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+The Project Gutenberg EBook of Les Mémoires d'un âne., by Comtesse de Ségur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Mémoires d'un âne.
+
+Author: Comtesse de Ségur
+
+Release Date: June 29, 2004 [EBook #12783]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MÉMOIRES D'UN ÂNE. ***
+
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+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team.
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+La Comtesse de Ségur
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+LES MÉMOIRES D'UN ÂNE
+
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+
+À MON PETIT MAITRE
+
+M. HENRI DE SÉGUR
+
+
+_Mon petit Maître, vous avez été bon pour moi, mais vous avez parlé avec
+mépris des ânes en général. Pour mieux vous faire connaître ce que sont
+les ânes, j'écris et je vous offre ces Mémoires. Vous verrez, mon cher
+petit Maître, comment moi, pauvre âne, et mes amis ânes, ânons et
+ânesses, nous avons été et nous sommes injustement traités pas les
+hommes. Vous verrez que nous avons beaucoup d'esprit et beaucoup
+d'excellentes qualités; vous verrez aussi combien j'ai été méchant
+dans ma jeunesse, combien j'en ai été puni et malheureux, et comme le
+repentir m'a changé et m'a rendu l'amitié de mes camarades et de mes
+maîtres. Vous verrez enfin que lorsqu'on aura lu ce livre, au lieu de
+dire: Bête comme un âne, ignorant comme un âne, têtu comme un âne, on
+dira: de l'esprit comme un âne, savant comme un âne, docile comme un
+âne, et que vous et vos parents vous serez fiers de ces éloges.
+
+Hi! han! mon bon Maître; je vous souhaite de ne pas ressembler, dans la
+première moitié de sa vie, à votre fidèle serviteur,
+
+CADICHON, Âne savant._
+
+
+
+I
+
+LE MARCHE
+
+Je ne me souviens pas de mon enfance; je fus probablement malheureux
+comme tous les ânons, joli, gracieux comme nous le sommes tous; très
+certainement je fus plein d'esprit, puisque, tout vieux que je suis,
+j'en ai encore plus que mes camarades. J'ai attrapé plus d'une fois mes
+pauvres maîtres, qui n'étaient que des hommes, et qui, par conséquent,
+ne pouvaient pas avoir l'intelligence d'un âne.
+
+Je vais commencer par vous raconter un des tours que je leur ai joués
+dans le temps de mon enfance:
+
+Les hommes n'étant pas tenus de savoir tout ce que savent les ânes, vous
+ignorez sans doute, vous qui lisez ce livre, ce qui est connu de tous
+les ânes mes amis: c'est que tous les mardis il y a dans la ville de
+Laigle un marché où l'on vend des légumes, du beurre, des oeufs, du
+fromage, des fruits et autres choses excellentes. Ce mardi est un jour
+de supplice pour mes pauvres confrères; il l'était pour moi aussi avant
+que je fusse acheté par ma bonne vieille maîtresse, votre grand'mère,
+chez laquelle je vis maintenant. J'appartenais à une fermière exigeante
+et méchante. Figurez-vous, mon cher petit maître, qu'elle poussait la
+malice jusqu'à ramasser tous les oeufs que pondaient ses poules, tout le
+beurre et les fromages que lui donnait le lait de ses vaches, tous les
+légumes et fruits qui mûrissaient dans la semaine, pour remplir des
+paniers qu'elle mettait sur mon dos.
+
+Et quand j'étais si chargé que je pouvais à peine avancer, cette
+méchante femme s'asseyait encore au-dessus des paniers et m'obligeait à
+trotter ainsi écrasé, accablé, jusqu'au marché de Laigle, qui était à
+une lieue de la ferme. J'étais toutes les fois dans une colère que je
+n'osais montrer, parce que j'avais peur des coups de bâton; ma maîtresse
+en avait un très gros, plein de noeuds, qui me faisait bien mal quand
+elle me battait. Chaque fois que je voyais, que j'entendais les
+préparatifs du marché, je soupirais, je gémissais, je brayais même dans
+l'espoir d'attendrir mes maîtres.
+
+--Allons, grand paresseux, me disait-on en venant me chercher, Vas-tu te
+taire, et ne pas nous assourdir avec ta vilaine grosse voix. Hi! han!
+hi! han! voilà-t-il une belle musique que tu nous fais! Jules, mon
+garçon, approche ce fainéant près de la porte, que ta mère lui mette sa
+charge sur le dos!... Là! un panier d'oeufs! encore un!... Les fromages,
+le beurre... les légumes maintenant!... C'est bon! voilà une bonne
+charge qui va nous donner quelques pièces de cinq francs. Mariette, ma
+fille, apporte une chaise, que ta mère monte là-dessus!... Très bien!
+Allons, bon voyage, ma femme, et fais marcher ce fainéant de bourri.
+Tiens, v'là ton gourdin, tape dessus.
+
+--Pan! pan!
+
+--C'est bien; encore quelques caresses de ce genre, et il marchera.
+
+--Vlan! Vlan!
+
+Le bâton ne cessait de me frotter les reins, les jambes, le cou; je
+trottais, je galopais presque; la fermière me battait toujours. Je fus
+indigné de tant d'injustice et de cruauté; j'essayai de ruer pour
+jeter ma maîtresse par terre, mais j'étais trop chargé; je ne pus que
+sautiller et me secouer de droite et de gauche. J'eus pourtant le
+plaisir de la sentir dégringoler. «Méchant âne! sot animal! entêté! Je
+vais te corriger et te donner du Martin-bâton.»
+
+En effet, elle me battit tellement que j'eus peine à marcher jusqu'à la
+ville. Nous arrivâmes enfin. On ôta de dessus mon pauvre dos écorché
+tous les paniers pour les poser à terre; ma maîtresse, après m'avoir
+attaché à un poteau, alla déjeuner, et moi, qui mourais de faim et de
+soif, on ne m'offrit pas seulement un brin d'herbe, une goutte d'eau.
+Je trouvai moyen de m'approcher des légumes pendant l'absence de la
+fermière, et je me rafraîchis la langue en me remplissant l'estomac avec
+un panier de salades et de choux. De ma vie je n'en avais mangé de si
+bons; je finissais le dernier chou et la dernière salade lorsque ma
+maîtresse revint. Elle poussa un cri en voyant son panier vide; je la
+regardai d'un air insolent et si satisfait, qu'elle devina le crime
+que j'avais commis. Je ne vous répéterai pas les injures dont elle
+m'accabla. Elle avait très mauvais ton, et lorsqu'elle était en colère,
+elle jurait et disait des choses qui me faisaient rougir, tout âne
+que je suis. Après donc m'avoir tenu les propos les plus humiliants,
+auxquels je ne répondais qu'en me léchant les lèvres et en lui tournant
+le dos, elle prit son bâton et se mit à me battre si cruellement que je
+finis par perdre patience, et que je lui lançai trois ruades, dont
+la première lui cassa le nez et deux dents, la seconde lui brisa le
+poignet, et la troisième l'attrapa à l'estomac et la jeta par terre.
+Vingt personnes se précipitèrent sur moi en m'accablant de coups et
+d'injures. On emporta ma maîtresse je ne sais où, et l'on me laissa
+attaché au poteau près duquel étaient étalées les marchandises que
+j'avais apportées. J'y restai longtemps; voyant que personne ne songeait
+à moi, je mangeai un second panier plein d'excellents légumes, je coupai
+avec mes dents la corde qui me retenait, et je repris tout doucement le
+chemin de ma ferme.
+
+Les gens que je dépassais sur la route s'étonnaient de me voir tout
+seul.
+
+--Tiens, ce bourri avec sa longe cassée! Il s'est échappé, disait l'un.
+
+--Alors, c'est un échappé des galères, dit l'autre.
+
+Et tous se mirent à rire.
+
+--Il ne porte pas une forte charge sur son dos, reprit le troisième.
+
+--Bien sûr, il a fait un mauvais coup! s'écria un quatrième.
+
+--Attrape-le donc, mon homme, nous mettrons le petit sur son bât, dit
+une femme.
+
+--Ah! il te portera bien avec le petit gars, répondit le mari. Moi,
+voulant donner une bonne opinion de ma douceur et de ma complaisance, je
+m'approchai tout doucement de la paysanne, et je m'arrêtai près d'elle
+pour la laisser monter sur mon dos.
+
+--Il n'a pas l'air méchant, ce bourri! dit l'homme en aidant sa femme à
+se placer sur le bât.
+
+Je souris de pitié en entendant ce propos: Méchant! comme si un âne
+doucement traité était jamais méchant. Nous ne devenons colères,
+désobéissants et entêtés que pour nous venger des coups et des injures
+que nous recevons. Quand on nous traite bien, nous sommes bons, bien
+meilleurs que les autres animaux.
+
+Je ramenai à leur maison la jeune femme et son petit garçon, joli petit
+enfant de deux ans, qui me caressait, qui me trouvait charmant, et qui
+aurait bien voulu me garder. Mais je réfléchis que ce ne serait pas
+honnête. Mes maîtres m'avaient acheté, je leur appartenais. J'avais déjà
+brisé le nez les dents, le poignet et l'estomac de ma maîtresse, j'étais
+assez vengé. Voyant donc que la maman allait céder à son petit garçon,
+qu'elle gâtait (je m'en étais bien aperçu pendant que le portais sur mon
+dos), je fis un saut de côté et, avant que la maman eût pu ressaisir ma
+bride, je me sauvai en galopant, et je revins à la maison.
+
+Mariette, la fille de mon maître, me vit la première.
+
+--Ah! voilà Cadichon. Comme le voilà revenu de bonne heure! Jules, viens
+lui ôter son bât.
+
+--Méchant âne, dit Jules d'un ton bourru, il faut toujours s'occuper de
+lui. Pourquoi donc est-il revenu seul? Je parie qu'il s'est échappé.
+Vilaine bête! ajouta-t-il en me donnant un coup de pied dans les jambes,
+si je savais que tu t'es sauvé, je te donnerais cent coups de bâton.
+
+Mon bât et ma bride étant ôtés, je m'éloignai en galopant. A peine
+étais-je rentré dans l'herbage, que j'entendis des cris qui venaient de
+la ferme. J'approchai ma tête de la haie, et je vis qu'on avait ramené
+la fermière; c'étaient les enfants qui poussaient ces cris. J'écoutai de
+toutes mes oreilles, et j'entendis Jules dire à son père:
+
+--Mon père, je vais prendre le grand fouet du charretier, j'attacherai
+l'âne un arbre, et je le battrai jusqu'à ce qu'il tombe par terre.
+
+--Va, mon garçon, va, mais ne le tue pas; nous perdrions l'argent qu'il
+nous a coûté. Je le vendrai à la prochaine foire.
+
+Je restai tremblant de frayeur en les entendant et en voyant Jules
+courir à l'écurie pour chercher le fouet. Il n'y avait pas à hésiter,
+et, sans me faire scrupule cette fois de faire perdre à mes maîtres le
+prix qu'ils m'avaient payé, je courus vers la haie qui me séparait des
+champs: je m'élançai dessus avec une telle force que je brisai les
+branches et que je pus passer au travers. Je courus dans le champ, et
+je continuai à courir longtemps, bien longtemps, croyant toujours être
+poursuivi. Enfin, n'en pouvant plus, je m'arrêtai, j'écoutai ... je
+n'entendis rien. Je montai sur une butte, je ne vis personne. Alors, je
+commençai à respirer et à me réjouir de m'être délivré de ces méchants
+fermiers. Mais je me demandais ce que j'allais devenir. Si je restais
+dans le pays, on me reconnaîtrait, on me rattraperait, et l'on me
+ramènerait à mes maîtres. Que faire? Où aller?
+
+Je regardai autour de moi; je me trouvai isolé et malheureux, et j'allai
+verser des larmes sur ma triste position, lorsque je m'aperçus que
+j'étais au bord d'un bois magnifique: c'était la forêt de Saint-Evroult.
+«Quel bonheur! m'écriai-je. Je trouverai dans cette forêt de l'herbe
+tendre, de l'eau, de la mousse fraîche: j'y demeurerai pendant quelques
+jours, puis j'irai dans une autre forêt, plus loin, bien plus loin de la
+ferme de mes maîtres.»
+
+J'entrai dans le bois; je mangeai avec bonheur de l'herbe tendre, et je
+bus l'eau d'une belle fontaine. Comme il commençait à faire nuit, je
+me couchai sur la mousse au pied d'un vieux sapin, et je m'endormis
+paisiblement jusqu'au lendemain.
+
+
+
+II
+
+LA POURSUITE
+
+Le lendemain, après avoir mangé et bu, je songeai à mon bonheur.
+
+«Me voici sauvé, pensais-je; jamais on ne me retrouvera, et dans deux
+jours, quand je serai bien reposé, j'irai plus loin encore.»
+
+A peine avais-je fini cette réflexion, que j'entendis l'aboiement
+lointain d'un chien, puis d'un second; quelques instants après, je
+distinguai les hurlements de toute une meute.
+
+Inquiet, un peu effrayé même, je me levai et je me dirigeai vers un
+petit ruisseau que j'avais remarqué le matin. A peine y étais-je entré,
+que j'entendis la voix de Jules parlant aux chiens.
+
+«Allons, allons, mes chiens, cherchez bien, trouvez-moi ce misérable
+âne, mordez-le, déchirez-lui les jambes, et ramenez-le moi, que j'essaye
+mon fouet sur son dos.»
+
+La frayeur manqua me faire tomber; mais je réfléchis aussitôt qu'en
+marchant dans l'eau les chiens ne pourraient plus sentir la trace de mes
+pas; je me mis donc à courir dans le ruisseau, qui était heureusement
+bordé des deux côtés de buissons très épais. Je marchai sans m'arrêter
+pendant fort longtemps; les aboiements des chiens s'éloignaient ainsi
+que la voix du méchant Jules: je finis par ne plus rien entendre.
+
+Haletant, épuisé, je m'arrêtai un instant pour boire; je mangeai
+quelques feuilles de buissons; mes jambes étaient raides de froid, mais
+je n'osais par sortir de l'eau, j'avais peur que les chiens ne vinssent
+jusque-là et ne sentissent l'odeur de mes pas. Quand je fus un peu
+reposé, je recommençai à courir, suivant toujours le ruisseau, jusqu'à
+ce que je fusse sorti de la forêt. Je me trouvai alors dans une grande
+prairie où paissaient plus de cinquante boeufs. Je me couchai au soleil
+dans un coin de l'herbage; les boeufs ne faisaient aucune attention à
+moi, de sorte que je pus manger et me reposer à mon aise.
+
+Vers le soir, deux hommes entrèrent dans la prairie.
+
+--Frère, dit le plus grand des deux, si nous rentrions les boeufs cette
+nuit? On dit qu'il y a des loups dans le bois.
+
+--Des loups? Qui est-ce qui t'a dit cette bêtise?
+
+--Des gens de Laigle. On raconte que l'âne de la ferme des Haies a été
+emporté et dévoré dans la forêt.
+
+--Bah! laisse donc. Ils sont si méchants, les gens de cette ferme,
+qu'ils auront fait mourir leur âne à force de coups.
+
+--Et pourquoi donc qu'ils diraient que le loup l'a mangé?
+
+--Pour qu'on ne sache pas qu'ils l'ont tué.
+
+--Tout de même il vaudrait mieux rentrer nos boeufs.
+
+--Fais comme tu voudras, frère; je ne tiens ni à oui ni à non.
+
+Je ne bougeais pas dans mon coin, tant j'avais peur qu'on ne me vît.
+L'herbe était haute et me cachait, fort heureusement; les boeufs ne se
+trouvaient pas du côté où j'étais étendu; on les fit marcher vers la
+barrière, et puis à la ferme où demeuraient leurs maîtres.
+
+Je n'avais pas peur des loups, parce que l'âne dont on parlait c'était
+moi-même, et que je n'avais pas vu la queue d'un loup dans la forêt où
+j'avais passé la nuit. Je dormis donc à merveille, et je finissais mon
+déjeuner quand les boeufs rentrèrent dans la prairie: deux gros chiens
+les menaient. Je les regardais tranquillement, lorsqu'un des chiens
+m'aperçut, aboya d'un air menaçant, et courut vers moi; son compagnon
+le suivit. Que devenir? Comment leur échapper? Je m'élançai sur les
+palissades qui entouraient la prairie; le ruisseau que j'avais suivi la
+traversait; je fus assez heureux pour sauter par-dessus, et j'entendis
+la voix d'un des hommes de la veille qui rappelait ses chiens. Je
+continuai mon chemin tout doucement, et je marchai jusqu'à une autre
+forêt, dont j'ignore le nom. Je devais être à plus de dix lieues de la
+ferme des Haies: j'étais donc sauvé; personne ne me connaissait, et je
+pouvais me montrer sans craindre d'être ramené chez mes anciens maîtres.
+
+
+
+III
+
+LES NOUVEAUX MAITRES
+
+Je vécus tranquillement un mois dans cette forêt. Je m'ennuyais bien
+un peu quelquefois, mais je préférais encore vivre seul que vivre
+malheureux. J'étais donc à moitié heureux lorsque je m'aperçus que
+l'herbe diminuait et devenait dure; les feuilles tombaient, l'eau était
+glacée, la terre était humide.
+
+«Hélas! hélas! pensai-je; que devenir? Si je reste ici, je périrai de
+froid, de faim, de soif. Mais où aller? Qui est-ce qui voudra de moi?»
+
+A force de réfléchir, j'imaginai un moyen de trouver un abri. Je sortis
+de la forêt, et j'allai dans un petit village tout près de là. Je vis
+une petite maison isolée et bien propre; une bonne femme était assise
+à la porte, elle filait. Je fus touché de son air de bonté et de
+tristesse; je m'approchai d'elle, et je mis ma tête sur son épaule. La
+bonne femme poussa un cri, se leva précipitamment de dessus sa chaise,
+et parut effrayée. Je ne bougeai pas; je la regardai d'un air doux et
+suppliant.
+
+--Pauvre bête! dit-elle enfin, tu n'as pas l'air méchant. Si tu
+n'appartiens à personne, je serais bien contente de t'avoir pour
+remplacer mon pauvre vieux Grison, mort de vieillesse. Je pourrai
+continuer à gagner ma vie en vendant mes légumes au marché. Mais ... tu
+as sans doute un maître, ajouta-t-elle en soupirant.
+
+--A qui parlez-vous, grand'mère? dit une voix douce qui venait de
+l'intérieur de la maison.
+
+--Je cause avec un âne qui est venu me mettre la tête sur l'épaule, et
+qui me regarde d'un air si doux que je n'ai pas le coeur de le chasser.
+
+--Voyons, voyons, reprit la petite voix.
+
+Et aussitôt je vis sur le seuil de la porte un beau petit garçon de six
+à sept ans. Il était pauvrement mais proprement vêtu. Il me regarda d'un
+oeil curieux et un peu craintif.
+
+--Puis-je le caresser, grand'mère? dit-il.
+
+--Certainement, mon Georget; mais prends garde qu'il ne te morde.
+
+Le petit garçon allongea son bras, et, ne pouvant m'atteindre, il avança
+un pied, puis l'autre, et put me caresser le dos.
+
+Je ne bougeai pas, de peur de l'effrayer; seulement je tournai ma tête
+vers lui, et je passai ma langue sur sa main.
+
+_Georget:_--Grand'mère, grand'mère, comme il a l'air bon, ce pauvre âne,
+il m'a léché la main!
+
+_La grand' mère:_--C'est singulier qu'il soit tout seul. Où est son
+maître? Va donc, Georget, par le village et à l'auberge où s'arrêtent
+les voyageurs: tu demanderas à qui appartient ce bourri. Son maître est
+peut-être en peine de lui.
+
+_Georget:_--Vais-je emmener le bourri, grand'mère?
+
+_La grand'mère:_--Il ne te suivrait pas; laisse-le aller où il voudra.
+
+Georget partit en courant; je trottai après lui. Quand il vit que je
+le suivais, il vint à moi, et, me caressant, il me dit: «Dis donc, mon
+petit bourri, puisque tu me suis tu me laisseras bien monter sur ton
+dos». Et, sautant sur mon dos, il me fit: _Hu! hu!_
+
+Je partis au petit galop, ce qui enchanta Georget. _Ho! ho!_ fit-il en
+passant devant l'auberge. Je m'arrêtai tout de suite. Georget sauta à
+terre; je restai devant la porte, ne bougeant pas plus que si j'avais
+été attaché.
+
+--Ou'est-ce que tu veux, mon garçon! dit le maître de l'auberge.
+
+--Je viens savoir, monsieur Duval, si ce bourri, qui est ici à la porte,
+ne serait pas à vous ou à une de vos pratiques.
+
+M. Duval s'avança vers la porte, me regarda attentivement. «Non ce n'est
+pas à moi, ni à personne que je connaisse, mon garçon. Va chercher plus
+loin.»
+
+Georget remonta sur mon dos; je repartis au galop, et nous marchâmes,
+demandant de porte en porte à qui j'appartenais. Personne ne me
+reconnaissait, et nous revînmes chez la bonne grand'mère, qui filait
+toujours assise devant sa maison.
+
+_Georget:_--Grand'mère, le bourri n'appartient à personne du pays.
+Qu'allons-nous en faire? Il ne veut pas me quitter, et il se sauve quand
+quelqu'un veut le toucher.
+
+_La grand'mère:_--En ce cas, mon Georget, il ne faut pas le laisser
+passer la nuit dehors; il pourrait lui arriver malheur. Va le mener à
+l'écurie de notre pauvre Grison, et donne-lui une botte de foin et
+un seau d'eau. Nous verrons demain à le mener au marché; peut-être
+retrouverons-nous son maître.
+
+_Georget:_--Et si nous ne le retrouvons pas, grand'mère?
+
+_La grand'mère:_--Nous le garderons jusqu'à ce qu'on le réclame. Nous ne
+pouvons pas laisser cette pauvre bête périr de froid pendant l'hiver,
+ou bien tomber aux mains de méchants garnements qui la battraient et la
+feraient mourir de fatigue et de misère.
+
+Georget me donna à boire et à manger, me caressa et sortit. Je lui
+entendis dire en fermant la porte:
+
+«Ah! que je voudrais qu'il n'eût pas de maître et qu'il restât chez
+nous!»
+
+Le lendemain Georget me mit un licou après m'avoir fait déjeuner. Il
+m'amena devant la porte, la grand'mère me mit sur le dos un bât très
+léger, et s'assit dessus. Georget lui apporta un petit panier de
+légumes, qu'elle mit sur ses genoux, et nous partîmes pour le marché de
+Mamers. La bonne femme vendit bien ses légumes, personne ne me reconnut
+et je revins avec mes nouveaux maîtres.
+
+Je vécus chez eux pendant quatre ans; j'étais heureux; je ne faisais de
+mal à personne; je faisais bien mon service; j'aimais mon petit maître,
+qui ne me battait jamais; on ne me fatiguait pas trop; on me nourrissait
+assez bien. D'ailleurs, je ne suis pas gourmand. L'été, des épluchures
+de légumes, des herbes dont ne veulent pas les chevaux ni les vaches;
+l'hiver, du foin et des pelures de pommes de terre, de carottes, de
+navets: voilà ce qui nous suffit à nous autres ânes.
+
+Il y avait pourtant des journées que je n'aimais pas; c'étaient celles
+où ma maîtresse me louait à des enfants du voisinage. Elle n'était pas
+riche, et, les jours où je n'avais pas à travailler, elle était bien
+aise de gagner quelque chose en me louant aux enfants du château voisin.
+Ils n'étaient pas toujours bons.
+
+Voici ce qui m'arriva un jour dans une de ces promenades.
+
+
+
+IV
+
+LE PONT
+
+Il y avait six ânes rangés dans la cour; j'étais un des plus beaux et
+des plus forts. Trois petites filles nous apportèrent de l'avoine dans
+une auge. Tout en mangeant, j'écoutais causer les enfants.
+
+_Charles_:--Voyons, mes amis, choisissons nos ânes. Moi, d'abord, je
+prends celui-ci (en me montrant du doigt).
+
+--Toi, tu prends toujours ce que tu crois le meilleur, dirent à la fois
+les cinq enfants. Il faut tirer au sort.
+
+_Charles_:--Comment veux-tu que nous tirions au sort, Caroline? Est-ce
+qu'on peut mettre les ânes dans un sac et les en tirer comme des billes?
+
+Antoine:--Ah! ah! ah! Est-il bête avec ses ânes dans un sac! Comme si on
+ne pouvait pas les numéroter, 1, 2, 3, 4, 5, 6, mettre les numéros dans
+un sac, et tirer au hasard chacun le sien.
+
+--C'est vrai, c'est vrai, s'écrièrent les cinq autres. Ernest, fais les
+numéros pendant que nous allons les écrire sur le dos des ânes.
+
+Ces enfants sont bêtes, me disais-je. S'ils avaient l'esprit d'un âne,
+au lieu de se donner l'ennui d'écrire les numéros sur notre dos, ils
+nous rangeraient tout simplement le long du mur: le premier serait l, le
+second 2, et ainsi de suite.
+
+Pendant ce temps, Antoine avait apporté un gros morceau de charbon.
+J'étais le premier, il m'écrivit un énorme 1 sur la croupe; pendant
+qu'il écrivait 2 sur la croupe de mon camarade, je me secoue fortement
+pour lui faire voir que son invention n'était pas fameuse. Voilà le
+charbon parti et le 1 disparu.
+
+--Imbécile! s'écria-t-il; il faut que je recommence.
+
+Pendant qu'il refait son n° l, mon camarade, qui m'avait vu faire,
+et qui était malin, se secoue à son tour. Voilà le 2 parti. Antoine
+commence à se fâcher; les autres rient et se moquent de lui. Je fais
+signe aux camarades, nous le laissons faire; aucun ne bouge. Ernest
+revient avec les numéros dans son mouchoir: chacun tire. Pendant qu'ils
+regardent leurs numéros, je fais encore un signe aux camarades, et voilà
+que tous nous nous secouons tant et plus. Plus de charbon, plus de
+numéros; il faut tout recommencer: les enfants sont en colère. Charles
+triomphe et ricane; Ernest, Albert, Caroline, Cécile et Louise crient
+contre Antoine, qui tape du pied; ils se disent des injures; mes
+camarades et moi, nous nous mettons à braire. Le tapage attire les papas
+et les mamans. On leur explique la chose. Un des papas imagine enfin de
+nous ranger le long du mur. Il fait tirer les numéros aux enfants.
+
+--Un! s'écrie Ernest. C'était moi.
+
+--Deux! dit Cécile. C'était un de mes amis.
+
+--Trois! dit Antoine. Et ainsi de suite jusqu'au dernier.
+
+--A présent, partons, dit Charles. Moi, d'abord, je pars le premier.
+
+--Oh! je saurai bien te rattraper, lui répondit vivement Ernest.
+
+--Je parie que non, reprit aussitôt Charles.
+
+-Je gage que si, répliqua Ernest.
+
+Voilà Charles qui tape son âne et qui part au galop. Avant qu'Ernest
+ait eu le temps de me donner un coup de fouet, je pars aussi, mais d'un
+train qui me fait bien vite rattraper Charles et son âne. Ernest est
+enchanté, Charles est furieux. Il tape, il tape son âne; Ernest n'avait
+pas besoin de me frapper, je courais, j'allais comme le vent. Je dépasse
+Charles en une minute; j'entends les autres qui suivent en riant et en
+criant:
+
+--Bravo! l'âne n° 1; bravo! il court comme un cheval.
+
+L'amour-propre me donne du courage; je continue à galoper jusqu'à ce que
+nous soyons arrivés près d'un pont. J'arrête brusquement; je venais
+de voir qu'une large planche du pont était pourrie; je ne voulais pas
+tomber à l'eau avec Ernest, mais retourner avec les autres, qui étaient
+bien loin derrière nous.
+
+--Ho là! ho là! bourri, me dit Ernest. Sur le pont, mon ami, sur le
+pont!
+
+Je résiste; il me donne un coup de baguette.
+
+Je continue à marcher vers les autres.
+
+--Entêté! bête brute! veux-tu tourner et passer le pont?
+
+Je marche toujours vers les camarades; je les rejoins malgré les injures
+et les coups de ce méchant garçon.
+
+--Pourquoi bats-tu ton âne, Ernest? s'écria Caroline; il est excellent.
+Il t'a mené ventre à terre et t'a fait dépasser Charles.
+
+--Je le bats parce qu'il s'entête à ne pas vouloir passer le pont, dit
+Ernest; il s'est obstiné à revenir sur ses pas.
+
+--Ah! bah! c'est parce qu'il était seul; maintenant que nous voilà tous
+il passera le pont tout comme les autres.
+
+Les malheureux! pensai-je. Ils vont tous tomber dans la rivière! Il faut
+que je tâche de leur montrer qu'il y a du danger. Et me voilà reparti au
+galop, courant vers le pont, à la grande satisfaction d'Ernest et aux
+cris de joie des enfants.
+
+Je galope jusqu'au pont; arrivé là, je m'arrête brusquement comme si
+j'avais peur. Ernest, étonné, me presse de continuer: je recule d'un air
+de frayeur, qui surprend plus encore Ernest. L'imbécile ne voyait rien;
+la planche pourrie était pourtant bien visible. Les autres avaient
+rejoint, et regardaient en riant les efforts d'Ernest pour me faire
+passer et les miens pour ne pas passer. Ils finissent par descendre de
+leurs ânes; chacun me pousse, me bat sans pitié; je ne bouge pas.
+
+--Tirez-le par la queue! s'écrie Charles. Les ânes sont si entêtés, que
+lorsqu'on veut les faire reculer, ils avancent.
+
+Les voilà qui veulent me saisir la queue. Je me défends en ruant; ils me
+battent tous ensemble: je n'en bouge pas davantage.
+
+--Attends, Ernest, dit Charles; je passerai le premier, ton âne me
+suivra certainement.
+
+Il veut avancer, je me mets en travers du pont; il me fait reculer à
+force de coups.
+
+«Au fait, me dis-je, si ce méchant garçon veut se noyer, qu'il se noie,
+j'ai fait ce que j'ai pu pour le sauver; qu'il boive un coup, puisqu'il
+le veut absolument.»
+
+A peine son âne met-il le pied sur la planche pourrie, qu'elle casse, et
+voilà Charles et son âne à l'eau. Pour son camarade, il n'y avait pas
+de danger, car il savait nager comme tous les ânes. Mais Charles se
+débattait et criait sans pouvoir se tirer de là.
+
+--Une perche! une perche! disait-il.
+
+Les enfants criaient et couraient de tous côtés. Enfin Caroline aperçoit
+une longue perche, la ramasse et la présente à Charles, qui la saisit.
+Son poids entraîne Caroline, qui appelle _au secours!_ Ernest, Antoine
+et Albert courent à elle; ils parviennent avec peine à retirer le
+malheureux Charles, qui avait bu plus qu'il n'avait soif, et qui était
+trempé des pieds à la tête. Quand il est sauvé, les enfants se mettent à
+rire de sa mine piteuse; Charles se fâche; les enfants sautent sur leurs
+ânes et lui conseillent en riant de rentrer à la maison pour changer
+d'habits et de linge. Il remonte tout mouillé sur son âne. Je riais à
+part moi de sa figure ridicule. Le courant avait entraîné son chapeau et
+ses souliers, l'eau ruisselait jusqu'à terre; ses cheveux, trempés,
+se collaient à sa figure, son air furieux achevait de le rendre
+complètement risible. Les enfants riaient, mes camarades sautaient et
+couraient pour témoigner leur gaieté.
+
+Je dois ajouter que l'âne de Charles était détesté de nous tous, parce
+qu'il était querelleur, gourmand et bête, ce qui est très rare parmi les
+ânes.
+
+Enfin, Charles disparut, les enfants et mes camarades se calmèrent.
+Chacun me caressa et admira mon esprit; nous repartîmes tous, moi en
+tête de la bande.
+
+
+
+V
+
+LE CIMETIÈRE
+
+Nous marchions au pas, et nous approchions du cimetière du village, qui
+est à une lieue du château. «Si nous retournions, dit Caroline, et que
+nous reprenions le chemin de la forêt?»
+
+--Pourquoi cela? dit Cécile.
+
+_Caroline:_--C'est que je n'aime pas les cimetières.
+
+_Cécile:_ d'un air moqueur.--Pourquoi n'aimes-tu pas les cimetières?
+Est-ce que tu as peur d'y rester?
+
+--Non, mais je pense aux pauvres gens qui y sont enterrés, et j'en suis
+attristée.
+
+Les enfants se moquèrent de Caroline, et passèrent exprès tout contre
+le mur. Ils allaient le dépasser, lorsque Caroline, qui paraissait
+inquiète, arrêta son âne, sauta à terre, et courut à la grille du
+cimetière.
+
+--Que fais-tu, Caroline? où vas-tu? s'écrièrent les enfants.
+
+Caroline ne répondit pas; elle poussa précipitamment la grille, entra
+dans le cimetière, regarda autour d'elle, et courut vers une tombe
+fraîchement remuée.
+
+Ernest l'avait suivie avec inquiétude, et la rejoignit au moment où, se
+baissant vers la tombe, elle relevait un pauvre petit garçon de trois
+ans dont elle avait entendu les gémissements.
+
+--Qu'as-tu, mon pauvre petit? Pourquoi pleures-tu?
+
+L'enfant sanglotait et ne pouvait répondre; il était très joli et
+misérablement vêtu.
+
+_Caroline:_--Comment es-tu tout seul ici, mon pauvre petit?
+
+_L'enfant:_ sanglotant.--Ils m'ont laissé ici; j'ai faim.
+
+_Caroline:_--Qui est-ce qui t'a laissé ici?
+
+_L'enfant:_ sanglotant.--Les hommes noirs; j'ai faim.
+
+_Caroline:_--Ernest, va vite chercher nos provisions; il faut donner à
+manger à ce pauvre petit; il nous expliquera ensuite pourquoi il pleure
+et pourquoi il est ici.
+
+Ernest courut chercher le panier aux provisions, pendant que Caroline
+tâchait de consoler l'enfant. Peu d'instants après Ernest reparut, suivi
+de toute la bande, que la curiosité attirait. On donna à l'enfant du
+poulet froid et du pain trempé dans du vin; à mesure qu'il mangeait, ses
+larmes se séchaient, son visage reprenait un air riant. Quand il fut
+rassasié, Caroline lui demanda pourquoi il était couché sur cette tombe.
+
+_L'enfant:_--C'est grand'mère qu'ils ont mise là. Je veux attendre
+qu'elle revienne.
+
+_Caroline:_--Où est ton papa?
+
+_L'enfant:_--Je ne sais pas, je ne le connais pas.
+
+_Caroline:_--Et ta maman?
+
+_L'enfant:_--Je ne sais pas; des hommes noirs l'ont emportée comme
+grand'mère.
+
+_Caroline:_--Mais qui est-ce qui te soigne?
+
+_L'enfant:_--Personne.
+
+_Caroline:_--Qui est-ce qui te donne à manger?
+
+_L'enfant:_--Personne; je tétais nourrice.
+
+_Caroline:_--Où est-elle ta nourrice?
+
+_L'enfant:_--Là-bas, à la maison.
+
+_Caroline:_--Qu'est-ce qu'elle fait?
+
+_L'enfant:_--Elle marche; elle mange de l'herbe.
+
+_Caroline:_--De l'herbe? Et tous les enfants se regardèrent avec
+surprise.
+
+--Elle est donc folle? dit tout bas Cécile.
+
+_Antoine:_--Il ne sait ce qu'il dit, il est trop jeune.
+
+_Caroline:_--Pourquoi ta nourrice ne t'a-t-elle pas emporté?
+
+_L'enfant:_--Elle ne peut pas; elle n'a pas de bras.
+
+La surprise des enfants redoubla.
+
+_Caroline:_--Mais alors comment peut-elle te porter?
+
+_L'enfant:_--Je monte sur son dos.
+
+_Caroline:_--Est-ce que tu couches avec elle?
+
+_L'enfant:_ souriant.--Oh non! je serais trop mal.
+
+_Caroline:_--Mais où couche-t-elle donc? N'a-t-elle pas un lit?
+
+L'enfant se mit à rire et dit:
+
+--Oh non! elle couche sur la paille.
+
+--Que veut dire tout cela? dit Ernest. Demandons-lui de nous mener dans
+sa maison, nous verrons sa nourrice; elle nous expliquera ce qu'il veut
+dire.
+
+--J'avoue que je n'y comprends rien, dit Antoine.
+
+_Caroline:_--Peux-tu retourner chez toi, mon petit?
+
+_L'enfant:_--Oui, mais pas tout seul; j'ai peur des hommes noirs; il y
+en a plein la chambre de grand'mère.
+
+_Caroline:_--Nous irons tous avec toi; montre-nous par où il faut aller.
+
+Caroline remonta sur son âne, et prit le petit garçon sur ses genoux. Il
+lui indiqua le chemin, et, cinq minutes après, nous arrivâmes tous à la
+cabane de la mère Thibaut, qui était morte de la veille et enterrée du
+matin. L'enfant courut à la maison et appela: «Nourrice, nourrice!»
+Aussitôt une chèvre bondit hors de l'écurie restée ouverte, courut à
+l'enfant et témoigna sa joie de le revoir par mille sauts et caresses.
+L'enfant l'embrassait aussi; puis il dit: «Téter, nourrice». La chèvre
+se coucha aussitôt par terre; le petit garçon s'étendit près d'elle et
+se mit à téter comme s'il n'avait ni bu ni mangé.
+
+--Voilà la nourrice expliquée, dit enfin Ernest. Que ferons-nous de cet
+enfant?
+
+--Nous n'avons rien à en faire, dit Antoine qu'à le laisser là avec sa
+chèvre.
+
+Les enfants se récrièrent tous avec indignation.
+
+_Caroline:_--Ce serait abominable d'abandonner ce pauvre petit; il
+mourrait peut-être bientôt, faute de soins.
+
+_Antoine:_--Que veux-tu en faire? Vas-tu l'emmener chez toi?
+
+_Caroline:_--Certainement; je prierai maman de faire demander qui il
+est, s'il a des parents, et, en attendant, de le garder à la maison.
+
+_Antoine:_--Et notre partie d'âne? Nous allons donc tous rentrer?
+
+_Caroline:_--Mais non, Ernest aura la complaisance de m'accompagner.
+Continuez,! vous autres, votre promenade; vous êtes encore quatre, vous
+pouvez bien vous passer de moi et d'Ernest.
+
+--Au fait, elle a raison, dit Antoine; remontons à âne et continuons
+notre promenade.
+
+Et ils partirent, laissant la bonne Caroline avec son cousin Ernest.
+
+«Comme c'est heureux qu'on ne m'ait pas écoutée et qu'on ait voulu me
+taquiner en passant si près du cimetière, dit Caroline: sans cela je
+n'aurais pas entendu pleurer ce pauvre enfant et il aurait passé la nuit
+entière sur la terre froide et humide!»
+
+C'était moi qu'Ernest montait. Je compris, avec mon intelligence
+accoutumée, qu'il fallait arriver le plus promptement possible au
+château. Je me mis donc à galoper, mon camarade me suivit, et nous
+arrivâmes en une demi-heure. On fut d'abord effrayé de notre retour si
+prompt. Caroline raconta ce qui leur était arrivé avec l'enfant. Sa
+maman ne savait trop qu'en faire, lorsque la femme du garde offrit de
+l'élever avec son fils, qui était du même âge. La maman accepta son
+offre. Elle fit demander au village le nom du petit garçon et ce
+qu'étaient devenus ses parents. On apprit que le père était mort l'année
+d'avant, la mère depuis six mois; l'enfant était resté avec une vieille
+grand'mère méchante et avare, qui était morte la veille. Personne
+n'avait pensé à l'enfant, et il avait suivi le cercueil jusqu'au
+cimetière; du reste, la grand'mère avait du bien, l'enfant n'était pas
+pauvre.
+
+On fit venir la bonne chèvre chez le garde, qui éleva l'enfant et en fit
+un bon petit sujet. Je le connais, il s'appelle Jean Thibaut: il ne fait
+jamais de mal aux animaux, ce qui prouve son bon coeur; et il m'aime
+beaucoup, ce qui prouve son esprit.
+
+
+
+VI
+
+LA CACHETTE
+
+J'étais heureux, je l'ai déjà dit; mon bonheur devait bientôt finir.
+Le père de Georget était soldat; il revint dans son pays, rapporta de
+l'argent, que lui avait laissé en mourant son capitaine, et la croix,
+qui lui avait donnée son général. Il acheta une maison à Mamers, emmena
+son petit garçon et sa vieille mère, et me vendit à un voisin qui avait
+une petite ferme. Je fus triste de quitter ma bonne vieille maîtresse et
+mon petit maître Georget; tous deux avaient toujours été bons pour moi,
+et j'avais bien rempli tous mes devoirs.
+
+Mon nouveau maître n'était pas mauvais, mais il avait la sotte manie
+de vouloir faire travailler tout le monde, et moi comme les autres.
+Il m'attelait à une petite charrette, et il me faisait charrier de
+la terre, du fumier, des pommes, du bois. Je commençais à devenir
+paresseux; je n'aimais pas à être attelé, et je n'aimais pas surtout le
+jour du marché. On ne me chargeait pas trop et l'on ne me battait pas,
+mais il fallait ce jour-là rester sans manger depuis le matin jusqu'à
+trois ou quatre heures de l'après-midi. Quand la chaleur était forte,
+j'avais soif à mourir, et il fallait attendre que tout fût vendu, que
+mon maître eût reçu son argent, qu'il eût dit bonjour aux amis, qui lui
+faisaient boire la goutte.
+
+Je n'étais pas très bon alors; je voulais qu'on me traitât avec amitié,
+sans quoi je cherchais à me venger. Voici ce que j'imaginai un jour;
+vous verrez que les ânes ne sont pas bêtes; mais vous verrez aussi que
+je devenais mauvais.
+
+Le jour du marché, on se levait de meilleure heure que de coutume à la
+ferme; on cueillait les légumes, on battait le beurre, on ramassait les
+oeufs. Je couchais pendant l'été dans une grande prairie. Je voyais et
+j'entendais ces préparatifs, et je savais qu'à dix heures du matin on
+devait venir me chercher pour m'atteler à la petite charrette, remplie
+de tout ce qu'on voulait vendre. J'ai déjà dit que ce marché m'ennuyait
+et me fatiguait. J'avais remarqué dans la prairie un grand fossé rempli
+de ronces et d'épines; je pensai que je pourrais m'y cacher, de manière
+qu'on ne pût me trouver au moment du départ. Le jour du marché, quand je
+vis commencer les allées et venues des gens de la ferme, je descendis
+tout doucement dans le fossé, et je m'y enfonçai si bien qu'il était
+impossible de m'apercevoir. J'étais là depuis une heure, blotti dans les
+ronces et les épines, lorsque j'entendis le garçon m'appeler, en courant
+de tous côtés, puis retourner à la ferme. Il avait sans doute appris au
+maître que j'étais disparu, car peu d'instants après j'entendis la voix
+du fermier lui-même appeler sa femme et tous les gens de la ferme pour
+me chercher.
+
+--Il aura sans doute passé au travers de la haie, disait l'un.
+
+--Par où veux-tu qu'il ait passé? Il n'y a de brèche nulle part,
+répondit l'autre.
+
+--On aura laissé la barrière ouverte, dit le maître. Courez dans les
+champs, garçons, il ne doit pas être loin; allez vite et ramenez-le, car
+le temps passe, et nous arriverons trop tard.
+
+Les voilà tous partis dans les champs, dans les bois, à courir, à
+m'appeler. Je riais tout bas dans mon trou, et je n'avais garde de me
+montrer. Les pauvres gens revinrent essoufflés, haletants; pendant une
+heure ils avaient cherché partout. Le maître jura après moi, dit qu'on
+m'avait sans doute volé, que j'étais bien bête de m'être laisse prendre,
+fit atteler un de ses chevaux à la charrette et partit de fort mauvaise
+humeur. Quand je vis que chacun était retourné à son ouvrage, que
+personne ne pouvait me voir, je passai la tête avec précaution hors de
+ma cachette, je regardai autour de moi, et, me voyant seul, je sortis
+tout à fait; je courus à l'autre bout de la prairie, pour qu'on ne pût
+deviner où j'avais été, et je me mis à braire de toutes mes forces.
+
+A ce bruit, les gens de la ferme accoururent.
+
+--Tiens, le voilà revenu! s'écria le berger.
+
+--D'où vient-il donc? dit la maîtresse.
+
+--Par où a-t-il passé? reprit le charretier.
+
+Dans ma joie d'avoir évité le marché, je courus à eux. Ils me reçurent
+très bien, me caressèrent, me dirent que j'étais une bonne bête de
+m'être sauvé d'entre les mains des gens qui m'avaient volé, et me firent
+tant de compliments que j'en fus honteux, car je sentais bien que je
+méritais le bâton bien plus que des caresses. On me laissa paître
+tranquillement, et j'aurais passé une journée charmante, si je ne
+m'étals pas senti troublé par ma conscience, qui me reprochait d'avoir
+attrapé mes pauvres maîtres.
+
+Quand le fermier revint et qu'il apprit mon retour, il fut bien content,
+mais aussi bien surpris. Le lendemain, il fit le tour de la prairie, et
+boucha avec soin tous les trous de la haie qui l'entourait.
+
+«Il sera bien fin s'il s'échappe encore, dit-il en finissant. J'ai
+bouché avec des épines et des piquets jusqu'aux plus petites brèches; il
+n'y a pas de quoi donner passage à un chat.»
+
+La semaine se passa tranquillement; on ne pensait plus à mon aventure.
+Mais au marché suivant je recommençai mon méchant tour, et je me cachai
+dans ce fossé qui m'évitait une si grande fatigue et un si grand ennui.
+On me chercha comme la dernière fois, on s'étonna plus encore, et l'on
+crut qu'un habile voleur m'avait enlevé en me faisant passer par la
+barrière.
+
+«Cette fois, dit tristement mon maître, il est définitivement perdu.
+Il ne pourra pas s'échapper une seconde fois, et quand même il
+s'échapperait, il ne pourra rentrer; j'ai trop bien bouché toutes les
+brèches de la haie.»
+
+Et il partit en soupirant; ce fut encore un des chevaux qui me remplaça
+à la charrette. De même que la semaine précédente je sortis de ma
+cachette quand tout le monde fut parti; mais je trouvai plus prudent de
+ne pas annoncer mon retour en faisant _hi! han!_ comme l'autre fois.
+
+Quand on me trouva mangeant tranquillement l'herbe dans la prairie.
+et quand mon maître apprit que j'étais revenu peu de temps après son
+départ, je vis qu'on soupçonnait quelque tour de ma façon; personne ne
+me fit de compliments, on me regardait d'un air méfiant, et je m'aperçus
+bien que j'étais surveillé plus que par le passé. Je me moquai d'eux, et
+je me dis en moi-même:
+
+«Mes bons amis, vous serez bien fins si vous découvrez le tour que je
+vous joue; je suis plus fin que vous, et je vous attraperai encore et
+toujours.»
+
+Je me cachai donc une troisième fois, bien content de ma finesse. Mais
+j'étais à peine blotti dans mon fossé, quand j'entendis l'aboiement
+formidable du gros chien de garde, et la voix de mon maître qui disait:
+
+«Attrape-le, _Garde à vous_, hardi, hardi! descends dans le fossé,
+mords-lui les jarrets, amène-le! bravo! mon chien; attrape, _Garde à
+vous!_»
+
+_Garde à vous_ s'était en effet élancé dans le trou, il me mordait les
+jarrets, le ventre; il m'aurait dévoré si je ne m'étais décidé à sauter
+hors du fossé; j'allais courir vers la haie et chercher à m'y frayer un
+passage, quand le fermier, qui m'attendait, me lança un noeud coulant et
+m'arrêta tout court. Il s'était armé d'un fouet, qu'il me fit rudement
+sentir; le chien continuait à me mordre, le maître me battait; je me
+repentais amèrement de ma paresse. Enfin le fermier renvoya _Garde à
+vous_, cessa de me battre, détacha le noeud coulant, me passa un licou,
+et m'emmena tout penaud et tout meurtri pour m'atteler à la charrette
+qui m'attendait.
+
+Je sus depuis qu'un des enfants était resté sur la route, près de la
+barrière, pour m'ouvrir si je revenais; il m'avait aperçu sortant du
+fossé, et il l'avait dit à son père. Le petit traître!
+
+Je lui en voulus de ce que j'appelais une méchanceté, jusqu'à ce que mes
+malheurs et mon expérience m'eussent rendu meilleur.
+
+Depuis ce jour on fut bien plus sévère pour moi; on voulut m'enfermer,
+mais j'avais trouvé moyen d'ouvrir toutes les barrières avec mes
+dents; si c'était un loquet, je le levais; si c'était un bouton, je le
+tournais; si c'était un verrou, je le poussais. J'entrais partout, je
+sortais de partout. Le fermier jurait, grondait, me battait: il devenait
+méchant pour moi, et moi, je l'étais de plus en plus pour lui. Je me
+sentais malheureux par ma faute; je comparais ma vie misérable avec
+celle que je menais autrefois chez ces mêmes maîtres; mais, au lieu de
+me corriger, je devenais de plus en plus entêté et méchant. Un jour,
+j'entrai dans le potager, je mangeai toute la salade; un autre jour, je
+jetai par terre son petit garçon, qui m'avait dénoncé; une autre fois,
+je bus un baquet de crème qu'on avait mis dehors pour battre du beurre.
+J'écrasais leurs poulets, leurs petits dindons, je mordais leurs
+cochons; enfin je devins si méchant, que la maîtresse demanda à son mari
+de me vendre à la foire de Mamers, qui devait avoir lieu dans quinze
+jours. J'étais devenu maigre et misérable à force de coups et de
+mauvaise nourriture. On voulut, pour me mieux vendre, me mettre en bon
+état, comme disent les fermiers. On défendit aux gens de la ferme et aux
+enfants de me maltraiter; on ne me fit plus travailler, on me nourrit
+très bien: je fus très heureux pendant ces quinze jours. Mon maître me
+mena à la foire et me vendit cent francs. En le quittant, j'aurais bien
+voulu lui donner un bon coup de dent, mais je craignis de faire prendre
+mauvaise opinion de moi à mes nouveaux maîtres, et je me contentai de
+lui tourner le dos avec un geste de mépris.
+
+
+
+VII
+
+LE MEDAILLON
+
+J'avais été acheté par un monsieur et une dame qui avaient une fille
+de douze ans toujours souffrante, et qui s'ennuyait. Elle vivait à la
+campagne et seule, car elle n'avait pas d'amies de son âge. Son père ne
+s'occupait pas d'elle; sa maman l'aimait assez, mais elle ne pouvait
+souffrir de lui voir aimer personne, pas même des bêtes. Pourtant,
+comme le médecin avait ordonné de la distraction, elle pensa que des
+promenades à âne l'amuseraient suffisamment. Ma petite maîtresse
+s'appelait Pauline; elle était triste et souvent malade; très douce,
+très bonne et très jolie. Tous les jours elle me montait; je la menais
+promener dans les jolis chemins et les jolis petits bois que je
+connaissais. Dans le commencement, un domestique ou une femme de chambre
+l'accompagnait; mais quand on vit combien j'étais doux, bon et soigneux
+pour ma petite maîtresse, on la laissa aller seule. Elle m'appela
+Cadichon: ce nom m'est resté.
+
+«Va te promener avec Cadichon, lui disait son père: avec un âne comme
+celui-là, il n'y a pas de danger; il a autant d'esprit qu'on homme, et
+il saura toujours te ramener à la maison.»
+
+Nous sortions donc ensemble. Quand elle était fatiguée de marcher, je
+me rangeais contre une butte de terre, ou bien descendais dans un petit
+fossé pour qu'elle pût monter facilement sur mon dos. Je la menais près
+des noisetiers chargés de noisettes; je m'arrêtais pour la laisser en
+cueillir à son aise. Ma petite maîtresse m'aimait beaucoup; elle me
+soignait, me caressait. Quand il faisait mauvais et que nous ne pouvions
+pas sortir, elle venait me voir dans mon écurie; elle m'apportait du
+pain, de l'herbe fraîche, des feuilles de salade, des carottes; elle me
+parlait, croyant que je ne la comprenais pas; elle me contait ses petis
+chagrins, quelquefois elle pleurait.
+
+«Oh! mon pauvre Cadichon, disait-elle; tu es un âne, et tu ne peux me
+comprendre; et pourtant tu es mon seul ami; car à toi seul je puis dire
+tout ce que je pense. Maman m'aime, mais elle est jalouse; elle veut que
+je n'aime qu'elle; je ne connais personne de mon âge, et je m'ennuie.»
+
+Et Pauline pleurait et me caressait. Je l'aimais aussi, et je la
+plaignais, cette pauvre petite. Quand elle était près de moi, j'avais
+soin de ne pas bouger, de peur de la blesser avec mes pieds.
+
+Un jour, je vis Pauline accourir vers moi toute joyeuse.
+
+«Cadichon, Cadichon, s'écria-t-elle, maman m'a donné un médaillon de
+ses cheveux; je veux y ajouter des tiens, car tu es aussi mon ami; je
+t'aime, et j'aurai ainsi les cheveux de ceux que j'aime le plus au
+monde.»
+
+En effet, Pauline coupa du poil à ma crinière, ouvrit son médaillon, et
+les mêla avec les cheveux de sa maman.
+
+J'étais heureux de voir combien Pauline m'aimait; j'étais fier de voir
+mes poils dans un médaillon, mais je dois avouer qu'ils ne faisaient pas
+un joli effet; gris, durs, épais, ils faisaient paraître les cheveux de
+la maman rudes et affreux. Pauline ne le voyait pas; elle tournait dans
+tous les sens et admirait son médaillon, lorsque la maman entra.
+
+--Qu'est-ce que tu regardes là? lui dit-elle.
+
+--C'est mon médaillon, maman, répondit Pauline en le cachant à moitié.
+
+_La maman:_--Pourquoi l'as-tu apporté ici.
+
+_Pauline:_--Pour le faire voir à Cadichon.
+
+_La maman:_--Quelle sottise! En vérité, Pauline, tu perds la tête avec
+ton Cadichon! Comme s'il pouvait comprendre ce que c'est qu'un médaillon
+de cheveux.
+
+_Pauline:_--Je vous assure, maman, qu'il comprend très bien; il m'a
+léché la main quand ... quand ...
+
+Pauline rougit et se tut.
+
+_La maman:_--Eh bien! pourquoi n'achèves-tu pas? A quel propos Cadichon
+t'a-t-il léché la main?
+
+_Pauline:_ embarrassée.--Maman, j'aime mieux ne pas vous le dire; j'ai
+peur que vous ne me grondiez.
+
+_La maman:_ avec vivacité.--Qu'est-ce donc? Voyons; parle. Quelle bêtise
+as-tu faite encore?
+
+_Pauline:_--Ce n'est pas une bêtise, maman, au contraire.
+
+_La maman:_--Alors, de quoi as-tu peur? Je parie que tu as donné à
+Cadichon de l'avoine à le rendre malade.
+
+_Pauline:_--Non, je ne lui ai rien donné, au contraire.
+
+_La maman:_--Comment, au contraire! Ecoute, Pauline, tu m'impatientes;
+je veux que tu me dises ce que tu as fait, et pourquoi tu m'as quittée
+depuis près d'une heure.
+
+En effet, l'arrangement de mes poils avait été très long; il avait fallu
+enlever le papier collé derrière le médaillon, ôter le verre, placer les
+poils et recoller le tout.
+
+Pauline hésita encore un instant; puis elle dit bien bas et en hésitant
+bien fort:
+
+--J'ai coupé des poils de Cadichon pour...
+
+_La maman:_ avec impatience.--Pour? Eh bien! achève donc! Pour quoi
+faire?
+
+_Pauline:_ très bas.--Pour mettre dans le médaillon.
+
+_La maman:_ avec colère.--Dans quel médaillon?
+
+_Pauline:_--Dans celui que vous m'avez donné.
+
+_La maman:_ de même.--Celui que je t'ai donné avec mes cheveux! Et
+qu'as-tu fait de mes cheveux?
+
+--Ils y sont toujours; les voilà, répondit la pauvre Pauline en
+présentant le médaillon.
+
+--Mes cheveux mêlés avec les poils de l'âne! s'écria la maman avec
+emportement. Ah! c'est trop fort! Vous ne méritez pas, mademoiselle, le
+présent que je vous ai fait. Me mettre au rang d'un âne! Témoigner à un
+âne la même tendresse qu'à moi!
+
+Et, arrachant le médaillon des mains de la malheureuse Pauline
+stupéfaite, elle le lança à terre, piétina dessus et le brisa en mille
+morceaux. Puis, sans regarder sa fille, elle sortit de l'écurie en
+fermant la porte avec violence.
+
+Pauline, surprise, effrayée de cette colère subite, resta un moment
+immobile. Elle ne tarda pas à éclater en sanglots, et, se jetant à mon
+cou, elle me dit:
+
+«Cadichon, Cadichon, tu vois comme on me traite! On ne veut pas que je
+t'aime, mais je t'aimerai malgré eux et plus qu'eux, parce que toi tu es
+bon, tu ne me grondes jamais; tu ne me causes jamais aucun chagrin,
+et tu cherches à m'amuser dans nos promenades. Hélas! Cadichon, quel
+malheur que tu ne puisses ni me comprendre ni me parler! Que de choses
+je te dirais!»
+
+Pauline se tut: et elle se jeta par terre et continua à pleurer
+doucement. J'étais touché et attristé de son chagrin, mais je ne pouvais
+la consoler ni même lui faire savoir que je la comprenais. J'éprouvais
+une colère furieuse contre cette mère qui, par bêtise ou par excès de
+tendresse pour sa fille, la rendait malheureuse. Si j'avais pu, je lui
+aurais fait comprendre le chagrin qu'elle causait à Pauline, le mal
+qu'elle faisait à cette santé si délicate, mais je ne pouvais parler,
+et je regardais avec tristesse couler les larmes de Pauline. Un quart
+d'heure à peine s'était écoulé depuis le départ de la maman, lorsqu'une
+femme de chambre ouvrit la porte, appela Pauline, et lui dit:
+
+--Mademoiselle, votre maman vous demande, elle ne veut pas que vous
+restiez à l'écurie de Cadichon, ni même que vous y entriez.
+
+--Cadichon, mon pauvre Cadichon! s'écria Pauline, on ne veut donc plus
+que je le voie!
+
+--Si fait, mademoiselle, mais seulement quand vous irez en promenade;
+votre maman dit que votre place est au salon et pas à l'écurie.
+
+Pauline ne répliqua pas, elle savait que sa maman voulait être obéie;
+elle m'embrassa une dernière fois; je sentis couler ses larmes sur mon
+cou. Elle sortit et ne rentra plus. Depuis ce temps, Pauline devint plus
+triste et plus souffrante; elle toussait; je la voyais pâlir et maigrir.
+Le mauvais temps rendait nos promenades plus rares et moins longues.
+Quand on m'amenait devant le perron du château, Pauline montait sur mon
+dos sans me parler; mais, quand nous étions hors de vue, elle sautait à
+terre, me caressait, et me racontait ses chagrins de tous les jours pour
+soulager son coeur, et pensant que je ne pouvais la comprendre. C'est
+ainsi que j'appris que sa maman était restée de mauvaise humeur et
+maussade depuis l'aventure du médaillon; que Pauline s'ennuyait et
+s'attristait plus que jamais, et que la maladie dont elle souffrait
+devenait tous les jours plus grave.
+
+
+
+VIII
+
+L'INCENDIE
+
+Un soir que je commençais à m'endormir, je fus réveillé par des cris:
+_Au feu!_ Inquiet, effrayé, je cherchai à me débarrasser de la courroie
+qui me retenait; mais, j'eus beau tirer, me rouler à terre, la maudite
+courroie ne cassait pas. J'eus enfin l'heureuse idée de la couper avec
+mes dents: j'y parvins après quelques efforts. La lueur de l'incendie
+éclairait ma pauvre écurie; les cris, le bruit augmentaient; j'entendais
+les lamentations des domestiques, le craquement des murs, des planchers
+qui s'écroulaient, le ronflement des flammes; la fumée pénétrait déjà
+dans mon écurie, et personne ne songeait à moi; personne n'avait la
+charitable pensée d'ouvrir seulement ma porte pour me faire échapper.
+Les flammes augmentaient de violence; je sentais une chaleur incommode
+qui commençait à me suffoquer.
+
+«C'est fini, me dis-je, je suis condamné à brûler vif; quelle mort
+affreuse! Oh! Pauline! ma chère maîtresse! vous avez oublié votre pauvre
+Cadichon.»
+
+A peine avais-je, non pas prononcé, mais pensé ces paroles, que ma porte
+s'ouvrit avec violence, et j'entendis la voix terrifiée de Pauline qui
+m'appelait. Heureux d'être sauvé, je m'élançai vers elle et nous allions
+passer la porte, lorsqu'un craquement épouvantable nous fit reculer. Un
+bâtiment en face de mon écurie s'était écroulé; ses débris bouchaient
+tout passage: ma pauvre maîtresse devait périr pour avoir voulu me
+délivrer. La fumée, la poussière de l'éboulement et la chaleur nous
+suffoquaient. Pauline se laissa tomber près de moi. Je pris subitement
+un parti dangereux, mais qui seul pouvait nous sauver. Je saisis avec
+mes dents la robe de ma petite maîtresse presque évanouie, et je
+m'élançai à travers les poutres enflammées qui couvraient la terre.
+J'eus le bonheur de tout traverser sans que sa robe prît feu; je
+m'arrêtai pour voir de quel côté je devais me diriger, tout brûlait
+autour de nous. Désespéré, découragé, j'allais poser à terre Pauline
+complètement évanouie, lorsque j'aperçus une cave ouverte; je m'y
+précipitai, sachant bien que nous serions en sûreté dans les caves
+voûtées du château. Je déposai Pauline près d'un baquet plein d'eau afin
+qu'elle pût s'en mouiller le front et les tempes en revenant à elle, ce
+qui ne tarda pas à arriver. Quand elle se vit sauvée et à l'abri de
+tout danger, elle se jeta à genoux, et fit une prière touchante pour
+remercier Dieu de l'avoir préservée d'un si terrible danger. Ensuite
+elle me remercia avec une tendresse et une reconnaissance qui
+m'attendrirent. Elle but quelques gorgées de l'eau du baquet et écouta.
+Le feu continuait ses ravages, tout brûlait; on entendait encore
+quelques cris, mais vaguement, et sans pouvoir reconnaître les voix.
+
+«Pauvre maman et pauvre papa! dit Pauline, ils doivent croire que
+j'ai péri en leur désobéissant, en allant à la recherche de Cadichon.
+Maintenant il faut attendre que le feu soit éteint. Nous passerons sans
+doute la nuit dans la cave. Bon Cadichon, ajouta-t-elle, c'est grâce à
+toi que je vis.»
+
+Elle ne parla plus; elle s'était assise sur une caisse renversée, et je
+vis qu'elle dormait. Sa tête était appuyée sur un tonneau vide. Je me
+sentais fatigué, et j'avais soif. Je bus l'eau du baquet; je m'étendis
+près de la porte, et je ne tardai pas à m'endormir de mon côté.
+
+Je me réveillai au petit jour. Pauline dormait encore. Je me levai
+doucement; j'allai à la porte, que j'entr'ouvris; tout était brûlé et
+tout était éteint; on pouvait facilement enjamber les décombres et
+arriver en dehors de la cour du château. Je fis un léger _hi! han!_ pour
+éveiller ma maîtresse. En effet, elle ouvrit les yeux, et, me voyant
+près de la porte, elle y courut et regarda autour d'elle.
+
+«Tout brûlé! dit-elle tristement. Tout perdu! Je ne verrai plus le
+château, je serai morte avant qu'il soit rebâti, je le sens; je suis
+faible et malade, très malade, quoi qu'en dise maman....
+
+«Viens, mon Cadichon, continua-t-elle après être restée quelques
+instants pensive et immobile; viens, sortons maintenant; il faut que je
+trouve maman et papa pour les rassurer. Ils me croient morte!»
+
+Elle franchit légèrement les pierres tombées, les murs écroulés, les
+poutres encore fumantes. Je la suivais; nous arrivâmes bientôt sur
+l'herbe; là elle monta sur mon dos, et je me dirigeai vers le village.
+Nous ne tardâmes pas à trouver la maison où s'étaient réfugiés les
+parents de Pauline; croyant leur fille perdue, ils étaient dans un grand
+chagrin.
+
+Quand ils l'aperçurent, ils poussèrent un cri de joie et s'élancèrent
+vers elle. Elle leur raconta avec quelle intelligence et quel courage je
+l'avais sauvée.
+
+Au lieu de courir à moi, me remercier, me caresser, la mère me regarda
+d'un oeil indifférent; le père ne me regarda pas du tout.
+
+--C'est grâce à lui que tu as manqué de périr, ma pauvre enfant, dit la
+mère. Si tu n'avais pas eu la folle pensée d'aller ouvrir son écurie et
+le détacher, nous n'aurions pas passé une nuit de désolation, ton père
+et moi.
+
+--Mais, reprit vivement Pauline, c'est lui qui m'a....
+
+--Tais-toi, tais-toi, dit la mère en l'interrompant; ne me parle plus de
+cet animal que je déteste, et qui a manqué causer ta mort.
+
+Pauline soupira, me regarda avec douleur et se tut.
+
+Depuis ce jour, je ne l'ai plus revue. La frayeur que lui avait causée
+l'incendie, la fatigue d'une nuit passée sans se coucher, et surtout le
+froid de la cave, augmentèrent le mal qui la faisait souffrir depuis
+longtemps. La fièvre la prit dans la journée et ne la quitta plus. On la
+mit dans un lit dont elle ne devait pas se relever. Le refroidissement
+de la nuit précédente acheva ce que la tristesse et l'ennui avaient
+commencé; sa poitrine, déjà malade, s'engagea tout à fait; elle mourut
+au bout d'un mois ne regrettant pas la vie, ne craignant pas la mort.
+Elle parlait souvent de moi, et m'appelait dans son délire. Personne
+ne s'occupa de moi; je mangeais ce que je trouvais, je couchais dehors
+malgré le froid et la pluie. Quand je vis sortir de la maison le
+cercueil qui emportait le corps de ma pauvre petite maîtresse, je fus
+saisi de douleur, je quittai le pays et je n'y suis jamais revenu
+depuis.
+
+
+
+IX
+
+LA COURSE D'ANES
+
+Je vivais misérablement à cause de la saison; j'avais choisi pour
+demeurer une forêt, où je trouvais à peine ce qu'il fallait pour
+m'empêcher de mourir de faim et de soif. Quand le froid faisait geler
+les ruisseaux, je mangeais de la neige; pour toute nourriture je
+broutais des chardons et je couchais sous les sapins. Je comparais ma
+triste existence avec celle que j'avais menée chez mon maître Georget et
+même chez le fermier auquel on m'avait vendu; j'y avais été heureux tant
+que je ne m'étais pas laissé aller à la paresse, à la méchanceté, à la
+vengeance; mais je n'avais aucun moyen de sortir de cet état misérable,
+car je voulais rester libre et maître de mes actions. J'allais
+quelquefois aux environs d'un village situé près de la forêt, pour
+savoir ce que se passait dans le monde. Un jour, c'était au printemps,
+le beau temps était revenu, je fus surpris de voir un mouvement
+extraordinaire; le village avait pris un air de fête; on marchait par
+bandes; chacun avait ses beaux habits des dimanches, et, ce qui m'étonna
+plus encore, tous les ânes du pays y étaient rassemblés. Chaque âne
+avait un maître que le tenait par la bride; ils étaient tous peignés,
+brossés; plusieurs avaient des fleurs sur la tête, autour du cou, et
+aucun n'avait ni bât ni selle.
+
+«C'est singulier! pensai-je. Il n'y a pourtant pas de foire aujourd'hui.
+Que peuvent faire ici tous mes camarades, nettoyés, pomponnés? Et comme
+ils sont dodus! On les a bien nourris cet hiver.»
+
+En achevant ces mots, je me regardai; je vis mon dos, mon ventre, ma
+croupe, maigres, mal peignés, les poils hérissés, mais je me sentais
+fort et vigoureux.
+
+«J'aime mieux, pensai-je, être laid, mais leste et bien portant;
+mes camarades, que je vois si beaux, si gras, si bien soignés, ne
+supporteraient pas les fatigues et les privations que j'ai endurées tout
+l'hiver.»
+
+Je m'approchai pour savoir ce que voulait dire cette réunion d'ânes,
+lorsqu'un des jeunes garçons qui les tenaient m'aperçut et se mit à
+rire.
+
+--Tiens! s'écria-t-il; voyez donc, camarades, le bel âne qui nous
+arrive. Est-il bien peigné!
+
+--Et bien soigné, et bien nourri! s'écria un autre. Vient-il pour la
+course?
+
+--Ah! s'il y tient, faudra le laisser courir, dit un troisième; il n'y a
+pas de danger qu'il gagne le prix.
+
+Un rire général accueillit ces paroles. J'étais contrarié, mécontent des
+plaisanteries bêtes de ces garçons, pourtant j'appris qu'il s'agissait
+d'une course. Mais quand, comment devait-elle se faire? C'est ce que je
+voulais savoir, et je continuai à écouter et à faire semblant de ne rien
+comprendre de ce qu'ils disaient.
+
+--Va-t-on bientôt partir? demanda un des jeunes gens.
+
+--Je n'en sais rien, on attend le maire.
+
+--Où allez-vous faire courir vos ânes? dit une bonne femme qui arrivait.
+
+_Jeannot:_--Dans la grande prairie du moulin, mère Tranchet.
+
+_Mère Tranchet:_--Combien êtes-vous d'ânes ici présents?
+
+_Jeannot:_--Nous sommes seize sans vous compter, mère Tranchet.
+
+Un nouveau rire accueillit cette plaisanterie.
+
+_Mère Tranchet:_ riant.--Tiens, t'es un malin, toi. Et que doit gagner
+le premier arrivé?
+
+_Jeannot:_--D'abord l'honneur, et puis une montre d'argent.
+
+_Mère Tranchet:_--Je serais bien aise d'être une bourrique pour gagner
+la montre; je n'ai jamais eu de quoi en avoir une.
+
+_Jeannot:_--Ah bien! si vous aviez amené un bourri, vous auriez couru la
+chance.
+
+Et tous de rire de plus belle.
+
+_Mère Tranchet:_--Où veux-tu que je prenne un bourri? Est-ce que j'ai
+jamais eu de quoi en nourrir et de quoi en payer un?
+
+Cette bonne femme me plaisait; elle avait l'air bonne et gaie: j'eus
+l'idée de lui faire gagner la montre. J'étais bien habitué à courir;
+tous les jours dans la forêt je faisais de longues courses pour me
+réchauffer, et j'avais eu jadis la réputation de courir aussi vite et
+aussi longtemps qu'un cheval.
+
+«Voyons, me dis-je, essayons; si je perds, je n'y perdrai rien; si je
+gagne, je ferai gagner une montre à la mère Tranchet, qui en a bonne
+envie.»
+
+Je partis au petit trot, et j'allai me placer à côté du dernier âne; je
+pris un air et je me mis à braire avec vigueur.
+
+--Holà, holà! l'ami, s'écria André, vas-tu finir ta musique? Décampe,
+bourri, tu n'as pas de maître, tu es trop mal peigné, tu ne peux pas
+courir.
+
+Je me tus, mais je ne bougeai pas de ma place. Les uns riaient, les
+autres se fâchaient; on commençait à se quereller lorsque la mère
+Tranchet s'écria:
+
+--S'il n'a pas de maître, il va avoir une maîtresse; je le reconnais
+maintenant. C'est Cadichon, l'âne de c'te pauvre mam'selle Pauline; ils
+l'ont chassé quand la petite ne s'est plus trouvée là pour le protéger,
+et je crois bien qu'il a vécu tout l'hiver dans la forêt, car personne
+ne l'a revu depuis. Je le prends donc aujourd'hui à mon service; il va
+courir pour moi.
+
+--Tiens, c'est Cadichon! s'écria-t-on de tous côtés, j'en ai entendu
+parler de ce fameux Cadichon.
+
+_Jeannot:_--Mais, si vous faites courir pour vous, mère Tranchet, il
+faut tout de même déposer dans le sac du maire une pièce blanche de
+cinquante centimes.
+
+_Mère Tranchet:_--Qu'à cela ne tienne, mes enfants. Voici ma pièce,
+ajouta-t-elle en dénouant un coin de son mouchoir; mais ... faut pas
+m'en demander d'autres, car je n'en ai pas beaucoup.
+
+_Jeannot:_--Ah bien! si vous gagnez, vous n'en manquerez pas, car tout
+le village a mis au sac: il y a plus de cent francs.
+
+J'approchai de la mère Tranchet, et je fis une pirouette, un saut,
+une ruade d'un air si délibéré que les jeunes garçons commencèrent à
+craindre de me voir gagner le prix.
+
+--Ecoute, Jeannot, dit André tout bas, tu as eu tort de laisser la mère
+Tranchet mettre au sac. La voilà maintenant qui a le droit de faire
+courir Cadichon, et il m'a l'air alerte et disposé à nous souffler la
+montre et l'argent.
+
+_Jeannot:_--Ah bah! que t'es nigaud! Tu ne vois donc pas la figure qu'il
+a, ce pauvre Cadichon! Il va nous faire rire; il n'ira pas loin, va.
+
+_André:_--Je n'en sais rien. Si je lui présentais de l'avoine pour le
+faire partir?
+
+_Jeannot:_--Et les dix sous de la mère Tranchet, donc?
+
+_André:_--Et bien, l'âne parti, on les lui rendrait.
+
+_Jeannot:_--Au fait, Cadichon n'est pas plus à elle qu'à moi ou à toi.
+Va chercher un picotin, et tâche de le faire partir sans que la mère
+Tranchet s'en aperçoive.
+
+J'avais tout entendu et tout compris; aussi, quand André revint avec
+un picotin d'avoine dans son tablier, au lieu d'aller à lui, je me
+rapprochai de la mère Tranchet, qui causait avec des amis. André me
+suivit; Jeannot me prit par les oreilles et me fit tourner la tête,
+croyant que je ne voyais pas l'avoine. Je ne bougeai pas davantage
+malgré l'envie que j'avais d'y goûter. Jeannot commença à me tirer,
+André à me pousser, et moi je mis à braire de ma plus belle voix. La
+mère Tranchet se retourna et vit la manoeuvre d'André et de Jeannot.
+
+--Ce n'est pas bien ce que vous faites là, mes garçons. Puisque vous
+m'avez fait mettre ma pauvre pièce blanche au sac de course, faut pas
+m'enlever Cadichon. Vous avez peur de lui, à ce qu'il me semble.
+
+_André:_--Peur! d'un sale bourri comme ça? Ah! pour ça non, nous n'avons
+pas peur.
+
+_Mère Tranchet:_--Et pourquoi que vous le tiriez pour l'emmener?
+
+_André:_--C'était pour lui donner un picotin.
+
+_Mère Tranchet:_ d'un air moqueur.--C'est différent! c'est gentil, ça.
+Versez-lui ça par terre, qu'il mange à son aise. Et moi qui croyais que
+vous vouliez lui donner un picotin de malice! Voyez pourtant comme on se
+trompe.
+
+André et Jeannot étaient honteux et mécontents, mais ils n'osaient pas
+le faire voir. Leurs camarades riaient de les voir attrapés; la mère
+Tranchet se frottait les mains, et moi j'étais enchanté. Je mangeais
+mon avoine avec avidité, je sentais que je prenais des forces en la
+mangeant; j'étais content de la mère Tranchet, et, quand j'eus tout
+avalé, je devins impatient de partir. Enfin il se fit un grand tumulte;
+le maire venait donner l'ordre de placer les ânes. On les rangea tous
+en ligne; je me mis modestement le dernier. Quand je parus seul, chacun
+demanda qui j'étais, à qui j'appartenais.
+
+--A personne, dit André.
+
+--A moi! cria la mère Tranchet.
+
+_Le maire_:--Il fallait mettre au sac de course, mère Tranchet.
+
+_Mère Tranchet_:--J'y ai mis, monsieur le maire.
+
+--Bon, inscrivez la mère Tranchet, dit le maire.
+
+--C'est déjà fait, monsieur le maire, répondit le greffier.
+
+--C'est bien, reprit le maire. Tout est-il prêt? Un, deux, trois!
+Partez!
+
+Les garçons qui tenaient les ânes lâchèrent chacun le sien en lui
+donnant un grand coup de fouet. Tous partirent. Bien que personne ne
+m'eût retenu, j'attendis honnêtement mon tour pour me mettre à courir.
+Tous avaient donc un peu d'avance sur moi. Mais ils n'avaient pas fait
+cent pas que je les avais rattrapés. Me voici à la tête de la bande,
+les devançant sans me donner beaucoup de mal. Les garçons criaient,
+faisaient claquer leurs fouets pour exciter leurs ânes. Je me retournais
+de temps en temps pour voir leurs mines effarées, pour contempler mon
+triomphe et pour rire de leurs efforts. Mes camarades, furieux d'être
+distancés par moi, pauvre inconnu à mine piteuse, redoublèrent d'efforts
+pour me joindre, me devancer et se barrer le passage les uns aux autres;
+j'entendais derrière moi des cris sauvages, des ruades, des coups de
+dents; deux fois je fus atteint, presque dépassé par l'âne de Jeannot.
+J'aurais dû me servir des mêmes moyens qu'il avait employés pour
+devancer mes camarades, mais je dédaignais ces indignes manoeuvres; je
+vis pourtant qu'il me fallait ne rien négliger pour ne pas être battu.
+D'un élan vigoureux, je dépassai mon rival; au moment même il me saisit
+par la queue; la douleur manqua me faire tomber, mais l'honneur de
+vaincre me donna le courage de m'arracher à sa dent, en y laissant un
+morceau de ma queue. Le désir de la vengeance me donna des ailes. Je
+courus avec une telle vitesse, que j'arrivai au but non seulement le
+premier, mais laissant au loin derrière moi tous mes rivaux. J'étais
+haletant, épuisé, mais heureux et triomphant. J'écoutais avec bonheur
+les applaudissements des milliers de spectateurs qui bordaient la
+prairie. Je pris un air vainqueur et je revins fièrement au pas jusqu'à
+la tribune du maire, qui devait donner le prix. La bonne femme Tranchet
+s'avança vers moi, me caressa et me promit une bonne mesure d'avoine.
+Elle tendait la main pour recevoir la montre et le sac d'argent que
+le maire allait lui remettre, lorsque André et Jeannot accoururent en
+criant:
+
+--Arrêtez, monsieur le maire, arrêtez; ce n'est pas juste, ça. Personne
+ne connaît cet âne; il n'appartient pas plus à la mère Tranchet qu'au
+premier venu; cet âne ne compte pas, c'est le mien qui est arrivé le
+premier avec celui de Jeannot; la montre et le sac doivent être pour
+nous.
+
+--Est-ce que la mère Tranchet n'a pas mis sa pièce au sac de course?
+
+--Si fait, monsieur le maire, mais....
+
+--Quelqu'un s'y est-il opposé quand elle y a mis?
+
+--Non, monsieur le maire, mais....
+
+--Est-ce qu'au moment du départ vous vous y êtes opposés?
+
+--Non, monsieur le maire, mais....
+
+--L'âne de la mère Tranchet a donc bien réellement gagné montre et sac.
+
+--Monsieur le maire, rassemblez le conseil municipal pour juger la
+question; vous n'avez pas le droit tout seul.
+
+Le maire parut indécis; quand je vis qu'il hésitait, je saisis d'un
+mouvement brusque la montre et le sac avec mes dents et je les déposai
+dans les mains de la mère Tranchet, qui, inquiète, tremblante, attendait
+la décision du maire.
+
+Cette action intelligente mit les rieurs de notre côté et me valut des
+tonnerres d'applaudissements.
+
+--Voilà la question tranchée par le vainqueur en faveur de la mère
+Tranchet, dit le maire en riant. Messieurs du conseil municipal, allons
+délibérer à table si j'étais dans mon droit en laissant faire justice
+par un âne. Mes amis, ajouta-t-il malicieusement en regardant André et
+Jeannot, je crois que le plus âne de nous n'est pas celui de la mère
+Tranchet.
+
+--Bravo! bravo! monsieur le maire, cria-t-on de tous côtés.
+
+Et tout le monde de rire, excepté André et Jeannot, qui s'en allèrent en
+me montrant le poing.
+
+Et moi donc, étais-je content? Non, mon orgueil se révoltait; je trouvai
+que le maire avait été insolent à mon égard en croyant injurier mes
+ennemis quand il les avait qualifiés d'ânes. C'était ingrat, c'était
+lâche. J'avais eu du courage, de la modération, de la patience, de
+l'esprit; et voilà quelle était ma récompense! Après m'avoir insulté, on
+m'abandonnait. La mère Tranchet même, dans sa joie d'avoir une montre et
+cent trente-cinq francs, oubliait son bienfaiteur, ne pensait plus à sa
+promesse de me régaler d'une bonne mesure d'avoine, et partait avec la
+foule sans me donner la récompense que j'avais si bien gagnée.
+
+
+
+X
+
+LE BONS MAITRES
+
+Je restai donc seul dans le pré; j'étais triste, ma queue me faisait
+souffrir. Je me demandais si les ânes n'étaient pas meilleurs que les
+hommes, lorsque je sentis une main douce me caresser, et une voix douce
+me dire:
+
+«Pauvre âne! on a été méchant pour toi! Viens, pauvre bête, viens chez
+grand'mère; elle te fera nourrir et soigner mieux que tes méchants
+maîtres. Pauvre âne! comme tu es maigre!»
+
+Je me retournai; je vis un joli petit garçon de cinq ans; sa soeur, qui
+paraissait âgée de trois ans, accourait avec sa bonne.
+
+_Jeanne_:--Jacques, qu'est-ce que tu dis à ce pauvre âne?
+
+_Jacques_:--Je lui dis de venir demeurer chez grand'mère: il est tout
+seul, pauvre bête!
+
+_Jeanne_:--Oui, Jacques prends-le; attends, je vais monter à dos. Ma
+bonne, ma bonne, à dos de l'âne.
+
+La bonne mit la petite fille sur mon dos; Jacques voulais me mener, mais
+je n'avais pas de brides.
+
+--Attendez, ma bonne, dit-il, je vais lui attacher mon mouchoir au cou.
+
+Le petit Jacques essaya, mais j'avais le cou trop gros pour son petit
+mouchoir: sa bonne lui donna le sien, qui était encore trop court.
+
+--Comment faire, ma bonne? dit Jacques prêt à pleurer.
+
+_La bonne_:--Allons au village demander un licou ou une corde. Viens, ma
+petite Jeanne, descends de dessus l'âne.
+
+_Jeanne_: se cramponnant à mon cou.--Non, je ne veux pas descendre; je
+veux rester sur l'âne, je veux qu'il me mène à la maison.
+
+_La bonne_:--Mais nous n'avons pas de licou pour le faire avancer. Tu
+vois bien qu'il ne bouge pas plus qu'un âne de pierre.
+
+_Jacques_:--Attendez, ma bonne, vous allez voir. D'abord je sais qu'il
+s'appelle Cadichon: la mère Tranchet me l'a dit. Je vais le caresser,
+l'embrasser, et je crois qu'il me suivra.
+
+Jacques s'approcha de mon oreille et me dit tout bas, en me caressant:
+
+--Marche, mon petit Cadichon; je t'en prie, marche.
+
+La confiance de ce bon petit garçon me toucha; je remarquai avec plaisir
+qu'au lieu de demander un bâton pour me faire avancer, il n'avait songé
+qu'aux moyens de douceur et d'amitié. Aussi, à peine avait-il achevé sa
+phrase et sa petite caresse, que je me mis en marche.
+
+--Vous voyez, ma bonne, il me comprend, il m'aime! s'écria Jacques,
+rouge de joie, les yeux brillants de bonheur, et courant en avant pour
+me montrer le chemin.
+
+_La bonne_:--Est-ce qu'un âne peut comprendre quelque chose? Il marche
+parce qu'il s'ennuie ici.
+
+_Jacques_:--Vous croyez qu'il a faim, ma bonne?
+
+_La bonne_:--Probablement; vois comme il est maigre.
+
+_Jacques_:--C'est vrai! pauvre Cadichon et moi qui ne pensais pas à lui
+donner mon pain!
+
+Et, tirant aussitôt de sa poche le morceau que la bonne y avait mis pour
+son goûter, il me le présenta.
+
+J'avais été offensé de la mauvaise pensée de la bonne, et je fus bien
+aise de lui prouver qu'elle m'avait mal jugé, que ce n'était pas par
+intérêt que je suivais Jacques, et que je portais Jeanne sur mon dos par
+complaisance, par bonté.
+
+Je refusai donc le pain que m'offrait le bon petit Jacques et je me
+contentai de lui lécher la main.
+
+_Jacques_:--Ma bonne, ma bonne, il me baise la main, s'écria Jacques; il
+ne veut pas de mon pain! Mon cher petit Cadichon, comme je t'aime! Vous
+voyez bien, ma bonne, qu'il me suit parce qu'il m'aime, ce n'est pas
+pour avoir du pain.
+
+_La bonne_:--Tant mieux pour toi si tu crois avoir un âne comme on n'en
+voit pas, un âne modèle. Moi, je sais que les ânes sont tous entêtés et
+méchants, je ne les aime pas.
+
+_Jacques_:--Oh! ma bonne, le pauvre Cadichon n'est pas méchant, voyez
+comme il est bon pour moi.
+
+_La bonne_:--Nous verrons bien si cela durera.
+
+--N'est-ce pas, mon Cadichon, que tu seras toujours bon pour moi et pour
+Jeanne, dit le petit Jacques en me caressant.
+
+Je me tournai vers lui et le regardai d'un air si doux qu'il le remarqua
+malgré sa grande jeunesse; puis je me tournai vers la bonne et lui
+lançai un regard furieux, qu'elle vit bien aussi, car elle dit aussitôt:
+
+--Comme il a l'oeil mauvais! il a l'air méchant, il me regarde comme
+s'il voulait me dévorer!
+
+--Oh! ma bonne, dit Jacques, comment pouvez-vous dire cela? Il me
+regarde d'un air doux comme s'il voulait m'embrasser!
+
+Tous deux avaient raison, et moi je n'avais pas tort: je me promis
+d'être excellent pour Jacques, Jeanne et les personnes de la maison qui
+seraient bonnes pour moi; et j'eus la mauvaise pensée d'être méchant
+pour ceux qui me maltraiteraient ou qui m'insulteraient comme l'avait
+fait la bonne. Ce besoin de vengeance fut plus tard la cause de mes
+malheurs.
+
+Tout en causant, nous marchions toujours et nous arrivâmes bientôt au
+château de la grand'mère de Jacques et de Jeanne. On me laissa à la
+porte, où je restai comme un âne bien élevé, sans bouger, sans même
+goûter l'herbe qui bordait le chemin sablé.
+
+Deux minutes après, Jacques reparut, traînant après lui sa grand'mère.
+
+--Venez voir, grand'mère, venez voir comme il est doux, comme il m'aime!
+Ne croyez pas ma bonne, je vous en prie, dit Jacques en joignant les
+mains.
+
+--Non, grand'mère, croyez pas, je vous en prie, reprit Jeanne.
+
+--Voyons, dit la grand'mère en souriant, voyons ce fameux âne!
+
+Et, s'approchant de moi, elle me toucha, me caressa, me prit les
+oreilles, mit sa main à ma bouche sans que je fisse mine de la mordre ou
+même de m'éloigner.
+
+_La grand'mère_:--Mais il a en effet l'air fort doux; que disiez-vous
+donc, Emilie, qu'il avait l'air méchant?
+
+_Jacques_:--N'est-ce pas, grand'mère, n'est-ce pas qu'il est bon, qu'il
+faut le garder?
+
+_La grand'mère_:--Cher petit, je le crois très bon; mais comment
+pouvons-nous le garder, puisqu'il n'est pas à nous? Il faudra le ramener
+à son maître.
+
+_Jacques_:--Il n'a pas de maître, grand'mère.
+
+--Bien sûr il n'a pas de maître, grand'mère, reprit Jeanne, qui répétait
+tout ce que disait son frère.
+
+_La grand'mère_:--Comment, pas de maître, c'est impossible.
+
+_Jacques_:--Si, grand'mère, c'est très vrai, la mère Tranchet me l'a
+dit.
+
+_La grand'mère_:--Alors, comment a-t-il gagné le prix de la course pour
+elle? Puisqu'elle l'a pris pour courir, c'est qu'elle l'a emprunté à
+quelqu'un.
+
+_Jacques_:--Non, grand'mère, il est venu tout seul; il a voulu courir
+avec les autres. La mère Tranchet a payé pour prendre ce qu'il
+gagnerait, mais il n'a pas de maître: c'est CADICHON, l'âne de la pauvre
+Pauline qui est morte, ses parents l'ont chassé, et il a vécu tout
+l'hiver dans la forêt.
+
+_La grand'mère_:--Cadichon! le fameux Cadichon qui a sauvé de l'incendie
+sa petite maîtresse? Ah! je suis bien aise de le connaître; c'est
+vraiment un âne extraordinaire et admirable!
+
+Et, tournant tout autour de moi, elle me regarda longtemps. J'étais fier
+de voir ma réputation si bien établie; je me rengorgeais, j'ouvrais les
+narines, je secouais ma crinière.
+
+--Comme il est maigre! Pauvre bête! Il n'a pas été récompensé de son
+dévouement, dit la grand'mère d'un air sérieux et d'un ton de reproche.
+Gardons-le mon enfant, gardons-le puisqu'il a été abandonné, chassé par
+ceux qui auraient dû le soigner et l'aimer. Appelle Bouland; je le ferai
+mettre à l'écurie avec une bonne litière.
+
+Jacques, enchanté, courut chercher Bouland, qui arriva tout de suite.
+
+_La grand'mère_:--Bouland, voici un âne que les enfants ont ramené;
+mettez-le à l'écurie et donnez-lui à boire et à manger.
+
+_Bouland_:--Faudra-t-il le remettre à son maître ensuite?
+
+_La grand'mère_:--Non; il n'a pas de maître. Il paraît que c'est le
+fameux Cadichon, qui a été chassé après la mort de sa petite maîtresse;
+il est venu au village, et mes petits-enfants l'ont trouvé abandonné
+dans le pré. Ils l'ont ramené, et nous le garderons.
+
+_Bouland_:--Et madame fait bien de le garder. Il n'y a pas son pareil
+dans tout le pays. On m'a raconté de lui des choses vraiment étonnantes;
+on dirait qu'il entend et qu'il comprend tout ce qui se dit. Madame va
+voir.... Viens, mon Cadichon, viens manger ton picotin d'avoine.
+
+Je me retournai aussitôt, et je suivis Bouland qui s'en allait.
+
+--C'est étonnant, dit la grand'mère, il a vraiment compris.
+
+Elle rentra à la maison; Jacques et Jeanne voulurent m'accompagner à
+l'écurie. On me plaça dans une stalle; j'avais pour compagnons deux
+chevaux et un âne. Bouland, aidé de Jacques, me fit une belle litière;
+il alla me chercher une mesure d'avoine.
+
+--Encore, encore, Bouland, je vous en prie, dit Jacques; il lui en faut
+beaucoup, il a tant couru!
+
+_Bouland_:--Mais, monsieur Jacques, si vous lui donnez trop d'avoine,
+vous le rendrez trop vif; vous ne pourrez pas le monter, ni Mlle Jeanne
+non plus.
+
+_Jacques_:--Oh! il est si bon! nous pourrons le monter tout de même.
+
+On me donna une énorme mesure d'avoine, et l'on mit près de moi un seau
+plein d'eau. J'avais soif, je commençai par boire la moitié du seau;
+puis je croquai mon avoine, en me réjouissant d'avoir été emmené par ce
+bon petit Jacques. Je fis encore quelques réflexions sur l'ingratitude
+de la mère Tranchet; je mangeai ma botte de foin, je m'étendis sur ma
+paille; je me trouvai couché comme un roi et je m'endormis.
+
+
+
+XI
+
+CADICHON MALADE
+
+Le lendemain, je n'eus d'autre occupation que de promener les enfants
+pendant une heure. Jacques venait me donner lui-même mon avoine, et,
+malgré les observations de Bouland, il m'en donnait de quoi nourrir
+trois ânes de ma taille. Je mangeais tout; j'étais content. Mais ...
+le troisième jour, je me sentis mal à l'aise; j'avais la fièvre; je
+souffrais de la tête et de l'estomac; je ne pus manger ni avoine ni
+foin, et je restai étendu sur ma paille.
+
+Quand Jacques vint me voir:
+
+--Tiens, dit-il, Cadichon est encore couché! Allons, mon Cadichon, il
+est temps de te lever; je vais te donner ton avoine.
+
+Je cherchai à me lever, mais ma tête retomba lourdement sur la paille.
+
+--Ah! mon Dieu! Cadichon est malade, s'écria le petit Jacques; Bouland,
+Bouland, venez vite. Cadichon est malade.
+
+--Tiens, qu'est-ce qu'il a donc? reprit Bouland. Il a pourtant eu son
+déjeuner de grand matin.
+
+Il s'approcha de la mangeoire, regarda dedans et dit:
+
+--Il n'a pas touché à son avoine; c'est qu'il est malade.... Il a les
+oreilles chaudes, ajouta-t-il en me prenant les oreilles; son flanc bat.
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire, Bouland? s'écria le pauvre Jacques
+alarmé.
+
+--Cela veut dire, monsieur Jacques, que Cadichon a la fièvre, que vous
+l'avez trop nourri, et qu'il faut faire venir le vétérinaire.
+
+--Qu'est-ce que c'est qu'un vétérinaire? reprit Jacques de plus en plus
+effrayé.
+
+--C'est un médecin de chevaux. Voyez-vous, monsieur Jacques, je vous le
+disais bien. Ce pauvre âne a eu de la misère; il a souffert cet hiver,
+cela se voit bien à son poil et à sa maigreur. Puis il s'est échauffé
+à courir très fort le jour de la course des ânes. Il aurait fallu lui
+donner peu d'avoine, et de l'herbe pour le rafraîchir, et vous lui
+donniez de l'avoine tant qu'il en voulait.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre Cadichon! il va mourir! Et c'est ma
+faute! dit le pauvre petit en sanglotant.
+
+--Non, monsieur Jacques, il ne va pas mourir pour cela; mais il va
+falloir le mettre à l'herbe et le saigner.
+
+--Ça va lui faire mal de le saigner, reprit Jacques pleurant toujours.
+
+--Pour ça non, vous allez voir; je vais le saigner tout de suite en
+attendant le vétérinaire.
+
+--Je ne veux pas voir, je ne veux pas voir s'écria Jacques en se
+sauvant. Je suis sûr que cela lui fera mal.
+
+Et il partit en courant. Pendant ce temps. Bouland prit sa lancette, me
+la posa sur une veine du cou, la frappa d'un petit coup de marteau, et
+le sang jaillit aussitôt. A mesure que le sang coulait, je me sentais
+soulagé; ma tête n'était plus si lourde; je n'étouffais plus; je fus
+bientôt en état de me relever. Bouland arrêta le sang, me donna de l'eau
+de son, et une heure après me lâcha dans un pré. J'allais mieux, mais je
+n'étais pas guéri; je fus près de huit jours à me remettre. Pendant ce
+temps, Jacques et Jeanne me soignèrent avec une bonté que je n'oublierai
+jamais: ils venaient me voir plusieurs fois par jour; ils me cueillaient
+de l'herbe afin de m'éviter la peine de me baisser pour la brouter;
+ils m'apportaient des feuilles de salade du potager, des choux, des
+carottes, ils me faisaient rentrer eux-mêmes tous les soirs dans mon
+écurie, et je trouvais ma mangeoire pleine de choses que j'aimais, des
+épluchures de pommes de terre avec du sel. Un jour, ce bon petit Jacques
+voulut me donner son oreiller, parce que, disait-il, j'avais la tête
+trop basse quand je dormais. Une autre fois, Jeanne voulut me couvrir
+avec le couvre-pied de son lit pour me tenir chaud la nuit. Un autre
+jour, ils me mirent des morceaux de laine autour des jambes de crainte
+que je n'eusse froid. J'étais désolé de ne pouvoir leur témoigner ma
+reconnaissance, mais j'avais le malheur de tout comprendre et de ne
+pouvoir rien dire. Je me rétablis à la fin, et je sus qu'on projetait
+une partie d'ânes dans la forêt avec les cousins et cousines.
+
+
+
+XII
+
+LES VOLEURS
+
+Tous les enfants se trouvaient réunis dans la cour; beaucoup d'ânes
+avaient été rassemblés de tous les villages voisins. Je reconnus presque
+tous ceux de la course; celui de Jeannot me regardait d'un air farouche,
+tandis que je lui lançais des regards moqueurs. La grand'mère de Jacques
+avait chez elle presque tous ses petits-enfants: Camille, Madeleine,
+Elisabeth, Henriette, Jeanne, Pierre, Henri, Louis et Jacques. Les
+mamans de tous ces enfants devaient venir avec eux à âne, tandis que
+les papas suivraient à pied, armés de baguettes, pour faire marcher
+les paresseux. Avant de partir, on se querella un peu, comme il arrive
+toujours, à qui prendrait le meilleur âne: tout le monde voulait
+m'avoir, personne ne voulait me céder, de sorte qu'on résolut de me
+tirer au sort. Je tombai en partage au petit Louis, cousin de Jacques;
+c'était un excellent petit garçon, et j'aurais été très content de mon
+sort, si je n'avais vu le pauvre petit Jacques essuyer en cachette
+ses yeux pleins de larmes. Chaque fois qu'il me regardait, ses larmes
+débordaient; il me faisait de la peine, mais je ne pouvais le consoler;
+il fallait bien d'ailleurs qu'il apprît comme moi la résignation et la
+patience. Il finit par prendre son parti, et monta son âne en disant au
+cousin Louis:
+
+--Je resterai toujours près de toi, Louis; ne fais pas trop galoper
+Cadichon, pour que je ne reste pas en arrière.
+
+_Louis_:--Et pourquoi resterais-tu en arrière? Pourquoi ne galoperais-tu
+pas comme moi?
+
+_Jacques_:--Parce que Cadichon galope plus vite que tous les ânes du
+pays.
+
+_Louis_:--Comment sais-tu cela?
+
+_Jacques_:--Je les ai vus courir pour gagner le prix le jour de la fête
+du village, et Cadichon les a tous dépassés.
+
+Louis promit à son cousin qu'il n'irait pas trop vite, et tous deux
+partirent au trot. Mon camarade n'était pas mauvais, de sorte que je
+n'eus pas à me gêner beaucoup pour ne pas le dépasser. Les autres nous
+suivaient tant bien que mal; nous arrivâmes ainsi jusqu'à une forêt où
+les enfants devaient voir de très belles ruines d'un vieux couvent et
+d'une ancienne chapelle. Elles avaient une mauvaise réputation dans le
+pays; on n'aimait pas à y aller autrement qu'en nombreuse compagnie. La
+nuit, disait-on, des bruits étranges semblaient sortir de dessous
+les décombres; des gémissements, des cris, des cliquetis de chaînes;
+plusieurs voyageurs qui s'étaient moqués de ces récits et qui avaient
+voulu aller visiter seuls ces ruines, n'en étaient pas revenus; on n'en
+avait jamais entendu parler depuis.
+
+Quand tout le monde fut descendu d'âne, et qu'on nous eut laissés
+paître, la bride sur le cou, les papas et les mamans prirent leurs
+enfants par la main, leur défendant de s'écarter et de rester en
+arrière; je les regardais avec inquiétude s'éloigner et se perdre dans
+ces ruines. Je m'éloignai aussi de mes camarades et je me mis à l'abri
+du soleil sous une arche à moitié ruinée qui se trouvait sur une hauteur
+adossée au bois, et un peu plus loin que le couvent. J'y étais depuis un
+quart d'heure à peine lorsque j'entendis du bruit près de l'arche; je
+me blottis dans une épaisseur du mur ruiné d'où je pouvais voir au loin
+sans être vu. Le bruit, quoique sourd, augmentait; il semblait venir de
+dessous terre.
+
+Je ne tardai pas à voir paraître une tête d'homme qui sortait avec
+précaution d'entre les broussailles.
+
+--Rien... dit-il tout bas après avoir regardé autour de lui. Personne...
+Vous pouvez venir camarades. Que chacun prenne un de ces ânes et
+l'emmène lestement.
+
+Il se rangea pour donner passage à une douzaine d'hommes, auxquels il
+dit encore à mi-voix:
+
+--Si les ânes se sauvent, ne vous amusez pas à courir après. Vite, et
+pas de bruit, c'est la consigne.
+
+Les hommes se glissèrent le long du bois, très fourré dans cette partie
+de la futaie; ils marchaient avec précaution, mais vite; les ânes, qui
+cherchaient l'ombre, broutaient de l'herbe près de la lisière du bois.
+A un signal donné, chacun des voleurs prit un des ânes par la bride et
+l'attira dans le fourré. Ces ânes, au lieu de résister, de se débattre,
+de braire, pour donner l'éveil, se laissèrent emmener comme des
+imbéciles; un mouton n'eût pas été plus bête. Cinq minutes après, les
+voleurs arrivaient au fourré qui se trouvait au pied de l'arche. On fit
+entrer mes camarades un à un dans les broussailles, où ils disparurent.
+J'entendis le bruit de leurs pas sous terre, puis tout rentra dans le
+silence.
+
+«Voilà l'explication des bruits qui effrayent le pays, pensai-je: une
+bande de voleurs est cachée dans les caves du couvent. Il faut les faire
+prendre; mais comment? Voilà la difficulté.»
+
+Je restai caché sous ma voûte, d'où je voyais les ruines en entier et le
+pays tout autour, et je n'en sortis que lorsque j'entendis les voix
+des enfants qui cherchaient leurs ânes. J'accourus pour les empêcher
+d'approcher de cette arche et des broussailles qui cachaient si bien
+l'entrée des souterrains, qu'il était impossible de l'apercevoir.
+
+--Voici Cadichon! s'écria Louis.
+
+--Mais où sont les autres? dirent à la fois tous les enfants.
+
+--Ils doivent être ici près, dit le papa de Louis; cherchons-les.
+
+--Nous ferions bien de les chercher du côté du ravin, derrière l'arche
+que je vois là-bas, dit le père de Jacques; l'herbe y est belle, ils
+auront voulu en goûter.
+
+Je tremblai en songeant au danger qu'ils allaient courir, et je me
+précipitai du côté de l'arche pour les empêcher de passer. Ils voulurent
+m'écarter, mais je leur résistai avec tant d'insistance, leur barrant le
+passage de quelque côté qu'ils voulussent aller, que le papa de Louis
+arrêta son beau-frère et lui dit:
+
+--Ecoutez, mon cher: l'insistance de Cadichon a quelque chose
+d'extraordinaire. Vous savez ce qu'on nous a raconté de l'intelligence
+de cet animal. Ecoutons-le, croyez-moi, et retournons sur nos pas.
+D'ailleurs, il n'est pas probable que tous les ânes aient été de l'autre
+côté des ruines.
+
+--Vous avez d'autant plus raison, mon cher, répondit le papa de Jacques,
+que je vois l'herbe foulée près de l'arche, comme si elle avait été
+récemment piétinée. Je croirais assez que nos ânes ont été volés.
+
+Ils retournèrent vers les mamans, qui avaient empêché les enfants de
+s'écarter; je les suivis, le coeur léger et content de leur avoir
+peut-être évité un terrible malheur. Ils causèrent bas, et je les vis se
+mettre tous en groupe: on m'appela.
+
+--Comment allons-nous faire? dit la maman de Louis. Un seul âne ne peut
+pas porter tous les enfants.
+
+--Mettons les plus petits sur Cadichon; les grands suivront avec nous,
+dit la maman de Jacques.
+
+--Viens, mon Cadichon; voyons combien tu en pourras porter, dit la maman
+d'Henriette.
+
+On commença par mettre Jeanne devant comme la plus petite, puis
+Henriette, puis Jacques, puis Louis. Ils n'étaient lourds ni les uns ni
+les autres; je fis voir, en prenant le trot, que je les portais bien
+tous les quatre sans fatigue.
+
+--Holà! oh! Cadichon, s'écrièrent les papas, tout doucement, pour que
+nous puissions tenir nos gamins.
+
+Je me mis au pas et je marchai, entouré de près par les enfants plus
+grands et les mamans; les papas suivaient pour rallier les traînards.
+
+--Maman, pourquoi donc papa n'a-t-il pas cherché nos ânes? dit Henri, le
+plus jeune de la bande, et qui trouvait le chemin long.
+
+_La maman:_--Parce que ton papa croit qu'ils ont été volés, et qu'il
+était alors inutile de les chercher.
+
+_Henri:_--Volés! Par qui donc? Je n'ai vu personne.
+
+_La maman:_--Ni moi non plus, mais il y avait auprès de l'arche des
+traces de pas.
+
+_Pierre:_--Mais alors, maman, il fallait chercher les voleurs.
+
+_La maman:_--Ç'eût été imprudent. Pour avoir pris treize ânes, il faut
+qu'il y ait eu plusieurs hommes. Ils avaient probablement des armes et
+ils auraient pu tuer ou blesser vos papas.
+
+_Pierre:_--Quelles armes, maman?
+
+_La maman:_--Des bâtons, des couteaux, peut-être des pistolets.
+
+_Camille:_--Oh! mais c'est très dangereux, cela. Je crois que papa a
+bien fait de revenir avec mes oncles.
+
+_La maman:_--Et dépêchons-nous de rentrer à la maison; les oncles et
+papas doivent aller à la ville en rentrant.
+
+_Pierre:_:--Pour quoi faire, maman?
+
+_La maman:_--Pour prévenir les gendarmes.
+
+_Camille:_--Je suis fâchée que nous ayons été à ces ruines.
+
+_Madeleine:_--Pourquoi cela? c'était très beau.
+
+_Camille:_--Oui, mais très dangereux. Si, au lieu de prendre les ânes,
+les voleurs nous avaient tous pris?
+
+_Elisabeth:_--C'est impossible! nous étions trop de monde.
+
+_Camille:_--Mais s'il y a beaucoup de voleurs?
+
+_Elisabeth:_--Nous nous serions tous battus.
+
+_Camille:_--Avec quoi? Nous n'avions pas seulement un bâton.
+
+_Elisabeth:_--Et nos pieds, nos poings, nos dents? Moi, d'bord, j'aurais
+égratigné, mordu; j'aurais crevé les yeux avec mes ongles.
+
+_Pierre:_--Le voleur t'aurait tuée: voilà tout.
+
+_Elisabeth:_--Tuée? Et papa donc! et maman! Tu crois qu'ils m'auraient
+laissé emporter ou tuer!
+
+_Madeleine:_--Les voleurs les auraient tués aussi.
+
+_Elisabeth:_--Tu penses donc qu'il y en avait une armée?
+
+_Madeleine:_--Mais quand même il n'y en aurait qu'une douzaine!
+
+_Elisabeth:_--Une douzaine? Quelle bêtise! Tu crois que les voleurs
+marchent par douzaines comme les huîtres.
+
+_Madeleine:_--Tu te moques toujours! On ne peut rien te dire. Je parie,
+moi, que pour enlever treize ânes ils étaient au moins douze.
+
+_Elisabeth:_--Je veux bien, moi, et le treizième par-dessus le marché
+comme les petits pâtés.
+
+Les mamans et les autres enfants riaient de cette conversation, mais
+comme elle dégénérait en dispute, la maman d'Elisabeth la fit taire, en
+leur disant que Madeleine avait très probablement raison quant au nombre
+des voleurs.
+
+On se trouvait près de la maison, et l'on ne tarda pas à arriver.
+Lorsqu'on vit revenir tout le monde à pied, et moi, Cadichon, portant
+quatre enfants, la surprise fut grande. Mais, quand les papas
+racontèrent la disparition des ânes, mon obstination à ne pas les
+laisser chercher les bêtes perdues, les gens de la maison secouèrent la
+tête et firent une foule de suppositions plus singulières les unes que
+les autres; les uns disaient que les ânes avaient été engloutis et
+enlevés par les diables; les autres prétendaient que les religieuses
+enterrées dans la chapelle s'en étaient emparées pour parcourir la
+terre; d'autres assuraient que les anges qui gardaient le couvent
+réduisaient en cendre et en poussière tous les animaux qui approchaient
+de trop près du cimetière où erraient les âmes des religieuses. Aucun
+n'eut l'idée des voleurs cachés dans les souterrains.
+
+Aussitôt après leur retour, les trois papas allèrent raconter à la
+grand'mère le vol probable de leurs ânes. Ils firent mettre ensuite les
+chevaux à la voiture pour aller porter leur plainte à la gendarmerie de
+la ville voisine. Ils revinrent deux heures après avec l'officier
+de gendarmerie et six gendarmes. J'avais une telle réputation
+d'intelligence, qu'ils jugèrent la chose grave dès qu'ils surent la
+résistance que j'avais opposée vers l'arche. Ils étaient tous armés de
+pistolets, de carabines, prêts à se mettre en campagne. Pourtant ils
+acceptèrent le dîner que leur offrit la grand'mère, et ils se mirent à
+table avec les dames et les messieurs.
+
+
+
+
+XIII
+
+LES SOUTERRAINS
+
+Le dîner ne fut pas long; les gendarmes étaient pressés de faire leur
+inspection avant la nuit. Ils demandèrent à la grand'mère la permission
+de m'emmener.
+
+--Il nous sera bien utile dans notre expédition, madame, dit l'officier.
+Ce Cadichon n'est pas un âne ordinaire; il a déjà fait des choses plus
+difficiles que ce que nous allons lui demander.
+
+--Prenez-le, messieurs, si vous le croyez nécessaire, répondit la
+grand'mère; mais ne le fatiguez pas trop, je vous en prie. La pauvre
+bête a déjà fait la route ce matin, et il est revenu avec quatre de mes
+petits-enfants sur son dos.
+
+--Quant à cela, madame, reprit l'officier, vous pouvez être tranquille;
+soyez sûre que nous le traiterons le plus doucement possible.
+
+On m'avait donné mon dîner: un picotin d'avoine, une brassée de salade,
+carottes et autres légumes; j'avais bu, j'avais mangé, j'étais prêt à
+partir. Quand on vint me prendre, je me plaçai tout d'abord à la tête
+de la troupe, et nous nous mîmes en route, l'âne servant de guide aux
+gendarmes. Ils n'en furent pas humiliés, car ils étaient bonnes gens. On
+croit que les gendarmes sont sévères, méchants, c'est tout le contraire,
+pas de meilleures gens, de plus charitables, de plus patients, de plus
+généreux que ces bons gendarmes. Pendant toute la route ils eurent pour
+moi tous les soins possibles: ralentissant le pas de leurs chevaux quand
+ils me croyaient fatigué, et me proposant de boire à chaque ruisseau que
+nous traversions.
+
+Le jour commençait à baisser lorsque nous arrivâmes au couvent.
+L'officier donna ordre de suivre tous mes mouvements et de marcher tous
+ensemble. Mais, comme leurs chevaux pouvaient les gêner, ils les avaient
+laissés dans un village voisin de la forêt. Je les menai sans hésiter à
+l'entrée de l'arche, près des broussailles d'où j'avais vu sortir les
+douze voleurs. Je vis avec inquiétude qu'ils restaient près de l'entrée.
+Pour les éloigner, je fis quelques pas derrière le mur; ils me
+suivirent. Quand ils y furent tous, je revins aux broussailles, les
+empêchant d'avancer quand ils voulaient me suivre. Ils me comprirent, et
+restèrent cachés le long du mur.
+
+Je m'approchai alors de l'entrée des souterrains, et je mis à braire de
+toutes les forces de mes poumons. Je ne tardai pas à obtenir ce que je
+voulais. Tous mes camarades enfermés dans les caveaux me répondirent à
+qui mieux mieux. Je fis un pas vers les gendarmes, qui devinèrent ma
+manoeuvre, et je revins me placer près de l'entrée des souterrains. Je
+me remis à braire; cette fois personne ne me répondit; je devinai que
+les voleurs, pour empêcher mes camarades de les trahir, leur avaient
+attaché des pierres à la queue. Tout le monde sait que, pour braire,
+nous dressons notre queue; ne pouvant pas la dresser à cause du poids de
+la pierre, mes camarades se taisaient.
+
+Je restais toujours à deux pas de l'entrée, lorsque je vis une tête
+d'homme sortir des broussailles et regarder avec précaution, ne voyant
+que moi, il dit:
+
+--Voilà le coquin que nous n'avons pas pris ce matin. Tu vas rejoindre
+tes camarades, mon braillard.
+
+Mais, comme il allait me saisir, je m'éloignai de deux pas; il me
+suivit, je m'éloignai encore, jusqu'à ce que je l'eusse amené à l'angle
+du mur derrière lequel étaient mes amis les gendarmes. Avant que mon
+voleur eût eu le temps de pousser un cri, ils se jetèrent sur lui, le
+bâillonnèrent, le garrottèrent et l'étendirent par terre. Je me remis
+à l'entrée et je recommençai à braire, ne doutant pas qu'un autre
+viendrait voir ce que devenait leur compagnon. En effet, j'entendis
+bientôt les broussailles s'écarter, et je vis apparaître une nouvelle
+tête, qui regarda de même avec précaution; ne pouvant m'atteindre, ce
+second voleur fit comme le premier; moi, j'exécutai la même manoeuvre,
+et je le fis prendre par les gendarmes sans qu'il eût eu le temps de se
+reconnaître. Je recommençai ainsi jusqu'à ce que j'en eusse fait prendre
+six. Après le sixième, j'eus beau braire, personne n'apparut. Je
+pensai que, ne voyant revenir aucun des hommes qui allaient savoir des
+nouvelles de leurs camarades, les voleurs avaient soupçonné quelque
+piège et n'avaient plus osé se risquer. Pendant ce temps, la nuit était
+venue tout à fait, on n'y voyait presque plus. L'officier de gendarmerie
+envoya un de ses hommes chercher du renfort pour attaquer les voleurs
+dans les souterrains, et emmener garrottés, dans une charrette, les six
+voleurs déjà faits prisonniers. Les gendarmes qui restèrent eurent ordre
+de se partager en deux bandes, pour surveiller les sorties du couvent;
+moi, on me laissa à mon idée, après m'avoir bien caressé et m'avoir fait
+les plus grands compliments sur ma conduite.
+
+--S'il n'était pas un âne, dit un gendarme, il mériterait la croix.
+
+--N'en a-t-il pas une sur le dos? dit un autre.
+
+--Tais-toi, mauvais plaisant, dit un troisième; tu sais bien que cette
+croix-là est marquée sur les ânes pour rappeler qu'un des leurs a eu
+l'honneur d'être monté par Notre-Seigneur Jésus-Christ.
+
+--Voilà pourquoi c'est une croix d'honneur, reprit l'autre.
+
+--Silence! dit l'officier à voix basse: Cadichon dresse les oreilles.
+
+J'entendis en effet un bruit extraordinaire du côté de l'arche; ce
+n'était pas un bruit de pas, on aurait dit plutôt comme un craquement
+et des cris étouffés. Les gendarmes entendaient bien aussi, mais sans
+pouvoir deviner ce que c'était. Enfin, une fumée épaisse s'échappa de
+plusieurs soupiraux et fenêtres basses du couvent, puis quelques flammes
+jaillirent: quelques instants après tout était en feu.
+
+--Ils ont mis le feu dans les caves pour s'échapper par les portes, dit
+l'officier.
+
+--Il faut courir l'éteindre, mon lieutenant, répondit un gendarme.
+
+--Gardez-vous-en bien! Surveillons plus que jamais toutes les issues, et
+si les voleurs paraissent, feu de vos carabines; les pistolets viendront
+après.
+
+L'officier avait bien deviné la manoeuvre de ces voleurs; ils avaient
+compris qu'ils étaient découverts, que leurs camarades avaient été faits
+prisonniers, et ils espéraient qu'à la faveur de l'incendie et des
+efforts des gendarmes pour l'éteindre, ils pourraient s'échapper et
+reprendre leurs amis. Nous vîmes bientôt les six voleurs restants et
+leur capitaine sortir avec précipitation de l'entrée masquée par des
+broussailles; trois gendarmes seulement se trouvaient à ce poste; ils
+tirèrent chacun leur coup de carabine avant que les voleurs eussent
+eu le temps de faire usage de leurs armes. Deux voleurs tombèrent; un
+troisième laissa échapper son pistolet: il avait le bras cassé. Mais
+les trois derniers et leur capitaine s'élancèrent avec fureur sur
+les gendarmes, qui, le sabre d'une main, le pistolet de l'autre, se
+battirent comme des lions. Avant que l'officier et les deux autres
+gendarmes qui surveillaient le côté opposé du couvent eussent eu le
+temps d'accourir, le combat était presque terminé; les voleurs étaient
+tous tués ou blessés; le capitaine se défendait encore contre un
+gendarme, le seul qui fût sur pied; les deux autres étaient grièvement
+blessés. L'arrivée du renfort mit fin au combat. Et un clin d'oeil le
+capitaine fut entouré, désarmé, garrotté et couché près des six voleurs
+prisonniers.
+
+Pendant ce combat, le feu s'était éteint; ce qui avait brûlé n'était
+que des broussailles et du menu bois; mais, avant de pénétrer dans les
+souterrains, l'officier voulut attendre l'arrivée du renfort qu'il
+avait demandé. La nuit était bien avancée quand nous vîmes arriver six
+gendarmes nouveaux et la charrette qui devait emmener les prisonniers.
+On les coucha côte à côte dans la voiture; l'officier était humain: il
+avait donné ordre de les débâillonner, de sorte qu'ils disaient aux
+gendarmes mille injures. Les gendarmes n'y faisaient seulement pas
+attention. Deux d'entre eux montèrent sur la charrette pour escorter les
+prisonnier; on fit des brancards pour emporter les blessés.
+
+Pendant ces préparatifs, j'accompagnai l'officier dans la descente qu'il
+fit aux souterrains, escorté de huit hommes. Nous traversâmes un long
+corridor qui allait toujours en descendant, puis nous arrivâmes dans
+les souterrains où les brigands avaient établi leur demeure. Un de ces
+caveaux leur servait d'écurie; nous y trouvâmes tous mes camarades pris
+de la veille, qui avaient tous une pierre à la queue. On les en
+délivra immédiatement, et ils se mirent à braire à l'unisson. Dans ce
+souterrain, c'était un bruit à rendre sourd.
+
+--Silence, les ânes! dit un gendarme, sans quoi nous allons vous
+rattacher vos breloques.
+
+--Laisse-les dire, répond un autre gendarme: tu vois bien qu'ils
+chantent les louanges de Cadichon.
+
+--J'aimerais mieux qu'ils chantassent sur un autre ton, reprit le
+premier gendarme en riant.
+
+«Cet homme, assurément, n'aime pas la musique, me dis-je à part moi. Que
+trouve-t-il à redire aux voix de mes camarades?» Ces pauvres camarades!
+ils chantaient leur délivrance.
+
+Nous continuâmes à marcher. Un des souterrains était plein d'effets
+volés. Dans un autre ils avaient enfermé des prisonniers qu'ils
+gardaient pour les servir: les uns faisaient la cuisine, le service de
+la table, nettoyaient les souterrains; d'autres faisaient les vêtements
+et les chaussures. Il y avait de ces malheureux qui y étaient depuis
+deux ans; ils étaient enchaînés deux à deux, et ils avaient tous de
+petites sonnettes aux bras et aux pieds, pour qu'on pût savoir de quel
+côté ils allaient. Deux voleurs restaient toujours près d'eux pour les
+garder; on n'en laissait jamais plus de deux dans le même souterrain.
+Pour ceux qui travaillaient aux vêtements, on les réunissait tous, mais
+le bout de leur chaîne était attaché, pendant le travail, à un anneau
+scellé dans le mur.
+
+Je sus plus tard que ces malheureux étaient les voyageurs et les
+visiteurs des ruines qui avaient disparu depuis deux ans. Il y en avait
+quatorze; ils racontèrent que les voleurs en avaient tué trois sous
+leurs yeux: deux parce qu'ils étaient malades, et un qui refusait
+obstinément de travailler.
+
+Les gendarmes délivrèrent tous ces pauvres gens, ramenèrent les ânes au
+château, portèrent les blessés à l'hospice, et menèrent les voleurs en
+prison. Ils furent jugés et condamnés, le capitaine à mort et les autres
+à être envoyés à Cayenne. Quant à moi, je fus admiré par tout le monde;
+chaque fois que je sortais, j'entendais dire aux personnes qui me
+rencontraient:
+
+«C'est Cadichon, le fameux Cadichon, qui vaut à lui seul plus que tous
+les ânes du pays.»
+
+
+
+XIV
+
+THÉRÈSE
+
+Mes petites maîtresses (car j'avais autant de maîtres et de maîtresses
+que la grand'mère avait de petits-enfants) avaient une cousine qu'elles
+aimaient beaucoup, qui était leur meilleure amie, et à peu près de leur
+âge. Cette amie s'appelait Thérèse; elle était bonne, bien bonne,
+la pauvre petite. Quand elle me montait, jamais elle ne prenait de
+baguette, et ne permettait à personne de me taper. Dans une des
+promenades que firent mes jeunes maîtresses, elles virent une petite
+fille assise sur le bord de la route, qui se leva péniblement à leur
+approche, et vint en boitant leur demander la charité; son air triste et
+timide frappa Thérèse et ses amies.
+
+--Pourquoi boites-tu, ma petite? dit Thérèse.
+
+_La petite:_--Parce que mes sabots me blessent, mam'selle.
+
+_Thérèse:_--Pourquoi n'en demandes-tu pas d'autres à ta maman?
+
+_La petite:_--Je n'ai pas de maman, mam'selle.
+
+_Thérèse:_--A ton papa alors?
+
+_La petite:_--Je n'ai pas de papa, mam'selle.
+
+_Thérèse:_--Mais avec qui vis-tu?
+
+_La petite:_--Avec personne; je vis seule.
+
+_Thérèse:_--Qui est-ce qui te donne à manger?
+
+_La petite:_--Quelquefois personne, quelquefois tout le monde.
+
+_Thérèse:_--Quel âge as-tu?
+
+_La petite:_--Je ne sais pas, mam'selle; peut-être bien sept ans.
+
+_Thérèse:_--Où couches-tu?
+
+_La petite:_--Chez celui qui veut bien me recevoir. Lorsque tout le
+monde me chasse, je couche dehors, sous un arbre, près d'une haie,
+n'importe où.
+
+_Thérèse:_--Mais l'hiver, tu dois geler?
+
+_La petite:_--J'ai froid; mais j'y suis habituée.
+
+_Thérèse:_--As-tu dîné aujourd'hui?
+
+_La petite:_--Je n'ai pas mangé depuis hier.
+
+--Mais c'est affreux, c'la,... dit Thérèse, les larmes aux yeux. Mes
+chères amies, n'est-ce pas que votre grand'mère voudra bien que nous
+donnions à manger à cette pauvre petite, que nous la fassions coucher
+quelque part au château?
+
+--Certainement, répondirent les trois cousines, grand'mère sera
+enchantée; d'ailleurs elle fait tout ce que nous voulons.
+
+_Madeleine:_--Mais comment faire pour la mener jusqu'à la maison,
+Thérèse? Regarde comme elle boite.
+
+_Thérèse:_--Mettons-la sur Cadichon; nous suivrons toutes à pied au lieu
+de le monter deux à deux, chacune à notre tour.
+
+--C'est vrai, quelle bonne idée! s'écrièrent les trois cousines.
+
+Elles placèrent la petite fille sur mon dos.
+
+Camille avait encore dans sa poche un morceau de pain qui restait de
+son goûter, elle le lui donna; la petite le mangea avec avidité; elle
+semblait ravie de se trouver sur mon dos, mais elle ne disait rien; elle
+était fatiguée et elle souffrait de la faim.
+
+Quand j'arrêtai devant le perron, Camille et Elisabeth firent entrer la
+petite à la cuisine, pendant que Madeleine et Thérèse couraient chez la
+grand'mère.
+
+--Grand'mère, dit Madeleine, permettez-nous de donner à manger à une
+petite fille très pauvre que nous avons trouvée sur la route.
+
+_La grand'mère:_--Très volontiers, chère petite; mais qui est-elle?
+
+_Madeleine:_--Je ne sais pas, grand'mère.
+
+_La grand'mère:_--Où demeure-t-elle?
+
+_Madeleine_--Nulle part, grand'mère.
+
+_La grand'mère:_--Comment, nulle part? Mais ses parents doivent demeurer
+quelque part.
+
+_Madeleine:_--Elle n'a pas de parents, grand'mère; elle est seule.
+
+--Voulez-vous permettre, ma tante, dit timidement Thérèse, qu'elle
+couche ici, cette pauvre petite?
+
+--Si elle n'a réellement pas d'asile, je ne demande pas mieux, dit la
+grand'mère. Il faut que je la voie et que je lui parle.
+
+Elle se leva et suivit les enfants à la cuisine, où la pauvre petite
+approcha tout en boitant. La grand'mère la questionna et en obtint les
+mêmes réponses. Elle se trouva fort embarrassée. Renvoyer cette enfant
+dans l'état d'abandon et de souffrance où elle la voyait lui semblait
+impossible. La garder était difficile. A qui la confier? Par qui la
+faire élever?
+
+--Ecoute, petite, lui dit-elle: en attendant que je puisse prendre des
+informations sur ton compte et savoir si tu m'as dit la vérité, tu
+coucheras et tu mangeras ici. Je verrai dans quelques jours ce que je
+puis faire pour toi.
+
+Elle donna ses ordres pour qu'on préparât un lit pour l'enfant et qu'on
+ne la laissât manquer de rien. Mais la pauvre petite était si sale,
+que personne ne voulait ni la toucher ni l'approcher. Thérèse en était
+désolée; elle ne pouvait obliger les domestiques de sa tante de faire ce
+qui leur répugnait.
+
+--C'est moi, pensa-t-elle, qui ai amené cette petite; ce serait moi qui
+devrais en avoir soin. Comment faire?
+
+Elle réfléchit un instant; une idée se présenta à son esprit.
+
+--Attends, ma petite, dit-elle; je vais revenir tout à l'heure.
+
+Elle courut chez sa maman.
+
+--Maman, dit-elle, je dois prendre un bain, n'est-ce pas?
+
+_La maman:_--Oui, Thérèse, vas-y; ta bonne t'attend.
+
+--Maman, voulez-vous me permettre de faire baigner à ma place la petite
+fille que nous avons amenée ici?
+
+_La maman:_--Quelle petite fille? Je ne l'ai pas vue.
+
+_Thérèse:_:--Une pauvre, pauvre petite, qui n'a ni papa, ni maman, ni
+personne pour la soigner; qui couche dehors, qui ne mange que ce qu'on
+lui donne. La grand'mère de Camille consent à la garder, mais aucun des
+domestiques ne veut la toucher.
+
+_La maman:_--Pourquoi donc?
+
+_Thérèse:_--Parce qu'elle est si sale, si sale, qu'elle est dégoûtante;
+alors, maman, si vous voulez bien, je la ferai baigner à ma place;
+pour ne pas dégoûter ma bonne, je la déshabillerai moi-même, je la
+savonnerai; je lui couperai les cheveux, qui sont tout emmêlés et pleins
+de petites puces blanches, mais qui ne sautent pas.
+
+_La maman:_--Mais, ma pauvre Thérèse, toi-même ne seras-tu pas dégoûtée
+de la toucher et de la laver?
+
+_Thérèse:_--Un peu, maman, mais je penserai que, si j'étais à sa place,
+je serais bien heureuse qu'on voulût bien me soigner, et cette idée me
+donnera du courage. Et puis, maman, voulez-vous me permettre, quand elle
+sera lavée, de lui mettre quelques-unes de mes vieilles affaires jusqu'à
+ce que je lui en achète d'autres?
+
+_La maman:_--Certainement, ma petite Thérèse; mais avec quoi lui
+achèteras-tu des vêtements? Tu n'as que deux ou trois francs, tout juste
+de quoi payer une chemise.
+
+_Thérèse:_--Oh! maman, vous oubliez ma pièce de vingt francs.
+
+_La maman:_--Celle que tu as donnée à garder à ton papa pour ne pas la
+dépenser? Tu la conservais pour acheter un beau livre de messe comme
+celui de Camille.
+
+_Thérèse:_--Je peux bien me passer de ce beau livre de messe, maman,
+j'ai encore mon vieux.
+
+_La maman:_--Fais comme tu voudras, mon enfant; quand c'est pour faire
+le bien, tu sais que je te donne une entière liberté.
+
+Sa maman l'embrassa, et elle alla avec elle pour voir cette petite fille
+que personne ne voulait toucher.
+
+«Si elle a quelque maladie de peau que Thérèse puisse gagner, se
+dit-elle, je ne permettrai pas qu'elle y touche.»
+
+La petite fille attendait toujours à la porte; la maman la regarda,
+examina ses mains, sa figure, et vit qu'il n'y avait que de la saleté,
+mais aucune maladie de peau. Seulement, elle trouva ses cheveux si
+pleins de vermine, qu'elle demanda des ciseaux, fit asseoir la petite
+sur l'herbe, et lui coupa les cheveux tout court sans y toucher avec les
+mains. Quand ils furent tombés à terre, elle les ramassa avec une pelle,
+et pria un des domestiques de les jeter sur le fumier; puis elle demanda
+un baquet d'eau tiède, et, avec l'aide de Thérèse, elle lui savonna et
+lava la tête de manière à la bien nettoyer. Après l'avoir essuyée, elle
+dit à Thérèse:
+
+--Maintenant, ma chère petite, va la faire baigner, et fais jeter ses
+haillons au feu.
+
+Camille, Madeleine et Elisabeth étaient venues aider Thérèse; elles
+l'emmenèrent toutes quatre dans la salle de bain, la déshabillèrent
+malgré le dégoût que leur inspirait la saleté extrême de l'enfant et
+l'odeur qu'exhalaient ses haillons. Elles s'empressèrent de la plonger
+dans l'eau et de la savonner des pieds à la tête. Elles prirent goût à
+l'opération, qui les amusait et qui enchantait la petite fille; elles la
+savonnèrent et la tinrent dans l'eau un peu plus de temps qu'il n'était
+nécessaire. A la fin du bain, l'enfant en avait assez et témoigna une
+vive satisfaction quand ses quatre protectrices la firent sortir de la
+baignoire; elles la frottèrent, pour l'essuyer, jusqu'à lui faire rougir
+la peau, et ce ne fut qu'après l'avoir séchée comme un jambon, qu'elles
+lui mirent une chemise, un jupon et une robe de Thérèse. Tout cela
+allait assez bien, parce que Thérèse portait ses robes très courtes,
+comme le font toutes les petites filles élégantes, et que la petite
+mendiante devait avoir ses jupons tombant sur les chevilles: la taille
+était bien un peu longue, mais on n'y regarda pas de si près; tout
+le monde était content. Quand il fallut la chausser, les enfants
+s'aperçurent qu'elle avait une plaie sur le cou-de-pied: c'était ce qui
+la faisait boiter. Camille courut chez sa grand'mère pour lui demander
+de l'onguent. La grand'mère lui donna ce qu'il fallait, et Camille,
+aidée de ses trois amies, dont l'une soutenait la petite, tandis que
+l'autre tenait le pied, et la troisième déroulait une bande, lui mit
+l'onguent sur la plaie; elles furent près d'un quart d'heure à arranger
+une compresse et la bande; tantôt c'était trop serré; tantôt ce ne
+l'était pas assez; la bande était trop bas, la compresse était trop
+haut; elles se disputaient et s'arrachaient le pied de la pauvre petite,
+qui n'osait rien dire, se laissait faire et ne se plaignait pas. Enfin
+la plaie fut bandée, on lui mit des bas et de vieilles pantoufles à
+Thérèse, et on la laissa aller. Quand la petite fille revint à la
+cuisine, personne ne la reconnaissait.
+
+--Pas possible que ce soit cette petite horreur de tout à l'heure,
+disait un domestique.
+
+--Si, c'est la même, reprit un second domestique; elle est tout autre,
+car la voilà devenue gentille, d'affreuse qu'elle était.
+
+_Le cuisinier:_--C'est tout de même bien beau aux enfants et à Mme
+d'Arbé de l'avoir nettoyée comme cela; quant à moi, on m'aurait donné
+vingt francs, que je ne l'aurais pas touchée.
+
+_La fille de cuisine:_--C'est qu'elle sentait si mauvais!
+
+_Le cocher:_--Vous ne devriez pas avoir le nez si sensible, la belle,
+avec votre graillon, vos casseroles à écurer et toutes sortes de saletés
+à manier.
+
+_La fille de cuisine_, piquée:--Mon graillon et mes casseroles ne
+sentent toujours pas le fumier comme des gens que je connais.
+
+_Les domestiques:_--Ah! ah! ah! la fille est en colère; prends garde au
+balai.
+
+_Le cocher:_--Si elle prend le sien, je saurai bien trouver le mien, et
+la fourche aussi, et encore l'étrille.
+
+_Le cuisinier:_--Allons, allons, ne la poussez pas trop; elle est vive:
+vous savez, faut pas l'irriter.
+
+_Le cocher:_--Tiens! qu'est-ce que ça me fait, moi? Qu'elle se fâche, je
+me fâcherai aussi.
+
+_Le cuisinier:_--Mais je ne veux pas de ça, moi, madame n'aime pas les
+disputes; il est bien certain que nous aurions tous du désagrément.
+
+_Le premier domestique:_--Le Vatel a raison. Thomas, tais-toi, tu nous
+amènes toujours quelque chose comme une querelle. Ce n'est pas ta place
+ici, d'abord.
+
+_Le cocher:_--Tiens! ma place est partout quand je n'ai pas d'ouvrage à
+l'écurie.
+
+_Le cuisinier:_--Mais vous en avez de l'ouvrage, regardez donc Cadichon,
+qui n'est pas encore débâté, et qui se promène en long et en large comme
+un bourgeois qui attend son dîner.
+
+_Le cocher:_--Cadichon me fait l'effet d'écouter aux portes; il est plus
+fin qu'il n'en l'air; c'est un vrai malin.
+
+Le cocher m'appela, me prit par la bride, m'emmena à l'écurie, et, après
+m'avoir ôté mon bât et m'avoir donné ma pitance, il me laissa seul,
+c'est-à-dire en compagnie des chevaux et d'un âne que je dédaignais trop
+pour lier conversation avec lui.
+
+Je ne sais ce qui se passa le soir au château; le lendemain, dans
+l'après-midi, on me remit mon bât, on monta sur mon dos la petite
+mendiante; mes quatre petites maîtresses suivirent à pied et me firent
+aller au village. Je compris en route qu'elles voulaient acheter de quoi
+habiller la petite. Thérèse voulait tout payer; les autres voulaient
+payer chacune leur part; elles se disputaient avec un tel acharnement,
+que, si je ne m'étais pas arrêté à la porte de la boutique, elles
+l'auraient dépassée. Elles manquèrent jeter la petite par terre en la
+descendant de dessus mon dos, parce qu'elles s'élancèrent sur elle
+toutes à la fois; l'une lui tirait les jambes, l'autre la tenait par
+un bras, la troisième l'avait prise à bras-le-corps, et Elisabeth, la
+quatrième, qui était forte comme deux ou trois, les poussait toutes
+pour aider seule la petite à descendre. La pauvre enfant, effrayée et
+tiraillée de tous côtés, se mit à crier; les passants commençaient à
+s'arrêter, la marchande ouvrit la porte.
+
+--Bien le bonjour, mesdemoiselles; permettez que je vous aide.
+
+Mes jeunes maîtresses, contentes de n'avoir pas à se céder entre elles,
+lâchèrent la petite fille; la marchande la prit et la posa à terre.
+
+--Qu'y a-t-il pour votre service, mesdemoiselles? dit la marchande.
+
+_Madeleine_:--Nous venons acheter de quoi habiller cette petite fille,
+madame Juivet.
+
+_Madame Juivet_:--Volontiers, mesdemoiselles. Vous faut-il une robe ou
+une jupe, ou du linge?
+
+_Camille_:--Il nous faut tout, madame Juivet; donnez-moi de quoi lui
+faire trois chemises, un jupon, une robe, un tablier, un fichu, deux
+bonnets.
+
+_Thérèse_, bas:--Dis donc, Camille, laisse-moi parler, puisque c'est moi
+qui paye.
+
+_Camille_, bas:--Non, tu ne payeras pas tout, nous voulons payer avec
+toi.
+
+_Thérèse_, bas:--J'aime mieux payer seule, c'est ma fille.
+
+--Non, elle est à nous toutes, répliqua tout bas Camille.
+
+--Quelle est l'étoffe que prennent ces demoiselles? interrompit la
+marchande, impatiente de vendre.
+
+Pendant que Camille et Thérèse continuaient leur dispute à voix basse,
+Madeleine et Elisabeth se dépêchèrent d'acheter tout ce qu'il fallait.
+
+--Adieu, madame Juivet, dirent-elles; envoyez-nous tout cela chez nous,
+et le plus vite possible, je vous en prie; vous enverrez aussi la note.
+
+--Comment, comment, vous avez déjà tout acheté? s'écrièrent Camille et
+Thérèse.
+
+--Mais oui; pendant que vous causiez, dit Madeleine d'un air malin, nous
+avons choisi tout ce qui est nécessaire.
+
+--Il fallait nous demander si cela nous convenait, reprit Camille.
+
+--Certainement, puisque c'est moi qui paye, dit Thérèse.
+
+--Nous payerons aussi, nous payerons aussi, s'écrièrent en choeur les
+trois autres.
+
+--Pour combien y en a-t-il? demanda Thérèse.
+
+_La marchande:_--Pour trente-deux francs, mademoiselle.
+
+--Trente-deux francs! s'écria Thérèse effrayée: mais je n'ai que vingt
+francs!
+
+_Camille:_--Eh bien! nous payerons le reste.
+
+_Elisabeth:_--Tant mieux, cela fait que nous aurons aussi habillé la
+petite fille.
+
+_Madeleine, riant:_--Nous voilà donc enfin d'accord, grâce à Mme Juivet:
+ce n'est pas sans peine.
+
+J'avais tout entendu, puisque la porte était restée ouverte; j'étais
+indigné contre Mme Juivet, qui faisait payer à mes bonnes petites
+maîtresses le double au moins de ce que valaient ses marchandises.
+J'espérais que les mamans ne les laisseraient pas faire le marché. Nous
+retournâmes à la maison; tout le monde fut d'accord en revenant, ...
+grâce à Mme Juivet, ... comme avait dit innocemment Madeleine.
+
+Il faisait beau temps; on était assis sur l'herbe devant la maison quand
+nous arrivâmes. Pierre, Henri, Louis et Jacques avaient pêché dans un
+des étangs pendant que nous étions au village; ils venaient de rapporter
+trois beaux poissons et beaucoup de petits. Pendant que Louis et Jacques
+m'ôtaient mon bât et ma bride, les quatre cousines expliquèrent à leurs
+mamans ce qu'elles avaient acheté.
+
+--Pour combien d'argent en avez-vous? demanda la maman de Thérèse.
+Combien te reste-t-il de tes vingt francs, Thérèse?
+
+Thérèse fut un peu embarrassée; elle rougit légèrement.
+
+--Il ne me reste rien, maman, dit-elle.
+
+--Vingt francs pour habiller un enfant de six à sept ans; dit la maman
+de Camille; mais c'est horriblement cher. Qu'avez-vous donc acheté?
+
+Thérèse ne savait seulement pas ce que Madeleine et Elisabeth s'étaient
+dépêchées d'acheter, de sorte qu'elle ne put répondre.
+
+Mais la marchande, arrivant avec son paquet, interrompit la
+conversation, à la grande joie de Madeleine et d'Elisabeth, qui
+commençaient à craindre d'avoir acheté des choses trop belles.
+
+--Bonjour, madame Juivet, dit la grand'mère; défaites votre paquet ici
+sur l'herbe, et faites-nous voir les emplettes de ces demoiselles.
+
+Mme Juivet salua, posa son paquet, le défit, en tira la note, qu'elle
+présenta à Madeleine, et étala ses marchandises.
+
+Madeleine avait rougi en prenant la note; sa grand'mère la lui prit des
+mains, et poussa une exclamation de surprise:
+
+--Trente-deux francs pour habiller une petite mendiante!... Madame
+Juivet, ajouta-t-elle d'un ton sévère, vous avez abusé de l'ignorance
+de mes petites-filles; vous savez très bien que les étoffes que vous
+apportez sont beaucoup trop belles et trop chères pour habiller une
+enfant pauvre; remportez tout cela, et sachez qu'à l'avenir aucun de
+nous n'achètera rien chez vous.
+
+--Madame, dit Mme Juivet avec une colère retenue, ces demoiselles ont
+pris ce qu'elles ont voulu, je ne les ai contraintes sur aucun article.
+
+_La grand'mère:_--Mais vous auriez dû ne leur montrer que des étoffes
+convenables, et ne pas chercher à leur passer vos vieilles marchandises
+dont personne ne veut.
+
+_Madame Juivet:_--Madame, ces demoiselles ayant pris les étoffes doivent
+les payer.
+
+--Elles ne payeront rien du tout, et vous allez remporter tout cela, dit
+la grand'mère avec sévérité. Partez sur-le-champ; j'enverrai ma femme de
+chambre acheter chez Mme Jourdan ce qui est nécessaire.
+
+Mme Juivet se retira dans une colère effroyable. Je la reconduisis
+un bout de chemin en brayant d'un air moqueur et en gambadant autour
+d'elle, ce qui amusa beaucoup les enfants, mais ce qui lui fit
+grand-peur, car elle se sentait coupable, et elle craignait que je
+voulusse l'en punir; on me croyait un peu sorcier dans le pays, et tous
+les méchants me redoutaient.
+
+Les mamans grondèrent les enfants, les cousins se moquèrent d'elles; je
+restai près d'eux, mangeant de l'herbe, et les regardant sauter, courir,
+gambader. J'entendis, pendant ce temps, que les papas arrangeaient une
+partie de chasse pour le lendemain, que Pierre et Henri devaient avoir
+de petits fusils pour être de la partie, et qu'un jeune voisin de
+campagne devait y venir aussi.
+
+
+
+XV
+
+LA CHASSE
+
+Le lendemain devait avoir lieu, comme je l'ai dit, l'ouverture de la
+chasse. Pierre et Henri furent prêts avant tout le monde; c'était leur
+début; ils avaient leurs fusils en bandoulière, leur carnassière passée
+sur l'épaule; leurs yeux brillaient de bonheur; ils avaient pris un air
+fier et batailleur qui semblait dire que tout le gibier du pays
+devait tomber sous leurs coups. Je les suivais de loin, et je vis les
+préparatifs de la chasse.
+
+--Pierre, dit Henri d'un air délibéré, quand nos carnassières seront
+pleines, où mettrons-nous le gibier que nous tuerons?
+
+--C'est précisément à quoi je pensais, répondit Pierre; je demanderai à
+papa d'emmener Cadichon.
+
+Cette idée ne me plut pas; je savais que les jeunes chasseurs tiraient
+partout et sur tout, sans s'occuper de ce qui était devant et près
+d'eux. En visant une perdrix, ils pouvaient m'envoyer leur plomb, et
+j'attendis avec inquiétude la suite de la proposition.
+
+--Papa, dit Pierre à son père qui arrivait, pouvons-nous emmener
+Cadichon?
+
+--Pour quoi faire? répondit le papa en riant; tu veux donc chasser à
+âne, et poursuivre les perdrix à la course! Dans ce cas, il faut d'abord
+attacher des ailes à Cadichon.
+
+_Henri_, contrarié:--Mais non, papa, c'est pour notre gibier quand nos
+carnassières seront trop pleines.
+
+_Le papa_, avec surprise et riant:--Porter votre gibier! Vous croyez
+donc, pauvres innocents, que vous allez tuer quelque chose, et même
+beaucoup de choses?
+
+_Henri, piqué_:--Certainement, papa; j'ai vingt cartouches dans ma
+veste, et je tuerai au moins quinze pièces.
+
+_Le papa:_--Ah! ah! ah! Elle est bonne, celle-là! Sais-tu ce que vous
+tuerez, vous deux et votre ami Auguste?
+
+_Henri:_--Quoi donc, papa?
+
+_Le papa:_--Le temps, et rien avec.
+
+_Henri_, très piqué:--Alors, papa, je ne sais pas pourquoi vous nous
+avez donné des fusils, et pourquoi vous nous faites aller à la chasse,
+si vous nous croyez assez sots, assez maladroits pour ne rien tuer.
+
+_Le papa:_--C'est pour vous apprendre à chasser, petits nigauds, que je
+vous fais aller à la chasse. On ne tue jamais rien les premières fois.
+
+La conversation fut interrompue par l'arrivée d'Auguste, prêt aussi à
+tuer tout ce qu'il rencontrerait. Pierre et Henri étaient encore rouges
+d'indignation quand Auguste les rejoignit.
+
+_Pierre:_--Papa croit que nous ne tuerons rien, Auguste; nous lui ferons
+voir que nous sommes plus adroits qu'il ne le pense.
+
+_Auguste:_--Sois tranquille, nous tuerons plus de gibier qu'eux.
+
+_Henri:_--Pourquoi plus qu'eux?
+
+_Auguste:_--Parce que nous sommes jeunes, vifs, lestes et adroits,
+tandis que nos papas sont déjà un peu vieux.
+
+_Henri:_--C'est vrai, cela. Papa a quarante-deux ans. Pierre en a
+quinze, et moi treize. Quelle différence!
+
+_Auguste:_--Et mon papa à moi donc! Il a quarante-trois ans! Et moi qui
+en ai quatorze!
+
+_Pierre_:--Ecoute, je vais, sans le lui dire, faire mettre à Cadichon
+le bât avec les paniers. Il nous suivra et nous lui ferons porter notre
+gibier.
+
+_Auguste_:--Bien, très bien; fais mettre les grands paniers; si nous
+tuons un chevreuil, il lui faudra une fameuse place.
+
+Henri fut chargé de la commission. Je riais sous cape de la prévoyance.
+J'étais bien sûr de ne pas avoir la charge d'un chevreuil et de revenir
+avec les paniers vides comme au départ.
+
+--En route! dirent les papas. Nous marcherons devant. Et vous, gamins,
+suivez de près. Quand nous serons en plaine, nous nous débanderons....
+
+--Qu'est-ce donc? ajouta le papa de Pierre avec surprise; Cadichon nous
+suit? Cadichon orné de deux énormes paniers?
+
+--C'est pour le gibier de ces messieurs, dit le garde en riant.
+
+_Le papa_:--Ah! ah! ah! ils ont voulu faire à leur tête, ... soit ... je
+veux bien que Cadichon suive la chasse, s'il a du temps à perdre.
+
+Il regarda en souriant Pierre et Henri, qui prirent un air dégagé.
+
+--Ton fusil est-il armé, Pierre? demanda Henri.
+
+_Pierre_:--Non, pas encore; c'est si dur à armer et à désarmer, que
+j'aime mieux attendre qu'une perdrix parte.
+
+_Le papa_:--Nous voici en plaine; à présent, marchons tous sur la même
+ligne, et tirons devant nous, et pas à droite ni à gauche, pour ne pas
+nous entre-tuer.
+
+Les perdrix ne tardèrent pas à partir de tous côtés; j'étais resté
+prudemment derrière, et même un peu loin: je fis bien; car plus d'un
+chien retardataire reçut des grains de plomb. Les chiens guettaient,
+arrêtaient, rapportaient; les coups de fusil partaient sur toute la
+ligne. Je ne perdais pas de vue mes trois jeunes vantards; je les voyais
+tirer souvent, mais ramasser, jamais: aucun des trois ne toucha ni
+lièvre, ni perdrix. Ils s'impatientaient, tiraient hors de portée, trop
+loin, trop près; quelquefois tous trois tiraient la même perdrix, qui
+n'en volait que mieux. Les papas faisaient au contraire de la bonne
+besogne: autant de coups de fusil, autant de pièces dans leurs
+carnassières. Après deux heures de chasse, le papa de Pierre et de Henri
+s'approcha d'eux.
+
+--Eh bien! mes enfants, Cadichon est-il bien chargé? Y a-t-il encore de
+la place pour vider ma carnassière, qui est trop pleine?
+
+Les enfants ne répondirent pas: ils voyaient à l'air moqueur de leur
+papa, qu'il savait leur maladresse. Moi, j'approchai en courant, et je
+tournai un des paniers vers le papa.
+
+_Le papa_:--Comment! rien dedans? Vos carnassières vont crever, si vous
+les remplissez trop.
+
+Les carnassières étaient plates et vides. Le papa se mit à rire de l'air
+déconfit des jeunes chasseurs, se débarrassa de son gibier dans un de
+mes paniers, et retourna à son chien, qui était en arrêt.
+
+_Auguste:_--Je crois bien que ton père tue une quantité de perdreaux! Il
+a deux chiens qui arrêtent et rapportent; et nous, on ne nous en a pas
+laissé un seul.
+
+_Henri:_--C'est vrai, ça; nous avons peut-être tué beaucoup de perdrix,
+seulement nous n'avions pas de chiens pour nous les rapporter.
+
+_Pierre:_--Pourtant, je n'en ai pas vu tomber.
+
+_Auguste:_--Parce qu'une perdrix tuée ne tombe jamais sur le coup; elle
+vole encore quelque temps, et elle va tomber très loin.
+
+_Pierre:_--Mais quand papa et mes oncles tirent, leurs perdrix tombent
+tout de suite.
+
+_Auguste:_--Cela te semble ainsi parce que tu es loin, mais, si tu étais
+à leur place, tu verrais filer la perdrix longtemps encore.
+
+Pierre ne répondit pas, mais il n'avait pas trop l'air de croire ce que
+disait Auguste. Tous marchaient d'un pas moins fier et moins léger qu'au
+départ. Ils commençaient à demander l'heure.
+
+--J'ai faim, dit Henri.
+
+--J'ai soif, dit Auguste.
+
+--Je suis fatigué, dit Pierre.
+
+Mais il fallait bien suivre les chasseurs qui tiraient, tuaient et
+s'amusaient. Pourtant ils n'oubliaient pas leurs jeunes compagnons de
+chasse, et, pour ne pas trop les fatiguer, ils proposèrent une halte
+pour déjeuner. Les jeunes gens acceptèrent avec joie. On rappela les
+chiens, qu'on remit en laisse, et l'on se dirigea vers une ferme qui
+était à cent pas, et où la grand'mère avait envoyé des provisions.
+
+On s'assit par terre sous un vieux chêne; on étala le contenu des
+paniers. Il y avait, comme à toutes les chasses, un pâté de volaille, un
+jambon, des oeufs, du fromage, des marmelades, des confitures, un gros
+baba, une énorme brioche et quelques bouteilles de vieux vin. Tous
+les chasseurs, jeunes et vieux, avaient grand appétit, et mangèrent à
+effrayer les passants. Pourtant la grand'mère avait si largement pourvu
+aux faims les plus voraces, que la moitié des provisions restèrent aux
+gardes et aux gens de la ferme. Les chiens avaient la soupe pour apaiser
+leur faim, et l'eau de la mare pour se désaltérer.
+
+--Vous n'avez donc pas été heureux, enfants? dit le papa d'Auguste.
+Cadichon ne marchait pas comme un âne trop chargé.
+
+_Auguste:_--Ce n'est pas étonnant, papa nous n'avions pas de chiens;
+vous les aviez tous.
+
+_Le père:_--Ah! tu crois qu'un, deux, trois chiens vous auraient fait
+tuer des perdreaux qui vous passaient sous le nez.
+
+_Auguste:_--Ils ne les auraient pas fait tuer, papa, mais ils auraient
+cherché et rapporté ceux que nous avons tués, et alors...
+
+_Le père_, interrompant d'un air surpris:--Ceux que vous avez tués! Vous
+croyez avoir tué des perdreaux?
+
+_Auguste:_--Certainement, papa; seulement, comme nous ne les voyions pas
+tomber, nous ne pouvions pas les ramasser.
+
+_Le père_, de même:--Et tu crois que, s'il en était tombé, vous ne les
+auriez pas vus?
+
+_Auguste:_--Non, car nous n'avons pas d'aussi bons yeux que les chiens.
+
+Le père, les oncles, les gardes même partirent d'un éclat de rire qui
+rendit les enfants rouges de colère.
+
+--Ecoutez, dit enfin le papa de Pierre et de Henri, puisque c'est faute
+de chiens que votre gibier a été perdu, vous allez avoir chacun le vôtre
+quand nous nous remettrons en chasse.
+
+_Pierre:_--Mais les chiens ne voudront pas nous suivre, papa ils ne nous
+connaissent pas autant que vous.
+
+_Le père:_--Pour les obliger à vous suivre, nous vous donnerons les deux
+gardes, et nous ne partirons qu'une demi-heure après vous, afin que les
+chiens n'aient pas la tentation de nous rejoindre.
+
+_Pierre_, radieux:--Oh! merci, papa! à la bonne heure! avec les chiens,
+nous sommes bien sûrs de tuer autant que vous.
+
+Le déjeuner finissait, on était reposé, et les jeunes chasseurs étaient
+pressés de se remettre en chasse avec les chiens et les gardes.
+
+--Nous allons avoir l'air de vrais chasseurs, dirent-ils d'un air
+satisfait.
+
+Les voilà partis encore une fois, et moi suivant comme avant le
+déjeuner, mais toujours de loin. Les papas avaient dit aux gardes de
+marcher près des enfants, et d'empêcher toute imprudence. Les perdrix
+partaient de tous côtés comme le matin, les jeunes gens tiraient comme
+le matin, et ne tuaient rien comme le matin. Pourtant les chiens
+faisaient bien leur office; ils quêtaient, ils arrêtaient, seulement
+ils ne rapportaient pas, puisqu'il n'y avait rien à rapporter. Enfin,
+Auguste, impatienté de tirer sans tuer, voit un des chiens en arrêt; il
+croit qu'en tirant avant que la perdrix parte, il tuera plus facilement.
+Il vise, il tire, ... le chien tombe en se débattant et en poussant un
+cri de douleur.
+
+--Corbleu! c'est notre meilleur chien! s'écria le garde en s'élançant
+vers lui.
+
+Quand il arriva, le chien expirait. Le coup l'avait frappé à la tête; il
+était sans mouvement et sans vie.
+
+--Voilà un beau coup que vous avez fait là, monsieur Auguste! dit le
+garde en laissant retomber le pauvre animal. Je crois bien que voilà la
+chasse finie.
+
+Auguste restait immobile et consterné; Pierre et Henri étaient très émus
+de la mort du chien, le garde concentrait sa colère et le regardait sans
+mot dire.
+
+J'approchai pour voir quelle était la malheureuse victime de la
+maladresse et de l'amour-propre d'Auguste. Quelle ne fut pas ma douleur
+en reconnaissant Médor, mon ami, mon meilleur ami! Et quels ne furent
+pas mon horreur et mon chagrin quand je vis le garde relever Médor, et
+le poser dans un des paniers que je portais sur mon dos! Voilà donc le
+gibier que j'étais condamné à rapporter! Médor, mon ami, tué par un
+mauvais garçon maladroit et orgueilleux.
+
+Nous retournâmes du côté de la ferme, les enfants ne parlant pas, le
+garde laissant échapper de temps à autre un juron furieux, et moi ne
+trouvant de consolation que dans la réprimande sévère et l'humiliation
+que le meurtrier aurait à subir.
+
+En arrivant à la ferme, nous y trouvâmes encore les chasseurs, qui,
+n'ayant plus de chiens, préféraient se reposer et attendre le retour des
+enfants.
+
+--Déjà! s'écrièrent-ils en nous voyant revenir.
+
+_Le papa de Pierre:_--Je crois, en vérité, qu'ils ont tué une grosse
+pièce. Cadichon marche comme s'il était chargé, et un des paniers penche
+comme s'il contenait quelque chose de lourd.
+
+Ils se levèrent et vinrent à nous. Les enfants restaient en arrière;
+leur mine confuse frappa ces messieurs.
+
+_Le père d'Auguste_, riant:--Ils n'ont pas l'air de triomphateurs!
+
+_Le papa de Pierre_, riant:--Ils ont peut-être tué un veau ou un mouton
+qu'ils ont pris pour un lapin.
+
+Le garde approcha.
+
+_Le papa:_--Qu'y a-t-il donc, Michaud? Tu as l'air aussi penaud que les
+chasseurs.
+
+--C'est qu'il y a de quoi, m'sieur, répondit le garde. Nous rapportons
+un triste gibier.
+
+_Le papa_, riant:--Qu'est-ce donc? Un mouton, un veau, un ânon?
+
+_Le garde:_--Ah! m'sieur, il n'a a pas de quoi rire, allez! C'est votre
+chien Médor, le meilleur de la bande, que M. Auguste a tué, le prenant
+pour une perdrix.
+
+_Le papa:_--Médor! le maladroit! Si jamais il revient chasser ici!...
+
+--Approchez, Auguste, lui dit son père. Voilà donc où vous ont mené
+votre sot orgueil et votre ridicule présomption! Faites vos adieux à vos
+amis, monsieur; vous allez retourner sur l'heure à la maison, et vous
+porterez votre fusil dans ma chambre pour n'y plus toucher, jusqu'à ce
+que vous ayez pris de la raison et de la modestie.
+
+--Mais papa, répondit Auguste d'un air dégagé, je ne sais pas pourquoi
+vous êtres si fâché. Il arrive très souvent qu'on tue des chiens, à la
+chasse.
+
+--Des chiens!... On tue des chiens! s'écria le père stupéfait. En
+vérité, c'est trop fort... Où avez-vous pris ces belles notions de
+chasse, monsieur.
+
+--Mais, papa, dit Auguste toujours du même air dégagé, tout le monde
+sait qu'il arrive très souvent aux grands chasseurs de tuer des chiens.
+
+--Mes chers amis, dit le père en se retournant vers ces messieurs,
+veuillez m'excuser de vous avoir amené un garçon malapris comme Auguste.
+Je ne croyais pas qu'il fût capable de tant d'impudence et de sottise.
+
+Puis, se retournant vers son fils:
+
+--Vous avez entendu mes ordres, monsieur, allez.
+
+_Auguste:_--Mais, papa.
+
+_Le père_, d'une voix sévère:--Silence! vous dis-je. Pas un mot, si vous
+ne voulez faire connaissance avec la baguette de mon fusil.
+
+Auguste baissa la tête et se retira tout confus.
+
+«Vous voyez, mes enfants, dit le papa de Pierre et de Henri, où mène la
+présomption, c'est-à-dire la croyance d'un mérite qu'on n'a pas. Ce
+qui arrive à Auguste aurait pu vous arriver aussi. Vous vous êtes tous
+figuré que rien n'était plus facile que de bien tirer, qu'il suffisait
+de vouloir pour tuer; voyez le résultat, vous avez été tous trois
+ridicules dès ce matin; vous avez méprisé nos conseils et notre
+expérience; et enfin vous êtes tous trois la cause de la mort de mon
+pauvre Médor. Je vois, d'après cela, que vous êtes trop jeunes pour
+chasser. Dans un an ou deux nous verrons. Jusque-là retournez à vos
+jardins et à vos amusements d'enfants. Tout le monde s'en trouvera
+mieux.»
+
+Pierre et Henri baissèrent la tête sans répondre. On rentra tristement à
+la maison; les enfants voulurent enterrer eux-mêmes dans le jardin mon
+malheureux ami, dont je vais vous raconter l'histoire. Vous verrez
+pourquoi je l'aimais tant.
+
+
+
+XVI
+
+MEDOR
+
+Je connaissais Médor depuis longtemps; j'étais jeune, et il était plus
+jeune encore quand nous nous sommes connus et aimés. Je vivais alors
+misérablement chez ces méchants fermiers qui m'avaient acheté à un
+marchand d'ânes, et de chez lesquels je m'étais sauvé avec tant
+d'habileté. J'étais maigre, car je souffrais sans cesse de la faim.
+Médor, qu'on leur avait donné comme chien de garde, et qui s'est trouvé
+être un superbe et excellent chien de chasse, était moins malheureux que
+moi; il amusait les enfants qui lui donnaient du pain et des restes de
+laitage; de plus, il m'a avoué que lorsqu'il pouvait se glisser à la
+laiterie avec la maîtresse ou la servante, il trouvait toujours moyen
+d'attraper quelques gorgées de lait ou de crème, et de saisir les petits
+morceaux de beurre qui sautaient de la baratte pendant qu'on le faisait.
+Médor était bon; ma maigreur et ma faiblesse lui firent pitié; un jour
+il m'apporta un morceau de pain, et me le présenta d'un air triomphant.
+
+--Mange, mon pauvre ami, me dit-il, dans son langage; j'ai assez du pain
+qu'on me donne pour me nourrir, et toi, tu n'as que des chardons et de
+mauvaises herbes en quantité à peine suffisante pour te faire vivre.
+
+--Bon Médor, lui répondis-je, tu te prives pour moi, j'en suis certain.
+Je ne souffre pas autant que tu le penses; je suis habitué à peu manger,
+à peu dormir, à beaucoup travailler et à être battu.
+
+--Je n'ai pas faim. Prouve-moi ton amitié en acceptant mon petit
+présent. C'est bien peu de chose, mais je te l'offre avec plaisir, et si
+tu me refusais, j'en aurais du chagrin.
+
+--Alors j'accepte, mon bon Médor, lui répondis-je, parce que je t'aime;
+et je t'avoue que ce pain me fera grand bien, car j'ai faim.
+
+Et je mangeai le pain du bon Médor, qui regardait avec joie
+l'empressement avec lequel je broyais et j'avalais. Je me sentis tout
+remonté par ce repas inaccoutumé; je le dis à Médor, croyant par là lui
+mieux témoigner ma reconnaissance; il en résulta que tous les jours il
+m'apportait le plus gros morceau de ceux qu'on lui donnait. Le soir,
+il venait se coucher près de moi sous l'arbre ou le buisson que je
+choisissais pour passer ma nuit; nous causions alors sans parler. Nous
+autres animaux, nous ne prononçons pas des paroles comme les hommes,
+mais nous nous comprenons par des clignements d'yeux, des mouvements de
+tête, d'oreilles, de la queue, et nous causons entre nous tout comme les
+hommes.
+
+Un soir, je le vis arriver triste et abattu.
+
+--Mon ami, me dit-il, je crains de ne plus pouvoir à l'avenir t'apporter
+une partie de mon pain; les maîtres ont décidé que j'étais assez grand
+pour être attaché toute la journée, qu'on ne me lâcherait qu'à la nuit.
+De plus, la maîtresse a grondé les enfants de ce qu'ils me donnaient
+trop de pain; elle leur a défendu de me rien donner à l'avenir, parce
+qu'elle voulait me nourrir elle-même, et peu, pour me rendre bon chien
+de garde.
+
+--Mon bon Médor, lui dis-je, si c'est le pain que tu m'apportes qui te
+tourmente, rassure-toi, je n'en ai plus besoin; j'ai découvert ce matin
+un trou dans le mur du hangar à foin; j'en ai déjà tiré un peu, et je
+pourrai facilement en manger tous les jours.
+
+--En vérité! s'écria Médor, je suis heureux de ce que tu me dis; mais
+j'avais pourtant un grand plaisir à partager mon pain avec toi. Et puis,
+être attaché tout le jour, ne plus venir te voir, c'est triste.
+
+Nous causâmes encore quelque temps, il me quitta fort tard.
+
+--J'aurai le temps de dormir le jour, disait-il; et toi tu n'as pas
+grand'chose à faire dans cette saison-ci.
+
+Toute la journée du lendemain se passa en effet sans que je visse mon
+pauvre ami. Vers le soir, je l'attendais avec impatience, lorsque
+j'entendis ses cris. Je courus près de la haie; je vis la méchante
+fermière qui le tenait par la peau du cou, pendant que Jules le frappait
+avec le fouet du charretier. Je m'élançai au travers de la haie par une
+brèche mal fermée; je me jetai sur Jules, et je le mordis au bras de
+façon à lui faire tomber le fouet des mains. La fermière lâcha Médor,
+qui se sauva, c'est ce que je voulais; je lâchai aussi le bras de Jules,
+et j'allais retourner dans mon enclos, lorsque je me sentis saisir par
+les oreilles; c'était la fermière, qui dans sa colère, criait à Jules:
+
+--Donne-moi le grand fouet, que je corrige ce mauvais animal! Jamais
+plus méchant âne n'a été vu en ce monde. Donne donc, ou claque-le
+toi-même.
+
+--Je ne peux remuer le bras, dit Jules en pleurant; il est tout
+engourdi.
+
+La fermière saisit le fouet tombé à terre, et courut à moi pour venger
+son méchant garçon. Je n'eus pas la sottise de l'attendre comme vous
+pouvez bien penser. Je fis un saut et m'éloignai quand elle fut près de
+m'atteindre; elle continua à me poursuivre et moi à me sauver, ayant
+grand soin de me tenir hors de la portée du fouet. Je m'amusai beaucoup
+à cette course; je voyais la colère de ma maîtresse augmenter à mesure
+qu'elle se fatiguait; je la faisais courir et suer sans me donner de
+mal, la méchante femme était en nage, était rendue, sans avoir eu le
+plaisir de m'attraper seulement du bout de son fouet. Mon ami était
+suffisamment vengé quand la promenade fut terminée. Je le cherchai des
+yeux, car je l'avais vu courir du côté de mon enclos; mais il attendait,
+pour se montrer, le départ de sa cruelle maîtresse.
+
+--Misérable! scélérat! cria l'enragée fermière en se retirant; tu me le
+payeras quand tu seras sous le bât.
+
+Je restai seul. J'appelai; Médor sortit timidement la tête du fossé où
+il était caché; je courus à lui.
+
+--Viens! lui dis-je. Elle est partie. Qu'as-tu fait? Pourquoi te
+faisait-elle battre par Jules?
+
+--Parce que j'avais un morceau de pain qu'un des enfants avait posé par
+terre: elle m'a vu, s'est élancée sur moi, a appelé Jules, et lui a
+ordonné de me battre sans pitié.
+
+--Est-ce que personne n'a cherché à te défendre?
+
+--Me défendre! Ah oui! vraiment! ils ont tous crié: «C'est bien fait!
+c'est bien fait! Fouette-le, Jules, pour qu'il recommence pas.--Soyez
+tranquilles, répondit Jules, je n'irai pas de main-morte; vous allez
+voir comme je vais le faire chanter.» Et à mon premier cri, ils ont tous
+battu des mains et crié: «Bravo! Encore, encore!»
+
+--Méchants petits drôles! m'écriai-je. Mais pourquoi as-tu pris ce
+morceau de pain, Médor? Est-ce qu'on ne t'avait pas donné ton souper?
+
+--Si fait, si fait. J'avais mangé; mais le pain de ma soupe était si
+émietté, que je n'ai pu en rien retirer pour toi, et si j'avais pu
+emporter ce gros morceau que les enfants avaient fait tomber, tu aurais
+eu un bon régal.
+
+--Mon pauvre Médor, c'est pour moi que tu as été battu!... Merci, mon
+ami, merci; je n'oublierai jamais ton amitié, ta bonté!... Mais ne
+recommence pas, je t'en supplie; crois-tu que ce pain m'eût fait
+plaisir, si j'avais su ce qu'il devait te faire souffrir? J'aimerais
+cent fois mieux ne vivre que de chardons, et te savoir bien traité et
+heureux.
+
+Nous causâmes longtemps encore, et je fis promettre à Médor de ne plus
+se mettre, à cause de moi, dans le cas d'être battu; je lui promis aussi
+de faire toutes sortes de tours à tous les gens de la ferme, et je tins
+parole. Un jour, je jetai dans un fossé plein d'eau Jules et sa soeur,
+et je me sauvai, les laissant barboter et se débattre. Un autre jour, je
+poursuivis le petit de trois ans comme si j'avais voulu le mordre; il
+criait et courait avec une terreur qui me réjouissait. Une autre fois,
+je fis semblant d'être pris de coliques, et je me roulai sur la grande
+route avec une charge d'oeufs sur le dos; tous les oeufs furent écrasés;
+la fermière, quoique furieuse, n'osait pas me frapper; elle me croyait
+réellement malade; elle pensa que j'allais mourir; que l'argent que je
+leur avais coûté serait perdu, et, au lieu de me battre, elle me ramena
+et me donna du foin et du son. Je n'ai jamais fait un meilleur tour de
+ma vie, et le soir, en le racontant à Médor, nous nous pâmions de rire.
+Une autre fois, je vis tout leur linge étalé sur la haie pour sécher.
+Je pris toutes les pièces l'une après l'autre avec mes dents, et je les
+jetai dans le jus du fumier. Personne ne m'avait vu faire; quand la
+maîtresse ne trouva plus son linge, et qu'après l'avoir cherché partout,
+elle le trouva dans le jus du fumier, elle se mit dans une épouvantable
+colère; elle battit la servante, qui battit les enfants, qui battirent
+les chats, les chiens, les veaux, les moutons. C'était un vacarme
+charmant pour moi, car tous criaient, tous juraient, tous étaient
+furieux. Ce fut encore une soirée bien gaie que nous passâmes, Médor et
+moi.
+
+En réfléchissant depuis à toutes ces méchancetés, je me les suis
+sincèrement reprochées, car je me vengeais sur des innocents des fautes
+des coupables. Médor me blâmait quelquefois, et me conseillait d'être
+meilleur et plus indulgent; mais je ne l'écoutais pas, je devenais de
+plus en plus méchant; j'en ai été bien puni, comme on le verra plus
+tard.
+
+Un jour, jour de tristesse et de deuil, un monsieur qui passait vit
+Médor, l'appela, le caressa; puis il alla parler au fermier, et le lui
+acheta pour cent francs. Le fermier, qui croyait avoir un chien de peu
+de valeur, était enchanté; mon pauvre ami fut immédiatement attaché avec
+un bout de corde, et emmené par son nouveau maître; il me regarda d'un
+air douloureux; je courus de tous côtés pour chercher un passage dans la
+haie, les brèches étaient bouchées; je n'eus même pas la consolation
+de recevoir les adieux de mon cher Médor. Depuis ce jour je m'ennuyai
+mortellement; ce fut peu de temps après qu'eut lieu l'histoire du
+marché, et ma fuite dans la forêt de Saint-Evroult. Pendant les années
+qui ont suivi cette aventure, j'ai souvent, bien souvent pensé à mon
+ami, et j'ai bien désiré le retrouver; mais où le chercher? J'avais su
+que son nouveau maître n'habitait pas le pays, qu'il n'y était venu que
+pour voir un de ses amis.
+
+Quand je fus amené chez votre grand'mère par mon petit Jacques, jugez de
+mon bonheur en voyant quelques temps après arriver, avec votre oncle et
+vos cousins Pierre et Henri, mon ami, mon cher Médor. Il fallait voir
+la surprise générale lorsqu'on vit Médor courir à moi, me faire mille
+caresses, et moi le suivre partout. On crut que c'était pour Médor la
+joie de se trouver à la campagne; pour moi, on pensa que j'étais
+bien aise d'avoir un compagnon de promenade. Si l'on avait pu nous
+comprendre, deviner nos longues conversations, on aurait compris ce qui
+nous attirait l'un vers l'autre.
+
+Médor fut heureux de tout ce que je lui racontais de ma vie calme et
+heureuse, de la bonté de mes maîtres, de ma bonne et même glorieuse
+réputation dans le pays; il gémit avec moi au récit de mes tristes
+aventures; il rit, tout en me blâmant, des tours que j'avais joués au
+fermier qui m'avait acheté du père Georget; il frémit d'orgueil au récit
+de mon triomphe dans la course d'ânes; il gémit de l'ingratitude des
+parents de la pauvre Pauline, et il versa quelques larmes sur le triste
+sort de cette malheureuse enfant.
+
+
+
+XVII
+
+LES ENFANTS DE L'ECOLE
+
+Médor s'était écarté un jour de la maison où il était né, et où il
+vivait assez heureux; il poursuivait un chat qui lui avait enlevé un
+morceau de viande donnée par le cuisinier. On la trouvait trop avancée;
+Médor, qui n'était pas si délicat, l'avait saisie et posée près de sa
+niche, lorsque le chat, caché à côté, s'élança dessus et l'emporta. Mon
+ami ne faisait pas souvent d'aussi friands repas; il courut à toutes
+jambes après le voleur et, l'aurait bientôt attrapé, si le méchant chat
+n'avait imaginé de grimper sur un arbre. Médor ne pouvait le suivre si
+haut; il fut donc obligé de regarder le fripon dévorer sous ses yeux
+l'excellent morceau qu'il avait dérobé. Justement irrité d'une semblable
+effronterie, il resta au pied de l'arbre, aboyant, grondant, et faisant
+mille reproches. Ses aboiements attirèrent des enfants qui sortaient de
+l'école; ils se joignirent à Médor pour injurier le chat; ils finirent
+même par ramasser des pierres et lui en jeter; c'était une véritable
+grêle. Le chat se sauva au haut de l'arbre, se cacha dans les endroits
+les plus touffus: ce qui n'empêcha pas les méchants garçons de continuer
+leur jeu et de faire des hourras de joie chaque fois qu'un miaulement
+plaintif leur apprenait que le chat avait été touché et blessé.
+
+Médor commençait à s'ennuyer de ce jeu; les miaulements douloureux du
+chat avaient fait passer sa colère, et il craignait que les enfants ne
+fussent trop cruels. Il se mit donc à aboyer contre eux et à les tirer
+par leurs blouses; ils n'en continuèrent pas moins à lancer des pierres;
+seulement, ils en jetèrent aussi quelques-unes à mon pauvre ami. Enfin
+un cri rauque et horrible, suivi d'un craquement dans les branches,
+annonça qu'ils avaient réussi, que le chat était grièvement blessé, et
+qu'il tombait de l'arbre. Une minute après, il était par terre, non
+seulement blessé, mais raide mort; il avait eu la tête brisée par une
+pierre. Les méchants enfants se réjouirent de leur succès, au lieu de
+pleurer sur leur cruauté et sur les souffrances qu'ils avaient fait
+endurer à ce pauvre animal. Médor regardait son ennemi d'un air
+compatissant, et les garçons d'un air de reproche; il allait retourner à
+la maison, lorsqu'un des enfants s'écria:
+
+--Faisons-lui prendre un bain dans la rivière, ce sera très amusant.
+
+--Bien dit, bien imaginé! s'écrièrent les autres. Attrape-le, Frédéric;
+le voilà qui se sauve.
+
+Et voilà Médor poursuivi par ces méchants vauriens, eux et lui courant à
+toutes jambes; ils étaient malheureusement une douzaine, qui s'étaient
+espacés, ce qui l'obligeait à toujours courir droit devant lui, car
+aussitôt qu'il cherchait à leur échapper à droite ou à gauche, tous
+l'entouraient, et il retardait ainsi sa fuite au lieu de l'accélérer. Il
+était bien jeune alors, il n'avait que quatre mois; il ne pouvait courir
+vite ni longtemps; il finit donc par être pris. L'un le saisit par la
+queue, l'autre par la patte, d'autres par le cou, les oreilles, le dos,
+le ventre; ils le tiraient chacun de leur côté, et s'amusaient de ses
+cris. Enfin, ils lui attachèrent au cou une ficelle qui le serrait à
+l'étrangler, le tirèrent après eux, et le firent avancer avec force
+coups de pied; ils arrivèrent ainsi jusqu'à la rivière; l'un deux allait
+l'y jeter après avoir défait la ficelle; mais le plus grand s'écria:
+
+--Attends, donne-moi la ficelle, attachons-lui deux vessies au cou pour
+le faire nager, nous le pousserons jusqu'à l'usine, et nous le ferons
+passer sous la roue.
+
+Le pauvre Médor se débattait vainement; que pouvait-il faire contre une
+douzaine de gamins dont les plus jeunes avaient pour le moins dix ans?
+André, le plus méchant de la bande, lui attacha les deux vessies autour
+du cou, et le lança au beau milieu de la petite rivière. Mon malheureux
+ami, poussé par le courant plus encore que par les perches que tenaient
+ses bourreaux, était à moitié noyé et à moitié étranglé par la ficelle
+que l'eau avait resserrée. Il arriva ainsi jusqu'à l'endroit où l'eau
+se précipitait avec violence sous la roue de l'usine. Une fois sous la
+roue, il devait nécessairement y être broyé.
+
+Les ouvriers revenaient de dîner, et s'apprêtaient à lever la pale qui
+retenait l'eau. Celui qui devait la lever aperçut Médor, et s'adressa
+aux méchants enfants qui attendaient en riant que la pale, une fois
+levée, laissât passer Médor, et que l'eau l'entraînât sous la roue.
+
+--Encore un de vos méchants tours, mauvais garnements. Eh! les amis, à
+moi! Venez corriger ces gamins qui s'amusent à noyer un pauvre chien.
+
+Ses camarades accoururent, et, pendant qu'il sauvait Médor en lui
+tendant une planche, sur laquelle il monta, les autres firent la chasse
+à ses tourmenteurs, les attrapèrent tous, et les fouettèrent, les
+uns avec des cordes, les autres avec des fouets, d'autres avec des
+baguettes. Ils criaient tous à qui mieux mieux; les ouvriers n'en
+tapaient que plus fort. Enfin, ils les laissèrent aller, et la bande
+partit, criant, hurlant et se frottant les reins.
+
+Le sauveur de Médor avait coupé la ficelle qui l'étranglait; il l'avait
+couché au soleil sur du foin; Médor fut bientôt sec et prêt à retourner
+à la maison. Le forgeron l'y ramena, mais on lui dit qu'il pouvait bien
+le garder, qu'on avait déjà trop de chiens, et qu'on jetterait celui-là
+à l'eau avec une pierre au cou s'il ne voulait pas l'emmener. C'était un
+brave homme; il eut pitié de Médor et le ramena chez lui. Quand sa femme
+vit le chien, elle jeta les hauts cris, disant que son mari la ruinait,
+qu'elle n'avait pas de quoi nourrir un animal propre à rien, qu'il
+faudrait encore payer l'impôt sur les chiens.
+
+Enfin, elle cria et se plaignit si haut, que le mari, pour avoir la
+paix, se débarrassa de Médor, en le donnant au méchant fermier chez
+lequel je vivais déjà, et qui avait besoin d'un chien de garde.
+
+Voilà comment Médor et moi nous nous sommes connus, et voilà pourquoi
+nous nous sommes aimés.
+
+
+
+XVIII
+
+LE BAPTEME
+
+Pierre et Camille devaient être parrain et marraine d'un enfant qui
+venait de naître, et dont la mère avait été bonne de Camille.
+
+Camille voulait qu'on donnât son nom à sa filleule.
+
+--Pas du tout, dit Pierre; puisque je suis le parrain, j'ai droit de lui
+donner un nom, et je veux l'appeler Pierrette.
+
+_Camille_:--Pierrette! mais c'est un affreux nom! Pas du tout. Je ne
+veux pas qu'elle s'appelle Pierrette. Elle s'appellera Camille; je suis
+la marraine, et j'ai le droit de l'appeler comme moi.
+
+_Pierre_:--Non; c'est le parrain qui a le plus de droits, et je
+l'appellerai Pierrette.
+
+_Camille_:--Si tu l'appelles Pierrette, je ne veux pas être marraine.
+
+_Pierre_:--Si tu l'appelles Camille, je ne veux pas être parrain.
+
+_Camille_:--Eh bien! faites comme vous voulez; je demanderai à papa
+d'être parrain à votre place.
+
+_Pierre_:--Et moi, mademoiselle, je demanderai à maman d'être marraine à
+votre place.
+
+_Camille_:--D'abord, je suis sûre que ma tante ne voudra pas qu'elle
+s'appelle Pierrette; c'est affreux et ridicule!
+
+_Pierre_:--Et moi je suis certain que mon oncle ne voudra pas qu'elle
+s'appelle Camille; c'est horrible et bête!
+
+_Camille_:--Et comment donc m'a-t-il appelée Camille, moi? Va lui dire
+que c'est un nom horrible et bête; va, mon bonhomme, et tu verras comme
+tu seras bien reçu.
+
+_Pierre_:--Enfin, tu diras ce que tu voudras, mais je dis que je ne
+serai pas parrain d'une Camille.
+
+--Papa, dit malicieusement Camille en courant à son père, voulez-vous
+être parrain avec moi de la petite Camille?
+
+_Le papa_:--Quelle Camille, chère Minette? je ne connais de Camille que
+toi.
+
+_Camille_:--C'est ma petite filleule, papa, que je veux appeler Camille
+quand on la baptisera aujourd'hui.
+
+_Le papa_:--Mais Pierre doit être parrain avec toi; on n'a jamais deux
+parrains.
+
+_Camille_:--Papa, Pierre ne veut plus l'être.
+
+_Le papa_:--Ne veut plus? Pourquoi ce caprice?
+
+_Camille_:--Parce qu'il trouve le nom de Camille horrible et bête, et
+qu'il veut l'appeler Pierrette.
+
+_Le papa_:--Pierrette! Mais c'est bien ce nom-là qui serait horrible et
+bête.
+
+_Camille_:--C'est ce que je lui ai dit, papa; il ne veut pas me croire.
+
+_Le papa_:--Ecoute, ma fille, tâche de t'entendre avec ton cousin. Mais,
+s'il persiste à ne vouloir être parrain qu'à la condition de l'appeler
+Pierrette, je le remplacerai très volontiers.
+
+Pendant cette conversation de Camille avec son papa, Pierre avait couru
+chez sa maman.
+
+--Maman, lui dit-il, voulez-vous remplacer Camille, et être marraine
+avec moi de la petite fille qu'on doit baptiser aujourd'hui?
+
+_La maman_:--Pourquoi donc remplacer Camille? La bonne demande que ce
+soit elle qui soit marraine.
+
+_Pierre_:--Maman, c'est parce qu'elle veut que la petite fille s'appelle
+Camille; je trouve ce nom très laid, et, comme je suis parrain, je veux
+qu'elle s'appelle Pierrette.
+
+_La maman_:--Pierrette! Mais c'est un affreux nom! Autant Pierre est
+joli, autant Pierrette est ridicule.
+
+_Pierre_:--Oh! maman, je vous en prie, laissez-moi l'appeler
+Pierrette.... D'abord, je ne veux pas qu'elle s'appelle Camille.
+
+_La maman_:--Mais, si aucun de vous ne veut céder, comment vous
+arrangerez-vous?
+
+_Pierre_:--Voilà pourquoi, maman, je viens vous demander de remplacer
+Camille pour appeler la petite Pierrette.
+
+_La maman_:--Mon pauvre Pierre, d'abord je te dirai franchement que je
+ne veux pas non plus de Pierrette, parce que c'est un nom ridicule. Et
+puis la mère de l'enfant a été bonne de Camille et non pas la tienne,
+et tu penses bien que c'est surtout Camille qu'elle veut avoir pour
+marraine de sa fille. Je crois même qu'elle sera contente que son enfant
+porte le nom de Camille.
+
+_Pierre_:--Alors je ne veux pas être parrain.
+
+Camille accourut au même instant.
+
+_Camille_:--Eh bien! Pierre, es-tu décidé? On va partir dans une heure;
+et il faut absolument un parrain.
+
+_Pierre_:--Je veux bien qu'elle ne s'appelle pas Pierrette, mais je ne
+veux pas qu'elle s'appelle Camille.
+
+_Camille_:--Puisque tu veux bien céder pour Pierrette, je veux bien
+aussi te céder pour Camille. Tiens, faisons une chose, demandons à ma
+bonne quel nom elle veut donner à sa fille!
+
+_Pierre_:--Tu as raison; va le lui demander.
+
+Camille repartit en courant; elle revint bientôt.
+
+--Pierre, Pierre, ma bonne veut que sa fille s'appelle Marie-Camille.
+
+_Pierre_:--Lui as-tu demandé s'il ne fallait pas l'appeler Pierrette,
+puisque je suis parrain?
+
+_Camille_:--Si, je le lui ai demandé: elle s'est mise à rire; maman a ri
+aussi: elles ont dit que c'était impossible, que Pierrette était trop
+laid.
+
+Pierre rougit un peu; pourtant comme il commençait lui-même à trouver
+Pierrette un nom ridicule, il ne dit rien et soupira.
+
+--Où sont les dragées? demanda-t-il.
+
+_Camille_:--Dans un grand panier qu'on emportera à l'église. On laissera
+ici les boîtes et les paquets. Tout est prêt; viens voir combien il y en
+a.
+
+Ils coururent à l'antichambre, où tout était préparé.
+
+_Pierre_:--Pour quoi faire tous ces centimes? Il y en a presque autant
+que de dragées.
+
+_Camille_:--C'est pour jeter aux enfants de l'école.
+
+_Pierre_:--Comment, aux enfants de l'école? Nous irons donc à l'école
+après le baptême?
+
+_Camille_:--Mais non: c'est pour jeter à la porte de l'église. Tous les
+enfants du village sont rassemblés, et on jette en l'air des poignées de
+dragées et de centimes; ils les attrapent et les ramassent par terre.
+
+_Pierre_:--Est-ce que tu as déjà vu jeter des dragées?
+
+_Camille_:--Non, jamais, mais on dit que c'est très amusant.
+
+_Pierre_:--Je crois que je n'aimerai pas cela; bien certainement ils se
+battent, ils se font mal. Et puis je n'aime pas qu'on jette les dragées
+aux enfants comme à des chiens.
+
+--Camille, Pierre, venez, voici l'enfant qui arrive; on va bientôt
+partir, s'écria Madeleine qui arrivait tout essoufflée.
+
+Tous partirent en courant pour aller au-devant de l'enfant.
+
+--Oh! que notre filleule est belle! dit Pierre.
+
+_Camille_:--Je crois bien! elle a une robe brodée tout autour, un bonnet
+de dentelle, un manteau doublé de soie rose.
+
+_Pierre_:--Est-ce toi qui as donné tout cela?
+
+_Camille_:--Oh non! Je n'avais pas assez d'argent; c'est maman qui a
+tout payé, excepté le bonnet, que j'ai acheté de mon argent.
+
+Tout le monde était prêt; quoiqu'il fît très beau temps, la calèche
+était attelée pour mener l'enfant avec sa nourrice, le parrain et la
+marraine. Camille et Pierre étaient fiers de se trouver, comme de
+grandes personnes, tout seuls dans la voiture. Ils partirent; moi,
+j'attendais, attelé à la petite voiture des enfants; Louis, Henriette
+et Elisabeth se mirent devant pour mener, et Henri grimpa derrière; les
+mamans, les papas et les bonnes étaient partis les uns après les autres
+pour se trouver près de nous en cas d'accident, mais ce n'était que par
+excès de prudence, car, avec moi, ils savaient qu'il n'y avait rien à
+craindre.
+
+Je partis au galop, malgré la charge que je traînais; mon amour-propre
+me poussait à atteindre et même à dépasser la calèche. J'allais comme le
+vent; les enfants étaient enchantés.
+
+--Bravo! criaient-ils. Courage, Cadichon! Encore un temps de galop! Vive
+Cadichon, le roi des ânes.
+
+Ils battaient des mains, ils applaudissaient.
+
+--Bravo! criaient les personnages que je dépassais sur la route. En
+voilà-t-il un âne! Il court tout comme un cheval. Allons, hardi, bonne
+chance et pas de culbute!
+
+Les papas et les mamans, qui étaient échelonnés le long du chemin,
+n'étaient pas très rassurés; ils voulurent me faire ralentir, mais je
+ne les écoutai pas, et je n'en galopai que mieux. Je ne tardai pas à
+rattraper la calèche; je passai triomphalement devant les chevaux, qui
+me regardaient avec surprise. Se trouvant humiliés, eux qui étaient
+partis avant, d'être dépassés par un âne, ils voulurent aussi se mettre
+au galop; mais le cocher les retint, et ils furent obligés de ralentir
+leur pas, tandis que j'allongeais le mien.
+
+Quand la calèche arrêta à la porte de l'église, tous mes petits maîtres
+et maîtresses étaient déjà descendus de voiture, et moi, je m'étais
+rangé le long d'une haie pour avoir de l'ombre; j'avais chaud, j'étais
+essoufflé.
+
+A mesure que les parents arrivaient, ils admiraient ma vitesse, et ils
+faisaient compliment aux enfants sur leur équipage.
+
+Le fait est que nous faisions un bon effet, ma voiture et moi. J'étais
+bien brossé, et bien peigné; mon harnais étais ciré, verni; il était
+semé de pompons rouges; on m'avait mis des dahlias panachés rouge et
+blanc au-dessus des oreilles. La voiture était brossée, vernie. Nous
+avions très bon air.
+
+J'entendis par la fenêtre ouverte la cérémonie du baptême; l'enfant cria
+comme si on l'égorgeait. Camille et Pierre, un peu embarrassés de leurs
+grandeurs, s'embrouillèrent en disant le _Credo_; le curé fut obligé
+de les souffler. Je jetai un cou d'oeil à la fenêtre: je vis la pauvre
+marraine et le malheureux parrain rouges comme des cerises, et les
+larmes dans les yeux. Pourtant, ce qui leur arrivait était bien naturel,
+et arrive à bien des grandes personnes.
+
+Quand la petite Marie-Camille fut baptisée, on sortit de l'église pour
+jeter aux enfants, qui attendaient à la porte, les dragées et les
+centimes. Aussitôt que le parrain et la marraine parurent, les enfants
+crièrent tous ensemble: «Vive le parrain! vive la marraine!»
+
+Le panier de dragées était prêt; on l'apporta à Camille, pendant qu'on
+donnait à Pierre le panier de centimes. Camille prit une poignée et
+la fit retomber en pluie sur les enfants; là commença une véritable
+bataille, une vraie scène de chiens affamés. Les enfants se disputaient
+les dragées et les centimes: tous se précipitaient vers le même point;
+ils s'arrachaient les cheveux; ils se battaient, ils se roulaient par
+terre, ils se disputaient chaque dragée et chaque centime. Il y en eut
+la moitié de perdus, foulés aux pieds, disparus dans l'herbe. Pierre ne
+riait pas; Camille, qui avait ri aux premières poignées, ne riait plus,
+elle voyait que les batailles étaient sérieuses, que plusieurs enfants
+pleuraient, que d'autres avaient la figure égratignée.
+
+Quand ils furent remontés en voiture:
+
+--Tu avais raison, Pierre, dit-elle; la prochaine fois que je serai
+marraine, je donnerai les dragées à tous les enfants, mais je ne les
+jetterai pas.
+
+--Ni moi les centimes, dit Pierre, je les donnerai comme toi.
+
+La voiture partit; je n'entendis pas la suite de leur conversation.
+
+Les miens remontèrent dans mon équipage. Mais, cette fois, les papas et
+les mamans voulurent nous accompagner.
+
+--Cadichon a produit son effet, dit la maman de Camille; il peut revenir
+plus sagement, ce qui nous permettra de faire la route avec vous.
+
+--Maman, dit Madeleine, est-ce que vous aimez cet usage de jeter aux
+enfants des dragées et des centimes?
+
+_La maman_:--Non, ma chère enfant, je trouve cela ignoble: les enfants
+deviennent semblables à des chiens qui se battent pour un os. Si jamais
+je suis marraine dans ce pays-ci, je ferai donner des dragées, et je
+ferai porter aux pauvres l'argent qu'on dépense en centimes, perdus en
+grande partie.
+
+_Madeleine_:--Vous avez bien raison, maman; tâchez, je vous en prie, que
+je sois aussi marraine pour faire comme vous dites.
+
+_La maman, souriant_:--Pour être marraine, il faut avoir un enfant à
+baptiser, et je n'en connais pas.
+
+_Madeleine_:--C'est ennuyeux! J'aurais été marraine avec Henri. Comment
+nommeras-tu ton filleul, Henri?
+
+_Henri_:--Henri, comme de raison; et toi?
+
+_Madeleine_:--Je l'appellerai Madelon.
+
+_Henri_:--Quelle horreur! Madelon! D'abord ce n'est pas un nom.
+
+_Madeleine_:--C'est un nom tout comme Pierrette.
+
+_Henri_:--Pierrette est plus joli; et puis, tu vois bien que Pierre a
+cédé.
+
+--Je pourrai bien céder aussi, dit Madeleine en riant: mais nous avons
+le temps d'y penser.
+
+Nous arrivions au château; chacun descendit de voiture et alla défaire
+sa belle toilette; on m'enleva aussi mes pompons, mes dahlias, et je
+revins brouter mon herbe pendant que les enfants mangeaient leur goûter.
+
+
+
+XIX
+
+L'ANE SAVANT
+
+Un jour, je vis accourir les enfants dans le pré où je mangeais
+paisiblement, tout près du château. Louis et Jacques jouaient auprès de
+moi, et s'amusaient à monter lestement sur mon dos; ils croyaient être
+agiles comme des faiseurs de tours, et ils étaient, je dois l'avouer, un
+peu patauds, surtout le bon petit Jacques, gros, joufflu, plus trapu et
+plus petit que son cousin. Louis parvenait quelquefois, en s'accrochant
+à ma queue, à grimper (il disait s'élancer) sur mon dos; Jacques faisait
+des efforts prodigieux pour y arriver à son tour; mais le bon petit gros
+roulait, tombait, soufflait, et ne pouvait y arriver qu'avec l'aide de
+son cousin, un peu plus âgé que lui. Pour leur épargner une si grande
+fatigue, je m'étais placé près d'une petite butte de terre. Louis avait
+déjà montré son agilité; Jacques venait de se placer sans grand effort,
+lorsque nous entendîmes accourir la bande joyeuse. «Jacques, Louis,
+criaient-ils, nous allons bien nous amuser; nous allons à la foire
+après-demain, et nous verrons un âne savant.»
+
+_Jacques:_--Un âne savant? Qu'est-ce que c'est qu'un âne savant?
+
+_Elisabeth:_--C'est un âne qui fait toutes sortes de tours.
+
+_Jacques:_--Quels tours?
+
+_Madeleine:_--Des tours ..., mais des tours ..., des tours, enfin.
+
+_Jacques:_--Il n'en fera jamais comme Cadichon.
+
+_Henri:_--Bah! Cadichon! il est très bon et très intelligent pour un
+âne, mais il ne saurait pas faire ce que fera l'âne savant de la foire.
+
+_Camille:_--Je suis bien sûre que si on lui montrait, il le ferait.
+
+_Pierre:_--Voyons d'abord ce que fait cet âne savant, nous verrons après
+s'il est plus savant que Cadichon.
+
+_Camille:_--Pierre a raison, attendons jusqu'après la foire.
+
+_Elisabeth:_--Eh bien, qu'est-ce que nous ferons après la foire?
+
+--Nous nous disputerons, dit Madeleine en riant.
+
+Jacques et Louis gardaient le silence depuis qu'ils s'étaient dit
+quelques mots à l'oreille; ils laissèrent partir les enfants. Après
+s'être assurés qu'on ne pouvait les voir ni les entendre, ils se mirent
+à danser autour de moi en riant et chantant:
+
+ _Cadichon, Cadichon,
+ A la foire tu viendras;
+ L'âne savant tu verras;
+ Ce qu'il fait tu regarderas;
+ Puis, comme lui tu feras;
+ Tout le monde t'honorera;
+ Tout le monde t'applaudira,
+ Et nous serons fiers de toi.
+ Cadichon, Cadichon,
+ Je te prie, distingue-toi._
+
+--C'est très joli ce que nous chantons, dit Jacques en s'arrêtant tout à
+coup.
+
+_Louis:_--C'est que ce sont des vers, je crois bien que c'est joli!
+
+_Jacques:_--Des vers? Je croyais que c'était difficile de faire des
+vers.
+
+_Louis:_
+ Très facile,
+ Comme tu vois;
+ Pas difficile,
+ Comme tu crois.
+
+Vois-tu? en voilà encore.
+
+_Jacques:_--Courons le dire à mes cousines et cousins.
+
+_Louis:_--Non, non, s'ils entendaient nos vers, ils devineraient ce que
+nous voulons faire; il faudra les surprendre à la foire même.
+
+_Jacques:_--Mais crois-tu que papa et mon oncle voudront bien nous
+laisser emmener Cadichon à la foire?
+
+_Louis:_--Certainement, quand nous leur aurons dit en secret pourquoi
+nous voulons faire voir l'âne savant à Cadichon.
+
+_Jacques:_--Allons vite le leur demander.
+
+Les voilà courant tous deux vers la maison, les papas venaient justement
+au pré voir ce que faisaient les enfants. «Papa, papa! crièrent-ils,
+venez vite; nous avons quelque chose à vous demander».
+
+--Parlez, enfants, que voulez-vous?
+
+--Pas ici, papa, pas ici, dirent-ils d'un air mystérieux, chacun tirant
+son papa dans le pré.
+
+--Qu'y a-t-il donc? dit en riant le papa de Louis. Dans quelle
+conspiration voulez-vous nous entraîner?
+
+--Chut! papa, chut! dit Louis. Voilà ce que c'est. Vous savez
+qu'après-demain il y aura un âne savant à la foire?
+
+_Le papa de Louis_:--Non, je ne le savais pas; mais qu'avons-nous
+affaire d'ânes savants, nous qui avons Cadichon?
+
+_Louis:_--Voilà précisément ce que nous disons, papa, que Cadichon est
+plus savant qu'eux tous. Mes soeurs, mes cousines et cousins iront à la
+foire pour voir cet âne, et nous voudrions bien y mener Cadichon pour
+qu'il voie comment fait l'âne, et qu'il fasse de même.
+
+_Le papa de Jacques:_--Comment? vous mettriez Cadichon dans la foule à
+regarder l'âne?
+
+_Jacques:_--Oui, papa, au lieu d'aller en voiture, nous monterions
+Cadichon, et nous nous mettrions tout près du cercle où l'âne savant
+fera ses tours.
+
+_Le papa de Jacques:_--Je ne demande pas mieux, moi; mais je ne crois
+pas que Cadichon apprenne grand'chose en une seule leçon.
+
+_Jacques:_--N'est-ce pas, Cadichon, que tu sauras faire aussi bien que
+cet imbécile d'âne savant?
+
+En m'adressant cette question, Jacques me regardait d'un air si
+inquiet, que je me mis à braire pour le rassurer, tout en riant de son
+inquiétude.
+
+--Entendez-vous, papa? Cadichon dit oui, s'écria Jacques avec triomphe.
+
+Les deux papas se mirent à rire, embrassèrent chacun leurs gentils
+petits garçons, et s'en allèrent en promettant que j'irais à la foire et
+qu'ils y viendraient avec les enfants et avec moi.
+
+--Ah! me dis-je en moi-même, ils doutent de mon adresse! C'est étonnant
+que les enfants aient plus d'intelligence que les papas!
+
+Le jour de la foire arriva. Une heure avant le départ, on fit ma
+toilette bien à fond; on m'étrilla, on me brossa jusqu'à m'impatienter;
+on me mit une selle et une bride toutes neuves: Louis et Jacques
+demandèrent à partir un peu en avant, pour ne pas arriver en retard.
+
+--Pourquoi irez-vous en avant, demanda Henri, et comment irez-vous?
+
+_Louis_:--Nous irons sur Cadichon, et nous partons devant parce que nous
+n'irons pas vite.
+
+_Henri_:--Vous irez tous les deux seuls?
+
+_Jacques_:--Non, papa et mon oncle viennent avec nous.
+
+_Henri_:--Ce sera joliment ennuyeux de faire une lieue au pas.
+
+_Louis_:--Oh! nous ne nous ennuierons point avec nos papas.
+
+_Henri_:--J'aime encore mieux aller en voiture, nous serons arrivés bien
+avant vous.
+
+_Jacques_:--Non, puisque nous partirons longtemps avant vous.
+
+Comme ils finissaient de parler, on m'amena tout sellé et tout pomponné;
+les papas étaient prêts; ils placèrent les petits garçons sur mon dos,
+et je partis doucement, pour ne pas faire courir les pauvres papas.
+
+Une heure après, nous arrivions au champ de foire; il y avait déjà
+beaucoup de monde près du cercle indiqué par une corde, où l'âne savant
+devait montrer son savoir-faire. Les papas de mes petits amis les firent
+placer avec moi tout près de la corde. Mes autres maîtres et maîtresses
+nous rejoignirent bientôt et se placèrent près de nous.
+
+Un roulement de tambour annonça que mon savant confrère allait paraître.
+Tous les yeux étaient fixés sur la barrière; elle s'ouvrit enfin, et
+l'âne savant parut. Il était maigre, chétif; il avait l'air triste et
+malheureux. Son maître l'appela; il approcha sans empressement, et même
+avec un air de crainte; je vis d'après cela que le pauvre animal avait
+été bien battu pour apprendre ce qu'il savait.
+
+«Messieurs et mesdames, dit le maître, j'ai l'honneur de vous présenter
+MIRLIFLORE, le prince des ânes. Cet âne, messieurs, mesdames, n'est pas
+si âne que ses confrères; c'est un âne savant, plus savant que beaucoup
+d'entre vous: c'est l'âne par excellence, qui n'a pas son pareil.
+Allons, Mirliflore, montrez ce que vous savez faire; et d'abord saluez
+ces messieurs et ces dames comme un âne bien élevé.»
+
+J'étais orgueilleux, ce discours me mit en colère; je résolus de me
+venger avant la fin de la séance.
+
+Mirliflore avança de trois pas, et salua de la tête d'un air dolent.
+
+-Va Mirliflore, va porter ce bouquet à la plus jolie dame de la société.
+
+Je ris en voyant toutes les mains se tendre à moitié, et s'apprêter
+à recevoir le bouquet. Mirliflore fit le tour du cercle, et s'arrêta
+devant une grosse et laide femme, que j'ai su depuis être la femme du
+maître. Mirliflore y déposa ses fleurs.
+
+Ce manque de goût m'indigna; je sautai dans le cercle par-dessus la
+corde, à la grande surprise de l'assemblée; je saluai gracieusement
+devant, derrière, à droite, à gauche, je marchai d'un pas résolu vers la
+grosse femme, je lui arrachai le bouquet, et j'allai le déposer sur les
+genoux de Camille; je retournai à ma place aux applaudissements de toute
+l'assemblée. Chacun se demandait ce que signifiait cette apparition;
+quelques personnes crurent que c'étaient arrangé d'avance, et qu'il
+y avait deux ânes savants au lieu d'un; d'autres qui me voyaient en
+compagnie de mes petits maîtres, et qui me connaissaient, étaient ravis
+de mon intelligence.
+
+Le maître de Mirliflore semblait fort contrarié, Mirliflore paraissait
+indifférent à mon triomphe; je commençai à croire qu'il était réellement
+bête, ce qui est assez rare parmi nous autres ânes. Quand le silence fut
+rétabli, le maître appela de nouveau Mirliflore.
+
+«Venez, Mirliflore, faites voir à ces messieurs et dames qu'après avoir
+su distinguer la beauté, vous savez aussi reconnaître la sottise; prenez
+ce bonnet, et posez-le sur la tête du plus sot de l'assemblée.»
+
+Et il lui présenta un magnifique bonnet d'âne garni de sonnettes et de
+rubans de toutes couleurs. Mirliflore le prit entre ses dents, et se
+dirigea vers un gros garçon rouge, qui baissait d'avance la tête pour
+recevoir le bonnet. Il était facile de reconnaître, à sa ressemblance
+avec la grosse femme si faussement proclamée la plus belle de la
+société, que ce gros garçon était le fils et le compère du maître.
+
+«Voici, pensai-je, le moment de me venger des paroles insultantes de cet
+imbécile.»
+
+Et, avant qu'on eut songé à me retenir, je m'élançai encore dans
+l'arène, je courus à mon confrère, je lui arrachai le bonnet d'âne au
+moment où il le posait sur la tête du gros garçon, et, avant que le
+maître eût eu le temps de se reconnaître, je courus à lui, je mis mes
+pieds de devant sur ses épaules, et je voulus placer le bonnet sur sa
+tête. Il me repoussa avec violence, et il devint d'autant plus furieux,
+que les rires mêlés d'applaudissements se firent entendre de tous côtés.
+
+--Bravo! l'âne, criait-on; c'est lui qui est le vrai âne savant!
+
+Enhardi par les applaudissements de la foule, je fis un nouvel effort
+pour le coiffer du bonnet d'âne; à mesure qu'il reculait, j'avançais, et
+nous finîmes par une course ventre à terre, l'homme se sauvait à toutes
+jambes, moi courant après lui, ne pouvant parvenir à lui mettre le
+bonnet, et ne voulant pourtant pas lui faire de mal. Enfin j'eus
+l'adresse de sauter sur son dos en passant mes pieds de devant sur ses
+épaules, et, m'appuyant de tout mon poids sur lui, il tomba; je profitai
+de sa chute pour enfoncer le bonnet sur sa tête, et je l'enfonçai
+jusqu'au menton. Je me retirai immédiatement; l'homme se releva, mais
+n'y voyant pas clair, et se sentant étourdi de sa chute, il se mit à
+tourner, à sauter. Et moi, pour compléter la farce, je me mis à l'imiter
+d'une façon grotesque, à tourner, à sauter comme lui; j'interrompais
+parfois cette burlesque imitation en allant lui braire dans l'oreille,
+et puis je me mettais sur mes pieds de derrière, et je sautais comme
+lui, tantôt à côté, tantôt en face.
+
+Dépeindre les rires, les bravos, les trépignements joyeux de toute
+l'assemblée est impossible; jamais âne au monde n'eut un pareil succès,
+un pareil triomphe. Le cercle fut envahi par des milliers de personnes
+qui voulaient me toucher, me caresser, me voir de près. Ceux qui me
+connaissaient en étaient fiers; ils me nommaient à ceux qui ne me
+connaissaient pas; ils racontaient une foule d'histoires vraies et
+fausses dans lesquelles je jouais un rôle magnifique. Une fois,
+disait-on, j'avais éteint un incendie en faisant marcher une pompe tout
+seul; j'étais monté à un troisième étage, j'avais ouvert la porte de ma
+maîtresse, je l'avais saisie endormie sur son lit, et, comme les flammes
+avaient envahi tous les escaliers et fenêtres, je m'étais élancé du
+troisième étage, après avoir eu soin de placer ma maîtresse sur mon dos:
+ni elle ni moi, nous ne nous étions blessés, parce que l'ange gardien de
+ma maîtresse nous avait soutenus en l'air pour nous faire descendre
+à terre tout doucement. Une autre fois, j'avais tué à moi tout seul
+cinquante brigands en les étranglant les uns après les autres d'un seul
+coup de dent, de manière qu'aucun d'eux n'eût le temps de se réveiller
+et de donner l'alarme à ses camarades. J'avais été ensuite délivrer,
+dans les cavernes, cent cinquante prisonniers que ces voleurs avaient
+enchaînés pour les engraisser et les manger. Une autre fois, enfin,
+j'avais battu à la course les meilleurs chevaux du pays; j'avais fait en
+cinq heures vingt-cinq lieues sans m'arrêter.
+
+A mesure que ces nouvelles se répandaient, l'admiration augmentait; on
+se pressait, on s'étouffait autour de moi; les gendarmes furent obligés
+de faire écarter la foule. Heureusement que les parents de Louis, de
+Jacques et de tous mes autres maîtres avaient emmené les enfants dès
+que la foule s'était amassée autour de moi. J'eus beaucoup de peine à
+m'échapper, même avec le secours des gendarmes; on voulait me porter en
+triomphe. Je fus obligé, pour me soustraire à cet honneur, de donner
+par-ci par-là quelques coups de dents, et même de décocher quelques
+ruades; mais j'eus soin de ne blesser personne, c'était seulement pour
+faire peur et m'ouvrir un passage.
+
+Une fois débarrassé de la foule, je cherchai Louis et Jacques; je ne les
+aperçus d'aucun côté. Je ne voulais pourtant pas que mes chers petits
+maîtres revinssent à pied jusque chez eux. Sans perdre mon temps à les
+chercher, je courus à l'écurie où l'on mettait toujours nos chevaux
+et nos harnais. J'y entrai, je ne les y trouvai plus; on était parti.
+Alors, courant à toutes jambes sur la grand'route qui menait au château,
+je ne tardai pas à rattraper les voitures, dans lesquelles on avait
+entassé les enfants sur les parents; ils étaient une quinzaine dans les
+deux calèches.
+
+--Cadichon! voilà Cadichon! s'écrièrent tous les enfants quand ils
+m'aperçurent.
+
+On fit arrêter les voitures; Jacques et Louis demandèrent à descendre
+pour m'embrasser, me complimenter et revenir à pied; puis Jeanne et
+Henriette, puis Pierre et Henri, puis enfin Elisabeth, Madeleine et
+Camille.
+
+--Voyez-vous, disaient Louis et Jacques, que nous connaissons mieux que
+vous l'esprit de Cadichon; voyez comme il a été intelligent! Comme il a
+bien compris les tours de ce sot Mirliflore et son imbécile de maître!
+
+--C'est vrai, dit Pierre; mais je voudrais bien savoir pourquoi il
+a voulu absolument mettre le bonnet d'âne au maître. Est-ce qu'il a
+compris que le maître était un sot, et qu'un bonnet d'âne est le signe
+qui indique la sottise?
+
+_Camille_:--Certainement, il l'a compris; il a bien assez d'esprit pour
+cela.
+
+_Elisabeth_:--Ah! ah! ah! Tu dis cela parce qu'il t'a donné le bouquet
+comme à la plus jolie de l'assemblée.
+
+_Camille_:--Pas du tout, je n'y pensais pas, et, à présent que tu m'en
+parles, je me souviens que j'ai été étonnée, et que j'aurais voulu qu'il
+allât porter le bouquet à maman: c'est elle qui était la plus belle de
+l'assemblée.
+
+_Pierre_:--C'est toi qui la représentais, et puis je trouve, moi,
+qu'après ma tante l'âne ne pouvait mieux choisir.
+
+_Madeleine_:--Et moi donc, et moi, est-ce que je suis laide?
+
+_Pierre_:--Certainement non, mais chacun a son goût, et le goût de
+Cadichon lui a fait choisir Camille.
+
+_Elisabeth_:--Au lieu de parler de jolies ou de laides, nous devrions
+demander à Cadichon comment il a pu si bien comprendre ce que disait cet
+homme?
+
+_Henriette_:--Quel dommage que Cadichon ne puisse parler! que
+d'histoires il nous raconterait!
+
+_Elisabeth_:--Qui sait s'il ne nous comprend pas? J'ai bien lu, moi,
+les Mémoires d'une poupée; est-ce qu'une poupée a l'air de voir et de
+comprendre? Cette poupée a écrit qu'elle entendait tout, qu'elle voyait
+tout.
+
+_Henri_:--Est-ce que tu crois cela, toi?
+
+_Elisabeth_:--Certainement, je le crois.
+
+_Henri_:--Comment la poupée a-t-elle pu écrire?
+
+_Elisabeth_:--Elle écrivait la nuit avec une toute petite plume de
+colibri, et elle cachait ses Mémoires sous son lit.
+
+_Madeleine_:--Ne crois donc pas de pareilles bêtises, ma pauvre
+Elisabeth; c'est une dame qui a écrit ces Mémoires d'une poupée, et,
+pour rendre le livre plus amusant elle a fait semblant d'être la poupée
+et d'écrire comme si elle était une poupée.
+
+_Elisabeth_:--Tu crois que ce n'est pas une vraie poupée qui a écrit?
+
+_Camille_:--Certainement non. Comment veux-tu qu'une poupée, qui n'est
+pas vivante, qui est faite en bois, en peau et remplie de son, puisse
+réfléchir, voir, entendre, écrire?
+
+Tout en causant, nous arrivions au château; les enfants coururent tous à
+leur grand'mère, qui était restée à la maison. Ils lui racontèrent tout
+ce que j'avais fait et combien j'avais étonné et enchanté tout le monde.
+
+--Mais il est vraiment merveilleux, ce Cadichon! s'écria-t-elle en
+venant me caresser. J'ai connu des ânes fort intelligents, plus
+intelligents que toute autre bête, mais jamais je n'en ai vu comme
+Cadichon! Il faut avouer qu'on est bien injuste envers les ânes.
+
+Je me retournai vers elle, et je la regardai avec reconnaissance.
+
+--On dirait en vérité qu'il m'a comprise, continua-t-elle. Mon pauvre
+Cadichon, sois sûr que je ne te vendrai pas tant que je vivrai, et que
+je te ferai soigner comme si tu comprenais tout ce qui se fait autour de
+toi.
+
+Je soupirai en pensant à l'âge de ma vieille maîtresse; elle avait
+cinquante-neuf ans, et moi je n'en avais que neuf ou dix.
+
+«Mes chers petits maîtres, quand votre grand'mère mourra, gardez-moi, je
+vous prie, ne me vendez pas, et laissez-moi mourir en vous servant.»
+
+Quant au malheureux maître de l'âne savant, je me repentis amèrement
+plus tard du tour que je lui avais joué, et vous verrez le mal que j'ai
+fait en voulant montrer mon esprit.
+
+
+
+XX
+
+LA GRENOUILLE
+
+Le garçon orgueilleux qui avait tué mon ami Médor avait obtenu sa grâce,
+probablement à force de platitudes; on lui avait permis de revenir chez
+votre grand'mère. Je ne pouvais le souffrir, comme bien vous pensez,
+et je cherchais l'occasion de lui jouer quelque mauvais tour, car je
+n'étais guère charitable, et je n'avais pas encore appris à pardonner.
+
+Cet Auguste était poltron et il parlait toujours de son courage. Un jour
+que son père l'avait amené en visite, et que les enfants lui avaient
+proposé une promenade dans le parc, Camille, qui courait en avant, fit
+tout à coup un saut de côté et poussa un cri.
+
+--Qu'as-tu donc? s'écria Pierre courant à elle.
+
+_Camille_:--J'ai eu peur d'une grenouille qui m'a sauté sur le pied.
+
+_Auguste_:--Vous avez peur des grenouilles, Camille? Moi, je n'ai peur
+de rien, d'aucun animal.
+
+_Camille_:--Pourquoi donc; l'autre jour, avez-vous sauté si haut, quand
+je vous ai dit qu'une araignée se promenait sur votre bras?
+
+_Auguste_:--Parce que j'avais mal compris ce que vous me disiez.
+
+_Camille_:--Comment, mal compris? C'était pourtant facile à comprendre.
+
+_Auguste_:--Certainement, si j'avais bien entendu; mais j'ai cru que
+vous disiez: «Une araignée se promène là-bas». J'ai sauté pour mieux
+voir, voilà tout.
+
+_Pierre_:--Par exemple! Ce n'est pas vrai, cela, car tu m'as dit tout en
+sautant: «Pierre, ôte-la, je t'en prie».
+
+_Auguste_:--Je voulais dire: «Ote-toi, que je la voie mieux».
+
+--Il ment, dit tout bas Madeleine à Camille.
+
+--Je le vois bien, répondit Camille de même.
+
+Moi, j'écoutais la conversation, et j'en profitai, comme on va voir. Les
+enfants s'étaient assis sur l'herbe, je les avais suivis. En approchant
+d'eux, je vis une petite grenouille verte, de l'espèce qu'on appelle
+_gresset_; elle était près d'Auguste, dont la poche entr'ouverte rendait
+très facile ce que je projetais. J'approchai sans bruit; je saisis la
+grenouille par une patte, et je la mis dans la poche du petit vantard.
+Je m'éloignai ensuite, pour qu'Auguste ne pût deviner que c'était moi
+qui lui avais fait ce beau présent.
+
+Je n'entendais pas bien ce qu'ils disaient, mais je voyais bien
+qu'Auguste continuait à se vanter de n'avoir peur de rien, et de ne pas
+même craindre les lions. Les enfants se récriaient là-dessus, lorsqu'il
+eut besoin de se moucher. Il entra sa main dans sa poche, la retira en
+poussant un cri de terreur, se leva précipitamment et cria:
+
+--Otez-la, ôtez-la! Je vous en supplie, ôtez-la, j'ai peur! Au secours,
+au secours.
+
+--Qu'avez-vous donc, Auguste? dit Camille moitié riant et moitié
+effrayée.
+
+_Auguste_:--Une bête, une bête! Otez-la, je vous en supplie.
+
+_Pierre_:--De quelle bête parles-tu? Où est cette bête?
+
+_Auguste_:--Dans ma poche! Je l'ai sentie, je l'ai touchée! Otez-la,
+ôtez-la; j'ai peur, je n'ose pas.
+
+--Tu peux bien l'ôter toi-même, poltron que tu es, reprit Henri avec
+indignation.
+
+_Elisabeth_:--Tiens! il a peur d'une bête qu'il a dans sa poche, et il
+veut que nous l'ôtions, quand il n'ose pas la toucher.
+
+Les enfants, après avoir été un peu effrayés, finirent par rire des
+contorsions d'Auguste, qui ne savait comment se débarrasser de la
+grenouille. Il la sentait gigoter et grimper dans sa poche. La frayeur
+augmentait à chaque mouvement de la grenouille. Enfin, perdant la
+tête, fou de terreur, il ne trouva d'autre moyen de se débarrasser de
+l'animal, qu'il sentait remuer et qu'il n'osait toucher, qu'en ôtant
+sont habit et le jetant à terre. Il resta en manches de chemise; les
+enfants éclatèrent de rire et se précipitèrent sur l'habit. Henri
+entr'ouvrit la poche de derrière; la grenouille prisonnière, voyant du
+jour, s'élança par l'ouverture, tout étroite qu'elle était, et chacun
+put voir un joli petit gresset effrayé, effaré, qui sautait et se
+dépêchait pour se mettre en sûreté.
+
+_Camille_, riant:--L'ennemi est en fuite.
+
+_Pierre_:--Prends garde qu'il ne coure après toi!
+
+_Henri_:--N'approche pas, il pourrait te dévorer!
+
+_Madeleine_:--Rien n'est dangereux comme un gresset!
+
+_Elisabeth_:--Si ce n'était qu'un lion, Auguste se jetterait dessus;
+mais un gresset! Tout son courage ne pourrait le défendre de ses
+griffes.
+
+_Louis_:--Et les dents que tu oublies!
+
+_Jacques_, attrapant le gresset:--Tu peux ramasser ton habit; je tiens
+ton ennemi prisonnier.
+
+Auguste restait honteux et immobile devant les rires et les
+plaisanteries des enfants.
+
+--Habillons-le, s'écria Pierre, il n'a pas la force de passer son habit.
+
+--Prends garde qu'une mouche ou un moucheron ne se pose dessus, dit
+Henri; ce serait un nouveau danger à courir.
+
+Auguste voulut se sauver, mais tous les enfants, petits et grands,
+coururent après lui, Pierre tenant l'habit qu'il avait ramassé, les
+autres poursuivant le fuyard et lui coupant le passage. Ce fut une
+chasse très amusante pour tous, excepté pour Auguste, qui, rouge de
+honte et de colère, courait à droite, à gauche, et rencontrait partout
+un ennemi. Je m'étais mis de la partie; je galopais devant et derrière
+lui, redoublant sa frayeur par mes braiments et par mes tentatives de le
+saisir par le fond de son pantalon; une fois je l'attrapai, mais il tira
+si fort, que le morceau me resta dans les dents, ce qui redoubla les
+rires des enfants. Je réussis enfin à le saisir solidement; il poussa
+un cri qui me fit croire que je tenais sous ma dent autre chose
+que l'étoffe du pantalon. Il s'arrêta tout court; Pierre et Henri
+accoururent les premiers; il voulut encore se débattre contre leurs
+efforts, mais je tirai légèrement, ce qui lui fit pousser un second cri
+et le rendit doux comme un agneau: il ne bougea pas plus qu'une statue
+pendant que Pierre et Henri lui enfilèrent son habit. Je lâchai aussitôt
+qu'on n'eut plus besoin de mon aide, et je m'éloignai la joie dans le
+coeur, d'avoir si bien réussi à le rendre ridicule. Il ne sut jamais
+comment cette grenouille s'était trouvée dans sa poche, et depuis ce
+fortuné jour il n'osa plus parler de son courage ... devant les enfants.
+
+
+
+XXI
+
+LE PONEY
+
+Ma vengeance aurait dû être assouvie, mais elle ne l'était pas; je
+conservais contre le malheureux Auguste un sentiment de haine qui me
+fit commettre à son égard une nouvelle méchanceté, dont je me suis
+bien repenti depuis. Après l'histoire de la grenouille, nous fûmes
+débarrassés de lui pendant près d'un mois. Mais son père le ramena un
+jour, ce qui ne fit plaisir à personne.
+
+--Que ferons-nous pour amuser ce garçon? demanda Pierre à Camille.
+
+_Camille_:--Propose-lui d'aller faire une partie d'âne dans les bois;
+Henri montera Cadichon, Auguste prendra l'âne de la ferme, et toi tu
+monteras ton poney.
+
+_Pierre_:--C'est une bonne idée que tu as là, pourvu qu'il veuille bien
+encore!
+
+_Camille_:--Il faudra bien qu'il veuille; fais seller le poney et les
+ânes; quand ils seront prêts, vous le ferez monter le sien.
+
+Pierre alla trouver Auguste, qui faisait enrager Louis et Jacques, en
+prétendant les aider de ses conseils pour embellir leur petit jardin; il
+bouleversait tout, arrachait les légumes, replantait les fleurs, coupait
+les fraisiers, et mettait le désordre partout; les pauvres petits
+cherchaient à l'en empêcher, mais il les repoussait d'un coup de pied,
+d'un coup de bêche, et lorsque Pierre arriva, il les trouva pleurant sur
+les débris de leurs fleurs et de leurs légumes.
+
+--Pourquoi tourmentes-tu mes pauvres petits cousins? lui demanda Pierre
+d'un air mécontent.
+
+_Auguste_:--Je ne les tourmente pas; je les aide, au contraire.
+
+_Pierre_:--Mais puisqu'ils ne veulent pas être aidés?
+
+_Auguste_:--Il faut leur faire du bien malgré eux.
+
+_Louis_:--C'est parce qu'il est deux fois plus grand que nous, qu'il
+nous tourmente; avec toi et Henri il n'oserait pas.
+
+_Auguste_:--Je n'oserais pas? Ne répète pas ce mot, petit.
+
+_Jacques_:--Non, tu n'oserais pas! Pierre et Henri sont plus forts qu'un
+gresset, je pense.
+
+A ce mot de _gresset_, Auguste rougit, leva les épaules d'un air de
+dédain, et, s'adressant à Pierre:
+
+--Que me voulais-tu, cher ami? Tu avais l'air de me chercher quand tu es
+venu ici.
+
+--Oui, je venais te proposer une partie d'âne, répondit Pierre d'un air
+froid; ils seront prêts dans un quart d'heure, si tu veux venir faire,
+avec Henri et moi, une promenade dans les bois?
+
+--Certainement; je ne demande pas mieux, répliqua avec empressement
+Auguste.
+
+Pierre et Auguste allèrent à l'écurie, où ils demandèrent au cocher de
+seller le poney, mon camarade de la ferme et moi.
+
+_Auguste_:--Ah! vous avez un poney! J'aime beaucoup les poneys.
+
+_Pierre_:--C'est grand'mère qui me l'a donné.
+
+_Auguste_:--Tu sais donc monter à cheval?
+
+_Pierre_:--Oui; je monte au manège depuis deux ans.
+
+_Auguste_:--Je voudrais bien monter ton poney.
+
+_Pierre_:--Je ne te le conseille pas, si tu n'as pas appris à monter à
+cheval.
+
+_Auguste_:--Je n'ai pas appris, mais je monte tout aussi bien qu'un
+autre.
+
+_Pierre_:--As-tu jamais essayé?
+
+_Auguste_:--Bien des fois. Qui est-ce qui ne sait pas monter à cheval?
+
+_Pierre_:--Quand donc as-tu monté? ton père n'a pas de chevaux de selle.
+
+_Auguste_:--Je n'ai pas monté de chevaux, mais j'ai monté des ânes:
+c'est la même chose.
+
+_Pierre_, retenant un sourire:--Je te répète, mon cher Auguste, qui si
+tu n'as jamais monté à cheval, je ne te conseille pas de monter mon
+poney.
+
+_Auguste_, piqué:--Et pourquoi donc? Tu peux me le céder une fois en
+passant.
+
+_Pierre_:--Oh! ce n'est pas pour te refuser; c'est parce que le poney
+est un peu vif et....
+
+_Auguste_, de même:--Et alors?...
+
+_Pierre_:--Eh bien, alors ... il pourrait te jeter par terre.
+
+_Auguste_, très piqué:--Sois tranquille, je suis plus adroit que tu ne
+le penses. Si tu veux bien t'en priver pour moi, sois sûr que je saurai
+le mener tout aussi bien que toi-même.
+
+_Pierre_:--Comme tu voudras, mon cher. Prends le poney, je prendrai
+l'âne de la ferme, et Henri montera Cadichon.
+
+Henri les vint rejoindre; nous étions tout prêts à partir. Auguste
+approcha du poney, qui s'agita un peu et fit deux ou trois petits sauts.
+Auguste le regarda d'un air inquiet.
+
+--Tenez-le bien jusqu'à ce que je sois dessus, dit-il.
+
+_Le cocher_:--Il n'y a pas de danger, monsieur; l'animal n'est pas
+méchant; vous n'avez pas besoin d'avoir peur.
+
+_Auguste_, piqué:--Je n'ai pas peur du tout; est-ce que j'ai l'air
+d'avoir peur, moi qui n'ai peur de rien!
+
+_Henri_, tout bas à Pierre:--Excepté des gressets.
+
+_Auguste_:--Que dis-tu, Henri? Qu'as-tu dit à l'oreille de Pierre?
+
+_Henri_, avec malice:--Oh! rien d'intéressant; je croyais voir un
+gresset là-bas sur l'herbe.
+
+Auguste se mordit les lèvres, devint rouge, mais ne répondit pas. Il
+finit par se hisser sur le poney, et il se mit à tirer sur la bride; le
+poney recula; Auguste se cramponna à la selle.
+
+--Ne tirez pas, monsieur, ne tirez pas; un cheval ne se mène pas comme
+un âne, dit le cocher en riant.
+
+Auguste lâcha la bride. Je partis en avant avec Henri. Pierre suivit
+sur l'âne de la ferme. J'eus la malice de prendre le galop; le poney
+cherchait à me devancer; je n'en courais que plus vite; Pierre et Henri
+riaient. Auguste criait et se tenait à la crinière; nous courions tous,
+et j'étais décidé à n'arrêter que lorsque Auguste serait par terre. Le
+poney, excité par les rires et les cris, ne tarda pas à me devancer; je
+le suivis de près, lui mordillant la queue lorsqu'il semblait vouloir se
+ralentir. Nous galopâmes ainsi pendant un grand quart d'heure, Auguste
+manquant tomber à chaque pas, et se retenant toujours au cou du cheval.
+Pour hâter sa chute, je donnai un coup de dent plus fort à la queue du
+poney, qui se mit à lancer des ruades avec une telle force, qu'à la
+première Auguste se trouva sur son cou, à la seconde il passa par-dessus
+la tête de sa monture, tomba sur le gazon, et resta étendu sans
+mouvement. Pierre et Henri, le croyant blessé, sautèrent à terre, et
+accoururent à lui pour le relever.
+
+--Auguste, Auguste, es-tu blessé? lui demandèrent-ils avec inquiétude.
+
+--Je crois que non, je ne sais pas, répondit Auguste, qui se releva
+tremblant encore de la peur qu'il avait eue.
+
+Quand il fut debout, ses jambes fléchissaient, ses dents claquaient;
+Pierre et Henri l'examinèrent, et, ne trouvant ni écorchure ni blessure
+d'aucune sorte, ils le regardèrent avec pitié et dégoût.
+
+--C'est triste d'être poltron à ce point, dit Pierre.
+
+--Je ... ne ... suis pas ... poltron ... seulement ... j'ai ... eu ...
+eu ... peur.... répondit Auguste, claquant toujours des dents.
+
+--J'espère que tu ne tiens plus à monter mon poney, ajouta Pierre.
+Prends mon âne, je vais reprendre mon cheval.
+
+Et, sans attendre la réponse d'Auguste, il sauta légèrement sur le
+poney.
+
+--J'aimerais mieux Cadichon, dit piteusement Auguste.
+
+--Comme tu voudras, répondit Henri. Prends Cadichon; je prendrai Grison,
+l'âne de la ferme.
+
+Mon premier mouvement fut d'empêcher ce méchant Auguste de me monter;
+mais je formai un autre projet, qui complétait sa journée et qui servait
+mieux mon aversion et ma méchanceté. Je me laissai donc tranquillement
+enfourcher par mon ennemi, et je suivis de loin le poney. Si Auguste
+avait osé me battre pour me faire marcher plus vite, je l'aurais jeté
+par terre; mais il connaissait l'amitié qu'avaient pour moi tous mes
+jeunes maîtres, et il me laissa aller comme je voulais. J'eus soin, tout
+le long du bois, de passer tout près des broussailles et surtout des
+grandes épines, des houx, des ronces, afin que le visage de mon cavalier
+fut balayé par les branches piquantes de ces arbustes. Il s'en plaignit
+à Henri, qui lui répondit froidement:
+
+--Cadichon ne mène mal que les gens qu'il n'aime pas: il est probable
+que tu n'es pas dans ses bonnes grâces.
+
+Nous reprîmes bientôt le chemin de la maison; cette promenade n'amusait
+pas Henri et Pierre, qui entendaient sans cesse geindre Auguste, que
+de nouvelles branches venaient cingler au travers du visage; il était
+griffé à faire plaisir; j'avais tout lieu de croire qu'il ne s'amusait
+guère plus que ses camarades. Mon affreux projet allait s'effectuer. En
+revenant par la ferme, nous longions un trou ou plutôt un fossé dans
+lequel venait aboutir le conduit qui recevait les eaux grasses et sales
+de la cuisine; on y jetait toutes sortes d'immondices, qui, pourrissant
+dans l'eau de vaisselle, formaient une boue noire et puante. J'avais
+laissé passer Pierre et Henri devant; arrivé près de ce fossé, je fis un
+bond vers le bord et une ruade qui lança Auguste au beau milieu de la
+bourbe. Je restai tranquillement à le voir patauger dans cette boue
+noire et infecte qui l'aveuglait.
+
+Il voulut crier, mais l'eau sale lui entrait dans la bouche; il en avait
+jusqu'aux oreilles, et il ne pouvait parvenir à retrouver le bord. Je
+riais intérieurement. «Médor, me dis-je, Médor, tu es vengé!» Je ne
+réfléchissais pas au mal que je pouvais faire à ce pauvre garçon, qui,
+en tuant Médor, avait fait une maladresse et non une méchanceté; je ne
+songeais pas que c'était moi qui étais le plus mauvais des deux. Enfin,
+Pierre et Henri, qui étaient descendus de cheval et d'âne, ne voyant ni
+moi ni Auguste, s'étonnèrent de ce retard; ils revinrent sur leurs pas
+et m'aperçurent au bord du fossé, contemplant d'un air satisfait mon
+ennemi qui barbotait. Ils approchèrent, et, voyant qu'Auguste courait un
+danger sérieux d'être suffoqué par la boue, ils ne purent s'empêcher de
+pousser un cri en le voyant dans cette cruelle position. Ils appelèrent
+les garçons de ferme, qui lui tendirent une perche, à laquelle il
+s'accrocha et qu'on retira avec Auguste au bout. Quand il fut sur la
+terre ferme, personne ne voulait l'approcher; il était couvert de boue,
+et sentait trop mauvais.
+
+--Il faut aller prévenir son père, dit Pierre.
+
+--Et puis papa et mes oncles, dit Henri, qu'ils nous disent ce qu'il
+faut faire pour le nettoyer.
+
+--Allons, viens, Auguste; suis-nous, mais de loin, dit Pierre; cette
+boue exhale une odeur insupportable.
+
+Auguste, tout penaud, noir de boue, y voyant à peine pour se conduire,
+les suivit de loin; on entendait les exclamations des gens de la ferme.
+Je formais l'avant-garde, caracolant, courant et brayant de toutes mes
+forces. Pierre et Henri parurent mécontents de ma gaieté; ils criaient
+après moi pour me faire taire. Ce bruit inaccoutumé attira l'attention
+de toute la maison; chacun reconnaissant ma voix, et sachant que je ne
+brayais ainsi que dans les grandes occasions, se mit à la fenêtre, de
+sorte que, lorsque nous arrivâmes en vue du château, nous vîmes les
+croisées garnies de visages curieux, nous entendîmes des cris et un
+mouvement extraordinaire. Peu d'instants après, tout le monde, grands
+et petits, vieux et jeunes, était descendu et faisait cercle autour de
+nous. Auguste était au milieu, chacun demandant ce qu'il y avait, et
+s'enfuyant à son approche. La grand'mère fut la première à dire:
+
+--Il faut laver ce pauvre garçon, et voir s'il n'a pas quelque blessure.
+
+--Mais comment le laver? dit le papa de Pierre. Il faut apprêter un
+bain.
+
+--Je m'en charge, moi, dit le père d'Auguste. Suis-moi, Auguste; je vois
+à ta démarche que tu n'as ni blessure ni contusion. Viens à la mare, tu
+vas te plonger dedans, et, quand tu auras fait partir la boue, tu te
+savonneras et tu achèveras de te nettoyer. L'eau n'est pas froide dans
+cette saison. Pierre voudra bien te prêter du linge et des habits.
+
+Et il se dirigea vers la mare. Auguste avait peur de son père, il fut
+bien obligé de le suivre. J'y courus pour assister à l'opération, qui
+fut longue et pénible; cette boue, collante et grasse, tenait à la peau,
+aux cheveux. Les domestiques s'étaient empressés d'apporter du linge,
+du savon, des habits, des chaussures. Les papas aidèrent à lessiver
+Auguste, qui sortit de là presque propre, mais grelottant et si honteux,
+qu'il ne voulut pas se faire voir, et qu'il obtint de son père de
+l'emmener tout de suite chez lui.
+
+Pendant ce temps, chacun désirait savoir comment cet accident avait pu
+arriver. Pierre et Henri leur racontèrent les deux chutes.
+
+--Je crois, dit Pierre, que les deux ont été amenées par Cadichon, qui
+n'aime pas Auguste. Cadichon a mordu la queue de mon poney, ce qu'il ne
+fait jamais quand l'un de nous est dessus; il l'a forcé à aller ainsi au
+grand galop; le cheval a rué, et c'est ce qui a fait tomber Auguste. Je
+n'étais pas là à la seconde chute, mais, à l'air triomphant de Cadichon,
+à ses braiments joyeux et à l'attitude qu'il a encore maintenant, il est
+facile de deviner qu'il a jeté exprès dans la boue cet Auguste qu'il
+déteste.
+
+--Comment sais-tu qu'il le déteste? demanda Madeleine.
+
+--Il le montre de mille manières, répondit Pierre. Te souviens-tu comme
+il l'a attrapé par le fond de son pantalon, comme il le tenait pendant
+que nous lui passions son habit? J'ai bien regardé sa physionomie
+pendant ce temps, il avait en regardant Auguste, un air méchant que je
+ne lui vois qu'avec les gens qu'il déteste. Nous autres, il ne nous
+regarde pas de même. Avec Auguste, ses yeux brillent comme des charbons;
+il a, en vérité, le regard d'un diable. N'est-ce pas, Cadichon,
+ajouta-t-il en me regardant fixement, n'est-ce pas, Cadichon, que j'ai
+bien deviné, que tu détestes Auguste, et que c'est exprès que tu as été
+si méchant pour lui?
+
+Je répondis en brayant et puis en passant ma langue sur sa main.
+
+--Sais-tu, dit Camille, que Cadichon est un âne vraiment extraordinaire?
+Je suis sûre qu'il nous entend et qu'il nous comprend.
+
+Je la regardai avec douceur, et, m'approchant d'elle, je mis ma tête sur
+son épaule.
+
+--Quel dommage, mon Cadichon, dit Camille, que tu deviennes de plus en
+plus colère et méchant, et que tu nous obliges à t'aimer de moins en
+moins; et quel dommage que tu ne puisses pas écrire! Tu as dû voir
+beaucoup de choses intéressantes, continua-t-elle en passant sa main sur
+ma tête et sur mon cou. Si tu pouvais écrire tes mémoires, je suis sûre
+qu'ils seraient bien amusants!
+
+_Henri_:--Ma pauvre Camille, quelle bêtise tu dis! Comment veux-tu que
+Cadichon, qui est un âne, puisse écrire des Mémoires?
+
+_Camille_:--Un âne comme Cadichon est un âne à part.
+
+_Henri_:--Bah! tous les ânes se ressemblent et ont beau faire, ils ne
+sont jamais que des ânes.
+
+_Camille_:--Il y a âne et âne.
+
+_Henri_:--Ce qui n'empêche pas que, pour dire qu'un homme est bête,
+ignorant et entêté, on dit: «Bête comme un âne, ignorant comme un âne,
+têtu comme un âne», et que si tu me disais: «Henri, tu es un âne», je me
+fâcherais, parce qu'il est bien certain que je prendrais cela pour une
+injure.
+
+_Camille_:--Tu as raison, et pourtant je sens et je vois, d'abord que
+Cadichon comprend beaucoup de choses, qu'il nous aime, et qu'il a un
+esprit extraordinaire, et puis que les ânes ne sont _ânes_ que parce
+qu'on les traite comme des _ânes_, c'est-à-dire avec dureté et même
+avec cruauté, et qu'ils ne peuvent pas aimer leurs maîtres ni les bien
+servir.
+
+_Henri_:--Alors, d'après toi, c'est par habileté que Cadichon a fait
+découvrir les voleurs, et qu'il a fait tant de choses qui semblent
+extraordinaires?
+
+_Camille_:--Certainement, c'est par son esprit, et c'est parce qu'il le
+voulait, que Cadichon a fait prendre les voleurs. Pourquoi l'aurait-il
+fait, selon toi?
+
+_Henri_:--Parce qu'il avait vu le matin ses camarades entrer dans le
+souterrain, et qu'il voulait les rejoindre.
+
+_Camille_:--Et les tours de l'âne savant?
+
+_Henri_:--C'est par jalousie et par méchanceté.
+
+_Camille_:--Et la course des ânes?
+
+_Henri_:--C'est par orgueil d'âne.
+
+_Camille_:--Et l'incendie, quand il a sauvé Pauline?
+
+_Henri_:--C'est par instinct.
+
+_Camille_:--Tais-toi, Henri, tu m'impatientes.
+
+_Henri_:--Mais j'aime beaucoup Cadichon, je t'assure; seulement, je le
+prends pour ce qu'il est, un âne, et toi, tu en fais un génie. Remarque
+bien que, s'il a l'esprit et la volonté que tu lui supposes, il est
+méchant et détestable.
+
+_Camille_:--Comment cela?
+
+_Henri_:--En tournant en ridicule le pauvre âne savant et son maître, et
+en les empêchant de gagner l'argent qui leur était nécessaire pour se
+nourrir. Ensuite, en faisant mille méchancetés à Auguste, qui ne lui a
+jamais rien fait, et enfin en se faisant craindre et détester de tous
+les animaux, qu'il mord et qu'il chasse à coups de pied.
+
+_Camille_:--C'est vrai, cela; tu as raison, Henri. J'aime mieux croire,
+pour l'honneur de Cadichon, qu'il ne sait pas ce qu'il fait, ni le mal
+qu'il fait.
+
+Et Camille s'éloigna en courant avec Henri, me laissant seul et
+mécontent de ce que je venais d'entendre. Je sentais très bien que Henri
+avait raison, mais je ne voulais pas me l'avouer, et surtout je ne
+voulais pas changer et réprimer les sentiments d'orgueil, de colère et
+de vengeance auxquels je m'étais toujours laissé aller.
+
+
+
+XXII
+
+LA PUNITION
+
+Je restai seul jusqu'au soir; personne ne vint me voir. Je m'ennuyais,
+et je vins dans la soirée me mettre près des domestiques qui prenaient
+l'air à la porte de l'office et qui causaient.
+
+--Si j'étais à la place de madame, dit le cuisinier, je me déferais de
+cet âne.
+
+_La femme de chambre_:--Il devient par trop méchant en vérité. Voyez
+donc le tour qu'il a joué à ce pauvre Auguste; il aurait pu le tuer ou
+le noyer tout de même.
+
+_Le valet de chambre_:--Et c'est qu'après il avait l'air tout joyeux
+encore! il courait, il sautait, il brayait comme s'il avait fait un beau
+coup.
+
+_Le cocher_:--Il le payera, allez; je lui donnerai une raclée pour son
+souper....
+
+_Le valet de chambre_:--Prends garde; si madame s'en aperçoit....
+
+_Le cocher_:--Et comment madame le saurait-elle? Crois-tu que je vais
+lui donner des coups de fouet sous les yeux de madame? J'attendrai qu'il
+soit à l'écurie.
+
+_Le valet de chambre_:--Tu pourrais bien attendre longtemps; cet animal
+qui fait toutes ses volontés, rentre quelquefois si tard.
+
+_Le cocher_:--Ah! mais, s'il m'ennuie trop, je saurai bien le faire
+rentrer malgré lui, et sans que personne s'en doute.
+
+_La femme de chambre_:--Comment vous y prendrez-vous? Ce maudit âne va
+braire à sa façon et ameuter toute la maison.
+
+_Le cocher_:--Laissez donc! je lui couperai le sifflet; on ne l'entendra
+seulement pas respirer.
+
+Et tous partirent d'un éclat de rire. Je les trouvais bien méchants;
+j'étais en colère; je cherchai un moyen de me soustraire à la correction
+qui me menaçait. J'aurais voulu me jeter sur eux et les mordre tous,
+mais je n'osai pas, de peur qu'ils n'allassent encore se plaindre à
+ma maîtresse, et je sentais vaguement que, fatiguée de mes tours,
+ma maîtresse pourrait bien me chasser de chez elle. Pendant que je
+délibérais, la femme de chambre fit remarquer au cocher mes yeux
+méchants.
+
+Le cocher hocha la tête, se leva, entra dans la cuisine, en ressortit
+comme pour aller à l'écurie, et, en passant devant moi, me lança au cou
+un noeud coulant; je tirai en arrière pour le briser, et il tira en
+avant pour me faire avancer; nous tirions chacun de notre côté, mais,
+plus nous tirions, plus la corde m'étranglait; dès le premier moment
+j'avais vainement essayé de braire; je pouvais à peine respirer, et
+je cédais forcément à la traction du cocher; il m'amena ainsi jusqu'à
+l'écurie, dont la porte fut obligeamment ouverte par les autres
+domestiques. Une fois entré dans ma stalle, on me passa promptement
+mon licou, on lâcha la corde qui m'étranglait, et le cocher, ayant
+soigneusement fermé la porte, se saisit d'un fouet de charretier, et
+commença à m'en frapper impitoyablement sans que personne prît
+ma défense. J'eus beau braire, me démener, mes jeunes maîtres ne
+m'entendirent pas, et le méchant cocher put me faire expier à son aise
+les méchancetés dont il m'accusait. Il me laissa enfin dans un état de
+douleur et d'abattement impossible à décrire. C'était la première fois,
+depuis mon entrée dans cette maison, que j'avais été humilié et battu.
+Depuis j'ai réfléchi, et j'ai reconnu que je m'étais attiré cette
+punition.
+
+Le lendemain il était déjà tard quand on me fit sortir; j'eus bonne
+envie de mordre le cocher au visage, mais je fus arrêté, comme la
+veille, par la crainte d'être chassé. Je me dirigeai vers la maison; je
+vis les enfants rassemblés devant le perron et causant avec animation.
+
+--Le voilà, ce méchant Cadichon, dit Pierre en me regardant approcher.
+Chassons-le, il pourrait bien nous mordre ou nous jouer quelque mauvais
+tour, comme il a fait l'autre jour à ce malheureux Auguste.
+
+_Camille_:--Qu'est-ce que le médecin a dit à papa tout à l'heure?
+
+_Pierre_:--Il a dit qu'Auguste était très malade; il a la fièvre, le
+délire....
+
+_Jacques_:--Qu'est-ce que le délire?
+
+_Pierre_:--Le délire, c'est quand on a la fièvre si fort qu'on ne sait
+plus ce qu'on dit; on ne reconnaît personne, on croit voir un tas de
+choses qui ne sont pas.
+
+_Louis_:--Qu'est-ce que voit donc Auguste?
+
+_Pierre_:--Il croit toujours voir Cadichon qui veut se jeter sur lui,
+qui le mord, le piétine; le médecin est très inquiet. Papa et mes oncles
+y sont allés.
+
+_Madeleine_:--Comme c'est vilain à Cadichon d'avoir jeté le pauvre
+Auguste dans ce trou dégoûtant!
+
+--Oui, c'est très vilain, monsieur, s'écria Jacques en se retournant
+vers moi. Allez, vous êtes un méchant! Je ne vous aime plus.
+
+--Ni moi, ni moi, ni moi, répétèrent tous les enfants à l'unisson. Va
+t'en; nous ne voulons pas de toi.
+
+J'étais consterné. Tous, jusqu'à mon petit Jacques que j'aimais toujours
+tendrement, tous me chassaient, me repoussaient.
+
+Je m'éloignai lentement de quelques pas; je me retournai et les regardai
+d'un air si triste, que Jacques en fut touché; il courut à moi, me prit
+la tête, et me dit d'une voix caressante:
+
+--Ecoute, Cadichon, nous ne t'aimons pas à présent; mais, si tu es bon,
+je t'assure que nous t'aimerons comme auparavant.
+
+--Non, non, jamais comme avant! s'écrièrent tous les enfants. Il est
+trop mauvais.
+
+--Vois-tu, Cadichon, voilà ce que c'est que d'être méchant, reprit le
+petit Jacques en me passant la main sur le cou. Tu vois que personne
+ne veut t'aimer.... Mais.... ajouta-t-il en me parlant à l'oreille, je
+t'aime encore un peu, et si tu n'es plus méchant, je t'aimerai beaucoup,
+tout comme avant.
+
+_Henri_:--Prends garde, Jacques, ne l'approche pas de trop près; s'il te
+donne un coup de dent ou un coup de pied, il te fera bien mal.
+
+_Jacques_:--Il n'y a pas de danger; je suis bien sûr qu'il ne nous
+mordra pas, nous autres.
+
+_Henri_:--Tiens, pourquoi pas? Il a bien jeté Auguste deux fois par
+terre.
+
+_Jacques_:--Oh! mais Auguste, c'est autre chose; il ne l'aime pas.
+
+_Henri_:--Et pourquoi ne l'aime-t-il pas? Qu'est-ce qu'Auguste lui a
+fait? Il pourrait bien, un beau jour, nous détester aussi.
+
+Jacques ne répondit pas, car il n'y avait effectivement rien à répondre;
+mais il secoua la tête, et, se retournant vers moi, il me fit une petite
+caresse amicale, dont je fus touché jusqu'aux larmes. L'abandon de tous
+les autres me rendit plus précieux encore ces témoignages d'affection de
+mon cher petit Jacques, et, pour la première fois, une pensée sincère
+de repentir se glissa dans mon coeur. Je songeai avec inquiétude à la
+maladie du malheureux Auguste. Dans l'après-midi on sut qu'il était plus
+mal encore, que le médecin avait des inquiétudes graves pour sa vie.
+Mes jeunes maîtres y allèrent eux-mêmes vers le soir; les cousines
+attendaient impatiemment leur retour. «Eh bien? eh bien? leur
+crièrent-elles du plus loin qu'elles les aperçurent. Quelles nouvelles?
+Comment va Auguste?»
+
+--Pas bien, répondit Pierre; et pourtant un peu moins mal que tantôt.
+
+_Henri_:--Le pauvre père fait pitié; il pleure, il sanglote, il demande
+au bon Dieu de lui laisser son fils; il dit des choses si touchantes,
+que je n'ai pu m'empêcher de pleurer.
+
+_Elisabeth_:--Nous allons tous prier avec lui et pour lui à notre prière
+du soir; n'est-ce pas mes amis?
+
+--Certainement, et de grand coeur, dirent tous les enfants en même
+temps.
+
+_Madeleine_:--Pauvre Auguste, s'il allait mourir, pourtant!
+
+_Camille_:--Le pauvre père deviendrait fou de chagrin, car il n'a pas
+d'autre enfant.
+
+_Elisabeth_:--Où est donc la mère d'Auguste? on ne la voit jamais.
+
+_Pierre_:--Il serait étonnant qu'on la vît, puisqu'elle est morte depuis
+dix ans.
+
+_Henri_:--Et, ce qu'il y a de singulier, c'est que la pauvre femme est
+morte pour être tombée dans l'eau pendant une promenade en bateau.
+
+_Elisabeth_:--Comment? elle s'est noyée?
+
+_Pierre_:--Non, on l'a retirée immédiatement, mais il faisait si chaud,
+et elle avait été tellement saisie par le froid de l'eau et par la
+frayeur, qu'elle a été prise de la fièvre et du délire, exactement comme
+Auguste et elle est morte huit jours après.
+
+_Camille_:--Mon Dieu, mon Dieu! pourvu qu'il n'en arrive pas autant à
+Auguste!
+
+_Elisabeth_:--Voilà pourquoi il faut que nous priions beaucoup;
+peut-être le bon Dieu nous accordera-t-il ce que nous lui demanderons.
+
+_Madeleine_:--Où est donc Jacques?
+
+_Camille_:--Il était ici tout à l'heure, il sera rentré.
+
+Il n'était pas rentré, le pauvre enfant, mais il s'était mis à genoux
+derrière une caisse, et, la tête cachée dans ses mains, il priait
+et pleurait. Et c'était moi qui avais causé la maladie d'Auguste,
+l'affreuse inquiétude du malheureux père, et enfin le chagrin de mon
+petit Jacques! Cette pensée m'attrista moi-même; je me dis que je
+n'aurais pas dû venger Médor. «Quel bien lui a fait la chute d'Auguste?
+me demandai-je. Est-il moins perdu pour moi? La vengeance que j'ai tirée
+m'a-t-elle servi à autre chose qu'à me faire craindre et détester?»
+
+J'attendis avec impatience le lendemain pour avoir des nouvelles
+d'Auguste. J'en eus des premiers, car Jacques et Louis me firent atteler
+à la petite voiture pour y aller. Nous trouvâmes, en arrivant, un
+domestique qui courait chercher le médecin, et qui nous dit en passant
+qu'Auguste avait passé une mauvaise nuit, et qu'il venait d'avoir une
+convulsion qui avait effrayé son père. Jacques et Louis attendirent le
+médecin, qui ne tarda pas à venir, et qui leur promit de leur donner des
+nouvelles en s'en allant.
+
+Une demi-heure après il descendit le perron.
+
+--Eh bien? eh bien? monsieur Tudoux, comment va Auguste? demandèrent
+Louis et Jacques.
+
+_M. Tudoux_, très lentement:--Pas mal, pas mal, mes enfants! Pas si mal
+que je le craignais.
+
+_Louis_:--Mais ces convulsions, n'est-ce pas dangereux?
+
+_M. Tudoux_, de même:--Non, c'était la suite d'un agacement des nerfs et
+d'une grande agitation. Je lui ai donné une pilule qui va le calmer; ce
+ne sera pas grave.
+
+_Jacques_:--Alors, monsieur Tudoux, vous n'êtes pas inquiet, vous ne
+croyez pas qu'il va mourir?
+
+_M. Tudoux_, de même:--Non, non, non! ce ne sera pas grave, pas grave du
+tout.
+
+_Louis_ et _Jacques_:--Je suis bien content! Merci, monsieur Tudoux.
+Adieu; nous repartons bien vite pour rassurer nos cousins et cousines.
+
+_M. Tudoux_:--Attendez, attendez une minute. L'âne qui vous mène
+n'est-il pas Cadichon?
+
+_Jacques_:--Oui, c'est Cadichon.
+
+_M. Tudoux_, avec calme:--Alors prenez-y garde; il pourrait bien vous
+jeter dans un fossé comme il l'a fait pour Auguste. Dites à votre
+grand'mère qu'elle ferait bien de le vendre; c'est un animal dangereux.
+
+M. Tudoux salua et s'en alla. Je restai tellement étonné et humilié,
+que je ne songeai à me mettre en route que lorsque mes petits maîtres
+m'eurent répété trois fois:
+
+--Allons, Cadichon, en route!... Allons donc, Cadichon, nous sommes
+pressés! Vas-tu nous faire coucher ici, Cadichon? Hue! hue donc!
+
+Je partis enfin et je courus tout d'un trait jusqu'au perron, où
+attendaient cousins, cousines, oncles et tantes, papas et mamans.
+
+--Il va mieux! s'écrièrent Jacques et Louis; et ils se mirent à raconter
+leur conversation avec M. Tudoux, sans oublier son dernier conseil.
+
+J'attendais avec une vive impatience la décision de la grand'mère. Elle
+réfléchit un instant.
+
+--Il est certain, mes chers enfants, que Cadichon ne mérite plus notre
+confiance; j'engage les plus jeunes d'entre vous à ne pas le monter;
+à la première sottise qu'il fera, je le donnerai au meunier, qui
+l'emploiera à porter ses sacs de farine; mais je veux encore
+l'essayer avant de le réduire à cet état d'humiliation; peut-être se
+corrigera-t-il. Nous verrons bien d'ici à quelques mois.
+
+J'étais de plus en plus triste, humilié et repentant; mais je ne pouvais
+réparer le mal que je m'étais fait qu'à force de patience, de douceur
+et de temps. Je commençais à souffrir dans mon orgueil et dans mes
+affections.
+
+Les nouvelles d'Auguste furent meilleures le lendemain; peu de jours
+après il entrait en convalescence, et l'on ne s'en occupa plus au
+château. Mais je ne pus en perdre le souvenir, car j'entendais sans
+cesse dire autour de moi:
+
+«Prends garde à Cadichon! Souviens-toi d'Auguste!»
+
+
+
+XXIII
+
+LA CONVERSION
+
+Depuis le jour où j'avais déchiré le visage d'Auguste en galopant dans
+les épines, et où je l'avais jeté dans la boue, le changement dans les
+manières de mes petits maîtres, de leurs parents, des gens de la maison
+était visible. Les animaux même ne me traitaient pas comme auparavant.
+Ils semblaient m'éviter; quand j'arrivais, ils s'éloignaient; ils se
+taisaient en ma présence; car j'ai déjà dit, à propos de mon ami Médor,
+que nous autres animaux nous nous comprenons sans parler comme les
+hommes; que les mouvements des yeux, des oreilles, de la queue
+remplacent chez nous les paroles. Je ne savais que trop ce qui avait
+causé ce changement, et je m'en irritais plus encore que je ne m'en
+affligeais, lorsqu'un jour, étant seul comme d'habitude, et couché au
+pied d'un sapin, je vis approcher Henri et Elisabeth; ils s'assirent et
+ils continuèrent à causer.
+
+--Je crois, Henri, que tu as raison, dit Elisabeth, et je partage tes
+sentiments; moi aussi, je n'aime presque plus Cadichon depuis qu'il a
+été si méchant pour Auguste.
+
+_Henri_:--Et ce n'est pas seulement Auguste; te souviens-tu de la foire
+de Laigle, quand il a été si mauvais pour le maître de l'âne savant?
+
+_Elisabeth_:--Ah! ah! ah! Oui, je me le rappelle très bien. Il était
+drôle! Tout le monde riait, mais tout de même nous avons tous trouvé
+qu'il avait montré beaucoup d'esprit, mais pas de coeur.
+
+_Henri_:--C'est vrai! il a humilié ce pauvre âne et son maître le
+faiseur de tours; on m'a dit que le malheureux avait été obligé de
+partir sans avoir rien gagné, parce que tout le monde se moquait de lui.
+En s'en allant, sa femme et ses enfants pleuraient: ils n'avaient pas de
+quoi manger.
+
+_Elisabeth_:--Et c'était la faute de Cadichon.
+
+_Henri_:--Certainement! Sans lui, le pauvre homme aurait gagné de quoi
+vivre pendant quelques semaines.
+
+_Elisabeth_:--Et puis te rappelles-tu ce qu'on nous a raconté des
+méchancetés qu'il a faites chez son ancien maître? Il mangeait les
+légumes, il cassait les oeufs, il salissait le linge.... Décidément, je
+fais comme toi, je ne l'aime plus.
+
+Elisabeth et Henri se levèrent et continuèrent leur promenade. Je restai
+triste et humilié. D'abord je voulus me fâcher et chercher une petite
+vengeance à exercer; mais je pensai qu'ils avaient raison. Je m'étais
+toujours vengé; à quoi m'avaient servi mes vengeances? à me rendre
+malheureux.
+
+D'abord j'avais cassé les dents, les bras et l'estomac à une de mes
+maîtresses. Si je n'avais pas eu le bonheur de m'échapper, j'aurais été
+battu à me faire presque mourir.
+
+J'avais fait mille méchancetés à mon autre maître, qui avait été bon
+pour moi tant que je n'avais pas été paresseux et méchant, depuis il
+m'avait très maltraité, et j'avais été très malheureux.
+
+Quand Auguste avait tué mon ami Médor, je n'avais pas réfléchi qu'il
+l'avait fait par maladresse et non par méchanceté. S'il était bête, ce
+n'était pas de sa faute; j'avais persécuté ce malheureux Auguste, et
+j'avais fini par le rendre très malade en le jetant dans la mare de
+boue.
+
+Et puis, que de petites méchancetés j'avais faites que je n'ai pas
+racontées!
+
+J'avais donc fini par ne plus être aimé de personne. J'étais seul;
+personne ne venait près de moi me consoler, me caresser; les animaux
+même me fuyaient.
+
+«Que faire? me demandai-je tristement. Si je pouvais parler, j'irais
+leur dire à tous que je me repens, que je demande pardon à tous ceux
+auxquels j'ai fait du mal, que je serai bon et doux à l'avenir; mais ...
+je ne peux pas me faire comprendre ... je ne parle pas.»
+
+Je me jetai sur l'herbe et je pleurai, non pas comme les hommes qui
+versent des larmes, mais dans le fond de mon coeur; je pleurai, je gémis
+sur mon malheur, et, pour la première fois, je me repentis sincèrement.
+
+«Ah! si j'avais été bon! si, au lieu de vouloir montrer mon esprit,
+j'avais montré de la bonté, de la douceur, de la patience! si j'avais
+été pour tous ce que j'avais été pour Pauline! comme on m'aimerait!
+comme je serais heureux!»
+
+Je réfléchis longtemps, bien longtemps; je formai tantôt de bons
+projets, tantôt de méchants.
+
+Enfin, je me décidai à devenir bon, de manière à regagner l'amitié de
+tous mes maîtres et de mes camarades. Je fis immédiatement l'essai de
+mes bonnes résolutions.
+
+J'avais depuis quelque temps un camarade que je traitais fort mal.
+C'était un âne qu'on avait acheté pour faire monter ceux de mes plus
+jeunes maîtres qui avaient peur de moi, depuis que j'avais manqué noyer
+Auguste; les grands seuls ne me craignaient pas; et même, lorsqu'on
+faisait une partie d'ânes, le petit Jacques était le seul qui me
+demandât toujours, au lieu que jadis on se disputait pour m'avoir.
+
+Je méprisais ce camarade; je passais toujours devant lui, je ruais et je
+le mordais s'il cherchait à me dépasser; le pauvre animal avait fini
+par me céder toujours la première place, et se soumettre à toutes mes
+volontés. Le soir, quand l'heure fut venue de rentrer à l'écurie, je me
+trouvai près de la porte presque en même temps que mon camarade; il se
+rangea avec empressement pour me laisser entrer le premier; mais, comme
+il était arrivé quelques pas en avant de moi, je m'arrêtai à mon tour et
+je lui fis signe de passer. Le pauvre âne m'obéit en tremblant, inquiet
+de ma politesse, et craignant que je ne le fisse marcher le premier pour
+lui jouer quelque tour, par exemple pour lui donner un coup de dent ou
+un coup de pied. Il fut très étonné de se trouver sain et sauf dans sa
+stalle, et de me voir placer paisiblement dans la mienne.
+
+Voyant son étonnement je lui dis:
+
+--Mon frère, j'ai été méchant pour vous, je ne le serai plus; j'ai été
+fier, je ne le serai jamais, je vous ai méprisé, humilié, maltraité, je
+ne recommencerai pas. Pardonnez-moi, frère, et à l'avenir voyez en moi
+un camarade, un ami.
+
+--Merci, frère, me répondit le pauvre âne tout joyeux; j'étais
+malheureux, je serai heureux; j'étais triste, je serai gai; je me
+trouvais seul, je me sentirai aimé et protégé. Merci encore une fois,
+frère; aimez-moi, car je vous aime déjà.
+
+--A mon tour, frère, à vous dire merci, car j'ai été méchant, et vous me
+pardonnez; je reviens à de meilleurs sentiments, et vous me recevez; je
+veux vous aimer et vous me donnez votre amitié. Oui, à mon tour, merci,
+frère.
+
+Et, tout en mangeant notre souper, nous continuâmes à causer. C'était la
+première fois, car jamais je n'avais daigné lui parler. Je le trouvai
+bien meilleur, bien plus sage que je ne l'étais moi-même, et je lui
+demandai de me soutenir dans ma nouvelle voie; il me le promit avec
+autant d'affection que de modestie.
+
+Les chevaux, témoins de notre conversation et de ma douceur
+inaccoutumée, se regardaient et me regardaient avec surprise. Quoiqu'ils
+parlassent bas, je les entendais dire:
+
+--C'est une farce de Cadichon, dit le premier cheval; il veut jouer
+quelque tour à son camarade.
+
+--Pauvre âne, j'ai pitié de lui, dit le second cheval. Si nous lui
+disions de se méfier de son ennemi?
+
+--Pas tout de suite, répondit le premier cheval. Silence! Cadichon est
+méchant. S'il nous entend, il se vengera.
+
+Je fus blessé de la mauvaise opinion qu'avaient de moi ces deux chevaux,
+le troisième n'avait pas parlé; il avait passé sa tête sur la stalle, et
+il m'observait attentivement. Je le regardai tristement et humblement.
+Il parut surpris, mais il ne bougea pas, et resta silencieux,
+m'observant toujours.
+
+Fatigué de ma journée, abattu par la tristesse et le regret de ma vie
+passée, je me couchai sur la paille, et je remarquai que mon lit était
+moins bon, moins épais que celui de mon camarade. Au lieu de m'en
+fâcher, comme j'aurais fait jadis, je me dis que c'était juste et bien.
+
+«J'ai été méchant, me dis-je, on m'en punit; je me suis fait détester,
+on me le fait sentir. Je dois encore me trouver heureux de n'avoir pas
+été envoyé au moulin, où j'aurais été battu, éreinté, mal couché.»
+
+Je gémis pendant quelque temps et je m'endormis. A mon réveil, je vis
+entrer le cocher, qui me fit lever d'un coup de pied, détacha mon licou
+et me laissa en liberté; je restai à la porte, et je vis avec surprise
+étriller, brosser soigneusement mon camarade, lui passer ma belle bride
+pomponnée, attacher sur son dos ma selle anglaise, et le diriger devant
+le perron. Inquiet, tremblant d'émotion, je le suivis; quels ne furent
+pas mon chagrin, ma désolation quand je vis Jacques, mon petit maître
+bien-aimé, approcher de mon camarade, et le monter après quelque
+hésitation! Je restai immobile, anéanti. Le bon petit Jacques s'aperçut
+de ma peine, car il s'approcha de moi, me caressa la tête, et me dit
+tristement:
+
+--Pauvre Cadichon! tu vois ce que tu as fait! Je ne peux plus te monter;
+papa et maman ont peur que tu ne me jettes par terre. Adieu, pauvre
+Cadichon; sois tranquille, je t'aime toujours.
+
+Et il partit lentement, suivi du cocher, qui lui criait:
+
+--Prenez donc garde, monsieur Jacques, ne restez pas auprès de Cadichon:
+il vous mordra, il mordra le bourri; il est méchant, vous savez bien.
+
+--Il n'a jamais été méchant avec moi, et il ne le sera jamais, répondit
+Jacques.
+
+Le cocher frappa l'âne, qui prit le trot, et je les perdis bientôt
+de vue. Je restai à la même place, abîmé dans mon chagrin. Ce qui en
+redoublait la violence, c'était l'impossibilité de faire connaître mon
+repentir et mes bonnes résolutions. Ne pouvant plus supporter le poids
+affreux qui oppressait mon coeur, je partis en courant sans savoir où
+j'allais. Je courus longtemps, brisant des haies, sautant des fossés,
+franchissant des barrières, traversant des rivières; je ne m'arrêtai
+qu'en face d'un mur que je ne pus ni briser ni franchir.
+
+Je regardai autour de moi. Où étais-je? Je croyais reconnaître le pays,
+mais sans toutefois pouvoir me dire où je me trouvais. Je longeai le mur
+au pas, car j'étais en nage; j'avais couru pendant plusieurs heures, à
+en juger par la marche du soleil. Le mur finissait à quelques pas; je le
+tournai, et je reculai avec surprise et terreur. Je me trouvais à deux
+pas de la tombe de Pauline.
+
+Ma douleur n'en devint que plus amère.
+
+«Pauline! ma chère petite maîtresse! m'écriai-je, vous m'aimiez
+parce que j'étais bon; je vous aimais parce que vous étiez bonne et
+malheureuse. Après vous avoir perdue, j'avais trouvé d'autres maîtres
+qui étaient bons comme vous, qui m'ont traité avec amitié. J'étais
+heureux. Mais tout est changé: mon mauvais caractère, le désir de faire
+briller mon esprit, de satisfaire mes vengeances, ont détruit tout mon
+bonheur: personne ne m'aime à présent; si je meurs, personne ne me
+regrettera.»
+
+Je pleurai amèrement au dedans de moi-même et je me reprochai pour la
+centième fois mes défauts. Une pensée consolante vint tout à coup me
+rendre du courage. «Si je deviens bon, me dis-je, si je fais autant de
+bien que j'ai fait de mal, mes jeunes maîtres m'aimeront peut-être de
+nouveau; mon cher petit Jacques surtout, qui m'aime encore un peu, me
+rendra toute son amitié.... Mais comment faire pour leur montrer que je
+suis changé et repentant?»
+
+Pendant que je réfléchissais à mon avenir, j'entendis des pas lourds
+approcher du mur, et une voix d'homme parler avec humeur.
+
+--A quoi bon pleurer, nigaud? Les larmes ne te donneront pas du pain,
+n'est-il pas vrai? Puisque je n'ai rien à vous donner, que voulez-vous
+que j'y' fasse? Crois-tu que j'aie l'estomac bien rempli, moi qui n'ai
+avalé depuis hier matin que de l'air et de la poussière?
+
+--Je suis bien fatigué, père.
+
+--Eh bien! reposons-nous un quart d'heure à l'ombre de ce mur, je veux
+bien.
+
+Ils tournèrent le mur et vinrent s'asseoir près de la tombe où j'étais.
+Je reconnus avec surprise le pauvre maître de Mirliflore, sa femme
+et son fils. Tous étaient maigres et semblaient exténués. Le père me
+regarda; il parut surpris et dit, après quelque hésitation:
+
+--Si je vois clair, c'est bien l'âne, le gredin d'âne qui m'a fait
+perdre à la foire de Laigle plus de cinquante francs.... Coquin!
+continua-t-il en s'adressant à moi, tu as été cause que mon Mirliflore
+à été mis en pièces par la foule, tu m'as empêché de gagner une somme
+d'argent qui m'aurait fait vivre pendant plus d'un mois; tu me le
+payeras, va!
+
+Il se leva, s'approcha de moi; je ne cherchai pas à m'éloigner, sentant
+bien que j'avais mérité la colère de cet homme. Il parut étonné.
+
+--Ce n'est donc pas lui, dit-il, car il ne bouge pas plus qu'une
+bûche.... Le bel âne, ajouta-t-il en me tâtant les membres. Si je
+pouvais l'avoir seulement un mois, tu ne manquerais pas de pain, mon
+garçon, ni ta mère non plus, et j'aurais l'estomac moins creux.
+
+Mon parti fut pris à l'instant; je résolus de suivre cet homme pendant
+quelques jours, de tout souffrir pour réparer le mal que je lui avais
+fait, et de l'aider à gagner quelque argent pour lui et sa famille.
+
+Quand ils se remirent en marche, je les suivis; ils ne s'en aperçurent
+pas d'abord; mais le père, s'étant retourné plusieurs fois, et me voyant
+toujours sur leurs talons, voulut me faire partir. Je refusai et je
+revins constamment reprendre ma place près ou derrière eux.
+
+--Est-ce drôle, dit l'homme, cet âne qui s'obstine à nous suivre! Ma
+foi, puisque cela lui plaît, il faut le laisser faire.
+
+En arrivant au village, il se présenta à un aubergiste, et lui demanda à
+dîner et à coucher, tout en disant fort honnêtement qu'il n'avait pas un
+sou dans la poche.
+
+--J'ai assez des mendiants du pays, sans y ajouter ceux qui n'en sont
+pas, mon bonhomme, répondit l'aubergiste; allez chercher un gîte
+ailleurs.
+
+Je m'élançai de suite près de l'aubergiste, que je saluai à plusieurs
+reprises de façon à le faire rire.
+
+--Vous avez là un animal qui ne paraît pas bête, dit l'aubergiste en
+riant. Si vous voulez nous régaler de ses tours, je veux bien vous
+donner à manger et à coucher.
+
+--Ce n'est pas de refus, répondit l'homme; nous vous donnerons une
+représentation, mais quand nous aurons quelque chose dans l'estomac; à
+jeun, on n'a pas la voix propre au commandement.
+
+--Entrez, entrez, on va vous servir de suite, reprit l'aubergiste;
+Madelon, ma vieille, donne à dîner à trois, sans compter le bourri.
+
+Madelon leur servit une bonne soupe, qu'ils avalèrent en un clin d'oeil,
+puis un bon bouilli aux choux, qui disparut également, enfin une salade
+et du fromage, qu'ils savourèrent avec moins d'avidité, leur faim se
+trouvant apaisée.
+
+On me donna une botte de foin, j'en mangeai à peine; j'avais le coeur
+gros, et je n'avais pas faim.
+
+L'aubergiste alla convoquer tout le village pour me voir saluer; la cour
+se remplit de monde, et j'entrai dans le cercle, où m'amena mon nouveau
+maître, qui se trouvait fort embarrassé, ne sachant pas ce que je savais
+faire, et si j'avais reçu une éducation d'âne savant. A tout hasard, il
+me dit:
+
+--Saluez la société.
+
+Je saluai à droite, à gauche, en avant, en arrière, et tout le monde
+d'applaudir.
+
+--Que vas-tu lui faire faire? dit tout bas sa femme; il ne saura pas ce
+que tu lui veux.
+
+--Peut-être l'aura-t-il appris. Les ânes savants sont intelligents; je
+vais toujours essayer.
+
+--Allons, Mirliflore (ce nom me fit soupirer), va embrasser la plus
+jolie dame de la société.
+
+Je regardai à droite, à gauche; j'aperçus la fille de l'aubergiste,
+jolie brune de quinze à seize ans qui se tenait derrière tout le monde.
+J'allai à elle, j'écartai avec ma tête ceux qui gênaient le passage, et
+je posai mon nez sur le front de la petite, qui se mit à rire et qui
+parut contente.
+
+--Dites donc, père Hutfer, vous lui avez fait la leçon, pas vrai? dirent
+quelques personnes en riant.
+
+--Non, d'honneur, répondit Hutfer; je ne m'y attendais seulement pas.
+
+--A présent, Mirliflore, dit l'homme, va chercher quelque chose,
+n'importe quoi, ce que tu pourras trouver, et donne-le à l'homme le plus
+pauvre de la société.
+
+Je me dirigeai vers la salle où l'on venait de dîner, je saisis un
+pain, et, le rapportant en triomphe, je le remis entre les mains de mon
+nouveau maître. Rire général, tout le monde applaudit, un ami s'écria:
+«Ceci ne vient pas de vous, père Hutfer; cet âne a réellement du savoir;
+il a bien profité des leçons de son maître.»
+
+--Allez-vous lui laisser son pain tout de même? dit quelqu'un dans la
+foule.
+
+--Pour ça, non, dit Hutfer; rendez-moi cela, l'homme à l'âne; ce n'est
+pas dans nos conventions.
+
+--C'est vrai, répondit l'homme; et pourtant mon âne a dit vrai en
+faisant de moi l'homme le plus pauvre de la société, car nous n'avions
+pas mangé depuis hier matin, ma femme, mon fils et moi, faute de deux
+sous pour acheter un morceau de pain.
+
+--Laissez-leur ce pain, mon père, dit Henriette Hutfer; nous n'en
+manquons pas dans la huche, et le bon Dieu nous fera regagner celui-ci.
+
+--Tu es toujours comme ça, toi, Henriette, dit Hutfer. Si on t'écoutait,
+on donnerait tout ce qu'on a.
+
+--Nous n'en sommes pas plus pauvres, mon père: le bon Dieu a toujours
+béni nos récoltes et notre maison.
+
+--Allons,... puisque tu le veux,... qu'il garde son pain, je le veux
+bien.
+
+A ces mots, j'allai à lui et le saluai profondément, puis j'allai
+prendre dans mes dents une petite terrine vide, et je la présentai à
+chacun pour qu'il y mît son aumône. Quand j'eus fini ma tournée, la
+terrine était pleine; j'allai la vider dans les mains de mon maître, je
+la reportai où je l'avais prise, je saluai et je me retirai gravement
+aux applaudissements de la société. J'avais le coeur content; je me
+sentais consolé et affermi dans mes bonnes résolutions. Mon nouveau
+maître paraissait enchanté; il allait se retirer, lorsque tout le monde
+l'entoura et le pria de donner une seconde représentation le lendemain;
+il le promit avec empressement, et alla se reposer dans la salle avec sa
+femme et son fils.
+
+Quand ils se trouvèrent seuls, la femme regarda de tous côtés, et, ne
+voyant que moi, la tête posée sur l'appui de la fenêtre, elle dit à son
+mari à voix basse:
+
+--Dis donc, mon homme, c'est tout de même fort drôle; est-ce singulier,
+cet âne qui nous arrive sortant d'un cimetière, qui nous prend en gré,
+et qui nous fait gagner de l'argent! Combien en as-tu dans tes mains?
+
+--Je n'ai pas encore compté, répondit l'homme. Aide-moi; tiens voici une
+poignée; à moi l'autre.
+
+--J'ai huit francs quatre sous, dit la femme après avoir compté.
+
+_L'homme_: Et moi, j'en ai sept cinquante. Cela fait.... Combien cela
+fait-il, ma femme?
+
+_La femme_:--Combien cela fait? Huit et quatre font treize, puis sept,
+font vingt-quatre, puis, cinquante, ça fait,... ça fait ... quelque
+chose comme soixante.
+
+_L'homme:--Que tu es bête, va! J'aurais soixante francs dans les mains?
+Pas possible! Voyons, mon garçon, toi qui as étudié, tu dois savoir ça.
+
+_Le garçon_:--Vous dites, papa?
+
+_L'homme_:--Je dis huit francs quatre sous d'une part, et sept francs
+cinquante de l'autre.
+
+_Le garçon_, d'un air décidé:--Huit et quatre font douze, retiens un,
+plus sept, font vingt, retiens deux; plus cinquante, font, ... font ...
+cinquante,... cinquante-deux, retiens cinq.
+
+_L'homme_:--Imbécile! comment cela ferait-il cinquante, puisque j'ai
+huit dans une main et sept dans l'autre.
+
+_Le garçon_:--Et puis cinquante, papa?
+
+_L'homme_, le contrefaisant:--Et puis cinquante, papa? Tu ne vois pas,
+grand nigaud, que c'est cinquante centimes que je dis, et les centimes
+ne sont pas des francs.
+
+_Le garçon_:--Non, papa, mais ça fait toujours cinquante.
+
+_L'homme_:--Cinquante quoi? Est-il bête! est-il bête! Si je te donnais
+cinquante taloches, ça te ferait-y cinquante francs?
+
+_Le garçon_:--Non, papa, mais ça ferait toujours cinquante.
+
+_L'homme_:--En voilà une à compte, grand animal!
+
+Et il lui donna un soufflet qui retendit dans toute la maison. Le garçon
+se mit à pleurer; j'étais en colère. Si ce pauvre garçon était bête, ce
+n'était pas sa faute.
+
+«Cet homme ne mérite pas ma pitié, me dis-je; il a, grâce à moi, de
+quoi vivre pendant huit jours; je veux bien encore lui faire gagner sa
+représentation de demain, après quoi je retournerai chez mes maîtres;
+peut-être m'y recevra-t-on avec amitié.»
+
+Je me retirai de la fenêtre, et j'allai manger des chardons qui
+poussaient au bord d'un fossé; j'entrai ensuite dans l'écurie de
+l'auberge, où je trouvai déjà plusieurs chevaux occupant les meilleures
+places; je me rangeai dans un coin dont personne n'avait voulu: j'y pus
+réfléchir à mon aise, car personne ne me connaissait, et personne ne
+s'occupait de moi. A la fin de la journée, Henriette Hutfer entra à
+l'écurie, regarda si chacun avait ce qu'il fallait, et, m'apercevant
+dans mon coin humide et obscur, sans litière, sans foin, ni avoine, elle
+appela un des garçons d'écurie.
+
+--Ferdinand, dit-elle, donnez de la paille à ce pauvre âne pour qu'il ne
+couche pas sur la terre humide, mettez devant lui un picotin d'avoine et
+une botte de foin, et voyez s'il ne veut pas boire.
+
+_Ferdinand_:--Mam'zelle Henriette, vous ruinerez votre papa, vous êtes
+trop soigneuse pour le monde. Que vous importe que cette bête couche sur
+la dure ou sur une bonne litière? c'est de la paille gâchée, ça!
+
+_Henriette_:--Vous ne trouvez pas que je suis trop bonne quand c'est
+vous que je soigne, Ferdinand; je veux que tout le monde soit bien
+traité ici, les bêtes comme les hommes.
+
+_Ferdinand_, d'un air malin:--Sans compter qu'il y a pas mal d'hommes
+qu'on prendrait volontiers pour des bêtes, quoiqu'ils marchent sur deux
+pieds.
+
+_Henriette_, souriant:--Voilà pourquoi on dit: Bête à manger du foin.
+
+_Ferdinand_:--Ce ne sera toujours pas à vous, mam'zelle, que je servirai
+une botte de foin. Vous avez de l'esprit,... de l'esprit ... et de la
+malice comme un singe!
+
+_Henriette_, riant:--Merci du compliment, Ferdinand! Qu'êtes-vous donc,
+si je suis un singe?
+
+_Ferdinand_:--Ah! mam'zelle, je n'ai point dit que vous étiez un singe:
+et si je me suis mal exprimé pour cela, mettez que je suis un âne, un
+cornichon, une oie.
+
+_Henriette_:--Non, non, pas tant que cela, Ferdinand, mais seulement un
+babillard qui parle quand il devrait travailler. Faites la litière
+de l'âne, ajouta-t-elle d'un ton sérieux, et donnez-lui à boire et à
+manger.
+
+Elle sortit; Ferdinand fit en grommelant ce que lui avait ordonné sa
+jeune maîtresse. En faisant ma litière, il me donna quelques coups de
+fourche, me jeta avec humeur une botte de foin, une poignée d'avoine, et
+posa près de moi un seau d'eau. Je n'étais pas attaché; j'aurais pu
+m'en aller, mais j'aimai mieux souffrir encore un peu, et donner
+le lendemain, pour achever ma bonne oeuvre, ma seconde et dernière
+représentation.
+
+En effet, quand la journée du lendemain fut avancée, on vint me prendre;
+mon maître m'amena sur une grande place qui était pleine de monde; on
+m'avait tambouriné le matin, c'est-à-dire que le tambour du village
+s'était promené partout de grand matin en criant: «Ce soir, grande
+représentation de l'âne savant dit Mirliflore; on se réunira à huit
+heures sur la place en face la mairie et l'école.»
+
+Je recommençai les tours de la veille et j'y ajoutai des danses
+exécutées avec grâce; je valsai, je polkai, et je jouai à Ferdinand le
+tour innocent de l'engager à valser en brayant devant lui, et en lui
+présentant le pied de devant comme on criait: «Oui, oui, une valse avec
+l'âne!» il s'élança dans le cercle en riant, et il se mit à faire mille
+sauts et gambades, que j'imitai de mon mieux.
+
+Enfin, me sentant fatigué, je laissai Ferdinand gambadant tout seul,
+j'allai comme la veille chercher une terrine; n'en trouvant pas, je pris
+dans mes dents un panier sans couvercle, et je fis le tour, comme la
+veille, présentant mon panier à chacun. Il fut bientôt si plein, que
+je dus le vider dans la blouse de celui qu'on croyait mon maître; je
+continuai la quête; quand tout le monde m'eut donné, je saluai la
+société et j'attendis que mon maître eût compté l'argent que je lui
+avais fait gagner ce soir-là, et qui se montait à plus de trente-quatre
+francs. Trouvant que j'avais assez fait pour lui, que mon ancienne faute
+était réparée, et que je pouvais retourner chez moi, je saluai mon
+maître, et, fendant la foule, je partis au trot.
+
+--Tiens! v'là votre bourri qui s'en va, dit Hutfer, l'aubergiste.
+
+--C'est qu'il file joliment, dit Ferdinand.
+
+Mon prétendu maître se retourna, me regarda d'un air inquiet, m'appela:
+«Mirliflore, Mirliflore!» et, me voyant continuer mon trot, je
+l'entendis s'écrier d'un ton piteux:
+
+--Arrêtez-le, arrêtez-le, de grâce! c'est mon pain, ma vie qu'il
+m'emporte; courez, attrapez-le; je vous promets encore une
+représentation si vous me le ramenez.
+
+--D'où l'avez-vous donc, cet âne? dit un des hommes nommé Clouet; et
+depuis quand l'avez-vous?
+
+--Je l'ai ... depuis qu'il est à moi, répondit mon faux maître avec un
+peu d'embarras.
+
+--J'entends bien, reprit Clouet; mais depuis quand est-il à vous?
+
+L'homme ne répondit pas.
+
+--C'est qu'il me semble bien le reconnaître, dit Clouet; il ressemble à
+Cadichon, l'âne du château de la Herpinière; je serais bien trompé si ce
+n'est pas là Cadichon.
+
+Je m'étais arrêté; j'entendis des murmures; je voyais l'embarras de mon
+maître, lorsque, au moment où l'on s'y attendait le moins, il s'élança
+au travers de la foule et courut du côté opposé à celui que j'avais
+pris, suivi de sa femme et de son garçon.
+
+Quelques-uns voulurent courir après lui, d'autres dirent que c'était
+bien inutile puisque je m'étais sauvé, et que l'homme n'emportait que
+l'argent qui était à lui, et que je lui avais fait gagner honnêtement.
+
+--Et quant à Cadichon, ajouta-t-on, il ne sera pas embarrassé pour
+retrouver son chemin, et il ne se laissera prendre que s'il le veut
+bien.
+
+La foule se dispersa, et chacun rentra chez soi; je repris ma course,
+espérant arriver chez mes vrais maîtres avant la nuit; mais il y avait
+beaucoup de chemin à faire, j'étais fatigué, et je fus obligé de me
+reposer à une lieue du château. La nuit était venue, les écuries
+devaient être fermées; je me décidai à coucher dans un petit bois de
+sapins qui bordait un ruisseau.
+
+J'étais à peine établi sur mon lit de mousse, que j'entendis marcher
+avec précaution et parler bas. Je regardai, mais je ne vis rien; la nuit
+était trop noire. J'écoutai de toutes mes oreilles, et j'entendis la
+conversation suivante:
+
+
+
+XXIV
+
+LES VOLEURS
+
+--Il ne fait pas encore assez nuit, Finot; il serait plus sage de nous
+blottir dans ce bois.
+
+--Mais, Passe-Partout, dit Finot, il nous faut un peu de jour pour nous
+reconnaître; moi, d'abord, je n'ai pas étudié les portes d'entrée.
+
+--Tu n'as jamais rien étudié, toi, reprit Passe-Partout; c'est à tort
+que les camarades t'ont appelé FINOT; si ce n'était que moi, je t'aurais
+plutôt nommé _Pataud_.
+
+_Finot_:--Ça n'empêche pas que c'est moi qui ai toujours les bonnes
+idées.
+
+_Passe-Partout_:--Bonnes idées! ça dépend. Qu'est-ce que nous allons
+faire au château?
+
+_Finot_:--Ce que nous allons faire? Dévaliser le potager, couper les
+têtes d'artichaut, arracher les cosses de pois, de haricots, les navets,
+les carottes, enlever les fruits. En voilà de la besogne!
+
+_Passe-Partout_:--Et puis?
+
+_Finot_:--Comment, et puis? Nous ferons un tas de tout ce jardinage,
+nous le passerons par dessus le mur, et nous irons le vendre au marché
+de Moulins.
+
+_Passe-Partout_:--Et par où entreras-tu dans le jardin, imbécile?
+
+_Finot_:--Par-dessus le mur, avec une échelle, bien sûr. Voudrais-tu que
+j'allasse demander poliment au jardinier la clef et ses outils?
+
+_Passe-Partout_:--Mauvais plaisant, va! Je te demande seulement si tu as
+marqué la place où nous devons grimper sur le mur?
+
+_Finot_:--Mais non, te dis-je, je ne l'ai pas marquée: voilà pourquoi
+j'aimerais mieux aller en avant pour reconnaître.
+
+_Passe-Partout_:--Et si on te voit, qu'est-ce que tu diras?
+
+_Finot_:--Je dirai ... que je viens demander un verre de cidre et une
+croûte de pain.
+
+_Passe-Partout_:--Ça ne vaut rien; j'ai une idée, moi. Je connais le
+potager; il y a un endroit où le mur est dégradé, en mettant les pieds
+dans les trous, j'arriverai au haut du mur, je trouverai une échelle et
+je te la passerai, car tu n'es pas fort pour grimper.
+
+_Finot_:--Non, je ne tiens pas du chat comme toi.
+
+_Passe-Partout_:--Mais si quelqu'un vient nous déranger?
+
+_Finot_:--Tiens, tu es bon enfant, toi! Si quelqu'un vient me déranger,
+je saurai bien l'arranger.
+
+_Passe-Partout_:--Qu'est-ce que tu lui feras?
+
+_Finot_:--Si c'est un chien, je l'égorge; ce n'est pas pour rien que
+j'ai mon couteau affilé.
+
+_Passe-Partout_:--Mais si c'est un homme?
+
+--Un homme? dit Finot se grattant l'oreille, c'est plus embarassant,
+ça.... Un homme? on ne peut pourtant pas tuer un homme comme un chien.
+Si c'était pour quelque chose qui vaille, on verrait, mais pour des
+légumes! Et puis, ce château qui est plein de monde!
+
+_Passe-Partout_:--Mais enfin, qu'est-ce que tu feras?
+
+_Finot_:--Ma foi, je me sauverai: c'est plus sûr.
+
+_Passe-Partout_:--T'es un lâche, toi! sais-tu bien? Si tu vois ou si tu
+entends un homme, tu n'as qu'à m'appeler, et je lui ferai son affaire.
+
+_Finot_:--Fais à ton goût, ce n'est pas le mien.
+
+_Passe-Partout_:--Pour lors donc, c'est convenu. Nous attendons la nuit,
+nous arrivons près du mur du potager, tu restes à un bout pour avertir
+s'il vient quelqu'un; je grimpe à l'autre bout, je te passe une échelle
+et tu me rejoins.
+
+--C'est bien ça, dit Finot.
+
+Il se retourne avec inquiétude, écoute et dit tout bas:
+
+--J'ai entendu remuer là derrière. Est-ce qu'il y aurait quelqu'un?
+
+--Qui veux-tu qui se cache dans les bois? répondit Passe-Partout. Tu as
+toujours peur. Ce ne peut être qu'un crapaud ou une couleuvre.
+
+Ils ne dirent rien: je ne bougeai pas non plus, et je me demandai ce
+que j'allais faire pour empêcher les voleurs d'entrer et pour les
+faire prendre. Je ne pouvais prévenir personne, je ne pouvais même pas
+défendre l'entrée du potager. Pourtant, après avoir bien réfléchi, je
+pris un parti qui pouvait empêcher les voleurs d'agir et les faire
+arrêter. J'attendis qu'ils fussent partis pour m'en aller à mon tour.
+Je ne voulais pas bouger jusqu'au moment où ils ne pourraient plus
+m'entendre.
+
+La nuit était noire; je savais qu'ils ne pouvaient marcher très vite; je
+pris un chemin plus court en sautant par-dessus des haies, et j'arrivai
+longtemps avant eux au mur du potager. Je connaissais l'endroit dégradé
+dont avait parlé Passe-Partout. Je me serrai près de là, contre le mur:
+on ne pouvait me voir.
+
+J'attendis un quart d'heure; personne ne venait; enfin j'entendis
+des pas sourds et un léger chuchotement; les pas approchèrent avec
+précaution; les uns se dirigeaient vers moi, c'était Passe-Partout;
+les autres s'éloignaient vers l'autre bout du mur, du côté de la porte
+d'entrée, c'était Finot. Je ne voyais pas, mais j'entendais tout. Quand
+Passe-Partout fut arrivé à l'endroit où quelques pierres tombées avaient
+fait des trous assez grands pour y poser les pieds, il commença à
+grimper en tâtonnant avec les pieds et avec les mains. Je ne bougeais
+pas, je respirais à peine: j'entendais et je reconnaissais chacun de ses
+mouvements. Quand il eut grimpé à la hauteur de ma tête, je m'élançai
+contre le mur, je le saisis par la jambe, et je le tirai fortement;
+avant qu'il eût le temps de se reconnaître, il était par terre, étourdi
+par la chute, meurtri par les pierres; pour l'empêcher de crier ou
+d'appeler son camarade, je lui donnai sur la tête un grand coup de pied,
+qui acheva de l'étourdir et le laissa sans connaissance; je restai
+ensuite immobile, près de lui, pensant bien que le camarade viendrait
+voir ce qui se passait. Je ne tardai pas, en effet, à entendre Finot
+avancer avec précaution. Il faisait quelques pas, il s'arrêtait, il
+écoutait, ... rien, ... il avançait encore.... Il arriva ainsi tout près
+de son camarade; mais, comme il regardait en l'air sur le mur, il ne le
+voyait pas étendu tout de son long par terre, sans mouvements.
+
+«Pst! ... pst! ... as-tu l'échelle? ..., puis-je monter? ...» disait-il
+à voix basse. L'autre n'avait garde de répondre, il ne l'entendait pas.
+Je vis qu'il n'avait pas envie de grimper; je craignis qu'il ne s'en
+allât; il était temps d'agir. Je m'élançai sur lui, je le fis tomber en
+le tirant par le dos de sa blouse, et je lui donnai, comme à l'autre un
+bon coup de pied sur la tête; j'obtins le même succès, il resta sans
+connaissance près de son ami. Alors, n'ayant plus rien à perdre, je me
+mis à braire de ma voix la plus formidable; je courus à la maison du
+jardinier, aux écuries, au château, brayant avec une telle violence, que
+tout le monde fut éveillé; quelques hommes, les plus braves, sortirent
+avec des armes et des lanternes; je courus à eux, et je les menai,
+courant en avant, près des deux voleurs étendus au pied du mur.
+
+--Deux hommes morts! que veut dire cela? dit le papa de Pierre.
+
+_Le papa de Jacques:_--Ils ne sont pas morts, ils respirent.
+
+_Le jardinier:_--En voilà un qui vient de gémir.
+
+_Le cocher:_--Du sang! une blessure à la tête!
+
+_Le papa de Pierre:_--Et l'autre aussi, même blessure! On dirait que
+c'est un coup de pied de cheval ou d'âne.
+
+_Le papa de Jacques:_--Oui, voilà la marque du fer sur le front.
+
+_Le cocher_:--Qu'ordonnent ces messieurs? Que veulent-ils qu'on fasse de
+ces hommes?
+
+_Le papa de Pierre_:--Il faut les porter à la maison, atteler le
+cabriolet, et aller chercher le médecin. Nous autres, en attendant le
+médecin, nous tâcherons de leur faire reprendre connaissance.
+
+Le jardinier apporta un brancard; on y posa les blessés, et on les porta
+dans une grande pièce qui servait d'orangerie pendant l'hiver. Ils
+restaient toujours sans mouvement.
+
+--Je ne connais pas ces visages-là, dit le jardinier après les avoir
+examinés attentivement à la lumière.
+
+--Peut-être ont-ils sur eux des papiers qui les feront reconnaître, dit
+le papa de Louis; on ferait savoir à leurs familles qu'ils sont ici et
+blessés.
+
+Le jardinier fouilla dans leurs poches, en retira quelques papiers,
+qu'il remit au papa de Jacques, puis deux couteaux bien aiguisés, bien
+pointus, et un gros paquet de clefs.
+
+--Ah! ah! ceci indique l'état de ces messieurs! s'écria-t-il; ils
+venaient voler et peut-être tuer.
+
+--Je commence à comprendre, dit le papa de Pierre. La présence de
+Cadichon et ses braiments expliquent tout. Ces gens-là venaient pour
+voler; Cadichon les a devinés avec son instinct accoutumé; il a lutté
+contre eux, il a rué et leur a cassé la tête, après quoi il s'est mis à
+braire pour nous appeler.
+
+--C'est bien cela, ce doit être cela, dit le papa de Jacques. Il peut se
+vanter de nous avoir rendu un fier service, ce brave Cadichon. Viens,
+mon Cadichon, te voilà rentré en grâce cette fois.
+
+J'étais content; je me promenais en long et en large devant la serre,
+pendant qu'on donnait des soins à Finot et à Passe-Partout. M. Tudoux
+ne tarda pas à arriver; les voleurs n'avaient pas encore repris
+connaissance.
+
+Il examina les blessures.
+
+--Voilà deux coups bien appliquées, dit-il. On voit distinctement la
+marque d'un très petit fer à cheval, comme qui dirait un pied d'âne. Et
+mais, ... ajouta-t-il en m'apercevant, ne serait-ce pas une nouvelle
+méchanceté de cet animal qui nous examine comme s'il comprenait?
+
+--Pas méchanceté, mais fidèle service et intelligence, répondit le papa
+de Pierre. Ces gens-là sont des voleurs; voyez ces couteaux et ces
+papiers qu'ils avaient sur eux.
+
+Et il se mit à lire:
+
+«N° 1. Château Herp. Beaucoup de monde; pas bon à voler; potager facile;
+légumes et fruits, mur peu élevé.
+
+«N° 2. Presbytère. Vieux curé; pas d'armes. Servante sourde et vieille.
+Bon à voler pendant la messe.
+
+«N° 3. Château de Sourval. Maître absent; femme seule au
+rez-de-chaussée, domestique au second; belle argenterie; bon à voler.
+Tuer si on crie.
+
+«N° 4. Château de Chanday. Chiens de garde vigoureux à empoisonner;
+personne au rez-de-chaussée; argenterie; galerie de curiosités riches et
+bijoux. Tuer si on vient.»
+
+--Vous voyez, continua le papa, que ces hommes sont des brigands qui
+venaient dévaliser le potager, faute de mieux. Pendant que vous leur
+donnerez vos soins, je vais envoyer à la ville prévenir le brigadier de
+gendarmerie.
+
+M. Tudoux tira de sa poche une trousse, y prit une lancette, et saigna
+les deux voleurs. Ils ne tardèrent pas à ouvrir les yeux, et parurent
+effrayés de se voir entourés de monde et dans une chambre du château.
+Quand ils furent tout à fait remis, ils voulurent parler.
+
+--Silence, coquins, leur dit M. Tudoux avec calme et lenteur. Silence;
+nous n'avons pas besoin de vos discours pour savoir qui vous êtes et ce
+que vous veniez faire ici.
+
+Finot porta la main à sa veste, les papiers n'y étaient plus; il chercha
+son couteau, il ne le trouva pas. Il regarda Passe-Partout d'un air
+sombre, et lui dit à voix basse:
+
+--Je te disais bien dans le bois que j'avais entendu du bruit.
+
+--Tais-toi, dit Passe-Partout de même; on pourrait t'entendre. Il faut
+tout nier.
+
+_Finot_:--Mais les papiers? ils les ont.
+
+_Passe-Partout_:--Tu diras que nous avons trouvé les papiers.
+
+_Finot_:--Et les couteaux?
+
+_Passe-Partout_:--Les couteaux aussi, parbleu! Il faut de l'audace.
+
+_Finot_:--Qui est-ce qui t'a assené sur la tête ce coup de massue qui
+t'a si bien engourdi?
+
+_Passe-Partout_:--Je n'en sais, ma foi, rien; je n'ai pas eu le temps de
+voir ni d'entendre. Je me trouvai par terre, frappé en moins de rien.
+
+_Finot_:--Et moi de même. Il faudrait pourtant savoir si on nous a vus
+grimper au mur.
+
+_Passe-Partout_:--Nous le saurons bien. Ne faut-il pas que ceux qui nous
+ont assommés viennent dire comment et pourquoi?
+
+_Finot_:--Tiens! c'est vrai. Jusque-là il faut tout nier. Convenons à
+présent des détails pour ne pas nous contredire. D'abord, faisions-nous
+route ensemble? Où avons-nous trouvé les...?
+
+--Séparez ces deux hommes, dit le papa de Louis; ils vont s'entendre sur
+les contes qu'ils nous feront.
+
+Deux hommes saisirent Finot, pendant que deux autres s'emparèrent de
+Passe-Partout, et, malgré leur résistance, ils leur garrottèrent les
+pieds et les mains, et emportèrent Passe-Partout dans une autre salle.
+
+La nuit était bien avancée; on attendait avec impatience le brigadier de
+gendarmerie; il arriva au petit jour, escorté de quatre gendarmes, car
+on leur avait dit qu'il s'agissait de l'arrestation de deux voleurs. Les
+papas de mes petits maîtres lui racontèrent tout ce qui était arrivé, et
+lui firent voir les papiers et les couteaux trouvés dans les poches des
+voleurs.
+
+--Ce genre de couteaux, dit le brigadier, indique des voleurs dangereux
+qui assassinent pour voler: ce qui, du reste, est facile à voir d'après
+leurs papiers, qui sont des indications de vols à faire dans les
+environs. Je ne serais pas surpris que ces deux hommes fussent les
+nommés Finot et Passe-Partout, des brigands très dangereux échappés des
+galères, et qu'on cherche dans plusieurs départements où ils ont commis
+des vols nombreux et audacieux. Je vais les interroger séparément; vous
+pouvez assister à l'interrogatoire, si vous le désirez.
+
+En achevant ces mots, il entra dans la serre, où était resté Finot. Il
+regarda un instant et dit:
+
+--Bonjour Finot! tu t'es donc laissé reprendre?
+
+Finot tressaillit, rougit, mais ne répondit pas.
+
+--Eh bien! Finot, dit le brigadier, nous avons perdu notre langue? Elle
+était pourtant bien pendue au dernier procès.
+
+--A qui parlez-vous, monsieur? répondit Finot, en regardant de tous
+côtés; il n'y a que moi ici.
+
+_Le brigadier_:--Je le sais bien qu'il n'y a que toi; c'est bien à toi
+que je parle.
+
+_Finot_:--Je ne sais pas, monsieur, pourquoi vous me tutoyez; je ne vous
+connais pas.
+
+_Le brigadier_:--Mais moi, je te connais bien. Tu es Finot, échappé du
+bagne, condamné aux galères pour vol et blessures.
+
+_Finot_:--Vous vous trompez, monsieur; je ne suis pas ce que vous
+prétendez si bien savoir.
+
+_Le brigadier_:--Et qui êtes-vous donc? D'où venez-vous? Où alliez-vous?
+
+_Finot_:--Je suis un marchand de moutons; j'allai à une foire, à
+Moulins, acheter des agneaux.
+
+_Le brigadier_:--En vérité? Et votre camarade? Est-il aussi un marchand
+de moutons et d'agneaux?
+
+_Finot_:--Je n'en sais rien; nous nous étions rencontrés peu d'instants
+avant d'avoir été attaqués et assommés par une bande de voleurs.
+
+_Le brigadier_:--Et ces papiers que vous aviez dans vos poches?
+
+_Finot_:--Je ne sais seulement pas ce que c'est; nous les avons trouvés
+pas loin d'ici, et nous n'avons pas eu le temps d'y regarder.
+
+_Le brigadier_:--Et les couteaux?
+
+_Finot_:--Les couteaux étaient avec les papiers.
+
+_Le brigadier_:--Tiens! c'est de la chance d'avoir trouvé et ramassé
+tout cela sans y voir; la nuit était sombre.
+
+_Finot_:--Aussi est-ce le hasard. Mon camarade a marché dessus, cela lui
+a semblé drôle; il s'est baissé, je l'ai aidé; et, en tâtonnant, nous
+avons trouvé les papiers et les couteaux, nous avons partagé.
+
+_Le brigadier_:--C'est malheureux pour vous d'avoir partagé. Ça fait que
+chacun avait de quoi se faire fourrer en prison.
+
+_Finot_:--Vous n'avez pas le droit de nous mettre en prison; nous sommes
+d'honnêtes gens....
+
+_Le brigadier_:--C'est ce que nous verrons, et ce ne sera pas long.
+Au revoir, Finot. Ne vous dérangez pas, ajouta-t-il, voyant que Finot
+cherchait à se lever de dessus son banc. Gendarmes, veillez bien sur
+monsieur, afin qu'il ne manque de rien. Et ne le quittez pas des yeux,
+c'est un Finot qui nous a échappé plus d'une fois.
+
+Le brigadier sortit, laissant Finot abattu et inquiet.
+
+«Pourvu que Passe-Partout dise comme moi, pensa-t-il. Ce serait bien de
+la chance qu'il dît de même.»
+
+En voyant entrer le brigadier, Passe-Partout se sentit perdu; pourtant
+il parvint à cacher son inquiétude. Il regarda d'un air indifférent le
+brigadier, qui l'examinait attentivement.
+
+--Comment vous trouvez-vous ici, blessé et garrotté? dit le brigadier.
+
+--Je n'en sais rien, répondit Passe-Partout.
+
+_Le brigadier_:--Vous savez toujours bien qui vous êtes? où vous alliez?
+par qui vous avez été blessé?
+
+_Passe-Partout_:--Je sais bien qui je suis et où j'allais, mais je ne
+sais pas qui m'a brutalement attaqué.
+
+_Le brigadier_:--Alors, procédons par ordre. Qui êtes-vous?
+
+_Passe-Partout_:--Est-ce que cela vous regarde? vous n'avez pas le droit
+de demander aux gens qui passent qui ils sont.
+
+_Le brigadier_:--J'en ai si bien le droit, que je mets les poucettes à
+ceux qui ne me répondent pas, et que je les fais mener à la prison de la
+ville. Je recommence. Qui êtes-vous?
+
+_Passe-Partout_:--Je suis un marchand de cidre.
+
+_Le brigadier_:--Votre nom, s'il vous plaît?
+
+_Passe-Partout_:--Robert Partout.
+
+_Le brigadier_:--Où alliez-vous?
+
+_Passe-Partout_:--Un peu partout, acheter du cidre là où on en vend.
+
+_Le brigadier_:--Vous n'étiez pas seul? Vous aviez un camarade?
+
+_Passe-Partout_:--Oui, c'est mon associé; nous faisions des affaires
+ensemble.
+
+_Le brigadier_:--Vous aviez des papiers dans vos poches? Savez-vous ce
+que c'était que ces papiers?
+
+Passe-Partout regarda le brigadier.
+
+«Il a lu les papiers, se dit-il; il veut me mettre dedans, mais je serai
+plus fin que lui.»
+
+Et il dit tout haut:
+
+--Si je le sais? Je crois bien que je le sais! Des papiers perdus par
+des brigands, sans doute, et que j'allais porter à la gendarmerie de la
+ville.
+
+_Le brigadier_:--Comment avez-vous eu ces papiers?
+
+_Passe-Partout_:--Nous les avons trouvés sur la route mon camarade
+et moi; nous les avons regardés, et nous étions pressés de nous en
+débarrasser; c'est pourquoi nous marchions de nuit.
+
+_Le brigadier_:--Et les couteaux qu'on a trouvés sur vous?
+
+_Passe-Partout_:--Les couteaux; nous les avions achetés pour nous
+défendre; on nous disait qu'il y avait des voleurs dans le pays.
+
+_Le brigadier_:--Et comment et par qui vous êtes-vous trouvés blessés,
+votre camarade et vous?
+
+_Passe-Partout_:--Précisément par des voleurs qui nous ont attaqués sans
+que nous les ayons vus.
+
+_Le brigadier_:--Tiens? Finot m'a pas dit comme vous.
+
+_Passe-Partout_:--Finot a eu si peur qu'il a perdu la mémoire; il ne
+faut pas croire ce qu'il dit.
+
+_Le brigadier_:--Je ne l'ai pas cru non plus, pas davantage que je ne
+crois à ce que vous me dites vous-même, l'ami Passe-Partout, car je vous
+reconnais bien à présent; vous vous êtes trahi.
+
+Passe-Partout s'aperçut de la bêtise qu'il avait faite en reconnaissant
+que son camarade s'appelait Finot. C'était un sobriquet qui lui avait
+été donné au bagne pour se moquer de son peu de finesse.
+
+Quant à Passe-Partout, son vrai nom était _Partout_; et un jour qu'on se
+pressait pour passer au réfectoire, Finot s'écria: «Passe-Partout», le
+nom lui en resta.
+
+Il n'y avait plus moyen de nier; il ne voulait pourtant pas avouer; il
+prit le parti de hausser les épaules, en disant:
+
+--Est-ce que je connais Finot, moi? C'était pas malin de deviner que
+vous parliez de mon camarade; je croyais que vous l'appeliez Finot pour
+vous moquer.
+
+--C'est bon! tournez cela comme vous voudrez, dit le brigadier, il n'en
+est pas moins vrai que vous voyagez pour acheter du cidre avec votre
+camarade; que vous avez trouvé vos papiers sur la route; que vous les
+portiez, après les avoir lus, à la ville, chez les gendarmes; que vous
+avez acheté vos couteaux pour vous défendre contre des voleurs, que vous
+avez été attaqués et blessés par ces mêmes voleurs. N'est-ce pas ça?
+
+_Passe-Partout_:--Oui, oui, c'est bien mon histoire.
+
+_Le brigadier_:--Dites donc votre _conte_, car votre camarade a dit tout
+le contraire.
+
+--Que vous a-t-il dit? demanda Passe-Partout avec inquiétude.
+
+--Il est inutile que vous le sachiez pour le moment. Quand on vous aura
+ramenés au bagne, il vous le dira.
+
+Et le brigadier sortit, laissant Passe-Partout dans un état de rage et
+d'inquiétude facile à concevoir.
+
+--Pensez-vous, docteur, que ces hommes soient en état de marcher jusqu'à
+la ville? demanda le brigadier à M. Tudoux.
+
+--Je pense qu'ils y arriveront en ne les poussant pas trop, répondit M.
+Tudoux avec lenteur. D'ailleurs, lors même qu'ils tomberaient en route,
+on pourrait toujours les ramasser et les étendre dans une voiture qu'on
+irait chercher. Mais la tête est endommagée par le coup de pied de
+l'âne; ils pourront bien en mourir dans trois ou quatre jours.
+
+Le brigadier était embarrassé; quoique les prisonniers ne lui fissent
+éprouver aucune pitié, il était bon et il ne voulait pas les faire
+souffrir sans nécessité. M. de Ponchat, le papa de Pierre et de Henri,
+voyant son embarras, lui proposa de faire atteler une carriole. Le
+brigadier remercia et accepta. Quand la carriole fut amenée devant la
+porte, on y fit entrer Finot et Passe-Partout, chacun d'eux se trouvant
+entre deux gendarmes. De plus, on avait eu la précaution de leur
+attacher les pieds afin qu'ils ne pussent sauter de la carriole et
+s'enfuir. Le brigadier, à cheval, marchait à côté de la carriole, et ne
+perdait pas de vue ses prisonniers. Ils ne tardèrent pas à disparaître,
+et je restai seul devant la maison, mangeant de l'herbe, en attendant
+avec impatience la promenade de mes petits maîtres, et surtout de mon
+petit Jacques que je désirais revoir; le service que je venais de rendre
+devait m'avoir fait pardonner ma méchanceté passée.
+
+Quand le jour fut venu tout à fait, que tout le monde fut levé, habillé,
+eut déjeuné, un groupe se précipita sur le perron. C'étaient les
+enfants. Tous coururent à moi et me caressèrent à l'envi. Mais, entre
+toutes les caresses, celles de mon petit Jacques furent les plus
+affectueuses.
+
+--Mon bon Cadichon, disait-il, te voilà revenu! J'étais si triste que tu
+fusses parti! Mon cher Cadichon, tu vois que nous t'aimions toujours.
+
+_Camille_:--Il est vrai qu'il est redevenu très bon.
+
+_Madeleine_:--Et qu'il n'a plus cet air insolent qu'il avait pris depuis
+quelque temps.
+
+_Elisabeth_:--Et qu'il ne mord plus son camarade ni les chiens de garde.
+
+_Louis_:--Et qu'il se laisse seller et brider très sagement.
+
+_Henriette_:--Et qu'il ne mange plus les bouquets que je tiens dans la
+main.
+
+_Jeanne_:--Et qu'il ne rue plus quand on le monte.
+
+_Pierre_:--Et qu'il ne court plus après mon poney pour lui mordre la
+queue.
+
+_Jacques_:--Et qu'il a sauvé tous les légumes et les fruits du potager
+en faisant attraper les deux voleurs.
+
+_Henri_:--Et qu'il leur a cassé la tête avec ses pieds.
+
+_Elisabeth_:--Mais comment a-t-il pu faire prendre les voleurs?
+
+_Pierre_:--On ne sait pas du tout comment il a pu faire; mais on a été
+averti par ses braiments. Papa, mes oncles et quelques domestiques sont
+sortis et ont vu Cadichon allant et venant, galopant avec inquiétude de
+la maison au jardin; ils l'ont suivi avec des lanternes, et il les a
+menés au bout du mur extérieur du potager; ils ont trouvé là deux hommes
+évanouis et ils ont vu que c'étaient des voleurs.
+
+_Jacques_:--Comment ont-ils pu voir que c'étaient des voleurs? Est-ce
+que les voleurs ont des figures et des habits extraordinaires qui ne
+ressemblent pas aux nôtres?
+
+_Elisabeth_:--Ah! je crois bien que ce n'est pas comme nous! J'ai vu
+toute une bande de voleurs; ils avaient des chapeaux pointus, des
+manteaux marrons, et des visages méchants avec d'énormes moustaches.
+
+--Où les as-tu vus? Quand cela? demandèrent tous les enfants à la fois.
+
+_Elisabeth_:--Je les ai vus, l'hiver dernier, au théâtre de Franconi.
+
+_Henri_:--Ah! ah! ah! quelle bêtise! je croyais que c'étaient de vrais
+voleurs que tu avais rencontrés dans un de tes voyages et je m'étonnais
+que mon oncle et ma tante n'en eussent pas parlé.
+
+_Elisabeth_, piquée:--Certainement, monsieur, ce sont de vrais voleurs,
+et les gendarmes se sont battus contre eux et les ont tués ou faits
+prisonniers. Et ce n'est pas drôle du tout; j'avais très peur, et il y a
+eu des pauvres gendarmes blessés.
+
+_Pierre_:--Ah! ah! ah! que tu es sotte! ce que tu as vu, c'est ce qu'on
+appelle une comédie, qui est jouée par des hommes qu'on paye et qui
+recommencent tous les soirs.
+
+_Elisabeth_:--Comment veux-tu qu'ils recommencent, puisqu'ils sont tués?
+
+_Pierre_:--Mais tu ne vois donc pas qu'ils font semblant d'être tués ou
+blessés, et qu'ils se portent aussi bien qui toi et moi.
+
+_Elisabeth_:--Alors comment papa et mes oncles ont-ils reconnu que ces
+hommes étaient des voleurs?
+
+_Pierre_:--Parce qu'on a trouvé dans leurs poches des couteaux à tuer
+des hommes, et....
+
+_Jacques_, interrompant:--Comment est-ce fait des couteaux à tuer des
+hommes?
+
+_Pierre_:--Mais ... mais ... comme tous les couteaux.
+
+_Jacques_:--Alors, comment sais-tu que c'est pour tuer des hommes? c'est
+peut-être pour couper leur pain.
+
+_Pierre_:--Tu m'ennuies, Jacques; tu veux toujours tout comprendre, et
+tu m'as interrompu quand j'allais dire qu'on a trouvé des papiers sur
+lesquels ils avaient écrit qu'ils voleraient nos légumes, et qu'ils
+tueraient le curé et beaucoup d'autres personnes.
+
+_Jacques_:--Et pourquoi ne voulaient-ils pas nous tuer, nous autres?
+
+_Elisabeth_:--Parce qu'ils savaient que papa et mes oncles sont très
+courageux, qu'ils ont des pistolets ou des fusils, et que nous les
+aurions tous aidés.
+
+_Henri_:--Tu serais d'un fameux secours, en vérité, si on venait nous
+attaquer.
+
+_Elisabeth_:--Je serais tout aussi courageuse que vous, monsieur, et je
+saurais bien tirer les voleurs par les jambes pour les empêcher de tuer
+papa.
+
+_Camille_:--Voyons, voyons, ne vous disputez pas, et laissez Pierre nous
+raconter ce qu'il a entendu dire.
+
+_Elisabeth_:--Nous n'avons pas besoin de Pierre pour savoir ce que nous
+savons déjà.
+
+_Pierre_:--Alors, pourquoi me demandez-vous comment papa a reconnu les
+voleurs?
+
+--Monsieur Pierre, monsieur Henri, M. Auguste vous cherche, dit le
+jardinier, qui venait apporter la provision de légumes pour la cuisine.
+
+--Où est-il? demandèrent Pierre et Henri.
+
+--Dans le jardin, messieurs, répondit le jardinier; il n'a pas osé
+approcher du château, de peur de se rencontrer avec Cadichon.
+
+Je soupirais et je pensais que le pauvre Auguste avait raison de me
+craindre depuis le triste jour où j'avais manqué de le noyer dans un
+fossé de boue, après l'avoir fait égratigner dans les ronces et les
+épines, et l'avoir fait rudement tomber en mordant son poney.
+
+«Je lui dois une réparation, me dis-je; comment faire pour lui rendre un
+service et lui montrer qu'il n'a plus de motifs pour me craindre?»
+
+
+
+XXV
+
+LA RÉPARATION
+
+Pendant que je cherchais en vain ce que je pouvais faire pour témoigner
+mon repentir à Auguste, les enfants se rapprochèrent de la place où je
+réfléchissais tout en broutant l'herbe. Je vis qu'Auguste restait à une
+certaine distance de moi, et qu'il me regardait d'un air méfiant.
+
+_Pierre_:--Il fera chaud aujourd'hui, je ne crois pas qu'une longue
+promenade soit agréable. Nous ferons mieux de rester à l'ombre dans le
+parc.
+
+_Auguste_:--Pierre a raison, d'autant que depuis la maladie dont j'ai
+manqué mourir, je suis resté faible, et je me fatigue facilement d'une
+longue course.
+
+_Henri_:--C'est pourtant Cadichon qui a été la cause de ta maladie, tu
+dois lui en vouloir?
+
+_Auguste_:--Je ne crois pas qu'il l'ait fait exprès, il aura eu peur de
+quelque chose sur le chemin; la frayeur lui aura fait faire un saut
+qui m'a jeté dans cet affreux fossé. Ainsi, je ne le déteste pas;
+seulement....
+
+_Pierre_:--Seulement quoi?
+
+_Auguste_, rougissant légèrement:--Seulement j'aime mieux ne plus le
+monter.
+
+La générosité de ce pauvre garçon me toucha, et augmenta mes regrets de
+l'avoir si fort maltraité.
+
+Camille et Madeleine proposèrent de faire la cuisine; les enfants
+avaient bâti un four dans leur jardin; ils le chauffaient avec du bois
+sec qu'ils ramassaient eux-mêmes. La proposition fut acceptée avec joie;
+les enfants coururent demander des tabliers de cuisine; ils revinrent
+tout préparer dans leur jardin. Auguste et Pierre apportèrent le bois;
+ils cassaient chaque brin en deux et en remplissaient leur four.
+
+Avant de l'allumer, ils se rassemblèrent pour savoir ce qu'ils allaient
+servir pour leur déjeuner.
+
+--Je ferai une omelette, dit Camille.
+
+_Madeleine_:--Moi, une crème au café.
+
+_Elisabeth_:--Moi, des côtelettes.
+
+_Pierre_:--Et, moi, une vinaigrette de veau froid.
+
+_Henri_:--Moi, une salade de pommes de terre.
+
+_Jacques_:--Moi, des fraises à la crème.
+
+_Louis_:--Moi, des tartines de pain et de beurre.
+
+_Henriette_:--Et moi, du sucre râpé.
+
+_Jeanne_:--Et moi, des cerises.
+
+_Auguste_:--Et moi, je couperai le pain, je mettrai le couvert, je
+préparerai le vin et l'eau, et je servirai tout le monde.
+
+Et chacun alla demander à la cuisine ce qu'il lui fallait pour le plat
+qu'il devait fournir. Camille rapporta des oeufs, du beurre, du sel, du
+poivre, une fourchette et une poêle.
+
+--Il me faut du feu pour fondre mon beurre et pour cuire mes oeufs,
+dit-elle. Auguste, Auguste, du feu, s'il vous plaît.
+
+_Auguste_:--Où faut-il l'allumer?
+
+_Camille_:--Près du four; dépêchez-vous, je bats mes oeufs.
+
+_Madeleine_:--Auguste, Auguste, courez à la cuisine me chercher du café
+pour ma crème que je fouette; je l'ai oublié; vite, dépêchez-vous.
+
+_Auguste_:--Il faut que j'allume du feu pour Camille.
+
+_Madeleine_:--Après; allez vite chercher mon café: ce ne sera pas long,
+et je suis pressée.
+
+Auguste partit en courant.
+
+_Elisabeth_:--Auguste, Auguste, il me faut de la braise et un gril pour
+mes côtelettes; je finis de les couper proprement.
+
+Auguste, qui accourait avec le café, repartit pour le gril.
+
+_Pierre_:--Il me faut de l'huile pour ma vinaigrette.
+
+_Henri_:--Et moi, du vinaigre pour ma salade; Auguste, vite de l'huile
+et du vinaigre.
+
+Auguste, qui rapportait le gril, retourna en courant chercher le
+vinaigre et l'huile.
+
+_Camille_:--Eh bien! mon feu, c'est comme ça que vous l'allumez,
+Auguste? Mes oeufs sont battus, vous allez me faire manquer mon
+omelette.
+
+_Auguste_:--On m'a donné des commissions; je n'ai pas encore eu le temps
+d'allumer le bois.
+
+_Elisabeth_:--Et ma braise? où est-elle, Auguste? Vous avez oublié ma
+braise!
+
+_Auguste_:--Non, Elisabeth, mais je n'ai pas pu: on m'a fait courir.
+
+_Elisabeth_:--Je n'aurai pas le temps de faire griller mes côtelettes;
+dépêchez-vous, Auguste.
+
+_Louis_:--Il me faut un couteau pour couper mes tartines. Vite un
+couteau, Auguste.
+
+_Jacques_:--Je n'ai pas de sucre pour mes fraises; râpe du sucre pour
+mes fraises; râpe du sucre, Henriette; dépêche-toi.
+
+_Henriette_:--Je râpe tant que je peux, mais je suis fatiguée; je vais
+me reposer un peu. J'ai si soif!...
+
+_Jeanne_:--Mange des cerises; moi, aussi, j'ai soif.
+
+_Jacques_:--Et moi donc? je vais en goûter un peu; cela rafraîchit la
+langue.
+
+_Louis_:--Je veux me rafraîchir un peu aussi; c'est fatigant de faire
+des tartines.
+
+Et voilà les quatres petits qui entourent le panier de cerises.
+
+_Jeanne_:--Asseyons-nous; ce sera plus commode pour se rafraîchir.
+
+Ils se rafraîchirent si bien, qu'ils mangèrent toutes les cerises; quand
+il n'en resta plus, ils se regardèrent avec inquiétude.
+
+_Jeanne_:--Il ne reste plus rien.
+
+_Henriette_:--Ils vont nous gronder.
+
+_Louis_, avec inquiétude:--Mon Dieu! comment faire?
+
+_Jacques_:--Demandons à Cadichon de venir à notre secours.
+
+_Louis_:--Que veux-tu que fasse Cadichon? il ne peut pas faire qu'il y
+ait des cerises quand nous avons tout mangé!
+
+_Jacques_:--C'est égal; Cadichon, mon bon Cadichon, viens nous aider;
+vois notre panier vide, et tâche de le remplir.
+
+J'étais tout près des quatre petits gourmands. Jacques me mettait le
+panier vide sous le nez pour me faire comprendre ce qu'il attendait de
+moi. Je le flairai et je partis au petit trot; j'allai à la cuisine, où
+j'avais vu déposer un panier de cerises, je le pris entre mes dents, je
+l'emportai en trottant et je le déposai au milieu des enfants encore
+assis en rond près des noyaux et des queues de cerises qu'ils avaient
+mis dans leur assiette.
+
+Un cri de joie accueillit son retour. Les autres se retournèrent tous à
+ce cri, et demandèrent ce qu'il y avait.
+
+--C'est Cadichon! c'est Cadichon! s'écria Jacques.
+
+--Tais-toi, lui dit Jeanne; ils sauront que nous avons tout mangé.
+
+--Tant pis, s'ils le savent! répondit Jacques. Je veux qu'ils sachent
+aussi combien Cadichon est bon et spirituel.
+
+Et, courant à eux, il leur raconta comment j'avais réparé leur
+gourmandise. Au lieu de gronder les quatre petits, ils louèrent Jacques
+de sa franchise, et donnèrent aussi de grands éloges à mon intelligence.
+
+Pendant ce temps, Auguste avait allumé le feu de Camille, la braise
+d'Elisabeth; Camille faisait cuire son omelette, Madeleine finissait sa
+crème, Elisabeth grillait ses côtelettes, Pierre coupait son veau en
+tranches pour y faire un assaisonnement, Henri tournait et retournait sa
+salade de pommes de terre, Jacques faisait une bouillie de ses fraises
+et de sa crème, Louis achevait une pile de tartines, Henriette râpait
+son sucre qui débordait le sucrier, Jeanne épluchait les cerises du
+panier, Auguste, suant, soufflant, mettait le couvert, courait pour
+avoir de l'eau fraîche pour rafraîchir le vin, pour embellir l'aspect du
+couvert avec des bateaux de radis, de cornichons, de sardines,
+d'olives. Il avait oublié le sel, il n'avait pas songé aux couverts; il
+s'apercevait que les verres manquaient; il découvrait des hannetons et
+des moucherons tombés dans les verres, dans les assiettes. Quand tout
+fut prêt, quand tous les plats furent placés sur la nappe, Camille se
+frappa le front.
+
+--Ah! dit-elle. Nous n'avons oublié qu'une chose: c'est demander à nos
+mamans la permission de déjeuner dehors et de manger de notre cuisine.
+
+--Courons vite, s'écrièrent les enfants, Auguste gardera le déjeuner.
+
+Et, s'élançant tous vers la maison, ils se précipitèrent dans le salon
+où étaient rassemblés les papas et les mamans.
+
+La présence de ces enfants rouges, haletants, avec des tabliers de
+cuisine qui leur donnaient l'air d'une bande de marmitons, surprit les
+parents.
+
+Les enfants, courant chacun à leur maman, demandèrent avec une telle
+volubilité la permission de déjeuner dehors, qu'elles ne comprirent pas
+d'abord la demande. Après quelques questions et quelques explications,
+la permission fut accordée, et ils retournèrent bien vite rejoindre
+Auguste et leur déjeuner. Auguste avait disparu.
+
+--Auguste! Auguste! crièrent-ils.
+
+--Me voici, me voici, répondit une voix qui semblait venir du ciel.
+
+Tous levèrent la tête et aperçurent Auguste, perché au haut d'un chêne,
+et qui se mit à descendre avec lenteur et précaution.
+
+--Pourquoi as-tu grimpé là-haut? Quelle drôle d'idée tu as eue! dirent
+Pierre et Henri.
+
+Auguste descendait toujours sans répondre.
+
+Quand il fut à terre, les enfants virent avec surprise qu'il était pâle
+et tremblant.
+
+_Madeleine_:--Pourquoi avez-vous grimpé à l'arbre, Auguste, et que vous
+est-il arrivé?
+
+_Auguste_:--Sans Cadichon, vous n'auriez retrouvé ni moi, ni votre
+déjeuner; c'est pour sauver ma vie que je suis monté au haut de ce
+chêne.
+
+_Pierre_:--Raconte-nous ce qui est arrivé; comment Cadichon a-t-il pu te
+sauver la vie et préserver notre déjeuner?
+
+_Camille_:--Mettons-nous à table; nous écouterons en mangeant; je meurs
+de faim.
+
+Ils se placèrent sur l'herbe, autour de la nappe; Camille servit
+l'omelette, qui fut trouvée excellente; Elisabeth servit à son tour ses
+côtelettes; elles étaient très bonnes, mais un peu trop cuites. Le reste
+du déjeuner vint ensuite. Pendant qu'on mangeait, Auguste raconta ce qui
+suit:
+
+«A peine étiez-vous partis, que je vis accourir les deux gros chiens de
+la ferme, attirés par l'odeur du repas; je ramassai un bâton, et je crus
+les faire partir en le brandissant devant eux. Mais ils voyaient les
+côtelettes, l'omelette, le pain, le beurre, la crème; au lieu d'avoir
+peur de mon bâton, ils voulurent se jeter sur moi; je lançai le bâton à
+la tête du plus gros, qui sauta sur mon dos....»
+
+--Comment, sur ton dos? dit Henri; il avait donc tourné autour de toi?
+
+--Non, répondit Auguste en rougissant; mais j'avais jeté mon bâton, je
+n'avais plus rien pour me défendre, et tu comprends qu'il était inutile
+que je me fisse dévorer par des chiens affamés.
+
+--Je comprends, reprit Henri d'un ton moqueur; c'est toi qui avais
+tourné les talons et qui te sauvais.
+
+--Je m'en allais pour vous chercher, dit Auguste; les maudites bêtes
+coururent après moi, lorsque Cadichon vint à mon secours en saisissant
+par la peau du dos le plus gros des chiens; il le secouait pendant que
+je grimpais à l'arbre; l'autre sauta après moi, m'attrapa par mon habit,
+et m'aurait mis en pièces, si Cadichon ne m'eût pas encore préservé de
+ce méchant animal; il donna un dernier et bon coup de dent au premier
+chien, qu'il lança en l'air, et qui alla retomber, brisé et saignant, à
+quelques pas plus loin; ensuite Cadichon saisit par la queue celui qui
+tenait le pan de mon habit, ce qui le fui fit lâcher immédiatement;
+après l'avoir tiré au loin, il se retourna avec une agilité surprenante,
+et lui lança à la mâchoire une ruade qui doit lui avoir cassé quelques
+dents. Les deux chiens se sauvèrent en hurlant, et je me préparais à
+descendre de l'arbre lorsque vous êtes revenus.
+
+On admira beaucoup mon courage et ma présence d'esprit, et chacun vint à
+moi, me caressa et m'applaudit.
+
+--Vous voyez bien, dit Jacques d'un air triomphant et l'oeil brillant de
+bonheur, que mon ami Cadichon est redevenu excellent; je ne sais pas
+si vous l'aimez, mais moi je l'aime plus que jamais. N'est-ce pas, mon
+Cadichon, que nous serons toujours bons amis?
+
+Je répondis de mon mieux par un braiment joyeux; les enfants se mirent
+à rire, et, se mettant à table, ils continuèrent leur repas. Madeleine
+servit sa crème.
+
+--La bonne crème! dit Jacques.
+
+--J'en veux encore, dit Louis.
+
+--Et moi aussi, et moi aussi, dirent Henriette et Jeanne.
+
+Madeleine était contente du succès de sa crème; il est juste de dire que
+chacun avait réussi parfaitement, que le déjeuner fut mangé en entier,
+et qu'il n'en resta rien. Le pauvre Jacques eut pourtant un moment
+d'humiliation. Il s'était chargé des fraises à la crème. Il avait sucré
+sa crème et il avait versé dedans les fraises tout épluchées. C'était
+très bien; malheureusement, il avait fini avant les autres. Voyant qu'il
+avait du temps devant lui, il voulut perfectionner son plat, et il se
+mit à écraser les fraises dans la crème. Il écrasa, écrasa si longtemps
+et si bien, que les fraises et la crème ne firent plus qu'une bouillie,
+qui devait avoir très bon goût, mais qui n'avait pas très bonne mine.
+
+Lorsque le tour de Jacques arriva, et qu'il voulut servir ses fraises:
+
+--Que me donnes-tu là? s'écria Camille. De la bouillie rouge? Qu'est-ce
+que c'est? Avec quoi l'as-tu faite?
+
+--Ce n'est pas de la bouillie rouge, dit Jacques un peu confus; ce sont
+des fraises à la crème. C'est très bon, je t'assure, Camille; goûtes-en,
+tu verras.
+
+--Des fraises? dit Madeleine, où sont les fraises? Je ne les vois pas.
+C'est dégoûtant ce que tu nous donnes.
+
+--Mais oui, c'est dégoûtant, s'écrièrent tous les autres.
+
+--Je croyais que ce serait meilleur écrasé, dit le pauvre petit Jacques,
+les yeux pleins de larmes. Mais, si vous voulez, j'irai vite cueillir
+d'autres fraises et chercher de la crème à la ferme.
+
+--Non, mon petit Jacques, dit Elisabeth, touchée de sa douleur; ta crème
+doit être très bonne. Veux-tu m'en servir? Je la mangerai avec grand
+plaisir.
+
+Jacques embrassa Elisabeth; sa figure reprit un air joyeux, et il en
+servit plein une assiette.
+
+Les autres enfants, attendris comme Elisabeth par la bonté et la bonne
+volonté de Jacques, lui en demandèrent tous, et tous, après avoir goûté,
+déclarèrent que c'était excellent. Le petit Jacques, qui avait examiné
+avec inquiétude leurs visages pendant qu'ils goûtaient à sa crème,
+redevint radieux quand il vit le succès de son invention.
+
+Le déjeuner fini, ils se mirent à laver la vaisselle dans un grand
+baquet qui avait été oublié la veille et que la gouttière avait rempli
+dans la nuit.
+
+Ce ne fut pas le moins amusant de l'affaire, et la vaisselle n'était
+pas encore finie quand l'heure de l'étude sonna, et que les parents
+rappelèrent leurs enfants pour se mettre au travail. Ils demandèrent un
+quart d'heure de grâce pour achever de tout essuyer et ranger. On le
+leur accorda. Avant que le quart d'heure fût écoulé, tout était rapporté
+à la cuisine, mis en place, les enfants étaient au travail, et Auguste
+avait fait ses adieux pour retourner chez lui.
+
+Avant de s'en aller, Auguste m'appela, et, me voyant approcher, il
+courut à moi, me caressa et me remercia, par ses paroles et par ses
+gestes, du service que je lui avais rendu. Je vis ce sentiment de
+reconnaissance avec plaisir. Il me confirma dans la pensée qu'Auguste
+était bien meilleur que je ne l'avais jugé d'abord; qu'il n'avait ni
+rancune ni méchanceté, et que s'il était poltron et un peu bête, ce
+n'était pas sa faute.
+
+J'eus occasion, peu de jours après, de lui rendre un nouveau service.
+
+
+
+XXVI
+
+LE BATEAU
+
+_Jacques_:--Quel dommage qu'on ne puisse pas faire tous les jours un
+déjeuner comme celui de la semaine dernière: c'était si amusant!
+
+_Louis_:--Et comme nous avons bien déjeuné!
+
+_Camille_:--Ce qui m'a semblé le meilleur, c'était la salade de pommes
+de terre et la vinaigrette de veau.
+
+_Madeleine_:--Je sais bien pourquoi: c'est parce que maman te défend
+habituellement de manger des choses vinaigrées.
+
+_Camille, riant_:--C'est possible; les choses qu'on mange rarement
+semblent toujours meilleures, surtout quand on les aime naturellement.
+
+_Pierre_:--Que ferons-nous aujourd'hui pour nous amuser?
+
+_Elisabeth_:--C'est vrai, c'est notre jeudi; nous avons congé jusqu'au
+dîner.
+
+_Henri_:--Si nous pêchions une friture dans le grand étang?
+
+_Camille_:--Bonne idée! Nous aurons un plat de poisson pour demain, jour
+maigre.
+
+_Madeleine_:--Comment pêcherons-nous? Avons-nous des lignes?
+
+_Pierre_:--Nous avons assez d'hameçons; ce qui nous manque ce sont des
+bâtons pour attacher nos lignes.
+
+_Henri_:--Si nous demandions aux domestiques d'aller nous en acheter au
+village?
+
+_Pierre_:--On n'en vend pas là; il faudrait aller à la ville.
+
+_Camille_:--Voilà Auguste qui arrive; il a peut-être des lignes chez
+lui; on les enverrait chercher avec le poney.
+
+_Jacques_:--Moi, j'irai avec Cadichon.
+
+_Henri_:--Tu ne peux aller si loin tout seul.
+
+_Jacques_:--Ce n'est pas loin, c'est à une demi-lieue.
+
+_Auguste_, arrivant:--Qu'est-ce que vous voulez aller chercher avec
+Cadichon, mes amis?
+
+_Pierre_:--Des lignes pour pêcher. En as-tu Auguste?
+
+_Auguste_:--Non; mais il n'y a pas besoin d'aller en chercher si
+loin; avec des couteaux, nous en ferons nous-mêmes autant que nous en
+voudrons.
+
+_Henri_:--Tiens! c'est vrai. Comment n'y avons-nous pas songé?
+
+_Auguste_:--Allons vite en couper dans le bois. Avez-vous des couteaux?
+J'ai le mien dans ma poche.
+
+_Pierre_:--J'en ai un excellent que Camille m'a apporté de Londres.
+
+_Henri_:--Et moi aussi, j'ai celui que m'a donné Madeleine.
+
+_Jacques_:--Et moi, j'ai aussi un couteau.
+
+_Louis_:--Et moi aussi.
+
+_Auguste_:--Venez avec nous alors; pendant que nous couperons les gros
+brins de bois, vous enlèverez l'écorce et les petites branches.
+
+--Et nous, que ferons-nous en attendant? dirent Camille, Madeleine,
+Elisabeth.
+
+--Faites préparer ce qui est nécessaire pour la pêche, répondit Pierre:
+le pain, les vers, les hameçons.
+
+Et tous se dispersèrent, allant chacun à son affaire.
+
+Je me dirigeai donc doucement vers l'étang, et j'attendis plus d'une
+demi-heure l'arrivée des enfants. Je les vis enfin accourir tenant
+chacun sa gaule, et apportant les hameçons et autres objets dont ils
+pouvaient avoir besoin.
+
+_Henri_:--Je crois qu'il faudra battre l'eau pour faire venir les
+poissons au-dessus.
+
+_Pierre_:--Au contraire, il ne faut pas faire le moindre bruit: les
+poissons iront tout au fond dans la vase si nous les effrayons.
+
+_Camille_:--Je crois qu'il serait bon de les attirer en leur jetant des
+miettes de pain.
+
+_Madeleine_:--Oui, mais pas beaucoup, si nous leur en donnons trop, ils
+n'auront plus faim.
+
+_Elisabeth_:--Attendez, laissez-moi faire; occupez-vous de préparer les
+hameçons pendant que je jetterai du pain.
+
+Elisabeth prit le pain; à la première miette qu'elle jeta, une
+demi-douzaine de poissons s'élancèrent dessus. Elisabeth en jeta encore.
+Louis, Jacques, Henriette et Jeanne voulurent l'aider; ils en jetèrent
+tant, que les poissons rassasiés, ne voulurent plus y toucher.
+
+--Je crains que nous n'en ayons trop jeté, dit Elisabeth tout bas à
+Louis et à Jacques.
+
+_Jacques_:--Qu'est-ce que cela fait? ils mangeront le reste ce soir ou
+demain.
+
+_Elisabeth_:--Mais c'est qu'ils ne voudront plus mordre à l'hameçon; ils
+n'ont plus faim.
+
+_Jacques_:--Aïe! aïe! les cousins et les cousines ne seront pas
+contents.
+
+_Elisabeth_:--Ne disons rien; ils sont occupés à leurs hameçons;
+peut-être les poissons mordront-ils tout de même.
+
+--Voilà les hameçons prêts, dit Pierre apportant les lignes; prenons
+chacun notre ligne, et lançons-la dans l'eau.
+
+Chacun prit sa ligne et la lança comme disait Pierre. Ils attendirent
+quelques minutes, en prenant garde de faire du bruit; le poisson ne
+mordait pas.
+
+_Auguste_:--La place n'est pas bonne, allons plus loin.
+
+_Henri_:--Je crois qu'il n'y a pas de poisson ici, car voilà plusieurs
+miettes de pain qui n'ont pas été mangées.
+
+_Camille_:--Allez au bout de l'étang, près du bateau.
+
+_Pierre_:--C'est bien profond par là.
+
+_Elisabeth_:--Crains-tu que les poissons ne se noient?
+
+_Pierre_:--Pas les poissons, mais l'un de nous s'il venait à y tomber.
+
+_Henri_:--Comment veux-tu que nous tombions? Nous ne nous approchons pas
+assez du bord pour glisser ou rouler dans l'eau.
+
+_Pierre_:--C'est vrai, mais je ne veux pas tout de même que les petits y
+aillent.
+
+_Jacques_:--Oh! je t'en prie, Pierre, laisse-moi aller avec toi; nous
+resterons très loin de l'eau.
+
+_Pierre_:--Non, non, restez où vous êtes; nous reviendrons bientôt vous
+joindre, car je ne pense pas que nous trouvions là-bas plus de poisson
+que par ici. D'ailleurs, ajouta-t-il, en baissant la voix, c'est votre
+faute si nous n'avons rien pu attraper; je vous ai bien vus, vous avez
+jeté dix fois trop de pain; je ne veux pas le dire à Henri, à Auguste, à
+Camille et à Madeleine, mais il est juste que vous soyez punis de votre
+étourderie.
+
+Jacques n'insista plus, et raconta aux autres coupables ce que venait de
+lui dire Pierre. Ils se résignèrent à rester à la place où ils étaient,
+attendant toujours que les poissons voulussent bien se laisser prendre,
+et n'en prenant aucun.
+
+J'avais suivi Pierre, Henri et Auguste au bout de l'étang. Ils jetèrent
+leurs lignes; pas plus de succès là-bas; ils eurent beau changer de
+place, traîner les hameçons: les poissons ne paraissaient pas.
+
+--Mes amis, dit Auguste, j'ai une excellente idée; au lieu de nous
+ennuyer à attendre qu'il plaise aux poissons de venir se faire prendre,
+faisons une pêche en grand: prenons-en quinze ou vingt à la fois.
+
+_Pierre_:--Comment ferons-nous pour en prendre quinze ou vingt, puisque
+nous ne pouvons en prendre un seul?
+
+_Auguste_:--Avec un filet qu'on appelle épervier.
+
+_Henri_:--Mais c'est très difficile; papa dit qu'il faut savoir le
+lancer.
+
+_Auguste_:--Difficile! quelle folie! Moi, j'ai lancé dix fois, vingt
+fois l'épervier. C'est très facile.
+
+_Pierre_:--Et as-tu pris beaucoup de poissons?
+
+_Auguste_:--Je n'en ai pas pris, parce que je ne le lançais pas dans
+l'eau.
+
+_Henri_:--Comment? où et sur quoi le lançais-tu?
+
+_Auguste_:--Sur l'herbe ou sur la terre, seulement pour m'apprendre à
+bien jeter.
+
+_Pierre_:--Mais ce n'est pas du tout la même chose; je suis sûr que tu
+le lancerais très mal sur l'eau.
+
+_Auguste_:--Mal! tu crois cela? Tu vas voir si je le lance mal! Je cours
+chercher l'épervier qui sèche au soleil dans la cour.
+
+_Pierre_:--Non, Auguste, je t'en prie. S'il arrivait quelque chose, papa
+nous gronderait.
+
+_Auguste_:--Et que veux-tu qu'il arrive? Puisque je te dis que chez nous
+on pêche toujours à l'épervier. Je pars; attendez-moi, je ne serai pas
+longtemps.
+
+Et Auguste partit en courant, laissant Pierre et Henri mécontents et
+inquiets. Il ne tarda pas à revenir, traînant après lui le filet.
+
+--Voilà, dit-il, en l'étalant par terre. A présent, gare les poissons!
+
+Il lança l'épervier assez adroitement; il tira avec précaution et
+lenteur.
+
+--Tire donc plus vite! nous n'en finirons pas, dit Henri.
+
+--Non, non, dit Auguste, il faut le ramener tout doucement pour ne pas
+faire rompre le filet et pour ne laisser échapper aucun poisson.
+
+Il continua à tirer, et, quand tout fut amené, le filet était vide: pas
+un poisson ne s'était laissé prendre.
+
+--Oh! dit-il, une première fois ne compte pas. Il ne faut pas se
+décourager. Recommençons.
+
+Il recommença, mais il ne réussit pas mieux la seconde fois que la
+première.
+
+--Je sais ce que c'est, dit-il. Je suis trop près du bord; il n'y a pas
+assez d'eau. Je vais entrer dans le bateau; comme il est très long, je
+serai assez éloigné du bord pour pouvoir bien développer mon épervier.
+
+--Non, Auguste, dit Pierre, ne va pas dans le bateau; avec ton épervier,
+tu peux t'embarrasser dans les rames et les cordages, et tu ferais la
+culbute dans l'eau.
+
+--Mais tu es comme un bébé de deux ans, Pierre, répliqua Auguste; moi,
+j'ai plus de courage que toi. Tu vas voir.
+
+Et il s'élança dans le bateau, qui alla de droite et de gauche. Auguste
+eut peur quoiqu'il fît semblant de rire, et je vis qu'il allait faire
+quelque maladresse. Il déploya et étendit mal son filet, gêné comme
+il l'était par le mouvement du bateau; ses mains n'étaient pas très
+rassurées, il chancelait sur ses pieds. L'amour-propre l'emporta
+toutefois, et il lança l'épervier. Mais le mouvement fut arrêté par la
+crainte de tomber à l'eau; l'épervier s'accrocha à son épaule gauche,
+et lui donna une secousse qui le fit tomber dans l'étang, la tête la
+première. Pierre et Henri poussèrent un cri de terreur qui répondit
+au cri d'angoisse qu'avait poussé le malheureux Auguste en se sentant
+tomber. Il se trouvait enveloppé dans le filet, qui gênait ses
+mouvements, et qui ne lui permettait pas de nager pour revenir sur l'eau
+et près du bord. Plus il se débattait, plus il resserrait le filet
+autour de son corps. Je le voyais enfoncer petit à petit. Quelques
+instants encore et il était perdu. Pierre et Henri ne pouvaient lui
+prêter aucun secours, ne sachant nager ni l'un ni l'autre. Avant qu'ils
+pussent amener du monde, Auguste devait périr infailliblement.
+
+Je ne fus pas longtemps à prendre mon parti; me jetant résolument à
+l'eau, je nageai vers lui, et je plongeai, car il était déjà à une
+grande profondeur sous l'eau. Je saisis avec mes dents le filet qui
+l'enveloppait; je nageai vers le bord en le tirant après moi; je
+regrimpai la pente, fort escarpée, tirant toujours Auguste, au risque de
+lui occasionner quelques bosses en le traînant sur des pierres et des
+racines, et je l'amenai jusque sur l'herbe, où il resta sans mouvement.
+
+Pierre et Henri, pâles et tremblants, accoururent près de lui, le
+débarrassèrent, non sans peine, du filet qui le serrait, et, voyant
+accourir Camille et Madeleine, ils leur demandèrent d'aller chercher du
+secours.
+
+Les petits, qui avaient vu de loin la chute d'Auguste, arrivaient aussi
+en courant, et aidèrent Pierre et Henri à essuyer son visage et ses
+cheveux imprégnés d'eau. Les domestiques de la maison ne tardèrent pas
+à venir. On emporta Auguste sans connaissance, et les enfants restèrent
+seuls avec moi.
+
+--Excellent Cadichon! s'écria Jacques, c'est pourtant toi qui as sauvé
+la vie à Auguste! Avez-vous vu tous avec quel courage il s'est jeté à
+l'eau?
+
+_Louis_:--Oui, certainement! Et comme il a plongé pour rattraper
+Auguste!
+
+_Elisabeth_:--Et comme il l'a habilement tiré sur l'herbe!
+
+_Jacques_:--Pauvre Cadichon! tu es mouillé!
+
+_Henriette_:--Ne le touche pas, Jacques; il va mouiller tes habits; vois
+comme l'eau lui coule de partout.
+
+--Ah bah! qu'est-ce que ça fait que je sois un peu mouillé? dit Jacques
+passant ses bras autour de mon cou; je ne le serai jamais autant que
+Cadichon.
+
+_Louis_:--Au lieu de l'embrasser et de lui faire des compliments, tu
+ferais mieux de l'emmener à l'écurie, où nous le bouchonnerons bien avec
+de la paille et où nous lui donnerons de l'avoine pour le réchauffer et
+lui rendre des forces.
+
+_Jacques_:--Ceci est très vrai; tu as raison. Viens, mon Cadichon.
+
+_Jeanne_:--Qu'est-ce que c'est que de bouchonner? Tu dis, Louis, que tu
+bouchonneras Cadichon?
+
+_Louis_:--Bouchonner, c'est frotter avec des poignées de paille jusqu'à
+ce que le cheval ou l'âne soit bien sec. On appelle cela _bouchonner_,
+parce que la poignée de paille qu'on tortille pour cela s'appelle un
+_bouchon_ de paille.
+
+Je suivais Jacques et Louis, qui marchèrent vers l'écurie en me faisant
+signe de les accompagner. Tous deux se mirent à me bouchonner avec une
+telle vivacité, qu'ils furent bientôt en nage. Ils ne cessèrent pourtant
+que lorsqu'ils m'eurent bien séché. Pendant ce temps, Henriette et
+Jeanne se relayaient pour peigner et brosser ma crinière et ma queue.
+J'étais superbe quand ils eurent fini, et je mangeai avec un appétit
+extraordinaire la mesure d'avoine que Jacques et Louis me présentèrent.
+
+--Henriette, dit tout bas la petite Jeanne à sa cousine, Cadichon a
+beaucoup d'avoine; il en a trop.
+
+_Henriette_:--Ça ne fait rien, Jeanne; il a été très bon; c'est pour le
+récompenser.
+
+_Jeanne_:--C'est que je voudrais bien lui en prendre un peu.
+
+_Henriette_:--Pourquoi?
+
+_Jeanne_:--Pour en donner à nos pauvres lapins, qui n'en ont jamais et
+qui l'aiment tant.
+
+_Henriette_:--Si Jacques et Louis te voient prendre l'avoine de
+Cadichon, ils te gronderont.
+
+_Jeanne_:--Ils ne me verront pas. J'attendrai qu'ils ne me regardent
+pas.
+
+_Henriette_:--Alors, tu seras une voleuse, car tu voleras l'avoine du
+pauvre Cadichon, qui ne peut pas se plaindre, puisqu'il ne peut pas
+parler.
+
+--C'est vrai, dit Jeanne tristement. Mes pauvres lapins seraient
+pourtant bien contents d'avoir un peu d'avoine.
+
+Et Jeanne s'assit près de mon auget, me regardant manger.
+
+--Pourquoi restes-tu là, Jeanne? demanda Henriette. Viens avec moi pour
+avoir des nouvelles d'Auguste.
+
+--Non, répondit Jeanne, j'aime mieux attendre que Cadichon ait fini de
+manger, parce que, s'il laisse un peu d'avoine, je pourrai alors la
+prendre, sans la voler, pour la donner à mes lapins.
+
+Henriette insista pour la faire partir, mais Jeanne refusa et resta près
+de moi. Henriette s'en alla avec ses cousins et ses cousines.
+
+Je mangeai lentement; je voulais voir si Jeanne, une fois seule,
+succomberait à la tentation de régaler ses lapins à mes dépens. Elle
+regardait de temps en temps dans l'auget.
+
+«Comme il mange! disait-elle. Il n'en finira pas.... Il ne doit plus
+avoir faim, et il mange toujours.... L'avoine diminue; pourvu qu'il
+ne mange pas tout.... S'il en laissait un peu seulement, je serais si
+contente!»
+
+J'aurais bien mangé tout ce qui était devant moi, mais la pauvre petite
+me fit pitié; elle ne touchait à rien, malgré l'envie qu'elle en avait.
+Je fis donc semblant d'en avoir assez, et je quittai mon auget, y
+laissant la moitié de l'avoine; Jeanne fit un cri de joie, sauta sur ses
+pieds, et, prenant l'avoine par poignées, la versa dans son tablier de
+taffetas noir.
+
+--Que tu es bon, que tu es gentil, mon gentil Cadichon! disait-elle. Je
+n'ai jamais vu un meilleur âne que toi.... C'est bien gentil de ne pas
+être gourmand! Tout le monde t'aime parce que tu es très bon.... Les
+lapins seront bien contents! Je leur dirai que c'est toi qui leur donnes
+de l'avoine.
+
+Et Jeanne, qui avait fini de tout verser dans son tablier, partit en
+courant. Je la vis arriver à la petite maisonnette des lapins, et je
+l'entendis leur raconter combien j'étais bon, que je n'étais pas du tout
+gourmand, qu'il fallait faire comme moi, et que, puisque j'avais laissé
+l'avoine à des lapins, eux devaient en laisser pour les petits oiseaux.
+
+--Je reviendrai tantôt, leur dit-elle, et je verrai si vous avez été
+bons comme Cadichon.
+
+Elle ferma ensuite leur porte, et courut rejoindre Henriette.
+
+Je la suivis pour savoir des nouvelles d'Auguste; en approchant du
+château, je vis avec plaisir qu'Auguste était assis sur l'herbe avec
+ses amis. Quand il me vit arriver, il se leva, vint à moi, et dit en me
+caressant:
+
+--Voilà mon sauveur; sans lui, j'étais mort; j'ai perdu connaissance au
+moment où Cadichon, ayant saisi le filet, commençait à me tirer à terre;
+mais je l'ai très bien vu se jeter à l'eau et plonger pour me sauver.
+Jamais je n'oublierai le service qu'il m'a rendu, et jamais je ne
+reviendrai ici sans dire bonjour à Cadichon.
+
+--Ce que vous dites là est très bien, Auguste, dit la grand'mère. Quand
+on a du coeur, on a de la reconnaissance envers un animal aussi bien que
+pour un homme. Quant à moi je me souviendrai toujours des services que
+nous a rendus Cadichon, et, quoi qu'il arrive, je suis décidée à ne
+jamais m'en séparer.
+
+_Camille_:--Mais, grand'mère, il y a quelques mois, vous vouliez
+l'envoyer au moulin. Il aurait été très malheureux au moulin.
+
+_La grand'mère_:--Aussi, chère enfant, ne l'y ai-je pas envoyé. J'en
+avais eu la pensée un instant, il est vrai, après le tour qu'il avait
+joué à Auguste, et à cause d'une foule de petites méchancetés dont
+toute la maison se plaignait. Mais j'étais décidée à le garder ici en
+récompense de ses anciens services. A présent, non seulement il restera
+avec nous, mais je veillerai à ce qu'il y soit heureux.
+
+--Oh! merci, grand'mère, merci! s'écria Jacques, en sautant au cou de sa
+grand'mère, qu'il manqua jeter par terre. C'est moi qui aurai toujours
+soin de mon cher Cadichon; je l'aimerai, et il m'aimera plus que les
+autres.
+
+_La grand'mère_:--Pourquoi veux-tu que Cadichon t'aime plus que les
+autres, mon petit Jacques? Ce n'est pas juste.
+
+_Jacques_:--Si fait, grand'mère, c'est juste, parce que je l'aime plus
+que ne l'aiment mes cousins et cousines, et que lorsqu'il a été méchant,
+que personne ne l'aimait, moi, je l'aimais encore un peu ... et même
+beaucoup, ajouta-t-il en riant. N'est-il pas vrai, Cadichon?
+
+Je vins aussitôt appuyer ma tête sur son épaule. Tout le monde se mit à
+rire, et Jacques continua:
+
+--N'est-ce pas, mes cousines et cousins, que vous voulez bien que
+Cadichon m'aime plus que vous?
+
+--Oui, oui, oui, répondirent-ils tous en riant.
+
+_Jacques_:--Et n'est-ce pas que j'aime Cadichon, et que je l'ai toujours
+aimé plus que vous ne l'aimez?
+
+--Oui, oui, oui, reprirent-ils tout d'une voix.
+
+_Jacques_:--Vous voyez bien, grand'mère, que, puisque c'est moi qui vous
+ai amené Cadichon, puisque c'est moi qui l'aime le plus, il est juste
+que ce soit moi que Cadichon aime le mieux.
+
+_La grand'mère_, souriant:--Je ne demande pas mieux, cher enfant; mais
+quand tu n'y seras pas, tu ne pourras plus le soigner.
+
+_Jacques_, avec vivacité:--Mais j'y serai toujours, grand'mère.
+
+_La grand'mère_:--Non, mon cher enfant, tu n'y seras pas toujours,
+puisque ton papa et ta maman t'emmènent quand ils s'en vont.
+
+Jacques devint triste et pensif; il restait le bras appuyé sur mon dos,
+et la tête appuyée sur sa main.
+
+Tout à coup son visage s'éclaircit.
+
+--Grand'mère, dit-il, voulez-vous me donner Cadichon?
+
+_La grand'mère_:--Je te donnerai tout ce que tu voudras, mon cher petit,
+mais tu ne pourras pas l'emmener avec toi à Paris.
+
+_Jacques_:--Non, c'est vrai; mais il sera à moi, et, quand papa aura un
+château, nous y ferons venir Cadichon.
+
+_La grand'mère_:--Je te le donne à cette condition, mon enfant; en
+attendant, il vivra ici, et il vivra probablement plus longtemps que
+moi. N'oublie pas alors que Cadichon est à toi, et que je te laisse le
+soin de le faire vivre heureux.
+
+
+
+CONCLUSION
+
+Depuis ce jour, mon petit maître Jacques sembla m'aimer plus encore.
+Moi, de mon côté, je fis mon possible pour me rendre utile et agréable,
+non seulement à lui, mais à toutes les personnes de la maison. Je n'eus
+pas à me repentir des efforts que j'avais faits pour me corriger, car
+tout le monde s'attacha à moi de plus en plus. Je continuai à veiller
+sur les enfants, à les préserver de plusieurs accidents, à les protéger
+contre les hommes et les animaux méchants.
+
+Auguste venait souvent à la maison; jamais il n'oubliait de me faire
+sa visite, comme il l'avait promis, et chaque fois il m'apportait une
+petite friandise: tantôt une pomme, une poire, tantôt du pain et du
+sel que j'aimais particulièrement, ou bien une poignée de laitues ou
+quelques carottes; jamais enfin il n'oubliait de me donner ce qu'il
+savait être de mon goût. Ce qui prouve combien je m'étais trompé sur la
+bonté de son coeur, que je jugeais méchant parce que le pauvre garçon
+avait été quelquefois sot et vaniteux.
+
+Ce qui me donna la pensée d'écrire mes Mémoires, ce fut une suite de
+conversations entre Henri et ses cousins. Henri soutenait toujours que
+je ne comprenais pas ce que je faisais, ni pourquoi je le faisais. Ses
+cousines, et Jacques surtout, prenaient le parti de mon intelligence et
+de ma volonté de bien faire. Je profitai d'un hiver fort rude, qui ne
+me permettait guère de rester dehors, pour composer et écrire quelques
+événements importants de ma vie. Ils vous amuseront peut-être, mes
+jeunes amis, et, en tout cas, ils vous feront comprendre que, si vous
+voulez être bien servis, il faut bien traiter vos serviteurs; que
+ceux que vous croyez les plus bêtes ne le sont pas autant qu'ils le
+paraissent; qu'un âne a, tout comme les autres, un coeur pour aimer ses
+maîtres, être heureux ou malheureux, être un ami ou un ennemi, tout
+pauvre âne qu'il est. Je vis heureux, je suis aimé de tout le monde,
+soigné comme un ami par mon petit maître Jacques; je commence à devenir
+vieux, mais les ânes vivent longtemps, et, tant que je pourrai marcher
+et me soutenir, je mettrai mes forces et mon intelligence au service de
+mes maîtres.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les Mémoires d'un âne., by Comtesse de Ségur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MÉMOIRES D'UN ÂNE. ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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