviendrez,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je dois avouer que la manière dont m'a parlé M. des Ormes m'a
+fort peinée, et que je crains d'avoir à recommencer des scènes de ce
+genre.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, jamais, ma bonne Isabelle; croyez-le et soyez bien tranquille
+pour l'avenir. Je défendrai à mon mari de vous parler; personne ne
+trouvera à redire à rien de ce que vous ferez; Christine vous obéira en
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! en tout et toujours, s'écria Christine, se jetant au cou
+d'Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne, ne repousse pas ma pauvre Christine, lui dit tout bas
+François en l'embrassant.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Mes chers enfants, je veux bien oublier ce qui s'est passé, mais M.
+des Ormes voudra-t-il à l'avenir me traiter avec les égards auxquels m'a
+habituée M, de Nancé?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vous réponds de lui, ma chère Isabelle; il ne s'occupe pas de
+Christine, vous ne le verrez jamais; je ne sais quelle lubie lui a pris
+aujourd'hui.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;Alors, puisque madame veut bien me témoigner la confiance que je crois
+mériter, je suis prête à retourner chez madame. Mais Mlle Christine est
+toute décoiffée et chiffonnée; elle ne peut pas dîner ainsi avec ces
+dames.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous viendrez avec nous et vous l'arrangerez là-bas ou en route; ça
+ne fait rien. Voyons, partis tous; nous sommes en retard, Monsieur de
+Nancé, venez avec moi dans ma voiture; les enfants et Isabelle suivront
+dans la vôtre.</p>
+
+<p>M. de Nancé, trop poli pour refuser cet arrangement, offrit le bras
+à Mme des Ormes et monta dans sa calèche. Isabelle et les enfants
+montèrent dans le coupé de M. de Nancé. Ils arrivèrent tous un peu tard
+chez les Guilbert, mais encore assez à temps pour n'avoir pas dérangé
+l'heure du dîner. Quelques instants après, M. des Ormes entra; il avait
+perdu du temps en faisant un détour pour s'expliquer avec Isabelle au
+château de Nancé; tout le monde en était parti, et lui-même vint les
+rejoindre chez les Guilbert. Après avoir salué M. et Mme de Guilbert, il
+s'avança vivement vers M. de Nancé.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien des excuses à vous faire, monsieur, du mauvais accueil que
+j'ai fait à la personne recommandée par vous, mais j'ignorais que vous
+eussiez écrit à ma femme, qu'elle eût vu la bonne de François, qu'elle
+l'eût prise de suite, et comme je ne connaissais pas de vue cette bonne,
+que je tenais beaucoup à elle précisément, et que je l'attendais d'un
+instant à l'autre, j'ai craint quelque originalité de ma femme; elle a
+déjà pris, sans aucun renseignement, cette Mina que j'ai renvoyée, et
+j'ai craint pour Christine une seconde Mina; je suis fort contrarié de
+ma bévue, et je voua demande de vouloir bien faire ma paix avec la bonne
+de François et d'obtenir d'elle qu'elle rentre chez moi pour le bonheur
+de Christine.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Mme des Ormes est déjà venue arranger votre affaire, monsieur;
+Isabelle a repris son service près de Christine; elle est ici avec les
+enfants.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mille remerciements, monsieur; je suis heureux de savoir par vous
+cette bonne nouvelle.</p>
+
+<p>Le dîner fut annoncé, et M. des Ormes quitta M. de Nancé pour offrir son
+bras à Mme de Sibran; on se mit à table. Les enfants dînaient à
+part dans un petit salon à côté; les jeunes Sibran et les Guilbert
+regardaient d'un air moqueur François et Christine qui avaient tous
+deux les yeux rouges; la toilette de Christine avait été imparfaitement
+arrangée.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi Mina t'a-t-elle si mal coiffée et habillée, Christine?
+demanda Gabrielle.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, je n'ai plus Mina.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Plus Mina! Que j'en suis contente pour toi! Pourquoi est-elle partie?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est papa qui l'a chassée hier matin.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Chassée? racontez-nous cela, Christine; ce doit être amusant.</p>
+
+<p class="cen">HÉLÈNE</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il a mis sa meute après elle?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sa meute composée du chien de garde et d'un basset.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous raconterai rien du tout, puisque vooe parlez ainsi de papa
+et de ses chiens.</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je t'en prie, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, je le dirai après dîner à Bernard et à Gabrielle; mais à vous
+autres, rien.</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Tu es ennuyeux, Maurice, avec tes méchancetés.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien dit de méchant; demande au chevalier de la Triste-Figure
+<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Surnom donné à un fou nommé don Quichotte.</blockquote>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Qui appelez-vous comme ça?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Votre chevalier, ébouriffé comme vous, et qui a les yeux gonflés comme
+vous, ce qui fait croire qu'on vous a administré une correction à tous
+les deux.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;On administre des corrections aux méchants comme vous, à des garçons
+mal élevés comme vous. François est toujours bon, et s'il a les yeux
+rouges, c'est par bonté pour moi et pour sa bonne. Et s'il a l'air
+triste, c'est parce qu'il est bon: il est cent fois mieux avec son air
+triste et doux que s'il avait l'air sot et méchant.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça, il a une belle tournure, une belle taille.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Attendez qu'il ait vingt ans, et nous verrons lequel sera le plus
+grand et le plus beau de vous deux.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Ha, ha, ha! quelle niaiserie? attendre huit ans!</p>
+
+<p>Christine, rouge et irritée, allait répondre, lorsque François l'arrêta.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-les dire, ma chère Christine! Ces pauvres garçons ne savent ce
+qu'ils disent: ne te fâche pas, ne me défends pas. Quel mal me font-ils?
+Aucun. Et ils se font beaucoup de mal en se faisant voir tels qu'ils
+sont. Tu vois bien que toi et moi nous sommes vengés par eux-mêmes.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Bien répondu, François! bien dit! Tu sais joliment te défendre contre
+les méchantes langues.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me défends pas, Bernard, car je ne me crois pas attaqué. Je
+calme Christine qui allait s'emporter.</p>
+
+<p>Bernard, Gabrielle et Mlles de Guibert se moquèrent de Maurice et
+d'Adolphe, qui finirent par ne savoir que répondre à François et à
+Christine, et, tout en riant et causant, le dîner s'avançait et on en
+était au dessert. Maurice et Adolphe, pour dissimuler leur embarras,
+mangèrent si abondamment que le mal de coeur les obligea de s'arrêter.</p>
+
+<p>Les autres enfants firent des plaisanteries sur leur gloutonnerie.</p>
+
+<p class="cen">HÉLÈNE</p>
+
+<p>&mdash;On dirait que vous mourez de faim chez vous.</p>
+
+<p class="cen">CÉCILE</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien que vous ne mangez rien de bon à la maison.</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez malades d'avoir trop mangé.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Et personne ne vous plaindra.</p>
+
+<p>Maurice et Adolphe, mal à l'aise et honteux, ne répondaient pas; ils
+avaient fini leur repas. On sortit de table; tout le monde descendit
+au jardin; les enfants se mirent à jouer et à courir, à l'exception de
+Maurice et d'Adolphe, qui restèrent au salon à moitié couchés dans des
+fauteuils. Ils avaient comploté de s'emparer de quelques cigarettes
+qu'ils avaient vues sur la cheminée, et de fumer quand ils seraient
+seuls; leurs parents leur avaient expressément défendu de fumer, mais
+ils n'avaient pas l'habitude de l'obéissance, et ils firent en sorte
+qu'on ne s'aperçût pas de leur absence.</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<h3>INCENDIE ET MALHEUR</h3>
+
+<p>M. de Guilbert proposa une promenade en bateau; on devait traverser
+l'étang, qui tournait comme une rivière et qui avait un kilomètre de
+long; on devait descendre sur l'autre rive, et assister à une danse
+à l'occasion de la noce d'une fille de ferme de M. de Guilbert. On
+s'embarqua en deux bateaux; on recommanda aux enfants de ne pas bouger;
+les messieurs se mirent à ramer. M. de Nancé avait placé François
+près de lui, et Christine s'était mise entre François et sa cousine
+Gabrielle. Quand on débarqua, la noce était très en train; on dansait,
+on chantait; on avait l'air de beaucoup s'amuser; les danseurs
+accoururent aussitôt pour inviter Mlles de Guilbert, Gabrielle et
+Christine; Bernard engagea à danser une des petites filles de la
+noce; les mamans, les papas dansèrent aussi; au milieu de l'animation
+générale, personne ne s'aperçut de l'absence de Maurice et d'Adolphe; à
+neuf heures, M. de Nancé parla de départ.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'est pas tard, dit Mme des Ormes.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Il est neuf heures, Madame, et, pour nos enfants, je crois qu'il est
+temps de terminer cette agréable soirée.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est ennuyeux, les enfants! Ils gâtent tout! Ils empêchent! Ne
+trouvez-voua pas?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve, Madame, qu'ils rendent la vie douce, bonne, intéressante,
+heureuse enfin; et, s'ils empêchent de goûter quelques plaisirs
+frivoles, ils donnent le bonheur. Le plaisir passe, le bonheur reste.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, on est bien plus à l'aise pour s'amuser sans enfants.</p>
+
+<p>Le jour baissait, et M. de Guibert avait fait allumer les lanternes du
+bateau, qui faisaient un effet charmant; elles étaient en verres de
+différentes couleurs, et formaient lustres aux deux bouts du bateau.
+Toute la société du château se rembarqua et on s'éloigna. M. et Mme de
+Sibran s'aperçurent enfin que Maurice et Adolphe ne les avaient pas
+accompagnés, ce qu'Hélène expliqua par le malaise qu'ils éprouvaient
+pour avoir trop mangé. On était arrivé au quart du trajet, à un tournant
+d'où l'on découvrait le château, et on vit avec surprise des jets de
+flammes qui éclairaient l'étang; chacun regarda d'où ils venaient, et on
+s'aperçut avec terreur qu'ils s'échappaient des croisées du château; les
+rameurs redoublèrent d'efforts pour aborder au plus vite; de nouveaux
+jets de flammes s'échappèrent des croisées de l'étage supérieur, et
+quand on put débarquer, les flammes envahissaient plus de la moitié du
+château. M. de Nancé fit rester les dames et les enfants sur le rivage;
+fit promettre à François de ne pas chercher à le rejoindre, et courut
+avec les autres pour organiser les secours. Les domestiques allaient
+et venaient éperdus, chacun criant, donnant des avis, que personne
+n'exécutait. M. de Sibran, fort inquiet de ses fils, les appela, les
+chercha de tous côtés; personne ne lui répondit; les domestiques, trop
+effrayés pour faire attention à ses demandes, ne lui donnaient aucune
+indication. M. de Guilbert ne s'occupait que du sauvetage des papiers,
+des bijoux et effets précieux; on jetait tout par les fenêtres, au
+risque de tout briser et de tuer ceux qui étaient dehors. Il n'y avait
+pas de pompe à incendie, pas assez de seaux pour faire la chaîne,
+personne pour commander; à mesure que les flammes gagnaient le château,
+le désordre augmentait; on avait heureusement pu sauver tout ce qui
+avait de la valeur, l'argent, les bijoux, les tableaux, le linge, les
+bronzes, la bibliothèque, etc. Mais tous les meubles, les tentures, les
+glaces furent consumés. M. de Guilbert travaillait encore avec ardeur
+à sauver ce que le feu n'avait pas atteint; M. de Sibran, éperdu,
+continuait à appeler et à chercher ses fils; M. de Nancé avait demandé
+aux domestiques ce qu'étaient devenus les jeunes de Sibran.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont sans doute dans le parc, Monsieur; on suppose qu'ils auront
+mis le feu au salon, où ils étaient restés seuls, et qu'ils se sont
+sauvés; on n'a trouvé personne dans les salons quand on s'est aperçu
+de l'incendie. Au rez-de-chaussée il ne leur était pas difficile de
+s'échapper.</p>
+
+<p>M. de Nancé, rassuré sur leur compte et se voyant inutile, retourna près
+de ces dames, pensant à l'inquiétude qu'avait certainement éprouvée
+François en le voyant s'exposer aux accidents d'un incendie, et aussi à
+l'inquiétude terrible de Mme de Sibran pour ses deux fils, qui étaient
+très probablement restés au salon, d'après le dire du valet de chambre.</p>
+
+<p>Un cri de joie salua son retour. François se jeta à son cou; il
+l'embrassa tendrement, et il sentit un baiser sur sa main; Christine
+était près de lui, l'obscurité croissante l'avait empêché de
+l'apercevoir! il la prit aussi dans ses bras et l'embrassa comme il
+avait embrassé François. Ensuite il chercha Mme de Sibran, qui était
+profondément accablée et qui, assise au pied d'un arbre, pleurait la
+tête dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mes enfants? dit-elle avec inquiétude.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'ils sont avec M. de Sibran, Madame; ils ne tarderont pas à
+venir vous rassurer.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE SIBRAN</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit loué! ils sont en sûreté! Les avez-vous vus? Où étaient-ils?</p>
+
+<p class="cen">M.DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais vous dire. Madame, Nous étions tous trop occupés
+pour avoir des détails. Mais, comme le disait le domestique que j'ai
+questionné, il est clair qu'ils ne pouvaient courir aucun danger,
+quand même ils se seraient trouvés dans le foyer de l'incendie; au
+rez-de-chaussée, à six pieds de terre, il ne pouvait rien leur arriver.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE SIBRAN</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, mais un incendie est toujours si terrible; Dieu vous
+bénisse, mon cher Monsieur, pour les nouvelles rassurantes que vous êtes
+venu me donner, et que mon mari...</p>
+
+<p>Un grand cri, cri de détresse et de terreur, interrompit sa phrase
+inachevée, A une mansarde du château, éclairée par les flammes,
+apparurent deux têtes livides, épouvantées, criant au secours; c'étaient
+Maurice et Adolphe, MM. de Sibran, des Ormes et les domestiques étaient
+en bas; leur cri d'épouvante avait répondu au cri de détresse des
+enfants. M. de Sibran se laissa tomber par terre; M, des Ormes, les
+mains jointes, la bouche ouverte, répétait: «Mon Dieu! mon Dieu!» mais
+ne bougeait pas. Les domestiques criaient et couraient.</p>
+
+<p>Mme de Sibran se releva et se précipita pour secourir ses fils, mais
+Dieu lui épargna la douleur de voir ses efforts inutiles, en la frappant
+d'un profond évanouissement.</p>
+
+<p>«Pauvre femme! dit M. de Nancé la regardant avec pitié; elle est mieux
+ainsi que si elle avait sa connaissance. François, ne bouge pas d'ici,
+je te le défends; je vais tâcher de sauver ces infortunés.»</p>
+
+<p>&mdash;Papa, papa, ne vous exposez point! s'écria François les mains jointes.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, je penserai à toi, cher enfant, et Dieu veillera sur
+nous.</p>
+
+<p>Et il s'élança vers le château.</p>
+
+<p>«Des matelas, vite des matelas!» cria-t-il aux domestiques épouvantés.</p>
+
+<p>A force de les exhorter, de les pousser, de répéter ses ordres, il
+parvint à faire apporter cinq ou six matelas, qu'il fit placer sous la
+mansarde où étaient encore Maurice et Adolphe, enveloppés de flammes et
+de fumée.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ.</p>
+
+<p>&mdash;Jetez-vous par la fenêtre, il y a des matelas dessous. Allons courage!</p>
+
+<p>Maurice s'élança et tomba maladroitement, moitié sur les matelas et
+moitié sur le pavé. M. de Nancé se baissa pour le retirer et faire place
+à Adolphe; mais avant qu'il eût eu le temps de l'enlever, Adolphe se
+jeta aussi et vint tomber sur les épaules de son frère, qui poussa un
+grand cri et perdit connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! s'écria M. de Nancé, ne pouviez-vous attendre une
+demi-minute?</p>
+
+<p>&mdash;Je brûlais, je suffoquais, répondit faiblement Adolphe.</p>
+
+<p>Et il commença à gémir et à se plaindre de la douleur causée par les
+brûlures. M. de Nancé remit Adolphe aux mains des domestiques, qui
+l'emmenèrent à la ferme, et lui-même s'occupa de faire revenir Maurice:
+mais ses soins furent inutiles; les reins étaient meurtris ainsi que
+les épaules; les jambes, qui avaient porté sur le pavé, étaient
+contusionnées et brisées; il demanda qu'on allât au plus vite chercher
+un médecin, étendit Maurice sur l'herbe, et engagea M. de Sibran à
+donner des soins à ses fils au lieu de se lamenter.</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme! ma femme! dit M. de Sibran avec désespoir.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Que diable! mon cher, ayez donc courage! Que votre femme s'évanouisse,
+on le comprend. Mais vous, faites votre besogne de père, et voyez ce
+qu'il y a à faire pour secourir vos fils.</p>
+
+<p class="cen">M. DE SIBRAN</p>
+
+<p>&mdash;Mes fils! mes enfants! Où sont-ils?</p>
+
+<p class="cen">M. DE. NANCÉ</p>
+
+<p>Ils sont contusionnés et brûlés; Maurice, là, près de vous et Adolphe à
+la ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Maurice! Maurice! Il s'écria M. de Sibran en se jetant près de lui.</p>
+
+<p>Maurice poussa un gémissement douloureux.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde! ne lui donnez pas d'émotions inutiles, faites-lui
+respirer du vinaigre, bassinez-lui le front et les tempes, mais ne le
+secouez pas! Mettez deux matelas près de lui, et tâchons de l'enlever
+pour le placer dessus.</p>
+
+<p>M. de Sibran demanda du monde pour l'aider à transporter Maurice. M.
+de Nancé appela M. des Ormes, lui répéta ce qu'il y avait à faire en
+attendant le médecin, et retourna près de ces dames. Il prit de l'eau
+dans son chapeau, en jeta quelques gouttes sur la tête et le visage de
+Mme de Sibran, toujours évanouie, lui bassina à grande eau les tempes,
+et le front, et demanda à ces dames de continuer jusqu'à ce qu'elle
+reprît ses sens. Mme des Ormes et Mme de Guilbert s'en chargèrent et
+apprirent par M. de Nancé le triste état de Maurice et d'Adolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui a causé l'incendie, papa? demanda François? Où est ma
+bonne?</p>
+
+<p>&mdash;Ta bonne va bien, mon enfant; elle est allée donner des soins à
+Adolphe. Quant à l'incendie et ce qui l'a occasionné, personne ne le
+sait; les domestiques étaient tous à table; il n'y avait au salon que
+Maurice et Adolphe; on ne comprend pas comment le feu a pris au salon,
+et comment ces deux garçons se sont trouvés dans les mansardes. Maurice
+est encore sans connaissance, et Adolphe gémit et ne parle pas; tous
+deux sont fortement brûlés et doivent souffrir beaucoup.</p>
+
+<p>Mme de Sibran était revenue à elle pendant que M. de Nancé parlait aux
+enfants consternés. On lui dit que ses fils étaient sauvés; M. de Nancé
+lui expliqua de quelle manière et comment la précipitation d'Adolphe
+avait contusionné Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;On a été chercher un médecin, ajouta-t-il, et je pense qu'on pourra
+sans inconvénient les transporter chez vous, madame.</p>
+
+<p>Après quelques autres explications à ces dames et aux enfants, Mme de
+Guilbert lui demanda si toutes les chambres du château avaient été
+atteintes et consumées, et s'il n'y avait plus de logement pour elle et
+sa famille.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tout est brûlé, madame, mais on a pu sauver les effets d'habillement
+et les objets de valeur.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE GUILBERT</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allons-nous devenir? Où irons-nous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Si J'osais vous offrir un refuge provisoire, madame, je vous
+demanderais de vouloir bien accepter mon château; je n'en occupe qu'une
+petite partie avec mon fils; le reste est à votre disposition.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE GUILBERT</p>
+
+<p>&mdash;Merci. monsieur de Nancé; je suis bien reconnaissante de votre offre;
+si mon mari m'y autorise, je l'accepterai pour quelques jours, jusqu'à
+ce que nous trouvions à nous loger. Ce sera une gêne pour vous, je le
+sais, et je vous suis d'autant plus obligée.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Trop heureux de vous venir en aide dans un si grand embarras, madame.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE GUILBERT</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-vous que nous nous installions chez vous dès cette nuit?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, madame. Je retourne chez moi pour donner les ordres
+necessaires. Viens, François; nous allons bientôt partir, mon ami.</p>
+
+<p>Mmes des Ormes et de Cémiane proposèrent à Mme de Sibran de la ramener
+près de ses fils.</p>
+
+<p>«Après quoi nous retournerons chacune chez nous; les pauvres enfants
+doivent être harassés de fatigue». dit Mme de Cémiane.</p>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<h3>HEUREUX MOMENTS POUR CHRISTINE</h3>
+
+<p>Ils se dirigèrent tous vers la pelouse où se trouvait Maurice avec son
+père, toujours morne et accablé, et MM. des Ormes et de Cémiane. Maurice
+avait retrouvé sa connaissance et la parole; il se plaignait de ses
+brûlures, de vives douleurs dans les jambes, dans les reins; il ne
+pouvait faire un mouvement sans gémir. Mme de Sibran s'agenouilla près
+de lui sans parler; ses larmes tombèrent amères et abondantes sur le
+visage de son fils noirci par la fumée, et qui exprimait une souffrance
+aiguë. Elle déposa un baiser sur son front, puis resta immobile et
+silencieuse. Elle demanda à ces dames de la laisser près de son fils et
+d'emmener leurs enfants. Elle pria M. de Sibran de faire porter Maurice
+près d'Adolphe, afin qu'elle les eût tous deux sous les yeux. M. de
+Nancé se chargea de la commission et s'éloigna avec François, que
+Christine n'avait pas quitté un instant. Isabelle vint les joindre pour
+chercher Christine et la faire monter dans la voiture de Mme des Ormes.
+Mais quand ils arrivèrent dans la cour où étaient les voitures, ils
+trouvèrent Mme des Ormes partie. N'ayant trouvé ni Christine ni
+Isabelle, elle s'en était informée; on lui avait répondu qu'elles
+avaient sans doute été emmenées par M. des Ormes; ne poussant pas plus
+loin ses recherches, elle était partie pour les Ormes.</p>
+
+<p>L'effroi de Christine en se voyant oubliée fut de suite calmé par M. de
+Nancé, qui lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma petite Christine, je t'emmènerai avec François et Isabelle, et tu
+coucheras chez moi avec Isabelle qui nous sera fort utile pour préparer
+les logements des Guilbert.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, cher Monsieur de Nancé, répondit Christine en lui baisant la
+main qui tenait la sienne. Comme vous êtes bon! Comme François est
+heureux! et comme je suis contente pour lui que vous soyez son papa!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, papa! mon cher papal s'écria François dont les yeux brillèrent
+de joie. Montons vite en voiture, de peur que Mme des Ormes ne revienne
+chercher Christine.</p>
+
+<p>Christine sauta dans la voiture près de M. de Nancé; François s'élança
+en face d'elle; Isabelle, près de lui: et M. de Nancé, souriant de
+l'inquiétude de François et de Christine, dit au cocher d'aller bon
+train. Quand ils arrivèrent, il chargea Isabelle d'installer Christine
+dans l'ancienne petite chambre de François donnant dans celle
+d'Isabelle; François, tout joyeux, mena Christine dans cette petite
+chambre, l'embrassa ainsi que sa bonne, et alla se coucher dans la
+sienne, près de son père. Il n'oublia pas dans sa prière de remercier le
+bon Dieu de lui avoir donné un si bon père et une si bonne petite amie,
+et il s'endormit heureux et reconnaissant.</p>
+
+<p>M. de Nancé, au lieu de se reposer des fatigues de la journée, veilla,
+avec Isabelle et Bathilde, à l'arrangement des chambres destinées aux
+Guilbert, maîtres et domestiques: tout était prêt quand ils arrivèrent.
+Il les reçut à la porte du château, les installa chacun chez eux, leur
+recommanda de demander tout ce qu'ils désiraient, et s'échappa à leurs
+remerciements mille fois répétés, en rentrant dans son appartement: il
+embrassa son petit François endormi et se coucha après avoir, lui aussi,
+remercié le bon Dieu de lui avoir donné un si excellent fils.</p>
+
+<p>Christine dormit tard et se réveilla le lendemain tout étonnée de ne pas
+connaître sa chambre; elle ne tarda pas à se ressouvenir des événements
+de la veille, et son coeur bondit de joie quand elle pensa qu'elle
+reverrait François et M, de Nancé et qu'elle déjeunerait avec eux, chez
+eux. A peine Isabelle l'eut-elle habillée et lui eut-elle fait faire sa
+prière, que François entra; Christine courut à lui et se jeta dans ses
+bras.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! François, garde-moi toujours chez toi! Je me sens si heureuse ici!
+mon coeur est tranquille comme s'il dormait.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je serais bien, bien content de te garder toujours, mais ton papa et
+ta maman ne voudront pas.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? qu'est-ce que ça leur fait? Tu vois bien qu'ils m'ont
+oubliée hier dans ce château brûlé.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que tout le monde était agité par cet incendie, Tu vas
+voir qu'ils vont t'envoyer chercher... En attendant, je viens t'emmener
+pour déjeuner. Je déjeune toujours avec papa, et j'ai dit que tu
+déjeunerais avec nous. Veux-tu?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Merci, merci, mon bon François. Quelle bonne idée tu as eue!</p>
+
+<p>François embrassa sa bonne, qui les regardait avec tendresse, et,
+prenant la main de Christine, ils coururent tous deux chez M. de Nancé
+qui écrivait en attendant François.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon bon cher papa, dit François en lui passant les bras
+autour du cou.</p>
+
+<p>Il se sentit en même temps embrassé de l'autre côté, et deux petits
+bras entourèrent aussi son cou. C'était Christine, qui faisait comme
+François.</p>
+
+<p>Il sourit, les embrassa tous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, chers enfants; vous voilà déjà ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Cher Monsieur de Nancé, gardez-moi toujours avec vous et avec
+François. Je serais si heureuse chez vous! je vous aimerai tant! autant
+que François, dit Christine en l'entourant toujours de ses bras.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre chère enfant, j'en serais aussi heureux que toi; mais c'est
+impossible! Tu as un père et une mère.</p>
+
+<p>&mdash;Quel dommage! dît Christine en laissant tomber ses bras.</p>
+
+<p>M. de Nancé sourit encore une fois et l'embrassa.</p>
+
+<p>&mdash;Notre déjeuner est prêt, dit-il. Nous avons bon appétit; mangeons.</p>
+
+<p>Il servit à Christine et à François une tasse de chocolat, et prit
+lui-même une tasse de thé. Les enfants mangèrent et causèrent tout le
+temps; leurs réflexions amusaient M. de Nancé; leur amitié réciproque
+le touchait; il regrettait, comme Christine, de ne pouvoir la garder
+toujours; son petit François serait si heureux! Mais il se redit ce
+qu'il les avait dit déjà:</p>
+
+<p>«C'est impossible!»</p>
+
+<p>Après les avoir laissés jouer quelque temps:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, ma petite Christine, dit-il, que je vais à présent faire
+atteler la voiture pour te ramener chez tes parents, qui doivent être
+inquiets de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà! s'écrièrent les deux enfants à la fois.</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui! déjà, mais vous vous reverrez bientôt et souvent. Isabelle te
+mènera promener de notre côté, et François ira se promener avec moi du
+côté des Ormes; vous jouerez pendant que je lirai au pied d'un arbre; et
+puis nous ferons des visites au château et à ta tante de Cémiane quand
+tu y seras.</p>
+
+<p>M. de Nancé fit atteler; il monta dans la voiture avec François,
+Christine et Isabelle; un quart d'heure après, ils descendaient au
+château des Ormes. Ils trouvèrent M, et Mme des Ormes dans le salon.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voilà, Monsieur de Nancé; c'est fort aimable de m'avoir
+vous-même ramené Christine; je pensais bien que quelqu'un s'en serait
+chargé.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment est-ce M. de Nancé qui nous amène Christine? D'où venez-vous
+donc, mon cher Monsieur?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;De chez moi, Monsieur.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est que vous ne savez pas, mon cher, que j'ai laissé Christine
+hier soir chez les Guilbert, la croyant avec vous. Ce n'est pas
+étonnant! Cet incendie était si terrible! Mais j'ai bien pensé ce matin,
+en la sachant encore absente, que M. de Nancé ou bien ma soeur de Cémiane
+l'aurait emmenée et nous la ramènerait.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous abusez de l'obligeance de M. de Nancé, Caroline.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout. Je suis bien sûre que M. de Nancé est très heureux de me
+rendre ce service.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là, oui, Madame; je vous l'affirme bien sincèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, dit Mme des Ormes triomphante. Vous croyez toujours
+que les autres pensent comme vous Je suis persuadée, moi, que si j'avais
+à faire un voyage, et si je demandais à M. de Nancé de garder Christine
+chez lui en mon absence, il le ferait avec plaisir.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non seulement avec plaisir, Madame, mais avec bonheur. Essayez, vous
+verrez.</p>
+
+<p class="cen">MADAME. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes aimable, Monsieur de Nancé!</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Caroline, ne faites donc pas des suppositions impossibles, Monsieur de
+Nancé, voulez-vous rester à déjeuner avec nous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>Merci bien, Monsieur; j'ai chez moi nos pauvres voisins incendiés, et je
+ne les ai pas encore vus Aujourd'hui.</p>
+
+<p>M. de Nancé partit avec François quelques instants après; Christine
+monta dans sa chambre avec Isabelle.</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<h3>TRISTES SUITES DE L'INCENDIE</h3>
+
+<p>Aucun événement extraordinaire ne vint plus troubler la tranquillité
+des châteaux voisins. Christine continua à voir François, Gabrielle et
+Bernard, presque tous les jours, tantôt chez eux, tantôt au château des
+Ormes. François s'attachait de plus en plus à Christine, et, grâce au
+désir qu'avait Isabelle de se rapprocher de lui, ils se retrouvaient
+dans leurs promenades et aussi dans leurs visites au château de Cémiane.
+M. de Nancé, cédant au désir de François, donnait souvent des déjeuners
+et des goûters aux enfants des environs; c'étaient les beaux jours de
+François et de Christine. Paolo continuait avec un succès marqué ses
+leçons à ses deux élèves. Mme des Ormes avait voulu que Paolo les donnât
+à Christine sans payement, mais M. des Ormes, qui redoutait le ridicule,
+plus encore qu'il ne craignait l'humeur de sa femme, les paya assez
+largement pour fermer la bouche aux mauvaises langues; car dans le
+voisinage on s'amusait beaucoup de l'avarice de Mme des Ormes pour tout
+ce qui concernait sa fille.</p>
+
+<p>La vie se passait donc heureuse et calme pour François et Christine;
+pour M. de Nancé, qui n'était heureux que par son fils: pour Isabelle,
+qui aimait beaucoup Christine à cause de la tendresse qu'elle
+témoignait à François, et aussi à cause des charmantes qualités qui se
+développaient par les soins de cette bonne intelligente et par ceux de
+M, de Nancé. Ce dernier portait à Christine une affection paternelle, et
+il cherchait à suppléer à la direction qui manquait à la pauvre enfant
+du côté de ses parents, par des conseils, toujours écoutés et suivis
+avec reconnaissance. Mme des Ormes oubliait sans cesse sa fille pour
+ne s'occuper que de toilette et de plaisirs. M. des Ormes, faible et
+indifférent, avait, comme nous l'avons vu, des éclairs de demi-tendresse
+qui ne duraient pas; tranquille sur le sort de Christine depuis qu'il la
+savait sous la direction sage et dévouée d'Isabelle, il ne s'occupait
+pas de sa fille, et cherchait, comme sa femme, à passer agréablement
+ses journées. Tous deux laissaient à Isabelle liberté complète d'élever
+Christine selon ses idées; c'est ainsi qu'aidée de M. de Nancé elle
+donna à Christine des sentiments religieux et des habitudes qui lui
+manquaient; elle la menait au catéchisme avec François, qui fit cette
+année sa première communion sous la direction du bon curé du village et
+guidé par son père, dont la piété touchait et encourageait François et
+Christine. Dès les premiers temps qui suivirent l'entrée d'Isabelle chez
+Christine, ils eurent occasion d'exercer la vertu de charité à l'égard
+de Maurice et d'Adolphe. Les brûlures d'Adolphe le faisaient souffrir
+beaucoup, mais ce n'était rien auprès de ce que souffrait Maurice.
+Outre des brûlures, le médecin lui avait trouvé les reins et le dos
+contusionnés et déviés et les jambes toutes disloquées.</p>
+
+<p>On les transporta chez eux la nuit même de l'incendie; et ce fut après
+qu'ils furent installés dans leurs lits, que les deux médecins appelés
+commencèrent à panser les brûlures et à remettre les membres démis et
+brisés. Paolo avait demandé à assister à l'opération; il voulut donner
+des conseils, et faire autrement que ne faisaient les médecins pour
+remettre les membres disloqués et brisés. Mais on se moqua de ses avis,
+et on refusa de les suivre.</p>
+
+<p>Paolo se retira en branlant la tête, et dit le lendemain à M. de Nancé:</p>
+
+<p>«Mauvais, mauvais pour le Maurice! Sera bossou et horrible; les zambes
+mal arranzées; très mal! C'est abouminable! Moi z'aurais fait bien; pas
+comme ces zens imbéciles».</p>
+
+<p>Maurice poussa des cris lamentables pendant cette opération, qui dura
+une demi-heure environ. Maurice se trouvait dans l'impossibilité de
+remuer, à cause des appareils qui maintenaient ses jambes et ses
+épaules; il fallait le faire boire et manger, le moucher et l'essuyer
+comme un petit enfant; il se désolait, se fâchait; ses colères et ses
+agitations augmentaient son mal.</p>
+
+<p>Les premiers jours sa vie fut en danger, et personne ne put le voir;
+mais, après un mois, M. de Nancé demanda si François ne pouvait pas
+venir le distraire et le consoler; M. et Mme de Sibran acceptèrent la
+proposition avec joie, et ils annoncèrent à leurs fils la visite de
+François.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi l'avez-vous acceptée, dit Maurice en gémissant. Il va
+triompher de me voir si malade; Adolphe et moi, nous nous sommes moqué
+de sa bosse, et il doit nous en vouloir.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE SIBRAN</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre ami, tu t'ennuies tant et tu souffres tant, que ton père et
+moi nous avons jugé utile de te donner une distraction.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Jolie distraction!</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Agréable passe-temps!</p>
+
+<p>Malgré l'humeur qu'ils témoignaient ils ne voulurent pas que Mme de
+Sibran écrivît à François pour l'empêcher de venir. Le lendemain,
+François arriva à une heure; ni Maurice ni Adolphe ne bougèrent ni ne
+parlèrent quand il entra chez eux et qu'il leur dit bonjour d'un air
+affectueux.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien souffert et vous souffrez encore beaucoup?...</p>
+
+<p>Pas de réponse.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons été tous bien tristes de votre accident... Papa a envoyé
+tous les jours savoir de vos nouvelles... Dès que j'ai su que vous
+alliez un peu mieux, j'ai bien vite demandé la permission de venir
+vous voir... Vous surtout, pauvre Maurice, qui ne pouvez pas faire un
+mouvement... Je voua fatigue peut-être?... Dites-le moi franchement; je
+reviendrai demain ou après-demain...</p>
+
+<p>Le pauvre François était un peu embarrassé; il ne savait s'il devait
+rester ou s'en aller; il attendit encore quelques minutes, et, Maurice
+et Adolphe persistant à garder le silence, il se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Maurice; adieu, Adolphe; je reviendrai vous voir avec papa, et
+je ne resterai pas longtemps, pour ne pas vous fatiguer.</p>
+
+<p>Le bon François sortit un peu triste du mauvais accueil que lui avaient
+fait ces garçons dont il avait déjà eu tant à se plaindre; mais,
+toujours bon et généreux, il se dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas leur en vouloir, à ces pauvres malheureux! Ils
+souffrent; peut-être que le bruit leur fait mal... Je verrai une autre
+fois à leur parler de choses qui les amusent.</p>
+
+<p>Christine savait qu'il avait été voir les Sibran; le lendemain, elle
+alla chez lui savoir de leurs nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Ils souffrent toujours beaucoup, répondit François.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ont-ils été contents de te voir?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas; ils ne me l'ont pas dit.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;T'ont-ils raconté comment le feu avait pris au salon?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne leur ai pas demandé.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;De quoi avez-vous donc causé?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Mais ils n'ont pas causé; j'ai parlé tout seul.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! est-ce que leur langue est brûlée!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS, souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Non; seulement ils ne parlent pas...</p>
+
+<p>Christine le regarda attentivement.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;François... ils t'ont fait quelque méchanceté, et tu ne veux pas le
+dire. Je le vois à ton air embarrassé.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as deviné, Christine, dit M. de Nancé en riant. Ils ne lui ont
+pas dit un mot, pas répondu un oui ou un non; ils ne l'ont pas regardé.
+Et François veut y retourner.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Tu es trop bon, François! Je t'assure que tu es trop bon. Ne
+trouvez-vous pas, cher monsieur?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;On n'est jamais trop bon, ma petite Christine, et rarement on l'est
+assez. En retournant chez Maurice et Adolphe, François fait un double
+acte de charité, il rend le bien pour le mal, et il visite des
+malheureux qui souffrent et qui ont longtemps à souffrir encore, surtout
+Maurice. Cette seconde visite les touchera peut-être; et, s'ils voient
+souvent François, ils deviendront probablement meilleurs.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai cela; on est toujours meilleur quand on a passé quelque
+temps avec François et avec vous... Et c'est pourquoi je serais si
+contente de ne jamais vous quitter tous les deux!.., Si vous vouliez?...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre chère enfant, dit M. de Nancé en l'embrassant, n'y pense pas;
+c'est impossible.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Quand je serai vieille, et que je serai ma maîtresse, je viendrai chez
+vous et j'y resterai toujours.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous verrons; nous avons le temps d'y penser. En attendant, va
+jouer avec François; j'ai à travailler.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous faites? A quoi travaillez-vous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tu es une petite curieuse. Je travaille à un livre que tu ne comprends
+pas.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez? Je crois, moi, que je comprendrai. De quoi parlez-vous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;De l'éducation des enfants, et des sacrifices qu'on doit leur faire.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>Ce n'est pas difficile à comprendre. Il faut faire comme vous, voilà
+tout. Je comprends très bien tous les sacrifices que vous faites
+à François. Je vois que vous restez toujours à la campagne pour
+l'éducation de François; que vous ne voyez que les personnes qui peuvent
+être utiles ou agréables à François; que vous me laissez venir si
+souvent vous déranger et voua ennuyer chez vous, pour François; que vous
+m'apprenez à être bonne et pieuse, pour François; que voua m'aimez enfin
+pour François; que vous...</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, assez, chère enfant; tu es trop modeste pour ce qui te regarde
+et trop clairvoyante pour le reste. Dans l'origine, je t'ai aimée et
+attirée pour François, mais je t'ai bien vite aimée pour toi-même, et,
+après François, tu es la personne que j'aime le plus au monde. François
+le sait bien; nous parlons souvent de toi, et nous nous entendons très
+bien pour t'aimer.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, se jetant à son cou.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien contente de ce que voua me dites là! Comme je vous aime,
+cher, cher monsieur de Nancé! Et comme cela m'ennuie de vous appeler
+monsieur! J'ai toujours envie de vous dire: PAPA.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ne fais jamais cela, mon enfant; ce serait mal.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi mal?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ce serait presque un blâme pour ton papa; c'est comme si
+tu disais: M. de Nancé est meilleur pour moi que mon vrai papa, et je
+l'aime davantage.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mais... ce serait la vérité.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Chut! ma Christine: chut! Que personne ne t'entende dire pareille
+chose.</p>
+
+<p>Christine resta un instant sans parler, la tête appuyée sur l'épaule de
+M. de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;A quoi penses-tu, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que je suis très heureuse de vous avoir connus, vous et
+François. Il est si bon, François!</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il est bien bon, mais prends garde qu'il ne s'impatiente de
+perdre son temps à nous regarder au lieu de jouer.</p>
+
+<p class="cen">CHRITINE</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que cela t'ennuie? François?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! pas du tout. J'aime beaucoup A t'entendre dire des choses
+aimables à papa et à l'entendre te répondre.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Iras-tu demain chez Maurice?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement; je l'ai promis.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que j'y aille avec toi?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si papa veut bien t'emmener.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne peux pas y aller, Christine: tu as neuf ans; tu ne peux pas
+faire des visites à des grands garçons de treize et onze ans.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'était seulement pour que François ne s'ennuie pas chez eux que je
+demandais à y aller, car je les déteste... c'est-à-dire je ne les aime
+pas beaucoup.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien fait de te reprendre, chère petite, car ton déteste n'était
+pas charitable; à présent, mes enfants, allez-vous-en; vous m'empêchez
+d'écrire.</p>
+
+<p>Les enfants allèrent rejoindre Isabelle et jouèrent quelque temps.
+Paolo arriva pour donner à François ses leçons; et ils se séparèrent en
+disant:</p>
+
+<p>«A demain!»</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>CHANGEMENT DE MAURICE</h3>
+
+<p>Le lendemain, avant la visite de Christine, qu'elle faisait toujours un
+peu tard, vers trois heures, à cause des leçons que lui donnait Paolo,
+François retourna avec son père chez les Sibran; il monta, comme la
+veille, chez Maurice et Adolphe, qui le virent entrer avec surprise.
+Maurice rougit et voulut parler, mais il ne dit rien.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Maurice; bonjour, Adolphe; j'espère que vous allez un peu
+mieux aujourd'hui... Vos yeux sont plus animés et vous êtes moins
+pâles... Je ne vous ferai pas une longue visite... comme hier...
+seulement pour vous raconter que M. de Guilbert va demain s'établir à
+Argentan, où il a trouvé une maison à louer, pendant qu'il fait rebâtir
+son château brûlé... Il paraît qu'il ne perdra rien, parce que la
+compagnie d'assurances lui paye tous ses meubles et son château...
+Adieu, pauvre Maurice; adieu, Adolphe; je prie toujours le bon Dieu
+qu'il vous guérisse bientôt.</p>
+
+<p>François leur fit un salut amical et se dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>«François!» appela Maurice aune voix faible. François retourna bien vite
+près de son lit.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;François! pardonnez-moi; pardonnez à Adolphe. Vous êtes bon, bien bon!
+Et nous, nous avons été si mauvais, moi surtout! Oh! François! comme
+Dieu m'a puni! Si vous saviez comme je souffre! De partout! Et toujours,
+toujours! Ces appareils me gênent tant! Pas une minute sans souffrance!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Maurice! Je suis bien triste de ce terrible accident. Je ne
+puis malheureusement pas vous soulager: mais si je croyais pouvoir vous
+distraire, vous être agréable, je viendrais vous voir tous les jours.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! Bon, généreux François! Venez tous les jours; restez bien
+longtemps.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;A demain donc, mon cher Maurice; à demain, Adolphe.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut sorti, le regard douloureux de Maurice se reporta sur son
+frère.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'as-tu rien dit, Adolphe? Comment n'as-tu pas été touché de
+la bonté de ce pauvre François, que nous avons reçu si grossièrement
+avant-hier et qui veut continuer ses visites, malgré notre méchanceté?</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Je déteste ce vilain bossu; les bossus sont toujours méchants; c'est
+toi-même qui l'as dit.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mal dit, car François est bon.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on sait s'il est bon ou méchant?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il fait nous prouve qu'il est bon. S'il vient demain, je t'en
+prie, sois poli pour lui, et parle-lui.</p>
+
+<p>Adolphe ne répondit pas; Maurice était fatigué, il ne dit plus rien.</p>
+
+<p>En revenant à la maison avec son père, François lui raconta avec bonheur
+ce que lui avait dit Maurice, M. de Nancé partagea le triomphe de
+François et lui fit voir combien la bonté et l'indulgence réussissaient
+mieux que la colère et la sévérité.</p>
+
+<p>&mdash;Continue ta bonne oeuvre, cher ami, peut-être s'améliorera-t-il tout à
+fait. C'est un vrai bonheur quand on peut rendre bons les méchants.</p>
+
+<p>Christine fut enchantée du résultat de cette seconde visite, et
+encouragea François à continuer et à tâcher de ramener aussi Adolphe à
+de meilleurs sentiments. Pendant deux mois, François retourna tous les
+jours chez les Sibran. Adolphe guérit de ses brûlures au bout d'un mois;
+il resta rebelle aux sollicitations de Maurice et insensible à la bonté,
+à l'amabilité de François. Le pauvre Maurice, au contraire, de plus
+en plus touché de la généreuse affection que lui témoignait François,
+devint plus doux, plus endurant, plus résigné de jour en jour; au bout
+de ces deux mois, Je médecin lui permit de se lever et de faire usage
+de ses membres remis. Quand il se leva, sa faiblesse le fit retomber
+de suite, sur son lit; un second essai, plus heureux, lui permit de
+s'appuyer sur ses jambes et de se tourner vers la glace; mais de
+quelle terreur ne fut-il pas saisi quand il vit ses jambes tordues et
+raccourcies, une épaule remontée et saillante, les reins ployés et ne
+pouvant se redresser, et le visage, jusque-là enveloppé de cataplasmes
+ou d'onguent, couturé et défiguré par les brûlures! Adolphe l'avait été
+aussi, mais beaucoup moins.</p>
+
+<p>Le malheureux Maurice poussa un cri d'horreur et retomba presque inanimé
+sur son lit. Mme de Sibran se jeta à genoux, le visage caché dans ses
+mains, et M. de Sibran quitta précipitamment la chambre pour cacher son
+désespoir à son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! criait Maurice, ayez pitié de moi! Mon Dieu! ne me
+laissez pas ainsi! Que vais-je devenir? Je ne veux pas vivre pour être
+un objet d'horreur et de risée.</p>
+
+<p>Puis, se relevant et se regardant encore dans la glace:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je suis horrible, affreux! François lui-même reculera d'épouvante
+en me voyant! Lui est bossu, c'est vrai, mais son visage, du moins,
+est joli, ses jambes sont droites... Et moi! et moi!... Maman, maman,
+secourez-moi; ayez pitié de votre malheureux Maurice!</p>
+
+<p>Mme de Sibran releva son visage inondé de larmes, et, regardant encore
+Maurice, l'horreur et le chagrin dont elle fut saisie lui firent
+craindre un évanouissement; au lieu de répondre à l'appel de son fils,
+elle se releva et courut rejoindre son mari pour unir sa douleur à la
+sienne.</p>
+
+<p>Maurice resta seul en face de la glace; plus il examinait ses
+difformités nouvelles, plus elles lui paraissaient hideuses et
+repoussantes; sa pâleur rendait plus apparentes les coutures et les
+plaques rouges de son visage; sa faiblesse faisait ployer ses reins et
+ses jambes. Pendant qu'il continuait l'examen de sa personne, la porte
+s'ouvrit doucement, et François entra. Toujours attentif à éviter ce qui
+pouvait peiner ou blesser les autres, il réprima, non sans peine, un cri
+de surprise et de frayeur à la vue de l'infortuné Maurice, qu'il devina
+plus qu'il ne le reconnut. Maurice se retourna, l'aperçut et examina
+l'impression qu'il produisait sur François. Il ne put découvrir que
+l'expression d'une profonde pitié et d'un sincère attendrissement.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre ami! Mon pauvre Maurice! Quel malheur! Mon Dieu, quel
+malheur!</p>
+
+<p>François soutint dans ses bras Maurice prêt à défaillir; il le fit
+asseoir, resta près de lui, et pleura avec lui et sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Du courage, mon ami, lui dit-il après quelques instants; ne perds pas
+l'espoir de redevenir ce que tu étais. Tu es faible à présent, tu ne
+peux pas te redresser ni te tenir sur tes jambes; dans quelques jours,
+quelques semaines au plus, tu retrouveras des forces et tu te tiendras
+droit comme avant.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, François; je sens que je ne me tiendrai jamais droit. Et mes
+jambes?... Comment se redresseraient-elles? elles sont contournées et
+tortues. Et l'épaule? Comment s'aplatirait-elle et redeviendrait-elle ce
+qu'elle était? Regarde-moi et regarde-toi. Eh bien! moi qui me suis tant
+moqué de ton infirmité, qui t'ai ridiculisé et tourmenté, j'en suis
+réduit à envier ton apparence. Je n'oserai jamais me montrer; je ne
+sortirai plus de ma chambre.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tu auras tort, mon pauvre Maurice; tu te rendras malade, tu
+t'ennuieras horriblement et tu souffriras bien plus.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu que ce soit agréable de voir tout le monde rire et chuchoter,
+d'entendre crier les petits enfants: Un bossu, un bossu! Venez voir un
+bossu!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS. souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas agréable, je le sais mieux que tout antre; c'est triste
+et pénible. Mais on se résigne à la volonté du bon Dieu et on s'y
+habitue un peu. Et puis, comme on est heureux quand on trouve quelqu'un
+de bon qui vous témoigne de la pitié, de l'amitié, qui prend votre
+défense, qui vous aime parce que vous êtes infirme! Ce bonheur-là,
+Maurice, compense ce qu'il y a de pénible dans ma position.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Tu pourrais dire notre position... Ce que tu m'as dit me fait du bien;
+je ne me sens plus aussi désespéré; peut-être, en effet, serai-je moins
+difforme dans quelque temps.</p>
+
+<p>François resta longtemps chez Maurice; quand il le quitta, le désespoir
+des premiers moments était calmé; il promit à François d'espérer, de se
+résigner et d'obéir docilement aux prescriptions du médecin, quand même
+il ordonnerait les promenades à pied et en voiture.</p>
+
+<p>Adolphe ne parut pas, tant que François resta chez Maurice; il n'avait
+pas encore vu son frère levé. Quand Maurice fut seul, Adolphe entra; il
+poussa un cri en voyant la difformité de Maurice.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Maurice, que tu es laid! Quelle tournure tu as! Quelles
+épaules! Quelles jambes! Et ta figure!... En vérité, je te plains! c'est
+affreux! c'est horrible!</p>
+
+<p class="cen">MAURICE, tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, Adolphe; je le vois sans que tu me le dises.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Toi qui te moquais tant de François, tu es bien pis que lui! Si tu
+voyais la figure que tu as!</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vue dans la glace.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Et tu n'as pas eu peur en te voyant?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai pleuré... Et le bon François a pleuré avec moi.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui veut dire que je dois pleurer aussi... Je t'en demande bien
+pardon; je suis très fâché de ce qui t'arrive, mais il m'est impossible
+de pleurer comme un enfant parce que tu as eu le malheur de devenir
+difforme!</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est mal ce que tu dis, Adolphe! François m'a consolé, m'a
+encouragé; et toi, qui es mon frère et qui devrais me plaindre, tu ne
+trouves rien à dire pour me consoler de ce grand malheur.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;François a pleuré avec toi parce qu'il est bossu, lui; mais moi, que
+veux-tu que je fasse, que je dise?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Adolphe. Laisse-moi seul, je t'en prie; ton indifférence me peine;
+elle m'afflige pour toi.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi? tu es bien bon! Je suis très fâché de ce qui t'arrive, mais
+quant à pleurer et en mourir de chagrin, je laisse cette satisfaction
+au sensible François. Adieu, je sors avec papa; nous allons t'acheter
+quelque chose pour te consoler; nous serons de retour dans une heure.</p>
+
+<p>Adolphe sortit. Maurice joignit les mains avec un geste de désespoir
+et gémit tout haut sur l'insensibilité de son frère; il en fit la
+comparaison avec François, et il se demanda d'où pouvait venir cette
+différence. Il crut comprendre qu'elle provenait de l'éducation
+différente qu'ils avaient reçue: Adolphe et lui, élevés légèrement,
+sans religion, sans principes, ne vivant que pour le plaisir et la
+dissipation; François, élevé pieusement, sérieusement, quoique gaiement,
+pratiquant la religion et la charité, s'oubliant pour les autres et
+faisant passer le devoir avant le plaisir. «Il faut que j'en parle à
+François, se dit-il, et si j'ai deviné juste, je changerai de manière de
+penser et de vivre, et je crois que j'en serai plus heureux.»</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>HEUREUSE BIZARRERIE DE MADAME DES ORMES</h3>
+
+<p>Christine arriva le lendemain comme d'habitude pour savoir des nouvelles
+du malade; les larmes lui vinrent aux yeux quand elle sut combien
+l'incendie et la chute avaient défiguré le pauvre Maurice, et le
+désespoir dans lequel il était plongé à l'arrivée de François; elle fut
+très contente du second succès de son ami.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre que tu finiras par le rendre excellent. C'est comme moi;
+tu m'obliges à devenir bonne, rien que par amitié pour toi. Je ne sais
+ce que je serais capable de faire pour toi.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne ferais pas de mauvaises choses, bien certainement.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! d'abord parce que tu ne m'en conseillerais jamais, et puis
+parce que je te ferais de la peine et à ton papa aussi en faisant mal.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Bonne Christine! je plains le pauvre Maurice, s'il doit rester
+infirme, de n'avoir pas une chère petite Christine comme moi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a qu'à prendre pour amie une des demoiselles Guilbert.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sont pas des Christine.</p>
+
+<p>Un domestique entra.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Nancé demande M. François et Mlle Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous demandez, papa? dit François.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, chers enfants; je reçois un petit mot de Mme des Ormes qui me
+demande d'aller de suite chez elle avec toi, François, et avec toi,
+Christine; je ne sais pas ce qu'elle désire de nous. Il faut y aller,
+mes enfants; apprêtez-vous, nous irons à pied par les prairies.</p>
+
+<p>Les enfants et Isabelle furent prêts en cinq minutes; M. de Nancé les
+attendait sur le perron; ils coururent gaiement en avant. M. de Nancé
+les suivait avec Isabelle.</p>
+
+<p>&mdash;Que peut me vouloir Mme des Ormes? se demandait-il. Elle est si
+bizarre, si absurde, que je crains toujours quelque sottise dont ma
+petite Christine serait victime... et mon pauvre François aussi par
+conséquent... Je vais le savoir bientôt, au reste; la voici qui vient
+au-devant de nous.</p>
+
+<p>Effectivement, Mme des Ormes, ne pouvant attendre patiemment l'arrivée
+de M, de Nancé, accourait comme une jeune personne de quinze ans,
+cueillant une fleur, poursuivant un papillon, gambadant et pirouettant.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Venez vite, monsieur de Nancé, que je vous dise une bonne nouvelle. M.
+des Ormes vient d'acheter un hôtel à Paris, superbe hôtel! Je donnerai
+des bals, des concerts... Non, pas de concerts; je n'aime pas la
+musique. Des tableaux vivants; c'est charmant. Vous figurerez dans mes
+tableaux vivants; vous ferez le roi Assuérus, et moi la reine Esther, et
+mon mari l'oncle Mardochée; ah, ah, ah! mon mari en Mardochée avec une
+grande barbe blanche! N'est-ce pas que ce sera amusant?</p>
+
+<p>&mdash;Très amusant, madame, répondit gravement M de Nancé; mais ce n'est pas
+pour cela que vous m'avez fait venir avec les enfants?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, si fait; c'est pour vous proposer de venir demeurer avec nous
+dans mon hôtel; vous prendrez le rez-de-chaussée, que je vous louerai
+dix mille francs, mais à la condition que, les jours de réception, on
+soupera dans votre appartement.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, madame. D'abord je ne joue pas la comédie; ensuite
+je passe mes hivers à la campagne avec mon fils.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;A la campagne! Quel dommage! J'avais si bien arrangé tout cela! Vous
+auriez fait un superbe Assuérus».</p>
+
+<p>M. de Nancé ne put s'empêcher de sourire: tout cela lui parut d'un
+tel ridicule, que pour le faire sentir à Mme des Ormes et pour l'en
+dégoûter, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez Paolo, madame! Ordonnez-lui de laisser pousser sa barbe et ses
+moustaches; il jouera tout ce que vous voudrez.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est une idée. Quand vous serez chez vous, envoyez-moi Paolo.
+Adieu, mon cher monsieur de Nancé; au revoir, je pars demain. Christine,
+dis adieu à tes amis, nous partons demain.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;François, mon cher François! je ne veux pas le quitter! Laissez-moi
+avec lui, maman; je vous en supplie, ne m'emmenez pas.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Madame, madame, laissez-moi ma chère Christine! Je serai si malheureux
+sans elle! De grâce, je vous en prie, ne l'emmenez pas.</p>
+
+<p>Et tous deux se jetèrent en sanglotant au cou l'un de l'autre.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! qu'est-ce que cela? Quelle scène absurde! Vas-tu
+finir de pleurer, Christine. Cela m'ennuie de voir pleurer.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je pleurerai toujours tant que je serai séparée de François.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je t'enverrai à Séraphin, à Franconi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas de Séraphin sans François; je veux rester avec
+François.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! quel ennui! Que vais-je devenir avec une figure pleurante en
+face de moi? Mon bon monsieur de Nancé, de grâce, venez faire Assuérus.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, madame: je ne me ferai jamais comédien.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Que faire alors? Venez à mon secours.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Madame,... M. de Nancé hésita.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, quoi? dites, dites, mon cher monsieur de Nancé. Délivrez-moi de
+cet ennui; je ne peux pas supporter la lutte.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Madame... je vous offre un moyen de vous en délivrer. Laissez-moi
+Christine; vous serez bien plus libre, sans aucun embarras, aucune gêne.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour vous quel ennui! quelle charge!</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame; je jouirai d'abord du bonheur de ces deux enfants, et
+puis de la satisfaction de vous rendre un service, quelque léger qu'il
+soit.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Léger? mais c'est un énorme service que vous me rendez. C'est vrai!
+Cette pauvre Christine! elle serait sans cesse dérangée de sa chambre
+pour mes soirées, mes dîners: elle serait mal, très mal. Chez vous elle
+sera très bien; c'est une chose décidée alors. Je vous l'envoie demain
+avec Isabelle. Seulement, comme j'ai besoin de mes chevaux et de mes
+gens, je l'enverrai dans la charrette de la ferme avec ses effets.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ne dérangez personne, madame, j'irai prendre moi-même Christine et
+Isabelle.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Merci, cher monsieur; vous me rendez un service d'ami; je vous en
+remercie infiniment. Envoyez-moi Paolo pour Assuérus.</p>
+
+<p>M. de Nancé, délivré de son inquiétude pour François et Christine, rit
+bien franchement à la pensée de Paolo en Assuérus. Mais il promit de
+l'envoyer le soir même. Il allait s'éloigner, lorsque Mme des Ormes le
+rappela.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Nancé!... cher Monsieur de Nancé, vous êtes si bon, que
+vous voudrez bien, j'en suis sûre, compléter votre obligeance en prenant
+Christine aujourd'hui même; j'ai tant à faire! M. des Ormes est parti
+ce matin; je dîne chez ma belle-soeur de Cémiane; je ne verrai pas
+Christine; alors j'aime mieux vous la donner de suite.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;De tout mon coeur, chère Madame: quand faut-il que je vienne la
+prendre?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite! Remmenez-la, et envoyez votre carriole pour ses effets,
+qu'Isabelle mettra dans une malle. Adieu, Christine; adieu, ma fille;
+sois bien sage, bien obéissante; ne fais pas enrager ce bon M. de Nancé,
+qui veut bien de toi. Au revoir, dans six ou sept mois.</p>
+
+<p>Elle embrassa Christine sur les deux joues, serra la main de M. de
+Nancé, et s'éloigna en courant et sautillant comme elle était venue.</p>
+
+<p>Quand elle se fut éloignée, Christine et François, dont le coeur
+bondissait de joie, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, puis
+Christine se jeta dans ceux de M. de Nancé, qu'elle embrassait en
+répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! mon père! mon bon père! Vous m'avez sauvée! Que je vous
+aime, cher, cher père! Il M. de Nancé, attendri, lui rendit ses baisers.</p>
+
+<p>&mdash;Chère enfant! Oui, je suis ton père d'adoption; tu sais si je t'aime
+tendrement.</p>
+
+<p>Et il réunit dans ses bras ces deux enfants dont l'un était à lui, et
+dont fautre lui était seulement confié, mais il les aimait presque d'une
+égale tendresse. La rentrée au château de Nancé fut triomphale; des cris
+de joie annoncèrent à Bathilde le séjour de Christine au château.
+Le dîner, la soirée furent une fête et un éclat de rire continuel.
+Christine se coucha, installée dans la maison de son cher François et
+fut longtemps à s'endormir, tant la joie l'agitait. François était au
+moins aussi heureux; et M. de Nancé l'était plus sérieusement et plus
+profondément.</p>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<h3>PAOLO, PRIS, S'ÉCHAPPE</h3>
+
+<p>Aussitôt après être rentré, M. de Nancé envoya chercher Paolo et le fit
+mener de suite chez Mme des Ormes, qui l'attendait avec impatience. Dès
+qu'elle l'aperçut, elle courut à lui.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Arrivez, arrivez vite, mon cher Paolo; j'ai besoin de vous. M. de
+Nancé vous a-t-il parlé?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Non, Signora; il m'a seulement dit, avant que z'aie pou descendre de
+la voiture: «Partez vite, mon cer, «Madame des Ormes vous attend. Et
+la voiture m'a remmené si vite que z'en avais le vertize, Ce bon M. de
+Nancé, il a des ceveaux qui courent comme des diavolo.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Bon! c'est très bien! Je pars demain pour Paris; je laisse Christine
+à M. de Nancé; mon mari a acheté un hôtel charmant, je donnerai des
+soirées, des bals et j'ai besoin de vous.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;De moi! Oh! Signora! ze ne sais pas danser, voltizer en tournant comme
+la sarmante Signora des Ormes. Ze ne peux vous servir à rien et z'aime
+mieux rester avec M. de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Du tout, du tout. J'ai besoin de vous pour mes charades; vous ferez
+Assuérus.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Quoi c'est des sarades, Signora? Quoi c'est Souérousse?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Des charades sont des choses charmantes; je vous expliquerai cela plus
+tard. Assuérus est un roi; ce sera vous.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Mais ze ne peux pas être roi, Signora. Ze ne souis qu'un pauvre
+médecin italien.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes nigaud, mon cher! Vous ne serez pas roi pour de bon, ce
+sera pour rire; et je serai votre Esther, votre femme.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO, effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Signora, c'est impossible! Ce bon M. des Ormes! Non, non! Ze ne
+pouis pas accepter ça, Signora. Ze souis trop zeune pour que vous soyez
+ma femme.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque je vous dis que tout cela est pour rire, pour s'amuser.
+Il faut absolument que je voua emmène.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Signora, de grâce! laissez-moi avec M. de Nancé mon bon ami. Ze souis
+trop bête pour etre un roi.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne fait rien, Assuérus était très bête. Vous allez coucher ici; je
+vous emmènerai demain avec moi. Brigitte, faites préparer un lit pour M.
+Paolo, je l'emmène à Paris. Sans adieu, mon cher Paolo.</p>
+
+<p>Brigitte, faîtes préparer un dîner pour M. Paolo. Je pars; à demain.</p>
+
+<p>Mme des Ormes sauta dans un coupé, qui s'éloigna rapidement. Paolo resta
+sur le perron sans voix et sans mouvement. Revenant à lui enfin et se
+frappant la tête de ses poings:</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! qu'ai-ze fait? Elle va m'emmener! ze ne veux pas moi avoir
+oune femme si horrible et si ridicoule! Ze veux la laisser au pauvre M.
+des Ormes!... Quel diable d'Assouérous! Ze ne souis pas Assouérous! ze
+souis le pauvre Paolo, et ze veux être le pauvre Paolo et rester avec
+le bon M. de Nancé qui ne me fait zamais enrazer comme cette femme
+ridicoule. Et ze veux rester et donner des leçons à mon petit
+François... Quel bon garçon!... Et à ma Christinetta!... Quelle bonne,
+douce demoiselle! Si vive, si gaie, et qui vous entortille avec ses
+grands yeux bleus si doux, et qui rient toujours... Quoi faire? Ze vais
+parler à M. de Nancé; ze me moque bien du dîner de la Signora; ze ne
+veux pas de son dîner, moi.</p>
+
+<p>Paolo partit en courant, malgré les cris de Brigitte, et arriva tout
+essoufflé chez M. de Nancé au moment où les enfants venaient de se
+coucher.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>Qu'y a-t-il donc, mon pauvre Paolo? Vous arrivez comme un homme
+poursuivi par des loups.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>Oh! caro Signor, z'aimerais mieux une bande de loups que Mme des Ormes;
+ze me souis sauvé cé vous; elle veut m'emmener, me faire roi Assouérous,
+m'épouser. C'est impossible, Signor! impossible! Ze ne veux pas être son
+mari! Ze ne veux pas sasser ce pauvre M. des Ormes! Quoi faire Signor!
+elle va me relancer partout; à Arzentan, cé vous, partout!</p>
+
+<p>M. de Nancé riait à se tenir les côtes; il calma le pauvre Paolo, lui
+expliqua ce que Mme des Ormes voulait de lui, et qu'elle serait la vie
+qu'il mènerait à Paris. Paolo frémit, pria M. de Nancé de le cacher
+jusqu'après le départ de sa persécutrice et de lui permettre de venir
+passer quelques jours chez lui, de peur que Mme des Ormes ne le fit
+enlever à Argentan. M. de Nancé lui promit secours et protection,
+consentit volontiers à le garder tant qu'il voudrait rester à Nancé, et
+lui demanda où il avait dîné.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Noulle part, Signor! Cette femme m'a fait perdre la tête et l'appétit.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Vous aller dîner ici, mon pauvre Paolo. Je vais dire qu'on vous
+prépare à dîner et à coucher.</p>
+
+<p>Pendant que Paolo tremblait d'être enlevé, Mme des Ormes se fâchait et
+grondait tous ses gens pour avoir laissé échapper ce pauvre Paolo. Elle
+commanda qu'on allât au petit jour à Argentan, et qu'on le lui ramenât
+de gré ou de force; mais le lendemain la carriole revint sans Paolo,
+qu'on n'avait pu trouver nulle part. Grande colère de Mme des Ormes,
+qui n'avait plus le temps d'aller à sa recherche: elle partit furieuse,
+arriva de même et trouva à redire à tout ce que son mari avait fait
+dans l'appartement; elle donna divers ordres contraires à ceux qu'avait
+donnés M. des Ormes, et, aussitôt arrivée, elle annonça qu'elle aurait
+une grande soirée dans quinze jours, vers le 15 décembre. Et dès le
+lendemain elle commença sa vie dissipée et tourbillonnante visites,
+emplettes, dîners, spectacles, soirées, se couchant à trois et
+quatre heures du matin, se levant à midi, une vie de femme du monde,
+c'est-à-dire de folle. Elle se mit à organiser les charades, mais elle
+trouvait difficilement des acteurs et actrices. Quand on sut qu'elle
+voulait faire le rôle d'Esther, personne ne voulut faire Assuérus. Dans
+son désespoir, elle écrivit à Paolo:</p>
+
+<p>«Mon cher, mon bon Paolo, je vous demande de grâce de me donner huit
+jours. Prenez demain le chemin de fer; descendez chez moi, dans mon
+hôtel, rue de la Femme-Sans-Tête, 18. Je ne vous garderai que huit jours
+au plus; et comme je ne veux pas vous faire perdre l'argent que vous
+font gagner vos leçons, je vous donnerai cinq cents francs le jour de
+votre départ. J'ai absolument besoin de vous; sans vous, ma fête est
+manquée. Si vous me refusez, je ne vous reverrai de ma vie et je vous
+défendrai de voir Christine. Ne répondez pas, mais arrivez vite.»</p>
+
+<p>«CAROLINE DES ORMES.»</p>
+
+<p>Quand Paolo reçut cette lettre, il retomba dans le désespoir; M. de
+Nancé, après avoir ri de la persévérance de Mme des Ormes, conseilla à
+Paolo de se rendre à ses voeux et de prendre le chemin de fer de midi qui
+l'amènerait à Paris à quatre heures. Paolo soupira, pleura même, se
+tapa la tête et partit, maudissant la signora et ses charades. Il était
+attendu; on le reçut avec enthousiasme; sans lui donner le temps de se
+reposer, Mme des Ormes l'entraîna dans le salon où se faisaient les
+répétitions; tous les acteurs y étaient; ils accueillirent Paolo avec
+des éclats de rire que ne justifiaient que trop son air effaré, étrange,
+son attitude embarrassée et son apparence misérable; car pour ménager
+son habit de parade, il avait mis sa redingote râpée et tachée, des
+souliers ferrés, le reste à l'avenant, Mme des Ormes le traînant par la
+main, le présentant à tout le monde:</p>
+
+<p>&mdash;Voici mon Assuérus, disait-elle; commençons la répétition.</p>
+
+<p>On plaça Paolo sur une estrade; l'un lui leva le bras, l'autre la jambe;
+on lui ouvrit la bouche, on lui tira le nez, on hérissa ses cheveux;
+tous riaient à se tordre, excepté Paolo, qui, impatienté de ces
+plaisanteries et de ces rires, bondit de dessus l'estrade au milieu du
+salon, et cria avec colère:</p>
+
+<p>&mdash;Ze ne veux pas qu'on me tiraille comme un veau qu'on égorge. Ze veux
+qu'on me respecte et qu'on me donne à manzer. Si la Signora me fait des
+farces comme ça, moi, Paolo, ze prends la dilizence et m'en retourne à
+Arzentan.</p>
+
+<p>Toute la société rit de plus belle, mais se retira devant les yeux
+enflammés et les gestes furieux de Paolo, Mme des Ormes lui expliqua que
+c'était une répétition, qu'on allait lui servir un bon repas; elle
+le flatta, le calma, et puis elle sonna pour qu'on le menât dans sa
+chambre. Elle pria ces messieurs et ces dames de ne pas se décourager,
+que tout irait bien maintenant qu'elle tenait son Assuérus, et qu'elle
+se chargeait de lui faire répéter son rôle et ses pauses. Le jour de
+la représentation arriva. Le salon était plein de monde; deux tableaux
+avaient été passablement exécutés. Esther et Assuérus, qui excitaient
+d'avance les rires de l'assemblée, étaient attendus avec impatience;
+enfin la toile se leva. Assuérus, raide comme un soldat au port d'armes,
+le sceptre sur l'épaule en guise de fusil, regardait les spectateurs
+d'un oeil hébété et terrifié; Esther, demi-agenouillée devant lui, les
+bras tendus, le regardait d'un oeil suppliant.</p>
+
+<p>«Abaissez, votre sceptre sur ma tête», avait-elle dit tout bas, au
+moment où la toile allait se lever. Assuérus l'abaissa, mais trop tard,
+convulsivement et si durement que le sceptre tomba de tout son poids sur
+la tête de Mme des Ormes; le coup était si violent, si imprévu, qu'elle
+ne put s'empêcher de porter la main à sa tête en poussant un léger cri,
+Assuérus, éperdu, jeta sceptre, couronne et manteau, sauta à bas de
+l'estrade et disparut. Mme des Ormes se releva, regarda d'un air
+courroucé ses invités, qui riaient à qui mieux mieux, s'approcha de la
+rampe et voulut parler; sa grande bouche ouverte, son nez osseux et
+détaché, ses pommettes saillantes, son front bas, son air oie enfin,
+redoublèrent les éclats de rire; on n'avait jamais vu pareille Esther,
+Mme des Ormes, furieuse, se retira, se promettant de se venger sur Paolo
+de l'échec qu'elle subissait. Mais Paolo n'y était plus; devinant la
+confusion et la colère de Mme des Ormes, il fit lestement un paquet de
+ses effets, mit dans son portefeuille les cinq cents francs que lui
+avait donnés M. des Ormes le matin même, et courut au chemin de fer pour
+y attendre le premier départ. Le lendemain, de bonne heure, il était à
+Nancé, racontant sa mésaventure qu'il bénissait puisqu'il lui devait
+d'être débarrassé de Mme des Ormes. Les enfants furent enchantés de le
+revoir; il leur raconta les beautés de Paris telles qu'il les avait vues
+et jugées, et les ennuis des répétitions, des dîners et des soirées de
+Mme des Ormes tels qu'il les avait éprouvés.</p>
+
+<p>Peu de jours après, il reçut une lettre furieuse de son Esther; elle le
+traitait de mal élevé, de brutal, de goujat, de voleur même, pour avoir
+accepté et emporté les cinq cents francs que son mari avait eu la
+sottise de lui donner.</p>
+
+<p>«Ze les ai bien gagnés, se dit Paolo en riant; quant à ses inzures,
+ze m'en moque et je m'en bats l'oeil et le mollet. Mas ze vais la
+défourioser. Ze vais lui dire des soses... des soses qui lui feront
+ouvrir sa grande bouce comme oune bouce de crocodile».</p>
+
+<p>Et se mettant à table, il écrivit:</p>
+
+<p>«O signora! ô bella, ô adorable! comment est-il possible qu'Assouérous
+reste comme oune homme de carton devant la belle Esther! Z'ai fait
+tomber sur votre ceveloure admirable, sur vos ceveux éparpillés, mon
+sceptre de bois, z'ai donné une calotte sans le vouloir, ze vous zoure,
+signora bella. Et pouis, la douleur de votre douleur a si rempli de
+douleur ma cétive personne, que moi, Paolo, roi Assouérous, zé mé souis
+sauvé et z'ai couru comme un dératé zousqu'à la dilizence du cemin de
+fer. Pardonnez, signora de mon coeur, signora de mon âme, et recevez
+encore votre humble, soumis et éternel esclave.»</p>
+
+<p>«PAOLO PERONNI».</p>
+
+<p>Il faut que ze montre à M. de Nancé; c'est zoliment zoli ce que z'ai
+écrit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Nancé, signor, venez, ze vous prie, lire ma réponse,
+dit Paolo en entrant chez M. de Nancé. Vous me direz si ce n'est pas
+sarmant. Voici la lettre, voilà la réponse.</p>
+
+<p>M. de Nancé sourit à la lecture du style de Mme des Ormes, et éclata de
+rire en lisant la réponse de Paolo. Celui-ci, enchanté de l'effet qu'il
+avait Produit, attendait, en ouvrant la bouche jusqu'aux Oreilles, que
+M. de Nancé témoignât tout haut son admiration.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, lui rendant les lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Paolo, votre lettre est, dans son genre, aussi ridicule que
+celle de Mme des Ormes. Elle vous injurie comme un Auvergnat, et vous
+lui répondez par une moquerie par trop évidente.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Cer monsieur de Nancé, ze ne souis pas bête, quoique z'aie l'air
+d'oune imbécile; c'est comme ça qu'il faut faire avec cette signora
+absourdissima. Elle croit qu'elle est souperbe, ze lui dis qu'elle est
+souperbe; elle croit que zé l'adore. Voilà la signora ensantée; ze zouis
+peut-être le seul qui dise comme elle; alors elle pardonne et ne se
+fasse pas quand ze viens donner des leçons à ma Chnstinetta. Voilà
+pourquoi z'ai écrit comme oune imbécile.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>-Nous verrons si vous avez deviné juste, mon cher Paolo; je le désire
+pour vous.</p>
+
+<p>Deux jours après, Paolo entra triomphant chez M. de Nancé, et lui
+présenta une lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez, signor, lisez, voyez si Paolo est oune bête!</p>
+
+<p>«Mon bon et cher Paolo, votre charmante lettre m'a touchée et m'a
+bien fait regretter les injures que je vous ai écrites. Pauvre Paolo!
+Pardonnez-moi; je vous accepte pour esclave et je vous traiterai en
+bonne maîtresse. Adieu. mon esclave. Je m'amuse beaucoup, je donne des
+bals; je danse toute la nuit.»</p>
+
+<p>»CAROLINE DES ORMES».</p>
+
+<p>&mdash;Folle! dit M. de Nancé en levant les épaules. Que je suis heureux
+d'avoir pu tirer ma chère Christine de cette maison de folie et de
+dissipation!</p>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<h3>CHRISTINE EST BONNE MAURICE EST EXIGEANT</h3>
+
+<p>L'hiver se passait doucement et agréablement au château de Nancé.
+François et Christine accompagnaient M. de Nancé dans ses promenades de
+propriétaire, aidaient à la plantation des arbres, au tracé des chemins,
+etc. Elles étaient précédées et suivies des leçons de Paolo et de M. de
+Nancé. François sacrifiait quelquefois une promenade pour aller voir le
+pauvre Maurice, toujours si heureux de ces visites; Maurice questionnait
+beaucoup François, lui demandait des conseils et en profitait au point
+d'avoir amené un changement complet dans son caractère. Il devenait
+doux, humble, raisonnable. Adolphe, tout en reconnaissant ce changement
+favorable, s'éloignait de plus en plus de son frère et détestait
+François chaque jour davantage. Maurice sortait depuis quelque temps,
+mais il ne s'était encore fait voir à personne. Un jour, il demanda à
+François si M. de Nancé voudrait bien lui permettre d'aller le voir au
+château. François l'assura que M. de Nancé serait charmé de le recevoir
+ainsi que Christine.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Christine? Je croyais Mme des Ormes partie depuis longtemps.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il y a trois mois qu'elle est partie, mais elle nous a laissé
+Christine et Isabelle.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Christine est avec toi? Comme tu es heureux d'avoir une si bonne et si
+gentille petite fille!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu dis vrai! très heureux! Si tu la connaissais mieux, tu verrais
+comme elle est bonne, dévouée, aimable, gaie, charmante! Et comme elle
+nous aime, papa et moi! Elle nous dit, tout en riant, des choses si
+aimables, si affectueuses, que nous en sommes attendris, papa et moi.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! Je la connais bien.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je ne t'en parlais jamais, parce que je croyais que tu ne l'aimais
+pas.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Je la détestais comme je te détestais quand j'étais méchant; mais, à
+présent que je me souviens comme elle te défendait, comme elle t'aimait,
+je l'aime moi-même beaucoup, et je voudrais qu'elle m'aimât. Quand
+pourrai-je venir chez toi?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu venir demain? je préviendrai papa.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Très bien; au revoir, à demain à deux heures.</p>
+
+<p>Ils se séparèrent et François annonça la visite de Maurice. M. de Nancé
+en fut bien aise pour François, qui formait là une nouvelle et agréable
+intimité. Le lendemain, quand Maurice entra, embarrassé et honteux de sa
+ridicule apparence, François et Christine coururent à lui. Christine fut
+presque effrayée et repoussée au premier aspect, mais, surmontant sa
+répugnance par un sentiment de bonté, elle s'approcha de Maurice et
+l'embrassa.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Maurice, dit-elle, je sais combien vous avez souffert; j'ai
+tout su par François.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'a pardonné comme vous me pardonnez, bonne Christine. Dieu m'a
+bien puni de mes méchantes moqueries à l'égard du bon François. Je riais
+de votre amitié pour lui, de votre généreuse défense contre mes ignobles
+attaques. A présent je comprends le bonheur d'être aimé et défendu par
+un ami, et j'envie son heureux sort d'avoir une amie telle que vous.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Moi! je suis une pauvre petite amie qui doit tout à François et à M.
+de Nancé! Sans eux, je serais ignorante, sotte, méchante.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Ignorante, peut-être! Mais sotte et méchante, jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon bon Maurice, dit M. de Nancé qui entrait. Vous voilà
+bien mieux, mon ami; et votre courage se soutient; je sais par François
+combien vous êtes patient, résigné et... amélioré, pour tout dire.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;C'est François qui m'a fait du bien par sa bonté, monsieur. Moi qui
+avais été méchant pour lui, et lui...</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas du passé, mon ami; et profitons du présent. Venez nous
+voir souvent; nous sommes très heureux ici, Ma petite Christine est
+gaie comme un pinson, douce comme une colombe et bavarde comme une pie:
+j'entends, une pie bien élevée et raisonnable, ce qui la rend très
+agréable et jamais incommode.</p>
+
+<p>Christine sourit et baisa la main de M. de Nancé. Maurice voulut lui
+prendre le bras, car il marchait péniblement avec ses jambes tortues;
+le premier mouvement de Christine fut de céder à sa répugnance et
+de reculer; mais, rencontrant le regard peiné de François, elle se
+rapprocha et tendit son bras à Maurice.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez peut-être mieux courir ou marcher en liberté, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je vais vous aider à marcher; cela me fera plaisir.
+Appuyez-vous bien, Maurice, n'ayez pas peur; je peux vous soutenir.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Bonne Christine, serez-vous aussi mon amie comme vous l'êtes de
+François?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Comme de François, jamais. Je ferai ce que je pourrai pour vous, je
+vous aiderai, je vous amuserai, je vous rendrai des services. Mais pour
+François, c'est autre chose. Je ne peux aimer personne comme j'aime
+François et M. de Nancé.</p>
+
+<p>François était enchanté de cette déclaration si franche de Christine;
+Maurice redevenait triste; bientôt il se plaignit d'éprouver de la
+fatigue, et on rentra; après une demi-heure de conversation, il se leva,
+dit adieu à tout le monde et s'en alla. Christine courut à lui, lui
+offrit son bras; il l'accepta en souriant tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Christine, dit-il en la quittant, je suis bien malheureux, et je n'ai
+pas un ami.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez François. Et François vaut tous les amis du monde. Adieu,
+Maurice, à bientôt, j'espère.</p>
+
+<p>Christine rentra dans le salon. Elle s'approcha de M. de Nancé, qui
+lisait dans un fauteuil, et, lui passant un bras autour du cou.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ceci annonce une confidence ou une confession, dit M. de Nancé
+en l'embrassant et en posant son livre. Voyons, de quoi s'agit-il, mon
+enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, répéta-t-elle tout bas, Maurice me répugne: je le déteste;
+je sais que c'est mal. Je voudrais ne pas le toucher et il veut que je
+lui donne le bras. Et j'ai été bien fausse, car je lui ai offert mon
+bras pour l'aider à s'en aller et je lui ai dit: «A bientôt, j'espère»,
+quand je voudrais ne le revoir jamais.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas été fausse, ma fille; tu as été bonne; tu as senti que
+ton aversion était injuste et tu as voulu la vaincre. Mais pourquoi le
+détestes-tu?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, s'animant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est depuis qu'il m'a demandé de l'aimer comme j'aime François. En
+moi-même, je le trouvais sot et ridicule. Lui! Maurice! que je connais à
+peine, l'aimer comme j'aime François, comme je vous aime, vous qui êtes
+si bon pour moi depuis quatre ans! François qui est mon frère, vous qui
+êtes mon père! Que j'aime un étranger comme vous! C'est bête et sot! Et
+pour cela, je ne peux plus le souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, répondit M. de Nancé en l'embrassant à plusieurs
+reprises, tu as raison de nous aimer plus que les autres, car nous
+t'aimons de tout notre coeur; mais il ne faut pas que tu te moques de
+ceux qui te demandent de les aimer, et surtout d'un malheureux infirme,
+sans aucune affection au monde, car on m'a dit que depuis qu'il était
+difforme, son frère même rougissait de lui. Tu vois, ma chère petite,
+que c'est une vraie charité d'être bonne pour lui.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Bonne, je veux bien, mon père, mais je ne peux pas et je ne veux pas
+l'aimer comme j'aime François et vous.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'y es pas obligée, mon enfant, mais tu ne dois pas le détester. Je
+serai bien triste de te voir détester quelqu'un.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Vous! triste? Par ma faute? Oh! mon père! jamais je ne détesterai
+personne, pas même Maurice.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, mon enfant; je te remercie de ta promesse et de ta
+confiance.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je serais bien fâchée de vous cacher quelque chose, mon cher père,
+surtout quand c'est du mal.</p>
+
+<p>François entra au moment où un dernier baiser de Christine terminait la
+conversation.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre Maurice me fait pitié! il est parti si triste, plus triste
+que je ne l'ai vu depuis longtemps.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce qu'il veut?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ce qu'il a? Tu as bien vu comme il est tortu, bossu,
+défiguré?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai vu; il est horrible, affreux.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et bien! c'est ça qui l'attriste; il a bien vu que tu t'approchais
+avec répugnance, presque avec dégoût, dit-il.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais c'est sa faute.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Comment, sa faute? C'est sa chute pendant l'incendie qui l'a si
+terriblement défiguré.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais écoute, François; avant je ne l'aimais pas, parce qu'il
+était méchant pour toi. Le bon Dieu l'a puni; je l'ai plaint beaucoup
+et je lui ai pardonné quand il est devenu bon et qu'il t'a aimé.
+Aujourd'hui, quand il est entré, il m'a fait pitié et j'étais disposée
+à lui porter un peu d'amitié; mais il m'a demandé de l'aimer comme je
+t'aime, et alors... (le visage de Christine exprima une vive émotion),
+alors... je l'ai,... je ne l'ai plus aimé du tout. Je l'ai trouvé
+ridicule et bête! C'est sot de sa part; cela prouve qu'il n'a pas de
+coeur, qu'il ne comprend pas la reconnaissance, la tendresse que j'ai
+pour toi et pour notre père; il ne comprend pas que je ne peux aimer
+personne comme je vous aime; que je ne suis heureuse qu'ici, avec vous,
+et que chez maman et partout je serai malheureuse loin de vous. Et quand
+maman et papa reviendront je serai désolée.</p>
+
+<p>Christine fondit en larmes; François la consola de son mieux, ainsi que
+M. de Nancé, qui lui dit qu'elle était une petite folle; que ses parents
+ne songeaient pas encore à revenir; que personne ne l'obligeait à aimer
+Maurice: qu'elle ne lui devait que de la compassion et de la bonté.
+Christine essuya ses yeux, avoua qu'elle avait été un peu sotte et
+promit de ne plus recommencer.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, je te demande, François, de ne pas me laisser trop souvent
+pour aller voir Maurice et de ne pas l'aimer autant que tu m'aimes.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, Christine; tu seras toujours celle que j'aimerai
+par-dessus tout, excepté papa.</p>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<h3>SURPRISE DÉSAGRÉABLE QUI NE GATE RIEN</h3>
+
+<p>Les beaux jours du printemps arrivèrent et rendirent la campagne encore
+plus agréable aux habitants du château de Nancé; Paolo était devenu
+l'homme indispensable. Dévoué, affectionné comme un chien fidèle, il
+était toujours prêt à tout ce qu'on lui demandait; pour M. de Nancé,
+c'étaient les affaires, les comptes, l'arrangement de la bibliothèque,
+les courses lointaines et autres travaux, qu'il accomplissait avec un
+zèle; un empressement que rien n'arrêtait. Pour les enfants, c'étaient
+des commissions, des raccommodages, des inventions de jeux, des leçons
+de menuiserie, de gymnastique, des établissements de cabanes, de
+berceaux de feuillage, et mille autres inventions qui naissaient dans le
+cerveau fertile de ce Paolo, bizarre, ridicule, mais aimant et dévoué,
+M. de Nancé lui avait demandé de venir demeurer chez lui, l'éducation de
+François et de Christine exigeant beaucoup de temps et de surveillance.
+Il lui donnait cent francs par mois pour les deux enfants. M. et Mme des
+Ormes semblaient avoir oublié l'existence de leur fille; excepté une
+lettre que M. des Ormes écrivait à Christine à peu près tous les mois,
+elle n'entendait jamais parler de ses parents. Mme des Ormes ne s'était
+pas informée une seule fois de ses besoins de toilette ou de livres, de
+musique, de tout ce qui compose l'éducation d'un enfant. Christine ne
+songeait pas encore à ces détails, mais elle avait un sentiment vague
+et pénible de l'abandon de ses parents, et un sentiment tendre et
+reconnaissant de ce que M, de Nancé faisait pour son éducation, pour son
+amélioration; elle éprouvait aussi, une grande reconnaissance des soins
+que donnait Paolo à son instruction; elle l'aimait très sincèrement;
+lui, de son côté, admirait son intelligence, sa facilité à retenir et
+à comprendre: elle venait d'avoir dix ans; elle avait commencé son
+éducation à huit ans, et en piano, italien, histoire, géographie,
+dessin, elle était avancée comme l'est une bonne élève de dix à onze
+ans; elle avait donc regagné tout le temps perdu. Isabelle aussi lui
+inspirait une affection pleine de respect et de soumission. Isabelle ne
+cessait de remercier son cher François de l'avoir décidée à se charger
+de Christine, ( Quelle heureuse position tu m'as faite, mon cher
+François, entre toi et Christine, chez ton excellent père; rien ne
+manque à mon bonheur. Puisse-t-il durer toujours! )</p>
+
+<p>Il dura jusqu'à l'été. Un jour de juillet, que les enfants, aidés de M.
+de Nancé et de Paolo, construisaient un berceau de branchages au pied
+duquel ils plantaient des plantes grimpantes, une femme apparut au
+milieu d'eux; c'était Mme des Ormes. La surprise les rendit tous
+immobiles; rien n'avait fait pressentir sa visite.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Monsieur de Nancé; eh bien! mon cher esclave Paolo; eh bien!
+Christine, vous ne me dites rien?</p>
+
+<p>M. de Nancé salua froidement et sans mot dire. Paolo salua gauchement et
+devint rouge comme une pivoine. Christine alla embrasser sa mère, mais
+Mme des Ormes arrêta une démonstration dangereuse pour son col garni
+de dentelles et pour sa coiffure emmêlée de fausses nattes et de faux
+bandeaux; elle lui saisit les mains, lui donna un baiser sur le front;
+et, la regardant avec surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu es grandie! Je suis honteuse d'avoir une fille si grande! Tu
+as l'air d'avoir dix ans! Et je les ai, maman, depuis huit jours.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie! Toi, dix ans! Tu en as huit à peine!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre que j'ai dix ans, maman.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu peux savoir ton âge mieux que moi? Je te dis que tu as
+huit ans, et je te défends de dire le contraire. Puisque j'ai à peine
+vingt-trois ans, tu ne peux avoir plus de huit ans.</p>
+
+<p>Personne ne répondit; elle mentait et se rajeunissait de dix ans, car
+elle s'était mariée à vingt-deux ans, et Christine était née un an après
+son mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Nancé, continua-t-elle, je vous remercie d'avoir gardé
+Christine si longtemps; elle a dû bien vous ennuyer.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, Madame, elle nous a fait passer un hiver et un printemps
+fort agréables.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! Mais... alors,... si vous vouliez la garder jusqu'au retour
+de mon mari? J'ai tant à faire, tant à arranger dans ce château! J'ai
+tout justement besoin de l'appartement de Christine, car j'attends
+beaucoup de monde, Je serais obligée de la mettre dans les mansardes, et
+la pauvre petite serait très mal. Et puis elle s'ennuierait à mourir,
+car je ne peux la laisser descendre au salon quand j'ai quelqu'un! Elle
+est trop grande pour..., pour perdre son temps. Vous me la rendrez quand
+je serai seule.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-la moi, Madame, quand vous voudrez et le plus que vous pourrez;
+mon fils et moi, nous sommes heureux de l'avoir.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Votre fils? Ah oui! c'est vrai! C'est ce joli petit là-bas. A la bonne
+heure! Il ne grandit pas comme une perche lui! il ne vous fait pas vieux
+par sa taille. Adieu, cher Monsieur! Paolo, venez avec moi; j'ai besoin
+de vous. Adieu, Christine.</p>
+
+<p>Mme des Ormes fit quelques pas, puis revint.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, Christine, tu n'as pas besoin de venir me voir chez moi. Ne
+la laissez pas venir, cher M. de Nancé. Je viendrai la voir chez vous...
+Adieu... Eh bien! où est Paolo?.. Paolo!... mon pauvre Paolo! Il sera
+parti en avant dans son empressement de me voir.</p>
+
+<p>Et Mme des Ormes hâta le pas, pour rentrer et retrouver Paolo, auquel
+elle voulait faire exécuter différents travaux dans ses appartements.</p>
+
+<p>M. de Nancé fut quelques minutes, avant de revenir de son étonnement.
+Cette mère retrouvant sa fille sans aucune joie, aucune émotion, après
+une séparation de huit mois! ne s'occupant que de la taille et de l'age
+de sa fille, qu'elle veut cacher pour se rajeunir elle-même! c'était
+plus révoltant encore que l'indifférence passée; et la tendresse de M.
+de Nancé pour Christine se révoltait d'un accueil aussi froid. François
+et Christine n'étaient pas encore revenus de leur frayeur d'être
+séparés, et de leur stupéfaction de se sentir réunis pour longtemps.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! François, François! quel bonheur que j'ai tant grandi! Je vais
+tâcher de beaucoup manger pour grandir plus encore et pour rester ici
+avec toi.</p>
+
+<p>Christine et François sautaient et battaient des mains dans leur joie;
+M. de Nancé rit de bon coeur de la résolution de Christine. Chacun
+avait compris son bonheur et se livrait à une gaieté bruyante et à
+des plaisanteries réjouissantes, lorsque Paolo parut, l'air encore si
+effrayé et regardant de tous côtés si la tête de Méduse avait réellement
+disparu. Se voyant en famille, comme il disait, il se mit aussi à battre
+des mains, à gambader, à rire tout haut, au grand ébahissement de ses
+amis; François et Christine joignirent leur gaieté à la sienne; M. de
+Nancé riait en les regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Ze me souis cacé derrière le gros arbre! Z'avais oune peur terrible
+que la signora ne m'aperçoût et ne me tirât de ma cacette. Quelle
+signora terribila! Aïe! ze crois que ze l'entends.</p>
+
+<p>Et Paolo se précipita derrière son arbre. C'était une fausse alerte;
+personne ne parut.</p>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<h3>VISITES DE M. ET MADAME DES ORMES</h3>
+
+<p>Les habitants du château de Nancé ne s'aperçurent du retour de M. et Mme
+des Ormes que par quelques rares apparitions du père ou de la mère de
+Christine. M. des Ormes confirma la défense qu'avait faite sa femme à
+Christine de venir au château.</p>
+
+<p>&mdash;Ta mère a toujours du monde; elle craint que tu ne t'ennuies, que
+tu ne déranges tes heures de travail; et puis il faudrait venir te
+chercher, te ramener, ce qui serait difficile avec tous ces messieurs et
+dames qu'il faut promener et voiturer. Puisque M. de Nancé a la bonté de
+te garder chez lui, nous sommes bien tranquilles sur ton compte; et je
+suis convaincu que tu n'es pas fâchée de cet arrangement.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Du tout, du tout, papa, au contraire; je suis si heureuse avec ce bon
+M. de Nancé et mon ami François.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tant mieux, ma fille, tant mieux! J'espère que tu aimes M. de
+Nancé, que tu es aimable pour lui.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime de tout mon coeur, papa, et je le lui témoigne tant que je
+peux. Je voulais même l'appeler papa ou mon père, mais il n'a pas voulu;
+il croît que cela vous fera de la peine.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde. Appelle-le comme tu voudras.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Merci, papa, merci, je le lui dirai. Vous êtes bien bon; je vous
+remercie bien.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien aise de te faire plaisir, Christine, et que tu me le
+dises. Adieu, ma fille; je viendrai te voir souvent; mais pas de visites
+chez nous, ta mère m'a chargé de te le rappeler.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, papa, je ne viendrai pas.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;A propos, as-tu su que ton oncle et ta tante de Cémiane étaient en
+Italie pour quelques années!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, papa; je croyais qu'ils reviendraient passer l'été à Cémiane.</p>
+
+<p class="cen">M. DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont allés en Suisse, puis en Italie, pour la santé de ta tante,
+qui souffre de la poitrine. Adieu, Christine, bien des amitiés à M. de
+Nancé.</p>
+
+<p>A peine M. des Ormes fut-il parti, que Christine s'élança vers
+l'appartement de M. de Nancé. Elle entra comme un ouragan.</p>
+
+<p>&mdash;Papa! mon père! Je peux voua appeler comme je le voudrai; papa me l'a
+permis.</p>
+
+<p>&mdash;Christine, Christine, dit M. de Nancé en hochant la tête, tu as eu
+tort de le lui demander. Je t'ai déjà dit que ce n'était pas bien.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, avec affection.</p>
+
+<p>&mdash;Pas bien? pourquoi? Ne faites-vous pas pour moi ce que vous feriez
+si j'étais votre fille? Ne me traitez-vous pas comme si j'étais votre
+fille? Ne m'aimez-vous pas comme une vraie fille, comme une vraie soeur
+de François? Ne croyez-vous pas que je vous aime comme un vrai père?
+Pourquoi donc m'obliger à vous parler comme à un étranger, à vous
+appeler monsieur? Pourquoi m'imposer cette peine? Pourquoi me défendre
+de vous donner le nom que vous donne mon coeur, celui que vous donne
+François, qui ne peut pas vous aimer plus que je ne vous aime! Mon père,
+mon cher père, laissez-moi vous appelez mon père.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, Christine se laissa glisser à genoux devant M. de
+Nancé; elle appuya ses lèvres sur sa main, et le regarda avec ces
+grands yeux doux et suppliants qui faisaient de Paolo son très humble
+serviteur, M. de Nancé, de même que Paolo n'y résista pas; il releva
+Christine, la serra dans ses bras, l'embrassa à plusieurs reprises, et
+lui dit d'une voix émue:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille! ma chère fille! appelle-moi ton père, puisque ton père te le
+permet, et crois bien que si je suis un père pour toi, tu es pour moi
+une fille bien tendrement aimée.</p>
+
+<p>Christine remercia M. de Nancé, lui demanda pardon de l'avoir dérangé de
+son travail, et alla raconter ce qui venait de se passer à François, qui
+s'en réjouit autant qu'elle. Elle rentra ensuite dans son appartement,
+où l'attendait Paolo pour lui donner ses leçons.</p>
+
+<p>L'été se passa ainsi, bien calme pour François et pour Christine; M. de
+Nancé refusa toutes les invitations de M. et de Mme des Ormes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien mal à vous, M. de Nancé, lui dit un jour Mme des Ormes dans
+une de ses rares visites; vous refusez toutes mes invitations; vous ne
+voyez aucune de mes fêtes, qui sont si jolies, aucun de mes amis, qui
+sont si aimables, qui m'aiment tant, qui sont si heureux près de moi!
+Vous ne goûtez à aucun de mes excellents dîners; j'ai un cuisinier
+admirable! un vrai Vatel!</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je suis vraiment contrarié, madame, d'avoir toujours à vous refuser;
+mais les devoirs de la paternité s'accordent mal avec les plaisirs du
+monde, et je préfère une soirée passée avec mes enfants, aux fêtes les
+plus brillantes.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Comment dites-vous, mes enfants? Je croyais que vous n'aviez qu'un
+fils.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Et Christine, madame? Ne m'avez-vous pas permis de la regarder comme
+ma fille?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Christine! Vous avez la bonté de vous en occuper vous-même? Vous ne la
+laissez pas à sa bonne?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame. Je croirais manquer à la confiance que vous avez bien
+voulu me témoigner en me la... donnant..., car vous me l'avez bien
+donnée, n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES, riant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui. Gardez-la tant que vous voudrez! Mais... où est-elle? Je
+suis venue pour la voir.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je vais la faire descendre, madame; elle prend sa leçon de musique
+avec Paolo.</p>
+
+<p class="cen">M. de Nancé sonna</p>
+
+<p>&mdash;Faites venir Mlle Christine, dit-il au domestique.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>A propos de Paolo, il y a longtemps que je ne l'ai vu. J'ai besoin de
+lui pour une décoration de théâtre; nous allons jouer la Belle au bois
+dormant. C'est moi qui fais la BELLE. Tous ces messieurs ont déclaré
+que personne ne remplirait ce rôle mieux que moi. Ces dames étaient
+furieuses. Mais ils ont dit que les bras étaient très en évidence, car
+je serai dans un fauteuil, les bras pendants; on dit que j'ai de très
+beaux bras... Comment trouvez-vous mes bras?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, froidement.</p>
+
+<p>&mdash;Probablement très beaux, madame; mais je ne m'y connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, vous me demandez!... s'écria Christine, qui arrivait en
+courant le croyant seul. Ah!</p>
+
+<p>Christine venait d'apercevoir sa mère, que les dernières paroles de M.
+de Nancé avaient mise de mauvaise humeur.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;A qui parlez-vous, si haut, Christine? Croyez-vous entrer dans une
+écurie?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, maman: on m'avait dit que M. de Nancé me demandait. Je le
+croyais seul.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi l'appelez-vous votre père?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Maman, papa m'a permis d'appeler M. de Nancé, mon père, parce qu'il
+est si bon pour moi...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Ah! ah! la bonne idée! Dieu! que c'est bête à M des Ormes!</p>
+
+<p>M. de Nancé s'aperçut que les choses allaient tourner mal pour la pauvre
+Christine interdite, et il crut devoir intervenir.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Christine est d'une reconnaissance excessive du peu que je fais pour
+elle, madame. Elle croit la mieux témoigner en m'appelant son père.
+Comment pourrai-je oublier qu'elle est votre fille, qu'elle me vient
+de vous; qu'en m'occupant d'elle, c'est à vous que je rends service;
+qu'elle est pour moi un souvenir perpétuel de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mme des Ormes, enchantée, serra la main de M, de Nancé, baisa
+Christine au front.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien raison, Christine, aime-le bien... et appelle-le ton père,
+car il est cent fois meilleur que ton vrai père. Au revoir cher monsieur
+de Nancé; je viendrai très souvent vous voir. Et ne craignez pas que
+je vous enlève Christine: non, non; puisque vous y tenez, gardez-là en
+souvenir de moi. Adieu, mon ami.</p>
+
+<p>M. de Nancé la salua profondément et la reconduisit jusqu'à sa voiture.
+Elle y était déjà montée et M. de Nancé s'en croyait débarrassé,
+lorsqu'elle sauta à terre et remonta le perron.</p>
+
+<p>&mdash;Et Paolo que j'oublie! Christine, va me le chercher... Dieu! qu'elle
+est grande, cette fille! dit Mme des Ormes en la regardant courir pour
+exécuter l'ordre de sa mère. C'est vraiment ridicule d'avoir une fille
+si grande pour son âge; elle est encore grandie depuis mon retour, Ne
+craignez-vous pas, cher monsieur de Nancé, en la laissant vous appeler
+son père, qu'elle ne vous vieillisse terriblement?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crains rien dans ce genre, répondit M. de Nancé en souriant.
+François a quatorze ans, et je ne cherche pas à me rajeunir.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez l'air si jeune. Quel âge avez-vous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;J'ai quarante ans, madame.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Quarante ans! Dieu! quelle horreur! j'espère bien n'avoir jamais
+quarante ans!... Il est vrai que j'en suis loin! J'ai à peine
+vingt-trois ans.</p>
+
+<p>M. de Nancé ne put réprimer entièrement un sourire moqueur.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le croyez pas? C'est à cause de cette ridicule taille de
+Christine, à laquelle on donnerait dix ans, en vérité? Et c'est à peine
+si elle en a huit. Je me suis mariée à quinze ans.</p>
+
+<p>M. de Nancé ne pouvait répliquer sans dire une impertinence: il se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, dit Christine qui revenait tout essoufflée, je ne trouve pas M.
+Paolo; il est sans doute parti, ne vous sachant pas ici.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Que c'est ennuyeux! Comment ne lui a-t-on pas dit que j'étais là. Ce
+bon Paolo! Il est si heureux quand il me voit! Envoyez-le-moi demain,
+mon cher monsieur de Nancé. Adieu, à bientôt.</p>
+
+<p>Elle monta dans son poney-duc et partit en envoyant des baisers avec ses
+doigts épatés qu'elle croyait effilés.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ennuyeux que Paolo soit parti, dit Christine; je n'avais pas
+fini ma leçon de piano, et je n'ai pas encore eu ma leçon d'histoire.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Il reviendra peut-être, mon enfant; et, s'il rentre trop tard, tu
+viendras chez moi, je te donnerai ta leçon d'histoire.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, mon père! J'aime tant quand c'est vous qui me donnez mes
+leçons... Mais, dites-moi, mon père, est-ce vrai que vous ne me soignez
+que pour maman, et que vous ne m'aimez qu'en souvenir d'elle?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre petite, je te soigne pour toi, je ne t'aime que pour toi.
+Ce que j'en ai dit à ta maman, c'était pour adoucir sa mauvaise humeur,
+pour détourner son intention du reproche qu'elle t'adressait, et de
+crainte que ta grande tendresse pour nous ne lui donnât la pensée de te
+faire revenir chez elle. Tu juges quel chagrin c'eût été pour moi, pour
+François et pour toi-même.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que j'en serais morte! Vous quitter, rentrer là-bas après
+avoir été heureuse et aimée ici, vous savoir dans le chagrin, vous et
+François! Mon Dieu! mon Dieu! oui, j'en serais morte!</p>
+
+<p>&mdash;Pst! pst! est-elle partie? dit une voix qui semblait venir du ciel.</p>
+
+<p>M. de Nancé et Christine levèrent la tête et virent apparaître à une
+lucarne du grenier la tête de Paolo, inquiet et alarmé.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Vous voilà! Que faites-vous donc là-haut? Je vous croyais sorti.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez Paolo oune minute, signor. Ze descends. Deux minutes après,
+Paolo apparut; il paraissait content, mais encore un peu inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Ze me souis sauvé; z'avais peur que la signora ne me poursuivît; z'ai
+couru au grenier, et, comme ze n'entendais plus rien, z'ai regardé et ze
+souis venu.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, vous n'avez pas gagné grand'chose, car je suis chargé de
+vous envoyer demain chez Mme des Ormes.</p>
+
+<p>Paolo fit une mine allongée qui fit rire M. de Nancé, mais il fit signe
+à Paolo de se taire à cause de Christine.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, mon ami, allez continuer les leçons de ma petite Christine;
+finissez votre temps de galères.</p>
+
+<p>&mdash;O Dio! quelle galère! avec oune si sarmante signora! si douce, si
+obéissante, si intellizente, si...</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, riant</p>
+
+<p>&mdash;Assez, assez, mon cher, assez. Vous allez donner de l'orgueil à ma
+fille.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;A moi, mon père? De l'orgueil? et de quoi? Que fais-je, moi, que
+suivre vos conseils et ceux du bon Paolo! C'est vous et lui qui devez
+avoir de l'orgueil, si je fais bien; vous surtout, mon père, vous qui
+m'apprenez à être ce que dit Paolo, douce et obéissante, et à demander
+au bon Dieu de me rendre bonne et pieuse comme François.</p>
+
+<p>-Voyez, voyez, signor! Quel anze que cet enfant! s'écria Paolo en
+joignant les mains et en s'élançant ensuite sur Christine, que, dans son
+admiration, il enleva de six pieds, et qu'il remit à terre avant qu'elle
+eût le temps de pousser un cri de frayeur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez fait peur, Paolo, lui dit Christine d'un air de reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon. signorina, pardon, dit Paolo confus; c'était la zoie,
+l'admiration.</p>
+
+<p>Et il rentra un peu honteux, précédé de M. de Nancé et de Christine.</p>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<h3>MAURICE CHEZ M. DE NANCÉ</h3>
+
+<p>François rentrait un jour de chez Maurice, qu'il continuait à voir
+une ou deux fois par semaine, et dont la santé et l'état physique ne
+s'amélioraient guère. Ses jambes et ses reins ne se redressaient pas;
+son épaule restait aussi saillante, son visage aussi couturé. Il
+s'affaiblissait au lieu de prendre des forces. Sa difformité et
+l'insouciance de son frère lui donnaient une tristesse qu'il ne pouvait
+vaincre; il allait assez souvent chez M. de Nancé, où il était toujours
+reçu avec amitié; Christine était bonne et aimable pour lui; elle lui
+témoignait de la compassion, mais pas l'amitié qu'il aurait désiré lui
+inspirer et qu'il éprouvait pour elle. Plusieurs fois il lui représenta
+qu'il avait les mêmes droits que François à son affection, puisqu'il
+était infirme et malheureux comme lui.</p>
+
+<p>&mdash;François n'est pas malheureux, répondit Christine; il a eu du courage;
+il s'est résigné... D'ailleurs,... Christine se tut.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs quoi, Christine? Parlez.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'aime mieux me taire. Seulement personne ne pourra faire pour
+moi ce qu'ont fait M. de Nancé et François, je vous l'ai déjà dit. Et je
+vous ai dit aussi que je ferais ce que je pourrais pour vous témoigner
+la compassion et l'intérêt que vous m'inspirez.</p>
+
+<p>Maurice recommençait son exhortation, Christine répondait de même, et
+quand elle se trouvait seule avec M. de Nancé, elle se plaignait à lui
+des importunités de Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Chaque fois qu'il me dit de ces choses, je l'aime moins; je le trouve
+de plus en plus ridicule; il demande plus qu'il ne le devrait; et comme
+je ne sais que lui répondre, ses visites me sont désagréables... Que
+faire, cher père? Je crains de ne pouvoir m'empêcher de le détester.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non, chère petite; il t'ennuie; mais tu ne le détesteras pas, car tu
+penseras qu'il est l'ami de François...</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... l'ami!... François y va par charité.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, tu le recevras par charité. Et tu prieras le bon Dieu de te
+rendre bonne et charitable; et tu n'oublieras pas que tu vas faire ta
+première communion l'année prochaine.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, l'embrassant</p>
+
+<p>&mdash;Et puis je penserai à vous et à François pour vous imiter; la première
+fois que Maurice viendra, vous verrez, cher père, comme je serai bonne!</p>
+
+<p>Les bonnes résolutions de Christine portèrent leur fruit; Maurice crut
+voir que Christine l'aimait enfin comme il désirait en être aimé, et il
+devint plus gai et plus aimable pendant ses visites.</p>
+
+<p>Le jour où François revint de chez Maurice, comme nous l'avons dit, il
+avait trouvé son pauvre protégé fort triste; ses parents lui avaient
+annoncé que, n'ayant pas été à Paris depuis près d'un an, leurs affaires
+s'étaient dérangées et les obligeaient à y aller passer un ou deux mois;
+que, de plus, leur père était assez gravement malade et les demandait;
+qu'il fallait s'apprêter à partir sous peu de jours, et qu'Adolphe
+entrerait au collège dès leur arrivée à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Maurice, j'ai supplié maman de me laisser ici et de ne pas
+m'exposer à la honte, aux humiliations pénibles que je subirais à Paris.
+Maman, inquiète de ma santé, ne veut pas me quitter, et pourtant elle
+est obligée d'aller à Paris pour ses affaires et pour mon grand-père. Il
+faut donc que je me laisse emmener, que je subisse toutes les peines que
+je prévois. Si papa pouvait y aller seul, je m'y résignerais encore; et
+quant à Adolphe, je comprends bien qu'ici il ne travaille pas, il perd
+son temps et il a besoin d'aller au collège; mais, maman partant, il
+faut que je parte aussi? Quel chagrin pour moi de quitter la campagne et
+ma vie calme et retirée! Maman, me voyant si malheureux de ce voyage,
+m'a dit qu'elle ferait le sacrifice que je lui demandais qu'elle me
+laisserait ici, et qu'elle se séparerait d'avec moi si nous avions dans
+le voisinage un parent ou un ami intime qui voulût bien me recevoir chez
+lui pendant un mois ou deux, et encore, à la condition que moi ou le
+médecin nous lui écririons tous les jours pour la rassurer sur ma santé.
+C'est vrai que je suis malade, plus malade même qu'elle ne le croit,
+car je lui cache la plus grande partie: de mes souffrances pour ne pas
+l'inquiéter davantage. Ce fatal voyage me tuera! Et, par malheur,
+nous n'avons dans le voisinage aucun parent aucun ami qui puisse me
+recueillir! Oh! François, que je suis malheureux!</p>
+
+<p>François, ne trouvant aucune parole pour consoler le pauvre Maurice,
+pleura avec lui et l'engagea à recourir à Dieu et à la sainte Vierge. Il
+lui promit de lui écrire souvent; il chercha à le rassurer sur sa santé,
+sur les terreurs que lui causait son séjour à Paris, et le laissa un peu
+moins abattu, mais bien malheureux encore.</p>
+
+<p>François vint raconter à son père et à Christine le nouveau et vif
+chagrin du pauvre Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre garçon! pauvre Maurice! dit Christine; que pouvons-nous faire
+pour le consoler dans sa douleur?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ses chagrins sont malheureusement de nature à ne pouvoir être effacés;
+mais nous pouvons les adoucir en redoublant de soins et d'affection
+jusqu'à son départ. Demain, François pourra y retourner, et nous
+l'accompagnerons.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, je crois que j'ai trouvé un moyen excellent de le rendre non
+seulement moins triste, mais heureux.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu as trouvé cela, Christine? Dis-le nous bien vite.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous allez être... pas content.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Pas content? Pourquoi? Ton invention est donc mauvaise, méchante?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, mon père; excellente et très bonne. Devinez! Ce n'est
+pas difficile.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Comment veux-tu que je devine, si tu ne me dis pas quelque chose pour
+m'aider?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, François, devines-tu?</p>
+
+<p>François la regarda attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que j'ai trouvé, s'écria-t-il.</p>
+
+<p>Et il dit quelques mots à l'oreille de Christine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça, tu as deviné, répondit-elle en riant A votre tour, mon père;
+vous ne devinez pas.</p>
+
+<p class="cen">M, DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Hem! je crois que je devine aussi, Tu veux que je lui propose...</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! c'est cela! Eh bien! papa, voulez-vous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, souriant</p>
+
+<p>-Mais tu ne m'as pas laissé achever! tu ne sais pas ce que j'allais
+dire!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, si fait! Et je vous demande encore: Le voulez-vous?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, avec malice</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien, puisque tu le désires si vivement. Mais je te demande
+instamment que ce ne soit pas pour longtemps. Huit jours au plus.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera assez mon père, pour le consoler; pourtant, j'aimerais mieux
+un mois que huit jours.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, de même</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons si nous pouvons nous y habituer, François et moi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous vous y habituerez très bien. François ira le lui demander
+demain.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Il vaut mieux que tu y ailles toi-même avec Isabelle: tu verras en
+même temps la chambre que te donnera Mme de Sibran pour toi et pour
+Isabelle.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, effrayée</p>
+
+<p>&mdash;Quelle chambre? Pourquoi une chambre?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour demeurer chez Mme de Sibran pendant huit jours, jusqu'à son
+départ, comme tu le désires.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Moi, demeurer là-bas? Moi, vous quitter? aller chez ce Maurice que je
+ne peux pas souffrir? Oh! mon père! vous ne m'aimez donc pas, puisque
+vous me renvoyez avec tant de facilité! Vous ne croyez pas à ma
+tendresse, puisque vous me supposez le désir, la possibilité de vouloir
+vous quitter! François, tu avais deviné, toi; tu m'aimes!</p>
+
+<p>Christine, désespérée et tout en larmes, se jeta au cou de François, qui
+regardait son père avec tristesse.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, la saisissant dans ses bras et l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Christine! ma fille! mon enfant! Ne pleure pas! Ne t'afflige pas!
+C'est une plaisanterie; je devinais très bien que tu me demandais de
+faire venir Maurice ici avec nous. Tu ne m'as pas laissé achever, et
+j'ai profité de l'occasion pour te guérir de ta précipitation à vouloir
+comprendre les pensées inachevées. Je suis désolé, chère enfant, du
+chagrin que tu témoignes! Et crois bien que je ne t'aurais jamais permis
+l'inconvenance que je te proposais en plaisantant; et que je tiens trop
+a toi, que j'aime trop, pour me séparer de toi volontairement.</p>
+
+<p>Christine, consolée, embrassa tendrement ce père et ce frère tant aimés,
+et renouvela la proposition d'avoir Maurice à Nancé.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous voudrez, mes enfants; je m'associe à votre acte de
+charité, quoiqu'il ne me soit pas plus agréable qu'à Christine; mais,
+comme elle, je supporterai les ennuis d'un malade étranger et je
+vaincrai mes répugnances.</p>
+
+<p>Quand François retourna le lendemain chez Maurice, et lui fit part de
+l'invitation de M. de Nancé, le visage de Maurice exprima une telle
+joie, une telle reconnaissance, que François en fut touché. Il remercia
+François dans les termes les plus affectueux, et annonça le départ de
+sa mère pour le lendemain matin, parce qu'on avait reçu de mauvaises
+nouvelles de son grand-père.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu viendras à Nancé dans l'après-midi?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;J'en parlerai à maman; elle le voudra bien, j'en suis sûr, et alors je
+viendrai le plus tôt que je pourrai. Mais, dis-moi, François, Christine
+ne sera-t-elle pas ennuyée de mon long séjour près de vous?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, puisque c'est elle qui en a eu l'idée et qui l'a demandé
+à papa.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;En vérité? Christine! Oh! qu'elle est bonne! Quelle bonne petite amie
+j'ai là!</p>
+
+<p>François réprima un petit mouvement de mécontentement du vol que voulait
+lui faire Maurice de l'amitié de Christine. Mais il réfléchit que
+Christine n'avait pour Maurice que de la compassion, et que ce n'était
+qu'un acte de charité qu'elle exerçait envers lui.</p>
+
+<p>&mdash;A demain! lui dit François.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à demain, cher ami! dit gaiement Maurice. Eh bien! tu pars sans
+me donner la main?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! Je n'y pensais pas! Viens de bonne heure.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Le plus tôt que je pourrai; merci, mon ami.</p>
+
+<p>François s'en retourna à Nancé un peu pensif; il rencontra à moitié
+chemin Christine et son père qui venaient a sa rencontre.</p>
+
+<p>M. de Nancé demanda des nouvelles de Maurice, pendant que Christine
+disait à François:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, tu es triste!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis fâché contre moi-même.</p>
+
+<p>Et il raconta à son père et à Christine ce que lui avait dit Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors dit-il.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors, tu es fâché contre lui, et tu as eu envie de lui dire que je
+n'étais pas son amie et que tu étais et serais mon seul ami, et que je
+ne l'aimerais jamais comme je t'aime? Et puis, tu ne l'aimes pas; tout
+comme moi, dit Christine en riant et en l'embrassant.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS. Surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! comment as-tu deviné?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est que cela m'a fait la même chose quand il m'a demandé de l'aimer
+comme je t'aime: je le trouvais bête, je me sentais fâchée contre lui,
+et depuis ce temps je ne peux pas l'aimer pour de bon; mais papa dit que
+ça ne fait rien, qu'on peut tout de même être bon et aimable pour lui,
+sans l'aimer.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Je crains que ce ne soit mal de ma part, papa; c'est vrai que je ne
+l'aime pas. Et pourtant il me fait pitié, je le plains; mais je n'aime
+pas à le voir.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant tu y vas de plus en plus, mon ami.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je l'aime de moins en moins; et c'est pour me punir de ce
+mauvais sentiment, que je fais plus pour lui que si je l'aimais.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>--Tu ne peux faire ni plus ni mieux, mon ami, car tu agis par charité;
+tu fais donc plus et mieux que si tu agissais par amitié... Sois bien
+tranquille, et, quand il sera ici, continue à lui laisser croire que tu
+es son ami. Le bon Dieu te récompensera de ce grand acte de charité.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, vous avez raison de dire grand acte de charité, parce que
+c'est bien difficile d'être avec les gens qu'on n'aime pas, comme si on
+les aimait.</p>
+
+<p>L'arrivée de Paolo interrompit leur conversation, que François reprit
+avec son père avant de se coucher. Ils dirent beaucoup de choses que
+nous n'avons pas besoin de savoir, et dont le résultat fut pour François
+une tranquillité de coeur complète, un redoublement de tendresse pour
+Christine et de compassion pour Maurice, qu'il résolut de traiter plus
+amicalement encore que par le passé.</p>
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<h3>FIN DE MAURICE</h3>
+
+<p>Le lendemain, Maurice arriva pâle et défait, les yeux rouges et gonflés,
+la poitrine oppressée. Le départ de ses parents lui avait causé une
+douleur profonde, malgré la promesse de sa mère de revenir dès qu'il y
+aurait une amélioration dans la santé de son grand-père. Quand il vit
+François et Christine qui accouraient au-devant de lui, il sourit, un
+éclair de joie illumina son visage; il hâta le pas pour les joindre plus
+vite; dans son empressement, une de ses jambes accrocha l'autre, et il
+tomba tout de son long par terre; aussitôt un flot de sang s'échappa
+de sa bouche: une veine s'était rompue dans sa poitrine. François et
+Christine coururent à lui pour le relever, et, malgré leur frayeur, ils
+n'en témoignèrent aucune, de peur d'effrayer Maurice.</p>
+
+<p>&mdash;Va chercher papa, dit François à l'oreille de Christine, qui partit
+comme une flèche.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, venez vite; Maurice vomit du sang: François le
+soutient.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, se levant.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-ils?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Dans le vestibule.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Va vite appeler ta bonne, ma chère enfant; qu'elle apporte ce qu'il
+faut.</p>
+
+<p>Isabelle, en entendant le récit de Christine, prit une fiole d'eau
+de Pagliari, en versa une cuillerée dans un verre d'eau, et se hâta
+d'arriver près de Maurice, auquel elle fit boire la moitié de cette eau.
+Quelques instants après il but l'autre moitié, et le vomissement de
+sang, qui avait déjà diminué, s'arrêta tout à fait. Isabelle obligea
+Maurice à se mettre au lit, malgré sa résistance. Il témoignait un tel
+chagrin d'être séparé de ses amis François et Christine, que M. de Nancé
+lui promit de les lui amener, pourvu qu'il parlât le moins possible, ce
+que Maurice promit avec joie.</p>
+
+<p>M. de Nancé ne tarda pas à ramener les enfants.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;François, Christine, mes chers, mes bons amis; je suis bien malade, je
+le sens... Je suis trop malheureux; j'ai demandé au bon Dieu de me faire
+mourir.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Maurice, que dis-tu? Tu veux donc noua quitter; tu ne nous aimes
+donc plus?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que je vous aime trop que je suis malheureux. Je voudrais
+être toujours avec vous, et je vous vois si peu. Je voudrais être avec
+maman et papa, et les voilà partis! Je voudrais que mon frère m'aimât,
+et il ne me témoigne que de l'indifférence. Toi, François, et toi, chère
+et bonne Christine, si vous pouviez être mon frère et ma soeur. Mais vous
+ne l'êtes pas! Je voudrais que vous m'aimiez de telle sorte que vous
+n'aimiez que moi, et cela aussi est impossible.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, vous parlez trop; je vais renvoyer vos amis si vous
+continuez.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Pardon. monsieur; je ne dirai plus rien.</p>
+
+<p>François et Christine s'assirent près du lit de Maurice et cherchèrent à
+le distraire en causant, avec M. de Nancé, de leurs projets d'hiver
+et de l'été prochain. Ils mêlaient toujours Maurice à leurs projets,
+pensant lui faire plaisir. Il souriait tristement; à la Longue, une
+larme qu'il retenait, coula le long de sa joue.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, tu pleures? Souffres-tu? Qu'as-tu?</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne souffre que d'une grande faiblesse. Je pleure parce que je vous
+aurai quittés depuis longtemps quand le printemps arrivera.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Si votre bonheur et votre santé dépendent de votre séjour
+chez moi, je ne serai pas assez cruel pour vous renvoyer, mon pauvre
+garçon.</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ce que je veux dire, monsieur... Je crois que je n'ai
+plus longtemps à vivre.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Maurice, ne pense donc pas à des choses si tristes!</p>
+
+<p class="cen">MAURICE</p>
+
+<p>&mdash;Mes bons amis, le peu d'affection que m'a témoigné mon frère, le
+départ de maman et de papa, que je croyais ne jamais quitter dans l'état
+où je suis, la crainte de mourir loin d'eux, sans les revoir, sans
+recevoir leur bénédiction, sans les embrasser, tout cela me tue! Depuis
+longtemps je me sens mourir, et je le cache à mes parents; je les
+regrette amèrement, et pourtant je suis heureux d'être ici, parce que
+je veux mourir bien pieusement, et vous m'y aiderez. Vous êtes tous si
+bons, si pieux! Chez moi, personne ne prie; personne ne parle du bon
+Dieu; personne n'a l'air d'y penser, Monsieur de Nancé, ajouta-t-il en
+joignant les mains, ayez pitié de moi! Je voudrais faire ma première
+communion comme l'a faite François, et je ne sais comment la faire; je
+ne sais rien; je ne sais même pas prier. Ayez pitié de moi! Dites, que
+dois-je faire?</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre garçon, répondit M. de Nancé attendri, il faut vous
+soumettre à la volonté de Dieu; vivre s'il le veut, et ne pas vous
+préoccuper de la crainte de mourir. Il faut vous soigner comme on vous
+l'ordonne, offrir à Dieu les chagrins qu'il vous envoie, et lui demander
+du courage et de la patience. Quant à la première communion, nous en
+reparlerons demain. A présent, restez bien tranquille jusqu'à l'arrivée
+du médecin, que j'ai envoyé chercher Isabelle ou Bathilde restera près
+de vous. Soyez calme, mon ami, et remettez-vous entre les mains du bon
+Dieu, notre père et notre ami à tous.</p>
+
+<p>M. de Nancé lui serra la main.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, merci: vous m'avez déjà consolé.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Nancé sortit, emmenant François et Christine qui pleuraient et
+qui envoyèrent à Maurice un baiser d'adieu, auquel il répondit par un
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Le croyez-vous bien malade, papa? dit François avec anxiété.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, mon ami; il est possible qu'il voie juste en se croyant
+près de sa fin; il est extrêmement changé et affaibli depuis quelque
+temps déjà. Aujourd'hui son visage est très altéré. Le départ de ses
+parents l'a beaucoup affligé.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Maurice! et moi qui ne l'aimais pas!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc? Mais nous allons le soigner comme si nous l'aimions
+tendrement; n'est-ce pas, François?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! Et je l'aime réellement à présent; il me fait trop pitié.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je suis comme toi, et je crois que je l'aime.</p>
+
+<p>Quand le médecin arriva, il traita légèrement le vomissement de sang de
+Maurice; il l'attribua à sa chute, et pensa que ce serait un bien pour
+le fond de la santé; il engagea Maurice à se lever, à manger, à sortir,
+à faire, enfin, ce que lui permettraient ses forces. M. de Nancé lui
+demanda pourtant d'écrire à M. et à Mme de Sibran pour les avertir de
+l'accident arrivé à leur fils. Lui-même leur en raconta tous les détails
+en ajoutant l'opinion du médecin, et promit de les avertir de la moindre
+aggravation dans l'état de Maurice. Cette consultation rassura tout
+le monde, excepté Maurice lui-même, qui persista à vouloir hâter sa
+première communion.</p>
+
+<p>M. de Nancé, n'y voyant que de l'avantage, et ayant reçu de M. et Mme de
+Sibran l'autorisation de céder à ce qu'ils croyaient être une fantaisie
+de malade, fit venir tous les jours un prêtre pieux et distingué, pour
+donner à Maurice l'instruction religieuse qui lui manquait. M. de Nancé
+lui-même, développa, par son exemple et par ses paroles, la foi et la
+piété de Maurice; François lui racontait les pieuses impressions de
+sa première communion, et, un mois après son entrée chez M. de Nancé,
+Maurice faisait aussi sa première communion avec les sentiments les plus
+chrétiens et les plus résignés.</p>
+
+<p>La faiblesse avait insensiblement augmenté, au point qu'il se soutenait
+difficilement sur ses jambes. Mais le médecin n'en concevait aucune
+inquiétude et attendait une guérison complète au retour du printemps.
+Peu de jours après sa première communion, il fut pris d'un nouveau
+vomissement de sang. M. de Nancé s'empressa d'écrire à M. et Mme de
+Sibran, en ne dissimulant pas sa vive inquiétude.</p>
+
+<p>Le vomissement de sang ne put être complètement arrêté, et plusieurs
+fois dans la matinée il reprit avec violence. La faiblesse de Maurice
+augmentait d'heure en heure, Dans l'après-midi, il demanda François et
+Christine.</p>
+
+<p>&mdash;François, bon et généreux François, dit-il, je ne veux pas mourir sans
+te demander une dernière fois pardon de ma méchanceté passée. Ne pleure
+pas, François; écoute-moi, car je me sens bien faible. Quand je ne serai
+plus prie pour moi, demande au bon Dieu de me pardonner; aime-moi mort
+comme tu m'as aimé vivant; ton amitié a été ma consolation dans mes
+peines, elle a sauvé mon âme en me ramenant à Dieu. Que Dieu te bénisse,
+mon François, et qu'il te rende le bien que tu m'as fait!</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Christine, ma bonne et chère Christine, qui m'as aimé comme
+un frère, comme un ami; ta tendresse, tes soins ont fait le bonheur des
+derniers mois de ma triste et pénible existence. Que Dieu te récompense
+de ta bonté, de ta charité, de ta tendresse! Que Dieu te bénisse avec
+François! Puisses-tu ne jamais le quitter pour votre excellent père!...
+Oh! monsieur de Nancé, mon père en Dieu, mon sauveur, Je vous aime,
+je vous remercie, ma reconnaissance est si grande, que je ne puis
+l'exprimer comme je le voudrais. Que Dieu!...</p>
+
+<p>Un nouveau vomissement de sang interrompit Maurice. François et
+Christine, à genoux près de son lit, pleuraient amèrement; M. de Nancé
+était vivement ému. Maurice revint à lui; il demanda M. le curé, que M.
+de Nancé avait déjà envoyé prévenir et qui entrait. Maurice reçut une
+dernière fois l'absolution et la sainte communion; il demanda instamment
+l'extrême-onction, qui lui fut administrée.</p>
+
+<p>Depuis ce moment, un grand calme succéda à l'agitation et à la fièvre;
+il pria M. de Nancé, dans le cas où ses parents arriveraient trop tard,
+de leur faire ses tendres adieux et de leur exprimer ses vifs regrets de
+n'avoir pu les embrasser avant de mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-leur aussi que j'ai été bien heureux chez vous, que je les
+bénis et les remercie de m'avoir permis de venir mourir près de vous.
+Dites-leur qu'ils aiment François et Christine pour l'amour de moi.
+Dites-leur que je meurs en les aimant, en les bénissant; que je meurs
+sans regrets et en bon chrétien. Adieu... adieu... à maman...</p>
+
+<p>Il baisa le crucifix qu'il tenait sur sa poitrine, et il ne dit plus
+rien. Ses yeux se fermèrent, sa respiration se ralentit, et il rendit
+son âme à Dieu avec le sourire du chrétien mourant.</p>
+
+<p>M. de Nancé avait fait éloigner ses enfants avec Isabelle, pour éviter
+l'impression de ces derniers moments; lui-même ferma les yeux du pauvre
+Maurice, et resta près de lui à prier pour le repos de son âme.</p>
+
+<p>Le lendemain, de grand matin, M. et Mme de Sibran, inquiets et
+tremblants, entraient précipitamment chez M. de Nancé. Il leur apprit
+avec tous les ménagements possibles la triste et douce fin de leur fils.
+Le désespoir des parents fut effrayant. Ils se reprochaient de n'avoir
+pas deviné le danger, de l'avoir abandonné le dernier mois de son
+existence, de l'avoir laissé mourir dans une famille étrangère. Ils
+demandèrent à voir le corps inanimé de leur fils, et là, à genoux près
+de ce lit de mort, ils demandèrent pardon à Maurice de leur aveuglement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, mon cher fils! s'écria la mère, si j'avais eu le moindre
+soupçon de la gravité de ton état, je ne t'aurais jamais quitté. Plutôt
+perdre toute ma fortune et la dernière bénédiction de mon père; que le
+dernier soupir de mon fils.</p>
+
+<p>Ils restèrent longtemps près de Maurice sans qu'on pût les en arracher.
+M. de Nancé se rendit près d'eux et parvint à leur rendre un peu de
+calme en leur parlant de la douceur, de la résignation de Maurice, de sa
+tendresse pour eux, des efforts qu'il avait faits pour dissimuler ses
+souffrances, dans la crainte de les inquiéter et de les chagriner. Il
+leur parla de sa piété, des sentiments profondément religieux qui lui
+avaient tant fait désirer sa première communion. Isabelle les rassura
+sur les soins qu'il avait reçus, sur la tendresse que lui avaient
+témoignée M. de Nancé, François et Christine; elle leur redit toutes ses
+paroles, toutes ses recommandations, et enfin elle leur représenta si
+vivement la triste vie qu'il était destiné à mener, et ses propres
+terreurs devant les misères et les humiliations qu'il pressentait,
+qu'ils finirent par comprendre que sa fin prématurée était un bienfait
+de Dieu qui l'avait pris en pitié.</p>
+
+<p>Ils voulurent voir, remercier et embrasser François et Christine et ils
+pleurèrent avec eux près du corps de Maurice.</p>
+
+<p>Les jours suivants, M. de Nancé éloigna le plus possible les enfants de
+ces scènes de deuil. Paolo contribua beaucoup à distraire François et
+Christine de l'impression douloureuse qu'ils avaient ressentie.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mes sers enfants? Le pauvre Signor Maurice est mort
+comme ze mourrai, comme vous mourrez, comme le signor de Nancé mourra,
+un zour. Voulez-vous qu'il vive avec les zambes crossues? Ce n'est pas
+zouste, ça, puisqu'il était horrible. Pourquoi voulez-vous qu'il vive
+horrible? Ce n'est pas zentil, ça. Puisqu'il est heureux avec le bon
+Zézu et les petits anzes, pourquoi voulez-vous qu'il reste à Nancé ou à
+Sibran, à zémir, à crier: «Mon Dieu, faites que ze meure!»</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, Paolo, ça me fait de la peine qu'il ne soit plus là...</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas zouste. Pourquoi voulez-vous oune si grande fatigue pour
+la Signora Isabella, et pour votre ser papa qui se relevait la nuit pour
+voir ce pauvre garçon? Et moi donc, qui vous voyais tous misérables, et
+qui avais les leçons toutes déranzées? «Pas de mousique auzourd'hui,
+Paolo, Maurice me demande de rester. Pas de zéographie, Paolo, Maurice
+veut zouer aux cartes; il s'ennouie.» Vous croyez que c'est zouste,
+ça; que c'est agréable de voir mes pauvres élèves ainsi déranzés? Et
+pouis..., et pouis... tant d'autres sozes que ze ne veux pas dire.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, Paolo? Dites, qu'est-ce que c'est! Mon cher Paolo, dites-le
+nous.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ze vous dirai que ce pauvre Signor Maurice vous empêçait de
+vous promener, de zouer, de courir, de causer, et que vous étiez si
+bons, si zentils pour lui... Ecoutez bien ce que dit Paolo!... non pas
+parce que vous aviez de l'amour pour ce garçon, mais parce que... vous
+aviez de l'amour pour le bon Dieu, et que vous êtes tous les deux bons,
+sarmants et saritables. Est-ce vrai ce que ze dis?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Chut! Paolo. Pour l'amour de Dieu, ne dites pas ça; ne le dites à
+personne.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO, content</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! on pourrait bien le dire à Signor de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;A personne, personne! Je vous en prie, je vous en supplie, mon bon,
+bon Paolo.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO, hésitant</p>
+
+<p>&mdash;Moi,... ze veux bien,... mais...</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Le jurez-vous? Jurez, mon cher Paolo.</p>
+
+<p>-Ze le zoure! dit Paolo en étendant les bras.</p>
+
+<p>A force de raisonnements pareils, Paolo finit par les distraire. M. de
+Nancé était obligé à de fréquentes absences pour les obsèques du pauvre
+Maurice et pour venir en aide aux malheureux parents. Aussitôt après
+l'enterrement, M. et Mme de Sibran retournèrent à Paris, où ils avaient
+leur fils Adolphe et toute leur famille.</p>
+
+<p>A Nancé on reprit la vie habituelle, tranquille, occupée, uniforme et
+heureuse. Pourtant la mort du pauvre Maurice attrista pendant longtemps
+leurs soirées d'hiver.</p>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<h3>SÉPARATION, DÉSESPOIR</h3>
+
+<p>L'été suivant ramena M. et Mme des Ormes et la bande joyeuse et dissipée
+que M. de Nancé continua à éviter. Leurs relations avec Christine
+ne furent ni plus tendres ni plus fréquentes. Ils semblaient avoir
+entièrement abandonné leur fille à M. de Nancé. Cette position bizarre
+dura quelques années encore; Christine arriva à l'âge de seize ans et
+François à vingt. Christine était devenue une charmante jeune personne,
+sans être pourtant jolie; grande, élancée, gracieuse et élégante, ses
+grands yeux bleus, son teint frais, ses beaux cheveux blonds, de belles
+dents, une physionomie ouverte, gaie, intelligente et aimable, faisaient
+toute sa beauté; son nez un peu gros, sa bouche un peu grande, les
+lèvres un peu fortes, ne permettaient pas de qualifier de belle ni de
+jolie, mais tout le monde la trouvait charmante; elle paraissait telle,
+surtout aux yeux de ses trois amis dévoués, M. de Nancé, François
+et Paolo. Son caractère et son esprit avaient tout le charme de sa
+personne; l'infirmité de François, qui leur faisait éviter les nouvelles
+relations et fuir les réunions élégantes du voisinage, avait donné à
+Christine les mêmes goûts sérieux et le même éloignement pour ce qu'on
+appelle plaisirs dans le monde. M. de Nancé les menait quelquefois chez
+Mme Guilbert et chez Mme de Sibran, mais jamais quand il y avait du
+monde. Une fois, il les avait forcés à aller à une petite soirée de feu
+d'artifice et d'illuminations chez Mme de Guilbert; mais Christine avait
+tant souffert de l'abandon dans lequel on laissait François, des regards
+moqueurs qu'on lui jetait, des ricanements dont il avait été l'objet,
+qu'elle demanda instamment à M. de Nancé de ne plus l'obliger à subir
+ces corvées.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras, ma fille. Je croyais t'amuser; c'est François qui
+m'a demandé de te procurer quelques Distractions.</p>
+
+<p>&mdash;François est bien bon et je l'en remercie, mon père, Mais je n'ai pas
+besoin de distractions; je vis si heureuse près de vous et près de
+lui, que tout ce qui change cette vie douce et tranquille m'ennuie et
+m'attriste.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;J'ai en effet remarqué hier que tu étais triste, mon enfant, et que
+tu ne prenais plaisir à rien; toi, toujours si gaie, si animée, tu ne
+parlais pas, tu souriais à Peine.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouvais-je être gaie et m'amuser, mon père, pendant que
+François souffrait et que vous partagiez son malaise? Je n'entendais
+autour de moi que des propos méchants, je ne voyais que des visages
+moqueurs ou indifférents. Ici c'est tout le contraire; les paroles sont
+amicales, les visages expriment la bonté et l'amitié, Non, cher père, je
+voudrais ne jamais sortir d'ici.</p>
+
+<p>M. de Nancé avait compris le tendre dévouement de sa fille; il n'insista
+pas et l'embrassa en lui rappelant que sa mère revenait le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que j'aille la voir, dit-il.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il que j'y aille avec vous, mon père?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant; tu sais qu'elle détend tes visites au château.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis pas fâchée, dit Christine en souriant, quand elle me
+voit, c'est toujours pour me gronder; je resterai avec François toujours
+bon, toujours aimable.</p>
+
+<p>M. de Nancé alla voir M. et Mme des Ormes; il leur représenta qu'il
+était obligé de mener son fils dans le Midi pour sa santé et pour
+d'autres motifs; qu'il était impossible qu'il emmenât Christine avec
+lui, et que, malgré le vif chagrin que leur causerait à tous cette
+séparation, il la jugeait absolument nécessaire.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas la reprendre, Monsieur de Nancé; que ferais-je d'une
+grande fille comme Christine? Je ne saurais pas m'en occuper, la
+diriger; elle courrait risque d'être fort mal élevée.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne serait pas impossible, Madame, si vous ne vous en occupez pas;
+mais il faut que vous preniez un parti quelconque, car enfin Christine a
+seize ans et elle est votre fille.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien plus à vous qu'à nous. Christine n'a jamais eu de coeur,
+et c'est ce qui m'en a détachée, D'abord et avant tout, je ne veux pas
+d'elle chez moi: ma maison n'est pas montée pour cela, et mon genre de
+vie ne lui conviendra pas.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Madame, me permettrez-vous un conseil dans votre intérêt à
+tous?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, donnez vite.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-la au couvent pour deux ou trois ans.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Parfait! admirable! Mais pas à Paris! Je ne veux absolument pas
+l'avoir à Paris.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Le couvent des dames Sainte-Clotilde, qui est à Argentan, est
+excellent, Madame.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DES ORMES</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. C'est arrangé; n'est-ce pas, Monsieur des Ormes? Vous
+donnez, comme moi, pleins pouvoirs à M. de Nancé?</p>
+
+<p>M. des Ormes, plus que jamais sous le joug de sa femme, consentit à
+tout ce qu'elle voulut, et M. de Nancé rentra chez lui le coeur plein
+de tristesse, pour annoncer à ses enfants la fatale nouvelle de leur
+séparation.</p>
+
+<p>Au retour de sa visite, M. de Nancé fit venir François et Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, mon père? dit Christine en entrant; vous êtes pâle et
+vous semblez triste et agité.</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis en effet, mes enfants, car j'ai une fâcheuse nouvelle à
+vous annoncer.</p>
+
+<p>M. de Nancé se tut, passa sa main sur son front, et, voyant la frayeur
+qu'exprimait la physionomie de François et de Christine, il les prit
+dans ses bras, les embrassa, et, les regardant avec tristesse:</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, mes pauvres enfants, notre bonne et heureuse vie est
+finie; il faut nous séparer... Ma Christine, tu vas nous quitter.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, avec effroi</p>
+
+<p>&mdash;Vous quitter?... Vous quitter? Vous, mon père? toi, mon frère? Oh
+non!... non... jamais!</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut pourtant, ma fille chérie; ta mère te met au couvent, parce
+que moi je suis obligé de mener François finir ses études dans le Midi,
+et que je ne puis t'y mener avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère me met au couvent! Ma mère m'enlève mon père, mon frère, mon
+bonheur! s'écria Christine en tombant à genoux devant M. de Nancé. O mon
+père, vous qui m'avez sauvée tant de fois, sauvez-moi encore; gardez-moi
+avec vous!</p>
+
+<p>François releva précipitamment Christine, la serra contre son coeur, et
+mêla ses larmes aux siennes. M. de Nancé tomba dans un fauteuil et cacha
+son visage dans ses mains. Tous trois pleuraient.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit Christine en se mettant à genoux près de lui et en
+passant un bras autour de son cou, pendant que de l'autre main elle
+tenait celle de François, mon père, votre chagrin, vos larmes, les
+premières que je vous aie jamais vu répandre, me disent assez qu'une
+volonté plus forte que la vôtre dispose de mon existence et me voue
+au malheur, j'obéirai, mon père; je ne serai plus heureuse que par le
+souvenir; je penserai à vous, à votre tendresse, à votre bonté, à mon
+cher, mon bon François; je vous aimerai tant que je vivrai, de toute mon
+âme, de toutes les forces de mon coeur, j'ai été, grâce à vous, à vous
+deux, heureuse pendant huit ans. Si je ne dois plus vous revoir,
+j'espère que le bon Dieu aura pitié de moi, qu'il ne me laissera pas
+longtemps dans ce monde. François, mon frère, mon ami, n'oublie pas ta
+Christine, qui eût été si heureuse de consacrer sa vie à ton bonheur.</p>
+
+<p>François ne répondit que par ses larmes aux tendres paroles de
+Christine.</p>
+
+<p>&mdash;Comment pourrai-je vivre sans toi, ma Christine? lui dit-il enfin en
+la regardant avec une tristesse profonde.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;La vie n'a qu'un temps, cher François... Et, se penchant à son
+oreille, elle lui dit bien bas:</p>
+
+<p>&mdash;Ayons du courage pour notre pauvre père, qui souffre pour nous plus
+que pour lui-même.</p>
+
+<p>François lui serra la main et fit un signe de tête qui disait oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit Christine en baisant les mains et les joues inondées de
+larmes de M. de Nancé, mon père, le bon Dieu viendra à notre secours;
+il nous réunira peut-être. Qui sait si cette séparation n'est pas notre
+bonheur à venir? M. de Nancé releva vivement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu t'entende, ma chère fille bien-aimée! Qu'il nous réunisse un
+jour pour ne jamais nous quitter!</p>
+
+<p>Le courage de Christine excita celui de François; quand M. de Nancé vit
+ses enfants plus calmes, son propre chagrin devint moins amer. Il entra
+dans quelques détails sur leur existence future, encore animée par
+l'espoir de la réunion.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'aurai vingt et un ans, mon père, je pourrai disposer de
+moi-même; je viendrai alors chercher un refuge près de vous, et nous
+jouirons d'autant mieux de notre bonheur que nous en aurons été privés
+pendant... cinq ans.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq ans! s'écria François. Oh! Christine serons-nous réellement cinq
+ans séparés?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait ce qui peut arriver mon ami? Peut-être nous retrouverons-nous
+bien plus tôt.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'écrirez bien souvent, n'est-ce pas, mon père? n'est-ce pas
+François?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours! Un jour mon père, et moi l'autre.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et moi de même, si on me le permet à ce couvent; on y est peut-être
+très sévère.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma fille; la supérieure est une ancienne amie de ma femme; elle
+est excellente et te donnera toute la liberté possible; c'est pour cette
+raison que j'ai indiqué ce couvent à ta mère, de peur qu'elle ne te
+plaçât dans quelque maison inconnue et éloignée. Ici, du moins, tu auras
+ta tante de Cémiane, qui revient à la fin de l'année, après une absence
+de six ans.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père, Gabrielle m'a écrit que ma tante était tout à fait
+remise depuis les deux ans qu'elle a passés a Madère. Et vous, mon père,
+vous serez bien loin avec François?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Dans le Midi, chère enfant, près de Pau, où François finira ses
+études, Nous reviendrons dans deux ans avec le bon Paolo, que j'emmène.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Bon Paolo! lui aussi! Plus personne!</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Isabelle, seule, te restera, ma fille; et nos coeurs seront toujours
+près de toi.</p>
+
+<p>Les journées passèrent vite et tristement; Paolo partageait les chagrins
+de Christine; il cherchait à relever son courage.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Cère signorina, prenez couraze! Vous serez heureuse; c'est moi, Paolo,
+qui le dis.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Heureuse! Sans eux, c'est impossible!</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Avec eux! Qué diable! deux ans sont bien vite passés!... Deux ans, ze
+vous dis.</p>
+
+<p>Christine secoua la tête.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Vous remuez la tête comme une cloce; et moi ze vous dis que ze sais
+ce que ze dis, et que dans deux ans vous ferez des cris de zoie: «Vive
+Paolo!»</p>
+
+<p>Christine ne put s'empêcher de sourire.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je crierai: Vive Paolo! quand vous aurez obtenu de ma mère la
+permission pour moi de revenir près de mon père et de François.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! ze ne dis pas non! ze ne dis pas non!</p>
+
+<p>Cet espoir et l'air d'assurance de Paolo tranquillisèrent un peu
+Christine, mais ce ne fut pas pour longtemps; les préparatifs de départ
+qui se taisaient autour d'elle, et auxquels elle eut le courage de
+prendre part, la replongeaient sans cesse dans des accès de désespoir. A
+mesure qu'approchait l'heure de la séparation, ce père et ses enfants,
+si tendrement unis, semblaient redoubler encore d'affection et de
+dévouement.</p>
+
+<p>Le jour du départ de Christine, les adieux furent déchirants. M. de
+Nancé voulut la mener lui-même au couvent, mais François restait au
+château avec Paolo. M. de Nancé fut obligé d'arracher la malheureuse
+Christine d'auprès de François pour la porter dans la voiture. M. de
+Nancé soutint sa fille presque inanimée. La tête appuyée sur l'épaule de
+son père, Christine sanglota longtemps. La désolation de M. de Nancé lui
+fit retrouver le courage qu'elle avait momentanément perdu, et quand ils
+arrivèrent au couvent, Christine parlait avec assez de calme de leur
+correspondance et de l'avenir auquel elle ne voulait pas renoncer,
+quelque éloigné qu'il lui apparût.</p>
+
+<p>La supérieure était une femme distinguée et excellente. Mise au courant
+de la position de Christine par M. de Nancé, qui lui avait raconté ce
+que nous savons et même ce que nous ne savons pas, elle reçut Christine
+avec une tendresse toute maternelle, et quand il fallut dire un dernier
+adieu à son père chéri, Christine tomba défaillante dans les bras de la
+supérieure.</p>
+
+<p>Quand M. de Nancé fut de retour, il trouva François et Paolo pâles et
+silencieux; François se jeta dans les bras de son père, qui le tint
+longtemps embrassé.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Partons, partons vite, mon cher enfant. Ce château sans Christine
+m'est odieux.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! mon père! Il me fait l'effet d'un tombeau! le tombeau de notre
+bonheur à tous.</p>
+
+<p>Les chevaux étaient mis, les malles étaient chargées. Les domestiques
+étaient d'une tristesse mortelle; personne ne put prononcer une parole.
+M. de Nancé, François et Paolo leur serrèrent la main à tous. Paolo, en
+montant en voiture, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Dans deux ans, mes amis! Dans deux ans ze vous ramènerai vos bons
+maîtres, et vous serez tous bien zoyeux! Vous allez voir! En route,
+cocer! et marcez vite!</p>
+
+<p>La voiture roula, s'éloigna et disparut. La tristesse et la désolation
+régnèrent à Nancé comme au coeur des maîtres. Le voyage se fit et
+s'acheva rapidement; mais, ni l'aspect d'un pays nouveau, ni les
+agréments d'une habitation charmante, ni les distractions d'un nouvel
+établissement ne purent dissiper la morne tristesse de François et de M.
+de Nancé. Paolo réussit pourtant quelquefois à les faire sourire en leur
+parlant de Christine, en racontant des traits de son enfance. Tous les
+jours arrivait une lettre de Christine, et tous les jours il en partait
+une pour elle. Peu de temps après leur arrivée dans les environs de Pau,
+un espoir fondé vint ranimer le coeur et l'esprit de François et de
+son père; chaque jour augmentait leur sécurité; quelle était cette
+espérance? Nous ne la connaissons pas encore, mais nous pensons qu'une
+indiscrétion de Paolo ou la suite des événements nous la révélera un
+jour. L'attitude de Paolo est triomphante; son langage est mystérieux
+comme ses allures. M. de Nancé paraît heureux; il ne s'attriste plus en
+nommant Christine, pour laquelle il éprouve une tendresse de plus en
+plus vive. Mais il ne lui échappe aucune parole qui puisse expliquer le
+changement qui se fait en lui. François aussi cause plus gaiement; il
+ne parle que de Christine et d'un heureux avenir. Leur correspondance
+continue active et affectueuse. Paolo même écrit et reçoit des lettres.
+Les mois se passent, les années de même; enfin, après deux années de
+séjour à Pau, un jour, après avoir reçu une lettre de Christine et de
+Mme de Cémiane et en avoir longuement causé avec son père, François lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, pouvons-nous parler à Christine aujourd'hui? Je suis si
+malheureux loin d'elle!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, nous le pouvons. Paolo vient tout juste de me dire qu'il
+m'y autorisait et qu'il répondait de toi sur sa tête.</p>
+
+<p>François serra vivement la main de son père et le quitta en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, écrivez et faites des voeux pour moi; j'ai peur.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fort tranquille, moi, mon ami; comment pouvons-nous douter de
+ce coeur si rempli de tendresse?»</p>
+
+<p>M. de Nancé n'était pourtant pas aussi calme qu'il le disait; quand
+François fut parti, il se promena longtemps avec agitation dans sa
+chambre et relut plusieurs fois la lettre de Christine. Puis il se mit à
+écrire lui-même. Pendant qu'il était ainsi occupé, nous allons savoir ce
+qu'avait fait et pensé Christine pendant ces deux longues années.</p>
+
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<h3>DEUX ANNÉES DE TRISTESSE</h3>
+
+<p>Lorsque Christine se trouva seule avec la supérieure, qu'elle fut
+assurée de ne plus revoir M. de Nancé ni François, son courage faiblit
+et elle se laissa aller à un désespoir qui effraya la supérieure: elle
+parla à Christine, mais Christine ne l'entendait pas; elle la raisonna,
+l'encouragea, mais ses paroles n'arrivaient pas jusqu'au coeur désolé de
+Christine. Ne sachant quel moyen employer, la supérieure la mena à la
+chapelle du couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Priez, mon enfant, lui dit-elle; la prière adoucit toutes les peines.
+Rappelez-vous les sentiments si religieux de votre père et de votre
+frère. Imitez leur courage, et n'augmentez pas leur douleur en vous
+laissant toujours aller à la vôtre.</p>
+
+<p>Christine tomba à genoux et pria, non pour elle, mais pour eux; elle
+ne demanda pas à souffrir moins, mais que les souffrances leur fussent
+épargnées. Elle se résigna enfin, se soumit à son isolement, et se
+promit de revenir chercher du courage aux pieds du Seigneur, toutes les
+fois qu'elle se sentirait envahie par le désespoir. Quand la supérieure
+revint la prendre. Christine pleurait doucement; elle était calme et
+elle suivit docilement la supérieure dans la chambre qui lui était
+destinée; elle y trouva Isabelle, arrivée depuis quelques instants, qui
+lui donna des nouvelles du départ de M. de Nancé, de François et de
+Paolo; elle lui redit les paroles de Paolo, lui peignit la douleur et
+l'abattement de François et de son père; Christine trouva une grande
+consolation à se retrouver avec Isabelle, qui partageait ses sentiments
+douloureux et ses affections.</p>
+
+<p>Les premiers jours se traînèrent péniblement. Christine n'avait pas
+encore de lettres; elle écrivait tous les jours, et reçut enfin une
+première lettre de François: lui aussi était triste, se sentait isolé et
+malheureux; le lendemain M. de Nancé lui donna quelques détails sur
+leur établissement, et la correspondance continua ainsi, animée et
+intéressante.</p>
+
+<p>Six mois après, Mme de Cémiane revint chez elle après une absence de
+six années; son premier soin fut d'aller voir sa nièce et de lui mener
+Bernard et Gabrielle; les deux cousines ne se reconnurent pas, tant
+elles étaient métamorphosées; Gabrielle était aussi grande que
+Christine, mais brune, avec des couleurs très prononcées, des yeux noirs
+et vifs, les traits délicats; c'était une fort jolie personne. Bernard
+était devenu un grand garçon de dix-neuf ans, bon, intelligent,
+raisonnable, mais un peu paresseux pour le travail de collège; il était
+très bon musicien, il peignait remarquablement bien, et avec ces deux
+talents il prétendait pouvoir se passer de grec et de latin. Leur joie
+de revoir Christine réjouit un peu le coeur de la pauvre délaissée: ils
+causèrent ou plutôt parlèrent sans arrêter pendant une heure et demie
+que se prolongea la visite de Mme de Cémiane. Christine écouta beaucoup
+et parla peu. Sa tante l'observait attentivement et avec intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre Christine, lui dit-elle en se levant pour partir, qu'est
+devenu ton rire joyeux, ta gaieté d'autrefois? Tu as le regard
+malheureux, le sourire triste, presque douloureux. Es-tu malheureuse au
+couvent, mon enfant? Je t'emmènerai de suite chez moi si c'est ainsi.</p>
+
+<p>Christine embrassa sa tante et pleura doucement, mais amèrement, dans
+ses bras.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Viens, ma pauvre enfant; viens! C'est affreux de t'avoir enfermée dans
+cette prison; tu vas venir chez moi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, ma bonne tante; ce n'est pas le couvent qui fait
+couler mes larmes; j'y suis aussi heureuse que je puis l'être, séparée
+de ceux que j'aime tendrement, passionnément, de ceux qui m'ont
+recueillie, élevée, aimée, rendue si heureuse pendant huit ans! C'est M.
+de Nancé qui m'a placée ici, et j'y resterai tant qu'il désirera que j'y
+reste. Je pleure leur absence; loin de mon père et de mon frère, il n'y
+a pour moi que tristesse et isolement.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne nous aimes donc plus, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime et vous aimerai toujours, mais pas de même; je ne puis
+exprimer ce que je sens; mais ce n'est pas la même chose; je puis vivre
+sans vous, je ne me sens pas la force de vivre loin d'eux.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends; tes lettres à Gabrielle étaient pleines de
+tendresse pour M. de Nancé et pour François. Comment est-il, ce bon
+petit François?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE, vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours aussi bon, aussi dévoué, aussi aimable.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais sa taille, son infirmité.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Il est grandi, mais son infirmité reste toujours la même.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge a-t-il donc maintenant?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Il a vingt et un ans depuis trois mois.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, ma petite Christine, je comprends ton chagrin, mais il ne faut
+pas l'augmenter par la vie d'ermite que tu mènes au couvent; tu aimes
+Gabrielle et Bernard, ils t'aiment beaucoup; ils se font une fête de
+t'avoir, et tu vas venir passer quelque temps avec nous. Je l'avais déjà
+demandé à ta mère, qui m'a dit de faire tout ce que je voudrais.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-vous, ma tante, que j'écrive à M. de Nancé pour demander son
+consentement, et que j'attende sa réponse?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, ma chère petite, répondit en souriant Mme de Cémiane. Il
+est ton père d'adoption, et tu fais bien de le consulter.</p>
+
+<p>Quatre jours, après, Mme de Cémiane, qui avait aussi écrit à M. de
+Nancé, vint enlever Christine et Isabelle du couvent. Christine avait
+reçu de son côté un consentement plein de tendresse de son père adoptif;
+il lui reprochait d'avoir attendu ce consentement; il lui faisait les
+promesses les plus consolantes pour l'avenir, la suppliait de ne pas
+perdre courage, que l'heure de la réunion n'était pas si éloignée
+qu'elle le croyait, etc.</p>
+
+<p>Gabrielle et Bernard furent enchantés d'avoir leur cousine. Christine
+elle-même fut distraite forcément de son chagrin par la gaieté de ses
+cousins, par les soins affectueux de son oncle et de sa tante; elle
+retrouvait sans cesse des souvenirs de François et des jours heureux
+qu'elle avait passés avec lui dans son enfance. Gabrielle, voyant le
+charme que trouvait Christine à tout ce qui la ramenait à François et à
+M. de Nancé, et trouvant elle-même un vif plaisir à rappeler cet heureux
+temps, en parlait sans cesse; elle questionna beaucoup Christine sur
+la vie qu'elle menait à Nancé, s'étonnait qu'elle y eût trouvé de
+l'agrément, parlait de Paolo, de Maurice, demandait des détails sur sa
+maladie et sa mort.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui est surprenant, dit Christine, c'est qu'on n'ait jamais su
+comment lui et Adolphe se sont trouvés tout en haut, dans une mansarde,
+pendant l'incendie du château des Guilbert.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;On le sait très bien. Adolphe l'a raconté à Bernard. Tu sais qu'ils
+avaient si bien dîné, qu'ils se sont trouvés malades après et puis
+qu'ils étaient de mauvaise humeur; ils sont restés au salon; Maurice
+avait découvert un paquet de cigarettes oubliées sur la cheminée; il
+engagea Adolphe à les fumer; ils allumèrent leurs cigarettes et jetèrent
+les allumettes, sans penser à les éteindre, derrière un rideau de
+mousseline, qui prit feu immédiatement. Ne pouvant l'éteindre, et voyant
+s'enflammer la tenture de mousseline qui recouvrait les murs, ils furent
+saisis de frayeur; ils n'osèrent pas s'échapper par les salons et le
+vestibule, craignant d'être rencontrés par les domestiques et d'être
+accusés d'avoir mis le feu. Ils aperçurent une porte au fond du salon;
+ils s'y précipitèrent; elle donnait sur un petit escalier intérieur,
+qu'ils montèrent; ils arrivèrent à une mansarde, où ils se crurent en
+sûreté, pensant que l'incendie serait éteint avant d'avoir gagné les
+étages supérieurs. Ce ne fut que lorsque les flammes pénétrèrent dans
+leur mansarde qu'ils cherchèrent à redescendre; mais les escaliers
+étaient tout en feu, et ils se précipitèrent à la fenêtre en criant au
+secours. Avant qu'on eût exécuté les ordres de M. de Nancé, ils furent
+très brûlés, surtout le pauvre Maurice, qui cherchait de temps en temps
+a s'échapper à travers les flammes. Je m'étonne que Maurice ne vous
+l'ait pas raconté pendant qu'il était chez vous.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>-François s'était aperçu que Maurice n'aimait pas à parler et à entendre
+parler de ce terrible événement, et il ne lui en a jamais rien dit.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi, tu aurais pu le questionner.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non; François m'avait dit de ne pas lui en parler.</p>
+
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<h3>DEMANDES EN MARIAGE. RÉPONSES DIFFÉRENTES</h3>
+
+<p>Christine trouvait dans l'amitié de Gabrielle et de Bernard et
+dans l'affection compatissante de M. et Mme de Cémiane, un grand
+adoucissement à son chagrin; elle voyait sans peine comme sans plaisir
+quelques voisins de campagne que recevait souvent Mme de Cémiane. Les
+Guilbert y venaient très souvent. Adolphe prétendait être fort lié avec
+Bernard, Gabrielle et Christine, il faisait le beau, l'aimable,
+se moquait de tout le voisinage, et avait souvent des prises avec
+Christine, qui, toujours bonne, défendait vivement les absents et
+ripostait à Adolphe de manière à lui fermer la bouche. Elle ne
+supportait pas surtout qu'il se permît la moindre plaisanterie sur
+Maurice, dont elle prit une fois la défense avec tant de tendresse, de
+pitié, d'animation, qu'Adolphe fut atterré; chacun blâma sa cruelle
+attaque contre un frère mort, et approuva la courageuse défense de
+Christine.</p>
+
+<p>Ces querelles fréquentes, bien loin d'éloigner Adolphe de Christine, la
+lui rendirent au contraire plus agréable; il vint de plus en plus chez
+Mme de Cémiane, s'occupa de plus en plus de Christine, qui restait
+froide et indifférente. Enfin un jour il pria Mme de Cémiane de lui
+accorder un entretien particulier, et, après quelques phrases polies, il
+lui demanda la main de Christine.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi qui dispose de la main de ma nièce, mon cher Adolphe,
+c'est elle-même avant tout; ensuite, ce sont ses parents, et enfin, et
+dominant tout, c'est M. de Nancé, qu'elle a adopté pour père, et qu'elle
+aime avec une tendresse extraordinaire.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>&mdash;Pour commencer par Christine elle-même, chère Madame, ayez la bonté
+de lui parler aujourd'hui et de me faire savoir de suite où je dois
+adresser ma lettre de demande à M. et Mme des Ormes.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai ce que vous désirez, Adolphe, mais je ne suis pas aussi
+certaine que vous du succès de votre demande.</p>
+
+<p class="cen">ADOLPHE</p>
+
+<p>-Oh! Madame, vous plaisantez! Une pauvre fille abandonnée par ses
+parents, élevée par un étranger, avec un vilain bossu pour tout
+divertissement, enfermée ensuite dans un couvent, est trop heureuse
+qu'on veuille lui donner une position agréable et indépendante en
+l'épousant; elle a de l'esprit, elle sera fort riche, elle est
+charmante, elle me plaît enfin, et je vous demande instamment de m'aider
+à ce mariage qui me donnera le droit de vous appeler ma tante.</p>
+
+<p>Adolphe baisa la main de Mme de Cémiane en l'appelant «ma tante» et s'en
+alla.</p>
+
+<p>Mme de Cémiane hocha la tête et fit appeler Christine, à laquelle elle
+communiqua la demande d'Adolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Que dois-je lui répondre, ma chère enfant?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ayez la bonté de lui dire, ma tante, que je le remercie beaucoup de sa
+demande, mais que je la refuse, absolument.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, Christine?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'aime pas, ma tante, et je n'ai aucune estime pour lui.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est très aimable; il est riche, il est joli garçon.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, ma tante, il me déplaît.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Avant de refuser si positivement, écris à M. de Nancé. Songe donc à ta
+position, ma pauvre enfant. Je ne dois pas te dissimuler que ta mère
+a beaucoup dérangé sa fortune par ses dépenses excessives. Que
+deviendrais-tu si je venais à te manquer?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;J'écrirai à M. de Nancé, ma tante, mais pour lui dire que j'aimerais
+mieux mourir que d'épouser Adolphe ou tout autre.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu ne veux pas te marier?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma tante; quoi qu'il arrive, je serai plus heureuse qu'avec un
+mari que je ne pourrais souffrir, je le sais, j'en suis sûre.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras, Christine; cette aversion du mariage adoucira le
+coup que je vais porter à Adolphe, qui était si sûr de ton consentement,
+J'écrirai de mon côté à M. de Nancé pour lui raconter notre
+conversation. Au revoir, ma petite Christine; va faire ta lettre pendant
+que j'écrirai la mienne.</p>
+
+<p>C'était cette lettre de Christine avec celle de sa tante que M. de Nancé
+lisait et à laquelle il répondait à la prière de François.</p>
+
+<p>Peu de jours après cette demande d'Adolphe, Christine reçut la réponse
+qu'elle attendait avec impatience; c'était bien M. de Nancé qui
+répondait. Elle baisa la lettre avant de la commencer, et lut ce qui
+suit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, ma bien-aimée Christine, mon François, ton frère, ton ami,
+ne se sent plus le courage de vivre loin de toi; il traîne ses tristes
+journées sans but et sans plaisir; moi-même, malgré mes efforts pour
+dissimuler mon chagrin, je souffre comme lui de ton absence. Et toi,
+ma Christine, tu es malheureuse, je le sens, j'en suis sûr; toutes tes
+lettres en font foi, malgré tes efforts pour paraître calme et gaie,
+François me sollicite aujourd'hui de te demander si tu veux mettre un
+terme à notre séparation? Car de toi, de ta volonté, ma Christine,
+dépend tout notre bonheur à venir. Tu t'étonnes que j'aie l'air de
+douter de cette volonté: mais laisse-moi te dire à quel prix, par quel
+sacrifice peut s'opérer notre réunion. J'ose à peine te l'écrire, ma
+chère enfant, si dévouée, si aimante!... Veux-tu devenir ma vraie
+fille en devenant la femme de mon François? Veux-tu consacrer ta belle
+jeunesse, ta vie, au bonheur d'un pauvre infirme, vivre avec lui loin
+du monde et de ses plaisirs, t'exposer aux cruelles plaisanteries que
+provoque son infirmité? La vie sera pour toi sérieuse et monotone, elle
+se continuera entre moi et ton frère: notre tendresse en sera le
+seul embellissement, la seule distraction. J'attends ta réponse, ma
+Christine, avec une anxiété que tu comprendras facilement, puisque notre
+bonheur en dépend. Ce qui me donne du courage et l'espoir, c'est ce que
+tu nous dis aujourd'hui de la demande d'Adolphe, de ton refus et de ses
+motifs, qui nous ont remplis d'espérance, etc., etc. Christine eut de la
+peine à lire cette lettre jusqu'au bout, tant ses yeux obscurcis par les
+larmes déchiffraient péniblement l'écriture si connue et si chère de son
+père. Quand elle l'eut finie, son premier mouvement fut de se jeter au
+pied de son crucifix et de remercier Dieu du bonheur qu'il lui envoyait.
+Ensuite elle courut chez Isabelle, et, se jetant à son cou, elle lui
+remit la lettre de M. de Nancé en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, lisez, Isabelle; voyez ce que me demande mon père. Cher père!
+cher François! ils vont revenir! Je les reverrai, et nous ne nous
+quitterons plus jamais. Oh! Isabelle, quelle vie heureuse nous allons
+mener!</p>
+
+<p>Isabelle embrassa tendrement sa chère enfant et témoigna une grande joie
+de cet heureux événement, qu'elle n'osait espérer, dit-elle, malgré
+qu'elle y eût pensé bien des fois.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne me l'avez-vous pas dit plus tôt? Si j'en avais eu l'idée,
+j'en aurais parlé à mon père et à François, et nous n'aurions pas eu
+deux années horribles à passer.</p>
+
+<p class="cen">ISABELLE</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai dit quelques mots un jour à M. de Nancé; il me défendit d'en
+jamais parler à François ni à vous surtout. «Je ne veux pas, me dit-il,
+que ma pauvre Christine, toujours dévouée, se sacrifie au bonheur
+de François et au mien; elle est trop jeune encore pour comprendre
+l'étendue de son sacrifice; il faut que François passe deux ans dans
+le Midi avec moi et Paolo, et que ma pauvre chère Christine arrive à
+dix-huit ans au moins avant que nous lui demandions de se donner à nous
+sans réserve».</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mon père a pu croire que je ferais un sacrifice en devenant sa fille?
+C'est mal cela; et je vais le gronder aujourd'hui même.</p>
+
+<p>En sortant de chez Isabelle, Christine alla chez sa tante.</p>
+
+<p>&mdash;Chère tante, dit-elle en l'embrassant, voyez le bonheur que Dieu
+m'envoie; lisez cette lettre de M. de Nancé.</p>
+
+<p>Mme de Cémiane lut et sourit.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas donc accepter la demande de François?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Avec bonheur, avec reconnaissance, chère tante; c'est la fin de toutes
+mes peines, le commencement d'une vie si heureuse, que je n'ose croire à
+sa réalité.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Mais, chère enfant, as-tu réfléchi à ce que te dit M. de Nancé
+lui-même, des inconvénients d'unir ton existence à celle d'un pauvre
+infirme, objet des moqueries du monde, et...</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pensé au bonheur d'être la femme de François, la fille de M. de
+Nancé, au droit que me donnaient ces titres de vivre avec eux, chez eux
+toujours et toujours. Tout sera à nous tous; notre vie sera en commun;
+nous ne quitterons jamais Nancé et nous n'entendrons pas les sottes
+plaisanteries et les méchancetés du monde.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tu disais l'autre jour que tu ne voulais pas te marier.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Avec Adolphe et tous les autres, non, ma tante; mais avec François,
+c'est autre chose.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tu oublies qu'il faut le consentement de tes parents, ma chère petite.
+Veux-tu que je leur écrive, si cela t'embarrasse?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! ma tante. Je vous remercie; vous êtes bien bonne. C'est
+dommage que Gabrielle et Bernard soient sortis; j'aurais voulu leur
+faire voir de suite la lettre de mon père.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne tarderont pas à rentrer.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et je vais vite répondre à mon cher père, et vite envoyer ma lettre à
+la poste.</p>
+
+<p>Christine rentra et répondit ce qui suit à M. de Nancé:</p>
+
+<p>«Mon cher, cher père, que je vous remercie, que vous êtes bon! que je
+suis heureuse! Vous voulez donc bien que je sois la femme de notre cher
+François; vous voulez bien que je sois votre fille, votre vraie fille?
+Et pourquoi, mon père, mon cher père, m'avez-vous laissée toute seule à
+pleurer et à me désoler pendant deux ans? Et pourquoi, vous et François,
+ne m'avez vous pas demandé plus tôt ce que vous me demandez aujourd'hui?
+Si je n'étais si heureuse, je vous gronderais, mon bon, cher, bien-aimé
+père de ce que je viens d'apprendre par Isabelle, et de ce que je vous
+raconterai plus tard: mais je n'ai que de la joie, du bonheur dans le
+coeur, et je n'ai pas le courage de gronder... Je n'ai pas même relu ce
+que voua me dites du prétendu sacrifice que je vous fais. Ce que vous
+appelez plaisirs du monde est pour moi d'un ennui mortel; la vie que
+vous me décrivez est précisément celle que j'aime, que je désire; votre
+tendresse à tous deux est mon seul, mon vrai bonheur, et je n'ai besoin
+d'aucune distraction à ce bonheur. Ce que vous dites de l'infirmité
+de François n'a pas de sens pour moi; je l'aime comme il est; je l'ai
+toujours aimé ainsi et je l'aimerai toujours. Avec vous et lui, je ne
+désirerai rien, je ne regretterai rien. Ne me quittez jamais, c'est tout
+ce que je vous demande en retour de ma vive tendresse. Je vous prie
+instamment, mon père chéri, de vous mettre en route de suite après la
+lecture de ma lettre. Si vous attendez ma réponse avec impatience, vous
+jugez avec quels sentiments je vous attends. Si je m'écoutais, j'irai
+moi-même vous porter cette réponse; mais je comprends que ce serait
+ridicule aux yeux du sot monde que vous me soupçonnez de pouvoir
+regretter.</p>
+
+<p>«Au revoir donc sous peu de jours, mon père chéri; je n'appelle plus
+François que mon mari dans mon coeur, et je suis aujourd'hui sa femme
+dévouée et affectionnée. Bientôt je signerai CHRISTINE DE NANCÉ. Que
+je serai heureuse! Je vous embrasse, mon père, mille et mille fois, et
+François aussi.</p>
+
+<p>«J'oublie que je n'ai pas encore le consentement de mes parents; mais ça
+ne fait rien. Ma tante s'est chargée d'écrire et de l'avoir».</p>
+
+<p>Lorsque M. de Nancé reçut cette réponse de Christine, lui aussi eut les
+yeux pleins de larmes de joie et de reconnaissance; la tendresse si
+dévouée, si absolue de Christine le toucha profondément. Il appela
+François.</p>
+
+<p>&mdash;La réponse de Christine, mon fils.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-elle, mon père? Consent-elle?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Mon entant, je suis heureux! Quel trésor nom recevons de Dieu! Lis,
+mon enfant, lis, tu verras quel coeur et quelle âme.</p>
+
+<p>François lut, et plus d'une fois il essuya une larme qui obscurcissait
+sa vue.</p>
+
+<p>&mdash;Charmante et admirable nature, dit-il en rendant la lettre à son père</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, tu seras heureux autant que peut l'être un homme en ce
+monde. Et moi! avec quel bonheur j'achèverai entre vous deux une vie qui
+n'a été heureuse que par vous!... Je vais écrire à ta femme, ajouta-t-il
+en souriant, pour lui annoncer notre départ. Va voir avec Paolo, en lui
+faisant part de ton mariage, quel jour nous pourrons partir.</p>
+
+<p>François ne tarda pas à revenir, suivi de Paolo, dont le visage
+resplendissait de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Après demain, signor, après-demain matin à houit heures nous serons
+en route. Ze vais dire au valet de sambre de faire tous les paquets. Ze
+vais tout préparer de mon côté, avec mon ser François qui ne fera pas le
+paresseux, ze vous en réponds.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Mais croyez-vous François en état de partir?</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Eh! signor mio, il peut aller en Cine sans se reposer. Que diable!
+voyez ce garçon; il est rézouissant à regarder. Ze vous dis que z'en
+réponds sur ma tête.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, mon cher, tant mieux! Partons après-demain; envoyez-moi le
+valet de chambre; je vais lui faire payer tous mes fournisseurs et faire
+prévenir le cuisinier qu'il se tienne prêt à partir avant nous. Allons,
+mon François, emballons, rangeons, et n'oublie pas les marbres et les
+curiosités destinés à Christine.</p>
+
+<p>François ne se le fit pas dire deux fois, et après avoir écrit quelques
+pages de tendresse et de reconnaissance à Christine, lui, M. de Nancé et
+Paolo commencèrent leurs préparatifs de départ.</p>
+
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<h3>CHRISTINE A RÉPONSE A TOUT</h3>
+
+<p>Pendant qu'à Pau ils font leurs paquets, nous allons retourner près de
+Christine, que sa tante venait de demander.</p>
+
+<p>&mdash;Christine, j'ai une lettre de ta mère.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Vous envoie-t-elle son consentement et celui de mon père pour mon
+mariage avec François?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais...</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, ma tante? Vous avez l'air tout émue.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre petite, c'est que j'ai une nouvelle fâcheuse à t'annoncer.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! est-ce que M. de Nancé ou François...</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, il ne s'agit pas d'eux. Il s'agit de ta dot.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! que vous m'avez fait peur, ma tante! Je craignais un malheur.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est un malheur que j'ai à t'apprendre! D'abord, tes parents ne
+te donnent pas de dot.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'est-ce que cela fait, ma tante?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE, étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ce que cela fait? Mais M. de Nancé et François comptaient
+certainement sur une dot.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre qu'ils n'y ont pas plus pensé que moi. M. de Nancé est
+assez riche pour nous trois.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Quelle drôle de fille tu fais!... L'autre chose que j'ai il te dire,
+c'est que tes parents sont ruinés.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis bien peinée pour eux.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>-Ils sont obligés de vendre les Ormes.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;En sont-ils fâchés?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Non, ils vont s'établir à Florence.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Moi, cela m'est égal, si cela ne leur fait rien.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Mais les Ormes eussent été à toi après tes parents!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin des Ormes, puisque j'ai Nancé.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Nancé n'est pas à toi; c'est à M. de Nancé.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas la même chose, puisque je resterai chez lui?</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tu es incroyable; ainsi tu n'es pas affligée de n'avoir ni dot ni
+fortune à venir?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Moi affligée! Pas plus que si j'avais des millions.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Mais M. de Nancé et François en seront tort contrariés.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que moi, ma tante. De même que j'aime François et M. de Nancé
+et pas leur fortune, de même c'est moi qu'ils veulent avoir et pas ma
+fortune.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons ce qui arrivera.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je suis bien tranquille; je leur devrai tout dans l'avenir comme
+dans le passé. Voilà la différence; elle n'est pas grande, comme vous
+voyez, ma tante. Je vais écrire à François le consentement de mes
+parents.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Et leur ruine aussi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je leur en parlerai; au revoir, ma bonne tante.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, voici la lettre de ta mère.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ma tante, je l'enverrai à François.</p>
+
+<p>Christine se retira chez elle et ouvrit avec répugnance la lettre de sa
+mère, dont elle n'avait jamais reçu que des paroles désagréables.</p>
+
+<p>«Ma chère soeur, disait-elle, Christine n'a pas le sens commun de vouloir
+épouser un bossu, elle ferait cent fois mieux de se faire religieuse. Ni
+mon mari ni moi, nous ne lui refusons pourtant pas notre consentement;
+avec un mari bossu, il est clair qu'elle devra vivre à Nancé sans en
+sortir, ce qui convient parfaitement à son peu de beauté, à son petit
+esprit et à ses goûts bizarres. Un autre motif nous fait donner notre
+consentement. J'ai eu le malheur d'être trompée par un homme d'affaires
+malhonnête, et nous nous trouvons ruinés, ou à peu près; notre fortune
+actuelle payera nos dettes; il nous restera la terre des Ormes, que nous
+vendrons à un marchand de bois, moyennant une rente de cinquante mille
+francs; mais Christine n'aura rien, ni dot, ni fortune à venir. Nous
+sommes donc assez contents que M. de Nancé veuille bien prendre
+Christine à sa charge et qu'il l'empêche de revenir, en la mariant à
+son pauvre petit bossu. Je vous enverrai demain notre consentement par
+devant notaire, afin de ne plus entendre parler de cette affaire. Dès
+que la vente des Ormes, qui est en train, sera terminée, nous partirons
+pour la Suisse et puis pour Florence, où j'ai l'intention de me fixer.
+Dites bien à M. de Nancé que Christine n'a et n'aura pas le sou. Adieu,
+ma soeur; mille compliments à votre mari... Je n'ai pas même de quoi
+faire un trousseau à Christine. Dites-le.»</p>
+
+<p>«CAROLINE DES ORMES.»</p>
+
+<p>Christine laissa tomber tristement la lettre de sa mère.</p>
+
+<p>«Quelle indifférence! se dit-elle. Pas un mot; pas une pensée de
+tendresse pour moi, leur fille, leur seule enfant! Et ce bon, ce cher
+M. de Nancé! quels soins, quelle bonté, quelle tendresse, quelle
+préoccupation constante de mon bien-être, de mon bonheur! Oh! que je
+l'aime, ce père bien-aimé que le bon Dieu m'a envoyé dans mon triste
+abandon! Et François! ce frère chéri qui depuis des années ne vit que
+pour moi, comme je ne vis que pour lui et pour notre père! Quelle joie
+remplit mon coeur depuis que je suis certaine d'être à eux pour toujours!
+Quand donc m'annonceront-ils leur retour? Je devrais recevoir la lettre:
+aujourd'hui!»</p>
+
+<p>Après avoir écrit à François, Christine se mit à écrire à M, de Nancé en
+lui envoyant la lettre de sa mère.</p>
+
+<p>«Je ne sais pourquoi, disait-elle, ma tante a peur que la lettre de ma
+mère ne vous chagrine. Je suis bien sûre, moi, que vous n'en éprouverez
+aucune peine par rapport a moi. Je vous dois tout depuis huit ans, je
+continuerai à tout vous devoir, cher bien-aimé père; bien loin de m'en
+trouver humiliée, j'en ressens plutôt du bonheur et de l'orgueil; ma
+reconnaissance est plus solide et ma tendresse plus vive. Je suis votre
+création et votre bien, et je vous reste telle que vous; m'avez reçue
+de mes parents. Quand donc reviendrez-vous, cher père? Quand donc
+pourrai-je vous embrasser avec mon cher François? Je viens de lui écrire
+la reconnaissance dont mon coeur est rempli pour vous comme pour lui. Il
+faut qu'il vous lise ma lettre, afin de prendre votre bonne part de
+ma tendresse. Adieu, père chéri; je vous attends chaque jour, presque
+chaque heure! Que je voudrais savoir l'heure de votre retour! Je vous
+embrasse, cher père, encore et toujours, avec mon bien cher Francois.
+J'embrasse; aussi notre bon Paolo.»</p>
+
+<p>«Votre fille, CHRISTINE».</p>
+
+<p>Le lendemain du départ de cette lettre, elle reçut celle de François
+annonçant leur arrivée pour le jour suivant; elle fit part à Isabelle
+de cette bonne nouvelle, et obtint de sa tante la permission d'aller à
+Nancé, avec Isabelle et Gabrielle, pour tout préparer au château; elles
+devaient y passer la journée, y dîner, si c'était possible, et ne
+revenir chez sa tante que le soir. Elle et Gabrielle furent enchantées
+de cette permission; Bernard voulut aussi les accompagner, mais elles
+lui dirent qu'il les gênerait dans leurs occupations de ménage.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit-il, je vais m'enfermer pour achever mon cadeau à François.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Quel cadeau? Que lui destines-tu?</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;C'est un secret.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour moi, qui suis la femme de François!</p>
+
+<p class="cen">BERNARD</p>
+
+<p>&mdash;Pour toi comme pour Gabrielle, comme pour tout le monde. Adieu,
+curieuse; au revoir.</p>
+
+<p>Christine, qui avait retrouvé toute sa gaieté, rit avec Gabrielle du
+prétendu mystère de Bernard. En arrivant dans la cour, Christine poussa
+un cri de joie; elle avait aperçu le cuisinier.</p>
+
+<p>&mdash;Mallar! s'écria-t-elle, mon cher Mallar, vous voilà revenu? Ils
+reviennent demain; à quelle heure?</p>
+
+<p class="cen">MALLAR</p>
+
+<p>&mdash;A deux heures, mademoiselle, ils seront ici.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Quelle joie, quel bonheur! Je viendrai les attendre, Pouvez-vous nous
+donner à dîner aujourd'hui Mallar, à ma cousine, à Isabelle et à moi?</p>
+
+<p class="cen">MALLAR</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, mademoiselle; seulement je prierai ces dames de
+m'excuser si le dîner est un peu mesquin, n'ayant pas beaucoup de temps
+pour le préparer.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien, mon bon Mallar: donnez-noua ce que vous pourrez.
+Allons, vite à l'ouvrage, Gabrielle; nous avons beaucoup à faire et pas
+beaucoup de temps.</p>
+
+<p>Elles travaillèrent toute la journée à ranger les meubles, à mettre en
+ordre les affaires de M. de Nancé et de François, à orner le salon de
+fleurs, à découvrir et épousseter les bronzes et les tableaux de prix,
+à ranger et essuyer les livres, à faire marcher les pendules, etc. Les
+heures s'écoulèrent rapidement; l'heure du dîner approchait. Christine
+emmena Gabrielle dans la bibliothèque, qui était le cabinet de travail
+de M. de Nancé.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre bon père! dit Christine en s'asseyant dans le fauteuil de M. de
+Nancé, que de fois nous sommes venus ici, François et moi, le déranger
+de son travail! Quand je passais mon bras autour de son cou, il
+m'embrassait et me regardait si tendrement, que je me sentais heureuse
+de rester là, la tête sur son épaule. Gabrielle, je prie le bon Dieu de
+t'envoyer le bonheur qu'il me donne: un François pour mari, un M. de
+Nancé pour père.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Pour rien dans le monde, je n'épouserais un infirme, ma pauvre
+Christine.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe, chère Gabrielle? Si tu connaissais François comme je le
+connais, tu ne songerais pas plus à son infirmité que je n'y songe, et
+tu l'aimerais comme je l'aime!</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! par exemple! Pense donc que tu ne pourras jamais aller avec
+lui au bal, au spectacle!</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je déteste bals et spectacles.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne pourras pas du tout aller dans le monde.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je déteste le monde; il m'attriste et m'ennuie.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne pourras pas aller aux promenades ni dans les environs.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime que les promenades que peut faire François, et je déteste
+les environs.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu ne pourras même pas avoir du monde chez toi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai besoin de personne que de François et de mon père; toi,
+Bernard et tes parents, vous ne comptez pas comme monde, et je vous
+verrai sans craindre les moqueries pour mon pauvre François.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, je ne sais, mais un mari infirme est toujours ridicule; tu ne
+pourras seulement pas lui donner le bras; il a un pied de moins que toi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;S'il est ridicule aux yeux du monde, c'est pour moi une raison de
+l'aimer davantage, de me dévouer à lui et à mon père pour leur témoigner
+ma vive reconnaisance de tout ce qu'ils ont fait pour moi; et, quant au
+bras, je sais marcher seule; je déteste de donner le bras.</p>
+
+<p class="cen">GABRIELLE</p>
+
+<p>&mdash;Alors tout est pour le mieux; mais je n'envie pas ton bonheur.</p>
+
+<p>Le dîner vint interrompre la conversation des deux cousines; les
+domestiques restés au château avaient fait la grosse besogne, les
+chambres, les lits, etc. Le cocher reçut l'ordre de se trouver le
+lendemain à l'heure voulue au chemin de fer, et Christine retourna
+chez sa tante, heureuse et joyeuse de l'attente du lendemain; elle
+s'attendait peu à la surprise qu'elle devait éprouver.</p>
+
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<h3>MÉTAMORPHOSE DE FRANÇOIS</h3>
+
+<p>Ce lendemain si désiré arriva; Christine, un peu pâle, les yeux un peu
+battus, parut au déjeuner après lequel elle devait aller attendre M. de
+Nancé et François au château.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Tu es pâle, Christine; souffres-tu?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma tante; j'ai mal dormi: la joie m'a agitée; c'est pourquoi je
+me sens un peu fatiguée.</p>
+
+<p>Le déjeuner sembla long à Christine; dès qu'Isabelle fut prête à
+l'accompagner, elle dit adieu à sa tante, à Gabrielle et à Bernard, et
+s'élança dans la voiture qui devait l'emmener. Ses yeux rayonnaient, son
+visage exprimait le bonheur; arrivée à Nancé, elle ne voulut pas quitter
+le perron, de crainte de manquer le moment de l'arrivée; l'attente ne
+fut pas longue; la voiture parut, s'arrêta au perron, et M. de Nancé
+sauta à bas de la voiture et reçut dans ses bras sa fille, sa Christine
+qui versait des larmes de joie.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! mon père! quel bonheur! Et François, mon cher François, où
+est-il? Oh! mon Dieu! François! Qu'est-il arrivé?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, l'embrassant encore</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà, ton François! Tu ne le vois pas? Ici, devant toi.</p>
+
+<p>Et, au même instant, Christine se sentit saisie dans les bras d'un grand
+jeune homme.</p>
+
+<p>Christine poussa un cri, s'arracha de ses bras, et, se réfugiant dans
+ceux de M. de Nancé, regarda avec surprise et terreur.</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ma Christine, tu ne reconnais pas ton François? tu le
+repousses?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;François, ce grand jeune homme? François?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Moi-même, ma Christine chérie, bien-aimée! C'est moi, guéri, redressé
+par Paolo.</p>
+
+<p>Christine poussa un second cri, mais joyeux cette fois, et se jeta à son
+tour dans les bras de François.</p>
+
+<p class="cen">PAOLO</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! et moi? Ze souis là comme oune buce, sans que personne me
+regarde et m'embrasee. Ma Christinetta oublie son cer Paolo!</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon, mon cher Paolo! dit Christine en quittant François et en
+embrassant Paolo à plusieurs reprises. Non, je n'oublie pas ce que je
+vous dois. Si vous saviez combien je vous aime! quelle reconnaissance
+je me sens pour vous! Oh! François! cher François! mon coeur déborde de
+bonheur. Pauvre ami! te voilà donc dépouillé de cette infirmité qui
+gâtait ta vie!</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Et que je bénis, ma soeur, mon amie, puisqu'elle m'a fait connaître les
+adorables qualités de ton coeur et le degré de dévouement auquel pouvait
+atteindre ce coeur aimant et dévoué.</p>
+
+<p>&mdash;Dévouement? dit Christine en souriant; ce n'était pas du dévouement:
+c'était l'affection, la reconnaissance la plus tendre et la mieux
+méritée; je n'y avais aucun mérite; j'aimais toi et mon père parce que
+vous avez été toujours pour moi d'une bonté constante, si pleine de
+tendresse, que je m'attendrissais en y pensant... Mais pourquoi, mon
+père, ne m'avez-vous pas dit ou écrit ce que faisait notre bon Paolo
+pour mon cher François?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le traitement pouvait ne pas réussir, et que tu pouvais
+en éprouver du mécompte et du chagrin. Paolo avait inventé un système
+mécanique qui agissait lentement et qui pouvait ne pas avoir le succès
+qu'il en espérait. Je t'ai donc laissée au couvent, me trouvant dans la
+nécessité d'habiter un pays chaud pendant deux années que devait durer
+le traitement de François.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne m'avoir pas emmenée?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ, souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu avais seize ans, que François en avait vingt, et que ce
+n'eût pas été convenable aux yeux du monde que je t'emmène avec moi.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! le monde! c'est vrai. Et avez-vous reçu ma lettre et celle de
+ma mère?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>Le matin même de notre départ, mon enfant. Tu nous as parfaitement
+jugés; bien loin de regretter ta fortune, nous sommes enchantés de
+n'avoir d'eux que toi, ta chère et bien-aimée personne, et d'avoir même
+à te donner ta robe de noces.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Emblème de mon bonheur, père chéri! Et moi, je suis heureuse de tout
+vous devoir, tout, jusqu'aux vêtements qui me couvrent.</p>
+
+<p>Les premières heures passèrent comme des minutes. Quand il fut temps
+pour Christine de partir:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit-elle en passant son bras autour du cou de M. de Nancé
+comme aux jours de son enfance; mon père,... ne puis-je rester?</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Chère enfant, je n'aimerais pas à te voir rentrer trop tard.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Je ne rentrerais pas du tout, mon père; je reprendrais près de vous
+notre chère vie d'autrefois.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne se peut, chère petite; aie patience; dans trois semaines nous
+te reprendrons.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Trois semaines! comme c'est long! N'est-ce pas François?</p>
+
+<p>François ne répondit qu'en l'embrassant. Le domestique vint annoncer la
+voiture, et Christine partit avec Isabelle.</p>
+
+<p>Le lendemain, M. de Nancé vint présenter son fils à M. et Mme Cémiane
+et à Gabrielle et Bernard stupéfaits. Paolo, le fidèle Paolo, les
+accompagnait; il voulait être témoin de l'entrevue. Christine était
+convenue la veille, avec François, son père et Paolo, qu'elle ne
+parlerait pas du changement survenu dans la personne de François.
+Les cris de surprise qui furent successivement poussés enchantèrent
+Christine, firent sourire M. de Nancé et François et provoquèrent chez
+Paolo une joie qui se manifesta par des sauts, des pirouettes et des
+cris discordants. Gabrielle resta ébahie; elle ne se lassait pas de
+considérer François, devenu grand comme son père, droit, robuste, le
+visage coloré, la barbe et les moustaches complétant l'homme fait.</p>
+
+<p>&mdash;François, dit Gabrielle en riant, ne bouge pas, laisse-moi tourner
+autour de toi, comme nous l'avons fait, Christine et moi, la première
+fois que tu es venu nous visiter... C'est incroyable! Droit comme
+Bernard, le dos plat comme celui de Christine! Comme tu es bien! comme
+tu es beau! Jamais je ne t'aurais reconnu! Vraiment, Paolo a fait un
+miracle!</p>
+
+<p>Ce fut une joie, un bonheur général; Paolo, M. de Nancé et Christine
+étaient rayonnants. Pendant que les jeunes gens causaient, riaient,
+et que Paolo racontait à sa manière la guérison et le traitement de
+François. M. de Nancé causait avec M. et Mme de Cémiane du mariage, du
+contrat, et les rassurait sur la dot de Christine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui me suis arrogé le droit de la doter, mes chers amis,
+dit-il; j'ai été son père adoptif; je deviens son vrai père, et je
+partage ma fortune avec mes deux enfants, revenu et capital. Nous en
+aurons chacun la moitié; j'ai soixante mille francs de revenu, chacun
+de nous en aura trente mille, le jeune ménage comptant pour un. Nous
+vivrons tous ensemble; nous ne quitterons guère Nancé, à ce que je vois.
+Ne vous occupez donc pas de la fortune de Christine; le contrat de
+mariage lui en donnera autant qu'à François. Je ne veux même pas que son
+trousseau lui vienne d'un autre que moi.</p>
+
+<p class="cen">MADAME DE CÉMIANE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à cela, cher monsieur, laissez-nous en faire les frais.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, chère madame; je crois avoir acquis le droit de traiter
+Christine comme ma fille. Faites-lui le présent de noces que vous
+voudrez, mais laissez-moi le plaisir de lui donner trousseau et meubles.
+Vous le voulez bien, n'est-il pas vrai? Ne faites pas les choses à demi,
+et abandonnez-moi entièrement ma fille, ma Christine.</p>
+
+<p>Ce point décidé, M. de Nancé demanda encore la permission de presser le
+contrat et le mariage, «afin, dit-il, de nous laisser rentrer dans
+notre bonne vie calme, qui ne peut être heureuse et complète qu'avec
+Christine.</p>
+
+<p>M. et Mme de Cémiane consentirent à tout ce que désirait M. de Nancé.
+Il fut convenu que, jusqu'au jour du mariage, François et Christine
+passeraient leurs journées ensemble, soit à Nancé, soit chez Mme de
+Cémiane. La visite terminée, M. de Nancé emmena Christine pour la
+ramener le soir chez sa tante. Il en fut de même tous les jours; après
+déjeuner, François venait à Cémiane; et, dans l'après-midi, quand M. de
+Nancé avait terminé ses affaires, il emmenait ses enfants, pour voir
+Paolo, dîner à Nancé, et les ramenait achever la soirée avec Gabrielle
+et Bernard.</p>
+
+<p>Au bout de quinze jours, il annonça que tout était en règle, que le
+contrat de mariage pouvait se signer le surlendemain, et le mariage
+avoir lieu le jour d'après. On fit des préparatifs de soirée chez Mme
+de Cémiane pour le contrat, auquel on engagea tout le voisinage. Paolo
+prépara des surprises de chant, des vers composés pour Christine, des
+bouquets, etc. Le jour du mariage, on devait dîner chez M. de Nancé,
+mais il demanda à n'engager que les Cémiane, selon le désir de ses
+enfants.</p>
+
+<p>La veille du contrat, Christine reçut un trousseau charmant, mais simple
+et conforme à ses goûts et à la vie qu'elle désirait mener.</p>
+
+<p>Ce fut Paolo qui fut chargé de le lui remettre.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, disait-il, voyez, ma Christinetta, comme c'est zoli! Quelle
+zentille robe! vous serez sarmante avec toutes ces zoupes, ces
+dentelles, ces cacemires, et tant d'autres soses.</p>
+
+<p>La soirée du contrat commençait lorsqu'on apporta une caisse avec
+recommandation de l'ouvrir de suite, ce qui fut exécuté. Elle contenait
+un beau portrait de Christine, peint par Bernard pour François.
+Christine et François furent touchés de cette attention et en
+remercièrent tendrement Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là ton secret, lui dit Christine.</p>
+
+<p>François fut l'objet de la curiosité et de l'admiration générales;
+Adolphe, qui eut l'audace d'accepter l'invitation, fut aussi étonné
+que furieux; il espérait pouvoir se venger du refus de Christine en se
+moquant de son bossu, et il ne put qu'enrager intérieurement sans oser
+faire paraître son déplaisir.</p>
+
+<p>Le jour du mariage se passa dans un tranquille bonheur; Christine, après
+la messe, fut emmenée par son père et François.</p>
+
+<p>&mdash;A vous, mon père; à toi, mon François, dit Christine quand la voiture
+roula vers Nancé; à vous pour toujours.</p>
+
+<p>Et, s'appuyant sur l'épaule de son père, elle pleura. Ses larmes
+furent comprises par son père et son mari, car c'étaient des larmes de
+tendresse et de bonheur. Arrivés à Nancé, ils trouvèrent le bon Paolo,
+qui, parti un peu avant, attendait les mariés à la porte avec tous les
+gens de la maison; il embrassa la mariée, serra François dans ses bras,
+et fut serré à son tour dans ceux de M. de Nancé.</p>
+
+<p>Christine ayant demandé à passer chez elle pour enlever son voile et sa
+belle robe de dentelle (présent de sa tante), son père la mena dans son
+nouvel appartement, arrangé et meublé élégamment et confortablement.
+Isabelle avait sa chambre près d'elle. Christine et François passèrent
+quelques heures à arranger avec Isabelle les petits objets de fantaisie
+dont leurs chambres étaient ornées; entre autres, les marbres et
+albâtres que François avait apportés pour Christine. Elle se retrouva
+enfin à Nancé comme jadis chez elle, et pour n'en plus sortir.</p>
+
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<h3>PAOLO HEUREUX, CONCLUSION</h3>
+
+<p>A partir du jour de leur mariage, François et Christine jouirent d'un
+bonheur calme et complet, augmenté encore par celui de leur père,
+qui semblait avoir redoublé de tendresse pour eux. Il ne cessait de
+remercier Dieu de la douce récompense accordée aux soins paternels
+dont il avait fait l'objet constant de ses pensées et de sa plus chère
+occupation. Paolo aussi était l'objet de sa reconnaissante amitié.</p>
+
+<p>&mdash;A vous, mon ami, lui disait-il souvent, je dois la grande, l'immense
+jouissance de regarder mon fils, de penser à lui sans tristesse et sans
+effroi de son avenir, Il n'est plus un sujet de raillerie: il ne craint
+plus de se faire voir; Christine aussi est délivrée de cette terreur
+incessante d'une humiliation pour notre cher François. Je vous aime bien
+sincèrement, mon cher Paolo, et mon coeur paternel vous remercie sans
+cesse.</p>
+
+<p>&mdash;O carissimo signor, ze souis moi-même si zoyeux, que ze voudrais
+touzours les embrasser! Tenez, les voilà qui courent dans le zardin
+après ce poulain ésappé! Voyez qu'ils sont zentils! La Christinetta!
+voyez qu'elle est lézère comme oune petit oiseau! Et le zeune homme! le
+voilà qui saute une barrière. Le beau zeune homme! C'est que z'en souis
+zaloux, moi! Voyez quelle taille! quel robuste garçon!</p>
+
+<p>Et Paolo sautait lui-même, pirouettait.</p>
+
+<p>&mdash;Signor mio, dit-il un jour, ze souis oune malheureux, oune profond
+scélérat!... Ze m'ennouie de la patrie! Il faut que ze revoie la patrie!
+O patria bella! O Italia! Signor mio, laissez-moi zeter un coup d'oeil
+sur la patrie, seulement oune petite quinzaine.</p>
+
+<p>-Quand vous voudrez et tant que vous voudrez, mon pauvre cher garçon; je
+vous payerai votre voyage, votre séjour, tout.</p>
+
+<p>&mdash;O signor! s'écria Paolo, vous êtes bon, vraiment bon et zénéreux!
+Alors ze pourrai partir demain?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, mon ami, répondit M. de Nancé en riant de cet
+empressement. Demandez malles, chevaux, voiture, quand vous voudrez. Ce
+soir, je vous remettrai mille francs pour les frais du voyage. Paolo
+serra les mains de M. de Nancé et voulut les baiser, mais M. de Nancé
+l'embrassa et lui conseilla de s'occuper de ses malles.</p>
+
+<p>L'absence de Paolo dura deux mois; à la fin du premier mois, il écrivit
+à M. de Nancé:</p>
+
+<p>«O signor de Nancé! qu'ai-ze fait, malheureux! Pardonnez-moi! Pitié pour
+votre Paolo dévoué!... Voilà ce que c'est, signor. Z'ai retrouvé oune
+zeune amie que z'aimais et que z'aime parce qu'elle est bonne et
+sarmante comme Christinetta; cette pauvre zeune amie n'a rien que du
+malheur; elle me fait pitié, et moi ze loui dis: «Cère zeune amie,
+voulez-vous être ma femme? Il zouste comme notre cer François à la
+Christinetta; et la zeune amie se zette dans mes bras et me dit: «Ze
+serai votre femme», zouste comme notre Christinetta à François. Et moi,
+ze n'ai pas pensé à vous, excellent signor; et ze ne veux pas vivre loin
+de vous, et ze ne veux pas laisser ma femme à Milan. Alors quoi faire,
+cer signor? Ze souis au désespoir, et ze pleure toute la zournée; et
+ma zeune amie pleure avec moi! Quoi faire, mon Dieu, quoi faire? Si ze
+reste loin de vous, ze meurs! Si ze laisse ma zeune amie, ze meurs.
+Alors, quoi faire? Ze vous embrasse, mon cer signor; z'embrasse mon
+François céri, ma Christinetta bien-aimée; cers amis, conseillez votre
+pauvre Paolo et sa zeune amie.</p>
+
+<p>«PAOLO PERRONI.».</p>
+
+<p>M. de Nancé s'empressa de faire voir cette lettre à ses enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire? leur dit-il en riant. Que faire?</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;C'est de les faire venir ici, chez nous, père chéri; nous les
+garderons toujours, n'est-ce pas, François?</p>
+
+<p class="cen">FRANÇOIS</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père; je suis de l'avis de Christine.</p>
+
+<p class="cen">M. DE NANCÉ</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi; de sorte que nous sommes tous d'accord, comme toujours.</p>
+
+<p class="cen">CHRISTINE</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cher bien-aimé père! comment ne serions-nous pas d'accord? Nous
+sommes si heureux!</p>
+
+<p>M. de Nancé écrivit à Paolo de se marier vite et de leur amener sa jeune
+amie, qui resterait à Nancé toute sa vie si elle le voulait, et que lui
+M. de Nancé et François lui donnaient pour cadeau de noces, une rente de
+trois mille francs.</p>
+
+<p>Le bonheur de Paolo fut complet; un mois après, il présentait sa jeune
+épouse à ses amis; Christine trouva en elle une jeune compagne aimable
+et dévouée: elles convinrent que si Christine avait des filles, Mme
+Paolo (qui s'appelait Elena) l'aiderait à les élever. Elle eut, en
+effet, filles et garçons, deux filles et deux fils; Mme Paolo en eut un
+peu plus, trois filles et quatre fils; tous ces enfants répandirent la
+gaieté et l'entrain dans le château de Nancé, dont les habitants vivent
+tous plus heureux que jamais.</p>
+
+<p>M. des Ormes, abruti, hébété par le joug de sa femme, mourut subitement
+peu d'années après le mariage de Christine. Il lui avait écrit à cette
+occasion une lettre assez affectueuse et lui promettait d'aller la voir:
+mais il n'accomplit pas cette promesse et se contenta de lui écrire
+tous les ans. Sa femme, vieille et plus laide que jamais, continue à se
+croire jeune et belle; elle donne des dîners qu'on mange, des soirées
+où l'on danse; elle a des visiteurs, mais pas d'amis; la mauvaise mère
+inspire de l'éloignement à tout le monde. Elle se sent vieillir, malgré
+ses efforts pour paraître jeune: elle se voit seule, sans intérêt
+dans la vie; personne ne l'aime et elle déteste tout le monde. Elle a
+toujours repoussé les avances de Christine et refusé de la voir de peur
+que l'âge de sa fille ne fit deviner le sien. En somme, elle traîne une
+existence misérable et malheureuse.</p>
+
+<p>Mme de Guilbert vint un jour à Nancé annoncer à Christine le mariage de
+sa fille Hélène avec Adolphe. Ce fut un triste ménage. Hélène aimait le
+monde et ne vivait que de bals, de concerts et de spectacles; Adolphe
+aimait le jeu; il y perdit une partie de sa fortune, se battit en duel,
+y fut blessé et périt misérablement à la suite de cette blessure.</p>
+
+<p>Cécile se maria avec un banquier qui lui apporta de l'argent, et qui la
+rendit malheureuse par son caractère brutal et emporté.</p>
+
+<p>Gabrielle épousa un jeune député plein d'intelligence et de bonté; elle
+fut très heureuse avec son mari et continua à venir passer tous ses étés
+chez sa mère à Cémiane, et à voir presque tous les jours Christine et
+François.</p>
+
+<p>Bernard ne se maria pas; il aima mieux aider son père à cultiver ses
+terres. Il s'occupait de musique et de peinture et il passait presque
+tous ses hivers à Nancé; Christine et François étaient excellents
+musiciens, de sorte que tous les soirs, aidés de Paolo, de sa femme et
+de Bernard, ils faisaient une musique excellente qui ravissait M. de
+Nancé.</p>
+
+<p>Un jour que Christine questionnait affectueusement Bernard sur la vie
+qu'il menait et qui lui semblait bien isolée:</p>
+
+<p>&mdash;Christine, répondit-il, je vis et je mourrai seul, Quand je t'ai
+bien connue, à notre retour de Madère, je me suis dit que je ne serais
+heureux qu'avec une femme semblable à toi, bonne, pieuse, dévouée,
+intelligente, gaie, instruite, raisonnable, charmante enfin. Je ne l'aie
+pas trouvée; je ne la trouverai jamais. Voilà pourquoi je reste garçon
+et pourquoi je suis sans cesse à Nancé.</p>
+
+<p>Christine l'embrassa pour toute réponse, et fit part de l'explication de
+Bernard à François et à M, de Nancé, qui l'en aimèrent plus tendrement.</p>
+
+<p>Isabelle resta et est encore chez ses enfants, comme elle continue
+d'appeler François et Christine; elle soigne et élève tous leurs
+enfants, et elle déclare qu'elle mourra chez eux. Christine et François
+la comblent de soins et d'affections; elle est heureuse plus qu'une
+reine.</p>
+
+<p>Quant à Christine et à François, ils ne se lassent pas de leur bonheur;
+ils ne se quittent pas; ils n'ont jamais de volontés, de goûts, de
+désirs différents. Ils ne vont pas à Paris, et ils vivent à Nancé chez
+leur père.</p>
+
+<p>Mme de Sibran est morte peu après la triste fin du malheureux Adolphe,
+M. de Sibran, bourrelé de remords de l'éducation qu'il avait donnée à
+ses fils, s'est fait capucin; il prêche bien et il est très demandé pour
+des missions.</p>
+
+<p>Mina est entrée chez une princesse valaque, où on lui promettait de bons
+gages; mais, ayant été surprise par le prince pendant qu'elle battait
+une des petites princesses, le prince la fit saisir et la fit battre de
+verges à tel point qu'elle passa un mois à l'hôpital. Quand elle fut
+guérie, elle voulut partir, mais le prince la retint de force et
+l'obligea à reprendre son service; il n'y a pas de mois qu'elle ne soit
+vigoureusement punie pour des vivacités qu'elle ne peut entièrement
+réprimer. Se trouvant au fond des terres en Valachie, elle reste à la
+merci du prince valaque et ne peut pas sortir de chez lui. Sa méchanceté
+se trouve ainsi justement et terriblement punie.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES.</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>I. Commencement d'amitié</p>
+<p>II. Paolo</p>
+<p>III. Deux années qui font deux amis</p>
+<p>IV. Les caractères se dessinent</p>
+<p>V. Attaque et défense</p>
+<p>VI. Les tricheurs punis</p>
+<p>VII. Premier service rendu par Paolo à Christine</p>
+<p>VIII. Mina dévoilée</p>
+<p>IX. Grand embarras de Paolo</p>
+<p>X. François arrange l'affaire</p>
+<p>XI. M. des Ormes gâte l'affaire</p>
+<p>XII. Mm. des Ormes raccommode l'affaire</p>
+<p>XIII. Incendie et malheur</p>
+<p>XIV. Heureux moments pour Christine</p>
+<p>XV. Tristes suites de l'incendie</p>
+<p>XVI. Changement de Maurice</p>
+<p>XVII. Heureuse bizarrerie de Mme des Ormes</p>
+<p>XVIII. Paolo pris, s'échappe</p>
+<p>XIX. Christine est bonne, Maurice est exigeant</p>
+<p>XX. Surprise désagréable qui ne gâte rien</p>
+<p>XXI. Visites de M. et Mme des Ormes</p>
+<p>XXII. Maurice chez M. de Nancé</p>
+<p>XXIII. Fin de Maurice</p>
+<p>XXIV. Séparation, désespoir</p>
+<p>XXV. Deux années de tristesse</p>
+<p>XXVI. Demandes en mariages; réponses différentes</p>
+<p>XXVII. Christine a réponse à tout</p>
+<p>XXVIII. Métamorphose de François</p>
+<p>XXIX. Paolo heureux.&mdash;Conclusion.</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of François le Bossu, by Comtesse de Ségur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANÇOIS LE BOSSU ***
+
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+Produced by Renald Levesque
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
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index 0000000..0e26595
--- /dev/null
+++ b/old/old/13013.txt
@@ -0,0 +1,9269 @@
+The Project Gutenberg EBook of Francois le Bossu, by Comtesse de Segur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Francois le Bossu
+
+Author: Comtesse de Segur
+
+Release Date: July 24, 2004 [EBook #13013]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANCOIS LE BOSSU ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque
+
+
+
+
+COMTESSE DE SEGUR
+
+
+FRANCOIS LE BOSSU
+
+
+A MA PETITE FILLE CAMILLE DE MALARET
+
+Chere et bonne Camille, la Christine dont tu vas lire l'histoire te
+ressemble trop par ses beaux cotes pour que je me prive du plaisir de
+te dedier ce volume. Tu as sur elle l'avantage d'avoir d'excellents
+parents; puisses-tu, comme elle, trouver un excellent Francois qui sache
+t'aimer et t'apprecier comme mon Francois aime et apprecie Christine!
+C'est le voeu de ta grand'mere, qui t'aime tendrement.
+
+COMTESSE DE SEGUR,
+nee ROSTOPCHINE.
+
+
+I
+
+COMMENCEMENT D'AMITIE
+
+Christine etait venue passer sa journee chez sa cousine Gabrielle; elles
+travaillaient toutes deux avec ardeur, pour habiller une poupee que
+Mme de Cemiane, mere de Gabrielle et tante de Christine, venait de
+lui donner: elles avaient taille une chemise et un jupon, lorsqu'un
+domestique entra. "Mesdemoiselles, Mme de Cemiane vous demande au
+jardin, sur la terrasse couverte".
+
+GABRIELLE
+
+--Faut-il y aller tout de suite? Y a-t-il quelqu'un?
+
+LE DOMESTIQUE
+
+--De suite, mademoiselle; il y a un monsieur avec madame.
+
+GABRIELLE
+
+--Allons, Christine, viens.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est ennuyeux! je ne pourrai pas habiller ma poupee, qui est nue et
+qui a froid.
+
+GABRIELLE
+
+--Que veux-tu! il faut bien aller joindre maman, puisqu'elle nous fait
+demander.
+
+CHRISTINE
+
+--Moi, seule a la maison, je ne pourrai pas l'habiller; je ne sais pas
+travailler. Mon Dieu! que je suis malheureuse de ne savoir rien faire.
+
+GABRIELLE
+
+--Pourquoi ne demanderais-tu pas a ta bonne de lui faire une robe?
+
+CHRISTINE
+
+--Ma bonne ne voudra pas: elle ne fait jamais rien pour m'amuser.
+
+GABRIELLE
+
+--Comment faire, alors?... Si je t'en faisais une?
+
+--Toi, tu pourrais? dit Christine, en relevant la tete et en souriant.
+
+GABRIELLE
+
+--Je crois que oui; j'essayerai toujours.
+
+CHRISTINE
+
+--Tout de suite?
+
+GABRIELLE
+
+--Non, pas tout de suite, puisque maman nous attend pour promener; mais
+quand nous serons revenues, nous travaillerons a ta robe.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais, en attendant, ma pauvre fille a froid.
+
+GABRIELLE
+
+--Je vais l'envelopper dans ce vieux petit manteau tu vas voir; donne-la
+moi.
+
+Gabrielle prend la poupee, l'enveloppe de son mieux et la met dans un
+fauteuil.
+
+GABRIELLE
+
+--La! elle est tres bien! Viens, a present; maman nous attend.
+Depechons-nous.
+
+Christine embrasse Gabrielle, qui l'entraine hors de la chambre; elles
+arrivent en courant a une allee couverte ou se promenait leur maman avec
+un monsieur et un petit garcon qui etait un peu en arriere. Gabrielle
+et Christine le regardent avec surprise. Il etait un peu plus grand
+qu'elles, gros, d'une tournure singuliere; sa figure etait jolie, ses
+yeux doux et intelligents, il avait une physionomie tres agreable, mais
+l'air craintif et embarrasse.
+
+Christine s'approche, lui prend la main:
+
+--Viens, mon petit, jouer avec nous; veux-tu?
+
+L'enfant ne repond pas; il regarde d'un air timide Gabrielle et
+Christine.
+
+--Est-ce que tu es sourd, mon petit? demanda Gabrielle amicalement.
+
+--Non, repondit l'enfant a voix basse.
+
+GABRIELLE
+
+--Et pourquoi ne parles-tu pas? Pourquoi ne viens-ru pas avec nous?
+
+L'ENFANT
+
+--Parce que j'ai peur que vous ne vous moquiez de moi comme les autres.
+
+GABRIELLE
+
+--Nous moquer de toi? Et pourquoi cela? Pourquoi les autres se
+moquent-ils de toi?
+
+--Vous ne voyez donc pas! dit le petit garcon en relevant la tete et les
+regardant avec surprise.
+
+GABRIELLE
+
+--Je te vois, mais je ne comprends pas pourquoi on se moque de toi. Et
+toi, Christine, vois-ru quelque chose?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, pas moi; je ne vois rien.
+
+--Alors, vous voudrez bien m'embrasser et jouer avec moi? dit le petit
+garcon en souriant et en hesitant encore.
+
+--Certainement, s'ecrierent les deux cousines en l'embrassant de tout
+leur coeur.
+
+Le petit garcon semblait si heureux, que Gabrielle et Christine se
+sentirent aussi toutes joyeuses. Au moment ou ils s'embrassaient tous
+les trois, la maman et le monsieur se retournerent. Ce dernier poussa
+une exclamation joyeuse.
+
+--Ah! les bonnes petites filles! Ce sont les votres, madame? Elles
+veulent bien embrasser mon pauvre Francois! Pauvre enfant! il en a l'air
+tout heureux!
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Pourquoi donc paraissez-vous surpris que ma fille et ma niece
+accueillent bien votre petit Francois! Je m'etonnerais du contraire.
+
+M. DE NANCE
+
+--Je serais bien heureux, madame, que tout le monde pensat comme vous;
+mais l'infirmite de mon pauvre enfant le rend si timide! Il est si
+habitue a se voir l'objet des railleries et de l'aversion de tous les
+enfants, qu'il doit etre heureux de se voir fete et embrasse par vos
+bonnes et charmantes petites filles.
+
+--Pauvre enfant! dit Mme de Cemiane en le regardant avec
+attendrissement.
+
+Les enfants s'etaient rapproches. Gabrielle et Christine tenaient
+chacune une main du petit garcon qu'elles faisaient courir, et qui riait
+de tout son coeur de cette course forcee.
+
+GABRIELLE
+
+--Maman, le petit garcon nous a dit qu'on se moquait de lui et que
+personne ne voulait l'embrasser. Pourquoi? il est tres bon et tres
+gentil.
+
+Mme de Cemiane ne repondit pas; le petit Francois la regardait avec
+anxiete; M. de Nance soupirait et se taisait egalement.
+
+CHRISTINE:
+
+--Monsieur, pourquoi se moque-t-on du petit garcon?
+
+M. DE NANCE
+
+Parce que le bon Dieu a permis qu'il fut bossu a la suite d'une chute,
+mes enfants; et il y a des gens assez mechants pour se moquer des
+bossus, ce qui est tres mal.
+
+GABRIELLE
+
+Certainement, c'est tres mal; ce n'est pas sa faute s'il est bossu, il
+est tres bien tout de meme.
+
+--Ou donc est-il bossu? Je ne vois pas, dit Christine en tournant autour
+de Francois.
+
+Le pauvre Francois etait rouge et inquiet pendant cette inspection de
+Christine.
+
+"Mon Dieu! mon Dieu! pensait-il, si elle voit ma bosse, elle fera comme
+les autres, elle se moquera de moi!"
+
+Mme de Cemiane etait embarrassee pour faire finir Christine sans que M.
+de Nance s'en apercut: Gabrielle commencait aussi a examiner le dos de
+Francois, lorsque Christine s'ecria:
+
+"Voila! voila! je vois! C'est la, sur le dos! Vois-tu Gabrielle?"
+
+GABRIELLE
+
+--Oui, je vois; mais ce n'est rien du tout. Pauvre garcon! tu croyais
+que nous nous moquerions de toi? Ce serait bien mechant! Tu n'as plus
+peur, n'est-ce pas? Comment t'appelles-tu? Ou est ta maman?
+
+FRANCOIS
+
+--Je m'appelle Francois; maman est morte, je ne l'ai jamais vue: et
+voila papa avec votre maman.
+
+CHRISTINE
+
+--Comment, c'est ce monsieur qui est ton papa?
+
+M. DE NANCE
+
+--Pourquoi cela vous etonne-t-il, ma bonne petite?
+
+CHRISTINE
+
+--Parce que vous etes tres grand et lui est si petit, vous etes maigre
+et lui est si gras.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Quelle betise tu dis, Christine! Est-ce qu'un enfant est jamais grand
+comme son papa? Si vous alliez vous amuser avec Francois, ce serait
+mieux que de rester ici a dire des niaiseries.
+
+M. DE NANCE
+
+--Laissez-moi vous embrasser, mes bonnes petites filles; je vous
+remercie de tout mon coeur d'etre bonnes pour mon pauvre petit Francois.
+
+M. de Nance embrassa a plusieurs reprises Gabrielle et Christine, et il
+alla rejoindre Mme de Cemiane. Les enfants, de leur cote, entrerent dans
+le bois pour ramasser des fraises.
+
+CHRISTINE
+
+--Tiens, Francois, viens par ici: voici une bonne place; regarde, que de
+fraises! Prends. prends tout.
+
+FRANCOIS
+
+--Merci, ma petite amie. Comment vous appelez-vous toutes deux?
+
+GABRIELLE
+
+--Je m'appelle Gabrielle.
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi, Christine.
+
+FRANCOIS
+
+--Quel age avez-vous?
+
+GABRIELLE
+
+--Moi j'ai sept ans, et Christine, qui est ma cousine, a six ans. Et
+toi, quel age as-tu?
+
+--Moi... j'ai... deja dix ans, repondit Francois en rougissant.
+
+GABRIELLE
+
+--C'est beaucoup, dix ans! C'est plus que Bernard.
+
+FRANCOIS
+
+--Qui est Bernard?
+
+GABRIELLE
+
+--C'est mon frere. Il est tres bon. Je l'aime beaucoup, Il n'est pas ici
+a present; il prend une lecon chez M. le cure.
+
+FRANCOIS
+
+--Ah! moi aussi je dois aller prendre une lecon chez le cure, tout pres
+d'ici, a Druny.
+
+GABRIELLE
+
+--C'est comme Bernard; il y va aussi a Druny. Tu es donc pres de Druny.
+
+FRANCOIS
+
+--Tout pres! Il faut dix minutes pour aller de chez nous chez le cure.
+
+GABRIELLE
+
+--Pourquoi n'es-tu jamais venu nous voir?
+
+FRANCOIS
+
+Parce que je ne demeurais pas ici; papa etait en Italie pour ma sante;
+les medecins disaient que je deviendrais droit et grand en Italie; et,
+au contraire, je suis plus bossu qu'avant, ce qui me chagrine beaucoup.
+
+GABRIELLE
+
+--Ecoute, Francois, ne pense pas a cela; je t'assure que tu es tres
+gentil; n'est-ce pas Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je l'aime beaucoup, il a l'air si bon!
+
+Toutes deux embrasserent Francois qui riait et qui avait l'air heureux;
+et tous les trois se mirent a cueillir des fraises. Gabrielle et
+Christine eurent toujours soin de designer les meilleures places a
+Francois pour qu'il se fatiguat moins a chercher. Au bout d'un quart
+d'heure, ils avaient rempli un petit panier que Gabrielle tenait a son
+bras.
+
+"A present nous allons manger, dit Gabrielle en s'essuyant le front. Il
+fait chaud, cela nous rafraichira. Tiens, Francois, assois-toi la, sous
+le sapin, pres de Moi, et toi, Christine, mets-toi de l'autre cote;
+c'est Francois qui va partager."
+
+FRANCOIS
+
+--Et dans quoi les mettrons-nous? nous n'avons pas d'assiettes.
+
+GABRIELLE
+
+--Nous allons en avoir tout a l'heure. Que chacun prenne une grande
+feuille de chataigner; en voici trois.
+
+Chacun prit sa feuille, et Francois commenca le partage; les petites
+filles le regardaient faire. Quand il eut fini:
+
+"C'est tres mal partage, dit Gabrielle; tu nous as presque tout donne;
+et il t'en reste a peine."
+
+---Tiens, mon bon petit, en voici des miennes, dit Christine en versant
+une part de ses fraises dans la feuille de Francois.
+
+---Et en voila des miennes, dit Gabrielle en faisant comme Christine.
+
+FRANCOIS
+
+--C'est trop, beaucoup trop, mes bonnes amies.
+
+GABRIELLE
+
+--Du tout, c'est tres bien: mangeons.
+
+FRANCOIS
+
+--Comme vous etes bonnes! Quand je suis avec d'autres enfants, ils
+prennent tout et ne m'en laissent presque pas.
+
+
+II
+
+PAOLO
+
+Les enfants finissaient de manger leurs fraises et ils sortaient du
+bois, quand ils virent arriver un jeune homme de dix-huit a vingt
+ans qui tenait son chapeau a la main, et qui saluait a chaque pas en
+s'approchant des enfants. Puis il resta debout devant eux, sans parler.
+
+Les enfants le regardaient et ne disaient rien non plus.
+
+"Signora, signor, me voila", dit le jeune homme saluant encore.
+
+Les enfants saluerent aussi, mais un peu effrayes.
+
+"Sais-tu qui c'est", dit Francois a l'oreille de Gabrielle.
+
+GABRIELLE
+
+--Non; j'ai peur. Si nous nous sauvions?
+
+"Signora, signor, se souis venou, me voici", recommenca l'etranger
+saluant toujours.
+
+Pour toute reponse, Gabrielle prit la main de Christine et se mit a
+courir en criant:
+
+"Maman, maman, un monsieur!"
+
+Elles ne tarderent pas a rencontrer Mme de Cemiane et M, de Nance qui
+les avaient entendues crier et qui accouraient aussi, craignant quelque
+accident.
+
+"Qu'y a-t-il? Ou est Francois?" demanda M. de Nance avec anxiete.
+
+--La, la, dans le bois, avec un monsieur fou qui va lui faire du mal,
+dit Christine tout essoufflee.
+
+M. de Nance partit comme une fleche et apercut Francois debout et
+souriant devant l'etranger, qui se mit a saluer de plus belle?
+
+M. DE NANCE
+
+--Qui etes-vous, monsieur? Que voulez-vous?
+
+L'ETRANGER, saluant.
+
+--Moi, ze souis invite de venir se signor conte. C'est vous, signor
+Cemiane.
+
+M. DE NANCE
+
+--Non, ce n'est pas moi, monsieur; mais voici Mme de Cemiane.
+
+L'etranger s'approcha de Mme de Cemiane, recommenca ses saluts, et
+repeta la phrase qu'il venait de dire a M. de Nance.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Mon mari est absent, monsieur, il va rentrer; mais veuillez me dire
+votre nom, car je ne crois pas avoir encore recu votre visite.
+
+--Moi, Paolo Peronni, et voila une lettre de signor conte Cemiane.
+
+Il tendit a Mme de Cemiane une lettre, qu'elle parcourut en reprimant un
+sourire.
+
+"Ce n'est pas l'ecriture de mon mari", dit-elle.
+
+PAOLO
+
+--Pas ecritoure! Alors, quoi faire? Il invite a diner, et moi, povero
+Paolo, z'etais tres satisfait. Z'ai marce fort; z'avais peur de venir
+tard. Quoi faire?
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Il faut rester a diner avec nous, monsieur; vos amis ont voulu sans
+doute vous jouer un tour, et vous le leur rendrez en dinant ici et en
+faisant connaissance avec nous.
+
+PAOLO
+
+--Ca est bon a vous; merci, madame; moi, ze souis pas depuis longtemps
+ici; moi, ze connais personne.
+
+Le jeune homme raconta comme quoi il etait medecin, Italien, echappe a
+un affreux massacre du village de Liepo, qu'il defendait avec deux cents
+jeunes Milanais contre Radetzki.
+
+"Eux sont restes presque tous toues, coupes en morceaux; moi ze me souis
+sauve en me zetant sous les amis morts; quand la nouit est venoue, moi
+ramper longtemps, et puis ze me souis leve debout et z'ai couru, couru;
+le zour, ze souis cace dans les bois, z'ai manze les frouits des
+oiseaux, et la nouit courir encore zousqu'a Zenes; pouis z'ai marce et
+z'ai dit Italiano! et les amis m'ont donne du pain, des viandes, oune
+lit; et moi ze souis arrive en vaisseau en bonne France; les bons
+Francais ont donne tout et m'ont amene ici a Arzentan; et moi, ze
+connais personne, et quand est arrivee oune lettre dou signor conte
+Cimiano, moi z'etais content, et les camarades de rire et toussoter, et
+oune me dit: "Va pas, c'est pour rire"; mais moi, z'ai pas ecoute et
+z'ai fait deux lieues en oune heure; et voila comment Paolo est venu
+zousqu'ici... Vous riez comme les camarades; c'est drole, pas vrai?"
+
+Mme de Cemiane riait de bon coeur; M. de Nance souriait et regardait le
+pauvre Italien avec un air de profonde pitie.
+
+"Pauvre jeune homme!" dit-il avec un soupir, Et ou sont vos parents?
+
+"Mes parents?..."
+
+Et le visage du jeune homme prit une expression terrible.
+
+"Mes parents, morts, toues par les feroces Autrichiens; fousilles avec
+les soeurs, freres, amis, dans les maisons a eux! Tout est brule! et
+avant battous, pour les punir eux, parce que moi, Italien, z'ai alle
+avec les amis pour touer les Autrichiens messants et barbares. Voici
+l'Autrice! voila le Radetzki! [1]"
+
+[Note 1: Marechal autrichien, celebre par la repression cruelle de
+la revolte des Lombards en 1849.]
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Pauvre garcon! C'est affreux!
+
+M. DE NANCE
+
+--Malheureux jeune homme! Etre ainsi sans parents, sans patrie, sans
+fortune! Mais il faut avoir courage. Tout s'arrangera avec l'aide de
+Dieu; ayons confiance en lui, mon cher monsieur. Courage! Vous voyez
+que vous voila chez Mme de Cemiane sans savoir comment. C'est un
+commencement de protection. Tout ira bien; soyez tranquille.
+
+Le pauvre Paolo regarda M. de Nance d'un air sombre et ne repondit pas;
+il ne parla plus jusqu'au retour au chateau.
+
+Les enfants resterent un peu en arriere pour ne pas se trouver trop pres
+de ce Paolo qui inspirait aux petites filles une certaine terreur.
+
+--Qu'est-ce qu'il disait donc des Autrichiens? demanda Christine. Il
+avait l'air si en colere.
+
+GABRIELLE
+
+--Il disait que les Italiens brulaient des Autrichiens, et que ses soeurs
+battaient... leurs habits, je crois; et puis qu'ils tuaient tout, meme
+les parents et les maisons.
+
+CHRISTINE
+
+--Qui tuait?
+
+GABRIELLE
+
+--Eux tous.
+
+CHRISTINE
+
+--Comment, eux tous? Qu'est-ce qu'ils tuaient? Et pourquoi les soeurs
+battaient-elles les habits? Je ne comprends pas du tout.
+
+GABRIELLE
+
+--Tu ne comprends rien, toi. Je parie que Francois comprend.
+
+FRANCOIS
+
+--Oui, je comprends, mais pas comme tu dis. C'est les
+Autrichiens qui tuaient les pauvres Italiens, et qui brulaient tout, et
+qui ont tue les parents et les soeurs de l'homme et ont brule sa maison.
+Comprends-tu, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, tres bien; parce que tu le dis tres bien; mais Gabrielle disait
+tres mal.
+
+GABRIELLE
+
+--Ce n'est pas ma faute si tu es bete et que tu ne comprends rien. Tu
+sais bien que ta maman te dit toujours que tu es bete comme une oie.
+
+Christine baissa la tete tristement et se tut. Francois s'approcha
+d'elle et lui dit en l'embrassant:
+
+--Non, tu n'es pas bete, ma petite Christine. Ne crois pas ce que te dit
+Gabrielle.
+
+CHRISTINE
+
+--Tout le monde me dit que je suis laide et bete, je crois qu'ils disent
+vrai.
+
+GABRIELLE, l'embrassant.
+
+--Pardon, ma pauvre Christine, je ne voulais pas te faire de peine; j'en
+suis fachee; non, non, tu n'es pas bete; pardonne-moi, je t'en prie.
+
+Christine sourit et rendit a Gabrielle son baiser. La cloche sonna pour
+le diner, et les enfants coururent a la maison pour se nettoyer et
+arranger leurs cheveux. Le diner se passa gaiement, grace a l'aventure
+de l'Italien, que Mme de Cemiane avait presente a son mari, et a
+l'appetit vorace du pauvre Paolo, qui ne se laissait pas oublier. Quand
+le roti fut servi, il n'avait pas encore fini l'enorme portion de
+fricassee de poulet qui debordait son assiette. Le domestique avait deja
+servi a tout le monde un gigot juteux et appetissant, pendant que Paolo
+avalait sa derniere bouchee de poulet; il regardait le gigot avec
+inquietude; il le devorait des yeux, esperant toujours qu'on lui en
+donnerait. Mais, voyant le domestique s'appreter a passer un plat
+d'epinards, il rassembla son courage, et, s'adressant a M. de Cemiane,
+il dit d'une voix emue:
+
+--Signor conte, voulez-vous m'offrir zigot, s'i vous plait?
+
+--Comment donc! tres volontiers, repondit le comte en riant.
+
+Mme de Cemiane partit d'un eclat de rire; ce fut le signal d'une
+explosion generale. Paolo regardant d'un air ebahi, riait aussi, sans
+savoir pourquoi et mangeait tout en riant; excite par la gaiete, par les
+rires des enfants, il rit si fort qu'il s'etrangla; une bouchee trop
+grosse ne passait pas. Il devint rouge, puis violet; ses veines se
+gonflaient; ses yeux s'ouvraient demesurement. Francois, qui etait a sa
+gauche, voyant sa detresse, se precipita vers lui, et, introduisant ses
+doigts dans la bouche ouverte de Paolo, en retira une enorme bouchee de
+gigot. Immediatement tout rentra dans l'ordre; les yeux, les veines, le
+teint reprirent leur aspect ordinaire, l'appetit revint plus vorace que
+jamais. Les rires avaient cesse devant l'angoisse de l'etranglement;
+mais ils reprirent de plus belle quand Paolo, se tournant la bouche
+pleine vers Francois, lui saisit la main, la baisa a plusieurs reprises.
+
+--Bon signorino! Pauvre petit! tou m'as sauve la vie, et moi ze te ferai
+grand comme ton pere. Quoi c'est ca? ajouta-t-il en passant sa main
+sur la bosse de Francois. Pas beau, pas zoli. Ze souis medecin, tout
+partira. Sera droit comme papa.
+
+Et il se mit a manger sans plus parler a personne; il se garda bien de
+rire jusqu'a la fin du diner. Bernard avait aussi fait connaissance avec
+Francois pendant le diner.
+
+--Je suis bien fache de n'avoir pas pu rentrer plus tot, dit Bernard.
+J'etais chez le cure; j'y vais tous les jours prendre une lecon.
+
+FRANCOIS
+
+--Et moi aussi, je dois aller chez le cure pour apprendre le latin. Je
+suis bien content que tu y ailles; nous nous verrons tous les jours.
+
+BERNARD
+
+--J'en suis bien aise aussi; nous ferons les devoirs probablement.
+
+FRANCOIS
+
+--Je ne crois pas; quel age as-tu?
+
+BERNARD
+
+--Moi, j'ai huit ans.
+
+FRANCOIS
+
+--Et moi dix ans.
+
+BERNARD
+
+--Dix ans! Comme tu es petit!
+
+Francois baissa la tete, rougit et se tut. Peu de temps apres qu'on fut
+sorti de table, on vint annoncer a Christine que sa bonne venait la
+chercher pour la ramener a la maison. Christine lui fit demander si elle
+pouvait rester encore un quart d'heure, pour emporter sa poupee vetue de
+la robe que lui faisait Gabrielle; mais, habituee a la severite de sa
+bonne, elle se disposa a partir et a dire adieu a sa tante et a son
+oncle.
+
+GABRIELLE
+
+--Attends un peu, Christine; je vais finir la robe dans dix minutes.
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne peux pas; ma bonne attend.
+
+GABRIELLE
+
+--Qu'est-ce que ca fait? elle attendra un peu.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais maman me gronderait et ne me laisserait plus venir.
+
+GABRIELLE
+
+--Ta maman ne le saura pas.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh oui! ma bonne lui dit tout.
+
+La tete de la bonne apparut a la porte.
+
+--Allons donc, Christine, depechez-vous!
+
+CHRISTINE
+
+--Me voici, ma bonne, me voici!
+
+Christine courut a sa tante pour dire adieu. Francois et Bernard
+voulurent l'embrasser; ils n'eurent pas le temps; la bonne entra dans le
+salon.
+
+LA BONNE
+
+--Christine, vous ne voulez donc pas venir? Il est tard; votre maman ne
+sera pas contente.
+
+CHRISTINE
+
+Me voici, ma bonne, me voici!
+
+GABRIELLE
+
+Et ta poupee? tu la laisses?
+
+--Je n'ai pas le temps, repondit tout bas Christine effaree; finis la
+robe, je t'en prie; tu me la donneras quand je reviendrai.
+
+La bonne prit le bras de Christine, et, sans lui donner le temps
+d'embrasser Gabrielle, elle l'emmena hors du salon. La pauvre Christine
+tremblait; elle craignait beaucoup sa bonne, qui etait injuste et
+mechante. La bonne la poussa dans la carriole qui venait la chercher, y
+monta elle-meme; la carriole partit.
+
+--Christine pleurait tout bas; la bonne la grondait, la menacait en
+allemand, car elle etait Allemande.
+
+LA BONNE
+
+--Je dirai a votre maman que vous avez ete mechante; vous allez voir
+comme je vous ferai gronder.
+
+CHRISTINE
+
+--Je vous assure, ma bonne, que je suis venue tout de suite. Je vous en
+prie, ne dites pas a maman que j'ai ete mechante; je n'ai pas voulu vous
+desobeir, je vous assure.
+
+LA BONNE
+
+--Je le dirai, mademoiselle, et, de plus, que vous etes menteuse et
+raisonneuse.
+
+CHRISTINE, pleurant.
+
+--Pardon, ma bonne; je vous en prie, ne dites pas cela a maman, parce
+que ce n'est pas vrai.
+
+--Allez-vous bientot finir vos pleurnicheries? Plus vous serez mechante
+et maussade, plus j'en dirai.
+
+Christine essuya ses yeux, retint ses sanglots, etouffa ses soupirs, et,
+apres une demi-heure de route, ils arriverent au chateau des Ormes, ou
+demeuraient les parents de Christine. La bonne l'entraina au salon;
+M. et Mme des Ormes y etaient; elle la fit entrer de force. Christine
+restait pres de la porte, n'osant parler. Mme des Ormes leva la tete.
+
+--Approchez, Christine; pourquoi restez-vous a la porte comme une
+coupable? Mina. est-ce que Christine a ete mechante?
+
+MINA
+
+--Comme a l'ordinaire, madame; madame sait bien que mademoiselle
+Christine ne m'ecoute jamais.
+
+CHRISTINE, pleurant.
+
+--Ma bonne, je vous assure...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Laissez parler votre bonne. Qu'a-t-elle fait, Mina?
+
+MINA
+
+--Elle ne voulait pas revenir, madame; apres m'avoir fait longtemps
+attendre, elle se debattait encore pour rester avec sa cousine; il a
+fallu que je l'entrainasse de force.
+
+Mme des Ormes s'etait levee; elle s'approcha de Christine.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous m'aviez promis d'etre sage, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je... vous assure,... maman,... que j'ai ete... sage,... repondit la
+pauvre Christine en sanglotant.
+
+--Oh! mademoiselle, reprit la bonne en joignant les mains, ne mentez pas
+ainsi! C'est bien vilain de mentir, mademoiselle.
+
+MADAME DES ORMES, a Christine.
+
+--Ah! vous allez encore mentir comme vous faites toujours! Vous voulez
+donc le fouet?
+
+M. des Ormes, qui n'avait rien dit jusque-la, approcha de sa femme.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ma chere, je demande grace pour Christine. Si elle a ete
+desobeissante, elle ne recommencera pas...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Comment, si? Mina s'en plaint continuellement et ne peut pas en venir
+a bout... a ce qu'elle dit.
+
+M. DES ORMES, avec impatience.
+
+Mina, Mina!... Avec nous, Christine est toujours parfaitement sage; elle
+obeit avec la docilite d'un chien d'arret.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Parce qu'elle a peur d'etre punie. Voyons, Mina, vous m'ennuyez avec
+vos plaintes continuelles; vous exagerez toujours.
+
+Mme des Ormes questionna Christine, malgre l'humeur visible de Mina,
+dont M. des Ormes examina la physionomie fausse et mechante.
+
+Mme des Ormes finit par douter de la culpabilite de Christine, qu'elle
+remit a Mina pour la faire coucher, en lui recommandant de ne pas la
+gronder. Quand M. des Ormes se trouva seul avec sa femme, il lui dit
+avec emotion:
+
+--Vous etes severe pour cette pauvre enfant, vous croyez trop aux
+accusations de cette bonne, qui se plaint pour un rien.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous appelez la desobeissance un rien?
+
+M. DES ORMES
+
+--A savoir si elle a desobei.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Comment, si elle a desobei? Puisque Mina le dit!
+
+M. DES ORMES
+
+--Mina ne m'inspire aucune confiance; je l'ai surprise deja plus d'une
+fois a mentir; et, de plus, je crois qu'elle deteste cette petite.
+
+MADAME. DES ORMES
+
+--Ce n'est pas etonnant! Avec elle, Christine est toujours desagreable
+et maussade.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ce qui prouve que Mina s'y prend mal. Mais, vous etes trop severe
+avec Christine, parce que vous ne surveillez pas assez ce qui se passe,
+et que vous ajoutez foi aux plaintes de la bonne, Christine a une
+peur affreuse de cette Mina! De grace, mettez-y plus de soin et de
+surveillance.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! je vous en prie, parlons d'autre chose. Ce sujet m'impatiente.
+
+M. des Ormes soupira, quitta le salon, et, curieux de voir ce que
+faisait Mina, il alla voir si Christine se consolait de sa triste
+journee; il entra chez elle. Christine etait dans son lit, et, seule,
+elle pleurait tout bas. M. des Ormes s'approcha, se pencha vers le lit
+de sa fille.
+
+--Ou est ta bonne, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Elle est sortie, papa
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment? elle te laisse toute seule?
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, toujours quand je suis couchee.
+
+M. DES ORMES
+
+--Veux-tu que je l'appelle?
+
+--Oh! non! non! Laissez-la, je vous en prie, papa, s'ecria Christine
+avec effroi.
+
+--Pourquoi as-tu peur d'elle?
+
+Christine ne repondit pas. Son pere insista pour savoir la cause de sa
+frayeur; la petite finit par repondre bien bas:
+
+--Je ne sais pas.
+
+Ne pouvant en obtenir autre chose, il quitta Christine, triste et
+preoccupe. Sa conscience lui reprochait son insouciance pour elle et le
+peu de soin qu'il prenait de son bien-etre, sa femme ne s'en occupant
+pas du tout. Quand il rentra au salon, il trouva Mme des Ormes d'assez
+mauvaise humeur; il ne lui reparla plus de Christine ni de Mina, mais
+il forma le projet de surveiller la bonne et de la faire partir a la
+premiere mechancete ou calomnie dont elle se rendrait coupable.
+
+
+III
+
+DEUX ANNEES QUI FONT DEUX AMIS
+
+Peu de jours apres, M. des Ormes fut appele a Paris pour une affaire
+importante; il aurait desire y aller seul, mais sa femme voulut
+absolument l'accompagner, disant qu'elle avait a faire des emplettes
+indispensables; elle se rendit en toute hate chez sa belle-soeur de
+Cemiane pour lui annoncer son depart.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Et Christine, l'emmenez-vous?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Certainement non; que voulez-vous que j'en fasse pendant mes courses,
+mes emplettes? Je n'emmene que ma femme de chambre et un domestique.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Que deviendra donc, Christine?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--D'abord, mon absence durera a peine quinze jours; elle restera avec sa
+bonne, qui n'a pas autre chose a faire qu'a la soigner.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Il me semble que Christine la craint beaucoup; ne pensez-vous pas
+qu'elle soit trop severe?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Pas du tout! Elle est ferme, mais tres bonne. Christine a besoin
+d'etre menee un peu severement; elle est raisonneuse, impertinente meme,
+et toujours prete a resister.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Je ne l'aurais pas cru! elle parait si douce, si obeissante! Je la
+ferai venir souvent chez moi pendant votre absence, n'est-ce pas?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Tant que vous voudrez, ma chere; faites comme vous voudrez et tout ce
+que vous voudrez, pourvu qu'elle reste etablie aux Ormes avec sa bonne.
+Adieu, je me sauve, je pars demain, et j'ai tant a faire!
+
+Mme des Ormes rentra, s'occupa de ses paquets, recommanda a Mina de
+mener souvent Christine chez sa tante de Cemiane, et partit le lendemain
+de bonne heure.
+
+Cette absence devait etre de quinze jours; elle se prolongea de mois en
+mois pendant deux ans, a cause d'un voyage a la Martinique que dut faire
+M. des Ormes, qui avait place la une grande partie de sa fortune. Mme
+des Ormes voulut a toute force l'accompagner, car elle aimait tout ce
+qui etait nouveau, extraordinaire, et surtout les voyages. Pendant ces
+deux ans, les Cemiane et M. de Nance ne quitterent pas la campagne,
+heureusement pour Christine, qui voyait sans cesse Gabrielle, Bernard et
+leur ami Francois. Christine concut une amitie tres vive pour Francois
+dont la bonte et la complaisance la touchaient et lui donnaient le desir
+de l'imiter. Elle allait souvent passer des mois entiers chez sa tante,
+qui avait pitie de son abandon. Mina etait hypocrite aussi bien que
+mechante, de sorte qu'elle sut se contenir en presence des etrangers, et
+que personne ne devina combien la pauvre Christine avait a souffrir de
+sa durete et de sa negligence. Christine n'en parlait jamais, parce que
+Mina l'avait menacee des plus terribles punitions si elle s'avisait de
+se plaindre a ses cousins ou a quelque autre.
+
+Paolo aimait et protegeait Christine; il aimait aussi Francois, auquel
+il donnait des lecons de musique et d'italien, ce qui lui faisait gagner
+cinquante francs par Mois, somme considerable dans sa position, et
+suffisante pour le faire vivre. Il avait aussi quelques malades qui
+l'appelaient, le sachant medecin et peu exigeant pour le payement de ses
+visites. D'ailleurs, il passait des semaines entieres chez M. de Nance.
+Ces deux annees se passerent donc heureusement pour tous nos amis. On
+avait tous les mois a peu pres des nouvelles de M. et Mme des Ormes; ils
+annoncerent enfin leur retour pour le mois de juillet, et cette fois ils
+furent exacts. L'entrevue avec Christine ne fut pas attendrissante; son
+pere et sa mere l'embrasserent sans emotion, la trouverent tres grande
+et embellie: elle avait huit ans, avec la raison et l'intelligence d'un
+enfant de dix pour le moins. Son instruction ne recevait pas le meme
+developpement; Mina ne lui apprenait rien, pas meme a coudre; Christine
+avait appris a lire presque seule, aidee de Gabrielle et de Francois,
+mais elle n'avait de livres que ceux que lui pretait Gabrielle; Francois
+ignorait son denument, sans quoi il lui eut donne toute sa bibliotheque.
+
+Le lendemain du retour de M. et Mme des Ormes, ils recurent un mot de
+Mme de Cemiane, qui leur demandait de venir passer la journee suivante
+avec eux et d'amener Christine.
+
+"Il faut, disait-elle, que je vous presente un nouveau voisin de
+campagne, M. de Nance, qui est charmant; et un demi-medecin italien,
+fort original, qui vous amusera; il me fait savoir, par un billet
+attache au collier de mon chien de garde, qu'il viendra chez moi demain.
+Amenez-nous Christine; Gabrielle vous le demande instamment."
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je suis bien aise que votre soeur fasse quelques nouvelles
+connaissances dans le voisinage; nous en profiterons et nous les
+engagerons a diner pour la semaine prochaine.
+
+M. DES ORMES
+
+--Comme vous voudrez, ma chere; mais il me semble qu'il vaudrait mieux
+attendre qu'ils nous eussent fait une visite.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Pourquoi attendre? Si l'un est charmant et l'autre original, comme dit
+notre soeur, je veux les avoir chez moi; ils nous amuseront.
+
+M. des Ormes garda le silence, comme d'habitude, devant l'opposition
+de sa femme. Elle courut dans sa chambre pour preparer sa toilette du
+lendemain. Elle ne songea pas a Christine, mais M. des Ormes prevint
+la bonne qu'ils emmeneraient Christine avec eux. Les yeux de Christine
+brillerent: elle eut peine a contenir sa joie; sa bouche souriait malgre
+elle, et ses joues s'animerent d'un eclat extraordinaire; mais la
+presence de sa bonne arreta tout signe exterieur de satisfaction; elle
+resta silencieuse et immobile. La journee lui parut interminable; le
+lendemain elle s'eveilla de bonne heure; sa bonne dormit tard, et la
+pauvre Christine attendit deux grandes heures le reveil de Mina.
+
+La certitude d'avoir une journee de liberte mit la bonne de belle
+humeur; elle ne brusqua pas trop Christine, ne lui arracha pas les
+cheveux en la peignant, ne lui mit pas trop de savon dans les yeux en
+la debarbouillant, l'habilla proprement, et lui donna pour son premier
+dejeuner un peu de beurre sur son pain, douceur a laquelle Christine
+n'etait pas accoutumee, car la bonne mangeait habituellement le beurre
+et le chocolat au lait destines a Christine, et ne lui donnait que du
+pain et une tasse de lait.
+
+La matinee s'avancait, personne ne venait chercher Christine; elle
+commencait a s'inquieter, surtout quand elle entendit les allees et
+venues qui annoncaient le depart, et enfin le bruit de la voiture devant
+le perron. Elle n'osait rien demander a sa bonne, mais son visage
+s'attristait, ses yeux se mouillaient, lorsque la porte s'ouvrit, et M.
+des Ormes entra. S'avancant vers elle:
+
+--Christine, nous partons; es-tu prete?
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, papa, depuis longtemps.
+
+M. DES ORMES
+
+--Pourquoi tes yeux sont-ils pleins de larmes? Aimes-tu mieux rester a
+la maison?
+
+CHRISTINE.
+
+--Oh non! non, papa! J'avais peur que vous ne m'oubliassiez.
+
+M DES ORMES
+
+--Ma pauvre fille, je ne t'oublie pas, tu le vois bien. Allons vite,
+pour ne pas faire attendre ta maman.
+
+Christine ne se le fit pas dire deux fois et courut a son pere, qui
+l'emmena precipitamment. Il entendait la voix mecontente de sa femme;
+elle arrivait au perron et appelait:
+
+--Philippe, ou etes-vous donc? Ou est M. des Ormes? Pourquoi Christine
+ne vient-elle pas?
+
+--Me voici, madame, repondit le domestique sortant de l'antichambre.
+Monsieur est monte chez mademoiselle.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Allez leur dire que je les attends.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ne vous impatientez pas, ma chere; j'etais alle chercher Christine.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Bonjour, Christine. Pourquoi n'es-tu pas venue chez moi?
+
+CHRISTINE
+
+--Maman, j'attendais ma bonne, qui m'avait defendu de sortir sans elle.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mina a toujours des idees baroques! Quelle necessite d'enfermer cette
+enfant et de l'empecher de venir dans ma chambre! Et toi, Christine, si
+tu avais eu un peu d'esprit, tu n'aurais pas attendu la permission de
+Mina... Comme tu es rouge, Christine; tu n'es pas jolie, ma pauvre
+fille!
+
+M. DES ORMES
+
+--Il est impossible de savoir si elle a de l'esprit puisqu'elle ne parle
+guere, devant nous, du moins; et, quant a sa laideur, je ne puis vous
+l'accorder, car elle vous ressemble extraordinairement.
+
+M. des Ormes sourit malicieusement en disant ces mots, et voulut aider
+sa femme a monter en voiture; mais elle le repoussa en disant avec
+humeur:
+
+"Laissez-moi; je monterai bien sans votre aide".
+
+Il prit Christine dans ses bras et voulut la mettre dans la voiture,
+pres de sa mere.
+
+"Mettez-la sur le siege, dit Mme des Ormes; elle va chiffonner ma jolie
+robe ou elle la salira avec ses pieds".
+
+M. des Ormes placa Christine sur le siege, pres du cocher.
+
+--Faites bien attention a la petite, dit-il en la lui remettant.
+
+LE COCHER
+
+--Que monsieur soit tranquille, j'y veillerai, elle est si mignonne, si
+douce, pauvre petite! Ce serait bien dommage qu'il lui arrivat quelque
+chose.
+
+Christine n'avait pas dit un mot tout ce temps; elle osait a peine
+respirer, tant elle avait peur d'augmenter l'humeur de sa mere et d'etre
+laissee a la maison. Quand la voiture partit, elle poussa un soupir de
+satisfaction.
+
+--Vous avez quelque chose qui vous gene, mademoiselle Christine? demanda
+le cocher.
+
+CHRISTINE
+
+--Non, au contraire; je suis contente que nous soyons partis! J'avais si
+peur de rester a la maison.
+
+LE COCHER
+
+--Pauvre petite mam'selle! Votre bonne vous rend la vie dure tout de
+meme.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! taisez-vous, je vous en prie, bon Daniel; si ma bonne le savait!
+
+LE COCHER
+
+--C'est vrai tout de meme! Pauvre petite! vous n'en seriez pas plus
+heureuse.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais je vais voir Gabrielle, qui est si bonne pour moi! et le petit
+Francois, qui est si bon! et mon cousin Bernard, que j'aime tant Je suis
+heureuse, tres heureuse, je vous assure!
+
+--Aujourd'hui, dit Daniel en lui-meme; mais demain ce sera autre chose.
+
+Christine ne parla plus, elle songea avec bonheur a la bonne journee
+qu'elle allait passer; la route n'etait pas longue, on ne tarda pas a
+arriver, car il n'y avait que trois kilometres du chateau des Ormes a
+celui de M. et Mme de Cemiane. Gabrielle et Bernard se precipiterent a
+la rencontre de leur cousine, que M. des Ormes avait fait descendre de
+dessus le siege.
+
+"Viens vite, lui dit Gabrielle, j'ai habille une poupee comme une
+mariee; viens voir comme elle est jolie! Elle est pour toi".
+
+Mme des Ormes etait deja entree au salon, et Christine se laissa aller
+a la joie; Gabrielle et Bernard l'emmenerent dans leur chambre, ou elle
+trouva sa poupee etendue sur un joli petit lit et habillee en robe de
+mousseline blanche, avec un voile comme pour une premiere communion.
+Christine ne cessait de remercier Gabrielle et Bernard aussi, qui avait
+travaille avec le menuisier au petit lit de la poupee. Francois ne
+tarda pas a se joindre a ses amis; Christine lui temoigna sa joie de le
+revoir. Pendant que son coeur se dilatait et que sa langue se deliait,
+Mme des Ormes faisait la gracieuse avec M. de Nance que lui avait
+presente Mme de Cemiane et l'Italien qui saluait et qui faisait son
+possible pour plaire a Mme des Ormes, afin d'etre engage a aller la
+voir, ce qui lui ferait une connaissance de plus.
+
+Il avait bien vite devine que c'etait a Mme des Ormes qu'il fallait
+plaire pour etre admis chez elle; aussi ne cessa-t-il de chercher les
+occasions de lui etre agreable; elle laissa tomber une epingle qui
+attachait son chale, Paolo se precipita a quatre pattes pour la
+chercher.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ce n'est pas la peine, monsieur Paolo: une epingle n'a rien de
+precieux.
+
+PAOLO
+
+--Oh! oune epingle portee par vous, bella signora, est oune tresor.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Joli tresor! Voyons, monsieur Paolo, finissez vos recherches; je vous
+repete que ce n'est pas la peine.
+
+PAOLO
+
+--Zamais, signora; ze resterai ploye vers la terre zousqu'a la
+trouvaille de ce tresor.
+
+"Madame la comtesse est servie!" annonca un valet de chambre.
+
+Chacun se dirigea vers la salle a manger; Paolo restait a quatre pattes,
+Il se releva sur ses genoux quand tout le monde fut sorti.
+
+"Per Bacco! dit-il a mi-voix en se grattant la tete; z'ai fait oune
+sottise... Quoi faire? ils vont manzer tout! Et cette couquine
+d'epingle, quoi faire? Ah! z'ai oune idee! Bella! bellissima! ze vais
+prendre oune epingle sour la table et ze dirai: "Voila, voila votre
+epingle! Ze l'ai trouvee!"
+
+Il sauta sur ses pieds, saisit une des epingles qui garnissaient une
+pelote a ouvrage posee sur la table et se precipita vers la salle a
+manger d'un air triomphant.
+
+--Voila, voila, signora! Ze l'ai trouvee!
+
+--Ah! ah! ah! dit Mme des Ormes, riant aux eclats, ce n'est pas la
+mienne! Elle est blanche, la mienne etait noire!
+
+--Dio mio! s'ecria le malheureux Paolo consterne de ce qu'il venait
+d'entendre! c'est parce que ze l'ai frottee a... a... mon horloze
+d'arzent.
+
+--Voyons, monsieur Paolo, finissez vos folies et mangez votre omelette,
+dit M. de Cemiane a demi mecontent; le dejeuner n'en finira pas, et les
+enfants n'auront pas le temps de s'amuser et de faire leur peche aux
+ecrevisses.
+
+Paolo ne se le fit pas dire deux fois; il se mit a table et avala son
+omelette avec une promptitude qui lui fit regagner le temps perdu. Mme
+des Ormes regardait souvent Christine et la reprenait du geste et de la
+voix.
+
+"Tu manges trop, Christine! N'avale donc pas si gloutonnement!... Tu
+prends de trop gros morceaux!..."
+
+Christine rougissait, ne disait rien; Francois, qui etait pres d'elle,
+la voyant prete a pleurer, apres une dixieme observation, ne put
+s'empecher de repondre pour elle:
+
+"C'est parce qu'elle a tres faim, madame; d'ailleurs, elle ne mange pas
+beaucoup; elle coupe ses bouchees aussi petites que possible".
+
+Mme des Ormes ne connaissait pas Francois; elle le regarda d'un air
+etonne.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Qui etes-vous, mon petit chevalier, pour prendre si vivement la
+defense de Christine?
+
+FRANCOIS
+
+--Je suis son ami, madame, et je la defendrai toujours de toutes mes
+forces.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Qui ne sont pas grandes, mon pauvre ami.
+
+--Non c'est vrai; mais j'ai papa pour soutien si j'en ai besoin.
+
+MADAME DES ORMES, d'un air moqueur
+
+--Oh! oh! voudriez-vous me livrer bataille, par hasard? Et ou est-il,
+votre papa, mon petit Esope?
+
+--Pres de vous, madame, reprit M. de Nance d'une voix grave et severe.
+
+MADAME DES ORMES, tres surprise.
+
+--Comment? ce petit... ce... cet aimable enfant?
+
+M. DE NANCE
+
+--Oui, madame, ce petit Esope, comme vous venez de le nommer, est mon
+fils; j'ai l'honneur de vous le presenter.
+
+MADAME DES ORMES, embarrassee.
+
+--Je suis desolee..., je suis charmee!... je regrette... de ne l'avoir
+pas su plus tot.
+
+M. DE NANCE
+
+--Vous lui auriez epargne cette nouvelle humiliation, n'est-ce pas,
+madame? Pauvre enfant! il en a tant supporte! Il y est plus fait que
+moi!
+
+FRANCOIS
+
+--Papa! papa! je vous en prie, ne vous en affligez pas! Je vous assure
+que cela m'est egal! Je suis si heureux ici, au milieu de vous tous!
+Bernard, Gabrielle et Christine sont si bons pour nous! Je les aime
+tant!
+
+--Et nous aussi nous t'aimons tant, mon bon Francois, dit Christine a
+demi-voix en lui serrant la main dans les siennes.
+
+--Et nous t'aimerons toujours! Tu es si bon! reprit Gabrielle en lui
+serrant l'autre main.
+
+BERNARD
+
+--Et partout et toujours, nous nous defendrons l'un l'autre; n'est-ce
+pas, Francois?
+
+Mme des Ormes etait restee fort embarrassee pendant ce dialogue; M. des
+Ormes ne l'etait pas moins qu'elle, pour elle; M. et Mme de Cemiane
+etaient mal a l'aise et mecontents de leur soeur. M. de Nance restait
+triste et pensif. Tout a coup Paolo se leva, etendit le bras et dit
+d'une voix solennelle:
+
+--Ecoutez tous! Ecoutez-moi, Paolo. Ze dis et ze zoure que lorsque cet
+enfant, que la signora appelle Esoppo, aura vingt et oune ans, il sera
+aussi grand, aussi belle que son respectabile signor padre. C'est moi
+qui le ferai parce que l'enfant est bon, qu'il m'a fait oune enorme
+bienfait, et... et que ze l'aime.
+
+M. DE NANCE
+
+--C'est la seconde fois que vous me faites cette bonne promesse,
+monsieur Paolo; mais si vous pouvez reellement redresser mon fils,
+pourquoi ne le faites-vous pas tout de suite?
+
+--Patience, signor mio, ze souis medecin. A present, impossible,
+l'enfant grandit; a dix-huit ou vingt ans, c'est bon; mais avant,
+mauvais.
+
+M. de Nance soupira et sourit tout a la fois en regardant Francois, dont
+le visage exprimait le bonheur et la gaiete. Il causait d'un air fort
+anime avec ses amis; tous parlaient et riaient, mais a voix basse, pour
+ne pas troubler la conversation des grandes personnes.
+
+
+IV
+
+LES CARACTERES SE DESSINENT
+
+Le dejeuner etait fort avance, Bernard demanda a sa mere s'il pouvait
+sortir de table avec Gabrielle, Christine et Francois. La permission fut
+accordee sans difficulte, et les enfants disparurent pour s'amuser dans
+le jardin.
+
+CHRISTINE
+
+--Mon bon Francois, comme je te remercie d'avoir pris ma defense! Je ne
+savais plus comment faire pour manger comme maman voulait.
+
+FRANCOIS
+
+--C'est pour cela que j'ai parle pour toi, Christine: je voyais bien que
+tu n'osais plus manger, que tu avais envie de pleurer. Ca m'a fait de la
+peine.
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi aussi, j'ai eu du chagrin quand maman a eu l'air de se moquer
+de toi.
+
+FRANCOIS
+
+--Oh! il ne faut pas te chagriner pour cela! Je suis habitue d'entendre
+rire de moi. Cela ne me fait rien; c'est seulement quand papa est la que
+je suis fache, parce qu'il est toujours triste quand il entend se moquer
+de ma bosse. Il m'aime tant, ce pauvre papa!
+
+BERNARD
+
+--Oh oui! il est bien meilleur que ma tante des Ormes, qui n'aime pas du
+tout la pauvre Christine.
+
+CHRISTINE
+
+--Je t'assure, Bernard, que tu te trompes. Maman m'aime; seulement, elle
+n'a pas le temps de s'occuper de moi.
+
+BERNARD
+
+--Pourquoi n'a-t-elle pas le temps?
+
+CHRISTINE
+
+--Parce qu'il faut qu'elle fasse des visites, qu'elle s'habille, qu'elle
+essaye des robes! Et puis elle a des personnes qui viennent la voir! Et
+puis ils sortent ensemble! Et puis... beaucoup d'autres choses encore.
+
+FRANCOIS
+
+--Et toi, qu'est-ce que tu fais pendant ce temps?
+
+CHRISTINE
+
+--Je reste avec ma bonne; et c'est ca qui est terrible! Elle est si
+mechante, ma bonne!
+
+FRANCOIS
+
+--Pourquoi ne le dis-tu pas a ta maman?
+
+CHRISTINE
+
+--Parce ma bonne me battrait horriblement; elle dirait des mensonges a
+maman, et je serais encore grondee et punie.
+
+FRANCOIS
+
+--Pourquoi ne dis-tu pas a ta maman que ta bonne est une mechante
+menteuse?
+
+CHRISTINE
+
+--Maman ne me croirait pas; elle croit toujours ma bonne.
+
+FRANCOIS
+
+--Alors, moi, je vais le dire a papa pour qu'il le dise a ta maman.
+
+CHRISTINE
+
+--Non, non, Francois, je t'en prie, ne dis rien; ma bonne me gronderait
+et me battrait bien plus, et maman ne me croirait pas. Je n'en parle
+qu'a toi, parce que je t'aime plus que tout le monde.
+
+FRANCOIS
+
+--Mais tu es malheureuse, pauvre Christine, et je ne peux pas supporter
+cela.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais non! quand je suis ici, avec toi surtout, je suis tres heureuse;
+j'y viens presque tous les jours; et quand ma bonne n'est pas avec moi,
+je ne suis pas malheureuse.
+
+FRANCOIS
+
+--Je voudrais bien que papa allat chez toi.
+
+CHRISTINE
+
+--Pourquoi n'y vient-il pas?
+
+FRANCOIS
+
+Parce que ta maman voit beaucoup de monde; elle est tres elegante, et
+papa n'aime pas cela.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais il vient chez ma tante; c'est la meme chose!
+
+FRANCOIS
+
+--Il dit que non; que vous etes tous tres bons, que ta tante et ton
+oncle ne font pas d'elegance, qu'ils recoivent simplement et sans
+toilette, et je ne sais quoi encore que j'ai oublie.
+
+Bernard et Gabrielle, qui s'etaient eloignes, reviennent.
+
+BERNARD
+
+--C'est ennuyeux de ne rien faire! Si nous commencions notre peche aux
+ecrevisses?
+
+GABRIELLE
+
+--Oui, oui, commencons; demandons les pechettes, la viande crue, les
+paniers.
+
+BERNARD
+
+--Mais il nous faut quelqu'un pour nous aider.
+
+FRANCOIS
+
+--Voici tout juste M. Paolo; mais il ne nous voit pas.
+
+Les enfants se mirent a crier:
+
+"Monsieur Paolo! par ici!"
+
+Paolo se retourne et s'avance vers eux a pas precipites. Il salue:
+
+--Messieurs, mesdemoiselles..., a quel service vous voulez Paolo? Le
+voici!
+
+FRANCOIS
+
+--Mon bon monsieur Paolo, voulez-vous nous aider a arranger nos
+pechettes pour prendre des ecrevisses?
+
+PAOLO
+
+--Oui, signor; tout pour votre service. Paolo reconnaissant, n'oublie
+jamais ni bon ni mauvais.
+
+Tous coururent chercher ce qu'il leur fallait, et revinrent pres du
+ruisseau; Paolo allait, venait, deployait les pechettes, les mettait
+dans l'eau.
+
+"Pas la, pas la, monsieur Paolo, criaient les enfants; il y a des
+branches qui accrochent la pechette".
+
+Paolo changeait de place.
+
+"Pas la, pas la! criaient Bernard et Gabrielle: il n'y en a pas; il n'y
+a que des pierres."
+
+PAOLO
+
+--L'ecrevisse aime les pierres, signor Bernardo.
+
+BERNARD
+
+--Quand les pierres sont dans l'eau, mais pas quand elles sont perchees
+en l'air.
+
+PAOLO
+
+--L'ecrevisse a des pattes, signor Bernardo.
+
+BERNARD
+
+--Pour marcher dans l'eau, mais pas pour en sortir, grimper et tomber.
+
+PAOLO
+
+--L'ecrevisse a oune queue, signor Bernardo.
+
+BERNARD
+
+--Pour se soutenir dans l'eau, mais pas en l'air.
+
+PAOLO
+
+--L'ecrevisse a oune peau dure, signor Bernardo.
+
+BERNARD
+
+--Ah bah! Vous m'ennuyez, monsieur Paolo! Je vous dis que les pechettes
+sont tres mal la! Donnez-les-moi, que je les place comme il faut.
+
+PAOLO
+
+--Voila, signor Bernardo.
+
+Paolo tendit la pechette deja accrochee a une racine qui sortait d'un
+rocher. Bernard la prit et la placa avec deux autres dans un recoin ou
+venaient se refugier quelques ecrevisses.
+
+Pendant qu'il arrangeait ses pechettes, Paolo restait immobile, un peu
+honteux, un peu mecontent et n'osant le temoigner. Francois et Christine
+s'apercurent de son embarras, et s'approcherent de lui:
+
+"Mon cher monsieur Paolo, lui dit tout bas le petit Francois, prenons
+les quatre pechettes qui restent, et allons les mettre pres d'un rocher
+ou vous vouliez mettre les autres; je suis sur qu'il y a des ecrevisses
+par la."
+
+--Voua croyez, signor excellentissimo? dit Paolo d'un air joyeux.
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, oui, Francois a raison, mon pauvre monsieur Paolo; venez avec
+nous.
+
+Paolo sourit et saisit les pechettes oubliees; il les arrangea, les
+placa tres habilement et attendit patiemment les ecrevisses; elles ne
+tarderent pas a arriver en foule, si bien que lorsque Bernard leva sa
+pechette en criant d'un air triomphant:
+
+"J'en ai trois!"
+
+Paolo leva les siennes et s'ecria avec une voix retentissante:
+
+"Z'en ai dix-houit et des souperbes!"
+
+BERNARD
+
+--Dix-huit! Pres de ce rocher? Pas possible!
+
+Bernard et Gabrielle coururent aux pechettes de Paolo, et compterent en
+effet dix-huit belles ecrevisses.
+
+--C'est vrai, dit Gabrielle, M. Paolo a raison.
+
+--Et Bernard a eu tort! dit Christine a Gabrielle en s'eloignant. Il
+a fait de la peine a ce pauvre M. Paolo, qui est tres bon et tres
+complaisant.
+
+GABRIELLE
+
+--Oui, mais il est si ridicule!
+
+CHRISTINE
+
+--Qu'est-ce que ca fait, s'il est bon?
+
+GABRIELLE
+
+--C'est vrai, mais c'est tout de meme ennuyeux d'etre ridicule.
+
+CHRISTINE
+
+--Gabrielle, est-ce que tu n'aimes pas Francois?
+
+GABRIELLE
+
+--Si fait, mais je ne voudrais pas etre comme lui.
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi, je le trouve si bon, que je l'aime cent fois plus que Maurice
+et Adolphe de Sibran, qui sont si beaux.
+
+GABRIELLE
+
+--Pas moi, par exemple; Francois est bon, c'est vrai; mais quand il y a
+du monde, je suis honteuse de lui.
+
+CHRISTINE
+
+--Moi, jamais je ne serai honteuse de Francois, et je voudrais etre sa
+soeur pour pouvoir etre toujours avec lui.
+
+GABRIELLE
+
+--Je serais bien fachee d'avoir un frere bossu!
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi, je serais bien heureuse d'avoir un frere si bon!
+
+--Signorina Christina dit bien, fait bien et pense bien, dit Paolo, qui
+s'etait approche d'elles sans qu'elles le vissent.
+
+GABRIELLE
+
+--Comme c'est vilain d'ecouter, monsieur Paolo, Vous m'avez fait peur.
+
+PAOLO, avec malice
+
+--On a toujours peur quand on dit mal, signorina.
+
+GABRIELLE
+
+--Je n'ai rien dit de mal. Vous n'allez pas raconter tout cela a
+Francois, je l'espere bien?
+
+PAOLO
+
+--Pourquoi? Puisque vous n'avez rien dit de mal!
+
+GABRIELLE
+
+--Non, certainement; mais tout de meme je ne veux pas que Francois sache
+ce que nous avons dit.
+
+PAOLO
+
+--Pourquoi? puisque...
+
+FRANCOIS
+
+--Monsieur Paolo, monsieur Paolo, venez m'aider, je vous prie, a prendre
+les ecrevisses et les mettre dans une terrine couverte.
+
+PAOLO
+
+--Pourquoi vous m'appelez, puisque c'est fini, signor Francesco?
+
+FRANCOIS, rougissant
+
+--Parce que j'avais besoin de vous..., de votre aide.
+
+--Non, non, ce n'est pas ca? dit Paolo en secouant la tete; il y a autre
+chose... Dites le vrai; Paolo sera discret, ne dira rien a personne.
+
+FRANCOIS
+
+--Eh bien! c'est parce que Gabrielle etait embarrassee et que voua la
+tourmentiez; j'ai voulu la delivrez.
+
+PAOLO
+
+--Vous avez entendu ce qu'elles ont dit.
+
+FRANCOIS
+
+--Oui, tout; mais il ne faut pas qu'elles le sachent.
+
+PAOLO
+
+--Et vous venez au secours de Gabrielle? c'est bien ca! c'est bien! Ze
+vous ferai grand comme le signor papa! Vous verrez.
+
+Francois se mit a rire; il ne croyait pas a la promesse de Paolo, mais
+il etait reconnaissant de sa bonne volonte.
+
+La peche continua quelque temps, peche miraculeuse, car ils prirent en
+deux heures plus de cent ecrevisses, grace a Paolo et a Francois, qui
+placaient bien les pechettes, et qui saisissaient les ecrevisses au
+passage. La journee s'acheva tres heureusement pour tout le monde; Mme
+des Ormes, enchantee d'avoir deux personnes de plus a inviter, fut
+charmante pour M. de Nance, qu'elle engagea a venir diner chez elle le
+surlendemain avec Francois; M. de Nance allait refuser, quand il vit le
+regard inquiet et suppliant de son fils; il accepta donc, a la grande
+joie de Christine et de son ami Francois. Mme des Ormes invita Paolo,
+qui salua jusqu'a terre pour temoigner sa reconnaissance; M. et Mme de
+Cemiane promirent aussi de venir avec Bernard et Gabrielle. En s'en
+allant, Mme des Ormes permit a Christine de se mettre dans la caleche,
+sa toilette ne devant plus etre menagee; Christine etait si contente de
+sa journee, qu'elle ne pensa a sa bonne qu'en descendant de voiture;
+heureusement que la bonne n'etait pas rentree et que Christine, aidee de
+la femme de Daniel, eut le temps de se deshabiller, de se coucher et de
+s'endormir avant le retour de Mina.
+
+
+V
+
+ATTAQUE ET DEFENSE
+
+Le lendemain, sa vie de misere recommenca; habituee a souffrir et a se
+taire, elle se consola par la pensee du diner du lendemain, qui devait
+la reunir a sa cousine et a son ami Francois. Mme des Ormes fut tres
+agitee le jour du diner; elle avait une toilette elegante a preparer,
+une coiffure nouvelle a essayer, les apprets du diner a surveiller. Un
+nouveau cuisinier qui n'avait pas encore fait de grands galas, lui
+donnait de vives inquietudes; elle craignait que quelque chose ne fut
+pas bien; elle fit une douzaine de descentes a la cuisine, des visites
+innombrables a l'office, brouillant tout, grondant les domestiques, leur
+donnant des ordres contradictoires, aidant elle-meme a piquer un gigot
+de mouton qui devait etre presente comme du chevreuil, dressant des
+corbeilles de fruits qui s'ecroulaient avant que le sommet de la
+pyramide eut recu ses derniers ornements. Son mari la suppliait de ne
+pas tant s'agiter, de laisser faire les domestiques.
+
+--Vous les retarderez au lieu de les aider, ma chere, votre agitation
+les gagne et ils ne font que courir et discourir sans rien terminer.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Laissez-moi tranquille; vous n'y entendez rien, vous ne m'aidez jamais
+et vous voulez donner des conseils! Ces domestiques sont betes et
+insupportables; ils ne comprennent rien; si je n'etais pas la tout
+serait ridicule et affreux.
+
+M. DES ORMES
+
+--Mais pourquoi tout ce train pour un diner de famille?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--De famille? Vous appelez famille M. de Nance et son fils, M. et Mme de
+Sibran et leurs fils, M. Paolo, M. et Mme de Guilbert et leurs filles!
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment! vous avez invite tout ce monde?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Certainement! Je ne veux pas faire diner M. de Nance en tete-a-tete
+avec nous et avec ma soeur et son mari.
+
+M. DES ORMES
+
+--Je crois qu'il l'aurait mieux aime que de se trouver avec un tas de
+gens fort peu agreables et qu'il n'a jamais vus.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--C'est bon! Vous n'y entendez rien, je vous le repete; laissez-moi
+faire!... Grand Dieu! trois heures! Ils vont venir dans une heure! Je ne
+suis ni coiffee, ni habillee.
+
+Mme des Ormes sortit en courant. M. des Ormes leva les epaules et rentra
+dans sa chambre pour oublier, a l'aide d'une melodie ecorchee sur son
+violon, les bizarreries de sa femme et le joug qui pesait sur lui.
+
+Christine, qui n'avait pas autant d'embarras de toilette que sa mere,
+fut prete de bonne heure et vit arriver, peu d'instants apres, son oncle
+et sa tante de Cemiane avec Bernard et Gabrielle, puis M. de Nance avec
+Francois et Paolo, puis les Sibran et les Guilbert.
+
+Mme des Ormes ne paraissait pas encore; M. des Ormes semblait un
+peu embarrasse, faisait des excuses de l'absence de sa femme, qui,
+disait-il, avait eu beaucoup d'occupations.
+
+Enfin. Mme des Ormes fit son apparition au salon dans une toilette
+resplendissante qui surprit toute la societe; elle provoqua les
+compliments, fit remarquer ses beaux bras (trop courts pour sa taille),
+sa peau blanche (blafarde et epaisse), sa taille parfaite (grace a une
+epaule et a un cote rembourres), ses beaux cheveux (crepus et d'un
+noir indecis). M. et Mme de Cemiane souffraient du ridicule qu'elle se
+donnait; les autres s'en amusaient et s'extasiaient sur les beautes
+qu'elle leur signalait et qu'ils n'auraient pas apercues sans son aide.
+
+Pendant ce temps, les enfants, au nombre de huit s'amusaient et
+causaient dans un salon a cote. Maurice et Adolphe de Sibran examinaient
+avec une curiosite moqueuse le pauvre Francois, qu'ils ne connaissaient
+pas encore; Helene et Cecile de Guilbert chuchotaient avec eux et
+jetaient sur Francois des regards dedaigneux.
+
+--Qui est ce drole de petit bossu? demanda Maurice a Bernard.
+
+BERNARD
+
+--C'est un ami que nous voyons depuis deux ans environ, et qui est tres
+bon garcon.
+
+MAURICE
+
+--Bon garcon, j'en doute; les bossus sont toujours mechants; aussi il
+faut les ecraser avant qu'ils vous ecorchent, et c'est ce que nous
+faisons, Adolphe et moi.
+
+BERNARD
+
+--Celui-ci ne vous ecorchera ni ne vous mordra: vous repete qu'il est
+tres bon.
+
+MAURICE
+
+--Bah! bah! laissez donc. Mais faites-nous faire connaissance avec lui.
+
+BERNARD
+
+--Tres volontiers, si vous voulez etre bons pour lui.
+
+MAURICE
+
+--Soyez tranquille, nous serons tres polis et tres aimables.
+
+BERNARD
+
+--Francois, voici Maurice et Adolphe de Sibran qui veulent faire
+connaissance avec toi.
+
+Francois s'approcha de Bernard et tendit la main main aux deux Sibran.
+
+"Bonjour, bonjour, mon petit, dirent-ils presque ensemble; vous etes
+bien gentil, et je pense que vous savez deja parler et causer".
+
+Francois regarda d'un air etonne et ne repondit pas.
+
+--Je ne sais pas votre nom, continua Maurice, mais je le devine sans
+peine: vous etes sans doute parent d'un homme charmant qui s'appelait
+Esope et qui est tres celebre par une excroissance qu'il avait sur le
+dos.
+
+--Et sur la poitrine aussi, repondit Francois en souriant; et vous savez
+sans doute, messieurs, puisque vous etes si savants, que son esprit est
+aussi celebre que sa bosse; et, sous ce rapport, je vous remercie de la
+comparaison, tres flatteuse pour moi.
+
+Tout le monde se mit a rire; Maurice et son frere rougirent, parurent
+vexes et voulurent parler, mais Christine s'ecria:
+
+--Bravo, Francois! C'est bien fait! Ils ont voulu te faire une
+mechancete, et ce sont eux qui sont rouges et embarrasses.
+
+MAURICE
+
+Moi! rouge, embarrasse? Est-ce qu'un jeune homme comme moi (il avait
+douze ans) se laisse intimider par un pauvre petit de cinq a six ans
+tout au plus?
+
+CHRISTINE
+
+Vraiment! Vous lui donnez cinq a six ans? Vous devez le trouver bien
+avance pour son age? Il a mieux repondu que vous, et il connait Esope
+mieux que vous.
+
+--Les enfants tres jeunes ont quelquefois des idees au-dessus de leur
+age, dit Maurice tres pique.
+
+CHRISTINE
+
+C'est vrai! De meme que les jeunes gens ont quelquefois des paroles
+au-dessous de leur age. Mais je vous previens que Francois a douze ans,
+et qu'il est tres avance pour son age.
+
+MAURICE
+
+M. Francois a douze ans? Je ne l'aurais jamais cru. Moi aussi, j'ai
+douze ans.
+
+CHRISTINE
+
+Douze ans! Je ne l'aurais jamais cru!
+
+MAURICE
+
+Quel age me croyez-vous donc? Quatorze? Quinze?
+
+CHRISTINE
+
+Non, non; cinq ou six tout au plus.
+
+--Christine, tu defends bien tes amis, dit Gabrielle en l'embrassant.
+
+--Et ses amis en sont bien reconnaissants, dit Francois en l'embrassant
+a son tour.
+
+--Et nous t'en aimons davantage, dit Bernard, l'embrassant de son cote.
+
+--Et moi aussi, il faut que j'embrasse la signorina, s'ecria Paolo en
+saisissant Christine et en appliquant un baiser sur chacune de ses
+joues.
+
+--Ah! vous m'avez fait peur, dit Christine en riant. Je ne merite pas
+tous ces eloges; j'etais fachee que Maurice et Adolphe fissent de la
+peine a Francois, et j'ai repondu sans y penser.
+
+HELENE, riant
+
+--Il faudra prendre garde a Christine quand elle sera grande.
+
+FRANCOIS
+
+--Elle est bien bonne et ne dit jamais de mechancetes a personne
+pourtant.
+
+ADOLPHE, avec ironie.
+
+--Vous trouvez? Ce que c'est que d'avoir de l'esprit!
+
+CHRISTINE
+
+--Et du coeur.
+
+BERNARD
+
+--Ah ca! quand finirons-nous nos disputes a coups de langue? Si nous
+sortions avant le diner? Nous avons encore une heure.
+
+--Sortons, repondirent toutes les voix ensemble.
+
+Et tous se dirigerent vers le jardin. Maurice et Adolphe etaient de
+mauvaise humeur; ils entraverent tous les jeux, et, n'osant se moquer
+tout haut de Francois, ils en rirent tout bas, ainsi que de Christine,
+avec Helene et Cecile.
+
+Apres avoir rejete plusieurs jeux, ils accepterent enfin celui de
+cache-cache; on se divisa en deux bandes: l'une se cachait, l'autre
+cherchait. Maurice et Adolphe choisirent pour leur bande Helene et
+Cecile; Francois et Bernard prirent Gabrielle et Christine; le sort
+designa les premiers pour se cacher, les seconds pour chercher. Quand
+ces derniers entendirent le signal, ils se precipiterent dans le bois
+pour chercher; mais ils eurent beau courir, fureter, chercher partout,
+ils ne trouverent personne. Ils se reunirent pour decider ce qu'il y
+avait a faire.
+
+--Retourner a la maison, dit Bernard.
+
+--Faire tous ensemble le tour du petit bois, en criant: "Nous renoncons,
+dit Gabrielle.
+
+--Leur crier qu'ils sont tricheurs, dit Christine.
+
+--Suivre le conseil de Bernard, et revenir a la maison en passant par
+les serres et le jardin des Fleurs, dit Francois.
+
+Ce dernier avis prevalut: ils firent une fort jolie promenade et
+rentrerent pour l'heure du diner; l'autre bande n'etait pas encore de
+retour; Bernard et Francois commencerent a s'inquieter et dirent a leurs
+peres ce qui etait arrive. MM. de Cemiane et de Nance en firent part a
+MM. de Sibran et de Guilbert et tous les quatre allerent a la recherche
+de la bande revoltee et rentrerent sans l'avoir retrouvee.
+
+
+VI
+
+LES TRICHEURS PUNIS
+
+Le diner fut retarde; mais, personne ne revenant, on se mit a table fort
+agite et inquiet. On mangea quelques morceaux a la hate; puis les hommes
+se disperserent dans le parc pour chercher les absents; les dames
+rentrerent au salon, ou bientot les quatre enfants firent leur
+apparition, echeveles, leurs vetements en lambeaux, rouges et suants,
+inondes de larmes.
+
+Un Ah! general les accueillit; les meres s'elancerent, vers leurs
+enfants.
+
+--Petits imbeciles! s'ecria Mme de Sibran.
+
+--Petites sottes! s'ecria de meme Mme de Guilbert.
+
+--Hi! hi! hi! nous... nous... sommes perdus..., repondirent les filles.
+
+--Hi! hi! hi! nous... avons ete... poursuivis par... deux gros dogues,
+reprirent les garcons.
+
+LES FILLES
+
+--Hi! hi! hi! Ils ont manque nous devorer!
+
+LES GARCONS
+
+--Hi! hi! hi! Il fait noir, on n'y voit plus.
+
+MADAME DE SIBRAN
+
+--C'est votre faute, mauvais garcons. Pourquoi vous etes-vous sauves...
+
+MADAME DE GUILBERT
+
+--C'est bien fait! Cela vous apprendra a tricher, mechantes filles.
+
+--Faites sonner la cloche pour faire rentrer ces Messieurs, dit Mme des
+Ormes au valet de chambre. La cloche ne tarda pas a faire revenir les
+peres et leurs amis; les enfants, perdus et retrouves, furent encore
+grondes, et le diner recommenca, moins lugubre que dans sa premiere
+partie. Bernard, Gabrielle, Christine et Francois avaient peine a
+reprimer une violente envie de rire chaque fois qu'ils jetaient les
+yeux sur leurs malheureux camarades, dont les cheveux en desordre, les
+vetements dechires, les visages et les mains griffes, rouges, gonfles et
+suants, contrastaient avec l'avidite qu'ils deployaient devant chaque
+plat qu'on leur servait.
+
+Quand leur appetit fut un peu satisfait. Gabrielle leur demanda comment
+et ou ils s'etaient perdus.
+
+CECILE
+
+--Nous voulions tricher et aller au dela du carre que vous nous aviez
+fixe pour nous cacher, et nous sommes entres dans le bois; nous avons
+couru pour revenir a la maison sans que vous nous vissiez; mais nous
+nous sommes trompes de chemin et nous avons marche longtemps, bien
+longtemps, sans savoir ou nous etions. Maurice et Adolphe avaient peur
+et pleuraient...
+
+MAURICE, interrompant.
+
+--Pas du tout, je n'avais pas peur, et je riais.
+
+CECILE
+
+--Tu riais? Ah! ah! joliment! Tu pleurais, mon cher, et c'est Helene qui
+te rassurait et qui te consolait. Laisse-moi finir notre histoire...
+Nous marchions ou plutot nous courions toujours en avant, lorsque deux
+chiens enormes et tres mechants s'elancent d'un hangar et veulent se
+jeter sur nous; nous crions: Au secours! Nous courons, les chiens
+courent apres noua, nous attrapent, se jettent sur nous l'un apres
+l'autre, dechirent nos vetements, nous barrent le chemin et nous
+forcent, en aboyant apres nous, a retourner sur nos pas. Un bonhomme
+sort de la maison et appelle les chiens: "Rustaud! Partavo!" Les chiens
+nous quittent et l'homme vient a nous.
+
+"--Mes chiens vous ont fait peur, messieurs, mesdemoiselles? Faites
+excuse! Ils sont jeunes, ils sont joueurs; ils ne vous auraient pas
+mordus tout de meme.
+
+"Nous pleurions tous et nous ne pouvions repondre: l'homme s'en apercut.
+
+"--Est-ce que ces messieurs et ces demoiselles ont quelque chose qui
+leur fait de la peine? Si je pouvais vous venir en aide, disposez de
+moi, je vous en prie.
+
+"--Nous sommes perdus", lui repondit Maurice en sanglotant.
+
+MAURICE, interrompant.
+
+--Ah! par exemple! Je sanglotais? Moi? J'avais froid et je grelottais:
+voila tout.
+
+CECILE
+
+--Froid? Par un temps pareil? Tu suais et tu sues encore; je te dis que
+tu sanglotais. Laisse-moi raconter; ne m'interromps plus.
+
+"--Perdu? D'ou etes-vous donc, messieurs, mesdemoiselles? nous demanda
+l'homme.
+
+"--Nous venons du chateau des Ormes.
+
+"--Ah bien, vous serez bientot de retour: vous etes dans le parc.
+
+"--Mais le parc est si grand que nous ne savons plus comment revenir.
+
+"--Je vais vous ramener, messieurs, mesdemoiselles; excusez: mes chiens,
+s'il vous plait, ils ne savaient pas a qui ils avaient affaire".
+
+--L'homme nous a ramenes jusqu'au chateau, et j'ai bien dit a Maurice
+et a Adolphe que c'etait leur faute si nous nous etions perdus, parce
+qu'ils voulaient jouer un mauvais tour a Francois et a Christine.
+
+MAURICE
+
+--Ce n'est pas vrai, mademoiselle: vous avez triche tout comme moi et
+mon frere.
+
+HELENE
+
+--Parce que vous nous avez persuadees; n'est-ce pas, Cecile?
+
+CECILE
+
+--Oui, c'est tres vrai; tu es furieux contre Francois parce qu'il t'a
+riposte tres spirituellement, et contre Christine parce qu'elle a
+defendu Francois; et je trouve qu'elle a bien fait et que tu as mal
+fait.
+
+Les parents ecoutaient le recit et la discussion; Mme des Ormes la
+termina en disant:
+
+--Christine se mele toujours de ce qui ne la regarde pas; on dirait que
+Francois a besoin d'elle pour se defendre. Je te prie, Christine, de te
+taire une autre fois.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais, maman, ce pauvre Francois est si bon qu'il ne veut jamais se
+venger, et...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Et c'est toi qui te jettes en avant, sottement et impoliment. Si tu
+recommences, je t'empecherai de voir Francois... Va te coucher, au
+reste: dans ton lit, du moins tu ne feras pas de sottises.
+
+M. de Nance comprit le regard suppliant de Christine et l'air desole de
+Francois.
+
+--Madame! dit-il a Mme des Ormes, veuillez m'accorder la grace de Mlle
+Christine; en la punissant de son acte de courage et de generosite, vous
+punissez aussi mon fils et tous ses jeunes amis. Vous etes trop bonne
+pour nous refuser la faveur que nous sollicitons.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je n'ai rien a vous refuser, monsieur. Christine, restez, puisque
+M. de Nance le desire, et venez le remercier d'une bonte que vous ne
+meritez pas.
+
+Christine s'avanca vers M. de Nance, leva vers lui des yeux pleins de
+larmes, et commenca:
+
+--Cher monsieur..., cher monsieur..., merci...
+
+Puis elle fondit en larmes; M. de Nance la prit dans ses bras et
+l'embrassa a plusieurs reprises en lui disant tout bas:
+
+--Pauvre petite!... Chere petite!... Tu es bonne!... Je t'aime bienl...
+
+Ces paroles de tendresse consolerent Christine; ses larmes s'arreterent,
+et elle reprit sa place pres de Francois, qui avait ete fort agite
+pendant cette scene.
+
+Paolo n'avait rien dit depuis le commencement du diner, qui avait
+absorbe toutes ses facultes; mais on se levait de table, il avait tout
+entendu et observe; il s'approcha de Francois et lui dit:
+
+--Quand ze vous ferai grand, vous donnerez soufflets au grand vaurien,
+le Maurice.
+
+--Pourquoi? lui demanda Francois surpris.
+
+PAOLO
+
+--Pour venzeance; c'est bon, venzeance.
+
+FRANCOIS
+
+--Non, c'est mauvais; je pardonne, j'aime mieux cela Notre-Seigneur
+pardonne toujours. C'est le demon qui se venge.
+
+--Qui vous a appris cela? demanda Paolo avec surprise.
+
+FRANCOIS
+
+--C'est mon cher et bon maitre, papa.
+
+CHRISTINE
+
+--J'aime beaucoup ton papa, Francois.
+
+FRANCOIS
+
+--Tu as raison, il est si bon! Et il t'aime bien aussi.
+
+CHRISTINE
+
+--Pourquoi m'aime-t-il?
+
+FRANCOIS
+
+--Parce que tu m'aimes et parce que tu es bonne.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est drole! C'est la meme chose que moi, Je l'aime parce qu'il t'aime
+et qu'il est bon.
+
+Il etait tard; le diner, retarde d'abord, interrompu ensuite, avait dure
+fort longtemps. De plus, les habits dechires de Maurice et d'Adolphe,
+les robes et jupons en lambeaux de Mlles de Guilbert, rendaient
+impossible un plus long sejour chez Mme des Ormes. Mais, en se retirant,
+Mme de Guilbert engagea a diner chez elle, pour la semaine suivante,
+toutes les personnes qui se trouvaient dans le salon, y compris les
+enfants.
+
+
+VII
+
+PREMIER SERVICE. RENDU PAR PAOLO A CHRISTINE
+
+Francois repondit poliment a l'adieu que lui adresserent Maurice et
+Adolphe, un peu embarrasses vis-a-vis de lui depuis qu'ils savaient que
+M. de Nance etait son pere. M. de Nance passait dans le pays pour avoir
+une belle fortune; et il avait la reputation d'un homme excellent,
+religieux, charitable et pret a tout sacrifier pour le bonheur de son
+fils. Son grand chagrin etait l'infirmite du pauvre Francois qui avait
+ete droit et grand jusqu'a l'age de sept ans, et qu'une chute du haut
+d'un escalier avait rendu bossu. Quand Mme de Guilbert l'engagea a
+diner, il commenca par refuser; mais, Mme de Guilbert lui ayant dit que
+Francois etait compris dans l'invitation, il accepta, pour ne pas priver
+son fils d'une journee agreable avec ses amis Bernard, Gabrielle et
+surtout Christine. Toute la societe se dispersa une heure apres le
+depart des Sibran et des Guilbert. Christine promit a ses cousins de
+demander la permission d'aller les voir le lendemain dans la journee.
+
+--Tache de venir aussi, Francois; noua nous rencontrerons tous en face
+du moulin de mon oncle de Cemiane.
+
+FRANCOIS
+
+--Non, Christine; il faut que je travaille; je passe deux heures chez M.
+le cure avec Bernard, et je reviens a le maison pour faire mes devoirs.
+Et toi, est-ce que tu ne travaillea pas?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, je lis un peu toute seule.
+
+FRANCOIS
+
+--Mais la personne qui t'a appris a lire ne te donne-t-elle pas des
+lecons?
+
+CHRISTINE
+
+--Personne ne m'a appris; Gabrielle et Bernard m'ont un peu fait voir
+comment on lisait, et puis j'ai essaye de lire toute seule.
+
+--Moi, z'apprendrai beaucoup a la signorina, dit Paolo, qui ecoutait
+toujours les conversations des enfants. Moi, ze viendrai tous les zours,
+et signorina saura italien, latin, mousique, dessin, mathematiques,
+grec, hebreu, et beaucoup d'autres encore.
+
+CHRISTINE
+
+--Vraiment, monsieur Paolo, vous voudrez bien? Je serais si contente
+de savoir quelque chose! Mais demandez a maman; je n'ose pas sans sa
+permission.
+
+-Oui, signorina; z'y vais; et vous verrez que ze ne souis pas si bete
+que z'en ai l'air.
+
+Et s'approchant de Mme des Ormes qui causait avec M. de Nance:
+
+--Signorina, bella, bellissima, moi, Paolo, desire vous voir tous les
+zours avec vos beaux ceveux noirs de corbeau, votre peau blanc de lait,
+vos bras souperbes et votre esprit magnifique; et ze demande, signora,
+que ze vienne tous les zours; ze donnerai des lecons a la petite
+signorina; ze serai votre serviteur devoue, ze dezeunerai, pouis ze
+recommencerai les lecons, pouis les promenades avec vous, pouis vos
+commissions, et tout.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! ah! ah! quelle drole de demande! Je veux bien, moi; mais si vous
+donnez des lecons a Christine, il faudra un tas de livres, de papiers,
+de je ne sais quoi, et rien ne m'ennuie comme de m'occuper de ces
+choses-la.
+
+Paolo resta interdit; il n'avait pas prevu cette difficulte. Son air
+humble et honteux, l'air afflige de Christine, toucherent M. de Nance,
+qui dit avec empressement:
+
+--Vous n'aurez pas besoin de vous en occuper, madame; j'ai une foule de
+livres et de cahiers dont Francois ne se sert plus, et je les donnerai a
+Christine pour ses lecons avec Paolo.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Tres bien! Alors venez, mon cher monsieur Paolo, quand vous voudrez et
+tant que vous voudrez, puisque vous etes si heureux de me voir.
+
+PAOLO
+
+--Merci, signora; vous etes belle et bonne; a demain.
+
+Et Paolo se retira, laissant Christine dans une grande joie. Francois
+enchante de la satisfaction de sa petite amie, M. de Nance heureux
+d'avoir fait a si peu de frais le bonheur de la bonne petite Christine,
+de Paolo et surtout de son cher Francois; quand ils furent seuls,
+Francois remercia son pere avec effusion du service qu'il rendait a la
+pauvre Christine, dont il lui expliqua l'abandon. Il lui raconta aussi
+tout ce qui s'etait passe entre elle et Maurice, et tout ce qu'elle lui
+avait dit, a lui, de bon et d'affectueux.
+
+--J'aime cette enfant, elle est reellement bonne! dit M. de Nance;
+vois-la le plus souvent possible, mon cher Francois; c'est, de tout
+notre voisinage, la meilleure et la plus aimable.
+
+
+VIII
+
+MINA DEVOILEE
+
+Le lendemain du diner, Christine se leva de bonne heure, parce que sa
+bonne etait invitee a une noce dans le village, et qu'elle voulait se
+debarrasser de Christine le plus tot possible.
+
+--Allez demander votre dejeuner, dit Mina quand Christine fut habillee;
+je n'ai pas le temps, moi; j'ai ma robe a repasser. Et prenez garde que
+votre papa ne vous voie; s'il vous apercoit, je vous donnerai une bonne
+lecon de precaution.
+
+Christine alla a la cuisine demander son pain et son lait; elle
+regardait de tous cotes avec inquietude.
+
+--De quoi avez-vous peur, mam'selle demanda le cocher qui dejeunait.
+
+CHRISTINE
+
+--J'ai peur que papa ne vienne et qu'il ne me voie.
+
+LE CUISINIER
+
+--Qu'est-ce que ca fait! Votre papa ne vous gronde jamais.
+
+CHRISTINE
+
+--Ma bonne m'a defendu que papa me voie a la cuisine.
+
+LE COCHER
+
+--Mais puisque c'est elle qui vous a envoyee!
+
+CHRISTINE
+
+--C'est qu'elle va a la noce, et elle repasse sa robe.
+
+LE COCHER
+
+--Et elle vous plante la comme un paquet de linge sale! Si j'etais de
+vous, mam'selle, je raconterais tout a votre papa.
+
+CHRISTINE
+
+--Ma bonne me battrait, et maman ne me croirait pas.
+
+LE COCHER
+
+--Mais votre papa vous croirait!
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, mais il n'aime pas a contrarier maman... Il faut que je m'en
+aille; voulez-vous me donner mon pain et mon lait pour que je puisse
+dejeuner?
+
+LE CUISINIER
+
+--Mais vous ne pouvez pas emporter votre chocolat, mam'selle! il vous
+brulerait.
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'ai pas de chocolat; je mange mon pain dans du lait froid.
+
+LE CUISINIER
+
+--Comment? Votre bonne vient tous les jours chercher votre chocolat.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est elle qui le mange; elle ne m'en donne pas.
+
+LE CUISINIER
+
+--Si ce n'est pas une pitie! Une malheureuse enfant comme ca! Lui voler
+son dejeuner! Tenez, mam'selle, voila votre tasse de chocolat, mangez-le
+ici, bien tranquillement.
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'ose pas; si papa venait!
+
+--Venez par ici, dans l'office; personne n'y entre; on ne vous verra
+pas.
+
+Le cuisinier, qui etait bon homme, etablit Christine dans l'office et
+placa devant elle une grande tasse de chocolat et deux bons gateaux.
+Christine mangeait avec plaisir cet excellent dejeuner, lorsqu'a sa
+grande terreur elle entendit la voix de sa bonne.
+
+MINA
+
+--Monsieur le chef, le chocolat de Christine, s'il vous plait.
+
+LE CUISINIER, d'un ton bourru:
+
+--Je n'en ai pas fait.
+
+LA BONNE
+
+--Comment? vous n'avez pas fait le dejeuner de Christine?
+
+LE CUISINIER, de meme.
+
+--Si fait! Vous avez envoye demander un morceau de pain sec et du lait
+froid: je les lui ai donnes.
+
+LA BONNE
+
+--Il me faut son chocolat pourtant.
+
+LE CUISINIER
+
+--Vous ne l'aurez pas.
+
+LA BONNE.
+
+--Je le dirai a madame.
+
+LE CUISINIER
+
+--Dites ce que vous voudrez et laissez-moi tranquille.
+
+Mina sortit furieuse; elle dut attendre le reveil de Mme des Ormes pour
+porter plainte contre le cuisinier; elle attendit longtemps, ce qui
+augmenta son humeur. Christine, inquiete et effrayee, n'osa pas rentrer
+dans sa chambre; elle resta dehors jusqu'a l'arrivee de Paolo, qu'elle
+attendait et qu'elle considerait comme son protecteur, meme vis-a-vis de
+sa mere; il ne tarda pas a paraitre avec un gros paquet sous le bras.
+L'accueil empresse et amical de Christine le toucha et augmenta sa
+sympathie pour elle.
+
+--Tenez, signorina, dit-il, voici un gros paquet pour vous.
+
+CHRISTINE
+
+--Pour moi? Pour moi? Qu'est-ce que c'est?
+
+PAOLO
+
+--C'est M. de Nance qui vous envoie des livres, des cahiers, des plumes,
+des crayons, un pupitre, toutes sortes de choses pour vos lecons;
+seulement, il vous prie de ne pas montrer tout cela, et de ne parler que
+des livres, qu'il a promis devant votre maman.
+
+CHRISTINE
+
+--Pourquoi ca?
+
+PAOLO
+
+--Parce qu'on pourrait croire que votre maman vous refuse ce qu'il vous
+faut, et que cela lui ferait du chagrin.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! alors, je ne dirai rien du tout; dites-le a ce bon M. de Nance, et
+remerciez-le bien, bien, et Francois aussi. Mais, si on me demande qui
+m'a envoye ces choses, qu'est-ce que je dirai pour ne pas mentir?
+
+PAOLO
+
+--Si on vous demande, vous direz: "C'est bon Paolo qui a apporte tout.
+Et c'est la verite. Mais on ne demandera pas. Le papa croira que c'est
+la maman, et la maman croira que c'est le papa".
+
+Pendant que l'heureuse Christine rangeait ses livres, papiers, etc.,
+dans sa petite commode, et commencait une lecon avec Paolo, Mme des
+Ormes s'eveillait et recevait les plaintes de Mina contre le chef, qui
+refusait le chocolat de Christine.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Dieu! que c'est ennuyeux! Vous etes toujours en querelle avec
+quelqu'un, Mina.
+
+MINA
+
+--Madame pense pourtant bien que je ne peux laisser Christine sans
+dejeuner.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je le sais, mais vous pourriez arranger les choses entre vous, sans
+m'obliger a m'en meler. Que voulez-vous que je fasse a present? Que je
+fasse venir cet homme, que je le gronde! Quel ennui, mon Dieu, quel
+ennui! Allez chercher mon mari; dites-lui que j'ai a lui parler.
+
+MINA
+
+--Si madame prefere, j'irai chercher le chef.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais non; c'est precisement ce qui m'ennuie.
+
+MINA
+
+--Si madame voulait lui donner un ordre par ecrit, ce serait mieux que
+de deranger monsieur.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Quelles sottes idees vous avez, Mina! Que j'aille ecrire a mon
+cuisinier, quand je peux lui parler! Allez me chercher mon mari.
+
+MINA
+
+--Mais, madame...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Taisez-vous, je ne veux plus rien entendre: allez me chercher mon
+mari.
+
+Mina sortit, mais se garda bien d'executer l'ordre de sa maitresse;
+irritee des retards qu'eprouvait sa toilette pour la noce, elle
+se promit de se revenger sur la pauvre Christine, seule cause,
+pensait-elle, de ces ennuis.
+
+"Ou est-elle cette petite sotte? Je ne l'ai pas vue depuis ce matin".
+
+Elle alla a sa recherche; ne l'ayant pas trouvee dans le jardin, elle
+rentra de plus en plus mecontente et finit par trouver Christine dans le
+salon, prenant une lecon d'ecriture avec Paolo.
+
+--Qu'est-ce que vous faites ici, Christine? Rentrez vite dans votre
+chambre! lui dit-elle rudement.
+
+Christine allait se lever pour obeir a sa bonne, dont elle redoutait la
+colere, lorsque Paolo, la faisant rasseoir:
+
+--Pardon, signorina, restez la; nous n'avons pas fini nos lecons.
+Et vous, dona Furiosa, tournez votre face et laissez tranquille la
+signorina.
+
+--Laissez-moi tranquille vous-meme, grand Italien, pique-assiette; je
+veux emmener cette petite sotte, qui n'a pas besoin de vos lecons, et je
+l'aurai malgre vous.
+
+Paolo saisit Christine, l'enleva et la placa derriere lui; Mina
+s'elancant sur lui, recut un coup de poing qui lui aplatit le nez, mais
+qui redoubla sa fureur et ses forces; d'un revers de bras elle repoussa
+Paolo et attrapa Christine, qu'elle tira a elle avec violence.
+
+"Si vous appelez, je vous fouette au sang!" s'ecria-t-elle, tirant
+toujours Christine que retenait Paolo.
+
+Au moment ou Paolo, craignant de blesser la pauvre enfant, l'abandonnait
+a l'ennemi commun, Mina poussa un cri et lacha Christine. Une main de
+fer l'avait saisie a son tour et la fit pirouetter en la dirigeant vers
+la porte avec accompagnement de formidables coups de pied. C'etait M.
+des Ormes, qui, inapercu de Paolo et de Christine, etait entre par une
+porte du fond, et, assis dans une embrasure de fenetre, assistait a la
+lecon. Quand Mina fut expulsee de l'appartement, M. des Ormes rassura
+Christine tremblante et serra la main de Paolo.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ma pauvre Christine, est-ce qu'elle te traite quelquefois aussi
+rudement que tout a l'heure.
+
+CHRISTINE
+
+--Toujours, papa: mais ne lui dites rien, je vous en supplie: elle me
+battrait plus encore.
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment, plus? Elle te bat donc quelquefois?
+
+CHRISTINE
+
+--Oh oui! papa, avec une verge qui est dans son tiroir.
+
+--Miserable! scelerate! dit M. des Ormes, pale et tremblant de colere.
+Oser battre ma fille!
+
+--Monsieur le comte, dit Paolo, si vous permettez, ze pounirai la dona
+Furiosa a ma facon; ze la foustizerai comme un rien.
+
+M. DES ORMES
+
+--Merci. monsieur Paolo; cette punition ne convient pas en France.
+Je vais en causer avec ma femme; continuez votre lecon a la pauvre
+Christine, qui est depuis plus de deux ans avec cette megere.
+
+M. des Ormes entra chez sa femme; elle pensa qu'il venait appele par
+Mina.
+
+--Vous voila, mon cher! Je vous ai prie de venir pour que vous parliez
+au cuisinier, qui refuse a Christine son dejeuner; et grondez-le, je
+vous en prie; ca m'ennuie de gronder, et cette Mina est si assommante
+avec ses plaintes continuelles.
+
+M. DES ORMES
+
+--Mina est une miserable; je viens de decouvrir qu'elle battait
+Christine.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Allons! en voila d'une autre. Comment croyez-vous ces sottises, et qui
+vous a fait ces contes?
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est moi qui ai vu et entendu de mes yeux et de mes oreilles.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais puisque, au contraire, Mina s'est plainte que le cuisinier ne
+donnait pas a Christine son chocolat! Elle prend donc le parti de
+Christine!
+
+M. DES ORMES
+
+--Que m'importe les plaintes de Mina? Je l'ai vue et entendue traiter
+Christine et Paolo comme elle ne devrait pas traiter une laveuse de
+vaisselle, et je suis venu vous prevenir que je l'ai chassee du salon et
+que je la chasserai de la maison.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Encore un ennui; une bonne a chercher! Pourquoi vous melez-vous des
+bonnes? Est-ce que cela vous regarde?
+
+M. DES ORMES
+
+--Ma fille me regarde, et, a ce titre, la bonne me regarde aussi. Quant
+a ce chocolat, je parie que c'est quelque mechancete de Mina.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous accusez toujours Mina; verifiez le fait; parlez au cuisinier.
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est ce que je vais faire, ici, et devant vous.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Non, non, pas devant moi, je vous en prie; c'est a mourir d'ennui, ces
+querelles de domestiques.
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est plus qu'une querelle de domestiques, du moment qu'il s'agit de
+votre fille.
+
+M. des Ormes avait sonne; la femme de chambre entra.
+
+M. DES ORMES
+
+--Brigitte, envoyez-nous le chef ici, de suite.
+
+Cinq minutes apres, le chef entrait.
+
+LE CHEF
+
+Monsieur le comte m'a demande?
+
+M. DES ORMES
+
+--Oui. Tranchant; ma femme voudrait savoir s'il est vrai que voue ayez
+refuse ce matin a Mina le chocolat de Christine.
+
+LE CHEF
+
+--Oui, monsieur le comte; c'est tres vrai.
+
+M. DES ORMES
+
+--Et comment vous permettez-vous une pareille impertinence?
+
+LE CHEF
+
+--Monsieur le comte, Mlle Christine venait de manger son chocolat dans
+l'office.
+
+M. DES ORMES
+
+--Dans l'office! Ma fille dans l'office! Qu'est-ce que tout cela? Je n'y
+comprends rien.
+
+LE CHEF
+
+--Je vais l'expliquer a monsieur le comte, qui comprendra parfaitement.
+Mlle Christine ne mange jamais son chocolat.
+
+M. DES ORMES
+
+Pourquoi cela?
+
+--Parce que c'est Mlle Mina qui l'avale pendant que Mlle Christine mange
+du lait froid et son pain sec. Ce matin, la pauvre petite mam'selle (qui
+nous fait pitie a tous, par parenthese) est venue chercher son pain et
+son lait; je l'ai cachee dans l'office pour qu'elle mangeat son chocolat
+une fois en passant, et quand Mlle Mina est venue le chercher, je l'ai
+refuse. Voila toute l'affaire.
+
+M. DES ORMES
+
+--Pourquoi pensez-vous que Christine ne mange pas son chocolat le matin?
+
+LE CHEF
+
+--Parce que la servante a vu bien des fois comment ca se passait, et que
+Mlle Christine nous l'a dit elle-meme.
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est bien, Tranchant, je vous remercie; vous avez bien fait, mais
+vous auriez du me prevenir plus tot.
+
+LE CHEF
+
+--Monsieur le comte, on n'osait pas.
+
+M. DES ORMES
+
+--Pourquoi?
+
+LE CHEF
+
+--Monsieur le comte, c'est que.., madame... n'aurait pas cru... et...
+monsieur comprend... on avait peur de... de deplaire a madame.
+
+Tranchant sortit. M. des Ormes, les bras croises, regardait sa femme
+sans parler. Mme des Ormes etait confuse, embarrassee, et gardait le
+silence.
+
+--Caroline, dit enfin M. des Ormes, il faut que vous fassiez partir
+aujourd'hui meme cette mechante femme.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Dieu! quel ennui! Faites-la partir vous-meme; je ne veux pas me meler
+de cette affaire; c'est vous qui l'avez commencee, c'est a vous de la
+finir.
+
+M. DES ORMES, severement
+
+--C'est vous qui la terminerez, Caroline, en expiation de votre
+negligence a l'egard de Christine. Moi je ne pourrais contenir ma colere
+en face de cette abominable femme qui rend depuis plus de deux ans cette
+malheureuse enfant l'objet de la pitie de nos domestiques, meilleurs
+pour elle que nous ne l'avons ete. Chassez cette femme de suite.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Et que ferai-je de Christine? Ah!... une idee! je vais prendre Paolo
+pour la garder.
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est ridicule et impossible! Mais il est certain que Christine serait
+bien gardee; Paolo est un homme excellent; on dit beaucoup de bien de
+lui dans le pays. En attendant que vous ayez une bonne (et il faut
+absolument en chercher une), dites a votre femme de chambre de soigner
+Christine.
+
+M. des Ormes sortit, riant a la pensee de Paolo bonne d'enfant. Mme des
+Ormes sonna, se fit amener Mina, lui donna ses gages, et lui dit de s'en
+aller de suite. Mina commenca une discussion et une justification; Mme
+des Ormes s'ennuya, s'impatienta, se mit en colere, cria, et, pour se
+debarrasser de Mina, apres une discussion d'une heure et demie, elle
+lui doubla ses gages, lui donna un bon certificat et promit de la
+recommander.
+
+
+IX
+
+GRAND EMBARRAS DE PAOLO
+
+Pendant que Mina faisait ses paquets et se promettait de se venger de
+Christine en disant d'elle tout le mal possible, Paolo continuait et
+achevait la lecon de Christine; il fut enchante de l'intelligence et de
+la bonne volonte de son eleve, qui, des la premiere lecon, apprit ses
+chiffres, ses notes de musique, quelques mots italiens, et commenca a
+former des a, des o, des u, etc. Quand Mme des Ormes entra au salon,
+elle la trouva rangeant avec Paolo ses livres et ses cahiers.
+
+--Ah! vous voila, mon cher monsieur Paolo! Je viens vous demander de me
+rendre un service.
+
+--Tout ce que voudra la signora, repondit Paolo en s'inclinant.
+
+--Je viens de renvoyer Mina, que mon mari a prise en grippe; je ne sais
+que faire de Christine. Aurez-vous la bonte de venir passer vos journees
+chez moi pour la garder et lui donner des lecons?
+
+Paolo, etonne de cette proposition inattendue et dont lui-meme devinait
+le ridicule, resta quelques instants sana repondre, la bouche ouverte,
+les yeux ecarquilles.
+
+--Eh bien! continua Mme des Ormes avec impatience, vous hesitez? Vous
+etiez pret a executer toutes mes volontes, disiez-vous.
+
+PAOLO
+
+--Certainement, signora... sans aucun doute... mais.., mais...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais quoi? Voyons, dites. Parlez...
+
+PAOLO
+
+--Signora... ze donne des lecons... a M. Francois.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Combien gagnez-vous?
+
+PAOLO
+
+--Cinquante francs par mois, signora.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je vous en donne cent...
+
+PAOLO
+
+--Mais, le pauvre Francois...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Eh bien! vous aurez deux heures de conge par jour; vous emmenerez
+Christine chez le petit de Nance.
+
+PAOLO
+
+--Mais..., signora, ze demeure bien loin..., M. de Nance est loin...,
+pour revenir, c'est loin.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mon Dieu! que de difficultes! Vous logerez ici... Voulez-vous, oui ou
+non?
+
+Christine le regarda d'un air si suppliant qu'il repondit presque malgre
+lui:
+
+--Ze veux, signora, ze veux, mais...
+
+--C'est bien, je vais faire preparer votre chambre. Venez dejeuner.
+Viens, Christine.
+
+Paolo suivit, abasourdi de son consentement, qu'il avait donne par
+surprise, Christine avait l'air radieux; elle lui serra la main a la
+derobee et lui dit tout bas:
+
+"Merci, mon bon, mon cher monsieur Paolo".
+
+A table, Mme des Ormes annonca a son mari que Paolo allait demeurer
+au chateau et qu'il se chargeait de Christine. M. des Ormes eut l'air
+surpris et mecontent, et dit seulement:
+
+--C'est impossible! Caroline, vous abusez de la complaisance de M.
+Paolo.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais non; je lui donne cent francs par mois.
+
+Paolo devint fort rouge; le mecontentement de M. des Ormes devint plus
+visible; il allait parler, lorsque Mme des Ormes s'ecria avec humeur:
+
+--De grace, mon cher, pas d'objection. C'est fait; c'est decide.
+Laissez-nous dejeuner tranquillement... Voulez-vous une cotelette ou un
+fricandeau, monsieur Paolo?
+
+PAOLO
+
+--Cotelette d'abord; fricandeau apres, signora.
+
+Mme des Ormes le servit abondamment, et lui fit donner du vin, du
+cafe, de l'eau-de-vie. Quand on eut fini de dejeuner, elle lui demanda
+d'emmener Christine dans le parc.
+
+M. DES ORMES
+
+--Je vais emmener Christine; il faut bien que ce soit moi qui me charge
+de la promener ce matin, puisqu'il n'y a personne pres d'elle. Viens.
+Christine.
+
+Il emmena sa fille, la questionna sur Mina, se reprocha cent fois de
+n'avoir pas surveille cette mechante bonne et d'avoir livre si longtemps
+la malheureuse Christine a ses mauvais traitements.
+
+Paolo se rendit ensuite chez M. de Nance. Francois fut le premier a
+remarquer l'air effare et l'agitation du pauvre Paolo.
+
+FRANCOIS
+
+Qu'avez-vous donc, cher monsieur Paolo? Vous Est-il arrive quelque chose
+de facheux?
+
+PAOLO
+
+--Oui..., non..., ze ne sais pas..., ze ne sais quoi faire.
+
+M. DE NANCE
+
+--Qu'y a-t-il donc? Parlez, mon pauvre Paolo. Ne puis-je vous venir en
+aide.
+
+PAOLO
+
+--Voila, signor! C'est la signora des Ormes. Je donnais une lecon a la
+Christinetta; bien zentille! bien intelligente! bien bonne! Et voila
+la mama qui me dit..., qui me demande..., qui me force... a garder
+la Christina, a venir dans le sateau, a promener, elever, soigner la
+Christina... Elle sasse la Mina; c'est bien fait; la Mina! que canailla!
+que Fouria!... Mais comment voulez-vous! Quoi pouis-ze faire? Le papa
+pas content! Ah! ze le crois bien! Moi Paolo, moi homme, moi medecin,
+moi maitre pour lecons, garder comme bonne oune petite signora de huit
+ans! c'est impossible! Et moi comme oune bete, ze dis oui, parce que
+la povera Christinetta me regarde avec des yeux... que ze n'ai pou
+resister. Et pouis me serre les mains; et pouis me remercie tout bas si
+zoyeusement, que ze n'ai pas le courage de dire non. Et pourtant, c'est
+impossible. Que faire, caro signor? Dites, quoi faire?
+
+M. DE NANCE
+
+--Dites que vous donnez des lecons pour vivre.
+
+PAOLO
+
+--Z'ai ait; elle me donne deux fois autant.
+
+M. DE NANCE
+
+--Dites que vous m'avez promis de donner des lecons a mon fils.
+
+PAOLO
+
+--Z'ai dit: elle me donne deux heures.
+
+M. DE NANCE
+
+--Dites que vous demeurez trop loin pour revenir le soir chez vous.
+
+PAOLO
+
+--Z'ai dit; elle me fait preparer une sambre au sateau.
+
+M. DE NANCE
+
+--Sac a papier! quelle femme! Mais Quelle prenne une bonne.
+
+PAOLO
+
+--Elle n'en a pas. Ou trouver?
+
+M. DE NANCE
+
+--Ma foi, mon cher, faites comme vous voudrez; mais c'est ridicule! Vous
+ne pouvez pas vous faire bonne d'enfant. N'y retournez pas; voila la
+seule maniere de vous en tirer.
+
+PAOLO
+
+--Mais la povera Christina! Elle est seule, malheureuse. La maman n'y
+pense pas; le papa n'y pense pas; la poveretta ne sait rien et voudrait
+savoir; ne fait rien et s'ennouie; ca fait pitie; elle est si bonne,
+cette petite!
+
+Francois n'avait encore rien dit; il ecoutait tout pensif.
+
+FRANCOIS
+
+--Papa, dit-il, me permettez-vous d'arranger tout cela? M. Paolo sera
+content, Christine aussi, et moi aussi.
+
+M. DE NANCE
+
+--Toi, mon enfant? Comment pourras-tu arranger une chose impossible a
+arranger?
+
+FRANCOIS
+
+--Si vous me permettez de faire ce que j'ai dans la tete, j'arrangerai
+tout, papa.
+
+M. DE NANCE
+
+--Cher enfant, je te permets tout ce que tu voudras, parce que je sais
+que tu ne feras ni ne voudras jamais quelque chose de mal. Comment
+vas-tu faire?
+
+FRANCOIS
+
+--Vous allez voir, papa. Vous savez que je suis grand, c'est-a-dire,
+ajouta-t-il en souriant, que j'ai douze ans et que je suis raisonnable,
+que je travaille sagement, que je me leve, que je m'habille seul, que je
+suis presque toujours avec vous.
+
+M. DE NANCE
+
+--Tout cela est tres vrai, cher enfant; mais en quoi cela peut-il
+arranger l'affaire de Paolo.
+
+FRANCOIS
+
+--Vous allez voir, papa. Vous voyez d'apres ce que je vous ai dit, que
+je n'ai plus besoin des soins de ma bonne, que j'aime de tout mon coeur,
+mais qu'il me faudra quitter un jour ou l'autre. Je demanderai a ma
+bonne d'entrer chez Mme des Ormes pour me donner la satisfaction de
+savoir Christine heureuse.
+
+M. DE NANCE
+
+--Ta pensee est bonne et genereuse, mon ami; elle prouve la bonte de ton
+coeur; mais ta bonne ne voudra jamais se mettre au service de Mme des
+Ormes, qu'elle sait etre capricieuse, desagreable a vivre. Elle est chez
+moi depuis ta naissance; elle sait que nous lui sommes fort attaches;
+elle t'aime comme son propre enfant, et il vaut mieux qu'elle reste
+encore pres de toi pour bien des soins qui te sont necessaires.
+
+FRANCOIS
+
+--Pour les soins dont vous pariez, papa, nous avons Bathilde, la femme
+de votre valet de chambre; elle m'aime, et je suis sur que ma bonne
+serait bien tranquille, la sachant pres de moi. Voulez-vous, papa? Me
+permettez-vous de parler a ma bonne?
+
+M. DE NANCE
+
+--Fais comme tu voudras, cher enfant; mais je suis tres certain que ta
+bonne n'acceptera pas ta proposition.
+
+Francois remercia son pere et courut chercher sa bonne; il l'embrassa
+bien affectueusement.
+
+--Ma bonne, dit-il, tu m'aimes bien, n'est-ce pas, et tu serais contente
+de me faire plaisir?
+
+LA BONNE
+
+--Je t'aime de tout mon coeur, mon Francois, et je ferai tout ce que tu
+me demanderas.
+
+FRANCOIS
+
+--Je te previens que je vais te demander un sacrifice.
+
+LA BONNE
+
+--Parle; dis ce que tu veux de moi.
+
+Francois fit savoir a sa bonne ce que Paolo venait de lui raconter;
+il lui expliqua la triste position de Christine, son abandon; il dit
+combien Christine l'aimait, combien elle lui etait attachee et devouee,
+et combien il serait heureux de la savoir aimee et bien soignee. Il
+finit par supplier sa bonne de se presenter chez Mme des Ormes pour etre
+bonne de Christine.
+
+LA BONNE
+
+--C'est impossible, mon cher enfant; jamais je n'entrerai chez Mme des
+Ormes, je serais malheureuse, chez elle et loin de toi.
+
+FRANCOIS
+
+--Tu ne serais pas malheureuse, puisqu'elle ne s'occupe pas du tout de
+Christine et que Christine est tres bonne; et puis tu serais tout pres
+de moi.
+
+LA BONNE
+
+--Mais je serais obligee de rester pres de Christine et je ne pourrais
+pas te voir.
+
+FRANCOIS
+
+--Tu demanderas a venir ici tous les jours, et papa te fera reconduire
+en voiture. Je t'en prie, ma chere bonne, fais-le pour moi; ce me sera
+une si grande peine de savoir Christine malheureuse comme elle l'a ete
+avec cette mechante Mina.
+
+La bonne lutta longtemps contre le desir de Francois; enfin, vaincue par
+ses prieres et par l'assurance que Bathilde resterait pres de lui, elle
+y consentit et elle permit a Francois de la faire proposer chez Mme des
+Ormes.
+
+
+X
+
+FRANCOIS ARRANGE L'AFFAIRE
+
+Francois courut triomphant annoncer a son pere la reussite de sa
+negociation, et Paolo fut charge d'aller de suite offrir a Mme des
+Ormes, la bonne de Francois. Paolo, enchante de se tirer de l'embarras
+ou l'avait plonge la proposition etrange de Mme des Ormes, approuva
+vivement l'idee de Francois, et alla en toute hate la faire accepter par
+M. et Mme des Ormes, Il rencontra a la porte du parc, M. des Ormes avec
+Christine.
+
+"Signor! lui cria-t-il du plus loin qu'il l'apercut, he! signor! (M.
+des Ormes s'arreta), ze vous apporte oune bonne nouvelle, oune nouvelle
+excellente; la signora sera tres heureuse.
+
+--Quoi? qu'est-ce? repondit M. des Ormes avec surprise. Quelle nouvelle?
+
+PAOLO
+
+--Z'apporte oune bonne excellente, Oune bonne admirable, oune bonne
+comme il faut a la signorina. La signora votre epouse veut Paolo pour
+bonne, c'est impossible, signor; n'est-il pas vrai?
+
+M. DES ORMES
+
+--Tout a fait impossible, mon cher monsieur Je ne le permettrai sous
+aucun pretexte.
+
+PAOLO
+
+--Bravo, signor! Ni moi non plus, malgre: que z'ai dit oui. Mais voila
+oune bonne admirable que ze vous apporte.
+
+M. DES ORMES
+
+--Qui donc? Ou est cette merveille?
+
+PAOLO
+
+--Qui? la dona Isabella, bonne de M. de Nance Ou est-elle? chez M. de
+Nance, son maitre, qui n'a plus besoin de la dona, puisque le petit
+Francois est avec son papa.
+
+M. DES ORMES
+
+--C'est tres bien, mais je ne veux pas livrer la pauvre Christine a une
+seconde Mina, et je veux savoir ce que c'est que cette Isabelle.
+
+PAOLO
+
+--Oh! signor! cette Isabella est oun anze, et la Mina est oun demon. Le
+petit Francesco aime la Isabella comme sa maman, et la petite Christina
+deteste la Mina comme oune diavolo (diable). C'est oune difference
+cela; pas vrai, signor? Avec la Mina, Christinetta etait oune pauvre
+miserable; avec la Isabella, elle sera heureuse comme oune reine! Voila,
+signor! Ze cours chercher la Isabella.
+
+Et Paolo courait deja, lorsque M. des Ormes l'appela et l'arreta.
+
+--Attendez, mon cher; donnez-moi le temps d'en parler a ma femme.
+
+PAOLO
+
+Pas besoin, signor. Vous verrez la Isabella, vous la prendrez, et la
+signora votre epouse dira: "C'est bon". Dans oune minoute, ze serai de
+retour".
+
+Cette fois, Paolo courut si bien que M. des Ormes ne put l'arreter.
+Christine avait ete si etonnee qu'elle n'avait rien dit.
+
+--Connais-tu cette Isabelle que recommande Paolo? lui demanda M. des
+Ormes.
+
+CHRISTINE
+
+--Non, papa; je sais seulement que Francois l'aime beaucoup, qu'elle est
+tres bonne pour lui, et qu'il etait tres fache qu'elle cherchat a se
+placer.
+
+--C'est Dieu qui me l'envoie, se dit M. des Ormes; je ne peux pas faire
+la bonne d'enfant avec toutes mes occupations au dehors. C'est assommant
+d'avoir a promener une petite fille! Que Dieu me vienne en aide en me
+donnant cette femme dont Paolo fait un si grand eloge. Je n'en parlerai
+a ma femme que lorsque j'aurai termine l'affaire.
+
+M. des Ormes rentra avec Christine, qui se mit a lire, a ecrire, a
+refaire tout ce que Paolo lui avait appris le matin. Une heure apres,
+Mme des Ormes entra au salon.
+
+--Que fais-tu ici toute seule, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je repasse mes lecons de ce matin, maman.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ici! au salon? Tu as perdu la tete! Est-ce qu'un salon est une salle
+d'etude? Emporte tout ca et va-t'en faire tes lecons ailleurs. Ou as-tu
+pris ces livres, ces papiers? Et de la musique aussi? Tu ne comprends
+rien a tout cela. Reporte-les ou tu les as pris.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est ce bon M Paolo qui m'a tout apporte.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Paolo? C'est different! Je ne veux pas depenser mon argent en choses
+aussi inutiles. Emporte ca dans ta chambre; ne laisse rien ici.
+
+Christine commenca a mettre les livres et les papiers en tas; la porte
+s'ouvrit, et Paolo entra au salon suivi d'Isabelle.
+
+--Signora, madama, dit-il en saluant a plusieurs reprises, z'ai
+l'honneur de presenter la dona Isabella.
+
+Mme des Ormes, etonnee, salua la dame qui accompagnait Paolo, ne sachant
+qui elle saluait.
+
+--C'est la dona Isabella: voila, signora, oune lettre de M. de Nance.
+
+De plus en plus surprise, Mme des Ormes ouvrit la lettre, la lut et
+regarda la bonne; l'air digne et modeste, doux et resolu de cette femme
+lui plut.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous desirez entrer chez moi? D'apres la lettre de M. de Nance, je
+n'ai aucun renseignement a prendre; vous aviez six cents francs de
+gages chez M. de Nance; je vous en donne sept cents et tout ce que vous
+voudrez, pour que je n'entende plus parler de rien et qu'on me laisse
+tranquille, Entrez chez moi tout de suite: je n'ai personne aupres de
+ma fille. Tenez, emmenez Christine avec ses livres et ses paperasses.
+Monsieur Paolo, vous allez lui donner la lecon la-haut dans sa chambre.
+
+--Et le piano, signora?
+
+--Je ne veux pas qu'elle touche au piano du salon; faites comme vous
+voudrez, ayez-en un ou vous pourrez, pourvu que je n'aie rien a acheter,
+rien a payer, et qu'on ne m'ennuie pas de lecons et de tout ce qui
+les concerne. Au revoir, monsieur Paolo; allez, Isabelle: va-t'en,
+Christine.
+
+Et elle disparut. Paolo tout demonte, Isabelle fort etonnee, Christine
+tres ahurie, quitterent le salon; Christine succombait sous le poids des
+livres et des cahiers; Isabelle les lui retira des mains; Paolo les prit
+a son tour des mains d'Isabelle.
+
+--Permettez, dona Isabella, c'est trop lourd pour vous. Mais... ou
+faut-il les porter, signorina Christina?
+
+CHRISTINE
+
+--En haut, dans ma chambre. Qui est cette dame? demanda-t-elle tout bas
+a Paolo.
+
+PAOLO
+
+--C'est la bonne que vous a donnee votre ami Francois; c'est sa bonne,
+dona Isabella.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est vous, madame Isabelle, que Francois aime tant? Il m'a bien
+souvent parle de vous... Et vous voulez bien quitter le pauvre Francois
+pour rester avec moi?
+
+ISABELLE
+
+--Oui, mademoiselle; j'ai du chagrin de quitter mon cher petit Francois;
+j'aurais voulu rester encore l'ete pres de lui, mais il m'a tant
+suppliee de venir chez vous, que je n'ai pu lui resister. Je ne sais pas
+quand votre maman desire que j'entre tout a fait. Ne pourriez-vous pas
+le lui demander, mademoiselle?
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'ose pas; il vaut mieux que ce soit M. Paolo, que maman a l'air
+d'aimer assez. Mon bon monsieur Paolo, voulez-vous aller demander a
+maman quand Mme Isabelle, bonne de Francois, peut entrer ici?
+
+PAOLO
+
+--Ze veux bien, signorina; mais si votre mama est facee, comment ze
+ferai pour vous donner des lecons?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, non, mon bon monsieur Paolo, elle vous ecoutera; allez, je vous
+en prie.
+
+PAOLO
+
+--Oh! les yeux suppliant! Ze souis oune bete, ze cede toujours. Quoi
+faire? Obeir.
+
+Et Paolo se dirigea a pas lents vers l'appartement de Mme des Ormes,
+pendant que Christine faisait voir a sa future bonne celui qu'elle
+devait habiter. Il y avait deux jolies chambres, une pour la bonne, une
+pour Christine; Isabelle parut tres satisfaite du logement et se mit a
+causer avec Christine en attendant la reponse de Paolo.
+
+Paolo avait frappe a la porte de Mme des Ormes.
+
+"Entrez", avait-elle repondu.
+
+--Ah! c'est encore vous, monsieur Paolo. Que vous faut-il? Est-ce une
+simple visite ou quelque chose a demander?
+
+PAOLO
+
+--A demander, signora. La dona Isabella demande quand elle doit entrer?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais tout de suite; qu'elle reste, puisqu'elle y est.
+
+PAOLO
+
+--C'est impossible, signora; elle n'a rien que sa personne cez vous;
+tout est reste cez M. de Nance.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--J'enverrai chercher ses effet, chez M. de Nance.
+
+PAOLO
+
+--C'est impossible, signora; elle n'a pas dit adieu a son petit
+Francois, a M. de Nance, a personne.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Elle ira demain en promenant Christine.
+
+PAOLO
+
+--Mais, signora, elle aime de tout son coeur le petit Francois et elle
+voudrait s'en aller pas si vite, tout doucement.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Dieu! que vous m'ennuyez, mon cher Paolo! Qu'elle fasse ce qu'elle
+voudra, qu'elle vienne quand elle pourra, mais qu'on me laisse
+tranquille, qu'on ne m'ennuie pas de ces bonnes, de Christine, de
+Francois. Que je suis malheureuse d'avoir tout a faire dans cette
+maison.
+
+PAOLO
+
+--Mais, signora, la Christina est votre chere fille; il faut bien que
+vous fassiez comme toutes les mama.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Allez-voua me faire de la morale, mon cher Paolo? Je suis fatiguee,
+ereintee, j'ai mille choses a faire: je dois diner demain chez Mme de
+Guilbert; il est quatre heures, et je n'ai rien de pret, ni robe, ni
+coiffure. Jamais je n'aurai le temps avec toutes ces sottes affaires.
+Faites pour le mieux, mon cher Paolo; arrangez tout ca comme vous
+aimerez mieux, mais de grace, laissez-moi tranquille.
+
+Mme des Ormes repoussa legerement Paolo, ferma la porte et sonna sa
+femme de chambre pour se faire apporter ses robes blanches, roses,
+bleues, lilas, vertes, grises, violettes, unies, rayees, quadrillees,
+mouchetees, etc., afin de choisir et arranger celle du lendemain.
+
+Paolo remonta chez Christine, raconta a sa maniere ce qui s'etait
+passe entre lui et Mme des Ormes. Il fut decide que Paolo donnerait
+a Christine sa lecon, qu'il remmenerait Isabelle chez M. de Nance et
+qu'elle viendrait le lendemain assez a temps pour habiller Christine,
+qui devait aller diner chez Mme de Guilbert.
+
+
+XI
+
+M. DES ORMES GATE L'AFFAIRE
+
+Paolo tombait de fatigue de ses allees et venues de la journee; il resta
+a diner chez M. de Nance, auquel il raconta la facon bizarre dont Mme
+des Ormes avait accepte Isabelle. Francois fut heureux de la certitude
+du bonheur de son amie Christine; mais, une fois la chose assuree, il
+sentit peniblement le vide que laisserait dans la maison l'absence de
+sa bonne. Il comprit mieux le sacrifice qu'il avait genereusement concu
+pour le bien de sa petite amie, quand il fut accompli. Encore une nuit
+passee sous le meme toit, et sa bonne ne serait plus la pour l'aimer, le
+consoler dans ses petits chagrins, le caliner dans ses petits maux. Sa
+tristesse fut de suite apercue par son pere, qui en devina facilement la
+cause.
+
+--Ton sacrifice est accompli, cher enfant, et malgre le chagrin que te
+causera l'absence de ta bonne, tu auras toujours la grande satisfaction
+de penser que tu es l'auteur d'une nouvelle et heureuse vie pour ta
+petite amie; peut-etre serait-elle tombee encore sur une femme mechante
+comme Mina, ou tout au moins indifferente et negligente. Avec Isabelle,
+il est certain qu'elle sera aussi heureuse que peut l'etre un enfant
+neglige par ses parents, et ce sera a toi qu'elle devra non seulement
+son bonheur present, mais le bonheur de toute sa vie, car elle sera bien
+et pieusement elevee par Isabelle.
+
+--C'est vrai, papa, c'est une grande consolation et un grand bonheur
+pour moi aussi, et je vous assure que je ne regrette pas d'avoir donne
+ma bonne a Christine; que je suis tres content...
+
+Le pauvre Francois ne put achever; il fondit en larmes; son pere
+l'embrassa, le calma en lui rappelant que sa bonne restait dans le
+voisinage, qu'il pourrait la voir souvent, et que Christine, qui avait
+un excellent coeur, lui tiendrait compte de son sacrifice en redoublant
+d'amitie pour lui. Ces reflexions secherent les larmes de Francois, et
+il resolut de garder tout son courage jusqu'a la fin.
+
+Le lendemain, quand Isabelle dut partir, il demanda a son pere la
+permission d'accompagner sa bonne jusque chez Christine.
+
+M. DE NANCE
+
+--Certainement, mon ami; mais qui est-ce qui te ramenera?
+
+FRANCOIS
+
+--Paolo, papa, qui est chez Christine pour ses lecons; nous reviendrons
+ensemble dans la carriole qui portera les effets de ma bonne, et il me
+donnera ma lecon d'italien et de musique au retour.
+
+M. DE NANCE
+
+--Tres bien, mon ami; je te proposerais bien de te mener moi-meme, mais
+je crains d'ennuyer M. et Mme des Ormes, qui m'ennuient beaucoup: la
+femme par sa sottise et son manque de coeur a l'egard de sa fille, et le
+mari par sa faiblesse et son indifference.
+
+Francois partit donc avec Isabelle; ils prefererent aller a pied pendant
+qu'une carriole porterait les malles au chateau des Ormes. Ils firent la
+route silencieusement; Francois retenait ses larmes; la bonne laissait
+couler les siennes.
+
+ISABELLE
+
+--Cher enfant, pourquoi m'as-tu demande d'entrer chez Mme des Ormes?
+J'aurais pu encore passer deux ou trois mois avec toi.
+
+FRANCOIS
+
+--Et apres, ma bonne, il aurait fallu tout de meme nous separer! Et tu
+aurais ete placee loin de moi, tandis que chez Christine je pourrai te
+voir tres souvent. Si tu avais pu rester toujours chez papa!... Mais tu
+as dit toi-meme que, n'ayant rien a faire depuis que je sortais sans
+toi, que je couchais pres de papa, que je travaillais loin de toi, tu
+t'ennuyais et que tu etais malade d'ennui. Tu cherchais une place, et
+en entrant chez Christine tu restes pres de moi, tu me fais un grand
+plaisir en me rassurant sur son bonheur, et tu seras maitresse de faire
+tout ce que tu voudras, puisque Mme des Ormes ne s'occupe pas du tout de
+la pauvre Christine.
+
+--Tu as raison, mon Francois, tu as raison, mais... il faut du temps
+pour m'habituer a la pensee de vivre dans une autre maison que la
+tienne, ne pas t'embrasser tous les matins, et tant d'autres petites
+choses que j'abandonne avec chagrin.
+
+Francois pensait comme sa bonne, il ne repondit pas; ils arriverent au
+chateau des Ormes, ils monterent chez Christine, qui finissait sa lecon
+avec Paolo. En apercevant Francois elle poussa un cri de joie et se
+jeta a son cou. Francois, deja dispose aux larmes, s'attendrit de ce
+temoignage de tendresse et pleura amerement.
+
+--Francois, mon cher Francois, pourquoi pleures-tu? s'ecria Christine en
+le serrant dans ses bras. Dis-moi pourquoi tu pleures.
+
+FRANCOIS
+
+--C'est le depart de ma bonne qui me fait du chagrin mais je suis bien
+content qu'elle soit avec toi; elle t'aimera; tu seras heureuse, aussi
+heureuse que j'ai ete heureux avec elle.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais alors... pourquoi l'as-tu laissee partir de chez toi?
+
+FRANCOIS
+
+--Pour que tu sois heureuse. Parce que je craignais pour toi une autre
+Mina.
+
+CHRISTINE, l'embrassant.
+
+--Francois, mon bon cher Francois! que tu es bon! Comme je t'aime: Je
+t'aime plus que personne au monde! Tu es meilleur que tous ceux que
+je connais! Pauvre Francois! cela me fait de la peine de te causer du
+chagrin.
+
+Et Christine se mit a pleurer. Isabelle fit de son mieux pour les
+consoler tous les deux, et elle y parvint a peu pres.
+
+Au bout d'une demi-heure, Francois fut oblige de s'en aller. Christine
+demanda a Isabelle de le reconduire jusque chez lui, mais l'heure etait
+trop avancee; il fallait s'habiller et partir pour aller diner chez Mme
+de Guilbert.
+
+--Nous nous retrouverons dans deux heures, dit Christine a Francois; et
+tu verras aussi ta bonne parce que maman a dit qu'on me remmenerait a
+neuf heures et que ce serait ma bonne qui viendrait me chercher.
+
+"Quel bonheur!" dit Francois qui partit en carriole avec Paolo et le
+domestique, apres avoir bien embrasse sa bonne et Christine, et tout
+console par la pensee de les revoir toutes deux le soir meme.
+
+Isabelle commenca la toilette de Christine, et sans la tarabuster, sans
+lui arracher les cheveux, elle l'habilla et la coiffa mieux que ne
+l'avait jamais ete la pauvre enfant. Elle remercia sa bonne avec
+effusion, l'embrassa, lui dit encore combien elle etait heureuse de
+l'avoir pour bonne et voulut aller joindre sa maman. Elle ouvrait la
+porte, lorsque M. des Ormes entra.
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment! deja prete? Qui est-ce qui t'a habillee? Comme te voila bien
+coiffee? Avec qui es-tu ici?
+
+CHRISTINE
+
+--Avec ma bonne, papa; c'est elle qui m'a coiffee et habillee.
+
+M. DES ORMES
+
+--Quelle bonne? d'ou vient-elle? Que veut dire ca? (Encore une sottise
+de ma femme, pensa-t-il). J'en avais une qu'on m'a recommandee et
+que j'attends depuis le dejeuner. Je suis fachee, madame, dit-il en
+s'adressant a Isabelle, que vous soyez installee ici sans que j'en aie
+rien su; mais je ne puis confier ma fille a une inconnue, et je vous
+prie de ne pas vous regarder comme etant a mon service.
+
+ISABELLE
+
+--Je croyais vous obliger, monsieur, d'apres ce que m'avait dit Mme des
+Ormes, en venant de suite pres de mademoiselle; mais du moment que ma
+presence ici vous deplait, je me retire; vous me permettrez seulement de
+rassembler mes effets que j'avais ranges dans l'armoire.
+
+L'air digne, le ton poli d'Isabelle frapperent M. des Ormes, qui se
+sentit un peu embarrasse et qui dit avec quelque hesitation:
+
+--Certainement! prenez le temps necessaire; je ne veux rien faire qui
+puisse vous desobliger; vous coucherez ici si vous voulez.
+
+ISABELLE
+
+--Merci, monsieur, je prefere m'en retourner chez moi. Adieu donc, ma
+pauvre Christine; je vous regrette bien sincerement, soyez-en certaine.
+
+Christine pleurait a chaudes larmes en embrassant Isabelle. M. des Ormes
+regardait d'un air etonne l'attendrissement de la bonne et les larmes de
+Christine, qui s'ecria dans son chagrin:
+
+--Dites a mon bon Francois que je voudrais etre morte; je serais bien
+plus heureuse.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ah ca! Christine, tu perds la tete. Quelle sottise de te mettre a
+pleurer parce que je ne garde pas une bonne que je ne connais pas, que
+personne ne connait et qui est ici depuis quelques instants, je pense!
+
+Christine voulut repondre, mais elle ne put prononcer une parole.
+Isabelle ramassa promptement le peu d'effets qu'elle avait sortis de sa
+malle, embrassa une derniere fois Christine, et se disposa a partir en
+disant:
+
+--J'enverrai demain chercher la malle, monsieur; vous permettrez
+peut-etre que je la laisse ici; mais si elle vous gene, je demanderai a
+M. de Nance de vouloir bien l'envoyer chercher de suite.
+
+M. DES ORMES
+
+--M. de Nance! vous le connaissez!
+
+ISABELLE
+
+--Oui, monsieur; je viens de chez lui.
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment, vous seriez...? Mais ne vous a-t-il pas donne une lettre pour
+moi?
+
+ISABELLE
+
+--Non. monsieur; j'en avais une pour madame qui m'a arretee de suite;
+mais je vous assure que je regrette bien de m'etre presentee; si j'avais
+prevu ce qui arrive, je m'en serais bien gardee.
+
+M. DES ORMES
+
+--Mon Dieu! mais... j'ignorais que vous fussiez la personne que devait
+envoyer M, de Nance; je ne savais pas que vous eussiez vu ma femme;
+restez, je vous en prie, restez.
+
+ISABELLE
+
+--Non, monsieur; il pourrait m'arriver d'autres desagrements du meme
+genre et je ne veux pas m'y exposer; habituee a etre traitee par M.
+de Nance avec politesse et meme avec affection, un langage rude, une
+mefiance injurieuse me blessent et me chagrinent. Adieu une derniere
+fois, ma pauvre Christine; le bon Dieu vous protegera. Francois et moi,
+nous prierons pour vous.
+
+En finissant ces mots, Isabelle salua M. des Ormes et sortit. Christine
+se jeta dans un fauteuil, cacha sa tete dans ses mains et pleura
+amerement. Elle ne pouvait aller diner ainsi chez Mme de Guilbert; M.
+des Ormes, fort contrarie d'avoir agi si precipitamment, reflechit un
+instant, laissa Christine et alla trouver sa femme.
+
+Mme des Ormes finissait sa toilette et mettait ses bracelets.
+
+M. DES ORMES
+
+--Vous avez arrete une bonne tantot?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Non; hier pour aujourd'hui.
+
+M. DES ORMES
+
+--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Parce que le choix d'une bonne me regarde, que vous n'y entendez rien
+et que je ne suis pas obligee de vous demander des permissions pour agir
+comme je l'entends.
+
+M. DES ORMES
+
+--Votre cachotterie est cause d'un grand desagrement pour nous. Ne
+connaissant pas cette bonne, je l'ai renvoyee.
+
+MADAME DES ORMES, stupefaite
+
+--Vous l'avez renvoyee! Mais vous avez perdu le sens! Jamais je
+ne retrouverai une femme sure comme cette Isabelle! Courez vite;
+retenez-la, dites-lui de venir me parler.
+
+M. DES ORMES, embarrasse
+
+--C'est trop tard; elle est partie.
+
+MADAME DES ORMES, avec colere
+
+--Partie! c'est trop fort! c'est trop bete! c'est mechant pour Christine
+que vous pretendez aimer, grossier pour moi qui ai choisi cette femme,
+injurieux pour cette pauvre bonne, et impertinent pour M. de Nance qui
+me la recommande comme une merveille.
+
+M. DES ORMES
+
+--Je suis desole vraiment...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Il est bien temps de se desoler quand la sottise est faite. Et voila
+l'heure de partir pour ce diner! Brigitte, allez chercher Christine".
+
+Cinq minutes apres, Christine entra, les yeux et le nez rouges et
+bouffis, les cheveux en desordre, la robe chiffonnee.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Quelle figure! Qu'est-ce qui t'est arrive pour te mettre en cet etat?
+Tu ne peux pas aller ainsi faite chez Mme de Guilbert. Il faut te
+recoiffer et te rhabiller. Va chercher ta bonne.
+
+--Ma bonne est partie, dit Christine en recommencant a sangloter.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! c'est vrai! Alors, viens tout de meme comme tu es.
+
+M. DES ORMES
+
+--Elle ne peut pas aller chez Mme de Guilbert sanglotante, decoiffee et
+chiffonnee.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Taisez-vous et laissez-moi faire; je sais ce que je fais. Viens,
+Christine.
+
+Mme des Ormes repoussa son mari, monta dans la voiture, prit Christine
+pres d'elle et dit au cocher:
+
+"Chez M. de Nance".
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment! vous ne m'attendez pas? Vous allez chez M. de Nance? Pour
+quoi faire? c'est ridicule.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je sais ce que je fais, et vous, vous ne savez pas ce que vous faites.
+Allez, Daniel.
+
+Daniel partit, laissant M. des Ormes stupefait et tres mecontent. Une
+demi-heure apres, il fit atteler une petite voiture decouverte et partit
+de son cote.
+
+
+XII
+
+MME DES ORMES RACCOMMODE L'AFFAIRE
+
+Mme des Ormes arriva chez M. de Nance au moment ou la voiture de ce
+dernier avancait au perron. M. de Nance attendait seul et fut tres
+surpris de voir Mme des Ormes et Christine descendre de leur voiture.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Monsieur de Nance, attendez un instant; ou est Isabelle? Il faut
+que je lui parle. M. des Ormes a fait une sottise comme il en fait si
+souvent. Ne connaissant pas Isabelle, il l'a prise pour une aventuriere
+et l'a fait partir, ne sachant pas que je l'eusse vue et arretee. Il est
+fort contrarie, je suis desolee, Christine est desesperee, et il faut
+que je voie Isabelle et que je la ramene chez moi.
+
+M. DE NANCE
+
+--Madame, a vous dire vrai, je ne crois pas que vous reussissiez, car
+elle doit etre fort blessee du procede de M. des Ormes; elle n'est pas
+encore de retour; revenant a pied par la traverse, elle sera ici dans un
+quart d'heure.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Eh bien! je l'attendrai chez vous Je ne pars pas avant d'avoir arrange
+cette affaire.
+
+Un peu contrarie, M. de Nance lui offrit le bras et la mena dans le
+salon, ou ils trouverent Francois qui venait de rejoindre son pere; il
+fit un cri de joie en voyant Christine et une exclamation de surprise en
+apercevant ses yeux rouges et les traces de ses larmes.
+
+FRANCOIS
+
+--Christine, qu'as-tu? Pourquoi viens-tu? Qu'est-il arrive?
+
+--Ta bonne est partie, dit Christine, recommencant a sangloter.
+
+FRANCOIS
+
+--Partie! Ma bonne! Et pourquoi?
+
+CHRISTINE
+
+--Papa l'a renvoyee.
+
+FRANCOIS
+
+--Renvoye ma bonne! ma pauvre bonne! et pourquoi?
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne sais pas; il ne la connaissait pas.
+
+Francois resta muet; combattu entre la joie de revoir sa bonne pour
+quelque temps encore et le chagrin de Christine, il ne savait ce qu'il
+devait regretter ou desirer, Mme des Ormes expliquait a M. de Nance la
+gaucherie de M. des Ormes; M. de Nance, ne sachant s'il devait l'accuser
+avec Mme des Ormes ou combattre l'accusation, gardait le silence. En
+ce moment on vit Isabelle passer dans la cour et rentrer; Francois et
+Christine coururent a elle.
+
+"Amenez-la, amenez-la!" criait Mme des Ormes.
+
+Francois et Christine la firent entrer de force dans le salon. Mme des
+Ormes courut a elle:
+
+--Ma chere Isabelle, je viens vous chercher. Vous allez revenir chez
+moi; M. des Ormes n'a pas le sens commun; il ne vous connaissait pas,
+et il voulait avoir, il attendait Isabelle, bonne de Francois de Nance;
+c'est donc pour vous avoir qu'il vous a renvoyee si brutalement! Mais
+n'y faites pas attention; il est honteux et desole; Christine ne fait
+que pleurer; tout le monde est dans le chagrin. Vous reviendrez,
+n'est-ce pas?
+
+ISABELLE
+
+--Madame, je dois avouer que la maniere dont m'a parle M. des Ormes m'a
+fort peinee, et que je crains d'avoir a recommencer des scenes de ce
+genre.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Jamais, jamais, ma bonne Isabelle; croyez-le et soyez bien tranquille
+pour l'avenir. Je defendrai a mon mari de vous parler; personne ne
+trouvera a redire a rien de ce que vous ferez; Christine vous obeira en
+tout.
+
+--Oh oui! en tout et toujours, s'ecria Christine, se jetant au cou
+d'Isabelle.
+
+--Ma bonne, ne repousse pas ma pauvre Christine, lui dit tout bas
+Francois en l'embrassant.
+
+ISABELLE
+
+--Mes chers enfants, je veux bien oublier ce qui s'est passe, mais M.
+des Ormes voudra-t-il a l'avenir me traiter avec les egards auxquels m'a
+habituee M, de Nance?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Oui, je vous reponds de lui, ma chere Isabelle; il ne s'occupe pas de
+Christine, vous ne le verrez jamais; je ne sais quelle lubie lui a pris
+aujourd'hui.
+
+ISABELLE
+
+--Alors, puisque madame veut bien me temoigner la confiance que je crois
+meriter, je suis prete a retourner chez madame. Mais Mlle Christine est
+toute decoiffee et chiffonnee; elle ne peut pas diner ainsi avec ces
+dames.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous viendrez avec nous et vous l'arrangerez la-bas ou en route; ca
+ne fait rien. Voyons, partis tous; nous sommes en retard, Monsieur de
+Nance, venez avec moi dans ma voiture; les enfants et Isabelle suivront
+dans la votre.
+
+M. de Nance, trop poli pour refuser cet arrangement, offrit le bras
+a Mme des Ormes et monta dans sa caleche. Isabelle et les enfants
+monterent dans le coupe de M. de Nance. Ils arriverent tous un peu tard
+chez les Guilbert, mais encore assez a temps pour n'avoir pas derange
+l'heure du diner. Quelques instants apres, M. des Ormes entra; il avait
+perdu du temps en faisant un detour pour s'expliquer avec Isabelle au
+chateau de Nance; tout le monde en etait parti, et lui-meme vint les
+rejoindre chez les Guilbert. Apres avoir salue M. et Mme de Guilbert, il
+s'avanca vivement vers M. de Nance.
+
+--J'ai bien des excuses a vous faire, monsieur, du mauvais accueil que
+j'ai fait a la personne recommandee par vous, mais j'ignorais que vous
+eussiez ecrit a ma femme, qu'elle eut vu la bonne de Francois, qu'elle
+l'eut prise de suite, et comme je ne connaissais pas de vue cette bonne,
+que je tenais beaucoup a elle precisement, et que je l'attendais d'un
+instant a l'autre, j'ai craint quelque originalite de ma femme; elle a
+deja pris, sans aucun renseignement, cette Mina que j'ai renvoyee, et
+j'ai craint pour Christine une seconde Mina; je suis fort contrarie de
+ma bevue, et je voua demande de vouloir bien faire ma paix avec la bonne
+de Francois et d'obtenir d'elle qu'elle rentre chez moi pour le bonheur
+de Christine.
+
+M. DE NANCE
+
+--Mme des Ormes est deja venue arranger votre affaire, monsieur;
+Isabelle a repris son service pres de Christine; elle est ici avec les
+enfants.
+
+M. DES ORMES
+
+--Mille remerciements, monsieur; je suis heureux de savoir par vous
+cette bonne nouvelle.
+
+Le diner fut annonce, et M. des Ormes quitta M. de Nance pour offrir son
+bras a Mme de Sibran; on se mit a table. Les enfants dinaient a
+part dans un petit salon a cote; les jeunes Sibran et les Guilbert
+regardaient d'un air moqueur Francois et Christine qui avaient tous
+deux les yeux rouges; la toilette de Christine avait ete imparfaitement
+arrangee.
+
+--Pourquoi Mina t'a-t-elle si mal coiffee et habillee, Christine?
+demanda Gabrielle.
+
+CHRISTINE
+
+--D'abord, je n'ai plus Mina.
+
+GABRIELLE
+
+--Plus Mina! Que j'en suis contente pour toi! Pourquoi est-elle partie?
+
+CHRISTINE
+
+--C'est papa qui l'a chassee hier matin.
+
+BERNARD
+
+--Chassee? racontez-nous cela, Christine; ce doit etre amusant.
+
+HELENE
+
+--Est-ce qu'il a mis sa meute apres elle?
+
+MAURICE
+
+--Oui, sa meute composee du chien de garde et d'un basset.
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne vous raconterai rien du tout, puisque vooe parlez ainsi de papa
+et de ses chiens.
+
+CECILE
+
+--Oh! je t'en prie, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, je le dirai apres diner a Bernard et a Gabrielle; mais a vous
+autres, rien.
+
+CECILE
+
+--Tu es ennuyeux, Maurice, avec tes mechancetes.
+
+MAURICE
+
+--Je n'ai rien dit de mechant; demande au chevalier de la Triste-Figure
+[2].
+
+[Note 2: Surnom donne a un fou nomme don Quichotte.]
+
+CHRISTINE
+
+--Qui appelez-vous comme ca?
+
+MAURICE
+
+--Votre chevalier, ebouriffe comme vous, et qui a les yeux gonfles comme
+vous, ce qui fait croire qu'on vous a administre une correction a tous
+les deux.
+
+CHRISTINE
+
+--On administre des corrections aux mechants comme vous, a des garcons
+mal eleves comme vous. Francois est toujours bon, et s'il a les yeux
+rouges, c'est par bonte pour moi et pour sa bonne. Et s'il a l'air
+triste, c'est parce qu'il est bon: il est cent fois mieux avec son air
+triste et doux que s'il avait l'air sot et mechant.
+
+ADOLPHE
+
+--Avec ca, il a une belle tournure, une belle taille.
+
+CHRISTINE
+
+--Attendez qu'il ait vingt ans, et nous verrons lequel sera le plus
+grand et le plus beau de vous deux.
+
+MAURICE
+
+--Ha, ha, ha! quelle niaiserie? attendre huit ans!
+
+Christine, rouge et irritee, allait repondre, lorsque Francois l'arreta.
+
+FRANCOIS
+
+--Laisse-les dire, ma chere Christine! Ces pauvres garcons ne savent ce
+qu'ils disent: ne te fache pas, ne me defends pas. Quel mal me font-ils?
+Aucun. Et ils se font beaucoup de mal en se faisant voir tels qu'ils
+sont. Tu vois bien que toi et moi nous sommes venges par eux-memes.
+
+BERNARD
+
+--Bien repondu, Francois! bien dit! Tu sais joliment te defendre contre
+les mechantes langues.
+
+FRANCOIS
+
+--Je ne me defends pas, Bernard, car je ne me crois pas attaque. Je
+calme Christine qui allait s'emporter.
+
+Bernard, Gabrielle et Mlles de Guibert se moquerent de Maurice et
+d'Adolphe, qui finirent par ne savoir que repondre a Francois et a
+Christine, et, tout en riant et causant, le diner s'avancait et on en
+etait au dessert. Maurice et Adolphe, pour dissimuler leur embarras,
+mangerent si abondamment que le mal de coeur les obligea de s'arreter.
+
+Les autres enfants firent des plaisanteries sur leur gloutonnerie.
+
+HELENE
+
+--On dirait que vous mourez de faim chez vous.
+
+CECILE
+
+--Ou bien que vous ne mangez rien de bon a la maison.
+
+BERNARD
+
+--Vous serez malades d'avoir trop mange.
+
+GABRIELLE
+
+--Et personne ne vous plaindra.
+
+Maurice et Adolphe, mal a l'aise et honteux, ne repondaient pas; ils
+avaient fini leur repas. On sortit de table; tout le monde descendit
+au jardin; les enfants se mirent a jouer et a courir, a l'exception de
+Maurice et d'Adolphe, qui resterent au salon a moitie couches dans des
+fauteuils. Ils avaient complote de s'emparer de quelques cigarettes
+qu'ils avaient vues sur la cheminee, et de fumer quand ils seraient
+seuls; leurs parents leur avaient expressement defendu de fumer, mais
+ils n'avaient pas l'habitude de l'obeissance, et ils firent en sorte
+qu'on ne s'apercut pas de leur absence.
+
+
+XIII
+
+INCENDIE ET MALHEUR
+
+M. de Guilbert proposa une promenade en bateau; on devait traverser
+l'etang, qui tournait comme une riviere et qui avait un kilometre de
+long; on devait descendre sur l'autre rive, et assister a une danse
+a l'occasion de la noce d'une fille de ferme de M. de Guilbert. On
+s'embarqua en deux bateaux; on recommanda aux enfants de ne pas bouger;
+les messieurs se mirent a ramer. M. de Nance avait place Francois
+pres de lui, et Christine s'etait mise entre Francois et sa cousine
+Gabrielle. Quand on debarqua, la noce etait tres en train; on dansait,
+on chantait; on avait l'air de beaucoup s'amuser; les danseurs
+accoururent aussitot pour inviter Mlles de Guilbert, Gabrielle et
+Christine; Bernard engagea a danser une des petites filles de la
+noce; les mamans, les papas danserent aussi; au milieu de l'animation
+generale, personne ne s'apercut de l'absence de Maurice et d'Adolphe; a
+neuf heures, M. de Nance parla de depart.
+
+--Mais il n'est pas tard, dit Mme des Ormes.
+
+M. DE NANCE
+
+--Il est neuf heures, Madame, et, pour nos enfants, je crois qu'il est
+temps de terminer cette agreable soiree.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--C'est ennuyeux, les enfants! Ils gatent tout! Ils empechent! Ne
+trouvez-voua pas?
+
+M. DE NANCE
+
+--Je trouve, Madame, qu'ils rendent la vie douce, bonne, interessante,
+heureuse enfin; et, s'ils empechent de gouter quelques plaisirs
+frivoles, ils donnent le bonheur. Le plaisir passe, le bonheur reste.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--C'est egal, on est bien plus a l'aise pour s'amuser sans enfants.
+
+Le jour baissait, et M. de Guibert avait fait allumer les lanternes du
+bateau, qui faisaient un effet charmant; elles etaient en verres de
+differentes couleurs, et formaient lustres aux deux bouts du bateau.
+Toute la societe du chateau se rembarqua et on s'eloigna. M. et Mme de
+Sibran s'apercurent enfin que Maurice et Adolphe ne les avaient pas
+accompagnes, ce qu'Helene expliqua par le malaise qu'ils eprouvaient
+pour avoir trop mange. On etait arrive au quart du trajet, a un tournant
+d'ou l'on decouvrait le chateau, et on vit avec surprise des jets de
+flammes qui eclairaient l'etang; chacun regarda d'ou ils venaient, et on
+s'apercut avec terreur qu'ils s'echappaient des croisees du chateau; les
+rameurs redoublerent d'efforts pour aborder au plus vite; de nouveaux
+jets de flammes s'echapperent des croisees de l'etage superieur, et
+quand on put debarquer, les flammes envahissaient plus de la moitie du
+chateau. M. de Nance fit rester les dames et les enfants sur le rivage;
+fit promettre a Francois de ne pas chercher a le rejoindre, et courut
+avec les autres pour organiser les secours. Les domestiques allaient
+et venaient eperdus, chacun criant, donnant des avis, que personne
+n'executait. M. de Sibran, fort inquiet de ses fils, les appela, les
+chercha de tous cotes; personne ne lui repondit; les domestiques, trop
+effrayes pour faire attention a ses demandes, ne lui donnaient aucune
+indication. M. de Guilbert ne s'occupait que du sauvetage des papiers,
+des bijoux et effets precieux; on jetait tout par les fenetres, au
+risque de tout briser et de tuer ceux qui etaient dehors. Il n'y avait
+pas de pompe a incendie, pas assez de seaux pour faire la chaine,
+personne pour commander; a mesure que les flammes gagnaient le chateau,
+le desordre augmentait; on avait heureusement pu sauver tout ce qui
+avait de la valeur, l'argent, les bijoux, les tableaux, le linge, les
+bronzes, la bibliotheque, etc. Mais tous les meubles, les tentures, les
+glaces furent consumes. M. de Guilbert travaillait encore avec ardeur
+a sauver ce que le feu n'avait pas atteint; M. de Sibran, eperdu,
+continuait a appeler et a chercher ses fils; M. de Nance avait demande
+aux domestiques ce qu'etaient devenus les jeunes de Sibran.
+
+--Ils sont sans doute dans le parc, Monsieur; on suppose qu'ils auront
+mis le feu au salon, ou ils etaient restes seuls, et qu'ils se sont
+sauves; on n'a trouve personne dans les salons quand on s'est apercu
+de l'incendie. Au rez-de-chaussee il ne leur etait pas difficile de
+s'echapper.
+
+M. de Nance, rassure sur leur compte et se voyant inutile, retourna pres
+de ces dames, pensant a l'inquietude qu'avait certainement eprouvee
+Francois en le voyant s'exposer aux accidents d'un incendie, et aussi a
+l'inquietude terrible de Mme de Sibran pour ses deux fils, qui etaient
+tres probablement restes au salon, d'apres le dire du valet de chambre.
+
+Un cri de joie salua son retour. Francois se jeta a son cou; il
+l'embrassa tendrement, et il sentit un baiser sur sa main; Christine
+etait pres de lui, l'obscurite croissante l'avait empeche de
+l'apercevoir! il la prit aussi dans ses bras et l'embrassa comme il
+avait embrasse Francois. Ensuite il chercha Mme de Sibran, qui etait
+profondement accablee et qui, assise au pied d'un arbre, pleurait la
+tete dans ses mains.
+
+--Eh bien! mes enfants? dit-elle avec inquietude.
+
+M. DE NANCE
+
+--Je crois qu'ils sont avec M. de Sibran, Madame; ils ne tarderont pas a
+venir vous rassurer.
+
+MADAME DE SIBRAN
+
+--Dieu soit loue! ils sont en surete! Les avez-vous vus? Ou etaient-ils?
+
+M.DE NANCE
+
+--Je ne saurais vous dire. Madame, Nous etions tous trop occupes
+pour avoir des details. Mais, comme le disait le domestique que j'ai
+questionne, il est clair qu'ils ne pouvaient courir aucun danger,
+quand meme ils se seraient trouves dans le foyer de l'incendie; au
+rez-de-chaussee, a six pieds de terre, il ne pouvait rien leur arriver.
+
+MADAME DE SIBRAN
+
+--Vous avez raison, mais un incendie est toujours si terrible; Dieu vous
+benisse, mon cher Monsieur, pour les nouvelles rassurantes que vous etes
+venu me donner, et que mon mari...
+
+Un grand cri, cri de detresse et de terreur, interrompit sa phrase
+inachevee, A une mansarde du chateau, eclairee par les flammes,
+apparurent deux tetes livides, epouvantees, criant au secours; c'etaient
+Maurice et Adolphe, MM. de Sibran, des Ormes et les domestiques etaient
+en bas; leur cri d'epouvante avait repondu au cri de detresse des
+enfants. M. de Sibran se laissa tomber par terre; M, des Ormes, les
+mains jointes, la bouche ouverte, repetait: "Mon Dieu! mon Dieu!" mais
+ne bougeait pas. Les domestiques criaient et couraient.
+
+Mme de Sibran se releva et se precipita pour secourir ses fils, mais
+Dieu lui epargna la douleur de voir ses efforts inutiles, en la frappant
+d'un profond evanouissement.
+
+"Pauvre femme! dit M. de Nance la regardant avec pitie; elle est mieux
+ainsi que si elle avait sa connaissance. Francois, ne bouge pas d'ici,
+je te le defends; je vais tacher de sauver ces infortunes."
+
+--Papa, papa, ne vous exposez point! s'ecria Francois les mains jointes.
+
+--Sois tranquille, je penserai a toi, cher enfant, et Dieu veillera sur
+nous.
+
+Et il s'elanca vers le chateau.
+
+"Des matelas, vite des matelas!" cria-t-il aux domestiques epouvantes.
+
+A force de les exhorter, de les pousser, de repeter ses ordres, il
+parvint a faire apporter cinq ou six matelas, qu'il fit placer sous la
+mansarde ou etaient encore Maurice et Adolphe, enveloppes de flammes et
+de fumee.
+
+M. DE NANCE.
+
+--Jetez-vous par la fenetre, il y a des matelas dessous. Allons courage!
+
+Maurice s'elanca et tomba maladroitement, moitie sur les matelas et
+moitie sur le pave. M. de Nance se baissa pour le retirer et faire place
+a Adolphe; mais avant qu'il eut eu le temps de l'enlever, Adolphe se
+jeta aussi et vint tomber sur les epaules de son frere, qui poussa un
+grand cri et perdit connaissance.
+
+--Malheureux! s'ecria M. de Nance, ne pouviez-vous attendre une
+demi-minute?
+
+--Je brulais, je suffoquais, repondit faiblement Adolphe.
+
+Et il commenca a gemir et a se plaindre de la douleur causee par les
+brulures. M. de Nance remit Adolphe aux mains des domestiques, qui
+l'emmenerent a la ferme, et lui-meme s'occupa de faire revenir Maurice:
+mais ses soins furent inutiles; les reins etaient meurtris ainsi que
+les epaules; les jambes, qui avaient porte sur le pave, etaient
+contusionnees et brisees; il demanda qu'on allat au plus vite chercher
+un medecin, etendit Maurice sur l'herbe, et engagea M. de Sibran a
+donner des soins a ses fils au lieu de se lamenter.
+
+--Ma femme! ma femme! dit M. de Sibran avec desespoir.
+
+M. DE NANCE
+
+--Que diable! mon cher, ayez donc courage! Que votre femme s'evanouisse,
+on le comprend. Mais vous, faites votre besogne de pere, et voyez ce
+qu'il y a a faire pour secourir vos fils.
+
+M. DE SIBRAN
+
+--Mes fils! mes enfants! Ou sont-ils?
+
+M. DE. NANCE
+
+Ils sont contusionnes et brules; Maurice, la, pres de vous et Adolphe a
+la ferme.
+
+--Maurice! Maurice! Il s'ecria M. de Sibran en se jetant pres de lui.
+
+Maurice poussa un gemissement douloureux.
+
+M. DE NANCE
+
+--Prenez garde! ne lui donnez pas d'emotions inutiles, faites-lui
+respirer du vinaigre, bassinez-lui le front et les tempes, mais ne le
+secouez pas! Mettez deux matelas pres de lui, et tachons de l'enlever
+pour le placer dessus.
+
+M. de Sibran demanda du monde pour l'aider a transporter Maurice. M.
+de Nance appela M. des Ormes, lui repeta ce qu'il y avait a faire en
+attendant le medecin, et retourna pres de ces dames. Il prit de l'eau
+dans son chapeau, en jeta quelques gouttes sur la tete et le visage de
+Mme de Sibran, toujours evanouie, lui bassina a grande eau les tempes,
+et le front, et demanda a ces dames de continuer jusqu'a ce qu'elle
+reprit ses sens. Mme des Ormes et Mme de Guilbert s'en chargerent et
+apprirent par M. de Nance le triste etat de Maurice et d'Adolphe.
+
+--Qu'est-ce qui a cause l'incendie, papa? demanda Francois? Ou est ma
+bonne?
+
+--Ta bonne va bien, mon enfant; elle est allee donner des soins a
+Adolphe. Quant a l'incendie et ce qui l'a occasionne, personne ne le
+sait; les domestiques etaient tous a table; il n'y avait au salon que
+Maurice et Adolphe; on ne comprend pas comment le feu a pris au salon,
+et comment ces deux garcons se sont trouves dans les mansardes. Maurice
+est encore sans connaissance, et Adolphe gemit et ne parle pas; tous
+deux sont fortement brules et doivent souffrir beaucoup.
+
+Mme de Sibran etait revenue a elle pendant que M. de Nance parlait aux
+enfants consternes. On lui dit que ses fils etaient sauves; M. de Nance
+lui expliqua de quelle maniere et comment la precipitation d'Adolphe
+avait contusionne Maurice.
+
+--On a ete chercher un medecin, ajouta-t-il, et je pense qu'on pourra
+sans inconvenient les transporter chez vous, madame.
+
+Apres quelques autres explications a ces dames et aux enfants, Mme de
+Guilbert lui demanda si toutes les chambres du chateau avaient ete
+atteintes et consumees, et s'il n'y avait plus de logement pour elle et
+sa famille.
+
+M. DE NANCE
+
+--Tout est brule, madame, mais on a pu sauver les effets d'habillement
+et les objets de valeur.
+
+MADAME DE GUILBERT
+
+--Qu'allons-nous devenir? Ou irons-nous?
+
+M. DE NANCE
+
+--Si J'osais vous offrir un refuge provisoire, madame, je vous
+demanderais de vouloir bien accepter mon chateau; je n'en occupe qu'une
+petite partie avec mon fils; le reste est a votre disposition.
+
+MADAME DE GUILBERT
+
+--Merci. monsieur de Nance; je suis bien reconnaissante de votre offre;
+si mon mari m'y autorise, je l'accepterai pour quelques jours, jusqu'a
+ce que nous trouvions a nous loger. Ce sera une gene pour vous, je le
+sais, et je vous suis d'autant plus obligee.
+
+M. DE NANCE
+
+--Trop heureux de vous venir en aide dans un si grand embarras, madame.
+
+MADAME DE GUILBERT
+
+--Permettez-vous que nous nous installions chez vous des cette nuit?
+
+M. DE NANCE
+
+--Certainement, madame. Je retourne chez moi pour donner les ordres
+necessaires. Viens, Francois; nous allons bientot partir, mon ami.
+
+Mmes des Ormes et de Cemiane proposerent a Mme de Sibran de la ramener
+pres de ses fils.
+
+"Apres quoi nous retournerons chacune chez nous; les pauvres enfants
+doivent etre harasses de fatigue". dit Mme de Cemiane.
+
+
+XIV
+
+HEUREUX MOMENTS POUR CHRISTINE
+
+Ils se dirigerent tous vers la pelouse ou se trouvait Maurice avec son
+pere, toujours morne et accable, et MM. des Ormes et de Cemiane. Maurice
+avait retrouve sa connaissance et la parole; il se plaignait de ses
+brulures, de vives douleurs dans les jambes, dans les reins; il ne
+pouvait faire un mouvement sans gemir. Mme de Sibran s'agenouilla pres
+de lui sans parler; ses larmes tomberent ameres et abondantes sur le
+visage de son fils noirci par la fumee, et qui exprimait une souffrance
+aigue. Elle deposa un baiser sur son front, puis resta immobile et
+silencieuse. Elle demanda a ces dames de la laisser pres de son fils et
+d'emmener leurs enfants. Elle pria M. de Sibran de faire porter Maurice
+pres d'Adolphe, afin qu'elle les eut tous deux sous les yeux. M. de
+Nance se chargea de la commission et s'eloigna avec Francois, que
+Christine n'avait pas quitte un instant. Isabelle vint les joindre pour
+chercher Christine et la faire monter dans la voiture de Mme des Ormes.
+Mais quand ils arriverent dans la cour ou etaient les voitures, ils
+trouverent Mme des Ormes partie. N'ayant trouve ni Christine ni
+Isabelle, elle s'en etait informee; on lui avait repondu qu'elles
+avaient sans doute ete emmenees par M. des Ormes; ne poussant pas plus
+loin ses recherches, elle etait partie pour les Ormes.
+
+L'effroi de Christine en se voyant oubliee fut de suite calme par M. de
+Nance, qui lui dit:
+
+--Ma petite Christine, je t'emmenerai avec Francois et Isabelle, et tu
+coucheras chez moi avec Isabelle qui nous sera fort utile pour preparer
+les logements des Guilbert.
+
+--Merci, cher Monsieur de Nance, repondit Christine en lui baisant la
+main qui tenait la sienne. Comme vous etes bon! Comme Francois est
+heureux! et comme je suis contente pour lui que vous soyez son papa!
+
+--Merci, papa! mon cher papal s'ecria Francois dont les yeux brillerent
+de joie. Montons vite en voiture, de peur que Mme des Ormes ne revienne
+chercher Christine.
+
+Christine sauta dans la voiture pres de M. de Nance; Francois s'elanca
+en face d'elle; Isabelle, pres de lui: et M. de Nance, souriant de
+l'inquietude de Francois et de Christine, dit au cocher d'aller bon
+train. Quand ils arriverent, il chargea Isabelle d'installer Christine
+dans l'ancienne petite chambre de Francois donnant dans celle
+d'Isabelle; Francois, tout joyeux, mena Christine dans cette petite
+chambre, l'embrassa ainsi que sa bonne, et alla se coucher dans la
+sienne, pres de son pere. Il n'oublia pas dans sa priere de remercier le
+bon Dieu de lui avoir donne un si bon pere et une si bonne petite amie,
+et il s'endormit heureux et reconnaissant.
+
+M. de Nance, au lieu de se reposer des fatigues de la journee, veilla,
+avec Isabelle et Bathilde, a l'arrangement des chambres destinees aux
+Guilbert, maitres et domestiques: tout etait pret quand ils arriverent.
+Il les recut a la porte du chateau, les installa chacun chez eux, leur
+recommanda de demander tout ce qu'ils desiraient, et s'echappa a leurs
+remerciements mille fois repetes, en rentrant dans son appartement: il
+embrassa son petit Francois endormi et se coucha apres avoir, lui aussi,
+remercie le bon Dieu de lui avoir donne un si excellent fils.
+
+Christine dormit tard et se reveilla le lendemain tout etonnee de ne pas
+connaitre sa chambre; elle ne tarda pas a se ressouvenir des evenements
+de la veille, et son coeur bondit de joie quand elle pensa qu'elle
+reverrait Francois et M, de Nance et qu'elle dejeunerait avec eux, chez
+eux. A peine Isabelle l'eut-elle habillee et lui eut-elle fait faire sa
+priere, que Francois entra; Christine courut a lui et se jeta dans ses
+bras.
+
+--Oh! Francois, garde-moi toujours chez toi! Je me sens si heureuse ici!
+mon coeur est tranquille comme s'il dormait.
+
+FRANCOIS
+
+--Je serais bien, bien content de te garder toujours, mais ton papa et
+ta maman ne voudront pas.
+
+CHRISTINE
+
+--Pourquoi? qu'est-ce que ca leur fait? Tu vois bien qu'ils m'ont
+oubliee hier dans ce chateau brule.
+
+FRANCOIS
+
+--C'est parce que tout le monde etait agite par cet incendie, Tu vas
+voir qu'ils vont t'envoyer chercher... En attendant, je viens t'emmener
+pour dejeuner. Je dejeune toujours avec papa, et j'ai dit que tu
+dejeunerais avec nous. Veux-tu?
+
+CHRISTINE
+
+--Merci, merci, mon bon Francois. Quelle bonne idee tu as eue!
+
+Francois embrassa sa bonne, qui les regardait avec tendresse, et,
+prenant la main de Christine, ils coururent tous deux chez M. de Nance
+qui ecrivait en attendant Francois.
+
+--Bonjour, mon bon cher papa, dit Francois en lui passant les bras
+autour du cou.
+
+Il se sentit en meme temps embrasse de l'autre cote, et deux petits
+bras entourerent aussi son cou. C'etait Christine, qui faisait comme
+Francois.
+
+Il sourit, les embrassa tous deux.
+
+--Bonjour, chers enfants; vous voila deja ensemble?
+
+--Cher Monsieur de Nance, gardez-moi toujours avec vous et avec
+Francois. Je serais si heureuse chez vous! je vous aimerai tant! autant
+que Francois, dit Christine en l'entourant toujours de ses bras.
+
+M. DE NANCE
+
+--Ma pauvre chere enfant, j'en serais aussi heureux que toi; mais c'est
+impossible! Tu as un pere et une mere.
+
+--Quel dommage! dit Christine en laissant tomber ses bras.
+
+M. de Nance sourit encore une fois et l'embrassa.
+
+--Notre dejeuner est pret, dit-il. Nous avons bon appetit; mangeons.
+
+Il servit a Christine et a Francois une tasse de chocolat, et prit
+lui-meme une tasse de the. Les enfants mangerent et causerent tout le
+temps; leurs reflexions amusaient M. de Nance; leur amitie reciproque
+le touchait; il regrettait, comme Christine, de ne pouvoir la garder
+toujours; son petit Francois serait si heureux! Mais il se redit ce
+qu'il les avait dit deja:
+
+"C'est impossible!"
+
+Apres les avoir laisses jouer quelque temps:
+
+--Je crois, ma petite Christine, dit-il, que je vais a present faire
+atteler la voiture pour te ramener chez tes parents, qui doivent etre
+inquiets de toi.
+
+--Deja! s'ecrierent les deux enfants a la fois.
+
+--Eh oui! deja, mais vous vous reverrez bientot et souvent. Isabelle te
+menera promener de notre cote, et Francois ira se promener avec moi du
+cote des Ormes; vous jouerez pendant que je lirai au pied d'un arbre; et
+puis nous ferons des visites au chateau et a ta tante de Cemiane quand
+tu y seras.
+
+M. de Nance fit atteler; il monta dans la voiture avec Francois,
+Christine et Isabelle; un quart d'heure apres, ils descendaient au
+chateau des Ormes. Ils trouverent M, et Mme des Ormes dans le salon.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! vous voila, Monsieur de Nance; c'est fort aimable de m'avoir
+vous-meme ramene Christine; je pensais bien que quelqu'un s'en serait
+charge.
+
+M. DES ORMES
+
+--Comment est-ce M. de Nance qui nous amene Christine? D'ou venez-vous
+donc, mon cher Monsieur?
+
+M. DE NANCE
+
+--De chez moi, Monsieur.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! c'est que vous ne savez pas, mon cher, que j'ai laisse Christine
+hier soir chez les Guilbert, la croyant avec vous. Ce n'est pas
+etonnant! Cet incendie etait si terrible! Mais j'ai bien pense ce matin,
+en la sachant encore absente, que M. de Nance ou bien ma soeur de Cemiane
+l'aurait emmenee et nous la ramenerait.
+
+M. DES ORMES
+
+--Vous abusez de l'obligeance de M. de Nance, Caroline.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Pas du tout. Je suis bien sure que M. de Nance est tres heureux de me
+rendre ce service.
+
+M. DE NANCE
+
+--Celui-la, oui, Madame; je vous l'affirme bien sincerement.
+
+--Vous voyez bien, dit Mme des Ormes triomphante. Vous croyez toujours
+que les autres pensent comme vous Je suis persuadee, moi, que si j'avais
+a faire un voyage, et si je demandais a M. de Nance de garder Christine
+chez lui en mon absence, il le ferait avec plaisir.
+
+M. DE NANCE
+
+--Non seulement avec plaisir, Madame, mais avec bonheur. Essayez, vous
+verrez.
+
+MADAME. DES ORMES
+
+--Que vous etes aimable, Monsieur de Nance!
+
+M. DES ORMES
+
+--Caroline, ne faites donc pas des suppositions impossibles, Monsieur de
+Nance, voulez-vous rester a dejeuner avec nous?
+
+M. DE NANCE
+
+Merci bien, Monsieur; j'ai chez moi nos pauvres voisins incendies, et je
+ne les ai pas encore vus Aujourd'hui.
+
+M. de Nance partit avec Francois quelques instants apres; Christine
+monta dans sa chambre avec Isabelle.
+
+
+XV
+
+TRISTES SUITES DE L'INCENDIE
+
+Aucun evenement extraordinaire ne vint plus troubler la tranquillite
+des chateaux voisins. Christine continua a voir Francois, Gabrielle et
+Bernard, presque tous les jours, tantot chez eux, tantot au chateau des
+Ormes. Francois s'attachait de plus en plus a Christine, et, grace au
+desir qu'avait Isabelle de se rapprocher de lui, ils se retrouvaient
+dans leurs promenades et aussi dans leurs visites au chateau de Cemiane.
+M. de Nance, cedant au desir de Francois, donnait souvent des dejeuners
+et des gouters aux enfants des environs; c'etaient les beaux jours de
+Francois et de Christine. Paolo continuait avec un succes marque ses
+lecons a ses deux eleves. Mme des Ormes avait voulu que Paolo les donnat
+a Christine sans payement, mais M. des Ormes, qui redoutait le ridicule,
+plus encore qu'il ne craignait l'humeur de sa femme, les paya assez
+largement pour fermer la bouche aux mauvaises langues; car dans le
+voisinage on s'amusait beaucoup de l'avarice de Mme des Ormes pour tout
+ce qui concernait sa fille.
+
+La vie se passait donc heureuse et calme pour Francois et Christine;
+pour M. de Nance, qui n'etait heureux que par son fils: pour Isabelle,
+qui aimait beaucoup Christine a cause de la tendresse qu'elle
+temoignait a Francois, et aussi a cause des charmantes qualites qui se
+developpaient par les soins de cette bonne intelligente et par ceux de
+M, de Nance. Ce dernier portait a Christine une affection paternelle, et
+il cherchait a suppleer a la direction qui manquait a la pauvre enfant
+du cote de ses parents, par des conseils, toujours ecoutes et suivis
+avec reconnaissance. Mme des Ormes oubliait sans cesse sa fille pour
+ne s'occuper que de toilette et de plaisirs. M. des Ormes, faible et
+indifferent, avait, comme nous l'avons vu, des eclairs de demi-tendresse
+qui ne duraient pas; tranquille sur le sort de Christine depuis qu'il la
+savait sous la direction sage et devouee d'Isabelle, il ne s'occupait
+pas de sa fille, et cherchait, comme sa femme, a passer agreablement
+ses journees. Tous deux laissaient a Isabelle liberte complete d'elever
+Christine selon ses idees; c'est ainsi qu'aidee de M. de Nance elle
+donna a Christine des sentiments religieux et des habitudes qui lui
+manquaient; elle la menait au catechisme avec Francois, qui fit cette
+annee sa premiere communion sous la direction du bon cure du village et
+guide par son pere, dont la piete touchait et encourageait Francois et
+Christine. Des les premiers temps qui suivirent l'entree d'Isabelle chez
+Christine, ils eurent occasion d'exercer la vertu de charite a l'egard
+de Maurice et d'Adolphe. Les brulures d'Adolphe le faisaient souffrir
+beaucoup, mais ce n'etait rien aupres de ce que souffrait Maurice.
+Outre des brulures, le medecin lui avait trouve les reins et le dos
+contusionnes et devies et les jambes toutes disloquees.
+
+On les transporta chez eux la nuit meme de l'incendie; et ce fut apres
+qu'ils furent installes dans leurs lits, que les deux medecins appeles
+commencerent a panser les brulures et a remettre les membres demis et
+brises. Paolo avait demande a assister a l'operation; il voulut donner
+des conseils, et faire autrement que ne faisaient les medecins pour
+remettre les membres disloques et brises. Mais on se moqua de ses avis,
+et on refusa de les suivre.
+
+Paolo se retira en branlant la tete, et dit le lendemain a M. de Nance:
+
+"Mauvais, mauvais pour le Maurice! Sera bossou et horrible; les zambes
+mal arranzees; tres mal! C'est abouminable! Moi z'aurais fait bien; pas
+comme ces zens imbeciles".
+
+Maurice poussa des cris lamentables pendant cette operation, qui dura
+une demi-heure environ. Maurice se trouvait dans l'impossibilite de
+remuer, a cause des appareils qui maintenaient ses jambes et ses
+epaules; il fallait le faire boire et manger, le moucher et l'essuyer
+comme un petit enfant; il se desolait, se fachait; ses coleres et ses
+agitations augmentaient son mal.
+
+Les premiers jours sa vie fut en danger, et personne ne put le voir;
+mais, apres un mois, M. de Nance demanda si Francois ne pouvait pas
+venir le distraire et le consoler; M. et Mme de Sibran accepterent la
+proposition avec joie, et ils annoncerent a leurs fils la visite de
+Francois.
+
+--Pourquoi l'avez-vous acceptee, dit Maurice en gemissant. Il va
+triompher de me voir si malade; Adolphe et moi, nous nous sommes moque
+de sa bosse, et il doit nous en vouloir.
+
+MADAME DE SIBRAN
+
+--Mon pauvre ami, tu t'ennuies tant et tu souffres tant, que ton pere et
+moi nous avons juge utile de te donner une distraction.
+
+MAURICE
+
+--Jolie distraction!
+
+ADOLPHE
+
+--Agreable passe-temps!
+
+Malgre l'humeur qu'ils temoignaient ils ne voulurent pas que Mme de
+Sibran ecrivit a Francois pour l'empecher de venir. Le lendemain,
+Francois arriva a une heure; ni Maurice ni Adolphe ne bougerent ni ne
+parlerent quand il entra chez eux et qu'il leur dit bonjour d'un air
+affectueux.
+
+FRANCOIS
+
+--Vous avez bien souffert et vous souffrez encore beaucoup?...
+
+Pas de reponse.
+
+FRANCOIS
+
+--Nous avons ete tous bien tristes de votre accident... Papa a envoye
+tous les jours savoir de vos nouvelles... Des que j'ai su que vous
+alliez un peu mieux, j'ai bien vite demande la permission de venir
+vous voir... Vous surtout, pauvre Maurice, qui ne pouvez pas faire un
+mouvement... Je voua fatigue peut-etre?... Dites-le moi franchement; je
+reviendrai demain ou apres-demain...
+
+Le pauvre Francois etait un peu embarrasse; il ne savait s'il devait
+rester ou s'en aller; il attendit encore quelques minutes, et, Maurice
+et Adolphe persistant a garder le silence, il se leva.
+
+--Adieu, Maurice; adieu, Adolphe; je reviendrai vous voir avec papa, et
+je ne resterai pas longtemps, pour ne pas vous fatiguer.
+
+Le bon Francois sortit un peu triste du mauvais accueil que lui avaient
+fait ces garcons dont il avait deja eu tant a se plaindre; mais,
+toujours bon et genereux, il se dit:
+
+--Il ne faut pas leur en vouloir, a ces pauvres malheureux! Ils
+souffrent; peut-etre que le bruit leur fait mal... Je verrai une autre
+fois a leur parler de choses qui les amusent.
+
+Christine savait qu'il avait ete voir les Sibran; le lendemain, elle
+alla chez lui savoir de leurs nouvelles.
+
+--Ils souffrent toujours beaucoup, repondit Francois.
+
+CHRISTINE
+
+--Ont-ils ete contents de te voir?
+
+FRANCOIS
+
+--Je ne sais pas; ils ne me l'ont pas dit.
+
+CHRISTINE
+
+--T'ont-ils raconte comment le feu avait pris au salon?
+
+FRANCOIS
+
+--Non, je ne leur ai pas demande.
+
+CHRISTINE
+
+--De quoi avez-vous donc cause?
+
+FRANCOIS
+
+--Mais ils n'ont pas cause; j'ai parle tout seul.
+
+CHRISTINE
+
+--Ah! mon Dieu! est-ce que leur langue est brulee!
+
+FRANCOIS, souriant.
+
+--Non; seulement ils ne parlent pas...
+
+Christine le regarda attentivement.
+
+CHRISTINE
+
+--Francois... ils t'ont fait quelque mechancete, et tu ne veux pas le
+dire. Je le vois a ton air embarrasse.
+
+--Et tu as devine, Christine, dit M. de Nance en riant. Ils ne lui ont
+pas dit un mot, pas repondu un oui ou un non; ils ne l'ont pas regarde.
+Et Francois veut y retourner.
+
+CHRISTINE
+
+--Tu es trop bon, Francois! Je t'assure que tu es trop bon. Ne
+trouvez-vous pas, cher monsieur?
+
+M. DE NANCE
+
+--On n'est jamais trop bon, ma petite Christine, et rarement on l'est
+assez. En retournant chez Maurice et Adolphe, Francois fait un double
+acte de charite, il rend le bien pour le mal, et il visite des
+malheureux qui souffrent et qui ont longtemps a souffrir encore, surtout
+Maurice. Cette seconde visite les touchera peut-etre; et, s'ils voient
+souvent Francois, ils deviendront probablement meilleurs.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est vrai cela; on est toujours meilleur quand on a passe quelque
+temps avec Francois et avec vous... Et c'est pourquoi je serais si
+contente de ne jamais vous quitter tous les deux!.., Si vous vouliez?...
+
+--Pauvre chere enfant, dit M. de Nance en l'embrassant, n'y pense pas;
+c'est impossible.
+
+CHRISTINE
+
+--Quand je serai vieille, et que je serai ma maitresse, je viendrai chez
+vous et j'y resterai toujours.
+
+M. DE NANCE
+
+--Alors, nous verrons; nous avons le temps d'y penser. En attendant, va
+jouer avec Francois; j'ai a travailler.
+
+CHRISTINE
+
+--Qu'est-ce que vous faites? A quoi travaillez-vous?
+
+M. DE NANCE
+
+--Tu es une petite curieuse. Je travaille a un livre que tu ne comprends
+pas.
+
+CHRISTINE
+
+--Vous croyez? Je crois, moi, que je comprendrai. De quoi parlez-vous?
+
+M. DE NANCE
+
+--De l'education des enfants, et des sacrifices qu'on doit leur faire.
+
+CHRISTINE
+
+Ce n'est pas difficile a comprendre. Il faut faire comme vous, voila
+tout. Je comprends tres bien tous les sacrifices que vous faites
+a Francois. Je vois que vous restez toujours a la campagne pour
+l'education de Francois; que vous ne voyez que les personnes qui peuvent
+etre utiles ou agreables a Francois; que vous me laissez venir si
+souvent vous deranger et voua ennuyer chez vous, pour Francois; que vous
+m'apprenez a etre bonne et pieuse, pour Francois; que voua m'aimez enfin
+pour Francois; que vous...
+
+M. DE NANCE, l'embrassant.
+
+--Assez, assez, chere enfant; tu es trop modeste pour ce qui te regarde
+et trop clairvoyante pour le reste. Dans l'origine, je t'ai aimee et
+attiree pour Francois, mais je t'ai bien vite aimee pour toi-meme, et,
+apres Francois, tu es la personne que j'aime le plus au monde. Francois
+le sait bien; nous parlons souvent de toi, et nous nous entendons tres
+bien pour t'aimer.
+
+CHRISTINE, se jetant a son cou.
+
+--Je suis bien contente de ce que voua me dites la! Comme je vous aime,
+cher, cher monsieur de Nance! Et comme cela m'ennuie de vous appeler
+monsieur! J'ai toujours envie de vous dire: PAPA.
+
+M. DE NANCE
+
+--Ne fais jamais cela, mon enfant; ce serait mal.
+
+CHRISTINE
+
+--Pourquoi mal?
+
+M. DE NANCE
+
+--Parce que ce serait presque un blame pour ton papa; c'est comme si
+tu disais: M. de Nance est meilleur pour moi que mon vrai papa, et je
+l'aime davantage.
+
+CHRISTINE
+
+--Mais... ce serait la verite.
+
+M. DE NANCE
+
+--Chut! ma Christine: chut! Que personne ne t'entende dire pareille
+chose.
+
+Christine resta un instant sans parler, la tete appuyee sur l'epaule de
+M. de Nance.
+
+M. DE NANCE
+
+--A quoi penses-tu, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je pense que je suis tres heureuse de vous avoir connus, vous et
+Francois. Il est si bon, Francois!
+
+M. DE NANCE, souriant.
+
+--Oui, il est bien bon, mais prends garde qu'il ne s'impatiente de
+perdre son temps a nous regarder au lieu de jouer.
+
+CHRITINE
+
+--Est-ce que cela t'ennuie? Francois?
+
+FRANCOIS
+
+--Oh non! pas du tout. J'aime beaucoup A t'entendre dire des choses
+aimables a papa et a l'entendre te repondre.
+
+CHRISTINE
+
+--Iras-tu demain chez Maurice?
+
+FRANCOIS
+
+--Oui, certainement; je l'ai promis.
+
+CHRISTINE
+
+--Veux-tu que j'y aille avec toi?
+
+FRANCOIS
+
+--Oui, si papa veut bien t'emmener.
+
+M. DE NANCE
+
+--Tu ne peux pas y aller, Christine: tu as neuf ans; tu ne peux pas
+faire des visites a des grands garcons de treize et onze ans.
+
+CHRISTINE
+
+--C'etait seulement pour que Francois ne s'ennuie pas chez eux que je
+demandais a y aller, car je les deteste... c'est-a-dire je ne les aime
+pas beaucoup.
+
+M. DE NANCE
+
+--Tu as bien fait de te reprendre, chere petite, car ton deteste n'etait
+pas charitable; a present, mes enfants, allez-vous-en; vous m'empechez
+d'ecrire.
+
+Les enfants allerent rejoindre Isabelle et jouerent quelque temps.
+Paolo arriva pour donner a Francois ses lecons; et ils se separerent en
+disant:
+
+"A demain!"
+
+
+XVI
+
+CHANGEMENT DE MAURICE
+
+Le lendemain, avant la visite de Christine, qu'elle faisait toujours un
+peu tard, vers trois heures, a cause des lecons que lui donnait Paolo,
+Francois retourna avec son pere chez les Sibran; il monta, comme la
+veille, chez Maurice et Adolphe, qui le virent entrer avec surprise.
+Maurice rougit et voulut parler, mais il ne dit rien.
+
+FRANCOIS
+
+--Bonjour, Maurice; bonjour, Adolphe; j'espere que vous allez un peu
+mieux aujourd'hui... Vos yeux sont plus animes et vous etes moins
+pales... Je ne vous ferai pas une longue visite... comme hier...
+seulement pour vous raconter que M. de Guilbert va demain s'etablir a
+Argentan, ou il a trouve une maison a louer, pendant qu'il fait rebatir
+son chateau brule... Il parait qu'il ne perdra rien, parce que la
+compagnie d'assurances lui paye tous ses meubles et son chateau...
+Adieu, pauvre Maurice; adieu, Adolphe; je prie toujours le bon Dieu
+qu'il vous guerisse bientot.
+
+Francois leur fit un salut amical et se dirigea vers la porte.
+
+"Francois!" appela Maurice aune voix faible. Francois retourna bien vite
+pres de son lit.
+
+MAURICE
+
+--Francois! pardonnez-moi; pardonnez a Adolphe. Vous etes bon, bien bon!
+Et nous, nous avons ete si mauvais, moi surtout! Oh! Francois! comme
+Dieu m'a puni! Si vous saviez comme je souffre! De partout! Et toujours,
+toujours! Ces appareils me genent tant! Pas une minute sans souffrance!
+
+FRANCOIS
+
+--Pauvre Maurice! Je suis bien triste de ce terrible accident. Je ne
+puis malheureusement pas vous soulager: mais si je croyais pouvoir vous
+distraire, vous etre agreable, je viendrais vous voir tous les jours.
+
+MAURICE
+
+--Oh oui! Bon, genereux Francois! Venez tous les jours; restez bien
+longtemps.
+
+FRANCOIS
+
+--A demain donc, mon cher Maurice; a demain, Adolphe.
+
+Des qu'il fut sorti, le regard douloureux de Maurice se reporta sur son
+frere.
+
+--Pourquoi n'as-tu rien dit, Adolphe? Comment n'as-tu pas ete touche de
+la bonte de ce pauvre Francois, que nous avons recu si grossierement
+avant-hier et qui veut continuer ses visites, malgre notre mechancete?
+
+ADOLPHE
+
+--Je deteste ce vilain bossu; les bossus sont toujours mechants; c'est
+toi-meme qui l'as dit.
+
+MAURICE
+
+--J'ai mal dit, car Francois est bon.
+
+ADOLPHE
+
+--Est-ce qu'on sait s'il est bon ou mechant?
+
+MAURICE
+
+--Ce qu'il fait nous prouve qu'il est bon. S'il vient demain, je t'en
+prie, sois poli pour lui, et parle-lui.
+
+Adolphe ne repondit pas; Maurice etait fatigue, il ne dit plus rien.
+
+En revenant a la maison avec son pere, Francois lui raconta avec bonheur
+ce que lui avait dit Maurice, M. de Nance partagea le triomphe de
+Francois et lui fit voir combien la bonte et l'indulgence reussissaient
+mieux que la colere et la severite.
+
+--Continue ta bonne oeuvre, cher ami, peut-etre s'ameliorera-t-il tout a
+fait. C'est un vrai bonheur quand on peut rendre bons les mechants.
+
+Christine fut enchantee du resultat de cette seconde visite, et
+encouragea Francois a continuer et a tacher de ramener aussi Adolphe a
+de meilleurs sentiments. Pendant deux mois, Francois retourna tous les
+jours chez les Sibran. Adolphe guerit de ses brulures au bout d'un mois;
+il resta rebelle aux sollicitations de Maurice et insensible a la bonte,
+a l'amabilite de Francois. Le pauvre Maurice, au contraire, de plus
+en plus touche de la genereuse affection que lui temoignait Francois,
+devint plus doux, plus endurant, plus resigne de jour en jour; au bout
+de ces deux mois, Je medecin lui permit de se lever et de faire usage
+de ses membres remis. Quand il se leva, sa faiblesse le fit retomber
+de suite, sur son lit; un second essai, plus heureux, lui permit de
+s'appuyer sur ses jambes et de se tourner vers la glace; mais de
+quelle terreur ne fut-il pas saisi quand il vit ses jambes tordues et
+raccourcies, une epaule remontee et saillante, les reins ployes et ne
+pouvant se redresser, et le visage, jusque-la enveloppe de cataplasmes
+ou d'onguent, couture et defigure par les brulures! Adolphe l'avait ete
+aussi, mais beaucoup moins.
+
+Le malheureux Maurice poussa un cri d'horreur et retomba presque inanime
+sur son lit. Mme de Sibran se jeta a genoux, le visage cache dans ses
+mains, et M. de Sibran quitta precipitamment la chambre pour cacher son
+desespoir a son fils.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! criait Maurice, ayez pitie de moi! Mon Dieu! ne me
+laissez pas ainsi! Que vais-je devenir? Je ne veux pas vivre pour etre
+un objet d'horreur et de risee.
+
+Puis, se relevant et se regardant encore dans la glace:
+
+--Mais je suis horrible, affreux! Francois lui-meme reculera d'epouvante
+en me voyant! Lui est bossu, c'est vrai, mais son visage, du moins,
+est joli, ses jambes sont droites... Et moi! et moi!... Maman, maman,
+secourez-moi; ayez pitie de votre malheureux Maurice!
+
+Mme de Sibran releva son visage inonde de larmes, et, regardant encore
+Maurice, l'horreur et le chagrin dont elle fut saisie lui firent
+craindre un evanouissement; au lieu de repondre a l'appel de son fils,
+elle se releva et courut rejoindre son mari pour unir sa douleur a la
+sienne.
+
+Maurice resta seul en face de la glace; plus il examinait ses
+difformites nouvelles, plus elles lui paraissaient hideuses et
+repoussantes; sa paleur rendait plus apparentes les coutures et les
+plaques rouges de son visage; sa faiblesse faisait ployer ses reins et
+ses jambes. Pendant qu'il continuait l'examen de sa personne, la porte
+s'ouvrit doucement, et Francois entra. Toujours attentif a eviter ce qui
+pouvait peiner ou blesser les autres, il reprima, non sans peine, un cri
+de surprise et de frayeur a la vue de l'infortune Maurice, qu'il devina
+plus qu'il ne le reconnut. Maurice se retourna, l'apercut et examina
+l'impression qu'il produisait sur Francois. Il ne put decouvrir que
+l'expression d'une profonde pitie et d'un sincere attendrissement.
+
+FRANCOIS
+
+--Mon pauvre ami! Mon pauvre Maurice! Quel malheur! Mon Dieu, quel
+malheur!
+
+Francois soutint dans ses bras Maurice pret a defaillir; il le fit
+asseoir, resta pres de lui, et pleura avec lui et sur lui.
+
+--Du courage, mon ami, lui dit-il apres quelques instants; ne perds pas
+l'espoir de redevenir ce que tu etais. Tu es faible a present, tu ne
+peux pas te redresser ni te tenir sur tes jambes; dans quelques jours,
+quelques semaines au plus, tu retrouveras des forces et tu te tiendras
+droit comme avant.
+
+MAURICE
+
+--Non, non, Francois; je sens que je ne me tiendrai jamais droit. Et mes
+jambes?... Comment se redresseraient-elles? elles sont contournees et
+tortues. Et l'epaule? Comment s'aplatirait-elle et redeviendrait-elle ce
+qu'elle etait? Regarde-moi et regarde-toi. Eh bien! moi qui me suis tant
+moque de ton infirmite, qui t'ai ridiculise et tourmente, j'en suis
+reduit a envier ton apparence. Je n'oserai jamais me montrer; je ne
+sortirai plus de ma chambre.
+
+FRANCOIS
+
+--Tu auras tort, mon pauvre Maurice; tu te rendras malade, tu
+t'ennuieras horriblement et tu souffriras bien plus.
+
+MAURICE
+
+--Crois-tu que ce soit agreable de voir tout le monde rire et chuchoter,
+d'entendre crier les petits enfants: Un bossu, un bossu! Venez voir un
+bossu!
+
+FRANCOIS. souriant.
+
+--Ce n'est pas agreable, je le sais mieux que tout antre; c'est triste
+et penible. Mais on se resigne a la volonte du bon Dieu et on s'y
+habitue un peu. Et puis, comme on est heureux quand on trouve quelqu'un
+de bon qui vous temoigne de la pitie, de l'amitie, qui prend votre
+defense, qui vous aime parce que vous etes infirme! Ce bonheur-la,
+Maurice, compense ce qu'il y a de penible dans ma position.
+
+MAURICE
+
+--Tu pourrais dire notre position... Ce que tu m'as dit me fait du bien;
+je ne me sens plus aussi desespere; peut-etre, en effet, serai-je moins
+difforme dans quelque temps.
+
+Francois resta longtemps chez Maurice; quand il le quitta, le desespoir
+des premiers moments etait calme; il promit a Francois d'esperer, de se
+resigner et d'obeir docilement aux prescriptions du medecin, quand meme
+il ordonnerait les promenades a pied et en voiture.
+
+Adolphe ne parut pas, tant que Francois resta chez Maurice; il n'avait
+pas encore vu son frere leve. Quand Maurice fut seul, Adolphe entra; il
+poussa un cri en voyant la difformite de Maurice.
+
+ADOLPHE
+
+--Mon pauvre Maurice, que tu es laid! Quelle tournure tu as! Quelles
+epaules! Quelles jambes! Et ta figure!... En verite, je te plains! c'est
+affreux! c'est horrible!
+
+MAURICE, tristement.
+
+--Je le sais, Adolphe; je le vois sans que tu me le dises.
+
+ADOLPHE
+
+--Toi qui te moquais tant de Francois, tu es bien pis que lui! Si tu
+voyais la figure que tu as!
+
+MAURICE
+
+--Je l'ai vue dans la glace.
+
+ADOLPHE
+
+--Et tu n'as pas eu peur en te voyant?
+
+MAURICE
+
+--Non, j'ai pleure... Et le bon Francois a pleure avec moi.
+
+ADOLPHE
+
+--Ce qui veut dire que je dois pleurer aussi... Je t'en demande bien
+pardon; je suis tres fache de ce qui t'arrive, mais il m'est impossible
+de pleurer comme un enfant parce que tu as eu le malheur de devenir
+difforme!
+
+MAURICE
+
+--Comme c'est mal ce que tu dis, Adolphe! Francois m'a console, m'a
+encourage; et toi, qui es mon frere et qui devrais me plaindre, tu ne
+trouves rien a dire pour me consoler de ce grand malheur.
+
+ADOLPHE
+
+--Francois a pleure avec toi parce qu'il est bossu, lui; mais moi, que
+veux-tu que je fasse, que je dise?
+
+MAURICE
+
+--Adolphe. Laisse-moi seul, je t'en prie; ton indifference me peine;
+elle m'afflige pour toi.
+
+ADOLPHE
+
+--Pour moi? tu es bien bon! Je suis tres fache de ce qui t'arrive, mais
+quant a pleurer et en mourir de chagrin, je laisse cette satisfaction
+au sensible Francois. Adieu, je sors avec papa; nous allons t'acheter
+quelque chose pour te consoler; nous serons de retour dans une heure.
+
+Adolphe sortit. Maurice joignit les mains avec un geste de desespoir
+et gemit tout haut sur l'insensibilite de son frere; il en fit la
+comparaison avec Francois, et il se demanda d'ou pouvait venir cette
+difference. Il crut comprendre qu'elle provenait de l'education
+differente qu'ils avaient recue: Adolphe et lui, eleves legerement,
+sans religion, sans principes, ne vivant que pour le plaisir et la
+dissipation; Francois, eleve pieusement, serieusement, quoique gaiement,
+pratiquant la religion et la charite, s'oubliant pour les autres et
+faisant passer le devoir avant le plaisir. "Il faut que j'en parle a
+Francois, se dit-il, et si j'ai devine juste, je changerai de maniere de
+penser et de vivre, et je crois que j'en serai plus heureux."
+
+
+XVI
+
+HEUREUSE BIZARRERIE DE MADAME DES ORMES
+
+Christine arriva le lendemain comme d'habitude pour savoir des nouvelles
+du malade; les larmes lui vinrent aux yeux quand elle sut combien
+l'incendie et la chute avaient defigure le pauvre Maurice, et le
+desespoir dans lequel il etait plonge a l'arrivee de Francois; elle fut
+tres contente du second succes de son ami.
+
+CHRISTINE
+
+--Je suis sure que tu finiras par le rendre excellent. C'est comme moi;
+tu m'obliges a devenir bonne, rien que par amitie pour toi. Je ne sais
+ce que je serais capable de faire pour toi.
+
+FRANCOIS
+
+--Tu ne ferais pas de mauvaises choses, bien certainement.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh non! d'abord parce que tu ne m'en conseillerais jamais, et puis
+parce que je te ferais de la peine et a ton papa aussi en faisant mal.
+
+FRANCOIS
+
+--Bonne Christine! je plains le pauvre Maurice, s'il doit rester
+infirme, de n'avoir pas une chere petite Christine comme moi.
+
+CHRISTINE
+
+--Il n'a qu'a prendre pour amie une des demoiselles Guilbert.
+
+FRANCOIS
+
+--Ce ne sont pas des Christine.
+
+Un domestique entra.
+
+--M. de Nance demande M. Francois et Mlle Christine.
+
+--Vous nous demandez, papa? dit Francois.
+
+--Oui, chers enfants; je recois un petit mot de Mme des Ormes qui me
+demande d'aller de suite chez elle avec toi, Francois, et avec toi,
+Christine; je ne sais pas ce qu'elle desire de nous. Il faut y aller,
+mes enfants; appretez-vous, nous irons a pied par les prairies.
+
+Les enfants et Isabelle furent prets en cinq minutes; M. de Nance les
+attendait sur le perron; ils coururent gaiement en avant. M. de Nance
+les suivait avec Isabelle.
+
+--Que peut me vouloir Mme des Ormes? se demandait-il. Elle est si
+bizarre, si absurde, que je crains toujours quelque sottise dont ma
+petite Christine serait victime... et mon pauvre Francois aussi par
+consequent... Je vais le savoir bientot, au reste; la voici qui vient
+au-devant de nous.
+
+Effectivement, Mme des Ormes, ne pouvant attendre patiemment l'arrivee
+de M, de Nance, accourait comme une jeune personne de quinze ans,
+cueillant une fleur, poursuivant un papillon, gambadant et pirouettant.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Venez vite, monsieur de Nance, que je vous dise une bonne nouvelle. M.
+des Ormes vient d'acheter un hotel a Paris, superbe hotel! Je donnerai
+des bals, des concerts... Non, pas de concerts; je n'aime pas la
+musique. Des tableaux vivants; c'est charmant. Vous figurerez dans mes
+tableaux vivants; vous ferez le roi Assuerus, et moi la reine Esther, et
+mon mari l'oncle Mardochee; ah, ah, ah! mon mari en Mardochee avec une
+grande barbe blanche! N'est-ce pas que ce sera amusant?
+
+--Tres amusant, madame, repondit gravement M de Nance; mais ce n'est pas
+pour cela que vous m'avez fait venir avec les enfants?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Si fait, si fait; c'est pour vous proposer de venir demeurer avec nous
+dans mon hotel; vous prendrez le rez-de-chaussee, que je vous louerai
+dix mille francs, mais a la condition que, les jours de reception, on
+soupera dans votre appartement.
+
+M. DE NANCE
+
+--C'est impossible, madame. D'abord je ne joue pas la comedie; ensuite
+je passe mes hivers a la campagne avec mon fils.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--A la campagne! Quel dommage! J'avais si bien arrange tout cela! Vous
+auriez fait un superbe Assuerus".
+
+M. de Nance ne put s'empecher de sourire: tout cela lui parut d'un
+tel ridicule, que pour le faire sentir a Mme des Ormes et pour l'en
+degouter, il lui dit:
+
+--Prenez Paolo, madame! Ordonnez-lui de laisser pousser sa barbe et ses
+moustaches; il jouera tout ce que vous voudrez.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Tiens! c'est une idee. Quand vous serez chez vous, envoyez-moi Paolo.
+Adieu, mon cher monsieur de Nance; au revoir, je pars demain. Christine,
+dis adieu a tes amis, nous partons demain.
+
+CHRISTINE
+
+--Francois, mon cher Francois! je ne veux pas le quitter! Laissez-moi
+avec lui, maman; je vous en supplie, ne m'emmenez pas.
+
+FRANCOIS
+
+--Madame, madame, laissez-moi ma chere Christine! Je serai si malheureux
+sans elle! De grace, je vous en prie, ne l'emmenez pas.
+
+Et tous deux se jeterent en sanglotant au cou l'un de l'autre.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Eh bien! eh bien! qu'est-ce que cela? Quelle scene absurde! Vas-tu
+finir de pleurer, Christine. Cela m'ennuie de voir pleurer.
+
+CHRISTINE
+
+--Je pleurerai toujours tant que je serai separee de Francois.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je t'enverrai a Seraphin, a Franconi.
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne veux pas de Seraphin sans Francois; je veux rester avec
+Francois.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Dieu! quel ennui! Que vais-je devenir avec une figure pleurante en
+face de moi? Mon bon monsieur de Nance, de grace, venez faire Assuerus.
+
+M. DE NANCE
+
+--Impossible, madame: je ne me ferai jamais comedien.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Que faire alors? Venez a mon secours.
+
+M. DE NANCE
+
+--Madame,... M. de Nance hesita.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Quoi, quoi? dites, dites, mon cher monsieur de Nance. Delivrez-moi de
+cet ennui; je ne peux pas supporter la lutte.
+
+M. DE NANCE
+
+--Madame... je vous offre un moyen de vous en delivrer. Laissez-moi
+Christine; vous serez bien plus libre, sans aucun embarras, aucune gene.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais pour vous quel ennui! quelle charge!
+
+M. DE NANCE
+
+--Non, madame; je jouirai d'abord du bonheur de ces deux enfants, et
+puis de la satisfaction de vous rendre un service, quelque leger qu'il
+soit.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Leger? mais c'est un enorme service que vous me rendez. C'est vrai!
+Cette pauvre Christine! elle serait sans cesse derangee de sa chambre
+pour mes soirees, mes diners: elle serait mal, tres mal. Chez vous elle
+sera tres bien; c'est une chose decidee alors. Je vous l'envoie demain
+avec Isabelle. Seulement, comme j'ai besoin de mes chevaux et de mes
+gens, je l'enverrai dans la charrette de la ferme avec ses effets.
+
+M. DE NANCE
+
+--Ne derangez personne, madame, j'irai prendre moi-meme Christine et
+Isabelle.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Merci, cher monsieur; vous me rendez un service d'ami; je vous en
+remercie infiniment. Envoyez-moi Paolo pour Assuerus.
+
+M. de Nance, delivre de son inquietude pour Francois et Christine, rit
+bien franchement a la pensee de Paolo en Assuerus. Mais il promit de
+l'envoyer le soir meme. Il allait s'eloigner, lorsque Mme des Ormes le
+rappela.
+
+--Monsieur de Nance!... cher Monsieur de Nance, vous etes si bon, que
+vous voudrez bien, j'en suis sure, completer votre obligeance en prenant
+Christine aujourd'hui meme; j'ai tant a faire! M. des Ormes est parti
+ce matin; je dine chez ma belle-soeur de Cemiane; je ne verrai pas
+Christine; alors j'aime mieux vous la donner de suite.
+
+M. DE NANCE
+
+--De tout mon coeur, chere Madame: quand faut-il que je vienne la
+prendre?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Tout de suite! Remmenez-la, et envoyez votre carriole pour ses effets,
+qu'Isabelle mettra dans une malle. Adieu, Christine; adieu, ma fille;
+sois bien sage, bien obeissante; ne fais pas enrager ce bon M. de Nance,
+qui veut bien de toi. Au revoir, dans six ou sept mois.
+
+Elle embrassa Christine sur les deux joues, serra la main de M. de
+Nance, et s'eloigna en courant et sautillant comme elle etait venue.
+
+Quand elle se fut eloignee, Christine et Francois, dont le coeur
+bondissait de joie, se jeterent dans les bras l'un de l'autre, puis
+Christine se jeta dans ceux de M. de Nance, qu'elle embrassait en
+repetant:
+
+--Mon pere! mon pere! mon bon pere! Vous m'avez sauvee! Que je vous
+aime, cher, cher pere! Il M. de Nance, attendri, lui rendit ses baisers.
+
+--Chere enfant! Oui, je suis ton pere d'adoption; tu sais si je t'aime
+tendrement.
+
+Et il reunit dans ses bras ces deux enfants dont l'un etait a lui, et
+dont fautre lui etait seulement confie, mais il les aimait presque d'une
+egale tendresse. La rentree au chateau de Nance fut triomphale; des cris
+de joie annoncerent a Bathilde le sejour de Christine au chateau.
+Le diner, la soiree furent une fete et un eclat de rire continuel.
+Christine se coucha, installee dans la maison de son cher Francois et
+fut longtemps a s'endormir, tant la joie l'agitait. Francois etait au
+moins aussi heureux; et M. de Nance l'etait plus serieusement et plus
+profondement.
+
+
+XVIII
+
+PAOLO, PRIS, S'ECHAPPE
+
+Aussitot apres etre rentre, M. de Nance envoya chercher Paolo et le fit
+mener de suite chez Mme des Ormes, qui l'attendait avec impatience. Des
+qu'elle l'apercut, elle courut a lui.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Arrivez, arrivez vite, mon cher Paolo; j'ai besoin de vous. M. de
+Nance vous a-t-il parle?
+
+PAOLO
+
+--Non, Signora; il m'a seulement dit, avant que z'aie pou descendre de
+la voiture: "Partez vite, mon cer, "Madame des Ormes vous attend. Et
+la voiture m'a remmene si vite que z'en avais le vertize, Ce bon M. de
+Nance, il a des ceveaux qui courent comme des diavolo.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Bon! c'est tres bien! Je pars demain pour Paris; je laisse Christine
+a M. de Nance; mon mari a achete un hotel charmant, je donnerai des
+soirees, des bals et j'ai besoin de vous.
+
+PAOLO
+
+--De moi! Oh! Signora! ze ne sais pas danser, voltizer en tournant comme
+la sarmante Signora des Ormes. Ze ne peux vous servir a rien et z'aime
+mieux rester avec M. de Nance.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Du tout, du tout. J'ai besoin de vous pour mes charades; vous ferez
+Assuerus.
+
+PAOLO
+
+--Quoi c'est des sarades, Signora? Quoi c'est Souerousse?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Des charades sont des choses charmantes; je vous expliquerai cela plus
+tard. Assuerus est un roi; ce sera vous.
+
+PAOLO
+
+--Mais ze ne peux pas etre roi, Signora. Ze ne souis qu'un pauvre
+medecin italien.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Que vous etes nigaud, mon cher! Vous ne serez pas roi pour de bon, ce
+sera pour rire; et je serai votre Esther, votre femme.
+
+PAOLO, effraye.
+
+--Oh! Signora, c'est impossible! Ce bon M. des Ormes! Non, non! Ze ne
+pouis pas accepter ca, Signora. Ze souis trop zeune pour que vous soyez
+ma femme.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Mais puisque je vous dis que tout cela est pour rire, pour s'amuser.
+Il faut absolument que je voua emmene.
+
+PAOLO
+
+--Signora, de grace! laissez-moi avec M. de Nance mon bon ami. Ze souis
+trop bete pour etre un roi.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ca ne fait rien, Assuerus etait tres bete. Vous allez coucher ici; je
+vous emmenerai demain avec moi. Brigitte, faites preparer un lit pour M.
+Paolo, je l'emmene a Paris. Sans adieu, mon cher Paolo.
+
+Brigitte, faites preparer un diner pour M. Paolo. Je pars; a demain.
+
+Mme des Ormes sauta dans un coupe, qui s'eloigna rapidement. Paolo resta
+sur le perron sans voix et sans mouvement. Revenant a lui enfin et se
+frappant la tete de ses poings:
+
+--Imbecile! qu'ai-ze fait? Elle va m'emmener! ze ne veux pas moi avoir
+oune femme si horrible et si ridicoule! Ze veux la laisser au pauvre M.
+des Ormes!... Quel diable d'Assouerous! Ze ne souis pas Assouerous! ze
+souis le pauvre Paolo, et ze veux etre le pauvre Paolo et rester avec
+le bon M. de Nance qui ne me fait zamais enrazer comme cette femme
+ridicoule. Et ze veux rester et donner des lecons a mon petit
+Francois... Quel bon garcon!... Et a ma Christinetta!... Quelle bonne,
+douce demoiselle! Si vive, si gaie, et qui vous entortille avec ses
+grands yeux bleus si doux, et qui rient toujours... Quoi faire? Ze vais
+parler a M. de Nance; ze me moque bien du diner de la Signora; ze ne
+veux pas de son diner, moi.
+
+Paolo partit en courant, malgre les cris de Brigitte, et arriva tout
+essouffle chez M. de Nance au moment ou les enfants venaient de se
+coucher.
+
+M. DE NANCE
+
+Qu'y a-t-il donc, mon pauvre Paolo? Vous arrivez comme un homme
+poursuivi par des loups.
+
+PAOLO
+
+Oh! caro Signor, z'aimerais mieux une bande de loups que Mme des Ormes;
+ze me souis sauve ce vous; elle veut m'emmener, me faire roi Assouerous,
+m'epouser. C'est impossible, Signor! impossible! Ze ne veux pas etre son
+mari! Ze ne veux pas sasser ce pauvre M. des Ormes! Quoi faire Signor!
+elle va me relancer partout; a Arzentan, ce vous, partout!
+
+M. de Nance riait a se tenir les cotes; il calma le pauvre Paolo, lui
+expliqua ce que Mme des Ormes voulait de lui, et qu'elle serait la vie
+qu'il menerait a Paris. Paolo fremit, pria M. de Nance de le cacher
+jusqu'apres le depart de sa persecutrice et de lui permettre de venir
+passer quelques jours chez lui, de peur que Mme des Ormes ne le fit
+enlever a Argentan. M. de Nance lui promit secours et protection,
+consentit volontiers a le garder tant qu'il voudrait rester a Nance, et
+lui demanda ou il avait dine.
+
+PAOLO
+
+--Noulle part, Signor! Cette femme m'a fait perdre la tete et l'appetit.
+
+M. DE NANCE
+
+--Vous aller diner ici, mon pauvre Paolo. Je vais dire qu'on vous
+prepare a diner et a coucher.
+
+Pendant que Paolo tremblait d'etre enleve, Mme des Ormes se fachait et
+grondait tous ses gens pour avoir laisse echapper ce pauvre Paolo. Elle
+commanda qu'on allat au petit jour a Argentan, et qu'on le lui ramenat
+de gre ou de force; mais le lendemain la carriole revint sans Paolo,
+qu'on n'avait pu trouver nulle part. Grande colere de Mme des Ormes,
+qui n'avait plus le temps d'aller a sa recherche: elle partit furieuse,
+arriva de meme et trouva a redire a tout ce que son mari avait fait
+dans l'appartement; elle donna divers ordres contraires a ceux qu'avait
+donnes M. des Ormes, et, aussitot arrivee, elle annonca qu'elle aurait
+une grande soiree dans quinze jours, vers le 15 decembre. Et des le
+lendemain elle commenca sa vie dissipee et tourbillonnante visites,
+emplettes, diners, spectacles, soirees, se couchant a trois et
+quatre heures du matin, se levant a midi, une vie de femme du monde,
+c'est-a-dire de folle. Elle se mit a organiser les charades, mais elle
+trouvait difficilement des acteurs et actrices. Quand on sut qu'elle
+voulait faire le role d'Esther, personne ne voulut faire Assuerus. Dans
+son desespoir, elle ecrivit a Paolo:
+
+"Mon cher, mon bon Paolo, je vous demande de grace de me donner huit
+jours. Prenez demain le chemin de fer; descendez chez moi, dans mon
+hotel, rue de la Femme-Sans-Tete, 18. Je ne vous garderai que huit jours
+au plus; et comme je ne veux pas vous faire perdre l'argent que vous
+font gagner vos lecons, je vous donnerai cinq cents francs le jour de
+votre depart. J'ai absolument besoin de vous; sans vous, ma fete est
+manquee. Si vous me refusez, je ne vous reverrai de ma vie et je vous
+defendrai de voir Christine. Ne repondez pas, mais arrivez vite."
+
+"CAROLINE DES ORMES."
+
+Quand Paolo recut cette lettre, il retomba dans le desespoir; M. de
+Nance, apres avoir ri de la perseverance de Mme des Ormes, conseilla a
+Paolo de se rendre a ses voeux et de prendre le chemin de fer de midi qui
+l'amenerait a Paris a quatre heures. Paolo soupira, pleura meme, se
+tapa la tete et partit, maudissant la signora et ses charades. Il etait
+attendu; on le recut avec enthousiasme; sans lui donner le temps de se
+reposer, Mme des Ormes l'entraina dans le salon ou se faisaient les
+repetitions; tous les acteurs y etaient; ils accueillirent Paolo avec
+des eclats de rire que ne justifiaient que trop son air effare, etrange,
+son attitude embarrassee et son apparence miserable; car pour menager
+son habit de parade, il avait mis sa redingote rapee et tachee, des
+souliers ferres, le reste a l'avenant, Mme des Ormes le trainant par la
+main, le presentant a tout le monde:
+
+--Voici mon Assuerus, disait-elle; commencons la repetition.
+
+On placa Paolo sur une estrade; l'un lui leva le bras, l'autre la jambe;
+on lui ouvrit la bouche, on lui tira le nez, on herissa ses cheveux;
+tous riaient a se tordre, excepte Paolo, qui, impatiente de ces
+plaisanteries et de ces rires, bondit de dessus l'estrade au milieu du
+salon, et cria avec colere:
+
+--Ze ne veux pas qu'on me tiraille comme un veau qu'on egorge. Ze veux
+qu'on me respecte et qu'on me donne a manzer. Si la Signora me fait des
+farces comme ca, moi, Paolo, ze prends la dilizence et m'en retourne a
+Arzentan.
+
+Toute la societe rit de plus belle, mais se retira devant les yeux
+enflammes et les gestes furieux de Paolo, Mme des Ormes lui expliqua que
+c'etait une repetition, qu'on allait lui servir un bon repas; elle
+le flatta, le calma, et puis elle sonna pour qu'on le menat dans sa
+chambre. Elle pria ces messieurs et ces dames de ne pas se decourager,
+que tout irait bien maintenant qu'elle tenait son Assuerus, et qu'elle
+se chargeait de lui faire repeter son role et ses pauses. Le jour de
+la representation arriva. Le salon etait plein de monde; deux tableaux
+avaient ete passablement executes. Esther et Assuerus, qui excitaient
+d'avance les rires de l'assemblee, etaient attendus avec impatience;
+enfin la toile se leva. Assuerus, raide comme un soldat au port d'armes,
+le sceptre sur l'epaule en guise de fusil, regardait les spectateurs
+d'un oeil hebete et terrifie; Esther, demi-agenouillee devant lui, les
+bras tendus, le regardait d'un oeil suppliant.
+
+"Abaissez, votre sceptre sur ma tete", avait-elle dit tout bas, au
+moment ou la toile allait se lever. Assuerus l'abaissa, mais trop tard,
+convulsivement et si durement que le sceptre tomba de tout son poids sur
+la tete de Mme des Ormes; le coup etait si violent, si imprevu, qu'elle
+ne put s'empecher de porter la main a sa tete en poussant un leger cri,
+Assuerus, eperdu, jeta sceptre, couronne et manteau, sauta a bas de
+l'estrade et disparut. Mme des Ormes se releva, regarda d'un air
+courrouce ses invites, qui riaient a qui mieux mieux, s'approcha de la
+rampe et voulut parler; sa grande bouche ouverte, son nez osseux et
+detache, ses pommettes saillantes, son front bas, son air oie enfin,
+redoublerent les eclats de rire; on n'avait jamais vu pareille Esther,
+Mme des Ormes, furieuse, se retira, se promettant de se venger sur Paolo
+de l'echec qu'elle subissait. Mais Paolo n'y etait plus; devinant la
+confusion et la colere de Mme des Ormes, il fit lestement un paquet de
+ses effets, mit dans son portefeuille les cinq cents francs que lui
+avait donnes M. des Ormes le matin meme, et courut au chemin de fer pour
+y attendre le premier depart. Le lendemain, de bonne heure, il etait a
+Nance, racontant sa mesaventure qu'il benissait puisqu'il lui devait
+d'etre debarrasse de Mme des Ormes. Les enfants furent enchantes de le
+revoir; il leur raconta les beautes de Paris telles qu'il les avait vues
+et jugees, et les ennuis des repetitions, des diners et des soirees de
+Mme des Ormes tels qu'il les avait eprouves.
+
+Peu de jours apres, il recut une lettre furieuse de son Esther; elle le
+traitait de mal eleve, de brutal, de goujat, de voleur meme, pour avoir
+accepte et emporte les cinq cents francs que son mari avait eu la
+sottise de lui donner.
+
+"Ze les ai bien gagnes, se dit Paolo en riant; quant a ses inzures,
+ze m'en moque et je m'en bats l'oeil et le mollet. Mas ze vais la
+defourioser. Ze vais lui dire des soses... des soses qui lui feront
+ouvrir sa grande bouce comme oune bouce de crocodile".
+
+Et se mettant a table, il ecrivit:
+
+"O signora! o bella, o adorable! comment est-il possible qu'Assouerous
+reste comme oune homme de carton devant la belle Esther! Z'ai fait
+tomber sur votre ceveloure admirable, sur vos ceveux eparpilles, mon
+sceptre de bois, z'ai donne une calotte sans le vouloir, ze vous zoure,
+signora bella. Et pouis, la douleur de votre douleur a si rempli de
+douleur ma cetive personne, que moi, Paolo, roi Assouerous, ze me souis
+sauve et z'ai couru comme un derate zousqu'a la dilizence du cemin de
+fer. Pardonnez, signora de mon coeur, signora de mon ame, et recevez
+encore votre humble, soumis et eternel esclave."
+
+"PAOLO PERONNI".
+
+Il faut que ze montre a M. de Nance; c'est zoliment zoli ce que z'ai
+ecrit.
+
+--Monsieur de Nance, signor, venez, ze vous prie, lire ma reponse,
+dit Paolo en entrant chez M. de Nance. Vous me direz si ce n'est pas
+sarmant. Voici la lettre, voila la reponse.
+
+M. de Nance sourit a la lecture du style de Mme des Ormes, et eclata de
+rire en lisant la reponse de Paolo. Celui-ci, enchante de l'effet qu'il
+avait Produit, attendait, en ouvrant la bouche jusqu'aux Oreilles, que
+M. de Nance temoignat tout haut son admiration.
+
+M. DE NANCE, lui rendant les lettres.
+
+--Mon cher Paolo, votre lettre est, dans son genre, aussi ridicule que
+celle de Mme des Ormes. Elle vous injurie comme un Auvergnat, et vous
+lui repondez par une moquerie par trop evidente.
+
+PAOLO
+
+--Cer monsieur de Nance, ze ne souis pas bete, quoique z'aie l'air
+d'oune imbecile; c'est comme ca qu'il faut faire avec cette signora
+absourdissima. Elle croit qu'elle est souperbe, ze lui dis qu'elle est
+souperbe; elle croit que ze l'adore. Voila la signora ensantee; ze zouis
+peut-etre le seul qui dise comme elle; alors elle pardonne et ne se
+fasse pas quand ze viens donner des lecons a ma Chnstinetta. Voila
+pourquoi z'ai ecrit comme oune imbecile.
+
+M. DE NANCE
+
+-Nous verrons si vous avez devine juste, mon cher Paolo; je le desire
+pour vous.
+
+Deux jours apres, Paolo entra triomphant chez M. de Nance, et lui
+presenta une lettre.
+
+--Prenez, signor, lisez, voyez si Paolo est oune bete!
+
+"Mon bon et cher Paolo, votre charmante lettre m'a touchee et m'a
+bien fait regretter les injures que je vous ai ecrites. Pauvre Paolo!
+Pardonnez-moi; je vous accepte pour esclave et je vous traiterai en
+bonne maitresse. Adieu. mon esclave. Je m'amuse beaucoup, je donne des
+bals; je danse toute la nuit."
+
+"CAROLINE DES ORMES".
+
+--Folle! dit M. de Nance en levant les epaules. Que je suis heureux
+d'avoir pu tirer ma chere Christine de cette maison de folie et de
+dissipation!
+
+
+XIX
+
+CHRISTINE EST BONNE MAURICE EST EXIGEANT
+
+L'hiver se passait doucement et agreablement au chateau de Nance.
+Francois et Christine accompagnaient M. de Nance dans ses promenades de
+proprietaire, aidaient a la plantation des arbres, au trace des chemins,
+etc. Elles etaient precedees et suivies des lecons de Paolo et de M. de
+Nance. Francois sacrifiait quelquefois une promenade pour aller voir le
+pauvre Maurice, toujours si heureux de ces visites; Maurice questionnait
+beaucoup Francois, lui demandait des conseils et en profitait au point
+d'avoir amene un changement complet dans son caractere. Il devenait
+doux, humble, raisonnable. Adolphe, tout en reconnaissant ce changement
+favorable, s'eloignait de plus en plus de son frere et detestait
+Francois chaque jour davantage. Maurice sortait depuis quelque temps,
+mais il ne s'etait encore fait voir a personne. Un jour, il demanda a
+Francois si M. de Nance voudrait bien lui permettre d'aller le voir au
+chateau. Francois l'assura que M. de Nance serait charme de le recevoir
+ainsi que Christine.
+
+MAURICE
+
+--Christine? Je croyais Mme des Ormes partie depuis longtemps.
+
+FRANCOIS
+
+--Oui, il y a trois mois qu'elle est partie, mais elle nous a laisse
+Christine et Isabelle.
+
+MAURICE
+
+--Christine est avec toi? Comme tu es heureux d'avoir une si bonne et si
+gentille petite fille!
+
+FRANCOIS
+
+--Oui, tu dis vrai! tres heureux! Si tu la connaissais mieux, tu verrais
+comme elle est bonne, devouee, aimable, gaie, charmante! Et comme elle
+nous aime, papa et moi! Elle nous dit, tout en riant, des choses si
+aimables, si affectueuses, que nous en sommes attendris, papa et moi.
+
+MAURICE
+
+--Oh oui! Je la connais bien.
+
+FRANCOIS
+
+--Je ne t'en parlais jamais, parce que je croyais que tu ne l'aimais
+pas.
+
+MAURICE
+
+--Je la detestais comme je te detestais quand j'etais mechant; mais, a
+present que je me souviens comme elle te defendait, comme elle t'aimait,
+je l'aime moi-meme beaucoup, et je voudrais qu'elle m'aimat. Quand
+pourrai-je venir chez toi?
+
+FRANCOIS
+
+--Veux-tu venir demain? je previendrai papa.
+
+MAURICE
+
+--Tres bien; au revoir, a demain a deux heures.
+
+Ils se separerent et Francois annonca la visite de Maurice. M. de Nance
+en fut bien aise pour Francois, qui formait la une nouvelle et agreable
+intimite. Le lendemain, quand Maurice entra, embarrasse et honteux de sa
+ridicule apparence, Francois et Christine coururent a lui. Christine fut
+presque effrayee et repoussee au premier aspect, mais, surmontant sa
+repugnance par un sentiment de bonte, elle s'approcha de Maurice et
+l'embrassa.
+
+--Pauvre Maurice, dit-elle, je sais combien vous avez souffert; j'ai
+tout su par Francois.
+
+MAURICE
+
+--Qui m'a pardonne comme vous me pardonnez, bonne Christine. Dieu m'a
+bien puni de mes mechantes moqueries a l'egard du bon Francois. Je riais
+de votre amitie pour lui, de votre genereuse defense contre mes ignobles
+attaques. A present je comprends le bonheur d'etre aime et defendu par
+un ami, et j'envie son heureux sort d'avoir une amie telle que vous.
+
+CHRISTINE
+
+--Moi! je suis une pauvre petite amie qui doit tout a Francois et a M.
+de Nance! Sans eux, je serais ignorante, sotte, mechante.
+
+MAURICE
+
+--Ignorante, peut-etre! Mais sotte et mechante, jamais.
+
+--Bonjour, mon bon Maurice, dit M. de Nance qui entrait. Vous voila
+bien mieux, mon ami; et votre courage se soutient; je sais par Francois
+combien vous etes patient, resigne et... ameliore, pour tout dire.
+
+MAURICE
+
+--C'est Francois qui m'a fait du bien par sa bonte, monsieur. Moi qui
+avais ete mechant pour lui, et lui...
+
+M. DE NANCE
+
+--Ne parlons pas du passe, mon ami; et profitons du present. Venez nous
+voir souvent; nous sommes tres heureux ici, Ma petite Christine est
+gaie comme un pinson, douce comme une colombe et bavarde comme une pie:
+j'entends, une pie bien elevee et raisonnable, ce qui la rend tres
+agreable et jamais incommode.
+
+Christine sourit et baisa la main de M. de Nance. Maurice voulut lui
+prendre le bras, car il marchait peniblement avec ses jambes tortues;
+le premier mouvement de Christine fut de ceder a sa repugnance et
+de reculer; mais, rencontrant le regard peine de Francois, elle se
+rapprocha et tendit son bras a Maurice.
+
+MAURICE
+
+--Vous aimez peut-etre mieux courir ou marcher en liberte, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, non, je vais vous aider a marcher; cela me fera plaisir.
+Appuyez-vous bien, Maurice, n'ayez pas peur; je peux vous soutenir.
+
+MAURICE
+
+--Bonne Christine, serez-vous aussi mon amie comme vous l'etes de
+Francois?
+
+CHRISTINE
+
+--Comme de Francois, jamais. Je ferai ce que je pourrai pour vous, je
+vous aiderai, je vous amuserai, je vous rendrai des services. Mais pour
+Francois, c'est autre chose. Je ne peux aimer personne comme j'aime
+Francois et M. de Nance.
+
+Francois etait enchante de cette declaration si franche de Christine;
+Maurice redevenait triste; bientot il se plaignit d'eprouver de la
+fatigue, et on rentra; apres une demi-heure de conversation, il se leva,
+dit adieu a tout le monde et s'en alla. Christine courut a lui, lui
+offrit son bras; il l'accepta en souriant tristement.
+
+--Christine, dit-il en la quittant, je suis bien malheureux, et je n'ai
+pas un ami.
+
+CHRISTINE
+
+--Vous avez Francois. Et Francois vaut tous les amis du monde. Adieu,
+Maurice, a bientot, j'espere.
+
+Christine rentra dans le salon. Elle s'approcha de M. de Nance, qui
+lisait dans un fauteuil, et, lui passant un bras autour du cou.
+
+--Mon pere, dit-elle.
+
+--Ah! ah! ceci annonce une confidence ou une confession, dit M. de Nance
+en l'embrassant et en posant son livre. Voyons, de quoi s'agit-il, mon
+enfant?
+
+--Mon pere, repeta-t-elle tout bas, Maurice me repugne: je le deteste;
+je sais que c'est mal. Je voudrais ne pas le toucher et il veut que je
+lui donne le bras. Et j'ai ete bien fausse, car je lui ai offert mon
+bras pour l'aider a s'en aller et je lui ai dit: "A bientot, j'espere",
+quand je voudrais ne le revoir jamais.
+
+M. DE NANCE
+
+--Tu n'as pas ete fausse, ma fille; tu as ete bonne; tu as senti que
+ton aversion etait injuste et tu as voulu la vaincre. Mais pourquoi le
+detestes-tu?
+
+CHRISTINE, s'animant.
+
+--C'est depuis qu'il m'a demande de l'aimer comme j'aime Francois. En
+moi-meme, je le trouvais sot et ridicule. Lui! Maurice! que je connais a
+peine, l'aimer comme j'aime Francois, comme je vous aime, vous qui etes
+si bon pour moi depuis quatre ans! Francois qui est mon frere, vous qui
+etes mon pere! Que j'aime un etranger comme vous! C'est bete et sot! Et
+pour cela, je ne peux plus le souffrir.
+
+--Ma chere enfant, repondit M. de Nance en l'embrassant a plusieurs
+reprises, tu as raison de nous aimer plus que les autres, car nous
+t'aimons de tout notre coeur; mais il ne faut pas que tu te moques de
+ceux qui te demandent de les aimer, et surtout d'un malheureux infirme,
+sans aucune affection au monde, car on m'a dit que depuis qu'il etait
+difforme, son frere meme rougissait de lui. Tu vois, ma chere petite,
+que c'est une vraie charite d'etre bonne pour lui.
+
+CHRISTINE
+
+--Bonne, je veux bien, mon pere, mais je ne peux pas et je ne veux pas
+l'aimer comme j'aime Francois et vous.
+
+M. DE NANCE
+
+--Tu n'y es pas obligee, mon enfant, mais tu ne dois pas le detester. Je
+serai bien triste de te voir detester quelqu'un.
+
+CHRISTINE
+
+--Vous! triste? Par ma faute? Oh! mon pere! jamais je ne detesterai
+personne, pas meme Maurice.
+
+M. DE NANCE
+
+--C'est bien, mon enfant; je te remercie de ta promesse et de ta
+confiance.
+
+CHRISTINE
+
+--Je serais bien fachee de vous cacher quelque chose, mon cher pere,
+surtout quand c'est du mal.
+
+Francois entra au moment ou un dernier baiser de Christine terminait la
+conversation.
+
+FRANCOIS
+
+--Ce pauvre Maurice me fait pitie! il est parti si triste, plus triste
+que je ne l'ai vu depuis longtemps.
+
+CHRISTINE
+
+--Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce qu'il veut?
+
+FRANCOIS
+
+--Comment, ce qu'il a? Tu as bien vu comme il est tortu, bossu,
+defigure?
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, j'ai vu; il est horrible, affreux.
+
+FRANCOIS
+
+--Et bien! c'est ca qui l'attriste; il a bien vu que tu t'approchais
+avec repugnance, presque avec degout, dit-il.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est vrai, mais c'est sa faute.
+
+FRANCOIS
+
+--Comment, sa faute? C'est sa chute pendant l'incendie qui l'a si
+terriblement defigure.
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, mais ecoute, Francois; avant je ne l'aimais pas, parce qu'il
+etait mechant pour toi. Le bon Dieu l'a puni; je l'ai plaint beaucoup
+et je lui ai pardonne quand il est devenu bon et qu'il t'a aime.
+Aujourd'hui, quand il est entre, il m'a fait pitie et j'etais disposee
+a lui porter un peu d'amitie; mais il m'a demande de l'aimer comme je
+t'aime, et alors... (le visage de Christine exprima une vive emotion),
+alors... je l'ai,... je ne l'ai plus aime du tout. Je l'ai trouve
+ridicule et bete! C'est sot de sa part; cela prouve qu'il n'a pas de
+coeur, qu'il ne comprend pas la reconnaissance, la tendresse que j'ai
+pour toi et pour notre pere; il ne comprend pas que je ne peux aimer
+personne comme je vous aime; que je ne suis heureuse qu'ici, avec vous,
+et que chez maman et partout je serai malheureuse loin de vous. Et quand
+maman et papa reviendront je serai desolee.
+
+Christine fondit en larmes; Francois la consola de son mieux, ainsi que
+M. de Nance, qui lui dit qu'elle etait une petite folle; que ses parents
+ne songeaient pas encore a revenir; que personne ne l'obligeait a aimer
+Maurice: qu'elle ne lui devait que de la compassion et de la bonte.
+Christine essuya ses yeux, avoua qu'elle avait ete un peu sotte et
+promit de ne plus recommencer.
+
+--Seulement, je te demande, Francois, de ne pas me laisser trop souvent
+pour aller voir Maurice et de ne pas l'aimer autant que tu m'aimes.
+
+--Sois tranquille, Christine; tu seras toujours celle que j'aimerai
+par-dessus tout, excepte papa.
+
+
+XX
+
+SURPRISE DESAGREABLE QUI NE GATE RIEN
+
+Les beaux jours du printemps arriverent et rendirent la campagne encore
+plus agreable aux habitants du chateau de Nance; Paolo etait devenu
+l'homme indispensable. Devoue, affectionne comme un chien fidele, il
+etait toujours pret a tout ce qu'on lui demandait; pour M. de Nance,
+c'etaient les affaires, les comptes, l'arrangement de la bibliotheque,
+les courses lointaines et autres travaux, qu'il accomplissait avec un
+zele; un empressement que rien n'arretait. Pour les enfants, c'etaient
+des commissions, des raccommodages, des inventions de jeux, des lecons
+de menuiserie, de gymnastique, des etablissements de cabanes, de
+berceaux de feuillage, et mille autres inventions qui naissaient dans le
+cerveau fertile de ce Paolo, bizarre, ridicule, mais aimant et devoue,
+M. de Nance lui avait demande de venir demeurer chez lui, l'education de
+Francois et de Christine exigeant beaucoup de temps et de surveillance.
+Il lui donnait cent francs par mois pour les deux enfants. M. et Mme des
+Ormes semblaient avoir oublie l'existence de leur fille; excepte une
+lettre que M. des Ormes ecrivait a Christine a peu pres tous les mois,
+elle n'entendait jamais parler de ses parents. Mme des Ormes ne s'etait
+pas informee une seule fois de ses besoins de toilette ou de livres, de
+musique, de tout ce qui compose l'education d'un enfant. Christine ne
+songeait pas encore a ces details, mais elle avait un sentiment vague
+et penible de l'abandon de ses parents, et un sentiment tendre et
+reconnaissant de ce que M, de Nance faisait pour son education, pour son
+amelioration; elle eprouvait aussi, une grande reconnaissance des soins
+que donnait Paolo a son instruction; elle l'aimait tres sincerement;
+lui, de son cote, admirait son intelligence, sa facilite a retenir et
+a comprendre: elle venait d'avoir dix ans; elle avait commence son
+education a huit ans, et en piano, italien, histoire, geographie,
+dessin, elle etait avancee comme l'est une bonne eleve de dix a onze
+ans; elle avait donc regagne tout le temps perdu. Isabelle aussi lui
+inspirait une affection pleine de respect et de soumission. Isabelle ne
+cessait de remercier son cher Francois de l'avoir decidee a se charger
+de Christine, ( Quelle heureuse position tu m'as faite, mon cher
+Francois, entre toi et Christine, chez ton excellent pere; rien ne
+manque a mon bonheur. Puisse-t-il durer toujours! )
+
+Il dura jusqu'a l'ete. Un jour de juillet, que les enfants, aides de M.
+de Nance et de Paolo, construisaient un berceau de branchages au pied
+duquel ils plantaient des plantes grimpantes, une femme apparut au
+milieu d'eux; c'etait Mme des Ormes. La surprise les rendit tous
+immobiles; rien n'avait fait pressentir sa visite.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Eh bien! Monsieur de Nance; eh bien! mon cher esclave Paolo; eh bien!
+Christine, vous ne me dites rien?
+
+M. de Nance salua froidement et sans mot dire. Paolo salua gauchement et
+devint rouge comme une pivoine. Christine alla embrasser sa mere, mais
+Mme des Ormes arreta une demonstration dangereuse pour son col garni
+de dentelles et pour sa coiffure emmelee de fausses nattes et de faux
+bandeaux; elle lui saisit les mains, lui donna un baiser sur le front;
+et, la regardant avec surprise:
+
+--Comme tu es grandie! Je suis honteuse d'avoir une fille si grande! Tu
+as l'air d'avoir dix ans! Et je les ai, maman, depuis huit jours.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Quelle folie! Toi, dix ans! Tu en as huit a peine!
+
+CHRISTINE
+
+--Je suis sure que j'ai dix ans, maman.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Est-ce que tu peux savoir ton age mieux que moi? Je te dis que tu as
+huit ans, et je te defends de dire le contraire. Puisque j'ai a peine
+vingt-trois ans, tu ne peux avoir plus de huit ans.
+
+Personne ne repondit; elle mentait et se rajeunissait de dix ans, car
+elle s'etait mariee a vingt-deux ans, et Christine etait nee un an apres
+son mariage.
+
+--Monsieur de Nance, continua-t-elle, je vous remercie d'avoir garde
+Christine si longtemps; elle a du bien vous ennuyer.
+
+M. DE NANCE
+
+--Au contraire, Madame, elle nous a fait passer un hiver et un printemps
+fort agreables.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--En verite! Mais... alors,... si vous vouliez la garder jusqu'au retour
+de mon mari? J'ai tant a faire, tant a arranger dans ce chateau! J'ai
+tout justement besoin de l'appartement de Christine, car j'attends
+beaucoup de monde, Je serais obligee de la mettre dans les mansardes, et
+la pauvre petite serait tres mal. Et puis elle s'ennuierait a mourir,
+car je ne peux la laisser descendre au salon quand j'ai quelqu'un! Elle
+est trop grande pour..., pour perdre son temps. Vous me la rendrez quand
+je serai seule.
+
+M. DE NANCE
+
+--Donnez-la moi, Madame, quand vous voudrez et le plus que vous pourrez;
+mon fils et moi, nous sommes heureux de l'avoir.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Votre fils? Ah oui! c'est vrai! C'est ce joli petit la-bas. A la bonne
+heure! Il ne grandit pas comme une perche lui! il ne vous fait pas vieux
+par sa taille. Adieu, cher Monsieur! Paolo, venez avec moi; j'ai besoin
+de vous. Adieu, Christine.
+
+Mme des Ormes fit quelques pas, puis revint.
+
+--A propos, Christine, tu n'as pas besoin de venir me voir chez moi. Ne
+la laissez pas venir, cher M. de Nance. Je viendrai la voir chez vous...
+Adieu... Eh bien! ou est Paolo?.. Paolo!... mon pauvre Paolo! Il sera
+parti en avant dans son empressement de me voir.
+
+Et Mme des Ormes hata le pas, pour rentrer et retrouver Paolo, auquel
+elle voulait faire executer differents travaux dans ses appartements.
+
+M. de Nance fut quelques minutes, avant de revenir de son etonnement.
+Cette mere retrouvant sa fille sans aucune joie, aucune emotion, apres
+une separation de huit mois! ne s'occupant que de la taille et de l'age
+de sa fille, qu'elle veut cacher pour se rajeunir elle-meme! c'etait
+plus revoltant encore que l'indifference passee; et la tendresse de M.
+de Nance pour Christine se revoltait d'un accueil aussi froid. Francois
+et Christine n'etaient pas encore revenus de leur frayeur d'etre
+separes, et de leur stupefaction de se sentir reunis pour longtemps.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! Francois, Francois! quel bonheur que j'ai tant grandi! Je vais
+tacher de beaucoup manger pour grandir plus encore et pour rester ici
+avec toi.
+
+Christine et Francois sautaient et battaient des mains dans leur joie;
+M. de Nance rit de bon coeur de la resolution de Christine. Chacun
+avait compris son bonheur et se livrait a une gaiete bruyante et a
+des plaisanteries rejouissantes, lorsque Paolo parut, l'air encore si
+effraye et regardant de tous cotes si la tete de Meduse avait reellement
+disparu. Se voyant en famille, comme il disait, il se mit aussi a battre
+des mains, a gambader, a rire tout haut, au grand ebahissement de ses
+amis; Francois et Christine joignirent leur gaiete a la sienne; M. de
+Nance riait en les regardant.
+
+--Ze me souis cace derriere le gros arbre! Z'avais oune peur terrible
+que la signora ne m'apercout et ne me tirat de ma cacette. Quelle
+signora terribila! Aie! ze crois que ze l'entends.
+
+Et Paolo se precipita derriere son arbre. C'etait une fausse alerte;
+personne ne parut.
+
+
+XXI
+
+VISITES DE M. ET MADAME DES ORMES
+
+Les habitants du chateau de Nance ne s'apercurent du retour de M. et Mme
+des Ormes que par quelques rares apparitions du pere ou de la mere de
+Christine. M. des Ormes confirma la defense qu'avait faite sa femme a
+Christine de venir au chateau.
+
+--Ta mere a toujours du monde; elle craint que tu ne t'ennuies, que
+tu ne deranges tes heures de travail; et puis il faudrait venir te
+chercher, te ramener, ce qui serait difficile avec tous ces messieurs et
+dames qu'il faut promener et voiturer. Puisque M. de Nance a la bonte de
+te garder chez lui, nous sommes bien tranquilles sur ton compte; et je
+suis convaincu que tu n'es pas fachee de cet arrangement.
+
+CHRISTINE
+
+--Du tout, du tout, papa, au contraire; je suis si heureuse avec ce bon
+M. de Nance et mon ami Francois.
+
+M. DES ORMES
+
+--Allons, tant mieux, ma fille, tant mieux! J'espere que tu aimes M. de
+Nance, que tu es aimable pour lui.
+
+CHRISTINE
+
+--Je l'aime de tout mon coeur, papa, et je le lui temoigne tant que je
+peux. Je voulais meme l'appeler papa ou mon pere, mais il n'a pas voulu;
+il croit que cela vous fera de la peine.
+
+M. DES ORMES
+
+--Pas le moins du monde. Appelle-le comme tu voudras.
+
+CHRISTINE
+
+--Merci, papa, merci, je le lui dirai. Vous etes bien bon; je vous
+remercie bien.
+
+M. DES ORMES
+
+--Je suis bien aise de te faire plaisir, Christine, et que tu me le
+dises. Adieu, ma fille; je viendrai te voir souvent; mais pas de visites
+chez nous, ta mere m'a charge de te le rappeler.
+
+CHRISTINE
+
+--Soyez tranquille, papa, je ne viendrai pas.
+
+M. DES ORMES
+
+--A propos, as-tu su que ton oncle et ta tante de Cemiane etaient en
+Italie pour quelques annees!
+
+CHRISTINE
+
+--Non, papa; je croyais qu'ils reviendraient passer l'ete a Cemiane.
+
+M. DES ORMES
+
+--Ils sont alles en Suisse, puis en Italie, pour la sante de ta tante,
+qui souffre de la poitrine. Adieu, Christine, bien des amities a M. de
+Nance.
+
+A peine M. des Ormes fut-il parti, que Christine s'elanca vers
+l'appartement de M. de Nance. Elle entra comme un ouragan.
+
+--Papa! mon pere! Je peux voua appeler comme je le voudrai; papa me l'a
+permis.
+
+--Christine, Christine, dit M. de Nance en hochant la tete, tu as eu
+tort de le lui demander. Je t'ai deja dit que ce n'etait pas bien.
+
+CHRISTINE, avec affection.
+
+--Pas bien? pourquoi? Ne faites-vous pas pour moi ce que vous feriez
+si j'etais votre fille? Ne me traitez-vous pas comme si j'etais votre
+fille? Ne m'aimez-vous pas comme une vraie fille, comme une vraie soeur
+de Francois? Ne croyez-vous pas que je vous aime comme un vrai pere?
+Pourquoi donc m'obliger a vous parler comme a un etranger, a vous
+appeler monsieur? Pourquoi m'imposer cette peine? Pourquoi me defendre
+de vous donner le nom que vous donne mon coeur, celui que vous donne
+Francois, qui ne peut pas vous aimer plus que je ne vous aime! Mon pere,
+mon cher pere, laissez-moi vous appelez mon pere.
+
+En achevant ces mots, Christine se laissa glisser a genoux devant M. de
+Nance; elle appuya ses levres sur sa main, et le regarda avec ces
+grands yeux doux et suppliants qui faisaient de Paolo son tres humble
+serviteur, M. de Nance, de meme que Paolo n'y resista pas; il releva
+Christine, la serra dans ses bras, l'embrassa a plusieurs reprises, et
+lui dit d'une voix emue:
+
+--Ma fille! ma chere fille! appelle-moi ton pere, puisque ton pere te le
+permet, et crois bien que si je suis un pere pour toi, tu es pour moi
+une fille bien tendrement aimee.
+
+Christine remercia M. de Nance, lui demanda pardon de l'avoir derange de
+son travail, et alla raconter ce qui venait de se passer a Francois, qui
+s'en rejouit autant qu'elle. Elle rentra ensuite dans son appartement,
+ou l'attendait Paolo pour lui donner ses lecons.
+
+L'ete se passa ainsi, bien calme pour Francois et pour Christine; M. de
+Nance refusa toutes les invitations de M. et de Mme des Ormes.
+
+--C'est bien mal a vous, M. de Nance, lui dit un jour Mme des Ormes dans
+une de ses rares visites; vous refusez toutes mes invitations; vous ne
+voyez aucune de mes fetes, qui sont si jolies, aucun de mes amis, qui
+sont si aimables, qui m'aiment tant, qui sont si heureux pres de moi!
+Vous ne goutez a aucun de mes excellents diners; j'ai un cuisinier
+admirable! un vrai Vatel!
+
+M. DE NANCE
+
+--Je suis vraiment contrarie, madame, d'avoir toujours a vous refuser;
+mais les devoirs de la paternite s'accordent mal avec les plaisirs du
+monde, et je prefere une soiree passee avec mes enfants, aux fetes les
+plus brillantes.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Comment dites-vous, mes enfants? Je croyais que vous n'aviez qu'un
+fils.
+
+M. DE NANCE
+
+--Et Christine, madame? Ne m'avez-vous pas permis de la regarder comme
+ma fille?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Christine! Vous avez la bonte de vous en occuper vous-meme? Vous ne la
+laissez pas a sa bonne?
+
+M. DE NANCE
+
+--Non, madame. Je croirais manquer a la confiance que vous avez bien
+voulu me temoigner en me la... donnant..., car vous me l'avez bien
+donnee, n'est-il pas vrai?
+
+MADAME DES ORMES, riant.
+
+--Oui, oui. Gardez-la tant que vous voudrez! Mais... ou est-elle? Je
+suis venue pour la voir.
+
+M. DE NANCE
+
+--Je vais la faire descendre, madame; elle prend sa lecon de musique
+avec Paolo.
+
+M. de Nance sonna
+
+--Faites venir Mlle Christine, dit-il au domestique.
+
+MADAME DES ORMES
+
+A propos de Paolo, il y a longtemps que je ne l'ai vu. J'ai besoin de
+lui pour une decoration de theatre; nous allons jouer la Belle au bois
+dormant. C'est moi qui fais la BELLE. Tous ces messieurs ont declare
+que personne ne remplirait ce role mieux que moi. Ces dames etaient
+furieuses. Mais ils ont dit que les bras etaient tres en evidence, car
+je serai dans un fauteuil, les bras pendants; on dit que j'ai de tres
+beaux bras... Comment trouvez-vous mes bras?
+
+M. DE NANCE, froidement.
+
+--Probablement tres beaux, madame; mais je ne m'y connais pas.
+
+--Mon pere, vous me demandez!... s'ecria Christine, qui arrivait en
+courant le croyant seul. Ah!
+
+Christine venait d'apercevoir sa mere, que les dernieres paroles de M.
+de Nance avaient mise de mauvaise humeur.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--A qui parlez-vous, si haut, Christine? Croyez-vous entrer dans une
+ecurie?
+
+CHRISTINE
+
+--Pardon, maman: on m'avait dit que M. de Nance me demandait. Je le
+croyais seul.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Et pourquoi l'appelez-vous votre pere?
+
+CHRISTINE
+
+--Maman, papa m'a permis d'appeler M. de Nance, mon pere, parce qu'il
+est si bon pour moi...
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Ah! Ah! ah! la bonne idee! Dieu! que c'est bete a M des Ormes!
+
+M. de Nance s'apercut que les choses allaient tourner mal pour la pauvre
+Christine interdite, et il crut devoir intervenir.
+
+M. DE NANCE
+
+--Christine est d'une reconnaissance excessive du peu que je fais pour
+elle, madame. Elle croit la mieux temoigner en m'appelant son pere.
+Comment pourrai-je oublier qu'elle est votre fille, qu'elle me vient
+de vous; qu'en m'occupant d'elle, c'est a vous que je rends service;
+qu'elle est pour moi un souvenir perpetuel de vous?
+
+--Mme des Ormes, enchantee, serra la main de M, de Nance, baisa
+Christine au front.
+
+--Tu as bien raison, Christine, aime-le bien... et appelle-le ton pere,
+car il est cent fois meilleur que ton vrai pere. Au revoir cher monsieur
+de Nance; je viendrai tres souvent vous voir. Et ne craignez pas que
+je vous enleve Christine: non, non; puisque vous y tenez, gardez-la en
+souvenir de moi. Adieu, mon ami.
+
+M. de Nance la salua profondement et la reconduisit jusqu'a sa voiture.
+Elle y etait deja montee et M. de Nance s'en croyait debarrasse,
+lorsqu'elle sauta a terre et remonta le perron.
+
+--Et Paolo que j'oublie! Christine, va me le chercher... Dieu! qu'elle
+est grande, cette fille! dit Mme des Ormes en la regardant courir pour
+executer l'ordre de sa mere. C'est vraiment ridicule d'avoir une fille
+si grande pour son age; elle est encore grandie depuis mon retour, Ne
+craignez-vous pas, cher monsieur de Nance, en la laissant vous appeler
+son pere, qu'elle ne vous vieillisse terriblement?
+
+--Je ne crains rien dans ce genre, repondit M. de Nance en souriant.
+Francois a quatorze ans, et je ne cherche pas a me rajeunir.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous avez l'air si jeune. Quel age avez-vous?
+
+M. DE NANCE
+
+--J'ai quarante ans, madame.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Quarante ans! Dieu! quelle horreur! j'espere bien n'avoir jamais
+quarante ans!... Il est vrai que j'en suis loin! J'ai a peine
+vingt-trois ans.
+
+M. de Nance ne put reprimer entierement un sourire moqueur.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Vous ne le croyez pas? C'est a cause de cette ridicule taille de
+Christine, a laquelle on donnerait dix ans, en verite? Et c'est a peine
+si elle en a huit. Je me suis mariee a quinze ans.
+
+M. de Nance ne pouvait repliquer sans dire une impertinence: il se tut.
+
+--Maman, dit Christine qui revenait tout essoufflee, je ne trouve pas M.
+Paolo; il est sans doute parti, ne vous sachant pas ici.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Que c'est ennuyeux! Comment ne lui a-t-on pas dit que j'etais la. Ce
+bon Paolo! Il est si heureux quand il me voit! Envoyez-le-moi demain,
+mon cher monsieur de Nance. Adieu, a bientot.
+
+Elle monta dans son poney-duc et partit en envoyant des baisers avec ses
+doigts epates qu'elle croyait effiles.
+
+--C'est ennuyeux que Paolo soit parti, dit Christine; je n'avais pas
+fini ma lecon de piano, et je n'ai pas encore eu ma lecon d'histoire.
+
+M. DE NANCE
+
+--Il reviendra peut-etre, mon enfant; et, s'il rentre trop tard, tu
+viendras chez moi, je te donnerai ta lecon d'histoire.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! merci, mon pere! J'aime tant quand c'est vous qui me donnez mes
+lecons... Mais, dites-moi, mon pere, est-ce vrai que vous ne me soignez
+que pour maman, et que vous ne m'aimez qu'en souvenir d'elle?
+
+M. DE NANCE
+
+--Ma pauvre petite, je te soigne pour toi, je ne t'aime que pour toi.
+Ce que j'en ai dit a ta maman, c'etait pour adoucir sa mauvaise humeur,
+pour detourner son intention du reproche qu'elle t'adressait, et de
+crainte que ta grande tendresse pour nous ne lui donnat la pensee de te
+faire revenir chez elle. Tu juges quel chagrin c'eut ete pour moi, pour
+Francois et pour toi-meme.
+
+CHRISTINE
+
+--Je crois que j'en serais morte! Vous quitter, rentrer la-bas apres
+avoir ete heureuse et aimee ici, vous savoir dans le chagrin, vous et
+Francois! Mon Dieu! mon Dieu! oui, j'en serais morte!
+
+--Pst! pst! est-elle partie? dit une voix qui semblait venir du ciel.
+
+M. de Nance et Christine leverent la tete et virent apparaitre a une
+lucarne du grenier la tete de Paolo, inquiet et alarme.
+
+M. DE NANCE
+
+--Vous voila! Que faites-vous donc la-haut? Je vous croyais sorti.
+
+--Attendez Paolo oune minute, signor. Ze descends. Deux minutes apres,
+Paolo apparut; il paraissait content, mais encore un peu inquiet.
+
+--Ze me souis sauve; z'avais peur que la signora ne me poursuivit; z'ai
+couru au grenier, et, comme ze n'entendais plus rien, z'ai regarde et ze
+souis venu.
+
+M. DE NANCE
+
+--Mon cher, vous n'avez pas gagne grand'chose, car je suis charge de
+vous envoyer demain chez Mme des Ormes.
+
+Paolo fit une mine allongee qui fit rire M. de Nance, mais il fit signe
+a Paolo de se taire a cause de Christine.
+
+--A present, mon ami, allez continuer les lecons de ma petite Christine;
+finissez votre temps de galeres.
+
+--O Dio! quelle galere! avec oune si sarmante signora! si douce, si
+obeissante, si intellizente, si...
+
+M. DE NANCE, riant
+
+--Assez, assez, mon cher, assez. Vous allez donner de l'orgueil a ma
+fille.
+
+CHRISTINE
+
+--A moi, mon pere? De l'orgueil? et de quoi? Que fais-je, moi, que
+suivre vos conseils et ceux du bon Paolo! C'est vous et lui qui devez
+avoir de l'orgueil, si je fais bien; vous surtout, mon pere, vous qui
+m'apprenez a etre ce que dit Paolo, douce et obeissante, et a demander
+au bon Dieu de me rendre bonne et pieuse comme Francois.
+
+-Voyez, voyez, signor! Quel anze que cet enfant! s'ecria Paolo en
+joignant les mains et en s'elancant ensuite sur Christine, que, dans son
+admiration, il enleva de six pieds, et qu'il remit a terre avant qu'elle
+eut le temps de pousser un cri de frayeur.
+
+--Vous m'avez fait peur, Paolo, lui dit Christine d'un air de reproche.
+
+--Pardon. signorina, pardon, dit Paolo confus; c'etait la zoie,
+l'admiration.
+
+Et il rentra un peu honteux, precede de M. de Nance et de Christine.
+
+
+XXII
+
+MAURICE CHEZ M. DE NANCE
+
+Francois rentrait un jour de chez Maurice, qu'il continuait a voir
+une ou deux fois par semaine, et dont la sante et l'etat physique ne
+s'amelioraient guere. Ses jambes et ses reins ne se redressaient pas;
+son epaule restait aussi saillante, son visage aussi couture. Il
+s'affaiblissait au lieu de prendre des forces. Sa difformite et
+l'insouciance de son frere lui donnaient une tristesse qu'il ne pouvait
+vaincre; il allait assez souvent chez M. de Nance, ou il etait toujours
+recu avec amitie; Christine etait bonne et aimable pour lui; elle lui
+temoignait de la compassion, mais pas l'amitie qu'il aurait desire lui
+inspirer et qu'il eprouvait pour elle. Plusieurs fois il lui representa
+qu'il avait les memes droits que Francois a son affection, puisqu'il
+etait infirme et malheureux comme lui.
+
+--Francois n'est pas malheureux, repondit Christine; il a eu du courage;
+il s'est resigne... D'ailleurs,... Christine se tut.
+
+MAURICE
+
+--D'ailleurs quoi, Christine? Parlez.
+
+CHRISTINE
+
+--Non, j'aime mieux me taire. Seulement personne ne pourra faire pour
+moi ce qu'ont fait M. de Nance et Francois, je vous l'ai deja dit. Et je
+vous ai dit aussi que je ferais ce que je pourrais pour vous temoigner
+la compassion et l'interet que vous m'inspirez.
+
+Maurice recommencait son exhortation, Christine repondait de meme, et
+quand elle se trouvait seule avec M. de Nance, elle se plaignait a lui
+des importunites de Maurice.
+
+--Chaque fois qu'il me dit de ces choses, je l'aime moins; je le trouve
+de plus en plus ridicule; il demande plus qu'il ne le devrait; et comme
+je ne sais que lui repondre, ses visites me sont desagreables... Que
+faire, cher pere? Je crains de ne pouvoir m'empecher de le detester.
+
+M. DE NANCE
+
+--Non, chere petite; il t'ennuie; mais tu ne le detesteras pas, car tu
+penseras qu'il est l'ami de Francois...
+
+CHRISTINE
+
+--Oh!... l'ami!... Francois y va par charite.
+
+M. DE NANCE
+
+--Et toi, tu le recevras par charite. Et tu prieras le bon Dieu de te
+rendre bonne et charitable; et tu n'oublieras pas que tu vas faire ta
+premiere communion l'annee prochaine.
+
+CHRISTINE, l'embrassant
+
+--Et puis je penserai a vous et a Francois pour vous imiter; la premiere
+fois que Maurice viendra, vous verrez, cher pere, comme je serai bonne!
+
+Les bonnes resolutions de Christine porterent leur fruit; Maurice crut
+voir que Christine l'aimait enfin comme il desirait en etre aime, et il
+devint plus gai et plus aimable pendant ses visites.
+
+Le jour ou Francois revint de chez Maurice, comme nous l'avons dit, il
+avait trouve son pauvre protege fort triste; ses parents lui avaient
+annonce que, n'ayant pas ete a Paris depuis pres d'un an, leurs affaires
+s'etaient derangees et les obligeaient a y aller passer un ou deux mois;
+que, de plus, leur pere etait assez gravement malade et les demandait;
+qu'il fallait s'appreter a partir sous peu de jours, et qu'Adolphe
+entrerait au college des leur arrivee a Paris.
+
+--Alors, dit Maurice, j'ai supplie maman de me laisser ici et de ne pas
+m'exposer a la honte, aux humiliations penibles que je subirais a Paris.
+Maman, inquiete de ma sante, ne veut pas me quitter, et pourtant elle
+est obligee d'aller a Paris pour ses affaires et pour mon grand-pere. Il
+faut donc que je me laisse emmener, que je subisse toutes les peines que
+je prevois. Si papa pouvait y aller seul, je m'y resignerais encore; et
+quant a Adolphe, je comprends bien qu'ici il ne travaille pas, il perd
+son temps et il a besoin d'aller au college; mais, maman partant, il
+faut que je parte aussi? Quel chagrin pour moi de quitter la campagne et
+ma vie calme et retiree! Maman, me voyant si malheureux de ce voyage,
+m'a dit qu'elle ferait le sacrifice que je lui demandais qu'elle me
+laisserait ici, et qu'elle se separerait d'avec moi si nous avions dans
+le voisinage un parent ou un ami intime qui voulut bien me recevoir chez
+lui pendant un mois ou deux, et encore, a la condition que moi ou le
+medecin nous lui ecririons tous les jours pour la rassurer sur ma sante.
+C'est vrai que je suis malade, plus malade meme qu'elle ne le croit,
+car je lui cache la plus grande partie: de mes souffrances pour ne pas
+l'inquieter davantage. Ce fatal voyage me tuera! Et, par malheur,
+nous n'avons dans le voisinage aucun parent aucun ami qui puisse me
+recueillir! Oh! Francois, que je suis malheureux!
+
+Francois, ne trouvant aucune parole pour consoler le pauvre Maurice,
+pleura avec lui et l'engagea a recourir a Dieu et a la sainte Vierge. Il
+lui promit de lui ecrire souvent; il chercha a le rassurer sur sa sante,
+sur les terreurs que lui causait son sejour a Paris, et le laissa un peu
+moins abattu, mais bien malheureux encore.
+
+Francois vint raconter a son pere et a Christine le nouveau et vif
+chagrin du pauvre Maurice.
+
+--Pauvre garcon! pauvre Maurice! dit Christine; que pouvons-nous faire
+pour le consoler dans sa douleur?
+
+M. DE NANCE
+
+--Ses chagrins sont malheureusement de nature a ne pouvoir etre effaces;
+mais nous pouvons les adoucir en redoublant de soins et d'affection
+jusqu'a son depart. Demain, Francois pourra y retourner, et nous
+l'accompagnerons.
+
+CHRISTINE
+
+--Mon pere, je crois que j'ai trouve un moyen excellent de le rendre non
+seulement moins triste, mais heureux.
+
+M. DE NANCE
+
+--Toi, tu as trouve cela, Christine? Dis-le nous bien vite.
+
+CHRISTINE
+
+--C'est que vous allez etre... pas content.
+
+M. DE NANCE
+
+--Pas content? Pourquoi? Ton invention est donc mauvaise, mechante?
+
+CHRISTINE.
+
+--Au contraire, mon pere; excellente et tres bonne. Devinez! Ce n'est
+pas difficile.
+
+M. DE NANCE
+
+--Comment veux-tu que je devine, si tu ne me dis pas quelque chose pour
+m'aider?
+
+CHRISTINE
+
+--Et toi, Francois, devines-tu?
+
+Francois la regarda attentivement.
+
+--Je crois que j'ai trouve, s'ecria-t-il.
+
+Et il dit quelques mots a l'oreille de Christine.
+
+--C'est ca, tu as devine, repondit-elle en riant A votre tour, mon pere;
+vous ne devinez pas.
+
+M, DE NANCE
+
+--Hem! je crois que je devine aussi, Tu veux que je lui propose...
+
+CHRISTINE
+
+--C'est cela! c'est cela! Eh bien! papa, voulez-vous?
+
+M. DE NANCE, souriant
+
+-Mais tu ne m'as pas laisse achever! tu ne sais pas ce que j'allais
+dire!
+
+CHRISTINE
+
+--Si fait, si fait! Et je vous demande encore: Le voulez-vous?
+
+M. DE NANCE, avec malice
+
+--Il faut bien, puisque tu le desires si vivement. Mais je te demande
+instamment que ce ne soit pas pour longtemps. Huit jours au plus.
+
+CHRISTINE
+
+--Ce sera assez mon pere, pour le consoler; pourtant, j'aimerais mieux
+un mois que huit jours.
+
+M, DE NANCE, de meme
+
+--Nous verrons si nous pouvons nous y habituer, Francois et moi.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! vous vous y habituerez tres bien. Francois ira le lui demander
+demain.
+
+M. DE NANCE, souriant.
+
+--Il vaut mieux que tu y ailles toi-meme avec Isabelle: tu verras en
+meme temps la chambre que te donnera Mme de Sibran pour toi et pour
+Isabelle.
+
+CHRISTINE, effrayee
+
+--Quelle chambre? Pourquoi une chambre?
+
+M. DE NANCE
+
+--Mais pour demeurer chez Mme de Sibran pendant huit jours, jusqu'a son
+depart, comme tu le desires.
+
+CHRISTINE
+
+--Moi, demeurer la-bas? Moi, vous quitter? aller chez ce Maurice que je
+ne peux pas souffrir? Oh! mon pere! vous ne m'aimez donc pas, puisque
+vous me renvoyez avec tant de facilite! Vous ne croyez pas a ma
+tendresse, puisque vous me supposez le desir, la possibilite de vouloir
+vous quitter! Francois, tu avais devine, toi; tu m'aimes!
+
+Christine, desesperee et tout en larmes, se jeta au cou de Francois, qui
+regardait son pere avec tristesse.
+
+M. DE NANCE, la saisissant dans ses bras et l'embrassant.
+
+--Christine! ma fille! mon enfant! Ne pleure pas! Ne t'afflige pas!
+C'est une plaisanterie; je devinais tres bien que tu me demandais de
+faire venir Maurice ici avec nous. Tu ne m'as pas laisse achever, et
+j'ai profite de l'occasion pour te guerir de ta precipitation a vouloir
+comprendre les pensees inachevees. Je suis desole, chere enfant, du
+chagrin que tu temoignes! Et crois bien que je ne t'aurais jamais permis
+l'inconvenance que je te proposais en plaisantant; et que je tiens trop
+a toi, que j'aime trop, pour me separer de toi volontairement.
+
+Christine, consolee, embrassa tendrement ce pere et ce frere tant aimes,
+et renouvela la proposition d'avoir Maurice a Nance.
+
+M. DE NANCE
+
+--Tout ce que vous voudrez, mes enfants; je m'associe a votre acte de
+charite, quoiqu'il ne me soit pas plus agreable qu'a Christine; mais,
+comme elle, je supporterai les ennuis d'un malade etranger et je
+vaincrai mes repugnances.
+
+Quand Francois retourna le lendemain chez Maurice, et lui fit part de
+l'invitation de M. de Nance, le visage de Maurice exprima une telle
+joie, une telle reconnaissance, que Francois en fut touche. Il remercia
+Francois dans les termes les plus affectueux, et annonca le depart de
+sa mere pour le lendemain matin, parce qu'on avait recu de mauvaises
+nouvelles de son grand-pere.
+
+FRANCOIS
+
+--Alors tu viendras a Nance dans l'apres-midi?
+
+MAURICE
+
+--J'en parlerai a maman; elle le voudra bien, j'en suis sur, et alors je
+viendrai le plus tot que je pourrai. Mais, dis-moi, Francois, Christine
+ne sera-t-elle pas ennuyee de mon long sejour pres de vous?
+
+FRANCOIS
+
+--Pas du tout, puisque c'est elle qui en a eu l'idee et qui l'a demande
+a papa.
+
+MAURICE
+
+--En verite? Christine! Oh! qu'elle est bonne! Quelle bonne petite amie
+j'ai la!
+
+Francois reprima un petit mouvement de mecontentement du vol que voulait
+lui faire Maurice de l'amitie de Christine. Mais il reflechit que
+Christine n'avait pour Maurice que de la compassion, et que ce n'etait
+qu'un acte de charite qu'elle exercait envers lui.
+
+--A demain! lui dit Francois.
+
+--Oui, a demain, cher ami! dit gaiement Maurice. Eh bien! tu pars sans
+me donner la main?
+
+FRANCOIS
+
+--C'est vrai! Je n'y pensais pas! Viens de bonne heure.
+
+MAURICE
+
+--Le plus tot que je pourrai; merci, mon ami.
+
+Francois s'en retourna a Nance un peu pensif; il rencontra a moitie
+chemin Christine et son pere qui venaient a sa rencontre.
+
+M. de Nance demanda des nouvelles de Maurice, pendant que Christine
+disait a Francois:
+
+--Qu'as-tu, tu es triste!
+
+--Oui, je suis fache contre moi-meme.
+
+Et il raconta a son pere et a Christine ce que lui avait dit Maurice.
+
+--Et alors dit-il.
+
+CHRISTINE, vivement.
+
+--Et alors, tu es fache contre lui, et tu as eu envie de lui dire que je
+n'etais pas son amie et que tu etais et serais mon seul ami, et que je
+ne l'aimerais jamais comme je t'aime? Et puis, tu ne l'aimes pas; tout
+comme moi, dit Christine en riant et en l'embrassant.
+
+FRANCOIS. Surpris.
+
+--Tiens! comment as-tu devine?
+
+CHRISTINE
+
+--C'est que cela m'a fait la meme chose quand il m'a demande de l'aimer
+comme je t'aime: je le trouvais bete, je me sentais fachee contre lui,
+et depuis ce temps je ne peux pas l'aimer pour de bon; mais papa dit que
+ca ne fait rien, qu'on peut tout de meme etre bon et aimable pour lui,
+sans l'aimer.
+
+FRANCOIS
+
+--Je crains que ce ne soit mal de ma part, papa; c'est vrai que je ne
+l'aime pas. Et pourtant il me fait pitie, je le plains; mais je n'aime
+pas a le voir.
+
+M. DE NANCE
+
+--Et pourtant tu y vas de plus en plus, mon ami.
+
+FRANCOIS
+
+--Parce que je l'aime de moins en moins; et c'est pour me punir de ce
+mauvais sentiment, que je fais plus pour lui que si je l'aimais.
+
+M. DE NANCE
+
+-Tu ne peux faire ni plus ni mieux, mon ami, car tu agis par charite;
+tu fais donc plus et mieux que si tu agissais par amitie... Sois bien
+tranquille, et, quand il sera ici, continue a lui laisser croire que tu
+es son ami. Le bon Dieu te recompensera de ce grand acte de charite.
+
+CHRISTINE
+
+--Mon pere, vous avez raison de dire grand acte de charite, parce que
+c'est bien difficile d'etre avec les gens qu'on n'aime pas, comme si on
+les aimait.
+
+L'arrivee de Paolo interrompit leur conversation, que Francois reprit
+avec son pere avant de se coucher. Ils dirent beaucoup de choses que
+nous n'avons pas besoin de savoir, et dont le resultat fut pour Francois
+une tranquillite de coeur complete, un redoublement de tendresse pour
+Christine et de compassion pour Maurice, qu'il resolut de traiter plus
+amicalement encore que par le passe.
+
+
+XXIII
+
+FIN DE MAURICE
+
+Le lendemain, Maurice arriva pale et defait, les yeux rouges et gonfles,
+la poitrine oppressee. Le depart de ses parents lui avait cause une
+douleur profonde, malgre la promesse de sa mere de revenir des qu'il y
+aurait une amelioration dans la sante de son grand-pere. Quand il vit
+Francois et Christine qui accouraient au-devant de lui, il sourit, un
+eclair de joie illumina son visage; il hata le pas pour les joindre plus
+vite; dans son empressement, une de ses jambes accrocha l'autre, et il
+tomba tout de son long par terre; aussitot un flot de sang s'echappa
+de sa bouche: une veine s'etait rompue dans sa poitrine. Francois et
+Christine coururent a lui pour le relever, et, malgre leur frayeur, ils
+n'en temoignerent aucune, de peur d'effrayer Maurice.
+
+--Va chercher papa, dit Francois a l'oreille de Christine, qui partit
+comme une fleche.
+
+CHRISTINE
+
+--Mon pere, venez vite; Maurice vomit du sang: Francois le
+soutient.
+
+M. DE NANCE, se levant.
+
+--Ou sont-ils?
+
+CHRISTINE
+
+--Dans le vestibule.
+
+M. DE NANCE
+
+--Va vite appeler ta bonne, ma chere enfant; qu'elle apporte ce qu'il
+faut.
+
+Isabelle, en entendant le recit de Christine, prit une fiole d'eau
+de Pagliari, en versa une cuilleree dans un verre d'eau, et se hata
+d'arriver pres de Maurice, auquel elle fit boire la moitie de cette eau.
+Quelques instants apres il but l'autre moitie, et le vomissement de
+sang, qui avait deja diminue, s'arreta tout a fait. Isabelle obligea
+Maurice a se mettre au lit, malgre sa resistance. Il temoignait un tel
+chagrin d'etre separe de ses amis Francois et Christine, que M. de Nance
+lui promit de les lui amener, pourvu qu'il parlat le moins possible, ce
+que Maurice promit avec joie.
+
+M. de Nance ne tarda pas a ramener les enfants.
+
+MAURICE
+
+--Francois, Christine, mes chers, mes bons amis; je suis bien malade, je
+le sens... Je suis trop malheureux; j'ai demande au bon Dieu de me faire
+mourir.
+
+FRANCOIS
+
+--Oh! Maurice, que dis-tu? Tu veux donc noua quitter; tu ne nous aimes
+donc plus?
+
+MAURICE
+
+--C'est parce que je vous aime trop que je suis malheureux. Je voudrais
+etre toujours avec vous, et je vous vois si peu. Je voudrais etre avec
+maman et papa, et les voila partis! Je voudrais que mon frere m'aimat,
+et il ne me temoigne que de l'indifference. Toi, Francois, et toi, chere
+et bonne Christine, si vous pouviez etre mon frere et ma soeur. Mais vous
+ne l'etes pas! Je voudrais que vous m'aimiez de telle sorte que vous
+n'aimiez que moi, et cela aussi est impossible.
+
+M. DE NANCE
+
+--Maurice, vous parlez trop; je vais renvoyer vos amis si vous
+continuez.
+
+MAURICE
+
+--Pardon. monsieur; je ne dirai plus rien.
+
+Francois et Christine s'assirent pres du lit de Maurice et chercherent a
+le distraire en causant, avec M. de Nance, de leurs projets d'hiver
+et de l'ete prochain. Ils melaient toujours Maurice a leurs projets,
+pensant lui faire plaisir. Il souriait tristement; a la Longue, une
+larme qu'il retenait, coula le long de sa joue.
+
+FRANCOIS
+
+--Maurice, tu pleures? Souffres-tu? Qu'as-tu?
+
+MAURICE
+
+--Je ne souffre que d'une grande faiblesse. Je pleure parce que je vous
+aurai quittes depuis longtemps quand le printemps arrivera.
+
+M. DE NANCE
+
+--Pourquoi? Si votre bonheur et votre sante dependent de votre sejour
+chez moi, je ne serai pas assez cruel pour vous renvoyer, mon pauvre
+garcon.
+
+MAURICE
+
+--Ce n'est pas ce que je veux dire, monsieur... Je crois que je n'ai
+plus longtemps a vivre.
+
+FRANCOIS
+
+--Maurice, ne pense donc pas a des choses si tristes!
+
+MAURICE
+
+--Mes bons amis, le peu d'affection que m'a temoigne mon frere, le
+depart de maman et de papa, que je croyais ne jamais quitter dans l'etat
+ou je suis, la crainte de mourir loin d'eux, sans les revoir, sans
+recevoir leur benediction, sans les embrasser, tout cela me tue! Depuis
+longtemps je me sens mourir, et je le cache a mes parents; je les
+regrette amerement, et pourtant je suis heureux d'etre ici, parce que
+je veux mourir bien pieusement, et vous m'y aiderez. Vous etes tous si
+bons, si pieux! Chez moi, personne ne prie; personne ne parle du bon
+Dieu; personne n'a l'air d'y penser, Monsieur de Nance, ajouta-t-il en
+joignant les mains, ayez pitie de moi! Je voudrais faire ma premiere
+communion comme l'a faite Francois, et je ne sais comment la faire; je
+ne sais rien; je ne sais meme pas prier. Ayez pitie de moi! Dites, que
+dois-je faire?
+
+--Mon pauvre garcon, repondit M. de Nance attendri, il faut vous
+soumettre a la volonte de Dieu; vivre s'il le veut, et ne pas vous
+preoccuper de la crainte de mourir. Il faut vous soigner comme on vous
+l'ordonne, offrir a Dieu les chagrins qu'il vous envoie, et lui demander
+du courage et de la patience. Quant a la premiere communion, nous en
+reparlerons demain. A present, restez bien tranquille jusqu'a l'arrivee
+du medecin, que j'ai envoye chercher Isabelle ou Bathilde restera pres
+de vous. Soyez calme, mon ami, et remettez-vous entre les mains du bon
+Dieu, notre pere et notre ami a tous.
+
+M. de Nance lui serra la main.
+
+--Merci, monsieur, merci: vous m'avez deja console.
+
+--M. de Nance sortit, emmenant Francois et Christine qui pleuraient et
+qui envoyerent a Maurice un baiser d'adieu, auquel il repondit par un
+sourire.
+
+--Le croyez-vous bien malade, papa? dit Francois avec anxiete.
+
+M. DE NANCE
+
+--Je ne sais, mon ami; il est possible qu'il voie juste en se croyant
+pres de sa fin; il est extremement change et affaibli depuis quelque
+temps deja. Aujourd'hui son visage est tres altere. Le depart de ses
+parents l'a beaucoup afflige.
+
+FRANCOIS
+
+--Pauvre Maurice! et moi qui ne l'aimais pas!
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi donc? Mais nous allons le soigner comme si nous l'aimions
+tendrement; n'est-ce pas, Francois?
+
+FRANCOIS
+
+--Oh oui! Et je l'aime reellement a present; il me fait trop pitie.
+
+CHRISTINE
+
+--Je suis comme toi, et je crois que je l'aime.
+
+Quand le medecin arriva, il traita legerement le vomissement de sang de
+Maurice; il l'attribua a sa chute, et pensa que ce serait un bien pour
+le fond de la sante; il engagea Maurice a se lever, a manger, a sortir,
+a faire, enfin, ce que lui permettraient ses forces. M. de Nance lui
+demanda pourtant d'ecrire a M. et a Mme de Sibran pour les avertir de
+l'accident arrive a leur fils. Lui-meme leur en raconta tous les details
+en ajoutant l'opinion du medecin, et promit de les avertir de la moindre
+aggravation dans l'etat de Maurice. Cette consultation rassura tout
+le monde, excepte Maurice lui-meme, qui persista a vouloir hater sa
+premiere communion.
+
+M. de Nance, n'y voyant que de l'avantage, et ayant recu de M. et Mme de
+Sibran l'autorisation de ceder a ce qu'ils croyaient etre une fantaisie
+de malade, fit venir tous les jours un pretre pieux et distingue, pour
+donner a Maurice l'instruction religieuse qui lui manquait. M. de Nance
+lui-meme, developpa, par son exemple et par ses paroles, la foi et la
+piete de Maurice; Francois lui racontait les pieuses impressions de
+sa premiere communion, et, un mois apres son entree chez M. de Nance,
+Maurice faisait aussi sa premiere communion avec les sentiments les plus
+chretiens et les plus resignes.
+
+La faiblesse avait insensiblement augmente, au point qu'il se soutenait
+difficilement sur ses jambes. Mais le medecin n'en concevait aucune
+inquietude et attendait une guerison complete au retour du printemps.
+Peu de jours apres sa premiere communion, il fut pris d'un nouveau
+vomissement de sang. M. de Nance s'empressa d'ecrire a M. et Mme de
+Sibran, en ne dissimulant pas sa vive inquietude.
+
+Le vomissement de sang ne put etre completement arrete, et plusieurs
+fois dans la matinee il reprit avec violence. La faiblesse de Maurice
+augmentait d'heure en heure, Dans l'apres-midi, il demanda Francois et
+Christine.
+
+--Francois, bon et genereux Francois, dit-il, je ne veux pas mourir sans
+te demander une derniere fois pardon de ma mechancete passee. Ne pleure
+pas, Francois; ecoute-moi, car je me sens bien faible. Quand je ne serai
+plus prie pour moi, demande au bon Dieu de me pardonner; aime-moi mort
+comme tu m'as aime vivant; ton amitie a ete ma consolation dans mes
+peines, elle a sauve mon ame en me ramenant a Dieu. Que Dieu te benisse,
+mon Francois, et qu'il te rende le bien que tu m'as fait!
+
+--Et toi, Christine, ma bonne et chere Christine, qui m'as aime comme
+un frere, comme un ami; ta tendresse, tes soins ont fait le bonheur des
+derniers mois de ma triste et penible existence. Que Dieu te recompense
+de ta bonte, de ta charite, de ta tendresse! Que Dieu te benisse avec
+Francois! Puisses-tu ne jamais le quitter pour votre excellent pere!...
+Oh! monsieur de Nance, mon pere en Dieu, mon sauveur, Je vous aime,
+je vous remercie, ma reconnaissance est si grande, que je ne puis
+l'exprimer comme je le voudrais. Que Dieu!...
+
+Un nouveau vomissement de sang interrompit Maurice. Francois et
+Christine, a genoux pres de son lit, pleuraient amerement; M. de Nance
+etait vivement emu. Maurice revint a lui; il demanda M. le cure, que M.
+de Nance avait deja envoye prevenir et qui entrait. Maurice recut une
+derniere fois l'absolution et la sainte communion; il demanda instamment
+l'extreme-onction, qui lui fut administree.
+
+Depuis ce moment, un grand calme succeda a l'agitation et a la fievre;
+il pria M. de Nance, dans le cas ou ses parents arriveraient trop tard,
+de leur faire ses tendres adieux et de leur exprimer ses vifs regrets de
+n'avoir pu les embrasser avant de mourir.
+
+--Dites-leur aussi que j'ai ete bien heureux chez vous, que je les
+benis et les remercie de m'avoir permis de venir mourir pres de vous.
+Dites-leur qu'ils aiment Francois et Christine pour l'amour de moi.
+Dites-leur que je meurs en les aimant, en les benissant; que je meurs
+sans regrets et en bon chretien. Adieu... adieu... a maman...
+
+Il baisa le crucifix qu'il tenait sur sa poitrine, et il ne dit plus
+rien. Ses yeux se fermerent, sa respiration se ralentit, et il rendit
+son ame a Dieu avec le sourire du chretien mourant.
+
+M. de Nance avait fait eloigner ses enfants avec Isabelle, pour eviter
+l'impression de ces derniers moments; lui-meme ferma les yeux du pauvre
+Maurice, et resta pres de lui a prier pour le repos de son ame.
+
+Le lendemain, de grand matin, M. et Mme de Sibran, inquiets et
+tremblants, entraient precipitamment chez M. de Nance. Il leur apprit
+avec tous les menagements possibles la triste et douce fin de leur fils.
+Le desespoir des parents fut effrayant. Ils se reprochaient de n'avoir
+pas devine le danger, de l'avoir abandonne le dernier mois de son
+existence, de l'avoir laisse mourir dans une famille etrangere. Ils
+demanderent a voir le corps inanime de leur fils, et la, a genoux pres
+de ce lit de mort, ils demanderent pardon a Maurice de leur aveuglement.
+
+--Mon fils, mon cher fils! s'ecria la mere, si j'avais eu le moindre
+soupcon de la gravite de ton etat, je ne t'aurais jamais quitte. Plutot
+perdre toute ma fortune et la derniere benediction de mon pere; que le
+dernier soupir de mon fils.
+
+Ils resterent longtemps pres de Maurice sans qu'on put les en arracher.
+M. de Nance se rendit pres d'eux et parvint a leur rendre un peu de
+calme en leur parlant de la douceur, de la resignation de Maurice, de sa
+tendresse pour eux, des efforts qu'il avait faits pour dissimuler ses
+souffrances, dans la crainte de les inquieter et de les chagriner. Il
+leur parla de sa piete, des sentiments profondement religieux qui lui
+avaient tant fait desirer sa premiere communion. Isabelle les rassura
+sur les soins qu'il avait recus, sur la tendresse que lui avaient
+temoignee M. de Nance, Francois et Christine; elle leur redit toutes ses
+paroles, toutes ses recommandations, et enfin elle leur representa si
+vivement la triste vie qu'il etait destine a mener, et ses propres
+terreurs devant les miseres et les humiliations qu'il pressentait,
+qu'ils finirent par comprendre que sa fin prematuree etait un bienfait
+de Dieu qui l'avait pris en pitie.
+
+Ils voulurent voir, remercier et embrasser Francois et Christine et ils
+pleurerent avec eux pres du corps de Maurice.
+
+Les jours suivants, M. de Nance eloigna le plus possible les enfants de
+ces scenes de deuil. Paolo contribua beaucoup a distraire Francois et
+Christine de l'impression douloureuse qu'ils avaient ressentie.
+
+--Que voulez-vous, mes sers enfants? Le pauvre Signor Maurice est mort
+comme ze mourrai, comme vous mourrez, comme le signor de Nance mourra,
+un zour. Voulez-vous qu'il vive avec les zambes crossues? Ce n'est pas
+zouste, ca, puisqu'il etait horrible. Pourquoi voulez-vous qu'il vive
+horrible? Ce n'est pas zentil, ca. Puisqu'il est heureux avec le bon
+Zezu et les petits anzes, pourquoi voulez-vous qu'il reste a Nance ou a
+Sibran, a zemir, a crier: "Mon Dieu, faites que ze meure!"
+
+CHRISTINE
+
+--C'est egal, Paolo, ca me fait de la peine qu'il ne soit plus la...
+
+PAOLO
+
+--Ca n'est pas zouste. Pourquoi voulez-vous oune si grande fatigue pour
+la Signora Isabella, et pour votre ser papa qui se relevait la nuit pour
+voir ce pauvre garcon? Et moi donc, qui vous voyais tous miserables, et
+qui avais les lecons toutes deranzees? "Pas de mousique auzourd'hui,
+Paolo, Maurice me demande de rester. Pas de zeographie, Paolo, Maurice
+veut zouer aux cartes; il s'ennouie." Vous croyez que c'est zouste,
+ca; que c'est agreable de voir mes pauvres eleves ainsi deranzes? Et
+pouis..., et pouis... tant d'autres sozes que ze ne veux pas dire.
+
+CHRISTINE
+
+--Quoi donc, Paolo? Dites, qu'est-ce que c'est! Mon cher Paolo, dites-le
+nous.
+
+PAOLO
+
+--Eh bien! ze vous dirai que ce pauvre Signor Maurice vous empecait de
+vous promener, de zouer, de courir, de causer, et que vous etiez si
+bons, si zentils pour lui... Ecoutez bien ce que dit Paolo!... non pas
+parce que vous aviez de l'amour pour ce garcon, mais parce que... vous
+aviez de l'amour pour le bon Dieu, et que vous etes tous les deux bons,
+sarmants et saritables. Est-ce vrai ce que ze dis?
+
+FRANCOIS
+
+--Chut! Paolo. Pour l'amour de Dieu, ne dites pas ca; ne le dites a
+personne.
+
+PAOLO, content
+
+--Eh! eh! on pourrait bien le dire a Signor de Nance.
+
+FRANCOIS
+
+--A personne, personne! Je vous en prie, je vous en supplie, mon bon,
+bon Paolo.
+
+PAOLO, hesitant
+
+--Moi,... ze veux bien,... mais...
+
+CHRISTINE
+
+--Le jurez-vous? Jurez, mon cher Paolo.
+
+-Ze le zoure! dit Paolo en etendant les bras.
+
+A force de raisonnements pareils, Paolo finit par les distraire. M. de
+Nance etait oblige a de frequentes absences pour les obseques du pauvre
+Maurice et pour venir en aide aux malheureux parents. Aussitot apres
+l'enterrement, M. et Mme de Sibran retournerent a Paris, ou ils avaient
+leur fils Adolphe et toute leur famille.
+
+A Nance on reprit la vie habituelle, tranquille, occupee, uniforme et
+heureuse. Pourtant la mort du pauvre Maurice attrista pendant longtemps
+leurs soirees d'hiver.
+
+
+XXIV
+
+SEPARATION, DESESPOIR
+
+L'ete suivant ramena M. et Mme des Ormes et la bande joyeuse et dissipee
+que M. de Nance continua a eviter. Leurs relations avec Christine
+ne furent ni plus tendres ni plus frequentes. Ils semblaient avoir
+entierement abandonne leur fille a M. de Nance. Cette position bizarre
+dura quelques annees encore; Christine arriva a l'age de seize ans et
+Francois a vingt. Christine etait devenue une charmante jeune personne,
+sans etre pourtant jolie; grande, elancee, gracieuse et elegante, ses
+grands yeux bleus, son teint frais, ses beaux cheveux blonds, de belles
+dents, une physionomie ouverte, gaie, intelligente et aimable, faisaient
+toute sa beaute; son nez un peu gros, sa bouche un peu grande, les
+levres un peu fortes, ne permettaient pas de qualifier de belle ni de
+jolie, mais tout le monde la trouvait charmante; elle paraissait telle,
+surtout aux yeux de ses trois amis devoues, M. de Nance, Francois
+et Paolo. Son caractere et son esprit avaient tout le charme de sa
+personne; l'infirmite de Francois, qui leur faisait eviter les nouvelles
+relations et fuir les reunions elegantes du voisinage, avait donne a
+Christine les memes gouts serieux et le meme eloignement pour ce qu'on
+appelle plaisirs dans le monde. M. de Nance les menait quelquefois chez
+Mme Guilbert et chez Mme de Sibran, mais jamais quand il y avait du
+monde. Une fois, il les avait forces a aller a une petite soiree de feu
+d'artifice et d'illuminations chez Mme de Guilbert; mais Christine avait
+tant souffert de l'abandon dans lequel on laissait Francois, des regards
+moqueurs qu'on lui jetait, des ricanements dont il avait ete l'objet,
+qu'elle demanda instamment a M. de Nance de ne plus l'obliger a subir
+ces corvees.
+
+--Comme tu voudras, ma fille. Je croyais t'amuser; c'est Francois qui
+m'a demande de te procurer quelques Distractions.
+
+--Francois est bien bon et je l'en remercie, mon pere, Mais je n'ai pas
+besoin de distractions; je vis si heureuse pres de vous et pres de
+lui, que tout ce qui change cette vie douce et tranquille m'ennuie et
+m'attriste.
+
+M. DE NANCE
+
+--J'ai en effet remarque hier que tu etais triste, mon enfant, et que
+tu ne prenais plaisir a rien; toi, toujours si gaie, si animee, tu ne
+parlais pas, tu souriais a Peine.
+
+CHRISTINE
+
+--Comment pouvais-je etre gaie et m'amuser, mon pere, pendant que
+Francois souffrait et que vous partagiez son malaise? Je n'entendais
+autour de moi que des propos mechants, je ne voyais que des visages
+moqueurs ou indifferents. Ici c'est tout le contraire; les paroles sont
+amicales, les visages expriment la bonte et l'amitie, Non, cher pere, je
+voudrais ne jamais sortir d'ici.
+
+M. de Nance avait compris le tendre devouement de sa fille; il n'insista
+pas et l'embrassa en lui rappelant que sa mere revenait le lendemain.
+
+--Il faut que j'aille la voir, dit-il.
+
+CHRISTINE
+
+--Faut-il que j'y aille avec vous, mon pere?
+
+M. DE NANCE
+
+--Non, mon enfant; tu sais qu'elle detend tes visites au chateau.
+
+--Je n'en suis pas fachee, dit Christine en souriant, quand elle me
+voit, c'est toujours pour me gronder; je resterai avec Francois toujours
+bon, toujours aimable.
+
+M. de Nance alla voir M. et Mme des Ormes; il leur representa qu'il
+etait oblige de mener son fils dans le Midi pour sa sante et pour
+d'autres motifs; qu'il etait impossible qu'il emmenat Christine avec
+lui, et que, malgre le vif chagrin que leur causerait a tous cette
+separation, il la jugeait absolument necessaire.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Je ne peux pas la reprendre, Monsieur de Nance; que ferais-je d'une
+grande fille comme Christine? Je ne saurais pas m'en occuper, la
+diriger; elle courrait risque d'etre fort mal elevee.
+
+M. DE NANCE
+
+--Ce ne serait pas impossible, Madame, si vous ne vous en occupez pas;
+mais il faut que vous preniez un parti quelconque, car enfin Christine a
+seize ans et elle est votre fille.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Elle est bien plus a vous qu'a nous. Christine n'a jamais eu de coeur,
+et c'est ce qui m'en a detachee, D'abord et avant tout, je ne veux pas
+d'elle chez moi: ma maison n'est pas montee pour cela, et mon genre de
+vie ne lui conviendra pas.
+
+M. DE NANCE
+
+--Alors, Madame, me permettrez-vous un conseil dans votre interet a
+tous?
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Oui, oui, donnez vite.
+
+M. DE NANCE
+
+--Mettez-la au couvent pour deux ou trois ans.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Parfait! admirable! Mais pas a Paris! Je ne veux absolument pas
+l'avoir a Paris.
+
+M. DE NANCE
+
+--Le couvent des dames Sainte-Clotilde, qui est a Argentan, est
+excellent, Madame.
+
+MADAME DES ORMES
+
+--Tres bien. C'est arrange; n'est-ce pas, Monsieur des Ormes? Vous
+donnez, comme moi, pleins pouvoirs a M. de Nance?
+
+M. des Ormes, plus que jamais sous le joug de sa femme, consentit a
+tout ce qu'elle voulut, et M. de Nance rentra chez lui le coeur plein
+de tristesse, pour annoncer a ses enfants la fatale nouvelle de leur
+separation.
+
+Au retour de sa visite, M. de Nance fit venir Francois et Christine.
+
+--Qu'avez-vous, mon pere? dit Christine en entrant; vous etes pale et
+vous semblez triste et agite.
+
+--Je le suis en effet, mes enfants, car j'ai une facheuse nouvelle a
+vous annoncer.
+
+M. de Nance se tut, passa sa main sur son front, et, voyant la frayeur
+qu'exprimait la physionomie de Francois et de Christine, il les prit
+dans ses bras, les embrassa, et, les regardant avec tristesse:
+
+--Mes enfants, mes pauvres enfants, notre bonne et heureuse vie est
+finie; il faut nous separer... Ma Christine, tu vas nous quitter.
+
+CHRISTINE, avec effroi
+
+--Vous quitter?... Vous quitter? Vous, mon pere? toi, mon frere? Oh
+non!... non... jamais!
+
+M. DE NANCE
+
+--Il le faut pourtant, ma fille cherie; ta mere te met au couvent, parce
+que moi je suis oblige de mener Francois finir ses etudes dans le Midi,
+et que je ne puis t'y mener avec moi.
+
+--Ma mere me met au couvent! Ma mere m'enleve mon pere, mon frere, mon
+bonheur! s'ecria Christine en tombant a genoux devant M. de Nance. O mon
+pere, vous qui m'avez sauvee tant de fois, sauvez-moi encore; gardez-moi
+avec vous!
+
+Francois releva precipitamment Christine, la serra contre son coeur, et
+mela ses larmes aux siennes. M. de Nance tomba dans un fauteuil et cacha
+son visage dans ses mains. Tous trois pleuraient.
+
+--Mon pere, dit Christine en se mettant a genoux pres de lui et en
+passant un bras autour de son cou, pendant que de l'autre main elle
+tenait celle de Francois, mon pere, votre chagrin, vos larmes, les
+premieres que je vous aie jamais vu repandre, me disent assez qu'une
+volonte plus forte que la votre dispose de mon existence et me voue
+au malheur, j'obeirai, mon pere; je ne serai plus heureuse que par le
+souvenir; je penserai a vous, a votre tendresse, a votre bonte, a mon
+cher, mon bon Francois; je vous aimerai tant que je vivrai, de toute mon
+ame, de toutes les forces de mon coeur, j'ai ete, grace a vous, a vous
+deux, heureuse pendant huit ans. Si je ne dois plus vous revoir,
+j'espere que le bon Dieu aura pitie de moi, qu'il ne me laissera pas
+longtemps dans ce monde. Francois, mon frere, mon ami, n'oublie pas ta
+Christine, qui eut ete si heureuse de consacrer sa vie a ton bonheur.
+
+Francois ne repondit que par ses larmes aux tendres paroles de
+Christine.
+
+--Comment pourrai-je vivre sans toi, ma Christine? lui dit-il enfin en
+la regardant avec une tristesse profonde.
+
+CHRISTINE
+
+--La vie n'a qu'un temps, cher Francois... Et, se penchant a son
+oreille, elle lui dit bien bas:
+
+--Ayons du courage pour notre pauvre pere, qui souffre pour nous plus
+que pour lui-meme.
+
+Francois lui serra la main et fit un signe de tete qui disait oui.
+
+--Mon pere, dit Christine en baisant les mains et les joues inondees de
+larmes de M. de Nance, mon pere, le bon Dieu viendra a notre secours;
+il nous reunira peut-etre. Qui sait si cette separation n'est pas notre
+bonheur a venir? M. de Nance releva vivement la tete.
+
+--Que Dieu t'entende, ma chere fille bien-aimee! Qu'il nous reunisse un
+jour pour ne jamais nous quitter!
+
+Le courage de Christine excita celui de Francois; quand M. de Nance vit
+ses enfants plus calmes, son propre chagrin devint moins amer. Il entra
+dans quelques details sur leur existence future, encore animee par
+l'espoir de la reunion.
+
+CHRISTINE
+
+--Quand j'aurai vingt et un ans, mon pere, je pourrai disposer de
+moi-meme; je viendrai alors chercher un refuge pres de vous, et nous
+jouirons d'autant mieux de notre bonheur que nous en aurons ete prives
+pendant... cinq ans.
+
+--Cinq ans! s'ecria Francois. Oh! Christine serons-nous reellement cinq
+ans separes?
+
+M. DE NANCE
+
+--Qui sait ce qui peut arriver mon ami? Peut-etre nous retrouverons-nous
+bien plus tot.
+
+CHRISTINE
+
+--Vous m'ecrirez bien souvent, n'est-ce pas, mon pere? n'est-ce pas
+Francois?
+
+FRANCOIS
+
+--Tous les jours! Un jour mon pere, et moi l'autre.
+
+CHRISTINE
+
+--Et moi de meme, si on me le permet a ce couvent; on y est peut-etre
+tres severe.
+
+M. DE NANCE
+
+--Non, ma fille; la superieure est une ancienne amie de ma femme; elle
+est excellente et te donnera toute la liberte possible; c'est pour cette
+raison que j'ai indique ce couvent a ta mere, de peur qu'elle ne te
+placat dans quelque maison inconnue et eloignee. Ici, du moins, tu auras
+ta tante de Cemiane, qui revient a la fin de l'annee, apres une absence
+de six ans.
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, mon pere, Gabrielle m'a ecrit que ma tante etait tout a fait
+remise depuis les deux ans qu'elle a passes a Madere. Et vous, mon pere,
+vous serez bien loin avec Francois?
+
+M. DE NANCE
+
+--Dans le Midi, chere enfant, pres de Pau, ou Francois finira ses
+etudes, Nous reviendrons dans deux ans avec le bon Paolo, que j'emmene.
+
+CHRISTINE
+
+--Bon Paolo! lui aussi! Plus personne!
+
+M. DE NANCE
+
+--Isabelle, seule, te restera, ma fille; et nos coeurs seront toujours
+pres de toi.
+
+Les journees passerent vite et tristement; Paolo partageait les chagrins
+de Christine; il cherchait a relever son courage.
+
+PAOLO
+
+--Cere signorina, prenez couraze! Vous serez heureuse; c'est moi, Paolo,
+qui le dis.
+
+CHRISTINE
+
+--Heureuse! Sans eux, c'est impossible!
+
+PAOLO
+
+--Avec eux! Que diable! deux ans sont bien vite passes!... Deux ans, ze
+vous dis.
+
+Christine secoua la tete.
+
+PAOLO
+
+--Vous remuez la tete comme une cloce; et moi ze vous dis que ze sais
+ce que ze dis, et que dans deux ans vous ferez des cris de zoie: "Vive
+Paolo!"
+
+Christine ne put s'empecher de sourire.
+
+CHRISTINE
+
+--Je crierai: Vive Paolo! quand vous aurez obtenu de ma mere la
+permission pour moi de revenir pres de mon pere et de Francois.
+
+PAOLO
+
+--Eh! eh! ze ne dis pas non! ze ne dis pas non!
+
+Cet espoir et l'air d'assurance de Paolo tranquilliserent un peu
+Christine, mais ce ne fut pas pour longtemps; les preparatifs de depart
+qui se taisaient autour d'elle, et auxquels elle eut le courage de
+prendre part, la replongeaient sans cesse dans des acces de desespoir. A
+mesure qu'approchait l'heure de la separation, ce pere et ses enfants,
+si tendrement unis, semblaient redoubler encore d'affection et de
+devouement.
+
+Le jour du depart de Christine, les adieux furent dechirants. M. de
+Nance voulut la mener lui-meme au couvent, mais Francois restait au
+chateau avec Paolo. M. de Nance fut oblige d'arracher la malheureuse
+Christine d'aupres de Francois pour la porter dans la voiture. M. de
+Nance soutint sa fille presque inanimee. La tete appuyee sur l'epaule de
+son pere, Christine sanglota longtemps. La desolation de M. de Nance lui
+fit retrouver le courage qu'elle avait momentanement perdu, et quand ils
+arriverent au couvent, Christine parlait avec assez de calme de leur
+correspondance et de l'avenir auquel elle ne voulait pas renoncer,
+quelque eloigne qu'il lui apparut.
+
+La superieure etait une femme distinguee et excellente. Mise au courant
+de la position de Christine par M. de Nance, qui lui avait raconte ce
+que nous savons et meme ce que nous ne savons pas, elle recut Christine
+avec une tendresse toute maternelle, et quand il fallut dire un dernier
+adieu a son pere cheri, Christine tomba defaillante dans les bras de la
+superieure.
+
+Quand M. de Nance fut de retour, il trouva Francois et Paolo pales et
+silencieux; Francois se jeta dans les bras de son pere, qui le tint
+longtemps embrasse.
+
+M. DE NANCE
+
+--Partons, partons vite, mon cher enfant. Ce chateau sans Christine
+m'est odieux.
+
+FRANCOIS
+
+--Oh oui! mon pere! Il me fait l'effet d'un tombeau! le tombeau de notre
+bonheur a tous.
+
+Les chevaux etaient mis, les malles etaient chargees. Les domestiques
+etaient d'une tristesse mortelle; personne ne put prononcer une parole.
+M. de Nance, Francois et Paolo leur serrerent la main a tous. Paolo, en
+montant en voiture, s'ecria:
+
+--Dans deux ans, mes amis! Dans deux ans ze vous ramenerai vos bons
+maitres, et vous serez tous bien zoyeux! Vous allez voir! En route,
+cocer! et marcez vite!
+
+La voiture roula, s'eloigna et disparut. La tristesse et la desolation
+regnerent a Nance comme au coeur des maitres. Le voyage se fit et
+s'acheva rapidement; mais, ni l'aspect d'un pays nouveau, ni les
+agrements d'une habitation charmante, ni les distractions d'un nouvel
+etablissement ne purent dissiper la morne tristesse de Francois et de M.
+de Nance. Paolo reussit pourtant quelquefois a les faire sourire en leur
+parlant de Christine, en racontant des traits de son enfance. Tous les
+jours arrivait une lettre de Christine, et tous les jours il en partait
+une pour elle. Peu de temps apres leur arrivee dans les environs de Pau,
+un espoir fonde vint ranimer le coeur et l'esprit de Francois et de
+son pere; chaque jour augmentait leur securite; quelle etait cette
+esperance? Nous ne la connaissons pas encore, mais nous pensons qu'une
+indiscretion de Paolo ou la suite des evenements nous la revelera un
+jour. L'attitude de Paolo est triomphante; son langage est mysterieux
+comme ses allures. M. de Nance parait heureux; il ne s'attriste plus en
+nommant Christine, pour laquelle il eprouve une tendresse de plus en
+plus vive. Mais il ne lui echappe aucune parole qui puisse expliquer le
+changement qui se fait en lui. Francois aussi cause plus gaiement; il
+ne parle que de Christine et d'un heureux avenir. Leur correspondance
+continue active et affectueuse. Paolo meme ecrit et recoit des lettres.
+Les mois se passent, les annees de meme; enfin, apres deux annees de
+sejour a Pau, un jour, apres avoir recu une lettre de Christine et de
+Mme de Cemiane et en avoir longuement cause avec son pere, Francois lui
+dit:
+
+--Mon pere, pouvons-nous parler a Christine aujourd'hui? Je suis si
+malheureux loin d'elle!
+
+--Oui, mon ami, nous le pouvons. Paolo vient tout juste de me dire qu'il
+m'y autorisait et qu'il repondait de toi sur sa tete.
+
+Francois serra vivement la main de son pere et le quitta en disant:
+
+--Mon pere, ecrivez et faites des voeux pour moi; j'ai peur.
+
+--Je suis fort tranquille, moi, mon ami; comment pouvons-nous douter de
+ce coeur si rempli de tendresse?"
+
+M. de Nance n'etait pourtant pas aussi calme qu'il le disait; quand
+Francois fut parti, il se promena longtemps avec agitation dans sa
+chambre et relut plusieurs fois la lettre de Christine. Puis il se mit a
+ecrire lui-meme. Pendant qu'il etait ainsi occupe, nous allons savoir ce
+qu'avait fait et pense Christine pendant ces deux longues annees.
+
+
+XXV
+
+DEUX ANNEES DE TRISTESSE
+
+Lorsque Christine se trouva seule avec la superieure, qu'elle fut
+assuree de ne plus revoir M. de Nance ni Francois, son courage faiblit
+et elle se laissa aller a un desespoir qui effraya la superieure: elle
+parla a Christine, mais Christine ne l'entendait pas; elle la raisonna,
+l'encouragea, mais ses paroles n'arrivaient pas jusqu'au coeur desole de
+Christine. Ne sachant quel moyen employer, la superieure la mena a la
+chapelle du couvent.
+
+--Priez, mon enfant, lui dit-elle; la priere adoucit toutes les peines.
+Rappelez-vous les sentiments si religieux de votre pere et de votre
+frere. Imitez leur courage, et n'augmentez pas leur douleur en vous
+laissant toujours aller a la votre.
+
+Christine tomba a genoux et pria, non pour elle, mais pour eux; elle
+ne demanda pas a souffrir moins, mais que les souffrances leur fussent
+epargnees. Elle se resigna enfin, se soumit a son isolement, et se
+promit de revenir chercher du courage aux pieds du Seigneur, toutes les
+fois qu'elle se sentirait envahie par le desespoir. Quand la superieure
+revint la prendre. Christine pleurait doucement; elle etait calme et
+elle suivit docilement la superieure dans la chambre qui lui etait
+destinee; elle y trouva Isabelle, arrivee depuis quelques instants, qui
+lui donna des nouvelles du depart de M. de Nance, de Francois et de
+Paolo; elle lui redit les paroles de Paolo, lui peignit la douleur et
+l'abattement de Francois et de son pere; Christine trouva une grande
+consolation a se retrouver avec Isabelle, qui partageait ses sentiments
+douloureux et ses affections.
+
+Les premiers jours se trainerent peniblement. Christine n'avait pas
+encore de lettres; elle ecrivait tous les jours, et recut enfin une
+premiere lettre de Francois: lui aussi etait triste, se sentait isole et
+malheureux; le lendemain M. de Nance lui donna quelques details sur
+leur etablissement, et la correspondance continua ainsi, animee et
+interessante.
+
+Six mois apres, Mme de Cemiane revint chez elle apres une absence de
+six annees; son premier soin fut d'aller voir sa niece et de lui mener
+Bernard et Gabrielle; les deux cousines ne se reconnurent pas, tant
+elles etaient metamorphosees; Gabrielle etait aussi grande que
+Christine, mais brune, avec des couleurs tres prononcees, des yeux noirs
+et vifs, les traits delicats; c'etait une fort jolie personne. Bernard
+etait devenu un grand garcon de dix-neuf ans, bon, intelligent,
+raisonnable, mais un peu paresseux pour le travail de college; il etait
+tres bon musicien, il peignait remarquablement bien, et avec ces deux
+talents il pretendait pouvoir se passer de grec et de latin. Leur joie
+de revoir Christine rejouit un peu le coeur de la pauvre delaissee: ils
+causerent ou plutot parlerent sans arreter pendant une heure et demie
+que se prolongea la visite de Mme de Cemiane. Christine ecouta beaucoup
+et parla peu. Sa tante l'observait attentivement et avec interet.
+
+--Ma pauvre Christine, lui dit-elle en se levant pour partir, qu'est
+devenu ton rire joyeux, ta gaiete d'autrefois? Tu as le regard
+malheureux, le sourire triste, presque douloureux. Es-tu malheureuse au
+couvent, mon enfant? Je t'emmenerai de suite chez moi si c'est ainsi.
+
+Christine embrassa sa tante et pleura doucement, mais amerement, dans
+ses bras.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Viens, ma pauvre enfant; viens! C'est affreux de t'avoir enfermee dans
+cette prison; tu vas venir chez moi.
+
+CHRISTINE
+
+--Je vous remercie, ma bonne tante; ce n'est pas le couvent qui fait
+couler mes larmes; j'y suis aussi heureuse que je puis l'etre, separee
+de ceux que j'aime tendrement, passionnement, de ceux qui m'ont
+recueillie, elevee, aimee, rendue si heureuse pendant huit ans! C'est M.
+de Nance qui m'a placee ici, et j'y resterai tant qu'il desirera que j'y
+reste. Je pleure leur absence; loin de mon pere et de mon frere, il n'y
+a pour moi que tristesse et isolement.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Tu ne nous aimes donc plus, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je vous aime et vous aimerai toujours, mais pas de meme; je ne puis
+exprimer ce que je sens; mais ce n'est pas la meme chose; je puis vivre
+sans vous, je ne me sens pas la force de vivre loin d'eux.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Oui, je comprends; tes lettres a Gabrielle etaient pleines de
+tendresse pour M. de Nance et pour Francois. Comment est-il, ce bon
+petit Francois?
+
+CHRISTINE, vivement.
+
+--Toujours aussi bon, aussi devoue, aussi aimable.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Oui, mais sa taille, son infirmite.
+
+CHRISTINE
+
+--Il est grandi, mais son infirmite reste toujours la meme.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Quel age a-t-il donc maintenant?
+
+CHRISTINE
+
+--Il a vingt et un ans depuis trois mois.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Ecoute, ma petite Christine, je comprends ton chagrin, mais il ne faut
+pas l'augmenter par la vie d'ermite que tu menes au couvent; tu aimes
+Gabrielle et Bernard, ils t'aiment beaucoup; ils se font une fete de
+t'avoir, et tu vas venir passer quelque temps avec nous. Je l'avais deja
+demande a ta mere, qui m'a dit de faire tout ce que je voudrais.
+
+CHRISTINE
+
+--Permettez-vous, ma tante, que j'ecrive a M. de Nance pour demander son
+consentement, et que j'attende sa reponse?
+
+--Certainement, ma chere petite, repondit en souriant Mme de Cemiane. Il
+est ton pere d'adoption, et tu fais bien de le consulter.
+
+Quatre jours, apres, Mme de Cemiane, qui avait aussi ecrit a M. de
+Nance, vint enlever Christine et Isabelle du couvent. Christine avait
+recu de son cote un consentement plein de tendresse de son pere adoptif;
+il lui reprochait d'avoir attendu ce consentement; il lui faisait les
+promesses les plus consolantes pour l'avenir, la suppliait de ne pas
+perdre courage, que l'heure de la reunion n'etait pas si eloignee
+qu'elle le croyait, etc.
+
+Gabrielle et Bernard furent enchantes d'avoir leur cousine. Christine
+elle-meme fut distraite forcement de son chagrin par la gaiete de ses
+cousins, par les soins affectueux de son oncle et de sa tante; elle
+retrouvait sans cesse des souvenirs de Francois et des jours heureux
+qu'elle avait passes avec lui dans son enfance. Gabrielle, voyant le
+charme que trouvait Christine a tout ce qui la ramenait a Francois et a
+M. de Nance, et trouvant elle-meme un vif plaisir a rappeler cet heureux
+temps, en parlait sans cesse; elle questionna beaucoup Christine sur
+la vie qu'elle menait a Nance, s'etonnait qu'elle y eut trouve de
+l'agrement, parlait de Paolo, de Maurice, demandait des details sur sa
+maladie et sa mort.
+
+--Ce qui est surprenant, dit Christine, c'est qu'on n'ait jamais su
+comment lui et Adolphe se sont trouves tout en haut, dans une mansarde,
+pendant l'incendie du chateau des Guilbert.
+
+GABRIELLE
+
+--On le sait tres bien. Adolphe l'a raconte a Bernard. Tu sais qu'ils
+avaient si bien dine, qu'ils se sont trouves malades apres et puis
+qu'ils etaient de mauvaise humeur; ils sont restes au salon; Maurice
+avait decouvert un paquet de cigarettes oubliees sur la cheminee; il
+engagea Adolphe a les fumer; ils allumerent leurs cigarettes et jeterent
+les allumettes, sans penser a les eteindre, derriere un rideau de
+mousseline, qui prit feu immediatement. Ne pouvant l'eteindre, et voyant
+s'enflammer la tenture de mousseline qui recouvrait les murs, ils furent
+saisis de frayeur; ils n'oserent pas s'echapper par les salons et le
+vestibule, craignant d'etre rencontres par les domestiques et d'etre
+accuses d'avoir mis le feu. Ils apercurent une porte au fond du salon;
+ils s'y precipiterent; elle donnait sur un petit escalier interieur,
+qu'ils monterent; ils arriverent a une mansarde, ou ils se crurent en
+surete, pensant que l'incendie serait eteint avant d'avoir gagne les
+etages superieurs. Ce ne fut que lorsque les flammes penetrerent dans
+leur mansarde qu'ils chercherent a redescendre; mais les escaliers
+etaient tout en feu, et ils se precipiterent a la fenetre en criant au
+secours. Avant qu'on eut execute les ordres de M. de Nance, ils furent
+tres brules, surtout le pauvre Maurice, qui cherchait de temps en temps
+a s'echapper a travers les flammes. Je m'etonne que Maurice ne vous
+l'ait pas raconte pendant qu'il etait chez vous.
+
+CHRISTINE
+
+-Francois s'etait apercu que Maurice n'aimait pas a parler et a entendre
+parler de ce terrible evenement, et il ne lui en a jamais rien dit.
+
+GABRIELLE
+
+--Mais toi, tu aurais pu le questionner.
+
+CHRISTINE
+
+--Non; Francois m'avait dit de ne pas lui en parler.
+
+
+XXVI
+
+DEMANDES EN MARIAGE. REPONSES DIFFERENTES
+
+Christine trouvait dans l'amitie de Gabrielle et de Bernard et
+dans l'affection compatissante de M. et Mme de Cemiane, un grand
+adoucissement a son chagrin; elle voyait sans peine comme sans plaisir
+quelques voisins de campagne que recevait souvent Mme de Cemiane. Les
+Guilbert y venaient tres souvent. Adolphe pretendait etre fort lie avec
+Bernard, Gabrielle et Christine, il faisait le beau, l'aimable,
+se moquait de tout le voisinage, et avait souvent des prises avec
+Christine, qui, toujours bonne, defendait vivement les absents et
+ripostait a Adolphe de maniere a lui fermer la bouche. Elle ne
+supportait pas surtout qu'il se permit la moindre plaisanterie sur
+Maurice, dont elle prit une fois la defense avec tant de tendresse, de
+pitie, d'animation, qu'Adolphe fut atterre; chacun blama sa cruelle
+attaque contre un frere mort, et approuva la courageuse defense de
+Christine.
+
+Ces querelles frequentes, bien loin d'eloigner Adolphe de Christine, la
+lui rendirent au contraire plus agreable; il vint de plus en plus chez
+Mme de Cemiane, s'occupa de plus en plus de Christine, qui restait
+froide et indifferente. Enfin un jour il pria Mme de Cemiane de lui
+accorder un entretien particulier, et, apres quelques phrases polies, il
+lui demanda la main de Christine.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Ce n'est pas moi qui dispose de la main de ma niece, mon cher Adolphe,
+c'est elle-meme avant tout; ensuite, ce sont ses parents, et enfin, et
+dominant tout, c'est M. de Nance, qu'elle a adopte pour pere, et qu'elle
+aime avec une tendresse extraordinaire.
+
+ADOLPHE
+
+--Pour commencer par Christine elle-meme, chere Madame, ayez la bonte
+de lui parler aujourd'hui et de me faire savoir de suite ou je dois
+adresser ma lettre de demande a M. et Mme des Ormes.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Je ferai ce que vous desirez, Adolphe, mais je ne suis pas aussi
+certaine que vous du succes de votre demande.
+
+ADOLPHE
+
+-Oh! Madame, vous plaisantez! Une pauvre fille abandonnee par ses
+parents, elevee par un etranger, avec un vilain bossu pour tout
+divertissement, enfermee ensuite dans un couvent, est trop heureuse
+qu'on veuille lui donner une position agreable et independante en
+l'epousant; elle a de l'esprit, elle sera fort riche, elle est
+charmante, elle me plait enfin, et je vous demande instamment de m'aider
+a ce mariage qui me donnera le droit de vous appeler ma tante.
+
+Adolphe baisa la main de Mme de Cemiane en l'appelant "ma tante" et s'en
+alla.
+
+Mme de Cemiane hocha la tete et fit appeler Christine, a laquelle elle
+communiqua la demande d'Adolphe.
+
+--Que dois-je lui repondre, ma chere enfant?
+
+CHRISTINE
+
+--Ayez la bonte de lui dire, ma tante, que je le remercie beaucoup de sa
+demande, mais que je la refuse, absolument.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Pourquoi, Christine?
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne l'aime pas, ma tante, et je n'ai aucune estime pour lui.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Mais il est tres aimable; il est riche, il est joli garcon.
+
+CHRISTINE
+
+--Que voulez-vous, ma tante, il me deplait.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Avant de refuser si positivement, ecris a M. de Nance. Songe donc a ta
+position, ma pauvre enfant. Je ne dois pas te dissimuler que ta mere
+a beaucoup derange sa fortune par ses depenses excessives. Que
+deviendrais-tu si je venais a te manquer?
+
+CHRISTINE
+
+--J'ecrirai a M. de Nance, ma tante, mais pour lui dire que j'aimerais
+mieux mourir que d'epouser Adolphe ou tout autre.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Comment, tu ne veux pas te marier?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, ma tante; quoi qu'il arrive, je serai plus heureuse qu'avec un
+mari que je ne pourrais souffrir, je le sais, j'en suis sure.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Comme tu voudras, Christine; cette aversion du mariage adoucira le
+coup que je vais porter a Adolphe, qui etait si sur de ton consentement,
+J'ecrirai de mon cote a M. de Nance pour lui raconter notre
+conversation. Au revoir, ma petite Christine; va faire ta lettre pendant
+que j'ecrirai la mienne.
+
+C'etait cette lettre de Christine avec celle de sa tante que M. de Nance
+lisait et a laquelle il repondait a la priere de Francois.
+
+Peu de jours apres cette demande d'Adolphe, Christine recut la reponse
+qu'elle attendait avec impatience; c'etait bien M. de Nance qui
+repondait. Elle baisa la lettre avant de la commencer, et lut ce qui
+suit:
+
+--Ma fille, ma bien-aimee Christine, mon Francois, ton frere, ton ami,
+ne se sent plus le courage de vivre loin de toi; il traine ses tristes
+journees sans but et sans plaisir; moi-meme, malgre mes efforts pour
+dissimuler mon chagrin, je souffre comme lui de ton absence. Et toi,
+ma Christine, tu es malheureuse, je le sens, j'en suis sur; toutes tes
+lettres en font foi, malgre tes efforts pour paraitre calme et gaie,
+Francois me sollicite aujourd'hui de te demander si tu veux mettre un
+terme a notre separation? Car de toi, de ta volonte, ma Christine,
+depend tout notre bonheur a venir. Tu t'etonnes que j'aie l'air de
+douter de cette volonte: mais laisse-moi te dire a quel prix, par quel
+sacrifice peut s'operer notre reunion. J'ose a peine te l'ecrire, ma
+chere enfant, si devouee, si aimante!... Veux-tu devenir ma vraie
+fille en devenant la femme de mon Francois? Veux-tu consacrer ta belle
+jeunesse, ta vie, au bonheur d'un pauvre infirme, vivre avec lui loin
+du monde et de ses plaisirs, t'exposer aux cruelles plaisanteries que
+provoque son infirmite? La vie sera pour toi serieuse et monotone, elle
+se continuera entre moi et ton frere: notre tendresse en sera le
+seul embellissement, la seule distraction. J'attends ta reponse, ma
+Christine, avec une anxiete que tu comprendras facilement, puisque notre
+bonheur en depend. Ce qui me donne du courage et l'espoir, c'est ce que
+tu nous dis aujourd'hui de la demande d'Adolphe, de ton refus et de ses
+motifs, qui nous ont remplis d'esperance, etc., etc. Christine eut de la
+peine a lire cette lettre jusqu'au bout, tant ses yeux obscurcis par les
+larmes dechiffraient peniblement l'ecriture si connue et si chere de son
+pere. Quand elle l'eut finie, son premier mouvement fut de se jeter au
+pied de son crucifix et de remercier Dieu du bonheur qu'il lui envoyait.
+Ensuite elle courut chez Isabelle, et, se jetant a son cou, elle lui
+remit la lettre de M. de Nance en lui disant:
+
+--Lisez, lisez, Isabelle; voyez ce que me demande mon pere. Cher pere!
+cher Francois! ils vont revenir! Je les reverrai, et nous ne nous
+quitterons plus jamais. Oh! Isabelle, quelle vie heureuse nous allons
+mener!
+
+Isabelle embrassa tendrement sa chere enfant et temoigna une grande joie
+de cet heureux evenement, qu'elle n'osait esperer, dit-elle, malgre
+qu'elle y eut pense bien des fois.
+
+CHRISTINE
+
+--Comment ne me l'avez-vous pas dit plus tot? Si j'en avais eu l'idee,
+j'en aurais parle a mon pere et a Francois, et nous n'aurions pas eu
+deux annees horribles a passer.
+
+ISABELLE
+
+--J'en ai dit quelques mots un jour a M. de Nance; il me defendit d'en
+jamais parler a Francois ni a vous surtout. "Je ne veux pas, me dit-il,
+que ma pauvre Christine, toujours devouee, se sacrifie au bonheur
+de Francois et au mien; elle est trop jeune encore pour comprendre
+l'etendue de son sacrifice; il faut que Francois passe deux ans dans
+le Midi avec moi et Paolo, et que ma pauvre chere Christine arrive a
+dix-huit ans au moins avant que nous lui demandions de se donner a nous
+sans reserve".
+
+CHRISTINE
+
+--Mon pere a pu croire que je ferais un sacrifice en devenant sa fille?
+C'est mal cela; et je vais le gronder aujourd'hui meme.
+
+En sortant de chez Isabelle, Christine alla chez sa tante.
+
+--Chere tante, dit-elle en l'embrassant, voyez le bonheur que Dieu
+m'envoie; lisez cette lettre de M. de Nance.
+
+Mme de Cemiane lut et sourit.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Tu vas donc accepter la demande de Francois?
+
+CHRISTINE
+
+--Avec bonheur, avec reconnaissance, chere tante; c'est la fin de toutes
+mes peines, le commencement d'une vie si heureuse, que je n'ose croire a
+sa realite.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Mais, chere enfant, as-tu reflechi a ce que te dit M. de Nance
+lui-meme, des inconvenients d'unir ton existence a celle d'un pauvre
+infirme, objet des moqueries du monde, et...
+
+CHRISTINE
+
+--J'ai pense au bonheur d'etre la femme de Francois, la fille de M. de
+Nance, au droit que me donnaient ces titres de vivre avec eux, chez eux
+toujours et toujours. Tout sera a nous tous; notre vie sera en commun;
+nous ne quitterons jamais Nance et nous n'entendrons pas les sottes
+plaisanteries et les mechancetes du monde.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Tu disais l'autre jour que tu ne voulais pas te marier.
+
+CHRISTINE
+
+--Avec Adolphe et tous les autres, non, ma tante; mais avec Francois,
+c'est autre chose.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Tu oublies qu'il faut le consentement de tes parents, ma chere petite.
+Veux-tu que je leur ecrive, si cela t'embarrasse?
+
+CHRISTINE
+
+--Oh oui! ma tante. Je vous remercie; vous etes bien bonne. C'est
+dommage que Gabrielle et Bernard soient sortis; j'aurais voulu leur
+faire voir de suite la lettre de mon pere.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Ils ne tarderont pas a rentrer.
+
+CHRISTINE
+
+--Et je vais vite repondre a mon cher pere, et vite envoyer ma lettre a
+la poste.
+
+Christine rentra et repondit ce qui suit a M. de Nance:
+
+"Mon cher, cher pere, que je vous remercie, que vous etes bon! que je
+suis heureuse! Vous voulez donc bien que je sois la femme de notre cher
+Francois; vous voulez bien que je sois votre fille, votre vraie fille?
+Et pourquoi, mon pere, mon cher pere, m'avez-vous laissee toute seule a
+pleurer et a me desoler pendant deux ans? Et pourquoi, vous et Francois,
+ne m'avez vous pas demande plus tot ce que vous me demandez aujourd'hui?
+Si je n'etais si heureuse, je vous gronderais, mon bon, cher, bien-aime
+pere de ce que je viens d'apprendre par Isabelle, et de ce que je vous
+raconterai plus tard: mais je n'ai que de la joie, du bonheur dans le
+coeur, et je n'ai pas le courage de gronder... Je n'ai pas meme relu ce
+que voua me dites du pretendu sacrifice que je vous fais. Ce que vous
+appelez plaisirs du monde est pour moi d'un ennui mortel; la vie que
+vous me decrivez est precisement celle que j'aime, que je desire; votre
+tendresse a tous deux est mon seul, mon vrai bonheur, et je n'ai besoin
+d'aucune distraction a ce bonheur. Ce que vous dites de l'infirmite
+de Francois n'a pas de sens pour moi; je l'aime comme il est; je l'ai
+toujours aime ainsi et je l'aimerai toujours. Avec vous et lui, je ne
+desirerai rien, je ne regretterai rien. Ne me quittez jamais, c'est tout
+ce que je vous demande en retour de ma vive tendresse. Je vous prie
+instamment, mon pere cheri, de vous mettre en route de suite apres la
+lecture de ma lettre. Si vous attendez ma reponse avec impatience, vous
+jugez avec quels sentiments je vous attends. Si je m'ecoutais, j'irai
+moi-meme vous porter cette reponse; mais je comprends que ce serait
+ridicule aux yeux du sot monde que vous me soupconnez de pouvoir
+regretter.
+
+"Au revoir donc sous peu de jours, mon pere cheri; je n'appelle plus
+Francois que mon mari dans mon coeur, et je suis aujourd'hui sa femme
+devouee et affectionnee. Bientot je signerai CHRISTINE DE NANCE. Que
+je serai heureuse! Je vous embrasse, mon pere, mille et mille fois, et
+Francois aussi.
+
+"J'oublie que je n'ai pas encore le consentement de mes parents; mais ca
+ne fait rien. Ma tante s'est chargee d'ecrire et de l'avoir".
+
+Lorsque M. de Nance recut cette reponse de Christine, lui aussi eut les
+yeux pleins de larmes de joie et de reconnaissance; la tendresse si
+devouee, si absolue de Christine le toucha profondement. Il appela
+Francois.
+
+--La reponse de Christine, mon fils.
+
+FRANCOIS
+
+--Que dit-elle, mon pere? Consent-elle?
+
+M. DE NANCE
+
+--Mon entant, je suis heureux! Quel tresor nom recevons de Dieu! Lis,
+mon enfant, lis, tu verras quel coeur et quelle ame.
+
+Francois lut, et plus d'une fois il essuya une larme qui obscurcissait
+sa vue.
+
+--Charmante et admirable nature, dit-il en rendant la lettre a son pere
+
+M. DE NANCE
+
+--Oui, mon ami, tu seras heureux autant que peut l'etre un homme en ce
+monde. Et moi! avec quel bonheur j'acheverai entre vous deux une vie qui
+n'a ete heureuse que par vous!... Je vais ecrire a ta femme, ajouta-t-il
+en souriant, pour lui annoncer notre depart. Va voir avec Paolo, en lui
+faisant part de ton mariage, quel jour nous pourrons partir.
+
+Francois ne tarda pas a revenir, suivi de Paolo, dont le visage
+resplendissait de joie.
+
+--Apres demain, signor, apres-demain matin a houit heures nous serons
+en route. Ze vais dire au valet de sambre de faire tous les paquets. Ze
+vais tout preparer de mon cote, avec mon ser Francois qui ne fera pas le
+paresseux, ze vous en reponds.
+
+M. DE NANCE
+
+--Mais croyez-vous Francois en etat de partir?
+
+PAOLO
+
+--Eh! signor mio, il peut aller en Cine sans se reposer. Que diable!
+voyez ce garcon; il est rezouissant a regarder. Ze vous dis que z'en
+reponds sur ma tete.
+
+M. DE NANCE
+
+--Tant mieux, mon cher, tant mieux! Partons apres-demain; envoyez-moi le
+valet de chambre; je vais lui faire payer tous mes fournisseurs et faire
+prevenir le cuisinier qu'il se tienne pret a partir avant nous. Allons,
+mon Francois, emballons, rangeons, et n'oublie pas les marbres et les
+curiosites destines a Christine.
+
+Francois ne se le fit pas dire deux fois, et apres avoir ecrit quelques
+pages de tendresse et de reconnaissance a Christine, lui, M. de Nance et
+Paolo commencerent leurs preparatifs de depart.
+
+
+XXVII
+
+CHRISTINE A REPONSE A TOUT
+
+Pendant qu'a Pau ils font leurs paquets, nous allons retourner pres de
+Christine, que sa tante venait de demander.
+
+--Christine, j'ai une lettre de ta mere.
+
+CHRISTINE
+
+--Vous envoie-t-elle son consentement et celui de mon pere pour mon
+mariage avec Francois?
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Oui, mais...
+
+CHRISTINE
+
+--Quoi donc, ma tante? Vous avez l'air tout emue.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Ma pauvre petite, c'est que j'ai une nouvelle facheuse a t'annoncer.
+
+CHRISTINE
+
+--Ah! mon Dieu! est-ce que M. de Nance ou Francois...
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Non, non, il ne s'agit pas d'eux. Il s'agit de ta dot.
+
+CHRISTINE
+
+--Dieu! que vous m'avez fait peur, ma tante! Je craignais un malheur.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Mais c'est un malheur que j'ai a t'apprendre! D'abord, tes parents ne
+te donnent pas de dot.
+
+CHRISTINE
+
+--Eh bien! qu'est-ce que cela fait, ma tante?
+
+MADAME DE CEMIANE, etonnee.
+
+--Comment, ce que cela fait? Mais M. de Nance et Francois comptaient
+certainement sur une dot.
+
+CHRISTINE
+
+--Je suis sure qu'ils n'y ont pas plus pense que moi. M. de Nance est
+assez riche pour nous trois.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Quelle drole de fille tu fais!... L'autre chose que j'ai il te dire,
+c'est que tes parents sont ruines.
+
+CHRISTINE
+
+--J'en suis bien peinee pour eux.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+-Ils sont obliges de vendre les Ormes.
+
+CHRISTINE
+
+--En sont-ils faches?
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Non, ils vont s'etablir a Florence.
+
+CHRISTINE
+
+--Moi, cela m'est egal, si cela ne leur fait rien.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Mais les Ormes eussent ete a toi apres tes parents!
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'ai pas besoin des Ormes, puisque j'ai Nance.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Nance n'est pas a toi; c'est a M. de Nance.
+
+CHRISTINE
+
+--N'est-ce pas la meme chose, puisque je resterai chez lui?
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Tu es incroyable; ainsi tu n'es pas affligee de n'avoir ni dot ni
+fortune a venir?
+
+CHRISTINE
+
+--Moi affligee! Pas plus que si j'avais des millions.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Mais M. de Nance et Francois en seront tort contraries.
+
+CHRISTINE
+
+--Pas plus que moi, ma tante. De meme que j'aime Francois et M. de Nance
+et pas leur fortune, de meme c'est moi qu'ils veulent avoir et pas ma
+fortune.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Nous verrons ce qui arrivera.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! je suis bien tranquille; je leur devrai tout dans l'avenir comme
+dans le passe. Voila la difference; elle n'est pas grande, comme vous
+voyez, ma tante. Je vais ecrire a Francois le consentement de mes
+parents.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Et leur ruine aussi.
+
+CHRISTINE
+
+--Oui, oui, je leur en parlerai; au revoir, ma bonne tante.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Tiens, voici la lettre de ta mere.
+
+CHRISTINE
+
+--Merci, ma tante, je l'enverrai a Francois.
+
+Christine se retira chez elle et ouvrit avec repugnance la lettre de sa
+mere, dont elle n'avait jamais recu que des paroles desagreables.
+
+"Ma chere soeur, disait-elle, Christine n'a pas le sens commun de vouloir
+epouser un bossu, elle ferait cent fois mieux de se faire religieuse. Ni
+mon mari ni moi, nous ne lui refusons pourtant pas notre consentement;
+avec un mari bossu, il est clair qu'elle devra vivre a Nance sans en
+sortir, ce qui convient parfaitement a son peu de beaute, a son petit
+esprit et a ses gouts bizarres. Un autre motif nous fait donner notre
+consentement. J'ai eu le malheur d'etre trompee par un homme d'affaires
+malhonnete, et nous nous trouvons ruines, ou a peu pres; notre fortune
+actuelle payera nos dettes; il nous restera la terre des Ormes, que nous
+vendrons a un marchand de bois, moyennant une rente de cinquante mille
+francs; mais Christine n'aura rien, ni dot, ni fortune a venir. Nous
+sommes donc assez contents que M. de Nance veuille bien prendre
+Christine a sa charge et qu'il l'empeche de revenir, en la mariant a
+son pauvre petit bossu. Je vous enverrai demain notre consentement par
+devant notaire, afin de ne plus entendre parler de cette affaire. Des
+que la vente des Ormes, qui est en train, sera terminee, nous partirons
+pour la Suisse et puis pour Florence, ou j'ai l'intention de me fixer.
+Dites bien a M. de Nance que Christine n'a et n'aura pas le sou. Adieu,
+ma soeur; mille compliments a votre mari... Je n'ai pas meme de quoi
+faire un trousseau a Christine. Dites-le."
+
+"CAROLINE DES ORMES."
+
+Christine laissa tomber tristement la lettre de sa mere.
+
+"Quelle indifference! se dit-elle. Pas un mot; pas une pensee de
+tendresse pour moi, leur fille, leur seule enfant! Et ce bon, ce cher
+M. de Nance! quels soins, quelle bonte, quelle tendresse, quelle
+preoccupation constante de mon bien-etre, de mon bonheur! Oh! que je
+l'aime, ce pere bien-aime que le bon Dieu m'a envoye dans mon triste
+abandon! Et Francois! ce frere cheri qui depuis des annees ne vit que
+pour moi, comme je ne vis que pour lui et pour notre pere! Quelle joie
+remplit mon coeur depuis que je suis certaine d'etre a eux pour toujours!
+Quand donc m'annonceront-ils leur retour? Je devrais recevoir la lettre:
+aujourd'hui!"
+
+Apres avoir ecrit a Francois, Christine se mit a ecrire a M, de Nance en
+lui envoyant la lettre de sa mere.
+
+"Je ne sais pourquoi, disait-elle, ma tante a peur que la lettre de ma
+mere ne vous chagrine. Je suis bien sure, moi, que vous n'en eprouverez
+aucune peine par rapport a moi. Je vous dois tout depuis huit ans, je
+continuerai a tout vous devoir, cher bien-aime pere; bien loin de m'en
+trouver humiliee, j'en ressens plutot du bonheur et de l'orgueil; ma
+reconnaissance est plus solide et ma tendresse plus vive. Je suis votre
+creation et votre bien, et je vous reste telle que vous; m'avez recue
+de mes parents. Quand donc reviendrez-vous, cher pere? Quand donc
+pourrai-je vous embrasser avec mon cher Francois? Je viens de lui ecrire
+la reconnaissance dont mon coeur est rempli pour vous comme pour lui. Il
+faut qu'il vous lise ma lettre, afin de prendre votre bonne part de
+ma tendresse. Adieu, pere cheri; je vous attends chaque jour, presque
+chaque heure! Que je voudrais savoir l'heure de votre retour! Je vous
+embrasse, cher pere, encore et toujours, avec mon bien cher Francois.
+J'embrasse; aussi notre bon Paolo."
+
+"Votre fille, CHRISTINE".
+
+Le lendemain du depart de cette lettre, elle recut celle de Francois
+annoncant leur arrivee pour le jour suivant; elle fit part a Isabelle
+de cette bonne nouvelle, et obtint de sa tante la permission d'aller a
+Nance, avec Isabelle et Gabrielle, pour tout preparer au chateau; elles
+devaient y passer la journee, y diner, si c'etait possible, et ne
+revenir chez sa tante que le soir. Elle et Gabrielle furent enchantees
+de cette permission; Bernard voulut aussi les accompagner, mais elles
+lui dirent qu'il les generait dans leurs occupations de menage.
+
+--Alors, dit-il, je vais m'enfermer pour achever mon cadeau a Francois.
+
+CHRISTINE
+
+--Quel cadeau? Que lui destines-tu?
+
+BERNARD
+
+--C'est un secret.
+
+CHRISTINE
+
+--Pas pour moi, qui suis la femme de Francois!
+
+BERNARD
+
+--Pour toi comme pour Gabrielle, comme pour tout le monde. Adieu,
+curieuse; au revoir.
+
+Christine, qui avait retrouve toute sa gaiete, rit avec Gabrielle du
+pretendu mystere de Bernard. En arrivant dans la cour, Christine poussa
+un cri de joie; elle avait apercu le cuisinier.
+
+--Mallar! s'ecria-t-elle, mon cher Mallar, vous voila revenu? Ils
+reviennent demain; a quelle heure?
+
+MALLAR
+
+--A deux heures, mademoiselle, ils seront ici.
+
+CHRISTINE
+
+--Quelle joie, quel bonheur! Je viendrai les attendre, Pouvez-vous nous
+donner a diner aujourd'hui Mallar, a ma cousine, a Isabelle et a moi?
+
+MALLAR
+
+--Certainement, mademoiselle; seulement je prierai ces dames de
+m'excuser si le diner est un peu mesquin, n'ayant pas beaucoup de temps
+pour le preparer.
+
+CHRISTINE
+
+--Cela ne fait rien, mon bon Mallar: donnez-noua ce que vous pourrez.
+Allons, vite a l'ouvrage, Gabrielle; nous avons beaucoup a faire et pas
+beaucoup de temps.
+
+Elles travaillerent toute la journee a ranger les meubles, a mettre en
+ordre les affaires de M. de Nance et de Francois, a orner le salon de
+fleurs, a decouvrir et epousseter les bronzes et les tableaux de prix,
+a ranger et essuyer les livres, a faire marcher les pendules, etc. Les
+heures s'ecoulerent rapidement; l'heure du diner approchait. Christine
+emmena Gabrielle dans la bibliotheque, qui etait le cabinet de travail
+de M. de Nance.
+
+--Pauvre bon pere! dit Christine en s'asseyant dans le fauteuil de M. de
+Nance, que de fois nous sommes venus ici, Francois et moi, le deranger
+de son travail! Quand je passais mon bras autour de son cou, il
+m'embrassait et me regardait si tendrement, que je me sentais heureuse
+de rester la, la tete sur son epaule. Gabrielle, je prie le bon Dieu de
+t'envoyer le bonheur qu'il me donne: un Francois pour mari, un M. de
+Nance pour pere.
+
+GABRIELLE
+
+--Pour rien dans le monde, je n'epouserais un infirme, ma pauvre
+Christine.
+
+CHRISTINE
+
+--Qu'importe, chere Gabrielle? Si tu connaissais Francois comme je le
+connais, tu ne songerais pas plus a son infirmite que je n'y songe, et
+tu l'aimerais comme je l'aime!
+
+GABRIELLE
+
+--Oh non! par exemple! Pense donc que tu ne pourras jamais aller avec
+lui au bal, au spectacle!
+
+CHRISTINE
+
+--Je deteste bals et spectacles.
+
+GABRIELLE
+
+--Tu ne pourras pas du tout aller dans le monde.
+
+CHRISTINE
+
+--Je deteste le monde; il m'attriste et m'ennuie.
+
+GABRIELLE
+
+--Tu ne pourras pas aller aux promenades ni dans les environs.
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'aime que les promenades que peut faire Francois, et je deteste
+les environs.
+
+GABRIELLE
+
+--Mais tu ne pourras meme pas avoir du monde chez toi.
+
+CHRISTINE
+
+--Je n'ai besoin de personne que de Francois et de mon pere; toi,
+Bernard et tes parents, vous ne comptez pas comme monde, et je vous
+verrai sans craindre les moqueries pour mon pauvre Francois.
+
+GABRIELLE
+
+--Enfin, je ne sais, mais un mari infirme est toujours ridicule; tu ne
+pourras seulement pas lui donner le bras; il a un pied de moins que toi.
+
+CHRISTINE
+
+--S'il est ridicule aux yeux du monde, c'est pour moi une raison de
+l'aimer davantage, de me devouer a lui et a mon pere pour leur temoigner
+ma vive reconnaisance de tout ce qu'ils ont fait pour moi; et, quant au
+bras, je sais marcher seule; je deteste de donner le bras.
+
+GABRIELLE
+
+--Alors tout est pour le mieux; mais je n'envie pas ton bonheur.
+
+Le diner vint interrompre la conversation des deux cousines; les
+domestiques restes au chateau avaient fait la grosse besogne, les
+chambres, les lits, etc. Le cocher recut l'ordre de se trouver le
+lendemain a l'heure voulue au chemin de fer, et Christine retourna
+chez sa tante, heureuse et joyeuse de l'attente du lendemain; elle
+s'attendait peu a la surprise qu'elle devait eprouver.
+
+
+XXVIII
+
+METAMORPHOSE DE FRANCOIS
+
+Ce lendemain si desire arriva; Christine, un peu pale, les yeux un peu
+battus, parut au dejeuner apres lequel elle devait aller attendre M. de
+Nance et Francois au chateau.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Tu es pale, Christine; souffres-tu?
+
+CHRISTINE
+
+--Non, ma tante; j'ai mal dormi: la joie m'a agitee; c'est pourquoi je
+me sens un peu fatiguee.
+
+Le dejeuner sembla long a Christine; des qu'Isabelle fut prete a
+l'accompagner, elle dit adieu a sa tante, a Gabrielle et a Bernard, et
+s'elanca dans la voiture qui devait l'emmener. Ses yeux rayonnaient, son
+visage exprimait le bonheur; arrivee a Nance, elle ne voulut pas quitter
+le perron, de crainte de manquer le moment de l'arrivee; l'attente ne
+fut pas longue; la voiture parut, s'arreta au perron, et M. de Nance
+sauta a bas de la voiture et recut dans ses bras sa fille, sa Christine
+qui versait des larmes de joie.
+
+CHRISTINE
+
+--Mon pere! mon pere! quel bonheur! Et Francois, mon cher Francois, ou
+est-il? Oh! mon Dieu! Francois! Qu'est-il arrive?
+
+M. DE NANCE, l'embrassant encore
+
+--Le voila, ton Francois! Tu ne le vois pas? Ici, devant toi.
+
+Et, au meme instant, Christine se sentit saisie dans les bras d'un grand
+jeune homme.
+
+Christine poussa un cri, s'arracha de ses bras, et, se refugiant dans
+ceux de M. de Nance, regarda avec surprise et terreur.
+
+FRANCOIS
+
+--Comment, ma Christine, tu ne reconnais pas ton Francois? tu le
+repousses?
+
+CHRISTINE
+
+--Francois, ce grand jeune homme? Francois?
+
+FRANCOIS
+
+--Moi-meme, ma Christine cherie, bien-aimee! C'est moi, gueri, redresse
+par Paolo.
+
+Christine poussa un second cri, mais joyeux cette fois, et se jeta a son
+tour dans les bras de Francois.
+
+PAOLO
+
+--Ah ca! et moi? Ze souis la comme oune buce, sans que personne me
+regarde et m'embrasee. Ma Christinetta oublie son cer Paolo!
+
+--Mon bon, mon cher Paolo! dit Christine en quittant Francois et en
+embrassant Paolo a plusieurs reprises. Non, je n'oublie pas ce que je
+vous dois. Si vous saviez combien je vous aime! quelle reconnaissance
+je me sens pour vous! Oh! Francois! cher Francois! mon coeur deborde de
+bonheur. Pauvre ami! te voila donc depouille de cette infirmite qui
+gatait ta vie!
+
+FRANCOIS
+
+--Et que je benis, ma soeur, mon amie, puisqu'elle m'a fait connaitre les
+adorables qualites de ton coeur et le degre de devouement auquel pouvait
+atteindre ce coeur aimant et devoue.
+
+--Devouement? dit Christine en souriant; ce n'etait pas du devouement:
+c'etait l'affection, la reconnaissance la plus tendre et la mieux
+meritee; je n'y avais aucun merite; j'aimais toi et mon pere parce que
+vous avez ete toujours pour moi d'une bonte constante, si pleine de
+tendresse, que je m'attendrissais en y pensant... Mais pourquoi, mon
+pere, ne m'avez-vous pas dit ou ecrit ce que faisait notre bon Paolo
+pour mon cher Francois?
+
+M. DE NANCE
+
+--Parce que le traitement pouvait ne pas reussir, et que tu pouvais
+en eprouver du mecompte et du chagrin. Paolo avait invente un systeme
+mecanique qui agissait lentement et qui pouvait ne pas avoir le succes
+qu'il en esperait. Je t'ai donc laissee au couvent, me trouvant dans la
+necessite d'habiter un pays chaud pendant deux annees que devait durer
+le traitement de Francois.
+
+CHRISTINE
+
+--Et pourquoi ne m'avoir pas emmenee?
+
+M. DE NANCE, souriant.
+
+--Parce que tu avais seize ans, que Francois en avait vingt, et que ce
+n'eut pas ete convenable aux yeux du monde que je t'emmene avec moi.
+
+CHRISTINE
+
+--Ah oui! le monde! c'est vrai. Et avez-vous recu ma lettre et celle de
+ma mere?
+
+M. DE NANCE
+
+Le matin meme de notre depart, mon enfant. Tu nous as parfaitement
+juges; bien loin de regretter ta fortune, nous sommes enchantes de
+n'avoir d'eux que toi, ta chere et bien-aimee personne, et d'avoir meme
+a te donner ta robe de noces.
+
+CHRISTINE
+
+--Embleme de mon bonheur, pere cheri! Et moi, je suis heureuse de tout
+vous devoir, tout, jusqu'aux vetements qui me couvrent.
+
+Les premieres heures passerent comme des minutes. Quand il fut temps
+pour Christine de partir:
+
+--Mon pere, dit-elle en passant son bras autour du cou de M. de Nance
+comme aux jours de son enfance; mon pere,... ne puis-je rester?
+
+M. DE NANCE
+
+--Chere enfant, je n'aimerais pas a te voir rentrer trop tard.
+
+CHRISTINE
+
+--Je ne rentrerais pas du tout, mon pere; je reprendrais pres de vous
+notre chere vie d'autrefois.
+
+M. DE NANCE
+
+--Cela ne se peut, chere petite; aie patience; dans trois semaines nous
+te reprendrons.
+
+CHRISTINE
+
+--Trois semaines! comme c'est long! N'est-ce pas Francois?
+
+Francois ne repondit qu'en l'embrassant. Le domestique vint annoncer la
+voiture, et Christine partit avec Isabelle.
+
+Le lendemain, M. de Nance vint presenter son fils a M. et Mme Cemiane
+et a Gabrielle et Bernard stupefaits. Paolo, le fidele Paolo, les
+accompagnait; il voulait etre temoin de l'entrevue. Christine etait
+convenue la veille, avec Francois, son pere et Paolo, qu'elle ne
+parlerait pas du changement survenu dans la personne de Francois.
+Les cris de surprise qui furent successivement pousses enchanterent
+Christine, firent sourire M. de Nance et Francois et provoquerent chez
+Paolo une joie qui se manifesta par des sauts, des pirouettes et des
+cris discordants. Gabrielle resta ebahie; elle ne se lassait pas de
+considerer Francois, devenu grand comme son pere, droit, robuste, le
+visage colore, la barbe et les moustaches completant l'homme fait.
+
+--Francois, dit Gabrielle en riant, ne bouge pas, laisse-moi tourner
+autour de toi, comme nous l'avons fait, Christine et moi, la premiere
+fois que tu es venu nous visiter... C'est incroyable! Droit comme
+Bernard, le dos plat comme celui de Christine! Comme tu es bien! comme
+tu es beau! Jamais je ne t'aurais reconnu! Vraiment, Paolo a fait un
+miracle!
+
+Ce fut une joie, un bonheur general; Paolo, M. de Nance et Christine
+etaient rayonnants. Pendant que les jeunes gens causaient, riaient,
+et que Paolo racontait a sa maniere la guerison et le traitement de
+Francois. M. de Nance causait avec M. et Mme de Cemiane du mariage, du
+contrat, et les rassurait sur la dot de Christine.
+
+--C'est moi qui me suis arroge le droit de la doter, mes chers amis,
+dit-il; j'ai ete son pere adoptif; je deviens son vrai pere, et je
+partage ma fortune avec mes deux enfants, revenu et capital. Nous en
+aurons chacun la moitie; j'ai soixante mille francs de revenu, chacun
+de nous en aura trente mille, le jeune menage comptant pour un. Nous
+vivrons tous ensemble; nous ne quitterons guere Nance, a ce que je vois.
+Ne vous occupez donc pas de la fortune de Christine; le contrat de
+mariage lui en donnera autant qu'a Francois. Je ne veux meme pas que son
+trousseau lui vienne d'un autre que moi.
+
+MADAME DE CEMIANE
+
+--Oh! quant a cela, cher monsieur, laissez-nous en faire les frais.
+
+M. DE NANCE
+
+--Pardon, chere madame; je crois avoir acquis le droit de traiter
+Christine comme ma fille. Faites-lui le present de noces que vous
+voudrez, mais laissez-moi le plaisir de lui donner trousseau et meubles.
+Vous le voulez bien, n'est-il pas vrai? Ne faites pas les choses a demi,
+et abandonnez-moi entierement ma fille, ma Christine.
+
+Ce point decide, M. de Nance demanda encore la permission de presser le
+contrat et le mariage, "afin, dit-il, de nous laisser rentrer dans
+notre bonne vie calme, qui ne peut etre heureuse et complete qu'avec
+Christine.
+
+M. et Mme de Cemiane consentirent a tout ce que desirait M. de Nance.
+Il fut convenu que, jusqu'au jour du mariage, Francois et Christine
+passeraient leurs journees ensemble, soit a Nance, soit chez Mme de
+Cemiane. La visite terminee, M. de Nance emmena Christine pour la
+ramener le soir chez sa tante. Il en fut de meme tous les jours; apres
+dejeuner, Francois venait a Cemiane; et, dans l'apres-midi, quand M. de
+Nance avait termine ses affaires, il emmenait ses enfants, pour voir
+Paolo, diner a Nance, et les ramenait achever la soiree avec Gabrielle
+et Bernard.
+
+Au bout de quinze jours, il annonca que tout etait en regle, que le
+contrat de mariage pouvait se signer le surlendemain, et le mariage
+avoir lieu le jour d'apres. On fit des preparatifs de soiree chez Mme
+de Cemiane pour le contrat, auquel on engagea tout le voisinage. Paolo
+prepara des surprises de chant, des vers composes pour Christine, des
+bouquets, etc. Le jour du mariage, on devait diner chez M. de Nance,
+mais il demanda a n'engager que les Cemiane, selon le desir de ses
+enfants.
+
+La veille du contrat, Christine recut un trousseau charmant, mais simple
+et conforme a ses gouts et a la vie qu'elle desirait mener.
+
+Ce fut Paolo qui fut charge de le lui remettre.
+
+--Voyez, disait-il, voyez, ma Christinetta, comme c'est zoli! Quelle
+zentille robe! vous serez sarmante avec toutes ces zoupes, ces
+dentelles, ces cacemires, et tant d'autres soses.
+
+La soiree du contrat commencait lorsqu'on apporta une caisse avec
+recommandation de l'ouvrir de suite, ce qui fut execute. Elle contenait
+un beau portrait de Christine, peint par Bernard pour Francois.
+Christine et Francois furent touches de cette attention et en
+remercierent tendrement Bernard.
+
+--C'est la ton secret, lui dit Christine.
+
+Francois fut l'objet de la curiosite et de l'admiration generales;
+Adolphe, qui eut l'audace d'accepter l'invitation, fut aussi etonne
+que furieux; il esperait pouvoir se venger du refus de Christine en se
+moquant de son bossu, et il ne put qu'enrager interieurement sans oser
+faire paraitre son deplaisir.
+
+Le jour du mariage se passa dans un tranquille bonheur; Christine, apres
+la messe, fut emmenee par son pere et Francois.
+
+--A vous, mon pere; a toi, mon Francois, dit Christine quand la voiture
+roula vers Nance; a vous pour toujours.
+
+Et, s'appuyant sur l'epaule de son pere, elle pleura. Ses larmes
+furent comprises par son pere et son mari, car c'etaient des larmes de
+tendresse et de bonheur. Arrives a Nance, ils trouverent le bon Paolo,
+qui, parti un peu avant, attendait les maries a la porte avec tous les
+gens de la maison; il embrassa la mariee, serra Francois dans ses bras,
+et fut serre a son tour dans ceux de M. de Nance.
+
+Christine ayant demande a passer chez elle pour enlever son voile et sa
+belle robe de dentelle (present de sa tante), son pere la mena dans son
+nouvel appartement, arrange et meuble elegamment et confortablement.
+Isabelle avait sa chambre pres d'elle. Christine et Francois passerent
+quelques heures a arranger avec Isabelle les petits objets de fantaisie
+dont leurs chambres etaient ornees; entre autres, les marbres et
+albatres que Francois avait apportes pour Christine. Elle se retrouva
+enfin a Nance comme jadis chez elle, et pour n'en plus sortir.
+
+
+XXIX
+
+PAOLO HEUREUX, CONCLUSION
+
+A partir du jour de leur mariage, Francois et Christine jouirent d'un
+bonheur calme et complet, augmente encore par celui de leur pere,
+qui semblait avoir redouble de tendresse pour eux. Il ne cessait de
+remercier Dieu de la douce recompense accordee aux soins paternels
+dont il avait fait l'objet constant de ses pensees et de sa plus chere
+occupation. Paolo aussi etait l'objet de sa reconnaissante amitie.
+
+--A vous, mon ami, lui disait-il souvent, je dois la grande, l'immense
+jouissance de regarder mon fils, de penser a lui sans tristesse et sans
+effroi de son avenir, Il n'est plus un sujet de raillerie: il ne craint
+plus de se faire voir; Christine aussi est delivree de cette terreur
+incessante d'une humiliation pour notre cher Francois. Je vous aime bien
+sincerement, mon cher Paolo, et mon coeur paternel vous remercie sans
+cesse.
+
+--O carissimo signor, ze souis moi-meme si zoyeux, que ze voudrais
+touzours les embrasser! Tenez, les voila qui courent dans le zardin
+apres ce poulain esappe! Voyez qu'ils sont zentils! La Christinetta!
+voyez qu'elle est lezere comme oune petit oiseau! Et le zeune homme! le
+voila qui saute une barriere. Le beau zeune homme! C'est que z'en souis
+zaloux, moi! Voyez quelle taille! quel robuste garcon!
+
+Et Paolo sautait lui-meme, pirouettait.
+
+--Signor mio, dit-il un jour, ze souis oune malheureux, oune profond
+scelerat!... Ze m'ennouie de la patrie! Il faut que ze revoie la patrie!
+O patria bella! O Italia! Signor mio, laissez-moi zeter un coup d'oeil
+sur la patrie, seulement oune petite quinzaine.
+
+-Quand vous voudrez et tant que vous voudrez, mon pauvre cher garcon; je
+vous payerai votre voyage, votre sejour, tout.
+
+--O signor! s'ecria Paolo, vous etes bon, vraiment bon et zenereux!
+Alors ze pourrai partir demain?
+
+--Certainement, mon ami, repondit M. de Nance en riant de cet
+empressement. Demandez malles, chevaux, voiture, quand vous voudrez. Ce
+soir, je vous remettrai mille francs pour les frais du voyage. Paolo
+serra les mains de M. de Nance et voulut les baiser, mais M. de Nance
+l'embrassa et lui conseilla de s'occuper de ses malles.
+
+L'absence de Paolo dura deux mois; a la fin du premier mois, il ecrivit
+a M. de Nance:
+
+"O signor de Nance! qu'ai-ze fait, malheureux! Pardonnez-moi! Pitie pour
+votre Paolo devoue!... Voila ce que c'est, signor. Z'ai retrouve oune
+zeune amie que z'aimais et que z'aime parce qu'elle est bonne et
+sarmante comme Christinetta; cette pauvre zeune amie n'a rien que du
+malheur; elle me fait pitie, et moi ze loui dis: "Cere zeune amie,
+voulez-vous etre ma femme? Il zouste comme notre cer Francois a la
+Christinetta; et la zeune amie se zette dans mes bras et me dit: "Ze
+serai votre femme", zouste comme notre Christinetta a Francois. Et moi,
+ze n'ai pas pense a vous, excellent signor; et ze ne veux pas vivre loin
+de vous, et ze ne veux pas laisser ma femme a Milan. Alors quoi faire,
+cer signor? Ze souis au desespoir, et ze pleure toute la zournee; et
+ma zeune amie pleure avec moi! Quoi faire, mon Dieu, quoi faire? Si ze
+reste loin de vous, ze meurs! Si ze laisse ma zeune amie, ze meurs.
+Alors, quoi faire? Ze vous embrasse, mon cer signor; z'embrasse mon
+Francois ceri, ma Christinetta bien-aimee; cers amis, conseillez votre
+pauvre Paolo et sa zeune amie.
+
+"PAOLO PERRONI.".
+
+M. de Nance s'empressa de faire voir cette lettre a ses enfants.
+
+--Que faire? leur dit-il en riant. Que faire?
+
+CHRISTINE
+
+--C'est de les faire venir ici, chez nous, pere cheri; nous les
+garderons toujours, n'est-ce pas, Francois?
+
+FRANCOIS
+
+--Oui, mon pere; je suis de l'avis de Christine.
+
+M. DE NANCE
+
+--Et moi aussi; de sorte que nous sommes tous d'accord, comme toujours.
+
+CHRISTINE
+
+--Oh! cher bien-aime pere! comment ne serions-nous pas d'accord? Nous
+sommes si heureux!
+
+M. de Nance ecrivit a Paolo de se marier vite et de leur amener sa jeune
+amie, qui resterait a Nance toute sa vie si elle le voulait, et que lui
+M. de Nance et Francois lui donnaient pour cadeau de noces, une rente de
+trois mille francs.
+
+Le bonheur de Paolo fut complet; un mois apres, il presentait sa jeune
+epouse a ses amis; Christine trouva en elle une jeune compagne aimable
+et devouee: elles convinrent que si Christine avait des filles, Mme
+Paolo (qui s'appelait Elena) l'aiderait a les elever. Elle eut, en
+effet, filles et garcons, deux filles et deux fils; Mme Paolo en eut un
+peu plus, trois filles et quatre fils; tous ces enfants repandirent la
+gaiete et l'entrain dans le chateau de Nance, dont les habitants vivent
+tous plus heureux que jamais.
+
+M. des Ormes, abruti, hebete par le joug de sa femme, mourut subitement
+peu d'annees apres le mariage de Christine. Il lui avait ecrit a cette
+occasion une lettre assez affectueuse et lui promettait d'aller la voir:
+mais il n'accomplit pas cette promesse et se contenta de lui ecrire
+tous les ans. Sa femme, vieille et plus laide que jamais, continue a se
+croire jeune et belle; elle donne des diners qu'on mange, des soirees
+ou l'on danse; elle a des visiteurs, mais pas d'amis; la mauvaise mere
+inspire de l'eloignement a tout le monde. Elle se sent vieillir, malgre
+ses efforts pour paraitre jeune: elle se voit seule, sans interet
+dans la vie; personne ne l'aime et elle deteste tout le monde. Elle a
+toujours repousse les avances de Christine et refuse de la voir de peur
+que l'age de sa fille ne fit deviner le sien. En somme, elle traine une
+existence miserable et malheureuse.
+
+Mme de Guilbert vint un jour a Nance annoncer a Christine le mariage de
+sa fille Helene avec Adolphe. Ce fut un triste menage. Helene aimait le
+monde et ne vivait que de bals, de concerts et de spectacles; Adolphe
+aimait le jeu; il y perdit une partie de sa fortune, se battit en duel,
+y fut blesse et perit miserablement a la suite de cette blessure.
+
+Cecile se maria avec un banquier qui lui apporta de l'argent, et qui la
+rendit malheureuse par son caractere brutal et emporte.
+
+Gabrielle epousa un jeune depute plein d'intelligence et de bonte; elle
+fut tres heureuse avec son mari et continua a venir passer tous ses etes
+chez sa mere a Cemiane, et a voir presque tous les jours Christine et
+Francois.
+
+Bernard ne se maria pas; il aima mieux aider son pere a cultiver ses
+terres. Il s'occupait de musique et de peinture et il passait presque
+tous ses hivers a Nance; Christine et Francois etaient excellents
+musiciens, de sorte que tous les soirs, aides de Paolo, de sa femme et
+de Bernard, ils faisaient une musique excellente qui ravissait M. de
+Nance.
+
+Un jour que Christine questionnait affectueusement Bernard sur la vie
+qu'il menait et qui lui semblait bien isolee:
+
+--Christine, repondit-il, je vis et je mourrai seul, Quand je t'ai
+bien connue, a notre retour de Madere, je me suis dit que je ne serais
+heureux qu'avec une femme semblable a toi, bonne, pieuse, devouee,
+intelligente, gaie, instruite, raisonnable, charmante enfin. Je ne l'aie
+pas trouvee; je ne la trouverai jamais. Voila pourquoi je reste garcon
+et pourquoi je suis sans cesse a Nance.
+
+Christine l'embrassa pour toute reponse, et fit part de l'explication de
+Bernard a Francois et a M, de Nance, qui l'en aimerent plus tendrement.
+
+Isabelle resta et est encore chez ses enfants, comme elle continue
+d'appeler Francois et Christine; elle soigne et eleve tous leurs
+enfants, et elle declare qu'elle mourra chez eux. Christine et Francois
+la comblent de soins et d'affections; elle est heureuse plus qu'une
+reine.
+
+Quant a Christine et a Francois, ils ne se lassent pas de leur bonheur;
+ils ne se quittent pas; ils n'ont jamais de volontes, de gouts, de
+desirs differents. Ils ne vont pas a Paris, et ils vivent a Nance chez
+leur pere.
+
+Mme de Sibran est morte peu apres la triste fin du malheureux Adolphe,
+M. de Sibran, bourrele de remords de l'education qu'il avait donnee a
+ses fils, s'est fait capucin; il preche bien et il est tres demande pour
+des missions.
+
+Mina est entree chez une princesse valaque, ou on lui promettait de bons
+gages; mais, ayant ete surprise par le prince pendant qu'elle battait
+une des petites princesses, le prince la fit saisir et la fit battre de
+verges a tel point qu'elle passa un mois a l'hopital. Quand elle fut
+guerie, elle voulut partir, mais le prince la retint de force et
+l'obligea a reprendre son service; il n'y a pas de mois qu'elle ne soit
+vigoureusement punie pour des vivacites qu'elle ne peut entierement
+reprimer. Se trouvant au fond des terres en Valachie, elle reste a la
+merci du prince valaque et ne peut pas sortir de chez lui. Sa mechancete
+se trouve ainsi justement et terriblement punie.
+
+
+TABLE DES MATIERES.
+
+/*
+I. Commencement d'amitie
+II. Paolo
+III. Deux annees qui font deux amis
+IV. Les caracteres se dessinent
+V. Attaque et defense
+VI. Les tricheurs punis
+VII. Premier service rendu par Paolo a Christine
+VIII. Mina devoilee
+IX. Grand embarras de Paolo
+X. Francois arrange l'affaire
+XI. M. des Ormes gate l'affaire
+XII. Mm. des Ormes raccommode l'affaire
+XIII. Incendie et malheur
+XIV. Heureux moments pour Christine
+XV. Tristes suites de l'incendie
+XVI. Changement de Maurice
+XVII. Heureuse bizarrerie de Mme des Ormes
+XVIII. Paolo pris, s'echappe
+XIX. Christine est bonne, Maurice est exigeant
+XX. Surprise desagreable qui ne gate rien
+XXI. Visites de M. et Mme des Ormes
+XXII. Maurice chez M. de Nance
+XXIII. Fin de Maurice
+XXIV. Separation, desespoir
+XXV. Deux annees de tristesse
+XXVI. Demandes en mariages; reponses differentes
+XXVII. Christine a reponse a tout
+XXVIII. Metamorphose de Francois
+XXIX. Paolo heureux.--Conclusion.
+*/
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Francois le Bossu, by Comtesse de Segur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANCOIS LE BOSSU ***
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+Produced by Renald Levesque
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+redistribution.
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+1.E.9.
+
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+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
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+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
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+
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+works.
+
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+
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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