diff options
Diffstat (limited to 'old/12783-8.txt')
| -rw-r--r-- | old/12783-8.txt | 7331 |
1 files changed, 7331 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/12783-8.txt b/old/12783-8.txt new file mode 100644 index 0000000..d7cb4b8 --- /dev/null +++ b/old/12783-8.txt @@ -0,0 +1,7331 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les Mémoires d'un âne., by Comtesse de Ségur + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Mémoires d'un âne. + +Author: Comtesse de Ségur + +Release Date: June 29, 2004 [EBook #12783] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MÉMOIRES D'UN ÂNE. *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team. + + + + + + +La Comtesse de Ségur + + + + +LES MÉMOIRES D'UN ÂNE + + + + +À MON PETIT MAITRE + +M. HENRI DE SÉGUR + + +_Mon petit Maître, vous avez été bon pour moi, mais vous avez parlé avec +mépris des ânes en général. Pour mieux vous faire connaître ce que sont +les ânes, j'écris et je vous offre ces Mémoires. Vous verrez, mon cher +petit Maître, comment moi, pauvre âne, et mes amis ânes, ânons et +ânesses, nous avons été et nous sommes injustement traités pas les +hommes. Vous verrez que nous avons beaucoup d'esprit et beaucoup +d'excellentes qualités; vous verrez aussi combien j'ai été méchant +dans ma jeunesse, combien j'en ai été puni et malheureux, et comme le +repentir m'a changé et m'a rendu l'amitié de mes camarades et de mes +maîtres. Vous verrez enfin que lorsqu'on aura lu ce livre, au lieu de +dire: Bête comme un âne, ignorant comme un âne, têtu comme un âne, on +dira: de l'esprit comme un âne, savant comme un âne, docile comme un +âne, et que vous et vos parents vous serez fiers de ces éloges. + +Hi! han! mon bon Maître; je vous souhaite de ne pas ressembler, dans la +première moitié de sa vie, à votre fidèle serviteur, + +CADICHON, Âne savant._ + + + +I + +LE MARCHE + +Je ne me souviens pas de mon enfance; je fus probablement malheureux +comme tous les ânons, joli, gracieux comme nous le sommes tous; très +certainement je fus plein d'esprit, puisque, tout vieux que je suis, +j'en ai encore plus que mes camarades. J'ai attrapé plus d'une fois mes +pauvres maîtres, qui n'étaient que des hommes, et qui, par conséquent, +ne pouvaient pas avoir l'intelligence d'un âne. + +Je vais commencer par vous raconter un des tours que je leur ai joués +dans le temps de mon enfance: + +Les hommes n'étant pas tenus de savoir tout ce que savent les ânes, vous +ignorez sans doute, vous qui lisez ce livre, ce qui est connu de tous +les ânes mes amis: c'est que tous les mardis il y a dans la ville de +Laigle un marché où l'on vend des légumes, du beurre, des oeufs, du +fromage, des fruits et autres choses excellentes. Ce mardi est un jour +de supplice pour mes pauvres confrères; il l'était pour moi aussi avant +que je fusse acheté par ma bonne vieille maîtresse, votre grand'mère, +chez laquelle je vis maintenant. J'appartenais à une fermière exigeante +et méchante. Figurez-vous, mon cher petit maître, qu'elle poussait la +malice jusqu'à ramasser tous les oeufs que pondaient ses poules, tout le +beurre et les fromages que lui donnait le lait de ses vaches, tous les +légumes et fruits qui mûrissaient dans la semaine, pour remplir des +paniers qu'elle mettait sur mon dos. + +Et quand j'étais si chargé que je pouvais à peine avancer, cette +méchante femme s'asseyait encore au-dessus des paniers et m'obligeait à +trotter ainsi écrasé, accablé, jusqu'au marché de Laigle, qui était à +une lieue de la ferme. J'étais toutes les fois dans une colère que je +n'osais montrer, parce que j'avais peur des coups de bâton; ma maîtresse +en avait un très gros, plein de noeuds, qui me faisait bien mal quand +elle me battait. Chaque fois que je voyais, que j'entendais les +préparatifs du marché, je soupirais, je gémissais, je brayais même dans +l'espoir d'attendrir mes maîtres. + +--Allons, grand paresseux, me disait-on en venant me chercher, Vas-tu te +taire, et ne pas nous assourdir avec ta vilaine grosse voix. Hi! han! +hi! han! voilà-t-il une belle musique que tu nous fais! Jules, mon +garçon, approche ce fainéant près de la porte, que ta mère lui mette sa +charge sur le dos!... Là! un panier d'oeufs! encore un!... Les fromages, +le beurre... les légumes maintenant!... C'est bon! voilà une bonne +charge qui va nous donner quelques pièces de cinq francs. Mariette, ma +fille, apporte une chaise, que ta mère monte là-dessus!... Très bien! +Allons, bon voyage, ma femme, et fais marcher ce fainéant de bourri. +Tiens, v'là ton gourdin, tape dessus. + +--Pan! pan! + +--C'est bien; encore quelques caresses de ce genre, et il marchera. + +--Vlan! Vlan! + +Le bâton ne cessait de me frotter les reins, les jambes, le cou; je +trottais, je galopais presque; la fermière me battait toujours. Je fus +indigné de tant d'injustice et de cruauté; j'essayai de ruer pour +jeter ma maîtresse par terre, mais j'étais trop chargé; je ne pus que +sautiller et me secouer de droite et de gauche. J'eus pourtant le +plaisir de la sentir dégringoler. «Méchant âne! sot animal! entêté! Je +vais te corriger et te donner du Martin-bâton.» + +En effet, elle me battit tellement que j'eus peine à marcher jusqu'à la +ville. Nous arrivâmes enfin. On ôta de dessus mon pauvre dos écorché +tous les paniers pour les poser à terre; ma maîtresse, après m'avoir +attaché à un poteau, alla déjeuner, et moi, qui mourais de faim et de +soif, on ne m'offrit pas seulement un brin d'herbe, une goutte d'eau. +Je trouvai moyen de m'approcher des légumes pendant l'absence de la +fermière, et je me rafraîchis la langue en me remplissant l'estomac avec +un panier de salades et de choux. De ma vie je n'en avais mangé de si +bons; je finissais le dernier chou et la dernière salade lorsque ma +maîtresse revint. Elle poussa un cri en voyant son panier vide; je la +regardai d'un air insolent et si satisfait, qu'elle devina le crime +que j'avais commis. Je ne vous répéterai pas les injures dont elle +m'accabla. Elle avait très mauvais ton, et lorsqu'elle était en colère, +elle jurait et disait des choses qui me faisaient rougir, tout âne +que je suis. Après donc m'avoir tenu les propos les plus humiliants, +auxquels je ne répondais qu'en me léchant les lèvres et en lui tournant +le dos, elle prit son bâton et se mit à me battre si cruellement que je +finis par perdre patience, et que je lui lançai trois ruades, dont +la première lui cassa le nez et deux dents, la seconde lui brisa le +poignet, et la troisième l'attrapa à l'estomac et la jeta par terre. +Vingt personnes se précipitèrent sur moi en m'accablant de coups et +d'injures. On emporta ma maîtresse je ne sais où, et l'on me laissa +attaché au poteau près duquel étaient étalées les marchandises que +j'avais apportées. J'y restai longtemps; voyant que personne ne songeait +à moi, je mangeai un second panier plein d'excellents légumes, je coupai +avec mes dents la corde qui me retenait, et je repris tout doucement le +chemin de ma ferme. + +Les gens que je dépassais sur la route s'étonnaient de me voir tout +seul. + +--Tiens, ce bourri avec sa longe cassée! Il s'est échappé, disait l'un. + +--Alors, c'est un échappé des galères, dit l'autre. + +Et tous se mirent à rire. + +--Il ne porte pas une forte charge sur son dos, reprit le troisième. + +--Bien sûr, il a fait un mauvais coup! s'écria un quatrième. + +--Attrape-le donc, mon homme, nous mettrons le petit sur son bât, dit +une femme. + +--Ah! il te portera bien avec le petit gars, répondit le mari. Moi, +voulant donner une bonne opinion de ma douceur et de ma complaisance, je +m'approchai tout doucement de la paysanne, et je m'arrêtai près d'elle +pour la laisser monter sur mon dos. + +--Il n'a pas l'air méchant, ce bourri! dit l'homme en aidant sa femme à +se placer sur le bât. + +Je souris de pitié en entendant ce propos: Méchant! comme si un âne +doucement traité était jamais méchant. Nous ne devenons colères, +désobéissants et entêtés que pour nous venger des coups et des injures +que nous recevons. Quand on nous traite bien, nous sommes bons, bien +meilleurs que les autres animaux. + +Je ramenai à leur maison la jeune femme et son petit garçon, joli petit +enfant de deux ans, qui me caressait, qui me trouvait charmant, et qui +aurait bien voulu me garder. Mais je réfléchis que ce ne serait pas +honnête. Mes maîtres m'avaient acheté, je leur appartenais. J'avais déjà +brisé le nez les dents, le poignet et l'estomac de ma maîtresse, j'étais +assez vengé. Voyant donc que la maman allait céder à son petit garçon, +qu'elle gâtait (je m'en étais bien aperçu pendant que le portais sur mon +dos), je fis un saut de côté et, avant que la maman eût pu ressaisir ma +bride, je me sauvai en galopant, et je revins à la maison. + +Mariette, la fille de mon maître, me vit la première. + +--Ah! voilà Cadichon. Comme le voilà revenu de bonne heure! Jules, viens +lui ôter son bât. + +--Méchant âne, dit Jules d'un ton bourru, il faut toujours s'occuper de +lui. Pourquoi donc est-il revenu seul? Je parie qu'il s'est échappé. +Vilaine bête! ajouta-t-il en me donnant un coup de pied dans les jambes, +si je savais que tu t'es sauvé, je te donnerais cent coups de bâton. + +Mon bât et ma bride étant ôtés, je m'éloignai en galopant. A peine +étais-je rentré dans l'herbage, que j'entendis des cris qui venaient de +la ferme. J'approchai ma tête de la haie, et je vis qu'on avait ramené +la fermière; c'étaient les enfants qui poussaient ces cris. J'écoutai de +toutes mes oreilles, et j'entendis Jules dire à son père: + +--Mon père, je vais prendre le grand fouet du charretier, j'attacherai +l'âne un arbre, et je le battrai jusqu'à ce qu'il tombe par terre. + +--Va, mon garçon, va, mais ne le tue pas; nous perdrions l'argent qu'il +nous a coûté. Je le vendrai à la prochaine foire. + +Je restai tremblant de frayeur en les entendant et en voyant Jules +courir à l'écurie pour chercher le fouet. Il n'y avait pas à hésiter, +et, sans me faire scrupule cette fois de faire perdre à mes maîtres le +prix qu'ils m'avaient payé, je courus vers la haie qui me séparait des +champs: je m'élançai dessus avec une telle force que je brisai les +branches et que je pus passer au travers. Je courus dans le champ, et +je continuai à courir longtemps, bien longtemps, croyant toujours être +poursuivi. Enfin, n'en pouvant plus, je m'arrêtai, j'écoutai ... je +n'entendis rien. Je montai sur une butte, je ne vis personne. Alors, je +commençai à respirer et à me réjouir de m'être délivré de ces méchants +fermiers. Mais je me demandais ce que j'allais devenir. Si je restais +dans le pays, on me reconnaîtrait, on me rattraperait, et l'on me +ramènerait à mes maîtres. Que faire? Où aller? + +Je regardai autour de moi; je me trouvai isolé et malheureux, et j'allai +verser des larmes sur ma triste position, lorsque je m'aperçus que +j'étais au bord d'un bois magnifique: c'était la forêt de Saint-Evroult. +«Quel bonheur! m'écriai-je. Je trouverai dans cette forêt de l'herbe +tendre, de l'eau, de la mousse fraîche: j'y demeurerai pendant quelques +jours, puis j'irai dans une autre forêt, plus loin, bien plus loin de la +ferme de mes maîtres.» + +J'entrai dans le bois; je mangeai avec bonheur de l'herbe tendre, et je +bus l'eau d'une belle fontaine. Comme il commençait à faire nuit, je +me couchai sur la mousse au pied d'un vieux sapin, et je m'endormis +paisiblement jusqu'au lendemain. + + + +II + +LA POURSUITE + +Le lendemain, après avoir mangé et bu, je songeai à mon bonheur. + +«Me voici sauvé, pensais-je; jamais on ne me retrouvera, et dans deux +jours, quand je serai bien reposé, j'irai plus loin encore.» + +A peine avais-je fini cette réflexion, que j'entendis l'aboiement +lointain d'un chien, puis d'un second; quelques instants après, je +distinguai les hurlements de toute une meute. + +Inquiet, un peu effrayé même, je me levai et je me dirigeai vers un +petit ruisseau que j'avais remarqué le matin. A peine y étais-je entré, +que j'entendis la voix de Jules parlant aux chiens. + +«Allons, allons, mes chiens, cherchez bien, trouvez-moi ce misérable +âne, mordez-le, déchirez-lui les jambes, et ramenez-le moi, que j'essaye +mon fouet sur son dos.» + +La frayeur manqua me faire tomber; mais je réfléchis aussitôt qu'en +marchant dans l'eau les chiens ne pourraient plus sentir la trace de mes +pas; je me mis donc à courir dans le ruisseau, qui était heureusement +bordé des deux côtés de buissons très épais. Je marchai sans m'arrêter +pendant fort longtemps; les aboiements des chiens s'éloignaient ainsi +que la voix du méchant Jules: je finis par ne plus rien entendre. + +Haletant, épuisé, je m'arrêtai un instant pour boire; je mangeai +quelques feuilles de buissons; mes jambes étaient raides de froid, mais +je n'osais par sortir de l'eau, j'avais peur que les chiens ne vinssent +jusque-là et ne sentissent l'odeur de mes pas. Quand je fus un peu +reposé, je recommençai à courir, suivant toujours le ruisseau, jusqu'à +ce que je fusse sorti de la forêt. Je me trouvai alors dans une grande +prairie où paissaient plus de cinquante boeufs. Je me couchai au soleil +dans un coin de l'herbage; les boeufs ne faisaient aucune attention à +moi, de sorte que je pus manger et me reposer à mon aise. + +Vers le soir, deux hommes entrèrent dans la prairie. + +--Frère, dit le plus grand des deux, si nous rentrions les boeufs cette +nuit? On dit qu'il y a des loups dans le bois. + +--Des loups? Qui est-ce qui t'a dit cette bêtise? + +--Des gens de Laigle. On raconte que l'âne de la ferme des Haies a été +emporté et dévoré dans la forêt. + +--Bah! laisse donc. Ils sont si méchants, les gens de cette ferme, +qu'ils auront fait mourir leur âne à force de coups. + +--Et pourquoi donc qu'ils diraient que le loup l'a mangé? + +--Pour qu'on ne sache pas qu'ils l'ont tué. + +--Tout de même il vaudrait mieux rentrer nos boeufs. + +--Fais comme tu voudras, frère; je ne tiens ni à oui ni à non. + +Je ne bougeais pas dans mon coin, tant j'avais peur qu'on ne me vît. +L'herbe était haute et me cachait, fort heureusement; les boeufs ne se +trouvaient pas du côté où j'étais étendu; on les fit marcher vers la +barrière, et puis à la ferme où demeuraient leurs maîtres. + +Je n'avais pas peur des loups, parce que l'âne dont on parlait c'était +moi-même, et que je n'avais pas vu la queue d'un loup dans la forêt où +j'avais passé la nuit. Je dormis donc à merveille, et je finissais mon +déjeuner quand les boeufs rentrèrent dans la prairie: deux gros chiens +les menaient. Je les regardais tranquillement, lorsqu'un des chiens +m'aperçut, aboya d'un air menaçant, et courut vers moi; son compagnon +le suivit. Que devenir? Comment leur échapper? Je m'élançai sur les +palissades qui entouraient la prairie; le ruisseau que j'avais suivi la +traversait; je fus assez heureux pour sauter par-dessus, et j'entendis +la voix d'un des hommes de la veille qui rappelait ses chiens. Je +continuai mon chemin tout doucement, et je marchai jusqu'à une autre +forêt, dont j'ignore le nom. Je devais être à plus de dix lieues de la +ferme des Haies: j'étais donc sauvé; personne ne me connaissait, et je +pouvais me montrer sans craindre d'être ramené chez mes anciens maîtres. + + + +III + +LES NOUVEAUX MAITRES + +Je vécus tranquillement un mois dans cette forêt. Je m'ennuyais bien +un peu quelquefois, mais je préférais encore vivre seul que vivre +malheureux. J'étais donc à moitié heureux lorsque je m'aperçus que +l'herbe diminuait et devenait dure; les feuilles tombaient, l'eau était +glacée, la terre était humide. + +«Hélas! hélas! pensai-je; que devenir? Si je reste ici, je périrai de +froid, de faim, de soif. Mais où aller? Qui est-ce qui voudra de moi?» + +A force de réfléchir, j'imaginai un moyen de trouver un abri. Je sortis +de la forêt, et j'allai dans un petit village tout près de là. Je vis +une petite maison isolée et bien propre; une bonne femme était assise +à la porte, elle filait. Je fus touché de son air de bonté et de +tristesse; je m'approchai d'elle, et je mis ma tête sur son épaule. La +bonne femme poussa un cri, se leva précipitamment de dessus sa chaise, +et parut effrayée. Je ne bougeai pas; je la regardai d'un air doux et +suppliant. + +--Pauvre bête! dit-elle enfin, tu n'as pas l'air méchant. Si tu +n'appartiens à personne, je serais bien contente de t'avoir pour +remplacer mon pauvre vieux Grison, mort de vieillesse. Je pourrai +continuer à gagner ma vie en vendant mes légumes au marché. Mais ... tu +as sans doute un maître, ajouta-t-elle en soupirant. + +--A qui parlez-vous, grand'mère? dit une voix douce qui venait de +l'intérieur de la maison. + +--Je cause avec un âne qui est venu me mettre la tête sur l'épaule, et +qui me regarde d'un air si doux que je n'ai pas le coeur de le chasser. + +--Voyons, voyons, reprit la petite voix. + +Et aussitôt je vis sur le seuil de la porte un beau petit garçon de six +à sept ans. Il était pauvrement mais proprement vêtu. Il me regarda d'un +oeil curieux et un peu craintif. + +--Puis-je le caresser, grand'mère? dit-il. + +--Certainement, mon Georget; mais prends garde qu'il ne te morde. + +Le petit garçon allongea son bras, et, ne pouvant m'atteindre, il avança +un pied, puis l'autre, et put me caresser le dos. + +Je ne bougeai pas, de peur de l'effrayer; seulement je tournai ma tête +vers lui, et je passai ma langue sur sa main. + +_Georget:_--Grand'mère, grand'mère, comme il a l'air bon, ce pauvre âne, +il m'a léché la main! + +_La grand' mère:_--C'est singulier qu'il soit tout seul. Où est son +maître? Va donc, Georget, par le village et à l'auberge où s'arrêtent +les voyageurs: tu demanderas à qui appartient ce bourri. Son maître est +peut-être en peine de lui. + +_Georget:_--Vais-je emmener le bourri, grand'mère? + +_La grand'mère:_--Il ne te suivrait pas; laisse-le aller où il voudra. + +Georget partit en courant; je trottai après lui. Quand il vit que je +le suivais, il vint à moi, et, me caressant, il me dit: «Dis donc, mon +petit bourri, puisque tu me suis tu me laisseras bien monter sur ton +dos». Et, sautant sur mon dos, il me fit: _Hu! hu!_ + +Je partis au petit galop, ce qui enchanta Georget. _Ho! ho!_ fit-il en +passant devant l'auberge. Je m'arrêtai tout de suite. Georget sauta à +terre; je restai devant la porte, ne bougeant pas plus que si j'avais +été attaché. + +--Ou'est-ce que tu veux, mon garçon! dit le maître de l'auberge. + +--Je viens savoir, monsieur Duval, si ce bourri, qui est ici à la porte, +ne serait pas à vous ou à une de vos pratiques. + +M. Duval s'avança vers la porte, me regarda attentivement. «Non ce n'est +pas à moi, ni à personne que je connaisse, mon garçon. Va chercher plus +loin.» + +Georget remonta sur mon dos; je repartis au galop, et nous marchâmes, +demandant de porte en porte à qui j'appartenais. Personne ne me +reconnaissait, et nous revînmes chez la bonne grand'mère, qui filait +toujours assise devant sa maison. + +_Georget:_--Grand'mère, le bourri n'appartient à personne du pays. +Qu'allons-nous en faire? Il ne veut pas me quitter, et il se sauve quand +quelqu'un veut le toucher. + +_La grand'mère:_--En ce cas, mon Georget, il ne faut pas le laisser +passer la nuit dehors; il pourrait lui arriver malheur. Va le mener à +l'écurie de notre pauvre Grison, et donne-lui une botte de foin et +un seau d'eau. Nous verrons demain à le mener au marché; peut-être +retrouverons-nous son maître. + +_Georget:_--Et si nous ne le retrouvons pas, grand'mère? + +_La grand'mère:_--Nous le garderons jusqu'à ce qu'on le réclame. Nous ne +pouvons pas laisser cette pauvre bête périr de froid pendant l'hiver, +ou bien tomber aux mains de méchants garnements qui la battraient et la +feraient mourir de fatigue et de misère. + +Georget me donna à boire et à manger, me caressa et sortit. Je lui +entendis dire en fermant la porte: + +«Ah! que je voudrais qu'il n'eût pas de maître et qu'il restât chez +nous!» + +Le lendemain Georget me mit un licou après m'avoir fait déjeuner. Il +m'amena devant la porte, la grand'mère me mit sur le dos un bât très +léger, et s'assit dessus. Georget lui apporta un petit panier de +légumes, qu'elle mit sur ses genoux, et nous partîmes pour le marché de +Mamers. La bonne femme vendit bien ses légumes, personne ne me reconnut +et je revins avec mes nouveaux maîtres. + +Je vécus chez eux pendant quatre ans; j'étais heureux; je ne faisais de +mal à personne; je faisais bien mon service; j'aimais mon petit maître, +qui ne me battait jamais; on ne me fatiguait pas trop; on me nourrissait +assez bien. D'ailleurs, je ne suis pas gourmand. L'été, des épluchures +de légumes, des herbes dont ne veulent pas les chevaux ni les vaches; +l'hiver, du foin et des pelures de pommes de terre, de carottes, de +navets: voilà ce qui nous suffit à nous autres ânes. + +Il y avait pourtant des journées que je n'aimais pas; c'étaient celles +où ma maîtresse me louait à des enfants du voisinage. Elle n'était pas +riche, et, les jours où je n'avais pas à travailler, elle était bien +aise de gagner quelque chose en me louant aux enfants du château voisin. +Ils n'étaient pas toujours bons. + +Voici ce qui m'arriva un jour dans une de ces promenades. + + + +IV + +LE PONT + +Il y avait six ânes rangés dans la cour; j'étais un des plus beaux et +des plus forts. Trois petites filles nous apportèrent de l'avoine dans +une auge. Tout en mangeant, j'écoutais causer les enfants. + +_Charles_:--Voyons, mes amis, choisissons nos ânes. Moi, d'abord, je +prends celui-ci (en me montrant du doigt). + +--Toi, tu prends toujours ce que tu crois le meilleur, dirent à la fois +les cinq enfants. Il faut tirer au sort. + +_Charles_:--Comment veux-tu que nous tirions au sort, Caroline? Est-ce +qu'on peut mettre les ânes dans un sac et les en tirer comme des billes? + +Antoine:--Ah! ah! ah! Est-il bête avec ses ânes dans un sac! Comme si on +ne pouvait pas les numéroter, 1, 2, 3, 4, 5, 6, mettre les numéros dans +un sac, et tirer au hasard chacun le sien. + +--C'est vrai, c'est vrai, s'écrièrent les cinq autres. Ernest, fais les +numéros pendant que nous allons les écrire sur le dos des ânes. + +Ces enfants sont bêtes, me disais-je. S'ils avaient l'esprit d'un âne, +au lieu de se donner l'ennui d'écrire les numéros sur notre dos, ils +nous rangeraient tout simplement le long du mur: le premier serait l, le +second 2, et ainsi de suite. + +Pendant ce temps, Antoine avait apporté un gros morceau de charbon. +J'étais le premier, il m'écrivit un énorme 1 sur la croupe; pendant +qu'il écrivait 2 sur la croupe de mon camarade, je me secoue fortement +pour lui faire voir que son invention n'était pas fameuse. Voilà le +charbon parti et le 1 disparu. + +--Imbécile! s'écria-t-il; il faut que je recommence. + +Pendant qu'il refait son n° l, mon camarade, qui m'avait vu faire, +et qui était malin, se secoue à son tour. Voilà le 2 parti. Antoine +commence à se fâcher; les autres rient et se moquent de lui. Je fais +signe aux camarades, nous le laissons faire; aucun ne bouge. Ernest +revient avec les numéros dans son mouchoir: chacun tire. Pendant qu'ils +regardent leurs numéros, je fais encore un signe aux camarades, et voilà +que tous nous nous secouons tant et plus. Plus de charbon, plus de +numéros; il faut tout recommencer: les enfants sont en colère. Charles +triomphe et ricane; Ernest, Albert, Caroline, Cécile et Louise crient +contre Antoine, qui tape du pied; ils se disent des injures; mes +camarades et moi, nous nous mettons à braire. Le tapage attire les papas +et les mamans. On leur explique la chose. Un des papas imagine enfin de +nous ranger le long du mur. Il fait tirer les numéros aux enfants. + +--Un! s'écrie Ernest. C'était moi. + +--Deux! dit Cécile. C'était un de mes amis. + +--Trois! dit Antoine. Et ainsi de suite jusqu'au dernier. + +--A présent, partons, dit Charles. Moi, d'abord, je pars le premier. + +--Oh! je saurai bien te rattraper, lui répondit vivement Ernest. + +--Je parie que non, reprit aussitôt Charles. + +-Je gage que si, répliqua Ernest. + +Voilà Charles qui tape son âne et qui part au galop. Avant qu'Ernest +ait eu le temps de me donner un coup de fouet, je pars aussi, mais d'un +train qui me fait bien vite rattraper Charles et son âne. Ernest est +enchanté, Charles est furieux. Il tape, il tape son âne; Ernest n'avait +pas besoin de me frapper, je courais, j'allais comme le vent. Je dépasse +Charles en une minute; j'entends les autres qui suivent en riant et en +criant: + +--Bravo! l'âne n° 1; bravo! il court comme un cheval. + +L'amour-propre me donne du courage; je continue à galoper jusqu'à ce que +nous soyons arrivés près d'un pont. J'arrête brusquement; je venais +de voir qu'une large planche du pont était pourrie; je ne voulais pas +tomber à l'eau avec Ernest, mais retourner avec les autres, qui étaient +bien loin derrière nous. + +--Ho là! ho là! bourri, me dit Ernest. Sur le pont, mon ami, sur le +pont! + +Je résiste; il me donne un coup de baguette. + +Je continue à marcher vers les autres. + +--Entêté! bête brute! veux-tu tourner et passer le pont? + +Je marche toujours vers les camarades; je les rejoins malgré les injures +et les coups de ce méchant garçon. + +--Pourquoi bats-tu ton âne, Ernest? s'écria Caroline; il est excellent. +Il t'a mené ventre à terre et t'a fait dépasser Charles. + +--Je le bats parce qu'il s'entête à ne pas vouloir passer le pont, dit +Ernest; il s'est obstiné à revenir sur ses pas. + +--Ah! bah! c'est parce qu'il était seul; maintenant que nous voilà tous +il passera le pont tout comme les autres. + +Les malheureux! pensai-je. Ils vont tous tomber dans la rivière! Il faut +que je tâche de leur montrer qu'il y a du danger. Et me voilà reparti au +galop, courant vers le pont, à la grande satisfaction d'Ernest et aux +cris de joie des enfants. + +Je galope jusqu'au pont; arrivé là, je m'arrête brusquement comme si +j'avais peur. Ernest, étonné, me presse de continuer: je recule d'un air +de frayeur, qui surprend plus encore Ernest. L'imbécile ne voyait rien; +la planche pourrie était pourtant bien visible. Les autres avaient +rejoint, et regardaient en riant les efforts d'Ernest pour me faire +passer et les miens pour ne pas passer. Ils finissent par descendre de +leurs ânes; chacun me pousse, me bat sans pitié; je ne bouge pas. + +--Tirez-le par la queue! s'écrie Charles. Les ânes sont si entêtés, que +lorsqu'on veut les faire reculer, ils avancent. + +Les voilà qui veulent me saisir la queue. Je me défends en ruant; ils me +battent tous ensemble: je n'en bouge pas davantage. + +--Attends, Ernest, dit Charles; je passerai le premier, ton âne me +suivra certainement. + +Il veut avancer, je me mets en travers du pont; il me fait reculer à +force de coups. + +«Au fait, me dis-je, si ce méchant garçon veut se noyer, qu'il se noie, +j'ai fait ce que j'ai pu pour le sauver; qu'il boive un coup, puisqu'il +le veut absolument.» + +A peine son âne met-il le pied sur la planche pourrie, qu'elle casse, et +voilà Charles et son âne à l'eau. Pour son camarade, il n'y avait pas +de danger, car il savait nager comme tous les ânes. Mais Charles se +débattait et criait sans pouvoir se tirer de là. + +--Une perche! une perche! disait-il. + +Les enfants criaient et couraient de tous côtés. Enfin Caroline aperçoit +une longue perche, la ramasse et la présente à Charles, qui la saisit. +Son poids entraîne Caroline, qui appelle _au secours!_ Ernest, Antoine +et Albert courent à elle; ils parviennent avec peine à retirer le +malheureux Charles, qui avait bu plus qu'il n'avait soif, et qui était +trempé des pieds à la tête. Quand il est sauvé, les enfants se mettent à +rire de sa mine piteuse; Charles se fâche; les enfants sautent sur leurs +ânes et lui conseillent en riant de rentrer à la maison pour changer +d'habits et de linge. Il remonte tout mouillé sur son âne. Je riais à +part moi de sa figure ridicule. Le courant avait entraîné son chapeau et +ses souliers, l'eau ruisselait jusqu'à terre; ses cheveux, trempés, +se collaient à sa figure, son air furieux achevait de le rendre +complètement risible. Les enfants riaient, mes camarades sautaient et +couraient pour témoigner leur gaieté. + +Je dois ajouter que l'âne de Charles était détesté de nous tous, parce +qu'il était querelleur, gourmand et bête, ce qui est très rare parmi les +ânes. + +Enfin, Charles disparut, les enfants et mes camarades se calmèrent. +Chacun me caressa et admira mon esprit; nous repartîmes tous, moi en +tête de la bande. + + + +V + +LE CIMETIÈRE + +Nous marchions au pas, et nous approchions du cimetière du village, qui +est à une lieue du château. «Si nous retournions, dit Caroline, et que +nous reprenions le chemin de la forêt?» + +--Pourquoi cela? dit Cécile. + +_Caroline:_--C'est que je n'aime pas les cimetières. + +_Cécile:_ d'un air moqueur.--Pourquoi n'aimes-tu pas les cimetières? +Est-ce que tu as peur d'y rester? + +--Non, mais je pense aux pauvres gens qui y sont enterrés, et j'en suis +attristée. + +Les enfants se moquèrent de Caroline, et passèrent exprès tout contre +le mur. Ils allaient le dépasser, lorsque Caroline, qui paraissait +inquiète, arrêta son âne, sauta à terre, et courut à la grille du +cimetière. + +--Que fais-tu, Caroline? où vas-tu? s'écrièrent les enfants. + +Caroline ne répondit pas; elle poussa précipitamment la grille, entra +dans le cimetière, regarda autour d'elle, et courut vers une tombe +fraîchement remuée. + +Ernest l'avait suivie avec inquiétude, et la rejoignit au moment où, se +baissant vers la tombe, elle relevait un pauvre petit garçon de trois +ans dont elle avait entendu les gémissements. + +--Qu'as-tu, mon pauvre petit? Pourquoi pleures-tu? + +L'enfant sanglotait et ne pouvait répondre; il était très joli et +misérablement vêtu. + +_Caroline:_--Comment es-tu tout seul ici, mon pauvre petit? + +_L'enfant:_ sanglotant.--Ils m'ont laissé ici; j'ai faim. + +_Caroline:_--Qui est-ce qui t'a laissé ici? + +_L'enfant:_ sanglotant.--Les hommes noirs; j'ai faim. + +_Caroline:_--Ernest, va vite chercher nos provisions; il faut donner à +manger à ce pauvre petit; il nous expliquera ensuite pourquoi il pleure +et pourquoi il est ici. + +Ernest courut chercher le panier aux provisions, pendant que Caroline +tâchait de consoler l'enfant. Peu d'instants après Ernest reparut, suivi +de toute la bande, que la curiosité attirait. On donna à l'enfant du +poulet froid et du pain trempé dans du vin; à mesure qu'il mangeait, ses +larmes se séchaient, son visage reprenait un air riant. Quand il fut +rassasié, Caroline lui demanda pourquoi il était couché sur cette tombe. + +_L'enfant:_--C'est grand'mère qu'ils ont mise là. Je veux attendre +qu'elle revienne. + +_Caroline:_--Où est ton papa? + +_L'enfant:_--Je ne sais pas, je ne le connais pas. + +_Caroline:_--Et ta maman? + +_L'enfant:_--Je ne sais pas; des hommes noirs l'ont emportée comme +grand'mère. + +_Caroline:_--Mais qui est-ce qui te soigne? + +_L'enfant:_--Personne. + +_Caroline:_--Qui est-ce qui te donne à manger? + +_L'enfant:_--Personne; je tétais nourrice. + +_Caroline:_--Où est-elle ta nourrice? + +_L'enfant:_--Là-bas, à la maison. + +_Caroline:_--Qu'est-ce qu'elle fait? + +_L'enfant:_--Elle marche; elle mange de l'herbe. + +_Caroline:_--De l'herbe? Et tous les enfants se regardèrent avec +surprise. + +--Elle est donc folle? dit tout bas Cécile. + +_Antoine:_--Il ne sait ce qu'il dit, il est trop jeune. + +_Caroline:_--Pourquoi ta nourrice ne t'a-t-elle pas emporté? + +_L'enfant:_--Elle ne peut pas; elle n'a pas de bras. + +La surprise des enfants redoubla. + +_Caroline:_--Mais alors comment peut-elle te porter? + +_L'enfant:_--Je monte sur son dos. + +_Caroline:_--Est-ce que tu couches avec elle? + +_L'enfant:_ souriant.--Oh non! je serais trop mal. + +_Caroline:_--Mais où couche-t-elle donc? N'a-t-elle pas un lit? + +L'enfant se mit à rire et dit: + +--Oh non! elle couche sur la paille. + +--Que veut dire tout cela? dit Ernest. Demandons-lui de nous mener dans +sa maison, nous verrons sa nourrice; elle nous expliquera ce qu'il veut +dire. + +--J'avoue que je n'y comprends rien, dit Antoine. + +_Caroline:_--Peux-tu retourner chez toi, mon petit? + +_L'enfant:_--Oui, mais pas tout seul; j'ai peur des hommes noirs; il y +en a plein la chambre de grand'mère. + +_Caroline:_--Nous irons tous avec toi; montre-nous par où il faut aller. + +Caroline remonta sur son âne, et prit le petit garçon sur ses genoux. Il +lui indiqua le chemin, et, cinq minutes après, nous arrivâmes tous à la +cabane de la mère Thibaut, qui était morte de la veille et enterrée du +matin. L'enfant courut à la maison et appela: «Nourrice, nourrice!» +Aussitôt une chèvre bondit hors de l'écurie restée ouverte, courut à +l'enfant et témoigna sa joie de le revoir par mille sauts et caresses. +L'enfant l'embrassait aussi; puis il dit: «Téter, nourrice». La chèvre +se coucha aussitôt par terre; le petit garçon s'étendit près d'elle et +se mit à téter comme s'il n'avait ni bu ni mangé. + +--Voilà la nourrice expliquée, dit enfin Ernest. Que ferons-nous de cet +enfant? + +--Nous n'avons rien à en faire, dit Antoine qu'à le laisser là avec sa +chèvre. + +Les enfants se récrièrent tous avec indignation. + +_Caroline:_--Ce serait abominable d'abandonner ce pauvre petit; il +mourrait peut-être bientôt, faute de soins. + +_Antoine:_--Que veux-tu en faire? Vas-tu l'emmener chez toi? + +_Caroline:_--Certainement; je prierai maman de faire demander qui il +est, s'il a des parents, et, en attendant, de le garder à la maison. + +_Antoine:_--Et notre partie d'âne? Nous allons donc tous rentrer? + +_Caroline:_--Mais non, Ernest aura la complaisance de m'accompagner. +Continuez,! vous autres, votre promenade; vous êtes encore quatre, vous +pouvez bien vous passer de moi et d'Ernest. + +--Au fait, elle a raison, dit Antoine; remontons à âne et continuons +notre promenade. + +Et ils partirent, laissant la bonne Caroline avec son cousin Ernest. + +«Comme c'est heureux qu'on ne m'ait pas écoutée et qu'on ait voulu me +taquiner en passant si près du cimetière, dit Caroline: sans cela je +n'aurais pas entendu pleurer ce pauvre enfant et il aurait passé la nuit +entière sur la terre froide et humide!» + +C'était moi qu'Ernest montait. Je compris, avec mon intelligence +accoutumée, qu'il fallait arriver le plus promptement possible au +château. Je me mis donc à galoper, mon camarade me suivit, et nous +arrivâmes en une demi-heure. On fut d'abord effrayé de notre retour si +prompt. Caroline raconta ce qui leur était arrivé avec l'enfant. Sa +maman ne savait trop qu'en faire, lorsque la femme du garde offrit de +l'élever avec son fils, qui était du même âge. La maman accepta son +offre. Elle fit demander au village le nom du petit garçon et ce +qu'étaient devenus ses parents. On apprit que le père était mort l'année +d'avant, la mère depuis six mois; l'enfant était resté avec une vieille +grand'mère méchante et avare, qui était morte la veille. Personne +n'avait pensé à l'enfant, et il avait suivi le cercueil jusqu'au +cimetière; du reste, la grand'mère avait du bien, l'enfant n'était pas +pauvre. + +On fit venir la bonne chèvre chez le garde, qui éleva l'enfant et en fit +un bon petit sujet. Je le connais, il s'appelle Jean Thibaut: il ne fait +jamais de mal aux animaux, ce qui prouve son bon coeur; et il m'aime +beaucoup, ce qui prouve son esprit. + + + +VI + +LA CACHETTE + +J'étais heureux, je l'ai déjà dit; mon bonheur devait bientôt finir. +Le père de Georget était soldat; il revint dans son pays, rapporta de +l'argent, que lui avait laissé en mourant son capitaine, et la croix, +qui lui avait donnée son général. Il acheta une maison à Mamers, emmena +son petit garçon et sa vieille mère, et me vendit à un voisin qui avait +une petite ferme. Je fus triste de quitter ma bonne vieille maîtresse et +mon petit maître Georget; tous deux avaient toujours été bons pour moi, +et j'avais bien rempli tous mes devoirs. + +Mon nouveau maître n'était pas mauvais, mais il avait la sotte manie +de vouloir faire travailler tout le monde, et moi comme les autres. +Il m'attelait à une petite charrette, et il me faisait charrier de +la terre, du fumier, des pommes, du bois. Je commençais à devenir +paresseux; je n'aimais pas à être attelé, et je n'aimais pas surtout le +jour du marché. On ne me chargeait pas trop et l'on ne me battait pas, +mais il fallait ce jour-là rester sans manger depuis le matin jusqu'à +trois ou quatre heures de l'après-midi. Quand la chaleur était forte, +j'avais soif à mourir, et il fallait attendre que tout fût vendu, que +mon maître eût reçu son argent, qu'il eût dit bonjour aux amis, qui lui +faisaient boire la goutte. + +Je n'étais pas très bon alors; je voulais qu'on me traitât avec amitié, +sans quoi je cherchais à me venger. Voici ce que j'imaginai un jour; +vous verrez que les ânes ne sont pas bêtes; mais vous verrez aussi que +je devenais mauvais. + +Le jour du marché, on se levait de meilleure heure que de coutume à la +ferme; on cueillait les légumes, on battait le beurre, on ramassait les +oeufs. Je couchais pendant l'été dans une grande prairie. Je voyais et +j'entendais ces préparatifs, et je savais qu'à dix heures du matin on +devait venir me chercher pour m'atteler à la petite charrette, remplie +de tout ce qu'on voulait vendre. J'ai déjà dit que ce marché m'ennuyait +et me fatiguait. J'avais remarqué dans la prairie un grand fossé rempli +de ronces et d'épines; je pensai que je pourrais m'y cacher, de manière +qu'on ne pût me trouver au moment du départ. Le jour du marché, quand je +vis commencer les allées et venues des gens de la ferme, je descendis +tout doucement dans le fossé, et je m'y enfonçai si bien qu'il était +impossible de m'apercevoir. J'étais là depuis une heure, blotti dans les +ronces et les épines, lorsque j'entendis le garçon m'appeler, en courant +de tous côtés, puis retourner à la ferme. Il avait sans doute appris au +maître que j'étais disparu, car peu d'instants après j'entendis la voix +du fermier lui-même appeler sa femme et tous les gens de la ferme pour +me chercher. + +--Il aura sans doute passé au travers de la haie, disait l'un. + +--Par où veux-tu qu'il ait passé? Il n'y a de brèche nulle part, +répondit l'autre. + +--On aura laissé la barrière ouverte, dit le maître. Courez dans les +champs, garçons, il ne doit pas être loin; allez vite et ramenez-le, car +le temps passe, et nous arriverons trop tard. + +Les voilà tous partis dans les champs, dans les bois, à courir, à +m'appeler. Je riais tout bas dans mon trou, et je n'avais garde de me +montrer. Les pauvres gens revinrent essoufflés, haletants; pendant une +heure ils avaient cherché partout. Le maître jura après moi, dit qu'on +m'avait sans doute volé, que j'étais bien bête de m'être laisse prendre, +fit atteler un de ses chevaux à la charrette et partit de fort mauvaise +humeur. Quand je vis que chacun était retourné à son ouvrage, que +personne ne pouvait me voir, je passai la tête avec précaution hors de +ma cachette, je regardai autour de moi, et, me voyant seul, je sortis +tout à fait; je courus à l'autre bout de la prairie, pour qu'on ne pût +deviner où j'avais été, et je me mis à braire de toutes mes forces. + +A ce bruit, les gens de la ferme accoururent. + +--Tiens, le voilà revenu! s'écria le berger. + +--D'où vient-il donc? dit la maîtresse. + +--Par où a-t-il passé? reprit le charretier. + +Dans ma joie d'avoir évité le marché, je courus à eux. Ils me reçurent +très bien, me caressèrent, me dirent que j'étais une bonne bête de +m'être sauvé d'entre les mains des gens qui m'avaient volé, et me firent +tant de compliments que j'en fus honteux, car je sentais bien que je +méritais le bâton bien plus que des caresses. On me laissa paître +tranquillement, et j'aurais passé une journée charmante, si je ne +m'étals pas senti troublé par ma conscience, qui me reprochait d'avoir +attrapé mes pauvres maîtres. + +Quand le fermier revint et qu'il apprit mon retour, il fut bien content, +mais aussi bien surpris. Le lendemain, il fit le tour de la prairie, et +boucha avec soin tous les trous de la haie qui l'entourait. + +«Il sera bien fin s'il s'échappe encore, dit-il en finissant. J'ai +bouché avec des épines et des piquets jusqu'aux plus petites brèches; il +n'y a pas de quoi donner passage à un chat.» + +La semaine se passa tranquillement; on ne pensait plus à mon aventure. +Mais au marché suivant je recommençai mon méchant tour, et je me cachai +dans ce fossé qui m'évitait une si grande fatigue et un si grand ennui. +On me chercha comme la dernière fois, on s'étonna plus encore, et l'on +crut qu'un habile voleur m'avait enlevé en me faisant passer par la +barrière. + +«Cette fois, dit tristement mon maître, il est définitivement perdu. +Il ne pourra pas s'échapper une seconde fois, et quand même il +s'échapperait, il ne pourra rentrer; j'ai trop bien bouché toutes les +brèches de la haie.» + +Et il partit en soupirant; ce fut encore un des chevaux qui me remplaça +à la charrette. De même que la semaine précédente je sortis de ma +cachette quand tout le monde fut parti; mais je trouvai plus prudent de +ne pas annoncer mon retour en faisant _hi! han!_ comme l'autre fois. + +Quand on me trouva mangeant tranquillement l'herbe dans la prairie. +et quand mon maître apprit que j'étais revenu peu de temps après son +départ, je vis qu'on soupçonnait quelque tour de ma façon; personne ne +me fit de compliments, on me regardait d'un air méfiant, et je m'aperçus +bien que j'étais surveillé plus que par le passé. Je me moquai d'eux, et +je me dis en moi-même: + +«Mes bons amis, vous serez bien fins si vous découvrez le tour que je +vous joue; je suis plus fin que vous, et je vous attraperai encore et +toujours.» + +Je me cachai donc une troisième fois, bien content de ma finesse. Mais +j'étais à peine blotti dans mon fossé, quand j'entendis l'aboiement +formidable du gros chien de garde, et la voix de mon maître qui disait: + +«Attrape-le, _Garde à vous_, hardi, hardi! descends dans le fossé, +mords-lui les jarrets, amène-le! bravo! mon chien; attrape, _Garde à +vous!_» + +_Garde à vous_ s'était en effet élancé dans le trou, il me mordait les +jarrets, le ventre; il m'aurait dévoré si je ne m'étais décidé à sauter +hors du fossé; j'allais courir vers la haie et chercher à m'y frayer un +passage, quand le fermier, qui m'attendait, me lança un noeud coulant et +m'arrêta tout court. Il s'était armé d'un fouet, qu'il me fit rudement +sentir; le chien continuait à me mordre, le maître me battait; je me +repentais amèrement de ma paresse. Enfin le fermier renvoya _Garde à +vous_, cessa de me battre, détacha le noeud coulant, me passa un licou, +et m'emmena tout penaud et tout meurtri pour m'atteler à la charrette +qui m'attendait. + +Je sus depuis qu'un des enfants était resté sur la route, près de la +barrière, pour m'ouvrir si je revenais; il m'avait aperçu sortant du +fossé, et il l'avait dit à son père. Le petit traître! + +Je lui en voulus de ce que j'appelais une méchanceté, jusqu'à ce que mes +malheurs et mon expérience m'eussent rendu meilleur. + +Depuis ce jour on fut bien plus sévère pour moi; on voulut m'enfermer, +mais j'avais trouvé moyen d'ouvrir toutes les barrières avec mes +dents; si c'était un loquet, je le levais; si c'était un bouton, je le +tournais; si c'était un verrou, je le poussais. J'entrais partout, je +sortais de partout. Le fermier jurait, grondait, me battait: il devenait +méchant pour moi, et moi, je l'étais de plus en plus pour lui. Je me +sentais malheureux par ma faute; je comparais ma vie misérable avec +celle que je menais autrefois chez ces mêmes maîtres; mais, au lieu de +me corriger, je devenais de plus en plus entêté et méchant. Un jour, +j'entrai dans le potager, je mangeai toute la salade; un autre jour, je +jetai par terre son petit garçon, qui m'avait dénoncé; une autre fois, +je bus un baquet de crème qu'on avait mis dehors pour battre du beurre. +J'écrasais leurs poulets, leurs petits dindons, je mordais leurs +cochons; enfin je devins si méchant, que la maîtresse demanda à son mari +de me vendre à la foire de Mamers, qui devait avoir lieu dans quinze +jours. J'étais devenu maigre et misérable à force de coups et de +mauvaise nourriture. On voulut, pour me mieux vendre, me mettre en bon +état, comme disent les fermiers. On défendit aux gens de la ferme et aux +enfants de me maltraiter; on ne me fit plus travailler, on me nourrit +très bien: je fus très heureux pendant ces quinze jours. Mon maître me +mena à la foire et me vendit cent francs. En le quittant, j'aurais bien +voulu lui donner un bon coup de dent, mais je craignis de faire prendre +mauvaise opinion de moi à mes nouveaux maîtres, et je me contentai de +lui tourner le dos avec un geste de mépris. + + + +VII + +LE MEDAILLON + +J'avais été acheté par un monsieur et une dame qui avaient une fille +de douze ans toujours souffrante, et qui s'ennuyait. Elle vivait à la +campagne et seule, car elle n'avait pas d'amies de son âge. Son père ne +s'occupait pas d'elle; sa maman l'aimait assez, mais elle ne pouvait +souffrir de lui voir aimer personne, pas même des bêtes. Pourtant, +comme le médecin avait ordonné de la distraction, elle pensa que des +promenades à âne l'amuseraient suffisamment. Ma petite maîtresse +s'appelait Pauline; elle était triste et souvent malade; très douce, +très bonne et très jolie. Tous les jours elle me montait; je la menais +promener dans les jolis chemins et les jolis petits bois que je +connaissais. Dans le commencement, un domestique ou une femme de chambre +l'accompagnait; mais quand on vit combien j'étais doux, bon et soigneux +pour ma petite maîtresse, on la laissa aller seule. Elle m'appela +Cadichon: ce nom m'est resté. + +«Va te promener avec Cadichon, lui disait son père: avec un âne comme +celui-là, il n'y a pas de danger; il a autant d'esprit qu'on homme, et +il saura toujours te ramener à la maison.» + +Nous sortions donc ensemble. Quand elle était fatiguée de marcher, je +me rangeais contre une butte de terre, ou bien descendais dans un petit +fossé pour qu'elle pût monter facilement sur mon dos. Je la menais près +des noisetiers chargés de noisettes; je m'arrêtais pour la laisser en +cueillir à son aise. Ma petite maîtresse m'aimait beaucoup; elle me +soignait, me caressait. Quand il faisait mauvais et que nous ne pouvions +pas sortir, elle venait me voir dans mon écurie; elle m'apportait du +pain, de l'herbe fraîche, des feuilles de salade, des carottes; elle me +parlait, croyant que je ne la comprenais pas; elle me contait ses petis +chagrins, quelquefois elle pleurait. + +«Oh! mon pauvre Cadichon, disait-elle; tu es un âne, et tu ne peux me +comprendre; et pourtant tu es mon seul ami; car à toi seul je puis dire +tout ce que je pense. Maman m'aime, mais elle est jalouse; elle veut que +je n'aime qu'elle; je ne connais personne de mon âge, et je m'ennuie.» + +Et Pauline pleurait et me caressait. Je l'aimais aussi, et je la +plaignais, cette pauvre petite. Quand elle était près de moi, j'avais +soin de ne pas bouger, de peur de la blesser avec mes pieds. + +Un jour, je vis Pauline accourir vers moi toute joyeuse. + +«Cadichon, Cadichon, s'écria-t-elle, maman m'a donné un médaillon de +ses cheveux; je veux y ajouter des tiens, car tu es aussi mon ami; je +t'aime, et j'aurai ainsi les cheveux de ceux que j'aime le plus au +monde.» + +En effet, Pauline coupa du poil à ma crinière, ouvrit son médaillon, et +les mêla avec les cheveux de sa maman. + +J'étais heureux de voir combien Pauline m'aimait; j'étais fier de voir +mes poils dans un médaillon, mais je dois avouer qu'ils ne faisaient pas +un joli effet; gris, durs, épais, ils faisaient paraître les cheveux de +la maman rudes et affreux. Pauline ne le voyait pas; elle tournait dans +tous les sens et admirait son médaillon, lorsque la maman entra. + +--Qu'est-ce que tu regardes là? lui dit-elle. + +--C'est mon médaillon, maman, répondit Pauline en le cachant à moitié. + +_La maman:_--Pourquoi l'as-tu apporté ici. + +_Pauline:_--Pour le faire voir à Cadichon. + +_La maman:_--Quelle sottise! En vérité, Pauline, tu perds la tête avec +ton Cadichon! Comme s'il pouvait comprendre ce que c'est qu'un médaillon +de cheveux. + +_Pauline:_--Je vous assure, maman, qu'il comprend très bien; il m'a +léché la main quand ... quand ... + +Pauline rougit et se tut. + +_La maman:_--Eh bien! pourquoi n'achèves-tu pas? A quel propos Cadichon +t'a-t-il léché la main? + +_Pauline:_ embarrassée.--Maman, j'aime mieux ne pas vous le dire; j'ai +peur que vous ne me grondiez. + +_La maman:_ avec vivacité.--Qu'est-ce donc? Voyons; parle. Quelle bêtise +as-tu faite encore? + +_Pauline:_--Ce n'est pas une bêtise, maman, au contraire. + +_La maman:_--Alors, de quoi as-tu peur? Je parie que tu as donné à +Cadichon de l'avoine à le rendre malade. + +_Pauline:_--Non, je ne lui ai rien donné, au contraire. + +_La maman:_--Comment, au contraire! Ecoute, Pauline, tu m'impatientes; +je veux que tu me dises ce que tu as fait, et pourquoi tu m'as quittée +depuis près d'une heure. + +En effet, l'arrangement de mes poils avait été très long; il avait fallu +enlever le papier collé derrière le médaillon, ôter le verre, placer les +poils et recoller le tout. + +Pauline hésita encore un instant; puis elle dit bien bas et en hésitant +bien fort: + +--J'ai coupé des poils de Cadichon pour... + +_La maman:_ avec impatience.--Pour? Eh bien! achève donc! Pour quoi +faire? + +_Pauline:_ très bas.--Pour mettre dans le médaillon. + +_La maman:_ avec colère.--Dans quel médaillon? + +_Pauline:_--Dans celui que vous m'avez donné. + +_La maman:_ de même.--Celui que je t'ai donné avec mes cheveux! Et +qu'as-tu fait de mes cheveux? + +--Ils y sont toujours; les voilà, répondit la pauvre Pauline en +présentant le médaillon. + +--Mes cheveux mêlés avec les poils de l'âne! s'écria la maman avec +emportement. Ah! c'est trop fort! Vous ne méritez pas, mademoiselle, le +présent que je vous ai fait. Me mettre au rang d'un âne! Témoigner à un +âne la même tendresse qu'à moi! + +Et, arrachant le médaillon des mains de la malheureuse Pauline +stupéfaite, elle le lança à terre, piétina dessus et le brisa en mille +morceaux. Puis, sans regarder sa fille, elle sortit de l'écurie en +fermant la porte avec violence. + +Pauline, surprise, effrayée de cette colère subite, resta un moment +immobile. Elle ne tarda pas à éclater en sanglots, et, se jetant à mon +cou, elle me dit: + +«Cadichon, Cadichon, tu vois comme on me traite! On ne veut pas que je +t'aime, mais je t'aimerai malgré eux et plus qu'eux, parce que toi tu es +bon, tu ne me grondes jamais; tu ne me causes jamais aucun chagrin, +et tu cherches à m'amuser dans nos promenades. Hélas! Cadichon, quel +malheur que tu ne puisses ni me comprendre ni me parler! Que de choses +je te dirais!» + +Pauline se tut: et elle se jeta par terre et continua à pleurer +doucement. J'étais touché et attristé de son chagrin, mais je ne pouvais +la consoler ni même lui faire savoir que je la comprenais. J'éprouvais +une colère furieuse contre cette mère qui, par bêtise ou par excès de +tendresse pour sa fille, la rendait malheureuse. Si j'avais pu, je lui +aurais fait comprendre le chagrin qu'elle causait à Pauline, le mal +qu'elle faisait à cette santé si délicate, mais je ne pouvais parler, +et je regardais avec tristesse couler les larmes de Pauline. Un quart +d'heure à peine s'était écoulé depuis le départ de la maman, lorsqu'une +femme de chambre ouvrit la porte, appela Pauline, et lui dit: + +--Mademoiselle, votre maman vous demande, elle ne veut pas que vous +restiez à l'écurie de Cadichon, ni même que vous y entriez. + +--Cadichon, mon pauvre Cadichon! s'écria Pauline, on ne veut donc plus +que je le voie! + +--Si fait, mademoiselle, mais seulement quand vous irez en promenade; +votre maman dit que votre place est au salon et pas à l'écurie. + +Pauline ne répliqua pas, elle savait que sa maman voulait être obéie; +elle m'embrassa une dernière fois; je sentis couler ses larmes sur mon +cou. Elle sortit et ne rentra plus. Depuis ce temps, Pauline devint plus +triste et plus souffrante; elle toussait; je la voyais pâlir et maigrir. +Le mauvais temps rendait nos promenades plus rares et moins longues. +Quand on m'amenait devant le perron du château, Pauline montait sur mon +dos sans me parler; mais, quand nous étions hors de vue, elle sautait à +terre, me caressait, et me racontait ses chagrins de tous les jours pour +soulager son coeur, et pensant que je ne pouvais la comprendre. C'est +ainsi que j'appris que sa maman était restée de mauvaise humeur et +maussade depuis l'aventure du médaillon; que Pauline s'ennuyait et +s'attristait plus que jamais, et que la maladie dont elle souffrait +devenait tous les jours plus grave. + + + +VIII + +L'INCENDIE + +Un soir que je commençais à m'endormir, je fus réveillé par des cris: +_Au feu!_ Inquiet, effrayé, je cherchai à me débarrasser de la courroie +qui me retenait; mais, j'eus beau tirer, me rouler à terre, la maudite +courroie ne cassait pas. J'eus enfin l'heureuse idée de la couper avec +mes dents: j'y parvins après quelques efforts. La lueur de l'incendie +éclairait ma pauvre écurie; les cris, le bruit augmentaient; j'entendais +les lamentations des domestiques, le craquement des murs, des planchers +qui s'écroulaient, le ronflement des flammes; la fumée pénétrait déjà +dans mon écurie, et personne ne songeait à moi; personne n'avait la +charitable pensée d'ouvrir seulement ma porte pour me faire échapper. +Les flammes augmentaient de violence; je sentais une chaleur incommode +qui commençait à me suffoquer. + +«C'est fini, me dis-je, je suis condamné à brûler vif; quelle mort +affreuse! Oh! Pauline! ma chère maîtresse! vous avez oublié votre pauvre +Cadichon.» + +A peine avais-je, non pas prononcé, mais pensé ces paroles, que ma porte +s'ouvrit avec violence, et j'entendis la voix terrifiée de Pauline qui +m'appelait. Heureux d'être sauvé, je m'élançai vers elle et nous allions +passer la porte, lorsqu'un craquement épouvantable nous fit reculer. Un +bâtiment en face de mon écurie s'était écroulé; ses débris bouchaient +tout passage: ma pauvre maîtresse devait périr pour avoir voulu me +délivrer. La fumée, la poussière de l'éboulement et la chaleur nous +suffoquaient. Pauline se laissa tomber près de moi. Je pris subitement +un parti dangereux, mais qui seul pouvait nous sauver. Je saisis avec +mes dents la robe de ma petite maîtresse presque évanouie, et je +m'élançai à travers les poutres enflammées qui couvraient la terre. +J'eus le bonheur de tout traverser sans que sa robe prît feu; je +m'arrêtai pour voir de quel côté je devais me diriger, tout brûlait +autour de nous. Désespéré, découragé, j'allais poser à terre Pauline +complètement évanouie, lorsque j'aperçus une cave ouverte; je m'y +précipitai, sachant bien que nous serions en sûreté dans les caves +voûtées du château. Je déposai Pauline près d'un baquet plein d'eau afin +qu'elle pût s'en mouiller le front et les tempes en revenant à elle, ce +qui ne tarda pas à arriver. Quand elle se vit sauvée et à l'abri de +tout danger, elle se jeta à genoux, et fit une prière touchante pour +remercier Dieu de l'avoir préservée d'un si terrible danger. Ensuite +elle me remercia avec une tendresse et une reconnaissance qui +m'attendrirent. Elle but quelques gorgées de l'eau du baquet et écouta. +Le feu continuait ses ravages, tout brûlait; on entendait encore +quelques cris, mais vaguement, et sans pouvoir reconnaître les voix. + +«Pauvre maman et pauvre papa! dit Pauline, ils doivent croire que +j'ai péri en leur désobéissant, en allant à la recherche de Cadichon. +Maintenant il faut attendre que le feu soit éteint. Nous passerons sans +doute la nuit dans la cave. Bon Cadichon, ajouta-t-elle, c'est grâce à +toi que je vis.» + +Elle ne parla plus; elle s'était assise sur une caisse renversée, et je +vis qu'elle dormait. Sa tête était appuyée sur un tonneau vide. Je me +sentais fatigué, et j'avais soif. Je bus l'eau du baquet; je m'étendis +près de la porte, et je ne tardai pas à m'endormir de mon côté. + +Je me réveillai au petit jour. Pauline dormait encore. Je me levai +doucement; j'allai à la porte, que j'entr'ouvris; tout était brûlé et +tout était éteint; on pouvait facilement enjamber les décombres et +arriver en dehors de la cour du château. Je fis un léger _hi! han!_ pour +éveiller ma maîtresse. En effet, elle ouvrit les yeux, et, me voyant +près de la porte, elle y courut et regarda autour d'elle. + +«Tout brûlé! dit-elle tristement. Tout perdu! Je ne verrai plus le +château, je serai morte avant qu'il soit rebâti, je le sens; je suis +faible et malade, très malade, quoi qu'en dise maman.... + +«Viens, mon Cadichon, continua-t-elle après être restée quelques +instants pensive et immobile; viens, sortons maintenant; il faut que je +trouve maman et papa pour les rassurer. Ils me croient morte!» + +Elle franchit légèrement les pierres tombées, les murs écroulés, les +poutres encore fumantes. Je la suivais; nous arrivâmes bientôt sur +l'herbe; là elle monta sur mon dos, et je me dirigeai vers le village. +Nous ne tardâmes pas à trouver la maison où s'étaient réfugiés les +parents de Pauline; croyant leur fille perdue, ils étaient dans un grand +chagrin. + +Quand ils l'aperçurent, ils poussèrent un cri de joie et s'élancèrent +vers elle. Elle leur raconta avec quelle intelligence et quel courage je +l'avais sauvée. + +Au lieu de courir à moi, me remercier, me caresser, la mère me regarda +d'un oeil indifférent; le père ne me regarda pas du tout. + +--C'est grâce à lui que tu as manqué de périr, ma pauvre enfant, dit la +mère. Si tu n'avais pas eu la folle pensée d'aller ouvrir son écurie et +le détacher, nous n'aurions pas passé une nuit de désolation, ton père +et moi. + +--Mais, reprit vivement Pauline, c'est lui qui m'a.... + +--Tais-toi, tais-toi, dit la mère en l'interrompant; ne me parle plus de +cet animal que je déteste, et qui a manqué causer ta mort. + +Pauline soupira, me regarda avec douleur et se tut. + +Depuis ce jour, je ne l'ai plus revue. La frayeur que lui avait causée +l'incendie, la fatigue d'une nuit passée sans se coucher, et surtout le +froid de la cave, augmentèrent le mal qui la faisait souffrir depuis +longtemps. La fièvre la prit dans la journée et ne la quitta plus. On la +mit dans un lit dont elle ne devait pas se relever. Le refroidissement +de la nuit précédente acheva ce que la tristesse et l'ennui avaient +commencé; sa poitrine, déjà malade, s'engagea tout à fait; elle mourut +au bout d'un mois ne regrettant pas la vie, ne craignant pas la mort. +Elle parlait souvent de moi, et m'appelait dans son délire. Personne +ne s'occupa de moi; je mangeais ce que je trouvais, je couchais dehors +malgré le froid et la pluie. Quand je vis sortir de la maison le +cercueil qui emportait le corps de ma pauvre petite maîtresse, je fus +saisi de douleur, je quittai le pays et je n'y suis jamais revenu +depuis. + + + +IX + +LA COURSE D'ANES + +Je vivais misérablement à cause de la saison; j'avais choisi pour +demeurer une forêt, où je trouvais à peine ce qu'il fallait pour +m'empêcher de mourir de faim et de soif. Quand le froid faisait geler +les ruisseaux, je mangeais de la neige; pour toute nourriture je +broutais des chardons et je couchais sous les sapins. Je comparais ma +triste existence avec celle que j'avais menée chez mon maître Georget et +même chez le fermier auquel on m'avait vendu; j'y avais été heureux tant +que je ne m'étais pas laissé aller à la paresse, à la méchanceté, à la +vengeance; mais je n'avais aucun moyen de sortir de cet état misérable, +car je voulais rester libre et maître de mes actions. J'allais +quelquefois aux environs d'un village situé près de la forêt, pour +savoir ce que se passait dans le monde. Un jour, c'était au printemps, +le beau temps était revenu, je fus surpris de voir un mouvement +extraordinaire; le village avait pris un air de fête; on marchait par +bandes; chacun avait ses beaux habits des dimanches, et, ce qui m'étonna +plus encore, tous les ânes du pays y étaient rassemblés. Chaque âne +avait un maître que le tenait par la bride; ils étaient tous peignés, +brossés; plusieurs avaient des fleurs sur la tête, autour du cou, et +aucun n'avait ni bât ni selle. + +«C'est singulier! pensai-je. Il n'y a pourtant pas de foire aujourd'hui. +Que peuvent faire ici tous mes camarades, nettoyés, pomponnés? Et comme +ils sont dodus! On les a bien nourris cet hiver.» + +En achevant ces mots, je me regardai; je vis mon dos, mon ventre, ma +croupe, maigres, mal peignés, les poils hérissés, mais je me sentais +fort et vigoureux. + +«J'aime mieux, pensai-je, être laid, mais leste et bien portant; +mes camarades, que je vois si beaux, si gras, si bien soignés, ne +supporteraient pas les fatigues et les privations que j'ai endurées tout +l'hiver.» + +Je m'approchai pour savoir ce que voulait dire cette réunion d'ânes, +lorsqu'un des jeunes garçons qui les tenaient m'aperçut et se mit à +rire. + +--Tiens! s'écria-t-il; voyez donc, camarades, le bel âne qui nous +arrive. Est-il bien peigné! + +--Et bien soigné, et bien nourri! s'écria un autre. Vient-il pour la +course? + +--Ah! s'il y tient, faudra le laisser courir, dit un troisième; il n'y a +pas de danger qu'il gagne le prix. + +Un rire général accueillit ces paroles. J'étais contrarié, mécontent des +plaisanteries bêtes de ces garçons, pourtant j'appris qu'il s'agissait +d'une course. Mais quand, comment devait-elle se faire? C'est ce que je +voulais savoir, et je continuai à écouter et à faire semblant de ne rien +comprendre de ce qu'ils disaient. + +--Va-t-on bientôt partir? demanda un des jeunes gens. + +--Je n'en sais rien, on attend le maire. + +--Où allez-vous faire courir vos ânes? dit une bonne femme qui arrivait. + +_Jeannot:_--Dans la grande prairie du moulin, mère Tranchet. + +_Mère Tranchet:_--Combien êtes-vous d'ânes ici présents? + +_Jeannot:_--Nous sommes seize sans vous compter, mère Tranchet. + +Un nouveau rire accueillit cette plaisanterie. + +_Mère Tranchet:_ riant.--Tiens, t'es un malin, toi. Et que doit gagner +le premier arrivé? + +_Jeannot:_--D'abord l'honneur, et puis une montre d'argent. + +_Mère Tranchet:_--Je serais bien aise d'être une bourrique pour gagner +la montre; je n'ai jamais eu de quoi en avoir une. + +_Jeannot:_--Ah bien! si vous aviez amené un bourri, vous auriez couru la +chance. + +Et tous de rire de plus belle. + +_Mère Tranchet:_--Où veux-tu que je prenne un bourri? Est-ce que j'ai +jamais eu de quoi en nourrir et de quoi en payer un? + +Cette bonne femme me plaisait; elle avait l'air bonne et gaie: j'eus +l'idée de lui faire gagner la montre. J'étais bien habitué à courir; +tous les jours dans la forêt je faisais de longues courses pour me +réchauffer, et j'avais eu jadis la réputation de courir aussi vite et +aussi longtemps qu'un cheval. + +«Voyons, me dis-je, essayons; si je perds, je n'y perdrai rien; si je +gagne, je ferai gagner une montre à la mère Tranchet, qui en a bonne +envie.» + +Je partis au petit trot, et j'allai me placer à côté du dernier âne; je +pris un air et je me mis à braire avec vigueur. + +--Holà, holà! l'ami, s'écria André, vas-tu finir ta musique? Décampe, +bourri, tu n'as pas de maître, tu es trop mal peigné, tu ne peux pas +courir. + +Je me tus, mais je ne bougeai pas de ma place. Les uns riaient, les +autres se fâchaient; on commençait à se quereller lorsque la mère +Tranchet s'écria: + +--S'il n'a pas de maître, il va avoir une maîtresse; je le reconnais +maintenant. C'est Cadichon, l'âne de c'te pauvre mam'selle Pauline; ils +l'ont chassé quand la petite ne s'est plus trouvée là pour le protéger, +et je crois bien qu'il a vécu tout l'hiver dans la forêt, car personne +ne l'a revu depuis. Je le prends donc aujourd'hui à mon service; il va +courir pour moi. + +--Tiens, c'est Cadichon! s'écria-t-on de tous côtés, j'en ai entendu +parler de ce fameux Cadichon. + +_Jeannot:_--Mais, si vous faites courir pour vous, mère Tranchet, il +faut tout de même déposer dans le sac du maire une pièce blanche de +cinquante centimes. + +_Mère Tranchet:_--Qu'à cela ne tienne, mes enfants. Voici ma pièce, +ajouta-t-elle en dénouant un coin de son mouchoir; mais ... faut pas +m'en demander d'autres, car je n'en ai pas beaucoup. + +_Jeannot:_--Ah bien! si vous gagnez, vous n'en manquerez pas, car tout +le village a mis au sac: il y a plus de cent francs. + +J'approchai de la mère Tranchet, et je fis une pirouette, un saut, +une ruade d'un air si délibéré que les jeunes garçons commencèrent à +craindre de me voir gagner le prix. + +--Ecoute, Jeannot, dit André tout bas, tu as eu tort de laisser la mère +Tranchet mettre au sac. La voilà maintenant qui a le droit de faire +courir Cadichon, et il m'a l'air alerte et disposé à nous souffler la +montre et l'argent. + +_Jeannot:_--Ah bah! que t'es nigaud! Tu ne vois donc pas la figure qu'il +a, ce pauvre Cadichon! Il va nous faire rire; il n'ira pas loin, va. + +_André:_--Je n'en sais rien. Si je lui présentais de l'avoine pour le +faire partir? + +_Jeannot:_--Et les dix sous de la mère Tranchet, donc? + +_André:_--Et bien, l'âne parti, on les lui rendrait. + +_Jeannot:_--Au fait, Cadichon n'est pas plus à elle qu'à moi ou à toi. +Va chercher un picotin, et tâche de le faire partir sans que la mère +Tranchet s'en aperçoive. + +J'avais tout entendu et tout compris; aussi, quand André revint avec +un picotin d'avoine dans son tablier, au lieu d'aller à lui, je me +rapprochai de la mère Tranchet, qui causait avec des amis. André me +suivit; Jeannot me prit par les oreilles et me fit tourner la tête, +croyant que je ne voyais pas l'avoine. Je ne bougeai pas davantage +malgré l'envie que j'avais d'y goûter. Jeannot commença à me tirer, +André à me pousser, et moi je mis à braire de ma plus belle voix. La +mère Tranchet se retourna et vit la manoeuvre d'André et de Jeannot. + +--Ce n'est pas bien ce que vous faites là, mes garçons. Puisque vous +m'avez fait mettre ma pauvre pièce blanche au sac de course, faut pas +m'enlever Cadichon. Vous avez peur de lui, à ce qu'il me semble. + +_André:_--Peur! d'un sale bourri comme ça? Ah! pour ça non, nous n'avons +pas peur. + +_Mère Tranchet:_--Et pourquoi que vous le tiriez pour l'emmener? + +_André:_--C'était pour lui donner un picotin. + +_Mère Tranchet:_ d'un air moqueur.--C'est différent! c'est gentil, ça. +Versez-lui ça par terre, qu'il mange à son aise. Et moi qui croyais que +vous vouliez lui donner un picotin de malice! Voyez pourtant comme on se +trompe. + +André et Jeannot étaient honteux et mécontents, mais ils n'osaient pas +le faire voir. Leurs camarades riaient de les voir attrapés; la mère +Tranchet se frottait les mains, et moi j'étais enchanté. Je mangeais +mon avoine avec avidité, je sentais que je prenais des forces en la +mangeant; j'étais content de la mère Tranchet, et, quand j'eus tout +avalé, je devins impatient de partir. Enfin il se fit un grand tumulte; +le maire venait donner l'ordre de placer les ânes. On les rangea tous +en ligne; je me mis modestement le dernier. Quand je parus seul, chacun +demanda qui j'étais, à qui j'appartenais. + +--A personne, dit André. + +--A moi! cria la mère Tranchet. + +_Le maire_:--Il fallait mettre au sac de course, mère Tranchet. + +_Mère Tranchet_:--J'y ai mis, monsieur le maire. + +--Bon, inscrivez la mère Tranchet, dit le maire. + +--C'est déjà fait, monsieur le maire, répondit le greffier. + +--C'est bien, reprit le maire. Tout est-il prêt? Un, deux, trois! +Partez! + +Les garçons qui tenaient les ânes lâchèrent chacun le sien en lui +donnant un grand coup de fouet. Tous partirent. Bien que personne ne +m'eût retenu, j'attendis honnêtement mon tour pour me mettre à courir. +Tous avaient donc un peu d'avance sur moi. Mais ils n'avaient pas fait +cent pas que je les avais rattrapés. Me voici à la tête de la bande, +les devançant sans me donner beaucoup de mal. Les garçons criaient, +faisaient claquer leurs fouets pour exciter leurs ânes. Je me retournais +de temps en temps pour voir leurs mines effarées, pour contempler mon +triomphe et pour rire de leurs efforts. Mes camarades, furieux d'être +distancés par moi, pauvre inconnu à mine piteuse, redoublèrent d'efforts +pour me joindre, me devancer et se barrer le passage les uns aux autres; +j'entendais derrière moi des cris sauvages, des ruades, des coups de +dents; deux fois je fus atteint, presque dépassé par l'âne de Jeannot. +J'aurais dû me servir des mêmes moyens qu'il avait employés pour +devancer mes camarades, mais je dédaignais ces indignes manoeuvres; je +vis pourtant qu'il me fallait ne rien négliger pour ne pas être battu. +D'un élan vigoureux, je dépassai mon rival; au moment même il me saisit +par la queue; la douleur manqua me faire tomber, mais l'honneur de +vaincre me donna le courage de m'arracher à sa dent, en y laissant un +morceau de ma queue. Le désir de la vengeance me donna des ailes. Je +courus avec une telle vitesse, que j'arrivai au but non seulement le +premier, mais laissant au loin derrière moi tous mes rivaux. J'étais +haletant, épuisé, mais heureux et triomphant. J'écoutais avec bonheur +les applaudissements des milliers de spectateurs qui bordaient la +prairie. Je pris un air vainqueur et je revins fièrement au pas jusqu'à +la tribune du maire, qui devait donner le prix. La bonne femme Tranchet +s'avança vers moi, me caressa et me promit une bonne mesure d'avoine. +Elle tendait la main pour recevoir la montre et le sac d'argent que +le maire allait lui remettre, lorsque André et Jeannot accoururent en +criant: + +--Arrêtez, monsieur le maire, arrêtez; ce n'est pas juste, ça. Personne +ne connaît cet âne; il n'appartient pas plus à la mère Tranchet qu'au +premier venu; cet âne ne compte pas, c'est le mien qui est arrivé le +premier avec celui de Jeannot; la montre et le sac doivent être pour +nous. + +--Est-ce que la mère Tranchet n'a pas mis sa pièce au sac de course? + +--Si fait, monsieur le maire, mais.... + +--Quelqu'un s'y est-il opposé quand elle y a mis? + +--Non, monsieur le maire, mais.... + +--Est-ce qu'au moment du départ vous vous y êtes opposés? + +--Non, monsieur le maire, mais.... + +--L'âne de la mère Tranchet a donc bien réellement gagné montre et sac. + +--Monsieur le maire, rassemblez le conseil municipal pour juger la +question; vous n'avez pas le droit tout seul. + +Le maire parut indécis; quand je vis qu'il hésitait, je saisis d'un +mouvement brusque la montre et le sac avec mes dents et je les déposai +dans les mains de la mère Tranchet, qui, inquiète, tremblante, attendait +la décision du maire. + +Cette action intelligente mit les rieurs de notre côté et me valut des +tonnerres d'applaudissements. + +--Voilà la question tranchée par le vainqueur en faveur de la mère +Tranchet, dit le maire en riant. Messieurs du conseil municipal, allons +délibérer à table si j'étais dans mon droit en laissant faire justice +par un âne. Mes amis, ajouta-t-il malicieusement en regardant André et +Jeannot, je crois que le plus âne de nous n'est pas celui de la mère +Tranchet. + +--Bravo! bravo! monsieur le maire, cria-t-on de tous côtés. + +Et tout le monde de rire, excepté André et Jeannot, qui s'en allèrent en +me montrant le poing. + +Et moi donc, étais-je content? Non, mon orgueil se révoltait; je trouvai +que le maire avait été insolent à mon égard en croyant injurier mes +ennemis quand il les avait qualifiés d'ânes. C'était ingrat, c'était +lâche. J'avais eu du courage, de la modération, de la patience, de +l'esprit; et voilà quelle était ma récompense! Après m'avoir insulté, on +m'abandonnait. La mère Tranchet même, dans sa joie d'avoir une montre et +cent trente-cinq francs, oubliait son bienfaiteur, ne pensait plus à sa +promesse de me régaler d'une bonne mesure d'avoine, et partait avec la +foule sans me donner la récompense que j'avais si bien gagnée. + + + +X + +LE BONS MAITRES + +Je restai donc seul dans le pré; j'étais triste, ma queue me faisait +souffrir. Je me demandais si les ânes n'étaient pas meilleurs que les +hommes, lorsque je sentis une main douce me caresser, et une voix douce +me dire: + +«Pauvre âne! on a été méchant pour toi! Viens, pauvre bête, viens chez +grand'mère; elle te fera nourrir et soigner mieux que tes méchants +maîtres. Pauvre âne! comme tu es maigre!» + +Je me retournai; je vis un joli petit garçon de cinq ans; sa soeur, qui +paraissait âgée de trois ans, accourait avec sa bonne. + +_Jeanne_:--Jacques, qu'est-ce que tu dis à ce pauvre âne? + +_Jacques_:--Je lui dis de venir demeurer chez grand'mère: il est tout +seul, pauvre bête! + +_Jeanne_:--Oui, Jacques prends-le; attends, je vais monter à dos. Ma +bonne, ma bonne, à dos de l'âne. + +La bonne mit la petite fille sur mon dos; Jacques voulais me mener, mais +je n'avais pas de brides. + +--Attendez, ma bonne, dit-il, je vais lui attacher mon mouchoir au cou. + +Le petit Jacques essaya, mais j'avais le cou trop gros pour son petit +mouchoir: sa bonne lui donna le sien, qui était encore trop court. + +--Comment faire, ma bonne? dit Jacques prêt à pleurer. + +_La bonne_:--Allons au village demander un licou ou une corde. Viens, ma +petite Jeanne, descends de dessus l'âne. + +_Jeanne_: se cramponnant à mon cou.--Non, je ne veux pas descendre; je +veux rester sur l'âne, je veux qu'il me mène à la maison. + +_La bonne_:--Mais nous n'avons pas de licou pour le faire avancer. Tu +vois bien qu'il ne bouge pas plus qu'un âne de pierre. + +_Jacques_:--Attendez, ma bonne, vous allez voir. D'abord je sais qu'il +s'appelle Cadichon: la mère Tranchet me l'a dit. Je vais le caresser, +l'embrasser, et je crois qu'il me suivra. + +Jacques s'approcha de mon oreille et me dit tout bas, en me caressant: + +--Marche, mon petit Cadichon; je t'en prie, marche. + +La confiance de ce bon petit garçon me toucha; je remarquai avec plaisir +qu'au lieu de demander un bâton pour me faire avancer, il n'avait songé +qu'aux moyens de douceur et d'amitié. Aussi, à peine avait-il achevé sa +phrase et sa petite caresse, que je me mis en marche. + +--Vous voyez, ma bonne, il me comprend, il m'aime! s'écria Jacques, +rouge de joie, les yeux brillants de bonheur, et courant en avant pour +me montrer le chemin. + +_La bonne_:--Est-ce qu'un âne peut comprendre quelque chose? Il marche +parce qu'il s'ennuie ici. + +_Jacques_:--Vous croyez qu'il a faim, ma bonne? + +_La bonne_:--Probablement; vois comme il est maigre. + +_Jacques_:--C'est vrai! pauvre Cadichon et moi qui ne pensais pas à lui +donner mon pain! + +Et, tirant aussitôt de sa poche le morceau que la bonne y avait mis pour +son goûter, il me le présenta. + +J'avais été offensé de la mauvaise pensée de la bonne, et je fus bien +aise de lui prouver qu'elle m'avait mal jugé, que ce n'était pas par +intérêt que je suivais Jacques, et que je portais Jeanne sur mon dos par +complaisance, par bonté. + +Je refusai donc le pain que m'offrait le bon petit Jacques et je me +contentai de lui lécher la main. + +_Jacques_:--Ma bonne, ma bonne, il me baise la main, s'écria Jacques; il +ne veut pas de mon pain! Mon cher petit Cadichon, comme je t'aime! Vous +voyez bien, ma bonne, qu'il me suit parce qu'il m'aime, ce n'est pas +pour avoir du pain. + +_La bonne_:--Tant mieux pour toi si tu crois avoir un âne comme on n'en +voit pas, un âne modèle. Moi, je sais que les ânes sont tous entêtés et +méchants, je ne les aime pas. + +_Jacques_:--Oh! ma bonne, le pauvre Cadichon n'est pas méchant, voyez +comme il est bon pour moi. + +_La bonne_:--Nous verrons bien si cela durera. + +--N'est-ce pas, mon Cadichon, que tu seras toujours bon pour moi et pour +Jeanne, dit le petit Jacques en me caressant. + +Je me tournai vers lui et le regardai d'un air si doux qu'il le remarqua +malgré sa grande jeunesse; puis je me tournai vers la bonne et lui +lançai un regard furieux, qu'elle vit bien aussi, car elle dit aussitôt: + +--Comme il a l'oeil mauvais! il a l'air méchant, il me regarde comme +s'il voulait me dévorer! + +--Oh! ma bonne, dit Jacques, comment pouvez-vous dire cela? Il me +regarde d'un air doux comme s'il voulait m'embrasser! + +Tous deux avaient raison, et moi je n'avais pas tort: je me promis +d'être excellent pour Jacques, Jeanne et les personnes de la maison qui +seraient bonnes pour moi; et j'eus la mauvaise pensée d'être méchant +pour ceux qui me maltraiteraient ou qui m'insulteraient comme l'avait +fait la bonne. Ce besoin de vengeance fut plus tard la cause de mes +malheurs. + +Tout en causant, nous marchions toujours et nous arrivâmes bientôt au +château de la grand'mère de Jacques et de Jeanne. On me laissa à la +porte, où je restai comme un âne bien élevé, sans bouger, sans même +goûter l'herbe qui bordait le chemin sablé. + +Deux minutes après, Jacques reparut, traînant après lui sa grand'mère. + +--Venez voir, grand'mère, venez voir comme il est doux, comme il m'aime! +Ne croyez pas ma bonne, je vous en prie, dit Jacques en joignant les +mains. + +--Non, grand'mère, croyez pas, je vous en prie, reprit Jeanne. + +--Voyons, dit la grand'mère en souriant, voyons ce fameux âne! + +Et, s'approchant de moi, elle me toucha, me caressa, me prit les +oreilles, mit sa main à ma bouche sans que je fisse mine de la mordre ou +même de m'éloigner. + +_La grand'mère_:--Mais il a en effet l'air fort doux; que disiez-vous +donc, Emilie, qu'il avait l'air méchant? + +_Jacques_:--N'est-ce pas, grand'mère, n'est-ce pas qu'il est bon, qu'il +faut le garder? + +_La grand'mère_:--Cher petit, je le crois très bon; mais comment +pouvons-nous le garder, puisqu'il n'est pas à nous? Il faudra le ramener +à son maître. + +_Jacques_:--Il n'a pas de maître, grand'mère. + +--Bien sûr il n'a pas de maître, grand'mère, reprit Jeanne, qui répétait +tout ce que disait son frère. + +_La grand'mère_:--Comment, pas de maître, c'est impossible. + +_Jacques_:--Si, grand'mère, c'est très vrai, la mère Tranchet me l'a +dit. + +_La grand'mère_:--Alors, comment a-t-il gagné le prix de la course pour +elle? Puisqu'elle l'a pris pour courir, c'est qu'elle l'a emprunté à +quelqu'un. + +_Jacques_:--Non, grand'mère, il est venu tout seul; il a voulu courir +avec les autres. La mère Tranchet a payé pour prendre ce qu'il +gagnerait, mais il n'a pas de maître: c'est CADICHON, l'âne de la pauvre +Pauline qui est morte, ses parents l'ont chassé, et il a vécu tout +l'hiver dans la forêt. + +_La grand'mère_:--Cadichon! le fameux Cadichon qui a sauvé de l'incendie +sa petite maîtresse? Ah! je suis bien aise de le connaître; c'est +vraiment un âne extraordinaire et admirable! + +Et, tournant tout autour de moi, elle me regarda longtemps. J'étais fier +de voir ma réputation si bien établie; je me rengorgeais, j'ouvrais les +narines, je secouais ma crinière. + +--Comme il est maigre! Pauvre bête! Il n'a pas été récompensé de son +dévouement, dit la grand'mère d'un air sérieux et d'un ton de reproche. +Gardons-le mon enfant, gardons-le puisqu'il a été abandonné, chassé par +ceux qui auraient dû le soigner et l'aimer. Appelle Bouland; je le ferai +mettre à l'écurie avec une bonne litière. + +Jacques, enchanté, courut chercher Bouland, qui arriva tout de suite. + +_La grand'mère_:--Bouland, voici un âne que les enfants ont ramené; +mettez-le à l'écurie et donnez-lui à boire et à manger. + +_Bouland_:--Faudra-t-il le remettre à son maître ensuite? + +_La grand'mère_:--Non; il n'a pas de maître. Il paraît que c'est le +fameux Cadichon, qui a été chassé après la mort de sa petite maîtresse; +il est venu au village, et mes petits-enfants l'ont trouvé abandonné +dans le pré. Ils l'ont ramené, et nous le garderons. + +_Bouland_:--Et madame fait bien de le garder. Il n'y a pas son pareil +dans tout le pays. On m'a raconté de lui des choses vraiment étonnantes; +on dirait qu'il entend et qu'il comprend tout ce qui se dit. Madame va +voir.... Viens, mon Cadichon, viens manger ton picotin d'avoine. + +Je me retournai aussitôt, et je suivis Bouland qui s'en allait. + +--C'est étonnant, dit la grand'mère, il a vraiment compris. + +Elle rentra à la maison; Jacques et Jeanne voulurent m'accompagner à +l'écurie. On me plaça dans une stalle; j'avais pour compagnons deux +chevaux et un âne. Bouland, aidé de Jacques, me fit une belle litière; +il alla me chercher une mesure d'avoine. + +--Encore, encore, Bouland, je vous en prie, dit Jacques; il lui en faut +beaucoup, il a tant couru! + +_Bouland_:--Mais, monsieur Jacques, si vous lui donnez trop d'avoine, +vous le rendrez trop vif; vous ne pourrez pas le monter, ni Mlle Jeanne +non plus. + +_Jacques_:--Oh! il est si bon! nous pourrons le monter tout de même. + +On me donna une énorme mesure d'avoine, et l'on mit près de moi un seau +plein d'eau. J'avais soif, je commençai par boire la moitié du seau; +puis je croquai mon avoine, en me réjouissant d'avoir été emmené par ce +bon petit Jacques. Je fis encore quelques réflexions sur l'ingratitude +de la mère Tranchet; je mangeai ma botte de foin, je m'étendis sur ma +paille; je me trouvai couché comme un roi et je m'endormis. + + + +XI + +CADICHON MALADE + +Le lendemain, je n'eus d'autre occupation que de promener les enfants +pendant une heure. Jacques venait me donner lui-même mon avoine, et, +malgré les observations de Bouland, il m'en donnait de quoi nourrir +trois ânes de ma taille. Je mangeais tout; j'étais content. Mais ... +le troisième jour, je me sentis mal à l'aise; j'avais la fièvre; je +souffrais de la tête et de l'estomac; je ne pus manger ni avoine ni +foin, et je restai étendu sur ma paille. + +Quand Jacques vint me voir: + +--Tiens, dit-il, Cadichon est encore couché! Allons, mon Cadichon, il +est temps de te lever; je vais te donner ton avoine. + +Je cherchai à me lever, mais ma tête retomba lourdement sur la paille. + +--Ah! mon Dieu! Cadichon est malade, s'écria le petit Jacques; Bouland, +Bouland, venez vite. Cadichon est malade. + +--Tiens, qu'est-ce qu'il a donc? reprit Bouland. Il a pourtant eu son +déjeuner de grand matin. + +Il s'approcha de la mangeoire, regarda dedans et dit: + +--Il n'a pas touché à son avoine; c'est qu'il est malade.... Il a les +oreilles chaudes, ajouta-t-il en me prenant les oreilles; son flanc bat. + +--Qu'est-ce que cela veut dire, Bouland? s'écria le pauvre Jacques +alarmé. + +--Cela veut dire, monsieur Jacques, que Cadichon a la fièvre, que vous +l'avez trop nourri, et qu'il faut faire venir le vétérinaire. + +--Qu'est-ce que c'est qu'un vétérinaire? reprit Jacques de plus en plus +effrayé. + +--C'est un médecin de chevaux. Voyez-vous, monsieur Jacques, je vous le +disais bien. Ce pauvre âne a eu de la misère; il a souffert cet hiver, +cela se voit bien à son poil et à sa maigreur. Puis il s'est échauffé +à courir très fort le jour de la course des ânes. Il aurait fallu lui +donner peu d'avoine, et de l'herbe pour le rafraîchir, et vous lui +donniez de l'avoine tant qu'il en voulait. + +--Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre Cadichon! il va mourir! Et c'est ma +faute! dit le pauvre petit en sanglotant. + +--Non, monsieur Jacques, il ne va pas mourir pour cela; mais il va +falloir le mettre à l'herbe et le saigner. + +--Ça va lui faire mal de le saigner, reprit Jacques pleurant toujours. + +--Pour ça non, vous allez voir; je vais le saigner tout de suite en +attendant le vétérinaire. + +--Je ne veux pas voir, je ne veux pas voir s'écria Jacques en se +sauvant. Je suis sûr que cela lui fera mal. + +Et il partit en courant. Pendant ce temps. Bouland prit sa lancette, me +la posa sur une veine du cou, la frappa d'un petit coup de marteau, et +le sang jaillit aussitôt. A mesure que le sang coulait, je me sentais +soulagé; ma tête n'était plus si lourde; je n'étouffais plus; je fus +bientôt en état de me relever. Bouland arrêta le sang, me donna de l'eau +de son, et une heure après me lâcha dans un pré. J'allais mieux, mais je +n'étais pas guéri; je fus près de huit jours à me remettre. Pendant ce +temps, Jacques et Jeanne me soignèrent avec une bonté que je n'oublierai +jamais: ils venaient me voir plusieurs fois par jour; ils me cueillaient +de l'herbe afin de m'éviter la peine de me baisser pour la brouter; +ils m'apportaient des feuilles de salade du potager, des choux, des +carottes, ils me faisaient rentrer eux-mêmes tous les soirs dans mon +écurie, et je trouvais ma mangeoire pleine de choses que j'aimais, des +épluchures de pommes de terre avec du sel. Un jour, ce bon petit Jacques +voulut me donner son oreiller, parce que, disait-il, j'avais la tête +trop basse quand je dormais. Une autre fois, Jeanne voulut me couvrir +avec le couvre-pied de son lit pour me tenir chaud la nuit. Un autre +jour, ils me mirent des morceaux de laine autour des jambes de crainte +que je n'eusse froid. J'étais désolé de ne pouvoir leur témoigner ma +reconnaissance, mais j'avais le malheur de tout comprendre et de ne +pouvoir rien dire. Je me rétablis à la fin, et je sus qu'on projetait +une partie d'ânes dans la forêt avec les cousins et cousines. + + + +XII + +LES VOLEURS + +Tous les enfants se trouvaient réunis dans la cour; beaucoup d'ânes +avaient été rassemblés de tous les villages voisins. Je reconnus presque +tous ceux de la course; celui de Jeannot me regardait d'un air farouche, +tandis que je lui lançais des regards moqueurs. La grand'mère de Jacques +avait chez elle presque tous ses petits-enfants: Camille, Madeleine, +Elisabeth, Henriette, Jeanne, Pierre, Henri, Louis et Jacques. Les +mamans de tous ces enfants devaient venir avec eux à âne, tandis que +les papas suivraient à pied, armés de baguettes, pour faire marcher +les paresseux. Avant de partir, on se querella un peu, comme il arrive +toujours, à qui prendrait le meilleur âne: tout le monde voulait +m'avoir, personne ne voulait me céder, de sorte qu'on résolut de me +tirer au sort. Je tombai en partage au petit Louis, cousin de Jacques; +c'était un excellent petit garçon, et j'aurais été très content de mon +sort, si je n'avais vu le pauvre petit Jacques essuyer en cachette +ses yeux pleins de larmes. Chaque fois qu'il me regardait, ses larmes +débordaient; il me faisait de la peine, mais je ne pouvais le consoler; +il fallait bien d'ailleurs qu'il apprît comme moi la résignation et la +patience. Il finit par prendre son parti, et monta son âne en disant au +cousin Louis: + +--Je resterai toujours près de toi, Louis; ne fais pas trop galoper +Cadichon, pour que je ne reste pas en arrière. + +_Louis_:--Et pourquoi resterais-tu en arrière? Pourquoi ne galoperais-tu +pas comme moi? + +_Jacques_:--Parce que Cadichon galope plus vite que tous les ânes du +pays. + +_Louis_:--Comment sais-tu cela? + +_Jacques_:--Je les ai vus courir pour gagner le prix le jour de la fête +du village, et Cadichon les a tous dépassés. + +Louis promit à son cousin qu'il n'irait pas trop vite, et tous deux +partirent au trot. Mon camarade n'était pas mauvais, de sorte que je +n'eus pas à me gêner beaucoup pour ne pas le dépasser. Les autres nous +suivaient tant bien que mal; nous arrivâmes ainsi jusqu'à une forêt où +les enfants devaient voir de très belles ruines d'un vieux couvent et +d'une ancienne chapelle. Elles avaient une mauvaise réputation dans le +pays; on n'aimait pas à y aller autrement qu'en nombreuse compagnie. La +nuit, disait-on, des bruits étranges semblaient sortir de dessous +les décombres; des gémissements, des cris, des cliquetis de chaînes; +plusieurs voyageurs qui s'étaient moqués de ces récits et qui avaient +voulu aller visiter seuls ces ruines, n'en étaient pas revenus; on n'en +avait jamais entendu parler depuis. + +Quand tout le monde fut descendu d'âne, et qu'on nous eut laissés +paître, la bride sur le cou, les papas et les mamans prirent leurs +enfants par la main, leur défendant de s'écarter et de rester en +arrière; je les regardais avec inquiétude s'éloigner et se perdre dans +ces ruines. Je m'éloignai aussi de mes camarades et je me mis à l'abri +du soleil sous une arche à moitié ruinée qui se trouvait sur une hauteur +adossée au bois, et un peu plus loin que le couvent. J'y étais depuis un +quart d'heure à peine lorsque j'entendis du bruit près de l'arche; je +me blottis dans une épaisseur du mur ruiné d'où je pouvais voir au loin +sans être vu. Le bruit, quoique sourd, augmentait; il semblait venir de +dessous terre. + +Je ne tardai pas à voir paraître une tête d'homme qui sortait avec +précaution d'entre les broussailles. + +--Rien... dit-il tout bas après avoir regardé autour de lui. Personne... +Vous pouvez venir camarades. Que chacun prenne un de ces ânes et +l'emmène lestement. + +Il se rangea pour donner passage à une douzaine d'hommes, auxquels il +dit encore à mi-voix: + +--Si les ânes se sauvent, ne vous amusez pas à courir après. Vite, et +pas de bruit, c'est la consigne. + +Les hommes se glissèrent le long du bois, très fourré dans cette partie +de la futaie; ils marchaient avec précaution, mais vite; les ânes, qui +cherchaient l'ombre, broutaient de l'herbe près de la lisière du bois. +A un signal donné, chacun des voleurs prit un des ânes par la bride et +l'attira dans le fourré. Ces ânes, au lieu de résister, de se débattre, +de braire, pour donner l'éveil, se laissèrent emmener comme des +imbéciles; un mouton n'eût pas été plus bête. Cinq minutes après, les +voleurs arrivaient au fourré qui se trouvait au pied de l'arche. On fit +entrer mes camarades un à un dans les broussailles, où ils disparurent. +J'entendis le bruit de leurs pas sous terre, puis tout rentra dans le +silence. + +«Voilà l'explication des bruits qui effrayent le pays, pensai-je: une +bande de voleurs est cachée dans les caves du couvent. Il faut les faire +prendre; mais comment? Voilà la difficulté.» + +Je restai caché sous ma voûte, d'où je voyais les ruines en entier et le +pays tout autour, et je n'en sortis que lorsque j'entendis les voix +des enfants qui cherchaient leurs ânes. J'accourus pour les empêcher +d'approcher de cette arche et des broussailles qui cachaient si bien +l'entrée des souterrains, qu'il était impossible de l'apercevoir. + +--Voici Cadichon! s'écria Louis. + +--Mais où sont les autres? dirent à la fois tous les enfants. + +--Ils doivent être ici près, dit le papa de Louis; cherchons-les. + +--Nous ferions bien de les chercher du côté du ravin, derrière l'arche +que je vois là-bas, dit le père de Jacques; l'herbe y est belle, ils +auront voulu en goûter. + +Je tremblai en songeant au danger qu'ils allaient courir, et je me +précipitai du côté de l'arche pour les empêcher de passer. Ils voulurent +m'écarter, mais je leur résistai avec tant d'insistance, leur barrant le +passage de quelque côté qu'ils voulussent aller, que le papa de Louis +arrêta son beau-frère et lui dit: + +--Ecoutez, mon cher: l'insistance de Cadichon a quelque chose +d'extraordinaire. Vous savez ce qu'on nous a raconté de l'intelligence +de cet animal. Ecoutons-le, croyez-moi, et retournons sur nos pas. +D'ailleurs, il n'est pas probable que tous les ânes aient été de l'autre +côté des ruines. + +--Vous avez d'autant plus raison, mon cher, répondit le papa de Jacques, +que je vois l'herbe foulée près de l'arche, comme si elle avait été +récemment piétinée. Je croirais assez que nos ânes ont été volés. + +Ils retournèrent vers les mamans, qui avaient empêché les enfants de +s'écarter; je les suivis, le coeur léger et content de leur avoir +peut-être évité un terrible malheur. Ils causèrent bas, et je les vis se +mettre tous en groupe: on m'appela. + +--Comment allons-nous faire? dit la maman de Louis. Un seul âne ne peut +pas porter tous les enfants. + +--Mettons les plus petits sur Cadichon; les grands suivront avec nous, +dit la maman de Jacques. + +--Viens, mon Cadichon; voyons combien tu en pourras porter, dit la maman +d'Henriette. + +On commença par mettre Jeanne devant comme la plus petite, puis +Henriette, puis Jacques, puis Louis. Ils n'étaient lourds ni les uns ni +les autres; je fis voir, en prenant le trot, que je les portais bien +tous les quatre sans fatigue. + +--Holà! oh! Cadichon, s'écrièrent les papas, tout doucement, pour que +nous puissions tenir nos gamins. + +Je me mis au pas et je marchai, entouré de près par les enfants plus +grands et les mamans; les papas suivaient pour rallier les traînards. + +--Maman, pourquoi donc papa n'a-t-il pas cherché nos ânes? dit Henri, le +plus jeune de la bande, et qui trouvait le chemin long. + +_La maman:_--Parce que ton papa croit qu'ils ont été volés, et qu'il +était alors inutile de les chercher. + +_Henri:_--Volés! Par qui donc? Je n'ai vu personne. + +_La maman:_--Ni moi non plus, mais il y avait auprès de l'arche des +traces de pas. + +_Pierre:_--Mais alors, maman, il fallait chercher les voleurs. + +_La maman:_--Ç'eût été imprudent. Pour avoir pris treize ânes, il faut +qu'il y ait eu plusieurs hommes. Ils avaient probablement des armes et +ils auraient pu tuer ou blesser vos papas. + +_Pierre:_--Quelles armes, maman? + +_La maman:_--Des bâtons, des couteaux, peut-être des pistolets. + +_Camille:_--Oh! mais c'est très dangereux, cela. Je crois que papa a +bien fait de revenir avec mes oncles. + +_La maman:_--Et dépêchons-nous de rentrer à la maison; les oncles et +papas doivent aller à la ville en rentrant. + +_Pierre:_:--Pour quoi faire, maman? + +_La maman:_--Pour prévenir les gendarmes. + +_Camille:_--Je suis fâchée que nous ayons été à ces ruines. + +_Madeleine:_--Pourquoi cela? c'était très beau. + +_Camille:_--Oui, mais très dangereux. Si, au lieu de prendre les ânes, +les voleurs nous avaient tous pris? + +_Elisabeth:_--C'est impossible! nous étions trop de monde. + +_Camille:_--Mais s'il y a beaucoup de voleurs? + +_Elisabeth:_--Nous nous serions tous battus. + +_Camille:_--Avec quoi? Nous n'avions pas seulement un bâton. + +_Elisabeth:_--Et nos pieds, nos poings, nos dents? Moi, d'bord, j'aurais +égratigné, mordu; j'aurais crevé les yeux avec mes ongles. + +_Pierre:_--Le voleur t'aurait tuée: voilà tout. + +_Elisabeth:_--Tuée? Et papa donc! et maman! Tu crois qu'ils m'auraient +laissé emporter ou tuer! + +_Madeleine:_--Les voleurs les auraient tués aussi. + +_Elisabeth:_--Tu penses donc qu'il y en avait une armée? + +_Madeleine:_--Mais quand même il n'y en aurait qu'une douzaine! + +_Elisabeth:_--Une douzaine? Quelle bêtise! Tu crois que les voleurs +marchent par douzaines comme les huîtres. + +_Madeleine:_--Tu te moques toujours! On ne peut rien te dire. Je parie, +moi, que pour enlever treize ânes ils étaient au moins douze. + +_Elisabeth:_--Je veux bien, moi, et le treizième par-dessus le marché +comme les petits pâtés. + +Les mamans et les autres enfants riaient de cette conversation, mais +comme elle dégénérait en dispute, la maman d'Elisabeth la fit taire, en +leur disant que Madeleine avait très probablement raison quant au nombre +des voleurs. + +On se trouvait près de la maison, et l'on ne tarda pas à arriver. +Lorsqu'on vit revenir tout le monde à pied, et moi, Cadichon, portant +quatre enfants, la surprise fut grande. Mais, quand les papas +racontèrent la disparition des ânes, mon obstination à ne pas les +laisser chercher les bêtes perdues, les gens de la maison secouèrent la +tête et firent une foule de suppositions plus singulières les unes que +les autres; les uns disaient que les ânes avaient été engloutis et +enlevés par les diables; les autres prétendaient que les religieuses +enterrées dans la chapelle s'en étaient emparées pour parcourir la +terre; d'autres assuraient que les anges qui gardaient le couvent +réduisaient en cendre et en poussière tous les animaux qui approchaient +de trop près du cimetière où erraient les âmes des religieuses. Aucun +n'eut l'idée des voleurs cachés dans les souterrains. + +Aussitôt après leur retour, les trois papas allèrent raconter à la +grand'mère le vol probable de leurs ânes. Ils firent mettre ensuite les +chevaux à la voiture pour aller porter leur plainte à la gendarmerie de +la ville voisine. Ils revinrent deux heures après avec l'officier +de gendarmerie et six gendarmes. J'avais une telle réputation +d'intelligence, qu'ils jugèrent la chose grave dès qu'ils surent la +résistance que j'avais opposée vers l'arche. Ils étaient tous armés de +pistolets, de carabines, prêts à se mettre en campagne. Pourtant ils +acceptèrent le dîner que leur offrit la grand'mère, et ils se mirent à +table avec les dames et les messieurs. + + + + +XIII + +LES SOUTERRAINS + +Le dîner ne fut pas long; les gendarmes étaient pressés de faire leur +inspection avant la nuit. Ils demandèrent à la grand'mère la permission +de m'emmener. + +--Il nous sera bien utile dans notre expédition, madame, dit l'officier. +Ce Cadichon n'est pas un âne ordinaire; il a déjà fait des choses plus +difficiles que ce que nous allons lui demander. + +--Prenez-le, messieurs, si vous le croyez nécessaire, répondit la +grand'mère; mais ne le fatiguez pas trop, je vous en prie. La pauvre +bête a déjà fait la route ce matin, et il est revenu avec quatre de mes +petits-enfants sur son dos. + +--Quant à cela, madame, reprit l'officier, vous pouvez être tranquille; +soyez sûre que nous le traiterons le plus doucement possible. + +On m'avait donné mon dîner: un picotin d'avoine, une brassée de salade, +carottes et autres légumes; j'avais bu, j'avais mangé, j'étais prêt à +partir. Quand on vint me prendre, je me plaçai tout d'abord à la tête +de la troupe, et nous nous mîmes en route, l'âne servant de guide aux +gendarmes. Ils n'en furent pas humiliés, car ils étaient bonnes gens. On +croit que les gendarmes sont sévères, méchants, c'est tout le contraire, +pas de meilleures gens, de plus charitables, de plus patients, de plus +généreux que ces bons gendarmes. Pendant toute la route ils eurent pour +moi tous les soins possibles: ralentissant le pas de leurs chevaux quand +ils me croyaient fatigué, et me proposant de boire à chaque ruisseau que +nous traversions. + +Le jour commençait à baisser lorsque nous arrivâmes au couvent. +L'officier donna ordre de suivre tous mes mouvements et de marcher tous +ensemble. Mais, comme leurs chevaux pouvaient les gêner, ils les avaient +laissés dans un village voisin de la forêt. Je les menai sans hésiter à +l'entrée de l'arche, près des broussailles d'où j'avais vu sortir les +douze voleurs. Je vis avec inquiétude qu'ils restaient près de l'entrée. +Pour les éloigner, je fis quelques pas derrière le mur; ils me +suivirent. Quand ils y furent tous, je revins aux broussailles, les +empêchant d'avancer quand ils voulaient me suivre. Ils me comprirent, et +restèrent cachés le long du mur. + +Je m'approchai alors de l'entrée des souterrains, et je mis à braire de +toutes les forces de mes poumons. Je ne tardai pas à obtenir ce que je +voulais. Tous mes camarades enfermés dans les caveaux me répondirent à +qui mieux mieux. Je fis un pas vers les gendarmes, qui devinèrent ma +manoeuvre, et je revins me placer près de l'entrée des souterrains. Je +me remis à braire; cette fois personne ne me répondit; je devinai que +les voleurs, pour empêcher mes camarades de les trahir, leur avaient +attaché des pierres à la queue. Tout le monde sait que, pour braire, +nous dressons notre queue; ne pouvant pas la dresser à cause du poids de +la pierre, mes camarades se taisaient. + +Je restais toujours à deux pas de l'entrée, lorsque je vis une tête +d'homme sortir des broussailles et regarder avec précaution, ne voyant +que moi, il dit: + +--Voilà le coquin que nous n'avons pas pris ce matin. Tu vas rejoindre +tes camarades, mon braillard. + +Mais, comme il allait me saisir, je m'éloignai de deux pas; il me +suivit, je m'éloignai encore, jusqu'à ce que je l'eusse amené à l'angle +du mur derrière lequel étaient mes amis les gendarmes. Avant que mon +voleur eût eu le temps de pousser un cri, ils se jetèrent sur lui, le +bâillonnèrent, le garrottèrent et l'étendirent par terre. Je me remis +à l'entrée et je recommençai à braire, ne doutant pas qu'un autre +viendrait voir ce que devenait leur compagnon. En effet, j'entendis +bientôt les broussailles s'écarter, et je vis apparaître une nouvelle +tête, qui regarda de même avec précaution; ne pouvant m'atteindre, ce +second voleur fit comme le premier; moi, j'exécutai la même manoeuvre, +et je le fis prendre par les gendarmes sans qu'il eût eu le temps de se +reconnaître. Je recommençai ainsi jusqu'à ce que j'en eusse fait prendre +six. Après le sixième, j'eus beau braire, personne n'apparut. Je +pensai que, ne voyant revenir aucun des hommes qui allaient savoir des +nouvelles de leurs camarades, les voleurs avaient soupçonné quelque +piège et n'avaient plus osé se risquer. Pendant ce temps, la nuit était +venue tout à fait, on n'y voyait presque plus. L'officier de gendarmerie +envoya un de ses hommes chercher du renfort pour attaquer les voleurs +dans les souterrains, et emmener garrottés, dans une charrette, les six +voleurs déjà faits prisonniers. Les gendarmes qui restèrent eurent ordre +de se partager en deux bandes, pour surveiller les sorties du couvent; +moi, on me laissa à mon idée, après m'avoir bien caressé et m'avoir fait +les plus grands compliments sur ma conduite. + +--S'il n'était pas un âne, dit un gendarme, il mériterait la croix. + +--N'en a-t-il pas une sur le dos? dit un autre. + +--Tais-toi, mauvais plaisant, dit un troisième; tu sais bien que cette +croix-là est marquée sur les ânes pour rappeler qu'un des leurs a eu +l'honneur d'être monté par Notre-Seigneur Jésus-Christ. + +--Voilà pourquoi c'est une croix d'honneur, reprit l'autre. + +--Silence! dit l'officier à voix basse: Cadichon dresse les oreilles. + +J'entendis en effet un bruit extraordinaire du côté de l'arche; ce +n'était pas un bruit de pas, on aurait dit plutôt comme un craquement +et des cris étouffés. Les gendarmes entendaient bien aussi, mais sans +pouvoir deviner ce que c'était. Enfin, une fumée épaisse s'échappa de +plusieurs soupiraux et fenêtres basses du couvent, puis quelques flammes +jaillirent: quelques instants après tout était en feu. + +--Ils ont mis le feu dans les caves pour s'échapper par les portes, dit +l'officier. + +--Il faut courir l'éteindre, mon lieutenant, répondit un gendarme. + +--Gardez-vous-en bien! Surveillons plus que jamais toutes les issues, et +si les voleurs paraissent, feu de vos carabines; les pistolets viendront +après. + +L'officier avait bien deviné la manoeuvre de ces voleurs; ils avaient +compris qu'ils étaient découverts, que leurs camarades avaient été faits +prisonniers, et ils espéraient qu'à la faveur de l'incendie et des +efforts des gendarmes pour l'éteindre, ils pourraient s'échapper et +reprendre leurs amis. Nous vîmes bientôt les six voleurs restants et +leur capitaine sortir avec précipitation de l'entrée masquée par des +broussailles; trois gendarmes seulement se trouvaient à ce poste; ils +tirèrent chacun leur coup de carabine avant que les voleurs eussent +eu le temps de faire usage de leurs armes. Deux voleurs tombèrent; un +troisième laissa échapper son pistolet: il avait le bras cassé. Mais +les trois derniers et leur capitaine s'élancèrent avec fureur sur +les gendarmes, qui, le sabre d'une main, le pistolet de l'autre, se +battirent comme des lions. Avant que l'officier et les deux autres +gendarmes qui surveillaient le côté opposé du couvent eussent eu le +temps d'accourir, le combat était presque terminé; les voleurs étaient +tous tués ou blessés; le capitaine se défendait encore contre un +gendarme, le seul qui fût sur pied; les deux autres étaient grièvement +blessés. L'arrivée du renfort mit fin au combat. Et un clin d'oeil le +capitaine fut entouré, désarmé, garrotté et couché près des six voleurs +prisonniers. + +Pendant ce combat, le feu s'était éteint; ce qui avait brûlé n'était +que des broussailles et du menu bois; mais, avant de pénétrer dans les +souterrains, l'officier voulut attendre l'arrivée du renfort qu'il +avait demandé. La nuit était bien avancée quand nous vîmes arriver six +gendarmes nouveaux et la charrette qui devait emmener les prisonniers. +On les coucha côte à côte dans la voiture; l'officier était humain: il +avait donné ordre de les débâillonner, de sorte qu'ils disaient aux +gendarmes mille injures. Les gendarmes n'y faisaient seulement pas +attention. Deux d'entre eux montèrent sur la charrette pour escorter les +prisonnier; on fit des brancards pour emporter les blessés. + +Pendant ces préparatifs, j'accompagnai l'officier dans la descente qu'il +fit aux souterrains, escorté de huit hommes. Nous traversâmes un long +corridor qui allait toujours en descendant, puis nous arrivâmes dans +les souterrains où les brigands avaient établi leur demeure. Un de ces +caveaux leur servait d'écurie; nous y trouvâmes tous mes camarades pris +de la veille, qui avaient tous une pierre à la queue. On les en +délivra immédiatement, et ils se mirent à braire à l'unisson. Dans ce +souterrain, c'était un bruit à rendre sourd. + +--Silence, les ânes! dit un gendarme, sans quoi nous allons vous +rattacher vos breloques. + +--Laisse-les dire, répond un autre gendarme: tu vois bien qu'ils +chantent les louanges de Cadichon. + +--J'aimerais mieux qu'ils chantassent sur un autre ton, reprit le +premier gendarme en riant. + +«Cet homme, assurément, n'aime pas la musique, me dis-je à part moi. Que +trouve-t-il à redire aux voix de mes camarades?» Ces pauvres camarades! +ils chantaient leur délivrance. + +Nous continuâmes à marcher. Un des souterrains était plein d'effets +volés. Dans un autre ils avaient enfermé des prisonniers qu'ils +gardaient pour les servir: les uns faisaient la cuisine, le service de +la table, nettoyaient les souterrains; d'autres faisaient les vêtements +et les chaussures. Il y avait de ces malheureux qui y étaient depuis +deux ans; ils étaient enchaînés deux à deux, et ils avaient tous de +petites sonnettes aux bras et aux pieds, pour qu'on pût savoir de quel +côté ils allaient. Deux voleurs restaient toujours près d'eux pour les +garder; on n'en laissait jamais plus de deux dans le même souterrain. +Pour ceux qui travaillaient aux vêtements, on les réunissait tous, mais +le bout de leur chaîne était attaché, pendant le travail, à un anneau +scellé dans le mur. + +Je sus plus tard que ces malheureux étaient les voyageurs et les +visiteurs des ruines qui avaient disparu depuis deux ans. Il y en avait +quatorze; ils racontèrent que les voleurs en avaient tué trois sous +leurs yeux: deux parce qu'ils étaient malades, et un qui refusait +obstinément de travailler. + +Les gendarmes délivrèrent tous ces pauvres gens, ramenèrent les ânes au +château, portèrent les blessés à l'hospice, et menèrent les voleurs en +prison. Ils furent jugés et condamnés, le capitaine à mort et les autres +à être envoyés à Cayenne. Quant à moi, je fus admiré par tout le monde; +chaque fois que je sortais, j'entendais dire aux personnes qui me +rencontraient: + +«C'est Cadichon, le fameux Cadichon, qui vaut à lui seul plus que tous +les ânes du pays.» + + + +XIV + +THÉRÈSE + +Mes petites maîtresses (car j'avais autant de maîtres et de maîtresses +que la grand'mère avait de petits-enfants) avaient une cousine qu'elles +aimaient beaucoup, qui était leur meilleure amie, et à peu près de leur +âge. Cette amie s'appelait Thérèse; elle était bonne, bien bonne, +la pauvre petite. Quand elle me montait, jamais elle ne prenait de +baguette, et ne permettait à personne de me taper. Dans une des +promenades que firent mes jeunes maîtresses, elles virent une petite +fille assise sur le bord de la route, qui se leva péniblement à leur +approche, et vint en boitant leur demander la charité; son air triste et +timide frappa Thérèse et ses amies. + +--Pourquoi boites-tu, ma petite? dit Thérèse. + +_La petite:_--Parce que mes sabots me blessent, mam'selle. + +_Thérèse:_--Pourquoi n'en demandes-tu pas d'autres à ta maman? + +_La petite:_--Je n'ai pas de maman, mam'selle. + +_Thérèse:_--A ton papa alors? + +_La petite:_--Je n'ai pas de papa, mam'selle. + +_Thérèse:_--Mais avec qui vis-tu? + +_La petite:_--Avec personne; je vis seule. + +_Thérèse:_--Qui est-ce qui te donne à manger? + +_La petite:_--Quelquefois personne, quelquefois tout le monde. + +_Thérèse:_--Quel âge as-tu? + +_La petite:_--Je ne sais pas, mam'selle; peut-être bien sept ans. + +_Thérèse:_--Où couches-tu? + +_La petite:_--Chez celui qui veut bien me recevoir. Lorsque tout le +monde me chasse, je couche dehors, sous un arbre, près d'une haie, +n'importe où. + +_Thérèse:_--Mais l'hiver, tu dois geler? + +_La petite:_--J'ai froid; mais j'y suis habituée. + +_Thérèse:_--As-tu dîné aujourd'hui? + +_La petite:_--Je n'ai pas mangé depuis hier. + +--Mais c'est affreux, c'la,... dit Thérèse, les larmes aux yeux. Mes +chères amies, n'est-ce pas que votre grand'mère voudra bien que nous +donnions à manger à cette pauvre petite, que nous la fassions coucher +quelque part au château? + +--Certainement, répondirent les trois cousines, grand'mère sera +enchantée; d'ailleurs elle fait tout ce que nous voulons. + +_Madeleine:_--Mais comment faire pour la mener jusqu'à la maison, +Thérèse? Regarde comme elle boite. + +_Thérèse:_--Mettons-la sur Cadichon; nous suivrons toutes à pied au lieu +de le monter deux à deux, chacune à notre tour. + +--C'est vrai, quelle bonne idée! s'écrièrent les trois cousines. + +Elles placèrent la petite fille sur mon dos. + +Camille avait encore dans sa poche un morceau de pain qui restait de +son goûter, elle le lui donna; la petite le mangea avec avidité; elle +semblait ravie de se trouver sur mon dos, mais elle ne disait rien; elle +était fatiguée et elle souffrait de la faim. + +Quand j'arrêtai devant le perron, Camille et Elisabeth firent entrer la +petite à la cuisine, pendant que Madeleine et Thérèse couraient chez la +grand'mère. + +--Grand'mère, dit Madeleine, permettez-nous de donner à manger à une +petite fille très pauvre que nous avons trouvée sur la route. + +_La grand'mère:_--Très volontiers, chère petite; mais qui est-elle? + +_Madeleine:_--Je ne sais pas, grand'mère. + +_La grand'mère:_--Où demeure-t-elle? + +_Madeleine_--Nulle part, grand'mère. + +_La grand'mère:_--Comment, nulle part? Mais ses parents doivent demeurer +quelque part. + +_Madeleine:_--Elle n'a pas de parents, grand'mère; elle est seule. + +--Voulez-vous permettre, ma tante, dit timidement Thérèse, qu'elle +couche ici, cette pauvre petite? + +--Si elle n'a réellement pas d'asile, je ne demande pas mieux, dit la +grand'mère. Il faut que je la voie et que je lui parle. + +Elle se leva et suivit les enfants à la cuisine, où la pauvre petite +approcha tout en boitant. La grand'mère la questionna et en obtint les +mêmes réponses. Elle se trouva fort embarrassée. Renvoyer cette enfant +dans l'état d'abandon et de souffrance où elle la voyait lui semblait +impossible. La garder était difficile. A qui la confier? Par qui la +faire élever? + +--Ecoute, petite, lui dit-elle: en attendant que je puisse prendre des +informations sur ton compte et savoir si tu m'as dit la vérité, tu +coucheras et tu mangeras ici. Je verrai dans quelques jours ce que je +puis faire pour toi. + +Elle donna ses ordres pour qu'on préparât un lit pour l'enfant et qu'on +ne la laissât manquer de rien. Mais la pauvre petite était si sale, +que personne ne voulait ni la toucher ni l'approcher. Thérèse en était +désolée; elle ne pouvait obliger les domestiques de sa tante de faire ce +qui leur répugnait. + +--C'est moi, pensa-t-elle, qui ai amené cette petite; ce serait moi qui +devrais en avoir soin. Comment faire? + +Elle réfléchit un instant; une idée se présenta à son esprit. + +--Attends, ma petite, dit-elle; je vais revenir tout à l'heure. + +Elle courut chez sa maman. + +--Maman, dit-elle, je dois prendre un bain, n'est-ce pas? + +_La maman:_--Oui, Thérèse, vas-y; ta bonne t'attend. + +--Maman, voulez-vous me permettre de faire baigner à ma place la petite +fille que nous avons amenée ici? + +_La maman:_--Quelle petite fille? Je ne l'ai pas vue. + +_Thérèse:_:--Une pauvre, pauvre petite, qui n'a ni papa, ni maman, ni +personne pour la soigner; qui couche dehors, qui ne mange que ce qu'on +lui donne. La grand'mère de Camille consent à la garder, mais aucun des +domestiques ne veut la toucher. + +_La maman:_--Pourquoi donc? + +_Thérèse:_--Parce qu'elle est si sale, si sale, qu'elle est dégoûtante; +alors, maman, si vous voulez bien, je la ferai baigner à ma place; +pour ne pas dégoûter ma bonne, je la déshabillerai moi-même, je la +savonnerai; je lui couperai les cheveux, qui sont tout emmêlés et pleins +de petites puces blanches, mais qui ne sautent pas. + +_La maman:_--Mais, ma pauvre Thérèse, toi-même ne seras-tu pas dégoûtée +de la toucher et de la laver? + +_Thérèse:_--Un peu, maman, mais je penserai que, si j'étais à sa place, +je serais bien heureuse qu'on voulût bien me soigner, et cette idée me +donnera du courage. Et puis, maman, voulez-vous me permettre, quand elle +sera lavée, de lui mettre quelques-unes de mes vieilles affaires jusqu'à +ce que je lui en achète d'autres? + +_La maman:_--Certainement, ma petite Thérèse; mais avec quoi lui +achèteras-tu des vêtements? Tu n'as que deux ou trois francs, tout juste +de quoi payer une chemise. + +_Thérèse:_--Oh! maman, vous oubliez ma pièce de vingt francs. + +_La maman:_--Celle que tu as donnée à garder à ton papa pour ne pas la +dépenser? Tu la conservais pour acheter un beau livre de messe comme +celui de Camille. + +_Thérèse:_--Je peux bien me passer de ce beau livre de messe, maman, +j'ai encore mon vieux. + +_La maman:_--Fais comme tu voudras, mon enfant; quand c'est pour faire +le bien, tu sais que je te donne une entière liberté. + +Sa maman l'embrassa, et elle alla avec elle pour voir cette petite fille +que personne ne voulait toucher. + +«Si elle a quelque maladie de peau que Thérèse puisse gagner, se +dit-elle, je ne permettrai pas qu'elle y touche.» + +La petite fille attendait toujours à la porte; la maman la regarda, +examina ses mains, sa figure, et vit qu'il n'y avait que de la saleté, +mais aucune maladie de peau. Seulement, elle trouva ses cheveux si +pleins de vermine, qu'elle demanda des ciseaux, fit asseoir la petite +sur l'herbe, et lui coupa les cheveux tout court sans y toucher avec les +mains. Quand ils furent tombés à terre, elle les ramassa avec une pelle, +et pria un des domestiques de les jeter sur le fumier; puis elle demanda +un baquet d'eau tiède, et, avec l'aide de Thérèse, elle lui savonna et +lava la tête de manière à la bien nettoyer. Après l'avoir essuyée, elle +dit à Thérèse: + +--Maintenant, ma chère petite, va la faire baigner, et fais jeter ses +haillons au feu. + +Camille, Madeleine et Elisabeth étaient venues aider Thérèse; elles +l'emmenèrent toutes quatre dans la salle de bain, la déshabillèrent +malgré le dégoût que leur inspirait la saleté extrême de l'enfant et +l'odeur qu'exhalaient ses haillons. Elles s'empressèrent de la plonger +dans l'eau et de la savonner des pieds à la tête. Elles prirent goût à +l'opération, qui les amusait et qui enchantait la petite fille; elles la +savonnèrent et la tinrent dans l'eau un peu plus de temps qu'il n'était +nécessaire. A la fin du bain, l'enfant en avait assez et témoigna une +vive satisfaction quand ses quatre protectrices la firent sortir de la +baignoire; elles la frottèrent, pour l'essuyer, jusqu'à lui faire rougir +la peau, et ce ne fut qu'après l'avoir séchée comme un jambon, qu'elles +lui mirent une chemise, un jupon et une robe de Thérèse. Tout cela +allait assez bien, parce que Thérèse portait ses robes très courtes, +comme le font toutes les petites filles élégantes, et que la petite +mendiante devait avoir ses jupons tombant sur les chevilles: la taille +était bien un peu longue, mais on n'y regarda pas de si près; tout +le monde était content. Quand il fallut la chausser, les enfants +s'aperçurent qu'elle avait une plaie sur le cou-de-pied: c'était ce qui +la faisait boiter. Camille courut chez sa grand'mère pour lui demander +de l'onguent. La grand'mère lui donna ce qu'il fallait, et Camille, +aidée de ses trois amies, dont l'une soutenait la petite, tandis que +l'autre tenait le pied, et la troisième déroulait une bande, lui mit +l'onguent sur la plaie; elles furent près d'un quart d'heure à arranger +une compresse et la bande; tantôt c'était trop serré; tantôt ce ne +l'était pas assez; la bande était trop bas, la compresse était trop +haut; elles se disputaient et s'arrachaient le pied de la pauvre petite, +qui n'osait rien dire, se laissait faire et ne se plaignait pas. Enfin +la plaie fut bandée, on lui mit des bas et de vieilles pantoufles à +Thérèse, et on la laissa aller. Quand la petite fille revint à la +cuisine, personne ne la reconnaissait. + +--Pas possible que ce soit cette petite horreur de tout à l'heure, +disait un domestique. + +--Si, c'est la même, reprit un second domestique; elle est tout autre, +car la voilà devenue gentille, d'affreuse qu'elle était. + +_Le cuisinier:_--C'est tout de même bien beau aux enfants et à Mme +d'Arbé de l'avoir nettoyée comme cela; quant à moi, on m'aurait donné +vingt francs, que je ne l'aurais pas touchée. + +_La fille de cuisine:_--C'est qu'elle sentait si mauvais! + +_Le cocher:_--Vous ne devriez pas avoir le nez si sensible, la belle, +avec votre graillon, vos casseroles à écurer et toutes sortes de saletés +à manier. + +_La fille de cuisine_, piquée:--Mon graillon et mes casseroles ne +sentent toujours pas le fumier comme des gens que je connais. + +_Les domestiques:_--Ah! ah! ah! la fille est en colère; prends garde au +balai. + +_Le cocher:_--Si elle prend le sien, je saurai bien trouver le mien, et +la fourche aussi, et encore l'étrille. + +_Le cuisinier:_--Allons, allons, ne la poussez pas trop; elle est vive: +vous savez, faut pas l'irriter. + +_Le cocher:_--Tiens! qu'est-ce que ça me fait, moi? Qu'elle se fâche, je +me fâcherai aussi. + +_Le cuisinier:_--Mais je ne veux pas de ça, moi, madame n'aime pas les +disputes; il est bien certain que nous aurions tous du désagrément. + +_Le premier domestique:_--Le Vatel a raison. Thomas, tais-toi, tu nous +amènes toujours quelque chose comme une querelle. Ce n'est pas ta place +ici, d'abord. + +_Le cocher:_--Tiens! ma place est partout quand je n'ai pas d'ouvrage à +l'écurie. + +_Le cuisinier:_--Mais vous en avez de l'ouvrage, regardez donc Cadichon, +qui n'est pas encore débâté, et qui se promène en long et en large comme +un bourgeois qui attend son dîner. + +_Le cocher:_--Cadichon me fait l'effet d'écouter aux portes; il est plus +fin qu'il n'en l'air; c'est un vrai malin. + +Le cocher m'appela, me prit par la bride, m'emmena à l'écurie, et, après +m'avoir ôté mon bât et m'avoir donné ma pitance, il me laissa seul, +c'est-à-dire en compagnie des chevaux et d'un âne que je dédaignais trop +pour lier conversation avec lui. + +Je ne sais ce qui se passa le soir au château; le lendemain, dans +l'après-midi, on me remit mon bât, on monta sur mon dos la petite +mendiante; mes quatre petites maîtresses suivirent à pied et me firent +aller au village. Je compris en route qu'elles voulaient acheter de quoi +habiller la petite. Thérèse voulait tout payer; les autres voulaient +payer chacune leur part; elles se disputaient avec un tel acharnement, +que, si je ne m'étais pas arrêté à la porte de la boutique, elles +l'auraient dépassée. Elles manquèrent jeter la petite par terre en la +descendant de dessus mon dos, parce qu'elles s'élancèrent sur elle +toutes à la fois; l'une lui tirait les jambes, l'autre la tenait par +un bras, la troisième l'avait prise à bras-le-corps, et Elisabeth, la +quatrième, qui était forte comme deux ou trois, les poussait toutes +pour aider seule la petite à descendre. La pauvre enfant, effrayée et +tiraillée de tous côtés, se mit à crier; les passants commençaient à +s'arrêter, la marchande ouvrit la porte. + +--Bien le bonjour, mesdemoiselles; permettez que je vous aide. + +Mes jeunes maîtresses, contentes de n'avoir pas à se céder entre elles, +lâchèrent la petite fille; la marchande la prit et la posa à terre. + +--Qu'y a-t-il pour votre service, mesdemoiselles? dit la marchande. + +_Madeleine_:--Nous venons acheter de quoi habiller cette petite fille, +madame Juivet. + +_Madame Juivet_:--Volontiers, mesdemoiselles. Vous faut-il une robe ou +une jupe, ou du linge? + +_Camille_:--Il nous faut tout, madame Juivet; donnez-moi de quoi lui +faire trois chemises, un jupon, une robe, un tablier, un fichu, deux +bonnets. + +_Thérèse_, bas:--Dis donc, Camille, laisse-moi parler, puisque c'est moi +qui paye. + +_Camille_, bas:--Non, tu ne payeras pas tout, nous voulons payer avec +toi. + +_Thérèse_, bas:--J'aime mieux payer seule, c'est ma fille. + +--Non, elle est à nous toutes, répliqua tout bas Camille. + +--Quelle est l'étoffe que prennent ces demoiselles? interrompit la +marchande, impatiente de vendre. + +Pendant que Camille et Thérèse continuaient leur dispute à voix basse, +Madeleine et Elisabeth se dépêchèrent d'acheter tout ce qu'il fallait. + +--Adieu, madame Juivet, dirent-elles; envoyez-nous tout cela chez nous, +et le plus vite possible, je vous en prie; vous enverrez aussi la note. + +--Comment, comment, vous avez déjà tout acheté? s'écrièrent Camille et +Thérèse. + +--Mais oui; pendant que vous causiez, dit Madeleine d'un air malin, nous +avons choisi tout ce qui est nécessaire. + +--Il fallait nous demander si cela nous convenait, reprit Camille. + +--Certainement, puisque c'est moi qui paye, dit Thérèse. + +--Nous payerons aussi, nous payerons aussi, s'écrièrent en choeur les +trois autres. + +--Pour combien y en a-t-il? demanda Thérèse. + +_La marchande:_--Pour trente-deux francs, mademoiselle. + +--Trente-deux francs! s'écria Thérèse effrayée: mais je n'ai que vingt +francs! + +_Camille:_--Eh bien! nous payerons le reste. + +_Elisabeth:_--Tant mieux, cela fait que nous aurons aussi habillé la +petite fille. + +_Madeleine, riant:_--Nous voilà donc enfin d'accord, grâce à Mme Juivet: +ce n'est pas sans peine. + +J'avais tout entendu, puisque la porte était restée ouverte; j'étais +indigné contre Mme Juivet, qui faisait payer à mes bonnes petites +maîtresses le double au moins de ce que valaient ses marchandises. +J'espérais que les mamans ne les laisseraient pas faire le marché. Nous +retournâmes à la maison; tout le monde fut d'accord en revenant, ... +grâce à Mme Juivet, ... comme avait dit innocemment Madeleine. + +Il faisait beau temps; on était assis sur l'herbe devant la maison quand +nous arrivâmes. Pierre, Henri, Louis et Jacques avaient pêché dans un +des étangs pendant que nous étions au village; ils venaient de rapporter +trois beaux poissons et beaucoup de petits. Pendant que Louis et Jacques +m'ôtaient mon bât et ma bride, les quatre cousines expliquèrent à leurs +mamans ce qu'elles avaient acheté. + +--Pour combien d'argent en avez-vous? demanda la maman de Thérèse. +Combien te reste-t-il de tes vingt francs, Thérèse? + +Thérèse fut un peu embarrassée; elle rougit légèrement. + +--Il ne me reste rien, maman, dit-elle. + +--Vingt francs pour habiller un enfant de six à sept ans; dit la maman +de Camille; mais c'est horriblement cher. Qu'avez-vous donc acheté? + +Thérèse ne savait seulement pas ce que Madeleine et Elisabeth s'étaient +dépêchées d'acheter, de sorte qu'elle ne put répondre. + +Mais la marchande, arrivant avec son paquet, interrompit la +conversation, à la grande joie de Madeleine et d'Elisabeth, qui +commençaient à craindre d'avoir acheté des choses trop belles. + +--Bonjour, madame Juivet, dit la grand'mère; défaites votre paquet ici +sur l'herbe, et faites-nous voir les emplettes de ces demoiselles. + +Mme Juivet salua, posa son paquet, le défit, en tira la note, qu'elle +présenta à Madeleine, et étala ses marchandises. + +Madeleine avait rougi en prenant la note; sa grand'mère la lui prit des +mains, et poussa une exclamation de surprise: + +--Trente-deux francs pour habiller une petite mendiante!... Madame +Juivet, ajouta-t-elle d'un ton sévère, vous avez abusé de l'ignorance +de mes petites-filles; vous savez très bien que les étoffes que vous +apportez sont beaucoup trop belles et trop chères pour habiller une +enfant pauvre; remportez tout cela, et sachez qu'à l'avenir aucun de +nous n'achètera rien chez vous. + +--Madame, dit Mme Juivet avec une colère retenue, ces demoiselles ont +pris ce qu'elles ont voulu, je ne les ai contraintes sur aucun article. + +_La grand'mère:_--Mais vous auriez dû ne leur montrer que des étoffes +convenables, et ne pas chercher à leur passer vos vieilles marchandises +dont personne ne veut. + +_Madame Juivet:_--Madame, ces demoiselles ayant pris les étoffes doivent +les payer. + +--Elles ne payeront rien du tout, et vous allez remporter tout cela, dit +la grand'mère avec sévérité. Partez sur-le-champ; j'enverrai ma femme de +chambre acheter chez Mme Jourdan ce qui est nécessaire. + +Mme Juivet se retira dans une colère effroyable. Je la reconduisis +un bout de chemin en brayant d'un air moqueur et en gambadant autour +d'elle, ce qui amusa beaucoup les enfants, mais ce qui lui fit +grand-peur, car elle se sentait coupable, et elle craignait que je +voulusse l'en punir; on me croyait un peu sorcier dans le pays, et tous +les méchants me redoutaient. + +Les mamans grondèrent les enfants, les cousins se moquèrent d'elles; je +restai près d'eux, mangeant de l'herbe, et les regardant sauter, courir, +gambader. J'entendis, pendant ce temps, que les papas arrangeaient une +partie de chasse pour le lendemain, que Pierre et Henri devaient avoir +de petits fusils pour être de la partie, et qu'un jeune voisin de +campagne devait y venir aussi. + + + +XV + +LA CHASSE + +Le lendemain devait avoir lieu, comme je l'ai dit, l'ouverture de la +chasse. Pierre et Henri furent prêts avant tout le monde; c'était leur +début; ils avaient leurs fusils en bandoulière, leur carnassière passée +sur l'épaule; leurs yeux brillaient de bonheur; ils avaient pris un air +fier et batailleur qui semblait dire que tout le gibier du pays +devait tomber sous leurs coups. Je les suivais de loin, et je vis les +préparatifs de la chasse. + +--Pierre, dit Henri d'un air délibéré, quand nos carnassières seront +pleines, où mettrons-nous le gibier que nous tuerons? + +--C'est précisément à quoi je pensais, répondit Pierre; je demanderai à +papa d'emmener Cadichon. + +Cette idée ne me plut pas; je savais que les jeunes chasseurs tiraient +partout et sur tout, sans s'occuper de ce qui était devant et près +d'eux. En visant une perdrix, ils pouvaient m'envoyer leur plomb, et +j'attendis avec inquiétude la suite de la proposition. + +--Papa, dit Pierre à son père qui arrivait, pouvons-nous emmener +Cadichon? + +--Pour quoi faire? répondit le papa en riant; tu veux donc chasser à +âne, et poursuivre les perdrix à la course! Dans ce cas, il faut d'abord +attacher des ailes à Cadichon. + +_Henri_, contrarié:--Mais non, papa, c'est pour notre gibier quand nos +carnassières seront trop pleines. + +_Le papa_, avec surprise et riant:--Porter votre gibier! Vous croyez +donc, pauvres innocents, que vous allez tuer quelque chose, et même +beaucoup de choses? + +_Henri, piqué_:--Certainement, papa; j'ai vingt cartouches dans ma +veste, et je tuerai au moins quinze pièces. + +_Le papa:_--Ah! ah! ah! Elle est bonne, celle-là! Sais-tu ce que vous +tuerez, vous deux et votre ami Auguste? + +_Henri:_--Quoi donc, papa? + +_Le papa:_--Le temps, et rien avec. + +_Henri_, très piqué:--Alors, papa, je ne sais pas pourquoi vous nous +avez donné des fusils, et pourquoi vous nous faites aller à la chasse, +si vous nous croyez assez sots, assez maladroits pour ne rien tuer. + +_Le papa:_--C'est pour vous apprendre à chasser, petits nigauds, que je +vous fais aller à la chasse. On ne tue jamais rien les premières fois. + +La conversation fut interrompue par l'arrivée d'Auguste, prêt aussi à +tuer tout ce qu'il rencontrerait. Pierre et Henri étaient encore rouges +d'indignation quand Auguste les rejoignit. + +_Pierre:_--Papa croit que nous ne tuerons rien, Auguste; nous lui ferons +voir que nous sommes plus adroits qu'il ne le pense. + +_Auguste:_--Sois tranquille, nous tuerons plus de gibier qu'eux. + +_Henri:_--Pourquoi plus qu'eux? + +_Auguste:_--Parce que nous sommes jeunes, vifs, lestes et adroits, +tandis que nos papas sont déjà un peu vieux. + +_Henri:_--C'est vrai, cela. Papa a quarante-deux ans. Pierre en a +quinze, et moi treize. Quelle différence! + +_Auguste:_--Et mon papa à moi donc! Il a quarante-trois ans! Et moi qui +en ai quatorze! + +_Pierre_:--Ecoute, je vais, sans le lui dire, faire mettre à Cadichon +le bât avec les paniers. Il nous suivra et nous lui ferons porter notre +gibier. + +_Auguste_:--Bien, très bien; fais mettre les grands paniers; si nous +tuons un chevreuil, il lui faudra une fameuse place. + +Henri fut chargé de la commission. Je riais sous cape de la prévoyance. +J'étais bien sûr de ne pas avoir la charge d'un chevreuil et de revenir +avec les paniers vides comme au départ. + +--En route! dirent les papas. Nous marcherons devant. Et vous, gamins, +suivez de près. Quand nous serons en plaine, nous nous débanderons.... + +--Qu'est-ce donc? ajouta le papa de Pierre avec surprise; Cadichon nous +suit? Cadichon orné de deux énormes paniers? + +--C'est pour le gibier de ces messieurs, dit le garde en riant. + +_Le papa_:--Ah! ah! ah! ils ont voulu faire à leur tête, ... soit ... je +veux bien que Cadichon suive la chasse, s'il a du temps à perdre. + +Il regarda en souriant Pierre et Henri, qui prirent un air dégagé. + +--Ton fusil est-il armé, Pierre? demanda Henri. + +_Pierre_:--Non, pas encore; c'est si dur à armer et à désarmer, que +j'aime mieux attendre qu'une perdrix parte. + +_Le papa_:--Nous voici en plaine; à présent, marchons tous sur la même +ligne, et tirons devant nous, et pas à droite ni à gauche, pour ne pas +nous entre-tuer. + +Les perdrix ne tardèrent pas à partir de tous côtés; j'étais resté +prudemment derrière, et même un peu loin: je fis bien; car plus d'un +chien retardataire reçut des grains de plomb. Les chiens guettaient, +arrêtaient, rapportaient; les coups de fusil partaient sur toute la +ligne. Je ne perdais pas de vue mes trois jeunes vantards; je les voyais +tirer souvent, mais ramasser, jamais: aucun des trois ne toucha ni +lièvre, ni perdrix. Ils s'impatientaient, tiraient hors de portée, trop +loin, trop près; quelquefois tous trois tiraient la même perdrix, qui +n'en volait que mieux. Les papas faisaient au contraire de la bonne +besogne: autant de coups de fusil, autant de pièces dans leurs +carnassières. Après deux heures de chasse, le papa de Pierre et de Henri +s'approcha d'eux. + +--Eh bien! mes enfants, Cadichon est-il bien chargé? Y a-t-il encore de +la place pour vider ma carnassière, qui est trop pleine? + +Les enfants ne répondirent pas: ils voyaient à l'air moqueur de leur +papa, qu'il savait leur maladresse. Moi, j'approchai en courant, et je +tournai un des paniers vers le papa. + +_Le papa_:--Comment! rien dedans? Vos carnassières vont crever, si vous +les remplissez trop. + +Les carnassières étaient plates et vides. Le papa se mit à rire de l'air +déconfit des jeunes chasseurs, se débarrassa de son gibier dans un de +mes paniers, et retourna à son chien, qui était en arrêt. + +_Auguste:_--Je crois bien que ton père tue une quantité de perdreaux! Il +a deux chiens qui arrêtent et rapportent; et nous, on ne nous en a pas +laissé un seul. + +_Henri:_--C'est vrai, ça; nous avons peut-être tué beaucoup de perdrix, +seulement nous n'avions pas de chiens pour nous les rapporter. + +_Pierre:_--Pourtant, je n'en ai pas vu tomber. + +_Auguste:_--Parce qu'une perdrix tuée ne tombe jamais sur le coup; elle +vole encore quelque temps, et elle va tomber très loin. + +_Pierre:_--Mais quand papa et mes oncles tirent, leurs perdrix tombent +tout de suite. + +_Auguste:_--Cela te semble ainsi parce que tu es loin, mais, si tu étais +à leur place, tu verrais filer la perdrix longtemps encore. + +Pierre ne répondit pas, mais il n'avait pas trop l'air de croire ce que +disait Auguste. Tous marchaient d'un pas moins fier et moins léger qu'au +départ. Ils commençaient à demander l'heure. + +--J'ai faim, dit Henri. + +--J'ai soif, dit Auguste. + +--Je suis fatigué, dit Pierre. + +Mais il fallait bien suivre les chasseurs qui tiraient, tuaient et +s'amusaient. Pourtant ils n'oubliaient pas leurs jeunes compagnons de +chasse, et, pour ne pas trop les fatiguer, ils proposèrent une halte +pour déjeuner. Les jeunes gens acceptèrent avec joie. On rappela les +chiens, qu'on remit en laisse, et l'on se dirigea vers une ferme qui +était à cent pas, et où la grand'mère avait envoyé des provisions. + +On s'assit par terre sous un vieux chêne; on étala le contenu des +paniers. Il y avait, comme à toutes les chasses, un pâté de volaille, un +jambon, des oeufs, du fromage, des marmelades, des confitures, un gros +baba, une énorme brioche et quelques bouteilles de vieux vin. Tous +les chasseurs, jeunes et vieux, avaient grand appétit, et mangèrent à +effrayer les passants. Pourtant la grand'mère avait si largement pourvu +aux faims les plus voraces, que la moitié des provisions restèrent aux +gardes et aux gens de la ferme. Les chiens avaient la soupe pour apaiser +leur faim, et l'eau de la mare pour se désaltérer. + +--Vous n'avez donc pas été heureux, enfants? dit le papa d'Auguste. +Cadichon ne marchait pas comme un âne trop chargé. + +_Auguste:_--Ce n'est pas étonnant, papa nous n'avions pas de chiens; +vous les aviez tous. + +_Le père:_--Ah! tu crois qu'un, deux, trois chiens vous auraient fait +tuer des perdreaux qui vous passaient sous le nez. + +_Auguste:_--Ils ne les auraient pas fait tuer, papa, mais ils auraient +cherché et rapporté ceux que nous avons tués, et alors... + +_Le père_, interrompant d'un air surpris:--Ceux que vous avez tués! Vous +croyez avoir tué des perdreaux? + +_Auguste:_--Certainement, papa; seulement, comme nous ne les voyions pas +tomber, nous ne pouvions pas les ramasser. + +_Le père_, de même:--Et tu crois que, s'il en était tombé, vous ne les +auriez pas vus? + +_Auguste:_--Non, car nous n'avons pas d'aussi bons yeux que les chiens. + +Le père, les oncles, les gardes même partirent d'un éclat de rire qui +rendit les enfants rouges de colère. + +--Ecoutez, dit enfin le papa de Pierre et de Henri, puisque c'est faute +de chiens que votre gibier a été perdu, vous allez avoir chacun le vôtre +quand nous nous remettrons en chasse. + +_Pierre:_--Mais les chiens ne voudront pas nous suivre, papa ils ne nous +connaissent pas autant que vous. + +_Le père:_--Pour les obliger à vous suivre, nous vous donnerons les deux +gardes, et nous ne partirons qu'une demi-heure après vous, afin que les +chiens n'aient pas la tentation de nous rejoindre. + +_Pierre_, radieux:--Oh! merci, papa! à la bonne heure! avec les chiens, +nous sommes bien sûrs de tuer autant que vous. + +Le déjeuner finissait, on était reposé, et les jeunes chasseurs étaient +pressés de se remettre en chasse avec les chiens et les gardes. + +--Nous allons avoir l'air de vrais chasseurs, dirent-ils d'un air +satisfait. + +Les voilà partis encore une fois, et moi suivant comme avant le +déjeuner, mais toujours de loin. Les papas avaient dit aux gardes de +marcher près des enfants, et d'empêcher toute imprudence. Les perdrix +partaient de tous côtés comme le matin, les jeunes gens tiraient comme +le matin, et ne tuaient rien comme le matin. Pourtant les chiens +faisaient bien leur office; ils quêtaient, ils arrêtaient, seulement +ils ne rapportaient pas, puisqu'il n'y avait rien à rapporter. Enfin, +Auguste, impatienté de tirer sans tuer, voit un des chiens en arrêt; il +croit qu'en tirant avant que la perdrix parte, il tuera plus facilement. +Il vise, il tire, ... le chien tombe en se débattant et en poussant un +cri de douleur. + +--Corbleu! c'est notre meilleur chien! s'écria le garde en s'élançant +vers lui. + +Quand il arriva, le chien expirait. Le coup l'avait frappé à la tête; il +était sans mouvement et sans vie. + +--Voilà un beau coup que vous avez fait là, monsieur Auguste! dit le +garde en laissant retomber le pauvre animal. Je crois bien que voilà la +chasse finie. + +Auguste restait immobile et consterné; Pierre et Henri étaient très émus +de la mort du chien, le garde concentrait sa colère et le regardait sans +mot dire. + +J'approchai pour voir quelle était la malheureuse victime de la +maladresse et de l'amour-propre d'Auguste. Quelle ne fut pas ma douleur +en reconnaissant Médor, mon ami, mon meilleur ami! Et quels ne furent +pas mon horreur et mon chagrin quand je vis le garde relever Médor, et +le poser dans un des paniers que je portais sur mon dos! Voilà donc le +gibier que j'étais condamné à rapporter! Médor, mon ami, tué par un +mauvais garçon maladroit et orgueilleux. + +Nous retournâmes du côté de la ferme, les enfants ne parlant pas, le +garde laissant échapper de temps à autre un juron furieux, et moi ne +trouvant de consolation que dans la réprimande sévère et l'humiliation +que le meurtrier aurait à subir. + +En arrivant à la ferme, nous y trouvâmes encore les chasseurs, qui, +n'ayant plus de chiens, préféraient se reposer et attendre le retour des +enfants. + +--Déjà! s'écrièrent-ils en nous voyant revenir. + +_Le papa de Pierre:_--Je crois, en vérité, qu'ils ont tué une grosse +pièce. Cadichon marche comme s'il était chargé, et un des paniers penche +comme s'il contenait quelque chose de lourd. + +Ils se levèrent et vinrent à nous. Les enfants restaient en arrière; +leur mine confuse frappa ces messieurs. + +_Le père d'Auguste_, riant:--Ils n'ont pas l'air de triomphateurs! + +_Le papa de Pierre_, riant:--Ils ont peut-être tué un veau ou un mouton +qu'ils ont pris pour un lapin. + +Le garde approcha. + +_Le papa:_--Qu'y a-t-il donc, Michaud? Tu as l'air aussi penaud que les +chasseurs. + +--C'est qu'il y a de quoi, m'sieur, répondit le garde. Nous rapportons +un triste gibier. + +_Le papa_, riant:--Qu'est-ce donc? Un mouton, un veau, un ânon? + +_Le garde:_--Ah! m'sieur, il n'a a pas de quoi rire, allez! C'est votre +chien Médor, le meilleur de la bande, que M. Auguste a tué, le prenant +pour une perdrix. + +_Le papa:_--Médor! le maladroit! Si jamais il revient chasser ici!... + +--Approchez, Auguste, lui dit son père. Voilà donc où vous ont mené +votre sot orgueil et votre ridicule présomption! Faites vos adieux à vos +amis, monsieur; vous allez retourner sur l'heure à la maison, et vous +porterez votre fusil dans ma chambre pour n'y plus toucher, jusqu'à ce +que vous ayez pris de la raison et de la modestie. + +--Mais papa, répondit Auguste d'un air dégagé, je ne sais pas pourquoi +vous êtres si fâché. Il arrive très souvent qu'on tue des chiens, à la +chasse. + +--Des chiens!... On tue des chiens! s'écria le père stupéfait. En +vérité, c'est trop fort... Où avez-vous pris ces belles notions de +chasse, monsieur. + +--Mais, papa, dit Auguste toujours du même air dégagé, tout le monde +sait qu'il arrive très souvent aux grands chasseurs de tuer des chiens. + +--Mes chers amis, dit le père en se retournant vers ces messieurs, +veuillez m'excuser de vous avoir amené un garçon malapris comme Auguste. +Je ne croyais pas qu'il fût capable de tant d'impudence et de sottise. + +Puis, se retournant vers son fils: + +--Vous avez entendu mes ordres, monsieur, allez. + +_Auguste:_--Mais, papa. + +_Le père_, d'une voix sévère:--Silence! vous dis-je. Pas un mot, si vous +ne voulez faire connaissance avec la baguette de mon fusil. + +Auguste baissa la tête et se retira tout confus. + +«Vous voyez, mes enfants, dit le papa de Pierre et de Henri, où mène la +présomption, c'est-à-dire la croyance d'un mérite qu'on n'a pas. Ce +qui arrive à Auguste aurait pu vous arriver aussi. Vous vous êtes tous +figuré que rien n'était plus facile que de bien tirer, qu'il suffisait +de vouloir pour tuer; voyez le résultat, vous avez été tous trois +ridicules dès ce matin; vous avez méprisé nos conseils et notre +expérience; et enfin vous êtes tous trois la cause de la mort de mon +pauvre Médor. Je vois, d'après cela, que vous êtes trop jeunes pour +chasser. Dans un an ou deux nous verrons. Jusque-là retournez à vos +jardins et à vos amusements d'enfants. Tout le monde s'en trouvera +mieux.» + +Pierre et Henri baissèrent la tête sans répondre. On rentra tristement à +la maison; les enfants voulurent enterrer eux-mêmes dans le jardin mon +malheureux ami, dont je vais vous raconter l'histoire. Vous verrez +pourquoi je l'aimais tant. + + + +XVI + +MEDOR + +Je connaissais Médor depuis longtemps; j'étais jeune, et il était plus +jeune encore quand nous nous sommes connus et aimés. Je vivais alors +misérablement chez ces méchants fermiers qui m'avaient acheté à un +marchand d'ânes, et de chez lesquels je m'étais sauvé avec tant +d'habileté. J'étais maigre, car je souffrais sans cesse de la faim. +Médor, qu'on leur avait donné comme chien de garde, et qui s'est trouvé +être un superbe et excellent chien de chasse, était moins malheureux que +moi; il amusait les enfants qui lui donnaient du pain et des restes de +laitage; de plus, il m'a avoué que lorsqu'il pouvait se glisser à la +laiterie avec la maîtresse ou la servante, il trouvait toujours moyen +d'attraper quelques gorgées de lait ou de crème, et de saisir les petits +morceaux de beurre qui sautaient de la baratte pendant qu'on le faisait. +Médor était bon; ma maigreur et ma faiblesse lui firent pitié; un jour +il m'apporta un morceau de pain, et me le présenta d'un air triomphant. + +--Mange, mon pauvre ami, me dit-il, dans son langage; j'ai assez du pain +qu'on me donne pour me nourrir, et toi, tu n'as que des chardons et de +mauvaises herbes en quantité à peine suffisante pour te faire vivre. + +--Bon Médor, lui répondis-je, tu te prives pour moi, j'en suis certain. +Je ne souffre pas autant que tu le penses; je suis habitué à peu manger, +à peu dormir, à beaucoup travailler et à être battu. + +--Je n'ai pas faim. Prouve-moi ton amitié en acceptant mon petit +présent. C'est bien peu de chose, mais je te l'offre avec plaisir, et si +tu me refusais, j'en aurais du chagrin. + +--Alors j'accepte, mon bon Médor, lui répondis-je, parce que je t'aime; +et je t'avoue que ce pain me fera grand bien, car j'ai faim. + +Et je mangeai le pain du bon Médor, qui regardait avec joie +l'empressement avec lequel je broyais et j'avalais. Je me sentis tout +remonté par ce repas inaccoutumé; je le dis à Médor, croyant par là lui +mieux témoigner ma reconnaissance; il en résulta que tous les jours il +m'apportait le plus gros morceau de ceux qu'on lui donnait. Le soir, +il venait se coucher près de moi sous l'arbre ou le buisson que je +choisissais pour passer ma nuit; nous causions alors sans parler. Nous +autres animaux, nous ne prononçons pas des paroles comme les hommes, +mais nous nous comprenons par des clignements d'yeux, des mouvements de +tête, d'oreilles, de la queue, et nous causons entre nous tout comme les +hommes. + +Un soir, je le vis arriver triste et abattu. + +--Mon ami, me dit-il, je crains de ne plus pouvoir à l'avenir t'apporter +une partie de mon pain; les maîtres ont décidé que j'étais assez grand +pour être attaché toute la journée, qu'on ne me lâcherait qu'à la nuit. +De plus, la maîtresse a grondé les enfants de ce qu'ils me donnaient +trop de pain; elle leur a défendu de me rien donner à l'avenir, parce +qu'elle voulait me nourrir elle-même, et peu, pour me rendre bon chien +de garde. + +--Mon bon Médor, lui dis-je, si c'est le pain que tu m'apportes qui te +tourmente, rassure-toi, je n'en ai plus besoin; j'ai découvert ce matin +un trou dans le mur du hangar à foin; j'en ai déjà tiré un peu, et je +pourrai facilement en manger tous les jours. + +--En vérité! s'écria Médor, je suis heureux de ce que tu me dis; mais +j'avais pourtant un grand plaisir à partager mon pain avec toi. Et puis, +être attaché tout le jour, ne plus venir te voir, c'est triste. + +Nous causâmes encore quelque temps, il me quitta fort tard. + +--J'aurai le temps de dormir le jour, disait-il; et toi tu n'as pas +grand'chose à faire dans cette saison-ci. + +Toute la journée du lendemain se passa en effet sans que je visse mon +pauvre ami. Vers le soir, je l'attendais avec impatience, lorsque +j'entendis ses cris. Je courus près de la haie; je vis la méchante +fermière qui le tenait par la peau du cou, pendant que Jules le frappait +avec le fouet du charretier. Je m'élançai au travers de la haie par une +brèche mal fermée; je me jetai sur Jules, et je le mordis au bras de +façon à lui faire tomber le fouet des mains. La fermière lâcha Médor, +qui se sauva, c'est ce que je voulais; je lâchai aussi le bras de Jules, +et j'allais retourner dans mon enclos, lorsque je me sentis saisir par +les oreilles; c'était la fermière, qui dans sa colère, criait à Jules: + +--Donne-moi le grand fouet, que je corrige ce mauvais animal! Jamais +plus méchant âne n'a été vu en ce monde. Donne donc, ou claque-le +toi-même. + +--Je ne peux remuer le bras, dit Jules en pleurant; il est tout +engourdi. + +La fermière saisit le fouet tombé à terre, et courut à moi pour venger +son méchant garçon. Je n'eus pas la sottise de l'attendre comme vous +pouvez bien penser. Je fis un saut et m'éloignai quand elle fut près de +m'atteindre; elle continua à me poursuivre et moi à me sauver, ayant +grand soin de me tenir hors de la portée du fouet. Je m'amusai beaucoup +à cette course; je voyais la colère de ma maîtresse augmenter à mesure +qu'elle se fatiguait; je la faisais courir et suer sans me donner de +mal, la méchante femme était en nage, était rendue, sans avoir eu le +plaisir de m'attraper seulement du bout de son fouet. Mon ami était +suffisamment vengé quand la promenade fut terminée. Je le cherchai des +yeux, car je l'avais vu courir du côté de mon enclos; mais il attendait, +pour se montrer, le départ de sa cruelle maîtresse. + +--Misérable! scélérat! cria l'enragée fermière en se retirant; tu me le +payeras quand tu seras sous le bât. + +Je restai seul. J'appelai; Médor sortit timidement la tête du fossé où +il était caché; je courus à lui. + +--Viens! lui dis-je. Elle est partie. Qu'as-tu fait? Pourquoi te +faisait-elle battre par Jules? + +--Parce que j'avais un morceau de pain qu'un des enfants avait posé par +terre: elle m'a vu, s'est élancée sur moi, a appelé Jules, et lui a +ordonné de me battre sans pitié. + +--Est-ce que personne n'a cherché à te défendre? + +--Me défendre! Ah oui! vraiment! ils ont tous crié: «C'est bien fait! +c'est bien fait! Fouette-le, Jules, pour qu'il recommence pas.--Soyez +tranquilles, répondit Jules, je n'irai pas de main-morte; vous allez +voir comme je vais le faire chanter.» Et à mon premier cri, ils ont tous +battu des mains et crié: «Bravo! Encore, encore!» + +--Méchants petits drôles! m'écriai-je. Mais pourquoi as-tu pris ce +morceau de pain, Médor? Est-ce qu'on ne t'avait pas donné ton souper? + +--Si fait, si fait. J'avais mangé; mais le pain de ma soupe était si +émietté, que je n'ai pu en rien retirer pour toi, et si j'avais pu +emporter ce gros morceau que les enfants avaient fait tomber, tu aurais +eu un bon régal. + +--Mon pauvre Médor, c'est pour moi que tu as été battu!... Merci, mon +ami, merci; je n'oublierai jamais ton amitié, ta bonté!... Mais ne +recommence pas, je t'en supplie; crois-tu que ce pain m'eût fait +plaisir, si j'avais su ce qu'il devait te faire souffrir? J'aimerais +cent fois mieux ne vivre que de chardons, et te savoir bien traité et +heureux. + +Nous causâmes longtemps encore, et je fis promettre à Médor de ne plus +se mettre, à cause de moi, dans le cas d'être battu; je lui promis aussi +de faire toutes sortes de tours à tous les gens de la ferme, et je tins +parole. Un jour, je jetai dans un fossé plein d'eau Jules et sa soeur, +et je me sauvai, les laissant barboter et se débattre. Un autre jour, je +poursuivis le petit de trois ans comme si j'avais voulu le mordre; il +criait et courait avec une terreur qui me réjouissait. Une autre fois, +je fis semblant d'être pris de coliques, et je me roulai sur la grande +route avec une charge d'oeufs sur le dos; tous les oeufs furent écrasés; +la fermière, quoique furieuse, n'osait pas me frapper; elle me croyait +réellement malade; elle pensa que j'allais mourir; que l'argent que je +leur avais coûté serait perdu, et, au lieu de me battre, elle me ramena +et me donna du foin et du son. Je n'ai jamais fait un meilleur tour de +ma vie, et le soir, en le racontant à Médor, nous nous pâmions de rire. +Une autre fois, je vis tout leur linge étalé sur la haie pour sécher. +Je pris toutes les pièces l'une après l'autre avec mes dents, et je les +jetai dans le jus du fumier. Personne ne m'avait vu faire; quand la +maîtresse ne trouva plus son linge, et qu'après l'avoir cherché partout, +elle le trouva dans le jus du fumier, elle se mit dans une épouvantable +colère; elle battit la servante, qui battit les enfants, qui battirent +les chats, les chiens, les veaux, les moutons. C'était un vacarme +charmant pour moi, car tous criaient, tous juraient, tous étaient +furieux. Ce fut encore une soirée bien gaie que nous passâmes, Médor et +moi. + +En réfléchissant depuis à toutes ces méchancetés, je me les suis +sincèrement reprochées, car je me vengeais sur des innocents des fautes +des coupables. Médor me blâmait quelquefois, et me conseillait d'être +meilleur et plus indulgent; mais je ne l'écoutais pas, je devenais de +plus en plus méchant; j'en ai été bien puni, comme on le verra plus +tard. + +Un jour, jour de tristesse et de deuil, un monsieur qui passait vit +Médor, l'appela, le caressa; puis il alla parler au fermier, et le lui +acheta pour cent francs. Le fermier, qui croyait avoir un chien de peu +de valeur, était enchanté; mon pauvre ami fut immédiatement attaché avec +un bout de corde, et emmené par son nouveau maître; il me regarda d'un +air douloureux; je courus de tous côtés pour chercher un passage dans la +haie, les brèches étaient bouchées; je n'eus même pas la consolation +de recevoir les adieux de mon cher Médor. Depuis ce jour je m'ennuyai +mortellement; ce fut peu de temps après qu'eut lieu l'histoire du +marché, et ma fuite dans la forêt de Saint-Evroult. Pendant les années +qui ont suivi cette aventure, j'ai souvent, bien souvent pensé à mon +ami, et j'ai bien désiré le retrouver; mais où le chercher? J'avais su +que son nouveau maître n'habitait pas le pays, qu'il n'y était venu que +pour voir un de ses amis. + +Quand je fus amené chez votre grand'mère par mon petit Jacques, jugez de +mon bonheur en voyant quelques temps après arriver, avec votre oncle et +vos cousins Pierre et Henri, mon ami, mon cher Médor. Il fallait voir +la surprise générale lorsqu'on vit Médor courir à moi, me faire mille +caresses, et moi le suivre partout. On crut que c'était pour Médor la +joie de se trouver à la campagne; pour moi, on pensa que j'étais +bien aise d'avoir un compagnon de promenade. Si l'on avait pu nous +comprendre, deviner nos longues conversations, on aurait compris ce qui +nous attirait l'un vers l'autre. + +Médor fut heureux de tout ce que je lui racontais de ma vie calme et +heureuse, de la bonté de mes maîtres, de ma bonne et même glorieuse +réputation dans le pays; il gémit avec moi au récit de mes tristes +aventures; il rit, tout en me blâmant, des tours que j'avais joués au +fermier qui m'avait acheté du père Georget; il frémit d'orgueil au récit +de mon triomphe dans la course d'ânes; il gémit de l'ingratitude des +parents de la pauvre Pauline, et il versa quelques larmes sur le triste +sort de cette malheureuse enfant. + + + +XVII + +LES ENFANTS DE L'ECOLE + +Médor s'était écarté un jour de la maison où il était né, et où il +vivait assez heureux; il poursuivait un chat qui lui avait enlevé un +morceau de viande donnée par le cuisinier. On la trouvait trop avancée; +Médor, qui n'était pas si délicat, l'avait saisie et posée près de sa +niche, lorsque le chat, caché à côté, s'élança dessus et l'emporta. Mon +ami ne faisait pas souvent d'aussi friands repas; il courut à toutes +jambes après le voleur et, l'aurait bientôt attrapé, si le méchant chat +n'avait imaginé de grimper sur un arbre. Médor ne pouvait le suivre si +haut; il fut donc obligé de regarder le fripon dévorer sous ses yeux +l'excellent morceau qu'il avait dérobé. Justement irrité d'une semblable +effronterie, il resta au pied de l'arbre, aboyant, grondant, et faisant +mille reproches. Ses aboiements attirèrent des enfants qui sortaient de +l'école; ils se joignirent à Médor pour injurier le chat; ils finirent +même par ramasser des pierres et lui en jeter; c'était une véritable +grêle. Le chat se sauva au haut de l'arbre, se cacha dans les endroits +les plus touffus: ce qui n'empêcha pas les méchants garçons de continuer +leur jeu et de faire des hourras de joie chaque fois qu'un miaulement +plaintif leur apprenait que le chat avait été touché et blessé. + +Médor commençait à s'ennuyer de ce jeu; les miaulements douloureux du +chat avaient fait passer sa colère, et il craignait que les enfants ne +fussent trop cruels. Il se mit donc à aboyer contre eux et à les tirer +par leurs blouses; ils n'en continuèrent pas moins à lancer des pierres; +seulement, ils en jetèrent aussi quelques-unes à mon pauvre ami. Enfin +un cri rauque et horrible, suivi d'un craquement dans les branches, +annonça qu'ils avaient réussi, que le chat était grièvement blessé, et +qu'il tombait de l'arbre. Une minute après, il était par terre, non +seulement blessé, mais raide mort; il avait eu la tête brisée par une +pierre. Les méchants enfants se réjouirent de leur succès, au lieu de +pleurer sur leur cruauté et sur les souffrances qu'ils avaient fait +endurer à ce pauvre animal. Médor regardait son ennemi d'un air +compatissant, et les garçons d'un air de reproche; il allait retourner à +la maison, lorsqu'un des enfants s'écria: + +--Faisons-lui prendre un bain dans la rivière, ce sera très amusant. + +--Bien dit, bien imaginé! s'écrièrent les autres. Attrape-le, Frédéric; +le voilà qui se sauve. + +Et voilà Médor poursuivi par ces méchants vauriens, eux et lui courant à +toutes jambes; ils étaient malheureusement une douzaine, qui s'étaient +espacés, ce qui l'obligeait à toujours courir droit devant lui, car +aussitôt qu'il cherchait à leur échapper à droite ou à gauche, tous +l'entouraient, et il retardait ainsi sa fuite au lieu de l'accélérer. Il +était bien jeune alors, il n'avait que quatre mois; il ne pouvait courir +vite ni longtemps; il finit donc par être pris. L'un le saisit par la +queue, l'autre par la patte, d'autres par le cou, les oreilles, le dos, +le ventre; ils le tiraient chacun de leur côté, et s'amusaient de ses +cris. Enfin, ils lui attachèrent au cou une ficelle qui le serrait à +l'étrangler, le tirèrent après eux, et le firent avancer avec force +coups de pied; ils arrivèrent ainsi jusqu'à la rivière; l'un deux allait +l'y jeter après avoir défait la ficelle; mais le plus grand s'écria: + +--Attends, donne-moi la ficelle, attachons-lui deux vessies au cou pour +le faire nager, nous le pousserons jusqu'à l'usine, et nous le ferons +passer sous la roue. + +Le pauvre Médor se débattait vainement; que pouvait-il faire contre une +douzaine de gamins dont les plus jeunes avaient pour le moins dix ans? +André, le plus méchant de la bande, lui attacha les deux vessies autour +du cou, et le lança au beau milieu de la petite rivière. Mon malheureux +ami, poussé par le courant plus encore que par les perches que tenaient +ses bourreaux, était à moitié noyé et à moitié étranglé par la ficelle +que l'eau avait resserrée. Il arriva ainsi jusqu'à l'endroit où l'eau +se précipitait avec violence sous la roue de l'usine. Une fois sous la +roue, il devait nécessairement y être broyé. + +Les ouvriers revenaient de dîner, et s'apprêtaient à lever la pale qui +retenait l'eau. Celui qui devait la lever aperçut Médor, et s'adressa +aux méchants enfants qui attendaient en riant que la pale, une fois +levée, laissât passer Médor, et que l'eau l'entraînât sous la roue. + +--Encore un de vos méchants tours, mauvais garnements. Eh! les amis, à +moi! Venez corriger ces gamins qui s'amusent à noyer un pauvre chien. + +Ses camarades accoururent, et, pendant qu'il sauvait Médor en lui +tendant une planche, sur laquelle il monta, les autres firent la chasse +à ses tourmenteurs, les attrapèrent tous, et les fouettèrent, les +uns avec des cordes, les autres avec des fouets, d'autres avec des +baguettes. Ils criaient tous à qui mieux mieux; les ouvriers n'en +tapaient que plus fort. Enfin, ils les laissèrent aller, et la bande +partit, criant, hurlant et se frottant les reins. + +Le sauveur de Médor avait coupé la ficelle qui l'étranglait; il l'avait +couché au soleil sur du foin; Médor fut bientôt sec et prêt à retourner +à la maison. Le forgeron l'y ramena, mais on lui dit qu'il pouvait bien +le garder, qu'on avait déjà trop de chiens, et qu'on jetterait celui-là +à l'eau avec une pierre au cou s'il ne voulait pas l'emmener. C'était un +brave homme; il eut pitié de Médor et le ramena chez lui. Quand sa femme +vit le chien, elle jeta les hauts cris, disant que son mari la ruinait, +qu'elle n'avait pas de quoi nourrir un animal propre à rien, qu'il +faudrait encore payer l'impôt sur les chiens. + +Enfin, elle cria et se plaignit si haut, que le mari, pour avoir la +paix, se débarrassa de Médor, en le donnant au méchant fermier chez +lequel je vivais déjà, et qui avait besoin d'un chien de garde. + +Voilà comment Médor et moi nous nous sommes connus, et voilà pourquoi +nous nous sommes aimés. + + + +XVIII + +LE BAPTEME + +Pierre et Camille devaient être parrain et marraine d'un enfant qui +venait de naître, et dont la mère avait été bonne de Camille. + +Camille voulait qu'on donnât son nom à sa filleule. + +--Pas du tout, dit Pierre; puisque je suis le parrain, j'ai droit de lui +donner un nom, et je veux l'appeler Pierrette. + +_Camille_:--Pierrette! mais c'est un affreux nom! Pas du tout. Je ne +veux pas qu'elle s'appelle Pierrette. Elle s'appellera Camille; je suis +la marraine, et j'ai le droit de l'appeler comme moi. + +_Pierre_:--Non; c'est le parrain qui a le plus de droits, et je +l'appellerai Pierrette. + +_Camille_:--Si tu l'appelles Pierrette, je ne veux pas être marraine. + +_Pierre_:--Si tu l'appelles Camille, je ne veux pas être parrain. + +_Camille_:--Eh bien! faites comme vous voulez; je demanderai à papa +d'être parrain à votre place. + +_Pierre_:--Et moi, mademoiselle, je demanderai à maman d'être marraine à +votre place. + +_Camille_:--D'abord, je suis sûre que ma tante ne voudra pas qu'elle +s'appelle Pierrette; c'est affreux et ridicule! + +_Pierre_:--Et moi je suis certain que mon oncle ne voudra pas qu'elle +s'appelle Camille; c'est horrible et bête! + +_Camille_:--Et comment donc m'a-t-il appelée Camille, moi? Va lui dire +que c'est un nom horrible et bête; va, mon bonhomme, et tu verras comme +tu seras bien reçu. + +_Pierre_:--Enfin, tu diras ce que tu voudras, mais je dis que je ne +serai pas parrain d'une Camille. + +--Papa, dit malicieusement Camille en courant à son père, voulez-vous +être parrain avec moi de la petite Camille? + +_Le papa_:--Quelle Camille, chère Minette? je ne connais de Camille que +toi. + +_Camille_:--C'est ma petite filleule, papa, que je veux appeler Camille +quand on la baptisera aujourd'hui. + +_Le papa_:--Mais Pierre doit être parrain avec toi; on n'a jamais deux +parrains. + +_Camille_:--Papa, Pierre ne veut plus l'être. + +_Le papa_:--Ne veut plus? Pourquoi ce caprice? + +_Camille_:--Parce qu'il trouve le nom de Camille horrible et bête, et +qu'il veut l'appeler Pierrette. + +_Le papa_:--Pierrette! Mais c'est bien ce nom-là qui serait horrible et +bête. + +_Camille_:--C'est ce que je lui ai dit, papa; il ne veut pas me croire. + +_Le papa_:--Ecoute, ma fille, tâche de t'entendre avec ton cousin. Mais, +s'il persiste à ne vouloir être parrain qu'à la condition de l'appeler +Pierrette, je le remplacerai très volontiers. + +Pendant cette conversation de Camille avec son papa, Pierre avait couru +chez sa maman. + +--Maman, lui dit-il, voulez-vous remplacer Camille, et être marraine +avec moi de la petite fille qu'on doit baptiser aujourd'hui? + +_La maman_:--Pourquoi donc remplacer Camille? La bonne demande que ce +soit elle qui soit marraine. + +_Pierre_:--Maman, c'est parce qu'elle veut que la petite fille s'appelle +Camille; je trouve ce nom très laid, et, comme je suis parrain, je veux +qu'elle s'appelle Pierrette. + +_La maman_:--Pierrette! Mais c'est un affreux nom! Autant Pierre est +joli, autant Pierrette est ridicule. + +_Pierre_:--Oh! maman, je vous en prie, laissez-moi l'appeler +Pierrette.... D'abord, je ne veux pas qu'elle s'appelle Camille. + +_La maman_:--Mais, si aucun de vous ne veut céder, comment vous +arrangerez-vous? + +_Pierre_:--Voilà pourquoi, maman, je viens vous demander de remplacer +Camille pour appeler la petite Pierrette. + +_La maman_:--Mon pauvre Pierre, d'abord je te dirai franchement que je +ne veux pas non plus de Pierrette, parce que c'est un nom ridicule. Et +puis la mère de l'enfant a été bonne de Camille et non pas la tienne, +et tu penses bien que c'est surtout Camille qu'elle veut avoir pour +marraine de sa fille. Je crois même qu'elle sera contente que son enfant +porte le nom de Camille. + +_Pierre_:--Alors je ne veux pas être parrain. + +Camille accourut au même instant. + +_Camille_:--Eh bien! Pierre, es-tu décidé? On va partir dans une heure; +et il faut absolument un parrain. + +_Pierre_:--Je veux bien qu'elle ne s'appelle pas Pierrette, mais je ne +veux pas qu'elle s'appelle Camille. + +_Camille_:--Puisque tu veux bien céder pour Pierrette, je veux bien +aussi te céder pour Camille. Tiens, faisons une chose, demandons à ma +bonne quel nom elle veut donner à sa fille! + +_Pierre_:--Tu as raison; va le lui demander. + +Camille repartit en courant; elle revint bientôt. + +--Pierre, Pierre, ma bonne veut que sa fille s'appelle Marie-Camille. + +_Pierre_:--Lui as-tu demandé s'il ne fallait pas l'appeler Pierrette, +puisque je suis parrain? + +_Camille_:--Si, je le lui ai demandé: elle s'est mise à rire; maman a ri +aussi: elles ont dit que c'était impossible, que Pierrette était trop +laid. + +Pierre rougit un peu; pourtant comme il commençait lui-même à trouver +Pierrette un nom ridicule, il ne dit rien et soupira. + +--Où sont les dragées? demanda-t-il. + +_Camille_:--Dans un grand panier qu'on emportera à l'église. On laissera +ici les boîtes et les paquets. Tout est prêt; viens voir combien il y en +a. + +Ils coururent à l'antichambre, où tout était préparé. + +_Pierre_:--Pour quoi faire tous ces centimes? Il y en a presque autant +que de dragées. + +_Camille_:--C'est pour jeter aux enfants de l'école. + +_Pierre_:--Comment, aux enfants de l'école? Nous irons donc à l'école +après le baptême? + +_Camille_:--Mais non: c'est pour jeter à la porte de l'église. Tous les +enfants du village sont rassemblés, et on jette en l'air des poignées de +dragées et de centimes; ils les attrapent et les ramassent par terre. + +_Pierre_:--Est-ce que tu as déjà vu jeter des dragées? + +_Camille_:--Non, jamais, mais on dit que c'est très amusant. + +_Pierre_:--Je crois que je n'aimerai pas cela; bien certainement ils se +battent, ils se font mal. Et puis je n'aime pas qu'on jette les dragées +aux enfants comme à des chiens. + +--Camille, Pierre, venez, voici l'enfant qui arrive; on va bientôt +partir, s'écria Madeleine qui arrivait tout essoufflée. + +Tous partirent en courant pour aller au-devant de l'enfant. + +--Oh! que notre filleule est belle! dit Pierre. + +_Camille_:--Je crois bien! elle a une robe brodée tout autour, un bonnet +de dentelle, un manteau doublé de soie rose. + +_Pierre_:--Est-ce toi qui as donné tout cela? + +_Camille_:--Oh non! Je n'avais pas assez d'argent; c'est maman qui a +tout payé, excepté le bonnet, que j'ai acheté de mon argent. + +Tout le monde était prêt; quoiqu'il fît très beau temps, la calèche +était attelée pour mener l'enfant avec sa nourrice, le parrain et la +marraine. Camille et Pierre étaient fiers de se trouver, comme de +grandes personnes, tout seuls dans la voiture. Ils partirent; moi, +j'attendais, attelé à la petite voiture des enfants; Louis, Henriette +et Elisabeth se mirent devant pour mener, et Henri grimpa derrière; les +mamans, les papas et les bonnes étaient partis les uns après les autres +pour se trouver près de nous en cas d'accident, mais ce n'était que par +excès de prudence, car, avec moi, ils savaient qu'il n'y avait rien à +craindre. + +Je partis au galop, malgré la charge que je traînais; mon amour-propre +me poussait à atteindre et même à dépasser la calèche. J'allais comme le +vent; les enfants étaient enchantés. + +--Bravo! criaient-ils. Courage, Cadichon! Encore un temps de galop! Vive +Cadichon, le roi des ânes. + +Ils battaient des mains, ils applaudissaient. + +--Bravo! criaient les personnages que je dépassais sur la route. En +voilà-t-il un âne! Il court tout comme un cheval. Allons, hardi, bonne +chance et pas de culbute! + +Les papas et les mamans, qui étaient échelonnés le long du chemin, +n'étaient pas très rassurés; ils voulurent me faire ralentir, mais je +ne les écoutai pas, et je n'en galopai que mieux. Je ne tardai pas à +rattraper la calèche; je passai triomphalement devant les chevaux, qui +me regardaient avec surprise. Se trouvant humiliés, eux qui étaient +partis avant, d'être dépassés par un âne, ils voulurent aussi se mettre +au galop; mais le cocher les retint, et ils furent obligés de ralentir +leur pas, tandis que j'allongeais le mien. + +Quand la calèche arrêta à la porte de l'église, tous mes petits maîtres +et maîtresses étaient déjà descendus de voiture, et moi, je m'étais +rangé le long d'une haie pour avoir de l'ombre; j'avais chaud, j'étais +essoufflé. + +A mesure que les parents arrivaient, ils admiraient ma vitesse, et ils +faisaient compliment aux enfants sur leur équipage. + +Le fait est que nous faisions un bon effet, ma voiture et moi. J'étais +bien brossé, et bien peigné; mon harnais étais ciré, verni; il était +semé de pompons rouges; on m'avait mis des dahlias panachés rouge et +blanc au-dessus des oreilles. La voiture était brossée, vernie. Nous +avions très bon air. + +J'entendis par la fenêtre ouverte la cérémonie du baptême; l'enfant cria +comme si on l'égorgeait. Camille et Pierre, un peu embarrassés de leurs +grandeurs, s'embrouillèrent en disant le _Credo_; le curé fut obligé +de les souffler. Je jetai un cou d'oeil à la fenêtre: je vis la pauvre +marraine et le malheureux parrain rouges comme des cerises, et les +larmes dans les yeux. Pourtant, ce qui leur arrivait était bien naturel, +et arrive à bien des grandes personnes. + +Quand la petite Marie-Camille fut baptisée, on sortit de l'église pour +jeter aux enfants, qui attendaient à la porte, les dragées et les +centimes. Aussitôt que le parrain et la marraine parurent, les enfants +crièrent tous ensemble: «Vive le parrain! vive la marraine!» + +Le panier de dragées était prêt; on l'apporta à Camille, pendant qu'on +donnait à Pierre le panier de centimes. Camille prit une poignée et +la fit retomber en pluie sur les enfants; là commença une véritable +bataille, une vraie scène de chiens affamés. Les enfants se disputaient +les dragées et les centimes: tous se précipitaient vers le même point; +ils s'arrachaient les cheveux; ils se battaient, ils se roulaient par +terre, ils se disputaient chaque dragée et chaque centime. Il y en eut +la moitié de perdus, foulés aux pieds, disparus dans l'herbe. Pierre ne +riait pas; Camille, qui avait ri aux premières poignées, ne riait plus, +elle voyait que les batailles étaient sérieuses, que plusieurs enfants +pleuraient, que d'autres avaient la figure égratignée. + +Quand ils furent remontés en voiture: + +--Tu avais raison, Pierre, dit-elle; la prochaine fois que je serai +marraine, je donnerai les dragées à tous les enfants, mais je ne les +jetterai pas. + +--Ni moi les centimes, dit Pierre, je les donnerai comme toi. + +La voiture partit; je n'entendis pas la suite de leur conversation. + +Les miens remontèrent dans mon équipage. Mais, cette fois, les papas et +les mamans voulurent nous accompagner. + +--Cadichon a produit son effet, dit la maman de Camille; il peut revenir +plus sagement, ce qui nous permettra de faire la route avec vous. + +--Maman, dit Madeleine, est-ce que vous aimez cet usage de jeter aux +enfants des dragées et des centimes? + +_La maman_:--Non, ma chère enfant, je trouve cela ignoble: les enfants +deviennent semblables à des chiens qui se battent pour un os. Si jamais +je suis marraine dans ce pays-ci, je ferai donner des dragées, et je +ferai porter aux pauvres l'argent qu'on dépense en centimes, perdus en +grande partie. + +_Madeleine_:--Vous avez bien raison, maman; tâchez, je vous en prie, que +je sois aussi marraine pour faire comme vous dites. + +_La maman, souriant_:--Pour être marraine, il faut avoir un enfant à +baptiser, et je n'en connais pas. + +_Madeleine_:--C'est ennuyeux! J'aurais été marraine avec Henri. Comment +nommeras-tu ton filleul, Henri? + +_Henri_:--Henri, comme de raison; et toi? + +_Madeleine_:--Je l'appellerai Madelon. + +_Henri_:--Quelle horreur! Madelon! D'abord ce n'est pas un nom. + +_Madeleine_:--C'est un nom tout comme Pierrette. + +_Henri_:--Pierrette est plus joli; et puis, tu vois bien que Pierre a +cédé. + +--Je pourrai bien céder aussi, dit Madeleine en riant: mais nous avons +le temps d'y penser. + +Nous arrivions au château; chacun descendit de voiture et alla défaire +sa belle toilette; on m'enleva aussi mes pompons, mes dahlias, et je +revins brouter mon herbe pendant que les enfants mangeaient leur goûter. + + + +XIX + +L'ANE SAVANT + +Un jour, je vis accourir les enfants dans le pré où je mangeais +paisiblement, tout près du château. Louis et Jacques jouaient auprès de +moi, et s'amusaient à monter lestement sur mon dos; ils croyaient être +agiles comme des faiseurs de tours, et ils étaient, je dois l'avouer, un +peu patauds, surtout le bon petit Jacques, gros, joufflu, plus trapu et +plus petit que son cousin. Louis parvenait quelquefois, en s'accrochant +à ma queue, à grimper (il disait s'élancer) sur mon dos; Jacques faisait +des efforts prodigieux pour y arriver à son tour; mais le bon petit gros +roulait, tombait, soufflait, et ne pouvait y arriver qu'avec l'aide de +son cousin, un peu plus âgé que lui. Pour leur épargner une si grande +fatigue, je m'étais placé près d'une petite butte de terre. Louis avait +déjà montré son agilité; Jacques venait de se placer sans grand effort, +lorsque nous entendîmes accourir la bande joyeuse. «Jacques, Louis, +criaient-ils, nous allons bien nous amuser; nous allons à la foire +après-demain, et nous verrons un âne savant.» + +_Jacques:_--Un âne savant? Qu'est-ce que c'est qu'un âne savant? + +_Elisabeth:_--C'est un âne qui fait toutes sortes de tours. + +_Jacques:_--Quels tours? + +_Madeleine:_--Des tours ..., mais des tours ..., des tours, enfin. + +_Jacques:_--Il n'en fera jamais comme Cadichon. + +_Henri:_--Bah! Cadichon! il est très bon et très intelligent pour un +âne, mais il ne saurait pas faire ce que fera l'âne savant de la foire. + +_Camille:_--Je suis bien sûre que si on lui montrait, il le ferait. + +_Pierre:_--Voyons d'abord ce que fait cet âne savant, nous verrons après +s'il est plus savant que Cadichon. + +_Camille:_--Pierre a raison, attendons jusqu'après la foire. + +_Elisabeth:_--Eh bien, qu'est-ce que nous ferons après la foire? + +--Nous nous disputerons, dit Madeleine en riant. + +Jacques et Louis gardaient le silence depuis qu'ils s'étaient dit +quelques mots à l'oreille; ils laissèrent partir les enfants. Après +s'être assurés qu'on ne pouvait les voir ni les entendre, ils se mirent +à danser autour de moi en riant et chantant: + + _Cadichon, Cadichon, + A la foire tu viendras; + L'âne savant tu verras; + Ce qu'il fait tu regarderas; + Puis, comme lui tu feras; + Tout le monde t'honorera; + Tout le monde t'applaudira, + Et nous serons fiers de toi. + Cadichon, Cadichon, + Je te prie, distingue-toi._ + +--C'est très joli ce que nous chantons, dit Jacques en s'arrêtant tout à +coup. + +_Louis:_--C'est que ce sont des vers, je crois bien que c'est joli! + +_Jacques:_--Des vers? Je croyais que c'était difficile de faire des +vers. + +_Louis:_ + Très facile, + Comme tu vois; + Pas difficile, + Comme tu crois. + +Vois-tu? en voilà encore. + +_Jacques:_--Courons le dire à mes cousines et cousins. + +_Louis:_--Non, non, s'ils entendaient nos vers, ils devineraient ce que +nous voulons faire; il faudra les surprendre à la foire même. + +_Jacques:_--Mais crois-tu que papa et mon oncle voudront bien nous +laisser emmener Cadichon à la foire? + +_Louis:_--Certainement, quand nous leur aurons dit en secret pourquoi +nous voulons faire voir l'âne savant à Cadichon. + +_Jacques:_--Allons vite le leur demander. + +Les voilà courant tous deux vers la maison, les papas venaient justement +au pré voir ce que faisaient les enfants. «Papa, papa! crièrent-ils, +venez vite; nous avons quelque chose à vous demander». + +--Parlez, enfants, que voulez-vous? + +--Pas ici, papa, pas ici, dirent-ils d'un air mystérieux, chacun tirant +son papa dans le pré. + +--Qu'y a-t-il donc? dit en riant le papa de Louis. Dans quelle +conspiration voulez-vous nous entraîner? + +--Chut! papa, chut! dit Louis. Voilà ce que c'est. Vous savez +qu'après-demain il y aura un âne savant à la foire? + +_Le papa de Louis_:--Non, je ne le savais pas; mais qu'avons-nous +affaire d'ânes savants, nous qui avons Cadichon? + +_Louis:_--Voilà précisément ce que nous disons, papa, que Cadichon est +plus savant qu'eux tous. Mes soeurs, mes cousines et cousins iront à la +foire pour voir cet âne, et nous voudrions bien y mener Cadichon pour +qu'il voie comment fait l'âne, et qu'il fasse de même. + +_Le papa de Jacques:_--Comment? vous mettriez Cadichon dans la foule à +regarder l'âne? + +_Jacques:_--Oui, papa, au lieu d'aller en voiture, nous monterions +Cadichon, et nous nous mettrions tout près du cercle où l'âne savant +fera ses tours. + +_Le papa de Jacques:_--Je ne demande pas mieux, moi; mais je ne crois +pas que Cadichon apprenne grand'chose en une seule leçon. + +_Jacques:_--N'est-ce pas, Cadichon, que tu sauras faire aussi bien que +cet imbécile d'âne savant? + +En m'adressant cette question, Jacques me regardait d'un air si +inquiet, que je me mis à braire pour le rassurer, tout en riant de son +inquiétude. + +--Entendez-vous, papa? Cadichon dit oui, s'écria Jacques avec triomphe. + +Les deux papas se mirent à rire, embrassèrent chacun leurs gentils +petits garçons, et s'en allèrent en promettant que j'irais à la foire et +qu'ils y viendraient avec les enfants et avec moi. + +--Ah! me dis-je en moi-même, ils doutent de mon adresse! C'est étonnant +que les enfants aient plus d'intelligence que les papas! + +Le jour de la foire arriva. Une heure avant le départ, on fit ma +toilette bien à fond; on m'étrilla, on me brossa jusqu'à m'impatienter; +on me mit une selle et une bride toutes neuves: Louis et Jacques +demandèrent à partir un peu en avant, pour ne pas arriver en retard. + +--Pourquoi irez-vous en avant, demanda Henri, et comment irez-vous? + +_Louis_:--Nous irons sur Cadichon, et nous partons devant parce que nous +n'irons pas vite. + +_Henri_:--Vous irez tous les deux seuls? + +_Jacques_:--Non, papa et mon oncle viennent avec nous. + +_Henri_:--Ce sera joliment ennuyeux de faire une lieue au pas. + +_Louis_:--Oh! nous ne nous ennuierons point avec nos papas. + +_Henri_:--J'aime encore mieux aller en voiture, nous serons arrivés bien +avant vous. + +_Jacques_:--Non, puisque nous partirons longtemps avant vous. + +Comme ils finissaient de parler, on m'amena tout sellé et tout pomponné; +les papas étaient prêts; ils placèrent les petits garçons sur mon dos, +et je partis doucement, pour ne pas faire courir les pauvres papas. + +Une heure après, nous arrivions au champ de foire; il y avait déjà +beaucoup de monde près du cercle indiqué par une corde, où l'âne savant +devait montrer son savoir-faire. Les papas de mes petits amis les firent +placer avec moi tout près de la corde. Mes autres maîtres et maîtresses +nous rejoignirent bientôt et se placèrent près de nous. + +Un roulement de tambour annonça que mon savant confrère allait paraître. +Tous les yeux étaient fixés sur la barrière; elle s'ouvrit enfin, et +l'âne savant parut. Il était maigre, chétif; il avait l'air triste et +malheureux. Son maître l'appela; il approcha sans empressement, et même +avec un air de crainte; je vis d'après cela que le pauvre animal avait +été bien battu pour apprendre ce qu'il savait. + +«Messieurs et mesdames, dit le maître, j'ai l'honneur de vous présenter +MIRLIFLORE, le prince des ânes. Cet âne, messieurs, mesdames, n'est pas +si âne que ses confrères; c'est un âne savant, plus savant que beaucoup +d'entre vous: c'est l'âne par excellence, qui n'a pas son pareil. +Allons, Mirliflore, montrez ce que vous savez faire; et d'abord saluez +ces messieurs et ces dames comme un âne bien élevé.» + +J'étais orgueilleux, ce discours me mit en colère; je résolus de me +venger avant la fin de la séance. + +Mirliflore avança de trois pas, et salua de la tête d'un air dolent. + +-Va Mirliflore, va porter ce bouquet à la plus jolie dame de la société. + +Je ris en voyant toutes les mains se tendre à moitié, et s'apprêter +à recevoir le bouquet. Mirliflore fit le tour du cercle, et s'arrêta +devant une grosse et laide femme, que j'ai su depuis être la femme du +maître. Mirliflore y déposa ses fleurs. + +Ce manque de goût m'indigna; je sautai dans le cercle par-dessus la +corde, à la grande surprise de l'assemblée; je saluai gracieusement +devant, derrière, à droite, à gauche, je marchai d'un pas résolu vers la +grosse femme, je lui arrachai le bouquet, et j'allai le déposer sur les +genoux de Camille; je retournai à ma place aux applaudissements de toute +l'assemblée. Chacun se demandait ce que signifiait cette apparition; +quelques personnes crurent que c'étaient arrangé d'avance, et qu'il +y avait deux ânes savants au lieu d'un; d'autres qui me voyaient en +compagnie de mes petits maîtres, et qui me connaissaient, étaient ravis +de mon intelligence. + +Le maître de Mirliflore semblait fort contrarié, Mirliflore paraissait +indifférent à mon triomphe; je commençai à croire qu'il était réellement +bête, ce qui est assez rare parmi nous autres ânes. Quand le silence fut +rétabli, le maître appela de nouveau Mirliflore. + +«Venez, Mirliflore, faites voir à ces messieurs et dames qu'après avoir +su distinguer la beauté, vous savez aussi reconnaître la sottise; prenez +ce bonnet, et posez-le sur la tête du plus sot de l'assemblée.» + +Et il lui présenta un magnifique bonnet d'âne garni de sonnettes et de +rubans de toutes couleurs. Mirliflore le prit entre ses dents, et se +dirigea vers un gros garçon rouge, qui baissait d'avance la tête pour +recevoir le bonnet. Il était facile de reconnaître, à sa ressemblance +avec la grosse femme si faussement proclamée la plus belle de la +société, que ce gros garçon était le fils et le compère du maître. + +«Voici, pensai-je, le moment de me venger des paroles insultantes de cet +imbécile.» + +Et, avant qu'on eut songé à me retenir, je m'élançai encore dans +l'arène, je courus à mon confrère, je lui arrachai le bonnet d'âne au +moment où il le posait sur la tête du gros garçon, et, avant que le +maître eût eu le temps de se reconnaître, je courus à lui, je mis mes +pieds de devant sur ses épaules, et je voulus placer le bonnet sur sa +tête. Il me repoussa avec violence, et il devint d'autant plus furieux, +que les rires mêlés d'applaudissements se firent entendre de tous côtés. + +--Bravo! l'âne, criait-on; c'est lui qui est le vrai âne savant! + +Enhardi par les applaudissements de la foule, je fis un nouvel effort +pour le coiffer du bonnet d'âne; à mesure qu'il reculait, j'avançais, et +nous finîmes par une course ventre à terre, l'homme se sauvait à toutes +jambes, moi courant après lui, ne pouvant parvenir à lui mettre le +bonnet, et ne voulant pourtant pas lui faire de mal. Enfin j'eus +l'adresse de sauter sur son dos en passant mes pieds de devant sur ses +épaules, et, m'appuyant de tout mon poids sur lui, il tomba; je profitai +de sa chute pour enfoncer le bonnet sur sa tête, et je l'enfonçai +jusqu'au menton. Je me retirai immédiatement; l'homme se releva, mais +n'y voyant pas clair, et se sentant étourdi de sa chute, il se mit à +tourner, à sauter. Et moi, pour compléter la farce, je me mis à l'imiter +d'une façon grotesque, à tourner, à sauter comme lui; j'interrompais +parfois cette burlesque imitation en allant lui braire dans l'oreille, +et puis je me mettais sur mes pieds de derrière, et je sautais comme +lui, tantôt à côté, tantôt en face. + +Dépeindre les rires, les bravos, les trépignements joyeux de toute +l'assemblée est impossible; jamais âne au monde n'eut un pareil succès, +un pareil triomphe. Le cercle fut envahi par des milliers de personnes +qui voulaient me toucher, me caresser, me voir de près. Ceux qui me +connaissaient en étaient fiers; ils me nommaient à ceux qui ne me +connaissaient pas; ils racontaient une foule d'histoires vraies et +fausses dans lesquelles je jouais un rôle magnifique. Une fois, +disait-on, j'avais éteint un incendie en faisant marcher une pompe tout +seul; j'étais monté à un troisième étage, j'avais ouvert la porte de ma +maîtresse, je l'avais saisie endormie sur son lit, et, comme les flammes +avaient envahi tous les escaliers et fenêtres, je m'étais élancé du +troisième étage, après avoir eu soin de placer ma maîtresse sur mon dos: +ni elle ni moi, nous ne nous étions blessés, parce que l'ange gardien de +ma maîtresse nous avait soutenus en l'air pour nous faire descendre +à terre tout doucement. Une autre fois, j'avais tué à moi tout seul +cinquante brigands en les étranglant les uns après les autres d'un seul +coup de dent, de manière qu'aucun d'eux n'eût le temps de se réveiller +et de donner l'alarme à ses camarades. J'avais été ensuite délivrer, +dans les cavernes, cent cinquante prisonniers que ces voleurs avaient +enchaînés pour les engraisser et les manger. Une autre fois, enfin, +j'avais battu à la course les meilleurs chevaux du pays; j'avais fait en +cinq heures vingt-cinq lieues sans m'arrêter. + +A mesure que ces nouvelles se répandaient, l'admiration augmentait; on +se pressait, on s'étouffait autour de moi; les gendarmes furent obligés +de faire écarter la foule. Heureusement que les parents de Louis, de +Jacques et de tous mes autres maîtres avaient emmené les enfants dès +que la foule s'était amassée autour de moi. J'eus beaucoup de peine à +m'échapper, même avec le secours des gendarmes; on voulait me porter en +triomphe. Je fus obligé, pour me soustraire à cet honneur, de donner +par-ci par-là quelques coups de dents, et même de décocher quelques +ruades; mais j'eus soin de ne blesser personne, c'était seulement pour +faire peur et m'ouvrir un passage. + +Une fois débarrassé de la foule, je cherchai Louis et Jacques; je ne les +aperçus d'aucun côté. Je ne voulais pourtant pas que mes chers petits +maîtres revinssent à pied jusque chez eux. Sans perdre mon temps à les +chercher, je courus à l'écurie où l'on mettait toujours nos chevaux +et nos harnais. J'y entrai, je ne les y trouvai plus; on était parti. +Alors, courant à toutes jambes sur la grand'route qui menait au château, +je ne tardai pas à rattraper les voitures, dans lesquelles on avait +entassé les enfants sur les parents; ils étaient une quinzaine dans les +deux calèches. + +--Cadichon! voilà Cadichon! s'écrièrent tous les enfants quand ils +m'aperçurent. + +On fit arrêter les voitures; Jacques et Louis demandèrent à descendre +pour m'embrasser, me complimenter et revenir à pied; puis Jeanne et +Henriette, puis Pierre et Henri, puis enfin Elisabeth, Madeleine et +Camille. + +--Voyez-vous, disaient Louis et Jacques, que nous connaissons mieux que +vous l'esprit de Cadichon; voyez comme il a été intelligent! Comme il a +bien compris les tours de ce sot Mirliflore et son imbécile de maître! + +--C'est vrai, dit Pierre; mais je voudrais bien savoir pourquoi il +a voulu absolument mettre le bonnet d'âne au maître. Est-ce qu'il a +compris que le maître était un sot, et qu'un bonnet d'âne est le signe +qui indique la sottise? + +_Camille_:--Certainement, il l'a compris; il a bien assez d'esprit pour +cela. + +_Elisabeth_:--Ah! ah! ah! Tu dis cela parce qu'il t'a donné le bouquet +comme à la plus jolie de l'assemblée. + +_Camille_:--Pas du tout, je n'y pensais pas, et, à présent que tu m'en +parles, je me souviens que j'ai été étonnée, et que j'aurais voulu qu'il +allât porter le bouquet à maman: c'est elle qui était la plus belle de +l'assemblée. + +_Pierre_:--C'est toi qui la représentais, et puis je trouve, moi, +qu'après ma tante l'âne ne pouvait mieux choisir. + +_Madeleine_:--Et moi donc, et moi, est-ce que je suis laide? + +_Pierre_:--Certainement non, mais chacun a son goût, et le goût de +Cadichon lui a fait choisir Camille. + +_Elisabeth_:--Au lieu de parler de jolies ou de laides, nous devrions +demander à Cadichon comment il a pu si bien comprendre ce que disait cet +homme? + +_Henriette_:--Quel dommage que Cadichon ne puisse parler! que +d'histoires il nous raconterait! + +_Elisabeth_:--Qui sait s'il ne nous comprend pas? J'ai bien lu, moi, +les Mémoires d'une poupée; est-ce qu'une poupée a l'air de voir et de +comprendre? Cette poupée a écrit qu'elle entendait tout, qu'elle voyait +tout. + +_Henri_:--Est-ce que tu crois cela, toi? + +_Elisabeth_:--Certainement, je le crois. + +_Henri_:--Comment la poupée a-t-elle pu écrire? + +_Elisabeth_:--Elle écrivait la nuit avec une toute petite plume de +colibri, et elle cachait ses Mémoires sous son lit. + +_Madeleine_:--Ne crois donc pas de pareilles bêtises, ma pauvre +Elisabeth; c'est une dame qui a écrit ces Mémoires d'une poupée, et, +pour rendre le livre plus amusant elle a fait semblant d'être la poupée +et d'écrire comme si elle était une poupée. + +_Elisabeth_:--Tu crois que ce n'est pas une vraie poupée qui a écrit? + +_Camille_:--Certainement non. Comment veux-tu qu'une poupée, qui n'est +pas vivante, qui est faite en bois, en peau et remplie de son, puisse +réfléchir, voir, entendre, écrire? + +Tout en causant, nous arrivions au château; les enfants coururent tous à +leur grand'mère, qui était restée à la maison. Ils lui racontèrent tout +ce que j'avais fait et combien j'avais étonné et enchanté tout le monde. + +--Mais il est vraiment merveilleux, ce Cadichon! s'écria-t-elle en +venant me caresser. J'ai connu des ânes fort intelligents, plus +intelligents que toute autre bête, mais jamais je n'en ai vu comme +Cadichon! Il faut avouer qu'on est bien injuste envers les ânes. + +Je me retournai vers elle, et je la regardai avec reconnaissance. + +--On dirait en vérité qu'il m'a comprise, continua-t-elle. Mon pauvre +Cadichon, sois sûr que je ne te vendrai pas tant que je vivrai, et que +je te ferai soigner comme si tu comprenais tout ce qui se fait autour de +toi. + +Je soupirai en pensant à l'âge de ma vieille maîtresse; elle avait +cinquante-neuf ans, et moi je n'en avais que neuf ou dix. + +«Mes chers petits maîtres, quand votre grand'mère mourra, gardez-moi, je +vous prie, ne me vendez pas, et laissez-moi mourir en vous servant.» + +Quant au malheureux maître de l'âne savant, je me repentis amèrement +plus tard du tour que je lui avais joué, et vous verrez le mal que j'ai +fait en voulant montrer mon esprit. + + + +XX + +LA GRENOUILLE + +Le garçon orgueilleux qui avait tué mon ami Médor avait obtenu sa grâce, +probablement à force de platitudes; on lui avait permis de revenir chez +votre grand'mère. Je ne pouvais le souffrir, comme bien vous pensez, +et je cherchais l'occasion de lui jouer quelque mauvais tour, car je +n'étais guère charitable, et je n'avais pas encore appris à pardonner. + +Cet Auguste était poltron et il parlait toujours de son courage. Un jour +que son père l'avait amené en visite, et que les enfants lui avaient +proposé une promenade dans le parc, Camille, qui courait en avant, fit +tout à coup un saut de côté et poussa un cri. + +--Qu'as-tu donc? s'écria Pierre courant à elle. + +_Camille_:--J'ai eu peur d'une grenouille qui m'a sauté sur le pied. + +_Auguste_:--Vous avez peur des grenouilles, Camille? Moi, je n'ai peur +de rien, d'aucun animal. + +_Camille_:--Pourquoi donc; l'autre jour, avez-vous sauté si haut, quand +je vous ai dit qu'une araignée se promenait sur votre bras? + +_Auguste_:--Parce que j'avais mal compris ce que vous me disiez. + +_Camille_:--Comment, mal compris? C'était pourtant facile à comprendre. + +_Auguste_:--Certainement, si j'avais bien entendu; mais j'ai cru que +vous disiez: «Une araignée se promène là-bas». J'ai sauté pour mieux +voir, voilà tout. + +_Pierre_:--Par exemple! Ce n'est pas vrai, cela, car tu m'as dit tout en +sautant: «Pierre, ôte-la, je t'en prie». + +_Auguste_:--Je voulais dire: «Ote-toi, que je la voie mieux». + +--Il ment, dit tout bas Madeleine à Camille. + +--Je le vois bien, répondit Camille de même. + +Moi, j'écoutais la conversation, et j'en profitai, comme on va voir. Les +enfants s'étaient assis sur l'herbe, je les avais suivis. En approchant +d'eux, je vis une petite grenouille verte, de l'espèce qu'on appelle +_gresset_; elle était près d'Auguste, dont la poche entr'ouverte rendait +très facile ce que je projetais. J'approchai sans bruit; je saisis la +grenouille par une patte, et je la mis dans la poche du petit vantard. +Je m'éloignai ensuite, pour qu'Auguste ne pût deviner que c'était moi +qui lui avais fait ce beau présent. + +Je n'entendais pas bien ce qu'ils disaient, mais je voyais bien +qu'Auguste continuait à se vanter de n'avoir peur de rien, et de ne pas +même craindre les lions. Les enfants se récriaient là-dessus, lorsqu'il +eut besoin de se moucher. Il entra sa main dans sa poche, la retira en +poussant un cri de terreur, se leva précipitamment et cria: + +--Otez-la, ôtez-la! Je vous en supplie, ôtez-la, j'ai peur! Au secours, +au secours. + +--Qu'avez-vous donc, Auguste? dit Camille moitié riant et moitié +effrayée. + +_Auguste_:--Une bête, une bête! Otez-la, je vous en supplie. + +_Pierre_:--De quelle bête parles-tu? Où est cette bête? + +_Auguste_:--Dans ma poche! Je l'ai sentie, je l'ai touchée! Otez-la, +ôtez-la; j'ai peur, je n'ose pas. + +--Tu peux bien l'ôter toi-même, poltron que tu es, reprit Henri avec +indignation. + +_Elisabeth_:--Tiens! il a peur d'une bête qu'il a dans sa poche, et il +veut que nous l'ôtions, quand il n'ose pas la toucher. + +Les enfants, après avoir été un peu effrayés, finirent par rire des +contorsions d'Auguste, qui ne savait comment se débarrasser de la +grenouille. Il la sentait gigoter et grimper dans sa poche. La frayeur +augmentait à chaque mouvement de la grenouille. Enfin, perdant la +tête, fou de terreur, il ne trouva d'autre moyen de se débarrasser de +l'animal, qu'il sentait remuer et qu'il n'osait toucher, qu'en ôtant +sont habit et le jetant à terre. Il resta en manches de chemise; les +enfants éclatèrent de rire et se précipitèrent sur l'habit. Henri +entr'ouvrit la poche de derrière; la grenouille prisonnière, voyant du +jour, s'élança par l'ouverture, tout étroite qu'elle était, et chacun +put voir un joli petit gresset effrayé, effaré, qui sautait et se +dépêchait pour se mettre en sûreté. + +_Camille_, riant:--L'ennemi est en fuite. + +_Pierre_:--Prends garde qu'il ne coure après toi! + +_Henri_:--N'approche pas, il pourrait te dévorer! + +_Madeleine_:--Rien n'est dangereux comme un gresset! + +_Elisabeth_:--Si ce n'était qu'un lion, Auguste se jetterait dessus; +mais un gresset! Tout son courage ne pourrait le défendre de ses +griffes. + +_Louis_:--Et les dents que tu oublies! + +_Jacques_, attrapant le gresset:--Tu peux ramasser ton habit; je tiens +ton ennemi prisonnier. + +Auguste restait honteux et immobile devant les rires et les +plaisanteries des enfants. + +--Habillons-le, s'écria Pierre, il n'a pas la force de passer son habit. + +--Prends garde qu'une mouche ou un moucheron ne se pose dessus, dit +Henri; ce serait un nouveau danger à courir. + +Auguste voulut se sauver, mais tous les enfants, petits et grands, +coururent après lui, Pierre tenant l'habit qu'il avait ramassé, les +autres poursuivant le fuyard et lui coupant le passage. Ce fut une +chasse très amusante pour tous, excepté pour Auguste, qui, rouge de +honte et de colère, courait à droite, à gauche, et rencontrait partout +un ennemi. Je m'étais mis de la partie; je galopais devant et derrière +lui, redoublant sa frayeur par mes braiments et par mes tentatives de le +saisir par le fond de son pantalon; une fois je l'attrapai, mais il tira +si fort, que le morceau me resta dans les dents, ce qui redoubla les +rires des enfants. Je réussis enfin à le saisir solidement; il poussa +un cri qui me fit croire que je tenais sous ma dent autre chose +que l'étoffe du pantalon. Il s'arrêta tout court; Pierre et Henri +accoururent les premiers; il voulut encore se débattre contre leurs +efforts, mais je tirai légèrement, ce qui lui fit pousser un second cri +et le rendit doux comme un agneau: il ne bougea pas plus qu'une statue +pendant que Pierre et Henri lui enfilèrent son habit. Je lâchai aussitôt +qu'on n'eut plus besoin de mon aide, et je m'éloignai la joie dans le +coeur, d'avoir si bien réussi à le rendre ridicule. Il ne sut jamais +comment cette grenouille s'était trouvée dans sa poche, et depuis ce +fortuné jour il n'osa plus parler de son courage ... devant les enfants. + + + +XXI + +LE PONEY + +Ma vengeance aurait dû être assouvie, mais elle ne l'était pas; je +conservais contre le malheureux Auguste un sentiment de haine qui me +fit commettre à son égard une nouvelle méchanceté, dont je me suis +bien repenti depuis. Après l'histoire de la grenouille, nous fûmes +débarrassés de lui pendant près d'un mois. Mais son père le ramena un +jour, ce qui ne fit plaisir à personne. + +--Que ferons-nous pour amuser ce garçon? demanda Pierre à Camille. + +_Camille_:--Propose-lui d'aller faire une partie d'âne dans les bois; +Henri montera Cadichon, Auguste prendra l'âne de la ferme, et toi tu +monteras ton poney. + +_Pierre_:--C'est une bonne idée que tu as là, pourvu qu'il veuille bien +encore! + +_Camille_:--Il faudra bien qu'il veuille; fais seller le poney et les +ânes; quand ils seront prêts, vous le ferez monter le sien. + +Pierre alla trouver Auguste, qui faisait enrager Louis et Jacques, en +prétendant les aider de ses conseils pour embellir leur petit jardin; il +bouleversait tout, arrachait les légumes, replantait les fleurs, coupait +les fraisiers, et mettait le désordre partout; les pauvres petits +cherchaient à l'en empêcher, mais il les repoussait d'un coup de pied, +d'un coup de bêche, et lorsque Pierre arriva, il les trouva pleurant sur +les débris de leurs fleurs et de leurs légumes. + +--Pourquoi tourmentes-tu mes pauvres petits cousins? lui demanda Pierre +d'un air mécontent. + +_Auguste_:--Je ne les tourmente pas; je les aide, au contraire. + +_Pierre_:--Mais puisqu'ils ne veulent pas être aidés? + +_Auguste_:--Il faut leur faire du bien malgré eux. + +_Louis_:--C'est parce qu'il est deux fois plus grand que nous, qu'il +nous tourmente; avec toi et Henri il n'oserait pas. + +_Auguste_:--Je n'oserais pas? Ne répète pas ce mot, petit. + +_Jacques_:--Non, tu n'oserais pas! Pierre et Henri sont plus forts qu'un +gresset, je pense. + +A ce mot de _gresset_, Auguste rougit, leva les épaules d'un air de +dédain, et, s'adressant à Pierre: + +--Que me voulais-tu, cher ami? Tu avais l'air de me chercher quand tu es +venu ici. + +--Oui, je venais te proposer une partie d'âne, répondit Pierre d'un air +froid; ils seront prêts dans un quart d'heure, si tu veux venir faire, +avec Henri et moi, une promenade dans les bois? + +--Certainement; je ne demande pas mieux, répliqua avec empressement +Auguste. + +Pierre et Auguste allèrent à l'écurie, où ils demandèrent au cocher de +seller le poney, mon camarade de la ferme et moi. + +_Auguste_:--Ah! vous avez un poney! J'aime beaucoup les poneys. + +_Pierre_:--C'est grand'mère qui me l'a donné. + +_Auguste_:--Tu sais donc monter à cheval? + +_Pierre_:--Oui; je monte au manège depuis deux ans. + +_Auguste_:--Je voudrais bien monter ton poney. + +_Pierre_:--Je ne te le conseille pas, si tu n'as pas appris à monter à +cheval. + +_Auguste_:--Je n'ai pas appris, mais je monte tout aussi bien qu'un +autre. + +_Pierre_:--As-tu jamais essayé? + +_Auguste_:--Bien des fois. Qui est-ce qui ne sait pas monter à cheval? + +_Pierre_:--Quand donc as-tu monté? ton père n'a pas de chevaux de selle. + +_Auguste_:--Je n'ai pas monté de chevaux, mais j'ai monté des ânes: +c'est la même chose. + +_Pierre_, retenant un sourire:--Je te répète, mon cher Auguste, qui si +tu n'as jamais monté à cheval, je ne te conseille pas de monter mon +poney. + +_Auguste_, piqué:--Et pourquoi donc? Tu peux me le céder une fois en +passant. + +_Pierre_:--Oh! ce n'est pas pour te refuser; c'est parce que le poney +est un peu vif et.... + +_Auguste_, de même:--Et alors?... + +_Pierre_:--Eh bien, alors ... il pourrait te jeter par terre. + +_Auguste_, très piqué:--Sois tranquille, je suis plus adroit que tu ne +le penses. Si tu veux bien t'en priver pour moi, sois sûr que je saurai +le mener tout aussi bien que toi-même. + +_Pierre_:--Comme tu voudras, mon cher. Prends le poney, je prendrai +l'âne de la ferme, et Henri montera Cadichon. + +Henri les vint rejoindre; nous étions tout prêts à partir. Auguste +approcha du poney, qui s'agita un peu et fit deux ou trois petits sauts. +Auguste le regarda d'un air inquiet. + +--Tenez-le bien jusqu'à ce que je sois dessus, dit-il. + +_Le cocher_:--Il n'y a pas de danger, monsieur; l'animal n'est pas +méchant; vous n'avez pas besoin d'avoir peur. + +_Auguste_, piqué:--Je n'ai pas peur du tout; est-ce que j'ai l'air +d'avoir peur, moi qui n'ai peur de rien! + +_Henri_, tout bas à Pierre:--Excepté des gressets. + +_Auguste_:--Que dis-tu, Henri? Qu'as-tu dit à l'oreille de Pierre? + +_Henri_, avec malice:--Oh! rien d'intéressant; je croyais voir un +gresset là-bas sur l'herbe. + +Auguste se mordit les lèvres, devint rouge, mais ne répondit pas. Il +finit par se hisser sur le poney, et il se mit à tirer sur la bride; le +poney recula; Auguste se cramponna à la selle. + +--Ne tirez pas, monsieur, ne tirez pas; un cheval ne se mène pas comme +un âne, dit le cocher en riant. + +Auguste lâcha la bride. Je partis en avant avec Henri. Pierre suivit +sur l'âne de la ferme. J'eus la malice de prendre le galop; le poney +cherchait à me devancer; je n'en courais que plus vite; Pierre et Henri +riaient. Auguste criait et se tenait à la crinière; nous courions tous, +et j'étais décidé à n'arrêter que lorsque Auguste serait par terre. Le +poney, excité par les rires et les cris, ne tarda pas à me devancer; je +le suivis de près, lui mordillant la queue lorsqu'il semblait vouloir se +ralentir. Nous galopâmes ainsi pendant un grand quart d'heure, Auguste +manquant tomber à chaque pas, et se retenant toujours au cou du cheval. +Pour hâter sa chute, je donnai un coup de dent plus fort à la queue du +poney, qui se mit à lancer des ruades avec une telle force, qu'à la +première Auguste se trouva sur son cou, à la seconde il passa par-dessus +la tête de sa monture, tomba sur le gazon, et resta étendu sans +mouvement. Pierre et Henri, le croyant blessé, sautèrent à terre, et +accoururent à lui pour le relever. + +--Auguste, Auguste, es-tu blessé? lui demandèrent-ils avec inquiétude. + +--Je crois que non, je ne sais pas, répondit Auguste, qui se releva +tremblant encore de la peur qu'il avait eue. + +Quand il fut debout, ses jambes fléchissaient, ses dents claquaient; +Pierre et Henri l'examinèrent, et, ne trouvant ni écorchure ni blessure +d'aucune sorte, ils le regardèrent avec pitié et dégoût. + +--C'est triste d'être poltron à ce point, dit Pierre. + +--Je ... ne ... suis pas ... poltron ... seulement ... j'ai ... eu ... +eu ... peur.... répondit Auguste, claquant toujours des dents. + +--J'espère que tu ne tiens plus à monter mon poney, ajouta Pierre. +Prends mon âne, je vais reprendre mon cheval. + +Et, sans attendre la réponse d'Auguste, il sauta légèrement sur le +poney. + +--J'aimerais mieux Cadichon, dit piteusement Auguste. + +--Comme tu voudras, répondit Henri. Prends Cadichon; je prendrai Grison, +l'âne de la ferme. + +Mon premier mouvement fut d'empêcher ce méchant Auguste de me monter; +mais je formai un autre projet, qui complétait sa journée et qui servait +mieux mon aversion et ma méchanceté. Je me laissai donc tranquillement +enfourcher par mon ennemi, et je suivis de loin le poney. Si Auguste +avait osé me battre pour me faire marcher plus vite, je l'aurais jeté +par terre; mais il connaissait l'amitié qu'avaient pour moi tous mes +jeunes maîtres, et il me laissa aller comme je voulais. J'eus soin, tout +le long du bois, de passer tout près des broussailles et surtout des +grandes épines, des houx, des ronces, afin que le visage de mon cavalier +fut balayé par les branches piquantes de ces arbustes. Il s'en plaignit +à Henri, qui lui répondit froidement: + +--Cadichon ne mène mal que les gens qu'il n'aime pas: il est probable +que tu n'es pas dans ses bonnes grâces. + +Nous reprîmes bientôt le chemin de la maison; cette promenade n'amusait +pas Henri et Pierre, qui entendaient sans cesse geindre Auguste, que +de nouvelles branches venaient cingler au travers du visage; il était +griffé à faire plaisir; j'avais tout lieu de croire qu'il ne s'amusait +guère plus que ses camarades. Mon affreux projet allait s'effectuer. En +revenant par la ferme, nous longions un trou ou plutôt un fossé dans +lequel venait aboutir le conduit qui recevait les eaux grasses et sales +de la cuisine; on y jetait toutes sortes d'immondices, qui, pourrissant +dans l'eau de vaisselle, formaient une boue noire et puante. J'avais +laissé passer Pierre et Henri devant; arrivé près de ce fossé, je fis un +bond vers le bord et une ruade qui lança Auguste au beau milieu de la +bourbe. Je restai tranquillement à le voir patauger dans cette boue +noire et infecte qui l'aveuglait. + +Il voulut crier, mais l'eau sale lui entrait dans la bouche; il en avait +jusqu'aux oreilles, et il ne pouvait parvenir à retrouver le bord. Je +riais intérieurement. «Médor, me dis-je, Médor, tu es vengé!» Je ne +réfléchissais pas au mal que je pouvais faire à ce pauvre garçon, qui, +en tuant Médor, avait fait une maladresse et non une méchanceté; je ne +songeais pas que c'était moi qui étais le plus mauvais des deux. Enfin, +Pierre et Henri, qui étaient descendus de cheval et d'âne, ne voyant ni +moi ni Auguste, s'étonnèrent de ce retard; ils revinrent sur leurs pas +et m'aperçurent au bord du fossé, contemplant d'un air satisfait mon +ennemi qui barbotait. Ils approchèrent, et, voyant qu'Auguste courait un +danger sérieux d'être suffoqué par la boue, ils ne purent s'empêcher de +pousser un cri en le voyant dans cette cruelle position. Ils appelèrent +les garçons de ferme, qui lui tendirent une perche, à laquelle il +s'accrocha et qu'on retira avec Auguste au bout. Quand il fut sur la +terre ferme, personne ne voulait l'approcher; il était couvert de boue, +et sentait trop mauvais. + +--Il faut aller prévenir son père, dit Pierre. + +--Et puis papa et mes oncles, dit Henri, qu'ils nous disent ce qu'il +faut faire pour le nettoyer. + +--Allons, viens, Auguste; suis-nous, mais de loin, dit Pierre; cette +boue exhale une odeur insupportable. + +Auguste, tout penaud, noir de boue, y voyant à peine pour se conduire, +les suivit de loin; on entendait les exclamations des gens de la ferme. +Je formais l'avant-garde, caracolant, courant et brayant de toutes mes +forces. Pierre et Henri parurent mécontents de ma gaieté; ils criaient +après moi pour me faire taire. Ce bruit inaccoutumé attira l'attention +de toute la maison; chacun reconnaissant ma voix, et sachant que je ne +brayais ainsi que dans les grandes occasions, se mit à la fenêtre, de +sorte que, lorsque nous arrivâmes en vue du château, nous vîmes les +croisées garnies de visages curieux, nous entendîmes des cris et un +mouvement extraordinaire. Peu d'instants après, tout le monde, grands +et petits, vieux et jeunes, était descendu et faisait cercle autour de +nous. Auguste était au milieu, chacun demandant ce qu'il y avait, et +s'enfuyant à son approche. La grand'mère fut la première à dire: + +--Il faut laver ce pauvre garçon, et voir s'il n'a pas quelque blessure. + +--Mais comment le laver? dit le papa de Pierre. Il faut apprêter un +bain. + +--Je m'en charge, moi, dit le père d'Auguste. Suis-moi, Auguste; je vois +à ta démarche que tu n'as ni blessure ni contusion. Viens à la mare, tu +vas te plonger dedans, et, quand tu auras fait partir la boue, tu te +savonneras et tu achèveras de te nettoyer. L'eau n'est pas froide dans +cette saison. Pierre voudra bien te prêter du linge et des habits. + +Et il se dirigea vers la mare. Auguste avait peur de son père, il fut +bien obligé de le suivre. J'y courus pour assister à l'opération, qui +fut longue et pénible; cette boue, collante et grasse, tenait à la peau, +aux cheveux. Les domestiques s'étaient empressés d'apporter du linge, +du savon, des habits, des chaussures. Les papas aidèrent à lessiver +Auguste, qui sortit de là presque propre, mais grelottant et si honteux, +qu'il ne voulut pas se faire voir, et qu'il obtint de son père de +l'emmener tout de suite chez lui. + +Pendant ce temps, chacun désirait savoir comment cet accident avait pu +arriver. Pierre et Henri leur racontèrent les deux chutes. + +--Je crois, dit Pierre, que les deux ont été amenées par Cadichon, qui +n'aime pas Auguste. Cadichon a mordu la queue de mon poney, ce qu'il ne +fait jamais quand l'un de nous est dessus; il l'a forcé à aller ainsi au +grand galop; le cheval a rué, et c'est ce qui a fait tomber Auguste. Je +n'étais pas là à la seconde chute, mais, à l'air triomphant de Cadichon, +à ses braiments joyeux et à l'attitude qu'il a encore maintenant, il est +facile de deviner qu'il a jeté exprès dans la boue cet Auguste qu'il +déteste. + +--Comment sais-tu qu'il le déteste? demanda Madeleine. + +--Il le montre de mille manières, répondit Pierre. Te souviens-tu comme +il l'a attrapé par le fond de son pantalon, comme il le tenait pendant +que nous lui passions son habit? J'ai bien regardé sa physionomie +pendant ce temps, il avait en regardant Auguste, un air méchant que je +ne lui vois qu'avec les gens qu'il déteste. Nous autres, il ne nous +regarde pas de même. Avec Auguste, ses yeux brillent comme des charbons; +il a, en vérité, le regard d'un diable. N'est-ce pas, Cadichon, +ajouta-t-il en me regardant fixement, n'est-ce pas, Cadichon, que j'ai +bien deviné, que tu détestes Auguste, et que c'est exprès que tu as été +si méchant pour lui? + +Je répondis en brayant et puis en passant ma langue sur sa main. + +--Sais-tu, dit Camille, que Cadichon est un âne vraiment extraordinaire? +Je suis sûre qu'il nous entend et qu'il nous comprend. + +Je la regardai avec douceur, et, m'approchant d'elle, je mis ma tête sur +son épaule. + +--Quel dommage, mon Cadichon, dit Camille, que tu deviennes de plus en +plus colère et méchant, et que tu nous obliges à t'aimer de moins en +moins; et quel dommage que tu ne puisses pas écrire! Tu as dû voir +beaucoup de choses intéressantes, continua-t-elle en passant sa main sur +ma tête et sur mon cou. Si tu pouvais écrire tes mémoires, je suis sûre +qu'ils seraient bien amusants! + +_Henri_:--Ma pauvre Camille, quelle bêtise tu dis! Comment veux-tu que +Cadichon, qui est un âne, puisse écrire des Mémoires? + +_Camille_:--Un âne comme Cadichon est un âne à part. + +_Henri_:--Bah! tous les ânes se ressemblent et ont beau faire, ils ne +sont jamais que des ânes. + +_Camille_:--Il y a âne et âne. + +_Henri_:--Ce qui n'empêche pas que, pour dire qu'un homme est bête, +ignorant et entêté, on dit: «Bête comme un âne, ignorant comme un âne, +têtu comme un âne», et que si tu me disais: «Henri, tu es un âne», je me +fâcherais, parce qu'il est bien certain que je prendrais cela pour une +injure. + +_Camille_:--Tu as raison, et pourtant je sens et je vois, d'abord que +Cadichon comprend beaucoup de choses, qu'il nous aime, et qu'il a un +esprit extraordinaire, et puis que les ânes ne sont _ânes_ que parce +qu'on les traite comme des _ânes_, c'est-à-dire avec dureté et même +avec cruauté, et qu'ils ne peuvent pas aimer leurs maîtres ni les bien +servir. + +_Henri_:--Alors, d'après toi, c'est par habileté que Cadichon a fait +découvrir les voleurs, et qu'il a fait tant de choses qui semblent +extraordinaires? + +_Camille_:--Certainement, c'est par son esprit, et c'est parce qu'il le +voulait, que Cadichon a fait prendre les voleurs. Pourquoi l'aurait-il +fait, selon toi? + +_Henri_:--Parce qu'il avait vu le matin ses camarades entrer dans le +souterrain, et qu'il voulait les rejoindre. + +_Camille_:--Et les tours de l'âne savant? + +_Henri_:--C'est par jalousie et par méchanceté. + +_Camille_:--Et la course des ânes? + +_Henri_:--C'est par orgueil d'âne. + +_Camille_:--Et l'incendie, quand il a sauvé Pauline? + +_Henri_:--C'est par instinct. + +_Camille_:--Tais-toi, Henri, tu m'impatientes. + +_Henri_:--Mais j'aime beaucoup Cadichon, je t'assure; seulement, je le +prends pour ce qu'il est, un âne, et toi, tu en fais un génie. Remarque +bien que, s'il a l'esprit et la volonté que tu lui supposes, il est +méchant et détestable. + +_Camille_:--Comment cela? + +_Henri_:--En tournant en ridicule le pauvre âne savant et son maître, et +en les empêchant de gagner l'argent qui leur était nécessaire pour se +nourrir. Ensuite, en faisant mille méchancetés à Auguste, qui ne lui a +jamais rien fait, et enfin en se faisant craindre et détester de tous +les animaux, qu'il mord et qu'il chasse à coups de pied. + +_Camille_:--C'est vrai, cela; tu as raison, Henri. J'aime mieux croire, +pour l'honneur de Cadichon, qu'il ne sait pas ce qu'il fait, ni le mal +qu'il fait. + +Et Camille s'éloigna en courant avec Henri, me laissant seul et +mécontent de ce que je venais d'entendre. Je sentais très bien que Henri +avait raison, mais je ne voulais pas me l'avouer, et surtout je ne +voulais pas changer et réprimer les sentiments d'orgueil, de colère et +de vengeance auxquels je m'étais toujours laissé aller. + + + +XXII + +LA PUNITION + +Je restai seul jusqu'au soir; personne ne vint me voir. Je m'ennuyais, +et je vins dans la soirée me mettre près des domestiques qui prenaient +l'air à la porte de l'office et qui causaient. + +--Si j'étais à la place de madame, dit le cuisinier, je me déferais de +cet âne. + +_La femme de chambre_:--Il devient par trop méchant en vérité. Voyez +donc le tour qu'il a joué à ce pauvre Auguste; il aurait pu le tuer ou +le noyer tout de même. + +_Le valet de chambre_:--Et c'est qu'après il avait l'air tout joyeux +encore! il courait, il sautait, il brayait comme s'il avait fait un beau +coup. + +_Le cocher_:--Il le payera, allez; je lui donnerai une raclée pour son +souper.... + +_Le valet de chambre_:--Prends garde; si madame s'en aperçoit.... + +_Le cocher_:--Et comment madame le saurait-elle? Crois-tu que je vais +lui donner des coups de fouet sous les yeux de madame? J'attendrai qu'il +soit à l'écurie. + +_Le valet de chambre_:--Tu pourrais bien attendre longtemps; cet animal +qui fait toutes ses volontés, rentre quelquefois si tard. + +_Le cocher_:--Ah! mais, s'il m'ennuie trop, je saurai bien le faire +rentrer malgré lui, et sans que personne s'en doute. + +_La femme de chambre_:--Comment vous y prendrez-vous? Ce maudit âne va +braire à sa façon et ameuter toute la maison. + +_Le cocher_:--Laissez donc! je lui couperai le sifflet; on ne l'entendra +seulement pas respirer. + +Et tous partirent d'un éclat de rire. Je les trouvais bien méchants; +j'étais en colère; je cherchai un moyen de me soustraire à la correction +qui me menaçait. J'aurais voulu me jeter sur eux et les mordre tous, +mais je n'osai pas, de peur qu'ils n'allassent encore se plaindre à +ma maîtresse, et je sentais vaguement que, fatiguée de mes tours, +ma maîtresse pourrait bien me chasser de chez elle. Pendant que je +délibérais, la femme de chambre fit remarquer au cocher mes yeux +méchants. + +Le cocher hocha la tête, se leva, entra dans la cuisine, en ressortit +comme pour aller à l'écurie, et, en passant devant moi, me lança au cou +un noeud coulant; je tirai en arrière pour le briser, et il tira en +avant pour me faire avancer; nous tirions chacun de notre côté, mais, +plus nous tirions, plus la corde m'étranglait; dès le premier moment +j'avais vainement essayé de braire; je pouvais à peine respirer, et +je cédais forcément à la traction du cocher; il m'amena ainsi jusqu'à +l'écurie, dont la porte fut obligeamment ouverte par les autres +domestiques. Une fois entré dans ma stalle, on me passa promptement +mon licou, on lâcha la corde qui m'étranglait, et le cocher, ayant +soigneusement fermé la porte, se saisit d'un fouet de charretier, et +commença à m'en frapper impitoyablement sans que personne prît +ma défense. J'eus beau braire, me démener, mes jeunes maîtres ne +m'entendirent pas, et le méchant cocher put me faire expier à son aise +les méchancetés dont il m'accusait. Il me laissa enfin dans un état de +douleur et d'abattement impossible à décrire. C'était la première fois, +depuis mon entrée dans cette maison, que j'avais été humilié et battu. +Depuis j'ai réfléchi, et j'ai reconnu que je m'étais attiré cette +punition. + +Le lendemain il était déjà tard quand on me fit sortir; j'eus bonne +envie de mordre le cocher au visage, mais je fus arrêté, comme la +veille, par la crainte d'être chassé. Je me dirigeai vers la maison; je +vis les enfants rassemblés devant le perron et causant avec animation. + +--Le voilà, ce méchant Cadichon, dit Pierre en me regardant approcher. +Chassons-le, il pourrait bien nous mordre ou nous jouer quelque mauvais +tour, comme il a fait l'autre jour à ce malheureux Auguste. + +_Camille_:--Qu'est-ce que le médecin a dit à papa tout à l'heure? + +_Pierre_:--Il a dit qu'Auguste était très malade; il a la fièvre, le +délire.... + +_Jacques_:--Qu'est-ce que le délire? + +_Pierre_:--Le délire, c'est quand on a la fièvre si fort qu'on ne sait +plus ce qu'on dit; on ne reconnaît personne, on croit voir un tas de +choses qui ne sont pas. + +_Louis_:--Qu'est-ce que voit donc Auguste? + +_Pierre_:--Il croit toujours voir Cadichon qui veut se jeter sur lui, +qui le mord, le piétine; le médecin est très inquiet. Papa et mes oncles +y sont allés. + +_Madeleine_:--Comme c'est vilain à Cadichon d'avoir jeté le pauvre +Auguste dans ce trou dégoûtant! + +--Oui, c'est très vilain, monsieur, s'écria Jacques en se retournant +vers moi. Allez, vous êtes un méchant! Je ne vous aime plus. + +--Ni moi, ni moi, ni moi, répétèrent tous les enfants à l'unisson. Va +t'en; nous ne voulons pas de toi. + +J'étais consterné. Tous, jusqu'à mon petit Jacques que j'aimais toujours +tendrement, tous me chassaient, me repoussaient. + +Je m'éloignai lentement de quelques pas; je me retournai et les regardai +d'un air si triste, que Jacques en fut touché; il courut à moi, me prit +la tête, et me dit d'une voix caressante: + +--Ecoute, Cadichon, nous ne t'aimons pas à présent; mais, si tu es bon, +je t'assure que nous t'aimerons comme auparavant. + +--Non, non, jamais comme avant! s'écrièrent tous les enfants. Il est +trop mauvais. + +--Vois-tu, Cadichon, voilà ce que c'est que d'être méchant, reprit le +petit Jacques en me passant la main sur le cou. Tu vois que personne +ne veut t'aimer.... Mais.... ajouta-t-il en me parlant à l'oreille, je +t'aime encore un peu, et si tu n'es plus méchant, je t'aimerai beaucoup, +tout comme avant. + +_Henri_:--Prends garde, Jacques, ne l'approche pas de trop près; s'il te +donne un coup de dent ou un coup de pied, il te fera bien mal. + +_Jacques_:--Il n'y a pas de danger; je suis bien sûr qu'il ne nous +mordra pas, nous autres. + +_Henri_:--Tiens, pourquoi pas? Il a bien jeté Auguste deux fois par +terre. + +_Jacques_:--Oh! mais Auguste, c'est autre chose; il ne l'aime pas. + +_Henri_:--Et pourquoi ne l'aime-t-il pas? Qu'est-ce qu'Auguste lui a +fait? Il pourrait bien, un beau jour, nous détester aussi. + +Jacques ne répondit pas, car il n'y avait effectivement rien à répondre; +mais il secoua la tête, et, se retournant vers moi, il me fit une petite +caresse amicale, dont je fus touché jusqu'aux larmes. L'abandon de tous +les autres me rendit plus précieux encore ces témoignages d'affection de +mon cher petit Jacques, et, pour la première fois, une pensée sincère +de repentir se glissa dans mon coeur. Je songeai avec inquiétude à la +maladie du malheureux Auguste. Dans l'après-midi on sut qu'il était plus +mal encore, que le médecin avait des inquiétudes graves pour sa vie. +Mes jeunes maîtres y allèrent eux-mêmes vers le soir; les cousines +attendaient impatiemment leur retour. «Eh bien? eh bien? leur +crièrent-elles du plus loin qu'elles les aperçurent. Quelles nouvelles? +Comment va Auguste?» + +--Pas bien, répondit Pierre; et pourtant un peu moins mal que tantôt. + +_Henri_:--Le pauvre père fait pitié; il pleure, il sanglote, il demande +au bon Dieu de lui laisser son fils; il dit des choses si touchantes, +que je n'ai pu m'empêcher de pleurer. + +_Elisabeth_:--Nous allons tous prier avec lui et pour lui à notre prière +du soir; n'est-ce pas mes amis? + +--Certainement, et de grand coeur, dirent tous les enfants en même +temps. + +_Madeleine_:--Pauvre Auguste, s'il allait mourir, pourtant! + +_Camille_:--Le pauvre père deviendrait fou de chagrin, car il n'a pas +d'autre enfant. + +_Elisabeth_:--Où est donc la mère d'Auguste? on ne la voit jamais. + +_Pierre_:--Il serait étonnant qu'on la vît, puisqu'elle est morte depuis +dix ans. + +_Henri_:--Et, ce qu'il y a de singulier, c'est que la pauvre femme est +morte pour être tombée dans l'eau pendant une promenade en bateau. + +_Elisabeth_:--Comment? elle s'est noyée? + +_Pierre_:--Non, on l'a retirée immédiatement, mais il faisait si chaud, +et elle avait été tellement saisie par le froid de l'eau et par la +frayeur, qu'elle a été prise de la fièvre et du délire, exactement comme +Auguste et elle est morte huit jours après. + +_Camille_:--Mon Dieu, mon Dieu! pourvu qu'il n'en arrive pas autant à +Auguste! + +_Elisabeth_:--Voilà pourquoi il faut que nous priions beaucoup; +peut-être le bon Dieu nous accordera-t-il ce que nous lui demanderons. + +_Madeleine_:--Où est donc Jacques? + +_Camille_:--Il était ici tout à l'heure, il sera rentré. + +Il n'était pas rentré, le pauvre enfant, mais il s'était mis à genoux +derrière une caisse, et, la tête cachée dans ses mains, il priait +et pleurait. Et c'était moi qui avais causé la maladie d'Auguste, +l'affreuse inquiétude du malheureux père, et enfin le chagrin de mon +petit Jacques! Cette pensée m'attrista moi-même; je me dis que je +n'aurais pas dû venger Médor. «Quel bien lui a fait la chute d'Auguste? +me demandai-je. Est-il moins perdu pour moi? La vengeance que j'ai tirée +m'a-t-elle servi à autre chose qu'à me faire craindre et détester?» + +J'attendis avec impatience le lendemain pour avoir des nouvelles +d'Auguste. J'en eus des premiers, car Jacques et Louis me firent atteler +à la petite voiture pour y aller. Nous trouvâmes, en arrivant, un +domestique qui courait chercher le médecin, et qui nous dit en passant +qu'Auguste avait passé une mauvaise nuit, et qu'il venait d'avoir une +convulsion qui avait effrayé son père. Jacques et Louis attendirent le +médecin, qui ne tarda pas à venir, et qui leur promit de leur donner des +nouvelles en s'en allant. + +Une demi-heure après il descendit le perron. + +--Eh bien? eh bien? monsieur Tudoux, comment va Auguste? demandèrent +Louis et Jacques. + +_M. Tudoux_, très lentement:--Pas mal, pas mal, mes enfants! Pas si mal +que je le craignais. + +_Louis_:--Mais ces convulsions, n'est-ce pas dangereux? + +_M. Tudoux_, de même:--Non, c'était la suite d'un agacement des nerfs et +d'une grande agitation. Je lui ai donné une pilule qui va le calmer; ce +ne sera pas grave. + +_Jacques_:--Alors, monsieur Tudoux, vous n'êtes pas inquiet, vous ne +croyez pas qu'il va mourir? + +_M. Tudoux_, de même:--Non, non, non! ce ne sera pas grave, pas grave du +tout. + +_Louis_ et _Jacques_:--Je suis bien content! Merci, monsieur Tudoux. +Adieu; nous repartons bien vite pour rassurer nos cousins et cousines. + +_M. Tudoux_:--Attendez, attendez une minute. L'âne qui vous mène +n'est-il pas Cadichon? + +_Jacques_:--Oui, c'est Cadichon. + +_M. Tudoux_, avec calme:--Alors prenez-y garde; il pourrait bien vous +jeter dans un fossé comme il l'a fait pour Auguste. Dites à votre +grand'mère qu'elle ferait bien de le vendre; c'est un animal dangereux. + +M. Tudoux salua et s'en alla. Je restai tellement étonné et humilié, +que je ne songeai à me mettre en route que lorsque mes petits maîtres +m'eurent répété trois fois: + +--Allons, Cadichon, en route!... Allons donc, Cadichon, nous sommes +pressés! Vas-tu nous faire coucher ici, Cadichon? Hue! hue donc! + +Je partis enfin et je courus tout d'un trait jusqu'au perron, où +attendaient cousins, cousines, oncles et tantes, papas et mamans. + +--Il va mieux! s'écrièrent Jacques et Louis; et ils se mirent à raconter +leur conversation avec M. Tudoux, sans oublier son dernier conseil. + +J'attendais avec une vive impatience la décision de la grand'mère. Elle +réfléchit un instant. + +--Il est certain, mes chers enfants, que Cadichon ne mérite plus notre +confiance; j'engage les plus jeunes d'entre vous à ne pas le monter; +à la première sottise qu'il fera, je le donnerai au meunier, qui +l'emploiera à porter ses sacs de farine; mais je veux encore +l'essayer avant de le réduire à cet état d'humiliation; peut-être se +corrigera-t-il. Nous verrons bien d'ici à quelques mois. + +J'étais de plus en plus triste, humilié et repentant; mais je ne pouvais +réparer le mal que je m'étais fait qu'à force de patience, de douceur +et de temps. Je commençais à souffrir dans mon orgueil et dans mes +affections. + +Les nouvelles d'Auguste furent meilleures le lendemain; peu de jours +après il entrait en convalescence, et l'on ne s'en occupa plus au +château. Mais je ne pus en perdre le souvenir, car j'entendais sans +cesse dire autour de moi: + +«Prends garde à Cadichon! Souviens-toi d'Auguste!» + + + +XXIII + +LA CONVERSION + +Depuis le jour où j'avais déchiré le visage d'Auguste en galopant dans +les épines, et où je l'avais jeté dans la boue, le changement dans les +manières de mes petits maîtres, de leurs parents, des gens de la maison +était visible. Les animaux même ne me traitaient pas comme auparavant. +Ils semblaient m'éviter; quand j'arrivais, ils s'éloignaient; ils se +taisaient en ma présence; car j'ai déjà dit, à propos de mon ami Médor, +que nous autres animaux nous nous comprenons sans parler comme les +hommes; que les mouvements des yeux, des oreilles, de la queue +remplacent chez nous les paroles. Je ne savais que trop ce qui avait +causé ce changement, et je m'en irritais plus encore que je ne m'en +affligeais, lorsqu'un jour, étant seul comme d'habitude, et couché au +pied d'un sapin, je vis approcher Henri et Elisabeth; ils s'assirent et +ils continuèrent à causer. + +--Je crois, Henri, que tu as raison, dit Elisabeth, et je partage tes +sentiments; moi aussi, je n'aime presque plus Cadichon depuis qu'il a +été si méchant pour Auguste. + +_Henri_:--Et ce n'est pas seulement Auguste; te souviens-tu de la foire +de Laigle, quand il a été si mauvais pour le maître de l'âne savant? + +_Elisabeth_:--Ah! ah! ah! Oui, je me le rappelle très bien. Il était +drôle! Tout le monde riait, mais tout de même nous avons tous trouvé +qu'il avait montré beaucoup d'esprit, mais pas de coeur. + +_Henri_:--C'est vrai! il a humilié ce pauvre âne et son maître le +faiseur de tours; on m'a dit que le malheureux avait été obligé de +partir sans avoir rien gagné, parce que tout le monde se moquait de lui. +En s'en allant, sa femme et ses enfants pleuraient: ils n'avaient pas de +quoi manger. + +_Elisabeth_:--Et c'était la faute de Cadichon. + +_Henri_:--Certainement! Sans lui, le pauvre homme aurait gagné de quoi +vivre pendant quelques semaines. + +_Elisabeth_:--Et puis te rappelles-tu ce qu'on nous a raconté des +méchancetés qu'il a faites chez son ancien maître? Il mangeait les +légumes, il cassait les oeufs, il salissait le linge.... Décidément, je +fais comme toi, je ne l'aime plus. + +Elisabeth et Henri se levèrent et continuèrent leur promenade. Je restai +triste et humilié. D'abord je voulus me fâcher et chercher une petite +vengeance à exercer; mais je pensai qu'ils avaient raison. Je m'étais +toujours vengé; à quoi m'avaient servi mes vengeances? à me rendre +malheureux. + +D'abord j'avais cassé les dents, les bras et l'estomac à une de mes +maîtresses. Si je n'avais pas eu le bonheur de m'échapper, j'aurais été +battu à me faire presque mourir. + +J'avais fait mille méchancetés à mon autre maître, qui avait été bon +pour moi tant que je n'avais pas été paresseux et méchant, depuis il +m'avait très maltraité, et j'avais été très malheureux. + +Quand Auguste avait tué mon ami Médor, je n'avais pas réfléchi qu'il +l'avait fait par maladresse et non par méchanceté. S'il était bête, ce +n'était pas de sa faute; j'avais persécuté ce malheureux Auguste, et +j'avais fini par le rendre très malade en le jetant dans la mare de +boue. + +Et puis, que de petites méchancetés j'avais faites que je n'ai pas +racontées! + +J'avais donc fini par ne plus être aimé de personne. J'étais seul; +personne ne venait près de moi me consoler, me caresser; les animaux +même me fuyaient. + +«Que faire? me demandai-je tristement. Si je pouvais parler, j'irais +leur dire à tous que je me repens, que je demande pardon à tous ceux +auxquels j'ai fait du mal, que je serai bon et doux à l'avenir; mais ... +je ne peux pas me faire comprendre ... je ne parle pas.» + +Je me jetai sur l'herbe et je pleurai, non pas comme les hommes qui +versent des larmes, mais dans le fond de mon coeur; je pleurai, je gémis +sur mon malheur, et, pour la première fois, je me repentis sincèrement. + +«Ah! si j'avais été bon! si, au lieu de vouloir montrer mon esprit, +j'avais montré de la bonté, de la douceur, de la patience! si j'avais +été pour tous ce que j'avais été pour Pauline! comme on m'aimerait! +comme je serais heureux!» + +Je réfléchis longtemps, bien longtemps; je formai tantôt de bons +projets, tantôt de méchants. + +Enfin, je me décidai à devenir bon, de manière à regagner l'amitié de +tous mes maîtres et de mes camarades. Je fis immédiatement l'essai de +mes bonnes résolutions. + +J'avais depuis quelque temps un camarade que je traitais fort mal. +C'était un âne qu'on avait acheté pour faire monter ceux de mes plus +jeunes maîtres qui avaient peur de moi, depuis que j'avais manqué noyer +Auguste; les grands seuls ne me craignaient pas; et même, lorsqu'on +faisait une partie d'ânes, le petit Jacques était le seul qui me +demandât toujours, au lieu que jadis on se disputait pour m'avoir. + +Je méprisais ce camarade; je passais toujours devant lui, je ruais et je +le mordais s'il cherchait à me dépasser; le pauvre animal avait fini +par me céder toujours la première place, et se soumettre à toutes mes +volontés. Le soir, quand l'heure fut venue de rentrer à l'écurie, je me +trouvai près de la porte presque en même temps que mon camarade; il se +rangea avec empressement pour me laisser entrer le premier; mais, comme +il était arrivé quelques pas en avant de moi, je m'arrêtai à mon tour et +je lui fis signe de passer. Le pauvre âne m'obéit en tremblant, inquiet +de ma politesse, et craignant que je ne le fisse marcher le premier pour +lui jouer quelque tour, par exemple pour lui donner un coup de dent ou +un coup de pied. Il fut très étonné de se trouver sain et sauf dans sa +stalle, et de me voir placer paisiblement dans la mienne. + +Voyant son étonnement je lui dis: + +--Mon frère, j'ai été méchant pour vous, je ne le serai plus; j'ai été +fier, je ne le serai jamais, je vous ai méprisé, humilié, maltraité, je +ne recommencerai pas. Pardonnez-moi, frère, et à l'avenir voyez en moi +un camarade, un ami. + +--Merci, frère, me répondit le pauvre âne tout joyeux; j'étais +malheureux, je serai heureux; j'étais triste, je serai gai; je me +trouvais seul, je me sentirai aimé et protégé. Merci encore une fois, +frère; aimez-moi, car je vous aime déjà. + +--A mon tour, frère, à vous dire merci, car j'ai été méchant, et vous me +pardonnez; je reviens à de meilleurs sentiments, et vous me recevez; je +veux vous aimer et vous me donnez votre amitié. Oui, à mon tour, merci, +frère. + +Et, tout en mangeant notre souper, nous continuâmes à causer. C'était la +première fois, car jamais je n'avais daigné lui parler. Je le trouvai +bien meilleur, bien plus sage que je ne l'étais moi-même, et je lui +demandai de me soutenir dans ma nouvelle voie; il me le promit avec +autant d'affection que de modestie. + +Les chevaux, témoins de notre conversation et de ma douceur +inaccoutumée, se regardaient et me regardaient avec surprise. Quoiqu'ils +parlassent bas, je les entendais dire: + +--C'est une farce de Cadichon, dit le premier cheval; il veut jouer +quelque tour à son camarade. + +--Pauvre âne, j'ai pitié de lui, dit le second cheval. Si nous lui +disions de se méfier de son ennemi? + +--Pas tout de suite, répondit le premier cheval. Silence! Cadichon est +méchant. S'il nous entend, il se vengera. + +Je fus blessé de la mauvaise opinion qu'avaient de moi ces deux chevaux, +le troisième n'avait pas parlé; il avait passé sa tête sur la stalle, et +il m'observait attentivement. Je le regardai tristement et humblement. +Il parut surpris, mais il ne bougea pas, et resta silencieux, +m'observant toujours. + +Fatigué de ma journée, abattu par la tristesse et le regret de ma vie +passée, je me couchai sur la paille, et je remarquai que mon lit était +moins bon, moins épais que celui de mon camarade. Au lieu de m'en +fâcher, comme j'aurais fait jadis, je me dis que c'était juste et bien. + +«J'ai été méchant, me dis-je, on m'en punit; je me suis fait détester, +on me le fait sentir. Je dois encore me trouver heureux de n'avoir pas +été envoyé au moulin, où j'aurais été battu, éreinté, mal couché.» + +Je gémis pendant quelque temps et je m'endormis. A mon réveil, je vis +entrer le cocher, qui me fit lever d'un coup de pied, détacha mon licou +et me laissa en liberté; je restai à la porte, et je vis avec surprise +étriller, brosser soigneusement mon camarade, lui passer ma belle bride +pomponnée, attacher sur son dos ma selle anglaise, et le diriger devant +le perron. Inquiet, tremblant d'émotion, je le suivis; quels ne furent +pas mon chagrin, ma désolation quand je vis Jacques, mon petit maître +bien-aimé, approcher de mon camarade, et le monter après quelque +hésitation! Je restai immobile, anéanti. Le bon petit Jacques s'aperçut +de ma peine, car il s'approcha de moi, me caressa la tête, et me dit +tristement: + +--Pauvre Cadichon! tu vois ce que tu as fait! Je ne peux plus te monter; +papa et maman ont peur que tu ne me jettes par terre. Adieu, pauvre +Cadichon; sois tranquille, je t'aime toujours. + +Et il partit lentement, suivi du cocher, qui lui criait: + +--Prenez donc garde, monsieur Jacques, ne restez pas auprès de Cadichon: +il vous mordra, il mordra le bourri; il est méchant, vous savez bien. + +--Il n'a jamais été méchant avec moi, et il ne le sera jamais, répondit +Jacques. + +Le cocher frappa l'âne, qui prit le trot, et je les perdis bientôt +de vue. Je restai à la même place, abîmé dans mon chagrin. Ce qui en +redoublait la violence, c'était l'impossibilité de faire connaître mon +repentir et mes bonnes résolutions. Ne pouvant plus supporter le poids +affreux qui oppressait mon coeur, je partis en courant sans savoir où +j'allais. Je courus longtemps, brisant des haies, sautant des fossés, +franchissant des barrières, traversant des rivières; je ne m'arrêtai +qu'en face d'un mur que je ne pus ni briser ni franchir. + +Je regardai autour de moi. Où étais-je? Je croyais reconnaître le pays, +mais sans toutefois pouvoir me dire où je me trouvais. Je longeai le mur +au pas, car j'étais en nage; j'avais couru pendant plusieurs heures, à +en juger par la marche du soleil. Le mur finissait à quelques pas; je le +tournai, et je reculai avec surprise et terreur. Je me trouvais à deux +pas de la tombe de Pauline. + +Ma douleur n'en devint que plus amère. + +«Pauline! ma chère petite maîtresse! m'écriai-je, vous m'aimiez +parce que j'étais bon; je vous aimais parce que vous étiez bonne et +malheureuse. Après vous avoir perdue, j'avais trouvé d'autres maîtres +qui étaient bons comme vous, qui m'ont traité avec amitié. J'étais +heureux. Mais tout est changé: mon mauvais caractère, le désir de faire +briller mon esprit, de satisfaire mes vengeances, ont détruit tout mon +bonheur: personne ne m'aime à présent; si je meurs, personne ne me +regrettera.» + +Je pleurai amèrement au dedans de moi-même et je me reprochai pour la +centième fois mes défauts. Une pensée consolante vint tout à coup me +rendre du courage. «Si je deviens bon, me dis-je, si je fais autant de +bien que j'ai fait de mal, mes jeunes maîtres m'aimeront peut-être de +nouveau; mon cher petit Jacques surtout, qui m'aime encore un peu, me +rendra toute son amitié.... Mais comment faire pour leur montrer que je +suis changé et repentant?» + +Pendant que je réfléchissais à mon avenir, j'entendis des pas lourds +approcher du mur, et une voix d'homme parler avec humeur. + +--A quoi bon pleurer, nigaud? Les larmes ne te donneront pas du pain, +n'est-il pas vrai? Puisque je n'ai rien à vous donner, que voulez-vous +que j'y' fasse? Crois-tu que j'aie l'estomac bien rempli, moi qui n'ai +avalé depuis hier matin que de l'air et de la poussière? + +--Je suis bien fatigué, père. + +--Eh bien! reposons-nous un quart d'heure à l'ombre de ce mur, je veux +bien. + +Ils tournèrent le mur et vinrent s'asseoir près de la tombe où j'étais. +Je reconnus avec surprise le pauvre maître de Mirliflore, sa femme +et son fils. Tous étaient maigres et semblaient exténués. Le père me +regarda; il parut surpris et dit, après quelque hésitation: + +--Si je vois clair, c'est bien l'âne, le gredin d'âne qui m'a fait +perdre à la foire de Laigle plus de cinquante francs.... Coquin! +continua-t-il en s'adressant à moi, tu as été cause que mon Mirliflore +à été mis en pièces par la foule, tu m'as empêché de gagner une somme +d'argent qui m'aurait fait vivre pendant plus d'un mois; tu me le +payeras, va! + +Il se leva, s'approcha de moi; je ne cherchai pas à m'éloigner, sentant +bien que j'avais mérité la colère de cet homme. Il parut étonné. + +--Ce n'est donc pas lui, dit-il, car il ne bouge pas plus qu'une +bûche.... Le bel âne, ajouta-t-il en me tâtant les membres. Si je +pouvais l'avoir seulement un mois, tu ne manquerais pas de pain, mon +garçon, ni ta mère non plus, et j'aurais l'estomac moins creux. + +Mon parti fut pris à l'instant; je résolus de suivre cet homme pendant +quelques jours, de tout souffrir pour réparer le mal que je lui avais +fait, et de l'aider à gagner quelque argent pour lui et sa famille. + +Quand ils se remirent en marche, je les suivis; ils ne s'en aperçurent +pas d'abord; mais le père, s'étant retourné plusieurs fois, et me voyant +toujours sur leurs talons, voulut me faire partir. Je refusai et je +revins constamment reprendre ma place près ou derrière eux. + +--Est-ce drôle, dit l'homme, cet âne qui s'obstine à nous suivre! Ma +foi, puisque cela lui plaît, il faut le laisser faire. + +En arrivant au village, il se présenta à un aubergiste, et lui demanda à +dîner et à coucher, tout en disant fort honnêtement qu'il n'avait pas un +sou dans la poche. + +--J'ai assez des mendiants du pays, sans y ajouter ceux qui n'en sont +pas, mon bonhomme, répondit l'aubergiste; allez chercher un gîte +ailleurs. + +Je m'élançai de suite près de l'aubergiste, que je saluai à plusieurs +reprises de façon à le faire rire. + +--Vous avez là un animal qui ne paraît pas bête, dit l'aubergiste en +riant. Si vous voulez nous régaler de ses tours, je veux bien vous +donner à manger et à coucher. + +--Ce n'est pas de refus, répondit l'homme; nous vous donnerons une +représentation, mais quand nous aurons quelque chose dans l'estomac; à +jeun, on n'a pas la voix propre au commandement. + +--Entrez, entrez, on va vous servir de suite, reprit l'aubergiste; +Madelon, ma vieille, donne à dîner à trois, sans compter le bourri. + +Madelon leur servit une bonne soupe, qu'ils avalèrent en un clin d'oeil, +puis un bon bouilli aux choux, qui disparut également, enfin une salade +et du fromage, qu'ils savourèrent avec moins d'avidité, leur faim se +trouvant apaisée. + +On me donna une botte de foin, j'en mangeai à peine; j'avais le coeur +gros, et je n'avais pas faim. + +L'aubergiste alla convoquer tout le village pour me voir saluer; la cour +se remplit de monde, et j'entrai dans le cercle, où m'amena mon nouveau +maître, qui se trouvait fort embarrassé, ne sachant pas ce que je savais +faire, et si j'avais reçu une éducation d'âne savant. A tout hasard, il +me dit: + +--Saluez la société. + +Je saluai à droite, à gauche, en avant, en arrière, et tout le monde +d'applaudir. + +--Que vas-tu lui faire faire? dit tout bas sa femme; il ne saura pas ce +que tu lui veux. + +--Peut-être l'aura-t-il appris. Les ânes savants sont intelligents; je +vais toujours essayer. + +--Allons, Mirliflore (ce nom me fit soupirer), va embrasser la plus +jolie dame de la société. + +Je regardai à droite, à gauche; j'aperçus la fille de l'aubergiste, +jolie brune de quinze à seize ans qui se tenait derrière tout le monde. +J'allai à elle, j'écartai avec ma tête ceux qui gênaient le passage, et +je posai mon nez sur le front de la petite, qui se mit à rire et qui +parut contente. + +--Dites donc, père Hutfer, vous lui avez fait la leçon, pas vrai? dirent +quelques personnes en riant. + +--Non, d'honneur, répondit Hutfer; je ne m'y attendais seulement pas. + +--A présent, Mirliflore, dit l'homme, va chercher quelque chose, +n'importe quoi, ce que tu pourras trouver, et donne-le à l'homme le plus +pauvre de la société. + +Je me dirigeai vers la salle où l'on venait de dîner, je saisis un +pain, et, le rapportant en triomphe, je le remis entre les mains de mon +nouveau maître. Rire général, tout le monde applaudit, un ami s'écria: +«Ceci ne vient pas de vous, père Hutfer; cet âne a réellement du savoir; +il a bien profité des leçons de son maître.» + +--Allez-vous lui laisser son pain tout de même? dit quelqu'un dans la +foule. + +--Pour ça, non, dit Hutfer; rendez-moi cela, l'homme à l'âne; ce n'est +pas dans nos conventions. + +--C'est vrai, répondit l'homme; et pourtant mon âne a dit vrai en +faisant de moi l'homme le plus pauvre de la société, car nous n'avions +pas mangé depuis hier matin, ma femme, mon fils et moi, faute de deux +sous pour acheter un morceau de pain. + +--Laissez-leur ce pain, mon père, dit Henriette Hutfer; nous n'en +manquons pas dans la huche, et le bon Dieu nous fera regagner celui-ci. + +--Tu es toujours comme ça, toi, Henriette, dit Hutfer. Si on t'écoutait, +on donnerait tout ce qu'on a. + +--Nous n'en sommes pas plus pauvres, mon père: le bon Dieu a toujours +béni nos récoltes et notre maison. + +--Allons,... puisque tu le veux,... qu'il garde son pain, je le veux +bien. + +A ces mots, j'allai à lui et le saluai profondément, puis j'allai +prendre dans mes dents une petite terrine vide, et je la présentai à +chacun pour qu'il y mît son aumône. Quand j'eus fini ma tournée, la +terrine était pleine; j'allai la vider dans les mains de mon maître, je +la reportai où je l'avais prise, je saluai et je me retirai gravement +aux applaudissements de la société. J'avais le coeur content; je me +sentais consolé et affermi dans mes bonnes résolutions. Mon nouveau +maître paraissait enchanté; il allait se retirer, lorsque tout le monde +l'entoura et le pria de donner une seconde représentation le lendemain; +il le promit avec empressement, et alla se reposer dans la salle avec sa +femme et son fils. + +Quand ils se trouvèrent seuls, la femme regarda de tous côtés, et, ne +voyant que moi, la tête posée sur l'appui de la fenêtre, elle dit à son +mari à voix basse: + +--Dis donc, mon homme, c'est tout de même fort drôle; est-ce singulier, +cet âne qui nous arrive sortant d'un cimetière, qui nous prend en gré, +et qui nous fait gagner de l'argent! Combien en as-tu dans tes mains? + +--Je n'ai pas encore compté, répondit l'homme. Aide-moi; tiens voici une +poignée; à moi l'autre. + +--J'ai huit francs quatre sous, dit la femme après avoir compté. + +_L'homme_: Et moi, j'en ai sept cinquante. Cela fait.... Combien cela +fait-il, ma femme? + +_La femme_:--Combien cela fait? Huit et quatre font treize, puis sept, +font vingt-quatre, puis, cinquante, ça fait,... ça fait ... quelque +chose comme soixante. + +_L'homme:--Que tu es bête, va! J'aurais soixante francs dans les mains? +Pas possible! Voyons, mon garçon, toi qui as étudié, tu dois savoir ça. + +_Le garçon_:--Vous dites, papa? + +_L'homme_:--Je dis huit francs quatre sous d'une part, et sept francs +cinquante de l'autre. + +_Le garçon_, d'un air décidé:--Huit et quatre font douze, retiens un, +plus sept, font vingt, retiens deux; plus cinquante, font, ... font ... +cinquante,... cinquante-deux, retiens cinq. + +_L'homme_:--Imbécile! comment cela ferait-il cinquante, puisque j'ai +huit dans une main et sept dans l'autre. + +_Le garçon_:--Et puis cinquante, papa? + +_L'homme_, le contrefaisant:--Et puis cinquante, papa? Tu ne vois pas, +grand nigaud, que c'est cinquante centimes que je dis, et les centimes +ne sont pas des francs. + +_Le garçon_:--Non, papa, mais ça fait toujours cinquante. + +_L'homme_:--Cinquante quoi? Est-il bête! est-il bête! Si je te donnais +cinquante taloches, ça te ferait-y cinquante francs? + +_Le garçon_:--Non, papa, mais ça ferait toujours cinquante. + +_L'homme_:--En voilà une à compte, grand animal! + +Et il lui donna un soufflet qui retendit dans toute la maison. Le garçon +se mit à pleurer; j'étais en colère. Si ce pauvre garçon était bête, ce +n'était pas sa faute. + +«Cet homme ne mérite pas ma pitié, me dis-je; il a, grâce à moi, de +quoi vivre pendant huit jours; je veux bien encore lui faire gagner sa +représentation de demain, après quoi je retournerai chez mes maîtres; +peut-être m'y recevra-t-on avec amitié.» + +Je me retirai de la fenêtre, et j'allai manger des chardons qui +poussaient au bord d'un fossé; j'entrai ensuite dans l'écurie de +l'auberge, où je trouvai déjà plusieurs chevaux occupant les meilleures +places; je me rangeai dans un coin dont personne n'avait voulu: j'y pus +réfléchir à mon aise, car personne ne me connaissait, et personne ne +s'occupait de moi. A la fin de la journée, Henriette Hutfer entra à +l'écurie, regarda si chacun avait ce qu'il fallait, et, m'apercevant +dans mon coin humide et obscur, sans litière, sans foin, ni avoine, elle +appela un des garçons d'écurie. + +--Ferdinand, dit-elle, donnez de la paille à ce pauvre âne pour qu'il ne +couche pas sur la terre humide, mettez devant lui un picotin d'avoine et +une botte de foin, et voyez s'il ne veut pas boire. + +_Ferdinand_:--Mam'zelle Henriette, vous ruinerez votre papa, vous êtes +trop soigneuse pour le monde. Que vous importe que cette bête couche sur +la dure ou sur une bonne litière? c'est de la paille gâchée, ça! + +_Henriette_:--Vous ne trouvez pas que je suis trop bonne quand c'est +vous que je soigne, Ferdinand; je veux que tout le monde soit bien +traité ici, les bêtes comme les hommes. + +_Ferdinand_, d'un air malin:--Sans compter qu'il y a pas mal d'hommes +qu'on prendrait volontiers pour des bêtes, quoiqu'ils marchent sur deux +pieds. + +_Henriette_, souriant:--Voilà pourquoi on dit: Bête à manger du foin. + +_Ferdinand_:--Ce ne sera toujours pas à vous, mam'zelle, que je servirai +une botte de foin. Vous avez de l'esprit,... de l'esprit ... et de la +malice comme un singe! + +_Henriette_, riant:--Merci du compliment, Ferdinand! Qu'êtes-vous donc, +si je suis un singe? + +_Ferdinand_:--Ah! mam'zelle, je n'ai point dit que vous étiez un singe: +et si je me suis mal exprimé pour cela, mettez que je suis un âne, un +cornichon, une oie. + +_Henriette_:--Non, non, pas tant que cela, Ferdinand, mais seulement un +babillard qui parle quand il devrait travailler. Faites la litière +de l'âne, ajouta-t-elle d'un ton sérieux, et donnez-lui à boire et à +manger. + +Elle sortit; Ferdinand fit en grommelant ce que lui avait ordonné sa +jeune maîtresse. En faisant ma litière, il me donna quelques coups de +fourche, me jeta avec humeur une botte de foin, une poignée d'avoine, et +posa près de moi un seau d'eau. Je n'étais pas attaché; j'aurais pu +m'en aller, mais j'aimai mieux souffrir encore un peu, et donner +le lendemain, pour achever ma bonne oeuvre, ma seconde et dernière +représentation. + +En effet, quand la journée du lendemain fut avancée, on vint me prendre; +mon maître m'amena sur une grande place qui était pleine de monde; on +m'avait tambouriné le matin, c'est-à-dire que le tambour du village +s'était promené partout de grand matin en criant: «Ce soir, grande +représentation de l'âne savant dit Mirliflore; on se réunira à huit +heures sur la place en face la mairie et l'école.» + +Je recommençai les tours de la veille et j'y ajoutai des danses +exécutées avec grâce; je valsai, je polkai, et je jouai à Ferdinand le +tour innocent de l'engager à valser en brayant devant lui, et en lui +présentant le pied de devant comme on criait: «Oui, oui, une valse avec +l'âne!» il s'élança dans le cercle en riant, et il se mit à faire mille +sauts et gambades, que j'imitai de mon mieux. + +Enfin, me sentant fatigué, je laissai Ferdinand gambadant tout seul, +j'allai comme la veille chercher une terrine; n'en trouvant pas, je pris +dans mes dents un panier sans couvercle, et je fis le tour, comme la +veille, présentant mon panier à chacun. Il fut bientôt si plein, que +je dus le vider dans la blouse de celui qu'on croyait mon maître; je +continuai la quête; quand tout le monde m'eut donné, je saluai la +société et j'attendis que mon maître eût compté l'argent que je lui +avais fait gagner ce soir-là, et qui se montait à plus de trente-quatre +francs. Trouvant que j'avais assez fait pour lui, que mon ancienne faute +était réparée, et que je pouvais retourner chez moi, je saluai mon +maître, et, fendant la foule, je partis au trot. + +--Tiens! v'là votre bourri qui s'en va, dit Hutfer, l'aubergiste. + +--C'est qu'il file joliment, dit Ferdinand. + +Mon prétendu maître se retourna, me regarda d'un air inquiet, m'appela: +«Mirliflore, Mirliflore!» et, me voyant continuer mon trot, je +l'entendis s'écrier d'un ton piteux: + +--Arrêtez-le, arrêtez-le, de grâce! c'est mon pain, ma vie qu'il +m'emporte; courez, attrapez-le; je vous promets encore une +représentation si vous me le ramenez. + +--D'où l'avez-vous donc, cet âne? dit un des hommes nommé Clouet; et +depuis quand l'avez-vous? + +--Je l'ai ... depuis qu'il est à moi, répondit mon faux maître avec un +peu d'embarras. + +--J'entends bien, reprit Clouet; mais depuis quand est-il à vous? + +L'homme ne répondit pas. + +--C'est qu'il me semble bien le reconnaître, dit Clouet; il ressemble à +Cadichon, l'âne du château de la Herpinière; je serais bien trompé si ce +n'est pas là Cadichon. + +Je m'étais arrêté; j'entendis des murmures; je voyais l'embarras de mon +maître, lorsque, au moment où l'on s'y attendait le moins, il s'élança +au travers de la foule et courut du côté opposé à celui que j'avais +pris, suivi de sa femme et de son garçon. + +Quelques-uns voulurent courir après lui, d'autres dirent que c'était +bien inutile puisque je m'étais sauvé, et que l'homme n'emportait que +l'argent qui était à lui, et que je lui avais fait gagner honnêtement. + +--Et quant à Cadichon, ajouta-t-on, il ne sera pas embarrassé pour +retrouver son chemin, et il ne se laissera prendre que s'il le veut +bien. + +La foule se dispersa, et chacun rentra chez soi; je repris ma course, +espérant arriver chez mes vrais maîtres avant la nuit; mais il y avait +beaucoup de chemin à faire, j'étais fatigué, et je fus obligé de me +reposer à une lieue du château. La nuit était venue, les écuries +devaient être fermées; je me décidai à coucher dans un petit bois de +sapins qui bordait un ruisseau. + +J'étais à peine établi sur mon lit de mousse, que j'entendis marcher +avec précaution et parler bas. Je regardai, mais je ne vis rien; la nuit +était trop noire. J'écoutai de toutes mes oreilles, et j'entendis la +conversation suivante: + + + +XXIV + +LES VOLEURS + +--Il ne fait pas encore assez nuit, Finot; il serait plus sage de nous +blottir dans ce bois. + +--Mais, Passe-Partout, dit Finot, il nous faut un peu de jour pour nous +reconnaître; moi, d'abord, je n'ai pas étudié les portes d'entrée. + +--Tu n'as jamais rien étudié, toi, reprit Passe-Partout; c'est à tort +que les camarades t'ont appelé FINOT; si ce n'était que moi, je t'aurais +plutôt nommé _Pataud_. + +_Finot_:--Ça n'empêche pas que c'est moi qui ai toujours les bonnes +idées. + +_Passe-Partout_:--Bonnes idées! ça dépend. Qu'est-ce que nous allons +faire au château? + +_Finot_:--Ce que nous allons faire? Dévaliser le potager, couper les +têtes d'artichaut, arracher les cosses de pois, de haricots, les navets, +les carottes, enlever les fruits. En voilà de la besogne! + +_Passe-Partout_:--Et puis? + +_Finot_:--Comment, et puis? Nous ferons un tas de tout ce jardinage, +nous le passerons par dessus le mur, et nous irons le vendre au marché +de Moulins. + +_Passe-Partout_:--Et par où entreras-tu dans le jardin, imbécile? + +_Finot_:--Par-dessus le mur, avec une échelle, bien sûr. Voudrais-tu que +j'allasse demander poliment au jardinier la clef et ses outils? + +_Passe-Partout_:--Mauvais plaisant, va! Je te demande seulement si tu as +marqué la place où nous devons grimper sur le mur? + +_Finot_:--Mais non, te dis-je, je ne l'ai pas marquée: voilà pourquoi +j'aimerais mieux aller en avant pour reconnaître. + +_Passe-Partout_:--Et si on te voit, qu'est-ce que tu diras? + +_Finot_:--Je dirai ... que je viens demander un verre de cidre et une +croûte de pain. + +_Passe-Partout_:--Ça ne vaut rien; j'ai une idée, moi. Je connais le +potager; il y a un endroit où le mur est dégradé, en mettant les pieds +dans les trous, j'arriverai au haut du mur, je trouverai une échelle et +je te la passerai, car tu n'es pas fort pour grimper. + +_Finot_:--Non, je ne tiens pas du chat comme toi. + +_Passe-Partout_:--Mais si quelqu'un vient nous déranger? + +_Finot_:--Tiens, tu es bon enfant, toi! Si quelqu'un vient me déranger, +je saurai bien l'arranger. + +_Passe-Partout_:--Qu'est-ce que tu lui feras? + +_Finot_:--Si c'est un chien, je l'égorge; ce n'est pas pour rien que +j'ai mon couteau affilé. + +_Passe-Partout_:--Mais si c'est un homme? + +--Un homme? dit Finot se grattant l'oreille, c'est plus embarassant, +ça.... Un homme? on ne peut pourtant pas tuer un homme comme un chien. +Si c'était pour quelque chose qui vaille, on verrait, mais pour des +légumes! Et puis, ce château qui est plein de monde! + +_Passe-Partout_:--Mais enfin, qu'est-ce que tu feras? + +_Finot_:--Ma foi, je me sauverai: c'est plus sûr. + +_Passe-Partout_:--T'es un lâche, toi! sais-tu bien? Si tu vois ou si tu +entends un homme, tu n'as qu'à m'appeler, et je lui ferai son affaire. + +_Finot_:--Fais à ton goût, ce n'est pas le mien. + +_Passe-Partout_:--Pour lors donc, c'est convenu. Nous attendons la nuit, +nous arrivons près du mur du potager, tu restes à un bout pour avertir +s'il vient quelqu'un; je grimpe à l'autre bout, je te passe une échelle +et tu me rejoins. + +--C'est bien ça, dit Finot. + +Il se retourne avec inquiétude, écoute et dit tout bas: + +--J'ai entendu remuer là derrière. Est-ce qu'il y aurait quelqu'un? + +--Qui veux-tu qui se cache dans les bois? répondit Passe-Partout. Tu as +toujours peur. Ce ne peut être qu'un crapaud ou une couleuvre. + +Ils ne dirent rien: je ne bougeai pas non plus, et je me demandai ce +que j'allais faire pour empêcher les voleurs d'entrer et pour les +faire prendre. Je ne pouvais prévenir personne, je ne pouvais même pas +défendre l'entrée du potager. Pourtant, après avoir bien réfléchi, je +pris un parti qui pouvait empêcher les voleurs d'agir et les faire +arrêter. J'attendis qu'ils fussent partis pour m'en aller à mon tour. +Je ne voulais pas bouger jusqu'au moment où ils ne pourraient plus +m'entendre. + +La nuit était noire; je savais qu'ils ne pouvaient marcher très vite; je +pris un chemin plus court en sautant par-dessus des haies, et j'arrivai +longtemps avant eux au mur du potager. Je connaissais l'endroit dégradé +dont avait parlé Passe-Partout. Je me serrai près de là, contre le mur: +on ne pouvait me voir. + +J'attendis un quart d'heure; personne ne venait; enfin j'entendis +des pas sourds et un léger chuchotement; les pas approchèrent avec +précaution; les uns se dirigeaient vers moi, c'était Passe-Partout; +les autres s'éloignaient vers l'autre bout du mur, du côté de la porte +d'entrée, c'était Finot. Je ne voyais pas, mais j'entendais tout. Quand +Passe-Partout fut arrivé à l'endroit où quelques pierres tombées avaient +fait des trous assez grands pour y poser les pieds, il commença à +grimper en tâtonnant avec les pieds et avec les mains. Je ne bougeais +pas, je respirais à peine: j'entendais et je reconnaissais chacun de ses +mouvements. Quand il eut grimpé à la hauteur de ma tête, je m'élançai +contre le mur, je le saisis par la jambe, et je le tirai fortement; +avant qu'il eût le temps de se reconnaître, il était par terre, étourdi +par la chute, meurtri par les pierres; pour l'empêcher de crier ou +d'appeler son camarade, je lui donnai sur la tête un grand coup de pied, +qui acheva de l'étourdir et le laissa sans connaissance; je restai +ensuite immobile, près de lui, pensant bien que le camarade viendrait +voir ce qui se passait. Je ne tardai pas, en effet, à entendre Finot +avancer avec précaution. Il faisait quelques pas, il s'arrêtait, il +écoutait, ... rien, ... il avançait encore.... Il arriva ainsi tout près +de son camarade; mais, comme il regardait en l'air sur le mur, il ne le +voyait pas étendu tout de son long par terre, sans mouvements. + +«Pst! ... pst! ... as-tu l'échelle? ..., puis-je monter? ...» disait-il +à voix basse. L'autre n'avait garde de répondre, il ne l'entendait pas. +Je vis qu'il n'avait pas envie de grimper; je craignis qu'il ne s'en +allât; il était temps d'agir. Je m'élançai sur lui, je le fis tomber en +le tirant par le dos de sa blouse, et je lui donnai, comme à l'autre un +bon coup de pied sur la tête; j'obtins le même succès, il resta sans +connaissance près de son ami. Alors, n'ayant plus rien à perdre, je me +mis à braire de ma voix la plus formidable; je courus à la maison du +jardinier, aux écuries, au château, brayant avec une telle violence, que +tout le monde fut éveillé; quelques hommes, les plus braves, sortirent +avec des armes et des lanternes; je courus à eux, et je les menai, +courant en avant, près des deux voleurs étendus au pied du mur. + +--Deux hommes morts! que veut dire cela? dit le papa de Pierre. + +_Le papa de Jacques:_--Ils ne sont pas morts, ils respirent. + +_Le jardinier:_--En voilà un qui vient de gémir. + +_Le cocher:_--Du sang! une blessure à la tête! + +_Le papa de Pierre:_--Et l'autre aussi, même blessure! On dirait que +c'est un coup de pied de cheval ou d'âne. + +_Le papa de Jacques:_--Oui, voilà la marque du fer sur le front. + +_Le cocher_:--Qu'ordonnent ces messieurs? Que veulent-ils qu'on fasse de +ces hommes? + +_Le papa de Pierre_:--Il faut les porter à la maison, atteler le +cabriolet, et aller chercher le médecin. Nous autres, en attendant le +médecin, nous tâcherons de leur faire reprendre connaissance. + +Le jardinier apporta un brancard; on y posa les blessés, et on les porta +dans une grande pièce qui servait d'orangerie pendant l'hiver. Ils +restaient toujours sans mouvement. + +--Je ne connais pas ces visages-là, dit le jardinier après les avoir +examinés attentivement à la lumière. + +--Peut-être ont-ils sur eux des papiers qui les feront reconnaître, dit +le papa de Louis; on ferait savoir à leurs familles qu'ils sont ici et +blessés. + +Le jardinier fouilla dans leurs poches, en retira quelques papiers, +qu'il remit au papa de Jacques, puis deux couteaux bien aiguisés, bien +pointus, et un gros paquet de clefs. + +--Ah! ah! ceci indique l'état de ces messieurs! s'écria-t-il; ils +venaient voler et peut-être tuer. + +--Je commence à comprendre, dit le papa de Pierre. La présence de +Cadichon et ses braiments expliquent tout. Ces gens-là venaient pour +voler; Cadichon les a devinés avec son instinct accoutumé; il a lutté +contre eux, il a rué et leur a cassé la tête, après quoi il s'est mis à +braire pour nous appeler. + +--C'est bien cela, ce doit être cela, dit le papa de Jacques. Il peut se +vanter de nous avoir rendu un fier service, ce brave Cadichon. Viens, +mon Cadichon, te voilà rentré en grâce cette fois. + +J'étais content; je me promenais en long et en large devant la serre, +pendant qu'on donnait des soins à Finot et à Passe-Partout. M. Tudoux +ne tarda pas à arriver; les voleurs n'avaient pas encore repris +connaissance. + +Il examina les blessures. + +--Voilà deux coups bien appliquées, dit-il. On voit distinctement la +marque d'un très petit fer à cheval, comme qui dirait un pied d'âne. Et +mais, ... ajouta-t-il en m'apercevant, ne serait-ce pas une nouvelle +méchanceté de cet animal qui nous examine comme s'il comprenait? + +--Pas méchanceté, mais fidèle service et intelligence, répondit le papa +de Pierre. Ces gens-là sont des voleurs; voyez ces couteaux et ces +papiers qu'ils avaient sur eux. + +Et il se mit à lire: + +«N° 1. Château Herp. Beaucoup de monde; pas bon à voler; potager facile; +légumes et fruits, mur peu élevé. + +«N° 2. Presbytère. Vieux curé; pas d'armes. Servante sourde et vieille. +Bon à voler pendant la messe. + +«N° 3. Château de Sourval. Maître absent; femme seule au +rez-de-chaussée, domestique au second; belle argenterie; bon à voler. +Tuer si on crie. + +«N° 4. Château de Chanday. Chiens de garde vigoureux à empoisonner; +personne au rez-de-chaussée; argenterie; galerie de curiosités riches et +bijoux. Tuer si on vient.» + +--Vous voyez, continua le papa, que ces hommes sont des brigands qui +venaient dévaliser le potager, faute de mieux. Pendant que vous leur +donnerez vos soins, je vais envoyer à la ville prévenir le brigadier de +gendarmerie. + +M. Tudoux tira de sa poche une trousse, y prit une lancette, et saigna +les deux voleurs. Ils ne tardèrent pas à ouvrir les yeux, et parurent +effrayés de se voir entourés de monde et dans une chambre du château. +Quand ils furent tout à fait remis, ils voulurent parler. + +--Silence, coquins, leur dit M. Tudoux avec calme et lenteur. Silence; +nous n'avons pas besoin de vos discours pour savoir qui vous êtes et ce +que vous veniez faire ici. + +Finot porta la main à sa veste, les papiers n'y étaient plus; il chercha +son couteau, il ne le trouva pas. Il regarda Passe-Partout d'un air +sombre, et lui dit à voix basse: + +--Je te disais bien dans le bois que j'avais entendu du bruit. + +--Tais-toi, dit Passe-Partout de même; on pourrait t'entendre. Il faut +tout nier. + +_Finot_:--Mais les papiers? ils les ont. + +_Passe-Partout_:--Tu diras que nous avons trouvé les papiers. + +_Finot_:--Et les couteaux? + +_Passe-Partout_:--Les couteaux aussi, parbleu! Il faut de l'audace. + +_Finot_:--Qui est-ce qui t'a assené sur la tête ce coup de massue qui +t'a si bien engourdi? + +_Passe-Partout_:--Je n'en sais, ma foi, rien; je n'ai pas eu le temps de +voir ni d'entendre. Je me trouvai par terre, frappé en moins de rien. + +_Finot_:--Et moi de même. Il faudrait pourtant savoir si on nous a vus +grimper au mur. + +_Passe-Partout_:--Nous le saurons bien. Ne faut-il pas que ceux qui nous +ont assommés viennent dire comment et pourquoi? + +_Finot_:--Tiens! c'est vrai. Jusque-là il faut tout nier. Convenons à +présent des détails pour ne pas nous contredire. D'abord, faisions-nous +route ensemble? Où avons-nous trouvé les...? + +--Séparez ces deux hommes, dit le papa de Louis; ils vont s'entendre sur +les contes qu'ils nous feront. + +Deux hommes saisirent Finot, pendant que deux autres s'emparèrent de +Passe-Partout, et, malgré leur résistance, ils leur garrottèrent les +pieds et les mains, et emportèrent Passe-Partout dans une autre salle. + +La nuit était bien avancée; on attendait avec impatience le brigadier de +gendarmerie; il arriva au petit jour, escorté de quatre gendarmes, car +on leur avait dit qu'il s'agissait de l'arrestation de deux voleurs. Les +papas de mes petits maîtres lui racontèrent tout ce qui était arrivé, et +lui firent voir les papiers et les couteaux trouvés dans les poches des +voleurs. + +--Ce genre de couteaux, dit le brigadier, indique des voleurs dangereux +qui assassinent pour voler: ce qui, du reste, est facile à voir d'après +leurs papiers, qui sont des indications de vols à faire dans les +environs. Je ne serais pas surpris que ces deux hommes fussent les +nommés Finot et Passe-Partout, des brigands très dangereux échappés des +galères, et qu'on cherche dans plusieurs départements où ils ont commis +des vols nombreux et audacieux. Je vais les interroger séparément; vous +pouvez assister à l'interrogatoire, si vous le désirez. + +En achevant ces mots, il entra dans la serre, où était resté Finot. Il +regarda un instant et dit: + +--Bonjour Finot! tu t'es donc laissé reprendre? + +Finot tressaillit, rougit, mais ne répondit pas. + +--Eh bien! Finot, dit le brigadier, nous avons perdu notre langue? Elle +était pourtant bien pendue au dernier procès. + +--A qui parlez-vous, monsieur? répondit Finot, en regardant de tous +côtés; il n'y a que moi ici. + +_Le brigadier_:--Je le sais bien qu'il n'y a que toi; c'est bien à toi +que je parle. + +_Finot_:--Je ne sais pas, monsieur, pourquoi vous me tutoyez; je ne vous +connais pas. + +_Le brigadier_:--Mais moi, je te connais bien. Tu es Finot, échappé du +bagne, condamné aux galères pour vol et blessures. + +_Finot_:--Vous vous trompez, monsieur; je ne suis pas ce que vous +prétendez si bien savoir. + +_Le brigadier_:--Et qui êtes-vous donc? D'où venez-vous? Où alliez-vous? + +_Finot_:--Je suis un marchand de moutons; j'allai à une foire, à +Moulins, acheter des agneaux. + +_Le brigadier_:--En vérité? Et votre camarade? Est-il aussi un marchand +de moutons et d'agneaux? + +_Finot_:--Je n'en sais rien; nous nous étions rencontrés peu d'instants +avant d'avoir été attaqués et assommés par une bande de voleurs. + +_Le brigadier_:--Et ces papiers que vous aviez dans vos poches? + +_Finot_:--Je ne sais seulement pas ce que c'est; nous les avons trouvés +pas loin d'ici, et nous n'avons pas eu le temps d'y regarder. + +_Le brigadier_:--Et les couteaux? + +_Finot_:--Les couteaux étaient avec les papiers. + +_Le brigadier_:--Tiens! c'est de la chance d'avoir trouvé et ramassé +tout cela sans y voir; la nuit était sombre. + +_Finot_:--Aussi est-ce le hasard. Mon camarade a marché dessus, cela lui +a semblé drôle; il s'est baissé, je l'ai aidé; et, en tâtonnant, nous +avons trouvé les papiers et les couteaux, nous avons partagé. + +_Le brigadier_:--C'est malheureux pour vous d'avoir partagé. Ça fait que +chacun avait de quoi se faire fourrer en prison. + +_Finot_:--Vous n'avez pas le droit de nous mettre en prison; nous sommes +d'honnêtes gens.... + +_Le brigadier_:--C'est ce que nous verrons, et ce ne sera pas long. +Au revoir, Finot. Ne vous dérangez pas, ajouta-t-il, voyant que Finot +cherchait à se lever de dessus son banc. Gendarmes, veillez bien sur +monsieur, afin qu'il ne manque de rien. Et ne le quittez pas des yeux, +c'est un Finot qui nous a échappé plus d'une fois. + +Le brigadier sortit, laissant Finot abattu et inquiet. + +«Pourvu que Passe-Partout dise comme moi, pensa-t-il. Ce serait bien de +la chance qu'il dît de même.» + +En voyant entrer le brigadier, Passe-Partout se sentit perdu; pourtant +il parvint à cacher son inquiétude. Il regarda d'un air indifférent le +brigadier, qui l'examinait attentivement. + +--Comment vous trouvez-vous ici, blessé et garrotté? dit le brigadier. + +--Je n'en sais rien, répondit Passe-Partout. + +_Le brigadier_:--Vous savez toujours bien qui vous êtes? où vous alliez? +par qui vous avez été blessé? + +_Passe-Partout_:--Je sais bien qui je suis et où j'allais, mais je ne +sais pas qui m'a brutalement attaqué. + +_Le brigadier_:--Alors, procédons par ordre. Qui êtes-vous? + +_Passe-Partout_:--Est-ce que cela vous regarde? vous n'avez pas le droit +de demander aux gens qui passent qui ils sont. + +_Le brigadier_:--J'en ai si bien le droit, que je mets les poucettes à +ceux qui ne me répondent pas, et que je les fais mener à la prison de la +ville. Je recommence. Qui êtes-vous? + +_Passe-Partout_:--Je suis un marchand de cidre. + +_Le brigadier_:--Votre nom, s'il vous plaît? + +_Passe-Partout_:--Robert Partout. + +_Le brigadier_:--Où alliez-vous? + +_Passe-Partout_:--Un peu partout, acheter du cidre là où on en vend. + +_Le brigadier_:--Vous n'étiez pas seul? Vous aviez un camarade? + +_Passe-Partout_:--Oui, c'est mon associé; nous faisions des affaires +ensemble. + +_Le brigadier_:--Vous aviez des papiers dans vos poches? Savez-vous ce +que c'était que ces papiers? + +Passe-Partout regarda le brigadier. + +«Il a lu les papiers, se dit-il; il veut me mettre dedans, mais je serai +plus fin que lui.» + +Et il dit tout haut: + +--Si je le sais? Je crois bien que je le sais! Des papiers perdus par +des brigands, sans doute, et que j'allais porter à la gendarmerie de la +ville. + +_Le brigadier_:--Comment avez-vous eu ces papiers? + +_Passe-Partout_:--Nous les avons trouvés sur la route mon camarade +et moi; nous les avons regardés, et nous étions pressés de nous en +débarrasser; c'est pourquoi nous marchions de nuit. + +_Le brigadier_:--Et les couteaux qu'on a trouvés sur vous? + +_Passe-Partout_:--Les couteaux; nous les avions achetés pour nous +défendre; on nous disait qu'il y avait des voleurs dans le pays. + +_Le brigadier_:--Et comment et par qui vous êtes-vous trouvés blessés, +votre camarade et vous? + +_Passe-Partout_:--Précisément par des voleurs qui nous ont attaqués sans +que nous les ayons vus. + +_Le brigadier_:--Tiens? Finot m'a pas dit comme vous. + +_Passe-Partout_:--Finot a eu si peur qu'il a perdu la mémoire; il ne +faut pas croire ce qu'il dit. + +_Le brigadier_:--Je ne l'ai pas cru non plus, pas davantage que je ne +crois à ce que vous me dites vous-même, l'ami Passe-Partout, car je vous +reconnais bien à présent; vous vous êtes trahi. + +Passe-Partout s'aperçut de la bêtise qu'il avait faite en reconnaissant +que son camarade s'appelait Finot. C'était un sobriquet qui lui avait +été donné au bagne pour se moquer de son peu de finesse. + +Quant à Passe-Partout, son vrai nom était _Partout_; et un jour qu'on se +pressait pour passer au réfectoire, Finot s'écria: «Passe-Partout», le +nom lui en resta. + +Il n'y avait plus moyen de nier; il ne voulait pourtant pas avouer; il +prit le parti de hausser les épaules, en disant: + +--Est-ce que je connais Finot, moi? C'était pas malin de deviner que +vous parliez de mon camarade; je croyais que vous l'appeliez Finot pour +vous moquer. + +--C'est bon! tournez cela comme vous voudrez, dit le brigadier, il n'en +est pas moins vrai que vous voyagez pour acheter du cidre avec votre +camarade; que vous avez trouvé vos papiers sur la route; que vous les +portiez, après les avoir lus, à la ville, chez les gendarmes; que vous +avez acheté vos couteaux pour vous défendre contre des voleurs, que vous +avez été attaqués et blessés par ces mêmes voleurs. N'est-ce pas ça? + +_Passe-Partout_:--Oui, oui, c'est bien mon histoire. + +_Le brigadier_:--Dites donc votre _conte_, car votre camarade a dit tout +le contraire. + +--Que vous a-t-il dit? demanda Passe-Partout avec inquiétude. + +--Il est inutile que vous le sachiez pour le moment. Quand on vous aura +ramenés au bagne, il vous le dira. + +Et le brigadier sortit, laissant Passe-Partout dans un état de rage et +d'inquiétude facile à concevoir. + +--Pensez-vous, docteur, que ces hommes soient en état de marcher jusqu'à +la ville? demanda le brigadier à M. Tudoux. + +--Je pense qu'ils y arriveront en ne les poussant pas trop, répondit M. +Tudoux avec lenteur. D'ailleurs, lors même qu'ils tomberaient en route, +on pourrait toujours les ramasser et les étendre dans une voiture qu'on +irait chercher. Mais la tête est endommagée par le coup de pied de +l'âne; ils pourront bien en mourir dans trois ou quatre jours. + +Le brigadier était embarrassé; quoique les prisonniers ne lui fissent +éprouver aucune pitié, il était bon et il ne voulait pas les faire +souffrir sans nécessité. M. de Ponchat, le papa de Pierre et de Henri, +voyant son embarras, lui proposa de faire atteler une carriole. Le +brigadier remercia et accepta. Quand la carriole fut amenée devant la +porte, on y fit entrer Finot et Passe-Partout, chacun d'eux se trouvant +entre deux gendarmes. De plus, on avait eu la précaution de leur +attacher les pieds afin qu'ils ne pussent sauter de la carriole et +s'enfuir. Le brigadier, à cheval, marchait à côté de la carriole, et ne +perdait pas de vue ses prisonniers. Ils ne tardèrent pas à disparaître, +et je restai seul devant la maison, mangeant de l'herbe, en attendant +avec impatience la promenade de mes petits maîtres, et surtout de mon +petit Jacques que je désirais revoir; le service que je venais de rendre +devait m'avoir fait pardonner ma méchanceté passée. + +Quand le jour fut venu tout à fait, que tout le monde fut levé, habillé, +eut déjeuné, un groupe se précipita sur le perron. C'étaient les +enfants. Tous coururent à moi et me caressèrent à l'envi. Mais, entre +toutes les caresses, celles de mon petit Jacques furent les plus +affectueuses. + +--Mon bon Cadichon, disait-il, te voilà revenu! J'étais si triste que tu +fusses parti! Mon cher Cadichon, tu vois que nous t'aimions toujours. + +_Camille_:--Il est vrai qu'il est redevenu très bon. + +_Madeleine_:--Et qu'il n'a plus cet air insolent qu'il avait pris depuis +quelque temps. + +_Elisabeth_:--Et qu'il ne mord plus son camarade ni les chiens de garde. + +_Louis_:--Et qu'il se laisse seller et brider très sagement. + +_Henriette_:--Et qu'il ne mange plus les bouquets que je tiens dans la +main. + +_Jeanne_:--Et qu'il ne rue plus quand on le monte. + +_Pierre_:--Et qu'il ne court plus après mon poney pour lui mordre la +queue. + +_Jacques_:--Et qu'il a sauvé tous les légumes et les fruits du potager +en faisant attraper les deux voleurs. + +_Henri_:--Et qu'il leur a cassé la tête avec ses pieds. + +_Elisabeth_:--Mais comment a-t-il pu faire prendre les voleurs? + +_Pierre_:--On ne sait pas du tout comment il a pu faire; mais on a été +averti par ses braiments. Papa, mes oncles et quelques domestiques sont +sortis et ont vu Cadichon allant et venant, galopant avec inquiétude de +la maison au jardin; ils l'ont suivi avec des lanternes, et il les a +menés au bout du mur extérieur du potager; ils ont trouvé là deux hommes +évanouis et ils ont vu que c'étaient des voleurs. + +_Jacques_:--Comment ont-ils pu voir que c'étaient des voleurs? Est-ce +que les voleurs ont des figures et des habits extraordinaires qui ne +ressemblent pas aux nôtres? + +_Elisabeth_:--Ah! je crois bien que ce n'est pas comme nous! J'ai vu +toute une bande de voleurs; ils avaient des chapeaux pointus, des +manteaux marrons, et des visages méchants avec d'énormes moustaches. + +--Où les as-tu vus? Quand cela? demandèrent tous les enfants à la fois. + +_Elisabeth_:--Je les ai vus, l'hiver dernier, au théâtre de Franconi. + +_Henri_:--Ah! ah! ah! quelle bêtise! je croyais que c'étaient de vrais +voleurs que tu avais rencontrés dans un de tes voyages et je m'étonnais +que mon oncle et ma tante n'en eussent pas parlé. + +_Elisabeth_, piquée:--Certainement, monsieur, ce sont de vrais voleurs, +et les gendarmes se sont battus contre eux et les ont tués ou faits +prisonniers. Et ce n'est pas drôle du tout; j'avais très peur, et il y a +eu des pauvres gendarmes blessés. + +_Pierre_:--Ah! ah! ah! que tu es sotte! ce que tu as vu, c'est ce qu'on +appelle une comédie, qui est jouée par des hommes qu'on paye et qui +recommencent tous les soirs. + +_Elisabeth_:--Comment veux-tu qu'ils recommencent, puisqu'ils sont tués? + +_Pierre_:--Mais tu ne vois donc pas qu'ils font semblant d'être tués ou +blessés, et qu'ils se portent aussi bien qui toi et moi. + +_Elisabeth_:--Alors comment papa et mes oncles ont-ils reconnu que ces +hommes étaient des voleurs? + +_Pierre_:--Parce qu'on a trouvé dans leurs poches des couteaux à tuer +des hommes, et.... + +_Jacques_, interrompant:--Comment est-ce fait des couteaux à tuer des +hommes? + +_Pierre_:--Mais ... mais ... comme tous les couteaux. + +_Jacques_:--Alors, comment sais-tu que c'est pour tuer des hommes? c'est +peut-être pour couper leur pain. + +_Pierre_:--Tu m'ennuies, Jacques; tu veux toujours tout comprendre, et +tu m'as interrompu quand j'allais dire qu'on a trouvé des papiers sur +lesquels ils avaient écrit qu'ils voleraient nos légumes, et qu'ils +tueraient le curé et beaucoup d'autres personnes. + +_Jacques_:--Et pourquoi ne voulaient-ils pas nous tuer, nous autres? + +_Elisabeth_:--Parce qu'ils savaient que papa et mes oncles sont très +courageux, qu'ils ont des pistolets ou des fusils, et que nous les +aurions tous aidés. + +_Henri_:--Tu serais d'un fameux secours, en vérité, si on venait nous +attaquer. + +_Elisabeth_:--Je serais tout aussi courageuse que vous, monsieur, et je +saurais bien tirer les voleurs par les jambes pour les empêcher de tuer +papa. + +_Camille_:--Voyons, voyons, ne vous disputez pas, et laissez Pierre nous +raconter ce qu'il a entendu dire. + +_Elisabeth_:--Nous n'avons pas besoin de Pierre pour savoir ce que nous +savons déjà. + +_Pierre_:--Alors, pourquoi me demandez-vous comment papa a reconnu les +voleurs? + +--Monsieur Pierre, monsieur Henri, M. Auguste vous cherche, dit le +jardinier, qui venait apporter la provision de légumes pour la cuisine. + +--Où est-il? demandèrent Pierre et Henri. + +--Dans le jardin, messieurs, répondit le jardinier; il n'a pas osé +approcher du château, de peur de se rencontrer avec Cadichon. + +Je soupirais et je pensais que le pauvre Auguste avait raison de me +craindre depuis le triste jour où j'avais manqué de le noyer dans un +fossé de boue, après l'avoir fait égratigner dans les ronces et les +épines, et l'avoir fait rudement tomber en mordant son poney. + +«Je lui dois une réparation, me dis-je; comment faire pour lui rendre un +service et lui montrer qu'il n'a plus de motifs pour me craindre?» + + + +XXV + +LA RÉPARATION + +Pendant que je cherchais en vain ce que je pouvais faire pour témoigner +mon repentir à Auguste, les enfants se rapprochèrent de la place où je +réfléchissais tout en broutant l'herbe. Je vis qu'Auguste restait à une +certaine distance de moi, et qu'il me regardait d'un air méfiant. + +_Pierre_:--Il fera chaud aujourd'hui, je ne crois pas qu'une longue +promenade soit agréable. Nous ferons mieux de rester à l'ombre dans le +parc. + +_Auguste_:--Pierre a raison, d'autant que depuis la maladie dont j'ai +manqué mourir, je suis resté faible, et je me fatigue facilement d'une +longue course. + +_Henri_:--C'est pourtant Cadichon qui a été la cause de ta maladie, tu +dois lui en vouloir? + +_Auguste_:--Je ne crois pas qu'il l'ait fait exprès, il aura eu peur de +quelque chose sur le chemin; la frayeur lui aura fait faire un saut +qui m'a jeté dans cet affreux fossé. Ainsi, je ne le déteste pas; +seulement.... + +_Pierre_:--Seulement quoi? + +_Auguste_, rougissant légèrement:--Seulement j'aime mieux ne plus le +monter. + +La générosité de ce pauvre garçon me toucha, et augmenta mes regrets de +l'avoir si fort maltraité. + +Camille et Madeleine proposèrent de faire la cuisine; les enfants +avaient bâti un four dans leur jardin; ils le chauffaient avec du bois +sec qu'ils ramassaient eux-mêmes. La proposition fut acceptée avec joie; +les enfants coururent demander des tabliers de cuisine; ils revinrent +tout préparer dans leur jardin. Auguste et Pierre apportèrent le bois; +ils cassaient chaque brin en deux et en remplissaient leur four. + +Avant de l'allumer, ils se rassemblèrent pour savoir ce qu'ils allaient +servir pour leur déjeuner. + +--Je ferai une omelette, dit Camille. + +_Madeleine_:--Moi, une crème au café. + +_Elisabeth_:--Moi, des côtelettes. + +_Pierre_:--Et, moi, une vinaigrette de veau froid. + +_Henri_:--Moi, une salade de pommes de terre. + +_Jacques_:--Moi, des fraises à la crème. + +_Louis_:--Moi, des tartines de pain et de beurre. + +_Henriette_:--Et moi, du sucre râpé. + +_Jeanne_:--Et moi, des cerises. + +_Auguste_:--Et moi, je couperai le pain, je mettrai le couvert, je +préparerai le vin et l'eau, et je servirai tout le monde. + +Et chacun alla demander à la cuisine ce qu'il lui fallait pour le plat +qu'il devait fournir. Camille rapporta des oeufs, du beurre, du sel, du +poivre, une fourchette et une poêle. + +--Il me faut du feu pour fondre mon beurre et pour cuire mes oeufs, +dit-elle. Auguste, Auguste, du feu, s'il vous plaît. + +_Auguste_:--Où faut-il l'allumer? + +_Camille_:--Près du four; dépêchez-vous, je bats mes oeufs. + +_Madeleine_:--Auguste, Auguste, courez à la cuisine me chercher du café +pour ma crème que je fouette; je l'ai oublié; vite, dépêchez-vous. + +_Auguste_:--Il faut que j'allume du feu pour Camille. + +_Madeleine_:--Après; allez vite chercher mon café: ce ne sera pas long, +et je suis pressée. + +Auguste partit en courant. + +_Elisabeth_:--Auguste, Auguste, il me faut de la braise et un gril pour +mes côtelettes; je finis de les couper proprement. + +Auguste, qui accourait avec le café, repartit pour le gril. + +_Pierre_:--Il me faut de l'huile pour ma vinaigrette. + +_Henri_:--Et moi, du vinaigre pour ma salade; Auguste, vite de l'huile +et du vinaigre. + +Auguste, qui rapportait le gril, retourna en courant chercher le +vinaigre et l'huile. + +_Camille_:--Eh bien! mon feu, c'est comme ça que vous l'allumez, +Auguste? Mes oeufs sont battus, vous allez me faire manquer mon +omelette. + +_Auguste_:--On m'a donné des commissions; je n'ai pas encore eu le temps +d'allumer le bois. + +_Elisabeth_:--Et ma braise? où est-elle, Auguste? Vous avez oublié ma +braise! + +_Auguste_:--Non, Elisabeth, mais je n'ai pas pu: on m'a fait courir. + +_Elisabeth_:--Je n'aurai pas le temps de faire griller mes côtelettes; +dépêchez-vous, Auguste. + +_Louis_:--Il me faut un couteau pour couper mes tartines. Vite un +couteau, Auguste. + +_Jacques_:--Je n'ai pas de sucre pour mes fraises; râpe du sucre pour +mes fraises; râpe du sucre, Henriette; dépêche-toi. + +_Henriette_:--Je râpe tant que je peux, mais je suis fatiguée; je vais +me reposer un peu. J'ai si soif!... + +_Jeanne_:--Mange des cerises; moi, aussi, j'ai soif. + +_Jacques_:--Et moi donc? je vais en goûter un peu; cela rafraîchit la +langue. + +_Louis_:--Je veux me rafraîchir un peu aussi; c'est fatigant de faire +des tartines. + +Et voilà les quatres petits qui entourent le panier de cerises. + +_Jeanne_:--Asseyons-nous; ce sera plus commode pour se rafraîchir. + +Ils se rafraîchirent si bien, qu'ils mangèrent toutes les cerises; quand +il n'en resta plus, ils se regardèrent avec inquiétude. + +_Jeanne_:--Il ne reste plus rien. + +_Henriette_:--Ils vont nous gronder. + +_Louis_, avec inquiétude:--Mon Dieu! comment faire? + +_Jacques_:--Demandons à Cadichon de venir à notre secours. + +_Louis_:--Que veux-tu que fasse Cadichon? il ne peut pas faire qu'il y +ait des cerises quand nous avons tout mangé! + +_Jacques_:--C'est égal; Cadichon, mon bon Cadichon, viens nous aider; +vois notre panier vide, et tâche de le remplir. + +J'étais tout près des quatre petits gourmands. Jacques me mettait le +panier vide sous le nez pour me faire comprendre ce qu'il attendait de +moi. Je le flairai et je partis au petit trot; j'allai à la cuisine, où +j'avais vu déposer un panier de cerises, je le pris entre mes dents, je +l'emportai en trottant et je le déposai au milieu des enfants encore +assis en rond près des noyaux et des queues de cerises qu'ils avaient +mis dans leur assiette. + +Un cri de joie accueillit son retour. Les autres se retournèrent tous à +ce cri, et demandèrent ce qu'il y avait. + +--C'est Cadichon! c'est Cadichon! s'écria Jacques. + +--Tais-toi, lui dit Jeanne; ils sauront que nous avons tout mangé. + +--Tant pis, s'ils le savent! répondit Jacques. Je veux qu'ils sachent +aussi combien Cadichon est bon et spirituel. + +Et, courant à eux, il leur raconta comment j'avais réparé leur +gourmandise. Au lieu de gronder les quatre petits, ils louèrent Jacques +de sa franchise, et donnèrent aussi de grands éloges à mon intelligence. + +Pendant ce temps, Auguste avait allumé le feu de Camille, la braise +d'Elisabeth; Camille faisait cuire son omelette, Madeleine finissait sa +crème, Elisabeth grillait ses côtelettes, Pierre coupait son veau en +tranches pour y faire un assaisonnement, Henri tournait et retournait sa +salade de pommes de terre, Jacques faisait une bouillie de ses fraises +et de sa crème, Louis achevait une pile de tartines, Henriette râpait +son sucre qui débordait le sucrier, Jeanne épluchait les cerises du +panier, Auguste, suant, soufflant, mettait le couvert, courait pour +avoir de l'eau fraîche pour rafraîchir le vin, pour embellir l'aspect du +couvert avec des bateaux de radis, de cornichons, de sardines, +d'olives. Il avait oublié le sel, il n'avait pas songé aux couverts; il +s'apercevait que les verres manquaient; il découvrait des hannetons et +des moucherons tombés dans les verres, dans les assiettes. Quand tout +fut prêt, quand tous les plats furent placés sur la nappe, Camille se +frappa le front. + +--Ah! dit-elle. Nous n'avons oublié qu'une chose: c'est demander à nos +mamans la permission de déjeuner dehors et de manger de notre cuisine. + +--Courons vite, s'écrièrent les enfants, Auguste gardera le déjeuner. + +Et, s'élançant tous vers la maison, ils se précipitèrent dans le salon +où étaient rassemblés les papas et les mamans. + +La présence de ces enfants rouges, haletants, avec des tabliers de +cuisine qui leur donnaient l'air d'une bande de marmitons, surprit les +parents. + +Les enfants, courant chacun à leur maman, demandèrent avec une telle +volubilité la permission de déjeuner dehors, qu'elles ne comprirent pas +d'abord la demande. Après quelques questions et quelques explications, +la permission fut accordée, et ils retournèrent bien vite rejoindre +Auguste et leur déjeuner. Auguste avait disparu. + +--Auguste! Auguste! crièrent-ils. + +--Me voici, me voici, répondit une voix qui semblait venir du ciel. + +Tous levèrent la tête et aperçurent Auguste, perché au haut d'un chêne, +et qui se mit à descendre avec lenteur et précaution. + +--Pourquoi as-tu grimpé là-haut? Quelle drôle d'idée tu as eue! dirent +Pierre et Henri. + +Auguste descendait toujours sans répondre. + +Quand il fut à terre, les enfants virent avec surprise qu'il était pâle +et tremblant. + +_Madeleine_:--Pourquoi avez-vous grimpé à l'arbre, Auguste, et que vous +est-il arrivé? + +_Auguste_:--Sans Cadichon, vous n'auriez retrouvé ni moi, ni votre +déjeuner; c'est pour sauver ma vie que je suis monté au haut de ce +chêne. + +_Pierre_:--Raconte-nous ce qui est arrivé; comment Cadichon a-t-il pu te +sauver la vie et préserver notre déjeuner? + +_Camille_:--Mettons-nous à table; nous écouterons en mangeant; je meurs +de faim. + +Ils se placèrent sur l'herbe, autour de la nappe; Camille servit +l'omelette, qui fut trouvée excellente; Elisabeth servit à son tour ses +côtelettes; elles étaient très bonnes, mais un peu trop cuites. Le reste +du déjeuner vint ensuite. Pendant qu'on mangeait, Auguste raconta ce qui +suit: + +«A peine étiez-vous partis, que je vis accourir les deux gros chiens de +la ferme, attirés par l'odeur du repas; je ramassai un bâton, et je crus +les faire partir en le brandissant devant eux. Mais ils voyaient les +côtelettes, l'omelette, le pain, le beurre, la crème; au lieu d'avoir +peur de mon bâton, ils voulurent se jeter sur moi; je lançai le bâton à +la tête du plus gros, qui sauta sur mon dos....» + +--Comment, sur ton dos? dit Henri; il avait donc tourné autour de toi? + +--Non, répondit Auguste en rougissant; mais j'avais jeté mon bâton, je +n'avais plus rien pour me défendre, et tu comprends qu'il était inutile +que je me fisse dévorer par des chiens affamés. + +--Je comprends, reprit Henri d'un ton moqueur; c'est toi qui avais +tourné les talons et qui te sauvais. + +--Je m'en allais pour vous chercher, dit Auguste; les maudites bêtes +coururent après moi, lorsque Cadichon vint à mon secours en saisissant +par la peau du dos le plus gros des chiens; il le secouait pendant que +je grimpais à l'arbre; l'autre sauta après moi, m'attrapa par mon habit, +et m'aurait mis en pièces, si Cadichon ne m'eût pas encore préservé de +ce méchant animal; il donna un dernier et bon coup de dent au premier +chien, qu'il lança en l'air, et qui alla retomber, brisé et saignant, à +quelques pas plus loin; ensuite Cadichon saisit par la queue celui qui +tenait le pan de mon habit, ce qui le fui fit lâcher immédiatement; +après l'avoir tiré au loin, il se retourna avec une agilité surprenante, +et lui lança à la mâchoire une ruade qui doit lui avoir cassé quelques +dents. Les deux chiens se sauvèrent en hurlant, et je me préparais à +descendre de l'arbre lorsque vous êtes revenus. + +On admira beaucoup mon courage et ma présence d'esprit, et chacun vint à +moi, me caressa et m'applaudit. + +--Vous voyez bien, dit Jacques d'un air triomphant et l'oeil brillant de +bonheur, que mon ami Cadichon est redevenu excellent; je ne sais pas +si vous l'aimez, mais moi je l'aime plus que jamais. N'est-ce pas, mon +Cadichon, que nous serons toujours bons amis? + +Je répondis de mon mieux par un braiment joyeux; les enfants se mirent +à rire, et, se mettant à table, ils continuèrent leur repas. Madeleine +servit sa crème. + +--La bonne crème! dit Jacques. + +--J'en veux encore, dit Louis. + +--Et moi aussi, et moi aussi, dirent Henriette et Jeanne. + +Madeleine était contente du succès de sa crème; il est juste de dire que +chacun avait réussi parfaitement, que le déjeuner fut mangé en entier, +et qu'il n'en resta rien. Le pauvre Jacques eut pourtant un moment +d'humiliation. Il s'était chargé des fraises à la crème. Il avait sucré +sa crème et il avait versé dedans les fraises tout épluchées. C'était +très bien; malheureusement, il avait fini avant les autres. Voyant qu'il +avait du temps devant lui, il voulut perfectionner son plat, et il se +mit à écraser les fraises dans la crème. Il écrasa, écrasa si longtemps +et si bien, que les fraises et la crème ne firent plus qu'une bouillie, +qui devait avoir très bon goût, mais qui n'avait pas très bonne mine. + +Lorsque le tour de Jacques arriva, et qu'il voulut servir ses fraises: + +--Que me donnes-tu là? s'écria Camille. De la bouillie rouge? Qu'est-ce +que c'est? Avec quoi l'as-tu faite? + +--Ce n'est pas de la bouillie rouge, dit Jacques un peu confus; ce sont +des fraises à la crème. C'est très bon, je t'assure, Camille; goûtes-en, +tu verras. + +--Des fraises? dit Madeleine, où sont les fraises? Je ne les vois pas. +C'est dégoûtant ce que tu nous donnes. + +--Mais oui, c'est dégoûtant, s'écrièrent tous les autres. + +--Je croyais que ce serait meilleur écrasé, dit le pauvre petit Jacques, +les yeux pleins de larmes. Mais, si vous voulez, j'irai vite cueillir +d'autres fraises et chercher de la crème à la ferme. + +--Non, mon petit Jacques, dit Elisabeth, touchée de sa douleur; ta crème +doit être très bonne. Veux-tu m'en servir? Je la mangerai avec grand +plaisir. + +Jacques embrassa Elisabeth; sa figure reprit un air joyeux, et il en +servit plein une assiette. + +Les autres enfants, attendris comme Elisabeth par la bonté et la bonne +volonté de Jacques, lui en demandèrent tous, et tous, après avoir goûté, +déclarèrent que c'était excellent. Le petit Jacques, qui avait examiné +avec inquiétude leurs visages pendant qu'ils goûtaient à sa crème, +redevint radieux quand il vit le succès de son invention. + +Le déjeuner fini, ils se mirent à laver la vaisselle dans un grand +baquet qui avait été oublié la veille et que la gouttière avait rempli +dans la nuit. + +Ce ne fut pas le moins amusant de l'affaire, et la vaisselle n'était +pas encore finie quand l'heure de l'étude sonna, et que les parents +rappelèrent leurs enfants pour se mettre au travail. Ils demandèrent un +quart d'heure de grâce pour achever de tout essuyer et ranger. On le +leur accorda. Avant que le quart d'heure fût écoulé, tout était rapporté +à la cuisine, mis en place, les enfants étaient au travail, et Auguste +avait fait ses adieux pour retourner chez lui. + +Avant de s'en aller, Auguste m'appela, et, me voyant approcher, il +courut à moi, me caressa et me remercia, par ses paroles et par ses +gestes, du service que je lui avais rendu. Je vis ce sentiment de +reconnaissance avec plaisir. Il me confirma dans la pensée qu'Auguste +était bien meilleur que je ne l'avais jugé d'abord; qu'il n'avait ni +rancune ni méchanceté, et que s'il était poltron et un peu bête, ce +n'était pas sa faute. + +J'eus occasion, peu de jours après, de lui rendre un nouveau service. + + + +XXVI + +LE BATEAU + +_Jacques_:--Quel dommage qu'on ne puisse pas faire tous les jours un +déjeuner comme celui de la semaine dernière: c'était si amusant! + +_Louis_:--Et comme nous avons bien déjeuné! + +_Camille_:--Ce qui m'a semblé le meilleur, c'était la salade de pommes +de terre et la vinaigrette de veau. + +_Madeleine_:--Je sais bien pourquoi: c'est parce que maman te défend +habituellement de manger des choses vinaigrées. + +_Camille, riant_:--C'est possible; les choses qu'on mange rarement +semblent toujours meilleures, surtout quand on les aime naturellement. + +_Pierre_:--Que ferons-nous aujourd'hui pour nous amuser? + +_Elisabeth_:--C'est vrai, c'est notre jeudi; nous avons congé jusqu'au +dîner. + +_Henri_:--Si nous pêchions une friture dans le grand étang? + +_Camille_:--Bonne idée! Nous aurons un plat de poisson pour demain, jour +maigre. + +_Madeleine_:--Comment pêcherons-nous? Avons-nous des lignes? + +_Pierre_:--Nous avons assez d'hameçons; ce qui nous manque ce sont des +bâtons pour attacher nos lignes. + +_Henri_:--Si nous demandions aux domestiques d'aller nous en acheter au +village? + +_Pierre_:--On n'en vend pas là; il faudrait aller à la ville. + +_Camille_:--Voilà Auguste qui arrive; il a peut-être des lignes chez +lui; on les enverrait chercher avec le poney. + +_Jacques_:--Moi, j'irai avec Cadichon. + +_Henri_:--Tu ne peux aller si loin tout seul. + +_Jacques_:--Ce n'est pas loin, c'est à une demi-lieue. + +_Auguste_, arrivant:--Qu'est-ce que vous voulez aller chercher avec +Cadichon, mes amis? + +_Pierre_:--Des lignes pour pêcher. En as-tu Auguste? + +_Auguste_:--Non; mais il n'y a pas besoin d'aller en chercher si +loin; avec des couteaux, nous en ferons nous-mêmes autant que nous en +voudrons. + +_Henri_:--Tiens! c'est vrai. Comment n'y avons-nous pas songé? + +_Auguste_:--Allons vite en couper dans le bois. Avez-vous des couteaux? +J'ai le mien dans ma poche. + +_Pierre_:--J'en ai un excellent que Camille m'a apporté de Londres. + +_Henri_:--Et moi aussi, j'ai celui que m'a donné Madeleine. + +_Jacques_:--Et moi, j'ai aussi un couteau. + +_Louis_:--Et moi aussi. + +_Auguste_:--Venez avec nous alors; pendant que nous couperons les gros +brins de bois, vous enlèverez l'écorce et les petites branches. + +--Et nous, que ferons-nous en attendant? dirent Camille, Madeleine, +Elisabeth. + +--Faites préparer ce qui est nécessaire pour la pêche, répondit Pierre: +le pain, les vers, les hameçons. + +Et tous se dispersèrent, allant chacun à son affaire. + +Je me dirigeai donc doucement vers l'étang, et j'attendis plus d'une +demi-heure l'arrivée des enfants. Je les vis enfin accourir tenant +chacun sa gaule, et apportant les hameçons et autres objets dont ils +pouvaient avoir besoin. + +_Henri_:--Je crois qu'il faudra battre l'eau pour faire venir les +poissons au-dessus. + +_Pierre_:--Au contraire, il ne faut pas faire le moindre bruit: les +poissons iront tout au fond dans la vase si nous les effrayons. + +_Camille_:--Je crois qu'il serait bon de les attirer en leur jetant des +miettes de pain. + +_Madeleine_:--Oui, mais pas beaucoup, si nous leur en donnons trop, ils +n'auront plus faim. + +_Elisabeth_:--Attendez, laissez-moi faire; occupez-vous de préparer les +hameçons pendant que je jetterai du pain. + +Elisabeth prit le pain; à la première miette qu'elle jeta, une +demi-douzaine de poissons s'élancèrent dessus. Elisabeth en jeta encore. +Louis, Jacques, Henriette et Jeanne voulurent l'aider; ils en jetèrent +tant, que les poissons rassasiés, ne voulurent plus y toucher. + +--Je crains que nous n'en ayons trop jeté, dit Elisabeth tout bas à +Louis et à Jacques. + +_Jacques_:--Qu'est-ce que cela fait? ils mangeront le reste ce soir ou +demain. + +_Elisabeth_:--Mais c'est qu'ils ne voudront plus mordre à l'hameçon; ils +n'ont plus faim. + +_Jacques_:--Aïe! aïe! les cousins et les cousines ne seront pas +contents. + +_Elisabeth_:--Ne disons rien; ils sont occupés à leurs hameçons; +peut-être les poissons mordront-ils tout de même. + +--Voilà les hameçons prêts, dit Pierre apportant les lignes; prenons +chacun notre ligne, et lançons-la dans l'eau. + +Chacun prit sa ligne et la lança comme disait Pierre. Ils attendirent +quelques minutes, en prenant garde de faire du bruit; le poisson ne +mordait pas. + +_Auguste_:--La place n'est pas bonne, allons plus loin. + +_Henri_:--Je crois qu'il n'y a pas de poisson ici, car voilà plusieurs +miettes de pain qui n'ont pas été mangées. + +_Camille_:--Allez au bout de l'étang, près du bateau. + +_Pierre_:--C'est bien profond par là. + +_Elisabeth_:--Crains-tu que les poissons ne se noient? + +_Pierre_:--Pas les poissons, mais l'un de nous s'il venait à y tomber. + +_Henri_:--Comment veux-tu que nous tombions? Nous ne nous approchons pas +assez du bord pour glisser ou rouler dans l'eau. + +_Pierre_:--C'est vrai, mais je ne veux pas tout de même que les petits y +aillent. + +_Jacques_:--Oh! je t'en prie, Pierre, laisse-moi aller avec toi; nous +resterons très loin de l'eau. + +_Pierre_:--Non, non, restez où vous êtes; nous reviendrons bientôt vous +joindre, car je ne pense pas que nous trouvions là-bas plus de poisson +que par ici. D'ailleurs, ajouta-t-il, en baissant la voix, c'est votre +faute si nous n'avons rien pu attraper; je vous ai bien vus, vous avez +jeté dix fois trop de pain; je ne veux pas le dire à Henri, à Auguste, à +Camille et à Madeleine, mais il est juste que vous soyez punis de votre +étourderie. + +Jacques n'insista plus, et raconta aux autres coupables ce que venait de +lui dire Pierre. Ils se résignèrent à rester à la place où ils étaient, +attendant toujours que les poissons voulussent bien se laisser prendre, +et n'en prenant aucun. + +J'avais suivi Pierre, Henri et Auguste au bout de l'étang. Ils jetèrent +leurs lignes; pas plus de succès là-bas; ils eurent beau changer de +place, traîner les hameçons: les poissons ne paraissaient pas. + +--Mes amis, dit Auguste, j'ai une excellente idée; au lieu de nous +ennuyer à attendre qu'il plaise aux poissons de venir se faire prendre, +faisons une pêche en grand: prenons-en quinze ou vingt à la fois. + +_Pierre_:--Comment ferons-nous pour en prendre quinze ou vingt, puisque +nous ne pouvons en prendre un seul? + +_Auguste_:--Avec un filet qu'on appelle épervier. + +_Henri_:--Mais c'est très difficile; papa dit qu'il faut savoir le +lancer. + +_Auguste_:--Difficile! quelle folie! Moi, j'ai lancé dix fois, vingt +fois l'épervier. C'est très facile. + +_Pierre_:--Et as-tu pris beaucoup de poissons? + +_Auguste_:--Je n'en ai pas pris, parce que je ne le lançais pas dans +l'eau. + +_Henri_:--Comment? où et sur quoi le lançais-tu? + +_Auguste_:--Sur l'herbe ou sur la terre, seulement pour m'apprendre à +bien jeter. + +_Pierre_:--Mais ce n'est pas du tout la même chose; je suis sûr que tu +le lancerais très mal sur l'eau. + +_Auguste_:--Mal! tu crois cela? Tu vas voir si je le lance mal! Je cours +chercher l'épervier qui sèche au soleil dans la cour. + +_Pierre_:--Non, Auguste, je t'en prie. S'il arrivait quelque chose, papa +nous gronderait. + +_Auguste_:--Et que veux-tu qu'il arrive? Puisque je te dis que chez nous +on pêche toujours à l'épervier. Je pars; attendez-moi, je ne serai pas +longtemps. + +Et Auguste partit en courant, laissant Pierre et Henri mécontents et +inquiets. Il ne tarda pas à revenir, traînant après lui le filet. + +--Voilà, dit-il, en l'étalant par terre. A présent, gare les poissons! + +Il lança l'épervier assez adroitement; il tira avec précaution et +lenteur. + +--Tire donc plus vite! nous n'en finirons pas, dit Henri. + +--Non, non, dit Auguste, il faut le ramener tout doucement pour ne pas +faire rompre le filet et pour ne laisser échapper aucun poisson. + +Il continua à tirer, et, quand tout fut amené, le filet était vide: pas +un poisson ne s'était laissé prendre. + +--Oh! dit-il, une première fois ne compte pas. Il ne faut pas se +décourager. Recommençons. + +Il recommença, mais il ne réussit pas mieux la seconde fois que la +première. + +--Je sais ce que c'est, dit-il. Je suis trop près du bord; il n'y a pas +assez d'eau. Je vais entrer dans le bateau; comme il est très long, je +serai assez éloigné du bord pour pouvoir bien développer mon épervier. + +--Non, Auguste, dit Pierre, ne va pas dans le bateau; avec ton épervier, +tu peux t'embarrasser dans les rames et les cordages, et tu ferais la +culbute dans l'eau. + +--Mais tu es comme un bébé de deux ans, Pierre, répliqua Auguste; moi, +j'ai plus de courage que toi. Tu vas voir. + +Et il s'élança dans le bateau, qui alla de droite et de gauche. Auguste +eut peur quoiqu'il fît semblant de rire, et je vis qu'il allait faire +quelque maladresse. Il déploya et étendit mal son filet, gêné comme +il l'était par le mouvement du bateau; ses mains n'étaient pas très +rassurées, il chancelait sur ses pieds. L'amour-propre l'emporta +toutefois, et il lança l'épervier. Mais le mouvement fut arrêté par la +crainte de tomber à l'eau; l'épervier s'accrocha à son épaule gauche, +et lui donna une secousse qui le fit tomber dans l'étang, la tête la +première. Pierre et Henri poussèrent un cri de terreur qui répondit +au cri d'angoisse qu'avait poussé le malheureux Auguste en se sentant +tomber. Il se trouvait enveloppé dans le filet, qui gênait ses +mouvements, et qui ne lui permettait pas de nager pour revenir sur l'eau +et près du bord. Plus il se débattait, plus il resserrait le filet +autour de son corps. Je le voyais enfoncer petit à petit. Quelques +instants encore et il était perdu. Pierre et Henri ne pouvaient lui +prêter aucun secours, ne sachant nager ni l'un ni l'autre. Avant qu'ils +pussent amener du monde, Auguste devait périr infailliblement. + +Je ne fus pas longtemps à prendre mon parti; me jetant résolument à +l'eau, je nageai vers lui, et je plongeai, car il était déjà à une +grande profondeur sous l'eau. Je saisis avec mes dents le filet qui +l'enveloppait; je nageai vers le bord en le tirant après moi; je +regrimpai la pente, fort escarpée, tirant toujours Auguste, au risque de +lui occasionner quelques bosses en le traînant sur des pierres et des +racines, et je l'amenai jusque sur l'herbe, où il resta sans mouvement. + +Pierre et Henri, pâles et tremblants, accoururent près de lui, le +débarrassèrent, non sans peine, du filet qui le serrait, et, voyant +accourir Camille et Madeleine, ils leur demandèrent d'aller chercher du +secours. + +Les petits, qui avaient vu de loin la chute d'Auguste, arrivaient aussi +en courant, et aidèrent Pierre et Henri à essuyer son visage et ses +cheveux imprégnés d'eau. Les domestiques de la maison ne tardèrent pas +à venir. On emporta Auguste sans connaissance, et les enfants restèrent +seuls avec moi. + +--Excellent Cadichon! s'écria Jacques, c'est pourtant toi qui as sauvé +la vie à Auguste! Avez-vous vu tous avec quel courage il s'est jeté à +l'eau? + +_Louis_:--Oui, certainement! Et comme il a plongé pour rattraper +Auguste! + +_Elisabeth_:--Et comme il l'a habilement tiré sur l'herbe! + +_Jacques_:--Pauvre Cadichon! tu es mouillé! + +_Henriette_:--Ne le touche pas, Jacques; il va mouiller tes habits; vois +comme l'eau lui coule de partout. + +--Ah bah! qu'est-ce que ça fait que je sois un peu mouillé? dit Jacques +passant ses bras autour de mon cou; je ne le serai jamais autant que +Cadichon. + +_Louis_:--Au lieu de l'embrasser et de lui faire des compliments, tu +ferais mieux de l'emmener à l'écurie, où nous le bouchonnerons bien avec +de la paille et où nous lui donnerons de l'avoine pour le réchauffer et +lui rendre des forces. + +_Jacques_:--Ceci est très vrai; tu as raison. Viens, mon Cadichon. + +_Jeanne_:--Qu'est-ce que c'est que de bouchonner? Tu dis, Louis, que tu +bouchonneras Cadichon? + +_Louis_:--Bouchonner, c'est frotter avec des poignées de paille jusqu'à +ce que le cheval ou l'âne soit bien sec. On appelle cela _bouchonner_, +parce que la poignée de paille qu'on tortille pour cela s'appelle un +_bouchon_ de paille. + +Je suivais Jacques et Louis, qui marchèrent vers l'écurie en me faisant +signe de les accompagner. Tous deux se mirent à me bouchonner avec une +telle vivacité, qu'ils furent bientôt en nage. Ils ne cessèrent pourtant +que lorsqu'ils m'eurent bien séché. Pendant ce temps, Henriette et +Jeanne se relayaient pour peigner et brosser ma crinière et ma queue. +J'étais superbe quand ils eurent fini, et je mangeai avec un appétit +extraordinaire la mesure d'avoine que Jacques et Louis me présentèrent. + +--Henriette, dit tout bas la petite Jeanne à sa cousine, Cadichon a +beaucoup d'avoine; il en a trop. + +_Henriette_:--Ça ne fait rien, Jeanne; il a été très bon; c'est pour le +récompenser. + +_Jeanne_:--C'est que je voudrais bien lui en prendre un peu. + +_Henriette_:--Pourquoi? + +_Jeanne_:--Pour en donner à nos pauvres lapins, qui n'en ont jamais et +qui l'aiment tant. + +_Henriette_:--Si Jacques et Louis te voient prendre l'avoine de +Cadichon, ils te gronderont. + +_Jeanne_:--Ils ne me verront pas. J'attendrai qu'ils ne me regardent +pas. + +_Henriette_:--Alors, tu seras une voleuse, car tu voleras l'avoine du +pauvre Cadichon, qui ne peut pas se plaindre, puisqu'il ne peut pas +parler. + +--C'est vrai, dit Jeanne tristement. Mes pauvres lapins seraient +pourtant bien contents d'avoir un peu d'avoine. + +Et Jeanne s'assit près de mon auget, me regardant manger. + +--Pourquoi restes-tu là, Jeanne? demanda Henriette. Viens avec moi pour +avoir des nouvelles d'Auguste. + +--Non, répondit Jeanne, j'aime mieux attendre que Cadichon ait fini de +manger, parce que, s'il laisse un peu d'avoine, je pourrai alors la +prendre, sans la voler, pour la donner à mes lapins. + +Henriette insista pour la faire partir, mais Jeanne refusa et resta près +de moi. Henriette s'en alla avec ses cousins et ses cousines. + +Je mangeai lentement; je voulais voir si Jeanne, une fois seule, +succomberait à la tentation de régaler ses lapins à mes dépens. Elle +regardait de temps en temps dans l'auget. + +«Comme il mange! disait-elle. Il n'en finira pas.... Il ne doit plus +avoir faim, et il mange toujours.... L'avoine diminue; pourvu qu'il +ne mange pas tout.... S'il en laissait un peu seulement, je serais si +contente!» + +J'aurais bien mangé tout ce qui était devant moi, mais la pauvre petite +me fit pitié; elle ne touchait à rien, malgré l'envie qu'elle en avait. +Je fis donc semblant d'en avoir assez, et je quittai mon auget, y +laissant la moitié de l'avoine; Jeanne fit un cri de joie, sauta sur ses +pieds, et, prenant l'avoine par poignées, la versa dans son tablier de +taffetas noir. + +--Que tu es bon, que tu es gentil, mon gentil Cadichon! disait-elle. Je +n'ai jamais vu un meilleur âne que toi.... C'est bien gentil de ne pas +être gourmand! Tout le monde t'aime parce que tu es très bon.... Les +lapins seront bien contents! Je leur dirai que c'est toi qui leur donnes +de l'avoine. + +Et Jeanne, qui avait fini de tout verser dans son tablier, partit en +courant. Je la vis arriver à la petite maisonnette des lapins, et je +l'entendis leur raconter combien j'étais bon, que je n'étais pas du tout +gourmand, qu'il fallait faire comme moi, et que, puisque j'avais laissé +l'avoine à des lapins, eux devaient en laisser pour les petits oiseaux. + +--Je reviendrai tantôt, leur dit-elle, et je verrai si vous avez été +bons comme Cadichon. + +Elle ferma ensuite leur porte, et courut rejoindre Henriette. + +Je la suivis pour savoir des nouvelles d'Auguste; en approchant du +château, je vis avec plaisir qu'Auguste était assis sur l'herbe avec +ses amis. Quand il me vit arriver, il se leva, vint à moi, et dit en me +caressant: + +--Voilà mon sauveur; sans lui, j'étais mort; j'ai perdu connaissance au +moment où Cadichon, ayant saisi le filet, commençait à me tirer à terre; +mais je l'ai très bien vu se jeter à l'eau et plonger pour me sauver. +Jamais je n'oublierai le service qu'il m'a rendu, et jamais je ne +reviendrai ici sans dire bonjour à Cadichon. + +--Ce que vous dites là est très bien, Auguste, dit la grand'mère. Quand +on a du coeur, on a de la reconnaissance envers un animal aussi bien que +pour un homme. Quant à moi je me souviendrai toujours des services que +nous a rendus Cadichon, et, quoi qu'il arrive, je suis décidée à ne +jamais m'en séparer. + +_Camille_:--Mais, grand'mère, il y a quelques mois, vous vouliez +l'envoyer au moulin. Il aurait été très malheureux au moulin. + +_La grand'mère_:--Aussi, chère enfant, ne l'y ai-je pas envoyé. J'en +avais eu la pensée un instant, il est vrai, après le tour qu'il avait +joué à Auguste, et à cause d'une foule de petites méchancetés dont +toute la maison se plaignait. Mais j'étais décidée à le garder ici en +récompense de ses anciens services. A présent, non seulement il restera +avec nous, mais je veillerai à ce qu'il y soit heureux. + +--Oh! merci, grand'mère, merci! s'écria Jacques, en sautant au cou de sa +grand'mère, qu'il manqua jeter par terre. C'est moi qui aurai toujours +soin de mon cher Cadichon; je l'aimerai, et il m'aimera plus que les +autres. + +_La grand'mère_:--Pourquoi veux-tu que Cadichon t'aime plus que les +autres, mon petit Jacques? Ce n'est pas juste. + +_Jacques_:--Si fait, grand'mère, c'est juste, parce que je l'aime plus +que ne l'aiment mes cousins et cousines, et que lorsqu'il a été méchant, +que personne ne l'aimait, moi, je l'aimais encore un peu ... et même +beaucoup, ajouta-t-il en riant. N'est-il pas vrai, Cadichon? + +Je vins aussitôt appuyer ma tête sur son épaule. Tout le monde se mit à +rire, et Jacques continua: + +--N'est-ce pas, mes cousines et cousins, que vous voulez bien que +Cadichon m'aime plus que vous? + +--Oui, oui, oui, répondirent-ils tous en riant. + +_Jacques_:--Et n'est-ce pas que j'aime Cadichon, et que je l'ai toujours +aimé plus que vous ne l'aimez? + +--Oui, oui, oui, reprirent-ils tout d'une voix. + +_Jacques_:--Vous voyez bien, grand'mère, que, puisque c'est moi qui vous +ai amené Cadichon, puisque c'est moi qui l'aime le plus, il est juste +que ce soit moi que Cadichon aime le mieux. + +_La grand'mère_, souriant:--Je ne demande pas mieux, cher enfant; mais +quand tu n'y seras pas, tu ne pourras plus le soigner. + +_Jacques_, avec vivacité:--Mais j'y serai toujours, grand'mère. + +_La grand'mère_:--Non, mon cher enfant, tu n'y seras pas toujours, +puisque ton papa et ta maman t'emmènent quand ils s'en vont. + +Jacques devint triste et pensif; il restait le bras appuyé sur mon dos, +et la tête appuyée sur sa main. + +Tout à coup son visage s'éclaircit. + +--Grand'mère, dit-il, voulez-vous me donner Cadichon? + +_La grand'mère_:--Je te donnerai tout ce que tu voudras, mon cher petit, +mais tu ne pourras pas l'emmener avec toi à Paris. + +_Jacques_:--Non, c'est vrai; mais il sera à moi, et, quand papa aura un +château, nous y ferons venir Cadichon. + +_La grand'mère_:--Je te le donne à cette condition, mon enfant; en +attendant, il vivra ici, et il vivra probablement plus longtemps que +moi. N'oublie pas alors que Cadichon est à toi, et que je te laisse le +soin de le faire vivre heureux. + + + +CONCLUSION + +Depuis ce jour, mon petit maître Jacques sembla m'aimer plus encore. +Moi, de mon côté, je fis mon possible pour me rendre utile et agréable, +non seulement à lui, mais à toutes les personnes de la maison. Je n'eus +pas à me repentir des efforts que j'avais faits pour me corriger, car +tout le monde s'attacha à moi de plus en plus. Je continuai à veiller +sur les enfants, à les préserver de plusieurs accidents, à les protéger +contre les hommes et les animaux méchants. + +Auguste venait souvent à la maison; jamais il n'oubliait de me faire +sa visite, comme il l'avait promis, et chaque fois il m'apportait une +petite friandise: tantôt une pomme, une poire, tantôt du pain et du +sel que j'aimais particulièrement, ou bien une poignée de laitues ou +quelques carottes; jamais enfin il n'oubliait de me donner ce qu'il +savait être de mon goût. Ce qui prouve combien je m'étais trompé sur la +bonté de son coeur, que je jugeais méchant parce que le pauvre garçon +avait été quelquefois sot et vaniteux. + +Ce qui me donna la pensée d'écrire mes Mémoires, ce fut une suite de +conversations entre Henri et ses cousins. Henri soutenait toujours que +je ne comprenais pas ce que je faisais, ni pourquoi je le faisais. Ses +cousines, et Jacques surtout, prenaient le parti de mon intelligence et +de ma volonté de bien faire. Je profitai d'un hiver fort rude, qui ne +me permettait guère de rester dehors, pour composer et écrire quelques +événements importants de ma vie. Ils vous amuseront peut-être, mes +jeunes amis, et, en tout cas, ils vous feront comprendre que, si vous +voulez être bien servis, il faut bien traiter vos serviteurs; que +ceux que vous croyez les plus bêtes ne le sont pas autant qu'ils le +paraissent; qu'un âne a, tout comme les autres, un coeur pour aimer ses +maîtres, être heureux ou malheureux, être un ami ou un ennemi, tout +pauvre âne qu'il est. Je vis heureux, je suis aimé de tout le monde, +soigné comme un ami par mon petit maître Jacques; je commence à devenir +vieux, mais les ânes vivent longtemps, et, tant que je pourrai marcher +et me soutenir, je mettrai mes forces et mon intelligence au service de +mes maîtres. + + + + + +End of Project Gutenberg's Les Mémoires d'un âne., by Comtesse de Ségur + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MÉMOIRES D'UN ÂNE. *** + +***** This file should be named 12783-8.txt or 12783-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/7/8/12783/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
