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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12783 ***
+
+La Comtesse de Ségur
+
+
+
+
+LES MÉMOIRES D'UN ÂNE
+
+
+
+
+À MON PETIT MAITRE
+
+M. HENRI DE SÉGUR
+
+
+_Mon petit Maître, vous avez été bon pour moi, mais vous avez parlé avec
+mépris des ânes en général. Pour mieux vous faire connaître ce que sont
+les ânes, j'écris et je vous offre ces Mémoires. Vous verrez, mon cher
+petit Maître, comment moi, pauvre âne, et mes amis ânes, ânons et
+ânesses, nous avons été et nous sommes injustement traités pas les
+hommes. Vous verrez que nous avons beaucoup d'esprit et beaucoup
+d'excellentes qualités; vous verrez aussi combien j'ai été méchant
+dans ma jeunesse, combien j'en ai été puni et malheureux, et comme le
+repentir m'a changé et m'a rendu l'amitié de mes camarades et de mes
+maîtres. Vous verrez enfin que lorsqu'on aura lu ce livre, au lieu de
+dire: Bête comme un âne, ignorant comme un âne, têtu comme un âne, on
+dira: de l'esprit comme un âne, savant comme un âne, docile comme un
+âne, et que vous et vos parents vous serez fiers de ces éloges.
+
+Hi! han! mon bon Maître; je vous souhaite de ne pas ressembler, dans la
+première moitié de sa vie, à votre fidèle serviteur,
+
+CADICHON, Âne savant._
+
+
+
+I
+
+LE MARCHE
+
+Je ne me souviens pas de mon enfance; je fus probablement malheureux
+comme tous les ânons, joli, gracieux comme nous le sommes tous; très
+certainement je fus plein d'esprit, puisque, tout vieux que je suis,
+j'en ai encore plus que mes camarades. J'ai attrapé plus d'une fois mes
+pauvres maîtres, qui n'étaient que des hommes, et qui, par conséquent,
+ne pouvaient pas avoir l'intelligence d'un âne.
+
+Je vais commencer par vous raconter un des tours que je leur ai joués
+dans le temps de mon enfance:
+
+Les hommes n'étant pas tenus de savoir tout ce que savent les ânes, vous
+ignorez sans doute, vous qui lisez ce livre, ce qui est connu de tous
+les ânes mes amis: c'est que tous les mardis il y a dans la ville de
+Laigle un marché où l'on vend des légumes, du beurre, des oeufs, du
+fromage, des fruits et autres choses excellentes. Ce mardi est un jour
+de supplice pour mes pauvres confrères; il l'était pour moi aussi avant
+que je fusse acheté par ma bonne vieille maîtresse, votre grand'mère,
+chez laquelle je vis maintenant. J'appartenais à une fermière exigeante
+et méchante. Figurez-vous, mon cher petit maître, qu'elle poussait la
+malice jusqu'à ramasser tous les oeufs que pondaient ses poules, tout le
+beurre et les fromages que lui donnait le lait de ses vaches, tous les
+légumes et fruits qui mûrissaient dans la semaine, pour remplir des
+paniers qu'elle mettait sur mon dos.
+
+Et quand j'étais si chargé que je pouvais à peine avancer, cette
+méchante femme s'asseyait encore au-dessus des paniers et m'obligeait à
+trotter ainsi écrasé, accablé, jusqu'au marché de Laigle, qui était à
+une lieue de la ferme. J'étais toutes les fois dans une colère que je
+n'osais montrer, parce que j'avais peur des coups de bâton; ma maîtresse
+en avait un très gros, plein de noeuds, qui me faisait bien mal quand
+elle me battait. Chaque fois que je voyais, que j'entendais les
+préparatifs du marché, je soupirais, je gémissais, je brayais même dans
+l'espoir d'attendrir mes maîtres.
+
+--Allons, grand paresseux, me disait-on en venant me chercher, Vas-tu te
+taire, et ne pas nous assourdir avec ta vilaine grosse voix. Hi! han!
+hi! han! voilà-t-il une belle musique que tu nous fais! Jules, mon
+garçon, approche ce fainéant près de la porte, que ta mère lui mette sa
+charge sur le dos!... Là! un panier d'oeufs! encore un!... Les fromages,
+le beurre... les légumes maintenant!... C'est bon! voilà une bonne
+charge qui va nous donner quelques pièces de cinq francs. Mariette, ma
+fille, apporte une chaise, que ta mère monte là-dessus!... Très bien!
+Allons, bon voyage, ma femme, et fais marcher ce fainéant de bourri.
+Tiens, v'là ton gourdin, tape dessus.
+
+--Pan! pan!
+
+--C'est bien; encore quelques caresses de ce genre, et il marchera.
+
+--Vlan! Vlan!
+
+Le bâton ne cessait de me frotter les reins, les jambes, le cou; je
+trottais, je galopais presque; la fermière me battait toujours. Je fus
+indigné de tant d'injustice et de cruauté; j'essayai de ruer pour
+jeter ma maîtresse par terre, mais j'étais trop chargé; je ne pus que
+sautiller et me secouer de droite et de gauche. J'eus pourtant le
+plaisir de la sentir dégringoler. «Méchant âne! sot animal! entêté! Je
+vais te corriger et te donner du Martin-bâton.»
+
+En effet, elle me battit tellement que j'eus peine à marcher jusqu'à la
+ville. Nous arrivâmes enfin. On ôta de dessus mon pauvre dos écorché
+tous les paniers pour les poser à terre; ma maîtresse, après m'avoir
+attaché à un poteau, alla déjeuner, et moi, qui mourais de faim et de
+soif, on ne m'offrit pas seulement un brin d'herbe, une goutte d'eau.
+Je trouvai moyen de m'approcher des légumes pendant l'absence de la
+fermière, et je me rafraîchis la langue en me remplissant l'estomac avec
+un panier de salades et de choux. De ma vie je n'en avais mangé de si
+bons; je finissais le dernier chou et la dernière salade lorsque ma
+maîtresse revint. Elle poussa un cri en voyant son panier vide; je la
+regardai d'un air insolent et si satisfait, qu'elle devina le crime
+que j'avais commis. Je ne vous répéterai pas les injures dont elle
+m'accabla. Elle avait très mauvais ton, et lorsqu'elle était en colère,
+elle jurait et disait des choses qui me faisaient rougir, tout âne
+que je suis. Après donc m'avoir tenu les propos les plus humiliants,
+auxquels je ne répondais qu'en me léchant les lèvres et en lui tournant
+le dos, elle prit son bâton et se mit à me battre si cruellement que je
+finis par perdre patience, et que je lui lançai trois ruades, dont
+la première lui cassa le nez et deux dents, la seconde lui brisa le
+poignet, et la troisième l'attrapa à l'estomac et la jeta par terre.
+Vingt personnes se précipitèrent sur moi en m'accablant de coups et
+d'injures. On emporta ma maîtresse je ne sais où, et l'on me laissa
+attaché au poteau près duquel étaient étalées les marchandises que
+j'avais apportées. J'y restai longtemps; voyant que personne ne songeait
+à moi, je mangeai un second panier plein d'excellents légumes, je coupai
+avec mes dents la corde qui me retenait, et je repris tout doucement le
+chemin de ma ferme.
+
+Les gens que je dépassais sur la route s'étonnaient de me voir tout
+seul.
+
+--Tiens, ce bourri avec sa longe cassée! Il s'est échappé, disait l'un.
+
+--Alors, c'est un échappé des galères, dit l'autre.
+
+Et tous se mirent à rire.
+
+--Il ne porte pas une forte charge sur son dos, reprit le troisième.
+
+--Bien sûr, il a fait un mauvais coup! s'écria un quatrième.
+
+--Attrape-le donc, mon homme, nous mettrons le petit sur son bât, dit
+une femme.
+
+--Ah! il te portera bien avec le petit gars, répondit le mari. Moi,
+voulant donner une bonne opinion de ma douceur et de ma complaisance, je
+m'approchai tout doucement de la paysanne, et je m'arrêtai près d'elle
+pour la laisser monter sur mon dos.
+
+--Il n'a pas l'air méchant, ce bourri! dit l'homme en aidant sa femme à
+se placer sur le bât.
+
+Je souris de pitié en entendant ce propos: Méchant! comme si un âne
+doucement traité était jamais méchant. Nous ne devenons colères,
+désobéissants et entêtés que pour nous venger des coups et des injures
+que nous recevons. Quand on nous traite bien, nous sommes bons, bien
+meilleurs que les autres animaux.
+
+Je ramenai à leur maison la jeune femme et son petit garçon, joli petit
+enfant de deux ans, qui me caressait, qui me trouvait charmant, et qui
+aurait bien voulu me garder. Mais je réfléchis que ce ne serait pas
+honnête. Mes maîtres m'avaient acheté, je leur appartenais. J'avais déjà
+brisé le nez les dents, le poignet et l'estomac de ma maîtresse, j'étais
+assez vengé. Voyant donc que la maman allait céder à son petit garçon,
+qu'elle gâtait (je m'en étais bien aperçu pendant que le portais sur mon
+dos), je fis un saut de côté et, avant que la maman eût pu ressaisir ma
+bride, je me sauvai en galopant, et je revins à la maison.
+
+Mariette, la fille de mon maître, me vit la première.
+
+--Ah! voilà Cadichon. Comme le voilà revenu de bonne heure! Jules, viens
+lui ôter son bât.
+
+--Méchant âne, dit Jules d'un ton bourru, il faut toujours s'occuper de
+lui. Pourquoi donc est-il revenu seul? Je parie qu'il s'est échappé.
+Vilaine bête! ajouta-t-il en me donnant un coup de pied dans les jambes,
+si je savais que tu t'es sauvé, je te donnerais cent coups de bâton.
+
+Mon bât et ma bride étant ôtés, je m'éloignai en galopant. A peine
+étais-je rentré dans l'herbage, que j'entendis des cris qui venaient de
+la ferme. J'approchai ma tête de la haie, et je vis qu'on avait ramené
+la fermière; c'étaient les enfants qui poussaient ces cris. J'écoutai de
+toutes mes oreilles, et j'entendis Jules dire à son père:
+
+--Mon père, je vais prendre le grand fouet du charretier, j'attacherai
+l'âne un arbre, et je le battrai jusqu'à ce qu'il tombe par terre.
+
+--Va, mon garçon, va, mais ne le tue pas; nous perdrions l'argent qu'il
+nous a coûté. Je le vendrai à la prochaine foire.
+
+Je restai tremblant de frayeur en les entendant et en voyant Jules
+courir à l'écurie pour chercher le fouet. Il n'y avait pas à hésiter,
+et, sans me faire scrupule cette fois de faire perdre à mes maîtres le
+prix qu'ils m'avaient payé, je courus vers la haie qui me séparait des
+champs: je m'élançai dessus avec une telle force que je brisai les
+branches et que je pus passer au travers. Je courus dans le champ, et
+je continuai à courir longtemps, bien longtemps, croyant toujours être
+poursuivi. Enfin, n'en pouvant plus, je m'arrêtai, j'écoutai ... je
+n'entendis rien. Je montai sur une butte, je ne vis personne. Alors, je
+commençai à respirer et à me réjouir de m'être délivré de ces méchants
+fermiers. Mais je me demandais ce que j'allais devenir. Si je restais
+dans le pays, on me reconnaîtrait, on me rattraperait, et l'on me
+ramènerait à mes maîtres. Que faire? Où aller?
+
+Je regardai autour de moi; je me trouvai isolé et malheureux, et j'allai
+verser des larmes sur ma triste position, lorsque je m'aperçus que
+j'étais au bord d'un bois magnifique: c'était la forêt de Saint-Evroult.
+«Quel bonheur! m'écriai-je. Je trouverai dans cette forêt de l'herbe
+tendre, de l'eau, de la mousse fraîche: j'y demeurerai pendant quelques
+jours, puis j'irai dans une autre forêt, plus loin, bien plus loin de la
+ferme de mes maîtres.»
+
+J'entrai dans le bois; je mangeai avec bonheur de l'herbe tendre, et je
+bus l'eau d'une belle fontaine. Comme il commençait à faire nuit, je
+me couchai sur la mousse au pied d'un vieux sapin, et je m'endormis
+paisiblement jusqu'au lendemain.
+
+
+
+II
+
+LA POURSUITE
+
+Le lendemain, après avoir mangé et bu, je songeai à mon bonheur.
+
+«Me voici sauvé, pensais-je; jamais on ne me retrouvera, et dans deux
+jours, quand je serai bien reposé, j'irai plus loin encore.»
+
+A peine avais-je fini cette réflexion, que j'entendis l'aboiement
+lointain d'un chien, puis d'un second; quelques instants après, je
+distinguai les hurlements de toute une meute.
+
+Inquiet, un peu effrayé même, je me levai et je me dirigeai vers un
+petit ruisseau que j'avais remarqué le matin. A peine y étais-je entré,
+que j'entendis la voix de Jules parlant aux chiens.
+
+«Allons, allons, mes chiens, cherchez bien, trouvez-moi ce misérable
+âne, mordez-le, déchirez-lui les jambes, et ramenez-le moi, que j'essaye
+mon fouet sur son dos.»
+
+La frayeur manqua me faire tomber; mais je réfléchis aussitôt qu'en
+marchant dans l'eau les chiens ne pourraient plus sentir la trace de mes
+pas; je me mis donc à courir dans le ruisseau, qui était heureusement
+bordé des deux côtés de buissons très épais. Je marchai sans m'arrêter
+pendant fort longtemps; les aboiements des chiens s'éloignaient ainsi
+que la voix du méchant Jules: je finis par ne plus rien entendre.
+
+Haletant, épuisé, je m'arrêtai un instant pour boire; je mangeai
+quelques feuilles de buissons; mes jambes étaient raides de froid, mais
+je n'osais par sortir de l'eau, j'avais peur que les chiens ne vinssent
+jusque-là et ne sentissent l'odeur de mes pas. Quand je fus un peu
+reposé, je recommençai à courir, suivant toujours le ruisseau, jusqu'à
+ce que je fusse sorti de la forêt. Je me trouvai alors dans une grande
+prairie où paissaient plus de cinquante boeufs. Je me couchai au soleil
+dans un coin de l'herbage; les boeufs ne faisaient aucune attention à
+moi, de sorte que je pus manger et me reposer à mon aise.
+
+Vers le soir, deux hommes entrèrent dans la prairie.
+
+--Frère, dit le plus grand des deux, si nous rentrions les boeufs cette
+nuit? On dit qu'il y a des loups dans le bois.
+
+--Des loups? Qui est-ce qui t'a dit cette bêtise?
+
+--Des gens de Laigle. On raconte que l'âne de la ferme des Haies a été
+emporté et dévoré dans la forêt.
+
+--Bah! laisse donc. Ils sont si méchants, les gens de cette ferme,
+qu'ils auront fait mourir leur âne à force de coups.
+
+--Et pourquoi donc qu'ils diraient que le loup l'a mangé?
+
+--Pour qu'on ne sache pas qu'ils l'ont tué.
+
+--Tout de même il vaudrait mieux rentrer nos boeufs.
+
+--Fais comme tu voudras, frère; je ne tiens ni à oui ni à non.
+
+Je ne bougeais pas dans mon coin, tant j'avais peur qu'on ne me vît.
+L'herbe était haute et me cachait, fort heureusement; les boeufs ne se
+trouvaient pas du côté où j'étais étendu; on les fit marcher vers la
+barrière, et puis à la ferme où demeuraient leurs maîtres.
+
+Je n'avais pas peur des loups, parce que l'âne dont on parlait c'était
+moi-même, et que je n'avais pas vu la queue d'un loup dans la forêt où
+j'avais passé la nuit. Je dormis donc à merveille, et je finissais mon
+déjeuner quand les boeufs rentrèrent dans la prairie: deux gros chiens
+les menaient. Je les regardais tranquillement, lorsqu'un des chiens
+m'aperçut, aboya d'un air menaçant, et courut vers moi; son compagnon
+le suivit. Que devenir? Comment leur échapper? Je m'élançai sur les
+palissades qui entouraient la prairie; le ruisseau que j'avais suivi la
+traversait; je fus assez heureux pour sauter par-dessus, et j'entendis
+la voix d'un des hommes de la veille qui rappelait ses chiens. Je
+continuai mon chemin tout doucement, et je marchai jusqu'à une autre
+forêt, dont j'ignore le nom. Je devais être à plus de dix lieues de la
+ferme des Haies: j'étais donc sauvé; personne ne me connaissait, et je
+pouvais me montrer sans craindre d'être ramené chez mes anciens maîtres.
+
+
+
+III
+
+LES NOUVEAUX MAITRES
+
+Je vécus tranquillement un mois dans cette forêt. Je m'ennuyais bien
+un peu quelquefois, mais je préférais encore vivre seul que vivre
+malheureux. J'étais donc à moitié heureux lorsque je m'aperçus que
+l'herbe diminuait et devenait dure; les feuilles tombaient, l'eau était
+glacée, la terre était humide.
+
+«Hélas! hélas! pensai-je; que devenir? Si je reste ici, je périrai de
+froid, de faim, de soif. Mais où aller? Qui est-ce qui voudra de moi?»
+
+A force de réfléchir, j'imaginai un moyen de trouver un abri. Je sortis
+de la forêt, et j'allai dans un petit village tout près de là. Je vis
+une petite maison isolée et bien propre; une bonne femme était assise
+à la porte, elle filait. Je fus touché de son air de bonté et de
+tristesse; je m'approchai d'elle, et je mis ma tête sur son épaule. La
+bonne femme poussa un cri, se leva précipitamment de dessus sa chaise,
+et parut effrayée. Je ne bougeai pas; je la regardai d'un air doux et
+suppliant.
+
+--Pauvre bête! dit-elle enfin, tu n'as pas l'air méchant. Si tu
+n'appartiens à personne, je serais bien contente de t'avoir pour
+remplacer mon pauvre vieux Grison, mort de vieillesse. Je pourrai
+continuer à gagner ma vie en vendant mes légumes au marché. Mais ... tu
+as sans doute un maître, ajouta-t-elle en soupirant.
+
+--A qui parlez-vous, grand'mère? dit une voix douce qui venait de
+l'intérieur de la maison.
+
+--Je cause avec un âne qui est venu me mettre la tête sur l'épaule, et
+qui me regarde d'un air si doux que je n'ai pas le coeur de le chasser.
+
+--Voyons, voyons, reprit la petite voix.
+
+Et aussitôt je vis sur le seuil de la porte un beau petit garçon de six
+à sept ans. Il était pauvrement mais proprement vêtu. Il me regarda d'un
+oeil curieux et un peu craintif.
+
+--Puis-je le caresser, grand'mère? dit-il.
+
+--Certainement, mon Georget; mais prends garde qu'il ne te morde.
+
+Le petit garçon allongea son bras, et, ne pouvant m'atteindre, il avança
+un pied, puis l'autre, et put me caresser le dos.
+
+Je ne bougeai pas, de peur de l'effrayer; seulement je tournai ma tête
+vers lui, et je passai ma langue sur sa main.
+
+_Georget:_--Grand'mère, grand'mère, comme il a l'air bon, ce pauvre âne,
+il m'a léché la main!
+
+_La grand' mère:_--C'est singulier qu'il soit tout seul. Où est son
+maître? Va donc, Georget, par le village et à l'auberge où s'arrêtent
+les voyageurs: tu demanderas à qui appartient ce bourri. Son maître est
+peut-être en peine de lui.
+
+_Georget:_--Vais-je emmener le bourri, grand'mère?
+
+_La grand'mère:_--Il ne te suivrait pas; laisse-le aller où il voudra.
+
+Georget partit en courant; je trottai après lui. Quand il vit que je
+le suivais, il vint à moi, et, me caressant, il me dit: «Dis donc, mon
+petit bourri, puisque tu me suis tu me laisseras bien monter sur ton
+dos». Et, sautant sur mon dos, il me fit: _Hu! hu!_
+
+Je partis au petit galop, ce qui enchanta Georget. _Ho! ho!_ fit-il en
+passant devant l'auberge. Je m'arrêtai tout de suite. Georget sauta à
+terre; je restai devant la porte, ne bougeant pas plus que si j'avais
+été attaché.
+
+--Ou'est-ce que tu veux, mon garçon! dit le maître de l'auberge.
+
+--Je viens savoir, monsieur Duval, si ce bourri, qui est ici à la porte,
+ne serait pas à vous ou à une de vos pratiques.
+
+M. Duval s'avança vers la porte, me regarda attentivement. «Non ce n'est
+pas à moi, ni à personne que je connaisse, mon garçon. Va chercher plus
+loin.»
+
+Georget remonta sur mon dos; je repartis au galop, et nous marchâmes,
+demandant de porte en porte à qui j'appartenais. Personne ne me
+reconnaissait, et nous revînmes chez la bonne grand'mère, qui filait
+toujours assise devant sa maison.
+
+_Georget:_--Grand'mère, le bourri n'appartient à personne du pays.
+Qu'allons-nous en faire? Il ne veut pas me quitter, et il se sauve quand
+quelqu'un veut le toucher.
+
+_La grand'mère:_--En ce cas, mon Georget, il ne faut pas le laisser
+passer la nuit dehors; il pourrait lui arriver malheur. Va le mener à
+l'écurie de notre pauvre Grison, et donne-lui une botte de foin et
+un seau d'eau. Nous verrons demain à le mener au marché; peut-être
+retrouverons-nous son maître.
+
+_Georget:_--Et si nous ne le retrouvons pas, grand'mère?
+
+_La grand'mère:_--Nous le garderons jusqu'à ce qu'on le réclame. Nous ne
+pouvons pas laisser cette pauvre bête périr de froid pendant l'hiver,
+ou bien tomber aux mains de méchants garnements qui la battraient et la
+feraient mourir de fatigue et de misère.
+
+Georget me donna à boire et à manger, me caressa et sortit. Je lui
+entendis dire en fermant la porte:
+
+«Ah! que je voudrais qu'il n'eût pas de maître et qu'il restât chez
+nous!»
+
+Le lendemain Georget me mit un licou après m'avoir fait déjeuner. Il
+m'amena devant la porte, la grand'mère me mit sur le dos un bât très
+léger, et s'assit dessus. Georget lui apporta un petit panier de
+légumes, qu'elle mit sur ses genoux, et nous partîmes pour le marché de
+Mamers. La bonne femme vendit bien ses légumes, personne ne me reconnut
+et je revins avec mes nouveaux maîtres.
+
+Je vécus chez eux pendant quatre ans; j'étais heureux; je ne faisais de
+mal à personne; je faisais bien mon service; j'aimais mon petit maître,
+qui ne me battait jamais; on ne me fatiguait pas trop; on me nourrissait
+assez bien. D'ailleurs, je ne suis pas gourmand. L'été, des épluchures
+de légumes, des herbes dont ne veulent pas les chevaux ni les vaches;
+l'hiver, du foin et des pelures de pommes de terre, de carottes, de
+navets: voilà ce qui nous suffit à nous autres ânes.
+
+Il y avait pourtant des journées que je n'aimais pas; c'étaient celles
+où ma maîtresse me louait à des enfants du voisinage. Elle n'était pas
+riche, et, les jours où je n'avais pas à travailler, elle était bien
+aise de gagner quelque chose en me louant aux enfants du château voisin.
+Ils n'étaient pas toujours bons.
+
+Voici ce qui m'arriva un jour dans une de ces promenades.
+
+
+
+IV
+
+LE PONT
+
+Il y avait six ânes rangés dans la cour; j'étais un des plus beaux et
+des plus forts. Trois petites filles nous apportèrent de l'avoine dans
+une auge. Tout en mangeant, j'écoutais causer les enfants.
+
+_Charles_:--Voyons, mes amis, choisissons nos ânes. Moi, d'abord, je
+prends celui-ci (en me montrant du doigt).
+
+--Toi, tu prends toujours ce que tu crois le meilleur, dirent à la fois
+les cinq enfants. Il faut tirer au sort.
+
+_Charles_:--Comment veux-tu que nous tirions au sort, Caroline? Est-ce
+qu'on peut mettre les ânes dans un sac et les en tirer comme des billes?
+
+Antoine:--Ah! ah! ah! Est-il bête avec ses ânes dans un sac! Comme si on
+ne pouvait pas les numéroter, 1, 2, 3, 4, 5, 6, mettre les numéros dans
+un sac, et tirer au hasard chacun le sien.
+
+--C'est vrai, c'est vrai, s'écrièrent les cinq autres. Ernest, fais les
+numéros pendant que nous allons les écrire sur le dos des ânes.
+
+Ces enfants sont bêtes, me disais-je. S'ils avaient l'esprit d'un âne,
+au lieu de se donner l'ennui d'écrire les numéros sur notre dos, ils
+nous rangeraient tout simplement le long du mur: le premier serait l, le
+second 2, et ainsi de suite.
+
+Pendant ce temps, Antoine avait apporté un gros morceau de charbon.
+J'étais le premier, il m'écrivit un énorme 1 sur la croupe; pendant
+qu'il écrivait 2 sur la croupe de mon camarade, je me secoue fortement
+pour lui faire voir que son invention n'était pas fameuse. Voilà le
+charbon parti et le 1 disparu.
+
+--Imbécile! s'écria-t-il; il faut que je recommence.
+
+Pendant qu'il refait son n° l, mon camarade, qui m'avait vu faire,
+et qui était malin, se secoue à son tour. Voilà le 2 parti. Antoine
+commence à se fâcher; les autres rient et se moquent de lui. Je fais
+signe aux camarades, nous le laissons faire; aucun ne bouge. Ernest
+revient avec les numéros dans son mouchoir: chacun tire. Pendant qu'ils
+regardent leurs numéros, je fais encore un signe aux camarades, et voilà
+que tous nous nous secouons tant et plus. Plus de charbon, plus de
+numéros; il faut tout recommencer: les enfants sont en colère. Charles
+triomphe et ricane; Ernest, Albert, Caroline, Cécile et Louise crient
+contre Antoine, qui tape du pied; ils se disent des injures; mes
+camarades et moi, nous nous mettons à braire. Le tapage attire les papas
+et les mamans. On leur explique la chose. Un des papas imagine enfin de
+nous ranger le long du mur. Il fait tirer les numéros aux enfants.
+
+--Un! s'écrie Ernest. C'était moi.
+
+--Deux! dit Cécile. C'était un de mes amis.
+
+--Trois! dit Antoine. Et ainsi de suite jusqu'au dernier.
+
+--A présent, partons, dit Charles. Moi, d'abord, je pars le premier.
+
+--Oh! je saurai bien te rattraper, lui répondit vivement Ernest.
+
+--Je parie que non, reprit aussitôt Charles.
+
+-Je gage que si, répliqua Ernest.
+
+Voilà Charles qui tape son âne et qui part au galop. Avant qu'Ernest
+ait eu le temps de me donner un coup de fouet, je pars aussi, mais d'un
+train qui me fait bien vite rattraper Charles et son âne. Ernest est
+enchanté, Charles est furieux. Il tape, il tape son âne; Ernest n'avait
+pas besoin de me frapper, je courais, j'allais comme le vent. Je dépasse
+Charles en une minute; j'entends les autres qui suivent en riant et en
+criant:
+
+--Bravo! l'âne n° 1; bravo! il court comme un cheval.
+
+L'amour-propre me donne du courage; je continue à galoper jusqu'à ce que
+nous soyons arrivés près d'un pont. J'arrête brusquement; je venais
+de voir qu'une large planche du pont était pourrie; je ne voulais pas
+tomber à l'eau avec Ernest, mais retourner avec les autres, qui étaient
+bien loin derrière nous.
+
+--Ho là! ho là! bourri, me dit Ernest. Sur le pont, mon ami, sur le
+pont!
+
+Je résiste; il me donne un coup de baguette.
+
+Je continue à marcher vers les autres.
+
+--Entêté! bête brute! veux-tu tourner et passer le pont?
+
+Je marche toujours vers les camarades; je les rejoins malgré les injures
+et les coups de ce méchant garçon.
+
+--Pourquoi bats-tu ton âne, Ernest? s'écria Caroline; il est excellent.
+Il t'a mené ventre à terre et t'a fait dépasser Charles.
+
+--Je le bats parce qu'il s'entête à ne pas vouloir passer le pont, dit
+Ernest; il s'est obstiné à revenir sur ses pas.
+
+--Ah! bah! c'est parce qu'il était seul; maintenant que nous voilà tous
+il passera le pont tout comme les autres.
+
+Les malheureux! pensai-je. Ils vont tous tomber dans la rivière! Il faut
+que je tâche de leur montrer qu'il y a du danger. Et me voilà reparti au
+galop, courant vers le pont, à la grande satisfaction d'Ernest et aux
+cris de joie des enfants.
+
+Je galope jusqu'au pont; arrivé là, je m'arrête brusquement comme si
+j'avais peur. Ernest, étonné, me presse de continuer: je recule d'un air
+de frayeur, qui surprend plus encore Ernest. L'imbécile ne voyait rien;
+la planche pourrie était pourtant bien visible. Les autres avaient
+rejoint, et regardaient en riant les efforts d'Ernest pour me faire
+passer et les miens pour ne pas passer. Ils finissent par descendre de
+leurs ânes; chacun me pousse, me bat sans pitié; je ne bouge pas.
+
+--Tirez-le par la queue! s'écrie Charles. Les ânes sont si entêtés, que
+lorsqu'on veut les faire reculer, ils avancent.
+
+Les voilà qui veulent me saisir la queue. Je me défends en ruant; ils me
+battent tous ensemble: je n'en bouge pas davantage.
+
+--Attends, Ernest, dit Charles; je passerai le premier, ton âne me
+suivra certainement.
+
+Il veut avancer, je me mets en travers du pont; il me fait reculer à
+force de coups.
+
+«Au fait, me dis-je, si ce méchant garçon veut se noyer, qu'il se noie,
+j'ai fait ce que j'ai pu pour le sauver; qu'il boive un coup, puisqu'il
+le veut absolument.»
+
+A peine son âne met-il le pied sur la planche pourrie, qu'elle casse, et
+voilà Charles et son âne à l'eau. Pour son camarade, il n'y avait pas
+de danger, car il savait nager comme tous les ânes. Mais Charles se
+débattait et criait sans pouvoir se tirer de là.
+
+--Une perche! une perche! disait-il.
+
+Les enfants criaient et couraient de tous côtés. Enfin Caroline aperçoit
+une longue perche, la ramasse et la présente à Charles, qui la saisit.
+Son poids entraîne Caroline, qui appelle _au secours!_ Ernest, Antoine
+et Albert courent à elle; ils parviennent avec peine à retirer le
+malheureux Charles, qui avait bu plus qu'il n'avait soif, et qui était
+trempé des pieds à la tête. Quand il est sauvé, les enfants se mettent à
+rire de sa mine piteuse; Charles se fâche; les enfants sautent sur leurs
+ânes et lui conseillent en riant de rentrer à la maison pour changer
+d'habits et de linge. Il remonte tout mouillé sur son âne. Je riais à
+part moi de sa figure ridicule. Le courant avait entraîné son chapeau et
+ses souliers, l'eau ruisselait jusqu'à terre; ses cheveux, trempés,
+se collaient à sa figure, son air furieux achevait de le rendre
+complètement risible. Les enfants riaient, mes camarades sautaient et
+couraient pour témoigner leur gaieté.
+
+Je dois ajouter que l'âne de Charles était détesté de nous tous, parce
+qu'il était querelleur, gourmand et bête, ce qui est très rare parmi les
+ânes.
+
+Enfin, Charles disparut, les enfants et mes camarades se calmèrent.
+Chacun me caressa et admira mon esprit; nous repartîmes tous, moi en
+tête de la bande.
+
+
+
+V
+
+LE CIMETIÈRE
+
+Nous marchions au pas, et nous approchions du cimetière du village, qui
+est à une lieue du château. «Si nous retournions, dit Caroline, et que
+nous reprenions le chemin de la forêt?»
+
+--Pourquoi cela? dit Cécile.
+
+_Caroline:_--C'est que je n'aime pas les cimetières.
+
+_Cécile:_ d'un air moqueur.--Pourquoi n'aimes-tu pas les cimetières?
+Est-ce que tu as peur d'y rester?
+
+--Non, mais je pense aux pauvres gens qui y sont enterrés, et j'en suis
+attristée.
+
+Les enfants se moquèrent de Caroline, et passèrent exprès tout contre
+le mur. Ils allaient le dépasser, lorsque Caroline, qui paraissait
+inquiète, arrêta son âne, sauta à terre, et courut à la grille du
+cimetière.
+
+--Que fais-tu, Caroline? où vas-tu? s'écrièrent les enfants.
+
+Caroline ne répondit pas; elle poussa précipitamment la grille, entra
+dans le cimetière, regarda autour d'elle, et courut vers une tombe
+fraîchement remuée.
+
+Ernest l'avait suivie avec inquiétude, et la rejoignit au moment où, se
+baissant vers la tombe, elle relevait un pauvre petit garçon de trois
+ans dont elle avait entendu les gémissements.
+
+--Qu'as-tu, mon pauvre petit? Pourquoi pleures-tu?
+
+L'enfant sanglotait et ne pouvait répondre; il était très joli et
+misérablement vêtu.
+
+_Caroline:_--Comment es-tu tout seul ici, mon pauvre petit?
+
+_L'enfant:_ sanglotant.--Ils m'ont laissé ici; j'ai faim.
+
+_Caroline:_--Qui est-ce qui t'a laissé ici?
+
+_L'enfant:_ sanglotant.--Les hommes noirs; j'ai faim.
+
+_Caroline:_--Ernest, va vite chercher nos provisions; il faut donner à
+manger à ce pauvre petit; il nous expliquera ensuite pourquoi il pleure
+et pourquoi il est ici.
+
+Ernest courut chercher le panier aux provisions, pendant que Caroline
+tâchait de consoler l'enfant. Peu d'instants après Ernest reparut, suivi
+de toute la bande, que la curiosité attirait. On donna à l'enfant du
+poulet froid et du pain trempé dans du vin; à mesure qu'il mangeait, ses
+larmes se séchaient, son visage reprenait un air riant. Quand il fut
+rassasié, Caroline lui demanda pourquoi il était couché sur cette tombe.
+
+_L'enfant:_--C'est grand'mère qu'ils ont mise là. Je veux attendre
+qu'elle revienne.
+
+_Caroline:_--Où est ton papa?
+
+_L'enfant:_--Je ne sais pas, je ne le connais pas.
+
+_Caroline:_--Et ta maman?
+
+_L'enfant:_--Je ne sais pas; des hommes noirs l'ont emportée comme
+grand'mère.
+
+_Caroline:_--Mais qui est-ce qui te soigne?
+
+_L'enfant:_--Personne.
+
+_Caroline:_--Qui est-ce qui te donne à manger?
+
+_L'enfant:_--Personne; je tétais nourrice.
+
+_Caroline:_--Où est-elle ta nourrice?
+
+_L'enfant:_--Là-bas, à la maison.
+
+_Caroline:_--Qu'est-ce qu'elle fait?
+
+_L'enfant:_--Elle marche; elle mange de l'herbe.
+
+_Caroline:_--De l'herbe? Et tous les enfants se regardèrent avec
+surprise.
+
+--Elle est donc folle? dit tout bas Cécile.
+
+_Antoine:_--Il ne sait ce qu'il dit, il est trop jeune.
+
+_Caroline:_--Pourquoi ta nourrice ne t'a-t-elle pas emporté?
+
+_L'enfant:_--Elle ne peut pas; elle n'a pas de bras.
+
+La surprise des enfants redoubla.
+
+_Caroline:_--Mais alors comment peut-elle te porter?
+
+_L'enfant:_--Je monte sur son dos.
+
+_Caroline:_--Est-ce que tu couches avec elle?
+
+_L'enfant:_ souriant.--Oh non! je serais trop mal.
+
+_Caroline:_--Mais où couche-t-elle donc? N'a-t-elle pas un lit?
+
+L'enfant se mit à rire et dit:
+
+--Oh non! elle couche sur la paille.
+
+--Que veut dire tout cela? dit Ernest. Demandons-lui de nous mener dans
+sa maison, nous verrons sa nourrice; elle nous expliquera ce qu'il veut
+dire.
+
+--J'avoue que je n'y comprends rien, dit Antoine.
+
+_Caroline:_--Peux-tu retourner chez toi, mon petit?
+
+_L'enfant:_--Oui, mais pas tout seul; j'ai peur des hommes noirs; il y
+en a plein la chambre de grand'mère.
+
+_Caroline:_--Nous irons tous avec toi; montre-nous par où il faut aller.
+
+Caroline remonta sur son âne, et prit le petit garçon sur ses genoux. Il
+lui indiqua le chemin, et, cinq minutes après, nous arrivâmes tous à la
+cabane de la mère Thibaut, qui était morte de la veille et enterrée du
+matin. L'enfant courut à la maison et appela: «Nourrice, nourrice!»
+Aussitôt une chèvre bondit hors de l'écurie restée ouverte, courut à
+l'enfant et témoigna sa joie de le revoir par mille sauts et caresses.
+L'enfant l'embrassait aussi; puis il dit: «Téter, nourrice». La chèvre
+se coucha aussitôt par terre; le petit garçon s'étendit près d'elle et
+se mit à téter comme s'il n'avait ni bu ni mangé.
+
+--Voilà la nourrice expliquée, dit enfin Ernest. Que ferons-nous de cet
+enfant?
+
+--Nous n'avons rien à en faire, dit Antoine qu'à le laisser là avec sa
+chèvre.
+
+Les enfants se récrièrent tous avec indignation.
+
+_Caroline:_--Ce serait abominable d'abandonner ce pauvre petit; il
+mourrait peut-être bientôt, faute de soins.
+
+_Antoine:_--Que veux-tu en faire? Vas-tu l'emmener chez toi?
+
+_Caroline:_--Certainement; je prierai maman de faire demander qui il
+est, s'il a des parents, et, en attendant, de le garder à la maison.
+
+_Antoine:_--Et notre partie d'âne? Nous allons donc tous rentrer?
+
+_Caroline:_--Mais non, Ernest aura la complaisance de m'accompagner.
+Continuez,! vous autres, votre promenade; vous êtes encore quatre, vous
+pouvez bien vous passer de moi et d'Ernest.
+
+--Au fait, elle a raison, dit Antoine; remontons à âne et continuons
+notre promenade.
+
+Et ils partirent, laissant la bonne Caroline avec son cousin Ernest.
+
+«Comme c'est heureux qu'on ne m'ait pas écoutée et qu'on ait voulu me
+taquiner en passant si près du cimetière, dit Caroline: sans cela je
+n'aurais pas entendu pleurer ce pauvre enfant et il aurait passé la nuit
+entière sur la terre froide et humide!»
+
+C'était moi qu'Ernest montait. Je compris, avec mon intelligence
+accoutumée, qu'il fallait arriver le plus promptement possible au
+château. Je me mis donc à galoper, mon camarade me suivit, et nous
+arrivâmes en une demi-heure. On fut d'abord effrayé de notre retour si
+prompt. Caroline raconta ce qui leur était arrivé avec l'enfant. Sa
+maman ne savait trop qu'en faire, lorsque la femme du garde offrit de
+l'élever avec son fils, qui était du même âge. La maman accepta son
+offre. Elle fit demander au village le nom du petit garçon et ce
+qu'étaient devenus ses parents. On apprit que le père était mort l'année
+d'avant, la mère depuis six mois; l'enfant était resté avec une vieille
+grand'mère méchante et avare, qui était morte la veille. Personne
+n'avait pensé à l'enfant, et il avait suivi le cercueil jusqu'au
+cimetière; du reste, la grand'mère avait du bien, l'enfant n'était pas
+pauvre.
+
+On fit venir la bonne chèvre chez le garde, qui éleva l'enfant et en fit
+un bon petit sujet. Je le connais, il s'appelle Jean Thibaut: il ne fait
+jamais de mal aux animaux, ce qui prouve son bon coeur; et il m'aime
+beaucoup, ce qui prouve son esprit.
+
+
+
+VI
+
+LA CACHETTE
+
+J'étais heureux, je l'ai déjà dit; mon bonheur devait bientôt finir.
+Le père de Georget était soldat; il revint dans son pays, rapporta de
+l'argent, que lui avait laissé en mourant son capitaine, et la croix,
+qui lui avait donnée son général. Il acheta une maison à Mamers, emmena
+son petit garçon et sa vieille mère, et me vendit à un voisin qui avait
+une petite ferme. Je fus triste de quitter ma bonne vieille maîtresse et
+mon petit maître Georget; tous deux avaient toujours été bons pour moi,
+et j'avais bien rempli tous mes devoirs.
+
+Mon nouveau maître n'était pas mauvais, mais il avait la sotte manie
+de vouloir faire travailler tout le monde, et moi comme les autres.
+Il m'attelait à une petite charrette, et il me faisait charrier de
+la terre, du fumier, des pommes, du bois. Je commençais à devenir
+paresseux; je n'aimais pas à être attelé, et je n'aimais pas surtout le
+jour du marché. On ne me chargeait pas trop et l'on ne me battait pas,
+mais il fallait ce jour-là rester sans manger depuis le matin jusqu'à
+trois ou quatre heures de l'après-midi. Quand la chaleur était forte,
+j'avais soif à mourir, et il fallait attendre que tout fût vendu, que
+mon maître eût reçu son argent, qu'il eût dit bonjour aux amis, qui lui
+faisaient boire la goutte.
+
+Je n'étais pas très bon alors; je voulais qu'on me traitât avec amitié,
+sans quoi je cherchais à me venger. Voici ce que j'imaginai un jour;
+vous verrez que les ânes ne sont pas bêtes; mais vous verrez aussi que
+je devenais mauvais.
+
+Le jour du marché, on se levait de meilleure heure que de coutume à la
+ferme; on cueillait les légumes, on battait le beurre, on ramassait les
+oeufs. Je couchais pendant l'été dans une grande prairie. Je voyais et
+j'entendais ces préparatifs, et je savais qu'à dix heures du matin on
+devait venir me chercher pour m'atteler à la petite charrette, remplie
+de tout ce qu'on voulait vendre. J'ai déjà dit que ce marché m'ennuyait
+et me fatiguait. J'avais remarqué dans la prairie un grand fossé rempli
+de ronces et d'épines; je pensai que je pourrais m'y cacher, de manière
+qu'on ne pût me trouver au moment du départ. Le jour du marché, quand je
+vis commencer les allées et venues des gens de la ferme, je descendis
+tout doucement dans le fossé, et je m'y enfonçai si bien qu'il était
+impossible de m'apercevoir. J'étais là depuis une heure, blotti dans les
+ronces et les épines, lorsque j'entendis le garçon m'appeler, en courant
+de tous côtés, puis retourner à la ferme. Il avait sans doute appris au
+maître que j'étais disparu, car peu d'instants après j'entendis la voix
+du fermier lui-même appeler sa femme et tous les gens de la ferme pour
+me chercher.
+
+--Il aura sans doute passé au travers de la haie, disait l'un.
+
+--Par où veux-tu qu'il ait passé? Il n'y a de brèche nulle part,
+répondit l'autre.
+
+--On aura laissé la barrière ouverte, dit le maître. Courez dans les
+champs, garçons, il ne doit pas être loin; allez vite et ramenez-le, car
+le temps passe, et nous arriverons trop tard.
+
+Les voilà tous partis dans les champs, dans les bois, à courir, à
+m'appeler. Je riais tout bas dans mon trou, et je n'avais garde de me
+montrer. Les pauvres gens revinrent essoufflés, haletants; pendant une
+heure ils avaient cherché partout. Le maître jura après moi, dit qu'on
+m'avait sans doute volé, que j'étais bien bête de m'être laisse prendre,
+fit atteler un de ses chevaux à la charrette et partit de fort mauvaise
+humeur. Quand je vis que chacun était retourné à son ouvrage, que
+personne ne pouvait me voir, je passai la tête avec précaution hors de
+ma cachette, je regardai autour de moi, et, me voyant seul, je sortis
+tout à fait; je courus à l'autre bout de la prairie, pour qu'on ne pût
+deviner où j'avais été, et je me mis à braire de toutes mes forces.
+
+A ce bruit, les gens de la ferme accoururent.
+
+--Tiens, le voilà revenu! s'écria le berger.
+
+--D'où vient-il donc? dit la maîtresse.
+
+--Par où a-t-il passé? reprit le charretier.
+
+Dans ma joie d'avoir évité le marché, je courus à eux. Ils me reçurent
+très bien, me caressèrent, me dirent que j'étais une bonne bête de
+m'être sauvé d'entre les mains des gens qui m'avaient volé, et me firent
+tant de compliments que j'en fus honteux, car je sentais bien que je
+méritais le bâton bien plus que des caresses. On me laissa paître
+tranquillement, et j'aurais passé une journée charmante, si je ne
+m'étals pas senti troublé par ma conscience, qui me reprochait d'avoir
+attrapé mes pauvres maîtres.
+
+Quand le fermier revint et qu'il apprit mon retour, il fut bien content,
+mais aussi bien surpris. Le lendemain, il fit le tour de la prairie, et
+boucha avec soin tous les trous de la haie qui l'entourait.
+
+«Il sera bien fin s'il s'échappe encore, dit-il en finissant. J'ai
+bouché avec des épines et des piquets jusqu'aux plus petites brèches; il
+n'y a pas de quoi donner passage à un chat.»
+
+La semaine se passa tranquillement; on ne pensait plus à mon aventure.
+Mais au marché suivant je recommençai mon méchant tour, et je me cachai
+dans ce fossé qui m'évitait une si grande fatigue et un si grand ennui.
+On me chercha comme la dernière fois, on s'étonna plus encore, et l'on
+crut qu'un habile voleur m'avait enlevé en me faisant passer par la
+barrière.
+
+«Cette fois, dit tristement mon maître, il est définitivement perdu.
+Il ne pourra pas s'échapper une seconde fois, et quand même il
+s'échapperait, il ne pourra rentrer; j'ai trop bien bouché toutes les
+brèches de la haie.»
+
+Et il partit en soupirant; ce fut encore un des chevaux qui me remplaça
+à la charrette. De même que la semaine précédente je sortis de ma
+cachette quand tout le monde fut parti; mais je trouvai plus prudent de
+ne pas annoncer mon retour en faisant _hi! han!_ comme l'autre fois.
+
+Quand on me trouva mangeant tranquillement l'herbe dans la prairie.
+et quand mon maître apprit que j'étais revenu peu de temps après son
+départ, je vis qu'on soupçonnait quelque tour de ma façon; personne ne
+me fit de compliments, on me regardait d'un air méfiant, et je m'aperçus
+bien que j'étais surveillé plus que par le passé. Je me moquai d'eux, et
+je me dis en moi-même:
+
+«Mes bons amis, vous serez bien fins si vous découvrez le tour que je
+vous joue; je suis plus fin que vous, et je vous attraperai encore et
+toujours.»
+
+Je me cachai donc une troisième fois, bien content de ma finesse. Mais
+j'étais à peine blotti dans mon fossé, quand j'entendis l'aboiement
+formidable du gros chien de garde, et la voix de mon maître qui disait:
+
+«Attrape-le, _Garde à vous_, hardi, hardi! descends dans le fossé,
+mords-lui les jarrets, amène-le! bravo! mon chien; attrape, _Garde à
+vous!_»
+
+_Garde à vous_ s'était en effet élancé dans le trou, il me mordait les
+jarrets, le ventre; il m'aurait dévoré si je ne m'étais décidé à sauter
+hors du fossé; j'allais courir vers la haie et chercher à m'y frayer un
+passage, quand le fermier, qui m'attendait, me lança un noeud coulant et
+m'arrêta tout court. Il s'était armé d'un fouet, qu'il me fit rudement
+sentir; le chien continuait à me mordre, le maître me battait; je me
+repentais amèrement de ma paresse. Enfin le fermier renvoya _Garde à
+vous_, cessa de me battre, détacha le noeud coulant, me passa un licou,
+et m'emmena tout penaud et tout meurtri pour m'atteler à la charrette
+qui m'attendait.
+
+Je sus depuis qu'un des enfants était resté sur la route, près de la
+barrière, pour m'ouvrir si je revenais; il m'avait aperçu sortant du
+fossé, et il l'avait dit à son père. Le petit traître!
+
+Je lui en voulus de ce que j'appelais une méchanceté, jusqu'à ce que mes
+malheurs et mon expérience m'eussent rendu meilleur.
+
+Depuis ce jour on fut bien plus sévère pour moi; on voulut m'enfermer,
+mais j'avais trouvé moyen d'ouvrir toutes les barrières avec mes
+dents; si c'était un loquet, je le levais; si c'était un bouton, je le
+tournais; si c'était un verrou, je le poussais. J'entrais partout, je
+sortais de partout. Le fermier jurait, grondait, me battait: il devenait
+méchant pour moi, et moi, je l'étais de plus en plus pour lui. Je me
+sentais malheureux par ma faute; je comparais ma vie misérable avec
+celle que je menais autrefois chez ces mêmes maîtres; mais, au lieu de
+me corriger, je devenais de plus en plus entêté et méchant. Un jour,
+j'entrai dans le potager, je mangeai toute la salade; un autre jour, je
+jetai par terre son petit garçon, qui m'avait dénoncé; une autre fois,
+je bus un baquet de crème qu'on avait mis dehors pour battre du beurre.
+J'écrasais leurs poulets, leurs petits dindons, je mordais leurs
+cochons; enfin je devins si méchant, que la maîtresse demanda à son mari
+de me vendre à la foire de Mamers, qui devait avoir lieu dans quinze
+jours. J'étais devenu maigre et misérable à force de coups et de
+mauvaise nourriture. On voulut, pour me mieux vendre, me mettre en bon
+état, comme disent les fermiers. On défendit aux gens de la ferme et aux
+enfants de me maltraiter; on ne me fit plus travailler, on me nourrit
+très bien: je fus très heureux pendant ces quinze jours. Mon maître me
+mena à la foire et me vendit cent francs. En le quittant, j'aurais bien
+voulu lui donner un bon coup de dent, mais je craignis de faire prendre
+mauvaise opinion de moi à mes nouveaux maîtres, et je me contentai de
+lui tourner le dos avec un geste de mépris.
+
+
+
+VII
+
+LE MEDAILLON
+
+J'avais été acheté par un monsieur et une dame qui avaient une fille
+de douze ans toujours souffrante, et qui s'ennuyait. Elle vivait à la
+campagne et seule, car elle n'avait pas d'amies de son âge. Son père ne
+s'occupait pas d'elle; sa maman l'aimait assez, mais elle ne pouvait
+souffrir de lui voir aimer personne, pas même des bêtes. Pourtant,
+comme le médecin avait ordonné de la distraction, elle pensa que des
+promenades à âne l'amuseraient suffisamment. Ma petite maîtresse
+s'appelait Pauline; elle était triste et souvent malade; très douce,
+très bonne et très jolie. Tous les jours elle me montait; je la menais
+promener dans les jolis chemins et les jolis petits bois que je
+connaissais. Dans le commencement, un domestique ou une femme de chambre
+l'accompagnait; mais quand on vit combien j'étais doux, bon et soigneux
+pour ma petite maîtresse, on la laissa aller seule. Elle m'appela
+Cadichon: ce nom m'est resté.
+
+«Va te promener avec Cadichon, lui disait son père: avec un âne comme
+celui-là, il n'y a pas de danger; il a autant d'esprit qu'on homme, et
+il saura toujours te ramener à la maison.»
+
+Nous sortions donc ensemble. Quand elle était fatiguée de marcher, je
+me rangeais contre une butte de terre, ou bien descendais dans un petit
+fossé pour qu'elle pût monter facilement sur mon dos. Je la menais près
+des noisetiers chargés de noisettes; je m'arrêtais pour la laisser en
+cueillir à son aise. Ma petite maîtresse m'aimait beaucoup; elle me
+soignait, me caressait. Quand il faisait mauvais et que nous ne pouvions
+pas sortir, elle venait me voir dans mon écurie; elle m'apportait du
+pain, de l'herbe fraîche, des feuilles de salade, des carottes; elle me
+parlait, croyant que je ne la comprenais pas; elle me contait ses petis
+chagrins, quelquefois elle pleurait.
+
+«Oh! mon pauvre Cadichon, disait-elle; tu es un âne, et tu ne peux me
+comprendre; et pourtant tu es mon seul ami; car à toi seul je puis dire
+tout ce que je pense. Maman m'aime, mais elle est jalouse; elle veut que
+je n'aime qu'elle; je ne connais personne de mon âge, et je m'ennuie.»
+
+Et Pauline pleurait et me caressait. Je l'aimais aussi, et je la
+plaignais, cette pauvre petite. Quand elle était près de moi, j'avais
+soin de ne pas bouger, de peur de la blesser avec mes pieds.
+
+Un jour, je vis Pauline accourir vers moi toute joyeuse.
+
+«Cadichon, Cadichon, s'écria-t-elle, maman m'a donné un médaillon de
+ses cheveux; je veux y ajouter des tiens, car tu es aussi mon ami; je
+t'aime, et j'aurai ainsi les cheveux de ceux que j'aime le plus au
+monde.»
+
+En effet, Pauline coupa du poil à ma crinière, ouvrit son médaillon, et
+les mêla avec les cheveux de sa maman.
+
+J'étais heureux de voir combien Pauline m'aimait; j'étais fier de voir
+mes poils dans un médaillon, mais je dois avouer qu'ils ne faisaient pas
+un joli effet; gris, durs, épais, ils faisaient paraître les cheveux de
+la maman rudes et affreux. Pauline ne le voyait pas; elle tournait dans
+tous les sens et admirait son médaillon, lorsque la maman entra.
+
+--Qu'est-ce que tu regardes là? lui dit-elle.
+
+--C'est mon médaillon, maman, répondit Pauline en le cachant à moitié.
+
+_La maman:_--Pourquoi l'as-tu apporté ici.
+
+_Pauline:_--Pour le faire voir à Cadichon.
+
+_La maman:_--Quelle sottise! En vérité, Pauline, tu perds la tête avec
+ton Cadichon! Comme s'il pouvait comprendre ce que c'est qu'un médaillon
+de cheveux.
+
+_Pauline:_--Je vous assure, maman, qu'il comprend très bien; il m'a
+léché la main quand ... quand ...
+
+Pauline rougit et se tut.
+
+_La maman:_--Eh bien! pourquoi n'achèves-tu pas? A quel propos Cadichon
+t'a-t-il léché la main?
+
+_Pauline:_ embarrassée.--Maman, j'aime mieux ne pas vous le dire; j'ai
+peur que vous ne me grondiez.
+
+_La maman:_ avec vivacité.--Qu'est-ce donc? Voyons; parle. Quelle bêtise
+as-tu faite encore?
+
+_Pauline:_--Ce n'est pas une bêtise, maman, au contraire.
+
+_La maman:_--Alors, de quoi as-tu peur? Je parie que tu as donné à
+Cadichon de l'avoine à le rendre malade.
+
+_Pauline:_--Non, je ne lui ai rien donné, au contraire.
+
+_La maman:_--Comment, au contraire! Ecoute, Pauline, tu m'impatientes;
+je veux que tu me dises ce que tu as fait, et pourquoi tu m'as quittée
+depuis près d'une heure.
+
+En effet, l'arrangement de mes poils avait été très long; il avait fallu
+enlever le papier collé derrière le médaillon, ôter le verre, placer les
+poils et recoller le tout.
+
+Pauline hésita encore un instant; puis elle dit bien bas et en hésitant
+bien fort:
+
+--J'ai coupé des poils de Cadichon pour...
+
+_La maman:_ avec impatience.--Pour? Eh bien! achève donc! Pour quoi
+faire?
+
+_Pauline:_ très bas.--Pour mettre dans le médaillon.
+
+_La maman:_ avec colère.--Dans quel médaillon?
+
+_Pauline:_--Dans celui que vous m'avez donné.
+
+_La maman:_ de même.--Celui que je t'ai donné avec mes cheveux! Et
+qu'as-tu fait de mes cheveux?
+
+--Ils y sont toujours; les voilà, répondit la pauvre Pauline en
+présentant le médaillon.
+
+--Mes cheveux mêlés avec les poils de l'âne! s'écria la maman avec
+emportement. Ah! c'est trop fort! Vous ne méritez pas, mademoiselle, le
+présent que je vous ai fait. Me mettre au rang d'un âne! Témoigner à un
+âne la même tendresse qu'à moi!
+
+Et, arrachant le médaillon des mains de la malheureuse Pauline
+stupéfaite, elle le lança à terre, piétina dessus et le brisa en mille
+morceaux. Puis, sans regarder sa fille, elle sortit de l'écurie en
+fermant la porte avec violence.
+
+Pauline, surprise, effrayée de cette colère subite, resta un moment
+immobile. Elle ne tarda pas à éclater en sanglots, et, se jetant à mon
+cou, elle me dit:
+
+«Cadichon, Cadichon, tu vois comme on me traite! On ne veut pas que je
+t'aime, mais je t'aimerai malgré eux et plus qu'eux, parce que toi tu es
+bon, tu ne me grondes jamais; tu ne me causes jamais aucun chagrin,
+et tu cherches à m'amuser dans nos promenades. Hélas! Cadichon, quel
+malheur que tu ne puisses ni me comprendre ni me parler! Que de choses
+je te dirais!»
+
+Pauline se tut: et elle se jeta par terre et continua à pleurer
+doucement. J'étais touché et attristé de son chagrin, mais je ne pouvais
+la consoler ni même lui faire savoir que je la comprenais. J'éprouvais
+une colère furieuse contre cette mère qui, par bêtise ou par excès de
+tendresse pour sa fille, la rendait malheureuse. Si j'avais pu, je lui
+aurais fait comprendre le chagrin qu'elle causait à Pauline, le mal
+qu'elle faisait à cette santé si délicate, mais je ne pouvais parler,
+et je regardais avec tristesse couler les larmes de Pauline. Un quart
+d'heure à peine s'était écoulé depuis le départ de la maman, lorsqu'une
+femme de chambre ouvrit la porte, appela Pauline, et lui dit:
+
+--Mademoiselle, votre maman vous demande, elle ne veut pas que vous
+restiez à l'écurie de Cadichon, ni même que vous y entriez.
+
+--Cadichon, mon pauvre Cadichon! s'écria Pauline, on ne veut donc plus
+que je le voie!
+
+--Si fait, mademoiselle, mais seulement quand vous irez en promenade;
+votre maman dit que votre place est au salon et pas à l'écurie.
+
+Pauline ne répliqua pas, elle savait que sa maman voulait être obéie;
+elle m'embrassa une dernière fois; je sentis couler ses larmes sur mon
+cou. Elle sortit et ne rentra plus. Depuis ce temps, Pauline devint plus
+triste et plus souffrante; elle toussait; je la voyais pâlir et maigrir.
+Le mauvais temps rendait nos promenades plus rares et moins longues.
+Quand on m'amenait devant le perron du château, Pauline montait sur mon
+dos sans me parler; mais, quand nous étions hors de vue, elle sautait à
+terre, me caressait, et me racontait ses chagrins de tous les jours pour
+soulager son coeur, et pensant que je ne pouvais la comprendre. C'est
+ainsi que j'appris que sa maman était restée de mauvaise humeur et
+maussade depuis l'aventure du médaillon; que Pauline s'ennuyait et
+s'attristait plus que jamais, et que la maladie dont elle souffrait
+devenait tous les jours plus grave.
+
+
+
+VIII
+
+L'INCENDIE
+
+Un soir que je commençais à m'endormir, je fus réveillé par des cris:
+_Au feu!_ Inquiet, effrayé, je cherchai à me débarrasser de la courroie
+qui me retenait; mais, j'eus beau tirer, me rouler à terre, la maudite
+courroie ne cassait pas. J'eus enfin l'heureuse idée de la couper avec
+mes dents: j'y parvins après quelques efforts. La lueur de l'incendie
+éclairait ma pauvre écurie; les cris, le bruit augmentaient; j'entendais
+les lamentations des domestiques, le craquement des murs, des planchers
+qui s'écroulaient, le ronflement des flammes; la fumée pénétrait déjà
+dans mon écurie, et personne ne songeait à moi; personne n'avait la
+charitable pensée d'ouvrir seulement ma porte pour me faire échapper.
+Les flammes augmentaient de violence; je sentais une chaleur incommode
+qui commençait à me suffoquer.
+
+«C'est fini, me dis-je, je suis condamné à brûler vif; quelle mort
+affreuse! Oh! Pauline! ma chère maîtresse! vous avez oublié votre pauvre
+Cadichon.»
+
+A peine avais-je, non pas prononcé, mais pensé ces paroles, que ma porte
+s'ouvrit avec violence, et j'entendis la voix terrifiée de Pauline qui
+m'appelait. Heureux d'être sauvé, je m'élançai vers elle et nous allions
+passer la porte, lorsqu'un craquement épouvantable nous fit reculer. Un
+bâtiment en face de mon écurie s'était écroulé; ses débris bouchaient
+tout passage: ma pauvre maîtresse devait périr pour avoir voulu me
+délivrer. La fumée, la poussière de l'éboulement et la chaleur nous
+suffoquaient. Pauline se laissa tomber près de moi. Je pris subitement
+un parti dangereux, mais qui seul pouvait nous sauver. Je saisis avec
+mes dents la robe de ma petite maîtresse presque évanouie, et je
+m'élançai à travers les poutres enflammées qui couvraient la terre.
+J'eus le bonheur de tout traverser sans que sa robe prît feu; je
+m'arrêtai pour voir de quel côté je devais me diriger, tout brûlait
+autour de nous. Désespéré, découragé, j'allais poser à terre Pauline
+complètement évanouie, lorsque j'aperçus une cave ouverte; je m'y
+précipitai, sachant bien que nous serions en sûreté dans les caves
+voûtées du château. Je déposai Pauline près d'un baquet plein d'eau afin
+qu'elle pût s'en mouiller le front et les tempes en revenant à elle, ce
+qui ne tarda pas à arriver. Quand elle se vit sauvée et à l'abri de
+tout danger, elle se jeta à genoux, et fit une prière touchante pour
+remercier Dieu de l'avoir préservée d'un si terrible danger. Ensuite
+elle me remercia avec une tendresse et une reconnaissance qui
+m'attendrirent. Elle but quelques gorgées de l'eau du baquet et écouta.
+Le feu continuait ses ravages, tout brûlait; on entendait encore
+quelques cris, mais vaguement, et sans pouvoir reconnaître les voix.
+
+«Pauvre maman et pauvre papa! dit Pauline, ils doivent croire que
+j'ai péri en leur désobéissant, en allant à la recherche de Cadichon.
+Maintenant il faut attendre que le feu soit éteint. Nous passerons sans
+doute la nuit dans la cave. Bon Cadichon, ajouta-t-elle, c'est grâce à
+toi que je vis.»
+
+Elle ne parla plus; elle s'était assise sur une caisse renversée, et je
+vis qu'elle dormait. Sa tête était appuyée sur un tonneau vide. Je me
+sentais fatigué, et j'avais soif. Je bus l'eau du baquet; je m'étendis
+près de la porte, et je ne tardai pas à m'endormir de mon côté.
+
+Je me réveillai au petit jour. Pauline dormait encore. Je me levai
+doucement; j'allai à la porte, que j'entr'ouvris; tout était brûlé et
+tout était éteint; on pouvait facilement enjamber les décombres et
+arriver en dehors de la cour du château. Je fis un léger _hi! han!_ pour
+éveiller ma maîtresse. En effet, elle ouvrit les yeux, et, me voyant
+près de la porte, elle y courut et regarda autour d'elle.
+
+«Tout brûlé! dit-elle tristement. Tout perdu! Je ne verrai plus le
+château, je serai morte avant qu'il soit rebâti, je le sens; je suis
+faible et malade, très malade, quoi qu'en dise maman....
+
+«Viens, mon Cadichon, continua-t-elle après être restée quelques
+instants pensive et immobile; viens, sortons maintenant; il faut que je
+trouve maman et papa pour les rassurer. Ils me croient morte!»
+
+Elle franchit légèrement les pierres tombées, les murs écroulés, les
+poutres encore fumantes. Je la suivais; nous arrivâmes bientôt sur
+l'herbe; là elle monta sur mon dos, et je me dirigeai vers le village.
+Nous ne tardâmes pas à trouver la maison où s'étaient réfugiés les
+parents de Pauline; croyant leur fille perdue, ils étaient dans un grand
+chagrin.
+
+Quand ils l'aperçurent, ils poussèrent un cri de joie et s'élancèrent
+vers elle. Elle leur raconta avec quelle intelligence et quel courage je
+l'avais sauvée.
+
+Au lieu de courir à moi, me remercier, me caresser, la mère me regarda
+d'un oeil indifférent; le père ne me regarda pas du tout.
+
+--C'est grâce à lui que tu as manqué de périr, ma pauvre enfant, dit la
+mère. Si tu n'avais pas eu la folle pensée d'aller ouvrir son écurie et
+le détacher, nous n'aurions pas passé une nuit de désolation, ton père
+et moi.
+
+--Mais, reprit vivement Pauline, c'est lui qui m'a....
+
+--Tais-toi, tais-toi, dit la mère en l'interrompant; ne me parle plus de
+cet animal que je déteste, et qui a manqué causer ta mort.
+
+Pauline soupira, me regarda avec douleur et se tut.
+
+Depuis ce jour, je ne l'ai plus revue. La frayeur que lui avait causée
+l'incendie, la fatigue d'une nuit passée sans se coucher, et surtout le
+froid de la cave, augmentèrent le mal qui la faisait souffrir depuis
+longtemps. La fièvre la prit dans la journée et ne la quitta plus. On la
+mit dans un lit dont elle ne devait pas se relever. Le refroidissement
+de la nuit précédente acheva ce que la tristesse et l'ennui avaient
+commencé; sa poitrine, déjà malade, s'engagea tout à fait; elle mourut
+au bout d'un mois ne regrettant pas la vie, ne craignant pas la mort.
+Elle parlait souvent de moi, et m'appelait dans son délire. Personne
+ne s'occupa de moi; je mangeais ce que je trouvais, je couchais dehors
+malgré le froid et la pluie. Quand je vis sortir de la maison le
+cercueil qui emportait le corps de ma pauvre petite maîtresse, je fus
+saisi de douleur, je quittai le pays et je n'y suis jamais revenu
+depuis.
+
+
+
+IX
+
+LA COURSE D'ANES
+
+Je vivais misérablement à cause de la saison; j'avais choisi pour
+demeurer une forêt, où je trouvais à peine ce qu'il fallait pour
+m'empêcher de mourir de faim et de soif. Quand le froid faisait geler
+les ruisseaux, je mangeais de la neige; pour toute nourriture je
+broutais des chardons et je couchais sous les sapins. Je comparais ma
+triste existence avec celle que j'avais menée chez mon maître Georget et
+même chez le fermier auquel on m'avait vendu; j'y avais été heureux tant
+que je ne m'étais pas laissé aller à la paresse, à la méchanceté, à la
+vengeance; mais je n'avais aucun moyen de sortir de cet état misérable,
+car je voulais rester libre et maître de mes actions. J'allais
+quelquefois aux environs d'un village situé près de la forêt, pour
+savoir ce que se passait dans le monde. Un jour, c'était au printemps,
+le beau temps était revenu, je fus surpris de voir un mouvement
+extraordinaire; le village avait pris un air de fête; on marchait par
+bandes; chacun avait ses beaux habits des dimanches, et, ce qui m'étonna
+plus encore, tous les ânes du pays y étaient rassemblés. Chaque âne
+avait un maître que le tenait par la bride; ils étaient tous peignés,
+brossés; plusieurs avaient des fleurs sur la tête, autour du cou, et
+aucun n'avait ni bât ni selle.
+
+«C'est singulier! pensai-je. Il n'y a pourtant pas de foire aujourd'hui.
+Que peuvent faire ici tous mes camarades, nettoyés, pomponnés? Et comme
+ils sont dodus! On les a bien nourris cet hiver.»
+
+En achevant ces mots, je me regardai; je vis mon dos, mon ventre, ma
+croupe, maigres, mal peignés, les poils hérissés, mais je me sentais
+fort et vigoureux.
+
+«J'aime mieux, pensai-je, être laid, mais leste et bien portant;
+mes camarades, que je vois si beaux, si gras, si bien soignés, ne
+supporteraient pas les fatigues et les privations que j'ai endurées tout
+l'hiver.»
+
+Je m'approchai pour savoir ce que voulait dire cette réunion d'ânes,
+lorsqu'un des jeunes garçons qui les tenaient m'aperçut et se mit à
+rire.
+
+--Tiens! s'écria-t-il; voyez donc, camarades, le bel âne qui nous
+arrive. Est-il bien peigné!
+
+--Et bien soigné, et bien nourri! s'écria un autre. Vient-il pour la
+course?
+
+--Ah! s'il y tient, faudra le laisser courir, dit un troisième; il n'y a
+pas de danger qu'il gagne le prix.
+
+Un rire général accueillit ces paroles. J'étais contrarié, mécontent des
+plaisanteries bêtes de ces garçons, pourtant j'appris qu'il s'agissait
+d'une course. Mais quand, comment devait-elle se faire? C'est ce que je
+voulais savoir, et je continuai à écouter et à faire semblant de ne rien
+comprendre de ce qu'ils disaient.
+
+--Va-t-on bientôt partir? demanda un des jeunes gens.
+
+--Je n'en sais rien, on attend le maire.
+
+--Où allez-vous faire courir vos ânes? dit une bonne femme qui arrivait.
+
+_Jeannot:_--Dans la grande prairie du moulin, mère Tranchet.
+
+_Mère Tranchet:_--Combien êtes-vous d'ânes ici présents?
+
+_Jeannot:_--Nous sommes seize sans vous compter, mère Tranchet.
+
+Un nouveau rire accueillit cette plaisanterie.
+
+_Mère Tranchet:_ riant.--Tiens, t'es un malin, toi. Et que doit gagner
+le premier arrivé?
+
+_Jeannot:_--D'abord l'honneur, et puis une montre d'argent.
+
+_Mère Tranchet:_--Je serais bien aise d'être une bourrique pour gagner
+la montre; je n'ai jamais eu de quoi en avoir une.
+
+_Jeannot:_--Ah bien! si vous aviez amené un bourri, vous auriez couru la
+chance.
+
+Et tous de rire de plus belle.
+
+_Mère Tranchet:_--Où veux-tu que je prenne un bourri? Est-ce que j'ai
+jamais eu de quoi en nourrir et de quoi en payer un?
+
+Cette bonne femme me plaisait; elle avait l'air bonne et gaie: j'eus
+l'idée de lui faire gagner la montre. J'étais bien habitué à courir;
+tous les jours dans la forêt je faisais de longues courses pour me
+réchauffer, et j'avais eu jadis la réputation de courir aussi vite et
+aussi longtemps qu'un cheval.
+
+«Voyons, me dis-je, essayons; si je perds, je n'y perdrai rien; si je
+gagne, je ferai gagner une montre à la mère Tranchet, qui en a bonne
+envie.»
+
+Je partis au petit trot, et j'allai me placer à côté du dernier âne; je
+pris un air et je me mis à braire avec vigueur.
+
+--Holà, holà! l'ami, s'écria André, vas-tu finir ta musique? Décampe,
+bourri, tu n'as pas de maître, tu es trop mal peigné, tu ne peux pas
+courir.
+
+Je me tus, mais je ne bougeai pas de ma place. Les uns riaient, les
+autres se fâchaient; on commençait à se quereller lorsque la mère
+Tranchet s'écria:
+
+--S'il n'a pas de maître, il va avoir une maîtresse; je le reconnais
+maintenant. C'est Cadichon, l'âne de c'te pauvre mam'selle Pauline; ils
+l'ont chassé quand la petite ne s'est plus trouvée là pour le protéger,
+et je crois bien qu'il a vécu tout l'hiver dans la forêt, car personne
+ne l'a revu depuis. Je le prends donc aujourd'hui à mon service; il va
+courir pour moi.
+
+--Tiens, c'est Cadichon! s'écria-t-on de tous côtés, j'en ai entendu
+parler de ce fameux Cadichon.
+
+_Jeannot:_--Mais, si vous faites courir pour vous, mère Tranchet, il
+faut tout de même déposer dans le sac du maire une pièce blanche de
+cinquante centimes.
+
+_Mère Tranchet:_--Qu'à cela ne tienne, mes enfants. Voici ma pièce,
+ajouta-t-elle en dénouant un coin de son mouchoir; mais ... faut pas
+m'en demander d'autres, car je n'en ai pas beaucoup.
+
+_Jeannot:_--Ah bien! si vous gagnez, vous n'en manquerez pas, car tout
+le village a mis au sac: il y a plus de cent francs.
+
+J'approchai de la mère Tranchet, et je fis une pirouette, un saut,
+une ruade d'un air si délibéré que les jeunes garçons commencèrent à
+craindre de me voir gagner le prix.
+
+--Ecoute, Jeannot, dit André tout bas, tu as eu tort de laisser la mère
+Tranchet mettre au sac. La voilà maintenant qui a le droit de faire
+courir Cadichon, et il m'a l'air alerte et disposé à nous souffler la
+montre et l'argent.
+
+_Jeannot:_--Ah bah! que t'es nigaud! Tu ne vois donc pas la figure qu'il
+a, ce pauvre Cadichon! Il va nous faire rire; il n'ira pas loin, va.
+
+_André:_--Je n'en sais rien. Si je lui présentais de l'avoine pour le
+faire partir?
+
+_Jeannot:_--Et les dix sous de la mère Tranchet, donc?
+
+_André:_--Et bien, l'âne parti, on les lui rendrait.
+
+_Jeannot:_--Au fait, Cadichon n'est pas plus à elle qu'à moi ou à toi.
+Va chercher un picotin, et tâche de le faire partir sans que la mère
+Tranchet s'en aperçoive.
+
+J'avais tout entendu et tout compris; aussi, quand André revint avec
+un picotin d'avoine dans son tablier, au lieu d'aller à lui, je me
+rapprochai de la mère Tranchet, qui causait avec des amis. André me
+suivit; Jeannot me prit par les oreilles et me fit tourner la tête,
+croyant que je ne voyais pas l'avoine. Je ne bougeai pas davantage
+malgré l'envie que j'avais d'y goûter. Jeannot commença à me tirer,
+André à me pousser, et moi je mis à braire de ma plus belle voix. La
+mère Tranchet se retourna et vit la manoeuvre d'André et de Jeannot.
+
+--Ce n'est pas bien ce que vous faites là, mes garçons. Puisque vous
+m'avez fait mettre ma pauvre pièce blanche au sac de course, faut pas
+m'enlever Cadichon. Vous avez peur de lui, à ce qu'il me semble.
+
+_André:_--Peur! d'un sale bourri comme ça? Ah! pour ça non, nous n'avons
+pas peur.
+
+_Mère Tranchet:_--Et pourquoi que vous le tiriez pour l'emmener?
+
+_André:_--C'était pour lui donner un picotin.
+
+_Mère Tranchet:_ d'un air moqueur.--C'est différent! c'est gentil, ça.
+Versez-lui ça par terre, qu'il mange à son aise. Et moi qui croyais que
+vous vouliez lui donner un picotin de malice! Voyez pourtant comme on se
+trompe.
+
+André et Jeannot étaient honteux et mécontents, mais ils n'osaient pas
+le faire voir. Leurs camarades riaient de les voir attrapés; la mère
+Tranchet se frottait les mains, et moi j'étais enchanté. Je mangeais
+mon avoine avec avidité, je sentais que je prenais des forces en la
+mangeant; j'étais content de la mère Tranchet, et, quand j'eus tout
+avalé, je devins impatient de partir. Enfin il se fit un grand tumulte;
+le maire venait donner l'ordre de placer les ânes. On les rangea tous
+en ligne; je me mis modestement le dernier. Quand je parus seul, chacun
+demanda qui j'étais, à qui j'appartenais.
+
+--A personne, dit André.
+
+--A moi! cria la mère Tranchet.
+
+_Le maire_:--Il fallait mettre au sac de course, mère Tranchet.
+
+_Mère Tranchet_:--J'y ai mis, monsieur le maire.
+
+--Bon, inscrivez la mère Tranchet, dit le maire.
+
+--C'est déjà fait, monsieur le maire, répondit le greffier.
+
+--C'est bien, reprit le maire. Tout est-il prêt? Un, deux, trois!
+Partez!
+
+Les garçons qui tenaient les ânes lâchèrent chacun le sien en lui
+donnant un grand coup de fouet. Tous partirent. Bien que personne ne
+m'eût retenu, j'attendis honnêtement mon tour pour me mettre à courir.
+Tous avaient donc un peu d'avance sur moi. Mais ils n'avaient pas fait
+cent pas que je les avais rattrapés. Me voici à la tête de la bande,
+les devançant sans me donner beaucoup de mal. Les garçons criaient,
+faisaient claquer leurs fouets pour exciter leurs ânes. Je me retournais
+de temps en temps pour voir leurs mines effarées, pour contempler mon
+triomphe et pour rire de leurs efforts. Mes camarades, furieux d'être
+distancés par moi, pauvre inconnu à mine piteuse, redoublèrent d'efforts
+pour me joindre, me devancer et se barrer le passage les uns aux autres;
+j'entendais derrière moi des cris sauvages, des ruades, des coups de
+dents; deux fois je fus atteint, presque dépassé par l'âne de Jeannot.
+J'aurais dû me servir des mêmes moyens qu'il avait employés pour
+devancer mes camarades, mais je dédaignais ces indignes manoeuvres; je
+vis pourtant qu'il me fallait ne rien négliger pour ne pas être battu.
+D'un élan vigoureux, je dépassai mon rival; au moment même il me saisit
+par la queue; la douleur manqua me faire tomber, mais l'honneur de
+vaincre me donna le courage de m'arracher à sa dent, en y laissant un
+morceau de ma queue. Le désir de la vengeance me donna des ailes. Je
+courus avec une telle vitesse, que j'arrivai au but non seulement le
+premier, mais laissant au loin derrière moi tous mes rivaux. J'étais
+haletant, épuisé, mais heureux et triomphant. J'écoutais avec bonheur
+les applaudissements des milliers de spectateurs qui bordaient la
+prairie. Je pris un air vainqueur et je revins fièrement au pas jusqu'à
+la tribune du maire, qui devait donner le prix. La bonne femme Tranchet
+s'avança vers moi, me caressa et me promit une bonne mesure d'avoine.
+Elle tendait la main pour recevoir la montre et le sac d'argent que
+le maire allait lui remettre, lorsque André et Jeannot accoururent en
+criant:
+
+--Arrêtez, monsieur le maire, arrêtez; ce n'est pas juste, ça. Personne
+ne connaît cet âne; il n'appartient pas plus à la mère Tranchet qu'au
+premier venu; cet âne ne compte pas, c'est le mien qui est arrivé le
+premier avec celui de Jeannot; la montre et le sac doivent être pour
+nous.
+
+--Est-ce que la mère Tranchet n'a pas mis sa pièce au sac de course?
+
+--Si fait, monsieur le maire, mais....
+
+--Quelqu'un s'y est-il opposé quand elle y a mis?
+
+--Non, monsieur le maire, mais....
+
+--Est-ce qu'au moment du départ vous vous y êtes opposés?
+
+--Non, monsieur le maire, mais....
+
+--L'âne de la mère Tranchet a donc bien réellement gagné montre et sac.
+
+--Monsieur le maire, rassemblez le conseil municipal pour juger la
+question; vous n'avez pas le droit tout seul.
+
+Le maire parut indécis; quand je vis qu'il hésitait, je saisis d'un
+mouvement brusque la montre et le sac avec mes dents et je les déposai
+dans les mains de la mère Tranchet, qui, inquiète, tremblante, attendait
+la décision du maire.
+
+Cette action intelligente mit les rieurs de notre côté et me valut des
+tonnerres d'applaudissements.
+
+--Voilà la question tranchée par le vainqueur en faveur de la mère
+Tranchet, dit le maire en riant. Messieurs du conseil municipal, allons
+délibérer à table si j'étais dans mon droit en laissant faire justice
+par un âne. Mes amis, ajouta-t-il malicieusement en regardant André et
+Jeannot, je crois que le plus âne de nous n'est pas celui de la mère
+Tranchet.
+
+--Bravo! bravo! monsieur le maire, cria-t-on de tous côtés.
+
+Et tout le monde de rire, excepté André et Jeannot, qui s'en allèrent en
+me montrant le poing.
+
+Et moi donc, étais-je content? Non, mon orgueil se révoltait; je trouvai
+que le maire avait été insolent à mon égard en croyant injurier mes
+ennemis quand il les avait qualifiés d'ânes. C'était ingrat, c'était
+lâche. J'avais eu du courage, de la modération, de la patience, de
+l'esprit; et voilà quelle était ma récompense! Après m'avoir insulté, on
+m'abandonnait. La mère Tranchet même, dans sa joie d'avoir une montre et
+cent trente-cinq francs, oubliait son bienfaiteur, ne pensait plus à sa
+promesse de me régaler d'une bonne mesure d'avoine, et partait avec la
+foule sans me donner la récompense que j'avais si bien gagnée.
+
+
+
+X
+
+LE BONS MAITRES
+
+Je restai donc seul dans le pré; j'étais triste, ma queue me faisait
+souffrir. Je me demandais si les ânes n'étaient pas meilleurs que les
+hommes, lorsque je sentis une main douce me caresser, et une voix douce
+me dire:
+
+«Pauvre âne! on a été méchant pour toi! Viens, pauvre bête, viens chez
+grand'mère; elle te fera nourrir et soigner mieux que tes méchants
+maîtres. Pauvre âne! comme tu es maigre!»
+
+Je me retournai; je vis un joli petit garçon de cinq ans; sa soeur, qui
+paraissait âgée de trois ans, accourait avec sa bonne.
+
+_Jeanne_:--Jacques, qu'est-ce que tu dis à ce pauvre âne?
+
+_Jacques_:--Je lui dis de venir demeurer chez grand'mère: il est tout
+seul, pauvre bête!
+
+_Jeanne_:--Oui, Jacques prends-le; attends, je vais monter à dos. Ma
+bonne, ma bonne, à dos de l'âne.
+
+La bonne mit la petite fille sur mon dos; Jacques voulais me mener, mais
+je n'avais pas de brides.
+
+--Attendez, ma bonne, dit-il, je vais lui attacher mon mouchoir au cou.
+
+Le petit Jacques essaya, mais j'avais le cou trop gros pour son petit
+mouchoir: sa bonne lui donna le sien, qui était encore trop court.
+
+--Comment faire, ma bonne? dit Jacques prêt à pleurer.
+
+_La bonne_:--Allons au village demander un licou ou une corde. Viens, ma
+petite Jeanne, descends de dessus l'âne.
+
+_Jeanne_: se cramponnant à mon cou.--Non, je ne veux pas descendre; je
+veux rester sur l'âne, je veux qu'il me mène à la maison.
+
+_La bonne_:--Mais nous n'avons pas de licou pour le faire avancer. Tu
+vois bien qu'il ne bouge pas plus qu'un âne de pierre.
+
+_Jacques_:--Attendez, ma bonne, vous allez voir. D'abord je sais qu'il
+s'appelle Cadichon: la mère Tranchet me l'a dit. Je vais le caresser,
+l'embrasser, et je crois qu'il me suivra.
+
+Jacques s'approcha de mon oreille et me dit tout bas, en me caressant:
+
+--Marche, mon petit Cadichon; je t'en prie, marche.
+
+La confiance de ce bon petit garçon me toucha; je remarquai avec plaisir
+qu'au lieu de demander un bâton pour me faire avancer, il n'avait songé
+qu'aux moyens de douceur et d'amitié. Aussi, à peine avait-il achevé sa
+phrase et sa petite caresse, que je me mis en marche.
+
+--Vous voyez, ma bonne, il me comprend, il m'aime! s'écria Jacques,
+rouge de joie, les yeux brillants de bonheur, et courant en avant pour
+me montrer le chemin.
+
+_La bonne_:--Est-ce qu'un âne peut comprendre quelque chose? Il marche
+parce qu'il s'ennuie ici.
+
+_Jacques_:--Vous croyez qu'il a faim, ma bonne?
+
+_La bonne_:--Probablement; vois comme il est maigre.
+
+_Jacques_:--C'est vrai! pauvre Cadichon et moi qui ne pensais pas à lui
+donner mon pain!
+
+Et, tirant aussitôt de sa poche le morceau que la bonne y avait mis pour
+son goûter, il me le présenta.
+
+J'avais été offensé de la mauvaise pensée de la bonne, et je fus bien
+aise de lui prouver qu'elle m'avait mal jugé, que ce n'était pas par
+intérêt que je suivais Jacques, et que je portais Jeanne sur mon dos par
+complaisance, par bonté.
+
+Je refusai donc le pain que m'offrait le bon petit Jacques et je me
+contentai de lui lécher la main.
+
+_Jacques_:--Ma bonne, ma bonne, il me baise la main, s'écria Jacques; il
+ne veut pas de mon pain! Mon cher petit Cadichon, comme je t'aime! Vous
+voyez bien, ma bonne, qu'il me suit parce qu'il m'aime, ce n'est pas
+pour avoir du pain.
+
+_La bonne_:--Tant mieux pour toi si tu crois avoir un âne comme on n'en
+voit pas, un âne modèle. Moi, je sais que les ânes sont tous entêtés et
+méchants, je ne les aime pas.
+
+_Jacques_:--Oh! ma bonne, le pauvre Cadichon n'est pas méchant, voyez
+comme il est bon pour moi.
+
+_La bonne_:--Nous verrons bien si cela durera.
+
+--N'est-ce pas, mon Cadichon, que tu seras toujours bon pour moi et pour
+Jeanne, dit le petit Jacques en me caressant.
+
+Je me tournai vers lui et le regardai d'un air si doux qu'il le remarqua
+malgré sa grande jeunesse; puis je me tournai vers la bonne et lui
+lançai un regard furieux, qu'elle vit bien aussi, car elle dit aussitôt:
+
+--Comme il a l'oeil mauvais! il a l'air méchant, il me regarde comme
+s'il voulait me dévorer!
+
+--Oh! ma bonne, dit Jacques, comment pouvez-vous dire cela? Il me
+regarde d'un air doux comme s'il voulait m'embrasser!
+
+Tous deux avaient raison, et moi je n'avais pas tort: je me promis
+d'être excellent pour Jacques, Jeanne et les personnes de la maison qui
+seraient bonnes pour moi; et j'eus la mauvaise pensée d'être méchant
+pour ceux qui me maltraiteraient ou qui m'insulteraient comme l'avait
+fait la bonne. Ce besoin de vengeance fut plus tard la cause de mes
+malheurs.
+
+Tout en causant, nous marchions toujours et nous arrivâmes bientôt au
+château de la grand'mère de Jacques et de Jeanne. On me laissa à la
+porte, où je restai comme un âne bien élevé, sans bouger, sans même
+goûter l'herbe qui bordait le chemin sablé.
+
+Deux minutes après, Jacques reparut, traînant après lui sa grand'mère.
+
+--Venez voir, grand'mère, venez voir comme il est doux, comme il m'aime!
+Ne croyez pas ma bonne, je vous en prie, dit Jacques en joignant les
+mains.
+
+--Non, grand'mère, croyez pas, je vous en prie, reprit Jeanne.
+
+--Voyons, dit la grand'mère en souriant, voyons ce fameux âne!
+
+Et, s'approchant de moi, elle me toucha, me caressa, me prit les
+oreilles, mit sa main à ma bouche sans que je fisse mine de la mordre ou
+même de m'éloigner.
+
+_La grand'mère_:--Mais il a en effet l'air fort doux; que disiez-vous
+donc, Emilie, qu'il avait l'air méchant?
+
+_Jacques_:--N'est-ce pas, grand'mère, n'est-ce pas qu'il est bon, qu'il
+faut le garder?
+
+_La grand'mère_:--Cher petit, je le crois très bon; mais comment
+pouvons-nous le garder, puisqu'il n'est pas à nous? Il faudra le ramener
+à son maître.
+
+_Jacques_:--Il n'a pas de maître, grand'mère.
+
+--Bien sûr il n'a pas de maître, grand'mère, reprit Jeanne, qui répétait
+tout ce que disait son frère.
+
+_La grand'mère_:--Comment, pas de maître, c'est impossible.
+
+_Jacques_:--Si, grand'mère, c'est très vrai, la mère Tranchet me l'a
+dit.
+
+_La grand'mère_:--Alors, comment a-t-il gagné le prix de la course pour
+elle? Puisqu'elle l'a pris pour courir, c'est qu'elle l'a emprunté à
+quelqu'un.
+
+_Jacques_:--Non, grand'mère, il est venu tout seul; il a voulu courir
+avec les autres. La mère Tranchet a payé pour prendre ce qu'il
+gagnerait, mais il n'a pas de maître: c'est CADICHON, l'âne de la pauvre
+Pauline qui est morte, ses parents l'ont chassé, et il a vécu tout
+l'hiver dans la forêt.
+
+_La grand'mère_:--Cadichon! le fameux Cadichon qui a sauvé de l'incendie
+sa petite maîtresse? Ah! je suis bien aise de le connaître; c'est
+vraiment un âne extraordinaire et admirable!
+
+Et, tournant tout autour de moi, elle me regarda longtemps. J'étais fier
+de voir ma réputation si bien établie; je me rengorgeais, j'ouvrais les
+narines, je secouais ma crinière.
+
+--Comme il est maigre! Pauvre bête! Il n'a pas été récompensé de son
+dévouement, dit la grand'mère d'un air sérieux et d'un ton de reproche.
+Gardons-le mon enfant, gardons-le puisqu'il a été abandonné, chassé par
+ceux qui auraient dû le soigner et l'aimer. Appelle Bouland; je le ferai
+mettre à l'écurie avec une bonne litière.
+
+Jacques, enchanté, courut chercher Bouland, qui arriva tout de suite.
+
+_La grand'mère_:--Bouland, voici un âne que les enfants ont ramené;
+mettez-le à l'écurie et donnez-lui à boire et à manger.
+
+_Bouland_:--Faudra-t-il le remettre à son maître ensuite?
+
+_La grand'mère_:--Non; il n'a pas de maître. Il paraît que c'est le
+fameux Cadichon, qui a été chassé après la mort de sa petite maîtresse;
+il est venu au village, et mes petits-enfants l'ont trouvé abandonné
+dans le pré. Ils l'ont ramené, et nous le garderons.
+
+_Bouland_:--Et madame fait bien de le garder. Il n'y a pas son pareil
+dans tout le pays. On m'a raconté de lui des choses vraiment étonnantes;
+on dirait qu'il entend et qu'il comprend tout ce qui se dit. Madame va
+voir.... Viens, mon Cadichon, viens manger ton picotin d'avoine.
+
+Je me retournai aussitôt, et je suivis Bouland qui s'en allait.
+
+--C'est étonnant, dit la grand'mère, il a vraiment compris.
+
+Elle rentra à la maison; Jacques et Jeanne voulurent m'accompagner à
+l'écurie. On me plaça dans une stalle; j'avais pour compagnons deux
+chevaux et un âne. Bouland, aidé de Jacques, me fit une belle litière;
+il alla me chercher une mesure d'avoine.
+
+--Encore, encore, Bouland, je vous en prie, dit Jacques; il lui en faut
+beaucoup, il a tant couru!
+
+_Bouland_:--Mais, monsieur Jacques, si vous lui donnez trop d'avoine,
+vous le rendrez trop vif; vous ne pourrez pas le monter, ni Mlle Jeanne
+non plus.
+
+_Jacques_:--Oh! il est si bon! nous pourrons le monter tout de même.
+
+On me donna une énorme mesure d'avoine, et l'on mit près de moi un seau
+plein d'eau. J'avais soif, je commençai par boire la moitié du seau;
+puis je croquai mon avoine, en me réjouissant d'avoir été emmené par ce
+bon petit Jacques. Je fis encore quelques réflexions sur l'ingratitude
+de la mère Tranchet; je mangeai ma botte de foin, je m'étendis sur ma
+paille; je me trouvai couché comme un roi et je m'endormis.
+
+
+
+XI
+
+CADICHON MALADE
+
+Le lendemain, je n'eus d'autre occupation que de promener les enfants
+pendant une heure. Jacques venait me donner lui-même mon avoine, et,
+malgré les observations de Bouland, il m'en donnait de quoi nourrir
+trois ânes de ma taille. Je mangeais tout; j'étais content. Mais ...
+le troisième jour, je me sentis mal à l'aise; j'avais la fièvre; je
+souffrais de la tête et de l'estomac; je ne pus manger ni avoine ni
+foin, et je restai étendu sur ma paille.
+
+Quand Jacques vint me voir:
+
+--Tiens, dit-il, Cadichon est encore couché! Allons, mon Cadichon, il
+est temps de te lever; je vais te donner ton avoine.
+
+Je cherchai à me lever, mais ma tête retomba lourdement sur la paille.
+
+--Ah! mon Dieu! Cadichon est malade, s'écria le petit Jacques; Bouland,
+Bouland, venez vite. Cadichon est malade.
+
+--Tiens, qu'est-ce qu'il a donc? reprit Bouland. Il a pourtant eu son
+déjeuner de grand matin.
+
+Il s'approcha de la mangeoire, regarda dedans et dit:
+
+--Il n'a pas touché à son avoine; c'est qu'il est malade.... Il a les
+oreilles chaudes, ajouta-t-il en me prenant les oreilles; son flanc bat.
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire, Bouland? s'écria le pauvre Jacques
+alarmé.
+
+--Cela veut dire, monsieur Jacques, que Cadichon a la fièvre, que vous
+l'avez trop nourri, et qu'il faut faire venir le vétérinaire.
+
+--Qu'est-ce que c'est qu'un vétérinaire? reprit Jacques de plus en plus
+effrayé.
+
+--C'est un médecin de chevaux. Voyez-vous, monsieur Jacques, je vous le
+disais bien. Ce pauvre âne a eu de la misère; il a souffert cet hiver,
+cela se voit bien à son poil et à sa maigreur. Puis il s'est échauffé
+à courir très fort le jour de la course des ânes. Il aurait fallu lui
+donner peu d'avoine, et de l'herbe pour le rafraîchir, et vous lui
+donniez de l'avoine tant qu'il en voulait.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre Cadichon! il va mourir! Et c'est ma
+faute! dit le pauvre petit en sanglotant.
+
+--Non, monsieur Jacques, il ne va pas mourir pour cela; mais il va
+falloir le mettre à l'herbe et le saigner.
+
+--Ça va lui faire mal de le saigner, reprit Jacques pleurant toujours.
+
+--Pour ça non, vous allez voir; je vais le saigner tout de suite en
+attendant le vétérinaire.
+
+--Je ne veux pas voir, je ne veux pas voir s'écria Jacques en se
+sauvant. Je suis sûr que cela lui fera mal.
+
+Et il partit en courant. Pendant ce temps. Bouland prit sa lancette, me
+la posa sur une veine du cou, la frappa d'un petit coup de marteau, et
+le sang jaillit aussitôt. A mesure que le sang coulait, je me sentais
+soulagé; ma tête n'était plus si lourde; je n'étouffais plus; je fus
+bientôt en état de me relever. Bouland arrêta le sang, me donna de l'eau
+de son, et une heure après me lâcha dans un pré. J'allais mieux, mais je
+n'étais pas guéri; je fus près de huit jours à me remettre. Pendant ce
+temps, Jacques et Jeanne me soignèrent avec une bonté que je n'oublierai
+jamais: ils venaient me voir plusieurs fois par jour; ils me cueillaient
+de l'herbe afin de m'éviter la peine de me baisser pour la brouter;
+ils m'apportaient des feuilles de salade du potager, des choux, des
+carottes, ils me faisaient rentrer eux-mêmes tous les soirs dans mon
+écurie, et je trouvais ma mangeoire pleine de choses que j'aimais, des
+épluchures de pommes de terre avec du sel. Un jour, ce bon petit Jacques
+voulut me donner son oreiller, parce que, disait-il, j'avais la tête
+trop basse quand je dormais. Une autre fois, Jeanne voulut me couvrir
+avec le couvre-pied de son lit pour me tenir chaud la nuit. Un autre
+jour, ils me mirent des morceaux de laine autour des jambes de crainte
+que je n'eusse froid. J'étais désolé de ne pouvoir leur témoigner ma
+reconnaissance, mais j'avais le malheur de tout comprendre et de ne
+pouvoir rien dire. Je me rétablis à la fin, et je sus qu'on projetait
+une partie d'ânes dans la forêt avec les cousins et cousines.
+
+
+
+XII
+
+LES VOLEURS
+
+Tous les enfants se trouvaient réunis dans la cour; beaucoup d'ânes
+avaient été rassemblés de tous les villages voisins. Je reconnus presque
+tous ceux de la course; celui de Jeannot me regardait d'un air farouche,
+tandis que je lui lançais des regards moqueurs. La grand'mère de Jacques
+avait chez elle presque tous ses petits-enfants: Camille, Madeleine,
+Elisabeth, Henriette, Jeanne, Pierre, Henri, Louis et Jacques. Les
+mamans de tous ces enfants devaient venir avec eux à âne, tandis que
+les papas suivraient à pied, armés de baguettes, pour faire marcher
+les paresseux. Avant de partir, on se querella un peu, comme il arrive
+toujours, à qui prendrait le meilleur âne: tout le monde voulait
+m'avoir, personne ne voulait me céder, de sorte qu'on résolut de me
+tirer au sort. Je tombai en partage au petit Louis, cousin de Jacques;
+c'était un excellent petit garçon, et j'aurais été très content de mon
+sort, si je n'avais vu le pauvre petit Jacques essuyer en cachette
+ses yeux pleins de larmes. Chaque fois qu'il me regardait, ses larmes
+débordaient; il me faisait de la peine, mais je ne pouvais le consoler;
+il fallait bien d'ailleurs qu'il apprît comme moi la résignation et la
+patience. Il finit par prendre son parti, et monta son âne en disant au
+cousin Louis:
+
+--Je resterai toujours près de toi, Louis; ne fais pas trop galoper
+Cadichon, pour que je ne reste pas en arrière.
+
+_Louis_:--Et pourquoi resterais-tu en arrière? Pourquoi ne galoperais-tu
+pas comme moi?
+
+_Jacques_:--Parce que Cadichon galope plus vite que tous les ânes du
+pays.
+
+_Louis_:--Comment sais-tu cela?
+
+_Jacques_:--Je les ai vus courir pour gagner le prix le jour de la fête
+du village, et Cadichon les a tous dépassés.
+
+Louis promit à son cousin qu'il n'irait pas trop vite, et tous deux
+partirent au trot. Mon camarade n'était pas mauvais, de sorte que je
+n'eus pas à me gêner beaucoup pour ne pas le dépasser. Les autres nous
+suivaient tant bien que mal; nous arrivâmes ainsi jusqu'à une forêt où
+les enfants devaient voir de très belles ruines d'un vieux couvent et
+d'une ancienne chapelle. Elles avaient une mauvaise réputation dans le
+pays; on n'aimait pas à y aller autrement qu'en nombreuse compagnie. La
+nuit, disait-on, des bruits étranges semblaient sortir de dessous
+les décombres; des gémissements, des cris, des cliquetis de chaînes;
+plusieurs voyageurs qui s'étaient moqués de ces récits et qui avaient
+voulu aller visiter seuls ces ruines, n'en étaient pas revenus; on n'en
+avait jamais entendu parler depuis.
+
+Quand tout le monde fut descendu d'âne, et qu'on nous eut laissés
+paître, la bride sur le cou, les papas et les mamans prirent leurs
+enfants par la main, leur défendant de s'écarter et de rester en
+arrière; je les regardais avec inquiétude s'éloigner et se perdre dans
+ces ruines. Je m'éloignai aussi de mes camarades et je me mis à l'abri
+du soleil sous une arche à moitié ruinée qui se trouvait sur une hauteur
+adossée au bois, et un peu plus loin que le couvent. J'y étais depuis un
+quart d'heure à peine lorsque j'entendis du bruit près de l'arche; je
+me blottis dans une épaisseur du mur ruiné d'où je pouvais voir au loin
+sans être vu. Le bruit, quoique sourd, augmentait; il semblait venir de
+dessous terre.
+
+Je ne tardai pas à voir paraître une tête d'homme qui sortait avec
+précaution d'entre les broussailles.
+
+--Rien... dit-il tout bas après avoir regardé autour de lui. Personne...
+Vous pouvez venir camarades. Que chacun prenne un de ces ânes et
+l'emmène lestement.
+
+Il se rangea pour donner passage à une douzaine d'hommes, auxquels il
+dit encore à mi-voix:
+
+--Si les ânes se sauvent, ne vous amusez pas à courir après. Vite, et
+pas de bruit, c'est la consigne.
+
+Les hommes se glissèrent le long du bois, très fourré dans cette partie
+de la futaie; ils marchaient avec précaution, mais vite; les ânes, qui
+cherchaient l'ombre, broutaient de l'herbe près de la lisière du bois.
+A un signal donné, chacun des voleurs prit un des ânes par la bride et
+l'attira dans le fourré. Ces ânes, au lieu de résister, de se débattre,
+de braire, pour donner l'éveil, se laissèrent emmener comme des
+imbéciles; un mouton n'eût pas été plus bête. Cinq minutes après, les
+voleurs arrivaient au fourré qui se trouvait au pied de l'arche. On fit
+entrer mes camarades un à un dans les broussailles, où ils disparurent.
+J'entendis le bruit de leurs pas sous terre, puis tout rentra dans le
+silence.
+
+«Voilà l'explication des bruits qui effrayent le pays, pensai-je: une
+bande de voleurs est cachée dans les caves du couvent. Il faut les faire
+prendre; mais comment? Voilà la difficulté.»
+
+Je restai caché sous ma voûte, d'où je voyais les ruines en entier et le
+pays tout autour, et je n'en sortis que lorsque j'entendis les voix
+des enfants qui cherchaient leurs ânes. J'accourus pour les empêcher
+d'approcher de cette arche et des broussailles qui cachaient si bien
+l'entrée des souterrains, qu'il était impossible de l'apercevoir.
+
+--Voici Cadichon! s'écria Louis.
+
+--Mais où sont les autres? dirent à la fois tous les enfants.
+
+--Ils doivent être ici près, dit le papa de Louis; cherchons-les.
+
+--Nous ferions bien de les chercher du côté du ravin, derrière l'arche
+que je vois là-bas, dit le père de Jacques; l'herbe y est belle, ils
+auront voulu en goûter.
+
+Je tremblai en songeant au danger qu'ils allaient courir, et je me
+précipitai du côté de l'arche pour les empêcher de passer. Ils voulurent
+m'écarter, mais je leur résistai avec tant d'insistance, leur barrant le
+passage de quelque côté qu'ils voulussent aller, que le papa de Louis
+arrêta son beau-frère et lui dit:
+
+--Ecoutez, mon cher: l'insistance de Cadichon a quelque chose
+d'extraordinaire. Vous savez ce qu'on nous a raconté de l'intelligence
+de cet animal. Ecoutons-le, croyez-moi, et retournons sur nos pas.
+D'ailleurs, il n'est pas probable que tous les ânes aient été de l'autre
+côté des ruines.
+
+--Vous avez d'autant plus raison, mon cher, répondit le papa de Jacques,
+que je vois l'herbe foulée près de l'arche, comme si elle avait été
+récemment piétinée. Je croirais assez que nos ânes ont été volés.
+
+Ils retournèrent vers les mamans, qui avaient empêché les enfants de
+s'écarter; je les suivis, le coeur léger et content de leur avoir
+peut-être évité un terrible malheur. Ils causèrent bas, et je les vis se
+mettre tous en groupe: on m'appela.
+
+--Comment allons-nous faire? dit la maman de Louis. Un seul âne ne peut
+pas porter tous les enfants.
+
+--Mettons les plus petits sur Cadichon; les grands suivront avec nous,
+dit la maman de Jacques.
+
+--Viens, mon Cadichon; voyons combien tu en pourras porter, dit la maman
+d'Henriette.
+
+On commença par mettre Jeanne devant comme la plus petite, puis
+Henriette, puis Jacques, puis Louis. Ils n'étaient lourds ni les uns ni
+les autres; je fis voir, en prenant le trot, que je les portais bien
+tous les quatre sans fatigue.
+
+--Holà! oh! Cadichon, s'écrièrent les papas, tout doucement, pour que
+nous puissions tenir nos gamins.
+
+Je me mis au pas et je marchai, entouré de près par les enfants plus
+grands et les mamans; les papas suivaient pour rallier les traînards.
+
+--Maman, pourquoi donc papa n'a-t-il pas cherché nos ânes? dit Henri, le
+plus jeune de la bande, et qui trouvait le chemin long.
+
+_La maman:_--Parce que ton papa croit qu'ils ont été volés, et qu'il
+était alors inutile de les chercher.
+
+_Henri:_--Volés! Par qui donc? Je n'ai vu personne.
+
+_La maman:_--Ni moi non plus, mais il y avait auprès de l'arche des
+traces de pas.
+
+_Pierre:_--Mais alors, maman, il fallait chercher les voleurs.
+
+_La maman:_--Ç'eût été imprudent. Pour avoir pris treize ânes, il faut
+qu'il y ait eu plusieurs hommes. Ils avaient probablement des armes et
+ils auraient pu tuer ou blesser vos papas.
+
+_Pierre:_--Quelles armes, maman?
+
+_La maman:_--Des bâtons, des couteaux, peut-être des pistolets.
+
+_Camille:_--Oh! mais c'est très dangereux, cela. Je crois que papa a
+bien fait de revenir avec mes oncles.
+
+_La maman:_--Et dépêchons-nous de rentrer à la maison; les oncles et
+papas doivent aller à la ville en rentrant.
+
+_Pierre:_:--Pour quoi faire, maman?
+
+_La maman:_--Pour prévenir les gendarmes.
+
+_Camille:_--Je suis fâchée que nous ayons été à ces ruines.
+
+_Madeleine:_--Pourquoi cela? c'était très beau.
+
+_Camille:_--Oui, mais très dangereux. Si, au lieu de prendre les ânes,
+les voleurs nous avaient tous pris?
+
+_Elisabeth:_--C'est impossible! nous étions trop de monde.
+
+_Camille:_--Mais s'il y a beaucoup de voleurs?
+
+_Elisabeth:_--Nous nous serions tous battus.
+
+_Camille:_--Avec quoi? Nous n'avions pas seulement un bâton.
+
+_Elisabeth:_--Et nos pieds, nos poings, nos dents? Moi, d'bord, j'aurais
+égratigné, mordu; j'aurais crevé les yeux avec mes ongles.
+
+_Pierre:_--Le voleur t'aurait tuée: voilà tout.
+
+_Elisabeth:_--Tuée? Et papa donc! et maman! Tu crois qu'ils m'auraient
+laissé emporter ou tuer!
+
+_Madeleine:_--Les voleurs les auraient tués aussi.
+
+_Elisabeth:_--Tu penses donc qu'il y en avait une armée?
+
+_Madeleine:_--Mais quand même il n'y en aurait qu'une douzaine!
+
+_Elisabeth:_--Une douzaine? Quelle bêtise! Tu crois que les voleurs
+marchent par douzaines comme les huîtres.
+
+_Madeleine:_--Tu te moques toujours! On ne peut rien te dire. Je parie,
+moi, que pour enlever treize ânes ils étaient au moins douze.
+
+_Elisabeth:_--Je veux bien, moi, et le treizième par-dessus le marché
+comme les petits pâtés.
+
+Les mamans et les autres enfants riaient de cette conversation, mais
+comme elle dégénérait en dispute, la maman d'Elisabeth la fit taire, en
+leur disant que Madeleine avait très probablement raison quant au nombre
+des voleurs.
+
+On se trouvait près de la maison, et l'on ne tarda pas à arriver.
+Lorsqu'on vit revenir tout le monde à pied, et moi, Cadichon, portant
+quatre enfants, la surprise fut grande. Mais, quand les papas
+racontèrent la disparition des ânes, mon obstination à ne pas les
+laisser chercher les bêtes perdues, les gens de la maison secouèrent la
+tête et firent une foule de suppositions plus singulières les unes que
+les autres; les uns disaient que les ânes avaient été engloutis et
+enlevés par les diables; les autres prétendaient que les religieuses
+enterrées dans la chapelle s'en étaient emparées pour parcourir la
+terre; d'autres assuraient que les anges qui gardaient le couvent
+réduisaient en cendre et en poussière tous les animaux qui approchaient
+de trop près du cimetière où erraient les âmes des religieuses. Aucun
+n'eut l'idée des voleurs cachés dans les souterrains.
+
+Aussitôt après leur retour, les trois papas allèrent raconter à la
+grand'mère le vol probable de leurs ânes. Ils firent mettre ensuite les
+chevaux à la voiture pour aller porter leur plainte à la gendarmerie de
+la ville voisine. Ils revinrent deux heures après avec l'officier
+de gendarmerie et six gendarmes. J'avais une telle réputation
+d'intelligence, qu'ils jugèrent la chose grave dès qu'ils surent la
+résistance que j'avais opposée vers l'arche. Ils étaient tous armés de
+pistolets, de carabines, prêts à se mettre en campagne. Pourtant ils
+acceptèrent le dîner que leur offrit la grand'mère, et ils se mirent à
+table avec les dames et les messieurs.
+
+
+
+
+XIII
+
+LES SOUTERRAINS
+
+Le dîner ne fut pas long; les gendarmes étaient pressés de faire leur
+inspection avant la nuit. Ils demandèrent à la grand'mère la permission
+de m'emmener.
+
+--Il nous sera bien utile dans notre expédition, madame, dit l'officier.
+Ce Cadichon n'est pas un âne ordinaire; il a déjà fait des choses plus
+difficiles que ce que nous allons lui demander.
+
+--Prenez-le, messieurs, si vous le croyez nécessaire, répondit la
+grand'mère; mais ne le fatiguez pas trop, je vous en prie. La pauvre
+bête a déjà fait la route ce matin, et il est revenu avec quatre de mes
+petits-enfants sur son dos.
+
+--Quant à cela, madame, reprit l'officier, vous pouvez être tranquille;
+soyez sûre que nous le traiterons le plus doucement possible.
+
+On m'avait donné mon dîner: un picotin d'avoine, une brassée de salade,
+carottes et autres légumes; j'avais bu, j'avais mangé, j'étais prêt à
+partir. Quand on vint me prendre, je me plaçai tout d'abord à la tête
+de la troupe, et nous nous mîmes en route, l'âne servant de guide aux
+gendarmes. Ils n'en furent pas humiliés, car ils étaient bonnes gens. On
+croit que les gendarmes sont sévères, méchants, c'est tout le contraire,
+pas de meilleures gens, de plus charitables, de plus patients, de plus
+généreux que ces bons gendarmes. Pendant toute la route ils eurent pour
+moi tous les soins possibles: ralentissant le pas de leurs chevaux quand
+ils me croyaient fatigué, et me proposant de boire à chaque ruisseau que
+nous traversions.
+
+Le jour commençait à baisser lorsque nous arrivâmes au couvent.
+L'officier donna ordre de suivre tous mes mouvements et de marcher tous
+ensemble. Mais, comme leurs chevaux pouvaient les gêner, ils les avaient
+laissés dans un village voisin de la forêt. Je les menai sans hésiter à
+l'entrée de l'arche, près des broussailles d'où j'avais vu sortir les
+douze voleurs. Je vis avec inquiétude qu'ils restaient près de l'entrée.
+Pour les éloigner, je fis quelques pas derrière le mur; ils me
+suivirent. Quand ils y furent tous, je revins aux broussailles, les
+empêchant d'avancer quand ils voulaient me suivre. Ils me comprirent, et
+restèrent cachés le long du mur.
+
+Je m'approchai alors de l'entrée des souterrains, et je mis à braire de
+toutes les forces de mes poumons. Je ne tardai pas à obtenir ce que je
+voulais. Tous mes camarades enfermés dans les caveaux me répondirent à
+qui mieux mieux. Je fis un pas vers les gendarmes, qui devinèrent ma
+manoeuvre, et je revins me placer près de l'entrée des souterrains. Je
+me remis à braire; cette fois personne ne me répondit; je devinai que
+les voleurs, pour empêcher mes camarades de les trahir, leur avaient
+attaché des pierres à la queue. Tout le monde sait que, pour braire,
+nous dressons notre queue; ne pouvant pas la dresser à cause du poids de
+la pierre, mes camarades se taisaient.
+
+Je restais toujours à deux pas de l'entrée, lorsque je vis une tête
+d'homme sortir des broussailles et regarder avec précaution, ne voyant
+que moi, il dit:
+
+--Voilà le coquin que nous n'avons pas pris ce matin. Tu vas rejoindre
+tes camarades, mon braillard.
+
+Mais, comme il allait me saisir, je m'éloignai de deux pas; il me
+suivit, je m'éloignai encore, jusqu'à ce que je l'eusse amené à l'angle
+du mur derrière lequel étaient mes amis les gendarmes. Avant que mon
+voleur eût eu le temps de pousser un cri, ils se jetèrent sur lui, le
+bâillonnèrent, le garrottèrent et l'étendirent par terre. Je me remis
+à l'entrée et je recommençai à braire, ne doutant pas qu'un autre
+viendrait voir ce que devenait leur compagnon. En effet, j'entendis
+bientôt les broussailles s'écarter, et je vis apparaître une nouvelle
+tête, qui regarda de même avec précaution; ne pouvant m'atteindre, ce
+second voleur fit comme le premier; moi, j'exécutai la même manoeuvre,
+et je le fis prendre par les gendarmes sans qu'il eût eu le temps de se
+reconnaître. Je recommençai ainsi jusqu'à ce que j'en eusse fait prendre
+six. Après le sixième, j'eus beau braire, personne n'apparut. Je
+pensai que, ne voyant revenir aucun des hommes qui allaient savoir des
+nouvelles de leurs camarades, les voleurs avaient soupçonné quelque
+piège et n'avaient plus osé se risquer. Pendant ce temps, la nuit était
+venue tout à fait, on n'y voyait presque plus. L'officier de gendarmerie
+envoya un de ses hommes chercher du renfort pour attaquer les voleurs
+dans les souterrains, et emmener garrottés, dans une charrette, les six
+voleurs déjà faits prisonniers. Les gendarmes qui restèrent eurent ordre
+de se partager en deux bandes, pour surveiller les sorties du couvent;
+moi, on me laissa à mon idée, après m'avoir bien caressé et m'avoir fait
+les plus grands compliments sur ma conduite.
+
+--S'il n'était pas un âne, dit un gendarme, il mériterait la croix.
+
+--N'en a-t-il pas une sur le dos? dit un autre.
+
+--Tais-toi, mauvais plaisant, dit un troisième; tu sais bien que cette
+croix-là est marquée sur les ânes pour rappeler qu'un des leurs a eu
+l'honneur d'être monté par Notre-Seigneur Jésus-Christ.
+
+--Voilà pourquoi c'est une croix d'honneur, reprit l'autre.
+
+--Silence! dit l'officier à voix basse: Cadichon dresse les oreilles.
+
+J'entendis en effet un bruit extraordinaire du côté de l'arche; ce
+n'était pas un bruit de pas, on aurait dit plutôt comme un craquement
+et des cris étouffés. Les gendarmes entendaient bien aussi, mais sans
+pouvoir deviner ce que c'était. Enfin, une fumée épaisse s'échappa de
+plusieurs soupiraux et fenêtres basses du couvent, puis quelques flammes
+jaillirent: quelques instants après tout était en feu.
+
+--Ils ont mis le feu dans les caves pour s'échapper par les portes, dit
+l'officier.
+
+--Il faut courir l'éteindre, mon lieutenant, répondit un gendarme.
+
+--Gardez-vous-en bien! Surveillons plus que jamais toutes les issues, et
+si les voleurs paraissent, feu de vos carabines; les pistolets viendront
+après.
+
+L'officier avait bien deviné la manoeuvre de ces voleurs; ils avaient
+compris qu'ils étaient découverts, que leurs camarades avaient été faits
+prisonniers, et ils espéraient qu'à la faveur de l'incendie et des
+efforts des gendarmes pour l'éteindre, ils pourraient s'échapper et
+reprendre leurs amis. Nous vîmes bientôt les six voleurs restants et
+leur capitaine sortir avec précipitation de l'entrée masquée par des
+broussailles; trois gendarmes seulement se trouvaient à ce poste; ils
+tirèrent chacun leur coup de carabine avant que les voleurs eussent
+eu le temps de faire usage de leurs armes. Deux voleurs tombèrent; un
+troisième laissa échapper son pistolet: il avait le bras cassé. Mais
+les trois derniers et leur capitaine s'élancèrent avec fureur sur
+les gendarmes, qui, le sabre d'une main, le pistolet de l'autre, se
+battirent comme des lions. Avant que l'officier et les deux autres
+gendarmes qui surveillaient le côté opposé du couvent eussent eu le
+temps d'accourir, le combat était presque terminé; les voleurs étaient
+tous tués ou blessés; le capitaine se défendait encore contre un
+gendarme, le seul qui fût sur pied; les deux autres étaient grièvement
+blessés. L'arrivée du renfort mit fin au combat. Et un clin d'oeil le
+capitaine fut entouré, désarmé, garrotté et couché près des six voleurs
+prisonniers.
+
+Pendant ce combat, le feu s'était éteint; ce qui avait brûlé n'était
+que des broussailles et du menu bois; mais, avant de pénétrer dans les
+souterrains, l'officier voulut attendre l'arrivée du renfort qu'il
+avait demandé. La nuit était bien avancée quand nous vîmes arriver six
+gendarmes nouveaux et la charrette qui devait emmener les prisonniers.
+On les coucha côte à côte dans la voiture; l'officier était humain: il
+avait donné ordre de les débâillonner, de sorte qu'ils disaient aux
+gendarmes mille injures. Les gendarmes n'y faisaient seulement pas
+attention. Deux d'entre eux montèrent sur la charrette pour escorter les
+prisonnier; on fit des brancards pour emporter les blessés.
+
+Pendant ces préparatifs, j'accompagnai l'officier dans la descente qu'il
+fit aux souterrains, escorté de huit hommes. Nous traversâmes un long
+corridor qui allait toujours en descendant, puis nous arrivâmes dans
+les souterrains où les brigands avaient établi leur demeure. Un de ces
+caveaux leur servait d'écurie; nous y trouvâmes tous mes camarades pris
+de la veille, qui avaient tous une pierre à la queue. On les en
+délivra immédiatement, et ils se mirent à braire à l'unisson. Dans ce
+souterrain, c'était un bruit à rendre sourd.
+
+--Silence, les ânes! dit un gendarme, sans quoi nous allons vous
+rattacher vos breloques.
+
+--Laisse-les dire, répond un autre gendarme: tu vois bien qu'ils
+chantent les louanges de Cadichon.
+
+--J'aimerais mieux qu'ils chantassent sur un autre ton, reprit le
+premier gendarme en riant.
+
+«Cet homme, assurément, n'aime pas la musique, me dis-je à part moi. Que
+trouve-t-il à redire aux voix de mes camarades?» Ces pauvres camarades!
+ils chantaient leur délivrance.
+
+Nous continuâmes à marcher. Un des souterrains était plein d'effets
+volés. Dans un autre ils avaient enfermé des prisonniers qu'ils
+gardaient pour les servir: les uns faisaient la cuisine, le service de
+la table, nettoyaient les souterrains; d'autres faisaient les vêtements
+et les chaussures. Il y avait de ces malheureux qui y étaient depuis
+deux ans; ils étaient enchaînés deux à deux, et ils avaient tous de
+petites sonnettes aux bras et aux pieds, pour qu'on pût savoir de quel
+côté ils allaient. Deux voleurs restaient toujours près d'eux pour les
+garder; on n'en laissait jamais plus de deux dans le même souterrain.
+Pour ceux qui travaillaient aux vêtements, on les réunissait tous, mais
+le bout de leur chaîne était attaché, pendant le travail, à un anneau
+scellé dans le mur.
+
+Je sus plus tard que ces malheureux étaient les voyageurs et les
+visiteurs des ruines qui avaient disparu depuis deux ans. Il y en avait
+quatorze; ils racontèrent que les voleurs en avaient tué trois sous
+leurs yeux: deux parce qu'ils étaient malades, et un qui refusait
+obstinément de travailler.
+
+Les gendarmes délivrèrent tous ces pauvres gens, ramenèrent les ânes au
+château, portèrent les blessés à l'hospice, et menèrent les voleurs en
+prison. Ils furent jugés et condamnés, le capitaine à mort et les autres
+à être envoyés à Cayenne. Quant à moi, je fus admiré par tout le monde;
+chaque fois que je sortais, j'entendais dire aux personnes qui me
+rencontraient:
+
+«C'est Cadichon, le fameux Cadichon, qui vaut à lui seul plus que tous
+les ânes du pays.»
+
+
+
+XIV
+
+THÉRÈSE
+
+Mes petites maîtresses (car j'avais autant de maîtres et de maîtresses
+que la grand'mère avait de petits-enfants) avaient une cousine qu'elles
+aimaient beaucoup, qui était leur meilleure amie, et à peu près de leur
+âge. Cette amie s'appelait Thérèse; elle était bonne, bien bonne,
+la pauvre petite. Quand elle me montait, jamais elle ne prenait de
+baguette, et ne permettait à personne de me taper. Dans une des
+promenades que firent mes jeunes maîtresses, elles virent une petite
+fille assise sur le bord de la route, qui se leva péniblement à leur
+approche, et vint en boitant leur demander la charité; son air triste et
+timide frappa Thérèse et ses amies.
+
+--Pourquoi boites-tu, ma petite? dit Thérèse.
+
+_La petite:_--Parce que mes sabots me blessent, mam'selle.
+
+_Thérèse:_--Pourquoi n'en demandes-tu pas d'autres à ta maman?
+
+_La petite:_--Je n'ai pas de maman, mam'selle.
+
+_Thérèse:_--A ton papa alors?
+
+_La petite:_--Je n'ai pas de papa, mam'selle.
+
+_Thérèse:_--Mais avec qui vis-tu?
+
+_La petite:_--Avec personne; je vis seule.
+
+_Thérèse:_--Qui est-ce qui te donne à manger?
+
+_La petite:_--Quelquefois personne, quelquefois tout le monde.
+
+_Thérèse:_--Quel âge as-tu?
+
+_La petite:_--Je ne sais pas, mam'selle; peut-être bien sept ans.
+
+_Thérèse:_--Où couches-tu?
+
+_La petite:_--Chez celui qui veut bien me recevoir. Lorsque tout le
+monde me chasse, je couche dehors, sous un arbre, près d'une haie,
+n'importe où.
+
+_Thérèse:_--Mais l'hiver, tu dois geler?
+
+_La petite:_--J'ai froid; mais j'y suis habituée.
+
+_Thérèse:_--As-tu dîné aujourd'hui?
+
+_La petite:_--Je n'ai pas mangé depuis hier.
+
+--Mais c'est affreux, c'la,... dit Thérèse, les larmes aux yeux. Mes
+chères amies, n'est-ce pas que votre grand'mère voudra bien que nous
+donnions à manger à cette pauvre petite, que nous la fassions coucher
+quelque part au château?
+
+--Certainement, répondirent les trois cousines, grand'mère sera
+enchantée; d'ailleurs elle fait tout ce que nous voulons.
+
+_Madeleine:_--Mais comment faire pour la mener jusqu'à la maison,
+Thérèse? Regarde comme elle boite.
+
+_Thérèse:_--Mettons-la sur Cadichon; nous suivrons toutes à pied au lieu
+de le monter deux à deux, chacune à notre tour.
+
+--C'est vrai, quelle bonne idée! s'écrièrent les trois cousines.
+
+Elles placèrent la petite fille sur mon dos.
+
+Camille avait encore dans sa poche un morceau de pain qui restait de
+son goûter, elle le lui donna; la petite le mangea avec avidité; elle
+semblait ravie de se trouver sur mon dos, mais elle ne disait rien; elle
+était fatiguée et elle souffrait de la faim.
+
+Quand j'arrêtai devant le perron, Camille et Elisabeth firent entrer la
+petite à la cuisine, pendant que Madeleine et Thérèse couraient chez la
+grand'mère.
+
+--Grand'mère, dit Madeleine, permettez-nous de donner à manger à une
+petite fille très pauvre que nous avons trouvée sur la route.
+
+_La grand'mère:_--Très volontiers, chère petite; mais qui est-elle?
+
+_Madeleine:_--Je ne sais pas, grand'mère.
+
+_La grand'mère:_--Où demeure-t-elle?
+
+_Madeleine_--Nulle part, grand'mère.
+
+_La grand'mère:_--Comment, nulle part? Mais ses parents doivent demeurer
+quelque part.
+
+_Madeleine:_--Elle n'a pas de parents, grand'mère; elle est seule.
+
+--Voulez-vous permettre, ma tante, dit timidement Thérèse, qu'elle
+couche ici, cette pauvre petite?
+
+--Si elle n'a réellement pas d'asile, je ne demande pas mieux, dit la
+grand'mère. Il faut que je la voie et que je lui parle.
+
+Elle se leva et suivit les enfants à la cuisine, où la pauvre petite
+approcha tout en boitant. La grand'mère la questionna et en obtint les
+mêmes réponses. Elle se trouva fort embarrassée. Renvoyer cette enfant
+dans l'état d'abandon et de souffrance où elle la voyait lui semblait
+impossible. La garder était difficile. A qui la confier? Par qui la
+faire élever?
+
+--Ecoute, petite, lui dit-elle: en attendant que je puisse prendre des
+informations sur ton compte et savoir si tu m'as dit la vérité, tu
+coucheras et tu mangeras ici. Je verrai dans quelques jours ce que je
+puis faire pour toi.
+
+Elle donna ses ordres pour qu'on préparât un lit pour l'enfant et qu'on
+ne la laissât manquer de rien. Mais la pauvre petite était si sale,
+que personne ne voulait ni la toucher ni l'approcher. Thérèse en était
+désolée; elle ne pouvait obliger les domestiques de sa tante de faire ce
+qui leur répugnait.
+
+--C'est moi, pensa-t-elle, qui ai amené cette petite; ce serait moi qui
+devrais en avoir soin. Comment faire?
+
+Elle réfléchit un instant; une idée se présenta à son esprit.
+
+--Attends, ma petite, dit-elle; je vais revenir tout à l'heure.
+
+Elle courut chez sa maman.
+
+--Maman, dit-elle, je dois prendre un bain, n'est-ce pas?
+
+_La maman:_--Oui, Thérèse, vas-y; ta bonne t'attend.
+
+--Maman, voulez-vous me permettre de faire baigner à ma place la petite
+fille que nous avons amenée ici?
+
+_La maman:_--Quelle petite fille? Je ne l'ai pas vue.
+
+_Thérèse:_:--Une pauvre, pauvre petite, qui n'a ni papa, ni maman, ni
+personne pour la soigner; qui couche dehors, qui ne mange que ce qu'on
+lui donne. La grand'mère de Camille consent à la garder, mais aucun des
+domestiques ne veut la toucher.
+
+_La maman:_--Pourquoi donc?
+
+_Thérèse:_--Parce qu'elle est si sale, si sale, qu'elle est dégoûtante;
+alors, maman, si vous voulez bien, je la ferai baigner à ma place;
+pour ne pas dégoûter ma bonne, je la déshabillerai moi-même, je la
+savonnerai; je lui couperai les cheveux, qui sont tout emmêlés et pleins
+de petites puces blanches, mais qui ne sautent pas.
+
+_La maman:_--Mais, ma pauvre Thérèse, toi-même ne seras-tu pas dégoûtée
+de la toucher et de la laver?
+
+_Thérèse:_--Un peu, maman, mais je penserai que, si j'étais à sa place,
+je serais bien heureuse qu'on voulût bien me soigner, et cette idée me
+donnera du courage. Et puis, maman, voulez-vous me permettre, quand elle
+sera lavée, de lui mettre quelques-unes de mes vieilles affaires jusqu'à
+ce que je lui en achète d'autres?
+
+_La maman:_--Certainement, ma petite Thérèse; mais avec quoi lui
+achèteras-tu des vêtements? Tu n'as que deux ou trois francs, tout juste
+de quoi payer une chemise.
+
+_Thérèse:_--Oh! maman, vous oubliez ma pièce de vingt francs.
+
+_La maman:_--Celle que tu as donnée à garder à ton papa pour ne pas la
+dépenser? Tu la conservais pour acheter un beau livre de messe comme
+celui de Camille.
+
+_Thérèse:_--Je peux bien me passer de ce beau livre de messe, maman,
+j'ai encore mon vieux.
+
+_La maman:_--Fais comme tu voudras, mon enfant; quand c'est pour faire
+le bien, tu sais que je te donne une entière liberté.
+
+Sa maman l'embrassa, et elle alla avec elle pour voir cette petite fille
+que personne ne voulait toucher.
+
+«Si elle a quelque maladie de peau que Thérèse puisse gagner, se
+dit-elle, je ne permettrai pas qu'elle y touche.»
+
+La petite fille attendait toujours à la porte; la maman la regarda,
+examina ses mains, sa figure, et vit qu'il n'y avait que de la saleté,
+mais aucune maladie de peau. Seulement, elle trouva ses cheveux si
+pleins de vermine, qu'elle demanda des ciseaux, fit asseoir la petite
+sur l'herbe, et lui coupa les cheveux tout court sans y toucher avec les
+mains. Quand ils furent tombés à terre, elle les ramassa avec une pelle,
+et pria un des domestiques de les jeter sur le fumier; puis elle demanda
+un baquet d'eau tiède, et, avec l'aide de Thérèse, elle lui savonna et
+lava la tête de manière à la bien nettoyer. Après l'avoir essuyée, elle
+dit à Thérèse:
+
+--Maintenant, ma chère petite, va la faire baigner, et fais jeter ses
+haillons au feu.
+
+Camille, Madeleine et Elisabeth étaient venues aider Thérèse; elles
+l'emmenèrent toutes quatre dans la salle de bain, la déshabillèrent
+malgré le dégoût que leur inspirait la saleté extrême de l'enfant et
+l'odeur qu'exhalaient ses haillons. Elles s'empressèrent de la plonger
+dans l'eau et de la savonner des pieds à la tête. Elles prirent goût à
+l'opération, qui les amusait et qui enchantait la petite fille; elles la
+savonnèrent et la tinrent dans l'eau un peu plus de temps qu'il n'était
+nécessaire. A la fin du bain, l'enfant en avait assez et témoigna une
+vive satisfaction quand ses quatre protectrices la firent sortir de la
+baignoire; elles la frottèrent, pour l'essuyer, jusqu'à lui faire rougir
+la peau, et ce ne fut qu'après l'avoir séchée comme un jambon, qu'elles
+lui mirent une chemise, un jupon et une robe de Thérèse. Tout cela
+allait assez bien, parce que Thérèse portait ses robes très courtes,
+comme le font toutes les petites filles élégantes, et que la petite
+mendiante devait avoir ses jupons tombant sur les chevilles: la taille
+était bien un peu longue, mais on n'y regarda pas de si près; tout
+le monde était content. Quand il fallut la chausser, les enfants
+s'aperçurent qu'elle avait une plaie sur le cou-de-pied: c'était ce qui
+la faisait boiter. Camille courut chez sa grand'mère pour lui demander
+de l'onguent. La grand'mère lui donna ce qu'il fallait, et Camille,
+aidée de ses trois amies, dont l'une soutenait la petite, tandis que
+l'autre tenait le pied, et la troisième déroulait une bande, lui mit
+l'onguent sur la plaie; elles furent près d'un quart d'heure à arranger
+une compresse et la bande; tantôt c'était trop serré; tantôt ce ne
+l'était pas assez; la bande était trop bas, la compresse était trop
+haut; elles se disputaient et s'arrachaient le pied de la pauvre petite,
+qui n'osait rien dire, se laissait faire et ne se plaignait pas. Enfin
+la plaie fut bandée, on lui mit des bas et de vieilles pantoufles à
+Thérèse, et on la laissa aller. Quand la petite fille revint à la
+cuisine, personne ne la reconnaissait.
+
+--Pas possible que ce soit cette petite horreur de tout à l'heure,
+disait un domestique.
+
+--Si, c'est la même, reprit un second domestique; elle est tout autre,
+car la voilà devenue gentille, d'affreuse qu'elle était.
+
+_Le cuisinier:_--C'est tout de même bien beau aux enfants et à Mme
+d'Arbé de l'avoir nettoyée comme cela; quant à moi, on m'aurait donné
+vingt francs, que je ne l'aurais pas touchée.
+
+_La fille de cuisine:_--C'est qu'elle sentait si mauvais!
+
+_Le cocher:_--Vous ne devriez pas avoir le nez si sensible, la belle,
+avec votre graillon, vos casseroles à écurer et toutes sortes de saletés
+à manier.
+
+_La fille de cuisine_, piquée:--Mon graillon et mes casseroles ne
+sentent toujours pas le fumier comme des gens que je connais.
+
+_Les domestiques:_--Ah! ah! ah! la fille est en colère; prends garde au
+balai.
+
+_Le cocher:_--Si elle prend le sien, je saurai bien trouver le mien, et
+la fourche aussi, et encore l'étrille.
+
+_Le cuisinier:_--Allons, allons, ne la poussez pas trop; elle est vive:
+vous savez, faut pas l'irriter.
+
+_Le cocher:_--Tiens! qu'est-ce que ça me fait, moi? Qu'elle se fâche, je
+me fâcherai aussi.
+
+_Le cuisinier:_--Mais je ne veux pas de ça, moi, madame n'aime pas les
+disputes; il est bien certain que nous aurions tous du désagrément.
+
+_Le premier domestique:_--Le Vatel a raison. Thomas, tais-toi, tu nous
+amènes toujours quelque chose comme une querelle. Ce n'est pas ta place
+ici, d'abord.
+
+_Le cocher:_--Tiens! ma place est partout quand je n'ai pas d'ouvrage à
+l'écurie.
+
+_Le cuisinier:_--Mais vous en avez de l'ouvrage, regardez donc Cadichon,
+qui n'est pas encore débâté, et qui se promène en long et en large comme
+un bourgeois qui attend son dîner.
+
+_Le cocher:_--Cadichon me fait l'effet d'écouter aux portes; il est plus
+fin qu'il n'en l'air; c'est un vrai malin.
+
+Le cocher m'appela, me prit par la bride, m'emmena à l'écurie, et, après
+m'avoir ôté mon bât et m'avoir donné ma pitance, il me laissa seul,
+c'est-à-dire en compagnie des chevaux et d'un âne que je dédaignais trop
+pour lier conversation avec lui.
+
+Je ne sais ce qui se passa le soir au château; le lendemain, dans
+l'après-midi, on me remit mon bât, on monta sur mon dos la petite
+mendiante; mes quatre petites maîtresses suivirent à pied et me firent
+aller au village. Je compris en route qu'elles voulaient acheter de quoi
+habiller la petite. Thérèse voulait tout payer; les autres voulaient
+payer chacune leur part; elles se disputaient avec un tel acharnement,
+que, si je ne m'étais pas arrêté à la porte de la boutique, elles
+l'auraient dépassée. Elles manquèrent jeter la petite par terre en la
+descendant de dessus mon dos, parce qu'elles s'élancèrent sur elle
+toutes à la fois; l'une lui tirait les jambes, l'autre la tenait par
+un bras, la troisième l'avait prise à bras-le-corps, et Elisabeth, la
+quatrième, qui était forte comme deux ou trois, les poussait toutes
+pour aider seule la petite à descendre. La pauvre enfant, effrayée et
+tiraillée de tous côtés, se mit à crier; les passants commençaient à
+s'arrêter, la marchande ouvrit la porte.
+
+--Bien le bonjour, mesdemoiselles; permettez que je vous aide.
+
+Mes jeunes maîtresses, contentes de n'avoir pas à se céder entre elles,
+lâchèrent la petite fille; la marchande la prit et la posa à terre.
+
+--Qu'y a-t-il pour votre service, mesdemoiselles? dit la marchande.
+
+_Madeleine_:--Nous venons acheter de quoi habiller cette petite fille,
+madame Juivet.
+
+_Madame Juivet_:--Volontiers, mesdemoiselles. Vous faut-il une robe ou
+une jupe, ou du linge?
+
+_Camille_:--Il nous faut tout, madame Juivet; donnez-moi de quoi lui
+faire trois chemises, un jupon, une robe, un tablier, un fichu, deux
+bonnets.
+
+_Thérèse_, bas:--Dis donc, Camille, laisse-moi parler, puisque c'est moi
+qui paye.
+
+_Camille_, bas:--Non, tu ne payeras pas tout, nous voulons payer avec
+toi.
+
+_Thérèse_, bas:--J'aime mieux payer seule, c'est ma fille.
+
+--Non, elle est à nous toutes, répliqua tout bas Camille.
+
+--Quelle est l'étoffe que prennent ces demoiselles? interrompit la
+marchande, impatiente de vendre.
+
+Pendant que Camille et Thérèse continuaient leur dispute à voix basse,
+Madeleine et Elisabeth se dépêchèrent d'acheter tout ce qu'il fallait.
+
+--Adieu, madame Juivet, dirent-elles; envoyez-nous tout cela chez nous,
+et le plus vite possible, je vous en prie; vous enverrez aussi la note.
+
+--Comment, comment, vous avez déjà tout acheté? s'écrièrent Camille et
+Thérèse.
+
+--Mais oui; pendant que vous causiez, dit Madeleine d'un air malin, nous
+avons choisi tout ce qui est nécessaire.
+
+--Il fallait nous demander si cela nous convenait, reprit Camille.
+
+--Certainement, puisque c'est moi qui paye, dit Thérèse.
+
+--Nous payerons aussi, nous payerons aussi, s'écrièrent en choeur les
+trois autres.
+
+--Pour combien y en a-t-il? demanda Thérèse.
+
+_La marchande:_--Pour trente-deux francs, mademoiselle.
+
+--Trente-deux francs! s'écria Thérèse effrayée: mais je n'ai que vingt
+francs!
+
+_Camille:_--Eh bien! nous payerons le reste.
+
+_Elisabeth:_--Tant mieux, cela fait que nous aurons aussi habillé la
+petite fille.
+
+_Madeleine, riant:_--Nous voilà donc enfin d'accord, grâce à Mme Juivet:
+ce n'est pas sans peine.
+
+J'avais tout entendu, puisque la porte était restée ouverte; j'étais
+indigné contre Mme Juivet, qui faisait payer à mes bonnes petites
+maîtresses le double au moins de ce que valaient ses marchandises.
+J'espérais que les mamans ne les laisseraient pas faire le marché. Nous
+retournâmes à la maison; tout le monde fut d'accord en revenant, ...
+grâce à Mme Juivet, ... comme avait dit innocemment Madeleine.
+
+Il faisait beau temps; on était assis sur l'herbe devant la maison quand
+nous arrivâmes. Pierre, Henri, Louis et Jacques avaient pêché dans un
+des étangs pendant que nous étions au village; ils venaient de rapporter
+trois beaux poissons et beaucoup de petits. Pendant que Louis et Jacques
+m'ôtaient mon bât et ma bride, les quatre cousines expliquèrent à leurs
+mamans ce qu'elles avaient acheté.
+
+--Pour combien d'argent en avez-vous? demanda la maman de Thérèse.
+Combien te reste-t-il de tes vingt francs, Thérèse?
+
+Thérèse fut un peu embarrassée; elle rougit légèrement.
+
+--Il ne me reste rien, maman, dit-elle.
+
+--Vingt francs pour habiller un enfant de six à sept ans; dit la maman
+de Camille; mais c'est horriblement cher. Qu'avez-vous donc acheté?
+
+Thérèse ne savait seulement pas ce que Madeleine et Elisabeth s'étaient
+dépêchées d'acheter, de sorte qu'elle ne put répondre.
+
+Mais la marchande, arrivant avec son paquet, interrompit la
+conversation, à la grande joie de Madeleine et d'Elisabeth, qui
+commençaient à craindre d'avoir acheté des choses trop belles.
+
+--Bonjour, madame Juivet, dit la grand'mère; défaites votre paquet ici
+sur l'herbe, et faites-nous voir les emplettes de ces demoiselles.
+
+Mme Juivet salua, posa son paquet, le défit, en tira la note, qu'elle
+présenta à Madeleine, et étala ses marchandises.
+
+Madeleine avait rougi en prenant la note; sa grand'mère la lui prit des
+mains, et poussa une exclamation de surprise:
+
+--Trente-deux francs pour habiller une petite mendiante!... Madame
+Juivet, ajouta-t-elle d'un ton sévère, vous avez abusé de l'ignorance
+de mes petites-filles; vous savez très bien que les étoffes que vous
+apportez sont beaucoup trop belles et trop chères pour habiller une
+enfant pauvre; remportez tout cela, et sachez qu'à l'avenir aucun de
+nous n'achètera rien chez vous.
+
+--Madame, dit Mme Juivet avec une colère retenue, ces demoiselles ont
+pris ce qu'elles ont voulu, je ne les ai contraintes sur aucun article.
+
+_La grand'mère:_--Mais vous auriez dû ne leur montrer que des étoffes
+convenables, et ne pas chercher à leur passer vos vieilles marchandises
+dont personne ne veut.
+
+_Madame Juivet:_--Madame, ces demoiselles ayant pris les étoffes doivent
+les payer.
+
+--Elles ne payeront rien du tout, et vous allez remporter tout cela, dit
+la grand'mère avec sévérité. Partez sur-le-champ; j'enverrai ma femme de
+chambre acheter chez Mme Jourdan ce qui est nécessaire.
+
+Mme Juivet se retira dans une colère effroyable. Je la reconduisis
+un bout de chemin en brayant d'un air moqueur et en gambadant autour
+d'elle, ce qui amusa beaucoup les enfants, mais ce qui lui fit
+grand-peur, car elle se sentait coupable, et elle craignait que je
+voulusse l'en punir; on me croyait un peu sorcier dans le pays, et tous
+les méchants me redoutaient.
+
+Les mamans grondèrent les enfants, les cousins se moquèrent d'elles; je
+restai près d'eux, mangeant de l'herbe, et les regardant sauter, courir,
+gambader. J'entendis, pendant ce temps, que les papas arrangeaient une
+partie de chasse pour le lendemain, que Pierre et Henri devaient avoir
+de petits fusils pour être de la partie, et qu'un jeune voisin de
+campagne devait y venir aussi.
+
+
+
+XV
+
+LA CHASSE
+
+Le lendemain devait avoir lieu, comme je l'ai dit, l'ouverture de la
+chasse. Pierre et Henri furent prêts avant tout le monde; c'était leur
+début; ils avaient leurs fusils en bandoulière, leur carnassière passée
+sur l'épaule; leurs yeux brillaient de bonheur; ils avaient pris un air
+fier et batailleur qui semblait dire que tout le gibier du pays
+devait tomber sous leurs coups. Je les suivais de loin, et je vis les
+préparatifs de la chasse.
+
+--Pierre, dit Henri d'un air délibéré, quand nos carnassières seront
+pleines, où mettrons-nous le gibier que nous tuerons?
+
+--C'est précisément à quoi je pensais, répondit Pierre; je demanderai à
+papa d'emmener Cadichon.
+
+Cette idée ne me plut pas; je savais que les jeunes chasseurs tiraient
+partout et sur tout, sans s'occuper de ce qui était devant et près
+d'eux. En visant une perdrix, ils pouvaient m'envoyer leur plomb, et
+j'attendis avec inquiétude la suite de la proposition.
+
+--Papa, dit Pierre à son père qui arrivait, pouvons-nous emmener
+Cadichon?
+
+--Pour quoi faire? répondit le papa en riant; tu veux donc chasser à
+âne, et poursuivre les perdrix à la course! Dans ce cas, il faut d'abord
+attacher des ailes à Cadichon.
+
+_Henri_, contrarié:--Mais non, papa, c'est pour notre gibier quand nos
+carnassières seront trop pleines.
+
+_Le papa_, avec surprise et riant:--Porter votre gibier! Vous croyez
+donc, pauvres innocents, que vous allez tuer quelque chose, et même
+beaucoup de choses?
+
+_Henri, piqué_:--Certainement, papa; j'ai vingt cartouches dans ma
+veste, et je tuerai au moins quinze pièces.
+
+_Le papa:_--Ah! ah! ah! Elle est bonne, celle-là! Sais-tu ce que vous
+tuerez, vous deux et votre ami Auguste?
+
+_Henri:_--Quoi donc, papa?
+
+_Le papa:_--Le temps, et rien avec.
+
+_Henri_, très piqué:--Alors, papa, je ne sais pas pourquoi vous nous
+avez donné des fusils, et pourquoi vous nous faites aller à la chasse,
+si vous nous croyez assez sots, assez maladroits pour ne rien tuer.
+
+_Le papa:_--C'est pour vous apprendre à chasser, petits nigauds, que je
+vous fais aller à la chasse. On ne tue jamais rien les premières fois.
+
+La conversation fut interrompue par l'arrivée d'Auguste, prêt aussi à
+tuer tout ce qu'il rencontrerait. Pierre et Henri étaient encore rouges
+d'indignation quand Auguste les rejoignit.
+
+_Pierre:_--Papa croit que nous ne tuerons rien, Auguste; nous lui ferons
+voir que nous sommes plus adroits qu'il ne le pense.
+
+_Auguste:_--Sois tranquille, nous tuerons plus de gibier qu'eux.
+
+_Henri:_--Pourquoi plus qu'eux?
+
+_Auguste:_--Parce que nous sommes jeunes, vifs, lestes et adroits,
+tandis que nos papas sont déjà un peu vieux.
+
+_Henri:_--C'est vrai, cela. Papa a quarante-deux ans. Pierre en a
+quinze, et moi treize. Quelle différence!
+
+_Auguste:_--Et mon papa à moi donc! Il a quarante-trois ans! Et moi qui
+en ai quatorze!
+
+_Pierre_:--Ecoute, je vais, sans le lui dire, faire mettre à Cadichon
+le bât avec les paniers. Il nous suivra et nous lui ferons porter notre
+gibier.
+
+_Auguste_:--Bien, très bien; fais mettre les grands paniers; si nous
+tuons un chevreuil, il lui faudra une fameuse place.
+
+Henri fut chargé de la commission. Je riais sous cape de la prévoyance.
+J'étais bien sûr de ne pas avoir la charge d'un chevreuil et de revenir
+avec les paniers vides comme au départ.
+
+--En route! dirent les papas. Nous marcherons devant. Et vous, gamins,
+suivez de près. Quand nous serons en plaine, nous nous débanderons....
+
+--Qu'est-ce donc? ajouta le papa de Pierre avec surprise; Cadichon nous
+suit? Cadichon orné de deux énormes paniers?
+
+--C'est pour le gibier de ces messieurs, dit le garde en riant.
+
+_Le papa_:--Ah! ah! ah! ils ont voulu faire à leur tête, ... soit ... je
+veux bien que Cadichon suive la chasse, s'il a du temps à perdre.
+
+Il regarda en souriant Pierre et Henri, qui prirent un air dégagé.
+
+--Ton fusil est-il armé, Pierre? demanda Henri.
+
+_Pierre_:--Non, pas encore; c'est si dur à armer et à désarmer, que
+j'aime mieux attendre qu'une perdrix parte.
+
+_Le papa_:--Nous voici en plaine; à présent, marchons tous sur la même
+ligne, et tirons devant nous, et pas à droite ni à gauche, pour ne pas
+nous entre-tuer.
+
+Les perdrix ne tardèrent pas à partir de tous côtés; j'étais resté
+prudemment derrière, et même un peu loin: je fis bien; car plus d'un
+chien retardataire reçut des grains de plomb. Les chiens guettaient,
+arrêtaient, rapportaient; les coups de fusil partaient sur toute la
+ligne. Je ne perdais pas de vue mes trois jeunes vantards; je les voyais
+tirer souvent, mais ramasser, jamais: aucun des trois ne toucha ni
+lièvre, ni perdrix. Ils s'impatientaient, tiraient hors de portée, trop
+loin, trop près; quelquefois tous trois tiraient la même perdrix, qui
+n'en volait que mieux. Les papas faisaient au contraire de la bonne
+besogne: autant de coups de fusil, autant de pièces dans leurs
+carnassières. Après deux heures de chasse, le papa de Pierre et de Henri
+s'approcha d'eux.
+
+--Eh bien! mes enfants, Cadichon est-il bien chargé? Y a-t-il encore de
+la place pour vider ma carnassière, qui est trop pleine?
+
+Les enfants ne répondirent pas: ils voyaient à l'air moqueur de leur
+papa, qu'il savait leur maladresse. Moi, j'approchai en courant, et je
+tournai un des paniers vers le papa.
+
+_Le papa_:--Comment! rien dedans? Vos carnassières vont crever, si vous
+les remplissez trop.
+
+Les carnassières étaient plates et vides. Le papa se mit à rire de l'air
+déconfit des jeunes chasseurs, se débarrassa de son gibier dans un de
+mes paniers, et retourna à son chien, qui était en arrêt.
+
+_Auguste:_--Je crois bien que ton père tue une quantité de perdreaux! Il
+a deux chiens qui arrêtent et rapportent; et nous, on ne nous en a pas
+laissé un seul.
+
+_Henri:_--C'est vrai, ça; nous avons peut-être tué beaucoup de perdrix,
+seulement nous n'avions pas de chiens pour nous les rapporter.
+
+_Pierre:_--Pourtant, je n'en ai pas vu tomber.
+
+_Auguste:_--Parce qu'une perdrix tuée ne tombe jamais sur le coup; elle
+vole encore quelque temps, et elle va tomber très loin.
+
+_Pierre:_--Mais quand papa et mes oncles tirent, leurs perdrix tombent
+tout de suite.
+
+_Auguste:_--Cela te semble ainsi parce que tu es loin, mais, si tu étais
+à leur place, tu verrais filer la perdrix longtemps encore.
+
+Pierre ne répondit pas, mais il n'avait pas trop l'air de croire ce que
+disait Auguste. Tous marchaient d'un pas moins fier et moins léger qu'au
+départ. Ils commençaient à demander l'heure.
+
+--J'ai faim, dit Henri.
+
+--J'ai soif, dit Auguste.
+
+--Je suis fatigué, dit Pierre.
+
+Mais il fallait bien suivre les chasseurs qui tiraient, tuaient et
+s'amusaient. Pourtant ils n'oubliaient pas leurs jeunes compagnons de
+chasse, et, pour ne pas trop les fatiguer, ils proposèrent une halte
+pour déjeuner. Les jeunes gens acceptèrent avec joie. On rappela les
+chiens, qu'on remit en laisse, et l'on se dirigea vers une ferme qui
+était à cent pas, et où la grand'mère avait envoyé des provisions.
+
+On s'assit par terre sous un vieux chêne; on étala le contenu des
+paniers. Il y avait, comme à toutes les chasses, un pâté de volaille, un
+jambon, des oeufs, du fromage, des marmelades, des confitures, un gros
+baba, une énorme brioche et quelques bouteilles de vieux vin. Tous
+les chasseurs, jeunes et vieux, avaient grand appétit, et mangèrent à
+effrayer les passants. Pourtant la grand'mère avait si largement pourvu
+aux faims les plus voraces, que la moitié des provisions restèrent aux
+gardes et aux gens de la ferme. Les chiens avaient la soupe pour apaiser
+leur faim, et l'eau de la mare pour se désaltérer.
+
+--Vous n'avez donc pas été heureux, enfants? dit le papa d'Auguste.
+Cadichon ne marchait pas comme un âne trop chargé.
+
+_Auguste:_--Ce n'est pas étonnant, papa nous n'avions pas de chiens;
+vous les aviez tous.
+
+_Le père:_--Ah! tu crois qu'un, deux, trois chiens vous auraient fait
+tuer des perdreaux qui vous passaient sous le nez.
+
+_Auguste:_--Ils ne les auraient pas fait tuer, papa, mais ils auraient
+cherché et rapporté ceux que nous avons tués, et alors...
+
+_Le père_, interrompant d'un air surpris:--Ceux que vous avez tués! Vous
+croyez avoir tué des perdreaux?
+
+_Auguste:_--Certainement, papa; seulement, comme nous ne les voyions pas
+tomber, nous ne pouvions pas les ramasser.
+
+_Le père_, de même:--Et tu crois que, s'il en était tombé, vous ne les
+auriez pas vus?
+
+_Auguste:_--Non, car nous n'avons pas d'aussi bons yeux que les chiens.
+
+Le père, les oncles, les gardes même partirent d'un éclat de rire qui
+rendit les enfants rouges de colère.
+
+--Ecoutez, dit enfin le papa de Pierre et de Henri, puisque c'est faute
+de chiens que votre gibier a été perdu, vous allez avoir chacun le vôtre
+quand nous nous remettrons en chasse.
+
+_Pierre:_--Mais les chiens ne voudront pas nous suivre, papa ils ne nous
+connaissent pas autant que vous.
+
+_Le père:_--Pour les obliger à vous suivre, nous vous donnerons les deux
+gardes, et nous ne partirons qu'une demi-heure après vous, afin que les
+chiens n'aient pas la tentation de nous rejoindre.
+
+_Pierre_, radieux:--Oh! merci, papa! à la bonne heure! avec les chiens,
+nous sommes bien sûrs de tuer autant que vous.
+
+Le déjeuner finissait, on était reposé, et les jeunes chasseurs étaient
+pressés de se remettre en chasse avec les chiens et les gardes.
+
+--Nous allons avoir l'air de vrais chasseurs, dirent-ils d'un air
+satisfait.
+
+Les voilà partis encore une fois, et moi suivant comme avant le
+déjeuner, mais toujours de loin. Les papas avaient dit aux gardes de
+marcher près des enfants, et d'empêcher toute imprudence. Les perdrix
+partaient de tous côtés comme le matin, les jeunes gens tiraient comme
+le matin, et ne tuaient rien comme le matin. Pourtant les chiens
+faisaient bien leur office; ils quêtaient, ils arrêtaient, seulement
+ils ne rapportaient pas, puisqu'il n'y avait rien à rapporter. Enfin,
+Auguste, impatienté de tirer sans tuer, voit un des chiens en arrêt; il
+croit qu'en tirant avant que la perdrix parte, il tuera plus facilement.
+Il vise, il tire, ... le chien tombe en se débattant et en poussant un
+cri de douleur.
+
+--Corbleu! c'est notre meilleur chien! s'écria le garde en s'élançant
+vers lui.
+
+Quand il arriva, le chien expirait. Le coup l'avait frappé à la tête; il
+était sans mouvement et sans vie.
+
+--Voilà un beau coup que vous avez fait là, monsieur Auguste! dit le
+garde en laissant retomber le pauvre animal. Je crois bien que voilà la
+chasse finie.
+
+Auguste restait immobile et consterné; Pierre et Henri étaient très émus
+de la mort du chien, le garde concentrait sa colère et le regardait sans
+mot dire.
+
+J'approchai pour voir quelle était la malheureuse victime de la
+maladresse et de l'amour-propre d'Auguste. Quelle ne fut pas ma douleur
+en reconnaissant Médor, mon ami, mon meilleur ami! Et quels ne furent
+pas mon horreur et mon chagrin quand je vis le garde relever Médor, et
+le poser dans un des paniers que je portais sur mon dos! Voilà donc le
+gibier que j'étais condamné à rapporter! Médor, mon ami, tué par un
+mauvais garçon maladroit et orgueilleux.
+
+Nous retournâmes du côté de la ferme, les enfants ne parlant pas, le
+garde laissant échapper de temps à autre un juron furieux, et moi ne
+trouvant de consolation que dans la réprimande sévère et l'humiliation
+que le meurtrier aurait à subir.
+
+En arrivant à la ferme, nous y trouvâmes encore les chasseurs, qui,
+n'ayant plus de chiens, préféraient se reposer et attendre le retour des
+enfants.
+
+--Déjà! s'écrièrent-ils en nous voyant revenir.
+
+_Le papa de Pierre:_--Je crois, en vérité, qu'ils ont tué une grosse
+pièce. Cadichon marche comme s'il était chargé, et un des paniers penche
+comme s'il contenait quelque chose de lourd.
+
+Ils se levèrent et vinrent à nous. Les enfants restaient en arrière;
+leur mine confuse frappa ces messieurs.
+
+_Le père d'Auguste_, riant:--Ils n'ont pas l'air de triomphateurs!
+
+_Le papa de Pierre_, riant:--Ils ont peut-être tué un veau ou un mouton
+qu'ils ont pris pour un lapin.
+
+Le garde approcha.
+
+_Le papa:_--Qu'y a-t-il donc, Michaud? Tu as l'air aussi penaud que les
+chasseurs.
+
+--C'est qu'il y a de quoi, m'sieur, répondit le garde. Nous rapportons
+un triste gibier.
+
+_Le papa_, riant:--Qu'est-ce donc? Un mouton, un veau, un ânon?
+
+_Le garde:_--Ah! m'sieur, il n'a a pas de quoi rire, allez! C'est votre
+chien Médor, le meilleur de la bande, que M. Auguste a tué, le prenant
+pour une perdrix.
+
+_Le papa:_--Médor! le maladroit! Si jamais il revient chasser ici!...
+
+--Approchez, Auguste, lui dit son père. Voilà donc où vous ont mené
+votre sot orgueil et votre ridicule présomption! Faites vos adieux à vos
+amis, monsieur; vous allez retourner sur l'heure à la maison, et vous
+porterez votre fusil dans ma chambre pour n'y plus toucher, jusqu'à ce
+que vous ayez pris de la raison et de la modestie.
+
+--Mais papa, répondit Auguste d'un air dégagé, je ne sais pas pourquoi
+vous êtres si fâché. Il arrive très souvent qu'on tue des chiens, à la
+chasse.
+
+--Des chiens!... On tue des chiens! s'écria le père stupéfait. En
+vérité, c'est trop fort... Où avez-vous pris ces belles notions de
+chasse, monsieur.
+
+--Mais, papa, dit Auguste toujours du même air dégagé, tout le monde
+sait qu'il arrive très souvent aux grands chasseurs de tuer des chiens.
+
+--Mes chers amis, dit le père en se retournant vers ces messieurs,
+veuillez m'excuser de vous avoir amené un garçon malapris comme Auguste.
+Je ne croyais pas qu'il fût capable de tant d'impudence et de sottise.
+
+Puis, se retournant vers son fils:
+
+--Vous avez entendu mes ordres, monsieur, allez.
+
+_Auguste:_--Mais, papa.
+
+_Le père_, d'une voix sévère:--Silence! vous dis-je. Pas un mot, si vous
+ne voulez faire connaissance avec la baguette de mon fusil.
+
+Auguste baissa la tête et se retira tout confus.
+
+«Vous voyez, mes enfants, dit le papa de Pierre et de Henri, où mène la
+présomption, c'est-à-dire la croyance d'un mérite qu'on n'a pas. Ce
+qui arrive à Auguste aurait pu vous arriver aussi. Vous vous êtes tous
+figuré que rien n'était plus facile que de bien tirer, qu'il suffisait
+de vouloir pour tuer; voyez le résultat, vous avez été tous trois
+ridicules dès ce matin; vous avez méprisé nos conseils et notre
+expérience; et enfin vous êtes tous trois la cause de la mort de mon
+pauvre Médor. Je vois, d'après cela, que vous êtes trop jeunes pour
+chasser. Dans un an ou deux nous verrons. Jusque-là retournez à vos
+jardins et à vos amusements d'enfants. Tout le monde s'en trouvera
+mieux.»
+
+Pierre et Henri baissèrent la tête sans répondre. On rentra tristement à
+la maison; les enfants voulurent enterrer eux-mêmes dans le jardin mon
+malheureux ami, dont je vais vous raconter l'histoire. Vous verrez
+pourquoi je l'aimais tant.
+
+
+
+XVI
+
+MEDOR
+
+Je connaissais Médor depuis longtemps; j'étais jeune, et il était plus
+jeune encore quand nous nous sommes connus et aimés. Je vivais alors
+misérablement chez ces méchants fermiers qui m'avaient acheté à un
+marchand d'ânes, et de chez lesquels je m'étais sauvé avec tant
+d'habileté. J'étais maigre, car je souffrais sans cesse de la faim.
+Médor, qu'on leur avait donné comme chien de garde, et qui s'est trouvé
+être un superbe et excellent chien de chasse, était moins malheureux que
+moi; il amusait les enfants qui lui donnaient du pain et des restes de
+laitage; de plus, il m'a avoué que lorsqu'il pouvait se glisser à la
+laiterie avec la maîtresse ou la servante, il trouvait toujours moyen
+d'attraper quelques gorgées de lait ou de crème, et de saisir les petits
+morceaux de beurre qui sautaient de la baratte pendant qu'on le faisait.
+Médor était bon; ma maigreur et ma faiblesse lui firent pitié; un jour
+il m'apporta un morceau de pain, et me le présenta d'un air triomphant.
+
+--Mange, mon pauvre ami, me dit-il, dans son langage; j'ai assez du pain
+qu'on me donne pour me nourrir, et toi, tu n'as que des chardons et de
+mauvaises herbes en quantité à peine suffisante pour te faire vivre.
+
+--Bon Médor, lui répondis-je, tu te prives pour moi, j'en suis certain.
+Je ne souffre pas autant que tu le penses; je suis habitué à peu manger,
+à peu dormir, à beaucoup travailler et à être battu.
+
+--Je n'ai pas faim. Prouve-moi ton amitié en acceptant mon petit
+présent. C'est bien peu de chose, mais je te l'offre avec plaisir, et si
+tu me refusais, j'en aurais du chagrin.
+
+--Alors j'accepte, mon bon Médor, lui répondis-je, parce que je t'aime;
+et je t'avoue que ce pain me fera grand bien, car j'ai faim.
+
+Et je mangeai le pain du bon Médor, qui regardait avec joie
+l'empressement avec lequel je broyais et j'avalais. Je me sentis tout
+remonté par ce repas inaccoutumé; je le dis à Médor, croyant par là lui
+mieux témoigner ma reconnaissance; il en résulta que tous les jours il
+m'apportait le plus gros morceau de ceux qu'on lui donnait. Le soir,
+il venait se coucher près de moi sous l'arbre ou le buisson que je
+choisissais pour passer ma nuit; nous causions alors sans parler. Nous
+autres animaux, nous ne prononçons pas des paroles comme les hommes,
+mais nous nous comprenons par des clignements d'yeux, des mouvements de
+tête, d'oreilles, de la queue, et nous causons entre nous tout comme les
+hommes.
+
+Un soir, je le vis arriver triste et abattu.
+
+--Mon ami, me dit-il, je crains de ne plus pouvoir à l'avenir t'apporter
+une partie de mon pain; les maîtres ont décidé que j'étais assez grand
+pour être attaché toute la journée, qu'on ne me lâcherait qu'à la nuit.
+De plus, la maîtresse a grondé les enfants de ce qu'ils me donnaient
+trop de pain; elle leur a défendu de me rien donner à l'avenir, parce
+qu'elle voulait me nourrir elle-même, et peu, pour me rendre bon chien
+de garde.
+
+--Mon bon Médor, lui dis-je, si c'est le pain que tu m'apportes qui te
+tourmente, rassure-toi, je n'en ai plus besoin; j'ai découvert ce matin
+un trou dans le mur du hangar à foin; j'en ai déjà tiré un peu, et je
+pourrai facilement en manger tous les jours.
+
+--En vérité! s'écria Médor, je suis heureux de ce que tu me dis; mais
+j'avais pourtant un grand plaisir à partager mon pain avec toi. Et puis,
+être attaché tout le jour, ne plus venir te voir, c'est triste.
+
+Nous causâmes encore quelque temps, il me quitta fort tard.
+
+--J'aurai le temps de dormir le jour, disait-il; et toi tu n'as pas
+grand'chose à faire dans cette saison-ci.
+
+Toute la journée du lendemain se passa en effet sans que je visse mon
+pauvre ami. Vers le soir, je l'attendais avec impatience, lorsque
+j'entendis ses cris. Je courus près de la haie; je vis la méchante
+fermière qui le tenait par la peau du cou, pendant que Jules le frappait
+avec le fouet du charretier. Je m'élançai au travers de la haie par une
+brèche mal fermée; je me jetai sur Jules, et je le mordis au bras de
+façon à lui faire tomber le fouet des mains. La fermière lâcha Médor,
+qui se sauva, c'est ce que je voulais; je lâchai aussi le bras de Jules,
+et j'allais retourner dans mon enclos, lorsque je me sentis saisir par
+les oreilles; c'était la fermière, qui dans sa colère, criait à Jules:
+
+--Donne-moi le grand fouet, que je corrige ce mauvais animal! Jamais
+plus méchant âne n'a été vu en ce monde. Donne donc, ou claque-le
+toi-même.
+
+--Je ne peux remuer le bras, dit Jules en pleurant; il est tout
+engourdi.
+
+La fermière saisit le fouet tombé à terre, et courut à moi pour venger
+son méchant garçon. Je n'eus pas la sottise de l'attendre comme vous
+pouvez bien penser. Je fis un saut et m'éloignai quand elle fut près de
+m'atteindre; elle continua à me poursuivre et moi à me sauver, ayant
+grand soin de me tenir hors de la portée du fouet. Je m'amusai beaucoup
+à cette course; je voyais la colère de ma maîtresse augmenter à mesure
+qu'elle se fatiguait; je la faisais courir et suer sans me donner de
+mal, la méchante femme était en nage, était rendue, sans avoir eu le
+plaisir de m'attraper seulement du bout de son fouet. Mon ami était
+suffisamment vengé quand la promenade fut terminée. Je le cherchai des
+yeux, car je l'avais vu courir du côté de mon enclos; mais il attendait,
+pour se montrer, le départ de sa cruelle maîtresse.
+
+--Misérable! scélérat! cria l'enragée fermière en se retirant; tu me le
+payeras quand tu seras sous le bât.
+
+Je restai seul. J'appelai; Médor sortit timidement la tête du fossé où
+il était caché; je courus à lui.
+
+--Viens! lui dis-je. Elle est partie. Qu'as-tu fait? Pourquoi te
+faisait-elle battre par Jules?
+
+--Parce que j'avais un morceau de pain qu'un des enfants avait posé par
+terre: elle m'a vu, s'est élancée sur moi, a appelé Jules, et lui a
+ordonné de me battre sans pitié.
+
+--Est-ce que personne n'a cherché à te défendre?
+
+--Me défendre! Ah oui! vraiment! ils ont tous crié: «C'est bien fait!
+c'est bien fait! Fouette-le, Jules, pour qu'il recommence pas.--Soyez
+tranquilles, répondit Jules, je n'irai pas de main-morte; vous allez
+voir comme je vais le faire chanter.» Et à mon premier cri, ils ont tous
+battu des mains et crié: «Bravo! Encore, encore!»
+
+--Méchants petits drôles! m'écriai-je. Mais pourquoi as-tu pris ce
+morceau de pain, Médor? Est-ce qu'on ne t'avait pas donné ton souper?
+
+--Si fait, si fait. J'avais mangé; mais le pain de ma soupe était si
+émietté, que je n'ai pu en rien retirer pour toi, et si j'avais pu
+emporter ce gros morceau que les enfants avaient fait tomber, tu aurais
+eu un bon régal.
+
+--Mon pauvre Médor, c'est pour moi que tu as été battu!... Merci, mon
+ami, merci; je n'oublierai jamais ton amitié, ta bonté!... Mais ne
+recommence pas, je t'en supplie; crois-tu que ce pain m'eût fait
+plaisir, si j'avais su ce qu'il devait te faire souffrir? J'aimerais
+cent fois mieux ne vivre que de chardons, et te savoir bien traité et
+heureux.
+
+Nous causâmes longtemps encore, et je fis promettre à Médor de ne plus
+se mettre, à cause de moi, dans le cas d'être battu; je lui promis aussi
+de faire toutes sortes de tours à tous les gens de la ferme, et je tins
+parole. Un jour, je jetai dans un fossé plein d'eau Jules et sa soeur,
+et je me sauvai, les laissant barboter et se débattre. Un autre jour, je
+poursuivis le petit de trois ans comme si j'avais voulu le mordre; il
+criait et courait avec une terreur qui me réjouissait. Une autre fois,
+je fis semblant d'être pris de coliques, et je me roulai sur la grande
+route avec une charge d'oeufs sur le dos; tous les oeufs furent écrasés;
+la fermière, quoique furieuse, n'osait pas me frapper; elle me croyait
+réellement malade; elle pensa que j'allais mourir; que l'argent que je
+leur avais coûté serait perdu, et, au lieu de me battre, elle me ramena
+et me donna du foin et du son. Je n'ai jamais fait un meilleur tour de
+ma vie, et le soir, en le racontant à Médor, nous nous pâmions de rire.
+Une autre fois, je vis tout leur linge étalé sur la haie pour sécher.
+Je pris toutes les pièces l'une après l'autre avec mes dents, et je les
+jetai dans le jus du fumier. Personne ne m'avait vu faire; quand la
+maîtresse ne trouva plus son linge, et qu'après l'avoir cherché partout,
+elle le trouva dans le jus du fumier, elle se mit dans une épouvantable
+colère; elle battit la servante, qui battit les enfants, qui battirent
+les chats, les chiens, les veaux, les moutons. C'était un vacarme
+charmant pour moi, car tous criaient, tous juraient, tous étaient
+furieux. Ce fut encore une soirée bien gaie que nous passâmes, Médor et
+moi.
+
+En réfléchissant depuis à toutes ces méchancetés, je me les suis
+sincèrement reprochées, car je me vengeais sur des innocents des fautes
+des coupables. Médor me blâmait quelquefois, et me conseillait d'être
+meilleur et plus indulgent; mais je ne l'écoutais pas, je devenais de
+plus en plus méchant; j'en ai été bien puni, comme on le verra plus
+tard.
+
+Un jour, jour de tristesse et de deuil, un monsieur qui passait vit
+Médor, l'appela, le caressa; puis il alla parler au fermier, et le lui
+acheta pour cent francs. Le fermier, qui croyait avoir un chien de peu
+de valeur, était enchanté; mon pauvre ami fut immédiatement attaché avec
+un bout de corde, et emmené par son nouveau maître; il me regarda d'un
+air douloureux; je courus de tous côtés pour chercher un passage dans la
+haie, les brèches étaient bouchées; je n'eus même pas la consolation
+de recevoir les adieux de mon cher Médor. Depuis ce jour je m'ennuyai
+mortellement; ce fut peu de temps après qu'eut lieu l'histoire du
+marché, et ma fuite dans la forêt de Saint-Evroult. Pendant les années
+qui ont suivi cette aventure, j'ai souvent, bien souvent pensé à mon
+ami, et j'ai bien désiré le retrouver; mais où le chercher? J'avais su
+que son nouveau maître n'habitait pas le pays, qu'il n'y était venu que
+pour voir un de ses amis.
+
+Quand je fus amené chez votre grand'mère par mon petit Jacques, jugez de
+mon bonheur en voyant quelques temps après arriver, avec votre oncle et
+vos cousins Pierre et Henri, mon ami, mon cher Médor. Il fallait voir
+la surprise générale lorsqu'on vit Médor courir à moi, me faire mille
+caresses, et moi le suivre partout. On crut que c'était pour Médor la
+joie de se trouver à la campagne; pour moi, on pensa que j'étais
+bien aise d'avoir un compagnon de promenade. Si l'on avait pu nous
+comprendre, deviner nos longues conversations, on aurait compris ce qui
+nous attirait l'un vers l'autre.
+
+Médor fut heureux de tout ce que je lui racontais de ma vie calme et
+heureuse, de la bonté de mes maîtres, de ma bonne et même glorieuse
+réputation dans le pays; il gémit avec moi au récit de mes tristes
+aventures; il rit, tout en me blâmant, des tours que j'avais joués au
+fermier qui m'avait acheté du père Georget; il frémit d'orgueil au récit
+de mon triomphe dans la course d'ânes; il gémit de l'ingratitude des
+parents de la pauvre Pauline, et il versa quelques larmes sur le triste
+sort de cette malheureuse enfant.
+
+
+
+XVII
+
+LES ENFANTS DE L'ECOLE
+
+Médor s'était écarté un jour de la maison où il était né, et où il
+vivait assez heureux; il poursuivait un chat qui lui avait enlevé un
+morceau de viande donnée par le cuisinier. On la trouvait trop avancée;
+Médor, qui n'était pas si délicat, l'avait saisie et posée près de sa
+niche, lorsque le chat, caché à côté, s'élança dessus et l'emporta. Mon
+ami ne faisait pas souvent d'aussi friands repas; il courut à toutes
+jambes après le voleur et, l'aurait bientôt attrapé, si le méchant chat
+n'avait imaginé de grimper sur un arbre. Médor ne pouvait le suivre si
+haut; il fut donc obligé de regarder le fripon dévorer sous ses yeux
+l'excellent morceau qu'il avait dérobé. Justement irrité d'une semblable
+effronterie, il resta au pied de l'arbre, aboyant, grondant, et faisant
+mille reproches. Ses aboiements attirèrent des enfants qui sortaient de
+l'école; ils se joignirent à Médor pour injurier le chat; ils finirent
+même par ramasser des pierres et lui en jeter; c'était une véritable
+grêle. Le chat se sauva au haut de l'arbre, se cacha dans les endroits
+les plus touffus: ce qui n'empêcha pas les méchants garçons de continuer
+leur jeu et de faire des hourras de joie chaque fois qu'un miaulement
+plaintif leur apprenait que le chat avait été touché et blessé.
+
+Médor commençait à s'ennuyer de ce jeu; les miaulements douloureux du
+chat avaient fait passer sa colère, et il craignait que les enfants ne
+fussent trop cruels. Il se mit donc à aboyer contre eux et à les tirer
+par leurs blouses; ils n'en continuèrent pas moins à lancer des pierres;
+seulement, ils en jetèrent aussi quelques-unes à mon pauvre ami. Enfin
+un cri rauque et horrible, suivi d'un craquement dans les branches,
+annonça qu'ils avaient réussi, que le chat était grièvement blessé, et
+qu'il tombait de l'arbre. Une minute après, il était par terre, non
+seulement blessé, mais raide mort; il avait eu la tête brisée par une
+pierre. Les méchants enfants se réjouirent de leur succès, au lieu de
+pleurer sur leur cruauté et sur les souffrances qu'ils avaient fait
+endurer à ce pauvre animal. Médor regardait son ennemi d'un air
+compatissant, et les garçons d'un air de reproche; il allait retourner à
+la maison, lorsqu'un des enfants s'écria:
+
+--Faisons-lui prendre un bain dans la rivière, ce sera très amusant.
+
+--Bien dit, bien imaginé! s'écrièrent les autres. Attrape-le, Frédéric;
+le voilà qui se sauve.
+
+Et voilà Médor poursuivi par ces méchants vauriens, eux et lui courant à
+toutes jambes; ils étaient malheureusement une douzaine, qui s'étaient
+espacés, ce qui l'obligeait à toujours courir droit devant lui, car
+aussitôt qu'il cherchait à leur échapper à droite ou à gauche, tous
+l'entouraient, et il retardait ainsi sa fuite au lieu de l'accélérer. Il
+était bien jeune alors, il n'avait que quatre mois; il ne pouvait courir
+vite ni longtemps; il finit donc par être pris. L'un le saisit par la
+queue, l'autre par la patte, d'autres par le cou, les oreilles, le dos,
+le ventre; ils le tiraient chacun de leur côté, et s'amusaient de ses
+cris. Enfin, ils lui attachèrent au cou une ficelle qui le serrait à
+l'étrangler, le tirèrent après eux, et le firent avancer avec force
+coups de pied; ils arrivèrent ainsi jusqu'à la rivière; l'un deux allait
+l'y jeter après avoir défait la ficelle; mais le plus grand s'écria:
+
+--Attends, donne-moi la ficelle, attachons-lui deux vessies au cou pour
+le faire nager, nous le pousserons jusqu'à l'usine, et nous le ferons
+passer sous la roue.
+
+Le pauvre Médor se débattait vainement; que pouvait-il faire contre une
+douzaine de gamins dont les plus jeunes avaient pour le moins dix ans?
+André, le plus méchant de la bande, lui attacha les deux vessies autour
+du cou, et le lança au beau milieu de la petite rivière. Mon malheureux
+ami, poussé par le courant plus encore que par les perches que tenaient
+ses bourreaux, était à moitié noyé et à moitié étranglé par la ficelle
+que l'eau avait resserrée. Il arriva ainsi jusqu'à l'endroit où l'eau
+se précipitait avec violence sous la roue de l'usine. Une fois sous la
+roue, il devait nécessairement y être broyé.
+
+Les ouvriers revenaient de dîner, et s'apprêtaient à lever la pale qui
+retenait l'eau. Celui qui devait la lever aperçut Médor, et s'adressa
+aux méchants enfants qui attendaient en riant que la pale, une fois
+levée, laissât passer Médor, et que l'eau l'entraînât sous la roue.
+
+--Encore un de vos méchants tours, mauvais garnements. Eh! les amis, à
+moi! Venez corriger ces gamins qui s'amusent à noyer un pauvre chien.
+
+Ses camarades accoururent, et, pendant qu'il sauvait Médor en lui
+tendant une planche, sur laquelle il monta, les autres firent la chasse
+à ses tourmenteurs, les attrapèrent tous, et les fouettèrent, les
+uns avec des cordes, les autres avec des fouets, d'autres avec des
+baguettes. Ils criaient tous à qui mieux mieux; les ouvriers n'en
+tapaient que plus fort. Enfin, ils les laissèrent aller, et la bande
+partit, criant, hurlant et se frottant les reins.
+
+Le sauveur de Médor avait coupé la ficelle qui l'étranglait; il l'avait
+couché au soleil sur du foin; Médor fut bientôt sec et prêt à retourner
+à la maison. Le forgeron l'y ramena, mais on lui dit qu'il pouvait bien
+le garder, qu'on avait déjà trop de chiens, et qu'on jetterait celui-là
+à l'eau avec une pierre au cou s'il ne voulait pas l'emmener. C'était un
+brave homme; il eut pitié de Médor et le ramena chez lui. Quand sa femme
+vit le chien, elle jeta les hauts cris, disant que son mari la ruinait,
+qu'elle n'avait pas de quoi nourrir un animal propre à rien, qu'il
+faudrait encore payer l'impôt sur les chiens.
+
+Enfin, elle cria et se plaignit si haut, que le mari, pour avoir la
+paix, se débarrassa de Médor, en le donnant au méchant fermier chez
+lequel je vivais déjà, et qui avait besoin d'un chien de garde.
+
+Voilà comment Médor et moi nous nous sommes connus, et voilà pourquoi
+nous nous sommes aimés.
+
+
+
+XVIII
+
+LE BAPTEME
+
+Pierre et Camille devaient être parrain et marraine d'un enfant qui
+venait de naître, et dont la mère avait été bonne de Camille.
+
+Camille voulait qu'on donnât son nom à sa filleule.
+
+--Pas du tout, dit Pierre; puisque je suis le parrain, j'ai droit de lui
+donner un nom, et je veux l'appeler Pierrette.
+
+_Camille_:--Pierrette! mais c'est un affreux nom! Pas du tout. Je ne
+veux pas qu'elle s'appelle Pierrette. Elle s'appellera Camille; je suis
+la marraine, et j'ai le droit de l'appeler comme moi.
+
+_Pierre_:--Non; c'est le parrain qui a le plus de droits, et je
+l'appellerai Pierrette.
+
+_Camille_:--Si tu l'appelles Pierrette, je ne veux pas être marraine.
+
+_Pierre_:--Si tu l'appelles Camille, je ne veux pas être parrain.
+
+_Camille_:--Eh bien! faites comme vous voulez; je demanderai à papa
+d'être parrain à votre place.
+
+_Pierre_:--Et moi, mademoiselle, je demanderai à maman d'être marraine à
+votre place.
+
+_Camille_:--D'abord, je suis sûre que ma tante ne voudra pas qu'elle
+s'appelle Pierrette; c'est affreux et ridicule!
+
+_Pierre_:--Et moi je suis certain que mon oncle ne voudra pas qu'elle
+s'appelle Camille; c'est horrible et bête!
+
+_Camille_:--Et comment donc m'a-t-il appelée Camille, moi? Va lui dire
+que c'est un nom horrible et bête; va, mon bonhomme, et tu verras comme
+tu seras bien reçu.
+
+_Pierre_:--Enfin, tu diras ce que tu voudras, mais je dis que je ne
+serai pas parrain d'une Camille.
+
+--Papa, dit malicieusement Camille en courant à son père, voulez-vous
+être parrain avec moi de la petite Camille?
+
+_Le papa_:--Quelle Camille, chère Minette? je ne connais de Camille que
+toi.
+
+_Camille_:--C'est ma petite filleule, papa, que je veux appeler Camille
+quand on la baptisera aujourd'hui.
+
+_Le papa_:--Mais Pierre doit être parrain avec toi; on n'a jamais deux
+parrains.
+
+_Camille_:--Papa, Pierre ne veut plus l'être.
+
+_Le papa_:--Ne veut plus? Pourquoi ce caprice?
+
+_Camille_:--Parce qu'il trouve le nom de Camille horrible et bête, et
+qu'il veut l'appeler Pierrette.
+
+_Le papa_:--Pierrette! Mais c'est bien ce nom-là qui serait horrible et
+bête.
+
+_Camille_:--C'est ce que je lui ai dit, papa; il ne veut pas me croire.
+
+_Le papa_:--Ecoute, ma fille, tâche de t'entendre avec ton cousin. Mais,
+s'il persiste à ne vouloir être parrain qu'à la condition de l'appeler
+Pierrette, je le remplacerai très volontiers.
+
+Pendant cette conversation de Camille avec son papa, Pierre avait couru
+chez sa maman.
+
+--Maman, lui dit-il, voulez-vous remplacer Camille, et être marraine
+avec moi de la petite fille qu'on doit baptiser aujourd'hui?
+
+_La maman_:--Pourquoi donc remplacer Camille? La bonne demande que ce
+soit elle qui soit marraine.
+
+_Pierre_:--Maman, c'est parce qu'elle veut que la petite fille s'appelle
+Camille; je trouve ce nom très laid, et, comme je suis parrain, je veux
+qu'elle s'appelle Pierrette.
+
+_La maman_:--Pierrette! Mais c'est un affreux nom! Autant Pierre est
+joli, autant Pierrette est ridicule.
+
+_Pierre_:--Oh! maman, je vous en prie, laissez-moi l'appeler
+Pierrette.... D'abord, je ne veux pas qu'elle s'appelle Camille.
+
+_La maman_:--Mais, si aucun de vous ne veut céder, comment vous
+arrangerez-vous?
+
+_Pierre_:--Voilà pourquoi, maman, je viens vous demander de remplacer
+Camille pour appeler la petite Pierrette.
+
+_La maman_:--Mon pauvre Pierre, d'abord je te dirai franchement que je
+ne veux pas non plus de Pierrette, parce que c'est un nom ridicule. Et
+puis la mère de l'enfant a été bonne de Camille et non pas la tienne,
+et tu penses bien que c'est surtout Camille qu'elle veut avoir pour
+marraine de sa fille. Je crois même qu'elle sera contente que son enfant
+porte le nom de Camille.
+
+_Pierre_:--Alors je ne veux pas être parrain.
+
+Camille accourut au même instant.
+
+_Camille_:--Eh bien! Pierre, es-tu décidé? On va partir dans une heure;
+et il faut absolument un parrain.
+
+_Pierre_:--Je veux bien qu'elle ne s'appelle pas Pierrette, mais je ne
+veux pas qu'elle s'appelle Camille.
+
+_Camille_:--Puisque tu veux bien céder pour Pierrette, je veux bien
+aussi te céder pour Camille. Tiens, faisons une chose, demandons à ma
+bonne quel nom elle veut donner à sa fille!
+
+_Pierre_:--Tu as raison; va le lui demander.
+
+Camille repartit en courant; elle revint bientôt.
+
+--Pierre, Pierre, ma bonne veut que sa fille s'appelle Marie-Camille.
+
+_Pierre_:--Lui as-tu demandé s'il ne fallait pas l'appeler Pierrette,
+puisque je suis parrain?
+
+_Camille_:--Si, je le lui ai demandé: elle s'est mise à rire; maman a ri
+aussi: elles ont dit que c'était impossible, que Pierrette était trop
+laid.
+
+Pierre rougit un peu; pourtant comme il commençait lui-même à trouver
+Pierrette un nom ridicule, il ne dit rien et soupira.
+
+--Où sont les dragées? demanda-t-il.
+
+_Camille_:--Dans un grand panier qu'on emportera à l'église. On laissera
+ici les boîtes et les paquets. Tout est prêt; viens voir combien il y en
+a.
+
+Ils coururent à l'antichambre, où tout était préparé.
+
+_Pierre_:--Pour quoi faire tous ces centimes? Il y en a presque autant
+que de dragées.
+
+_Camille_:--C'est pour jeter aux enfants de l'école.
+
+_Pierre_:--Comment, aux enfants de l'école? Nous irons donc à l'école
+après le baptême?
+
+_Camille_:--Mais non: c'est pour jeter à la porte de l'église. Tous les
+enfants du village sont rassemblés, et on jette en l'air des poignées de
+dragées et de centimes; ils les attrapent et les ramassent par terre.
+
+_Pierre_:--Est-ce que tu as déjà vu jeter des dragées?
+
+_Camille_:--Non, jamais, mais on dit que c'est très amusant.
+
+_Pierre_:--Je crois que je n'aimerai pas cela; bien certainement ils se
+battent, ils se font mal. Et puis je n'aime pas qu'on jette les dragées
+aux enfants comme à des chiens.
+
+--Camille, Pierre, venez, voici l'enfant qui arrive; on va bientôt
+partir, s'écria Madeleine qui arrivait tout essoufflée.
+
+Tous partirent en courant pour aller au-devant de l'enfant.
+
+--Oh! que notre filleule est belle! dit Pierre.
+
+_Camille_:--Je crois bien! elle a une robe brodée tout autour, un bonnet
+de dentelle, un manteau doublé de soie rose.
+
+_Pierre_:--Est-ce toi qui as donné tout cela?
+
+_Camille_:--Oh non! Je n'avais pas assez d'argent; c'est maman qui a
+tout payé, excepté le bonnet, que j'ai acheté de mon argent.
+
+Tout le monde était prêt; quoiqu'il fît très beau temps, la calèche
+était attelée pour mener l'enfant avec sa nourrice, le parrain et la
+marraine. Camille et Pierre étaient fiers de se trouver, comme de
+grandes personnes, tout seuls dans la voiture. Ils partirent; moi,
+j'attendais, attelé à la petite voiture des enfants; Louis, Henriette
+et Elisabeth se mirent devant pour mener, et Henri grimpa derrière; les
+mamans, les papas et les bonnes étaient partis les uns après les autres
+pour se trouver près de nous en cas d'accident, mais ce n'était que par
+excès de prudence, car, avec moi, ils savaient qu'il n'y avait rien à
+craindre.
+
+Je partis au galop, malgré la charge que je traînais; mon amour-propre
+me poussait à atteindre et même à dépasser la calèche. J'allais comme le
+vent; les enfants étaient enchantés.
+
+--Bravo! criaient-ils. Courage, Cadichon! Encore un temps de galop! Vive
+Cadichon, le roi des ânes.
+
+Ils battaient des mains, ils applaudissaient.
+
+--Bravo! criaient les personnages que je dépassais sur la route. En
+voilà-t-il un âne! Il court tout comme un cheval. Allons, hardi, bonne
+chance et pas de culbute!
+
+Les papas et les mamans, qui étaient échelonnés le long du chemin,
+n'étaient pas très rassurés; ils voulurent me faire ralentir, mais je
+ne les écoutai pas, et je n'en galopai que mieux. Je ne tardai pas à
+rattraper la calèche; je passai triomphalement devant les chevaux, qui
+me regardaient avec surprise. Se trouvant humiliés, eux qui étaient
+partis avant, d'être dépassés par un âne, ils voulurent aussi se mettre
+au galop; mais le cocher les retint, et ils furent obligés de ralentir
+leur pas, tandis que j'allongeais le mien.
+
+Quand la calèche arrêta à la porte de l'église, tous mes petits maîtres
+et maîtresses étaient déjà descendus de voiture, et moi, je m'étais
+rangé le long d'une haie pour avoir de l'ombre; j'avais chaud, j'étais
+essoufflé.
+
+A mesure que les parents arrivaient, ils admiraient ma vitesse, et ils
+faisaient compliment aux enfants sur leur équipage.
+
+Le fait est que nous faisions un bon effet, ma voiture et moi. J'étais
+bien brossé, et bien peigné; mon harnais étais ciré, verni; il était
+semé de pompons rouges; on m'avait mis des dahlias panachés rouge et
+blanc au-dessus des oreilles. La voiture était brossée, vernie. Nous
+avions très bon air.
+
+J'entendis par la fenêtre ouverte la cérémonie du baptême; l'enfant cria
+comme si on l'égorgeait. Camille et Pierre, un peu embarrassés de leurs
+grandeurs, s'embrouillèrent en disant le _Credo_; le curé fut obligé
+de les souffler. Je jetai un cou d'oeil à la fenêtre: je vis la pauvre
+marraine et le malheureux parrain rouges comme des cerises, et les
+larmes dans les yeux. Pourtant, ce qui leur arrivait était bien naturel,
+et arrive à bien des grandes personnes.
+
+Quand la petite Marie-Camille fut baptisée, on sortit de l'église pour
+jeter aux enfants, qui attendaient à la porte, les dragées et les
+centimes. Aussitôt que le parrain et la marraine parurent, les enfants
+crièrent tous ensemble: «Vive le parrain! vive la marraine!»
+
+Le panier de dragées était prêt; on l'apporta à Camille, pendant qu'on
+donnait à Pierre le panier de centimes. Camille prit une poignée et
+la fit retomber en pluie sur les enfants; là commença une véritable
+bataille, une vraie scène de chiens affamés. Les enfants se disputaient
+les dragées et les centimes: tous se précipitaient vers le même point;
+ils s'arrachaient les cheveux; ils se battaient, ils se roulaient par
+terre, ils se disputaient chaque dragée et chaque centime. Il y en eut
+la moitié de perdus, foulés aux pieds, disparus dans l'herbe. Pierre ne
+riait pas; Camille, qui avait ri aux premières poignées, ne riait plus,
+elle voyait que les batailles étaient sérieuses, que plusieurs enfants
+pleuraient, que d'autres avaient la figure égratignée.
+
+Quand ils furent remontés en voiture:
+
+--Tu avais raison, Pierre, dit-elle; la prochaine fois que je serai
+marraine, je donnerai les dragées à tous les enfants, mais je ne les
+jetterai pas.
+
+--Ni moi les centimes, dit Pierre, je les donnerai comme toi.
+
+La voiture partit; je n'entendis pas la suite de leur conversation.
+
+Les miens remontèrent dans mon équipage. Mais, cette fois, les papas et
+les mamans voulurent nous accompagner.
+
+--Cadichon a produit son effet, dit la maman de Camille; il peut revenir
+plus sagement, ce qui nous permettra de faire la route avec vous.
+
+--Maman, dit Madeleine, est-ce que vous aimez cet usage de jeter aux
+enfants des dragées et des centimes?
+
+_La maman_:--Non, ma chère enfant, je trouve cela ignoble: les enfants
+deviennent semblables à des chiens qui se battent pour un os. Si jamais
+je suis marraine dans ce pays-ci, je ferai donner des dragées, et je
+ferai porter aux pauvres l'argent qu'on dépense en centimes, perdus en
+grande partie.
+
+_Madeleine_:--Vous avez bien raison, maman; tâchez, je vous en prie, que
+je sois aussi marraine pour faire comme vous dites.
+
+_La maman, souriant_:--Pour être marraine, il faut avoir un enfant à
+baptiser, et je n'en connais pas.
+
+_Madeleine_:--C'est ennuyeux! J'aurais été marraine avec Henri. Comment
+nommeras-tu ton filleul, Henri?
+
+_Henri_:--Henri, comme de raison; et toi?
+
+_Madeleine_:--Je l'appellerai Madelon.
+
+_Henri_:--Quelle horreur! Madelon! D'abord ce n'est pas un nom.
+
+_Madeleine_:--C'est un nom tout comme Pierrette.
+
+_Henri_:--Pierrette est plus joli; et puis, tu vois bien que Pierre a
+cédé.
+
+--Je pourrai bien céder aussi, dit Madeleine en riant: mais nous avons
+le temps d'y penser.
+
+Nous arrivions au château; chacun descendit de voiture et alla défaire
+sa belle toilette; on m'enleva aussi mes pompons, mes dahlias, et je
+revins brouter mon herbe pendant que les enfants mangeaient leur goûter.
+
+
+
+XIX
+
+L'ANE SAVANT
+
+Un jour, je vis accourir les enfants dans le pré où je mangeais
+paisiblement, tout près du château. Louis et Jacques jouaient auprès de
+moi, et s'amusaient à monter lestement sur mon dos; ils croyaient être
+agiles comme des faiseurs de tours, et ils étaient, je dois l'avouer, un
+peu patauds, surtout le bon petit Jacques, gros, joufflu, plus trapu et
+plus petit que son cousin. Louis parvenait quelquefois, en s'accrochant
+à ma queue, à grimper (il disait s'élancer) sur mon dos; Jacques faisait
+des efforts prodigieux pour y arriver à son tour; mais le bon petit gros
+roulait, tombait, soufflait, et ne pouvait y arriver qu'avec l'aide de
+son cousin, un peu plus âgé que lui. Pour leur épargner une si grande
+fatigue, je m'étais placé près d'une petite butte de terre. Louis avait
+déjà montré son agilité; Jacques venait de se placer sans grand effort,
+lorsque nous entendîmes accourir la bande joyeuse. «Jacques, Louis,
+criaient-ils, nous allons bien nous amuser; nous allons à la foire
+après-demain, et nous verrons un âne savant.»
+
+_Jacques:_--Un âne savant? Qu'est-ce que c'est qu'un âne savant?
+
+_Elisabeth:_--C'est un âne qui fait toutes sortes de tours.
+
+_Jacques:_--Quels tours?
+
+_Madeleine:_--Des tours ..., mais des tours ..., des tours, enfin.
+
+_Jacques:_--Il n'en fera jamais comme Cadichon.
+
+_Henri:_--Bah! Cadichon! il est très bon et très intelligent pour un
+âne, mais il ne saurait pas faire ce que fera l'âne savant de la foire.
+
+_Camille:_--Je suis bien sûre que si on lui montrait, il le ferait.
+
+_Pierre:_--Voyons d'abord ce que fait cet âne savant, nous verrons après
+s'il est plus savant que Cadichon.
+
+_Camille:_--Pierre a raison, attendons jusqu'après la foire.
+
+_Elisabeth:_--Eh bien, qu'est-ce que nous ferons après la foire?
+
+--Nous nous disputerons, dit Madeleine en riant.
+
+Jacques et Louis gardaient le silence depuis qu'ils s'étaient dit
+quelques mots à l'oreille; ils laissèrent partir les enfants. Après
+s'être assurés qu'on ne pouvait les voir ni les entendre, ils se mirent
+à danser autour de moi en riant et chantant:
+
+ _Cadichon, Cadichon,
+ A la foire tu viendras;
+ L'âne savant tu verras;
+ Ce qu'il fait tu regarderas;
+ Puis, comme lui tu feras;
+ Tout le monde t'honorera;
+ Tout le monde t'applaudira,
+ Et nous serons fiers de toi.
+ Cadichon, Cadichon,
+ Je te prie, distingue-toi._
+
+--C'est très joli ce que nous chantons, dit Jacques en s'arrêtant tout à
+coup.
+
+_Louis:_--C'est que ce sont des vers, je crois bien que c'est joli!
+
+_Jacques:_--Des vers? Je croyais que c'était difficile de faire des
+vers.
+
+_Louis:_
+ Très facile,
+ Comme tu vois;
+ Pas difficile,
+ Comme tu crois.
+
+Vois-tu? en voilà encore.
+
+_Jacques:_--Courons le dire à mes cousines et cousins.
+
+_Louis:_--Non, non, s'ils entendaient nos vers, ils devineraient ce que
+nous voulons faire; il faudra les surprendre à la foire même.
+
+_Jacques:_--Mais crois-tu que papa et mon oncle voudront bien nous
+laisser emmener Cadichon à la foire?
+
+_Louis:_--Certainement, quand nous leur aurons dit en secret pourquoi
+nous voulons faire voir l'âne savant à Cadichon.
+
+_Jacques:_--Allons vite le leur demander.
+
+Les voilà courant tous deux vers la maison, les papas venaient justement
+au pré voir ce que faisaient les enfants. «Papa, papa! crièrent-ils,
+venez vite; nous avons quelque chose à vous demander».
+
+--Parlez, enfants, que voulez-vous?
+
+--Pas ici, papa, pas ici, dirent-ils d'un air mystérieux, chacun tirant
+son papa dans le pré.
+
+--Qu'y a-t-il donc? dit en riant le papa de Louis. Dans quelle
+conspiration voulez-vous nous entraîner?
+
+--Chut! papa, chut! dit Louis. Voilà ce que c'est. Vous savez
+qu'après-demain il y aura un âne savant à la foire?
+
+_Le papa de Louis_:--Non, je ne le savais pas; mais qu'avons-nous
+affaire d'ânes savants, nous qui avons Cadichon?
+
+_Louis:_--Voilà précisément ce que nous disons, papa, que Cadichon est
+plus savant qu'eux tous. Mes soeurs, mes cousines et cousins iront à la
+foire pour voir cet âne, et nous voudrions bien y mener Cadichon pour
+qu'il voie comment fait l'âne, et qu'il fasse de même.
+
+_Le papa de Jacques:_--Comment? vous mettriez Cadichon dans la foule à
+regarder l'âne?
+
+_Jacques:_--Oui, papa, au lieu d'aller en voiture, nous monterions
+Cadichon, et nous nous mettrions tout près du cercle où l'âne savant
+fera ses tours.
+
+_Le papa de Jacques:_--Je ne demande pas mieux, moi; mais je ne crois
+pas que Cadichon apprenne grand'chose en une seule leçon.
+
+_Jacques:_--N'est-ce pas, Cadichon, que tu sauras faire aussi bien que
+cet imbécile d'âne savant?
+
+En m'adressant cette question, Jacques me regardait d'un air si
+inquiet, que je me mis à braire pour le rassurer, tout en riant de son
+inquiétude.
+
+--Entendez-vous, papa? Cadichon dit oui, s'écria Jacques avec triomphe.
+
+Les deux papas se mirent à rire, embrassèrent chacun leurs gentils
+petits garçons, et s'en allèrent en promettant que j'irais à la foire et
+qu'ils y viendraient avec les enfants et avec moi.
+
+--Ah! me dis-je en moi-même, ils doutent de mon adresse! C'est étonnant
+que les enfants aient plus d'intelligence que les papas!
+
+Le jour de la foire arriva. Une heure avant le départ, on fit ma
+toilette bien à fond; on m'étrilla, on me brossa jusqu'à m'impatienter;
+on me mit une selle et une bride toutes neuves: Louis et Jacques
+demandèrent à partir un peu en avant, pour ne pas arriver en retard.
+
+--Pourquoi irez-vous en avant, demanda Henri, et comment irez-vous?
+
+_Louis_:--Nous irons sur Cadichon, et nous partons devant parce que nous
+n'irons pas vite.
+
+_Henri_:--Vous irez tous les deux seuls?
+
+_Jacques_:--Non, papa et mon oncle viennent avec nous.
+
+_Henri_:--Ce sera joliment ennuyeux de faire une lieue au pas.
+
+_Louis_:--Oh! nous ne nous ennuierons point avec nos papas.
+
+_Henri_:--J'aime encore mieux aller en voiture, nous serons arrivés bien
+avant vous.
+
+_Jacques_:--Non, puisque nous partirons longtemps avant vous.
+
+Comme ils finissaient de parler, on m'amena tout sellé et tout pomponné;
+les papas étaient prêts; ils placèrent les petits garçons sur mon dos,
+et je partis doucement, pour ne pas faire courir les pauvres papas.
+
+Une heure après, nous arrivions au champ de foire; il y avait déjà
+beaucoup de monde près du cercle indiqué par une corde, où l'âne savant
+devait montrer son savoir-faire. Les papas de mes petits amis les firent
+placer avec moi tout près de la corde. Mes autres maîtres et maîtresses
+nous rejoignirent bientôt et se placèrent près de nous.
+
+Un roulement de tambour annonça que mon savant confrère allait paraître.
+Tous les yeux étaient fixés sur la barrière; elle s'ouvrit enfin, et
+l'âne savant parut. Il était maigre, chétif; il avait l'air triste et
+malheureux. Son maître l'appela; il approcha sans empressement, et même
+avec un air de crainte; je vis d'après cela que le pauvre animal avait
+été bien battu pour apprendre ce qu'il savait.
+
+«Messieurs et mesdames, dit le maître, j'ai l'honneur de vous présenter
+MIRLIFLORE, le prince des ânes. Cet âne, messieurs, mesdames, n'est pas
+si âne que ses confrères; c'est un âne savant, plus savant que beaucoup
+d'entre vous: c'est l'âne par excellence, qui n'a pas son pareil.
+Allons, Mirliflore, montrez ce que vous savez faire; et d'abord saluez
+ces messieurs et ces dames comme un âne bien élevé.»
+
+J'étais orgueilleux, ce discours me mit en colère; je résolus de me
+venger avant la fin de la séance.
+
+Mirliflore avança de trois pas, et salua de la tête d'un air dolent.
+
+-Va Mirliflore, va porter ce bouquet à la plus jolie dame de la société.
+
+Je ris en voyant toutes les mains se tendre à moitié, et s'apprêter
+à recevoir le bouquet. Mirliflore fit le tour du cercle, et s'arrêta
+devant une grosse et laide femme, que j'ai su depuis être la femme du
+maître. Mirliflore y déposa ses fleurs.
+
+Ce manque de goût m'indigna; je sautai dans le cercle par-dessus la
+corde, à la grande surprise de l'assemblée; je saluai gracieusement
+devant, derrière, à droite, à gauche, je marchai d'un pas résolu vers la
+grosse femme, je lui arrachai le bouquet, et j'allai le déposer sur les
+genoux de Camille; je retournai à ma place aux applaudissements de toute
+l'assemblée. Chacun se demandait ce que signifiait cette apparition;
+quelques personnes crurent que c'étaient arrangé d'avance, et qu'il
+y avait deux ânes savants au lieu d'un; d'autres qui me voyaient en
+compagnie de mes petits maîtres, et qui me connaissaient, étaient ravis
+de mon intelligence.
+
+Le maître de Mirliflore semblait fort contrarié, Mirliflore paraissait
+indifférent à mon triomphe; je commençai à croire qu'il était réellement
+bête, ce qui est assez rare parmi nous autres ânes. Quand le silence fut
+rétabli, le maître appela de nouveau Mirliflore.
+
+«Venez, Mirliflore, faites voir à ces messieurs et dames qu'après avoir
+su distinguer la beauté, vous savez aussi reconnaître la sottise; prenez
+ce bonnet, et posez-le sur la tête du plus sot de l'assemblée.»
+
+Et il lui présenta un magnifique bonnet d'âne garni de sonnettes et de
+rubans de toutes couleurs. Mirliflore le prit entre ses dents, et se
+dirigea vers un gros garçon rouge, qui baissait d'avance la tête pour
+recevoir le bonnet. Il était facile de reconnaître, à sa ressemblance
+avec la grosse femme si faussement proclamée la plus belle de la
+société, que ce gros garçon était le fils et le compère du maître.
+
+«Voici, pensai-je, le moment de me venger des paroles insultantes de cet
+imbécile.»
+
+Et, avant qu'on eut songé à me retenir, je m'élançai encore dans
+l'arène, je courus à mon confrère, je lui arrachai le bonnet d'âne au
+moment où il le posait sur la tête du gros garçon, et, avant que le
+maître eût eu le temps de se reconnaître, je courus à lui, je mis mes
+pieds de devant sur ses épaules, et je voulus placer le bonnet sur sa
+tête. Il me repoussa avec violence, et il devint d'autant plus furieux,
+que les rires mêlés d'applaudissements se firent entendre de tous côtés.
+
+--Bravo! l'âne, criait-on; c'est lui qui est le vrai âne savant!
+
+Enhardi par les applaudissements de la foule, je fis un nouvel effort
+pour le coiffer du bonnet d'âne; à mesure qu'il reculait, j'avançais, et
+nous finîmes par une course ventre à terre, l'homme se sauvait à toutes
+jambes, moi courant après lui, ne pouvant parvenir à lui mettre le
+bonnet, et ne voulant pourtant pas lui faire de mal. Enfin j'eus
+l'adresse de sauter sur son dos en passant mes pieds de devant sur ses
+épaules, et, m'appuyant de tout mon poids sur lui, il tomba; je profitai
+de sa chute pour enfoncer le bonnet sur sa tête, et je l'enfonçai
+jusqu'au menton. Je me retirai immédiatement; l'homme se releva, mais
+n'y voyant pas clair, et se sentant étourdi de sa chute, il se mit à
+tourner, à sauter. Et moi, pour compléter la farce, je me mis à l'imiter
+d'une façon grotesque, à tourner, à sauter comme lui; j'interrompais
+parfois cette burlesque imitation en allant lui braire dans l'oreille,
+et puis je me mettais sur mes pieds de derrière, et je sautais comme
+lui, tantôt à côté, tantôt en face.
+
+Dépeindre les rires, les bravos, les trépignements joyeux de toute
+l'assemblée est impossible; jamais âne au monde n'eut un pareil succès,
+un pareil triomphe. Le cercle fut envahi par des milliers de personnes
+qui voulaient me toucher, me caresser, me voir de près. Ceux qui me
+connaissaient en étaient fiers; ils me nommaient à ceux qui ne me
+connaissaient pas; ils racontaient une foule d'histoires vraies et
+fausses dans lesquelles je jouais un rôle magnifique. Une fois,
+disait-on, j'avais éteint un incendie en faisant marcher une pompe tout
+seul; j'étais monté à un troisième étage, j'avais ouvert la porte de ma
+maîtresse, je l'avais saisie endormie sur son lit, et, comme les flammes
+avaient envahi tous les escaliers et fenêtres, je m'étais élancé du
+troisième étage, après avoir eu soin de placer ma maîtresse sur mon dos:
+ni elle ni moi, nous ne nous étions blessés, parce que l'ange gardien de
+ma maîtresse nous avait soutenus en l'air pour nous faire descendre
+à terre tout doucement. Une autre fois, j'avais tué à moi tout seul
+cinquante brigands en les étranglant les uns après les autres d'un seul
+coup de dent, de manière qu'aucun d'eux n'eût le temps de se réveiller
+et de donner l'alarme à ses camarades. J'avais été ensuite délivrer,
+dans les cavernes, cent cinquante prisonniers que ces voleurs avaient
+enchaînés pour les engraisser et les manger. Une autre fois, enfin,
+j'avais battu à la course les meilleurs chevaux du pays; j'avais fait en
+cinq heures vingt-cinq lieues sans m'arrêter.
+
+A mesure que ces nouvelles se répandaient, l'admiration augmentait; on
+se pressait, on s'étouffait autour de moi; les gendarmes furent obligés
+de faire écarter la foule. Heureusement que les parents de Louis, de
+Jacques et de tous mes autres maîtres avaient emmené les enfants dès
+que la foule s'était amassée autour de moi. J'eus beaucoup de peine à
+m'échapper, même avec le secours des gendarmes; on voulait me porter en
+triomphe. Je fus obligé, pour me soustraire à cet honneur, de donner
+par-ci par-là quelques coups de dents, et même de décocher quelques
+ruades; mais j'eus soin de ne blesser personne, c'était seulement pour
+faire peur et m'ouvrir un passage.
+
+Une fois débarrassé de la foule, je cherchai Louis et Jacques; je ne les
+aperçus d'aucun côté. Je ne voulais pourtant pas que mes chers petits
+maîtres revinssent à pied jusque chez eux. Sans perdre mon temps à les
+chercher, je courus à l'écurie où l'on mettait toujours nos chevaux
+et nos harnais. J'y entrai, je ne les y trouvai plus; on était parti.
+Alors, courant à toutes jambes sur la grand'route qui menait au château,
+je ne tardai pas à rattraper les voitures, dans lesquelles on avait
+entassé les enfants sur les parents; ils étaient une quinzaine dans les
+deux calèches.
+
+--Cadichon! voilà Cadichon! s'écrièrent tous les enfants quand ils
+m'aperçurent.
+
+On fit arrêter les voitures; Jacques et Louis demandèrent à descendre
+pour m'embrasser, me complimenter et revenir à pied; puis Jeanne et
+Henriette, puis Pierre et Henri, puis enfin Elisabeth, Madeleine et
+Camille.
+
+--Voyez-vous, disaient Louis et Jacques, que nous connaissons mieux que
+vous l'esprit de Cadichon; voyez comme il a été intelligent! Comme il a
+bien compris les tours de ce sot Mirliflore et son imbécile de maître!
+
+--C'est vrai, dit Pierre; mais je voudrais bien savoir pourquoi il
+a voulu absolument mettre le bonnet d'âne au maître. Est-ce qu'il a
+compris que le maître était un sot, et qu'un bonnet d'âne est le signe
+qui indique la sottise?
+
+_Camille_:--Certainement, il l'a compris; il a bien assez d'esprit pour
+cela.
+
+_Elisabeth_:--Ah! ah! ah! Tu dis cela parce qu'il t'a donné le bouquet
+comme à la plus jolie de l'assemblée.
+
+_Camille_:--Pas du tout, je n'y pensais pas, et, à présent que tu m'en
+parles, je me souviens que j'ai été étonnée, et que j'aurais voulu qu'il
+allât porter le bouquet à maman: c'est elle qui était la plus belle de
+l'assemblée.
+
+_Pierre_:--C'est toi qui la représentais, et puis je trouve, moi,
+qu'après ma tante l'âne ne pouvait mieux choisir.
+
+_Madeleine_:--Et moi donc, et moi, est-ce que je suis laide?
+
+_Pierre_:--Certainement non, mais chacun a son goût, et le goût de
+Cadichon lui a fait choisir Camille.
+
+_Elisabeth_:--Au lieu de parler de jolies ou de laides, nous devrions
+demander à Cadichon comment il a pu si bien comprendre ce que disait cet
+homme?
+
+_Henriette_:--Quel dommage que Cadichon ne puisse parler! que
+d'histoires il nous raconterait!
+
+_Elisabeth_:--Qui sait s'il ne nous comprend pas? J'ai bien lu, moi,
+les Mémoires d'une poupée; est-ce qu'une poupée a l'air de voir et de
+comprendre? Cette poupée a écrit qu'elle entendait tout, qu'elle voyait
+tout.
+
+_Henri_:--Est-ce que tu crois cela, toi?
+
+_Elisabeth_:--Certainement, je le crois.
+
+_Henri_:--Comment la poupée a-t-elle pu écrire?
+
+_Elisabeth_:--Elle écrivait la nuit avec une toute petite plume de
+colibri, et elle cachait ses Mémoires sous son lit.
+
+_Madeleine_:--Ne crois donc pas de pareilles bêtises, ma pauvre
+Elisabeth; c'est une dame qui a écrit ces Mémoires d'une poupée, et,
+pour rendre le livre plus amusant elle a fait semblant d'être la poupée
+et d'écrire comme si elle était une poupée.
+
+_Elisabeth_:--Tu crois que ce n'est pas une vraie poupée qui a écrit?
+
+_Camille_:--Certainement non. Comment veux-tu qu'une poupée, qui n'est
+pas vivante, qui est faite en bois, en peau et remplie de son, puisse
+réfléchir, voir, entendre, écrire?
+
+Tout en causant, nous arrivions au château; les enfants coururent tous à
+leur grand'mère, qui était restée à la maison. Ils lui racontèrent tout
+ce que j'avais fait et combien j'avais étonné et enchanté tout le monde.
+
+--Mais il est vraiment merveilleux, ce Cadichon! s'écria-t-elle en
+venant me caresser. J'ai connu des ânes fort intelligents, plus
+intelligents que toute autre bête, mais jamais je n'en ai vu comme
+Cadichon! Il faut avouer qu'on est bien injuste envers les ânes.
+
+Je me retournai vers elle, et je la regardai avec reconnaissance.
+
+--On dirait en vérité qu'il m'a comprise, continua-t-elle. Mon pauvre
+Cadichon, sois sûr que je ne te vendrai pas tant que je vivrai, et que
+je te ferai soigner comme si tu comprenais tout ce qui se fait autour de
+toi.
+
+Je soupirai en pensant à l'âge de ma vieille maîtresse; elle avait
+cinquante-neuf ans, et moi je n'en avais que neuf ou dix.
+
+«Mes chers petits maîtres, quand votre grand'mère mourra, gardez-moi, je
+vous prie, ne me vendez pas, et laissez-moi mourir en vous servant.»
+
+Quant au malheureux maître de l'âne savant, je me repentis amèrement
+plus tard du tour que je lui avais joué, et vous verrez le mal que j'ai
+fait en voulant montrer mon esprit.
+
+
+
+XX
+
+LA GRENOUILLE
+
+Le garçon orgueilleux qui avait tué mon ami Médor avait obtenu sa grâce,
+probablement à force de platitudes; on lui avait permis de revenir chez
+votre grand'mère. Je ne pouvais le souffrir, comme bien vous pensez,
+et je cherchais l'occasion de lui jouer quelque mauvais tour, car je
+n'étais guère charitable, et je n'avais pas encore appris à pardonner.
+
+Cet Auguste était poltron et il parlait toujours de son courage. Un jour
+que son père l'avait amené en visite, et que les enfants lui avaient
+proposé une promenade dans le parc, Camille, qui courait en avant, fit
+tout à coup un saut de côté et poussa un cri.
+
+--Qu'as-tu donc? s'écria Pierre courant à elle.
+
+_Camille_:--J'ai eu peur d'une grenouille qui m'a sauté sur le pied.
+
+_Auguste_:--Vous avez peur des grenouilles, Camille? Moi, je n'ai peur
+de rien, d'aucun animal.
+
+_Camille_:--Pourquoi donc; l'autre jour, avez-vous sauté si haut, quand
+je vous ai dit qu'une araignée se promenait sur votre bras?
+
+_Auguste_:--Parce que j'avais mal compris ce que vous me disiez.
+
+_Camille_:--Comment, mal compris? C'était pourtant facile à comprendre.
+
+_Auguste_:--Certainement, si j'avais bien entendu; mais j'ai cru que
+vous disiez: «Une araignée se promène là-bas». J'ai sauté pour mieux
+voir, voilà tout.
+
+_Pierre_:--Par exemple! Ce n'est pas vrai, cela, car tu m'as dit tout en
+sautant: «Pierre, ôte-la, je t'en prie».
+
+_Auguste_:--Je voulais dire: «Ote-toi, que je la voie mieux».
+
+--Il ment, dit tout bas Madeleine à Camille.
+
+--Je le vois bien, répondit Camille de même.
+
+Moi, j'écoutais la conversation, et j'en profitai, comme on va voir. Les
+enfants s'étaient assis sur l'herbe, je les avais suivis. En approchant
+d'eux, je vis une petite grenouille verte, de l'espèce qu'on appelle
+_gresset_; elle était près d'Auguste, dont la poche entr'ouverte rendait
+très facile ce que je projetais. J'approchai sans bruit; je saisis la
+grenouille par une patte, et je la mis dans la poche du petit vantard.
+Je m'éloignai ensuite, pour qu'Auguste ne pût deviner que c'était moi
+qui lui avais fait ce beau présent.
+
+Je n'entendais pas bien ce qu'ils disaient, mais je voyais bien
+qu'Auguste continuait à se vanter de n'avoir peur de rien, et de ne pas
+même craindre les lions. Les enfants se récriaient là-dessus, lorsqu'il
+eut besoin de se moucher. Il entra sa main dans sa poche, la retira en
+poussant un cri de terreur, se leva précipitamment et cria:
+
+--Otez-la, ôtez-la! Je vous en supplie, ôtez-la, j'ai peur! Au secours,
+au secours.
+
+--Qu'avez-vous donc, Auguste? dit Camille moitié riant et moitié
+effrayée.
+
+_Auguste_:--Une bête, une bête! Otez-la, je vous en supplie.
+
+_Pierre_:--De quelle bête parles-tu? Où est cette bête?
+
+_Auguste_:--Dans ma poche! Je l'ai sentie, je l'ai touchée! Otez-la,
+ôtez-la; j'ai peur, je n'ose pas.
+
+--Tu peux bien l'ôter toi-même, poltron que tu es, reprit Henri avec
+indignation.
+
+_Elisabeth_:--Tiens! il a peur d'une bête qu'il a dans sa poche, et il
+veut que nous l'ôtions, quand il n'ose pas la toucher.
+
+Les enfants, après avoir été un peu effrayés, finirent par rire des
+contorsions d'Auguste, qui ne savait comment se débarrasser de la
+grenouille. Il la sentait gigoter et grimper dans sa poche. La frayeur
+augmentait à chaque mouvement de la grenouille. Enfin, perdant la
+tête, fou de terreur, il ne trouva d'autre moyen de se débarrasser de
+l'animal, qu'il sentait remuer et qu'il n'osait toucher, qu'en ôtant
+sont habit et le jetant à terre. Il resta en manches de chemise; les
+enfants éclatèrent de rire et se précipitèrent sur l'habit. Henri
+entr'ouvrit la poche de derrière; la grenouille prisonnière, voyant du
+jour, s'élança par l'ouverture, tout étroite qu'elle était, et chacun
+put voir un joli petit gresset effrayé, effaré, qui sautait et se
+dépêchait pour se mettre en sûreté.
+
+_Camille_, riant:--L'ennemi est en fuite.
+
+_Pierre_:--Prends garde qu'il ne coure après toi!
+
+_Henri_:--N'approche pas, il pourrait te dévorer!
+
+_Madeleine_:--Rien n'est dangereux comme un gresset!
+
+_Elisabeth_:--Si ce n'était qu'un lion, Auguste se jetterait dessus;
+mais un gresset! Tout son courage ne pourrait le défendre de ses
+griffes.
+
+_Louis_:--Et les dents que tu oublies!
+
+_Jacques_, attrapant le gresset:--Tu peux ramasser ton habit; je tiens
+ton ennemi prisonnier.
+
+Auguste restait honteux et immobile devant les rires et les
+plaisanteries des enfants.
+
+--Habillons-le, s'écria Pierre, il n'a pas la force de passer son habit.
+
+--Prends garde qu'une mouche ou un moucheron ne se pose dessus, dit
+Henri; ce serait un nouveau danger à courir.
+
+Auguste voulut se sauver, mais tous les enfants, petits et grands,
+coururent après lui, Pierre tenant l'habit qu'il avait ramassé, les
+autres poursuivant le fuyard et lui coupant le passage. Ce fut une
+chasse très amusante pour tous, excepté pour Auguste, qui, rouge de
+honte et de colère, courait à droite, à gauche, et rencontrait partout
+un ennemi. Je m'étais mis de la partie; je galopais devant et derrière
+lui, redoublant sa frayeur par mes braiments et par mes tentatives de le
+saisir par le fond de son pantalon; une fois je l'attrapai, mais il tira
+si fort, que le morceau me resta dans les dents, ce qui redoubla les
+rires des enfants. Je réussis enfin à le saisir solidement; il poussa
+un cri qui me fit croire que je tenais sous ma dent autre chose
+que l'étoffe du pantalon. Il s'arrêta tout court; Pierre et Henri
+accoururent les premiers; il voulut encore se débattre contre leurs
+efforts, mais je tirai légèrement, ce qui lui fit pousser un second cri
+et le rendit doux comme un agneau: il ne bougea pas plus qu'une statue
+pendant que Pierre et Henri lui enfilèrent son habit. Je lâchai aussitôt
+qu'on n'eut plus besoin de mon aide, et je m'éloignai la joie dans le
+coeur, d'avoir si bien réussi à le rendre ridicule. Il ne sut jamais
+comment cette grenouille s'était trouvée dans sa poche, et depuis ce
+fortuné jour il n'osa plus parler de son courage ... devant les enfants.
+
+
+
+XXI
+
+LE PONEY
+
+Ma vengeance aurait dû être assouvie, mais elle ne l'était pas; je
+conservais contre le malheureux Auguste un sentiment de haine qui me
+fit commettre à son égard une nouvelle méchanceté, dont je me suis
+bien repenti depuis. Après l'histoire de la grenouille, nous fûmes
+débarrassés de lui pendant près d'un mois. Mais son père le ramena un
+jour, ce qui ne fit plaisir à personne.
+
+--Que ferons-nous pour amuser ce garçon? demanda Pierre à Camille.
+
+_Camille_:--Propose-lui d'aller faire une partie d'âne dans les bois;
+Henri montera Cadichon, Auguste prendra l'âne de la ferme, et toi tu
+monteras ton poney.
+
+_Pierre_:--C'est une bonne idée que tu as là, pourvu qu'il veuille bien
+encore!
+
+_Camille_:--Il faudra bien qu'il veuille; fais seller le poney et les
+ânes; quand ils seront prêts, vous le ferez monter le sien.
+
+Pierre alla trouver Auguste, qui faisait enrager Louis et Jacques, en
+prétendant les aider de ses conseils pour embellir leur petit jardin; il
+bouleversait tout, arrachait les légumes, replantait les fleurs, coupait
+les fraisiers, et mettait le désordre partout; les pauvres petits
+cherchaient à l'en empêcher, mais il les repoussait d'un coup de pied,
+d'un coup de bêche, et lorsque Pierre arriva, il les trouva pleurant sur
+les débris de leurs fleurs et de leurs légumes.
+
+--Pourquoi tourmentes-tu mes pauvres petits cousins? lui demanda Pierre
+d'un air mécontent.
+
+_Auguste_:--Je ne les tourmente pas; je les aide, au contraire.
+
+_Pierre_:--Mais puisqu'ils ne veulent pas être aidés?
+
+_Auguste_:--Il faut leur faire du bien malgré eux.
+
+_Louis_:--C'est parce qu'il est deux fois plus grand que nous, qu'il
+nous tourmente; avec toi et Henri il n'oserait pas.
+
+_Auguste_:--Je n'oserais pas? Ne répète pas ce mot, petit.
+
+_Jacques_:--Non, tu n'oserais pas! Pierre et Henri sont plus forts qu'un
+gresset, je pense.
+
+A ce mot de _gresset_, Auguste rougit, leva les épaules d'un air de
+dédain, et, s'adressant à Pierre:
+
+--Que me voulais-tu, cher ami? Tu avais l'air de me chercher quand tu es
+venu ici.
+
+--Oui, je venais te proposer une partie d'âne, répondit Pierre d'un air
+froid; ils seront prêts dans un quart d'heure, si tu veux venir faire,
+avec Henri et moi, une promenade dans les bois?
+
+--Certainement; je ne demande pas mieux, répliqua avec empressement
+Auguste.
+
+Pierre et Auguste allèrent à l'écurie, où ils demandèrent au cocher de
+seller le poney, mon camarade de la ferme et moi.
+
+_Auguste_:--Ah! vous avez un poney! J'aime beaucoup les poneys.
+
+_Pierre_:--C'est grand'mère qui me l'a donné.
+
+_Auguste_:--Tu sais donc monter à cheval?
+
+_Pierre_:--Oui; je monte au manège depuis deux ans.
+
+_Auguste_:--Je voudrais bien monter ton poney.
+
+_Pierre_:--Je ne te le conseille pas, si tu n'as pas appris à monter à
+cheval.
+
+_Auguste_:--Je n'ai pas appris, mais je monte tout aussi bien qu'un
+autre.
+
+_Pierre_:--As-tu jamais essayé?
+
+_Auguste_:--Bien des fois. Qui est-ce qui ne sait pas monter à cheval?
+
+_Pierre_:--Quand donc as-tu monté? ton père n'a pas de chevaux de selle.
+
+_Auguste_:--Je n'ai pas monté de chevaux, mais j'ai monté des ânes:
+c'est la même chose.
+
+_Pierre_, retenant un sourire:--Je te répète, mon cher Auguste, qui si
+tu n'as jamais monté à cheval, je ne te conseille pas de monter mon
+poney.
+
+_Auguste_, piqué:--Et pourquoi donc? Tu peux me le céder une fois en
+passant.
+
+_Pierre_:--Oh! ce n'est pas pour te refuser; c'est parce que le poney
+est un peu vif et....
+
+_Auguste_, de même:--Et alors?...
+
+_Pierre_:--Eh bien, alors ... il pourrait te jeter par terre.
+
+_Auguste_, très piqué:--Sois tranquille, je suis plus adroit que tu ne
+le penses. Si tu veux bien t'en priver pour moi, sois sûr que je saurai
+le mener tout aussi bien que toi-même.
+
+_Pierre_:--Comme tu voudras, mon cher. Prends le poney, je prendrai
+l'âne de la ferme, et Henri montera Cadichon.
+
+Henri les vint rejoindre; nous étions tout prêts à partir. Auguste
+approcha du poney, qui s'agita un peu et fit deux ou trois petits sauts.
+Auguste le regarda d'un air inquiet.
+
+--Tenez-le bien jusqu'à ce que je sois dessus, dit-il.
+
+_Le cocher_:--Il n'y a pas de danger, monsieur; l'animal n'est pas
+méchant; vous n'avez pas besoin d'avoir peur.
+
+_Auguste_, piqué:--Je n'ai pas peur du tout; est-ce que j'ai l'air
+d'avoir peur, moi qui n'ai peur de rien!
+
+_Henri_, tout bas à Pierre:--Excepté des gressets.
+
+_Auguste_:--Que dis-tu, Henri? Qu'as-tu dit à l'oreille de Pierre?
+
+_Henri_, avec malice:--Oh! rien d'intéressant; je croyais voir un
+gresset là-bas sur l'herbe.
+
+Auguste se mordit les lèvres, devint rouge, mais ne répondit pas. Il
+finit par se hisser sur le poney, et il se mit à tirer sur la bride; le
+poney recula; Auguste se cramponna à la selle.
+
+--Ne tirez pas, monsieur, ne tirez pas; un cheval ne se mène pas comme
+un âne, dit le cocher en riant.
+
+Auguste lâcha la bride. Je partis en avant avec Henri. Pierre suivit
+sur l'âne de la ferme. J'eus la malice de prendre le galop; le poney
+cherchait à me devancer; je n'en courais que plus vite; Pierre et Henri
+riaient. Auguste criait et se tenait à la crinière; nous courions tous,
+et j'étais décidé à n'arrêter que lorsque Auguste serait par terre. Le
+poney, excité par les rires et les cris, ne tarda pas à me devancer; je
+le suivis de près, lui mordillant la queue lorsqu'il semblait vouloir se
+ralentir. Nous galopâmes ainsi pendant un grand quart d'heure, Auguste
+manquant tomber à chaque pas, et se retenant toujours au cou du cheval.
+Pour hâter sa chute, je donnai un coup de dent plus fort à la queue du
+poney, qui se mit à lancer des ruades avec une telle force, qu'à la
+première Auguste se trouva sur son cou, à la seconde il passa par-dessus
+la tête de sa monture, tomba sur le gazon, et resta étendu sans
+mouvement. Pierre et Henri, le croyant blessé, sautèrent à terre, et
+accoururent à lui pour le relever.
+
+--Auguste, Auguste, es-tu blessé? lui demandèrent-ils avec inquiétude.
+
+--Je crois que non, je ne sais pas, répondit Auguste, qui se releva
+tremblant encore de la peur qu'il avait eue.
+
+Quand il fut debout, ses jambes fléchissaient, ses dents claquaient;
+Pierre et Henri l'examinèrent, et, ne trouvant ni écorchure ni blessure
+d'aucune sorte, ils le regardèrent avec pitié et dégoût.
+
+--C'est triste d'être poltron à ce point, dit Pierre.
+
+--Je ... ne ... suis pas ... poltron ... seulement ... j'ai ... eu ...
+eu ... peur.... répondit Auguste, claquant toujours des dents.
+
+--J'espère que tu ne tiens plus à monter mon poney, ajouta Pierre.
+Prends mon âne, je vais reprendre mon cheval.
+
+Et, sans attendre la réponse d'Auguste, il sauta légèrement sur le
+poney.
+
+--J'aimerais mieux Cadichon, dit piteusement Auguste.
+
+--Comme tu voudras, répondit Henri. Prends Cadichon; je prendrai Grison,
+l'âne de la ferme.
+
+Mon premier mouvement fut d'empêcher ce méchant Auguste de me monter;
+mais je formai un autre projet, qui complétait sa journée et qui servait
+mieux mon aversion et ma méchanceté. Je me laissai donc tranquillement
+enfourcher par mon ennemi, et je suivis de loin le poney. Si Auguste
+avait osé me battre pour me faire marcher plus vite, je l'aurais jeté
+par terre; mais il connaissait l'amitié qu'avaient pour moi tous mes
+jeunes maîtres, et il me laissa aller comme je voulais. J'eus soin, tout
+le long du bois, de passer tout près des broussailles et surtout des
+grandes épines, des houx, des ronces, afin que le visage de mon cavalier
+fut balayé par les branches piquantes de ces arbustes. Il s'en plaignit
+à Henri, qui lui répondit froidement:
+
+--Cadichon ne mène mal que les gens qu'il n'aime pas: il est probable
+que tu n'es pas dans ses bonnes grâces.
+
+Nous reprîmes bientôt le chemin de la maison; cette promenade n'amusait
+pas Henri et Pierre, qui entendaient sans cesse geindre Auguste, que
+de nouvelles branches venaient cingler au travers du visage; il était
+griffé à faire plaisir; j'avais tout lieu de croire qu'il ne s'amusait
+guère plus que ses camarades. Mon affreux projet allait s'effectuer. En
+revenant par la ferme, nous longions un trou ou plutôt un fossé dans
+lequel venait aboutir le conduit qui recevait les eaux grasses et sales
+de la cuisine; on y jetait toutes sortes d'immondices, qui, pourrissant
+dans l'eau de vaisselle, formaient une boue noire et puante. J'avais
+laissé passer Pierre et Henri devant; arrivé près de ce fossé, je fis un
+bond vers le bord et une ruade qui lança Auguste au beau milieu de la
+bourbe. Je restai tranquillement à le voir patauger dans cette boue
+noire et infecte qui l'aveuglait.
+
+Il voulut crier, mais l'eau sale lui entrait dans la bouche; il en avait
+jusqu'aux oreilles, et il ne pouvait parvenir à retrouver le bord. Je
+riais intérieurement. «Médor, me dis-je, Médor, tu es vengé!» Je ne
+réfléchissais pas au mal que je pouvais faire à ce pauvre garçon, qui,
+en tuant Médor, avait fait une maladresse et non une méchanceté; je ne
+songeais pas que c'était moi qui étais le plus mauvais des deux. Enfin,
+Pierre et Henri, qui étaient descendus de cheval et d'âne, ne voyant ni
+moi ni Auguste, s'étonnèrent de ce retard; ils revinrent sur leurs pas
+et m'aperçurent au bord du fossé, contemplant d'un air satisfait mon
+ennemi qui barbotait. Ils approchèrent, et, voyant qu'Auguste courait un
+danger sérieux d'être suffoqué par la boue, ils ne purent s'empêcher de
+pousser un cri en le voyant dans cette cruelle position. Ils appelèrent
+les garçons de ferme, qui lui tendirent une perche, à laquelle il
+s'accrocha et qu'on retira avec Auguste au bout. Quand il fut sur la
+terre ferme, personne ne voulait l'approcher; il était couvert de boue,
+et sentait trop mauvais.
+
+--Il faut aller prévenir son père, dit Pierre.
+
+--Et puis papa et mes oncles, dit Henri, qu'ils nous disent ce qu'il
+faut faire pour le nettoyer.
+
+--Allons, viens, Auguste; suis-nous, mais de loin, dit Pierre; cette
+boue exhale une odeur insupportable.
+
+Auguste, tout penaud, noir de boue, y voyant à peine pour se conduire,
+les suivit de loin; on entendait les exclamations des gens de la ferme.
+Je formais l'avant-garde, caracolant, courant et brayant de toutes mes
+forces. Pierre et Henri parurent mécontents de ma gaieté; ils criaient
+après moi pour me faire taire. Ce bruit inaccoutumé attira l'attention
+de toute la maison; chacun reconnaissant ma voix, et sachant que je ne
+brayais ainsi que dans les grandes occasions, se mit à la fenêtre, de
+sorte que, lorsque nous arrivâmes en vue du château, nous vîmes les
+croisées garnies de visages curieux, nous entendîmes des cris et un
+mouvement extraordinaire. Peu d'instants après, tout le monde, grands
+et petits, vieux et jeunes, était descendu et faisait cercle autour de
+nous. Auguste était au milieu, chacun demandant ce qu'il y avait, et
+s'enfuyant à son approche. La grand'mère fut la première à dire:
+
+--Il faut laver ce pauvre garçon, et voir s'il n'a pas quelque blessure.
+
+--Mais comment le laver? dit le papa de Pierre. Il faut apprêter un
+bain.
+
+--Je m'en charge, moi, dit le père d'Auguste. Suis-moi, Auguste; je vois
+à ta démarche que tu n'as ni blessure ni contusion. Viens à la mare, tu
+vas te plonger dedans, et, quand tu auras fait partir la boue, tu te
+savonneras et tu achèveras de te nettoyer. L'eau n'est pas froide dans
+cette saison. Pierre voudra bien te prêter du linge et des habits.
+
+Et il se dirigea vers la mare. Auguste avait peur de son père, il fut
+bien obligé de le suivre. J'y courus pour assister à l'opération, qui
+fut longue et pénible; cette boue, collante et grasse, tenait à la peau,
+aux cheveux. Les domestiques s'étaient empressés d'apporter du linge,
+du savon, des habits, des chaussures. Les papas aidèrent à lessiver
+Auguste, qui sortit de là presque propre, mais grelottant et si honteux,
+qu'il ne voulut pas se faire voir, et qu'il obtint de son père de
+l'emmener tout de suite chez lui.
+
+Pendant ce temps, chacun désirait savoir comment cet accident avait pu
+arriver. Pierre et Henri leur racontèrent les deux chutes.
+
+--Je crois, dit Pierre, que les deux ont été amenées par Cadichon, qui
+n'aime pas Auguste. Cadichon a mordu la queue de mon poney, ce qu'il ne
+fait jamais quand l'un de nous est dessus; il l'a forcé à aller ainsi au
+grand galop; le cheval a rué, et c'est ce qui a fait tomber Auguste. Je
+n'étais pas là à la seconde chute, mais, à l'air triomphant de Cadichon,
+à ses braiments joyeux et à l'attitude qu'il a encore maintenant, il est
+facile de deviner qu'il a jeté exprès dans la boue cet Auguste qu'il
+déteste.
+
+--Comment sais-tu qu'il le déteste? demanda Madeleine.
+
+--Il le montre de mille manières, répondit Pierre. Te souviens-tu comme
+il l'a attrapé par le fond de son pantalon, comme il le tenait pendant
+que nous lui passions son habit? J'ai bien regardé sa physionomie
+pendant ce temps, il avait en regardant Auguste, un air méchant que je
+ne lui vois qu'avec les gens qu'il déteste. Nous autres, il ne nous
+regarde pas de même. Avec Auguste, ses yeux brillent comme des charbons;
+il a, en vérité, le regard d'un diable. N'est-ce pas, Cadichon,
+ajouta-t-il en me regardant fixement, n'est-ce pas, Cadichon, que j'ai
+bien deviné, que tu détestes Auguste, et que c'est exprès que tu as été
+si méchant pour lui?
+
+Je répondis en brayant et puis en passant ma langue sur sa main.
+
+--Sais-tu, dit Camille, que Cadichon est un âne vraiment extraordinaire?
+Je suis sûre qu'il nous entend et qu'il nous comprend.
+
+Je la regardai avec douceur, et, m'approchant d'elle, je mis ma tête sur
+son épaule.
+
+--Quel dommage, mon Cadichon, dit Camille, que tu deviennes de plus en
+plus colère et méchant, et que tu nous obliges à t'aimer de moins en
+moins; et quel dommage que tu ne puisses pas écrire! Tu as dû voir
+beaucoup de choses intéressantes, continua-t-elle en passant sa main sur
+ma tête et sur mon cou. Si tu pouvais écrire tes mémoires, je suis sûre
+qu'ils seraient bien amusants!
+
+_Henri_:--Ma pauvre Camille, quelle bêtise tu dis! Comment veux-tu que
+Cadichon, qui est un âne, puisse écrire des Mémoires?
+
+_Camille_:--Un âne comme Cadichon est un âne à part.
+
+_Henri_:--Bah! tous les ânes se ressemblent et ont beau faire, ils ne
+sont jamais que des ânes.
+
+_Camille_:--Il y a âne et âne.
+
+_Henri_:--Ce qui n'empêche pas que, pour dire qu'un homme est bête,
+ignorant et entêté, on dit: «Bête comme un âne, ignorant comme un âne,
+têtu comme un âne», et que si tu me disais: «Henri, tu es un âne», je me
+fâcherais, parce qu'il est bien certain que je prendrais cela pour une
+injure.
+
+_Camille_:--Tu as raison, et pourtant je sens et je vois, d'abord que
+Cadichon comprend beaucoup de choses, qu'il nous aime, et qu'il a un
+esprit extraordinaire, et puis que les ânes ne sont _ânes_ que parce
+qu'on les traite comme des _ânes_, c'est-à-dire avec dureté et même
+avec cruauté, et qu'ils ne peuvent pas aimer leurs maîtres ni les bien
+servir.
+
+_Henri_:--Alors, d'après toi, c'est par habileté que Cadichon a fait
+découvrir les voleurs, et qu'il a fait tant de choses qui semblent
+extraordinaires?
+
+_Camille_:--Certainement, c'est par son esprit, et c'est parce qu'il le
+voulait, que Cadichon a fait prendre les voleurs. Pourquoi l'aurait-il
+fait, selon toi?
+
+_Henri_:--Parce qu'il avait vu le matin ses camarades entrer dans le
+souterrain, et qu'il voulait les rejoindre.
+
+_Camille_:--Et les tours de l'âne savant?
+
+_Henri_:--C'est par jalousie et par méchanceté.
+
+_Camille_:--Et la course des ânes?
+
+_Henri_:--C'est par orgueil d'âne.
+
+_Camille_:--Et l'incendie, quand il a sauvé Pauline?
+
+_Henri_:--C'est par instinct.
+
+_Camille_:--Tais-toi, Henri, tu m'impatientes.
+
+_Henri_:--Mais j'aime beaucoup Cadichon, je t'assure; seulement, je le
+prends pour ce qu'il est, un âne, et toi, tu en fais un génie. Remarque
+bien que, s'il a l'esprit et la volonté que tu lui supposes, il est
+méchant et détestable.
+
+_Camille_:--Comment cela?
+
+_Henri_:--En tournant en ridicule le pauvre âne savant et son maître, et
+en les empêchant de gagner l'argent qui leur était nécessaire pour se
+nourrir. Ensuite, en faisant mille méchancetés à Auguste, qui ne lui a
+jamais rien fait, et enfin en se faisant craindre et détester de tous
+les animaux, qu'il mord et qu'il chasse à coups de pied.
+
+_Camille_:--C'est vrai, cela; tu as raison, Henri. J'aime mieux croire,
+pour l'honneur de Cadichon, qu'il ne sait pas ce qu'il fait, ni le mal
+qu'il fait.
+
+Et Camille s'éloigna en courant avec Henri, me laissant seul et
+mécontent de ce que je venais d'entendre. Je sentais très bien que Henri
+avait raison, mais je ne voulais pas me l'avouer, et surtout je ne
+voulais pas changer et réprimer les sentiments d'orgueil, de colère et
+de vengeance auxquels je m'étais toujours laissé aller.
+
+
+
+XXII
+
+LA PUNITION
+
+Je restai seul jusqu'au soir; personne ne vint me voir. Je m'ennuyais,
+et je vins dans la soirée me mettre près des domestiques qui prenaient
+l'air à la porte de l'office et qui causaient.
+
+--Si j'étais à la place de madame, dit le cuisinier, je me déferais de
+cet âne.
+
+_La femme de chambre_:--Il devient par trop méchant en vérité. Voyez
+donc le tour qu'il a joué à ce pauvre Auguste; il aurait pu le tuer ou
+le noyer tout de même.
+
+_Le valet de chambre_:--Et c'est qu'après il avait l'air tout joyeux
+encore! il courait, il sautait, il brayait comme s'il avait fait un beau
+coup.
+
+_Le cocher_:--Il le payera, allez; je lui donnerai une raclée pour son
+souper....
+
+_Le valet de chambre_:--Prends garde; si madame s'en aperçoit....
+
+_Le cocher_:--Et comment madame le saurait-elle? Crois-tu que je vais
+lui donner des coups de fouet sous les yeux de madame? J'attendrai qu'il
+soit à l'écurie.
+
+_Le valet de chambre_:--Tu pourrais bien attendre longtemps; cet animal
+qui fait toutes ses volontés, rentre quelquefois si tard.
+
+_Le cocher_:--Ah! mais, s'il m'ennuie trop, je saurai bien le faire
+rentrer malgré lui, et sans que personne s'en doute.
+
+_La femme de chambre_:--Comment vous y prendrez-vous? Ce maudit âne va
+braire à sa façon et ameuter toute la maison.
+
+_Le cocher_:--Laissez donc! je lui couperai le sifflet; on ne l'entendra
+seulement pas respirer.
+
+Et tous partirent d'un éclat de rire. Je les trouvais bien méchants;
+j'étais en colère; je cherchai un moyen de me soustraire à la correction
+qui me menaçait. J'aurais voulu me jeter sur eux et les mordre tous,
+mais je n'osai pas, de peur qu'ils n'allassent encore se plaindre à
+ma maîtresse, et je sentais vaguement que, fatiguée de mes tours,
+ma maîtresse pourrait bien me chasser de chez elle. Pendant que je
+délibérais, la femme de chambre fit remarquer au cocher mes yeux
+méchants.
+
+Le cocher hocha la tête, se leva, entra dans la cuisine, en ressortit
+comme pour aller à l'écurie, et, en passant devant moi, me lança au cou
+un noeud coulant; je tirai en arrière pour le briser, et il tira en
+avant pour me faire avancer; nous tirions chacun de notre côté, mais,
+plus nous tirions, plus la corde m'étranglait; dès le premier moment
+j'avais vainement essayé de braire; je pouvais à peine respirer, et
+je cédais forcément à la traction du cocher; il m'amena ainsi jusqu'à
+l'écurie, dont la porte fut obligeamment ouverte par les autres
+domestiques. Une fois entré dans ma stalle, on me passa promptement
+mon licou, on lâcha la corde qui m'étranglait, et le cocher, ayant
+soigneusement fermé la porte, se saisit d'un fouet de charretier, et
+commença à m'en frapper impitoyablement sans que personne prît
+ma défense. J'eus beau braire, me démener, mes jeunes maîtres ne
+m'entendirent pas, et le méchant cocher put me faire expier à son aise
+les méchancetés dont il m'accusait. Il me laissa enfin dans un état de
+douleur et d'abattement impossible à décrire. C'était la première fois,
+depuis mon entrée dans cette maison, que j'avais été humilié et battu.
+Depuis j'ai réfléchi, et j'ai reconnu que je m'étais attiré cette
+punition.
+
+Le lendemain il était déjà tard quand on me fit sortir; j'eus bonne
+envie de mordre le cocher au visage, mais je fus arrêté, comme la
+veille, par la crainte d'être chassé. Je me dirigeai vers la maison; je
+vis les enfants rassemblés devant le perron et causant avec animation.
+
+--Le voilà, ce méchant Cadichon, dit Pierre en me regardant approcher.
+Chassons-le, il pourrait bien nous mordre ou nous jouer quelque mauvais
+tour, comme il a fait l'autre jour à ce malheureux Auguste.
+
+_Camille_:--Qu'est-ce que le médecin a dit à papa tout à l'heure?
+
+_Pierre_:--Il a dit qu'Auguste était très malade; il a la fièvre, le
+délire....
+
+_Jacques_:--Qu'est-ce que le délire?
+
+_Pierre_:--Le délire, c'est quand on a la fièvre si fort qu'on ne sait
+plus ce qu'on dit; on ne reconnaît personne, on croit voir un tas de
+choses qui ne sont pas.
+
+_Louis_:--Qu'est-ce que voit donc Auguste?
+
+_Pierre_:--Il croit toujours voir Cadichon qui veut se jeter sur lui,
+qui le mord, le piétine; le médecin est très inquiet. Papa et mes oncles
+y sont allés.
+
+_Madeleine_:--Comme c'est vilain à Cadichon d'avoir jeté le pauvre
+Auguste dans ce trou dégoûtant!
+
+--Oui, c'est très vilain, monsieur, s'écria Jacques en se retournant
+vers moi. Allez, vous êtes un méchant! Je ne vous aime plus.
+
+--Ni moi, ni moi, ni moi, répétèrent tous les enfants à l'unisson. Va
+t'en; nous ne voulons pas de toi.
+
+J'étais consterné. Tous, jusqu'à mon petit Jacques que j'aimais toujours
+tendrement, tous me chassaient, me repoussaient.
+
+Je m'éloignai lentement de quelques pas; je me retournai et les regardai
+d'un air si triste, que Jacques en fut touché; il courut à moi, me prit
+la tête, et me dit d'une voix caressante:
+
+--Ecoute, Cadichon, nous ne t'aimons pas à présent; mais, si tu es bon,
+je t'assure que nous t'aimerons comme auparavant.
+
+--Non, non, jamais comme avant! s'écrièrent tous les enfants. Il est
+trop mauvais.
+
+--Vois-tu, Cadichon, voilà ce que c'est que d'être méchant, reprit le
+petit Jacques en me passant la main sur le cou. Tu vois que personne
+ne veut t'aimer.... Mais.... ajouta-t-il en me parlant à l'oreille, je
+t'aime encore un peu, et si tu n'es plus méchant, je t'aimerai beaucoup,
+tout comme avant.
+
+_Henri_:--Prends garde, Jacques, ne l'approche pas de trop près; s'il te
+donne un coup de dent ou un coup de pied, il te fera bien mal.
+
+_Jacques_:--Il n'y a pas de danger; je suis bien sûr qu'il ne nous
+mordra pas, nous autres.
+
+_Henri_:--Tiens, pourquoi pas? Il a bien jeté Auguste deux fois par
+terre.
+
+_Jacques_:--Oh! mais Auguste, c'est autre chose; il ne l'aime pas.
+
+_Henri_:--Et pourquoi ne l'aime-t-il pas? Qu'est-ce qu'Auguste lui a
+fait? Il pourrait bien, un beau jour, nous détester aussi.
+
+Jacques ne répondit pas, car il n'y avait effectivement rien à répondre;
+mais il secoua la tête, et, se retournant vers moi, il me fit une petite
+caresse amicale, dont je fus touché jusqu'aux larmes. L'abandon de tous
+les autres me rendit plus précieux encore ces témoignages d'affection de
+mon cher petit Jacques, et, pour la première fois, une pensée sincère
+de repentir se glissa dans mon coeur. Je songeai avec inquiétude à la
+maladie du malheureux Auguste. Dans l'après-midi on sut qu'il était plus
+mal encore, que le médecin avait des inquiétudes graves pour sa vie.
+Mes jeunes maîtres y allèrent eux-mêmes vers le soir; les cousines
+attendaient impatiemment leur retour. «Eh bien? eh bien? leur
+crièrent-elles du plus loin qu'elles les aperçurent. Quelles nouvelles?
+Comment va Auguste?»
+
+--Pas bien, répondit Pierre; et pourtant un peu moins mal que tantôt.
+
+_Henri_:--Le pauvre père fait pitié; il pleure, il sanglote, il demande
+au bon Dieu de lui laisser son fils; il dit des choses si touchantes,
+que je n'ai pu m'empêcher de pleurer.
+
+_Elisabeth_:--Nous allons tous prier avec lui et pour lui à notre prière
+du soir; n'est-ce pas mes amis?
+
+--Certainement, et de grand coeur, dirent tous les enfants en même
+temps.
+
+_Madeleine_:--Pauvre Auguste, s'il allait mourir, pourtant!
+
+_Camille_:--Le pauvre père deviendrait fou de chagrin, car il n'a pas
+d'autre enfant.
+
+_Elisabeth_:--Où est donc la mère d'Auguste? on ne la voit jamais.
+
+_Pierre_:--Il serait étonnant qu'on la vît, puisqu'elle est morte depuis
+dix ans.
+
+_Henri_:--Et, ce qu'il y a de singulier, c'est que la pauvre femme est
+morte pour être tombée dans l'eau pendant une promenade en bateau.
+
+_Elisabeth_:--Comment? elle s'est noyée?
+
+_Pierre_:--Non, on l'a retirée immédiatement, mais il faisait si chaud,
+et elle avait été tellement saisie par le froid de l'eau et par la
+frayeur, qu'elle a été prise de la fièvre et du délire, exactement comme
+Auguste et elle est morte huit jours après.
+
+_Camille_:--Mon Dieu, mon Dieu! pourvu qu'il n'en arrive pas autant à
+Auguste!
+
+_Elisabeth_:--Voilà pourquoi il faut que nous priions beaucoup;
+peut-être le bon Dieu nous accordera-t-il ce que nous lui demanderons.
+
+_Madeleine_:--Où est donc Jacques?
+
+_Camille_:--Il était ici tout à l'heure, il sera rentré.
+
+Il n'était pas rentré, le pauvre enfant, mais il s'était mis à genoux
+derrière une caisse, et, la tête cachée dans ses mains, il priait
+et pleurait. Et c'était moi qui avais causé la maladie d'Auguste,
+l'affreuse inquiétude du malheureux père, et enfin le chagrin de mon
+petit Jacques! Cette pensée m'attrista moi-même; je me dis que je
+n'aurais pas dû venger Médor. «Quel bien lui a fait la chute d'Auguste?
+me demandai-je. Est-il moins perdu pour moi? La vengeance que j'ai tirée
+m'a-t-elle servi à autre chose qu'à me faire craindre et détester?»
+
+J'attendis avec impatience le lendemain pour avoir des nouvelles
+d'Auguste. J'en eus des premiers, car Jacques et Louis me firent atteler
+à la petite voiture pour y aller. Nous trouvâmes, en arrivant, un
+domestique qui courait chercher le médecin, et qui nous dit en passant
+qu'Auguste avait passé une mauvaise nuit, et qu'il venait d'avoir une
+convulsion qui avait effrayé son père. Jacques et Louis attendirent le
+médecin, qui ne tarda pas à venir, et qui leur promit de leur donner des
+nouvelles en s'en allant.
+
+Une demi-heure après il descendit le perron.
+
+--Eh bien? eh bien? monsieur Tudoux, comment va Auguste? demandèrent
+Louis et Jacques.
+
+_M. Tudoux_, très lentement:--Pas mal, pas mal, mes enfants! Pas si mal
+que je le craignais.
+
+_Louis_:--Mais ces convulsions, n'est-ce pas dangereux?
+
+_M. Tudoux_, de même:--Non, c'était la suite d'un agacement des nerfs et
+d'une grande agitation. Je lui ai donné une pilule qui va le calmer; ce
+ne sera pas grave.
+
+_Jacques_:--Alors, monsieur Tudoux, vous n'êtes pas inquiet, vous ne
+croyez pas qu'il va mourir?
+
+_M. Tudoux_, de même:--Non, non, non! ce ne sera pas grave, pas grave du
+tout.
+
+_Louis_ et _Jacques_:--Je suis bien content! Merci, monsieur Tudoux.
+Adieu; nous repartons bien vite pour rassurer nos cousins et cousines.
+
+_M. Tudoux_:--Attendez, attendez une minute. L'âne qui vous mène
+n'est-il pas Cadichon?
+
+_Jacques_:--Oui, c'est Cadichon.
+
+_M. Tudoux_, avec calme:--Alors prenez-y garde; il pourrait bien vous
+jeter dans un fossé comme il l'a fait pour Auguste. Dites à votre
+grand'mère qu'elle ferait bien de le vendre; c'est un animal dangereux.
+
+M. Tudoux salua et s'en alla. Je restai tellement étonné et humilié,
+que je ne songeai à me mettre en route que lorsque mes petits maîtres
+m'eurent répété trois fois:
+
+--Allons, Cadichon, en route!... Allons donc, Cadichon, nous sommes
+pressés! Vas-tu nous faire coucher ici, Cadichon? Hue! hue donc!
+
+Je partis enfin et je courus tout d'un trait jusqu'au perron, où
+attendaient cousins, cousines, oncles et tantes, papas et mamans.
+
+--Il va mieux! s'écrièrent Jacques et Louis; et ils se mirent à raconter
+leur conversation avec M. Tudoux, sans oublier son dernier conseil.
+
+J'attendais avec une vive impatience la décision de la grand'mère. Elle
+réfléchit un instant.
+
+--Il est certain, mes chers enfants, que Cadichon ne mérite plus notre
+confiance; j'engage les plus jeunes d'entre vous à ne pas le monter;
+à la première sottise qu'il fera, je le donnerai au meunier, qui
+l'emploiera à porter ses sacs de farine; mais je veux encore
+l'essayer avant de le réduire à cet état d'humiliation; peut-être se
+corrigera-t-il. Nous verrons bien d'ici à quelques mois.
+
+J'étais de plus en plus triste, humilié et repentant; mais je ne pouvais
+réparer le mal que je m'étais fait qu'à force de patience, de douceur
+et de temps. Je commençais à souffrir dans mon orgueil et dans mes
+affections.
+
+Les nouvelles d'Auguste furent meilleures le lendemain; peu de jours
+après il entrait en convalescence, et l'on ne s'en occupa plus au
+château. Mais je ne pus en perdre le souvenir, car j'entendais sans
+cesse dire autour de moi:
+
+«Prends garde à Cadichon! Souviens-toi d'Auguste!»
+
+
+
+XXIII
+
+LA CONVERSION
+
+Depuis le jour où j'avais déchiré le visage d'Auguste en galopant dans
+les épines, et où je l'avais jeté dans la boue, le changement dans les
+manières de mes petits maîtres, de leurs parents, des gens de la maison
+était visible. Les animaux même ne me traitaient pas comme auparavant.
+Ils semblaient m'éviter; quand j'arrivais, ils s'éloignaient; ils se
+taisaient en ma présence; car j'ai déjà dit, à propos de mon ami Médor,
+que nous autres animaux nous nous comprenons sans parler comme les
+hommes; que les mouvements des yeux, des oreilles, de la queue
+remplacent chez nous les paroles. Je ne savais que trop ce qui avait
+causé ce changement, et je m'en irritais plus encore que je ne m'en
+affligeais, lorsqu'un jour, étant seul comme d'habitude, et couché au
+pied d'un sapin, je vis approcher Henri et Elisabeth; ils s'assirent et
+ils continuèrent à causer.
+
+--Je crois, Henri, que tu as raison, dit Elisabeth, et je partage tes
+sentiments; moi aussi, je n'aime presque plus Cadichon depuis qu'il a
+été si méchant pour Auguste.
+
+_Henri_:--Et ce n'est pas seulement Auguste; te souviens-tu de la foire
+de Laigle, quand il a été si mauvais pour le maître de l'âne savant?
+
+_Elisabeth_:--Ah! ah! ah! Oui, je me le rappelle très bien. Il était
+drôle! Tout le monde riait, mais tout de même nous avons tous trouvé
+qu'il avait montré beaucoup d'esprit, mais pas de coeur.
+
+_Henri_:--C'est vrai! il a humilié ce pauvre âne et son maître le
+faiseur de tours; on m'a dit que le malheureux avait été obligé de
+partir sans avoir rien gagné, parce que tout le monde se moquait de lui.
+En s'en allant, sa femme et ses enfants pleuraient: ils n'avaient pas de
+quoi manger.
+
+_Elisabeth_:--Et c'était la faute de Cadichon.
+
+_Henri_:--Certainement! Sans lui, le pauvre homme aurait gagné de quoi
+vivre pendant quelques semaines.
+
+_Elisabeth_:--Et puis te rappelles-tu ce qu'on nous a raconté des
+méchancetés qu'il a faites chez son ancien maître? Il mangeait les
+légumes, il cassait les oeufs, il salissait le linge.... Décidément, je
+fais comme toi, je ne l'aime plus.
+
+Elisabeth et Henri se levèrent et continuèrent leur promenade. Je restai
+triste et humilié. D'abord je voulus me fâcher et chercher une petite
+vengeance à exercer; mais je pensai qu'ils avaient raison. Je m'étais
+toujours vengé; à quoi m'avaient servi mes vengeances? à me rendre
+malheureux.
+
+D'abord j'avais cassé les dents, les bras et l'estomac à une de mes
+maîtresses. Si je n'avais pas eu le bonheur de m'échapper, j'aurais été
+battu à me faire presque mourir.
+
+J'avais fait mille méchancetés à mon autre maître, qui avait été bon
+pour moi tant que je n'avais pas été paresseux et méchant, depuis il
+m'avait très maltraité, et j'avais été très malheureux.
+
+Quand Auguste avait tué mon ami Médor, je n'avais pas réfléchi qu'il
+l'avait fait par maladresse et non par méchanceté. S'il était bête, ce
+n'était pas de sa faute; j'avais persécuté ce malheureux Auguste, et
+j'avais fini par le rendre très malade en le jetant dans la mare de
+boue.
+
+Et puis, que de petites méchancetés j'avais faites que je n'ai pas
+racontées!
+
+J'avais donc fini par ne plus être aimé de personne. J'étais seul;
+personne ne venait près de moi me consoler, me caresser; les animaux
+même me fuyaient.
+
+«Que faire? me demandai-je tristement. Si je pouvais parler, j'irais
+leur dire à tous que je me repens, que je demande pardon à tous ceux
+auxquels j'ai fait du mal, que je serai bon et doux à l'avenir; mais ...
+je ne peux pas me faire comprendre ... je ne parle pas.»
+
+Je me jetai sur l'herbe et je pleurai, non pas comme les hommes qui
+versent des larmes, mais dans le fond de mon coeur; je pleurai, je gémis
+sur mon malheur, et, pour la première fois, je me repentis sincèrement.
+
+«Ah! si j'avais été bon! si, au lieu de vouloir montrer mon esprit,
+j'avais montré de la bonté, de la douceur, de la patience! si j'avais
+été pour tous ce que j'avais été pour Pauline! comme on m'aimerait!
+comme je serais heureux!»
+
+Je réfléchis longtemps, bien longtemps; je formai tantôt de bons
+projets, tantôt de méchants.
+
+Enfin, je me décidai à devenir bon, de manière à regagner l'amitié de
+tous mes maîtres et de mes camarades. Je fis immédiatement l'essai de
+mes bonnes résolutions.
+
+J'avais depuis quelque temps un camarade que je traitais fort mal.
+C'était un âne qu'on avait acheté pour faire monter ceux de mes plus
+jeunes maîtres qui avaient peur de moi, depuis que j'avais manqué noyer
+Auguste; les grands seuls ne me craignaient pas; et même, lorsqu'on
+faisait une partie d'ânes, le petit Jacques était le seul qui me
+demandât toujours, au lieu que jadis on se disputait pour m'avoir.
+
+Je méprisais ce camarade; je passais toujours devant lui, je ruais et je
+le mordais s'il cherchait à me dépasser; le pauvre animal avait fini
+par me céder toujours la première place, et se soumettre à toutes mes
+volontés. Le soir, quand l'heure fut venue de rentrer à l'écurie, je me
+trouvai près de la porte presque en même temps que mon camarade; il se
+rangea avec empressement pour me laisser entrer le premier; mais, comme
+il était arrivé quelques pas en avant de moi, je m'arrêtai à mon tour et
+je lui fis signe de passer. Le pauvre âne m'obéit en tremblant, inquiet
+de ma politesse, et craignant que je ne le fisse marcher le premier pour
+lui jouer quelque tour, par exemple pour lui donner un coup de dent ou
+un coup de pied. Il fut très étonné de se trouver sain et sauf dans sa
+stalle, et de me voir placer paisiblement dans la mienne.
+
+Voyant son étonnement je lui dis:
+
+--Mon frère, j'ai été méchant pour vous, je ne le serai plus; j'ai été
+fier, je ne le serai jamais, je vous ai méprisé, humilié, maltraité, je
+ne recommencerai pas. Pardonnez-moi, frère, et à l'avenir voyez en moi
+un camarade, un ami.
+
+--Merci, frère, me répondit le pauvre âne tout joyeux; j'étais
+malheureux, je serai heureux; j'étais triste, je serai gai; je me
+trouvais seul, je me sentirai aimé et protégé. Merci encore une fois,
+frère; aimez-moi, car je vous aime déjà.
+
+--A mon tour, frère, à vous dire merci, car j'ai été méchant, et vous me
+pardonnez; je reviens à de meilleurs sentiments, et vous me recevez; je
+veux vous aimer et vous me donnez votre amitié. Oui, à mon tour, merci,
+frère.
+
+Et, tout en mangeant notre souper, nous continuâmes à causer. C'était la
+première fois, car jamais je n'avais daigné lui parler. Je le trouvai
+bien meilleur, bien plus sage que je ne l'étais moi-même, et je lui
+demandai de me soutenir dans ma nouvelle voie; il me le promit avec
+autant d'affection que de modestie.
+
+Les chevaux, témoins de notre conversation et de ma douceur
+inaccoutumée, se regardaient et me regardaient avec surprise. Quoiqu'ils
+parlassent bas, je les entendais dire:
+
+--C'est une farce de Cadichon, dit le premier cheval; il veut jouer
+quelque tour à son camarade.
+
+--Pauvre âne, j'ai pitié de lui, dit le second cheval. Si nous lui
+disions de se méfier de son ennemi?
+
+--Pas tout de suite, répondit le premier cheval. Silence! Cadichon est
+méchant. S'il nous entend, il se vengera.
+
+Je fus blessé de la mauvaise opinion qu'avaient de moi ces deux chevaux,
+le troisième n'avait pas parlé; il avait passé sa tête sur la stalle, et
+il m'observait attentivement. Je le regardai tristement et humblement.
+Il parut surpris, mais il ne bougea pas, et resta silencieux,
+m'observant toujours.
+
+Fatigué de ma journée, abattu par la tristesse et le regret de ma vie
+passée, je me couchai sur la paille, et je remarquai que mon lit était
+moins bon, moins épais que celui de mon camarade. Au lieu de m'en
+fâcher, comme j'aurais fait jadis, je me dis que c'était juste et bien.
+
+«J'ai été méchant, me dis-je, on m'en punit; je me suis fait détester,
+on me le fait sentir. Je dois encore me trouver heureux de n'avoir pas
+été envoyé au moulin, où j'aurais été battu, éreinté, mal couché.»
+
+Je gémis pendant quelque temps et je m'endormis. A mon réveil, je vis
+entrer le cocher, qui me fit lever d'un coup de pied, détacha mon licou
+et me laissa en liberté; je restai à la porte, et je vis avec surprise
+étriller, brosser soigneusement mon camarade, lui passer ma belle bride
+pomponnée, attacher sur son dos ma selle anglaise, et le diriger devant
+le perron. Inquiet, tremblant d'émotion, je le suivis; quels ne furent
+pas mon chagrin, ma désolation quand je vis Jacques, mon petit maître
+bien-aimé, approcher de mon camarade, et le monter après quelque
+hésitation! Je restai immobile, anéanti. Le bon petit Jacques s'aperçut
+de ma peine, car il s'approcha de moi, me caressa la tête, et me dit
+tristement:
+
+--Pauvre Cadichon! tu vois ce que tu as fait! Je ne peux plus te monter;
+papa et maman ont peur que tu ne me jettes par terre. Adieu, pauvre
+Cadichon; sois tranquille, je t'aime toujours.
+
+Et il partit lentement, suivi du cocher, qui lui criait:
+
+--Prenez donc garde, monsieur Jacques, ne restez pas auprès de Cadichon:
+il vous mordra, il mordra le bourri; il est méchant, vous savez bien.
+
+--Il n'a jamais été méchant avec moi, et il ne le sera jamais, répondit
+Jacques.
+
+Le cocher frappa l'âne, qui prit le trot, et je les perdis bientôt
+de vue. Je restai à la même place, abîmé dans mon chagrin. Ce qui en
+redoublait la violence, c'était l'impossibilité de faire connaître mon
+repentir et mes bonnes résolutions. Ne pouvant plus supporter le poids
+affreux qui oppressait mon coeur, je partis en courant sans savoir où
+j'allais. Je courus longtemps, brisant des haies, sautant des fossés,
+franchissant des barrières, traversant des rivières; je ne m'arrêtai
+qu'en face d'un mur que je ne pus ni briser ni franchir.
+
+Je regardai autour de moi. Où étais-je? Je croyais reconnaître le pays,
+mais sans toutefois pouvoir me dire où je me trouvais. Je longeai le mur
+au pas, car j'étais en nage; j'avais couru pendant plusieurs heures, à
+en juger par la marche du soleil. Le mur finissait à quelques pas; je le
+tournai, et je reculai avec surprise et terreur. Je me trouvais à deux
+pas de la tombe de Pauline.
+
+Ma douleur n'en devint que plus amère.
+
+«Pauline! ma chère petite maîtresse! m'écriai-je, vous m'aimiez
+parce que j'étais bon; je vous aimais parce que vous étiez bonne et
+malheureuse. Après vous avoir perdue, j'avais trouvé d'autres maîtres
+qui étaient bons comme vous, qui m'ont traité avec amitié. J'étais
+heureux. Mais tout est changé: mon mauvais caractère, le désir de faire
+briller mon esprit, de satisfaire mes vengeances, ont détruit tout mon
+bonheur: personne ne m'aime à présent; si je meurs, personne ne me
+regrettera.»
+
+Je pleurai amèrement au dedans de moi-même et je me reprochai pour la
+centième fois mes défauts. Une pensée consolante vint tout à coup me
+rendre du courage. «Si je deviens bon, me dis-je, si je fais autant de
+bien que j'ai fait de mal, mes jeunes maîtres m'aimeront peut-être de
+nouveau; mon cher petit Jacques surtout, qui m'aime encore un peu, me
+rendra toute son amitié.... Mais comment faire pour leur montrer que je
+suis changé et repentant?»
+
+Pendant que je réfléchissais à mon avenir, j'entendis des pas lourds
+approcher du mur, et une voix d'homme parler avec humeur.
+
+--A quoi bon pleurer, nigaud? Les larmes ne te donneront pas du pain,
+n'est-il pas vrai? Puisque je n'ai rien à vous donner, que voulez-vous
+que j'y' fasse? Crois-tu que j'aie l'estomac bien rempli, moi qui n'ai
+avalé depuis hier matin que de l'air et de la poussière?
+
+--Je suis bien fatigué, père.
+
+--Eh bien! reposons-nous un quart d'heure à l'ombre de ce mur, je veux
+bien.
+
+Ils tournèrent le mur et vinrent s'asseoir près de la tombe où j'étais.
+Je reconnus avec surprise le pauvre maître de Mirliflore, sa femme
+et son fils. Tous étaient maigres et semblaient exténués. Le père me
+regarda; il parut surpris et dit, après quelque hésitation:
+
+--Si je vois clair, c'est bien l'âne, le gredin d'âne qui m'a fait
+perdre à la foire de Laigle plus de cinquante francs.... Coquin!
+continua-t-il en s'adressant à moi, tu as été cause que mon Mirliflore
+à été mis en pièces par la foule, tu m'as empêché de gagner une somme
+d'argent qui m'aurait fait vivre pendant plus d'un mois; tu me le
+payeras, va!
+
+Il se leva, s'approcha de moi; je ne cherchai pas à m'éloigner, sentant
+bien que j'avais mérité la colère de cet homme. Il parut étonné.
+
+--Ce n'est donc pas lui, dit-il, car il ne bouge pas plus qu'une
+bûche.... Le bel âne, ajouta-t-il en me tâtant les membres. Si je
+pouvais l'avoir seulement un mois, tu ne manquerais pas de pain, mon
+garçon, ni ta mère non plus, et j'aurais l'estomac moins creux.
+
+Mon parti fut pris à l'instant; je résolus de suivre cet homme pendant
+quelques jours, de tout souffrir pour réparer le mal que je lui avais
+fait, et de l'aider à gagner quelque argent pour lui et sa famille.
+
+Quand ils se remirent en marche, je les suivis; ils ne s'en aperçurent
+pas d'abord; mais le père, s'étant retourné plusieurs fois, et me voyant
+toujours sur leurs talons, voulut me faire partir. Je refusai et je
+revins constamment reprendre ma place près ou derrière eux.
+
+--Est-ce drôle, dit l'homme, cet âne qui s'obstine à nous suivre! Ma
+foi, puisque cela lui plaît, il faut le laisser faire.
+
+En arrivant au village, il se présenta à un aubergiste, et lui demanda à
+dîner et à coucher, tout en disant fort honnêtement qu'il n'avait pas un
+sou dans la poche.
+
+--J'ai assez des mendiants du pays, sans y ajouter ceux qui n'en sont
+pas, mon bonhomme, répondit l'aubergiste; allez chercher un gîte
+ailleurs.
+
+Je m'élançai de suite près de l'aubergiste, que je saluai à plusieurs
+reprises de façon à le faire rire.
+
+--Vous avez là un animal qui ne paraît pas bête, dit l'aubergiste en
+riant. Si vous voulez nous régaler de ses tours, je veux bien vous
+donner à manger et à coucher.
+
+--Ce n'est pas de refus, répondit l'homme; nous vous donnerons une
+représentation, mais quand nous aurons quelque chose dans l'estomac; à
+jeun, on n'a pas la voix propre au commandement.
+
+--Entrez, entrez, on va vous servir de suite, reprit l'aubergiste;
+Madelon, ma vieille, donne à dîner à trois, sans compter le bourri.
+
+Madelon leur servit une bonne soupe, qu'ils avalèrent en un clin d'oeil,
+puis un bon bouilli aux choux, qui disparut également, enfin une salade
+et du fromage, qu'ils savourèrent avec moins d'avidité, leur faim se
+trouvant apaisée.
+
+On me donna une botte de foin, j'en mangeai à peine; j'avais le coeur
+gros, et je n'avais pas faim.
+
+L'aubergiste alla convoquer tout le village pour me voir saluer; la cour
+se remplit de monde, et j'entrai dans le cercle, où m'amena mon nouveau
+maître, qui se trouvait fort embarrassé, ne sachant pas ce que je savais
+faire, et si j'avais reçu une éducation d'âne savant. A tout hasard, il
+me dit:
+
+--Saluez la société.
+
+Je saluai à droite, à gauche, en avant, en arrière, et tout le monde
+d'applaudir.
+
+--Que vas-tu lui faire faire? dit tout bas sa femme; il ne saura pas ce
+que tu lui veux.
+
+--Peut-être l'aura-t-il appris. Les ânes savants sont intelligents; je
+vais toujours essayer.
+
+--Allons, Mirliflore (ce nom me fit soupirer), va embrasser la plus
+jolie dame de la société.
+
+Je regardai à droite, à gauche; j'aperçus la fille de l'aubergiste,
+jolie brune de quinze à seize ans qui se tenait derrière tout le monde.
+J'allai à elle, j'écartai avec ma tête ceux qui gênaient le passage, et
+je posai mon nez sur le front de la petite, qui se mit à rire et qui
+parut contente.
+
+--Dites donc, père Hutfer, vous lui avez fait la leçon, pas vrai? dirent
+quelques personnes en riant.
+
+--Non, d'honneur, répondit Hutfer; je ne m'y attendais seulement pas.
+
+--A présent, Mirliflore, dit l'homme, va chercher quelque chose,
+n'importe quoi, ce que tu pourras trouver, et donne-le à l'homme le plus
+pauvre de la société.
+
+Je me dirigeai vers la salle où l'on venait de dîner, je saisis un
+pain, et, le rapportant en triomphe, je le remis entre les mains de mon
+nouveau maître. Rire général, tout le monde applaudit, un ami s'écria:
+«Ceci ne vient pas de vous, père Hutfer; cet âne a réellement du savoir;
+il a bien profité des leçons de son maître.»
+
+--Allez-vous lui laisser son pain tout de même? dit quelqu'un dans la
+foule.
+
+--Pour ça, non, dit Hutfer; rendez-moi cela, l'homme à l'âne; ce n'est
+pas dans nos conventions.
+
+--C'est vrai, répondit l'homme; et pourtant mon âne a dit vrai en
+faisant de moi l'homme le plus pauvre de la société, car nous n'avions
+pas mangé depuis hier matin, ma femme, mon fils et moi, faute de deux
+sous pour acheter un morceau de pain.
+
+--Laissez-leur ce pain, mon père, dit Henriette Hutfer; nous n'en
+manquons pas dans la huche, et le bon Dieu nous fera regagner celui-ci.
+
+--Tu es toujours comme ça, toi, Henriette, dit Hutfer. Si on t'écoutait,
+on donnerait tout ce qu'on a.
+
+--Nous n'en sommes pas plus pauvres, mon père: le bon Dieu a toujours
+béni nos récoltes et notre maison.
+
+--Allons,... puisque tu le veux,... qu'il garde son pain, je le veux
+bien.
+
+A ces mots, j'allai à lui et le saluai profondément, puis j'allai
+prendre dans mes dents une petite terrine vide, et je la présentai à
+chacun pour qu'il y mît son aumône. Quand j'eus fini ma tournée, la
+terrine était pleine; j'allai la vider dans les mains de mon maître, je
+la reportai où je l'avais prise, je saluai et je me retirai gravement
+aux applaudissements de la société. J'avais le coeur content; je me
+sentais consolé et affermi dans mes bonnes résolutions. Mon nouveau
+maître paraissait enchanté; il allait se retirer, lorsque tout le monde
+l'entoura et le pria de donner une seconde représentation le lendemain;
+il le promit avec empressement, et alla se reposer dans la salle avec sa
+femme et son fils.
+
+Quand ils se trouvèrent seuls, la femme regarda de tous côtés, et, ne
+voyant que moi, la tête posée sur l'appui de la fenêtre, elle dit à son
+mari à voix basse:
+
+--Dis donc, mon homme, c'est tout de même fort drôle; est-ce singulier,
+cet âne qui nous arrive sortant d'un cimetière, qui nous prend en gré,
+et qui nous fait gagner de l'argent! Combien en as-tu dans tes mains?
+
+--Je n'ai pas encore compté, répondit l'homme. Aide-moi; tiens voici une
+poignée; à moi l'autre.
+
+--J'ai huit francs quatre sous, dit la femme après avoir compté.
+
+_L'homme_: Et moi, j'en ai sept cinquante. Cela fait.... Combien cela
+fait-il, ma femme?
+
+_La femme_:--Combien cela fait? Huit et quatre font treize, puis sept,
+font vingt-quatre, puis, cinquante, ça fait,... ça fait ... quelque
+chose comme soixante.
+
+_L'homme:--Que tu es bête, va! J'aurais soixante francs dans les mains?
+Pas possible! Voyons, mon garçon, toi qui as étudié, tu dois savoir ça.
+
+_Le garçon_:--Vous dites, papa?
+
+_L'homme_:--Je dis huit francs quatre sous d'une part, et sept francs
+cinquante de l'autre.
+
+_Le garçon_, d'un air décidé:--Huit et quatre font douze, retiens un,
+plus sept, font vingt, retiens deux; plus cinquante, font, ... font ...
+cinquante,... cinquante-deux, retiens cinq.
+
+_L'homme_:--Imbécile! comment cela ferait-il cinquante, puisque j'ai
+huit dans une main et sept dans l'autre.
+
+_Le garçon_:--Et puis cinquante, papa?
+
+_L'homme_, le contrefaisant:--Et puis cinquante, papa? Tu ne vois pas,
+grand nigaud, que c'est cinquante centimes que je dis, et les centimes
+ne sont pas des francs.
+
+_Le garçon_:--Non, papa, mais ça fait toujours cinquante.
+
+_L'homme_:--Cinquante quoi? Est-il bête! est-il bête! Si je te donnais
+cinquante taloches, ça te ferait-y cinquante francs?
+
+_Le garçon_:--Non, papa, mais ça ferait toujours cinquante.
+
+_L'homme_:--En voilà une à compte, grand animal!
+
+Et il lui donna un soufflet qui retendit dans toute la maison. Le garçon
+se mit à pleurer; j'étais en colère. Si ce pauvre garçon était bête, ce
+n'était pas sa faute.
+
+«Cet homme ne mérite pas ma pitié, me dis-je; il a, grâce à moi, de
+quoi vivre pendant huit jours; je veux bien encore lui faire gagner sa
+représentation de demain, après quoi je retournerai chez mes maîtres;
+peut-être m'y recevra-t-on avec amitié.»
+
+Je me retirai de la fenêtre, et j'allai manger des chardons qui
+poussaient au bord d'un fossé; j'entrai ensuite dans l'écurie de
+l'auberge, où je trouvai déjà plusieurs chevaux occupant les meilleures
+places; je me rangeai dans un coin dont personne n'avait voulu: j'y pus
+réfléchir à mon aise, car personne ne me connaissait, et personne ne
+s'occupait de moi. A la fin de la journée, Henriette Hutfer entra à
+l'écurie, regarda si chacun avait ce qu'il fallait, et, m'apercevant
+dans mon coin humide et obscur, sans litière, sans foin, ni avoine, elle
+appela un des garçons d'écurie.
+
+--Ferdinand, dit-elle, donnez de la paille à ce pauvre âne pour qu'il ne
+couche pas sur la terre humide, mettez devant lui un picotin d'avoine et
+une botte de foin, et voyez s'il ne veut pas boire.
+
+_Ferdinand_:--Mam'zelle Henriette, vous ruinerez votre papa, vous êtes
+trop soigneuse pour le monde. Que vous importe que cette bête couche sur
+la dure ou sur une bonne litière? c'est de la paille gâchée, ça!
+
+_Henriette_:--Vous ne trouvez pas que je suis trop bonne quand c'est
+vous que je soigne, Ferdinand; je veux que tout le monde soit bien
+traité ici, les bêtes comme les hommes.
+
+_Ferdinand_, d'un air malin:--Sans compter qu'il y a pas mal d'hommes
+qu'on prendrait volontiers pour des bêtes, quoiqu'ils marchent sur deux
+pieds.
+
+_Henriette_, souriant:--Voilà pourquoi on dit: Bête à manger du foin.
+
+_Ferdinand_:--Ce ne sera toujours pas à vous, mam'zelle, que je servirai
+une botte de foin. Vous avez de l'esprit,... de l'esprit ... et de la
+malice comme un singe!
+
+_Henriette_, riant:--Merci du compliment, Ferdinand! Qu'êtes-vous donc,
+si je suis un singe?
+
+_Ferdinand_:--Ah! mam'zelle, je n'ai point dit que vous étiez un singe:
+et si je me suis mal exprimé pour cela, mettez que je suis un âne, un
+cornichon, une oie.
+
+_Henriette_:--Non, non, pas tant que cela, Ferdinand, mais seulement un
+babillard qui parle quand il devrait travailler. Faites la litière
+de l'âne, ajouta-t-elle d'un ton sérieux, et donnez-lui à boire et à
+manger.
+
+Elle sortit; Ferdinand fit en grommelant ce que lui avait ordonné sa
+jeune maîtresse. En faisant ma litière, il me donna quelques coups de
+fourche, me jeta avec humeur une botte de foin, une poignée d'avoine, et
+posa près de moi un seau d'eau. Je n'étais pas attaché; j'aurais pu
+m'en aller, mais j'aimai mieux souffrir encore un peu, et donner
+le lendemain, pour achever ma bonne oeuvre, ma seconde et dernière
+représentation.
+
+En effet, quand la journée du lendemain fut avancée, on vint me prendre;
+mon maître m'amena sur une grande place qui était pleine de monde; on
+m'avait tambouriné le matin, c'est-à-dire que le tambour du village
+s'était promené partout de grand matin en criant: «Ce soir, grande
+représentation de l'âne savant dit Mirliflore; on se réunira à huit
+heures sur la place en face la mairie et l'école.»
+
+Je recommençai les tours de la veille et j'y ajoutai des danses
+exécutées avec grâce; je valsai, je polkai, et je jouai à Ferdinand le
+tour innocent de l'engager à valser en brayant devant lui, et en lui
+présentant le pied de devant comme on criait: «Oui, oui, une valse avec
+l'âne!» il s'élança dans le cercle en riant, et il se mit à faire mille
+sauts et gambades, que j'imitai de mon mieux.
+
+Enfin, me sentant fatigué, je laissai Ferdinand gambadant tout seul,
+j'allai comme la veille chercher une terrine; n'en trouvant pas, je pris
+dans mes dents un panier sans couvercle, et je fis le tour, comme la
+veille, présentant mon panier à chacun. Il fut bientôt si plein, que
+je dus le vider dans la blouse de celui qu'on croyait mon maître; je
+continuai la quête; quand tout le monde m'eut donné, je saluai la
+société et j'attendis que mon maître eût compté l'argent que je lui
+avais fait gagner ce soir-là, et qui se montait à plus de trente-quatre
+francs. Trouvant que j'avais assez fait pour lui, que mon ancienne faute
+était réparée, et que je pouvais retourner chez moi, je saluai mon
+maître, et, fendant la foule, je partis au trot.
+
+--Tiens! v'là votre bourri qui s'en va, dit Hutfer, l'aubergiste.
+
+--C'est qu'il file joliment, dit Ferdinand.
+
+Mon prétendu maître se retourna, me regarda d'un air inquiet, m'appela:
+«Mirliflore, Mirliflore!» et, me voyant continuer mon trot, je
+l'entendis s'écrier d'un ton piteux:
+
+--Arrêtez-le, arrêtez-le, de grâce! c'est mon pain, ma vie qu'il
+m'emporte; courez, attrapez-le; je vous promets encore une
+représentation si vous me le ramenez.
+
+--D'où l'avez-vous donc, cet âne? dit un des hommes nommé Clouet; et
+depuis quand l'avez-vous?
+
+--Je l'ai ... depuis qu'il est à moi, répondit mon faux maître avec un
+peu d'embarras.
+
+--J'entends bien, reprit Clouet; mais depuis quand est-il à vous?
+
+L'homme ne répondit pas.
+
+--C'est qu'il me semble bien le reconnaître, dit Clouet; il ressemble à
+Cadichon, l'âne du château de la Herpinière; je serais bien trompé si ce
+n'est pas là Cadichon.
+
+Je m'étais arrêté; j'entendis des murmures; je voyais l'embarras de mon
+maître, lorsque, au moment où l'on s'y attendait le moins, il s'élança
+au travers de la foule et courut du côté opposé à celui que j'avais
+pris, suivi de sa femme et de son garçon.
+
+Quelques-uns voulurent courir après lui, d'autres dirent que c'était
+bien inutile puisque je m'étais sauvé, et que l'homme n'emportait que
+l'argent qui était à lui, et que je lui avais fait gagner honnêtement.
+
+--Et quant à Cadichon, ajouta-t-on, il ne sera pas embarrassé pour
+retrouver son chemin, et il ne se laissera prendre que s'il le veut
+bien.
+
+La foule se dispersa, et chacun rentra chez soi; je repris ma course,
+espérant arriver chez mes vrais maîtres avant la nuit; mais il y avait
+beaucoup de chemin à faire, j'étais fatigué, et je fus obligé de me
+reposer à une lieue du château. La nuit était venue, les écuries
+devaient être fermées; je me décidai à coucher dans un petit bois de
+sapins qui bordait un ruisseau.
+
+J'étais à peine établi sur mon lit de mousse, que j'entendis marcher
+avec précaution et parler bas. Je regardai, mais je ne vis rien; la nuit
+était trop noire. J'écoutai de toutes mes oreilles, et j'entendis la
+conversation suivante:
+
+
+
+XXIV
+
+LES VOLEURS
+
+--Il ne fait pas encore assez nuit, Finot; il serait plus sage de nous
+blottir dans ce bois.
+
+--Mais, Passe-Partout, dit Finot, il nous faut un peu de jour pour nous
+reconnaître; moi, d'abord, je n'ai pas étudié les portes d'entrée.
+
+--Tu n'as jamais rien étudié, toi, reprit Passe-Partout; c'est à tort
+que les camarades t'ont appelé FINOT; si ce n'était que moi, je t'aurais
+plutôt nommé _Pataud_.
+
+_Finot_:--Ça n'empêche pas que c'est moi qui ai toujours les bonnes
+idées.
+
+_Passe-Partout_:--Bonnes idées! ça dépend. Qu'est-ce que nous allons
+faire au château?
+
+_Finot_:--Ce que nous allons faire? Dévaliser le potager, couper les
+têtes d'artichaut, arracher les cosses de pois, de haricots, les navets,
+les carottes, enlever les fruits. En voilà de la besogne!
+
+_Passe-Partout_:--Et puis?
+
+_Finot_:--Comment, et puis? Nous ferons un tas de tout ce jardinage,
+nous le passerons par dessus le mur, et nous irons le vendre au marché
+de Moulins.
+
+_Passe-Partout_:--Et par où entreras-tu dans le jardin, imbécile?
+
+_Finot_:--Par-dessus le mur, avec une échelle, bien sûr. Voudrais-tu que
+j'allasse demander poliment au jardinier la clef et ses outils?
+
+_Passe-Partout_:--Mauvais plaisant, va! Je te demande seulement si tu as
+marqué la place où nous devons grimper sur le mur?
+
+_Finot_:--Mais non, te dis-je, je ne l'ai pas marquée: voilà pourquoi
+j'aimerais mieux aller en avant pour reconnaître.
+
+_Passe-Partout_:--Et si on te voit, qu'est-ce que tu diras?
+
+_Finot_:--Je dirai ... que je viens demander un verre de cidre et une
+croûte de pain.
+
+_Passe-Partout_:--Ça ne vaut rien; j'ai une idée, moi. Je connais le
+potager; il y a un endroit où le mur est dégradé, en mettant les pieds
+dans les trous, j'arriverai au haut du mur, je trouverai une échelle et
+je te la passerai, car tu n'es pas fort pour grimper.
+
+_Finot_:--Non, je ne tiens pas du chat comme toi.
+
+_Passe-Partout_:--Mais si quelqu'un vient nous déranger?
+
+_Finot_:--Tiens, tu es bon enfant, toi! Si quelqu'un vient me déranger,
+je saurai bien l'arranger.
+
+_Passe-Partout_:--Qu'est-ce que tu lui feras?
+
+_Finot_:--Si c'est un chien, je l'égorge; ce n'est pas pour rien que
+j'ai mon couteau affilé.
+
+_Passe-Partout_:--Mais si c'est un homme?
+
+--Un homme? dit Finot se grattant l'oreille, c'est plus embarassant,
+ça.... Un homme? on ne peut pourtant pas tuer un homme comme un chien.
+Si c'était pour quelque chose qui vaille, on verrait, mais pour des
+légumes! Et puis, ce château qui est plein de monde!
+
+_Passe-Partout_:--Mais enfin, qu'est-ce que tu feras?
+
+_Finot_:--Ma foi, je me sauverai: c'est plus sûr.
+
+_Passe-Partout_:--T'es un lâche, toi! sais-tu bien? Si tu vois ou si tu
+entends un homme, tu n'as qu'à m'appeler, et je lui ferai son affaire.
+
+_Finot_:--Fais à ton goût, ce n'est pas le mien.
+
+_Passe-Partout_:--Pour lors donc, c'est convenu. Nous attendons la nuit,
+nous arrivons près du mur du potager, tu restes à un bout pour avertir
+s'il vient quelqu'un; je grimpe à l'autre bout, je te passe une échelle
+et tu me rejoins.
+
+--C'est bien ça, dit Finot.
+
+Il se retourne avec inquiétude, écoute et dit tout bas:
+
+--J'ai entendu remuer là derrière. Est-ce qu'il y aurait quelqu'un?
+
+--Qui veux-tu qui se cache dans les bois? répondit Passe-Partout. Tu as
+toujours peur. Ce ne peut être qu'un crapaud ou une couleuvre.
+
+Ils ne dirent rien: je ne bougeai pas non plus, et je me demandai ce
+que j'allais faire pour empêcher les voleurs d'entrer et pour les
+faire prendre. Je ne pouvais prévenir personne, je ne pouvais même pas
+défendre l'entrée du potager. Pourtant, après avoir bien réfléchi, je
+pris un parti qui pouvait empêcher les voleurs d'agir et les faire
+arrêter. J'attendis qu'ils fussent partis pour m'en aller à mon tour.
+Je ne voulais pas bouger jusqu'au moment où ils ne pourraient plus
+m'entendre.
+
+La nuit était noire; je savais qu'ils ne pouvaient marcher très vite; je
+pris un chemin plus court en sautant par-dessus des haies, et j'arrivai
+longtemps avant eux au mur du potager. Je connaissais l'endroit dégradé
+dont avait parlé Passe-Partout. Je me serrai près de là, contre le mur:
+on ne pouvait me voir.
+
+J'attendis un quart d'heure; personne ne venait; enfin j'entendis
+des pas sourds et un léger chuchotement; les pas approchèrent avec
+précaution; les uns se dirigeaient vers moi, c'était Passe-Partout;
+les autres s'éloignaient vers l'autre bout du mur, du côté de la porte
+d'entrée, c'était Finot. Je ne voyais pas, mais j'entendais tout. Quand
+Passe-Partout fut arrivé à l'endroit où quelques pierres tombées avaient
+fait des trous assez grands pour y poser les pieds, il commença à
+grimper en tâtonnant avec les pieds et avec les mains. Je ne bougeais
+pas, je respirais à peine: j'entendais et je reconnaissais chacun de ses
+mouvements. Quand il eut grimpé à la hauteur de ma tête, je m'élançai
+contre le mur, je le saisis par la jambe, et je le tirai fortement;
+avant qu'il eût le temps de se reconnaître, il était par terre, étourdi
+par la chute, meurtri par les pierres; pour l'empêcher de crier ou
+d'appeler son camarade, je lui donnai sur la tête un grand coup de pied,
+qui acheva de l'étourdir et le laissa sans connaissance; je restai
+ensuite immobile, près de lui, pensant bien que le camarade viendrait
+voir ce qui se passait. Je ne tardai pas, en effet, à entendre Finot
+avancer avec précaution. Il faisait quelques pas, il s'arrêtait, il
+écoutait, ... rien, ... il avançait encore.... Il arriva ainsi tout près
+de son camarade; mais, comme il regardait en l'air sur le mur, il ne le
+voyait pas étendu tout de son long par terre, sans mouvements.
+
+«Pst! ... pst! ... as-tu l'échelle? ..., puis-je monter? ...» disait-il
+à voix basse. L'autre n'avait garde de répondre, il ne l'entendait pas.
+Je vis qu'il n'avait pas envie de grimper; je craignis qu'il ne s'en
+allât; il était temps d'agir. Je m'élançai sur lui, je le fis tomber en
+le tirant par le dos de sa blouse, et je lui donnai, comme à l'autre un
+bon coup de pied sur la tête; j'obtins le même succès, il resta sans
+connaissance près de son ami. Alors, n'ayant plus rien à perdre, je me
+mis à braire de ma voix la plus formidable; je courus à la maison du
+jardinier, aux écuries, au château, brayant avec une telle violence, que
+tout le monde fut éveillé; quelques hommes, les plus braves, sortirent
+avec des armes et des lanternes; je courus à eux, et je les menai,
+courant en avant, près des deux voleurs étendus au pied du mur.
+
+--Deux hommes morts! que veut dire cela? dit le papa de Pierre.
+
+_Le papa de Jacques:_--Ils ne sont pas morts, ils respirent.
+
+_Le jardinier:_--En voilà un qui vient de gémir.
+
+_Le cocher:_--Du sang! une blessure à la tête!
+
+_Le papa de Pierre:_--Et l'autre aussi, même blessure! On dirait que
+c'est un coup de pied de cheval ou d'âne.
+
+_Le papa de Jacques:_--Oui, voilà la marque du fer sur le front.
+
+_Le cocher_:--Qu'ordonnent ces messieurs? Que veulent-ils qu'on fasse de
+ces hommes?
+
+_Le papa de Pierre_:--Il faut les porter à la maison, atteler le
+cabriolet, et aller chercher le médecin. Nous autres, en attendant le
+médecin, nous tâcherons de leur faire reprendre connaissance.
+
+Le jardinier apporta un brancard; on y posa les blessés, et on les porta
+dans une grande pièce qui servait d'orangerie pendant l'hiver. Ils
+restaient toujours sans mouvement.
+
+--Je ne connais pas ces visages-là, dit le jardinier après les avoir
+examinés attentivement à la lumière.
+
+--Peut-être ont-ils sur eux des papiers qui les feront reconnaître, dit
+le papa de Louis; on ferait savoir à leurs familles qu'ils sont ici et
+blessés.
+
+Le jardinier fouilla dans leurs poches, en retira quelques papiers,
+qu'il remit au papa de Jacques, puis deux couteaux bien aiguisés, bien
+pointus, et un gros paquet de clefs.
+
+--Ah! ah! ceci indique l'état de ces messieurs! s'écria-t-il; ils
+venaient voler et peut-être tuer.
+
+--Je commence à comprendre, dit le papa de Pierre. La présence de
+Cadichon et ses braiments expliquent tout. Ces gens-là venaient pour
+voler; Cadichon les a devinés avec son instinct accoutumé; il a lutté
+contre eux, il a rué et leur a cassé la tête, après quoi il s'est mis à
+braire pour nous appeler.
+
+--C'est bien cela, ce doit être cela, dit le papa de Jacques. Il peut se
+vanter de nous avoir rendu un fier service, ce brave Cadichon. Viens,
+mon Cadichon, te voilà rentré en grâce cette fois.
+
+J'étais content; je me promenais en long et en large devant la serre,
+pendant qu'on donnait des soins à Finot et à Passe-Partout. M. Tudoux
+ne tarda pas à arriver; les voleurs n'avaient pas encore repris
+connaissance.
+
+Il examina les blessures.
+
+--Voilà deux coups bien appliquées, dit-il. On voit distinctement la
+marque d'un très petit fer à cheval, comme qui dirait un pied d'âne. Et
+mais, ... ajouta-t-il en m'apercevant, ne serait-ce pas une nouvelle
+méchanceté de cet animal qui nous examine comme s'il comprenait?
+
+--Pas méchanceté, mais fidèle service et intelligence, répondit le papa
+de Pierre. Ces gens-là sont des voleurs; voyez ces couteaux et ces
+papiers qu'ils avaient sur eux.
+
+Et il se mit à lire:
+
+«N° 1. Château Herp. Beaucoup de monde; pas bon à voler; potager facile;
+légumes et fruits, mur peu élevé.
+
+«N° 2. Presbytère. Vieux curé; pas d'armes. Servante sourde et vieille.
+Bon à voler pendant la messe.
+
+«N° 3. Château de Sourval. Maître absent; femme seule au
+rez-de-chaussée, domestique au second; belle argenterie; bon à voler.
+Tuer si on crie.
+
+«N° 4. Château de Chanday. Chiens de garde vigoureux à empoisonner;
+personne au rez-de-chaussée; argenterie; galerie de curiosités riches et
+bijoux. Tuer si on vient.»
+
+--Vous voyez, continua le papa, que ces hommes sont des brigands qui
+venaient dévaliser le potager, faute de mieux. Pendant que vous leur
+donnerez vos soins, je vais envoyer à la ville prévenir le brigadier de
+gendarmerie.
+
+M. Tudoux tira de sa poche une trousse, y prit une lancette, et saigna
+les deux voleurs. Ils ne tardèrent pas à ouvrir les yeux, et parurent
+effrayés de se voir entourés de monde et dans une chambre du château.
+Quand ils furent tout à fait remis, ils voulurent parler.
+
+--Silence, coquins, leur dit M. Tudoux avec calme et lenteur. Silence;
+nous n'avons pas besoin de vos discours pour savoir qui vous êtes et ce
+que vous veniez faire ici.
+
+Finot porta la main à sa veste, les papiers n'y étaient plus; il chercha
+son couteau, il ne le trouva pas. Il regarda Passe-Partout d'un air
+sombre, et lui dit à voix basse:
+
+--Je te disais bien dans le bois que j'avais entendu du bruit.
+
+--Tais-toi, dit Passe-Partout de même; on pourrait t'entendre. Il faut
+tout nier.
+
+_Finot_:--Mais les papiers? ils les ont.
+
+_Passe-Partout_:--Tu diras que nous avons trouvé les papiers.
+
+_Finot_:--Et les couteaux?
+
+_Passe-Partout_:--Les couteaux aussi, parbleu! Il faut de l'audace.
+
+_Finot_:--Qui est-ce qui t'a assené sur la tête ce coup de massue qui
+t'a si bien engourdi?
+
+_Passe-Partout_:--Je n'en sais, ma foi, rien; je n'ai pas eu le temps de
+voir ni d'entendre. Je me trouvai par terre, frappé en moins de rien.
+
+_Finot_:--Et moi de même. Il faudrait pourtant savoir si on nous a vus
+grimper au mur.
+
+_Passe-Partout_:--Nous le saurons bien. Ne faut-il pas que ceux qui nous
+ont assommés viennent dire comment et pourquoi?
+
+_Finot_:--Tiens! c'est vrai. Jusque-là il faut tout nier. Convenons à
+présent des détails pour ne pas nous contredire. D'abord, faisions-nous
+route ensemble? Où avons-nous trouvé les...?
+
+--Séparez ces deux hommes, dit le papa de Louis; ils vont s'entendre sur
+les contes qu'ils nous feront.
+
+Deux hommes saisirent Finot, pendant que deux autres s'emparèrent de
+Passe-Partout, et, malgré leur résistance, ils leur garrottèrent les
+pieds et les mains, et emportèrent Passe-Partout dans une autre salle.
+
+La nuit était bien avancée; on attendait avec impatience le brigadier de
+gendarmerie; il arriva au petit jour, escorté de quatre gendarmes, car
+on leur avait dit qu'il s'agissait de l'arrestation de deux voleurs. Les
+papas de mes petits maîtres lui racontèrent tout ce qui était arrivé, et
+lui firent voir les papiers et les couteaux trouvés dans les poches des
+voleurs.
+
+--Ce genre de couteaux, dit le brigadier, indique des voleurs dangereux
+qui assassinent pour voler: ce qui, du reste, est facile à voir d'après
+leurs papiers, qui sont des indications de vols à faire dans les
+environs. Je ne serais pas surpris que ces deux hommes fussent les
+nommés Finot et Passe-Partout, des brigands très dangereux échappés des
+galères, et qu'on cherche dans plusieurs départements où ils ont commis
+des vols nombreux et audacieux. Je vais les interroger séparément; vous
+pouvez assister à l'interrogatoire, si vous le désirez.
+
+En achevant ces mots, il entra dans la serre, où était resté Finot. Il
+regarda un instant et dit:
+
+--Bonjour Finot! tu t'es donc laissé reprendre?
+
+Finot tressaillit, rougit, mais ne répondit pas.
+
+--Eh bien! Finot, dit le brigadier, nous avons perdu notre langue? Elle
+était pourtant bien pendue au dernier procès.
+
+--A qui parlez-vous, monsieur? répondit Finot, en regardant de tous
+côtés; il n'y a que moi ici.
+
+_Le brigadier_:--Je le sais bien qu'il n'y a que toi; c'est bien à toi
+que je parle.
+
+_Finot_:--Je ne sais pas, monsieur, pourquoi vous me tutoyez; je ne vous
+connais pas.
+
+_Le brigadier_:--Mais moi, je te connais bien. Tu es Finot, échappé du
+bagne, condamné aux galères pour vol et blessures.
+
+_Finot_:--Vous vous trompez, monsieur; je ne suis pas ce que vous
+prétendez si bien savoir.
+
+_Le brigadier_:--Et qui êtes-vous donc? D'où venez-vous? Où alliez-vous?
+
+_Finot_:--Je suis un marchand de moutons; j'allai à une foire, à
+Moulins, acheter des agneaux.
+
+_Le brigadier_:--En vérité? Et votre camarade? Est-il aussi un marchand
+de moutons et d'agneaux?
+
+_Finot_:--Je n'en sais rien; nous nous étions rencontrés peu d'instants
+avant d'avoir été attaqués et assommés par une bande de voleurs.
+
+_Le brigadier_:--Et ces papiers que vous aviez dans vos poches?
+
+_Finot_:--Je ne sais seulement pas ce que c'est; nous les avons trouvés
+pas loin d'ici, et nous n'avons pas eu le temps d'y regarder.
+
+_Le brigadier_:--Et les couteaux?
+
+_Finot_:--Les couteaux étaient avec les papiers.
+
+_Le brigadier_:--Tiens! c'est de la chance d'avoir trouvé et ramassé
+tout cela sans y voir; la nuit était sombre.
+
+_Finot_:--Aussi est-ce le hasard. Mon camarade a marché dessus, cela lui
+a semblé drôle; il s'est baissé, je l'ai aidé; et, en tâtonnant, nous
+avons trouvé les papiers et les couteaux, nous avons partagé.
+
+_Le brigadier_:--C'est malheureux pour vous d'avoir partagé. Ça fait que
+chacun avait de quoi se faire fourrer en prison.
+
+_Finot_:--Vous n'avez pas le droit de nous mettre en prison; nous sommes
+d'honnêtes gens....
+
+_Le brigadier_:--C'est ce que nous verrons, et ce ne sera pas long.
+Au revoir, Finot. Ne vous dérangez pas, ajouta-t-il, voyant que Finot
+cherchait à se lever de dessus son banc. Gendarmes, veillez bien sur
+monsieur, afin qu'il ne manque de rien. Et ne le quittez pas des yeux,
+c'est un Finot qui nous a échappé plus d'une fois.
+
+Le brigadier sortit, laissant Finot abattu et inquiet.
+
+«Pourvu que Passe-Partout dise comme moi, pensa-t-il. Ce serait bien de
+la chance qu'il dît de même.»
+
+En voyant entrer le brigadier, Passe-Partout se sentit perdu; pourtant
+il parvint à cacher son inquiétude. Il regarda d'un air indifférent le
+brigadier, qui l'examinait attentivement.
+
+--Comment vous trouvez-vous ici, blessé et garrotté? dit le brigadier.
+
+--Je n'en sais rien, répondit Passe-Partout.
+
+_Le brigadier_:--Vous savez toujours bien qui vous êtes? où vous alliez?
+par qui vous avez été blessé?
+
+_Passe-Partout_:--Je sais bien qui je suis et où j'allais, mais je ne
+sais pas qui m'a brutalement attaqué.
+
+_Le brigadier_:--Alors, procédons par ordre. Qui êtes-vous?
+
+_Passe-Partout_:--Est-ce que cela vous regarde? vous n'avez pas le droit
+de demander aux gens qui passent qui ils sont.
+
+_Le brigadier_:--J'en ai si bien le droit, que je mets les poucettes à
+ceux qui ne me répondent pas, et que je les fais mener à la prison de la
+ville. Je recommence. Qui êtes-vous?
+
+_Passe-Partout_:--Je suis un marchand de cidre.
+
+_Le brigadier_:--Votre nom, s'il vous plaît?
+
+_Passe-Partout_:--Robert Partout.
+
+_Le brigadier_:--Où alliez-vous?
+
+_Passe-Partout_:--Un peu partout, acheter du cidre là où on en vend.
+
+_Le brigadier_:--Vous n'étiez pas seul? Vous aviez un camarade?
+
+_Passe-Partout_:--Oui, c'est mon associé; nous faisions des affaires
+ensemble.
+
+_Le brigadier_:--Vous aviez des papiers dans vos poches? Savez-vous ce
+que c'était que ces papiers?
+
+Passe-Partout regarda le brigadier.
+
+«Il a lu les papiers, se dit-il; il veut me mettre dedans, mais je serai
+plus fin que lui.»
+
+Et il dit tout haut:
+
+--Si je le sais? Je crois bien que je le sais! Des papiers perdus par
+des brigands, sans doute, et que j'allais porter à la gendarmerie de la
+ville.
+
+_Le brigadier_:--Comment avez-vous eu ces papiers?
+
+_Passe-Partout_:--Nous les avons trouvés sur la route mon camarade
+et moi; nous les avons regardés, et nous étions pressés de nous en
+débarrasser; c'est pourquoi nous marchions de nuit.
+
+_Le brigadier_:--Et les couteaux qu'on a trouvés sur vous?
+
+_Passe-Partout_:--Les couteaux; nous les avions achetés pour nous
+défendre; on nous disait qu'il y avait des voleurs dans le pays.
+
+_Le brigadier_:--Et comment et par qui vous êtes-vous trouvés blessés,
+votre camarade et vous?
+
+_Passe-Partout_:--Précisément par des voleurs qui nous ont attaqués sans
+que nous les ayons vus.
+
+_Le brigadier_:--Tiens? Finot m'a pas dit comme vous.
+
+_Passe-Partout_:--Finot a eu si peur qu'il a perdu la mémoire; il ne
+faut pas croire ce qu'il dit.
+
+_Le brigadier_:--Je ne l'ai pas cru non plus, pas davantage que je ne
+crois à ce que vous me dites vous-même, l'ami Passe-Partout, car je vous
+reconnais bien à présent; vous vous êtes trahi.
+
+Passe-Partout s'aperçut de la bêtise qu'il avait faite en reconnaissant
+que son camarade s'appelait Finot. C'était un sobriquet qui lui avait
+été donné au bagne pour se moquer de son peu de finesse.
+
+Quant à Passe-Partout, son vrai nom était _Partout_; et un jour qu'on se
+pressait pour passer au réfectoire, Finot s'écria: «Passe-Partout», le
+nom lui en resta.
+
+Il n'y avait plus moyen de nier; il ne voulait pourtant pas avouer; il
+prit le parti de hausser les épaules, en disant:
+
+--Est-ce que je connais Finot, moi? C'était pas malin de deviner que
+vous parliez de mon camarade; je croyais que vous l'appeliez Finot pour
+vous moquer.
+
+--C'est bon! tournez cela comme vous voudrez, dit le brigadier, il n'en
+est pas moins vrai que vous voyagez pour acheter du cidre avec votre
+camarade; que vous avez trouvé vos papiers sur la route; que vous les
+portiez, après les avoir lus, à la ville, chez les gendarmes; que vous
+avez acheté vos couteaux pour vous défendre contre des voleurs, que vous
+avez été attaqués et blessés par ces mêmes voleurs. N'est-ce pas ça?
+
+_Passe-Partout_:--Oui, oui, c'est bien mon histoire.
+
+_Le brigadier_:--Dites donc votre _conte_, car votre camarade a dit tout
+le contraire.
+
+--Que vous a-t-il dit? demanda Passe-Partout avec inquiétude.
+
+--Il est inutile que vous le sachiez pour le moment. Quand on vous aura
+ramenés au bagne, il vous le dira.
+
+Et le brigadier sortit, laissant Passe-Partout dans un état de rage et
+d'inquiétude facile à concevoir.
+
+--Pensez-vous, docteur, que ces hommes soient en état de marcher jusqu'à
+la ville? demanda le brigadier à M. Tudoux.
+
+--Je pense qu'ils y arriveront en ne les poussant pas trop, répondit M.
+Tudoux avec lenteur. D'ailleurs, lors même qu'ils tomberaient en route,
+on pourrait toujours les ramasser et les étendre dans une voiture qu'on
+irait chercher. Mais la tête est endommagée par le coup de pied de
+l'âne; ils pourront bien en mourir dans trois ou quatre jours.
+
+Le brigadier était embarrassé; quoique les prisonniers ne lui fissent
+éprouver aucune pitié, il était bon et il ne voulait pas les faire
+souffrir sans nécessité. M. de Ponchat, le papa de Pierre et de Henri,
+voyant son embarras, lui proposa de faire atteler une carriole. Le
+brigadier remercia et accepta. Quand la carriole fut amenée devant la
+porte, on y fit entrer Finot et Passe-Partout, chacun d'eux se trouvant
+entre deux gendarmes. De plus, on avait eu la précaution de leur
+attacher les pieds afin qu'ils ne pussent sauter de la carriole et
+s'enfuir. Le brigadier, à cheval, marchait à côté de la carriole, et ne
+perdait pas de vue ses prisonniers. Ils ne tardèrent pas à disparaître,
+et je restai seul devant la maison, mangeant de l'herbe, en attendant
+avec impatience la promenade de mes petits maîtres, et surtout de mon
+petit Jacques que je désirais revoir; le service que je venais de rendre
+devait m'avoir fait pardonner ma méchanceté passée.
+
+Quand le jour fut venu tout à fait, que tout le monde fut levé, habillé,
+eut déjeuné, un groupe se précipita sur le perron. C'étaient les
+enfants. Tous coururent à moi et me caressèrent à l'envi. Mais, entre
+toutes les caresses, celles de mon petit Jacques furent les plus
+affectueuses.
+
+--Mon bon Cadichon, disait-il, te voilà revenu! J'étais si triste que tu
+fusses parti! Mon cher Cadichon, tu vois que nous t'aimions toujours.
+
+_Camille_:--Il est vrai qu'il est redevenu très bon.
+
+_Madeleine_:--Et qu'il n'a plus cet air insolent qu'il avait pris depuis
+quelque temps.
+
+_Elisabeth_:--Et qu'il ne mord plus son camarade ni les chiens de garde.
+
+_Louis_:--Et qu'il se laisse seller et brider très sagement.
+
+_Henriette_:--Et qu'il ne mange plus les bouquets que je tiens dans la
+main.
+
+_Jeanne_:--Et qu'il ne rue plus quand on le monte.
+
+_Pierre_:--Et qu'il ne court plus après mon poney pour lui mordre la
+queue.
+
+_Jacques_:--Et qu'il a sauvé tous les légumes et les fruits du potager
+en faisant attraper les deux voleurs.
+
+_Henri_:--Et qu'il leur a cassé la tête avec ses pieds.
+
+_Elisabeth_:--Mais comment a-t-il pu faire prendre les voleurs?
+
+_Pierre_:--On ne sait pas du tout comment il a pu faire; mais on a été
+averti par ses braiments. Papa, mes oncles et quelques domestiques sont
+sortis et ont vu Cadichon allant et venant, galopant avec inquiétude de
+la maison au jardin; ils l'ont suivi avec des lanternes, et il les a
+menés au bout du mur extérieur du potager; ils ont trouvé là deux hommes
+évanouis et ils ont vu que c'étaient des voleurs.
+
+_Jacques_:--Comment ont-ils pu voir que c'étaient des voleurs? Est-ce
+que les voleurs ont des figures et des habits extraordinaires qui ne
+ressemblent pas aux nôtres?
+
+_Elisabeth_:--Ah! je crois bien que ce n'est pas comme nous! J'ai vu
+toute une bande de voleurs; ils avaient des chapeaux pointus, des
+manteaux marrons, et des visages méchants avec d'énormes moustaches.
+
+--Où les as-tu vus? Quand cela? demandèrent tous les enfants à la fois.
+
+_Elisabeth_:--Je les ai vus, l'hiver dernier, au théâtre de Franconi.
+
+_Henri_:--Ah! ah! ah! quelle bêtise! je croyais que c'étaient de vrais
+voleurs que tu avais rencontrés dans un de tes voyages et je m'étonnais
+que mon oncle et ma tante n'en eussent pas parlé.
+
+_Elisabeth_, piquée:--Certainement, monsieur, ce sont de vrais voleurs,
+et les gendarmes se sont battus contre eux et les ont tués ou faits
+prisonniers. Et ce n'est pas drôle du tout; j'avais très peur, et il y a
+eu des pauvres gendarmes blessés.
+
+_Pierre_:--Ah! ah! ah! que tu es sotte! ce que tu as vu, c'est ce qu'on
+appelle une comédie, qui est jouée par des hommes qu'on paye et qui
+recommencent tous les soirs.
+
+_Elisabeth_:--Comment veux-tu qu'ils recommencent, puisqu'ils sont tués?
+
+_Pierre_:--Mais tu ne vois donc pas qu'ils font semblant d'être tués ou
+blessés, et qu'ils se portent aussi bien qui toi et moi.
+
+_Elisabeth_:--Alors comment papa et mes oncles ont-ils reconnu que ces
+hommes étaient des voleurs?
+
+_Pierre_:--Parce qu'on a trouvé dans leurs poches des couteaux à tuer
+des hommes, et....
+
+_Jacques_, interrompant:--Comment est-ce fait des couteaux à tuer des
+hommes?
+
+_Pierre_:--Mais ... mais ... comme tous les couteaux.
+
+_Jacques_:--Alors, comment sais-tu que c'est pour tuer des hommes? c'est
+peut-être pour couper leur pain.
+
+_Pierre_:--Tu m'ennuies, Jacques; tu veux toujours tout comprendre, et
+tu m'as interrompu quand j'allais dire qu'on a trouvé des papiers sur
+lesquels ils avaient écrit qu'ils voleraient nos légumes, et qu'ils
+tueraient le curé et beaucoup d'autres personnes.
+
+_Jacques_:--Et pourquoi ne voulaient-ils pas nous tuer, nous autres?
+
+_Elisabeth_:--Parce qu'ils savaient que papa et mes oncles sont très
+courageux, qu'ils ont des pistolets ou des fusils, et que nous les
+aurions tous aidés.
+
+_Henri_:--Tu serais d'un fameux secours, en vérité, si on venait nous
+attaquer.
+
+_Elisabeth_:--Je serais tout aussi courageuse que vous, monsieur, et je
+saurais bien tirer les voleurs par les jambes pour les empêcher de tuer
+papa.
+
+_Camille_:--Voyons, voyons, ne vous disputez pas, et laissez Pierre nous
+raconter ce qu'il a entendu dire.
+
+_Elisabeth_:--Nous n'avons pas besoin de Pierre pour savoir ce que nous
+savons déjà.
+
+_Pierre_:--Alors, pourquoi me demandez-vous comment papa a reconnu les
+voleurs?
+
+--Monsieur Pierre, monsieur Henri, M. Auguste vous cherche, dit le
+jardinier, qui venait apporter la provision de légumes pour la cuisine.
+
+--Où est-il? demandèrent Pierre et Henri.
+
+--Dans le jardin, messieurs, répondit le jardinier; il n'a pas osé
+approcher du château, de peur de se rencontrer avec Cadichon.
+
+Je soupirais et je pensais que le pauvre Auguste avait raison de me
+craindre depuis le triste jour où j'avais manqué de le noyer dans un
+fossé de boue, après l'avoir fait égratigner dans les ronces et les
+épines, et l'avoir fait rudement tomber en mordant son poney.
+
+«Je lui dois une réparation, me dis-je; comment faire pour lui rendre un
+service et lui montrer qu'il n'a plus de motifs pour me craindre?»
+
+
+
+XXV
+
+LA RÉPARATION
+
+Pendant que je cherchais en vain ce que je pouvais faire pour témoigner
+mon repentir à Auguste, les enfants se rapprochèrent de la place où je
+réfléchissais tout en broutant l'herbe. Je vis qu'Auguste restait à une
+certaine distance de moi, et qu'il me regardait d'un air méfiant.
+
+_Pierre_:--Il fera chaud aujourd'hui, je ne crois pas qu'une longue
+promenade soit agréable. Nous ferons mieux de rester à l'ombre dans le
+parc.
+
+_Auguste_:--Pierre a raison, d'autant que depuis la maladie dont j'ai
+manqué mourir, je suis resté faible, et je me fatigue facilement d'une
+longue course.
+
+_Henri_:--C'est pourtant Cadichon qui a été la cause de ta maladie, tu
+dois lui en vouloir?
+
+_Auguste_:--Je ne crois pas qu'il l'ait fait exprès, il aura eu peur de
+quelque chose sur le chemin; la frayeur lui aura fait faire un saut
+qui m'a jeté dans cet affreux fossé. Ainsi, je ne le déteste pas;
+seulement....
+
+_Pierre_:--Seulement quoi?
+
+_Auguste_, rougissant légèrement:--Seulement j'aime mieux ne plus le
+monter.
+
+La générosité de ce pauvre garçon me toucha, et augmenta mes regrets de
+l'avoir si fort maltraité.
+
+Camille et Madeleine proposèrent de faire la cuisine; les enfants
+avaient bâti un four dans leur jardin; ils le chauffaient avec du bois
+sec qu'ils ramassaient eux-mêmes. La proposition fut acceptée avec joie;
+les enfants coururent demander des tabliers de cuisine; ils revinrent
+tout préparer dans leur jardin. Auguste et Pierre apportèrent le bois;
+ils cassaient chaque brin en deux et en remplissaient leur four.
+
+Avant de l'allumer, ils se rassemblèrent pour savoir ce qu'ils allaient
+servir pour leur déjeuner.
+
+--Je ferai une omelette, dit Camille.
+
+_Madeleine_:--Moi, une crème au café.
+
+_Elisabeth_:--Moi, des côtelettes.
+
+_Pierre_:--Et, moi, une vinaigrette de veau froid.
+
+_Henri_:--Moi, une salade de pommes de terre.
+
+_Jacques_:--Moi, des fraises à la crème.
+
+_Louis_:--Moi, des tartines de pain et de beurre.
+
+_Henriette_:--Et moi, du sucre râpé.
+
+_Jeanne_:--Et moi, des cerises.
+
+_Auguste_:--Et moi, je couperai le pain, je mettrai le couvert, je
+préparerai le vin et l'eau, et je servirai tout le monde.
+
+Et chacun alla demander à la cuisine ce qu'il lui fallait pour le plat
+qu'il devait fournir. Camille rapporta des oeufs, du beurre, du sel, du
+poivre, une fourchette et une poêle.
+
+--Il me faut du feu pour fondre mon beurre et pour cuire mes oeufs,
+dit-elle. Auguste, Auguste, du feu, s'il vous plaît.
+
+_Auguste_:--Où faut-il l'allumer?
+
+_Camille_:--Près du four; dépêchez-vous, je bats mes oeufs.
+
+_Madeleine_:--Auguste, Auguste, courez à la cuisine me chercher du café
+pour ma crème que je fouette; je l'ai oublié; vite, dépêchez-vous.
+
+_Auguste_:--Il faut que j'allume du feu pour Camille.
+
+_Madeleine_:--Après; allez vite chercher mon café: ce ne sera pas long,
+et je suis pressée.
+
+Auguste partit en courant.
+
+_Elisabeth_:--Auguste, Auguste, il me faut de la braise et un gril pour
+mes côtelettes; je finis de les couper proprement.
+
+Auguste, qui accourait avec le café, repartit pour le gril.
+
+_Pierre_:--Il me faut de l'huile pour ma vinaigrette.
+
+_Henri_:--Et moi, du vinaigre pour ma salade; Auguste, vite de l'huile
+et du vinaigre.
+
+Auguste, qui rapportait le gril, retourna en courant chercher le
+vinaigre et l'huile.
+
+_Camille_:--Eh bien! mon feu, c'est comme ça que vous l'allumez,
+Auguste? Mes oeufs sont battus, vous allez me faire manquer mon
+omelette.
+
+_Auguste_:--On m'a donné des commissions; je n'ai pas encore eu le temps
+d'allumer le bois.
+
+_Elisabeth_:--Et ma braise? où est-elle, Auguste? Vous avez oublié ma
+braise!
+
+_Auguste_:--Non, Elisabeth, mais je n'ai pas pu: on m'a fait courir.
+
+_Elisabeth_:--Je n'aurai pas le temps de faire griller mes côtelettes;
+dépêchez-vous, Auguste.
+
+_Louis_:--Il me faut un couteau pour couper mes tartines. Vite un
+couteau, Auguste.
+
+_Jacques_:--Je n'ai pas de sucre pour mes fraises; râpe du sucre pour
+mes fraises; râpe du sucre, Henriette; dépêche-toi.
+
+_Henriette_:--Je râpe tant que je peux, mais je suis fatiguée; je vais
+me reposer un peu. J'ai si soif!...
+
+_Jeanne_:--Mange des cerises; moi, aussi, j'ai soif.
+
+_Jacques_:--Et moi donc? je vais en goûter un peu; cela rafraîchit la
+langue.
+
+_Louis_:--Je veux me rafraîchir un peu aussi; c'est fatigant de faire
+des tartines.
+
+Et voilà les quatres petits qui entourent le panier de cerises.
+
+_Jeanne_:--Asseyons-nous; ce sera plus commode pour se rafraîchir.
+
+Ils se rafraîchirent si bien, qu'ils mangèrent toutes les cerises; quand
+il n'en resta plus, ils se regardèrent avec inquiétude.
+
+_Jeanne_:--Il ne reste plus rien.
+
+_Henriette_:--Ils vont nous gronder.
+
+_Louis_, avec inquiétude:--Mon Dieu! comment faire?
+
+_Jacques_:--Demandons à Cadichon de venir à notre secours.
+
+_Louis_:--Que veux-tu que fasse Cadichon? il ne peut pas faire qu'il y
+ait des cerises quand nous avons tout mangé!
+
+_Jacques_:--C'est égal; Cadichon, mon bon Cadichon, viens nous aider;
+vois notre panier vide, et tâche de le remplir.
+
+J'étais tout près des quatre petits gourmands. Jacques me mettait le
+panier vide sous le nez pour me faire comprendre ce qu'il attendait de
+moi. Je le flairai et je partis au petit trot; j'allai à la cuisine, où
+j'avais vu déposer un panier de cerises, je le pris entre mes dents, je
+l'emportai en trottant et je le déposai au milieu des enfants encore
+assis en rond près des noyaux et des queues de cerises qu'ils avaient
+mis dans leur assiette.
+
+Un cri de joie accueillit son retour. Les autres se retournèrent tous à
+ce cri, et demandèrent ce qu'il y avait.
+
+--C'est Cadichon! c'est Cadichon! s'écria Jacques.
+
+--Tais-toi, lui dit Jeanne; ils sauront que nous avons tout mangé.
+
+--Tant pis, s'ils le savent! répondit Jacques. Je veux qu'ils sachent
+aussi combien Cadichon est bon et spirituel.
+
+Et, courant à eux, il leur raconta comment j'avais réparé leur
+gourmandise. Au lieu de gronder les quatre petits, ils louèrent Jacques
+de sa franchise, et donnèrent aussi de grands éloges à mon intelligence.
+
+Pendant ce temps, Auguste avait allumé le feu de Camille, la braise
+d'Elisabeth; Camille faisait cuire son omelette, Madeleine finissait sa
+crème, Elisabeth grillait ses côtelettes, Pierre coupait son veau en
+tranches pour y faire un assaisonnement, Henri tournait et retournait sa
+salade de pommes de terre, Jacques faisait une bouillie de ses fraises
+et de sa crème, Louis achevait une pile de tartines, Henriette râpait
+son sucre qui débordait le sucrier, Jeanne épluchait les cerises du
+panier, Auguste, suant, soufflant, mettait le couvert, courait pour
+avoir de l'eau fraîche pour rafraîchir le vin, pour embellir l'aspect du
+couvert avec des bateaux de radis, de cornichons, de sardines,
+d'olives. Il avait oublié le sel, il n'avait pas songé aux couverts; il
+s'apercevait que les verres manquaient; il découvrait des hannetons et
+des moucherons tombés dans les verres, dans les assiettes. Quand tout
+fut prêt, quand tous les plats furent placés sur la nappe, Camille se
+frappa le front.
+
+--Ah! dit-elle. Nous n'avons oublié qu'une chose: c'est demander à nos
+mamans la permission de déjeuner dehors et de manger de notre cuisine.
+
+--Courons vite, s'écrièrent les enfants, Auguste gardera le déjeuner.
+
+Et, s'élançant tous vers la maison, ils se précipitèrent dans le salon
+où étaient rassemblés les papas et les mamans.
+
+La présence de ces enfants rouges, haletants, avec des tabliers de
+cuisine qui leur donnaient l'air d'une bande de marmitons, surprit les
+parents.
+
+Les enfants, courant chacun à leur maman, demandèrent avec une telle
+volubilité la permission de déjeuner dehors, qu'elles ne comprirent pas
+d'abord la demande. Après quelques questions et quelques explications,
+la permission fut accordée, et ils retournèrent bien vite rejoindre
+Auguste et leur déjeuner. Auguste avait disparu.
+
+--Auguste! Auguste! crièrent-ils.
+
+--Me voici, me voici, répondit une voix qui semblait venir du ciel.
+
+Tous levèrent la tête et aperçurent Auguste, perché au haut d'un chêne,
+et qui se mit à descendre avec lenteur et précaution.
+
+--Pourquoi as-tu grimpé là-haut? Quelle drôle d'idée tu as eue! dirent
+Pierre et Henri.
+
+Auguste descendait toujours sans répondre.
+
+Quand il fut à terre, les enfants virent avec surprise qu'il était pâle
+et tremblant.
+
+_Madeleine_:--Pourquoi avez-vous grimpé à l'arbre, Auguste, et que vous
+est-il arrivé?
+
+_Auguste_:--Sans Cadichon, vous n'auriez retrouvé ni moi, ni votre
+déjeuner; c'est pour sauver ma vie que je suis monté au haut de ce
+chêne.
+
+_Pierre_:--Raconte-nous ce qui est arrivé; comment Cadichon a-t-il pu te
+sauver la vie et préserver notre déjeuner?
+
+_Camille_:--Mettons-nous à table; nous écouterons en mangeant; je meurs
+de faim.
+
+Ils se placèrent sur l'herbe, autour de la nappe; Camille servit
+l'omelette, qui fut trouvée excellente; Elisabeth servit à son tour ses
+côtelettes; elles étaient très bonnes, mais un peu trop cuites. Le reste
+du déjeuner vint ensuite. Pendant qu'on mangeait, Auguste raconta ce qui
+suit:
+
+«A peine étiez-vous partis, que je vis accourir les deux gros chiens de
+la ferme, attirés par l'odeur du repas; je ramassai un bâton, et je crus
+les faire partir en le brandissant devant eux. Mais ils voyaient les
+côtelettes, l'omelette, le pain, le beurre, la crème; au lieu d'avoir
+peur de mon bâton, ils voulurent se jeter sur moi; je lançai le bâton à
+la tête du plus gros, qui sauta sur mon dos....»
+
+--Comment, sur ton dos? dit Henri; il avait donc tourné autour de toi?
+
+--Non, répondit Auguste en rougissant; mais j'avais jeté mon bâton, je
+n'avais plus rien pour me défendre, et tu comprends qu'il était inutile
+que je me fisse dévorer par des chiens affamés.
+
+--Je comprends, reprit Henri d'un ton moqueur; c'est toi qui avais
+tourné les talons et qui te sauvais.
+
+--Je m'en allais pour vous chercher, dit Auguste; les maudites bêtes
+coururent après moi, lorsque Cadichon vint à mon secours en saisissant
+par la peau du dos le plus gros des chiens; il le secouait pendant que
+je grimpais à l'arbre; l'autre sauta après moi, m'attrapa par mon habit,
+et m'aurait mis en pièces, si Cadichon ne m'eût pas encore préservé de
+ce méchant animal; il donna un dernier et bon coup de dent au premier
+chien, qu'il lança en l'air, et qui alla retomber, brisé et saignant, à
+quelques pas plus loin; ensuite Cadichon saisit par la queue celui qui
+tenait le pan de mon habit, ce qui le fui fit lâcher immédiatement;
+après l'avoir tiré au loin, il se retourna avec une agilité surprenante,
+et lui lança à la mâchoire une ruade qui doit lui avoir cassé quelques
+dents. Les deux chiens se sauvèrent en hurlant, et je me préparais à
+descendre de l'arbre lorsque vous êtes revenus.
+
+On admira beaucoup mon courage et ma présence d'esprit, et chacun vint à
+moi, me caressa et m'applaudit.
+
+--Vous voyez bien, dit Jacques d'un air triomphant et l'oeil brillant de
+bonheur, que mon ami Cadichon est redevenu excellent; je ne sais pas
+si vous l'aimez, mais moi je l'aime plus que jamais. N'est-ce pas, mon
+Cadichon, que nous serons toujours bons amis?
+
+Je répondis de mon mieux par un braiment joyeux; les enfants se mirent
+à rire, et, se mettant à table, ils continuèrent leur repas. Madeleine
+servit sa crème.
+
+--La bonne crème! dit Jacques.
+
+--J'en veux encore, dit Louis.
+
+--Et moi aussi, et moi aussi, dirent Henriette et Jeanne.
+
+Madeleine était contente du succès de sa crème; il est juste de dire que
+chacun avait réussi parfaitement, que le déjeuner fut mangé en entier,
+et qu'il n'en resta rien. Le pauvre Jacques eut pourtant un moment
+d'humiliation. Il s'était chargé des fraises à la crème. Il avait sucré
+sa crème et il avait versé dedans les fraises tout épluchées. C'était
+très bien; malheureusement, il avait fini avant les autres. Voyant qu'il
+avait du temps devant lui, il voulut perfectionner son plat, et il se
+mit à écraser les fraises dans la crème. Il écrasa, écrasa si longtemps
+et si bien, que les fraises et la crème ne firent plus qu'une bouillie,
+qui devait avoir très bon goût, mais qui n'avait pas très bonne mine.
+
+Lorsque le tour de Jacques arriva, et qu'il voulut servir ses fraises:
+
+--Que me donnes-tu là? s'écria Camille. De la bouillie rouge? Qu'est-ce
+que c'est? Avec quoi l'as-tu faite?
+
+--Ce n'est pas de la bouillie rouge, dit Jacques un peu confus; ce sont
+des fraises à la crème. C'est très bon, je t'assure, Camille; goûtes-en,
+tu verras.
+
+--Des fraises? dit Madeleine, où sont les fraises? Je ne les vois pas.
+C'est dégoûtant ce que tu nous donnes.
+
+--Mais oui, c'est dégoûtant, s'écrièrent tous les autres.
+
+--Je croyais que ce serait meilleur écrasé, dit le pauvre petit Jacques,
+les yeux pleins de larmes. Mais, si vous voulez, j'irai vite cueillir
+d'autres fraises et chercher de la crème à la ferme.
+
+--Non, mon petit Jacques, dit Elisabeth, touchée de sa douleur; ta crème
+doit être très bonne. Veux-tu m'en servir? Je la mangerai avec grand
+plaisir.
+
+Jacques embrassa Elisabeth; sa figure reprit un air joyeux, et il en
+servit plein une assiette.
+
+Les autres enfants, attendris comme Elisabeth par la bonté et la bonne
+volonté de Jacques, lui en demandèrent tous, et tous, après avoir goûté,
+déclarèrent que c'était excellent. Le petit Jacques, qui avait examiné
+avec inquiétude leurs visages pendant qu'ils goûtaient à sa crème,
+redevint radieux quand il vit le succès de son invention.
+
+Le déjeuner fini, ils se mirent à laver la vaisselle dans un grand
+baquet qui avait été oublié la veille et que la gouttière avait rempli
+dans la nuit.
+
+Ce ne fut pas le moins amusant de l'affaire, et la vaisselle n'était
+pas encore finie quand l'heure de l'étude sonna, et que les parents
+rappelèrent leurs enfants pour se mettre au travail. Ils demandèrent un
+quart d'heure de grâce pour achever de tout essuyer et ranger. On le
+leur accorda. Avant que le quart d'heure fût écoulé, tout était rapporté
+à la cuisine, mis en place, les enfants étaient au travail, et Auguste
+avait fait ses adieux pour retourner chez lui.
+
+Avant de s'en aller, Auguste m'appela, et, me voyant approcher, il
+courut à moi, me caressa et me remercia, par ses paroles et par ses
+gestes, du service que je lui avais rendu. Je vis ce sentiment de
+reconnaissance avec plaisir. Il me confirma dans la pensée qu'Auguste
+était bien meilleur que je ne l'avais jugé d'abord; qu'il n'avait ni
+rancune ni méchanceté, et que s'il était poltron et un peu bête, ce
+n'était pas sa faute.
+
+J'eus occasion, peu de jours après, de lui rendre un nouveau service.
+
+
+
+XXVI
+
+LE BATEAU
+
+_Jacques_:--Quel dommage qu'on ne puisse pas faire tous les jours un
+déjeuner comme celui de la semaine dernière: c'était si amusant!
+
+_Louis_:--Et comme nous avons bien déjeuné!
+
+_Camille_:--Ce qui m'a semblé le meilleur, c'était la salade de pommes
+de terre et la vinaigrette de veau.
+
+_Madeleine_:--Je sais bien pourquoi: c'est parce que maman te défend
+habituellement de manger des choses vinaigrées.
+
+_Camille, riant_:--C'est possible; les choses qu'on mange rarement
+semblent toujours meilleures, surtout quand on les aime naturellement.
+
+_Pierre_:--Que ferons-nous aujourd'hui pour nous amuser?
+
+_Elisabeth_:--C'est vrai, c'est notre jeudi; nous avons congé jusqu'au
+dîner.
+
+_Henri_:--Si nous pêchions une friture dans le grand étang?
+
+_Camille_:--Bonne idée! Nous aurons un plat de poisson pour demain, jour
+maigre.
+
+_Madeleine_:--Comment pêcherons-nous? Avons-nous des lignes?
+
+_Pierre_:--Nous avons assez d'hameçons; ce qui nous manque ce sont des
+bâtons pour attacher nos lignes.
+
+_Henri_:--Si nous demandions aux domestiques d'aller nous en acheter au
+village?
+
+_Pierre_:--On n'en vend pas là; il faudrait aller à la ville.
+
+_Camille_:--Voilà Auguste qui arrive; il a peut-être des lignes chez
+lui; on les enverrait chercher avec le poney.
+
+_Jacques_:--Moi, j'irai avec Cadichon.
+
+_Henri_:--Tu ne peux aller si loin tout seul.
+
+_Jacques_:--Ce n'est pas loin, c'est à une demi-lieue.
+
+_Auguste_, arrivant:--Qu'est-ce que vous voulez aller chercher avec
+Cadichon, mes amis?
+
+_Pierre_:--Des lignes pour pêcher. En as-tu Auguste?
+
+_Auguste_:--Non; mais il n'y a pas besoin d'aller en chercher si
+loin; avec des couteaux, nous en ferons nous-mêmes autant que nous en
+voudrons.
+
+_Henri_:--Tiens! c'est vrai. Comment n'y avons-nous pas songé?
+
+_Auguste_:--Allons vite en couper dans le bois. Avez-vous des couteaux?
+J'ai le mien dans ma poche.
+
+_Pierre_:--J'en ai un excellent que Camille m'a apporté de Londres.
+
+_Henri_:--Et moi aussi, j'ai celui que m'a donné Madeleine.
+
+_Jacques_:--Et moi, j'ai aussi un couteau.
+
+_Louis_:--Et moi aussi.
+
+_Auguste_:--Venez avec nous alors; pendant que nous couperons les gros
+brins de bois, vous enlèverez l'écorce et les petites branches.
+
+--Et nous, que ferons-nous en attendant? dirent Camille, Madeleine,
+Elisabeth.
+
+--Faites préparer ce qui est nécessaire pour la pêche, répondit Pierre:
+le pain, les vers, les hameçons.
+
+Et tous se dispersèrent, allant chacun à son affaire.
+
+Je me dirigeai donc doucement vers l'étang, et j'attendis plus d'une
+demi-heure l'arrivée des enfants. Je les vis enfin accourir tenant
+chacun sa gaule, et apportant les hameçons et autres objets dont ils
+pouvaient avoir besoin.
+
+_Henri_:--Je crois qu'il faudra battre l'eau pour faire venir les
+poissons au-dessus.
+
+_Pierre_:--Au contraire, il ne faut pas faire le moindre bruit: les
+poissons iront tout au fond dans la vase si nous les effrayons.
+
+_Camille_:--Je crois qu'il serait bon de les attirer en leur jetant des
+miettes de pain.
+
+_Madeleine_:--Oui, mais pas beaucoup, si nous leur en donnons trop, ils
+n'auront plus faim.
+
+_Elisabeth_:--Attendez, laissez-moi faire; occupez-vous de préparer les
+hameçons pendant que je jetterai du pain.
+
+Elisabeth prit le pain; à la première miette qu'elle jeta, une
+demi-douzaine de poissons s'élancèrent dessus. Elisabeth en jeta encore.
+Louis, Jacques, Henriette et Jeanne voulurent l'aider; ils en jetèrent
+tant, que les poissons rassasiés, ne voulurent plus y toucher.
+
+--Je crains que nous n'en ayons trop jeté, dit Elisabeth tout bas à
+Louis et à Jacques.
+
+_Jacques_:--Qu'est-ce que cela fait? ils mangeront le reste ce soir ou
+demain.
+
+_Elisabeth_:--Mais c'est qu'ils ne voudront plus mordre à l'hameçon; ils
+n'ont plus faim.
+
+_Jacques_:--Aïe! aïe! les cousins et les cousines ne seront pas
+contents.
+
+_Elisabeth_:--Ne disons rien; ils sont occupés à leurs hameçons;
+peut-être les poissons mordront-ils tout de même.
+
+--Voilà les hameçons prêts, dit Pierre apportant les lignes; prenons
+chacun notre ligne, et lançons-la dans l'eau.
+
+Chacun prit sa ligne et la lança comme disait Pierre. Ils attendirent
+quelques minutes, en prenant garde de faire du bruit; le poisson ne
+mordait pas.
+
+_Auguste_:--La place n'est pas bonne, allons plus loin.
+
+_Henri_:--Je crois qu'il n'y a pas de poisson ici, car voilà plusieurs
+miettes de pain qui n'ont pas été mangées.
+
+_Camille_:--Allez au bout de l'étang, près du bateau.
+
+_Pierre_:--C'est bien profond par là.
+
+_Elisabeth_:--Crains-tu que les poissons ne se noient?
+
+_Pierre_:--Pas les poissons, mais l'un de nous s'il venait à y tomber.
+
+_Henri_:--Comment veux-tu que nous tombions? Nous ne nous approchons pas
+assez du bord pour glisser ou rouler dans l'eau.
+
+_Pierre_:--C'est vrai, mais je ne veux pas tout de même que les petits y
+aillent.
+
+_Jacques_:--Oh! je t'en prie, Pierre, laisse-moi aller avec toi; nous
+resterons très loin de l'eau.
+
+_Pierre_:--Non, non, restez où vous êtes; nous reviendrons bientôt vous
+joindre, car je ne pense pas que nous trouvions là-bas plus de poisson
+que par ici. D'ailleurs, ajouta-t-il, en baissant la voix, c'est votre
+faute si nous n'avons rien pu attraper; je vous ai bien vus, vous avez
+jeté dix fois trop de pain; je ne veux pas le dire à Henri, à Auguste, à
+Camille et à Madeleine, mais il est juste que vous soyez punis de votre
+étourderie.
+
+Jacques n'insista plus, et raconta aux autres coupables ce que venait de
+lui dire Pierre. Ils se résignèrent à rester à la place où ils étaient,
+attendant toujours que les poissons voulussent bien se laisser prendre,
+et n'en prenant aucun.
+
+J'avais suivi Pierre, Henri et Auguste au bout de l'étang. Ils jetèrent
+leurs lignes; pas plus de succès là-bas; ils eurent beau changer de
+place, traîner les hameçons: les poissons ne paraissaient pas.
+
+--Mes amis, dit Auguste, j'ai une excellente idée; au lieu de nous
+ennuyer à attendre qu'il plaise aux poissons de venir se faire prendre,
+faisons une pêche en grand: prenons-en quinze ou vingt à la fois.
+
+_Pierre_:--Comment ferons-nous pour en prendre quinze ou vingt, puisque
+nous ne pouvons en prendre un seul?
+
+_Auguste_:--Avec un filet qu'on appelle épervier.
+
+_Henri_:--Mais c'est très difficile; papa dit qu'il faut savoir le
+lancer.
+
+_Auguste_:--Difficile! quelle folie! Moi, j'ai lancé dix fois, vingt
+fois l'épervier. C'est très facile.
+
+_Pierre_:--Et as-tu pris beaucoup de poissons?
+
+_Auguste_:--Je n'en ai pas pris, parce que je ne le lançais pas dans
+l'eau.
+
+_Henri_:--Comment? où et sur quoi le lançais-tu?
+
+_Auguste_:--Sur l'herbe ou sur la terre, seulement pour m'apprendre à
+bien jeter.
+
+_Pierre_:--Mais ce n'est pas du tout la même chose; je suis sûr que tu
+le lancerais très mal sur l'eau.
+
+_Auguste_:--Mal! tu crois cela? Tu vas voir si je le lance mal! Je cours
+chercher l'épervier qui sèche au soleil dans la cour.
+
+_Pierre_:--Non, Auguste, je t'en prie. S'il arrivait quelque chose, papa
+nous gronderait.
+
+_Auguste_:--Et que veux-tu qu'il arrive? Puisque je te dis que chez nous
+on pêche toujours à l'épervier. Je pars; attendez-moi, je ne serai pas
+longtemps.
+
+Et Auguste partit en courant, laissant Pierre et Henri mécontents et
+inquiets. Il ne tarda pas à revenir, traînant après lui le filet.
+
+--Voilà, dit-il, en l'étalant par terre. A présent, gare les poissons!
+
+Il lança l'épervier assez adroitement; il tira avec précaution et
+lenteur.
+
+--Tire donc plus vite! nous n'en finirons pas, dit Henri.
+
+--Non, non, dit Auguste, il faut le ramener tout doucement pour ne pas
+faire rompre le filet et pour ne laisser échapper aucun poisson.
+
+Il continua à tirer, et, quand tout fut amené, le filet était vide: pas
+un poisson ne s'était laissé prendre.
+
+--Oh! dit-il, une première fois ne compte pas. Il ne faut pas se
+décourager. Recommençons.
+
+Il recommença, mais il ne réussit pas mieux la seconde fois que la
+première.
+
+--Je sais ce que c'est, dit-il. Je suis trop près du bord; il n'y a pas
+assez d'eau. Je vais entrer dans le bateau; comme il est très long, je
+serai assez éloigné du bord pour pouvoir bien développer mon épervier.
+
+--Non, Auguste, dit Pierre, ne va pas dans le bateau; avec ton épervier,
+tu peux t'embarrasser dans les rames et les cordages, et tu ferais la
+culbute dans l'eau.
+
+--Mais tu es comme un bébé de deux ans, Pierre, répliqua Auguste; moi,
+j'ai plus de courage que toi. Tu vas voir.
+
+Et il s'élança dans le bateau, qui alla de droite et de gauche. Auguste
+eut peur quoiqu'il fît semblant de rire, et je vis qu'il allait faire
+quelque maladresse. Il déploya et étendit mal son filet, gêné comme
+il l'était par le mouvement du bateau; ses mains n'étaient pas très
+rassurées, il chancelait sur ses pieds. L'amour-propre l'emporta
+toutefois, et il lança l'épervier. Mais le mouvement fut arrêté par la
+crainte de tomber à l'eau; l'épervier s'accrocha à son épaule gauche,
+et lui donna une secousse qui le fit tomber dans l'étang, la tête la
+première. Pierre et Henri poussèrent un cri de terreur qui répondit
+au cri d'angoisse qu'avait poussé le malheureux Auguste en se sentant
+tomber. Il se trouvait enveloppé dans le filet, qui gênait ses
+mouvements, et qui ne lui permettait pas de nager pour revenir sur l'eau
+et près du bord. Plus il se débattait, plus il resserrait le filet
+autour de son corps. Je le voyais enfoncer petit à petit. Quelques
+instants encore et il était perdu. Pierre et Henri ne pouvaient lui
+prêter aucun secours, ne sachant nager ni l'un ni l'autre. Avant qu'ils
+pussent amener du monde, Auguste devait périr infailliblement.
+
+Je ne fus pas longtemps à prendre mon parti; me jetant résolument à
+l'eau, je nageai vers lui, et je plongeai, car il était déjà à une
+grande profondeur sous l'eau. Je saisis avec mes dents le filet qui
+l'enveloppait; je nageai vers le bord en le tirant après moi; je
+regrimpai la pente, fort escarpée, tirant toujours Auguste, au risque de
+lui occasionner quelques bosses en le traînant sur des pierres et des
+racines, et je l'amenai jusque sur l'herbe, où il resta sans mouvement.
+
+Pierre et Henri, pâles et tremblants, accoururent près de lui, le
+débarrassèrent, non sans peine, du filet qui le serrait, et, voyant
+accourir Camille et Madeleine, ils leur demandèrent d'aller chercher du
+secours.
+
+Les petits, qui avaient vu de loin la chute d'Auguste, arrivaient aussi
+en courant, et aidèrent Pierre et Henri à essuyer son visage et ses
+cheveux imprégnés d'eau. Les domestiques de la maison ne tardèrent pas
+à venir. On emporta Auguste sans connaissance, et les enfants restèrent
+seuls avec moi.
+
+--Excellent Cadichon! s'écria Jacques, c'est pourtant toi qui as sauvé
+la vie à Auguste! Avez-vous vu tous avec quel courage il s'est jeté à
+l'eau?
+
+_Louis_:--Oui, certainement! Et comme il a plongé pour rattraper
+Auguste!
+
+_Elisabeth_:--Et comme il l'a habilement tiré sur l'herbe!
+
+_Jacques_:--Pauvre Cadichon! tu es mouillé!
+
+_Henriette_:--Ne le touche pas, Jacques; il va mouiller tes habits; vois
+comme l'eau lui coule de partout.
+
+--Ah bah! qu'est-ce que ça fait que je sois un peu mouillé? dit Jacques
+passant ses bras autour de mon cou; je ne le serai jamais autant que
+Cadichon.
+
+_Louis_:--Au lieu de l'embrasser et de lui faire des compliments, tu
+ferais mieux de l'emmener à l'écurie, où nous le bouchonnerons bien avec
+de la paille et où nous lui donnerons de l'avoine pour le réchauffer et
+lui rendre des forces.
+
+_Jacques_:--Ceci est très vrai; tu as raison. Viens, mon Cadichon.
+
+_Jeanne_:--Qu'est-ce que c'est que de bouchonner? Tu dis, Louis, que tu
+bouchonneras Cadichon?
+
+_Louis_:--Bouchonner, c'est frotter avec des poignées de paille jusqu'à
+ce que le cheval ou l'âne soit bien sec. On appelle cela _bouchonner_,
+parce que la poignée de paille qu'on tortille pour cela s'appelle un
+_bouchon_ de paille.
+
+Je suivais Jacques et Louis, qui marchèrent vers l'écurie en me faisant
+signe de les accompagner. Tous deux se mirent à me bouchonner avec une
+telle vivacité, qu'ils furent bientôt en nage. Ils ne cessèrent pourtant
+que lorsqu'ils m'eurent bien séché. Pendant ce temps, Henriette et
+Jeanne se relayaient pour peigner et brosser ma crinière et ma queue.
+J'étais superbe quand ils eurent fini, et je mangeai avec un appétit
+extraordinaire la mesure d'avoine que Jacques et Louis me présentèrent.
+
+--Henriette, dit tout bas la petite Jeanne à sa cousine, Cadichon a
+beaucoup d'avoine; il en a trop.
+
+_Henriette_:--Ça ne fait rien, Jeanne; il a été très bon; c'est pour le
+récompenser.
+
+_Jeanne_:--C'est que je voudrais bien lui en prendre un peu.
+
+_Henriette_:--Pourquoi?
+
+_Jeanne_:--Pour en donner à nos pauvres lapins, qui n'en ont jamais et
+qui l'aiment tant.
+
+_Henriette_:--Si Jacques et Louis te voient prendre l'avoine de
+Cadichon, ils te gronderont.
+
+_Jeanne_:--Ils ne me verront pas. J'attendrai qu'ils ne me regardent
+pas.
+
+_Henriette_:--Alors, tu seras une voleuse, car tu voleras l'avoine du
+pauvre Cadichon, qui ne peut pas se plaindre, puisqu'il ne peut pas
+parler.
+
+--C'est vrai, dit Jeanne tristement. Mes pauvres lapins seraient
+pourtant bien contents d'avoir un peu d'avoine.
+
+Et Jeanne s'assit près de mon auget, me regardant manger.
+
+--Pourquoi restes-tu là, Jeanne? demanda Henriette. Viens avec moi pour
+avoir des nouvelles d'Auguste.
+
+--Non, répondit Jeanne, j'aime mieux attendre que Cadichon ait fini de
+manger, parce que, s'il laisse un peu d'avoine, je pourrai alors la
+prendre, sans la voler, pour la donner à mes lapins.
+
+Henriette insista pour la faire partir, mais Jeanne refusa et resta près
+de moi. Henriette s'en alla avec ses cousins et ses cousines.
+
+Je mangeai lentement; je voulais voir si Jeanne, une fois seule,
+succomberait à la tentation de régaler ses lapins à mes dépens. Elle
+regardait de temps en temps dans l'auget.
+
+«Comme il mange! disait-elle. Il n'en finira pas.... Il ne doit plus
+avoir faim, et il mange toujours.... L'avoine diminue; pourvu qu'il
+ne mange pas tout.... S'il en laissait un peu seulement, je serais si
+contente!»
+
+J'aurais bien mangé tout ce qui était devant moi, mais la pauvre petite
+me fit pitié; elle ne touchait à rien, malgré l'envie qu'elle en avait.
+Je fis donc semblant d'en avoir assez, et je quittai mon auget, y
+laissant la moitié de l'avoine; Jeanne fit un cri de joie, sauta sur ses
+pieds, et, prenant l'avoine par poignées, la versa dans son tablier de
+taffetas noir.
+
+--Que tu es bon, que tu es gentil, mon gentil Cadichon! disait-elle. Je
+n'ai jamais vu un meilleur âne que toi.... C'est bien gentil de ne pas
+être gourmand! Tout le monde t'aime parce que tu es très bon.... Les
+lapins seront bien contents! Je leur dirai que c'est toi qui leur donnes
+de l'avoine.
+
+Et Jeanne, qui avait fini de tout verser dans son tablier, partit en
+courant. Je la vis arriver à la petite maisonnette des lapins, et je
+l'entendis leur raconter combien j'étais bon, que je n'étais pas du tout
+gourmand, qu'il fallait faire comme moi, et que, puisque j'avais laissé
+l'avoine à des lapins, eux devaient en laisser pour les petits oiseaux.
+
+--Je reviendrai tantôt, leur dit-elle, et je verrai si vous avez été
+bons comme Cadichon.
+
+Elle ferma ensuite leur porte, et courut rejoindre Henriette.
+
+Je la suivis pour savoir des nouvelles d'Auguste; en approchant du
+château, je vis avec plaisir qu'Auguste était assis sur l'herbe avec
+ses amis. Quand il me vit arriver, il se leva, vint à moi, et dit en me
+caressant:
+
+--Voilà mon sauveur; sans lui, j'étais mort; j'ai perdu connaissance au
+moment où Cadichon, ayant saisi le filet, commençait à me tirer à terre;
+mais je l'ai très bien vu se jeter à l'eau et plonger pour me sauver.
+Jamais je n'oublierai le service qu'il m'a rendu, et jamais je ne
+reviendrai ici sans dire bonjour à Cadichon.
+
+--Ce que vous dites là est très bien, Auguste, dit la grand'mère. Quand
+on a du coeur, on a de la reconnaissance envers un animal aussi bien que
+pour un homme. Quant à moi je me souviendrai toujours des services que
+nous a rendus Cadichon, et, quoi qu'il arrive, je suis décidée à ne
+jamais m'en séparer.
+
+_Camille_:--Mais, grand'mère, il y a quelques mois, vous vouliez
+l'envoyer au moulin. Il aurait été très malheureux au moulin.
+
+_La grand'mère_:--Aussi, chère enfant, ne l'y ai-je pas envoyé. J'en
+avais eu la pensée un instant, il est vrai, après le tour qu'il avait
+joué à Auguste, et à cause d'une foule de petites méchancetés dont
+toute la maison se plaignait. Mais j'étais décidée à le garder ici en
+récompense de ses anciens services. A présent, non seulement il restera
+avec nous, mais je veillerai à ce qu'il y soit heureux.
+
+--Oh! merci, grand'mère, merci! s'écria Jacques, en sautant au cou de sa
+grand'mère, qu'il manqua jeter par terre. C'est moi qui aurai toujours
+soin de mon cher Cadichon; je l'aimerai, et il m'aimera plus que les
+autres.
+
+_La grand'mère_:--Pourquoi veux-tu que Cadichon t'aime plus que les
+autres, mon petit Jacques? Ce n'est pas juste.
+
+_Jacques_:--Si fait, grand'mère, c'est juste, parce que je l'aime plus
+que ne l'aiment mes cousins et cousines, et que lorsqu'il a été méchant,
+que personne ne l'aimait, moi, je l'aimais encore un peu ... et même
+beaucoup, ajouta-t-il en riant. N'est-il pas vrai, Cadichon?
+
+Je vins aussitôt appuyer ma tête sur son épaule. Tout le monde se mit à
+rire, et Jacques continua:
+
+--N'est-ce pas, mes cousines et cousins, que vous voulez bien que
+Cadichon m'aime plus que vous?
+
+--Oui, oui, oui, répondirent-ils tous en riant.
+
+_Jacques_:--Et n'est-ce pas que j'aime Cadichon, et que je l'ai toujours
+aimé plus que vous ne l'aimez?
+
+--Oui, oui, oui, reprirent-ils tout d'une voix.
+
+_Jacques_:--Vous voyez bien, grand'mère, que, puisque c'est moi qui vous
+ai amené Cadichon, puisque c'est moi qui l'aime le plus, il est juste
+que ce soit moi que Cadichon aime le mieux.
+
+_La grand'mère_, souriant:--Je ne demande pas mieux, cher enfant; mais
+quand tu n'y seras pas, tu ne pourras plus le soigner.
+
+_Jacques_, avec vivacité:--Mais j'y serai toujours, grand'mère.
+
+_La grand'mère_:--Non, mon cher enfant, tu n'y seras pas toujours,
+puisque ton papa et ta maman t'emmènent quand ils s'en vont.
+
+Jacques devint triste et pensif; il restait le bras appuyé sur mon dos,
+et la tête appuyée sur sa main.
+
+Tout à coup son visage s'éclaircit.
+
+--Grand'mère, dit-il, voulez-vous me donner Cadichon?
+
+_La grand'mère_:--Je te donnerai tout ce que tu voudras, mon cher petit,
+mais tu ne pourras pas l'emmener avec toi à Paris.
+
+_Jacques_:--Non, c'est vrai; mais il sera à moi, et, quand papa aura un
+château, nous y ferons venir Cadichon.
+
+_La grand'mère_:--Je te le donne à cette condition, mon enfant; en
+attendant, il vivra ici, et il vivra probablement plus longtemps que
+moi. N'oublie pas alors que Cadichon est à toi, et que je te laisse le
+soin de le faire vivre heureux.
+
+
+
+CONCLUSION
+
+Depuis ce jour, mon petit maître Jacques sembla m'aimer plus encore.
+Moi, de mon côté, je fis mon possible pour me rendre utile et agréable,
+non seulement à lui, mais à toutes les personnes de la maison. Je n'eus
+pas à me repentir des efforts que j'avais faits pour me corriger, car
+tout le monde s'attacha à moi de plus en plus. Je continuai à veiller
+sur les enfants, à les préserver de plusieurs accidents, à les protéger
+contre les hommes et les animaux méchants.
+
+Auguste venait souvent à la maison; jamais il n'oubliait de me faire
+sa visite, comme il l'avait promis, et chaque fois il m'apportait une
+petite friandise: tantôt une pomme, une poire, tantôt du pain et du
+sel que j'aimais particulièrement, ou bien une poignée de laitues ou
+quelques carottes; jamais enfin il n'oubliait de me donner ce qu'il
+savait être de mon goût. Ce qui prouve combien je m'étais trompé sur la
+bonté de son coeur, que je jugeais méchant parce que le pauvre garçon
+avait été quelquefois sot et vaniteux.
+
+Ce qui me donna la pensée d'écrire mes Mémoires, ce fut une suite de
+conversations entre Henri et ses cousins. Henri soutenait toujours que
+je ne comprenais pas ce que je faisais, ni pourquoi je le faisais. Ses
+cousines, et Jacques surtout, prenaient le parti de mon intelligence et
+de ma volonté de bien faire. Je profitai d'un hiver fort rude, qui ne
+me permettait guère de rester dehors, pour composer et écrire quelques
+événements importants de ma vie. Ils vous amuseront peut-être, mes
+jeunes amis, et, en tout cas, ils vous feront comprendre que, si vous
+voulez être bien servis, il faut bien traiter vos serviteurs; que
+ceux que vous croyez les plus bêtes ne le sont pas autant qu'ils le
+paraissent; qu'un âne a, tout comme les autres, un coeur pour aimer ses
+maîtres, être heureux ou malheureux, être un ami ou un ennemi, tout
+pauvre âne qu'il est. Je vis heureux, je suis aimé de tout le monde,
+soigné comme un ami par mon petit maître Jacques; je commence à devenir
+vieux, mais les ânes vivent longtemps, et, tant que je pourrai marcher
+et me soutenir, je mettrai mes forces et mon intelligence au service de
+mes maîtres.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les Mémoires d'un âne., by Comtesse de Ségur
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12783 ***
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+ <title>Les mémoires d'un àne</title>
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+
+
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+
+</head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12783 ***</div>
+
+<h2>La Comtesse de Ségur</h2>
+
+<br>
+
+
+<h1>LES MÉMOIRES<br>
+D'UN ÂNE</h1>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p>À MON PETIT MAÎTRE<br>
+
+M. HENRI DE SÉGUR</p>
+
+
+<p><i>Mon petit Maître, vous avez été bon pour moi, mais vous avez parlé avec
+mépris des ânes en général. Pour mieux vous faire connaître ce que sont
+les ânes, j'écris et je vous offre ces Mémoires. Vous verrez, mon cher petit
+Maître, comment moi, pauvre âne, et mes amis ânes, ânons et ânesses, nous
+avons été et nous sommes injustement traités pas les hommes. Vous verrez
+que nous avons beaucoup d'esprit et beaucoup d'excellentes qualités; vous
+verrez aussi combien j'ai été méchant dans ma jeunesse, combien j'en ai
+été puni et malheureux, et comme le repentir m'a changé et m'a rendu
+l'amitié de mes camarades et de mes maîtres. Vous verrez enfin que lorsqu'on
+aura lu ce livre, au lieu de dire: Bête comme un âne, ignorant comme
+un âne, têtu comme un âne, on dira: de l'esprit comme un âne, savant
+comme un âne, docile comme un âne, et que vous et vos parents vous serez
+fiers de ces éloges.</i></p>
+
+<p><i>Hi! han! mon bon Maître; je vous souhaite de ne pas ressembler, dans
+la première moitié de sa vie, à votre fidèle serviteur,</i></p>
+
+<p><i>CADICHON,</i><br>
+<i>Âne savant.</i></p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>LE MARCHÉ</h3>
+
+
+<p>Je ne me souviens pas de mon enfance; je fus probablement malheureux
+comme tous les ânons, joli, gracieux comme nous le sommes tous; très
+certainement je fus plein d'esprit, puisque, tout vieux que je suis, j'en ai
+encore plus que mes camarades. J'ai attrapé plus d'une fois mes pauvres
+maîtres, qui n'étaient que des hommes, et qui, par conséquent, ne pouvaient
+pas avoir l'intelligence d'un âne.</p>
+
+<p>Je vais commencer par vous raconter un des tours que je leur ai joués
+dans le temps de mon enfance:</p>
+
+<p>Les hommes n'étant pas tenus de savoir tout ce que savent les ânes, vous
+ignorez sans doute, vous qui lisez ce livre, ce qui est connu de tous les ânes
+mes amis: c'est que tous les mardis il y a dans la ville de Laigle un marché
+où l'on vend des légumes, du beurre, des oeufs, du fromage, des fruits et
+autres choses excellentes. Ce mardi est un jour de supplice pour mes
+pauvres confrères; il l'était pour moi aussi avant que je fusse acheté par ma
+bonne vieille maîtresse, votre grand'mère, chez laquelle je vis maintenant.
+J'appartenais à une fermière exigeante et méchante. Figurez-vous, mon
+cher petit maître, qu'elle poussait la malice jusqu'à ramasser tous les oeufs
+que pondaient ses poules, tout le beurre et les fromages que lui donnait le
+lait de ses vaches, tous les légumes et fruits qui mûrissaient dans la
+semaine, pour remplir des paniers qu'elle mettait sur mon dos.</p>
+
+<p>Et quand j'étais si chargé que je pouvais à peine avancer, cette méchante
+femme s'asseyait encore au-dessus des paniers et m'obligeait à trotter ainsi
+écrasé, accablé, jusqu'au marché de Laigle, qui était à une lieue de la
+ferme. J'étais toutes les fois dans une colère que je n'osais montrer, parce
+que j'avais peur des coups de bâton; ma maîtresse en avait un très gros,
+plein de noeuds, qui me faisait bien mal quand elle me battait. Chaque fois
+que je voyais, que j'entendais les préparatifs du marché, je soupirais, je
+gémissais, je brayais même dans l'espoir d'attendrir mes maîtres.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, grand paresseux, me disait-on en venant me chercher, Vas-tu te
+taire, et ne pas nous assourdir avec ta vilaine grosse voix. Hi! han! hi! han!
+voilà-t-il une belle musique que tu nous fais! Jules, mon garçon, approche
+ce fainéant près de la porte, que ta mère lui mette sa charge sur le dos!...
+Là! un panier d'oeufs! encore un!... Les fromages, le beurre... les
+légumes maintenant!... C'est bon! voilà une bonne charge qui va nous
+donner quelques pièces de cinq francs. Mariette, ma fille, apporte une
+chaise, que ta mère monte là-dessus!... Très bien! Allons, bon voyage,
+ma femme, et fais marcher ce fainéant de bourri. Tiens, v'là ton gourdin,
+tape dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Pan! pan!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien; encore quelques caresses de ce genre, et il marchera.</p>
+
+<p>&mdash;Vlan! Vlan!</p>
+
+<p>Le bâton ne cessait de me frotter les reins, les jambes,
+le cou; je trottais, je galopais presque; la fermière me battait toujours. Je
+fus indigné de tant d'injustice et de cruauté; j'essayai de ruer pour jeter
+ma maîtresse par terre, mais j'étais trop chargé; je ne pus que sautiller et
+me secouer de droite et de gauche. J'eus pourtant le plaisir de la sentir
+dégringoler. «Méchant âne! sot animal! entêté! Je vais te corriger et te
+donner du Martin-bâton.»</p>
+
+<p>En effet, elle me battit tellement que j'eus peine à marcher jusqu'à la
+ville. Nous arrivâmes enfin. On ôta de dessus mon pauvre dos écorché tous
+les paniers pour les poser à terre; ma maîtresse, après m'avoir attaché à
+un poteau, alla déjeuner, et moi, qui mourais de faim et de soif, on ne
+m'offrit pas seulement un brin d'herbe, une goutte d'eau. Je trouvai moyen
+de m'approcher des légumes pendant l'absence de la fermière, et je me
+rafraîchis la langue en me remplissant l'estomac avec un panier de salades
+et de choux. De ma vie je n'en avais mangé de si bons; je finissais le dernier
+chou et la dernière salade lorsque ma maîtresse revint. Elle poussa un cri
+en voyant son panier vide; je la regardai d'un air insolent et si satisfait,
+qu'elle devina le crime que j'avais commis. Je ne vous répéterai pas les
+injures dont elle m'accabla. Elle avait très mauvais ton, et lorsqu'elle était
+en colère, elle jurait et disait des choses qui me faisaient rougir, tout âne
+que je suis. Après donc m'avoir tenu les propos les plus humiliants, auxquels
+je ne répondais qu'en me léchant les lèvres et en lui tournant le dos,
+elle prit son bâton et se mit à me battre si cruellement que je finis par perdre
+patience, et que je lui lançai trois ruades, dont la première lui cassa le nez
+et deux dents, la seconde lui brisa le poignet, et la troisième l'attrapa à
+l'estomac et la jeta par terre. Vingt personnes se précipitèrent sur moi en
+m'accablant de coups et d'injures. On emporta ma maîtresse je ne sais où,
+et l'on me laissa attaché au poteau près duquel étaient étalées les marchandises
+que j'avais apportées. J'y restai longtemps; voyant que personne ne
+songeait à moi, je mangeai un second panier plein d'excellents légumes, je
+coupai avec mes dents la corde qui me retenait, et je repris tout doucement
+le chemin de ma ferme.</p>
+
+<p>Les gens que je dépassais sur la route s'étonnaient de me voir tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, ce bourri avec sa longe cassée! Il s'est échappé, disait l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est un échappé des galères, dit l'autre.</p>
+
+<p>Et tous se mirent à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne porte pas une forte charge sur son dos, reprit le troisième.</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr, il a fait un mauvais coup! s'écria un quatrième.</p>
+
+<p>&mdash;Attrape-le donc, mon homme, nous mettrons le petit sur son bât, dit
+une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il te portera bien avec le petit gars, répondit le mari. Moi,
+voulant donner une bonne opinion de ma douceur et de ma complaisance,
+je m'approchai tout doucement de la paysanne, et je m'arrêtai près d'elle
+pour la laisser monter sur mon dos.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas l'air méchant, ce bourri! dit l'homme en aidant sa femme
+à se placer sur le bât.</p>
+
+<p>Je souris de pitié en entendant ce propos: Méchant! comme si un âne
+doucement traité était jamais méchant. Nous ne devenons colères, désobéissants
+et entêtés que pour nous venger des coups et des injures que nous
+recevons. Quand on nous traite bien, nous sommes bons, bien meilleurs que
+les autres animaux.</p>
+
+<p>Je ramenai à leur maison la jeune femme et son petit garçon, joli petit
+enfant de deux ans, qui me caressait, qui me trouvait charmant, et qui
+aurait bien voulu me garder. Mais je réfléchis que ce ne serait pas honnête.
+Mes maîtres m'avaient acheté, je leur appartenais. J'avais déjà brisé le nez
+les dents, le poignet et l'estomac de ma maîtresse, j'étais assez vengé.
+Voyant donc que la maman allait céder à son petit garçon, qu'elle gâtait
+(je m'en étais bien aperçu pendant que le portais sur mon dos), je fis un
+saut de côté et, avant que la maman eût pu ressaisir ma bride, je me sauvai
+en galopant, et je revins à la maison.</p>
+
+<p>Mariette, la fille de mon maître, me vit la première.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà Cadichon. Comme le voilà revenu de bonne heure! Jules,
+viens lui ôter son bât.</p>
+
+<p>&mdash;Méchant âne, dit Jules d'un ton bourru, il faut toujours s'occuper de
+lui. Pourquoi donc est-il revenu seul? Je parie qu'il s'est échappé. Vilaine
+bête! ajouta-t-il en me donnant un coup de pied dans les jambes, si je savais
+que tu t'es sauvé, je te donnerais cent coups de bâton.</p>
+
+<p>Mon bât et ma bride étant ôtés, je m'éloignai en galopant. A peine étais-je
+rentré dans l'herbage, que j'entendis des cris qui venaient de la ferme.
+J'approchai ma tête de la haie, et je vis qu'on avait ramené la fermière;
+c'étaient les enfants qui poussaient ces cris. J'écoutai de toutes mes oreilles,
+et j'entendis Jules dire à son père:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, je vais prendre le grand fouet du charretier, j'attacherai
+l'âne un arbre, et je le battrai jusqu'à ce qu'il tombe par terre.</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon garçon, va, mais ne le tue pas; nous perdrions l'argent qu'il
+nous a coûté. Je le vendrai à la prochaine foire.</p>
+
+<p>Je restai tremblant de frayeur en les entendant et en voyant Jules courir
+à l'écurie pour chercher le fouet. Il n'y avait pas à hésiter, et, sans me faire
+scrupule cette fois de faire perdre à mes maîtres le prix qu'ils m'avaient
+payé, je courus vers la haie qui me séparait des champs: je m'élançai dessus
+avec une telle force que je brisai les branches et que je pus passer au
+travers. Je courus dans le champ, et je continuai à courir longtemps, bien
+longtemps, croyant toujours être poursuivi. Enfin, n'en pouvant plus, je
+m'arrêtai, j'écoutai ... je n'entendis rien. Je montai sur une butte, je ne vis
+personne. Alors, je commençai à respirer et à me réjouir de m'être délivré
+de ces méchants fermiers. Mais je me demandais ce que j'allais devenir. Si
+je restais dans le pays, on me reconnaîtrait, on me rattraperait, et l'on me
+ramènerait à mes maîtres. Que faire? Où aller?</p>
+
+<p>Je regardai autour de moi; je me trouvai isolé et malheureux, et j'allai
+verser des larmes sur ma triste position, lorsque je m'aperçus que j'étais
+au bord d'un bois magnifique: c'était la forêt de Saint-Evroult. «Quel
+bonheur! m'écriai-je. Je trouverai dans cette forêt de l'herbe tendre, de
+l'eau, de la mousse fraîche: j'y demeurerai pendant quelques jours, puis
+j'irai dans une autre forêt, plus loin, bien plus loin de la ferme de mes
+maîtres.»</p>
+
+<p>J'entrai dans le bois; je mangeai avec bonheur de l'herbe tendre, et je
+bus l'eau d'une belle fontaine. Comme il commençait à faire nuit, je me
+couchai sur la mousse au pied d'un vieux sapin, et je m'endormis paisiblement
+jusqu'au lendemain.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>LA POURSUITE</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, après avoir mangé et bu, je songeai à mon bonheur.</p>
+
+<p>«Me voici sauvé, pensais-je; jamais on ne me retrouvera, et dans deux
+jours, quand je serai bien reposé, j'irai plus loin encore.»</p>
+
+<p>A peine avais-je fini cette réflexion, que j'entendis l'aboiement lointain
+d'un chien, puis d'un second; quelques instants après, je distinguai les
+hurlements de toute une meute.</p>
+
+<p>Inquiet, un peu effrayé même, je me levai et je me dirigeai vers un petit
+ruisseau que j'avais remarqué le matin. A peine y étais-je entré, que
+j'entendis la voix de Jules parlant aux chiens.</p>
+
+<p>«Allons, allons, mes chiens, cherchez bien, trouvez-moi ce misérable
+âne, mordez-le, déchirez-lui les jambes, et ramenez-le moi, que j'essaye mon
+fouet sur son dos.»</p>
+
+<p>La frayeur manqua me faire tomber; mais je réfléchis aussitôt qu'en
+marchant dans l'eau les chiens ne pourraient plus sentir la trace de mes
+pas; je me mis donc à courir dans le ruisseau, qui était heureusement bordé
+des deux côtés de buissons très épais. Je marchai sans m'arrêter pendant
+fort longtemps; les aboiements des chiens s'éloignaient ainsi que la voix
+du méchant Jules: je finis par ne plus rien entendre.</p>
+
+<p>Haletant, épuisé, je m'arrêtai un instant pour boire; je mangeai quelques
+feuilles de buissons; mes jambes étaient raides de froid, mais je n'osais
+par sortir de l'eau, j'avais peur que les chiens ne vinssent jusque-là et ne
+sentissent l'odeur de mes pas. Quand je fus un peu reposé, je recommençai
+à courir, suivant toujours le ruisseau, jusqu'à ce que je fusse sorti de la
+forêt. Je me trouvai alors dans une grande prairie où paissaient plus de
+cinquante boeufs. Je me couchai au soleil dans un coin de l'herbage; les
+boeufs ne faisaient aucune attention à moi, de sorte que je pus manger et
+me reposer à mon aise.</p>
+
+<p>Vers le soir, deux hommes entrèrent dans la prairie.</p>
+
+<p>&mdash;Frère, dit le plus grand des deux, si nous rentrions les boeufs cette
+nuit? On dit qu'il y a des loups dans le bois.</p>
+
+<p>&mdash;Des loups? Qui est-ce qui t'a dit cette bêtise?</p>
+
+<p>&mdash;Des gens de Laigle. On raconte que l'âne de la ferme des Haies a été
+emporté et dévoré dans la forêt.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! laisse donc. Ils sont si méchants, les gens de cette ferme, qu'ils
+auront fait mourir leur âne à force de coups.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc qu'ils diraient que le loup l'a mangé?</p>
+
+<p>&mdash;Pour qu'on ne sache pas qu'ils l'ont tué.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de même il vaudrait mieux rentrer nos boeufs.</p>
+
+<p>&mdash;Fais comme tu voudras, frère; je ne tiens ni à oui ni à non.</p>
+
+<p>Je ne bougeais pas dans mon coin, tant j'avais peur qu'on ne me vît.
+L'herbe était haute et me cachait, fort heureusement; les boeufs ne se
+trouvaient pas du côté où j'étais étendu; on les fit marcher vers la barrière,
+et puis à la ferme où demeuraient leurs maîtres.</p>
+
+<p>Je n'avais pas peur des loups, parce que l'âne dont on parlait c'était moi-même,
+et que je n'avais pas vu la queue d'un loup dans la forêt où j'avais
+passé la nuit. Je dormis donc à merveille, et je finissais mon déjeuner
+quand les boeufs rentrèrent dans la prairie: deux gros chiens les menaient.
+Je les regardais tranquillement, lorsqu'un des chiens m'aperçut, aboya
+d'un air menaçant, et courut vers moi; son compagnon le suivit. Que
+devenir? Comment leur échapper? Je m'élançai sur les palissades qui
+entouraient la prairie; le ruisseau que j'avais suivi la traversait; je fus
+assez heureux pour sauter par-dessus, et j'entendis la voix d'un des hommes
+de la veille qui rappelait ses chiens. Je continuai mon chemin tout doucement,
+et je marchai jusqu'à une autre forêt, dont j'ignore le nom. Je devais
+être à plus de dix lieues de la ferme des Haies: j'étais donc sauvé; personne
+ne me connaissait, et je pouvais me montrer sans craindre d'être ramené
+chez mes anciens maîtres.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>LES NOUVEAUX MAÃŽTRES</h3>
+
+
+<p>Je vécus tranquillement un mois dans cette forêt. Je m'ennuyais bien un
+peu quelquefois, mais je préférais encore vivre seul que vivre malheureux.
+J'étais donc à moitié heureux lorsque je m'aperçus que l'herbe diminuait
+et devenait dure; les feuilles tombaient, l'eau était glacée, la terre était
+humide.</p>
+
+<p>«Hélas! hélas! pensai-je; que devenir? Si je reste ici, je périrai de
+froid, de faim, de soif. Mais où aller? Qui est-ce qui voudra de moi?»</p>
+
+<p>A force de réfléchir, j'imaginai un moyen de trouver un abri. Je sortis de
+la forêt, et j'allai dans un petit village tout près de là. Je vis une petite
+maison isolée et bien propre; une bonne femme était assise à la porte, elle
+filait. Je fus touché de son air de bonté et de tristesse; je m'approchai d'elle,
+et je mis ma tête sur son épaule. La bonne femme poussa un cri, se leva
+précipitamment de dessus sa chaise, et parut effrayée. Je ne bougeai pas;
+je la regardai d'un air doux et suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre bête! dit-elle enfin, tu n'as pas l'air méchant. Si tu n'appartiens
+à personne, je serais bien contente de t'avoir pour remplacer mon
+pauvre vieux Grison, mort de vieillesse. Je pourrai continuer à gagner ma
+vie en vendant mes légumes au marché. Mais ... tu as sans doute un maître,
+ajouta-t-elle en soupirant.</p>
+
+<p>&mdash;A qui parlez-vous, grand'mère? dit une voix douce qui venait de
+l'intérieur de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Je cause avec un âne qui est venu me mettre la tête sur l'épaule, et
+qui me regarde d'un air si doux que je n'ai pas le coeur de le chasser.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, reprit la petite voix.</p>
+
+<p>Et aussitôt je vis sur le seuil de la porte un beau petit garçon de six à
+sept ans. Il était pauvrement mais proprement vêtu. Il me regarda d'un
+oeil curieux et un peu craintif.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je le caresser, grand'mère? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, mon Georget; mais prends garde qu'il ne te morde.</p>
+
+<p>Le petit garçon allongea son bras, et, ne pouvant m'atteindre, il avança
+un pied, puis l'autre, et put me caresser le dos.</p>
+
+<p>Je ne bougeai pas, de peur de l'effrayer; seulement je tournai ma tête
+vers lui, et je passai ma langue sur sa main.</p>
+
+<p><i>Georget:</i>&mdash;Grand'mère, grand'mère, comme il a l'air bon, ce pauvre
+âne, il m'a léché la main!</p>
+
+<p><i>La grand' mère:</i>&mdash;C'est singulier qu'il soit tout seul. Où est son maître?
+Va donc, Georget, par le village et à l'auberge où s'arrêtent les voyageurs:
+tu demanderas à qui appartient ce bourri. Son maître est peut-être en peine
+de lui.</p>
+
+<p><i>Georget:</i>&mdash;Vais-je emmener le bourri, grand'mère?</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;Il ne te suivrait pas; laisse-le aller où il voudra.</p>
+
+<p>Georget partit en courant; je trottai après lui. Quand il vit que je le suivais,
+il vint à moi, et, me caressant, il me dit: «Dis donc, mon petit bourri,
+puisque tu me suis tu me laisseras bien monter sur ton dos». Et, sautant
+sur mon dos, il me fit: <i>Hu! hu!</i></p>
+
+<p>Je partis au petit galop, ce qui enchanta Georget. <i>Ho! ho!</i> fit-il en
+passant devant l'auberge. Je m'arrêtai tout de suite. Georget sauta à terre;
+je restai devant la porte, ne bougeant pas plus que si j'avais été attaché.</p>
+
+<p>&mdash;Ou'est-ce que tu veux, mon garçon! dit le maître de l'auberge.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens savoir, monsieur Duval, si ce bourri, qui est ici à la porte,
+ne serait pas à vous ou à une de vos pratiques.</p>
+
+<p>M. Duval s'avança vers la porte, me regarda attentivement. «Non ce
+n'est pas à moi, ni à personne que je connaisse, mon garçon. Va chercher
+plus loin.»</p>
+
+<p>Georget remonta sur mon dos; je repartis au galop, et nous marchâmes,
+demandant de porte en porte à qui j'appartenais. Personne ne me reconnaissait,
+et nous revînmes chez la bonne grand'mère, qui filait toujours
+assise devant sa maison.</p>
+
+<p><i>Georget:</i>&mdash;Grand'mère, le bourri n'appartient à personne du pays.
+Qu'allons-nous en faire? Il ne veut pas me quitter, et il se sauve quand
+quelqu'un veut le toucher.</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;En ce cas, mon Georget, il ne faut pas le laisser passer
+la nuit dehors; il pourrait lui arriver malheur. Va le mener à l'écurie de
+notre pauvre Grison, et donne-lui une botte de foin et un seau d'eau. Nous
+verrons demain à le mener au marché; peut-être retrouverons-nous son
+maître.</p>
+
+<p><i>Georget:</i>&mdash;Et si nous ne le retrouvons pas, grand'mère?</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;Nous le garderons jusqu'à ce qu'on le réclame. Nous
+ne pouvons pas laisser cette pauvre bête périr de froid pendant l'hiver, ou
+bien tomber aux mains de méchants garnements qui la battraient et la
+feraient mourir de fatigue et de misère.</p>
+
+<p>Georget me donna à boire et à manger, me caressa et sortit. Je lui entendis
+dire en fermant la porte:</p>
+
+<p>«Ah! que je voudrais qu'il n'eût pas de maître et qu'il restât chez nous!»</p>
+
+<p>Le lendemain Georget me mit un licou après m'avoir fait déjeuner. Il
+m'amena devant la porte, la grand'mère me mit sur le dos un bât très léger,
+et s'assit dessus. Georget lui apporta un petit panier de légumes, qu'elle
+mit sur ses genoux, et nous partîmes pour le marché de Mamers. La bonne
+femme vendit bien ses légumes, personne ne me reconnut et je revins avec
+mes nouveaux maîtres.</p>
+
+<p>Je vécus chez eux pendant quatre ans; j'étais heureux; je ne faisais de
+mal à personne; je faisais bien mon service; j'aimais mon petit maître, qui
+ne me battait jamais; on ne me fatiguait pas trop; on me nourrissait assez
+bien. D'ailleurs, je ne suis pas gourmand. L'été, des épluchures de légumes,
+des herbes dont ne veulent pas les chevaux ni les vaches; l'hiver, du foin
+et des pelures de pommes de terre, de carottes, de navets: voilà ce qui nous
+suffit à nous autres ânes.</p>
+
+<p>Il y avait pourtant des journées que je n'aimais pas; c'étaient celles où
+ma maîtresse me louait à des enfants du voisinage. Elle n'était pas riche,
+et, les jours où je n'avais pas à travailler, elle était bien aise de gagner
+quelque chose en me louant aux enfants du château voisin. Ils n'étaient pas
+toujours bons.</p>
+
+<p>Voici ce qui m'arriva un jour dans une de ces promenades.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>LE PONT</h3>
+
+
+<p>Il y avait six ânes rangés dans la cour; j'étais un des plus beaux et des
+plus forts. Trois petites filles nous apportèrent de l'avoine dans une auge.
+Tout en mangeant, j'écoutais causer les enfants.</p>
+
+<p><i>Charles</i>:&mdash;Voyons, mes amis, choisissons nos ânes. Moi, d'abord, je
+prends celui-ci (en me montrant du doigt).</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu prends toujours ce que tu crois le meilleur, dirent à la fois
+les cinq enfants. Il faut tirer au sort.</p>
+
+<p><i>Charles</i>:&mdash;Comment veux-tu que nous tirions au sort, Caroline? Est-ce
+qu'on peut mettre les ânes dans un sac et les en tirer comme des billes?</p>
+
+<p>Antoine:&mdash;Ah! ah! ah! Est-il bête avec ses ânes dans un sac! Comme
+si on ne pouvait pas les numéroter, 1, 2, 3, 4, 5, 6, mettre les numéros dans
+un sac, et tirer au hasard chacun le sien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, c'est vrai, s'écrièrent les cinq autres. Ernest, fais les numéros
+pendant que nous allons les écrire sur le dos des ânes.</p>
+
+<p>Ces enfants sont bêtes, me disais-je. S'ils avaient l'esprit d'un âne, au
+lieu de se donner l'ennui d'écrire les numéros sur notre dos, ils nous rangeraient
+tout simplement le long du mur: le premier serait l, le second 2,
+et ainsi de suite.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Antoine avait apporté un gros morceau de charbon.
+J'étais le premier, il m'écrivit un énorme 1 sur la croupe; pendant qu'il
+écrivait 2 sur la croupe de mon camarade, je me secoue fortement pour lui
+faire voir que son invention n'était pas fameuse. Voilà le charbon parti et
+le 1 disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! s'écria-t-il; il faut que je recommence.</p>
+
+<p>Pendant qu'il refait son n° l, mon camarade, qui m'avait vu faire, et
+qui était malin, se secoue à son tour. Voilà le 2 parti. Antoine commence
+à se fâcher; les autres rient et se moquent de lui. Je fais signe aux camarades,
+nous le laissons faire; aucun ne bouge. Ernest revient avec les
+numéros dans son mouchoir: chacun tire. Pendant qu'ils regardent leurs
+numéros, je fais encore un signe aux camarades, et voilà que tous nous
+nous secouons tant et plus. Plus de charbon, plus de numéros; il faut tout
+recommencer: les enfants sont en colère. Charles triomphe et ricane;
+Ernest, Albert, Caroline, Cécile et Louise crient contre Antoine, qui tape
+du pied; ils se disent des injures; mes camarades et moi, nous nous mettons
+à braire. Le tapage attire les papas et les mamans. On leur explique la
+chose. Un des papas imagine enfin de nous ranger le long du mur. Il fait
+tirer les numéros aux enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Un! s'écrie Ernest. C'était moi.</p>
+
+<p>&mdash;Deux! dit Cécile. C'était un de mes amis.</p>
+
+<p>&mdash;Trois! dit Antoine. Et ainsi de suite jusqu'au dernier.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, partons, dit Charles. Moi, d'abord, je pars le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je saurai bien te rattraper, lui répondit vivement Ernest.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que non, reprit aussitôt Charles.</p>
+
+<p>-Je gage que si, répliqua Ernest.</p>
+
+<p>Voilà Charles qui tape son âne et qui part au galop. Avant qu'Ernest
+ait eu le temps de me donner un coup de fouet, je pars aussi, mais d'un
+train qui me fait bien vite rattraper Charles et son âne. Ernest est enchanté,
+Charles est furieux. Il tape, il tape son âne; Ernest n'avait pas besoin de
+me frapper, je courais, j'allais comme le vent. Je dépasse Charles en une
+minute; j'entends les autres qui suivent en riant et en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! l'âne n° 1; bravo! il court comme un cheval.</p>
+
+<p>L'amour-propre me donne du courage; je continue à galoper jusqu'à ce
+que nous soyons arrivés près d'un pont. J'arrête brusquement; je venais de
+voir qu'une large planche du pont était pourrie; je ne voulais pas tomber
+à l'eau avec Ernest, mais retourner avec les autres, qui étaient bien loin
+derrière nous.</p>
+
+<p>&mdash;Ho là! ho là! bourri, me dit Ernest. Sur le pont, mon ami, sur le
+pont!</p>
+
+<p>Je résiste; il me donne un coup de baguette.</p>
+
+<p>Je continue à marcher vers les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Entêté! bête brute! veux-tu tourner et passer le pont?</p>
+
+<p>Je marche toujours vers les camarades; je les rejoins malgré les injures
+et les coups de ce méchant garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi bats-tu ton âne, Ernest? s'écria Caroline; il est excellent. Il
+t'a mené ventre à terre et t'a fait dépasser Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Je le bats parce qu'il s'entête à ne pas vouloir passer le pont, dit
+Ernest; il s'est obstiné à revenir sur ses pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! c'est parce qu'il était seul; maintenant que nous voilà tous
+il passera le pont tout comme les autres.</p>
+
+<p>Les malheureux! pensai-je. Ils vont tous tomber dans la rivière! Il faut
+que je tâche de leur montrer qu'il y a du danger. Et me voilà reparti au
+galop, courant vers le pont, à la grande satisfaction d'Ernest et aux cris de
+joie des enfants.</p>
+
+<p>Je galope jusqu'au pont; arrivé là, je m'arrête brusquement comme si
+j'avais peur. Ernest, étonné, me presse de continuer: je recule d'un air de
+frayeur, qui surprend plus encore Ernest. L'imbécile ne voyait rien; la
+planche pourrie était pourtant bien visible. Les autres avaient rejoint, et
+regardaient en riant les efforts d'Ernest pour me faire passer et les miens
+pour ne pas passer. Ils finissent par descendre de leurs ânes; chacun me
+pousse, me bat sans pitié; je ne bouge pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tirez-le par la queue! s'écrie Charles. Les ânes sont si entêtés, que
+lorsqu'on veut les faire reculer, ils avancent.</p>
+
+<p>Les voilà qui veulent me saisir la queue. Je me défends en ruant; ils me
+battent tous ensemble: je n'en bouge pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, Ernest, dit Charles; je passerai le premier, ton âne me suivra
+certainement.</p>
+
+<p>Il veut avancer, je me mets en travers du pont; il me fait reculer à force
+de coups.</p>
+
+<p>«Au fait, me dis-je, si ce méchant garçon veut se noyer, qu'il se noie, j'ai
+fait ce que j'ai pu pour le sauver; qu'il boive un coup, puisqu'il le veut
+absolument.»</p>
+
+<p>A peine son âne met-il le pied sur la planche pourrie, qu'elle casse, et
+voilà Charles et son âne à l'eau. Pour son camarade, il n'y avait pas de
+danger, car il savait nager comme tous les ânes. Mais Charles se débattait
+et criait sans pouvoir se tirer de là.</p>
+
+<p>&mdash;Une perche! une perche! disait-il.</p>
+
+<p>Les enfants criaient et couraient de tous côtés. Enfin Caroline aperçoit
+une longue perche, la ramasse et la présente à Charles, qui la saisit. Son
+poids entraîne Caroline, qui appelle <i>au secours!</i> Ernest, Antoine et Albert
+courent à elle; ils parviennent avec peine à retirer le malheureux Charles,
+qui avait bu plus qu'il n'avait soif, et qui était trempé des pieds à la tête.
+Quand il est sauvé, les enfants se mettent à rire de sa mine piteuse; Charles
+se fâche; les enfants sautent sur leurs ânes et lui conseillent en riant de
+rentrer à la maison pour changer d'habits et de linge. Il remonte tout
+mouillé sur son âne. Je riais à part moi de sa figure ridicule. Le courant
+avait entraîné son chapeau et ses souliers, l'eau ruisselait jusqu'à terre; ses
+cheveux, trempés, se collaient à sa figure, son air furieux achevait de le
+rendre complètement risible. Les enfants riaient, mes camarades sautaient
+et couraient pour témoigner leur gaieté.</p>
+
+<p>Je dois ajouter que l'âne de Charles était détesté de nous tous, parce qu'il
+était querelleur, gourmand et bête, ce qui est très rare parmi les ânes.</p>
+
+<p>Enfin, Charles disparut, les enfants et mes camarades se calmèrent.
+Chacun me caressa et admira mon esprit; nous repartîmes tous, moi en
+tête de la bande.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>LE CIMETIÈRE</h3>
+
+
+<p>Nous marchions au pas, et nous approchions du cimetière du village, qui
+est à une lieue du château. «Si nous retournions, dit Caroline, et que nous
+reprenions le chemin de la forêt?»</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? dit Cécile.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;C'est que je n'aime pas les cimetières.</p>
+
+<p><i>Cécile:</i> d'un air moqueur.&mdash;Pourquoi n'aimes-tu pas les cimetières?
+Est-ce que tu as peur d'y rester?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je pense aux pauvres gens qui y sont enterrés, et j'en suis
+attristée.</p>
+
+<p>Les enfants se moquèrent de Caroline, et passèrent exprès tout contre le
+mur. Ils allaient le dépasser, lorsque Caroline, qui paraissait inquiète,
+arrêta son âne, sauta à terre, et courut à la grille du cimetière.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu, Caroline? où vas-tu? s'écrièrent les enfants.</p>
+
+<p>Caroline ne répondit pas; elle poussa précipitamment la grille, entra
+dans le cimetière, regarda autour d'elle, et courut vers une tombe fraîchement
+remuée.</p>
+
+<p>Ernest l'avait suivie avec inquiétude, et la rejoignit au moment où, se
+baissant vers la tombe, elle relevait un pauvre petit garçon de trois ans
+dont elle avait entendu les gémissements.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, mon pauvre petit? Pourquoi pleures-tu?</p>
+
+<p>L'enfant sanglotait et ne pouvait répondre; il était très joli et misérablement
+vêtu.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Comment es-tu tout seul ici, mon pauvre petit?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i> sanglotant.&mdash;Ils m'ont laissé ici; j'ai faim.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Qui est-ce qui t'a laissé ici?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i> sanglotant.&mdash;Les hommes noirs; j'ai faim.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Ernest, va vite chercher nos provisions; il faut donner à
+manger à ce pauvre petit; il nous expliquera ensuite pourquoi il pleure et
+pourquoi il est ici.</p>
+
+<p>Ernest courut chercher le panier aux provisions, pendant que Caroline
+tâchait de consoler l'enfant. Peu d'instants après Ernest reparut, suivi de
+toute la bande, que la curiosité attirait. On donna à l'enfant du poulet froid
+et du pain trempé dans du vin; à mesure qu'il mangeait, ses larmes se
+séchaient, son visage reprenait un air riant. Quand il fut rassasié, Caroline
+lui demanda pourquoi il était couché sur cette tombe.</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;C'est grand'mère qu'ils ont mise là. Je veux attendre qu'elle
+revienne.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Où est ton papa?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Je ne sais pas, je ne le connais pas.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Et ta maman?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Je ne sais pas; des hommes noirs l'ont emportée comme
+grand'mère.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Mais qui est-ce qui te soigne?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Personne.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Qui est-ce qui te donne à manger?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Personne; je tétais nourrice.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Où est-elle ta nourrice?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Là-bas, à la maison.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Qu'est-ce qu'elle fait?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Elle marche; elle mange de l'herbe.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;De l'herbe?
+Et tous les enfants se regardèrent avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc folle? dit tout bas Cécile.</p>
+
+<p><i>Antoine:</i>&mdash;Il ne sait ce qu'il dit, il est trop jeune.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Pourquoi ta nourrice ne t'a-t-elle pas emporté?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Elle ne peut pas; elle n'a pas de bras.</p>
+
+<p>La surprise des enfants redoubla.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Mais alors comment peut-elle te porter?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Je monte sur son dos.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Est-ce que tu couches avec elle?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i> souriant.&mdash;Oh non! je serais trop mal.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Mais où couche-t-elle donc? N'a-t-elle pas un lit?</p>
+
+<p>L'enfant se mit à rire et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! elle couche sur la paille.</p>
+
+<p>&mdash;Que veut dire tout cela? dit Ernest. Demandons-lui de nous mener
+dans sa maison, nous verrons sa nourrice; elle nous expliquera ce qu'il
+veut dire.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que je n'y comprends rien, dit Antoine.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Peux-tu retourner chez toi, mon petit?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Oui, mais pas tout seul; j'ai peur des hommes noirs; il y
+en a plein la chambre de grand'mère.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Nous irons tous avec toi; montre-nous par où il faut aller.</p>
+
+<p>Caroline remonta sur son âne, et prit le petit garçon sur ses genoux. Il
+lui indiqua le chemin, et, cinq minutes après, nous arrivâmes tous à la
+cabane de la mère Thibaut, qui était morte de la veille et enterrée du matin.
+L'enfant courut à la maison et appela: «Nourrice, nourrice!» Aussitôt
+une chèvre bondit hors de l'écurie restée ouverte, courut à l'enfant et
+témoigna sa joie de le revoir par mille sauts et caresses. L'enfant l'embrassait
+aussi; puis il dit: «Téter, nourrice». La chèvre se coucha aussitôt par
+terre; le petit garçon s'étendit près d'elle et se mit à téter comme s'il n'avait ni bu ni mangé.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà la nourrice expliquée, dit enfin Ernest. Que ferons-nous de cet
+enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons rien à en faire, dit Antoine qu'à le laisser là avec sa
+chèvre.</p>
+
+<p>Les enfants se récrièrent tous avec indignation.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Ce serait abominable d'abandonner ce pauvre petit; il
+mourrait peut-être bientôt, faute de soins.</p>
+
+<p><i>Antoine:</i>&mdash;Que veux-tu en faire? Vas-tu l'emmener chez toi?</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Certainement; je prierai maman de faire demander qui il
+est, s'il a des parents, et, en attendant, de le garder à la maison.</p>
+
+<p><i>Antoine:</i>&mdash;Et notre partie d'âne? Nous allons donc tous rentrer?</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Mais non, Ernest aura la complaisance de m'accompagner.
+Continuez,! vous autres, votre promenade; vous êtes encore quatre, vous
+pouvez bien vous passer de moi et d'Ernest.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, elle a raison, dit Antoine; remontons à âne et continuons
+notre promenade.</p>
+
+<p>Et ils partirent, laissant la bonne Caroline avec son cousin Ernest.</p>
+
+<p>«Comme c'est heureux qu'on ne m'ait pas écoutée et qu'on ait voulu me
+taquiner en passant si près du cimetière, dit Caroline: sans cela je n'aurais
+pas entendu pleurer ce pauvre enfant et il aurait passé la nuit entière sur
+la terre froide et humide!»</p>
+
+<p>C'était moi qu'Ernest montait. Je compris, avec mon intelligence accoutumée,
+qu'il fallait arriver le plus promptement possible au château. Je me
+mis donc à galoper, mon camarade me suivit, et nous arrivâmes en une
+demi-heure. On fut d'abord effrayé de notre retour si prompt. Caroline
+raconta ce qui leur était arrivé avec l'enfant. Sa maman ne savait trop qu'en
+faire, lorsque la femme du garde offrit de l'élever avec son fils, qui était
+du même âge. La maman accepta son offre. Elle fit demander au village
+le nom du petit garçon et ce qu'étaient devenus ses parents. On apprit que
+le père était mort l'année d'avant, la mère depuis six mois; l'enfant était
+resté avec une vieille grand'mère méchante et avare, qui était morte la
+veille. Personne n'avait pensé à l'enfant, et il avait suivi le cercueil jusqu'au cimetière; du reste, la grand'mère avait du bien, l'enfant n'était pas pauvre.</p>
+
+<p>On fit venir la bonne chèvre chez le garde, qui éleva l'enfant et en fit un
+bon petit sujet. Je le connais, il s'appelle Jean Thibaut: il ne fait jamais
+de mal aux animaux, ce qui prouve son bon coeur; et il m'aime beaucoup,
+ce qui prouve son esprit.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>LA CACHETTE</h3>
+
+
+<p>J'étais heureux, je l'ai déjà dit; mon bonheur devait bientôt finir. Le
+père de Georget était soldat; il revint dans son pays, rapporta de l'argent,
+que lui avait laissé en mourant son capitaine, et la croix, qui lui avait
+donnée son général. Il acheta une maison à Mamers, emmena son petit
+garçon et sa vieille mère, et me vendit à un voisin qui avait une petite ferme.
+Je fus triste de quitter ma bonne vieille maîtresse et mon petit maître
+Georget; tous deux avaient toujours été bons pour moi, et j'avais bien
+rempli tous mes devoirs.</p>
+
+<p>Mon nouveau maître n'était pas mauvais, mais il avait la sotte manie de
+vouloir faire travailler tout le monde, et moi comme les autres. Il m'attelait
+à une petite charrette, et il me faisait charrier de la terre, du fumier, des
+pommes, du bois. Je commençais à devenir paresseux; je n'aimais pas à
+être attelé, et je n'aimais pas surtout le jour du marché. On ne me chargeait
+pas trop et l'on ne me battait pas, mais il fallait ce jour-là rester sans
+manger depuis le matin jusqu'à trois ou quatre heures de l'après-midi.
+Quand la chaleur était forte, j'avais soif à mourir, et il fallait attendre que
+tout fût vendu, que mon maître eût reçu son argent, qu'il eût dit bonjour
+aux amis, qui lui faisaient boire la goutte.</p>
+
+<p>Je n'étais pas très bon alors; je voulais qu'on me traitât avec amitié, sans
+quoi je cherchais à me venger. Voici ce que j'imaginai un jour; vous verrez
+que les ânes ne sont pas bêtes; mais vous verrez aussi que je devenais
+mauvais.</p>
+
+<p>Le jour du marché, on se levait de meilleure heure que de coutume à la
+ferme; on cueillait les légumes, on battait le beurre, on ramassait les oeufs.
+Je couchais pendant l'été dans une grande prairie. Je voyais et j'entendais
+ces préparatifs, et je savais qu'à dix heures du matin on devait venir me
+chercher pour m'atteler à la petite charrette, remplie de tout ce qu'on
+voulait vendre. J'ai déjà dit que ce marché m'ennuyait et me fatiguait.
+J'avais remarqué dans la prairie un grand fossé rempli de ronces et
+d'épines; je pensai que je pourrais m'y cacher, de manière qu'on ne pût
+me trouver au moment du départ. Le jour du marché, quand je vis commencer
+les allées et venues des gens de la ferme, je descendis tout doucement
+dans le fossé, et je m'y enfonçai si bien qu'il était impossible de
+m'apercevoir. J'étais là depuis une heure, blotti dans les ronces et les
+épines, lorsque j'entendis le garçon m'appeler, en courant de tous côtés,
+puis retourner à la ferme. Il avait sans doute appris au maître que j'étais
+disparu, car peu d'instants après j'entendis la voix du fermier lui-même
+appeler sa femme et tous les gens de la ferme pour me chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura sans doute passé au travers de la haie, disait l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Par où veux-tu qu'il ait passé? Il n'y a de brèche nulle part, répondit
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;On aura laissé la barrière ouverte, dit le maître. Courez dans les
+champs, garçons, il ne doit pas être loin; allez vite et ramenez-le, car le
+temps passe, et nous arriverons trop tard.</p>
+
+<p>Les voilà tous partis dans les champs, dans les bois, à courir, à m'appeler.
+Je riais tout bas dans mon trou, et je n'avais garde de me montrer.
+Les pauvres gens revinrent essoufflés, haletants; pendant une heure ils
+avaient cherché partout. Le maître jura après moi, dit qu'on m'avait sans
+doute volé, que j'étais bien bête de m'être laisse prendre, fit atteler un de
+ses chevaux à la charrette et partit de fort mauvaise humeur. Quand je vis
+que chacun était retourné à son ouvrage, que personne ne pouvait me voir,
+je passai la tête avec précaution hors de ma cachette, je regardai autour
+de moi, et, me voyant seul, je sortis tout à fait; je courus à l'autre bout de
+la prairie, pour qu'on ne pût deviner où j'avais été, et je me mis à braire de
+toutes mes forces.</p>
+
+<p>A ce bruit, les gens de la ferme accoururent.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, le voilà revenu! s'écria le berger.</p>
+
+<p>&mdash;D'où vient-il donc? dit la maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Par où a-t-il passé? reprit le charretier.</p>
+
+<p>Dans ma joie d'avoir évité le marché, je courus à eux. Ils me reçurent
+très bien, me caressèrent, me dirent que j'étais une bonne bête de m'être
+sauvé d'entre les mains des gens qui m'avaient volé, et me firent tant de
+compliments que j'en fus honteux, car je sentais bien que je méritais le
+bâton bien plus que des caresses. On me laissa paître tranquillement, et
+j'aurais passé une journée charmante, si je ne m'étals pas senti troublé par
+ma conscience, qui me reprochait d'avoir attrapé mes pauvres maîtres.</p>
+
+<p>Quand le fermier revint et qu'il apprit mon retour, il fut bien content,
+mais aussi bien surpris. Le lendemain, il fit le tour de la prairie, et boucha
+avec soin tous les trous de la haie qui l'entourait.</p>
+
+<p>«Il sera bien fin s'il s'échappe encore, dit-il en finissant. J'ai bouché
+avec des épines et des piquets jusqu'aux plus petites brèches; il n'y a pas de
+quoi donner passage à un chat.»</p>
+
+<p>La semaine se passa tranquillement; on ne pensait plus à mon aventure.
+Mais au marché suivant je recommençai mon méchant tour, et je me cachai
+dans ce fossé qui m'évitait une si grande fatigue et un si grand ennui. On
+me chercha comme la dernière fois, on s'étonna plus encore, et l'on crut
+qu'un habile voleur m'avait enlevé en me faisant passer par la barrière.</p>
+
+<p>«Cette fois, dit tristement mon maître, il est définitivement perdu. Il ne
+pourra pas s'échapper une seconde fois, et quand même il s'échapperait,
+il ne pourra rentrer; j'ai trop bien bouché toutes les brèches de la haie.»</p>
+
+<p>Et il partit en soupirant; ce fut encore un des chevaux qui me remplaça
+à la charrette. De même que la semaine précédente je sortis de ma cachette
+quand tout le monde fut parti; mais je trouvai plus prudent de ne pas
+annoncer mon retour en faisant <i>hi! han!</i> comme l'autre fois.</p>
+
+<p>Quand on me trouva mangeant tranquillement l'herbe dans la prairie.
+et quand mon maître apprit que j'étais revenu peu de temps après son
+départ, je vis qu'on soupçonnait quelque tour de ma façon; personne ne
+me fit de compliments, on me regardait d'un air méfiant, et je m'aperçus
+bien que j'étais surveillé plus que par le passé. Je me moquai d'eux, et je
+me dis en moi-même:</p>
+
+<p>«Mes bons amis, vous serez bien fins si vous découvrez le tour que je
+vous joue; je suis plus fin que vous, et je vous attraperai encore et toujours.»</p>
+
+<p>Je me cachai donc une troisième fois, bien content de ma finesse. Mais
+j'étais à peine blotti dans mon fossé, quand j'entendis l'aboiement formidable
+du gros chien de garde, et la voix de mon maître qui disait:</p>
+
+<p>«Attrape-le, <i>Garde à vous</i>, hardi, hardi! descends dans le fossé, mords-lui
+les jarrets, amène-le! bravo! mon chien; attrape, <i>Garde à vous!</i>»</p>
+
+<p><i>Garde à vous</i> s'était en effet élancé dans le trou, il me mordait les jarrets,
+le ventre; il m'aurait dévoré si je ne m'étais décidé à sauter hors du fossé;
+j'allais courir vers la haie et chercher à m'y frayer un passage, quand le
+fermier, qui m'attendait, me lança un noeud coulant et m'arrêta tout court.
+Il s'était armé d'un fouet, qu'il me fit rudement sentir; le chien continuait
+à me mordre, le maître me battait; je me repentais amèrement de ma
+paresse. Enfin le fermier renvoya <i>Garde à vous</i>, cessa de me battre, détacha
+le noeud coulant, me passa un licou, et m'emmena tout penaud et tout
+meurtri pour m'atteler à la charrette qui m'attendait.</p>
+
+<p>Je sus depuis qu'un des enfants était resté sur la route, près de la barrière,
+pour m'ouvrir si je revenais; il m'avait aperçu sortant du fossé, et
+il l'avait dit à son père. Le petit traître!</p>
+
+<p>Je lui en voulus de ce que j'appelais une méchanceté, jusqu'à ce que mes
+malheurs et mon expérience m'eussent rendu meilleur.</p>
+
+<p>Depuis ce jour on fut bien plus sévère pour moi; on voulut m'enfermer,
+mais j'avais trouvé moyen d'ouvrir toutes les barrières avec mes dents; si
+c'était un loquet, je le levais; si c'était un bouton, je le tournais; si c'était
+un verrou, je le poussais. J'entrais partout, je sortais de partout. Le fermier
+jurait, grondait, me battait: il devenait méchant pour moi, et moi, je l'étais
+de plus en plus pour lui. Je me sentais malheureux par ma faute; je comparais
+ma vie misérable avec celle que je menais autrefois chez ces mêmes
+maîtres; mais, au lieu de me corriger, je devenais de plus en plus entêté
+et méchant. Un jour, j'entrai dans le potager, je mangeai toute la salade;
+un autre jour, je jetai par terre son petit garçon, qui m'avait dénoncé; une
+autre fois, je bus un baquet de crème qu'on avait mis dehors pour battre
+du beurre. J'écrasais leurs poulets, leurs petits dindons, je mordais leurs
+cochons; enfin je devins si méchant, que la maîtresse demanda à son mari
+de me vendre à la foire de Mamers, qui devait avoir lieu dans quinze jours.
+J'étais devenu maigre et misérable à force de coups et de mauvaise nourriture.
+On voulut, pour me mieux vendre, me mettre en bon état, comme
+disent les fermiers. On défendit aux gens de la ferme et aux enfants de me
+maltraiter; on ne me fit plus travailler, on me nourrit très bien: je fus très
+heureux pendant ces quinze jours. Mon maître me mena à la foire et me
+vendit cent francs. En le quittant, j'aurais bien voulu lui donner un bon
+coup de dent, mais je craignis de faire prendre mauvaise opinion de moi à
+mes nouveaux maîtres, et je me contentai de lui tourner le dos avec un
+geste de mépris.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>LE MÉDAILLON</h3>
+
+
+<p>J'avais été acheté par un monsieur et une dame qui avaient une fille de
+douze ans toujours souffrante, et qui s'ennuyait. Elle vivait à la campagne
+et seule, car elle n'avait pas d'amies de son âge. Son père ne s'occupait pas
+d'elle; sa maman l'aimait assez, mais elle ne pouvait souffrir de lui voir
+aimer personne, pas même des bêtes. Pourtant, comme le médecin avait
+ordonné de la distraction, elle pensa que des promenades à âne l'amuseraient
+suffisamment. Ma petite maîtresse s'appelait Pauline; elle était
+triste et souvent malade; très douce, très bonne et très jolie. Tous les jours
+elle me montait; je la menais promener dans les jolis chemins et les jolis
+petits bois que je connaissais. Dans le commencement, un domestique ou
+une femme de chambre l'accompagnait; mais quand on vit combien j'étais
+doux, bon et soigneux pour ma petite maîtresse, on la laissa aller seule.
+Elle m'appela Cadichon: ce nom m'est resté.</p>
+
+<p>«Va te promener avec Cadichon, lui disait son père: avec un âne comme
+celui-là, il n'y a pas de danger; il a autant d'esprit qu'on homme, et il
+saura toujours te ramener à la maison.»</p>
+
+<p>Nous sortions donc ensemble. Quand elle était fatiguée de marcher, je
+me rangeais contre une butte de terre, ou bien descendais dans un petit
+fossé pour qu'elle pût monter facilement sur mon dos. Je la menais près
+des noisetiers chargés de noisettes; je m'arrêtais pour la laisser en cueillir
+à son aise. Ma petite maîtresse m'aimait beaucoup; elle me soignait, me
+caressait. Quand il faisait mauvais et que nous ne pouvions pas sortir, elle
+venait me voir dans mon écurie; elle m'apportait du pain, de l'herbe
+fraîche, des feuilles de salade, des carottes; elle me parlait, croyant que
+je ne la comprenais pas; elle me contait ses petis chagrins, quelquefois elle
+pleurait.</p>
+
+<p>«Oh! mon pauvre Cadichon, disait-elle; tu es un âne, et tu ne peux me
+comprendre; et pourtant tu es mon seul ami; car à toi seul je puis dire
+tout ce que je pense. Maman m'aime, mais elle est jalouse; elle veut que
+je n'aime qu'elle; je ne connais personne de mon âge, et je m'ennuie.»</p>
+
+<p>Et Pauline pleurait et me caressait. Je l'aimais aussi, et je la plaignais,
+cette pauvre petite. Quand elle était près de moi, j'avais soin de ne pas
+bouger, de peur de la blesser avec mes pieds.</p>
+
+<p>Un jour, je vis Pauline accourir vers moi toute joyeuse.</p>
+
+<p>«Cadichon, Cadichon, s'écria-t-elle, maman m'a donné un médaillon de
+ses cheveux; je veux y ajouter des tiens, car tu es aussi mon ami; je t'aime,
+et j'aurai ainsi les cheveux de ceux que j'aime le plus au monde.»</p>
+
+<p>En effet, Pauline coupa du poil à ma crinière, ouvrit son médaillon, et
+les mêla avec les cheveux de sa maman.</p>
+
+<p>J'étais heureux de voir combien Pauline m'aimait; j'étais fier de voir
+mes poils dans un médaillon, mais je dois avouer qu'ils ne faisaient pas
+un joli effet; gris, durs, épais, ils faisaient paraître les cheveux de la
+maman rudes et affreux. Pauline ne le voyait pas; elle tournait dans tous
+les sens et admirait son médaillon, lorsque la maman entra.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu regardes là? lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon médaillon, maman, répondit Pauline en le cachant à
+moitié.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Pourquoi l'as-tu apporté ici.</p>
+
+<p><i>Pauline:</i>&mdash;Pour le faire voir à Cadichon.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Quelle sottise! En vérité, Pauline, tu perds la tête avec
+ton Cadichon! Comme s'il pouvait comprendre ce que c'est qu'un médaillon
+de cheveux.</p>
+
+<p><i>Pauline:</i>&mdash;Je vous assure, maman, qu'il comprend très bien; il m'a
+léché la main quand ... quand ...</p>
+
+<p>Pauline rougit et se tut.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Eh bien! pourquoi n'achèves-tu pas? A quel propos
+Cadichon t'a-t-il léché la main?</p>
+
+<p><i>Pauline:</i> embarrassée.&mdash;Maman, j'aime mieux ne pas vous le dire; j'ai
+peur que vous ne me grondiez.</p>
+
+<p><i>La maman:</i> avec vivacité.&mdash;Qu'est-ce donc? Voyons; parle. Quelle
+bêtise as-tu faite encore?</p>
+
+<p><i>Pauline:</i>&mdash;Ce n'est pas une bêtise, maman, au contraire.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Alors, de quoi as-tu peur? Je parie que tu as donné à
+Cadichon de l'avoine à le rendre malade.</p>
+
+<p><i>Pauline:</i>&mdash;Non, je ne lui ai rien donné, au contraire.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Comment, au contraire! Ecoute, Pauline, tu m'impatientes;
+je veux que tu me dises ce que tu as fait, et pourquoi tu m'as
+quittée depuis près d'une heure.</p>
+
+<p>En effet, l'arrangement de mes poils avait été très long; il avait fallu
+enlever le papier collé derrière le médaillon, ôter le verre, placer les poils
+et recoller le tout.</p>
+
+<p>Pauline hésita encore un instant; puis elle dit bien bas et en hésitant
+bien fort:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai coupé des poils de Cadichon pour...</p>
+
+<p><i>La maman:</i> avec impatience.&mdash;Pour? Eh bien! achève donc! Pour
+quoi faire?</p>
+
+<p><i>Pauline:</i> très bas.&mdash;Pour mettre dans le médaillon.</p>
+
+<p><i>La maman:</i> avec colère.&mdash;Dans quel médaillon?</p>
+
+<p><i>Pauline:</i>&mdash;Dans celui que vous m'avez donné.</p>
+
+<p><i>La maman:</i> de même.&mdash;Celui que je t'ai donné avec mes cheveux! Et
+qu'as-tu fait de mes cheveux?</p>
+
+<p>&mdash;Ils y sont toujours; les voilà, répondit la pauvre Pauline en présentant
+le médaillon.</p>
+
+<p>&mdash;Mes cheveux mêlés avec les poils de l'âne! s'écria la maman avec
+emportement. Ah! c'est trop fort! Vous ne méritez pas, mademoiselle, le
+présent que je vous ai fait. Me mettre au rang d'un âne! Témoigner à un
+âne la même tendresse qu'à moi!</p>
+
+<p>Et, arrachant le médaillon des mains de la malheureuse Pauline stupéfaite,
+elle le lança à terre, piétina dessus et le brisa en mille morceaux.
+Puis, sans regarder sa fille, elle sortit de l'écurie en fermant la porte avec
+violence.</p>
+
+<p>Pauline, surprise, effrayée de cette colère subite, resta un moment immobile.
+Elle ne tarda pas à éclater en sanglots, et, se jetant à mon cou, elle
+me dit:</p>
+
+<p>«Cadichon, Cadichon, tu vois comme on me traite! On ne veut pas que
+je t'aime, mais je t'aimerai malgré eux et plus qu'eux, parce que toi tu es
+bon, tu ne me grondes jamais; tu ne me causes jamais aucun chagrin, et tu
+cherches à m'amuser dans nos promenades. Hélas! Cadichon, quel malheur
+que tu ne puisses ni me comprendre ni me parler! Que de choses je te
+dirais!»</p>
+
+<p>Pauline se tut: et elle se jeta par terre et continua à pleurer doucement.
+J'étais touché et attristé de son chagrin, mais je ne pouvais la consoler ni
+même lui faire savoir que je la comprenais. J'éprouvais une colère furieuse
+contre cette mère qui, par bêtise ou par excès de tendresse pour sa fille, la
+rendait malheureuse. Si j'avais pu, je lui aurais fait comprendre le chagrin
+qu'elle causait à Pauline, le mal qu'elle faisait à cette santé si délicate,
+mais je ne pouvais parler, et je regardais avec tristesse couler les larmes
+de Pauline. Un quart d'heure à peine s'était écoulé depuis le départ de la
+maman, lorsqu'une femme de chambre ouvrit la porte, appela Pauline, et
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, votre maman vous demande, elle ne veut pas que vous
+restiez à l'écurie de Cadichon, ni même que vous y entriez.</p>
+
+<p>&mdash;Cadichon, mon pauvre Cadichon! s'écria Pauline, on ne veut donc
+plus que je le voie!</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, mademoiselle, mais seulement quand vous irez en promenade;
+votre maman dit que votre place est au salon et pas à l'écurie.</p>
+
+<p>Pauline ne répliqua pas, elle savait que sa maman voulait être obéie;
+elle m'embrassa une dernière fois; je sentis couler ses larmes sur mon cou.
+Elle sortit et ne rentra plus. Depuis ce temps, Pauline devint plus triste et
+plus souffrante; elle toussait; je la voyais pâlir et maigrir. Le mauvais
+temps rendait nos promenades plus rares et moins longues. Quand on
+m'amenait devant le perron du château, Pauline montait sur mon dos sans
+me parler; mais, quand nous étions hors de vue, elle sautait à terre, me
+caressait, et me racontait ses chagrins de tous les jours pour soulager son
+coeur, et pensant que je ne pouvais la comprendre. C'est ainsi que j'appris
+que sa maman était restée de mauvaise humeur et maussade depuis l'aventure
+du médaillon; que Pauline s'ennuyait et s'attristait plus que jamais,
+et que la maladie dont elle souffrait devenait tous les jours plus grave.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>L'INCENDIE</h3>
+
+
+<p>Un soir que je commençais à m'endormir, je fus réveillé par des cris:
+<i>Au feu!</i> Inquiet, effrayé, je cherchai à me débarrasser de la courroie qui
+me retenait; mais, j'eus beau tirer, me rouler à terre, la maudite courroie
+ne cassait pas. J'eus enfin l'heureuse idée de la couper avec mes dents: j'y
+parvins après quelques efforts. La lueur de l'incendie éclairait ma pauvre
+écurie; les cris, le bruit augmentaient; j'entendais les lamentations des
+domestiques, le craquement des murs, des planchers qui s'écroulaient, le
+ronflement des flammes; la fumée pénétrait déjà dans mon écurie, et
+personne ne songeait à moi; personne n'avait la charitable pensée d'ouvrir
+seulement ma porte pour me faire échapper. Les flammes augmentaient de
+violence; je sentais une chaleur incommode qui commençait à me
+suffoquer.</p>
+
+<p>«C'est fini, me dis-je, je suis condamné à brûler vif; quelle mort
+affreuse! Oh! Pauline! ma chère maîtresse! vous avez oublié votre pauvre
+Cadichon.»</p>
+
+<p>A peine avais-je, non pas prononcé, mais pensé ces paroles, que ma porte
+s'ouvrit avec violence, et j'entendis la voix terrifiée de Pauline qui
+m'appelait. Heureux d'être sauvé, je m'élançai vers elle et nous allions passer la
+porte, lorsqu'un craquement épouvantable nous fit reculer. Un bâtiment
+en face de mon écurie s'était écroulé; ses débris bouchaient tout passage:
+ma pauvre maîtresse devait périr pour avoir voulu me délivrer. La fumée,
+la poussière de l'éboulement et la chaleur nous suffoquaient. Pauline se
+laissa tomber près de moi. Je pris subitement un parti dangereux, mais qui
+seul pouvait nous sauver. Je saisis avec mes dents la robe de ma petite
+maîtresse presque évanouie, et je m'élançai à travers les poutres enflammées
+qui couvraient la terre. J'eus le bonheur de tout traverser sans que
+sa robe prît feu; je m'arrêtai pour voir de quel côté je devais me diriger,
+tout brûlait autour de nous. Désespéré, découragé, j'allais poser à terre
+Pauline complètement évanouie, lorsque j'aperçus une cave ouverte; je m'y
+précipitai, sachant bien que nous serions en sûreté dans les caves voûtées
+du château. Je déposai Pauline près d'un baquet plein d'eau afin qu'elle
+pût s'en mouiller le front et les tempes en revenant à elle, ce qui ne tarda
+pas à arriver. Quand elle se vit sauvée et à l'abri de tout danger, elle se jeta
+à genoux, et fit une prière touchante pour remercier Dieu de l'avoir préservée
+d'un si terrible danger. Ensuite elle me remercia avec une tendresse
+et une reconnaissance qui m'attendrirent. Elle but quelques gorgées de
+l'eau du baquet et écouta. Le feu continuait ses ravages, tout brûlait; on
+entendait encore quelques cris, mais vaguement, et sans pouvoir reconnaître
+les voix.</p>
+
+<p>«Pauvre maman et pauvre papa! dit Pauline, ils doivent croire que j'ai
+péri en leur désobéissant, en allant à la recherche de Cadichon. Maintenant
+il faut attendre que le feu soit éteint. Nous passerons sans doute la nuit
+dans la cave. Bon Cadichon, ajouta-t-elle, c'est grâce à toi que je vis.»</p>
+
+<p>Elle ne parla plus; elle s'était assise sur une caisse renversée, et je vis
+qu'elle dormait. Sa tête était appuyée sur un tonneau vide. Je me sentais
+fatigué, et j'avais soif. Je bus l'eau du baquet; je m'étendis près de la porte,
+et je ne tardai pas à m'endormir de mon côté.</p>
+
+<p>Je me réveillai au petit jour. Pauline dormait encore. Je me levai doucement;
+j'allai à la porte, que j'entr'ouvris; tout était brûlé et tout était
+éteint; on pouvait facilement enjamber les décombres et arriver en dehors
+de la cour du château. Je fis un léger <i>hi! han!</i> pour éveiller ma maîtresse.
+En effet, elle ouvrit les yeux, et, me voyant près de la porte, elle y courut
+et regarda autour d'elle.</p>
+
+<p>«Tout brûlé! dit-elle tristement. Tout perdu! Je ne verrai plus le château,
+je serai morte avant qu'il soit rebâti, je le sens; je suis faible et
+malade, très malade, quoi qu'en dise maman....</p>
+
+<p>«Viens, mon Cadichon, continua-t-elle après être restée quelques instants
+pensive et immobile; viens, sortons maintenant; il faut que je trouve
+maman et papa pour les rassurer. Ils me croient morte!»</p>
+
+<p>Elle franchit légèrement les pierres tombées, les murs écroulés, les
+poutres encore fumantes. Je la suivais; nous arrivâmes bientôt sur l'herbe;
+là elle monta sur mon dos, et je me dirigeai vers le village. Nous ne tardâmes
+pas à trouver la maison où s'étaient réfugiés les parents de Pauline;
+croyant leur fille perdue, ils étaient dans un grand chagrin.</p>
+
+<p>Quand ils l'aperçurent, ils poussèrent un cri de joie et s'élancèrent vers
+elle. Elle leur raconta avec quelle intelligence et quel courage je l'avais
+sauvée.</p>
+
+<p>Au lieu de courir à moi, me remercier, me caresser, la mère me regarda
+d'un oeil indifférent; le père ne me regarda pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est grâce à lui que tu as manqué de périr, ma pauvre enfant, dit la
+mère. Si tu n'avais pas eu la folle pensée d'aller ouvrir son écurie et le
+détacher, nous n'aurions pas passé une nuit de désolation, ton père et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit vivement Pauline, c'est lui qui m'a....</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, tais-toi, dit la mère en l'interrompant; ne me parle plus de
+cet animal que je déteste, et qui a manqué causer ta mort.</p>
+
+<p>Pauline soupira, me regarda avec douleur et se tut.</p>
+
+<p>Depuis ce jour, je ne l'ai plus revue. La frayeur que lui avait causée
+l'incendie, la fatigue d'une nuit passée sans se coucher, et surtout le froid
+de la cave, augmentèrent le mal qui la faisait souffrir depuis longtemps.
+La fièvre la prit dans la journée et ne la quitta plus. On la mit dans un lit
+dont elle ne devait pas se relever. Le refroidissement de la nuit précédente
+acheva ce que la tristesse et l'ennui avaient commencé; sa poitrine, déjà
+malade, s'engagea tout à fait; elle mourut au bout d'un mois ne regrettant
+pas la vie, ne craignant pas la mort. Elle parlait souvent de moi, et m'appelait
+dans son délire. Personne ne s'occupa de moi; je mangeais ce que je
+trouvais, je couchais dehors malgré le froid et la pluie. Quand je vis sortir
+de la maison le cercueil qui emportait le corps de ma pauvre petite maîtresse,
+je fus saisi de douleur, je quittai le pays et je n'y suis jamais revenu
+depuis.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>LA COURSE D'ÂNES</h3>
+
+
+<p>Je vivais misérablement à cause de la saison; j'avais choisi pour
+demeurer une forêt, où je trouvais à peine ce qu'il fallait pour m'empêcher
+de mourir de faim et de soif. Quand le froid faisait geler les ruisseaux,
+je mangeais de la neige; pour toute nourriture je broutais des
+chardons et je couchais sous les sapins. Je comparais ma triste existence
+avec celle que j'avais menée chez mon maître Georget et même chez le
+fermier auquel on m'avait vendu; j'y avais été heureux tant que je ne
+m'étais pas laissé aller à la paresse, à la méchanceté, à la vengeance; mais
+je n'avais aucun moyen de sortir de cet état misérable, car je voulais rester
+libre et maître de mes actions. J'allais quelquefois aux environs d'un
+village situé près de la forêt, pour savoir ce que se passait dans le monde.
+Un jour, c'était au printemps, le beau temps était revenu, je fus surpris de
+voir un mouvement extraordinaire; le village avait pris un air de fête; on
+marchait par bandes; chacun avait ses beaux habits des dimanches, et, ce
+qui m'étonna plus encore, tous les ânes du pays y étaient rassemblés.
+Chaque âne avait un maître que le tenait par la bride; ils étaient tous
+peignés, brossés; plusieurs avaient des fleurs sur la tête, autour du cou,
+et aucun n'avait ni bât ni selle.</p>
+
+<p>«C'est singulier! pensai-je. Il n'y a pourtant pas de foire aujourd'hui.
+Que peuvent faire ici tous mes camarades, nettoyés, pomponnés? Et comme
+ils sont dodus! On les a bien nourris cet hiver.»</p>
+
+<p>En achevant ces mots, je me regardai; je vis mon dos, mon ventre, ma
+croupe, maigres, mal peignés, les poils hérissés, mais je me sentais fort et
+vigoureux.</p>
+
+<p>«J'aime mieux, pensai-je, être laid, mais leste et bien portant; mes camarades,
+que je vois si beaux, si gras, si bien soignés, ne supporteraient pas
+les fatigues et les privations que j'ai endurées tout l'hiver.»</p>
+
+<p>Je m'approchai pour savoir ce que voulait dire cette réunion d'ânes, lorsqu'un
+des jeunes garçons qui les tenaient m'aperçut et se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! s'écria-t-il; voyez donc, camarades, le bel âne qui nous arrive.
+Est-il bien peigné!</p>
+
+<p>&mdash;Et bien soigné, et bien nourri! s'écria un autre. Vient-il pour la
+course?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'il y tient, faudra le laisser courir, dit un troisième; il n'y a pas
+de danger qu'il gagne le prix.</p>
+
+<p>Un rire général accueillit ces paroles. J'étais contrarié, mécontent des
+plaisanteries bêtes de ces garçons, pourtant j'appris qu'il s'agissait d'une
+course. Mais quand, comment devait-elle se faire? C'est ce que je voulais
+savoir, et je continuai à écouter et à faire semblant de ne rien comprendre
+de ce qu'ils disaient.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t-on bientôt partir? demanda un des jeunes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, on attend le maire.</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous faire courir vos ânes? dit une bonne femme qui
+arrivait.</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Dans la grande prairie du moulin, mère Tranchet.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i>&mdash;Combien êtes-vous d'ânes ici présents?</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Nous sommes seize sans vous compter, mère Tranchet.</p>
+
+<p>Un nouveau rire accueillit cette plaisanterie.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i> riant.&mdash;Tiens, t'es un malin, toi. Et que doit gagner le
+premier arrivé?</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;D'abord l'honneur, et puis une montre d'argent.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i>&mdash;Je serais bien aise d'être une bourrique pour gagner
+la montre; je n'ai jamais eu de quoi en avoir une.</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Ah bien! si vous aviez amené un bourri, vous auriez couru
+la chance.</p>
+
+<p>Et tous de rire de plus belle.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i>&mdash;Où veux-tu que je prenne un bourri? Est-ce que j'ai
+jamais eu de quoi en nourrir et de quoi en payer un?</p>
+
+<p>Cette bonne femme me plaisait; elle avait l'air bonne et gaie: j'eus l'idée
+de lui faire gagner la montre. J'étais bien habitué à courir; tous les jours
+dans la forêt je faisais de longues courses pour me réchauffer, et j'avais
+eu jadis la réputation de courir aussi vite et aussi longtemps qu'un cheval.</p>
+
+<p>«Voyons, me dis-je, essayons; si je perds, je n'y perdrai rien; si je
+gagne, je ferai gagner une montre à la mère Tranchet, qui en a bonne
+envie.»</p>
+
+<p>Je partis au petit trot, et j'allai me placer à côté du dernier âne; je pris
+un air et je me mis à braire avec vigueur.</p>
+
+<p>&mdash;Holà, holà! l'ami, s'écria André, vas-tu finir ta musique? Décampe,
+bourri, tu n'as pas de maître, tu es trop mal peigné, tu ne peux pas courir.</p>
+
+<p>Je me tus, mais je ne bougeai pas de ma place. Les uns riaient, les autres
+se fâchaient; on commençait à se quereller lorsque la mère Tranchet
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'a pas de maître, il va avoir une maîtresse; je le reconnais maintenant.
+C'est Cadichon, l'âne de c'te pauvre mam'selle Pauline; ils l'ont
+chassé quand la petite ne s'est plus trouvée là pour le protéger, et je crois
+bien qu'il a vécu tout l'hiver dans la forêt, car personne ne l'a revu depuis.
+Je le prends donc aujourd'hui à mon service; il va courir pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est Cadichon! s'écria-t-on de tous côtés, j'en ai entendu
+parler de ce fameux Cadichon.</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Mais, si vous faites courir pour vous, mère Tranchet, il faut
+tout de même déposer dans le sac du maire une pièce blanche de cinquante
+centimes.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i>&mdash;Qu'à cela ne tienne, mes enfants. Voici ma pièce,
+ajouta-t-elle en dénouant un coin de son mouchoir; mais ... faut pas m'en
+demander d'autres, car je n'en ai pas beaucoup.</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Ah bien! si vous gagnez, vous n'en manquerez pas, car tout
+le village a mis au sac: il y a plus de cent francs.</p>
+
+<p>J'approchai de la mère Tranchet, et je fis une pirouette, un saut, une
+ruade d'un air si délibéré que les jeunes garçons commencèrent à craindre
+de me voir gagner le prix.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, Jeannot, dit André tout bas, tu as eu tort de laisser la mère
+Tranchet mettre au sac. La voilà maintenant qui a le droit de faire courir
+Cadichon, et il m'a l'air alerte et disposé à nous souffler la montre et
+l'argent.</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Ah bah! que t'es nigaud! Tu ne vois donc pas la figure qu'il
+a, ce pauvre Cadichon! Il va nous faire rire; il n'ira pas loin, va.</p>
+
+<p><i>André:</i>&mdash;Je n'en sais rien. Si je lui présentais de l'avoine pour le faire
+partir?</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Et les dix sous de la mère Tranchet, donc?</p>
+
+<p><i>André:</i>&mdash;Et bien, l'âne parti, on les lui rendrait.</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Au fait, Cadichon n'est pas plus à elle qu'à moi ou à toi.
+Va chercher un picotin, et tâche de le faire partir sans que la mère Tranchet
+s'en aperçoive.</p>
+
+<p>J'avais tout entendu et tout compris; aussi, quand André revint avec un
+picotin d'avoine dans son tablier, au lieu d'aller à lui, je me rapprochai de
+la mère Tranchet, qui causait avec des amis. André me suivit; Jeannot me
+prit par les oreilles et me fit tourner la tête, croyant que je ne voyais pas
+l'avoine. Je ne bougeai pas davantage malgré l'envie que j'avais d'y goûter.
+Jeannot commença à me tirer, André à me pousser, et moi je mis à braire
+de ma plus belle voix. La mère Tranchet se retourna et vit la manoeuvre
+d'André et de Jeannot.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas bien ce que vous faites là, mes garçons. Puisque vous
+m'avez fait mettre ma pauvre pièce blanche au sac de course, faut pas
+m'enlever Cadichon. Vous avez peur de lui, à ce qu'il me semble.</p>
+
+<p><i>André:</i>&mdash;Peur! d'un sale bourri comme ça? Ah! pour ça non, nous
+n'avons pas peur.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i>&mdash;Et pourquoi que vous le tiriez pour l'emmener?</p>
+
+<p><i>André:</i>&mdash;C'était pour lui donner un picotin.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i> d'un air moqueur.&mdash;C'est différent! c'est gentil, ça.
+Versez-lui ça par terre, qu'il mange à son aise. Et moi qui croyais que vous
+vouliez lui donner un picotin de malice! Voyez pourtant comme on se
+trompe.</p>
+
+<p>André et Jeannot étaient honteux et mécontents, mais ils n'osaient pas le
+faire voir. Leurs camarades riaient de les voir attrapés; la mère Tranchet
+se frottait les mains, et moi j'étais enchanté. Je mangeais mon avoine avec
+avidité, je sentais que je prenais des forces en la mangeant; j'étais content
+de la mère Tranchet, et, quand j'eus tout avalé, je devins impatient de
+partir. Enfin il se fit un grand tumulte; le maire venait donner l'ordre de
+placer les ânes. On les rangea tous en ligne; je me mis modestement le
+dernier. Quand je parus seul, chacun demanda qui j'étais, à qui j'appartenais.</p>
+
+<p>&mdash;A personne, dit André.</p>
+
+<p>&mdash;A moi! cria la mère Tranchet.</p>
+
+<p><i>Le maire</i>:&mdash;Il fallait mettre au sac de course, mère Tranchet.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet</i>:&mdash;J'y ai mis, monsieur le maire.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, inscrivez la mère Tranchet, dit le maire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est déjà fait, monsieur le maire, répondit le greffier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, reprit le maire. Tout est-il prêt? Un, deux, trois! Partez!</p>
+
+<p>Les garçons qui tenaient les ânes lâchèrent chacun le sien en lui donnant
+un grand coup de fouet. Tous partirent. Bien que personne ne m'eût retenu,
+j'attendis honnêtement mon tour pour me mettre à courir. Tous avaient
+donc un peu d'avance sur moi. Mais ils n'avaient pas fait cent pas que je les
+avais rattrapés. Me voici à la tête de la bande, les devançant sans me donner
+beaucoup de mal. Les garçons criaient, faisaient claquer leurs fouets pour
+exciter leurs ânes. Je me retournais de temps en temps pour voir leurs
+mines effarées, pour contempler mon triomphe et pour rire de leurs efforts.
+Mes camarades, furieux d'être distancés par moi, pauvre inconnu à mine
+piteuse, redoublèrent d'efforts pour me joindre, me devancer et se barrer
+le passage les uns aux autres; j'entendais derrière moi des cris sauvages,
+des ruades, des coups de dents; deux fois je fus atteint, presque dépassé
+par l'âne de Jeannot. J'aurais dû me servir des mêmes moyens qu'il avait
+employés pour devancer mes camarades, mais je dédaignais ces indignes
+manoeuvres; je vis pourtant qu'il me fallait ne rien négliger pour ne pas
+être battu. D'un élan vigoureux, je dépassai mon rival; au moment même
+il me saisit par la queue; la douleur manqua me faire tomber, mais l'honneur
+de vaincre me donna le courage de m'arracher à sa dent, en y laissant
+un morceau de ma queue. Le désir de la vengeance me donna des ailes. Je
+courus avec une telle vitesse, que j'arrivai au but non seulement le premier,
+mais laissant au loin derrière moi tous mes rivaux. J'étais haletant, épuisé,
+mais heureux et triomphant. J'écoutais avec bonheur les applaudissements
+des milliers de spectateurs qui bordaient la prairie. Je pris un air vainqueur
+et je revins fièrement au pas jusqu'à la tribune du maire, qui devait donner
+le prix. La bonne femme Tranchet s'avança vers moi, me caressa et me
+promit une bonne mesure d'avoine. Elle tendait la main pour recevoir la
+montre et le sac d'argent que le maire allait lui remettre, lorsque André et
+Jeannot accoururent en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez, monsieur le maire, arrêtez; ce n'est pas juste, ça. Personne
+ne connaît cet âne; il n'appartient pas plus à la mère Tranchet qu'au
+premier venu; cet âne ne compte pas, c'est le mien qui est arrivé le premier
+avec celui de Jeannot; la montre et le sac doivent être pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que la mère Tranchet n'a pas mis sa pièce au sac de course?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, monsieur le maire, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un s'y est-il opposé quand elle y a mis?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le maire, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'au moment du départ vous vous y êtes opposés?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le maire, mais....</p>
+
+<p>&mdash;L'âne de la mère Tranchet a donc bien réellement gagné montre
+et sac.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le maire, rassemblez le conseil municipal pour juger la
+question; vous n'avez pas le droit tout seul.</p>
+
+<p>Le maire parut indécis; quand je vis qu'il hésitait, je saisis d'un mouvement
+brusque la montre et le sac avec mes dents et je les déposai dans les
+mains de la mère Tranchet, qui, inquiète, tremblante, attendait la décision
+du maire.</p>
+
+<p>Cette action intelligente mit les rieurs de notre côté et me valut des tonnerres
+d'applaudissements.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà la question tranchée par le vainqueur en faveur de la mère
+Tranchet, dit le maire en riant. Messieurs du conseil municipal, allons
+délibérer à table si j'étais dans mon droit en laissant faire justice par un
+âne. Mes amis, ajouta-t-il malicieusement en regardant André et Jeannot,
+je crois que le plus âne de nous n'est pas celui de la mère Tranchet.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! bravo! monsieur le maire, cria-t-on de tous côtés.</p>
+
+<p>Et tout le monde de rire, excepté André et Jeannot, qui s'en allèrent en
+me montrant le poing.</p>
+
+<p>Et moi donc, étais-je content? Non, mon orgueil se révoltait; je trouvai
+que le maire avait été insolent à mon égard en croyant injurier mes ennemis
+quand il les avait qualifiés d'ânes. C'était ingrat, c'était lâche. J'avais eu
+du courage, de la modération, de la patience, de l'esprit; et voilà quelle
+était ma récompense! Après m'avoir insulté, on m'abandonnait. La mère
+Tranchet même, dans sa joie d'avoir une montre et cent trente-cinq francs,
+oubliait son bienfaiteur, ne pensait plus à sa promesse de me régaler d'une
+bonne mesure d'avoine, et partait avec la foule sans me donner la récompense
+que j'avais si bien gagnée.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>X</h3>
+
+<h3>LES BONS MAÃŽTRES</h3>
+
+
+<p>Je restai donc seul dans le pré; j'étais triste, ma queue me faisait souffrir.
+Je me demandais si les ânes n'étaient pas meilleurs que les hommes,
+lorsque je sentis une main douce me caresser, et une voix douce me dire:</p>
+
+<p>«Pauvre âne! on a été méchant pour toi! Viens, pauvre bête, viens chez
+grand'mère; elle te fera nourrir et soigner mieux que tes méchants maîtres.
+Pauvre âne! comme tu es maigre!»</p>
+
+<p>Je me retournai; je vis un joli petit garçon de cinq ans; sa soeur, qui
+paraissait âgée de trois ans, accourait avec sa bonne.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Jacques, qu'est-ce que tu dis à ce pauvre âne?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Je lui dis de venir demeurer chez grand'mère: il est tout
+seul, pauvre bête!</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Oui, Jacques prends-le; attends, je vais monter à dos. Ma
+bonne, ma bonne, à dos de l'âne.</p>
+
+<p>La bonne mit la petite fille sur mon dos; Jacques voulais me mener,
+mais je n'avais pas de brides.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, ma bonne, dit-il, je vais lui attacher mon mouchoir au cou.</p>
+
+<p>Le petit Jacques essaya, mais j'avais le cou trop gros pour son petit
+mouchoir: sa bonne lui donna le sien, qui était encore trop court.</p>
+
+<p>&mdash;Comment faire, ma bonne? dit Jacques prêt à pleurer.</p>
+
+<p><i>La bonne</i>:&mdash;Allons au village demander un licou ou une corde. Viens,
+ma petite Jeanne, descends de dessus l'âne.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>: se cramponnant à mon cou.&mdash;Non, je ne veux pas descendre;
+je veux rester sur l'âne, je veux qu'il me mène à la maison.</p>
+
+<p><i>La bonne</i>:&mdash;Mais nous n'avons pas de licou pour le faire avancer. Tu
+vois bien qu'il ne bouge pas plus qu'un âne de pierre.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Attendez, ma bonne, vous allez voir. D'abord je sais qu'il
+s'appelle Cadichon: la mère Tranchet me l'a dit. Je vais le caresser, l'embrasser,
+et je crois qu'il me suivra.</p>
+
+<p>Jacques s'approcha de mon oreille et me dit tout bas, en me caressant:</p>
+
+<p>&mdash;Marche, mon petit Cadichon; je t'en prie, marche.</p>
+
+<p>La confiance de ce bon petit garçon me toucha; je remarquai avec
+plaisir qu'au lieu de demander un bâton pour me faire avancer, il n'avait
+songé qu'aux moyens de douceur et d'amitié. Aussi, à peine avait-il achevé
+sa phrase et sa petite caresse, que je me mis en marche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, ma bonne, il me comprend, il m'aime! s'écria Jacques,
+rouge de joie, les yeux brillants de bonheur, et courant en avant pour me
+montrer le chemin.</p>
+
+<p><i>La bonne</i>:&mdash;Est-ce qu'un âne peut comprendre quelque chose? Il
+marche parce qu'il s'ennuie ici.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Vous croyez qu'il a faim, ma bonne?</p>
+
+<p><i>La bonne</i>:&mdash;Probablement; vois comme il est maigre.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;C'est vrai! pauvre Cadichon et moi qui ne pensais pas à lui
+donner mon pain!</p>
+
+<p>Et, tirant aussitôt de sa poche le morceau que la bonne y avait mis pour
+son goûter, il me le présenta.</p>
+
+<p>J'avais été offensé de la mauvaise pensée de la bonne, et je fus bien
+aise de lui prouver qu'elle m'avait mal jugé, que ce n'était pas par intérêt
+que je suivais Jacques, et que je portais Jeanne sur mon dos par complaisance,
+par bonté.</p>
+
+<p>Je refusai donc le pain que m'offrait le bon petit Jacques et je me contentai
+de lui lécher la main.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Ma bonne, ma bonne, il me baise la main, s'écria Jacques;
+il ne veut pas de mon pain! Mon cher petit Cadichon, comme je t'aime!
+Vous voyez bien, ma bonne, qu'il me suit parce qu'il m'aime, ce n'est pas
+pour avoir du pain.</p>
+
+<p><i>La bonne</i>:&mdash;Tant mieux pour toi si tu crois avoir un âne comme on
+n'en voit pas, un âne modèle. Moi, je sais que les ânes sont tous entêtés et
+méchants, je ne les aime pas.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Oh! ma bonne, le pauvre Cadichon n'est pas méchant, voyez
+comme il est bon pour moi.</p>
+
+<p><i>La bonne</i>:&mdash;Nous verrons bien si cela durera.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, mon Cadichon, que tu seras toujours bon pour moi et
+pour Jeanne, dit le petit Jacques en me caressant.</p>
+
+<p>Je me tournai vers lui et le regardai d'un air si doux qu'il le remarqua
+malgré sa grande jeunesse; puis je me tournai vers la bonne et lui lançai
+un regard furieux, qu'elle vit bien aussi, car elle dit aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Comme il a l'oeil mauvais! il a l'air méchant, il me regarde comme s'il
+voulait me dévorer!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma bonne, dit Jacques, comment pouvez-vous dire cela? Il me
+regarde d'un air doux comme s'il voulait m'embrasser!</p>
+
+<p>Tous deux avaient raison, et moi je n'avais pas tort: je me promis d'être
+excellent pour Jacques, Jeanne et les personnes de la maison qui seraient
+bonnes pour moi; et j'eus la mauvaise pensée d'être méchant pour ceux
+qui me maltraiteraient ou qui m'insulteraient comme l'avait fait la bonne.
+Ce besoin de vengeance fut plus tard la cause de mes malheurs.</p>
+
+<p>Tout en causant, nous marchions toujours et nous arrivâmes bientôt au
+château de la grand'mère de Jacques et de Jeanne. On me laissa à la porte,
+où je restai comme un âne bien élevé, sans bouger, sans même goûter
+l'herbe qui bordait le chemin sablé.</p>
+
+<p>Deux minutes après, Jacques reparut, traînant après lui sa grand'mère.</p>
+
+<p>&mdash;Venez voir, grand'mère, venez voir comme il est doux, comme il
+m'aime! Ne croyez pas ma bonne, je vous en prie, dit Jacques en joignant
+les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Non, grand'mère, croyez pas, je vous en prie, reprit Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit la grand'mère en souriant, voyons ce fameux âne!</p>
+
+<p>Et, s'approchant de moi, elle me toucha, me caressa, me prit les oreilles,
+mit sa main à ma bouche sans que je fisse mine de la mordre ou même de
+m'éloigner.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Mais il a en effet l'air fort doux; que disiez-vous
+donc, Emilie, qu'il avait l'air méchant?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;N'est-ce pas, grand'mère, n'est-ce pas qu'il est bon, qu'il
+faut le garder?</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Cher petit, je le crois très bon; mais comment pouvons-nous
+le garder, puisqu'il n'est pas à nous? Il faudra le ramener à son
+maître.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Il n'a pas de maître, grand'mère.</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr il n'a pas de maître, grand'mère, reprit Jeanne, qui répétait
+tout ce que disait son frère.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Comment, pas de maître, c'est impossible.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Si, grand'mère, c'est très vrai, la mère Tranchet me l'a dit.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Alors, comment a-t-il gagné le prix de la course pour
+elle? Puisqu'elle l'a pris pour courir, c'est qu'elle l'a emprunté à quelqu'un.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Non, grand'mère, il est venu tout seul; il a voulu courir
+avec les autres. La mère Tranchet a payé pour prendre ce qu'il gagnerait,
+mais il n'a pas de maître: c'est CADICHON, l'âne de la pauvre Pauline qui
+est morte, ses parents l'ont chassé, et il a vécu tout l'hiver dans la forêt.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Cadichon! le fameux Cadichon qui a sauvé de l'incendie
+sa petite maîtresse? Ah! je suis bien aise de le connaître; c'est vraiment
+un âne extraordinaire et admirable!</p>
+
+<p>Et, tournant tout autour de moi, elle me regarda longtemps. J'étais fier
+de voir ma réputation si bien établie; je me rengorgeais, j'ouvrais les
+narines, je secouais ma crinière.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il est maigre! Pauvre bête! Il n'a pas été récompensé de son
+dévouement, dit la grand'mère d'un air sérieux et d'un ton de reproche.
+Gardons-le mon enfant, gardons-le puisqu'il a été abandonné, chassé par
+ceux qui auraient dû le soigner et l'aimer. Appelle Bouland; je le ferai
+mettre à l'écurie avec une bonne litière.</p>
+
+<p>Jacques, enchanté, courut chercher Bouland, qui arriva tout de suite.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Bouland, voici un âne que les enfants ont ramené;
+mettez-le à l'écurie et donnez-lui à boire et à manger.</p>
+
+<p><i>Bouland</i>:&mdash;Faudra-t-il le remettre à son maître ensuite?</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Non; il n'a pas de maître. Il paraît que c'est le fameux
+Cadichon, qui a été chassé après la mort de sa petite maîtresse; il est
+venu au village, et mes petits-enfants l'ont trouvé abandonné dans le pré.
+Ils l'ont ramené, et nous le garderons.</p>
+
+<p><i>Bouland</i>:&mdash;Et madame fait bien de le garder. Il n'y a pas son pareil
+dans tout le pays. On m'a raconté de lui des choses vraiment étonnantes;
+on dirait qu'il entend et qu'il comprend tout ce qui se dit. Madame va
+voir.... Viens, mon Cadichon, viens manger ton picotin d'avoine.</p>
+
+<p>Je me retournai aussitôt, et je suivis Bouland qui s'en allait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est étonnant, dit la grand'mère, il a vraiment compris.</p>
+
+<p>Elle rentra à la maison; Jacques et Jeanne voulurent m'accompagner à
+l'écurie. On me plaça dans une stalle; j'avais pour compagnons deux
+chevaux et un âne. Bouland, aidé de Jacques, me fit une belle litière; il
+alla me chercher une mesure d'avoine.</p>
+
+<p>&mdash;Encore, encore, Bouland, je vous en prie, dit Jacques; il lui en faut
+beaucoup, il a tant couru!</p>
+
+<p><i>Bouland</i>:&mdash;Mais, monsieur Jacques, si vous lui donnez trop d'avoine,
+vous le rendrez trop vif; vous ne pourrez pas le monter, ni Mlle Jeanne
+non plus.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Oh! il est si bon! nous pourrons le monter tout de même.</p>
+
+<p>On me donna une énorme mesure d'avoine, et l'on mit près de moi un
+seau plein d'eau. J'avais soif, je commençai par boire la moitié du seau;
+puis je croquai mon avoine, en me réjouissant d'avoir été emmené par ce
+bon petit Jacques. Je fis encore quelques réflexions sur l'ingratitude de la
+mère Tranchet; je mangeai ma botte de foin, je m'étendis sur ma paille;
+je me trouvai couché comme un roi et je m'endormis.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>CADICHON MALADE</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, je n'eus d'autre occupation que de promener les enfants
+pendant une heure. Jacques venait me donner lui-même mon avoine, et,
+malgré les observations de Bouland, il m'en donnait de quoi nourrir trois
+ânes de ma taille. Je mangeais tout; j'étais content. Mais ... le troisième
+jour, je me sentis mal à l'aise; j'avais la fièvre; je souffrais de la tête et de
+l'estomac; je ne pus manger ni avoine ni foin, et je restai étendu sur ma
+paille.</p>
+
+<p>Quand Jacques vint me voir:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-il, Cadichon est encore couché! Allons, mon Cadichon, il est
+temps de te lever; je vais te donner ton avoine.</p>
+
+<p>Je cherchai à me lever, mais ma tête retomba lourdement sur la paille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! Cadichon est malade, s'écria le petit Jacques; Bouland,
+Bouland, venez vite. Cadichon est malade.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, qu'est-ce qu'il a donc? reprit Bouland. Il a pourtant eu son
+déjeuner de grand matin.</p>
+
+<p>Il s'approcha de la mangeoire, regarda dedans et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas touché à son avoine; c'est qu'il est malade.... Il a les oreilles
+chaudes, ajouta-t-il en me prenant les oreilles; son flanc bat.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela veut dire, Bouland? s'écria le pauvre Jacques
+alarmé.</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire, monsieur Jacques, que Cadichon a la fièvre, que vous
+l'avez trop nourri, et qu'il faut faire venir le vétérinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est qu'un vétérinaire? reprit Jacques de plus en plus
+effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un médecin de chevaux. Voyez-vous, monsieur Jacques, je vous
+le disais bien. Ce pauvre âne a eu de la misère; il a souffert cet hiver, cela
+se voit bien à son poil et à sa maigreur. Puis il s'est échauffé à courir très
+fort le jour de la course des ânes. Il aurait fallu lui donner peu d'avoine,
+et de l'herbe pour le rafraîchir, et vous lui donniez de l'avoine tant qu'il en
+voulait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre Cadichon! il va mourir! Et
+c'est ma faute! dit le pauvre petit en sanglotant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur Jacques, il ne va pas mourir pour cela; mais il va
+falloir le mettre à l'herbe et le saigner.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va lui faire mal de le saigner, reprit Jacques pleurant toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça non, vous allez voir; je vais le saigner tout de suite en
+attendant le vétérinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas voir, je ne veux pas voir s'écria Jacques en se sauvant.
+Je suis sûr que cela lui fera mal.</p>
+
+<p>Et il partit en courant. Pendant ce temps. Bouland prit sa lancette, me
+la posa sur une veine du cou, la frappa d'un petit coup de marteau, et le
+sang jaillit aussitôt. A mesure que le sang coulait, je me sentais soulagé;
+ma tête n'était plus si lourde; je n'étouffais plus; je fus bientôt en état de
+me relever. Bouland arrêta le sang, me donna de l'eau de son, et une heure
+après me lâcha dans un pré. J'allais mieux, mais je n'étais pas guéri; je
+fus près de huit jours à me remettre. Pendant ce temps, Jacques et Jeanne
+me soignèrent avec une bonté que je n'oublierai jamais: ils venaient me
+voir plusieurs fois par jour; ils me cueillaient de l'herbe afin de m'éviter
+la peine de me baisser pour la brouter; ils m'apportaient des feuilles de
+salade du potager, des choux, des carottes, ils me faisaient rentrer eux-mêmes
+tous les soirs dans mon écurie, et je trouvais ma mangeoire pleine
+de choses que j'aimais, des épluchures de pommes de terre avec du sel. Un
+jour, ce bon petit Jacques voulut me donner son oreiller, parce que, disait-il,
+j'avais la tête trop basse quand je dormais. Une autre fois, Jeanne voulut
+me couvrir avec le couvre-pied de son lit pour me tenir chaud la nuit. Un
+autre jour, ils me mirent des morceaux de laine autour des jambes de
+crainte que je n'eusse froid. J'étais désolé de ne pouvoir leur témoigner ma
+reconnaissance, mais j'avais le malheur de tout comprendre et de ne pouvoir
+rien dire. Je me rétablis à la fin, et je sus qu'on projetait une partie d'ânes
+dans la forêt avec les cousins et cousines.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<h3>LES VOLEURS</h3>
+
+
+<p>Tous les enfants se trouvaient réunis dans la cour; beaucoup d'ânes
+avaient été rassemblés de tous les villages voisins. Je reconnus presque
+tous ceux de la course; celui de Jeannot me regardait d'un air farouche,
+tandis que je lui lançais des regards moqueurs. La grand'mère de Jacques
+avait chez elle presque tous ses petits-enfants: Camille, Madeleine, Elisabeth,
+Henriette, Jeanne, Pierre, Henri, Louis et Jacques. Les mamans de
+tous ces enfants devaient venir avec eux à âne, tandis que les papas suivraient
+à pied, armés de baguettes, pour faire marcher les paresseux. Avant
+de partir, on se querella un peu, comme il arrive toujours, à qui prendrait
+le meilleur âne: tout le monde voulait m'avoir, personne ne voulait me
+céder, de sorte qu'on résolut de me tirer au sort. Je tombai en partage au
+petit Louis, cousin de Jacques; c'était un excellent petit garçon, et j'aurais
+été très content de mon sort, si je n'avais vu le pauvre petit Jacques essuyer
+en cachette ses yeux pleins de larmes. Chaque fois qu'il me regardait, ses
+larmes débordaient; il me faisait de la peine, mais je ne pouvais le consoler;
+il fallait bien d'ailleurs qu'il apprît comme moi la résignation et la patience.
+Il finit par prendre son parti, et monta son âne en disant au cousin
+Louis:</p>
+
+<p>&mdash;Je resterai toujours près de toi, Louis; ne fais pas trop galoper Cadichon,
+pour que je ne reste pas en arrière.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Et pourquoi resterais-tu en arrière? Pourquoi ne galoperais-tu
+pas comme moi?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Parce que Cadichon galope plus vite que tous les ânes du
+pays.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Comment sais-tu cela?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Je les ai vus courir pour gagner le prix le jour de la fête
+du village, et Cadichon les a tous dépassés.</p>
+
+<p>Louis promit à son cousin qu'il n'irait pas trop vite, et tous deux
+partirent au trot. Mon camarade n'était pas mauvais, de sorte que je n'eus pas à
+me gêner beaucoup pour ne pas le dépasser. Les autres nous suivaient tant
+bien que mal; nous arrivâmes ainsi jusqu'à une forêt où les enfants
+devaient voir de très belles ruines d'un vieux couvent et d'une ancienne
+chapelle. Elles avaient une mauvaise réputation dans le pays; on n'aimait
+pas à y aller autrement qu'en nombreuse compagnie. La nuit, disait-on, des
+bruits étranges semblaient sortir de dessous les décombres; des gémissements,
+des cris, des cliquetis de chaînes; plusieurs voyageurs qui s'étaient
+moqués de ces récits et qui avaient voulu aller visiter seuls ces ruines, n'en
+étaient pas revenus; on n'en avait jamais entendu parler depuis.</p>
+
+<p>Quand tout le monde fut descendu d'âne, et qu'on nous eut laissés paître,
+la bride sur le cou, les papas et les mamans prirent leurs enfants par la
+main, leur défendant de s'écarter et de rester en arrière; je les regardais
+avec inquiétude s'éloigner et se perdre dans ces ruines. Je m'éloignai aussi de
+mes camarades et je me mis à l'abri du soleil sous une arche à moitié ruinée
+qui se trouvait sur une hauteur adossée au bois, et un peu plus loin que le
+couvent. J'y étais depuis un quart d'heure à peine lorsque j'entendis du
+bruit près de l'arche; je me blottis dans une épaisseur du mur ruiné d'où
+je pouvais voir au loin sans être vu. Le bruit, quoique sourd, augmentait;
+il semblait venir de dessous terre.</p>
+
+<p>Je ne tardai pas à voir paraître une tête d'homme qui sortait avec
+précaution d'entre les broussailles.</p>
+
+<p>&mdash;Rien... dit-il tout bas après avoir regardé autour de lui. Personne...
+Vous pouvez venir camarades. Que chacun prenne un de ces ânes et
+l'emmène lestement.</p>
+
+<p>Il se rangea pour donner passage à une douzaine d'hommes, auxquels
+il dit encore à mi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Si les ânes se sauvent, ne vous amusez pas à courir après. Vite, et pas
+de bruit, c'est la consigne.</p>
+
+<p>Les hommes se glissèrent le long du bois, très fourré dans cette partie de
+la futaie; ils marchaient avec précaution, mais vite; les ânes, qui cherchaient
+l'ombre, broutaient de l'herbe près de la lisière du bois. A un
+signal donné, chacun des voleurs prit un des ânes par la bride et l'attira
+dans le fourré. Ces ânes, au lieu de résister, de se débattre, de braire, pour
+donner l'éveil, se laissèrent emmener comme des imbéciles; un mouton
+n'eût pas été plus bête. Cinq minutes après, les voleurs arrivaient au fourré
+qui se trouvait au pied de l'arche. On fit entrer mes camarades un à un
+dans les broussailles, où ils disparurent. J'entendis le bruit de leurs pas
+sous terre, puis tout rentra dans le silence.</p>
+
+<p>«Voilà l'explication des bruits qui effrayent le pays, pensai-je: une
+bande de voleurs est cachée dans les caves du couvent. Il faut les faire
+prendre; mais comment? Voilà la difficulté.»</p>
+
+<p>Je restai caché sous ma voûte, d'où je voyais les ruines en entier et le
+pays tout autour, et je n'en sortis que lorsque j'entendis les voix des enfants
+qui cherchaient leurs ânes. J'accourus pour les empêcher d'approcher de
+cette arche et des broussailles qui cachaient si bien l'entrée des souterrains,
+qu'il était impossible de l'apercevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Voici Cadichon! s'écria Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où sont les autres? dirent à la fois tous les enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Ils doivent être ici près, dit le papa de Louis; cherchons-les.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ferions bien de les chercher du côté du ravin, derrière l'arche
+que je vois là-bas, dit le père de Jacques; l'herbe y est belle, ils auront
+voulu en goûter.</p>
+
+<p>Je tremblai en songeant au danger qu'ils allaient courir, et je me précipitai
+du côté de l'arche pour les empêcher de passer. Ils voulurent m'écarter,
+mais je leur résistai avec tant d'insistance, leur barrant le passage de
+quelque côté qu'ils voulussent aller, que le papa de Louis arrêta son beau-frère
+et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, mon cher: l'insistance de Cadichon a quelque chose
+d'extraordinaire. Vous savez ce qu'on nous a raconté de l'intelligence de cet
+animal. Ecoutons-le, croyez-moi, et retournons sur nos pas. D'ailleurs, il
+n'est pas probable que tous les ânes aient été de l'autre côté des ruines.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez d'autant plus raison, mon cher, répondit le papa de
+Jacques, que je vois l'herbe foulée près de l'arche, comme si elle avait été
+récemment piétinée. Je croirais assez que nos ânes ont été volés.</p>
+
+<p>Ils retournèrent vers les mamans, qui avaient empêché les enfants de
+s'écarter; je les suivis, le coeur léger et content de leur avoir peut-être évité
+un terrible malheur. Ils causèrent bas, et je les vis se mettre tous en groupe:
+on m'appela.</p>
+
+<p>&mdash;Comment allons-nous faire? dit la maman de Louis. Un seul âne ne
+peut pas porter tous les enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Mettons les plus petits sur Cadichon; les grands suivront avec nous,
+dit la maman de Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, mon Cadichon; voyons combien tu en pourras porter, dit la
+maman d'Henriette.</p>
+
+<p>On commença par mettre Jeanne devant comme la plus petite, puis
+Henriette, puis Jacques, puis Louis. Ils n'étaient lourds ni les uns ni les
+autres; je fis voir, en prenant le trot, que je les portais bien tous les quatre
+sans fatigue.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! oh! Cadichon, s'écrièrent les papas, tout doucement, pour que
+nous puissions tenir nos gamins.</p>
+
+<p>Je me mis au pas et je marchai, entouré de près par les enfants plus
+grands et les mamans; les papas suivaient pour rallier les traînards.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, pourquoi donc papa n'a-t-il pas cherché nos ânes? dit Henri,
+le plus jeune de la bande, et qui trouvait le chemin long.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Parce que ton papa croit qu'ils ont été volés, et qu'il était
+alors inutile de les chercher.</p>
+
+<p><i>Henri:</i>&mdash;Volés! Par qui donc? Je n'ai vu personne.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Ni moi non plus, mais il y avait auprès de l'arche des
+traces de pas.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Mais alors, maman, il fallait chercher les voleurs.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Ç'eût été imprudent. Pour avoir pris treize ânes, il faut
+qu'il y ait eu plusieurs hommes. Ils avaient probablement des armes et ils
+auraient pu tuer ou blesser vos papas.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Quelles armes, maman?</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Des bâtons, des couteaux, peut-être des pistolets.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Oh! mais c'est très dangereux, cela. Je crois que papa a bien
+fait de revenir avec mes oncles.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Et dépêchons-nous de rentrer à la maison; les oncles et
+papas doivent aller à la ville en rentrant.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>:&mdash;Pour quoi faire, maman?</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Pour prévenir les gendarmes.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Je suis fâchée que nous ayons été à ces ruines.</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Pourquoi cela? c'était très beau.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Oui, mais très dangereux. Si, au lieu de prendre les ânes,
+les voleurs nous avaient tous pris?</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;C'est impossible! nous étions trop de monde.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Mais s'il y a beaucoup de voleurs?</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Nous nous serions tous battus.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Avec quoi? Nous n'avions pas seulement un bâton.</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Et nos pieds, nos poings, nos dents? Moi, d'bord, j'aurais
+égratigné, mordu; j'aurais crevé les yeux avec mes ongles.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Le voleur t'aurait tuée: voilà tout.</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Tuée? Et papa donc! et maman! Tu crois qu'ils m'auraient
+laissé emporter ou tuer!</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Les voleurs les auraient tués aussi.</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Tu penses donc qu'il y en avait une armée?</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Mais quand même il n'y en aurait qu'une douzaine!</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Une douzaine? Quelle bêtise! Tu crois que les voleurs
+marchent par douzaines comme les huîtres.</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Tu te moques toujours! On ne peut rien te dire. Je parie,
+moi, que pour enlever treize ânes ils étaient au moins douze.</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Je veux bien, moi, et le treizième par-dessus le marché
+comme les petits pâtés.</p>
+
+<p>Les mamans et les autres enfants riaient de cette conversation, mais
+comme elle dégénérait en dispute, la maman d'Elisabeth la fit taire, en leur
+disant que Madeleine avait très probablement raison quant au nombre des
+voleurs.</p>
+
+<p>On se trouvait près de la maison, et l'on ne tarda pas à arriver. Lorsqu'on
+vit revenir tout le monde à pied, et moi, Cadichon, portant quatre enfants,
+la surprise fut grande. Mais, quand les papas racontèrent la disparition
+des ânes, mon obstination à ne pas les laisser chercher les bêtes perdues,
+les gens de la maison secouèrent la tête et firent une foule de suppositions
+plus singulières les unes que les autres; les uns disaient que les ânes
+avaient été engloutis et enlevés par les diables; les autres prétendaient que
+les religieuses enterrées dans la chapelle s'en étaient emparées pour parcourir
+la terre; d'autres assuraient que les anges qui gardaient le couvent
+réduisaient en cendre et en poussière tous les animaux qui approchaient de
+trop près du cimetière où erraient les âmes des religieuses. Aucun n'eut
+l'idée des voleurs cachés dans les souterrains.</p>
+
+<p>Aussitôt après leur retour, les trois papas allèrent raconter à la
+grand'mère le vol probable de leurs ânes. Ils firent mettre ensuite les chevaux à
+la voiture pour aller porter leur plainte à la gendarmerie de la ville voisine.
+Ils revinrent deux heures après avec l'officier de gendarmerie et six gendarmes.
+J'avais une telle réputation d'intelligence, qu'ils jugèrent la chose
+grave dès qu'ils surent la résistance que j'avais opposée vers l'arche. Ils
+étaient tous armés de pistolets, de carabines, prêts à se mettre en campagne.
+Pourtant ils acceptèrent le dîner que leur offrit la grand'mère, et ils se
+mirent à table avec les dames et les messieurs.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<h3>LES SOUTERRAINS</h3>
+
+
+<p>Le dîner ne fut pas long; les gendarmes étaient pressés de faire leur
+inspection avant la nuit. Ils demandèrent à la grand'mère la permission de
+m'emmener.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous sera bien utile dans notre expédition, madame, dit l'officier.
+Ce Cadichon n'est pas un âne ordinaire; il a déjà fait des choses plus difficiles
+que ce que nous allons lui demander.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez-le, messieurs, si vous le croyez nécessaire, répondit la grand'mère;
+mais ne le fatiguez pas trop, je vous en prie. La pauvre bête a déjà
+fait la route ce matin, et il est revenu avec quatre de mes petits-enfants sur
+son dos.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à cela, madame, reprit l'officier, vous pouvez être tranquille;
+soyez sûre que nous le traiterons le plus doucement possible.</p>
+
+<p>On m'avait donné mon dîner: un picotin d'avoine, une brassée de salade,
+carottes et autres légumes; j'avais bu, j'avais mangé, j'étais prêt à partir.
+Quand on vint me prendre, je me plaçai tout d'abord à la tête de la troupe,
+et nous nous mîmes en route, l'âne servant de guide aux gendarmes. Ils n'en
+furent pas humiliés, car ils étaient bonnes gens. On croit que les gendarmes
+sont sévères, méchants, c'est tout le contraire, pas de meilleures gens, de
+plus charitables, de plus patients, de plus généreux que ces bons gendarmes.
+Pendant toute la route ils eurent pour moi tous les soins possibles:
+ralentissant le pas de leurs chevaux quand ils me croyaient fatigué, et me
+proposant de boire à chaque ruisseau que nous traversions.</p>
+
+<p>Le jour commençait à baisser lorsque nous arrivâmes au couvent. L'officier
+donna ordre de suivre tous mes mouvements et de marcher tous
+ensemble. Mais, comme leurs chevaux pouvaient les gêner, ils les avaient
+laissés dans un village voisin de la forêt. Je les menai sans hésiter à
+l'entrée de l'arche, près des broussailles d'où j'avais vu sortir les douze
+voleurs. Je vis avec inquiétude qu'ils restaient près de l'entrée. Pour les
+éloigner, je fis quelques pas derrière le mur; ils me suivirent. Quand ils y
+furent tous, je revins aux broussailles, les empêchant d'avancer quand ils
+voulaient me suivre. Ils me comprirent, et restèrent cachés le long du mur.</p>
+
+<p>Je m'approchai alors de l'entrée des souterrains, et je mis à braire de
+toutes les forces de mes poumons. Je ne tardai pas à obtenir ce que je voulais.
+Tous mes camarades enfermés dans les caveaux me répondirent à
+qui mieux mieux. Je fis un pas vers les gendarmes, qui devinèrent ma
+manoeuvre, et je revins me placer près de l'entrée des souterrains. Je me
+remis à braire; cette fois personne ne me répondit; je devinai que les
+voleurs, pour empêcher mes camarades de les trahir, leur avaient attaché
+des pierres à la queue. Tout le monde sait que, pour braire, nous dressons
+notre queue; ne pouvant pas la dresser à cause du poids de la pierre, mes
+camarades se taisaient.</p>
+
+<p>Je restais toujours à deux pas de l'entrée, lorsque je vis une tête d'homme
+sortir des broussailles et regarder avec précaution, ne voyant que moi, il
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le coquin que nous n'avons pas pris ce matin. Tu vas rejoindre
+tes camarades, mon braillard.</p>
+
+<p>Mais, comme il allait me saisir, je m'éloignai de deux pas; il me suivit,
+je m'éloignai encore, jusqu'à ce que je l'eusse amené à l'angle du mur
+derrière lequel étaient mes amis les gendarmes. Avant que mon voleur eût
+eu le temps de pousser un cri, ils se jetèrent sur lui, le bâillonnèrent, le
+garrottèrent et l'étendirent par terre. Je me remis à l'entrée et je recommençai
+à braire, ne doutant pas qu'un autre viendrait voir ce que devenait
+leur compagnon. En effet, j'entendis bientôt les broussailles s'écarter, et je
+vis apparaître une nouvelle tête, qui regarda de même avec précaution;
+ne pouvant m'atteindre, ce second voleur fit comme le premier; moi, j'exécutai
+la même manoeuvre, et je le fis prendre par les gendarmes sans qu'il
+eût eu le temps de se reconnaître. Je recommençai ainsi jusqu'à ce que j'en
+eusse fait prendre six. Après le sixième, j'eus beau braire, personne n'apparut.
+Je pensai que, ne voyant revenir aucun des hommes qui allaient
+savoir des nouvelles de leurs camarades, les voleurs avaient soupçonné
+quelque piège et n'avaient plus osé se risquer. Pendant ce temps, la nuit
+était venue tout à fait, on n'y voyait presque plus. L'officier de gendarmerie
+envoya un de ses hommes chercher du renfort pour attaquer les
+voleurs dans les souterrains, et emmener garrottés, dans une charrette, les
+six voleurs déjà faits prisonniers. Les gendarmes qui restèrent eurent ordre
+de se partager en deux bandes, pour surveiller les sorties du couvent; moi,
+on me laissa à mon idée, après m'avoir bien caressé et m'avoir fait les plus
+grands compliments sur ma conduite.</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'était pas un âne, dit un gendarme, il mériterait la croix.</p>
+
+<p>&mdash;N'en a-t-il pas une sur le dos? dit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, mauvais plaisant, dit un troisième; tu sais bien que cette
+croix-là est marquée sur les ânes pour rappeler qu'un des leurs a eu l'honneur
+d'être monté par Notre-Seigneur Jésus-Christ.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pourquoi c'est une croix d'honneur, reprit l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! dit l'officier à voix basse: Cadichon dresse les oreilles.</p>
+
+<p>J'entendis en effet un bruit extraordinaire du côté de l'arche; ce n'était
+pas un bruit de pas, on aurait dit plutôt comme un craquement et des cris
+étouffés. Les gendarmes entendaient bien aussi, mais sans pouvoir deviner
+ce que c'était. Enfin, une fumée épaisse s'échappa de plusieurs soupiraux
+et fenêtres basses du couvent, puis quelques flammes jaillirent: quelques
+instants après tout était en feu.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont mis le feu dans les caves pour s'échapper par les portes, dit
+l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut courir l'éteindre, mon lieutenant, répondit un gendarme.</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-vous-en bien! Surveillons plus que jamais toutes les issues,
+et si les voleurs paraissent, feu de vos carabines; les pistolets viendront
+après.</p>
+
+<p>L'officier avait bien deviné la manoeuvre de ces voleurs; ils avaient compris
+qu'ils étaient découverts, que leurs camarades avaient été faits prisonniers,
+et ils espéraient qu'à la faveur de l'incendie et des efforts des
+gendarmes pour l'éteindre, ils pourraient s'échapper et reprendre leurs
+amis. Nous vîmes bientôt les six voleurs restants et leur capitaine sortir
+avec précipitation de l'entrée masquée par des broussailles; trois gendarmes
+seulement se trouvaient à ce poste; ils tirèrent chacun leur coup de
+carabine avant que les voleurs eussent eu le temps de faire usage de leurs
+armes. Deux voleurs tombèrent; un troisième laissa échapper son pistolet:
+il avait le bras cassé. Mais les trois derniers et leur capitaine s'élancèrent
+avec fureur sur les gendarmes, qui, le sabre d'une main, le pistolet de
+l'autre, se battirent comme des lions. Avant que l'officier et les deux autres
+gendarmes qui surveillaient le côté opposé du couvent eussent eu le temps
+d'accourir, le combat était presque terminé; les voleurs étaient tous tués
+ou blessés; le capitaine se défendait encore contre un gendarme, le seul
+qui fût sur pied; les deux autres étaient grièvement blessés. L'arrivée du
+renfort mit fin au combat. Et un clin d'oeil le capitaine fut entouré, désarmé,
+garrotté et couché près des six voleurs prisonniers.</p>
+
+<p>Pendant ce combat, le feu s'était éteint; ce qui avait brûlé n'était que des
+broussailles et du menu bois; mais, avant de pénétrer dans les souterrains,
+l'officier voulut attendre l'arrivée du renfort qu'il avait demandé. La nuit
+était bien avancée quand nous vîmes arriver six gendarmes nouveaux et la
+charrette qui devait emmener les prisonniers. On les coucha côte à côte
+dans la voiture; l'officier était humain: il avait donné ordre de les débâillonner,
+de sorte qu'ils disaient aux gendarmes mille injures. Les gendarmes
+n'y faisaient seulement pas attention. Deux d'entre eux montèrent sur
+la charrette pour escorter les prisonnier; on fit des brancards pour emporter
+les blessés.</p>
+
+<p>Pendant ces préparatifs, j'accompagnai l'officier dans la descente qu'il
+fit aux souterrains, escorté de huit hommes. Nous traversâmes un long
+corridor qui allait toujours en descendant, puis nous arrivâmes dans les
+souterrains où les brigands avaient établi leur demeure. Un de ces caveaux
+leur servait d'écurie; nous y trouvâmes tous mes camarades pris de la
+veille, qui avaient tous une pierre à la queue. On les en délivra immédiatement,
+et ils se mirent à braire à l'unisson. Dans ce souterrain, c'était un
+bruit à rendre sourd.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, les ânes! dit un gendarme, sans quoi nous allons vous rattacher
+vos breloques.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-les dire, répond un autre gendarme: tu vois bien qu'ils
+chantent les louanges de Cadichon.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux qu'ils chantassent sur un autre ton, reprit le
+premier gendarme en riant.</p>
+
+<p>«Cet homme, assurément, n'aime pas la musique, me dis-je à part moi.
+Que trouve-t-il à redire aux voix de mes camarades?» Ces pauvres camarades!
+ils chantaient leur délivrance.</p>
+
+<p>Nous continuâmes à marcher. Un des souterrains était plein d'effets
+volés. Dans un autre ils avaient enfermé des prisonniers qu'ils gardaient
+pour les servir: les uns faisaient la cuisine, le service de la table, nettoyaient
+les souterrains; d'autres faisaient les vêtements et les chaussures.
+Il y avait de ces malheureux qui y étaient depuis deux ans; ils étaient
+enchaînés deux à deux, et ils avaient tous de petites sonnettes aux bras et
+aux pieds, pour qu'on pût savoir de quel côté ils allaient. Deux voleurs
+restaient toujours près d'eux pour les garder; on n'en laissait jamais plus
+de deux dans le même souterrain. Pour ceux qui travaillaient aux vêtements,
+on les réunissait tous, mais le bout de leur chaîne était attaché,
+pendant le travail, à un anneau scellé dans le mur.</p>
+
+<p>Je sus plus tard que ces malheureux étaient les voyageurs et les visiteurs
+des ruines qui avaient disparu depuis deux ans. Il y en avait quatorze; ils
+racontèrent que les voleurs en avaient tué trois sous leurs yeux: deux
+parce qu'ils étaient malades, et un qui refusait obstinément de travailler.</p>
+
+<p>Les gendarmes délivrèrent tous ces pauvres gens, ramenèrent les ânes
+au château, portèrent les blessés à l'hospice, et menèrent les voleurs en
+prison. Ils furent jugés et condamnés, le capitaine à mort et les autres à
+être envoyés à Cayenne. Quant à moi, je fus admiré par tout le monde;
+chaque fois que je sortais, j'entendais dire aux personnes qui me rencontraient:</p>
+
+<p>«C'est Cadichon, le fameux Cadichon, qui vaut à lui seul plus que tous
+les ânes du pays.»</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<h3>THÉRÈSE</h3>
+
+
+<p>Mes petites maîtresses (car j'avais autant de maîtres et de maîtresses que
+la grand'mère avait de petits-enfants) avaient une cousine qu'elles aimaient
+beaucoup, qui était leur meilleure amie, et à peu près de leur âge. Cette
+amie s'appelait Thérèse; elle était bonne, bien bonne, la pauvre petite.
+Quand elle me montait, jamais elle ne prenait de baguette, et ne permettait
+à personne de me taper. Dans une des promenades que firent mes jeunes
+maîtresses, elles virent une petite fille assise sur le bord de la route, qui se
+leva péniblement à leur approche, et vint en boitant leur demander la
+charité; son air triste et timide frappa Thérèse et ses amies.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi boites-tu, ma petite? dit Thérèse.</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Parce que mes sabots me blessent, mam'selle.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Pourquoi n'en demandes-tu pas d'autres à ta maman?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Je n'ai pas de maman, mam'selle.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;A ton papa alors?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Je n'ai pas de papa, mam'selle.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Mais avec qui vis-tu?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Avec personne; je vis seule.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Qui est-ce qui te donne à manger?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Quelquefois personne, quelquefois tout le monde.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Quel âge as-tu?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Je ne sais pas, mam'selle; peut-être bien sept ans.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Où couches-tu?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Chez celui qui veut bien me recevoir. Lorsque tout le monde
+me chasse, je couche dehors, sous un arbre, près d'une haie, n'importe où.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Mais l'hiver, tu dois geler?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;J'ai froid; mais j'y suis habituée.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;As-tu dîné aujourd'hui?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Je n'ai pas mangé depuis hier.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est affreux, c'la,... dit Thérèse, les larmes aux yeux. Mes
+chères amies, n'est-ce pas que votre grand'mère voudra bien que nous donnions
+à manger à cette pauvre petite, que nous la fassions coucher quelque
+part au château?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondirent les trois cousines, grand'mère sera enchantée;
+d'ailleurs elle fait tout ce que nous voulons.</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Mais comment faire pour la mener jusqu'à la maison,
+Thérèse? Regarde comme elle boite.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Mettons-la sur Cadichon; nous suivrons toutes à pied au lieu
+de le monter deux à deux, chacune à notre tour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, quelle bonne idée! s'écrièrent les trois cousines.</p>
+
+<p>Elles placèrent la petite fille sur mon dos.</p>
+
+<p>Camille avait encore dans sa poche un morceau de pain qui restait de
+son goûter, elle le lui donna; la petite le mangea avec avidité; elle semblait
+ravie de se trouver sur mon dos, mais elle ne disait rien; elle était
+fatiguée et elle souffrait de la faim.</p>
+
+<p>Quand j'arrêtai devant le perron, Camille et Elisabeth firent entrer la
+petite à la cuisine, pendant que Madeleine et Thérèse couraient chez la
+grand'mère.</p>
+
+<p>&mdash;Grand'mère, dit Madeleine, permettez-nous de donner à manger à une
+petite fille très pauvre que nous avons trouvée sur la route.</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;Très volontiers, chère petite; mais qui est-elle?</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Je ne sais pas, grand'mère.</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;Où demeure-t-elle?</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>&mdash;Nulle part, grand'mère.</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;Comment, nulle part? Mais ses parents doivent
+demeurer quelque part.</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Elle n'a pas de parents, grand'mère; elle est seule.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous permettre, ma tante, dit timidement Thérèse, qu'elle
+couche ici, cette pauvre petite?</p>
+
+<p>&mdash;Si elle n'a réellement pas d'asile, je ne demande pas mieux, dit la
+grand'mère. Il faut que je la voie et que je lui parle.</p>
+
+<p>Elle se leva et suivit les enfants à la cuisine, où la pauvre petite approcha
+tout en boitant. La grand'mère la questionna et en obtint les mêmes
+réponses. Elle se trouva fort embarrassée. Renvoyer cette enfant dans l'état
+d'abandon et de souffrance où elle la voyait lui semblait impossible. La
+garder était difficile. A qui la confier? Par qui la faire élever?</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, petite, lui dit-elle: en attendant que je puisse prendre des informations
+sur ton compte et savoir si tu m'as dit la vérité, tu coucheras et
+tu mangeras ici. Je verrai dans quelques jours ce que je puis faire pour
+toi.</p>
+
+<p>Elle donna ses ordres pour qu'on préparât un lit pour l'enfant et qu'on
+ne la laissât manquer de rien. Mais la pauvre petite était si sale, que personne
+ne voulait ni la toucher ni l'approcher. Thérèse en était désolée;
+elle ne pouvait obliger les domestiques de sa tante de faire ce qui leur
+répugnait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, pensa-t-elle, qui ai amené cette petite; ce serait moi qui
+devrais en avoir soin. Comment faire?</p>
+
+<p>Elle réfléchit un instant; une idée se présenta à son esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, ma petite, dit-elle; je vais revenir tout à l'heure.</p>
+
+<p>Elle courut chez sa maman.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, dit-elle, je dois prendre un bain, n'est-ce pas?</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Oui, Thérèse, vas-y; ta bonne t'attend.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, voulez-vous me permettre de faire baigner à ma place la
+petite fille que nous avons amenée ici?</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Quelle petite fille? Je ne l'ai pas vue.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>:&mdash;Une pauvre, pauvre petite, qui n'a ni papa, ni maman, ni
+personne pour la soigner; qui couche dehors, qui ne mange que ce qu'on
+lui donne. La grand'mère de Camille consent à la garder, mais aucun des
+domestiques ne veut la toucher.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Pourquoi donc?</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Parce qu'elle est si sale, si sale, qu'elle est dégoûtante; alors,
+maman, si vous voulez bien, je la ferai baigner à ma place; pour ne pas
+dégoûter ma bonne, je la déshabillerai moi-même, je la savonnerai; je lui
+couperai les cheveux, qui sont tout emmêlés et pleins de petites puces
+blanches, mais qui ne sautent pas.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Mais, ma pauvre Thérèse, toi-même ne seras-tu pas dégoûtée
+de la toucher et de la laver?</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Un peu, maman, mais je penserai que, si j'étais à sa place,
+je serais bien heureuse qu'on voulût bien me soigner, et cette idée me donnera
+du courage. Et puis, maman, voulez-vous me permettre, quand elle
+sera lavée, de lui mettre quelques-unes de mes vieilles affaires jusqu'à ce
+que je lui en achète d'autres?</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Certainement, ma petite Thérèse; mais avec quoi lui
+achèteras-tu des vêtements? Tu n'as que deux ou trois francs, tout juste de
+quoi payer une chemise.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Oh! maman, vous oubliez ma pièce de vingt francs.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Celle que tu as donnée à garder à ton papa pour ne pas
+la dépenser? Tu la conservais pour acheter un beau livre de messe comme
+celui de Camille.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Je peux bien me passer de ce beau livre de messe, maman,
+j'ai encore mon vieux.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Fais comme tu voudras, mon enfant; quand c'est pour
+faire le bien, tu sais que je te donne une entière liberté.</p>
+
+<p>Sa maman l'embrassa, et elle alla avec elle pour voir cette petite fille
+que personne ne voulait toucher.</p>
+
+<p>«Si elle a quelque maladie de peau que Thérèse puisse gagner, se dit-elle,
+je ne permettrai pas qu'elle y touche.»</p>
+
+<p>La petite fille attendait toujours à la porte; la maman la regarda, examina
+ses mains, sa figure, et vit qu'il n'y avait que de la saleté, mais aucune
+maladie de peau. Seulement, elle trouva ses cheveux si pleins de vermine,
+qu'elle demanda des ciseaux, fit asseoir la petite sur l'herbe, et lui coupa
+les cheveux tout court sans y toucher avec les mains. Quand ils furent
+tombés à terre, elle les ramassa avec une pelle, et pria un des domestiques
+de les jeter sur le fumier; puis elle demanda un baquet d'eau tiède, et, avec
+l'aide de Thérèse, elle lui savonna et lava la tête de manière à la bien nettoyer.
+Après l'avoir essuyée, elle dit à Thérèse:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, ma chère petite, va la faire baigner, et fais jeter ses
+haillons au feu.</p>
+
+<p>Camille, Madeleine et Elisabeth étaient venues aider Thérèse; elles l'emmenèrent
+toutes quatre dans la salle de bain, la déshabillèrent malgré le
+dégoût que leur inspirait la saleté extrême de l'enfant et l'odeur qu'exhalaient
+ses haillons. Elles s'empressèrent de la plonger dans l'eau et de la
+savonner des pieds à la tête. Elles prirent goût à l'opération, qui les amusait
+et qui enchantait la petite fille; elles la savonnèrent et la tinrent dans
+l'eau un peu plus de temps qu'il n'était nécessaire. A la fin du bain, l'enfant
+en avait assez et témoigna une vive satisfaction quand ses quatre
+protectrices la firent sortir de la baignoire; elles la frottèrent, pour l'essuyer,
+jusqu'à lui faire rougir la peau, et ce ne fut qu'après l'avoir séchée
+comme un jambon, qu'elles lui mirent une chemise, un jupon et une robe
+de Thérèse. Tout cela allait assez bien, parce que Thérèse portait ses robes
+très courtes, comme le font toutes les petites filles élégantes, et que la petite
+mendiante devait avoir ses jupons tombant sur les chevilles: la taille était
+bien un peu longue, mais on n'y regarda pas de si près; tout le monde était
+content. Quand il fallut la chausser, les enfants s'aperçurent qu'elle avait
+une plaie sur le cou-de-pied: c'était ce qui la faisait boiter. Camille courut
+chez sa grand'mère pour lui demander de l'onguent. La grand'mère lui donna
+ce qu'il fallait, et Camille, aidée de ses trois amies, dont l'une soutenait
+la petite, tandis que l'autre tenait le pied, et la troisième déroulait une
+bande, lui mit l'onguent sur la plaie; elles furent près d'un quart d'heure à
+arranger une compresse et la bande; tantôt c'était trop serré; tantôt ce ne
+l'était pas assez; la bande était trop bas, la compresse était trop haut; elles
+se disputaient et s'arrachaient le pied de la pauvre petite, qui n'osait rien
+dire, se laissait faire et ne se plaignait pas. Enfin la plaie fut bandée, on
+lui mit des bas et de vieilles pantoufles à Thérèse, et on la laissa aller.
+Quand la petite fille revint à la cuisine, personne ne la reconnaissait.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible que ce soit cette petite horreur de tout à l'heure, disait un
+domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Si, c'est la même, reprit un second domestique; elle est tout autre,
+car la voilà devenue gentille, d'affreuse qu'elle était.</p>
+
+<p><i>Le cuisinier:</i>&mdash;C'est tout de même bien beau aux enfants et à Mme
+d'Arbé de l'avoir nettoyée comme cela; quant à moi, on m'aurait donné
+vingt francs, que je ne l'aurais pas touchée.</p>
+
+<p><i>La fille de cuisine:</i>&mdash;C'est qu'elle sentait si mauvais!</p>
+
+<p><i>Le cocher:</i>&mdash;Vous ne devriez pas avoir le nez si sensible, la belle, avec
+votre graillon, vos casseroles à écurer et toutes sortes de saletés à manier.</p>
+
+<p><i>La fille de cuisine</i>, piquée:&mdash;Mon graillon et mes casseroles ne sentent
+toujours pas le fumier comme des gens que je connais.</p>
+
+<p><i>Les domestiques:</i>&mdash;Ah! ah! ah! la fille est en colère; prends garde au
+balai.</p>
+
+<p><i>Le cocher:</i>&mdash;Si elle prend le sien, je saurai bien trouver le mien, et la
+fourche aussi, et encore l'étrille.</p>
+
+<p><i>Le cuisinier:</i>&mdash;Allons, allons, ne la poussez pas trop; elle est vive:
+vous savez, faut pas l'irriter.</p>
+
+<p><i>Le cocher:</i>&mdash;Tiens! qu'est-ce que ça me fait, moi? Qu'elle se fâche, je
+me fâcherai aussi.</p>
+
+<p><i>Le cuisinier:</i>&mdash;Mais je ne veux pas de ça, moi, madame n'aime pas les
+disputes; il est bien certain que nous aurions tous du désagrément.</p>
+
+<p><i>Le premier domestique:</i>&mdash;Le Vatel a raison. Thomas, tais-toi, tu nous
+amènes toujours quelque chose comme une querelle. Ce n'est pas ta place
+ici, d'abord.</p>
+
+<p><i>Le cocher:</i>&mdash;Tiens! ma place est partout quand je n'ai pas d'ouvrage
+à l'écurie.</p>
+
+<p><i>Le cuisinier:</i>&mdash;Mais vous en avez de l'ouvrage, regardez donc Cadichon,
+qui n'est pas encore débâté, et qui se promène en long et en large comme
+un bourgeois qui attend son dîner.</p>
+
+<p><i>Le cocher:</i>&mdash;Cadichon me fait l'effet d'écouter aux portes; il est plus
+fin qu'il n'en l'air; c'est un vrai malin.</p>
+
+<p>Le cocher m'appela, me prit par la bride, m'emmena à l'écurie, et, après
+m'avoir ôté mon bât et m'avoir donné ma pitance, il me laissa seul, c'est-à-dire
+en compagnie des chevaux et d'un âne que je dédaignais trop pour lier
+conversation avec lui.</p>
+
+<p>Je ne sais ce qui se passa le soir au château; le lendemain, dans l'après-midi,
+on me remit mon bât, on monta sur mon dos la petite mendiante;
+mes quatre petites maîtresses suivirent à pied et me firent aller au village.
+Je compris en route qu'elles voulaient acheter de quoi habiller la petite.
+Thérèse voulait tout payer; les autres voulaient payer chacune leur part;
+elles se disputaient avec un tel acharnement, que, si je ne m'étais pas arrêté
+à la porte de la boutique, elles l'auraient dépassée. Elles manquèrent jeter
+la petite par terre en la descendant de dessus mon dos, parce qu'elles
+s'élancèrent sur elle toutes à la fois; l'une lui tirait les jambes, l'autre la
+tenait par un bras, la troisième l'avait prise à bras-le-corps, et Elisabeth,
+la quatrième, qui était forte comme deux ou trois, les poussait toutes pour
+aider seule la petite à descendre. La pauvre enfant, effrayée et tiraillée de
+tous côtés, se mit à crier; les passants commençaient à s'arrêter, la marchande
+ouvrit la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Bien le bonjour, mesdemoiselles; permettez que je vous aide.</p>
+
+<p>Mes jeunes maîtresses, contentes de n'avoir pas à se céder entre elles,
+lâchèrent la petite fille; la marchande la prit et la posa à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il pour votre service, mesdemoiselles? dit la marchande.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Nous venons acheter de quoi habiller cette petite fille,
+madame Juivet.</p>
+
+<p><i>Madame Juivet</i>:&mdash;Volontiers, mesdemoiselles. Vous faut-il une robe
+ou une jupe, ou du linge?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Il nous faut tout, madame Juivet; donnez-moi de quoi lui
+faire trois chemises, un jupon, une robe, un tablier, un fichu, deux bonnets.</p>
+
+<p><i>Thérèse</i>, bas:&mdash;Dis donc, Camille, laisse-moi parler, puisque c'est moi
+qui paye.</p>
+
+<p><i>Camille</i>, bas:&mdash;Non, tu ne payeras pas tout, nous voulons payer avec
+toi.</p>
+
+<p><i>Thérèse</i>, bas:&mdash;J'aime mieux payer seule, c'est ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle est à nous toutes, répliqua tout bas Camille.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est l'étoffe que prennent ces demoiselles? interrompit la
+marchande, impatiente de vendre.</p>
+
+<p>Pendant que Camille et Thérèse continuaient leur dispute à voix basse,
+Madeleine et Elisabeth se dépêchèrent d'acheter tout ce qu'il fallait.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, madame Juivet, dirent-elles; envoyez-nous tout cela chez nous,
+et le plus vite possible, je vous en prie; vous enverrez aussi la note.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, comment, vous avez déjà tout acheté? s'écrièrent Camille
+et Thérèse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui; pendant que vous causiez, dit Madeleine d'un air malin,
+nous avons choisi tout ce qui est nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait nous demander si cela nous convenait, reprit Camille.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, puisque c'est moi qui paye, dit Thérèse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous payerons aussi, nous payerons aussi, s'écrièrent en choeur les
+trois autres.</p>
+
+<p>&mdash;Pour combien y en a-t-il? demanda Thérèse.</p>
+
+<p><i>La marchande:</i>&mdash;Pour trente-deux francs, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Trente-deux francs! s'écria Thérèse effrayée: mais je n'ai que vingt
+francs!</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Eh bien! nous payerons le reste.</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Tant mieux, cela fait que nous aurons aussi habillé la
+petite fille.</p>
+
+<p><i>Madeleine, riant:</i>&mdash;Nous voilà donc enfin d'accord, grâce à Mme Juivet:
+ce n'est pas sans peine.</p>
+
+<p>J'avais tout entendu, puisque la porte était restée ouverte; j'étais indigné
+contre Mme Juivet, qui faisait payer à mes bonnes petites maîtresses le
+double au moins de ce que valaient ses marchandises. J'espérais que les
+mamans ne les laisseraient pas faire le marché. Nous retournâmes à la
+maison; tout le monde fut d'accord en revenant, ... grâce à Mme Juivet, ...
+comme avait dit innocemment Madeleine.</p>
+
+<p>Il faisait beau temps; on était assis sur l'herbe devant la maison quand
+nous arrivâmes. Pierre, Henri, Louis et Jacques avaient pêché dans un des
+étangs pendant que nous étions au village; ils venaient de rapporter trois
+beaux poissons et beaucoup de petits. Pendant que Louis et Jacques
+m'ôtaient mon bât et ma bride, les quatre cousines expliquèrent à leurs
+mamans ce qu'elles avaient acheté.</p>
+
+<p>&mdash;Pour combien d'argent en avez-vous? demanda la maman de Thérèse.
+Combien te reste-t-il de tes vingt francs, Thérèse?</p>
+
+<p>Thérèse fut un peu embarrassée; elle rougit légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me reste rien, maman, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt francs pour habiller un enfant de six à sept ans; dit la maman
+de Camille; mais c'est horriblement cher. Qu'avez-vous donc acheté?</p>
+
+<p>Thérèse ne savait seulement pas ce que Madeleine et Elisabeth s'étaient
+dépêchées d'acheter, de sorte qu'elle ne put répondre.</p>
+
+<p>Mais la marchande, arrivant avec son paquet, interrompit la conversation,
+à la grande joie de Madeleine et d'Elisabeth, qui commençaient à
+craindre d'avoir acheté des choses trop belles.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, madame Juivet, dit la grand'mère; défaites votre paquet ici
+sur l'herbe, et faites-nous voir les emplettes de ces demoiselles.</p>
+
+<p>Mme Juivet salua, posa son paquet, le défit, en tira la note, qu'elle présenta
+à Madeleine, et étala ses marchandises.</p>
+
+<p>Madeleine avait rougi en prenant la note; sa grand'mère la lui prit des
+mains, et poussa une exclamation de surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Trente-deux francs pour habiller une petite mendiante!... Madame
+Juivet, ajouta-t-elle d'un ton sévère, vous avez abusé de l'ignorance de mes
+petites-filles; vous savez très bien que les étoffes que vous apportez sont
+beaucoup trop belles et trop chères pour habiller une enfant pauvre; remportez
+tout cela, et sachez qu'à l'avenir aucun de nous n'achètera rien chez
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Mme Juivet avec une colère retenue, ces demoiselles ont
+pris ce qu'elles ont voulu, je ne les ai contraintes sur aucun article.</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;Mais vous auriez dû ne leur montrer que des étoffes
+convenables, et ne pas chercher à leur passer vos vieilles marchandises
+dont personne ne veut.</p>
+
+<p><i>Madame Juivet:</i>&mdash;Madame, ces demoiselles ayant pris les étoffes
+doivent les payer.</p>
+
+<p>&mdash;Elles ne payeront rien du tout, et vous allez remporter tout cela, dit
+la grand'mère avec sévérité. Partez sur-le-champ; j'enverrai ma femme de
+chambre acheter chez Mme Jourdan ce qui est nécessaire.</p>
+
+<p>Mme Juivet se retira dans une colère effroyable. Je la reconduisis un
+bout de chemin en brayant d'un air moqueur et en gambadant autour d'elle,
+ce qui amusa beaucoup les enfants, mais ce qui lui fit grand-peur, car elle
+se sentait coupable, et elle craignait que je voulusse l'en punir; on me
+croyait un peu sorcier dans le pays, et tous les méchants me redoutaient.</p>
+
+<p>Les mamans grondèrent les enfants, les cousins se moquèrent d'elles; je
+restai près d'eux, mangeant de l'herbe, et les regardant sauter, courir,
+gambader. J'entendis, pendant ce temps, que les papas arrangeaient une
+partie de chasse pour le lendemain, que Pierre et Henri devaient avoir de
+petits fusils pour être de la partie, et qu'un jeune voisin de campagne devait
+y venir aussi.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XV</h3>
+
+<h3>LA CHASSE</h3>
+
+
+<p>Le lendemain devait avoir lieu, comme je l'ai dit, l'ouverture de la
+chasse. Pierre et Henri furent prêts avant tout le monde; c'était leur début;
+ils avaient leurs fusils en bandoulière, leur carnassière passée sur l'épaule;
+leurs yeux brillaient de bonheur; ils avaient pris un air fier et batailleur
+qui semblait dire que tout le gibier du pays devait tomber sous leurs coups.
+Je les suivais de loin, et je vis les préparatifs de la chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, dit Henri d'un air délibéré, quand nos carnassières seront
+pleines, où mettrons-nous le gibier que nous tuerons?</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément à quoi je pensais, répondit Pierre; je demanderai
+à papa d'emmener Cadichon.</p>
+
+<p>Cette idée ne me plut pas; je savais que les jeunes chasseurs tiraient
+partout et sur tout, sans s'occuper de ce qui était devant et près d'eux. En
+visant une perdrix, ils pouvaient m'envoyer leur plomb, et j'attendis avec
+inquiétude la suite de la proposition.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, dit Pierre à son père qui arrivait, pouvons-nous emmener
+Cadichon?</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire? répondit le papa en riant; tu veux donc chasser
+à âne, et poursuivre les perdrix à la course! Dans ce cas, il faut d'abord
+attacher des ailes à Cadichon.</p>
+
+<p><i>Henri</i>, contrarié:&mdash;Mais non, papa, c'est pour notre gibier quand nos
+carnassières seront trop pleines.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>, avec surprise et riant:&mdash;Porter votre gibier! Vous croyez
+donc, pauvres innocents, que vous allez tuer quelque chose, et même beaucoup
+de choses?</p>
+
+<p><i>Henri, piqué</i>:&mdash;Certainement, papa; j'ai vingt cartouches dans ma
+veste, et je tuerai au moins quinze pièces.</p>
+
+<p><i>Le papa:</i>&mdash;Ah! ah! ah! Elle est bonne, celle-là! Sais-tu ce que vous
+tuerez, vous deux et votre ami Auguste?</p>
+
+<p><i>Henri:</i>&mdash;Quoi donc, papa?</p>
+
+<p><i>Le papa:</i>&mdash;Le temps, et rien avec.</p>
+
+<p><i>Henri</i>, très piqué:&mdash;Alors, papa, je ne sais pas pourquoi vous nous
+avez donné des fusils, et pourquoi vous nous faites aller à la chasse, si vous
+nous croyez assez sots, assez maladroits pour ne rien tuer.</p>
+
+<p><i>Le papa:</i>&mdash;C'est pour vous apprendre à chasser, petits nigauds, que je
+vous fais aller à la chasse. On ne tue jamais rien les premières fois.</p>
+
+<p>La conversation fut interrompue par l'arrivée d'Auguste, prêt aussi à
+tuer tout ce qu'il rencontrerait. Pierre et Henri étaient encore rouges d'indignation
+quand Auguste les rejoignit.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Papa croit que nous ne tuerons rien, Auguste; nous lui ferons
+voir que nous sommes plus adroits qu'il ne le pense.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Sois tranquille, nous tuerons plus de gibier qu'eux.</p>
+
+<p><i>Henri:</i>&mdash;Pourquoi plus qu'eux?</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Parce que nous sommes jeunes, vifs, lestes et adroits, tandis
+que nos papas sont déjà un peu vieux.</p>
+
+<p><i>Henri:</i>&mdash;C'est vrai, cela. Papa a quarante-deux ans. Pierre en a quinze,
+et moi treize. Quelle différence!</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Et mon papa à moi donc! Il a quarante-trois ans! Et moi
+qui en ai quatorze!</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Ecoute, je vais, sans le lui dire, faire mettre à Cadichon le
+bât avec les paniers. Il nous suivra et nous lui ferons porter notre gibier.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Bien, très bien; fais mettre les grands paniers; si nous
+tuons un chevreuil, il lui faudra une fameuse place.</p>
+
+<p>Henri fut chargé de la commission. Je riais sous cape de la prévoyance.
+J'étais bien sûr de ne pas avoir la charge d'un chevreuil et de revenir avec
+les paniers vides comme au départ.</p>
+
+<p>&mdash;En route! dirent les papas. Nous marcherons devant. Et vous, gamins,
+suivez de près. Quand nous serons en plaine, nous nous débanderons....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? ajouta le papa de Pierre avec surprise; Cadichon
+nous suit? Cadichon orné de deux énormes paniers?</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour le gibier de ces messieurs, dit le garde en riant.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Ah! ah! ah! ils ont voulu faire à leur tête, ... soit ... je
+veux bien que Cadichon suive la chasse, s'il a du temps à perdre.</p>
+
+<p>Il regarda en souriant Pierre et Henri, qui prirent un air dégagé.</p>
+
+<p>&mdash;Ton fusil est-il armé, Pierre? demanda Henri.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Non, pas encore; c'est si dur à armer et à désarmer, que
+j'aime mieux attendre qu'une perdrix parte.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Nous voici en plaine; à présent, marchons tous sur la même
+ligne, et tirons devant nous, et pas à droite ni à gauche, pour ne pas nous
+entre-tuer.</p>
+
+<p>Les perdrix ne tardèrent pas à partir de tous côtés; j'étais resté prudemment
+derrière, et même un peu loin: je fis bien; car plus d'un chien retardataire
+reçut des grains de plomb. Les chiens guettaient, arrêtaient, rapportaient;
+les coups de fusil partaient sur toute la ligne. Je ne perdais pas
+de vue mes trois jeunes vantards; je les voyais tirer souvent, mais ramasser,
+jamais: aucun des trois ne toucha ni lièvre, ni perdrix. Ils s'impatientaient,
+tiraient hors de portée, trop loin, trop près; quelquefois tous trois tiraient
+la même perdrix, qui n'en volait que mieux. Les papas faisaient au contraire
+de la bonne besogne: autant de coups de fusil, autant de pièces dans
+leurs carnassières. Après deux heures de chasse, le papa de Pierre et de
+Henri s'approcha d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mes enfants, Cadichon est-il bien chargé? Y a-t-il encore de
+la place pour vider ma carnassière, qui est trop pleine?</p>
+
+<p>Les enfants ne répondirent pas: ils voyaient à l'air moqueur de leur
+papa, qu'il savait leur maladresse. Moi, j'approchai en courant, et je tournai
+un des paniers vers le papa.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Comment! rien dedans? Vos carnassières vont crever, si
+vous les remplissez trop.</p>
+
+<p>Les carnassières étaient plates et vides. Le papa se mit à rire de l'air
+déconfit des jeunes chasseurs, se débarrassa de son gibier dans un de mes
+paniers, et retourna à son chien, qui était en arrêt.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Je crois bien que ton père tue une quantité de perdreaux!
+Il a deux chiens qui arrêtent et rapportent; et nous, on ne nous en a pas
+laissé un seul.</p>
+
+<p><i>Henri:</i>&mdash;C'est vrai, ça; nous avons peut-être tué beaucoup de perdrix,
+seulement nous n'avions pas de chiens pour nous les rapporter.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Pourtant, je n'en ai pas vu tomber.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Parce qu'une perdrix tuée ne tombe jamais sur le coup; elle
+vole encore quelque temps, et elle va tomber très loin.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Mais quand papa et mes oncles tirent, leurs perdrix tombent
+tout de suite.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Cela te semble ainsi parce que tu es loin, mais, si tu étais
+à leur place, tu verrais filer la perdrix longtemps encore.</p>
+
+<p>Pierre ne répondit pas, mais il n'avait pas trop l'air de croire ce que
+disait Auguste. Tous marchaient d'un pas moins fier et moins léger qu'au
+départ. Ils commençaient à demander l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai faim, dit Henri.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai soif, dit Auguste.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fatigué, dit Pierre.</p>
+
+<p>Mais il fallait bien suivre les chasseurs qui tiraient, tuaient et s'amusaient.
+Pourtant ils n'oubliaient pas leurs jeunes compagnons de chasse,
+et, pour ne pas trop les fatiguer, ils proposèrent une halte pour déjeuner.
+Les jeunes gens acceptèrent avec joie. On rappela les chiens, qu'on remit
+en laisse, et l'on se dirigea vers une ferme qui était à cent pas, et où la
+grand'mère avait envoyé des provisions.</p>
+
+<p>On s'assit par terre sous un vieux chêne; on étala le contenu des paniers.
+Il y avait, comme à toutes les chasses, un pâté de volaille, un jambon, des
+oeufs, du fromage, des marmelades, des confitures, un gros baba, une
+énorme brioche et quelques bouteilles de vieux vin. Tous les chasseurs,
+jeunes et vieux, avaient grand appétit, et mangèrent à effrayer les passants.
+Pourtant la grand'mère avait si largement pourvu aux faims les plus
+voraces, que la moitié des provisions restèrent aux gardes et aux gens de la
+ferme. Les chiens avaient la soupe pour apaiser leur faim, et l'eau de la
+mare pour se désaltérer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez donc pas été heureux, enfants? dit le papa d'Auguste.
+Cadichon ne marchait pas comme un âne trop chargé.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Ce n'est pas étonnant, papa nous n'avions pas de chiens;
+vous les aviez tous.</p>
+
+<p><i>Le père:</i>&mdash;Ah! tu crois qu'un, deux, trois chiens vous auraient fait tuer
+des perdreaux qui vous passaient sous le nez.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Ils ne les auraient pas fait tuer, papa, mais ils auraient
+cherché et rapporté ceux que nous avons tués, et alors...</p>
+
+<p><i>Le père</i>, interrompant d'un air surpris:&mdash;Ceux que vous avez tués!
+Vous croyez avoir tué des perdreaux?</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Certainement, papa; seulement, comme nous ne les voyions
+pas tomber, nous ne pouvions pas les ramasser.</p>
+
+<p><i>Le père</i>, de même:&mdash;Et tu crois que, s'il en était tombé, vous ne les
+auriez pas vus?</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Non, car nous n'avons pas d'aussi bons yeux que les chiens.</p>
+
+<p>Le père, les oncles, les gardes même partirent d'un éclat de rire qui rendit
+les enfants rouges de colère.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, dit enfin le papa de Pierre et de Henri, puisque c'est faute de
+chiens que votre gibier a été perdu, vous allez avoir chacun le vôtre quand
+nous nous remettrons en chasse.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Mais les chiens ne voudront pas nous suivre, papa ils ne nous
+connaissent pas autant que vous.</p>
+
+<p><i>Le père:</i>&mdash;Pour les obliger à vous suivre, nous vous donnerons les deux
+gardes, et nous ne partirons qu'une demi-heure après vous, afin que les
+chiens n'aient pas la tentation de nous rejoindre.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>, radieux:&mdash;Oh! merci, papa! à la bonne heure! avec les chiens,
+nous sommes bien sûrs de tuer autant que vous.</p>
+
+<p>Le déjeuner finissait, on était reposé, et les jeunes chasseurs étaient
+pressés de se remettre en chasse avec les chiens et les gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons avoir l'air de vrais chasseurs, dirent-ils d'un air satisfait.</p>
+
+<p>Les voilà partis encore une fois, et moi suivant comme avant le déjeuner,
+mais toujours de loin. Les papas avaient dit aux gardes de marcher près
+des enfants, et d'empêcher toute imprudence. Les perdrix partaient de tous
+côtés comme le matin, les jeunes gens tiraient comme le matin, et ne tuaient
+rien comme le matin. Pourtant les chiens faisaient bien leur office; ils
+quêtaient, ils arrêtaient, seulement ils ne rapportaient pas, puisqu'il n'y
+avait rien à rapporter. Enfin, Auguste, impatienté de tirer sans tuer, voit
+un des chiens en arrêt; il croit qu'en tirant avant que la perdrix parte, il
+tuera plus facilement. Il vise, il tire, ... le chien tombe en se débattant et
+en poussant un cri de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! c'est notre meilleur chien! s'écria le garde en s'élançant
+vers lui.</p>
+
+<p>Quand il arriva, le chien expirait. Le coup l'avait frappé à la tête; il
+était sans mouvement et sans vie.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un beau coup que vous avez fait là, monsieur Auguste! dit le
+garde en laissant retomber le pauvre animal. Je crois bien que voilà la
+chasse finie.</p>
+
+<p>Auguste restait immobile et consterné; Pierre et Henri étaient très émus
+de la mort du chien, le garde concentrait sa colère et le regardait sans mot
+dire.</p>
+
+<p>J'approchai pour voir quelle était la malheureuse victime de la maladresse
+et de l'amour-propre d'Auguste. Quelle ne fut pas ma douleur en
+reconnaissant Médor, mon ami, mon meilleur ami! Et quels ne furent pas
+mon horreur et mon chagrin quand je vis le garde relever Médor, et le
+poser dans un des paniers que je portais sur mon dos! Voilà donc le
+gibier que j'étais condamné à rapporter! Médor, mon ami, tué par un
+mauvais garçon maladroit et orgueilleux.</p>
+
+<p>Nous retournâmes du côté de la ferme, les enfants ne parlant pas, le
+garde laissant échapper de temps à autre un juron furieux, et moi ne
+trouvant de consolation que dans la réprimande sévère et l'humiliation que
+le meurtrier aurait à subir.</p>
+
+<p>En arrivant à la ferme, nous y trouvâmes encore les chasseurs, qui,
+n'ayant plus de chiens, préféraient se reposer et attendre le retour des
+enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà! s'écrièrent-ils en nous voyant revenir.</p>
+
+<p><i>Le papa de Pierre:</i>&mdash;Je crois, en vérité, qu'ils ont tué une grosse pièce.
+Cadichon marche comme s'il était chargé, et un des paniers penche comme
+s'il contenait quelque chose de lourd.</p>
+
+<p>Ils se levèrent et vinrent à nous. Les enfants restaient en arrière; leur
+mine confuse frappa ces messieurs.</p>
+
+<p><i>Le père d'Auguste</i>, riant:&mdash;Ils n'ont pas l'air de triomphateurs!</p>
+
+<p><i>Le papa de Pierre</i>, riant:&mdash;Ils ont peut-être tué un veau ou un mouton
+qu'ils ont pris pour un lapin.</p>
+
+<p>Le garde approcha.</p>
+
+<p><i>Le papa:</i>&mdash;Qu'y a-t-il donc, Michaud? Tu as l'air aussi penaud que
+les chasseurs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il y a de quoi, m'sieur, répondit le garde. Nous rapportons
+un triste gibier.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>, riant:&mdash;Qu'est-ce donc? Un mouton, un veau, un ânon?</p>
+
+<p><i>Le garde:</i>&mdash;Ah! m'sieur, il n'a a pas de quoi rire, allez! C'est votre
+chien Médor, le meilleur de la bande, que M. Auguste a tué, le prenant
+pour une perdrix.</p>
+
+<p><i>Le papa:</i>&mdash;Médor! le maladroit! Si jamais il revient chasser ici!...</p>
+
+<p>&mdash;Approchez, Auguste, lui dit son père. Voilà donc où vous ont mené
+votre sot orgueil et votre ridicule présomption! Faites vos adieux à vos
+amis, monsieur; vous allez retourner sur l'heure à la maison, et vous porterez
+votre fusil dans ma chambre pour n'y plus toucher, jusqu'à ce que
+vous ayez pris de la raison et de la modestie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais papa, répondit Auguste d'un air dégagé, je ne sais pas pourquoi
+vous êtres si fâché. Il arrive très souvent qu'on tue des chiens, à la
+chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Des chiens!... On tue des chiens! s'écria le père stupéfait. En vérité,
+c'est trop fort... Où avez-vous pris ces belles notions de chasse, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, papa, dit Auguste toujours du même air dégagé, tout le monde
+sait qu'il arrive très souvent aux grands chasseurs de tuer des chiens.</p>
+
+<p>&mdash;Mes chers amis, dit le père en se retournant vers ces messieurs,
+veuillez m'excuser de vous avoir amené un garçon malapris comme
+Auguste. Je ne croyais pas qu'il fût capable de tant d'impudence et de
+sottise.</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers son fils:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu mes ordres, monsieur, allez.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Mais, papa.</p>
+
+<p><i>Le père</i>, d'une voix sévère:&mdash;Silence! vous dis-je. Pas un mot, si vous
+ne voulez faire connaissance avec la baguette de mon fusil.</p>
+
+<p>Auguste baissa la tête et se retira tout confus.</p>
+
+<p>«Vous voyez, mes enfants, dit le papa de Pierre et de Henri, où mène la
+présomption, c'est-à-dire la croyance d'un mérite qu'on n'a pas. Ce qui
+arrive à Auguste aurait pu vous arriver aussi. Vous vous êtes tous figuré
+que rien n'était plus facile que de bien tirer, qu'il suffisait de vouloir pour
+tuer; voyez le résultat, vous avez été tous trois ridicules dès ce matin; vous
+avez méprisé nos conseils et notre expérience; et enfin vous êtes tous trois
+la cause de la mort de mon pauvre Médor. Je vois, d'après cela, que vous
+êtes trop jeunes pour chasser. Dans un an ou deux nous verrons. Jusque-là
+retournez à vos jardins et à vos amusements d'enfants. Tout le monde s'en
+trouvera mieux.»</p>
+
+<p>Pierre et Henri baissèrent la tête sans répondre. On rentra tristement
+à la maison; les enfants voulurent enterrer eux-mêmes dans le jardin mon
+malheureux ami, dont je vais vous raconter l'histoire. Vous verrez pourquoi
+je l'aimais tant.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>MÉDOR</h3>
+
+
+<p>Je connaissais Médor depuis longtemps; j'étais jeune, et il était plus
+jeune encore quand nous nous sommes connus et aimés. Je vivais alors
+misérablement chez ces méchants fermiers qui m'avaient acheté à un marchand
+d'ânes, et de chez lesquels je m'étais sauvé avec tant d'habileté.
+J'étais maigre, car je souffrais sans cesse de la faim. Médor, qu'on leur
+avait donné comme chien de garde, et qui s'est trouvé être un superbe et
+excellent chien de chasse, était moins malheureux que moi; il amusait les
+enfants qui lui donnaient du pain et des restes de laitage; de plus, il m'a
+avoué que lorsqu'il pouvait se glisser à la laiterie avec la maîtresse ou la
+servante, il trouvait toujours moyen d'attraper quelques gorgées de lait ou
+de crème, et de saisir les petits morceaux de beurre qui sautaient de la
+baratte pendant qu'on le faisait. Médor était bon; ma maigreur et ma
+faiblesse lui firent pitié; un jour il m'apporta un morceau de pain, et me
+le présenta d'un air triomphant.</p>
+
+<p>&mdash;Mange, mon pauvre ami, me dit-il, dans son langage; j'ai assez du
+pain qu'on me donne pour me nourrir, et toi, tu n'as que des chardons et
+de mauvaises herbes en quantité à peine suffisante pour te faire vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Bon Médor, lui répondis-je, tu te prives pour moi, j'en suis certain.
+Je ne souffre pas autant que tu le penses; je suis habitué à peu manger, à
+peu dormir, à beaucoup travailler et à être battu.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas faim. Prouve-moi ton amitié en acceptant mon petit présent.
+C'est bien peu de chose, mais je te l'offre avec plaisir, et si tu me
+refusais, j'en aurais du chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Alors j'accepte, mon bon Médor, lui répondis-je, parce que je t'aime;
+et je t'avoue que ce pain me fera grand bien, car j'ai faim.</p>
+
+<p>Et je mangeai le pain du bon Médor, qui regardait avec joie l'empressement
+avec lequel je broyais et j'avalais. Je me sentis tout remonté par ce
+repas inaccoutumé; je le dis à Médor, croyant par là lui mieux témoigner
+ma reconnaissance; il en résulta que tous les jours il m'apportait le plus
+gros morceau de ceux qu'on lui donnait. Le soir, il venait se coucher près
+de moi sous l'arbre ou le buisson que je choisissais pour passer ma nuit;
+nous causions alors sans parler. Nous autres animaux, nous ne prononçons
+pas des paroles comme les hommes, mais nous nous comprenons par des
+clignements d'yeux, des mouvements de tête, d'oreilles, de la queue, et nous
+causons entre nous tout comme les hommes.</p>
+
+<p>Un soir, je le vis arriver triste et abattu.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, me dit-il, je crains de ne plus pouvoir à l'avenir t'apporter
+une partie de mon pain; les maîtres ont décidé que j'étais assez grand pour
+être attaché toute la journée, qu'on ne me lâcherait qu'à la nuit. De plus, la
+maîtresse a grondé les enfants de ce qu'ils me donnaient trop de pain; elle
+leur a défendu de me rien donner à l'avenir, parce qu'elle voulait me
+nourrir elle-même, et peu, pour me rendre bon chien de garde.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon Médor, lui dis-je, si c'est le pain que tu m'apportes qui te
+tourmente, rassure-toi, je n'en ai plus besoin; j'ai découvert ce matin un
+trou dans le mur du hangar à foin; j'en ai déjà tiré un peu, et je pourrai
+facilement en manger tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! s'écria Médor, je suis heureux de ce que tu me dis; mais
+j'avais pourtant un grand plaisir à partager mon pain avec toi. Et puis,
+être attaché tout le jour, ne plus venir te voir, c'est triste.</p>
+
+<p>Nous causâmes encore quelque temps, il me quitta fort tard.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai le temps de dormir le jour, disait-il; et toi tu n'as pas
+grand'chose à faire dans cette saison-ci.</p>
+
+<p>Toute la journée du lendemain se passa en effet sans que je visse mon
+pauvre ami. Vers le soir, je l'attendais avec impatience, lorsque j'entendis
+ses cris. Je courus près de la haie; je vis la méchante fermière qui le tenait
+par la peau du cou, pendant que Jules le frappait avec le fouet du charretier.
+Je m'élançai au travers de la haie par une brèche mal fermée; je me
+jetai sur Jules, et je le mordis au bras de façon à lui faire tomber le fouet
+des mains. La fermière lâcha Médor, qui se sauva, c'est ce que je voulais;
+je lâchai aussi le bras de Jules, et j'allais retourner dans mon enclos, lorsque
+je me sentis saisir par les oreilles; c'était la fermière, qui dans sa
+colère, criait à Jules:</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi le grand fouet, que je corrige ce mauvais animal! Jamais
+plus méchant âne n'a été vu en ce monde. Donne donc, ou claque-le
+toi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux remuer le bras, dit Jules en pleurant; il est tout
+engourdi.</p>
+
+<p>La fermière saisit le fouet tombé à terre, et courut à moi pour venger
+son méchant garçon. Je n'eus pas la sottise de l'attendre comme vous pouvez
+bien penser. Je fis un saut et m'éloignai quand elle fut près de m'atteindre;
+elle continua à me poursuivre et moi à me sauver, ayant grand soin de me
+tenir hors de la portée du fouet. Je m'amusai beaucoup à cette course; je
+voyais la colère de ma maîtresse augmenter à mesure qu'elle se fatiguait;
+je la faisais courir et suer sans me donner de mal, la méchante femme était
+en nage, était rendue, sans avoir eu le plaisir de m'attraper seulement du
+bout de son fouet. Mon ami était suffisamment vengé quand la promenade
+fut terminée. Je le cherchai des yeux, car je l'avais vu courir du côté de
+mon enclos; mais il attendait, pour se montrer, le départ de sa cruelle
+maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! scélérat! cria l'enragée fermière en se retirant; tu me le
+payeras quand tu seras sous le bât.</p>
+
+<p>Je restai seul. J'appelai; Médor sortit timidement la tête du fossé où il
+était caché; je courus à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Viens! lui dis-je. Elle est partie. Qu'as-tu fait? Pourquoi te faisait-elle
+battre par Jules?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'avais un morceau de pain qu'un des enfants avait posé
+par terre: elle m'a vu, s'est élancée sur moi, a appelé Jules, et lui a ordonné
+de me battre sans pitié.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que personne n'a cherché à te défendre?</p>
+
+<p>&mdash;Me défendre! Ah oui! vraiment! ils ont tous crié: «C'est bien fait!
+c'est bien fait! Fouette-le, Jules, pour qu'il recommence pas.&mdash;Soyez
+tranquilles, répondit Jules, je n'irai pas de main-morte; vous allez voir
+comme je vais le faire chanter.» Et à mon premier cri, ils ont tous battu
+des mains et crié: «Bravo! Encore, encore!»</p>
+
+<p>&mdash;Méchants petits drôles! m'écriai-je. Mais pourquoi as-tu pris ce
+morceau de pain, Médor? Est-ce qu'on ne t'avait pas donné ton souper?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, si fait. J'avais mangé; mais le pain de ma soupe était si
+émietté, que je n'ai pu en rien retirer pour toi, et si j'avais pu emporter ce
+gros morceau que les enfants avaient fait tomber, tu aurais eu un bon régal.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Médor, c'est pour moi que tu as été battu!... Merci,
+mon ami, merci; je n'oublierai jamais ton amitié, ta bonté!... Mais ne
+recommence pas, je t'en supplie; crois-tu que ce pain m'eût fait plaisir, si
+j'avais su ce qu'il devait te faire souffrir? J'aimerais cent fois mieux ne
+vivre que de chardons, et te savoir bien traité et heureux.</p>
+
+<p>Nous causâmes longtemps encore, et je fis promettre à Médor de ne plus
+se mettre, à cause de moi, dans le cas d'être battu; je lui promis aussi de
+faire toutes sortes de tours à tous les gens de la ferme, et je tins parole. Un
+jour, je jetai dans un fossé plein d'eau Jules et sa soeur, et je me sauvai, les
+laissant barboter et se débattre. Un autre jour, je poursuivis le petit de trois
+ans comme si j'avais voulu le mordre; il criait et courait avec une terreur
+qui me réjouissait. Une autre fois, je fis semblant d'être pris de coliques,
+et je me roulai sur la grande route avec une charge d'oeufs sur le dos; tous
+les oeufs furent écrasés; la fermière, quoique furieuse, n'osait pas me
+frapper; elle me croyait réellement malade; elle pensa que j'allais mourir;
+que l'argent que je leur avais coûté serait perdu, et, au lieu de me battre,
+elle me ramena et me donna du foin et du son. Je n'ai jamais fait un
+meilleur tour de ma vie, et le soir, en le racontant à Médor, nous nous pâmions
+de rire. Une autre fois, je vis tout leur linge étalé sur la haie pour
+sécher. Je pris toutes les pièces l'une après l'autre avec mes dents, et je les
+jetai dans le jus du fumier. Personne ne m'avait vu faire; quand la maîtresse
+ne trouva plus son linge, et qu'après l'avoir cherché partout, elle le
+trouva dans le jus du fumier, elle se mit dans une épouvantable colère; elle
+battit la servante, qui battit les enfants, qui battirent les chats, les chiens,
+les veaux, les moutons. C'était un vacarme charmant pour moi, car tous
+criaient, tous juraient, tous étaient furieux. Ce fut encore une soirée bien
+gaie que nous passâmes, Médor et moi.</p>
+
+<p>En réfléchissant depuis à toutes ces méchancetés, je me les suis sincèrement
+reprochées, car je me vengeais sur des innocents des fautes des coupables.
+Médor me blâmait quelquefois, et me conseillait d'être meilleur et
+plus indulgent; mais je ne l'écoutais pas, je devenais de plus en plus méchant;
+j'en ai été bien puni, comme on le verra plus tard.</p>
+
+<p>Un jour, jour de tristesse et de deuil, un monsieur qui passait vit Médor,
+l'appela, le caressa; puis il alla parler au fermier, et le lui acheta pour
+cent francs. Le fermier, qui croyait avoir un chien de peu de valeur, était
+enchanté; mon pauvre ami fut immédiatement attaché avec un bout de
+corde, et emmené par son nouveau maître; il me regarda d'un air douloureux;
+je courus de tous côtés pour chercher un passage dans la haie, les
+brèches étaient bouchées; je n'eus même pas la consolation de recevoir les
+adieux de mon cher Médor. Depuis ce jour je m'ennuyai mortellement; ce
+fut peu de temps après qu'eut lieu l'histoire du marché, et ma fuite dans la
+forêt de Saint-Evroult. Pendant les années qui ont suivi cette aventure, j'ai
+souvent, bien souvent pensé à mon ami, et j'ai bien désiré le retrouver;
+mais où le chercher? J'avais su que son nouveau maître n'habitait pas le
+pays, qu'il n'y était venu que pour voir un de ses amis.</p>
+
+<p>Quand je fus amené chez votre grand'mère par mon petit Jacques, jugez
+de mon bonheur en voyant quelques temps après arriver, avec votre oncle et
+vos cousins Pierre et Henri, mon ami, mon cher Médor. Il fallait voir la
+surprise générale lorsqu'on vit Médor courir à moi, me faire mille caresses,
+et moi le suivre partout. On crut que c'était pour Médor la joie de se trouver
+à la campagne; pour moi, on pensa que j'étais bien aise d'avoir un compagnon
+de promenade. Si l'on avait pu nous comprendre, deviner nos
+longues conversations, on aurait compris ce qui nous attirait l'un vers
+l'autre.</p>
+
+<p>Médor fut heureux de tout ce que je lui racontais de ma vie calme et
+heureuse, de la bonté de mes maîtres, de ma bonne et même glorieuse réputation
+dans le pays; il gémit avec moi au récit de mes tristes aventures; il
+rit, tout en me blâmant, des tours que j'avais joués au fermier qui m'avait
+acheté du père Georget; il frémit d'orgueil au récit de mon triomphe dans
+la course d'ânes; il gémit de l'ingratitude des parents de la pauvre Pauline,
+et il versa quelques larmes sur le triste sort de cette malheureuse enfant.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>LES ENFANTS DE L'ÉCOLE</h3>
+
+
+<p>Médor s'était écarté un jour de la maison où il était né, et où il vivait
+assez heureux; il poursuivait un chat qui lui avait enlevé un morceau de
+viande donnée par le cuisinier. On la trouvait trop avancée; Médor, qui
+n'était pas si délicat, l'avait saisie et posée près de sa niche, lorsque le chat,
+caché à côté, s'élança dessus et l'emporta. Mon ami ne faisait pas souvent
+d'aussi friands repas; il courut à toutes jambes après le voleur et, l'aurait
+bientôt attrapé, si le méchant chat n'avait imaginé de grimper sur un arbre.
+Médor ne pouvait le suivre si haut; il fut donc obligé de regarder le fripon
+dévorer sous ses yeux l'excellent morceau qu'il avait dérobé. Justement
+irrité d'une semblable effronterie, il resta au pied de l'arbre, aboyant,
+grondant, et faisant mille reproches. Ses aboiements attirèrent des enfants
+qui sortaient de l'école; ils se joignirent à Médor pour injurier le chat; ils
+finirent même par ramasser des pierres et lui en jeter; c'était une véritable
+grêle. Le chat se sauva au haut de l'arbre, se cacha dans les endroits les plus
+touffus: ce qui n'empêcha pas les méchants garçons de continuer leur jeu
+et de faire des hourras de joie chaque fois qu'un miaulement plaintif leur
+apprenait que le chat avait été touché et blessé.</p>
+
+<p>Médor commençait à s'ennuyer de ce jeu; les miaulements douloureux
+du chat avaient fait passer sa colère, et il craignait que les enfants ne fussent
+trop cruels. Il se mit donc à aboyer contre eux et à les tirer par leurs
+blouses; ils n'en continuèrent pas moins à lancer des pierres; seulement,
+ils en jetèrent aussi quelques-unes à mon pauvre ami. Enfin un cri rauque
+et horrible, suivi d'un craquement dans les branches, annonça qu'ils avaient
+réussi, que le chat était grièvement blessé, et qu'il tombait de l'arbre. Une
+minute après, il était par terre, non seulement blessé, mais raide mort; il
+avait eu la tête brisée par une pierre. Les méchants enfants se réjouirent de
+leur succès, au lieu de pleurer sur leur cruauté et sur les souffrances qu'ils
+avaient fait endurer à ce pauvre animal. Médor regardait son ennemi d'un
+air compatissant, et les garçons d'un air de reproche; il allait retourner à
+la maison, lorsqu'un des enfants s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Faisons-lui prendre un bain dans la rivière, ce sera très amusant.</p>
+
+<p>&mdash;Bien dit, bien imaginé! s'écrièrent les autres. Attrape-le, Frédéric;
+le voilà qui se sauve.</p>
+
+<p>Et voilà Médor poursuivi par ces méchants vauriens, eux et lui courant
+à toutes jambes; ils étaient malheureusement une douzaine, qui s'étaient
+espacés, ce qui l'obligeait à toujours courir droit devant lui, car aussitôt
+qu'il cherchait à leur échapper à droite ou à gauche, tous l'entouraient, et
+il retardait ainsi sa fuite au lieu de l'accélérer. Il était bien jeune alors, il
+n'avait que quatre mois; il ne pouvait courir vite ni longtemps; il finit
+donc par être pris. L'un le saisit par la queue, l'autre par la patte, d'autres
+par le cou, les oreilles, le dos, le ventre; ils le tiraient chacun de leur côté,
+et s'amusaient de ses cris. Enfin, ils lui attachèrent au cou une ficelle qui
+le serrait à l'étrangler, le tirèrent après eux, et le firent avancer avec force
+coups de pied; ils arrivèrent ainsi jusqu'à la rivière; l'un deux allait l'y
+jeter après avoir défait la ficelle; mais le plus grand s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Attends, donne-moi la ficelle, attachons-lui deux vessies au cou pour
+le faire nager, nous le pousserons jusqu'à l'usine, et nous le ferons passer
+sous la roue.</p>
+
+<p>Le pauvre Médor se débattait vainement; que pouvait-il faire contre une
+douzaine de gamins dont les plus jeunes avaient pour le moins dix ans?
+André, le plus méchant de la bande, lui attacha les deux vessies autour du
+cou, et le lança au beau milieu de la petite rivière. Mon malheureux ami,
+poussé par le courant plus encore que par les perches que tenaient ses bourreaux,
+était à moitié noyé et à moitié étranglé par la ficelle que l'eau avait
+resserrée. Il arriva ainsi jusqu'à l'endroit où l'eau se précipitait avec violence
+sous la roue de l'usine. Une fois sous la roue, il devait nécessairement
+y être broyé.</p>
+
+<p>Les ouvriers revenaient de dîner, et s'apprêtaient à lever la pale qui
+retenait l'eau. Celui qui devait la lever aperçut Médor, et s'adressa aux
+méchants enfants qui attendaient en riant que la pale, une fois levée, laissât
+passer Médor, et que l'eau l'entraînât sous la roue.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un de vos méchants tours, mauvais garnements. Eh! les amis, à
+moi! Venez corriger ces gamins qui s'amusent à noyer un pauvre chien.</p>
+
+<p>Ses camarades accoururent, et, pendant qu'il sauvait Médor en lui tendant
+une planche, sur laquelle il monta, les autres firent la chasse à ses
+tourmenteurs, les attrapèrent tous, et les fouettèrent, les uns avec des
+cordes, les autres avec des fouets, d'autres avec des baguettes. Ils criaient
+tous à qui mieux mieux; les ouvriers n'en tapaient que plus fort. Enfin, ils
+les laissèrent aller, et la bande partit, criant, hurlant et se frottant les reins.</p>
+
+<p>Le sauveur de Médor avait coupé la ficelle qui l'étranglait; il l'avait
+couché au soleil sur du foin; Médor fut bientôt sec et prêt à retourner à la
+maison. Le forgeron l'y ramena, mais on lui dit qu'il pouvait bien le garder,
+qu'on avait déjà trop de chiens, et qu'on jetterait celui-là à l'eau avec une
+pierre au cou s'il ne voulait pas l'emmener. C'était un brave homme; il eut
+pitié de Médor et le ramena chez lui. Quand sa femme vit le chien, elle jeta
+les hauts cris, disant que son mari la ruinait, qu'elle n'avait pas de quoi
+nourrir un animal propre à rien, qu'il faudrait encore payer l'impôt sur
+les chiens.</p>
+
+<p>Enfin, elle cria et se plaignit si haut, que le mari, pour avoir la paix, se
+débarrassa de Médor, en le donnant au méchant fermier chez lequel je
+vivais déjà, et qui avait besoin d'un chien de garde.</p>
+
+<p>Voilà comment Médor et moi nous nous sommes connus, et voilà pourquoi
+nous nous sommes aimés.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<h3>LE BAPTÊME</h3>
+
+
+<p>Pierre et Camille devaient être parrain et marraine d'un enfant qui
+venait de naître, et dont la mère avait été bonne de Camille.</p>
+
+<p>Camille voulait qu'on donnât son nom à sa filleule.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, dit Pierre; puisque je suis le parrain, j'ai droit de lui
+donner un nom, et je veux l'appeler Pierrette.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Pierrette! mais c'est un affreux nom! Pas du tout. Je ne
+veux pas qu'elle s'appelle Pierrette. Elle s'appellera Camille; je suis la
+marraine, et j'ai le droit de l'appeler comme moi.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Non; c'est le parrain qui a le plus de droits, et je l'appellerai
+Pierrette.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Si tu l'appelles Pierrette, je ne veux pas être marraine.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Si tu l'appelles Camille, je ne veux pas être parrain.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Eh bien! faites comme vous voulez; je demanderai à papa
+d'être parrain à votre place.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Et moi, mademoiselle, je demanderai à maman d'être marraine
+à votre place.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;D'abord, je suis sûre que ma tante ne voudra pas qu'elle
+s'appelle Pierrette; c'est affreux et ridicule!</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Et moi je suis certain que mon oncle ne voudra pas qu'elle
+s'appelle Camille; c'est horrible et bête!</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Et comment donc m'a-t-il appelée Camille, moi? Va lui dire
+que c'est un nom horrible et bête; va, mon bonhomme, et tu verras comme
+tu seras bien reçu.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Enfin, tu diras ce que tu voudras, mais je dis que je ne serai
+pas parrain d'une Camille.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, dit malicieusement Camille en courant à son père, voulez-vous
+être parrain avec moi de la petite Camille?</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Quelle Camille, chère Minette? je ne connais de Camille
+que toi.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;C'est ma petite filleule, papa, que je veux appeler Camille
+quand on la baptisera aujourd'hui.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Mais Pierre doit être parrain avec toi; on n'a jamais deux
+parrains.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Papa, Pierre ne veut plus l'être.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Ne veut plus? Pourquoi ce caprice?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Parce qu'il trouve le nom de Camille horrible et bête, et
+qu'il veut l'appeler Pierrette.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Pierrette! Mais c'est bien ce nom-là qui serait horrible et
+bête.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;C'est ce que je lui ai dit, papa; il ne veut pas me croire.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Ecoute, ma fille, tâche de t'entendre avec ton cousin. Mais,
+s'il persiste à ne vouloir être parrain qu'à la condition de l'appeler Pierrette,
+je le remplacerai très volontiers.</p>
+
+<p>Pendant cette conversation de Camille avec son papa, Pierre avait couru
+chez sa maman.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, lui dit-il, voulez-vous remplacer Camille, et être marraine
+avec moi de la petite fille qu'on doit baptiser aujourd'hui?</p>
+
+<p><i>La maman</i>:&mdash;Pourquoi donc remplacer Camille? La bonne demande
+que ce soit elle qui soit marraine.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Maman, c'est parce qu'elle veut que la petite fille s'appelle
+Camille; je trouve ce nom très laid, et, comme je suis parrain, je veux qu'elle
+s'appelle Pierrette.</p>
+
+<p><i>La maman</i>:&mdash;Pierrette! Mais c'est un affreux nom! Autant Pierre est
+joli, autant Pierrette est ridicule.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Oh! maman, je vous en prie, laissez-moi l'appeler Pierrette....
+D'abord, je ne veux pas qu'elle s'appelle Camille.</p>
+
+<p><i>La maman</i>:&mdash;Mais, si aucun de vous ne veut céder, comment vous arrangerez-vous?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Voilà pourquoi, maman, je viens vous demander de remplacer
+Camille pour appeler la petite Pierrette.</p>
+
+<p><i>La maman</i>:&mdash;Mon pauvre Pierre, d'abord je te dirai franchement que
+je ne veux pas non plus de Pierrette, parce que c'est un nom ridicule. Et
+puis la mère de l'enfant a été bonne de Camille et non pas la tienne, et tu
+penses bien que c'est surtout Camille qu'elle veut avoir pour marraine de
+sa fille. Je crois même qu'elle sera contente que son enfant porte le nom
+de Camille.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Alors je ne veux pas être parrain.</p>
+
+<p>Camille accourut au même instant.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Eh bien! Pierre, es-tu décidé? On va partir dans une heure;
+et il faut absolument un parrain.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Je veux bien qu'elle ne s'appelle pas Pierrette, mais je ne
+veux pas qu'elle s'appelle Camille.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Puisque tu veux bien céder pour Pierrette, je veux bien
+aussi te céder pour Camille. Tiens, faisons une chose, demandons à ma
+bonne quel nom elle veut donner à sa fille!</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Tu as raison; va le lui demander.</p>
+
+<p>Camille repartit en courant; elle revint bientôt.</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, Pierre, ma bonne veut que sa fille s'appelle Marie-Camille.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Lui as-tu demandé s'il ne fallait pas l'appeler Pierrette, puisque
+je suis parrain?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Si, je le lui ai demandé: elle s'est mise à rire; maman a ri
+aussi: elles ont dit que c'était impossible, que Pierrette était trop laid.</p>
+
+<p>Pierre rougit un peu; pourtant comme il commençait lui-même à trouver
+Pierrette un nom ridicule, il ne dit rien et soupira.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont les dragées? demanda-t-il.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Dans un grand panier qu'on emportera à l'église. On laissera
+ici les boîtes et les paquets. Tout est prêt; viens voir combien il y
+en a.</p>
+
+<p>Ils coururent à l'antichambre, où tout était préparé.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Pour quoi faire tous ces centimes? Il y en a presque autant
+que de dragées.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;C'est pour jeter aux enfants de l'école.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Comment, aux enfants de l'école? Nous irons donc à l'école
+après le baptême?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Mais non: c'est pour jeter à la porte de l'église. Tous les
+enfants du village sont rassemblés, et on jette en l'air des poignées de dragées
+et de centimes; ils les attrapent et les ramassent par terre.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Est-ce que tu as déjà vu jeter des dragées?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Non, jamais, mais on dit que c'est très amusant.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Je crois que je n'aimerai pas cela; bien certainement ils se
+battent, ils se font mal. Et puis je n'aime pas qu'on jette les dragées aux
+enfants comme à des chiens.</p>
+
+<p>&mdash;Camille, Pierre, venez, voici l'enfant qui arrive; on va bientôt partir,
+s'écria Madeleine qui arrivait tout essoufflée.</p>
+
+<p>Tous partirent en courant pour aller au-devant de l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que notre filleule est belle! dit Pierre.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Je crois bien! elle a une robe brodée tout autour, un bonnet
+de dentelle, un manteau doublé de soie rose.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Est-ce toi qui as donné tout cela?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Oh non! Je n'avais pas assez d'argent; c'est maman qui a
+tout payé, excepté le bonnet, que j'ai acheté de mon argent.</p>
+
+<p>Tout le monde était prêt; quoiqu'il fît très beau temps, la calèche était
+attelée pour mener l'enfant avec sa nourrice, le parrain et la marraine.
+Camille et Pierre étaient fiers de se trouver, comme de grandes personnes,
+tout seuls dans la voiture. Ils partirent; moi, j'attendais, attelé à la petite
+voiture des enfants; Louis, Henriette et Elisabeth se mirent devant pour
+mener, et Henri grimpa derrière; les mamans, les papas et les bonnes
+étaient partis les uns après les autres pour se trouver près de nous en cas
+d'accident, mais ce n'était que par excès de prudence, car, avec moi, ils
+savaient qu'il n'y avait rien à craindre.</p>
+
+<p>Je partis au galop, malgré la charge que je traînais; mon amour-propre
+me poussait à atteindre et même à dépasser la calèche. J'allais comme le
+vent; les enfants étaient enchantés.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! criaient-ils. Courage, Cadichon! Encore un temps de galop!
+Vive Cadichon, le roi des ânes.</p>
+
+<p>Ils battaient des mains, ils applaudissaient.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! criaient les personnages que je dépassais sur la route. En voilà-t-il un âne!
+Il court tout comme un cheval. Allons, hardi, bonne chance et
+pas de culbute!</p>
+
+<p>Les papas et les mamans, qui étaient échelonnés le long du chemin,
+n'étaient pas très rassurés; ils voulurent me faire ralentir, mais je ne les
+écoutai pas, et je n'en galopai que mieux. Je ne tardai pas à rattraper la
+calèche; je passai triomphalement devant les chevaux, qui me regardaient
+avec surprise. Se trouvant humiliés, eux qui étaient partis avant, d'être
+dépassés par un âne, ils voulurent aussi se mettre au galop; mais le cocher
+les retint, et ils furent obligés de ralentir leur pas, tandis que j'allongeais
+le mien.</p>
+
+<p>Quand la calèche arrêta à la porte de l'église, tous mes petits maîtres et
+maîtresses étaient déjà descendus de voiture, et moi, je m'étais rangé le long
+d'une haie pour avoir de l'ombre; j'avais chaud, j'étais essoufflé.</p>
+
+<p>A mesure que les parents arrivaient, ils admiraient ma vitesse, et ils faisaient
+compliment aux enfants sur leur équipage.</p>
+
+<p>Le fait est que nous faisions un bon effet, ma voiture et moi. J'étais bien
+brossé, et bien peigné; mon harnais étais ciré, verni; il était semé de pompons
+rouges; on m'avait mis des dahlias panachés rouge et blanc au-dessus
+des oreilles. La voiture était brossée, vernie. Nous avions très bon air.</p>
+
+<p>J'entendis par la fenêtre ouverte la cérémonie du baptême; l'enfant cria
+comme si on l'égorgeait. Camille et Pierre, un peu embarrassés de leurs
+grandeurs, s'embrouillèrent en disant le <i>Credo</i>; le curé fut obligé de les
+souffler. Je jetai un cou d'oeil à la fenêtre: je vis la pauvre marraine et le
+malheureux parrain rouges comme des cerises, et les larmes dans les yeux.
+Pourtant, ce qui leur arrivait était bien naturel, et arrive à bien des grandes
+personnes.</p>
+
+<p>Quand la petite Marie-Camille fut baptisée, on sortit de l'église pour
+jeter aux enfants, qui attendaient à la porte, les dragées et les centimes.
+Aussitôt que le parrain et la marraine parurent, les enfants crièrent tous
+ensemble: «Vive le parrain! vive la marraine!»</p>
+
+<p>Le panier de dragées était prêt; on l'apporta à Camille, pendant qu'on
+donnait à Pierre le panier de centimes. Camille prit une poignée et la fit
+retomber en pluie sur les enfants; là commença une véritable bataille, une
+vraie scène de chiens affamés. Les enfants se disputaient les dragées et les
+centimes: tous se précipitaient vers le même point; ils s'arrachaient les
+cheveux; ils se battaient, ils se roulaient par terre, ils se disputaient chaque
+dragée et chaque centime. Il y en eut la moitié de perdus, foulés aux pieds,
+disparus dans l'herbe. Pierre ne riait pas; Camille, qui avait ri aux premières
+poignées, ne riait plus, elle voyait que les batailles étaient sérieuses,
+que plusieurs enfants pleuraient, que d'autres avaient la figure égratignée.</p>
+
+<p>Quand ils furent remontés en voiture:</p>
+
+<p>&mdash;Tu avais raison, Pierre, dit-elle; la prochaine fois que je serai marraine,
+je donnerai les dragées à tous les enfants, mais je ne les jetterai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi les centimes, dit Pierre, je les donnerai comme toi.</p>
+
+<p>La voiture partit; je n'entendis pas la suite de leur conversation.</p>
+
+<p>Les miens remontèrent dans mon équipage. Mais, cette fois, les papas et
+les mamans voulurent nous accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Cadichon a produit son effet, dit la maman de Camille; il peut revenir
+plus sagement, ce qui nous permettra de faire la route avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, dit Madeleine, est-ce que vous aimez cet usage de jeter aux
+enfants des dragées et des centimes?</p>
+
+<p><i>La maman</i>:&mdash;Non, ma chère enfant, je trouve cela ignoble: les enfants
+deviennent semblables à des chiens qui se battent pour un os. Si jamais je
+suis marraine dans ce pays-ci, je ferai donner des dragées, et je ferai porter
+aux pauvres l'argent qu'on dépense en centimes, perdus en grande partie.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Vous avez bien raison, maman; tâchez, je vous en prie,
+que je sois aussi marraine pour faire comme vous dites.</p>
+
+<p><i>La maman, souriant</i>:&mdash;Pour être marraine, il faut avoir un enfant à
+baptiser, et je n'en connais pas.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;C'est ennuyeux! J'aurais été marraine avec Henri. Comment
+nommeras-tu ton filleul, Henri?</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Henri, comme de raison; et toi?</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Je l'appellerai Madelon.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Quelle horreur! Madelon! D'abord ce n'est pas un nom.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;C'est un nom tout comme Pierrette.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Pierrette est plus joli; et puis, tu vois bien que Pierre a cédé.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrai bien céder aussi, dit Madeleine en riant: mais nous avons
+le temps d'y penser.</p>
+
+<p>Nous arrivions au château; chacun descendit de voiture et alla défaire
+sa belle toilette; on m'enleva aussi mes pompons, mes dahlias, et je revins
+brouter mon herbe pendant que les enfants mangeaient leur goûter.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<h3>L'ÂNE SAVANT</h3>
+
+
+<p>Un jour, je vis accourir les enfants dans le pré où je mangeais paisiblement,
+tout près du château. Louis et Jacques jouaient auprès de moi, et
+s'amusaient à monter lestement sur mon dos; ils croyaient être agiles
+comme des faiseurs de tours, et ils étaient, je dois l'avouer, un peu patauds,
+surtout le bon petit Jacques, gros, joufflu, plus trapu et plus petit que son
+cousin. Louis parvenait quelquefois, en s'accrochant à ma queue, à grimper
+(il disait s'élancer) sur mon dos; Jacques faisait des efforts prodigieux
+pour y arriver à son tour; mais le bon petit gros roulait, tombait, soufflait,
+et ne pouvait y arriver qu'avec l'aide de son cousin, un peu plus âgé que
+lui. Pour leur épargner une si grande fatigue, je m'étais placé près d'une
+petite butte de terre. Louis avait déjà montré son agilité; Jacques venait de
+se placer sans grand effort, lorsque nous entendîmes accourir la bande
+joyeuse. «Jacques, Louis, criaient-ils, nous allons bien nous amuser; nous
+allons à la foire après-demain, et nous verrons un âne savant.»</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Un âne savant? Qu'est-ce que c'est qu'un âne savant?</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;C'est un âne qui fait toutes sortes de tours.</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Quels tours?</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Des tours ..., mais des tours ..., des tours, enfin.</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Il n'en fera jamais comme Cadichon.</p>
+
+<p><i>Henri:</i>&mdash;Bah! Cadichon! il est très bon et très intelligent pour un âne,
+mais il ne saurait pas faire ce que fera l'âne savant de la foire.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Je suis bien sûre que si on lui montrait, il le ferait.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Voyons d'abord ce que fait cet âne savant, nous verrons après
+s'il est plus savant que Cadichon.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Pierre a raison, attendons jusqu'après la foire.</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Eh bien, qu'est-ce que nous ferons après la foire?</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous disputerons, dit Madeleine en riant.</p>
+
+<p>Jacques et Louis gardaient le silence depuis qu'ils s'étaient dit quelques
+mots à l'oreille; ils laissèrent partir les enfants. Après s'être assurés qu'on
+ne pouvait les voir ni les entendre, ils se mirent à danser autour de moi en
+riant et chantant:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Cadichon, Cadichon,</p>
+<p>A la foire tu viendras;</p>
+<p>L'âne savant tu verras;</p>
+<p>Ce qu'il fait tu regarderas;</p>
+<p>Puis, comme lui tu feras;</p>
+<p>Tout le monde t'honorera;</p>
+<p>Tout le monde t'applaudira,</p>
+<p>Et nous serons fiers de toi.</p>
+<p>Cadichon, Cadichon,</p>
+<p>Je te prie, distingue-toi.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;C'est très joli ce que nous chantons, dit Jacques en s'arrêtant tout à
+coup.</p>
+
+<p><i>Louis:</i>&mdash;C'est que ce sont des vers, je crois bien que c'est joli!</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Des vers? Je croyais que c'était difficile de faire des vers.</p>
+
+<p><i>Louis:&mdash;</i></p>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Très facile,</p>
+<p>Comme tu vois;</p>
+<p>Pas difficile,</p>
+<p>Comme tu crois.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Vois-tu? en voilà encore.</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Courons le dire à mes cousines et cousins.</p>
+
+<p><i>Louis:</i>&mdash;Non, non, s'ils entendaient nos vers, ils devineraient ce que
+nous voulons faire; il faudra les surprendre à la foire même.</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Mais crois-tu que papa et mon oncle voudront bien nous
+laisser emmener Cadichon à la foire?</p>
+
+<p><i>Louis:</i>&mdash;Certainement, quand nous leur aurons dit en secret pourquoi
+nous voulons faire voir l'âne savant à Cadichon.</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Allons vite le leur demander.</p>
+
+<p>Les voilà courant tous deux vers la maison, les papas venaient justement
+au pré voir ce que faisaient les enfants. «Papa, papa! crièrent-ils, venez
+vite; nous avons quelque chose à vous demander».</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, enfants, que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pas ici, papa, pas ici, dirent-ils d'un air mystérieux, chacun tirant
+son papa dans le pré.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? dit en riant le papa de Louis. Dans quelle conspiration voulez-vous nous entraîner?</p>
+
+<p>&mdash;Chut! papa, chut! dit Louis. Voilà ce que c'est. Vous savez qu'après-demain il y aura un âne savant à la foire?</p>
+
+<p><i>Le papa de Louis</i>:&mdash;Non, je ne le savais pas; mais qu'avons-nous affaire d'ânes savants, nous qui avons Cadichon?</p>
+
+<p><i>Louis:</i>&mdash;Voilà précisément ce que nous disons, papa, que Cadichon
+est plus savant qu'eux tous. Mes soeurs, mes cousines et cousins iront à la
+foire pour voir cet âne, et nous voudrions bien y mener Cadichon pour
+qu'il voie comment fait l'âne, et qu'il fasse de même.</p>
+
+<p><i>Le papa de Jacques:</i>&mdash;Comment? vous mettriez Cadichon dans la foule
+à regarder l'âne?</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Oui, papa, au lieu d'aller en voiture, nous monterions Cadichon,
+et nous nous mettrions tout près du cercle où l'âne savant fera ses
+tours.</p>
+
+<p><i>Le papa de Jacques:</i>&mdash;Je ne demande pas mieux, moi; mais je ne crois
+pas que Cadichon apprenne grand'chose en une seule leçon.</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;N'est-ce pas, Cadichon, que tu sauras faire aussi bien que
+cet imbécile d'âne savant?</p>
+
+<p>En m'adressant cette question, Jacques me regardait d'un air si inquiet,
+que je me mis à braire pour le rassurer, tout en riant de son inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous, papa? Cadichon dit oui, s'écria Jacques avec
+triomphe.</p>
+
+<p>Les deux papas se mirent à rire, embrassèrent chacun leurs gentils petits
+garçons, et s'en allèrent en promettant que j'irais à la foire et qu'ils y
+viendraient avec les enfants et avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! me dis-je en moi-même, ils doutent de mon adresse! C'est étonnant
+que les enfants aient plus d'intelligence que les papas!</p>
+
+<p>Le jour de la foire arriva. Une heure avant le départ, on fit ma toilette
+bien à fond; on m'étrilla, on me brossa jusqu'à m'impatienter; on me mit
+une selle et une bride toutes neuves: Louis et Jacques demandèrent à partir
+un peu en avant, pour ne pas arriver en retard.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi irez-vous en avant, demanda Henri, et comment irez-vous?</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Nous irons sur Cadichon, et nous partons devant parce que
+nous n'irons pas vite.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Vous irez tous les deux seuls?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Non, papa et mon oncle viennent avec nous.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Ce sera joliment ennuyeux de faire une lieue au pas.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Oh! nous ne nous ennuierons point avec nos papas.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;J'aime encore mieux aller en voiture, nous serons arrivés bien
+avant vous.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Non, puisque nous partirons longtemps avant vous.</p>
+
+<p>Comme ils finissaient de parler, on m'amena tout sellé et tout pomponné;
+les papas étaient prêts; ils placèrent les petits garçons sur mon dos, et je
+partis doucement, pour ne pas faire courir les pauvres papas.</p>
+
+<p>Une heure après, nous arrivions au champ de foire; il y avait déjà beaucoup de monde près du cercle indiqué par une corde, où l'âne savant devait
+montrer son savoir-faire. Les papas de mes petits amis les firent placer avec
+moi tout près de la corde. Mes autres maîtres et maîtresses nous rejoignirent bientôt et se placèrent près de nous.</p>
+
+<p>Un roulement de tambour annonça que mon savant confrère allait paraître. Tous les yeux étaient fixés sur la barrière; elle s'ouvrit enfin, et
+l'âne savant parut. Il était maigre, chétif; il avait l'air triste et malheureux.
+Son maître l'appela; il approcha sans empressement, et même avec un air
+de crainte; je vis d'après cela que le pauvre animal avait été bien battu
+pour apprendre ce qu'il savait.</p>
+
+<p>«Messieurs et mesdames, dit le maître, j'ai l'honneur de vous présenter
+MIRLIFLORE, le prince des ânes. Cet âne, messieurs, mesdames, n'est pas
+si âne que ses confrères; c'est un âne savant, plus savant que beaucoup
+d'entre vous: c'est l'âne par excellence, qui n'a pas son pareil. Allons,
+Mirliflore, montrez ce que vous savez faire; et d'abord saluez ces messieurs et ces dames comme un âne bien élevé.»</p>
+
+<p>J'étais orgueilleux, ce discours me mit en colère; je résolus de me
+venger avant la fin de la séance.</p>
+
+<p>Mirliflore avança de trois pas, et salua de la tête d'un air dolent.</p>
+
+<p>-Va Mirliflore, va porter ce bouquet à la plus jolie dame de la société.</p>
+
+<p>Je ris en voyant toutes les mains se tendre à moitié, et s'apprêter à
+recevoir le bouquet. Mirliflore fit le tour du cercle, et s'arrêta devant une
+grosse et laide femme, que j'ai su depuis être la femme du maître. Mirliflore y déposa ses fleurs.</p>
+
+<p>Ce manque de goût m'indigna; je sautai dans le cercle par-dessus la
+corde, à la grande surprise de l'assemblée; je saluai gracieusement devant,
+derrière, à droite, à gauche, je marchai d'un pas résolu vers la grosse
+femme, je lui arrachai le bouquet, et j'allai le déposer sur les genoux de
+Camille; je retournai à ma place aux applaudissements de toute l'assemblée.
+Chacun se demandait ce que signifiait cette apparition; quelques
+personnes crurent que c'étaient arrangé d'avance, et qu'il y avait deux ânes
+savants au lieu d'un; d'autres qui me voyaient en compagnie de mes petits
+maîtres, et qui me connaissaient, étaient ravis de mon intelligence.</p>
+
+<p>Le maître de Mirliflore semblait fort contrarié, Mirliflore paraissait
+indifférent à mon triomphe; je commençai à croire qu'il était réellement
+bête, ce qui est assez rare parmi nous autres ânes. Quand le silence fut
+rétabli, le maître appela de nouveau Mirliflore.</p>
+
+<p>«Venez, Mirliflore, faites voir à ces messieurs et dames qu'après avoir
+su distinguer la beauté, vous savez aussi reconnaître la sottise; prenez ce
+bonnet, et posez-le sur la tête du plus sot de l'assemblée.»</p>
+
+<p>Et il lui présenta un magnifique bonnet d'âne garni de sonnettes et de
+rubans de toutes couleurs. Mirliflore le prit entre ses dents, et se dirigea
+vers un gros garçon rouge, qui baissait d'avance la tête pour recevoir le
+bonnet. Il était facile de reconnaître, à sa ressemblance avec la grosse
+femme si faussement proclamée la plus belle de la société, que ce gros
+garçon était le fils et le compère du maître.</p>
+
+<p>«Voici, pensai-je, le moment de me venger des paroles insultantes de
+cet imbécile.»</p>
+
+<p>Et, avant qu'on eut songé à me retenir, je m'élançai encore dans l'arène,
+je courus à mon confrère, je lui arrachai le bonnet d'âne au moment où il
+le posait sur la tête du gros garçon, et, avant que le maître eût eu le temps
+de se reconnaître, je courus à lui, je mis mes pieds de devant sur ses
+épaules, et je voulus placer le bonnet sur sa tête. Il me repoussa avec
+violence, et il devint d'autant plus furieux, que les rires mêlés
+d'applaudissements se firent entendre de tous côtés.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! l'âne, criait-on; c'est lui qui est le vrai âne savant!</p>
+
+<p>Enhardi par les applaudissements de la foule, je fis un nouvel effort
+pour le coiffer du bonnet d'âne; à mesure qu'il reculait, j'avançais, et nous
+finîmes par une course ventre à terre, l'homme se sauvait à toutes jambes,
+moi courant après lui, ne pouvant parvenir à lui mettre le bonnet, et ne
+voulant pourtant pas lui faire de mal. Enfin j'eus l'adresse de sauter sur
+son dos en passant mes pieds de devant sur ses épaules, et, m'appuyant de
+tout mon poids sur lui, il tomba; je profitai de sa chute pour enfoncer le
+bonnet sur sa tête, et je l'enfonçai jusqu'au menton. Je me retirai
+immédiatement; l'homme se releva, mais n'y voyant pas clair, et se sentant
+étourdi de sa chute, il se mit à tourner, à sauter. Et moi, pour compléter la
+farce, je me mis à l'imiter d'une façon grotesque, à tourner, à sauter comme
+lui; j'interrompais parfois cette burlesque imitation en allant lui braire
+dans l'oreille, et puis je me mettais sur mes pieds de derrière, et je sautais
+comme lui, tantôt à côté, tantôt en face.</p>
+
+<p>Dépeindre les rires, les bravos, les trépignements joyeux de toute
+l'assemblée est impossible; jamais âne au monde n'eut un pareil succès, un
+pareil triomphe. Le cercle fut envahi par des milliers de personnes qui
+voulaient me toucher, me caresser, me voir de près. Ceux qui me
+connaissaient en étaient fiers; ils me nommaient à ceux qui ne me connaissaient
+pas; ils racontaient une foule d'histoires vraies et fausses dans lesquelles
+je jouais un rôle magnifique. Une fois, disait-on, j'avais éteint un incendie
+en faisant marcher une pompe tout seul; j'étais monté à un troisième étage,
+j'avais ouvert la porte de ma maîtresse, je l'avais saisie endormie sur son
+lit, et, comme les flammes avaient envahi tous les escaliers et fenêtres, je
+m'étais élancé du troisième étage, après avoir eu soin de placer ma
+maîtresse sur mon dos: ni elle ni moi, nous ne nous étions blessés, parce que
+l'ange gardien de ma maîtresse nous avait soutenus en l'air pour nous faire
+descendre à terre tout doucement. Une autre fois, j'avais tué à moi tout
+seul cinquante brigands en les étranglant les uns après les autres d'un seul
+coup de dent, de manière qu'aucun d'eux n'eût le temps de se réveiller et
+de donner l'alarme à ses camarades. J'avais été ensuite délivrer, dans les
+cavernes, cent cinquante prisonniers que ces voleurs avaient enchaînés pour
+les engraisser et les manger. Une autre fois, enfin, j'avais battu à la course
+les meilleurs chevaux du pays; j'avais fait en cinq heures vingt-cinq lieues
+sans m'arrêter.</p>
+
+<p>A mesure que ces nouvelles se répandaient, l'admiration augmentait;
+on se pressait, on s'étouffait autour de moi; les gendarmes furent obligés
+de faire écarter la foule. Heureusement que les parents de Louis, de Jacques
+et de tous mes autres maîtres avaient emmené les enfants dès que la foule
+s'était amassée autour de moi. J'eus beaucoup de peine à m'échapper,
+même avec le secours des gendarmes; on voulait me porter en triomphe.
+Je fus obligé, pour me soustraire à cet honneur, de donner par-ci par-là
+quelques coups de dents, et même de décocher quelques ruades; mais j'eus
+soin de ne blesser personne, c'était seulement pour faire peur et m'ouvrir
+un passage.</p>
+
+<p>Une fois débarrassé de la foule, je cherchai Louis et Jacques; je ne les
+aperçus d'aucun côté. Je ne voulais pourtant pas que mes chers petits
+maîtres revinssent à pied jusque chez eux. Sans perdre mon temps à les
+chercher, je courus à l'écurie où l'on mettait toujours nos chevaux et nos
+harnais. J'y entrai, je ne les y trouvai plus; on était parti. Alors, courant à
+toutes jambes sur la grand'route qui menait au château, je ne tardai pas à
+rattraper les voitures, dans lesquelles on avait entassé les enfants sur les
+parents; ils étaient une quinzaine dans les deux calèches.</p>
+
+<p>&mdash;Cadichon! voilà Cadichon! s'écrièrent tous les enfants quand ils
+m'aperçurent.</p>
+
+<p>On fit arrêter les voitures; Jacques et Louis demandèrent à descendre
+pour m'embrasser, me complimenter et revenir à pied; puis Jeanne et
+Henriette, puis Pierre et Henri, puis enfin Elisabeth, Madeleine et Camille.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, disaient Louis et Jacques, que nous connaissons mieux que
+vous l'esprit de Cadichon; voyez comme il a été intelligent! Comme il a
+bien compris les tours de ce sot Mirliflore et son imbécile de maître!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Pierre; mais je voudrais bien savoir pourquoi il a voulu
+absolument mettre le bonnet d'âne au maître. Est-ce qu'il a compris que le
+maître était un sot, et qu'un bonnet d'âne est le signe qui indique la sottise?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Certainement, il l'a compris; il a bien assez d'esprit pour
+cela.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Ah! ah! ah! Tu dis cela parce qu'il t'a donné le bouquet
+comme à la plus jolie de l'assemblée.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Pas du tout, je n'y pensais pas, et, à présent que tu m'en
+parles, je me souviens que j'ai été étonnée, et que j'aurais voulu qu'il allât
+porter le bouquet à maman: c'est elle qui était la plus belle de l'assemblée.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;C'est toi qui la représentais, et puis je trouve, moi, qu'après
+ma tante l'âne ne pouvait mieux choisir.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Et moi donc, et moi, est-ce que je suis laide?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Certainement non, mais chacun a son goût, et le goût de
+Cadichon lui a fait choisir Camille.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Au lieu de parler de jolies ou de laides, nous devrions
+demander à Cadichon comment il a pu si bien comprendre ce que disait
+cet homme?</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Quel dommage que Cadichon ne puisse parler! que
+d'histoires il nous raconterait!</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Qui sait s'il ne nous comprend pas? J'ai bien lu, moi, les
+Mémoires d'une poupée; est-ce qu'une poupée a l'air de voir et de
+comprendre? Cette poupée a écrit qu'elle entendait tout, qu'elle voyait tout.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Est-ce que tu crois cela, toi?</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Certainement, je le crois.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Comment la poupée a-t-elle pu écrire?</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Elle écrivait la nuit avec une toute petite plume de colibri,
+et elle cachait ses Mémoires sous son lit.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Ne crois donc pas de pareilles bêtises, ma pauvre
+Elisabeth; c'est une dame qui a écrit ces Mémoires d'une poupée, et, pour
+rendre le livre plus amusant elle a fait semblant d'être la poupée et d'écrire
+comme si elle était une poupée.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Tu crois que ce n'est pas une vraie poupée qui a écrit?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Certainement non. Comment veux-tu qu'une poupée, qui
+n'est pas vivante, qui est faite en bois, en peau et remplie de son, puisse
+réfléchir, voir, entendre, écrire?</p>
+
+<p>Tout en causant, nous arrivions au château; les enfants coururent tous à
+leur grand'mère, qui était restée à la maison. Ils lui racontèrent tout ce que
+j'avais fait et combien j'avais étonné et enchanté tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est vraiment merveilleux, ce Cadichon! s'écria-t-elle en venant
+me caresser. J'ai connu des ânes fort intelligents, plus intelligents que
+toute autre bête, mais jamais je n'en ai vu comme Cadichon! Il faut avouer
+qu'on est bien injuste envers les ânes.</p>
+
+<p>Je me retournai vers elle, et je la regardai avec reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait en vérité qu'il m'a comprise, continua-t-elle. Mon pauvre
+Cadichon, sois sûr que je ne te vendrai pas tant que je vivrai, et que je te
+ferai soigner comme si tu comprenais tout ce qui se fait autour de toi.</p>
+
+<p>Je soupirai en pensant à l'âge de ma vieille maîtresse; elle avait
+cinquante-neuf ans, et moi je n'en avais que neuf ou dix.</p>
+
+<p>«Mes chers petits maîtres, quand votre grand'mère mourra, gardez-moi,
+je vous prie, ne me vendez pas, et laissez-moi mourir en vous servant.»</p>
+
+<p>Quant au malheureux maître de l'âne savant, je me repentis amèrement
+plus tard du tour que je lui avais joué, et vous verrez le mal que j'ai fait
+en voulant montrer mon esprit.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<h3>LA GRENOUILLE</h3>
+
+
+<p>Le garçon orgueilleux qui avait tué mon ami Médor avait obtenu sa
+grâce, probablement à force de platitudes; on lui avait permis de revenir
+chez votre grand'mère. Je ne pouvais le souffrir, comme bien vous pensez,
+et je cherchais l'occasion de lui jouer quelque mauvais tour, car je n'étais
+guère charitable, et je n'avais pas encore appris à pardonner.</p>
+
+<p>Cet Auguste était poltron et il parlait toujours de son courage. Un jour
+que son père l'avait amené en visite, et que les enfants lui avaient proposé
+une promenade dans le parc, Camille, qui courait en avant, fit tout à coup
+un saut de côté et poussa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc? s'écria Pierre courant à elle.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;J'ai eu peur d'une grenouille qui m'a sauté sur le pied.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Vous avez peur des grenouilles, Camille? Moi, je n'ai peur
+de rien, d'aucun animal.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Pourquoi donc; l'autre jour, avez-vous sauté si haut, quand
+je vous ai dit qu'une araignée se promenait sur votre bras?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Parce que j'avais mal compris ce que vous me disiez.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Comment, mal compris? C'était pourtant facile à comprendre.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Certainement, si j'avais bien entendu; mais j'ai cru que
+vous disiez: «Une araignée se promène là-bas.» J'ai sauté pour mieux voir,
+voilà tout.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Par exemple! Ce n'est pas vrai, cela, car tu m'as dit tout en
+sautant: «Pierre, ôte-la, je t'en prie».</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je voulais dire: «Ote-toi, que je la voie mieux».</p>
+
+<p>&mdash;Il ment, dit tout bas Madeleine à Camille.</p>
+
+<p>&mdash;Je le vois bien, répondit Camille de même.</p>
+
+<p>Moi, j'écoutais la conversation, et j'en profitai, comme on va voir. Les
+enfants s'étaient assis sur l'herbe, je les avais suivis. En approchant d'eux,
+je vis une petite grenouille verte, de l'espèce qu'on appelle <i>gresset</i>; elle
+était près d'Auguste, dont la poche entr'ouverte rendait très facile ce que
+je projetais. J'approchai sans bruit; je saisis la grenouille par une patte,
+et je la mis dans la poche du petit vantard. Je m'éloignai ensuite, pour qu'Auguste
+ne pût deviner que c'était moi qui lui avais fait ce beau présent.</p>
+
+<p>Je n'entendais pas bien ce qu'ils disaient, mais je voyais bien qu'Auguste
+continuait à se vanter de n'avoir peur de rien, et de ne pas même craindre
+les lions. Les enfants se récriaient là-dessus, lorsqu'il eut besoin de se
+moucher. Il entra sa main dans sa poche, la retira en poussant un cri de
+terreur, se leva précipitamment et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Otez-la, ôtez-la! Je vous en supplie, ôtez-la, j'ai peur! Au secours, au
+secours.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc, Auguste? dit Camille moitié riant et moitié
+effrayée.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Une bête, une bête! Otez-la, je vous en supplie.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;De quelle bête parles-tu? Où est cette bête?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Dans ma poche! Je l'ai sentie, je l'ai touchée! Otez-la, ôtez-la;
+j'ai peur, je n'ose pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux bien l'ôter toi-même, poltron que tu es, reprit Henri avec
+indignation.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Tiens! il a peur d'une bête qu'il a dans sa poche, et il veut
+que nous l'ôtions, quand il n'ose pas la toucher.</p>
+
+<p>Les enfants, après avoir été un peu effrayés, finirent par rire des contorsions
+d'Auguste, qui ne savait comment se débarrasser de la grenouille.
+Il la sentait gigoter et grimper dans sa poche. La frayeur augmentait à
+chaque mouvement de la grenouille. Enfin, perdant la tête, fou de terreur,
+il ne trouva d'autre moyen de se débarrasser de l'animal, qu'il sentait
+remuer et qu'il n'osait toucher, qu'en ôtant sont habit et le jetant à terre.
+Il resta en manches de chemise; les enfants éclatèrent de rire et se précipitèrent
+sur l'habit. Henri entr'ouvrit la poche de derrière; la grenouille
+prisonnière, voyant du jour, s'élança par l'ouverture, tout étroite qu'elle
+était, et chacun put voir un joli petit gresset effrayé, effaré, qui sautait et
+se dépêchait pour se mettre en sûreté.</p>
+
+<p><i>Camille</i>, riant:&mdash;L'ennemi est en fuite.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Prends garde qu'il ne coure après toi!</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;N'approche pas, il pourrait te dévorer!</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Rien n'est dangereux comme un gresset!</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Si ce n'était qu'un lion, Auguste se jetterait dessus; mais
+un gresset! Tout son courage ne pourrait le défendre de ses griffes.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Et les dents que tu oublies!</p>
+
+<p><i>Jacques</i>, attrapant le gresset:&mdash;Tu peux ramasser ton habit; je tiens
+ton ennemi prisonnier.</p>
+
+<p>Auguste restait honteux et immobile devant les rires et les plaisanteries
+des enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Habillons-le, s'écria Pierre, il n'a pas la force de passer son habit.</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde qu'une mouche ou un moucheron ne se pose dessus, dit
+Henri; ce serait un nouveau danger à courir.</p>
+
+<p>Auguste voulut se sauver, mais tous les enfants, petits et grands, coururent
+après lui, Pierre tenant l'habit qu'il avait ramassé, les autres poursuivant
+le fuyard et lui coupant le passage. Ce fut une chasse très amusante
+pour tous, excepté pour Auguste, qui, rouge de honte et de colère, courait à
+droite, à gauche, et rencontrait partout un ennemi. Je m'étais mis de la
+partie; je galopais devant et derrière lui, redoublant sa frayeur par mes
+braiments et par mes tentatives de le saisir par le fond de son pantalon;
+une fois je l'attrapai, mais il tira si fort, que le morceau me resta dans les
+dents, ce qui redoubla les rires des enfants. Je réussis enfin à le saisir
+solidement; il poussa un cri qui me fit croire que je tenais sous ma dent
+autre chose que l'étoffe du pantalon. Il s'arrêta tout court; Pierre et Henri
+accoururent les premiers; il voulut encore se débattre contre leurs efforts,
+mais je tirai légèrement, ce qui lui fit pousser un second cri et le rendit
+doux comme un agneau: il ne bougea pas plus qu'une statue pendant que
+Pierre et Henri lui enfilèrent son habit. Je lâchai aussitôt qu'on n'eut plus
+besoin de mon aide, et je m'éloignai la joie dans le coeur, d'avoir si bien
+réussi à le rendre ridicule. Il ne sut jamais comment cette grenouille s'était
+trouvée dans sa poche, et depuis ce fortuné jour il n'osa plus parler de son
+courage ... devant les enfants.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<h3>LE PONEY</h3>
+
+
+<p>Ma vengeance aurait dû être assouvie, mais elle ne l'était pas; je conservais
+contre le malheureux Auguste un sentiment de haine qui me fit commettre
+à son égard une nouvelle méchanceté, dont je me suis bien repenti
+depuis. Après l'histoire de la grenouille, nous fûmes débarrassés de lui
+pendant près d'un mois. Mais son père le ramena un jour, ce qui ne fit
+plaisir à personne.</p>
+
+<p>&mdash;Que ferons-nous pour amuser ce garçon? demanda Pierre à Camille.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Propose-lui d'aller faire une partie d'âne dans les bois;
+Henri montera Cadichon, Auguste prendra l'âne de la ferme, et toi tu
+monteras ton poney.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;C'est une bonne idée que tu as là, pourvu qu'il veuille bien
+encore!</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Il faudra bien qu'il veuille; fais seller le poney et les ânes;
+quand ils seront prêts, vous le ferez monter le sien.</p>
+
+<p>Pierre alla trouver Auguste, qui faisait enrager Louis et Jacques, en
+prétendant les aider de ses conseils pour embellir leur petit jardin; il
+bouleversait tout, arrachait les légumes, replantait les fleurs, coupait les
+fraisiers, et mettait le désordre partout; les pauvres petits cherchaient à
+l'en empêcher, mais il les repoussait d'un coup de pied, d'un coup de bêche,
+et lorsque Pierre arriva, il les trouva pleurant sur les débris de leurs fleurs
+et de leurs légumes.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi tourmentes-tu mes pauvres petits cousins? lui demanda
+Pierre d'un air mécontent.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je ne les tourmente pas; je les aide, au contraire.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Mais puisqu'ils ne veulent pas être aidés?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Il faut leur faire du bien malgré eux.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;C'est parce qu'il est deux fois plus grand que nous, qu'il nous
+tourmente; avec toi et Henri il n'oserait pas.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je n'oserais pas? Ne répète pas ce mot, petit.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Non, tu n'oserais pas! Pierre et Henri sont plus forts qu'un
+gresset, je pense.</p>
+
+<p>A ce mot de <i>gresset</i>, Auguste rougit, leva les épaules d'un air de dédain,
+et, s'adressant à Pierre:</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulais-tu, cher ami? Tu avais l'air de me chercher quand tu
+es venu ici.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je venais te proposer une partie d'âne, répondit Pierre d'un air
+froid; ils seront prêts dans un quart d'heure, si tu veux venir faire, avec
+Henri et moi, une promenade dans les bois?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement; je ne demande pas mieux, répliqua avec empressement
+Auguste.</p>
+
+<p>Pierre et Auguste allèrent à l'écurie, où ils demandèrent au cocher de
+seller le poney, mon camarade de la ferme et moi.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Ah! vous avez un poney! J'aime beaucoup les poneys.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;C'est grand'mère qui me l'a donné.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Tu sais donc monter à cheval?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Oui; je monte au manège depuis deux ans.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je voudrais bien monter ton poney.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Je ne te le conseille pas, si tu n'as pas appris à monter à
+cheval.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je n'ai pas appris, mais je monte tout aussi bien qu'un
+autre.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;As-tu jamais essayé?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Bien des fois. Qui est-ce qui ne sait pas monter à cheval?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Quand donc as-tu monté? ton père n'a pas de chevaux de
+selle.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je n'ai pas monté de chevaux, mais j'ai monté des ânes:
+c'est la même chose.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>, retenant un sourire:&mdash;Je te répète, mon cher Auguste, qui si tu
+n'as jamais monté à cheval, je ne te conseille pas de monter mon poney.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>, piqué:&mdash;Et pourquoi donc? Tu peux me le céder une fois en
+passant.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Oh! ce n'est pas pour te refuser; c'est parce que le poney est
+un peu vif et....</p>
+
+<p><i>Auguste</i>, de même:&mdash;Et alors?...</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Eh bien, alors ... il pourrait te jeter par terre.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>, très piqué:&mdash;Sois tranquille, je suis plus adroit que tu ne le
+penses. Si tu veux bien t'en priver pour moi, sois sûr que je saurai le mener
+tout aussi bien que toi-même.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Comme tu voudras, mon cher. Prends le poney, je prendrai
+l'âne de la ferme, et Henri montera Cadichon.</p>
+
+<p>Henri les vint rejoindre; nous étions tout prêts à partir. Auguste approcha
+du poney, qui s'agita un peu et fit deux ou trois petits sauts.
+Auguste le regarda d'un air inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez-le bien jusqu'à ce que je sois dessus, dit-il.</p>
+
+<p><i>Le cocher</i>:&mdash;Il n'y a pas de danger, monsieur; l'animal n'est pas méchant;
+vous n'avez pas besoin d'avoir peur.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>, piqué:&mdash;Je n'ai pas peur du tout; est-ce que j'ai l'air d'avoir
+peur, moi qui n'ai peur de rien!</p>
+
+<p><i>Henri</i>, tout bas à Pierre:&mdash;Excepté des gressets.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Que dis-tu, Henri? Qu'as-tu dit à l'oreille de Pierre?</p>
+
+<p><i>Henri</i>, avec malice:&mdash;Oh! rien d'intéressant; je croyais voir un gresset
+là-bas sur l'herbe.</p>
+
+<p>Auguste se mordit les lèvres, devint rouge, mais ne répondit pas. Il finit
+par se hisser sur le poney, et il se mit à tirer sur la bride; le poney recula;
+Auguste se cramponna à la selle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne tirez pas, monsieur, ne tirez pas; un cheval ne se mène pas comme
+un âne, dit le cocher en riant.</p>
+
+<p>Auguste lâcha la bride. Je partis en avant avec Henri. Pierre suivit sur
+l'âne de la ferme. J'eus la malice de prendre le galop; le poney cherchait
+à me devancer; je n'en courais que plus vite; Pierre et Henri riaient.
+Auguste criait et se tenait à la crinière; nous courions tous, et j'étais décidé
+à n'arrêter que lorsque Auguste serait par terre. Le poney, excité par les
+rires et les cris, ne tarda pas à me devancer; je le suivis de près, lui mordillant
+la queue lorsqu'il semblait vouloir se ralentir. Nous galopâmes
+ainsi pendant un grand quart d'heure, Auguste manquant tomber à chaque
+pas, et se retenant toujours au cou du cheval. Pour hâter sa chute, je donnai
+un coup de dent plus fort à la queue du poney, qui se mit à lancer des
+ruades avec une telle force, qu'à la première Auguste se trouva sur son cou,
+à la seconde il passa par-dessus la tête de sa monture, tomba sur le gazon,
+et resta étendu sans mouvement. Pierre et Henri, le croyant blessé, sautèrent
+à terre, et accoururent à lui pour le relever.</p>
+
+<p>&mdash;Auguste, Auguste, es-tu blessé? lui demandèrent-ils avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que non, je ne sais pas, répondit Auguste, qui se releva
+tremblant encore de la peur qu'il avait eue.</p>
+
+<p>Quand il fut debout, ses jambes fléchissaient, ses dents claquaient;
+Pierre et Henri l'examinèrent, et, ne trouvant ni écorchure ni blessure
+d'aucune sorte, ils le regardèrent avec pitié et dégoût.</p>
+
+<p>&mdash;C'est triste d'être poltron à ce point, dit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ... ne ... suis pas ... poltron ... seulement ... j'ai ... eu ... eu ... peur....
+répondit Auguste, claquant toujours des dents.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que tu ne tiens plus à monter mon poney, ajouta Pierre.
+Prends mon âne, je vais reprendre mon cheval.</p>
+
+<p>Et, sans attendre la réponse d'Auguste, il sauta légèrement sur le poney.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux Cadichon, dit piteusement Auguste.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras, répondit Henri. Prends Cadichon; je prendrai
+Grison, l'âne de la ferme.</p>
+
+<p>Mon premier mouvement fut d'empêcher ce méchant Auguste de me
+monter; mais je formai un autre projet, qui complétait sa journée et qui
+servait mieux mon aversion et ma méchanceté. Je me laissai donc tranquillement
+enfourcher par mon ennemi, et je suivis de loin le poney. Si
+Auguste avait osé me battre pour me faire marcher plus vite, je l'aurais
+jeté par terre; mais il connaissait l'amitié qu'avaient pour moi tous mes
+jeunes maîtres, et il me laissa aller comme je voulais. J'eus soin, tout le
+long du bois, de passer tout près des broussailles et surtout des grandes
+épines, des houx, des ronces, afin que le visage de mon cavalier fut balayé
+par les branches piquantes de ces arbustes. Il s'en plaignit à Henri, qui lui
+répondit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Cadichon ne mène mal que les gens qu'il n'aime pas: il est probable
+que tu n'es pas dans ses bonnes grâces.</p>
+
+<p>Nous reprîmes bientôt le chemin de la maison; cette promenade n'amusait
+pas Henri et Pierre, qui entendaient sans cesse geindre Auguste, que de
+nouvelles branches venaient cingler au travers du visage; il était griffé à
+faire plaisir; j'avais tout lieu de croire qu'il ne s'amusait guère plus que
+ses camarades. Mon affreux projet allait s'effectuer. En revenant par la
+ferme, nous longions un trou ou plutôt un fossé dans lequel venait aboutir
+le conduit qui recevait les eaux grasses et sales de la cuisine; on y jetait
+toutes sortes d'immondices, qui, pourrissant dans l'eau de vaisselle, formaient
+une boue noire et puante. J'avais laissé passer Pierre et Henri
+devant; arrivé près de ce fossé, je fis un bond vers le bord et une ruade
+qui lança Auguste au beau milieu de la bourbe. Je restai tranquillement à
+le voir patauger dans cette boue noire et infecte qui l'aveuglait.</p>
+
+<p>Il voulut crier, mais l'eau sale lui entrait dans la bouche; il en avait
+jusqu'aux oreilles, et il ne pouvait parvenir à retrouver le bord. Je riais
+intérieurement. «Médor, me dis-je, Médor, tu es vengé!» Je ne réfléchissais
+pas au mal que je pouvais faire à ce pauvre garçon, qui, en tuant
+Médor, avait fait une maladresse et non une méchanceté; je ne songeais
+pas que c'était moi qui étais le plus mauvais des deux. Enfin, Pierre et
+Henri, qui étaient descendus de cheval et d'âne, ne voyant ni moi ni Auguste,
+s'étonnèrent de ce retard; ils revinrent sur leurs pas et m'aperçurent au
+bord du fossé, contemplant d'un air satisfait mon ennemi qui barbotait.
+Ils approchèrent, et, voyant qu'Auguste courait un danger sérieux d'être
+suffoqué par la boue, ils ne purent s'empêcher de pousser un cri en le
+voyant dans cette cruelle position. Ils appelèrent les garçons de ferme, qui
+lui tendirent une perche, à laquelle il s'accrocha et qu'on retira avec
+Auguste au bout. Quand il fut sur la terre ferme, personne ne voulait l'approcher;
+il était couvert de boue, et sentait trop mauvais.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut aller prévenir son père, dit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis papa et mes oncles, dit Henri, qu'ils nous disent ce qu'il faut
+faire pour le nettoyer.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, viens, Auguste; suis-nous, mais de loin, dit Pierre; cette boue
+exhale une odeur insupportable.</p>
+
+<p>Auguste, tout penaud, noir de boue, y voyant à peine pour se conduire,
+les suivit de loin; on entendait les exclamations des gens de la ferme. Je
+formais l'avant-garde, caracolant, courant et brayant de toutes mes forces.
+Pierre et Henri parurent mécontents de ma gaieté; ils criaient après moi
+pour me faire taire. Ce bruit inaccoutumé attira l'attention de toute la
+maison; chacun reconnaissant ma voix, et sachant que je ne brayais ainsi
+que dans les grandes occasions, se mit à la fenêtre, de sorte que, lorsque
+nous arrivâmes en vue du château, nous vîmes les croisées garnies de
+visages curieux, nous entendîmes des cris et un mouvement extraordinaire.
+Peu d'instants après, tout le monde, grands et petits, vieux et jeunes, était
+descendu et faisait cercle autour de nous. Auguste était au milieu, chacun
+demandant ce qu'il y avait, et s'enfuyant à son approche. La grand'mère
+fut la première à dire:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut laver ce pauvre garçon, et voir s'il n'a pas quelque blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment le laver? dit le papa de Pierre. Il faut apprêter un
+bain.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en charge, moi, dit le père d'Auguste. Suis-moi, Auguste; je vois à
+ta démarche que tu n'as ni blessure ni contusion. Viens à la mare, tu vas
+te plonger dedans, et, quand tu auras fait partir la boue, tu te savonneras
+et tu achèveras de te nettoyer. L'eau n'est pas froide dans cette saison. Pierre
+voudra bien te prêter du linge et des habits.</p>
+
+<p>Et il se dirigea vers la mare. Auguste avait peur de son père, il fut bien
+obligé de le suivre. J'y courus pour assister à l'opération, qui fut longue
+et pénible; cette boue, collante et grasse, tenait à la peau, aux cheveux. Les
+domestiques s'étaient empressés d'apporter du linge, du savon, des habits,
+des chaussures. Les papas aidèrent à lessiver Auguste, qui sortit de là
+presque propre, mais grelottant et si honteux, qu'il ne voulut pas se faire
+voir, et qu'il obtint de son père de l'emmener tout de suite chez lui.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, chacun désirait savoir comment cet accident avait pu
+arriver. Pierre et Henri leur racontèrent les deux chutes.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit Pierre, que les deux ont été amenées par Cadichon, qui
+n'aime pas Auguste. Cadichon a mordu la queue de mon poney, ce qu'il
+ne fait jamais quand l'un de nous est dessus; il l'a forcé à aller ainsi au
+grand galop; le cheval a rué, et c'est ce qui a fait tomber Auguste. Je n'étais
+pas là à la seconde chute, mais, à l'air triomphant de Cadichon, à ses
+braiments joyeux et à l'attitude qu'il a encore maintenant, il est facile de
+deviner qu'il a jeté exprès dans la boue cet Auguste qu'il déteste.</p>
+
+<p>&mdash;Comment sais-tu qu'il le déteste? demanda Madeleine.</p>
+
+<p>&mdash;Il le montre de mille manières, répondit Pierre. Te souviens-tu
+comme il l'a attrapé par le fond de son pantalon, comme il le tenait pendant
+que nous lui passions son habit? J'ai bien regardé sa physionomie
+pendant ce temps, il avait en regardant Auguste, un air méchant que je ne
+lui vois qu'avec les gens qu'il déteste. Nous autres, il ne nous regarde pas
+de même. Avec Auguste, ses yeux brillent comme des charbons; il a, en
+vérité, le regard d'un diable. N'est-ce pas, Cadichon, ajouta-t-il en me
+regardant fixement, n'est-ce pas, Cadichon, que j'ai bien deviné, que tu
+détestes Auguste, et que c'est exprès que tu as été si méchant pour lui?</p>
+
+<p>Je répondis en brayant et puis en passant ma langue sur sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu, dit Camille, que Cadichon est un âne vraiment extraordinaire?
+Je suis sûre qu'il nous entend et qu'il nous comprend.</p>
+
+<p>Je la regardai avec douceur, et, m'approchant d'elle, je mis ma tête sur
+son épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Quel dommage, mon Cadichon, dit Camille, que tu deviennes de plus en
+plus colère et méchant, et que tu nous obliges à t'aimer de moins en moins;
+et quel dommage que tu ne puisses pas écrire! Tu as dû voir beaucoup de
+choses intéressantes, continua-t-elle en passant sa main sur ma tête et sur
+mon cou. Si tu pouvais écrire tes mémoires, je suis sûre qu'ils seraient bien
+amusants!</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Ma pauvre Camille, quelle bêtise tu dis! Comment veux-tu
+que Cadichon, qui est un âne, puisse écrire des Mémoires?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Un âne comme Cadichon est un âne à part.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Bah! tous les ânes se ressemblent et ont beau faire, ils ne sont
+jamais que des ânes.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Il y a âne et âne.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Ce qui n'empêche pas que, pour dire qu'un homme est bête,
+ignorant et entêté, on dit: «Bête comme un âne, ignorant comme un âne,
+têtu comme un âne», et que si tu me disais: «Henri, tu es un âne», je
+me fâcherais, parce qu'il est bien certain que je prendrais cela pour une
+injure.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Tu as raison, et pourtant je sens et je vois, d'abord que
+Cadichon comprend beaucoup de choses, qu'il nous aime, et qu'il a un
+esprit extraordinaire, et puis que les ânes ne sont <i>ânes</i> que parce qu'on les
+traite comme des <i>ânes</i>, c'est-à-dire avec dureté et même avec cruauté, et
+qu'ils ne peuvent pas aimer leurs maîtres ni les bien servir.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Alors, d'après toi, c'est par habileté que Cadichon a fait découvrir
+les voleurs, et qu'il a fait tant de choses qui semblent extraordinaires?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Certainement, c'est par son esprit, et c'est parce qu'il le
+voulait, que Cadichon a fait prendre les voleurs. Pourquoi l'aurait-il fait,
+selon toi?</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Parce qu'il avait vu le matin ses camarades entrer dans le
+souterrain, et qu'il voulait les rejoindre.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Et les tours de l'âne savant?</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;C'est par jalousie et par méchanceté.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Et la course des ânes?</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;C'est par orgueil d'âne.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Et l'incendie, quand il a sauvé Pauline?</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;C'est par instinct.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Tais-toi, Henri, tu m'impatientes.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Mais j'aime beaucoup Cadichon, je t'assure; seulement, je le
+prends pour ce qu'il est, un âne, et toi, tu en fais un génie. Remarque bien
+que, s'il a l'esprit et la volonté que tu lui supposes, il est méchant et
+détestable.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;En tournant en ridicule le pauvre âne savant et son maître, et
+en les empêchant de gagner l'argent qui leur était nécessaire pour se nourrir.
+Ensuite, en faisant mille méchancetés à Auguste, qui ne lui a jamais
+rien fait, et enfin en se faisant craindre et détester de tous les animaux,
+qu'il mord et qu'il chasse à coups de pied.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;C'est vrai, cela; tu as raison, Henri. J'aime mieux croire,
+pour l'honneur de Cadichon, qu'il ne sait pas ce qu'il fait, ni le mal qu'il
+fait.</p>
+
+<p>Et Camille s'éloigna en courant avec Henri, me laissant seul et mécontent
+de ce que je venais d'entendre. Je sentais très bien que Henri avait
+raison, mais je ne voulais pas me l'avouer, et surtout je ne voulais pas
+changer et réprimer les sentiments d'orgueil, de colère et de vengeance auxquels
+je m'étais toujours laissé aller.</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<h3>LA PUNITION</h3>
+
+
+<p>Je restai seul jusqu'au soir; personne ne vint me voir. Je m'ennuyais, et
+je vins dans la soirée me mettre près des domestiques qui prenaient l'air à
+la porte de l'office et qui causaient.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'étais à la place de madame, dit le cuisinier, je me déferais de cet
+âne.</p>
+
+<p><i>La femme de chambre</i>:&mdash;Il devient par trop méchant en vérité. Voyez
+donc le tour qu'il a joué à ce pauvre Auguste; il aurait pu le tuer ou le
+noyer tout de même.</p>
+
+<p><i>Le valet de chambre</i>:&mdash;Et c'est qu'après il avait l'air tout joyeux
+encore! il courait, il sautait, il brayait comme s'il avait fait un beau coup.</p>
+
+<p><i>Le cocher</i>:&mdash;Il le payera, allez; je lui donnerai une raclée pour son
+souper....</p>
+
+<p><i>Le valet de chambre</i>:&mdash;Prends garde; si madame s'en aperçoit....</p>
+
+<p><i>Le cocher</i>:&mdash;Et comment madame le saurait-elle? Crois-tu que je vais
+lui donner des coups de fouet sous les yeux de madame? J'attendrai qu'il
+soit à l'écurie.</p>
+
+<p><i>Le valet de chambre</i>:&mdash;Tu pourrais bien attendre longtemps; cet animal
+qui fait toutes ses volontés, rentre quelquefois si tard.</p>
+
+<p><i>Le cocher</i>:&mdash;Ah! mais, s'il m'ennuie trop, je saurai bien le faire rentrer
+malgré lui, et sans que personne s'en doute.</p>
+
+<p><i>La femme de chambre</i>:&mdash;Comment vous y prendrez-vous? Ce maudit
+âne va braire à sa façon et ameuter toute la maison.</p>
+
+<p><i>Le cocher</i>:&mdash;Laissez donc! je lui couperai le sifflet; on ne l'entendra
+seulement pas respirer.</p>
+
+<p>Et tous partirent d'un éclat de rire. Je les trouvais bien méchants; j'étais
+en colère; je cherchai un moyen de me soustraire à la correction qui me
+menaçait. J'aurais voulu me jeter sur eux et les mordre tous, mais je n'osai
+pas, de peur qu'ils n'allassent encore se plaindre à ma maîtresse, et je sentais
+vaguement que, fatiguée de mes tours, ma maîtresse pourrait bien me
+chasser de chez elle. Pendant que je délibérais, la femme de chambre fit
+remarquer au cocher mes yeux méchants.</p>
+
+<p>Le cocher hocha la tête, se leva, entra dans la cuisine, en ressortit comme
+pour aller à l'écurie, et, en passant devant moi, me lança au cou un noeud
+coulant; je tirai en arrière pour le briser, et il tira en avant pour me faire
+avancer; nous tirions chacun de notre côté, mais, plus nous tirions, plus la
+corde m'étranglait; dès le premier moment j'avais vainement essayé de
+braire; je pouvais à peine respirer, et je cédais forcément à la traction du
+cocher; il m'amena ainsi jusqu'à l'écurie, dont la porte fut obligeamment
+ouverte par les autres domestiques. Une fois entré dans ma stalle, on me
+passa promptement mon licou, on lâcha la corde qui m'étranglait, et le
+cocher, ayant soigneusement fermé la porte, se saisit d'un fouet de charretier,
+et commença à m'en frapper impitoyablement sans que personne
+prît ma défense. J'eus beau braire, me démener, mes jeunes maîtres ne
+m'entendirent pas, et le méchant cocher put me faire expier à son aise les
+méchancetés dont il m'accusait. Il me laissa enfin dans un état de douleur
+et d'abattement impossible à décrire. C'était la première fois, depuis mon
+entrée dans cette maison, que j'avais été humilié et battu. Depuis j'ai
+réfléchi, et j'ai reconnu que je m'étais attiré cette punition.</p>
+
+<p>Le lendemain il était déjà tard quand on me fit sortir; j'eus bonne envie
+de mordre le cocher au visage, mais je fus arrêté, comme la veille, par la
+crainte d'être chassé. Je me dirigeai vers la maison; je vis les enfants rassemblés
+devant le perron et causant avec animation.</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà, ce méchant Cadichon, dit Pierre en me regardant approcher.
+Chassons-le, il pourrait bien nous mordre ou nous jouer quelque mauvais
+tour, comme il a fait l'autre jour à ce malheureux Auguste.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Qu'est-ce que le médecin a dit à papa tout à l'heure?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Il a dit qu'Auguste était très malade; il a la fièvre, le délire....</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Qu'est-ce que le délire?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Le délire, c'est quand on a la fièvre si fort qu'on ne sait plus
+ce qu'on dit; on ne reconnaît personne, on croit voir un tas de choses qui
+ne sont pas.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Qu'est-ce que voit donc Auguste?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Il croit toujours voir Cadichon qui veut se jeter sur lui, qui
+le mord, le piétine; le médecin est très inquiet. Papa et mes oncles y sont
+allés.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Comme c'est vilain à Cadichon d'avoir jeté le pauvre
+Auguste dans ce trou dégoûtant!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est très vilain, monsieur, s'écria Jacques en se retournant vers
+moi. Allez, vous êtes un méchant! Je ne vous aime plus.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi, ni moi, ni moi, répétèrent tous les enfants à l'unisson. Va
+t'en; nous ne voulons pas de toi.</p>
+
+<p>J'étais consterné. Tous, jusqu'à mon petit Jacques que j'aimais toujours
+tendrement, tous me chassaient, me repoussaient.</p>
+
+<p>Je m'éloignai lentement de quelques pas; je me retournai et les regardai
+d'un air si triste, que Jacques en fut touché; il courut à moi, me prit la
+tête, et me dit d'une voix caressante:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, Cadichon, nous ne t'aimons pas à présent; mais, si tu es bon,
+je t'assure que nous t'aimerons comme auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, jamais comme avant! s'écrièrent tous les enfants. Il est
+trop mauvais.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, Cadichon, voilà ce que c'est que d'être méchant, reprit le
+petit Jacques en me passant la main sur le cou. Tu vois que personne ne
+veut t'aimer.... Mais.... ajouta-t-il en me parlant à l'oreille, je t'aime
+encore un peu, et si tu n'es plus méchant, je t'aimerai beaucoup, tout comme
+avant.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Prends garde, Jacques, ne l'approche pas de trop près; s'il te
+donne un coup de dent ou un coup de pied, il te fera bien mal.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Il n'y a pas de danger; je suis bien sûr qu'il ne nous mordra
+pas, nous autres.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Tiens, pourquoi pas? Il a bien jeté Auguste deux fois par
+terre.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Oh! mais Auguste, c'est autre chose; il ne l'aime pas.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Et pourquoi ne l'aime-t-il pas? Qu'est-ce qu'Auguste lui a
+fait? Il pourrait bien, un beau jour, nous détester aussi.</p>
+
+<p>Jacques ne répondit pas, car il n'y avait effectivement rien à répondre;
+mais il secoua la tête, et, se retournant vers moi, il me fit une petite caresse
+amicale, dont je fus touché jusqu'aux larmes. L'abandon de tous les autres
+me rendit plus précieux encore ces témoignages d'affection de mon cher
+petit Jacques, et, pour la première fois, une pensée sincère de repentir se
+glissa dans mon coeur. Je songeai avec inquiétude à la maladie du malheureux
+Auguste. Dans l'après-midi on sut qu'il était plus mal encore, que le
+médecin avait des inquiétudes graves pour sa vie. Mes jeunes maîtres y
+allèrent eux-mêmes vers le soir; les cousines attendaient impatiemment
+leur retour. «Eh bien? eh bien? leur crièrent-elles du plus loin qu'elles
+les aperçurent. Quelles nouvelles? Comment va Auguste?»</p>
+
+<p>&mdash;Pas bien, répondit Pierre; et pourtant un peu moins mal que tantôt.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Le pauvre père fait pitié; il pleure, il sanglote, il demande au
+bon Dieu de lui laisser son fils; il dit des choses si touchantes, que je n'ai
+pu m'empêcher de pleurer.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Nous allons tous prier avec lui et pour lui à notre prière
+du soir; n'est-ce pas mes amis?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, et de grand coeur, dirent tous les enfants en même
+temps.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Pauvre Auguste, s'il allait mourir, pourtant!</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Le pauvre père deviendrait fou de chagrin, car il n'a pas
+d'autre enfant.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Où est donc la mère d'Auguste? on ne la voit jamais.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Il serait étonnant qu'on la vît, puisqu'elle est morte depuis
+dix ans.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Et, ce qu'il y a de singulier, c'est que la pauvre femme est
+morte pour être tombée dans l'eau pendant une promenade en bateau.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Comment? elle s'est noyée?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Non, on l'a retirée immédiatement, mais il faisait si chaud, et
+elle avait été tellement saisie par le froid de l'eau et par la frayeur, qu'elle
+a été prise de la fièvre et du délire, exactement comme Auguste et elle est
+morte huit jours après.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Mon Dieu, mon Dieu! pourvu qu'il n'en arrive pas autant
+à Auguste!</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Voilà pourquoi il faut que nous priions beaucoup; peut-être
+le bon Dieu nous accordera-t-il ce que nous lui demanderons.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Où est donc Jacques?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Il était ici tout à l'heure, il sera rentré.</p>
+
+<p>Il n'était pas rentré, le pauvre enfant, mais il s'était mis à genoux derrière
+une caisse, et, la tête cachée dans ses mains, il priait et pleurait. Et
+c'était moi qui avais causé la maladie d'Auguste, l'affreuse inquiétude du
+malheureux père, et enfin le chagrin de mon petit Jacques! Cette pensée
+m'attrista moi-même; je me dis que je n'aurais pas dû venger Médor.
+«Quel bien lui a fait la chute d'Auguste? me demandai-je. Est-il moins
+perdu pour moi? La vengeance que j'ai tirée m'a-t-elle servi à autre chose
+qu'à me faire craindre et détester?»</p>
+
+<p>J'attendis avec impatience le lendemain pour avoir des nouvelles
+d'Auguste. J'en eus des premiers, car Jacques et Louis me firent atteler à
+la petite voiture pour y aller. Nous trouvâmes, en arrivant, un domestique
+qui courait chercher le médecin, et qui nous dit en passant qu'Auguste
+avait passé une mauvaise nuit, et qu'il venait d'avoir une convulsion qui
+avait effrayé son père. Jacques et Louis attendirent le médecin, qui ne tarda
+pas à venir, et qui leur promit de leur donner des nouvelles en s'en allant.</p>
+
+<p>Une demi-heure après il descendit le perron.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? eh bien? monsieur Tudoux, comment va Auguste? demandèrent
+Louis et Jacques.</p>
+
+<p><i>M. Tudoux</i>, très lentement:&mdash;Pas mal, pas mal, mes enfants! Pas si
+mal que je le craignais.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Mais ces convulsions, n'est-ce pas dangereux?</p>
+
+<p><i>M. Tudoux</i>, de même:&mdash;Non, c'était la suite d'un agacement des nerfs
+et d'une grande agitation. Je lui ai donné une pilule qui va le calmer; ce
+ne sera pas grave.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Alors, monsieur Tudoux, vous n'êtes pas inquiet, vous ne
+croyez pas qu'il va mourir?</p>
+
+<p><i>M. Tudoux</i>, de même:&mdash;Non, non, non! ce ne sera pas grave, pas grave
+du tout.</p>
+
+<p><i>Louis</i> et <i>Jacques</i>:&mdash;Je suis bien content! Merci, monsieur Tudoux.
+Adieu; nous repartons bien vite pour rassurer nos cousins et cousines.</p>
+
+<p><i>M. Tudoux</i>:&mdash;Attendez, attendez une minute. L'âne qui vous mène n'est-il
+pas Cadichon?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Oui, c'est Cadichon.</p>
+
+<p><i>M. Tudoux</i>, avec calme:&mdash;Alors prenez-y garde; il pourrait bien vous
+jeter dans un fossé comme il l'a fait pour Auguste. Dites à votre grand'mère
+qu'elle ferait bien de le vendre; c'est un animal dangereux.</p>
+
+<p>M. Tudoux salua et s'en alla. Je restai tellement étonné et humilié, que
+je ne songeai à me mettre en route que lorsque mes petits maîtres m'eurent
+répété trois fois:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Cadichon, en route!... Allons donc, Cadichon, nous sommes
+pressés! Vas-tu nous faire coucher ici, Cadichon? Hue! hue donc!</p>
+
+<p>Je partis enfin et je courus tout d'un trait jusqu'au perron, où attendaient
+cousins, cousines, oncles et tantes, papas et mamans.</p>
+
+<p>&mdash;Il va mieux! s'écrièrent Jacques et Louis; et ils se mirent à raconter
+leur conversation avec M. Tudoux, sans oublier son dernier conseil.</p>
+
+<p>J'attendais avec une vive impatience la décision de la grand'mère. Elle
+réfléchit un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain, mes chers enfants, que Cadichon ne mérite plus notre
+confiance; j'engage les plus jeunes d'entre vous à ne pas le monter; à la
+première sottise qu'il fera, je le donnerai au meunier, qui l'emploiera à
+porter ses sacs de farine; mais je veux encore l'essayer avant de le réduire
+à cet état d'humiliation; peut-être se corrigera-t-il. Nous verrons bien d'ici
+à quelques mois.</p>
+
+<p>J'étais de plus en plus triste, humilié et repentant; mais je ne pouvais
+réparer le mal que je m'étais fait qu'à force de patience, de douceur et de
+temps. Je commençais à souffrir dans mon orgueil et dans mes affections.</p>
+
+<p>Les nouvelles d'Auguste furent meilleures le lendemain; peu de jours
+après il entrait en convalescence, et l'on ne s'en occupa plus au château.
+Mais je ne pus en perdre le souvenir, car j'entendais sans cesse dire autour
+de moi:</p>
+
+<p>«Prends garde à Cadichon! Souviens-toi d'Auguste!»</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<h3>LA CONVERSION</h3>
+
+
+<p>Depuis le jour où j'avais déchiré le visage d'Auguste en galopant dans
+les épines, et où je l'avais jeté dans la boue, le changement dans les manières
+de mes petits maîtres, de leurs parents, des gens de la maison était visible. Les animaux même ne me traitaient pas comme auparavant. Ils
+semblaient m'éviter; quand j'arrivais, ils s'éloignaient; ils se taisaient en
+ma présence; car j'ai déjà dit, à propos de mon ami Médor, que nous autres
+animaux nous nous comprenons sans parler comme les hommes; que les
+mouvements des yeux, des oreilles, de la queue remplacent chez nous les
+paroles. Je ne savais que trop ce qui avait causé ce changement, et je m'en
+irritais plus encore que je ne m'en affligeais, lorsqu'un jour, étant seul
+comme d'habitude, et couché au pied d'un sapin, je vis approcher Henri et
+Elisabeth; ils s'assirent et ils continuèrent à causer.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, Henri, que tu as raison, dit Elisabeth, et je partage tes sentiments;
+moi aussi, je n'aime presque plus Cadichon depuis qu'il a été si
+méchant pour Auguste.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Et ce n'est pas seulement Auguste; te souviens-tu de la foire
+de Laigle, quand il a été si mauvais pour le maître de l'âne savant?</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Ah! ah! ah! Oui, je me le rappelle très bien. Il était drôle!
+Tout le monde riait, mais tout de même nous avons tous trouvé qu'il avait
+montré beaucoup d'esprit, mais pas de coeur.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;C'est vrai! il a humilié ce pauvre âne et son maître le faiseur
+de tours; on m'a dit que le malheureux avait été obligé de partir sans
+avoir rien gagné, parce que tout le monde se moquait de lui. En s'en allant,
+sa femme et ses enfants pleuraient: ils n'avaient pas de quoi manger.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Et c'était la faute de Cadichon.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Certainement! Sans lui, le pauvre homme aurait gagné de
+quoi vivre pendant quelques semaines.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Et puis te rappelles-tu ce qu'on nous a raconté des méchancetés
+qu'il a faites chez son ancien maître? Il mangeait les légumes, il
+cassait les oeufs, il salissait le linge.... Décidément, je fais comme toi, je
+ne l'aime plus.</p>
+
+<p>Elisabeth et Henri se levèrent et continuèrent leur promenade. Je restai
+triste et humilié. D'abord je voulus me fâcher et chercher une petite
+vengeance à exercer; mais je pensai qu'ils avaient raison. Je m'étais toujours
+vengé; à quoi m'avaient servi mes vengeances? à me rendre malheureux.</p>
+
+<p>D'abord j'avais cassé les dents, les bras et l'estomac à une de mes maîtresses.
+Si je n'avais pas eu le bonheur de m'échapper, j'aurais été battu à
+me faire presque mourir.</p>
+
+<p>J'avais fait mille méchancetés à mon autre maître, qui avait été bon pour
+moi tant que je n'avais pas été paresseux et méchant, depuis il m'avait très
+maltraité, et j'avais été très malheureux.</p>
+
+<p>Quand Auguste avait tué mon ami Médor, je n'avais pas réfléchi qu'il
+l'avait fait par maladresse et non par méchanceté. S'il était bête, ce n'était
+pas de sa faute; j'avais persécuté ce malheureux Auguste, et j'avais fini par
+le rendre très malade en le jetant dans la mare de boue.</p>
+
+<p>Et puis, que de petites méchancetés j'avais faites que je n'ai pas racontées!</p>
+
+<p>J'avais donc fini par ne plus être aimé de personne. J'étais seul; personne
+ne venait près de moi me consoler, me caresser; les animaux même
+me fuyaient.</p>
+
+<p>«Que faire? me demandai-je tristement. Si je pouvais parler, j'irais
+leur dire à tous que je me repens, que je demande pardon à tous ceux auxquels
+j'ai fait du mal, que je serai bon et doux à l'avenir; mais ... je ne
+peux pas me faire comprendre ... je ne parle pas.»</p>
+
+<p>Je me jetai sur l'herbe et je pleurai, non pas comme les hommes qui
+versent des larmes, mais dans le fond de mon coeur; je pleurai, je gémis
+sur mon malheur, et, pour la première fois, je me repentis sincèrement.</p>
+
+<p>«Ah! si j'avais été bon! si, au lieu de vouloir montrer mon esprit,
+j'avais montré de la bonté, de la douceur, de la patience! si j'avais été
+pour tous ce que j'avais été pour Pauline! comme on m'aimerait! comme
+je serais heureux!»</p>
+
+<p>Je réfléchis longtemps, bien longtemps; je formai tantôt de bons projets,
+tantôt de méchants.</p>
+
+<p>Enfin, je me décidai à devenir bon, de manière à regagner l'amitié de
+tous mes maîtres et de mes camarades. Je fis immédiatement l'essai de mes
+bonnes résolutions.</p>
+
+<p>J'avais depuis quelque temps un camarade que je traitais fort mal.
+C'était un âne qu'on avait acheté pour faire monter ceux de mes plus jeunes
+maîtres qui avaient peur de moi, depuis que j'avais manqué noyer
+Auguste; les grands seuls ne me craignaient pas; et même, lorsqu'on faisait
+une partie d'ânes, le petit Jacques était le seul qui me demandât toujours,
+au lieu que jadis on se disputait pour m'avoir.</p>
+
+<p>Je méprisais ce camarade; je passais toujours devant lui, je ruais et je le
+mordais s'il cherchait à me dépasser; le pauvre animal avait fini par me
+céder toujours la première place, et se soumettre à toutes mes volontés. Le
+soir, quand l'heure fut venue de rentrer à l'écurie, je me trouvai près de la
+porte presque en même temps que mon camarade; il se rangea avec empressement
+pour me laisser entrer le premier; mais, comme il était arrivé
+quelques pas en avant de moi, je m'arrêtai à mon tour et je lui fis signe de
+passer. Le pauvre âne m'obéit en tremblant, inquiet de ma politesse, et
+craignant que je ne le fisse marcher le premier pour lui jouer quelque tour,
+par exemple pour lui donner un coup de dent ou un coup de pied. Il fut
+très étonné de se trouver sain et sauf dans sa stalle, et de me voir placer
+paisiblement dans la mienne.</p>
+
+<p>Voyant son étonnement je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère, j'ai été méchant pour vous, je ne le serai plus; j'ai été fier,
+je ne le serai jamais, je vous ai méprisé, humilié, maltraité, je ne recommencerai
+pas. Pardonnez-moi, frère, et à l'avenir voyez en moi un camarade, un ami.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, frère, me répondit le pauvre âne tout joyeux; j'étais malheureux,
+je serai heureux; j'étais triste, je serai gai; je me trouvais seul,
+je me sentirai aimé et protégé. Merci encore une fois, frère; aimez-moi,
+car je vous aime déjà.</p>
+
+<p>&mdash;A mon tour, frère, à vous dire merci, car j'ai été méchant, et vous
+me pardonnez; je reviens à de meilleurs sentiments, et vous me recevez; je
+veux vous aimer et vous me donnez votre amitié. Oui, à mon tour, merci,
+frère.</p>
+
+<p>Et, tout en mangeant notre souper, nous continuâmes à causer. C'était
+la première fois, car jamais je n'avais daigné lui parler. Je le trouvai bien
+meilleur, bien plus sage que je ne l'étais moi-même, et je lui demandai de
+me soutenir dans ma nouvelle voie; il me le promit avec autant d'affection
+que de modestie.</p>
+
+<p>Les chevaux, témoins de notre conversation et de ma douceur inaccoutumée,
+se regardaient et me regardaient avec surprise. Quoiqu'ils parlassent
+bas, je les entendais dire:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une farce de Cadichon, dit le premier cheval; il veut jouer quelque
+tour à son camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre âne, j'ai pitié de lui, dit le second cheval. Si nous lui disions
+de se méfier de son ennemi?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout de suite, répondit le premier cheval. Silence! Cadichon est
+méchant. S'il nous entend, il se vengera.</p>
+
+<p>Je fus blessé de la mauvaise opinion qu'avaient de moi ces deux chevaux,
+le troisième n'avait pas parlé; il avait passé sa tête sur la stalle, et il m'observait
+attentivement. Je le regardai tristement et humblement. Il parut
+surpris, mais il ne bougea pas, et resta silencieux, m'observant toujours.</p>
+
+<p>Fatigué de ma journée, abattu par la tristesse et le regret de ma vie passée,
+je me couchai sur la paille, et je remarquai que mon lit était moins
+bon, moins épais que celui de mon camarade. Au lieu de m'en fâcher,
+comme j'aurais fait jadis, je me dis que c'était juste et bien.</p>
+
+<p>«J'ai été méchant, me dis-je, on m'en punit; je me suis fait détester, on
+me le fait sentir. Je dois encore me trouver heureux de n'avoir pas été
+envoyé au moulin, où j'aurais été battu, éreinté, mal couché.»</p>
+
+<p>Je gémis pendant quelque temps et je m'endormis. A mon réveil, je vis
+entrer le cocher, qui me fit lever d'un coup de pied, détacha mon licou et me
+laissa en liberté; je restai à la porte, et je vis avec surprise étriller, brosser
+soigneusement mon camarade, lui passer ma belle bride pomponnée, attacher
+sur son dos ma selle anglaise, et le diriger devant le perron. Inquiet,
+tremblant d'émotion, je le suivis; quels ne furent pas mon chagrin, ma
+désolation quand je vis Jacques, mon petit maître bien-aimé, approcher de
+mon camarade, et le monter après quelque hésitation! Je restai immobile,
+anéanti. Le bon petit Jacques s'aperçut de ma peine, car il s'approcha de
+moi, me caressa la tête, et me dit tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Cadichon! tu vois ce que tu as fait! Je ne peux plus te monter;
+papa et maman ont peur que tu ne me jettes par terre. Adieu, pauvre Cadichon;
+sois tranquille, je t'aime toujours.</p>
+
+<p>Et il partit lentement, suivi du cocher, qui lui criait:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez donc garde, monsieur Jacques, ne restez pas auprès de Cadichon:
+il vous mordra, il mordra le bourri; il est méchant, vous savez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a jamais été méchant avec moi, et il ne le sera jamais, répondit
+Jacques.</p>
+
+<p>Le cocher frappa l'âne, qui prit le trot, et je les perdis bientôt de vue. Je
+restai à la même place, abîmé dans mon chagrin. Ce qui en redoublait la
+violence, c'était l'impossibilité de faire connaître mon repentir et mes
+bonnes résolutions. Ne pouvant plus supporter le poids affreux qui oppressait
+mon coeur, je partis en courant sans savoir où j'allais. Je courus
+longtemps, brisant des haies, sautant des fossés, franchissant des barrières,
+traversant des rivières; je ne m'arrêtai qu'en face d'un mur que je ne pus
+ni briser ni franchir.</p>
+
+<p>Je regardai autour de moi. Où étais-je? Je croyais reconnaître le pays,
+mais sans toutefois pouvoir me dire où je me trouvais. Je longeai le mur
+au pas, car j'étais en nage; j'avais couru pendant plusieurs heures, à en
+juger par la marche du soleil. Le mur finissait à quelques pas; je le tournai,
+et je reculai avec surprise et terreur. Je me trouvais à deux pas de la
+tombe de Pauline.</p>
+
+<p>Ma douleur n'en devint que plus amère.</p>
+
+<p>«Pauline! ma chère petite maîtresse! m'écriai-je, vous m'aimiez parce
+que j'étais bon; je vous aimais parce que vous étiez bonne et malheureuse.
+Après vous avoir perdue, j'avais trouvé d'autres maîtres qui étaient bons
+comme vous, qui m'ont traité avec amitié. J'étais heureux. Mais tout est
+changé: mon mauvais caractère, le désir de faire briller mon esprit, de
+satisfaire mes vengeances, ont détruit tout mon bonheur: personne ne
+m'aime à présent; si je meurs, personne ne me regrettera.»</p>
+
+<p>Je pleurai amèrement au dedans de moi-même et je me reprochai pour
+la centième fois mes défauts. Une pensée consolante vint tout à coup me
+rendre du courage. «Si je deviens bon, me dis-je, si je fais autant de bien
+que j'ai fait de mal, mes jeunes maîtres m'aimeront peut-être de nouveau;
+mon cher petit Jacques surtout, qui m'aime encore un peu, me rendra toute
+son amitié.... Mais comment faire pour leur montrer que je suis changé
+et repentant?»</p>
+
+<p>Pendant que je réfléchissais à mon avenir, j'entendis des pas lourds approcher
+du mur, et une voix d'homme parler avec humeur.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon pleurer, nigaud? Les larmes ne te donneront pas du pain,
+n'est-il pas vrai? Puisque je n'ai rien à vous donner, que voulez-vous que
+j'y' fasse? Crois-tu que j'aie l'estomac bien rempli, moi qui n'ai avalé
+depuis hier matin que de l'air et de la poussière?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien fatigué, père.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reposons-nous un quart d'heure à l'ombre de ce mur, je
+veux bien.</p>
+
+<p>Ils tournèrent le mur et vinrent s'asseoir près de la tombe où j'étais. Je
+reconnus avec surprise le pauvre maître de Mirliflore, sa femme et son fils.
+Tous étaient maigres et semblaient exténués. Le père me regarda; il parut
+surpris et dit, après quelque hésitation:</p>
+
+<p>&mdash;Si je vois clair, c'est bien l'âne, le gredin d'âne qui m'a fait perdre à
+la foire de Laigle plus de cinquante francs.... Coquin! continua-t-il en
+s'adressant à moi, tu as été cause que mon Mirliflore à été mis en pièces
+par la foule, tu m'as empêché de gagner une somme d'argent qui m'aurait
+fait vivre pendant plus d'un mois; tu me le payeras, va!</p>
+
+<p>Il se leva, s'approcha de moi; je ne cherchai pas à m'éloigner, sentant
+bien que j'avais mérité la colère de cet homme. Il parut étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est donc pas lui, dit-il, car il ne bouge pas plus qu'une bûche....
+Le bel âne, ajouta-t-il en me tâtant les membres. Si je pouvais l'avoir seulement
+un mois, tu ne manquerais pas de pain, mon garçon, ni ta mère non
+plus, et j'aurais l'estomac moins creux.</p>
+
+<p>Mon parti fut pris à l'instant; je résolus de suivre cet homme pendant
+quelques jours, de tout souffrir pour réparer le mal que je lui avais fait, et
+de l'aider à gagner quelque argent pour lui et sa famille.</p>
+
+<p>Quand ils se remirent en marche, je les suivis; ils ne s'en aperçurent pas
+d'abord; mais le père, s'étant retourné plusieurs fois, et me voyant toujours
+sur leurs talons, voulut me faire partir. Je refusai et je revins
+constamment reprendre ma place près ou derrière eux.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce drôle, dit l'homme, cet âne qui s'obstine à nous suivre! Ma foi,
+puisque cela lui plaît, il faut le laisser faire.</p>
+
+<p>En arrivant au village, il se présenta à un aubergiste, et lui demanda à
+dîner et à coucher, tout en disant fort honnêtement qu'il n'avait pas un sou
+dans la poche.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai assez des mendiants du pays, sans y ajouter ceux qui n'en sont pas,
+mon bonhomme, répondit l'aubergiste; allez chercher un gîte ailleurs.</p>
+
+<p>Je m'élançai de suite près de l'aubergiste, que je saluai à plusieurs
+reprises de façon à le faire rire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez là un animal qui ne paraît pas bête, dit l'aubergiste en riant.
+Si vous voulez nous régaler de ses tours, je veux bien vous donner à manger
+et à coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de refus, répondit l'homme; nous vous donnerons une
+représentation, mais quand nous aurons quelque chose dans l'estomac; à
+jeun, on n'a pas la voix propre au commandement.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, entrez, on va vous servir de suite, reprit l'aubergiste; Madelon,
+ma vieille, donne à dîner à trois, sans compter le bourri.</p>
+
+<p>Madelon leur servit une bonne soupe, qu'ils avalèrent en un clin d'oeil,
+puis un bon bouilli aux choux, qui disparut également, enfin une salade et
+du fromage, qu'ils savourèrent avec moins d'avidité, leur faim se trouvant
+apaisée.</p>
+
+<p>On me donna une botte de foin, j'en mangeai à peine; j'avais le coeur
+gros, et je n'avais pas faim.</p>
+
+<p>L'aubergiste alla convoquer tout le village pour me voir saluer; la cour
+se remplit de monde, et j'entrai dans le cercle, où m'amena mon nouveau
+maître, qui se trouvait fort embarrassé, ne sachant pas ce que je savais
+faire, et si j'avais reçu une éducation d'âne savant. A tout hasard, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Saluez la société.</p>
+
+<p>Je saluai à droite, à gauche, en avant, en arrière, et tout le monde d'applaudir.</p>
+
+<p>&mdash;Que vas-tu lui faire faire? dit tout bas sa femme; il ne saura pas ce
+que tu lui veux.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être l'aura-t-il appris. Les ânes savants sont intelligents; je vais
+toujours essayer.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Mirliflore (ce nom me fit soupirer), va embrasser la plus
+jolie dame de la société.</p>
+
+<p>Je regardai à droite, à gauche; j'aperçus la fille de l'aubergiste, jolie
+brune de quinze à seize ans qui se tenait derrière tout le monde. J'allai à
+elle, j'écartai avec ma tête ceux qui gênaient le passage, et je posai mon nez
+sur le front de la petite, qui se mit à rire et qui parut contente.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, père Hutfer, vous lui avez fait la leçon, pas vrai? dirent
+quelques personnes en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, d'honneur, répondit Hutfer; je ne m'y attendais seulement pas.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, Mirliflore, dit l'homme, va chercher quelque chose, n'importe
+quoi, ce que tu pourras trouver, et donne-le à l'homme le plus pauvre
+de la société.</p>
+
+<p>Je me dirigeai vers la salle où l'on venait de dîner, je saisis un pain, et,
+le rapportant en triomphe, je le remis entre les mains de mon nouveau
+maître. Rire général, tout le monde applaudit, un ami s'écria: «Ceci ne
+vient pas de vous, père Hutfer; cet âne a réellement du savoir; il a bien
+profité des leçons de son maître.»</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous lui laisser son pain tout de même? dit quelqu'un dans
+la foule.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça, non, dit Hutfer; rendez-moi cela, l'homme à l'âne; ce n'est
+pas dans nos conventions.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répondit l'homme; et pourtant mon âne a dit vrai en
+faisant de moi l'homme le plus pauvre de la société, car nous n'avions pas
+mangé depuis hier matin, ma femme, mon fils et moi, faute de deux sous
+pour acheter un morceau de pain.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-leur ce pain, mon père, dit Henriette Hutfer; nous n'en
+manquons pas dans la huche, et le bon Dieu nous fera regagner celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es toujours comme ça, toi, Henriette, dit Hutfer. Si on t'écoutait,
+on donnerait tout ce qu'on a.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'en sommes pas plus pauvres, mon père: le bon Dieu a toujours
+béni nos récoltes et notre maison.</p>
+
+<p>&mdash;Allons,... puisque tu le veux,... qu'il garde son pain, je le veux
+bien.</p>
+
+<p>A ces mots, j'allai à lui et le saluai profondément, puis j'allai prendre
+dans mes dents une petite terrine vide, et je la présentai à chacun pour qu'il
+y mît son aumône. Quand j'eus fini ma tournée, la terrine était pleine;
+j'allai la vider dans les mains de mon maître, je la reportai où je l'avais
+prise, je saluai et je me retirai gravement aux applaudissements de la
+société. J'avais le coeur content; je me sentais consolé et affermi dans mes
+bonnes résolutions. Mon nouveau maître paraissait enchanté; il allait se
+retirer, lorsque tout le monde l'entoura et le pria de donner une seconde
+représentation le lendemain; il le promit avec empressement, et alla se
+reposer dans la salle avec sa femme et son fils.</p>
+
+<p>Quand ils se trouvèrent seuls, la femme regarda de tous côtés, et, ne
+voyant que moi, la tête posée sur l'appui de la fenêtre, elle dit à son mari
+à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, mon homme, c'est tout de même fort drôle; est-ce singulier,
+cet âne qui nous arrive sortant d'un cimetière, qui nous prend en gré, et
+qui nous fait gagner de l'argent! Combien en as-tu dans tes mains?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas encore compté, répondit l'homme. Aide-moi; tiens voici
+une poignée; à moi l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai huit francs quatre sous, dit la femme après avoir compté.</p>
+
+<p><i>L'homme</i>: Et moi, j'en ai sept cinquante. Cela fait.... Combien cela
+fait-il, ma femme?</p>
+
+<p><i>La femme</i>:&mdash;Combien cela fait? Huit et quatre font treize, puis sept,
+font vingt-quatre, puis, cinquante, ça fait,... ça fait ... quelque chose
+comme soixante.</p>
+
+<p><i>L'homme:</i>&mdash;Que tu es bête, va! J'aurais soixante francs dans les mains?
+Pas possible! Voyons, mon garçon, toi qui as étudié, tu dois savoir ça.</p>
+
+<p><i>Le garçon</i>:&mdash;Vous dites, papa?</p>
+
+<p><i>L'homme</i>:&mdash;Je dis huit francs quatre sous d'une part, et sept francs
+cinquante de l'autre.</p>
+
+<p><i>Le garçon</i>, d'un air décidé:&mdash;Huit et quatre font douze, retiens un,
+plus sept, font vingt, retiens deux; plus cinquante, font, ... font ...
+cinquante,... cinquante-deux, retiens cinq.</p>
+
+<p><i>L'homme</i>:&mdash;Imbécile! comment cela ferait-il cinquante, puisque j'ai
+huit dans une main et sept dans l'autre.</p>
+
+<p><i>Le garçon</i>:&mdash;Et puis cinquante, papa?</p>
+
+<p><i>L'homme</i>, le contrefaisant:&mdash;Et puis cinquante, papa? Tu ne vois pas,
+grand nigaud, que c'est cinquante centimes que je dis, et les centimes ne
+sont pas des francs.</p>
+
+<p><i>Le garçon</i>:&mdash;Non, papa, mais ça fait toujours cinquante.</p>
+
+<p><i>L'homme</i>:&mdash;Cinquante quoi? Est-il bête! est-il bête! Si je te donnais
+cinquante taloches, ça te ferait-y cinquante francs?</p>
+
+<p><i>Le garçon</i>:&mdash;Non, papa, mais ça ferait toujours cinquante.</p>
+
+<p><i>L'homme</i>:&mdash;En voilà une à compte, grand animal!</p>
+
+<p>Et il lui donna un soufflet qui retendit dans toute la maison. Le garçon
+se mit à pleurer; j'étais en colère. Si ce pauvre garçon était bête, ce n'était
+pas sa faute.</p>
+
+<p>«Cet homme ne mérite pas ma pitié, me dis-je; il a, grâce à moi, de quoi
+vivre pendant huit jours; je veux bien encore lui faire gagner sa représentation
+de demain, après quoi je retournerai chez mes maîtres; peut-être m'y
+recevra-t-on avec amitié.»</p>
+
+<p>Je me retirai de la fenêtre, et j'allai manger des chardons qui poussaient
+au bord d'un fossé; j'entrai ensuite dans l'écurie de l'auberge, où je trouvai
+déjà plusieurs chevaux occupant les meilleures places; je me rangeai dans
+un coin dont personne n'avait voulu: j'y pus réfléchir à mon aise, car
+personne ne me connaissait, et personne ne s'occupait de moi. A la fin de
+la journée, Henriette Hutfer entra à l'écurie, regarda si chacun avait ce
+qu'il fallait, et, m'apercevant dans mon coin humide et obscur, sans litière,
+sans foin, ni avoine, elle appela un des garçons d'écurie.</p>
+
+<p>&mdash;Ferdinand, dit-elle, donnez de la paille à ce pauvre âne pour qu'il ne
+couche pas sur la terre humide, mettez devant lui un picotin d'avoine et une
+botte de foin, et voyez s'il ne veut pas boire.</p>
+
+<p><i>Ferdinand</i>:&mdash;Mam'zelle Henriette, vous ruinerez votre papa, vous êtes
+trop soigneuse pour le monde. Que vous importe que cette bête couche sur
+la dure ou sur une bonne litière? c'est de la paille gâchée, ça!</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Vous ne trouvez pas que je suis trop bonne quand c'est
+vous que je soigne, Ferdinand; je veux que tout le monde soit bien traité
+ici, les bêtes comme les hommes.</p>
+
+<p><i>Ferdinand</i>, d'un air malin:&mdash;Sans compter qu'il y a pas mal d'hommes
+qu'on prendrait volontiers pour des bêtes, quoiqu'ils marchent sur deux
+pieds.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>, souriant:&mdash;Voilà pourquoi on dit: Bête à manger du foin.</p>
+
+<p><i>Ferdinand</i>:&mdash;Ce ne sera toujours pas à vous, mam'zelle, que je servirai
+une botte de foin. Vous avez de l'esprit,... de l'esprit ... et de la malice
+comme un singe!</p>
+
+<p><i>Henriette</i>, riant:&mdash;Merci du compliment, Ferdinand! Qu'êtes-vous
+donc, si je suis un singe?</p>
+
+<p><i>Ferdinand</i>:&mdash;Ah! mam'zelle, je n'ai point dit que vous étiez un singe:
+et si je me suis mal exprimé pour cela, mettez que je suis un âne, un cornichon,
+une oie.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Non, non, pas tant que cela, Ferdinand, mais seulement
+un babillard qui parle quand il devrait travailler. Faites la litière de l'âne,
+ajouta-t-elle d'un ton sérieux, et donnez-lui à boire et à manger.</p>
+
+<p>Elle sortit; Ferdinand fit en grommelant ce que lui avait ordonné sa
+jeune maîtresse. En faisant ma litière, il me donna quelques coups de
+fourche, me jeta avec humeur une botte de foin, une poignée d'avoine, et
+posa près de moi un seau d'eau. Je n'étais pas attaché; j'aurais pu m'en
+aller, mais j'aimai mieux souffrir encore un peu, et donner le lendemain,
+pour achever ma bonne oeuvre, ma seconde et dernière représentation.</p>
+
+<p>En effet, quand la journée du lendemain fut avancée, on vint me prendre;
+mon maître m'amena sur une grande place qui était pleine de monde; on
+m'avait tambouriné le matin, c'est-à-dire que le tambour du village s'était
+promené partout de grand matin en criant: «Ce soir, grande
+représentation de l'âne savant dit Mirliflore; on se réunira à huit heures sur la place
+en face la mairie et l'école.»</p>
+
+<p>Je recommençai les tours de la veille et j'y ajoutai des danses exécutées
+avec grâce; je valsai, je polkai, et je jouai à Ferdinand le tour innocent de
+l'engager à valser en brayant devant lui, et en lui présentant le pied de
+devant comme on criait: «Oui, oui, une valse avec l'âne!» il s'élança dans
+le cercle en riant, et il se mit à faire mille sauts et gambades, que j'imitai
+de mon mieux.</p>
+
+<p>Enfin, me sentant fatigué, je laissai Ferdinand gambadant tout seul,
+j'allai comme la veille chercher une terrine; n'en trouvant pas, je pris dans
+mes dents un panier sans couvercle, et je fis le tour, comme la veille, présentant
+mon panier à chacun. Il fut bientôt si plein, que je dus le vider dans
+la blouse de celui qu'on croyait mon maître; je continuai la quête; quand
+tout le monde m'eut donné, je saluai la société et j'attendis que mon maître
+eût compté l'argent que je lui avais fait gagner ce soir-là, et qui se montait à
+plus de trente-quatre francs. Trouvant que j'avais assez fait pour lui, que
+mon ancienne faute était réparée, et que je pouvais retourner chez moi, je
+saluai mon maître, et, fendant la foule, je partis au trot.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! v'là votre bourri qui s'en va, dit Hutfer, l'aubergiste.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il file joliment, dit Ferdinand.</p>
+
+<p>Mon prétendu maître se retourna, me regarda d'un air inquiet, m'appela:
+«Mirliflore, Mirliflore!» et, me voyant continuer mon trot, je l'entendis
+s'écrier d'un ton piteux:</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez-le, arrêtez-le, de grâce! c'est mon pain, ma vie qu'il m'emporte;
+courez, attrapez-le; je vous promets encore une représentation si
+vous me le ramenez.</p>
+
+<p>&mdash;D'où l'avez-vous donc, cet âne? dit un des hommes nommé Clouet;
+et depuis quand l'avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai ... depuis qu'il est à moi, répondit mon faux maître avec un
+peu d'embarras.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends bien, reprit Clouet; mais depuis quand est-il à vous?</p>
+
+<p>L'homme ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il me semble bien le reconnaître, dit Clouet; il ressemble à
+Cadichon, l'âne du château de la Herpinière; je serais bien trompé si ce
+n'est pas là Cadichon.</p>
+
+<p>Je m'étais arrêté; j'entendis des murmures; je voyais l'embarras de mon
+maître, lorsque, au moment où l'on s'y attendait le moins, il s'élança au
+travers de la foule et courut du côté opposé à celui que j'avais pris, suivi
+de sa femme et de son garçon.</p>
+
+<p>Quelques-uns voulurent courir après lui, d'autres dirent que c'était bien
+inutile puisque je m'étais sauvé, et que l'homme n'emportait que l'argent
+qui était à lui, et que je lui avais fait gagner honnêtement.</p>
+
+<p>&mdash;Et quant à Cadichon, ajouta-t-on, il ne sera pas embarrassé pour
+retrouver son chemin, et il ne se laissera prendre que s'il le veut bien.</p>
+
+<p>La foule se dispersa, et chacun rentra chez soi; je repris ma course,
+espérant arriver chez mes vrais maîtres avant la nuit; mais il y avait beaucoup
+de chemin à faire, j'étais fatigué, et je fus obligé de me reposer à
+une lieue du château. La nuit était venue, les écuries devaient être fermées;
+je me décidai à coucher dans un petit bois de sapins qui bordait un ruisseau.</p>
+
+<p>J'étais à peine établi sur mon lit de mousse, que j'entendis marcher avec
+précaution et parler bas. Je regardai, mais je ne vis rien; la nuit était trop
+noire. J'écoutai de toutes mes oreilles, et j'entendis la conversation suivante:</p>
+
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<h3>LES VOLEURS</h3>
+
+
+<p>&mdash;Il ne fait pas encore assez nuit, Finot; il serait plus sage de nous
+blottir dans ce bois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Passe-Partout, dit Finot, il nous faut un peu de jour pour nous
+reconnaître; moi, d'abord, je n'ai pas étudié les portes d'entrée.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as jamais rien étudié, toi, reprit Passe-Partout; c'est à tort que
+les camarades t'ont appelé FINOT; si ce n'était que moi, je t'aurais plutôt
+nommé <i>Pataud</i>.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Ça n'empêche pas que c'est moi qui ai toujours les bonnes
+idées.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Bonnes idées! ça dépend. Qu'est-ce que nous allons
+faire au château?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Ce que nous allons faire? Dévaliser le potager, couper les
+têtes d'artichaut, arracher les cosses de pois, de haricots, les navets, les
+carottes, enlever les fruits. En voilà de la besogne!</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Et puis?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Comment, et puis? Nous ferons un tas de tout ce jardinage,
+nous le passerons par dessus le mur, et nous irons le vendre au marché de
+Moulins.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Et par où entreras-tu dans le jardin, imbécile?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Par-dessus le mur, avec une échelle, bien sûr. Voudrais-tu que
+j'allasse demander poliment au jardinier la clef et ses outils?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Mauvais plaisant, va! Je te demande seulement si tu
+as marqué la place où nous devons grimper sur le mur?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Mais non, te dis-je, je ne l'ai pas marquée: voilà pourquoi
+j'aimerais mieux aller en avant pour reconnaître.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Et si on te voit, qu'est-ce que tu diras?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Je dirai ... que je viens demander un verre de cidre et une
+croûte de pain.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Ça ne vaut rien; j'ai une idée, moi. Je connais le
+potager; il y a un endroit où le mur est dégradé, en mettant les pieds dans
+les trous, j'arriverai au haut du mur, je trouverai une échelle et je te la
+passerai, car tu n'es pas fort pour grimper.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Non, je ne tiens pas du chat comme toi.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Mais si quelqu'un vient nous déranger?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Tiens, tu es bon enfant, toi! Si quelqu'un vient me déranger,
+je saurai bien l'arranger.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Qu'est-ce que tu lui feras?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Si c'est un chien, je l'égorge; ce n'est pas pour rien que j'ai
+mon couteau affilé.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Mais si c'est un homme?</p>
+
+<p>&mdash;Un homme? dit Finot se grattant l'oreille, c'est plus embarassant,
+ça.... Un homme? on ne peut pourtant pas tuer un homme comme un
+chien. Si c'était pour quelque chose qui vaille, on verrait, mais pour des
+légumes! Et puis, ce château qui est plein de monde!</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Mais enfin, qu'est-ce que tu feras?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Ma foi, je me sauverai: c'est plus sûr.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;T'es un lâche, toi! sais-tu bien? Si tu vois ou si tu
+entends un homme, tu n'as qu'à m'appeler, et je lui ferai son affaire.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Fais à ton goût, ce n'est pas le mien.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Pour lors donc, c'est convenu. Nous attendons la nuit,
+nous arrivons près du mur du potager, tu restes à un bout pour avertir s'il
+vient quelqu'un; je grimpe à l'autre bout, je te passe une échelle et tu me
+rejoins.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien ça, dit Finot.</p>
+
+<p>Il se retourne avec inquiétude, écoute et dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu remuer là derrière. Est-ce qu'il y aurait quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Qui veux-tu qui se cache dans les bois? répondit Passe-Partout. Tu
+as toujours peur. Ce ne peut être qu'un crapaud ou une couleuvre.</p>
+
+<p>Ils ne dirent rien: je ne bougeai pas non plus, et je me demandai ce que
+j'allais faire pour empêcher les voleurs d'entrer et pour les faire prendre.
+Je ne pouvais prévenir personne, je ne pouvais même pas défendre l'entrée
+du potager. Pourtant, après avoir bien réfléchi, je pris un parti qui pouvait
+empêcher les voleurs d'agir et les faire arrêter. J'attendis qu'ils fussent
+partis pour m'en aller à mon tour. Je ne voulais pas bouger jusqu'au
+moment où ils ne pourraient plus m'entendre.</p>
+
+<p>La nuit était noire; je savais qu'ils ne pouvaient marcher très vite; je
+pris un chemin plus court en sautant par-dessus des haies, et j'arrivai longtemps
+avant eux au mur du potager. Je connaissais l'endroit dégradé dont
+avait parlé Passe-Partout. Je me serrai près de là, contre le mur: on ne
+pouvait me voir.</p>
+
+<p>J'attendis un quart d'heure; personne ne venait; enfin j'entendis des pas
+sourds et un léger chuchotement; les pas approchèrent avec précaution; les
+uns se dirigeaient vers moi, c'était Passe-Partout; les autres s'éloignaient
+vers l'autre bout du mur, du côté de la porte d'entrée, c'était Finot.
+Je ne voyais pas, mais j'entendais tout. Quand Passe-Partout fut arrivé
+à l'endroit où quelques pierres tombées avaient fait des trous assez grands
+pour y poser les pieds, il commença à grimper en tâtonnant avec les pieds
+et avec les mains. Je ne bougeais pas, je respirais à peine: j'entendais et je
+reconnaissais chacun de ses mouvements. Quand il eut grimpé à la hauteur
+de ma tête, je m'élançai contre le mur, je le saisis par la jambe, et je le tirai
+fortement; avant qu'il eût le temps de se reconnaître, il était par terre,
+étourdi par la chute, meurtri par les pierres; pour l'empêcher de crier ou
+d'appeler son camarade, je lui donnai sur la tête un grand coup de pied,
+qui acheva de l'étourdir et le laissa sans connaissance; je restai ensuite
+immobile, près de lui, pensant bien que le camarade viendrait voir ce qui
+se passait. Je ne tardai pas, en effet, à entendre Finot avancer avec précaution.
+Il faisait quelques pas, il s'arrêtait, il écoutait, ... rien, ... il
+avançait encore.... Il arriva ainsi tout près de son camarade; mais, comme
+il regardait en l'air sur le mur, il ne le voyait pas étendu tout de son long
+par terre, sans mouvements.</p>
+
+<p>«Pst! ... pst! ... as-tu l'échelle? ..., puis-je monter? ...» disait-il à
+voix basse. L'autre n'avait garde de répondre, il ne l'entendait pas. Je vis
+qu'il n'avait pas envie de grimper; je craignis qu'il ne s'en allât; il était
+temps d'agir. Je m'élançai sur lui, je le fis tomber en le tirant par le dos
+de sa blouse, et je lui donnai, comme à l'autre un bon coup de pied sur la
+tête; j'obtins le même succès, il resta sans connaissance près de son ami.
+Alors, n'ayant plus rien à perdre, je me mis à braire de ma voix la plus formidable;
+je courus à la maison du jardinier, aux écuries, au château,
+brayant avec une telle violence, que tout le monde fut éveillé; quelques
+hommes, les plus braves, sortirent avec des armes et des lanternes; je
+courus à eux, et je les menai, courant en avant, près des deux voleurs étendus
+au pied du mur.</p>
+
+<p>&mdash;Deux hommes morts! que veut dire cela? dit le papa de Pierre.</p>
+
+<p><i>Le papa de Jacques:</i>&mdash;Ils ne sont pas morts, ils respirent.</p>
+
+<p><i>Le jardinier:</i>&mdash;En voilà un qui vient de gémir.</p>
+
+<p><i>Le cocher:</i>&mdash;Du sang! une blessure à la tête!</p>
+
+<p><i>Le papa de Pierre:</i>&mdash;Et l'autre aussi, même blessure! On dirait que
+c'est un coup de pied de cheval ou d'âne.</p>
+
+<p><i>Le papa de Jacques:</i>&mdash;Oui, voilà la marque du fer sur le front.</p>
+
+<p><i>Le cocher</i>:&mdash;Qu'ordonnent ces messieurs? Que veulent-ils qu'on fasse
+de ces hommes?</p>
+
+<p><i>Le papa de Pierre</i>:&mdash;Il faut les porter à la maison, atteler le cabriolet,
+et aller chercher le médecin. Nous autres, en attendant le médecin, nous
+tâcherons de leur faire reprendre connaissance.</p>
+
+<p>Le jardinier apporta un brancard; on y posa les blessés, et on les porta
+dans une grande pièce qui servait d'orangerie pendant l'hiver. Ils restaient
+toujours sans mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas ces visages-là, dit le jardinier après les avoir examinés
+attentivement à la lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être ont-ils sur eux des papiers qui les feront reconnaître, dit le
+papa de Louis; on ferait savoir à leurs familles qu'ils sont ici et blessés.</p>
+
+<p>Le jardinier fouilla dans leurs poches, en retira quelques papiers, qu'il
+remit au papa de Jacques, puis deux couteaux bien aiguisés, bien pointus,
+et un gros paquet de clefs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ceci indique l'état de ces messieurs! s'écria-t-il; ils venaient
+voler et peut-être tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Je commence à comprendre, dit le papa de Pierre. La présence de
+Cadichon et ses braiments expliquent tout. Ces gens-là venaient pour voler;
+Cadichon les a devinés avec son instinct accoutumé; il a lutté contre eux,
+il a rué et leur a cassé la tête, après quoi il s'est mis à braire pour nous
+appeler.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela, ce doit être cela, dit le papa de Jacques. Il peut se
+vanter de nous avoir rendu un fier service, ce brave Cadichon. Viens, mon
+Cadichon, te voilà rentré en grâce cette fois.</p>
+
+<p>J'étais content; je me promenais en long et en large devant la serre,
+pendant qu'on donnait des soins à Finot et à Passe-Partout. M. Tudoux ne
+tarda pas à arriver; les voleurs n'avaient pas encore repris connaissance.</p>
+
+<p>Il examina les blessures.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà deux coups bien appliquées, dit-il. On voit distinctement la
+marque d'un très petit fer à cheval, comme qui dirait un pied d'âne. Et
+mais, ... ajouta-t-il en m'apercevant, ne serait-ce pas une nouvelle méchanceté
+de cet animal qui nous examine comme s'il comprenait?</p>
+
+<p>&mdash;Pas méchanceté, mais fidèle service et intelligence, répondit le papa
+de Pierre. Ces gens-là sont des voleurs; voyez ces couteaux et ces papiers
+qu'ils avaient sur eux.</p>
+
+<p>Et il se mit à lire:</p>
+
+<p>«N° 1. Château Herp. Beaucoup de monde; pas bon à voler; potager
+facile; légumes et fruits, mur peu élevé.</p>
+
+<p>«N° 2. Presbytère. Vieux curé; pas d'armes. Servante sourde et vieille.
+Bon à voler pendant la messe.</p>
+
+<p>«N° 3. Château de Sourval. Maître absent; femme seule au rez-de-chaussée,
+domestique au second; belle argenterie; bon à voler. Tuer si on
+crie.</p>
+
+<p>«N° 4. Château de Chanday. Chiens de garde vigoureux à empoisonner;
+personne au rez-de-chaussée; argenterie; galerie de curiosités riches
+et bijoux. Tuer si on vient.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, continua le papa, que ces hommes sont des brigands qui
+venaient dévaliser le potager, faute de mieux. Pendant que vous leur donnerez
+vos soins, je vais envoyer à la ville prévenir le brigadier de gendarmerie.</p>
+
+<p>M. Tudoux tira de sa poche une trousse, y prit une lancette, et saigna les
+deux voleurs. Ils ne tardèrent pas à ouvrir les yeux, et parurent effrayés de
+se voir entourés de monde et dans une chambre du château. Quand ils
+furent tout à fait remis, ils voulurent parler.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, coquins, leur dit M. Tudoux avec calme et lenteur. Silence;
+nous n'avons pas besoin de vos discours pour savoir qui vous êtes et ce que
+vous veniez faire ici.</p>
+
+<p>Finot porta la main à sa veste, les papiers n'y étaient plus; il chercha
+son couteau, il ne le trouva pas. Il regarda Passe-Partout d'un air sombre,
+et lui dit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Je te disais bien dans le bois que j'avais entendu du bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, dit Passe-Partout de même; on pourrait t'entendre. Il faut tout
+nier.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Mais les papiers? ils les ont.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Tu diras que nous avons trouvé les papiers.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Et les couteaux?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Les couteaux aussi, parbleu! Il faut de l'audace.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Qui est-ce qui t'a assené sur la tête ce coup de massue qui t'a
+si bien engourdi?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Je n'en sais, ma foi, rien; je n'ai pas eu le temps de
+voir ni d'entendre. Je me trouvai par terre, frappé en moins de rien.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Et moi de même. Il faudrait pourtant savoir si on nous a vus
+grimper au mur.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Nous le saurons bien. Ne faut-il pas que ceux qui nous
+ont assommés viennent dire comment et pourquoi?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Tiens! c'est vrai. Jusque-là il faut tout nier. Convenons à présent
+des détails pour ne pas nous contredire. D'abord, faisions-nous route
+ensemble? Où avons-nous trouvé les...?</p>
+
+<p>&mdash;Séparez ces deux hommes, dit le papa de Louis; ils vont s'entendre
+sur les contes qu'ils nous feront.</p>
+
+<p>Deux hommes saisirent Finot, pendant que deux autres s'emparèrent de
+Passe-Partout, et, malgré leur résistance, ils leur garrottèrent les pieds et
+les mains, et emportèrent Passe-Partout dans une autre salle.</p>
+
+<p>La nuit était bien avancée; on attendait avec impatience le brigadier de
+gendarmerie; il arriva au petit jour, escorté de quatre gendarmes, car on
+leur avait dit qu'il s'agissait de l'arrestation de deux voleurs. Les papas de
+mes petits maîtres lui racontèrent tout ce qui était arrivé, et lui firent voir
+les papiers et les couteaux trouvés dans les poches des voleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ce genre de couteaux, dit le brigadier, indique des voleurs dangereux
+qui assassinent pour voler: ce qui, du reste, est facile à voir d'après leurs
+papiers, qui sont des indications de vols à faire dans les environs. Je ne
+serais pas surpris que ces deux hommes fussent les nommés Finot et Passe-Partout,
+des brigands très dangereux échappés des galères, et qu'on cherche
+dans plusieurs départements où ils ont commis des vols nombreux et audacieux.
+Je vais les interroger séparément; vous pouvez assister à l'interrogatoire,
+si vous le désirez.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, il entra dans la serre, où était resté Finot. Il
+regarda un instant et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour Finot! tu t'es donc laissé reprendre?</p>
+
+<p>Finot tressaillit, rougit, mais ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Finot, dit le brigadier, nous avons perdu notre langue? Elle
+était pourtant bien pendue au dernier procès.</p>
+
+<p>&mdash;A qui parlez-vous, monsieur? répondit Finot, en regardant de tous
+côtés; il n'y a que moi ici.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Je le sais bien qu'il n'y a que toi; c'est bien à toi que je
+parle.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Je ne sais pas, monsieur, pourquoi vous me tutoyez; je ne vous
+connais pas.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Mais moi, je te connais bien. Tu es Finot, échappé du
+bagne, condamné aux galères pour vol et blessures.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Vous vous trompez, monsieur; je ne suis pas ce que vous prétendez
+si bien savoir.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Et qui êtes-vous donc? D'où venez-vous? Où alliez-vous?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Je suis un marchand de moutons; j'allai à une foire, à Moulins,
+acheter des agneaux.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;En vérité? Et votre camarade? Est-il aussi un marchand
+de moutons et d'agneaux?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Je n'en sais rien; nous nous étions rencontrés peu d'instants
+avant d'avoir été attaqués et assommés par une bande de voleurs.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Et ces papiers que vous aviez dans vos poches?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Je ne sais seulement pas ce que c'est; nous les avons trouvés
+pas loin d'ici, et nous n'avons pas eu le temps d'y regarder.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Et les couteaux?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Les couteaux étaient avec les papiers.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Tiens! c'est de la chance d'avoir trouvé et ramassé tout
+cela sans y voir; la nuit était sombre.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Aussi est-ce le hasard. Mon camarade a marché dessus, cela lui
+a semblé drôle; il s'est baissé, je l'ai aidé; et, en tâtonnant, nous avons
+trouvé les papiers et les couteaux, nous avons partagé.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;C'est malheureux pour vous d'avoir partagé. Ça fait que
+chacun avait de quoi se faire fourrer en prison.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Vous n'avez pas le droit de nous mettre en prison; nous
+sommes d'honnêtes gens....</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;C'est ce que nous verrons, et ce ne sera pas long. Au
+revoir, Finot. Ne vous dérangez pas, ajouta-t-il, voyant que Finot cherchait
+à se lever de dessus son banc. Gendarmes, veillez bien sur monsieur, afin
+qu'il ne manque de rien. Et ne le quittez pas des yeux, c'est un Finot qui
+nous a échappé plus d'une fois.</p>
+
+<p>Le brigadier sortit, laissant Finot abattu et inquiet.</p>
+
+<p>«Pourvu que Passe-Partout dise comme moi, pensa-t-il. Ce serait bien
+de la chance qu'il dît de même.»</p>
+
+<p>En voyant entrer le brigadier, Passe-Partout se sentit perdu; pourtant
+il parvint à cacher son inquiétude. Il regarda d'un air indifférent le brigadier,
+qui l'examinait attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous trouvez-vous ici, blessé et garrotté? dit le brigadier.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, répondit Passe-Partout.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Vous savez toujours bien qui vous êtes? où vous alliez?
+par qui vous avez été blessé?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Je sais bien qui je suis et où j'allais, mais je ne sais
+pas qui m'a brutalement attaqué.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Alors, procédons par ordre. Qui êtes-vous?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Est-ce que cela vous regarde? vous n'avez pas le droit
+de demander aux gens qui passent qui ils sont.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;J'en ai si bien le droit, que je mets les poucettes à ceux
+qui ne me répondent pas, et que je les fais mener à la prison de la ville. Je
+recommence. Qui êtes-vous?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Je suis un marchand de cidre.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Votre nom, s'il vous plaît?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Robert Partout.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Où alliez-vous?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Un peu partout, acheter du cidre là où on en vend.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Vous n'étiez pas seul? Vous aviez un camarade?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Oui, c'est mon associé; nous faisions des affaires
+ensemble.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Vous aviez des papiers dans vos poches? Savez-vous ce
+que c'était que ces papiers?</p>
+
+<p>Passe-Partout regarda le brigadier.</p>
+
+<p>«Il a lu les papiers, se dit-il; il veut me mettre dedans, mais je serai plus
+fin que lui.»</p>
+
+<p>Et il dit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Si je le sais? Je crois bien que je le sais! Des papiers perdus par des
+brigands, sans doute, et que j'allais porter à la gendarmerie de la ville.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Comment avez-vous eu ces papiers?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Nous les avons trouvés sur la route mon camarade et
+moi; nous les avons regardés, et nous étions pressés de nous en débarrasser;
+c'est pourquoi nous marchions de nuit.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Et les couteaux qu'on a trouvés sur vous?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Les couteaux; nous les avions achetés pour nous
+défendre; on nous disait qu'il y avait des voleurs dans le pays.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Et comment et par qui vous êtes-vous trouvés blessés,
+votre camarade et vous?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Précisément par des voleurs qui nous ont attaqués
+sans que nous les ayons vus.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Tiens? Finot m'a pas dit comme vous.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Finot a eu si peur qu'il a perdu la mémoire; il ne faut
+pas croire ce qu'il dit.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Je ne l'ai pas cru non plus, pas davantage que je ne
+crois à ce que vous me dites vous-même, l'ami Passe-Partout, car je vous
+reconnais bien à présent; vous vous êtes trahi.</p>
+
+<p>Passe-Partout s'aperçut de la bêtise qu'il avait faite en reconnaissant que
+son camarade s'appelait Finot. C'était un sobriquet qui lui avait été donné
+au bagne pour se moquer de son peu de finesse.</p>
+
+<p>Quant à Passe-Partout, son vrai nom était <i>Partout</i>; et un jour qu'on se
+pressait pour passer au réfectoire, Finot s'écria: «Passe-Partout», le nom
+lui en resta.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus moyen de nier; il ne voulait pourtant pas avouer; il prit
+le parti de hausser les épaules, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je connais Finot, moi? C'était pas malin de deviner que
+vous parliez de mon camarade; je croyais que vous l'appeliez Finot pour
+vous moquer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon! tournez cela comme vous voudrez, dit le brigadier, il n'en
+est pas moins vrai que vous voyagez pour acheter du cidre avec votre camarade;
+que vous avez trouvé vos papiers sur la route; que vous les portiez,
+après les avoir lus, à la ville, chez les gendarmes; que vous avez acheté vos
+couteaux pour vous défendre contre des voleurs, que vous avez été attaqués
+et blessés par ces mêmes voleurs. N'est-ce pas ça?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Oui, oui, c'est bien mon histoire.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Dites donc votre <i>conte</i>, car votre camarade a dit tout le
+contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous a-t-il dit? demanda Passe-Partout avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile que vous le sachiez pour le moment. Quand on vous
+aura ramenés au bagne, il vous le dira.</p>
+
+<p>Et le brigadier sortit, laissant Passe-Partout dans un état de rage et d'inquiétude
+facile à concevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous, docteur, que ces hommes soient en état de marcher jusqu'à
+la ville? demanda le brigadier à M. Tudoux.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense qu'ils y arriveront en ne les poussant pas trop, répondit
+M. Tudoux avec lenteur. D'ailleurs, lors même qu'ils tomberaient en route,
+on pourrait toujours les ramasser et les étendre dans une voiture qu'on
+irait chercher. Mais la tête est endommagée par le coup de pied de l'âne;
+ils pourront bien en mourir dans trois ou quatre jours.</p>
+
+<p>Le brigadier était embarrassé; quoique les prisonniers ne lui fissent
+éprouver aucune pitié, il était bon et il ne voulait pas les faire souffrir sans
+nécessité. M. de Ponchat, le papa de Pierre et de Henri, voyant son embarras,
+lui proposa de faire atteler une carriole. Le brigadier remercia et
+accepta. Quand la carriole fut amenée devant la porte, on y fit entrer Finot
+et Passe-Partout, chacun d'eux se trouvant entre deux gendarmes. De plus,
+on avait eu la précaution de leur attacher les pieds afin qu'ils ne pussent
+sauter de la carriole et s'enfuir. Le brigadier, à cheval, marchait à côté de
+la carriole, et ne perdait pas de vue ses prisonniers. Ils ne tardèrent pas à
+disparaître, et je restai seul devant la maison, mangeant de l'herbe, en attendant
+avec impatience la promenade de mes petits maîtres, et surtout de
+mon petit Jacques que je désirais revoir; le service que je venais de rendre
+devait m'avoir fait pardonner ma méchanceté passée.</p>
+
+<p>Quand le jour fut venu tout à fait, que tout le monde fut levé, habillé,
+eut déjeuné, un groupe se précipita sur le perron. C'étaient les enfants.
+Tous coururent à moi et me caressèrent à l'envi. Mais, entre toutes les caresses,
+celles de mon petit Jacques furent les plus affectueuses.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon Cadichon, disait-il, te voilà revenu! J'étais si triste que tu
+fusses parti! Mon cher Cadichon, tu vois que nous t'aimions toujours.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Il est vrai qu'il est redevenu très bon.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Et qu'il n'a plus cet air insolent qu'il avait pris depuis
+quelque temps.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Et qu'il ne mord plus son camarade ni les chiens de garde.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Et qu'il se laisse seller et brider très sagement.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Et qu'il ne mange plus les bouquets que je tiens dans la
+main.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Et qu'il ne rue plus quand on le monte.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Et qu'il ne court plus après mon poney pour lui mordre la
+queue.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Et qu'il a sauvé tous les légumes et les fruits du potager en
+faisant attraper les deux voleurs.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Et qu'il leur a cassé la tête avec ses pieds.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Mais comment a-t-il pu faire prendre les voleurs?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;On ne sait pas du tout comment il a pu faire; mais on a été
+averti par ses braiments. Papa, mes oncles et quelques domestiques sont
+sortis et ont vu Cadichon allant et venant, galopant avec inquiétude de la
+maison au jardin; ils l'ont suivi avec des lanternes, et il les a menés au
+bout du mur extérieur du potager; ils ont trouvé là deux hommes évanouis
+et ils ont vu que c'étaient des voleurs.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Comment ont-ils pu voir que c'étaient des voleurs? Est-ce
+que les voleurs ont des figures et des habits extraordinaires qui ne ressemblent
+pas aux nôtres?</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Ah! je crois bien que ce n'est pas comme nous! J'ai vu
+toute une bande de voleurs; ils avaient des chapeaux pointus, des manteaux
+marrons, et des visages méchants avec d'énormes moustaches.</p>
+
+<p>&mdash;Où les as-tu vus? Quand cela? demandèrent tous les enfants à la fois.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Je les ai vus, l'hiver dernier, au théâtre de Franconi.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Ah! ah! ah! quelle bêtise! je croyais que c'étaient de vrais
+voleurs que tu avais rencontrés dans un de tes voyages et je m'étonnais que
+mon oncle et ma tante n'en eussent pas parlé.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>, piquée:&mdash;Certainement, monsieur, ce sont de vrais voleurs,
+et les gendarmes se sont battus contre eux et les ont tués ou faits prisonniers.
+Et ce n'est pas drôle du tout; j'avais très peur, et il y a eu des pauvres gendarmes
+blessés.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Ah! ah! ah! que tu es sotte! ce que tu as vu, c'est ce qu'on appelle
+une comédie, qui est jouée par des hommes qu'on paye et qui recommencent
+tous les soirs.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Comment veux-tu qu'ils recommencent, puisqu'ils sont
+tués?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Mais tu ne vois donc pas qu'ils font semblant d'être tués ou
+blessés, et qu'ils se portent aussi bien qui toi et moi.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Alors comment papa et mes oncles ont-ils reconnu que ces
+hommes étaient des voleurs?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Parce qu'on a trouvé dans leurs poches des couteaux à tuer
+des hommes, et....</p>
+
+<p><i>Jacques</i>, interrompant:&mdash;Comment est-ce fait des couteaux à tuer des
+hommes?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Mais ... mais ... comme tous les couteaux.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Alors, comment sais-tu que c'est pour tuer des hommes?
+c'est peut-être pour couper leur pain.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Tu m'ennuies, Jacques; tu veux toujours tout comprendre,
+et tu m'as interrompu quand j'allais dire qu'on a trouvé des papiers sur
+lesquels ils avaient écrit qu'ils voleraient nos légumes, et qu'ils tueraient
+le curé et beaucoup d'autres personnes.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Et pourquoi ne voulaient-ils pas nous tuer, nous autres?</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Parce qu'ils savaient que papa et mes oncles sont très
+courageux, qu'ils ont des pistolets ou des fusils, et que nous les aurions
+tous aidés.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Tu serais d'un fameux secours, en vérité, si on venait nous
+attaquer.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Je serais tout aussi courageuse que vous, monsieur, et je
+saurais bien tirer les voleurs par les jambes pour les empêcher de tuer
+papa.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Voyons, voyons, ne vous disputez pas, et laissez Pierre nous
+raconter ce qu'il a entendu dire.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Nous n'avons pas besoin de Pierre pour savoir ce que nous
+savons déjà.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Alors, pourquoi me demandez-vous comment papa a reconnu
+les voleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pierre, monsieur Henri, M. Auguste vous cherche, dit le
+jardinier, qui venait apporter la provision de légumes pour la cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il? demandèrent Pierre et Henri.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le jardin, messieurs, répondit le jardinier; il n'a pas osé
+approcher du château, de peur de se rencontrer avec Cadichon.</p>
+
+<p>Je soupirais et je pensais que le pauvre Auguste avait raison de me
+craindre depuis le triste jour où j'avais manqué de le noyer dans un fossé
+de boue, après l'avoir fait égratigner dans les ronces et les épines, et l'avoir
+fait rudement tomber en mordant son poney.</p>
+
+<p>«Je lui dois une réparation, me dis-je; comment faire pour lui rendre
+un service et lui montrer qu'il n'a plus de motifs pour me craindre?»</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<h3>LA RÉPARATION</h3>
+
+
+<p>Pendant que je cherchais en vain ce que je pouvais faire pour témoigner
+mon repentir à Auguste, les enfants se rapprochèrent de la place où je
+réfléchissais tout en broutant l'herbe. Je vis qu'Auguste restait à une certaine
+distance de moi, et qu'il me regardait d'un air méfiant.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Il fera chaud aujourd'hui, je ne crois pas qu'une longue promenade
+soit agréable. Nous ferons mieux de rester à l'ombre dans le parc.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Pierre a raison, d'autant que depuis la maladie dont j'ai
+manqué mourir, je suis resté faible, et je me fatigue facilement d'une
+longue course.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;C'est pourtant Cadichon qui a été la cause de ta maladie, tu
+dois lui en vouloir?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je ne crois pas qu'il l'ait fait exprès, il aura eu peur de
+quelque chose sur le chemin; la frayeur lui aura fait faire un saut qui m'a
+jeté dans cet affreux fossé. Ainsi, je ne le déteste pas; seulement....</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Seulement quoi?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>, rougissant légèrement:&mdash;Seulement j'aime mieux ne plus le
+monter.</p>
+
+<p>La générosité de ce pauvre garçon me toucha, et augmenta mes regrets
+de l'avoir si fort maltraité.</p>
+
+<p>Camille et Madeleine proposèrent de faire la cuisine; les enfants avaient
+bâti un four dans leur jardin; ils le chauffaient avec du bois sec qu'ils
+ramassaient eux-mêmes. La proposition fut acceptée avec joie; les enfants
+coururent demander des tabliers de cuisine; ils revinrent tout préparer
+dans leur jardin. Auguste et Pierre apportèrent le bois; ils cassaient chaque
+brin en deux et en remplissaient leur four.</p>
+
+<p>Avant de l'allumer, ils se rassemblèrent pour savoir ce qu'ils allaient
+servir pour leur déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai une omelette, dit Camille.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Moi, une crème au café.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Moi, des côtelettes.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Et, moi, une vinaigrette de veau froid.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Moi, une salade de pommes de terre.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Moi, des fraises à la crème.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Moi, des tartines de pain et de beurre.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Et moi, du sucre râpé.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Et moi, des cerises.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Et moi, je couperai le pain, je mettrai le couvert, je préparerai
+le vin et l'eau, et je servirai tout le monde.</p>
+
+<p>Et chacun alla demander à la cuisine ce qu'il lui fallait pour le plat qu'il
+devait fournir. Camille rapporta des oeufs, du beurre, du sel, du poivre,
+une fourchette et une poêle.</p>
+
+<p>&mdash;Il me faut du feu pour fondre mon beurre et pour cuire mes oeufs, dit-elle.
+Auguste, Auguste, du feu, s'il vous plaît.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Où faut-il l'allumer?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Près du four; dépêchez-vous, je bats mes oeufs.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Auguste, Auguste, courez à la cuisine me chercher du café
+pour ma crème que je fouette; je l'ai oublié; vite, dépêchez-vous.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Il faut que j'allume du feu pour Camille.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Après; allez vite chercher mon café: ce ne sera pas long,
+et je suis pressée.</p>
+
+<p>Auguste partit en courant.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Auguste, Auguste, il me faut de la braise et un gril pour
+mes côtelettes; je finis de les couper proprement.</p>
+
+<p>Auguste, qui accourait avec le café, repartit pour le gril.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Il me faut de l'huile pour ma vinaigrette.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Et moi, du vinaigre pour ma salade; Auguste, vite de l'huile
+et du vinaigre.</p>
+
+<p>Auguste, qui rapportait le gril, retourna en courant chercher le vinaigre
+et l'huile.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Eh bien! mon feu, c'est comme ça que vous l'allumez,
+Auguste? Mes oeufs sont battus, vous allez me faire manquer mon omelette.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;On m'a donné des commissions; je n'ai pas encore eu le
+temps d'allumer le bois.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Et ma braise? où est-elle, Auguste? Vous avez oublié ma
+braise!</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Non, Elisabeth, mais je n'ai pas pu: on m'a fait courir.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Je n'aurai pas le temps de faire griller mes côtelettes;
+dépêchez-vous, Auguste.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Il me faut un couteau pour couper mes tartines. Vite un couteau,
+Auguste.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Je n'ai pas de sucre pour mes fraises; râpe du sucre pour
+mes fraises; râpe du sucre, Henriette; dépêche-toi.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Je râpe tant que je peux, mais je suis fatiguée; je vais me
+reposer un peu. J'ai si soif!...</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Mange des cerises; moi, aussi, j'ai soif.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Et moi donc? je vais en goûter un peu; cela rafraîchit la
+langue.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Je veux me rafraîchir un peu aussi; c'est fatigant de faire des
+tartines.</p>
+
+<p>Et voilà les quatres petits qui entourent le panier de cerises.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Asseyons-nous; ce sera plus commode pour se rafraîchir.</p>
+
+<p>Ils se rafraîchirent si bien, qu'ils mangèrent toutes les cerises; quand il
+n'en resta plus, ils se regardèrent avec inquiétude.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Il ne reste plus rien.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Ils vont nous gronder.</p>
+
+<p><i>Louis</i>, avec inquiétude:&mdash;Mon Dieu! comment faire?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Demandons à Cadichon de venir à notre secours.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Que veux-tu que fasse Cadichon? il ne peut pas faire qu'il y
+ait des cerises quand nous avons tout mangé!</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;C'est égal; Cadichon, mon bon Cadichon, viens nous aider;
+vois notre panier vide, et tâche de le remplir.</p>
+
+<p>J'étais tout près des quatre petits gourmands. Jacques me mettait le
+panier vide sous le nez pour me faire comprendre ce qu'il attendait de
+moi. Je le flairai et je partis au petit trot; j'allai à la cuisine, où j'avais vu
+déposer un panier de cerises, je le pris entre mes dents, je l'emportai en
+trottant et je le déposai au milieu des enfants encore assis en rond près des
+noyaux et des queues de cerises qu'ils avaient mis dans leur assiette.</p>
+
+<p>Un cri de joie accueillit son retour. Les autres se retournèrent tous à ce
+cri, et demandèrent ce qu'il y avait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Cadichon! c'est Cadichon! s'écria Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, lui dit Jeanne; ils sauront que nous avons tout mangé.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, s'ils le savent! répondit Jacques. Je veux qu'ils sachent aussi
+combien Cadichon est bon et spirituel.</p>
+
+<p>Et, courant à eux, il leur raconta comment j'avais réparé leur gourmandise.
+Au lieu de gronder les quatre petits, ils louèrent Jacques de sa franchise,
+et donnèrent aussi de grands éloges à mon intelligence.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Auguste avait allumé le feu de Camille, la braise
+d'Elisabeth; Camille faisait cuire son omelette, Madeleine finissait sa
+crème, Elisabeth grillait ses côtelettes, Pierre coupait son veau en tranches
+pour y faire un assaisonnement, Henri tournait et retournait sa salade de
+pommes de terre, Jacques faisait une bouillie de ses fraises et de sa crème,
+Louis achevait une pile de tartines, Henriette râpait son sucre qui débordait
+le sucrier, Jeanne épluchait les cerises du panier, Auguste, suant,
+soufflant, mettait le couvert, courait pour avoir de l'eau fraîche pour rafraîchir
+le vin, pour embellir l'aspect du couvert avec des bateaux de radis,
+de cornichons, de sardines, d'olives. Il avait oublié le sel, il n'avait pas
+songé aux couverts; il s'apercevait que les verres manquaient; il découvrait
+des hannetons et des moucherons tombés dans les verres, dans les
+assiettes. Quand tout fut prêt, quand tous les plats furent placés sur la
+nappe, Camille se frappa le front.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle. Nous n'avons oublié qu'une chose: c'est demander à nos
+mamans la permission de déjeuner dehors et de manger de notre cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Courons vite, s'écrièrent les enfants, Auguste gardera le déjeuner.</p>
+
+<p>Et, s'élançant tous vers la maison, ils se précipitèrent dans le salon où
+étaient rassemblés les papas et les mamans.</p>
+
+<p>La présence de ces enfants rouges, haletants, avec des tabliers de cuisine
+qui leur donnaient l'air d'une bande de marmitons, surprit les parents.</p>
+
+<p>Les enfants, courant chacun à leur maman, demandèrent avec une telle
+volubilité la permission de déjeuner dehors, qu'elles ne comprirent pas
+d'abord la demande. Après quelques questions et quelques explications, la
+permission fut accordée, et ils retournèrent bien vite rejoindre Auguste et
+leur déjeuner. Auguste avait disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Auguste! Auguste! crièrent-ils.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, me voici, répondit une voix qui semblait venir du ciel.</p>
+
+<p>Tous levèrent la tête et aperçurent Auguste, perché au haut d'un chêne,
+et qui se mit à descendre avec lenteur et précaution.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi as-tu grimpé là-haut? Quelle drôle d'idée tu as eue!
+dirent Pierre et Henri.</p>
+
+<p>Auguste descendait toujours sans répondre.</p>
+
+<p>Quand il fut à terre, les enfants virent avec surprise qu'il était pâle et
+tremblant.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Pourquoi avez-vous grimpé à l'arbre, Auguste, et que
+vous est-il arrivé?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Sans Cadichon, vous n'auriez retrouvé ni moi, ni votre déjeuner;
+c'est pour sauver ma vie que je suis monté au haut de ce chêne.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Raconte-nous ce qui est arrivé; comment Cadichon a-t-il pu
+te sauver la vie et préserver notre déjeuner?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Mettons-nous à table; nous écouterons en mangeant; je
+meurs de faim.</p>
+
+<p>Ils se placèrent sur l'herbe, autour de la nappe; Camille servit l'omelette,
+qui fut trouvée excellente; Elisabeth servit à son tour ses côtelettes; elles
+étaient très bonnes, mais un peu trop cuites. Le reste du déjeuner vint
+ensuite. Pendant qu'on mangeait, Auguste raconta ce qui suit:</p>
+
+<p>«A peine étiez-vous partis, que je vis accourir les deux gros chiens de
+la ferme, attirés par l'odeur du repas; je ramassai un bâton, et je crus les
+faire partir en le brandissant devant eux. Mais ils voyaient les côtelettes,
+l'omelette, le pain, le beurre, la crème; au lieu d'avoir peur de mon bâton,
+ils voulurent se jeter sur moi; je lançai le bâton à la tête du plus gros, qui
+sauta sur mon dos....</p>
+
+<p>&mdash;Comment, sur ton dos? dit Henri; il avait donc tourné autour de toi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Auguste en rougissant; mais j'avais jeté mon bâton,
+je n'avais plus rien pour me défendre, et tu comprends qu'il était inutile
+que je me fisse dévorer par des chiens affamés.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, reprit Henri d'un ton moqueur; c'est toi qui avais
+tourné les talons et qui te sauvais.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en allais pour vous chercher, dit Auguste; les maudites bêtes
+coururent après moi, lorsque Cadichon vint à mon secours en saisissant
+par la peau du dos le plus gros des chiens; il le secouait pendant que je
+grimpais à l'arbre; l'autre sauta après moi, m'attrapa par mon habit, et
+m'aurait mis en pièces, si Cadichon ne m'eût pas encore préservé de ce
+méchant animal; il donna un dernier et bon coup de dent au premier chien,
+qu'il lança en l'air, et qui alla retomber, brisé et saignant, à quelques pas
+plus loin; ensuite Cadichon saisit par la queue celui qui tenait le pan de
+mon habit, ce qui le fui fit lâcher immédiatement; après l'avoir tiré au
+loin, il se retourna avec une agilité surprenante, et lui lança à la mâchoire
+une ruade qui doit lui avoir cassé quelques dents. Les deux chiens se sauvèrent
+en hurlant, et je me préparais à descendre de l'arbre lorsque vous
+êtes revenus.</p>
+
+<p>On admira beaucoup mon courage et ma présence d'esprit, et chacun
+vint à moi, me caressa et m'applaudit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, dit Jacques d'un air triomphant et l'oeil brillant de
+bonheur, que mon ami Cadichon est redevenu excellent; je ne sais pas si
+vous l'aimez, mais moi je l'aime plus que jamais. N'est-ce pas, mon Cadichon,
+que nous serons toujours bons amis?</p>
+
+<p>Je répondis de mon mieux par un braiment joyeux; les enfants se mirent
+à rire, et, se mettant à table, ils continuèrent leur repas. Madeleine servit
+sa crème.</p>
+
+<p>&mdash;La bonne crème! dit Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;J'en veux encore, dit Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, et moi aussi, dirent Henriette et Jeanne.</p>
+
+<p>Madeleine était contente du succès de sa crème; il est juste de dire que
+chacun avait réussi parfaitement, que le déjeuner fut mangé en entier, et
+qu'il n'en resta rien. Le pauvre Jacques eut pourtant un moment d'humiliation.
+Il s'était chargé des fraises à la crème. Il avait sucré sa crème et il
+avait versé dedans les fraises tout épluchées. C'était très bien; malheureusement,
+il avait fini avant les autres. Voyant qu'il avait du temps devant
+lui, il voulut perfectionner son plat, et il se mit à écraser les fraises dans
+la crème. Il écrasa, écrasa si longtemps et si bien, que les fraises et la
+crème ne firent plus qu'une bouillie, qui devait avoir très bon goût, mais
+qui n'avait pas très bonne mine.</p>
+
+<p>Lorsque le tour de Jacques arriva, et qu'il voulut servir ses fraises:</p>
+
+<p>&mdash;Que me donnes-tu là? s'écria Camille. De la bouillie rouge? Qu'est-ce
+que c'est? Avec quoi l'as-tu faite?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de la bouillie rouge, dit Jacques un peu confus; ce sont
+des fraises à la crème. C'est très bon, je t'assure, Camille; goûtes-en, tu
+verras.</p>
+
+<p>&mdash;Des fraises? dit Madeleine, où sont les fraises? Je ne les vois pas.
+C'est dégoûtant ce que tu nous donnes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, c'est dégoûtant, s'écrièrent tous les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que ce serait meilleur écrasé, dit le pauvre petit Jacques,
+les yeux pleins de larmes. Mais, si vous voulez, j'irai vite cueillir d'autres
+fraises et chercher de la crème à la ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon petit Jacques, dit Elisabeth, touchée de sa douleur; ta
+crème doit être très bonne. Veux-tu m'en servir? Je la mangerai avec grand
+plaisir.</p>
+
+<p>Jacques embrassa Elisabeth; sa figure reprit un air joyeux, et il en servit
+plein une assiette.</p>
+
+<p>Les autres enfants, attendris comme Elisabeth par la bonté et la bonne
+volonté de Jacques, lui en demandèrent tous, et tous, après avoir goûté,
+déclarèrent que c'était excellent. Le petit Jacques, qui avait examiné avec
+inquiétude leurs visages pendant qu'ils goûtaient à sa crème, redevint radieux
+quand il vit le succès de son invention.</p>
+
+<p>Le déjeuner fini, ils se mirent à laver la vaisselle dans un grand baquet
+qui avait été oublié la veille et que la gouttière avait rempli dans la nuit.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas le moins amusant de l'affaire, et la vaisselle n'était pas
+encore finie quand l'heure de l'étude sonna, et que les parents rappelèrent
+leurs enfants pour se mettre au travail. Ils demandèrent un quart d'heure
+de grâce pour achever de tout essuyer et ranger. On le leur accorda. Avant
+que le quart d'heure fût écoulé, tout était rapporté à la cuisine, mis en place,
+les enfants étaient au travail, et Auguste avait fait ses adieux pour retourner
+chez lui.</p>
+
+<p>Avant de s'en aller, Auguste m'appela, et, me voyant approcher, il
+courut à moi, me caressa et me remercia, par ses paroles et par ses gestes,
+du service que je lui avais rendu. Je vis ce sentiment de reconnaissance
+avec plaisir. Il me confirma dans la pensée qu'Auguste était bien meilleur
+que je ne l'avais jugé d'abord; qu'il n'avait ni rancune ni méchanceté, et
+que s'il était poltron et un peu bête, ce n'était pas sa faute.</p>
+
+<p>J'eus occasion, peu de jours après, de lui rendre un nouveau service.</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<h3>LE BATEAU</h3>
+
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Quel dommage qu'on ne puisse pas faire tous les jours un
+déjeuner comme celui de la semaine dernière: c'était si amusant!</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Et comme nous avons bien déjeuné!</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Ce qui m'a semblé le meilleur, c'était la salade de pommes
+de terre et la vinaigrette de veau.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Je sais bien pourquoi: c'est parce que maman te défend
+habituellement de manger des choses vinaigrées.</p>
+
+<p><i>Camille, riant</i>:&mdash;C'est possible; les choses qu'on mange rarement
+semblent toujours meilleures, surtout quand on les aime naturellement.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Que ferons-nous aujourd'hui pour nous amuser?</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;C'est vrai, c'est notre jeudi; nous avons congé jusqu'au
+dîner.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Si nous pêchions une friture dans le grand étang?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Bonne idée! Nous aurons un plat de poisson pour demain,
+jour maigre.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Comment pêcherons-nous? Avons-nous des lignes?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Nous avons assez d'hameçons; ce qui nous manque ce sont
+des bâtons pour attacher nos lignes.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Si nous demandions aux domestiques d'aller nous en acheter
+au village?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;On n'en vend pas là; il faudrait aller à la ville.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Voilà Auguste qui arrive; il a peut-être des lignes chez lui;
+on les enverrait chercher avec le poney.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Moi, j'irai avec Cadichon.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Tu ne peux aller si loin tout seul.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Ce n'est pas loin, c'est à une demi-lieue.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>, arrivant:&mdash;Qu'est-ce que vous voulez aller chercher avec Cadichon,
+mes amis?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Des lignes pour pêcher. En as-tu Auguste?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Non; mais il n'y a pas besoin d'aller en chercher si loin;
+avec des couteaux, nous en ferons nous-mêmes autant que nous en voudrons.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Tiens! c'est vrai. Comment n'y avons-nous pas songé?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Allons vite en couper dans le bois. Avez-vous des couteaux?
+J'ai le mien dans ma poche.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;J'en ai un excellent que Camille m'a apporté de Londres.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Et moi aussi, j'ai celui que m'a donné Madeleine.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Et moi, j'ai aussi un couteau.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Et moi aussi.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Venez avec nous alors; pendant que nous couperons les
+gros brins de bois, vous enlèverez l'écorce et les petites branches.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous, que ferons-nous en attendant? dirent Camille, Madeleine,
+Elisabeth.</p>
+
+<p>&mdash;Faites préparer ce qui est nécessaire pour la pêche, répondit Pierre:
+le pain, les vers, les hameçons.</p>
+
+<p>Et tous se dispersèrent, allant chacun à son affaire.</p>
+
+<p>Je me dirigeai donc doucement vers l'étang, et j'attendis plus d'une
+demi-heure l'arrivée des enfants. Je les vis enfin accourir tenant chacun
+sa gaule, et apportant les hameçons et autres objets dont ils pouvaient avoir
+besoin.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Je crois qu'il faudra battre l'eau pour faire venir les poissons
+au-dessus.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Au contraire, il ne faut pas faire le moindre bruit: les poissons
+iront tout au fond dans la vase si nous les effrayons.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Je crois qu'il serait bon de les attirer en leur jetant des
+miettes de pain.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Oui, mais pas beaucoup, si nous leur en donnons trop, ils
+n'auront plus faim.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Attendez, laissez-moi faire; occupez-vous de préparer les
+hameçons pendant que je jetterai du pain.</p>
+
+<p>Elisabeth prit le pain; à la première miette qu'elle jeta, une demi-douzaine
+de poissons s'élancèrent dessus. Elisabeth en jeta encore. Louis,
+Jacques, Henriette et Jeanne voulurent l'aider; ils en jetèrent tant, que les
+poissons rassasiés, ne voulurent plus y toucher.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains que nous n'en ayons trop jeté, dit Elisabeth tout bas à Louis
+et à Jacques.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Qu'est-ce que cela fait? ils mangeront le reste ce soir ou
+demain.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Mais c'est qu'ils ne voudront plus mordre à l'hameçon; ils
+n'ont plus faim.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Aïe! aïe! les cousins et les cousines ne seront pas contents.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Ne disons rien; ils sont occupés à leurs hameçons; peut-être
+les poissons mordront-ils tout de même.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà les hameçons prêts, dit Pierre apportant les lignes; prenons
+chacun notre ligne, et lançons-la dans l'eau.</p>
+
+<p>Chacun prit sa ligne et la lança comme disait Pierre. Ils attendirent
+quelques minutes, en prenant garde de faire du bruit; le poisson ne mordait
+pas.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;La place n'est pas bonne, allons plus loin.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Je crois qu'il n'y a pas de poisson ici, car voilà plusieurs
+miettes de pain qui n'ont pas été mangées.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Allez au bout de l'étang, près du bateau.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;C'est bien profond par là.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Crains-tu que les poissons ne se noient?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Pas les poissons, mais l'un de nous s'il venait à y tomber.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Comment veux-tu que nous tombions? Nous ne nous approchons
+pas assez du bord pour glisser ou rouler dans l'eau.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;C'est vrai, mais je ne veux pas tout de même que les petits y
+aillent.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Oh! je t'en prie, Pierre, laisse-moi aller avec toi; nous
+resterons très loin de l'eau.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Non, non, restez où vous êtes; nous reviendrons bientôt vous
+joindre, car je ne pense pas que nous trouvions là-bas plus de poisson que
+par ici. D'ailleurs, ajouta-t-il, en baissant la voix, c'est votre faute si nous
+n'avons rien pu attraper; je vous ai bien vus, vous avez jeté dix fois trop de
+pain; je ne veux pas le dire à Henri, à Auguste, à Camille et à Madeleine,
+mais il est juste que vous soyez punis de votre étourderie.</p>
+
+<p>Jacques n'insista plus, et raconta aux autres coupables ce que venait de
+lui dire Pierre. Ils se résignèrent à rester à la place où ils étaient, attendant
+toujours que les poissons voulussent bien se laisser prendre, et n'en prenant
+aucun.</p>
+
+<p>J'avais suivi Pierre, Henri et Auguste au bout de l'étang. Ils jetèrent
+leurs lignes; pas plus de succès là-bas; ils eurent beau changer de place,
+traîner les hameçons: les poissons ne paraissaient pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, dit Auguste, j'ai une excellente idée; au lieu de nous ennuyer
+à attendre qu'il plaise aux poissons de venir se faire prendre, faisons
+une pêche en grand: prenons-en quinze ou vingt à la fois.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Comment ferons-nous pour en prendre quinze ou vingt, puisque
+nous ne pouvons en prendre un seul?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Avec un filet qu'on appelle épervier.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Mais c'est très difficile; papa dit qu'il faut savoir le lancer.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Difficile! quelle folie! Moi, j'ai lancé dix fois, vingt fois
+l'épervier. C'est très facile.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Et as-tu pris beaucoup de poissons?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je n'en ai pas pris, parce que je ne le lançais pas dans l'eau.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Comment? où et sur quoi le lançais-tu?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Sur l'herbe ou sur la terre, seulement pour m'apprendre à
+bien jeter.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Mais ce n'est pas du tout la même chose; je suis sûr que tu le
+lancerais très mal sur l'eau.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Mal! tu crois cela? Tu vas voir si je le lance mal! Je cours
+chercher l'épervier qui sèche au soleil dans la cour.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Non, Auguste, je t'en prie. S'il arrivait quelque chose, papa
+nous gronderait.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Et que veux-tu qu'il arrive? Puisque je te dis que chez nous
+on pêche toujours à l'épervier. Je pars; attendez-moi, je ne serai pas longtemps.</p>
+
+<p>Et Auguste partit en courant, laissant Pierre et Henri mécontents et
+inquiets. Il ne tarda pas à revenir, traînant après lui le filet.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dit-il, en l'étalant par terre. A présent, gare les poissons!</p>
+
+<p>Il lança l'épervier assez adroitement; il tira avec précaution et lenteur.</p>
+
+<p>&mdash;Tire donc plus vite! nous n'en finirons pas, dit Henri.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit Auguste, il faut le ramener tout doucement pour ne pas
+faire rompre le filet et pour ne laisser échapper aucun poisson.</p>
+
+<p>Il continua à tirer, et, quand tout fut amené, le filet était vide: pas un
+poisson ne s'était laissé prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-il, une première fois ne compte pas. Il ne faut pas se décourager.
+Recommençons.</p>
+
+<p>Il recommença, mais il ne réussit pas mieux la seconde fois que la
+première.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que c'est, dit-il. Je suis trop près du bord; il n'y a pas assez
+d'eau. Je vais entrer dans le bateau; comme il est très long, je serai assez
+éloigné du bord pour pouvoir bien développer mon épervier.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Auguste, dit Pierre, ne va pas dans le bateau; avec ton épervier,
+tu peux t'embarrasser dans les rames et les cordages, et tu ferais la culbute
+dans l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu es comme un bébé de deux ans, Pierre, répliqua Auguste;
+moi, j'ai plus de courage que toi. Tu vas voir.</p>
+
+<p>Et il s'élança dans le bateau, qui alla de droite et de gauche. Auguste eut
+peur quoiqu'il fît semblant de rire, et je vis qu'il allait faire quelque maladresse.
+Il déploya et étendit mal son filet, gêné comme il l'était par le
+mouvement du bateau; ses mains n'étaient pas très rassurées, il chancelait
+sur ses pieds. L'amour-propre l'emporta toutefois, et il lança l'épervier.
+Mais le mouvement fut arrêté par la crainte de tomber à l'eau; l'épervier
+s'accrocha à son épaule gauche, et lui donna une secousse qui le fit tomber
+dans l'étang, la tête la première. Pierre et Henri poussèrent un cri de terreur
+qui répondit au cri d'angoisse qu'avait poussé le malheureux Auguste
+en se sentant tomber. Il se trouvait enveloppé dans le filet, qui gênait ses
+mouvements, et qui ne lui permettait pas de nager pour revenir sur l'eau et
+près du bord. Plus il se débattait, plus il resserrait le filet autour de son
+corps. Je le voyais enfoncer petit à petit. Quelques instants encore et il était
+perdu. Pierre et Henri ne pouvaient lui prêter aucun secours, ne sachant
+nager ni l'un ni l'autre. Avant qu'ils pussent amener du monde, Auguste
+devait périr infailliblement.</p>
+
+<p>Je ne fus pas longtemps à prendre mon parti; me jetant résolument à
+l'eau, je nageai vers lui, et je plongeai, car il était déjà à une grande profondeur
+sous l'eau. Je saisis avec mes dents le filet qui l'enveloppait; je
+nageai vers le bord en le tirant après moi; je regrimpai la pente, fort escarpée,
+tirant toujours Auguste, au risque de lui occasionner quelques bosses
+en le traînant sur des pierres et des racines, et je l'amenai jusque sur l'herbe,
+où il resta sans mouvement.</p>
+
+<p>Pierre et Henri, pâles et tremblants, accoururent près de lui, le débarrassèrent,
+non sans peine, du filet qui le serrait, et, voyant accourir Camille
+et Madeleine, ils leur demandèrent d'aller chercher du secours.</p>
+
+<p>Les petits, qui avaient vu de loin la chute d'Auguste, arrivaient aussi en
+courant, et aidèrent Pierre et Henri à essuyer son visage et ses cheveux imprégnés
+d'eau. Les domestiques de la maison ne tardèrent pas à venir. On
+emporta Auguste sans connaissance, et les enfants restèrent seuls avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent Cadichon! s'écria Jacques, c'est pourtant toi qui as sauvé la
+vie à Auguste! Avez-vous vu tous avec quel courage il s'est jeté à l'eau?</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Oui, certainement! Et comme il a plongé pour rattraper
+Auguste!</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Et comme il l'a habilement tiré sur l'herbe!</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Pauvre Cadichon! tu es mouillé!</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Ne le touche pas, Jacques; il va mouiller tes habits; vois
+comme l'eau lui coule de partout.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! qu'est-ce que ça fait que je sois un peu mouillé? dit Jacques
+passant ses bras autour de mon cou; je ne le serai jamais autant que
+Cadichon.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Au lieu de l'embrasser et de lui faire des compliments, tu
+ferais mieux de l'emmener à l'écurie, où nous le bouchonnerons bien avec
+de la paille et où nous lui donnerons de l'avoine pour le réchauffer et lui
+rendre des forces.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Ceci est très vrai; tu as raison. Viens, mon Cadichon.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Qu'est-ce que c'est que de bouchonner? Tu dis, Louis, que tu
+bouchonneras Cadichon?</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Bouchonner, c'est frotter avec des poignées de paille jusqu'à
+ce que le cheval ou l'âne soit bien sec. On appelle cela <i>bouchonner</i>, parce
+que la poignée de paille qu'on tortille pour cela s'appelle un <i>bouchon</i> de
+paille.</p>
+
+<p>Je suivais Jacques et Louis, qui marchèrent vers l'écurie en me faisant
+signe de les accompagner. Tous deux se mirent à me bouchonner avec une
+telle vivacité, qu'ils furent bientôt en nage. Ils ne cessèrent pourtant que
+lorsqu'ils m'eurent bien séché. Pendant ce temps, Henriette et Jeanne se
+relayaient pour peigner et brosser ma crinière et ma queue. J'étais superbe
+quand ils eurent fini, et je mangeai avec un appétit extraordinaire la mesure
+d'avoine que Jacques et Louis me présentèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Henriette, dit tout bas la petite Jeanne à sa cousine, Cadichon a
+beaucoup d'avoine; il en a trop.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Ça ne fait rien, Jeanne; il a été très bon; c'est pour
+le récompenser.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;C'est que je voudrais bien lui en prendre un peu.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Pour en donner à nos pauvres lapins, qui n'en ont jamais et
+qui l'aiment tant.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Si Jacques et Louis te voient prendre l'avoine de Cadichon,
+ils te gronderont.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Ils ne me verront pas. J'attendrai qu'ils ne me regardent pas.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Alors, tu seras une voleuse, car tu voleras l'avoine du
+pauvre Cadichon, qui ne peut pas se plaindre, puisqu'il ne peut pas parler.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Jeanne tristement. Mes pauvres lapins seraient
+pourtant bien contents d'avoir un peu d'avoine.</p>
+
+<p>Et Jeanne s'assit près de mon auget, me regardant manger.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi restes-tu là, Jeanne? demanda Henriette. Viens avec moi
+pour avoir des nouvelles d'Auguste.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Jeanne, j'aime mieux attendre que Cadichon ait fini
+de manger, parce que, s'il laisse un peu d'avoine, je pourrai alors la
+prendre, sans la voler, pour la donner à mes lapins.</p>
+
+<p>Henriette insista pour la faire partir, mais Jeanne refusa et resta près
+de moi. Henriette s'en alla avec ses cousins et ses cousines.</p>
+
+<p>Je mangeai lentement; je voulais voir si Jeanne, une fois seule,
+succomberait à la tentation de régaler ses lapins à mes dépens. Elle regardait de
+temps en temps dans l'auget.</p>
+
+<p>«Comme il mange! disait-elle. Il n'en finira pas.... Il ne doit plus avoir
+faim, et il mange toujours.... L'avoine diminue; pourvu qu'il ne mange
+pas tout.... S'il en laissait un peu seulement, je serais si contente!»</p>
+
+<p>J'aurais bien mangé tout ce qui était devant moi, mais la pauvre petite
+me fit pitié; elle ne touchait à rien, malgré l'envie qu'elle en avait. Je fis
+donc semblant d'en avoir assez, et je quittai mon auget, y laissant la moitié
+de l'avoine; Jeanne fit un cri de joie, sauta sur ses pieds, et, prenant l'avoine
+par poignées, la versa dans son tablier de taffetas noir.</p>
+
+<p>&mdash;Que tu es bon, que tu es gentil, mon gentil Cadichon! disait-elle. Je
+n'ai jamais vu un meilleur âne que toi.... C'est bien gentil de ne pas être
+gourmand! Tout le monde t'aime parce que tu es très bon.... Les lapins
+seront bien contents! Je leur dirai que c'est toi qui leur donnes de l'avoine.</p>
+
+<p>Et Jeanne, qui avait fini de tout verser dans son tablier, partit en
+courant. Je la vis arriver à la petite maisonnette des lapins, et je l'entendis leur
+raconter combien j'étais bon, que je n'étais pas du tout gourmand, qu'il
+fallait faire comme moi, et que, puisque j'avais laissé l'avoine à des lapins,
+eux devaient en laisser pour les petits oiseaux.</p>
+
+<p>&mdash;Je reviendrai tantôt, leur dit-elle, et je verrai si vous avez été bons
+comme Cadichon.</p>
+
+<p>Elle ferma ensuite leur porte, et courut rejoindre Henriette.</p>
+
+<p>Je la suivis pour savoir des nouvelles d'Auguste; en approchant du
+château, je vis avec plaisir qu'Auguste était assis sur l'herbe avec ses amis.
+Quand il me vit arriver, il se leva, vint à moi, et dit en me caressant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà mon sauveur; sans lui, j'étais mort; j'ai perdu connaissance au
+moment où Cadichon, ayant saisi le filet, commençait à me tirer à terre;
+mais je l'ai très bien vu se jeter à l'eau et plonger pour me sauver. Jamais
+je n'oublierai le service qu'il m'a rendu, et jamais je ne reviendrai ici sans
+dire bonjour à Cadichon.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites là est très bien, Auguste, dit la grand'mère. Quand
+on a du coeur, on a de la reconnaissance envers un animal aussi bien que
+pour un homme. Quant à moi je me souviendrai toujours des services que
+nous a rendus Cadichon, et, quoi qu'il arrive, je suis décidée à ne jamais
+m'en séparer.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Mais, grand'mère, il y a quelques mois, vous vouliez
+l'envoyer au moulin. Il aurait été très malheureux au moulin.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Aussi, chère enfant, ne l'y ai-je pas envoyé. J'en avais
+eu la pensée un instant, il est vrai, après le tour qu'il avait joué à Auguste,
+et à cause d'une foule de petites méchancetés dont toute la maison se
+plaignait. Mais j'étais décidée à le garder ici en récompense de ses anciens
+services. A présent, non seulement il restera avec nous, mais je veillerai à
+ce qu'il y soit heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, grand'mère, merci! s'écria Jacques, en sautant au cou de
+sa grand'mère, qu'il manqua jeter par terre. C'est moi qui aurai toujours
+soin de mon cher Cadichon; je l'aimerai, et il m'aimera plus que les autres.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Pourquoi veux-tu que Cadichon t'aime plus que les
+autres, mon petit Jacques? Ce n'est pas juste.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Si fait, grand'mère, c'est juste, parce que je l'aime plus que
+ne l'aiment mes cousins et cousines, et que lorsqu'il a été méchant, que
+personne ne l'aimait, moi, je l'aimais encore un peu ... et même beaucoup,
+ajouta-t-il en riant. N'est-il pas vrai, Cadichon?</p>
+
+<p>Je vins aussitôt appuyer ma tête sur son épaule. Tout le monde se mit à
+rire, et Jacques continua:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, mes cousines et cousins, que vous voulez bien que
+Cadichon m'aime plus que vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, oui, répondirent-ils tous en riant.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Et n'est-ce pas que j'aime Cadichon, et que je l'ai toujours
+aimé plus que vous ne l'aimez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, oui, reprirent-ils tout d'une voix.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Vous voyez bien, grand'mère, que, puisque c'est moi qui
+vous ai amené Cadichon, puisque c'est moi qui l'aime le plus, il est juste que
+ce soit moi que Cadichon aime le mieux.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>, souriant:&mdash;Je ne demande pas mieux, cher enfant; mais
+quand tu n'y seras pas, tu ne pourras plus le soigner.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>, avec vivacité:&mdash;Mais j'y serai toujours, grand'mère.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Non, mon cher enfant, tu n'y seras pas toujours,
+puisque ton papa et ta maman t'emmènent quand ils s'en vont.</p>
+
+<p>Jacques devint triste et pensif; il restait le bras appuyé sur mon dos, et
+la tête appuyée sur sa main.</p>
+
+<p>Tout à coup son visage s'éclaircit.</p>
+
+<p>&mdash;Grand'mère, dit-il, voulez-vous me donner Cadichon?</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Je te donnerai tout ce que tu voudras, mon cher petit,
+mais tu ne pourras pas l'emmener avec toi à Paris.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Non, c'est vrai; mais il sera à moi, et, quand papa aura un
+château, nous y ferons venir Cadichon.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Je te le donne à cette condition, mon enfant;
+en attendant, il vivra ici, et il vivra probablement plus longtemps que moi.
+N'oublie pas alors que Cadichon est à toi, et que je te laisse le soin de le
+faire vivre heureux.</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>CONCLUSION</h3>
+
+
+<p>Depuis ce jour, mon petit maître Jacques sembla m'aimer plus encore.
+Moi, de mon côté, je fis mon possible pour me rendre utile et agréable, non
+seulement à lui, mais à toutes les personnes de la maison. Je n'eus pas
+à me repentir des efforts que j'avais faits pour me corriger, car tout le
+monde s'attacha à moi de plus en plus. Je continuai à veiller sur les enfants,
+à les préserver de plusieurs accidents, à les protéger contre les hommes et
+les animaux méchants.</p>
+
+<p>Auguste venait souvent à la maison; jamais il n'oubliait de me faire sa
+visite, comme il l'avait promis, et chaque fois il m'apportait une petite
+friandise: tantôt une pomme, une poire, tantôt du pain et du sel que j'aimais
+particulièrement, ou bien une poignée de laitues ou quelques carottes;
+jamais enfin il n'oubliait de me donner ce qu'il savait être de mon goût. Ce
+qui prouve combien je m'étais trompé sur la bonté de son coeur, que je
+jugeais méchant parce que le pauvre garçon avait été quelquefois sot et
+vaniteux.</p>
+
+<p>Ce qui me donna la pensée d'écrire mes Mémoires, ce fut une suite de
+conversations entre Henri et ses cousins. Henri soutenait toujours que je
+ne comprenais pas ce que je faisais, ni pourquoi je le faisais. Ses cousines,
+et Jacques surtout, prenaient le parti de mon intelligence et de ma volonté
+de bien faire. Je profitai d'un hiver fort rude, qui ne me permettait guère
+de rester dehors, pour composer et écrire quelques événements importants
+de ma vie. Ils vous amuseront peut-être, mes jeunes amis, et, en tout cas,
+ils vous feront comprendre que, si vous voulez être bien servis, il faut bien
+traiter vos serviteurs; que ceux que vous croyez les plus bêtes ne le sont
+pas autant qu'ils le paraissent; qu'un âne a, tout comme les autres, un coeur
+pour aimer ses maîtres, être heureux ou malheureux, être un ami ou un
+ennemi, tout pauvre âne qu'il est. Je vis heureux, je suis aimé de tout le
+monde, soigné comme un ami par mon petit maître Jacques; je commence
+à devenir vieux, mais les ânes vivent longtemps, et, tant que je pourrai
+marcher et me soutenir, je mettrai mes forces et mon intelligence au service
+de mes maîtres.
+
+
+
+<H3>FIN</H3>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12783 ***</div>
+</body>
+</html>
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+eBook #12783 (https://www.gutenberg.org/ebooks/12783)
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+The Project Gutenberg EBook of Les Mémoires d'un âne., by Comtesse de Ségur
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
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+Title: Les Mémoires d'un âne.
+
+Author: Comtesse de Ségur
+
+Release Date: June 29, 2004 [EBook #12783]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MÉMOIRES D'UN ÂNE. ***
+
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+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team.
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+La Comtesse de Ségur
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+LES MÉMOIRES D'UN ÂNE
+
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+À MON PETIT MAITRE
+
+M. HENRI DE SÉGUR
+
+
+_Mon petit Maître, vous avez été bon pour moi, mais vous avez parlé avec
+mépris des ânes en général. Pour mieux vous faire connaître ce que sont
+les ânes, j'écris et je vous offre ces Mémoires. Vous verrez, mon cher
+petit Maître, comment moi, pauvre âne, et mes amis ânes, ânons et
+ânesses, nous avons été et nous sommes injustement traités pas les
+hommes. Vous verrez que nous avons beaucoup d'esprit et beaucoup
+d'excellentes qualités; vous verrez aussi combien j'ai été méchant
+dans ma jeunesse, combien j'en ai été puni et malheureux, et comme le
+repentir m'a changé et m'a rendu l'amitié de mes camarades et de mes
+maîtres. Vous verrez enfin que lorsqu'on aura lu ce livre, au lieu de
+dire: Bête comme un âne, ignorant comme un âne, têtu comme un âne, on
+dira: de l'esprit comme un âne, savant comme un âne, docile comme un
+âne, et que vous et vos parents vous serez fiers de ces éloges.
+
+Hi! han! mon bon Maître; je vous souhaite de ne pas ressembler, dans la
+première moitié de sa vie, à votre fidèle serviteur,
+
+CADICHON, Âne savant._
+
+
+
+I
+
+LE MARCHE
+
+Je ne me souviens pas de mon enfance; je fus probablement malheureux
+comme tous les ânons, joli, gracieux comme nous le sommes tous; très
+certainement je fus plein d'esprit, puisque, tout vieux que je suis,
+j'en ai encore plus que mes camarades. J'ai attrapé plus d'une fois mes
+pauvres maîtres, qui n'étaient que des hommes, et qui, par conséquent,
+ne pouvaient pas avoir l'intelligence d'un âne.
+
+Je vais commencer par vous raconter un des tours que je leur ai joués
+dans le temps de mon enfance:
+
+Les hommes n'étant pas tenus de savoir tout ce que savent les ânes, vous
+ignorez sans doute, vous qui lisez ce livre, ce qui est connu de tous
+les ânes mes amis: c'est que tous les mardis il y a dans la ville de
+Laigle un marché où l'on vend des légumes, du beurre, des oeufs, du
+fromage, des fruits et autres choses excellentes. Ce mardi est un jour
+de supplice pour mes pauvres confrères; il l'était pour moi aussi avant
+que je fusse acheté par ma bonne vieille maîtresse, votre grand'mère,
+chez laquelle je vis maintenant. J'appartenais à une fermière exigeante
+et méchante. Figurez-vous, mon cher petit maître, qu'elle poussait la
+malice jusqu'à ramasser tous les oeufs que pondaient ses poules, tout le
+beurre et les fromages que lui donnait le lait de ses vaches, tous les
+légumes et fruits qui mûrissaient dans la semaine, pour remplir des
+paniers qu'elle mettait sur mon dos.
+
+Et quand j'étais si chargé que je pouvais à peine avancer, cette
+méchante femme s'asseyait encore au-dessus des paniers et m'obligeait à
+trotter ainsi écrasé, accablé, jusqu'au marché de Laigle, qui était à
+une lieue de la ferme. J'étais toutes les fois dans une colère que je
+n'osais montrer, parce que j'avais peur des coups de bâton; ma maîtresse
+en avait un très gros, plein de noeuds, qui me faisait bien mal quand
+elle me battait. Chaque fois que je voyais, que j'entendais les
+préparatifs du marché, je soupirais, je gémissais, je brayais même dans
+l'espoir d'attendrir mes maîtres.
+
+--Allons, grand paresseux, me disait-on en venant me chercher, Vas-tu te
+taire, et ne pas nous assourdir avec ta vilaine grosse voix. Hi! han!
+hi! han! voilà-t-il une belle musique que tu nous fais! Jules, mon
+garçon, approche ce fainéant près de la porte, que ta mère lui mette sa
+charge sur le dos!... Là! un panier d'oeufs! encore un!... Les fromages,
+le beurre... les légumes maintenant!... C'est bon! voilà une bonne
+charge qui va nous donner quelques pièces de cinq francs. Mariette, ma
+fille, apporte une chaise, que ta mère monte là-dessus!... Très bien!
+Allons, bon voyage, ma femme, et fais marcher ce fainéant de bourri.
+Tiens, v'là ton gourdin, tape dessus.
+
+--Pan! pan!
+
+--C'est bien; encore quelques caresses de ce genre, et il marchera.
+
+--Vlan! Vlan!
+
+Le bâton ne cessait de me frotter les reins, les jambes, le cou; je
+trottais, je galopais presque; la fermière me battait toujours. Je fus
+indigné de tant d'injustice et de cruauté; j'essayai de ruer pour
+jeter ma maîtresse par terre, mais j'étais trop chargé; je ne pus que
+sautiller et me secouer de droite et de gauche. J'eus pourtant le
+plaisir de la sentir dégringoler. «Méchant âne! sot animal! entêté! Je
+vais te corriger et te donner du Martin-bâton.»
+
+En effet, elle me battit tellement que j'eus peine à marcher jusqu'à la
+ville. Nous arrivâmes enfin. On ôta de dessus mon pauvre dos écorché
+tous les paniers pour les poser à terre; ma maîtresse, après m'avoir
+attaché à un poteau, alla déjeuner, et moi, qui mourais de faim et de
+soif, on ne m'offrit pas seulement un brin d'herbe, une goutte d'eau.
+Je trouvai moyen de m'approcher des légumes pendant l'absence de la
+fermière, et je me rafraîchis la langue en me remplissant l'estomac avec
+un panier de salades et de choux. De ma vie je n'en avais mangé de si
+bons; je finissais le dernier chou et la dernière salade lorsque ma
+maîtresse revint. Elle poussa un cri en voyant son panier vide; je la
+regardai d'un air insolent et si satisfait, qu'elle devina le crime
+que j'avais commis. Je ne vous répéterai pas les injures dont elle
+m'accabla. Elle avait très mauvais ton, et lorsqu'elle était en colère,
+elle jurait et disait des choses qui me faisaient rougir, tout âne
+que je suis. Après donc m'avoir tenu les propos les plus humiliants,
+auxquels je ne répondais qu'en me léchant les lèvres et en lui tournant
+le dos, elle prit son bâton et se mit à me battre si cruellement que je
+finis par perdre patience, et que je lui lançai trois ruades, dont
+la première lui cassa le nez et deux dents, la seconde lui brisa le
+poignet, et la troisième l'attrapa à l'estomac et la jeta par terre.
+Vingt personnes se précipitèrent sur moi en m'accablant de coups et
+d'injures. On emporta ma maîtresse je ne sais où, et l'on me laissa
+attaché au poteau près duquel étaient étalées les marchandises que
+j'avais apportées. J'y restai longtemps; voyant que personne ne songeait
+à moi, je mangeai un second panier plein d'excellents légumes, je coupai
+avec mes dents la corde qui me retenait, et je repris tout doucement le
+chemin de ma ferme.
+
+Les gens que je dépassais sur la route s'étonnaient de me voir tout
+seul.
+
+--Tiens, ce bourri avec sa longe cassée! Il s'est échappé, disait l'un.
+
+--Alors, c'est un échappé des galères, dit l'autre.
+
+Et tous se mirent à rire.
+
+--Il ne porte pas une forte charge sur son dos, reprit le troisième.
+
+--Bien sûr, il a fait un mauvais coup! s'écria un quatrième.
+
+--Attrape-le donc, mon homme, nous mettrons le petit sur son bât, dit
+une femme.
+
+--Ah! il te portera bien avec le petit gars, répondit le mari. Moi,
+voulant donner une bonne opinion de ma douceur et de ma complaisance, je
+m'approchai tout doucement de la paysanne, et je m'arrêtai près d'elle
+pour la laisser monter sur mon dos.
+
+--Il n'a pas l'air méchant, ce bourri! dit l'homme en aidant sa femme à
+se placer sur le bât.
+
+Je souris de pitié en entendant ce propos: Méchant! comme si un âne
+doucement traité était jamais méchant. Nous ne devenons colères,
+désobéissants et entêtés que pour nous venger des coups et des injures
+que nous recevons. Quand on nous traite bien, nous sommes bons, bien
+meilleurs que les autres animaux.
+
+Je ramenai à leur maison la jeune femme et son petit garçon, joli petit
+enfant de deux ans, qui me caressait, qui me trouvait charmant, et qui
+aurait bien voulu me garder. Mais je réfléchis que ce ne serait pas
+honnête. Mes maîtres m'avaient acheté, je leur appartenais. J'avais déjà
+brisé le nez les dents, le poignet et l'estomac de ma maîtresse, j'étais
+assez vengé. Voyant donc que la maman allait céder à son petit garçon,
+qu'elle gâtait (je m'en étais bien aperçu pendant que le portais sur mon
+dos), je fis un saut de côté et, avant que la maman eût pu ressaisir ma
+bride, je me sauvai en galopant, et je revins à la maison.
+
+Mariette, la fille de mon maître, me vit la première.
+
+--Ah! voilà Cadichon. Comme le voilà revenu de bonne heure! Jules, viens
+lui ôter son bât.
+
+--Méchant âne, dit Jules d'un ton bourru, il faut toujours s'occuper de
+lui. Pourquoi donc est-il revenu seul? Je parie qu'il s'est échappé.
+Vilaine bête! ajouta-t-il en me donnant un coup de pied dans les jambes,
+si je savais que tu t'es sauvé, je te donnerais cent coups de bâton.
+
+Mon bât et ma bride étant ôtés, je m'éloignai en galopant. A peine
+étais-je rentré dans l'herbage, que j'entendis des cris qui venaient de
+la ferme. J'approchai ma tête de la haie, et je vis qu'on avait ramené
+la fermière; c'étaient les enfants qui poussaient ces cris. J'écoutai de
+toutes mes oreilles, et j'entendis Jules dire à son père:
+
+--Mon père, je vais prendre le grand fouet du charretier, j'attacherai
+l'âne un arbre, et je le battrai jusqu'à ce qu'il tombe par terre.
+
+--Va, mon garçon, va, mais ne le tue pas; nous perdrions l'argent qu'il
+nous a coûté. Je le vendrai à la prochaine foire.
+
+Je restai tremblant de frayeur en les entendant et en voyant Jules
+courir à l'écurie pour chercher le fouet. Il n'y avait pas à hésiter,
+et, sans me faire scrupule cette fois de faire perdre à mes maîtres le
+prix qu'ils m'avaient payé, je courus vers la haie qui me séparait des
+champs: je m'élançai dessus avec une telle force que je brisai les
+branches et que je pus passer au travers. Je courus dans le champ, et
+je continuai à courir longtemps, bien longtemps, croyant toujours être
+poursuivi. Enfin, n'en pouvant plus, je m'arrêtai, j'écoutai ... je
+n'entendis rien. Je montai sur une butte, je ne vis personne. Alors, je
+commençai à respirer et à me réjouir de m'être délivré de ces méchants
+fermiers. Mais je me demandais ce que j'allais devenir. Si je restais
+dans le pays, on me reconnaîtrait, on me rattraperait, et l'on me
+ramènerait à mes maîtres. Que faire? Où aller?
+
+Je regardai autour de moi; je me trouvai isolé et malheureux, et j'allai
+verser des larmes sur ma triste position, lorsque je m'aperçus que
+j'étais au bord d'un bois magnifique: c'était la forêt de Saint-Evroult.
+«Quel bonheur! m'écriai-je. Je trouverai dans cette forêt de l'herbe
+tendre, de l'eau, de la mousse fraîche: j'y demeurerai pendant quelques
+jours, puis j'irai dans une autre forêt, plus loin, bien plus loin de la
+ferme de mes maîtres.»
+
+J'entrai dans le bois; je mangeai avec bonheur de l'herbe tendre, et je
+bus l'eau d'une belle fontaine. Comme il commençait à faire nuit, je
+me couchai sur la mousse au pied d'un vieux sapin, et je m'endormis
+paisiblement jusqu'au lendemain.
+
+
+
+II
+
+LA POURSUITE
+
+Le lendemain, après avoir mangé et bu, je songeai à mon bonheur.
+
+«Me voici sauvé, pensais-je; jamais on ne me retrouvera, et dans deux
+jours, quand je serai bien reposé, j'irai plus loin encore.»
+
+A peine avais-je fini cette réflexion, que j'entendis l'aboiement
+lointain d'un chien, puis d'un second; quelques instants après, je
+distinguai les hurlements de toute une meute.
+
+Inquiet, un peu effrayé même, je me levai et je me dirigeai vers un
+petit ruisseau que j'avais remarqué le matin. A peine y étais-je entré,
+que j'entendis la voix de Jules parlant aux chiens.
+
+«Allons, allons, mes chiens, cherchez bien, trouvez-moi ce misérable
+âne, mordez-le, déchirez-lui les jambes, et ramenez-le moi, que j'essaye
+mon fouet sur son dos.»
+
+La frayeur manqua me faire tomber; mais je réfléchis aussitôt qu'en
+marchant dans l'eau les chiens ne pourraient plus sentir la trace de mes
+pas; je me mis donc à courir dans le ruisseau, qui était heureusement
+bordé des deux côtés de buissons très épais. Je marchai sans m'arrêter
+pendant fort longtemps; les aboiements des chiens s'éloignaient ainsi
+que la voix du méchant Jules: je finis par ne plus rien entendre.
+
+Haletant, épuisé, je m'arrêtai un instant pour boire; je mangeai
+quelques feuilles de buissons; mes jambes étaient raides de froid, mais
+je n'osais par sortir de l'eau, j'avais peur que les chiens ne vinssent
+jusque-là et ne sentissent l'odeur de mes pas. Quand je fus un peu
+reposé, je recommençai à courir, suivant toujours le ruisseau, jusqu'à
+ce que je fusse sorti de la forêt. Je me trouvai alors dans une grande
+prairie où paissaient plus de cinquante boeufs. Je me couchai au soleil
+dans un coin de l'herbage; les boeufs ne faisaient aucune attention à
+moi, de sorte que je pus manger et me reposer à mon aise.
+
+Vers le soir, deux hommes entrèrent dans la prairie.
+
+--Frère, dit le plus grand des deux, si nous rentrions les boeufs cette
+nuit? On dit qu'il y a des loups dans le bois.
+
+--Des loups? Qui est-ce qui t'a dit cette bêtise?
+
+--Des gens de Laigle. On raconte que l'âne de la ferme des Haies a été
+emporté et dévoré dans la forêt.
+
+--Bah! laisse donc. Ils sont si méchants, les gens de cette ferme,
+qu'ils auront fait mourir leur âne à force de coups.
+
+--Et pourquoi donc qu'ils diraient que le loup l'a mangé?
+
+--Pour qu'on ne sache pas qu'ils l'ont tué.
+
+--Tout de même il vaudrait mieux rentrer nos boeufs.
+
+--Fais comme tu voudras, frère; je ne tiens ni à oui ni à non.
+
+Je ne bougeais pas dans mon coin, tant j'avais peur qu'on ne me vît.
+L'herbe était haute et me cachait, fort heureusement; les boeufs ne se
+trouvaient pas du côté où j'étais étendu; on les fit marcher vers la
+barrière, et puis à la ferme où demeuraient leurs maîtres.
+
+Je n'avais pas peur des loups, parce que l'âne dont on parlait c'était
+moi-même, et que je n'avais pas vu la queue d'un loup dans la forêt où
+j'avais passé la nuit. Je dormis donc à merveille, et je finissais mon
+déjeuner quand les boeufs rentrèrent dans la prairie: deux gros chiens
+les menaient. Je les regardais tranquillement, lorsqu'un des chiens
+m'aperçut, aboya d'un air menaçant, et courut vers moi; son compagnon
+le suivit. Que devenir? Comment leur échapper? Je m'élançai sur les
+palissades qui entouraient la prairie; le ruisseau que j'avais suivi la
+traversait; je fus assez heureux pour sauter par-dessus, et j'entendis
+la voix d'un des hommes de la veille qui rappelait ses chiens. Je
+continuai mon chemin tout doucement, et je marchai jusqu'à une autre
+forêt, dont j'ignore le nom. Je devais être à plus de dix lieues de la
+ferme des Haies: j'étais donc sauvé; personne ne me connaissait, et je
+pouvais me montrer sans craindre d'être ramené chez mes anciens maîtres.
+
+
+
+III
+
+LES NOUVEAUX MAITRES
+
+Je vécus tranquillement un mois dans cette forêt. Je m'ennuyais bien
+un peu quelquefois, mais je préférais encore vivre seul que vivre
+malheureux. J'étais donc à moitié heureux lorsque je m'aperçus que
+l'herbe diminuait et devenait dure; les feuilles tombaient, l'eau était
+glacée, la terre était humide.
+
+«Hélas! hélas! pensai-je; que devenir? Si je reste ici, je périrai de
+froid, de faim, de soif. Mais où aller? Qui est-ce qui voudra de moi?»
+
+A force de réfléchir, j'imaginai un moyen de trouver un abri. Je sortis
+de la forêt, et j'allai dans un petit village tout près de là. Je vis
+une petite maison isolée et bien propre; une bonne femme était assise
+à la porte, elle filait. Je fus touché de son air de bonté et de
+tristesse; je m'approchai d'elle, et je mis ma tête sur son épaule. La
+bonne femme poussa un cri, se leva précipitamment de dessus sa chaise,
+et parut effrayée. Je ne bougeai pas; je la regardai d'un air doux et
+suppliant.
+
+--Pauvre bête! dit-elle enfin, tu n'as pas l'air méchant. Si tu
+n'appartiens à personne, je serais bien contente de t'avoir pour
+remplacer mon pauvre vieux Grison, mort de vieillesse. Je pourrai
+continuer à gagner ma vie en vendant mes légumes au marché. Mais ... tu
+as sans doute un maître, ajouta-t-elle en soupirant.
+
+--A qui parlez-vous, grand'mère? dit une voix douce qui venait de
+l'intérieur de la maison.
+
+--Je cause avec un âne qui est venu me mettre la tête sur l'épaule, et
+qui me regarde d'un air si doux que je n'ai pas le coeur de le chasser.
+
+--Voyons, voyons, reprit la petite voix.
+
+Et aussitôt je vis sur le seuil de la porte un beau petit garçon de six
+à sept ans. Il était pauvrement mais proprement vêtu. Il me regarda d'un
+oeil curieux et un peu craintif.
+
+--Puis-je le caresser, grand'mère? dit-il.
+
+--Certainement, mon Georget; mais prends garde qu'il ne te morde.
+
+Le petit garçon allongea son bras, et, ne pouvant m'atteindre, il avança
+un pied, puis l'autre, et put me caresser le dos.
+
+Je ne bougeai pas, de peur de l'effrayer; seulement je tournai ma tête
+vers lui, et je passai ma langue sur sa main.
+
+_Georget:_--Grand'mère, grand'mère, comme il a l'air bon, ce pauvre âne,
+il m'a léché la main!
+
+_La grand' mère:_--C'est singulier qu'il soit tout seul. Où est son
+maître? Va donc, Georget, par le village et à l'auberge où s'arrêtent
+les voyageurs: tu demanderas à qui appartient ce bourri. Son maître est
+peut-être en peine de lui.
+
+_Georget:_--Vais-je emmener le bourri, grand'mère?
+
+_La grand'mère:_--Il ne te suivrait pas; laisse-le aller où il voudra.
+
+Georget partit en courant; je trottai après lui. Quand il vit que je
+le suivais, il vint à moi, et, me caressant, il me dit: «Dis donc, mon
+petit bourri, puisque tu me suis tu me laisseras bien monter sur ton
+dos». Et, sautant sur mon dos, il me fit: _Hu! hu!_
+
+Je partis au petit galop, ce qui enchanta Georget. _Ho! ho!_ fit-il en
+passant devant l'auberge. Je m'arrêtai tout de suite. Georget sauta à
+terre; je restai devant la porte, ne bougeant pas plus que si j'avais
+été attaché.
+
+--Ou'est-ce que tu veux, mon garçon! dit le maître de l'auberge.
+
+--Je viens savoir, monsieur Duval, si ce bourri, qui est ici à la porte,
+ne serait pas à vous ou à une de vos pratiques.
+
+M. Duval s'avança vers la porte, me regarda attentivement. «Non ce n'est
+pas à moi, ni à personne que je connaisse, mon garçon. Va chercher plus
+loin.»
+
+Georget remonta sur mon dos; je repartis au galop, et nous marchâmes,
+demandant de porte en porte à qui j'appartenais. Personne ne me
+reconnaissait, et nous revînmes chez la bonne grand'mère, qui filait
+toujours assise devant sa maison.
+
+_Georget:_--Grand'mère, le bourri n'appartient à personne du pays.
+Qu'allons-nous en faire? Il ne veut pas me quitter, et il se sauve quand
+quelqu'un veut le toucher.
+
+_La grand'mère:_--En ce cas, mon Georget, il ne faut pas le laisser
+passer la nuit dehors; il pourrait lui arriver malheur. Va le mener à
+l'écurie de notre pauvre Grison, et donne-lui une botte de foin et
+un seau d'eau. Nous verrons demain à le mener au marché; peut-être
+retrouverons-nous son maître.
+
+_Georget:_--Et si nous ne le retrouvons pas, grand'mère?
+
+_La grand'mère:_--Nous le garderons jusqu'à ce qu'on le réclame. Nous ne
+pouvons pas laisser cette pauvre bête périr de froid pendant l'hiver,
+ou bien tomber aux mains de méchants garnements qui la battraient et la
+feraient mourir de fatigue et de misère.
+
+Georget me donna à boire et à manger, me caressa et sortit. Je lui
+entendis dire en fermant la porte:
+
+«Ah! que je voudrais qu'il n'eût pas de maître et qu'il restât chez
+nous!»
+
+Le lendemain Georget me mit un licou après m'avoir fait déjeuner. Il
+m'amena devant la porte, la grand'mère me mit sur le dos un bât très
+léger, et s'assit dessus. Georget lui apporta un petit panier de
+légumes, qu'elle mit sur ses genoux, et nous partîmes pour le marché de
+Mamers. La bonne femme vendit bien ses légumes, personne ne me reconnut
+et je revins avec mes nouveaux maîtres.
+
+Je vécus chez eux pendant quatre ans; j'étais heureux; je ne faisais de
+mal à personne; je faisais bien mon service; j'aimais mon petit maître,
+qui ne me battait jamais; on ne me fatiguait pas trop; on me nourrissait
+assez bien. D'ailleurs, je ne suis pas gourmand. L'été, des épluchures
+de légumes, des herbes dont ne veulent pas les chevaux ni les vaches;
+l'hiver, du foin et des pelures de pommes de terre, de carottes, de
+navets: voilà ce qui nous suffit à nous autres ânes.
+
+Il y avait pourtant des journées que je n'aimais pas; c'étaient celles
+où ma maîtresse me louait à des enfants du voisinage. Elle n'était pas
+riche, et, les jours où je n'avais pas à travailler, elle était bien
+aise de gagner quelque chose en me louant aux enfants du château voisin.
+Ils n'étaient pas toujours bons.
+
+Voici ce qui m'arriva un jour dans une de ces promenades.
+
+
+
+IV
+
+LE PONT
+
+Il y avait six ânes rangés dans la cour; j'étais un des plus beaux et
+des plus forts. Trois petites filles nous apportèrent de l'avoine dans
+une auge. Tout en mangeant, j'écoutais causer les enfants.
+
+_Charles_:--Voyons, mes amis, choisissons nos ânes. Moi, d'abord, je
+prends celui-ci (en me montrant du doigt).
+
+--Toi, tu prends toujours ce que tu crois le meilleur, dirent à la fois
+les cinq enfants. Il faut tirer au sort.
+
+_Charles_:--Comment veux-tu que nous tirions au sort, Caroline? Est-ce
+qu'on peut mettre les ânes dans un sac et les en tirer comme des billes?
+
+Antoine:--Ah! ah! ah! Est-il bête avec ses ânes dans un sac! Comme si on
+ne pouvait pas les numéroter, 1, 2, 3, 4, 5, 6, mettre les numéros dans
+un sac, et tirer au hasard chacun le sien.
+
+--C'est vrai, c'est vrai, s'écrièrent les cinq autres. Ernest, fais les
+numéros pendant que nous allons les écrire sur le dos des ânes.
+
+Ces enfants sont bêtes, me disais-je. S'ils avaient l'esprit d'un âne,
+au lieu de se donner l'ennui d'écrire les numéros sur notre dos, ils
+nous rangeraient tout simplement le long du mur: le premier serait l, le
+second 2, et ainsi de suite.
+
+Pendant ce temps, Antoine avait apporté un gros morceau de charbon.
+J'étais le premier, il m'écrivit un énorme 1 sur la croupe; pendant
+qu'il écrivait 2 sur la croupe de mon camarade, je me secoue fortement
+pour lui faire voir que son invention n'était pas fameuse. Voilà le
+charbon parti et le 1 disparu.
+
+--Imbécile! s'écria-t-il; il faut que je recommence.
+
+Pendant qu'il refait son n° l, mon camarade, qui m'avait vu faire,
+et qui était malin, se secoue à son tour. Voilà le 2 parti. Antoine
+commence à se fâcher; les autres rient et se moquent de lui. Je fais
+signe aux camarades, nous le laissons faire; aucun ne bouge. Ernest
+revient avec les numéros dans son mouchoir: chacun tire. Pendant qu'ils
+regardent leurs numéros, je fais encore un signe aux camarades, et voilà
+que tous nous nous secouons tant et plus. Plus de charbon, plus de
+numéros; il faut tout recommencer: les enfants sont en colère. Charles
+triomphe et ricane; Ernest, Albert, Caroline, Cécile et Louise crient
+contre Antoine, qui tape du pied; ils se disent des injures; mes
+camarades et moi, nous nous mettons à braire. Le tapage attire les papas
+et les mamans. On leur explique la chose. Un des papas imagine enfin de
+nous ranger le long du mur. Il fait tirer les numéros aux enfants.
+
+--Un! s'écrie Ernest. C'était moi.
+
+--Deux! dit Cécile. C'était un de mes amis.
+
+--Trois! dit Antoine. Et ainsi de suite jusqu'au dernier.
+
+--A présent, partons, dit Charles. Moi, d'abord, je pars le premier.
+
+--Oh! je saurai bien te rattraper, lui répondit vivement Ernest.
+
+--Je parie que non, reprit aussitôt Charles.
+
+-Je gage que si, répliqua Ernest.
+
+Voilà Charles qui tape son âne et qui part au galop. Avant qu'Ernest
+ait eu le temps de me donner un coup de fouet, je pars aussi, mais d'un
+train qui me fait bien vite rattraper Charles et son âne. Ernest est
+enchanté, Charles est furieux. Il tape, il tape son âne; Ernest n'avait
+pas besoin de me frapper, je courais, j'allais comme le vent. Je dépasse
+Charles en une minute; j'entends les autres qui suivent en riant et en
+criant:
+
+--Bravo! l'âne n° 1; bravo! il court comme un cheval.
+
+L'amour-propre me donne du courage; je continue à galoper jusqu'à ce que
+nous soyons arrivés près d'un pont. J'arrête brusquement; je venais
+de voir qu'une large planche du pont était pourrie; je ne voulais pas
+tomber à l'eau avec Ernest, mais retourner avec les autres, qui étaient
+bien loin derrière nous.
+
+--Ho là! ho là! bourri, me dit Ernest. Sur le pont, mon ami, sur le
+pont!
+
+Je résiste; il me donne un coup de baguette.
+
+Je continue à marcher vers les autres.
+
+--Entêté! bête brute! veux-tu tourner et passer le pont?
+
+Je marche toujours vers les camarades; je les rejoins malgré les injures
+et les coups de ce méchant garçon.
+
+--Pourquoi bats-tu ton âne, Ernest? s'écria Caroline; il est excellent.
+Il t'a mené ventre à terre et t'a fait dépasser Charles.
+
+--Je le bats parce qu'il s'entête à ne pas vouloir passer le pont, dit
+Ernest; il s'est obstiné à revenir sur ses pas.
+
+--Ah! bah! c'est parce qu'il était seul; maintenant que nous voilà tous
+il passera le pont tout comme les autres.
+
+Les malheureux! pensai-je. Ils vont tous tomber dans la rivière! Il faut
+que je tâche de leur montrer qu'il y a du danger. Et me voilà reparti au
+galop, courant vers le pont, à la grande satisfaction d'Ernest et aux
+cris de joie des enfants.
+
+Je galope jusqu'au pont; arrivé là, je m'arrête brusquement comme si
+j'avais peur. Ernest, étonné, me presse de continuer: je recule d'un air
+de frayeur, qui surprend plus encore Ernest. L'imbécile ne voyait rien;
+la planche pourrie était pourtant bien visible. Les autres avaient
+rejoint, et regardaient en riant les efforts d'Ernest pour me faire
+passer et les miens pour ne pas passer. Ils finissent par descendre de
+leurs ânes; chacun me pousse, me bat sans pitié; je ne bouge pas.
+
+--Tirez-le par la queue! s'écrie Charles. Les ânes sont si entêtés, que
+lorsqu'on veut les faire reculer, ils avancent.
+
+Les voilà qui veulent me saisir la queue. Je me défends en ruant; ils me
+battent tous ensemble: je n'en bouge pas davantage.
+
+--Attends, Ernest, dit Charles; je passerai le premier, ton âne me
+suivra certainement.
+
+Il veut avancer, je me mets en travers du pont; il me fait reculer à
+force de coups.
+
+«Au fait, me dis-je, si ce méchant garçon veut se noyer, qu'il se noie,
+j'ai fait ce que j'ai pu pour le sauver; qu'il boive un coup, puisqu'il
+le veut absolument.»
+
+A peine son âne met-il le pied sur la planche pourrie, qu'elle casse, et
+voilà Charles et son âne à l'eau. Pour son camarade, il n'y avait pas
+de danger, car il savait nager comme tous les ânes. Mais Charles se
+débattait et criait sans pouvoir se tirer de là.
+
+--Une perche! une perche! disait-il.
+
+Les enfants criaient et couraient de tous côtés. Enfin Caroline aperçoit
+une longue perche, la ramasse et la présente à Charles, qui la saisit.
+Son poids entraîne Caroline, qui appelle _au secours!_ Ernest, Antoine
+et Albert courent à elle; ils parviennent avec peine à retirer le
+malheureux Charles, qui avait bu plus qu'il n'avait soif, et qui était
+trempé des pieds à la tête. Quand il est sauvé, les enfants se mettent à
+rire de sa mine piteuse; Charles se fâche; les enfants sautent sur leurs
+ânes et lui conseillent en riant de rentrer à la maison pour changer
+d'habits et de linge. Il remonte tout mouillé sur son âne. Je riais à
+part moi de sa figure ridicule. Le courant avait entraîné son chapeau et
+ses souliers, l'eau ruisselait jusqu'à terre; ses cheveux, trempés,
+se collaient à sa figure, son air furieux achevait de le rendre
+complètement risible. Les enfants riaient, mes camarades sautaient et
+couraient pour témoigner leur gaieté.
+
+Je dois ajouter que l'âne de Charles était détesté de nous tous, parce
+qu'il était querelleur, gourmand et bête, ce qui est très rare parmi les
+ânes.
+
+Enfin, Charles disparut, les enfants et mes camarades se calmèrent.
+Chacun me caressa et admira mon esprit; nous repartîmes tous, moi en
+tête de la bande.
+
+
+
+V
+
+LE CIMETIÈRE
+
+Nous marchions au pas, et nous approchions du cimetière du village, qui
+est à une lieue du château. «Si nous retournions, dit Caroline, et que
+nous reprenions le chemin de la forêt?»
+
+--Pourquoi cela? dit Cécile.
+
+_Caroline:_--C'est que je n'aime pas les cimetières.
+
+_Cécile:_ d'un air moqueur.--Pourquoi n'aimes-tu pas les cimetières?
+Est-ce que tu as peur d'y rester?
+
+--Non, mais je pense aux pauvres gens qui y sont enterrés, et j'en suis
+attristée.
+
+Les enfants se moquèrent de Caroline, et passèrent exprès tout contre
+le mur. Ils allaient le dépasser, lorsque Caroline, qui paraissait
+inquiète, arrêta son âne, sauta à terre, et courut à la grille du
+cimetière.
+
+--Que fais-tu, Caroline? où vas-tu? s'écrièrent les enfants.
+
+Caroline ne répondit pas; elle poussa précipitamment la grille, entra
+dans le cimetière, regarda autour d'elle, et courut vers une tombe
+fraîchement remuée.
+
+Ernest l'avait suivie avec inquiétude, et la rejoignit au moment où, se
+baissant vers la tombe, elle relevait un pauvre petit garçon de trois
+ans dont elle avait entendu les gémissements.
+
+--Qu'as-tu, mon pauvre petit? Pourquoi pleures-tu?
+
+L'enfant sanglotait et ne pouvait répondre; il était très joli et
+misérablement vêtu.
+
+_Caroline:_--Comment es-tu tout seul ici, mon pauvre petit?
+
+_L'enfant:_ sanglotant.--Ils m'ont laissé ici; j'ai faim.
+
+_Caroline:_--Qui est-ce qui t'a laissé ici?
+
+_L'enfant:_ sanglotant.--Les hommes noirs; j'ai faim.
+
+_Caroline:_--Ernest, va vite chercher nos provisions; il faut donner à
+manger à ce pauvre petit; il nous expliquera ensuite pourquoi il pleure
+et pourquoi il est ici.
+
+Ernest courut chercher le panier aux provisions, pendant que Caroline
+tâchait de consoler l'enfant. Peu d'instants après Ernest reparut, suivi
+de toute la bande, que la curiosité attirait. On donna à l'enfant du
+poulet froid et du pain trempé dans du vin; à mesure qu'il mangeait, ses
+larmes se séchaient, son visage reprenait un air riant. Quand il fut
+rassasié, Caroline lui demanda pourquoi il était couché sur cette tombe.
+
+_L'enfant:_--C'est grand'mère qu'ils ont mise là. Je veux attendre
+qu'elle revienne.
+
+_Caroline:_--Où est ton papa?
+
+_L'enfant:_--Je ne sais pas, je ne le connais pas.
+
+_Caroline:_--Et ta maman?
+
+_L'enfant:_--Je ne sais pas; des hommes noirs l'ont emportée comme
+grand'mère.
+
+_Caroline:_--Mais qui est-ce qui te soigne?
+
+_L'enfant:_--Personne.
+
+_Caroline:_--Qui est-ce qui te donne à manger?
+
+_L'enfant:_--Personne; je tétais nourrice.
+
+_Caroline:_--Où est-elle ta nourrice?
+
+_L'enfant:_--Là-bas, à la maison.
+
+_Caroline:_--Qu'est-ce qu'elle fait?
+
+_L'enfant:_--Elle marche; elle mange de l'herbe.
+
+_Caroline:_--De l'herbe? Et tous les enfants se regardèrent avec
+surprise.
+
+--Elle est donc folle? dit tout bas Cécile.
+
+_Antoine:_--Il ne sait ce qu'il dit, il est trop jeune.
+
+_Caroline:_--Pourquoi ta nourrice ne t'a-t-elle pas emporté?
+
+_L'enfant:_--Elle ne peut pas; elle n'a pas de bras.
+
+La surprise des enfants redoubla.
+
+_Caroline:_--Mais alors comment peut-elle te porter?
+
+_L'enfant:_--Je monte sur son dos.
+
+_Caroline:_--Est-ce que tu couches avec elle?
+
+_L'enfant:_ souriant.--Oh non! je serais trop mal.
+
+_Caroline:_--Mais où couche-t-elle donc? N'a-t-elle pas un lit?
+
+L'enfant se mit à rire et dit:
+
+--Oh non! elle couche sur la paille.
+
+--Que veut dire tout cela? dit Ernest. Demandons-lui de nous mener dans
+sa maison, nous verrons sa nourrice; elle nous expliquera ce qu'il veut
+dire.
+
+--J'avoue que je n'y comprends rien, dit Antoine.
+
+_Caroline:_--Peux-tu retourner chez toi, mon petit?
+
+_L'enfant:_--Oui, mais pas tout seul; j'ai peur des hommes noirs; il y
+en a plein la chambre de grand'mère.
+
+_Caroline:_--Nous irons tous avec toi; montre-nous par où il faut aller.
+
+Caroline remonta sur son âne, et prit le petit garçon sur ses genoux. Il
+lui indiqua le chemin, et, cinq minutes après, nous arrivâmes tous à la
+cabane de la mère Thibaut, qui était morte de la veille et enterrée du
+matin. L'enfant courut à la maison et appela: «Nourrice, nourrice!»
+Aussitôt une chèvre bondit hors de l'écurie restée ouverte, courut à
+l'enfant et témoigna sa joie de le revoir par mille sauts et caresses.
+L'enfant l'embrassait aussi; puis il dit: «Téter, nourrice». La chèvre
+se coucha aussitôt par terre; le petit garçon s'étendit près d'elle et
+se mit à téter comme s'il n'avait ni bu ni mangé.
+
+--Voilà la nourrice expliquée, dit enfin Ernest. Que ferons-nous de cet
+enfant?
+
+--Nous n'avons rien à en faire, dit Antoine qu'à le laisser là avec sa
+chèvre.
+
+Les enfants se récrièrent tous avec indignation.
+
+_Caroline:_--Ce serait abominable d'abandonner ce pauvre petit; il
+mourrait peut-être bientôt, faute de soins.
+
+_Antoine:_--Que veux-tu en faire? Vas-tu l'emmener chez toi?
+
+_Caroline:_--Certainement; je prierai maman de faire demander qui il
+est, s'il a des parents, et, en attendant, de le garder à la maison.
+
+_Antoine:_--Et notre partie d'âne? Nous allons donc tous rentrer?
+
+_Caroline:_--Mais non, Ernest aura la complaisance de m'accompagner.
+Continuez,! vous autres, votre promenade; vous êtes encore quatre, vous
+pouvez bien vous passer de moi et d'Ernest.
+
+--Au fait, elle a raison, dit Antoine; remontons à âne et continuons
+notre promenade.
+
+Et ils partirent, laissant la bonne Caroline avec son cousin Ernest.
+
+«Comme c'est heureux qu'on ne m'ait pas écoutée et qu'on ait voulu me
+taquiner en passant si près du cimetière, dit Caroline: sans cela je
+n'aurais pas entendu pleurer ce pauvre enfant et il aurait passé la nuit
+entière sur la terre froide et humide!»
+
+C'était moi qu'Ernest montait. Je compris, avec mon intelligence
+accoutumée, qu'il fallait arriver le plus promptement possible au
+château. Je me mis donc à galoper, mon camarade me suivit, et nous
+arrivâmes en une demi-heure. On fut d'abord effrayé de notre retour si
+prompt. Caroline raconta ce qui leur était arrivé avec l'enfant. Sa
+maman ne savait trop qu'en faire, lorsque la femme du garde offrit de
+l'élever avec son fils, qui était du même âge. La maman accepta son
+offre. Elle fit demander au village le nom du petit garçon et ce
+qu'étaient devenus ses parents. On apprit que le père était mort l'année
+d'avant, la mère depuis six mois; l'enfant était resté avec une vieille
+grand'mère méchante et avare, qui était morte la veille. Personne
+n'avait pensé à l'enfant, et il avait suivi le cercueil jusqu'au
+cimetière; du reste, la grand'mère avait du bien, l'enfant n'était pas
+pauvre.
+
+On fit venir la bonne chèvre chez le garde, qui éleva l'enfant et en fit
+un bon petit sujet. Je le connais, il s'appelle Jean Thibaut: il ne fait
+jamais de mal aux animaux, ce qui prouve son bon coeur; et il m'aime
+beaucoup, ce qui prouve son esprit.
+
+
+
+VI
+
+LA CACHETTE
+
+J'étais heureux, je l'ai déjà dit; mon bonheur devait bientôt finir.
+Le père de Georget était soldat; il revint dans son pays, rapporta de
+l'argent, que lui avait laissé en mourant son capitaine, et la croix,
+qui lui avait donnée son général. Il acheta une maison à Mamers, emmena
+son petit garçon et sa vieille mère, et me vendit à un voisin qui avait
+une petite ferme. Je fus triste de quitter ma bonne vieille maîtresse et
+mon petit maître Georget; tous deux avaient toujours été bons pour moi,
+et j'avais bien rempli tous mes devoirs.
+
+Mon nouveau maître n'était pas mauvais, mais il avait la sotte manie
+de vouloir faire travailler tout le monde, et moi comme les autres.
+Il m'attelait à une petite charrette, et il me faisait charrier de
+la terre, du fumier, des pommes, du bois. Je commençais à devenir
+paresseux; je n'aimais pas à être attelé, et je n'aimais pas surtout le
+jour du marché. On ne me chargeait pas trop et l'on ne me battait pas,
+mais il fallait ce jour-là rester sans manger depuis le matin jusqu'à
+trois ou quatre heures de l'après-midi. Quand la chaleur était forte,
+j'avais soif à mourir, et il fallait attendre que tout fût vendu, que
+mon maître eût reçu son argent, qu'il eût dit bonjour aux amis, qui lui
+faisaient boire la goutte.
+
+Je n'étais pas très bon alors; je voulais qu'on me traitât avec amitié,
+sans quoi je cherchais à me venger. Voici ce que j'imaginai un jour;
+vous verrez que les ânes ne sont pas bêtes; mais vous verrez aussi que
+je devenais mauvais.
+
+Le jour du marché, on se levait de meilleure heure que de coutume à la
+ferme; on cueillait les légumes, on battait le beurre, on ramassait les
+oeufs. Je couchais pendant l'été dans une grande prairie. Je voyais et
+j'entendais ces préparatifs, et je savais qu'à dix heures du matin on
+devait venir me chercher pour m'atteler à la petite charrette, remplie
+de tout ce qu'on voulait vendre. J'ai déjà dit que ce marché m'ennuyait
+et me fatiguait. J'avais remarqué dans la prairie un grand fossé rempli
+de ronces et d'épines; je pensai que je pourrais m'y cacher, de manière
+qu'on ne pût me trouver au moment du départ. Le jour du marché, quand je
+vis commencer les allées et venues des gens de la ferme, je descendis
+tout doucement dans le fossé, et je m'y enfonçai si bien qu'il était
+impossible de m'apercevoir. J'étais là depuis une heure, blotti dans les
+ronces et les épines, lorsque j'entendis le garçon m'appeler, en courant
+de tous côtés, puis retourner à la ferme. Il avait sans doute appris au
+maître que j'étais disparu, car peu d'instants après j'entendis la voix
+du fermier lui-même appeler sa femme et tous les gens de la ferme pour
+me chercher.
+
+--Il aura sans doute passé au travers de la haie, disait l'un.
+
+--Par où veux-tu qu'il ait passé? Il n'y a de brèche nulle part,
+répondit l'autre.
+
+--On aura laissé la barrière ouverte, dit le maître. Courez dans les
+champs, garçons, il ne doit pas être loin; allez vite et ramenez-le, car
+le temps passe, et nous arriverons trop tard.
+
+Les voilà tous partis dans les champs, dans les bois, à courir, à
+m'appeler. Je riais tout bas dans mon trou, et je n'avais garde de me
+montrer. Les pauvres gens revinrent essoufflés, haletants; pendant une
+heure ils avaient cherché partout. Le maître jura après moi, dit qu'on
+m'avait sans doute volé, que j'étais bien bête de m'être laisse prendre,
+fit atteler un de ses chevaux à la charrette et partit de fort mauvaise
+humeur. Quand je vis que chacun était retourné à son ouvrage, que
+personne ne pouvait me voir, je passai la tête avec précaution hors de
+ma cachette, je regardai autour de moi, et, me voyant seul, je sortis
+tout à fait; je courus à l'autre bout de la prairie, pour qu'on ne pût
+deviner où j'avais été, et je me mis à braire de toutes mes forces.
+
+A ce bruit, les gens de la ferme accoururent.
+
+--Tiens, le voilà revenu! s'écria le berger.
+
+--D'où vient-il donc? dit la maîtresse.
+
+--Par où a-t-il passé? reprit le charretier.
+
+Dans ma joie d'avoir évité le marché, je courus à eux. Ils me reçurent
+très bien, me caressèrent, me dirent que j'étais une bonne bête de
+m'être sauvé d'entre les mains des gens qui m'avaient volé, et me firent
+tant de compliments que j'en fus honteux, car je sentais bien que je
+méritais le bâton bien plus que des caresses. On me laissa paître
+tranquillement, et j'aurais passé une journée charmante, si je ne
+m'étals pas senti troublé par ma conscience, qui me reprochait d'avoir
+attrapé mes pauvres maîtres.
+
+Quand le fermier revint et qu'il apprit mon retour, il fut bien content,
+mais aussi bien surpris. Le lendemain, il fit le tour de la prairie, et
+boucha avec soin tous les trous de la haie qui l'entourait.
+
+«Il sera bien fin s'il s'échappe encore, dit-il en finissant. J'ai
+bouché avec des épines et des piquets jusqu'aux plus petites brèches; il
+n'y a pas de quoi donner passage à un chat.»
+
+La semaine se passa tranquillement; on ne pensait plus à mon aventure.
+Mais au marché suivant je recommençai mon méchant tour, et je me cachai
+dans ce fossé qui m'évitait une si grande fatigue et un si grand ennui.
+On me chercha comme la dernière fois, on s'étonna plus encore, et l'on
+crut qu'un habile voleur m'avait enlevé en me faisant passer par la
+barrière.
+
+«Cette fois, dit tristement mon maître, il est définitivement perdu.
+Il ne pourra pas s'échapper une seconde fois, et quand même il
+s'échapperait, il ne pourra rentrer; j'ai trop bien bouché toutes les
+brèches de la haie.»
+
+Et il partit en soupirant; ce fut encore un des chevaux qui me remplaça
+à la charrette. De même que la semaine précédente je sortis de ma
+cachette quand tout le monde fut parti; mais je trouvai plus prudent de
+ne pas annoncer mon retour en faisant _hi! han!_ comme l'autre fois.
+
+Quand on me trouva mangeant tranquillement l'herbe dans la prairie.
+et quand mon maître apprit que j'étais revenu peu de temps après son
+départ, je vis qu'on soupçonnait quelque tour de ma façon; personne ne
+me fit de compliments, on me regardait d'un air méfiant, et je m'aperçus
+bien que j'étais surveillé plus que par le passé. Je me moquai d'eux, et
+je me dis en moi-même:
+
+«Mes bons amis, vous serez bien fins si vous découvrez le tour que je
+vous joue; je suis plus fin que vous, et je vous attraperai encore et
+toujours.»
+
+Je me cachai donc une troisième fois, bien content de ma finesse. Mais
+j'étais à peine blotti dans mon fossé, quand j'entendis l'aboiement
+formidable du gros chien de garde, et la voix de mon maître qui disait:
+
+«Attrape-le, _Garde à vous_, hardi, hardi! descends dans le fossé,
+mords-lui les jarrets, amène-le! bravo! mon chien; attrape, _Garde à
+vous!_»
+
+_Garde à vous_ s'était en effet élancé dans le trou, il me mordait les
+jarrets, le ventre; il m'aurait dévoré si je ne m'étais décidé à sauter
+hors du fossé; j'allais courir vers la haie et chercher à m'y frayer un
+passage, quand le fermier, qui m'attendait, me lança un noeud coulant et
+m'arrêta tout court. Il s'était armé d'un fouet, qu'il me fit rudement
+sentir; le chien continuait à me mordre, le maître me battait; je me
+repentais amèrement de ma paresse. Enfin le fermier renvoya _Garde à
+vous_, cessa de me battre, détacha le noeud coulant, me passa un licou,
+et m'emmena tout penaud et tout meurtri pour m'atteler à la charrette
+qui m'attendait.
+
+Je sus depuis qu'un des enfants était resté sur la route, près de la
+barrière, pour m'ouvrir si je revenais; il m'avait aperçu sortant du
+fossé, et il l'avait dit à son père. Le petit traître!
+
+Je lui en voulus de ce que j'appelais une méchanceté, jusqu'à ce que mes
+malheurs et mon expérience m'eussent rendu meilleur.
+
+Depuis ce jour on fut bien plus sévère pour moi; on voulut m'enfermer,
+mais j'avais trouvé moyen d'ouvrir toutes les barrières avec mes
+dents; si c'était un loquet, je le levais; si c'était un bouton, je le
+tournais; si c'était un verrou, je le poussais. J'entrais partout, je
+sortais de partout. Le fermier jurait, grondait, me battait: il devenait
+méchant pour moi, et moi, je l'étais de plus en plus pour lui. Je me
+sentais malheureux par ma faute; je comparais ma vie misérable avec
+celle que je menais autrefois chez ces mêmes maîtres; mais, au lieu de
+me corriger, je devenais de plus en plus entêté et méchant. Un jour,
+j'entrai dans le potager, je mangeai toute la salade; un autre jour, je
+jetai par terre son petit garçon, qui m'avait dénoncé; une autre fois,
+je bus un baquet de crème qu'on avait mis dehors pour battre du beurre.
+J'écrasais leurs poulets, leurs petits dindons, je mordais leurs
+cochons; enfin je devins si méchant, que la maîtresse demanda à son mari
+de me vendre à la foire de Mamers, qui devait avoir lieu dans quinze
+jours. J'étais devenu maigre et misérable à force de coups et de
+mauvaise nourriture. On voulut, pour me mieux vendre, me mettre en bon
+état, comme disent les fermiers. On défendit aux gens de la ferme et aux
+enfants de me maltraiter; on ne me fit plus travailler, on me nourrit
+très bien: je fus très heureux pendant ces quinze jours. Mon maître me
+mena à la foire et me vendit cent francs. En le quittant, j'aurais bien
+voulu lui donner un bon coup de dent, mais je craignis de faire prendre
+mauvaise opinion de moi à mes nouveaux maîtres, et je me contentai de
+lui tourner le dos avec un geste de mépris.
+
+
+
+VII
+
+LE MEDAILLON
+
+J'avais été acheté par un monsieur et une dame qui avaient une fille
+de douze ans toujours souffrante, et qui s'ennuyait. Elle vivait à la
+campagne et seule, car elle n'avait pas d'amies de son âge. Son père ne
+s'occupait pas d'elle; sa maman l'aimait assez, mais elle ne pouvait
+souffrir de lui voir aimer personne, pas même des bêtes. Pourtant,
+comme le médecin avait ordonné de la distraction, elle pensa que des
+promenades à âne l'amuseraient suffisamment. Ma petite maîtresse
+s'appelait Pauline; elle était triste et souvent malade; très douce,
+très bonne et très jolie. Tous les jours elle me montait; je la menais
+promener dans les jolis chemins et les jolis petits bois que je
+connaissais. Dans le commencement, un domestique ou une femme de chambre
+l'accompagnait; mais quand on vit combien j'étais doux, bon et soigneux
+pour ma petite maîtresse, on la laissa aller seule. Elle m'appela
+Cadichon: ce nom m'est resté.
+
+«Va te promener avec Cadichon, lui disait son père: avec un âne comme
+celui-là, il n'y a pas de danger; il a autant d'esprit qu'on homme, et
+il saura toujours te ramener à la maison.»
+
+Nous sortions donc ensemble. Quand elle était fatiguée de marcher, je
+me rangeais contre une butte de terre, ou bien descendais dans un petit
+fossé pour qu'elle pût monter facilement sur mon dos. Je la menais près
+des noisetiers chargés de noisettes; je m'arrêtais pour la laisser en
+cueillir à son aise. Ma petite maîtresse m'aimait beaucoup; elle me
+soignait, me caressait. Quand il faisait mauvais et que nous ne pouvions
+pas sortir, elle venait me voir dans mon écurie; elle m'apportait du
+pain, de l'herbe fraîche, des feuilles de salade, des carottes; elle me
+parlait, croyant que je ne la comprenais pas; elle me contait ses petis
+chagrins, quelquefois elle pleurait.
+
+«Oh! mon pauvre Cadichon, disait-elle; tu es un âne, et tu ne peux me
+comprendre; et pourtant tu es mon seul ami; car à toi seul je puis dire
+tout ce que je pense. Maman m'aime, mais elle est jalouse; elle veut que
+je n'aime qu'elle; je ne connais personne de mon âge, et je m'ennuie.»
+
+Et Pauline pleurait et me caressait. Je l'aimais aussi, et je la
+plaignais, cette pauvre petite. Quand elle était près de moi, j'avais
+soin de ne pas bouger, de peur de la blesser avec mes pieds.
+
+Un jour, je vis Pauline accourir vers moi toute joyeuse.
+
+«Cadichon, Cadichon, s'écria-t-elle, maman m'a donné un médaillon de
+ses cheveux; je veux y ajouter des tiens, car tu es aussi mon ami; je
+t'aime, et j'aurai ainsi les cheveux de ceux que j'aime le plus au
+monde.»
+
+En effet, Pauline coupa du poil à ma crinière, ouvrit son médaillon, et
+les mêla avec les cheveux de sa maman.
+
+J'étais heureux de voir combien Pauline m'aimait; j'étais fier de voir
+mes poils dans un médaillon, mais je dois avouer qu'ils ne faisaient pas
+un joli effet; gris, durs, épais, ils faisaient paraître les cheveux de
+la maman rudes et affreux. Pauline ne le voyait pas; elle tournait dans
+tous les sens et admirait son médaillon, lorsque la maman entra.
+
+--Qu'est-ce que tu regardes là? lui dit-elle.
+
+--C'est mon médaillon, maman, répondit Pauline en le cachant à moitié.
+
+_La maman:_--Pourquoi l'as-tu apporté ici.
+
+_Pauline:_--Pour le faire voir à Cadichon.
+
+_La maman:_--Quelle sottise! En vérité, Pauline, tu perds la tête avec
+ton Cadichon! Comme s'il pouvait comprendre ce que c'est qu'un médaillon
+de cheveux.
+
+_Pauline:_--Je vous assure, maman, qu'il comprend très bien; il m'a
+léché la main quand ... quand ...
+
+Pauline rougit et se tut.
+
+_La maman:_--Eh bien! pourquoi n'achèves-tu pas? A quel propos Cadichon
+t'a-t-il léché la main?
+
+_Pauline:_ embarrassée.--Maman, j'aime mieux ne pas vous le dire; j'ai
+peur que vous ne me grondiez.
+
+_La maman:_ avec vivacité.--Qu'est-ce donc? Voyons; parle. Quelle bêtise
+as-tu faite encore?
+
+_Pauline:_--Ce n'est pas une bêtise, maman, au contraire.
+
+_La maman:_--Alors, de quoi as-tu peur? Je parie que tu as donné à
+Cadichon de l'avoine à le rendre malade.
+
+_Pauline:_--Non, je ne lui ai rien donné, au contraire.
+
+_La maman:_--Comment, au contraire! Ecoute, Pauline, tu m'impatientes;
+je veux que tu me dises ce que tu as fait, et pourquoi tu m'as quittée
+depuis près d'une heure.
+
+En effet, l'arrangement de mes poils avait été très long; il avait fallu
+enlever le papier collé derrière le médaillon, ôter le verre, placer les
+poils et recoller le tout.
+
+Pauline hésita encore un instant; puis elle dit bien bas et en hésitant
+bien fort:
+
+--J'ai coupé des poils de Cadichon pour...
+
+_La maman:_ avec impatience.--Pour? Eh bien! achève donc! Pour quoi
+faire?
+
+_Pauline:_ très bas.--Pour mettre dans le médaillon.
+
+_La maman:_ avec colère.--Dans quel médaillon?
+
+_Pauline:_--Dans celui que vous m'avez donné.
+
+_La maman:_ de même.--Celui que je t'ai donné avec mes cheveux! Et
+qu'as-tu fait de mes cheveux?
+
+--Ils y sont toujours; les voilà, répondit la pauvre Pauline en
+présentant le médaillon.
+
+--Mes cheveux mêlés avec les poils de l'âne! s'écria la maman avec
+emportement. Ah! c'est trop fort! Vous ne méritez pas, mademoiselle, le
+présent que je vous ai fait. Me mettre au rang d'un âne! Témoigner à un
+âne la même tendresse qu'à moi!
+
+Et, arrachant le médaillon des mains de la malheureuse Pauline
+stupéfaite, elle le lança à terre, piétina dessus et le brisa en mille
+morceaux. Puis, sans regarder sa fille, elle sortit de l'écurie en
+fermant la porte avec violence.
+
+Pauline, surprise, effrayée de cette colère subite, resta un moment
+immobile. Elle ne tarda pas à éclater en sanglots, et, se jetant à mon
+cou, elle me dit:
+
+«Cadichon, Cadichon, tu vois comme on me traite! On ne veut pas que je
+t'aime, mais je t'aimerai malgré eux et plus qu'eux, parce que toi tu es
+bon, tu ne me grondes jamais; tu ne me causes jamais aucun chagrin,
+et tu cherches à m'amuser dans nos promenades. Hélas! Cadichon, quel
+malheur que tu ne puisses ni me comprendre ni me parler! Que de choses
+je te dirais!»
+
+Pauline se tut: et elle se jeta par terre et continua à pleurer
+doucement. J'étais touché et attristé de son chagrin, mais je ne pouvais
+la consoler ni même lui faire savoir que je la comprenais. J'éprouvais
+une colère furieuse contre cette mère qui, par bêtise ou par excès de
+tendresse pour sa fille, la rendait malheureuse. Si j'avais pu, je lui
+aurais fait comprendre le chagrin qu'elle causait à Pauline, le mal
+qu'elle faisait à cette santé si délicate, mais je ne pouvais parler,
+et je regardais avec tristesse couler les larmes de Pauline. Un quart
+d'heure à peine s'était écoulé depuis le départ de la maman, lorsqu'une
+femme de chambre ouvrit la porte, appela Pauline, et lui dit:
+
+--Mademoiselle, votre maman vous demande, elle ne veut pas que vous
+restiez à l'écurie de Cadichon, ni même que vous y entriez.
+
+--Cadichon, mon pauvre Cadichon! s'écria Pauline, on ne veut donc plus
+que je le voie!
+
+--Si fait, mademoiselle, mais seulement quand vous irez en promenade;
+votre maman dit que votre place est au salon et pas à l'écurie.
+
+Pauline ne répliqua pas, elle savait que sa maman voulait être obéie;
+elle m'embrassa une dernière fois; je sentis couler ses larmes sur mon
+cou. Elle sortit et ne rentra plus. Depuis ce temps, Pauline devint plus
+triste et plus souffrante; elle toussait; je la voyais pâlir et maigrir.
+Le mauvais temps rendait nos promenades plus rares et moins longues.
+Quand on m'amenait devant le perron du château, Pauline montait sur mon
+dos sans me parler; mais, quand nous étions hors de vue, elle sautait à
+terre, me caressait, et me racontait ses chagrins de tous les jours pour
+soulager son coeur, et pensant que je ne pouvais la comprendre. C'est
+ainsi que j'appris que sa maman était restée de mauvaise humeur et
+maussade depuis l'aventure du médaillon; que Pauline s'ennuyait et
+s'attristait plus que jamais, et que la maladie dont elle souffrait
+devenait tous les jours plus grave.
+
+
+
+VIII
+
+L'INCENDIE
+
+Un soir que je commençais à m'endormir, je fus réveillé par des cris:
+_Au feu!_ Inquiet, effrayé, je cherchai à me débarrasser de la courroie
+qui me retenait; mais, j'eus beau tirer, me rouler à terre, la maudite
+courroie ne cassait pas. J'eus enfin l'heureuse idée de la couper avec
+mes dents: j'y parvins après quelques efforts. La lueur de l'incendie
+éclairait ma pauvre écurie; les cris, le bruit augmentaient; j'entendais
+les lamentations des domestiques, le craquement des murs, des planchers
+qui s'écroulaient, le ronflement des flammes; la fumée pénétrait déjà
+dans mon écurie, et personne ne songeait à moi; personne n'avait la
+charitable pensée d'ouvrir seulement ma porte pour me faire échapper.
+Les flammes augmentaient de violence; je sentais une chaleur incommode
+qui commençait à me suffoquer.
+
+«C'est fini, me dis-je, je suis condamné à brûler vif; quelle mort
+affreuse! Oh! Pauline! ma chère maîtresse! vous avez oublié votre pauvre
+Cadichon.»
+
+A peine avais-je, non pas prononcé, mais pensé ces paroles, que ma porte
+s'ouvrit avec violence, et j'entendis la voix terrifiée de Pauline qui
+m'appelait. Heureux d'être sauvé, je m'élançai vers elle et nous allions
+passer la porte, lorsqu'un craquement épouvantable nous fit reculer. Un
+bâtiment en face de mon écurie s'était écroulé; ses débris bouchaient
+tout passage: ma pauvre maîtresse devait périr pour avoir voulu me
+délivrer. La fumée, la poussière de l'éboulement et la chaleur nous
+suffoquaient. Pauline se laissa tomber près de moi. Je pris subitement
+un parti dangereux, mais qui seul pouvait nous sauver. Je saisis avec
+mes dents la robe de ma petite maîtresse presque évanouie, et je
+m'élançai à travers les poutres enflammées qui couvraient la terre.
+J'eus le bonheur de tout traverser sans que sa robe prît feu; je
+m'arrêtai pour voir de quel côté je devais me diriger, tout brûlait
+autour de nous. Désespéré, découragé, j'allais poser à terre Pauline
+complètement évanouie, lorsque j'aperçus une cave ouverte; je m'y
+précipitai, sachant bien que nous serions en sûreté dans les caves
+voûtées du château. Je déposai Pauline près d'un baquet plein d'eau afin
+qu'elle pût s'en mouiller le front et les tempes en revenant à elle, ce
+qui ne tarda pas à arriver. Quand elle se vit sauvée et à l'abri de
+tout danger, elle se jeta à genoux, et fit une prière touchante pour
+remercier Dieu de l'avoir préservée d'un si terrible danger. Ensuite
+elle me remercia avec une tendresse et une reconnaissance qui
+m'attendrirent. Elle but quelques gorgées de l'eau du baquet et écouta.
+Le feu continuait ses ravages, tout brûlait; on entendait encore
+quelques cris, mais vaguement, et sans pouvoir reconnaître les voix.
+
+«Pauvre maman et pauvre papa! dit Pauline, ils doivent croire que
+j'ai péri en leur désobéissant, en allant à la recherche de Cadichon.
+Maintenant il faut attendre que le feu soit éteint. Nous passerons sans
+doute la nuit dans la cave. Bon Cadichon, ajouta-t-elle, c'est grâce à
+toi que je vis.»
+
+Elle ne parla plus; elle s'était assise sur une caisse renversée, et je
+vis qu'elle dormait. Sa tête était appuyée sur un tonneau vide. Je me
+sentais fatigué, et j'avais soif. Je bus l'eau du baquet; je m'étendis
+près de la porte, et je ne tardai pas à m'endormir de mon côté.
+
+Je me réveillai au petit jour. Pauline dormait encore. Je me levai
+doucement; j'allai à la porte, que j'entr'ouvris; tout était brûlé et
+tout était éteint; on pouvait facilement enjamber les décombres et
+arriver en dehors de la cour du château. Je fis un léger _hi! han!_ pour
+éveiller ma maîtresse. En effet, elle ouvrit les yeux, et, me voyant
+près de la porte, elle y courut et regarda autour d'elle.
+
+«Tout brûlé! dit-elle tristement. Tout perdu! Je ne verrai plus le
+château, je serai morte avant qu'il soit rebâti, je le sens; je suis
+faible et malade, très malade, quoi qu'en dise maman....
+
+«Viens, mon Cadichon, continua-t-elle après être restée quelques
+instants pensive et immobile; viens, sortons maintenant; il faut que je
+trouve maman et papa pour les rassurer. Ils me croient morte!»
+
+Elle franchit légèrement les pierres tombées, les murs écroulés, les
+poutres encore fumantes. Je la suivais; nous arrivâmes bientôt sur
+l'herbe; là elle monta sur mon dos, et je me dirigeai vers le village.
+Nous ne tardâmes pas à trouver la maison où s'étaient réfugiés les
+parents de Pauline; croyant leur fille perdue, ils étaient dans un grand
+chagrin.
+
+Quand ils l'aperçurent, ils poussèrent un cri de joie et s'élancèrent
+vers elle. Elle leur raconta avec quelle intelligence et quel courage je
+l'avais sauvée.
+
+Au lieu de courir à moi, me remercier, me caresser, la mère me regarda
+d'un oeil indifférent; le père ne me regarda pas du tout.
+
+--C'est grâce à lui que tu as manqué de périr, ma pauvre enfant, dit la
+mère. Si tu n'avais pas eu la folle pensée d'aller ouvrir son écurie et
+le détacher, nous n'aurions pas passé une nuit de désolation, ton père
+et moi.
+
+--Mais, reprit vivement Pauline, c'est lui qui m'a....
+
+--Tais-toi, tais-toi, dit la mère en l'interrompant; ne me parle plus de
+cet animal que je déteste, et qui a manqué causer ta mort.
+
+Pauline soupira, me regarda avec douleur et se tut.
+
+Depuis ce jour, je ne l'ai plus revue. La frayeur que lui avait causée
+l'incendie, la fatigue d'une nuit passée sans se coucher, et surtout le
+froid de la cave, augmentèrent le mal qui la faisait souffrir depuis
+longtemps. La fièvre la prit dans la journée et ne la quitta plus. On la
+mit dans un lit dont elle ne devait pas se relever. Le refroidissement
+de la nuit précédente acheva ce que la tristesse et l'ennui avaient
+commencé; sa poitrine, déjà malade, s'engagea tout à fait; elle mourut
+au bout d'un mois ne regrettant pas la vie, ne craignant pas la mort.
+Elle parlait souvent de moi, et m'appelait dans son délire. Personne
+ne s'occupa de moi; je mangeais ce que je trouvais, je couchais dehors
+malgré le froid et la pluie. Quand je vis sortir de la maison le
+cercueil qui emportait le corps de ma pauvre petite maîtresse, je fus
+saisi de douleur, je quittai le pays et je n'y suis jamais revenu
+depuis.
+
+
+
+IX
+
+LA COURSE D'ANES
+
+Je vivais misérablement à cause de la saison; j'avais choisi pour
+demeurer une forêt, où je trouvais à peine ce qu'il fallait pour
+m'empêcher de mourir de faim et de soif. Quand le froid faisait geler
+les ruisseaux, je mangeais de la neige; pour toute nourriture je
+broutais des chardons et je couchais sous les sapins. Je comparais ma
+triste existence avec celle que j'avais menée chez mon maître Georget et
+même chez le fermier auquel on m'avait vendu; j'y avais été heureux tant
+que je ne m'étais pas laissé aller à la paresse, à la méchanceté, à la
+vengeance; mais je n'avais aucun moyen de sortir de cet état misérable,
+car je voulais rester libre et maître de mes actions. J'allais
+quelquefois aux environs d'un village situé près de la forêt, pour
+savoir ce que se passait dans le monde. Un jour, c'était au printemps,
+le beau temps était revenu, je fus surpris de voir un mouvement
+extraordinaire; le village avait pris un air de fête; on marchait par
+bandes; chacun avait ses beaux habits des dimanches, et, ce qui m'étonna
+plus encore, tous les ânes du pays y étaient rassemblés. Chaque âne
+avait un maître que le tenait par la bride; ils étaient tous peignés,
+brossés; plusieurs avaient des fleurs sur la tête, autour du cou, et
+aucun n'avait ni bât ni selle.
+
+«C'est singulier! pensai-je. Il n'y a pourtant pas de foire aujourd'hui.
+Que peuvent faire ici tous mes camarades, nettoyés, pomponnés? Et comme
+ils sont dodus! On les a bien nourris cet hiver.»
+
+En achevant ces mots, je me regardai; je vis mon dos, mon ventre, ma
+croupe, maigres, mal peignés, les poils hérissés, mais je me sentais
+fort et vigoureux.
+
+«J'aime mieux, pensai-je, être laid, mais leste et bien portant;
+mes camarades, que je vois si beaux, si gras, si bien soignés, ne
+supporteraient pas les fatigues et les privations que j'ai endurées tout
+l'hiver.»
+
+Je m'approchai pour savoir ce que voulait dire cette réunion d'ânes,
+lorsqu'un des jeunes garçons qui les tenaient m'aperçut et se mit à
+rire.
+
+--Tiens! s'écria-t-il; voyez donc, camarades, le bel âne qui nous
+arrive. Est-il bien peigné!
+
+--Et bien soigné, et bien nourri! s'écria un autre. Vient-il pour la
+course?
+
+--Ah! s'il y tient, faudra le laisser courir, dit un troisième; il n'y a
+pas de danger qu'il gagne le prix.
+
+Un rire général accueillit ces paroles. J'étais contrarié, mécontent des
+plaisanteries bêtes de ces garçons, pourtant j'appris qu'il s'agissait
+d'une course. Mais quand, comment devait-elle se faire? C'est ce que je
+voulais savoir, et je continuai à écouter et à faire semblant de ne rien
+comprendre de ce qu'ils disaient.
+
+--Va-t-on bientôt partir? demanda un des jeunes gens.
+
+--Je n'en sais rien, on attend le maire.
+
+--Où allez-vous faire courir vos ânes? dit une bonne femme qui arrivait.
+
+_Jeannot:_--Dans la grande prairie du moulin, mère Tranchet.
+
+_Mère Tranchet:_--Combien êtes-vous d'ânes ici présents?
+
+_Jeannot:_--Nous sommes seize sans vous compter, mère Tranchet.
+
+Un nouveau rire accueillit cette plaisanterie.
+
+_Mère Tranchet:_ riant.--Tiens, t'es un malin, toi. Et que doit gagner
+le premier arrivé?
+
+_Jeannot:_--D'abord l'honneur, et puis une montre d'argent.
+
+_Mère Tranchet:_--Je serais bien aise d'être une bourrique pour gagner
+la montre; je n'ai jamais eu de quoi en avoir une.
+
+_Jeannot:_--Ah bien! si vous aviez amené un bourri, vous auriez couru la
+chance.
+
+Et tous de rire de plus belle.
+
+_Mère Tranchet:_--Où veux-tu que je prenne un bourri? Est-ce que j'ai
+jamais eu de quoi en nourrir et de quoi en payer un?
+
+Cette bonne femme me plaisait; elle avait l'air bonne et gaie: j'eus
+l'idée de lui faire gagner la montre. J'étais bien habitué à courir;
+tous les jours dans la forêt je faisais de longues courses pour me
+réchauffer, et j'avais eu jadis la réputation de courir aussi vite et
+aussi longtemps qu'un cheval.
+
+«Voyons, me dis-je, essayons; si je perds, je n'y perdrai rien; si je
+gagne, je ferai gagner une montre à la mère Tranchet, qui en a bonne
+envie.»
+
+Je partis au petit trot, et j'allai me placer à côté du dernier âne; je
+pris un air et je me mis à braire avec vigueur.
+
+--Holà, holà! l'ami, s'écria André, vas-tu finir ta musique? Décampe,
+bourri, tu n'as pas de maître, tu es trop mal peigné, tu ne peux pas
+courir.
+
+Je me tus, mais je ne bougeai pas de ma place. Les uns riaient, les
+autres se fâchaient; on commençait à se quereller lorsque la mère
+Tranchet s'écria:
+
+--S'il n'a pas de maître, il va avoir une maîtresse; je le reconnais
+maintenant. C'est Cadichon, l'âne de c'te pauvre mam'selle Pauline; ils
+l'ont chassé quand la petite ne s'est plus trouvée là pour le protéger,
+et je crois bien qu'il a vécu tout l'hiver dans la forêt, car personne
+ne l'a revu depuis. Je le prends donc aujourd'hui à mon service; il va
+courir pour moi.
+
+--Tiens, c'est Cadichon! s'écria-t-on de tous côtés, j'en ai entendu
+parler de ce fameux Cadichon.
+
+_Jeannot:_--Mais, si vous faites courir pour vous, mère Tranchet, il
+faut tout de même déposer dans le sac du maire une pièce blanche de
+cinquante centimes.
+
+_Mère Tranchet:_--Qu'à cela ne tienne, mes enfants. Voici ma pièce,
+ajouta-t-elle en dénouant un coin de son mouchoir; mais ... faut pas
+m'en demander d'autres, car je n'en ai pas beaucoup.
+
+_Jeannot:_--Ah bien! si vous gagnez, vous n'en manquerez pas, car tout
+le village a mis au sac: il y a plus de cent francs.
+
+J'approchai de la mère Tranchet, et je fis une pirouette, un saut,
+une ruade d'un air si délibéré que les jeunes garçons commencèrent à
+craindre de me voir gagner le prix.
+
+--Ecoute, Jeannot, dit André tout bas, tu as eu tort de laisser la mère
+Tranchet mettre au sac. La voilà maintenant qui a le droit de faire
+courir Cadichon, et il m'a l'air alerte et disposé à nous souffler la
+montre et l'argent.
+
+_Jeannot:_--Ah bah! que t'es nigaud! Tu ne vois donc pas la figure qu'il
+a, ce pauvre Cadichon! Il va nous faire rire; il n'ira pas loin, va.
+
+_André:_--Je n'en sais rien. Si je lui présentais de l'avoine pour le
+faire partir?
+
+_Jeannot:_--Et les dix sous de la mère Tranchet, donc?
+
+_André:_--Et bien, l'âne parti, on les lui rendrait.
+
+_Jeannot:_--Au fait, Cadichon n'est pas plus à elle qu'à moi ou à toi.
+Va chercher un picotin, et tâche de le faire partir sans que la mère
+Tranchet s'en aperçoive.
+
+J'avais tout entendu et tout compris; aussi, quand André revint avec
+un picotin d'avoine dans son tablier, au lieu d'aller à lui, je me
+rapprochai de la mère Tranchet, qui causait avec des amis. André me
+suivit; Jeannot me prit par les oreilles et me fit tourner la tête,
+croyant que je ne voyais pas l'avoine. Je ne bougeai pas davantage
+malgré l'envie que j'avais d'y goûter. Jeannot commença à me tirer,
+André à me pousser, et moi je mis à braire de ma plus belle voix. La
+mère Tranchet se retourna et vit la manoeuvre d'André et de Jeannot.
+
+--Ce n'est pas bien ce que vous faites là, mes garçons. Puisque vous
+m'avez fait mettre ma pauvre pièce blanche au sac de course, faut pas
+m'enlever Cadichon. Vous avez peur de lui, à ce qu'il me semble.
+
+_André:_--Peur! d'un sale bourri comme ça? Ah! pour ça non, nous n'avons
+pas peur.
+
+_Mère Tranchet:_--Et pourquoi que vous le tiriez pour l'emmener?
+
+_André:_--C'était pour lui donner un picotin.
+
+_Mère Tranchet:_ d'un air moqueur.--C'est différent! c'est gentil, ça.
+Versez-lui ça par terre, qu'il mange à son aise. Et moi qui croyais que
+vous vouliez lui donner un picotin de malice! Voyez pourtant comme on se
+trompe.
+
+André et Jeannot étaient honteux et mécontents, mais ils n'osaient pas
+le faire voir. Leurs camarades riaient de les voir attrapés; la mère
+Tranchet se frottait les mains, et moi j'étais enchanté. Je mangeais
+mon avoine avec avidité, je sentais que je prenais des forces en la
+mangeant; j'étais content de la mère Tranchet, et, quand j'eus tout
+avalé, je devins impatient de partir. Enfin il se fit un grand tumulte;
+le maire venait donner l'ordre de placer les ânes. On les rangea tous
+en ligne; je me mis modestement le dernier. Quand je parus seul, chacun
+demanda qui j'étais, à qui j'appartenais.
+
+--A personne, dit André.
+
+--A moi! cria la mère Tranchet.
+
+_Le maire_:--Il fallait mettre au sac de course, mère Tranchet.
+
+_Mère Tranchet_:--J'y ai mis, monsieur le maire.
+
+--Bon, inscrivez la mère Tranchet, dit le maire.
+
+--C'est déjà fait, monsieur le maire, répondit le greffier.
+
+--C'est bien, reprit le maire. Tout est-il prêt? Un, deux, trois!
+Partez!
+
+Les garçons qui tenaient les ânes lâchèrent chacun le sien en lui
+donnant un grand coup de fouet. Tous partirent. Bien que personne ne
+m'eût retenu, j'attendis honnêtement mon tour pour me mettre à courir.
+Tous avaient donc un peu d'avance sur moi. Mais ils n'avaient pas fait
+cent pas que je les avais rattrapés. Me voici à la tête de la bande,
+les devançant sans me donner beaucoup de mal. Les garçons criaient,
+faisaient claquer leurs fouets pour exciter leurs ânes. Je me retournais
+de temps en temps pour voir leurs mines effarées, pour contempler mon
+triomphe et pour rire de leurs efforts. Mes camarades, furieux d'être
+distancés par moi, pauvre inconnu à mine piteuse, redoublèrent d'efforts
+pour me joindre, me devancer et se barrer le passage les uns aux autres;
+j'entendais derrière moi des cris sauvages, des ruades, des coups de
+dents; deux fois je fus atteint, presque dépassé par l'âne de Jeannot.
+J'aurais dû me servir des mêmes moyens qu'il avait employés pour
+devancer mes camarades, mais je dédaignais ces indignes manoeuvres; je
+vis pourtant qu'il me fallait ne rien négliger pour ne pas être battu.
+D'un élan vigoureux, je dépassai mon rival; au moment même il me saisit
+par la queue; la douleur manqua me faire tomber, mais l'honneur de
+vaincre me donna le courage de m'arracher à sa dent, en y laissant un
+morceau de ma queue. Le désir de la vengeance me donna des ailes. Je
+courus avec une telle vitesse, que j'arrivai au but non seulement le
+premier, mais laissant au loin derrière moi tous mes rivaux. J'étais
+haletant, épuisé, mais heureux et triomphant. J'écoutais avec bonheur
+les applaudissements des milliers de spectateurs qui bordaient la
+prairie. Je pris un air vainqueur et je revins fièrement au pas jusqu'à
+la tribune du maire, qui devait donner le prix. La bonne femme Tranchet
+s'avança vers moi, me caressa et me promit une bonne mesure d'avoine.
+Elle tendait la main pour recevoir la montre et le sac d'argent que
+le maire allait lui remettre, lorsque André et Jeannot accoururent en
+criant:
+
+--Arrêtez, monsieur le maire, arrêtez; ce n'est pas juste, ça. Personne
+ne connaît cet âne; il n'appartient pas plus à la mère Tranchet qu'au
+premier venu; cet âne ne compte pas, c'est le mien qui est arrivé le
+premier avec celui de Jeannot; la montre et le sac doivent être pour
+nous.
+
+--Est-ce que la mère Tranchet n'a pas mis sa pièce au sac de course?
+
+--Si fait, monsieur le maire, mais....
+
+--Quelqu'un s'y est-il opposé quand elle y a mis?
+
+--Non, monsieur le maire, mais....
+
+--Est-ce qu'au moment du départ vous vous y êtes opposés?
+
+--Non, monsieur le maire, mais....
+
+--L'âne de la mère Tranchet a donc bien réellement gagné montre et sac.
+
+--Monsieur le maire, rassemblez le conseil municipal pour juger la
+question; vous n'avez pas le droit tout seul.
+
+Le maire parut indécis; quand je vis qu'il hésitait, je saisis d'un
+mouvement brusque la montre et le sac avec mes dents et je les déposai
+dans les mains de la mère Tranchet, qui, inquiète, tremblante, attendait
+la décision du maire.
+
+Cette action intelligente mit les rieurs de notre côté et me valut des
+tonnerres d'applaudissements.
+
+--Voilà la question tranchée par le vainqueur en faveur de la mère
+Tranchet, dit le maire en riant. Messieurs du conseil municipal, allons
+délibérer à table si j'étais dans mon droit en laissant faire justice
+par un âne. Mes amis, ajouta-t-il malicieusement en regardant André et
+Jeannot, je crois que le plus âne de nous n'est pas celui de la mère
+Tranchet.
+
+--Bravo! bravo! monsieur le maire, cria-t-on de tous côtés.
+
+Et tout le monde de rire, excepté André et Jeannot, qui s'en allèrent en
+me montrant le poing.
+
+Et moi donc, étais-je content? Non, mon orgueil se révoltait; je trouvai
+que le maire avait été insolent à mon égard en croyant injurier mes
+ennemis quand il les avait qualifiés d'ânes. C'était ingrat, c'était
+lâche. J'avais eu du courage, de la modération, de la patience, de
+l'esprit; et voilà quelle était ma récompense! Après m'avoir insulté, on
+m'abandonnait. La mère Tranchet même, dans sa joie d'avoir une montre et
+cent trente-cinq francs, oubliait son bienfaiteur, ne pensait plus à sa
+promesse de me régaler d'une bonne mesure d'avoine, et partait avec la
+foule sans me donner la récompense que j'avais si bien gagnée.
+
+
+
+X
+
+LE BONS MAITRES
+
+Je restai donc seul dans le pré; j'étais triste, ma queue me faisait
+souffrir. Je me demandais si les ânes n'étaient pas meilleurs que les
+hommes, lorsque je sentis une main douce me caresser, et une voix douce
+me dire:
+
+«Pauvre âne! on a été méchant pour toi! Viens, pauvre bête, viens chez
+grand'mère; elle te fera nourrir et soigner mieux que tes méchants
+maîtres. Pauvre âne! comme tu es maigre!»
+
+Je me retournai; je vis un joli petit garçon de cinq ans; sa soeur, qui
+paraissait âgée de trois ans, accourait avec sa bonne.
+
+_Jeanne_:--Jacques, qu'est-ce que tu dis à ce pauvre âne?
+
+_Jacques_:--Je lui dis de venir demeurer chez grand'mère: il est tout
+seul, pauvre bête!
+
+_Jeanne_:--Oui, Jacques prends-le; attends, je vais monter à dos. Ma
+bonne, ma bonne, à dos de l'âne.
+
+La bonne mit la petite fille sur mon dos; Jacques voulais me mener, mais
+je n'avais pas de brides.
+
+--Attendez, ma bonne, dit-il, je vais lui attacher mon mouchoir au cou.
+
+Le petit Jacques essaya, mais j'avais le cou trop gros pour son petit
+mouchoir: sa bonne lui donna le sien, qui était encore trop court.
+
+--Comment faire, ma bonne? dit Jacques prêt à pleurer.
+
+_La bonne_:--Allons au village demander un licou ou une corde. Viens, ma
+petite Jeanne, descends de dessus l'âne.
+
+_Jeanne_: se cramponnant à mon cou.--Non, je ne veux pas descendre; je
+veux rester sur l'âne, je veux qu'il me mène à la maison.
+
+_La bonne_:--Mais nous n'avons pas de licou pour le faire avancer. Tu
+vois bien qu'il ne bouge pas plus qu'un âne de pierre.
+
+_Jacques_:--Attendez, ma bonne, vous allez voir. D'abord je sais qu'il
+s'appelle Cadichon: la mère Tranchet me l'a dit. Je vais le caresser,
+l'embrasser, et je crois qu'il me suivra.
+
+Jacques s'approcha de mon oreille et me dit tout bas, en me caressant:
+
+--Marche, mon petit Cadichon; je t'en prie, marche.
+
+La confiance de ce bon petit garçon me toucha; je remarquai avec plaisir
+qu'au lieu de demander un bâton pour me faire avancer, il n'avait songé
+qu'aux moyens de douceur et d'amitié. Aussi, à peine avait-il achevé sa
+phrase et sa petite caresse, que je me mis en marche.
+
+--Vous voyez, ma bonne, il me comprend, il m'aime! s'écria Jacques,
+rouge de joie, les yeux brillants de bonheur, et courant en avant pour
+me montrer le chemin.
+
+_La bonne_:--Est-ce qu'un âne peut comprendre quelque chose? Il marche
+parce qu'il s'ennuie ici.
+
+_Jacques_:--Vous croyez qu'il a faim, ma bonne?
+
+_La bonne_:--Probablement; vois comme il est maigre.
+
+_Jacques_:--C'est vrai! pauvre Cadichon et moi qui ne pensais pas à lui
+donner mon pain!
+
+Et, tirant aussitôt de sa poche le morceau que la bonne y avait mis pour
+son goûter, il me le présenta.
+
+J'avais été offensé de la mauvaise pensée de la bonne, et je fus bien
+aise de lui prouver qu'elle m'avait mal jugé, que ce n'était pas par
+intérêt que je suivais Jacques, et que je portais Jeanne sur mon dos par
+complaisance, par bonté.
+
+Je refusai donc le pain que m'offrait le bon petit Jacques et je me
+contentai de lui lécher la main.
+
+_Jacques_:--Ma bonne, ma bonne, il me baise la main, s'écria Jacques; il
+ne veut pas de mon pain! Mon cher petit Cadichon, comme je t'aime! Vous
+voyez bien, ma bonne, qu'il me suit parce qu'il m'aime, ce n'est pas
+pour avoir du pain.
+
+_La bonne_:--Tant mieux pour toi si tu crois avoir un âne comme on n'en
+voit pas, un âne modèle. Moi, je sais que les ânes sont tous entêtés et
+méchants, je ne les aime pas.
+
+_Jacques_:--Oh! ma bonne, le pauvre Cadichon n'est pas méchant, voyez
+comme il est bon pour moi.
+
+_La bonne_:--Nous verrons bien si cela durera.
+
+--N'est-ce pas, mon Cadichon, que tu seras toujours bon pour moi et pour
+Jeanne, dit le petit Jacques en me caressant.
+
+Je me tournai vers lui et le regardai d'un air si doux qu'il le remarqua
+malgré sa grande jeunesse; puis je me tournai vers la bonne et lui
+lançai un regard furieux, qu'elle vit bien aussi, car elle dit aussitôt:
+
+--Comme il a l'oeil mauvais! il a l'air méchant, il me regarde comme
+s'il voulait me dévorer!
+
+--Oh! ma bonne, dit Jacques, comment pouvez-vous dire cela? Il me
+regarde d'un air doux comme s'il voulait m'embrasser!
+
+Tous deux avaient raison, et moi je n'avais pas tort: je me promis
+d'être excellent pour Jacques, Jeanne et les personnes de la maison qui
+seraient bonnes pour moi; et j'eus la mauvaise pensée d'être méchant
+pour ceux qui me maltraiteraient ou qui m'insulteraient comme l'avait
+fait la bonne. Ce besoin de vengeance fut plus tard la cause de mes
+malheurs.
+
+Tout en causant, nous marchions toujours et nous arrivâmes bientôt au
+château de la grand'mère de Jacques et de Jeanne. On me laissa à la
+porte, où je restai comme un âne bien élevé, sans bouger, sans même
+goûter l'herbe qui bordait le chemin sablé.
+
+Deux minutes après, Jacques reparut, traînant après lui sa grand'mère.
+
+--Venez voir, grand'mère, venez voir comme il est doux, comme il m'aime!
+Ne croyez pas ma bonne, je vous en prie, dit Jacques en joignant les
+mains.
+
+--Non, grand'mère, croyez pas, je vous en prie, reprit Jeanne.
+
+--Voyons, dit la grand'mère en souriant, voyons ce fameux âne!
+
+Et, s'approchant de moi, elle me toucha, me caressa, me prit les
+oreilles, mit sa main à ma bouche sans que je fisse mine de la mordre ou
+même de m'éloigner.
+
+_La grand'mère_:--Mais il a en effet l'air fort doux; que disiez-vous
+donc, Emilie, qu'il avait l'air méchant?
+
+_Jacques_:--N'est-ce pas, grand'mère, n'est-ce pas qu'il est bon, qu'il
+faut le garder?
+
+_La grand'mère_:--Cher petit, je le crois très bon; mais comment
+pouvons-nous le garder, puisqu'il n'est pas à nous? Il faudra le ramener
+à son maître.
+
+_Jacques_:--Il n'a pas de maître, grand'mère.
+
+--Bien sûr il n'a pas de maître, grand'mère, reprit Jeanne, qui répétait
+tout ce que disait son frère.
+
+_La grand'mère_:--Comment, pas de maître, c'est impossible.
+
+_Jacques_:--Si, grand'mère, c'est très vrai, la mère Tranchet me l'a
+dit.
+
+_La grand'mère_:--Alors, comment a-t-il gagné le prix de la course pour
+elle? Puisqu'elle l'a pris pour courir, c'est qu'elle l'a emprunté à
+quelqu'un.
+
+_Jacques_:--Non, grand'mère, il est venu tout seul; il a voulu courir
+avec les autres. La mère Tranchet a payé pour prendre ce qu'il
+gagnerait, mais il n'a pas de maître: c'est CADICHON, l'âne de la pauvre
+Pauline qui est morte, ses parents l'ont chassé, et il a vécu tout
+l'hiver dans la forêt.
+
+_La grand'mère_:--Cadichon! le fameux Cadichon qui a sauvé de l'incendie
+sa petite maîtresse? Ah! je suis bien aise de le connaître; c'est
+vraiment un âne extraordinaire et admirable!
+
+Et, tournant tout autour de moi, elle me regarda longtemps. J'étais fier
+de voir ma réputation si bien établie; je me rengorgeais, j'ouvrais les
+narines, je secouais ma crinière.
+
+--Comme il est maigre! Pauvre bête! Il n'a pas été récompensé de son
+dévouement, dit la grand'mère d'un air sérieux et d'un ton de reproche.
+Gardons-le mon enfant, gardons-le puisqu'il a été abandonné, chassé par
+ceux qui auraient dû le soigner et l'aimer. Appelle Bouland; je le ferai
+mettre à l'écurie avec une bonne litière.
+
+Jacques, enchanté, courut chercher Bouland, qui arriva tout de suite.
+
+_La grand'mère_:--Bouland, voici un âne que les enfants ont ramené;
+mettez-le à l'écurie et donnez-lui à boire et à manger.
+
+_Bouland_:--Faudra-t-il le remettre à son maître ensuite?
+
+_La grand'mère_:--Non; il n'a pas de maître. Il paraît que c'est le
+fameux Cadichon, qui a été chassé après la mort de sa petite maîtresse;
+il est venu au village, et mes petits-enfants l'ont trouvé abandonné
+dans le pré. Ils l'ont ramené, et nous le garderons.
+
+_Bouland_:--Et madame fait bien de le garder. Il n'y a pas son pareil
+dans tout le pays. On m'a raconté de lui des choses vraiment étonnantes;
+on dirait qu'il entend et qu'il comprend tout ce qui se dit. Madame va
+voir.... Viens, mon Cadichon, viens manger ton picotin d'avoine.
+
+Je me retournai aussitôt, et je suivis Bouland qui s'en allait.
+
+--C'est étonnant, dit la grand'mère, il a vraiment compris.
+
+Elle rentra à la maison; Jacques et Jeanne voulurent m'accompagner à
+l'écurie. On me plaça dans une stalle; j'avais pour compagnons deux
+chevaux et un âne. Bouland, aidé de Jacques, me fit une belle litière;
+il alla me chercher une mesure d'avoine.
+
+--Encore, encore, Bouland, je vous en prie, dit Jacques; il lui en faut
+beaucoup, il a tant couru!
+
+_Bouland_:--Mais, monsieur Jacques, si vous lui donnez trop d'avoine,
+vous le rendrez trop vif; vous ne pourrez pas le monter, ni Mlle Jeanne
+non plus.
+
+_Jacques_:--Oh! il est si bon! nous pourrons le monter tout de même.
+
+On me donna une énorme mesure d'avoine, et l'on mit près de moi un seau
+plein d'eau. J'avais soif, je commençai par boire la moitié du seau;
+puis je croquai mon avoine, en me réjouissant d'avoir été emmené par ce
+bon petit Jacques. Je fis encore quelques réflexions sur l'ingratitude
+de la mère Tranchet; je mangeai ma botte de foin, je m'étendis sur ma
+paille; je me trouvai couché comme un roi et je m'endormis.
+
+
+
+XI
+
+CADICHON MALADE
+
+Le lendemain, je n'eus d'autre occupation que de promener les enfants
+pendant une heure. Jacques venait me donner lui-même mon avoine, et,
+malgré les observations de Bouland, il m'en donnait de quoi nourrir
+trois ânes de ma taille. Je mangeais tout; j'étais content. Mais ...
+le troisième jour, je me sentis mal à l'aise; j'avais la fièvre; je
+souffrais de la tête et de l'estomac; je ne pus manger ni avoine ni
+foin, et je restai étendu sur ma paille.
+
+Quand Jacques vint me voir:
+
+--Tiens, dit-il, Cadichon est encore couché! Allons, mon Cadichon, il
+est temps de te lever; je vais te donner ton avoine.
+
+Je cherchai à me lever, mais ma tête retomba lourdement sur la paille.
+
+--Ah! mon Dieu! Cadichon est malade, s'écria le petit Jacques; Bouland,
+Bouland, venez vite. Cadichon est malade.
+
+--Tiens, qu'est-ce qu'il a donc? reprit Bouland. Il a pourtant eu son
+déjeuner de grand matin.
+
+Il s'approcha de la mangeoire, regarda dedans et dit:
+
+--Il n'a pas touché à son avoine; c'est qu'il est malade.... Il a les
+oreilles chaudes, ajouta-t-il en me prenant les oreilles; son flanc bat.
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire, Bouland? s'écria le pauvre Jacques
+alarmé.
+
+--Cela veut dire, monsieur Jacques, que Cadichon a la fièvre, que vous
+l'avez trop nourri, et qu'il faut faire venir le vétérinaire.
+
+--Qu'est-ce que c'est qu'un vétérinaire? reprit Jacques de plus en plus
+effrayé.
+
+--C'est un médecin de chevaux. Voyez-vous, monsieur Jacques, je vous le
+disais bien. Ce pauvre âne a eu de la misère; il a souffert cet hiver,
+cela se voit bien à son poil et à sa maigreur. Puis il s'est échauffé
+à courir très fort le jour de la course des ânes. Il aurait fallu lui
+donner peu d'avoine, et de l'herbe pour le rafraîchir, et vous lui
+donniez de l'avoine tant qu'il en voulait.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre Cadichon! il va mourir! Et c'est ma
+faute! dit le pauvre petit en sanglotant.
+
+--Non, monsieur Jacques, il ne va pas mourir pour cela; mais il va
+falloir le mettre à l'herbe et le saigner.
+
+--Ça va lui faire mal de le saigner, reprit Jacques pleurant toujours.
+
+--Pour ça non, vous allez voir; je vais le saigner tout de suite en
+attendant le vétérinaire.
+
+--Je ne veux pas voir, je ne veux pas voir s'écria Jacques en se
+sauvant. Je suis sûr que cela lui fera mal.
+
+Et il partit en courant. Pendant ce temps. Bouland prit sa lancette, me
+la posa sur une veine du cou, la frappa d'un petit coup de marteau, et
+le sang jaillit aussitôt. A mesure que le sang coulait, je me sentais
+soulagé; ma tête n'était plus si lourde; je n'étouffais plus; je fus
+bientôt en état de me relever. Bouland arrêta le sang, me donna de l'eau
+de son, et une heure après me lâcha dans un pré. J'allais mieux, mais je
+n'étais pas guéri; je fus près de huit jours à me remettre. Pendant ce
+temps, Jacques et Jeanne me soignèrent avec une bonté que je n'oublierai
+jamais: ils venaient me voir plusieurs fois par jour; ils me cueillaient
+de l'herbe afin de m'éviter la peine de me baisser pour la brouter;
+ils m'apportaient des feuilles de salade du potager, des choux, des
+carottes, ils me faisaient rentrer eux-mêmes tous les soirs dans mon
+écurie, et je trouvais ma mangeoire pleine de choses que j'aimais, des
+épluchures de pommes de terre avec du sel. Un jour, ce bon petit Jacques
+voulut me donner son oreiller, parce que, disait-il, j'avais la tête
+trop basse quand je dormais. Une autre fois, Jeanne voulut me couvrir
+avec le couvre-pied de son lit pour me tenir chaud la nuit. Un autre
+jour, ils me mirent des morceaux de laine autour des jambes de crainte
+que je n'eusse froid. J'étais désolé de ne pouvoir leur témoigner ma
+reconnaissance, mais j'avais le malheur de tout comprendre et de ne
+pouvoir rien dire. Je me rétablis à la fin, et je sus qu'on projetait
+une partie d'ânes dans la forêt avec les cousins et cousines.
+
+
+
+XII
+
+LES VOLEURS
+
+Tous les enfants se trouvaient réunis dans la cour; beaucoup d'ânes
+avaient été rassemblés de tous les villages voisins. Je reconnus presque
+tous ceux de la course; celui de Jeannot me regardait d'un air farouche,
+tandis que je lui lançais des regards moqueurs. La grand'mère de Jacques
+avait chez elle presque tous ses petits-enfants: Camille, Madeleine,
+Elisabeth, Henriette, Jeanne, Pierre, Henri, Louis et Jacques. Les
+mamans de tous ces enfants devaient venir avec eux à âne, tandis que
+les papas suivraient à pied, armés de baguettes, pour faire marcher
+les paresseux. Avant de partir, on se querella un peu, comme il arrive
+toujours, à qui prendrait le meilleur âne: tout le monde voulait
+m'avoir, personne ne voulait me céder, de sorte qu'on résolut de me
+tirer au sort. Je tombai en partage au petit Louis, cousin de Jacques;
+c'était un excellent petit garçon, et j'aurais été très content de mon
+sort, si je n'avais vu le pauvre petit Jacques essuyer en cachette
+ses yeux pleins de larmes. Chaque fois qu'il me regardait, ses larmes
+débordaient; il me faisait de la peine, mais je ne pouvais le consoler;
+il fallait bien d'ailleurs qu'il apprît comme moi la résignation et la
+patience. Il finit par prendre son parti, et monta son âne en disant au
+cousin Louis:
+
+--Je resterai toujours près de toi, Louis; ne fais pas trop galoper
+Cadichon, pour que je ne reste pas en arrière.
+
+_Louis_:--Et pourquoi resterais-tu en arrière? Pourquoi ne galoperais-tu
+pas comme moi?
+
+_Jacques_:--Parce que Cadichon galope plus vite que tous les ânes du
+pays.
+
+_Louis_:--Comment sais-tu cela?
+
+_Jacques_:--Je les ai vus courir pour gagner le prix le jour de la fête
+du village, et Cadichon les a tous dépassés.
+
+Louis promit à son cousin qu'il n'irait pas trop vite, et tous deux
+partirent au trot. Mon camarade n'était pas mauvais, de sorte que je
+n'eus pas à me gêner beaucoup pour ne pas le dépasser. Les autres nous
+suivaient tant bien que mal; nous arrivâmes ainsi jusqu'à une forêt où
+les enfants devaient voir de très belles ruines d'un vieux couvent et
+d'une ancienne chapelle. Elles avaient une mauvaise réputation dans le
+pays; on n'aimait pas à y aller autrement qu'en nombreuse compagnie. La
+nuit, disait-on, des bruits étranges semblaient sortir de dessous
+les décombres; des gémissements, des cris, des cliquetis de chaînes;
+plusieurs voyageurs qui s'étaient moqués de ces récits et qui avaient
+voulu aller visiter seuls ces ruines, n'en étaient pas revenus; on n'en
+avait jamais entendu parler depuis.
+
+Quand tout le monde fut descendu d'âne, et qu'on nous eut laissés
+paître, la bride sur le cou, les papas et les mamans prirent leurs
+enfants par la main, leur défendant de s'écarter et de rester en
+arrière; je les regardais avec inquiétude s'éloigner et se perdre dans
+ces ruines. Je m'éloignai aussi de mes camarades et je me mis à l'abri
+du soleil sous une arche à moitié ruinée qui se trouvait sur une hauteur
+adossée au bois, et un peu plus loin que le couvent. J'y étais depuis un
+quart d'heure à peine lorsque j'entendis du bruit près de l'arche; je
+me blottis dans une épaisseur du mur ruiné d'où je pouvais voir au loin
+sans être vu. Le bruit, quoique sourd, augmentait; il semblait venir de
+dessous terre.
+
+Je ne tardai pas à voir paraître une tête d'homme qui sortait avec
+précaution d'entre les broussailles.
+
+--Rien... dit-il tout bas après avoir regardé autour de lui. Personne...
+Vous pouvez venir camarades. Que chacun prenne un de ces ânes et
+l'emmène lestement.
+
+Il se rangea pour donner passage à une douzaine d'hommes, auxquels il
+dit encore à mi-voix:
+
+--Si les ânes se sauvent, ne vous amusez pas à courir après. Vite, et
+pas de bruit, c'est la consigne.
+
+Les hommes se glissèrent le long du bois, très fourré dans cette partie
+de la futaie; ils marchaient avec précaution, mais vite; les ânes, qui
+cherchaient l'ombre, broutaient de l'herbe près de la lisière du bois.
+A un signal donné, chacun des voleurs prit un des ânes par la bride et
+l'attira dans le fourré. Ces ânes, au lieu de résister, de se débattre,
+de braire, pour donner l'éveil, se laissèrent emmener comme des
+imbéciles; un mouton n'eût pas été plus bête. Cinq minutes après, les
+voleurs arrivaient au fourré qui se trouvait au pied de l'arche. On fit
+entrer mes camarades un à un dans les broussailles, où ils disparurent.
+J'entendis le bruit de leurs pas sous terre, puis tout rentra dans le
+silence.
+
+«Voilà l'explication des bruits qui effrayent le pays, pensai-je: une
+bande de voleurs est cachée dans les caves du couvent. Il faut les faire
+prendre; mais comment? Voilà la difficulté.»
+
+Je restai caché sous ma voûte, d'où je voyais les ruines en entier et le
+pays tout autour, et je n'en sortis que lorsque j'entendis les voix
+des enfants qui cherchaient leurs ânes. J'accourus pour les empêcher
+d'approcher de cette arche et des broussailles qui cachaient si bien
+l'entrée des souterrains, qu'il était impossible de l'apercevoir.
+
+--Voici Cadichon! s'écria Louis.
+
+--Mais où sont les autres? dirent à la fois tous les enfants.
+
+--Ils doivent être ici près, dit le papa de Louis; cherchons-les.
+
+--Nous ferions bien de les chercher du côté du ravin, derrière l'arche
+que je vois là-bas, dit le père de Jacques; l'herbe y est belle, ils
+auront voulu en goûter.
+
+Je tremblai en songeant au danger qu'ils allaient courir, et je me
+précipitai du côté de l'arche pour les empêcher de passer. Ils voulurent
+m'écarter, mais je leur résistai avec tant d'insistance, leur barrant le
+passage de quelque côté qu'ils voulussent aller, que le papa de Louis
+arrêta son beau-frère et lui dit:
+
+--Ecoutez, mon cher: l'insistance de Cadichon a quelque chose
+d'extraordinaire. Vous savez ce qu'on nous a raconté de l'intelligence
+de cet animal. Ecoutons-le, croyez-moi, et retournons sur nos pas.
+D'ailleurs, il n'est pas probable que tous les ânes aient été de l'autre
+côté des ruines.
+
+--Vous avez d'autant plus raison, mon cher, répondit le papa de Jacques,
+que je vois l'herbe foulée près de l'arche, comme si elle avait été
+récemment piétinée. Je croirais assez que nos ânes ont été volés.
+
+Ils retournèrent vers les mamans, qui avaient empêché les enfants de
+s'écarter; je les suivis, le coeur léger et content de leur avoir
+peut-être évité un terrible malheur. Ils causèrent bas, et je les vis se
+mettre tous en groupe: on m'appela.
+
+--Comment allons-nous faire? dit la maman de Louis. Un seul âne ne peut
+pas porter tous les enfants.
+
+--Mettons les plus petits sur Cadichon; les grands suivront avec nous,
+dit la maman de Jacques.
+
+--Viens, mon Cadichon; voyons combien tu en pourras porter, dit la maman
+d'Henriette.
+
+On commença par mettre Jeanne devant comme la plus petite, puis
+Henriette, puis Jacques, puis Louis. Ils n'étaient lourds ni les uns ni
+les autres; je fis voir, en prenant le trot, que je les portais bien
+tous les quatre sans fatigue.
+
+--Holà! oh! Cadichon, s'écrièrent les papas, tout doucement, pour que
+nous puissions tenir nos gamins.
+
+Je me mis au pas et je marchai, entouré de près par les enfants plus
+grands et les mamans; les papas suivaient pour rallier les traînards.
+
+--Maman, pourquoi donc papa n'a-t-il pas cherché nos ânes? dit Henri, le
+plus jeune de la bande, et qui trouvait le chemin long.
+
+_La maman:_--Parce que ton papa croit qu'ils ont été volés, et qu'il
+était alors inutile de les chercher.
+
+_Henri:_--Volés! Par qui donc? Je n'ai vu personne.
+
+_La maman:_--Ni moi non plus, mais il y avait auprès de l'arche des
+traces de pas.
+
+_Pierre:_--Mais alors, maman, il fallait chercher les voleurs.
+
+_La maman:_--Ç'eût été imprudent. Pour avoir pris treize ânes, il faut
+qu'il y ait eu plusieurs hommes. Ils avaient probablement des armes et
+ils auraient pu tuer ou blesser vos papas.
+
+_Pierre:_--Quelles armes, maman?
+
+_La maman:_--Des bâtons, des couteaux, peut-être des pistolets.
+
+_Camille:_--Oh! mais c'est très dangereux, cela. Je crois que papa a
+bien fait de revenir avec mes oncles.
+
+_La maman:_--Et dépêchons-nous de rentrer à la maison; les oncles et
+papas doivent aller à la ville en rentrant.
+
+_Pierre:_:--Pour quoi faire, maman?
+
+_La maman:_--Pour prévenir les gendarmes.
+
+_Camille:_--Je suis fâchée que nous ayons été à ces ruines.
+
+_Madeleine:_--Pourquoi cela? c'était très beau.
+
+_Camille:_--Oui, mais très dangereux. Si, au lieu de prendre les ânes,
+les voleurs nous avaient tous pris?
+
+_Elisabeth:_--C'est impossible! nous étions trop de monde.
+
+_Camille:_--Mais s'il y a beaucoup de voleurs?
+
+_Elisabeth:_--Nous nous serions tous battus.
+
+_Camille:_--Avec quoi? Nous n'avions pas seulement un bâton.
+
+_Elisabeth:_--Et nos pieds, nos poings, nos dents? Moi, d'bord, j'aurais
+égratigné, mordu; j'aurais crevé les yeux avec mes ongles.
+
+_Pierre:_--Le voleur t'aurait tuée: voilà tout.
+
+_Elisabeth:_--Tuée? Et papa donc! et maman! Tu crois qu'ils m'auraient
+laissé emporter ou tuer!
+
+_Madeleine:_--Les voleurs les auraient tués aussi.
+
+_Elisabeth:_--Tu penses donc qu'il y en avait une armée?
+
+_Madeleine:_--Mais quand même il n'y en aurait qu'une douzaine!
+
+_Elisabeth:_--Une douzaine? Quelle bêtise! Tu crois que les voleurs
+marchent par douzaines comme les huîtres.
+
+_Madeleine:_--Tu te moques toujours! On ne peut rien te dire. Je parie,
+moi, que pour enlever treize ânes ils étaient au moins douze.
+
+_Elisabeth:_--Je veux bien, moi, et le treizième par-dessus le marché
+comme les petits pâtés.
+
+Les mamans et les autres enfants riaient de cette conversation, mais
+comme elle dégénérait en dispute, la maman d'Elisabeth la fit taire, en
+leur disant que Madeleine avait très probablement raison quant au nombre
+des voleurs.
+
+On se trouvait près de la maison, et l'on ne tarda pas à arriver.
+Lorsqu'on vit revenir tout le monde à pied, et moi, Cadichon, portant
+quatre enfants, la surprise fut grande. Mais, quand les papas
+racontèrent la disparition des ânes, mon obstination à ne pas les
+laisser chercher les bêtes perdues, les gens de la maison secouèrent la
+tête et firent une foule de suppositions plus singulières les unes que
+les autres; les uns disaient que les ânes avaient été engloutis et
+enlevés par les diables; les autres prétendaient que les religieuses
+enterrées dans la chapelle s'en étaient emparées pour parcourir la
+terre; d'autres assuraient que les anges qui gardaient le couvent
+réduisaient en cendre et en poussière tous les animaux qui approchaient
+de trop près du cimetière où erraient les âmes des religieuses. Aucun
+n'eut l'idée des voleurs cachés dans les souterrains.
+
+Aussitôt après leur retour, les trois papas allèrent raconter à la
+grand'mère le vol probable de leurs ânes. Ils firent mettre ensuite les
+chevaux à la voiture pour aller porter leur plainte à la gendarmerie de
+la ville voisine. Ils revinrent deux heures après avec l'officier
+de gendarmerie et six gendarmes. J'avais une telle réputation
+d'intelligence, qu'ils jugèrent la chose grave dès qu'ils surent la
+résistance que j'avais opposée vers l'arche. Ils étaient tous armés de
+pistolets, de carabines, prêts à se mettre en campagne. Pourtant ils
+acceptèrent le dîner que leur offrit la grand'mère, et ils se mirent à
+table avec les dames et les messieurs.
+
+
+
+
+XIII
+
+LES SOUTERRAINS
+
+Le dîner ne fut pas long; les gendarmes étaient pressés de faire leur
+inspection avant la nuit. Ils demandèrent à la grand'mère la permission
+de m'emmener.
+
+--Il nous sera bien utile dans notre expédition, madame, dit l'officier.
+Ce Cadichon n'est pas un âne ordinaire; il a déjà fait des choses plus
+difficiles que ce que nous allons lui demander.
+
+--Prenez-le, messieurs, si vous le croyez nécessaire, répondit la
+grand'mère; mais ne le fatiguez pas trop, je vous en prie. La pauvre
+bête a déjà fait la route ce matin, et il est revenu avec quatre de mes
+petits-enfants sur son dos.
+
+--Quant à cela, madame, reprit l'officier, vous pouvez être tranquille;
+soyez sûre que nous le traiterons le plus doucement possible.
+
+On m'avait donné mon dîner: un picotin d'avoine, une brassée de salade,
+carottes et autres légumes; j'avais bu, j'avais mangé, j'étais prêt à
+partir. Quand on vint me prendre, je me plaçai tout d'abord à la tête
+de la troupe, et nous nous mîmes en route, l'âne servant de guide aux
+gendarmes. Ils n'en furent pas humiliés, car ils étaient bonnes gens. On
+croit que les gendarmes sont sévères, méchants, c'est tout le contraire,
+pas de meilleures gens, de plus charitables, de plus patients, de plus
+généreux que ces bons gendarmes. Pendant toute la route ils eurent pour
+moi tous les soins possibles: ralentissant le pas de leurs chevaux quand
+ils me croyaient fatigué, et me proposant de boire à chaque ruisseau que
+nous traversions.
+
+Le jour commençait à baisser lorsque nous arrivâmes au couvent.
+L'officier donna ordre de suivre tous mes mouvements et de marcher tous
+ensemble. Mais, comme leurs chevaux pouvaient les gêner, ils les avaient
+laissés dans un village voisin de la forêt. Je les menai sans hésiter à
+l'entrée de l'arche, près des broussailles d'où j'avais vu sortir les
+douze voleurs. Je vis avec inquiétude qu'ils restaient près de l'entrée.
+Pour les éloigner, je fis quelques pas derrière le mur; ils me
+suivirent. Quand ils y furent tous, je revins aux broussailles, les
+empêchant d'avancer quand ils voulaient me suivre. Ils me comprirent, et
+restèrent cachés le long du mur.
+
+Je m'approchai alors de l'entrée des souterrains, et je mis à braire de
+toutes les forces de mes poumons. Je ne tardai pas à obtenir ce que je
+voulais. Tous mes camarades enfermés dans les caveaux me répondirent à
+qui mieux mieux. Je fis un pas vers les gendarmes, qui devinèrent ma
+manoeuvre, et je revins me placer près de l'entrée des souterrains. Je
+me remis à braire; cette fois personne ne me répondit; je devinai que
+les voleurs, pour empêcher mes camarades de les trahir, leur avaient
+attaché des pierres à la queue. Tout le monde sait que, pour braire,
+nous dressons notre queue; ne pouvant pas la dresser à cause du poids de
+la pierre, mes camarades se taisaient.
+
+Je restais toujours à deux pas de l'entrée, lorsque je vis une tête
+d'homme sortir des broussailles et regarder avec précaution, ne voyant
+que moi, il dit:
+
+--Voilà le coquin que nous n'avons pas pris ce matin. Tu vas rejoindre
+tes camarades, mon braillard.
+
+Mais, comme il allait me saisir, je m'éloignai de deux pas; il me
+suivit, je m'éloignai encore, jusqu'à ce que je l'eusse amené à l'angle
+du mur derrière lequel étaient mes amis les gendarmes. Avant que mon
+voleur eût eu le temps de pousser un cri, ils se jetèrent sur lui, le
+bâillonnèrent, le garrottèrent et l'étendirent par terre. Je me remis
+à l'entrée et je recommençai à braire, ne doutant pas qu'un autre
+viendrait voir ce que devenait leur compagnon. En effet, j'entendis
+bientôt les broussailles s'écarter, et je vis apparaître une nouvelle
+tête, qui regarda de même avec précaution; ne pouvant m'atteindre, ce
+second voleur fit comme le premier; moi, j'exécutai la même manoeuvre,
+et je le fis prendre par les gendarmes sans qu'il eût eu le temps de se
+reconnaître. Je recommençai ainsi jusqu'à ce que j'en eusse fait prendre
+six. Après le sixième, j'eus beau braire, personne n'apparut. Je
+pensai que, ne voyant revenir aucun des hommes qui allaient savoir des
+nouvelles de leurs camarades, les voleurs avaient soupçonné quelque
+piège et n'avaient plus osé se risquer. Pendant ce temps, la nuit était
+venue tout à fait, on n'y voyait presque plus. L'officier de gendarmerie
+envoya un de ses hommes chercher du renfort pour attaquer les voleurs
+dans les souterrains, et emmener garrottés, dans une charrette, les six
+voleurs déjà faits prisonniers. Les gendarmes qui restèrent eurent ordre
+de se partager en deux bandes, pour surveiller les sorties du couvent;
+moi, on me laissa à mon idée, après m'avoir bien caressé et m'avoir fait
+les plus grands compliments sur ma conduite.
+
+--S'il n'était pas un âne, dit un gendarme, il mériterait la croix.
+
+--N'en a-t-il pas une sur le dos? dit un autre.
+
+--Tais-toi, mauvais plaisant, dit un troisième; tu sais bien que cette
+croix-là est marquée sur les ânes pour rappeler qu'un des leurs a eu
+l'honneur d'être monté par Notre-Seigneur Jésus-Christ.
+
+--Voilà pourquoi c'est une croix d'honneur, reprit l'autre.
+
+--Silence! dit l'officier à voix basse: Cadichon dresse les oreilles.
+
+J'entendis en effet un bruit extraordinaire du côté de l'arche; ce
+n'était pas un bruit de pas, on aurait dit plutôt comme un craquement
+et des cris étouffés. Les gendarmes entendaient bien aussi, mais sans
+pouvoir deviner ce que c'était. Enfin, une fumée épaisse s'échappa de
+plusieurs soupiraux et fenêtres basses du couvent, puis quelques flammes
+jaillirent: quelques instants après tout était en feu.
+
+--Ils ont mis le feu dans les caves pour s'échapper par les portes, dit
+l'officier.
+
+--Il faut courir l'éteindre, mon lieutenant, répondit un gendarme.
+
+--Gardez-vous-en bien! Surveillons plus que jamais toutes les issues, et
+si les voleurs paraissent, feu de vos carabines; les pistolets viendront
+après.
+
+L'officier avait bien deviné la manoeuvre de ces voleurs; ils avaient
+compris qu'ils étaient découverts, que leurs camarades avaient été faits
+prisonniers, et ils espéraient qu'à la faveur de l'incendie et des
+efforts des gendarmes pour l'éteindre, ils pourraient s'échapper et
+reprendre leurs amis. Nous vîmes bientôt les six voleurs restants et
+leur capitaine sortir avec précipitation de l'entrée masquée par des
+broussailles; trois gendarmes seulement se trouvaient à ce poste; ils
+tirèrent chacun leur coup de carabine avant que les voleurs eussent
+eu le temps de faire usage de leurs armes. Deux voleurs tombèrent; un
+troisième laissa échapper son pistolet: il avait le bras cassé. Mais
+les trois derniers et leur capitaine s'élancèrent avec fureur sur
+les gendarmes, qui, le sabre d'une main, le pistolet de l'autre, se
+battirent comme des lions. Avant que l'officier et les deux autres
+gendarmes qui surveillaient le côté opposé du couvent eussent eu le
+temps d'accourir, le combat était presque terminé; les voleurs étaient
+tous tués ou blessés; le capitaine se défendait encore contre un
+gendarme, le seul qui fût sur pied; les deux autres étaient grièvement
+blessés. L'arrivée du renfort mit fin au combat. Et un clin d'oeil le
+capitaine fut entouré, désarmé, garrotté et couché près des six voleurs
+prisonniers.
+
+Pendant ce combat, le feu s'était éteint; ce qui avait brûlé n'était
+que des broussailles et du menu bois; mais, avant de pénétrer dans les
+souterrains, l'officier voulut attendre l'arrivée du renfort qu'il
+avait demandé. La nuit était bien avancée quand nous vîmes arriver six
+gendarmes nouveaux et la charrette qui devait emmener les prisonniers.
+On les coucha côte à côte dans la voiture; l'officier était humain: il
+avait donné ordre de les débâillonner, de sorte qu'ils disaient aux
+gendarmes mille injures. Les gendarmes n'y faisaient seulement pas
+attention. Deux d'entre eux montèrent sur la charrette pour escorter les
+prisonnier; on fit des brancards pour emporter les blessés.
+
+Pendant ces préparatifs, j'accompagnai l'officier dans la descente qu'il
+fit aux souterrains, escorté de huit hommes. Nous traversâmes un long
+corridor qui allait toujours en descendant, puis nous arrivâmes dans
+les souterrains où les brigands avaient établi leur demeure. Un de ces
+caveaux leur servait d'écurie; nous y trouvâmes tous mes camarades pris
+de la veille, qui avaient tous une pierre à la queue. On les en
+délivra immédiatement, et ils se mirent à braire à l'unisson. Dans ce
+souterrain, c'était un bruit à rendre sourd.
+
+--Silence, les ânes! dit un gendarme, sans quoi nous allons vous
+rattacher vos breloques.
+
+--Laisse-les dire, répond un autre gendarme: tu vois bien qu'ils
+chantent les louanges de Cadichon.
+
+--J'aimerais mieux qu'ils chantassent sur un autre ton, reprit le
+premier gendarme en riant.
+
+«Cet homme, assurément, n'aime pas la musique, me dis-je à part moi. Que
+trouve-t-il à redire aux voix de mes camarades?» Ces pauvres camarades!
+ils chantaient leur délivrance.
+
+Nous continuâmes à marcher. Un des souterrains était plein d'effets
+volés. Dans un autre ils avaient enfermé des prisonniers qu'ils
+gardaient pour les servir: les uns faisaient la cuisine, le service de
+la table, nettoyaient les souterrains; d'autres faisaient les vêtements
+et les chaussures. Il y avait de ces malheureux qui y étaient depuis
+deux ans; ils étaient enchaînés deux à deux, et ils avaient tous de
+petites sonnettes aux bras et aux pieds, pour qu'on pût savoir de quel
+côté ils allaient. Deux voleurs restaient toujours près d'eux pour les
+garder; on n'en laissait jamais plus de deux dans le même souterrain.
+Pour ceux qui travaillaient aux vêtements, on les réunissait tous, mais
+le bout de leur chaîne était attaché, pendant le travail, à un anneau
+scellé dans le mur.
+
+Je sus plus tard que ces malheureux étaient les voyageurs et les
+visiteurs des ruines qui avaient disparu depuis deux ans. Il y en avait
+quatorze; ils racontèrent que les voleurs en avaient tué trois sous
+leurs yeux: deux parce qu'ils étaient malades, et un qui refusait
+obstinément de travailler.
+
+Les gendarmes délivrèrent tous ces pauvres gens, ramenèrent les ânes au
+château, portèrent les blessés à l'hospice, et menèrent les voleurs en
+prison. Ils furent jugés et condamnés, le capitaine à mort et les autres
+à être envoyés à Cayenne. Quant à moi, je fus admiré par tout le monde;
+chaque fois que je sortais, j'entendais dire aux personnes qui me
+rencontraient:
+
+«C'est Cadichon, le fameux Cadichon, qui vaut à lui seul plus que tous
+les ânes du pays.»
+
+
+
+XIV
+
+THÉRÈSE
+
+Mes petites maîtresses (car j'avais autant de maîtres et de maîtresses
+que la grand'mère avait de petits-enfants) avaient une cousine qu'elles
+aimaient beaucoup, qui était leur meilleure amie, et à peu près de leur
+âge. Cette amie s'appelait Thérèse; elle était bonne, bien bonne,
+la pauvre petite. Quand elle me montait, jamais elle ne prenait de
+baguette, et ne permettait à personne de me taper. Dans une des
+promenades que firent mes jeunes maîtresses, elles virent une petite
+fille assise sur le bord de la route, qui se leva péniblement à leur
+approche, et vint en boitant leur demander la charité; son air triste et
+timide frappa Thérèse et ses amies.
+
+--Pourquoi boites-tu, ma petite? dit Thérèse.
+
+_La petite:_--Parce que mes sabots me blessent, mam'selle.
+
+_Thérèse:_--Pourquoi n'en demandes-tu pas d'autres à ta maman?
+
+_La petite:_--Je n'ai pas de maman, mam'selle.
+
+_Thérèse:_--A ton papa alors?
+
+_La petite:_--Je n'ai pas de papa, mam'selle.
+
+_Thérèse:_--Mais avec qui vis-tu?
+
+_La petite:_--Avec personne; je vis seule.
+
+_Thérèse:_--Qui est-ce qui te donne à manger?
+
+_La petite:_--Quelquefois personne, quelquefois tout le monde.
+
+_Thérèse:_--Quel âge as-tu?
+
+_La petite:_--Je ne sais pas, mam'selle; peut-être bien sept ans.
+
+_Thérèse:_--Où couches-tu?
+
+_La petite:_--Chez celui qui veut bien me recevoir. Lorsque tout le
+monde me chasse, je couche dehors, sous un arbre, près d'une haie,
+n'importe où.
+
+_Thérèse:_--Mais l'hiver, tu dois geler?
+
+_La petite:_--J'ai froid; mais j'y suis habituée.
+
+_Thérèse:_--As-tu dîné aujourd'hui?
+
+_La petite:_--Je n'ai pas mangé depuis hier.
+
+--Mais c'est affreux, c'la,... dit Thérèse, les larmes aux yeux. Mes
+chères amies, n'est-ce pas que votre grand'mère voudra bien que nous
+donnions à manger à cette pauvre petite, que nous la fassions coucher
+quelque part au château?
+
+--Certainement, répondirent les trois cousines, grand'mère sera
+enchantée; d'ailleurs elle fait tout ce que nous voulons.
+
+_Madeleine:_--Mais comment faire pour la mener jusqu'à la maison,
+Thérèse? Regarde comme elle boite.
+
+_Thérèse:_--Mettons-la sur Cadichon; nous suivrons toutes à pied au lieu
+de le monter deux à deux, chacune à notre tour.
+
+--C'est vrai, quelle bonne idée! s'écrièrent les trois cousines.
+
+Elles placèrent la petite fille sur mon dos.
+
+Camille avait encore dans sa poche un morceau de pain qui restait de
+son goûter, elle le lui donna; la petite le mangea avec avidité; elle
+semblait ravie de se trouver sur mon dos, mais elle ne disait rien; elle
+était fatiguée et elle souffrait de la faim.
+
+Quand j'arrêtai devant le perron, Camille et Elisabeth firent entrer la
+petite à la cuisine, pendant que Madeleine et Thérèse couraient chez la
+grand'mère.
+
+--Grand'mère, dit Madeleine, permettez-nous de donner à manger à une
+petite fille très pauvre que nous avons trouvée sur la route.
+
+_La grand'mère:_--Très volontiers, chère petite; mais qui est-elle?
+
+_Madeleine:_--Je ne sais pas, grand'mère.
+
+_La grand'mère:_--Où demeure-t-elle?
+
+_Madeleine_--Nulle part, grand'mère.
+
+_La grand'mère:_--Comment, nulle part? Mais ses parents doivent demeurer
+quelque part.
+
+_Madeleine:_--Elle n'a pas de parents, grand'mère; elle est seule.
+
+--Voulez-vous permettre, ma tante, dit timidement Thérèse, qu'elle
+couche ici, cette pauvre petite?
+
+--Si elle n'a réellement pas d'asile, je ne demande pas mieux, dit la
+grand'mère. Il faut que je la voie et que je lui parle.
+
+Elle se leva et suivit les enfants à la cuisine, où la pauvre petite
+approcha tout en boitant. La grand'mère la questionna et en obtint les
+mêmes réponses. Elle se trouva fort embarrassée. Renvoyer cette enfant
+dans l'état d'abandon et de souffrance où elle la voyait lui semblait
+impossible. La garder était difficile. A qui la confier? Par qui la
+faire élever?
+
+--Ecoute, petite, lui dit-elle: en attendant que je puisse prendre des
+informations sur ton compte et savoir si tu m'as dit la vérité, tu
+coucheras et tu mangeras ici. Je verrai dans quelques jours ce que je
+puis faire pour toi.
+
+Elle donna ses ordres pour qu'on préparât un lit pour l'enfant et qu'on
+ne la laissât manquer de rien. Mais la pauvre petite était si sale,
+que personne ne voulait ni la toucher ni l'approcher. Thérèse en était
+désolée; elle ne pouvait obliger les domestiques de sa tante de faire ce
+qui leur répugnait.
+
+--C'est moi, pensa-t-elle, qui ai amené cette petite; ce serait moi qui
+devrais en avoir soin. Comment faire?
+
+Elle réfléchit un instant; une idée se présenta à son esprit.
+
+--Attends, ma petite, dit-elle; je vais revenir tout à l'heure.
+
+Elle courut chez sa maman.
+
+--Maman, dit-elle, je dois prendre un bain, n'est-ce pas?
+
+_La maman:_--Oui, Thérèse, vas-y; ta bonne t'attend.
+
+--Maman, voulez-vous me permettre de faire baigner à ma place la petite
+fille que nous avons amenée ici?
+
+_La maman:_--Quelle petite fille? Je ne l'ai pas vue.
+
+_Thérèse:_:--Une pauvre, pauvre petite, qui n'a ni papa, ni maman, ni
+personne pour la soigner; qui couche dehors, qui ne mange que ce qu'on
+lui donne. La grand'mère de Camille consent à la garder, mais aucun des
+domestiques ne veut la toucher.
+
+_La maman:_--Pourquoi donc?
+
+_Thérèse:_--Parce qu'elle est si sale, si sale, qu'elle est dégoûtante;
+alors, maman, si vous voulez bien, je la ferai baigner à ma place;
+pour ne pas dégoûter ma bonne, je la déshabillerai moi-même, je la
+savonnerai; je lui couperai les cheveux, qui sont tout emmêlés et pleins
+de petites puces blanches, mais qui ne sautent pas.
+
+_La maman:_--Mais, ma pauvre Thérèse, toi-même ne seras-tu pas dégoûtée
+de la toucher et de la laver?
+
+_Thérèse:_--Un peu, maman, mais je penserai que, si j'étais à sa place,
+je serais bien heureuse qu'on voulût bien me soigner, et cette idée me
+donnera du courage. Et puis, maman, voulez-vous me permettre, quand elle
+sera lavée, de lui mettre quelques-unes de mes vieilles affaires jusqu'à
+ce que je lui en achète d'autres?
+
+_La maman:_--Certainement, ma petite Thérèse; mais avec quoi lui
+achèteras-tu des vêtements? Tu n'as que deux ou trois francs, tout juste
+de quoi payer une chemise.
+
+_Thérèse:_--Oh! maman, vous oubliez ma pièce de vingt francs.
+
+_La maman:_--Celle que tu as donnée à garder à ton papa pour ne pas la
+dépenser? Tu la conservais pour acheter un beau livre de messe comme
+celui de Camille.
+
+_Thérèse:_--Je peux bien me passer de ce beau livre de messe, maman,
+j'ai encore mon vieux.
+
+_La maman:_--Fais comme tu voudras, mon enfant; quand c'est pour faire
+le bien, tu sais que je te donne une entière liberté.
+
+Sa maman l'embrassa, et elle alla avec elle pour voir cette petite fille
+que personne ne voulait toucher.
+
+«Si elle a quelque maladie de peau que Thérèse puisse gagner, se
+dit-elle, je ne permettrai pas qu'elle y touche.»
+
+La petite fille attendait toujours à la porte; la maman la regarda,
+examina ses mains, sa figure, et vit qu'il n'y avait que de la saleté,
+mais aucune maladie de peau. Seulement, elle trouva ses cheveux si
+pleins de vermine, qu'elle demanda des ciseaux, fit asseoir la petite
+sur l'herbe, et lui coupa les cheveux tout court sans y toucher avec les
+mains. Quand ils furent tombés à terre, elle les ramassa avec une pelle,
+et pria un des domestiques de les jeter sur le fumier; puis elle demanda
+un baquet d'eau tiède, et, avec l'aide de Thérèse, elle lui savonna et
+lava la tête de manière à la bien nettoyer. Après l'avoir essuyée, elle
+dit à Thérèse:
+
+--Maintenant, ma chère petite, va la faire baigner, et fais jeter ses
+haillons au feu.
+
+Camille, Madeleine et Elisabeth étaient venues aider Thérèse; elles
+l'emmenèrent toutes quatre dans la salle de bain, la déshabillèrent
+malgré le dégoût que leur inspirait la saleté extrême de l'enfant et
+l'odeur qu'exhalaient ses haillons. Elles s'empressèrent de la plonger
+dans l'eau et de la savonner des pieds à la tête. Elles prirent goût à
+l'opération, qui les amusait et qui enchantait la petite fille; elles la
+savonnèrent et la tinrent dans l'eau un peu plus de temps qu'il n'était
+nécessaire. A la fin du bain, l'enfant en avait assez et témoigna une
+vive satisfaction quand ses quatre protectrices la firent sortir de la
+baignoire; elles la frottèrent, pour l'essuyer, jusqu'à lui faire rougir
+la peau, et ce ne fut qu'après l'avoir séchée comme un jambon, qu'elles
+lui mirent une chemise, un jupon et une robe de Thérèse. Tout cela
+allait assez bien, parce que Thérèse portait ses robes très courtes,
+comme le font toutes les petites filles élégantes, et que la petite
+mendiante devait avoir ses jupons tombant sur les chevilles: la taille
+était bien un peu longue, mais on n'y regarda pas de si près; tout
+le monde était content. Quand il fallut la chausser, les enfants
+s'aperçurent qu'elle avait une plaie sur le cou-de-pied: c'était ce qui
+la faisait boiter. Camille courut chez sa grand'mère pour lui demander
+de l'onguent. La grand'mère lui donna ce qu'il fallait, et Camille,
+aidée de ses trois amies, dont l'une soutenait la petite, tandis que
+l'autre tenait le pied, et la troisième déroulait une bande, lui mit
+l'onguent sur la plaie; elles furent près d'un quart d'heure à arranger
+une compresse et la bande; tantôt c'était trop serré; tantôt ce ne
+l'était pas assez; la bande était trop bas, la compresse était trop
+haut; elles se disputaient et s'arrachaient le pied de la pauvre petite,
+qui n'osait rien dire, se laissait faire et ne se plaignait pas. Enfin
+la plaie fut bandée, on lui mit des bas et de vieilles pantoufles à
+Thérèse, et on la laissa aller. Quand la petite fille revint à la
+cuisine, personne ne la reconnaissait.
+
+--Pas possible que ce soit cette petite horreur de tout à l'heure,
+disait un domestique.
+
+--Si, c'est la même, reprit un second domestique; elle est tout autre,
+car la voilà devenue gentille, d'affreuse qu'elle était.
+
+_Le cuisinier:_--C'est tout de même bien beau aux enfants et à Mme
+d'Arbé de l'avoir nettoyée comme cela; quant à moi, on m'aurait donné
+vingt francs, que je ne l'aurais pas touchée.
+
+_La fille de cuisine:_--C'est qu'elle sentait si mauvais!
+
+_Le cocher:_--Vous ne devriez pas avoir le nez si sensible, la belle,
+avec votre graillon, vos casseroles à écurer et toutes sortes de saletés
+à manier.
+
+_La fille de cuisine_, piquée:--Mon graillon et mes casseroles ne
+sentent toujours pas le fumier comme des gens que je connais.
+
+_Les domestiques:_--Ah! ah! ah! la fille est en colère; prends garde au
+balai.
+
+_Le cocher:_--Si elle prend le sien, je saurai bien trouver le mien, et
+la fourche aussi, et encore l'étrille.
+
+_Le cuisinier:_--Allons, allons, ne la poussez pas trop; elle est vive:
+vous savez, faut pas l'irriter.
+
+_Le cocher:_--Tiens! qu'est-ce que ça me fait, moi? Qu'elle se fâche, je
+me fâcherai aussi.
+
+_Le cuisinier:_--Mais je ne veux pas de ça, moi, madame n'aime pas les
+disputes; il est bien certain que nous aurions tous du désagrément.
+
+_Le premier domestique:_--Le Vatel a raison. Thomas, tais-toi, tu nous
+amènes toujours quelque chose comme une querelle. Ce n'est pas ta place
+ici, d'abord.
+
+_Le cocher:_--Tiens! ma place est partout quand je n'ai pas d'ouvrage à
+l'écurie.
+
+_Le cuisinier:_--Mais vous en avez de l'ouvrage, regardez donc Cadichon,
+qui n'est pas encore débâté, et qui se promène en long et en large comme
+un bourgeois qui attend son dîner.
+
+_Le cocher:_--Cadichon me fait l'effet d'écouter aux portes; il est plus
+fin qu'il n'en l'air; c'est un vrai malin.
+
+Le cocher m'appela, me prit par la bride, m'emmena à l'écurie, et, après
+m'avoir ôté mon bât et m'avoir donné ma pitance, il me laissa seul,
+c'est-à-dire en compagnie des chevaux et d'un âne que je dédaignais trop
+pour lier conversation avec lui.
+
+Je ne sais ce qui se passa le soir au château; le lendemain, dans
+l'après-midi, on me remit mon bât, on monta sur mon dos la petite
+mendiante; mes quatre petites maîtresses suivirent à pied et me firent
+aller au village. Je compris en route qu'elles voulaient acheter de quoi
+habiller la petite. Thérèse voulait tout payer; les autres voulaient
+payer chacune leur part; elles se disputaient avec un tel acharnement,
+que, si je ne m'étais pas arrêté à la porte de la boutique, elles
+l'auraient dépassée. Elles manquèrent jeter la petite par terre en la
+descendant de dessus mon dos, parce qu'elles s'élancèrent sur elle
+toutes à la fois; l'une lui tirait les jambes, l'autre la tenait par
+un bras, la troisième l'avait prise à bras-le-corps, et Elisabeth, la
+quatrième, qui était forte comme deux ou trois, les poussait toutes
+pour aider seule la petite à descendre. La pauvre enfant, effrayée et
+tiraillée de tous côtés, se mit à crier; les passants commençaient à
+s'arrêter, la marchande ouvrit la porte.
+
+--Bien le bonjour, mesdemoiselles; permettez que je vous aide.
+
+Mes jeunes maîtresses, contentes de n'avoir pas à se céder entre elles,
+lâchèrent la petite fille; la marchande la prit et la posa à terre.
+
+--Qu'y a-t-il pour votre service, mesdemoiselles? dit la marchande.
+
+_Madeleine_:--Nous venons acheter de quoi habiller cette petite fille,
+madame Juivet.
+
+_Madame Juivet_:--Volontiers, mesdemoiselles. Vous faut-il une robe ou
+une jupe, ou du linge?
+
+_Camille_:--Il nous faut tout, madame Juivet; donnez-moi de quoi lui
+faire trois chemises, un jupon, une robe, un tablier, un fichu, deux
+bonnets.
+
+_Thérèse_, bas:--Dis donc, Camille, laisse-moi parler, puisque c'est moi
+qui paye.
+
+_Camille_, bas:--Non, tu ne payeras pas tout, nous voulons payer avec
+toi.
+
+_Thérèse_, bas:--J'aime mieux payer seule, c'est ma fille.
+
+--Non, elle est à nous toutes, répliqua tout bas Camille.
+
+--Quelle est l'étoffe que prennent ces demoiselles? interrompit la
+marchande, impatiente de vendre.
+
+Pendant que Camille et Thérèse continuaient leur dispute à voix basse,
+Madeleine et Elisabeth se dépêchèrent d'acheter tout ce qu'il fallait.
+
+--Adieu, madame Juivet, dirent-elles; envoyez-nous tout cela chez nous,
+et le plus vite possible, je vous en prie; vous enverrez aussi la note.
+
+--Comment, comment, vous avez déjà tout acheté? s'écrièrent Camille et
+Thérèse.
+
+--Mais oui; pendant que vous causiez, dit Madeleine d'un air malin, nous
+avons choisi tout ce qui est nécessaire.
+
+--Il fallait nous demander si cela nous convenait, reprit Camille.
+
+--Certainement, puisque c'est moi qui paye, dit Thérèse.
+
+--Nous payerons aussi, nous payerons aussi, s'écrièrent en choeur les
+trois autres.
+
+--Pour combien y en a-t-il? demanda Thérèse.
+
+_La marchande:_--Pour trente-deux francs, mademoiselle.
+
+--Trente-deux francs! s'écria Thérèse effrayée: mais je n'ai que vingt
+francs!
+
+_Camille:_--Eh bien! nous payerons le reste.
+
+_Elisabeth:_--Tant mieux, cela fait que nous aurons aussi habillé la
+petite fille.
+
+_Madeleine, riant:_--Nous voilà donc enfin d'accord, grâce à Mme Juivet:
+ce n'est pas sans peine.
+
+J'avais tout entendu, puisque la porte était restée ouverte; j'étais
+indigné contre Mme Juivet, qui faisait payer à mes bonnes petites
+maîtresses le double au moins de ce que valaient ses marchandises.
+J'espérais que les mamans ne les laisseraient pas faire le marché. Nous
+retournâmes à la maison; tout le monde fut d'accord en revenant, ...
+grâce à Mme Juivet, ... comme avait dit innocemment Madeleine.
+
+Il faisait beau temps; on était assis sur l'herbe devant la maison quand
+nous arrivâmes. Pierre, Henri, Louis et Jacques avaient pêché dans un
+des étangs pendant que nous étions au village; ils venaient de rapporter
+trois beaux poissons et beaucoup de petits. Pendant que Louis et Jacques
+m'ôtaient mon bât et ma bride, les quatre cousines expliquèrent à leurs
+mamans ce qu'elles avaient acheté.
+
+--Pour combien d'argent en avez-vous? demanda la maman de Thérèse.
+Combien te reste-t-il de tes vingt francs, Thérèse?
+
+Thérèse fut un peu embarrassée; elle rougit légèrement.
+
+--Il ne me reste rien, maman, dit-elle.
+
+--Vingt francs pour habiller un enfant de six à sept ans; dit la maman
+de Camille; mais c'est horriblement cher. Qu'avez-vous donc acheté?
+
+Thérèse ne savait seulement pas ce que Madeleine et Elisabeth s'étaient
+dépêchées d'acheter, de sorte qu'elle ne put répondre.
+
+Mais la marchande, arrivant avec son paquet, interrompit la
+conversation, à la grande joie de Madeleine et d'Elisabeth, qui
+commençaient à craindre d'avoir acheté des choses trop belles.
+
+--Bonjour, madame Juivet, dit la grand'mère; défaites votre paquet ici
+sur l'herbe, et faites-nous voir les emplettes de ces demoiselles.
+
+Mme Juivet salua, posa son paquet, le défit, en tira la note, qu'elle
+présenta à Madeleine, et étala ses marchandises.
+
+Madeleine avait rougi en prenant la note; sa grand'mère la lui prit des
+mains, et poussa une exclamation de surprise:
+
+--Trente-deux francs pour habiller une petite mendiante!... Madame
+Juivet, ajouta-t-elle d'un ton sévère, vous avez abusé de l'ignorance
+de mes petites-filles; vous savez très bien que les étoffes que vous
+apportez sont beaucoup trop belles et trop chères pour habiller une
+enfant pauvre; remportez tout cela, et sachez qu'à l'avenir aucun de
+nous n'achètera rien chez vous.
+
+--Madame, dit Mme Juivet avec une colère retenue, ces demoiselles ont
+pris ce qu'elles ont voulu, je ne les ai contraintes sur aucun article.
+
+_La grand'mère:_--Mais vous auriez dû ne leur montrer que des étoffes
+convenables, et ne pas chercher à leur passer vos vieilles marchandises
+dont personne ne veut.
+
+_Madame Juivet:_--Madame, ces demoiselles ayant pris les étoffes doivent
+les payer.
+
+--Elles ne payeront rien du tout, et vous allez remporter tout cela, dit
+la grand'mère avec sévérité. Partez sur-le-champ; j'enverrai ma femme de
+chambre acheter chez Mme Jourdan ce qui est nécessaire.
+
+Mme Juivet se retira dans une colère effroyable. Je la reconduisis
+un bout de chemin en brayant d'un air moqueur et en gambadant autour
+d'elle, ce qui amusa beaucoup les enfants, mais ce qui lui fit
+grand-peur, car elle se sentait coupable, et elle craignait que je
+voulusse l'en punir; on me croyait un peu sorcier dans le pays, et tous
+les méchants me redoutaient.
+
+Les mamans grondèrent les enfants, les cousins se moquèrent d'elles; je
+restai près d'eux, mangeant de l'herbe, et les regardant sauter, courir,
+gambader. J'entendis, pendant ce temps, que les papas arrangeaient une
+partie de chasse pour le lendemain, que Pierre et Henri devaient avoir
+de petits fusils pour être de la partie, et qu'un jeune voisin de
+campagne devait y venir aussi.
+
+
+
+XV
+
+LA CHASSE
+
+Le lendemain devait avoir lieu, comme je l'ai dit, l'ouverture de la
+chasse. Pierre et Henri furent prêts avant tout le monde; c'était leur
+début; ils avaient leurs fusils en bandoulière, leur carnassière passée
+sur l'épaule; leurs yeux brillaient de bonheur; ils avaient pris un air
+fier et batailleur qui semblait dire que tout le gibier du pays
+devait tomber sous leurs coups. Je les suivais de loin, et je vis les
+préparatifs de la chasse.
+
+--Pierre, dit Henri d'un air délibéré, quand nos carnassières seront
+pleines, où mettrons-nous le gibier que nous tuerons?
+
+--C'est précisément à quoi je pensais, répondit Pierre; je demanderai à
+papa d'emmener Cadichon.
+
+Cette idée ne me plut pas; je savais que les jeunes chasseurs tiraient
+partout et sur tout, sans s'occuper de ce qui était devant et près
+d'eux. En visant une perdrix, ils pouvaient m'envoyer leur plomb, et
+j'attendis avec inquiétude la suite de la proposition.
+
+--Papa, dit Pierre à son père qui arrivait, pouvons-nous emmener
+Cadichon?
+
+--Pour quoi faire? répondit le papa en riant; tu veux donc chasser à
+âne, et poursuivre les perdrix à la course! Dans ce cas, il faut d'abord
+attacher des ailes à Cadichon.
+
+_Henri_, contrarié:--Mais non, papa, c'est pour notre gibier quand nos
+carnassières seront trop pleines.
+
+_Le papa_, avec surprise et riant:--Porter votre gibier! Vous croyez
+donc, pauvres innocents, que vous allez tuer quelque chose, et même
+beaucoup de choses?
+
+_Henri, piqué_:--Certainement, papa; j'ai vingt cartouches dans ma
+veste, et je tuerai au moins quinze pièces.
+
+_Le papa:_--Ah! ah! ah! Elle est bonne, celle-là! Sais-tu ce que vous
+tuerez, vous deux et votre ami Auguste?
+
+_Henri:_--Quoi donc, papa?
+
+_Le papa:_--Le temps, et rien avec.
+
+_Henri_, très piqué:--Alors, papa, je ne sais pas pourquoi vous nous
+avez donné des fusils, et pourquoi vous nous faites aller à la chasse,
+si vous nous croyez assez sots, assez maladroits pour ne rien tuer.
+
+_Le papa:_--C'est pour vous apprendre à chasser, petits nigauds, que je
+vous fais aller à la chasse. On ne tue jamais rien les premières fois.
+
+La conversation fut interrompue par l'arrivée d'Auguste, prêt aussi à
+tuer tout ce qu'il rencontrerait. Pierre et Henri étaient encore rouges
+d'indignation quand Auguste les rejoignit.
+
+_Pierre:_--Papa croit que nous ne tuerons rien, Auguste; nous lui ferons
+voir que nous sommes plus adroits qu'il ne le pense.
+
+_Auguste:_--Sois tranquille, nous tuerons plus de gibier qu'eux.
+
+_Henri:_--Pourquoi plus qu'eux?
+
+_Auguste:_--Parce que nous sommes jeunes, vifs, lestes et adroits,
+tandis que nos papas sont déjà un peu vieux.
+
+_Henri:_--C'est vrai, cela. Papa a quarante-deux ans. Pierre en a
+quinze, et moi treize. Quelle différence!
+
+_Auguste:_--Et mon papa à moi donc! Il a quarante-trois ans! Et moi qui
+en ai quatorze!
+
+_Pierre_:--Ecoute, je vais, sans le lui dire, faire mettre à Cadichon
+le bât avec les paniers. Il nous suivra et nous lui ferons porter notre
+gibier.
+
+_Auguste_:--Bien, très bien; fais mettre les grands paniers; si nous
+tuons un chevreuil, il lui faudra une fameuse place.
+
+Henri fut chargé de la commission. Je riais sous cape de la prévoyance.
+J'étais bien sûr de ne pas avoir la charge d'un chevreuil et de revenir
+avec les paniers vides comme au départ.
+
+--En route! dirent les papas. Nous marcherons devant. Et vous, gamins,
+suivez de près. Quand nous serons en plaine, nous nous débanderons....
+
+--Qu'est-ce donc? ajouta le papa de Pierre avec surprise; Cadichon nous
+suit? Cadichon orné de deux énormes paniers?
+
+--C'est pour le gibier de ces messieurs, dit le garde en riant.
+
+_Le papa_:--Ah! ah! ah! ils ont voulu faire à leur tête, ... soit ... je
+veux bien que Cadichon suive la chasse, s'il a du temps à perdre.
+
+Il regarda en souriant Pierre et Henri, qui prirent un air dégagé.
+
+--Ton fusil est-il armé, Pierre? demanda Henri.
+
+_Pierre_:--Non, pas encore; c'est si dur à armer et à désarmer, que
+j'aime mieux attendre qu'une perdrix parte.
+
+_Le papa_:--Nous voici en plaine; à présent, marchons tous sur la même
+ligne, et tirons devant nous, et pas à droite ni à gauche, pour ne pas
+nous entre-tuer.
+
+Les perdrix ne tardèrent pas à partir de tous côtés; j'étais resté
+prudemment derrière, et même un peu loin: je fis bien; car plus d'un
+chien retardataire reçut des grains de plomb. Les chiens guettaient,
+arrêtaient, rapportaient; les coups de fusil partaient sur toute la
+ligne. Je ne perdais pas de vue mes trois jeunes vantards; je les voyais
+tirer souvent, mais ramasser, jamais: aucun des trois ne toucha ni
+lièvre, ni perdrix. Ils s'impatientaient, tiraient hors de portée, trop
+loin, trop près; quelquefois tous trois tiraient la même perdrix, qui
+n'en volait que mieux. Les papas faisaient au contraire de la bonne
+besogne: autant de coups de fusil, autant de pièces dans leurs
+carnassières. Après deux heures de chasse, le papa de Pierre et de Henri
+s'approcha d'eux.
+
+--Eh bien! mes enfants, Cadichon est-il bien chargé? Y a-t-il encore de
+la place pour vider ma carnassière, qui est trop pleine?
+
+Les enfants ne répondirent pas: ils voyaient à l'air moqueur de leur
+papa, qu'il savait leur maladresse. Moi, j'approchai en courant, et je
+tournai un des paniers vers le papa.
+
+_Le papa_:--Comment! rien dedans? Vos carnassières vont crever, si vous
+les remplissez trop.
+
+Les carnassières étaient plates et vides. Le papa se mit à rire de l'air
+déconfit des jeunes chasseurs, se débarrassa de son gibier dans un de
+mes paniers, et retourna à son chien, qui était en arrêt.
+
+_Auguste:_--Je crois bien que ton père tue une quantité de perdreaux! Il
+a deux chiens qui arrêtent et rapportent; et nous, on ne nous en a pas
+laissé un seul.
+
+_Henri:_--C'est vrai, ça; nous avons peut-être tué beaucoup de perdrix,
+seulement nous n'avions pas de chiens pour nous les rapporter.
+
+_Pierre:_--Pourtant, je n'en ai pas vu tomber.
+
+_Auguste:_--Parce qu'une perdrix tuée ne tombe jamais sur le coup; elle
+vole encore quelque temps, et elle va tomber très loin.
+
+_Pierre:_--Mais quand papa et mes oncles tirent, leurs perdrix tombent
+tout de suite.
+
+_Auguste:_--Cela te semble ainsi parce que tu es loin, mais, si tu étais
+à leur place, tu verrais filer la perdrix longtemps encore.
+
+Pierre ne répondit pas, mais il n'avait pas trop l'air de croire ce que
+disait Auguste. Tous marchaient d'un pas moins fier et moins léger qu'au
+départ. Ils commençaient à demander l'heure.
+
+--J'ai faim, dit Henri.
+
+--J'ai soif, dit Auguste.
+
+--Je suis fatigué, dit Pierre.
+
+Mais il fallait bien suivre les chasseurs qui tiraient, tuaient et
+s'amusaient. Pourtant ils n'oubliaient pas leurs jeunes compagnons de
+chasse, et, pour ne pas trop les fatiguer, ils proposèrent une halte
+pour déjeuner. Les jeunes gens acceptèrent avec joie. On rappela les
+chiens, qu'on remit en laisse, et l'on se dirigea vers une ferme qui
+était à cent pas, et où la grand'mère avait envoyé des provisions.
+
+On s'assit par terre sous un vieux chêne; on étala le contenu des
+paniers. Il y avait, comme à toutes les chasses, un pâté de volaille, un
+jambon, des oeufs, du fromage, des marmelades, des confitures, un gros
+baba, une énorme brioche et quelques bouteilles de vieux vin. Tous
+les chasseurs, jeunes et vieux, avaient grand appétit, et mangèrent à
+effrayer les passants. Pourtant la grand'mère avait si largement pourvu
+aux faims les plus voraces, que la moitié des provisions restèrent aux
+gardes et aux gens de la ferme. Les chiens avaient la soupe pour apaiser
+leur faim, et l'eau de la mare pour se désaltérer.
+
+--Vous n'avez donc pas été heureux, enfants? dit le papa d'Auguste.
+Cadichon ne marchait pas comme un âne trop chargé.
+
+_Auguste:_--Ce n'est pas étonnant, papa nous n'avions pas de chiens;
+vous les aviez tous.
+
+_Le père:_--Ah! tu crois qu'un, deux, trois chiens vous auraient fait
+tuer des perdreaux qui vous passaient sous le nez.
+
+_Auguste:_--Ils ne les auraient pas fait tuer, papa, mais ils auraient
+cherché et rapporté ceux que nous avons tués, et alors...
+
+_Le père_, interrompant d'un air surpris:--Ceux que vous avez tués! Vous
+croyez avoir tué des perdreaux?
+
+_Auguste:_--Certainement, papa; seulement, comme nous ne les voyions pas
+tomber, nous ne pouvions pas les ramasser.
+
+_Le père_, de même:--Et tu crois que, s'il en était tombé, vous ne les
+auriez pas vus?
+
+_Auguste:_--Non, car nous n'avons pas d'aussi bons yeux que les chiens.
+
+Le père, les oncles, les gardes même partirent d'un éclat de rire qui
+rendit les enfants rouges de colère.
+
+--Ecoutez, dit enfin le papa de Pierre et de Henri, puisque c'est faute
+de chiens que votre gibier a été perdu, vous allez avoir chacun le vôtre
+quand nous nous remettrons en chasse.
+
+_Pierre:_--Mais les chiens ne voudront pas nous suivre, papa ils ne nous
+connaissent pas autant que vous.
+
+_Le père:_--Pour les obliger à vous suivre, nous vous donnerons les deux
+gardes, et nous ne partirons qu'une demi-heure après vous, afin que les
+chiens n'aient pas la tentation de nous rejoindre.
+
+_Pierre_, radieux:--Oh! merci, papa! à la bonne heure! avec les chiens,
+nous sommes bien sûrs de tuer autant que vous.
+
+Le déjeuner finissait, on était reposé, et les jeunes chasseurs étaient
+pressés de se remettre en chasse avec les chiens et les gardes.
+
+--Nous allons avoir l'air de vrais chasseurs, dirent-ils d'un air
+satisfait.
+
+Les voilà partis encore une fois, et moi suivant comme avant le
+déjeuner, mais toujours de loin. Les papas avaient dit aux gardes de
+marcher près des enfants, et d'empêcher toute imprudence. Les perdrix
+partaient de tous côtés comme le matin, les jeunes gens tiraient comme
+le matin, et ne tuaient rien comme le matin. Pourtant les chiens
+faisaient bien leur office; ils quêtaient, ils arrêtaient, seulement
+ils ne rapportaient pas, puisqu'il n'y avait rien à rapporter. Enfin,
+Auguste, impatienté de tirer sans tuer, voit un des chiens en arrêt; il
+croit qu'en tirant avant que la perdrix parte, il tuera plus facilement.
+Il vise, il tire, ... le chien tombe en se débattant et en poussant un
+cri de douleur.
+
+--Corbleu! c'est notre meilleur chien! s'écria le garde en s'élançant
+vers lui.
+
+Quand il arriva, le chien expirait. Le coup l'avait frappé à la tête; il
+était sans mouvement et sans vie.
+
+--Voilà un beau coup que vous avez fait là, monsieur Auguste! dit le
+garde en laissant retomber le pauvre animal. Je crois bien que voilà la
+chasse finie.
+
+Auguste restait immobile et consterné; Pierre et Henri étaient très émus
+de la mort du chien, le garde concentrait sa colère et le regardait sans
+mot dire.
+
+J'approchai pour voir quelle était la malheureuse victime de la
+maladresse et de l'amour-propre d'Auguste. Quelle ne fut pas ma douleur
+en reconnaissant Médor, mon ami, mon meilleur ami! Et quels ne furent
+pas mon horreur et mon chagrin quand je vis le garde relever Médor, et
+le poser dans un des paniers que je portais sur mon dos! Voilà donc le
+gibier que j'étais condamné à rapporter! Médor, mon ami, tué par un
+mauvais garçon maladroit et orgueilleux.
+
+Nous retournâmes du côté de la ferme, les enfants ne parlant pas, le
+garde laissant échapper de temps à autre un juron furieux, et moi ne
+trouvant de consolation que dans la réprimande sévère et l'humiliation
+que le meurtrier aurait à subir.
+
+En arrivant à la ferme, nous y trouvâmes encore les chasseurs, qui,
+n'ayant plus de chiens, préféraient se reposer et attendre le retour des
+enfants.
+
+--Déjà! s'écrièrent-ils en nous voyant revenir.
+
+_Le papa de Pierre:_--Je crois, en vérité, qu'ils ont tué une grosse
+pièce. Cadichon marche comme s'il était chargé, et un des paniers penche
+comme s'il contenait quelque chose de lourd.
+
+Ils se levèrent et vinrent à nous. Les enfants restaient en arrière;
+leur mine confuse frappa ces messieurs.
+
+_Le père d'Auguste_, riant:--Ils n'ont pas l'air de triomphateurs!
+
+_Le papa de Pierre_, riant:--Ils ont peut-être tué un veau ou un mouton
+qu'ils ont pris pour un lapin.
+
+Le garde approcha.
+
+_Le papa:_--Qu'y a-t-il donc, Michaud? Tu as l'air aussi penaud que les
+chasseurs.
+
+--C'est qu'il y a de quoi, m'sieur, répondit le garde. Nous rapportons
+un triste gibier.
+
+_Le papa_, riant:--Qu'est-ce donc? Un mouton, un veau, un ânon?
+
+_Le garde:_--Ah! m'sieur, il n'a a pas de quoi rire, allez! C'est votre
+chien Médor, le meilleur de la bande, que M. Auguste a tué, le prenant
+pour une perdrix.
+
+_Le papa:_--Médor! le maladroit! Si jamais il revient chasser ici!...
+
+--Approchez, Auguste, lui dit son père. Voilà donc où vous ont mené
+votre sot orgueil et votre ridicule présomption! Faites vos adieux à vos
+amis, monsieur; vous allez retourner sur l'heure à la maison, et vous
+porterez votre fusil dans ma chambre pour n'y plus toucher, jusqu'à ce
+que vous ayez pris de la raison et de la modestie.
+
+--Mais papa, répondit Auguste d'un air dégagé, je ne sais pas pourquoi
+vous êtres si fâché. Il arrive très souvent qu'on tue des chiens, à la
+chasse.
+
+--Des chiens!... On tue des chiens! s'écria le père stupéfait. En
+vérité, c'est trop fort... Où avez-vous pris ces belles notions de
+chasse, monsieur.
+
+--Mais, papa, dit Auguste toujours du même air dégagé, tout le monde
+sait qu'il arrive très souvent aux grands chasseurs de tuer des chiens.
+
+--Mes chers amis, dit le père en se retournant vers ces messieurs,
+veuillez m'excuser de vous avoir amené un garçon malapris comme Auguste.
+Je ne croyais pas qu'il fût capable de tant d'impudence et de sottise.
+
+Puis, se retournant vers son fils:
+
+--Vous avez entendu mes ordres, monsieur, allez.
+
+_Auguste:_--Mais, papa.
+
+_Le père_, d'une voix sévère:--Silence! vous dis-je. Pas un mot, si vous
+ne voulez faire connaissance avec la baguette de mon fusil.
+
+Auguste baissa la tête et se retira tout confus.
+
+«Vous voyez, mes enfants, dit le papa de Pierre et de Henri, où mène la
+présomption, c'est-à-dire la croyance d'un mérite qu'on n'a pas. Ce
+qui arrive à Auguste aurait pu vous arriver aussi. Vous vous êtes tous
+figuré que rien n'était plus facile que de bien tirer, qu'il suffisait
+de vouloir pour tuer; voyez le résultat, vous avez été tous trois
+ridicules dès ce matin; vous avez méprisé nos conseils et notre
+expérience; et enfin vous êtes tous trois la cause de la mort de mon
+pauvre Médor. Je vois, d'après cela, que vous êtes trop jeunes pour
+chasser. Dans un an ou deux nous verrons. Jusque-là retournez à vos
+jardins et à vos amusements d'enfants. Tout le monde s'en trouvera
+mieux.»
+
+Pierre et Henri baissèrent la tête sans répondre. On rentra tristement à
+la maison; les enfants voulurent enterrer eux-mêmes dans le jardin mon
+malheureux ami, dont je vais vous raconter l'histoire. Vous verrez
+pourquoi je l'aimais tant.
+
+
+
+XVI
+
+MEDOR
+
+Je connaissais Médor depuis longtemps; j'étais jeune, et il était plus
+jeune encore quand nous nous sommes connus et aimés. Je vivais alors
+misérablement chez ces méchants fermiers qui m'avaient acheté à un
+marchand d'ânes, et de chez lesquels je m'étais sauvé avec tant
+d'habileté. J'étais maigre, car je souffrais sans cesse de la faim.
+Médor, qu'on leur avait donné comme chien de garde, et qui s'est trouvé
+être un superbe et excellent chien de chasse, était moins malheureux que
+moi; il amusait les enfants qui lui donnaient du pain et des restes de
+laitage; de plus, il m'a avoué que lorsqu'il pouvait se glisser à la
+laiterie avec la maîtresse ou la servante, il trouvait toujours moyen
+d'attraper quelques gorgées de lait ou de crème, et de saisir les petits
+morceaux de beurre qui sautaient de la baratte pendant qu'on le faisait.
+Médor était bon; ma maigreur et ma faiblesse lui firent pitié; un jour
+il m'apporta un morceau de pain, et me le présenta d'un air triomphant.
+
+--Mange, mon pauvre ami, me dit-il, dans son langage; j'ai assez du pain
+qu'on me donne pour me nourrir, et toi, tu n'as que des chardons et de
+mauvaises herbes en quantité à peine suffisante pour te faire vivre.
+
+--Bon Médor, lui répondis-je, tu te prives pour moi, j'en suis certain.
+Je ne souffre pas autant que tu le penses; je suis habitué à peu manger,
+à peu dormir, à beaucoup travailler et à être battu.
+
+--Je n'ai pas faim. Prouve-moi ton amitié en acceptant mon petit
+présent. C'est bien peu de chose, mais je te l'offre avec plaisir, et si
+tu me refusais, j'en aurais du chagrin.
+
+--Alors j'accepte, mon bon Médor, lui répondis-je, parce que je t'aime;
+et je t'avoue que ce pain me fera grand bien, car j'ai faim.
+
+Et je mangeai le pain du bon Médor, qui regardait avec joie
+l'empressement avec lequel je broyais et j'avalais. Je me sentis tout
+remonté par ce repas inaccoutumé; je le dis à Médor, croyant par là lui
+mieux témoigner ma reconnaissance; il en résulta que tous les jours il
+m'apportait le plus gros morceau de ceux qu'on lui donnait. Le soir,
+il venait se coucher près de moi sous l'arbre ou le buisson que je
+choisissais pour passer ma nuit; nous causions alors sans parler. Nous
+autres animaux, nous ne prononçons pas des paroles comme les hommes,
+mais nous nous comprenons par des clignements d'yeux, des mouvements de
+tête, d'oreilles, de la queue, et nous causons entre nous tout comme les
+hommes.
+
+Un soir, je le vis arriver triste et abattu.
+
+--Mon ami, me dit-il, je crains de ne plus pouvoir à l'avenir t'apporter
+une partie de mon pain; les maîtres ont décidé que j'étais assez grand
+pour être attaché toute la journée, qu'on ne me lâcherait qu'à la nuit.
+De plus, la maîtresse a grondé les enfants de ce qu'ils me donnaient
+trop de pain; elle leur a défendu de me rien donner à l'avenir, parce
+qu'elle voulait me nourrir elle-même, et peu, pour me rendre bon chien
+de garde.
+
+--Mon bon Médor, lui dis-je, si c'est le pain que tu m'apportes qui te
+tourmente, rassure-toi, je n'en ai plus besoin; j'ai découvert ce matin
+un trou dans le mur du hangar à foin; j'en ai déjà tiré un peu, et je
+pourrai facilement en manger tous les jours.
+
+--En vérité! s'écria Médor, je suis heureux de ce que tu me dis; mais
+j'avais pourtant un grand plaisir à partager mon pain avec toi. Et puis,
+être attaché tout le jour, ne plus venir te voir, c'est triste.
+
+Nous causâmes encore quelque temps, il me quitta fort tard.
+
+--J'aurai le temps de dormir le jour, disait-il; et toi tu n'as pas
+grand'chose à faire dans cette saison-ci.
+
+Toute la journée du lendemain se passa en effet sans que je visse mon
+pauvre ami. Vers le soir, je l'attendais avec impatience, lorsque
+j'entendis ses cris. Je courus près de la haie; je vis la méchante
+fermière qui le tenait par la peau du cou, pendant que Jules le frappait
+avec le fouet du charretier. Je m'élançai au travers de la haie par une
+brèche mal fermée; je me jetai sur Jules, et je le mordis au bras de
+façon à lui faire tomber le fouet des mains. La fermière lâcha Médor,
+qui se sauva, c'est ce que je voulais; je lâchai aussi le bras de Jules,
+et j'allais retourner dans mon enclos, lorsque je me sentis saisir par
+les oreilles; c'était la fermière, qui dans sa colère, criait à Jules:
+
+--Donne-moi le grand fouet, que je corrige ce mauvais animal! Jamais
+plus méchant âne n'a été vu en ce monde. Donne donc, ou claque-le
+toi-même.
+
+--Je ne peux remuer le bras, dit Jules en pleurant; il est tout
+engourdi.
+
+La fermière saisit le fouet tombé à terre, et courut à moi pour venger
+son méchant garçon. Je n'eus pas la sottise de l'attendre comme vous
+pouvez bien penser. Je fis un saut et m'éloignai quand elle fut près de
+m'atteindre; elle continua à me poursuivre et moi à me sauver, ayant
+grand soin de me tenir hors de la portée du fouet. Je m'amusai beaucoup
+à cette course; je voyais la colère de ma maîtresse augmenter à mesure
+qu'elle se fatiguait; je la faisais courir et suer sans me donner de
+mal, la méchante femme était en nage, était rendue, sans avoir eu le
+plaisir de m'attraper seulement du bout de son fouet. Mon ami était
+suffisamment vengé quand la promenade fut terminée. Je le cherchai des
+yeux, car je l'avais vu courir du côté de mon enclos; mais il attendait,
+pour se montrer, le départ de sa cruelle maîtresse.
+
+--Misérable! scélérat! cria l'enragée fermière en se retirant; tu me le
+payeras quand tu seras sous le bât.
+
+Je restai seul. J'appelai; Médor sortit timidement la tête du fossé où
+il était caché; je courus à lui.
+
+--Viens! lui dis-je. Elle est partie. Qu'as-tu fait? Pourquoi te
+faisait-elle battre par Jules?
+
+--Parce que j'avais un morceau de pain qu'un des enfants avait posé par
+terre: elle m'a vu, s'est élancée sur moi, a appelé Jules, et lui a
+ordonné de me battre sans pitié.
+
+--Est-ce que personne n'a cherché à te défendre?
+
+--Me défendre! Ah oui! vraiment! ils ont tous crié: «C'est bien fait!
+c'est bien fait! Fouette-le, Jules, pour qu'il recommence pas.--Soyez
+tranquilles, répondit Jules, je n'irai pas de main-morte; vous allez
+voir comme je vais le faire chanter.» Et à mon premier cri, ils ont tous
+battu des mains et crié: «Bravo! Encore, encore!»
+
+--Méchants petits drôles! m'écriai-je. Mais pourquoi as-tu pris ce
+morceau de pain, Médor? Est-ce qu'on ne t'avait pas donné ton souper?
+
+--Si fait, si fait. J'avais mangé; mais le pain de ma soupe était si
+émietté, que je n'ai pu en rien retirer pour toi, et si j'avais pu
+emporter ce gros morceau que les enfants avaient fait tomber, tu aurais
+eu un bon régal.
+
+--Mon pauvre Médor, c'est pour moi que tu as été battu!... Merci, mon
+ami, merci; je n'oublierai jamais ton amitié, ta bonté!... Mais ne
+recommence pas, je t'en supplie; crois-tu que ce pain m'eût fait
+plaisir, si j'avais su ce qu'il devait te faire souffrir? J'aimerais
+cent fois mieux ne vivre que de chardons, et te savoir bien traité et
+heureux.
+
+Nous causâmes longtemps encore, et je fis promettre à Médor de ne plus
+se mettre, à cause de moi, dans le cas d'être battu; je lui promis aussi
+de faire toutes sortes de tours à tous les gens de la ferme, et je tins
+parole. Un jour, je jetai dans un fossé plein d'eau Jules et sa soeur,
+et je me sauvai, les laissant barboter et se débattre. Un autre jour, je
+poursuivis le petit de trois ans comme si j'avais voulu le mordre; il
+criait et courait avec une terreur qui me réjouissait. Une autre fois,
+je fis semblant d'être pris de coliques, et je me roulai sur la grande
+route avec une charge d'oeufs sur le dos; tous les oeufs furent écrasés;
+la fermière, quoique furieuse, n'osait pas me frapper; elle me croyait
+réellement malade; elle pensa que j'allais mourir; que l'argent que je
+leur avais coûté serait perdu, et, au lieu de me battre, elle me ramena
+et me donna du foin et du son. Je n'ai jamais fait un meilleur tour de
+ma vie, et le soir, en le racontant à Médor, nous nous pâmions de rire.
+Une autre fois, je vis tout leur linge étalé sur la haie pour sécher.
+Je pris toutes les pièces l'une après l'autre avec mes dents, et je les
+jetai dans le jus du fumier. Personne ne m'avait vu faire; quand la
+maîtresse ne trouva plus son linge, et qu'après l'avoir cherché partout,
+elle le trouva dans le jus du fumier, elle se mit dans une épouvantable
+colère; elle battit la servante, qui battit les enfants, qui battirent
+les chats, les chiens, les veaux, les moutons. C'était un vacarme
+charmant pour moi, car tous criaient, tous juraient, tous étaient
+furieux. Ce fut encore une soirée bien gaie que nous passâmes, Médor et
+moi.
+
+En réfléchissant depuis à toutes ces méchancetés, je me les suis
+sincèrement reprochées, car je me vengeais sur des innocents des fautes
+des coupables. Médor me blâmait quelquefois, et me conseillait d'être
+meilleur et plus indulgent; mais je ne l'écoutais pas, je devenais de
+plus en plus méchant; j'en ai été bien puni, comme on le verra plus
+tard.
+
+Un jour, jour de tristesse et de deuil, un monsieur qui passait vit
+Médor, l'appela, le caressa; puis il alla parler au fermier, et le lui
+acheta pour cent francs. Le fermier, qui croyait avoir un chien de peu
+de valeur, était enchanté; mon pauvre ami fut immédiatement attaché avec
+un bout de corde, et emmené par son nouveau maître; il me regarda d'un
+air douloureux; je courus de tous côtés pour chercher un passage dans la
+haie, les brèches étaient bouchées; je n'eus même pas la consolation
+de recevoir les adieux de mon cher Médor. Depuis ce jour je m'ennuyai
+mortellement; ce fut peu de temps après qu'eut lieu l'histoire du
+marché, et ma fuite dans la forêt de Saint-Evroult. Pendant les années
+qui ont suivi cette aventure, j'ai souvent, bien souvent pensé à mon
+ami, et j'ai bien désiré le retrouver; mais où le chercher? J'avais su
+que son nouveau maître n'habitait pas le pays, qu'il n'y était venu que
+pour voir un de ses amis.
+
+Quand je fus amené chez votre grand'mère par mon petit Jacques, jugez de
+mon bonheur en voyant quelques temps après arriver, avec votre oncle et
+vos cousins Pierre et Henri, mon ami, mon cher Médor. Il fallait voir
+la surprise générale lorsqu'on vit Médor courir à moi, me faire mille
+caresses, et moi le suivre partout. On crut que c'était pour Médor la
+joie de se trouver à la campagne; pour moi, on pensa que j'étais
+bien aise d'avoir un compagnon de promenade. Si l'on avait pu nous
+comprendre, deviner nos longues conversations, on aurait compris ce qui
+nous attirait l'un vers l'autre.
+
+Médor fut heureux de tout ce que je lui racontais de ma vie calme et
+heureuse, de la bonté de mes maîtres, de ma bonne et même glorieuse
+réputation dans le pays; il gémit avec moi au récit de mes tristes
+aventures; il rit, tout en me blâmant, des tours que j'avais joués au
+fermier qui m'avait acheté du père Georget; il frémit d'orgueil au récit
+de mon triomphe dans la course d'ânes; il gémit de l'ingratitude des
+parents de la pauvre Pauline, et il versa quelques larmes sur le triste
+sort de cette malheureuse enfant.
+
+
+
+XVII
+
+LES ENFANTS DE L'ECOLE
+
+Médor s'était écarté un jour de la maison où il était né, et où il
+vivait assez heureux; il poursuivait un chat qui lui avait enlevé un
+morceau de viande donnée par le cuisinier. On la trouvait trop avancée;
+Médor, qui n'était pas si délicat, l'avait saisie et posée près de sa
+niche, lorsque le chat, caché à côté, s'élança dessus et l'emporta. Mon
+ami ne faisait pas souvent d'aussi friands repas; il courut à toutes
+jambes après le voleur et, l'aurait bientôt attrapé, si le méchant chat
+n'avait imaginé de grimper sur un arbre. Médor ne pouvait le suivre si
+haut; il fut donc obligé de regarder le fripon dévorer sous ses yeux
+l'excellent morceau qu'il avait dérobé. Justement irrité d'une semblable
+effronterie, il resta au pied de l'arbre, aboyant, grondant, et faisant
+mille reproches. Ses aboiements attirèrent des enfants qui sortaient de
+l'école; ils se joignirent à Médor pour injurier le chat; ils finirent
+même par ramasser des pierres et lui en jeter; c'était une véritable
+grêle. Le chat se sauva au haut de l'arbre, se cacha dans les endroits
+les plus touffus: ce qui n'empêcha pas les méchants garçons de continuer
+leur jeu et de faire des hourras de joie chaque fois qu'un miaulement
+plaintif leur apprenait que le chat avait été touché et blessé.
+
+Médor commençait à s'ennuyer de ce jeu; les miaulements douloureux du
+chat avaient fait passer sa colère, et il craignait que les enfants ne
+fussent trop cruels. Il se mit donc à aboyer contre eux et à les tirer
+par leurs blouses; ils n'en continuèrent pas moins à lancer des pierres;
+seulement, ils en jetèrent aussi quelques-unes à mon pauvre ami. Enfin
+un cri rauque et horrible, suivi d'un craquement dans les branches,
+annonça qu'ils avaient réussi, que le chat était grièvement blessé, et
+qu'il tombait de l'arbre. Une minute après, il était par terre, non
+seulement blessé, mais raide mort; il avait eu la tête brisée par une
+pierre. Les méchants enfants se réjouirent de leur succès, au lieu de
+pleurer sur leur cruauté et sur les souffrances qu'ils avaient fait
+endurer à ce pauvre animal. Médor regardait son ennemi d'un air
+compatissant, et les garçons d'un air de reproche; il allait retourner à
+la maison, lorsqu'un des enfants s'écria:
+
+--Faisons-lui prendre un bain dans la rivière, ce sera très amusant.
+
+--Bien dit, bien imaginé! s'écrièrent les autres. Attrape-le, Frédéric;
+le voilà qui se sauve.
+
+Et voilà Médor poursuivi par ces méchants vauriens, eux et lui courant à
+toutes jambes; ils étaient malheureusement une douzaine, qui s'étaient
+espacés, ce qui l'obligeait à toujours courir droit devant lui, car
+aussitôt qu'il cherchait à leur échapper à droite ou à gauche, tous
+l'entouraient, et il retardait ainsi sa fuite au lieu de l'accélérer. Il
+était bien jeune alors, il n'avait que quatre mois; il ne pouvait courir
+vite ni longtemps; il finit donc par être pris. L'un le saisit par la
+queue, l'autre par la patte, d'autres par le cou, les oreilles, le dos,
+le ventre; ils le tiraient chacun de leur côté, et s'amusaient de ses
+cris. Enfin, ils lui attachèrent au cou une ficelle qui le serrait à
+l'étrangler, le tirèrent après eux, et le firent avancer avec force
+coups de pied; ils arrivèrent ainsi jusqu'à la rivière; l'un deux allait
+l'y jeter après avoir défait la ficelle; mais le plus grand s'écria:
+
+--Attends, donne-moi la ficelle, attachons-lui deux vessies au cou pour
+le faire nager, nous le pousserons jusqu'à l'usine, et nous le ferons
+passer sous la roue.
+
+Le pauvre Médor se débattait vainement; que pouvait-il faire contre une
+douzaine de gamins dont les plus jeunes avaient pour le moins dix ans?
+André, le plus méchant de la bande, lui attacha les deux vessies autour
+du cou, et le lança au beau milieu de la petite rivière. Mon malheureux
+ami, poussé par le courant plus encore que par les perches que tenaient
+ses bourreaux, était à moitié noyé et à moitié étranglé par la ficelle
+que l'eau avait resserrée. Il arriva ainsi jusqu'à l'endroit où l'eau
+se précipitait avec violence sous la roue de l'usine. Une fois sous la
+roue, il devait nécessairement y être broyé.
+
+Les ouvriers revenaient de dîner, et s'apprêtaient à lever la pale qui
+retenait l'eau. Celui qui devait la lever aperçut Médor, et s'adressa
+aux méchants enfants qui attendaient en riant que la pale, une fois
+levée, laissât passer Médor, et que l'eau l'entraînât sous la roue.
+
+--Encore un de vos méchants tours, mauvais garnements. Eh! les amis, à
+moi! Venez corriger ces gamins qui s'amusent à noyer un pauvre chien.
+
+Ses camarades accoururent, et, pendant qu'il sauvait Médor en lui
+tendant une planche, sur laquelle il monta, les autres firent la chasse
+à ses tourmenteurs, les attrapèrent tous, et les fouettèrent, les
+uns avec des cordes, les autres avec des fouets, d'autres avec des
+baguettes. Ils criaient tous à qui mieux mieux; les ouvriers n'en
+tapaient que plus fort. Enfin, ils les laissèrent aller, et la bande
+partit, criant, hurlant et se frottant les reins.
+
+Le sauveur de Médor avait coupé la ficelle qui l'étranglait; il l'avait
+couché au soleil sur du foin; Médor fut bientôt sec et prêt à retourner
+à la maison. Le forgeron l'y ramena, mais on lui dit qu'il pouvait bien
+le garder, qu'on avait déjà trop de chiens, et qu'on jetterait celui-là
+à l'eau avec une pierre au cou s'il ne voulait pas l'emmener. C'était un
+brave homme; il eut pitié de Médor et le ramena chez lui. Quand sa femme
+vit le chien, elle jeta les hauts cris, disant que son mari la ruinait,
+qu'elle n'avait pas de quoi nourrir un animal propre à rien, qu'il
+faudrait encore payer l'impôt sur les chiens.
+
+Enfin, elle cria et se plaignit si haut, que le mari, pour avoir la
+paix, se débarrassa de Médor, en le donnant au méchant fermier chez
+lequel je vivais déjà, et qui avait besoin d'un chien de garde.
+
+Voilà comment Médor et moi nous nous sommes connus, et voilà pourquoi
+nous nous sommes aimés.
+
+
+
+XVIII
+
+LE BAPTEME
+
+Pierre et Camille devaient être parrain et marraine d'un enfant qui
+venait de naître, et dont la mère avait été bonne de Camille.
+
+Camille voulait qu'on donnât son nom à sa filleule.
+
+--Pas du tout, dit Pierre; puisque je suis le parrain, j'ai droit de lui
+donner un nom, et je veux l'appeler Pierrette.
+
+_Camille_:--Pierrette! mais c'est un affreux nom! Pas du tout. Je ne
+veux pas qu'elle s'appelle Pierrette. Elle s'appellera Camille; je suis
+la marraine, et j'ai le droit de l'appeler comme moi.
+
+_Pierre_:--Non; c'est le parrain qui a le plus de droits, et je
+l'appellerai Pierrette.
+
+_Camille_:--Si tu l'appelles Pierrette, je ne veux pas être marraine.
+
+_Pierre_:--Si tu l'appelles Camille, je ne veux pas être parrain.
+
+_Camille_:--Eh bien! faites comme vous voulez; je demanderai à papa
+d'être parrain à votre place.
+
+_Pierre_:--Et moi, mademoiselle, je demanderai à maman d'être marraine à
+votre place.
+
+_Camille_:--D'abord, je suis sûre que ma tante ne voudra pas qu'elle
+s'appelle Pierrette; c'est affreux et ridicule!
+
+_Pierre_:--Et moi je suis certain que mon oncle ne voudra pas qu'elle
+s'appelle Camille; c'est horrible et bête!
+
+_Camille_:--Et comment donc m'a-t-il appelée Camille, moi? Va lui dire
+que c'est un nom horrible et bête; va, mon bonhomme, et tu verras comme
+tu seras bien reçu.
+
+_Pierre_:--Enfin, tu diras ce que tu voudras, mais je dis que je ne
+serai pas parrain d'une Camille.
+
+--Papa, dit malicieusement Camille en courant à son père, voulez-vous
+être parrain avec moi de la petite Camille?
+
+_Le papa_:--Quelle Camille, chère Minette? je ne connais de Camille que
+toi.
+
+_Camille_:--C'est ma petite filleule, papa, que je veux appeler Camille
+quand on la baptisera aujourd'hui.
+
+_Le papa_:--Mais Pierre doit être parrain avec toi; on n'a jamais deux
+parrains.
+
+_Camille_:--Papa, Pierre ne veut plus l'être.
+
+_Le papa_:--Ne veut plus? Pourquoi ce caprice?
+
+_Camille_:--Parce qu'il trouve le nom de Camille horrible et bête, et
+qu'il veut l'appeler Pierrette.
+
+_Le papa_:--Pierrette! Mais c'est bien ce nom-là qui serait horrible et
+bête.
+
+_Camille_:--C'est ce que je lui ai dit, papa; il ne veut pas me croire.
+
+_Le papa_:--Ecoute, ma fille, tâche de t'entendre avec ton cousin. Mais,
+s'il persiste à ne vouloir être parrain qu'à la condition de l'appeler
+Pierrette, je le remplacerai très volontiers.
+
+Pendant cette conversation de Camille avec son papa, Pierre avait couru
+chez sa maman.
+
+--Maman, lui dit-il, voulez-vous remplacer Camille, et être marraine
+avec moi de la petite fille qu'on doit baptiser aujourd'hui?
+
+_La maman_:--Pourquoi donc remplacer Camille? La bonne demande que ce
+soit elle qui soit marraine.
+
+_Pierre_:--Maman, c'est parce qu'elle veut que la petite fille s'appelle
+Camille; je trouve ce nom très laid, et, comme je suis parrain, je veux
+qu'elle s'appelle Pierrette.
+
+_La maman_:--Pierrette! Mais c'est un affreux nom! Autant Pierre est
+joli, autant Pierrette est ridicule.
+
+_Pierre_:--Oh! maman, je vous en prie, laissez-moi l'appeler
+Pierrette.... D'abord, je ne veux pas qu'elle s'appelle Camille.
+
+_La maman_:--Mais, si aucun de vous ne veut céder, comment vous
+arrangerez-vous?
+
+_Pierre_:--Voilà pourquoi, maman, je viens vous demander de remplacer
+Camille pour appeler la petite Pierrette.
+
+_La maman_:--Mon pauvre Pierre, d'abord je te dirai franchement que je
+ne veux pas non plus de Pierrette, parce que c'est un nom ridicule. Et
+puis la mère de l'enfant a été bonne de Camille et non pas la tienne,
+et tu penses bien que c'est surtout Camille qu'elle veut avoir pour
+marraine de sa fille. Je crois même qu'elle sera contente que son enfant
+porte le nom de Camille.
+
+_Pierre_:--Alors je ne veux pas être parrain.
+
+Camille accourut au même instant.
+
+_Camille_:--Eh bien! Pierre, es-tu décidé? On va partir dans une heure;
+et il faut absolument un parrain.
+
+_Pierre_:--Je veux bien qu'elle ne s'appelle pas Pierrette, mais je ne
+veux pas qu'elle s'appelle Camille.
+
+_Camille_:--Puisque tu veux bien céder pour Pierrette, je veux bien
+aussi te céder pour Camille. Tiens, faisons une chose, demandons à ma
+bonne quel nom elle veut donner à sa fille!
+
+_Pierre_:--Tu as raison; va le lui demander.
+
+Camille repartit en courant; elle revint bientôt.
+
+--Pierre, Pierre, ma bonne veut que sa fille s'appelle Marie-Camille.
+
+_Pierre_:--Lui as-tu demandé s'il ne fallait pas l'appeler Pierrette,
+puisque je suis parrain?
+
+_Camille_:--Si, je le lui ai demandé: elle s'est mise à rire; maman a ri
+aussi: elles ont dit que c'était impossible, que Pierrette était trop
+laid.
+
+Pierre rougit un peu; pourtant comme il commençait lui-même à trouver
+Pierrette un nom ridicule, il ne dit rien et soupira.
+
+--Où sont les dragées? demanda-t-il.
+
+_Camille_:--Dans un grand panier qu'on emportera à l'église. On laissera
+ici les boîtes et les paquets. Tout est prêt; viens voir combien il y en
+a.
+
+Ils coururent à l'antichambre, où tout était préparé.
+
+_Pierre_:--Pour quoi faire tous ces centimes? Il y en a presque autant
+que de dragées.
+
+_Camille_:--C'est pour jeter aux enfants de l'école.
+
+_Pierre_:--Comment, aux enfants de l'école? Nous irons donc à l'école
+après le baptême?
+
+_Camille_:--Mais non: c'est pour jeter à la porte de l'église. Tous les
+enfants du village sont rassemblés, et on jette en l'air des poignées de
+dragées et de centimes; ils les attrapent et les ramassent par terre.
+
+_Pierre_:--Est-ce que tu as déjà vu jeter des dragées?
+
+_Camille_:--Non, jamais, mais on dit que c'est très amusant.
+
+_Pierre_:--Je crois que je n'aimerai pas cela; bien certainement ils se
+battent, ils se font mal. Et puis je n'aime pas qu'on jette les dragées
+aux enfants comme à des chiens.
+
+--Camille, Pierre, venez, voici l'enfant qui arrive; on va bientôt
+partir, s'écria Madeleine qui arrivait tout essoufflée.
+
+Tous partirent en courant pour aller au-devant de l'enfant.
+
+--Oh! que notre filleule est belle! dit Pierre.
+
+_Camille_:--Je crois bien! elle a une robe brodée tout autour, un bonnet
+de dentelle, un manteau doublé de soie rose.
+
+_Pierre_:--Est-ce toi qui as donné tout cela?
+
+_Camille_:--Oh non! Je n'avais pas assez d'argent; c'est maman qui a
+tout payé, excepté le bonnet, que j'ai acheté de mon argent.
+
+Tout le monde était prêt; quoiqu'il fît très beau temps, la calèche
+était attelée pour mener l'enfant avec sa nourrice, le parrain et la
+marraine. Camille et Pierre étaient fiers de se trouver, comme de
+grandes personnes, tout seuls dans la voiture. Ils partirent; moi,
+j'attendais, attelé à la petite voiture des enfants; Louis, Henriette
+et Elisabeth se mirent devant pour mener, et Henri grimpa derrière; les
+mamans, les papas et les bonnes étaient partis les uns après les autres
+pour se trouver près de nous en cas d'accident, mais ce n'était que par
+excès de prudence, car, avec moi, ils savaient qu'il n'y avait rien à
+craindre.
+
+Je partis au galop, malgré la charge que je traînais; mon amour-propre
+me poussait à atteindre et même à dépasser la calèche. J'allais comme le
+vent; les enfants étaient enchantés.
+
+--Bravo! criaient-ils. Courage, Cadichon! Encore un temps de galop! Vive
+Cadichon, le roi des ânes.
+
+Ils battaient des mains, ils applaudissaient.
+
+--Bravo! criaient les personnages que je dépassais sur la route. En
+voilà-t-il un âne! Il court tout comme un cheval. Allons, hardi, bonne
+chance et pas de culbute!
+
+Les papas et les mamans, qui étaient échelonnés le long du chemin,
+n'étaient pas très rassurés; ils voulurent me faire ralentir, mais je
+ne les écoutai pas, et je n'en galopai que mieux. Je ne tardai pas à
+rattraper la calèche; je passai triomphalement devant les chevaux, qui
+me regardaient avec surprise. Se trouvant humiliés, eux qui étaient
+partis avant, d'être dépassés par un âne, ils voulurent aussi se mettre
+au galop; mais le cocher les retint, et ils furent obligés de ralentir
+leur pas, tandis que j'allongeais le mien.
+
+Quand la calèche arrêta à la porte de l'église, tous mes petits maîtres
+et maîtresses étaient déjà descendus de voiture, et moi, je m'étais
+rangé le long d'une haie pour avoir de l'ombre; j'avais chaud, j'étais
+essoufflé.
+
+A mesure que les parents arrivaient, ils admiraient ma vitesse, et ils
+faisaient compliment aux enfants sur leur équipage.
+
+Le fait est que nous faisions un bon effet, ma voiture et moi. J'étais
+bien brossé, et bien peigné; mon harnais étais ciré, verni; il était
+semé de pompons rouges; on m'avait mis des dahlias panachés rouge et
+blanc au-dessus des oreilles. La voiture était brossée, vernie. Nous
+avions très bon air.
+
+J'entendis par la fenêtre ouverte la cérémonie du baptême; l'enfant cria
+comme si on l'égorgeait. Camille et Pierre, un peu embarrassés de leurs
+grandeurs, s'embrouillèrent en disant le _Credo_; le curé fut obligé
+de les souffler. Je jetai un cou d'oeil à la fenêtre: je vis la pauvre
+marraine et le malheureux parrain rouges comme des cerises, et les
+larmes dans les yeux. Pourtant, ce qui leur arrivait était bien naturel,
+et arrive à bien des grandes personnes.
+
+Quand la petite Marie-Camille fut baptisée, on sortit de l'église pour
+jeter aux enfants, qui attendaient à la porte, les dragées et les
+centimes. Aussitôt que le parrain et la marraine parurent, les enfants
+crièrent tous ensemble: «Vive le parrain! vive la marraine!»
+
+Le panier de dragées était prêt; on l'apporta à Camille, pendant qu'on
+donnait à Pierre le panier de centimes. Camille prit une poignée et
+la fit retomber en pluie sur les enfants; là commença une véritable
+bataille, une vraie scène de chiens affamés. Les enfants se disputaient
+les dragées et les centimes: tous se précipitaient vers le même point;
+ils s'arrachaient les cheveux; ils se battaient, ils se roulaient par
+terre, ils se disputaient chaque dragée et chaque centime. Il y en eut
+la moitié de perdus, foulés aux pieds, disparus dans l'herbe. Pierre ne
+riait pas; Camille, qui avait ri aux premières poignées, ne riait plus,
+elle voyait que les batailles étaient sérieuses, que plusieurs enfants
+pleuraient, que d'autres avaient la figure égratignée.
+
+Quand ils furent remontés en voiture:
+
+--Tu avais raison, Pierre, dit-elle; la prochaine fois que je serai
+marraine, je donnerai les dragées à tous les enfants, mais je ne les
+jetterai pas.
+
+--Ni moi les centimes, dit Pierre, je les donnerai comme toi.
+
+La voiture partit; je n'entendis pas la suite de leur conversation.
+
+Les miens remontèrent dans mon équipage. Mais, cette fois, les papas et
+les mamans voulurent nous accompagner.
+
+--Cadichon a produit son effet, dit la maman de Camille; il peut revenir
+plus sagement, ce qui nous permettra de faire la route avec vous.
+
+--Maman, dit Madeleine, est-ce que vous aimez cet usage de jeter aux
+enfants des dragées et des centimes?
+
+_La maman_:--Non, ma chère enfant, je trouve cela ignoble: les enfants
+deviennent semblables à des chiens qui se battent pour un os. Si jamais
+je suis marraine dans ce pays-ci, je ferai donner des dragées, et je
+ferai porter aux pauvres l'argent qu'on dépense en centimes, perdus en
+grande partie.
+
+_Madeleine_:--Vous avez bien raison, maman; tâchez, je vous en prie, que
+je sois aussi marraine pour faire comme vous dites.
+
+_La maman, souriant_:--Pour être marraine, il faut avoir un enfant à
+baptiser, et je n'en connais pas.
+
+_Madeleine_:--C'est ennuyeux! J'aurais été marraine avec Henri. Comment
+nommeras-tu ton filleul, Henri?
+
+_Henri_:--Henri, comme de raison; et toi?
+
+_Madeleine_:--Je l'appellerai Madelon.
+
+_Henri_:--Quelle horreur! Madelon! D'abord ce n'est pas un nom.
+
+_Madeleine_:--C'est un nom tout comme Pierrette.
+
+_Henri_:--Pierrette est plus joli; et puis, tu vois bien que Pierre a
+cédé.
+
+--Je pourrai bien céder aussi, dit Madeleine en riant: mais nous avons
+le temps d'y penser.
+
+Nous arrivions au château; chacun descendit de voiture et alla défaire
+sa belle toilette; on m'enleva aussi mes pompons, mes dahlias, et je
+revins brouter mon herbe pendant que les enfants mangeaient leur goûter.
+
+
+
+XIX
+
+L'ANE SAVANT
+
+Un jour, je vis accourir les enfants dans le pré où je mangeais
+paisiblement, tout près du château. Louis et Jacques jouaient auprès de
+moi, et s'amusaient à monter lestement sur mon dos; ils croyaient être
+agiles comme des faiseurs de tours, et ils étaient, je dois l'avouer, un
+peu patauds, surtout le bon petit Jacques, gros, joufflu, plus trapu et
+plus petit que son cousin. Louis parvenait quelquefois, en s'accrochant
+à ma queue, à grimper (il disait s'élancer) sur mon dos; Jacques faisait
+des efforts prodigieux pour y arriver à son tour; mais le bon petit gros
+roulait, tombait, soufflait, et ne pouvait y arriver qu'avec l'aide de
+son cousin, un peu plus âgé que lui. Pour leur épargner une si grande
+fatigue, je m'étais placé près d'une petite butte de terre. Louis avait
+déjà montré son agilité; Jacques venait de se placer sans grand effort,
+lorsque nous entendîmes accourir la bande joyeuse. «Jacques, Louis,
+criaient-ils, nous allons bien nous amuser; nous allons à la foire
+après-demain, et nous verrons un âne savant.»
+
+_Jacques:_--Un âne savant? Qu'est-ce que c'est qu'un âne savant?
+
+_Elisabeth:_--C'est un âne qui fait toutes sortes de tours.
+
+_Jacques:_--Quels tours?
+
+_Madeleine:_--Des tours ..., mais des tours ..., des tours, enfin.
+
+_Jacques:_--Il n'en fera jamais comme Cadichon.
+
+_Henri:_--Bah! Cadichon! il est très bon et très intelligent pour un
+âne, mais il ne saurait pas faire ce que fera l'âne savant de la foire.
+
+_Camille:_--Je suis bien sûre que si on lui montrait, il le ferait.
+
+_Pierre:_--Voyons d'abord ce que fait cet âne savant, nous verrons après
+s'il est plus savant que Cadichon.
+
+_Camille:_--Pierre a raison, attendons jusqu'après la foire.
+
+_Elisabeth:_--Eh bien, qu'est-ce que nous ferons après la foire?
+
+--Nous nous disputerons, dit Madeleine en riant.
+
+Jacques et Louis gardaient le silence depuis qu'ils s'étaient dit
+quelques mots à l'oreille; ils laissèrent partir les enfants. Après
+s'être assurés qu'on ne pouvait les voir ni les entendre, ils se mirent
+à danser autour de moi en riant et chantant:
+
+ _Cadichon, Cadichon,
+ A la foire tu viendras;
+ L'âne savant tu verras;
+ Ce qu'il fait tu regarderas;
+ Puis, comme lui tu feras;
+ Tout le monde t'honorera;
+ Tout le monde t'applaudira,
+ Et nous serons fiers de toi.
+ Cadichon, Cadichon,
+ Je te prie, distingue-toi._
+
+--C'est très joli ce que nous chantons, dit Jacques en s'arrêtant tout à
+coup.
+
+_Louis:_--C'est que ce sont des vers, je crois bien que c'est joli!
+
+_Jacques:_--Des vers? Je croyais que c'était difficile de faire des
+vers.
+
+_Louis:_
+ Très facile,
+ Comme tu vois;
+ Pas difficile,
+ Comme tu crois.
+
+Vois-tu? en voilà encore.
+
+_Jacques:_--Courons le dire à mes cousines et cousins.
+
+_Louis:_--Non, non, s'ils entendaient nos vers, ils devineraient ce que
+nous voulons faire; il faudra les surprendre à la foire même.
+
+_Jacques:_--Mais crois-tu que papa et mon oncle voudront bien nous
+laisser emmener Cadichon à la foire?
+
+_Louis:_--Certainement, quand nous leur aurons dit en secret pourquoi
+nous voulons faire voir l'âne savant à Cadichon.
+
+_Jacques:_--Allons vite le leur demander.
+
+Les voilà courant tous deux vers la maison, les papas venaient justement
+au pré voir ce que faisaient les enfants. «Papa, papa! crièrent-ils,
+venez vite; nous avons quelque chose à vous demander».
+
+--Parlez, enfants, que voulez-vous?
+
+--Pas ici, papa, pas ici, dirent-ils d'un air mystérieux, chacun tirant
+son papa dans le pré.
+
+--Qu'y a-t-il donc? dit en riant le papa de Louis. Dans quelle
+conspiration voulez-vous nous entraîner?
+
+--Chut! papa, chut! dit Louis. Voilà ce que c'est. Vous savez
+qu'après-demain il y aura un âne savant à la foire?
+
+_Le papa de Louis_:--Non, je ne le savais pas; mais qu'avons-nous
+affaire d'ânes savants, nous qui avons Cadichon?
+
+_Louis:_--Voilà précisément ce que nous disons, papa, que Cadichon est
+plus savant qu'eux tous. Mes soeurs, mes cousines et cousins iront à la
+foire pour voir cet âne, et nous voudrions bien y mener Cadichon pour
+qu'il voie comment fait l'âne, et qu'il fasse de même.
+
+_Le papa de Jacques:_--Comment? vous mettriez Cadichon dans la foule à
+regarder l'âne?
+
+_Jacques:_--Oui, papa, au lieu d'aller en voiture, nous monterions
+Cadichon, et nous nous mettrions tout près du cercle où l'âne savant
+fera ses tours.
+
+_Le papa de Jacques:_--Je ne demande pas mieux, moi; mais je ne crois
+pas que Cadichon apprenne grand'chose en une seule leçon.
+
+_Jacques:_--N'est-ce pas, Cadichon, que tu sauras faire aussi bien que
+cet imbécile d'âne savant?
+
+En m'adressant cette question, Jacques me regardait d'un air si
+inquiet, que je me mis à braire pour le rassurer, tout en riant de son
+inquiétude.
+
+--Entendez-vous, papa? Cadichon dit oui, s'écria Jacques avec triomphe.
+
+Les deux papas se mirent à rire, embrassèrent chacun leurs gentils
+petits garçons, et s'en allèrent en promettant que j'irais à la foire et
+qu'ils y viendraient avec les enfants et avec moi.
+
+--Ah! me dis-je en moi-même, ils doutent de mon adresse! C'est étonnant
+que les enfants aient plus d'intelligence que les papas!
+
+Le jour de la foire arriva. Une heure avant le départ, on fit ma
+toilette bien à fond; on m'étrilla, on me brossa jusqu'à m'impatienter;
+on me mit une selle et une bride toutes neuves: Louis et Jacques
+demandèrent à partir un peu en avant, pour ne pas arriver en retard.
+
+--Pourquoi irez-vous en avant, demanda Henri, et comment irez-vous?
+
+_Louis_:--Nous irons sur Cadichon, et nous partons devant parce que nous
+n'irons pas vite.
+
+_Henri_:--Vous irez tous les deux seuls?
+
+_Jacques_:--Non, papa et mon oncle viennent avec nous.
+
+_Henri_:--Ce sera joliment ennuyeux de faire une lieue au pas.
+
+_Louis_:--Oh! nous ne nous ennuierons point avec nos papas.
+
+_Henri_:--J'aime encore mieux aller en voiture, nous serons arrivés bien
+avant vous.
+
+_Jacques_:--Non, puisque nous partirons longtemps avant vous.
+
+Comme ils finissaient de parler, on m'amena tout sellé et tout pomponné;
+les papas étaient prêts; ils placèrent les petits garçons sur mon dos,
+et je partis doucement, pour ne pas faire courir les pauvres papas.
+
+Une heure après, nous arrivions au champ de foire; il y avait déjà
+beaucoup de monde près du cercle indiqué par une corde, où l'âne savant
+devait montrer son savoir-faire. Les papas de mes petits amis les firent
+placer avec moi tout près de la corde. Mes autres maîtres et maîtresses
+nous rejoignirent bientôt et se placèrent près de nous.
+
+Un roulement de tambour annonça que mon savant confrère allait paraître.
+Tous les yeux étaient fixés sur la barrière; elle s'ouvrit enfin, et
+l'âne savant parut. Il était maigre, chétif; il avait l'air triste et
+malheureux. Son maître l'appela; il approcha sans empressement, et même
+avec un air de crainte; je vis d'après cela que le pauvre animal avait
+été bien battu pour apprendre ce qu'il savait.
+
+«Messieurs et mesdames, dit le maître, j'ai l'honneur de vous présenter
+MIRLIFLORE, le prince des ânes. Cet âne, messieurs, mesdames, n'est pas
+si âne que ses confrères; c'est un âne savant, plus savant que beaucoup
+d'entre vous: c'est l'âne par excellence, qui n'a pas son pareil.
+Allons, Mirliflore, montrez ce que vous savez faire; et d'abord saluez
+ces messieurs et ces dames comme un âne bien élevé.»
+
+J'étais orgueilleux, ce discours me mit en colère; je résolus de me
+venger avant la fin de la séance.
+
+Mirliflore avança de trois pas, et salua de la tête d'un air dolent.
+
+-Va Mirliflore, va porter ce bouquet à la plus jolie dame de la société.
+
+Je ris en voyant toutes les mains se tendre à moitié, et s'apprêter
+à recevoir le bouquet. Mirliflore fit le tour du cercle, et s'arrêta
+devant une grosse et laide femme, que j'ai su depuis être la femme du
+maître. Mirliflore y déposa ses fleurs.
+
+Ce manque de goût m'indigna; je sautai dans le cercle par-dessus la
+corde, à la grande surprise de l'assemblée; je saluai gracieusement
+devant, derrière, à droite, à gauche, je marchai d'un pas résolu vers la
+grosse femme, je lui arrachai le bouquet, et j'allai le déposer sur les
+genoux de Camille; je retournai à ma place aux applaudissements de toute
+l'assemblée. Chacun se demandait ce que signifiait cette apparition;
+quelques personnes crurent que c'étaient arrangé d'avance, et qu'il
+y avait deux ânes savants au lieu d'un; d'autres qui me voyaient en
+compagnie de mes petits maîtres, et qui me connaissaient, étaient ravis
+de mon intelligence.
+
+Le maître de Mirliflore semblait fort contrarié, Mirliflore paraissait
+indifférent à mon triomphe; je commençai à croire qu'il était réellement
+bête, ce qui est assez rare parmi nous autres ânes. Quand le silence fut
+rétabli, le maître appela de nouveau Mirliflore.
+
+«Venez, Mirliflore, faites voir à ces messieurs et dames qu'après avoir
+su distinguer la beauté, vous savez aussi reconnaître la sottise; prenez
+ce bonnet, et posez-le sur la tête du plus sot de l'assemblée.»
+
+Et il lui présenta un magnifique bonnet d'âne garni de sonnettes et de
+rubans de toutes couleurs. Mirliflore le prit entre ses dents, et se
+dirigea vers un gros garçon rouge, qui baissait d'avance la tête pour
+recevoir le bonnet. Il était facile de reconnaître, à sa ressemblance
+avec la grosse femme si faussement proclamée la plus belle de la
+société, que ce gros garçon était le fils et le compère du maître.
+
+«Voici, pensai-je, le moment de me venger des paroles insultantes de cet
+imbécile.»
+
+Et, avant qu'on eut songé à me retenir, je m'élançai encore dans
+l'arène, je courus à mon confrère, je lui arrachai le bonnet d'âne au
+moment où il le posait sur la tête du gros garçon, et, avant que le
+maître eût eu le temps de se reconnaître, je courus à lui, je mis mes
+pieds de devant sur ses épaules, et je voulus placer le bonnet sur sa
+tête. Il me repoussa avec violence, et il devint d'autant plus furieux,
+que les rires mêlés d'applaudissements se firent entendre de tous côtés.
+
+--Bravo! l'âne, criait-on; c'est lui qui est le vrai âne savant!
+
+Enhardi par les applaudissements de la foule, je fis un nouvel effort
+pour le coiffer du bonnet d'âne; à mesure qu'il reculait, j'avançais, et
+nous finîmes par une course ventre à terre, l'homme se sauvait à toutes
+jambes, moi courant après lui, ne pouvant parvenir à lui mettre le
+bonnet, et ne voulant pourtant pas lui faire de mal. Enfin j'eus
+l'adresse de sauter sur son dos en passant mes pieds de devant sur ses
+épaules, et, m'appuyant de tout mon poids sur lui, il tomba; je profitai
+de sa chute pour enfoncer le bonnet sur sa tête, et je l'enfonçai
+jusqu'au menton. Je me retirai immédiatement; l'homme se releva, mais
+n'y voyant pas clair, et se sentant étourdi de sa chute, il se mit à
+tourner, à sauter. Et moi, pour compléter la farce, je me mis à l'imiter
+d'une façon grotesque, à tourner, à sauter comme lui; j'interrompais
+parfois cette burlesque imitation en allant lui braire dans l'oreille,
+et puis je me mettais sur mes pieds de derrière, et je sautais comme
+lui, tantôt à côté, tantôt en face.
+
+Dépeindre les rires, les bravos, les trépignements joyeux de toute
+l'assemblée est impossible; jamais âne au monde n'eut un pareil succès,
+un pareil triomphe. Le cercle fut envahi par des milliers de personnes
+qui voulaient me toucher, me caresser, me voir de près. Ceux qui me
+connaissaient en étaient fiers; ils me nommaient à ceux qui ne me
+connaissaient pas; ils racontaient une foule d'histoires vraies et
+fausses dans lesquelles je jouais un rôle magnifique. Une fois,
+disait-on, j'avais éteint un incendie en faisant marcher une pompe tout
+seul; j'étais monté à un troisième étage, j'avais ouvert la porte de ma
+maîtresse, je l'avais saisie endormie sur son lit, et, comme les flammes
+avaient envahi tous les escaliers et fenêtres, je m'étais élancé du
+troisième étage, après avoir eu soin de placer ma maîtresse sur mon dos:
+ni elle ni moi, nous ne nous étions blessés, parce que l'ange gardien de
+ma maîtresse nous avait soutenus en l'air pour nous faire descendre
+à terre tout doucement. Une autre fois, j'avais tué à moi tout seul
+cinquante brigands en les étranglant les uns après les autres d'un seul
+coup de dent, de manière qu'aucun d'eux n'eût le temps de se réveiller
+et de donner l'alarme à ses camarades. J'avais été ensuite délivrer,
+dans les cavernes, cent cinquante prisonniers que ces voleurs avaient
+enchaînés pour les engraisser et les manger. Une autre fois, enfin,
+j'avais battu à la course les meilleurs chevaux du pays; j'avais fait en
+cinq heures vingt-cinq lieues sans m'arrêter.
+
+A mesure que ces nouvelles se répandaient, l'admiration augmentait; on
+se pressait, on s'étouffait autour de moi; les gendarmes furent obligés
+de faire écarter la foule. Heureusement que les parents de Louis, de
+Jacques et de tous mes autres maîtres avaient emmené les enfants dès
+que la foule s'était amassée autour de moi. J'eus beaucoup de peine à
+m'échapper, même avec le secours des gendarmes; on voulait me porter en
+triomphe. Je fus obligé, pour me soustraire à cet honneur, de donner
+par-ci par-là quelques coups de dents, et même de décocher quelques
+ruades; mais j'eus soin de ne blesser personne, c'était seulement pour
+faire peur et m'ouvrir un passage.
+
+Une fois débarrassé de la foule, je cherchai Louis et Jacques; je ne les
+aperçus d'aucun côté. Je ne voulais pourtant pas que mes chers petits
+maîtres revinssent à pied jusque chez eux. Sans perdre mon temps à les
+chercher, je courus à l'écurie où l'on mettait toujours nos chevaux
+et nos harnais. J'y entrai, je ne les y trouvai plus; on était parti.
+Alors, courant à toutes jambes sur la grand'route qui menait au château,
+je ne tardai pas à rattraper les voitures, dans lesquelles on avait
+entassé les enfants sur les parents; ils étaient une quinzaine dans les
+deux calèches.
+
+--Cadichon! voilà Cadichon! s'écrièrent tous les enfants quand ils
+m'aperçurent.
+
+On fit arrêter les voitures; Jacques et Louis demandèrent à descendre
+pour m'embrasser, me complimenter et revenir à pied; puis Jeanne et
+Henriette, puis Pierre et Henri, puis enfin Elisabeth, Madeleine et
+Camille.
+
+--Voyez-vous, disaient Louis et Jacques, que nous connaissons mieux que
+vous l'esprit de Cadichon; voyez comme il a été intelligent! Comme il a
+bien compris les tours de ce sot Mirliflore et son imbécile de maître!
+
+--C'est vrai, dit Pierre; mais je voudrais bien savoir pourquoi il
+a voulu absolument mettre le bonnet d'âne au maître. Est-ce qu'il a
+compris que le maître était un sot, et qu'un bonnet d'âne est le signe
+qui indique la sottise?
+
+_Camille_:--Certainement, il l'a compris; il a bien assez d'esprit pour
+cela.
+
+_Elisabeth_:--Ah! ah! ah! Tu dis cela parce qu'il t'a donné le bouquet
+comme à la plus jolie de l'assemblée.
+
+_Camille_:--Pas du tout, je n'y pensais pas, et, à présent que tu m'en
+parles, je me souviens que j'ai été étonnée, et que j'aurais voulu qu'il
+allât porter le bouquet à maman: c'est elle qui était la plus belle de
+l'assemblée.
+
+_Pierre_:--C'est toi qui la représentais, et puis je trouve, moi,
+qu'après ma tante l'âne ne pouvait mieux choisir.
+
+_Madeleine_:--Et moi donc, et moi, est-ce que je suis laide?
+
+_Pierre_:--Certainement non, mais chacun a son goût, et le goût de
+Cadichon lui a fait choisir Camille.
+
+_Elisabeth_:--Au lieu de parler de jolies ou de laides, nous devrions
+demander à Cadichon comment il a pu si bien comprendre ce que disait cet
+homme?
+
+_Henriette_:--Quel dommage que Cadichon ne puisse parler! que
+d'histoires il nous raconterait!
+
+_Elisabeth_:--Qui sait s'il ne nous comprend pas? J'ai bien lu, moi,
+les Mémoires d'une poupée; est-ce qu'une poupée a l'air de voir et de
+comprendre? Cette poupée a écrit qu'elle entendait tout, qu'elle voyait
+tout.
+
+_Henri_:--Est-ce que tu crois cela, toi?
+
+_Elisabeth_:--Certainement, je le crois.
+
+_Henri_:--Comment la poupée a-t-elle pu écrire?
+
+_Elisabeth_:--Elle écrivait la nuit avec une toute petite plume de
+colibri, et elle cachait ses Mémoires sous son lit.
+
+_Madeleine_:--Ne crois donc pas de pareilles bêtises, ma pauvre
+Elisabeth; c'est une dame qui a écrit ces Mémoires d'une poupée, et,
+pour rendre le livre plus amusant elle a fait semblant d'être la poupée
+et d'écrire comme si elle était une poupée.
+
+_Elisabeth_:--Tu crois que ce n'est pas une vraie poupée qui a écrit?
+
+_Camille_:--Certainement non. Comment veux-tu qu'une poupée, qui n'est
+pas vivante, qui est faite en bois, en peau et remplie de son, puisse
+réfléchir, voir, entendre, écrire?
+
+Tout en causant, nous arrivions au château; les enfants coururent tous à
+leur grand'mère, qui était restée à la maison. Ils lui racontèrent tout
+ce que j'avais fait et combien j'avais étonné et enchanté tout le monde.
+
+--Mais il est vraiment merveilleux, ce Cadichon! s'écria-t-elle en
+venant me caresser. J'ai connu des ânes fort intelligents, plus
+intelligents que toute autre bête, mais jamais je n'en ai vu comme
+Cadichon! Il faut avouer qu'on est bien injuste envers les ânes.
+
+Je me retournai vers elle, et je la regardai avec reconnaissance.
+
+--On dirait en vérité qu'il m'a comprise, continua-t-elle. Mon pauvre
+Cadichon, sois sûr que je ne te vendrai pas tant que je vivrai, et que
+je te ferai soigner comme si tu comprenais tout ce qui se fait autour de
+toi.
+
+Je soupirai en pensant à l'âge de ma vieille maîtresse; elle avait
+cinquante-neuf ans, et moi je n'en avais que neuf ou dix.
+
+«Mes chers petits maîtres, quand votre grand'mère mourra, gardez-moi, je
+vous prie, ne me vendez pas, et laissez-moi mourir en vous servant.»
+
+Quant au malheureux maître de l'âne savant, je me repentis amèrement
+plus tard du tour que je lui avais joué, et vous verrez le mal que j'ai
+fait en voulant montrer mon esprit.
+
+
+
+XX
+
+LA GRENOUILLE
+
+Le garçon orgueilleux qui avait tué mon ami Médor avait obtenu sa grâce,
+probablement à force de platitudes; on lui avait permis de revenir chez
+votre grand'mère. Je ne pouvais le souffrir, comme bien vous pensez,
+et je cherchais l'occasion de lui jouer quelque mauvais tour, car je
+n'étais guère charitable, et je n'avais pas encore appris à pardonner.
+
+Cet Auguste était poltron et il parlait toujours de son courage. Un jour
+que son père l'avait amené en visite, et que les enfants lui avaient
+proposé une promenade dans le parc, Camille, qui courait en avant, fit
+tout à coup un saut de côté et poussa un cri.
+
+--Qu'as-tu donc? s'écria Pierre courant à elle.
+
+_Camille_:--J'ai eu peur d'une grenouille qui m'a sauté sur le pied.
+
+_Auguste_:--Vous avez peur des grenouilles, Camille? Moi, je n'ai peur
+de rien, d'aucun animal.
+
+_Camille_:--Pourquoi donc; l'autre jour, avez-vous sauté si haut, quand
+je vous ai dit qu'une araignée se promenait sur votre bras?
+
+_Auguste_:--Parce que j'avais mal compris ce que vous me disiez.
+
+_Camille_:--Comment, mal compris? C'était pourtant facile à comprendre.
+
+_Auguste_:--Certainement, si j'avais bien entendu; mais j'ai cru que
+vous disiez: «Une araignée se promène là-bas». J'ai sauté pour mieux
+voir, voilà tout.
+
+_Pierre_:--Par exemple! Ce n'est pas vrai, cela, car tu m'as dit tout en
+sautant: «Pierre, ôte-la, je t'en prie».
+
+_Auguste_:--Je voulais dire: «Ote-toi, que je la voie mieux».
+
+--Il ment, dit tout bas Madeleine à Camille.
+
+--Je le vois bien, répondit Camille de même.
+
+Moi, j'écoutais la conversation, et j'en profitai, comme on va voir. Les
+enfants s'étaient assis sur l'herbe, je les avais suivis. En approchant
+d'eux, je vis une petite grenouille verte, de l'espèce qu'on appelle
+_gresset_; elle était près d'Auguste, dont la poche entr'ouverte rendait
+très facile ce que je projetais. J'approchai sans bruit; je saisis la
+grenouille par une patte, et je la mis dans la poche du petit vantard.
+Je m'éloignai ensuite, pour qu'Auguste ne pût deviner que c'était moi
+qui lui avais fait ce beau présent.
+
+Je n'entendais pas bien ce qu'ils disaient, mais je voyais bien
+qu'Auguste continuait à se vanter de n'avoir peur de rien, et de ne pas
+même craindre les lions. Les enfants se récriaient là-dessus, lorsqu'il
+eut besoin de se moucher. Il entra sa main dans sa poche, la retira en
+poussant un cri de terreur, se leva précipitamment et cria:
+
+--Otez-la, ôtez-la! Je vous en supplie, ôtez-la, j'ai peur! Au secours,
+au secours.
+
+--Qu'avez-vous donc, Auguste? dit Camille moitié riant et moitié
+effrayée.
+
+_Auguste_:--Une bête, une bête! Otez-la, je vous en supplie.
+
+_Pierre_:--De quelle bête parles-tu? Où est cette bête?
+
+_Auguste_:--Dans ma poche! Je l'ai sentie, je l'ai touchée! Otez-la,
+ôtez-la; j'ai peur, je n'ose pas.
+
+--Tu peux bien l'ôter toi-même, poltron que tu es, reprit Henri avec
+indignation.
+
+_Elisabeth_:--Tiens! il a peur d'une bête qu'il a dans sa poche, et il
+veut que nous l'ôtions, quand il n'ose pas la toucher.
+
+Les enfants, après avoir été un peu effrayés, finirent par rire des
+contorsions d'Auguste, qui ne savait comment se débarrasser de la
+grenouille. Il la sentait gigoter et grimper dans sa poche. La frayeur
+augmentait à chaque mouvement de la grenouille. Enfin, perdant la
+tête, fou de terreur, il ne trouva d'autre moyen de se débarrasser de
+l'animal, qu'il sentait remuer et qu'il n'osait toucher, qu'en ôtant
+sont habit et le jetant à terre. Il resta en manches de chemise; les
+enfants éclatèrent de rire et se précipitèrent sur l'habit. Henri
+entr'ouvrit la poche de derrière; la grenouille prisonnière, voyant du
+jour, s'élança par l'ouverture, tout étroite qu'elle était, et chacun
+put voir un joli petit gresset effrayé, effaré, qui sautait et se
+dépêchait pour se mettre en sûreté.
+
+_Camille_, riant:--L'ennemi est en fuite.
+
+_Pierre_:--Prends garde qu'il ne coure après toi!
+
+_Henri_:--N'approche pas, il pourrait te dévorer!
+
+_Madeleine_:--Rien n'est dangereux comme un gresset!
+
+_Elisabeth_:--Si ce n'était qu'un lion, Auguste se jetterait dessus;
+mais un gresset! Tout son courage ne pourrait le défendre de ses
+griffes.
+
+_Louis_:--Et les dents que tu oublies!
+
+_Jacques_, attrapant le gresset:--Tu peux ramasser ton habit; je tiens
+ton ennemi prisonnier.
+
+Auguste restait honteux et immobile devant les rires et les
+plaisanteries des enfants.
+
+--Habillons-le, s'écria Pierre, il n'a pas la force de passer son habit.
+
+--Prends garde qu'une mouche ou un moucheron ne se pose dessus, dit
+Henri; ce serait un nouveau danger à courir.
+
+Auguste voulut se sauver, mais tous les enfants, petits et grands,
+coururent après lui, Pierre tenant l'habit qu'il avait ramassé, les
+autres poursuivant le fuyard et lui coupant le passage. Ce fut une
+chasse très amusante pour tous, excepté pour Auguste, qui, rouge de
+honte et de colère, courait à droite, à gauche, et rencontrait partout
+un ennemi. Je m'étais mis de la partie; je galopais devant et derrière
+lui, redoublant sa frayeur par mes braiments et par mes tentatives de le
+saisir par le fond de son pantalon; une fois je l'attrapai, mais il tira
+si fort, que le morceau me resta dans les dents, ce qui redoubla les
+rires des enfants. Je réussis enfin à le saisir solidement; il poussa
+un cri qui me fit croire que je tenais sous ma dent autre chose
+que l'étoffe du pantalon. Il s'arrêta tout court; Pierre et Henri
+accoururent les premiers; il voulut encore se débattre contre leurs
+efforts, mais je tirai légèrement, ce qui lui fit pousser un second cri
+et le rendit doux comme un agneau: il ne bougea pas plus qu'une statue
+pendant que Pierre et Henri lui enfilèrent son habit. Je lâchai aussitôt
+qu'on n'eut plus besoin de mon aide, et je m'éloignai la joie dans le
+coeur, d'avoir si bien réussi à le rendre ridicule. Il ne sut jamais
+comment cette grenouille s'était trouvée dans sa poche, et depuis ce
+fortuné jour il n'osa plus parler de son courage ... devant les enfants.
+
+
+
+XXI
+
+LE PONEY
+
+Ma vengeance aurait dû être assouvie, mais elle ne l'était pas; je
+conservais contre le malheureux Auguste un sentiment de haine qui me
+fit commettre à son égard une nouvelle méchanceté, dont je me suis
+bien repenti depuis. Après l'histoire de la grenouille, nous fûmes
+débarrassés de lui pendant près d'un mois. Mais son père le ramena un
+jour, ce qui ne fit plaisir à personne.
+
+--Que ferons-nous pour amuser ce garçon? demanda Pierre à Camille.
+
+_Camille_:--Propose-lui d'aller faire une partie d'âne dans les bois;
+Henri montera Cadichon, Auguste prendra l'âne de la ferme, et toi tu
+monteras ton poney.
+
+_Pierre_:--C'est une bonne idée que tu as là, pourvu qu'il veuille bien
+encore!
+
+_Camille_:--Il faudra bien qu'il veuille; fais seller le poney et les
+ânes; quand ils seront prêts, vous le ferez monter le sien.
+
+Pierre alla trouver Auguste, qui faisait enrager Louis et Jacques, en
+prétendant les aider de ses conseils pour embellir leur petit jardin; il
+bouleversait tout, arrachait les légumes, replantait les fleurs, coupait
+les fraisiers, et mettait le désordre partout; les pauvres petits
+cherchaient à l'en empêcher, mais il les repoussait d'un coup de pied,
+d'un coup de bêche, et lorsque Pierre arriva, il les trouva pleurant sur
+les débris de leurs fleurs et de leurs légumes.
+
+--Pourquoi tourmentes-tu mes pauvres petits cousins? lui demanda Pierre
+d'un air mécontent.
+
+_Auguste_:--Je ne les tourmente pas; je les aide, au contraire.
+
+_Pierre_:--Mais puisqu'ils ne veulent pas être aidés?
+
+_Auguste_:--Il faut leur faire du bien malgré eux.
+
+_Louis_:--C'est parce qu'il est deux fois plus grand que nous, qu'il
+nous tourmente; avec toi et Henri il n'oserait pas.
+
+_Auguste_:--Je n'oserais pas? Ne répète pas ce mot, petit.
+
+_Jacques_:--Non, tu n'oserais pas! Pierre et Henri sont plus forts qu'un
+gresset, je pense.
+
+A ce mot de _gresset_, Auguste rougit, leva les épaules d'un air de
+dédain, et, s'adressant à Pierre:
+
+--Que me voulais-tu, cher ami? Tu avais l'air de me chercher quand tu es
+venu ici.
+
+--Oui, je venais te proposer une partie d'âne, répondit Pierre d'un air
+froid; ils seront prêts dans un quart d'heure, si tu veux venir faire,
+avec Henri et moi, une promenade dans les bois?
+
+--Certainement; je ne demande pas mieux, répliqua avec empressement
+Auguste.
+
+Pierre et Auguste allèrent à l'écurie, où ils demandèrent au cocher de
+seller le poney, mon camarade de la ferme et moi.
+
+_Auguste_:--Ah! vous avez un poney! J'aime beaucoup les poneys.
+
+_Pierre_:--C'est grand'mère qui me l'a donné.
+
+_Auguste_:--Tu sais donc monter à cheval?
+
+_Pierre_:--Oui; je monte au manège depuis deux ans.
+
+_Auguste_:--Je voudrais bien monter ton poney.
+
+_Pierre_:--Je ne te le conseille pas, si tu n'as pas appris à monter à
+cheval.
+
+_Auguste_:--Je n'ai pas appris, mais je monte tout aussi bien qu'un
+autre.
+
+_Pierre_:--As-tu jamais essayé?
+
+_Auguste_:--Bien des fois. Qui est-ce qui ne sait pas monter à cheval?
+
+_Pierre_:--Quand donc as-tu monté? ton père n'a pas de chevaux de selle.
+
+_Auguste_:--Je n'ai pas monté de chevaux, mais j'ai monté des ânes:
+c'est la même chose.
+
+_Pierre_, retenant un sourire:--Je te répète, mon cher Auguste, qui si
+tu n'as jamais monté à cheval, je ne te conseille pas de monter mon
+poney.
+
+_Auguste_, piqué:--Et pourquoi donc? Tu peux me le céder une fois en
+passant.
+
+_Pierre_:--Oh! ce n'est pas pour te refuser; c'est parce que le poney
+est un peu vif et....
+
+_Auguste_, de même:--Et alors?...
+
+_Pierre_:--Eh bien, alors ... il pourrait te jeter par terre.
+
+_Auguste_, très piqué:--Sois tranquille, je suis plus adroit que tu ne
+le penses. Si tu veux bien t'en priver pour moi, sois sûr que je saurai
+le mener tout aussi bien que toi-même.
+
+_Pierre_:--Comme tu voudras, mon cher. Prends le poney, je prendrai
+l'âne de la ferme, et Henri montera Cadichon.
+
+Henri les vint rejoindre; nous étions tout prêts à partir. Auguste
+approcha du poney, qui s'agita un peu et fit deux ou trois petits sauts.
+Auguste le regarda d'un air inquiet.
+
+--Tenez-le bien jusqu'à ce que je sois dessus, dit-il.
+
+_Le cocher_:--Il n'y a pas de danger, monsieur; l'animal n'est pas
+méchant; vous n'avez pas besoin d'avoir peur.
+
+_Auguste_, piqué:--Je n'ai pas peur du tout; est-ce que j'ai l'air
+d'avoir peur, moi qui n'ai peur de rien!
+
+_Henri_, tout bas à Pierre:--Excepté des gressets.
+
+_Auguste_:--Que dis-tu, Henri? Qu'as-tu dit à l'oreille de Pierre?
+
+_Henri_, avec malice:--Oh! rien d'intéressant; je croyais voir un
+gresset là-bas sur l'herbe.
+
+Auguste se mordit les lèvres, devint rouge, mais ne répondit pas. Il
+finit par se hisser sur le poney, et il se mit à tirer sur la bride; le
+poney recula; Auguste se cramponna à la selle.
+
+--Ne tirez pas, monsieur, ne tirez pas; un cheval ne se mène pas comme
+un âne, dit le cocher en riant.
+
+Auguste lâcha la bride. Je partis en avant avec Henri. Pierre suivit
+sur l'âne de la ferme. J'eus la malice de prendre le galop; le poney
+cherchait à me devancer; je n'en courais que plus vite; Pierre et Henri
+riaient. Auguste criait et se tenait à la crinière; nous courions tous,
+et j'étais décidé à n'arrêter que lorsque Auguste serait par terre. Le
+poney, excité par les rires et les cris, ne tarda pas à me devancer; je
+le suivis de près, lui mordillant la queue lorsqu'il semblait vouloir se
+ralentir. Nous galopâmes ainsi pendant un grand quart d'heure, Auguste
+manquant tomber à chaque pas, et se retenant toujours au cou du cheval.
+Pour hâter sa chute, je donnai un coup de dent plus fort à la queue du
+poney, qui se mit à lancer des ruades avec une telle force, qu'à la
+première Auguste se trouva sur son cou, à la seconde il passa par-dessus
+la tête de sa monture, tomba sur le gazon, et resta étendu sans
+mouvement. Pierre et Henri, le croyant blessé, sautèrent à terre, et
+accoururent à lui pour le relever.
+
+--Auguste, Auguste, es-tu blessé? lui demandèrent-ils avec inquiétude.
+
+--Je crois que non, je ne sais pas, répondit Auguste, qui se releva
+tremblant encore de la peur qu'il avait eue.
+
+Quand il fut debout, ses jambes fléchissaient, ses dents claquaient;
+Pierre et Henri l'examinèrent, et, ne trouvant ni écorchure ni blessure
+d'aucune sorte, ils le regardèrent avec pitié et dégoût.
+
+--C'est triste d'être poltron à ce point, dit Pierre.
+
+--Je ... ne ... suis pas ... poltron ... seulement ... j'ai ... eu ...
+eu ... peur.... répondit Auguste, claquant toujours des dents.
+
+--J'espère que tu ne tiens plus à monter mon poney, ajouta Pierre.
+Prends mon âne, je vais reprendre mon cheval.
+
+Et, sans attendre la réponse d'Auguste, il sauta légèrement sur le
+poney.
+
+--J'aimerais mieux Cadichon, dit piteusement Auguste.
+
+--Comme tu voudras, répondit Henri. Prends Cadichon; je prendrai Grison,
+l'âne de la ferme.
+
+Mon premier mouvement fut d'empêcher ce méchant Auguste de me monter;
+mais je formai un autre projet, qui complétait sa journée et qui servait
+mieux mon aversion et ma méchanceté. Je me laissai donc tranquillement
+enfourcher par mon ennemi, et je suivis de loin le poney. Si Auguste
+avait osé me battre pour me faire marcher plus vite, je l'aurais jeté
+par terre; mais il connaissait l'amitié qu'avaient pour moi tous mes
+jeunes maîtres, et il me laissa aller comme je voulais. J'eus soin, tout
+le long du bois, de passer tout près des broussailles et surtout des
+grandes épines, des houx, des ronces, afin que le visage de mon cavalier
+fut balayé par les branches piquantes de ces arbustes. Il s'en plaignit
+à Henri, qui lui répondit froidement:
+
+--Cadichon ne mène mal que les gens qu'il n'aime pas: il est probable
+que tu n'es pas dans ses bonnes grâces.
+
+Nous reprîmes bientôt le chemin de la maison; cette promenade n'amusait
+pas Henri et Pierre, qui entendaient sans cesse geindre Auguste, que
+de nouvelles branches venaient cingler au travers du visage; il était
+griffé à faire plaisir; j'avais tout lieu de croire qu'il ne s'amusait
+guère plus que ses camarades. Mon affreux projet allait s'effectuer. En
+revenant par la ferme, nous longions un trou ou plutôt un fossé dans
+lequel venait aboutir le conduit qui recevait les eaux grasses et sales
+de la cuisine; on y jetait toutes sortes d'immondices, qui, pourrissant
+dans l'eau de vaisselle, formaient une boue noire et puante. J'avais
+laissé passer Pierre et Henri devant; arrivé près de ce fossé, je fis un
+bond vers le bord et une ruade qui lança Auguste au beau milieu de la
+bourbe. Je restai tranquillement à le voir patauger dans cette boue
+noire et infecte qui l'aveuglait.
+
+Il voulut crier, mais l'eau sale lui entrait dans la bouche; il en avait
+jusqu'aux oreilles, et il ne pouvait parvenir à retrouver le bord. Je
+riais intérieurement. «Médor, me dis-je, Médor, tu es vengé!» Je ne
+réfléchissais pas au mal que je pouvais faire à ce pauvre garçon, qui,
+en tuant Médor, avait fait une maladresse et non une méchanceté; je ne
+songeais pas que c'était moi qui étais le plus mauvais des deux. Enfin,
+Pierre et Henri, qui étaient descendus de cheval et d'âne, ne voyant ni
+moi ni Auguste, s'étonnèrent de ce retard; ils revinrent sur leurs pas
+et m'aperçurent au bord du fossé, contemplant d'un air satisfait mon
+ennemi qui barbotait. Ils approchèrent, et, voyant qu'Auguste courait un
+danger sérieux d'être suffoqué par la boue, ils ne purent s'empêcher de
+pousser un cri en le voyant dans cette cruelle position. Ils appelèrent
+les garçons de ferme, qui lui tendirent une perche, à laquelle il
+s'accrocha et qu'on retira avec Auguste au bout. Quand il fut sur la
+terre ferme, personne ne voulait l'approcher; il était couvert de boue,
+et sentait trop mauvais.
+
+--Il faut aller prévenir son père, dit Pierre.
+
+--Et puis papa et mes oncles, dit Henri, qu'ils nous disent ce qu'il
+faut faire pour le nettoyer.
+
+--Allons, viens, Auguste; suis-nous, mais de loin, dit Pierre; cette
+boue exhale une odeur insupportable.
+
+Auguste, tout penaud, noir de boue, y voyant à peine pour se conduire,
+les suivit de loin; on entendait les exclamations des gens de la ferme.
+Je formais l'avant-garde, caracolant, courant et brayant de toutes mes
+forces. Pierre et Henri parurent mécontents de ma gaieté; ils criaient
+après moi pour me faire taire. Ce bruit inaccoutumé attira l'attention
+de toute la maison; chacun reconnaissant ma voix, et sachant que je ne
+brayais ainsi que dans les grandes occasions, se mit à la fenêtre, de
+sorte que, lorsque nous arrivâmes en vue du château, nous vîmes les
+croisées garnies de visages curieux, nous entendîmes des cris et un
+mouvement extraordinaire. Peu d'instants après, tout le monde, grands
+et petits, vieux et jeunes, était descendu et faisait cercle autour de
+nous. Auguste était au milieu, chacun demandant ce qu'il y avait, et
+s'enfuyant à son approche. La grand'mère fut la première à dire:
+
+--Il faut laver ce pauvre garçon, et voir s'il n'a pas quelque blessure.
+
+--Mais comment le laver? dit le papa de Pierre. Il faut apprêter un
+bain.
+
+--Je m'en charge, moi, dit le père d'Auguste. Suis-moi, Auguste; je vois
+à ta démarche que tu n'as ni blessure ni contusion. Viens à la mare, tu
+vas te plonger dedans, et, quand tu auras fait partir la boue, tu te
+savonneras et tu achèveras de te nettoyer. L'eau n'est pas froide dans
+cette saison. Pierre voudra bien te prêter du linge et des habits.
+
+Et il se dirigea vers la mare. Auguste avait peur de son père, il fut
+bien obligé de le suivre. J'y courus pour assister à l'opération, qui
+fut longue et pénible; cette boue, collante et grasse, tenait à la peau,
+aux cheveux. Les domestiques s'étaient empressés d'apporter du linge,
+du savon, des habits, des chaussures. Les papas aidèrent à lessiver
+Auguste, qui sortit de là presque propre, mais grelottant et si honteux,
+qu'il ne voulut pas se faire voir, et qu'il obtint de son père de
+l'emmener tout de suite chez lui.
+
+Pendant ce temps, chacun désirait savoir comment cet accident avait pu
+arriver. Pierre et Henri leur racontèrent les deux chutes.
+
+--Je crois, dit Pierre, que les deux ont été amenées par Cadichon, qui
+n'aime pas Auguste. Cadichon a mordu la queue de mon poney, ce qu'il ne
+fait jamais quand l'un de nous est dessus; il l'a forcé à aller ainsi au
+grand galop; le cheval a rué, et c'est ce qui a fait tomber Auguste. Je
+n'étais pas là à la seconde chute, mais, à l'air triomphant de Cadichon,
+à ses braiments joyeux et à l'attitude qu'il a encore maintenant, il est
+facile de deviner qu'il a jeté exprès dans la boue cet Auguste qu'il
+déteste.
+
+--Comment sais-tu qu'il le déteste? demanda Madeleine.
+
+--Il le montre de mille manières, répondit Pierre. Te souviens-tu comme
+il l'a attrapé par le fond de son pantalon, comme il le tenait pendant
+que nous lui passions son habit? J'ai bien regardé sa physionomie
+pendant ce temps, il avait en regardant Auguste, un air méchant que je
+ne lui vois qu'avec les gens qu'il déteste. Nous autres, il ne nous
+regarde pas de même. Avec Auguste, ses yeux brillent comme des charbons;
+il a, en vérité, le regard d'un diable. N'est-ce pas, Cadichon,
+ajouta-t-il en me regardant fixement, n'est-ce pas, Cadichon, que j'ai
+bien deviné, que tu détestes Auguste, et que c'est exprès que tu as été
+si méchant pour lui?
+
+Je répondis en brayant et puis en passant ma langue sur sa main.
+
+--Sais-tu, dit Camille, que Cadichon est un âne vraiment extraordinaire?
+Je suis sûre qu'il nous entend et qu'il nous comprend.
+
+Je la regardai avec douceur, et, m'approchant d'elle, je mis ma tête sur
+son épaule.
+
+--Quel dommage, mon Cadichon, dit Camille, que tu deviennes de plus en
+plus colère et méchant, et que tu nous obliges à t'aimer de moins en
+moins; et quel dommage que tu ne puisses pas écrire! Tu as dû voir
+beaucoup de choses intéressantes, continua-t-elle en passant sa main sur
+ma tête et sur mon cou. Si tu pouvais écrire tes mémoires, je suis sûre
+qu'ils seraient bien amusants!
+
+_Henri_:--Ma pauvre Camille, quelle bêtise tu dis! Comment veux-tu que
+Cadichon, qui est un âne, puisse écrire des Mémoires?
+
+_Camille_:--Un âne comme Cadichon est un âne à part.
+
+_Henri_:--Bah! tous les ânes se ressemblent et ont beau faire, ils ne
+sont jamais que des ânes.
+
+_Camille_:--Il y a âne et âne.
+
+_Henri_:--Ce qui n'empêche pas que, pour dire qu'un homme est bête,
+ignorant et entêté, on dit: «Bête comme un âne, ignorant comme un âne,
+têtu comme un âne», et que si tu me disais: «Henri, tu es un âne», je me
+fâcherais, parce qu'il est bien certain que je prendrais cela pour une
+injure.
+
+_Camille_:--Tu as raison, et pourtant je sens et je vois, d'abord que
+Cadichon comprend beaucoup de choses, qu'il nous aime, et qu'il a un
+esprit extraordinaire, et puis que les ânes ne sont _ânes_ que parce
+qu'on les traite comme des _ânes_, c'est-à-dire avec dureté et même
+avec cruauté, et qu'ils ne peuvent pas aimer leurs maîtres ni les bien
+servir.
+
+_Henri_:--Alors, d'après toi, c'est par habileté que Cadichon a fait
+découvrir les voleurs, et qu'il a fait tant de choses qui semblent
+extraordinaires?
+
+_Camille_:--Certainement, c'est par son esprit, et c'est parce qu'il le
+voulait, que Cadichon a fait prendre les voleurs. Pourquoi l'aurait-il
+fait, selon toi?
+
+_Henri_:--Parce qu'il avait vu le matin ses camarades entrer dans le
+souterrain, et qu'il voulait les rejoindre.
+
+_Camille_:--Et les tours de l'âne savant?
+
+_Henri_:--C'est par jalousie et par méchanceté.
+
+_Camille_:--Et la course des ânes?
+
+_Henri_:--C'est par orgueil d'âne.
+
+_Camille_:--Et l'incendie, quand il a sauvé Pauline?
+
+_Henri_:--C'est par instinct.
+
+_Camille_:--Tais-toi, Henri, tu m'impatientes.
+
+_Henri_:--Mais j'aime beaucoup Cadichon, je t'assure; seulement, je le
+prends pour ce qu'il est, un âne, et toi, tu en fais un génie. Remarque
+bien que, s'il a l'esprit et la volonté que tu lui supposes, il est
+méchant et détestable.
+
+_Camille_:--Comment cela?
+
+_Henri_:--En tournant en ridicule le pauvre âne savant et son maître, et
+en les empêchant de gagner l'argent qui leur était nécessaire pour se
+nourrir. Ensuite, en faisant mille méchancetés à Auguste, qui ne lui a
+jamais rien fait, et enfin en se faisant craindre et détester de tous
+les animaux, qu'il mord et qu'il chasse à coups de pied.
+
+_Camille_:--C'est vrai, cela; tu as raison, Henri. J'aime mieux croire,
+pour l'honneur de Cadichon, qu'il ne sait pas ce qu'il fait, ni le mal
+qu'il fait.
+
+Et Camille s'éloigna en courant avec Henri, me laissant seul et
+mécontent de ce que je venais d'entendre. Je sentais très bien que Henri
+avait raison, mais je ne voulais pas me l'avouer, et surtout je ne
+voulais pas changer et réprimer les sentiments d'orgueil, de colère et
+de vengeance auxquels je m'étais toujours laissé aller.
+
+
+
+XXII
+
+LA PUNITION
+
+Je restai seul jusqu'au soir; personne ne vint me voir. Je m'ennuyais,
+et je vins dans la soirée me mettre près des domestiques qui prenaient
+l'air à la porte de l'office et qui causaient.
+
+--Si j'étais à la place de madame, dit le cuisinier, je me déferais de
+cet âne.
+
+_La femme de chambre_:--Il devient par trop méchant en vérité. Voyez
+donc le tour qu'il a joué à ce pauvre Auguste; il aurait pu le tuer ou
+le noyer tout de même.
+
+_Le valet de chambre_:--Et c'est qu'après il avait l'air tout joyeux
+encore! il courait, il sautait, il brayait comme s'il avait fait un beau
+coup.
+
+_Le cocher_:--Il le payera, allez; je lui donnerai une raclée pour son
+souper....
+
+_Le valet de chambre_:--Prends garde; si madame s'en aperçoit....
+
+_Le cocher_:--Et comment madame le saurait-elle? Crois-tu que je vais
+lui donner des coups de fouet sous les yeux de madame? J'attendrai qu'il
+soit à l'écurie.
+
+_Le valet de chambre_:--Tu pourrais bien attendre longtemps; cet animal
+qui fait toutes ses volontés, rentre quelquefois si tard.
+
+_Le cocher_:--Ah! mais, s'il m'ennuie trop, je saurai bien le faire
+rentrer malgré lui, et sans que personne s'en doute.
+
+_La femme de chambre_:--Comment vous y prendrez-vous? Ce maudit âne va
+braire à sa façon et ameuter toute la maison.
+
+_Le cocher_:--Laissez donc! je lui couperai le sifflet; on ne l'entendra
+seulement pas respirer.
+
+Et tous partirent d'un éclat de rire. Je les trouvais bien méchants;
+j'étais en colère; je cherchai un moyen de me soustraire à la correction
+qui me menaçait. J'aurais voulu me jeter sur eux et les mordre tous,
+mais je n'osai pas, de peur qu'ils n'allassent encore se plaindre à
+ma maîtresse, et je sentais vaguement que, fatiguée de mes tours,
+ma maîtresse pourrait bien me chasser de chez elle. Pendant que je
+délibérais, la femme de chambre fit remarquer au cocher mes yeux
+méchants.
+
+Le cocher hocha la tête, se leva, entra dans la cuisine, en ressortit
+comme pour aller à l'écurie, et, en passant devant moi, me lança au cou
+un noeud coulant; je tirai en arrière pour le briser, et il tira en
+avant pour me faire avancer; nous tirions chacun de notre côté, mais,
+plus nous tirions, plus la corde m'étranglait; dès le premier moment
+j'avais vainement essayé de braire; je pouvais à peine respirer, et
+je cédais forcément à la traction du cocher; il m'amena ainsi jusqu'à
+l'écurie, dont la porte fut obligeamment ouverte par les autres
+domestiques. Une fois entré dans ma stalle, on me passa promptement
+mon licou, on lâcha la corde qui m'étranglait, et le cocher, ayant
+soigneusement fermé la porte, se saisit d'un fouet de charretier, et
+commença à m'en frapper impitoyablement sans que personne prît
+ma défense. J'eus beau braire, me démener, mes jeunes maîtres ne
+m'entendirent pas, et le méchant cocher put me faire expier à son aise
+les méchancetés dont il m'accusait. Il me laissa enfin dans un état de
+douleur et d'abattement impossible à décrire. C'était la première fois,
+depuis mon entrée dans cette maison, que j'avais été humilié et battu.
+Depuis j'ai réfléchi, et j'ai reconnu que je m'étais attiré cette
+punition.
+
+Le lendemain il était déjà tard quand on me fit sortir; j'eus bonne
+envie de mordre le cocher au visage, mais je fus arrêté, comme la
+veille, par la crainte d'être chassé. Je me dirigeai vers la maison; je
+vis les enfants rassemblés devant le perron et causant avec animation.
+
+--Le voilà, ce méchant Cadichon, dit Pierre en me regardant approcher.
+Chassons-le, il pourrait bien nous mordre ou nous jouer quelque mauvais
+tour, comme il a fait l'autre jour à ce malheureux Auguste.
+
+_Camille_:--Qu'est-ce que le médecin a dit à papa tout à l'heure?
+
+_Pierre_:--Il a dit qu'Auguste était très malade; il a la fièvre, le
+délire....
+
+_Jacques_:--Qu'est-ce que le délire?
+
+_Pierre_:--Le délire, c'est quand on a la fièvre si fort qu'on ne sait
+plus ce qu'on dit; on ne reconnaît personne, on croit voir un tas de
+choses qui ne sont pas.
+
+_Louis_:--Qu'est-ce que voit donc Auguste?
+
+_Pierre_:--Il croit toujours voir Cadichon qui veut se jeter sur lui,
+qui le mord, le piétine; le médecin est très inquiet. Papa et mes oncles
+y sont allés.
+
+_Madeleine_:--Comme c'est vilain à Cadichon d'avoir jeté le pauvre
+Auguste dans ce trou dégoûtant!
+
+--Oui, c'est très vilain, monsieur, s'écria Jacques en se retournant
+vers moi. Allez, vous êtes un méchant! Je ne vous aime plus.
+
+--Ni moi, ni moi, ni moi, répétèrent tous les enfants à l'unisson. Va
+t'en; nous ne voulons pas de toi.
+
+J'étais consterné. Tous, jusqu'à mon petit Jacques que j'aimais toujours
+tendrement, tous me chassaient, me repoussaient.
+
+Je m'éloignai lentement de quelques pas; je me retournai et les regardai
+d'un air si triste, que Jacques en fut touché; il courut à moi, me prit
+la tête, et me dit d'une voix caressante:
+
+--Ecoute, Cadichon, nous ne t'aimons pas à présent; mais, si tu es bon,
+je t'assure que nous t'aimerons comme auparavant.
+
+--Non, non, jamais comme avant! s'écrièrent tous les enfants. Il est
+trop mauvais.
+
+--Vois-tu, Cadichon, voilà ce que c'est que d'être méchant, reprit le
+petit Jacques en me passant la main sur le cou. Tu vois que personne
+ne veut t'aimer.... Mais.... ajouta-t-il en me parlant à l'oreille, je
+t'aime encore un peu, et si tu n'es plus méchant, je t'aimerai beaucoup,
+tout comme avant.
+
+_Henri_:--Prends garde, Jacques, ne l'approche pas de trop près; s'il te
+donne un coup de dent ou un coup de pied, il te fera bien mal.
+
+_Jacques_:--Il n'y a pas de danger; je suis bien sûr qu'il ne nous
+mordra pas, nous autres.
+
+_Henri_:--Tiens, pourquoi pas? Il a bien jeté Auguste deux fois par
+terre.
+
+_Jacques_:--Oh! mais Auguste, c'est autre chose; il ne l'aime pas.
+
+_Henri_:--Et pourquoi ne l'aime-t-il pas? Qu'est-ce qu'Auguste lui a
+fait? Il pourrait bien, un beau jour, nous détester aussi.
+
+Jacques ne répondit pas, car il n'y avait effectivement rien à répondre;
+mais il secoua la tête, et, se retournant vers moi, il me fit une petite
+caresse amicale, dont je fus touché jusqu'aux larmes. L'abandon de tous
+les autres me rendit plus précieux encore ces témoignages d'affection de
+mon cher petit Jacques, et, pour la première fois, une pensée sincère
+de repentir se glissa dans mon coeur. Je songeai avec inquiétude à la
+maladie du malheureux Auguste. Dans l'après-midi on sut qu'il était plus
+mal encore, que le médecin avait des inquiétudes graves pour sa vie.
+Mes jeunes maîtres y allèrent eux-mêmes vers le soir; les cousines
+attendaient impatiemment leur retour. «Eh bien? eh bien? leur
+crièrent-elles du plus loin qu'elles les aperçurent. Quelles nouvelles?
+Comment va Auguste?»
+
+--Pas bien, répondit Pierre; et pourtant un peu moins mal que tantôt.
+
+_Henri_:--Le pauvre père fait pitié; il pleure, il sanglote, il demande
+au bon Dieu de lui laisser son fils; il dit des choses si touchantes,
+que je n'ai pu m'empêcher de pleurer.
+
+_Elisabeth_:--Nous allons tous prier avec lui et pour lui à notre prière
+du soir; n'est-ce pas mes amis?
+
+--Certainement, et de grand coeur, dirent tous les enfants en même
+temps.
+
+_Madeleine_:--Pauvre Auguste, s'il allait mourir, pourtant!
+
+_Camille_:--Le pauvre père deviendrait fou de chagrin, car il n'a pas
+d'autre enfant.
+
+_Elisabeth_:--Où est donc la mère d'Auguste? on ne la voit jamais.
+
+_Pierre_:--Il serait étonnant qu'on la vît, puisqu'elle est morte depuis
+dix ans.
+
+_Henri_:--Et, ce qu'il y a de singulier, c'est que la pauvre femme est
+morte pour être tombée dans l'eau pendant une promenade en bateau.
+
+_Elisabeth_:--Comment? elle s'est noyée?
+
+_Pierre_:--Non, on l'a retirée immédiatement, mais il faisait si chaud,
+et elle avait été tellement saisie par le froid de l'eau et par la
+frayeur, qu'elle a été prise de la fièvre et du délire, exactement comme
+Auguste et elle est morte huit jours après.
+
+_Camille_:--Mon Dieu, mon Dieu! pourvu qu'il n'en arrive pas autant à
+Auguste!
+
+_Elisabeth_:--Voilà pourquoi il faut que nous priions beaucoup;
+peut-être le bon Dieu nous accordera-t-il ce que nous lui demanderons.
+
+_Madeleine_:--Où est donc Jacques?
+
+_Camille_:--Il était ici tout à l'heure, il sera rentré.
+
+Il n'était pas rentré, le pauvre enfant, mais il s'était mis à genoux
+derrière une caisse, et, la tête cachée dans ses mains, il priait
+et pleurait. Et c'était moi qui avais causé la maladie d'Auguste,
+l'affreuse inquiétude du malheureux père, et enfin le chagrin de mon
+petit Jacques! Cette pensée m'attrista moi-même; je me dis que je
+n'aurais pas dû venger Médor. «Quel bien lui a fait la chute d'Auguste?
+me demandai-je. Est-il moins perdu pour moi? La vengeance que j'ai tirée
+m'a-t-elle servi à autre chose qu'à me faire craindre et détester?»
+
+J'attendis avec impatience le lendemain pour avoir des nouvelles
+d'Auguste. J'en eus des premiers, car Jacques et Louis me firent atteler
+à la petite voiture pour y aller. Nous trouvâmes, en arrivant, un
+domestique qui courait chercher le médecin, et qui nous dit en passant
+qu'Auguste avait passé une mauvaise nuit, et qu'il venait d'avoir une
+convulsion qui avait effrayé son père. Jacques et Louis attendirent le
+médecin, qui ne tarda pas à venir, et qui leur promit de leur donner des
+nouvelles en s'en allant.
+
+Une demi-heure après il descendit le perron.
+
+--Eh bien? eh bien? monsieur Tudoux, comment va Auguste? demandèrent
+Louis et Jacques.
+
+_M. Tudoux_, très lentement:--Pas mal, pas mal, mes enfants! Pas si mal
+que je le craignais.
+
+_Louis_:--Mais ces convulsions, n'est-ce pas dangereux?
+
+_M. Tudoux_, de même:--Non, c'était la suite d'un agacement des nerfs et
+d'une grande agitation. Je lui ai donné une pilule qui va le calmer; ce
+ne sera pas grave.
+
+_Jacques_:--Alors, monsieur Tudoux, vous n'êtes pas inquiet, vous ne
+croyez pas qu'il va mourir?
+
+_M. Tudoux_, de même:--Non, non, non! ce ne sera pas grave, pas grave du
+tout.
+
+_Louis_ et _Jacques_:--Je suis bien content! Merci, monsieur Tudoux.
+Adieu; nous repartons bien vite pour rassurer nos cousins et cousines.
+
+_M. Tudoux_:--Attendez, attendez une minute. L'âne qui vous mène
+n'est-il pas Cadichon?
+
+_Jacques_:--Oui, c'est Cadichon.
+
+_M. Tudoux_, avec calme:--Alors prenez-y garde; il pourrait bien vous
+jeter dans un fossé comme il l'a fait pour Auguste. Dites à votre
+grand'mère qu'elle ferait bien de le vendre; c'est un animal dangereux.
+
+M. Tudoux salua et s'en alla. Je restai tellement étonné et humilié,
+que je ne songeai à me mettre en route que lorsque mes petits maîtres
+m'eurent répété trois fois:
+
+--Allons, Cadichon, en route!... Allons donc, Cadichon, nous sommes
+pressés! Vas-tu nous faire coucher ici, Cadichon? Hue! hue donc!
+
+Je partis enfin et je courus tout d'un trait jusqu'au perron, où
+attendaient cousins, cousines, oncles et tantes, papas et mamans.
+
+--Il va mieux! s'écrièrent Jacques et Louis; et ils se mirent à raconter
+leur conversation avec M. Tudoux, sans oublier son dernier conseil.
+
+J'attendais avec une vive impatience la décision de la grand'mère. Elle
+réfléchit un instant.
+
+--Il est certain, mes chers enfants, que Cadichon ne mérite plus notre
+confiance; j'engage les plus jeunes d'entre vous à ne pas le monter;
+à la première sottise qu'il fera, je le donnerai au meunier, qui
+l'emploiera à porter ses sacs de farine; mais je veux encore
+l'essayer avant de le réduire à cet état d'humiliation; peut-être se
+corrigera-t-il. Nous verrons bien d'ici à quelques mois.
+
+J'étais de plus en plus triste, humilié et repentant; mais je ne pouvais
+réparer le mal que je m'étais fait qu'à force de patience, de douceur
+et de temps. Je commençais à souffrir dans mon orgueil et dans mes
+affections.
+
+Les nouvelles d'Auguste furent meilleures le lendemain; peu de jours
+après il entrait en convalescence, et l'on ne s'en occupa plus au
+château. Mais je ne pus en perdre le souvenir, car j'entendais sans
+cesse dire autour de moi:
+
+«Prends garde à Cadichon! Souviens-toi d'Auguste!»
+
+
+
+XXIII
+
+LA CONVERSION
+
+Depuis le jour où j'avais déchiré le visage d'Auguste en galopant dans
+les épines, et où je l'avais jeté dans la boue, le changement dans les
+manières de mes petits maîtres, de leurs parents, des gens de la maison
+était visible. Les animaux même ne me traitaient pas comme auparavant.
+Ils semblaient m'éviter; quand j'arrivais, ils s'éloignaient; ils se
+taisaient en ma présence; car j'ai déjà dit, à propos de mon ami Médor,
+que nous autres animaux nous nous comprenons sans parler comme les
+hommes; que les mouvements des yeux, des oreilles, de la queue
+remplacent chez nous les paroles. Je ne savais que trop ce qui avait
+causé ce changement, et je m'en irritais plus encore que je ne m'en
+affligeais, lorsqu'un jour, étant seul comme d'habitude, et couché au
+pied d'un sapin, je vis approcher Henri et Elisabeth; ils s'assirent et
+ils continuèrent à causer.
+
+--Je crois, Henri, que tu as raison, dit Elisabeth, et je partage tes
+sentiments; moi aussi, je n'aime presque plus Cadichon depuis qu'il a
+été si méchant pour Auguste.
+
+_Henri_:--Et ce n'est pas seulement Auguste; te souviens-tu de la foire
+de Laigle, quand il a été si mauvais pour le maître de l'âne savant?
+
+_Elisabeth_:--Ah! ah! ah! Oui, je me le rappelle très bien. Il était
+drôle! Tout le monde riait, mais tout de même nous avons tous trouvé
+qu'il avait montré beaucoup d'esprit, mais pas de coeur.
+
+_Henri_:--C'est vrai! il a humilié ce pauvre âne et son maître le
+faiseur de tours; on m'a dit que le malheureux avait été obligé de
+partir sans avoir rien gagné, parce que tout le monde se moquait de lui.
+En s'en allant, sa femme et ses enfants pleuraient: ils n'avaient pas de
+quoi manger.
+
+_Elisabeth_:--Et c'était la faute de Cadichon.
+
+_Henri_:--Certainement! Sans lui, le pauvre homme aurait gagné de quoi
+vivre pendant quelques semaines.
+
+_Elisabeth_:--Et puis te rappelles-tu ce qu'on nous a raconté des
+méchancetés qu'il a faites chez son ancien maître? Il mangeait les
+légumes, il cassait les oeufs, il salissait le linge.... Décidément, je
+fais comme toi, je ne l'aime plus.
+
+Elisabeth et Henri se levèrent et continuèrent leur promenade. Je restai
+triste et humilié. D'abord je voulus me fâcher et chercher une petite
+vengeance à exercer; mais je pensai qu'ils avaient raison. Je m'étais
+toujours vengé; à quoi m'avaient servi mes vengeances? à me rendre
+malheureux.
+
+D'abord j'avais cassé les dents, les bras et l'estomac à une de mes
+maîtresses. Si je n'avais pas eu le bonheur de m'échapper, j'aurais été
+battu à me faire presque mourir.
+
+J'avais fait mille méchancetés à mon autre maître, qui avait été bon
+pour moi tant que je n'avais pas été paresseux et méchant, depuis il
+m'avait très maltraité, et j'avais été très malheureux.
+
+Quand Auguste avait tué mon ami Médor, je n'avais pas réfléchi qu'il
+l'avait fait par maladresse et non par méchanceté. S'il était bête, ce
+n'était pas de sa faute; j'avais persécuté ce malheureux Auguste, et
+j'avais fini par le rendre très malade en le jetant dans la mare de
+boue.
+
+Et puis, que de petites méchancetés j'avais faites que je n'ai pas
+racontées!
+
+J'avais donc fini par ne plus être aimé de personne. J'étais seul;
+personne ne venait près de moi me consoler, me caresser; les animaux
+même me fuyaient.
+
+«Que faire? me demandai-je tristement. Si je pouvais parler, j'irais
+leur dire à tous que je me repens, que je demande pardon à tous ceux
+auxquels j'ai fait du mal, que je serai bon et doux à l'avenir; mais ...
+je ne peux pas me faire comprendre ... je ne parle pas.»
+
+Je me jetai sur l'herbe et je pleurai, non pas comme les hommes qui
+versent des larmes, mais dans le fond de mon coeur; je pleurai, je gémis
+sur mon malheur, et, pour la première fois, je me repentis sincèrement.
+
+«Ah! si j'avais été bon! si, au lieu de vouloir montrer mon esprit,
+j'avais montré de la bonté, de la douceur, de la patience! si j'avais
+été pour tous ce que j'avais été pour Pauline! comme on m'aimerait!
+comme je serais heureux!»
+
+Je réfléchis longtemps, bien longtemps; je formai tantôt de bons
+projets, tantôt de méchants.
+
+Enfin, je me décidai à devenir bon, de manière à regagner l'amitié de
+tous mes maîtres et de mes camarades. Je fis immédiatement l'essai de
+mes bonnes résolutions.
+
+J'avais depuis quelque temps un camarade que je traitais fort mal.
+C'était un âne qu'on avait acheté pour faire monter ceux de mes plus
+jeunes maîtres qui avaient peur de moi, depuis que j'avais manqué noyer
+Auguste; les grands seuls ne me craignaient pas; et même, lorsqu'on
+faisait une partie d'ânes, le petit Jacques était le seul qui me
+demandât toujours, au lieu que jadis on se disputait pour m'avoir.
+
+Je méprisais ce camarade; je passais toujours devant lui, je ruais et je
+le mordais s'il cherchait à me dépasser; le pauvre animal avait fini
+par me céder toujours la première place, et se soumettre à toutes mes
+volontés. Le soir, quand l'heure fut venue de rentrer à l'écurie, je me
+trouvai près de la porte presque en même temps que mon camarade; il se
+rangea avec empressement pour me laisser entrer le premier; mais, comme
+il était arrivé quelques pas en avant de moi, je m'arrêtai à mon tour et
+je lui fis signe de passer. Le pauvre âne m'obéit en tremblant, inquiet
+de ma politesse, et craignant que je ne le fisse marcher le premier pour
+lui jouer quelque tour, par exemple pour lui donner un coup de dent ou
+un coup de pied. Il fut très étonné de se trouver sain et sauf dans sa
+stalle, et de me voir placer paisiblement dans la mienne.
+
+Voyant son étonnement je lui dis:
+
+--Mon frère, j'ai été méchant pour vous, je ne le serai plus; j'ai été
+fier, je ne le serai jamais, je vous ai méprisé, humilié, maltraité, je
+ne recommencerai pas. Pardonnez-moi, frère, et à l'avenir voyez en moi
+un camarade, un ami.
+
+--Merci, frère, me répondit le pauvre âne tout joyeux; j'étais
+malheureux, je serai heureux; j'étais triste, je serai gai; je me
+trouvais seul, je me sentirai aimé et protégé. Merci encore une fois,
+frère; aimez-moi, car je vous aime déjà.
+
+--A mon tour, frère, à vous dire merci, car j'ai été méchant, et vous me
+pardonnez; je reviens à de meilleurs sentiments, et vous me recevez; je
+veux vous aimer et vous me donnez votre amitié. Oui, à mon tour, merci,
+frère.
+
+Et, tout en mangeant notre souper, nous continuâmes à causer. C'était la
+première fois, car jamais je n'avais daigné lui parler. Je le trouvai
+bien meilleur, bien plus sage que je ne l'étais moi-même, et je lui
+demandai de me soutenir dans ma nouvelle voie; il me le promit avec
+autant d'affection que de modestie.
+
+Les chevaux, témoins de notre conversation et de ma douceur
+inaccoutumée, se regardaient et me regardaient avec surprise. Quoiqu'ils
+parlassent bas, je les entendais dire:
+
+--C'est une farce de Cadichon, dit le premier cheval; il veut jouer
+quelque tour à son camarade.
+
+--Pauvre âne, j'ai pitié de lui, dit le second cheval. Si nous lui
+disions de se méfier de son ennemi?
+
+--Pas tout de suite, répondit le premier cheval. Silence! Cadichon est
+méchant. S'il nous entend, il se vengera.
+
+Je fus blessé de la mauvaise opinion qu'avaient de moi ces deux chevaux,
+le troisième n'avait pas parlé; il avait passé sa tête sur la stalle, et
+il m'observait attentivement. Je le regardai tristement et humblement.
+Il parut surpris, mais il ne bougea pas, et resta silencieux,
+m'observant toujours.
+
+Fatigué de ma journée, abattu par la tristesse et le regret de ma vie
+passée, je me couchai sur la paille, et je remarquai que mon lit était
+moins bon, moins épais que celui de mon camarade. Au lieu de m'en
+fâcher, comme j'aurais fait jadis, je me dis que c'était juste et bien.
+
+«J'ai été méchant, me dis-je, on m'en punit; je me suis fait détester,
+on me le fait sentir. Je dois encore me trouver heureux de n'avoir pas
+été envoyé au moulin, où j'aurais été battu, éreinté, mal couché.»
+
+Je gémis pendant quelque temps et je m'endormis. A mon réveil, je vis
+entrer le cocher, qui me fit lever d'un coup de pied, détacha mon licou
+et me laissa en liberté; je restai à la porte, et je vis avec surprise
+étriller, brosser soigneusement mon camarade, lui passer ma belle bride
+pomponnée, attacher sur son dos ma selle anglaise, et le diriger devant
+le perron. Inquiet, tremblant d'émotion, je le suivis; quels ne furent
+pas mon chagrin, ma désolation quand je vis Jacques, mon petit maître
+bien-aimé, approcher de mon camarade, et le monter après quelque
+hésitation! Je restai immobile, anéanti. Le bon petit Jacques s'aperçut
+de ma peine, car il s'approcha de moi, me caressa la tête, et me dit
+tristement:
+
+--Pauvre Cadichon! tu vois ce que tu as fait! Je ne peux plus te monter;
+papa et maman ont peur que tu ne me jettes par terre. Adieu, pauvre
+Cadichon; sois tranquille, je t'aime toujours.
+
+Et il partit lentement, suivi du cocher, qui lui criait:
+
+--Prenez donc garde, monsieur Jacques, ne restez pas auprès de Cadichon:
+il vous mordra, il mordra le bourri; il est méchant, vous savez bien.
+
+--Il n'a jamais été méchant avec moi, et il ne le sera jamais, répondit
+Jacques.
+
+Le cocher frappa l'âne, qui prit le trot, et je les perdis bientôt
+de vue. Je restai à la même place, abîmé dans mon chagrin. Ce qui en
+redoublait la violence, c'était l'impossibilité de faire connaître mon
+repentir et mes bonnes résolutions. Ne pouvant plus supporter le poids
+affreux qui oppressait mon coeur, je partis en courant sans savoir où
+j'allais. Je courus longtemps, brisant des haies, sautant des fossés,
+franchissant des barrières, traversant des rivières; je ne m'arrêtai
+qu'en face d'un mur que je ne pus ni briser ni franchir.
+
+Je regardai autour de moi. Où étais-je? Je croyais reconnaître le pays,
+mais sans toutefois pouvoir me dire où je me trouvais. Je longeai le mur
+au pas, car j'étais en nage; j'avais couru pendant plusieurs heures, à
+en juger par la marche du soleil. Le mur finissait à quelques pas; je le
+tournai, et je reculai avec surprise et terreur. Je me trouvais à deux
+pas de la tombe de Pauline.
+
+Ma douleur n'en devint que plus amère.
+
+«Pauline! ma chère petite maîtresse! m'écriai-je, vous m'aimiez
+parce que j'étais bon; je vous aimais parce que vous étiez bonne et
+malheureuse. Après vous avoir perdue, j'avais trouvé d'autres maîtres
+qui étaient bons comme vous, qui m'ont traité avec amitié. J'étais
+heureux. Mais tout est changé: mon mauvais caractère, le désir de faire
+briller mon esprit, de satisfaire mes vengeances, ont détruit tout mon
+bonheur: personne ne m'aime à présent; si je meurs, personne ne me
+regrettera.»
+
+Je pleurai amèrement au dedans de moi-même et je me reprochai pour la
+centième fois mes défauts. Une pensée consolante vint tout à coup me
+rendre du courage. «Si je deviens bon, me dis-je, si je fais autant de
+bien que j'ai fait de mal, mes jeunes maîtres m'aimeront peut-être de
+nouveau; mon cher petit Jacques surtout, qui m'aime encore un peu, me
+rendra toute son amitié.... Mais comment faire pour leur montrer que je
+suis changé et repentant?»
+
+Pendant que je réfléchissais à mon avenir, j'entendis des pas lourds
+approcher du mur, et une voix d'homme parler avec humeur.
+
+--A quoi bon pleurer, nigaud? Les larmes ne te donneront pas du pain,
+n'est-il pas vrai? Puisque je n'ai rien à vous donner, que voulez-vous
+que j'y' fasse? Crois-tu que j'aie l'estomac bien rempli, moi qui n'ai
+avalé depuis hier matin que de l'air et de la poussière?
+
+--Je suis bien fatigué, père.
+
+--Eh bien! reposons-nous un quart d'heure à l'ombre de ce mur, je veux
+bien.
+
+Ils tournèrent le mur et vinrent s'asseoir près de la tombe où j'étais.
+Je reconnus avec surprise le pauvre maître de Mirliflore, sa femme
+et son fils. Tous étaient maigres et semblaient exténués. Le père me
+regarda; il parut surpris et dit, après quelque hésitation:
+
+--Si je vois clair, c'est bien l'âne, le gredin d'âne qui m'a fait
+perdre à la foire de Laigle plus de cinquante francs.... Coquin!
+continua-t-il en s'adressant à moi, tu as été cause que mon Mirliflore
+à été mis en pièces par la foule, tu m'as empêché de gagner une somme
+d'argent qui m'aurait fait vivre pendant plus d'un mois; tu me le
+payeras, va!
+
+Il se leva, s'approcha de moi; je ne cherchai pas à m'éloigner, sentant
+bien que j'avais mérité la colère de cet homme. Il parut étonné.
+
+--Ce n'est donc pas lui, dit-il, car il ne bouge pas plus qu'une
+bûche.... Le bel âne, ajouta-t-il en me tâtant les membres. Si je
+pouvais l'avoir seulement un mois, tu ne manquerais pas de pain, mon
+garçon, ni ta mère non plus, et j'aurais l'estomac moins creux.
+
+Mon parti fut pris à l'instant; je résolus de suivre cet homme pendant
+quelques jours, de tout souffrir pour réparer le mal que je lui avais
+fait, et de l'aider à gagner quelque argent pour lui et sa famille.
+
+Quand ils se remirent en marche, je les suivis; ils ne s'en aperçurent
+pas d'abord; mais le père, s'étant retourné plusieurs fois, et me voyant
+toujours sur leurs talons, voulut me faire partir. Je refusai et je
+revins constamment reprendre ma place près ou derrière eux.
+
+--Est-ce drôle, dit l'homme, cet âne qui s'obstine à nous suivre! Ma
+foi, puisque cela lui plaît, il faut le laisser faire.
+
+En arrivant au village, il se présenta à un aubergiste, et lui demanda à
+dîner et à coucher, tout en disant fort honnêtement qu'il n'avait pas un
+sou dans la poche.
+
+--J'ai assez des mendiants du pays, sans y ajouter ceux qui n'en sont
+pas, mon bonhomme, répondit l'aubergiste; allez chercher un gîte
+ailleurs.
+
+Je m'élançai de suite près de l'aubergiste, que je saluai à plusieurs
+reprises de façon à le faire rire.
+
+--Vous avez là un animal qui ne paraît pas bête, dit l'aubergiste en
+riant. Si vous voulez nous régaler de ses tours, je veux bien vous
+donner à manger et à coucher.
+
+--Ce n'est pas de refus, répondit l'homme; nous vous donnerons une
+représentation, mais quand nous aurons quelque chose dans l'estomac; à
+jeun, on n'a pas la voix propre au commandement.
+
+--Entrez, entrez, on va vous servir de suite, reprit l'aubergiste;
+Madelon, ma vieille, donne à dîner à trois, sans compter le bourri.
+
+Madelon leur servit une bonne soupe, qu'ils avalèrent en un clin d'oeil,
+puis un bon bouilli aux choux, qui disparut également, enfin une salade
+et du fromage, qu'ils savourèrent avec moins d'avidité, leur faim se
+trouvant apaisée.
+
+On me donna une botte de foin, j'en mangeai à peine; j'avais le coeur
+gros, et je n'avais pas faim.
+
+L'aubergiste alla convoquer tout le village pour me voir saluer; la cour
+se remplit de monde, et j'entrai dans le cercle, où m'amena mon nouveau
+maître, qui se trouvait fort embarrassé, ne sachant pas ce que je savais
+faire, et si j'avais reçu une éducation d'âne savant. A tout hasard, il
+me dit:
+
+--Saluez la société.
+
+Je saluai à droite, à gauche, en avant, en arrière, et tout le monde
+d'applaudir.
+
+--Que vas-tu lui faire faire? dit tout bas sa femme; il ne saura pas ce
+que tu lui veux.
+
+--Peut-être l'aura-t-il appris. Les ânes savants sont intelligents; je
+vais toujours essayer.
+
+--Allons, Mirliflore (ce nom me fit soupirer), va embrasser la plus
+jolie dame de la société.
+
+Je regardai à droite, à gauche; j'aperçus la fille de l'aubergiste,
+jolie brune de quinze à seize ans qui se tenait derrière tout le monde.
+J'allai à elle, j'écartai avec ma tête ceux qui gênaient le passage, et
+je posai mon nez sur le front de la petite, qui se mit à rire et qui
+parut contente.
+
+--Dites donc, père Hutfer, vous lui avez fait la leçon, pas vrai? dirent
+quelques personnes en riant.
+
+--Non, d'honneur, répondit Hutfer; je ne m'y attendais seulement pas.
+
+--A présent, Mirliflore, dit l'homme, va chercher quelque chose,
+n'importe quoi, ce que tu pourras trouver, et donne-le à l'homme le plus
+pauvre de la société.
+
+Je me dirigeai vers la salle où l'on venait de dîner, je saisis un
+pain, et, le rapportant en triomphe, je le remis entre les mains de mon
+nouveau maître. Rire général, tout le monde applaudit, un ami s'écria:
+«Ceci ne vient pas de vous, père Hutfer; cet âne a réellement du savoir;
+il a bien profité des leçons de son maître.»
+
+--Allez-vous lui laisser son pain tout de même? dit quelqu'un dans la
+foule.
+
+--Pour ça, non, dit Hutfer; rendez-moi cela, l'homme à l'âne; ce n'est
+pas dans nos conventions.
+
+--C'est vrai, répondit l'homme; et pourtant mon âne a dit vrai en
+faisant de moi l'homme le plus pauvre de la société, car nous n'avions
+pas mangé depuis hier matin, ma femme, mon fils et moi, faute de deux
+sous pour acheter un morceau de pain.
+
+--Laissez-leur ce pain, mon père, dit Henriette Hutfer; nous n'en
+manquons pas dans la huche, et le bon Dieu nous fera regagner celui-ci.
+
+--Tu es toujours comme ça, toi, Henriette, dit Hutfer. Si on t'écoutait,
+on donnerait tout ce qu'on a.
+
+--Nous n'en sommes pas plus pauvres, mon père: le bon Dieu a toujours
+béni nos récoltes et notre maison.
+
+--Allons,... puisque tu le veux,... qu'il garde son pain, je le veux
+bien.
+
+A ces mots, j'allai à lui et le saluai profondément, puis j'allai
+prendre dans mes dents une petite terrine vide, et je la présentai à
+chacun pour qu'il y mît son aumône. Quand j'eus fini ma tournée, la
+terrine était pleine; j'allai la vider dans les mains de mon maître, je
+la reportai où je l'avais prise, je saluai et je me retirai gravement
+aux applaudissements de la société. J'avais le coeur content; je me
+sentais consolé et affermi dans mes bonnes résolutions. Mon nouveau
+maître paraissait enchanté; il allait se retirer, lorsque tout le monde
+l'entoura et le pria de donner une seconde représentation le lendemain;
+il le promit avec empressement, et alla se reposer dans la salle avec sa
+femme et son fils.
+
+Quand ils se trouvèrent seuls, la femme regarda de tous côtés, et, ne
+voyant que moi, la tête posée sur l'appui de la fenêtre, elle dit à son
+mari à voix basse:
+
+--Dis donc, mon homme, c'est tout de même fort drôle; est-ce singulier,
+cet âne qui nous arrive sortant d'un cimetière, qui nous prend en gré,
+et qui nous fait gagner de l'argent! Combien en as-tu dans tes mains?
+
+--Je n'ai pas encore compté, répondit l'homme. Aide-moi; tiens voici une
+poignée; à moi l'autre.
+
+--J'ai huit francs quatre sous, dit la femme après avoir compté.
+
+_L'homme_: Et moi, j'en ai sept cinquante. Cela fait.... Combien cela
+fait-il, ma femme?
+
+_La femme_:--Combien cela fait? Huit et quatre font treize, puis sept,
+font vingt-quatre, puis, cinquante, ça fait,... ça fait ... quelque
+chose comme soixante.
+
+_L'homme:--Que tu es bête, va! J'aurais soixante francs dans les mains?
+Pas possible! Voyons, mon garçon, toi qui as étudié, tu dois savoir ça.
+
+_Le garçon_:--Vous dites, papa?
+
+_L'homme_:--Je dis huit francs quatre sous d'une part, et sept francs
+cinquante de l'autre.
+
+_Le garçon_, d'un air décidé:--Huit et quatre font douze, retiens un,
+plus sept, font vingt, retiens deux; plus cinquante, font, ... font ...
+cinquante,... cinquante-deux, retiens cinq.
+
+_L'homme_:--Imbécile! comment cela ferait-il cinquante, puisque j'ai
+huit dans une main et sept dans l'autre.
+
+_Le garçon_:--Et puis cinquante, papa?
+
+_L'homme_, le contrefaisant:--Et puis cinquante, papa? Tu ne vois pas,
+grand nigaud, que c'est cinquante centimes que je dis, et les centimes
+ne sont pas des francs.
+
+_Le garçon_:--Non, papa, mais ça fait toujours cinquante.
+
+_L'homme_:--Cinquante quoi? Est-il bête! est-il bête! Si je te donnais
+cinquante taloches, ça te ferait-y cinquante francs?
+
+_Le garçon_:--Non, papa, mais ça ferait toujours cinquante.
+
+_L'homme_:--En voilà une à compte, grand animal!
+
+Et il lui donna un soufflet qui retendit dans toute la maison. Le garçon
+se mit à pleurer; j'étais en colère. Si ce pauvre garçon était bête, ce
+n'était pas sa faute.
+
+«Cet homme ne mérite pas ma pitié, me dis-je; il a, grâce à moi, de
+quoi vivre pendant huit jours; je veux bien encore lui faire gagner sa
+représentation de demain, après quoi je retournerai chez mes maîtres;
+peut-être m'y recevra-t-on avec amitié.»
+
+Je me retirai de la fenêtre, et j'allai manger des chardons qui
+poussaient au bord d'un fossé; j'entrai ensuite dans l'écurie de
+l'auberge, où je trouvai déjà plusieurs chevaux occupant les meilleures
+places; je me rangeai dans un coin dont personne n'avait voulu: j'y pus
+réfléchir à mon aise, car personne ne me connaissait, et personne ne
+s'occupait de moi. A la fin de la journée, Henriette Hutfer entra à
+l'écurie, regarda si chacun avait ce qu'il fallait, et, m'apercevant
+dans mon coin humide et obscur, sans litière, sans foin, ni avoine, elle
+appela un des garçons d'écurie.
+
+--Ferdinand, dit-elle, donnez de la paille à ce pauvre âne pour qu'il ne
+couche pas sur la terre humide, mettez devant lui un picotin d'avoine et
+une botte de foin, et voyez s'il ne veut pas boire.
+
+_Ferdinand_:--Mam'zelle Henriette, vous ruinerez votre papa, vous êtes
+trop soigneuse pour le monde. Que vous importe que cette bête couche sur
+la dure ou sur une bonne litière? c'est de la paille gâchée, ça!
+
+_Henriette_:--Vous ne trouvez pas que je suis trop bonne quand c'est
+vous que je soigne, Ferdinand; je veux que tout le monde soit bien
+traité ici, les bêtes comme les hommes.
+
+_Ferdinand_, d'un air malin:--Sans compter qu'il y a pas mal d'hommes
+qu'on prendrait volontiers pour des bêtes, quoiqu'ils marchent sur deux
+pieds.
+
+_Henriette_, souriant:--Voilà pourquoi on dit: Bête à manger du foin.
+
+_Ferdinand_:--Ce ne sera toujours pas à vous, mam'zelle, que je servirai
+une botte de foin. Vous avez de l'esprit,... de l'esprit ... et de la
+malice comme un singe!
+
+_Henriette_, riant:--Merci du compliment, Ferdinand! Qu'êtes-vous donc,
+si je suis un singe?
+
+_Ferdinand_:--Ah! mam'zelle, je n'ai point dit que vous étiez un singe:
+et si je me suis mal exprimé pour cela, mettez que je suis un âne, un
+cornichon, une oie.
+
+_Henriette_:--Non, non, pas tant que cela, Ferdinand, mais seulement un
+babillard qui parle quand il devrait travailler. Faites la litière
+de l'âne, ajouta-t-elle d'un ton sérieux, et donnez-lui à boire et à
+manger.
+
+Elle sortit; Ferdinand fit en grommelant ce que lui avait ordonné sa
+jeune maîtresse. En faisant ma litière, il me donna quelques coups de
+fourche, me jeta avec humeur une botte de foin, une poignée d'avoine, et
+posa près de moi un seau d'eau. Je n'étais pas attaché; j'aurais pu
+m'en aller, mais j'aimai mieux souffrir encore un peu, et donner
+le lendemain, pour achever ma bonne oeuvre, ma seconde et dernière
+représentation.
+
+En effet, quand la journée du lendemain fut avancée, on vint me prendre;
+mon maître m'amena sur une grande place qui était pleine de monde; on
+m'avait tambouriné le matin, c'est-à-dire que le tambour du village
+s'était promené partout de grand matin en criant: «Ce soir, grande
+représentation de l'âne savant dit Mirliflore; on se réunira à huit
+heures sur la place en face la mairie et l'école.»
+
+Je recommençai les tours de la veille et j'y ajoutai des danses
+exécutées avec grâce; je valsai, je polkai, et je jouai à Ferdinand le
+tour innocent de l'engager à valser en brayant devant lui, et en lui
+présentant le pied de devant comme on criait: «Oui, oui, une valse avec
+l'âne!» il s'élança dans le cercle en riant, et il se mit à faire mille
+sauts et gambades, que j'imitai de mon mieux.
+
+Enfin, me sentant fatigué, je laissai Ferdinand gambadant tout seul,
+j'allai comme la veille chercher une terrine; n'en trouvant pas, je pris
+dans mes dents un panier sans couvercle, et je fis le tour, comme la
+veille, présentant mon panier à chacun. Il fut bientôt si plein, que
+je dus le vider dans la blouse de celui qu'on croyait mon maître; je
+continuai la quête; quand tout le monde m'eut donné, je saluai la
+société et j'attendis que mon maître eût compté l'argent que je lui
+avais fait gagner ce soir-là, et qui se montait à plus de trente-quatre
+francs. Trouvant que j'avais assez fait pour lui, que mon ancienne faute
+était réparée, et que je pouvais retourner chez moi, je saluai mon
+maître, et, fendant la foule, je partis au trot.
+
+--Tiens! v'là votre bourri qui s'en va, dit Hutfer, l'aubergiste.
+
+--C'est qu'il file joliment, dit Ferdinand.
+
+Mon prétendu maître se retourna, me regarda d'un air inquiet, m'appela:
+«Mirliflore, Mirliflore!» et, me voyant continuer mon trot, je
+l'entendis s'écrier d'un ton piteux:
+
+--Arrêtez-le, arrêtez-le, de grâce! c'est mon pain, ma vie qu'il
+m'emporte; courez, attrapez-le; je vous promets encore une
+représentation si vous me le ramenez.
+
+--D'où l'avez-vous donc, cet âne? dit un des hommes nommé Clouet; et
+depuis quand l'avez-vous?
+
+--Je l'ai ... depuis qu'il est à moi, répondit mon faux maître avec un
+peu d'embarras.
+
+--J'entends bien, reprit Clouet; mais depuis quand est-il à vous?
+
+L'homme ne répondit pas.
+
+--C'est qu'il me semble bien le reconnaître, dit Clouet; il ressemble à
+Cadichon, l'âne du château de la Herpinière; je serais bien trompé si ce
+n'est pas là Cadichon.
+
+Je m'étais arrêté; j'entendis des murmures; je voyais l'embarras de mon
+maître, lorsque, au moment où l'on s'y attendait le moins, il s'élança
+au travers de la foule et courut du côté opposé à celui que j'avais
+pris, suivi de sa femme et de son garçon.
+
+Quelques-uns voulurent courir après lui, d'autres dirent que c'était
+bien inutile puisque je m'étais sauvé, et que l'homme n'emportait que
+l'argent qui était à lui, et que je lui avais fait gagner honnêtement.
+
+--Et quant à Cadichon, ajouta-t-on, il ne sera pas embarrassé pour
+retrouver son chemin, et il ne se laissera prendre que s'il le veut
+bien.
+
+La foule se dispersa, et chacun rentra chez soi; je repris ma course,
+espérant arriver chez mes vrais maîtres avant la nuit; mais il y avait
+beaucoup de chemin à faire, j'étais fatigué, et je fus obligé de me
+reposer à une lieue du château. La nuit était venue, les écuries
+devaient être fermées; je me décidai à coucher dans un petit bois de
+sapins qui bordait un ruisseau.
+
+J'étais à peine établi sur mon lit de mousse, que j'entendis marcher
+avec précaution et parler bas. Je regardai, mais je ne vis rien; la nuit
+était trop noire. J'écoutai de toutes mes oreilles, et j'entendis la
+conversation suivante:
+
+
+
+XXIV
+
+LES VOLEURS
+
+--Il ne fait pas encore assez nuit, Finot; il serait plus sage de nous
+blottir dans ce bois.
+
+--Mais, Passe-Partout, dit Finot, il nous faut un peu de jour pour nous
+reconnaître; moi, d'abord, je n'ai pas étudié les portes d'entrée.
+
+--Tu n'as jamais rien étudié, toi, reprit Passe-Partout; c'est à tort
+que les camarades t'ont appelé FINOT; si ce n'était que moi, je t'aurais
+plutôt nommé _Pataud_.
+
+_Finot_:--Ça n'empêche pas que c'est moi qui ai toujours les bonnes
+idées.
+
+_Passe-Partout_:--Bonnes idées! ça dépend. Qu'est-ce que nous allons
+faire au château?
+
+_Finot_:--Ce que nous allons faire? Dévaliser le potager, couper les
+têtes d'artichaut, arracher les cosses de pois, de haricots, les navets,
+les carottes, enlever les fruits. En voilà de la besogne!
+
+_Passe-Partout_:--Et puis?
+
+_Finot_:--Comment, et puis? Nous ferons un tas de tout ce jardinage,
+nous le passerons par dessus le mur, et nous irons le vendre au marché
+de Moulins.
+
+_Passe-Partout_:--Et par où entreras-tu dans le jardin, imbécile?
+
+_Finot_:--Par-dessus le mur, avec une échelle, bien sûr. Voudrais-tu que
+j'allasse demander poliment au jardinier la clef et ses outils?
+
+_Passe-Partout_:--Mauvais plaisant, va! Je te demande seulement si tu as
+marqué la place où nous devons grimper sur le mur?
+
+_Finot_:--Mais non, te dis-je, je ne l'ai pas marquée: voilà pourquoi
+j'aimerais mieux aller en avant pour reconnaître.
+
+_Passe-Partout_:--Et si on te voit, qu'est-ce que tu diras?
+
+_Finot_:--Je dirai ... que je viens demander un verre de cidre et une
+croûte de pain.
+
+_Passe-Partout_:--Ça ne vaut rien; j'ai une idée, moi. Je connais le
+potager; il y a un endroit où le mur est dégradé, en mettant les pieds
+dans les trous, j'arriverai au haut du mur, je trouverai une échelle et
+je te la passerai, car tu n'es pas fort pour grimper.
+
+_Finot_:--Non, je ne tiens pas du chat comme toi.
+
+_Passe-Partout_:--Mais si quelqu'un vient nous déranger?
+
+_Finot_:--Tiens, tu es bon enfant, toi! Si quelqu'un vient me déranger,
+je saurai bien l'arranger.
+
+_Passe-Partout_:--Qu'est-ce que tu lui feras?
+
+_Finot_:--Si c'est un chien, je l'égorge; ce n'est pas pour rien que
+j'ai mon couteau affilé.
+
+_Passe-Partout_:--Mais si c'est un homme?
+
+--Un homme? dit Finot se grattant l'oreille, c'est plus embarassant,
+ça.... Un homme? on ne peut pourtant pas tuer un homme comme un chien.
+Si c'était pour quelque chose qui vaille, on verrait, mais pour des
+légumes! Et puis, ce château qui est plein de monde!
+
+_Passe-Partout_:--Mais enfin, qu'est-ce que tu feras?
+
+_Finot_:--Ma foi, je me sauverai: c'est plus sûr.
+
+_Passe-Partout_:--T'es un lâche, toi! sais-tu bien? Si tu vois ou si tu
+entends un homme, tu n'as qu'à m'appeler, et je lui ferai son affaire.
+
+_Finot_:--Fais à ton goût, ce n'est pas le mien.
+
+_Passe-Partout_:--Pour lors donc, c'est convenu. Nous attendons la nuit,
+nous arrivons près du mur du potager, tu restes à un bout pour avertir
+s'il vient quelqu'un; je grimpe à l'autre bout, je te passe une échelle
+et tu me rejoins.
+
+--C'est bien ça, dit Finot.
+
+Il se retourne avec inquiétude, écoute et dit tout bas:
+
+--J'ai entendu remuer là derrière. Est-ce qu'il y aurait quelqu'un?
+
+--Qui veux-tu qui se cache dans les bois? répondit Passe-Partout. Tu as
+toujours peur. Ce ne peut être qu'un crapaud ou une couleuvre.
+
+Ils ne dirent rien: je ne bougeai pas non plus, et je me demandai ce
+que j'allais faire pour empêcher les voleurs d'entrer et pour les
+faire prendre. Je ne pouvais prévenir personne, je ne pouvais même pas
+défendre l'entrée du potager. Pourtant, après avoir bien réfléchi, je
+pris un parti qui pouvait empêcher les voleurs d'agir et les faire
+arrêter. J'attendis qu'ils fussent partis pour m'en aller à mon tour.
+Je ne voulais pas bouger jusqu'au moment où ils ne pourraient plus
+m'entendre.
+
+La nuit était noire; je savais qu'ils ne pouvaient marcher très vite; je
+pris un chemin plus court en sautant par-dessus des haies, et j'arrivai
+longtemps avant eux au mur du potager. Je connaissais l'endroit dégradé
+dont avait parlé Passe-Partout. Je me serrai près de là, contre le mur:
+on ne pouvait me voir.
+
+J'attendis un quart d'heure; personne ne venait; enfin j'entendis
+des pas sourds et un léger chuchotement; les pas approchèrent avec
+précaution; les uns se dirigeaient vers moi, c'était Passe-Partout;
+les autres s'éloignaient vers l'autre bout du mur, du côté de la porte
+d'entrée, c'était Finot. Je ne voyais pas, mais j'entendais tout. Quand
+Passe-Partout fut arrivé à l'endroit où quelques pierres tombées avaient
+fait des trous assez grands pour y poser les pieds, il commença à
+grimper en tâtonnant avec les pieds et avec les mains. Je ne bougeais
+pas, je respirais à peine: j'entendais et je reconnaissais chacun de ses
+mouvements. Quand il eut grimpé à la hauteur de ma tête, je m'élançai
+contre le mur, je le saisis par la jambe, et je le tirai fortement;
+avant qu'il eût le temps de se reconnaître, il était par terre, étourdi
+par la chute, meurtri par les pierres; pour l'empêcher de crier ou
+d'appeler son camarade, je lui donnai sur la tête un grand coup de pied,
+qui acheva de l'étourdir et le laissa sans connaissance; je restai
+ensuite immobile, près de lui, pensant bien que le camarade viendrait
+voir ce qui se passait. Je ne tardai pas, en effet, à entendre Finot
+avancer avec précaution. Il faisait quelques pas, il s'arrêtait, il
+écoutait, ... rien, ... il avançait encore.... Il arriva ainsi tout près
+de son camarade; mais, comme il regardait en l'air sur le mur, il ne le
+voyait pas étendu tout de son long par terre, sans mouvements.
+
+«Pst! ... pst! ... as-tu l'échelle? ..., puis-je monter? ...» disait-il
+à voix basse. L'autre n'avait garde de répondre, il ne l'entendait pas.
+Je vis qu'il n'avait pas envie de grimper; je craignis qu'il ne s'en
+allât; il était temps d'agir. Je m'élançai sur lui, je le fis tomber en
+le tirant par le dos de sa blouse, et je lui donnai, comme à l'autre un
+bon coup de pied sur la tête; j'obtins le même succès, il resta sans
+connaissance près de son ami. Alors, n'ayant plus rien à perdre, je me
+mis à braire de ma voix la plus formidable; je courus à la maison du
+jardinier, aux écuries, au château, brayant avec une telle violence, que
+tout le monde fut éveillé; quelques hommes, les plus braves, sortirent
+avec des armes et des lanternes; je courus à eux, et je les menai,
+courant en avant, près des deux voleurs étendus au pied du mur.
+
+--Deux hommes morts! que veut dire cela? dit le papa de Pierre.
+
+_Le papa de Jacques:_--Ils ne sont pas morts, ils respirent.
+
+_Le jardinier:_--En voilà un qui vient de gémir.
+
+_Le cocher:_--Du sang! une blessure à la tête!
+
+_Le papa de Pierre:_--Et l'autre aussi, même blessure! On dirait que
+c'est un coup de pied de cheval ou d'âne.
+
+_Le papa de Jacques:_--Oui, voilà la marque du fer sur le front.
+
+_Le cocher_:--Qu'ordonnent ces messieurs? Que veulent-ils qu'on fasse de
+ces hommes?
+
+_Le papa de Pierre_:--Il faut les porter à la maison, atteler le
+cabriolet, et aller chercher le médecin. Nous autres, en attendant le
+médecin, nous tâcherons de leur faire reprendre connaissance.
+
+Le jardinier apporta un brancard; on y posa les blessés, et on les porta
+dans une grande pièce qui servait d'orangerie pendant l'hiver. Ils
+restaient toujours sans mouvement.
+
+--Je ne connais pas ces visages-là, dit le jardinier après les avoir
+examinés attentivement à la lumière.
+
+--Peut-être ont-ils sur eux des papiers qui les feront reconnaître, dit
+le papa de Louis; on ferait savoir à leurs familles qu'ils sont ici et
+blessés.
+
+Le jardinier fouilla dans leurs poches, en retira quelques papiers,
+qu'il remit au papa de Jacques, puis deux couteaux bien aiguisés, bien
+pointus, et un gros paquet de clefs.
+
+--Ah! ah! ceci indique l'état de ces messieurs! s'écria-t-il; ils
+venaient voler et peut-être tuer.
+
+--Je commence à comprendre, dit le papa de Pierre. La présence de
+Cadichon et ses braiments expliquent tout. Ces gens-là venaient pour
+voler; Cadichon les a devinés avec son instinct accoutumé; il a lutté
+contre eux, il a rué et leur a cassé la tête, après quoi il s'est mis à
+braire pour nous appeler.
+
+--C'est bien cela, ce doit être cela, dit le papa de Jacques. Il peut se
+vanter de nous avoir rendu un fier service, ce brave Cadichon. Viens,
+mon Cadichon, te voilà rentré en grâce cette fois.
+
+J'étais content; je me promenais en long et en large devant la serre,
+pendant qu'on donnait des soins à Finot et à Passe-Partout. M. Tudoux
+ne tarda pas à arriver; les voleurs n'avaient pas encore repris
+connaissance.
+
+Il examina les blessures.
+
+--Voilà deux coups bien appliquées, dit-il. On voit distinctement la
+marque d'un très petit fer à cheval, comme qui dirait un pied d'âne. Et
+mais, ... ajouta-t-il en m'apercevant, ne serait-ce pas une nouvelle
+méchanceté de cet animal qui nous examine comme s'il comprenait?
+
+--Pas méchanceté, mais fidèle service et intelligence, répondit le papa
+de Pierre. Ces gens-là sont des voleurs; voyez ces couteaux et ces
+papiers qu'ils avaient sur eux.
+
+Et il se mit à lire:
+
+«N° 1. Château Herp. Beaucoup de monde; pas bon à voler; potager facile;
+légumes et fruits, mur peu élevé.
+
+«N° 2. Presbytère. Vieux curé; pas d'armes. Servante sourde et vieille.
+Bon à voler pendant la messe.
+
+«N° 3. Château de Sourval. Maître absent; femme seule au
+rez-de-chaussée, domestique au second; belle argenterie; bon à voler.
+Tuer si on crie.
+
+«N° 4. Château de Chanday. Chiens de garde vigoureux à empoisonner;
+personne au rez-de-chaussée; argenterie; galerie de curiosités riches et
+bijoux. Tuer si on vient.»
+
+--Vous voyez, continua le papa, que ces hommes sont des brigands qui
+venaient dévaliser le potager, faute de mieux. Pendant que vous leur
+donnerez vos soins, je vais envoyer à la ville prévenir le brigadier de
+gendarmerie.
+
+M. Tudoux tira de sa poche une trousse, y prit une lancette, et saigna
+les deux voleurs. Ils ne tardèrent pas à ouvrir les yeux, et parurent
+effrayés de se voir entourés de monde et dans une chambre du château.
+Quand ils furent tout à fait remis, ils voulurent parler.
+
+--Silence, coquins, leur dit M. Tudoux avec calme et lenteur. Silence;
+nous n'avons pas besoin de vos discours pour savoir qui vous êtes et ce
+que vous veniez faire ici.
+
+Finot porta la main à sa veste, les papiers n'y étaient plus; il chercha
+son couteau, il ne le trouva pas. Il regarda Passe-Partout d'un air
+sombre, et lui dit à voix basse:
+
+--Je te disais bien dans le bois que j'avais entendu du bruit.
+
+--Tais-toi, dit Passe-Partout de même; on pourrait t'entendre. Il faut
+tout nier.
+
+_Finot_:--Mais les papiers? ils les ont.
+
+_Passe-Partout_:--Tu diras que nous avons trouvé les papiers.
+
+_Finot_:--Et les couteaux?
+
+_Passe-Partout_:--Les couteaux aussi, parbleu! Il faut de l'audace.
+
+_Finot_:--Qui est-ce qui t'a assené sur la tête ce coup de massue qui
+t'a si bien engourdi?
+
+_Passe-Partout_:--Je n'en sais, ma foi, rien; je n'ai pas eu le temps de
+voir ni d'entendre. Je me trouvai par terre, frappé en moins de rien.
+
+_Finot_:--Et moi de même. Il faudrait pourtant savoir si on nous a vus
+grimper au mur.
+
+_Passe-Partout_:--Nous le saurons bien. Ne faut-il pas que ceux qui nous
+ont assommés viennent dire comment et pourquoi?
+
+_Finot_:--Tiens! c'est vrai. Jusque-là il faut tout nier. Convenons à
+présent des détails pour ne pas nous contredire. D'abord, faisions-nous
+route ensemble? Où avons-nous trouvé les...?
+
+--Séparez ces deux hommes, dit le papa de Louis; ils vont s'entendre sur
+les contes qu'ils nous feront.
+
+Deux hommes saisirent Finot, pendant que deux autres s'emparèrent de
+Passe-Partout, et, malgré leur résistance, ils leur garrottèrent les
+pieds et les mains, et emportèrent Passe-Partout dans une autre salle.
+
+La nuit était bien avancée; on attendait avec impatience le brigadier de
+gendarmerie; il arriva au petit jour, escorté de quatre gendarmes, car
+on leur avait dit qu'il s'agissait de l'arrestation de deux voleurs. Les
+papas de mes petits maîtres lui racontèrent tout ce qui était arrivé, et
+lui firent voir les papiers et les couteaux trouvés dans les poches des
+voleurs.
+
+--Ce genre de couteaux, dit le brigadier, indique des voleurs dangereux
+qui assassinent pour voler: ce qui, du reste, est facile à voir d'après
+leurs papiers, qui sont des indications de vols à faire dans les
+environs. Je ne serais pas surpris que ces deux hommes fussent les
+nommés Finot et Passe-Partout, des brigands très dangereux échappés des
+galères, et qu'on cherche dans plusieurs départements où ils ont commis
+des vols nombreux et audacieux. Je vais les interroger séparément; vous
+pouvez assister à l'interrogatoire, si vous le désirez.
+
+En achevant ces mots, il entra dans la serre, où était resté Finot. Il
+regarda un instant et dit:
+
+--Bonjour Finot! tu t'es donc laissé reprendre?
+
+Finot tressaillit, rougit, mais ne répondit pas.
+
+--Eh bien! Finot, dit le brigadier, nous avons perdu notre langue? Elle
+était pourtant bien pendue au dernier procès.
+
+--A qui parlez-vous, monsieur? répondit Finot, en regardant de tous
+côtés; il n'y a que moi ici.
+
+_Le brigadier_:--Je le sais bien qu'il n'y a que toi; c'est bien à toi
+que je parle.
+
+_Finot_:--Je ne sais pas, monsieur, pourquoi vous me tutoyez; je ne vous
+connais pas.
+
+_Le brigadier_:--Mais moi, je te connais bien. Tu es Finot, échappé du
+bagne, condamné aux galères pour vol et blessures.
+
+_Finot_:--Vous vous trompez, monsieur; je ne suis pas ce que vous
+prétendez si bien savoir.
+
+_Le brigadier_:--Et qui êtes-vous donc? D'où venez-vous? Où alliez-vous?
+
+_Finot_:--Je suis un marchand de moutons; j'allai à une foire, à
+Moulins, acheter des agneaux.
+
+_Le brigadier_:--En vérité? Et votre camarade? Est-il aussi un marchand
+de moutons et d'agneaux?
+
+_Finot_:--Je n'en sais rien; nous nous étions rencontrés peu d'instants
+avant d'avoir été attaqués et assommés par une bande de voleurs.
+
+_Le brigadier_:--Et ces papiers que vous aviez dans vos poches?
+
+_Finot_:--Je ne sais seulement pas ce que c'est; nous les avons trouvés
+pas loin d'ici, et nous n'avons pas eu le temps d'y regarder.
+
+_Le brigadier_:--Et les couteaux?
+
+_Finot_:--Les couteaux étaient avec les papiers.
+
+_Le brigadier_:--Tiens! c'est de la chance d'avoir trouvé et ramassé
+tout cela sans y voir; la nuit était sombre.
+
+_Finot_:--Aussi est-ce le hasard. Mon camarade a marché dessus, cela lui
+a semblé drôle; il s'est baissé, je l'ai aidé; et, en tâtonnant, nous
+avons trouvé les papiers et les couteaux, nous avons partagé.
+
+_Le brigadier_:--C'est malheureux pour vous d'avoir partagé. Ça fait que
+chacun avait de quoi se faire fourrer en prison.
+
+_Finot_:--Vous n'avez pas le droit de nous mettre en prison; nous sommes
+d'honnêtes gens....
+
+_Le brigadier_:--C'est ce que nous verrons, et ce ne sera pas long.
+Au revoir, Finot. Ne vous dérangez pas, ajouta-t-il, voyant que Finot
+cherchait à se lever de dessus son banc. Gendarmes, veillez bien sur
+monsieur, afin qu'il ne manque de rien. Et ne le quittez pas des yeux,
+c'est un Finot qui nous a échappé plus d'une fois.
+
+Le brigadier sortit, laissant Finot abattu et inquiet.
+
+«Pourvu que Passe-Partout dise comme moi, pensa-t-il. Ce serait bien de
+la chance qu'il dît de même.»
+
+En voyant entrer le brigadier, Passe-Partout se sentit perdu; pourtant
+il parvint à cacher son inquiétude. Il regarda d'un air indifférent le
+brigadier, qui l'examinait attentivement.
+
+--Comment vous trouvez-vous ici, blessé et garrotté? dit le brigadier.
+
+--Je n'en sais rien, répondit Passe-Partout.
+
+_Le brigadier_:--Vous savez toujours bien qui vous êtes? où vous alliez?
+par qui vous avez été blessé?
+
+_Passe-Partout_:--Je sais bien qui je suis et où j'allais, mais je ne
+sais pas qui m'a brutalement attaqué.
+
+_Le brigadier_:--Alors, procédons par ordre. Qui êtes-vous?
+
+_Passe-Partout_:--Est-ce que cela vous regarde? vous n'avez pas le droit
+de demander aux gens qui passent qui ils sont.
+
+_Le brigadier_:--J'en ai si bien le droit, que je mets les poucettes à
+ceux qui ne me répondent pas, et que je les fais mener à la prison de la
+ville. Je recommence. Qui êtes-vous?
+
+_Passe-Partout_:--Je suis un marchand de cidre.
+
+_Le brigadier_:--Votre nom, s'il vous plaît?
+
+_Passe-Partout_:--Robert Partout.
+
+_Le brigadier_:--Où alliez-vous?
+
+_Passe-Partout_:--Un peu partout, acheter du cidre là où on en vend.
+
+_Le brigadier_:--Vous n'étiez pas seul? Vous aviez un camarade?
+
+_Passe-Partout_:--Oui, c'est mon associé; nous faisions des affaires
+ensemble.
+
+_Le brigadier_:--Vous aviez des papiers dans vos poches? Savez-vous ce
+que c'était que ces papiers?
+
+Passe-Partout regarda le brigadier.
+
+«Il a lu les papiers, se dit-il; il veut me mettre dedans, mais je serai
+plus fin que lui.»
+
+Et il dit tout haut:
+
+--Si je le sais? Je crois bien que je le sais! Des papiers perdus par
+des brigands, sans doute, et que j'allais porter à la gendarmerie de la
+ville.
+
+_Le brigadier_:--Comment avez-vous eu ces papiers?
+
+_Passe-Partout_:--Nous les avons trouvés sur la route mon camarade
+et moi; nous les avons regardés, et nous étions pressés de nous en
+débarrasser; c'est pourquoi nous marchions de nuit.
+
+_Le brigadier_:--Et les couteaux qu'on a trouvés sur vous?
+
+_Passe-Partout_:--Les couteaux; nous les avions achetés pour nous
+défendre; on nous disait qu'il y avait des voleurs dans le pays.
+
+_Le brigadier_:--Et comment et par qui vous êtes-vous trouvés blessés,
+votre camarade et vous?
+
+_Passe-Partout_:--Précisément par des voleurs qui nous ont attaqués sans
+que nous les ayons vus.
+
+_Le brigadier_:--Tiens? Finot m'a pas dit comme vous.
+
+_Passe-Partout_:--Finot a eu si peur qu'il a perdu la mémoire; il ne
+faut pas croire ce qu'il dit.
+
+_Le brigadier_:--Je ne l'ai pas cru non plus, pas davantage que je ne
+crois à ce que vous me dites vous-même, l'ami Passe-Partout, car je vous
+reconnais bien à présent; vous vous êtes trahi.
+
+Passe-Partout s'aperçut de la bêtise qu'il avait faite en reconnaissant
+que son camarade s'appelait Finot. C'était un sobriquet qui lui avait
+été donné au bagne pour se moquer de son peu de finesse.
+
+Quant à Passe-Partout, son vrai nom était _Partout_; et un jour qu'on se
+pressait pour passer au réfectoire, Finot s'écria: «Passe-Partout», le
+nom lui en resta.
+
+Il n'y avait plus moyen de nier; il ne voulait pourtant pas avouer; il
+prit le parti de hausser les épaules, en disant:
+
+--Est-ce que je connais Finot, moi? C'était pas malin de deviner que
+vous parliez de mon camarade; je croyais que vous l'appeliez Finot pour
+vous moquer.
+
+--C'est bon! tournez cela comme vous voudrez, dit le brigadier, il n'en
+est pas moins vrai que vous voyagez pour acheter du cidre avec votre
+camarade; que vous avez trouvé vos papiers sur la route; que vous les
+portiez, après les avoir lus, à la ville, chez les gendarmes; que vous
+avez acheté vos couteaux pour vous défendre contre des voleurs, que vous
+avez été attaqués et blessés par ces mêmes voleurs. N'est-ce pas ça?
+
+_Passe-Partout_:--Oui, oui, c'est bien mon histoire.
+
+_Le brigadier_:--Dites donc votre _conte_, car votre camarade a dit tout
+le contraire.
+
+--Que vous a-t-il dit? demanda Passe-Partout avec inquiétude.
+
+--Il est inutile que vous le sachiez pour le moment. Quand on vous aura
+ramenés au bagne, il vous le dira.
+
+Et le brigadier sortit, laissant Passe-Partout dans un état de rage et
+d'inquiétude facile à concevoir.
+
+--Pensez-vous, docteur, que ces hommes soient en état de marcher jusqu'à
+la ville? demanda le brigadier à M. Tudoux.
+
+--Je pense qu'ils y arriveront en ne les poussant pas trop, répondit M.
+Tudoux avec lenteur. D'ailleurs, lors même qu'ils tomberaient en route,
+on pourrait toujours les ramasser et les étendre dans une voiture qu'on
+irait chercher. Mais la tête est endommagée par le coup de pied de
+l'âne; ils pourront bien en mourir dans trois ou quatre jours.
+
+Le brigadier était embarrassé; quoique les prisonniers ne lui fissent
+éprouver aucune pitié, il était bon et il ne voulait pas les faire
+souffrir sans nécessité. M. de Ponchat, le papa de Pierre et de Henri,
+voyant son embarras, lui proposa de faire atteler une carriole. Le
+brigadier remercia et accepta. Quand la carriole fut amenée devant la
+porte, on y fit entrer Finot et Passe-Partout, chacun d'eux se trouvant
+entre deux gendarmes. De plus, on avait eu la précaution de leur
+attacher les pieds afin qu'ils ne pussent sauter de la carriole et
+s'enfuir. Le brigadier, à cheval, marchait à côté de la carriole, et ne
+perdait pas de vue ses prisonniers. Ils ne tardèrent pas à disparaître,
+et je restai seul devant la maison, mangeant de l'herbe, en attendant
+avec impatience la promenade de mes petits maîtres, et surtout de mon
+petit Jacques que je désirais revoir; le service que je venais de rendre
+devait m'avoir fait pardonner ma méchanceté passée.
+
+Quand le jour fut venu tout à fait, que tout le monde fut levé, habillé,
+eut déjeuné, un groupe se précipita sur le perron. C'étaient les
+enfants. Tous coururent à moi et me caressèrent à l'envi. Mais, entre
+toutes les caresses, celles de mon petit Jacques furent les plus
+affectueuses.
+
+--Mon bon Cadichon, disait-il, te voilà revenu! J'étais si triste que tu
+fusses parti! Mon cher Cadichon, tu vois que nous t'aimions toujours.
+
+_Camille_:--Il est vrai qu'il est redevenu très bon.
+
+_Madeleine_:--Et qu'il n'a plus cet air insolent qu'il avait pris depuis
+quelque temps.
+
+_Elisabeth_:--Et qu'il ne mord plus son camarade ni les chiens de garde.
+
+_Louis_:--Et qu'il se laisse seller et brider très sagement.
+
+_Henriette_:--Et qu'il ne mange plus les bouquets que je tiens dans la
+main.
+
+_Jeanne_:--Et qu'il ne rue plus quand on le monte.
+
+_Pierre_:--Et qu'il ne court plus après mon poney pour lui mordre la
+queue.
+
+_Jacques_:--Et qu'il a sauvé tous les légumes et les fruits du potager
+en faisant attraper les deux voleurs.
+
+_Henri_:--Et qu'il leur a cassé la tête avec ses pieds.
+
+_Elisabeth_:--Mais comment a-t-il pu faire prendre les voleurs?
+
+_Pierre_:--On ne sait pas du tout comment il a pu faire; mais on a été
+averti par ses braiments. Papa, mes oncles et quelques domestiques sont
+sortis et ont vu Cadichon allant et venant, galopant avec inquiétude de
+la maison au jardin; ils l'ont suivi avec des lanternes, et il les a
+menés au bout du mur extérieur du potager; ils ont trouvé là deux hommes
+évanouis et ils ont vu que c'étaient des voleurs.
+
+_Jacques_:--Comment ont-ils pu voir que c'étaient des voleurs? Est-ce
+que les voleurs ont des figures et des habits extraordinaires qui ne
+ressemblent pas aux nôtres?
+
+_Elisabeth_:--Ah! je crois bien que ce n'est pas comme nous! J'ai vu
+toute une bande de voleurs; ils avaient des chapeaux pointus, des
+manteaux marrons, et des visages méchants avec d'énormes moustaches.
+
+--Où les as-tu vus? Quand cela? demandèrent tous les enfants à la fois.
+
+_Elisabeth_:--Je les ai vus, l'hiver dernier, au théâtre de Franconi.
+
+_Henri_:--Ah! ah! ah! quelle bêtise! je croyais que c'étaient de vrais
+voleurs que tu avais rencontrés dans un de tes voyages et je m'étonnais
+que mon oncle et ma tante n'en eussent pas parlé.
+
+_Elisabeth_, piquée:--Certainement, monsieur, ce sont de vrais voleurs,
+et les gendarmes se sont battus contre eux et les ont tués ou faits
+prisonniers. Et ce n'est pas drôle du tout; j'avais très peur, et il y a
+eu des pauvres gendarmes blessés.
+
+_Pierre_:--Ah! ah! ah! que tu es sotte! ce que tu as vu, c'est ce qu'on
+appelle une comédie, qui est jouée par des hommes qu'on paye et qui
+recommencent tous les soirs.
+
+_Elisabeth_:--Comment veux-tu qu'ils recommencent, puisqu'ils sont tués?
+
+_Pierre_:--Mais tu ne vois donc pas qu'ils font semblant d'être tués ou
+blessés, et qu'ils se portent aussi bien qui toi et moi.
+
+_Elisabeth_:--Alors comment papa et mes oncles ont-ils reconnu que ces
+hommes étaient des voleurs?
+
+_Pierre_:--Parce qu'on a trouvé dans leurs poches des couteaux à tuer
+des hommes, et....
+
+_Jacques_, interrompant:--Comment est-ce fait des couteaux à tuer des
+hommes?
+
+_Pierre_:--Mais ... mais ... comme tous les couteaux.
+
+_Jacques_:--Alors, comment sais-tu que c'est pour tuer des hommes? c'est
+peut-être pour couper leur pain.
+
+_Pierre_:--Tu m'ennuies, Jacques; tu veux toujours tout comprendre, et
+tu m'as interrompu quand j'allais dire qu'on a trouvé des papiers sur
+lesquels ils avaient écrit qu'ils voleraient nos légumes, et qu'ils
+tueraient le curé et beaucoup d'autres personnes.
+
+_Jacques_:--Et pourquoi ne voulaient-ils pas nous tuer, nous autres?
+
+_Elisabeth_:--Parce qu'ils savaient que papa et mes oncles sont très
+courageux, qu'ils ont des pistolets ou des fusils, et que nous les
+aurions tous aidés.
+
+_Henri_:--Tu serais d'un fameux secours, en vérité, si on venait nous
+attaquer.
+
+_Elisabeth_:--Je serais tout aussi courageuse que vous, monsieur, et je
+saurais bien tirer les voleurs par les jambes pour les empêcher de tuer
+papa.
+
+_Camille_:--Voyons, voyons, ne vous disputez pas, et laissez Pierre nous
+raconter ce qu'il a entendu dire.
+
+_Elisabeth_:--Nous n'avons pas besoin de Pierre pour savoir ce que nous
+savons déjà.
+
+_Pierre_:--Alors, pourquoi me demandez-vous comment papa a reconnu les
+voleurs?
+
+--Monsieur Pierre, monsieur Henri, M. Auguste vous cherche, dit le
+jardinier, qui venait apporter la provision de légumes pour la cuisine.
+
+--Où est-il? demandèrent Pierre et Henri.
+
+--Dans le jardin, messieurs, répondit le jardinier; il n'a pas osé
+approcher du château, de peur de se rencontrer avec Cadichon.
+
+Je soupirais et je pensais que le pauvre Auguste avait raison de me
+craindre depuis le triste jour où j'avais manqué de le noyer dans un
+fossé de boue, après l'avoir fait égratigner dans les ronces et les
+épines, et l'avoir fait rudement tomber en mordant son poney.
+
+«Je lui dois une réparation, me dis-je; comment faire pour lui rendre un
+service et lui montrer qu'il n'a plus de motifs pour me craindre?»
+
+
+
+XXV
+
+LA RÉPARATION
+
+Pendant que je cherchais en vain ce que je pouvais faire pour témoigner
+mon repentir à Auguste, les enfants se rapprochèrent de la place où je
+réfléchissais tout en broutant l'herbe. Je vis qu'Auguste restait à une
+certaine distance de moi, et qu'il me regardait d'un air méfiant.
+
+_Pierre_:--Il fera chaud aujourd'hui, je ne crois pas qu'une longue
+promenade soit agréable. Nous ferons mieux de rester à l'ombre dans le
+parc.
+
+_Auguste_:--Pierre a raison, d'autant que depuis la maladie dont j'ai
+manqué mourir, je suis resté faible, et je me fatigue facilement d'une
+longue course.
+
+_Henri_:--C'est pourtant Cadichon qui a été la cause de ta maladie, tu
+dois lui en vouloir?
+
+_Auguste_:--Je ne crois pas qu'il l'ait fait exprès, il aura eu peur de
+quelque chose sur le chemin; la frayeur lui aura fait faire un saut
+qui m'a jeté dans cet affreux fossé. Ainsi, je ne le déteste pas;
+seulement....
+
+_Pierre_:--Seulement quoi?
+
+_Auguste_, rougissant légèrement:--Seulement j'aime mieux ne plus le
+monter.
+
+La générosité de ce pauvre garçon me toucha, et augmenta mes regrets de
+l'avoir si fort maltraité.
+
+Camille et Madeleine proposèrent de faire la cuisine; les enfants
+avaient bâti un four dans leur jardin; ils le chauffaient avec du bois
+sec qu'ils ramassaient eux-mêmes. La proposition fut acceptée avec joie;
+les enfants coururent demander des tabliers de cuisine; ils revinrent
+tout préparer dans leur jardin. Auguste et Pierre apportèrent le bois;
+ils cassaient chaque brin en deux et en remplissaient leur four.
+
+Avant de l'allumer, ils se rassemblèrent pour savoir ce qu'ils allaient
+servir pour leur déjeuner.
+
+--Je ferai une omelette, dit Camille.
+
+_Madeleine_:--Moi, une crème au café.
+
+_Elisabeth_:--Moi, des côtelettes.
+
+_Pierre_:--Et, moi, une vinaigrette de veau froid.
+
+_Henri_:--Moi, une salade de pommes de terre.
+
+_Jacques_:--Moi, des fraises à la crème.
+
+_Louis_:--Moi, des tartines de pain et de beurre.
+
+_Henriette_:--Et moi, du sucre râpé.
+
+_Jeanne_:--Et moi, des cerises.
+
+_Auguste_:--Et moi, je couperai le pain, je mettrai le couvert, je
+préparerai le vin et l'eau, et je servirai tout le monde.
+
+Et chacun alla demander à la cuisine ce qu'il lui fallait pour le plat
+qu'il devait fournir. Camille rapporta des oeufs, du beurre, du sel, du
+poivre, une fourchette et une poêle.
+
+--Il me faut du feu pour fondre mon beurre et pour cuire mes oeufs,
+dit-elle. Auguste, Auguste, du feu, s'il vous plaît.
+
+_Auguste_:--Où faut-il l'allumer?
+
+_Camille_:--Près du four; dépêchez-vous, je bats mes oeufs.
+
+_Madeleine_:--Auguste, Auguste, courez à la cuisine me chercher du café
+pour ma crème que je fouette; je l'ai oublié; vite, dépêchez-vous.
+
+_Auguste_:--Il faut que j'allume du feu pour Camille.
+
+_Madeleine_:--Après; allez vite chercher mon café: ce ne sera pas long,
+et je suis pressée.
+
+Auguste partit en courant.
+
+_Elisabeth_:--Auguste, Auguste, il me faut de la braise et un gril pour
+mes côtelettes; je finis de les couper proprement.
+
+Auguste, qui accourait avec le café, repartit pour le gril.
+
+_Pierre_:--Il me faut de l'huile pour ma vinaigrette.
+
+_Henri_:--Et moi, du vinaigre pour ma salade; Auguste, vite de l'huile
+et du vinaigre.
+
+Auguste, qui rapportait le gril, retourna en courant chercher le
+vinaigre et l'huile.
+
+_Camille_:--Eh bien! mon feu, c'est comme ça que vous l'allumez,
+Auguste? Mes oeufs sont battus, vous allez me faire manquer mon
+omelette.
+
+_Auguste_:--On m'a donné des commissions; je n'ai pas encore eu le temps
+d'allumer le bois.
+
+_Elisabeth_:--Et ma braise? où est-elle, Auguste? Vous avez oublié ma
+braise!
+
+_Auguste_:--Non, Elisabeth, mais je n'ai pas pu: on m'a fait courir.
+
+_Elisabeth_:--Je n'aurai pas le temps de faire griller mes côtelettes;
+dépêchez-vous, Auguste.
+
+_Louis_:--Il me faut un couteau pour couper mes tartines. Vite un
+couteau, Auguste.
+
+_Jacques_:--Je n'ai pas de sucre pour mes fraises; râpe du sucre pour
+mes fraises; râpe du sucre, Henriette; dépêche-toi.
+
+_Henriette_:--Je râpe tant que je peux, mais je suis fatiguée; je vais
+me reposer un peu. J'ai si soif!...
+
+_Jeanne_:--Mange des cerises; moi, aussi, j'ai soif.
+
+_Jacques_:--Et moi donc? je vais en goûter un peu; cela rafraîchit la
+langue.
+
+_Louis_:--Je veux me rafraîchir un peu aussi; c'est fatigant de faire
+des tartines.
+
+Et voilà les quatres petits qui entourent le panier de cerises.
+
+_Jeanne_:--Asseyons-nous; ce sera plus commode pour se rafraîchir.
+
+Ils se rafraîchirent si bien, qu'ils mangèrent toutes les cerises; quand
+il n'en resta plus, ils se regardèrent avec inquiétude.
+
+_Jeanne_:--Il ne reste plus rien.
+
+_Henriette_:--Ils vont nous gronder.
+
+_Louis_, avec inquiétude:--Mon Dieu! comment faire?
+
+_Jacques_:--Demandons à Cadichon de venir à notre secours.
+
+_Louis_:--Que veux-tu que fasse Cadichon? il ne peut pas faire qu'il y
+ait des cerises quand nous avons tout mangé!
+
+_Jacques_:--C'est égal; Cadichon, mon bon Cadichon, viens nous aider;
+vois notre panier vide, et tâche de le remplir.
+
+J'étais tout près des quatre petits gourmands. Jacques me mettait le
+panier vide sous le nez pour me faire comprendre ce qu'il attendait de
+moi. Je le flairai et je partis au petit trot; j'allai à la cuisine, où
+j'avais vu déposer un panier de cerises, je le pris entre mes dents, je
+l'emportai en trottant et je le déposai au milieu des enfants encore
+assis en rond près des noyaux et des queues de cerises qu'ils avaient
+mis dans leur assiette.
+
+Un cri de joie accueillit son retour. Les autres se retournèrent tous à
+ce cri, et demandèrent ce qu'il y avait.
+
+--C'est Cadichon! c'est Cadichon! s'écria Jacques.
+
+--Tais-toi, lui dit Jeanne; ils sauront que nous avons tout mangé.
+
+--Tant pis, s'ils le savent! répondit Jacques. Je veux qu'ils sachent
+aussi combien Cadichon est bon et spirituel.
+
+Et, courant à eux, il leur raconta comment j'avais réparé leur
+gourmandise. Au lieu de gronder les quatre petits, ils louèrent Jacques
+de sa franchise, et donnèrent aussi de grands éloges à mon intelligence.
+
+Pendant ce temps, Auguste avait allumé le feu de Camille, la braise
+d'Elisabeth; Camille faisait cuire son omelette, Madeleine finissait sa
+crème, Elisabeth grillait ses côtelettes, Pierre coupait son veau en
+tranches pour y faire un assaisonnement, Henri tournait et retournait sa
+salade de pommes de terre, Jacques faisait une bouillie de ses fraises
+et de sa crème, Louis achevait une pile de tartines, Henriette râpait
+son sucre qui débordait le sucrier, Jeanne épluchait les cerises du
+panier, Auguste, suant, soufflant, mettait le couvert, courait pour
+avoir de l'eau fraîche pour rafraîchir le vin, pour embellir l'aspect du
+couvert avec des bateaux de radis, de cornichons, de sardines,
+d'olives. Il avait oublié le sel, il n'avait pas songé aux couverts; il
+s'apercevait que les verres manquaient; il découvrait des hannetons et
+des moucherons tombés dans les verres, dans les assiettes. Quand tout
+fut prêt, quand tous les plats furent placés sur la nappe, Camille se
+frappa le front.
+
+--Ah! dit-elle. Nous n'avons oublié qu'une chose: c'est demander à nos
+mamans la permission de déjeuner dehors et de manger de notre cuisine.
+
+--Courons vite, s'écrièrent les enfants, Auguste gardera le déjeuner.
+
+Et, s'élançant tous vers la maison, ils se précipitèrent dans le salon
+où étaient rassemblés les papas et les mamans.
+
+La présence de ces enfants rouges, haletants, avec des tabliers de
+cuisine qui leur donnaient l'air d'une bande de marmitons, surprit les
+parents.
+
+Les enfants, courant chacun à leur maman, demandèrent avec une telle
+volubilité la permission de déjeuner dehors, qu'elles ne comprirent pas
+d'abord la demande. Après quelques questions et quelques explications,
+la permission fut accordée, et ils retournèrent bien vite rejoindre
+Auguste et leur déjeuner. Auguste avait disparu.
+
+--Auguste! Auguste! crièrent-ils.
+
+--Me voici, me voici, répondit une voix qui semblait venir du ciel.
+
+Tous levèrent la tête et aperçurent Auguste, perché au haut d'un chêne,
+et qui se mit à descendre avec lenteur et précaution.
+
+--Pourquoi as-tu grimpé là-haut? Quelle drôle d'idée tu as eue! dirent
+Pierre et Henri.
+
+Auguste descendait toujours sans répondre.
+
+Quand il fut à terre, les enfants virent avec surprise qu'il était pâle
+et tremblant.
+
+_Madeleine_:--Pourquoi avez-vous grimpé à l'arbre, Auguste, et que vous
+est-il arrivé?
+
+_Auguste_:--Sans Cadichon, vous n'auriez retrouvé ni moi, ni votre
+déjeuner; c'est pour sauver ma vie que je suis monté au haut de ce
+chêne.
+
+_Pierre_:--Raconte-nous ce qui est arrivé; comment Cadichon a-t-il pu te
+sauver la vie et préserver notre déjeuner?
+
+_Camille_:--Mettons-nous à table; nous écouterons en mangeant; je meurs
+de faim.
+
+Ils se placèrent sur l'herbe, autour de la nappe; Camille servit
+l'omelette, qui fut trouvée excellente; Elisabeth servit à son tour ses
+côtelettes; elles étaient très bonnes, mais un peu trop cuites. Le reste
+du déjeuner vint ensuite. Pendant qu'on mangeait, Auguste raconta ce qui
+suit:
+
+«A peine étiez-vous partis, que je vis accourir les deux gros chiens de
+la ferme, attirés par l'odeur du repas; je ramassai un bâton, et je crus
+les faire partir en le brandissant devant eux. Mais ils voyaient les
+côtelettes, l'omelette, le pain, le beurre, la crème; au lieu d'avoir
+peur de mon bâton, ils voulurent se jeter sur moi; je lançai le bâton à
+la tête du plus gros, qui sauta sur mon dos....»
+
+--Comment, sur ton dos? dit Henri; il avait donc tourné autour de toi?
+
+--Non, répondit Auguste en rougissant; mais j'avais jeté mon bâton, je
+n'avais plus rien pour me défendre, et tu comprends qu'il était inutile
+que je me fisse dévorer par des chiens affamés.
+
+--Je comprends, reprit Henri d'un ton moqueur; c'est toi qui avais
+tourné les talons et qui te sauvais.
+
+--Je m'en allais pour vous chercher, dit Auguste; les maudites bêtes
+coururent après moi, lorsque Cadichon vint à mon secours en saisissant
+par la peau du dos le plus gros des chiens; il le secouait pendant que
+je grimpais à l'arbre; l'autre sauta après moi, m'attrapa par mon habit,
+et m'aurait mis en pièces, si Cadichon ne m'eût pas encore préservé de
+ce méchant animal; il donna un dernier et bon coup de dent au premier
+chien, qu'il lança en l'air, et qui alla retomber, brisé et saignant, à
+quelques pas plus loin; ensuite Cadichon saisit par la queue celui qui
+tenait le pan de mon habit, ce qui le fui fit lâcher immédiatement;
+après l'avoir tiré au loin, il se retourna avec une agilité surprenante,
+et lui lança à la mâchoire une ruade qui doit lui avoir cassé quelques
+dents. Les deux chiens se sauvèrent en hurlant, et je me préparais à
+descendre de l'arbre lorsque vous êtes revenus.
+
+On admira beaucoup mon courage et ma présence d'esprit, et chacun vint à
+moi, me caressa et m'applaudit.
+
+--Vous voyez bien, dit Jacques d'un air triomphant et l'oeil brillant de
+bonheur, que mon ami Cadichon est redevenu excellent; je ne sais pas
+si vous l'aimez, mais moi je l'aime plus que jamais. N'est-ce pas, mon
+Cadichon, que nous serons toujours bons amis?
+
+Je répondis de mon mieux par un braiment joyeux; les enfants se mirent
+à rire, et, se mettant à table, ils continuèrent leur repas. Madeleine
+servit sa crème.
+
+--La bonne crème! dit Jacques.
+
+--J'en veux encore, dit Louis.
+
+--Et moi aussi, et moi aussi, dirent Henriette et Jeanne.
+
+Madeleine était contente du succès de sa crème; il est juste de dire que
+chacun avait réussi parfaitement, que le déjeuner fut mangé en entier,
+et qu'il n'en resta rien. Le pauvre Jacques eut pourtant un moment
+d'humiliation. Il s'était chargé des fraises à la crème. Il avait sucré
+sa crème et il avait versé dedans les fraises tout épluchées. C'était
+très bien; malheureusement, il avait fini avant les autres. Voyant qu'il
+avait du temps devant lui, il voulut perfectionner son plat, et il se
+mit à écraser les fraises dans la crème. Il écrasa, écrasa si longtemps
+et si bien, que les fraises et la crème ne firent plus qu'une bouillie,
+qui devait avoir très bon goût, mais qui n'avait pas très bonne mine.
+
+Lorsque le tour de Jacques arriva, et qu'il voulut servir ses fraises:
+
+--Que me donnes-tu là? s'écria Camille. De la bouillie rouge? Qu'est-ce
+que c'est? Avec quoi l'as-tu faite?
+
+--Ce n'est pas de la bouillie rouge, dit Jacques un peu confus; ce sont
+des fraises à la crème. C'est très bon, je t'assure, Camille; goûtes-en,
+tu verras.
+
+--Des fraises? dit Madeleine, où sont les fraises? Je ne les vois pas.
+C'est dégoûtant ce que tu nous donnes.
+
+--Mais oui, c'est dégoûtant, s'écrièrent tous les autres.
+
+--Je croyais que ce serait meilleur écrasé, dit le pauvre petit Jacques,
+les yeux pleins de larmes. Mais, si vous voulez, j'irai vite cueillir
+d'autres fraises et chercher de la crème à la ferme.
+
+--Non, mon petit Jacques, dit Elisabeth, touchée de sa douleur; ta crème
+doit être très bonne. Veux-tu m'en servir? Je la mangerai avec grand
+plaisir.
+
+Jacques embrassa Elisabeth; sa figure reprit un air joyeux, et il en
+servit plein une assiette.
+
+Les autres enfants, attendris comme Elisabeth par la bonté et la bonne
+volonté de Jacques, lui en demandèrent tous, et tous, après avoir goûté,
+déclarèrent que c'était excellent. Le petit Jacques, qui avait examiné
+avec inquiétude leurs visages pendant qu'ils goûtaient à sa crème,
+redevint radieux quand il vit le succès de son invention.
+
+Le déjeuner fini, ils se mirent à laver la vaisselle dans un grand
+baquet qui avait été oublié la veille et que la gouttière avait rempli
+dans la nuit.
+
+Ce ne fut pas le moins amusant de l'affaire, et la vaisselle n'était
+pas encore finie quand l'heure de l'étude sonna, et que les parents
+rappelèrent leurs enfants pour se mettre au travail. Ils demandèrent un
+quart d'heure de grâce pour achever de tout essuyer et ranger. On le
+leur accorda. Avant que le quart d'heure fût écoulé, tout était rapporté
+à la cuisine, mis en place, les enfants étaient au travail, et Auguste
+avait fait ses adieux pour retourner chez lui.
+
+Avant de s'en aller, Auguste m'appela, et, me voyant approcher, il
+courut à moi, me caressa et me remercia, par ses paroles et par ses
+gestes, du service que je lui avais rendu. Je vis ce sentiment de
+reconnaissance avec plaisir. Il me confirma dans la pensée qu'Auguste
+était bien meilleur que je ne l'avais jugé d'abord; qu'il n'avait ni
+rancune ni méchanceté, et que s'il était poltron et un peu bête, ce
+n'était pas sa faute.
+
+J'eus occasion, peu de jours après, de lui rendre un nouveau service.
+
+
+
+XXVI
+
+LE BATEAU
+
+_Jacques_:--Quel dommage qu'on ne puisse pas faire tous les jours un
+déjeuner comme celui de la semaine dernière: c'était si amusant!
+
+_Louis_:--Et comme nous avons bien déjeuné!
+
+_Camille_:--Ce qui m'a semblé le meilleur, c'était la salade de pommes
+de terre et la vinaigrette de veau.
+
+_Madeleine_:--Je sais bien pourquoi: c'est parce que maman te défend
+habituellement de manger des choses vinaigrées.
+
+_Camille, riant_:--C'est possible; les choses qu'on mange rarement
+semblent toujours meilleures, surtout quand on les aime naturellement.
+
+_Pierre_:--Que ferons-nous aujourd'hui pour nous amuser?
+
+_Elisabeth_:--C'est vrai, c'est notre jeudi; nous avons congé jusqu'au
+dîner.
+
+_Henri_:--Si nous pêchions une friture dans le grand étang?
+
+_Camille_:--Bonne idée! Nous aurons un plat de poisson pour demain, jour
+maigre.
+
+_Madeleine_:--Comment pêcherons-nous? Avons-nous des lignes?
+
+_Pierre_:--Nous avons assez d'hameçons; ce qui nous manque ce sont des
+bâtons pour attacher nos lignes.
+
+_Henri_:--Si nous demandions aux domestiques d'aller nous en acheter au
+village?
+
+_Pierre_:--On n'en vend pas là; il faudrait aller à la ville.
+
+_Camille_:--Voilà Auguste qui arrive; il a peut-être des lignes chez
+lui; on les enverrait chercher avec le poney.
+
+_Jacques_:--Moi, j'irai avec Cadichon.
+
+_Henri_:--Tu ne peux aller si loin tout seul.
+
+_Jacques_:--Ce n'est pas loin, c'est à une demi-lieue.
+
+_Auguste_, arrivant:--Qu'est-ce que vous voulez aller chercher avec
+Cadichon, mes amis?
+
+_Pierre_:--Des lignes pour pêcher. En as-tu Auguste?
+
+_Auguste_:--Non; mais il n'y a pas besoin d'aller en chercher si
+loin; avec des couteaux, nous en ferons nous-mêmes autant que nous en
+voudrons.
+
+_Henri_:--Tiens! c'est vrai. Comment n'y avons-nous pas songé?
+
+_Auguste_:--Allons vite en couper dans le bois. Avez-vous des couteaux?
+J'ai le mien dans ma poche.
+
+_Pierre_:--J'en ai un excellent que Camille m'a apporté de Londres.
+
+_Henri_:--Et moi aussi, j'ai celui que m'a donné Madeleine.
+
+_Jacques_:--Et moi, j'ai aussi un couteau.
+
+_Louis_:--Et moi aussi.
+
+_Auguste_:--Venez avec nous alors; pendant que nous couperons les gros
+brins de bois, vous enlèverez l'écorce et les petites branches.
+
+--Et nous, que ferons-nous en attendant? dirent Camille, Madeleine,
+Elisabeth.
+
+--Faites préparer ce qui est nécessaire pour la pêche, répondit Pierre:
+le pain, les vers, les hameçons.
+
+Et tous se dispersèrent, allant chacun à son affaire.
+
+Je me dirigeai donc doucement vers l'étang, et j'attendis plus d'une
+demi-heure l'arrivée des enfants. Je les vis enfin accourir tenant
+chacun sa gaule, et apportant les hameçons et autres objets dont ils
+pouvaient avoir besoin.
+
+_Henri_:--Je crois qu'il faudra battre l'eau pour faire venir les
+poissons au-dessus.
+
+_Pierre_:--Au contraire, il ne faut pas faire le moindre bruit: les
+poissons iront tout au fond dans la vase si nous les effrayons.
+
+_Camille_:--Je crois qu'il serait bon de les attirer en leur jetant des
+miettes de pain.
+
+_Madeleine_:--Oui, mais pas beaucoup, si nous leur en donnons trop, ils
+n'auront plus faim.
+
+_Elisabeth_:--Attendez, laissez-moi faire; occupez-vous de préparer les
+hameçons pendant que je jetterai du pain.
+
+Elisabeth prit le pain; à la première miette qu'elle jeta, une
+demi-douzaine de poissons s'élancèrent dessus. Elisabeth en jeta encore.
+Louis, Jacques, Henriette et Jeanne voulurent l'aider; ils en jetèrent
+tant, que les poissons rassasiés, ne voulurent plus y toucher.
+
+--Je crains que nous n'en ayons trop jeté, dit Elisabeth tout bas à
+Louis et à Jacques.
+
+_Jacques_:--Qu'est-ce que cela fait? ils mangeront le reste ce soir ou
+demain.
+
+_Elisabeth_:--Mais c'est qu'ils ne voudront plus mordre à l'hameçon; ils
+n'ont plus faim.
+
+_Jacques_:--Aïe! aïe! les cousins et les cousines ne seront pas
+contents.
+
+_Elisabeth_:--Ne disons rien; ils sont occupés à leurs hameçons;
+peut-être les poissons mordront-ils tout de même.
+
+--Voilà les hameçons prêts, dit Pierre apportant les lignes; prenons
+chacun notre ligne, et lançons-la dans l'eau.
+
+Chacun prit sa ligne et la lança comme disait Pierre. Ils attendirent
+quelques minutes, en prenant garde de faire du bruit; le poisson ne
+mordait pas.
+
+_Auguste_:--La place n'est pas bonne, allons plus loin.
+
+_Henri_:--Je crois qu'il n'y a pas de poisson ici, car voilà plusieurs
+miettes de pain qui n'ont pas été mangées.
+
+_Camille_:--Allez au bout de l'étang, près du bateau.
+
+_Pierre_:--C'est bien profond par là.
+
+_Elisabeth_:--Crains-tu que les poissons ne se noient?
+
+_Pierre_:--Pas les poissons, mais l'un de nous s'il venait à y tomber.
+
+_Henri_:--Comment veux-tu que nous tombions? Nous ne nous approchons pas
+assez du bord pour glisser ou rouler dans l'eau.
+
+_Pierre_:--C'est vrai, mais je ne veux pas tout de même que les petits y
+aillent.
+
+_Jacques_:--Oh! je t'en prie, Pierre, laisse-moi aller avec toi; nous
+resterons très loin de l'eau.
+
+_Pierre_:--Non, non, restez où vous êtes; nous reviendrons bientôt vous
+joindre, car je ne pense pas que nous trouvions là-bas plus de poisson
+que par ici. D'ailleurs, ajouta-t-il, en baissant la voix, c'est votre
+faute si nous n'avons rien pu attraper; je vous ai bien vus, vous avez
+jeté dix fois trop de pain; je ne veux pas le dire à Henri, à Auguste, à
+Camille et à Madeleine, mais il est juste que vous soyez punis de votre
+étourderie.
+
+Jacques n'insista plus, et raconta aux autres coupables ce que venait de
+lui dire Pierre. Ils se résignèrent à rester à la place où ils étaient,
+attendant toujours que les poissons voulussent bien se laisser prendre,
+et n'en prenant aucun.
+
+J'avais suivi Pierre, Henri et Auguste au bout de l'étang. Ils jetèrent
+leurs lignes; pas plus de succès là-bas; ils eurent beau changer de
+place, traîner les hameçons: les poissons ne paraissaient pas.
+
+--Mes amis, dit Auguste, j'ai une excellente idée; au lieu de nous
+ennuyer à attendre qu'il plaise aux poissons de venir se faire prendre,
+faisons une pêche en grand: prenons-en quinze ou vingt à la fois.
+
+_Pierre_:--Comment ferons-nous pour en prendre quinze ou vingt, puisque
+nous ne pouvons en prendre un seul?
+
+_Auguste_:--Avec un filet qu'on appelle épervier.
+
+_Henri_:--Mais c'est très difficile; papa dit qu'il faut savoir le
+lancer.
+
+_Auguste_:--Difficile! quelle folie! Moi, j'ai lancé dix fois, vingt
+fois l'épervier. C'est très facile.
+
+_Pierre_:--Et as-tu pris beaucoup de poissons?
+
+_Auguste_:--Je n'en ai pas pris, parce que je ne le lançais pas dans
+l'eau.
+
+_Henri_:--Comment? où et sur quoi le lançais-tu?
+
+_Auguste_:--Sur l'herbe ou sur la terre, seulement pour m'apprendre à
+bien jeter.
+
+_Pierre_:--Mais ce n'est pas du tout la même chose; je suis sûr que tu
+le lancerais très mal sur l'eau.
+
+_Auguste_:--Mal! tu crois cela? Tu vas voir si je le lance mal! Je cours
+chercher l'épervier qui sèche au soleil dans la cour.
+
+_Pierre_:--Non, Auguste, je t'en prie. S'il arrivait quelque chose, papa
+nous gronderait.
+
+_Auguste_:--Et que veux-tu qu'il arrive? Puisque je te dis que chez nous
+on pêche toujours à l'épervier. Je pars; attendez-moi, je ne serai pas
+longtemps.
+
+Et Auguste partit en courant, laissant Pierre et Henri mécontents et
+inquiets. Il ne tarda pas à revenir, traînant après lui le filet.
+
+--Voilà, dit-il, en l'étalant par terre. A présent, gare les poissons!
+
+Il lança l'épervier assez adroitement; il tira avec précaution et
+lenteur.
+
+--Tire donc plus vite! nous n'en finirons pas, dit Henri.
+
+--Non, non, dit Auguste, il faut le ramener tout doucement pour ne pas
+faire rompre le filet et pour ne laisser échapper aucun poisson.
+
+Il continua à tirer, et, quand tout fut amené, le filet était vide: pas
+un poisson ne s'était laissé prendre.
+
+--Oh! dit-il, une première fois ne compte pas. Il ne faut pas se
+décourager. Recommençons.
+
+Il recommença, mais il ne réussit pas mieux la seconde fois que la
+première.
+
+--Je sais ce que c'est, dit-il. Je suis trop près du bord; il n'y a pas
+assez d'eau. Je vais entrer dans le bateau; comme il est très long, je
+serai assez éloigné du bord pour pouvoir bien développer mon épervier.
+
+--Non, Auguste, dit Pierre, ne va pas dans le bateau; avec ton épervier,
+tu peux t'embarrasser dans les rames et les cordages, et tu ferais la
+culbute dans l'eau.
+
+--Mais tu es comme un bébé de deux ans, Pierre, répliqua Auguste; moi,
+j'ai plus de courage que toi. Tu vas voir.
+
+Et il s'élança dans le bateau, qui alla de droite et de gauche. Auguste
+eut peur quoiqu'il fît semblant de rire, et je vis qu'il allait faire
+quelque maladresse. Il déploya et étendit mal son filet, gêné comme
+il l'était par le mouvement du bateau; ses mains n'étaient pas très
+rassurées, il chancelait sur ses pieds. L'amour-propre l'emporta
+toutefois, et il lança l'épervier. Mais le mouvement fut arrêté par la
+crainte de tomber à l'eau; l'épervier s'accrocha à son épaule gauche,
+et lui donna une secousse qui le fit tomber dans l'étang, la tête la
+première. Pierre et Henri poussèrent un cri de terreur qui répondit
+au cri d'angoisse qu'avait poussé le malheureux Auguste en se sentant
+tomber. Il se trouvait enveloppé dans le filet, qui gênait ses
+mouvements, et qui ne lui permettait pas de nager pour revenir sur l'eau
+et près du bord. Plus il se débattait, plus il resserrait le filet
+autour de son corps. Je le voyais enfoncer petit à petit. Quelques
+instants encore et il était perdu. Pierre et Henri ne pouvaient lui
+prêter aucun secours, ne sachant nager ni l'un ni l'autre. Avant qu'ils
+pussent amener du monde, Auguste devait périr infailliblement.
+
+Je ne fus pas longtemps à prendre mon parti; me jetant résolument à
+l'eau, je nageai vers lui, et je plongeai, car il était déjà à une
+grande profondeur sous l'eau. Je saisis avec mes dents le filet qui
+l'enveloppait; je nageai vers le bord en le tirant après moi; je
+regrimpai la pente, fort escarpée, tirant toujours Auguste, au risque de
+lui occasionner quelques bosses en le traînant sur des pierres et des
+racines, et je l'amenai jusque sur l'herbe, où il resta sans mouvement.
+
+Pierre et Henri, pâles et tremblants, accoururent près de lui, le
+débarrassèrent, non sans peine, du filet qui le serrait, et, voyant
+accourir Camille et Madeleine, ils leur demandèrent d'aller chercher du
+secours.
+
+Les petits, qui avaient vu de loin la chute d'Auguste, arrivaient aussi
+en courant, et aidèrent Pierre et Henri à essuyer son visage et ses
+cheveux imprégnés d'eau. Les domestiques de la maison ne tardèrent pas
+à venir. On emporta Auguste sans connaissance, et les enfants restèrent
+seuls avec moi.
+
+--Excellent Cadichon! s'écria Jacques, c'est pourtant toi qui as sauvé
+la vie à Auguste! Avez-vous vu tous avec quel courage il s'est jeté à
+l'eau?
+
+_Louis_:--Oui, certainement! Et comme il a plongé pour rattraper
+Auguste!
+
+_Elisabeth_:--Et comme il l'a habilement tiré sur l'herbe!
+
+_Jacques_:--Pauvre Cadichon! tu es mouillé!
+
+_Henriette_:--Ne le touche pas, Jacques; il va mouiller tes habits; vois
+comme l'eau lui coule de partout.
+
+--Ah bah! qu'est-ce que ça fait que je sois un peu mouillé? dit Jacques
+passant ses bras autour de mon cou; je ne le serai jamais autant que
+Cadichon.
+
+_Louis_:--Au lieu de l'embrasser et de lui faire des compliments, tu
+ferais mieux de l'emmener à l'écurie, où nous le bouchonnerons bien avec
+de la paille et où nous lui donnerons de l'avoine pour le réchauffer et
+lui rendre des forces.
+
+_Jacques_:--Ceci est très vrai; tu as raison. Viens, mon Cadichon.
+
+_Jeanne_:--Qu'est-ce que c'est que de bouchonner? Tu dis, Louis, que tu
+bouchonneras Cadichon?
+
+_Louis_:--Bouchonner, c'est frotter avec des poignées de paille jusqu'à
+ce que le cheval ou l'âne soit bien sec. On appelle cela _bouchonner_,
+parce que la poignée de paille qu'on tortille pour cela s'appelle un
+_bouchon_ de paille.
+
+Je suivais Jacques et Louis, qui marchèrent vers l'écurie en me faisant
+signe de les accompagner. Tous deux se mirent à me bouchonner avec une
+telle vivacité, qu'ils furent bientôt en nage. Ils ne cessèrent pourtant
+que lorsqu'ils m'eurent bien séché. Pendant ce temps, Henriette et
+Jeanne se relayaient pour peigner et brosser ma crinière et ma queue.
+J'étais superbe quand ils eurent fini, et je mangeai avec un appétit
+extraordinaire la mesure d'avoine que Jacques et Louis me présentèrent.
+
+--Henriette, dit tout bas la petite Jeanne à sa cousine, Cadichon a
+beaucoup d'avoine; il en a trop.
+
+_Henriette_:--Ça ne fait rien, Jeanne; il a été très bon; c'est pour le
+récompenser.
+
+_Jeanne_:--C'est que je voudrais bien lui en prendre un peu.
+
+_Henriette_:--Pourquoi?
+
+_Jeanne_:--Pour en donner à nos pauvres lapins, qui n'en ont jamais et
+qui l'aiment tant.
+
+_Henriette_:--Si Jacques et Louis te voient prendre l'avoine de
+Cadichon, ils te gronderont.
+
+_Jeanne_:--Ils ne me verront pas. J'attendrai qu'ils ne me regardent
+pas.
+
+_Henriette_:--Alors, tu seras une voleuse, car tu voleras l'avoine du
+pauvre Cadichon, qui ne peut pas se plaindre, puisqu'il ne peut pas
+parler.
+
+--C'est vrai, dit Jeanne tristement. Mes pauvres lapins seraient
+pourtant bien contents d'avoir un peu d'avoine.
+
+Et Jeanne s'assit près de mon auget, me regardant manger.
+
+--Pourquoi restes-tu là, Jeanne? demanda Henriette. Viens avec moi pour
+avoir des nouvelles d'Auguste.
+
+--Non, répondit Jeanne, j'aime mieux attendre que Cadichon ait fini de
+manger, parce que, s'il laisse un peu d'avoine, je pourrai alors la
+prendre, sans la voler, pour la donner à mes lapins.
+
+Henriette insista pour la faire partir, mais Jeanne refusa et resta près
+de moi. Henriette s'en alla avec ses cousins et ses cousines.
+
+Je mangeai lentement; je voulais voir si Jeanne, une fois seule,
+succomberait à la tentation de régaler ses lapins à mes dépens. Elle
+regardait de temps en temps dans l'auget.
+
+«Comme il mange! disait-elle. Il n'en finira pas.... Il ne doit plus
+avoir faim, et il mange toujours.... L'avoine diminue; pourvu qu'il
+ne mange pas tout.... S'il en laissait un peu seulement, je serais si
+contente!»
+
+J'aurais bien mangé tout ce qui était devant moi, mais la pauvre petite
+me fit pitié; elle ne touchait à rien, malgré l'envie qu'elle en avait.
+Je fis donc semblant d'en avoir assez, et je quittai mon auget, y
+laissant la moitié de l'avoine; Jeanne fit un cri de joie, sauta sur ses
+pieds, et, prenant l'avoine par poignées, la versa dans son tablier de
+taffetas noir.
+
+--Que tu es bon, que tu es gentil, mon gentil Cadichon! disait-elle. Je
+n'ai jamais vu un meilleur âne que toi.... C'est bien gentil de ne pas
+être gourmand! Tout le monde t'aime parce que tu es très bon.... Les
+lapins seront bien contents! Je leur dirai que c'est toi qui leur donnes
+de l'avoine.
+
+Et Jeanne, qui avait fini de tout verser dans son tablier, partit en
+courant. Je la vis arriver à la petite maisonnette des lapins, et je
+l'entendis leur raconter combien j'étais bon, que je n'étais pas du tout
+gourmand, qu'il fallait faire comme moi, et que, puisque j'avais laissé
+l'avoine à des lapins, eux devaient en laisser pour les petits oiseaux.
+
+--Je reviendrai tantôt, leur dit-elle, et je verrai si vous avez été
+bons comme Cadichon.
+
+Elle ferma ensuite leur porte, et courut rejoindre Henriette.
+
+Je la suivis pour savoir des nouvelles d'Auguste; en approchant du
+château, je vis avec plaisir qu'Auguste était assis sur l'herbe avec
+ses amis. Quand il me vit arriver, il se leva, vint à moi, et dit en me
+caressant:
+
+--Voilà mon sauveur; sans lui, j'étais mort; j'ai perdu connaissance au
+moment où Cadichon, ayant saisi le filet, commençait à me tirer à terre;
+mais je l'ai très bien vu se jeter à l'eau et plonger pour me sauver.
+Jamais je n'oublierai le service qu'il m'a rendu, et jamais je ne
+reviendrai ici sans dire bonjour à Cadichon.
+
+--Ce que vous dites là est très bien, Auguste, dit la grand'mère. Quand
+on a du coeur, on a de la reconnaissance envers un animal aussi bien que
+pour un homme. Quant à moi je me souviendrai toujours des services que
+nous a rendus Cadichon, et, quoi qu'il arrive, je suis décidée à ne
+jamais m'en séparer.
+
+_Camille_:--Mais, grand'mère, il y a quelques mois, vous vouliez
+l'envoyer au moulin. Il aurait été très malheureux au moulin.
+
+_La grand'mère_:--Aussi, chère enfant, ne l'y ai-je pas envoyé. J'en
+avais eu la pensée un instant, il est vrai, après le tour qu'il avait
+joué à Auguste, et à cause d'une foule de petites méchancetés dont
+toute la maison se plaignait. Mais j'étais décidée à le garder ici en
+récompense de ses anciens services. A présent, non seulement il restera
+avec nous, mais je veillerai à ce qu'il y soit heureux.
+
+--Oh! merci, grand'mère, merci! s'écria Jacques, en sautant au cou de sa
+grand'mère, qu'il manqua jeter par terre. C'est moi qui aurai toujours
+soin de mon cher Cadichon; je l'aimerai, et il m'aimera plus que les
+autres.
+
+_La grand'mère_:--Pourquoi veux-tu que Cadichon t'aime plus que les
+autres, mon petit Jacques? Ce n'est pas juste.
+
+_Jacques_:--Si fait, grand'mère, c'est juste, parce que je l'aime plus
+que ne l'aiment mes cousins et cousines, et que lorsqu'il a été méchant,
+que personne ne l'aimait, moi, je l'aimais encore un peu ... et même
+beaucoup, ajouta-t-il en riant. N'est-il pas vrai, Cadichon?
+
+Je vins aussitôt appuyer ma tête sur son épaule. Tout le monde se mit à
+rire, et Jacques continua:
+
+--N'est-ce pas, mes cousines et cousins, que vous voulez bien que
+Cadichon m'aime plus que vous?
+
+--Oui, oui, oui, répondirent-ils tous en riant.
+
+_Jacques_:--Et n'est-ce pas que j'aime Cadichon, et que je l'ai toujours
+aimé plus que vous ne l'aimez?
+
+--Oui, oui, oui, reprirent-ils tout d'une voix.
+
+_Jacques_:--Vous voyez bien, grand'mère, que, puisque c'est moi qui vous
+ai amené Cadichon, puisque c'est moi qui l'aime le plus, il est juste
+que ce soit moi que Cadichon aime le mieux.
+
+_La grand'mère_, souriant:--Je ne demande pas mieux, cher enfant; mais
+quand tu n'y seras pas, tu ne pourras plus le soigner.
+
+_Jacques_, avec vivacité:--Mais j'y serai toujours, grand'mère.
+
+_La grand'mère_:--Non, mon cher enfant, tu n'y seras pas toujours,
+puisque ton papa et ta maman t'emmènent quand ils s'en vont.
+
+Jacques devint triste et pensif; il restait le bras appuyé sur mon dos,
+et la tête appuyée sur sa main.
+
+Tout à coup son visage s'éclaircit.
+
+--Grand'mère, dit-il, voulez-vous me donner Cadichon?
+
+_La grand'mère_:--Je te donnerai tout ce que tu voudras, mon cher petit,
+mais tu ne pourras pas l'emmener avec toi à Paris.
+
+_Jacques_:--Non, c'est vrai; mais il sera à moi, et, quand papa aura un
+château, nous y ferons venir Cadichon.
+
+_La grand'mère_:--Je te le donne à cette condition, mon enfant; en
+attendant, il vivra ici, et il vivra probablement plus longtemps que
+moi. N'oublie pas alors que Cadichon est à toi, et que je te laisse le
+soin de le faire vivre heureux.
+
+
+
+CONCLUSION
+
+Depuis ce jour, mon petit maître Jacques sembla m'aimer plus encore.
+Moi, de mon côté, je fis mon possible pour me rendre utile et agréable,
+non seulement à lui, mais à toutes les personnes de la maison. Je n'eus
+pas à me repentir des efforts que j'avais faits pour me corriger, car
+tout le monde s'attacha à moi de plus en plus. Je continuai à veiller
+sur les enfants, à les préserver de plusieurs accidents, à les protéger
+contre les hommes et les animaux méchants.
+
+Auguste venait souvent à la maison; jamais il n'oubliait de me faire
+sa visite, comme il l'avait promis, et chaque fois il m'apportait une
+petite friandise: tantôt une pomme, une poire, tantôt du pain et du
+sel que j'aimais particulièrement, ou bien une poignée de laitues ou
+quelques carottes; jamais enfin il n'oubliait de me donner ce qu'il
+savait être de mon goût. Ce qui prouve combien je m'étais trompé sur la
+bonté de son coeur, que je jugeais méchant parce que le pauvre garçon
+avait été quelquefois sot et vaniteux.
+
+Ce qui me donna la pensée d'écrire mes Mémoires, ce fut une suite de
+conversations entre Henri et ses cousins. Henri soutenait toujours que
+je ne comprenais pas ce que je faisais, ni pourquoi je le faisais. Ses
+cousines, et Jacques surtout, prenaient le parti de mon intelligence et
+de ma volonté de bien faire. Je profitai d'un hiver fort rude, qui ne
+me permettait guère de rester dehors, pour composer et écrire quelques
+événements importants de ma vie. Ils vous amuseront peut-être, mes
+jeunes amis, et, en tout cas, ils vous feront comprendre que, si vous
+voulez être bien servis, il faut bien traiter vos serviteurs; que
+ceux que vous croyez les plus bêtes ne le sont pas autant qu'ils le
+paraissent; qu'un âne a, tout comme les autres, un coeur pour aimer ses
+maîtres, être heureux ou malheureux, être un ami ou un ennemi, tout
+pauvre âne qu'il est. Je vis heureux, je suis aimé de tout le monde,
+soigné comme un ami par mon petit maître Jacques; je commence à devenir
+vieux, mais les ânes vivent longtemps, et, tant que je pourrai marcher
+et me soutenir, je mettrai mes forces et mon intelligence au service de
+mes maîtres.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les Mémoires d'un âne., by Comtesse de Ségur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MÉMOIRES D'UN ÂNE. ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+The Project Gutenberg EBook of Les Mémoires d'un âne., by Comtesse de Ségur
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Mémoires d'un âne.
+
+Author: Comtesse de Ségur
+
+Release Date: June 29, 2004 [EBook #12783]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MÉMOIRES D'UN ÂNE. ***
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+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team.
+
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+
+
+<h2>La Comtesse de Ségur</h2>
+
+<br>
+
+
+<h1>LES MÉMOIRES<br>
+D'UN ÂNE</h1>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p>À MON PETIT MAÎTRE<br>
+
+M. HENRI DE SÉGUR</p>
+
+
+<p><i>Mon petit Maître, vous avez été bon pour moi, mais vous avez parlé avec
+mépris des ânes en général. Pour mieux vous faire connaître ce que sont
+les ânes, j'écris et je vous offre ces Mémoires. Vous verrez, mon cher petit
+Maître, comment moi, pauvre âne, et mes amis ânes, ânons et ânesses, nous
+avons été et nous sommes injustement traités pas les hommes. Vous verrez
+que nous avons beaucoup d'esprit et beaucoup d'excellentes qualités; vous
+verrez aussi combien j'ai été méchant dans ma jeunesse, combien j'en ai
+été puni et malheureux, et comme le repentir m'a changé et m'a rendu
+l'amitié de mes camarades et de mes maîtres. Vous verrez enfin que lorsqu'on
+aura lu ce livre, au lieu de dire: Bête comme un âne, ignorant comme
+un âne, têtu comme un âne, on dira: de l'esprit comme un âne, savant
+comme un âne, docile comme un âne, et que vous et vos parents vous serez
+fiers de ces éloges.</i></p>
+
+<p><i>Hi! han! mon bon Maître; je vous souhaite de ne pas ressembler, dans
+la première moitié de sa vie, à votre fidèle serviteur,</i></p>
+
+<p><i>CADICHON,</i><br>
+<i>Âne savant.</i></p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>LE MARCHÉ</h3>
+
+
+<p>Je ne me souviens pas de mon enfance; je fus probablement malheureux
+comme tous les ânons, joli, gracieux comme nous le sommes tous; très
+certainement je fus plein d'esprit, puisque, tout vieux que je suis, j'en ai
+encore plus que mes camarades. J'ai attrapé plus d'une fois mes pauvres
+maîtres, qui n'étaient que des hommes, et qui, par conséquent, ne pouvaient
+pas avoir l'intelligence d'un âne.</p>
+
+<p>Je vais commencer par vous raconter un des tours que je leur ai joués
+dans le temps de mon enfance:</p>
+
+<p>Les hommes n'étant pas tenus de savoir tout ce que savent les ânes, vous
+ignorez sans doute, vous qui lisez ce livre, ce qui est connu de tous les ânes
+mes amis: c'est que tous les mardis il y a dans la ville de Laigle un marché
+où l'on vend des légumes, du beurre, des oeufs, du fromage, des fruits et
+autres choses excellentes. Ce mardi est un jour de supplice pour mes
+pauvres confrères; il l'était pour moi aussi avant que je fusse acheté par ma
+bonne vieille maîtresse, votre grand'mère, chez laquelle je vis maintenant.
+J'appartenais à une fermière exigeante et méchante. Figurez-vous, mon
+cher petit maître, qu'elle poussait la malice jusqu'à ramasser tous les oeufs
+que pondaient ses poules, tout le beurre et les fromages que lui donnait le
+lait de ses vaches, tous les légumes et fruits qui mûrissaient dans la
+semaine, pour remplir des paniers qu'elle mettait sur mon dos.</p>
+
+<p>Et quand j'étais si chargé que je pouvais à peine avancer, cette méchante
+femme s'asseyait encore au-dessus des paniers et m'obligeait à trotter ainsi
+écrasé, accablé, jusqu'au marché de Laigle, qui était à une lieue de la
+ferme. J'étais toutes les fois dans une colère que je n'osais montrer, parce
+que j'avais peur des coups de bâton; ma maîtresse en avait un très gros,
+plein de noeuds, qui me faisait bien mal quand elle me battait. Chaque fois
+que je voyais, que j'entendais les préparatifs du marché, je soupirais, je
+gémissais, je brayais même dans l'espoir d'attendrir mes maîtres.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, grand paresseux, me disait-on en venant me chercher, Vas-tu te
+taire, et ne pas nous assourdir avec ta vilaine grosse voix. Hi! han! hi! han!
+voilà-t-il une belle musique que tu nous fais! Jules, mon garçon, approche
+ce fainéant près de la porte, que ta mère lui mette sa charge sur le dos!...
+Là! un panier d'oeufs! encore un!... Les fromages, le beurre... les
+légumes maintenant!... C'est bon! voilà une bonne charge qui va nous
+donner quelques pièces de cinq francs. Mariette, ma fille, apporte une
+chaise, que ta mère monte là-dessus!... Très bien! Allons, bon voyage,
+ma femme, et fais marcher ce fainéant de bourri. Tiens, v'là ton gourdin,
+tape dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Pan! pan!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien; encore quelques caresses de ce genre, et il marchera.</p>
+
+<p>&mdash;Vlan! Vlan!</p>
+
+<p>Le bâton ne cessait de me frotter les reins, les jambes,
+le cou; je trottais, je galopais presque; la fermière me battait toujours. Je
+fus indigné de tant d'injustice et de cruauté; j'essayai de ruer pour jeter
+ma maîtresse par terre, mais j'étais trop chargé; je ne pus que sautiller et
+me secouer de droite et de gauche. J'eus pourtant le plaisir de la sentir
+dégringoler. «Méchant âne! sot animal! entêté! Je vais te corriger et te
+donner du Martin-bâton.»</p>
+
+<p>En effet, elle me battit tellement que j'eus peine à marcher jusqu'à la
+ville. Nous arrivâmes enfin. On ôta de dessus mon pauvre dos écorché tous
+les paniers pour les poser à terre; ma maîtresse, après m'avoir attaché à
+un poteau, alla déjeuner, et moi, qui mourais de faim et de soif, on ne
+m'offrit pas seulement un brin d'herbe, une goutte d'eau. Je trouvai moyen
+de m'approcher des légumes pendant l'absence de la fermière, et je me
+rafraîchis la langue en me remplissant l'estomac avec un panier de salades
+et de choux. De ma vie je n'en avais mangé de si bons; je finissais le dernier
+chou et la dernière salade lorsque ma maîtresse revint. Elle poussa un cri
+en voyant son panier vide; je la regardai d'un air insolent et si satisfait,
+qu'elle devina le crime que j'avais commis. Je ne vous répéterai pas les
+injures dont elle m'accabla. Elle avait très mauvais ton, et lorsqu'elle était
+en colère, elle jurait et disait des choses qui me faisaient rougir, tout âne
+que je suis. Après donc m'avoir tenu les propos les plus humiliants, auxquels
+je ne répondais qu'en me léchant les lèvres et en lui tournant le dos,
+elle prit son bâton et se mit à me battre si cruellement que je finis par perdre
+patience, et que je lui lançai trois ruades, dont la première lui cassa le nez
+et deux dents, la seconde lui brisa le poignet, et la troisième l'attrapa à
+l'estomac et la jeta par terre. Vingt personnes se précipitèrent sur moi en
+m'accablant de coups et d'injures. On emporta ma maîtresse je ne sais où,
+et l'on me laissa attaché au poteau près duquel étaient étalées les marchandises
+que j'avais apportées. J'y restai longtemps; voyant que personne ne
+songeait à moi, je mangeai un second panier plein d'excellents légumes, je
+coupai avec mes dents la corde qui me retenait, et je repris tout doucement
+le chemin de ma ferme.</p>
+
+<p>Les gens que je dépassais sur la route s'étonnaient de me voir tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, ce bourri avec sa longe cassée! Il s'est échappé, disait l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est un échappé des galères, dit l'autre.</p>
+
+<p>Et tous se mirent à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne porte pas une forte charge sur son dos, reprit le troisième.</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr, il a fait un mauvais coup! s'écria un quatrième.</p>
+
+<p>&mdash;Attrape-le donc, mon homme, nous mettrons le petit sur son bât, dit
+une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il te portera bien avec le petit gars, répondit le mari. Moi,
+voulant donner une bonne opinion de ma douceur et de ma complaisance,
+je m'approchai tout doucement de la paysanne, et je m'arrêtai près d'elle
+pour la laisser monter sur mon dos.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas l'air méchant, ce bourri! dit l'homme en aidant sa femme
+à se placer sur le bât.</p>
+
+<p>Je souris de pitié en entendant ce propos: Méchant! comme si un âne
+doucement traité était jamais méchant. Nous ne devenons colères, désobéissants
+et entêtés que pour nous venger des coups et des injures que nous
+recevons. Quand on nous traite bien, nous sommes bons, bien meilleurs que
+les autres animaux.</p>
+
+<p>Je ramenai à leur maison la jeune femme et son petit garçon, joli petit
+enfant de deux ans, qui me caressait, qui me trouvait charmant, et qui
+aurait bien voulu me garder. Mais je réfléchis que ce ne serait pas honnête.
+Mes maîtres m'avaient acheté, je leur appartenais. J'avais déjà brisé le nez
+les dents, le poignet et l'estomac de ma maîtresse, j'étais assez vengé.
+Voyant donc que la maman allait céder à son petit garçon, qu'elle gâtait
+(je m'en étais bien aperçu pendant que le portais sur mon dos), je fis un
+saut de côté et, avant que la maman eût pu ressaisir ma bride, je me sauvai
+en galopant, et je revins à la maison.</p>
+
+<p>Mariette, la fille de mon maître, me vit la première.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà Cadichon. Comme le voilà revenu de bonne heure! Jules,
+viens lui ôter son bât.</p>
+
+<p>&mdash;Méchant âne, dit Jules d'un ton bourru, il faut toujours s'occuper de
+lui. Pourquoi donc est-il revenu seul? Je parie qu'il s'est échappé. Vilaine
+bête! ajouta-t-il en me donnant un coup de pied dans les jambes, si je savais
+que tu t'es sauvé, je te donnerais cent coups de bâton.</p>
+
+<p>Mon bât et ma bride étant ôtés, je m'éloignai en galopant. A peine étais-je
+rentré dans l'herbage, que j'entendis des cris qui venaient de la ferme.
+J'approchai ma tête de la haie, et je vis qu'on avait ramené la fermière;
+c'étaient les enfants qui poussaient ces cris. J'écoutai de toutes mes oreilles,
+et j'entendis Jules dire à son père:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, je vais prendre le grand fouet du charretier, j'attacherai
+l'âne un arbre, et je le battrai jusqu'à ce qu'il tombe par terre.</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon garçon, va, mais ne le tue pas; nous perdrions l'argent qu'il
+nous a coûté. Je le vendrai à la prochaine foire.</p>
+
+<p>Je restai tremblant de frayeur en les entendant et en voyant Jules courir
+à l'écurie pour chercher le fouet. Il n'y avait pas à hésiter, et, sans me faire
+scrupule cette fois de faire perdre à mes maîtres le prix qu'ils m'avaient
+payé, je courus vers la haie qui me séparait des champs: je m'élançai dessus
+avec une telle force que je brisai les branches et que je pus passer au
+travers. Je courus dans le champ, et je continuai à courir longtemps, bien
+longtemps, croyant toujours être poursuivi. Enfin, n'en pouvant plus, je
+m'arrêtai, j'écoutai ... je n'entendis rien. Je montai sur une butte, je ne vis
+personne. Alors, je commençai à respirer et à me réjouir de m'être délivré
+de ces méchants fermiers. Mais je me demandais ce que j'allais devenir. Si
+je restais dans le pays, on me reconnaîtrait, on me rattraperait, et l'on me
+ramènerait à mes maîtres. Que faire? Où aller?</p>
+
+<p>Je regardai autour de moi; je me trouvai isolé et malheureux, et j'allai
+verser des larmes sur ma triste position, lorsque je m'aperçus que j'étais
+au bord d'un bois magnifique: c'était la forêt de Saint-Evroult. «Quel
+bonheur! m'écriai-je. Je trouverai dans cette forêt de l'herbe tendre, de
+l'eau, de la mousse fraîche: j'y demeurerai pendant quelques jours, puis
+j'irai dans une autre forêt, plus loin, bien plus loin de la ferme de mes
+maîtres.»</p>
+
+<p>J'entrai dans le bois; je mangeai avec bonheur de l'herbe tendre, et je
+bus l'eau d'une belle fontaine. Comme il commençait à faire nuit, je me
+couchai sur la mousse au pied d'un vieux sapin, et je m'endormis paisiblement
+jusqu'au lendemain.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>LA POURSUITE</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, après avoir mangé et bu, je songeai à mon bonheur.</p>
+
+<p>«Me voici sauvé, pensais-je; jamais on ne me retrouvera, et dans deux
+jours, quand je serai bien reposé, j'irai plus loin encore.»</p>
+
+<p>A peine avais-je fini cette réflexion, que j'entendis l'aboiement lointain
+d'un chien, puis d'un second; quelques instants après, je distinguai les
+hurlements de toute une meute.</p>
+
+<p>Inquiet, un peu effrayé même, je me levai et je me dirigeai vers un petit
+ruisseau que j'avais remarqué le matin. A peine y étais-je entré, que
+j'entendis la voix de Jules parlant aux chiens.</p>
+
+<p>«Allons, allons, mes chiens, cherchez bien, trouvez-moi ce misérable
+âne, mordez-le, déchirez-lui les jambes, et ramenez-le moi, que j'essaye mon
+fouet sur son dos.»</p>
+
+<p>La frayeur manqua me faire tomber; mais je réfléchis aussitôt qu'en
+marchant dans l'eau les chiens ne pourraient plus sentir la trace de mes
+pas; je me mis donc à courir dans le ruisseau, qui était heureusement bordé
+des deux côtés de buissons très épais. Je marchai sans m'arrêter pendant
+fort longtemps; les aboiements des chiens s'éloignaient ainsi que la voix
+du méchant Jules: je finis par ne plus rien entendre.</p>
+
+<p>Haletant, épuisé, je m'arrêtai un instant pour boire; je mangeai quelques
+feuilles de buissons; mes jambes étaient raides de froid, mais je n'osais
+par sortir de l'eau, j'avais peur que les chiens ne vinssent jusque-là et ne
+sentissent l'odeur de mes pas. Quand je fus un peu reposé, je recommençai
+à courir, suivant toujours le ruisseau, jusqu'à ce que je fusse sorti de la
+forêt. Je me trouvai alors dans une grande prairie où paissaient plus de
+cinquante boeufs. Je me couchai au soleil dans un coin de l'herbage; les
+boeufs ne faisaient aucune attention à moi, de sorte que je pus manger et
+me reposer à mon aise.</p>
+
+<p>Vers le soir, deux hommes entrèrent dans la prairie.</p>
+
+<p>&mdash;Frère, dit le plus grand des deux, si nous rentrions les boeufs cette
+nuit? On dit qu'il y a des loups dans le bois.</p>
+
+<p>&mdash;Des loups? Qui est-ce qui t'a dit cette bêtise?</p>
+
+<p>&mdash;Des gens de Laigle. On raconte que l'âne de la ferme des Haies a été
+emporté et dévoré dans la forêt.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! laisse donc. Ils sont si méchants, les gens de cette ferme, qu'ils
+auront fait mourir leur âne à force de coups.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc qu'ils diraient que le loup l'a mangé?</p>
+
+<p>&mdash;Pour qu'on ne sache pas qu'ils l'ont tué.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de même il vaudrait mieux rentrer nos boeufs.</p>
+
+<p>&mdash;Fais comme tu voudras, frère; je ne tiens ni à oui ni à non.</p>
+
+<p>Je ne bougeais pas dans mon coin, tant j'avais peur qu'on ne me vît.
+L'herbe était haute et me cachait, fort heureusement; les boeufs ne se
+trouvaient pas du côté où j'étais étendu; on les fit marcher vers la barrière,
+et puis à la ferme où demeuraient leurs maîtres.</p>
+
+<p>Je n'avais pas peur des loups, parce que l'âne dont on parlait c'était moi-même,
+et que je n'avais pas vu la queue d'un loup dans la forêt où j'avais
+passé la nuit. Je dormis donc à merveille, et je finissais mon déjeuner
+quand les boeufs rentrèrent dans la prairie: deux gros chiens les menaient.
+Je les regardais tranquillement, lorsqu'un des chiens m'aperçut, aboya
+d'un air menaçant, et courut vers moi; son compagnon le suivit. Que
+devenir? Comment leur échapper? Je m'élançai sur les palissades qui
+entouraient la prairie; le ruisseau que j'avais suivi la traversait; je fus
+assez heureux pour sauter par-dessus, et j'entendis la voix d'un des hommes
+de la veille qui rappelait ses chiens. Je continuai mon chemin tout doucement,
+et je marchai jusqu'à une autre forêt, dont j'ignore le nom. Je devais
+être à plus de dix lieues de la ferme des Haies: j'étais donc sauvé; personne
+ne me connaissait, et je pouvais me montrer sans craindre d'être ramené
+chez mes anciens maîtres.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>LES NOUVEAUX MAÎTRES</h3>
+
+
+<p>Je vécus tranquillement un mois dans cette forêt. Je m'ennuyais bien un
+peu quelquefois, mais je préférais encore vivre seul que vivre malheureux.
+J'étais donc à moitié heureux lorsque je m'aperçus que l'herbe diminuait
+et devenait dure; les feuilles tombaient, l'eau était glacée, la terre était
+humide.</p>
+
+<p>«Hélas! hélas! pensai-je; que devenir? Si je reste ici, je périrai de
+froid, de faim, de soif. Mais où aller? Qui est-ce qui voudra de moi?»</p>
+
+<p>A force de réfléchir, j'imaginai un moyen de trouver un abri. Je sortis de
+la forêt, et j'allai dans un petit village tout près de là. Je vis une petite
+maison isolée et bien propre; une bonne femme était assise à la porte, elle
+filait. Je fus touché de son air de bonté et de tristesse; je m'approchai d'elle,
+et je mis ma tête sur son épaule. La bonne femme poussa un cri, se leva
+précipitamment de dessus sa chaise, et parut effrayée. Je ne bougeai pas;
+je la regardai d'un air doux et suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre bête! dit-elle enfin, tu n'as pas l'air méchant. Si tu n'appartiens
+à personne, je serais bien contente de t'avoir pour remplacer mon
+pauvre vieux Grison, mort de vieillesse. Je pourrai continuer à gagner ma
+vie en vendant mes légumes au marché. Mais ... tu as sans doute un maître,
+ajouta-t-elle en soupirant.</p>
+
+<p>&mdash;A qui parlez-vous, grand'mère? dit une voix douce qui venait de
+l'intérieur de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Je cause avec un âne qui est venu me mettre la tête sur l'épaule, et
+qui me regarde d'un air si doux que je n'ai pas le coeur de le chasser.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, reprit la petite voix.</p>
+
+<p>Et aussitôt je vis sur le seuil de la porte un beau petit garçon de six à
+sept ans. Il était pauvrement mais proprement vêtu. Il me regarda d'un
+oeil curieux et un peu craintif.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je le caresser, grand'mère? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, mon Georget; mais prends garde qu'il ne te morde.</p>
+
+<p>Le petit garçon allongea son bras, et, ne pouvant m'atteindre, il avança
+un pied, puis l'autre, et put me caresser le dos.</p>
+
+<p>Je ne bougeai pas, de peur de l'effrayer; seulement je tournai ma tête
+vers lui, et je passai ma langue sur sa main.</p>
+
+<p><i>Georget:</i>&mdash;Grand'mère, grand'mère, comme il a l'air bon, ce pauvre
+âne, il m'a léché la main!</p>
+
+<p><i>La grand' mère:</i>&mdash;C'est singulier qu'il soit tout seul. Où est son maître?
+Va donc, Georget, par le village et à l'auberge où s'arrêtent les voyageurs:
+tu demanderas à qui appartient ce bourri. Son maître est peut-être en peine
+de lui.</p>
+
+<p><i>Georget:</i>&mdash;Vais-je emmener le bourri, grand'mère?</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;Il ne te suivrait pas; laisse-le aller où il voudra.</p>
+
+<p>Georget partit en courant; je trottai après lui. Quand il vit que je le suivais,
+il vint à moi, et, me caressant, il me dit: «Dis donc, mon petit bourri,
+puisque tu me suis tu me laisseras bien monter sur ton dos». Et, sautant
+sur mon dos, il me fit: <i>Hu! hu!</i></p>
+
+<p>Je partis au petit galop, ce qui enchanta Georget. <i>Ho! ho!</i> fit-il en
+passant devant l'auberge. Je m'arrêtai tout de suite. Georget sauta à terre;
+je restai devant la porte, ne bougeant pas plus que si j'avais été attaché.</p>
+
+<p>&mdash;Ou'est-ce que tu veux, mon garçon! dit le maître de l'auberge.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens savoir, monsieur Duval, si ce bourri, qui est ici à la porte,
+ne serait pas à vous ou à une de vos pratiques.</p>
+
+<p>M. Duval s'avança vers la porte, me regarda attentivement. «Non ce
+n'est pas à moi, ni à personne que je connaisse, mon garçon. Va chercher
+plus loin.»</p>
+
+<p>Georget remonta sur mon dos; je repartis au galop, et nous marchâmes,
+demandant de porte en porte à qui j'appartenais. Personne ne me reconnaissait,
+et nous revînmes chez la bonne grand'mère, qui filait toujours
+assise devant sa maison.</p>
+
+<p><i>Georget:</i>&mdash;Grand'mère, le bourri n'appartient à personne du pays.
+Qu'allons-nous en faire? Il ne veut pas me quitter, et il se sauve quand
+quelqu'un veut le toucher.</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;En ce cas, mon Georget, il ne faut pas le laisser passer
+la nuit dehors; il pourrait lui arriver malheur. Va le mener à l'écurie de
+notre pauvre Grison, et donne-lui une botte de foin et un seau d'eau. Nous
+verrons demain à le mener au marché; peut-être retrouverons-nous son
+maître.</p>
+
+<p><i>Georget:</i>&mdash;Et si nous ne le retrouvons pas, grand'mère?</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;Nous le garderons jusqu'à ce qu'on le réclame. Nous
+ne pouvons pas laisser cette pauvre bête périr de froid pendant l'hiver, ou
+bien tomber aux mains de méchants garnements qui la battraient et la
+feraient mourir de fatigue et de misère.</p>
+
+<p>Georget me donna à boire et à manger, me caressa et sortit. Je lui entendis
+dire en fermant la porte:</p>
+
+<p>«Ah! que je voudrais qu'il n'eût pas de maître et qu'il restât chez nous!»</p>
+
+<p>Le lendemain Georget me mit un licou après m'avoir fait déjeuner. Il
+m'amena devant la porte, la grand'mère me mit sur le dos un bât très léger,
+et s'assit dessus. Georget lui apporta un petit panier de légumes, qu'elle
+mit sur ses genoux, et nous partîmes pour le marché de Mamers. La bonne
+femme vendit bien ses légumes, personne ne me reconnut et je revins avec
+mes nouveaux maîtres.</p>
+
+<p>Je vécus chez eux pendant quatre ans; j'étais heureux; je ne faisais de
+mal à personne; je faisais bien mon service; j'aimais mon petit maître, qui
+ne me battait jamais; on ne me fatiguait pas trop; on me nourrissait assez
+bien. D'ailleurs, je ne suis pas gourmand. L'été, des épluchures de légumes,
+des herbes dont ne veulent pas les chevaux ni les vaches; l'hiver, du foin
+et des pelures de pommes de terre, de carottes, de navets: voilà ce qui nous
+suffit à nous autres ânes.</p>
+
+<p>Il y avait pourtant des journées que je n'aimais pas; c'étaient celles où
+ma maîtresse me louait à des enfants du voisinage. Elle n'était pas riche,
+et, les jours où je n'avais pas à travailler, elle était bien aise de gagner
+quelque chose en me louant aux enfants du château voisin. Ils n'étaient pas
+toujours bons.</p>
+
+<p>Voici ce qui m'arriva un jour dans une de ces promenades.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>LE PONT</h3>
+
+
+<p>Il y avait six ânes rangés dans la cour; j'étais un des plus beaux et des
+plus forts. Trois petites filles nous apportèrent de l'avoine dans une auge.
+Tout en mangeant, j'écoutais causer les enfants.</p>
+
+<p><i>Charles</i>:&mdash;Voyons, mes amis, choisissons nos ânes. Moi, d'abord, je
+prends celui-ci (en me montrant du doigt).</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu prends toujours ce que tu crois le meilleur, dirent à la fois
+les cinq enfants. Il faut tirer au sort.</p>
+
+<p><i>Charles</i>:&mdash;Comment veux-tu que nous tirions au sort, Caroline? Est-ce
+qu'on peut mettre les ânes dans un sac et les en tirer comme des billes?</p>
+
+<p>Antoine:&mdash;Ah! ah! ah! Est-il bête avec ses ânes dans un sac! Comme
+si on ne pouvait pas les numéroter, 1, 2, 3, 4, 5, 6, mettre les numéros dans
+un sac, et tirer au hasard chacun le sien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, c'est vrai, s'écrièrent les cinq autres. Ernest, fais les numéros
+pendant que nous allons les écrire sur le dos des ânes.</p>
+
+<p>Ces enfants sont bêtes, me disais-je. S'ils avaient l'esprit d'un âne, au
+lieu de se donner l'ennui d'écrire les numéros sur notre dos, ils nous rangeraient
+tout simplement le long du mur: le premier serait l, le second 2,
+et ainsi de suite.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Antoine avait apporté un gros morceau de charbon.
+J'étais le premier, il m'écrivit un énorme 1 sur la croupe; pendant qu'il
+écrivait 2 sur la croupe de mon camarade, je me secoue fortement pour lui
+faire voir que son invention n'était pas fameuse. Voilà le charbon parti et
+le 1 disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! s'écria-t-il; il faut que je recommence.</p>
+
+<p>Pendant qu'il refait son n° l, mon camarade, qui m'avait vu faire, et
+qui était malin, se secoue à son tour. Voilà le 2 parti. Antoine commence
+à se fâcher; les autres rient et se moquent de lui. Je fais signe aux camarades,
+nous le laissons faire; aucun ne bouge. Ernest revient avec les
+numéros dans son mouchoir: chacun tire. Pendant qu'ils regardent leurs
+numéros, je fais encore un signe aux camarades, et voilà que tous nous
+nous secouons tant et plus. Plus de charbon, plus de numéros; il faut tout
+recommencer: les enfants sont en colère. Charles triomphe et ricane;
+Ernest, Albert, Caroline, Cécile et Louise crient contre Antoine, qui tape
+du pied; ils se disent des injures; mes camarades et moi, nous nous mettons
+à braire. Le tapage attire les papas et les mamans. On leur explique la
+chose. Un des papas imagine enfin de nous ranger le long du mur. Il fait
+tirer les numéros aux enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Un! s'écrie Ernest. C'était moi.</p>
+
+<p>&mdash;Deux! dit Cécile. C'était un de mes amis.</p>
+
+<p>&mdash;Trois! dit Antoine. Et ainsi de suite jusqu'au dernier.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, partons, dit Charles. Moi, d'abord, je pars le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je saurai bien te rattraper, lui répondit vivement Ernest.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que non, reprit aussitôt Charles.</p>
+
+<p>-Je gage que si, répliqua Ernest.</p>
+
+<p>Voilà Charles qui tape son âne et qui part au galop. Avant qu'Ernest
+ait eu le temps de me donner un coup de fouet, je pars aussi, mais d'un
+train qui me fait bien vite rattraper Charles et son âne. Ernest est enchanté,
+Charles est furieux. Il tape, il tape son âne; Ernest n'avait pas besoin de
+me frapper, je courais, j'allais comme le vent. Je dépasse Charles en une
+minute; j'entends les autres qui suivent en riant et en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! l'âne n° 1; bravo! il court comme un cheval.</p>
+
+<p>L'amour-propre me donne du courage; je continue à galoper jusqu'à ce
+que nous soyons arrivés près d'un pont. J'arrête brusquement; je venais de
+voir qu'une large planche du pont était pourrie; je ne voulais pas tomber
+à l'eau avec Ernest, mais retourner avec les autres, qui étaient bien loin
+derrière nous.</p>
+
+<p>&mdash;Ho là! ho là! bourri, me dit Ernest. Sur le pont, mon ami, sur le
+pont!</p>
+
+<p>Je résiste; il me donne un coup de baguette.</p>
+
+<p>Je continue à marcher vers les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Entêté! bête brute! veux-tu tourner et passer le pont?</p>
+
+<p>Je marche toujours vers les camarades; je les rejoins malgré les injures
+et les coups de ce méchant garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi bats-tu ton âne, Ernest? s'écria Caroline; il est excellent. Il
+t'a mené ventre à terre et t'a fait dépasser Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Je le bats parce qu'il s'entête à ne pas vouloir passer le pont, dit
+Ernest; il s'est obstiné à revenir sur ses pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! c'est parce qu'il était seul; maintenant que nous voilà tous
+il passera le pont tout comme les autres.</p>
+
+<p>Les malheureux! pensai-je. Ils vont tous tomber dans la rivière! Il faut
+que je tâche de leur montrer qu'il y a du danger. Et me voilà reparti au
+galop, courant vers le pont, à la grande satisfaction d'Ernest et aux cris de
+joie des enfants.</p>
+
+<p>Je galope jusqu'au pont; arrivé là, je m'arrête brusquement comme si
+j'avais peur. Ernest, étonné, me presse de continuer: je recule d'un air de
+frayeur, qui surprend plus encore Ernest. L'imbécile ne voyait rien; la
+planche pourrie était pourtant bien visible. Les autres avaient rejoint, et
+regardaient en riant les efforts d'Ernest pour me faire passer et les miens
+pour ne pas passer. Ils finissent par descendre de leurs ânes; chacun me
+pousse, me bat sans pitié; je ne bouge pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tirez-le par la queue! s'écrie Charles. Les ânes sont si entêtés, que
+lorsqu'on veut les faire reculer, ils avancent.</p>
+
+<p>Les voilà qui veulent me saisir la queue. Je me défends en ruant; ils me
+battent tous ensemble: je n'en bouge pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, Ernest, dit Charles; je passerai le premier, ton âne me suivra
+certainement.</p>
+
+<p>Il veut avancer, je me mets en travers du pont; il me fait reculer à force
+de coups.</p>
+
+<p>«Au fait, me dis-je, si ce méchant garçon veut se noyer, qu'il se noie, j'ai
+fait ce que j'ai pu pour le sauver; qu'il boive un coup, puisqu'il le veut
+absolument.»</p>
+
+<p>A peine son âne met-il le pied sur la planche pourrie, qu'elle casse, et
+voilà Charles et son âne à l'eau. Pour son camarade, il n'y avait pas de
+danger, car il savait nager comme tous les ânes. Mais Charles se débattait
+et criait sans pouvoir se tirer de là.</p>
+
+<p>&mdash;Une perche! une perche! disait-il.</p>
+
+<p>Les enfants criaient et couraient de tous côtés. Enfin Caroline aperçoit
+une longue perche, la ramasse et la présente à Charles, qui la saisit. Son
+poids entraîne Caroline, qui appelle <i>au secours!</i> Ernest, Antoine et Albert
+courent à elle; ils parviennent avec peine à retirer le malheureux Charles,
+qui avait bu plus qu'il n'avait soif, et qui était trempé des pieds à la tête.
+Quand il est sauvé, les enfants se mettent à rire de sa mine piteuse; Charles
+se fâche; les enfants sautent sur leurs ânes et lui conseillent en riant de
+rentrer à la maison pour changer d'habits et de linge. Il remonte tout
+mouillé sur son âne. Je riais à part moi de sa figure ridicule. Le courant
+avait entraîné son chapeau et ses souliers, l'eau ruisselait jusqu'à terre; ses
+cheveux, trempés, se collaient à sa figure, son air furieux achevait de le
+rendre complètement risible. Les enfants riaient, mes camarades sautaient
+et couraient pour témoigner leur gaieté.</p>
+
+<p>Je dois ajouter que l'âne de Charles était détesté de nous tous, parce qu'il
+était querelleur, gourmand et bête, ce qui est très rare parmi les ânes.</p>
+
+<p>Enfin, Charles disparut, les enfants et mes camarades se calmèrent.
+Chacun me caressa et admira mon esprit; nous repartîmes tous, moi en
+tête de la bande.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>LE CIMETIÈRE</h3>
+
+
+<p>Nous marchions au pas, et nous approchions du cimetière du village, qui
+est à une lieue du château. «Si nous retournions, dit Caroline, et que nous
+reprenions le chemin de la forêt?»</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? dit Cécile.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;C'est que je n'aime pas les cimetières.</p>
+
+<p><i>Cécile:</i> d'un air moqueur.&mdash;Pourquoi n'aimes-tu pas les cimetières?
+Est-ce que tu as peur d'y rester?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je pense aux pauvres gens qui y sont enterrés, et j'en suis
+attristée.</p>
+
+<p>Les enfants se moquèrent de Caroline, et passèrent exprès tout contre le
+mur. Ils allaient le dépasser, lorsque Caroline, qui paraissait inquiète,
+arrêta son âne, sauta à terre, et courut à la grille du cimetière.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu, Caroline? où vas-tu? s'écrièrent les enfants.</p>
+
+<p>Caroline ne répondit pas; elle poussa précipitamment la grille, entra
+dans le cimetière, regarda autour d'elle, et courut vers une tombe fraîchement
+remuée.</p>
+
+<p>Ernest l'avait suivie avec inquiétude, et la rejoignit au moment où, se
+baissant vers la tombe, elle relevait un pauvre petit garçon de trois ans
+dont elle avait entendu les gémissements.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, mon pauvre petit? Pourquoi pleures-tu?</p>
+
+<p>L'enfant sanglotait et ne pouvait répondre; il était très joli et misérablement
+vêtu.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Comment es-tu tout seul ici, mon pauvre petit?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i> sanglotant.&mdash;Ils m'ont laissé ici; j'ai faim.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Qui est-ce qui t'a laissé ici?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i> sanglotant.&mdash;Les hommes noirs; j'ai faim.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Ernest, va vite chercher nos provisions; il faut donner à
+manger à ce pauvre petit; il nous expliquera ensuite pourquoi il pleure et
+pourquoi il est ici.</p>
+
+<p>Ernest courut chercher le panier aux provisions, pendant que Caroline
+tâchait de consoler l'enfant. Peu d'instants après Ernest reparut, suivi de
+toute la bande, que la curiosité attirait. On donna à l'enfant du poulet froid
+et du pain trempé dans du vin; à mesure qu'il mangeait, ses larmes se
+séchaient, son visage reprenait un air riant. Quand il fut rassasié, Caroline
+lui demanda pourquoi il était couché sur cette tombe.</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;C'est grand'mère qu'ils ont mise là. Je veux attendre qu'elle
+revienne.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Où est ton papa?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Je ne sais pas, je ne le connais pas.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Et ta maman?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Je ne sais pas; des hommes noirs l'ont emportée comme
+grand'mère.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Mais qui est-ce qui te soigne?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Personne.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Qui est-ce qui te donne à manger?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Personne; je tétais nourrice.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Où est-elle ta nourrice?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Là-bas, à la maison.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Qu'est-ce qu'elle fait?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Elle marche; elle mange de l'herbe.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;De l'herbe?
+Et tous les enfants se regardèrent avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc folle? dit tout bas Cécile.</p>
+
+<p><i>Antoine:</i>&mdash;Il ne sait ce qu'il dit, il est trop jeune.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Pourquoi ta nourrice ne t'a-t-elle pas emporté?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Elle ne peut pas; elle n'a pas de bras.</p>
+
+<p>La surprise des enfants redoubla.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Mais alors comment peut-elle te porter?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Je monte sur son dos.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Est-ce que tu couches avec elle?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i> souriant.&mdash;Oh non! je serais trop mal.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Mais où couche-t-elle donc? N'a-t-elle pas un lit?</p>
+
+<p>L'enfant se mit à rire et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! elle couche sur la paille.</p>
+
+<p>&mdash;Que veut dire tout cela? dit Ernest. Demandons-lui de nous mener
+dans sa maison, nous verrons sa nourrice; elle nous expliquera ce qu'il
+veut dire.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que je n'y comprends rien, dit Antoine.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Peux-tu retourner chez toi, mon petit?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Oui, mais pas tout seul; j'ai peur des hommes noirs; il y
+en a plein la chambre de grand'mère.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Nous irons tous avec toi; montre-nous par où il faut aller.</p>
+
+<p>Caroline remonta sur son âne, et prit le petit garçon sur ses genoux. Il
+lui indiqua le chemin, et, cinq minutes après, nous arrivâmes tous à la
+cabane de la mère Thibaut, qui était morte de la veille et enterrée du matin.
+L'enfant courut à la maison et appela: «Nourrice, nourrice!» Aussitôt
+une chèvre bondit hors de l'écurie restée ouverte, courut à l'enfant et
+témoigna sa joie de le revoir par mille sauts et caresses. L'enfant l'embrassait
+aussi; puis il dit: «Téter, nourrice». La chèvre se coucha aussitôt par
+terre; le petit garçon s'étendit près d'elle et se mit à téter comme s'il n'avait ni bu ni mangé.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà la nourrice expliquée, dit enfin Ernest. Que ferons-nous de cet
+enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons rien à en faire, dit Antoine qu'à le laisser là avec sa
+chèvre.</p>
+
+<p>Les enfants se récrièrent tous avec indignation.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Ce serait abominable d'abandonner ce pauvre petit; il
+mourrait peut-être bientôt, faute de soins.</p>
+
+<p><i>Antoine:</i>&mdash;Que veux-tu en faire? Vas-tu l'emmener chez toi?</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Certainement; je prierai maman de faire demander qui il
+est, s'il a des parents, et, en attendant, de le garder à la maison.</p>
+
+<p><i>Antoine:</i>&mdash;Et notre partie d'âne? Nous allons donc tous rentrer?</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Mais non, Ernest aura la complaisance de m'accompagner.
+Continuez,! vous autres, votre promenade; vous êtes encore quatre, vous
+pouvez bien vous passer de moi et d'Ernest.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, elle a raison, dit Antoine; remontons à âne et continuons
+notre promenade.</p>
+
+<p>Et ils partirent, laissant la bonne Caroline avec son cousin Ernest.</p>
+
+<p>«Comme c'est heureux qu'on ne m'ait pas écoutée et qu'on ait voulu me
+taquiner en passant si près du cimetière, dit Caroline: sans cela je n'aurais
+pas entendu pleurer ce pauvre enfant et il aurait passé la nuit entière sur
+la terre froide et humide!»</p>
+
+<p>C'était moi qu'Ernest montait. Je compris, avec mon intelligence accoutumée,
+qu'il fallait arriver le plus promptement possible au château. Je me
+mis donc à galoper, mon camarade me suivit, et nous arrivâmes en une
+demi-heure. On fut d'abord effrayé de notre retour si prompt. Caroline
+raconta ce qui leur était arrivé avec l'enfant. Sa maman ne savait trop qu'en
+faire, lorsque la femme du garde offrit de l'élever avec son fils, qui était
+du même âge. La maman accepta son offre. Elle fit demander au village
+le nom du petit garçon et ce qu'étaient devenus ses parents. On apprit que
+le père était mort l'année d'avant, la mère depuis six mois; l'enfant était
+resté avec une vieille grand'mère méchante et avare, qui était morte la
+veille. Personne n'avait pensé à l'enfant, et il avait suivi le cercueil jusqu'au cimetière; du reste, la grand'mère avait du bien, l'enfant n'était pas pauvre.</p>
+
+<p>On fit venir la bonne chèvre chez le garde, qui éleva l'enfant et en fit un
+bon petit sujet. Je le connais, il s'appelle Jean Thibaut: il ne fait jamais
+de mal aux animaux, ce qui prouve son bon coeur; et il m'aime beaucoup,
+ce qui prouve son esprit.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>LA CACHETTE</h3>
+
+
+<p>J'étais heureux, je l'ai déjà dit; mon bonheur devait bientôt finir. Le
+père de Georget était soldat; il revint dans son pays, rapporta de l'argent,
+que lui avait laissé en mourant son capitaine, et la croix, qui lui avait
+donnée son général. Il acheta une maison à Mamers, emmena son petit
+garçon et sa vieille mère, et me vendit à un voisin qui avait une petite ferme.
+Je fus triste de quitter ma bonne vieille maîtresse et mon petit maître
+Georget; tous deux avaient toujours été bons pour moi, et j'avais bien
+rempli tous mes devoirs.</p>
+
+<p>Mon nouveau maître n'était pas mauvais, mais il avait la sotte manie de
+vouloir faire travailler tout le monde, et moi comme les autres. Il m'attelait
+à une petite charrette, et il me faisait charrier de la terre, du fumier, des
+pommes, du bois. Je commençais à devenir paresseux; je n'aimais pas à
+être attelé, et je n'aimais pas surtout le jour du marché. On ne me chargeait
+pas trop et l'on ne me battait pas, mais il fallait ce jour-là rester sans
+manger depuis le matin jusqu'à trois ou quatre heures de l'après-midi.
+Quand la chaleur était forte, j'avais soif à mourir, et il fallait attendre que
+tout fût vendu, que mon maître eût reçu son argent, qu'il eût dit bonjour
+aux amis, qui lui faisaient boire la goutte.</p>
+
+<p>Je n'étais pas très bon alors; je voulais qu'on me traitât avec amitié, sans
+quoi je cherchais à me venger. Voici ce que j'imaginai un jour; vous verrez
+que les ânes ne sont pas bêtes; mais vous verrez aussi que je devenais
+mauvais.</p>
+
+<p>Le jour du marché, on se levait de meilleure heure que de coutume à la
+ferme; on cueillait les légumes, on battait le beurre, on ramassait les oeufs.
+Je couchais pendant l'été dans une grande prairie. Je voyais et j'entendais
+ces préparatifs, et je savais qu'à dix heures du matin on devait venir me
+chercher pour m'atteler à la petite charrette, remplie de tout ce qu'on
+voulait vendre. J'ai déjà dit que ce marché m'ennuyait et me fatiguait.
+J'avais remarqué dans la prairie un grand fossé rempli de ronces et
+d'épines; je pensai que je pourrais m'y cacher, de manière qu'on ne pût
+me trouver au moment du départ. Le jour du marché, quand je vis commencer
+les allées et venues des gens de la ferme, je descendis tout doucement
+dans le fossé, et je m'y enfonçai si bien qu'il était impossible de
+m'apercevoir. J'étais là depuis une heure, blotti dans les ronces et les
+épines, lorsque j'entendis le garçon m'appeler, en courant de tous côtés,
+puis retourner à la ferme. Il avait sans doute appris au maître que j'étais
+disparu, car peu d'instants après j'entendis la voix du fermier lui-même
+appeler sa femme et tous les gens de la ferme pour me chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura sans doute passé au travers de la haie, disait l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Par où veux-tu qu'il ait passé? Il n'y a de brèche nulle part, répondit
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;On aura laissé la barrière ouverte, dit le maître. Courez dans les
+champs, garçons, il ne doit pas être loin; allez vite et ramenez-le, car le
+temps passe, et nous arriverons trop tard.</p>
+
+<p>Les voilà tous partis dans les champs, dans les bois, à courir, à m'appeler.
+Je riais tout bas dans mon trou, et je n'avais garde de me montrer.
+Les pauvres gens revinrent essoufflés, haletants; pendant une heure ils
+avaient cherché partout. Le maître jura après moi, dit qu'on m'avait sans
+doute volé, que j'étais bien bête de m'être laisse prendre, fit atteler un de
+ses chevaux à la charrette et partit de fort mauvaise humeur. Quand je vis
+que chacun était retourné à son ouvrage, que personne ne pouvait me voir,
+je passai la tête avec précaution hors de ma cachette, je regardai autour
+de moi, et, me voyant seul, je sortis tout à fait; je courus à l'autre bout de
+la prairie, pour qu'on ne pût deviner où j'avais été, et je me mis à braire de
+toutes mes forces.</p>
+
+<p>A ce bruit, les gens de la ferme accoururent.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, le voilà revenu! s'écria le berger.</p>
+
+<p>&mdash;D'où vient-il donc? dit la maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Par où a-t-il passé? reprit le charretier.</p>
+
+<p>Dans ma joie d'avoir évité le marché, je courus à eux. Ils me reçurent
+très bien, me caressèrent, me dirent que j'étais une bonne bête de m'être
+sauvé d'entre les mains des gens qui m'avaient volé, et me firent tant de
+compliments que j'en fus honteux, car je sentais bien que je méritais le
+bâton bien plus que des caresses. On me laissa paître tranquillement, et
+j'aurais passé une journée charmante, si je ne m'étals pas senti troublé par
+ma conscience, qui me reprochait d'avoir attrapé mes pauvres maîtres.</p>
+
+<p>Quand le fermier revint et qu'il apprit mon retour, il fut bien content,
+mais aussi bien surpris. Le lendemain, il fit le tour de la prairie, et boucha
+avec soin tous les trous de la haie qui l'entourait.</p>
+
+<p>«Il sera bien fin s'il s'échappe encore, dit-il en finissant. J'ai bouché
+avec des épines et des piquets jusqu'aux plus petites brèches; il n'y a pas de
+quoi donner passage à un chat.»</p>
+
+<p>La semaine se passa tranquillement; on ne pensait plus à mon aventure.
+Mais au marché suivant je recommençai mon méchant tour, et je me cachai
+dans ce fossé qui m'évitait une si grande fatigue et un si grand ennui. On
+me chercha comme la dernière fois, on s'étonna plus encore, et l'on crut
+qu'un habile voleur m'avait enlevé en me faisant passer par la barrière.</p>
+
+<p>«Cette fois, dit tristement mon maître, il est définitivement perdu. Il ne
+pourra pas s'échapper une seconde fois, et quand même il s'échapperait,
+il ne pourra rentrer; j'ai trop bien bouché toutes les brèches de la haie.»</p>
+
+<p>Et il partit en soupirant; ce fut encore un des chevaux qui me remplaça
+à la charrette. De même que la semaine précédente je sortis de ma cachette
+quand tout le monde fut parti; mais je trouvai plus prudent de ne pas
+annoncer mon retour en faisant <i>hi! han!</i> comme l'autre fois.</p>
+
+<p>Quand on me trouva mangeant tranquillement l'herbe dans la prairie.
+et quand mon maître apprit que j'étais revenu peu de temps après son
+départ, je vis qu'on soupçonnait quelque tour de ma façon; personne ne
+me fit de compliments, on me regardait d'un air méfiant, et je m'aperçus
+bien que j'étais surveillé plus que par le passé. Je me moquai d'eux, et je
+me dis en moi-même:</p>
+
+<p>«Mes bons amis, vous serez bien fins si vous découvrez le tour que je
+vous joue; je suis plus fin que vous, et je vous attraperai encore et toujours.»</p>
+
+<p>Je me cachai donc une troisième fois, bien content de ma finesse. Mais
+j'étais à peine blotti dans mon fossé, quand j'entendis l'aboiement formidable
+du gros chien de garde, et la voix de mon maître qui disait:</p>
+
+<p>«Attrape-le, <i>Garde à vous</i>, hardi, hardi! descends dans le fossé, mords-lui
+les jarrets, amène-le! bravo! mon chien; attrape, <i>Garde à vous!</i>»</p>
+
+<p><i>Garde à vous</i> s'était en effet élancé dans le trou, il me mordait les jarrets,
+le ventre; il m'aurait dévoré si je ne m'étais décidé à sauter hors du fossé;
+j'allais courir vers la haie et chercher à m'y frayer un passage, quand le
+fermier, qui m'attendait, me lança un noeud coulant et m'arrêta tout court.
+Il s'était armé d'un fouet, qu'il me fit rudement sentir; le chien continuait
+à me mordre, le maître me battait; je me repentais amèrement de ma
+paresse. Enfin le fermier renvoya <i>Garde à vous</i>, cessa de me battre, détacha
+le noeud coulant, me passa un licou, et m'emmena tout penaud et tout
+meurtri pour m'atteler à la charrette qui m'attendait.</p>
+
+<p>Je sus depuis qu'un des enfants était resté sur la route, près de la barrière,
+pour m'ouvrir si je revenais; il m'avait aperçu sortant du fossé, et
+il l'avait dit à son père. Le petit traître!</p>
+
+<p>Je lui en voulus de ce que j'appelais une méchanceté, jusqu'à ce que mes
+malheurs et mon expérience m'eussent rendu meilleur.</p>
+
+<p>Depuis ce jour on fut bien plus sévère pour moi; on voulut m'enfermer,
+mais j'avais trouvé moyen d'ouvrir toutes les barrières avec mes dents; si
+c'était un loquet, je le levais; si c'était un bouton, je le tournais; si c'était
+un verrou, je le poussais. J'entrais partout, je sortais de partout. Le fermier
+jurait, grondait, me battait: il devenait méchant pour moi, et moi, je l'étais
+de plus en plus pour lui. Je me sentais malheureux par ma faute; je comparais
+ma vie misérable avec celle que je menais autrefois chez ces mêmes
+maîtres; mais, au lieu de me corriger, je devenais de plus en plus entêté
+et méchant. Un jour, j'entrai dans le potager, je mangeai toute la salade;
+un autre jour, je jetai par terre son petit garçon, qui m'avait dénoncé; une
+autre fois, je bus un baquet de crème qu'on avait mis dehors pour battre
+du beurre. J'écrasais leurs poulets, leurs petits dindons, je mordais leurs
+cochons; enfin je devins si méchant, que la maîtresse demanda à son mari
+de me vendre à la foire de Mamers, qui devait avoir lieu dans quinze jours.
+J'étais devenu maigre et misérable à force de coups et de mauvaise nourriture.
+On voulut, pour me mieux vendre, me mettre en bon état, comme
+disent les fermiers. On défendit aux gens de la ferme et aux enfants de me
+maltraiter; on ne me fit plus travailler, on me nourrit très bien: je fus très
+heureux pendant ces quinze jours. Mon maître me mena à la foire et me
+vendit cent francs. En le quittant, j'aurais bien voulu lui donner un bon
+coup de dent, mais je craignis de faire prendre mauvaise opinion de moi à
+mes nouveaux maîtres, et je me contentai de lui tourner le dos avec un
+geste de mépris.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>LE MÉDAILLON</h3>
+
+
+<p>J'avais été acheté par un monsieur et une dame qui avaient une fille de
+douze ans toujours souffrante, et qui s'ennuyait. Elle vivait à la campagne
+et seule, car elle n'avait pas d'amies de son âge. Son père ne s'occupait pas
+d'elle; sa maman l'aimait assez, mais elle ne pouvait souffrir de lui voir
+aimer personne, pas même des bêtes. Pourtant, comme le médecin avait
+ordonné de la distraction, elle pensa que des promenades à âne l'amuseraient
+suffisamment. Ma petite maîtresse s'appelait Pauline; elle était
+triste et souvent malade; très douce, très bonne et très jolie. Tous les jours
+elle me montait; je la menais promener dans les jolis chemins et les jolis
+petits bois que je connaissais. Dans le commencement, un domestique ou
+une femme de chambre l'accompagnait; mais quand on vit combien j'étais
+doux, bon et soigneux pour ma petite maîtresse, on la laissa aller seule.
+Elle m'appela Cadichon: ce nom m'est resté.</p>
+
+<p>«Va te promener avec Cadichon, lui disait son père: avec un âne comme
+celui-là, il n'y a pas de danger; il a autant d'esprit qu'on homme, et il
+saura toujours te ramener à la maison.»</p>
+
+<p>Nous sortions donc ensemble. Quand elle était fatiguée de marcher, je
+me rangeais contre une butte de terre, ou bien descendais dans un petit
+fossé pour qu'elle pût monter facilement sur mon dos. Je la menais près
+des noisetiers chargés de noisettes; je m'arrêtais pour la laisser en cueillir
+à son aise. Ma petite maîtresse m'aimait beaucoup; elle me soignait, me
+caressait. Quand il faisait mauvais et que nous ne pouvions pas sortir, elle
+venait me voir dans mon écurie; elle m'apportait du pain, de l'herbe
+fraîche, des feuilles de salade, des carottes; elle me parlait, croyant que
+je ne la comprenais pas; elle me contait ses petis chagrins, quelquefois elle
+pleurait.</p>
+
+<p>«Oh! mon pauvre Cadichon, disait-elle; tu es un âne, et tu ne peux me
+comprendre; et pourtant tu es mon seul ami; car à toi seul je puis dire
+tout ce que je pense. Maman m'aime, mais elle est jalouse; elle veut que
+je n'aime qu'elle; je ne connais personne de mon âge, et je m'ennuie.»</p>
+
+<p>Et Pauline pleurait et me caressait. Je l'aimais aussi, et je la plaignais,
+cette pauvre petite. Quand elle était près de moi, j'avais soin de ne pas
+bouger, de peur de la blesser avec mes pieds.</p>
+
+<p>Un jour, je vis Pauline accourir vers moi toute joyeuse.</p>
+
+<p>«Cadichon, Cadichon, s'écria-t-elle, maman m'a donné un médaillon de
+ses cheveux; je veux y ajouter des tiens, car tu es aussi mon ami; je t'aime,
+et j'aurai ainsi les cheveux de ceux que j'aime le plus au monde.»</p>
+
+<p>En effet, Pauline coupa du poil à ma crinière, ouvrit son médaillon, et
+les mêla avec les cheveux de sa maman.</p>
+
+<p>J'étais heureux de voir combien Pauline m'aimait; j'étais fier de voir
+mes poils dans un médaillon, mais je dois avouer qu'ils ne faisaient pas
+un joli effet; gris, durs, épais, ils faisaient paraître les cheveux de la
+maman rudes et affreux. Pauline ne le voyait pas; elle tournait dans tous
+les sens et admirait son médaillon, lorsque la maman entra.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu regardes là? lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon médaillon, maman, répondit Pauline en le cachant à
+moitié.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Pourquoi l'as-tu apporté ici.</p>
+
+<p><i>Pauline:</i>&mdash;Pour le faire voir à Cadichon.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Quelle sottise! En vérité, Pauline, tu perds la tête avec
+ton Cadichon! Comme s'il pouvait comprendre ce que c'est qu'un médaillon
+de cheveux.</p>
+
+<p><i>Pauline:</i>&mdash;Je vous assure, maman, qu'il comprend très bien; il m'a
+léché la main quand ... quand ...</p>
+
+<p>Pauline rougit et se tut.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Eh bien! pourquoi n'achèves-tu pas? A quel propos
+Cadichon t'a-t-il léché la main?</p>
+
+<p><i>Pauline:</i> embarrassée.&mdash;Maman, j'aime mieux ne pas vous le dire; j'ai
+peur que vous ne me grondiez.</p>
+
+<p><i>La maman:</i> avec vivacité.&mdash;Qu'est-ce donc? Voyons; parle. Quelle
+bêtise as-tu faite encore?</p>
+
+<p><i>Pauline:</i>&mdash;Ce n'est pas une bêtise, maman, au contraire.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Alors, de quoi as-tu peur? Je parie que tu as donné à
+Cadichon de l'avoine à le rendre malade.</p>
+
+<p><i>Pauline:</i>&mdash;Non, je ne lui ai rien donné, au contraire.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Comment, au contraire! Ecoute, Pauline, tu m'impatientes;
+je veux que tu me dises ce que tu as fait, et pourquoi tu m'as
+quittée depuis près d'une heure.</p>
+
+<p>En effet, l'arrangement de mes poils avait été très long; il avait fallu
+enlever le papier collé derrière le médaillon, ôter le verre, placer les poils
+et recoller le tout.</p>
+
+<p>Pauline hésita encore un instant; puis elle dit bien bas et en hésitant
+bien fort:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai coupé des poils de Cadichon pour...</p>
+
+<p><i>La maman:</i> avec impatience.&mdash;Pour? Eh bien! achève donc! Pour
+quoi faire?</p>
+
+<p><i>Pauline:</i> très bas.&mdash;Pour mettre dans le médaillon.</p>
+
+<p><i>La maman:</i> avec colère.&mdash;Dans quel médaillon?</p>
+
+<p><i>Pauline:</i>&mdash;Dans celui que vous m'avez donné.</p>
+
+<p><i>La maman:</i> de même.&mdash;Celui que je t'ai donné avec mes cheveux! Et
+qu'as-tu fait de mes cheveux?</p>
+
+<p>&mdash;Ils y sont toujours; les voilà, répondit la pauvre Pauline en présentant
+le médaillon.</p>
+
+<p>&mdash;Mes cheveux mêlés avec les poils de l'âne! s'écria la maman avec
+emportement. Ah! c'est trop fort! Vous ne méritez pas, mademoiselle, le
+présent que je vous ai fait. Me mettre au rang d'un âne! Témoigner à un
+âne la même tendresse qu'à moi!</p>
+
+<p>Et, arrachant le médaillon des mains de la malheureuse Pauline stupéfaite,
+elle le lança à terre, piétina dessus et le brisa en mille morceaux.
+Puis, sans regarder sa fille, elle sortit de l'écurie en fermant la porte avec
+violence.</p>
+
+<p>Pauline, surprise, effrayée de cette colère subite, resta un moment immobile.
+Elle ne tarda pas à éclater en sanglots, et, se jetant à mon cou, elle
+me dit:</p>
+
+<p>«Cadichon, Cadichon, tu vois comme on me traite! On ne veut pas que
+je t'aime, mais je t'aimerai malgré eux et plus qu'eux, parce que toi tu es
+bon, tu ne me grondes jamais; tu ne me causes jamais aucun chagrin, et tu
+cherches à m'amuser dans nos promenades. Hélas! Cadichon, quel malheur
+que tu ne puisses ni me comprendre ni me parler! Que de choses je te
+dirais!»</p>
+
+<p>Pauline se tut: et elle se jeta par terre et continua à pleurer doucement.
+J'étais touché et attristé de son chagrin, mais je ne pouvais la consoler ni
+même lui faire savoir que je la comprenais. J'éprouvais une colère furieuse
+contre cette mère qui, par bêtise ou par excès de tendresse pour sa fille, la
+rendait malheureuse. Si j'avais pu, je lui aurais fait comprendre le chagrin
+qu'elle causait à Pauline, le mal qu'elle faisait à cette santé si délicate,
+mais je ne pouvais parler, et je regardais avec tristesse couler les larmes
+de Pauline. Un quart d'heure à peine s'était écoulé depuis le départ de la
+maman, lorsqu'une femme de chambre ouvrit la porte, appela Pauline, et
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, votre maman vous demande, elle ne veut pas que vous
+restiez à l'écurie de Cadichon, ni même que vous y entriez.</p>
+
+<p>&mdash;Cadichon, mon pauvre Cadichon! s'écria Pauline, on ne veut donc
+plus que je le voie!</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, mademoiselle, mais seulement quand vous irez en promenade;
+votre maman dit que votre place est au salon et pas à l'écurie.</p>
+
+<p>Pauline ne répliqua pas, elle savait que sa maman voulait être obéie;
+elle m'embrassa une dernière fois; je sentis couler ses larmes sur mon cou.
+Elle sortit et ne rentra plus. Depuis ce temps, Pauline devint plus triste et
+plus souffrante; elle toussait; je la voyais pâlir et maigrir. Le mauvais
+temps rendait nos promenades plus rares et moins longues. Quand on
+m'amenait devant le perron du château, Pauline montait sur mon dos sans
+me parler; mais, quand nous étions hors de vue, elle sautait à terre, me
+caressait, et me racontait ses chagrins de tous les jours pour soulager son
+coeur, et pensant que je ne pouvais la comprendre. C'est ainsi que j'appris
+que sa maman était restée de mauvaise humeur et maussade depuis l'aventure
+du médaillon; que Pauline s'ennuyait et s'attristait plus que jamais,
+et que la maladie dont elle souffrait devenait tous les jours plus grave.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>L'INCENDIE</h3>
+
+
+<p>Un soir que je commençais à m'endormir, je fus réveillé par des cris:
+<i>Au feu!</i> Inquiet, effrayé, je cherchai à me débarrasser de la courroie qui
+me retenait; mais, j'eus beau tirer, me rouler à terre, la maudite courroie
+ne cassait pas. J'eus enfin l'heureuse idée de la couper avec mes dents: j'y
+parvins après quelques efforts. La lueur de l'incendie éclairait ma pauvre
+écurie; les cris, le bruit augmentaient; j'entendais les lamentations des
+domestiques, le craquement des murs, des planchers qui s'écroulaient, le
+ronflement des flammes; la fumée pénétrait déjà dans mon écurie, et
+personne ne songeait à moi; personne n'avait la charitable pensée d'ouvrir
+seulement ma porte pour me faire échapper. Les flammes augmentaient de
+violence; je sentais une chaleur incommode qui commençait à me
+suffoquer.</p>
+
+<p>«C'est fini, me dis-je, je suis condamné à brûler vif; quelle mort
+affreuse! Oh! Pauline! ma chère maîtresse! vous avez oublié votre pauvre
+Cadichon.»</p>
+
+<p>A peine avais-je, non pas prononcé, mais pensé ces paroles, que ma porte
+s'ouvrit avec violence, et j'entendis la voix terrifiée de Pauline qui
+m'appelait. Heureux d'être sauvé, je m'élançai vers elle et nous allions passer la
+porte, lorsqu'un craquement épouvantable nous fit reculer. Un bâtiment
+en face de mon écurie s'était écroulé; ses débris bouchaient tout passage:
+ma pauvre maîtresse devait périr pour avoir voulu me délivrer. La fumée,
+la poussière de l'éboulement et la chaleur nous suffoquaient. Pauline se
+laissa tomber près de moi. Je pris subitement un parti dangereux, mais qui
+seul pouvait nous sauver. Je saisis avec mes dents la robe de ma petite
+maîtresse presque évanouie, et je m'élançai à travers les poutres enflammées
+qui couvraient la terre. J'eus le bonheur de tout traverser sans que
+sa robe prît feu; je m'arrêtai pour voir de quel côté je devais me diriger,
+tout brûlait autour de nous. Désespéré, découragé, j'allais poser à terre
+Pauline complètement évanouie, lorsque j'aperçus une cave ouverte; je m'y
+précipitai, sachant bien que nous serions en sûreté dans les caves voûtées
+du château. Je déposai Pauline près d'un baquet plein d'eau afin qu'elle
+pût s'en mouiller le front et les tempes en revenant à elle, ce qui ne tarda
+pas à arriver. Quand elle se vit sauvée et à l'abri de tout danger, elle se jeta
+à genoux, et fit une prière touchante pour remercier Dieu de l'avoir préservée
+d'un si terrible danger. Ensuite elle me remercia avec une tendresse
+et une reconnaissance qui m'attendrirent. Elle but quelques gorgées de
+l'eau du baquet et écouta. Le feu continuait ses ravages, tout brûlait; on
+entendait encore quelques cris, mais vaguement, et sans pouvoir reconnaître
+les voix.</p>
+
+<p>«Pauvre maman et pauvre papa! dit Pauline, ils doivent croire que j'ai
+péri en leur désobéissant, en allant à la recherche de Cadichon. Maintenant
+il faut attendre que le feu soit éteint. Nous passerons sans doute la nuit
+dans la cave. Bon Cadichon, ajouta-t-elle, c'est grâce à toi que je vis.»</p>
+
+<p>Elle ne parla plus; elle s'était assise sur une caisse renversée, et je vis
+qu'elle dormait. Sa tête était appuyée sur un tonneau vide. Je me sentais
+fatigué, et j'avais soif. Je bus l'eau du baquet; je m'étendis près de la porte,
+et je ne tardai pas à m'endormir de mon côté.</p>
+
+<p>Je me réveillai au petit jour. Pauline dormait encore. Je me levai doucement;
+j'allai à la porte, que j'entr'ouvris; tout était brûlé et tout était
+éteint; on pouvait facilement enjamber les décombres et arriver en dehors
+de la cour du château. Je fis un léger <i>hi! han!</i> pour éveiller ma maîtresse.
+En effet, elle ouvrit les yeux, et, me voyant près de la porte, elle y courut
+et regarda autour d'elle.</p>
+
+<p>«Tout brûlé! dit-elle tristement. Tout perdu! Je ne verrai plus le château,
+je serai morte avant qu'il soit rebâti, je le sens; je suis faible et
+malade, très malade, quoi qu'en dise maman....</p>
+
+<p>«Viens, mon Cadichon, continua-t-elle après être restée quelques instants
+pensive et immobile; viens, sortons maintenant; il faut que je trouve
+maman et papa pour les rassurer. Ils me croient morte!»</p>
+
+<p>Elle franchit légèrement les pierres tombées, les murs écroulés, les
+poutres encore fumantes. Je la suivais; nous arrivâmes bientôt sur l'herbe;
+là elle monta sur mon dos, et je me dirigeai vers le village. Nous ne tardâmes
+pas à trouver la maison où s'étaient réfugiés les parents de Pauline;
+croyant leur fille perdue, ils étaient dans un grand chagrin.</p>
+
+<p>Quand ils l'aperçurent, ils poussèrent un cri de joie et s'élancèrent vers
+elle. Elle leur raconta avec quelle intelligence et quel courage je l'avais
+sauvée.</p>
+
+<p>Au lieu de courir à moi, me remercier, me caresser, la mère me regarda
+d'un oeil indifférent; le père ne me regarda pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est grâce à lui que tu as manqué de périr, ma pauvre enfant, dit la
+mère. Si tu n'avais pas eu la folle pensée d'aller ouvrir son écurie et le
+détacher, nous n'aurions pas passé une nuit de désolation, ton père et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit vivement Pauline, c'est lui qui m'a....</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, tais-toi, dit la mère en l'interrompant; ne me parle plus de
+cet animal que je déteste, et qui a manqué causer ta mort.</p>
+
+<p>Pauline soupira, me regarda avec douleur et se tut.</p>
+
+<p>Depuis ce jour, je ne l'ai plus revue. La frayeur que lui avait causée
+l'incendie, la fatigue d'une nuit passée sans se coucher, et surtout le froid
+de la cave, augmentèrent le mal qui la faisait souffrir depuis longtemps.
+La fièvre la prit dans la journée et ne la quitta plus. On la mit dans un lit
+dont elle ne devait pas se relever. Le refroidissement de la nuit précédente
+acheva ce que la tristesse et l'ennui avaient commencé; sa poitrine, déjà
+malade, s'engagea tout à fait; elle mourut au bout d'un mois ne regrettant
+pas la vie, ne craignant pas la mort. Elle parlait souvent de moi, et m'appelait
+dans son délire. Personne ne s'occupa de moi; je mangeais ce que je
+trouvais, je couchais dehors malgré le froid et la pluie. Quand je vis sortir
+de la maison le cercueil qui emportait le corps de ma pauvre petite maîtresse,
+je fus saisi de douleur, je quittai le pays et je n'y suis jamais revenu
+depuis.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>LA COURSE D'ÂNES</h3>
+
+
+<p>Je vivais misérablement à cause de la saison; j'avais choisi pour
+demeurer une forêt, où je trouvais à peine ce qu'il fallait pour m'empêcher
+de mourir de faim et de soif. Quand le froid faisait geler les ruisseaux,
+je mangeais de la neige; pour toute nourriture je broutais des
+chardons et je couchais sous les sapins. Je comparais ma triste existence
+avec celle que j'avais menée chez mon maître Georget et même chez le
+fermier auquel on m'avait vendu; j'y avais été heureux tant que je ne
+m'étais pas laissé aller à la paresse, à la méchanceté, à la vengeance; mais
+je n'avais aucun moyen de sortir de cet état misérable, car je voulais rester
+libre et maître de mes actions. J'allais quelquefois aux environs d'un
+village situé près de la forêt, pour savoir ce que se passait dans le monde.
+Un jour, c'était au printemps, le beau temps était revenu, je fus surpris de
+voir un mouvement extraordinaire; le village avait pris un air de fête; on
+marchait par bandes; chacun avait ses beaux habits des dimanches, et, ce
+qui m'étonna plus encore, tous les ânes du pays y étaient rassemblés.
+Chaque âne avait un maître que le tenait par la bride; ils étaient tous
+peignés, brossés; plusieurs avaient des fleurs sur la tête, autour du cou,
+et aucun n'avait ni bât ni selle.</p>
+
+<p>«C'est singulier! pensai-je. Il n'y a pourtant pas de foire aujourd'hui.
+Que peuvent faire ici tous mes camarades, nettoyés, pomponnés? Et comme
+ils sont dodus! On les a bien nourris cet hiver.»</p>
+
+<p>En achevant ces mots, je me regardai; je vis mon dos, mon ventre, ma
+croupe, maigres, mal peignés, les poils hérissés, mais je me sentais fort et
+vigoureux.</p>
+
+<p>«J'aime mieux, pensai-je, être laid, mais leste et bien portant; mes camarades,
+que je vois si beaux, si gras, si bien soignés, ne supporteraient pas
+les fatigues et les privations que j'ai endurées tout l'hiver.»</p>
+
+<p>Je m'approchai pour savoir ce que voulait dire cette réunion d'ânes, lorsqu'un
+des jeunes garçons qui les tenaient m'aperçut et se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! s'écria-t-il; voyez donc, camarades, le bel âne qui nous arrive.
+Est-il bien peigné!</p>
+
+<p>&mdash;Et bien soigné, et bien nourri! s'écria un autre. Vient-il pour la
+course?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'il y tient, faudra le laisser courir, dit un troisième; il n'y a pas
+de danger qu'il gagne le prix.</p>
+
+<p>Un rire général accueillit ces paroles. J'étais contrarié, mécontent des
+plaisanteries bêtes de ces garçons, pourtant j'appris qu'il s'agissait d'une
+course. Mais quand, comment devait-elle se faire? C'est ce que je voulais
+savoir, et je continuai à écouter et à faire semblant de ne rien comprendre
+de ce qu'ils disaient.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t-on bientôt partir? demanda un des jeunes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, on attend le maire.</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous faire courir vos ânes? dit une bonne femme qui
+arrivait.</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Dans la grande prairie du moulin, mère Tranchet.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i>&mdash;Combien êtes-vous d'ânes ici présents?</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Nous sommes seize sans vous compter, mère Tranchet.</p>
+
+<p>Un nouveau rire accueillit cette plaisanterie.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i> riant.&mdash;Tiens, t'es un malin, toi. Et que doit gagner le
+premier arrivé?</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;D'abord l'honneur, et puis une montre d'argent.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i>&mdash;Je serais bien aise d'être une bourrique pour gagner
+la montre; je n'ai jamais eu de quoi en avoir une.</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Ah bien! si vous aviez amené un bourri, vous auriez couru
+la chance.</p>
+
+<p>Et tous de rire de plus belle.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i>&mdash;Où veux-tu que je prenne un bourri? Est-ce que j'ai
+jamais eu de quoi en nourrir et de quoi en payer un?</p>
+
+<p>Cette bonne femme me plaisait; elle avait l'air bonne et gaie: j'eus l'idée
+de lui faire gagner la montre. J'étais bien habitué à courir; tous les jours
+dans la forêt je faisais de longues courses pour me réchauffer, et j'avais
+eu jadis la réputation de courir aussi vite et aussi longtemps qu'un cheval.</p>
+
+<p>«Voyons, me dis-je, essayons; si je perds, je n'y perdrai rien; si je
+gagne, je ferai gagner une montre à la mère Tranchet, qui en a bonne
+envie.»</p>
+
+<p>Je partis au petit trot, et j'allai me placer à côté du dernier âne; je pris
+un air et je me mis à braire avec vigueur.</p>
+
+<p>&mdash;Holà, holà! l'ami, s'écria André, vas-tu finir ta musique? Décampe,
+bourri, tu n'as pas de maître, tu es trop mal peigné, tu ne peux pas courir.</p>
+
+<p>Je me tus, mais je ne bougeai pas de ma place. Les uns riaient, les autres
+se fâchaient; on commençait à se quereller lorsque la mère Tranchet
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'a pas de maître, il va avoir une maîtresse; je le reconnais maintenant.
+C'est Cadichon, l'âne de c'te pauvre mam'selle Pauline; ils l'ont
+chassé quand la petite ne s'est plus trouvée là pour le protéger, et je crois
+bien qu'il a vécu tout l'hiver dans la forêt, car personne ne l'a revu depuis.
+Je le prends donc aujourd'hui à mon service; il va courir pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est Cadichon! s'écria-t-on de tous côtés, j'en ai entendu
+parler de ce fameux Cadichon.</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Mais, si vous faites courir pour vous, mère Tranchet, il faut
+tout de même déposer dans le sac du maire une pièce blanche de cinquante
+centimes.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i>&mdash;Qu'à cela ne tienne, mes enfants. Voici ma pièce,
+ajouta-t-elle en dénouant un coin de son mouchoir; mais ... faut pas m'en
+demander d'autres, car je n'en ai pas beaucoup.</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Ah bien! si vous gagnez, vous n'en manquerez pas, car tout
+le village a mis au sac: il y a plus de cent francs.</p>
+
+<p>J'approchai de la mère Tranchet, et je fis une pirouette, un saut, une
+ruade d'un air si délibéré que les jeunes garçons commencèrent à craindre
+de me voir gagner le prix.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, Jeannot, dit André tout bas, tu as eu tort de laisser la mère
+Tranchet mettre au sac. La voilà maintenant qui a le droit de faire courir
+Cadichon, et il m'a l'air alerte et disposé à nous souffler la montre et
+l'argent.</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Ah bah! que t'es nigaud! Tu ne vois donc pas la figure qu'il
+a, ce pauvre Cadichon! Il va nous faire rire; il n'ira pas loin, va.</p>
+
+<p><i>André:</i>&mdash;Je n'en sais rien. Si je lui présentais de l'avoine pour le faire
+partir?</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Et les dix sous de la mère Tranchet, donc?</p>
+
+<p><i>André:</i>&mdash;Et bien, l'âne parti, on les lui rendrait.</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Au fait, Cadichon n'est pas plus à elle qu'à moi ou à toi.
+Va chercher un picotin, et tâche de le faire partir sans que la mère Tranchet
+s'en aperçoive.</p>
+
+<p>J'avais tout entendu et tout compris; aussi, quand André revint avec un
+picotin d'avoine dans son tablier, au lieu d'aller à lui, je me rapprochai de
+la mère Tranchet, qui causait avec des amis. André me suivit; Jeannot me
+prit par les oreilles et me fit tourner la tête, croyant que je ne voyais pas
+l'avoine. Je ne bougeai pas davantage malgré l'envie que j'avais d'y goûter.
+Jeannot commença à me tirer, André à me pousser, et moi je mis à braire
+de ma plus belle voix. La mère Tranchet se retourna et vit la manoeuvre
+d'André et de Jeannot.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas bien ce que vous faites là, mes garçons. Puisque vous
+m'avez fait mettre ma pauvre pièce blanche au sac de course, faut pas
+m'enlever Cadichon. Vous avez peur de lui, à ce qu'il me semble.</p>
+
+<p><i>André:</i>&mdash;Peur! d'un sale bourri comme ça? Ah! pour ça non, nous
+n'avons pas peur.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i>&mdash;Et pourquoi que vous le tiriez pour l'emmener?</p>
+
+<p><i>André:</i>&mdash;C'était pour lui donner un picotin.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i> d'un air moqueur.&mdash;C'est différent! c'est gentil, ça.
+Versez-lui ça par terre, qu'il mange à son aise. Et moi qui croyais que vous
+vouliez lui donner un picotin de malice! Voyez pourtant comme on se
+trompe.</p>
+
+<p>André et Jeannot étaient honteux et mécontents, mais ils n'osaient pas le
+faire voir. Leurs camarades riaient de les voir attrapés; la mère Tranchet
+se frottait les mains, et moi j'étais enchanté. Je mangeais mon avoine avec
+avidité, je sentais que je prenais des forces en la mangeant; j'étais content
+de la mère Tranchet, et, quand j'eus tout avalé, je devins impatient de
+partir. Enfin il se fit un grand tumulte; le maire venait donner l'ordre de
+placer les ânes. On les rangea tous en ligne; je me mis modestement le
+dernier. Quand je parus seul, chacun demanda qui j'étais, à qui j'appartenais.</p>
+
+<p>&mdash;A personne, dit André.</p>
+
+<p>&mdash;A moi! cria la mère Tranchet.</p>
+
+<p><i>Le maire</i>:&mdash;Il fallait mettre au sac de course, mère Tranchet.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet</i>:&mdash;J'y ai mis, monsieur le maire.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, inscrivez la mère Tranchet, dit le maire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est déjà fait, monsieur le maire, répondit le greffier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, reprit le maire. Tout est-il prêt? Un, deux, trois! Partez!</p>
+
+<p>Les garçons qui tenaient les ânes lâchèrent chacun le sien en lui donnant
+un grand coup de fouet. Tous partirent. Bien que personne ne m'eût retenu,
+j'attendis honnêtement mon tour pour me mettre à courir. Tous avaient
+donc un peu d'avance sur moi. Mais ils n'avaient pas fait cent pas que je les
+avais rattrapés. Me voici à la tête de la bande, les devançant sans me donner
+beaucoup de mal. Les garçons criaient, faisaient claquer leurs fouets pour
+exciter leurs ânes. Je me retournais de temps en temps pour voir leurs
+mines effarées, pour contempler mon triomphe et pour rire de leurs efforts.
+Mes camarades, furieux d'être distancés par moi, pauvre inconnu à mine
+piteuse, redoublèrent d'efforts pour me joindre, me devancer et se barrer
+le passage les uns aux autres; j'entendais derrière moi des cris sauvages,
+des ruades, des coups de dents; deux fois je fus atteint, presque dépassé
+par l'âne de Jeannot. J'aurais dû me servir des mêmes moyens qu'il avait
+employés pour devancer mes camarades, mais je dédaignais ces indignes
+manoeuvres; je vis pourtant qu'il me fallait ne rien négliger pour ne pas
+être battu. D'un élan vigoureux, je dépassai mon rival; au moment même
+il me saisit par la queue; la douleur manqua me faire tomber, mais l'honneur
+de vaincre me donna le courage de m'arracher à sa dent, en y laissant
+un morceau de ma queue. Le désir de la vengeance me donna des ailes. Je
+courus avec une telle vitesse, que j'arrivai au but non seulement le premier,
+mais laissant au loin derrière moi tous mes rivaux. J'étais haletant, épuisé,
+mais heureux et triomphant. J'écoutais avec bonheur les applaudissements
+des milliers de spectateurs qui bordaient la prairie. Je pris un air vainqueur
+et je revins fièrement au pas jusqu'à la tribune du maire, qui devait donner
+le prix. La bonne femme Tranchet s'avança vers moi, me caressa et me
+promit une bonne mesure d'avoine. Elle tendait la main pour recevoir la
+montre et le sac d'argent que le maire allait lui remettre, lorsque André et
+Jeannot accoururent en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez, monsieur le maire, arrêtez; ce n'est pas juste, ça. Personne
+ne connaît cet âne; il n'appartient pas plus à la mère Tranchet qu'au
+premier venu; cet âne ne compte pas, c'est le mien qui est arrivé le premier
+avec celui de Jeannot; la montre et le sac doivent être pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que la mère Tranchet n'a pas mis sa pièce au sac de course?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, monsieur le maire, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un s'y est-il opposé quand elle y a mis?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le maire, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'au moment du départ vous vous y êtes opposés?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le maire, mais....</p>
+
+<p>&mdash;L'âne de la mère Tranchet a donc bien réellement gagné montre
+et sac.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le maire, rassemblez le conseil municipal pour juger la
+question; vous n'avez pas le droit tout seul.</p>
+
+<p>Le maire parut indécis; quand je vis qu'il hésitait, je saisis d'un mouvement
+brusque la montre et le sac avec mes dents et je les déposai dans les
+mains de la mère Tranchet, qui, inquiète, tremblante, attendait la décision
+du maire.</p>
+
+<p>Cette action intelligente mit les rieurs de notre côté et me valut des tonnerres
+d'applaudissements.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà la question tranchée par le vainqueur en faveur de la mère
+Tranchet, dit le maire en riant. Messieurs du conseil municipal, allons
+délibérer à table si j'étais dans mon droit en laissant faire justice par un
+âne. Mes amis, ajouta-t-il malicieusement en regardant André et Jeannot,
+je crois que le plus âne de nous n'est pas celui de la mère Tranchet.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! bravo! monsieur le maire, cria-t-on de tous côtés.</p>
+
+<p>Et tout le monde de rire, excepté André et Jeannot, qui s'en allèrent en
+me montrant le poing.</p>
+
+<p>Et moi donc, étais-je content? Non, mon orgueil se révoltait; je trouvai
+que le maire avait été insolent à mon égard en croyant injurier mes ennemis
+quand il les avait qualifiés d'ânes. C'était ingrat, c'était lâche. J'avais eu
+du courage, de la modération, de la patience, de l'esprit; et voilà quelle
+était ma récompense! Après m'avoir insulté, on m'abandonnait. La mère
+Tranchet même, dans sa joie d'avoir une montre et cent trente-cinq francs,
+oubliait son bienfaiteur, ne pensait plus à sa promesse de me régaler d'une
+bonne mesure d'avoine, et partait avec la foule sans me donner la récompense
+que j'avais si bien gagnée.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>X</h3>
+
+<h3>LES BONS MAÎTRES</h3>
+
+
+<p>Je restai donc seul dans le pré; j'étais triste, ma queue me faisait souffrir.
+Je me demandais si les ânes n'étaient pas meilleurs que les hommes,
+lorsque je sentis une main douce me caresser, et une voix douce me dire:</p>
+
+<p>«Pauvre âne! on a été méchant pour toi! Viens, pauvre bête, viens chez
+grand'mère; elle te fera nourrir et soigner mieux que tes méchants maîtres.
+Pauvre âne! comme tu es maigre!»</p>
+
+<p>Je me retournai; je vis un joli petit garçon de cinq ans; sa soeur, qui
+paraissait âgée de trois ans, accourait avec sa bonne.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Jacques, qu'est-ce que tu dis à ce pauvre âne?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Je lui dis de venir demeurer chez grand'mère: il est tout
+seul, pauvre bête!</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Oui, Jacques prends-le; attends, je vais monter à dos. Ma
+bonne, ma bonne, à dos de l'âne.</p>
+
+<p>La bonne mit la petite fille sur mon dos; Jacques voulais me mener,
+mais je n'avais pas de brides.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, ma bonne, dit-il, je vais lui attacher mon mouchoir au cou.</p>
+
+<p>Le petit Jacques essaya, mais j'avais le cou trop gros pour son petit
+mouchoir: sa bonne lui donna le sien, qui était encore trop court.</p>
+
+<p>&mdash;Comment faire, ma bonne? dit Jacques prêt à pleurer.</p>
+
+<p><i>La bonne</i>:&mdash;Allons au village demander un licou ou une corde. Viens,
+ma petite Jeanne, descends de dessus l'âne.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>: se cramponnant à mon cou.&mdash;Non, je ne veux pas descendre;
+je veux rester sur l'âne, je veux qu'il me mène à la maison.</p>
+
+<p><i>La bonne</i>:&mdash;Mais nous n'avons pas de licou pour le faire avancer. Tu
+vois bien qu'il ne bouge pas plus qu'un âne de pierre.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Attendez, ma bonne, vous allez voir. D'abord je sais qu'il
+s'appelle Cadichon: la mère Tranchet me l'a dit. Je vais le caresser, l'embrasser,
+et je crois qu'il me suivra.</p>
+
+<p>Jacques s'approcha de mon oreille et me dit tout bas, en me caressant:</p>
+
+<p>&mdash;Marche, mon petit Cadichon; je t'en prie, marche.</p>
+
+<p>La confiance de ce bon petit garçon me toucha; je remarquai avec
+plaisir qu'au lieu de demander un bâton pour me faire avancer, il n'avait
+songé qu'aux moyens de douceur et d'amitié. Aussi, à peine avait-il achevé
+sa phrase et sa petite caresse, que je me mis en marche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, ma bonne, il me comprend, il m'aime! s'écria Jacques,
+rouge de joie, les yeux brillants de bonheur, et courant en avant pour me
+montrer le chemin.</p>
+
+<p><i>La bonne</i>:&mdash;Est-ce qu'un âne peut comprendre quelque chose? Il
+marche parce qu'il s'ennuie ici.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Vous croyez qu'il a faim, ma bonne?</p>
+
+<p><i>La bonne</i>:&mdash;Probablement; vois comme il est maigre.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;C'est vrai! pauvre Cadichon et moi qui ne pensais pas à lui
+donner mon pain!</p>
+
+<p>Et, tirant aussitôt de sa poche le morceau que la bonne y avait mis pour
+son goûter, il me le présenta.</p>
+
+<p>J'avais été offensé de la mauvaise pensée de la bonne, et je fus bien
+aise de lui prouver qu'elle m'avait mal jugé, que ce n'était pas par intérêt
+que je suivais Jacques, et que je portais Jeanne sur mon dos par complaisance,
+par bonté.</p>
+
+<p>Je refusai donc le pain que m'offrait le bon petit Jacques et je me contentai
+de lui lécher la main.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Ma bonne, ma bonne, il me baise la main, s'écria Jacques;
+il ne veut pas de mon pain! Mon cher petit Cadichon, comme je t'aime!
+Vous voyez bien, ma bonne, qu'il me suit parce qu'il m'aime, ce n'est pas
+pour avoir du pain.</p>
+
+<p><i>La bonne</i>:&mdash;Tant mieux pour toi si tu crois avoir un âne comme on
+n'en voit pas, un âne modèle. Moi, je sais que les ânes sont tous entêtés et
+méchants, je ne les aime pas.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Oh! ma bonne, le pauvre Cadichon n'est pas méchant, voyez
+comme il est bon pour moi.</p>
+
+<p><i>La bonne</i>:&mdash;Nous verrons bien si cela durera.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, mon Cadichon, que tu seras toujours bon pour moi et
+pour Jeanne, dit le petit Jacques en me caressant.</p>
+
+<p>Je me tournai vers lui et le regardai d'un air si doux qu'il le remarqua
+malgré sa grande jeunesse; puis je me tournai vers la bonne et lui lançai
+un regard furieux, qu'elle vit bien aussi, car elle dit aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Comme il a l'oeil mauvais! il a l'air méchant, il me regarde comme s'il
+voulait me dévorer!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma bonne, dit Jacques, comment pouvez-vous dire cela? Il me
+regarde d'un air doux comme s'il voulait m'embrasser!</p>
+
+<p>Tous deux avaient raison, et moi je n'avais pas tort: je me promis d'être
+excellent pour Jacques, Jeanne et les personnes de la maison qui seraient
+bonnes pour moi; et j'eus la mauvaise pensée d'être méchant pour ceux
+qui me maltraiteraient ou qui m'insulteraient comme l'avait fait la bonne.
+Ce besoin de vengeance fut plus tard la cause de mes malheurs.</p>
+
+<p>Tout en causant, nous marchions toujours et nous arrivâmes bientôt au
+château de la grand'mère de Jacques et de Jeanne. On me laissa à la porte,
+où je restai comme un âne bien élevé, sans bouger, sans même goûter
+l'herbe qui bordait le chemin sablé.</p>
+
+<p>Deux minutes après, Jacques reparut, traînant après lui sa grand'mère.</p>
+
+<p>&mdash;Venez voir, grand'mère, venez voir comme il est doux, comme il
+m'aime! Ne croyez pas ma bonne, je vous en prie, dit Jacques en joignant
+les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Non, grand'mère, croyez pas, je vous en prie, reprit Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit la grand'mère en souriant, voyons ce fameux âne!</p>
+
+<p>Et, s'approchant de moi, elle me toucha, me caressa, me prit les oreilles,
+mit sa main à ma bouche sans que je fisse mine de la mordre ou même de
+m'éloigner.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Mais il a en effet l'air fort doux; que disiez-vous
+donc, Emilie, qu'il avait l'air méchant?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;N'est-ce pas, grand'mère, n'est-ce pas qu'il est bon, qu'il
+faut le garder?</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Cher petit, je le crois très bon; mais comment pouvons-nous
+le garder, puisqu'il n'est pas à nous? Il faudra le ramener à son
+maître.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Il n'a pas de maître, grand'mère.</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr il n'a pas de maître, grand'mère, reprit Jeanne, qui répétait
+tout ce que disait son frère.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Comment, pas de maître, c'est impossible.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Si, grand'mère, c'est très vrai, la mère Tranchet me l'a dit.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Alors, comment a-t-il gagné le prix de la course pour
+elle? Puisqu'elle l'a pris pour courir, c'est qu'elle l'a emprunté à quelqu'un.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Non, grand'mère, il est venu tout seul; il a voulu courir
+avec les autres. La mère Tranchet a payé pour prendre ce qu'il gagnerait,
+mais il n'a pas de maître: c'est CADICHON, l'âne de la pauvre Pauline qui
+est morte, ses parents l'ont chassé, et il a vécu tout l'hiver dans la forêt.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Cadichon! le fameux Cadichon qui a sauvé de l'incendie
+sa petite maîtresse? Ah! je suis bien aise de le connaître; c'est vraiment
+un âne extraordinaire et admirable!</p>
+
+<p>Et, tournant tout autour de moi, elle me regarda longtemps. J'étais fier
+de voir ma réputation si bien établie; je me rengorgeais, j'ouvrais les
+narines, je secouais ma crinière.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il est maigre! Pauvre bête! Il n'a pas été récompensé de son
+dévouement, dit la grand'mère d'un air sérieux et d'un ton de reproche.
+Gardons-le mon enfant, gardons-le puisqu'il a été abandonné, chassé par
+ceux qui auraient dû le soigner et l'aimer. Appelle Bouland; je le ferai
+mettre à l'écurie avec une bonne litière.</p>
+
+<p>Jacques, enchanté, courut chercher Bouland, qui arriva tout de suite.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Bouland, voici un âne que les enfants ont ramené;
+mettez-le à l'écurie et donnez-lui à boire et à manger.</p>
+
+<p><i>Bouland</i>:&mdash;Faudra-t-il le remettre à son maître ensuite?</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Non; il n'a pas de maître. Il paraît que c'est le fameux
+Cadichon, qui a été chassé après la mort de sa petite maîtresse; il est
+venu au village, et mes petits-enfants l'ont trouvé abandonné dans le pré.
+Ils l'ont ramené, et nous le garderons.</p>
+
+<p><i>Bouland</i>:&mdash;Et madame fait bien de le garder. Il n'y a pas son pareil
+dans tout le pays. On m'a raconté de lui des choses vraiment étonnantes;
+on dirait qu'il entend et qu'il comprend tout ce qui se dit. Madame va
+voir.... Viens, mon Cadichon, viens manger ton picotin d'avoine.</p>
+
+<p>Je me retournai aussitôt, et je suivis Bouland qui s'en allait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est étonnant, dit la grand'mère, il a vraiment compris.</p>
+
+<p>Elle rentra à la maison; Jacques et Jeanne voulurent m'accompagner à
+l'écurie. On me plaça dans une stalle; j'avais pour compagnons deux
+chevaux et un âne. Bouland, aidé de Jacques, me fit une belle litière; il
+alla me chercher une mesure d'avoine.</p>
+
+<p>&mdash;Encore, encore, Bouland, je vous en prie, dit Jacques; il lui en faut
+beaucoup, il a tant couru!</p>
+
+<p><i>Bouland</i>:&mdash;Mais, monsieur Jacques, si vous lui donnez trop d'avoine,
+vous le rendrez trop vif; vous ne pourrez pas le monter, ni Mlle Jeanne
+non plus.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Oh! il est si bon! nous pourrons le monter tout de même.</p>
+
+<p>On me donna une énorme mesure d'avoine, et l'on mit près de moi un
+seau plein d'eau. J'avais soif, je commençai par boire la moitié du seau;
+puis je croquai mon avoine, en me réjouissant d'avoir été emmené par ce
+bon petit Jacques. Je fis encore quelques réflexions sur l'ingratitude de la
+mère Tranchet; je mangeai ma botte de foin, je m'étendis sur ma paille;
+je me trouvai couché comme un roi et je m'endormis.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>CADICHON MALADE</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, je n'eus d'autre occupation que de promener les enfants
+pendant une heure. Jacques venait me donner lui-même mon avoine, et,
+malgré les observations de Bouland, il m'en donnait de quoi nourrir trois
+ânes de ma taille. Je mangeais tout; j'étais content. Mais ... le troisième
+jour, je me sentis mal à l'aise; j'avais la fièvre; je souffrais de la tête et de
+l'estomac; je ne pus manger ni avoine ni foin, et je restai étendu sur ma
+paille.</p>
+
+<p>Quand Jacques vint me voir:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-il, Cadichon est encore couché! Allons, mon Cadichon, il est
+temps de te lever; je vais te donner ton avoine.</p>
+
+<p>Je cherchai à me lever, mais ma tête retomba lourdement sur la paille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! Cadichon est malade, s'écria le petit Jacques; Bouland,
+Bouland, venez vite. Cadichon est malade.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, qu'est-ce qu'il a donc? reprit Bouland. Il a pourtant eu son
+déjeuner de grand matin.</p>
+
+<p>Il s'approcha de la mangeoire, regarda dedans et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas touché à son avoine; c'est qu'il est malade.... Il a les oreilles
+chaudes, ajouta-t-il en me prenant les oreilles; son flanc bat.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela veut dire, Bouland? s'écria le pauvre Jacques
+alarmé.</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire, monsieur Jacques, que Cadichon a la fièvre, que vous
+l'avez trop nourri, et qu'il faut faire venir le vétérinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est qu'un vétérinaire? reprit Jacques de plus en plus
+effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un médecin de chevaux. Voyez-vous, monsieur Jacques, je vous
+le disais bien. Ce pauvre âne a eu de la misère; il a souffert cet hiver, cela
+se voit bien à son poil et à sa maigreur. Puis il s'est échauffé à courir très
+fort le jour de la course des ânes. Il aurait fallu lui donner peu d'avoine,
+et de l'herbe pour le rafraîchir, et vous lui donniez de l'avoine tant qu'il en
+voulait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre Cadichon! il va mourir! Et
+c'est ma faute! dit le pauvre petit en sanglotant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur Jacques, il ne va pas mourir pour cela; mais il va
+falloir le mettre à l'herbe et le saigner.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va lui faire mal de le saigner, reprit Jacques pleurant toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça non, vous allez voir; je vais le saigner tout de suite en
+attendant le vétérinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas voir, je ne veux pas voir s'écria Jacques en se sauvant.
+Je suis sûr que cela lui fera mal.</p>
+
+<p>Et il partit en courant. Pendant ce temps. Bouland prit sa lancette, me
+la posa sur une veine du cou, la frappa d'un petit coup de marteau, et le
+sang jaillit aussitôt. A mesure que le sang coulait, je me sentais soulagé;
+ma tête n'était plus si lourde; je n'étouffais plus; je fus bientôt en état de
+me relever. Bouland arrêta le sang, me donna de l'eau de son, et une heure
+après me lâcha dans un pré. J'allais mieux, mais je n'étais pas guéri; je
+fus près de huit jours à me remettre. Pendant ce temps, Jacques et Jeanne
+me soignèrent avec une bonté que je n'oublierai jamais: ils venaient me
+voir plusieurs fois par jour; ils me cueillaient de l'herbe afin de m'éviter
+la peine de me baisser pour la brouter; ils m'apportaient des feuilles de
+salade du potager, des choux, des carottes, ils me faisaient rentrer eux-mêmes
+tous les soirs dans mon écurie, et je trouvais ma mangeoire pleine
+de choses que j'aimais, des épluchures de pommes de terre avec du sel. Un
+jour, ce bon petit Jacques voulut me donner son oreiller, parce que, disait-il,
+j'avais la tête trop basse quand je dormais. Une autre fois, Jeanne voulut
+me couvrir avec le couvre-pied de son lit pour me tenir chaud la nuit. Un
+autre jour, ils me mirent des morceaux de laine autour des jambes de
+crainte que je n'eusse froid. J'étais désolé de ne pouvoir leur témoigner ma
+reconnaissance, mais j'avais le malheur de tout comprendre et de ne pouvoir
+rien dire. Je me rétablis à la fin, et je sus qu'on projetait une partie d'ânes
+dans la forêt avec les cousins et cousines.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<h3>LES VOLEURS</h3>
+
+
+<p>Tous les enfants se trouvaient réunis dans la cour; beaucoup d'ânes
+avaient été rassemblés de tous les villages voisins. Je reconnus presque
+tous ceux de la course; celui de Jeannot me regardait d'un air farouche,
+tandis que je lui lançais des regards moqueurs. La grand'mère de Jacques
+avait chez elle presque tous ses petits-enfants: Camille, Madeleine, Elisabeth,
+Henriette, Jeanne, Pierre, Henri, Louis et Jacques. Les mamans de
+tous ces enfants devaient venir avec eux à âne, tandis que les papas suivraient
+à pied, armés de baguettes, pour faire marcher les paresseux. Avant
+de partir, on se querella un peu, comme il arrive toujours, à qui prendrait
+le meilleur âne: tout le monde voulait m'avoir, personne ne voulait me
+céder, de sorte qu'on résolut de me tirer au sort. Je tombai en partage au
+petit Louis, cousin de Jacques; c'était un excellent petit garçon, et j'aurais
+été très content de mon sort, si je n'avais vu le pauvre petit Jacques essuyer
+en cachette ses yeux pleins de larmes. Chaque fois qu'il me regardait, ses
+larmes débordaient; il me faisait de la peine, mais je ne pouvais le consoler;
+il fallait bien d'ailleurs qu'il apprît comme moi la résignation et la patience.
+Il finit par prendre son parti, et monta son âne en disant au cousin
+Louis:</p>
+
+<p>&mdash;Je resterai toujours près de toi, Louis; ne fais pas trop galoper Cadichon,
+pour que je ne reste pas en arrière.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Et pourquoi resterais-tu en arrière? Pourquoi ne galoperais-tu
+pas comme moi?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Parce que Cadichon galope plus vite que tous les ânes du
+pays.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Comment sais-tu cela?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Je les ai vus courir pour gagner le prix le jour de la fête
+du village, et Cadichon les a tous dépassés.</p>
+
+<p>Louis promit à son cousin qu'il n'irait pas trop vite, et tous deux
+partirent au trot. Mon camarade n'était pas mauvais, de sorte que je n'eus pas à
+me gêner beaucoup pour ne pas le dépasser. Les autres nous suivaient tant
+bien que mal; nous arrivâmes ainsi jusqu'à une forêt où les enfants
+devaient voir de très belles ruines d'un vieux couvent et d'une ancienne
+chapelle. Elles avaient une mauvaise réputation dans le pays; on n'aimait
+pas à y aller autrement qu'en nombreuse compagnie. La nuit, disait-on, des
+bruits étranges semblaient sortir de dessous les décombres; des gémissements,
+des cris, des cliquetis de chaînes; plusieurs voyageurs qui s'étaient
+moqués de ces récits et qui avaient voulu aller visiter seuls ces ruines, n'en
+étaient pas revenus; on n'en avait jamais entendu parler depuis.</p>
+
+<p>Quand tout le monde fut descendu d'âne, et qu'on nous eut laissés paître,
+la bride sur le cou, les papas et les mamans prirent leurs enfants par la
+main, leur défendant de s'écarter et de rester en arrière; je les regardais
+avec inquiétude s'éloigner et se perdre dans ces ruines. Je m'éloignai aussi de
+mes camarades et je me mis à l'abri du soleil sous une arche à moitié ruinée
+qui se trouvait sur une hauteur adossée au bois, et un peu plus loin que le
+couvent. J'y étais depuis un quart d'heure à peine lorsque j'entendis du
+bruit près de l'arche; je me blottis dans une épaisseur du mur ruiné d'où
+je pouvais voir au loin sans être vu. Le bruit, quoique sourd, augmentait;
+il semblait venir de dessous terre.</p>
+
+<p>Je ne tardai pas à voir paraître une tête d'homme qui sortait avec
+précaution d'entre les broussailles.</p>
+
+<p>&mdash;Rien... dit-il tout bas après avoir regardé autour de lui. Personne...
+Vous pouvez venir camarades. Que chacun prenne un de ces ânes et
+l'emmène lestement.</p>
+
+<p>Il se rangea pour donner passage à une douzaine d'hommes, auxquels
+il dit encore à mi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Si les ânes se sauvent, ne vous amusez pas à courir après. Vite, et pas
+de bruit, c'est la consigne.</p>
+
+<p>Les hommes se glissèrent le long du bois, très fourré dans cette partie de
+la futaie; ils marchaient avec précaution, mais vite; les ânes, qui cherchaient
+l'ombre, broutaient de l'herbe près de la lisière du bois. A un
+signal donné, chacun des voleurs prit un des ânes par la bride et l'attira
+dans le fourré. Ces ânes, au lieu de résister, de se débattre, de braire, pour
+donner l'éveil, se laissèrent emmener comme des imbéciles; un mouton
+n'eût pas été plus bête. Cinq minutes après, les voleurs arrivaient au fourré
+qui se trouvait au pied de l'arche. On fit entrer mes camarades un à un
+dans les broussailles, où ils disparurent. J'entendis le bruit de leurs pas
+sous terre, puis tout rentra dans le silence.</p>
+
+<p>«Voilà l'explication des bruits qui effrayent le pays, pensai-je: une
+bande de voleurs est cachée dans les caves du couvent. Il faut les faire
+prendre; mais comment? Voilà la difficulté.»</p>
+
+<p>Je restai caché sous ma voûte, d'où je voyais les ruines en entier et le
+pays tout autour, et je n'en sortis que lorsque j'entendis les voix des enfants
+qui cherchaient leurs ânes. J'accourus pour les empêcher d'approcher de
+cette arche et des broussailles qui cachaient si bien l'entrée des souterrains,
+qu'il était impossible de l'apercevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Voici Cadichon! s'écria Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où sont les autres? dirent à la fois tous les enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Ils doivent être ici près, dit le papa de Louis; cherchons-les.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ferions bien de les chercher du côté du ravin, derrière l'arche
+que je vois là-bas, dit le père de Jacques; l'herbe y est belle, ils auront
+voulu en goûter.</p>
+
+<p>Je tremblai en songeant au danger qu'ils allaient courir, et je me précipitai
+du côté de l'arche pour les empêcher de passer. Ils voulurent m'écarter,
+mais je leur résistai avec tant d'insistance, leur barrant le passage de
+quelque côté qu'ils voulussent aller, que le papa de Louis arrêta son beau-frère
+et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, mon cher: l'insistance de Cadichon a quelque chose
+d'extraordinaire. Vous savez ce qu'on nous a raconté de l'intelligence de cet
+animal. Ecoutons-le, croyez-moi, et retournons sur nos pas. D'ailleurs, il
+n'est pas probable que tous les ânes aient été de l'autre côté des ruines.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez d'autant plus raison, mon cher, répondit le papa de
+Jacques, que je vois l'herbe foulée près de l'arche, comme si elle avait été
+récemment piétinée. Je croirais assez que nos ânes ont été volés.</p>
+
+<p>Ils retournèrent vers les mamans, qui avaient empêché les enfants de
+s'écarter; je les suivis, le coeur léger et content de leur avoir peut-être évité
+un terrible malheur. Ils causèrent bas, et je les vis se mettre tous en groupe:
+on m'appela.</p>
+
+<p>&mdash;Comment allons-nous faire? dit la maman de Louis. Un seul âne ne
+peut pas porter tous les enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Mettons les plus petits sur Cadichon; les grands suivront avec nous,
+dit la maman de Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, mon Cadichon; voyons combien tu en pourras porter, dit la
+maman d'Henriette.</p>
+
+<p>On commença par mettre Jeanne devant comme la plus petite, puis
+Henriette, puis Jacques, puis Louis. Ils n'étaient lourds ni les uns ni les
+autres; je fis voir, en prenant le trot, que je les portais bien tous les quatre
+sans fatigue.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! oh! Cadichon, s'écrièrent les papas, tout doucement, pour que
+nous puissions tenir nos gamins.</p>
+
+<p>Je me mis au pas et je marchai, entouré de près par les enfants plus
+grands et les mamans; les papas suivaient pour rallier les traînards.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, pourquoi donc papa n'a-t-il pas cherché nos ânes? dit Henri,
+le plus jeune de la bande, et qui trouvait le chemin long.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Parce que ton papa croit qu'ils ont été volés, et qu'il était
+alors inutile de les chercher.</p>
+
+<p><i>Henri:</i>&mdash;Volés! Par qui donc? Je n'ai vu personne.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Ni moi non plus, mais il y avait auprès de l'arche des
+traces de pas.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Mais alors, maman, il fallait chercher les voleurs.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Ç'eût été imprudent. Pour avoir pris treize ânes, il faut
+qu'il y ait eu plusieurs hommes. Ils avaient probablement des armes et ils
+auraient pu tuer ou blesser vos papas.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Quelles armes, maman?</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Des bâtons, des couteaux, peut-être des pistolets.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Oh! mais c'est très dangereux, cela. Je crois que papa a bien
+fait de revenir avec mes oncles.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Et dépêchons-nous de rentrer à la maison; les oncles et
+papas doivent aller à la ville en rentrant.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>:&mdash;Pour quoi faire, maman?</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Pour prévenir les gendarmes.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Je suis fâchée que nous ayons été à ces ruines.</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Pourquoi cela? c'était très beau.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Oui, mais très dangereux. Si, au lieu de prendre les ânes,
+les voleurs nous avaient tous pris?</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;C'est impossible! nous étions trop de monde.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Mais s'il y a beaucoup de voleurs?</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Nous nous serions tous battus.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Avec quoi? Nous n'avions pas seulement un bâton.</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Et nos pieds, nos poings, nos dents? Moi, d'bord, j'aurais
+égratigné, mordu; j'aurais crevé les yeux avec mes ongles.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Le voleur t'aurait tuée: voilà tout.</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Tuée? Et papa donc! et maman! Tu crois qu'ils m'auraient
+laissé emporter ou tuer!</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Les voleurs les auraient tués aussi.</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Tu penses donc qu'il y en avait une armée?</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Mais quand même il n'y en aurait qu'une douzaine!</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Une douzaine? Quelle bêtise! Tu crois que les voleurs
+marchent par douzaines comme les huîtres.</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Tu te moques toujours! On ne peut rien te dire. Je parie,
+moi, que pour enlever treize ânes ils étaient au moins douze.</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Je veux bien, moi, et le treizième par-dessus le marché
+comme les petits pâtés.</p>
+
+<p>Les mamans et les autres enfants riaient de cette conversation, mais
+comme elle dégénérait en dispute, la maman d'Elisabeth la fit taire, en leur
+disant que Madeleine avait très probablement raison quant au nombre des
+voleurs.</p>
+
+<p>On se trouvait près de la maison, et l'on ne tarda pas à arriver. Lorsqu'on
+vit revenir tout le monde à pied, et moi, Cadichon, portant quatre enfants,
+la surprise fut grande. Mais, quand les papas racontèrent la disparition
+des ânes, mon obstination à ne pas les laisser chercher les bêtes perdues,
+les gens de la maison secouèrent la tête et firent une foule de suppositions
+plus singulières les unes que les autres; les uns disaient que les ânes
+avaient été engloutis et enlevés par les diables; les autres prétendaient que
+les religieuses enterrées dans la chapelle s'en étaient emparées pour parcourir
+la terre; d'autres assuraient que les anges qui gardaient le couvent
+réduisaient en cendre et en poussière tous les animaux qui approchaient de
+trop près du cimetière où erraient les âmes des religieuses. Aucun n'eut
+l'idée des voleurs cachés dans les souterrains.</p>
+
+<p>Aussitôt après leur retour, les trois papas allèrent raconter à la
+grand'mère le vol probable de leurs ânes. Ils firent mettre ensuite les chevaux à
+la voiture pour aller porter leur plainte à la gendarmerie de la ville voisine.
+Ils revinrent deux heures après avec l'officier de gendarmerie et six gendarmes.
+J'avais une telle réputation d'intelligence, qu'ils jugèrent la chose
+grave dès qu'ils surent la résistance que j'avais opposée vers l'arche. Ils
+étaient tous armés de pistolets, de carabines, prêts à se mettre en campagne.
+Pourtant ils acceptèrent le dîner que leur offrit la grand'mère, et ils se
+mirent à table avec les dames et les messieurs.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<h3>LES SOUTERRAINS</h3>
+
+
+<p>Le dîner ne fut pas long; les gendarmes étaient pressés de faire leur
+inspection avant la nuit. Ils demandèrent à la grand'mère la permission de
+m'emmener.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous sera bien utile dans notre expédition, madame, dit l'officier.
+Ce Cadichon n'est pas un âne ordinaire; il a déjà fait des choses plus difficiles
+que ce que nous allons lui demander.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez-le, messieurs, si vous le croyez nécessaire, répondit la grand'mère;
+mais ne le fatiguez pas trop, je vous en prie. La pauvre bête a déjà
+fait la route ce matin, et il est revenu avec quatre de mes petits-enfants sur
+son dos.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à cela, madame, reprit l'officier, vous pouvez être tranquille;
+soyez sûre que nous le traiterons le plus doucement possible.</p>
+
+<p>On m'avait donné mon dîner: un picotin d'avoine, une brassée de salade,
+carottes et autres légumes; j'avais bu, j'avais mangé, j'étais prêt à partir.
+Quand on vint me prendre, je me plaçai tout d'abord à la tête de la troupe,
+et nous nous mîmes en route, l'âne servant de guide aux gendarmes. Ils n'en
+furent pas humiliés, car ils étaient bonnes gens. On croit que les gendarmes
+sont sévères, méchants, c'est tout le contraire, pas de meilleures gens, de
+plus charitables, de plus patients, de plus généreux que ces bons gendarmes.
+Pendant toute la route ils eurent pour moi tous les soins possibles:
+ralentissant le pas de leurs chevaux quand ils me croyaient fatigué, et me
+proposant de boire à chaque ruisseau que nous traversions.</p>
+
+<p>Le jour commençait à baisser lorsque nous arrivâmes au couvent. L'officier
+donna ordre de suivre tous mes mouvements et de marcher tous
+ensemble. Mais, comme leurs chevaux pouvaient les gêner, ils les avaient
+laissés dans un village voisin de la forêt. Je les menai sans hésiter à
+l'entrée de l'arche, près des broussailles d'où j'avais vu sortir les douze
+voleurs. Je vis avec inquiétude qu'ils restaient près de l'entrée. Pour les
+éloigner, je fis quelques pas derrière le mur; ils me suivirent. Quand ils y
+furent tous, je revins aux broussailles, les empêchant d'avancer quand ils
+voulaient me suivre. Ils me comprirent, et restèrent cachés le long du mur.</p>
+
+<p>Je m'approchai alors de l'entrée des souterrains, et je mis à braire de
+toutes les forces de mes poumons. Je ne tardai pas à obtenir ce que je voulais.
+Tous mes camarades enfermés dans les caveaux me répondirent à
+qui mieux mieux. Je fis un pas vers les gendarmes, qui devinèrent ma
+manoeuvre, et je revins me placer près de l'entrée des souterrains. Je me
+remis à braire; cette fois personne ne me répondit; je devinai que les
+voleurs, pour empêcher mes camarades de les trahir, leur avaient attaché
+des pierres à la queue. Tout le monde sait que, pour braire, nous dressons
+notre queue; ne pouvant pas la dresser à cause du poids de la pierre, mes
+camarades se taisaient.</p>
+
+<p>Je restais toujours à deux pas de l'entrée, lorsque je vis une tête d'homme
+sortir des broussailles et regarder avec précaution, ne voyant que moi, il
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le coquin que nous n'avons pas pris ce matin. Tu vas rejoindre
+tes camarades, mon braillard.</p>
+
+<p>Mais, comme il allait me saisir, je m'éloignai de deux pas; il me suivit,
+je m'éloignai encore, jusqu'à ce que je l'eusse amené à l'angle du mur
+derrière lequel étaient mes amis les gendarmes. Avant que mon voleur eût
+eu le temps de pousser un cri, ils se jetèrent sur lui, le bâillonnèrent, le
+garrottèrent et l'étendirent par terre. Je me remis à l'entrée et je recommençai
+à braire, ne doutant pas qu'un autre viendrait voir ce que devenait
+leur compagnon. En effet, j'entendis bientôt les broussailles s'écarter, et je
+vis apparaître une nouvelle tête, qui regarda de même avec précaution;
+ne pouvant m'atteindre, ce second voleur fit comme le premier; moi, j'exécutai
+la même manoeuvre, et je le fis prendre par les gendarmes sans qu'il
+eût eu le temps de se reconnaître. Je recommençai ainsi jusqu'à ce que j'en
+eusse fait prendre six. Après le sixième, j'eus beau braire, personne n'apparut.
+Je pensai que, ne voyant revenir aucun des hommes qui allaient
+savoir des nouvelles de leurs camarades, les voleurs avaient soupçonné
+quelque piège et n'avaient plus osé se risquer. Pendant ce temps, la nuit
+était venue tout à fait, on n'y voyait presque plus. L'officier de gendarmerie
+envoya un de ses hommes chercher du renfort pour attaquer les
+voleurs dans les souterrains, et emmener garrottés, dans une charrette, les
+six voleurs déjà faits prisonniers. Les gendarmes qui restèrent eurent ordre
+de se partager en deux bandes, pour surveiller les sorties du couvent; moi,
+on me laissa à mon idée, après m'avoir bien caressé et m'avoir fait les plus
+grands compliments sur ma conduite.</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'était pas un âne, dit un gendarme, il mériterait la croix.</p>
+
+<p>&mdash;N'en a-t-il pas une sur le dos? dit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, mauvais plaisant, dit un troisième; tu sais bien que cette
+croix-là est marquée sur les ânes pour rappeler qu'un des leurs a eu l'honneur
+d'être monté par Notre-Seigneur Jésus-Christ.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pourquoi c'est une croix d'honneur, reprit l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! dit l'officier à voix basse: Cadichon dresse les oreilles.</p>
+
+<p>J'entendis en effet un bruit extraordinaire du côté de l'arche; ce n'était
+pas un bruit de pas, on aurait dit plutôt comme un craquement et des cris
+étouffés. Les gendarmes entendaient bien aussi, mais sans pouvoir deviner
+ce que c'était. Enfin, une fumée épaisse s'échappa de plusieurs soupiraux
+et fenêtres basses du couvent, puis quelques flammes jaillirent: quelques
+instants après tout était en feu.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont mis le feu dans les caves pour s'échapper par les portes, dit
+l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut courir l'éteindre, mon lieutenant, répondit un gendarme.</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-vous-en bien! Surveillons plus que jamais toutes les issues,
+et si les voleurs paraissent, feu de vos carabines; les pistolets viendront
+après.</p>
+
+<p>L'officier avait bien deviné la manoeuvre de ces voleurs; ils avaient compris
+qu'ils étaient découverts, que leurs camarades avaient été faits prisonniers,
+et ils espéraient qu'à la faveur de l'incendie et des efforts des
+gendarmes pour l'éteindre, ils pourraient s'échapper et reprendre leurs
+amis. Nous vîmes bientôt les six voleurs restants et leur capitaine sortir
+avec précipitation de l'entrée masquée par des broussailles; trois gendarmes
+seulement se trouvaient à ce poste; ils tirèrent chacun leur coup de
+carabine avant que les voleurs eussent eu le temps de faire usage de leurs
+armes. Deux voleurs tombèrent; un troisième laissa échapper son pistolet:
+il avait le bras cassé. Mais les trois derniers et leur capitaine s'élancèrent
+avec fureur sur les gendarmes, qui, le sabre d'une main, le pistolet de
+l'autre, se battirent comme des lions. Avant que l'officier et les deux autres
+gendarmes qui surveillaient le côté opposé du couvent eussent eu le temps
+d'accourir, le combat était presque terminé; les voleurs étaient tous tués
+ou blessés; le capitaine se défendait encore contre un gendarme, le seul
+qui fût sur pied; les deux autres étaient grièvement blessés. L'arrivée du
+renfort mit fin au combat. Et un clin d'oeil le capitaine fut entouré, désarmé,
+garrotté et couché près des six voleurs prisonniers.</p>
+
+<p>Pendant ce combat, le feu s'était éteint; ce qui avait brûlé n'était que des
+broussailles et du menu bois; mais, avant de pénétrer dans les souterrains,
+l'officier voulut attendre l'arrivée du renfort qu'il avait demandé. La nuit
+était bien avancée quand nous vîmes arriver six gendarmes nouveaux et la
+charrette qui devait emmener les prisonniers. On les coucha côte à côte
+dans la voiture; l'officier était humain: il avait donné ordre de les débâillonner,
+de sorte qu'ils disaient aux gendarmes mille injures. Les gendarmes
+n'y faisaient seulement pas attention. Deux d'entre eux montèrent sur
+la charrette pour escorter les prisonnier; on fit des brancards pour emporter
+les blessés.</p>
+
+<p>Pendant ces préparatifs, j'accompagnai l'officier dans la descente qu'il
+fit aux souterrains, escorté de huit hommes. Nous traversâmes un long
+corridor qui allait toujours en descendant, puis nous arrivâmes dans les
+souterrains où les brigands avaient établi leur demeure. Un de ces caveaux
+leur servait d'écurie; nous y trouvâmes tous mes camarades pris de la
+veille, qui avaient tous une pierre à la queue. On les en délivra immédiatement,
+et ils se mirent à braire à l'unisson. Dans ce souterrain, c'était un
+bruit à rendre sourd.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, les ânes! dit un gendarme, sans quoi nous allons vous rattacher
+vos breloques.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-les dire, répond un autre gendarme: tu vois bien qu'ils
+chantent les louanges de Cadichon.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux qu'ils chantassent sur un autre ton, reprit le
+premier gendarme en riant.</p>
+
+<p>«Cet homme, assurément, n'aime pas la musique, me dis-je à part moi.
+Que trouve-t-il à redire aux voix de mes camarades?» Ces pauvres camarades!
+ils chantaient leur délivrance.</p>
+
+<p>Nous continuâmes à marcher. Un des souterrains était plein d'effets
+volés. Dans un autre ils avaient enfermé des prisonniers qu'ils gardaient
+pour les servir: les uns faisaient la cuisine, le service de la table, nettoyaient
+les souterrains; d'autres faisaient les vêtements et les chaussures.
+Il y avait de ces malheureux qui y étaient depuis deux ans; ils étaient
+enchaînés deux à deux, et ils avaient tous de petites sonnettes aux bras et
+aux pieds, pour qu'on pût savoir de quel côté ils allaient. Deux voleurs
+restaient toujours près d'eux pour les garder; on n'en laissait jamais plus
+de deux dans le même souterrain. Pour ceux qui travaillaient aux vêtements,
+on les réunissait tous, mais le bout de leur chaîne était attaché,
+pendant le travail, à un anneau scellé dans le mur.</p>
+
+<p>Je sus plus tard que ces malheureux étaient les voyageurs et les visiteurs
+des ruines qui avaient disparu depuis deux ans. Il y en avait quatorze; ils
+racontèrent que les voleurs en avaient tué trois sous leurs yeux: deux
+parce qu'ils étaient malades, et un qui refusait obstinément de travailler.</p>
+
+<p>Les gendarmes délivrèrent tous ces pauvres gens, ramenèrent les ânes
+au château, portèrent les blessés à l'hospice, et menèrent les voleurs en
+prison. Ils furent jugés et condamnés, le capitaine à mort et les autres à
+être envoyés à Cayenne. Quant à moi, je fus admiré par tout le monde;
+chaque fois que je sortais, j'entendais dire aux personnes qui me rencontraient:</p>
+
+<p>«C'est Cadichon, le fameux Cadichon, qui vaut à lui seul plus que tous
+les ânes du pays.»</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<h3>THÉRÈSE</h3>
+
+
+<p>Mes petites maîtresses (car j'avais autant de maîtres et de maîtresses que
+la grand'mère avait de petits-enfants) avaient une cousine qu'elles aimaient
+beaucoup, qui était leur meilleure amie, et à peu près de leur âge. Cette
+amie s'appelait Thérèse; elle était bonne, bien bonne, la pauvre petite.
+Quand elle me montait, jamais elle ne prenait de baguette, et ne permettait
+à personne de me taper. Dans une des promenades que firent mes jeunes
+maîtresses, elles virent une petite fille assise sur le bord de la route, qui se
+leva péniblement à leur approche, et vint en boitant leur demander la
+charité; son air triste et timide frappa Thérèse et ses amies.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi boites-tu, ma petite? dit Thérèse.</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Parce que mes sabots me blessent, mam'selle.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Pourquoi n'en demandes-tu pas d'autres à ta maman?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Je n'ai pas de maman, mam'selle.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;A ton papa alors?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Je n'ai pas de papa, mam'selle.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Mais avec qui vis-tu?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Avec personne; je vis seule.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Qui est-ce qui te donne à manger?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Quelquefois personne, quelquefois tout le monde.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Quel âge as-tu?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Je ne sais pas, mam'selle; peut-être bien sept ans.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Où couches-tu?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Chez celui qui veut bien me recevoir. Lorsque tout le monde
+me chasse, je couche dehors, sous un arbre, près d'une haie, n'importe où.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Mais l'hiver, tu dois geler?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;J'ai froid; mais j'y suis habituée.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;As-tu dîné aujourd'hui?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Je n'ai pas mangé depuis hier.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est affreux, c'la,... dit Thérèse, les larmes aux yeux. Mes
+chères amies, n'est-ce pas que votre grand'mère voudra bien que nous donnions
+à manger à cette pauvre petite, que nous la fassions coucher quelque
+part au château?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondirent les trois cousines, grand'mère sera enchantée;
+d'ailleurs elle fait tout ce que nous voulons.</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Mais comment faire pour la mener jusqu'à la maison,
+Thérèse? Regarde comme elle boite.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Mettons-la sur Cadichon; nous suivrons toutes à pied au lieu
+de le monter deux à deux, chacune à notre tour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, quelle bonne idée! s'écrièrent les trois cousines.</p>
+
+<p>Elles placèrent la petite fille sur mon dos.</p>
+
+<p>Camille avait encore dans sa poche un morceau de pain qui restait de
+son goûter, elle le lui donna; la petite le mangea avec avidité; elle semblait
+ravie de se trouver sur mon dos, mais elle ne disait rien; elle était
+fatiguée et elle souffrait de la faim.</p>
+
+<p>Quand j'arrêtai devant le perron, Camille et Elisabeth firent entrer la
+petite à la cuisine, pendant que Madeleine et Thérèse couraient chez la
+grand'mère.</p>
+
+<p>&mdash;Grand'mère, dit Madeleine, permettez-nous de donner à manger à une
+petite fille très pauvre que nous avons trouvée sur la route.</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;Très volontiers, chère petite; mais qui est-elle?</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Je ne sais pas, grand'mère.</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;Où demeure-t-elle?</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>&mdash;Nulle part, grand'mère.</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;Comment, nulle part? Mais ses parents doivent
+demeurer quelque part.</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Elle n'a pas de parents, grand'mère; elle est seule.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous permettre, ma tante, dit timidement Thérèse, qu'elle
+couche ici, cette pauvre petite?</p>
+
+<p>&mdash;Si elle n'a réellement pas d'asile, je ne demande pas mieux, dit la
+grand'mère. Il faut que je la voie et que je lui parle.</p>
+
+<p>Elle se leva et suivit les enfants à la cuisine, où la pauvre petite approcha
+tout en boitant. La grand'mère la questionna et en obtint les mêmes
+réponses. Elle se trouva fort embarrassée. Renvoyer cette enfant dans l'état
+d'abandon et de souffrance où elle la voyait lui semblait impossible. La
+garder était difficile. A qui la confier? Par qui la faire élever?</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, petite, lui dit-elle: en attendant que je puisse prendre des informations
+sur ton compte et savoir si tu m'as dit la vérité, tu coucheras et
+tu mangeras ici. Je verrai dans quelques jours ce que je puis faire pour
+toi.</p>
+
+<p>Elle donna ses ordres pour qu'on préparât un lit pour l'enfant et qu'on
+ne la laissât manquer de rien. Mais la pauvre petite était si sale, que personne
+ne voulait ni la toucher ni l'approcher. Thérèse en était désolée;
+elle ne pouvait obliger les domestiques de sa tante de faire ce qui leur
+répugnait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, pensa-t-elle, qui ai amené cette petite; ce serait moi qui
+devrais en avoir soin. Comment faire?</p>
+
+<p>Elle réfléchit un instant; une idée se présenta à son esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, ma petite, dit-elle; je vais revenir tout à l'heure.</p>
+
+<p>Elle courut chez sa maman.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, dit-elle, je dois prendre un bain, n'est-ce pas?</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Oui, Thérèse, vas-y; ta bonne t'attend.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, voulez-vous me permettre de faire baigner à ma place la
+petite fille que nous avons amenée ici?</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Quelle petite fille? Je ne l'ai pas vue.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>:&mdash;Une pauvre, pauvre petite, qui n'a ni papa, ni maman, ni
+personne pour la soigner; qui couche dehors, qui ne mange que ce qu'on
+lui donne. La grand'mère de Camille consent à la garder, mais aucun des
+domestiques ne veut la toucher.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Pourquoi donc?</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Parce qu'elle est si sale, si sale, qu'elle est dégoûtante; alors,
+maman, si vous voulez bien, je la ferai baigner à ma place; pour ne pas
+dégoûter ma bonne, je la déshabillerai moi-même, je la savonnerai; je lui
+couperai les cheveux, qui sont tout emmêlés et pleins de petites puces
+blanches, mais qui ne sautent pas.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Mais, ma pauvre Thérèse, toi-même ne seras-tu pas dégoûtée
+de la toucher et de la laver?</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Un peu, maman, mais je penserai que, si j'étais à sa place,
+je serais bien heureuse qu'on voulût bien me soigner, et cette idée me donnera
+du courage. Et puis, maman, voulez-vous me permettre, quand elle
+sera lavée, de lui mettre quelques-unes de mes vieilles affaires jusqu'à ce
+que je lui en achète d'autres?</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Certainement, ma petite Thérèse; mais avec quoi lui
+achèteras-tu des vêtements? Tu n'as que deux ou trois francs, tout juste de
+quoi payer une chemise.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Oh! maman, vous oubliez ma pièce de vingt francs.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Celle que tu as donnée à garder à ton papa pour ne pas
+la dépenser? Tu la conservais pour acheter un beau livre de messe comme
+celui de Camille.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Je peux bien me passer de ce beau livre de messe, maman,
+j'ai encore mon vieux.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Fais comme tu voudras, mon enfant; quand c'est pour
+faire le bien, tu sais que je te donne une entière liberté.</p>
+
+<p>Sa maman l'embrassa, et elle alla avec elle pour voir cette petite fille
+que personne ne voulait toucher.</p>
+
+<p>«Si elle a quelque maladie de peau que Thérèse puisse gagner, se dit-elle,
+je ne permettrai pas qu'elle y touche.»</p>
+
+<p>La petite fille attendait toujours à la porte; la maman la regarda, examina
+ses mains, sa figure, et vit qu'il n'y avait que de la saleté, mais aucune
+maladie de peau. Seulement, elle trouva ses cheveux si pleins de vermine,
+qu'elle demanda des ciseaux, fit asseoir la petite sur l'herbe, et lui coupa
+les cheveux tout court sans y toucher avec les mains. Quand ils furent
+tombés à terre, elle les ramassa avec une pelle, et pria un des domestiques
+de les jeter sur le fumier; puis elle demanda un baquet d'eau tiède, et, avec
+l'aide de Thérèse, elle lui savonna et lava la tête de manière à la bien nettoyer.
+Après l'avoir essuyée, elle dit à Thérèse:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, ma chère petite, va la faire baigner, et fais jeter ses
+haillons au feu.</p>
+
+<p>Camille, Madeleine et Elisabeth étaient venues aider Thérèse; elles l'emmenèrent
+toutes quatre dans la salle de bain, la déshabillèrent malgré le
+dégoût que leur inspirait la saleté extrême de l'enfant et l'odeur qu'exhalaient
+ses haillons. Elles s'empressèrent de la plonger dans l'eau et de la
+savonner des pieds à la tête. Elles prirent goût à l'opération, qui les amusait
+et qui enchantait la petite fille; elles la savonnèrent et la tinrent dans
+l'eau un peu plus de temps qu'il n'était nécessaire. A la fin du bain, l'enfant
+en avait assez et témoigna une vive satisfaction quand ses quatre
+protectrices la firent sortir de la baignoire; elles la frottèrent, pour l'essuyer,
+jusqu'à lui faire rougir la peau, et ce ne fut qu'après l'avoir séchée
+comme un jambon, qu'elles lui mirent une chemise, un jupon et une robe
+de Thérèse. Tout cela allait assez bien, parce que Thérèse portait ses robes
+très courtes, comme le font toutes les petites filles élégantes, et que la petite
+mendiante devait avoir ses jupons tombant sur les chevilles: la taille était
+bien un peu longue, mais on n'y regarda pas de si près; tout le monde était
+content. Quand il fallut la chausser, les enfants s'aperçurent qu'elle avait
+une plaie sur le cou-de-pied: c'était ce qui la faisait boiter. Camille courut
+chez sa grand'mère pour lui demander de l'onguent. La grand'mère lui donna
+ce qu'il fallait, et Camille, aidée de ses trois amies, dont l'une soutenait
+la petite, tandis que l'autre tenait le pied, et la troisième déroulait une
+bande, lui mit l'onguent sur la plaie; elles furent près d'un quart d'heure à
+arranger une compresse et la bande; tantôt c'était trop serré; tantôt ce ne
+l'était pas assez; la bande était trop bas, la compresse était trop haut; elles
+se disputaient et s'arrachaient le pied de la pauvre petite, qui n'osait rien
+dire, se laissait faire et ne se plaignait pas. Enfin la plaie fut bandée, on
+lui mit des bas et de vieilles pantoufles à Thérèse, et on la laissa aller.
+Quand la petite fille revint à la cuisine, personne ne la reconnaissait.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible que ce soit cette petite horreur de tout à l'heure, disait un
+domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Si, c'est la même, reprit un second domestique; elle est tout autre,
+car la voilà devenue gentille, d'affreuse qu'elle était.</p>
+
+<p><i>Le cuisinier:</i>&mdash;C'est tout de même bien beau aux enfants et à Mme
+d'Arbé de l'avoir nettoyée comme cela; quant à moi, on m'aurait donné
+vingt francs, que je ne l'aurais pas touchée.</p>
+
+<p><i>La fille de cuisine:</i>&mdash;C'est qu'elle sentait si mauvais!</p>
+
+<p><i>Le cocher:</i>&mdash;Vous ne devriez pas avoir le nez si sensible, la belle, avec
+votre graillon, vos casseroles à écurer et toutes sortes de saletés à manier.</p>
+
+<p><i>La fille de cuisine</i>, piquée:&mdash;Mon graillon et mes casseroles ne sentent
+toujours pas le fumier comme des gens que je connais.</p>
+
+<p><i>Les domestiques:</i>&mdash;Ah! ah! ah! la fille est en colère; prends garde au
+balai.</p>
+
+<p><i>Le cocher:</i>&mdash;Si elle prend le sien, je saurai bien trouver le mien, et la
+fourche aussi, et encore l'étrille.</p>
+
+<p><i>Le cuisinier:</i>&mdash;Allons, allons, ne la poussez pas trop; elle est vive:
+vous savez, faut pas l'irriter.</p>
+
+<p><i>Le cocher:</i>&mdash;Tiens! qu'est-ce que ça me fait, moi? Qu'elle se fâche, je
+me fâcherai aussi.</p>
+
+<p><i>Le cuisinier:</i>&mdash;Mais je ne veux pas de ça, moi, madame n'aime pas les
+disputes; il est bien certain que nous aurions tous du désagrément.</p>
+
+<p><i>Le premier domestique:</i>&mdash;Le Vatel a raison. Thomas, tais-toi, tu nous
+amènes toujours quelque chose comme une querelle. Ce n'est pas ta place
+ici, d'abord.</p>
+
+<p><i>Le cocher:</i>&mdash;Tiens! ma place est partout quand je n'ai pas d'ouvrage
+à l'écurie.</p>
+
+<p><i>Le cuisinier:</i>&mdash;Mais vous en avez de l'ouvrage, regardez donc Cadichon,
+qui n'est pas encore débâté, et qui se promène en long et en large comme
+un bourgeois qui attend son dîner.</p>
+
+<p><i>Le cocher:</i>&mdash;Cadichon me fait l'effet d'écouter aux portes; il est plus
+fin qu'il n'en l'air; c'est un vrai malin.</p>
+
+<p>Le cocher m'appela, me prit par la bride, m'emmena à l'écurie, et, après
+m'avoir ôté mon bât et m'avoir donné ma pitance, il me laissa seul, c'est-à-dire
+en compagnie des chevaux et d'un âne que je dédaignais trop pour lier
+conversation avec lui.</p>
+
+<p>Je ne sais ce qui se passa le soir au château; le lendemain, dans l'après-midi,
+on me remit mon bât, on monta sur mon dos la petite mendiante;
+mes quatre petites maîtresses suivirent à pied et me firent aller au village.
+Je compris en route qu'elles voulaient acheter de quoi habiller la petite.
+Thérèse voulait tout payer; les autres voulaient payer chacune leur part;
+elles se disputaient avec un tel acharnement, que, si je ne m'étais pas arrêté
+à la porte de la boutique, elles l'auraient dépassée. Elles manquèrent jeter
+la petite par terre en la descendant de dessus mon dos, parce qu'elles
+s'élancèrent sur elle toutes à la fois; l'une lui tirait les jambes, l'autre la
+tenait par un bras, la troisième l'avait prise à bras-le-corps, et Elisabeth,
+la quatrième, qui était forte comme deux ou trois, les poussait toutes pour
+aider seule la petite à descendre. La pauvre enfant, effrayée et tiraillée de
+tous côtés, se mit à crier; les passants commençaient à s'arrêter, la marchande
+ouvrit la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Bien le bonjour, mesdemoiselles; permettez que je vous aide.</p>
+
+<p>Mes jeunes maîtresses, contentes de n'avoir pas à se céder entre elles,
+lâchèrent la petite fille; la marchande la prit et la posa à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il pour votre service, mesdemoiselles? dit la marchande.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Nous venons acheter de quoi habiller cette petite fille,
+madame Juivet.</p>
+
+<p><i>Madame Juivet</i>:&mdash;Volontiers, mesdemoiselles. Vous faut-il une robe
+ou une jupe, ou du linge?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Il nous faut tout, madame Juivet; donnez-moi de quoi lui
+faire trois chemises, un jupon, une robe, un tablier, un fichu, deux bonnets.</p>
+
+<p><i>Thérèse</i>, bas:&mdash;Dis donc, Camille, laisse-moi parler, puisque c'est moi
+qui paye.</p>
+
+<p><i>Camille</i>, bas:&mdash;Non, tu ne payeras pas tout, nous voulons payer avec
+toi.</p>
+
+<p><i>Thérèse</i>, bas:&mdash;J'aime mieux payer seule, c'est ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle est à nous toutes, répliqua tout bas Camille.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est l'étoffe que prennent ces demoiselles? interrompit la
+marchande, impatiente de vendre.</p>
+
+<p>Pendant que Camille et Thérèse continuaient leur dispute à voix basse,
+Madeleine et Elisabeth se dépêchèrent d'acheter tout ce qu'il fallait.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, madame Juivet, dirent-elles; envoyez-nous tout cela chez nous,
+et le plus vite possible, je vous en prie; vous enverrez aussi la note.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, comment, vous avez déjà tout acheté? s'écrièrent Camille
+et Thérèse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui; pendant que vous causiez, dit Madeleine d'un air malin,
+nous avons choisi tout ce qui est nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait nous demander si cela nous convenait, reprit Camille.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, puisque c'est moi qui paye, dit Thérèse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous payerons aussi, nous payerons aussi, s'écrièrent en choeur les
+trois autres.</p>
+
+<p>&mdash;Pour combien y en a-t-il? demanda Thérèse.</p>
+
+<p><i>La marchande:</i>&mdash;Pour trente-deux francs, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Trente-deux francs! s'écria Thérèse effrayée: mais je n'ai que vingt
+francs!</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Eh bien! nous payerons le reste.</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Tant mieux, cela fait que nous aurons aussi habillé la
+petite fille.</p>
+
+<p><i>Madeleine, riant:</i>&mdash;Nous voilà donc enfin d'accord, grâce à Mme Juivet:
+ce n'est pas sans peine.</p>
+
+<p>J'avais tout entendu, puisque la porte était restée ouverte; j'étais indigné
+contre Mme Juivet, qui faisait payer à mes bonnes petites maîtresses le
+double au moins de ce que valaient ses marchandises. J'espérais que les
+mamans ne les laisseraient pas faire le marché. Nous retournâmes à la
+maison; tout le monde fut d'accord en revenant, ... grâce à Mme Juivet, ...
+comme avait dit innocemment Madeleine.</p>
+
+<p>Il faisait beau temps; on était assis sur l'herbe devant la maison quand
+nous arrivâmes. Pierre, Henri, Louis et Jacques avaient pêché dans un des
+étangs pendant que nous étions au village; ils venaient de rapporter trois
+beaux poissons et beaucoup de petits. Pendant que Louis et Jacques
+m'ôtaient mon bât et ma bride, les quatre cousines expliquèrent à leurs
+mamans ce qu'elles avaient acheté.</p>
+
+<p>&mdash;Pour combien d'argent en avez-vous? demanda la maman de Thérèse.
+Combien te reste-t-il de tes vingt francs, Thérèse?</p>
+
+<p>Thérèse fut un peu embarrassée; elle rougit légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me reste rien, maman, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt francs pour habiller un enfant de six à sept ans; dit la maman
+de Camille; mais c'est horriblement cher. Qu'avez-vous donc acheté?</p>
+
+<p>Thérèse ne savait seulement pas ce que Madeleine et Elisabeth s'étaient
+dépêchées d'acheter, de sorte qu'elle ne put répondre.</p>
+
+<p>Mais la marchande, arrivant avec son paquet, interrompit la conversation,
+à la grande joie de Madeleine et d'Elisabeth, qui commençaient à
+craindre d'avoir acheté des choses trop belles.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, madame Juivet, dit la grand'mère; défaites votre paquet ici
+sur l'herbe, et faites-nous voir les emplettes de ces demoiselles.</p>
+
+<p>Mme Juivet salua, posa son paquet, le défit, en tira la note, qu'elle présenta
+à Madeleine, et étala ses marchandises.</p>
+
+<p>Madeleine avait rougi en prenant la note; sa grand'mère la lui prit des
+mains, et poussa une exclamation de surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Trente-deux francs pour habiller une petite mendiante!... Madame
+Juivet, ajouta-t-elle d'un ton sévère, vous avez abusé de l'ignorance de mes
+petites-filles; vous savez très bien que les étoffes que vous apportez sont
+beaucoup trop belles et trop chères pour habiller une enfant pauvre; remportez
+tout cela, et sachez qu'à l'avenir aucun de nous n'achètera rien chez
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Mme Juivet avec une colère retenue, ces demoiselles ont
+pris ce qu'elles ont voulu, je ne les ai contraintes sur aucun article.</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;Mais vous auriez dû ne leur montrer que des étoffes
+convenables, et ne pas chercher à leur passer vos vieilles marchandises
+dont personne ne veut.</p>
+
+<p><i>Madame Juivet:</i>&mdash;Madame, ces demoiselles ayant pris les étoffes
+doivent les payer.</p>
+
+<p>&mdash;Elles ne payeront rien du tout, et vous allez remporter tout cela, dit
+la grand'mère avec sévérité. Partez sur-le-champ; j'enverrai ma femme de
+chambre acheter chez Mme Jourdan ce qui est nécessaire.</p>
+
+<p>Mme Juivet se retira dans une colère effroyable. Je la reconduisis un
+bout de chemin en brayant d'un air moqueur et en gambadant autour d'elle,
+ce qui amusa beaucoup les enfants, mais ce qui lui fit grand-peur, car elle
+se sentait coupable, et elle craignait que je voulusse l'en punir; on me
+croyait un peu sorcier dans le pays, et tous les méchants me redoutaient.</p>
+
+<p>Les mamans grondèrent les enfants, les cousins se moquèrent d'elles; je
+restai près d'eux, mangeant de l'herbe, et les regardant sauter, courir,
+gambader. J'entendis, pendant ce temps, que les papas arrangeaient une
+partie de chasse pour le lendemain, que Pierre et Henri devaient avoir de
+petits fusils pour être de la partie, et qu'un jeune voisin de campagne devait
+y venir aussi.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XV</h3>
+
+<h3>LA CHASSE</h3>
+
+
+<p>Le lendemain devait avoir lieu, comme je l'ai dit, l'ouverture de la
+chasse. Pierre et Henri furent prêts avant tout le monde; c'était leur début;
+ils avaient leurs fusils en bandoulière, leur carnassière passée sur l'épaule;
+leurs yeux brillaient de bonheur; ils avaient pris un air fier et batailleur
+qui semblait dire que tout le gibier du pays devait tomber sous leurs coups.
+Je les suivais de loin, et je vis les préparatifs de la chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, dit Henri d'un air délibéré, quand nos carnassières seront
+pleines, où mettrons-nous le gibier que nous tuerons?</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément à quoi je pensais, répondit Pierre; je demanderai
+à papa d'emmener Cadichon.</p>
+
+<p>Cette idée ne me plut pas; je savais que les jeunes chasseurs tiraient
+partout et sur tout, sans s'occuper de ce qui était devant et près d'eux. En
+visant une perdrix, ils pouvaient m'envoyer leur plomb, et j'attendis avec
+inquiétude la suite de la proposition.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, dit Pierre à son père qui arrivait, pouvons-nous emmener
+Cadichon?</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire? répondit le papa en riant; tu veux donc chasser
+à âne, et poursuivre les perdrix à la course! Dans ce cas, il faut d'abord
+attacher des ailes à Cadichon.</p>
+
+<p><i>Henri</i>, contrarié:&mdash;Mais non, papa, c'est pour notre gibier quand nos
+carnassières seront trop pleines.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>, avec surprise et riant:&mdash;Porter votre gibier! Vous croyez
+donc, pauvres innocents, que vous allez tuer quelque chose, et même beaucoup
+de choses?</p>
+
+<p><i>Henri, piqué</i>:&mdash;Certainement, papa; j'ai vingt cartouches dans ma
+veste, et je tuerai au moins quinze pièces.</p>
+
+<p><i>Le papa:</i>&mdash;Ah! ah! ah! Elle est bonne, celle-là! Sais-tu ce que vous
+tuerez, vous deux et votre ami Auguste?</p>
+
+<p><i>Henri:</i>&mdash;Quoi donc, papa?</p>
+
+<p><i>Le papa:</i>&mdash;Le temps, et rien avec.</p>
+
+<p><i>Henri</i>, très piqué:&mdash;Alors, papa, je ne sais pas pourquoi vous nous
+avez donné des fusils, et pourquoi vous nous faites aller à la chasse, si vous
+nous croyez assez sots, assez maladroits pour ne rien tuer.</p>
+
+<p><i>Le papa:</i>&mdash;C'est pour vous apprendre à chasser, petits nigauds, que je
+vous fais aller à la chasse. On ne tue jamais rien les premières fois.</p>
+
+<p>La conversation fut interrompue par l'arrivée d'Auguste, prêt aussi à
+tuer tout ce qu'il rencontrerait. Pierre et Henri étaient encore rouges d'indignation
+quand Auguste les rejoignit.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Papa croit que nous ne tuerons rien, Auguste; nous lui ferons
+voir que nous sommes plus adroits qu'il ne le pense.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Sois tranquille, nous tuerons plus de gibier qu'eux.</p>
+
+<p><i>Henri:</i>&mdash;Pourquoi plus qu'eux?</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Parce que nous sommes jeunes, vifs, lestes et adroits, tandis
+que nos papas sont déjà un peu vieux.</p>
+
+<p><i>Henri:</i>&mdash;C'est vrai, cela. Papa a quarante-deux ans. Pierre en a quinze,
+et moi treize. Quelle différence!</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Et mon papa à moi donc! Il a quarante-trois ans! Et moi
+qui en ai quatorze!</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Ecoute, je vais, sans le lui dire, faire mettre à Cadichon le
+bât avec les paniers. Il nous suivra et nous lui ferons porter notre gibier.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Bien, très bien; fais mettre les grands paniers; si nous
+tuons un chevreuil, il lui faudra une fameuse place.</p>
+
+<p>Henri fut chargé de la commission. Je riais sous cape de la prévoyance.
+J'étais bien sûr de ne pas avoir la charge d'un chevreuil et de revenir avec
+les paniers vides comme au départ.</p>
+
+<p>&mdash;En route! dirent les papas. Nous marcherons devant. Et vous, gamins,
+suivez de près. Quand nous serons en plaine, nous nous débanderons....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? ajouta le papa de Pierre avec surprise; Cadichon
+nous suit? Cadichon orné de deux énormes paniers?</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour le gibier de ces messieurs, dit le garde en riant.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Ah! ah! ah! ils ont voulu faire à leur tête, ... soit ... je
+veux bien que Cadichon suive la chasse, s'il a du temps à perdre.</p>
+
+<p>Il regarda en souriant Pierre et Henri, qui prirent un air dégagé.</p>
+
+<p>&mdash;Ton fusil est-il armé, Pierre? demanda Henri.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Non, pas encore; c'est si dur à armer et à désarmer, que
+j'aime mieux attendre qu'une perdrix parte.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Nous voici en plaine; à présent, marchons tous sur la même
+ligne, et tirons devant nous, et pas à droite ni à gauche, pour ne pas nous
+entre-tuer.</p>
+
+<p>Les perdrix ne tardèrent pas à partir de tous côtés; j'étais resté prudemment
+derrière, et même un peu loin: je fis bien; car plus d'un chien retardataire
+reçut des grains de plomb. Les chiens guettaient, arrêtaient, rapportaient;
+les coups de fusil partaient sur toute la ligne. Je ne perdais pas
+de vue mes trois jeunes vantards; je les voyais tirer souvent, mais ramasser,
+jamais: aucun des trois ne toucha ni lièvre, ni perdrix. Ils s'impatientaient,
+tiraient hors de portée, trop loin, trop près; quelquefois tous trois tiraient
+la même perdrix, qui n'en volait que mieux. Les papas faisaient au contraire
+de la bonne besogne: autant de coups de fusil, autant de pièces dans
+leurs carnassières. Après deux heures de chasse, le papa de Pierre et de
+Henri s'approcha d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mes enfants, Cadichon est-il bien chargé? Y a-t-il encore de
+la place pour vider ma carnassière, qui est trop pleine?</p>
+
+<p>Les enfants ne répondirent pas: ils voyaient à l'air moqueur de leur
+papa, qu'il savait leur maladresse. Moi, j'approchai en courant, et je tournai
+un des paniers vers le papa.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Comment! rien dedans? Vos carnassières vont crever, si
+vous les remplissez trop.</p>
+
+<p>Les carnassières étaient plates et vides. Le papa se mit à rire de l'air
+déconfit des jeunes chasseurs, se débarrassa de son gibier dans un de mes
+paniers, et retourna à son chien, qui était en arrêt.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Je crois bien que ton père tue une quantité de perdreaux!
+Il a deux chiens qui arrêtent et rapportent; et nous, on ne nous en a pas
+laissé un seul.</p>
+
+<p><i>Henri:</i>&mdash;C'est vrai, ça; nous avons peut-être tué beaucoup de perdrix,
+seulement nous n'avions pas de chiens pour nous les rapporter.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Pourtant, je n'en ai pas vu tomber.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Parce qu'une perdrix tuée ne tombe jamais sur le coup; elle
+vole encore quelque temps, et elle va tomber très loin.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Mais quand papa et mes oncles tirent, leurs perdrix tombent
+tout de suite.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Cela te semble ainsi parce que tu es loin, mais, si tu étais
+à leur place, tu verrais filer la perdrix longtemps encore.</p>
+
+<p>Pierre ne répondit pas, mais il n'avait pas trop l'air de croire ce que
+disait Auguste. Tous marchaient d'un pas moins fier et moins léger qu'au
+départ. Ils commençaient à demander l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai faim, dit Henri.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai soif, dit Auguste.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fatigué, dit Pierre.</p>
+
+<p>Mais il fallait bien suivre les chasseurs qui tiraient, tuaient et s'amusaient.
+Pourtant ils n'oubliaient pas leurs jeunes compagnons de chasse,
+et, pour ne pas trop les fatiguer, ils proposèrent une halte pour déjeuner.
+Les jeunes gens acceptèrent avec joie. On rappela les chiens, qu'on remit
+en laisse, et l'on se dirigea vers une ferme qui était à cent pas, et où la
+grand'mère avait envoyé des provisions.</p>
+
+<p>On s'assit par terre sous un vieux chêne; on étala le contenu des paniers.
+Il y avait, comme à toutes les chasses, un pâté de volaille, un jambon, des
+oeufs, du fromage, des marmelades, des confitures, un gros baba, une
+énorme brioche et quelques bouteilles de vieux vin. Tous les chasseurs,
+jeunes et vieux, avaient grand appétit, et mangèrent à effrayer les passants.
+Pourtant la grand'mère avait si largement pourvu aux faims les plus
+voraces, que la moitié des provisions restèrent aux gardes et aux gens de la
+ferme. Les chiens avaient la soupe pour apaiser leur faim, et l'eau de la
+mare pour se désaltérer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez donc pas été heureux, enfants? dit le papa d'Auguste.
+Cadichon ne marchait pas comme un âne trop chargé.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Ce n'est pas étonnant, papa nous n'avions pas de chiens;
+vous les aviez tous.</p>
+
+<p><i>Le père:</i>&mdash;Ah! tu crois qu'un, deux, trois chiens vous auraient fait tuer
+des perdreaux qui vous passaient sous le nez.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Ils ne les auraient pas fait tuer, papa, mais ils auraient
+cherché et rapporté ceux que nous avons tués, et alors...</p>
+
+<p><i>Le père</i>, interrompant d'un air surpris:&mdash;Ceux que vous avez tués!
+Vous croyez avoir tué des perdreaux?</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Certainement, papa; seulement, comme nous ne les voyions
+pas tomber, nous ne pouvions pas les ramasser.</p>
+
+<p><i>Le père</i>, de même:&mdash;Et tu crois que, s'il en était tombé, vous ne les
+auriez pas vus?</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Non, car nous n'avons pas d'aussi bons yeux que les chiens.</p>
+
+<p>Le père, les oncles, les gardes même partirent d'un éclat de rire qui rendit
+les enfants rouges de colère.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, dit enfin le papa de Pierre et de Henri, puisque c'est faute de
+chiens que votre gibier a été perdu, vous allez avoir chacun le vôtre quand
+nous nous remettrons en chasse.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Mais les chiens ne voudront pas nous suivre, papa ils ne nous
+connaissent pas autant que vous.</p>
+
+<p><i>Le père:</i>&mdash;Pour les obliger à vous suivre, nous vous donnerons les deux
+gardes, et nous ne partirons qu'une demi-heure après vous, afin que les
+chiens n'aient pas la tentation de nous rejoindre.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>, radieux:&mdash;Oh! merci, papa! à la bonne heure! avec les chiens,
+nous sommes bien sûrs de tuer autant que vous.</p>
+
+<p>Le déjeuner finissait, on était reposé, et les jeunes chasseurs étaient
+pressés de se remettre en chasse avec les chiens et les gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons avoir l'air de vrais chasseurs, dirent-ils d'un air satisfait.</p>
+
+<p>Les voilà partis encore une fois, et moi suivant comme avant le déjeuner,
+mais toujours de loin. Les papas avaient dit aux gardes de marcher près
+des enfants, et d'empêcher toute imprudence. Les perdrix partaient de tous
+côtés comme le matin, les jeunes gens tiraient comme le matin, et ne tuaient
+rien comme le matin. Pourtant les chiens faisaient bien leur office; ils
+quêtaient, ils arrêtaient, seulement ils ne rapportaient pas, puisqu'il n'y
+avait rien à rapporter. Enfin, Auguste, impatienté de tirer sans tuer, voit
+un des chiens en arrêt; il croit qu'en tirant avant que la perdrix parte, il
+tuera plus facilement. Il vise, il tire, ... le chien tombe en se débattant et
+en poussant un cri de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! c'est notre meilleur chien! s'écria le garde en s'élançant
+vers lui.</p>
+
+<p>Quand il arriva, le chien expirait. Le coup l'avait frappé à la tête; il
+était sans mouvement et sans vie.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un beau coup que vous avez fait là, monsieur Auguste! dit le
+garde en laissant retomber le pauvre animal. Je crois bien que voilà la
+chasse finie.</p>
+
+<p>Auguste restait immobile et consterné; Pierre et Henri étaient très émus
+de la mort du chien, le garde concentrait sa colère et le regardait sans mot
+dire.</p>
+
+<p>J'approchai pour voir quelle était la malheureuse victime de la maladresse
+et de l'amour-propre d'Auguste. Quelle ne fut pas ma douleur en
+reconnaissant Médor, mon ami, mon meilleur ami! Et quels ne furent pas
+mon horreur et mon chagrin quand je vis le garde relever Médor, et le
+poser dans un des paniers que je portais sur mon dos! Voilà donc le
+gibier que j'étais condamné à rapporter! Médor, mon ami, tué par un
+mauvais garçon maladroit et orgueilleux.</p>
+
+<p>Nous retournâmes du côté de la ferme, les enfants ne parlant pas, le
+garde laissant échapper de temps à autre un juron furieux, et moi ne
+trouvant de consolation que dans la réprimande sévère et l'humiliation que
+le meurtrier aurait à subir.</p>
+
+<p>En arrivant à la ferme, nous y trouvâmes encore les chasseurs, qui,
+n'ayant plus de chiens, préféraient se reposer et attendre le retour des
+enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà! s'écrièrent-ils en nous voyant revenir.</p>
+
+<p><i>Le papa de Pierre:</i>&mdash;Je crois, en vérité, qu'ils ont tué une grosse pièce.
+Cadichon marche comme s'il était chargé, et un des paniers penche comme
+s'il contenait quelque chose de lourd.</p>
+
+<p>Ils se levèrent et vinrent à nous. Les enfants restaient en arrière; leur
+mine confuse frappa ces messieurs.</p>
+
+<p><i>Le père d'Auguste</i>, riant:&mdash;Ils n'ont pas l'air de triomphateurs!</p>
+
+<p><i>Le papa de Pierre</i>, riant:&mdash;Ils ont peut-être tué un veau ou un mouton
+qu'ils ont pris pour un lapin.</p>
+
+<p>Le garde approcha.</p>
+
+<p><i>Le papa:</i>&mdash;Qu'y a-t-il donc, Michaud? Tu as l'air aussi penaud que
+les chasseurs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il y a de quoi, m'sieur, répondit le garde. Nous rapportons
+un triste gibier.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>, riant:&mdash;Qu'est-ce donc? Un mouton, un veau, un ânon?</p>
+
+<p><i>Le garde:</i>&mdash;Ah! m'sieur, il n'a a pas de quoi rire, allez! C'est votre
+chien Médor, le meilleur de la bande, que M. Auguste a tué, le prenant
+pour une perdrix.</p>
+
+<p><i>Le papa:</i>&mdash;Médor! le maladroit! Si jamais il revient chasser ici!...</p>
+
+<p>&mdash;Approchez, Auguste, lui dit son père. Voilà donc où vous ont mené
+votre sot orgueil et votre ridicule présomption! Faites vos adieux à vos
+amis, monsieur; vous allez retourner sur l'heure à la maison, et vous porterez
+votre fusil dans ma chambre pour n'y plus toucher, jusqu'à ce que
+vous ayez pris de la raison et de la modestie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais papa, répondit Auguste d'un air dégagé, je ne sais pas pourquoi
+vous êtres si fâché. Il arrive très souvent qu'on tue des chiens, à la
+chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Des chiens!... On tue des chiens! s'écria le père stupéfait. En vérité,
+c'est trop fort... Où avez-vous pris ces belles notions de chasse, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, papa, dit Auguste toujours du même air dégagé, tout le monde
+sait qu'il arrive très souvent aux grands chasseurs de tuer des chiens.</p>
+
+<p>&mdash;Mes chers amis, dit le père en se retournant vers ces messieurs,
+veuillez m'excuser de vous avoir amené un garçon malapris comme
+Auguste. Je ne croyais pas qu'il fût capable de tant d'impudence et de
+sottise.</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers son fils:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu mes ordres, monsieur, allez.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Mais, papa.</p>
+
+<p><i>Le père</i>, d'une voix sévère:&mdash;Silence! vous dis-je. Pas un mot, si vous
+ne voulez faire connaissance avec la baguette de mon fusil.</p>
+
+<p>Auguste baissa la tête et se retira tout confus.</p>
+
+<p>«Vous voyez, mes enfants, dit le papa de Pierre et de Henri, où mène la
+présomption, c'est-à-dire la croyance d'un mérite qu'on n'a pas. Ce qui
+arrive à Auguste aurait pu vous arriver aussi. Vous vous êtes tous figuré
+que rien n'était plus facile que de bien tirer, qu'il suffisait de vouloir pour
+tuer; voyez le résultat, vous avez été tous trois ridicules dès ce matin; vous
+avez méprisé nos conseils et notre expérience; et enfin vous êtes tous trois
+la cause de la mort de mon pauvre Médor. Je vois, d'après cela, que vous
+êtes trop jeunes pour chasser. Dans un an ou deux nous verrons. Jusque-là
+retournez à vos jardins et à vos amusements d'enfants. Tout le monde s'en
+trouvera mieux.»</p>
+
+<p>Pierre et Henri baissèrent la tête sans répondre. On rentra tristement
+à la maison; les enfants voulurent enterrer eux-mêmes dans le jardin mon
+malheureux ami, dont je vais vous raconter l'histoire. Vous verrez pourquoi
+je l'aimais tant.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>MÉDOR</h3>
+
+
+<p>Je connaissais Médor depuis longtemps; j'étais jeune, et il était plus
+jeune encore quand nous nous sommes connus et aimés. Je vivais alors
+misérablement chez ces méchants fermiers qui m'avaient acheté à un marchand
+d'ânes, et de chez lesquels je m'étais sauvé avec tant d'habileté.
+J'étais maigre, car je souffrais sans cesse de la faim. Médor, qu'on leur
+avait donné comme chien de garde, et qui s'est trouvé être un superbe et
+excellent chien de chasse, était moins malheureux que moi; il amusait les
+enfants qui lui donnaient du pain et des restes de laitage; de plus, il m'a
+avoué que lorsqu'il pouvait se glisser à la laiterie avec la maîtresse ou la
+servante, il trouvait toujours moyen d'attraper quelques gorgées de lait ou
+de crème, et de saisir les petits morceaux de beurre qui sautaient de la
+baratte pendant qu'on le faisait. Médor était bon; ma maigreur et ma
+faiblesse lui firent pitié; un jour il m'apporta un morceau de pain, et me
+le présenta d'un air triomphant.</p>
+
+<p>&mdash;Mange, mon pauvre ami, me dit-il, dans son langage; j'ai assez du
+pain qu'on me donne pour me nourrir, et toi, tu n'as que des chardons et
+de mauvaises herbes en quantité à peine suffisante pour te faire vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Bon Médor, lui répondis-je, tu te prives pour moi, j'en suis certain.
+Je ne souffre pas autant que tu le penses; je suis habitué à peu manger, à
+peu dormir, à beaucoup travailler et à être battu.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas faim. Prouve-moi ton amitié en acceptant mon petit présent.
+C'est bien peu de chose, mais je te l'offre avec plaisir, et si tu me
+refusais, j'en aurais du chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Alors j'accepte, mon bon Médor, lui répondis-je, parce que je t'aime;
+et je t'avoue que ce pain me fera grand bien, car j'ai faim.</p>
+
+<p>Et je mangeai le pain du bon Médor, qui regardait avec joie l'empressement
+avec lequel je broyais et j'avalais. Je me sentis tout remonté par ce
+repas inaccoutumé; je le dis à Médor, croyant par là lui mieux témoigner
+ma reconnaissance; il en résulta que tous les jours il m'apportait le plus
+gros morceau de ceux qu'on lui donnait. Le soir, il venait se coucher près
+de moi sous l'arbre ou le buisson que je choisissais pour passer ma nuit;
+nous causions alors sans parler. Nous autres animaux, nous ne prononçons
+pas des paroles comme les hommes, mais nous nous comprenons par des
+clignements d'yeux, des mouvements de tête, d'oreilles, de la queue, et nous
+causons entre nous tout comme les hommes.</p>
+
+<p>Un soir, je le vis arriver triste et abattu.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, me dit-il, je crains de ne plus pouvoir à l'avenir t'apporter
+une partie de mon pain; les maîtres ont décidé que j'étais assez grand pour
+être attaché toute la journée, qu'on ne me lâcherait qu'à la nuit. De plus, la
+maîtresse a grondé les enfants de ce qu'ils me donnaient trop de pain; elle
+leur a défendu de me rien donner à l'avenir, parce qu'elle voulait me
+nourrir elle-même, et peu, pour me rendre bon chien de garde.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon Médor, lui dis-je, si c'est le pain que tu m'apportes qui te
+tourmente, rassure-toi, je n'en ai plus besoin; j'ai découvert ce matin un
+trou dans le mur du hangar à foin; j'en ai déjà tiré un peu, et je pourrai
+facilement en manger tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! s'écria Médor, je suis heureux de ce que tu me dis; mais
+j'avais pourtant un grand plaisir à partager mon pain avec toi. Et puis,
+être attaché tout le jour, ne plus venir te voir, c'est triste.</p>
+
+<p>Nous causâmes encore quelque temps, il me quitta fort tard.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai le temps de dormir le jour, disait-il; et toi tu n'as pas
+grand'chose à faire dans cette saison-ci.</p>
+
+<p>Toute la journée du lendemain se passa en effet sans que je visse mon
+pauvre ami. Vers le soir, je l'attendais avec impatience, lorsque j'entendis
+ses cris. Je courus près de la haie; je vis la méchante fermière qui le tenait
+par la peau du cou, pendant que Jules le frappait avec le fouet du charretier.
+Je m'élançai au travers de la haie par une brèche mal fermée; je me
+jetai sur Jules, et je le mordis au bras de façon à lui faire tomber le fouet
+des mains. La fermière lâcha Médor, qui se sauva, c'est ce que je voulais;
+je lâchai aussi le bras de Jules, et j'allais retourner dans mon enclos, lorsque
+je me sentis saisir par les oreilles; c'était la fermière, qui dans sa
+colère, criait à Jules:</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi le grand fouet, que je corrige ce mauvais animal! Jamais
+plus méchant âne n'a été vu en ce monde. Donne donc, ou claque-le
+toi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux remuer le bras, dit Jules en pleurant; il est tout
+engourdi.</p>
+
+<p>La fermière saisit le fouet tombé à terre, et courut à moi pour venger
+son méchant garçon. Je n'eus pas la sottise de l'attendre comme vous pouvez
+bien penser. Je fis un saut et m'éloignai quand elle fut près de m'atteindre;
+elle continua à me poursuivre et moi à me sauver, ayant grand soin de me
+tenir hors de la portée du fouet. Je m'amusai beaucoup à cette course; je
+voyais la colère de ma maîtresse augmenter à mesure qu'elle se fatiguait;
+je la faisais courir et suer sans me donner de mal, la méchante femme était
+en nage, était rendue, sans avoir eu le plaisir de m'attraper seulement du
+bout de son fouet. Mon ami était suffisamment vengé quand la promenade
+fut terminée. Je le cherchai des yeux, car je l'avais vu courir du côté de
+mon enclos; mais il attendait, pour se montrer, le départ de sa cruelle
+maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! scélérat! cria l'enragée fermière en se retirant; tu me le
+payeras quand tu seras sous le bât.</p>
+
+<p>Je restai seul. J'appelai; Médor sortit timidement la tête du fossé où il
+était caché; je courus à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Viens! lui dis-je. Elle est partie. Qu'as-tu fait? Pourquoi te faisait-elle
+battre par Jules?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'avais un morceau de pain qu'un des enfants avait posé
+par terre: elle m'a vu, s'est élancée sur moi, a appelé Jules, et lui a ordonné
+de me battre sans pitié.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que personne n'a cherché à te défendre?</p>
+
+<p>&mdash;Me défendre! Ah oui! vraiment! ils ont tous crié: «C'est bien fait!
+c'est bien fait! Fouette-le, Jules, pour qu'il recommence pas.&mdash;Soyez
+tranquilles, répondit Jules, je n'irai pas de main-morte; vous allez voir
+comme je vais le faire chanter.» Et à mon premier cri, ils ont tous battu
+des mains et crié: «Bravo! Encore, encore!»</p>
+
+<p>&mdash;Méchants petits drôles! m'écriai-je. Mais pourquoi as-tu pris ce
+morceau de pain, Médor? Est-ce qu'on ne t'avait pas donné ton souper?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, si fait. J'avais mangé; mais le pain de ma soupe était si
+émietté, que je n'ai pu en rien retirer pour toi, et si j'avais pu emporter ce
+gros morceau que les enfants avaient fait tomber, tu aurais eu un bon régal.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Médor, c'est pour moi que tu as été battu!... Merci,
+mon ami, merci; je n'oublierai jamais ton amitié, ta bonté!... Mais ne
+recommence pas, je t'en supplie; crois-tu que ce pain m'eût fait plaisir, si
+j'avais su ce qu'il devait te faire souffrir? J'aimerais cent fois mieux ne
+vivre que de chardons, et te savoir bien traité et heureux.</p>
+
+<p>Nous causâmes longtemps encore, et je fis promettre à Médor de ne plus
+se mettre, à cause de moi, dans le cas d'être battu; je lui promis aussi de
+faire toutes sortes de tours à tous les gens de la ferme, et je tins parole. Un
+jour, je jetai dans un fossé plein d'eau Jules et sa soeur, et je me sauvai, les
+laissant barboter et se débattre. Un autre jour, je poursuivis le petit de trois
+ans comme si j'avais voulu le mordre; il criait et courait avec une terreur
+qui me réjouissait. Une autre fois, je fis semblant d'être pris de coliques,
+et je me roulai sur la grande route avec une charge d'oeufs sur le dos; tous
+les oeufs furent écrasés; la fermière, quoique furieuse, n'osait pas me
+frapper; elle me croyait réellement malade; elle pensa que j'allais mourir;
+que l'argent que je leur avais coûté serait perdu, et, au lieu de me battre,
+elle me ramena et me donna du foin et du son. Je n'ai jamais fait un
+meilleur tour de ma vie, et le soir, en le racontant à Médor, nous nous pâmions
+de rire. Une autre fois, je vis tout leur linge étalé sur la haie pour
+sécher. Je pris toutes les pièces l'une après l'autre avec mes dents, et je les
+jetai dans le jus du fumier. Personne ne m'avait vu faire; quand la maîtresse
+ne trouva plus son linge, et qu'après l'avoir cherché partout, elle le
+trouva dans le jus du fumier, elle se mit dans une épouvantable colère; elle
+battit la servante, qui battit les enfants, qui battirent les chats, les chiens,
+les veaux, les moutons. C'était un vacarme charmant pour moi, car tous
+criaient, tous juraient, tous étaient furieux. Ce fut encore une soirée bien
+gaie que nous passâmes, Médor et moi.</p>
+
+<p>En réfléchissant depuis à toutes ces méchancetés, je me les suis sincèrement
+reprochées, car je me vengeais sur des innocents des fautes des coupables.
+Médor me blâmait quelquefois, et me conseillait d'être meilleur et
+plus indulgent; mais je ne l'écoutais pas, je devenais de plus en plus méchant;
+j'en ai été bien puni, comme on le verra plus tard.</p>
+
+<p>Un jour, jour de tristesse et de deuil, un monsieur qui passait vit Médor,
+l'appela, le caressa; puis il alla parler au fermier, et le lui acheta pour
+cent francs. Le fermier, qui croyait avoir un chien de peu de valeur, était
+enchanté; mon pauvre ami fut immédiatement attaché avec un bout de
+corde, et emmené par son nouveau maître; il me regarda d'un air douloureux;
+je courus de tous côtés pour chercher un passage dans la haie, les
+brèches étaient bouchées; je n'eus même pas la consolation de recevoir les
+adieux de mon cher Médor. Depuis ce jour je m'ennuyai mortellement; ce
+fut peu de temps après qu'eut lieu l'histoire du marché, et ma fuite dans la
+forêt de Saint-Evroult. Pendant les années qui ont suivi cette aventure, j'ai
+souvent, bien souvent pensé à mon ami, et j'ai bien désiré le retrouver;
+mais où le chercher? J'avais su que son nouveau maître n'habitait pas le
+pays, qu'il n'y était venu que pour voir un de ses amis.</p>
+
+<p>Quand je fus amené chez votre grand'mère par mon petit Jacques, jugez
+de mon bonheur en voyant quelques temps après arriver, avec votre oncle et
+vos cousins Pierre et Henri, mon ami, mon cher Médor. Il fallait voir la
+surprise générale lorsqu'on vit Médor courir à moi, me faire mille caresses,
+et moi le suivre partout. On crut que c'était pour Médor la joie de se trouver
+à la campagne; pour moi, on pensa que j'étais bien aise d'avoir un compagnon
+de promenade. Si l'on avait pu nous comprendre, deviner nos
+longues conversations, on aurait compris ce qui nous attirait l'un vers
+l'autre.</p>
+
+<p>Médor fut heureux de tout ce que je lui racontais de ma vie calme et
+heureuse, de la bonté de mes maîtres, de ma bonne et même glorieuse réputation
+dans le pays; il gémit avec moi au récit de mes tristes aventures; il
+rit, tout en me blâmant, des tours que j'avais joués au fermier qui m'avait
+acheté du père Georget; il frémit d'orgueil au récit de mon triomphe dans
+la course d'ânes; il gémit de l'ingratitude des parents de la pauvre Pauline,
+et il versa quelques larmes sur le triste sort de cette malheureuse enfant.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>LES ENFANTS DE L'ÉCOLE</h3>
+
+
+<p>Médor s'était écarté un jour de la maison où il était né, et où il vivait
+assez heureux; il poursuivait un chat qui lui avait enlevé un morceau de
+viande donnée par le cuisinier. On la trouvait trop avancée; Médor, qui
+n'était pas si délicat, l'avait saisie et posée près de sa niche, lorsque le chat,
+caché à côté, s'élança dessus et l'emporta. Mon ami ne faisait pas souvent
+d'aussi friands repas; il courut à toutes jambes après le voleur et, l'aurait
+bientôt attrapé, si le méchant chat n'avait imaginé de grimper sur un arbre.
+Médor ne pouvait le suivre si haut; il fut donc obligé de regarder le fripon
+dévorer sous ses yeux l'excellent morceau qu'il avait dérobé. Justement
+irrité d'une semblable effronterie, il resta au pied de l'arbre, aboyant,
+grondant, et faisant mille reproches. Ses aboiements attirèrent des enfants
+qui sortaient de l'école; ils se joignirent à Médor pour injurier le chat; ils
+finirent même par ramasser des pierres et lui en jeter; c'était une véritable
+grêle. Le chat se sauva au haut de l'arbre, se cacha dans les endroits les plus
+touffus: ce qui n'empêcha pas les méchants garçons de continuer leur jeu
+et de faire des hourras de joie chaque fois qu'un miaulement plaintif leur
+apprenait que le chat avait été touché et blessé.</p>
+
+<p>Médor commençait à s'ennuyer de ce jeu; les miaulements douloureux
+du chat avaient fait passer sa colère, et il craignait que les enfants ne fussent
+trop cruels. Il se mit donc à aboyer contre eux et à les tirer par leurs
+blouses; ils n'en continuèrent pas moins à lancer des pierres; seulement,
+ils en jetèrent aussi quelques-unes à mon pauvre ami. Enfin un cri rauque
+et horrible, suivi d'un craquement dans les branches, annonça qu'ils avaient
+réussi, que le chat était grièvement blessé, et qu'il tombait de l'arbre. Une
+minute après, il était par terre, non seulement blessé, mais raide mort; il
+avait eu la tête brisée par une pierre. Les méchants enfants se réjouirent de
+leur succès, au lieu de pleurer sur leur cruauté et sur les souffrances qu'ils
+avaient fait endurer à ce pauvre animal. Médor regardait son ennemi d'un
+air compatissant, et les garçons d'un air de reproche; il allait retourner à
+la maison, lorsqu'un des enfants s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Faisons-lui prendre un bain dans la rivière, ce sera très amusant.</p>
+
+<p>&mdash;Bien dit, bien imaginé! s'écrièrent les autres. Attrape-le, Frédéric;
+le voilà qui se sauve.</p>
+
+<p>Et voilà Médor poursuivi par ces méchants vauriens, eux et lui courant
+à toutes jambes; ils étaient malheureusement une douzaine, qui s'étaient
+espacés, ce qui l'obligeait à toujours courir droit devant lui, car aussitôt
+qu'il cherchait à leur échapper à droite ou à gauche, tous l'entouraient, et
+il retardait ainsi sa fuite au lieu de l'accélérer. Il était bien jeune alors, il
+n'avait que quatre mois; il ne pouvait courir vite ni longtemps; il finit
+donc par être pris. L'un le saisit par la queue, l'autre par la patte, d'autres
+par le cou, les oreilles, le dos, le ventre; ils le tiraient chacun de leur côté,
+et s'amusaient de ses cris. Enfin, ils lui attachèrent au cou une ficelle qui
+le serrait à l'étrangler, le tirèrent après eux, et le firent avancer avec force
+coups de pied; ils arrivèrent ainsi jusqu'à la rivière; l'un deux allait l'y
+jeter après avoir défait la ficelle; mais le plus grand s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Attends, donne-moi la ficelle, attachons-lui deux vessies au cou pour
+le faire nager, nous le pousserons jusqu'à l'usine, et nous le ferons passer
+sous la roue.</p>
+
+<p>Le pauvre Médor se débattait vainement; que pouvait-il faire contre une
+douzaine de gamins dont les plus jeunes avaient pour le moins dix ans?
+André, le plus méchant de la bande, lui attacha les deux vessies autour du
+cou, et le lança au beau milieu de la petite rivière. Mon malheureux ami,
+poussé par le courant plus encore que par les perches que tenaient ses bourreaux,
+était à moitié noyé et à moitié étranglé par la ficelle que l'eau avait
+resserrée. Il arriva ainsi jusqu'à l'endroit où l'eau se précipitait avec violence
+sous la roue de l'usine. Une fois sous la roue, il devait nécessairement
+y être broyé.</p>
+
+<p>Les ouvriers revenaient de dîner, et s'apprêtaient à lever la pale qui
+retenait l'eau. Celui qui devait la lever aperçut Médor, et s'adressa aux
+méchants enfants qui attendaient en riant que la pale, une fois levée, laissât
+passer Médor, et que l'eau l'entraînât sous la roue.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un de vos méchants tours, mauvais garnements. Eh! les amis, à
+moi! Venez corriger ces gamins qui s'amusent à noyer un pauvre chien.</p>
+
+<p>Ses camarades accoururent, et, pendant qu'il sauvait Médor en lui tendant
+une planche, sur laquelle il monta, les autres firent la chasse à ses
+tourmenteurs, les attrapèrent tous, et les fouettèrent, les uns avec des
+cordes, les autres avec des fouets, d'autres avec des baguettes. Ils criaient
+tous à qui mieux mieux; les ouvriers n'en tapaient que plus fort. Enfin, ils
+les laissèrent aller, et la bande partit, criant, hurlant et se frottant les reins.</p>
+
+<p>Le sauveur de Médor avait coupé la ficelle qui l'étranglait; il l'avait
+couché au soleil sur du foin; Médor fut bientôt sec et prêt à retourner à la
+maison. Le forgeron l'y ramena, mais on lui dit qu'il pouvait bien le garder,
+qu'on avait déjà trop de chiens, et qu'on jetterait celui-là à l'eau avec une
+pierre au cou s'il ne voulait pas l'emmener. C'était un brave homme; il eut
+pitié de Médor et le ramena chez lui. Quand sa femme vit le chien, elle jeta
+les hauts cris, disant que son mari la ruinait, qu'elle n'avait pas de quoi
+nourrir un animal propre à rien, qu'il faudrait encore payer l'impôt sur
+les chiens.</p>
+
+<p>Enfin, elle cria et se plaignit si haut, que le mari, pour avoir la paix, se
+débarrassa de Médor, en le donnant au méchant fermier chez lequel je
+vivais déjà, et qui avait besoin d'un chien de garde.</p>
+
+<p>Voilà comment Médor et moi nous nous sommes connus, et voilà pourquoi
+nous nous sommes aimés.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<h3>LE BAPTÊME</h3>
+
+
+<p>Pierre et Camille devaient être parrain et marraine d'un enfant qui
+venait de naître, et dont la mère avait été bonne de Camille.</p>
+
+<p>Camille voulait qu'on donnât son nom à sa filleule.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, dit Pierre; puisque je suis le parrain, j'ai droit de lui
+donner un nom, et je veux l'appeler Pierrette.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Pierrette! mais c'est un affreux nom! Pas du tout. Je ne
+veux pas qu'elle s'appelle Pierrette. Elle s'appellera Camille; je suis la
+marraine, et j'ai le droit de l'appeler comme moi.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Non; c'est le parrain qui a le plus de droits, et je l'appellerai
+Pierrette.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Si tu l'appelles Pierrette, je ne veux pas être marraine.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Si tu l'appelles Camille, je ne veux pas être parrain.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Eh bien! faites comme vous voulez; je demanderai à papa
+d'être parrain à votre place.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Et moi, mademoiselle, je demanderai à maman d'être marraine
+à votre place.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;D'abord, je suis sûre que ma tante ne voudra pas qu'elle
+s'appelle Pierrette; c'est affreux et ridicule!</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Et moi je suis certain que mon oncle ne voudra pas qu'elle
+s'appelle Camille; c'est horrible et bête!</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Et comment donc m'a-t-il appelée Camille, moi? Va lui dire
+que c'est un nom horrible et bête; va, mon bonhomme, et tu verras comme
+tu seras bien reçu.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Enfin, tu diras ce que tu voudras, mais je dis que je ne serai
+pas parrain d'une Camille.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, dit malicieusement Camille en courant à son père, voulez-vous
+être parrain avec moi de la petite Camille?</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Quelle Camille, chère Minette? je ne connais de Camille
+que toi.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;C'est ma petite filleule, papa, que je veux appeler Camille
+quand on la baptisera aujourd'hui.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Mais Pierre doit être parrain avec toi; on n'a jamais deux
+parrains.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Papa, Pierre ne veut plus l'être.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Ne veut plus? Pourquoi ce caprice?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Parce qu'il trouve le nom de Camille horrible et bête, et
+qu'il veut l'appeler Pierrette.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Pierrette! Mais c'est bien ce nom-là qui serait horrible et
+bête.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;C'est ce que je lui ai dit, papa; il ne veut pas me croire.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Ecoute, ma fille, tâche de t'entendre avec ton cousin. Mais,
+s'il persiste à ne vouloir être parrain qu'à la condition de l'appeler Pierrette,
+je le remplacerai très volontiers.</p>
+
+<p>Pendant cette conversation de Camille avec son papa, Pierre avait couru
+chez sa maman.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, lui dit-il, voulez-vous remplacer Camille, et être marraine
+avec moi de la petite fille qu'on doit baptiser aujourd'hui?</p>
+
+<p><i>La maman</i>:&mdash;Pourquoi donc remplacer Camille? La bonne demande
+que ce soit elle qui soit marraine.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Maman, c'est parce qu'elle veut que la petite fille s'appelle
+Camille; je trouve ce nom très laid, et, comme je suis parrain, je veux qu'elle
+s'appelle Pierrette.</p>
+
+<p><i>La maman</i>:&mdash;Pierrette! Mais c'est un affreux nom! Autant Pierre est
+joli, autant Pierrette est ridicule.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Oh! maman, je vous en prie, laissez-moi l'appeler Pierrette....
+D'abord, je ne veux pas qu'elle s'appelle Camille.</p>
+
+<p><i>La maman</i>:&mdash;Mais, si aucun de vous ne veut céder, comment vous arrangerez-vous?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Voilà pourquoi, maman, je viens vous demander de remplacer
+Camille pour appeler la petite Pierrette.</p>
+
+<p><i>La maman</i>:&mdash;Mon pauvre Pierre, d'abord je te dirai franchement que
+je ne veux pas non plus de Pierrette, parce que c'est un nom ridicule. Et
+puis la mère de l'enfant a été bonne de Camille et non pas la tienne, et tu
+penses bien que c'est surtout Camille qu'elle veut avoir pour marraine de
+sa fille. Je crois même qu'elle sera contente que son enfant porte le nom
+de Camille.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Alors je ne veux pas être parrain.</p>
+
+<p>Camille accourut au même instant.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Eh bien! Pierre, es-tu décidé? On va partir dans une heure;
+et il faut absolument un parrain.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Je veux bien qu'elle ne s'appelle pas Pierrette, mais je ne
+veux pas qu'elle s'appelle Camille.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Puisque tu veux bien céder pour Pierrette, je veux bien
+aussi te céder pour Camille. Tiens, faisons une chose, demandons à ma
+bonne quel nom elle veut donner à sa fille!</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Tu as raison; va le lui demander.</p>
+
+<p>Camille repartit en courant; elle revint bientôt.</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, Pierre, ma bonne veut que sa fille s'appelle Marie-Camille.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Lui as-tu demandé s'il ne fallait pas l'appeler Pierrette, puisque
+je suis parrain?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Si, je le lui ai demandé: elle s'est mise à rire; maman a ri
+aussi: elles ont dit que c'était impossible, que Pierrette était trop laid.</p>
+
+<p>Pierre rougit un peu; pourtant comme il commençait lui-même à trouver
+Pierrette un nom ridicule, il ne dit rien et soupira.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont les dragées? demanda-t-il.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Dans un grand panier qu'on emportera à l'église. On laissera
+ici les boîtes et les paquets. Tout est prêt; viens voir combien il y
+en a.</p>
+
+<p>Ils coururent à l'antichambre, où tout était préparé.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Pour quoi faire tous ces centimes? Il y en a presque autant
+que de dragées.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;C'est pour jeter aux enfants de l'école.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Comment, aux enfants de l'école? Nous irons donc à l'école
+après le baptême?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Mais non: c'est pour jeter à la porte de l'église. Tous les
+enfants du village sont rassemblés, et on jette en l'air des poignées de dragées
+et de centimes; ils les attrapent et les ramassent par terre.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Est-ce que tu as déjà vu jeter des dragées?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Non, jamais, mais on dit que c'est très amusant.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Je crois que je n'aimerai pas cela; bien certainement ils se
+battent, ils se font mal. Et puis je n'aime pas qu'on jette les dragées aux
+enfants comme à des chiens.</p>
+
+<p>&mdash;Camille, Pierre, venez, voici l'enfant qui arrive; on va bientôt partir,
+s'écria Madeleine qui arrivait tout essoufflée.</p>
+
+<p>Tous partirent en courant pour aller au-devant de l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que notre filleule est belle! dit Pierre.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Je crois bien! elle a une robe brodée tout autour, un bonnet
+de dentelle, un manteau doublé de soie rose.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Est-ce toi qui as donné tout cela?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Oh non! Je n'avais pas assez d'argent; c'est maman qui a
+tout payé, excepté le bonnet, que j'ai acheté de mon argent.</p>
+
+<p>Tout le monde était prêt; quoiqu'il fît très beau temps, la calèche était
+attelée pour mener l'enfant avec sa nourrice, le parrain et la marraine.
+Camille et Pierre étaient fiers de se trouver, comme de grandes personnes,
+tout seuls dans la voiture. Ils partirent; moi, j'attendais, attelé à la petite
+voiture des enfants; Louis, Henriette et Elisabeth se mirent devant pour
+mener, et Henri grimpa derrière; les mamans, les papas et les bonnes
+étaient partis les uns après les autres pour se trouver près de nous en cas
+d'accident, mais ce n'était que par excès de prudence, car, avec moi, ils
+savaient qu'il n'y avait rien à craindre.</p>
+
+<p>Je partis au galop, malgré la charge que je traînais; mon amour-propre
+me poussait à atteindre et même à dépasser la calèche. J'allais comme le
+vent; les enfants étaient enchantés.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! criaient-ils. Courage, Cadichon! Encore un temps de galop!
+Vive Cadichon, le roi des ânes.</p>
+
+<p>Ils battaient des mains, ils applaudissaient.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! criaient les personnages que je dépassais sur la route. En voilà-t-il un âne!
+Il court tout comme un cheval. Allons, hardi, bonne chance et
+pas de culbute!</p>
+
+<p>Les papas et les mamans, qui étaient échelonnés le long du chemin,
+n'étaient pas très rassurés; ils voulurent me faire ralentir, mais je ne les
+écoutai pas, et je n'en galopai que mieux. Je ne tardai pas à rattraper la
+calèche; je passai triomphalement devant les chevaux, qui me regardaient
+avec surprise. Se trouvant humiliés, eux qui étaient partis avant, d'être
+dépassés par un âne, ils voulurent aussi se mettre au galop; mais le cocher
+les retint, et ils furent obligés de ralentir leur pas, tandis que j'allongeais
+le mien.</p>
+
+<p>Quand la calèche arrêta à la porte de l'église, tous mes petits maîtres et
+maîtresses étaient déjà descendus de voiture, et moi, je m'étais rangé le long
+d'une haie pour avoir de l'ombre; j'avais chaud, j'étais essoufflé.</p>
+
+<p>A mesure que les parents arrivaient, ils admiraient ma vitesse, et ils faisaient
+compliment aux enfants sur leur équipage.</p>
+
+<p>Le fait est que nous faisions un bon effet, ma voiture et moi. J'étais bien
+brossé, et bien peigné; mon harnais étais ciré, verni; il était semé de pompons
+rouges; on m'avait mis des dahlias panachés rouge et blanc au-dessus
+des oreilles. La voiture était brossée, vernie. Nous avions très bon air.</p>
+
+<p>J'entendis par la fenêtre ouverte la cérémonie du baptême; l'enfant cria
+comme si on l'égorgeait. Camille et Pierre, un peu embarrassés de leurs
+grandeurs, s'embrouillèrent en disant le <i>Credo</i>; le curé fut obligé de les
+souffler. Je jetai un cou d'oeil à la fenêtre: je vis la pauvre marraine et le
+malheureux parrain rouges comme des cerises, et les larmes dans les yeux.
+Pourtant, ce qui leur arrivait était bien naturel, et arrive à bien des grandes
+personnes.</p>
+
+<p>Quand la petite Marie-Camille fut baptisée, on sortit de l'église pour
+jeter aux enfants, qui attendaient à la porte, les dragées et les centimes.
+Aussitôt que le parrain et la marraine parurent, les enfants crièrent tous
+ensemble: «Vive le parrain! vive la marraine!»</p>
+
+<p>Le panier de dragées était prêt; on l'apporta à Camille, pendant qu'on
+donnait à Pierre le panier de centimes. Camille prit une poignée et la fit
+retomber en pluie sur les enfants; là commença une véritable bataille, une
+vraie scène de chiens affamés. Les enfants se disputaient les dragées et les
+centimes: tous se précipitaient vers le même point; ils s'arrachaient les
+cheveux; ils se battaient, ils se roulaient par terre, ils se disputaient chaque
+dragée et chaque centime. Il y en eut la moitié de perdus, foulés aux pieds,
+disparus dans l'herbe. Pierre ne riait pas; Camille, qui avait ri aux premières
+poignées, ne riait plus, elle voyait que les batailles étaient sérieuses,
+que plusieurs enfants pleuraient, que d'autres avaient la figure égratignée.</p>
+
+<p>Quand ils furent remontés en voiture:</p>
+
+<p>&mdash;Tu avais raison, Pierre, dit-elle; la prochaine fois que je serai marraine,
+je donnerai les dragées à tous les enfants, mais je ne les jetterai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi les centimes, dit Pierre, je les donnerai comme toi.</p>
+
+<p>La voiture partit; je n'entendis pas la suite de leur conversation.</p>
+
+<p>Les miens remontèrent dans mon équipage. Mais, cette fois, les papas et
+les mamans voulurent nous accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Cadichon a produit son effet, dit la maman de Camille; il peut revenir
+plus sagement, ce qui nous permettra de faire la route avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, dit Madeleine, est-ce que vous aimez cet usage de jeter aux
+enfants des dragées et des centimes?</p>
+
+<p><i>La maman</i>:&mdash;Non, ma chère enfant, je trouve cela ignoble: les enfants
+deviennent semblables à des chiens qui se battent pour un os. Si jamais je
+suis marraine dans ce pays-ci, je ferai donner des dragées, et je ferai porter
+aux pauvres l'argent qu'on dépense en centimes, perdus en grande partie.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Vous avez bien raison, maman; tâchez, je vous en prie,
+que je sois aussi marraine pour faire comme vous dites.</p>
+
+<p><i>La maman, souriant</i>:&mdash;Pour être marraine, il faut avoir un enfant à
+baptiser, et je n'en connais pas.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;C'est ennuyeux! J'aurais été marraine avec Henri. Comment
+nommeras-tu ton filleul, Henri?</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Henri, comme de raison; et toi?</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Je l'appellerai Madelon.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Quelle horreur! Madelon! D'abord ce n'est pas un nom.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;C'est un nom tout comme Pierrette.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Pierrette est plus joli; et puis, tu vois bien que Pierre a cédé.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrai bien céder aussi, dit Madeleine en riant: mais nous avons
+le temps d'y penser.</p>
+
+<p>Nous arrivions au château; chacun descendit de voiture et alla défaire
+sa belle toilette; on m'enleva aussi mes pompons, mes dahlias, et je revins
+brouter mon herbe pendant que les enfants mangeaient leur goûter.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<h3>L'ÂNE SAVANT</h3>
+
+
+<p>Un jour, je vis accourir les enfants dans le pré où je mangeais paisiblement,
+tout près du château. Louis et Jacques jouaient auprès de moi, et
+s'amusaient à monter lestement sur mon dos; ils croyaient être agiles
+comme des faiseurs de tours, et ils étaient, je dois l'avouer, un peu patauds,
+surtout le bon petit Jacques, gros, joufflu, plus trapu et plus petit que son
+cousin. Louis parvenait quelquefois, en s'accrochant à ma queue, à grimper
+(il disait s'élancer) sur mon dos; Jacques faisait des efforts prodigieux
+pour y arriver à son tour; mais le bon petit gros roulait, tombait, soufflait,
+et ne pouvait y arriver qu'avec l'aide de son cousin, un peu plus âgé que
+lui. Pour leur épargner une si grande fatigue, je m'étais placé près d'une
+petite butte de terre. Louis avait déjà montré son agilité; Jacques venait de
+se placer sans grand effort, lorsque nous entendîmes accourir la bande
+joyeuse. «Jacques, Louis, criaient-ils, nous allons bien nous amuser; nous
+allons à la foire après-demain, et nous verrons un âne savant.»</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Un âne savant? Qu'est-ce que c'est qu'un âne savant?</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;C'est un âne qui fait toutes sortes de tours.</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Quels tours?</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Des tours ..., mais des tours ..., des tours, enfin.</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Il n'en fera jamais comme Cadichon.</p>
+
+<p><i>Henri:</i>&mdash;Bah! Cadichon! il est très bon et très intelligent pour un âne,
+mais il ne saurait pas faire ce que fera l'âne savant de la foire.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Je suis bien sûre que si on lui montrait, il le ferait.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Voyons d'abord ce que fait cet âne savant, nous verrons après
+s'il est plus savant que Cadichon.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Pierre a raison, attendons jusqu'après la foire.</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Eh bien, qu'est-ce que nous ferons après la foire?</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous disputerons, dit Madeleine en riant.</p>
+
+<p>Jacques et Louis gardaient le silence depuis qu'ils s'étaient dit quelques
+mots à l'oreille; ils laissèrent partir les enfants. Après s'être assurés qu'on
+ne pouvait les voir ni les entendre, ils se mirent à danser autour de moi en
+riant et chantant:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Cadichon, Cadichon,</p>
+<p>A la foire tu viendras;</p>
+<p>L'âne savant tu verras;</p>
+<p>Ce qu'il fait tu regarderas;</p>
+<p>Puis, comme lui tu feras;</p>
+<p>Tout le monde t'honorera;</p>
+<p>Tout le monde t'applaudira,</p>
+<p>Et nous serons fiers de toi.</p>
+<p>Cadichon, Cadichon,</p>
+<p>Je te prie, distingue-toi.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;C'est très joli ce que nous chantons, dit Jacques en s'arrêtant tout à
+coup.</p>
+
+<p><i>Louis:</i>&mdash;C'est que ce sont des vers, je crois bien que c'est joli!</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Des vers? Je croyais que c'était difficile de faire des vers.</p>
+
+<p><i>Louis:&mdash;</i></p>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Très facile,</p>
+<p>Comme tu vois;</p>
+<p>Pas difficile,</p>
+<p>Comme tu crois.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Vois-tu? en voilà encore.</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Courons le dire à mes cousines et cousins.</p>
+
+<p><i>Louis:</i>&mdash;Non, non, s'ils entendaient nos vers, ils devineraient ce que
+nous voulons faire; il faudra les surprendre à la foire même.</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Mais crois-tu que papa et mon oncle voudront bien nous
+laisser emmener Cadichon à la foire?</p>
+
+<p><i>Louis:</i>&mdash;Certainement, quand nous leur aurons dit en secret pourquoi
+nous voulons faire voir l'âne savant à Cadichon.</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Allons vite le leur demander.</p>
+
+<p>Les voilà courant tous deux vers la maison, les papas venaient justement
+au pré voir ce que faisaient les enfants. «Papa, papa! crièrent-ils, venez
+vite; nous avons quelque chose à vous demander».</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, enfants, que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pas ici, papa, pas ici, dirent-ils d'un air mystérieux, chacun tirant
+son papa dans le pré.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? dit en riant le papa de Louis. Dans quelle conspiration voulez-vous nous entraîner?</p>
+
+<p>&mdash;Chut! papa, chut! dit Louis. Voilà ce que c'est. Vous savez qu'après-demain il y aura un âne savant à la foire?</p>
+
+<p><i>Le papa de Louis</i>:&mdash;Non, je ne le savais pas; mais qu'avons-nous affaire d'ânes savants, nous qui avons Cadichon?</p>
+
+<p><i>Louis:</i>&mdash;Voilà précisément ce que nous disons, papa, que Cadichon
+est plus savant qu'eux tous. Mes soeurs, mes cousines et cousins iront à la
+foire pour voir cet âne, et nous voudrions bien y mener Cadichon pour
+qu'il voie comment fait l'âne, et qu'il fasse de même.</p>
+
+<p><i>Le papa de Jacques:</i>&mdash;Comment? vous mettriez Cadichon dans la foule
+à regarder l'âne?</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Oui, papa, au lieu d'aller en voiture, nous monterions Cadichon,
+et nous nous mettrions tout près du cercle où l'âne savant fera ses
+tours.</p>
+
+<p><i>Le papa de Jacques:</i>&mdash;Je ne demande pas mieux, moi; mais je ne crois
+pas que Cadichon apprenne grand'chose en une seule leçon.</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;N'est-ce pas, Cadichon, que tu sauras faire aussi bien que
+cet imbécile d'âne savant?</p>
+
+<p>En m'adressant cette question, Jacques me regardait d'un air si inquiet,
+que je me mis à braire pour le rassurer, tout en riant de son inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous, papa? Cadichon dit oui, s'écria Jacques avec
+triomphe.</p>
+
+<p>Les deux papas se mirent à rire, embrassèrent chacun leurs gentils petits
+garçons, et s'en allèrent en promettant que j'irais à la foire et qu'ils y
+viendraient avec les enfants et avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! me dis-je en moi-même, ils doutent de mon adresse! C'est étonnant
+que les enfants aient plus d'intelligence que les papas!</p>
+
+<p>Le jour de la foire arriva. Une heure avant le départ, on fit ma toilette
+bien à fond; on m'étrilla, on me brossa jusqu'à m'impatienter; on me mit
+une selle et une bride toutes neuves: Louis et Jacques demandèrent à partir
+un peu en avant, pour ne pas arriver en retard.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi irez-vous en avant, demanda Henri, et comment irez-vous?</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Nous irons sur Cadichon, et nous partons devant parce que
+nous n'irons pas vite.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Vous irez tous les deux seuls?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Non, papa et mon oncle viennent avec nous.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Ce sera joliment ennuyeux de faire une lieue au pas.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Oh! nous ne nous ennuierons point avec nos papas.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;J'aime encore mieux aller en voiture, nous serons arrivés bien
+avant vous.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Non, puisque nous partirons longtemps avant vous.</p>
+
+<p>Comme ils finissaient de parler, on m'amena tout sellé et tout pomponné;
+les papas étaient prêts; ils placèrent les petits garçons sur mon dos, et je
+partis doucement, pour ne pas faire courir les pauvres papas.</p>
+
+<p>Une heure après, nous arrivions au champ de foire; il y avait déjà beaucoup de monde près du cercle indiqué par une corde, où l'âne savant devait
+montrer son savoir-faire. Les papas de mes petits amis les firent placer avec
+moi tout près de la corde. Mes autres maîtres et maîtresses nous rejoignirent bientôt et se placèrent près de nous.</p>
+
+<p>Un roulement de tambour annonça que mon savant confrère allait paraître. Tous les yeux étaient fixés sur la barrière; elle s'ouvrit enfin, et
+l'âne savant parut. Il était maigre, chétif; il avait l'air triste et malheureux.
+Son maître l'appela; il approcha sans empressement, et même avec un air
+de crainte; je vis d'après cela que le pauvre animal avait été bien battu
+pour apprendre ce qu'il savait.</p>
+
+<p>«Messieurs et mesdames, dit le maître, j'ai l'honneur de vous présenter
+MIRLIFLORE, le prince des ânes. Cet âne, messieurs, mesdames, n'est pas
+si âne que ses confrères; c'est un âne savant, plus savant que beaucoup
+d'entre vous: c'est l'âne par excellence, qui n'a pas son pareil. Allons,
+Mirliflore, montrez ce que vous savez faire; et d'abord saluez ces messieurs et ces dames comme un âne bien élevé.»</p>
+
+<p>J'étais orgueilleux, ce discours me mit en colère; je résolus de me
+venger avant la fin de la séance.</p>
+
+<p>Mirliflore avança de trois pas, et salua de la tête d'un air dolent.</p>
+
+<p>-Va Mirliflore, va porter ce bouquet à la plus jolie dame de la société.</p>
+
+<p>Je ris en voyant toutes les mains se tendre à moitié, et s'apprêter à
+recevoir le bouquet. Mirliflore fit le tour du cercle, et s'arrêta devant une
+grosse et laide femme, que j'ai su depuis être la femme du maître. Mirliflore y déposa ses fleurs.</p>
+
+<p>Ce manque de goût m'indigna; je sautai dans le cercle par-dessus la
+corde, à la grande surprise de l'assemblée; je saluai gracieusement devant,
+derrière, à droite, à gauche, je marchai d'un pas résolu vers la grosse
+femme, je lui arrachai le bouquet, et j'allai le déposer sur les genoux de
+Camille; je retournai à ma place aux applaudissements de toute l'assemblée.
+Chacun se demandait ce que signifiait cette apparition; quelques
+personnes crurent que c'étaient arrangé d'avance, et qu'il y avait deux ânes
+savants au lieu d'un; d'autres qui me voyaient en compagnie de mes petits
+maîtres, et qui me connaissaient, étaient ravis de mon intelligence.</p>
+
+<p>Le maître de Mirliflore semblait fort contrarié, Mirliflore paraissait
+indifférent à mon triomphe; je commençai à croire qu'il était réellement
+bête, ce qui est assez rare parmi nous autres ânes. Quand le silence fut
+rétabli, le maître appela de nouveau Mirliflore.</p>
+
+<p>«Venez, Mirliflore, faites voir à ces messieurs et dames qu'après avoir
+su distinguer la beauté, vous savez aussi reconnaître la sottise; prenez ce
+bonnet, et posez-le sur la tête du plus sot de l'assemblée.»</p>
+
+<p>Et il lui présenta un magnifique bonnet d'âne garni de sonnettes et de
+rubans de toutes couleurs. Mirliflore le prit entre ses dents, et se dirigea
+vers un gros garçon rouge, qui baissait d'avance la tête pour recevoir le
+bonnet. Il était facile de reconnaître, à sa ressemblance avec la grosse
+femme si faussement proclamée la plus belle de la société, que ce gros
+garçon était le fils et le compère du maître.</p>
+
+<p>«Voici, pensai-je, le moment de me venger des paroles insultantes de
+cet imbécile.»</p>
+
+<p>Et, avant qu'on eut songé à me retenir, je m'élançai encore dans l'arène,
+je courus à mon confrère, je lui arrachai le bonnet d'âne au moment où il
+le posait sur la tête du gros garçon, et, avant que le maître eût eu le temps
+de se reconnaître, je courus à lui, je mis mes pieds de devant sur ses
+épaules, et je voulus placer le bonnet sur sa tête. Il me repoussa avec
+violence, et il devint d'autant plus furieux, que les rires mêlés
+d'applaudissements se firent entendre de tous côtés.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! l'âne, criait-on; c'est lui qui est le vrai âne savant!</p>
+
+<p>Enhardi par les applaudissements de la foule, je fis un nouvel effort
+pour le coiffer du bonnet d'âne; à mesure qu'il reculait, j'avançais, et nous
+finîmes par une course ventre à terre, l'homme se sauvait à toutes jambes,
+moi courant après lui, ne pouvant parvenir à lui mettre le bonnet, et ne
+voulant pourtant pas lui faire de mal. Enfin j'eus l'adresse de sauter sur
+son dos en passant mes pieds de devant sur ses épaules, et, m'appuyant de
+tout mon poids sur lui, il tomba; je profitai de sa chute pour enfoncer le
+bonnet sur sa tête, et je l'enfonçai jusqu'au menton. Je me retirai
+immédiatement; l'homme se releva, mais n'y voyant pas clair, et se sentant
+étourdi de sa chute, il se mit à tourner, à sauter. Et moi, pour compléter la
+farce, je me mis à l'imiter d'une façon grotesque, à tourner, à sauter comme
+lui; j'interrompais parfois cette burlesque imitation en allant lui braire
+dans l'oreille, et puis je me mettais sur mes pieds de derrière, et je sautais
+comme lui, tantôt à côté, tantôt en face.</p>
+
+<p>Dépeindre les rires, les bravos, les trépignements joyeux de toute
+l'assemblée est impossible; jamais âne au monde n'eut un pareil succès, un
+pareil triomphe. Le cercle fut envahi par des milliers de personnes qui
+voulaient me toucher, me caresser, me voir de près. Ceux qui me
+connaissaient en étaient fiers; ils me nommaient à ceux qui ne me connaissaient
+pas; ils racontaient une foule d'histoires vraies et fausses dans lesquelles
+je jouais un rôle magnifique. Une fois, disait-on, j'avais éteint un incendie
+en faisant marcher une pompe tout seul; j'étais monté à un troisième étage,
+j'avais ouvert la porte de ma maîtresse, je l'avais saisie endormie sur son
+lit, et, comme les flammes avaient envahi tous les escaliers et fenêtres, je
+m'étais élancé du troisième étage, après avoir eu soin de placer ma
+maîtresse sur mon dos: ni elle ni moi, nous ne nous étions blessés, parce que
+l'ange gardien de ma maîtresse nous avait soutenus en l'air pour nous faire
+descendre à terre tout doucement. Une autre fois, j'avais tué à moi tout
+seul cinquante brigands en les étranglant les uns après les autres d'un seul
+coup de dent, de manière qu'aucun d'eux n'eût le temps de se réveiller et
+de donner l'alarme à ses camarades. J'avais été ensuite délivrer, dans les
+cavernes, cent cinquante prisonniers que ces voleurs avaient enchaînés pour
+les engraisser et les manger. Une autre fois, enfin, j'avais battu à la course
+les meilleurs chevaux du pays; j'avais fait en cinq heures vingt-cinq lieues
+sans m'arrêter.</p>
+
+<p>A mesure que ces nouvelles se répandaient, l'admiration augmentait;
+on se pressait, on s'étouffait autour de moi; les gendarmes furent obligés
+de faire écarter la foule. Heureusement que les parents de Louis, de Jacques
+et de tous mes autres maîtres avaient emmené les enfants dès que la foule
+s'était amassée autour de moi. J'eus beaucoup de peine à m'échapper,
+même avec le secours des gendarmes; on voulait me porter en triomphe.
+Je fus obligé, pour me soustraire à cet honneur, de donner par-ci par-là
+quelques coups de dents, et même de décocher quelques ruades; mais j'eus
+soin de ne blesser personne, c'était seulement pour faire peur et m'ouvrir
+un passage.</p>
+
+<p>Une fois débarrassé de la foule, je cherchai Louis et Jacques; je ne les
+aperçus d'aucun côté. Je ne voulais pourtant pas que mes chers petits
+maîtres revinssent à pied jusque chez eux. Sans perdre mon temps à les
+chercher, je courus à l'écurie où l'on mettait toujours nos chevaux et nos
+harnais. J'y entrai, je ne les y trouvai plus; on était parti. Alors, courant à
+toutes jambes sur la grand'route qui menait au château, je ne tardai pas à
+rattraper les voitures, dans lesquelles on avait entassé les enfants sur les
+parents; ils étaient une quinzaine dans les deux calèches.</p>
+
+<p>&mdash;Cadichon! voilà Cadichon! s'écrièrent tous les enfants quand ils
+m'aperçurent.</p>
+
+<p>On fit arrêter les voitures; Jacques et Louis demandèrent à descendre
+pour m'embrasser, me complimenter et revenir à pied; puis Jeanne et
+Henriette, puis Pierre et Henri, puis enfin Elisabeth, Madeleine et Camille.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, disaient Louis et Jacques, que nous connaissons mieux que
+vous l'esprit de Cadichon; voyez comme il a été intelligent! Comme il a
+bien compris les tours de ce sot Mirliflore et son imbécile de maître!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Pierre; mais je voudrais bien savoir pourquoi il a voulu
+absolument mettre le bonnet d'âne au maître. Est-ce qu'il a compris que le
+maître était un sot, et qu'un bonnet d'âne est le signe qui indique la sottise?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Certainement, il l'a compris; il a bien assez d'esprit pour
+cela.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Ah! ah! ah! Tu dis cela parce qu'il t'a donné le bouquet
+comme à la plus jolie de l'assemblée.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Pas du tout, je n'y pensais pas, et, à présent que tu m'en
+parles, je me souviens que j'ai été étonnée, et que j'aurais voulu qu'il allât
+porter le bouquet à maman: c'est elle qui était la plus belle de l'assemblée.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;C'est toi qui la représentais, et puis je trouve, moi, qu'après
+ma tante l'âne ne pouvait mieux choisir.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Et moi donc, et moi, est-ce que je suis laide?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Certainement non, mais chacun a son goût, et le goût de
+Cadichon lui a fait choisir Camille.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Au lieu de parler de jolies ou de laides, nous devrions
+demander à Cadichon comment il a pu si bien comprendre ce que disait
+cet homme?</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Quel dommage que Cadichon ne puisse parler! que
+d'histoires il nous raconterait!</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Qui sait s'il ne nous comprend pas? J'ai bien lu, moi, les
+Mémoires d'une poupée; est-ce qu'une poupée a l'air de voir et de
+comprendre? Cette poupée a écrit qu'elle entendait tout, qu'elle voyait tout.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Est-ce que tu crois cela, toi?</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Certainement, je le crois.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Comment la poupée a-t-elle pu écrire?</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Elle écrivait la nuit avec une toute petite plume de colibri,
+et elle cachait ses Mémoires sous son lit.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Ne crois donc pas de pareilles bêtises, ma pauvre
+Elisabeth; c'est une dame qui a écrit ces Mémoires d'une poupée, et, pour
+rendre le livre plus amusant elle a fait semblant d'être la poupée et d'écrire
+comme si elle était une poupée.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Tu crois que ce n'est pas une vraie poupée qui a écrit?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Certainement non. Comment veux-tu qu'une poupée, qui
+n'est pas vivante, qui est faite en bois, en peau et remplie de son, puisse
+réfléchir, voir, entendre, écrire?</p>
+
+<p>Tout en causant, nous arrivions au château; les enfants coururent tous à
+leur grand'mère, qui était restée à la maison. Ils lui racontèrent tout ce que
+j'avais fait et combien j'avais étonné et enchanté tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est vraiment merveilleux, ce Cadichon! s'écria-t-elle en venant
+me caresser. J'ai connu des ânes fort intelligents, plus intelligents que
+toute autre bête, mais jamais je n'en ai vu comme Cadichon! Il faut avouer
+qu'on est bien injuste envers les ânes.</p>
+
+<p>Je me retournai vers elle, et je la regardai avec reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait en vérité qu'il m'a comprise, continua-t-elle. Mon pauvre
+Cadichon, sois sûr que je ne te vendrai pas tant que je vivrai, et que je te
+ferai soigner comme si tu comprenais tout ce qui se fait autour de toi.</p>
+
+<p>Je soupirai en pensant à l'âge de ma vieille maîtresse; elle avait
+cinquante-neuf ans, et moi je n'en avais que neuf ou dix.</p>
+
+<p>«Mes chers petits maîtres, quand votre grand'mère mourra, gardez-moi,
+je vous prie, ne me vendez pas, et laissez-moi mourir en vous servant.»</p>
+
+<p>Quant au malheureux maître de l'âne savant, je me repentis amèrement
+plus tard du tour que je lui avais joué, et vous verrez le mal que j'ai fait
+en voulant montrer mon esprit.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<h3>LA GRENOUILLE</h3>
+
+
+<p>Le garçon orgueilleux qui avait tué mon ami Médor avait obtenu sa
+grâce, probablement à force de platitudes; on lui avait permis de revenir
+chez votre grand'mère. Je ne pouvais le souffrir, comme bien vous pensez,
+et je cherchais l'occasion de lui jouer quelque mauvais tour, car je n'étais
+guère charitable, et je n'avais pas encore appris à pardonner.</p>
+
+<p>Cet Auguste était poltron et il parlait toujours de son courage. Un jour
+que son père l'avait amené en visite, et que les enfants lui avaient proposé
+une promenade dans le parc, Camille, qui courait en avant, fit tout à coup
+un saut de côté et poussa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc? s'écria Pierre courant à elle.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;J'ai eu peur d'une grenouille qui m'a sauté sur le pied.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Vous avez peur des grenouilles, Camille? Moi, je n'ai peur
+de rien, d'aucun animal.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Pourquoi donc; l'autre jour, avez-vous sauté si haut, quand
+je vous ai dit qu'une araignée se promenait sur votre bras?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Parce que j'avais mal compris ce que vous me disiez.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Comment, mal compris? C'était pourtant facile à comprendre.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Certainement, si j'avais bien entendu; mais j'ai cru que
+vous disiez: «Une araignée se promène là-bas.» J'ai sauté pour mieux voir,
+voilà tout.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Par exemple! Ce n'est pas vrai, cela, car tu m'as dit tout en
+sautant: «Pierre, ôte-la, je t'en prie».</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je voulais dire: «Ote-toi, que je la voie mieux».</p>
+
+<p>&mdash;Il ment, dit tout bas Madeleine à Camille.</p>
+
+<p>&mdash;Je le vois bien, répondit Camille de même.</p>
+
+<p>Moi, j'écoutais la conversation, et j'en profitai, comme on va voir. Les
+enfants s'étaient assis sur l'herbe, je les avais suivis. En approchant d'eux,
+je vis une petite grenouille verte, de l'espèce qu'on appelle <i>gresset</i>; elle
+était près d'Auguste, dont la poche entr'ouverte rendait très facile ce que
+je projetais. J'approchai sans bruit; je saisis la grenouille par une patte,
+et je la mis dans la poche du petit vantard. Je m'éloignai ensuite, pour qu'Auguste
+ne pût deviner que c'était moi qui lui avais fait ce beau présent.</p>
+
+<p>Je n'entendais pas bien ce qu'ils disaient, mais je voyais bien qu'Auguste
+continuait à se vanter de n'avoir peur de rien, et de ne pas même craindre
+les lions. Les enfants se récriaient là-dessus, lorsqu'il eut besoin de se
+moucher. Il entra sa main dans sa poche, la retira en poussant un cri de
+terreur, se leva précipitamment et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Otez-la, ôtez-la! Je vous en supplie, ôtez-la, j'ai peur! Au secours, au
+secours.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc, Auguste? dit Camille moitié riant et moitié
+effrayée.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Une bête, une bête! Otez-la, je vous en supplie.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;De quelle bête parles-tu? Où est cette bête?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Dans ma poche! Je l'ai sentie, je l'ai touchée! Otez-la, ôtez-la;
+j'ai peur, je n'ose pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux bien l'ôter toi-même, poltron que tu es, reprit Henri avec
+indignation.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Tiens! il a peur d'une bête qu'il a dans sa poche, et il veut
+que nous l'ôtions, quand il n'ose pas la toucher.</p>
+
+<p>Les enfants, après avoir été un peu effrayés, finirent par rire des contorsions
+d'Auguste, qui ne savait comment se débarrasser de la grenouille.
+Il la sentait gigoter et grimper dans sa poche. La frayeur augmentait à
+chaque mouvement de la grenouille. Enfin, perdant la tête, fou de terreur,
+il ne trouva d'autre moyen de se débarrasser de l'animal, qu'il sentait
+remuer et qu'il n'osait toucher, qu'en ôtant sont habit et le jetant à terre.
+Il resta en manches de chemise; les enfants éclatèrent de rire et se précipitèrent
+sur l'habit. Henri entr'ouvrit la poche de derrière; la grenouille
+prisonnière, voyant du jour, s'élança par l'ouverture, tout étroite qu'elle
+était, et chacun put voir un joli petit gresset effrayé, effaré, qui sautait et
+se dépêchait pour se mettre en sûreté.</p>
+
+<p><i>Camille</i>, riant:&mdash;L'ennemi est en fuite.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Prends garde qu'il ne coure après toi!</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;N'approche pas, il pourrait te dévorer!</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Rien n'est dangereux comme un gresset!</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Si ce n'était qu'un lion, Auguste se jetterait dessus; mais
+un gresset! Tout son courage ne pourrait le défendre de ses griffes.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Et les dents que tu oublies!</p>
+
+<p><i>Jacques</i>, attrapant le gresset:&mdash;Tu peux ramasser ton habit; je tiens
+ton ennemi prisonnier.</p>
+
+<p>Auguste restait honteux et immobile devant les rires et les plaisanteries
+des enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Habillons-le, s'écria Pierre, il n'a pas la force de passer son habit.</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde qu'une mouche ou un moucheron ne se pose dessus, dit
+Henri; ce serait un nouveau danger à courir.</p>
+
+<p>Auguste voulut se sauver, mais tous les enfants, petits et grands, coururent
+après lui, Pierre tenant l'habit qu'il avait ramassé, les autres poursuivant
+le fuyard et lui coupant le passage. Ce fut une chasse très amusante
+pour tous, excepté pour Auguste, qui, rouge de honte et de colère, courait à
+droite, à gauche, et rencontrait partout un ennemi. Je m'étais mis de la
+partie; je galopais devant et derrière lui, redoublant sa frayeur par mes
+braiments et par mes tentatives de le saisir par le fond de son pantalon;
+une fois je l'attrapai, mais il tira si fort, que le morceau me resta dans les
+dents, ce qui redoubla les rires des enfants. Je réussis enfin à le saisir
+solidement; il poussa un cri qui me fit croire que je tenais sous ma dent
+autre chose que l'étoffe du pantalon. Il s'arrêta tout court; Pierre et Henri
+accoururent les premiers; il voulut encore se débattre contre leurs efforts,
+mais je tirai légèrement, ce qui lui fit pousser un second cri et le rendit
+doux comme un agneau: il ne bougea pas plus qu'une statue pendant que
+Pierre et Henri lui enfilèrent son habit. Je lâchai aussitôt qu'on n'eut plus
+besoin de mon aide, et je m'éloignai la joie dans le coeur, d'avoir si bien
+réussi à le rendre ridicule. Il ne sut jamais comment cette grenouille s'était
+trouvée dans sa poche, et depuis ce fortuné jour il n'osa plus parler de son
+courage ... devant les enfants.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<h3>LE PONEY</h3>
+
+
+<p>Ma vengeance aurait dû être assouvie, mais elle ne l'était pas; je conservais
+contre le malheureux Auguste un sentiment de haine qui me fit commettre
+à son égard une nouvelle méchanceté, dont je me suis bien repenti
+depuis. Après l'histoire de la grenouille, nous fûmes débarrassés de lui
+pendant près d'un mois. Mais son père le ramena un jour, ce qui ne fit
+plaisir à personne.</p>
+
+<p>&mdash;Que ferons-nous pour amuser ce garçon? demanda Pierre à Camille.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Propose-lui d'aller faire une partie d'âne dans les bois;
+Henri montera Cadichon, Auguste prendra l'âne de la ferme, et toi tu
+monteras ton poney.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;C'est une bonne idée que tu as là, pourvu qu'il veuille bien
+encore!</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Il faudra bien qu'il veuille; fais seller le poney et les ânes;
+quand ils seront prêts, vous le ferez monter le sien.</p>
+
+<p>Pierre alla trouver Auguste, qui faisait enrager Louis et Jacques, en
+prétendant les aider de ses conseils pour embellir leur petit jardin; il
+bouleversait tout, arrachait les légumes, replantait les fleurs, coupait les
+fraisiers, et mettait le désordre partout; les pauvres petits cherchaient à
+l'en empêcher, mais il les repoussait d'un coup de pied, d'un coup de bêche,
+et lorsque Pierre arriva, il les trouva pleurant sur les débris de leurs fleurs
+et de leurs légumes.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi tourmentes-tu mes pauvres petits cousins? lui demanda
+Pierre d'un air mécontent.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je ne les tourmente pas; je les aide, au contraire.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Mais puisqu'ils ne veulent pas être aidés?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Il faut leur faire du bien malgré eux.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;C'est parce qu'il est deux fois plus grand que nous, qu'il nous
+tourmente; avec toi et Henri il n'oserait pas.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je n'oserais pas? Ne répète pas ce mot, petit.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Non, tu n'oserais pas! Pierre et Henri sont plus forts qu'un
+gresset, je pense.</p>
+
+<p>A ce mot de <i>gresset</i>, Auguste rougit, leva les épaules d'un air de dédain,
+et, s'adressant à Pierre:</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulais-tu, cher ami? Tu avais l'air de me chercher quand tu
+es venu ici.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je venais te proposer une partie d'âne, répondit Pierre d'un air
+froid; ils seront prêts dans un quart d'heure, si tu veux venir faire, avec
+Henri et moi, une promenade dans les bois?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement; je ne demande pas mieux, répliqua avec empressement
+Auguste.</p>
+
+<p>Pierre et Auguste allèrent à l'écurie, où ils demandèrent au cocher de
+seller le poney, mon camarade de la ferme et moi.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Ah! vous avez un poney! J'aime beaucoup les poneys.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;C'est grand'mère qui me l'a donné.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Tu sais donc monter à cheval?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Oui; je monte au manège depuis deux ans.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je voudrais bien monter ton poney.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Je ne te le conseille pas, si tu n'as pas appris à monter à
+cheval.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je n'ai pas appris, mais je monte tout aussi bien qu'un
+autre.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;As-tu jamais essayé?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Bien des fois. Qui est-ce qui ne sait pas monter à cheval?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Quand donc as-tu monté? ton père n'a pas de chevaux de
+selle.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je n'ai pas monté de chevaux, mais j'ai monté des ânes:
+c'est la même chose.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>, retenant un sourire:&mdash;Je te répète, mon cher Auguste, qui si tu
+n'as jamais monté à cheval, je ne te conseille pas de monter mon poney.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>, piqué:&mdash;Et pourquoi donc? Tu peux me le céder une fois en
+passant.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Oh! ce n'est pas pour te refuser; c'est parce que le poney est
+un peu vif et....</p>
+
+<p><i>Auguste</i>, de même:&mdash;Et alors?...</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Eh bien, alors ... il pourrait te jeter par terre.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>, très piqué:&mdash;Sois tranquille, je suis plus adroit que tu ne le
+penses. Si tu veux bien t'en priver pour moi, sois sûr que je saurai le mener
+tout aussi bien que toi-même.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Comme tu voudras, mon cher. Prends le poney, je prendrai
+l'âne de la ferme, et Henri montera Cadichon.</p>
+
+<p>Henri les vint rejoindre; nous étions tout prêts à partir. Auguste approcha
+du poney, qui s'agita un peu et fit deux ou trois petits sauts.
+Auguste le regarda d'un air inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez-le bien jusqu'à ce que je sois dessus, dit-il.</p>
+
+<p><i>Le cocher</i>:&mdash;Il n'y a pas de danger, monsieur; l'animal n'est pas méchant;
+vous n'avez pas besoin d'avoir peur.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>, piqué:&mdash;Je n'ai pas peur du tout; est-ce que j'ai l'air d'avoir
+peur, moi qui n'ai peur de rien!</p>
+
+<p><i>Henri</i>, tout bas à Pierre:&mdash;Excepté des gressets.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Que dis-tu, Henri? Qu'as-tu dit à l'oreille de Pierre?</p>
+
+<p><i>Henri</i>, avec malice:&mdash;Oh! rien d'intéressant; je croyais voir un gresset
+là-bas sur l'herbe.</p>
+
+<p>Auguste se mordit les lèvres, devint rouge, mais ne répondit pas. Il finit
+par se hisser sur le poney, et il se mit à tirer sur la bride; le poney recula;
+Auguste se cramponna à la selle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne tirez pas, monsieur, ne tirez pas; un cheval ne se mène pas comme
+un âne, dit le cocher en riant.</p>
+
+<p>Auguste lâcha la bride. Je partis en avant avec Henri. Pierre suivit sur
+l'âne de la ferme. J'eus la malice de prendre le galop; le poney cherchait
+à me devancer; je n'en courais que plus vite; Pierre et Henri riaient.
+Auguste criait et se tenait à la crinière; nous courions tous, et j'étais décidé
+à n'arrêter que lorsque Auguste serait par terre. Le poney, excité par les
+rires et les cris, ne tarda pas à me devancer; je le suivis de près, lui mordillant
+la queue lorsqu'il semblait vouloir se ralentir. Nous galopâmes
+ainsi pendant un grand quart d'heure, Auguste manquant tomber à chaque
+pas, et se retenant toujours au cou du cheval. Pour hâter sa chute, je donnai
+un coup de dent plus fort à la queue du poney, qui se mit à lancer des
+ruades avec une telle force, qu'à la première Auguste se trouva sur son cou,
+à la seconde il passa par-dessus la tête de sa monture, tomba sur le gazon,
+et resta étendu sans mouvement. Pierre et Henri, le croyant blessé, sautèrent
+à terre, et accoururent à lui pour le relever.</p>
+
+<p>&mdash;Auguste, Auguste, es-tu blessé? lui demandèrent-ils avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que non, je ne sais pas, répondit Auguste, qui se releva
+tremblant encore de la peur qu'il avait eue.</p>
+
+<p>Quand il fut debout, ses jambes fléchissaient, ses dents claquaient;
+Pierre et Henri l'examinèrent, et, ne trouvant ni écorchure ni blessure
+d'aucune sorte, ils le regardèrent avec pitié et dégoût.</p>
+
+<p>&mdash;C'est triste d'être poltron à ce point, dit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ... ne ... suis pas ... poltron ... seulement ... j'ai ... eu ... eu ... peur....
+répondit Auguste, claquant toujours des dents.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que tu ne tiens plus à monter mon poney, ajouta Pierre.
+Prends mon âne, je vais reprendre mon cheval.</p>
+
+<p>Et, sans attendre la réponse d'Auguste, il sauta légèrement sur le poney.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux Cadichon, dit piteusement Auguste.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras, répondit Henri. Prends Cadichon; je prendrai
+Grison, l'âne de la ferme.</p>
+
+<p>Mon premier mouvement fut d'empêcher ce méchant Auguste de me
+monter; mais je formai un autre projet, qui complétait sa journée et qui
+servait mieux mon aversion et ma méchanceté. Je me laissai donc tranquillement
+enfourcher par mon ennemi, et je suivis de loin le poney. Si
+Auguste avait osé me battre pour me faire marcher plus vite, je l'aurais
+jeté par terre; mais il connaissait l'amitié qu'avaient pour moi tous mes
+jeunes maîtres, et il me laissa aller comme je voulais. J'eus soin, tout le
+long du bois, de passer tout près des broussailles et surtout des grandes
+épines, des houx, des ronces, afin que le visage de mon cavalier fut balayé
+par les branches piquantes de ces arbustes. Il s'en plaignit à Henri, qui lui
+répondit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Cadichon ne mène mal que les gens qu'il n'aime pas: il est probable
+que tu n'es pas dans ses bonnes grâces.</p>
+
+<p>Nous reprîmes bientôt le chemin de la maison; cette promenade n'amusait
+pas Henri et Pierre, qui entendaient sans cesse geindre Auguste, que de
+nouvelles branches venaient cingler au travers du visage; il était griffé à
+faire plaisir; j'avais tout lieu de croire qu'il ne s'amusait guère plus que
+ses camarades. Mon affreux projet allait s'effectuer. En revenant par la
+ferme, nous longions un trou ou plutôt un fossé dans lequel venait aboutir
+le conduit qui recevait les eaux grasses et sales de la cuisine; on y jetait
+toutes sortes d'immondices, qui, pourrissant dans l'eau de vaisselle, formaient
+une boue noire et puante. J'avais laissé passer Pierre et Henri
+devant; arrivé près de ce fossé, je fis un bond vers le bord et une ruade
+qui lança Auguste au beau milieu de la bourbe. Je restai tranquillement à
+le voir patauger dans cette boue noire et infecte qui l'aveuglait.</p>
+
+<p>Il voulut crier, mais l'eau sale lui entrait dans la bouche; il en avait
+jusqu'aux oreilles, et il ne pouvait parvenir à retrouver le bord. Je riais
+intérieurement. «Médor, me dis-je, Médor, tu es vengé!» Je ne réfléchissais
+pas au mal que je pouvais faire à ce pauvre garçon, qui, en tuant
+Médor, avait fait une maladresse et non une méchanceté; je ne songeais
+pas que c'était moi qui étais le plus mauvais des deux. Enfin, Pierre et
+Henri, qui étaient descendus de cheval et d'âne, ne voyant ni moi ni Auguste,
+s'étonnèrent de ce retard; ils revinrent sur leurs pas et m'aperçurent au
+bord du fossé, contemplant d'un air satisfait mon ennemi qui barbotait.
+Ils approchèrent, et, voyant qu'Auguste courait un danger sérieux d'être
+suffoqué par la boue, ils ne purent s'empêcher de pousser un cri en le
+voyant dans cette cruelle position. Ils appelèrent les garçons de ferme, qui
+lui tendirent une perche, à laquelle il s'accrocha et qu'on retira avec
+Auguste au bout. Quand il fut sur la terre ferme, personne ne voulait l'approcher;
+il était couvert de boue, et sentait trop mauvais.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut aller prévenir son père, dit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis papa et mes oncles, dit Henri, qu'ils nous disent ce qu'il faut
+faire pour le nettoyer.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, viens, Auguste; suis-nous, mais de loin, dit Pierre; cette boue
+exhale une odeur insupportable.</p>
+
+<p>Auguste, tout penaud, noir de boue, y voyant à peine pour se conduire,
+les suivit de loin; on entendait les exclamations des gens de la ferme. Je
+formais l'avant-garde, caracolant, courant et brayant de toutes mes forces.
+Pierre et Henri parurent mécontents de ma gaieté; ils criaient après moi
+pour me faire taire. Ce bruit inaccoutumé attira l'attention de toute la
+maison; chacun reconnaissant ma voix, et sachant que je ne brayais ainsi
+que dans les grandes occasions, se mit à la fenêtre, de sorte que, lorsque
+nous arrivâmes en vue du château, nous vîmes les croisées garnies de
+visages curieux, nous entendîmes des cris et un mouvement extraordinaire.
+Peu d'instants après, tout le monde, grands et petits, vieux et jeunes, était
+descendu et faisait cercle autour de nous. Auguste était au milieu, chacun
+demandant ce qu'il y avait, et s'enfuyant à son approche. La grand'mère
+fut la première à dire:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut laver ce pauvre garçon, et voir s'il n'a pas quelque blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment le laver? dit le papa de Pierre. Il faut apprêter un
+bain.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en charge, moi, dit le père d'Auguste. Suis-moi, Auguste; je vois à
+ta démarche que tu n'as ni blessure ni contusion. Viens à la mare, tu vas
+te plonger dedans, et, quand tu auras fait partir la boue, tu te savonneras
+et tu achèveras de te nettoyer. L'eau n'est pas froide dans cette saison. Pierre
+voudra bien te prêter du linge et des habits.</p>
+
+<p>Et il se dirigea vers la mare. Auguste avait peur de son père, il fut bien
+obligé de le suivre. J'y courus pour assister à l'opération, qui fut longue
+et pénible; cette boue, collante et grasse, tenait à la peau, aux cheveux. Les
+domestiques s'étaient empressés d'apporter du linge, du savon, des habits,
+des chaussures. Les papas aidèrent à lessiver Auguste, qui sortit de là
+presque propre, mais grelottant et si honteux, qu'il ne voulut pas se faire
+voir, et qu'il obtint de son père de l'emmener tout de suite chez lui.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, chacun désirait savoir comment cet accident avait pu
+arriver. Pierre et Henri leur racontèrent les deux chutes.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit Pierre, que les deux ont été amenées par Cadichon, qui
+n'aime pas Auguste. Cadichon a mordu la queue de mon poney, ce qu'il
+ne fait jamais quand l'un de nous est dessus; il l'a forcé à aller ainsi au
+grand galop; le cheval a rué, et c'est ce qui a fait tomber Auguste. Je n'étais
+pas là à la seconde chute, mais, à l'air triomphant de Cadichon, à ses
+braiments joyeux et à l'attitude qu'il a encore maintenant, il est facile de
+deviner qu'il a jeté exprès dans la boue cet Auguste qu'il déteste.</p>
+
+<p>&mdash;Comment sais-tu qu'il le déteste? demanda Madeleine.</p>
+
+<p>&mdash;Il le montre de mille manières, répondit Pierre. Te souviens-tu
+comme il l'a attrapé par le fond de son pantalon, comme il le tenait pendant
+que nous lui passions son habit? J'ai bien regardé sa physionomie
+pendant ce temps, il avait en regardant Auguste, un air méchant que je ne
+lui vois qu'avec les gens qu'il déteste. Nous autres, il ne nous regarde pas
+de même. Avec Auguste, ses yeux brillent comme des charbons; il a, en
+vérité, le regard d'un diable. N'est-ce pas, Cadichon, ajouta-t-il en me
+regardant fixement, n'est-ce pas, Cadichon, que j'ai bien deviné, que tu
+détestes Auguste, et que c'est exprès que tu as été si méchant pour lui?</p>
+
+<p>Je répondis en brayant et puis en passant ma langue sur sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu, dit Camille, que Cadichon est un âne vraiment extraordinaire?
+Je suis sûre qu'il nous entend et qu'il nous comprend.</p>
+
+<p>Je la regardai avec douceur, et, m'approchant d'elle, je mis ma tête sur
+son épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Quel dommage, mon Cadichon, dit Camille, que tu deviennes de plus en
+plus colère et méchant, et que tu nous obliges à t'aimer de moins en moins;
+et quel dommage que tu ne puisses pas écrire! Tu as dû voir beaucoup de
+choses intéressantes, continua-t-elle en passant sa main sur ma tête et sur
+mon cou. Si tu pouvais écrire tes mémoires, je suis sûre qu'ils seraient bien
+amusants!</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Ma pauvre Camille, quelle bêtise tu dis! Comment veux-tu
+que Cadichon, qui est un âne, puisse écrire des Mémoires?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Un âne comme Cadichon est un âne à part.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Bah! tous les ânes se ressemblent et ont beau faire, ils ne sont
+jamais que des ânes.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Il y a âne et âne.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Ce qui n'empêche pas que, pour dire qu'un homme est bête,
+ignorant et entêté, on dit: «Bête comme un âne, ignorant comme un âne,
+têtu comme un âne», et que si tu me disais: «Henri, tu es un âne», je
+me fâcherais, parce qu'il est bien certain que je prendrais cela pour une
+injure.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Tu as raison, et pourtant je sens et je vois, d'abord que
+Cadichon comprend beaucoup de choses, qu'il nous aime, et qu'il a un
+esprit extraordinaire, et puis que les ânes ne sont <i>ânes</i> que parce qu'on les
+traite comme des <i>ânes</i>, c'est-à-dire avec dureté et même avec cruauté, et
+qu'ils ne peuvent pas aimer leurs maîtres ni les bien servir.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Alors, d'après toi, c'est par habileté que Cadichon a fait découvrir
+les voleurs, et qu'il a fait tant de choses qui semblent extraordinaires?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Certainement, c'est par son esprit, et c'est parce qu'il le
+voulait, que Cadichon a fait prendre les voleurs. Pourquoi l'aurait-il fait,
+selon toi?</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Parce qu'il avait vu le matin ses camarades entrer dans le
+souterrain, et qu'il voulait les rejoindre.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Et les tours de l'âne savant?</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;C'est par jalousie et par méchanceté.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Et la course des ânes?</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;C'est par orgueil d'âne.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Et l'incendie, quand il a sauvé Pauline?</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;C'est par instinct.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Tais-toi, Henri, tu m'impatientes.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Mais j'aime beaucoup Cadichon, je t'assure; seulement, je le
+prends pour ce qu'il est, un âne, et toi, tu en fais un génie. Remarque bien
+que, s'il a l'esprit et la volonté que tu lui supposes, il est méchant et
+détestable.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;En tournant en ridicule le pauvre âne savant et son maître, et
+en les empêchant de gagner l'argent qui leur était nécessaire pour se nourrir.
+Ensuite, en faisant mille méchancetés à Auguste, qui ne lui a jamais
+rien fait, et enfin en se faisant craindre et détester de tous les animaux,
+qu'il mord et qu'il chasse à coups de pied.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;C'est vrai, cela; tu as raison, Henri. J'aime mieux croire,
+pour l'honneur de Cadichon, qu'il ne sait pas ce qu'il fait, ni le mal qu'il
+fait.</p>
+
+<p>Et Camille s'éloigna en courant avec Henri, me laissant seul et mécontent
+de ce que je venais d'entendre. Je sentais très bien que Henri avait
+raison, mais je ne voulais pas me l'avouer, et surtout je ne voulais pas
+changer et réprimer les sentiments d'orgueil, de colère et de vengeance auxquels
+je m'étais toujours laissé aller.</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<h3>LA PUNITION</h3>
+
+
+<p>Je restai seul jusqu'au soir; personne ne vint me voir. Je m'ennuyais, et
+je vins dans la soirée me mettre près des domestiques qui prenaient l'air à
+la porte de l'office et qui causaient.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'étais à la place de madame, dit le cuisinier, je me déferais de cet
+âne.</p>
+
+<p><i>La femme de chambre</i>:&mdash;Il devient par trop méchant en vérité. Voyez
+donc le tour qu'il a joué à ce pauvre Auguste; il aurait pu le tuer ou le
+noyer tout de même.</p>
+
+<p><i>Le valet de chambre</i>:&mdash;Et c'est qu'après il avait l'air tout joyeux
+encore! il courait, il sautait, il brayait comme s'il avait fait un beau coup.</p>
+
+<p><i>Le cocher</i>:&mdash;Il le payera, allez; je lui donnerai une raclée pour son
+souper....</p>
+
+<p><i>Le valet de chambre</i>:&mdash;Prends garde; si madame s'en aperçoit....</p>
+
+<p><i>Le cocher</i>:&mdash;Et comment madame le saurait-elle? Crois-tu que je vais
+lui donner des coups de fouet sous les yeux de madame? J'attendrai qu'il
+soit à l'écurie.</p>
+
+<p><i>Le valet de chambre</i>:&mdash;Tu pourrais bien attendre longtemps; cet animal
+qui fait toutes ses volontés, rentre quelquefois si tard.</p>
+
+<p><i>Le cocher</i>:&mdash;Ah! mais, s'il m'ennuie trop, je saurai bien le faire rentrer
+malgré lui, et sans que personne s'en doute.</p>
+
+<p><i>La femme de chambre</i>:&mdash;Comment vous y prendrez-vous? Ce maudit
+âne va braire à sa façon et ameuter toute la maison.</p>
+
+<p><i>Le cocher</i>:&mdash;Laissez donc! je lui couperai le sifflet; on ne l'entendra
+seulement pas respirer.</p>
+
+<p>Et tous partirent d'un éclat de rire. Je les trouvais bien méchants; j'étais
+en colère; je cherchai un moyen de me soustraire à la correction qui me
+menaçait. J'aurais voulu me jeter sur eux et les mordre tous, mais je n'osai
+pas, de peur qu'ils n'allassent encore se plaindre à ma maîtresse, et je sentais
+vaguement que, fatiguée de mes tours, ma maîtresse pourrait bien me
+chasser de chez elle. Pendant que je délibérais, la femme de chambre fit
+remarquer au cocher mes yeux méchants.</p>
+
+<p>Le cocher hocha la tête, se leva, entra dans la cuisine, en ressortit comme
+pour aller à l'écurie, et, en passant devant moi, me lança au cou un noeud
+coulant; je tirai en arrière pour le briser, et il tira en avant pour me faire
+avancer; nous tirions chacun de notre côté, mais, plus nous tirions, plus la
+corde m'étranglait; dès le premier moment j'avais vainement essayé de
+braire; je pouvais à peine respirer, et je cédais forcément à la traction du
+cocher; il m'amena ainsi jusqu'à l'écurie, dont la porte fut obligeamment
+ouverte par les autres domestiques. Une fois entré dans ma stalle, on me
+passa promptement mon licou, on lâcha la corde qui m'étranglait, et le
+cocher, ayant soigneusement fermé la porte, se saisit d'un fouet de charretier,
+et commença à m'en frapper impitoyablement sans que personne
+prît ma défense. J'eus beau braire, me démener, mes jeunes maîtres ne
+m'entendirent pas, et le méchant cocher put me faire expier à son aise les
+méchancetés dont il m'accusait. Il me laissa enfin dans un état de douleur
+et d'abattement impossible à décrire. C'était la première fois, depuis mon
+entrée dans cette maison, que j'avais été humilié et battu. Depuis j'ai
+réfléchi, et j'ai reconnu que je m'étais attiré cette punition.</p>
+
+<p>Le lendemain il était déjà tard quand on me fit sortir; j'eus bonne envie
+de mordre le cocher au visage, mais je fus arrêté, comme la veille, par la
+crainte d'être chassé. Je me dirigeai vers la maison; je vis les enfants rassemblés
+devant le perron et causant avec animation.</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà, ce méchant Cadichon, dit Pierre en me regardant approcher.
+Chassons-le, il pourrait bien nous mordre ou nous jouer quelque mauvais
+tour, comme il a fait l'autre jour à ce malheureux Auguste.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Qu'est-ce que le médecin a dit à papa tout à l'heure?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Il a dit qu'Auguste était très malade; il a la fièvre, le délire....</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Qu'est-ce que le délire?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Le délire, c'est quand on a la fièvre si fort qu'on ne sait plus
+ce qu'on dit; on ne reconnaît personne, on croit voir un tas de choses qui
+ne sont pas.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Qu'est-ce que voit donc Auguste?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Il croit toujours voir Cadichon qui veut se jeter sur lui, qui
+le mord, le piétine; le médecin est très inquiet. Papa et mes oncles y sont
+allés.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Comme c'est vilain à Cadichon d'avoir jeté le pauvre
+Auguste dans ce trou dégoûtant!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est très vilain, monsieur, s'écria Jacques en se retournant vers
+moi. Allez, vous êtes un méchant! Je ne vous aime plus.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi, ni moi, ni moi, répétèrent tous les enfants à l'unisson. Va
+t'en; nous ne voulons pas de toi.</p>
+
+<p>J'étais consterné. Tous, jusqu'à mon petit Jacques que j'aimais toujours
+tendrement, tous me chassaient, me repoussaient.</p>
+
+<p>Je m'éloignai lentement de quelques pas; je me retournai et les regardai
+d'un air si triste, que Jacques en fut touché; il courut à moi, me prit la
+tête, et me dit d'une voix caressante:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, Cadichon, nous ne t'aimons pas à présent; mais, si tu es bon,
+je t'assure que nous t'aimerons comme auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, jamais comme avant! s'écrièrent tous les enfants. Il est
+trop mauvais.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, Cadichon, voilà ce que c'est que d'être méchant, reprit le
+petit Jacques en me passant la main sur le cou. Tu vois que personne ne
+veut t'aimer.... Mais.... ajouta-t-il en me parlant à l'oreille, je t'aime
+encore un peu, et si tu n'es plus méchant, je t'aimerai beaucoup, tout comme
+avant.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Prends garde, Jacques, ne l'approche pas de trop près; s'il te
+donne un coup de dent ou un coup de pied, il te fera bien mal.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Il n'y a pas de danger; je suis bien sûr qu'il ne nous mordra
+pas, nous autres.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Tiens, pourquoi pas? Il a bien jeté Auguste deux fois par
+terre.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Oh! mais Auguste, c'est autre chose; il ne l'aime pas.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Et pourquoi ne l'aime-t-il pas? Qu'est-ce qu'Auguste lui a
+fait? Il pourrait bien, un beau jour, nous détester aussi.</p>
+
+<p>Jacques ne répondit pas, car il n'y avait effectivement rien à répondre;
+mais il secoua la tête, et, se retournant vers moi, il me fit une petite caresse
+amicale, dont je fus touché jusqu'aux larmes. L'abandon de tous les autres
+me rendit plus précieux encore ces témoignages d'affection de mon cher
+petit Jacques, et, pour la première fois, une pensée sincère de repentir se
+glissa dans mon coeur. Je songeai avec inquiétude à la maladie du malheureux
+Auguste. Dans l'après-midi on sut qu'il était plus mal encore, que le
+médecin avait des inquiétudes graves pour sa vie. Mes jeunes maîtres y
+allèrent eux-mêmes vers le soir; les cousines attendaient impatiemment
+leur retour. «Eh bien? eh bien? leur crièrent-elles du plus loin qu'elles
+les aperçurent. Quelles nouvelles? Comment va Auguste?»</p>
+
+<p>&mdash;Pas bien, répondit Pierre; et pourtant un peu moins mal que tantôt.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Le pauvre père fait pitié; il pleure, il sanglote, il demande au
+bon Dieu de lui laisser son fils; il dit des choses si touchantes, que je n'ai
+pu m'empêcher de pleurer.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Nous allons tous prier avec lui et pour lui à notre prière
+du soir; n'est-ce pas mes amis?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, et de grand coeur, dirent tous les enfants en même
+temps.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Pauvre Auguste, s'il allait mourir, pourtant!</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Le pauvre père deviendrait fou de chagrin, car il n'a pas
+d'autre enfant.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Où est donc la mère d'Auguste? on ne la voit jamais.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Il serait étonnant qu'on la vît, puisqu'elle est morte depuis
+dix ans.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Et, ce qu'il y a de singulier, c'est que la pauvre femme est
+morte pour être tombée dans l'eau pendant une promenade en bateau.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Comment? elle s'est noyée?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Non, on l'a retirée immédiatement, mais il faisait si chaud, et
+elle avait été tellement saisie par le froid de l'eau et par la frayeur, qu'elle
+a été prise de la fièvre et du délire, exactement comme Auguste et elle est
+morte huit jours après.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Mon Dieu, mon Dieu! pourvu qu'il n'en arrive pas autant
+à Auguste!</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Voilà pourquoi il faut que nous priions beaucoup; peut-être
+le bon Dieu nous accordera-t-il ce que nous lui demanderons.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Où est donc Jacques?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Il était ici tout à l'heure, il sera rentré.</p>
+
+<p>Il n'était pas rentré, le pauvre enfant, mais il s'était mis à genoux derrière
+une caisse, et, la tête cachée dans ses mains, il priait et pleurait. Et
+c'était moi qui avais causé la maladie d'Auguste, l'affreuse inquiétude du
+malheureux père, et enfin le chagrin de mon petit Jacques! Cette pensée
+m'attrista moi-même; je me dis que je n'aurais pas dû venger Médor.
+«Quel bien lui a fait la chute d'Auguste? me demandai-je. Est-il moins
+perdu pour moi? La vengeance que j'ai tirée m'a-t-elle servi à autre chose
+qu'à me faire craindre et détester?»</p>
+
+<p>J'attendis avec impatience le lendemain pour avoir des nouvelles
+d'Auguste. J'en eus des premiers, car Jacques et Louis me firent atteler à
+la petite voiture pour y aller. Nous trouvâmes, en arrivant, un domestique
+qui courait chercher le médecin, et qui nous dit en passant qu'Auguste
+avait passé une mauvaise nuit, et qu'il venait d'avoir une convulsion qui
+avait effrayé son père. Jacques et Louis attendirent le médecin, qui ne tarda
+pas à venir, et qui leur promit de leur donner des nouvelles en s'en allant.</p>
+
+<p>Une demi-heure après il descendit le perron.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? eh bien? monsieur Tudoux, comment va Auguste? demandèrent
+Louis et Jacques.</p>
+
+<p><i>M. Tudoux</i>, très lentement:&mdash;Pas mal, pas mal, mes enfants! Pas si
+mal que je le craignais.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Mais ces convulsions, n'est-ce pas dangereux?</p>
+
+<p><i>M. Tudoux</i>, de même:&mdash;Non, c'était la suite d'un agacement des nerfs
+et d'une grande agitation. Je lui ai donné une pilule qui va le calmer; ce
+ne sera pas grave.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Alors, monsieur Tudoux, vous n'êtes pas inquiet, vous ne
+croyez pas qu'il va mourir?</p>
+
+<p><i>M. Tudoux</i>, de même:&mdash;Non, non, non! ce ne sera pas grave, pas grave
+du tout.</p>
+
+<p><i>Louis</i> et <i>Jacques</i>:&mdash;Je suis bien content! Merci, monsieur Tudoux.
+Adieu; nous repartons bien vite pour rassurer nos cousins et cousines.</p>
+
+<p><i>M. Tudoux</i>:&mdash;Attendez, attendez une minute. L'âne qui vous mène n'est-il
+pas Cadichon?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Oui, c'est Cadichon.</p>
+
+<p><i>M. Tudoux</i>, avec calme:&mdash;Alors prenez-y garde; il pourrait bien vous
+jeter dans un fossé comme il l'a fait pour Auguste. Dites à votre grand'mère
+qu'elle ferait bien de le vendre; c'est un animal dangereux.</p>
+
+<p>M. Tudoux salua et s'en alla. Je restai tellement étonné et humilié, que
+je ne songeai à me mettre en route que lorsque mes petits maîtres m'eurent
+répété trois fois:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Cadichon, en route!... Allons donc, Cadichon, nous sommes
+pressés! Vas-tu nous faire coucher ici, Cadichon? Hue! hue donc!</p>
+
+<p>Je partis enfin et je courus tout d'un trait jusqu'au perron, où attendaient
+cousins, cousines, oncles et tantes, papas et mamans.</p>
+
+<p>&mdash;Il va mieux! s'écrièrent Jacques et Louis; et ils se mirent à raconter
+leur conversation avec M. Tudoux, sans oublier son dernier conseil.</p>
+
+<p>J'attendais avec une vive impatience la décision de la grand'mère. Elle
+réfléchit un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain, mes chers enfants, que Cadichon ne mérite plus notre
+confiance; j'engage les plus jeunes d'entre vous à ne pas le monter; à la
+première sottise qu'il fera, je le donnerai au meunier, qui l'emploiera à
+porter ses sacs de farine; mais je veux encore l'essayer avant de le réduire
+à cet état d'humiliation; peut-être se corrigera-t-il. Nous verrons bien d'ici
+à quelques mois.</p>
+
+<p>J'étais de plus en plus triste, humilié et repentant; mais je ne pouvais
+réparer le mal que je m'étais fait qu'à force de patience, de douceur et de
+temps. Je commençais à souffrir dans mon orgueil et dans mes affections.</p>
+
+<p>Les nouvelles d'Auguste furent meilleures le lendemain; peu de jours
+après il entrait en convalescence, et l'on ne s'en occupa plus au château.
+Mais je ne pus en perdre le souvenir, car j'entendais sans cesse dire autour
+de moi:</p>
+
+<p>«Prends garde à Cadichon! Souviens-toi d'Auguste!»</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<h3>LA CONVERSION</h3>
+
+
+<p>Depuis le jour où j'avais déchiré le visage d'Auguste en galopant dans
+les épines, et où je l'avais jeté dans la boue, le changement dans les manières
+de mes petits maîtres, de leurs parents, des gens de la maison était visible. Les animaux même ne me traitaient pas comme auparavant. Ils
+semblaient m'éviter; quand j'arrivais, ils s'éloignaient; ils se taisaient en
+ma présence; car j'ai déjà dit, à propos de mon ami Médor, que nous autres
+animaux nous nous comprenons sans parler comme les hommes; que les
+mouvements des yeux, des oreilles, de la queue remplacent chez nous les
+paroles. Je ne savais que trop ce qui avait causé ce changement, et je m'en
+irritais plus encore que je ne m'en affligeais, lorsqu'un jour, étant seul
+comme d'habitude, et couché au pied d'un sapin, je vis approcher Henri et
+Elisabeth; ils s'assirent et ils continuèrent à causer.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, Henri, que tu as raison, dit Elisabeth, et je partage tes sentiments;
+moi aussi, je n'aime presque plus Cadichon depuis qu'il a été si
+méchant pour Auguste.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Et ce n'est pas seulement Auguste; te souviens-tu de la foire
+de Laigle, quand il a été si mauvais pour le maître de l'âne savant?</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Ah! ah! ah! Oui, je me le rappelle très bien. Il était drôle!
+Tout le monde riait, mais tout de même nous avons tous trouvé qu'il avait
+montré beaucoup d'esprit, mais pas de coeur.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;C'est vrai! il a humilié ce pauvre âne et son maître le faiseur
+de tours; on m'a dit que le malheureux avait été obligé de partir sans
+avoir rien gagné, parce que tout le monde se moquait de lui. En s'en allant,
+sa femme et ses enfants pleuraient: ils n'avaient pas de quoi manger.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Et c'était la faute de Cadichon.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Certainement! Sans lui, le pauvre homme aurait gagné de
+quoi vivre pendant quelques semaines.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Et puis te rappelles-tu ce qu'on nous a raconté des méchancetés
+qu'il a faites chez son ancien maître? Il mangeait les légumes, il
+cassait les oeufs, il salissait le linge.... Décidément, je fais comme toi, je
+ne l'aime plus.</p>
+
+<p>Elisabeth et Henri se levèrent et continuèrent leur promenade. Je restai
+triste et humilié. D'abord je voulus me fâcher et chercher une petite
+vengeance à exercer; mais je pensai qu'ils avaient raison. Je m'étais toujours
+vengé; à quoi m'avaient servi mes vengeances? à me rendre malheureux.</p>
+
+<p>D'abord j'avais cassé les dents, les bras et l'estomac à une de mes maîtresses.
+Si je n'avais pas eu le bonheur de m'échapper, j'aurais été battu à
+me faire presque mourir.</p>
+
+<p>J'avais fait mille méchancetés à mon autre maître, qui avait été bon pour
+moi tant que je n'avais pas été paresseux et méchant, depuis il m'avait très
+maltraité, et j'avais été très malheureux.</p>
+
+<p>Quand Auguste avait tué mon ami Médor, je n'avais pas réfléchi qu'il
+l'avait fait par maladresse et non par méchanceté. S'il était bête, ce n'était
+pas de sa faute; j'avais persécuté ce malheureux Auguste, et j'avais fini par
+le rendre très malade en le jetant dans la mare de boue.</p>
+
+<p>Et puis, que de petites méchancetés j'avais faites que je n'ai pas racontées!</p>
+
+<p>J'avais donc fini par ne plus être aimé de personne. J'étais seul; personne
+ne venait près de moi me consoler, me caresser; les animaux même
+me fuyaient.</p>
+
+<p>«Que faire? me demandai-je tristement. Si je pouvais parler, j'irais
+leur dire à tous que je me repens, que je demande pardon à tous ceux auxquels
+j'ai fait du mal, que je serai bon et doux à l'avenir; mais ... je ne
+peux pas me faire comprendre ... je ne parle pas.»</p>
+
+<p>Je me jetai sur l'herbe et je pleurai, non pas comme les hommes qui
+versent des larmes, mais dans le fond de mon coeur; je pleurai, je gémis
+sur mon malheur, et, pour la première fois, je me repentis sincèrement.</p>
+
+<p>«Ah! si j'avais été bon! si, au lieu de vouloir montrer mon esprit,
+j'avais montré de la bonté, de la douceur, de la patience! si j'avais été
+pour tous ce que j'avais été pour Pauline! comme on m'aimerait! comme
+je serais heureux!»</p>
+
+<p>Je réfléchis longtemps, bien longtemps; je formai tantôt de bons projets,
+tantôt de méchants.</p>
+
+<p>Enfin, je me décidai à devenir bon, de manière à regagner l'amitié de
+tous mes maîtres et de mes camarades. Je fis immédiatement l'essai de mes
+bonnes résolutions.</p>
+
+<p>J'avais depuis quelque temps un camarade que je traitais fort mal.
+C'était un âne qu'on avait acheté pour faire monter ceux de mes plus jeunes
+maîtres qui avaient peur de moi, depuis que j'avais manqué noyer
+Auguste; les grands seuls ne me craignaient pas; et même, lorsqu'on faisait
+une partie d'ânes, le petit Jacques était le seul qui me demandât toujours,
+au lieu que jadis on se disputait pour m'avoir.</p>
+
+<p>Je méprisais ce camarade; je passais toujours devant lui, je ruais et je le
+mordais s'il cherchait à me dépasser; le pauvre animal avait fini par me
+céder toujours la première place, et se soumettre à toutes mes volontés. Le
+soir, quand l'heure fut venue de rentrer à l'écurie, je me trouvai près de la
+porte presque en même temps que mon camarade; il se rangea avec empressement
+pour me laisser entrer le premier; mais, comme il était arrivé
+quelques pas en avant de moi, je m'arrêtai à mon tour et je lui fis signe de
+passer. Le pauvre âne m'obéit en tremblant, inquiet de ma politesse, et
+craignant que je ne le fisse marcher le premier pour lui jouer quelque tour,
+par exemple pour lui donner un coup de dent ou un coup de pied. Il fut
+très étonné de se trouver sain et sauf dans sa stalle, et de me voir placer
+paisiblement dans la mienne.</p>
+
+<p>Voyant son étonnement je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère, j'ai été méchant pour vous, je ne le serai plus; j'ai été fier,
+je ne le serai jamais, je vous ai méprisé, humilié, maltraité, je ne recommencerai
+pas. Pardonnez-moi, frère, et à l'avenir voyez en moi un camarade, un ami.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, frère, me répondit le pauvre âne tout joyeux; j'étais malheureux,
+je serai heureux; j'étais triste, je serai gai; je me trouvais seul,
+je me sentirai aimé et protégé. Merci encore une fois, frère; aimez-moi,
+car je vous aime déjà.</p>
+
+<p>&mdash;A mon tour, frère, à vous dire merci, car j'ai été méchant, et vous
+me pardonnez; je reviens à de meilleurs sentiments, et vous me recevez; je
+veux vous aimer et vous me donnez votre amitié. Oui, à mon tour, merci,
+frère.</p>
+
+<p>Et, tout en mangeant notre souper, nous continuâmes à causer. C'était
+la première fois, car jamais je n'avais daigné lui parler. Je le trouvai bien
+meilleur, bien plus sage que je ne l'étais moi-même, et je lui demandai de
+me soutenir dans ma nouvelle voie; il me le promit avec autant d'affection
+que de modestie.</p>
+
+<p>Les chevaux, témoins de notre conversation et de ma douceur inaccoutumée,
+se regardaient et me regardaient avec surprise. Quoiqu'ils parlassent
+bas, je les entendais dire:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une farce de Cadichon, dit le premier cheval; il veut jouer quelque
+tour à son camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre âne, j'ai pitié de lui, dit le second cheval. Si nous lui disions
+de se méfier de son ennemi?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout de suite, répondit le premier cheval. Silence! Cadichon est
+méchant. S'il nous entend, il se vengera.</p>
+
+<p>Je fus blessé de la mauvaise opinion qu'avaient de moi ces deux chevaux,
+le troisième n'avait pas parlé; il avait passé sa tête sur la stalle, et il m'observait
+attentivement. Je le regardai tristement et humblement. Il parut
+surpris, mais il ne bougea pas, et resta silencieux, m'observant toujours.</p>
+
+<p>Fatigué de ma journée, abattu par la tristesse et le regret de ma vie passée,
+je me couchai sur la paille, et je remarquai que mon lit était moins
+bon, moins épais que celui de mon camarade. Au lieu de m'en fâcher,
+comme j'aurais fait jadis, je me dis que c'était juste et bien.</p>
+
+<p>«J'ai été méchant, me dis-je, on m'en punit; je me suis fait détester, on
+me le fait sentir. Je dois encore me trouver heureux de n'avoir pas été
+envoyé au moulin, où j'aurais été battu, éreinté, mal couché.»</p>
+
+<p>Je gémis pendant quelque temps et je m'endormis. A mon réveil, je vis
+entrer le cocher, qui me fit lever d'un coup de pied, détacha mon licou et me
+laissa en liberté; je restai à la porte, et je vis avec surprise étriller, brosser
+soigneusement mon camarade, lui passer ma belle bride pomponnée, attacher
+sur son dos ma selle anglaise, et le diriger devant le perron. Inquiet,
+tremblant d'émotion, je le suivis; quels ne furent pas mon chagrin, ma
+désolation quand je vis Jacques, mon petit maître bien-aimé, approcher de
+mon camarade, et le monter après quelque hésitation! Je restai immobile,
+anéanti. Le bon petit Jacques s'aperçut de ma peine, car il s'approcha de
+moi, me caressa la tête, et me dit tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Cadichon! tu vois ce que tu as fait! Je ne peux plus te monter;
+papa et maman ont peur que tu ne me jettes par terre. Adieu, pauvre Cadichon;
+sois tranquille, je t'aime toujours.</p>
+
+<p>Et il partit lentement, suivi du cocher, qui lui criait:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez donc garde, monsieur Jacques, ne restez pas auprès de Cadichon:
+il vous mordra, il mordra le bourri; il est méchant, vous savez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a jamais été méchant avec moi, et il ne le sera jamais, répondit
+Jacques.</p>
+
+<p>Le cocher frappa l'âne, qui prit le trot, et je les perdis bientôt de vue. Je
+restai à la même place, abîmé dans mon chagrin. Ce qui en redoublait la
+violence, c'était l'impossibilité de faire connaître mon repentir et mes
+bonnes résolutions. Ne pouvant plus supporter le poids affreux qui oppressait
+mon coeur, je partis en courant sans savoir où j'allais. Je courus
+longtemps, brisant des haies, sautant des fossés, franchissant des barrières,
+traversant des rivières; je ne m'arrêtai qu'en face d'un mur que je ne pus
+ni briser ni franchir.</p>
+
+<p>Je regardai autour de moi. Où étais-je? Je croyais reconnaître le pays,
+mais sans toutefois pouvoir me dire où je me trouvais. Je longeai le mur
+au pas, car j'étais en nage; j'avais couru pendant plusieurs heures, à en
+juger par la marche du soleil. Le mur finissait à quelques pas; je le tournai,
+et je reculai avec surprise et terreur. Je me trouvais à deux pas de la
+tombe de Pauline.</p>
+
+<p>Ma douleur n'en devint que plus amère.</p>
+
+<p>«Pauline! ma chère petite maîtresse! m'écriai-je, vous m'aimiez parce
+que j'étais bon; je vous aimais parce que vous étiez bonne et malheureuse.
+Après vous avoir perdue, j'avais trouvé d'autres maîtres qui étaient bons
+comme vous, qui m'ont traité avec amitié. J'étais heureux. Mais tout est
+changé: mon mauvais caractère, le désir de faire briller mon esprit, de
+satisfaire mes vengeances, ont détruit tout mon bonheur: personne ne
+m'aime à présent; si je meurs, personne ne me regrettera.»</p>
+
+<p>Je pleurai amèrement au dedans de moi-même et je me reprochai pour
+la centième fois mes défauts. Une pensée consolante vint tout à coup me
+rendre du courage. «Si je deviens bon, me dis-je, si je fais autant de bien
+que j'ai fait de mal, mes jeunes maîtres m'aimeront peut-être de nouveau;
+mon cher petit Jacques surtout, qui m'aime encore un peu, me rendra toute
+son amitié.... Mais comment faire pour leur montrer que je suis changé
+et repentant?»</p>
+
+<p>Pendant que je réfléchissais à mon avenir, j'entendis des pas lourds approcher
+du mur, et une voix d'homme parler avec humeur.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon pleurer, nigaud? Les larmes ne te donneront pas du pain,
+n'est-il pas vrai? Puisque je n'ai rien à vous donner, que voulez-vous que
+j'y' fasse? Crois-tu que j'aie l'estomac bien rempli, moi qui n'ai avalé
+depuis hier matin que de l'air et de la poussière?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien fatigué, père.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reposons-nous un quart d'heure à l'ombre de ce mur, je
+veux bien.</p>
+
+<p>Ils tournèrent le mur et vinrent s'asseoir près de la tombe où j'étais. Je
+reconnus avec surprise le pauvre maître de Mirliflore, sa femme et son fils.
+Tous étaient maigres et semblaient exténués. Le père me regarda; il parut
+surpris et dit, après quelque hésitation:</p>
+
+<p>&mdash;Si je vois clair, c'est bien l'âne, le gredin d'âne qui m'a fait perdre à
+la foire de Laigle plus de cinquante francs.... Coquin! continua-t-il en
+s'adressant à moi, tu as été cause que mon Mirliflore à été mis en pièces
+par la foule, tu m'as empêché de gagner une somme d'argent qui m'aurait
+fait vivre pendant plus d'un mois; tu me le payeras, va!</p>
+
+<p>Il se leva, s'approcha de moi; je ne cherchai pas à m'éloigner, sentant
+bien que j'avais mérité la colère de cet homme. Il parut étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est donc pas lui, dit-il, car il ne bouge pas plus qu'une bûche....
+Le bel âne, ajouta-t-il en me tâtant les membres. Si je pouvais l'avoir seulement
+un mois, tu ne manquerais pas de pain, mon garçon, ni ta mère non
+plus, et j'aurais l'estomac moins creux.</p>
+
+<p>Mon parti fut pris à l'instant; je résolus de suivre cet homme pendant
+quelques jours, de tout souffrir pour réparer le mal que je lui avais fait, et
+de l'aider à gagner quelque argent pour lui et sa famille.</p>
+
+<p>Quand ils se remirent en marche, je les suivis; ils ne s'en aperçurent pas
+d'abord; mais le père, s'étant retourné plusieurs fois, et me voyant toujours
+sur leurs talons, voulut me faire partir. Je refusai et je revins
+constamment reprendre ma place près ou derrière eux.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce drôle, dit l'homme, cet âne qui s'obstine à nous suivre! Ma foi,
+puisque cela lui plaît, il faut le laisser faire.</p>
+
+<p>En arrivant au village, il se présenta à un aubergiste, et lui demanda à
+dîner et à coucher, tout en disant fort honnêtement qu'il n'avait pas un sou
+dans la poche.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai assez des mendiants du pays, sans y ajouter ceux qui n'en sont pas,
+mon bonhomme, répondit l'aubergiste; allez chercher un gîte ailleurs.</p>
+
+<p>Je m'élançai de suite près de l'aubergiste, que je saluai à plusieurs
+reprises de façon à le faire rire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez là un animal qui ne paraît pas bête, dit l'aubergiste en riant.
+Si vous voulez nous régaler de ses tours, je veux bien vous donner à manger
+et à coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de refus, répondit l'homme; nous vous donnerons une
+représentation, mais quand nous aurons quelque chose dans l'estomac; à
+jeun, on n'a pas la voix propre au commandement.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, entrez, on va vous servir de suite, reprit l'aubergiste; Madelon,
+ma vieille, donne à dîner à trois, sans compter le bourri.</p>
+
+<p>Madelon leur servit une bonne soupe, qu'ils avalèrent en un clin d'oeil,
+puis un bon bouilli aux choux, qui disparut également, enfin une salade et
+du fromage, qu'ils savourèrent avec moins d'avidité, leur faim se trouvant
+apaisée.</p>
+
+<p>On me donna une botte de foin, j'en mangeai à peine; j'avais le coeur
+gros, et je n'avais pas faim.</p>
+
+<p>L'aubergiste alla convoquer tout le village pour me voir saluer; la cour
+se remplit de monde, et j'entrai dans le cercle, où m'amena mon nouveau
+maître, qui se trouvait fort embarrassé, ne sachant pas ce que je savais
+faire, et si j'avais reçu une éducation d'âne savant. A tout hasard, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Saluez la société.</p>
+
+<p>Je saluai à droite, à gauche, en avant, en arrière, et tout le monde d'applaudir.</p>
+
+<p>&mdash;Que vas-tu lui faire faire? dit tout bas sa femme; il ne saura pas ce
+que tu lui veux.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être l'aura-t-il appris. Les ânes savants sont intelligents; je vais
+toujours essayer.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Mirliflore (ce nom me fit soupirer), va embrasser la plus
+jolie dame de la société.</p>
+
+<p>Je regardai à droite, à gauche; j'aperçus la fille de l'aubergiste, jolie
+brune de quinze à seize ans qui se tenait derrière tout le monde. J'allai à
+elle, j'écartai avec ma tête ceux qui gênaient le passage, et je posai mon nez
+sur le front de la petite, qui se mit à rire et qui parut contente.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, père Hutfer, vous lui avez fait la leçon, pas vrai? dirent
+quelques personnes en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, d'honneur, répondit Hutfer; je ne m'y attendais seulement pas.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, Mirliflore, dit l'homme, va chercher quelque chose, n'importe
+quoi, ce que tu pourras trouver, et donne-le à l'homme le plus pauvre
+de la société.</p>
+
+<p>Je me dirigeai vers la salle où l'on venait de dîner, je saisis un pain, et,
+le rapportant en triomphe, je le remis entre les mains de mon nouveau
+maître. Rire général, tout le monde applaudit, un ami s'écria: «Ceci ne
+vient pas de vous, père Hutfer; cet âne a réellement du savoir; il a bien
+profité des leçons de son maître.»</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous lui laisser son pain tout de même? dit quelqu'un dans
+la foule.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça, non, dit Hutfer; rendez-moi cela, l'homme à l'âne; ce n'est
+pas dans nos conventions.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répondit l'homme; et pourtant mon âne a dit vrai en
+faisant de moi l'homme le plus pauvre de la société, car nous n'avions pas
+mangé depuis hier matin, ma femme, mon fils et moi, faute de deux sous
+pour acheter un morceau de pain.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-leur ce pain, mon père, dit Henriette Hutfer; nous n'en
+manquons pas dans la huche, et le bon Dieu nous fera regagner celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es toujours comme ça, toi, Henriette, dit Hutfer. Si on t'écoutait,
+on donnerait tout ce qu'on a.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'en sommes pas plus pauvres, mon père: le bon Dieu a toujours
+béni nos récoltes et notre maison.</p>
+
+<p>&mdash;Allons,... puisque tu le veux,... qu'il garde son pain, je le veux
+bien.</p>
+
+<p>A ces mots, j'allai à lui et le saluai profondément, puis j'allai prendre
+dans mes dents une petite terrine vide, et je la présentai à chacun pour qu'il
+y mît son aumône. Quand j'eus fini ma tournée, la terrine était pleine;
+j'allai la vider dans les mains de mon maître, je la reportai où je l'avais
+prise, je saluai et je me retirai gravement aux applaudissements de la
+société. J'avais le coeur content; je me sentais consolé et affermi dans mes
+bonnes résolutions. Mon nouveau maître paraissait enchanté; il allait se
+retirer, lorsque tout le monde l'entoura et le pria de donner une seconde
+représentation le lendemain; il le promit avec empressement, et alla se
+reposer dans la salle avec sa femme et son fils.</p>
+
+<p>Quand ils se trouvèrent seuls, la femme regarda de tous côtés, et, ne
+voyant que moi, la tête posée sur l'appui de la fenêtre, elle dit à son mari
+à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, mon homme, c'est tout de même fort drôle; est-ce singulier,
+cet âne qui nous arrive sortant d'un cimetière, qui nous prend en gré, et
+qui nous fait gagner de l'argent! Combien en as-tu dans tes mains?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas encore compté, répondit l'homme. Aide-moi; tiens voici
+une poignée; à moi l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai huit francs quatre sous, dit la femme après avoir compté.</p>
+
+<p><i>L'homme</i>: Et moi, j'en ai sept cinquante. Cela fait.... Combien cela
+fait-il, ma femme?</p>
+
+<p><i>La femme</i>:&mdash;Combien cela fait? Huit et quatre font treize, puis sept,
+font vingt-quatre, puis, cinquante, ça fait,... ça fait ... quelque chose
+comme soixante.</p>
+
+<p><i>L'homme:</i>&mdash;Que tu es bête, va! J'aurais soixante francs dans les mains?
+Pas possible! Voyons, mon garçon, toi qui as étudié, tu dois savoir ça.</p>
+
+<p><i>Le garçon</i>:&mdash;Vous dites, papa?</p>
+
+<p><i>L'homme</i>:&mdash;Je dis huit francs quatre sous d'une part, et sept francs
+cinquante de l'autre.</p>
+
+<p><i>Le garçon</i>, d'un air décidé:&mdash;Huit et quatre font douze, retiens un,
+plus sept, font vingt, retiens deux; plus cinquante, font, ... font ...
+cinquante,... cinquante-deux, retiens cinq.</p>
+
+<p><i>L'homme</i>:&mdash;Imbécile! comment cela ferait-il cinquante, puisque j'ai
+huit dans une main et sept dans l'autre.</p>
+
+<p><i>Le garçon</i>:&mdash;Et puis cinquante, papa?</p>
+
+<p><i>L'homme</i>, le contrefaisant:&mdash;Et puis cinquante, papa? Tu ne vois pas,
+grand nigaud, que c'est cinquante centimes que je dis, et les centimes ne
+sont pas des francs.</p>
+
+<p><i>Le garçon</i>:&mdash;Non, papa, mais ça fait toujours cinquante.</p>
+
+<p><i>L'homme</i>:&mdash;Cinquante quoi? Est-il bête! est-il bête! Si je te donnais
+cinquante taloches, ça te ferait-y cinquante francs?</p>
+
+<p><i>Le garçon</i>:&mdash;Non, papa, mais ça ferait toujours cinquante.</p>
+
+<p><i>L'homme</i>:&mdash;En voilà une à compte, grand animal!</p>
+
+<p>Et il lui donna un soufflet qui retendit dans toute la maison. Le garçon
+se mit à pleurer; j'étais en colère. Si ce pauvre garçon était bête, ce n'était
+pas sa faute.</p>
+
+<p>«Cet homme ne mérite pas ma pitié, me dis-je; il a, grâce à moi, de quoi
+vivre pendant huit jours; je veux bien encore lui faire gagner sa représentation
+de demain, après quoi je retournerai chez mes maîtres; peut-être m'y
+recevra-t-on avec amitié.»</p>
+
+<p>Je me retirai de la fenêtre, et j'allai manger des chardons qui poussaient
+au bord d'un fossé; j'entrai ensuite dans l'écurie de l'auberge, où je trouvai
+déjà plusieurs chevaux occupant les meilleures places; je me rangeai dans
+un coin dont personne n'avait voulu: j'y pus réfléchir à mon aise, car
+personne ne me connaissait, et personne ne s'occupait de moi. A la fin de
+la journée, Henriette Hutfer entra à l'écurie, regarda si chacun avait ce
+qu'il fallait, et, m'apercevant dans mon coin humide et obscur, sans litière,
+sans foin, ni avoine, elle appela un des garçons d'écurie.</p>
+
+<p>&mdash;Ferdinand, dit-elle, donnez de la paille à ce pauvre âne pour qu'il ne
+couche pas sur la terre humide, mettez devant lui un picotin d'avoine et une
+botte de foin, et voyez s'il ne veut pas boire.</p>
+
+<p><i>Ferdinand</i>:&mdash;Mam'zelle Henriette, vous ruinerez votre papa, vous êtes
+trop soigneuse pour le monde. Que vous importe que cette bête couche sur
+la dure ou sur une bonne litière? c'est de la paille gâchée, ça!</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Vous ne trouvez pas que je suis trop bonne quand c'est
+vous que je soigne, Ferdinand; je veux que tout le monde soit bien traité
+ici, les bêtes comme les hommes.</p>
+
+<p><i>Ferdinand</i>, d'un air malin:&mdash;Sans compter qu'il y a pas mal d'hommes
+qu'on prendrait volontiers pour des bêtes, quoiqu'ils marchent sur deux
+pieds.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>, souriant:&mdash;Voilà pourquoi on dit: Bête à manger du foin.</p>
+
+<p><i>Ferdinand</i>:&mdash;Ce ne sera toujours pas à vous, mam'zelle, que je servirai
+une botte de foin. Vous avez de l'esprit,... de l'esprit ... et de la malice
+comme un singe!</p>
+
+<p><i>Henriette</i>, riant:&mdash;Merci du compliment, Ferdinand! Qu'êtes-vous
+donc, si je suis un singe?</p>
+
+<p><i>Ferdinand</i>:&mdash;Ah! mam'zelle, je n'ai point dit que vous étiez un singe:
+et si je me suis mal exprimé pour cela, mettez que je suis un âne, un cornichon,
+une oie.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Non, non, pas tant que cela, Ferdinand, mais seulement
+un babillard qui parle quand il devrait travailler. Faites la litière de l'âne,
+ajouta-t-elle d'un ton sérieux, et donnez-lui à boire et à manger.</p>
+
+<p>Elle sortit; Ferdinand fit en grommelant ce que lui avait ordonné sa
+jeune maîtresse. En faisant ma litière, il me donna quelques coups de
+fourche, me jeta avec humeur une botte de foin, une poignée d'avoine, et
+posa près de moi un seau d'eau. Je n'étais pas attaché; j'aurais pu m'en
+aller, mais j'aimai mieux souffrir encore un peu, et donner le lendemain,
+pour achever ma bonne oeuvre, ma seconde et dernière représentation.</p>
+
+<p>En effet, quand la journée du lendemain fut avancée, on vint me prendre;
+mon maître m'amena sur une grande place qui était pleine de monde; on
+m'avait tambouriné le matin, c'est-à-dire que le tambour du village s'était
+promené partout de grand matin en criant: «Ce soir, grande
+représentation de l'âne savant dit Mirliflore; on se réunira à huit heures sur la place
+en face la mairie et l'école.»</p>
+
+<p>Je recommençai les tours de la veille et j'y ajoutai des danses exécutées
+avec grâce; je valsai, je polkai, et je jouai à Ferdinand le tour innocent de
+l'engager à valser en brayant devant lui, et en lui présentant le pied de
+devant comme on criait: «Oui, oui, une valse avec l'âne!» il s'élança dans
+le cercle en riant, et il se mit à faire mille sauts et gambades, que j'imitai
+de mon mieux.</p>
+
+<p>Enfin, me sentant fatigué, je laissai Ferdinand gambadant tout seul,
+j'allai comme la veille chercher une terrine; n'en trouvant pas, je pris dans
+mes dents un panier sans couvercle, et je fis le tour, comme la veille, présentant
+mon panier à chacun. Il fut bientôt si plein, que je dus le vider dans
+la blouse de celui qu'on croyait mon maître; je continuai la quête; quand
+tout le monde m'eut donné, je saluai la société et j'attendis que mon maître
+eût compté l'argent que je lui avais fait gagner ce soir-là, et qui se montait à
+plus de trente-quatre francs. Trouvant que j'avais assez fait pour lui, que
+mon ancienne faute était réparée, et que je pouvais retourner chez moi, je
+saluai mon maître, et, fendant la foule, je partis au trot.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! v'là votre bourri qui s'en va, dit Hutfer, l'aubergiste.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il file joliment, dit Ferdinand.</p>
+
+<p>Mon prétendu maître se retourna, me regarda d'un air inquiet, m'appela:
+«Mirliflore, Mirliflore!» et, me voyant continuer mon trot, je l'entendis
+s'écrier d'un ton piteux:</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez-le, arrêtez-le, de grâce! c'est mon pain, ma vie qu'il m'emporte;
+courez, attrapez-le; je vous promets encore une représentation si
+vous me le ramenez.</p>
+
+<p>&mdash;D'où l'avez-vous donc, cet âne? dit un des hommes nommé Clouet;
+et depuis quand l'avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai ... depuis qu'il est à moi, répondit mon faux maître avec un
+peu d'embarras.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends bien, reprit Clouet; mais depuis quand est-il à vous?</p>
+
+<p>L'homme ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il me semble bien le reconnaître, dit Clouet; il ressemble à
+Cadichon, l'âne du château de la Herpinière; je serais bien trompé si ce
+n'est pas là Cadichon.</p>
+
+<p>Je m'étais arrêté; j'entendis des murmures; je voyais l'embarras de mon
+maître, lorsque, au moment où l'on s'y attendait le moins, il s'élança au
+travers de la foule et courut du côté opposé à celui que j'avais pris, suivi
+de sa femme et de son garçon.</p>
+
+<p>Quelques-uns voulurent courir après lui, d'autres dirent que c'était bien
+inutile puisque je m'étais sauvé, et que l'homme n'emportait que l'argent
+qui était à lui, et que je lui avais fait gagner honnêtement.</p>
+
+<p>&mdash;Et quant à Cadichon, ajouta-t-on, il ne sera pas embarrassé pour
+retrouver son chemin, et il ne se laissera prendre que s'il le veut bien.</p>
+
+<p>La foule se dispersa, et chacun rentra chez soi; je repris ma course,
+espérant arriver chez mes vrais maîtres avant la nuit; mais il y avait beaucoup
+de chemin à faire, j'étais fatigué, et je fus obligé de me reposer à
+une lieue du château. La nuit était venue, les écuries devaient être fermées;
+je me décidai à coucher dans un petit bois de sapins qui bordait un ruisseau.</p>
+
+<p>J'étais à peine établi sur mon lit de mousse, que j'entendis marcher avec
+précaution et parler bas. Je regardai, mais je ne vis rien; la nuit était trop
+noire. J'écoutai de toutes mes oreilles, et j'entendis la conversation suivante:</p>
+
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<h3>LES VOLEURS</h3>
+
+
+<p>&mdash;Il ne fait pas encore assez nuit, Finot; il serait plus sage de nous
+blottir dans ce bois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Passe-Partout, dit Finot, il nous faut un peu de jour pour nous
+reconnaître; moi, d'abord, je n'ai pas étudié les portes d'entrée.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as jamais rien étudié, toi, reprit Passe-Partout; c'est à tort que
+les camarades t'ont appelé FINOT; si ce n'était que moi, je t'aurais plutôt
+nommé <i>Pataud</i>.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Ça n'empêche pas que c'est moi qui ai toujours les bonnes
+idées.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Bonnes idées! ça dépend. Qu'est-ce que nous allons
+faire au château?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Ce que nous allons faire? Dévaliser le potager, couper les
+têtes d'artichaut, arracher les cosses de pois, de haricots, les navets, les
+carottes, enlever les fruits. En voilà de la besogne!</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Et puis?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Comment, et puis? Nous ferons un tas de tout ce jardinage,
+nous le passerons par dessus le mur, et nous irons le vendre au marché de
+Moulins.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Et par où entreras-tu dans le jardin, imbécile?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Par-dessus le mur, avec une échelle, bien sûr. Voudrais-tu que
+j'allasse demander poliment au jardinier la clef et ses outils?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Mauvais plaisant, va! Je te demande seulement si tu
+as marqué la place où nous devons grimper sur le mur?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Mais non, te dis-je, je ne l'ai pas marquée: voilà pourquoi
+j'aimerais mieux aller en avant pour reconnaître.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Et si on te voit, qu'est-ce que tu diras?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Je dirai ... que je viens demander un verre de cidre et une
+croûte de pain.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Ça ne vaut rien; j'ai une idée, moi. Je connais le
+potager; il y a un endroit où le mur est dégradé, en mettant les pieds dans
+les trous, j'arriverai au haut du mur, je trouverai une échelle et je te la
+passerai, car tu n'es pas fort pour grimper.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Non, je ne tiens pas du chat comme toi.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Mais si quelqu'un vient nous déranger?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Tiens, tu es bon enfant, toi! Si quelqu'un vient me déranger,
+je saurai bien l'arranger.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Qu'est-ce que tu lui feras?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Si c'est un chien, je l'égorge; ce n'est pas pour rien que j'ai
+mon couteau affilé.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Mais si c'est un homme?</p>
+
+<p>&mdash;Un homme? dit Finot se grattant l'oreille, c'est plus embarassant,
+ça.... Un homme? on ne peut pourtant pas tuer un homme comme un
+chien. Si c'était pour quelque chose qui vaille, on verrait, mais pour des
+légumes! Et puis, ce château qui est plein de monde!</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Mais enfin, qu'est-ce que tu feras?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Ma foi, je me sauverai: c'est plus sûr.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;T'es un lâche, toi! sais-tu bien? Si tu vois ou si tu
+entends un homme, tu n'as qu'à m'appeler, et je lui ferai son affaire.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Fais à ton goût, ce n'est pas le mien.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Pour lors donc, c'est convenu. Nous attendons la nuit,
+nous arrivons près du mur du potager, tu restes à un bout pour avertir s'il
+vient quelqu'un; je grimpe à l'autre bout, je te passe une échelle et tu me
+rejoins.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien ça, dit Finot.</p>
+
+<p>Il se retourne avec inquiétude, écoute et dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu remuer là derrière. Est-ce qu'il y aurait quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Qui veux-tu qui se cache dans les bois? répondit Passe-Partout. Tu
+as toujours peur. Ce ne peut être qu'un crapaud ou une couleuvre.</p>
+
+<p>Ils ne dirent rien: je ne bougeai pas non plus, et je me demandai ce que
+j'allais faire pour empêcher les voleurs d'entrer et pour les faire prendre.
+Je ne pouvais prévenir personne, je ne pouvais même pas défendre l'entrée
+du potager. Pourtant, après avoir bien réfléchi, je pris un parti qui pouvait
+empêcher les voleurs d'agir et les faire arrêter. J'attendis qu'ils fussent
+partis pour m'en aller à mon tour. Je ne voulais pas bouger jusqu'au
+moment où ils ne pourraient plus m'entendre.</p>
+
+<p>La nuit était noire; je savais qu'ils ne pouvaient marcher très vite; je
+pris un chemin plus court en sautant par-dessus des haies, et j'arrivai longtemps
+avant eux au mur du potager. Je connaissais l'endroit dégradé dont
+avait parlé Passe-Partout. Je me serrai près de là, contre le mur: on ne
+pouvait me voir.</p>
+
+<p>J'attendis un quart d'heure; personne ne venait; enfin j'entendis des pas
+sourds et un léger chuchotement; les pas approchèrent avec précaution; les
+uns se dirigeaient vers moi, c'était Passe-Partout; les autres s'éloignaient
+vers l'autre bout du mur, du côté de la porte d'entrée, c'était Finot.
+Je ne voyais pas, mais j'entendais tout. Quand Passe-Partout fut arrivé
+à l'endroit où quelques pierres tombées avaient fait des trous assez grands
+pour y poser les pieds, il commença à grimper en tâtonnant avec les pieds
+et avec les mains. Je ne bougeais pas, je respirais à peine: j'entendais et je
+reconnaissais chacun de ses mouvements. Quand il eut grimpé à la hauteur
+de ma tête, je m'élançai contre le mur, je le saisis par la jambe, et je le tirai
+fortement; avant qu'il eût le temps de se reconnaître, il était par terre,
+étourdi par la chute, meurtri par les pierres; pour l'empêcher de crier ou
+d'appeler son camarade, je lui donnai sur la tête un grand coup de pied,
+qui acheva de l'étourdir et le laissa sans connaissance; je restai ensuite
+immobile, près de lui, pensant bien que le camarade viendrait voir ce qui
+se passait. Je ne tardai pas, en effet, à entendre Finot avancer avec précaution.
+Il faisait quelques pas, il s'arrêtait, il écoutait, ... rien, ... il
+avançait encore.... Il arriva ainsi tout près de son camarade; mais, comme
+il regardait en l'air sur le mur, il ne le voyait pas étendu tout de son long
+par terre, sans mouvements.</p>
+
+<p>«Pst! ... pst! ... as-tu l'échelle? ..., puis-je monter? ...» disait-il à
+voix basse. L'autre n'avait garde de répondre, il ne l'entendait pas. Je vis
+qu'il n'avait pas envie de grimper; je craignis qu'il ne s'en allât; il était
+temps d'agir. Je m'élançai sur lui, je le fis tomber en le tirant par le dos
+de sa blouse, et je lui donnai, comme à l'autre un bon coup de pied sur la
+tête; j'obtins le même succès, il resta sans connaissance près de son ami.
+Alors, n'ayant plus rien à perdre, je me mis à braire de ma voix la plus formidable;
+je courus à la maison du jardinier, aux écuries, au château,
+brayant avec une telle violence, que tout le monde fut éveillé; quelques
+hommes, les plus braves, sortirent avec des armes et des lanternes; je
+courus à eux, et je les menai, courant en avant, près des deux voleurs étendus
+au pied du mur.</p>
+
+<p>&mdash;Deux hommes morts! que veut dire cela? dit le papa de Pierre.</p>
+
+<p><i>Le papa de Jacques:</i>&mdash;Ils ne sont pas morts, ils respirent.</p>
+
+<p><i>Le jardinier:</i>&mdash;En voilà un qui vient de gémir.</p>
+
+<p><i>Le cocher:</i>&mdash;Du sang! une blessure à la tête!</p>
+
+<p><i>Le papa de Pierre:</i>&mdash;Et l'autre aussi, même blessure! On dirait que
+c'est un coup de pied de cheval ou d'âne.</p>
+
+<p><i>Le papa de Jacques:</i>&mdash;Oui, voilà la marque du fer sur le front.</p>
+
+<p><i>Le cocher</i>:&mdash;Qu'ordonnent ces messieurs? Que veulent-ils qu'on fasse
+de ces hommes?</p>
+
+<p><i>Le papa de Pierre</i>:&mdash;Il faut les porter à la maison, atteler le cabriolet,
+et aller chercher le médecin. Nous autres, en attendant le médecin, nous
+tâcherons de leur faire reprendre connaissance.</p>
+
+<p>Le jardinier apporta un brancard; on y posa les blessés, et on les porta
+dans une grande pièce qui servait d'orangerie pendant l'hiver. Ils restaient
+toujours sans mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas ces visages-là, dit le jardinier après les avoir examinés
+attentivement à la lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être ont-ils sur eux des papiers qui les feront reconnaître, dit le
+papa de Louis; on ferait savoir à leurs familles qu'ils sont ici et blessés.</p>
+
+<p>Le jardinier fouilla dans leurs poches, en retira quelques papiers, qu'il
+remit au papa de Jacques, puis deux couteaux bien aiguisés, bien pointus,
+et un gros paquet de clefs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ceci indique l'état de ces messieurs! s'écria-t-il; ils venaient
+voler et peut-être tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Je commence à comprendre, dit le papa de Pierre. La présence de
+Cadichon et ses braiments expliquent tout. Ces gens-là venaient pour voler;
+Cadichon les a devinés avec son instinct accoutumé; il a lutté contre eux,
+il a rué et leur a cassé la tête, après quoi il s'est mis à braire pour nous
+appeler.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela, ce doit être cela, dit le papa de Jacques. Il peut se
+vanter de nous avoir rendu un fier service, ce brave Cadichon. Viens, mon
+Cadichon, te voilà rentré en grâce cette fois.</p>
+
+<p>J'étais content; je me promenais en long et en large devant la serre,
+pendant qu'on donnait des soins à Finot et à Passe-Partout. M. Tudoux ne
+tarda pas à arriver; les voleurs n'avaient pas encore repris connaissance.</p>
+
+<p>Il examina les blessures.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà deux coups bien appliquées, dit-il. On voit distinctement la
+marque d'un très petit fer à cheval, comme qui dirait un pied d'âne. Et
+mais, ... ajouta-t-il en m'apercevant, ne serait-ce pas une nouvelle méchanceté
+de cet animal qui nous examine comme s'il comprenait?</p>
+
+<p>&mdash;Pas méchanceté, mais fidèle service et intelligence, répondit le papa
+de Pierre. Ces gens-là sont des voleurs; voyez ces couteaux et ces papiers
+qu'ils avaient sur eux.</p>
+
+<p>Et il se mit à lire:</p>
+
+<p>«N° 1. Château Herp. Beaucoup de monde; pas bon à voler; potager
+facile; légumes et fruits, mur peu élevé.</p>
+
+<p>«N° 2. Presbytère. Vieux curé; pas d'armes. Servante sourde et vieille.
+Bon à voler pendant la messe.</p>
+
+<p>«N° 3. Château de Sourval. Maître absent; femme seule au rez-de-chaussée,
+domestique au second; belle argenterie; bon à voler. Tuer si on
+crie.</p>
+
+<p>«N° 4. Château de Chanday. Chiens de garde vigoureux à empoisonner;
+personne au rez-de-chaussée; argenterie; galerie de curiosités riches
+et bijoux. Tuer si on vient.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, continua le papa, que ces hommes sont des brigands qui
+venaient dévaliser le potager, faute de mieux. Pendant que vous leur donnerez
+vos soins, je vais envoyer à la ville prévenir le brigadier de gendarmerie.</p>
+
+<p>M. Tudoux tira de sa poche une trousse, y prit une lancette, et saigna les
+deux voleurs. Ils ne tardèrent pas à ouvrir les yeux, et parurent effrayés de
+se voir entourés de monde et dans une chambre du château. Quand ils
+furent tout à fait remis, ils voulurent parler.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, coquins, leur dit M. Tudoux avec calme et lenteur. Silence;
+nous n'avons pas besoin de vos discours pour savoir qui vous êtes et ce que
+vous veniez faire ici.</p>
+
+<p>Finot porta la main à sa veste, les papiers n'y étaient plus; il chercha
+son couteau, il ne le trouva pas. Il regarda Passe-Partout d'un air sombre,
+et lui dit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Je te disais bien dans le bois que j'avais entendu du bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, dit Passe-Partout de même; on pourrait t'entendre. Il faut tout
+nier.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Mais les papiers? ils les ont.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Tu diras que nous avons trouvé les papiers.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Et les couteaux?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Les couteaux aussi, parbleu! Il faut de l'audace.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Qui est-ce qui t'a assené sur la tête ce coup de massue qui t'a
+si bien engourdi?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Je n'en sais, ma foi, rien; je n'ai pas eu le temps de
+voir ni d'entendre. Je me trouvai par terre, frappé en moins de rien.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Et moi de même. Il faudrait pourtant savoir si on nous a vus
+grimper au mur.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Nous le saurons bien. Ne faut-il pas que ceux qui nous
+ont assommés viennent dire comment et pourquoi?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Tiens! c'est vrai. Jusque-là il faut tout nier. Convenons à présent
+des détails pour ne pas nous contredire. D'abord, faisions-nous route
+ensemble? Où avons-nous trouvé les...?</p>
+
+<p>&mdash;Séparez ces deux hommes, dit le papa de Louis; ils vont s'entendre
+sur les contes qu'ils nous feront.</p>
+
+<p>Deux hommes saisirent Finot, pendant que deux autres s'emparèrent de
+Passe-Partout, et, malgré leur résistance, ils leur garrottèrent les pieds et
+les mains, et emportèrent Passe-Partout dans une autre salle.</p>
+
+<p>La nuit était bien avancée; on attendait avec impatience le brigadier de
+gendarmerie; il arriva au petit jour, escorté de quatre gendarmes, car on
+leur avait dit qu'il s'agissait de l'arrestation de deux voleurs. Les papas de
+mes petits maîtres lui racontèrent tout ce qui était arrivé, et lui firent voir
+les papiers et les couteaux trouvés dans les poches des voleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ce genre de couteaux, dit le brigadier, indique des voleurs dangereux
+qui assassinent pour voler: ce qui, du reste, est facile à voir d'après leurs
+papiers, qui sont des indications de vols à faire dans les environs. Je ne
+serais pas surpris que ces deux hommes fussent les nommés Finot et Passe-Partout,
+des brigands très dangereux échappés des galères, et qu'on cherche
+dans plusieurs départements où ils ont commis des vols nombreux et audacieux.
+Je vais les interroger séparément; vous pouvez assister à l'interrogatoire,
+si vous le désirez.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, il entra dans la serre, où était resté Finot. Il
+regarda un instant et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour Finot! tu t'es donc laissé reprendre?</p>
+
+<p>Finot tressaillit, rougit, mais ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Finot, dit le brigadier, nous avons perdu notre langue? Elle
+était pourtant bien pendue au dernier procès.</p>
+
+<p>&mdash;A qui parlez-vous, monsieur? répondit Finot, en regardant de tous
+côtés; il n'y a que moi ici.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Je le sais bien qu'il n'y a que toi; c'est bien à toi que je
+parle.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Je ne sais pas, monsieur, pourquoi vous me tutoyez; je ne vous
+connais pas.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Mais moi, je te connais bien. Tu es Finot, échappé du
+bagne, condamné aux galères pour vol et blessures.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Vous vous trompez, monsieur; je ne suis pas ce que vous prétendez
+si bien savoir.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Et qui êtes-vous donc? D'où venez-vous? Où alliez-vous?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Je suis un marchand de moutons; j'allai à une foire, à Moulins,
+acheter des agneaux.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;En vérité? Et votre camarade? Est-il aussi un marchand
+de moutons et d'agneaux?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Je n'en sais rien; nous nous étions rencontrés peu d'instants
+avant d'avoir été attaqués et assommés par une bande de voleurs.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Et ces papiers que vous aviez dans vos poches?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Je ne sais seulement pas ce que c'est; nous les avons trouvés
+pas loin d'ici, et nous n'avons pas eu le temps d'y regarder.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Et les couteaux?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Les couteaux étaient avec les papiers.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Tiens! c'est de la chance d'avoir trouvé et ramassé tout
+cela sans y voir; la nuit était sombre.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Aussi est-ce le hasard. Mon camarade a marché dessus, cela lui
+a semblé drôle; il s'est baissé, je l'ai aidé; et, en tâtonnant, nous avons
+trouvé les papiers et les couteaux, nous avons partagé.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;C'est malheureux pour vous d'avoir partagé. Ça fait que
+chacun avait de quoi se faire fourrer en prison.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Vous n'avez pas le droit de nous mettre en prison; nous
+sommes d'honnêtes gens....</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;C'est ce que nous verrons, et ce ne sera pas long. Au
+revoir, Finot. Ne vous dérangez pas, ajouta-t-il, voyant que Finot cherchait
+à se lever de dessus son banc. Gendarmes, veillez bien sur monsieur, afin
+qu'il ne manque de rien. Et ne le quittez pas des yeux, c'est un Finot qui
+nous a échappé plus d'une fois.</p>
+
+<p>Le brigadier sortit, laissant Finot abattu et inquiet.</p>
+
+<p>«Pourvu que Passe-Partout dise comme moi, pensa-t-il. Ce serait bien
+de la chance qu'il dît de même.»</p>
+
+<p>En voyant entrer le brigadier, Passe-Partout se sentit perdu; pourtant
+il parvint à cacher son inquiétude. Il regarda d'un air indifférent le brigadier,
+qui l'examinait attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous trouvez-vous ici, blessé et garrotté? dit le brigadier.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, répondit Passe-Partout.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Vous savez toujours bien qui vous êtes? où vous alliez?
+par qui vous avez été blessé?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Je sais bien qui je suis et où j'allais, mais je ne sais
+pas qui m'a brutalement attaqué.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Alors, procédons par ordre. Qui êtes-vous?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Est-ce que cela vous regarde? vous n'avez pas le droit
+de demander aux gens qui passent qui ils sont.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;J'en ai si bien le droit, que je mets les poucettes à ceux
+qui ne me répondent pas, et que je les fais mener à la prison de la ville. Je
+recommence. Qui êtes-vous?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Je suis un marchand de cidre.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Votre nom, s'il vous plaît?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Robert Partout.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Où alliez-vous?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Un peu partout, acheter du cidre là où on en vend.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Vous n'étiez pas seul? Vous aviez un camarade?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Oui, c'est mon associé; nous faisions des affaires
+ensemble.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Vous aviez des papiers dans vos poches? Savez-vous ce
+que c'était que ces papiers?</p>
+
+<p>Passe-Partout regarda le brigadier.</p>
+
+<p>«Il a lu les papiers, se dit-il; il veut me mettre dedans, mais je serai plus
+fin que lui.»</p>
+
+<p>Et il dit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Si je le sais? Je crois bien que je le sais! Des papiers perdus par des
+brigands, sans doute, et que j'allais porter à la gendarmerie de la ville.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Comment avez-vous eu ces papiers?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Nous les avons trouvés sur la route mon camarade et
+moi; nous les avons regardés, et nous étions pressés de nous en débarrasser;
+c'est pourquoi nous marchions de nuit.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Et les couteaux qu'on a trouvés sur vous?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Les couteaux; nous les avions achetés pour nous
+défendre; on nous disait qu'il y avait des voleurs dans le pays.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Et comment et par qui vous êtes-vous trouvés blessés,
+votre camarade et vous?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Précisément par des voleurs qui nous ont attaqués
+sans que nous les ayons vus.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Tiens? Finot m'a pas dit comme vous.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Finot a eu si peur qu'il a perdu la mémoire; il ne faut
+pas croire ce qu'il dit.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Je ne l'ai pas cru non plus, pas davantage que je ne
+crois à ce que vous me dites vous-même, l'ami Passe-Partout, car je vous
+reconnais bien à présent; vous vous êtes trahi.</p>
+
+<p>Passe-Partout s'aperçut de la bêtise qu'il avait faite en reconnaissant que
+son camarade s'appelait Finot. C'était un sobriquet qui lui avait été donné
+au bagne pour se moquer de son peu de finesse.</p>
+
+<p>Quant à Passe-Partout, son vrai nom était <i>Partout</i>; et un jour qu'on se
+pressait pour passer au réfectoire, Finot s'écria: «Passe-Partout», le nom
+lui en resta.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus moyen de nier; il ne voulait pourtant pas avouer; il prit
+le parti de hausser les épaules, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je connais Finot, moi? C'était pas malin de deviner que
+vous parliez de mon camarade; je croyais que vous l'appeliez Finot pour
+vous moquer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon! tournez cela comme vous voudrez, dit le brigadier, il n'en
+est pas moins vrai que vous voyagez pour acheter du cidre avec votre camarade;
+que vous avez trouvé vos papiers sur la route; que vous les portiez,
+après les avoir lus, à la ville, chez les gendarmes; que vous avez acheté vos
+couteaux pour vous défendre contre des voleurs, que vous avez été attaqués
+et blessés par ces mêmes voleurs. N'est-ce pas ça?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Oui, oui, c'est bien mon histoire.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Dites donc votre <i>conte</i>, car votre camarade a dit tout le
+contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous a-t-il dit? demanda Passe-Partout avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile que vous le sachiez pour le moment. Quand on vous
+aura ramenés au bagne, il vous le dira.</p>
+
+<p>Et le brigadier sortit, laissant Passe-Partout dans un état de rage et d'inquiétude
+facile à concevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous, docteur, que ces hommes soient en état de marcher jusqu'à
+la ville? demanda le brigadier à M. Tudoux.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense qu'ils y arriveront en ne les poussant pas trop, répondit
+M. Tudoux avec lenteur. D'ailleurs, lors même qu'ils tomberaient en route,
+on pourrait toujours les ramasser et les étendre dans une voiture qu'on
+irait chercher. Mais la tête est endommagée par le coup de pied de l'âne;
+ils pourront bien en mourir dans trois ou quatre jours.</p>
+
+<p>Le brigadier était embarrassé; quoique les prisonniers ne lui fissent
+éprouver aucune pitié, il était bon et il ne voulait pas les faire souffrir sans
+nécessité. M. de Ponchat, le papa de Pierre et de Henri, voyant son embarras,
+lui proposa de faire atteler une carriole. Le brigadier remercia et
+accepta. Quand la carriole fut amenée devant la porte, on y fit entrer Finot
+et Passe-Partout, chacun d'eux se trouvant entre deux gendarmes. De plus,
+on avait eu la précaution de leur attacher les pieds afin qu'ils ne pussent
+sauter de la carriole et s'enfuir. Le brigadier, à cheval, marchait à côté de
+la carriole, et ne perdait pas de vue ses prisonniers. Ils ne tardèrent pas à
+disparaître, et je restai seul devant la maison, mangeant de l'herbe, en attendant
+avec impatience la promenade de mes petits maîtres, et surtout de
+mon petit Jacques que je désirais revoir; le service que je venais de rendre
+devait m'avoir fait pardonner ma méchanceté passée.</p>
+
+<p>Quand le jour fut venu tout à fait, que tout le monde fut levé, habillé,
+eut déjeuné, un groupe se précipita sur le perron. C'étaient les enfants.
+Tous coururent à moi et me caressèrent à l'envi. Mais, entre toutes les caresses,
+celles de mon petit Jacques furent les plus affectueuses.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon Cadichon, disait-il, te voilà revenu! J'étais si triste que tu
+fusses parti! Mon cher Cadichon, tu vois que nous t'aimions toujours.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Il est vrai qu'il est redevenu très bon.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Et qu'il n'a plus cet air insolent qu'il avait pris depuis
+quelque temps.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Et qu'il ne mord plus son camarade ni les chiens de garde.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Et qu'il se laisse seller et brider très sagement.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Et qu'il ne mange plus les bouquets que je tiens dans la
+main.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Et qu'il ne rue plus quand on le monte.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Et qu'il ne court plus après mon poney pour lui mordre la
+queue.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Et qu'il a sauvé tous les légumes et les fruits du potager en
+faisant attraper les deux voleurs.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Et qu'il leur a cassé la tête avec ses pieds.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Mais comment a-t-il pu faire prendre les voleurs?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;On ne sait pas du tout comment il a pu faire; mais on a été
+averti par ses braiments. Papa, mes oncles et quelques domestiques sont
+sortis et ont vu Cadichon allant et venant, galopant avec inquiétude de la
+maison au jardin; ils l'ont suivi avec des lanternes, et il les a menés au
+bout du mur extérieur du potager; ils ont trouvé là deux hommes évanouis
+et ils ont vu que c'étaient des voleurs.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Comment ont-ils pu voir que c'étaient des voleurs? Est-ce
+que les voleurs ont des figures et des habits extraordinaires qui ne ressemblent
+pas aux nôtres?</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Ah! je crois bien que ce n'est pas comme nous! J'ai vu
+toute une bande de voleurs; ils avaient des chapeaux pointus, des manteaux
+marrons, et des visages méchants avec d'énormes moustaches.</p>
+
+<p>&mdash;Où les as-tu vus? Quand cela? demandèrent tous les enfants à la fois.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Je les ai vus, l'hiver dernier, au théâtre de Franconi.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Ah! ah! ah! quelle bêtise! je croyais que c'étaient de vrais
+voleurs que tu avais rencontrés dans un de tes voyages et je m'étonnais que
+mon oncle et ma tante n'en eussent pas parlé.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>, piquée:&mdash;Certainement, monsieur, ce sont de vrais voleurs,
+et les gendarmes se sont battus contre eux et les ont tués ou faits prisonniers.
+Et ce n'est pas drôle du tout; j'avais très peur, et il y a eu des pauvres gendarmes
+blessés.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Ah! ah! ah! que tu es sotte! ce que tu as vu, c'est ce qu'on appelle
+une comédie, qui est jouée par des hommes qu'on paye et qui recommencent
+tous les soirs.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Comment veux-tu qu'ils recommencent, puisqu'ils sont
+tués?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Mais tu ne vois donc pas qu'ils font semblant d'être tués ou
+blessés, et qu'ils se portent aussi bien qui toi et moi.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Alors comment papa et mes oncles ont-ils reconnu que ces
+hommes étaient des voleurs?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Parce qu'on a trouvé dans leurs poches des couteaux à tuer
+des hommes, et....</p>
+
+<p><i>Jacques</i>, interrompant:&mdash;Comment est-ce fait des couteaux à tuer des
+hommes?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Mais ... mais ... comme tous les couteaux.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Alors, comment sais-tu que c'est pour tuer des hommes?
+c'est peut-être pour couper leur pain.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Tu m'ennuies, Jacques; tu veux toujours tout comprendre,
+et tu m'as interrompu quand j'allais dire qu'on a trouvé des papiers sur
+lesquels ils avaient écrit qu'ils voleraient nos légumes, et qu'ils tueraient
+le curé et beaucoup d'autres personnes.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Et pourquoi ne voulaient-ils pas nous tuer, nous autres?</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Parce qu'ils savaient que papa et mes oncles sont très
+courageux, qu'ils ont des pistolets ou des fusils, et que nous les aurions
+tous aidés.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Tu serais d'un fameux secours, en vérité, si on venait nous
+attaquer.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Je serais tout aussi courageuse que vous, monsieur, et je
+saurais bien tirer les voleurs par les jambes pour les empêcher de tuer
+papa.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Voyons, voyons, ne vous disputez pas, et laissez Pierre nous
+raconter ce qu'il a entendu dire.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Nous n'avons pas besoin de Pierre pour savoir ce que nous
+savons déjà.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Alors, pourquoi me demandez-vous comment papa a reconnu
+les voleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pierre, monsieur Henri, M. Auguste vous cherche, dit le
+jardinier, qui venait apporter la provision de légumes pour la cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il? demandèrent Pierre et Henri.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le jardin, messieurs, répondit le jardinier; il n'a pas osé
+approcher du château, de peur de se rencontrer avec Cadichon.</p>
+
+<p>Je soupirais et je pensais que le pauvre Auguste avait raison de me
+craindre depuis le triste jour où j'avais manqué de le noyer dans un fossé
+de boue, après l'avoir fait égratigner dans les ronces et les épines, et l'avoir
+fait rudement tomber en mordant son poney.</p>
+
+<p>«Je lui dois une réparation, me dis-je; comment faire pour lui rendre
+un service et lui montrer qu'il n'a plus de motifs pour me craindre?»</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<h3>LA RÉPARATION</h3>
+
+
+<p>Pendant que je cherchais en vain ce que je pouvais faire pour témoigner
+mon repentir à Auguste, les enfants se rapprochèrent de la place où je
+réfléchissais tout en broutant l'herbe. Je vis qu'Auguste restait à une certaine
+distance de moi, et qu'il me regardait d'un air méfiant.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Il fera chaud aujourd'hui, je ne crois pas qu'une longue promenade
+soit agréable. Nous ferons mieux de rester à l'ombre dans le parc.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Pierre a raison, d'autant que depuis la maladie dont j'ai
+manqué mourir, je suis resté faible, et je me fatigue facilement d'une
+longue course.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;C'est pourtant Cadichon qui a été la cause de ta maladie, tu
+dois lui en vouloir?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je ne crois pas qu'il l'ait fait exprès, il aura eu peur de
+quelque chose sur le chemin; la frayeur lui aura fait faire un saut qui m'a
+jeté dans cet affreux fossé. Ainsi, je ne le déteste pas; seulement....</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Seulement quoi?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>, rougissant légèrement:&mdash;Seulement j'aime mieux ne plus le
+monter.</p>
+
+<p>La générosité de ce pauvre garçon me toucha, et augmenta mes regrets
+de l'avoir si fort maltraité.</p>
+
+<p>Camille et Madeleine proposèrent de faire la cuisine; les enfants avaient
+bâti un four dans leur jardin; ils le chauffaient avec du bois sec qu'ils
+ramassaient eux-mêmes. La proposition fut acceptée avec joie; les enfants
+coururent demander des tabliers de cuisine; ils revinrent tout préparer
+dans leur jardin. Auguste et Pierre apportèrent le bois; ils cassaient chaque
+brin en deux et en remplissaient leur four.</p>
+
+<p>Avant de l'allumer, ils se rassemblèrent pour savoir ce qu'ils allaient
+servir pour leur déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai une omelette, dit Camille.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Moi, une crème au café.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Moi, des côtelettes.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Et, moi, une vinaigrette de veau froid.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Moi, une salade de pommes de terre.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Moi, des fraises à la crème.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Moi, des tartines de pain et de beurre.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Et moi, du sucre râpé.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Et moi, des cerises.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Et moi, je couperai le pain, je mettrai le couvert, je préparerai
+le vin et l'eau, et je servirai tout le monde.</p>
+
+<p>Et chacun alla demander à la cuisine ce qu'il lui fallait pour le plat qu'il
+devait fournir. Camille rapporta des oeufs, du beurre, du sel, du poivre,
+une fourchette et une poêle.</p>
+
+<p>&mdash;Il me faut du feu pour fondre mon beurre et pour cuire mes oeufs, dit-elle.
+Auguste, Auguste, du feu, s'il vous plaît.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Où faut-il l'allumer?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Près du four; dépêchez-vous, je bats mes oeufs.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Auguste, Auguste, courez à la cuisine me chercher du café
+pour ma crème que je fouette; je l'ai oublié; vite, dépêchez-vous.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Il faut que j'allume du feu pour Camille.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Après; allez vite chercher mon café: ce ne sera pas long,
+et je suis pressée.</p>
+
+<p>Auguste partit en courant.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Auguste, Auguste, il me faut de la braise et un gril pour
+mes côtelettes; je finis de les couper proprement.</p>
+
+<p>Auguste, qui accourait avec le café, repartit pour le gril.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Il me faut de l'huile pour ma vinaigrette.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Et moi, du vinaigre pour ma salade; Auguste, vite de l'huile
+et du vinaigre.</p>
+
+<p>Auguste, qui rapportait le gril, retourna en courant chercher le vinaigre
+et l'huile.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Eh bien! mon feu, c'est comme ça que vous l'allumez,
+Auguste? Mes oeufs sont battus, vous allez me faire manquer mon omelette.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;On m'a donné des commissions; je n'ai pas encore eu le
+temps d'allumer le bois.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Et ma braise? où est-elle, Auguste? Vous avez oublié ma
+braise!</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Non, Elisabeth, mais je n'ai pas pu: on m'a fait courir.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Je n'aurai pas le temps de faire griller mes côtelettes;
+dépêchez-vous, Auguste.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Il me faut un couteau pour couper mes tartines. Vite un couteau,
+Auguste.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Je n'ai pas de sucre pour mes fraises; râpe du sucre pour
+mes fraises; râpe du sucre, Henriette; dépêche-toi.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Je râpe tant que je peux, mais je suis fatiguée; je vais me
+reposer un peu. J'ai si soif!...</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Mange des cerises; moi, aussi, j'ai soif.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Et moi donc? je vais en goûter un peu; cela rafraîchit la
+langue.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Je veux me rafraîchir un peu aussi; c'est fatigant de faire des
+tartines.</p>
+
+<p>Et voilà les quatres petits qui entourent le panier de cerises.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Asseyons-nous; ce sera plus commode pour se rafraîchir.</p>
+
+<p>Ils se rafraîchirent si bien, qu'ils mangèrent toutes les cerises; quand il
+n'en resta plus, ils se regardèrent avec inquiétude.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Il ne reste plus rien.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Ils vont nous gronder.</p>
+
+<p><i>Louis</i>, avec inquiétude:&mdash;Mon Dieu! comment faire?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Demandons à Cadichon de venir à notre secours.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Que veux-tu que fasse Cadichon? il ne peut pas faire qu'il y
+ait des cerises quand nous avons tout mangé!</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;C'est égal; Cadichon, mon bon Cadichon, viens nous aider;
+vois notre panier vide, et tâche de le remplir.</p>
+
+<p>J'étais tout près des quatre petits gourmands. Jacques me mettait le
+panier vide sous le nez pour me faire comprendre ce qu'il attendait de
+moi. Je le flairai et je partis au petit trot; j'allai à la cuisine, où j'avais vu
+déposer un panier de cerises, je le pris entre mes dents, je l'emportai en
+trottant et je le déposai au milieu des enfants encore assis en rond près des
+noyaux et des queues de cerises qu'ils avaient mis dans leur assiette.</p>
+
+<p>Un cri de joie accueillit son retour. Les autres se retournèrent tous à ce
+cri, et demandèrent ce qu'il y avait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Cadichon! c'est Cadichon! s'écria Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, lui dit Jeanne; ils sauront que nous avons tout mangé.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, s'ils le savent! répondit Jacques. Je veux qu'ils sachent aussi
+combien Cadichon est bon et spirituel.</p>
+
+<p>Et, courant à eux, il leur raconta comment j'avais réparé leur gourmandise.
+Au lieu de gronder les quatre petits, ils louèrent Jacques de sa franchise,
+et donnèrent aussi de grands éloges à mon intelligence.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Auguste avait allumé le feu de Camille, la braise
+d'Elisabeth; Camille faisait cuire son omelette, Madeleine finissait sa
+crème, Elisabeth grillait ses côtelettes, Pierre coupait son veau en tranches
+pour y faire un assaisonnement, Henri tournait et retournait sa salade de
+pommes de terre, Jacques faisait une bouillie de ses fraises et de sa crème,
+Louis achevait une pile de tartines, Henriette râpait son sucre qui débordait
+le sucrier, Jeanne épluchait les cerises du panier, Auguste, suant,
+soufflant, mettait le couvert, courait pour avoir de l'eau fraîche pour rafraîchir
+le vin, pour embellir l'aspect du couvert avec des bateaux de radis,
+de cornichons, de sardines, d'olives. Il avait oublié le sel, il n'avait pas
+songé aux couverts; il s'apercevait que les verres manquaient; il découvrait
+des hannetons et des moucherons tombés dans les verres, dans les
+assiettes. Quand tout fut prêt, quand tous les plats furent placés sur la
+nappe, Camille se frappa le front.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle. Nous n'avons oublié qu'une chose: c'est demander à nos
+mamans la permission de déjeuner dehors et de manger de notre cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Courons vite, s'écrièrent les enfants, Auguste gardera le déjeuner.</p>
+
+<p>Et, s'élançant tous vers la maison, ils se précipitèrent dans le salon où
+étaient rassemblés les papas et les mamans.</p>
+
+<p>La présence de ces enfants rouges, haletants, avec des tabliers de cuisine
+qui leur donnaient l'air d'une bande de marmitons, surprit les parents.</p>
+
+<p>Les enfants, courant chacun à leur maman, demandèrent avec une telle
+volubilité la permission de déjeuner dehors, qu'elles ne comprirent pas
+d'abord la demande. Après quelques questions et quelques explications, la
+permission fut accordée, et ils retournèrent bien vite rejoindre Auguste et
+leur déjeuner. Auguste avait disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Auguste! Auguste! crièrent-ils.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, me voici, répondit une voix qui semblait venir du ciel.</p>
+
+<p>Tous levèrent la tête et aperçurent Auguste, perché au haut d'un chêne,
+et qui se mit à descendre avec lenteur et précaution.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi as-tu grimpé là-haut? Quelle drôle d'idée tu as eue!
+dirent Pierre et Henri.</p>
+
+<p>Auguste descendait toujours sans répondre.</p>
+
+<p>Quand il fut à terre, les enfants virent avec surprise qu'il était pâle et
+tremblant.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Pourquoi avez-vous grimpé à l'arbre, Auguste, et que
+vous est-il arrivé?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Sans Cadichon, vous n'auriez retrouvé ni moi, ni votre déjeuner;
+c'est pour sauver ma vie que je suis monté au haut de ce chêne.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Raconte-nous ce qui est arrivé; comment Cadichon a-t-il pu
+te sauver la vie et préserver notre déjeuner?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Mettons-nous à table; nous écouterons en mangeant; je
+meurs de faim.</p>
+
+<p>Ils se placèrent sur l'herbe, autour de la nappe; Camille servit l'omelette,
+qui fut trouvée excellente; Elisabeth servit à son tour ses côtelettes; elles
+étaient très bonnes, mais un peu trop cuites. Le reste du déjeuner vint
+ensuite. Pendant qu'on mangeait, Auguste raconta ce qui suit:</p>
+
+<p>«A peine étiez-vous partis, que je vis accourir les deux gros chiens de
+la ferme, attirés par l'odeur du repas; je ramassai un bâton, et je crus les
+faire partir en le brandissant devant eux. Mais ils voyaient les côtelettes,
+l'omelette, le pain, le beurre, la crème; au lieu d'avoir peur de mon bâton,
+ils voulurent se jeter sur moi; je lançai le bâton à la tête du plus gros, qui
+sauta sur mon dos....</p>
+
+<p>&mdash;Comment, sur ton dos? dit Henri; il avait donc tourné autour de toi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Auguste en rougissant; mais j'avais jeté mon bâton,
+je n'avais plus rien pour me défendre, et tu comprends qu'il était inutile
+que je me fisse dévorer par des chiens affamés.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, reprit Henri d'un ton moqueur; c'est toi qui avais
+tourné les talons et qui te sauvais.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en allais pour vous chercher, dit Auguste; les maudites bêtes
+coururent après moi, lorsque Cadichon vint à mon secours en saisissant
+par la peau du dos le plus gros des chiens; il le secouait pendant que je
+grimpais à l'arbre; l'autre sauta après moi, m'attrapa par mon habit, et
+m'aurait mis en pièces, si Cadichon ne m'eût pas encore préservé de ce
+méchant animal; il donna un dernier et bon coup de dent au premier chien,
+qu'il lança en l'air, et qui alla retomber, brisé et saignant, à quelques pas
+plus loin; ensuite Cadichon saisit par la queue celui qui tenait le pan de
+mon habit, ce qui le fui fit lâcher immédiatement; après l'avoir tiré au
+loin, il se retourna avec une agilité surprenante, et lui lança à la mâchoire
+une ruade qui doit lui avoir cassé quelques dents. Les deux chiens se sauvèrent
+en hurlant, et je me préparais à descendre de l'arbre lorsque vous
+êtes revenus.</p>
+
+<p>On admira beaucoup mon courage et ma présence d'esprit, et chacun
+vint à moi, me caressa et m'applaudit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, dit Jacques d'un air triomphant et l'oeil brillant de
+bonheur, que mon ami Cadichon est redevenu excellent; je ne sais pas si
+vous l'aimez, mais moi je l'aime plus que jamais. N'est-ce pas, mon Cadichon,
+que nous serons toujours bons amis?</p>
+
+<p>Je répondis de mon mieux par un braiment joyeux; les enfants se mirent
+à rire, et, se mettant à table, ils continuèrent leur repas. Madeleine servit
+sa crème.</p>
+
+<p>&mdash;La bonne crème! dit Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;J'en veux encore, dit Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, et moi aussi, dirent Henriette et Jeanne.</p>
+
+<p>Madeleine était contente du succès de sa crème; il est juste de dire que
+chacun avait réussi parfaitement, que le déjeuner fut mangé en entier, et
+qu'il n'en resta rien. Le pauvre Jacques eut pourtant un moment d'humiliation.
+Il s'était chargé des fraises à la crème. Il avait sucré sa crème et il
+avait versé dedans les fraises tout épluchées. C'était très bien; malheureusement,
+il avait fini avant les autres. Voyant qu'il avait du temps devant
+lui, il voulut perfectionner son plat, et il se mit à écraser les fraises dans
+la crème. Il écrasa, écrasa si longtemps et si bien, que les fraises et la
+crème ne firent plus qu'une bouillie, qui devait avoir très bon goût, mais
+qui n'avait pas très bonne mine.</p>
+
+<p>Lorsque le tour de Jacques arriva, et qu'il voulut servir ses fraises:</p>
+
+<p>&mdash;Que me donnes-tu là? s'écria Camille. De la bouillie rouge? Qu'est-ce
+que c'est? Avec quoi l'as-tu faite?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de la bouillie rouge, dit Jacques un peu confus; ce sont
+des fraises à la crème. C'est très bon, je t'assure, Camille; goûtes-en, tu
+verras.</p>
+
+<p>&mdash;Des fraises? dit Madeleine, où sont les fraises? Je ne les vois pas.
+C'est dégoûtant ce que tu nous donnes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, c'est dégoûtant, s'écrièrent tous les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que ce serait meilleur écrasé, dit le pauvre petit Jacques,
+les yeux pleins de larmes. Mais, si vous voulez, j'irai vite cueillir d'autres
+fraises et chercher de la crème à la ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon petit Jacques, dit Elisabeth, touchée de sa douleur; ta
+crème doit être très bonne. Veux-tu m'en servir? Je la mangerai avec grand
+plaisir.</p>
+
+<p>Jacques embrassa Elisabeth; sa figure reprit un air joyeux, et il en servit
+plein une assiette.</p>
+
+<p>Les autres enfants, attendris comme Elisabeth par la bonté et la bonne
+volonté de Jacques, lui en demandèrent tous, et tous, après avoir goûté,
+déclarèrent que c'était excellent. Le petit Jacques, qui avait examiné avec
+inquiétude leurs visages pendant qu'ils goûtaient à sa crème, redevint radieux
+quand il vit le succès de son invention.</p>
+
+<p>Le déjeuner fini, ils se mirent à laver la vaisselle dans un grand baquet
+qui avait été oublié la veille et que la gouttière avait rempli dans la nuit.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas le moins amusant de l'affaire, et la vaisselle n'était pas
+encore finie quand l'heure de l'étude sonna, et que les parents rappelèrent
+leurs enfants pour se mettre au travail. Ils demandèrent un quart d'heure
+de grâce pour achever de tout essuyer et ranger. On le leur accorda. Avant
+que le quart d'heure fût écoulé, tout était rapporté à la cuisine, mis en place,
+les enfants étaient au travail, et Auguste avait fait ses adieux pour retourner
+chez lui.</p>
+
+<p>Avant de s'en aller, Auguste m'appela, et, me voyant approcher, il
+courut à moi, me caressa et me remercia, par ses paroles et par ses gestes,
+du service que je lui avais rendu. Je vis ce sentiment de reconnaissance
+avec plaisir. Il me confirma dans la pensée qu'Auguste était bien meilleur
+que je ne l'avais jugé d'abord; qu'il n'avait ni rancune ni méchanceté, et
+que s'il était poltron et un peu bête, ce n'était pas sa faute.</p>
+
+<p>J'eus occasion, peu de jours après, de lui rendre un nouveau service.</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<h3>LE BATEAU</h3>
+
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Quel dommage qu'on ne puisse pas faire tous les jours un
+déjeuner comme celui de la semaine dernière: c'était si amusant!</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Et comme nous avons bien déjeuné!</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Ce qui m'a semblé le meilleur, c'était la salade de pommes
+de terre et la vinaigrette de veau.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Je sais bien pourquoi: c'est parce que maman te défend
+habituellement de manger des choses vinaigrées.</p>
+
+<p><i>Camille, riant</i>:&mdash;C'est possible; les choses qu'on mange rarement
+semblent toujours meilleures, surtout quand on les aime naturellement.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Que ferons-nous aujourd'hui pour nous amuser?</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;C'est vrai, c'est notre jeudi; nous avons congé jusqu'au
+dîner.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Si nous pêchions une friture dans le grand étang?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Bonne idée! Nous aurons un plat de poisson pour demain,
+jour maigre.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Comment pêcherons-nous? Avons-nous des lignes?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Nous avons assez d'hameçons; ce qui nous manque ce sont
+des bâtons pour attacher nos lignes.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Si nous demandions aux domestiques d'aller nous en acheter
+au village?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;On n'en vend pas là; il faudrait aller à la ville.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Voilà Auguste qui arrive; il a peut-être des lignes chez lui;
+on les enverrait chercher avec le poney.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Moi, j'irai avec Cadichon.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Tu ne peux aller si loin tout seul.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Ce n'est pas loin, c'est à une demi-lieue.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>, arrivant:&mdash;Qu'est-ce que vous voulez aller chercher avec Cadichon,
+mes amis?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Des lignes pour pêcher. En as-tu Auguste?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Non; mais il n'y a pas besoin d'aller en chercher si loin;
+avec des couteaux, nous en ferons nous-mêmes autant que nous en voudrons.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Tiens! c'est vrai. Comment n'y avons-nous pas songé?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Allons vite en couper dans le bois. Avez-vous des couteaux?
+J'ai le mien dans ma poche.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;J'en ai un excellent que Camille m'a apporté de Londres.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Et moi aussi, j'ai celui que m'a donné Madeleine.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Et moi, j'ai aussi un couteau.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Et moi aussi.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Venez avec nous alors; pendant que nous couperons les
+gros brins de bois, vous enlèverez l'écorce et les petites branches.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous, que ferons-nous en attendant? dirent Camille, Madeleine,
+Elisabeth.</p>
+
+<p>&mdash;Faites préparer ce qui est nécessaire pour la pêche, répondit Pierre:
+le pain, les vers, les hameçons.</p>
+
+<p>Et tous se dispersèrent, allant chacun à son affaire.</p>
+
+<p>Je me dirigeai donc doucement vers l'étang, et j'attendis plus d'une
+demi-heure l'arrivée des enfants. Je les vis enfin accourir tenant chacun
+sa gaule, et apportant les hameçons et autres objets dont ils pouvaient avoir
+besoin.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Je crois qu'il faudra battre l'eau pour faire venir les poissons
+au-dessus.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Au contraire, il ne faut pas faire le moindre bruit: les poissons
+iront tout au fond dans la vase si nous les effrayons.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Je crois qu'il serait bon de les attirer en leur jetant des
+miettes de pain.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Oui, mais pas beaucoup, si nous leur en donnons trop, ils
+n'auront plus faim.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Attendez, laissez-moi faire; occupez-vous de préparer les
+hameçons pendant que je jetterai du pain.</p>
+
+<p>Elisabeth prit le pain; à la première miette qu'elle jeta, une demi-douzaine
+de poissons s'élancèrent dessus. Elisabeth en jeta encore. Louis,
+Jacques, Henriette et Jeanne voulurent l'aider; ils en jetèrent tant, que les
+poissons rassasiés, ne voulurent plus y toucher.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains que nous n'en ayons trop jeté, dit Elisabeth tout bas à Louis
+et à Jacques.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Qu'est-ce que cela fait? ils mangeront le reste ce soir ou
+demain.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Mais c'est qu'ils ne voudront plus mordre à l'hameçon; ils
+n'ont plus faim.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Aïe! aïe! les cousins et les cousines ne seront pas contents.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Ne disons rien; ils sont occupés à leurs hameçons; peut-être
+les poissons mordront-ils tout de même.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà les hameçons prêts, dit Pierre apportant les lignes; prenons
+chacun notre ligne, et lançons-la dans l'eau.</p>
+
+<p>Chacun prit sa ligne et la lança comme disait Pierre. Ils attendirent
+quelques minutes, en prenant garde de faire du bruit; le poisson ne mordait
+pas.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;La place n'est pas bonne, allons plus loin.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Je crois qu'il n'y a pas de poisson ici, car voilà plusieurs
+miettes de pain qui n'ont pas été mangées.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Allez au bout de l'étang, près du bateau.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;C'est bien profond par là.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Crains-tu que les poissons ne se noient?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Pas les poissons, mais l'un de nous s'il venait à y tomber.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Comment veux-tu que nous tombions? Nous ne nous approchons
+pas assez du bord pour glisser ou rouler dans l'eau.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;C'est vrai, mais je ne veux pas tout de même que les petits y
+aillent.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Oh! je t'en prie, Pierre, laisse-moi aller avec toi; nous
+resterons très loin de l'eau.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Non, non, restez où vous êtes; nous reviendrons bientôt vous
+joindre, car je ne pense pas que nous trouvions là-bas plus de poisson que
+par ici. D'ailleurs, ajouta-t-il, en baissant la voix, c'est votre faute si nous
+n'avons rien pu attraper; je vous ai bien vus, vous avez jeté dix fois trop de
+pain; je ne veux pas le dire à Henri, à Auguste, à Camille et à Madeleine,
+mais il est juste que vous soyez punis de votre étourderie.</p>
+
+<p>Jacques n'insista plus, et raconta aux autres coupables ce que venait de
+lui dire Pierre. Ils se résignèrent à rester à la place où ils étaient, attendant
+toujours que les poissons voulussent bien se laisser prendre, et n'en prenant
+aucun.</p>
+
+<p>J'avais suivi Pierre, Henri et Auguste au bout de l'étang. Ils jetèrent
+leurs lignes; pas plus de succès là-bas; ils eurent beau changer de place,
+traîner les hameçons: les poissons ne paraissaient pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, dit Auguste, j'ai une excellente idée; au lieu de nous ennuyer
+à attendre qu'il plaise aux poissons de venir se faire prendre, faisons
+une pêche en grand: prenons-en quinze ou vingt à la fois.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Comment ferons-nous pour en prendre quinze ou vingt, puisque
+nous ne pouvons en prendre un seul?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Avec un filet qu'on appelle épervier.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Mais c'est très difficile; papa dit qu'il faut savoir le lancer.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Difficile! quelle folie! Moi, j'ai lancé dix fois, vingt fois
+l'épervier. C'est très facile.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Et as-tu pris beaucoup de poissons?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je n'en ai pas pris, parce que je ne le lançais pas dans l'eau.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Comment? où et sur quoi le lançais-tu?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Sur l'herbe ou sur la terre, seulement pour m'apprendre à
+bien jeter.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Mais ce n'est pas du tout la même chose; je suis sûr que tu le
+lancerais très mal sur l'eau.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Mal! tu crois cela? Tu vas voir si je le lance mal! Je cours
+chercher l'épervier qui sèche au soleil dans la cour.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Non, Auguste, je t'en prie. S'il arrivait quelque chose, papa
+nous gronderait.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Et que veux-tu qu'il arrive? Puisque je te dis que chez nous
+on pêche toujours à l'épervier. Je pars; attendez-moi, je ne serai pas longtemps.</p>
+
+<p>Et Auguste partit en courant, laissant Pierre et Henri mécontents et
+inquiets. Il ne tarda pas à revenir, traînant après lui le filet.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dit-il, en l'étalant par terre. A présent, gare les poissons!</p>
+
+<p>Il lança l'épervier assez adroitement; il tira avec précaution et lenteur.</p>
+
+<p>&mdash;Tire donc plus vite! nous n'en finirons pas, dit Henri.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit Auguste, il faut le ramener tout doucement pour ne pas
+faire rompre le filet et pour ne laisser échapper aucun poisson.</p>
+
+<p>Il continua à tirer, et, quand tout fut amené, le filet était vide: pas un
+poisson ne s'était laissé prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-il, une première fois ne compte pas. Il ne faut pas se décourager.
+Recommençons.</p>
+
+<p>Il recommença, mais il ne réussit pas mieux la seconde fois que la
+première.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que c'est, dit-il. Je suis trop près du bord; il n'y a pas assez
+d'eau. Je vais entrer dans le bateau; comme il est très long, je serai assez
+éloigné du bord pour pouvoir bien développer mon épervier.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Auguste, dit Pierre, ne va pas dans le bateau; avec ton épervier,
+tu peux t'embarrasser dans les rames et les cordages, et tu ferais la culbute
+dans l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu es comme un bébé de deux ans, Pierre, répliqua Auguste;
+moi, j'ai plus de courage que toi. Tu vas voir.</p>
+
+<p>Et il s'élança dans le bateau, qui alla de droite et de gauche. Auguste eut
+peur quoiqu'il fît semblant de rire, et je vis qu'il allait faire quelque maladresse.
+Il déploya et étendit mal son filet, gêné comme il l'était par le
+mouvement du bateau; ses mains n'étaient pas très rassurées, il chancelait
+sur ses pieds. L'amour-propre l'emporta toutefois, et il lança l'épervier.
+Mais le mouvement fut arrêté par la crainte de tomber à l'eau; l'épervier
+s'accrocha à son épaule gauche, et lui donna une secousse qui le fit tomber
+dans l'étang, la tête la première. Pierre et Henri poussèrent un cri de terreur
+qui répondit au cri d'angoisse qu'avait poussé le malheureux Auguste
+en se sentant tomber. Il se trouvait enveloppé dans le filet, qui gênait ses
+mouvements, et qui ne lui permettait pas de nager pour revenir sur l'eau et
+près du bord. Plus il se débattait, plus il resserrait le filet autour de son
+corps. Je le voyais enfoncer petit à petit. Quelques instants encore et il était
+perdu. Pierre et Henri ne pouvaient lui prêter aucun secours, ne sachant
+nager ni l'un ni l'autre. Avant qu'ils pussent amener du monde, Auguste
+devait périr infailliblement.</p>
+
+<p>Je ne fus pas longtemps à prendre mon parti; me jetant résolument à
+l'eau, je nageai vers lui, et je plongeai, car il était déjà à une grande profondeur
+sous l'eau. Je saisis avec mes dents le filet qui l'enveloppait; je
+nageai vers le bord en le tirant après moi; je regrimpai la pente, fort escarpée,
+tirant toujours Auguste, au risque de lui occasionner quelques bosses
+en le traînant sur des pierres et des racines, et je l'amenai jusque sur l'herbe,
+où il resta sans mouvement.</p>
+
+<p>Pierre et Henri, pâles et tremblants, accoururent près de lui, le débarrassèrent,
+non sans peine, du filet qui le serrait, et, voyant accourir Camille
+et Madeleine, ils leur demandèrent d'aller chercher du secours.</p>
+
+<p>Les petits, qui avaient vu de loin la chute d'Auguste, arrivaient aussi en
+courant, et aidèrent Pierre et Henri à essuyer son visage et ses cheveux imprégnés
+d'eau. Les domestiques de la maison ne tardèrent pas à venir. On
+emporta Auguste sans connaissance, et les enfants restèrent seuls avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent Cadichon! s'écria Jacques, c'est pourtant toi qui as sauvé la
+vie à Auguste! Avez-vous vu tous avec quel courage il s'est jeté à l'eau?</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Oui, certainement! Et comme il a plongé pour rattraper
+Auguste!</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Et comme il l'a habilement tiré sur l'herbe!</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Pauvre Cadichon! tu es mouillé!</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Ne le touche pas, Jacques; il va mouiller tes habits; vois
+comme l'eau lui coule de partout.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! qu'est-ce que ça fait que je sois un peu mouillé? dit Jacques
+passant ses bras autour de mon cou; je ne le serai jamais autant que
+Cadichon.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Au lieu de l'embrasser et de lui faire des compliments, tu
+ferais mieux de l'emmener à l'écurie, où nous le bouchonnerons bien avec
+de la paille et où nous lui donnerons de l'avoine pour le réchauffer et lui
+rendre des forces.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Ceci est très vrai; tu as raison. Viens, mon Cadichon.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Qu'est-ce que c'est que de bouchonner? Tu dis, Louis, que tu
+bouchonneras Cadichon?</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Bouchonner, c'est frotter avec des poignées de paille jusqu'à
+ce que le cheval ou l'âne soit bien sec. On appelle cela <i>bouchonner</i>, parce
+que la poignée de paille qu'on tortille pour cela s'appelle un <i>bouchon</i> de
+paille.</p>
+
+<p>Je suivais Jacques et Louis, qui marchèrent vers l'écurie en me faisant
+signe de les accompagner. Tous deux se mirent à me bouchonner avec une
+telle vivacité, qu'ils furent bientôt en nage. Ils ne cessèrent pourtant que
+lorsqu'ils m'eurent bien séché. Pendant ce temps, Henriette et Jeanne se
+relayaient pour peigner et brosser ma crinière et ma queue. J'étais superbe
+quand ils eurent fini, et je mangeai avec un appétit extraordinaire la mesure
+d'avoine que Jacques et Louis me présentèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Henriette, dit tout bas la petite Jeanne à sa cousine, Cadichon a
+beaucoup d'avoine; il en a trop.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Ça ne fait rien, Jeanne; il a été très bon; c'est pour
+le récompenser.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;C'est que je voudrais bien lui en prendre un peu.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Pour en donner à nos pauvres lapins, qui n'en ont jamais et
+qui l'aiment tant.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Si Jacques et Louis te voient prendre l'avoine de Cadichon,
+ils te gronderont.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Ils ne me verront pas. J'attendrai qu'ils ne me regardent pas.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Alors, tu seras une voleuse, car tu voleras l'avoine du
+pauvre Cadichon, qui ne peut pas se plaindre, puisqu'il ne peut pas parler.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Jeanne tristement. Mes pauvres lapins seraient
+pourtant bien contents d'avoir un peu d'avoine.</p>
+
+<p>Et Jeanne s'assit près de mon auget, me regardant manger.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi restes-tu là, Jeanne? demanda Henriette. Viens avec moi
+pour avoir des nouvelles d'Auguste.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Jeanne, j'aime mieux attendre que Cadichon ait fini
+de manger, parce que, s'il laisse un peu d'avoine, je pourrai alors la
+prendre, sans la voler, pour la donner à mes lapins.</p>
+
+<p>Henriette insista pour la faire partir, mais Jeanne refusa et resta près
+de moi. Henriette s'en alla avec ses cousins et ses cousines.</p>
+
+<p>Je mangeai lentement; je voulais voir si Jeanne, une fois seule,
+succomberait à la tentation de régaler ses lapins à mes dépens. Elle regardait de
+temps en temps dans l'auget.</p>
+
+<p>«Comme il mange! disait-elle. Il n'en finira pas.... Il ne doit plus avoir
+faim, et il mange toujours.... L'avoine diminue; pourvu qu'il ne mange
+pas tout.... S'il en laissait un peu seulement, je serais si contente!»</p>
+
+<p>J'aurais bien mangé tout ce qui était devant moi, mais la pauvre petite
+me fit pitié; elle ne touchait à rien, malgré l'envie qu'elle en avait. Je fis
+donc semblant d'en avoir assez, et je quittai mon auget, y laissant la moitié
+de l'avoine; Jeanne fit un cri de joie, sauta sur ses pieds, et, prenant l'avoine
+par poignées, la versa dans son tablier de taffetas noir.</p>
+
+<p>&mdash;Que tu es bon, que tu es gentil, mon gentil Cadichon! disait-elle. Je
+n'ai jamais vu un meilleur âne que toi.... C'est bien gentil de ne pas être
+gourmand! Tout le monde t'aime parce que tu es très bon.... Les lapins
+seront bien contents! Je leur dirai que c'est toi qui leur donnes de l'avoine.</p>
+
+<p>Et Jeanne, qui avait fini de tout verser dans son tablier, partit en
+courant. Je la vis arriver à la petite maisonnette des lapins, et je l'entendis leur
+raconter combien j'étais bon, que je n'étais pas du tout gourmand, qu'il
+fallait faire comme moi, et que, puisque j'avais laissé l'avoine à des lapins,
+eux devaient en laisser pour les petits oiseaux.</p>
+
+<p>&mdash;Je reviendrai tantôt, leur dit-elle, et je verrai si vous avez été bons
+comme Cadichon.</p>
+
+<p>Elle ferma ensuite leur porte, et courut rejoindre Henriette.</p>
+
+<p>Je la suivis pour savoir des nouvelles d'Auguste; en approchant du
+château, je vis avec plaisir qu'Auguste était assis sur l'herbe avec ses amis.
+Quand il me vit arriver, il se leva, vint à moi, et dit en me caressant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà mon sauveur; sans lui, j'étais mort; j'ai perdu connaissance au
+moment où Cadichon, ayant saisi le filet, commençait à me tirer à terre;
+mais je l'ai très bien vu se jeter à l'eau et plonger pour me sauver. Jamais
+je n'oublierai le service qu'il m'a rendu, et jamais je ne reviendrai ici sans
+dire bonjour à Cadichon.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites là est très bien, Auguste, dit la grand'mère. Quand
+on a du coeur, on a de la reconnaissance envers un animal aussi bien que
+pour un homme. Quant à moi je me souviendrai toujours des services que
+nous a rendus Cadichon, et, quoi qu'il arrive, je suis décidée à ne jamais
+m'en séparer.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Mais, grand'mère, il y a quelques mois, vous vouliez
+l'envoyer au moulin. Il aurait été très malheureux au moulin.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Aussi, chère enfant, ne l'y ai-je pas envoyé. J'en avais
+eu la pensée un instant, il est vrai, après le tour qu'il avait joué à Auguste,
+et à cause d'une foule de petites méchancetés dont toute la maison se
+plaignait. Mais j'étais décidée à le garder ici en récompense de ses anciens
+services. A présent, non seulement il restera avec nous, mais je veillerai à
+ce qu'il y soit heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, grand'mère, merci! s'écria Jacques, en sautant au cou de
+sa grand'mère, qu'il manqua jeter par terre. C'est moi qui aurai toujours
+soin de mon cher Cadichon; je l'aimerai, et il m'aimera plus que les autres.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Pourquoi veux-tu que Cadichon t'aime plus que les
+autres, mon petit Jacques? Ce n'est pas juste.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Si fait, grand'mère, c'est juste, parce que je l'aime plus que
+ne l'aiment mes cousins et cousines, et que lorsqu'il a été méchant, que
+personne ne l'aimait, moi, je l'aimais encore un peu ... et même beaucoup,
+ajouta-t-il en riant. N'est-il pas vrai, Cadichon?</p>
+
+<p>Je vins aussitôt appuyer ma tête sur son épaule. Tout le monde se mit à
+rire, et Jacques continua:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, mes cousines et cousins, que vous voulez bien que
+Cadichon m'aime plus que vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, oui, répondirent-ils tous en riant.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Et n'est-ce pas que j'aime Cadichon, et que je l'ai toujours
+aimé plus que vous ne l'aimez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, oui, reprirent-ils tout d'une voix.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Vous voyez bien, grand'mère, que, puisque c'est moi qui
+vous ai amené Cadichon, puisque c'est moi qui l'aime le plus, il est juste que
+ce soit moi que Cadichon aime le mieux.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>, souriant:&mdash;Je ne demande pas mieux, cher enfant; mais
+quand tu n'y seras pas, tu ne pourras plus le soigner.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>, avec vivacité:&mdash;Mais j'y serai toujours, grand'mère.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Non, mon cher enfant, tu n'y seras pas toujours,
+puisque ton papa et ta maman t'emmènent quand ils s'en vont.</p>
+
+<p>Jacques devint triste et pensif; il restait le bras appuyé sur mon dos, et
+la tête appuyée sur sa main.</p>
+
+<p>Tout à coup son visage s'éclaircit.</p>
+
+<p>&mdash;Grand'mère, dit-il, voulez-vous me donner Cadichon?</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Je te donnerai tout ce que tu voudras, mon cher petit,
+mais tu ne pourras pas l'emmener avec toi à Paris.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Non, c'est vrai; mais il sera à moi, et, quand papa aura un
+château, nous y ferons venir Cadichon.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Je te le donne à cette condition, mon enfant;
+en attendant, il vivra ici, et il vivra probablement plus longtemps que moi.
+N'oublie pas alors que Cadichon est à toi, et que je te laisse le soin de le
+faire vivre heureux.</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>CONCLUSION</h3>
+
+
+<p>Depuis ce jour, mon petit maître Jacques sembla m'aimer plus encore.
+Moi, de mon côté, je fis mon possible pour me rendre utile et agréable, non
+seulement à lui, mais à toutes les personnes de la maison. Je n'eus pas
+à me repentir des efforts que j'avais faits pour me corriger, car tout le
+monde s'attacha à moi de plus en plus. Je continuai à veiller sur les enfants,
+à les préserver de plusieurs accidents, à les protéger contre les hommes et
+les animaux méchants.</p>
+
+<p>Auguste venait souvent à la maison; jamais il n'oubliait de me faire sa
+visite, comme il l'avait promis, et chaque fois il m'apportait une petite
+friandise: tantôt une pomme, une poire, tantôt du pain et du sel que j'aimais
+particulièrement, ou bien une poignée de laitues ou quelques carottes;
+jamais enfin il n'oubliait de me donner ce qu'il savait être de mon goût. Ce
+qui prouve combien je m'étais trompé sur la bonté de son coeur, que je
+jugeais méchant parce que le pauvre garçon avait été quelquefois sot et
+vaniteux.</p>
+
+<p>Ce qui me donna la pensée d'écrire mes Mémoires, ce fut une suite de
+conversations entre Henri et ses cousins. Henri soutenait toujours que je
+ne comprenais pas ce que je faisais, ni pourquoi je le faisais. Ses cousines,
+et Jacques surtout, prenaient le parti de mon intelligence et de ma volonté
+de bien faire. Je profitai d'un hiver fort rude, qui ne me permettait guère
+de rester dehors, pour composer et écrire quelques événements importants
+de ma vie. Ils vous amuseront peut-être, mes jeunes amis, et, en tout cas,
+ils vous feront comprendre que, si vous voulez être bien servis, il faut bien
+traiter vos serviteurs; que ceux que vous croyez les plus bêtes ne le sont
+pas autant qu'ils le paraissent; qu'un âne a, tout comme les autres, un coeur
+pour aimer ses maîtres, être heureux ou malheureux, être un ami ou un
+ennemi, tout pauvre âne qu'il est. Je vis heureux, je suis aimé de tout le
+monde, soigné comme un ami par mon petit maître Jacques; je commence
+à devenir vieux, mais les ânes vivent longtemps, et, tant que je pourrai
+marcher et me soutenir, je mettrai mes forces et mon intelligence au service
+de mes maîtres.
+
+
+
+<H3>FIN</H3>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les Mémoires d'un âne., by Comtesse de Ségur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MÉMOIRES D'UN ÂNE. ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+The Project Gutenberg EBook of Les Memoires d'un ane., by Comtesse de Segur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Memoires d'un ane.
+
+Author: Comtesse de Segur
+
+Release Date: June 29, 2004 [EBook #12783]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MEMOIRES D'UN ANE. ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+
+
+
+La Comtesse de Segur
+
+
+
+
+LES MEMOIRES D'UN ANE
+
+
+
+
+A MON PETIT MAITRE
+
+M. HENRI DE SEGUR
+
+
+_Mon petit Maitre, vous avez ete bon pour moi, mais vous avez parle avec
+mepris des anes en general. Pour mieux vous faire connaitre ce que sont
+les anes, j'ecris et je vous offre ces Memoires. Vous verrez, mon cher
+petit Maitre, comment moi, pauvre ane, et mes amis anes, anons et
+anesses, nous avons ete et nous sommes injustement traites pas les
+hommes. Vous verrez que nous avons beaucoup d'esprit et beaucoup
+d'excellentes qualites; vous verrez aussi combien j'ai ete mechant
+dans ma jeunesse, combien j'en ai ete puni et malheureux, et comme le
+repentir m'a change et m'a rendu l'amitie de mes camarades et de mes
+maitres. Vous verrez enfin que lorsqu'on aura lu ce livre, au lieu de
+dire: Bete comme un ane, ignorant comme un ane, tetu comme un ane, on
+dira: de l'esprit comme un ane, savant comme un ane, docile comme un
+ane, et que vous et vos parents vous serez fiers de ces eloges.
+
+Hi! han! mon bon Maitre; je vous souhaite de ne pas ressembler, dans la
+premiere moitie de sa vie, a votre fidele serviteur,
+
+CADICHON, Ane savant._
+
+
+
+I
+
+LE MARCHE
+
+Je ne me souviens pas de mon enfance; je fus probablement malheureux
+comme tous les anons, joli, gracieux comme nous le sommes tous; tres
+certainement je fus plein d'esprit, puisque, tout vieux que je suis,
+j'en ai encore plus que mes camarades. J'ai attrape plus d'une fois mes
+pauvres maitres, qui n'etaient que des hommes, et qui, par consequent,
+ne pouvaient pas avoir l'intelligence d'un ane.
+
+Je vais commencer par vous raconter un des tours que je leur ai joues
+dans le temps de mon enfance:
+
+Les hommes n'etant pas tenus de savoir tout ce que savent les anes, vous
+ignorez sans doute, vous qui lisez ce livre, ce qui est connu de tous
+les anes mes amis: c'est que tous les mardis il y a dans la ville de
+Laigle un marche ou l'on vend des legumes, du beurre, des oeufs, du
+fromage, des fruits et autres choses excellentes. Ce mardi est un jour
+de supplice pour mes pauvres confreres; il l'etait pour moi aussi avant
+que je fusse achete par ma bonne vieille maitresse, votre grand'mere,
+chez laquelle je vis maintenant. J'appartenais a une fermiere exigeante
+et mechante. Figurez-vous, mon cher petit maitre, qu'elle poussait la
+malice jusqu'a ramasser tous les oeufs que pondaient ses poules, tout le
+beurre et les fromages que lui donnait le lait de ses vaches, tous les
+legumes et fruits qui murissaient dans la semaine, pour remplir des
+paniers qu'elle mettait sur mon dos.
+
+Et quand j'etais si charge que je pouvais a peine avancer, cette
+mechante femme s'asseyait encore au-dessus des paniers et m'obligeait a
+trotter ainsi ecrase, accable, jusqu'au marche de Laigle, qui etait a
+une lieue de la ferme. J'etais toutes les fois dans une colere que je
+n'osais montrer, parce que j'avais peur des coups de baton; ma maitresse
+en avait un tres gros, plein de noeuds, qui me faisait bien mal quand
+elle me battait. Chaque fois que je voyais, que j'entendais les
+preparatifs du marche, je soupirais, je gemissais, je brayais meme dans
+l'espoir d'attendrir mes maitres.
+
+--Allons, grand paresseux, me disait-on en venant me chercher, Vas-tu te
+taire, et ne pas nous assourdir avec ta vilaine grosse voix. Hi! han!
+hi! han! voila-t-il une belle musique que tu nous fais! Jules, mon
+garcon, approche ce faineant pres de la porte, que ta mere lui mette sa
+charge sur le dos!... La! un panier d'oeufs! encore un!... Les fromages,
+le beurre... les legumes maintenant!... C'est bon! voila une bonne
+charge qui va nous donner quelques pieces de cinq francs. Mariette, ma
+fille, apporte une chaise, que ta mere monte la-dessus!... Tres bien!
+Allons, bon voyage, ma femme, et fais marcher ce faineant de bourri.
+Tiens, v'la ton gourdin, tape dessus.
+
+--Pan! pan!
+
+--C'est bien; encore quelques caresses de ce genre, et il marchera.
+
+--Vlan! Vlan!
+
+Le baton ne cessait de me frotter les reins, les jambes, le cou; je
+trottais, je galopais presque; la fermiere me battait toujours. Je fus
+indigne de tant d'injustice et de cruaute; j'essayai de ruer pour
+jeter ma maitresse par terre, mais j'etais trop charge; je ne pus que
+sautiller et me secouer de droite et de gauche. J'eus pourtant le
+plaisir de la sentir degringoler. "Mechant ane! sot animal! entete! Je
+vais te corriger et te donner du Martin-baton."
+
+En effet, elle me battit tellement que j'eus peine a marcher jusqu'a la
+ville. Nous arrivames enfin. On ota de dessus mon pauvre dos ecorche
+tous les paniers pour les poser a terre; ma maitresse, apres m'avoir
+attache a un poteau, alla dejeuner, et moi, qui mourais de faim et de
+soif, on ne m'offrit pas seulement un brin d'herbe, une goutte d'eau.
+Je trouvai moyen de m'approcher des legumes pendant l'absence de la
+fermiere, et je me rafraichis la langue en me remplissant l'estomac avec
+un panier de salades et de choux. De ma vie je n'en avais mange de si
+bons; je finissais le dernier chou et la derniere salade lorsque ma
+maitresse revint. Elle poussa un cri en voyant son panier vide; je la
+regardai d'un air insolent et si satisfait, qu'elle devina le crime
+que j'avais commis. Je ne vous repeterai pas les injures dont elle
+m'accabla. Elle avait tres mauvais ton, et lorsqu'elle etait en colere,
+elle jurait et disait des choses qui me faisaient rougir, tout ane
+que je suis. Apres donc m'avoir tenu les propos les plus humiliants,
+auxquels je ne repondais qu'en me lechant les levres et en lui tournant
+le dos, elle prit son baton et se mit a me battre si cruellement que je
+finis par perdre patience, et que je lui lancai trois ruades, dont
+la premiere lui cassa le nez et deux dents, la seconde lui brisa le
+poignet, et la troisieme l'attrapa a l'estomac et la jeta par terre.
+Vingt personnes se precipiterent sur moi en m'accablant de coups et
+d'injures. On emporta ma maitresse je ne sais ou, et l'on me laissa
+attache au poteau pres duquel etaient etalees les marchandises que
+j'avais apportees. J'y restai longtemps; voyant que personne ne songeait
+a moi, je mangeai un second panier plein d'excellents legumes, je coupai
+avec mes dents la corde qui me retenait, et je repris tout doucement le
+chemin de ma ferme.
+
+Les gens que je depassais sur la route s'etonnaient de me voir tout
+seul.
+
+--Tiens, ce bourri avec sa longe cassee! Il s'est echappe, disait l'un.
+
+--Alors, c'est un echappe des galeres, dit l'autre.
+
+Et tous se mirent a rire.
+
+--Il ne porte pas une forte charge sur son dos, reprit le troisieme.
+
+--Bien sur, il a fait un mauvais coup! s'ecria un quatrieme.
+
+--Attrape-le donc, mon homme, nous mettrons le petit sur son bat, dit
+une femme.
+
+--Ah! il te portera bien avec le petit gars, repondit le mari. Moi,
+voulant donner une bonne opinion de ma douceur et de ma complaisance, je
+m'approchai tout doucement de la paysanne, et je m'arretai pres d'elle
+pour la laisser monter sur mon dos.
+
+--Il n'a pas l'air mechant, ce bourri! dit l'homme en aidant sa femme a
+se placer sur le bat.
+
+Je souris de pitie en entendant ce propos: Mechant! comme si un ane
+doucement traite etait jamais mechant. Nous ne devenons coleres,
+desobeissants et entetes que pour nous venger des coups et des injures
+que nous recevons. Quand on nous traite bien, nous sommes bons, bien
+meilleurs que les autres animaux.
+
+Je ramenai a leur maison la jeune femme et son petit garcon, joli petit
+enfant de deux ans, qui me caressait, qui me trouvait charmant, et qui
+aurait bien voulu me garder. Mais je reflechis que ce ne serait pas
+honnete. Mes maitres m'avaient achete, je leur appartenais. J'avais deja
+brise le nez les dents, le poignet et l'estomac de ma maitresse, j'etais
+assez venge. Voyant donc que la maman allait ceder a son petit garcon,
+qu'elle gatait (je m'en etais bien apercu pendant que le portais sur mon
+dos), je fis un saut de cote et, avant que la maman eut pu ressaisir ma
+bride, je me sauvai en galopant, et je revins a la maison.
+
+Mariette, la fille de mon maitre, me vit la premiere.
+
+--Ah! voila Cadichon. Comme le voila revenu de bonne heure! Jules, viens
+lui oter son bat.
+
+--Mechant ane, dit Jules d'un ton bourru, il faut toujours s'occuper de
+lui. Pourquoi donc est-il revenu seul? Je parie qu'il s'est echappe.
+Vilaine bete! ajouta-t-il en me donnant un coup de pied dans les jambes,
+si je savais que tu t'es sauve, je te donnerais cent coups de baton.
+
+Mon bat et ma bride etant otes, je m'eloignai en galopant. A peine
+etais-je rentre dans l'herbage, que j'entendis des cris qui venaient de
+la ferme. J'approchai ma tete de la haie, et je vis qu'on avait ramene
+la fermiere; c'etaient les enfants qui poussaient ces cris. J'ecoutai de
+toutes mes oreilles, et j'entendis Jules dire a son pere:
+
+--Mon pere, je vais prendre le grand fouet du charretier, j'attacherai
+l'ane un arbre, et je le battrai jusqu'a ce qu'il tombe par terre.
+
+--Va, mon garcon, va, mais ne le tue pas; nous perdrions l'argent qu'il
+nous a coute. Je le vendrai a la prochaine foire.
+
+Je restai tremblant de frayeur en les entendant et en voyant Jules
+courir a l'ecurie pour chercher le fouet. Il n'y avait pas a hesiter,
+et, sans me faire scrupule cette fois de faire perdre a mes maitres le
+prix qu'ils m'avaient paye, je courus vers la haie qui me separait des
+champs: je m'elancai dessus avec une telle force que je brisai les
+branches et que je pus passer au travers. Je courus dans le champ, et
+je continuai a courir longtemps, bien longtemps, croyant toujours etre
+poursuivi. Enfin, n'en pouvant plus, je m'arretai, j'ecoutai ... je
+n'entendis rien. Je montai sur une butte, je ne vis personne. Alors, je
+commencai a respirer et a me rejouir de m'etre delivre de ces mechants
+fermiers. Mais je me demandais ce que j'allais devenir. Si je restais
+dans le pays, on me reconnaitrait, on me rattraperait, et l'on me
+ramenerait a mes maitres. Que faire? Ou aller?
+
+Je regardai autour de moi; je me trouvai isole et malheureux, et j'allai
+verser des larmes sur ma triste position, lorsque je m'apercus que
+j'etais au bord d'un bois magnifique: c'etait la foret de Saint-Evroult.
+"Quel bonheur! m'ecriai-je. Je trouverai dans cette foret de l'herbe
+tendre, de l'eau, de la mousse fraiche: j'y demeurerai pendant quelques
+jours, puis j'irai dans une autre foret, plus loin, bien plus loin de la
+ferme de mes maitres."
+
+J'entrai dans le bois; je mangeai avec bonheur de l'herbe tendre, et je
+bus l'eau d'une belle fontaine. Comme il commencait a faire nuit, je
+me couchai sur la mousse au pied d'un vieux sapin, et je m'endormis
+paisiblement jusqu'au lendemain.
+
+
+
+II
+
+LA POURSUITE
+
+Le lendemain, apres avoir mange et bu, je songeai a mon bonheur.
+
+"Me voici sauve, pensais-je; jamais on ne me retrouvera, et dans deux
+jours, quand je serai bien repose, j'irai plus loin encore."
+
+A peine avais-je fini cette reflexion, que j'entendis l'aboiement
+lointain d'un chien, puis d'un second; quelques instants apres, je
+distinguai les hurlements de toute une meute.
+
+Inquiet, un peu effraye meme, je me levai et je me dirigeai vers un
+petit ruisseau que j'avais remarque le matin. A peine y etais-je entre,
+que j'entendis la voix de Jules parlant aux chiens.
+
+"Allons, allons, mes chiens, cherchez bien, trouvez-moi ce miserable
+ane, mordez-le, dechirez-lui les jambes, et ramenez-le moi, que j'essaye
+mon fouet sur son dos."
+
+La frayeur manqua me faire tomber; mais je reflechis aussitot qu'en
+marchant dans l'eau les chiens ne pourraient plus sentir la trace de mes
+pas; je me mis donc a courir dans le ruisseau, qui etait heureusement
+borde des deux cotes de buissons tres epais. Je marchai sans m'arreter
+pendant fort longtemps; les aboiements des chiens s'eloignaient ainsi
+que la voix du mechant Jules: je finis par ne plus rien entendre.
+
+Haletant, epuise, je m'arretai un instant pour boire; je mangeai
+quelques feuilles de buissons; mes jambes etaient raides de froid, mais
+je n'osais par sortir de l'eau, j'avais peur que les chiens ne vinssent
+jusque-la et ne sentissent l'odeur de mes pas. Quand je fus un peu
+repose, je recommencai a courir, suivant toujours le ruisseau, jusqu'a
+ce que je fusse sorti de la foret. Je me trouvai alors dans une grande
+prairie ou paissaient plus de cinquante boeufs. Je me couchai au soleil
+dans un coin de l'herbage; les boeufs ne faisaient aucune attention a
+moi, de sorte que je pus manger et me reposer a mon aise.
+
+Vers le soir, deux hommes entrerent dans la prairie.
+
+--Frere, dit le plus grand des deux, si nous rentrions les boeufs cette
+nuit? On dit qu'il y a des loups dans le bois.
+
+--Des loups? Qui est-ce qui t'a dit cette betise?
+
+--Des gens de Laigle. On raconte que l'ane de la ferme des Haies a ete
+emporte et devore dans la foret.
+
+--Bah! laisse donc. Ils sont si mechants, les gens de cette ferme,
+qu'ils auront fait mourir leur ane a force de coups.
+
+--Et pourquoi donc qu'ils diraient que le loup l'a mange?
+
+--Pour qu'on ne sache pas qu'ils l'ont tue.
+
+--Tout de meme il vaudrait mieux rentrer nos boeufs.
+
+--Fais comme tu voudras, frere; je ne tiens ni a oui ni a non.
+
+Je ne bougeais pas dans mon coin, tant j'avais peur qu'on ne me vit.
+L'herbe etait haute et me cachait, fort heureusement; les boeufs ne se
+trouvaient pas du cote ou j'etais etendu; on les fit marcher vers la
+barriere, et puis a la ferme ou demeuraient leurs maitres.
+
+Je n'avais pas peur des loups, parce que l'ane dont on parlait c'etait
+moi-meme, et que je n'avais pas vu la queue d'un loup dans la foret ou
+j'avais passe la nuit. Je dormis donc a merveille, et je finissais mon
+dejeuner quand les boeufs rentrerent dans la prairie: deux gros chiens
+les menaient. Je les regardais tranquillement, lorsqu'un des chiens
+m'apercut, aboya d'un air menacant, et courut vers moi; son compagnon
+le suivit. Que devenir? Comment leur echapper? Je m'elancai sur les
+palissades qui entouraient la prairie; le ruisseau que j'avais suivi la
+traversait; je fus assez heureux pour sauter par-dessus, et j'entendis
+la voix d'un des hommes de la veille qui rappelait ses chiens. Je
+continuai mon chemin tout doucement, et je marchai jusqu'a une autre
+foret, dont j'ignore le nom. Je devais etre a plus de dix lieues de la
+ferme des Haies: j'etais donc sauve; personne ne me connaissait, et je
+pouvais me montrer sans craindre d'etre ramene chez mes anciens maitres.
+
+
+
+III
+
+LES NOUVEAUX MAITRES
+
+Je vecus tranquillement un mois dans cette foret. Je m'ennuyais bien
+un peu quelquefois, mais je preferais encore vivre seul que vivre
+malheureux. J'etais donc a moitie heureux lorsque je m'apercus que
+l'herbe diminuait et devenait dure; les feuilles tombaient, l'eau etait
+glacee, la terre etait humide.
+
+"Helas! helas! pensai-je; que devenir? Si je reste ici, je perirai de
+froid, de faim, de soif. Mais ou aller? Qui est-ce qui voudra de moi?"
+
+A force de reflechir, j'imaginai un moyen de trouver un abri. Je sortis
+de la foret, et j'allai dans un petit village tout pres de la. Je vis
+une petite maison isolee et bien propre; une bonne femme etait assise
+a la porte, elle filait. Je fus touche de son air de bonte et de
+tristesse; je m'approchai d'elle, et je mis ma tete sur son epaule. La
+bonne femme poussa un cri, se leva precipitamment de dessus sa chaise,
+et parut effrayee. Je ne bougeai pas; je la regardai d'un air doux et
+suppliant.
+
+--Pauvre bete! dit-elle enfin, tu n'as pas l'air mechant. Si tu
+n'appartiens a personne, je serais bien contente de t'avoir pour
+remplacer mon pauvre vieux Grison, mort de vieillesse. Je pourrai
+continuer a gagner ma vie en vendant mes legumes au marche. Mais ... tu
+as sans doute un maitre, ajouta-t-elle en soupirant.
+
+--A qui parlez-vous, grand'mere? dit une voix douce qui venait de
+l'interieur de la maison.
+
+--Je cause avec un ane qui est venu me mettre la tete sur l'epaule, et
+qui me regarde d'un air si doux que je n'ai pas le coeur de le chasser.
+
+--Voyons, voyons, reprit la petite voix.
+
+Et aussitot je vis sur le seuil de la porte un beau petit garcon de six
+a sept ans. Il etait pauvrement mais proprement vetu. Il me regarda d'un
+oeil curieux et un peu craintif.
+
+--Puis-je le caresser, grand'mere? dit-il.
+
+--Certainement, mon Georget; mais prends garde qu'il ne te morde.
+
+Le petit garcon allongea son bras, et, ne pouvant m'atteindre, il avanca
+un pied, puis l'autre, et put me caresser le dos.
+
+Je ne bougeai pas, de peur de l'effrayer; seulement je tournai ma tete
+vers lui, et je passai ma langue sur sa main.
+
+_Georget:_--Grand'mere, grand'mere, comme il a l'air bon, ce pauvre ane,
+il m'a leche la main!
+
+_La grand' mere:_--C'est singulier qu'il soit tout seul. Ou est son
+maitre? Va donc, Georget, par le village et a l'auberge ou s'arretent
+les voyageurs: tu demanderas a qui appartient ce bourri. Son maitre est
+peut-etre en peine de lui.
+
+_Georget:_--Vais-je emmener le bourri, grand'mere?
+
+_La grand'mere:_--Il ne te suivrait pas; laisse-le aller ou il voudra.
+
+Georget partit en courant; je trottai apres lui. Quand il vit que je
+le suivais, il vint a moi, et, me caressant, il me dit: "Dis donc, mon
+petit bourri, puisque tu me suis tu me laisseras bien monter sur ton
+dos". Et, sautant sur mon dos, il me fit: _Hu! hu!_
+
+Je partis au petit galop, ce qui enchanta Georget. _Ho! ho!_ fit-il en
+passant devant l'auberge. Je m'arretai tout de suite. Georget sauta a
+terre; je restai devant la porte, ne bougeant pas plus que si j'avais
+ete attache.
+
+--Ou'est-ce que tu veux, mon garcon! dit le maitre de l'auberge.
+
+--Je viens savoir, monsieur Duval, si ce bourri, qui est ici a la porte,
+ne serait pas a vous ou a une de vos pratiques.
+
+M. Duval s'avanca vers la porte, me regarda attentivement. "Non ce n'est
+pas a moi, ni a personne que je connaisse, mon garcon. Va chercher plus
+loin."
+
+Georget remonta sur mon dos; je repartis au galop, et nous marchames,
+demandant de porte en porte a qui j'appartenais. Personne ne me
+reconnaissait, et nous revinmes chez la bonne grand'mere, qui filait
+toujours assise devant sa maison.
+
+_Georget:_--Grand'mere, le bourri n'appartient a personne du pays.
+Qu'allons-nous en faire? Il ne veut pas me quitter, et il se sauve quand
+quelqu'un veut le toucher.
+
+_La grand'mere:_--En ce cas, mon Georget, il ne faut pas le laisser
+passer la nuit dehors; il pourrait lui arriver malheur. Va le mener a
+l'ecurie de notre pauvre Grison, et donne-lui une botte de foin et
+un seau d'eau. Nous verrons demain a le mener au marche; peut-etre
+retrouverons-nous son maitre.
+
+_Georget:_--Et si nous ne le retrouvons pas, grand'mere?
+
+_La grand'mere:_--Nous le garderons jusqu'a ce qu'on le reclame. Nous ne
+pouvons pas laisser cette pauvre bete perir de froid pendant l'hiver,
+ou bien tomber aux mains de mechants garnements qui la battraient et la
+feraient mourir de fatigue et de misere.
+
+Georget me donna a boire et a manger, me caressa et sortit. Je lui
+entendis dire en fermant la porte:
+
+"Ah! que je voudrais qu'il n'eut pas de maitre et qu'il restat chez
+nous!"
+
+Le lendemain Georget me mit un licou apres m'avoir fait dejeuner. Il
+m'amena devant la porte, la grand'mere me mit sur le dos un bat tres
+leger, et s'assit dessus. Georget lui apporta un petit panier de
+legumes, qu'elle mit sur ses genoux, et nous partimes pour le marche de
+Mamers. La bonne femme vendit bien ses legumes, personne ne me reconnut
+et je revins avec mes nouveaux maitres.
+
+Je vecus chez eux pendant quatre ans; j'etais heureux; je ne faisais de
+mal a personne; je faisais bien mon service; j'aimais mon petit maitre,
+qui ne me battait jamais; on ne me fatiguait pas trop; on me nourrissait
+assez bien. D'ailleurs, je ne suis pas gourmand. L'ete, des epluchures
+de legumes, des herbes dont ne veulent pas les chevaux ni les vaches;
+l'hiver, du foin et des pelures de pommes de terre, de carottes, de
+navets: voila ce qui nous suffit a nous autres anes.
+
+Il y avait pourtant des journees que je n'aimais pas; c'etaient celles
+ou ma maitresse me louait a des enfants du voisinage. Elle n'etait pas
+riche, et, les jours ou je n'avais pas a travailler, elle etait bien
+aise de gagner quelque chose en me louant aux enfants du chateau voisin.
+Ils n'etaient pas toujours bons.
+
+Voici ce qui m'arriva un jour dans une de ces promenades.
+
+
+
+IV
+
+LE PONT
+
+Il y avait six anes ranges dans la cour; j'etais un des plus beaux et
+des plus forts. Trois petites filles nous apporterent de l'avoine dans
+une auge. Tout en mangeant, j'ecoutais causer les enfants.
+
+_Charles_:--Voyons, mes amis, choisissons nos anes. Moi, d'abord, je
+prends celui-ci (en me montrant du doigt).
+
+--Toi, tu prends toujours ce que tu crois le meilleur, dirent a la fois
+les cinq enfants. Il faut tirer au sort.
+
+_Charles_:--Comment veux-tu que nous tirions au sort, Caroline? Est-ce
+qu'on peut mettre les anes dans un sac et les en tirer comme des billes?
+
+Antoine:--Ah! ah! ah! Est-il bete avec ses anes dans un sac! Comme si on
+ne pouvait pas les numeroter, 1, 2, 3, 4, 5, 6, mettre les numeros dans
+un sac, et tirer au hasard chacun le sien.
+
+--C'est vrai, c'est vrai, s'ecrierent les cinq autres. Ernest, fais les
+numeros pendant que nous allons les ecrire sur le dos des anes.
+
+Ces enfants sont betes, me disais-je. S'ils avaient l'esprit d'un ane,
+au lieu de se donner l'ennui d'ecrire les numeros sur notre dos, ils
+nous rangeraient tout simplement le long du mur: le premier serait l, le
+second 2, et ainsi de suite.
+
+Pendant ce temps, Antoine avait apporte un gros morceau de charbon.
+J'etais le premier, il m'ecrivit un enorme 1 sur la croupe; pendant
+qu'il ecrivait 2 sur la croupe de mon camarade, je me secoue fortement
+pour lui faire voir que son invention n'etait pas fameuse. Voila le
+charbon parti et le 1 disparu.
+
+--Imbecile! s'ecria-t-il; il faut que je recommence.
+
+Pendant qu'il refait son n deg. l, mon camarade, qui m'avait vu faire,
+et qui etait malin, se secoue a son tour. Voila le 2 parti. Antoine
+commence a se facher; les autres rient et se moquent de lui. Je fais
+signe aux camarades, nous le laissons faire; aucun ne bouge. Ernest
+revient avec les numeros dans son mouchoir: chacun tire. Pendant qu'ils
+regardent leurs numeros, je fais encore un signe aux camarades, et voila
+que tous nous nous secouons tant et plus. Plus de charbon, plus de
+numeros; il faut tout recommencer: les enfants sont en colere. Charles
+triomphe et ricane; Ernest, Albert, Caroline, Cecile et Louise crient
+contre Antoine, qui tape du pied; ils se disent des injures; mes
+camarades et moi, nous nous mettons a braire. Le tapage attire les papas
+et les mamans. On leur explique la chose. Un des papas imagine enfin de
+nous ranger le long du mur. Il fait tirer les numeros aux enfants.
+
+--Un! s'ecrie Ernest. C'etait moi.
+
+--Deux! dit Cecile. C'etait un de mes amis.
+
+--Trois! dit Antoine. Et ainsi de suite jusqu'au dernier.
+
+--A present, partons, dit Charles. Moi, d'abord, je pars le premier.
+
+--Oh! je saurai bien te rattraper, lui repondit vivement Ernest.
+
+--Je parie que non, reprit aussitot Charles.
+
+-Je gage que si, repliqua Ernest.
+
+Voila Charles qui tape son ane et qui part au galop. Avant qu'Ernest
+ait eu le temps de me donner un coup de fouet, je pars aussi, mais d'un
+train qui me fait bien vite rattraper Charles et son ane. Ernest est
+enchante, Charles est furieux. Il tape, il tape son ane; Ernest n'avait
+pas besoin de me frapper, je courais, j'allais comme le vent. Je depasse
+Charles en une minute; j'entends les autres qui suivent en riant et en
+criant:
+
+--Bravo! l'ane n deg. 1; bravo! il court comme un cheval.
+
+L'amour-propre me donne du courage; je continue a galoper jusqu'a ce que
+nous soyons arrives pres d'un pont. J'arrete brusquement; je venais
+de voir qu'une large planche du pont etait pourrie; je ne voulais pas
+tomber a l'eau avec Ernest, mais retourner avec les autres, qui etaient
+bien loin derriere nous.
+
+--Ho la! ho la! bourri, me dit Ernest. Sur le pont, mon ami, sur le
+pont!
+
+Je resiste; il me donne un coup de baguette.
+
+Je continue a marcher vers les autres.
+
+--Entete! bete brute! veux-tu tourner et passer le pont?
+
+Je marche toujours vers les camarades; je les rejoins malgre les injures
+et les coups de ce mechant garcon.
+
+--Pourquoi bats-tu ton ane, Ernest? s'ecria Caroline; il est excellent.
+Il t'a mene ventre a terre et t'a fait depasser Charles.
+
+--Je le bats parce qu'il s'entete a ne pas vouloir passer le pont, dit
+Ernest; il s'est obstine a revenir sur ses pas.
+
+--Ah! bah! c'est parce qu'il etait seul; maintenant que nous voila tous
+il passera le pont tout comme les autres.
+
+Les malheureux! pensai-je. Ils vont tous tomber dans la riviere! Il faut
+que je tache de leur montrer qu'il y a du danger. Et me voila reparti au
+galop, courant vers le pont, a la grande satisfaction d'Ernest et aux
+cris de joie des enfants.
+
+Je galope jusqu'au pont; arrive la, je m'arrete brusquement comme si
+j'avais peur. Ernest, etonne, me presse de continuer: je recule d'un air
+de frayeur, qui surprend plus encore Ernest. L'imbecile ne voyait rien;
+la planche pourrie etait pourtant bien visible. Les autres avaient
+rejoint, et regardaient en riant les efforts d'Ernest pour me faire
+passer et les miens pour ne pas passer. Ils finissent par descendre de
+leurs anes; chacun me pousse, me bat sans pitie; je ne bouge pas.
+
+--Tirez-le par la queue! s'ecrie Charles. Les anes sont si entetes, que
+lorsqu'on veut les faire reculer, ils avancent.
+
+Les voila qui veulent me saisir la queue. Je me defends en ruant; ils me
+battent tous ensemble: je n'en bouge pas davantage.
+
+--Attends, Ernest, dit Charles; je passerai le premier, ton ane me
+suivra certainement.
+
+Il veut avancer, je me mets en travers du pont; il me fait reculer a
+force de coups.
+
+"Au fait, me dis-je, si ce mechant garcon veut se noyer, qu'il se noie,
+j'ai fait ce que j'ai pu pour le sauver; qu'il boive un coup, puisqu'il
+le veut absolument."
+
+A peine son ane met-il le pied sur la planche pourrie, qu'elle casse, et
+voila Charles et son ane a l'eau. Pour son camarade, il n'y avait pas
+de danger, car il savait nager comme tous les anes. Mais Charles se
+debattait et criait sans pouvoir se tirer de la.
+
+--Une perche! une perche! disait-il.
+
+Les enfants criaient et couraient de tous cotes. Enfin Caroline apercoit
+une longue perche, la ramasse et la presente a Charles, qui la saisit.
+Son poids entraine Caroline, qui appelle _au secours!_ Ernest, Antoine
+et Albert courent a elle; ils parviennent avec peine a retirer le
+malheureux Charles, qui avait bu plus qu'il n'avait soif, et qui etait
+trempe des pieds a la tete. Quand il est sauve, les enfants se mettent a
+rire de sa mine piteuse; Charles se fache; les enfants sautent sur leurs
+anes et lui conseillent en riant de rentrer a la maison pour changer
+d'habits et de linge. Il remonte tout mouille sur son ane. Je riais a
+part moi de sa figure ridicule. Le courant avait entraine son chapeau et
+ses souliers, l'eau ruisselait jusqu'a terre; ses cheveux, trempes,
+se collaient a sa figure, son air furieux achevait de le rendre
+completement risible. Les enfants riaient, mes camarades sautaient et
+couraient pour temoigner leur gaiete.
+
+Je dois ajouter que l'ane de Charles etait deteste de nous tous, parce
+qu'il etait querelleur, gourmand et bete, ce qui est tres rare parmi les
+anes.
+
+Enfin, Charles disparut, les enfants et mes camarades se calmerent.
+Chacun me caressa et admira mon esprit; nous repartimes tous, moi en
+tete de la bande.
+
+
+
+V
+
+LE CIMETIERE
+
+Nous marchions au pas, et nous approchions du cimetiere du village, qui
+est a une lieue du chateau. "Si nous retournions, dit Caroline, et que
+nous reprenions le chemin de la foret?"
+
+--Pourquoi cela? dit Cecile.
+
+_Caroline:_--C'est que je n'aime pas les cimetieres.
+
+_Cecile:_ d'un air moqueur.--Pourquoi n'aimes-tu pas les cimetieres?
+Est-ce que tu as peur d'y rester?
+
+--Non, mais je pense aux pauvres gens qui y sont enterres, et j'en suis
+attristee.
+
+Les enfants se moquerent de Caroline, et passerent expres tout contre
+le mur. Ils allaient le depasser, lorsque Caroline, qui paraissait
+inquiete, arreta son ane, sauta a terre, et courut a la grille du
+cimetiere.
+
+--Que fais-tu, Caroline? ou vas-tu? s'ecrierent les enfants.
+
+Caroline ne repondit pas; elle poussa precipitamment la grille, entra
+dans le cimetiere, regarda autour d'elle, et courut vers une tombe
+fraichement remuee.
+
+Ernest l'avait suivie avec inquietude, et la rejoignit au moment ou, se
+baissant vers la tombe, elle relevait un pauvre petit garcon de trois
+ans dont elle avait entendu les gemissements.
+
+--Qu'as-tu, mon pauvre petit? Pourquoi pleures-tu?
+
+L'enfant sanglotait et ne pouvait repondre; il etait tres joli et
+miserablement vetu.
+
+_Caroline:_--Comment es-tu tout seul ici, mon pauvre petit?
+
+_L'enfant:_ sanglotant.--Ils m'ont laisse ici; j'ai faim.
+
+_Caroline:_--Qui est-ce qui t'a laisse ici?
+
+_L'enfant:_ sanglotant.--Les hommes noirs; j'ai faim.
+
+_Caroline:_--Ernest, va vite chercher nos provisions; il faut donner a
+manger a ce pauvre petit; il nous expliquera ensuite pourquoi il pleure
+et pourquoi il est ici.
+
+Ernest courut chercher le panier aux provisions, pendant que Caroline
+tachait de consoler l'enfant. Peu d'instants apres Ernest reparut, suivi
+de toute la bande, que la curiosite attirait. On donna a l'enfant du
+poulet froid et du pain trempe dans du vin; a mesure qu'il mangeait, ses
+larmes se sechaient, son visage reprenait un air riant. Quand il fut
+rassasie, Caroline lui demanda pourquoi il etait couche sur cette tombe.
+
+_L'enfant:_--C'est grand'mere qu'ils ont mise la. Je veux attendre
+qu'elle revienne.
+
+_Caroline:_--Ou est ton papa?
+
+_L'enfant:_--Je ne sais pas, je ne le connais pas.
+
+_Caroline:_--Et ta maman?
+
+_L'enfant:_--Je ne sais pas; des hommes noirs l'ont emportee comme
+grand'mere.
+
+_Caroline:_--Mais qui est-ce qui te soigne?
+
+_L'enfant:_--Personne.
+
+_Caroline:_--Qui est-ce qui te donne a manger?
+
+_L'enfant:_--Personne; je tetais nourrice.
+
+_Caroline:_--Ou est-elle ta nourrice?
+
+_L'enfant:_--La-bas, a la maison.
+
+_Caroline:_--Qu'est-ce qu'elle fait?
+
+_L'enfant:_--Elle marche; elle mange de l'herbe.
+
+_Caroline:_--De l'herbe? Et tous les enfants se regarderent avec
+surprise.
+
+--Elle est donc folle? dit tout bas Cecile.
+
+_Antoine:_--Il ne sait ce qu'il dit, il est trop jeune.
+
+_Caroline:_--Pourquoi ta nourrice ne t'a-t-elle pas emporte?
+
+_L'enfant:_--Elle ne peut pas; elle n'a pas de bras.
+
+La surprise des enfants redoubla.
+
+_Caroline:_--Mais alors comment peut-elle te porter?
+
+_L'enfant:_--Je monte sur son dos.
+
+_Caroline:_--Est-ce que tu couches avec elle?
+
+_L'enfant:_ souriant.--Oh non! je serais trop mal.
+
+_Caroline:_--Mais ou couche-t-elle donc? N'a-t-elle pas un lit?
+
+L'enfant se mit a rire et dit:
+
+--Oh non! elle couche sur la paille.
+
+--Que veut dire tout cela? dit Ernest. Demandons-lui de nous mener dans
+sa maison, nous verrons sa nourrice; elle nous expliquera ce qu'il veut
+dire.
+
+--J'avoue que je n'y comprends rien, dit Antoine.
+
+_Caroline:_--Peux-tu retourner chez toi, mon petit?
+
+_L'enfant:_--Oui, mais pas tout seul; j'ai peur des hommes noirs; il y
+en a plein la chambre de grand'mere.
+
+_Caroline:_--Nous irons tous avec toi; montre-nous par ou il faut aller.
+
+Caroline remonta sur son ane, et prit le petit garcon sur ses genoux. Il
+lui indiqua le chemin, et, cinq minutes apres, nous arrivames tous a la
+cabane de la mere Thibaut, qui etait morte de la veille et enterree du
+matin. L'enfant courut a la maison et appela: "Nourrice, nourrice!"
+Aussitot une chevre bondit hors de l'ecurie restee ouverte, courut a
+l'enfant et temoigna sa joie de le revoir par mille sauts et caresses.
+L'enfant l'embrassait aussi; puis il dit: "Teter, nourrice". La chevre
+se coucha aussitot par terre; le petit garcon s'etendit pres d'elle et
+se mit a teter comme s'il n'avait ni bu ni mange.
+
+--Voila la nourrice expliquee, dit enfin Ernest. Que ferons-nous de cet
+enfant?
+
+--Nous n'avons rien a en faire, dit Antoine qu'a le laisser la avec sa
+chevre.
+
+Les enfants se recrierent tous avec indignation.
+
+_Caroline:_--Ce serait abominable d'abandonner ce pauvre petit; il
+mourrait peut-etre bientot, faute de soins.
+
+_Antoine:_--Que veux-tu en faire? Vas-tu l'emmener chez toi?
+
+_Caroline:_--Certainement; je prierai maman de faire demander qui il
+est, s'il a des parents, et, en attendant, de le garder a la maison.
+
+_Antoine:_--Et notre partie d'ane? Nous allons donc tous rentrer?
+
+_Caroline:_--Mais non, Ernest aura la complaisance de m'accompagner.
+Continuez,! vous autres, votre promenade; vous etes encore quatre, vous
+pouvez bien vous passer de moi et d'Ernest.
+
+--Au fait, elle a raison, dit Antoine; remontons a ane et continuons
+notre promenade.
+
+Et ils partirent, laissant la bonne Caroline avec son cousin Ernest.
+
+"Comme c'est heureux qu'on ne m'ait pas ecoutee et qu'on ait voulu me
+taquiner en passant si pres du cimetiere, dit Caroline: sans cela je
+n'aurais pas entendu pleurer ce pauvre enfant et il aurait passe la nuit
+entiere sur la terre froide et humide!"
+
+C'etait moi qu'Ernest montait. Je compris, avec mon intelligence
+accoutumee, qu'il fallait arriver le plus promptement possible au
+chateau. Je me mis donc a galoper, mon camarade me suivit, et nous
+arrivames en une demi-heure. On fut d'abord effraye de notre retour si
+prompt. Caroline raconta ce qui leur etait arrive avec l'enfant. Sa
+maman ne savait trop qu'en faire, lorsque la femme du garde offrit de
+l'elever avec son fils, qui etait du meme age. La maman accepta son
+offre. Elle fit demander au village le nom du petit garcon et ce
+qu'etaient devenus ses parents. On apprit que le pere etait mort l'annee
+d'avant, la mere depuis six mois; l'enfant etait reste avec une vieille
+grand'mere mechante et avare, qui etait morte la veille. Personne
+n'avait pense a l'enfant, et il avait suivi le cercueil jusqu'au
+cimetiere; du reste, la grand'mere avait du bien, l'enfant n'etait pas
+pauvre.
+
+On fit venir la bonne chevre chez le garde, qui eleva l'enfant et en fit
+un bon petit sujet. Je le connais, il s'appelle Jean Thibaut: il ne fait
+jamais de mal aux animaux, ce qui prouve son bon coeur; et il m'aime
+beaucoup, ce qui prouve son esprit.
+
+
+
+VI
+
+LA CACHETTE
+
+J'etais heureux, je l'ai deja dit; mon bonheur devait bientot finir.
+Le pere de Georget etait soldat; il revint dans son pays, rapporta de
+l'argent, que lui avait laisse en mourant son capitaine, et la croix,
+qui lui avait donnee son general. Il acheta une maison a Mamers, emmena
+son petit garcon et sa vieille mere, et me vendit a un voisin qui avait
+une petite ferme. Je fus triste de quitter ma bonne vieille maitresse et
+mon petit maitre Georget; tous deux avaient toujours ete bons pour moi,
+et j'avais bien rempli tous mes devoirs.
+
+Mon nouveau maitre n'etait pas mauvais, mais il avait la sotte manie
+de vouloir faire travailler tout le monde, et moi comme les autres.
+Il m'attelait a une petite charrette, et il me faisait charrier de
+la terre, du fumier, des pommes, du bois. Je commencais a devenir
+paresseux; je n'aimais pas a etre attele, et je n'aimais pas surtout le
+jour du marche. On ne me chargeait pas trop et l'on ne me battait pas,
+mais il fallait ce jour-la rester sans manger depuis le matin jusqu'a
+trois ou quatre heures de l'apres-midi. Quand la chaleur etait forte,
+j'avais soif a mourir, et il fallait attendre que tout fut vendu, que
+mon maitre eut recu son argent, qu'il eut dit bonjour aux amis, qui lui
+faisaient boire la goutte.
+
+Je n'etais pas tres bon alors; je voulais qu'on me traitat avec amitie,
+sans quoi je cherchais a me venger. Voici ce que j'imaginai un jour;
+vous verrez que les anes ne sont pas betes; mais vous verrez aussi que
+je devenais mauvais.
+
+Le jour du marche, on se levait de meilleure heure que de coutume a la
+ferme; on cueillait les legumes, on battait le beurre, on ramassait les
+oeufs. Je couchais pendant l'ete dans une grande prairie. Je voyais et
+j'entendais ces preparatifs, et je savais qu'a dix heures du matin on
+devait venir me chercher pour m'atteler a la petite charrette, remplie
+de tout ce qu'on voulait vendre. J'ai deja dit que ce marche m'ennuyait
+et me fatiguait. J'avais remarque dans la prairie un grand fosse rempli
+de ronces et d'epines; je pensai que je pourrais m'y cacher, de maniere
+qu'on ne put me trouver au moment du depart. Le jour du marche, quand je
+vis commencer les allees et venues des gens de la ferme, je descendis
+tout doucement dans le fosse, et je m'y enfoncai si bien qu'il etait
+impossible de m'apercevoir. J'etais la depuis une heure, blotti dans les
+ronces et les epines, lorsque j'entendis le garcon m'appeler, en courant
+de tous cotes, puis retourner a la ferme. Il avait sans doute appris au
+maitre que j'etais disparu, car peu d'instants apres j'entendis la voix
+du fermier lui-meme appeler sa femme et tous les gens de la ferme pour
+me chercher.
+
+--Il aura sans doute passe au travers de la haie, disait l'un.
+
+--Par ou veux-tu qu'il ait passe? Il n'y a de breche nulle part,
+repondit l'autre.
+
+--On aura laisse la barriere ouverte, dit le maitre. Courez dans les
+champs, garcons, il ne doit pas etre loin; allez vite et ramenez-le, car
+le temps passe, et nous arriverons trop tard.
+
+Les voila tous partis dans les champs, dans les bois, a courir, a
+m'appeler. Je riais tout bas dans mon trou, et je n'avais garde de me
+montrer. Les pauvres gens revinrent essouffles, haletants; pendant une
+heure ils avaient cherche partout. Le maitre jura apres moi, dit qu'on
+m'avait sans doute vole, que j'etais bien bete de m'etre laisse prendre,
+fit atteler un de ses chevaux a la charrette et partit de fort mauvaise
+humeur. Quand je vis que chacun etait retourne a son ouvrage, que
+personne ne pouvait me voir, je passai la tete avec precaution hors de
+ma cachette, je regardai autour de moi, et, me voyant seul, je sortis
+tout a fait; je courus a l'autre bout de la prairie, pour qu'on ne put
+deviner ou j'avais ete, et je me mis a braire de toutes mes forces.
+
+A ce bruit, les gens de la ferme accoururent.
+
+--Tiens, le voila revenu! s'ecria le berger.
+
+--D'ou vient-il donc? dit la maitresse.
+
+--Par ou a-t-il passe? reprit le charretier.
+
+Dans ma joie d'avoir evite le marche, je courus a eux. Ils me recurent
+tres bien, me caresserent, me dirent que j'etais une bonne bete de
+m'etre sauve d'entre les mains des gens qui m'avaient vole, et me firent
+tant de compliments que j'en fus honteux, car je sentais bien que je
+meritais le baton bien plus que des caresses. On me laissa paitre
+tranquillement, et j'aurais passe une journee charmante, si je ne
+m'etals pas senti trouble par ma conscience, qui me reprochait d'avoir
+attrape mes pauvres maitres.
+
+Quand le fermier revint et qu'il apprit mon retour, il fut bien content,
+mais aussi bien surpris. Le lendemain, il fit le tour de la prairie, et
+boucha avec soin tous les trous de la haie qui l'entourait.
+
+"Il sera bien fin s'il s'echappe encore, dit-il en finissant. J'ai
+bouche avec des epines et des piquets jusqu'aux plus petites breches; il
+n'y a pas de quoi donner passage a un chat."
+
+La semaine se passa tranquillement; on ne pensait plus a mon aventure.
+Mais au marche suivant je recommencai mon mechant tour, et je me cachai
+dans ce fosse qui m'evitait une si grande fatigue et un si grand ennui.
+On me chercha comme la derniere fois, on s'etonna plus encore, et l'on
+crut qu'un habile voleur m'avait enleve en me faisant passer par la
+barriere.
+
+"Cette fois, dit tristement mon maitre, il est definitivement perdu.
+Il ne pourra pas s'echapper une seconde fois, et quand meme il
+s'echapperait, il ne pourra rentrer; j'ai trop bien bouche toutes les
+breches de la haie."
+
+Et il partit en soupirant; ce fut encore un des chevaux qui me remplaca
+a la charrette. De meme que la semaine precedente je sortis de ma
+cachette quand tout le monde fut parti; mais je trouvai plus prudent de
+ne pas annoncer mon retour en faisant _hi! han!_ comme l'autre fois.
+
+Quand on me trouva mangeant tranquillement l'herbe dans la prairie.
+et quand mon maitre apprit que j'etais revenu peu de temps apres son
+depart, je vis qu'on soupconnait quelque tour de ma facon; personne ne
+me fit de compliments, on me regardait d'un air mefiant, et je m'apercus
+bien que j'etais surveille plus que par le passe. Je me moquai d'eux, et
+je me dis en moi-meme:
+
+"Mes bons amis, vous serez bien fins si vous decouvrez le tour que je
+vous joue; je suis plus fin que vous, et je vous attraperai encore et
+toujours."
+
+Je me cachai donc une troisieme fois, bien content de ma finesse. Mais
+j'etais a peine blotti dans mon fosse, quand j'entendis l'aboiement
+formidable du gros chien de garde, et la voix de mon maitre qui disait:
+
+"Attrape-le, _Garde a vous_, hardi, hardi! descends dans le fosse,
+mords-lui les jarrets, amene-le! bravo! mon chien; attrape, _Garde a
+vous!_"
+
+_Garde a vous_ s'etait en effet elance dans le trou, il me mordait les
+jarrets, le ventre; il m'aurait devore si je ne m'etais decide a sauter
+hors du fosse; j'allais courir vers la haie et chercher a m'y frayer un
+passage, quand le fermier, qui m'attendait, me lanca un noeud coulant et
+m'arreta tout court. Il s'etait arme d'un fouet, qu'il me fit rudement
+sentir; le chien continuait a me mordre, le maitre me battait; je me
+repentais amerement de ma paresse. Enfin le fermier renvoya _Garde a
+vous_, cessa de me battre, detacha le noeud coulant, me passa un licou,
+et m'emmena tout penaud et tout meurtri pour m'atteler a la charrette
+qui m'attendait.
+
+Je sus depuis qu'un des enfants etait reste sur la route, pres de la
+barriere, pour m'ouvrir si je revenais; il m'avait apercu sortant du
+fosse, et il l'avait dit a son pere. Le petit traitre!
+
+Je lui en voulus de ce que j'appelais une mechancete, jusqu'a ce que mes
+malheurs et mon experience m'eussent rendu meilleur.
+
+Depuis ce jour on fut bien plus severe pour moi; on voulut m'enfermer,
+mais j'avais trouve moyen d'ouvrir toutes les barrieres avec mes
+dents; si c'etait un loquet, je le levais; si c'etait un bouton, je le
+tournais; si c'etait un verrou, je le poussais. J'entrais partout, je
+sortais de partout. Le fermier jurait, grondait, me battait: il devenait
+mechant pour moi, et moi, je l'etais de plus en plus pour lui. Je me
+sentais malheureux par ma faute; je comparais ma vie miserable avec
+celle que je menais autrefois chez ces memes maitres; mais, au lieu de
+me corriger, je devenais de plus en plus entete et mechant. Un jour,
+j'entrai dans le potager, je mangeai toute la salade; un autre jour, je
+jetai par terre son petit garcon, qui m'avait denonce; une autre fois,
+je bus un baquet de creme qu'on avait mis dehors pour battre du beurre.
+J'ecrasais leurs poulets, leurs petits dindons, je mordais leurs
+cochons; enfin je devins si mechant, que la maitresse demanda a son mari
+de me vendre a la foire de Mamers, qui devait avoir lieu dans quinze
+jours. J'etais devenu maigre et miserable a force de coups et de
+mauvaise nourriture. On voulut, pour me mieux vendre, me mettre en bon
+etat, comme disent les fermiers. On defendit aux gens de la ferme et aux
+enfants de me maltraiter; on ne me fit plus travailler, on me nourrit
+tres bien: je fus tres heureux pendant ces quinze jours. Mon maitre me
+mena a la foire et me vendit cent francs. En le quittant, j'aurais bien
+voulu lui donner un bon coup de dent, mais je craignis de faire prendre
+mauvaise opinion de moi a mes nouveaux maitres, et je me contentai de
+lui tourner le dos avec un geste de mepris.
+
+
+
+VII
+
+LE MEDAILLON
+
+J'avais ete achete par un monsieur et une dame qui avaient une fille
+de douze ans toujours souffrante, et qui s'ennuyait. Elle vivait a la
+campagne et seule, car elle n'avait pas d'amies de son age. Son pere ne
+s'occupait pas d'elle; sa maman l'aimait assez, mais elle ne pouvait
+souffrir de lui voir aimer personne, pas meme des betes. Pourtant,
+comme le medecin avait ordonne de la distraction, elle pensa que des
+promenades a ane l'amuseraient suffisamment. Ma petite maitresse
+s'appelait Pauline; elle etait triste et souvent malade; tres douce,
+tres bonne et tres jolie. Tous les jours elle me montait; je la menais
+promener dans les jolis chemins et les jolis petits bois que je
+connaissais. Dans le commencement, un domestique ou une femme de chambre
+l'accompagnait; mais quand on vit combien j'etais doux, bon et soigneux
+pour ma petite maitresse, on la laissa aller seule. Elle m'appela
+Cadichon: ce nom m'est reste.
+
+"Va te promener avec Cadichon, lui disait son pere: avec un ane comme
+celui-la, il n'y a pas de danger; il a autant d'esprit qu'on homme, et
+il saura toujours te ramener a la maison."
+
+Nous sortions donc ensemble. Quand elle etait fatiguee de marcher, je
+me rangeais contre une butte de terre, ou bien descendais dans un petit
+fosse pour qu'elle put monter facilement sur mon dos. Je la menais pres
+des noisetiers charges de noisettes; je m'arretais pour la laisser en
+cueillir a son aise. Ma petite maitresse m'aimait beaucoup; elle me
+soignait, me caressait. Quand il faisait mauvais et que nous ne pouvions
+pas sortir, elle venait me voir dans mon ecurie; elle m'apportait du
+pain, de l'herbe fraiche, des feuilles de salade, des carottes; elle me
+parlait, croyant que je ne la comprenais pas; elle me contait ses petis
+chagrins, quelquefois elle pleurait.
+
+"Oh! mon pauvre Cadichon, disait-elle; tu es un ane, et tu ne peux me
+comprendre; et pourtant tu es mon seul ami; car a toi seul je puis dire
+tout ce que je pense. Maman m'aime, mais elle est jalouse; elle veut que
+je n'aime qu'elle; je ne connais personne de mon age, et je m'ennuie."
+
+Et Pauline pleurait et me caressait. Je l'aimais aussi, et je la
+plaignais, cette pauvre petite. Quand elle etait pres de moi, j'avais
+soin de ne pas bouger, de peur de la blesser avec mes pieds.
+
+Un jour, je vis Pauline accourir vers moi toute joyeuse.
+
+"Cadichon, Cadichon, s'ecria-t-elle, maman m'a donne un medaillon de
+ses cheveux; je veux y ajouter des tiens, car tu es aussi mon ami; je
+t'aime, et j'aurai ainsi les cheveux de ceux que j'aime le plus au
+monde."
+
+En effet, Pauline coupa du poil a ma criniere, ouvrit son medaillon, et
+les mela avec les cheveux de sa maman.
+
+J'etais heureux de voir combien Pauline m'aimait; j'etais fier de voir
+mes poils dans un medaillon, mais je dois avouer qu'ils ne faisaient pas
+un joli effet; gris, durs, epais, ils faisaient paraitre les cheveux de
+la maman rudes et affreux. Pauline ne le voyait pas; elle tournait dans
+tous les sens et admirait son medaillon, lorsque la maman entra.
+
+--Qu'est-ce que tu regardes la? lui dit-elle.
+
+--C'est mon medaillon, maman, repondit Pauline en le cachant a moitie.
+
+_La maman:_--Pourquoi l'as-tu apporte ici.
+
+_Pauline:_--Pour le faire voir a Cadichon.
+
+_La maman:_--Quelle sottise! En verite, Pauline, tu perds la tete avec
+ton Cadichon! Comme s'il pouvait comprendre ce que c'est qu'un medaillon
+de cheveux.
+
+_Pauline:_--Je vous assure, maman, qu'il comprend tres bien; il m'a
+leche la main quand ... quand ...
+
+Pauline rougit et se tut.
+
+_La maman:_--Eh bien! pourquoi n'acheves-tu pas? A quel propos Cadichon
+t'a-t-il leche la main?
+
+_Pauline:_ embarrassee.--Maman, j'aime mieux ne pas vous le dire; j'ai
+peur que vous ne me grondiez.
+
+_La maman:_ avec vivacite.--Qu'est-ce donc? Voyons; parle. Quelle betise
+as-tu faite encore?
+
+_Pauline:_--Ce n'est pas une betise, maman, au contraire.
+
+_La maman:_--Alors, de quoi as-tu peur? Je parie que tu as donne a
+Cadichon de l'avoine a le rendre malade.
+
+_Pauline:_--Non, je ne lui ai rien donne, au contraire.
+
+_La maman:_--Comment, au contraire! Ecoute, Pauline, tu m'impatientes;
+je veux que tu me dises ce que tu as fait, et pourquoi tu m'as quittee
+depuis pres d'une heure.
+
+En effet, l'arrangement de mes poils avait ete tres long; il avait fallu
+enlever le papier colle derriere le medaillon, oter le verre, placer les
+poils et recoller le tout.
+
+Pauline hesita encore un instant; puis elle dit bien bas et en hesitant
+bien fort:
+
+--J'ai coupe des poils de Cadichon pour...
+
+_La maman:_ avec impatience.--Pour? Eh bien! acheve donc! Pour quoi
+faire?
+
+_Pauline:_ tres bas.--Pour mettre dans le medaillon.
+
+_La maman:_ avec colere.--Dans quel medaillon?
+
+_Pauline:_--Dans celui que vous m'avez donne.
+
+_La maman:_ de meme.--Celui que je t'ai donne avec mes cheveux! Et
+qu'as-tu fait de mes cheveux?
+
+--Ils y sont toujours; les voila, repondit la pauvre Pauline en
+presentant le medaillon.
+
+--Mes cheveux meles avec les poils de l'ane! s'ecria la maman avec
+emportement. Ah! c'est trop fort! Vous ne meritez pas, mademoiselle, le
+present que je vous ai fait. Me mettre au rang d'un ane! Temoigner a un
+ane la meme tendresse qu'a moi!
+
+Et, arrachant le medaillon des mains de la malheureuse Pauline
+stupefaite, elle le lanca a terre, pietina dessus et le brisa en mille
+morceaux. Puis, sans regarder sa fille, elle sortit de l'ecurie en
+fermant la porte avec violence.
+
+Pauline, surprise, effrayee de cette colere subite, resta un moment
+immobile. Elle ne tarda pas a eclater en sanglots, et, se jetant a mon
+cou, elle me dit:
+
+"Cadichon, Cadichon, tu vois comme on me traite! On ne veut pas que je
+t'aime, mais je t'aimerai malgre eux et plus qu'eux, parce que toi tu es
+bon, tu ne me grondes jamais; tu ne me causes jamais aucun chagrin,
+et tu cherches a m'amuser dans nos promenades. Helas! Cadichon, quel
+malheur que tu ne puisses ni me comprendre ni me parler! Que de choses
+je te dirais!"
+
+Pauline se tut: et elle se jeta par terre et continua a pleurer
+doucement. J'etais touche et attriste de son chagrin, mais je ne pouvais
+la consoler ni meme lui faire savoir que je la comprenais. J'eprouvais
+une colere furieuse contre cette mere qui, par betise ou par exces de
+tendresse pour sa fille, la rendait malheureuse. Si j'avais pu, je lui
+aurais fait comprendre le chagrin qu'elle causait a Pauline, le mal
+qu'elle faisait a cette sante si delicate, mais je ne pouvais parler,
+et je regardais avec tristesse couler les larmes de Pauline. Un quart
+d'heure a peine s'etait ecoule depuis le depart de la maman, lorsqu'une
+femme de chambre ouvrit la porte, appela Pauline, et lui dit:
+
+--Mademoiselle, votre maman vous demande, elle ne veut pas que vous
+restiez a l'ecurie de Cadichon, ni meme que vous y entriez.
+
+--Cadichon, mon pauvre Cadichon! s'ecria Pauline, on ne veut donc plus
+que je le voie!
+
+--Si fait, mademoiselle, mais seulement quand vous irez en promenade;
+votre maman dit que votre place est au salon et pas a l'ecurie.
+
+Pauline ne repliqua pas, elle savait que sa maman voulait etre obeie;
+elle m'embrassa une derniere fois; je sentis couler ses larmes sur mon
+cou. Elle sortit et ne rentra plus. Depuis ce temps, Pauline devint plus
+triste et plus souffrante; elle toussait; je la voyais palir et maigrir.
+Le mauvais temps rendait nos promenades plus rares et moins longues.
+Quand on m'amenait devant le perron du chateau, Pauline montait sur mon
+dos sans me parler; mais, quand nous etions hors de vue, elle sautait a
+terre, me caressait, et me racontait ses chagrins de tous les jours pour
+soulager son coeur, et pensant que je ne pouvais la comprendre. C'est
+ainsi que j'appris que sa maman etait restee de mauvaise humeur et
+maussade depuis l'aventure du medaillon; que Pauline s'ennuyait et
+s'attristait plus que jamais, et que la maladie dont elle souffrait
+devenait tous les jours plus grave.
+
+
+
+VIII
+
+L'INCENDIE
+
+Un soir que je commencais a m'endormir, je fus reveille par des cris:
+_Au feu!_ Inquiet, effraye, je cherchai a me debarrasser de la courroie
+qui me retenait; mais, j'eus beau tirer, me rouler a terre, la maudite
+courroie ne cassait pas. J'eus enfin l'heureuse idee de la couper avec
+mes dents: j'y parvins apres quelques efforts. La lueur de l'incendie
+eclairait ma pauvre ecurie; les cris, le bruit augmentaient; j'entendais
+les lamentations des domestiques, le craquement des murs, des planchers
+qui s'ecroulaient, le ronflement des flammes; la fumee penetrait deja
+dans mon ecurie, et personne ne songeait a moi; personne n'avait la
+charitable pensee d'ouvrir seulement ma porte pour me faire echapper.
+Les flammes augmentaient de violence; je sentais une chaleur incommode
+qui commencait a me suffoquer.
+
+"C'est fini, me dis-je, je suis condamne a bruler vif; quelle mort
+affreuse! Oh! Pauline! ma chere maitresse! vous avez oublie votre pauvre
+Cadichon."
+
+A peine avais-je, non pas prononce, mais pense ces paroles, que ma porte
+s'ouvrit avec violence, et j'entendis la voix terrifiee de Pauline qui
+m'appelait. Heureux d'etre sauve, je m'elancai vers elle et nous allions
+passer la porte, lorsqu'un craquement epouvantable nous fit reculer. Un
+batiment en face de mon ecurie s'etait ecroule; ses debris bouchaient
+tout passage: ma pauvre maitresse devait perir pour avoir voulu me
+delivrer. La fumee, la poussiere de l'eboulement et la chaleur nous
+suffoquaient. Pauline se laissa tomber pres de moi. Je pris subitement
+un parti dangereux, mais qui seul pouvait nous sauver. Je saisis avec
+mes dents la robe de ma petite maitresse presque evanouie, et je
+m'elancai a travers les poutres enflammees qui couvraient la terre.
+J'eus le bonheur de tout traverser sans que sa robe prit feu; je
+m'arretai pour voir de quel cote je devais me diriger, tout brulait
+autour de nous. Desespere, decourage, j'allais poser a terre Pauline
+completement evanouie, lorsque j'apercus une cave ouverte; je m'y
+precipitai, sachant bien que nous serions en surete dans les caves
+voutees du chateau. Je deposai Pauline pres d'un baquet plein d'eau afin
+qu'elle put s'en mouiller le front et les tempes en revenant a elle, ce
+qui ne tarda pas a arriver. Quand elle se vit sauvee et a l'abri de
+tout danger, elle se jeta a genoux, et fit une priere touchante pour
+remercier Dieu de l'avoir preservee d'un si terrible danger. Ensuite
+elle me remercia avec une tendresse et une reconnaissance qui
+m'attendrirent. Elle but quelques gorgees de l'eau du baquet et ecouta.
+Le feu continuait ses ravages, tout brulait; on entendait encore
+quelques cris, mais vaguement, et sans pouvoir reconnaitre les voix.
+
+"Pauvre maman et pauvre papa! dit Pauline, ils doivent croire que
+j'ai peri en leur desobeissant, en allant a la recherche de Cadichon.
+Maintenant il faut attendre que le feu soit eteint. Nous passerons sans
+doute la nuit dans la cave. Bon Cadichon, ajouta-t-elle, c'est grace a
+toi que je vis."
+
+Elle ne parla plus; elle s'etait assise sur une caisse renversee, et je
+vis qu'elle dormait. Sa tete etait appuyee sur un tonneau vide. Je me
+sentais fatigue, et j'avais soif. Je bus l'eau du baquet; je m'etendis
+pres de la porte, et je ne tardai pas a m'endormir de mon cote.
+
+Je me reveillai au petit jour. Pauline dormait encore. Je me levai
+doucement; j'allai a la porte, que j'entr'ouvris; tout etait brule et
+tout etait eteint; on pouvait facilement enjamber les decombres et
+arriver en dehors de la cour du chateau. Je fis un leger _hi! han!_ pour
+eveiller ma maitresse. En effet, elle ouvrit les yeux, et, me voyant
+pres de la porte, elle y courut et regarda autour d'elle.
+
+"Tout brule! dit-elle tristement. Tout perdu! Je ne verrai plus le
+chateau, je serai morte avant qu'il soit rebati, je le sens; je suis
+faible et malade, tres malade, quoi qu'en dise maman....
+
+"Viens, mon Cadichon, continua-t-elle apres etre restee quelques
+instants pensive et immobile; viens, sortons maintenant; il faut que je
+trouve maman et papa pour les rassurer. Ils me croient morte!"
+
+Elle franchit legerement les pierres tombees, les murs ecroules, les
+poutres encore fumantes. Je la suivais; nous arrivames bientot sur
+l'herbe; la elle monta sur mon dos, et je me dirigeai vers le village.
+Nous ne tardames pas a trouver la maison ou s'etaient refugies les
+parents de Pauline; croyant leur fille perdue, ils etaient dans un grand
+chagrin.
+
+Quand ils l'apercurent, ils pousserent un cri de joie et s'elancerent
+vers elle. Elle leur raconta avec quelle intelligence et quel courage je
+l'avais sauvee.
+
+Au lieu de courir a moi, me remercier, me caresser, la mere me regarda
+d'un oeil indifferent; le pere ne me regarda pas du tout.
+
+--C'est grace a lui que tu as manque de perir, ma pauvre enfant, dit la
+mere. Si tu n'avais pas eu la folle pensee d'aller ouvrir son ecurie et
+le detacher, nous n'aurions pas passe une nuit de desolation, ton pere
+et moi.
+
+--Mais, reprit vivement Pauline, c'est lui qui m'a....
+
+--Tais-toi, tais-toi, dit la mere en l'interrompant; ne me parle plus de
+cet animal que je deteste, et qui a manque causer ta mort.
+
+Pauline soupira, me regarda avec douleur et se tut.
+
+Depuis ce jour, je ne l'ai plus revue. La frayeur que lui avait causee
+l'incendie, la fatigue d'une nuit passee sans se coucher, et surtout le
+froid de la cave, augmenterent le mal qui la faisait souffrir depuis
+longtemps. La fievre la prit dans la journee et ne la quitta plus. On la
+mit dans un lit dont elle ne devait pas se relever. Le refroidissement
+de la nuit precedente acheva ce que la tristesse et l'ennui avaient
+commence; sa poitrine, deja malade, s'engagea tout a fait; elle mourut
+au bout d'un mois ne regrettant pas la vie, ne craignant pas la mort.
+Elle parlait souvent de moi, et m'appelait dans son delire. Personne
+ne s'occupa de moi; je mangeais ce que je trouvais, je couchais dehors
+malgre le froid et la pluie. Quand je vis sortir de la maison le
+cercueil qui emportait le corps de ma pauvre petite maitresse, je fus
+saisi de douleur, je quittai le pays et je n'y suis jamais revenu
+depuis.
+
+
+
+IX
+
+LA COURSE D'ANES
+
+Je vivais miserablement a cause de la saison; j'avais choisi pour
+demeurer une foret, ou je trouvais a peine ce qu'il fallait pour
+m'empecher de mourir de faim et de soif. Quand le froid faisait geler
+les ruisseaux, je mangeais de la neige; pour toute nourriture je
+broutais des chardons et je couchais sous les sapins. Je comparais ma
+triste existence avec celle que j'avais menee chez mon maitre Georget et
+meme chez le fermier auquel on m'avait vendu; j'y avais ete heureux tant
+que je ne m'etais pas laisse aller a la paresse, a la mechancete, a la
+vengeance; mais je n'avais aucun moyen de sortir de cet etat miserable,
+car je voulais rester libre et maitre de mes actions. J'allais
+quelquefois aux environs d'un village situe pres de la foret, pour
+savoir ce que se passait dans le monde. Un jour, c'etait au printemps,
+le beau temps etait revenu, je fus surpris de voir un mouvement
+extraordinaire; le village avait pris un air de fete; on marchait par
+bandes; chacun avait ses beaux habits des dimanches, et, ce qui m'etonna
+plus encore, tous les anes du pays y etaient rassembles. Chaque ane
+avait un maitre que le tenait par la bride; ils etaient tous peignes,
+brosses; plusieurs avaient des fleurs sur la tete, autour du cou, et
+aucun n'avait ni bat ni selle.
+
+"C'est singulier! pensai-je. Il n'y a pourtant pas de foire aujourd'hui.
+Que peuvent faire ici tous mes camarades, nettoyes, pomponnes? Et comme
+ils sont dodus! On les a bien nourris cet hiver."
+
+En achevant ces mots, je me regardai; je vis mon dos, mon ventre, ma
+croupe, maigres, mal peignes, les poils herisses, mais je me sentais
+fort et vigoureux.
+
+"J'aime mieux, pensai-je, etre laid, mais leste et bien portant;
+mes camarades, que je vois si beaux, si gras, si bien soignes, ne
+supporteraient pas les fatigues et les privations que j'ai endurees tout
+l'hiver."
+
+Je m'approchai pour savoir ce que voulait dire cette reunion d'anes,
+lorsqu'un des jeunes garcons qui les tenaient m'apercut et se mit a
+rire.
+
+--Tiens! s'ecria-t-il; voyez donc, camarades, le bel ane qui nous
+arrive. Est-il bien peigne!
+
+--Et bien soigne, et bien nourri! s'ecria un autre. Vient-il pour la
+course?
+
+--Ah! s'il y tient, faudra le laisser courir, dit un troisieme; il n'y a
+pas de danger qu'il gagne le prix.
+
+Un rire general accueillit ces paroles. J'etais contrarie, mecontent des
+plaisanteries betes de ces garcons, pourtant j'appris qu'il s'agissait
+d'une course. Mais quand, comment devait-elle se faire? C'est ce que je
+voulais savoir, et je continuai a ecouter et a faire semblant de ne rien
+comprendre de ce qu'ils disaient.
+
+--Va-t-on bientot partir? demanda un des jeunes gens.
+
+--Je n'en sais rien, on attend le maire.
+
+--Ou allez-vous faire courir vos anes? dit une bonne femme qui arrivait.
+
+_Jeannot:_--Dans la grande prairie du moulin, mere Tranchet.
+
+_Mere Tranchet:_--Combien etes-vous d'anes ici presents?
+
+_Jeannot:_--Nous sommes seize sans vous compter, mere Tranchet.
+
+Un nouveau rire accueillit cette plaisanterie.
+
+_Mere Tranchet:_ riant.--Tiens, t'es un malin, toi. Et que doit gagner
+le premier arrive?
+
+_Jeannot:_--D'abord l'honneur, et puis une montre d'argent.
+
+_Mere Tranchet:_--Je serais bien aise d'etre une bourrique pour gagner
+la montre; je n'ai jamais eu de quoi en avoir une.
+
+_Jeannot:_--Ah bien! si vous aviez amene un bourri, vous auriez couru la
+chance.
+
+Et tous de rire de plus belle.
+
+_Mere Tranchet:_--Ou veux-tu que je prenne un bourri? Est-ce que j'ai
+jamais eu de quoi en nourrir et de quoi en payer un?
+
+Cette bonne femme me plaisait; elle avait l'air bonne et gaie: j'eus
+l'idee de lui faire gagner la montre. J'etais bien habitue a courir;
+tous les jours dans la foret je faisais de longues courses pour me
+rechauffer, et j'avais eu jadis la reputation de courir aussi vite et
+aussi longtemps qu'un cheval.
+
+"Voyons, me dis-je, essayons; si je perds, je n'y perdrai rien; si je
+gagne, je ferai gagner une montre a la mere Tranchet, qui en a bonne
+envie."
+
+Je partis au petit trot, et j'allai me placer a cote du dernier ane; je
+pris un air et je me mis a braire avec vigueur.
+
+--Hola, hola! l'ami, s'ecria Andre, vas-tu finir ta musique? Decampe,
+bourri, tu n'as pas de maitre, tu es trop mal peigne, tu ne peux pas
+courir.
+
+Je me tus, mais je ne bougeai pas de ma place. Les uns riaient, les
+autres se fachaient; on commencait a se quereller lorsque la mere
+Tranchet s'ecria:
+
+--S'il n'a pas de maitre, il va avoir une maitresse; je le reconnais
+maintenant. C'est Cadichon, l'ane de c'te pauvre mam'selle Pauline; ils
+l'ont chasse quand la petite ne s'est plus trouvee la pour le proteger,
+et je crois bien qu'il a vecu tout l'hiver dans la foret, car personne
+ne l'a revu depuis. Je le prends donc aujourd'hui a mon service; il va
+courir pour moi.
+
+--Tiens, c'est Cadichon! s'ecria-t-on de tous cotes, j'en ai entendu
+parler de ce fameux Cadichon.
+
+_Jeannot:_--Mais, si vous faites courir pour vous, mere Tranchet, il
+faut tout de meme deposer dans le sac du maire une piece blanche de
+cinquante centimes.
+
+_Mere Tranchet:_--Qu'a cela ne tienne, mes enfants. Voici ma piece,
+ajouta-t-elle en denouant un coin de son mouchoir; mais ... faut pas
+m'en demander d'autres, car je n'en ai pas beaucoup.
+
+_Jeannot:_--Ah bien! si vous gagnez, vous n'en manquerez pas, car tout
+le village a mis au sac: il y a plus de cent francs.
+
+J'approchai de la mere Tranchet, et je fis une pirouette, un saut,
+une ruade d'un air si delibere que les jeunes garcons commencerent a
+craindre de me voir gagner le prix.
+
+--Ecoute, Jeannot, dit Andre tout bas, tu as eu tort de laisser la mere
+Tranchet mettre au sac. La voila maintenant qui a le droit de faire
+courir Cadichon, et il m'a l'air alerte et dispose a nous souffler la
+montre et l'argent.
+
+_Jeannot:_--Ah bah! que t'es nigaud! Tu ne vois donc pas la figure qu'il
+a, ce pauvre Cadichon! Il va nous faire rire; il n'ira pas loin, va.
+
+_Andre:_--Je n'en sais rien. Si je lui presentais de l'avoine pour le
+faire partir?
+
+_Jeannot:_--Et les dix sous de la mere Tranchet, donc?
+
+_Andre:_--Et bien, l'ane parti, on les lui rendrait.
+
+_Jeannot:_--Au fait, Cadichon n'est pas plus a elle qu'a moi ou a toi.
+Va chercher un picotin, et tache de le faire partir sans que la mere
+Tranchet s'en apercoive.
+
+J'avais tout entendu et tout compris; aussi, quand Andre revint avec
+un picotin d'avoine dans son tablier, au lieu d'aller a lui, je me
+rapprochai de la mere Tranchet, qui causait avec des amis. Andre me
+suivit; Jeannot me prit par les oreilles et me fit tourner la tete,
+croyant que je ne voyais pas l'avoine. Je ne bougeai pas davantage
+malgre l'envie que j'avais d'y gouter. Jeannot commenca a me tirer,
+Andre a me pousser, et moi je mis a braire de ma plus belle voix. La
+mere Tranchet se retourna et vit la manoeuvre d'Andre et de Jeannot.
+
+--Ce n'est pas bien ce que vous faites la, mes garcons. Puisque vous
+m'avez fait mettre ma pauvre piece blanche au sac de course, faut pas
+m'enlever Cadichon. Vous avez peur de lui, a ce qu'il me semble.
+
+_Andre:_--Peur! d'un sale bourri comme ca? Ah! pour ca non, nous n'avons
+pas peur.
+
+_Mere Tranchet:_--Et pourquoi que vous le tiriez pour l'emmener?
+
+_Andre:_--C'etait pour lui donner un picotin.
+
+_Mere Tranchet:_ d'un air moqueur.--C'est different! c'est gentil, ca.
+Versez-lui ca par terre, qu'il mange a son aise. Et moi qui croyais que
+vous vouliez lui donner un picotin de malice! Voyez pourtant comme on se
+trompe.
+
+Andre et Jeannot etaient honteux et mecontents, mais ils n'osaient pas
+le faire voir. Leurs camarades riaient de les voir attrapes; la mere
+Tranchet se frottait les mains, et moi j'etais enchante. Je mangeais
+mon avoine avec avidite, je sentais que je prenais des forces en la
+mangeant; j'etais content de la mere Tranchet, et, quand j'eus tout
+avale, je devins impatient de partir. Enfin il se fit un grand tumulte;
+le maire venait donner l'ordre de placer les anes. On les rangea tous
+en ligne; je me mis modestement le dernier. Quand je parus seul, chacun
+demanda qui j'etais, a qui j'appartenais.
+
+--A personne, dit Andre.
+
+--A moi! cria la mere Tranchet.
+
+_Le maire_:--Il fallait mettre au sac de course, mere Tranchet.
+
+_Mere Tranchet_:--J'y ai mis, monsieur le maire.
+
+--Bon, inscrivez la mere Tranchet, dit le maire.
+
+--C'est deja fait, monsieur le maire, repondit le greffier.
+
+--C'est bien, reprit le maire. Tout est-il pret? Un, deux, trois!
+Partez!
+
+Les garcons qui tenaient les anes lacherent chacun le sien en lui
+donnant un grand coup de fouet. Tous partirent. Bien que personne ne
+m'eut retenu, j'attendis honnetement mon tour pour me mettre a courir.
+Tous avaient donc un peu d'avance sur moi. Mais ils n'avaient pas fait
+cent pas que je les avais rattrapes. Me voici a la tete de la bande,
+les devancant sans me donner beaucoup de mal. Les garcons criaient,
+faisaient claquer leurs fouets pour exciter leurs anes. Je me retournais
+de temps en temps pour voir leurs mines effarees, pour contempler mon
+triomphe et pour rire de leurs efforts. Mes camarades, furieux d'etre
+distances par moi, pauvre inconnu a mine piteuse, redoublerent d'efforts
+pour me joindre, me devancer et se barrer le passage les uns aux autres;
+j'entendais derriere moi des cris sauvages, des ruades, des coups de
+dents; deux fois je fus atteint, presque depasse par l'ane de Jeannot.
+J'aurais du me servir des memes moyens qu'il avait employes pour
+devancer mes camarades, mais je dedaignais ces indignes manoeuvres; je
+vis pourtant qu'il me fallait ne rien negliger pour ne pas etre battu.
+D'un elan vigoureux, je depassai mon rival; au moment meme il me saisit
+par la queue; la douleur manqua me faire tomber, mais l'honneur de
+vaincre me donna le courage de m'arracher a sa dent, en y laissant un
+morceau de ma queue. Le desir de la vengeance me donna des ailes. Je
+courus avec une telle vitesse, que j'arrivai au but non seulement le
+premier, mais laissant au loin derriere moi tous mes rivaux. J'etais
+haletant, epuise, mais heureux et triomphant. J'ecoutais avec bonheur
+les applaudissements des milliers de spectateurs qui bordaient la
+prairie. Je pris un air vainqueur et je revins fierement au pas jusqu'a
+la tribune du maire, qui devait donner le prix. La bonne femme Tranchet
+s'avanca vers moi, me caressa et me promit une bonne mesure d'avoine.
+Elle tendait la main pour recevoir la montre et le sac d'argent que
+le maire allait lui remettre, lorsque Andre et Jeannot accoururent en
+criant:
+
+--Arretez, monsieur le maire, arretez; ce n'est pas juste, ca. Personne
+ne connait cet ane; il n'appartient pas plus a la mere Tranchet qu'au
+premier venu; cet ane ne compte pas, c'est le mien qui est arrive le
+premier avec celui de Jeannot; la montre et le sac doivent etre pour
+nous.
+
+--Est-ce que la mere Tranchet n'a pas mis sa piece au sac de course?
+
+--Si fait, monsieur le maire, mais....
+
+--Quelqu'un s'y est-il oppose quand elle y a mis?
+
+--Non, monsieur le maire, mais....
+
+--Est-ce qu'au moment du depart vous vous y etes opposes?
+
+--Non, monsieur le maire, mais....
+
+--L'ane de la mere Tranchet a donc bien reellement gagne montre et sac.
+
+--Monsieur le maire, rassemblez le conseil municipal pour juger la
+question; vous n'avez pas le droit tout seul.
+
+Le maire parut indecis; quand je vis qu'il hesitait, je saisis d'un
+mouvement brusque la montre et le sac avec mes dents et je les deposai
+dans les mains de la mere Tranchet, qui, inquiete, tremblante, attendait
+la decision du maire.
+
+Cette action intelligente mit les rieurs de notre cote et me valut des
+tonnerres d'applaudissements.
+
+--Voila la question tranchee par le vainqueur en faveur de la mere
+Tranchet, dit le maire en riant. Messieurs du conseil municipal, allons
+deliberer a table si j'etais dans mon droit en laissant faire justice
+par un ane. Mes amis, ajouta-t-il malicieusement en regardant Andre et
+Jeannot, je crois que le plus ane de nous n'est pas celui de la mere
+Tranchet.
+
+--Bravo! bravo! monsieur le maire, cria-t-on de tous cotes.
+
+Et tout le monde de rire, excepte Andre et Jeannot, qui s'en allerent en
+me montrant le poing.
+
+Et moi donc, etais-je content? Non, mon orgueil se revoltait; je trouvai
+que le maire avait ete insolent a mon egard en croyant injurier mes
+ennemis quand il les avait qualifies d'anes. C'etait ingrat, c'etait
+lache. J'avais eu du courage, de la moderation, de la patience, de
+l'esprit; et voila quelle etait ma recompense! Apres m'avoir insulte, on
+m'abandonnait. La mere Tranchet meme, dans sa joie d'avoir une montre et
+cent trente-cinq francs, oubliait son bienfaiteur, ne pensait plus a sa
+promesse de me regaler d'une bonne mesure d'avoine, et partait avec la
+foule sans me donner la recompense que j'avais si bien gagnee.
+
+
+
+X
+
+LE BONS MAITRES
+
+Je restai donc seul dans le pre; j'etais triste, ma queue me faisait
+souffrir. Je me demandais si les anes n'etaient pas meilleurs que les
+hommes, lorsque je sentis une main douce me caresser, et une voix douce
+me dire:
+
+"Pauvre ane! on a ete mechant pour toi! Viens, pauvre bete, viens chez
+grand'mere; elle te fera nourrir et soigner mieux que tes mechants
+maitres. Pauvre ane! comme tu es maigre!"
+
+Je me retournai; je vis un joli petit garcon de cinq ans; sa soeur, qui
+paraissait agee de trois ans, accourait avec sa bonne.
+
+_Jeanne_:--Jacques, qu'est-ce que tu dis a ce pauvre ane?
+
+_Jacques_:--Je lui dis de venir demeurer chez grand'mere: il est tout
+seul, pauvre bete!
+
+_Jeanne_:--Oui, Jacques prends-le; attends, je vais monter a dos. Ma
+bonne, ma bonne, a dos de l'ane.
+
+La bonne mit la petite fille sur mon dos; Jacques voulais me mener, mais
+je n'avais pas de brides.
+
+--Attendez, ma bonne, dit-il, je vais lui attacher mon mouchoir au cou.
+
+Le petit Jacques essaya, mais j'avais le cou trop gros pour son petit
+mouchoir: sa bonne lui donna le sien, qui etait encore trop court.
+
+--Comment faire, ma bonne? dit Jacques pret a pleurer.
+
+_La bonne_:--Allons au village demander un licou ou une corde. Viens, ma
+petite Jeanne, descends de dessus l'ane.
+
+_Jeanne_: se cramponnant a mon cou.--Non, je ne veux pas descendre; je
+veux rester sur l'ane, je veux qu'il me mene a la maison.
+
+_La bonne_:--Mais nous n'avons pas de licou pour le faire avancer. Tu
+vois bien qu'il ne bouge pas plus qu'un ane de pierre.
+
+_Jacques_:--Attendez, ma bonne, vous allez voir. D'abord je sais qu'il
+s'appelle Cadichon: la mere Tranchet me l'a dit. Je vais le caresser,
+l'embrasser, et je crois qu'il me suivra.
+
+Jacques s'approcha de mon oreille et me dit tout bas, en me caressant:
+
+--Marche, mon petit Cadichon; je t'en prie, marche.
+
+La confiance de ce bon petit garcon me toucha; je remarquai avec plaisir
+qu'au lieu de demander un baton pour me faire avancer, il n'avait songe
+qu'aux moyens de douceur et d'amitie. Aussi, a peine avait-il acheve sa
+phrase et sa petite caresse, que je me mis en marche.
+
+--Vous voyez, ma bonne, il me comprend, il m'aime! s'ecria Jacques,
+rouge de joie, les yeux brillants de bonheur, et courant en avant pour
+me montrer le chemin.
+
+_La bonne_:--Est-ce qu'un ane peut comprendre quelque chose? Il marche
+parce qu'il s'ennuie ici.
+
+_Jacques_:--Vous croyez qu'il a faim, ma bonne?
+
+_La bonne_:--Probablement; vois comme il est maigre.
+
+_Jacques_:--C'est vrai! pauvre Cadichon et moi qui ne pensais pas a lui
+donner mon pain!
+
+Et, tirant aussitot de sa poche le morceau que la bonne y avait mis pour
+son gouter, il me le presenta.
+
+J'avais ete offense de la mauvaise pensee de la bonne, et je fus bien
+aise de lui prouver qu'elle m'avait mal juge, que ce n'etait pas par
+interet que je suivais Jacques, et que je portais Jeanne sur mon dos par
+complaisance, par bonte.
+
+Je refusai donc le pain que m'offrait le bon petit Jacques et je me
+contentai de lui lecher la main.
+
+_Jacques_:--Ma bonne, ma bonne, il me baise la main, s'ecria Jacques; il
+ne veut pas de mon pain! Mon cher petit Cadichon, comme je t'aime! Vous
+voyez bien, ma bonne, qu'il me suit parce qu'il m'aime, ce n'est pas
+pour avoir du pain.
+
+_La bonne_:--Tant mieux pour toi si tu crois avoir un ane comme on n'en
+voit pas, un ane modele. Moi, je sais que les anes sont tous entetes et
+mechants, je ne les aime pas.
+
+_Jacques_:--Oh! ma bonne, le pauvre Cadichon n'est pas mechant, voyez
+comme il est bon pour moi.
+
+_La bonne_:--Nous verrons bien si cela durera.
+
+--N'est-ce pas, mon Cadichon, que tu seras toujours bon pour moi et pour
+Jeanne, dit le petit Jacques en me caressant.
+
+Je me tournai vers lui et le regardai d'un air si doux qu'il le remarqua
+malgre sa grande jeunesse; puis je me tournai vers la bonne et lui
+lancai un regard furieux, qu'elle vit bien aussi, car elle dit aussitot:
+
+--Comme il a l'oeil mauvais! il a l'air mechant, il me regarde comme
+s'il voulait me devorer!
+
+--Oh! ma bonne, dit Jacques, comment pouvez-vous dire cela? Il me
+regarde d'un air doux comme s'il voulait m'embrasser!
+
+Tous deux avaient raison, et moi je n'avais pas tort: je me promis
+d'etre excellent pour Jacques, Jeanne et les personnes de la maison qui
+seraient bonnes pour moi; et j'eus la mauvaise pensee d'etre mechant
+pour ceux qui me maltraiteraient ou qui m'insulteraient comme l'avait
+fait la bonne. Ce besoin de vengeance fut plus tard la cause de mes
+malheurs.
+
+Tout en causant, nous marchions toujours et nous arrivames bientot au
+chateau de la grand'mere de Jacques et de Jeanne. On me laissa a la
+porte, ou je restai comme un ane bien eleve, sans bouger, sans meme
+gouter l'herbe qui bordait le chemin sable.
+
+Deux minutes apres, Jacques reparut, trainant apres lui sa grand'mere.
+
+--Venez voir, grand'mere, venez voir comme il est doux, comme il m'aime!
+Ne croyez pas ma bonne, je vous en prie, dit Jacques en joignant les
+mains.
+
+--Non, grand'mere, croyez pas, je vous en prie, reprit Jeanne.
+
+--Voyons, dit la grand'mere en souriant, voyons ce fameux ane!
+
+Et, s'approchant de moi, elle me toucha, me caressa, me prit les
+oreilles, mit sa main a ma bouche sans que je fisse mine de la mordre ou
+meme de m'eloigner.
+
+_La grand'mere_:--Mais il a en effet l'air fort doux; que disiez-vous
+donc, Emilie, qu'il avait l'air mechant?
+
+_Jacques_:--N'est-ce pas, grand'mere, n'est-ce pas qu'il est bon, qu'il
+faut le garder?
+
+_La grand'mere_:--Cher petit, je le crois tres bon; mais comment
+pouvons-nous le garder, puisqu'il n'est pas a nous? Il faudra le ramener
+a son maitre.
+
+_Jacques_:--Il n'a pas de maitre, grand'mere.
+
+--Bien sur il n'a pas de maitre, grand'mere, reprit Jeanne, qui repetait
+tout ce que disait son frere.
+
+_La grand'mere_:--Comment, pas de maitre, c'est impossible.
+
+_Jacques_:--Si, grand'mere, c'est tres vrai, la mere Tranchet me l'a
+dit.
+
+_La grand'mere_:--Alors, comment a-t-il gagne le prix de la course pour
+elle? Puisqu'elle l'a pris pour courir, c'est qu'elle l'a emprunte a
+quelqu'un.
+
+_Jacques_:--Non, grand'mere, il est venu tout seul; il a voulu courir
+avec les autres. La mere Tranchet a paye pour prendre ce qu'il
+gagnerait, mais il n'a pas de maitre: c'est CADICHON, l'ane de la pauvre
+Pauline qui est morte, ses parents l'ont chasse, et il a vecu tout
+l'hiver dans la foret.
+
+_La grand'mere_:--Cadichon! le fameux Cadichon qui a sauve de l'incendie
+sa petite maitresse? Ah! je suis bien aise de le connaitre; c'est
+vraiment un ane extraordinaire et admirable!
+
+Et, tournant tout autour de moi, elle me regarda longtemps. J'etais fier
+de voir ma reputation si bien etablie; je me rengorgeais, j'ouvrais les
+narines, je secouais ma criniere.
+
+--Comme il est maigre! Pauvre bete! Il n'a pas ete recompense de son
+devouement, dit la grand'mere d'un air serieux et d'un ton de reproche.
+Gardons-le mon enfant, gardons-le puisqu'il a ete abandonne, chasse par
+ceux qui auraient du le soigner et l'aimer. Appelle Bouland; je le ferai
+mettre a l'ecurie avec une bonne litiere.
+
+Jacques, enchante, courut chercher Bouland, qui arriva tout de suite.
+
+_La grand'mere_:--Bouland, voici un ane que les enfants ont ramene;
+mettez-le a l'ecurie et donnez-lui a boire et a manger.
+
+_Bouland_:--Faudra-t-il le remettre a son maitre ensuite?
+
+_La grand'mere_:--Non; il n'a pas de maitre. Il parait que c'est le
+fameux Cadichon, qui a ete chasse apres la mort de sa petite maitresse;
+il est venu au village, et mes petits-enfants l'ont trouve abandonne
+dans le pre. Ils l'ont ramene, et nous le garderons.
+
+_Bouland_:--Et madame fait bien de le garder. Il n'y a pas son pareil
+dans tout le pays. On m'a raconte de lui des choses vraiment etonnantes;
+on dirait qu'il entend et qu'il comprend tout ce qui se dit. Madame va
+voir.... Viens, mon Cadichon, viens manger ton picotin d'avoine.
+
+Je me retournai aussitot, et je suivis Bouland qui s'en allait.
+
+--C'est etonnant, dit la grand'mere, il a vraiment compris.
+
+Elle rentra a la maison; Jacques et Jeanne voulurent m'accompagner a
+l'ecurie. On me placa dans une stalle; j'avais pour compagnons deux
+chevaux et un ane. Bouland, aide de Jacques, me fit une belle litiere;
+il alla me chercher une mesure d'avoine.
+
+--Encore, encore, Bouland, je vous en prie, dit Jacques; il lui en faut
+beaucoup, il a tant couru!
+
+_Bouland_:--Mais, monsieur Jacques, si vous lui donnez trop d'avoine,
+vous le rendrez trop vif; vous ne pourrez pas le monter, ni Mlle Jeanne
+non plus.
+
+_Jacques_:--Oh! il est si bon! nous pourrons le monter tout de meme.
+
+On me donna une enorme mesure d'avoine, et l'on mit pres de moi un seau
+plein d'eau. J'avais soif, je commencai par boire la moitie du seau;
+puis je croquai mon avoine, en me rejouissant d'avoir ete emmene par ce
+bon petit Jacques. Je fis encore quelques reflexions sur l'ingratitude
+de la mere Tranchet; je mangeai ma botte de foin, je m'etendis sur ma
+paille; je me trouvai couche comme un roi et je m'endormis.
+
+
+
+XI
+
+CADICHON MALADE
+
+Le lendemain, je n'eus d'autre occupation que de promener les enfants
+pendant une heure. Jacques venait me donner lui-meme mon avoine, et,
+malgre les observations de Bouland, il m'en donnait de quoi nourrir
+trois anes de ma taille. Je mangeais tout; j'etais content. Mais ...
+le troisieme jour, je me sentis mal a l'aise; j'avais la fievre; je
+souffrais de la tete et de l'estomac; je ne pus manger ni avoine ni
+foin, et je restai etendu sur ma paille.
+
+Quand Jacques vint me voir:
+
+--Tiens, dit-il, Cadichon est encore couche! Allons, mon Cadichon, il
+est temps de te lever; je vais te donner ton avoine.
+
+Je cherchai a me lever, mais ma tete retomba lourdement sur la paille.
+
+--Ah! mon Dieu! Cadichon est malade, s'ecria le petit Jacques; Bouland,
+Bouland, venez vite. Cadichon est malade.
+
+--Tiens, qu'est-ce qu'il a donc? reprit Bouland. Il a pourtant eu son
+dejeuner de grand matin.
+
+Il s'approcha de la mangeoire, regarda dedans et dit:
+
+--Il n'a pas touche a son avoine; c'est qu'il est malade.... Il a les
+oreilles chaudes, ajouta-t-il en me prenant les oreilles; son flanc bat.
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire, Bouland? s'ecria le pauvre Jacques
+alarme.
+
+--Cela veut dire, monsieur Jacques, que Cadichon a la fievre, que vous
+l'avez trop nourri, et qu'il faut faire venir le veterinaire.
+
+--Qu'est-ce que c'est qu'un veterinaire? reprit Jacques de plus en plus
+effraye.
+
+--C'est un medecin de chevaux. Voyez-vous, monsieur Jacques, je vous le
+disais bien. Ce pauvre ane a eu de la misere; il a souffert cet hiver,
+cela se voit bien a son poil et a sa maigreur. Puis il s'est echauffe
+a courir tres fort le jour de la course des anes. Il aurait fallu lui
+donner peu d'avoine, et de l'herbe pour le rafraichir, et vous lui
+donniez de l'avoine tant qu'il en voulait.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre Cadichon! il va mourir! Et c'est ma
+faute! dit le pauvre petit en sanglotant.
+
+--Non, monsieur Jacques, il ne va pas mourir pour cela; mais il va
+falloir le mettre a l'herbe et le saigner.
+
+--Ca va lui faire mal de le saigner, reprit Jacques pleurant toujours.
+
+--Pour ca non, vous allez voir; je vais le saigner tout de suite en
+attendant le veterinaire.
+
+--Je ne veux pas voir, je ne veux pas voir s'ecria Jacques en se
+sauvant. Je suis sur que cela lui fera mal.
+
+Et il partit en courant. Pendant ce temps. Bouland prit sa lancette, me
+la posa sur une veine du cou, la frappa d'un petit coup de marteau, et
+le sang jaillit aussitot. A mesure que le sang coulait, je me sentais
+soulage; ma tete n'etait plus si lourde; je n'etouffais plus; je fus
+bientot en etat de me relever. Bouland arreta le sang, me donna de l'eau
+de son, et une heure apres me lacha dans un pre. J'allais mieux, mais je
+n'etais pas gueri; je fus pres de huit jours a me remettre. Pendant ce
+temps, Jacques et Jeanne me soignerent avec une bonte que je n'oublierai
+jamais: ils venaient me voir plusieurs fois par jour; ils me cueillaient
+de l'herbe afin de m'eviter la peine de me baisser pour la brouter;
+ils m'apportaient des feuilles de salade du potager, des choux, des
+carottes, ils me faisaient rentrer eux-memes tous les soirs dans mon
+ecurie, et je trouvais ma mangeoire pleine de choses que j'aimais, des
+epluchures de pommes de terre avec du sel. Un jour, ce bon petit Jacques
+voulut me donner son oreiller, parce que, disait-il, j'avais la tete
+trop basse quand je dormais. Une autre fois, Jeanne voulut me couvrir
+avec le couvre-pied de son lit pour me tenir chaud la nuit. Un autre
+jour, ils me mirent des morceaux de laine autour des jambes de crainte
+que je n'eusse froid. J'etais desole de ne pouvoir leur temoigner ma
+reconnaissance, mais j'avais le malheur de tout comprendre et de ne
+pouvoir rien dire. Je me retablis a la fin, et je sus qu'on projetait
+une partie d'anes dans la foret avec les cousins et cousines.
+
+
+
+XII
+
+LES VOLEURS
+
+Tous les enfants se trouvaient reunis dans la cour; beaucoup d'anes
+avaient ete rassembles de tous les villages voisins. Je reconnus presque
+tous ceux de la course; celui de Jeannot me regardait d'un air farouche,
+tandis que je lui lancais des regards moqueurs. La grand'mere de Jacques
+avait chez elle presque tous ses petits-enfants: Camille, Madeleine,
+Elisabeth, Henriette, Jeanne, Pierre, Henri, Louis et Jacques. Les
+mamans de tous ces enfants devaient venir avec eux a ane, tandis que
+les papas suivraient a pied, armes de baguettes, pour faire marcher
+les paresseux. Avant de partir, on se querella un peu, comme il arrive
+toujours, a qui prendrait le meilleur ane: tout le monde voulait
+m'avoir, personne ne voulait me ceder, de sorte qu'on resolut de me
+tirer au sort. Je tombai en partage au petit Louis, cousin de Jacques;
+c'etait un excellent petit garcon, et j'aurais ete tres content de mon
+sort, si je n'avais vu le pauvre petit Jacques essuyer en cachette
+ses yeux pleins de larmes. Chaque fois qu'il me regardait, ses larmes
+debordaient; il me faisait de la peine, mais je ne pouvais le consoler;
+il fallait bien d'ailleurs qu'il apprit comme moi la resignation et la
+patience. Il finit par prendre son parti, et monta son ane en disant au
+cousin Louis:
+
+--Je resterai toujours pres de toi, Louis; ne fais pas trop galoper
+Cadichon, pour que je ne reste pas en arriere.
+
+_Louis_:--Et pourquoi resterais-tu en arriere? Pourquoi ne galoperais-tu
+pas comme moi?
+
+_Jacques_:--Parce que Cadichon galope plus vite que tous les anes du
+pays.
+
+_Louis_:--Comment sais-tu cela?
+
+_Jacques_:--Je les ai vus courir pour gagner le prix le jour de la fete
+du village, et Cadichon les a tous depasses.
+
+Louis promit a son cousin qu'il n'irait pas trop vite, et tous deux
+partirent au trot. Mon camarade n'etait pas mauvais, de sorte que je
+n'eus pas a me gener beaucoup pour ne pas le depasser. Les autres nous
+suivaient tant bien que mal; nous arrivames ainsi jusqu'a une foret ou
+les enfants devaient voir de tres belles ruines d'un vieux couvent et
+d'une ancienne chapelle. Elles avaient une mauvaise reputation dans le
+pays; on n'aimait pas a y aller autrement qu'en nombreuse compagnie. La
+nuit, disait-on, des bruits etranges semblaient sortir de dessous
+les decombres; des gemissements, des cris, des cliquetis de chaines;
+plusieurs voyageurs qui s'etaient moques de ces recits et qui avaient
+voulu aller visiter seuls ces ruines, n'en etaient pas revenus; on n'en
+avait jamais entendu parler depuis.
+
+Quand tout le monde fut descendu d'ane, et qu'on nous eut laisses
+paitre, la bride sur le cou, les papas et les mamans prirent leurs
+enfants par la main, leur defendant de s'ecarter et de rester en
+arriere; je les regardais avec inquietude s'eloigner et se perdre dans
+ces ruines. Je m'eloignai aussi de mes camarades et je me mis a l'abri
+du soleil sous une arche a moitie ruinee qui se trouvait sur une hauteur
+adossee au bois, et un peu plus loin que le couvent. J'y etais depuis un
+quart d'heure a peine lorsque j'entendis du bruit pres de l'arche; je
+me blottis dans une epaisseur du mur ruine d'ou je pouvais voir au loin
+sans etre vu. Le bruit, quoique sourd, augmentait; il semblait venir de
+dessous terre.
+
+Je ne tardai pas a voir paraitre une tete d'homme qui sortait avec
+precaution d'entre les broussailles.
+
+--Rien... dit-il tout bas apres avoir regarde autour de lui. Personne...
+Vous pouvez venir camarades. Que chacun prenne un de ces anes et
+l'emmene lestement.
+
+Il se rangea pour donner passage a une douzaine d'hommes, auxquels il
+dit encore a mi-voix:
+
+--Si les anes se sauvent, ne vous amusez pas a courir apres. Vite, et
+pas de bruit, c'est la consigne.
+
+Les hommes se glisserent le long du bois, tres fourre dans cette partie
+de la futaie; ils marchaient avec precaution, mais vite; les anes, qui
+cherchaient l'ombre, broutaient de l'herbe pres de la lisiere du bois.
+A un signal donne, chacun des voleurs prit un des anes par la bride et
+l'attira dans le fourre. Ces anes, au lieu de resister, de se debattre,
+de braire, pour donner l'eveil, se laisserent emmener comme des
+imbeciles; un mouton n'eut pas ete plus bete. Cinq minutes apres, les
+voleurs arrivaient au fourre qui se trouvait au pied de l'arche. On fit
+entrer mes camarades un a un dans les broussailles, ou ils disparurent.
+J'entendis le bruit de leurs pas sous terre, puis tout rentra dans le
+silence.
+
+"Voila l'explication des bruits qui effrayent le pays, pensai-je: une
+bande de voleurs est cachee dans les caves du couvent. Il faut les faire
+prendre; mais comment? Voila la difficulte."
+
+Je restai cache sous ma voute, d'ou je voyais les ruines en entier et le
+pays tout autour, et je n'en sortis que lorsque j'entendis les voix
+des enfants qui cherchaient leurs anes. J'accourus pour les empecher
+d'approcher de cette arche et des broussailles qui cachaient si bien
+l'entree des souterrains, qu'il etait impossible de l'apercevoir.
+
+--Voici Cadichon! s'ecria Louis.
+
+--Mais ou sont les autres? dirent a la fois tous les enfants.
+
+--Ils doivent etre ici pres, dit le papa de Louis; cherchons-les.
+
+--Nous ferions bien de les chercher du cote du ravin, derriere l'arche
+que je vois la-bas, dit le pere de Jacques; l'herbe y est belle, ils
+auront voulu en gouter.
+
+Je tremblai en songeant au danger qu'ils allaient courir, et je me
+precipitai du cote de l'arche pour les empecher de passer. Ils voulurent
+m'ecarter, mais je leur resistai avec tant d'insistance, leur barrant le
+passage de quelque cote qu'ils voulussent aller, que le papa de Louis
+arreta son beau-frere et lui dit:
+
+--Ecoutez, mon cher: l'insistance de Cadichon a quelque chose
+d'extraordinaire. Vous savez ce qu'on nous a raconte de l'intelligence
+de cet animal. Ecoutons-le, croyez-moi, et retournons sur nos pas.
+D'ailleurs, il n'est pas probable que tous les anes aient ete de l'autre
+cote des ruines.
+
+--Vous avez d'autant plus raison, mon cher, repondit le papa de Jacques,
+que je vois l'herbe foulee pres de l'arche, comme si elle avait ete
+recemment pietinee. Je croirais assez que nos anes ont ete voles.
+
+Ils retournerent vers les mamans, qui avaient empeche les enfants de
+s'ecarter; je les suivis, le coeur leger et content de leur avoir
+peut-etre evite un terrible malheur. Ils causerent bas, et je les vis se
+mettre tous en groupe: on m'appela.
+
+--Comment allons-nous faire? dit la maman de Louis. Un seul ane ne peut
+pas porter tous les enfants.
+
+--Mettons les plus petits sur Cadichon; les grands suivront avec nous,
+dit la maman de Jacques.
+
+--Viens, mon Cadichon; voyons combien tu en pourras porter, dit la maman
+d'Henriette.
+
+On commenca par mettre Jeanne devant comme la plus petite, puis
+Henriette, puis Jacques, puis Louis. Ils n'etaient lourds ni les uns ni
+les autres; je fis voir, en prenant le trot, que je les portais bien
+tous les quatre sans fatigue.
+
+--Hola! oh! Cadichon, s'ecrierent les papas, tout doucement, pour que
+nous puissions tenir nos gamins.
+
+Je me mis au pas et je marchai, entoure de pres par les enfants plus
+grands et les mamans; les papas suivaient pour rallier les trainards.
+
+--Maman, pourquoi donc papa n'a-t-il pas cherche nos anes? dit Henri, le
+plus jeune de la bande, et qui trouvait le chemin long.
+
+_La maman:_--Parce que ton papa croit qu'ils ont ete voles, et qu'il
+etait alors inutile de les chercher.
+
+_Henri:_--Voles! Par qui donc? Je n'ai vu personne.
+
+_La maman:_--Ni moi non plus, mais il y avait aupres de l'arche des
+traces de pas.
+
+_Pierre:_--Mais alors, maman, il fallait chercher les voleurs.
+
+_La maman:_--C'eut ete imprudent. Pour avoir pris treize anes, il faut
+qu'il y ait eu plusieurs hommes. Ils avaient probablement des armes et
+ils auraient pu tuer ou blesser vos papas.
+
+_Pierre:_--Quelles armes, maman?
+
+_La maman:_--Des batons, des couteaux, peut-etre des pistolets.
+
+_Camille:_--Oh! mais c'est tres dangereux, cela. Je crois que papa a
+bien fait de revenir avec mes oncles.
+
+_La maman:_--Et depechons-nous de rentrer a la maison; les oncles et
+papas doivent aller a la ville en rentrant.
+
+_Pierre:_:--Pour quoi faire, maman?
+
+_La maman:_--Pour prevenir les gendarmes.
+
+_Camille:_--Je suis fachee que nous ayons ete a ces ruines.
+
+_Madeleine:_--Pourquoi cela? c'etait tres beau.
+
+_Camille:_--Oui, mais tres dangereux. Si, au lieu de prendre les anes,
+les voleurs nous avaient tous pris?
+
+_Elisabeth:_--C'est impossible! nous etions trop de monde.
+
+_Camille:_--Mais s'il y a beaucoup de voleurs?
+
+_Elisabeth:_--Nous nous serions tous battus.
+
+_Camille:_--Avec quoi? Nous n'avions pas seulement un baton.
+
+_Elisabeth:_--Et nos pieds, nos poings, nos dents? Moi, d'bord, j'aurais
+egratigne, mordu; j'aurais creve les yeux avec mes ongles.
+
+_Pierre:_--Le voleur t'aurait tuee: voila tout.
+
+_Elisabeth:_--Tuee? Et papa donc! et maman! Tu crois qu'ils m'auraient
+laisse emporter ou tuer!
+
+_Madeleine:_--Les voleurs les auraient tues aussi.
+
+_Elisabeth:_--Tu penses donc qu'il y en avait une armee?
+
+_Madeleine:_--Mais quand meme il n'y en aurait qu'une douzaine!
+
+_Elisabeth:_--Une douzaine? Quelle betise! Tu crois que les voleurs
+marchent par douzaines comme les huitres.
+
+_Madeleine:_--Tu te moques toujours! On ne peut rien te dire. Je parie,
+moi, que pour enlever treize anes ils etaient au moins douze.
+
+_Elisabeth:_--Je veux bien, moi, et le treizieme par-dessus le marche
+comme les petits pates.
+
+Les mamans et les autres enfants riaient de cette conversation, mais
+comme elle degenerait en dispute, la maman d'Elisabeth la fit taire, en
+leur disant que Madeleine avait tres probablement raison quant au nombre
+des voleurs.
+
+On se trouvait pres de la maison, et l'on ne tarda pas a arriver.
+Lorsqu'on vit revenir tout le monde a pied, et moi, Cadichon, portant
+quatre enfants, la surprise fut grande. Mais, quand les papas
+raconterent la disparition des anes, mon obstination a ne pas les
+laisser chercher les betes perdues, les gens de la maison secouerent la
+tete et firent une foule de suppositions plus singulieres les unes que
+les autres; les uns disaient que les anes avaient ete engloutis et
+enleves par les diables; les autres pretendaient que les religieuses
+enterrees dans la chapelle s'en etaient emparees pour parcourir la
+terre; d'autres assuraient que les anges qui gardaient le couvent
+reduisaient en cendre et en poussiere tous les animaux qui approchaient
+de trop pres du cimetiere ou erraient les ames des religieuses. Aucun
+n'eut l'idee des voleurs caches dans les souterrains.
+
+Aussitot apres leur retour, les trois papas allerent raconter a la
+grand'mere le vol probable de leurs anes. Ils firent mettre ensuite les
+chevaux a la voiture pour aller porter leur plainte a la gendarmerie de
+la ville voisine. Ils revinrent deux heures apres avec l'officier
+de gendarmerie et six gendarmes. J'avais une telle reputation
+d'intelligence, qu'ils jugerent la chose grave des qu'ils surent la
+resistance que j'avais opposee vers l'arche. Ils etaient tous armes de
+pistolets, de carabines, prets a se mettre en campagne. Pourtant ils
+accepterent le diner que leur offrit la grand'mere, et ils se mirent a
+table avec les dames et les messieurs.
+
+
+
+
+XIII
+
+LES SOUTERRAINS
+
+Le diner ne fut pas long; les gendarmes etaient presses de faire leur
+inspection avant la nuit. Ils demanderent a la grand'mere la permission
+de m'emmener.
+
+--Il nous sera bien utile dans notre expedition, madame, dit l'officier.
+Ce Cadichon n'est pas un ane ordinaire; il a deja fait des choses plus
+difficiles que ce que nous allons lui demander.
+
+--Prenez-le, messieurs, si vous le croyez necessaire, repondit la
+grand'mere; mais ne le fatiguez pas trop, je vous en prie. La pauvre
+bete a deja fait la route ce matin, et il est revenu avec quatre de mes
+petits-enfants sur son dos.
+
+--Quant a cela, madame, reprit l'officier, vous pouvez etre tranquille;
+soyez sure que nous le traiterons le plus doucement possible.
+
+On m'avait donne mon diner: un picotin d'avoine, une brassee de salade,
+carottes et autres legumes; j'avais bu, j'avais mange, j'etais pret a
+partir. Quand on vint me prendre, je me placai tout d'abord a la tete
+de la troupe, et nous nous mimes en route, l'ane servant de guide aux
+gendarmes. Ils n'en furent pas humilies, car ils etaient bonnes gens. On
+croit que les gendarmes sont severes, mechants, c'est tout le contraire,
+pas de meilleures gens, de plus charitables, de plus patients, de plus
+genereux que ces bons gendarmes. Pendant toute la route ils eurent pour
+moi tous les soins possibles: ralentissant le pas de leurs chevaux quand
+ils me croyaient fatigue, et me proposant de boire a chaque ruisseau que
+nous traversions.
+
+Le jour commencait a baisser lorsque nous arrivames au couvent.
+L'officier donna ordre de suivre tous mes mouvements et de marcher tous
+ensemble. Mais, comme leurs chevaux pouvaient les gener, ils les avaient
+laisses dans un village voisin de la foret. Je les menai sans hesiter a
+l'entree de l'arche, pres des broussailles d'ou j'avais vu sortir les
+douze voleurs. Je vis avec inquietude qu'ils restaient pres de l'entree.
+Pour les eloigner, je fis quelques pas derriere le mur; ils me
+suivirent. Quand ils y furent tous, je revins aux broussailles, les
+empechant d'avancer quand ils voulaient me suivre. Ils me comprirent, et
+resterent caches le long du mur.
+
+Je m'approchai alors de l'entree des souterrains, et je mis a braire de
+toutes les forces de mes poumons. Je ne tardai pas a obtenir ce que je
+voulais. Tous mes camarades enfermes dans les caveaux me repondirent a
+qui mieux mieux. Je fis un pas vers les gendarmes, qui devinerent ma
+manoeuvre, et je revins me placer pres de l'entree des souterrains. Je
+me remis a braire; cette fois personne ne me repondit; je devinai que
+les voleurs, pour empecher mes camarades de les trahir, leur avaient
+attache des pierres a la queue. Tout le monde sait que, pour braire,
+nous dressons notre queue; ne pouvant pas la dresser a cause du poids de
+la pierre, mes camarades se taisaient.
+
+Je restais toujours a deux pas de l'entree, lorsque je vis une tete
+d'homme sortir des broussailles et regarder avec precaution, ne voyant
+que moi, il dit:
+
+--Voila le coquin que nous n'avons pas pris ce matin. Tu vas rejoindre
+tes camarades, mon braillard.
+
+Mais, comme il allait me saisir, je m'eloignai de deux pas; il me
+suivit, je m'eloignai encore, jusqu'a ce que je l'eusse amene a l'angle
+du mur derriere lequel etaient mes amis les gendarmes. Avant que mon
+voleur eut eu le temps de pousser un cri, ils se jeterent sur lui, le
+baillonnerent, le garrotterent et l'etendirent par terre. Je me remis
+a l'entree et je recommencai a braire, ne doutant pas qu'un autre
+viendrait voir ce que devenait leur compagnon. En effet, j'entendis
+bientot les broussailles s'ecarter, et je vis apparaitre une nouvelle
+tete, qui regarda de meme avec precaution; ne pouvant m'atteindre, ce
+second voleur fit comme le premier; moi, j'executai la meme manoeuvre,
+et je le fis prendre par les gendarmes sans qu'il eut eu le temps de se
+reconnaitre. Je recommencai ainsi jusqu'a ce que j'en eusse fait prendre
+six. Apres le sixieme, j'eus beau braire, personne n'apparut. Je
+pensai que, ne voyant revenir aucun des hommes qui allaient savoir des
+nouvelles de leurs camarades, les voleurs avaient soupconne quelque
+piege et n'avaient plus ose se risquer. Pendant ce temps, la nuit etait
+venue tout a fait, on n'y voyait presque plus. L'officier de gendarmerie
+envoya un de ses hommes chercher du renfort pour attaquer les voleurs
+dans les souterrains, et emmener garrottes, dans une charrette, les six
+voleurs deja faits prisonniers. Les gendarmes qui resterent eurent ordre
+de se partager en deux bandes, pour surveiller les sorties du couvent;
+moi, on me laissa a mon idee, apres m'avoir bien caresse et m'avoir fait
+les plus grands compliments sur ma conduite.
+
+--S'il n'etait pas un ane, dit un gendarme, il meriterait la croix.
+
+--N'en a-t-il pas une sur le dos? dit un autre.
+
+--Tais-toi, mauvais plaisant, dit un troisieme; tu sais bien que cette
+croix-la est marquee sur les anes pour rappeler qu'un des leurs a eu
+l'honneur d'etre monte par Notre-Seigneur Jesus-Christ.
+
+--Voila pourquoi c'est une croix d'honneur, reprit l'autre.
+
+--Silence! dit l'officier a voix basse: Cadichon dresse les oreilles.
+
+J'entendis en effet un bruit extraordinaire du cote de l'arche; ce
+n'etait pas un bruit de pas, on aurait dit plutot comme un craquement
+et des cris etouffes. Les gendarmes entendaient bien aussi, mais sans
+pouvoir deviner ce que c'etait. Enfin, une fumee epaisse s'echappa de
+plusieurs soupiraux et fenetres basses du couvent, puis quelques flammes
+jaillirent: quelques instants apres tout etait en feu.
+
+--Ils ont mis le feu dans les caves pour s'echapper par les portes, dit
+l'officier.
+
+--Il faut courir l'eteindre, mon lieutenant, repondit un gendarme.
+
+--Gardez-vous-en bien! Surveillons plus que jamais toutes les issues, et
+si les voleurs paraissent, feu de vos carabines; les pistolets viendront
+apres.
+
+L'officier avait bien devine la manoeuvre de ces voleurs; ils avaient
+compris qu'ils etaient decouverts, que leurs camarades avaient ete faits
+prisonniers, et ils esperaient qu'a la faveur de l'incendie et des
+efforts des gendarmes pour l'eteindre, ils pourraient s'echapper et
+reprendre leurs amis. Nous vimes bientot les six voleurs restants et
+leur capitaine sortir avec precipitation de l'entree masquee par des
+broussailles; trois gendarmes seulement se trouvaient a ce poste; ils
+tirerent chacun leur coup de carabine avant que les voleurs eussent
+eu le temps de faire usage de leurs armes. Deux voleurs tomberent; un
+troisieme laissa echapper son pistolet: il avait le bras casse. Mais
+les trois derniers et leur capitaine s'elancerent avec fureur sur
+les gendarmes, qui, le sabre d'une main, le pistolet de l'autre, se
+battirent comme des lions. Avant que l'officier et les deux autres
+gendarmes qui surveillaient le cote oppose du couvent eussent eu le
+temps d'accourir, le combat etait presque termine; les voleurs etaient
+tous tues ou blesses; le capitaine se defendait encore contre un
+gendarme, le seul qui fut sur pied; les deux autres etaient grievement
+blesses. L'arrivee du renfort mit fin au combat. Et un clin d'oeil le
+capitaine fut entoure, desarme, garrotte et couche pres des six voleurs
+prisonniers.
+
+Pendant ce combat, le feu s'etait eteint; ce qui avait brule n'etait
+que des broussailles et du menu bois; mais, avant de penetrer dans les
+souterrains, l'officier voulut attendre l'arrivee du renfort qu'il
+avait demande. La nuit etait bien avancee quand nous vimes arriver six
+gendarmes nouveaux et la charrette qui devait emmener les prisonniers.
+On les coucha cote a cote dans la voiture; l'officier etait humain: il
+avait donne ordre de les debaillonner, de sorte qu'ils disaient aux
+gendarmes mille injures. Les gendarmes n'y faisaient seulement pas
+attention. Deux d'entre eux monterent sur la charrette pour escorter les
+prisonnier; on fit des brancards pour emporter les blesses.
+
+Pendant ces preparatifs, j'accompagnai l'officier dans la descente qu'il
+fit aux souterrains, escorte de huit hommes. Nous traversames un long
+corridor qui allait toujours en descendant, puis nous arrivames dans
+les souterrains ou les brigands avaient etabli leur demeure. Un de ces
+caveaux leur servait d'ecurie; nous y trouvames tous mes camarades pris
+de la veille, qui avaient tous une pierre a la queue. On les en
+delivra immediatement, et ils se mirent a braire a l'unisson. Dans ce
+souterrain, c'etait un bruit a rendre sourd.
+
+--Silence, les anes! dit un gendarme, sans quoi nous allons vous
+rattacher vos breloques.
+
+--Laisse-les dire, repond un autre gendarme: tu vois bien qu'ils
+chantent les louanges de Cadichon.
+
+--J'aimerais mieux qu'ils chantassent sur un autre ton, reprit le
+premier gendarme en riant.
+
+"Cet homme, assurement, n'aime pas la musique, me dis-je a part moi. Que
+trouve-t-il a redire aux voix de mes camarades?" Ces pauvres camarades!
+ils chantaient leur delivrance.
+
+Nous continuames a marcher. Un des souterrains etait plein d'effets
+voles. Dans un autre ils avaient enferme des prisonniers qu'ils
+gardaient pour les servir: les uns faisaient la cuisine, le service de
+la table, nettoyaient les souterrains; d'autres faisaient les vetements
+et les chaussures. Il y avait de ces malheureux qui y etaient depuis
+deux ans; ils etaient enchaines deux a deux, et ils avaient tous de
+petites sonnettes aux bras et aux pieds, pour qu'on put savoir de quel
+cote ils allaient. Deux voleurs restaient toujours pres d'eux pour les
+garder; on n'en laissait jamais plus de deux dans le meme souterrain.
+Pour ceux qui travaillaient aux vetements, on les reunissait tous, mais
+le bout de leur chaine etait attache, pendant le travail, a un anneau
+scelle dans le mur.
+
+Je sus plus tard que ces malheureux etaient les voyageurs et les
+visiteurs des ruines qui avaient disparu depuis deux ans. Il y en avait
+quatorze; ils raconterent que les voleurs en avaient tue trois sous
+leurs yeux: deux parce qu'ils etaient malades, et un qui refusait
+obstinement de travailler.
+
+Les gendarmes delivrerent tous ces pauvres gens, ramenerent les anes au
+chateau, porterent les blesses a l'hospice, et menerent les voleurs en
+prison. Ils furent juges et condamnes, le capitaine a mort et les autres
+a etre envoyes a Cayenne. Quant a moi, je fus admire par tout le monde;
+chaque fois que je sortais, j'entendais dire aux personnes qui me
+rencontraient:
+
+"C'est Cadichon, le fameux Cadichon, qui vaut a lui seul plus que tous
+les anes du pays."
+
+
+
+XIV
+
+THERESE
+
+Mes petites maitresses (car j'avais autant de maitres et de maitresses
+que la grand'mere avait de petits-enfants) avaient une cousine qu'elles
+aimaient beaucoup, qui etait leur meilleure amie, et a peu pres de leur
+age. Cette amie s'appelait Therese; elle etait bonne, bien bonne,
+la pauvre petite. Quand elle me montait, jamais elle ne prenait de
+baguette, et ne permettait a personne de me taper. Dans une des
+promenades que firent mes jeunes maitresses, elles virent une petite
+fille assise sur le bord de la route, qui se leva peniblement a leur
+approche, et vint en boitant leur demander la charite; son air triste et
+timide frappa Therese et ses amies.
+
+--Pourquoi boites-tu, ma petite? dit Therese.
+
+_La petite:_--Parce que mes sabots me blessent, mam'selle.
+
+_Therese:_--Pourquoi n'en demandes-tu pas d'autres a ta maman?
+
+_La petite:_--Je n'ai pas de maman, mam'selle.
+
+_Therese:_--A ton papa alors?
+
+_La petite:_--Je n'ai pas de papa, mam'selle.
+
+_Therese:_--Mais avec qui vis-tu?
+
+_La petite:_--Avec personne; je vis seule.
+
+_Therese:_--Qui est-ce qui te donne a manger?
+
+_La petite:_--Quelquefois personne, quelquefois tout le monde.
+
+_Therese:_--Quel age as-tu?
+
+_La petite:_--Je ne sais pas, mam'selle; peut-etre bien sept ans.
+
+_Therese:_--Ou couches-tu?
+
+_La petite:_--Chez celui qui veut bien me recevoir. Lorsque tout le
+monde me chasse, je couche dehors, sous un arbre, pres d'une haie,
+n'importe ou.
+
+_Therese:_--Mais l'hiver, tu dois geler?
+
+_La petite:_--J'ai froid; mais j'y suis habituee.
+
+_Therese:_--As-tu dine aujourd'hui?
+
+_La petite:_--Je n'ai pas mange depuis hier.
+
+--Mais c'est affreux, c'la,... dit Therese, les larmes aux yeux. Mes
+cheres amies, n'est-ce pas que votre grand'mere voudra bien que nous
+donnions a manger a cette pauvre petite, que nous la fassions coucher
+quelque part au chateau?
+
+--Certainement, repondirent les trois cousines, grand'mere sera
+enchantee; d'ailleurs elle fait tout ce que nous voulons.
+
+_Madeleine:_--Mais comment faire pour la mener jusqu'a la maison,
+Therese? Regarde comme elle boite.
+
+_Therese:_--Mettons-la sur Cadichon; nous suivrons toutes a pied au lieu
+de le monter deux a deux, chacune a notre tour.
+
+--C'est vrai, quelle bonne idee! s'ecrierent les trois cousines.
+
+Elles placerent la petite fille sur mon dos.
+
+Camille avait encore dans sa poche un morceau de pain qui restait de
+son gouter, elle le lui donna; la petite le mangea avec avidite; elle
+semblait ravie de se trouver sur mon dos, mais elle ne disait rien; elle
+etait fatiguee et elle souffrait de la faim.
+
+Quand j'arretai devant le perron, Camille et Elisabeth firent entrer la
+petite a la cuisine, pendant que Madeleine et Therese couraient chez la
+grand'mere.
+
+--Grand'mere, dit Madeleine, permettez-nous de donner a manger a une
+petite fille tres pauvre que nous avons trouvee sur la route.
+
+_La grand'mere:_--Tres volontiers, chere petite; mais qui est-elle?
+
+_Madeleine:_--Je ne sais pas, grand'mere.
+
+_La grand'mere:_--Ou demeure-t-elle?
+
+_Madeleine_--Nulle part, grand'mere.
+
+_La grand'mere:_--Comment, nulle part? Mais ses parents doivent demeurer
+quelque part.
+
+_Madeleine:_--Elle n'a pas de parents, grand'mere; elle est seule.
+
+--Voulez-vous permettre, ma tante, dit timidement Therese, qu'elle
+couche ici, cette pauvre petite?
+
+--Si elle n'a reellement pas d'asile, je ne demande pas mieux, dit la
+grand'mere. Il faut que je la voie et que je lui parle.
+
+Elle se leva et suivit les enfants a la cuisine, ou la pauvre petite
+approcha tout en boitant. La grand'mere la questionna et en obtint les
+memes reponses. Elle se trouva fort embarrassee. Renvoyer cette enfant
+dans l'etat d'abandon et de souffrance ou elle la voyait lui semblait
+impossible. La garder etait difficile. A qui la confier? Par qui la
+faire elever?
+
+--Ecoute, petite, lui dit-elle: en attendant que je puisse prendre des
+informations sur ton compte et savoir si tu m'as dit la verite, tu
+coucheras et tu mangeras ici. Je verrai dans quelques jours ce que je
+puis faire pour toi.
+
+Elle donna ses ordres pour qu'on preparat un lit pour l'enfant et qu'on
+ne la laissat manquer de rien. Mais la pauvre petite etait si sale,
+que personne ne voulait ni la toucher ni l'approcher. Therese en etait
+desolee; elle ne pouvait obliger les domestiques de sa tante de faire ce
+qui leur repugnait.
+
+--C'est moi, pensa-t-elle, qui ai amene cette petite; ce serait moi qui
+devrais en avoir soin. Comment faire?
+
+Elle reflechit un instant; une idee se presenta a son esprit.
+
+--Attends, ma petite, dit-elle; je vais revenir tout a l'heure.
+
+Elle courut chez sa maman.
+
+--Maman, dit-elle, je dois prendre un bain, n'est-ce pas?
+
+_La maman:_--Oui, Therese, vas-y; ta bonne t'attend.
+
+--Maman, voulez-vous me permettre de faire baigner a ma place la petite
+fille que nous avons amenee ici?
+
+_La maman:_--Quelle petite fille? Je ne l'ai pas vue.
+
+_Therese:_:--Une pauvre, pauvre petite, qui n'a ni papa, ni maman, ni
+personne pour la soigner; qui couche dehors, qui ne mange que ce qu'on
+lui donne. La grand'mere de Camille consent a la garder, mais aucun des
+domestiques ne veut la toucher.
+
+_La maman:_--Pourquoi donc?
+
+_Therese:_--Parce qu'elle est si sale, si sale, qu'elle est degoutante;
+alors, maman, si vous voulez bien, je la ferai baigner a ma place;
+pour ne pas degouter ma bonne, je la deshabillerai moi-meme, je la
+savonnerai; je lui couperai les cheveux, qui sont tout emmeles et pleins
+de petites puces blanches, mais qui ne sautent pas.
+
+_La maman:_--Mais, ma pauvre Therese, toi-meme ne seras-tu pas degoutee
+de la toucher et de la laver?
+
+_Therese:_--Un peu, maman, mais je penserai que, si j'etais a sa place,
+je serais bien heureuse qu'on voulut bien me soigner, et cette idee me
+donnera du courage. Et puis, maman, voulez-vous me permettre, quand elle
+sera lavee, de lui mettre quelques-unes de mes vieilles affaires jusqu'a
+ce que je lui en achete d'autres?
+
+_La maman:_--Certainement, ma petite Therese; mais avec quoi lui
+acheteras-tu des vetements? Tu n'as que deux ou trois francs, tout juste
+de quoi payer une chemise.
+
+_Therese:_--Oh! maman, vous oubliez ma piece de vingt francs.
+
+_La maman:_--Celle que tu as donnee a garder a ton papa pour ne pas la
+depenser? Tu la conservais pour acheter un beau livre de messe comme
+celui de Camille.
+
+_Therese:_--Je peux bien me passer de ce beau livre de messe, maman,
+j'ai encore mon vieux.
+
+_La maman:_--Fais comme tu voudras, mon enfant; quand c'est pour faire
+le bien, tu sais que je te donne une entiere liberte.
+
+Sa maman l'embrassa, et elle alla avec elle pour voir cette petite fille
+que personne ne voulait toucher.
+
+"Si elle a quelque maladie de peau que Therese puisse gagner, se
+dit-elle, je ne permettrai pas qu'elle y touche."
+
+La petite fille attendait toujours a la porte; la maman la regarda,
+examina ses mains, sa figure, et vit qu'il n'y avait que de la salete,
+mais aucune maladie de peau. Seulement, elle trouva ses cheveux si
+pleins de vermine, qu'elle demanda des ciseaux, fit asseoir la petite
+sur l'herbe, et lui coupa les cheveux tout court sans y toucher avec les
+mains. Quand ils furent tombes a terre, elle les ramassa avec une pelle,
+et pria un des domestiques de les jeter sur le fumier; puis elle demanda
+un baquet d'eau tiede, et, avec l'aide de Therese, elle lui savonna et
+lava la tete de maniere a la bien nettoyer. Apres l'avoir essuyee, elle
+dit a Therese:
+
+--Maintenant, ma chere petite, va la faire baigner, et fais jeter ses
+haillons au feu.
+
+Camille, Madeleine et Elisabeth etaient venues aider Therese; elles
+l'emmenerent toutes quatre dans la salle de bain, la deshabillerent
+malgre le degout que leur inspirait la salete extreme de l'enfant et
+l'odeur qu'exhalaient ses haillons. Elles s'empresserent de la plonger
+dans l'eau et de la savonner des pieds a la tete. Elles prirent gout a
+l'operation, qui les amusait et qui enchantait la petite fille; elles la
+savonnerent et la tinrent dans l'eau un peu plus de temps qu'il n'etait
+necessaire. A la fin du bain, l'enfant en avait assez et temoigna une
+vive satisfaction quand ses quatre protectrices la firent sortir de la
+baignoire; elles la frotterent, pour l'essuyer, jusqu'a lui faire rougir
+la peau, et ce ne fut qu'apres l'avoir sechee comme un jambon, qu'elles
+lui mirent une chemise, un jupon et une robe de Therese. Tout cela
+allait assez bien, parce que Therese portait ses robes tres courtes,
+comme le font toutes les petites filles elegantes, et que la petite
+mendiante devait avoir ses jupons tombant sur les chevilles: la taille
+etait bien un peu longue, mais on n'y regarda pas de si pres; tout
+le monde etait content. Quand il fallut la chausser, les enfants
+s'apercurent qu'elle avait une plaie sur le cou-de-pied: c'etait ce qui
+la faisait boiter. Camille courut chez sa grand'mere pour lui demander
+de l'onguent. La grand'mere lui donna ce qu'il fallait, et Camille,
+aidee de ses trois amies, dont l'une soutenait la petite, tandis que
+l'autre tenait le pied, et la troisieme deroulait une bande, lui mit
+l'onguent sur la plaie; elles furent pres d'un quart d'heure a arranger
+une compresse et la bande; tantot c'etait trop serre; tantot ce ne
+l'etait pas assez; la bande etait trop bas, la compresse etait trop
+haut; elles se disputaient et s'arrachaient le pied de la pauvre petite,
+qui n'osait rien dire, se laissait faire et ne se plaignait pas. Enfin
+la plaie fut bandee, on lui mit des bas et de vieilles pantoufles a
+Therese, et on la laissa aller. Quand la petite fille revint a la
+cuisine, personne ne la reconnaissait.
+
+--Pas possible que ce soit cette petite horreur de tout a l'heure,
+disait un domestique.
+
+--Si, c'est la meme, reprit un second domestique; elle est tout autre,
+car la voila devenue gentille, d'affreuse qu'elle etait.
+
+_Le cuisinier:_--C'est tout de meme bien beau aux enfants et a Mme
+d'Arbe de l'avoir nettoyee comme cela; quant a moi, on m'aurait donne
+vingt francs, que je ne l'aurais pas touchee.
+
+_La fille de cuisine:_--C'est qu'elle sentait si mauvais!
+
+_Le cocher:_--Vous ne devriez pas avoir le nez si sensible, la belle,
+avec votre graillon, vos casseroles a ecurer et toutes sortes de saletes
+a manier.
+
+_La fille de cuisine_, piquee:--Mon graillon et mes casseroles ne
+sentent toujours pas le fumier comme des gens que je connais.
+
+_Les domestiques:_--Ah! ah! ah! la fille est en colere; prends garde au
+balai.
+
+_Le cocher:_--Si elle prend le sien, je saurai bien trouver le mien, et
+la fourche aussi, et encore l'etrille.
+
+_Le cuisinier:_--Allons, allons, ne la poussez pas trop; elle est vive:
+vous savez, faut pas l'irriter.
+
+_Le cocher:_--Tiens! qu'est-ce que ca me fait, moi? Qu'elle se fache, je
+me facherai aussi.
+
+_Le cuisinier:_--Mais je ne veux pas de ca, moi, madame n'aime pas les
+disputes; il est bien certain que nous aurions tous du desagrement.
+
+_Le premier domestique:_--Le Vatel a raison. Thomas, tais-toi, tu nous
+amenes toujours quelque chose comme une querelle. Ce n'est pas ta place
+ici, d'abord.
+
+_Le cocher:_--Tiens! ma place est partout quand je n'ai pas d'ouvrage a
+l'ecurie.
+
+_Le cuisinier:_--Mais vous en avez de l'ouvrage, regardez donc Cadichon,
+qui n'est pas encore debate, et qui se promene en long et en large comme
+un bourgeois qui attend son diner.
+
+_Le cocher:_--Cadichon me fait l'effet d'ecouter aux portes; il est plus
+fin qu'il n'en l'air; c'est un vrai malin.
+
+Le cocher m'appela, me prit par la bride, m'emmena a l'ecurie, et, apres
+m'avoir ote mon bat et m'avoir donne ma pitance, il me laissa seul,
+c'est-a-dire en compagnie des chevaux et d'un ane que je dedaignais trop
+pour lier conversation avec lui.
+
+Je ne sais ce qui se passa le soir au chateau; le lendemain, dans
+l'apres-midi, on me remit mon bat, on monta sur mon dos la petite
+mendiante; mes quatre petites maitresses suivirent a pied et me firent
+aller au village. Je compris en route qu'elles voulaient acheter de quoi
+habiller la petite. Therese voulait tout payer; les autres voulaient
+payer chacune leur part; elles se disputaient avec un tel acharnement,
+que, si je ne m'etais pas arrete a la porte de la boutique, elles
+l'auraient depassee. Elles manquerent jeter la petite par terre en la
+descendant de dessus mon dos, parce qu'elles s'elancerent sur elle
+toutes a la fois; l'une lui tirait les jambes, l'autre la tenait par
+un bras, la troisieme l'avait prise a bras-le-corps, et Elisabeth, la
+quatrieme, qui etait forte comme deux ou trois, les poussait toutes
+pour aider seule la petite a descendre. La pauvre enfant, effrayee et
+tiraillee de tous cotes, se mit a crier; les passants commencaient a
+s'arreter, la marchande ouvrit la porte.
+
+--Bien le bonjour, mesdemoiselles; permettez que je vous aide.
+
+Mes jeunes maitresses, contentes de n'avoir pas a se ceder entre elles,
+lacherent la petite fille; la marchande la prit et la posa a terre.
+
+--Qu'y a-t-il pour votre service, mesdemoiselles? dit la marchande.
+
+_Madeleine_:--Nous venons acheter de quoi habiller cette petite fille,
+madame Juivet.
+
+_Madame Juivet_:--Volontiers, mesdemoiselles. Vous faut-il une robe ou
+une jupe, ou du linge?
+
+_Camille_:--Il nous faut tout, madame Juivet; donnez-moi de quoi lui
+faire trois chemises, un jupon, une robe, un tablier, un fichu, deux
+bonnets.
+
+_Therese_, bas:--Dis donc, Camille, laisse-moi parler, puisque c'est moi
+qui paye.
+
+_Camille_, bas:--Non, tu ne payeras pas tout, nous voulons payer avec
+toi.
+
+_Therese_, bas:--J'aime mieux payer seule, c'est ma fille.
+
+--Non, elle est a nous toutes, repliqua tout bas Camille.
+
+--Quelle est l'etoffe que prennent ces demoiselles? interrompit la
+marchande, impatiente de vendre.
+
+Pendant que Camille et Therese continuaient leur dispute a voix basse,
+Madeleine et Elisabeth se depecherent d'acheter tout ce qu'il fallait.
+
+--Adieu, madame Juivet, dirent-elles; envoyez-nous tout cela chez nous,
+et le plus vite possible, je vous en prie; vous enverrez aussi la note.
+
+--Comment, comment, vous avez deja tout achete? s'ecrierent Camille et
+Therese.
+
+--Mais oui; pendant que vous causiez, dit Madeleine d'un air malin, nous
+avons choisi tout ce qui est necessaire.
+
+--Il fallait nous demander si cela nous convenait, reprit Camille.
+
+--Certainement, puisque c'est moi qui paye, dit Therese.
+
+--Nous payerons aussi, nous payerons aussi, s'ecrierent en choeur les
+trois autres.
+
+--Pour combien y en a-t-il? demanda Therese.
+
+_La marchande:_--Pour trente-deux francs, mademoiselle.
+
+--Trente-deux francs! s'ecria Therese effrayee: mais je n'ai que vingt
+francs!
+
+_Camille:_--Eh bien! nous payerons le reste.
+
+_Elisabeth:_--Tant mieux, cela fait que nous aurons aussi habille la
+petite fille.
+
+_Madeleine, riant:_--Nous voila donc enfin d'accord, grace a Mme Juivet:
+ce n'est pas sans peine.
+
+J'avais tout entendu, puisque la porte etait restee ouverte; j'etais
+indigne contre Mme Juivet, qui faisait payer a mes bonnes petites
+maitresses le double au moins de ce que valaient ses marchandises.
+J'esperais que les mamans ne les laisseraient pas faire le marche. Nous
+retournames a la maison; tout le monde fut d'accord en revenant, ...
+grace a Mme Juivet, ... comme avait dit innocemment Madeleine.
+
+Il faisait beau temps; on etait assis sur l'herbe devant la maison quand
+nous arrivames. Pierre, Henri, Louis et Jacques avaient peche dans un
+des etangs pendant que nous etions au village; ils venaient de rapporter
+trois beaux poissons et beaucoup de petits. Pendant que Louis et Jacques
+m'otaient mon bat et ma bride, les quatre cousines expliquerent a leurs
+mamans ce qu'elles avaient achete.
+
+--Pour combien d'argent en avez-vous? demanda la maman de Therese.
+Combien te reste-t-il de tes vingt francs, Therese?
+
+Therese fut un peu embarrassee; elle rougit legerement.
+
+--Il ne me reste rien, maman, dit-elle.
+
+--Vingt francs pour habiller un enfant de six a sept ans; dit la maman
+de Camille; mais c'est horriblement cher. Qu'avez-vous donc achete?
+
+Therese ne savait seulement pas ce que Madeleine et Elisabeth s'etaient
+depechees d'acheter, de sorte qu'elle ne put repondre.
+
+Mais la marchande, arrivant avec son paquet, interrompit la
+conversation, a la grande joie de Madeleine et d'Elisabeth, qui
+commencaient a craindre d'avoir achete des choses trop belles.
+
+--Bonjour, madame Juivet, dit la grand'mere; defaites votre paquet ici
+sur l'herbe, et faites-nous voir les emplettes de ces demoiselles.
+
+Mme Juivet salua, posa son paquet, le defit, en tira la note, qu'elle
+presenta a Madeleine, et etala ses marchandises.
+
+Madeleine avait rougi en prenant la note; sa grand'mere la lui prit des
+mains, et poussa une exclamation de surprise:
+
+--Trente-deux francs pour habiller une petite mendiante!... Madame
+Juivet, ajouta-t-elle d'un ton severe, vous avez abuse de l'ignorance
+de mes petites-filles; vous savez tres bien que les etoffes que vous
+apportez sont beaucoup trop belles et trop cheres pour habiller une
+enfant pauvre; remportez tout cela, et sachez qu'a l'avenir aucun de
+nous n'achetera rien chez vous.
+
+--Madame, dit Mme Juivet avec une colere retenue, ces demoiselles ont
+pris ce qu'elles ont voulu, je ne les ai contraintes sur aucun article.
+
+_La grand'mere:_--Mais vous auriez du ne leur montrer que des etoffes
+convenables, et ne pas chercher a leur passer vos vieilles marchandises
+dont personne ne veut.
+
+_Madame Juivet:_--Madame, ces demoiselles ayant pris les etoffes doivent
+les payer.
+
+--Elles ne payeront rien du tout, et vous allez remporter tout cela, dit
+la grand'mere avec severite. Partez sur-le-champ; j'enverrai ma femme de
+chambre acheter chez Mme Jourdan ce qui est necessaire.
+
+Mme Juivet se retira dans une colere effroyable. Je la reconduisis
+un bout de chemin en brayant d'un air moqueur et en gambadant autour
+d'elle, ce qui amusa beaucoup les enfants, mais ce qui lui fit
+grand-peur, car elle se sentait coupable, et elle craignait que je
+voulusse l'en punir; on me croyait un peu sorcier dans le pays, et tous
+les mechants me redoutaient.
+
+Les mamans gronderent les enfants, les cousins se moquerent d'elles; je
+restai pres d'eux, mangeant de l'herbe, et les regardant sauter, courir,
+gambader. J'entendis, pendant ce temps, que les papas arrangeaient une
+partie de chasse pour le lendemain, que Pierre et Henri devaient avoir
+de petits fusils pour etre de la partie, et qu'un jeune voisin de
+campagne devait y venir aussi.
+
+
+
+XV
+
+LA CHASSE
+
+Le lendemain devait avoir lieu, comme je l'ai dit, l'ouverture de la
+chasse. Pierre et Henri furent prets avant tout le monde; c'etait leur
+debut; ils avaient leurs fusils en bandouliere, leur carnassiere passee
+sur l'epaule; leurs yeux brillaient de bonheur; ils avaient pris un air
+fier et batailleur qui semblait dire que tout le gibier du pays
+devait tomber sous leurs coups. Je les suivais de loin, et je vis les
+preparatifs de la chasse.
+
+--Pierre, dit Henri d'un air delibere, quand nos carnassieres seront
+pleines, ou mettrons-nous le gibier que nous tuerons?
+
+--C'est precisement a quoi je pensais, repondit Pierre; je demanderai a
+papa d'emmener Cadichon.
+
+Cette idee ne me plut pas; je savais que les jeunes chasseurs tiraient
+partout et sur tout, sans s'occuper de ce qui etait devant et pres
+d'eux. En visant une perdrix, ils pouvaient m'envoyer leur plomb, et
+j'attendis avec inquietude la suite de la proposition.
+
+--Papa, dit Pierre a son pere qui arrivait, pouvons-nous emmener
+Cadichon?
+
+--Pour quoi faire? repondit le papa en riant; tu veux donc chasser a
+ane, et poursuivre les perdrix a la course! Dans ce cas, il faut d'abord
+attacher des ailes a Cadichon.
+
+_Henri_, contrarie:--Mais non, papa, c'est pour notre gibier quand nos
+carnassieres seront trop pleines.
+
+_Le papa_, avec surprise et riant:--Porter votre gibier! Vous croyez
+donc, pauvres innocents, que vous allez tuer quelque chose, et meme
+beaucoup de choses?
+
+_Henri, pique_:--Certainement, papa; j'ai vingt cartouches dans ma
+veste, et je tuerai au moins quinze pieces.
+
+_Le papa:_--Ah! ah! ah! Elle est bonne, celle-la! Sais-tu ce que vous
+tuerez, vous deux et votre ami Auguste?
+
+_Henri:_--Quoi donc, papa?
+
+_Le papa:_--Le temps, et rien avec.
+
+_Henri_, tres pique:--Alors, papa, je ne sais pas pourquoi vous nous
+avez donne des fusils, et pourquoi vous nous faites aller a la chasse,
+si vous nous croyez assez sots, assez maladroits pour ne rien tuer.
+
+_Le papa:_--C'est pour vous apprendre a chasser, petits nigauds, que je
+vous fais aller a la chasse. On ne tue jamais rien les premieres fois.
+
+La conversation fut interrompue par l'arrivee d'Auguste, pret aussi a
+tuer tout ce qu'il rencontrerait. Pierre et Henri etaient encore rouges
+d'indignation quand Auguste les rejoignit.
+
+_Pierre:_--Papa croit que nous ne tuerons rien, Auguste; nous lui ferons
+voir que nous sommes plus adroits qu'il ne le pense.
+
+_Auguste:_--Sois tranquille, nous tuerons plus de gibier qu'eux.
+
+_Henri:_--Pourquoi plus qu'eux?
+
+_Auguste:_--Parce que nous sommes jeunes, vifs, lestes et adroits,
+tandis que nos papas sont deja un peu vieux.
+
+_Henri:_--C'est vrai, cela. Papa a quarante-deux ans. Pierre en a
+quinze, et moi treize. Quelle difference!
+
+_Auguste:_--Et mon papa a moi donc! Il a quarante-trois ans! Et moi qui
+en ai quatorze!
+
+_Pierre_:--Ecoute, je vais, sans le lui dire, faire mettre a Cadichon
+le bat avec les paniers. Il nous suivra et nous lui ferons porter notre
+gibier.
+
+_Auguste_:--Bien, tres bien; fais mettre les grands paniers; si nous
+tuons un chevreuil, il lui faudra une fameuse place.
+
+Henri fut charge de la commission. Je riais sous cape de la prevoyance.
+J'etais bien sur de ne pas avoir la charge d'un chevreuil et de revenir
+avec les paniers vides comme au depart.
+
+--En route! dirent les papas. Nous marcherons devant. Et vous, gamins,
+suivez de pres. Quand nous serons en plaine, nous nous debanderons....
+
+--Qu'est-ce donc? ajouta le papa de Pierre avec surprise; Cadichon nous
+suit? Cadichon orne de deux enormes paniers?
+
+--C'est pour le gibier de ces messieurs, dit le garde en riant.
+
+_Le papa_:--Ah! ah! ah! ils ont voulu faire a leur tete, ... soit ... je
+veux bien que Cadichon suive la chasse, s'il a du temps a perdre.
+
+Il regarda en souriant Pierre et Henri, qui prirent un air degage.
+
+--Ton fusil est-il arme, Pierre? demanda Henri.
+
+_Pierre_:--Non, pas encore; c'est si dur a armer et a desarmer, que
+j'aime mieux attendre qu'une perdrix parte.
+
+_Le papa_:--Nous voici en plaine; a present, marchons tous sur la meme
+ligne, et tirons devant nous, et pas a droite ni a gauche, pour ne pas
+nous entre-tuer.
+
+Les perdrix ne tarderent pas a partir de tous cotes; j'etais reste
+prudemment derriere, et meme un peu loin: je fis bien; car plus d'un
+chien retardataire recut des grains de plomb. Les chiens guettaient,
+arretaient, rapportaient; les coups de fusil partaient sur toute la
+ligne. Je ne perdais pas de vue mes trois jeunes vantards; je les voyais
+tirer souvent, mais ramasser, jamais: aucun des trois ne toucha ni
+lievre, ni perdrix. Ils s'impatientaient, tiraient hors de portee, trop
+loin, trop pres; quelquefois tous trois tiraient la meme perdrix, qui
+n'en volait que mieux. Les papas faisaient au contraire de la bonne
+besogne: autant de coups de fusil, autant de pieces dans leurs
+carnassieres. Apres deux heures de chasse, le papa de Pierre et de Henri
+s'approcha d'eux.
+
+--Eh bien! mes enfants, Cadichon est-il bien charge? Y a-t-il encore de
+la place pour vider ma carnassiere, qui est trop pleine?
+
+Les enfants ne repondirent pas: ils voyaient a l'air moqueur de leur
+papa, qu'il savait leur maladresse. Moi, j'approchai en courant, et je
+tournai un des paniers vers le papa.
+
+_Le papa_:--Comment! rien dedans? Vos carnassieres vont crever, si vous
+les remplissez trop.
+
+Les carnassieres etaient plates et vides. Le papa se mit a rire de l'air
+deconfit des jeunes chasseurs, se debarrassa de son gibier dans un de
+mes paniers, et retourna a son chien, qui etait en arret.
+
+_Auguste:_--Je crois bien que ton pere tue une quantite de perdreaux! Il
+a deux chiens qui arretent et rapportent; et nous, on ne nous en a pas
+laisse un seul.
+
+_Henri:_--C'est vrai, ca; nous avons peut-etre tue beaucoup de perdrix,
+seulement nous n'avions pas de chiens pour nous les rapporter.
+
+_Pierre:_--Pourtant, je n'en ai pas vu tomber.
+
+_Auguste:_--Parce qu'une perdrix tuee ne tombe jamais sur le coup; elle
+vole encore quelque temps, et elle va tomber tres loin.
+
+_Pierre:_--Mais quand papa et mes oncles tirent, leurs perdrix tombent
+tout de suite.
+
+_Auguste:_--Cela te semble ainsi parce que tu es loin, mais, si tu etais
+a leur place, tu verrais filer la perdrix longtemps encore.
+
+Pierre ne repondit pas, mais il n'avait pas trop l'air de croire ce que
+disait Auguste. Tous marchaient d'un pas moins fier et moins leger qu'au
+depart. Ils commencaient a demander l'heure.
+
+--J'ai faim, dit Henri.
+
+--J'ai soif, dit Auguste.
+
+--Je suis fatigue, dit Pierre.
+
+Mais il fallait bien suivre les chasseurs qui tiraient, tuaient et
+s'amusaient. Pourtant ils n'oubliaient pas leurs jeunes compagnons de
+chasse, et, pour ne pas trop les fatiguer, ils proposerent une halte
+pour dejeuner. Les jeunes gens accepterent avec joie. On rappela les
+chiens, qu'on remit en laisse, et l'on se dirigea vers une ferme qui
+etait a cent pas, et ou la grand'mere avait envoye des provisions.
+
+On s'assit par terre sous un vieux chene; on etala le contenu des
+paniers. Il y avait, comme a toutes les chasses, un pate de volaille, un
+jambon, des oeufs, du fromage, des marmelades, des confitures, un gros
+baba, une enorme brioche et quelques bouteilles de vieux vin. Tous
+les chasseurs, jeunes et vieux, avaient grand appetit, et mangerent a
+effrayer les passants. Pourtant la grand'mere avait si largement pourvu
+aux faims les plus voraces, que la moitie des provisions resterent aux
+gardes et aux gens de la ferme. Les chiens avaient la soupe pour apaiser
+leur faim, et l'eau de la mare pour se desalterer.
+
+--Vous n'avez donc pas ete heureux, enfants? dit le papa d'Auguste.
+Cadichon ne marchait pas comme un ane trop charge.
+
+_Auguste:_--Ce n'est pas etonnant, papa nous n'avions pas de chiens;
+vous les aviez tous.
+
+_Le pere:_--Ah! tu crois qu'un, deux, trois chiens vous auraient fait
+tuer des perdreaux qui vous passaient sous le nez.
+
+_Auguste:_--Ils ne les auraient pas fait tuer, papa, mais ils auraient
+cherche et rapporte ceux que nous avons tues, et alors...
+
+_Le pere_, interrompant d'un air surpris:--Ceux que vous avez tues! Vous
+croyez avoir tue des perdreaux?
+
+_Auguste:_--Certainement, papa; seulement, comme nous ne les voyions pas
+tomber, nous ne pouvions pas les ramasser.
+
+_Le pere_, de meme:--Et tu crois que, s'il en etait tombe, vous ne les
+auriez pas vus?
+
+_Auguste:_--Non, car nous n'avons pas d'aussi bons yeux que les chiens.
+
+Le pere, les oncles, les gardes meme partirent d'un eclat de rire qui
+rendit les enfants rouges de colere.
+
+--Ecoutez, dit enfin le papa de Pierre et de Henri, puisque c'est faute
+de chiens que votre gibier a ete perdu, vous allez avoir chacun le votre
+quand nous nous remettrons en chasse.
+
+_Pierre:_--Mais les chiens ne voudront pas nous suivre, papa ils ne nous
+connaissent pas autant que vous.
+
+_Le pere:_--Pour les obliger a vous suivre, nous vous donnerons les deux
+gardes, et nous ne partirons qu'une demi-heure apres vous, afin que les
+chiens n'aient pas la tentation de nous rejoindre.
+
+_Pierre_, radieux:--Oh! merci, papa! a la bonne heure! avec les chiens,
+nous sommes bien surs de tuer autant que vous.
+
+Le dejeuner finissait, on etait repose, et les jeunes chasseurs etaient
+presses de se remettre en chasse avec les chiens et les gardes.
+
+--Nous allons avoir l'air de vrais chasseurs, dirent-ils d'un air
+satisfait.
+
+Les voila partis encore une fois, et moi suivant comme avant le
+dejeuner, mais toujours de loin. Les papas avaient dit aux gardes de
+marcher pres des enfants, et d'empecher toute imprudence. Les perdrix
+partaient de tous cotes comme le matin, les jeunes gens tiraient comme
+le matin, et ne tuaient rien comme le matin. Pourtant les chiens
+faisaient bien leur office; ils quetaient, ils arretaient, seulement
+ils ne rapportaient pas, puisqu'il n'y avait rien a rapporter. Enfin,
+Auguste, impatiente de tirer sans tuer, voit un des chiens en arret; il
+croit qu'en tirant avant que la perdrix parte, il tuera plus facilement.
+Il vise, il tire, ... le chien tombe en se debattant et en poussant un
+cri de douleur.
+
+--Corbleu! c'est notre meilleur chien! s'ecria le garde en s'elancant
+vers lui.
+
+Quand il arriva, le chien expirait. Le coup l'avait frappe a la tete; il
+etait sans mouvement et sans vie.
+
+--Voila un beau coup que vous avez fait la, monsieur Auguste! dit le
+garde en laissant retomber le pauvre animal. Je crois bien que voila la
+chasse finie.
+
+Auguste restait immobile et consterne; Pierre et Henri etaient tres emus
+de la mort du chien, le garde concentrait sa colere et le regardait sans
+mot dire.
+
+J'approchai pour voir quelle etait la malheureuse victime de la
+maladresse et de l'amour-propre d'Auguste. Quelle ne fut pas ma douleur
+en reconnaissant Medor, mon ami, mon meilleur ami! Et quels ne furent
+pas mon horreur et mon chagrin quand je vis le garde relever Medor, et
+le poser dans un des paniers que je portais sur mon dos! Voila donc le
+gibier que j'etais condamne a rapporter! Medor, mon ami, tue par un
+mauvais garcon maladroit et orgueilleux.
+
+Nous retournames du cote de la ferme, les enfants ne parlant pas, le
+garde laissant echapper de temps a autre un juron furieux, et moi ne
+trouvant de consolation que dans la reprimande severe et l'humiliation
+que le meurtrier aurait a subir.
+
+En arrivant a la ferme, nous y trouvames encore les chasseurs, qui,
+n'ayant plus de chiens, preferaient se reposer et attendre le retour des
+enfants.
+
+--Deja! s'ecrierent-ils en nous voyant revenir.
+
+_Le papa de Pierre:_--Je crois, en verite, qu'ils ont tue une grosse
+piece. Cadichon marche comme s'il etait charge, et un des paniers penche
+comme s'il contenait quelque chose de lourd.
+
+Ils se leverent et vinrent a nous. Les enfants restaient en arriere;
+leur mine confuse frappa ces messieurs.
+
+_Le pere d'Auguste_, riant:--Ils n'ont pas l'air de triomphateurs!
+
+_Le papa de Pierre_, riant:--Ils ont peut-etre tue un veau ou un mouton
+qu'ils ont pris pour un lapin.
+
+Le garde approcha.
+
+_Le papa:_--Qu'y a-t-il donc, Michaud? Tu as l'air aussi penaud que les
+chasseurs.
+
+--C'est qu'il y a de quoi, m'sieur, repondit le garde. Nous rapportons
+un triste gibier.
+
+_Le papa_, riant:--Qu'est-ce donc? Un mouton, un veau, un anon?
+
+_Le garde:_--Ah! m'sieur, il n'a a pas de quoi rire, allez! C'est votre
+chien Medor, le meilleur de la bande, que M. Auguste a tue, le prenant
+pour une perdrix.
+
+_Le papa:_--Medor! le maladroit! Si jamais il revient chasser ici!...
+
+--Approchez, Auguste, lui dit son pere. Voila donc ou vous ont mene
+votre sot orgueil et votre ridicule presomption! Faites vos adieux a vos
+amis, monsieur; vous allez retourner sur l'heure a la maison, et vous
+porterez votre fusil dans ma chambre pour n'y plus toucher, jusqu'a ce
+que vous ayez pris de la raison et de la modestie.
+
+--Mais papa, repondit Auguste d'un air degage, je ne sais pas pourquoi
+vous etres si fache. Il arrive tres souvent qu'on tue des chiens, a la
+chasse.
+
+--Des chiens!... On tue des chiens! s'ecria le pere stupefait. En
+verite, c'est trop fort... Ou avez-vous pris ces belles notions de
+chasse, monsieur.
+
+--Mais, papa, dit Auguste toujours du meme air degage, tout le monde
+sait qu'il arrive tres souvent aux grands chasseurs de tuer des chiens.
+
+--Mes chers amis, dit le pere en se retournant vers ces messieurs,
+veuillez m'excuser de vous avoir amene un garcon malapris comme Auguste.
+Je ne croyais pas qu'il fut capable de tant d'impudence et de sottise.
+
+Puis, se retournant vers son fils:
+
+--Vous avez entendu mes ordres, monsieur, allez.
+
+_Auguste:_--Mais, papa.
+
+_Le pere_, d'une voix severe:--Silence! vous dis-je. Pas un mot, si vous
+ne voulez faire connaissance avec la baguette de mon fusil.
+
+Auguste baissa la tete et se retira tout confus.
+
+"Vous voyez, mes enfants, dit le papa de Pierre et de Henri, ou mene la
+presomption, c'est-a-dire la croyance d'un merite qu'on n'a pas. Ce
+qui arrive a Auguste aurait pu vous arriver aussi. Vous vous etes tous
+figure que rien n'etait plus facile que de bien tirer, qu'il suffisait
+de vouloir pour tuer; voyez le resultat, vous avez ete tous trois
+ridicules des ce matin; vous avez meprise nos conseils et notre
+experience; et enfin vous etes tous trois la cause de la mort de mon
+pauvre Medor. Je vois, d'apres cela, que vous etes trop jeunes pour
+chasser. Dans un an ou deux nous verrons. Jusque-la retournez a vos
+jardins et a vos amusements d'enfants. Tout le monde s'en trouvera
+mieux."
+
+Pierre et Henri baisserent la tete sans repondre. On rentra tristement a
+la maison; les enfants voulurent enterrer eux-memes dans le jardin mon
+malheureux ami, dont je vais vous raconter l'histoire. Vous verrez
+pourquoi je l'aimais tant.
+
+
+
+XVI
+
+MEDOR
+
+Je connaissais Medor depuis longtemps; j'etais jeune, et il etait plus
+jeune encore quand nous nous sommes connus et aimes. Je vivais alors
+miserablement chez ces mechants fermiers qui m'avaient achete a un
+marchand d'anes, et de chez lesquels je m'etais sauve avec tant
+d'habilete. J'etais maigre, car je souffrais sans cesse de la faim.
+Medor, qu'on leur avait donne comme chien de garde, et qui s'est trouve
+etre un superbe et excellent chien de chasse, etait moins malheureux que
+moi; il amusait les enfants qui lui donnaient du pain et des restes de
+laitage; de plus, il m'a avoue que lorsqu'il pouvait se glisser a la
+laiterie avec la maitresse ou la servante, il trouvait toujours moyen
+d'attraper quelques gorgees de lait ou de creme, et de saisir les petits
+morceaux de beurre qui sautaient de la baratte pendant qu'on le faisait.
+Medor etait bon; ma maigreur et ma faiblesse lui firent pitie; un jour
+il m'apporta un morceau de pain, et me le presenta d'un air triomphant.
+
+--Mange, mon pauvre ami, me dit-il, dans son langage; j'ai assez du pain
+qu'on me donne pour me nourrir, et toi, tu n'as que des chardons et de
+mauvaises herbes en quantite a peine suffisante pour te faire vivre.
+
+--Bon Medor, lui repondis-je, tu te prives pour moi, j'en suis certain.
+Je ne souffre pas autant que tu le penses; je suis habitue a peu manger,
+a peu dormir, a beaucoup travailler et a etre battu.
+
+--Je n'ai pas faim. Prouve-moi ton amitie en acceptant mon petit
+present. C'est bien peu de chose, mais je te l'offre avec plaisir, et si
+tu me refusais, j'en aurais du chagrin.
+
+--Alors j'accepte, mon bon Medor, lui repondis-je, parce que je t'aime;
+et je t'avoue que ce pain me fera grand bien, car j'ai faim.
+
+Et je mangeai le pain du bon Medor, qui regardait avec joie
+l'empressement avec lequel je broyais et j'avalais. Je me sentis tout
+remonte par ce repas inaccoutume; je le dis a Medor, croyant par la lui
+mieux temoigner ma reconnaissance; il en resulta que tous les jours il
+m'apportait le plus gros morceau de ceux qu'on lui donnait. Le soir,
+il venait se coucher pres de moi sous l'arbre ou le buisson que je
+choisissais pour passer ma nuit; nous causions alors sans parler. Nous
+autres animaux, nous ne prononcons pas des paroles comme les hommes,
+mais nous nous comprenons par des clignements d'yeux, des mouvements de
+tete, d'oreilles, de la queue, et nous causons entre nous tout comme les
+hommes.
+
+Un soir, je le vis arriver triste et abattu.
+
+--Mon ami, me dit-il, je crains de ne plus pouvoir a l'avenir t'apporter
+une partie de mon pain; les maitres ont decide que j'etais assez grand
+pour etre attache toute la journee, qu'on ne me lacherait qu'a la nuit.
+De plus, la maitresse a gronde les enfants de ce qu'ils me donnaient
+trop de pain; elle leur a defendu de me rien donner a l'avenir, parce
+qu'elle voulait me nourrir elle-meme, et peu, pour me rendre bon chien
+de garde.
+
+--Mon bon Medor, lui dis-je, si c'est le pain que tu m'apportes qui te
+tourmente, rassure-toi, je n'en ai plus besoin; j'ai decouvert ce matin
+un trou dans le mur du hangar a foin; j'en ai deja tire un peu, et je
+pourrai facilement en manger tous les jours.
+
+--En verite! s'ecria Medor, je suis heureux de ce que tu me dis; mais
+j'avais pourtant un grand plaisir a partager mon pain avec toi. Et puis,
+etre attache tout le jour, ne plus venir te voir, c'est triste.
+
+Nous causames encore quelque temps, il me quitta fort tard.
+
+--J'aurai le temps de dormir le jour, disait-il; et toi tu n'as pas
+grand'chose a faire dans cette saison-ci.
+
+Toute la journee du lendemain se passa en effet sans que je visse mon
+pauvre ami. Vers le soir, je l'attendais avec impatience, lorsque
+j'entendis ses cris. Je courus pres de la haie; je vis la mechante
+fermiere qui le tenait par la peau du cou, pendant que Jules le frappait
+avec le fouet du charretier. Je m'elancai au travers de la haie par une
+breche mal fermee; je me jetai sur Jules, et je le mordis au bras de
+facon a lui faire tomber le fouet des mains. La fermiere lacha Medor,
+qui se sauva, c'est ce que je voulais; je lachai aussi le bras de Jules,
+et j'allais retourner dans mon enclos, lorsque je me sentis saisir par
+les oreilles; c'etait la fermiere, qui dans sa colere, criait a Jules:
+
+--Donne-moi le grand fouet, que je corrige ce mauvais animal! Jamais
+plus mechant ane n'a ete vu en ce monde. Donne donc, ou claque-le
+toi-meme.
+
+--Je ne peux remuer le bras, dit Jules en pleurant; il est tout
+engourdi.
+
+La fermiere saisit le fouet tombe a terre, et courut a moi pour venger
+son mechant garcon. Je n'eus pas la sottise de l'attendre comme vous
+pouvez bien penser. Je fis un saut et m'eloignai quand elle fut pres de
+m'atteindre; elle continua a me poursuivre et moi a me sauver, ayant
+grand soin de me tenir hors de la portee du fouet. Je m'amusai beaucoup
+a cette course; je voyais la colere de ma maitresse augmenter a mesure
+qu'elle se fatiguait; je la faisais courir et suer sans me donner de
+mal, la mechante femme etait en nage, etait rendue, sans avoir eu le
+plaisir de m'attraper seulement du bout de son fouet. Mon ami etait
+suffisamment venge quand la promenade fut terminee. Je le cherchai des
+yeux, car je l'avais vu courir du cote de mon enclos; mais il attendait,
+pour se montrer, le depart de sa cruelle maitresse.
+
+--Miserable! scelerat! cria l'enragee fermiere en se retirant; tu me le
+payeras quand tu seras sous le bat.
+
+Je restai seul. J'appelai; Medor sortit timidement la tete du fosse ou
+il etait cache; je courus a lui.
+
+--Viens! lui dis-je. Elle est partie. Qu'as-tu fait? Pourquoi te
+faisait-elle battre par Jules?
+
+--Parce que j'avais un morceau de pain qu'un des enfants avait pose par
+terre: elle m'a vu, s'est elancee sur moi, a appele Jules, et lui a
+ordonne de me battre sans pitie.
+
+--Est-ce que personne n'a cherche a te defendre?
+
+--Me defendre! Ah oui! vraiment! ils ont tous crie: "C'est bien fait!
+c'est bien fait! Fouette-le, Jules, pour qu'il recommence pas.--Soyez
+tranquilles, repondit Jules, je n'irai pas de main-morte; vous allez
+voir comme je vais le faire chanter." Et a mon premier cri, ils ont tous
+battu des mains et crie: "Bravo! Encore, encore!"
+
+--Mechants petits droles! m'ecriai-je. Mais pourquoi as-tu pris ce
+morceau de pain, Medor? Est-ce qu'on ne t'avait pas donne ton souper?
+
+--Si fait, si fait. J'avais mange; mais le pain de ma soupe etait si
+emiette, que je n'ai pu en rien retirer pour toi, et si j'avais pu
+emporter ce gros morceau que les enfants avaient fait tomber, tu aurais
+eu un bon regal.
+
+--Mon pauvre Medor, c'est pour moi que tu as ete battu!... Merci, mon
+ami, merci; je n'oublierai jamais ton amitie, ta bonte!... Mais ne
+recommence pas, je t'en supplie; crois-tu que ce pain m'eut fait
+plaisir, si j'avais su ce qu'il devait te faire souffrir? J'aimerais
+cent fois mieux ne vivre que de chardons, et te savoir bien traite et
+heureux.
+
+Nous causames longtemps encore, et je fis promettre a Medor de ne plus
+se mettre, a cause de moi, dans le cas d'etre battu; je lui promis aussi
+de faire toutes sortes de tours a tous les gens de la ferme, et je tins
+parole. Un jour, je jetai dans un fosse plein d'eau Jules et sa soeur,
+et je me sauvai, les laissant barboter et se debattre. Un autre jour, je
+poursuivis le petit de trois ans comme si j'avais voulu le mordre; il
+criait et courait avec une terreur qui me rejouissait. Une autre fois,
+je fis semblant d'etre pris de coliques, et je me roulai sur la grande
+route avec une charge d'oeufs sur le dos; tous les oeufs furent ecrases;
+la fermiere, quoique furieuse, n'osait pas me frapper; elle me croyait
+reellement malade; elle pensa que j'allais mourir; que l'argent que je
+leur avais coute serait perdu, et, au lieu de me battre, elle me ramena
+et me donna du foin et du son. Je n'ai jamais fait un meilleur tour de
+ma vie, et le soir, en le racontant a Medor, nous nous pamions de rire.
+Une autre fois, je vis tout leur linge etale sur la haie pour secher.
+Je pris toutes les pieces l'une apres l'autre avec mes dents, et je les
+jetai dans le jus du fumier. Personne ne m'avait vu faire; quand la
+maitresse ne trouva plus son linge, et qu'apres l'avoir cherche partout,
+elle le trouva dans le jus du fumier, elle se mit dans une epouvantable
+colere; elle battit la servante, qui battit les enfants, qui battirent
+les chats, les chiens, les veaux, les moutons. C'etait un vacarme
+charmant pour moi, car tous criaient, tous juraient, tous etaient
+furieux. Ce fut encore une soiree bien gaie que nous passames, Medor et
+moi.
+
+En reflechissant depuis a toutes ces mechancetes, je me les suis
+sincerement reprochees, car je me vengeais sur des innocents des fautes
+des coupables. Medor me blamait quelquefois, et me conseillait d'etre
+meilleur et plus indulgent; mais je ne l'ecoutais pas, je devenais de
+plus en plus mechant; j'en ai ete bien puni, comme on le verra plus
+tard.
+
+Un jour, jour de tristesse et de deuil, un monsieur qui passait vit
+Medor, l'appela, le caressa; puis il alla parler au fermier, et le lui
+acheta pour cent francs. Le fermier, qui croyait avoir un chien de peu
+de valeur, etait enchante; mon pauvre ami fut immediatement attache avec
+un bout de corde, et emmene par son nouveau maitre; il me regarda d'un
+air douloureux; je courus de tous cotes pour chercher un passage dans la
+haie, les breches etaient bouchees; je n'eus meme pas la consolation
+de recevoir les adieux de mon cher Medor. Depuis ce jour je m'ennuyai
+mortellement; ce fut peu de temps apres qu'eut lieu l'histoire du
+marche, et ma fuite dans la foret de Saint-Evroult. Pendant les annees
+qui ont suivi cette aventure, j'ai souvent, bien souvent pense a mon
+ami, et j'ai bien desire le retrouver; mais ou le chercher? J'avais su
+que son nouveau maitre n'habitait pas le pays, qu'il n'y etait venu que
+pour voir un de ses amis.
+
+Quand je fus amene chez votre grand'mere par mon petit Jacques, jugez de
+mon bonheur en voyant quelques temps apres arriver, avec votre oncle et
+vos cousins Pierre et Henri, mon ami, mon cher Medor. Il fallait voir
+la surprise generale lorsqu'on vit Medor courir a moi, me faire mille
+caresses, et moi le suivre partout. On crut que c'etait pour Medor la
+joie de se trouver a la campagne; pour moi, on pensa que j'etais
+bien aise d'avoir un compagnon de promenade. Si l'on avait pu nous
+comprendre, deviner nos longues conversations, on aurait compris ce qui
+nous attirait l'un vers l'autre.
+
+Medor fut heureux de tout ce que je lui racontais de ma vie calme et
+heureuse, de la bonte de mes maitres, de ma bonne et meme glorieuse
+reputation dans le pays; il gemit avec moi au recit de mes tristes
+aventures; il rit, tout en me blamant, des tours que j'avais joues au
+fermier qui m'avait achete du pere Georget; il fremit d'orgueil au recit
+de mon triomphe dans la course d'anes; il gemit de l'ingratitude des
+parents de la pauvre Pauline, et il versa quelques larmes sur le triste
+sort de cette malheureuse enfant.
+
+
+
+XVII
+
+LES ENFANTS DE L'ECOLE
+
+Medor s'etait ecarte un jour de la maison ou il etait ne, et ou il
+vivait assez heureux; il poursuivait un chat qui lui avait enleve un
+morceau de viande donnee par le cuisinier. On la trouvait trop avancee;
+Medor, qui n'etait pas si delicat, l'avait saisie et posee pres de sa
+niche, lorsque le chat, cache a cote, s'elanca dessus et l'emporta. Mon
+ami ne faisait pas souvent d'aussi friands repas; il courut a toutes
+jambes apres le voleur et, l'aurait bientot attrape, si le mechant chat
+n'avait imagine de grimper sur un arbre. Medor ne pouvait le suivre si
+haut; il fut donc oblige de regarder le fripon devorer sous ses yeux
+l'excellent morceau qu'il avait derobe. Justement irrite d'une semblable
+effronterie, il resta au pied de l'arbre, aboyant, grondant, et faisant
+mille reproches. Ses aboiements attirerent des enfants qui sortaient de
+l'ecole; ils se joignirent a Medor pour injurier le chat; ils finirent
+meme par ramasser des pierres et lui en jeter; c'etait une veritable
+grele. Le chat se sauva au haut de l'arbre, se cacha dans les endroits
+les plus touffus: ce qui n'empecha pas les mechants garcons de continuer
+leur jeu et de faire des hourras de joie chaque fois qu'un miaulement
+plaintif leur apprenait que le chat avait ete touche et blesse.
+
+Medor commencait a s'ennuyer de ce jeu; les miaulements douloureux du
+chat avaient fait passer sa colere, et il craignait que les enfants ne
+fussent trop cruels. Il se mit donc a aboyer contre eux et a les tirer
+par leurs blouses; ils n'en continuerent pas moins a lancer des pierres;
+seulement, ils en jeterent aussi quelques-unes a mon pauvre ami. Enfin
+un cri rauque et horrible, suivi d'un craquement dans les branches,
+annonca qu'ils avaient reussi, que le chat etait grievement blesse, et
+qu'il tombait de l'arbre. Une minute apres, il etait par terre, non
+seulement blesse, mais raide mort; il avait eu la tete brisee par une
+pierre. Les mechants enfants se rejouirent de leur succes, au lieu de
+pleurer sur leur cruaute et sur les souffrances qu'ils avaient fait
+endurer a ce pauvre animal. Medor regardait son ennemi d'un air
+compatissant, et les garcons d'un air de reproche; il allait retourner a
+la maison, lorsqu'un des enfants s'ecria:
+
+--Faisons-lui prendre un bain dans la riviere, ce sera tres amusant.
+
+--Bien dit, bien imagine! s'ecrierent les autres. Attrape-le, Frederic;
+le voila qui se sauve.
+
+Et voila Medor poursuivi par ces mechants vauriens, eux et lui courant a
+toutes jambes; ils etaient malheureusement une douzaine, qui s'etaient
+espaces, ce qui l'obligeait a toujours courir droit devant lui, car
+aussitot qu'il cherchait a leur echapper a droite ou a gauche, tous
+l'entouraient, et il retardait ainsi sa fuite au lieu de l'accelerer. Il
+etait bien jeune alors, il n'avait que quatre mois; il ne pouvait courir
+vite ni longtemps; il finit donc par etre pris. L'un le saisit par la
+queue, l'autre par la patte, d'autres par le cou, les oreilles, le dos,
+le ventre; ils le tiraient chacun de leur cote, et s'amusaient de ses
+cris. Enfin, ils lui attacherent au cou une ficelle qui le serrait a
+l'etrangler, le tirerent apres eux, et le firent avancer avec force
+coups de pied; ils arriverent ainsi jusqu'a la riviere; l'un deux allait
+l'y jeter apres avoir defait la ficelle; mais le plus grand s'ecria:
+
+--Attends, donne-moi la ficelle, attachons-lui deux vessies au cou pour
+le faire nager, nous le pousserons jusqu'a l'usine, et nous le ferons
+passer sous la roue.
+
+Le pauvre Medor se debattait vainement; que pouvait-il faire contre une
+douzaine de gamins dont les plus jeunes avaient pour le moins dix ans?
+Andre, le plus mechant de la bande, lui attacha les deux vessies autour
+du cou, et le lanca au beau milieu de la petite riviere. Mon malheureux
+ami, pousse par le courant plus encore que par les perches que tenaient
+ses bourreaux, etait a moitie noye et a moitie etrangle par la ficelle
+que l'eau avait resserree. Il arriva ainsi jusqu'a l'endroit ou l'eau
+se precipitait avec violence sous la roue de l'usine. Une fois sous la
+roue, il devait necessairement y etre broye.
+
+Les ouvriers revenaient de diner, et s'appretaient a lever la pale qui
+retenait l'eau. Celui qui devait la lever apercut Medor, et s'adressa
+aux mechants enfants qui attendaient en riant que la pale, une fois
+levee, laissat passer Medor, et que l'eau l'entrainat sous la roue.
+
+--Encore un de vos mechants tours, mauvais garnements. Eh! les amis, a
+moi! Venez corriger ces gamins qui s'amusent a noyer un pauvre chien.
+
+Ses camarades accoururent, et, pendant qu'il sauvait Medor en lui
+tendant une planche, sur laquelle il monta, les autres firent la chasse
+a ses tourmenteurs, les attraperent tous, et les fouetterent, les
+uns avec des cordes, les autres avec des fouets, d'autres avec des
+baguettes. Ils criaient tous a qui mieux mieux; les ouvriers n'en
+tapaient que plus fort. Enfin, ils les laisserent aller, et la bande
+partit, criant, hurlant et se frottant les reins.
+
+Le sauveur de Medor avait coupe la ficelle qui l'etranglait; il l'avait
+couche au soleil sur du foin; Medor fut bientot sec et pret a retourner
+a la maison. Le forgeron l'y ramena, mais on lui dit qu'il pouvait bien
+le garder, qu'on avait deja trop de chiens, et qu'on jetterait celui-la
+a l'eau avec une pierre au cou s'il ne voulait pas l'emmener. C'etait un
+brave homme; il eut pitie de Medor et le ramena chez lui. Quand sa femme
+vit le chien, elle jeta les hauts cris, disant que son mari la ruinait,
+qu'elle n'avait pas de quoi nourrir un animal propre a rien, qu'il
+faudrait encore payer l'impot sur les chiens.
+
+Enfin, elle cria et se plaignit si haut, que le mari, pour avoir la
+paix, se debarrassa de Medor, en le donnant au mechant fermier chez
+lequel je vivais deja, et qui avait besoin d'un chien de garde.
+
+Voila comment Medor et moi nous nous sommes connus, et voila pourquoi
+nous nous sommes aimes.
+
+
+
+XVIII
+
+LE BAPTEME
+
+Pierre et Camille devaient etre parrain et marraine d'un enfant qui
+venait de naitre, et dont la mere avait ete bonne de Camille.
+
+Camille voulait qu'on donnat son nom a sa filleule.
+
+--Pas du tout, dit Pierre; puisque je suis le parrain, j'ai droit de lui
+donner un nom, et je veux l'appeler Pierrette.
+
+_Camille_:--Pierrette! mais c'est un affreux nom! Pas du tout. Je ne
+veux pas qu'elle s'appelle Pierrette. Elle s'appellera Camille; je suis
+la marraine, et j'ai le droit de l'appeler comme moi.
+
+_Pierre_:--Non; c'est le parrain qui a le plus de droits, et je
+l'appellerai Pierrette.
+
+_Camille_:--Si tu l'appelles Pierrette, je ne veux pas etre marraine.
+
+_Pierre_:--Si tu l'appelles Camille, je ne veux pas etre parrain.
+
+_Camille_:--Eh bien! faites comme vous voulez; je demanderai a papa
+d'etre parrain a votre place.
+
+_Pierre_:--Et moi, mademoiselle, je demanderai a maman d'etre marraine a
+votre place.
+
+_Camille_:--D'abord, je suis sure que ma tante ne voudra pas qu'elle
+s'appelle Pierrette; c'est affreux et ridicule!
+
+_Pierre_:--Et moi je suis certain que mon oncle ne voudra pas qu'elle
+s'appelle Camille; c'est horrible et bete!
+
+_Camille_:--Et comment donc m'a-t-il appelee Camille, moi? Va lui dire
+que c'est un nom horrible et bete; va, mon bonhomme, et tu verras comme
+tu seras bien recu.
+
+_Pierre_:--Enfin, tu diras ce que tu voudras, mais je dis que je ne
+serai pas parrain d'une Camille.
+
+--Papa, dit malicieusement Camille en courant a son pere, voulez-vous
+etre parrain avec moi de la petite Camille?
+
+_Le papa_:--Quelle Camille, chere Minette? je ne connais de Camille que
+toi.
+
+_Camille_:--C'est ma petite filleule, papa, que je veux appeler Camille
+quand on la baptisera aujourd'hui.
+
+_Le papa_:--Mais Pierre doit etre parrain avec toi; on n'a jamais deux
+parrains.
+
+_Camille_:--Papa, Pierre ne veut plus l'etre.
+
+_Le papa_:--Ne veut plus? Pourquoi ce caprice?
+
+_Camille_:--Parce qu'il trouve le nom de Camille horrible et bete, et
+qu'il veut l'appeler Pierrette.
+
+_Le papa_:--Pierrette! Mais c'est bien ce nom-la qui serait horrible et
+bete.
+
+_Camille_:--C'est ce que je lui ai dit, papa; il ne veut pas me croire.
+
+_Le papa_:--Ecoute, ma fille, tache de t'entendre avec ton cousin. Mais,
+s'il persiste a ne vouloir etre parrain qu'a la condition de l'appeler
+Pierrette, je le remplacerai tres volontiers.
+
+Pendant cette conversation de Camille avec son papa, Pierre avait couru
+chez sa maman.
+
+--Maman, lui dit-il, voulez-vous remplacer Camille, et etre marraine
+avec moi de la petite fille qu'on doit baptiser aujourd'hui?
+
+_La maman_:--Pourquoi donc remplacer Camille? La bonne demande que ce
+soit elle qui soit marraine.
+
+_Pierre_:--Maman, c'est parce qu'elle veut que la petite fille s'appelle
+Camille; je trouve ce nom tres laid, et, comme je suis parrain, je veux
+qu'elle s'appelle Pierrette.
+
+_La maman_:--Pierrette! Mais c'est un affreux nom! Autant Pierre est
+joli, autant Pierrette est ridicule.
+
+_Pierre_:--Oh! maman, je vous en prie, laissez-moi l'appeler
+Pierrette.... D'abord, je ne veux pas qu'elle s'appelle Camille.
+
+_La maman_:--Mais, si aucun de vous ne veut ceder, comment vous
+arrangerez-vous?
+
+_Pierre_:--Voila pourquoi, maman, je viens vous demander de remplacer
+Camille pour appeler la petite Pierrette.
+
+_La maman_:--Mon pauvre Pierre, d'abord je te dirai franchement que je
+ne veux pas non plus de Pierrette, parce que c'est un nom ridicule. Et
+puis la mere de l'enfant a ete bonne de Camille et non pas la tienne,
+et tu penses bien que c'est surtout Camille qu'elle veut avoir pour
+marraine de sa fille. Je crois meme qu'elle sera contente que son enfant
+porte le nom de Camille.
+
+_Pierre_:--Alors je ne veux pas etre parrain.
+
+Camille accourut au meme instant.
+
+_Camille_:--Eh bien! Pierre, es-tu decide? On va partir dans une heure;
+et il faut absolument un parrain.
+
+_Pierre_:--Je veux bien qu'elle ne s'appelle pas Pierrette, mais je ne
+veux pas qu'elle s'appelle Camille.
+
+_Camille_:--Puisque tu veux bien ceder pour Pierrette, je veux bien
+aussi te ceder pour Camille. Tiens, faisons une chose, demandons a ma
+bonne quel nom elle veut donner a sa fille!
+
+_Pierre_:--Tu as raison; va le lui demander.
+
+Camille repartit en courant; elle revint bientot.
+
+--Pierre, Pierre, ma bonne veut que sa fille s'appelle Marie-Camille.
+
+_Pierre_:--Lui as-tu demande s'il ne fallait pas l'appeler Pierrette,
+puisque je suis parrain?
+
+_Camille_:--Si, je le lui ai demande: elle s'est mise a rire; maman a ri
+aussi: elles ont dit que c'etait impossible, que Pierrette etait trop
+laid.
+
+Pierre rougit un peu; pourtant comme il commencait lui-meme a trouver
+Pierrette un nom ridicule, il ne dit rien et soupira.
+
+--Ou sont les dragees? demanda-t-il.
+
+_Camille_:--Dans un grand panier qu'on emportera a l'eglise. On laissera
+ici les boites et les paquets. Tout est pret; viens voir combien il y en
+a.
+
+Ils coururent a l'antichambre, ou tout etait prepare.
+
+_Pierre_:--Pour quoi faire tous ces centimes? Il y en a presque autant
+que de dragees.
+
+_Camille_:--C'est pour jeter aux enfants de l'ecole.
+
+_Pierre_:--Comment, aux enfants de l'ecole? Nous irons donc a l'ecole
+apres le bapteme?
+
+_Camille_:--Mais non: c'est pour jeter a la porte de l'eglise. Tous les
+enfants du village sont rassembles, et on jette en l'air des poignees de
+dragees et de centimes; ils les attrapent et les ramassent par terre.
+
+_Pierre_:--Est-ce que tu as deja vu jeter des dragees?
+
+_Camille_:--Non, jamais, mais on dit que c'est tres amusant.
+
+_Pierre_:--Je crois que je n'aimerai pas cela; bien certainement ils se
+battent, ils se font mal. Et puis je n'aime pas qu'on jette les dragees
+aux enfants comme a des chiens.
+
+--Camille, Pierre, venez, voici l'enfant qui arrive; on va bientot
+partir, s'ecria Madeleine qui arrivait tout essoufflee.
+
+Tous partirent en courant pour aller au-devant de l'enfant.
+
+--Oh! que notre filleule est belle! dit Pierre.
+
+_Camille_:--Je crois bien! elle a une robe brodee tout autour, un bonnet
+de dentelle, un manteau double de soie rose.
+
+_Pierre_:--Est-ce toi qui as donne tout cela?
+
+_Camille_:--Oh non! Je n'avais pas assez d'argent; c'est maman qui a
+tout paye, excepte le bonnet, que j'ai achete de mon argent.
+
+Tout le monde etait pret; quoiqu'il fit tres beau temps, la caleche
+etait attelee pour mener l'enfant avec sa nourrice, le parrain et la
+marraine. Camille et Pierre etaient fiers de se trouver, comme de
+grandes personnes, tout seuls dans la voiture. Ils partirent; moi,
+j'attendais, attele a la petite voiture des enfants; Louis, Henriette
+et Elisabeth se mirent devant pour mener, et Henri grimpa derriere; les
+mamans, les papas et les bonnes etaient partis les uns apres les autres
+pour se trouver pres de nous en cas d'accident, mais ce n'etait que par
+exces de prudence, car, avec moi, ils savaient qu'il n'y avait rien a
+craindre.
+
+Je partis au galop, malgre la charge que je trainais; mon amour-propre
+me poussait a atteindre et meme a depasser la caleche. J'allais comme le
+vent; les enfants etaient enchantes.
+
+--Bravo! criaient-ils. Courage, Cadichon! Encore un temps de galop! Vive
+Cadichon, le roi des anes.
+
+Ils battaient des mains, ils applaudissaient.
+
+--Bravo! criaient les personnages que je depassais sur la route. En
+voila-t-il un ane! Il court tout comme un cheval. Allons, hardi, bonne
+chance et pas de culbute!
+
+Les papas et les mamans, qui etaient echelonnes le long du chemin,
+n'etaient pas tres rassures; ils voulurent me faire ralentir, mais je
+ne les ecoutai pas, et je n'en galopai que mieux. Je ne tardai pas a
+rattraper la caleche; je passai triomphalement devant les chevaux, qui
+me regardaient avec surprise. Se trouvant humilies, eux qui etaient
+partis avant, d'etre depasses par un ane, ils voulurent aussi se mettre
+au galop; mais le cocher les retint, et ils furent obliges de ralentir
+leur pas, tandis que j'allongeais le mien.
+
+Quand la caleche arreta a la porte de l'eglise, tous mes petits maitres
+et maitresses etaient deja descendus de voiture, et moi, je m'etais
+range le long d'une haie pour avoir de l'ombre; j'avais chaud, j'etais
+essouffle.
+
+A mesure que les parents arrivaient, ils admiraient ma vitesse, et ils
+faisaient compliment aux enfants sur leur equipage.
+
+Le fait est que nous faisions un bon effet, ma voiture et moi. J'etais
+bien brosse, et bien peigne; mon harnais etais cire, verni; il etait
+seme de pompons rouges; on m'avait mis des dahlias panaches rouge et
+blanc au-dessus des oreilles. La voiture etait brossee, vernie. Nous
+avions tres bon air.
+
+J'entendis par la fenetre ouverte la ceremonie du bapteme; l'enfant cria
+comme si on l'egorgeait. Camille et Pierre, un peu embarrasses de leurs
+grandeurs, s'embrouillerent en disant le _Credo_; le cure fut oblige
+de les souffler. Je jetai un cou d'oeil a la fenetre: je vis la pauvre
+marraine et le malheureux parrain rouges comme des cerises, et les
+larmes dans les yeux. Pourtant, ce qui leur arrivait etait bien naturel,
+et arrive a bien des grandes personnes.
+
+Quand la petite Marie-Camille fut baptisee, on sortit de l'eglise pour
+jeter aux enfants, qui attendaient a la porte, les dragees et les
+centimes. Aussitot que le parrain et la marraine parurent, les enfants
+crierent tous ensemble: "Vive le parrain! vive la marraine!"
+
+Le panier de dragees etait pret; on l'apporta a Camille, pendant qu'on
+donnait a Pierre le panier de centimes. Camille prit une poignee et
+la fit retomber en pluie sur les enfants; la commenca une veritable
+bataille, une vraie scene de chiens affames. Les enfants se disputaient
+les dragees et les centimes: tous se precipitaient vers le meme point;
+ils s'arrachaient les cheveux; ils se battaient, ils se roulaient par
+terre, ils se disputaient chaque dragee et chaque centime. Il y en eut
+la moitie de perdus, foules aux pieds, disparus dans l'herbe. Pierre ne
+riait pas; Camille, qui avait ri aux premieres poignees, ne riait plus,
+elle voyait que les batailles etaient serieuses, que plusieurs enfants
+pleuraient, que d'autres avaient la figure egratignee.
+
+Quand ils furent remontes en voiture:
+
+--Tu avais raison, Pierre, dit-elle; la prochaine fois que je serai
+marraine, je donnerai les dragees a tous les enfants, mais je ne les
+jetterai pas.
+
+--Ni moi les centimes, dit Pierre, je les donnerai comme toi.
+
+La voiture partit; je n'entendis pas la suite de leur conversation.
+
+Les miens remonterent dans mon equipage. Mais, cette fois, les papas et
+les mamans voulurent nous accompagner.
+
+--Cadichon a produit son effet, dit la maman de Camille; il peut revenir
+plus sagement, ce qui nous permettra de faire la route avec vous.
+
+--Maman, dit Madeleine, est-ce que vous aimez cet usage de jeter aux
+enfants des dragees et des centimes?
+
+_La maman_:--Non, ma chere enfant, je trouve cela ignoble: les enfants
+deviennent semblables a des chiens qui se battent pour un os. Si jamais
+je suis marraine dans ce pays-ci, je ferai donner des dragees, et je
+ferai porter aux pauvres l'argent qu'on depense en centimes, perdus en
+grande partie.
+
+_Madeleine_:--Vous avez bien raison, maman; tachez, je vous en prie, que
+je sois aussi marraine pour faire comme vous dites.
+
+_La maman, souriant_:--Pour etre marraine, il faut avoir un enfant a
+baptiser, et je n'en connais pas.
+
+_Madeleine_:--C'est ennuyeux! J'aurais ete marraine avec Henri. Comment
+nommeras-tu ton filleul, Henri?
+
+_Henri_:--Henri, comme de raison; et toi?
+
+_Madeleine_:--Je l'appellerai Madelon.
+
+_Henri_:--Quelle horreur! Madelon! D'abord ce n'est pas un nom.
+
+_Madeleine_:--C'est un nom tout comme Pierrette.
+
+_Henri_:--Pierrette est plus joli; et puis, tu vois bien que Pierre a
+cede.
+
+--Je pourrai bien ceder aussi, dit Madeleine en riant: mais nous avons
+le temps d'y penser.
+
+Nous arrivions au chateau; chacun descendit de voiture et alla defaire
+sa belle toilette; on m'enleva aussi mes pompons, mes dahlias, et je
+revins brouter mon herbe pendant que les enfants mangeaient leur gouter.
+
+
+
+XIX
+
+L'ANE SAVANT
+
+Un jour, je vis accourir les enfants dans le pre ou je mangeais
+paisiblement, tout pres du chateau. Louis et Jacques jouaient aupres de
+moi, et s'amusaient a monter lestement sur mon dos; ils croyaient etre
+agiles comme des faiseurs de tours, et ils etaient, je dois l'avouer, un
+peu patauds, surtout le bon petit Jacques, gros, joufflu, plus trapu et
+plus petit que son cousin. Louis parvenait quelquefois, en s'accrochant
+a ma queue, a grimper (il disait s'elancer) sur mon dos; Jacques faisait
+des efforts prodigieux pour y arriver a son tour; mais le bon petit gros
+roulait, tombait, soufflait, et ne pouvait y arriver qu'avec l'aide de
+son cousin, un peu plus age que lui. Pour leur epargner une si grande
+fatigue, je m'etais place pres d'une petite butte de terre. Louis avait
+deja montre son agilite; Jacques venait de se placer sans grand effort,
+lorsque nous entendimes accourir la bande joyeuse. "Jacques, Louis,
+criaient-ils, nous allons bien nous amuser; nous allons a la foire
+apres-demain, et nous verrons un ane savant."
+
+_Jacques:_--Un ane savant? Qu'est-ce que c'est qu'un ane savant?
+
+_Elisabeth:_--C'est un ane qui fait toutes sortes de tours.
+
+_Jacques:_--Quels tours?
+
+_Madeleine:_--Des tours ..., mais des tours ..., des tours, enfin.
+
+_Jacques:_--Il n'en fera jamais comme Cadichon.
+
+_Henri:_--Bah! Cadichon! il est tres bon et tres intelligent pour un
+ane, mais il ne saurait pas faire ce que fera l'ane savant de la foire.
+
+_Camille:_--Je suis bien sure que si on lui montrait, il le ferait.
+
+_Pierre:_--Voyons d'abord ce que fait cet ane savant, nous verrons apres
+s'il est plus savant que Cadichon.
+
+_Camille:_--Pierre a raison, attendons jusqu'apres la foire.
+
+_Elisabeth:_--Eh bien, qu'est-ce que nous ferons apres la foire?
+
+--Nous nous disputerons, dit Madeleine en riant.
+
+Jacques et Louis gardaient le silence depuis qu'ils s'etaient dit
+quelques mots a l'oreille; ils laisserent partir les enfants. Apres
+s'etre assures qu'on ne pouvait les voir ni les entendre, ils se mirent
+a danser autour de moi en riant et chantant:
+
+ _Cadichon, Cadichon,
+ A la foire tu viendras;
+ L'ane savant tu verras;
+ Ce qu'il fait tu regarderas;
+ Puis, comme lui tu feras;
+ Tout le monde t'honorera;
+ Tout le monde t'applaudira,
+ Et nous serons fiers de toi.
+ Cadichon, Cadichon,
+ Je te prie, distingue-toi._
+
+--C'est tres joli ce que nous chantons, dit Jacques en s'arretant tout a
+coup.
+
+_Louis:_--C'est que ce sont des vers, je crois bien que c'est joli!
+
+_Jacques:_--Des vers? Je croyais que c'etait difficile de faire des
+vers.
+
+_Louis:_
+ Tres facile,
+ Comme tu vois;
+ Pas difficile,
+ Comme tu crois.
+
+Vois-tu? en voila encore.
+
+_Jacques:_--Courons le dire a mes cousines et cousins.
+
+_Louis:_--Non, non, s'ils entendaient nos vers, ils devineraient ce que
+nous voulons faire; il faudra les surprendre a la foire meme.
+
+_Jacques:_--Mais crois-tu que papa et mon oncle voudront bien nous
+laisser emmener Cadichon a la foire?
+
+_Louis:_--Certainement, quand nous leur aurons dit en secret pourquoi
+nous voulons faire voir l'ane savant a Cadichon.
+
+_Jacques:_--Allons vite le leur demander.
+
+Les voila courant tous deux vers la maison, les papas venaient justement
+au pre voir ce que faisaient les enfants. "Papa, papa! crierent-ils,
+venez vite; nous avons quelque chose a vous demander".
+
+--Parlez, enfants, que voulez-vous?
+
+--Pas ici, papa, pas ici, dirent-ils d'un air mysterieux, chacun tirant
+son papa dans le pre.
+
+--Qu'y a-t-il donc? dit en riant le papa de Louis. Dans quelle
+conspiration voulez-vous nous entrainer?
+
+--Chut! papa, chut! dit Louis. Voila ce que c'est. Vous savez
+qu'apres-demain il y aura un ane savant a la foire?
+
+_Le papa de Louis_:--Non, je ne le savais pas; mais qu'avons-nous
+affaire d'anes savants, nous qui avons Cadichon?
+
+_Louis:_--Voila precisement ce que nous disons, papa, que Cadichon est
+plus savant qu'eux tous. Mes soeurs, mes cousines et cousins iront a la
+foire pour voir cet ane, et nous voudrions bien y mener Cadichon pour
+qu'il voie comment fait l'ane, et qu'il fasse de meme.
+
+_Le papa de Jacques:_--Comment? vous mettriez Cadichon dans la foule a
+regarder l'ane?
+
+_Jacques:_--Oui, papa, au lieu d'aller en voiture, nous monterions
+Cadichon, et nous nous mettrions tout pres du cercle ou l'ane savant
+fera ses tours.
+
+_Le papa de Jacques:_--Je ne demande pas mieux, moi; mais je ne crois
+pas que Cadichon apprenne grand'chose en une seule lecon.
+
+_Jacques:_--N'est-ce pas, Cadichon, que tu sauras faire aussi bien que
+cet imbecile d'ane savant?
+
+En m'adressant cette question, Jacques me regardait d'un air si
+inquiet, que je me mis a braire pour le rassurer, tout en riant de son
+inquietude.
+
+--Entendez-vous, papa? Cadichon dit oui, s'ecria Jacques avec triomphe.
+
+Les deux papas se mirent a rire, embrasserent chacun leurs gentils
+petits garcons, et s'en allerent en promettant que j'irais a la foire et
+qu'ils y viendraient avec les enfants et avec moi.
+
+--Ah! me dis-je en moi-meme, ils doutent de mon adresse! C'est etonnant
+que les enfants aient plus d'intelligence que les papas!
+
+Le jour de la foire arriva. Une heure avant le depart, on fit ma
+toilette bien a fond; on m'etrilla, on me brossa jusqu'a m'impatienter;
+on me mit une selle et une bride toutes neuves: Louis et Jacques
+demanderent a partir un peu en avant, pour ne pas arriver en retard.
+
+--Pourquoi irez-vous en avant, demanda Henri, et comment irez-vous?
+
+_Louis_:--Nous irons sur Cadichon, et nous partons devant parce que nous
+n'irons pas vite.
+
+_Henri_:--Vous irez tous les deux seuls?
+
+_Jacques_:--Non, papa et mon oncle viennent avec nous.
+
+_Henri_:--Ce sera joliment ennuyeux de faire une lieue au pas.
+
+_Louis_:--Oh! nous ne nous ennuierons point avec nos papas.
+
+_Henri_:--J'aime encore mieux aller en voiture, nous serons arrives bien
+avant vous.
+
+_Jacques_:--Non, puisque nous partirons longtemps avant vous.
+
+Comme ils finissaient de parler, on m'amena tout selle et tout pomponne;
+les papas etaient prets; ils placerent les petits garcons sur mon dos,
+et je partis doucement, pour ne pas faire courir les pauvres papas.
+
+Une heure apres, nous arrivions au champ de foire; il y avait deja
+beaucoup de monde pres du cercle indique par une corde, ou l'ane savant
+devait montrer son savoir-faire. Les papas de mes petits amis les firent
+placer avec moi tout pres de la corde. Mes autres maitres et maitresses
+nous rejoignirent bientot et se placerent pres de nous.
+
+Un roulement de tambour annonca que mon savant confrere allait paraitre.
+Tous les yeux etaient fixes sur la barriere; elle s'ouvrit enfin, et
+l'ane savant parut. Il etait maigre, chetif; il avait l'air triste et
+malheureux. Son maitre l'appela; il approcha sans empressement, et meme
+avec un air de crainte; je vis d'apres cela que le pauvre animal avait
+ete bien battu pour apprendre ce qu'il savait.
+
+"Messieurs et mesdames, dit le maitre, j'ai l'honneur de vous presenter
+MIRLIFLORE, le prince des anes. Cet ane, messieurs, mesdames, n'est pas
+si ane que ses confreres; c'est un ane savant, plus savant que beaucoup
+d'entre vous: c'est l'ane par excellence, qui n'a pas son pareil.
+Allons, Mirliflore, montrez ce que vous savez faire; et d'abord saluez
+ces messieurs et ces dames comme un ane bien eleve."
+
+J'etais orgueilleux, ce discours me mit en colere; je resolus de me
+venger avant la fin de la seance.
+
+Mirliflore avanca de trois pas, et salua de la tete d'un air dolent.
+
+-Va Mirliflore, va porter ce bouquet a la plus jolie dame de la societe.
+
+Je ris en voyant toutes les mains se tendre a moitie, et s'appreter
+a recevoir le bouquet. Mirliflore fit le tour du cercle, et s'arreta
+devant une grosse et laide femme, que j'ai su depuis etre la femme du
+maitre. Mirliflore y deposa ses fleurs.
+
+Ce manque de gout m'indigna; je sautai dans le cercle par-dessus la
+corde, a la grande surprise de l'assemblee; je saluai gracieusement
+devant, derriere, a droite, a gauche, je marchai d'un pas resolu vers la
+grosse femme, je lui arrachai le bouquet, et j'allai le deposer sur les
+genoux de Camille; je retournai a ma place aux applaudissements de toute
+l'assemblee. Chacun se demandait ce que signifiait cette apparition;
+quelques personnes crurent que c'etaient arrange d'avance, et qu'il
+y avait deux anes savants au lieu d'un; d'autres qui me voyaient en
+compagnie de mes petits maitres, et qui me connaissaient, etaient ravis
+de mon intelligence.
+
+Le maitre de Mirliflore semblait fort contrarie, Mirliflore paraissait
+indifferent a mon triomphe; je commencai a croire qu'il etait reellement
+bete, ce qui est assez rare parmi nous autres anes. Quand le silence fut
+retabli, le maitre appela de nouveau Mirliflore.
+
+"Venez, Mirliflore, faites voir a ces messieurs et dames qu'apres avoir
+su distinguer la beaute, vous savez aussi reconnaitre la sottise; prenez
+ce bonnet, et posez-le sur la tete du plus sot de l'assemblee."
+
+Et il lui presenta un magnifique bonnet d'ane garni de sonnettes et de
+rubans de toutes couleurs. Mirliflore le prit entre ses dents, et se
+dirigea vers un gros garcon rouge, qui baissait d'avance la tete pour
+recevoir le bonnet. Il etait facile de reconnaitre, a sa ressemblance
+avec la grosse femme si faussement proclamee la plus belle de la
+societe, que ce gros garcon etait le fils et le compere du maitre.
+
+"Voici, pensai-je, le moment de me venger des paroles insultantes de cet
+imbecile."
+
+Et, avant qu'on eut songe a me retenir, je m'elancai encore dans
+l'arene, je courus a mon confrere, je lui arrachai le bonnet d'ane au
+moment ou il le posait sur la tete du gros garcon, et, avant que le
+maitre eut eu le temps de se reconnaitre, je courus a lui, je mis mes
+pieds de devant sur ses epaules, et je voulus placer le bonnet sur sa
+tete. Il me repoussa avec violence, et il devint d'autant plus furieux,
+que les rires meles d'applaudissements se firent entendre de tous cotes.
+
+--Bravo! l'ane, criait-on; c'est lui qui est le vrai ane savant!
+
+Enhardi par les applaudissements de la foule, je fis un nouvel effort
+pour le coiffer du bonnet d'ane; a mesure qu'il reculait, j'avancais, et
+nous finimes par une course ventre a terre, l'homme se sauvait a toutes
+jambes, moi courant apres lui, ne pouvant parvenir a lui mettre le
+bonnet, et ne voulant pourtant pas lui faire de mal. Enfin j'eus
+l'adresse de sauter sur son dos en passant mes pieds de devant sur ses
+epaules, et, m'appuyant de tout mon poids sur lui, il tomba; je profitai
+de sa chute pour enfoncer le bonnet sur sa tete, et je l'enfoncai
+jusqu'au menton. Je me retirai immediatement; l'homme se releva, mais
+n'y voyant pas clair, et se sentant etourdi de sa chute, il se mit a
+tourner, a sauter. Et moi, pour completer la farce, je me mis a l'imiter
+d'une facon grotesque, a tourner, a sauter comme lui; j'interrompais
+parfois cette burlesque imitation en allant lui braire dans l'oreille,
+et puis je me mettais sur mes pieds de derriere, et je sautais comme
+lui, tantot a cote, tantot en face.
+
+Depeindre les rires, les bravos, les trepignements joyeux de toute
+l'assemblee est impossible; jamais ane au monde n'eut un pareil succes,
+un pareil triomphe. Le cercle fut envahi par des milliers de personnes
+qui voulaient me toucher, me caresser, me voir de pres. Ceux qui me
+connaissaient en etaient fiers; ils me nommaient a ceux qui ne me
+connaissaient pas; ils racontaient une foule d'histoires vraies et
+fausses dans lesquelles je jouais un role magnifique. Une fois,
+disait-on, j'avais eteint un incendie en faisant marcher une pompe tout
+seul; j'etais monte a un troisieme etage, j'avais ouvert la porte de ma
+maitresse, je l'avais saisie endormie sur son lit, et, comme les flammes
+avaient envahi tous les escaliers et fenetres, je m'etais elance du
+troisieme etage, apres avoir eu soin de placer ma maitresse sur mon dos:
+ni elle ni moi, nous ne nous etions blesses, parce que l'ange gardien de
+ma maitresse nous avait soutenus en l'air pour nous faire descendre
+a terre tout doucement. Une autre fois, j'avais tue a moi tout seul
+cinquante brigands en les etranglant les uns apres les autres d'un seul
+coup de dent, de maniere qu'aucun d'eux n'eut le temps de se reveiller
+et de donner l'alarme a ses camarades. J'avais ete ensuite delivrer,
+dans les cavernes, cent cinquante prisonniers que ces voleurs avaient
+enchaines pour les engraisser et les manger. Une autre fois, enfin,
+j'avais battu a la course les meilleurs chevaux du pays; j'avais fait en
+cinq heures vingt-cinq lieues sans m'arreter.
+
+A mesure que ces nouvelles se repandaient, l'admiration augmentait; on
+se pressait, on s'etouffait autour de moi; les gendarmes furent obliges
+de faire ecarter la foule. Heureusement que les parents de Louis, de
+Jacques et de tous mes autres maitres avaient emmene les enfants des
+que la foule s'etait amassee autour de moi. J'eus beaucoup de peine a
+m'echapper, meme avec le secours des gendarmes; on voulait me porter en
+triomphe. Je fus oblige, pour me soustraire a cet honneur, de donner
+par-ci par-la quelques coups de dents, et meme de decocher quelques
+ruades; mais j'eus soin de ne blesser personne, c'etait seulement pour
+faire peur et m'ouvrir un passage.
+
+Une fois debarrasse de la foule, je cherchai Louis et Jacques; je ne les
+apercus d'aucun cote. Je ne voulais pourtant pas que mes chers petits
+maitres revinssent a pied jusque chez eux. Sans perdre mon temps a les
+chercher, je courus a l'ecurie ou l'on mettait toujours nos chevaux
+et nos harnais. J'y entrai, je ne les y trouvai plus; on etait parti.
+Alors, courant a toutes jambes sur la grand'route qui menait au chateau,
+je ne tardai pas a rattraper les voitures, dans lesquelles on avait
+entasse les enfants sur les parents; ils etaient une quinzaine dans les
+deux caleches.
+
+--Cadichon! voila Cadichon! s'ecrierent tous les enfants quand ils
+m'apercurent.
+
+On fit arreter les voitures; Jacques et Louis demanderent a descendre
+pour m'embrasser, me complimenter et revenir a pied; puis Jeanne et
+Henriette, puis Pierre et Henri, puis enfin Elisabeth, Madeleine et
+Camille.
+
+--Voyez-vous, disaient Louis et Jacques, que nous connaissons mieux que
+vous l'esprit de Cadichon; voyez comme il a ete intelligent! Comme il a
+bien compris les tours de ce sot Mirliflore et son imbecile de maitre!
+
+--C'est vrai, dit Pierre; mais je voudrais bien savoir pourquoi il
+a voulu absolument mettre le bonnet d'ane au maitre. Est-ce qu'il a
+compris que le maitre etait un sot, et qu'un bonnet d'ane est le signe
+qui indique la sottise?
+
+_Camille_:--Certainement, il l'a compris; il a bien assez d'esprit pour
+cela.
+
+_Elisabeth_:--Ah! ah! ah! Tu dis cela parce qu'il t'a donne le bouquet
+comme a la plus jolie de l'assemblee.
+
+_Camille_:--Pas du tout, je n'y pensais pas, et, a present que tu m'en
+parles, je me souviens que j'ai ete etonnee, et que j'aurais voulu qu'il
+allat porter le bouquet a maman: c'est elle qui etait la plus belle de
+l'assemblee.
+
+_Pierre_:--C'est toi qui la representais, et puis je trouve, moi,
+qu'apres ma tante l'ane ne pouvait mieux choisir.
+
+_Madeleine_:--Et moi donc, et moi, est-ce que je suis laide?
+
+_Pierre_:--Certainement non, mais chacun a son gout, et le gout de
+Cadichon lui a fait choisir Camille.
+
+_Elisabeth_:--Au lieu de parler de jolies ou de laides, nous devrions
+demander a Cadichon comment il a pu si bien comprendre ce que disait cet
+homme?
+
+_Henriette_:--Quel dommage que Cadichon ne puisse parler! que
+d'histoires il nous raconterait!
+
+_Elisabeth_:--Qui sait s'il ne nous comprend pas? J'ai bien lu, moi,
+les Memoires d'une poupee; est-ce qu'une poupee a l'air de voir et de
+comprendre? Cette poupee a ecrit qu'elle entendait tout, qu'elle voyait
+tout.
+
+_Henri_:--Est-ce que tu crois cela, toi?
+
+_Elisabeth_:--Certainement, je le crois.
+
+_Henri_:--Comment la poupee a-t-elle pu ecrire?
+
+_Elisabeth_:--Elle ecrivait la nuit avec une toute petite plume de
+colibri, et elle cachait ses Memoires sous son lit.
+
+_Madeleine_:--Ne crois donc pas de pareilles betises, ma pauvre
+Elisabeth; c'est une dame qui a ecrit ces Memoires d'une poupee, et,
+pour rendre le livre plus amusant elle a fait semblant d'etre la poupee
+et d'ecrire comme si elle etait une poupee.
+
+_Elisabeth_:--Tu crois que ce n'est pas une vraie poupee qui a ecrit?
+
+_Camille_:--Certainement non. Comment veux-tu qu'une poupee, qui n'est
+pas vivante, qui est faite en bois, en peau et remplie de son, puisse
+reflechir, voir, entendre, ecrire?
+
+Tout en causant, nous arrivions au chateau; les enfants coururent tous a
+leur grand'mere, qui etait restee a la maison. Ils lui raconterent tout
+ce que j'avais fait et combien j'avais etonne et enchante tout le monde.
+
+--Mais il est vraiment merveilleux, ce Cadichon! s'ecria-t-elle en
+venant me caresser. J'ai connu des anes fort intelligents, plus
+intelligents que toute autre bete, mais jamais je n'en ai vu comme
+Cadichon! Il faut avouer qu'on est bien injuste envers les anes.
+
+Je me retournai vers elle, et je la regardai avec reconnaissance.
+
+--On dirait en verite qu'il m'a comprise, continua-t-elle. Mon pauvre
+Cadichon, sois sur que je ne te vendrai pas tant que je vivrai, et que
+je te ferai soigner comme si tu comprenais tout ce qui se fait autour de
+toi.
+
+Je soupirai en pensant a l'age de ma vieille maitresse; elle avait
+cinquante-neuf ans, et moi je n'en avais que neuf ou dix.
+
+"Mes chers petits maitres, quand votre grand'mere mourra, gardez-moi, je
+vous prie, ne me vendez pas, et laissez-moi mourir en vous servant."
+
+Quant au malheureux maitre de l'ane savant, je me repentis amerement
+plus tard du tour que je lui avais joue, et vous verrez le mal que j'ai
+fait en voulant montrer mon esprit.
+
+
+
+XX
+
+LA GRENOUILLE
+
+Le garcon orgueilleux qui avait tue mon ami Medor avait obtenu sa grace,
+probablement a force de platitudes; on lui avait permis de revenir chez
+votre grand'mere. Je ne pouvais le souffrir, comme bien vous pensez,
+et je cherchais l'occasion de lui jouer quelque mauvais tour, car je
+n'etais guere charitable, et je n'avais pas encore appris a pardonner.
+
+Cet Auguste etait poltron et il parlait toujours de son courage. Un jour
+que son pere l'avait amene en visite, et que les enfants lui avaient
+propose une promenade dans le parc, Camille, qui courait en avant, fit
+tout a coup un saut de cote et poussa un cri.
+
+--Qu'as-tu donc? s'ecria Pierre courant a elle.
+
+_Camille_:--J'ai eu peur d'une grenouille qui m'a saute sur le pied.
+
+_Auguste_:--Vous avez peur des grenouilles, Camille? Moi, je n'ai peur
+de rien, d'aucun animal.
+
+_Camille_:--Pourquoi donc; l'autre jour, avez-vous saute si haut, quand
+je vous ai dit qu'une araignee se promenait sur votre bras?
+
+_Auguste_:--Parce que j'avais mal compris ce que vous me disiez.
+
+_Camille_:--Comment, mal compris? C'etait pourtant facile a comprendre.
+
+_Auguste_:--Certainement, si j'avais bien entendu; mais j'ai cru que
+vous disiez: "Une araignee se promene la-bas". J'ai saute pour mieux
+voir, voila tout.
+
+_Pierre_:--Par exemple! Ce n'est pas vrai, cela, car tu m'as dit tout en
+sautant: "Pierre, ote-la, je t'en prie".
+
+_Auguste_:--Je voulais dire: "Ote-toi, que je la voie mieux".
+
+--Il ment, dit tout bas Madeleine a Camille.
+
+--Je le vois bien, repondit Camille de meme.
+
+Moi, j'ecoutais la conversation, et j'en profitai, comme on va voir. Les
+enfants s'etaient assis sur l'herbe, je les avais suivis. En approchant
+d'eux, je vis une petite grenouille verte, de l'espece qu'on appelle
+_gresset_; elle etait pres d'Auguste, dont la poche entr'ouverte rendait
+tres facile ce que je projetais. J'approchai sans bruit; je saisis la
+grenouille par une patte, et je la mis dans la poche du petit vantard.
+Je m'eloignai ensuite, pour qu'Auguste ne put deviner que c'etait moi
+qui lui avais fait ce beau present.
+
+Je n'entendais pas bien ce qu'ils disaient, mais je voyais bien
+qu'Auguste continuait a se vanter de n'avoir peur de rien, et de ne pas
+meme craindre les lions. Les enfants se recriaient la-dessus, lorsqu'il
+eut besoin de se moucher. Il entra sa main dans sa poche, la retira en
+poussant un cri de terreur, se leva precipitamment et cria:
+
+--Otez-la, otez-la! Je vous en supplie, otez-la, j'ai peur! Au secours,
+au secours.
+
+--Qu'avez-vous donc, Auguste? dit Camille moitie riant et moitie
+effrayee.
+
+_Auguste_:--Une bete, une bete! Otez-la, je vous en supplie.
+
+_Pierre_:--De quelle bete parles-tu? Ou est cette bete?
+
+_Auguste_:--Dans ma poche! Je l'ai sentie, je l'ai touchee! Otez-la,
+otez-la; j'ai peur, je n'ose pas.
+
+--Tu peux bien l'oter toi-meme, poltron que tu es, reprit Henri avec
+indignation.
+
+_Elisabeth_:--Tiens! il a peur d'une bete qu'il a dans sa poche, et il
+veut que nous l'otions, quand il n'ose pas la toucher.
+
+Les enfants, apres avoir ete un peu effrayes, finirent par rire des
+contorsions d'Auguste, qui ne savait comment se debarrasser de la
+grenouille. Il la sentait gigoter et grimper dans sa poche. La frayeur
+augmentait a chaque mouvement de la grenouille. Enfin, perdant la
+tete, fou de terreur, il ne trouva d'autre moyen de se debarrasser de
+l'animal, qu'il sentait remuer et qu'il n'osait toucher, qu'en otant
+sont habit et le jetant a terre. Il resta en manches de chemise; les
+enfants eclaterent de rire et se precipiterent sur l'habit. Henri
+entr'ouvrit la poche de derriere; la grenouille prisonniere, voyant du
+jour, s'elanca par l'ouverture, tout etroite qu'elle etait, et chacun
+put voir un joli petit gresset effraye, effare, qui sautait et se
+depechait pour se mettre en surete.
+
+_Camille_, riant:--L'ennemi est en fuite.
+
+_Pierre_:--Prends garde qu'il ne coure apres toi!
+
+_Henri_:--N'approche pas, il pourrait te devorer!
+
+_Madeleine_:--Rien n'est dangereux comme un gresset!
+
+_Elisabeth_:--Si ce n'etait qu'un lion, Auguste se jetterait dessus;
+mais un gresset! Tout son courage ne pourrait le defendre de ses
+griffes.
+
+_Louis_:--Et les dents que tu oublies!
+
+_Jacques_, attrapant le gresset:--Tu peux ramasser ton habit; je tiens
+ton ennemi prisonnier.
+
+Auguste restait honteux et immobile devant les rires et les
+plaisanteries des enfants.
+
+--Habillons-le, s'ecria Pierre, il n'a pas la force de passer son habit.
+
+--Prends garde qu'une mouche ou un moucheron ne se pose dessus, dit
+Henri; ce serait un nouveau danger a courir.
+
+Auguste voulut se sauver, mais tous les enfants, petits et grands,
+coururent apres lui, Pierre tenant l'habit qu'il avait ramasse, les
+autres poursuivant le fuyard et lui coupant le passage. Ce fut une
+chasse tres amusante pour tous, excepte pour Auguste, qui, rouge de
+honte et de colere, courait a droite, a gauche, et rencontrait partout
+un ennemi. Je m'etais mis de la partie; je galopais devant et derriere
+lui, redoublant sa frayeur par mes braiments et par mes tentatives de le
+saisir par le fond de son pantalon; une fois je l'attrapai, mais il tira
+si fort, que le morceau me resta dans les dents, ce qui redoubla les
+rires des enfants. Je reussis enfin a le saisir solidement; il poussa
+un cri qui me fit croire que je tenais sous ma dent autre chose
+que l'etoffe du pantalon. Il s'arreta tout court; Pierre et Henri
+accoururent les premiers; il voulut encore se debattre contre leurs
+efforts, mais je tirai legerement, ce qui lui fit pousser un second cri
+et le rendit doux comme un agneau: il ne bougea pas plus qu'une statue
+pendant que Pierre et Henri lui enfilerent son habit. Je lachai aussitot
+qu'on n'eut plus besoin de mon aide, et je m'eloignai la joie dans le
+coeur, d'avoir si bien reussi a le rendre ridicule. Il ne sut jamais
+comment cette grenouille s'etait trouvee dans sa poche, et depuis ce
+fortune jour il n'osa plus parler de son courage ... devant les enfants.
+
+
+
+XXI
+
+LE PONEY
+
+Ma vengeance aurait du etre assouvie, mais elle ne l'etait pas; je
+conservais contre le malheureux Auguste un sentiment de haine qui me
+fit commettre a son egard une nouvelle mechancete, dont je me suis
+bien repenti depuis. Apres l'histoire de la grenouille, nous fumes
+debarrasses de lui pendant pres d'un mois. Mais son pere le ramena un
+jour, ce qui ne fit plaisir a personne.
+
+--Que ferons-nous pour amuser ce garcon? demanda Pierre a Camille.
+
+_Camille_:--Propose-lui d'aller faire une partie d'ane dans les bois;
+Henri montera Cadichon, Auguste prendra l'ane de la ferme, et toi tu
+monteras ton poney.
+
+_Pierre_:--C'est une bonne idee que tu as la, pourvu qu'il veuille bien
+encore!
+
+_Camille_:--Il faudra bien qu'il veuille; fais seller le poney et les
+anes; quand ils seront prets, vous le ferez monter le sien.
+
+Pierre alla trouver Auguste, qui faisait enrager Louis et Jacques, en
+pretendant les aider de ses conseils pour embellir leur petit jardin; il
+bouleversait tout, arrachait les legumes, replantait les fleurs, coupait
+les fraisiers, et mettait le desordre partout; les pauvres petits
+cherchaient a l'en empecher, mais il les repoussait d'un coup de pied,
+d'un coup de beche, et lorsque Pierre arriva, il les trouva pleurant sur
+les debris de leurs fleurs et de leurs legumes.
+
+--Pourquoi tourmentes-tu mes pauvres petits cousins? lui demanda Pierre
+d'un air mecontent.
+
+_Auguste_:--Je ne les tourmente pas; je les aide, au contraire.
+
+_Pierre_:--Mais puisqu'ils ne veulent pas etre aides?
+
+_Auguste_:--Il faut leur faire du bien malgre eux.
+
+_Louis_:--C'est parce qu'il est deux fois plus grand que nous, qu'il
+nous tourmente; avec toi et Henri il n'oserait pas.
+
+_Auguste_:--Je n'oserais pas? Ne repete pas ce mot, petit.
+
+_Jacques_:--Non, tu n'oserais pas! Pierre et Henri sont plus forts qu'un
+gresset, je pense.
+
+A ce mot de _gresset_, Auguste rougit, leva les epaules d'un air de
+dedain, et, s'adressant a Pierre:
+
+--Que me voulais-tu, cher ami? Tu avais l'air de me chercher quand tu es
+venu ici.
+
+--Oui, je venais te proposer une partie d'ane, repondit Pierre d'un air
+froid; ils seront prets dans un quart d'heure, si tu veux venir faire,
+avec Henri et moi, une promenade dans les bois?
+
+--Certainement; je ne demande pas mieux, repliqua avec empressement
+Auguste.
+
+Pierre et Auguste allerent a l'ecurie, ou ils demanderent au cocher de
+seller le poney, mon camarade de la ferme et moi.
+
+_Auguste_:--Ah! vous avez un poney! J'aime beaucoup les poneys.
+
+_Pierre_:--C'est grand'mere qui me l'a donne.
+
+_Auguste_:--Tu sais donc monter a cheval?
+
+_Pierre_:--Oui; je monte au manege depuis deux ans.
+
+_Auguste_:--Je voudrais bien monter ton poney.
+
+_Pierre_:--Je ne te le conseille pas, si tu n'as pas appris a monter a
+cheval.
+
+_Auguste_:--Je n'ai pas appris, mais je monte tout aussi bien qu'un
+autre.
+
+_Pierre_:--As-tu jamais essaye?
+
+_Auguste_:--Bien des fois. Qui est-ce qui ne sait pas monter a cheval?
+
+_Pierre_:--Quand donc as-tu monte? ton pere n'a pas de chevaux de selle.
+
+_Auguste_:--Je n'ai pas monte de chevaux, mais j'ai monte des anes:
+c'est la meme chose.
+
+_Pierre_, retenant un sourire:--Je te repete, mon cher Auguste, qui si
+tu n'as jamais monte a cheval, je ne te conseille pas de monter mon
+poney.
+
+_Auguste_, pique:--Et pourquoi donc? Tu peux me le ceder une fois en
+passant.
+
+_Pierre_:--Oh! ce n'est pas pour te refuser; c'est parce que le poney
+est un peu vif et....
+
+_Auguste_, de meme:--Et alors?...
+
+_Pierre_:--Eh bien, alors ... il pourrait te jeter par terre.
+
+_Auguste_, tres pique:--Sois tranquille, je suis plus adroit que tu ne
+le penses. Si tu veux bien t'en priver pour moi, sois sur que je saurai
+le mener tout aussi bien que toi-meme.
+
+_Pierre_:--Comme tu voudras, mon cher. Prends le poney, je prendrai
+l'ane de la ferme, et Henri montera Cadichon.
+
+Henri les vint rejoindre; nous etions tout prets a partir. Auguste
+approcha du poney, qui s'agita un peu et fit deux ou trois petits sauts.
+Auguste le regarda d'un air inquiet.
+
+--Tenez-le bien jusqu'a ce que je sois dessus, dit-il.
+
+_Le cocher_:--Il n'y a pas de danger, monsieur; l'animal n'est pas
+mechant; vous n'avez pas besoin d'avoir peur.
+
+_Auguste_, pique:--Je n'ai pas peur du tout; est-ce que j'ai l'air
+d'avoir peur, moi qui n'ai peur de rien!
+
+_Henri_, tout bas a Pierre:--Excepte des gressets.
+
+_Auguste_:--Que dis-tu, Henri? Qu'as-tu dit a l'oreille de Pierre?
+
+_Henri_, avec malice:--Oh! rien d'interessant; je croyais voir un
+gresset la-bas sur l'herbe.
+
+Auguste se mordit les levres, devint rouge, mais ne repondit pas. Il
+finit par se hisser sur le poney, et il se mit a tirer sur la bride; le
+poney recula; Auguste se cramponna a la selle.
+
+--Ne tirez pas, monsieur, ne tirez pas; un cheval ne se mene pas comme
+un ane, dit le cocher en riant.
+
+Auguste lacha la bride. Je partis en avant avec Henri. Pierre suivit
+sur l'ane de la ferme. J'eus la malice de prendre le galop; le poney
+cherchait a me devancer; je n'en courais que plus vite; Pierre et Henri
+riaient. Auguste criait et se tenait a la criniere; nous courions tous,
+et j'etais decide a n'arreter que lorsque Auguste serait par terre. Le
+poney, excite par les rires et les cris, ne tarda pas a me devancer; je
+le suivis de pres, lui mordillant la queue lorsqu'il semblait vouloir se
+ralentir. Nous galopames ainsi pendant un grand quart d'heure, Auguste
+manquant tomber a chaque pas, et se retenant toujours au cou du cheval.
+Pour hater sa chute, je donnai un coup de dent plus fort a la queue du
+poney, qui se mit a lancer des ruades avec une telle force, qu'a la
+premiere Auguste se trouva sur son cou, a la seconde il passa par-dessus
+la tete de sa monture, tomba sur le gazon, et resta etendu sans
+mouvement. Pierre et Henri, le croyant blesse, sauterent a terre, et
+accoururent a lui pour le relever.
+
+--Auguste, Auguste, es-tu blesse? lui demanderent-ils avec inquietude.
+
+--Je crois que non, je ne sais pas, repondit Auguste, qui se releva
+tremblant encore de la peur qu'il avait eue.
+
+Quand il fut debout, ses jambes flechissaient, ses dents claquaient;
+Pierre et Henri l'examinerent, et, ne trouvant ni ecorchure ni blessure
+d'aucune sorte, ils le regarderent avec pitie et degout.
+
+--C'est triste d'etre poltron a ce point, dit Pierre.
+
+--Je ... ne ... suis pas ... poltron ... seulement ... j'ai ... eu ...
+eu ... peur.... repondit Auguste, claquant toujours des dents.
+
+--J'espere que tu ne tiens plus a monter mon poney, ajouta Pierre.
+Prends mon ane, je vais reprendre mon cheval.
+
+Et, sans attendre la reponse d'Auguste, il sauta legerement sur le
+poney.
+
+--J'aimerais mieux Cadichon, dit piteusement Auguste.
+
+--Comme tu voudras, repondit Henri. Prends Cadichon; je prendrai Grison,
+l'ane de la ferme.
+
+Mon premier mouvement fut d'empecher ce mechant Auguste de me monter;
+mais je formai un autre projet, qui completait sa journee et qui servait
+mieux mon aversion et ma mechancete. Je me laissai donc tranquillement
+enfourcher par mon ennemi, et je suivis de loin le poney. Si Auguste
+avait ose me battre pour me faire marcher plus vite, je l'aurais jete
+par terre; mais il connaissait l'amitie qu'avaient pour moi tous mes
+jeunes maitres, et il me laissa aller comme je voulais. J'eus soin, tout
+le long du bois, de passer tout pres des broussailles et surtout des
+grandes epines, des houx, des ronces, afin que le visage de mon cavalier
+fut balaye par les branches piquantes de ces arbustes. Il s'en plaignit
+a Henri, qui lui repondit froidement:
+
+--Cadichon ne mene mal que les gens qu'il n'aime pas: il est probable
+que tu n'es pas dans ses bonnes graces.
+
+Nous reprimes bientot le chemin de la maison; cette promenade n'amusait
+pas Henri et Pierre, qui entendaient sans cesse geindre Auguste, que
+de nouvelles branches venaient cingler au travers du visage; il etait
+griffe a faire plaisir; j'avais tout lieu de croire qu'il ne s'amusait
+guere plus que ses camarades. Mon affreux projet allait s'effectuer. En
+revenant par la ferme, nous longions un trou ou plutot un fosse dans
+lequel venait aboutir le conduit qui recevait les eaux grasses et sales
+de la cuisine; on y jetait toutes sortes d'immondices, qui, pourrissant
+dans l'eau de vaisselle, formaient une boue noire et puante. J'avais
+laisse passer Pierre et Henri devant; arrive pres de ce fosse, je fis un
+bond vers le bord et une ruade qui lanca Auguste au beau milieu de la
+bourbe. Je restai tranquillement a le voir patauger dans cette boue
+noire et infecte qui l'aveuglait.
+
+Il voulut crier, mais l'eau sale lui entrait dans la bouche; il en avait
+jusqu'aux oreilles, et il ne pouvait parvenir a retrouver le bord. Je
+riais interieurement. "Medor, me dis-je, Medor, tu es venge!" Je ne
+reflechissais pas au mal que je pouvais faire a ce pauvre garcon, qui,
+en tuant Medor, avait fait une maladresse et non une mechancete; je ne
+songeais pas que c'etait moi qui etais le plus mauvais des deux. Enfin,
+Pierre et Henri, qui etaient descendus de cheval et d'ane, ne voyant ni
+moi ni Auguste, s'etonnerent de ce retard; ils revinrent sur leurs pas
+et m'apercurent au bord du fosse, contemplant d'un air satisfait mon
+ennemi qui barbotait. Ils approcherent, et, voyant qu'Auguste courait un
+danger serieux d'etre suffoque par la boue, ils ne purent s'empecher de
+pousser un cri en le voyant dans cette cruelle position. Ils appelerent
+les garcons de ferme, qui lui tendirent une perche, a laquelle il
+s'accrocha et qu'on retira avec Auguste au bout. Quand il fut sur la
+terre ferme, personne ne voulait l'approcher; il etait couvert de boue,
+et sentait trop mauvais.
+
+--Il faut aller prevenir son pere, dit Pierre.
+
+--Et puis papa et mes oncles, dit Henri, qu'ils nous disent ce qu'il
+faut faire pour le nettoyer.
+
+--Allons, viens, Auguste; suis-nous, mais de loin, dit Pierre; cette
+boue exhale une odeur insupportable.
+
+Auguste, tout penaud, noir de boue, y voyant a peine pour se conduire,
+les suivit de loin; on entendait les exclamations des gens de la ferme.
+Je formais l'avant-garde, caracolant, courant et brayant de toutes mes
+forces. Pierre et Henri parurent mecontents de ma gaiete; ils criaient
+apres moi pour me faire taire. Ce bruit inaccoutume attira l'attention
+de toute la maison; chacun reconnaissant ma voix, et sachant que je ne
+brayais ainsi que dans les grandes occasions, se mit a la fenetre, de
+sorte que, lorsque nous arrivames en vue du chateau, nous vimes les
+croisees garnies de visages curieux, nous entendimes des cris et un
+mouvement extraordinaire. Peu d'instants apres, tout le monde, grands
+et petits, vieux et jeunes, etait descendu et faisait cercle autour de
+nous. Auguste etait au milieu, chacun demandant ce qu'il y avait, et
+s'enfuyant a son approche. La grand'mere fut la premiere a dire:
+
+--Il faut laver ce pauvre garcon, et voir s'il n'a pas quelque blessure.
+
+--Mais comment le laver? dit le papa de Pierre. Il faut appreter un
+bain.
+
+--Je m'en charge, moi, dit le pere d'Auguste. Suis-moi, Auguste; je vois
+a ta demarche que tu n'as ni blessure ni contusion. Viens a la mare, tu
+vas te plonger dedans, et, quand tu auras fait partir la boue, tu te
+savonneras et tu acheveras de te nettoyer. L'eau n'est pas froide dans
+cette saison. Pierre voudra bien te preter du linge et des habits.
+
+Et il se dirigea vers la mare. Auguste avait peur de son pere, il fut
+bien oblige de le suivre. J'y courus pour assister a l'operation, qui
+fut longue et penible; cette boue, collante et grasse, tenait a la peau,
+aux cheveux. Les domestiques s'etaient empresses d'apporter du linge,
+du savon, des habits, des chaussures. Les papas aiderent a lessiver
+Auguste, qui sortit de la presque propre, mais grelottant et si honteux,
+qu'il ne voulut pas se faire voir, et qu'il obtint de son pere de
+l'emmener tout de suite chez lui.
+
+Pendant ce temps, chacun desirait savoir comment cet accident avait pu
+arriver. Pierre et Henri leur raconterent les deux chutes.
+
+--Je crois, dit Pierre, que les deux ont ete amenees par Cadichon, qui
+n'aime pas Auguste. Cadichon a mordu la queue de mon poney, ce qu'il ne
+fait jamais quand l'un de nous est dessus; il l'a force a aller ainsi au
+grand galop; le cheval a rue, et c'est ce qui a fait tomber Auguste. Je
+n'etais pas la a la seconde chute, mais, a l'air triomphant de Cadichon,
+a ses braiments joyeux et a l'attitude qu'il a encore maintenant, il est
+facile de deviner qu'il a jete expres dans la boue cet Auguste qu'il
+deteste.
+
+--Comment sais-tu qu'il le deteste? demanda Madeleine.
+
+--Il le montre de mille manieres, repondit Pierre. Te souviens-tu comme
+il l'a attrape par le fond de son pantalon, comme il le tenait pendant
+que nous lui passions son habit? J'ai bien regarde sa physionomie
+pendant ce temps, il avait en regardant Auguste, un air mechant que je
+ne lui vois qu'avec les gens qu'il deteste. Nous autres, il ne nous
+regarde pas de meme. Avec Auguste, ses yeux brillent comme des charbons;
+il a, en verite, le regard d'un diable. N'est-ce pas, Cadichon,
+ajouta-t-il en me regardant fixement, n'est-ce pas, Cadichon, que j'ai
+bien devine, que tu detestes Auguste, et que c'est expres que tu as ete
+si mechant pour lui?
+
+Je repondis en brayant et puis en passant ma langue sur sa main.
+
+--Sais-tu, dit Camille, que Cadichon est un ane vraiment extraordinaire?
+Je suis sure qu'il nous entend et qu'il nous comprend.
+
+Je la regardai avec douceur, et, m'approchant d'elle, je mis ma tete sur
+son epaule.
+
+--Quel dommage, mon Cadichon, dit Camille, que tu deviennes de plus en
+plus colere et mechant, et que tu nous obliges a t'aimer de moins en
+moins; et quel dommage que tu ne puisses pas ecrire! Tu as du voir
+beaucoup de choses interessantes, continua-t-elle en passant sa main sur
+ma tete et sur mon cou. Si tu pouvais ecrire tes memoires, je suis sure
+qu'ils seraient bien amusants!
+
+_Henri_:--Ma pauvre Camille, quelle betise tu dis! Comment veux-tu que
+Cadichon, qui est un ane, puisse ecrire des Memoires?
+
+_Camille_:--Un ane comme Cadichon est un ane a part.
+
+_Henri_:--Bah! tous les anes se ressemblent et ont beau faire, ils ne
+sont jamais que des anes.
+
+_Camille_:--Il y a ane et ane.
+
+_Henri_:--Ce qui n'empeche pas que, pour dire qu'un homme est bete,
+ignorant et entete, on dit: "Bete comme un ane, ignorant comme un ane,
+tetu comme un ane", et que si tu me disais: "Henri, tu es un ane", je me
+facherais, parce qu'il est bien certain que je prendrais cela pour une
+injure.
+
+_Camille_:--Tu as raison, et pourtant je sens et je vois, d'abord que
+Cadichon comprend beaucoup de choses, qu'il nous aime, et qu'il a un
+esprit extraordinaire, et puis que les anes ne sont _anes_ que parce
+qu'on les traite comme des _anes_, c'est-a-dire avec durete et meme
+avec cruaute, et qu'ils ne peuvent pas aimer leurs maitres ni les bien
+servir.
+
+_Henri_:--Alors, d'apres toi, c'est par habilete que Cadichon a fait
+decouvrir les voleurs, et qu'il a fait tant de choses qui semblent
+extraordinaires?
+
+_Camille_:--Certainement, c'est par son esprit, et c'est parce qu'il le
+voulait, que Cadichon a fait prendre les voleurs. Pourquoi l'aurait-il
+fait, selon toi?
+
+_Henri_:--Parce qu'il avait vu le matin ses camarades entrer dans le
+souterrain, et qu'il voulait les rejoindre.
+
+_Camille_:--Et les tours de l'ane savant?
+
+_Henri_:--C'est par jalousie et par mechancete.
+
+_Camille_:--Et la course des anes?
+
+_Henri_:--C'est par orgueil d'ane.
+
+_Camille_:--Et l'incendie, quand il a sauve Pauline?
+
+_Henri_:--C'est par instinct.
+
+_Camille_:--Tais-toi, Henri, tu m'impatientes.
+
+_Henri_:--Mais j'aime beaucoup Cadichon, je t'assure; seulement, je le
+prends pour ce qu'il est, un ane, et toi, tu en fais un genie. Remarque
+bien que, s'il a l'esprit et la volonte que tu lui supposes, il est
+mechant et detestable.
+
+_Camille_:--Comment cela?
+
+_Henri_:--En tournant en ridicule le pauvre ane savant et son maitre, et
+en les empechant de gagner l'argent qui leur etait necessaire pour se
+nourrir. Ensuite, en faisant mille mechancetes a Auguste, qui ne lui a
+jamais rien fait, et enfin en se faisant craindre et detester de tous
+les animaux, qu'il mord et qu'il chasse a coups de pied.
+
+_Camille_:--C'est vrai, cela; tu as raison, Henri. J'aime mieux croire,
+pour l'honneur de Cadichon, qu'il ne sait pas ce qu'il fait, ni le mal
+qu'il fait.
+
+Et Camille s'eloigna en courant avec Henri, me laissant seul et
+mecontent de ce que je venais d'entendre. Je sentais tres bien que Henri
+avait raison, mais je ne voulais pas me l'avouer, et surtout je ne
+voulais pas changer et reprimer les sentiments d'orgueil, de colere et
+de vengeance auxquels je m'etais toujours laisse aller.
+
+
+
+XXII
+
+LA PUNITION
+
+Je restai seul jusqu'au soir; personne ne vint me voir. Je m'ennuyais,
+et je vins dans la soiree me mettre pres des domestiques qui prenaient
+l'air a la porte de l'office et qui causaient.
+
+--Si j'etais a la place de madame, dit le cuisinier, je me deferais de
+cet ane.
+
+_La femme de chambre_:--Il devient par trop mechant en verite. Voyez
+donc le tour qu'il a joue a ce pauvre Auguste; il aurait pu le tuer ou
+le noyer tout de meme.
+
+_Le valet de chambre_:--Et c'est qu'apres il avait l'air tout joyeux
+encore! il courait, il sautait, il brayait comme s'il avait fait un beau
+coup.
+
+_Le cocher_:--Il le payera, allez; je lui donnerai une raclee pour son
+souper....
+
+_Le valet de chambre_:--Prends garde; si madame s'en apercoit....
+
+_Le cocher_:--Et comment madame le saurait-elle? Crois-tu que je vais
+lui donner des coups de fouet sous les yeux de madame? J'attendrai qu'il
+soit a l'ecurie.
+
+_Le valet de chambre_:--Tu pourrais bien attendre longtemps; cet animal
+qui fait toutes ses volontes, rentre quelquefois si tard.
+
+_Le cocher_:--Ah! mais, s'il m'ennuie trop, je saurai bien le faire
+rentrer malgre lui, et sans que personne s'en doute.
+
+_La femme de chambre_:--Comment vous y prendrez-vous? Ce maudit ane va
+braire a sa facon et ameuter toute la maison.
+
+_Le cocher_:--Laissez donc! je lui couperai le sifflet; on ne l'entendra
+seulement pas respirer.
+
+Et tous partirent d'un eclat de rire. Je les trouvais bien mechants;
+j'etais en colere; je cherchai un moyen de me soustraire a la correction
+qui me menacait. J'aurais voulu me jeter sur eux et les mordre tous,
+mais je n'osai pas, de peur qu'ils n'allassent encore se plaindre a
+ma maitresse, et je sentais vaguement que, fatiguee de mes tours,
+ma maitresse pourrait bien me chasser de chez elle. Pendant que je
+deliberais, la femme de chambre fit remarquer au cocher mes yeux
+mechants.
+
+Le cocher hocha la tete, se leva, entra dans la cuisine, en ressortit
+comme pour aller a l'ecurie, et, en passant devant moi, me lanca au cou
+un noeud coulant; je tirai en arriere pour le briser, et il tira en
+avant pour me faire avancer; nous tirions chacun de notre cote, mais,
+plus nous tirions, plus la corde m'etranglait; des le premier moment
+j'avais vainement essaye de braire; je pouvais a peine respirer, et
+je cedais forcement a la traction du cocher; il m'amena ainsi jusqu'a
+l'ecurie, dont la porte fut obligeamment ouverte par les autres
+domestiques. Une fois entre dans ma stalle, on me passa promptement
+mon licou, on lacha la corde qui m'etranglait, et le cocher, ayant
+soigneusement ferme la porte, se saisit d'un fouet de charretier, et
+commenca a m'en frapper impitoyablement sans que personne prit
+ma defense. J'eus beau braire, me demener, mes jeunes maitres ne
+m'entendirent pas, et le mechant cocher put me faire expier a son aise
+les mechancetes dont il m'accusait. Il me laissa enfin dans un etat de
+douleur et d'abattement impossible a decrire. C'etait la premiere fois,
+depuis mon entree dans cette maison, que j'avais ete humilie et battu.
+Depuis j'ai reflechi, et j'ai reconnu que je m'etais attire cette
+punition.
+
+Le lendemain il etait deja tard quand on me fit sortir; j'eus bonne
+envie de mordre le cocher au visage, mais je fus arrete, comme la
+veille, par la crainte d'etre chasse. Je me dirigeai vers la maison; je
+vis les enfants rassembles devant le perron et causant avec animation.
+
+--Le voila, ce mechant Cadichon, dit Pierre en me regardant approcher.
+Chassons-le, il pourrait bien nous mordre ou nous jouer quelque mauvais
+tour, comme il a fait l'autre jour a ce malheureux Auguste.
+
+_Camille_:--Qu'est-ce que le medecin a dit a papa tout a l'heure?
+
+_Pierre_:--Il a dit qu'Auguste etait tres malade; il a la fievre, le
+delire....
+
+_Jacques_:--Qu'est-ce que le delire?
+
+_Pierre_:--Le delire, c'est quand on a la fievre si fort qu'on ne sait
+plus ce qu'on dit; on ne reconnait personne, on croit voir un tas de
+choses qui ne sont pas.
+
+_Louis_:--Qu'est-ce que voit donc Auguste?
+
+_Pierre_:--Il croit toujours voir Cadichon qui veut se jeter sur lui,
+qui le mord, le pietine; le medecin est tres inquiet. Papa et mes oncles
+y sont alles.
+
+_Madeleine_:--Comme c'est vilain a Cadichon d'avoir jete le pauvre
+Auguste dans ce trou degoutant!
+
+--Oui, c'est tres vilain, monsieur, s'ecria Jacques en se retournant
+vers moi. Allez, vous etes un mechant! Je ne vous aime plus.
+
+--Ni moi, ni moi, ni moi, repeterent tous les enfants a l'unisson. Va
+t'en; nous ne voulons pas de toi.
+
+J'etais consterne. Tous, jusqu'a mon petit Jacques que j'aimais toujours
+tendrement, tous me chassaient, me repoussaient.
+
+Je m'eloignai lentement de quelques pas; je me retournai et les regardai
+d'un air si triste, que Jacques en fut touche; il courut a moi, me prit
+la tete, et me dit d'une voix caressante:
+
+--Ecoute, Cadichon, nous ne t'aimons pas a present; mais, si tu es bon,
+je t'assure que nous t'aimerons comme auparavant.
+
+--Non, non, jamais comme avant! s'ecrierent tous les enfants. Il est
+trop mauvais.
+
+--Vois-tu, Cadichon, voila ce que c'est que d'etre mechant, reprit le
+petit Jacques en me passant la main sur le cou. Tu vois que personne
+ne veut t'aimer.... Mais.... ajouta-t-il en me parlant a l'oreille, je
+t'aime encore un peu, et si tu n'es plus mechant, je t'aimerai beaucoup,
+tout comme avant.
+
+_Henri_:--Prends garde, Jacques, ne l'approche pas de trop pres; s'il te
+donne un coup de dent ou un coup de pied, il te fera bien mal.
+
+_Jacques_:--Il n'y a pas de danger; je suis bien sur qu'il ne nous
+mordra pas, nous autres.
+
+_Henri_:--Tiens, pourquoi pas? Il a bien jete Auguste deux fois par
+terre.
+
+_Jacques_:--Oh! mais Auguste, c'est autre chose; il ne l'aime pas.
+
+_Henri_:--Et pourquoi ne l'aime-t-il pas? Qu'est-ce qu'Auguste lui a
+fait? Il pourrait bien, un beau jour, nous detester aussi.
+
+Jacques ne repondit pas, car il n'y avait effectivement rien a repondre;
+mais il secoua la tete, et, se retournant vers moi, il me fit une petite
+caresse amicale, dont je fus touche jusqu'aux larmes. L'abandon de tous
+les autres me rendit plus precieux encore ces temoignages d'affection de
+mon cher petit Jacques, et, pour la premiere fois, une pensee sincere
+de repentir se glissa dans mon coeur. Je songeai avec inquietude a la
+maladie du malheureux Auguste. Dans l'apres-midi on sut qu'il etait plus
+mal encore, que le medecin avait des inquietudes graves pour sa vie.
+Mes jeunes maitres y allerent eux-memes vers le soir; les cousines
+attendaient impatiemment leur retour. "Eh bien? eh bien? leur
+crierent-elles du plus loin qu'elles les apercurent. Quelles nouvelles?
+Comment va Auguste?"
+
+--Pas bien, repondit Pierre; et pourtant un peu moins mal que tantot.
+
+_Henri_:--Le pauvre pere fait pitie; il pleure, il sanglote, il demande
+au bon Dieu de lui laisser son fils; il dit des choses si touchantes,
+que je n'ai pu m'empecher de pleurer.
+
+_Elisabeth_:--Nous allons tous prier avec lui et pour lui a notre priere
+du soir; n'est-ce pas mes amis?
+
+--Certainement, et de grand coeur, dirent tous les enfants en meme
+temps.
+
+_Madeleine_:--Pauvre Auguste, s'il allait mourir, pourtant!
+
+_Camille_:--Le pauvre pere deviendrait fou de chagrin, car il n'a pas
+d'autre enfant.
+
+_Elisabeth_:--Ou est donc la mere d'Auguste? on ne la voit jamais.
+
+_Pierre_:--Il serait etonnant qu'on la vit, puisqu'elle est morte depuis
+dix ans.
+
+_Henri_:--Et, ce qu'il y a de singulier, c'est que la pauvre femme est
+morte pour etre tombee dans l'eau pendant une promenade en bateau.
+
+_Elisabeth_:--Comment? elle s'est noyee?
+
+_Pierre_:--Non, on l'a retiree immediatement, mais il faisait si chaud,
+et elle avait ete tellement saisie par le froid de l'eau et par la
+frayeur, qu'elle a ete prise de la fievre et du delire, exactement comme
+Auguste et elle est morte huit jours apres.
+
+_Camille_:--Mon Dieu, mon Dieu! pourvu qu'il n'en arrive pas autant a
+Auguste!
+
+_Elisabeth_:--Voila pourquoi il faut que nous priions beaucoup;
+peut-etre le bon Dieu nous accordera-t-il ce que nous lui demanderons.
+
+_Madeleine_:--Ou est donc Jacques?
+
+_Camille_:--Il etait ici tout a l'heure, il sera rentre.
+
+Il n'etait pas rentre, le pauvre enfant, mais il s'etait mis a genoux
+derriere une caisse, et, la tete cachee dans ses mains, il priait
+et pleurait. Et c'etait moi qui avais cause la maladie d'Auguste,
+l'affreuse inquietude du malheureux pere, et enfin le chagrin de mon
+petit Jacques! Cette pensee m'attrista moi-meme; je me dis que je
+n'aurais pas du venger Medor. "Quel bien lui a fait la chute d'Auguste?
+me demandai-je. Est-il moins perdu pour moi? La vengeance que j'ai tiree
+m'a-t-elle servi a autre chose qu'a me faire craindre et detester?"
+
+J'attendis avec impatience le lendemain pour avoir des nouvelles
+d'Auguste. J'en eus des premiers, car Jacques et Louis me firent atteler
+a la petite voiture pour y aller. Nous trouvames, en arrivant, un
+domestique qui courait chercher le medecin, et qui nous dit en passant
+qu'Auguste avait passe une mauvaise nuit, et qu'il venait d'avoir une
+convulsion qui avait effraye son pere. Jacques et Louis attendirent le
+medecin, qui ne tarda pas a venir, et qui leur promit de leur donner des
+nouvelles en s'en allant.
+
+Une demi-heure apres il descendit le perron.
+
+--Eh bien? eh bien? monsieur Tudoux, comment va Auguste? demanderent
+Louis et Jacques.
+
+_M. Tudoux_, tres lentement:--Pas mal, pas mal, mes enfants! Pas si mal
+que je le craignais.
+
+_Louis_:--Mais ces convulsions, n'est-ce pas dangereux?
+
+_M. Tudoux_, de meme:--Non, c'etait la suite d'un agacement des nerfs et
+d'une grande agitation. Je lui ai donne une pilule qui va le calmer; ce
+ne sera pas grave.
+
+_Jacques_:--Alors, monsieur Tudoux, vous n'etes pas inquiet, vous ne
+croyez pas qu'il va mourir?
+
+_M. Tudoux_, de meme:--Non, non, non! ce ne sera pas grave, pas grave du
+tout.
+
+_Louis_ et _Jacques_:--Je suis bien content! Merci, monsieur Tudoux.
+Adieu; nous repartons bien vite pour rassurer nos cousins et cousines.
+
+_M. Tudoux_:--Attendez, attendez une minute. L'ane qui vous mene
+n'est-il pas Cadichon?
+
+_Jacques_:--Oui, c'est Cadichon.
+
+_M. Tudoux_, avec calme:--Alors prenez-y garde; il pourrait bien vous
+jeter dans un fosse comme il l'a fait pour Auguste. Dites a votre
+grand'mere qu'elle ferait bien de le vendre; c'est un animal dangereux.
+
+M. Tudoux salua et s'en alla. Je restai tellement etonne et humilie,
+que je ne songeai a me mettre en route que lorsque mes petits maitres
+m'eurent repete trois fois:
+
+--Allons, Cadichon, en route!... Allons donc, Cadichon, nous sommes
+presses! Vas-tu nous faire coucher ici, Cadichon? Hue! hue donc!
+
+Je partis enfin et je courus tout d'un trait jusqu'au perron, ou
+attendaient cousins, cousines, oncles et tantes, papas et mamans.
+
+--Il va mieux! s'ecrierent Jacques et Louis; et ils se mirent a raconter
+leur conversation avec M. Tudoux, sans oublier son dernier conseil.
+
+J'attendais avec une vive impatience la decision de la grand'mere. Elle
+reflechit un instant.
+
+--Il est certain, mes chers enfants, que Cadichon ne merite plus notre
+confiance; j'engage les plus jeunes d'entre vous a ne pas le monter;
+a la premiere sottise qu'il fera, je le donnerai au meunier, qui
+l'emploiera a porter ses sacs de farine; mais je veux encore
+l'essayer avant de le reduire a cet etat d'humiliation; peut-etre se
+corrigera-t-il. Nous verrons bien d'ici a quelques mois.
+
+J'etais de plus en plus triste, humilie et repentant; mais je ne pouvais
+reparer le mal que je m'etais fait qu'a force de patience, de douceur
+et de temps. Je commencais a souffrir dans mon orgueil et dans mes
+affections.
+
+Les nouvelles d'Auguste furent meilleures le lendemain; peu de jours
+apres il entrait en convalescence, et l'on ne s'en occupa plus au
+chateau. Mais je ne pus en perdre le souvenir, car j'entendais sans
+cesse dire autour de moi:
+
+"Prends garde a Cadichon! Souviens-toi d'Auguste!"
+
+
+
+XXIII
+
+LA CONVERSION
+
+Depuis le jour ou j'avais dechire le visage d'Auguste en galopant dans
+les epines, et ou je l'avais jete dans la boue, le changement dans les
+manieres de mes petits maitres, de leurs parents, des gens de la maison
+etait visible. Les animaux meme ne me traitaient pas comme auparavant.
+Ils semblaient m'eviter; quand j'arrivais, ils s'eloignaient; ils se
+taisaient en ma presence; car j'ai deja dit, a propos de mon ami Medor,
+que nous autres animaux nous nous comprenons sans parler comme les
+hommes; que les mouvements des yeux, des oreilles, de la queue
+remplacent chez nous les paroles. Je ne savais que trop ce qui avait
+cause ce changement, et je m'en irritais plus encore que je ne m'en
+affligeais, lorsqu'un jour, etant seul comme d'habitude, et couche au
+pied d'un sapin, je vis approcher Henri et Elisabeth; ils s'assirent et
+ils continuerent a causer.
+
+--Je crois, Henri, que tu as raison, dit Elisabeth, et je partage tes
+sentiments; moi aussi, je n'aime presque plus Cadichon depuis qu'il a
+ete si mechant pour Auguste.
+
+_Henri_:--Et ce n'est pas seulement Auguste; te souviens-tu de la foire
+de Laigle, quand il a ete si mauvais pour le maitre de l'ane savant?
+
+_Elisabeth_:--Ah! ah! ah! Oui, je me le rappelle tres bien. Il etait
+drole! Tout le monde riait, mais tout de meme nous avons tous trouve
+qu'il avait montre beaucoup d'esprit, mais pas de coeur.
+
+_Henri_:--C'est vrai! il a humilie ce pauvre ane et son maitre le
+faiseur de tours; on m'a dit que le malheureux avait ete oblige de
+partir sans avoir rien gagne, parce que tout le monde se moquait de lui.
+En s'en allant, sa femme et ses enfants pleuraient: ils n'avaient pas de
+quoi manger.
+
+_Elisabeth_:--Et c'etait la faute de Cadichon.
+
+_Henri_:--Certainement! Sans lui, le pauvre homme aurait gagne de quoi
+vivre pendant quelques semaines.
+
+_Elisabeth_:--Et puis te rappelles-tu ce qu'on nous a raconte des
+mechancetes qu'il a faites chez son ancien maitre? Il mangeait les
+legumes, il cassait les oeufs, il salissait le linge.... Decidement, je
+fais comme toi, je ne l'aime plus.
+
+Elisabeth et Henri se leverent et continuerent leur promenade. Je restai
+triste et humilie. D'abord je voulus me facher et chercher une petite
+vengeance a exercer; mais je pensai qu'ils avaient raison. Je m'etais
+toujours venge; a quoi m'avaient servi mes vengeances? a me rendre
+malheureux.
+
+D'abord j'avais casse les dents, les bras et l'estomac a une de mes
+maitresses. Si je n'avais pas eu le bonheur de m'echapper, j'aurais ete
+battu a me faire presque mourir.
+
+J'avais fait mille mechancetes a mon autre maitre, qui avait ete bon
+pour moi tant que je n'avais pas ete paresseux et mechant, depuis il
+m'avait tres maltraite, et j'avais ete tres malheureux.
+
+Quand Auguste avait tue mon ami Medor, je n'avais pas reflechi qu'il
+l'avait fait par maladresse et non par mechancete. S'il etait bete, ce
+n'etait pas de sa faute; j'avais persecute ce malheureux Auguste, et
+j'avais fini par le rendre tres malade en le jetant dans la mare de
+boue.
+
+Et puis, que de petites mechancetes j'avais faites que je n'ai pas
+racontees!
+
+J'avais donc fini par ne plus etre aime de personne. J'etais seul;
+personne ne venait pres de moi me consoler, me caresser; les animaux
+meme me fuyaient.
+
+"Que faire? me demandai-je tristement. Si je pouvais parler, j'irais
+leur dire a tous que je me repens, que je demande pardon a tous ceux
+auxquels j'ai fait du mal, que je serai bon et doux a l'avenir; mais ...
+je ne peux pas me faire comprendre ... je ne parle pas."
+
+Je me jetai sur l'herbe et je pleurai, non pas comme les hommes qui
+versent des larmes, mais dans le fond de mon coeur; je pleurai, je gemis
+sur mon malheur, et, pour la premiere fois, je me repentis sincerement.
+
+"Ah! si j'avais ete bon! si, au lieu de vouloir montrer mon esprit,
+j'avais montre de la bonte, de la douceur, de la patience! si j'avais
+ete pour tous ce que j'avais ete pour Pauline! comme on m'aimerait!
+comme je serais heureux!"
+
+Je reflechis longtemps, bien longtemps; je formai tantot de bons
+projets, tantot de mechants.
+
+Enfin, je me decidai a devenir bon, de maniere a regagner l'amitie de
+tous mes maitres et de mes camarades. Je fis immediatement l'essai de
+mes bonnes resolutions.
+
+J'avais depuis quelque temps un camarade que je traitais fort mal.
+C'etait un ane qu'on avait achete pour faire monter ceux de mes plus
+jeunes maitres qui avaient peur de moi, depuis que j'avais manque noyer
+Auguste; les grands seuls ne me craignaient pas; et meme, lorsqu'on
+faisait une partie d'anes, le petit Jacques etait le seul qui me
+demandat toujours, au lieu que jadis on se disputait pour m'avoir.
+
+Je meprisais ce camarade; je passais toujours devant lui, je ruais et je
+le mordais s'il cherchait a me depasser; le pauvre animal avait fini
+par me ceder toujours la premiere place, et se soumettre a toutes mes
+volontes. Le soir, quand l'heure fut venue de rentrer a l'ecurie, je me
+trouvai pres de la porte presque en meme temps que mon camarade; il se
+rangea avec empressement pour me laisser entrer le premier; mais, comme
+il etait arrive quelques pas en avant de moi, je m'arretai a mon tour et
+je lui fis signe de passer. Le pauvre ane m'obeit en tremblant, inquiet
+de ma politesse, et craignant que je ne le fisse marcher le premier pour
+lui jouer quelque tour, par exemple pour lui donner un coup de dent ou
+un coup de pied. Il fut tres etonne de se trouver sain et sauf dans sa
+stalle, et de me voir placer paisiblement dans la mienne.
+
+Voyant son etonnement je lui dis:
+
+--Mon frere, j'ai ete mechant pour vous, je ne le serai plus; j'ai ete
+fier, je ne le serai jamais, je vous ai meprise, humilie, maltraite, je
+ne recommencerai pas. Pardonnez-moi, frere, et a l'avenir voyez en moi
+un camarade, un ami.
+
+--Merci, frere, me repondit le pauvre ane tout joyeux; j'etais
+malheureux, je serai heureux; j'etais triste, je serai gai; je me
+trouvais seul, je me sentirai aime et protege. Merci encore une fois,
+frere; aimez-moi, car je vous aime deja.
+
+--A mon tour, frere, a vous dire merci, car j'ai ete mechant, et vous me
+pardonnez; je reviens a de meilleurs sentiments, et vous me recevez; je
+veux vous aimer et vous me donnez votre amitie. Oui, a mon tour, merci,
+frere.
+
+Et, tout en mangeant notre souper, nous continuames a causer. C'etait la
+premiere fois, car jamais je n'avais daigne lui parler. Je le trouvai
+bien meilleur, bien plus sage que je ne l'etais moi-meme, et je lui
+demandai de me soutenir dans ma nouvelle voie; il me le promit avec
+autant d'affection que de modestie.
+
+Les chevaux, temoins de notre conversation et de ma douceur
+inaccoutumee, se regardaient et me regardaient avec surprise. Quoiqu'ils
+parlassent bas, je les entendais dire:
+
+--C'est une farce de Cadichon, dit le premier cheval; il veut jouer
+quelque tour a son camarade.
+
+--Pauvre ane, j'ai pitie de lui, dit le second cheval. Si nous lui
+disions de se mefier de son ennemi?
+
+--Pas tout de suite, repondit le premier cheval. Silence! Cadichon est
+mechant. S'il nous entend, il se vengera.
+
+Je fus blesse de la mauvaise opinion qu'avaient de moi ces deux chevaux,
+le troisieme n'avait pas parle; il avait passe sa tete sur la stalle, et
+il m'observait attentivement. Je le regardai tristement et humblement.
+Il parut surpris, mais il ne bougea pas, et resta silencieux,
+m'observant toujours.
+
+Fatigue de ma journee, abattu par la tristesse et le regret de ma vie
+passee, je me couchai sur la paille, et je remarquai que mon lit etait
+moins bon, moins epais que celui de mon camarade. Au lieu de m'en
+facher, comme j'aurais fait jadis, je me dis que c'etait juste et bien.
+
+"J'ai ete mechant, me dis-je, on m'en punit; je me suis fait detester,
+on me le fait sentir. Je dois encore me trouver heureux de n'avoir pas
+ete envoye au moulin, ou j'aurais ete battu, ereinte, mal couche."
+
+Je gemis pendant quelque temps et je m'endormis. A mon reveil, je vis
+entrer le cocher, qui me fit lever d'un coup de pied, detacha mon licou
+et me laissa en liberte; je restai a la porte, et je vis avec surprise
+etriller, brosser soigneusement mon camarade, lui passer ma belle bride
+pomponnee, attacher sur son dos ma selle anglaise, et le diriger devant
+le perron. Inquiet, tremblant d'emotion, je le suivis; quels ne furent
+pas mon chagrin, ma desolation quand je vis Jacques, mon petit maitre
+bien-aime, approcher de mon camarade, et le monter apres quelque
+hesitation! Je restai immobile, aneanti. Le bon petit Jacques s'apercut
+de ma peine, car il s'approcha de moi, me caressa la tete, et me dit
+tristement:
+
+--Pauvre Cadichon! tu vois ce que tu as fait! Je ne peux plus te monter;
+papa et maman ont peur que tu ne me jettes par terre. Adieu, pauvre
+Cadichon; sois tranquille, je t'aime toujours.
+
+Et il partit lentement, suivi du cocher, qui lui criait:
+
+--Prenez donc garde, monsieur Jacques, ne restez pas aupres de Cadichon:
+il vous mordra, il mordra le bourri; il est mechant, vous savez bien.
+
+--Il n'a jamais ete mechant avec moi, et il ne le sera jamais, repondit
+Jacques.
+
+Le cocher frappa l'ane, qui prit le trot, et je les perdis bientot
+de vue. Je restai a la meme place, abime dans mon chagrin. Ce qui en
+redoublait la violence, c'etait l'impossibilite de faire connaitre mon
+repentir et mes bonnes resolutions. Ne pouvant plus supporter le poids
+affreux qui oppressait mon coeur, je partis en courant sans savoir ou
+j'allais. Je courus longtemps, brisant des haies, sautant des fosses,
+franchissant des barrieres, traversant des rivieres; je ne m'arretai
+qu'en face d'un mur que je ne pus ni briser ni franchir.
+
+Je regardai autour de moi. Ou etais-je? Je croyais reconnaitre le pays,
+mais sans toutefois pouvoir me dire ou je me trouvais. Je longeai le mur
+au pas, car j'etais en nage; j'avais couru pendant plusieurs heures, a
+en juger par la marche du soleil. Le mur finissait a quelques pas; je le
+tournai, et je reculai avec surprise et terreur. Je me trouvais a deux
+pas de la tombe de Pauline.
+
+Ma douleur n'en devint que plus amere.
+
+"Pauline! ma chere petite maitresse! m'ecriai-je, vous m'aimiez
+parce que j'etais bon; je vous aimais parce que vous etiez bonne et
+malheureuse. Apres vous avoir perdue, j'avais trouve d'autres maitres
+qui etaient bons comme vous, qui m'ont traite avec amitie. J'etais
+heureux. Mais tout est change: mon mauvais caractere, le desir de faire
+briller mon esprit, de satisfaire mes vengeances, ont detruit tout mon
+bonheur: personne ne m'aime a present; si je meurs, personne ne me
+regrettera."
+
+Je pleurai amerement au dedans de moi-meme et je me reprochai pour la
+centieme fois mes defauts. Une pensee consolante vint tout a coup me
+rendre du courage. "Si je deviens bon, me dis-je, si je fais autant de
+bien que j'ai fait de mal, mes jeunes maitres m'aimeront peut-etre de
+nouveau; mon cher petit Jacques surtout, qui m'aime encore un peu, me
+rendra toute son amitie.... Mais comment faire pour leur montrer que je
+suis change et repentant?"
+
+Pendant que je reflechissais a mon avenir, j'entendis des pas lourds
+approcher du mur, et une voix d'homme parler avec humeur.
+
+--A quoi bon pleurer, nigaud? Les larmes ne te donneront pas du pain,
+n'est-il pas vrai? Puisque je n'ai rien a vous donner, que voulez-vous
+que j'y' fasse? Crois-tu que j'aie l'estomac bien rempli, moi qui n'ai
+avale depuis hier matin que de l'air et de la poussiere?
+
+--Je suis bien fatigue, pere.
+
+--Eh bien! reposons-nous un quart d'heure a l'ombre de ce mur, je veux
+bien.
+
+Ils tournerent le mur et vinrent s'asseoir pres de la tombe ou j'etais.
+Je reconnus avec surprise le pauvre maitre de Mirliflore, sa femme
+et son fils. Tous etaient maigres et semblaient extenues. Le pere me
+regarda; il parut surpris et dit, apres quelque hesitation:
+
+--Si je vois clair, c'est bien l'ane, le gredin d'ane qui m'a fait
+perdre a la foire de Laigle plus de cinquante francs.... Coquin!
+continua-t-il en s'adressant a moi, tu as ete cause que mon Mirliflore
+a ete mis en pieces par la foule, tu m'as empeche de gagner une somme
+d'argent qui m'aurait fait vivre pendant plus d'un mois; tu me le
+payeras, va!
+
+Il se leva, s'approcha de moi; je ne cherchai pas a m'eloigner, sentant
+bien que j'avais merite la colere de cet homme. Il parut etonne.
+
+--Ce n'est donc pas lui, dit-il, car il ne bouge pas plus qu'une
+buche.... Le bel ane, ajouta-t-il en me tatant les membres. Si je
+pouvais l'avoir seulement un mois, tu ne manquerais pas de pain, mon
+garcon, ni ta mere non plus, et j'aurais l'estomac moins creux.
+
+Mon parti fut pris a l'instant; je resolus de suivre cet homme pendant
+quelques jours, de tout souffrir pour reparer le mal que je lui avais
+fait, et de l'aider a gagner quelque argent pour lui et sa famille.
+
+Quand ils se remirent en marche, je les suivis; ils ne s'en apercurent
+pas d'abord; mais le pere, s'etant retourne plusieurs fois, et me voyant
+toujours sur leurs talons, voulut me faire partir. Je refusai et je
+revins constamment reprendre ma place pres ou derriere eux.
+
+--Est-ce drole, dit l'homme, cet ane qui s'obstine a nous suivre! Ma
+foi, puisque cela lui plait, il faut le laisser faire.
+
+En arrivant au village, il se presenta a un aubergiste, et lui demanda a
+diner et a coucher, tout en disant fort honnetement qu'il n'avait pas un
+sou dans la poche.
+
+--J'ai assez des mendiants du pays, sans y ajouter ceux qui n'en sont
+pas, mon bonhomme, repondit l'aubergiste; allez chercher un gite
+ailleurs.
+
+Je m'elancai de suite pres de l'aubergiste, que je saluai a plusieurs
+reprises de facon a le faire rire.
+
+--Vous avez la un animal qui ne parait pas bete, dit l'aubergiste en
+riant. Si vous voulez nous regaler de ses tours, je veux bien vous
+donner a manger et a coucher.
+
+--Ce n'est pas de refus, repondit l'homme; nous vous donnerons une
+representation, mais quand nous aurons quelque chose dans l'estomac; a
+jeun, on n'a pas la voix propre au commandement.
+
+--Entrez, entrez, on va vous servir de suite, reprit l'aubergiste;
+Madelon, ma vieille, donne a diner a trois, sans compter le bourri.
+
+Madelon leur servit une bonne soupe, qu'ils avalerent en un clin d'oeil,
+puis un bon bouilli aux choux, qui disparut egalement, enfin une salade
+et du fromage, qu'ils savourerent avec moins d'avidite, leur faim se
+trouvant apaisee.
+
+On me donna une botte de foin, j'en mangeai a peine; j'avais le coeur
+gros, et je n'avais pas faim.
+
+L'aubergiste alla convoquer tout le village pour me voir saluer; la cour
+se remplit de monde, et j'entrai dans le cercle, ou m'amena mon nouveau
+maitre, qui se trouvait fort embarrasse, ne sachant pas ce que je savais
+faire, et si j'avais recu une education d'ane savant. A tout hasard, il
+me dit:
+
+--Saluez la societe.
+
+Je saluai a droite, a gauche, en avant, en arriere, et tout le monde
+d'applaudir.
+
+--Que vas-tu lui faire faire? dit tout bas sa femme; il ne saura pas ce
+que tu lui veux.
+
+--Peut-etre l'aura-t-il appris. Les anes savants sont intelligents; je
+vais toujours essayer.
+
+--Allons, Mirliflore (ce nom me fit soupirer), va embrasser la plus
+jolie dame de la societe.
+
+Je regardai a droite, a gauche; j'apercus la fille de l'aubergiste,
+jolie brune de quinze a seize ans qui se tenait derriere tout le monde.
+J'allai a elle, j'ecartai avec ma tete ceux qui genaient le passage, et
+je posai mon nez sur le front de la petite, qui se mit a rire et qui
+parut contente.
+
+--Dites donc, pere Hutfer, vous lui avez fait la lecon, pas vrai? dirent
+quelques personnes en riant.
+
+--Non, d'honneur, repondit Hutfer; je ne m'y attendais seulement pas.
+
+--A present, Mirliflore, dit l'homme, va chercher quelque chose,
+n'importe quoi, ce que tu pourras trouver, et donne-le a l'homme le plus
+pauvre de la societe.
+
+Je me dirigeai vers la salle ou l'on venait de diner, je saisis un
+pain, et, le rapportant en triomphe, je le remis entre les mains de mon
+nouveau maitre. Rire general, tout le monde applaudit, un ami s'ecria:
+"Ceci ne vient pas de vous, pere Hutfer; cet ane a reellement du savoir;
+il a bien profite des lecons de son maitre."
+
+--Allez-vous lui laisser son pain tout de meme? dit quelqu'un dans la
+foule.
+
+--Pour ca, non, dit Hutfer; rendez-moi cela, l'homme a l'ane; ce n'est
+pas dans nos conventions.
+
+--C'est vrai, repondit l'homme; et pourtant mon ane a dit vrai en
+faisant de moi l'homme le plus pauvre de la societe, car nous n'avions
+pas mange depuis hier matin, ma femme, mon fils et moi, faute de deux
+sous pour acheter un morceau de pain.
+
+--Laissez-leur ce pain, mon pere, dit Henriette Hutfer; nous n'en
+manquons pas dans la huche, et le bon Dieu nous fera regagner celui-ci.
+
+--Tu es toujours comme ca, toi, Henriette, dit Hutfer. Si on t'ecoutait,
+on donnerait tout ce qu'on a.
+
+--Nous n'en sommes pas plus pauvres, mon pere: le bon Dieu a toujours
+beni nos recoltes et notre maison.
+
+--Allons,... puisque tu le veux,... qu'il garde son pain, je le veux
+bien.
+
+A ces mots, j'allai a lui et le saluai profondement, puis j'allai
+prendre dans mes dents une petite terrine vide, et je la presentai a
+chacun pour qu'il y mit son aumone. Quand j'eus fini ma tournee, la
+terrine etait pleine; j'allai la vider dans les mains de mon maitre, je
+la reportai ou je l'avais prise, je saluai et je me retirai gravement
+aux applaudissements de la societe. J'avais le coeur content; je me
+sentais console et affermi dans mes bonnes resolutions. Mon nouveau
+maitre paraissait enchante; il allait se retirer, lorsque tout le monde
+l'entoura et le pria de donner une seconde representation le lendemain;
+il le promit avec empressement, et alla se reposer dans la salle avec sa
+femme et son fils.
+
+Quand ils se trouverent seuls, la femme regarda de tous cotes, et, ne
+voyant que moi, la tete posee sur l'appui de la fenetre, elle dit a son
+mari a voix basse:
+
+--Dis donc, mon homme, c'est tout de meme fort drole; est-ce singulier,
+cet ane qui nous arrive sortant d'un cimetiere, qui nous prend en gre,
+et qui nous fait gagner de l'argent! Combien en as-tu dans tes mains?
+
+--Je n'ai pas encore compte, repondit l'homme. Aide-moi; tiens voici une
+poignee; a moi l'autre.
+
+--J'ai huit francs quatre sous, dit la femme apres avoir compte.
+
+_L'homme_: Et moi, j'en ai sept cinquante. Cela fait.... Combien cela
+fait-il, ma femme?
+
+_La femme_:--Combien cela fait? Huit et quatre font treize, puis sept,
+font vingt-quatre, puis, cinquante, ca fait,... ca fait ... quelque
+chose comme soixante.
+
+_L'homme:--Que tu es bete, va! J'aurais soixante francs dans les mains?
+Pas possible! Voyons, mon garcon, toi qui as etudie, tu dois savoir ca.
+
+_Le garcon_:--Vous dites, papa?
+
+_L'homme_:--Je dis huit francs quatre sous d'une part, et sept francs
+cinquante de l'autre.
+
+_Le garcon_, d'un air decide:--Huit et quatre font douze, retiens un,
+plus sept, font vingt, retiens deux; plus cinquante, font, ... font ...
+cinquante,... cinquante-deux, retiens cinq.
+
+_L'homme_:--Imbecile! comment cela ferait-il cinquante, puisque j'ai
+huit dans une main et sept dans l'autre.
+
+_Le garcon_:--Et puis cinquante, papa?
+
+_L'homme_, le contrefaisant:--Et puis cinquante, papa? Tu ne vois pas,
+grand nigaud, que c'est cinquante centimes que je dis, et les centimes
+ne sont pas des francs.
+
+_Le garcon_:--Non, papa, mais ca fait toujours cinquante.
+
+_L'homme_:--Cinquante quoi? Est-il bete! est-il bete! Si je te donnais
+cinquante taloches, ca te ferait-y cinquante francs?
+
+_Le garcon_:--Non, papa, mais ca ferait toujours cinquante.
+
+_L'homme_:--En voila une a compte, grand animal!
+
+Et il lui donna un soufflet qui retendit dans toute la maison. Le garcon
+se mit a pleurer; j'etais en colere. Si ce pauvre garcon etait bete, ce
+n'etait pas sa faute.
+
+"Cet homme ne merite pas ma pitie, me dis-je; il a, grace a moi, de
+quoi vivre pendant huit jours; je veux bien encore lui faire gagner sa
+representation de demain, apres quoi je retournerai chez mes maitres;
+peut-etre m'y recevra-t-on avec amitie."
+
+Je me retirai de la fenetre, et j'allai manger des chardons qui
+poussaient au bord d'un fosse; j'entrai ensuite dans l'ecurie de
+l'auberge, ou je trouvai deja plusieurs chevaux occupant les meilleures
+places; je me rangeai dans un coin dont personne n'avait voulu: j'y pus
+reflechir a mon aise, car personne ne me connaissait, et personne ne
+s'occupait de moi. A la fin de la journee, Henriette Hutfer entra a
+l'ecurie, regarda si chacun avait ce qu'il fallait, et, m'apercevant
+dans mon coin humide et obscur, sans litiere, sans foin, ni avoine, elle
+appela un des garcons d'ecurie.
+
+--Ferdinand, dit-elle, donnez de la paille a ce pauvre ane pour qu'il ne
+couche pas sur la terre humide, mettez devant lui un picotin d'avoine et
+une botte de foin, et voyez s'il ne veut pas boire.
+
+_Ferdinand_:--Mam'zelle Henriette, vous ruinerez votre papa, vous etes
+trop soigneuse pour le monde. Que vous importe que cette bete couche sur
+la dure ou sur une bonne litiere? c'est de la paille gachee, ca!
+
+_Henriette_:--Vous ne trouvez pas que je suis trop bonne quand c'est
+vous que je soigne, Ferdinand; je veux que tout le monde soit bien
+traite ici, les betes comme les hommes.
+
+_Ferdinand_, d'un air malin:--Sans compter qu'il y a pas mal d'hommes
+qu'on prendrait volontiers pour des betes, quoiqu'ils marchent sur deux
+pieds.
+
+_Henriette_, souriant:--Voila pourquoi on dit: Bete a manger du foin.
+
+_Ferdinand_:--Ce ne sera toujours pas a vous, mam'zelle, que je servirai
+une botte de foin. Vous avez de l'esprit,... de l'esprit ... et de la
+malice comme un singe!
+
+_Henriette_, riant:--Merci du compliment, Ferdinand! Qu'etes-vous donc,
+si je suis un singe?
+
+_Ferdinand_:--Ah! mam'zelle, je n'ai point dit que vous etiez un singe:
+et si je me suis mal exprime pour cela, mettez que je suis un ane, un
+cornichon, une oie.
+
+_Henriette_:--Non, non, pas tant que cela, Ferdinand, mais seulement un
+babillard qui parle quand il devrait travailler. Faites la litiere
+de l'ane, ajouta-t-elle d'un ton serieux, et donnez-lui a boire et a
+manger.
+
+Elle sortit; Ferdinand fit en grommelant ce que lui avait ordonne sa
+jeune maitresse. En faisant ma litiere, il me donna quelques coups de
+fourche, me jeta avec humeur une botte de foin, une poignee d'avoine, et
+posa pres de moi un seau d'eau. Je n'etais pas attache; j'aurais pu
+m'en aller, mais j'aimai mieux souffrir encore un peu, et donner
+le lendemain, pour achever ma bonne oeuvre, ma seconde et derniere
+representation.
+
+En effet, quand la journee du lendemain fut avancee, on vint me prendre;
+mon maitre m'amena sur une grande place qui etait pleine de monde; on
+m'avait tambourine le matin, c'est-a-dire que le tambour du village
+s'etait promene partout de grand matin en criant: "Ce soir, grande
+representation de l'ane savant dit Mirliflore; on se reunira a huit
+heures sur la place en face la mairie et l'ecole."
+
+Je recommencai les tours de la veille et j'y ajoutai des danses
+executees avec grace; je valsai, je polkai, et je jouai a Ferdinand le
+tour innocent de l'engager a valser en brayant devant lui, et en lui
+presentant le pied de devant comme on criait: "Oui, oui, une valse avec
+l'ane!" il s'elanca dans le cercle en riant, et il se mit a faire mille
+sauts et gambades, que j'imitai de mon mieux.
+
+Enfin, me sentant fatigue, je laissai Ferdinand gambadant tout seul,
+j'allai comme la veille chercher une terrine; n'en trouvant pas, je pris
+dans mes dents un panier sans couvercle, et je fis le tour, comme la
+veille, presentant mon panier a chacun. Il fut bientot si plein, que
+je dus le vider dans la blouse de celui qu'on croyait mon maitre; je
+continuai la quete; quand tout le monde m'eut donne, je saluai la
+societe et j'attendis que mon maitre eut compte l'argent que je lui
+avais fait gagner ce soir-la, et qui se montait a plus de trente-quatre
+francs. Trouvant que j'avais assez fait pour lui, que mon ancienne faute
+etait reparee, et que je pouvais retourner chez moi, je saluai mon
+maitre, et, fendant la foule, je partis au trot.
+
+--Tiens! v'la votre bourri qui s'en va, dit Hutfer, l'aubergiste.
+
+--C'est qu'il file joliment, dit Ferdinand.
+
+Mon pretendu maitre se retourna, me regarda d'un air inquiet, m'appela:
+"Mirliflore, Mirliflore!" et, me voyant continuer mon trot, je
+l'entendis s'ecrier d'un ton piteux:
+
+--Arretez-le, arretez-le, de grace! c'est mon pain, ma vie qu'il
+m'emporte; courez, attrapez-le; je vous promets encore une
+representation si vous me le ramenez.
+
+--D'ou l'avez-vous donc, cet ane? dit un des hommes nomme Clouet; et
+depuis quand l'avez-vous?
+
+--Je l'ai ... depuis qu'il est a moi, repondit mon faux maitre avec un
+peu d'embarras.
+
+--J'entends bien, reprit Clouet; mais depuis quand est-il a vous?
+
+L'homme ne repondit pas.
+
+--C'est qu'il me semble bien le reconnaitre, dit Clouet; il ressemble a
+Cadichon, l'ane du chateau de la Herpiniere; je serais bien trompe si ce
+n'est pas la Cadichon.
+
+Je m'etais arrete; j'entendis des murmures; je voyais l'embarras de mon
+maitre, lorsque, au moment ou l'on s'y attendait le moins, il s'elanca
+au travers de la foule et courut du cote oppose a celui que j'avais
+pris, suivi de sa femme et de son garcon.
+
+Quelques-uns voulurent courir apres lui, d'autres dirent que c'etait
+bien inutile puisque je m'etais sauve, et que l'homme n'emportait que
+l'argent qui etait a lui, et que je lui avais fait gagner honnetement.
+
+--Et quant a Cadichon, ajouta-t-on, il ne sera pas embarrasse pour
+retrouver son chemin, et il ne se laissera prendre que s'il le veut
+bien.
+
+La foule se dispersa, et chacun rentra chez soi; je repris ma course,
+esperant arriver chez mes vrais maitres avant la nuit; mais il y avait
+beaucoup de chemin a faire, j'etais fatigue, et je fus oblige de me
+reposer a une lieue du chateau. La nuit etait venue, les ecuries
+devaient etre fermees; je me decidai a coucher dans un petit bois de
+sapins qui bordait un ruisseau.
+
+J'etais a peine etabli sur mon lit de mousse, que j'entendis marcher
+avec precaution et parler bas. Je regardai, mais je ne vis rien; la nuit
+etait trop noire. J'ecoutai de toutes mes oreilles, et j'entendis la
+conversation suivante:
+
+
+
+XXIV
+
+LES VOLEURS
+
+--Il ne fait pas encore assez nuit, Finot; il serait plus sage de nous
+blottir dans ce bois.
+
+--Mais, Passe-Partout, dit Finot, il nous faut un peu de jour pour nous
+reconnaitre; moi, d'abord, je n'ai pas etudie les portes d'entree.
+
+--Tu n'as jamais rien etudie, toi, reprit Passe-Partout; c'est a tort
+que les camarades t'ont appele FINOT; si ce n'etait que moi, je t'aurais
+plutot nomme _Pataud_.
+
+_Finot_:--Ca n'empeche pas que c'est moi qui ai toujours les bonnes
+idees.
+
+_Passe-Partout_:--Bonnes idees! ca depend. Qu'est-ce que nous allons
+faire au chateau?
+
+_Finot_:--Ce que nous allons faire? Devaliser le potager, couper les
+tetes d'artichaut, arracher les cosses de pois, de haricots, les navets,
+les carottes, enlever les fruits. En voila de la besogne!
+
+_Passe-Partout_:--Et puis?
+
+_Finot_:--Comment, et puis? Nous ferons un tas de tout ce jardinage,
+nous le passerons par dessus le mur, et nous irons le vendre au marche
+de Moulins.
+
+_Passe-Partout_:--Et par ou entreras-tu dans le jardin, imbecile?
+
+_Finot_:--Par-dessus le mur, avec une echelle, bien sur. Voudrais-tu que
+j'allasse demander poliment au jardinier la clef et ses outils?
+
+_Passe-Partout_:--Mauvais plaisant, va! Je te demande seulement si tu as
+marque la place ou nous devons grimper sur le mur?
+
+_Finot_:--Mais non, te dis-je, je ne l'ai pas marquee: voila pourquoi
+j'aimerais mieux aller en avant pour reconnaitre.
+
+_Passe-Partout_:--Et si on te voit, qu'est-ce que tu diras?
+
+_Finot_:--Je dirai ... que je viens demander un verre de cidre et une
+croute de pain.
+
+_Passe-Partout_:--Ca ne vaut rien; j'ai une idee, moi. Je connais le
+potager; il y a un endroit ou le mur est degrade, en mettant les pieds
+dans les trous, j'arriverai au haut du mur, je trouverai une echelle et
+je te la passerai, car tu n'es pas fort pour grimper.
+
+_Finot_:--Non, je ne tiens pas du chat comme toi.
+
+_Passe-Partout_:--Mais si quelqu'un vient nous deranger?
+
+_Finot_:--Tiens, tu es bon enfant, toi! Si quelqu'un vient me deranger,
+je saurai bien l'arranger.
+
+_Passe-Partout_:--Qu'est-ce que tu lui feras?
+
+_Finot_:--Si c'est un chien, je l'egorge; ce n'est pas pour rien que
+j'ai mon couteau affile.
+
+_Passe-Partout_:--Mais si c'est un homme?
+
+--Un homme? dit Finot se grattant l'oreille, c'est plus embarassant,
+ca.... Un homme? on ne peut pourtant pas tuer un homme comme un chien.
+Si c'etait pour quelque chose qui vaille, on verrait, mais pour des
+legumes! Et puis, ce chateau qui est plein de monde!
+
+_Passe-Partout_:--Mais enfin, qu'est-ce que tu feras?
+
+_Finot_:--Ma foi, je me sauverai: c'est plus sur.
+
+_Passe-Partout_:--T'es un lache, toi! sais-tu bien? Si tu vois ou si tu
+entends un homme, tu n'as qu'a m'appeler, et je lui ferai son affaire.
+
+_Finot_:--Fais a ton gout, ce n'est pas le mien.
+
+_Passe-Partout_:--Pour lors donc, c'est convenu. Nous attendons la nuit,
+nous arrivons pres du mur du potager, tu restes a un bout pour avertir
+s'il vient quelqu'un; je grimpe a l'autre bout, je te passe une echelle
+et tu me rejoins.
+
+--C'est bien ca, dit Finot.
+
+Il se retourne avec inquietude, ecoute et dit tout bas:
+
+--J'ai entendu remuer la derriere. Est-ce qu'il y aurait quelqu'un?
+
+--Qui veux-tu qui se cache dans les bois? repondit Passe-Partout. Tu as
+toujours peur. Ce ne peut etre qu'un crapaud ou une couleuvre.
+
+Ils ne dirent rien: je ne bougeai pas non plus, et je me demandai ce
+que j'allais faire pour empecher les voleurs d'entrer et pour les
+faire prendre. Je ne pouvais prevenir personne, je ne pouvais meme pas
+defendre l'entree du potager. Pourtant, apres avoir bien reflechi, je
+pris un parti qui pouvait empecher les voleurs d'agir et les faire
+arreter. J'attendis qu'ils fussent partis pour m'en aller a mon tour.
+Je ne voulais pas bouger jusqu'au moment ou ils ne pourraient plus
+m'entendre.
+
+La nuit etait noire; je savais qu'ils ne pouvaient marcher tres vite; je
+pris un chemin plus court en sautant par-dessus des haies, et j'arrivai
+longtemps avant eux au mur du potager. Je connaissais l'endroit degrade
+dont avait parle Passe-Partout. Je me serrai pres de la, contre le mur:
+on ne pouvait me voir.
+
+J'attendis un quart d'heure; personne ne venait; enfin j'entendis
+des pas sourds et un leger chuchotement; les pas approcherent avec
+precaution; les uns se dirigeaient vers moi, c'etait Passe-Partout;
+les autres s'eloignaient vers l'autre bout du mur, du cote de la porte
+d'entree, c'etait Finot. Je ne voyais pas, mais j'entendais tout. Quand
+Passe-Partout fut arrive a l'endroit ou quelques pierres tombees avaient
+fait des trous assez grands pour y poser les pieds, il commenca a
+grimper en tatonnant avec les pieds et avec les mains. Je ne bougeais
+pas, je respirais a peine: j'entendais et je reconnaissais chacun de ses
+mouvements. Quand il eut grimpe a la hauteur de ma tete, je m'elancai
+contre le mur, je le saisis par la jambe, et je le tirai fortement;
+avant qu'il eut le temps de se reconnaitre, il etait par terre, etourdi
+par la chute, meurtri par les pierres; pour l'empecher de crier ou
+d'appeler son camarade, je lui donnai sur la tete un grand coup de pied,
+qui acheva de l'etourdir et le laissa sans connaissance; je restai
+ensuite immobile, pres de lui, pensant bien que le camarade viendrait
+voir ce qui se passait. Je ne tardai pas, en effet, a entendre Finot
+avancer avec precaution. Il faisait quelques pas, il s'arretait, il
+ecoutait, ... rien, ... il avancait encore.... Il arriva ainsi tout pres
+de son camarade; mais, comme il regardait en l'air sur le mur, il ne le
+voyait pas etendu tout de son long par terre, sans mouvements.
+
+"Pst! ... pst! ... as-tu l'echelle? ..., puis-je monter? ..." disait-il
+a voix basse. L'autre n'avait garde de repondre, il ne l'entendait pas.
+Je vis qu'il n'avait pas envie de grimper; je craignis qu'il ne s'en
+allat; il etait temps d'agir. Je m'elancai sur lui, je le fis tomber en
+le tirant par le dos de sa blouse, et je lui donnai, comme a l'autre un
+bon coup de pied sur la tete; j'obtins le meme succes, il resta sans
+connaissance pres de son ami. Alors, n'ayant plus rien a perdre, je me
+mis a braire de ma voix la plus formidable; je courus a la maison du
+jardinier, aux ecuries, au chateau, brayant avec une telle violence, que
+tout le monde fut eveille; quelques hommes, les plus braves, sortirent
+avec des armes et des lanternes; je courus a eux, et je les menai,
+courant en avant, pres des deux voleurs etendus au pied du mur.
+
+--Deux hommes morts! que veut dire cela? dit le papa de Pierre.
+
+_Le papa de Jacques:_--Ils ne sont pas morts, ils respirent.
+
+_Le jardinier:_--En voila un qui vient de gemir.
+
+_Le cocher:_--Du sang! une blessure a la tete!
+
+_Le papa de Pierre:_--Et l'autre aussi, meme blessure! On dirait que
+c'est un coup de pied de cheval ou d'ane.
+
+_Le papa de Jacques:_--Oui, voila la marque du fer sur le front.
+
+_Le cocher_:--Qu'ordonnent ces messieurs? Que veulent-ils qu'on fasse de
+ces hommes?
+
+_Le papa de Pierre_:--Il faut les porter a la maison, atteler le
+cabriolet, et aller chercher le medecin. Nous autres, en attendant le
+medecin, nous tacherons de leur faire reprendre connaissance.
+
+Le jardinier apporta un brancard; on y posa les blesses, et on les porta
+dans une grande piece qui servait d'orangerie pendant l'hiver. Ils
+restaient toujours sans mouvement.
+
+--Je ne connais pas ces visages-la, dit le jardinier apres les avoir
+examines attentivement a la lumiere.
+
+--Peut-etre ont-ils sur eux des papiers qui les feront reconnaitre, dit
+le papa de Louis; on ferait savoir a leurs familles qu'ils sont ici et
+blesses.
+
+Le jardinier fouilla dans leurs poches, en retira quelques papiers,
+qu'il remit au papa de Jacques, puis deux couteaux bien aiguises, bien
+pointus, et un gros paquet de clefs.
+
+--Ah! ah! ceci indique l'etat de ces messieurs! s'ecria-t-il; ils
+venaient voler et peut-etre tuer.
+
+--Je commence a comprendre, dit le papa de Pierre. La presence de
+Cadichon et ses braiments expliquent tout. Ces gens-la venaient pour
+voler; Cadichon les a devines avec son instinct accoutume; il a lutte
+contre eux, il a rue et leur a casse la tete, apres quoi il s'est mis a
+braire pour nous appeler.
+
+--C'est bien cela, ce doit etre cela, dit le papa de Jacques. Il peut se
+vanter de nous avoir rendu un fier service, ce brave Cadichon. Viens,
+mon Cadichon, te voila rentre en grace cette fois.
+
+J'etais content; je me promenais en long et en large devant la serre,
+pendant qu'on donnait des soins a Finot et a Passe-Partout. M. Tudoux
+ne tarda pas a arriver; les voleurs n'avaient pas encore repris
+connaissance.
+
+Il examina les blessures.
+
+--Voila deux coups bien appliquees, dit-il. On voit distinctement la
+marque d'un tres petit fer a cheval, comme qui dirait un pied d'ane. Et
+mais, ... ajouta-t-il en m'apercevant, ne serait-ce pas une nouvelle
+mechancete de cet animal qui nous examine comme s'il comprenait?
+
+--Pas mechancete, mais fidele service et intelligence, repondit le papa
+de Pierre. Ces gens-la sont des voleurs; voyez ces couteaux et ces
+papiers qu'ils avaient sur eux.
+
+Et il se mit a lire:
+
+"N deg. 1. Chateau Herp. Beaucoup de monde; pas bon a voler; potager facile;
+legumes et fruits, mur peu eleve.
+
+"N deg. 2. Presbytere. Vieux cure; pas d'armes. Servante sourde et vieille.
+Bon a voler pendant la messe.
+
+"N deg. 3. Chateau de Sourval. Maitre absent; femme seule au
+rez-de-chaussee, domestique au second; belle argenterie; bon a voler.
+Tuer si on crie.
+
+"N deg. 4. Chateau de Chanday. Chiens de garde vigoureux a empoisonner;
+personne au rez-de-chaussee; argenterie; galerie de curiosites riches et
+bijoux. Tuer si on vient."
+
+--Vous voyez, continua le papa, que ces hommes sont des brigands qui
+venaient devaliser le potager, faute de mieux. Pendant que vous leur
+donnerez vos soins, je vais envoyer a la ville prevenir le brigadier de
+gendarmerie.
+
+M. Tudoux tira de sa poche une trousse, y prit une lancette, et saigna
+les deux voleurs. Ils ne tarderent pas a ouvrir les yeux, et parurent
+effrayes de se voir entoures de monde et dans une chambre du chateau.
+Quand ils furent tout a fait remis, ils voulurent parler.
+
+--Silence, coquins, leur dit M. Tudoux avec calme et lenteur. Silence;
+nous n'avons pas besoin de vos discours pour savoir qui vous etes et ce
+que vous veniez faire ici.
+
+Finot porta la main a sa veste, les papiers n'y etaient plus; il chercha
+son couteau, il ne le trouva pas. Il regarda Passe-Partout d'un air
+sombre, et lui dit a voix basse:
+
+--Je te disais bien dans le bois que j'avais entendu du bruit.
+
+--Tais-toi, dit Passe-Partout de meme; on pourrait t'entendre. Il faut
+tout nier.
+
+_Finot_:--Mais les papiers? ils les ont.
+
+_Passe-Partout_:--Tu diras que nous avons trouve les papiers.
+
+_Finot_:--Et les couteaux?
+
+_Passe-Partout_:--Les couteaux aussi, parbleu! Il faut de l'audace.
+
+_Finot_:--Qui est-ce qui t'a assene sur la tete ce coup de massue qui
+t'a si bien engourdi?
+
+_Passe-Partout_:--Je n'en sais, ma foi, rien; je n'ai pas eu le temps de
+voir ni d'entendre. Je me trouvai par terre, frappe en moins de rien.
+
+_Finot_:--Et moi de meme. Il faudrait pourtant savoir si on nous a vus
+grimper au mur.
+
+_Passe-Partout_:--Nous le saurons bien. Ne faut-il pas que ceux qui nous
+ont assommes viennent dire comment et pourquoi?
+
+_Finot_:--Tiens! c'est vrai. Jusque-la il faut tout nier. Convenons a
+present des details pour ne pas nous contredire. D'abord, faisions-nous
+route ensemble? Ou avons-nous trouve les...?
+
+--Separez ces deux hommes, dit le papa de Louis; ils vont s'entendre sur
+les contes qu'ils nous feront.
+
+Deux hommes saisirent Finot, pendant que deux autres s'emparerent de
+Passe-Partout, et, malgre leur resistance, ils leur garrotterent les
+pieds et les mains, et emporterent Passe-Partout dans une autre salle.
+
+La nuit etait bien avancee; on attendait avec impatience le brigadier de
+gendarmerie; il arriva au petit jour, escorte de quatre gendarmes, car
+on leur avait dit qu'il s'agissait de l'arrestation de deux voleurs. Les
+papas de mes petits maitres lui raconterent tout ce qui etait arrive, et
+lui firent voir les papiers et les couteaux trouves dans les poches des
+voleurs.
+
+--Ce genre de couteaux, dit le brigadier, indique des voleurs dangereux
+qui assassinent pour voler: ce qui, du reste, est facile a voir d'apres
+leurs papiers, qui sont des indications de vols a faire dans les
+environs. Je ne serais pas surpris que ces deux hommes fussent les
+nommes Finot et Passe-Partout, des brigands tres dangereux echappes des
+galeres, et qu'on cherche dans plusieurs departements ou ils ont commis
+des vols nombreux et audacieux. Je vais les interroger separement; vous
+pouvez assister a l'interrogatoire, si vous le desirez.
+
+En achevant ces mots, il entra dans la serre, ou etait reste Finot. Il
+regarda un instant et dit:
+
+--Bonjour Finot! tu t'es donc laisse reprendre?
+
+Finot tressaillit, rougit, mais ne repondit pas.
+
+--Eh bien! Finot, dit le brigadier, nous avons perdu notre langue? Elle
+etait pourtant bien pendue au dernier proces.
+
+--A qui parlez-vous, monsieur? repondit Finot, en regardant de tous
+cotes; il n'y a que moi ici.
+
+_Le brigadier_:--Je le sais bien qu'il n'y a que toi; c'est bien a toi
+que je parle.
+
+_Finot_:--Je ne sais pas, monsieur, pourquoi vous me tutoyez; je ne vous
+connais pas.
+
+_Le brigadier_:--Mais moi, je te connais bien. Tu es Finot, echappe du
+bagne, condamne aux galeres pour vol et blessures.
+
+_Finot_:--Vous vous trompez, monsieur; je ne suis pas ce que vous
+pretendez si bien savoir.
+
+_Le brigadier_:--Et qui etes-vous donc? D'ou venez-vous? Ou alliez-vous?
+
+_Finot_:--Je suis un marchand de moutons; j'allai a une foire, a
+Moulins, acheter des agneaux.
+
+_Le brigadier_:--En verite? Et votre camarade? Est-il aussi un marchand
+de moutons et d'agneaux?
+
+_Finot_:--Je n'en sais rien; nous nous etions rencontres peu d'instants
+avant d'avoir ete attaques et assommes par une bande de voleurs.
+
+_Le brigadier_:--Et ces papiers que vous aviez dans vos poches?
+
+_Finot_:--Je ne sais seulement pas ce que c'est; nous les avons trouves
+pas loin d'ici, et nous n'avons pas eu le temps d'y regarder.
+
+_Le brigadier_:--Et les couteaux?
+
+_Finot_:--Les couteaux etaient avec les papiers.
+
+_Le brigadier_:--Tiens! c'est de la chance d'avoir trouve et ramasse
+tout cela sans y voir; la nuit etait sombre.
+
+_Finot_:--Aussi est-ce le hasard. Mon camarade a marche dessus, cela lui
+a semble drole; il s'est baisse, je l'ai aide; et, en tatonnant, nous
+avons trouve les papiers et les couteaux, nous avons partage.
+
+_Le brigadier_:--C'est malheureux pour vous d'avoir partage. Ca fait que
+chacun avait de quoi se faire fourrer en prison.
+
+_Finot_:--Vous n'avez pas le droit de nous mettre en prison; nous sommes
+d'honnetes gens....
+
+_Le brigadier_:--C'est ce que nous verrons, et ce ne sera pas long.
+Au revoir, Finot. Ne vous derangez pas, ajouta-t-il, voyant que Finot
+cherchait a se lever de dessus son banc. Gendarmes, veillez bien sur
+monsieur, afin qu'il ne manque de rien. Et ne le quittez pas des yeux,
+c'est un Finot qui nous a echappe plus d'une fois.
+
+Le brigadier sortit, laissant Finot abattu et inquiet.
+
+"Pourvu que Passe-Partout dise comme moi, pensa-t-il. Ce serait bien de
+la chance qu'il dit de meme."
+
+En voyant entrer le brigadier, Passe-Partout se sentit perdu; pourtant
+il parvint a cacher son inquietude. Il regarda d'un air indifferent le
+brigadier, qui l'examinait attentivement.
+
+--Comment vous trouvez-vous ici, blesse et garrotte? dit le brigadier.
+
+--Je n'en sais rien, repondit Passe-Partout.
+
+_Le brigadier_:--Vous savez toujours bien qui vous etes? ou vous alliez?
+par qui vous avez ete blesse?
+
+_Passe-Partout_:--Je sais bien qui je suis et ou j'allais, mais je ne
+sais pas qui m'a brutalement attaque.
+
+_Le brigadier_:--Alors, procedons par ordre. Qui etes-vous?
+
+_Passe-Partout_:--Est-ce que cela vous regarde? vous n'avez pas le droit
+de demander aux gens qui passent qui ils sont.
+
+_Le brigadier_:--J'en ai si bien le droit, que je mets les poucettes a
+ceux qui ne me repondent pas, et que je les fais mener a la prison de la
+ville. Je recommence. Qui etes-vous?
+
+_Passe-Partout_:--Je suis un marchand de cidre.
+
+_Le brigadier_:--Votre nom, s'il vous plait?
+
+_Passe-Partout_:--Robert Partout.
+
+_Le brigadier_:--Ou alliez-vous?
+
+_Passe-Partout_:--Un peu partout, acheter du cidre la ou on en vend.
+
+_Le brigadier_:--Vous n'etiez pas seul? Vous aviez un camarade?
+
+_Passe-Partout_:--Oui, c'est mon associe; nous faisions des affaires
+ensemble.
+
+_Le brigadier_:--Vous aviez des papiers dans vos poches? Savez-vous ce
+que c'etait que ces papiers?
+
+Passe-Partout regarda le brigadier.
+
+"Il a lu les papiers, se dit-il; il veut me mettre dedans, mais je serai
+plus fin que lui."
+
+Et il dit tout haut:
+
+--Si je le sais? Je crois bien que je le sais! Des papiers perdus par
+des brigands, sans doute, et que j'allais porter a la gendarmerie de la
+ville.
+
+_Le brigadier_:--Comment avez-vous eu ces papiers?
+
+_Passe-Partout_:--Nous les avons trouves sur la route mon camarade
+et moi; nous les avons regardes, et nous etions presses de nous en
+debarrasser; c'est pourquoi nous marchions de nuit.
+
+_Le brigadier_:--Et les couteaux qu'on a trouves sur vous?
+
+_Passe-Partout_:--Les couteaux; nous les avions achetes pour nous
+defendre; on nous disait qu'il y avait des voleurs dans le pays.
+
+_Le brigadier_:--Et comment et par qui vous etes-vous trouves blesses,
+votre camarade et vous?
+
+_Passe-Partout_:--Precisement par des voleurs qui nous ont attaques sans
+que nous les ayons vus.
+
+_Le brigadier_:--Tiens? Finot m'a pas dit comme vous.
+
+_Passe-Partout_:--Finot a eu si peur qu'il a perdu la memoire; il ne
+faut pas croire ce qu'il dit.
+
+_Le brigadier_:--Je ne l'ai pas cru non plus, pas davantage que je ne
+crois a ce que vous me dites vous-meme, l'ami Passe-Partout, car je vous
+reconnais bien a present; vous vous etes trahi.
+
+Passe-Partout s'apercut de la betise qu'il avait faite en reconnaissant
+que son camarade s'appelait Finot. C'etait un sobriquet qui lui avait
+ete donne au bagne pour se moquer de son peu de finesse.
+
+Quant a Passe-Partout, son vrai nom etait _Partout_; et un jour qu'on se
+pressait pour passer au refectoire, Finot s'ecria: "Passe-Partout", le
+nom lui en resta.
+
+Il n'y avait plus moyen de nier; il ne voulait pourtant pas avouer; il
+prit le parti de hausser les epaules, en disant:
+
+--Est-ce que je connais Finot, moi? C'etait pas malin de deviner que
+vous parliez de mon camarade; je croyais que vous l'appeliez Finot pour
+vous moquer.
+
+--C'est bon! tournez cela comme vous voudrez, dit le brigadier, il n'en
+est pas moins vrai que vous voyagez pour acheter du cidre avec votre
+camarade; que vous avez trouve vos papiers sur la route; que vous les
+portiez, apres les avoir lus, a la ville, chez les gendarmes; que vous
+avez achete vos couteaux pour vous defendre contre des voleurs, que vous
+avez ete attaques et blesses par ces memes voleurs. N'est-ce pas ca?
+
+_Passe-Partout_:--Oui, oui, c'est bien mon histoire.
+
+_Le brigadier_:--Dites donc votre _conte_, car votre camarade a dit tout
+le contraire.
+
+--Que vous a-t-il dit? demanda Passe-Partout avec inquietude.
+
+--Il est inutile que vous le sachiez pour le moment. Quand on vous aura
+ramenes au bagne, il vous le dira.
+
+Et le brigadier sortit, laissant Passe-Partout dans un etat de rage et
+d'inquietude facile a concevoir.
+
+--Pensez-vous, docteur, que ces hommes soient en etat de marcher jusqu'a
+la ville? demanda le brigadier a M. Tudoux.
+
+--Je pense qu'ils y arriveront en ne les poussant pas trop, repondit M.
+Tudoux avec lenteur. D'ailleurs, lors meme qu'ils tomberaient en route,
+on pourrait toujours les ramasser et les etendre dans une voiture qu'on
+irait chercher. Mais la tete est endommagee par le coup de pied de
+l'ane; ils pourront bien en mourir dans trois ou quatre jours.
+
+Le brigadier etait embarrasse; quoique les prisonniers ne lui fissent
+eprouver aucune pitie, il etait bon et il ne voulait pas les faire
+souffrir sans necessite. M. de Ponchat, le papa de Pierre et de Henri,
+voyant son embarras, lui proposa de faire atteler une carriole. Le
+brigadier remercia et accepta. Quand la carriole fut amenee devant la
+porte, on y fit entrer Finot et Passe-Partout, chacun d'eux se trouvant
+entre deux gendarmes. De plus, on avait eu la precaution de leur
+attacher les pieds afin qu'ils ne pussent sauter de la carriole et
+s'enfuir. Le brigadier, a cheval, marchait a cote de la carriole, et ne
+perdait pas de vue ses prisonniers. Ils ne tarderent pas a disparaitre,
+et je restai seul devant la maison, mangeant de l'herbe, en attendant
+avec impatience la promenade de mes petits maitres, et surtout de mon
+petit Jacques que je desirais revoir; le service que je venais de rendre
+devait m'avoir fait pardonner ma mechancete passee.
+
+Quand le jour fut venu tout a fait, que tout le monde fut leve, habille,
+eut dejeune, un groupe se precipita sur le perron. C'etaient les
+enfants. Tous coururent a moi et me caresserent a l'envi. Mais, entre
+toutes les caresses, celles de mon petit Jacques furent les plus
+affectueuses.
+
+--Mon bon Cadichon, disait-il, te voila revenu! J'etais si triste que tu
+fusses parti! Mon cher Cadichon, tu vois que nous t'aimions toujours.
+
+_Camille_:--Il est vrai qu'il est redevenu tres bon.
+
+_Madeleine_:--Et qu'il n'a plus cet air insolent qu'il avait pris depuis
+quelque temps.
+
+_Elisabeth_:--Et qu'il ne mord plus son camarade ni les chiens de garde.
+
+_Louis_:--Et qu'il se laisse seller et brider tres sagement.
+
+_Henriette_:--Et qu'il ne mange plus les bouquets que je tiens dans la
+main.
+
+_Jeanne_:--Et qu'il ne rue plus quand on le monte.
+
+_Pierre_:--Et qu'il ne court plus apres mon poney pour lui mordre la
+queue.
+
+_Jacques_:--Et qu'il a sauve tous les legumes et les fruits du potager
+en faisant attraper les deux voleurs.
+
+_Henri_:--Et qu'il leur a casse la tete avec ses pieds.
+
+_Elisabeth_:--Mais comment a-t-il pu faire prendre les voleurs?
+
+_Pierre_:--On ne sait pas du tout comment il a pu faire; mais on a ete
+averti par ses braiments. Papa, mes oncles et quelques domestiques sont
+sortis et ont vu Cadichon allant et venant, galopant avec inquietude de
+la maison au jardin; ils l'ont suivi avec des lanternes, et il les a
+menes au bout du mur exterieur du potager; ils ont trouve la deux hommes
+evanouis et ils ont vu que c'etaient des voleurs.
+
+_Jacques_:--Comment ont-ils pu voir que c'etaient des voleurs? Est-ce
+que les voleurs ont des figures et des habits extraordinaires qui ne
+ressemblent pas aux notres?
+
+_Elisabeth_:--Ah! je crois bien que ce n'est pas comme nous! J'ai vu
+toute une bande de voleurs; ils avaient des chapeaux pointus, des
+manteaux marrons, et des visages mechants avec d'enormes moustaches.
+
+--Ou les as-tu vus? Quand cela? demanderent tous les enfants a la fois.
+
+_Elisabeth_:--Je les ai vus, l'hiver dernier, au theatre de Franconi.
+
+_Henri_:--Ah! ah! ah! quelle betise! je croyais que c'etaient de vrais
+voleurs que tu avais rencontres dans un de tes voyages et je m'etonnais
+que mon oncle et ma tante n'en eussent pas parle.
+
+_Elisabeth_, piquee:--Certainement, monsieur, ce sont de vrais voleurs,
+et les gendarmes se sont battus contre eux et les ont tues ou faits
+prisonniers. Et ce n'est pas drole du tout; j'avais tres peur, et il y a
+eu des pauvres gendarmes blesses.
+
+_Pierre_:--Ah! ah! ah! que tu es sotte! ce que tu as vu, c'est ce qu'on
+appelle une comedie, qui est jouee par des hommes qu'on paye et qui
+recommencent tous les soirs.
+
+_Elisabeth_:--Comment veux-tu qu'ils recommencent, puisqu'ils sont tues?
+
+_Pierre_:--Mais tu ne vois donc pas qu'ils font semblant d'etre tues ou
+blesses, et qu'ils se portent aussi bien qui toi et moi.
+
+_Elisabeth_:--Alors comment papa et mes oncles ont-ils reconnu que ces
+hommes etaient des voleurs?
+
+_Pierre_:--Parce qu'on a trouve dans leurs poches des couteaux a tuer
+des hommes, et....
+
+_Jacques_, interrompant:--Comment est-ce fait des couteaux a tuer des
+hommes?
+
+_Pierre_:--Mais ... mais ... comme tous les couteaux.
+
+_Jacques_:--Alors, comment sais-tu que c'est pour tuer des hommes? c'est
+peut-etre pour couper leur pain.
+
+_Pierre_:--Tu m'ennuies, Jacques; tu veux toujours tout comprendre, et
+tu m'as interrompu quand j'allais dire qu'on a trouve des papiers sur
+lesquels ils avaient ecrit qu'ils voleraient nos legumes, et qu'ils
+tueraient le cure et beaucoup d'autres personnes.
+
+_Jacques_:--Et pourquoi ne voulaient-ils pas nous tuer, nous autres?
+
+_Elisabeth_:--Parce qu'ils savaient que papa et mes oncles sont tres
+courageux, qu'ils ont des pistolets ou des fusils, et que nous les
+aurions tous aides.
+
+_Henri_:--Tu serais d'un fameux secours, en verite, si on venait nous
+attaquer.
+
+_Elisabeth_:--Je serais tout aussi courageuse que vous, monsieur, et je
+saurais bien tirer les voleurs par les jambes pour les empecher de tuer
+papa.
+
+_Camille_:--Voyons, voyons, ne vous disputez pas, et laissez Pierre nous
+raconter ce qu'il a entendu dire.
+
+_Elisabeth_:--Nous n'avons pas besoin de Pierre pour savoir ce que nous
+savons deja.
+
+_Pierre_:--Alors, pourquoi me demandez-vous comment papa a reconnu les
+voleurs?
+
+--Monsieur Pierre, monsieur Henri, M. Auguste vous cherche, dit le
+jardinier, qui venait apporter la provision de legumes pour la cuisine.
+
+--Ou est-il? demanderent Pierre et Henri.
+
+--Dans le jardin, messieurs, repondit le jardinier; il n'a pas ose
+approcher du chateau, de peur de se rencontrer avec Cadichon.
+
+Je soupirais et je pensais que le pauvre Auguste avait raison de me
+craindre depuis le triste jour ou j'avais manque de le noyer dans un
+fosse de boue, apres l'avoir fait egratigner dans les ronces et les
+epines, et l'avoir fait rudement tomber en mordant son poney.
+
+"Je lui dois une reparation, me dis-je; comment faire pour lui rendre un
+service et lui montrer qu'il n'a plus de motifs pour me craindre?"
+
+
+
+XXV
+
+LA REPARATION
+
+Pendant que je cherchais en vain ce que je pouvais faire pour temoigner
+mon repentir a Auguste, les enfants se rapprocherent de la place ou je
+reflechissais tout en broutant l'herbe. Je vis qu'Auguste restait a une
+certaine distance de moi, et qu'il me regardait d'un air mefiant.
+
+_Pierre_:--Il fera chaud aujourd'hui, je ne crois pas qu'une longue
+promenade soit agreable. Nous ferons mieux de rester a l'ombre dans le
+parc.
+
+_Auguste_:--Pierre a raison, d'autant que depuis la maladie dont j'ai
+manque mourir, je suis reste faible, et je me fatigue facilement d'une
+longue course.
+
+_Henri_:--C'est pourtant Cadichon qui a ete la cause de ta maladie, tu
+dois lui en vouloir?
+
+_Auguste_:--Je ne crois pas qu'il l'ait fait expres, il aura eu peur de
+quelque chose sur le chemin; la frayeur lui aura fait faire un saut
+qui m'a jete dans cet affreux fosse. Ainsi, je ne le deteste pas;
+seulement....
+
+_Pierre_:--Seulement quoi?
+
+_Auguste_, rougissant legerement:--Seulement j'aime mieux ne plus le
+monter.
+
+La generosite de ce pauvre garcon me toucha, et augmenta mes regrets de
+l'avoir si fort maltraite.
+
+Camille et Madeleine proposerent de faire la cuisine; les enfants
+avaient bati un four dans leur jardin; ils le chauffaient avec du bois
+sec qu'ils ramassaient eux-memes. La proposition fut acceptee avec joie;
+les enfants coururent demander des tabliers de cuisine; ils revinrent
+tout preparer dans leur jardin. Auguste et Pierre apporterent le bois;
+ils cassaient chaque brin en deux et en remplissaient leur four.
+
+Avant de l'allumer, ils se rassemblerent pour savoir ce qu'ils allaient
+servir pour leur dejeuner.
+
+--Je ferai une omelette, dit Camille.
+
+_Madeleine_:--Moi, une creme au cafe.
+
+_Elisabeth_:--Moi, des cotelettes.
+
+_Pierre_:--Et, moi, une vinaigrette de veau froid.
+
+_Henri_:--Moi, une salade de pommes de terre.
+
+_Jacques_:--Moi, des fraises a la creme.
+
+_Louis_:--Moi, des tartines de pain et de beurre.
+
+_Henriette_:--Et moi, du sucre rape.
+
+_Jeanne_:--Et moi, des cerises.
+
+_Auguste_:--Et moi, je couperai le pain, je mettrai le couvert, je
+preparerai le vin et l'eau, et je servirai tout le monde.
+
+Et chacun alla demander a la cuisine ce qu'il lui fallait pour le plat
+qu'il devait fournir. Camille rapporta des oeufs, du beurre, du sel, du
+poivre, une fourchette et une poele.
+
+--Il me faut du feu pour fondre mon beurre et pour cuire mes oeufs,
+dit-elle. Auguste, Auguste, du feu, s'il vous plait.
+
+_Auguste_:--Ou faut-il l'allumer?
+
+_Camille_:--Pres du four; depechez-vous, je bats mes oeufs.
+
+_Madeleine_:--Auguste, Auguste, courez a la cuisine me chercher du cafe
+pour ma creme que je fouette; je l'ai oublie; vite, depechez-vous.
+
+_Auguste_:--Il faut que j'allume du feu pour Camille.
+
+_Madeleine_:--Apres; allez vite chercher mon cafe: ce ne sera pas long,
+et je suis pressee.
+
+Auguste partit en courant.
+
+_Elisabeth_:--Auguste, Auguste, il me faut de la braise et un gril pour
+mes cotelettes; je finis de les couper proprement.
+
+Auguste, qui accourait avec le cafe, repartit pour le gril.
+
+_Pierre_:--Il me faut de l'huile pour ma vinaigrette.
+
+_Henri_:--Et moi, du vinaigre pour ma salade; Auguste, vite de l'huile
+et du vinaigre.
+
+Auguste, qui rapportait le gril, retourna en courant chercher le
+vinaigre et l'huile.
+
+_Camille_:--Eh bien! mon feu, c'est comme ca que vous l'allumez,
+Auguste? Mes oeufs sont battus, vous allez me faire manquer mon
+omelette.
+
+_Auguste_:--On m'a donne des commissions; je n'ai pas encore eu le temps
+d'allumer le bois.
+
+_Elisabeth_:--Et ma braise? ou est-elle, Auguste? Vous avez oublie ma
+braise!
+
+_Auguste_:--Non, Elisabeth, mais je n'ai pas pu: on m'a fait courir.
+
+_Elisabeth_:--Je n'aurai pas le temps de faire griller mes cotelettes;
+depechez-vous, Auguste.
+
+_Louis_:--Il me faut un couteau pour couper mes tartines. Vite un
+couteau, Auguste.
+
+_Jacques_:--Je n'ai pas de sucre pour mes fraises; rape du sucre pour
+mes fraises; rape du sucre, Henriette; depeche-toi.
+
+_Henriette_:--Je rape tant que je peux, mais je suis fatiguee; je vais
+me reposer un peu. J'ai si soif!...
+
+_Jeanne_:--Mange des cerises; moi, aussi, j'ai soif.
+
+_Jacques_:--Et moi donc? je vais en gouter un peu; cela rafraichit la
+langue.
+
+_Louis_:--Je veux me rafraichir un peu aussi; c'est fatigant de faire
+des tartines.
+
+Et voila les quatres petits qui entourent le panier de cerises.
+
+_Jeanne_:--Asseyons-nous; ce sera plus commode pour se rafraichir.
+
+Ils se rafraichirent si bien, qu'ils mangerent toutes les cerises; quand
+il n'en resta plus, ils se regarderent avec inquietude.
+
+_Jeanne_:--Il ne reste plus rien.
+
+_Henriette_:--Ils vont nous gronder.
+
+_Louis_, avec inquietude:--Mon Dieu! comment faire?
+
+_Jacques_:--Demandons a Cadichon de venir a notre secours.
+
+_Louis_:--Que veux-tu que fasse Cadichon? il ne peut pas faire qu'il y
+ait des cerises quand nous avons tout mange!
+
+_Jacques_:--C'est egal; Cadichon, mon bon Cadichon, viens nous aider;
+vois notre panier vide, et tache de le remplir.
+
+J'etais tout pres des quatre petits gourmands. Jacques me mettait le
+panier vide sous le nez pour me faire comprendre ce qu'il attendait de
+moi. Je le flairai et je partis au petit trot; j'allai a la cuisine, ou
+j'avais vu deposer un panier de cerises, je le pris entre mes dents, je
+l'emportai en trottant et je le deposai au milieu des enfants encore
+assis en rond pres des noyaux et des queues de cerises qu'ils avaient
+mis dans leur assiette.
+
+Un cri de joie accueillit son retour. Les autres se retournerent tous a
+ce cri, et demanderent ce qu'il y avait.
+
+--C'est Cadichon! c'est Cadichon! s'ecria Jacques.
+
+--Tais-toi, lui dit Jeanne; ils sauront que nous avons tout mange.
+
+--Tant pis, s'ils le savent! repondit Jacques. Je veux qu'ils sachent
+aussi combien Cadichon est bon et spirituel.
+
+Et, courant a eux, il leur raconta comment j'avais repare leur
+gourmandise. Au lieu de gronder les quatre petits, ils louerent Jacques
+de sa franchise, et donnerent aussi de grands eloges a mon intelligence.
+
+Pendant ce temps, Auguste avait allume le feu de Camille, la braise
+d'Elisabeth; Camille faisait cuire son omelette, Madeleine finissait sa
+creme, Elisabeth grillait ses cotelettes, Pierre coupait son veau en
+tranches pour y faire un assaisonnement, Henri tournait et retournait sa
+salade de pommes de terre, Jacques faisait une bouillie de ses fraises
+et de sa creme, Louis achevait une pile de tartines, Henriette rapait
+son sucre qui debordait le sucrier, Jeanne epluchait les cerises du
+panier, Auguste, suant, soufflant, mettait le couvert, courait pour
+avoir de l'eau fraiche pour rafraichir le vin, pour embellir l'aspect du
+couvert avec des bateaux de radis, de cornichons, de sardines,
+d'olives. Il avait oublie le sel, il n'avait pas songe aux couverts; il
+s'apercevait que les verres manquaient; il decouvrait des hannetons et
+des moucherons tombes dans les verres, dans les assiettes. Quand tout
+fut pret, quand tous les plats furent places sur la nappe, Camille se
+frappa le front.
+
+--Ah! dit-elle. Nous n'avons oublie qu'une chose: c'est demander a nos
+mamans la permission de dejeuner dehors et de manger de notre cuisine.
+
+--Courons vite, s'ecrierent les enfants, Auguste gardera le dejeuner.
+
+Et, s'elancant tous vers la maison, ils se precipiterent dans le salon
+ou etaient rassembles les papas et les mamans.
+
+La presence de ces enfants rouges, haletants, avec des tabliers de
+cuisine qui leur donnaient l'air d'une bande de marmitons, surprit les
+parents.
+
+Les enfants, courant chacun a leur maman, demanderent avec une telle
+volubilite la permission de dejeuner dehors, qu'elles ne comprirent pas
+d'abord la demande. Apres quelques questions et quelques explications,
+la permission fut accordee, et ils retournerent bien vite rejoindre
+Auguste et leur dejeuner. Auguste avait disparu.
+
+--Auguste! Auguste! crierent-ils.
+
+--Me voici, me voici, repondit une voix qui semblait venir du ciel.
+
+Tous leverent la tete et apercurent Auguste, perche au haut d'un chene,
+et qui se mit a descendre avec lenteur et precaution.
+
+--Pourquoi as-tu grimpe la-haut? Quelle drole d'idee tu as eue! dirent
+Pierre et Henri.
+
+Auguste descendait toujours sans repondre.
+
+Quand il fut a terre, les enfants virent avec surprise qu'il etait pale
+et tremblant.
+
+_Madeleine_:--Pourquoi avez-vous grimpe a l'arbre, Auguste, et que vous
+est-il arrive?
+
+_Auguste_:--Sans Cadichon, vous n'auriez retrouve ni moi, ni votre
+dejeuner; c'est pour sauver ma vie que je suis monte au haut de ce
+chene.
+
+_Pierre_:--Raconte-nous ce qui est arrive; comment Cadichon a-t-il pu te
+sauver la vie et preserver notre dejeuner?
+
+_Camille_:--Mettons-nous a table; nous ecouterons en mangeant; je meurs
+de faim.
+
+Ils se placerent sur l'herbe, autour de la nappe; Camille servit
+l'omelette, qui fut trouvee excellente; Elisabeth servit a son tour ses
+cotelettes; elles etaient tres bonnes, mais un peu trop cuites. Le reste
+du dejeuner vint ensuite. Pendant qu'on mangeait, Auguste raconta ce qui
+suit:
+
+"A peine etiez-vous partis, que je vis accourir les deux gros chiens de
+la ferme, attires par l'odeur du repas; je ramassai un baton, et je crus
+les faire partir en le brandissant devant eux. Mais ils voyaient les
+cotelettes, l'omelette, le pain, le beurre, la creme; au lieu d'avoir
+peur de mon baton, ils voulurent se jeter sur moi; je lancai le baton a
+la tete du plus gros, qui sauta sur mon dos...."
+
+--Comment, sur ton dos? dit Henri; il avait donc tourne autour de toi?
+
+--Non, repondit Auguste en rougissant; mais j'avais jete mon baton, je
+n'avais plus rien pour me defendre, et tu comprends qu'il etait inutile
+que je me fisse devorer par des chiens affames.
+
+--Je comprends, reprit Henri d'un ton moqueur; c'est toi qui avais
+tourne les talons et qui te sauvais.
+
+--Je m'en allais pour vous chercher, dit Auguste; les maudites betes
+coururent apres moi, lorsque Cadichon vint a mon secours en saisissant
+par la peau du dos le plus gros des chiens; il le secouait pendant que
+je grimpais a l'arbre; l'autre sauta apres moi, m'attrapa par mon habit,
+et m'aurait mis en pieces, si Cadichon ne m'eut pas encore preserve de
+ce mechant animal; il donna un dernier et bon coup de dent au premier
+chien, qu'il lanca en l'air, et qui alla retomber, brise et saignant, a
+quelques pas plus loin; ensuite Cadichon saisit par la queue celui qui
+tenait le pan de mon habit, ce qui le fui fit lacher immediatement;
+apres l'avoir tire au loin, il se retourna avec une agilite surprenante,
+et lui lanca a la machoire une ruade qui doit lui avoir casse quelques
+dents. Les deux chiens se sauverent en hurlant, et je me preparais a
+descendre de l'arbre lorsque vous etes revenus.
+
+On admira beaucoup mon courage et ma presence d'esprit, et chacun vint a
+moi, me caressa et m'applaudit.
+
+--Vous voyez bien, dit Jacques d'un air triomphant et l'oeil brillant de
+bonheur, que mon ami Cadichon est redevenu excellent; je ne sais pas
+si vous l'aimez, mais moi je l'aime plus que jamais. N'est-ce pas, mon
+Cadichon, que nous serons toujours bons amis?
+
+Je repondis de mon mieux par un braiment joyeux; les enfants se mirent
+a rire, et, se mettant a table, ils continuerent leur repas. Madeleine
+servit sa creme.
+
+--La bonne creme! dit Jacques.
+
+--J'en veux encore, dit Louis.
+
+--Et moi aussi, et moi aussi, dirent Henriette et Jeanne.
+
+Madeleine etait contente du succes de sa creme; il est juste de dire que
+chacun avait reussi parfaitement, que le dejeuner fut mange en entier,
+et qu'il n'en resta rien. Le pauvre Jacques eut pourtant un moment
+d'humiliation. Il s'etait charge des fraises a la creme. Il avait sucre
+sa creme et il avait verse dedans les fraises tout epluchees. C'etait
+tres bien; malheureusement, il avait fini avant les autres. Voyant qu'il
+avait du temps devant lui, il voulut perfectionner son plat, et il se
+mit a ecraser les fraises dans la creme. Il ecrasa, ecrasa si longtemps
+et si bien, que les fraises et la creme ne firent plus qu'une bouillie,
+qui devait avoir tres bon gout, mais qui n'avait pas tres bonne mine.
+
+Lorsque le tour de Jacques arriva, et qu'il voulut servir ses fraises:
+
+--Que me donnes-tu la? s'ecria Camille. De la bouillie rouge? Qu'est-ce
+que c'est? Avec quoi l'as-tu faite?
+
+--Ce n'est pas de la bouillie rouge, dit Jacques un peu confus; ce sont
+des fraises a la creme. C'est tres bon, je t'assure, Camille; goutes-en,
+tu verras.
+
+--Des fraises? dit Madeleine, ou sont les fraises? Je ne les vois pas.
+C'est degoutant ce que tu nous donnes.
+
+--Mais oui, c'est degoutant, s'ecrierent tous les autres.
+
+--Je croyais que ce serait meilleur ecrase, dit le pauvre petit Jacques,
+les yeux pleins de larmes. Mais, si vous voulez, j'irai vite cueillir
+d'autres fraises et chercher de la creme a la ferme.
+
+--Non, mon petit Jacques, dit Elisabeth, touchee de sa douleur; ta creme
+doit etre tres bonne. Veux-tu m'en servir? Je la mangerai avec grand
+plaisir.
+
+Jacques embrassa Elisabeth; sa figure reprit un air joyeux, et il en
+servit plein une assiette.
+
+Les autres enfants, attendris comme Elisabeth par la bonte et la bonne
+volonte de Jacques, lui en demanderent tous, et tous, apres avoir goute,
+declarerent que c'etait excellent. Le petit Jacques, qui avait examine
+avec inquietude leurs visages pendant qu'ils goutaient a sa creme,
+redevint radieux quand il vit le succes de son invention.
+
+Le dejeuner fini, ils se mirent a laver la vaisselle dans un grand
+baquet qui avait ete oublie la veille et que la gouttiere avait rempli
+dans la nuit.
+
+Ce ne fut pas le moins amusant de l'affaire, et la vaisselle n'etait
+pas encore finie quand l'heure de l'etude sonna, et que les parents
+rappelerent leurs enfants pour se mettre au travail. Ils demanderent un
+quart d'heure de grace pour achever de tout essuyer et ranger. On le
+leur accorda. Avant que le quart d'heure fut ecoule, tout etait rapporte
+a la cuisine, mis en place, les enfants etaient au travail, et Auguste
+avait fait ses adieux pour retourner chez lui.
+
+Avant de s'en aller, Auguste m'appela, et, me voyant approcher, il
+courut a moi, me caressa et me remercia, par ses paroles et par ses
+gestes, du service que je lui avais rendu. Je vis ce sentiment de
+reconnaissance avec plaisir. Il me confirma dans la pensee qu'Auguste
+etait bien meilleur que je ne l'avais juge d'abord; qu'il n'avait ni
+rancune ni mechancete, et que s'il etait poltron et un peu bete, ce
+n'etait pas sa faute.
+
+J'eus occasion, peu de jours apres, de lui rendre un nouveau service.
+
+
+
+XXVI
+
+LE BATEAU
+
+_Jacques_:--Quel dommage qu'on ne puisse pas faire tous les jours un
+dejeuner comme celui de la semaine derniere: c'etait si amusant!
+
+_Louis_:--Et comme nous avons bien dejeune!
+
+_Camille_:--Ce qui m'a semble le meilleur, c'etait la salade de pommes
+de terre et la vinaigrette de veau.
+
+_Madeleine_:--Je sais bien pourquoi: c'est parce que maman te defend
+habituellement de manger des choses vinaigrees.
+
+_Camille, riant_:--C'est possible; les choses qu'on mange rarement
+semblent toujours meilleures, surtout quand on les aime naturellement.
+
+_Pierre_:--Que ferons-nous aujourd'hui pour nous amuser?
+
+_Elisabeth_:--C'est vrai, c'est notre jeudi; nous avons conge jusqu'au
+diner.
+
+_Henri_:--Si nous pechions une friture dans le grand etang?
+
+_Camille_:--Bonne idee! Nous aurons un plat de poisson pour demain, jour
+maigre.
+
+_Madeleine_:--Comment pecherons-nous? Avons-nous des lignes?
+
+_Pierre_:--Nous avons assez d'hamecons; ce qui nous manque ce sont des
+batons pour attacher nos lignes.
+
+_Henri_:--Si nous demandions aux domestiques d'aller nous en acheter au
+village?
+
+_Pierre_:--On n'en vend pas la; il faudrait aller a la ville.
+
+_Camille_:--Voila Auguste qui arrive; il a peut-etre des lignes chez
+lui; on les enverrait chercher avec le poney.
+
+_Jacques_:--Moi, j'irai avec Cadichon.
+
+_Henri_:--Tu ne peux aller si loin tout seul.
+
+_Jacques_:--Ce n'est pas loin, c'est a une demi-lieue.
+
+_Auguste_, arrivant:--Qu'est-ce que vous voulez aller chercher avec
+Cadichon, mes amis?
+
+_Pierre_:--Des lignes pour pecher. En as-tu Auguste?
+
+_Auguste_:--Non; mais il n'y a pas besoin d'aller en chercher si
+loin; avec des couteaux, nous en ferons nous-memes autant que nous en
+voudrons.
+
+_Henri_:--Tiens! c'est vrai. Comment n'y avons-nous pas songe?
+
+_Auguste_:--Allons vite en couper dans le bois. Avez-vous des couteaux?
+J'ai le mien dans ma poche.
+
+_Pierre_:--J'en ai un excellent que Camille m'a apporte de Londres.
+
+_Henri_:--Et moi aussi, j'ai celui que m'a donne Madeleine.
+
+_Jacques_:--Et moi, j'ai aussi un couteau.
+
+_Louis_:--Et moi aussi.
+
+_Auguste_:--Venez avec nous alors; pendant que nous couperons les gros
+brins de bois, vous enleverez l'ecorce et les petites branches.
+
+--Et nous, que ferons-nous en attendant? dirent Camille, Madeleine,
+Elisabeth.
+
+--Faites preparer ce qui est necessaire pour la peche, repondit Pierre:
+le pain, les vers, les hamecons.
+
+Et tous se disperserent, allant chacun a son affaire.
+
+Je me dirigeai donc doucement vers l'etang, et j'attendis plus d'une
+demi-heure l'arrivee des enfants. Je les vis enfin accourir tenant
+chacun sa gaule, et apportant les hamecons et autres objets dont ils
+pouvaient avoir besoin.
+
+_Henri_:--Je crois qu'il faudra battre l'eau pour faire venir les
+poissons au-dessus.
+
+_Pierre_:--Au contraire, il ne faut pas faire le moindre bruit: les
+poissons iront tout au fond dans la vase si nous les effrayons.
+
+_Camille_:--Je crois qu'il serait bon de les attirer en leur jetant des
+miettes de pain.
+
+_Madeleine_:--Oui, mais pas beaucoup, si nous leur en donnons trop, ils
+n'auront plus faim.
+
+_Elisabeth_:--Attendez, laissez-moi faire; occupez-vous de preparer les
+hamecons pendant que je jetterai du pain.
+
+Elisabeth prit le pain; a la premiere miette qu'elle jeta, une
+demi-douzaine de poissons s'elancerent dessus. Elisabeth en jeta encore.
+Louis, Jacques, Henriette et Jeanne voulurent l'aider; ils en jeterent
+tant, que les poissons rassasies, ne voulurent plus y toucher.
+
+--Je crains que nous n'en ayons trop jete, dit Elisabeth tout bas a
+Louis et a Jacques.
+
+_Jacques_:--Qu'est-ce que cela fait? ils mangeront le reste ce soir ou
+demain.
+
+_Elisabeth_:--Mais c'est qu'ils ne voudront plus mordre a l'hamecon; ils
+n'ont plus faim.
+
+_Jacques_:--Aie! aie! les cousins et les cousines ne seront pas
+contents.
+
+_Elisabeth_:--Ne disons rien; ils sont occupes a leurs hamecons;
+peut-etre les poissons mordront-ils tout de meme.
+
+--Voila les hamecons prets, dit Pierre apportant les lignes; prenons
+chacun notre ligne, et lancons-la dans l'eau.
+
+Chacun prit sa ligne et la lanca comme disait Pierre. Ils attendirent
+quelques minutes, en prenant garde de faire du bruit; le poisson ne
+mordait pas.
+
+_Auguste_:--La place n'est pas bonne, allons plus loin.
+
+_Henri_:--Je crois qu'il n'y a pas de poisson ici, car voila plusieurs
+miettes de pain qui n'ont pas ete mangees.
+
+_Camille_:--Allez au bout de l'etang, pres du bateau.
+
+_Pierre_:--C'est bien profond par la.
+
+_Elisabeth_:--Crains-tu que les poissons ne se noient?
+
+_Pierre_:--Pas les poissons, mais l'un de nous s'il venait a y tomber.
+
+_Henri_:--Comment veux-tu que nous tombions? Nous ne nous approchons pas
+assez du bord pour glisser ou rouler dans l'eau.
+
+_Pierre_:--C'est vrai, mais je ne veux pas tout de meme que les petits y
+aillent.
+
+_Jacques_:--Oh! je t'en prie, Pierre, laisse-moi aller avec toi; nous
+resterons tres loin de l'eau.
+
+_Pierre_:--Non, non, restez ou vous etes; nous reviendrons bientot vous
+joindre, car je ne pense pas que nous trouvions la-bas plus de poisson
+que par ici. D'ailleurs, ajouta-t-il, en baissant la voix, c'est votre
+faute si nous n'avons rien pu attraper; je vous ai bien vus, vous avez
+jete dix fois trop de pain; je ne veux pas le dire a Henri, a Auguste, a
+Camille et a Madeleine, mais il est juste que vous soyez punis de votre
+etourderie.
+
+Jacques n'insista plus, et raconta aux autres coupables ce que venait de
+lui dire Pierre. Ils se resignerent a rester a la place ou ils etaient,
+attendant toujours que les poissons voulussent bien se laisser prendre,
+et n'en prenant aucun.
+
+J'avais suivi Pierre, Henri et Auguste au bout de l'etang. Ils jeterent
+leurs lignes; pas plus de succes la-bas; ils eurent beau changer de
+place, trainer les hamecons: les poissons ne paraissaient pas.
+
+--Mes amis, dit Auguste, j'ai une excellente idee; au lieu de nous
+ennuyer a attendre qu'il plaise aux poissons de venir se faire prendre,
+faisons une peche en grand: prenons-en quinze ou vingt a la fois.
+
+_Pierre_:--Comment ferons-nous pour en prendre quinze ou vingt, puisque
+nous ne pouvons en prendre un seul?
+
+_Auguste_:--Avec un filet qu'on appelle epervier.
+
+_Henri_:--Mais c'est tres difficile; papa dit qu'il faut savoir le
+lancer.
+
+_Auguste_:--Difficile! quelle folie! Moi, j'ai lance dix fois, vingt
+fois l'epervier. C'est tres facile.
+
+_Pierre_:--Et as-tu pris beaucoup de poissons?
+
+_Auguste_:--Je n'en ai pas pris, parce que je ne le lancais pas dans
+l'eau.
+
+_Henri_:--Comment? ou et sur quoi le lancais-tu?
+
+_Auguste_:--Sur l'herbe ou sur la terre, seulement pour m'apprendre a
+bien jeter.
+
+_Pierre_:--Mais ce n'est pas du tout la meme chose; je suis sur que tu
+le lancerais tres mal sur l'eau.
+
+_Auguste_:--Mal! tu crois cela? Tu vas voir si je le lance mal! Je cours
+chercher l'epervier qui seche au soleil dans la cour.
+
+_Pierre_:--Non, Auguste, je t'en prie. S'il arrivait quelque chose, papa
+nous gronderait.
+
+_Auguste_:--Et que veux-tu qu'il arrive? Puisque je te dis que chez nous
+on peche toujours a l'epervier. Je pars; attendez-moi, je ne serai pas
+longtemps.
+
+Et Auguste partit en courant, laissant Pierre et Henri mecontents et
+inquiets. Il ne tarda pas a revenir, trainant apres lui le filet.
+
+--Voila, dit-il, en l'etalant par terre. A present, gare les poissons!
+
+Il lanca l'epervier assez adroitement; il tira avec precaution et
+lenteur.
+
+--Tire donc plus vite! nous n'en finirons pas, dit Henri.
+
+--Non, non, dit Auguste, il faut le ramener tout doucement pour ne pas
+faire rompre le filet et pour ne laisser echapper aucun poisson.
+
+Il continua a tirer, et, quand tout fut amene, le filet etait vide: pas
+un poisson ne s'etait laisse prendre.
+
+--Oh! dit-il, une premiere fois ne compte pas. Il ne faut pas se
+decourager. Recommencons.
+
+Il recommenca, mais il ne reussit pas mieux la seconde fois que la
+premiere.
+
+--Je sais ce que c'est, dit-il. Je suis trop pres du bord; il n'y a pas
+assez d'eau. Je vais entrer dans le bateau; comme il est tres long, je
+serai assez eloigne du bord pour pouvoir bien developper mon epervier.
+
+--Non, Auguste, dit Pierre, ne va pas dans le bateau; avec ton epervier,
+tu peux t'embarrasser dans les rames et les cordages, et tu ferais la
+culbute dans l'eau.
+
+--Mais tu es comme un bebe de deux ans, Pierre, repliqua Auguste; moi,
+j'ai plus de courage que toi. Tu vas voir.
+
+Et il s'elanca dans le bateau, qui alla de droite et de gauche. Auguste
+eut peur quoiqu'il fit semblant de rire, et je vis qu'il allait faire
+quelque maladresse. Il deploya et etendit mal son filet, gene comme
+il l'etait par le mouvement du bateau; ses mains n'etaient pas tres
+rassurees, il chancelait sur ses pieds. L'amour-propre l'emporta
+toutefois, et il lanca l'epervier. Mais le mouvement fut arrete par la
+crainte de tomber a l'eau; l'epervier s'accrocha a son epaule gauche,
+et lui donna une secousse qui le fit tomber dans l'etang, la tete la
+premiere. Pierre et Henri pousserent un cri de terreur qui repondit
+au cri d'angoisse qu'avait pousse le malheureux Auguste en se sentant
+tomber. Il se trouvait enveloppe dans le filet, qui genait ses
+mouvements, et qui ne lui permettait pas de nager pour revenir sur l'eau
+et pres du bord. Plus il se debattait, plus il resserrait le filet
+autour de son corps. Je le voyais enfoncer petit a petit. Quelques
+instants encore et il etait perdu. Pierre et Henri ne pouvaient lui
+preter aucun secours, ne sachant nager ni l'un ni l'autre. Avant qu'ils
+pussent amener du monde, Auguste devait perir infailliblement.
+
+Je ne fus pas longtemps a prendre mon parti; me jetant resolument a
+l'eau, je nageai vers lui, et je plongeai, car il etait deja a une
+grande profondeur sous l'eau. Je saisis avec mes dents le filet qui
+l'enveloppait; je nageai vers le bord en le tirant apres moi; je
+regrimpai la pente, fort escarpee, tirant toujours Auguste, au risque de
+lui occasionner quelques bosses en le trainant sur des pierres et des
+racines, et je l'amenai jusque sur l'herbe, ou il resta sans mouvement.
+
+Pierre et Henri, pales et tremblants, accoururent pres de lui, le
+debarrasserent, non sans peine, du filet qui le serrait, et, voyant
+accourir Camille et Madeleine, ils leur demanderent d'aller chercher du
+secours.
+
+Les petits, qui avaient vu de loin la chute d'Auguste, arrivaient aussi
+en courant, et aiderent Pierre et Henri a essuyer son visage et ses
+cheveux impregnes d'eau. Les domestiques de la maison ne tarderent pas
+a venir. On emporta Auguste sans connaissance, et les enfants resterent
+seuls avec moi.
+
+--Excellent Cadichon! s'ecria Jacques, c'est pourtant toi qui as sauve
+la vie a Auguste! Avez-vous vu tous avec quel courage il s'est jete a
+l'eau?
+
+_Louis_:--Oui, certainement! Et comme il a plonge pour rattraper
+Auguste!
+
+_Elisabeth_:--Et comme il l'a habilement tire sur l'herbe!
+
+_Jacques_:--Pauvre Cadichon! tu es mouille!
+
+_Henriette_:--Ne le touche pas, Jacques; il va mouiller tes habits; vois
+comme l'eau lui coule de partout.
+
+--Ah bah! qu'est-ce que ca fait que je sois un peu mouille? dit Jacques
+passant ses bras autour de mon cou; je ne le serai jamais autant que
+Cadichon.
+
+_Louis_:--Au lieu de l'embrasser et de lui faire des compliments, tu
+ferais mieux de l'emmener a l'ecurie, ou nous le bouchonnerons bien avec
+de la paille et ou nous lui donnerons de l'avoine pour le rechauffer et
+lui rendre des forces.
+
+_Jacques_:--Ceci est tres vrai; tu as raison. Viens, mon Cadichon.
+
+_Jeanne_:--Qu'est-ce que c'est que de bouchonner? Tu dis, Louis, que tu
+bouchonneras Cadichon?
+
+_Louis_:--Bouchonner, c'est frotter avec des poignees de paille jusqu'a
+ce que le cheval ou l'ane soit bien sec. On appelle cela _bouchonner_,
+parce que la poignee de paille qu'on tortille pour cela s'appelle un
+_bouchon_ de paille.
+
+Je suivais Jacques et Louis, qui marcherent vers l'ecurie en me faisant
+signe de les accompagner. Tous deux se mirent a me bouchonner avec une
+telle vivacite, qu'ils furent bientot en nage. Ils ne cesserent pourtant
+que lorsqu'ils m'eurent bien seche. Pendant ce temps, Henriette et
+Jeanne se relayaient pour peigner et brosser ma criniere et ma queue.
+J'etais superbe quand ils eurent fini, et je mangeai avec un appetit
+extraordinaire la mesure d'avoine que Jacques et Louis me presenterent.
+
+--Henriette, dit tout bas la petite Jeanne a sa cousine, Cadichon a
+beaucoup d'avoine; il en a trop.
+
+_Henriette_:--Ca ne fait rien, Jeanne; il a ete tres bon; c'est pour le
+recompenser.
+
+_Jeanne_:--C'est que je voudrais bien lui en prendre un peu.
+
+_Henriette_:--Pourquoi?
+
+_Jeanne_:--Pour en donner a nos pauvres lapins, qui n'en ont jamais et
+qui l'aiment tant.
+
+_Henriette_:--Si Jacques et Louis te voient prendre l'avoine de
+Cadichon, ils te gronderont.
+
+_Jeanne_:--Ils ne me verront pas. J'attendrai qu'ils ne me regardent
+pas.
+
+_Henriette_:--Alors, tu seras une voleuse, car tu voleras l'avoine du
+pauvre Cadichon, qui ne peut pas se plaindre, puisqu'il ne peut pas
+parler.
+
+--C'est vrai, dit Jeanne tristement. Mes pauvres lapins seraient
+pourtant bien contents d'avoir un peu d'avoine.
+
+Et Jeanne s'assit pres de mon auget, me regardant manger.
+
+--Pourquoi restes-tu la, Jeanne? demanda Henriette. Viens avec moi pour
+avoir des nouvelles d'Auguste.
+
+--Non, repondit Jeanne, j'aime mieux attendre que Cadichon ait fini de
+manger, parce que, s'il laisse un peu d'avoine, je pourrai alors la
+prendre, sans la voler, pour la donner a mes lapins.
+
+Henriette insista pour la faire partir, mais Jeanne refusa et resta pres
+de moi. Henriette s'en alla avec ses cousins et ses cousines.
+
+Je mangeai lentement; je voulais voir si Jeanne, une fois seule,
+succomberait a la tentation de regaler ses lapins a mes depens. Elle
+regardait de temps en temps dans l'auget.
+
+"Comme il mange! disait-elle. Il n'en finira pas.... Il ne doit plus
+avoir faim, et il mange toujours.... L'avoine diminue; pourvu qu'il
+ne mange pas tout.... S'il en laissait un peu seulement, je serais si
+contente!"
+
+J'aurais bien mange tout ce qui etait devant moi, mais la pauvre petite
+me fit pitie; elle ne touchait a rien, malgre l'envie qu'elle en avait.
+Je fis donc semblant d'en avoir assez, et je quittai mon auget, y
+laissant la moitie de l'avoine; Jeanne fit un cri de joie, sauta sur ses
+pieds, et, prenant l'avoine par poignees, la versa dans son tablier de
+taffetas noir.
+
+--Que tu es bon, que tu es gentil, mon gentil Cadichon! disait-elle. Je
+n'ai jamais vu un meilleur ane que toi.... C'est bien gentil de ne pas
+etre gourmand! Tout le monde t'aime parce que tu es tres bon.... Les
+lapins seront bien contents! Je leur dirai que c'est toi qui leur donnes
+de l'avoine.
+
+Et Jeanne, qui avait fini de tout verser dans son tablier, partit en
+courant. Je la vis arriver a la petite maisonnette des lapins, et je
+l'entendis leur raconter combien j'etais bon, que je n'etais pas du tout
+gourmand, qu'il fallait faire comme moi, et que, puisque j'avais laisse
+l'avoine a des lapins, eux devaient en laisser pour les petits oiseaux.
+
+--Je reviendrai tantot, leur dit-elle, et je verrai si vous avez ete
+bons comme Cadichon.
+
+Elle ferma ensuite leur porte, et courut rejoindre Henriette.
+
+Je la suivis pour savoir des nouvelles d'Auguste; en approchant du
+chateau, je vis avec plaisir qu'Auguste etait assis sur l'herbe avec
+ses amis. Quand il me vit arriver, il se leva, vint a moi, et dit en me
+caressant:
+
+--Voila mon sauveur; sans lui, j'etais mort; j'ai perdu connaissance au
+moment ou Cadichon, ayant saisi le filet, commencait a me tirer a terre;
+mais je l'ai tres bien vu se jeter a l'eau et plonger pour me sauver.
+Jamais je n'oublierai le service qu'il m'a rendu, et jamais je ne
+reviendrai ici sans dire bonjour a Cadichon.
+
+--Ce que vous dites la est tres bien, Auguste, dit la grand'mere. Quand
+on a du coeur, on a de la reconnaissance envers un animal aussi bien que
+pour un homme. Quant a moi je me souviendrai toujours des services que
+nous a rendus Cadichon, et, quoi qu'il arrive, je suis decidee a ne
+jamais m'en separer.
+
+_Camille_:--Mais, grand'mere, il y a quelques mois, vous vouliez
+l'envoyer au moulin. Il aurait ete tres malheureux au moulin.
+
+_La grand'mere_:--Aussi, chere enfant, ne l'y ai-je pas envoye. J'en
+avais eu la pensee un instant, il est vrai, apres le tour qu'il avait
+joue a Auguste, et a cause d'une foule de petites mechancetes dont
+toute la maison se plaignait. Mais j'etais decidee a le garder ici en
+recompense de ses anciens services. A present, non seulement il restera
+avec nous, mais je veillerai a ce qu'il y soit heureux.
+
+--Oh! merci, grand'mere, merci! s'ecria Jacques, en sautant au cou de sa
+grand'mere, qu'il manqua jeter par terre. C'est moi qui aurai toujours
+soin de mon cher Cadichon; je l'aimerai, et il m'aimera plus que les
+autres.
+
+_La grand'mere_:--Pourquoi veux-tu que Cadichon t'aime plus que les
+autres, mon petit Jacques? Ce n'est pas juste.
+
+_Jacques_:--Si fait, grand'mere, c'est juste, parce que je l'aime plus
+que ne l'aiment mes cousins et cousines, et que lorsqu'il a ete mechant,
+que personne ne l'aimait, moi, je l'aimais encore un peu ... et meme
+beaucoup, ajouta-t-il en riant. N'est-il pas vrai, Cadichon?
+
+Je vins aussitot appuyer ma tete sur son epaule. Tout le monde se mit a
+rire, et Jacques continua:
+
+--N'est-ce pas, mes cousines et cousins, que vous voulez bien que
+Cadichon m'aime plus que vous?
+
+--Oui, oui, oui, repondirent-ils tous en riant.
+
+_Jacques_:--Et n'est-ce pas que j'aime Cadichon, et que je l'ai toujours
+aime plus que vous ne l'aimez?
+
+--Oui, oui, oui, reprirent-ils tout d'une voix.
+
+_Jacques_:--Vous voyez bien, grand'mere, que, puisque c'est moi qui vous
+ai amene Cadichon, puisque c'est moi qui l'aime le plus, il est juste
+que ce soit moi que Cadichon aime le mieux.
+
+_La grand'mere_, souriant:--Je ne demande pas mieux, cher enfant; mais
+quand tu n'y seras pas, tu ne pourras plus le soigner.
+
+_Jacques_, avec vivacite:--Mais j'y serai toujours, grand'mere.
+
+_La grand'mere_:--Non, mon cher enfant, tu n'y seras pas toujours,
+puisque ton papa et ta maman t'emmenent quand ils s'en vont.
+
+Jacques devint triste et pensif; il restait le bras appuye sur mon dos,
+et la tete appuyee sur sa main.
+
+Tout a coup son visage s'eclaircit.
+
+--Grand'mere, dit-il, voulez-vous me donner Cadichon?
+
+_La grand'mere_:--Je te donnerai tout ce que tu voudras, mon cher petit,
+mais tu ne pourras pas l'emmener avec toi a Paris.
+
+_Jacques_:--Non, c'est vrai; mais il sera a moi, et, quand papa aura un
+chateau, nous y ferons venir Cadichon.
+
+_La grand'mere_:--Je te le donne a cette condition, mon enfant; en
+attendant, il vivra ici, et il vivra probablement plus longtemps que
+moi. N'oublie pas alors que Cadichon est a toi, et que je te laisse le
+soin de le faire vivre heureux.
+
+
+
+CONCLUSION
+
+Depuis ce jour, mon petit maitre Jacques sembla m'aimer plus encore.
+Moi, de mon cote, je fis mon possible pour me rendre utile et agreable,
+non seulement a lui, mais a toutes les personnes de la maison. Je n'eus
+pas a me repentir des efforts que j'avais faits pour me corriger, car
+tout le monde s'attacha a moi de plus en plus. Je continuai a veiller
+sur les enfants, a les preserver de plusieurs accidents, a les proteger
+contre les hommes et les animaux mechants.
+
+Auguste venait souvent a la maison; jamais il n'oubliait de me faire
+sa visite, comme il l'avait promis, et chaque fois il m'apportait une
+petite friandise: tantot une pomme, une poire, tantot du pain et du
+sel que j'aimais particulierement, ou bien une poignee de laitues ou
+quelques carottes; jamais enfin il n'oubliait de me donner ce qu'il
+savait etre de mon gout. Ce qui prouve combien je m'etais trompe sur la
+bonte de son coeur, que je jugeais mechant parce que le pauvre garcon
+avait ete quelquefois sot et vaniteux.
+
+Ce qui me donna la pensee d'ecrire mes Memoires, ce fut une suite de
+conversations entre Henri et ses cousins. Henri soutenait toujours que
+je ne comprenais pas ce que je faisais, ni pourquoi je le faisais. Ses
+cousines, et Jacques surtout, prenaient le parti de mon intelligence et
+de ma volonte de bien faire. Je profitai d'un hiver fort rude, qui ne
+me permettait guere de rester dehors, pour composer et ecrire quelques
+evenements importants de ma vie. Ils vous amuseront peut-etre, mes
+jeunes amis, et, en tout cas, ils vous feront comprendre que, si vous
+voulez etre bien servis, il faut bien traiter vos serviteurs; que
+ceux que vous croyez les plus betes ne le sont pas autant qu'ils le
+paraissent; qu'un ane a, tout comme les autres, un coeur pour aimer ses
+maitres, etre heureux ou malheureux, etre un ami ou un ennemi, tout
+pauvre ane qu'il est. Je vis heureux, je suis aime de tout le monde,
+soigne comme un ami par mon petit maitre Jacques; je commence a devenir
+vieux, mais les anes vivent longtemps, et, tant que je pourrai marcher
+et me soutenir, je mettrai mes forces et mon intelligence au service de
+mes maitres.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les Memoires d'un ane., by Comtesse de Segur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MEMOIRES D'UN ANE. ***
+
+***** This file should be named 12783.txt or 12783.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/2/7/8/12783/
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+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
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+electronic works
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+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
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+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
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+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+creating derivative works based on this work or any other Project
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+States.
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+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
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+
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+
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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