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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>Les mémoires d'un àne</title>
+ <meta name="author" content="Comtesse de Ségur">
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+
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12783 ***</div>
+
+<h2>La Comtesse de Ségur</h2>
+
+<br>
+
+
+<h1>LES MÉMOIRES<br>
+D'UN ÂNE</h1>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p>À MON PETIT MAÎTRE<br>
+
+M. HENRI DE SÉGUR</p>
+
+
+<p><i>Mon petit Maître, vous avez été bon pour moi, mais vous avez parlé avec
+mépris des ânes en général. Pour mieux vous faire connaître ce que sont
+les ânes, j'écris et je vous offre ces Mémoires. Vous verrez, mon cher petit
+Maître, comment moi, pauvre âne, et mes amis ânes, ânons et ânesses, nous
+avons été et nous sommes injustement traités pas les hommes. Vous verrez
+que nous avons beaucoup d'esprit et beaucoup d'excellentes qualités; vous
+verrez aussi combien j'ai été méchant dans ma jeunesse, combien j'en ai
+été puni et malheureux, et comme le repentir m'a changé et m'a rendu
+l'amitié de mes camarades et de mes maîtres. Vous verrez enfin que lorsqu'on
+aura lu ce livre, au lieu de dire: Bête comme un âne, ignorant comme
+un âne, têtu comme un âne, on dira: de l'esprit comme un âne, savant
+comme un âne, docile comme un âne, et que vous et vos parents vous serez
+fiers de ces éloges.</i></p>
+
+<p><i>Hi! han! mon bon Maître; je vous souhaite de ne pas ressembler, dans
+la première moitié de sa vie, à votre fidèle serviteur,</i></p>
+
+<p><i>CADICHON,</i><br>
+<i>Âne savant.</i></p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>LE MARCHÉ</h3>
+
+
+<p>Je ne me souviens pas de mon enfance; je fus probablement malheureux
+comme tous les ânons, joli, gracieux comme nous le sommes tous; très
+certainement je fus plein d'esprit, puisque, tout vieux que je suis, j'en ai
+encore plus que mes camarades. J'ai attrapé plus d'une fois mes pauvres
+maîtres, qui n'étaient que des hommes, et qui, par conséquent, ne pouvaient
+pas avoir l'intelligence d'un âne.</p>
+
+<p>Je vais commencer par vous raconter un des tours que je leur ai joués
+dans le temps de mon enfance:</p>
+
+<p>Les hommes n'étant pas tenus de savoir tout ce que savent les ânes, vous
+ignorez sans doute, vous qui lisez ce livre, ce qui est connu de tous les ânes
+mes amis: c'est que tous les mardis il y a dans la ville de Laigle un marché
+où l'on vend des légumes, du beurre, des oeufs, du fromage, des fruits et
+autres choses excellentes. Ce mardi est un jour de supplice pour mes
+pauvres confrères; il l'était pour moi aussi avant que je fusse acheté par ma
+bonne vieille maîtresse, votre grand'mère, chez laquelle je vis maintenant.
+J'appartenais à une fermière exigeante et méchante. Figurez-vous, mon
+cher petit maître, qu'elle poussait la malice jusqu'à ramasser tous les oeufs
+que pondaient ses poules, tout le beurre et les fromages que lui donnait le
+lait de ses vaches, tous les légumes et fruits qui mûrissaient dans la
+semaine, pour remplir des paniers qu'elle mettait sur mon dos.</p>
+
+<p>Et quand j'étais si chargé que je pouvais à peine avancer, cette méchante
+femme s'asseyait encore au-dessus des paniers et m'obligeait à trotter ainsi
+écrasé, accablé, jusqu'au marché de Laigle, qui était à une lieue de la
+ferme. J'étais toutes les fois dans une colère que je n'osais montrer, parce
+que j'avais peur des coups de bâton; ma maîtresse en avait un très gros,
+plein de noeuds, qui me faisait bien mal quand elle me battait. Chaque fois
+que je voyais, que j'entendais les préparatifs du marché, je soupirais, je
+gémissais, je brayais même dans l'espoir d'attendrir mes maîtres.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, grand paresseux, me disait-on en venant me chercher, Vas-tu te
+taire, et ne pas nous assourdir avec ta vilaine grosse voix. Hi! han! hi! han!
+voilà-t-il une belle musique que tu nous fais! Jules, mon garçon, approche
+ce fainéant près de la porte, que ta mère lui mette sa charge sur le dos!...
+Là! un panier d'oeufs! encore un!... Les fromages, le beurre... les
+légumes maintenant!... C'est bon! voilà une bonne charge qui va nous
+donner quelques pièces de cinq francs. Mariette, ma fille, apporte une
+chaise, que ta mère monte là-dessus!... Très bien! Allons, bon voyage,
+ma femme, et fais marcher ce fainéant de bourri. Tiens, v'là ton gourdin,
+tape dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Pan! pan!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien; encore quelques caresses de ce genre, et il marchera.</p>
+
+<p>&mdash;Vlan! Vlan!</p>
+
+<p>Le bâton ne cessait de me frotter les reins, les jambes,
+le cou; je trottais, je galopais presque; la fermière me battait toujours. Je
+fus indigné de tant d'injustice et de cruauté; j'essayai de ruer pour jeter
+ma maîtresse par terre, mais j'étais trop chargé; je ne pus que sautiller et
+me secouer de droite et de gauche. J'eus pourtant le plaisir de la sentir
+dégringoler. «Méchant âne! sot animal! entêté! Je vais te corriger et te
+donner du Martin-bâton.»</p>
+
+<p>En effet, elle me battit tellement que j'eus peine à marcher jusqu'à la
+ville. Nous arrivâmes enfin. On ôta de dessus mon pauvre dos écorché tous
+les paniers pour les poser à terre; ma maîtresse, après m'avoir attaché à
+un poteau, alla déjeuner, et moi, qui mourais de faim et de soif, on ne
+m'offrit pas seulement un brin d'herbe, une goutte d'eau. Je trouvai moyen
+de m'approcher des légumes pendant l'absence de la fermière, et je me
+rafraîchis la langue en me remplissant l'estomac avec un panier de salades
+et de choux. De ma vie je n'en avais mangé de si bons; je finissais le dernier
+chou et la dernière salade lorsque ma maîtresse revint. Elle poussa un cri
+en voyant son panier vide; je la regardai d'un air insolent et si satisfait,
+qu'elle devina le crime que j'avais commis. Je ne vous répéterai pas les
+injures dont elle m'accabla. Elle avait très mauvais ton, et lorsqu'elle était
+en colère, elle jurait et disait des choses qui me faisaient rougir, tout âne
+que je suis. Après donc m'avoir tenu les propos les plus humiliants, auxquels
+je ne répondais qu'en me léchant les lèvres et en lui tournant le dos,
+elle prit son bâton et se mit à me battre si cruellement que je finis par perdre
+patience, et que je lui lançai trois ruades, dont la première lui cassa le nez
+et deux dents, la seconde lui brisa le poignet, et la troisième l'attrapa à
+l'estomac et la jeta par terre. Vingt personnes se précipitèrent sur moi en
+m'accablant de coups et d'injures. On emporta ma maîtresse je ne sais où,
+et l'on me laissa attaché au poteau près duquel étaient étalées les marchandises
+que j'avais apportées. J'y restai longtemps; voyant que personne ne
+songeait à moi, je mangeai un second panier plein d'excellents légumes, je
+coupai avec mes dents la corde qui me retenait, et je repris tout doucement
+le chemin de ma ferme.</p>
+
+<p>Les gens que je dépassais sur la route s'étonnaient de me voir tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, ce bourri avec sa longe cassée! Il s'est échappé, disait l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est un échappé des galères, dit l'autre.</p>
+
+<p>Et tous se mirent à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne porte pas une forte charge sur son dos, reprit le troisième.</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr, il a fait un mauvais coup! s'écria un quatrième.</p>
+
+<p>&mdash;Attrape-le donc, mon homme, nous mettrons le petit sur son bât, dit
+une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il te portera bien avec le petit gars, répondit le mari. Moi,
+voulant donner une bonne opinion de ma douceur et de ma complaisance,
+je m'approchai tout doucement de la paysanne, et je m'arrêtai près d'elle
+pour la laisser monter sur mon dos.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas l'air méchant, ce bourri! dit l'homme en aidant sa femme
+à se placer sur le bât.</p>
+
+<p>Je souris de pitié en entendant ce propos: Méchant! comme si un âne
+doucement traité était jamais méchant. Nous ne devenons colères, désobéissants
+et entêtés que pour nous venger des coups et des injures que nous
+recevons. Quand on nous traite bien, nous sommes bons, bien meilleurs que
+les autres animaux.</p>
+
+<p>Je ramenai à leur maison la jeune femme et son petit garçon, joli petit
+enfant de deux ans, qui me caressait, qui me trouvait charmant, et qui
+aurait bien voulu me garder. Mais je réfléchis que ce ne serait pas honnête.
+Mes maîtres m'avaient acheté, je leur appartenais. J'avais déjà brisé le nez
+les dents, le poignet et l'estomac de ma maîtresse, j'étais assez vengé.
+Voyant donc que la maman allait céder à son petit garçon, qu'elle gâtait
+(je m'en étais bien aperçu pendant que le portais sur mon dos), je fis un
+saut de côté et, avant que la maman eût pu ressaisir ma bride, je me sauvai
+en galopant, et je revins à la maison.</p>
+
+<p>Mariette, la fille de mon maître, me vit la première.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà Cadichon. Comme le voilà revenu de bonne heure! Jules,
+viens lui ôter son bât.</p>
+
+<p>&mdash;Méchant âne, dit Jules d'un ton bourru, il faut toujours s'occuper de
+lui. Pourquoi donc est-il revenu seul? Je parie qu'il s'est échappé. Vilaine
+bête! ajouta-t-il en me donnant un coup de pied dans les jambes, si je savais
+que tu t'es sauvé, je te donnerais cent coups de bâton.</p>
+
+<p>Mon bât et ma bride étant ôtés, je m'éloignai en galopant. A peine étais-je
+rentré dans l'herbage, que j'entendis des cris qui venaient de la ferme.
+J'approchai ma tête de la haie, et je vis qu'on avait ramené la fermière;
+c'étaient les enfants qui poussaient ces cris. J'écoutai de toutes mes oreilles,
+et j'entendis Jules dire à son père:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, je vais prendre le grand fouet du charretier, j'attacherai
+l'âne un arbre, et je le battrai jusqu'à ce qu'il tombe par terre.</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon garçon, va, mais ne le tue pas; nous perdrions l'argent qu'il
+nous a coûté. Je le vendrai à la prochaine foire.</p>
+
+<p>Je restai tremblant de frayeur en les entendant et en voyant Jules courir
+à l'écurie pour chercher le fouet. Il n'y avait pas à hésiter, et, sans me faire
+scrupule cette fois de faire perdre à mes maîtres le prix qu'ils m'avaient
+payé, je courus vers la haie qui me séparait des champs: je m'élançai dessus
+avec une telle force que je brisai les branches et que je pus passer au
+travers. Je courus dans le champ, et je continuai à courir longtemps, bien
+longtemps, croyant toujours être poursuivi. Enfin, n'en pouvant plus, je
+m'arrêtai, j'écoutai ... je n'entendis rien. Je montai sur une butte, je ne vis
+personne. Alors, je commençai à respirer et à me réjouir de m'être délivré
+de ces méchants fermiers. Mais je me demandais ce que j'allais devenir. Si
+je restais dans le pays, on me reconnaîtrait, on me rattraperait, et l'on me
+ramènerait à mes maîtres. Que faire? Où aller?</p>
+
+<p>Je regardai autour de moi; je me trouvai isolé et malheureux, et j'allai
+verser des larmes sur ma triste position, lorsque je m'aperçus que j'étais
+au bord d'un bois magnifique: c'était la forêt de Saint-Evroult. «Quel
+bonheur! m'écriai-je. Je trouverai dans cette forêt de l'herbe tendre, de
+l'eau, de la mousse fraîche: j'y demeurerai pendant quelques jours, puis
+j'irai dans une autre forêt, plus loin, bien plus loin de la ferme de mes
+maîtres.»</p>
+
+<p>J'entrai dans le bois; je mangeai avec bonheur de l'herbe tendre, et je
+bus l'eau d'une belle fontaine. Comme il commençait à faire nuit, je me
+couchai sur la mousse au pied d'un vieux sapin, et je m'endormis paisiblement
+jusqu'au lendemain.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>LA POURSUITE</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, après avoir mangé et bu, je songeai à mon bonheur.</p>
+
+<p>«Me voici sauvé, pensais-je; jamais on ne me retrouvera, et dans deux
+jours, quand je serai bien reposé, j'irai plus loin encore.»</p>
+
+<p>A peine avais-je fini cette réflexion, que j'entendis l'aboiement lointain
+d'un chien, puis d'un second; quelques instants après, je distinguai les
+hurlements de toute une meute.</p>
+
+<p>Inquiet, un peu effrayé même, je me levai et je me dirigeai vers un petit
+ruisseau que j'avais remarqué le matin. A peine y étais-je entré, que
+j'entendis la voix de Jules parlant aux chiens.</p>
+
+<p>«Allons, allons, mes chiens, cherchez bien, trouvez-moi ce misérable
+âne, mordez-le, déchirez-lui les jambes, et ramenez-le moi, que j'essaye mon
+fouet sur son dos.»</p>
+
+<p>La frayeur manqua me faire tomber; mais je réfléchis aussitôt qu'en
+marchant dans l'eau les chiens ne pourraient plus sentir la trace de mes
+pas; je me mis donc à courir dans le ruisseau, qui était heureusement bordé
+des deux côtés de buissons très épais. Je marchai sans m'arrêter pendant
+fort longtemps; les aboiements des chiens s'éloignaient ainsi que la voix
+du méchant Jules: je finis par ne plus rien entendre.</p>
+
+<p>Haletant, épuisé, je m'arrêtai un instant pour boire; je mangeai quelques
+feuilles de buissons; mes jambes étaient raides de froid, mais je n'osais
+par sortir de l'eau, j'avais peur que les chiens ne vinssent jusque-là et ne
+sentissent l'odeur de mes pas. Quand je fus un peu reposé, je recommençai
+à courir, suivant toujours le ruisseau, jusqu'à ce que je fusse sorti de la
+forêt. Je me trouvai alors dans une grande prairie où paissaient plus de
+cinquante boeufs. Je me couchai au soleil dans un coin de l'herbage; les
+boeufs ne faisaient aucune attention à moi, de sorte que je pus manger et
+me reposer à mon aise.</p>
+
+<p>Vers le soir, deux hommes entrèrent dans la prairie.</p>
+
+<p>&mdash;Frère, dit le plus grand des deux, si nous rentrions les boeufs cette
+nuit? On dit qu'il y a des loups dans le bois.</p>
+
+<p>&mdash;Des loups? Qui est-ce qui t'a dit cette bêtise?</p>
+
+<p>&mdash;Des gens de Laigle. On raconte que l'âne de la ferme des Haies a été
+emporté et dévoré dans la forêt.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! laisse donc. Ils sont si méchants, les gens de cette ferme, qu'ils
+auront fait mourir leur âne à force de coups.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc qu'ils diraient que le loup l'a mangé?</p>
+
+<p>&mdash;Pour qu'on ne sache pas qu'ils l'ont tué.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de même il vaudrait mieux rentrer nos boeufs.</p>
+
+<p>&mdash;Fais comme tu voudras, frère; je ne tiens ni à oui ni à non.</p>
+
+<p>Je ne bougeais pas dans mon coin, tant j'avais peur qu'on ne me vît.
+L'herbe était haute et me cachait, fort heureusement; les boeufs ne se
+trouvaient pas du côté où j'étais étendu; on les fit marcher vers la barrière,
+et puis à la ferme où demeuraient leurs maîtres.</p>
+
+<p>Je n'avais pas peur des loups, parce que l'âne dont on parlait c'était moi-même,
+et que je n'avais pas vu la queue d'un loup dans la forêt où j'avais
+passé la nuit. Je dormis donc à merveille, et je finissais mon déjeuner
+quand les boeufs rentrèrent dans la prairie: deux gros chiens les menaient.
+Je les regardais tranquillement, lorsqu'un des chiens m'aperçut, aboya
+d'un air menaçant, et courut vers moi; son compagnon le suivit. Que
+devenir? Comment leur échapper? Je m'élançai sur les palissades qui
+entouraient la prairie; le ruisseau que j'avais suivi la traversait; je fus
+assez heureux pour sauter par-dessus, et j'entendis la voix d'un des hommes
+de la veille qui rappelait ses chiens. Je continuai mon chemin tout doucement,
+et je marchai jusqu'à une autre forêt, dont j'ignore le nom. Je devais
+être à plus de dix lieues de la ferme des Haies: j'étais donc sauvé; personne
+ne me connaissait, et je pouvais me montrer sans craindre d'être ramené
+chez mes anciens maîtres.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>LES NOUVEAUX MAÎTRES</h3>
+
+
+<p>Je vécus tranquillement un mois dans cette forêt. Je m'ennuyais bien un
+peu quelquefois, mais je préférais encore vivre seul que vivre malheureux.
+J'étais donc à moitié heureux lorsque je m'aperçus que l'herbe diminuait
+et devenait dure; les feuilles tombaient, l'eau était glacée, la terre était
+humide.</p>
+
+<p>«Hélas! hélas! pensai-je; que devenir? Si je reste ici, je périrai de
+froid, de faim, de soif. Mais où aller? Qui est-ce qui voudra de moi?»</p>
+
+<p>A force de réfléchir, j'imaginai un moyen de trouver un abri. Je sortis de
+la forêt, et j'allai dans un petit village tout près de là. Je vis une petite
+maison isolée et bien propre; une bonne femme était assise à la porte, elle
+filait. Je fus touché de son air de bonté et de tristesse; je m'approchai d'elle,
+et je mis ma tête sur son épaule. La bonne femme poussa un cri, se leva
+précipitamment de dessus sa chaise, et parut effrayée. Je ne bougeai pas;
+je la regardai d'un air doux et suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre bête! dit-elle enfin, tu n'as pas l'air méchant. Si tu n'appartiens
+à personne, je serais bien contente de t'avoir pour remplacer mon
+pauvre vieux Grison, mort de vieillesse. Je pourrai continuer à gagner ma
+vie en vendant mes légumes au marché. Mais ... tu as sans doute un maître,
+ajouta-t-elle en soupirant.</p>
+
+<p>&mdash;A qui parlez-vous, grand'mère? dit une voix douce qui venait de
+l'intérieur de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Je cause avec un âne qui est venu me mettre la tête sur l'épaule, et
+qui me regarde d'un air si doux que je n'ai pas le coeur de le chasser.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, reprit la petite voix.</p>
+
+<p>Et aussitôt je vis sur le seuil de la porte un beau petit garçon de six à
+sept ans. Il était pauvrement mais proprement vêtu. Il me regarda d'un
+oeil curieux et un peu craintif.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je le caresser, grand'mère? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, mon Georget; mais prends garde qu'il ne te morde.</p>
+
+<p>Le petit garçon allongea son bras, et, ne pouvant m'atteindre, il avança
+un pied, puis l'autre, et put me caresser le dos.</p>
+
+<p>Je ne bougeai pas, de peur de l'effrayer; seulement je tournai ma tête
+vers lui, et je passai ma langue sur sa main.</p>
+
+<p><i>Georget:</i>&mdash;Grand'mère, grand'mère, comme il a l'air bon, ce pauvre
+âne, il m'a léché la main!</p>
+
+<p><i>La grand' mère:</i>&mdash;C'est singulier qu'il soit tout seul. Où est son maître?
+Va donc, Georget, par le village et à l'auberge où s'arrêtent les voyageurs:
+tu demanderas à qui appartient ce bourri. Son maître est peut-être en peine
+de lui.</p>
+
+<p><i>Georget:</i>&mdash;Vais-je emmener le bourri, grand'mère?</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;Il ne te suivrait pas; laisse-le aller où il voudra.</p>
+
+<p>Georget partit en courant; je trottai après lui. Quand il vit que je le suivais,
+il vint à moi, et, me caressant, il me dit: «Dis donc, mon petit bourri,
+puisque tu me suis tu me laisseras bien monter sur ton dos». Et, sautant
+sur mon dos, il me fit: <i>Hu! hu!</i></p>
+
+<p>Je partis au petit galop, ce qui enchanta Georget. <i>Ho! ho!</i> fit-il en
+passant devant l'auberge. Je m'arrêtai tout de suite. Georget sauta à terre;
+je restai devant la porte, ne bougeant pas plus que si j'avais été attaché.</p>
+
+<p>&mdash;Ou'est-ce que tu veux, mon garçon! dit le maître de l'auberge.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens savoir, monsieur Duval, si ce bourri, qui est ici à la porte,
+ne serait pas à vous ou à une de vos pratiques.</p>
+
+<p>M. Duval s'avança vers la porte, me regarda attentivement. «Non ce
+n'est pas à moi, ni à personne que je connaisse, mon garçon. Va chercher
+plus loin.»</p>
+
+<p>Georget remonta sur mon dos; je repartis au galop, et nous marchâmes,
+demandant de porte en porte à qui j'appartenais. Personne ne me reconnaissait,
+et nous revînmes chez la bonne grand'mère, qui filait toujours
+assise devant sa maison.</p>
+
+<p><i>Georget:</i>&mdash;Grand'mère, le bourri n'appartient à personne du pays.
+Qu'allons-nous en faire? Il ne veut pas me quitter, et il se sauve quand
+quelqu'un veut le toucher.</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;En ce cas, mon Georget, il ne faut pas le laisser passer
+la nuit dehors; il pourrait lui arriver malheur. Va le mener à l'écurie de
+notre pauvre Grison, et donne-lui une botte de foin et un seau d'eau. Nous
+verrons demain à le mener au marché; peut-être retrouverons-nous son
+maître.</p>
+
+<p><i>Georget:</i>&mdash;Et si nous ne le retrouvons pas, grand'mère?</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;Nous le garderons jusqu'à ce qu'on le réclame. Nous
+ne pouvons pas laisser cette pauvre bête périr de froid pendant l'hiver, ou
+bien tomber aux mains de méchants garnements qui la battraient et la
+feraient mourir de fatigue et de misère.</p>
+
+<p>Georget me donna à boire et à manger, me caressa et sortit. Je lui entendis
+dire en fermant la porte:</p>
+
+<p>«Ah! que je voudrais qu'il n'eût pas de maître et qu'il restât chez nous!»</p>
+
+<p>Le lendemain Georget me mit un licou après m'avoir fait déjeuner. Il
+m'amena devant la porte, la grand'mère me mit sur le dos un bât très léger,
+et s'assit dessus. Georget lui apporta un petit panier de légumes, qu'elle
+mit sur ses genoux, et nous partîmes pour le marché de Mamers. La bonne
+femme vendit bien ses légumes, personne ne me reconnut et je revins avec
+mes nouveaux maîtres.</p>
+
+<p>Je vécus chez eux pendant quatre ans; j'étais heureux; je ne faisais de
+mal à personne; je faisais bien mon service; j'aimais mon petit maître, qui
+ne me battait jamais; on ne me fatiguait pas trop; on me nourrissait assez
+bien. D'ailleurs, je ne suis pas gourmand. L'été, des épluchures de légumes,
+des herbes dont ne veulent pas les chevaux ni les vaches; l'hiver, du foin
+et des pelures de pommes de terre, de carottes, de navets: voilà ce qui nous
+suffit à nous autres ânes.</p>
+
+<p>Il y avait pourtant des journées que je n'aimais pas; c'étaient celles où
+ma maîtresse me louait à des enfants du voisinage. Elle n'était pas riche,
+et, les jours où je n'avais pas à travailler, elle était bien aise de gagner
+quelque chose en me louant aux enfants du château voisin. Ils n'étaient pas
+toujours bons.</p>
+
+<p>Voici ce qui m'arriva un jour dans une de ces promenades.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>LE PONT</h3>
+
+
+<p>Il y avait six ânes rangés dans la cour; j'étais un des plus beaux et des
+plus forts. Trois petites filles nous apportèrent de l'avoine dans une auge.
+Tout en mangeant, j'écoutais causer les enfants.</p>
+
+<p><i>Charles</i>:&mdash;Voyons, mes amis, choisissons nos ânes. Moi, d'abord, je
+prends celui-ci (en me montrant du doigt).</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu prends toujours ce que tu crois le meilleur, dirent à la fois
+les cinq enfants. Il faut tirer au sort.</p>
+
+<p><i>Charles</i>:&mdash;Comment veux-tu que nous tirions au sort, Caroline? Est-ce
+qu'on peut mettre les ânes dans un sac et les en tirer comme des billes?</p>
+
+<p>Antoine:&mdash;Ah! ah! ah! Est-il bête avec ses ânes dans un sac! Comme
+si on ne pouvait pas les numéroter, 1, 2, 3, 4, 5, 6, mettre les numéros dans
+un sac, et tirer au hasard chacun le sien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, c'est vrai, s'écrièrent les cinq autres. Ernest, fais les numéros
+pendant que nous allons les écrire sur le dos des ânes.</p>
+
+<p>Ces enfants sont bêtes, me disais-je. S'ils avaient l'esprit d'un âne, au
+lieu de se donner l'ennui d'écrire les numéros sur notre dos, ils nous rangeraient
+tout simplement le long du mur: le premier serait l, le second 2,
+et ainsi de suite.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Antoine avait apporté un gros morceau de charbon.
+J'étais le premier, il m'écrivit un énorme 1 sur la croupe; pendant qu'il
+écrivait 2 sur la croupe de mon camarade, je me secoue fortement pour lui
+faire voir que son invention n'était pas fameuse. Voilà le charbon parti et
+le 1 disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! s'écria-t-il; il faut que je recommence.</p>
+
+<p>Pendant qu'il refait son n° l, mon camarade, qui m'avait vu faire, et
+qui était malin, se secoue à son tour. Voilà le 2 parti. Antoine commence
+à se fâcher; les autres rient et se moquent de lui. Je fais signe aux camarades,
+nous le laissons faire; aucun ne bouge. Ernest revient avec les
+numéros dans son mouchoir: chacun tire. Pendant qu'ils regardent leurs
+numéros, je fais encore un signe aux camarades, et voilà que tous nous
+nous secouons tant et plus. Plus de charbon, plus de numéros; il faut tout
+recommencer: les enfants sont en colère. Charles triomphe et ricane;
+Ernest, Albert, Caroline, Cécile et Louise crient contre Antoine, qui tape
+du pied; ils se disent des injures; mes camarades et moi, nous nous mettons
+à braire. Le tapage attire les papas et les mamans. On leur explique la
+chose. Un des papas imagine enfin de nous ranger le long du mur. Il fait
+tirer les numéros aux enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Un! s'écrie Ernest. C'était moi.</p>
+
+<p>&mdash;Deux! dit Cécile. C'était un de mes amis.</p>
+
+<p>&mdash;Trois! dit Antoine. Et ainsi de suite jusqu'au dernier.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, partons, dit Charles. Moi, d'abord, je pars le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je saurai bien te rattraper, lui répondit vivement Ernest.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que non, reprit aussitôt Charles.</p>
+
+<p>-Je gage que si, répliqua Ernest.</p>
+
+<p>Voilà Charles qui tape son âne et qui part au galop. Avant qu'Ernest
+ait eu le temps de me donner un coup de fouet, je pars aussi, mais d'un
+train qui me fait bien vite rattraper Charles et son âne. Ernest est enchanté,
+Charles est furieux. Il tape, il tape son âne; Ernest n'avait pas besoin de
+me frapper, je courais, j'allais comme le vent. Je dépasse Charles en une
+minute; j'entends les autres qui suivent en riant et en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! l'âne n° 1; bravo! il court comme un cheval.</p>
+
+<p>L'amour-propre me donne du courage; je continue à galoper jusqu'à ce
+que nous soyons arrivés près d'un pont. J'arrête brusquement; je venais de
+voir qu'une large planche du pont était pourrie; je ne voulais pas tomber
+à l'eau avec Ernest, mais retourner avec les autres, qui étaient bien loin
+derrière nous.</p>
+
+<p>&mdash;Ho là! ho là! bourri, me dit Ernest. Sur le pont, mon ami, sur le
+pont!</p>
+
+<p>Je résiste; il me donne un coup de baguette.</p>
+
+<p>Je continue à marcher vers les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Entêté! bête brute! veux-tu tourner et passer le pont?</p>
+
+<p>Je marche toujours vers les camarades; je les rejoins malgré les injures
+et les coups de ce méchant garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi bats-tu ton âne, Ernest? s'écria Caroline; il est excellent. Il
+t'a mené ventre à terre et t'a fait dépasser Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Je le bats parce qu'il s'entête à ne pas vouloir passer le pont, dit
+Ernest; il s'est obstiné à revenir sur ses pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! c'est parce qu'il était seul; maintenant que nous voilà tous
+il passera le pont tout comme les autres.</p>
+
+<p>Les malheureux! pensai-je. Ils vont tous tomber dans la rivière! Il faut
+que je tâche de leur montrer qu'il y a du danger. Et me voilà reparti au
+galop, courant vers le pont, à la grande satisfaction d'Ernest et aux cris de
+joie des enfants.</p>
+
+<p>Je galope jusqu'au pont; arrivé là, je m'arrête brusquement comme si
+j'avais peur. Ernest, étonné, me presse de continuer: je recule d'un air de
+frayeur, qui surprend plus encore Ernest. L'imbécile ne voyait rien; la
+planche pourrie était pourtant bien visible. Les autres avaient rejoint, et
+regardaient en riant les efforts d'Ernest pour me faire passer et les miens
+pour ne pas passer. Ils finissent par descendre de leurs ânes; chacun me
+pousse, me bat sans pitié; je ne bouge pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tirez-le par la queue! s'écrie Charles. Les ânes sont si entêtés, que
+lorsqu'on veut les faire reculer, ils avancent.</p>
+
+<p>Les voilà qui veulent me saisir la queue. Je me défends en ruant; ils me
+battent tous ensemble: je n'en bouge pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, Ernest, dit Charles; je passerai le premier, ton âne me suivra
+certainement.</p>
+
+<p>Il veut avancer, je me mets en travers du pont; il me fait reculer à force
+de coups.</p>
+
+<p>«Au fait, me dis-je, si ce méchant garçon veut se noyer, qu'il se noie, j'ai
+fait ce que j'ai pu pour le sauver; qu'il boive un coup, puisqu'il le veut
+absolument.»</p>
+
+<p>A peine son âne met-il le pied sur la planche pourrie, qu'elle casse, et
+voilà Charles et son âne à l'eau. Pour son camarade, il n'y avait pas de
+danger, car il savait nager comme tous les ânes. Mais Charles se débattait
+et criait sans pouvoir se tirer de là.</p>
+
+<p>&mdash;Une perche! une perche! disait-il.</p>
+
+<p>Les enfants criaient et couraient de tous côtés. Enfin Caroline aperçoit
+une longue perche, la ramasse et la présente à Charles, qui la saisit. Son
+poids entraîne Caroline, qui appelle <i>au secours!</i> Ernest, Antoine et Albert
+courent à elle; ils parviennent avec peine à retirer le malheureux Charles,
+qui avait bu plus qu'il n'avait soif, et qui était trempé des pieds à la tête.
+Quand il est sauvé, les enfants se mettent à rire de sa mine piteuse; Charles
+se fâche; les enfants sautent sur leurs ânes et lui conseillent en riant de
+rentrer à la maison pour changer d'habits et de linge. Il remonte tout
+mouillé sur son âne. Je riais à part moi de sa figure ridicule. Le courant
+avait entraîné son chapeau et ses souliers, l'eau ruisselait jusqu'à terre; ses
+cheveux, trempés, se collaient à sa figure, son air furieux achevait de le
+rendre complètement risible. Les enfants riaient, mes camarades sautaient
+et couraient pour témoigner leur gaieté.</p>
+
+<p>Je dois ajouter que l'âne de Charles était détesté de nous tous, parce qu'il
+était querelleur, gourmand et bête, ce qui est très rare parmi les ânes.</p>
+
+<p>Enfin, Charles disparut, les enfants et mes camarades se calmèrent.
+Chacun me caressa et admira mon esprit; nous repartîmes tous, moi en
+tête de la bande.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>LE CIMETIÈRE</h3>
+
+
+<p>Nous marchions au pas, et nous approchions du cimetière du village, qui
+est à une lieue du château. «Si nous retournions, dit Caroline, et que nous
+reprenions le chemin de la forêt?»</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? dit Cécile.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;C'est que je n'aime pas les cimetières.</p>
+
+<p><i>Cécile:</i> d'un air moqueur.&mdash;Pourquoi n'aimes-tu pas les cimetières?
+Est-ce que tu as peur d'y rester?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je pense aux pauvres gens qui y sont enterrés, et j'en suis
+attristée.</p>
+
+<p>Les enfants se moquèrent de Caroline, et passèrent exprès tout contre le
+mur. Ils allaient le dépasser, lorsque Caroline, qui paraissait inquiète,
+arrêta son âne, sauta à terre, et courut à la grille du cimetière.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu, Caroline? où vas-tu? s'écrièrent les enfants.</p>
+
+<p>Caroline ne répondit pas; elle poussa précipitamment la grille, entra
+dans le cimetière, regarda autour d'elle, et courut vers une tombe fraîchement
+remuée.</p>
+
+<p>Ernest l'avait suivie avec inquiétude, et la rejoignit au moment où, se
+baissant vers la tombe, elle relevait un pauvre petit garçon de trois ans
+dont elle avait entendu les gémissements.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, mon pauvre petit? Pourquoi pleures-tu?</p>
+
+<p>L'enfant sanglotait et ne pouvait répondre; il était très joli et misérablement
+vêtu.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Comment es-tu tout seul ici, mon pauvre petit?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i> sanglotant.&mdash;Ils m'ont laissé ici; j'ai faim.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Qui est-ce qui t'a laissé ici?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i> sanglotant.&mdash;Les hommes noirs; j'ai faim.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Ernest, va vite chercher nos provisions; il faut donner à
+manger à ce pauvre petit; il nous expliquera ensuite pourquoi il pleure et
+pourquoi il est ici.</p>
+
+<p>Ernest courut chercher le panier aux provisions, pendant que Caroline
+tâchait de consoler l'enfant. Peu d'instants après Ernest reparut, suivi de
+toute la bande, que la curiosité attirait. On donna à l'enfant du poulet froid
+et du pain trempé dans du vin; à mesure qu'il mangeait, ses larmes se
+séchaient, son visage reprenait un air riant. Quand il fut rassasié, Caroline
+lui demanda pourquoi il était couché sur cette tombe.</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;C'est grand'mère qu'ils ont mise là. Je veux attendre qu'elle
+revienne.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Où est ton papa?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Je ne sais pas, je ne le connais pas.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Et ta maman?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Je ne sais pas; des hommes noirs l'ont emportée comme
+grand'mère.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Mais qui est-ce qui te soigne?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Personne.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Qui est-ce qui te donne à manger?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Personne; je tétais nourrice.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Où est-elle ta nourrice?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Là-bas, à la maison.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Qu'est-ce qu'elle fait?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Elle marche; elle mange de l'herbe.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;De l'herbe?
+Et tous les enfants se regardèrent avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc folle? dit tout bas Cécile.</p>
+
+<p><i>Antoine:</i>&mdash;Il ne sait ce qu'il dit, il est trop jeune.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Pourquoi ta nourrice ne t'a-t-elle pas emporté?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Elle ne peut pas; elle n'a pas de bras.</p>
+
+<p>La surprise des enfants redoubla.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Mais alors comment peut-elle te porter?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Je monte sur son dos.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Est-ce que tu couches avec elle?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i> souriant.&mdash;Oh non! je serais trop mal.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Mais où couche-t-elle donc? N'a-t-elle pas un lit?</p>
+
+<p>L'enfant se mit à rire et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! elle couche sur la paille.</p>
+
+<p>&mdash;Que veut dire tout cela? dit Ernest. Demandons-lui de nous mener
+dans sa maison, nous verrons sa nourrice; elle nous expliquera ce qu'il
+veut dire.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que je n'y comprends rien, dit Antoine.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Peux-tu retourner chez toi, mon petit?</p>
+
+<p><i>L'enfant:</i>&mdash;Oui, mais pas tout seul; j'ai peur des hommes noirs; il y
+en a plein la chambre de grand'mère.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Nous irons tous avec toi; montre-nous par où il faut aller.</p>
+
+<p>Caroline remonta sur son âne, et prit le petit garçon sur ses genoux. Il
+lui indiqua le chemin, et, cinq minutes après, nous arrivâmes tous à la
+cabane de la mère Thibaut, qui était morte de la veille et enterrée du matin.
+L'enfant courut à la maison et appela: «Nourrice, nourrice!» Aussitôt
+une chèvre bondit hors de l'écurie restée ouverte, courut à l'enfant et
+témoigna sa joie de le revoir par mille sauts et caresses. L'enfant l'embrassait
+aussi; puis il dit: «Téter, nourrice». La chèvre se coucha aussitôt par
+terre; le petit garçon s'étendit près d'elle et se mit à téter comme s'il n'avait ni bu ni mangé.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà la nourrice expliquée, dit enfin Ernest. Que ferons-nous de cet
+enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons rien à en faire, dit Antoine qu'à le laisser là avec sa
+chèvre.</p>
+
+<p>Les enfants se récrièrent tous avec indignation.</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Ce serait abominable d'abandonner ce pauvre petit; il
+mourrait peut-être bientôt, faute de soins.</p>
+
+<p><i>Antoine:</i>&mdash;Que veux-tu en faire? Vas-tu l'emmener chez toi?</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Certainement; je prierai maman de faire demander qui il
+est, s'il a des parents, et, en attendant, de le garder à la maison.</p>
+
+<p><i>Antoine:</i>&mdash;Et notre partie d'âne? Nous allons donc tous rentrer?</p>
+
+<p><i>Caroline:</i>&mdash;Mais non, Ernest aura la complaisance de m'accompagner.
+Continuez,! vous autres, votre promenade; vous êtes encore quatre, vous
+pouvez bien vous passer de moi et d'Ernest.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, elle a raison, dit Antoine; remontons à âne et continuons
+notre promenade.</p>
+
+<p>Et ils partirent, laissant la bonne Caroline avec son cousin Ernest.</p>
+
+<p>«Comme c'est heureux qu'on ne m'ait pas écoutée et qu'on ait voulu me
+taquiner en passant si près du cimetière, dit Caroline: sans cela je n'aurais
+pas entendu pleurer ce pauvre enfant et il aurait passé la nuit entière sur
+la terre froide et humide!»</p>
+
+<p>C'était moi qu'Ernest montait. Je compris, avec mon intelligence accoutumée,
+qu'il fallait arriver le plus promptement possible au château. Je me
+mis donc à galoper, mon camarade me suivit, et nous arrivâmes en une
+demi-heure. On fut d'abord effrayé de notre retour si prompt. Caroline
+raconta ce qui leur était arrivé avec l'enfant. Sa maman ne savait trop qu'en
+faire, lorsque la femme du garde offrit de l'élever avec son fils, qui était
+du même âge. La maman accepta son offre. Elle fit demander au village
+le nom du petit garçon et ce qu'étaient devenus ses parents. On apprit que
+le père était mort l'année d'avant, la mère depuis six mois; l'enfant était
+resté avec une vieille grand'mère méchante et avare, qui était morte la
+veille. Personne n'avait pensé à l'enfant, et il avait suivi le cercueil jusqu'au cimetière; du reste, la grand'mère avait du bien, l'enfant n'était pas pauvre.</p>
+
+<p>On fit venir la bonne chèvre chez le garde, qui éleva l'enfant et en fit un
+bon petit sujet. Je le connais, il s'appelle Jean Thibaut: il ne fait jamais
+de mal aux animaux, ce qui prouve son bon coeur; et il m'aime beaucoup,
+ce qui prouve son esprit.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>LA CACHETTE</h3>
+
+
+<p>J'étais heureux, je l'ai déjà dit; mon bonheur devait bientôt finir. Le
+père de Georget était soldat; il revint dans son pays, rapporta de l'argent,
+que lui avait laissé en mourant son capitaine, et la croix, qui lui avait
+donnée son général. Il acheta une maison à Mamers, emmena son petit
+garçon et sa vieille mère, et me vendit à un voisin qui avait une petite ferme.
+Je fus triste de quitter ma bonne vieille maîtresse et mon petit maître
+Georget; tous deux avaient toujours été bons pour moi, et j'avais bien
+rempli tous mes devoirs.</p>
+
+<p>Mon nouveau maître n'était pas mauvais, mais il avait la sotte manie de
+vouloir faire travailler tout le monde, et moi comme les autres. Il m'attelait
+à une petite charrette, et il me faisait charrier de la terre, du fumier, des
+pommes, du bois. Je commençais à devenir paresseux; je n'aimais pas à
+être attelé, et je n'aimais pas surtout le jour du marché. On ne me chargeait
+pas trop et l'on ne me battait pas, mais il fallait ce jour-là rester sans
+manger depuis le matin jusqu'à trois ou quatre heures de l'après-midi.
+Quand la chaleur était forte, j'avais soif à mourir, et il fallait attendre que
+tout fût vendu, que mon maître eût reçu son argent, qu'il eût dit bonjour
+aux amis, qui lui faisaient boire la goutte.</p>
+
+<p>Je n'étais pas très bon alors; je voulais qu'on me traitât avec amitié, sans
+quoi je cherchais à me venger. Voici ce que j'imaginai un jour; vous verrez
+que les ânes ne sont pas bêtes; mais vous verrez aussi que je devenais
+mauvais.</p>
+
+<p>Le jour du marché, on se levait de meilleure heure que de coutume à la
+ferme; on cueillait les légumes, on battait le beurre, on ramassait les oeufs.
+Je couchais pendant l'été dans une grande prairie. Je voyais et j'entendais
+ces préparatifs, et je savais qu'à dix heures du matin on devait venir me
+chercher pour m'atteler à la petite charrette, remplie de tout ce qu'on
+voulait vendre. J'ai déjà dit que ce marché m'ennuyait et me fatiguait.
+J'avais remarqué dans la prairie un grand fossé rempli de ronces et
+d'épines; je pensai que je pourrais m'y cacher, de manière qu'on ne pût
+me trouver au moment du départ. Le jour du marché, quand je vis commencer
+les allées et venues des gens de la ferme, je descendis tout doucement
+dans le fossé, et je m'y enfonçai si bien qu'il était impossible de
+m'apercevoir. J'étais là depuis une heure, blotti dans les ronces et les
+épines, lorsque j'entendis le garçon m'appeler, en courant de tous côtés,
+puis retourner à la ferme. Il avait sans doute appris au maître que j'étais
+disparu, car peu d'instants après j'entendis la voix du fermier lui-même
+appeler sa femme et tous les gens de la ferme pour me chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura sans doute passé au travers de la haie, disait l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Par où veux-tu qu'il ait passé? Il n'y a de brèche nulle part, répondit
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;On aura laissé la barrière ouverte, dit le maître. Courez dans les
+champs, garçons, il ne doit pas être loin; allez vite et ramenez-le, car le
+temps passe, et nous arriverons trop tard.</p>
+
+<p>Les voilà tous partis dans les champs, dans les bois, à courir, à m'appeler.
+Je riais tout bas dans mon trou, et je n'avais garde de me montrer.
+Les pauvres gens revinrent essoufflés, haletants; pendant une heure ils
+avaient cherché partout. Le maître jura après moi, dit qu'on m'avait sans
+doute volé, que j'étais bien bête de m'être laisse prendre, fit atteler un de
+ses chevaux à la charrette et partit de fort mauvaise humeur. Quand je vis
+que chacun était retourné à son ouvrage, que personne ne pouvait me voir,
+je passai la tête avec précaution hors de ma cachette, je regardai autour
+de moi, et, me voyant seul, je sortis tout à fait; je courus à l'autre bout de
+la prairie, pour qu'on ne pût deviner où j'avais été, et je me mis à braire de
+toutes mes forces.</p>
+
+<p>A ce bruit, les gens de la ferme accoururent.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, le voilà revenu! s'écria le berger.</p>
+
+<p>&mdash;D'où vient-il donc? dit la maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Par où a-t-il passé? reprit le charretier.</p>
+
+<p>Dans ma joie d'avoir évité le marché, je courus à eux. Ils me reçurent
+très bien, me caressèrent, me dirent que j'étais une bonne bête de m'être
+sauvé d'entre les mains des gens qui m'avaient volé, et me firent tant de
+compliments que j'en fus honteux, car je sentais bien que je méritais le
+bâton bien plus que des caresses. On me laissa paître tranquillement, et
+j'aurais passé une journée charmante, si je ne m'étals pas senti troublé par
+ma conscience, qui me reprochait d'avoir attrapé mes pauvres maîtres.</p>
+
+<p>Quand le fermier revint et qu'il apprit mon retour, il fut bien content,
+mais aussi bien surpris. Le lendemain, il fit le tour de la prairie, et boucha
+avec soin tous les trous de la haie qui l'entourait.</p>
+
+<p>«Il sera bien fin s'il s'échappe encore, dit-il en finissant. J'ai bouché
+avec des épines et des piquets jusqu'aux plus petites brèches; il n'y a pas de
+quoi donner passage à un chat.»</p>
+
+<p>La semaine se passa tranquillement; on ne pensait plus à mon aventure.
+Mais au marché suivant je recommençai mon méchant tour, et je me cachai
+dans ce fossé qui m'évitait une si grande fatigue et un si grand ennui. On
+me chercha comme la dernière fois, on s'étonna plus encore, et l'on crut
+qu'un habile voleur m'avait enlevé en me faisant passer par la barrière.</p>
+
+<p>«Cette fois, dit tristement mon maître, il est définitivement perdu. Il ne
+pourra pas s'échapper une seconde fois, et quand même il s'échapperait,
+il ne pourra rentrer; j'ai trop bien bouché toutes les brèches de la haie.»</p>
+
+<p>Et il partit en soupirant; ce fut encore un des chevaux qui me remplaça
+à la charrette. De même que la semaine précédente je sortis de ma cachette
+quand tout le monde fut parti; mais je trouvai plus prudent de ne pas
+annoncer mon retour en faisant <i>hi! han!</i> comme l'autre fois.</p>
+
+<p>Quand on me trouva mangeant tranquillement l'herbe dans la prairie.
+et quand mon maître apprit que j'étais revenu peu de temps après son
+départ, je vis qu'on soupçonnait quelque tour de ma façon; personne ne
+me fit de compliments, on me regardait d'un air méfiant, et je m'aperçus
+bien que j'étais surveillé plus que par le passé. Je me moquai d'eux, et je
+me dis en moi-même:</p>
+
+<p>«Mes bons amis, vous serez bien fins si vous découvrez le tour que je
+vous joue; je suis plus fin que vous, et je vous attraperai encore et toujours.»</p>
+
+<p>Je me cachai donc une troisième fois, bien content de ma finesse. Mais
+j'étais à peine blotti dans mon fossé, quand j'entendis l'aboiement formidable
+du gros chien de garde, et la voix de mon maître qui disait:</p>
+
+<p>«Attrape-le, <i>Garde à vous</i>, hardi, hardi! descends dans le fossé, mords-lui
+les jarrets, amène-le! bravo! mon chien; attrape, <i>Garde à vous!</i>»</p>
+
+<p><i>Garde à vous</i> s'était en effet élancé dans le trou, il me mordait les jarrets,
+le ventre; il m'aurait dévoré si je ne m'étais décidé à sauter hors du fossé;
+j'allais courir vers la haie et chercher à m'y frayer un passage, quand le
+fermier, qui m'attendait, me lança un noeud coulant et m'arrêta tout court.
+Il s'était armé d'un fouet, qu'il me fit rudement sentir; le chien continuait
+à me mordre, le maître me battait; je me repentais amèrement de ma
+paresse. Enfin le fermier renvoya <i>Garde à vous</i>, cessa de me battre, détacha
+le noeud coulant, me passa un licou, et m'emmena tout penaud et tout
+meurtri pour m'atteler à la charrette qui m'attendait.</p>
+
+<p>Je sus depuis qu'un des enfants était resté sur la route, près de la barrière,
+pour m'ouvrir si je revenais; il m'avait aperçu sortant du fossé, et
+il l'avait dit à son père. Le petit traître!</p>
+
+<p>Je lui en voulus de ce que j'appelais une méchanceté, jusqu'à ce que mes
+malheurs et mon expérience m'eussent rendu meilleur.</p>
+
+<p>Depuis ce jour on fut bien plus sévère pour moi; on voulut m'enfermer,
+mais j'avais trouvé moyen d'ouvrir toutes les barrières avec mes dents; si
+c'était un loquet, je le levais; si c'était un bouton, je le tournais; si c'était
+un verrou, je le poussais. J'entrais partout, je sortais de partout. Le fermier
+jurait, grondait, me battait: il devenait méchant pour moi, et moi, je l'étais
+de plus en plus pour lui. Je me sentais malheureux par ma faute; je comparais
+ma vie misérable avec celle que je menais autrefois chez ces mêmes
+maîtres; mais, au lieu de me corriger, je devenais de plus en plus entêté
+et méchant. Un jour, j'entrai dans le potager, je mangeai toute la salade;
+un autre jour, je jetai par terre son petit garçon, qui m'avait dénoncé; une
+autre fois, je bus un baquet de crème qu'on avait mis dehors pour battre
+du beurre. J'écrasais leurs poulets, leurs petits dindons, je mordais leurs
+cochons; enfin je devins si méchant, que la maîtresse demanda à son mari
+de me vendre à la foire de Mamers, qui devait avoir lieu dans quinze jours.
+J'étais devenu maigre et misérable à force de coups et de mauvaise nourriture.
+On voulut, pour me mieux vendre, me mettre en bon état, comme
+disent les fermiers. On défendit aux gens de la ferme et aux enfants de me
+maltraiter; on ne me fit plus travailler, on me nourrit très bien: je fus très
+heureux pendant ces quinze jours. Mon maître me mena à la foire et me
+vendit cent francs. En le quittant, j'aurais bien voulu lui donner un bon
+coup de dent, mais je craignis de faire prendre mauvaise opinion de moi à
+mes nouveaux maîtres, et je me contentai de lui tourner le dos avec un
+geste de mépris.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>LE MÉDAILLON</h3>
+
+
+<p>J'avais été acheté par un monsieur et une dame qui avaient une fille de
+douze ans toujours souffrante, et qui s'ennuyait. Elle vivait à la campagne
+et seule, car elle n'avait pas d'amies de son âge. Son père ne s'occupait pas
+d'elle; sa maman l'aimait assez, mais elle ne pouvait souffrir de lui voir
+aimer personne, pas même des bêtes. Pourtant, comme le médecin avait
+ordonné de la distraction, elle pensa que des promenades à âne l'amuseraient
+suffisamment. Ma petite maîtresse s'appelait Pauline; elle était
+triste et souvent malade; très douce, très bonne et très jolie. Tous les jours
+elle me montait; je la menais promener dans les jolis chemins et les jolis
+petits bois que je connaissais. Dans le commencement, un domestique ou
+une femme de chambre l'accompagnait; mais quand on vit combien j'étais
+doux, bon et soigneux pour ma petite maîtresse, on la laissa aller seule.
+Elle m'appela Cadichon: ce nom m'est resté.</p>
+
+<p>«Va te promener avec Cadichon, lui disait son père: avec un âne comme
+celui-là, il n'y a pas de danger; il a autant d'esprit qu'on homme, et il
+saura toujours te ramener à la maison.»</p>
+
+<p>Nous sortions donc ensemble. Quand elle était fatiguée de marcher, je
+me rangeais contre une butte de terre, ou bien descendais dans un petit
+fossé pour qu'elle pût monter facilement sur mon dos. Je la menais près
+des noisetiers chargés de noisettes; je m'arrêtais pour la laisser en cueillir
+à son aise. Ma petite maîtresse m'aimait beaucoup; elle me soignait, me
+caressait. Quand il faisait mauvais et que nous ne pouvions pas sortir, elle
+venait me voir dans mon écurie; elle m'apportait du pain, de l'herbe
+fraîche, des feuilles de salade, des carottes; elle me parlait, croyant que
+je ne la comprenais pas; elle me contait ses petis chagrins, quelquefois elle
+pleurait.</p>
+
+<p>«Oh! mon pauvre Cadichon, disait-elle; tu es un âne, et tu ne peux me
+comprendre; et pourtant tu es mon seul ami; car à toi seul je puis dire
+tout ce que je pense. Maman m'aime, mais elle est jalouse; elle veut que
+je n'aime qu'elle; je ne connais personne de mon âge, et je m'ennuie.»</p>
+
+<p>Et Pauline pleurait et me caressait. Je l'aimais aussi, et je la plaignais,
+cette pauvre petite. Quand elle était près de moi, j'avais soin de ne pas
+bouger, de peur de la blesser avec mes pieds.</p>
+
+<p>Un jour, je vis Pauline accourir vers moi toute joyeuse.</p>
+
+<p>«Cadichon, Cadichon, s'écria-t-elle, maman m'a donné un médaillon de
+ses cheveux; je veux y ajouter des tiens, car tu es aussi mon ami; je t'aime,
+et j'aurai ainsi les cheveux de ceux que j'aime le plus au monde.»</p>
+
+<p>En effet, Pauline coupa du poil à ma crinière, ouvrit son médaillon, et
+les mêla avec les cheveux de sa maman.</p>
+
+<p>J'étais heureux de voir combien Pauline m'aimait; j'étais fier de voir
+mes poils dans un médaillon, mais je dois avouer qu'ils ne faisaient pas
+un joli effet; gris, durs, épais, ils faisaient paraître les cheveux de la
+maman rudes et affreux. Pauline ne le voyait pas; elle tournait dans tous
+les sens et admirait son médaillon, lorsque la maman entra.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu regardes là? lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon médaillon, maman, répondit Pauline en le cachant à
+moitié.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Pourquoi l'as-tu apporté ici.</p>
+
+<p><i>Pauline:</i>&mdash;Pour le faire voir à Cadichon.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Quelle sottise! En vérité, Pauline, tu perds la tête avec
+ton Cadichon! Comme s'il pouvait comprendre ce que c'est qu'un médaillon
+de cheveux.</p>
+
+<p><i>Pauline:</i>&mdash;Je vous assure, maman, qu'il comprend très bien; il m'a
+léché la main quand ... quand ...</p>
+
+<p>Pauline rougit et se tut.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Eh bien! pourquoi n'achèves-tu pas? A quel propos
+Cadichon t'a-t-il léché la main?</p>
+
+<p><i>Pauline:</i> embarrassée.&mdash;Maman, j'aime mieux ne pas vous le dire; j'ai
+peur que vous ne me grondiez.</p>
+
+<p><i>La maman:</i> avec vivacité.&mdash;Qu'est-ce donc? Voyons; parle. Quelle
+bêtise as-tu faite encore?</p>
+
+<p><i>Pauline:</i>&mdash;Ce n'est pas une bêtise, maman, au contraire.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Alors, de quoi as-tu peur? Je parie que tu as donné à
+Cadichon de l'avoine à le rendre malade.</p>
+
+<p><i>Pauline:</i>&mdash;Non, je ne lui ai rien donné, au contraire.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Comment, au contraire! Ecoute, Pauline, tu m'impatientes;
+je veux que tu me dises ce que tu as fait, et pourquoi tu m'as
+quittée depuis près d'une heure.</p>
+
+<p>En effet, l'arrangement de mes poils avait été très long; il avait fallu
+enlever le papier collé derrière le médaillon, ôter le verre, placer les poils
+et recoller le tout.</p>
+
+<p>Pauline hésita encore un instant; puis elle dit bien bas et en hésitant
+bien fort:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai coupé des poils de Cadichon pour...</p>
+
+<p><i>La maman:</i> avec impatience.&mdash;Pour? Eh bien! achève donc! Pour
+quoi faire?</p>
+
+<p><i>Pauline:</i> très bas.&mdash;Pour mettre dans le médaillon.</p>
+
+<p><i>La maman:</i> avec colère.&mdash;Dans quel médaillon?</p>
+
+<p><i>Pauline:</i>&mdash;Dans celui que vous m'avez donné.</p>
+
+<p><i>La maman:</i> de même.&mdash;Celui que je t'ai donné avec mes cheveux! Et
+qu'as-tu fait de mes cheveux?</p>
+
+<p>&mdash;Ils y sont toujours; les voilà, répondit la pauvre Pauline en présentant
+le médaillon.</p>
+
+<p>&mdash;Mes cheveux mêlés avec les poils de l'âne! s'écria la maman avec
+emportement. Ah! c'est trop fort! Vous ne méritez pas, mademoiselle, le
+présent que je vous ai fait. Me mettre au rang d'un âne! Témoigner à un
+âne la même tendresse qu'à moi!</p>
+
+<p>Et, arrachant le médaillon des mains de la malheureuse Pauline stupéfaite,
+elle le lança à terre, piétina dessus et le brisa en mille morceaux.
+Puis, sans regarder sa fille, elle sortit de l'écurie en fermant la porte avec
+violence.</p>
+
+<p>Pauline, surprise, effrayée de cette colère subite, resta un moment immobile.
+Elle ne tarda pas à éclater en sanglots, et, se jetant à mon cou, elle
+me dit:</p>
+
+<p>«Cadichon, Cadichon, tu vois comme on me traite! On ne veut pas que
+je t'aime, mais je t'aimerai malgré eux et plus qu'eux, parce que toi tu es
+bon, tu ne me grondes jamais; tu ne me causes jamais aucun chagrin, et tu
+cherches à m'amuser dans nos promenades. Hélas! Cadichon, quel malheur
+que tu ne puisses ni me comprendre ni me parler! Que de choses je te
+dirais!»</p>
+
+<p>Pauline se tut: et elle se jeta par terre et continua à pleurer doucement.
+J'étais touché et attristé de son chagrin, mais je ne pouvais la consoler ni
+même lui faire savoir que je la comprenais. J'éprouvais une colère furieuse
+contre cette mère qui, par bêtise ou par excès de tendresse pour sa fille, la
+rendait malheureuse. Si j'avais pu, je lui aurais fait comprendre le chagrin
+qu'elle causait à Pauline, le mal qu'elle faisait à cette santé si délicate,
+mais je ne pouvais parler, et je regardais avec tristesse couler les larmes
+de Pauline. Un quart d'heure à peine s'était écoulé depuis le départ de la
+maman, lorsqu'une femme de chambre ouvrit la porte, appela Pauline, et
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, votre maman vous demande, elle ne veut pas que vous
+restiez à l'écurie de Cadichon, ni même que vous y entriez.</p>
+
+<p>&mdash;Cadichon, mon pauvre Cadichon! s'écria Pauline, on ne veut donc
+plus que je le voie!</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, mademoiselle, mais seulement quand vous irez en promenade;
+votre maman dit que votre place est au salon et pas à l'écurie.</p>
+
+<p>Pauline ne répliqua pas, elle savait que sa maman voulait être obéie;
+elle m'embrassa une dernière fois; je sentis couler ses larmes sur mon cou.
+Elle sortit et ne rentra plus. Depuis ce temps, Pauline devint plus triste et
+plus souffrante; elle toussait; je la voyais pâlir et maigrir. Le mauvais
+temps rendait nos promenades plus rares et moins longues. Quand on
+m'amenait devant le perron du château, Pauline montait sur mon dos sans
+me parler; mais, quand nous étions hors de vue, elle sautait à terre, me
+caressait, et me racontait ses chagrins de tous les jours pour soulager son
+coeur, et pensant que je ne pouvais la comprendre. C'est ainsi que j'appris
+que sa maman était restée de mauvaise humeur et maussade depuis l'aventure
+du médaillon; que Pauline s'ennuyait et s'attristait plus que jamais,
+et que la maladie dont elle souffrait devenait tous les jours plus grave.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>L'INCENDIE</h3>
+
+
+<p>Un soir que je commençais à m'endormir, je fus réveillé par des cris:
+<i>Au feu!</i> Inquiet, effrayé, je cherchai à me débarrasser de la courroie qui
+me retenait; mais, j'eus beau tirer, me rouler à terre, la maudite courroie
+ne cassait pas. J'eus enfin l'heureuse idée de la couper avec mes dents: j'y
+parvins après quelques efforts. La lueur de l'incendie éclairait ma pauvre
+écurie; les cris, le bruit augmentaient; j'entendais les lamentations des
+domestiques, le craquement des murs, des planchers qui s'écroulaient, le
+ronflement des flammes; la fumée pénétrait déjà dans mon écurie, et
+personne ne songeait à moi; personne n'avait la charitable pensée d'ouvrir
+seulement ma porte pour me faire échapper. Les flammes augmentaient de
+violence; je sentais une chaleur incommode qui commençait à me
+suffoquer.</p>
+
+<p>«C'est fini, me dis-je, je suis condamné à brûler vif; quelle mort
+affreuse! Oh! Pauline! ma chère maîtresse! vous avez oublié votre pauvre
+Cadichon.»</p>
+
+<p>A peine avais-je, non pas prononcé, mais pensé ces paroles, que ma porte
+s'ouvrit avec violence, et j'entendis la voix terrifiée de Pauline qui
+m'appelait. Heureux d'être sauvé, je m'élançai vers elle et nous allions passer la
+porte, lorsqu'un craquement épouvantable nous fit reculer. Un bâtiment
+en face de mon écurie s'était écroulé; ses débris bouchaient tout passage:
+ma pauvre maîtresse devait périr pour avoir voulu me délivrer. La fumée,
+la poussière de l'éboulement et la chaleur nous suffoquaient. Pauline se
+laissa tomber près de moi. Je pris subitement un parti dangereux, mais qui
+seul pouvait nous sauver. Je saisis avec mes dents la robe de ma petite
+maîtresse presque évanouie, et je m'élançai à travers les poutres enflammées
+qui couvraient la terre. J'eus le bonheur de tout traverser sans que
+sa robe prît feu; je m'arrêtai pour voir de quel côté je devais me diriger,
+tout brûlait autour de nous. Désespéré, découragé, j'allais poser à terre
+Pauline complètement évanouie, lorsque j'aperçus une cave ouverte; je m'y
+précipitai, sachant bien que nous serions en sûreté dans les caves voûtées
+du château. Je déposai Pauline près d'un baquet plein d'eau afin qu'elle
+pût s'en mouiller le front et les tempes en revenant à elle, ce qui ne tarda
+pas à arriver. Quand elle se vit sauvée et à l'abri de tout danger, elle se jeta
+à genoux, et fit une prière touchante pour remercier Dieu de l'avoir préservée
+d'un si terrible danger. Ensuite elle me remercia avec une tendresse
+et une reconnaissance qui m'attendrirent. Elle but quelques gorgées de
+l'eau du baquet et écouta. Le feu continuait ses ravages, tout brûlait; on
+entendait encore quelques cris, mais vaguement, et sans pouvoir reconnaître
+les voix.</p>
+
+<p>«Pauvre maman et pauvre papa! dit Pauline, ils doivent croire que j'ai
+péri en leur désobéissant, en allant à la recherche de Cadichon. Maintenant
+il faut attendre que le feu soit éteint. Nous passerons sans doute la nuit
+dans la cave. Bon Cadichon, ajouta-t-elle, c'est grâce à toi que je vis.»</p>
+
+<p>Elle ne parla plus; elle s'était assise sur une caisse renversée, et je vis
+qu'elle dormait. Sa tête était appuyée sur un tonneau vide. Je me sentais
+fatigué, et j'avais soif. Je bus l'eau du baquet; je m'étendis près de la porte,
+et je ne tardai pas à m'endormir de mon côté.</p>
+
+<p>Je me réveillai au petit jour. Pauline dormait encore. Je me levai doucement;
+j'allai à la porte, que j'entr'ouvris; tout était brûlé et tout était
+éteint; on pouvait facilement enjamber les décombres et arriver en dehors
+de la cour du château. Je fis un léger <i>hi! han!</i> pour éveiller ma maîtresse.
+En effet, elle ouvrit les yeux, et, me voyant près de la porte, elle y courut
+et regarda autour d'elle.</p>
+
+<p>«Tout brûlé! dit-elle tristement. Tout perdu! Je ne verrai plus le château,
+je serai morte avant qu'il soit rebâti, je le sens; je suis faible et
+malade, très malade, quoi qu'en dise maman....</p>
+
+<p>«Viens, mon Cadichon, continua-t-elle après être restée quelques instants
+pensive et immobile; viens, sortons maintenant; il faut que je trouve
+maman et papa pour les rassurer. Ils me croient morte!»</p>
+
+<p>Elle franchit légèrement les pierres tombées, les murs écroulés, les
+poutres encore fumantes. Je la suivais; nous arrivâmes bientôt sur l'herbe;
+là elle monta sur mon dos, et je me dirigeai vers le village. Nous ne tardâmes
+pas à trouver la maison où s'étaient réfugiés les parents de Pauline;
+croyant leur fille perdue, ils étaient dans un grand chagrin.</p>
+
+<p>Quand ils l'aperçurent, ils poussèrent un cri de joie et s'élancèrent vers
+elle. Elle leur raconta avec quelle intelligence et quel courage je l'avais
+sauvée.</p>
+
+<p>Au lieu de courir à moi, me remercier, me caresser, la mère me regarda
+d'un oeil indifférent; le père ne me regarda pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est grâce à lui que tu as manqué de périr, ma pauvre enfant, dit la
+mère. Si tu n'avais pas eu la folle pensée d'aller ouvrir son écurie et le
+détacher, nous n'aurions pas passé une nuit de désolation, ton père et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit vivement Pauline, c'est lui qui m'a....</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, tais-toi, dit la mère en l'interrompant; ne me parle plus de
+cet animal que je déteste, et qui a manqué causer ta mort.</p>
+
+<p>Pauline soupira, me regarda avec douleur et se tut.</p>
+
+<p>Depuis ce jour, je ne l'ai plus revue. La frayeur que lui avait causée
+l'incendie, la fatigue d'une nuit passée sans se coucher, et surtout le froid
+de la cave, augmentèrent le mal qui la faisait souffrir depuis longtemps.
+La fièvre la prit dans la journée et ne la quitta plus. On la mit dans un lit
+dont elle ne devait pas se relever. Le refroidissement de la nuit précédente
+acheva ce que la tristesse et l'ennui avaient commencé; sa poitrine, déjà
+malade, s'engagea tout à fait; elle mourut au bout d'un mois ne regrettant
+pas la vie, ne craignant pas la mort. Elle parlait souvent de moi, et m'appelait
+dans son délire. Personne ne s'occupa de moi; je mangeais ce que je
+trouvais, je couchais dehors malgré le froid et la pluie. Quand je vis sortir
+de la maison le cercueil qui emportait le corps de ma pauvre petite maîtresse,
+je fus saisi de douleur, je quittai le pays et je n'y suis jamais revenu
+depuis.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>LA COURSE D'ÂNES</h3>
+
+
+<p>Je vivais misérablement à cause de la saison; j'avais choisi pour
+demeurer une forêt, où je trouvais à peine ce qu'il fallait pour m'empêcher
+de mourir de faim et de soif. Quand le froid faisait geler les ruisseaux,
+je mangeais de la neige; pour toute nourriture je broutais des
+chardons et je couchais sous les sapins. Je comparais ma triste existence
+avec celle que j'avais menée chez mon maître Georget et même chez le
+fermier auquel on m'avait vendu; j'y avais été heureux tant que je ne
+m'étais pas laissé aller à la paresse, à la méchanceté, à la vengeance; mais
+je n'avais aucun moyen de sortir de cet état misérable, car je voulais rester
+libre et maître de mes actions. J'allais quelquefois aux environs d'un
+village situé près de la forêt, pour savoir ce que se passait dans le monde.
+Un jour, c'était au printemps, le beau temps était revenu, je fus surpris de
+voir un mouvement extraordinaire; le village avait pris un air de fête; on
+marchait par bandes; chacun avait ses beaux habits des dimanches, et, ce
+qui m'étonna plus encore, tous les ânes du pays y étaient rassemblés.
+Chaque âne avait un maître que le tenait par la bride; ils étaient tous
+peignés, brossés; plusieurs avaient des fleurs sur la tête, autour du cou,
+et aucun n'avait ni bât ni selle.</p>
+
+<p>«C'est singulier! pensai-je. Il n'y a pourtant pas de foire aujourd'hui.
+Que peuvent faire ici tous mes camarades, nettoyés, pomponnés? Et comme
+ils sont dodus! On les a bien nourris cet hiver.»</p>
+
+<p>En achevant ces mots, je me regardai; je vis mon dos, mon ventre, ma
+croupe, maigres, mal peignés, les poils hérissés, mais je me sentais fort et
+vigoureux.</p>
+
+<p>«J'aime mieux, pensai-je, être laid, mais leste et bien portant; mes camarades,
+que je vois si beaux, si gras, si bien soignés, ne supporteraient pas
+les fatigues et les privations que j'ai endurées tout l'hiver.»</p>
+
+<p>Je m'approchai pour savoir ce que voulait dire cette réunion d'ânes, lorsqu'un
+des jeunes garçons qui les tenaient m'aperçut et se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! s'écria-t-il; voyez donc, camarades, le bel âne qui nous arrive.
+Est-il bien peigné!</p>
+
+<p>&mdash;Et bien soigné, et bien nourri! s'écria un autre. Vient-il pour la
+course?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'il y tient, faudra le laisser courir, dit un troisième; il n'y a pas
+de danger qu'il gagne le prix.</p>
+
+<p>Un rire général accueillit ces paroles. J'étais contrarié, mécontent des
+plaisanteries bêtes de ces garçons, pourtant j'appris qu'il s'agissait d'une
+course. Mais quand, comment devait-elle se faire? C'est ce que je voulais
+savoir, et je continuai à écouter et à faire semblant de ne rien comprendre
+de ce qu'ils disaient.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t-on bientôt partir? demanda un des jeunes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, on attend le maire.</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous faire courir vos ânes? dit une bonne femme qui
+arrivait.</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Dans la grande prairie du moulin, mère Tranchet.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i>&mdash;Combien êtes-vous d'ânes ici présents?</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Nous sommes seize sans vous compter, mère Tranchet.</p>
+
+<p>Un nouveau rire accueillit cette plaisanterie.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i> riant.&mdash;Tiens, t'es un malin, toi. Et que doit gagner le
+premier arrivé?</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;D'abord l'honneur, et puis une montre d'argent.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i>&mdash;Je serais bien aise d'être une bourrique pour gagner
+la montre; je n'ai jamais eu de quoi en avoir une.</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Ah bien! si vous aviez amené un bourri, vous auriez couru
+la chance.</p>
+
+<p>Et tous de rire de plus belle.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i>&mdash;Où veux-tu que je prenne un bourri? Est-ce que j'ai
+jamais eu de quoi en nourrir et de quoi en payer un?</p>
+
+<p>Cette bonne femme me plaisait; elle avait l'air bonne et gaie: j'eus l'idée
+de lui faire gagner la montre. J'étais bien habitué à courir; tous les jours
+dans la forêt je faisais de longues courses pour me réchauffer, et j'avais
+eu jadis la réputation de courir aussi vite et aussi longtemps qu'un cheval.</p>
+
+<p>«Voyons, me dis-je, essayons; si je perds, je n'y perdrai rien; si je
+gagne, je ferai gagner une montre à la mère Tranchet, qui en a bonne
+envie.»</p>
+
+<p>Je partis au petit trot, et j'allai me placer à côté du dernier âne; je pris
+un air et je me mis à braire avec vigueur.</p>
+
+<p>&mdash;Holà, holà! l'ami, s'écria André, vas-tu finir ta musique? Décampe,
+bourri, tu n'as pas de maître, tu es trop mal peigné, tu ne peux pas courir.</p>
+
+<p>Je me tus, mais je ne bougeai pas de ma place. Les uns riaient, les autres
+se fâchaient; on commençait à se quereller lorsque la mère Tranchet
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'a pas de maître, il va avoir une maîtresse; je le reconnais maintenant.
+C'est Cadichon, l'âne de c'te pauvre mam'selle Pauline; ils l'ont
+chassé quand la petite ne s'est plus trouvée là pour le protéger, et je crois
+bien qu'il a vécu tout l'hiver dans la forêt, car personne ne l'a revu depuis.
+Je le prends donc aujourd'hui à mon service; il va courir pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est Cadichon! s'écria-t-on de tous côtés, j'en ai entendu
+parler de ce fameux Cadichon.</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Mais, si vous faites courir pour vous, mère Tranchet, il faut
+tout de même déposer dans le sac du maire une pièce blanche de cinquante
+centimes.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i>&mdash;Qu'à cela ne tienne, mes enfants. Voici ma pièce,
+ajouta-t-elle en dénouant un coin de son mouchoir; mais ... faut pas m'en
+demander d'autres, car je n'en ai pas beaucoup.</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Ah bien! si vous gagnez, vous n'en manquerez pas, car tout
+le village a mis au sac: il y a plus de cent francs.</p>
+
+<p>J'approchai de la mère Tranchet, et je fis une pirouette, un saut, une
+ruade d'un air si délibéré que les jeunes garçons commencèrent à craindre
+de me voir gagner le prix.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, Jeannot, dit André tout bas, tu as eu tort de laisser la mère
+Tranchet mettre au sac. La voilà maintenant qui a le droit de faire courir
+Cadichon, et il m'a l'air alerte et disposé à nous souffler la montre et
+l'argent.</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Ah bah! que t'es nigaud! Tu ne vois donc pas la figure qu'il
+a, ce pauvre Cadichon! Il va nous faire rire; il n'ira pas loin, va.</p>
+
+<p><i>André:</i>&mdash;Je n'en sais rien. Si je lui présentais de l'avoine pour le faire
+partir?</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Et les dix sous de la mère Tranchet, donc?</p>
+
+<p><i>André:</i>&mdash;Et bien, l'âne parti, on les lui rendrait.</p>
+
+<p><i>Jeannot:</i>&mdash;Au fait, Cadichon n'est pas plus à elle qu'à moi ou à toi.
+Va chercher un picotin, et tâche de le faire partir sans que la mère Tranchet
+s'en aperçoive.</p>
+
+<p>J'avais tout entendu et tout compris; aussi, quand André revint avec un
+picotin d'avoine dans son tablier, au lieu d'aller à lui, je me rapprochai de
+la mère Tranchet, qui causait avec des amis. André me suivit; Jeannot me
+prit par les oreilles et me fit tourner la tête, croyant que je ne voyais pas
+l'avoine. Je ne bougeai pas davantage malgré l'envie que j'avais d'y goûter.
+Jeannot commença à me tirer, André à me pousser, et moi je mis à braire
+de ma plus belle voix. La mère Tranchet se retourna et vit la manoeuvre
+d'André et de Jeannot.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas bien ce que vous faites là, mes garçons. Puisque vous
+m'avez fait mettre ma pauvre pièce blanche au sac de course, faut pas
+m'enlever Cadichon. Vous avez peur de lui, à ce qu'il me semble.</p>
+
+<p><i>André:</i>&mdash;Peur! d'un sale bourri comme ça? Ah! pour ça non, nous
+n'avons pas peur.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i>&mdash;Et pourquoi que vous le tiriez pour l'emmener?</p>
+
+<p><i>André:</i>&mdash;C'était pour lui donner un picotin.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet:</i> d'un air moqueur.&mdash;C'est différent! c'est gentil, ça.
+Versez-lui ça par terre, qu'il mange à son aise. Et moi qui croyais que vous
+vouliez lui donner un picotin de malice! Voyez pourtant comme on se
+trompe.</p>
+
+<p>André et Jeannot étaient honteux et mécontents, mais ils n'osaient pas le
+faire voir. Leurs camarades riaient de les voir attrapés; la mère Tranchet
+se frottait les mains, et moi j'étais enchanté. Je mangeais mon avoine avec
+avidité, je sentais que je prenais des forces en la mangeant; j'étais content
+de la mère Tranchet, et, quand j'eus tout avalé, je devins impatient de
+partir. Enfin il se fit un grand tumulte; le maire venait donner l'ordre de
+placer les ânes. On les rangea tous en ligne; je me mis modestement le
+dernier. Quand je parus seul, chacun demanda qui j'étais, à qui j'appartenais.</p>
+
+<p>&mdash;A personne, dit André.</p>
+
+<p>&mdash;A moi! cria la mère Tranchet.</p>
+
+<p><i>Le maire</i>:&mdash;Il fallait mettre au sac de course, mère Tranchet.</p>
+
+<p><i>Mère Tranchet</i>:&mdash;J'y ai mis, monsieur le maire.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, inscrivez la mère Tranchet, dit le maire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est déjà fait, monsieur le maire, répondit le greffier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, reprit le maire. Tout est-il prêt? Un, deux, trois! Partez!</p>
+
+<p>Les garçons qui tenaient les ânes lâchèrent chacun le sien en lui donnant
+un grand coup de fouet. Tous partirent. Bien que personne ne m'eût retenu,
+j'attendis honnêtement mon tour pour me mettre à courir. Tous avaient
+donc un peu d'avance sur moi. Mais ils n'avaient pas fait cent pas que je les
+avais rattrapés. Me voici à la tête de la bande, les devançant sans me donner
+beaucoup de mal. Les garçons criaient, faisaient claquer leurs fouets pour
+exciter leurs ânes. Je me retournais de temps en temps pour voir leurs
+mines effarées, pour contempler mon triomphe et pour rire de leurs efforts.
+Mes camarades, furieux d'être distancés par moi, pauvre inconnu à mine
+piteuse, redoublèrent d'efforts pour me joindre, me devancer et se barrer
+le passage les uns aux autres; j'entendais derrière moi des cris sauvages,
+des ruades, des coups de dents; deux fois je fus atteint, presque dépassé
+par l'âne de Jeannot. J'aurais dû me servir des mêmes moyens qu'il avait
+employés pour devancer mes camarades, mais je dédaignais ces indignes
+manoeuvres; je vis pourtant qu'il me fallait ne rien négliger pour ne pas
+être battu. D'un élan vigoureux, je dépassai mon rival; au moment même
+il me saisit par la queue; la douleur manqua me faire tomber, mais l'honneur
+de vaincre me donna le courage de m'arracher à sa dent, en y laissant
+un morceau de ma queue. Le désir de la vengeance me donna des ailes. Je
+courus avec une telle vitesse, que j'arrivai au but non seulement le premier,
+mais laissant au loin derrière moi tous mes rivaux. J'étais haletant, épuisé,
+mais heureux et triomphant. J'écoutais avec bonheur les applaudissements
+des milliers de spectateurs qui bordaient la prairie. Je pris un air vainqueur
+et je revins fièrement au pas jusqu'à la tribune du maire, qui devait donner
+le prix. La bonne femme Tranchet s'avança vers moi, me caressa et me
+promit une bonne mesure d'avoine. Elle tendait la main pour recevoir la
+montre et le sac d'argent que le maire allait lui remettre, lorsque André et
+Jeannot accoururent en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez, monsieur le maire, arrêtez; ce n'est pas juste, ça. Personne
+ne connaît cet âne; il n'appartient pas plus à la mère Tranchet qu'au
+premier venu; cet âne ne compte pas, c'est le mien qui est arrivé le premier
+avec celui de Jeannot; la montre et le sac doivent être pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que la mère Tranchet n'a pas mis sa pièce au sac de course?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, monsieur le maire, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un s'y est-il opposé quand elle y a mis?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le maire, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'au moment du départ vous vous y êtes opposés?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le maire, mais....</p>
+
+<p>&mdash;L'âne de la mère Tranchet a donc bien réellement gagné montre
+et sac.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le maire, rassemblez le conseil municipal pour juger la
+question; vous n'avez pas le droit tout seul.</p>
+
+<p>Le maire parut indécis; quand je vis qu'il hésitait, je saisis d'un mouvement
+brusque la montre et le sac avec mes dents et je les déposai dans les
+mains de la mère Tranchet, qui, inquiète, tremblante, attendait la décision
+du maire.</p>
+
+<p>Cette action intelligente mit les rieurs de notre côté et me valut des tonnerres
+d'applaudissements.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà la question tranchée par le vainqueur en faveur de la mère
+Tranchet, dit le maire en riant. Messieurs du conseil municipal, allons
+délibérer à table si j'étais dans mon droit en laissant faire justice par un
+âne. Mes amis, ajouta-t-il malicieusement en regardant André et Jeannot,
+je crois que le plus âne de nous n'est pas celui de la mère Tranchet.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! bravo! monsieur le maire, cria-t-on de tous côtés.</p>
+
+<p>Et tout le monde de rire, excepté André et Jeannot, qui s'en allèrent en
+me montrant le poing.</p>
+
+<p>Et moi donc, étais-je content? Non, mon orgueil se révoltait; je trouvai
+que le maire avait été insolent à mon égard en croyant injurier mes ennemis
+quand il les avait qualifiés d'ânes. C'était ingrat, c'était lâche. J'avais eu
+du courage, de la modération, de la patience, de l'esprit; et voilà quelle
+était ma récompense! Après m'avoir insulté, on m'abandonnait. La mère
+Tranchet même, dans sa joie d'avoir une montre et cent trente-cinq francs,
+oubliait son bienfaiteur, ne pensait plus à sa promesse de me régaler d'une
+bonne mesure d'avoine, et partait avec la foule sans me donner la récompense
+que j'avais si bien gagnée.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>X</h3>
+
+<h3>LES BONS MAÎTRES</h3>
+
+
+<p>Je restai donc seul dans le pré; j'étais triste, ma queue me faisait souffrir.
+Je me demandais si les ânes n'étaient pas meilleurs que les hommes,
+lorsque je sentis une main douce me caresser, et une voix douce me dire:</p>
+
+<p>«Pauvre âne! on a été méchant pour toi! Viens, pauvre bête, viens chez
+grand'mère; elle te fera nourrir et soigner mieux que tes méchants maîtres.
+Pauvre âne! comme tu es maigre!»</p>
+
+<p>Je me retournai; je vis un joli petit garçon de cinq ans; sa soeur, qui
+paraissait âgée de trois ans, accourait avec sa bonne.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Jacques, qu'est-ce que tu dis à ce pauvre âne?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Je lui dis de venir demeurer chez grand'mère: il est tout
+seul, pauvre bête!</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Oui, Jacques prends-le; attends, je vais monter à dos. Ma
+bonne, ma bonne, à dos de l'âne.</p>
+
+<p>La bonne mit la petite fille sur mon dos; Jacques voulais me mener,
+mais je n'avais pas de brides.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, ma bonne, dit-il, je vais lui attacher mon mouchoir au cou.</p>
+
+<p>Le petit Jacques essaya, mais j'avais le cou trop gros pour son petit
+mouchoir: sa bonne lui donna le sien, qui était encore trop court.</p>
+
+<p>&mdash;Comment faire, ma bonne? dit Jacques prêt à pleurer.</p>
+
+<p><i>La bonne</i>:&mdash;Allons au village demander un licou ou une corde. Viens,
+ma petite Jeanne, descends de dessus l'âne.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>: se cramponnant à mon cou.&mdash;Non, je ne veux pas descendre;
+je veux rester sur l'âne, je veux qu'il me mène à la maison.</p>
+
+<p><i>La bonne</i>:&mdash;Mais nous n'avons pas de licou pour le faire avancer. Tu
+vois bien qu'il ne bouge pas plus qu'un âne de pierre.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Attendez, ma bonne, vous allez voir. D'abord je sais qu'il
+s'appelle Cadichon: la mère Tranchet me l'a dit. Je vais le caresser, l'embrasser,
+et je crois qu'il me suivra.</p>
+
+<p>Jacques s'approcha de mon oreille et me dit tout bas, en me caressant:</p>
+
+<p>&mdash;Marche, mon petit Cadichon; je t'en prie, marche.</p>
+
+<p>La confiance de ce bon petit garçon me toucha; je remarquai avec
+plaisir qu'au lieu de demander un bâton pour me faire avancer, il n'avait
+songé qu'aux moyens de douceur et d'amitié. Aussi, à peine avait-il achevé
+sa phrase et sa petite caresse, que je me mis en marche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, ma bonne, il me comprend, il m'aime! s'écria Jacques,
+rouge de joie, les yeux brillants de bonheur, et courant en avant pour me
+montrer le chemin.</p>
+
+<p><i>La bonne</i>:&mdash;Est-ce qu'un âne peut comprendre quelque chose? Il
+marche parce qu'il s'ennuie ici.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Vous croyez qu'il a faim, ma bonne?</p>
+
+<p><i>La bonne</i>:&mdash;Probablement; vois comme il est maigre.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;C'est vrai! pauvre Cadichon et moi qui ne pensais pas à lui
+donner mon pain!</p>
+
+<p>Et, tirant aussitôt de sa poche le morceau que la bonne y avait mis pour
+son goûter, il me le présenta.</p>
+
+<p>J'avais été offensé de la mauvaise pensée de la bonne, et je fus bien
+aise de lui prouver qu'elle m'avait mal jugé, que ce n'était pas par intérêt
+que je suivais Jacques, et que je portais Jeanne sur mon dos par complaisance,
+par bonté.</p>
+
+<p>Je refusai donc le pain que m'offrait le bon petit Jacques et je me contentai
+de lui lécher la main.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Ma bonne, ma bonne, il me baise la main, s'écria Jacques;
+il ne veut pas de mon pain! Mon cher petit Cadichon, comme je t'aime!
+Vous voyez bien, ma bonne, qu'il me suit parce qu'il m'aime, ce n'est pas
+pour avoir du pain.</p>
+
+<p><i>La bonne</i>:&mdash;Tant mieux pour toi si tu crois avoir un âne comme on
+n'en voit pas, un âne modèle. Moi, je sais que les ânes sont tous entêtés et
+méchants, je ne les aime pas.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Oh! ma bonne, le pauvre Cadichon n'est pas méchant, voyez
+comme il est bon pour moi.</p>
+
+<p><i>La bonne</i>:&mdash;Nous verrons bien si cela durera.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, mon Cadichon, que tu seras toujours bon pour moi et
+pour Jeanne, dit le petit Jacques en me caressant.</p>
+
+<p>Je me tournai vers lui et le regardai d'un air si doux qu'il le remarqua
+malgré sa grande jeunesse; puis je me tournai vers la bonne et lui lançai
+un regard furieux, qu'elle vit bien aussi, car elle dit aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Comme il a l'oeil mauvais! il a l'air méchant, il me regarde comme s'il
+voulait me dévorer!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma bonne, dit Jacques, comment pouvez-vous dire cela? Il me
+regarde d'un air doux comme s'il voulait m'embrasser!</p>
+
+<p>Tous deux avaient raison, et moi je n'avais pas tort: je me promis d'être
+excellent pour Jacques, Jeanne et les personnes de la maison qui seraient
+bonnes pour moi; et j'eus la mauvaise pensée d'être méchant pour ceux
+qui me maltraiteraient ou qui m'insulteraient comme l'avait fait la bonne.
+Ce besoin de vengeance fut plus tard la cause de mes malheurs.</p>
+
+<p>Tout en causant, nous marchions toujours et nous arrivâmes bientôt au
+château de la grand'mère de Jacques et de Jeanne. On me laissa à la porte,
+où je restai comme un âne bien élevé, sans bouger, sans même goûter
+l'herbe qui bordait le chemin sablé.</p>
+
+<p>Deux minutes après, Jacques reparut, traînant après lui sa grand'mère.</p>
+
+<p>&mdash;Venez voir, grand'mère, venez voir comme il est doux, comme il
+m'aime! Ne croyez pas ma bonne, je vous en prie, dit Jacques en joignant
+les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Non, grand'mère, croyez pas, je vous en prie, reprit Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit la grand'mère en souriant, voyons ce fameux âne!</p>
+
+<p>Et, s'approchant de moi, elle me toucha, me caressa, me prit les oreilles,
+mit sa main à ma bouche sans que je fisse mine de la mordre ou même de
+m'éloigner.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Mais il a en effet l'air fort doux; que disiez-vous
+donc, Emilie, qu'il avait l'air méchant?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;N'est-ce pas, grand'mère, n'est-ce pas qu'il est bon, qu'il
+faut le garder?</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Cher petit, je le crois très bon; mais comment pouvons-nous
+le garder, puisqu'il n'est pas à nous? Il faudra le ramener à son
+maître.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Il n'a pas de maître, grand'mère.</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr il n'a pas de maître, grand'mère, reprit Jeanne, qui répétait
+tout ce que disait son frère.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Comment, pas de maître, c'est impossible.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Si, grand'mère, c'est très vrai, la mère Tranchet me l'a dit.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Alors, comment a-t-il gagné le prix de la course pour
+elle? Puisqu'elle l'a pris pour courir, c'est qu'elle l'a emprunté à quelqu'un.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Non, grand'mère, il est venu tout seul; il a voulu courir
+avec les autres. La mère Tranchet a payé pour prendre ce qu'il gagnerait,
+mais il n'a pas de maître: c'est CADICHON, l'âne de la pauvre Pauline qui
+est morte, ses parents l'ont chassé, et il a vécu tout l'hiver dans la forêt.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Cadichon! le fameux Cadichon qui a sauvé de l'incendie
+sa petite maîtresse? Ah! je suis bien aise de le connaître; c'est vraiment
+un âne extraordinaire et admirable!</p>
+
+<p>Et, tournant tout autour de moi, elle me regarda longtemps. J'étais fier
+de voir ma réputation si bien établie; je me rengorgeais, j'ouvrais les
+narines, je secouais ma crinière.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il est maigre! Pauvre bête! Il n'a pas été récompensé de son
+dévouement, dit la grand'mère d'un air sérieux et d'un ton de reproche.
+Gardons-le mon enfant, gardons-le puisqu'il a été abandonné, chassé par
+ceux qui auraient dû le soigner et l'aimer. Appelle Bouland; je le ferai
+mettre à l'écurie avec une bonne litière.</p>
+
+<p>Jacques, enchanté, courut chercher Bouland, qui arriva tout de suite.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Bouland, voici un âne que les enfants ont ramené;
+mettez-le à l'écurie et donnez-lui à boire et à manger.</p>
+
+<p><i>Bouland</i>:&mdash;Faudra-t-il le remettre à son maître ensuite?</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Non; il n'a pas de maître. Il paraît que c'est le fameux
+Cadichon, qui a été chassé après la mort de sa petite maîtresse; il est
+venu au village, et mes petits-enfants l'ont trouvé abandonné dans le pré.
+Ils l'ont ramené, et nous le garderons.</p>
+
+<p><i>Bouland</i>:&mdash;Et madame fait bien de le garder. Il n'y a pas son pareil
+dans tout le pays. On m'a raconté de lui des choses vraiment étonnantes;
+on dirait qu'il entend et qu'il comprend tout ce qui se dit. Madame va
+voir.... Viens, mon Cadichon, viens manger ton picotin d'avoine.</p>
+
+<p>Je me retournai aussitôt, et je suivis Bouland qui s'en allait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est étonnant, dit la grand'mère, il a vraiment compris.</p>
+
+<p>Elle rentra à la maison; Jacques et Jeanne voulurent m'accompagner à
+l'écurie. On me plaça dans une stalle; j'avais pour compagnons deux
+chevaux et un âne. Bouland, aidé de Jacques, me fit une belle litière; il
+alla me chercher une mesure d'avoine.</p>
+
+<p>&mdash;Encore, encore, Bouland, je vous en prie, dit Jacques; il lui en faut
+beaucoup, il a tant couru!</p>
+
+<p><i>Bouland</i>:&mdash;Mais, monsieur Jacques, si vous lui donnez trop d'avoine,
+vous le rendrez trop vif; vous ne pourrez pas le monter, ni Mlle Jeanne
+non plus.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Oh! il est si bon! nous pourrons le monter tout de même.</p>
+
+<p>On me donna une énorme mesure d'avoine, et l'on mit près de moi un
+seau plein d'eau. J'avais soif, je commençai par boire la moitié du seau;
+puis je croquai mon avoine, en me réjouissant d'avoir été emmené par ce
+bon petit Jacques. Je fis encore quelques réflexions sur l'ingratitude de la
+mère Tranchet; je mangeai ma botte de foin, je m'étendis sur ma paille;
+je me trouvai couché comme un roi et je m'endormis.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>CADICHON MALADE</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, je n'eus d'autre occupation que de promener les enfants
+pendant une heure. Jacques venait me donner lui-même mon avoine, et,
+malgré les observations de Bouland, il m'en donnait de quoi nourrir trois
+ânes de ma taille. Je mangeais tout; j'étais content. Mais ... le troisième
+jour, je me sentis mal à l'aise; j'avais la fièvre; je souffrais de la tête et de
+l'estomac; je ne pus manger ni avoine ni foin, et je restai étendu sur ma
+paille.</p>
+
+<p>Quand Jacques vint me voir:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-il, Cadichon est encore couché! Allons, mon Cadichon, il est
+temps de te lever; je vais te donner ton avoine.</p>
+
+<p>Je cherchai à me lever, mais ma tête retomba lourdement sur la paille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! Cadichon est malade, s'écria le petit Jacques; Bouland,
+Bouland, venez vite. Cadichon est malade.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, qu'est-ce qu'il a donc? reprit Bouland. Il a pourtant eu son
+déjeuner de grand matin.</p>
+
+<p>Il s'approcha de la mangeoire, regarda dedans et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas touché à son avoine; c'est qu'il est malade.... Il a les oreilles
+chaudes, ajouta-t-il en me prenant les oreilles; son flanc bat.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela veut dire, Bouland? s'écria le pauvre Jacques
+alarmé.</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire, monsieur Jacques, que Cadichon a la fièvre, que vous
+l'avez trop nourri, et qu'il faut faire venir le vétérinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est qu'un vétérinaire? reprit Jacques de plus en plus
+effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un médecin de chevaux. Voyez-vous, monsieur Jacques, je vous
+le disais bien. Ce pauvre âne a eu de la misère; il a souffert cet hiver, cela
+se voit bien à son poil et à sa maigreur. Puis il s'est échauffé à courir très
+fort le jour de la course des ânes. Il aurait fallu lui donner peu d'avoine,
+et de l'herbe pour le rafraîchir, et vous lui donniez de l'avoine tant qu'il en
+voulait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre Cadichon! il va mourir! Et
+c'est ma faute! dit le pauvre petit en sanglotant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur Jacques, il ne va pas mourir pour cela; mais il va
+falloir le mettre à l'herbe et le saigner.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va lui faire mal de le saigner, reprit Jacques pleurant toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça non, vous allez voir; je vais le saigner tout de suite en
+attendant le vétérinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas voir, je ne veux pas voir s'écria Jacques en se sauvant.
+Je suis sûr que cela lui fera mal.</p>
+
+<p>Et il partit en courant. Pendant ce temps. Bouland prit sa lancette, me
+la posa sur une veine du cou, la frappa d'un petit coup de marteau, et le
+sang jaillit aussitôt. A mesure que le sang coulait, je me sentais soulagé;
+ma tête n'était plus si lourde; je n'étouffais plus; je fus bientôt en état de
+me relever. Bouland arrêta le sang, me donna de l'eau de son, et une heure
+après me lâcha dans un pré. J'allais mieux, mais je n'étais pas guéri; je
+fus près de huit jours à me remettre. Pendant ce temps, Jacques et Jeanne
+me soignèrent avec une bonté que je n'oublierai jamais: ils venaient me
+voir plusieurs fois par jour; ils me cueillaient de l'herbe afin de m'éviter
+la peine de me baisser pour la brouter; ils m'apportaient des feuilles de
+salade du potager, des choux, des carottes, ils me faisaient rentrer eux-mêmes
+tous les soirs dans mon écurie, et je trouvais ma mangeoire pleine
+de choses que j'aimais, des épluchures de pommes de terre avec du sel. Un
+jour, ce bon petit Jacques voulut me donner son oreiller, parce que, disait-il,
+j'avais la tête trop basse quand je dormais. Une autre fois, Jeanne voulut
+me couvrir avec le couvre-pied de son lit pour me tenir chaud la nuit. Un
+autre jour, ils me mirent des morceaux de laine autour des jambes de
+crainte que je n'eusse froid. J'étais désolé de ne pouvoir leur témoigner ma
+reconnaissance, mais j'avais le malheur de tout comprendre et de ne pouvoir
+rien dire. Je me rétablis à la fin, et je sus qu'on projetait une partie d'ânes
+dans la forêt avec les cousins et cousines.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<h3>LES VOLEURS</h3>
+
+
+<p>Tous les enfants se trouvaient réunis dans la cour; beaucoup d'ânes
+avaient été rassemblés de tous les villages voisins. Je reconnus presque
+tous ceux de la course; celui de Jeannot me regardait d'un air farouche,
+tandis que je lui lançais des regards moqueurs. La grand'mère de Jacques
+avait chez elle presque tous ses petits-enfants: Camille, Madeleine, Elisabeth,
+Henriette, Jeanne, Pierre, Henri, Louis et Jacques. Les mamans de
+tous ces enfants devaient venir avec eux à âne, tandis que les papas suivraient
+à pied, armés de baguettes, pour faire marcher les paresseux. Avant
+de partir, on se querella un peu, comme il arrive toujours, à qui prendrait
+le meilleur âne: tout le monde voulait m'avoir, personne ne voulait me
+céder, de sorte qu'on résolut de me tirer au sort. Je tombai en partage au
+petit Louis, cousin de Jacques; c'était un excellent petit garçon, et j'aurais
+été très content de mon sort, si je n'avais vu le pauvre petit Jacques essuyer
+en cachette ses yeux pleins de larmes. Chaque fois qu'il me regardait, ses
+larmes débordaient; il me faisait de la peine, mais je ne pouvais le consoler;
+il fallait bien d'ailleurs qu'il apprît comme moi la résignation et la patience.
+Il finit par prendre son parti, et monta son âne en disant au cousin
+Louis:</p>
+
+<p>&mdash;Je resterai toujours près de toi, Louis; ne fais pas trop galoper Cadichon,
+pour que je ne reste pas en arrière.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Et pourquoi resterais-tu en arrière? Pourquoi ne galoperais-tu
+pas comme moi?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Parce que Cadichon galope plus vite que tous les ânes du
+pays.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Comment sais-tu cela?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Je les ai vus courir pour gagner le prix le jour de la fête
+du village, et Cadichon les a tous dépassés.</p>
+
+<p>Louis promit à son cousin qu'il n'irait pas trop vite, et tous deux
+partirent au trot. Mon camarade n'était pas mauvais, de sorte que je n'eus pas à
+me gêner beaucoup pour ne pas le dépasser. Les autres nous suivaient tant
+bien que mal; nous arrivâmes ainsi jusqu'à une forêt où les enfants
+devaient voir de très belles ruines d'un vieux couvent et d'une ancienne
+chapelle. Elles avaient une mauvaise réputation dans le pays; on n'aimait
+pas à y aller autrement qu'en nombreuse compagnie. La nuit, disait-on, des
+bruits étranges semblaient sortir de dessous les décombres; des gémissements,
+des cris, des cliquetis de chaînes; plusieurs voyageurs qui s'étaient
+moqués de ces récits et qui avaient voulu aller visiter seuls ces ruines, n'en
+étaient pas revenus; on n'en avait jamais entendu parler depuis.</p>
+
+<p>Quand tout le monde fut descendu d'âne, et qu'on nous eut laissés paître,
+la bride sur le cou, les papas et les mamans prirent leurs enfants par la
+main, leur défendant de s'écarter et de rester en arrière; je les regardais
+avec inquiétude s'éloigner et se perdre dans ces ruines. Je m'éloignai aussi de
+mes camarades et je me mis à l'abri du soleil sous une arche à moitié ruinée
+qui se trouvait sur une hauteur adossée au bois, et un peu plus loin que le
+couvent. J'y étais depuis un quart d'heure à peine lorsque j'entendis du
+bruit près de l'arche; je me blottis dans une épaisseur du mur ruiné d'où
+je pouvais voir au loin sans être vu. Le bruit, quoique sourd, augmentait;
+il semblait venir de dessous terre.</p>
+
+<p>Je ne tardai pas à voir paraître une tête d'homme qui sortait avec
+précaution d'entre les broussailles.</p>
+
+<p>&mdash;Rien... dit-il tout bas après avoir regardé autour de lui. Personne...
+Vous pouvez venir camarades. Que chacun prenne un de ces ânes et
+l'emmène lestement.</p>
+
+<p>Il se rangea pour donner passage à une douzaine d'hommes, auxquels
+il dit encore à mi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Si les ânes se sauvent, ne vous amusez pas à courir après. Vite, et pas
+de bruit, c'est la consigne.</p>
+
+<p>Les hommes se glissèrent le long du bois, très fourré dans cette partie de
+la futaie; ils marchaient avec précaution, mais vite; les ânes, qui cherchaient
+l'ombre, broutaient de l'herbe près de la lisière du bois. A un
+signal donné, chacun des voleurs prit un des ânes par la bride et l'attira
+dans le fourré. Ces ânes, au lieu de résister, de se débattre, de braire, pour
+donner l'éveil, se laissèrent emmener comme des imbéciles; un mouton
+n'eût pas été plus bête. Cinq minutes après, les voleurs arrivaient au fourré
+qui se trouvait au pied de l'arche. On fit entrer mes camarades un à un
+dans les broussailles, où ils disparurent. J'entendis le bruit de leurs pas
+sous terre, puis tout rentra dans le silence.</p>
+
+<p>«Voilà l'explication des bruits qui effrayent le pays, pensai-je: une
+bande de voleurs est cachée dans les caves du couvent. Il faut les faire
+prendre; mais comment? Voilà la difficulté.»</p>
+
+<p>Je restai caché sous ma voûte, d'où je voyais les ruines en entier et le
+pays tout autour, et je n'en sortis que lorsque j'entendis les voix des enfants
+qui cherchaient leurs ânes. J'accourus pour les empêcher d'approcher de
+cette arche et des broussailles qui cachaient si bien l'entrée des souterrains,
+qu'il était impossible de l'apercevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Voici Cadichon! s'écria Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où sont les autres? dirent à la fois tous les enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Ils doivent être ici près, dit le papa de Louis; cherchons-les.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ferions bien de les chercher du côté du ravin, derrière l'arche
+que je vois là-bas, dit le père de Jacques; l'herbe y est belle, ils auront
+voulu en goûter.</p>
+
+<p>Je tremblai en songeant au danger qu'ils allaient courir, et je me précipitai
+du côté de l'arche pour les empêcher de passer. Ils voulurent m'écarter,
+mais je leur résistai avec tant d'insistance, leur barrant le passage de
+quelque côté qu'ils voulussent aller, que le papa de Louis arrêta son beau-frère
+et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, mon cher: l'insistance de Cadichon a quelque chose
+d'extraordinaire. Vous savez ce qu'on nous a raconté de l'intelligence de cet
+animal. Ecoutons-le, croyez-moi, et retournons sur nos pas. D'ailleurs, il
+n'est pas probable que tous les ânes aient été de l'autre côté des ruines.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez d'autant plus raison, mon cher, répondit le papa de
+Jacques, que je vois l'herbe foulée près de l'arche, comme si elle avait été
+récemment piétinée. Je croirais assez que nos ânes ont été volés.</p>
+
+<p>Ils retournèrent vers les mamans, qui avaient empêché les enfants de
+s'écarter; je les suivis, le coeur léger et content de leur avoir peut-être évité
+un terrible malheur. Ils causèrent bas, et je les vis se mettre tous en groupe:
+on m'appela.</p>
+
+<p>&mdash;Comment allons-nous faire? dit la maman de Louis. Un seul âne ne
+peut pas porter tous les enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Mettons les plus petits sur Cadichon; les grands suivront avec nous,
+dit la maman de Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, mon Cadichon; voyons combien tu en pourras porter, dit la
+maman d'Henriette.</p>
+
+<p>On commença par mettre Jeanne devant comme la plus petite, puis
+Henriette, puis Jacques, puis Louis. Ils n'étaient lourds ni les uns ni les
+autres; je fis voir, en prenant le trot, que je les portais bien tous les quatre
+sans fatigue.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! oh! Cadichon, s'écrièrent les papas, tout doucement, pour que
+nous puissions tenir nos gamins.</p>
+
+<p>Je me mis au pas et je marchai, entouré de près par les enfants plus
+grands et les mamans; les papas suivaient pour rallier les traînards.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, pourquoi donc papa n'a-t-il pas cherché nos ânes? dit Henri,
+le plus jeune de la bande, et qui trouvait le chemin long.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Parce que ton papa croit qu'ils ont été volés, et qu'il était
+alors inutile de les chercher.</p>
+
+<p><i>Henri:</i>&mdash;Volés! Par qui donc? Je n'ai vu personne.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Ni moi non plus, mais il y avait auprès de l'arche des
+traces de pas.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Mais alors, maman, il fallait chercher les voleurs.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Ç'eût été imprudent. Pour avoir pris treize ânes, il faut
+qu'il y ait eu plusieurs hommes. Ils avaient probablement des armes et ils
+auraient pu tuer ou blesser vos papas.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Quelles armes, maman?</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Des bâtons, des couteaux, peut-être des pistolets.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Oh! mais c'est très dangereux, cela. Je crois que papa a bien
+fait de revenir avec mes oncles.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Et dépêchons-nous de rentrer à la maison; les oncles et
+papas doivent aller à la ville en rentrant.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>:&mdash;Pour quoi faire, maman?</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Pour prévenir les gendarmes.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Je suis fâchée que nous ayons été à ces ruines.</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Pourquoi cela? c'était très beau.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Oui, mais très dangereux. Si, au lieu de prendre les ânes,
+les voleurs nous avaient tous pris?</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;C'est impossible! nous étions trop de monde.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Mais s'il y a beaucoup de voleurs?</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Nous nous serions tous battus.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Avec quoi? Nous n'avions pas seulement un bâton.</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Et nos pieds, nos poings, nos dents? Moi, d'bord, j'aurais
+égratigné, mordu; j'aurais crevé les yeux avec mes ongles.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Le voleur t'aurait tuée: voilà tout.</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Tuée? Et papa donc! et maman! Tu crois qu'ils m'auraient
+laissé emporter ou tuer!</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Les voleurs les auraient tués aussi.</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Tu penses donc qu'il y en avait une armée?</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Mais quand même il n'y en aurait qu'une douzaine!</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Une douzaine? Quelle bêtise! Tu crois que les voleurs
+marchent par douzaines comme les huîtres.</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Tu te moques toujours! On ne peut rien te dire. Je parie,
+moi, que pour enlever treize ânes ils étaient au moins douze.</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Je veux bien, moi, et le treizième par-dessus le marché
+comme les petits pâtés.</p>
+
+<p>Les mamans et les autres enfants riaient de cette conversation, mais
+comme elle dégénérait en dispute, la maman d'Elisabeth la fit taire, en leur
+disant que Madeleine avait très probablement raison quant au nombre des
+voleurs.</p>
+
+<p>On se trouvait près de la maison, et l'on ne tarda pas à arriver. Lorsqu'on
+vit revenir tout le monde à pied, et moi, Cadichon, portant quatre enfants,
+la surprise fut grande. Mais, quand les papas racontèrent la disparition
+des ânes, mon obstination à ne pas les laisser chercher les bêtes perdues,
+les gens de la maison secouèrent la tête et firent une foule de suppositions
+plus singulières les unes que les autres; les uns disaient que les ânes
+avaient été engloutis et enlevés par les diables; les autres prétendaient que
+les religieuses enterrées dans la chapelle s'en étaient emparées pour parcourir
+la terre; d'autres assuraient que les anges qui gardaient le couvent
+réduisaient en cendre et en poussière tous les animaux qui approchaient de
+trop près du cimetière où erraient les âmes des religieuses. Aucun n'eut
+l'idée des voleurs cachés dans les souterrains.</p>
+
+<p>Aussitôt après leur retour, les trois papas allèrent raconter à la
+grand'mère le vol probable de leurs ânes. Ils firent mettre ensuite les chevaux à
+la voiture pour aller porter leur plainte à la gendarmerie de la ville voisine.
+Ils revinrent deux heures après avec l'officier de gendarmerie et six gendarmes.
+J'avais une telle réputation d'intelligence, qu'ils jugèrent la chose
+grave dès qu'ils surent la résistance que j'avais opposée vers l'arche. Ils
+étaient tous armés de pistolets, de carabines, prêts à se mettre en campagne.
+Pourtant ils acceptèrent le dîner que leur offrit la grand'mère, et ils se
+mirent à table avec les dames et les messieurs.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<h3>LES SOUTERRAINS</h3>
+
+
+<p>Le dîner ne fut pas long; les gendarmes étaient pressés de faire leur
+inspection avant la nuit. Ils demandèrent à la grand'mère la permission de
+m'emmener.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous sera bien utile dans notre expédition, madame, dit l'officier.
+Ce Cadichon n'est pas un âne ordinaire; il a déjà fait des choses plus difficiles
+que ce que nous allons lui demander.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez-le, messieurs, si vous le croyez nécessaire, répondit la grand'mère;
+mais ne le fatiguez pas trop, je vous en prie. La pauvre bête a déjà
+fait la route ce matin, et il est revenu avec quatre de mes petits-enfants sur
+son dos.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à cela, madame, reprit l'officier, vous pouvez être tranquille;
+soyez sûre que nous le traiterons le plus doucement possible.</p>
+
+<p>On m'avait donné mon dîner: un picotin d'avoine, une brassée de salade,
+carottes et autres légumes; j'avais bu, j'avais mangé, j'étais prêt à partir.
+Quand on vint me prendre, je me plaçai tout d'abord à la tête de la troupe,
+et nous nous mîmes en route, l'âne servant de guide aux gendarmes. Ils n'en
+furent pas humiliés, car ils étaient bonnes gens. On croit que les gendarmes
+sont sévères, méchants, c'est tout le contraire, pas de meilleures gens, de
+plus charitables, de plus patients, de plus généreux que ces bons gendarmes.
+Pendant toute la route ils eurent pour moi tous les soins possibles:
+ralentissant le pas de leurs chevaux quand ils me croyaient fatigué, et me
+proposant de boire à chaque ruisseau que nous traversions.</p>
+
+<p>Le jour commençait à baisser lorsque nous arrivâmes au couvent. L'officier
+donna ordre de suivre tous mes mouvements et de marcher tous
+ensemble. Mais, comme leurs chevaux pouvaient les gêner, ils les avaient
+laissés dans un village voisin de la forêt. Je les menai sans hésiter à
+l'entrée de l'arche, près des broussailles d'où j'avais vu sortir les douze
+voleurs. Je vis avec inquiétude qu'ils restaient près de l'entrée. Pour les
+éloigner, je fis quelques pas derrière le mur; ils me suivirent. Quand ils y
+furent tous, je revins aux broussailles, les empêchant d'avancer quand ils
+voulaient me suivre. Ils me comprirent, et restèrent cachés le long du mur.</p>
+
+<p>Je m'approchai alors de l'entrée des souterrains, et je mis à braire de
+toutes les forces de mes poumons. Je ne tardai pas à obtenir ce que je voulais.
+Tous mes camarades enfermés dans les caveaux me répondirent à
+qui mieux mieux. Je fis un pas vers les gendarmes, qui devinèrent ma
+manoeuvre, et je revins me placer près de l'entrée des souterrains. Je me
+remis à braire; cette fois personne ne me répondit; je devinai que les
+voleurs, pour empêcher mes camarades de les trahir, leur avaient attaché
+des pierres à la queue. Tout le monde sait que, pour braire, nous dressons
+notre queue; ne pouvant pas la dresser à cause du poids de la pierre, mes
+camarades se taisaient.</p>
+
+<p>Je restais toujours à deux pas de l'entrée, lorsque je vis une tête d'homme
+sortir des broussailles et regarder avec précaution, ne voyant que moi, il
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le coquin que nous n'avons pas pris ce matin. Tu vas rejoindre
+tes camarades, mon braillard.</p>
+
+<p>Mais, comme il allait me saisir, je m'éloignai de deux pas; il me suivit,
+je m'éloignai encore, jusqu'à ce que je l'eusse amené à l'angle du mur
+derrière lequel étaient mes amis les gendarmes. Avant que mon voleur eût
+eu le temps de pousser un cri, ils se jetèrent sur lui, le bâillonnèrent, le
+garrottèrent et l'étendirent par terre. Je me remis à l'entrée et je recommençai
+à braire, ne doutant pas qu'un autre viendrait voir ce que devenait
+leur compagnon. En effet, j'entendis bientôt les broussailles s'écarter, et je
+vis apparaître une nouvelle tête, qui regarda de même avec précaution;
+ne pouvant m'atteindre, ce second voleur fit comme le premier; moi, j'exécutai
+la même manoeuvre, et je le fis prendre par les gendarmes sans qu'il
+eût eu le temps de se reconnaître. Je recommençai ainsi jusqu'à ce que j'en
+eusse fait prendre six. Après le sixième, j'eus beau braire, personne n'apparut.
+Je pensai que, ne voyant revenir aucun des hommes qui allaient
+savoir des nouvelles de leurs camarades, les voleurs avaient soupçonné
+quelque piège et n'avaient plus osé se risquer. Pendant ce temps, la nuit
+était venue tout à fait, on n'y voyait presque plus. L'officier de gendarmerie
+envoya un de ses hommes chercher du renfort pour attaquer les
+voleurs dans les souterrains, et emmener garrottés, dans une charrette, les
+six voleurs déjà faits prisonniers. Les gendarmes qui restèrent eurent ordre
+de se partager en deux bandes, pour surveiller les sorties du couvent; moi,
+on me laissa à mon idée, après m'avoir bien caressé et m'avoir fait les plus
+grands compliments sur ma conduite.</p>
+
+<p>&mdash;S'il n'était pas un âne, dit un gendarme, il mériterait la croix.</p>
+
+<p>&mdash;N'en a-t-il pas une sur le dos? dit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, mauvais plaisant, dit un troisième; tu sais bien que cette
+croix-là est marquée sur les ânes pour rappeler qu'un des leurs a eu l'honneur
+d'être monté par Notre-Seigneur Jésus-Christ.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pourquoi c'est une croix d'honneur, reprit l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! dit l'officier à voix basse: Cadichon dresse les oreilles.</p>
+
+<p>J'entendis en effet un bruit extraordinaire du côté de l'arche; ce n'était
+pas un bruit de pas, on aurait dit plutôt comme un craquement et des cris
+étouffés. Les gendarmes entendaient bien aussi, mais sans pouvoir deviner
+ce que c'était. Enfin, une fumée épaisse s'échappa de plusieurs soupiraux
+et fenêtres basses du couvent, puis quelques flammes jaillirent: quelques
+instants après tout était en feu.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont mis le feu dans les caves pour s'échapper par les portes, dit
+l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut courir l'éteindre, mon lieutenant, répondit un gendarme.</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-vous-en bien! Surveillons plus que jamais toutes les issues,
+et si les voleurs paraissent, feu de vos carabines; les pistolets viendront
+après.</p>
+
+<p>L'officier avait bien deviné la manoeuvre de ces voleurs; ils avaient compris
+qu'ils étaient découverts, que leurs camarades avaient été faits prisonniers,
+et ils espéraient qu'à la faveur de l'incendie et des efforts des
+gendarmes pour l'éteindre, ils pourraient s'échapper et reprendre leurs
+amis. Nous vîmes bientôt les six voleurs restants et leur capitaine sortir
+avec précipitation de l'entrée masquée par des broussailles; trois gendarmes
+seulement se trouvaient à ce poste; ils tirèrent chacun leur coup de
+carabine avant que les voleurs eussent eu le temps de faire usage de leurs
+armes. Deux voleurs tombèrent; un troisième laissa échapper son pistolet:
+il avait le bras cassé. Mais les trois derniers et leur capitaine s'élancèrent
+avec fureur sur les gendarmes, qui, le sabre d'une main, le pistolet de
+l'autre, se battirent comme des lions. Avant que l'officier et les deux autres
+gendarmes qui surveillaient le côté opposé du couvent eussent eu le temps
+d'accourir, le combat était presque terminé; les voleurs étaient tous tués
+ou blessés; le capitaine se défendait encore contre un gendarme, le seul
+qui fût sur pied; les deux autres étaient grièvement blessés. L'arrivée du
+renfort mit fin au combat. Et un clin d'oeil le capitaine fut entouré, désarmé,
+garrotté et couché près des six voleurs prisonniers.</p>
+
+<p>Pendant ce combat, le feu s'était éteint; ce qui avait brûlé n'était que des
+broussailles et du menu bois; mais, avant de pénétrer dans les souterrains,
+l'officier voulut attendre l'arrivée du renfort qu'il avait demandé. La nuit
+était bien avancée quand nous vîmes arriver six gendarmes nouveaux et la
+charrette qui devait emmener les prisonniers. On les coucha côte à côte
+dans la voiture; l'officier était humain: il avait donné ordre de les débâillonner,
+de sorte qu'ils disaient aux gendarmes mille injures. Les gendarmes
+n'y faisaient seulement pas attention. Deux d'entre eux montèrent sur
+la charrette pour escorter les prisonnier; on fit des brancards pour emporter
+les blessés.</p>
+
+<p>Pendant ces préparatifs, j'accompagnai l'officier dans la descente qu'il
+fit aux souterrains, escorté de huit hommes. Nous traversâmes un long
+corridor qui allait toujours en descendant, puis nous arrivâmes dans les
+souterrains où les brigands avaient établi leur demeure. Un de ces caveaux
+leur servait d'écurie; nous y trouvâmes tous mes camarades pris de la
+veille, qui avaient tous une pierre à la queue. On les en délivra immédiatement,
+et ils se mirent à braire à l'unisson. Dans ce souterrain, c'était un
+bruit à rendre sourd.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, les ânes! dit un gendarme, sans quoi nous allons vous rattacher
+vos breloques.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-les dire, répond un autre gendarme: tu vois bien qu'ils
+chantent les louanges de Cadichon.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux qu'ils chantassent sur un autre ton, reprit le
+premier gendarme en riant.</p>
+
+<p>«Cet homme, assurément, n'aime pas la musique, me dis-je à part moi.
+Que trouve-t-il à redire aux voix de mes camarades?» Ces pauvres camarades!
+ils chantaient leur délivrance.</p>
+
+<p>Nous continuâmes à marcher. Un des souterrains était plein d'effets
+volés. Dans un autre ils avaient enfermé des prisonniers qu'ils gardaient
+pour les servir: les uns faisaient la cuisine, le service de la table, nettoyaient
+les souterrains; d'autres faisaient les vêtements et les chaussures.
+Il y avait de ces malheureux qui y étaient depuis deux ans; ils étaient
+enchaînés deux à deux, et ils avaient tous de petites sonnettes aux bras et
+aux pieds, pour qu'on pût savoir de quel côté ils allaient. Deux voleurs
+restaient toujours près d'eux pour les garder; on n'en laissait jamais plus
+de deux dans le même souterrain. Pour ceux qui travaillaient aux vêtements,
+on les réunissait tous, mais le bout de leur chaîne était attaché,
+pendant le travail, à un anneau scellé dans le mur.</p>
+
+<p>Je sus plus tard que ces malheureux étaient les voyageurs et les visiteurs
+des ruines qui avaient disparu depuis deux ans. Il y en avait quatorze; ils
+racontèrent que les voleurs en avaient tué trois sous leurs yeux: deux
+parce qu'ils étaient malades, et un qui refusait obstinément de travailler.</p>
+
+<p>Les gendarmes délivrèrent tous ces pauvres gens, ramenèrent les ânes
+au château, portèrent les blessés à l'hospice, et menèrent les voleurs en
+prison. Ils furent jugés et condamnés, le capitaine à mort et les autres à
+être envoyés à Cayenne. Quant à moi, je fus admiré par tout le monde;
+chaque fois que je sortais, j'entendais dire aux personnes qui me rencontraient:</p>
+
+<p>«C'est Cadichon, le fameux Cadichon, qui vaut à lui seul plus que tous
+les ânes du pays.»</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<h3>THÉRÈSE</h3>
+
+
+<p>Mes petites maîtresses (car j'avais autant de maîtres et de maîtresses que
+la grand'mère avait de petits-enfants) avaient une cousine qu'elles aimaient
+beaucoup, qui était leur meilleure amie, et à peu près de leur âge. Cette
+amie s'appelait Thérèse; elle était bonne, bien bonne, la pauvre petite.
+Quand elle me montait, jamais elle ne prenait de baguette, et ne permettait
+à personne de me taper. Dans une des promenades que firent mes jeunes
+maîtresses, elles virent une petite fille assise sur le bord de la route, qui se
+leva péniblement à leur approche, et vint en boitant leur demander la
+charité; son air triste et timide frappa Thérèse et ses amies.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi boites-tu, ma petite? dit Thérèse.</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Parce que mes sabots me blessent, mam'selle.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Pourquoi n'en demandes-tu pas d'autres à ta maman?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Je n'ai pas de maman, mam'selle.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;A ton papa alors?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Je n'ai pas de papa, mam'selle.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Mais avec qui vis-tu?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Avec personne; je vis seule.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Qui est-ce qui te donne à manger?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Quelquefois personne, quelquefois tout le monde.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Quel âge as-tu?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Je ne sais pas, mam'selle; peut-être bien sept ans.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Où couches-tu?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Chez celui qui veut bien me recevoir. Lorsque tout le monde
+me chasse, je couche dehors, sous un arbre, près d'une haie, n'importe où.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Mais l'hiver, tu dois geler?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;J'ai froid; mais j'y suis habituée.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;As-tu dîné aujourd'hui?</p>
+
+<p><i>La petite:</i>&mdash;Je n'ai pas mangé depuis hier.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est affreux, c'la,... dit Thérèse, les larmes aux yeux. Mes
+chères amies, n'est-ce pas que votre grand'mère voudra bien que nous donnions
+à manger à cette pauvre petite, que nous la fassions coucher quelque
+part au château?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondirent les trois cousines, grand'mère sera enchantée;
+d'ailleurs elle fait tout ce que nous voulons.</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Mais comment faire pour la mener jusqu'à la maison,
+Thérèse? Regarde comme elle boite.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Mettons-la sur Cadichon; nous suivrons toutes à pied au lieu
+de le monter deux à deux, chacune à notre tour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, quelle bonne idée! s'écrièrent les trois cousines.</p>
+
+<p>Elles placèrent la petite fille sur mon dos.</p>
+
+<p>Camille avait encore dans sa poche un morceau de pain qui restait de
+son goûter, elle le lui donna; la petite le mangea avec avidité; elle semblait
+ravie de se trouver sur mon dos, mais elle ne disait rien; elle était
+fatiguée et elle souffrait de la faim.</p>
+
+<p>Quand j'arrêtai devant le perron, Camille et Elisabeth firent entrer la
+petite à la cuisine, pendant que Madeleine et Thérèse couraient chez la
+grand'mère.</p>
+
+<p>&mdash;Grand'mère, dit Madeleine, permettez-nous de donner à manger à une
+petite fille très pauvre que nous avons trouvée sur la route.</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;Très volontiers, chère petite; mais qui est-elle?</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Je ne sais pas, grand'mère.</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;Où demeure-t-elle?</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>&mdash;Nulle part, grand'mère.</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;Comment, nulle part? Mais ses parents doivent
+demeurer quelque part.</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Elle n'a pas de parents, grand'mère; elle est seule.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous permettre, ma tante, dit timidement Thérèse, qu'elle
+couche ici, cette pauvre petite?</p>
+
+<p>&mdash;Si elle n'a réellement pas d'asile, je ne demande pas mieux, dit la
+grand'mère. Il faut que je la voie et que je lui parle.</p>
+
+<p>Elle se leva et suivit les enfants à la cuisine, où la pauvre petite approcha
+tout en boitant. La grand'mère la questionna et en obtint les mêmes
+réponses. Elle se trouva fort embarrassée. Renvoyer cette enfant dans l'état
+d'abandon et de souffrance où elle la voyait lui semblait impossible. La
+garder était difficile. A qui la confier? Par qui la faire élever?</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, petite, lui dit-elle: en attendant que je puisse prendre des informations
+sur ton compte et savoir si tu m'as dit la vérité, tu coucheras et
+tu mangeras ici. Je verrai dans quelques jours ce que je puis faire pour
+toi.</p>
+
+<p>Elle donna ses ordres pour qu'on préparât un lit pour l'enfant et qu'on
+ne la laissât manquer de rien. Mais la pauvre petite était si sale, que personne
+ne voulait ni la toucher ni l'approcher. Thérèse en était désolée;
+elle ne pouvait obliger les domestiques de sa tante de faire ce qui leur
+répugnait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, pensa-t-elle, qui ai amené cette petite; ce serait moi qui
+devrais en avoir soin. Comment faire?</p>
+
+<p>Elle réfléchit un instant; une idée se présenta à son esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, ma petite, dit-elle; je vais revenir tout à l'heure.</p>
+
+<p>Elle courut chez sa maman.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, dit-elle, je dois prendre un bain, n'est-ce pas?</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Oui, Thérèse, vas-y; ta bonne t'attend.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, voulez-vous me permettre de faire baigner à ma place la
+petite fille que nous avons amenée ici?</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Quelle petite fille? Je ne l'ai pas vue.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>:&mdash;Une pauvre, pauvre petite, qui n'a ni papa, ni maman, ni
+personne pour la soigner; qui couche dehors, qui ne mange que ce qu'on
+lui donne. La grand'mère de Camille consent à la garder, mais aucun des
+domestiques ne veut la toucher.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Pourquoi donc?</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Parce qu'elle est si sale, si sale, qu'elle est dégoûtante; alors,
+maman, si vous voulez bien, je la ferai baigner à ma place; pour ne pas
+dégoûter ma bonne, je la déshabillerai moi-même, je la savonnerai; je lui
+couperai les cheveux, qui sont tout emmêlés et pleins de petites puces
+blanches, mais qui ne sautent pas.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Mais, ma pauvre Thérèse, toi-même ne seras-tu pas dégoûtée
+de la toucher et de la laver?</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Un peu, maman, mais je penserai que, si j'étais à sa place,
+je serais bien heureuse qu'on voulût bien me soigner, et cette idée me donnera
+du courage. Et puis, maman, voulez-vous me permettre, quand elle
+sera lavée, de lui mettre quelques-unes de mes vieilles affaires jusqu'à ce
+que je lui en achète d'autres?</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Certainement, ma petite Thérèse; mais avec quoi lui
+achèteras-tu des vêtements? Tu n'as que deux ou trois francs, tout juste de
+quoi payer une chemise.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Oh! maman, vous oubliez ma pièce de vingt francs.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Celle que tu as donnée à garder à ton papa pour ne pas
+la dépenser? Tu la conservais pour acheter un beau livre de messe comme
+celui de Camille.</p>
+
+<p><i>Thérèse:</i>&mdash;Je peux bien me passer de ce beau livre de messe, maman,
+j'ai encore mon vieux.</p>
+
+<p><i>La maman:</i>&mdash;Fais comme tu voudras, mon enfant; quand c'est pour
+faire le bien, tu sais que je te donne une entière liberté.</p>
+
+<p>Sa maman l'embrassa, et elle alla avec elle pour voir cette petite fille
+que personne ne voulait toucher.</p>
+
+<p>«Si elle a quelque maladie de peau que Thérèse puisse gagner, se dit-elle,
+je ne permettrai pas qu'elle y touche.»</p>
+
+<p>La petite fille attendait toujours à la porte; la maman la regarda, examina
+ses mains, sa figure, et vit qu'il n'y avait que de la saleté, mais aucune
+maladie de peau. Seulement, elle trouva ses cheveux si pleins de vermine,
+qu'elle demanda des ciseaux, fit asseoir la petite sur l'herbe, et lui coupa
+les cheveux tout court sans y toucher avec les mains. Quand ils furent
+tombés à terre, elle les ramassa avec une pelle, et pria un des domestiques
+de les jeter sur le fumier; puis elle demanda un baquet d'eau tiède, et, avec
+l'aide de Thérèse, elle lui savonna et lava la tête de manière à la bien nettoyer.
+Après l'avoir essuyée, elle dit à Thérèse:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, ma chère petite, va la faire baigner, et fais jeter ses
+haillons au feu.</p>
+
+<p>Camille, Madeleine et Elisabeth étaient venues aider Thérèse; elles l'emmenèrent
+toutes quatre dans la salle de bain, la déshabillèrent malgré le
+dégoût que leur inspirait la saleté extrême de l'enfant et l'odeur qu'exhalaient
+ses haillons. Elles s'empressèrent de la plonger dans l'eau et de la
+savonner des pieds à la tête. Elles prirent goût à l'opération, qui les amusait
+et qui enchantait la petite fille; elles la savonnèrent et la tinrent dans
+l'eau un peu plus de temps qu'il n'était nécessaire. A la fin du bain, l'enfant
+en avait assez et témoigna une vive satisfaction quand ses quatre
+protectrices la firent sortir de la baignoire; elles la frottèrent, pour l'essuyer,
+jusqu'à lui faire rougir la peau, et ce ne fut qu'après l'avoir séchée
+comme un jambon, qu'elles lui mirent une chemise, un jupon et une robe
+de Thérèse. Tout cela allait assez bien, parce que Thérèse portait ses robes
+très courtes, comme le font toutes les petites filles élégantes, et que la petite
+mendiante devait avoir ses jupons tombant sur les chevilles: la taille était
+bien un peu longue, mais on n'y regarda pas de si près; tout le monde était
+content. Quand il fallut la chausser, les enfants s'aperçurent qu'elle avait
+une plaie sur le cou-de-pied: c'était ce qui la faisait boiter. Camille courut
+chez sa grand'mère pour lui demander de l'onguent. La grand'mère lui donna
+ce qu'il fallait, et Camille, aidée de ses trois amies, dont l'une soutenait
+la petite, tandis que l'autre tenait le pied, et la troisième déroulait une
+bande, lui mit l'onguent sur la plaie; elles furent près d'un quart d'heure à
+arranger une compresse et la bande; tantôt c'était trop serré; tantôt ce ne
+l'était pas assez; la bande était trop bas, la compresse était trop haut; elles
+se disputaient et s'arrachaient le pied de la pauvre petite, qui n'osait rien
+dire, se laissait faire et ne se plaignait pas. Enfin la plaie fut bandée, on
+lui mit des bas et de vieilles pantoufles à Thérèse, et on la laissa aller.
+Quand la petite fille revint à la cuisine, personne ne la reconnaissait.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible que ce soit cette petite horreur de tout à l'heure, disait un
+domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Si, c'est la même, reprit un second domestique; elle est tout autre,
+car la voilà devenue gentille, d'affreuse qu'elle était.</p>
+
+<p><i>Le cuisinier:</i>&mdash;C'est tout de même bien beau aux enfants et à Mme
+d'Arbé de l'avoir nettoyée comme cela; quant à moi, on m'aurait donné
+vingt francs, que je ne l'aurais pas touchée.</p>
+
+<p><i>La fille de cuisine:</i>&mdash;C'est qu'elle sentait si mauvais!</p>
+
+<p><i>Le cocher:</i>&mdash;Vous ne devriez pas avoir le nez si sensible, la belle, avec
+votre graillon, vos casseroles à écurer et toutes sortes de saletés à manier.</p>
+
+<p><i>La fille de cuisine</i>, piquée:&mdash;Mon graillon et mes casseroles ne sentent
+toujours pas le fumier comme des gens que je connais.</p>
+
+<p><i>Les domestiques:</i>&mdash;Ah! ah! ah! la fille est en colère; prends garde au
+balai.</p>
+
+<p><i>Le cocher:</i>&mdash;Si elle prend le sien, je saurai bien trouver le mien, et la
+fourche aussi, et encore l'étrille.</p>
+
+<p><i>Le cuisinier:</i>&mdash;Allons, allons, ne la poussez pas trop; elle est vive:
+vous savez, faut pas l'irriter.</p>
+
+<p><i>Le cocher:</i>&mdash;Tiens! qu'est-ce que ça me fait, moi? Qu'elle se fâche, je
+me fâcherai aussi.</p>
+
+<p><i>Le cuisinier:</i>&mdash;Mais je ne veux pas de ça, moi, madame n'aime pas les
+disputes; il est bien certain que nous aurions tous du désagrément.</p>
+
+<p><i>Le premier domestique:</i>&mdash;Le Vatel a raison. Thomas, tais-toi, tu nous
+amènes toujours quelque chose comme une querelle. Ce n'est pas ta place
+ici, d'abord.</p>
+
+<p><i>Le cocher:</i>&mdash;Tiens! ma place est partout quand je n'ai pas d'ouvrage
+à l'écurie.</p>
+
+<p><i>Le cuisinier:</i>&mdash;Mais vous en avez de l'ouvrage, regardez donc Cadichon,
+qui n'est pas encore débâté, et qui se promène en long et en large comme
+un bourgeois qui attend son dîner.</p>
+
+<p><i>Le cocher:</i>&mdash;Cadichon me fait l'effet d'écouter aux portes; il est plus
+fin qu'il n'en l'air; c'est un vrai malin.</p>
+
+<p>Le cocher m'appela, me prit par la bride, m'emmena à l'écurie, et, après
+m'avoir ôté mon bât et m'avoir donné ma pitance, il me laissa seul, c'est-à-dire
+en compagnie des chevaux et d'un âne que je dédaignais trop pour lier
+conversation avec lui.</p>
+
+<p>Je ne sais ce qui se passa le soir au château; le lendemain, dans l'après-midi,
+on me remit mon bât, on monta sur mon dos la petite mendiante;
+mes quatre petites maîtresses suivirent à pied et me firent aller au village.
+Je compris en route qu'elles voulaient acheter de quoi habiller la petite.
+Thérèse voulait tout payer; les autres voulaient payer chacune leur part;
+elles se disputaient avec un tel acharnement, que, si je ne m'étais pas arrêté
+à la porte de la boutique, elles l'auraient dépassée. Elles manquèrent jeter
+la petite par terre en la descendant de dessus mon dos, parce qu'elles
+s'élancèrent sur elle toutes à la fois; l'une lui tirait les jambes, l'autre la
+tenait par un bras, la troisième l'avait prise à bras-le-corps, et Elisabeth,
+la quatrième, qui était forte comme deux ou trois, les poussait toutes pour
+aider seule la petite à descendre. La pauvre enfant, effrayée et tiraillée de
+tous côtés, se mit à crier; les passants commençaient à s'arrêter, la marchande
+ouvrit la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Bien le bonjour, mesdemoiselles; permettez que je vous aide.</p>
+
+<p>Mes jeunes maîtresses, contentes de n'avoir pas à se céder entre elles,
+lâchèrent la petite fille; la marchande la prit et la posa à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il pour votre service, mesdemoiselles? dit la marchande.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Nous venons acheter de quoi habiller cette petite fille,
+madame Juivet.</p>
+
+<p><i>Madame Juivet</i>:&mdash;Volontiers, mesdemoiselles. Vous faut-il une robe
+ou une jupe, ou du linge?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Il nous faut tout, madame Juivet; donnez-moi de quoi lui
+faire trois chemises, un jupon, une robe, un tablier, un fichu, deux bonnets.</p>
+
+<p><i>Thérèse</i>, bas:&mdash;Dis donc, Camille, laisse-moi parler, puisque c'est moi
+qui paye.</p>
+
+<p><i>Camille</i>, bas:&mdash;Non, tu ne payeras pas tout, nous voulons payer avec
+toi.</p>
+
+<p><i>Thérèse</i>, bas:&mdash;J'aime mieux payer seule, c'est ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle est à nous toutes, répliqua tout bas Camille.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est l'étoffe que prennent ces demoiselles? interrompit la
+marchande, impatiente de vendre.</p>
+
+<p>Pendant que Camille et Thérèse continuaient leur dispute à voix basse,
+Madeleine et Elisabeth se dépêchèrent d'acheter tout ce qu'il fallait.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, madame Juivet, dirent-elles; envoyez-nous tout cela chez nous,
+et le plus vite possible, je vous en prie; vous enverrez aussi la note.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, comment, vous avez déjà tout acheté? s'écrièrent Camille
+et Thérèse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui; pendant que vous causiez, dit Madeleine d'un air malin,
+nous avons choisi tout ce qui est nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait nous demander si cela nous convenait, reprit Camille.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, puisque c'est moi qui paye, dit Thérèse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous payerons aussi, nous payerons aussi, s'écrièrent en choeur les
+trois autres.</p>
+
+<p>&mdash;Pour combien y en a-t-il? demanda Thérèse.</p>
+
+<p><i>La marchande:</i>&mdash;Pour trente-deux francs, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Trente-deux francs! s'écria Thérèse effrayée: mais je n'ai que vingt
+francs!</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Eh bien! nous payerons le reste.</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Tant mieux, cela fait que nous aurons aussi habillé la
+petite fille.</p>
+
+<p><i>Madeleine, riant:</i>&mdash;Nous voilà donc enfin d'accord, grâce à Mme Juivet:
+ce n'est pas sans peine.</p>
+
+<p>J'avais tout entendu, puisque la porte était restée ouverte; j'étais indigné
+contre Mme Juivet, qui faisait payer à mes bonnes petites maîtresses le
+double au moins de ce que valaient ses marchandises. J'espérais que les
+mamans ne les laisseraient pas faire le marché. Nous retournâmes à la
+maison; tout le monde fut d'accord en revenant, ... grâce à Mme Juivet, ...
+comme avait dit innocemment Madeleine.</p>
+
+<p>Il faisait beau temps; on était assis sur l'herbe devant la maison quand
+nous arrivâmes. Pierre, Henri, Louis et Jacques avaient pêché dans un des
+étangs pendant que nous étions au village; ils venaient de rapporter trois
+beaux poissons et beaucoup de petits. Pendant que Louis et Jacques
+m'ôtaient mon bât et ma bride, les quatre cousines expliquèrent à leurs
+mamans ce qu'elles avaient acheté.</p>
+
+<p>&mdash;Pour combien d'argent en avez-vous? demanda la maman de Thérèse.
+Combien te reste-t-il de tes vingt francs, Thérèse?</p>
+
+<p>Thérèse fut un peu embarrassée; elle rougit légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me reste rien, maman, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt francs pour habiller un enfant de six à sept ans; dit la maman
+de Camille; mais c'est horriblement cher. Qu'avez-vous donc acheté?</p>
+
+<p>Thérèse ne savait seulement pas ce que Madeleine et Elisabeth s'étaient
+dépêchées d'acheter, de sorte qu'elle ne put répondre.</p>
+
+<p>Mais la marchande, arrivant avec son paquet, interrompit la conversation,
+à la grande joie de Madeleine et d'Elisabeth, qui commençaient à
+craindre d'avoir acheté des choses trop belles.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, madame Juivet, dit la grand'mère; défaites votre paquet ici
+sur l'herbe, et faites-nous voir les emplettes de ces demoiselles.</p>
+
+<p>Mme Juivet salua, posa son paquet, le défit, en tira la note, qu'elle présenta
+à Madeleine, et étala ses marchandises.</p>
+
+<p>Madeleine avait rougi en prenant la note; sa grand'mère la lui prit des
+mains, et poussa une exclamation de surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Trente-deux francs pour habiller une petite mendiante!... Madame
+Juivet, ajouta-t-elle d'un ton sévère, vous avez abusé de l'ignorance de mes
+petites-filles; vous savez très bien que les étoffes que vous apportez sont
+beaucoup trop belles et trop chères pour habiller une enfant pauvre; remportez
+tout cela, et sachez qu'à l'avenir aucun de nous n'achètera rien chez
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Mme Juivet avec une colère retenue, ces demoiselles ont
+pris ce qu'elles ont voulu, je ne les ai contraintes sur aucun article.</p>
+
+<p><i>La grand'mère:</i>&mdash;Mais vous auriez dû ne leur montrer que des étoffes
+convenables, et ne pas chercher à leur passer vos vieilles marchandises
+dont personne ne veut.</p>
+
+<p><i>Madame Juivet:</i>&mdash;Madame, ces demoiselles ayant pris les étoffes
+doivent les payer.</p>
+
+<p>&mdash;Elles ne payeront rien du tout, et vous allez remporter tout cela, dit
+la grand'mère avec sévérité. Partez sur-le-champ; j'enverrai ma femme de
+chambre acheter chez Mme Jourdan ce qui est nécessaire.</p>
+
+<p>Mme Juivet se retira dans une colère effroyable. Je la reconduisis un
+bout de chemin en brayant d'un air moqueur et en gambadant autour d'elle,
+ce qui amusa beaucoup les enfants, mais ce qui lui fit grand-peur, car elle
+se sentait coupable, et elle craignait que je voulusse l'en punir; on me
+croyait un peu sorcier dans le pays, et tous les méchants me redoutaient.</p>
+
+<p>Les mamans grondèrent les enfants, les cousins se moquèrent d'elles; je
+restai près d'eux, mangeant de l'herbe, et les regardant sauter, courir,
+gambader. J'entendis, pendant ce temps, que les papas arrangeaient une
+partie de chasse pour le lendemain, que Pierre et Henri devaient avoir de
+petits fusils pour être de la partie, et qu'un jeune voisin de campagne devait
+y venir aussi.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XV</h3>
+
+<h3>LA CHASSE</h3>
+
+
+<p>Le lendemain devait avoir lieu, comme je l'ai dit, l'ouverture de la
+chasse. Pierre et Henri furent prêts avant tout le monde; c'était leur début;
+ils avaient leurs fusils en bandoulière, leur carnassière passée sur l'épaule;
+leurs yeux brillaient de bonheur; ils avaient pris un air fier et batailleur
+qui semblait dire que tout le gibier du pays devait tomber sous leurs coups.
+Je les suivais de loin, et je vis les préparatifs de la chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, dit Henri d'un air délibéré, quand nos carnassières seront
+pleines, où mettrons-nous le gibier que nous tuerons?</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément à quoi je pensais, répondit Pierre; je demanderai
+à papa d'emmener Cadichon.</p>
+
+<p>Cette idée ne me plut pas; je savais que les jeunes chasseurs tiraient
+partout et sur tout, sans s'occuper de ce qui était devant et près d'eux. En
+visant une perdrix, ils pouvaient m'envoyer leur plomb, et j'attendis avec
+inquiétude la suite de la proposition.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, dit Pierre à son père qui arrivait, pouvons-nous emmener
+Cadichon?</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire? répondit le papa en riant; tu veux donc chasser
+à âne, et poursuivre les perdrix à la course! Dans ce cas, il faut d'abord
+attacher des ailes à Cadichon.</p>
+
+<p><i>Henri</i>, contrarié:&mdash;Mais non, papa, c'est pour notre gibier quand nos
+carnassières seront trop pleines.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>, avec surprise et riant:&mdash;Porter votre gibier! Vous croyez
+donc, pauvres innocents, que vous allez tuer quelque chose, et même beaucoup
+de choses?</p>
+
+<p><i>Henri, piqué</i>:&mdash;Certainement, papa; j'ai vingt cartouches dans ma
+veste, et je tuerai au moins quinze pièces.</p>
+
+<p><i>Le papa:</i>&mdash;Ah! ah! ah! Elle est bonne, celle-là! Sais-tu ce que vous
+tuerez, vous deux et votre ami Auguste?</p>
+
+<p><i>Henri:</i>&mdash;Quoi donc, papa?</p>
+
+<p><i>Le papa:</i>&mdash;Le temps, et rien avec.</p>
+
+<p><i>Henri</i>, très piqué:&mdash;Alors, papa, je ne sais pas pourquoi vous nous
+avez donné des fusils, et pourquoi vous nous faites aller à la chasse, si vous
+nous croyez assez sots, assez maladroits pour ne rien tuer.</p>
+
+<p><i>Le papa:</i>&mdash;C'est pour vous apprendre à chasser, petits nigauds, que je
+vous fais aller à la chasse. On ne tue jamais rien les premières fois.</p>
+
+<p>La conversation fut interrompue par l'arrivée d'Auguste, prêt aussi à
+tuer tout ce qu'il rencontrerait. Pierre et Henri étaient encore rouges d'indignation
+quand Auguste les rejoignit.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Papa croit que nous ne tuerons rien, Auguste; nous lui ferons
+voir que nous sommes plus adroits qu'il ne le pense.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Sois tranquille, nous tuerons plus de gibier qu'eux.</p>
+
+<p><i>Henri:</i>&mdash;Pourquoi plus qu'eux?</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Parce que nous sommes jeunes, vifs, lestes et adroits, tandis
+que nos papas sont déjà un peu vieux.</p>
+
+<p><i>Henri:</i>&mdash;C'est vrai, cela. Papa a quarante-deux ans. Pierre en a quinze,
+et moi treize. Quelle différence!</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Et mon papa à moi donc! Il a quarante-trois ans! Et moi
+qui en ai quatorze!</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Ecoute, je vais, sans le lui dire, faire mettre à Cadichon le
+bât avec les paniers. Il nous suivra et nous lui ferons porter notre gibier.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Bien, très bien; fais mettre les grands paniers; si nous
+tuons un chevreuil, il lui faudra une fameuse place.</p>
+
+<p>Henri fut chargé de la commission. Je riais sous cape de la prévoyance.
+J'étais bien sûr de ne pas avoir la charge d'un chevreuil et de revenir avec
+les paniers vides comme au départ.</p>
+
+<p>&mdash;En route! dirent les papas. Nous marcherons devant. Et vous, gamins,
+suivez de près. Quand nous serons en plaine, nous nous débanderons....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? ajouta le papa de Pierre avec surprise; Cadichon
+nous suit? Cadichon orné de deux énormes paniers?</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour le gibier de ces messieurs, dit le garde en riant.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Ah! ah! ah! ils ont voulu faire à leur tête, ... soit ... je
+veux bien que Cadichon suive la chasse, s'il a du temps à perdre.</p>
+
+<p>Il regarda en souriant Pierre et Henri, qui prirent un air dégagé.</p>
+
+<p>&mdash;Ton fusil est-il armé, Pierre? demanda Henri.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Non, pas encore; c'est si dur à armer et à désarmer, que
+j'aime mieux attendre qu'une perdrix parte.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Nous voici en plaine; à présent, marchons tous sur la même
+ligne, et tirons devant nous, et pas à droite ni à gauche, pour ne pas nous
+entre-tuer.</p>
+
+<p>Les perdrix ne tardèrent pas à partir de tous côtés; j'étais resté prudemment
+derrière, et même un peu loin: je fis bien; car plus d'un chien retardataire
+reçut des grains de plomb. Les chiens guettaient, arrêtaient, rapportaient;
+les coups de fusil partaient sur toute la ligne. Je ne perdais pas
+de vue mes trois jeunes vantards; je les voyais tirer souvent, mais ramasser,
+jamais: aucun des trois ne toucha ni lièvre, ni perdrix. Ils s'impatientaient,
+tiraient hors de portée, trop loin, trop près; quelquefois tous trois tiraient
+la même perdrix, qui n'en volait que mieux. Les papas faisaient au contraire
+de la bonne besogne: autant de coups de fusil, autant de pièces dans
+leurs carnassières. Après deux heures de chasse, le papa de Pierre et de
+Henri s'approcha d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mes enfants, Cadichon est-il bien chargé? Y a-t-il encore de
+la place pour vider ma carnassière, qui est trop pleine?</p>
+
+<p>Les enfants ne répondirent pas: ils voyaient à l'air moqueur de leur
+papa, qu'il savait leur maladresse. Moi, j'approchai en courant, et je tournai
+un des paniers vers le papa.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Comment! rien dedans? Vos carnassières vont crever, si
+vous les remplissez trop.</p>
+
+<p>Les carnassières étaient plates et vides. Le papa se mit à rire de l'air
+déconfit des jeunes chasseurs, se débarrassa de son gibier dans un de mes
+paniers, et retourna à son chien, qui était en arrêt.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Je crois bien que ton père tue une quantité de perdreaux!
+Il a deux chiens qui arrêtent et rapportent; et nous, on ne nous en a pas
+laissé un seul.</p>
+
+<p><i>Henri:</i>&mdash;C'est vrai, ça; nous avons peut-être tué beaucoup de perdrix,
+seulement nous n'avions pas de chiens pour nous les rapporter.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Pourtant, je n'en ai pas vu tomber.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Parce qu'une perdrix tuée ne tombe jamais sur le coup; elle
+vole encore quelque temps, et elle va tomber très loin.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Mais quand papa et mes oncles tirent, leurs perdrix tombent
+tout de suite.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Cela te semble ainsi parce que tu es loin, mais, si tu étais
+à leur place, tu verrais filer la perdrix longtemps encore.</p>
+
+<p>Pierre ne répondit pas, mais il n'avait pas trop l'air de croire ce que
+disait Auguste. Tous marchaient d'un pas moins fier et moins léger qu'au
+départ. Ils commençaient à demander l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai faim, dit Henri.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai soif, dit Auguste.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fatigué, dit Pierre.</p>
+
+<p>Mais il fallait bien suivre les chasseurs qui tiraient, tuaient et s'amusaient.
+Pourtant ils n'oubliaient pas leurs jeunes compagnons de chasse,
+et, pour ne pas trop les fatiguer, ils proposèrent une halte pour déjeuner.
+Les jeunes gens acceptèrent avec joie. On rappela les chiens, qu'on remit
+en laisse, et l'on se dirigea vers une ferme qui était à cent pas, et où la
+grand'mère avait envoyé des provisions.</p>
+
+<p>On s'assit par terre sous un vieux chêne; on étala le contenu des paniers.
+Il y avait, comme à toutes les chasses, un pâté de volaille, un jambon, des
+oeufs, du fromage, des marmelades, des confitures, un gros baba, une
+énorme brioche et quelques bouteilles de vieux vin. Tous les chasseurs,
+jeunes et vieux, avaient grand appétit, et mangèrent à effrayer les passants.
+Pourtant la grand'mère avait si largement pourvu aux faims les plus
+voraces, que la moitié des provisions restèrent aux gardes et aux gens de la
+ferme. Les chiens avaient la soupe pour apaiser leur faim, et l'eau de la
+mare pour se désaltérer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez donc pas été heureux, enfants? dit le papa d'Auguste.
+Cadichon ne marchait pas comme un âne trop chargé.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Ce n'est pas étonnant, papa nous n'avions pas de chiens;
+vous les aviez tous.</p>
+
+<p><i>Le père:</i>&mdash;Ah! tu crois qu'un, deux, trois chiens vous auraient fait tuer
+des perdreaux qui vous passaient sous le nez.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Ils ne les auraient pas fait tuer, papa, mais ils auraient
+cherché et rapporté ceux que nous avons tués, et alors...</p>
+
+<p><i>Le père</i>, interrompant d'un air surpris:&mdash;Ceux que vous avez tués!
+Vous croyez avoir tué des perdreaux?</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Certainement, papa; seulement, comme nous ne les voyions
+pas tomber, nous ne pouvions pas les ramasser.</p>
+
+<p><i>Le père</i>, de même:&mdash;Et tu crois que, s'il en était tombé, vous ne les
+auriez pas vus?</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Non, car nous n'avons pas d'aussi bons yeux que les chiens.</p>
+
+<p>Le père, les oncles, les gardes même partirent d'un éclat de rire qui rendit
+les enfants rouges de colère.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, dit enfin le papa de Pierre et de Henri, puisque c'est faute de
+chiens que votre gibier a été perdu, vous allez avoir chacun le vôtre quand
+nous nous remettrons en chasse.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Mais les chiens ne voudront pas nous suivre, papa ils ne nous
+connaissent pas autant que vous.</p>
+
+<p><i>Le père:</i>&mdash;Pour les obliger à vous suivre, nous vous donnerons les deux
+gardes, et nous ne partirons qu'une demi-heure après vous, afin que les
+chiens n'aient pas la tentation de nous rejoindre.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>, radieux:&mdash;Oh! merci, papa! à la bonne heure! avec les chiens,
+nous sommes bien sûrs de tuer autant que vous.</p>
+
+<p>Le déjeuner finissait, on était reposé, et les jeunes chasseurs étaient
+pressés de se remettre en chasse avec les chiens et les gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons avoir l'air de vrais chasseurs, dirent-ils d'un air satisfait.</p>
+
+<p>Les voilà partis encore une fois, et moi suivant comme avant le déjeuner,
+mais toujours de loin. Les papas avaient dit aux gardes de marcher près
+des enfants, et d'empêcher toute imprudence. Les perdrix partaient de tous
+côtés comme le matin, les jeunes gens tiraient comme le matin, et ne tuaient
+rien comme le matin. Pourtant les chiens faisaient bien leur office; ils
+quêtaient, ils arrêtaient, seulement ils ne rapportaient pas, puisqu'il n'y
+avait rien à rapporter. Enfin, Auguste, impatienté de tirer sans tuer, voit
+un des chiens en arrêt; il croit qu'en tirant avant que la perdrix parte, il
+tuera plus facilement. Il vise, il tire, ... le chien tombe en se débattant et
+en poussant un cri de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! c'est notre meilleur chien! s'écria le garde en s'élançant
+vers lui.</p>
+
+<p>Quand il arriva, le chien expirait. Le coup l'avait frappé à la tête; il
+était sans mouvement et sans vie.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un beau coup que vous avez fait là, monsieur Auguste! dit le
+garde en laissant retomber le pauvre animal. Je crois bien que voilà la
+chasse finie.</p>
+
+<p>Auguste restait immobile et consterné; Pierre et Henri étaient très émus
+de la mort du chien, le garde concentrait sa colère et le regardait sans mot
+dire.</p>
+
+<p>J'approchai pour voir quelle était la malheureuse victime de la maladresse
+et de l'amour-propre d'Auguste. Quelle ne fut pas ma douleur en
+reconnaissant Médor, mon ami, mon meilleur ami! Et quels ne furent pas
+mon horreur et mon chagrin quand je vis le garde relever Médor, et le
+poser dans un des paniers que je portais sur mon dos! Voilà donc le
+gibier que j'étais condamné à rapporter! Médor, mon ami, tué par un
+mauvais garçon maladroit et orgueilleux.</p>
+
+<p>Nous retournâmes du côté de la ferme, les enfants ne parlant pas, le
+garde laissant échapper de temps à autre un juron furieux, et moi ne
+trouvant de consolation que dans la réprimande sévère et l'humiliation que
+le meurtrier aurait à subir.</p>
+
+<p>En arrivant à la ferme, nous y trouvâmes encore les chasseurs, qui,
+n'ayant plus de chiens, préféraient se reposer et attendre le retour des
+enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà! s'écrièrent-ils en nous voyant revenir.</p>
+
+<p><i>Le papa de Pierre:</i>&mdash;Je crois, en vérité, qu'ils ont tué une grosse pièce.
+Cadichon marche comme s'il était chargé, et un des paniers penche comme
+s'il contenait quelque chose de lourd.</p>
+
+<p>Ils se levèrent et vinrent à nous. Les enfants restaient en arrière; leur
+mine confuse frappa ces messieurs.</p>
+
+<p><i>Le père d'Auguste</i>, riant:&mdash;Ils n'ont pas l'air de triomphateurs!</p>
+
+<p><i>Le papa de Pierre</i>, riant:&mdash;Ils ont peut-être tué un veau ou un mouton
+qu'ils ont pris pour un lapin.</p>
+
+<p>Le garde approcha.</p>
+
+<p><i>Le papa:</i>&mdash;Qu'y a-t-il donc, Michaud? Tu as l'air aussi penaud que
+les chasseurs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il y a de quoi, m'sieur, répondit le garde. Nous rapportons
+un triste gibier.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>, riant:&mdash;Qu'est-ce donc? Un mouton, un veau, un ânon?</p>
+
+<p><i>Le garde:</i>&mdash;Ah! m'sieur, il n'a a pas de quoi rire, allez! C'est votre
+chien Médor, le meilleur de la bande, que M. Auguste a tué, le prenant
+pour une perdrix.</p>
+
+<p><i>Le papa:</i>&mdash;Médor! le maladroit! Si jamais il revient chasser ici!...</p>
+
+<p>&mdash;Approchez, Auguste, lui dit son père. Voilà donc où vous ont mené
+votre sot orgueil et votre ridicule présomption! Faites vos adieux à vos
+amis, monsieur; vous allez retourner sur l'heure à la maison, et vous porterez
+votre fusil dans ma chambre pour n'y plus toucher, jusqu'à ce que
+vous ayez pris de la raison et de la modestie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais papa, répondit Auguste d'un air dégagé, je ne sais pas pourquoi
+vous êtres si fâché. Il arrive très souvent qu'on tue des chiens, à la
+chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Des chiens!... On tue des chiens! s'écria le père stupéfait. En vérité,
+c'est trop fort... Où avez-vous pris ces belles notions de chasse, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, papa, dit Auguste toujours du même air dégagé, tout le monde
+sait qu'il arrive très souvent aux grands chasseurs de tuer des chiens.</p>
+
+<p>&mdash;Mes chers amis, dit le père en se retournant vers ces messieurs,
+veuillez m'excuser de vous avoir amené un garçon malapris comme
+Auguste. Je ne croyais pas qu'il fût capable de tant d'impudence et de
+sottise.</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers son fils:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu mes ordres, monsieur, allez.</p>
+
+<p><i>Auguste:</i>&mdash;Mais, papa.</p>
+
+<p><i>Le père</i>, d'une voix sévère:&mdash;Silence! vous dis-je. Pas un mot, si vous
+ne voulez faire connaissance avec la baguette de mon fusil.</p>
+
+<p>Auguste baissa la tête et se retira tout confus.</p>
+
+<p>«Vous voyez, mes enfants, dit le papa de Pierre et de Henri, où mène la
+présomption, c'est-à-dire la croyance d'un mérite qu'on n'a pas. Ce qui
+arrive à Auguste aurait pu vous arriver aussi. Vous vous êtes tous figuré
+que rien n'était plus facile que de bien tirer, qu'il suffisait de vouloir pour
+tuer; voyez le résultat, vous avez été tous trois ridicules dès ce matin; vous
+avez méprisé nos conseils et notre expérience; et enfin vous êtes tous trois
+la cause de la mort de mon pauvre Médor. Je vois, d'après cela, que vous
+êtes trop jeunes pour chasser. Dans un an ou deux nous verrons. Jusque-là
+retournez à vos jardins et à vos amusements d'enfants. Tout le monde s'en
+trouvera mieux.»</p>
+
+<p>Pierre et Henri baissèrent la tête sans répondre. On rentra tristement
+à la maison; les enfants voulurent enterrer eux-mêmes dans le jardin mon
+malheureux ami, dont je vais vous raconter l'histoire. Vous verrez pourquoi
+je l'aimais tant.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>MÉDOR</h3>
+
+
+<p>Je connaissais Médor depuis longtemps; j'étais jeune, et il était plus
+jeune encore quand nous nous sommes connus et aimés. Je vivais alors
+misérablement chez ces méchants fermiers qui m'avaient acheté à un marchand
+d'ânes, et de chez lesquels je m'étais sauvé avec tant d'habileté.
+J'étais maigre, car je souffrais sans cesse de la faim. Médor, qu'on leur
+avait donné comme chien de garde, et qui s'est trouvé être un superbe et
+excellent chien de chasse, était moins malheureux que moi; il amusait les
+enfants qui lui donnaient du pain et des restes de laitage; de plus, il m'a
+avoué que lorsqu'il pouvait se glisser à la laiterie avec la maîtresse ou la
+servante, il trouvait toujours moyen d'attraper quelques gorgées de lait ou
+de crème, et de saisir les petits morceaux de beurre qui sautaient de la
+baratte pendant qu'on le faisait. Médor était bon; ma maigreur et ma
+faiblesse lui firent pitié; un jour il m'apporta un morceau de pain, et me
+le présenta d'un air triomphant.</p>
+
+<p>&mdash;Mange, mon pauvre ami, me dit-il, dans son langage; j'ai assez du
+pain qu'on me donne pour me nourrir, et toi, tu n'as que des chardons et
+de mauvaises herbes en quantité à peine suffisante pour te faire vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Bon Médor, lui répondis-je, tu te prives pour moi, j'en suis certain.
+Je ne souffre pas autant que tu le penses; je suis habitué à peu manger, à
+peu dormir, à beaucoup travailler et à être battu.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas faim. Prouve-moi ton amitié en acceptant mon petit présent.
+C'est bien peu de chose, mais je te l'offre avec plaisir, et si tu me
+refusais, j'en aurais du chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Alors j'accepte, mon bon Médor, lui répondis-je, parce que je t'aime;
+et je t'avoue que ce pain me fera grand bien, car j'ai faim.</p>
+
+<p>Et je mangeai le pain du bon Médor, qui regardait avec joie l'empressement
+avec lequel je broyais et j'avalais. Je me sentis tout remonté par ce
+repas inaccoutumé; je le dis à Médor, croyant par là lui mieux témoigner
+ma reconnaissance; il en résulta que tous les jours il m'apportait le plus
+gros morceau de ceux qu'on lui donnait. Le soir, il venait se coucher près
+de moi sous l'arbre ou le buisson que je choisissais pour passer ma nuit;
+nous causions alors sans parler. Nous autres animaux, nous ne prononçons
+pas des paroles comme les hommes, mais nous nous comprenons par des
+clignements d'yeux, des mouvements de tête, d'oreilles, de la queue, et nous
+causons entre nous tout comme les hommes.</p>
+
+<p>Un soir, je le vis arriver triste et abattu.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, me dit-il, je crains de ne plus pouvoir à l'avenir t'apporter
+une partie de mon pain; les maîtres ont décidé que j'étais assez grand pour
+être attaché toute la journée, qu'on ne me lâcherait qu'à la nuit. De plus, la
+maîtresse a grondé les enfants de ce qu'ils me donnaient trop de pain; elle
+leur a défendu de me rien donner à l'avenir, parce qu'elle voulait me
+nourrir elle-même, et peu, pour me rendre bon chien de garde.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon Médor, lui dis-je, si c'est le pain que tu m'apportes qui te
+tourmente, rassure-toi, je n'en ai plus besoin; j'ai découvert ce matin un
+trou dans le mur du hangar à foin; j'en ai déjà tiré un peu, et je pourrai
+facilement en manger tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! s'écria Médor, je suis heureux de ce que tu me dis; mais
+j'avais pourtant un grand plaisir à partager mon pain avec toi. Et puis,
+être attaché tout le jour, ne plus venir te voir, c'est triste.</p>
+
+<p>Nous causâmes encore quelque temps, il me quitta fort tard.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai le temps de dormir le jour, disait-il; et toi tu n'as pas
+grand'chose à faire dans cette saison-ci.</p>
+
+<p>Toute la journée du lendemain se passa en effet sans que je visse mon
+pauvre ami. Vers le soir, je l'attendais avec impatience, lorsque j'entendis
+ses cris. Je courus près de la haie; je vis la méchante fermière qui le tenait
+par la peau du cou, pendant que Jules le frappait avec le fouet du charretier.
+Je m'élançai au travers de la haie par une brèche mal fermée; je me
+jetai sur Jules, et je le mordis au bras de façon à lui faire tomber le fouet
+des mains. La fermière lâcha Médor, qui se sauva, c'est ce que je voulais;
+je lâchai aussi le bras de Jules, et j'allais retourner dans mon enclos, lorsque
+je me sentis saisir par les oreilles; c'était la fermière, qui dans sa
+colère, criait à Jules:</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi le grand fouet, que je corrige ce mauvais animal! Jamais
+plus méchant âne n'a été vu en ce monde. Donne donc, ou claque-le
+toi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux remuer le bras, dit Jules en pleurant; il est tout
+engourdi.</p>
+
+<p>La fermière saisit le fouet tombé à terre, et courut à moi pour venger
+son méchant garçon. Je n'eus pas la sottise de l'attendre comme vous pouvez
+bien penser. Je fis un saut et m'éloignai quand elle fut près de m'atteindre;
+elle continua à me poursuivre et moi à me sauver, ayant grand soin de me
+tenir hors de la portée du fouet. Je m'amusai beaucoup à cette course; je
+voyais la colère de ma maîtresse augmenter à mesure qu'elle se fatiguait;
+je la faisais courir et suer sans me donner de mal, la méchante femme était
+en nage, était rendue, sans avoir eu le plaisir de m'attraper seulement du
+bout de son fouet. Mon ami était suffisamment vengé quand la promenade
+fut terminée. Je le cherchai des yeux, car je l'avais vu courir du côté de
+mon enclos; mais il attendait, pour se montrer, le départ de sa cruelle
+maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! scélérat! cria l'enragée fermière en se retirant; tu me le
+payeras quand tu seras sous le bât.</p>
+
+<p>Je restai seul. J'appelai; Médor sortit timidement la tête du fossé où il
+était caché; je courus à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Viens! lui dis-je. Elle est partie. Qu'as-tu fait? Pourquoi te faisait-elle
+battre par Jules?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'avais un morceau de pain qu'un des enfants avait posé
+par terre: elle m'a vu, s'est élancée sur moi, a appelé Jules, et lui a ordonné
+de me battre sans pitié.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que personne n'a cherché à te défendre?</p>
+
+<p>&mdash;Me défendre! Ah oui! vraiment! ils ont tous crié: «C'est bien fait!
+c'est bien fait! Fouette-le, Jules, pour qu'il recommence pas.&mdash;Soyez
+tranquilles, répondit Jules, je n'irai pas de main-morte; vous allez voir
+comme je vais le faire chanter.» Et à mon premier cri, ils ont tous battu
+des mains et crié: «Bravo! Encore, encore!»</p>
+
+<p>&mdash;Méchants petits drôles! m'écriai-je. Mais pourquoi as-tu pris ce
+morceau de pain, Médor? Est-ce qu'on ne t'avait pas donné ton souper?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, si fait. J'avais mangé; mais le pain de ma soupe était si
+émietté, que je n'ai pu en rien retirer pour toi, et si j'avais pu emporter ce
+gros morceau que les enfants avaient fait tomber, tu aurais eu un bon régal.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Médor, c'est pour moi que tu as été battu!... Merci,
+mon ami, merci; je n'oublierai jamais ton amitié, ta bonté!... Mais ne
+recommence pas, je t'en supplie; crois-tu que ce pain m'eût fait plaisir, si
+j'avais su ce qu'il devait te faire souffrir? J'aimerais cent fois mieux ne
+vivre que de chardons, et te savoir bien traité et heureux.</p>
+
+<p>Nous causâmes longtemps encore, et je fis promettre à Médor de ne plus
+se mettre, à cause de moi, dans le cas d'être battu; je lui promis aussi de
+faire toutes sortes de tours à tous les gens de la ferme, et je tins parole. Un
+jour, je jetai dans un fossé plein d'eau Jules et sa soeur, et je me sauvai, les
+laissant barboter et se débattre. Un autre jour, je poursuivis le petit de trois
+ans comme si j'avais voulu le mordre; il criait et courait avec une terreur
+qui me réjouissait. Une autre fois, je fis semblant d'être pris de coliques,
+et je me roulai sur la grande route avec une charge d'oeufs sur le dos; tous
+les oeufs furent écrasés; la fermière, quoique furieuse, n'osait pas me
+frapper; elle me croyait réellement malade; elle pensa que j'allais mourir;
+que l'argent que je leur avais coûté serait perdu, et, au lieu de me battre,
+elle me ramena et me donna du foin et du son. Je n'ai jamais fait un
+meilleur tour de ma vie, et le soir, en le racontant à Médor, nous nous pâmions
+de rire. Une autre fois, je vis tout leur linge étalé sur la haie pour
+sécher. Je pris toutes les pièces l'une après l'autre avec mes dents, et je les
+jetai dans le jus du fumier. Personne ne m'avait vu faire; quand la maîtresse
+ne trouva plus son linge, et qu'après l'avoir cherché partout, elle le
+trouva dans le jus du fumier, elle se mit dans une épouvantable colère; elle
+battit la servante, qui battit les enfants, qui battirent les chats, les chiens,
+les veaux, les moutons. C'était un vacarme charmant pour moi, car tous
+criaient, tous juraient, tous étaient furieux. Ce fut encore une soirée bien
+gaie que nous passâmes, Médor et moi.</p>
+
+<p>En réfléchissant depuis à toutes ces méchancetés, je me les suis sincèrement
+reprochées, car je me vengeais sur des innocents des fautes des coupables.
+Médor me blâmait quelquefois, et me conseillait d'être meilleur et
+plus indulgent; mais je ne l'écoutais pas, je devenais de plus en plus méchant;
+j'en ai été bien puni, comme on le verra plus tard.</p>
+
+<p>Un jour, jour de tristesse et de deuil, un monsieur qui passait vit Médor,
+l'appela, le caressa; puis il alla parler au fermier, et le lui acheta pour
+cent francs. Le fermier, qui croyait avoir un chien de peu de valeur, était
+enchanté; mon pauvre ami fut immédiatement attaché avec un bout de
+corde, et emmené par son nouveau maître; il me regarda d'un air douloureux;
+je courus de tous côtés pour chercher un passage dans la haie, les
+brèches étaient bouchées; je n'eus même pas la consolation de recevoir les
+adieux de mon cher Médor. Depuis ce jour je m'ennuyai mortellement; ce
+fut peu de temps après qu'eut lieu l'histoire du marché, et ma fuite dans la
+forêt de Saint-Evroult. Pendant les années qui ont suivi cette aventure, j'ai
+souvent, bien souvent pensé à mon ami, et j'ai bien désiré le retrouver;
+mais où le chercher? J'avais su que son nouveau maître n'habitait pas le
+pays, qu'il n'y était venu que pour voir un de ses amis.</p>
+
+<p>Quand je fus amené chez votre grand'mère par mon petit Jacques, jugez
+de mon bonheur en voyant quelques temps après arriver, avec votre oncle et
+vos cousins Pierre et Henri, mon ami, mon cher Médor. Il fallait voir la
+surprise générale lorsqu'on vit Médor courir à moi, me faire mille caresses,
+et moi le suivre partout. On crut que c'était pour Médor la joie de se trouver
+à la campagne; pour moi, on pensa que j'étais bien aise d'avoir un compagnon
+de promenade. Si l'on avait pu nous comprendre, deviner nos
+longues conversations, on aurait compris ce qui nous attirait l'un vers
+l'autre.</p>
+
+<p>Médor fut heureux de tout ce que je lui racontais de ma vie calme et
+heureuse, de la bonté de mes maîtres, de ma bonne et même glorieuse réputation
+dans le pays; il gémit avec moi au récit de mes tristes aventures; il
+rit, tout en me blâmant, des tours que j'avais joués au fermier qui m'avait
+acheté du père Georget; il frémit d'orgueil au récit de mon triomphe dans
+la course d'ânes; il gémit de l'ingratitude des parents de la pauvre Pauline,
+et il versa quelques larmes sur le triste sort de cette malheureuse enfant.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>LES ENFANTS DE L'ÉCOLE</h3>
+
+
+<p>Médor s'était écarté un jour de la maison où il était né, et où il vivait
+assez heureux; il poursuivait un chat qui lui avait enlevé un morceau de
+viande donnée par le cuisinier. On la trouvait trop avancée; Médor, qui
+n'était pas si délicat, l'avait saisie et posée près de sa niche, lorsque le chat,
+caché à côté, s'élança dessus et l'emporta. Mon ami ne faisait pas souvent
+d'aussi friands repas; il courut à toutes jambes après le voleur et, l'aurait
+bientôt attrapé, si le méchant chat n'avait imaginé de grimper sur un arbre.
+Médor ne pouvait le suivre si haut; il fut donc obligé de regarder le fripon
+dévorer sous ses yeux l'excellent morceau qu'il avait dérobé. Justement
+irrité d'une semblable effronterie, il resta au pied de l'arbre, aboyant,
+grondant, et faisant mille reproches. Ses aboiements attirèrent des enfants
+qui sortaient de l'école; ils se joignirent à Médor pour injurier le chat; ils
+finirent même par ramasser des pierres et lui en jeter; c'était une véritable
+grêle. Le chat se sauva au haut de l'arbre, se cacha dans les endroits les plus
+touffus: ce qui n'empêcha pas les méchants garçons de continuer leur jeu
+et de faire des hourras de joie chaque fois qu'un miaulement plaintif leur
+apprenait que le chat avait été touché et blessé.</p>
+
+<p>Médor commençait à s'ennuyer de ce jeu; les miaulements douloureux
+du chat avaient fait passer sa colère, et il craignait que les enfants ne fussent
+trop cruels. Il se mit donc à aboyer contre eux et à les tirer par leurs
+blouses; ils n'en continuèrent pas moins à lancer des pierres; seulement,
+ils en jetèrent aussi quelques-unes à mon pauvre ami. Enfin un cri rauque
+et horrible, suivi d'un craquement dans les branches, annonça qu'ils avaient
+réussi, que le chat était grièvement blessé, et qu'il tombait de l'arbre. Une
+minute après, il était par terre, non seulement blessé, mais raide mort; il
+avait eu la tête brisée par une pierre. Les méchants enfants se réjouirent de
+leur succès, au lieu de pleurer sur leur cruauté et sur les souffrances qu'ils
+avaient fait endurer à ce pauvre animal. Médor regardait son ennemi d'un
+air compatissant, et les garçons d'un air de reproche; il allait retourner à
+la maison, lorsqu'un des enfants s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Faisons-lui prendre un bain dans la rivière, ce sera très amusant.</p>
+
+<p>&mdash;Bien dit, bien imaginé! s'écrièrent les autres. Attrape-le, Frédéric;
+le voilà qui se sauve.</p>
+
+<p>Et voilà Médor poursuivi par ces méchants vauriens, eux et lui courant
+à toutes jambes; ils étaient malheureusement une douzaine, qui s'étaient
+espacés, ce qui l'obligeait à toujours courir droit devant lui, car aussitôt
+qu'il cherchait à leur échapper à droite ou à gauche, tous l'entouraient, et
+il retardait ainsi sa fuite au lieu de l'accélérer. Il était bien jeune alors, il
+n'avait que quatre mois; il ne pouvait courir vite ni longtemps; il finit
+donc par être pris. L'un le saisit par la queue, l'autre par la patte, d'autres
+par le cou, les oreilles, le dos, le ventre; ils le tiraient chacun de leur côté,
+et s'amusaient de ses cris. Enfin, ils lui attachèrent au cou une ficelle qui
+le serrait à l'étrangler, le tirèrent après eux, et le firent avancer avec force
+coups de pied; ils arrivèrent ainsi jusqu'à la rivière; l'un deux allait l'y
+jeter après avoir défait la ficelle; mais le plus grand s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Attends, donne-moi la ficelle, attachons-lui deux vessies au cou pour
+le faire nager, nous le pousserons jusqu'à l'usine, et nous le ferons passer
+sous la roue.</p>
+
+<p>Le pauvre Médor se débattait vainement; que pouvait-il faire contre une
+douzaine de gamins dont les plus jeunes avaient pour le moins dix ans?
+André, le plus méchant de la bande, lui attacha les deux vessies autour du
+cou, et le lança au beau milieu de la petite rivière. Mon malheureux ami,
+poussé par le courant plus encore que par les perches que tenaient ses bourreaux,
+était à moitié noyé et à moitié étranglé par la ficelle que l'eau avait
+resserrée. Il arriva ainsi jusqu'à l'endroit où l'eau se précipitait avec violence
+sous la roue de l'usine. Une fois sous la roue, il devait nécessairement
+y être broyé.</p>
+
+<p>Les ouvriers revenaient de dîner, et s'apprêtaient à lever la pale qui
+retenait l'eau. Celui qui devait la lever aperçut Médor, et s'adressa aux
+méchants enfants qui attendaient en riant que la pale, une fois levée, laissât
+passer Médor, et que l'eau l'entraînât sous la roue.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un de vos méchants tours, mauvais garnements. Eh! les amis, à
+moi! Venez corriger ces gamins qui s'amusent à noyer un pauvre chien.</p>
+
+<p>Ses camarades accoururent, et, pendant qu'il sauvait Médor en lui tendant
+une planche, sur laquelle il monta, les autres firent la chasse à ses
+tourmenteurs, les attrapèrent tous, et les fouettèrent, les uns avec des
+cordes, les autres avec des fouets, d'autres avec des baguettes. Ils criaient
+tous à qui mieux mieux; les ouvriers n'en tapaient que plus fort. Enfin, ils
+les laissèrent aller, et la bande partit, criant, hurlant et se frottant les reins.</p>
+
+<p>Le sauveur de Médor avait coupé la ficelle qui l'étranglait; il l'avait
+couché au soleil sur du foin; Médor fut bientôt sec et prêt à retourner à la
+maison. Le forgeron l'y ramena, mais on lui dit qu'il pouvait bien le garder,
+qu'on avait déjà trop de chiens, et qu'on jetterait celui-là à l'eau avec une
+pierre au cou s'il ne voulait pas l'emmener. C'était un brave homme; il eut
+pitié de Médor et le ramena chez lui. Quand sa femme vit le chien, elle jeta
+les hauts cris, disant que son mari la ruinait, qu'elle n'avait pas de quoi
+nourrir un animal propre à rien, qu'il faudrait encore payer l'impôt sur
+les chiens.</p>
+
+<p>Enfin, elle cria et se plaignit si haut, que le mari, pour avoir la paix, se
+débarrassa de Médor, en le donnant au méchant fermier chez lequel je
+vivais déjà, et qui avait besoin d'un chien de garde.</p>
+
+<p>Voilà comment Médor et moi nous nous sommes connus, et voilà pourquoi
+nous nous sommes aimés.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<h3>LE BAPTÊME</h3>
+
+
+<p>Pierre et Camille devaient être parrain et marraine d'un enfant qui
+venait de naître, et dont la mère avait été bonne de Camille.</p>
+
+<p>Camille voulait qu'on donnât son nom à sa filleule.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, dit Pierre; puisque je suis le parrain, j'ai droit de lui
+donner un nom, et je veux l'appeler Pierrette.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Pierrette! mais c'est un affreux nom! Pas du tout. Je ne
+veux pas qu'elle s'appelle Pierrette. Elle s'appellera Camille; je suis la
+marraine, et j'ai le droit de l'appeler comme moi.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Non; c'est le parrain qui a le plus de droits, et je l'appellerai
+Pierrette.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Si tu l'appelles Pierrette, je ne veux pas être marraine.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Si tu l'appelles Camille, je ne veux pas être parrain.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Eh bien! faites comme vous voulez; je demanderai à papa
+d'être parrain à votre place.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Et moi, mademoiselle, je demanderai à maman d'être marraine
+à votre place.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;D'abord, je suis sûre que ma tante ne voudra pas qu'elle
+s'appelle Pierrette; c'est affreux et ridicule!</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Et moi je suis certain que mon oncle ne voudra pas qu'elle
+s'appelle Camille; c'est horrible et bête!</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Et comment donc m'a-t-il appelée Camille, moi? Va lui dire
+que c'est un nom horrible et bête; va, mon bonhomme, et tu verras comme
+tu seras bien reçu.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Enfin, tu diras ce que tu voudras, mais je dis que je ne serai
+pas parrain d'une Camille.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, dit malicieusement Camille en courant à son père, voulez-vous
+être parrain avec moi de la petite Camille?</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Quelle Camille, chère Minette? je ne connais de Camille
+que toi.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;C'est ma petite filleule, papa, que je veux appeler Camille
+quand on la baptisera aujourd'hui.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Mais Pierre doit être parrain avec toi; on n'a jamais deux
+parrains.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Papa, Pierre ne veut plus l'être.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Ne veut plus? Pourquoi ce caprice?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Parce qu'il trouve le nom de Camille horrible et bête, et
+qu'il veut l'appeler Pierrette.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Pierrette! Mais c'est bien ce nom-là qui serait horrible et
+bête.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;C'est ce que je lui ai dit, papa; il ne veut pas me croire.</p>
+
+<p><i>Le papa</i>:&mdash;Ecoute, ma fille, tâche de t'entendre avec ton cousin. Mais,
+s'il persiste à ne vouloir être parrain qu'à la condition de l'appeler Pierrette,
+je le remplacerai très volontiers.</p>
+
+<p>Pendant cette conversation de Camille avec son papa, Pierre avait couru
+chez sa maman.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, lui dit-il, voulez-vous remplacer Camille, et être marraine
+avec moi de la petite fille qu'on doit baptiser aujourd'hui?</p>
+
+<p><i>La maman</i>:&mdash;Pourquoi donc remplacer Camille? La bonne demande
+que ce soit elle qui soit marraine.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Maman, c'est parce qu'elle veut que la petite fille s'appelle
+Camille; je trouve ce nom très laid, et, comme je suis parrain, je veux qu'elle
+s'appelle Pierrette.</p>
+
+<p><i>La maman</i>:&mdash;Pierrette! Mais c'est un affreux nom! Autant Pierre est
+joli, autant Pierrette est ridicule.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Oh! maman, je vous en prie, laissez-moi l'appeler Pierrette....
+D'abord, je ne veux pas qu'elle s'appelle Camille.</p>
+
+<p><i>La maman</i>:&mdash;Mais, si aucun de vous ne veut céder, comment vous arrangerez-vous?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Voilà pourquoi, maman, je viens vous demander de remplacer
+Camille pour appeler la petite Pierrette.</p>
+
+<p><i>La maman</i>:&mdash;Mon pauvre Pierre, d'abord je te dirai franchement que
+je ne veux pas non plus de Pierrette, parce que c'est un nom ridicule. Et
+puis la mère de l'enfant a été bonne de Camille et non pas la tienne, et tu
+penses bien que c'est surtout Camille qu'elle veut avoir pour marraine de
+sa fille. Je crois même qu'elle sera contente que son enfant porte le nom
+de Camille.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Alors je ne veux pas être parrain.</p>
+
+<p>Camille accourut au même instant.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Eh bien! Pierre, es-tu décidé? On va partir dans une heure;
+et il faut absolument un parrain.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Je veux bien qu'elle ne s'appelle pas Pierrette, mais je ne
+veux pas qu'elle s'appelle Camille.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Puisque tu veux bien céder pour Pierrette, je veux bien
+aussi te céder pour Camille. Tiens, faisons une chose, demandons à ma
+bonne quel nom elle veut donner à sa fille!</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Tu as raison; va le lui demander.</p>
+
+<p>Camille repartit en courant; elle revint bientôt.</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, Pierre, ma bonne veut que sa fille s'appelle Marie-Camille.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Lui as-tu demandé s'il ne fallait pas l'appeler Pierrette, puisque
+je suis parrain?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Si, je le lui ai demandé: elle s'est mise à rire; maman a ri
+aussi: elles ont dit que c'était impossible, que Pierrette était trop laid.</p>
+
+<p>Pierre rougit un peu; pourtant comme il commençait lui-même à trouver
+Pierrette un nom ridicule, il ne dit rien et soupira.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont les dragées? demanda-t-il.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Dans un grand panier qu'on emportera à l'église. On laissera
+ici les boîtes et les paquets. Tout est prêt; viens voir combien il y
+en a.</p>
+
+<p>Ils coururent à l'antichambre, où tout était préparé.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Pour quoi faire tous ces centimes? Il y en a presque autant
+que de dragées.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;C'est pour jeter aux enfants de l'école.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Comment, aux enfants de l'école? Nous irons donc à l'école
+après le baptême?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Mais non: c'est pour jeter à la porte de l'église. Tous les
+enfants du village sont rassemblés, et on jette en l'air des poignées de dragées
+et de centimes; ils les attrapent et les ramassent par terre.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Est-ce que tu as déjà vu jeter des dragées?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Non, jamais, mais on dit que c'est très amusant.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Je crois que je n'aimerai pas cela; bien certainement ils se
+battent, ils se font mal. Et puis je n'aime pas qu'on jette les dragées aux
+enfants comme à des chiens.</p>
+
+<p>&mdash;Camille, Pierre, venez, voici l'enfant qui arrive; on va bientôt partir,
+s'écria Madeleine qui arrivait tout essoufflée.</p>
+
+<p>Tous partirent en courant pour aller au-devant de l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que notre filleule est belle! dit Pierre.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Je crois bien! elle a une robe brodée tout autour, un bonnet
+de dentelle, un manteau doublé de soie rose.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Est-ce toi qui as donné tout cela?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Oh non! Je n'avais pas assez d'argent; c'est maman qui a
+tout payé, excepté le bonnet, que j'ai acheté de mon argent.</p>
+
+<p>Tout le monde était prêt; quoiqu'il fît très beau temps, la calèche était
+attelée pour mener l'enfant avec sa nourrice, le parrain et la marraine.
+Camille et Pierre étaient fiers de se trouver, comme de grandes personnes,
+tout seuls dans la voiture. Ils partirent; moi, j'attendais, attelé à la petite
+voiture des enfants; Louis, Henriette et Elisabeth se mirent devant pour
+mener, et Henri grimpa derrière; les mamans, les papas et les bonnes
+étaient partis les uns après les autres pour se trouver près de nous en cas
+d'accident, mais ce n'était que par excès de prudence, car, avec moi, ils
+savaient qu'il n'y avait rien à craindre.</p>
+
+<p>Je partis au galop, malgré la charge que je traînais; mon amour-propre
+me poussait à atteindre et même à dépasser la calèche. J'allais comme le
+vent; les enfants étaient enchantés.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! criaient-ils. Courage, Cadichon! Encore un temps de galop!
+Vive Cadichon, le roi des ânes.</p>
+
+<p>Ils battaient des mains, ils applaudissaient.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! criaient les personnages que je dépassais sur la route. En voilà-t-il un âne!
+Il court tout comme un cheval. Allons, hardi, bonne chance et
+pas de culbute!</p>
+
+<p>Les papas et les mamans, qui étaient échelonnés le long du chemin,
+n'étaient pas très rassurés; ils voulurent me faire ralentir, mais je ne les
+écoutai pas, et je n'en galopai que mieux. Je ne tardai pas à rattraper la
+calèche; je passai triomphalement devant les chevaux, qui me regardaient
+avec surprise. Se trouvant humiliés, eux qui étaient partis avant, d'être
+dépassés par un âne, ils voulurent aussi se mettre au galop; mais le cocher
+les retint, et ils furent obligés de ralentir leur pas, tandis que j'allongeais
+le mien.</p>
+
+<p>Quand la calèche arrêta à la porte de l'église, tous mes petits maîtres et
+maîtresses étaient déjà descendus de voiture, et moi, je m'étais rangé le long
+d'une haie pour avoir de l'ombre; j'avais chaud, j'étais essoufflé.</p>
+
+<p>A mesure que les parents arrivaient, ils admiraient ma vitesse, et ils faisaient
+compliment aux enfants sur leur équipage.</p>
+
+<p>Le fait est que nous faisions un bon effet, ma voiture et moi. J'étais bien
+brossé, et bien peigné; mon harnais étais ciré, verni; il était semé de pompons
+rouges; on m'avait mis des dahlias panachés rouge et blanc au-dessus
+des oreilles. La voiture était brossée, vernie. Nous avions très bon air.</p>
+
+<p>J'entendis par la fenêtre ouverte la cérémonie du baptême; l'enfant cria
+comme si on l'égorgeait. Camille et Pierre, un peu embarrassés de leurs
+grandeurs, s'embrouillèrent en disant le <i>Credo</i>; le curé fut obligé de les
+souffler. Je jetai un cou d'oeil à la fenêtre: je vis la pauvre marraine et le
+malheureux parrain rouges comme des cerises, et les larmes dans les yeux.
+Pourtant, ce qui leur arrivait était bien naturel, et arrive à bien des grandes
+personnes.</p>
+
+<p>Quand la petite Marie-Camille fut baptisée, on sortit de l'église pour
+jeter aux enfants, qui attendaient à la porte, les dragées et les centimes.
+Aussitôt que le parrain et la marraine parurent, les enfants crièrent tous
+ensemble: «Vive le parrain! vive la marraine!»</p>
+
+<p>Le panier de dragées était prêt; on l'apporta à Camille, pendant qu'on
+donnait à Pierre le panier de centimes. Camille prit une poignée et la fit
+retomber en pluie sur les enfants; là commença une véritable bataille, une
+vraie scène de chiens affamés. Les enfants se disputaient les dragées et les
+centimes: tous se précipitaient vers le même point; ils s'arrachaient les
+cheveux; ils se battaient, ils se roulaient par terre, ils se disputaient chaque
+dragée et chaque centime. Il y en eut la moitié de perdus, foulés aux pieds,
+disparus dans l'herbe. Pierre ne riait pas; Camille, qui avait ri aux premières
+poignées, ne riait plus, elle voyait que les batailles étaient sérieuses,
+que plusieurs enfants pleuraient, que d'autres avaient la figure égratignée.</p>
+
+<p>Quand ils furent remontés en voiture:</p>
+
+<p>&mdash;Tu avais raison, Pierre, dit-elle; la prochaine fois que je serai marraine,
+je donnerai les dragées à tous les enfants, mais je ne les jetterai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi les centimes, dit Pierre, je les donnerai comme toi.</p>
+
+<p>La voiture partit; je n'entendis pas la suite de leur conversation.</p>
+
+<p>Les miens remontèrent dans mon équipage. Mais, cette fois, les papas et
+les mamans voulurent nous accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Cadichon a produit son effet, dit la maman de Camille; il peut revenir
+plus sagement, ce qui nous permettra de faire la route avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, dit Madeleine, est-ce que vous aimez cet usage de jeter aux
+enfants des dragées et des centimes?</p>
+
+<p><i>La maman</i>:&mdash;Non, ma chère enfant, je trouve cela ignoble: les enfants
+deviennent semblables à des chiens qui se battent pour un os. Si jamais je
+suis marraine dans ce pays-ci, je ferai donner des dragées, et je ferai porter
+aux pauvres l'argent qu'on dépense en centimes, perdus en grande partie.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Vous avez bien raison, maman; tâchez, je vous en prie,
+que je sois aussi marraine pour faire comme vous dites.</p>
+
+<p><i>La maman, souriant</i>:&mdash;Pour être marraine, il faut avoir un enfant à
+baptiser, et je n'en connais pas.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;C'est ennuyeux! J'aurais été marraine avec Henri. Comment
+nommeras-tu ton filleul, Henri?</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Henri, comme de raison; et toi?</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Je l'appellerai Madelon.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Quelle horreur! Madelon! D'abord ce n'est pas un nom.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;C'est un nom tout comme Pierrette.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Pierrette est plus joli; et puis, tu vois bien que Pierre a cédé.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrai bien céder aussi, dit Madeleine en riant: mais nous avons
+le temps d'y penser.</p>
+
+<p>Nous arrivions au château; chacun descendit de voiture et alla défaire
+sa belle toilette; on m'enleva aussi mes pompons, mes dahlias, et je revins
+brouter mon herbe pendant que les enfants mangeaient leur goûter.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<h3>L'ÂNE SAVANT</h3>
+
+
+<p>Un jour, je vis accourir les enfants dans le pré où je mangeais paisiblement,
+tout près du château. Louis et Jacques jouaient auprès de moi, et
+s'amusaient à monter lestement sur mon dos; ils croyaient être agiles
+comme des faiseurs de tours, et ils étaient, je dois l'avouer, un peu patauds,
+surtout le bon petit Jacques, gros, joufflu, plus trapu et plus petit que son
+cousin. Louis parvenait quelquefois, en s'accrochant à ma queue, à grimper
+(il disait s'élancer) sur mon dos; Jacques faisait des efforts prodigieux
+pour y arriver à son tour; mais le bon petit gros roulait, tombait, soufflait,
+et ne pouvait y arriver qu'avec l'aide de son cousin, un peu plus âgé que
+lui. Pour leur épargner une si grande fatigue, je m'étais placé près d'une
+petite butte de terre. Louis avait déjà montré son agilité; Jacques venait de
+se placer sans grand effort, lorsque nous entendîmes accourir la bande
+joyeuse. «Jacques, Louis, criaient-ils, nous allons bien nous amuser; nous
+allons à la foire après-demain, et nous verrons un âne savant.»</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Un âne savant? Qu'est-ce que c'est qu'un âne savant?</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;C'est un âne qui fait toutes sortes de tours.</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Quels tours?</p>
+
+<p><i>Madeleine:</i>&mdash;Des tours ..., mais des tours ..., des tours, enfin.</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Il n'en fera jamais comme Cadichon.</p>
+
+<p><i>Henri:</i>&mdash;Bah! Cadichon! il est très bon et très intelligent pour un âne,
+mais il ne saurait pas faire ce que fera l'âne savant de la foire.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Je suis bien sûre que si on lui montrait, il le ferait.</p>
+
+<p><i>Pierre:</i>&mdash;Voyons d'abord ce que fait cet âne savant, nous verrons après
+s'il est plus savant que Cadichon.</p>
+
+<p><i>Camille:</i>&mdash;Pierre a raison, attendons jusqu'après la foire.</p>
+
+<p><i>Elisabeth:</i>&mdash;Eh bien, qu'est-ce que nous ferons après la foire?</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous disputerons, dit Madeleine en riant.</p>
+
+<p>Jacques et Louis gardaient le silence depuis qu'ils s'étaient dit quelques
+mots à l'oreille; ils laissèrent partir les enfants. Après s'être assurés qu'on
+ne pouvait les voir ni les entendre, ils se mirent à danser autour de moi en
+riant et chantant:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Cadichon, Cadichon,</p>
+<p>A la foire tu viendras;</p>
+<p>L'âne savant tu verras;</p>
+<p>Ce qu'il fait tu regarderas;</p>
+<p>Puis, comme lui tu feras;</p>
+<p>Tout le monde t'honorera;</p>
+<p>Tout le monde t'applaudira,</p>
+<p>Et nous serons fiers de toi.</p>
+<p>Cadichon, Cadichon,</p>
+<p>Je te prie, distingue-toi.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;C'est très joli ce que nous chantons, dit Jacques en s'arrêtant tout à
+coup.</p>
+
+<p><i>Louis:</i>&mdash;C'est que ce sont des vers, je crois bien que c'est joli!</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Des vers? Je croyais que c'était difficile de faire des vers.</p>
+
+<p><i>Louis:&mdash;</i></p>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Très facile,</p>
+<p>Comme tu vois;</p>
+<p>Pas difficile,</p>
+<p>Comme tu crois.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Vois-tu? en voilà encore.</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Courons le dire à mes cousines et cousins.</p>
+
+<p><i>Louis:</i>&mdash;Non, non, s'ils entendaient nos vers, ils devineraient ce que
+nous voulons faire; il faudra les surprendre à la foire même.</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Mais crois-tu que papa et mon oncle voudront bien nous
+laisser emmener Cadichon à la foire?</p>
+
+<p><i>Louis:</i>&mdash;Certainement, quand nous leur aurons dit en secret pourquoi
+nous voulons faire voir l'âne savant à Cadichon.</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Allons vite le leur demander.</p>
+
+<p>Les voilà courant tous deux vers la maison, les papas venaient justement
+au pré voir ce que faisaient les enfants. «Papa, papa! crièrent-ils, venez
+vite; nous avons quelque chose à vous demander».</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, enfants, que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pas ici, papa, pas ici, dirent-ils d'un air mystérieux, chacun tirant
+son papa dans le pré.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? dit en riant le papa de Louis. Dans quelle conspiration voulez-vous nous entraîner?</p>
+
+<p>&mdash;Chut! papa, chut! dit Louis. Voilà ce que c'est. Vous savez qu'après-demain il y aura un âne savant à la foire?</p>
+
+<p><i>Le papa de Louis</i>:&mdash;Non, je ne le savais pas; mais qu'avons-nous affaire d'ânes savants, nous qui avons Cadichon?</p>
+
+<p><i>Louis:</i>&mdash;Voilà précisément ce que nous disons, papa, que Cadichon
+est plus savant qu'eux tous. Mes soeurs, mes cousines et cousins iront à la
+foire pour voir cet âne, et nous voudrions bien y mener Cadichon pour
+qu'il voie comment fait l'âne, et qu'il fasse de même.</p>
+
+<p><i>Le papa de Jacques:</i>&mdash;Comment? vous mettriez Cadichon dans la foule
+à regarder l'âne?</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;Oui, papa, au lieu d'aller en voiture, nous monterions Cadichon,
+et nous nous mettrions tout près du cercle où l'âne savant fera ses
+tours.</p>
+
+<p><i>Le papa de Jacques:</i>&mdash;Je ne demande pas mieux, moi; mais je ne crois
+pas que Cadichon apprenne grand'chose en une seule leçon.</p>
+
+<p><i>Jacques:</i>&mdash;N'est-ce pas, Cadichon, que tu sauras faire aussi bien que
+cet imbécile d'âne savant?</p>
+
+<p>En m'adressant cette question, Jacques me regardait d'un air si inquiet,
+que je me mis à braire pour le rassurer, tout en riant de son inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous, papa? Cadichon dit oui, s'écria Jacques avec
+triomphe.</p>
+
+<p>Les deux papas se mirent à rire, embrassèrent chacun leurs gentils petits
+garçons, et s'en allèrent en promettant que j'irais à la foire et qu'ils y
+viendraient avec les enfants et avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! me dis-je en moi-même, ils doutent de mon adresse! C'est étonnant
+que les enfants aient plus d'intelligence que les papas!</p>
+
+<p>Le jour de la foire arriva. Une heure avant le départ, on fit ma toilette
+bien à fond; on m'étrilla, on me brossa jusqu'à m'impatienter; on me mit
+une selle et une bride toutes neuves: Louis et Jacques demandèrent à partir
+un peu en avant, pour ne pas arriver en retard.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi irez-vous en avant, demanda Henri, et comment irez-vous?</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Nous irons sur Cadichon, et nous partons devant parce que
+nous n'irons pas vite.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Vous irez tous les deux seuls?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Non, papa et mon oncle viennent avec nous.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Ce sera joliment ennuyeux de faire une lieue au pas.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Oh! nous ne nous ennuierons point avec nos papas.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;J'aime encore mieux aller en voiture, nous serons arrivés bien
+avant vous.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Non, puisque nous partirons longtemps avant vous.</p>
+
+<p>Comme ils finissaient de parler, on m'amena tout sellé et tout pomponné;
+les papas étaient prêts; ils placèrent les petits garçons sur mon dos, et je
+partis doucement, pour ne pas faire courir les pauvres papas.</p>
+
+<p>Une heure après, nous arrivions au champ de foire; il y avait déjà beaucoup de monde près du cercle indiqué par une corde, où l'âne savant devait
+montrer son savoir-faire. Les papas de mes petits amis les firent placer avec
+moi tout près de la corde. Mes autres maîtres et maîtresses nous rejoignirent bientôt et se placèrent près de nous.</p>
+
+<p>Un roulement de tambour annonça que mon savant confrère allait paraître. Tous les yeux étaient fixés sur la barrière; elle s'ouvrit enfin, et
+l'âne savant parut. Il était maigre, chétif; il avait l'air triste et malheureux.
+Son maître l'appela; il approcha sans empressement, et même avec un air
+de crainte; je vis d'après cela que le pauvre animal avait été bien battu
+pour apprendre ce qu'il savait.</p>
+
+<p>«Messieurs et mesdames, dit le maître, j'ai l'honneur de vous présenter
+MIRLIFLORE, le prince des ânes. Cet âne, messieurs, mesdames, n'est pas
+si âne que ses confrères; c'est un âne savant, plus savant que beaucoup
+d'entre vous: c'est l'âne par excellence, qui n'a pas son pareil. Allons,
+Mirliflore, montrez ce que vous savez faire; et d'abord saluez ces messieurs et ces dames comme un âne bien élevé.»</p>
+
+<p>J'étais orgueilleux, ce discours me mit en colère; je résolus de me
+venger avant la fin de la séance.</p>
+
+<p>Mirliflore avança de trois pas, et salua de la tête d'un air dolent.</p>
+
+<p>-Va Mirliflore, va porter ce bouquet à la plus jolie dame de la société.</p>
+
+<p>Je ris en voyant toutes les mains se tendre à moitié, et s'apprêter à
+recevoir le bouquet. Mirliflore fit le tour du cercle, et s'arrêta devant une
+grosse et laide femme, que j'ai su depuis être la femme du maître. Mirliflore y déposa ses fleurs.</p>
+
+<p>Ce manque de goût m'indigna; je sautai dans le cercle par-dessus la
+corde, à la grande surprise de l'assemblée; je saluai gracieusement devant,
+derrière, à droite, à gauche, je marchai d'un pas résolu vers la grosse
+femme, je lui arrachai le bouquet, et j'allai le déposer sur les genoux de
+Camille; je retournai à ma place aux applaudissements de toute l'assemblée.
+Chacun se demandait ce que signifiait cette apparition; quelques
+personnes crurent que c'étaient arrangé d'avance, et qu'il y avait deux ânes
+savants au lieu d'un; d'autres qui me voyaient en compagnie de mes petits
+maîtres, et qui me connaissaient, étaient ravis de mon intelligence.</p>
+
+<p>Le maître de Mirliflore semblait fort contrarié, Mirliflore paraissait
+indifférent à mon triomphe; je commençai à croire qu'il était réellement
+bête, ce qui est assez rare parmi nous autres ânes. Quand le silence fut
+rétabli, le maître appela de nouveau Mirliflore.</p>
+
+<p>«Venez, Mirliflore, faites voir à ces messieurs et dames qu'après avoir
+su distinguer la beauté, vous savez aussi reconnaître la sottise; prenez ce
+bonnet, et posez-le sur la tête du plus sot de l'assemblée.»</p>
+
+<p>Et il lui présenta un magnifique bonnet d'âne garni de sonnettes et de
+rubans de toutes couleurs. Mirliflore le prit entre ses dents, et se dirigea
+vers un gros garçon rouge, qui baissait d'avance la tête pour recevoir le
+bonnet. Il était facile de reconnaître, à sa ressemblance avec la grosse
+femme si faussement proclamée la plus belle de la société, que ce gros
+garçon était le fils et le compère du maître.</p>
+
+<p>«Voici, pensai-je, le moment de me venger des paroles insultantes de
+cet imbécile.»</p>
+
+<p>Et, avant qu'on eut songé à me retenir, je m'élançai encore dans l'arène,
+je courus à mon confrère, je lui arrachai le bonnet d'âne au moment où il
+le posait sur la tête du gros garçon, et, avant que le maître eût eu le temps
+de se reconnaître, je courus à lui, je mis mes pieds de devant sur ses
+épaules, et je voulus placer le bonnet sur sa tête. Il me repoussa avec
+violence, et il devint d'autant plus furieux, que les rires mêlés
+d'applaudissements se firent entendre de tous côtés.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! l'âne, criait-on; c'est lui qui est le vrai âne savant!</p>
+
+<p>Enhardi par les applaudissements de la foule, je fis un nouvel effort
+pour le coiffer du bonnet d'âne; à mesure qu'il reculait, j'avançais, et nous
+finîmes par une course ventre à terre, l'homme se sauvait à toutes jambes,
+moi courant après lui, ne pouvant parvenir à lui mettre le bonnet, et ne
+voulant pourtant pas lui faire de mal. Enfin j'eus l'adresse de sauter sur
+son dos en passant mes pieds de devant sur ses épaules, et, m'appuyant de
+tout mon poids sur lui, il tomba; je profitai de sa chute pour enfoncer le
+bonnet sur sa tête, et je l'enfonçai jusqu'au menton. Je me retirai
+immédiatement; l'homme se releva, mais n'y voyant pas clair, et se sentant
+étourdi de sa chute, il se mit à tourner, à sauter. Et moi, pour compléter la
+farce, je me mis à l'imiter d'une façon grotesque, à tourner, à sauter comme
+lui; j'interrompais parfois cette burlesque imitation en allant lui braire
+dans l'oreille, et puis je me mettais sur mes pieds de derrière, et je sautais
+comme lui, tantôt à côté, tantôt en face.</p>
+
+<p>Dépeindre les rires, les bravos, les trépignements joyeux de toute
+l'assemblée est impossible; jamais âne au monde n'eut un pareil succès, un
+pareil triomphe. Le cercle fut envahi par des milliers de personnes qui
+voulaient me toucher, me caresser, me voir de près. Ceux qui me
+connaissaient en étaient fiers; ils me nommaient à ceux qui ne me connaissaient
+pas; ils racontaient une foule d'histoires vraies et fausses dans lesquelles
+je jouais un rôle magnifique. Une fois, disait-on, j'avais éteint un incendie
+en faisant marcher une pompe tout seul; j'étais monté à un troisième étage,
+j'avais ouvert la porte de ma maîtresse, je l'avais saisie endormie sur son
+lit, et, comme les flammes avaient envahi tous les escaliers et fenêtres, je
+m'étais élancé du troisième étage, après avoir eu soin de placer ma
+maîtresse sur mon dos: ni elle ni moi, nous ne nous étions blessés, parce que
+l'ange gardien de ma maîtresse nous avait soutenus en l'air pour nous faire
+descendre à terre tout doucement. Une autre fois, j'avais tué à moi tout
+seul cinquante brigands en les étranglant les uns après les autres d'un seul
+coup de dent, de manière qu'aucun d'eux n'eût le temps de se réveiller et
+de donner l'alarme à ses camarades. J'avais été ensuite délivrer, dans les
+cavernes, cent cinquante prisonniers que ces voleurs avaient enchaînés pour
+les engraisser et les manger. Une autre fois, enfin, j'avais battu à la course
+les meilleurs chevaux du pays; j'avais fait en cinq heures vingt-cinq lieues
+sans m'arrêter.</p>
+
+<p>A mesure que ces nouvelles se répandaient, l'admiration augmentait;
+on se pressait, on s'étouffait autour de moi; les gendarmes furent obligés
+de faire écarter la foule. Heureusement que les parents de Louis, de Jacques
+et de tous mes autres maîtres avaient emmené les enfants dès que la foule
+s'était amassée autour de moi. J'eus beaucoup de peine à m'échapper,
+même avec le secours des gendarmes; on voulait me porter en triomphe.
+Je fus obligé, pour me soustraire à cet honneur, de donner par-ci par-là
+quelques coups de dents, et même de décocher quelques ruades; mais j'eus
+soin de ne blesser personne, c'était seulement pour faire peur et m'ouvrir
+un passage.</p>
+
+<p>Une fois débarrassé de la foule, je cherchai Louis et Jacques; je ne les
+aperçus d'aucun côté. Je ne voulais pourtant pas que mes chers petits
+maîtres revinssent à pied jusque chez eux. Sans perdre mon temps à les
+chercher, je courus à l'écurie où l'on mettait toujours nos chevaux et nos
+harnais. J'y entrai, je ne les y trouvai plus; on était parti. Alors, courant à
+toutes jambes sur la grand'route qui menait au château, je ne tardai pas à
+rattraper les voitures, dans lesquelles on avait entassé les enfants sur les
+parents; ils étaient une quinzaine dans les deux calèches.</p>
+
+<p>&mdash;Cadichon! voilà Cadichon! s'écrièrent tous les enfants quand ils
+m'aperçurent.</p>
+
+<p>On fit arrêter les voitures; Jacques et Louis demandèrent à descendre
+pour m'embrasser, me complimenter et revenir à pied; puis Jeanne et
+Henriette, puis Pierre et Henri, puis enfin Elisabeth, Madeleine et Camille.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, disaient Louis et Jacques, que nous connaissons mieux que
+vous l'esprit de Cadichon; voyez comme il a été intelligent! Comme il a
+bien compris les tours de ce sot Mirliflore et son imbécile de maître!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Pierre; mais je voudrais bien savoir pourquoi il a voulu
+absolument mettre le bonnet d'âne au maître. Est-ce qu'il a compris que le
+maître était un sot, et qu'un bonnet d'âne est le signe qui indique la sottise?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Certainement, il l'a compris; il a bien assez d'esprit pour
+cela.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Ah! ah! ah! Tu dis cela parce qu'il t'a donné le bouquet
+comme à la plus jolie de l'assemblée.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Pas du tout, je n'y pensais pas, et, à présent que tu m'en
+parles, je me souviens que j'ai été étonnée, et que j'aurais voulu qu'il allât
+porter le bouquet à maman: c'est elle qui était la plus belle de l'assemblée.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;C'est toi qui la représentais, et puis je trouve, moi, qu'après
+ma tante l'âne ne pouvait mieux choisir.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Et moi donc, et moi, est-ce que je suis laide?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Certainement non, mais chacun a son goût, et le goût de
+Cadichon lui a fait choisir Camille.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Au lieu de parler de jolies ou de laides, nous devrions
+demander à Cadichon comment il a pu si bien comprendre ce que disait
+cet homme?</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Quel dommage que Cadichon ne puisse parler! que
+d'histoires il nous raconterait!</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Qui sait s'il ne nous comprend pas? J'ai bien lu, moi, les
+Mémoires d'une poupée; est-ce qu'une poupée a l'air de voir et de
+comprendre? Cette poupée a écrit qu'elle entendait tout, qu'elle voyait tout.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Est-ce que tu crois cela, toi?</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Certainement, je le crois.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Comment la poupée a-t-elle pu écrire?</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Elle écrivait la nuit avec une toute petite plume de colibri,
+et elle cachait ses Mémoires sous son lit.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Ne crois donc pas de pareilles bêtises, ma pauvre
+Elisabeth; c'est une dame qui a écrit ces Mémoires d'une poupée, et, pour
+rendre le livre plus amusant elle a fait semblant d'être la poupée et d'écrire
+comme si elle était une poupée.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Tu crois que ce n'est pas une vraie poupée qui a écrit?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Certainement non. Comment veux-tu qu'une poupée, qui
+n'est pas vivante, qui est faite en bois, en peau et remplie de son, puisse
+réfléchir, voir, entendre, écrire?</p>
+
+<p>Tout en causant, nous arrivions au château; les enfants coururent tous à
+leur grand'mère, qui était restée à la maison. Ils lui racontèrent tout ce que
+j'avais fait et combien j'avais étonné et enchanté tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est vraiment merveilleux, ce Cadichon! s'écria-t-elle en venant
+me caresser. J'ai connu des ânes fort intelligents, plus intelligents que
+toute autre bête, mais jamais je n'en ai vu comme Cadichon! Il faut avouer
+qu'on est bien injuste envers les ânes.</p>
+
+<p>Je me retournai vers elle, et je la regardai avec reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait en vérité qu'il m'a comprise, continua-t-elle. Mon pauvre
+Cadichon, sois sûr que je ne te vendrai pas tant que je vivrai, et que je te
+ferai soigner comme si tu comprenais tout ce qui se fait autour de toi.</p>
+
+<p>Je soupirai en pensant à l'âge de ma vieille maîtresse; elle avait
+cinquante-neuf ans, et moi je n'en avais que neuf ou dix.</p>
+
+<p>«Mes chers petits maîtres, quand votre grand'mère mourra, gardez-moi,
+je vous prie, ne me vendez pas, et laissez-moi mourir en vous servant.»</p>
+
+<p>Quant au malheureux maître de l'âne savant, je me repentis amèrement
+plus tard du tour que je lui avais joué, et vous verrez le mal que j'ai fait
+en voulant montrer mon esprit.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<h3>LA GRENOUILLE</h3>
+
+
+<p>Le garçon orgueilleux qui avait tué mon ami Médor avait obtenu sa
+grâce, probablement à force de platitudes; on lui avait permis de revenir
+chez votre grand'mère. Je ne pouvais le souffrir, comme bien vous pensez,
+et je cherchais l'occasion de lui jouer quelque mauvais tour, car je n'étais
+guère charitable, et je n'avais pas encore appris à pardonner.</p>
+
+<p>Cet Auguste était poltron et il parlait toujours de son courage. Un jour
+que son père l'avait amené en visite, et que les enfants lui avaient proposé
+une promenade dans le parc, Camille, qui courait en avant, fit tout à coup
+un saut de côté et poussa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc? s'écria Pierre courant à elle.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;J'ai eu peur d'une grenouille qui m'a sauté sur le pied.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Vous avez peur des grenouilles, Camille? Moi, je n'ai peur
+de rien, d'aucun animal.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Pourquoi donc; l'autre jour, avez-vous sauté si haut, quand
+je vous ai dit qu'une araignée se promenait sur votre bras?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Parce que j'avais mal compris ce que vous me disiez.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Comment, mal compris? C'était pourtant facile à comprendre.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Certainement, si j'avais bien entendu; mais j'ai cru que
+vous disiez: «Une araignée se promène là-bas.» J'ai sauté pour mieux voir,
+voilà tout.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Par exemple! Ce n'est pas vrai, cela, car tu m'as dit tout en
+sautant: «Pierre, ôte-la, je t'en prie».</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je voulais dire: «Ote-toi, que je la voie mieux».</p>
+
+<p>&mdash;Il ment, dit tout bas Madeleine à Camille.</p>
+
+<p>&mdash;Je le vois bien, répondit Camille de même.</p>
+
+<p>Moi, j'écoutais la conversation, et j'en profitai, comme on va voir. Les
+enfants s'étaient assis sur l'herbe, je les avais suivis. En approchant d'eux,
+je vis une petite grenouille verte, de l'espèce qu'on appelle <i>gresset</i>; elle
+était près d'Auguste, dont la poche entr'ouverte rendait très facile ce que
+je projetais. J'approchai sans bruit; je saisis la grenouille par une patte,
+et je la mis dans la poche du petit vantard. Je m'éloignai ensuite, pour qu'Auguste
+ne pût deviner que c'était moi qui lui avais fait ce beau présent.</p>
+
+<p>Je n'entendais pas bien ce qu'ils disaient, mais je voyais bien qu'Auguste
+continuait à se vanter de n'avoir peur de rien, et de ne pas même craindre
+les lions. Les enfants se récriaient là-dessus, lorsqu'il eut besoin de se
+moucher. Il entra sa main dans sa poche, la retira en poussant un cri de
+terreur, se leva précipitamment et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Otez-la, ôtez-la! Je vous en supplie, ôtez-la, j'ai peur! Au secours, au
+secours.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc, Auguste? dit Camille moitié riant et moitié
+effrayée.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Une bête, une bête! Otez-la, je vous en supplie.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;De quelle bête parles-tu? Où est cette bête?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Dans ma poche! Je l'ai sentie, je l'ai touchée! Otez-la, ôtez-la;
+j'ai peur, je n'ose pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux bien l'ôter toi-même, poltron que tu es, reprit Henri avec
+indignation.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Tiens! il a peur d'une bête qu'il a dans sa poche, et il veut
+que nous l'ôtions, quand il n'ose pas la toucher.</p>
+
+<p>Les enfants, après avoir été un peu effrayés, finirent par rire des contorsions
+d'Auguste, qui ne savait comment se débarrasser de la grenouille.
+Il la sentait gigoter et grimper dans sa poche. La frayeur augmentait à
+chaque mouvement de la grenouille. Enfin, perdant la tête, fou de terreur,
+il ne trouva d'autre moyen de se débarrasser de l'animal, qu'il sentait
+remuer et qu'il n'osait toucher, qu'en ôtant sont habit et le jetant à terre.
+Il resta en manches de chemise; les enfants éclatèrent de rire et se précipitèrent
+sur l'habit. Henri entr'ouvrit la poche de derrière; la grenouille
+prisonnière, voyant du jour, s'élança par l'ouverture, tout étroite qu'elle
+était, et chacun put voir un joli petit gresset effrayé, effaré, qui sautait et
+se dépêchait pour se mettre en sûreté.</p>
+
+<p><i>Camille</i>, riant:&mdash;L'ennemi est en fuite.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Prends garde qu'il ne coure après toi!</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;N'approche pas, il pourrait te dévorer!</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Rien n'est dangereux comme un gresset!</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Si ce n'était qu'un lion, Auguste se jetterait dessus; mais
+un gresset! Tout son courage ne pourrait le défendre de ses griffes.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Et les dents que tu oublies!</p>
+
+<p><i>Jacques</i>, attrapant le gresset:&mdash;Tu peux ramasser ton habit; je tiens
+ton ennemi prisonnier.</p>
+
+<p>Auguste restait honteux et immobile devant les rires et les plaisanteries
+des enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Habillons-le, s'écria Pierre, il n'a pas la force de passer son habit.</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde qu'une mouche ou un moucheron ne se pose dessus, dit
+Henri; ce serait un nouveau danger à courir.</p>
+
+<p>Auguste voulut se sauver, mais tous les enfants, petits et grands, coururent
+après lui, Pierre tenant l'habit qu'il avait ramassé, les autres poursuivant
+le fuyard et lui coupant le passage. Ce fut une chasse très amusante
+pour tous, excepté pour Auguste, qui, rouge de honte et de colère, courait à
+droite, à gauche, et rencontrait partout un ennemi. Je m'étais mis de la
+partie; je galopais devant et derrière lui, redoublant sa frayeur par mes
+braiments et par mes tentatives de le saisir par le fond de son pantalon;
+une fois je l'attrapai, mais il tira si fort, que le morceau me resta dans les
+dents, ce qui redoubla les rires des enfants. Je réussis enfin à le saisir
+solidement; il poussa un cri qui me fit croire que je tenais sous ma dent
+autre chose que l'étoffe du pantalon. Il s'arrêta tout court; Pierre et Henri
+accoururent les premiers; il voulut encore se débattre contre leurs efforts,
+mais je tirai légèrement, ce qui lui fit pousser un second cri et le rendit
+doux comme un agneau: il ne bougea pas plus qu'une statue pendant que
+Pierre et Henri lui enfilèrent son habit. Je lâchai aussitôt qu'on n'eut plus
+besoin de mon aide, et je m'éloignai la joie dans le coeur, d'avoir si bien
+réussi à le rendre ridicule. Il ne sut jamais comment cette grenouille s'était
+trouvée dans sa poche, et depuis ce fortuné jour il n'osa plus parler de son
+courage ... devant les enfants.</p>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<h3>LE PONEY</h3>
+
+
+<p>Ma vengeance aurait dû être assouvie, mais elle ne l'était pas; je conservais
+contre le malheureux Auguste un sentiment de haine qui me fit commettre
+à son égard une nouvelle méchanceté, dont je me suis bien repenti
+depuis. Après l'histoire de la grenouille, nous fûmes débarrassés de lui
+pendant près d'un mois. Mais son père le ramena un jour, ce qui ne fit
+plaisir à personne.</p>
+
+<p>&mdash;Que ferons-nous pour amuser ce garçon? demanda Pierre à Camille.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Propose-lui d'aller faire une partie d'âne dans les bois;
+Henri montera Cadichon, Auguste prendra l'âne de la ferme, et toi tu
+monteras ton poney.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;C'est une bonne idée que tu as là, pourvu qu'il veuille bien
+encore!</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Il faudra bien qu'il veuille; fais seller le poney et les ânes;
+quand ils seront prêts, vous le ferez monter le sien.</p>
+
+<p>Pierre alla trouver Auguste, qui faisait enrager Louis et Jacques, en
+prétendant les aider de ses conseils pour embellir leur petit jardin; il
+bouleversait tout, arrachait les légumes, replantait les fleurs, coupait les
+fraisiers, et mettait le désordre partout; les pauvres petits cherchaient à
+l'en empêcher, mais il les repoussait d'un coup de pied, d'un coup de bêche,
+et lorsque Pierre arriva, il les trouva pleurant sur les débris de leurs fleurs
+et de leurs légumes.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi tourmentes-tu mes pauvres petits cousins? lui demanda
+Pierre d'un air mécontent.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je ne les tourmente pas; je les aide, au contraire.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Mais puisqu'ils ne veulent pas être aidés?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Il faut leur faire du bien malgré eux.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;C'est parce qu'il est deux fois plus grand que nous, qu'il nous
+tourmente; avec toi et Henri il n'oserait pas.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je n'oserais pas? Ne répète pas ce mot, petit.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Non, tu n'oserais pas! Pierre et Henri sont plus forts qu'un
+gresset, je pense.</p>
+
+<p>A ce mot de <i>gresset</i>, Auguste rougit, leva les épaules d'un air de dédain,
+et, s'adressant à Pierre:</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulais-tu, cher ami? Tu avais l'air de me chercher quand tu
+es venu ici.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je venais te proposer une partie d'âne, répondit Pierre d'un air
+froid; ils seront prêts dans un quart d'heure, si tu veux venir faire, avec
+Henri et moi, une promenade dans les bois?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement; je ne demande pas mieux, répliqua avec empressement
+Auguste.</p>
+
+<p>Pierre et Auguste allèrent à l'écurie, où ils demandèrent au cocher de
+seller le poney, mon camarade de la ferme et moi.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Ah! vous avez un poney! J'aime beaucoup les poneys.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;C'est grand'mère qui me l'a donné.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Tu sais donc monter à cheval?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Oui; je monte au manège depuis deux ans.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je voudrais bien monter ton poney.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Je ne te le conseille pas, si tu n'as pas appris à monter à
+cheval.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je n'ai pas appris, mais je monte tout aussi bien qu'un
+autre.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;As-tu jamais essayé?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Bien des fois. Qui est-ce qui ne sait pas monter à cheval?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Quand donc as-tu monté? ton père n'a pas de chevaux de
+selle.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je n'ai pas monté de chevaux, mais j'ai monté des ânes:
+c'est la même chose.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>, retenant un sourire:&mdash;Je te répète, mon cher Auguste, qui si tu
+n'as jamais monté à cheval, je ne te conseille pas de monter mon poney.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>, piqué:&mdash;Et pourquoi donc? Tu peux me le céder une fois en
+passant.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Oh! ce n'est pas pour te refuser; c'est parce que le poney est
+un peu vif et....</p>
+
+<p><i>Auguste</i>, de même:&mdash;Et alors?...</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Eh bien, alors ... il pourrait te jeter par terre.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>, très piqué:&mdash;Sois tranquille, je suis plus adroit que tu ne le
+penses. Si tu veux bien t'en priver pour moi, sois sûr que je saurai le mener
+tout aussi bien que toi-même.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Comme tu voudras, mon cher. Prends le poney, je prendrai
+l'âne de la ferme, et Henri montera Cadichon.</p>
+
+<p>Henri les vint rejoindre; nous étions tout prêts à partir. Auguste approcha
+du poney, qui s'agita un peu et fit deux ou trois petits sauts.
+Auguste le regarda d'un air inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez-le bien jusqu'à ce que je sois dessus, dit-il.</p>
+
+<p><i>Le cocher</i>:&mdash;Il n'y a pas de danger, monsieur; l'animal n'est pas méchant;
+vous n'avez pas besoin d'avoir peur.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>, piqué:&mdash;Je n'ai pas peur du tout; est-ce que j'ai l'air d'avoir
+peur, moi qui n'ai peur de rien!</p>
+
+<p><i>Henri</i>, tout bas à Pierre:&mdash;Excepté des gressets.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Que dis-tu, Henri? Qu'as-tu dit à l'oreille de Pierre?</p>
+
+<p><i>Henri</i>, avec malice:&mdash;Oh! rien d'intéressant; je croyais voir un gresset
+là-bas sur l'herbe.</p>
+
+<p>Auguste se mordit les lèvres, devint rouge, mais ne répondit pas. Il finit
+par se hisser sur le poney, et il se mit à tirer sur la bride; le poney recula;
+Auguste se cramponna à la selle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne tirez pas, monsieur, ne tirez pas; un cheval ne se mène pas comme
+un âne, dit le cocher en riant.</p>
+
+<p>Auguste lâcha la bride. Je partis en avant avec Henri. Pierre suivit sur
+l'âne de la ferme. J'eus la malice de prendre le galop; le poney cherchait
+à me devancer; je n'en courais que plus vite; Pierre et Henri riaient.
+Auguste criait et se tenait à la crinière; nous courions tous, et j'étais décidé
+à n'arrêter que lorsque Auguste serait par terre. Le poney, excité par les
+rires et les cris, ne tarda pas à me devancer; je le suivis de près, lui mordillant
+la queue lorsqu'il semblait vouloir se ralentir. Nous galopâmes
+ainsi pendant un grand quart d'heure, Auguste manquant tomber à chaque
+pas, et se retenant toujours au cou du cheval. Pour hâter sa chute, je donnai
+un coup de dent plus fort à la queue du poney, qui se mit à lancer des
+ruades avec une telle force, qu'à la première Auguste se trouva sur son cou,
+à la seconde il passa par-dessus la tête de sa monture, tomba sur le gazon,
+et resta étendu sans mouvement. Pierre et Henri, le croyant blessé, sautèrent
+à terre, et accoururent à lui pour le relever.</p>
+
+<p>&mdash;Auguste, Auguste, es-tu blessé? lui demandèrent-ils avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que non, je ne sais pas, répondit Auguste, qui se releva
+tremblant encore de la peur qu'il avait eue.</p>
+
+<p>Quand il fut debout, ses jambes fléchissaient, ses dents claquaient;
+Pierre et Henri l'examinèrent, et, ne trouvant ni écorchure ni blessure
+d'aucune sorte, ils le regardèrent avec pitié et dégoût.</p>
+
+<p>&mdash;C'est triste d'être poltron à ce point, dit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ... ne ... suis pas ... poltron ... seulement ... j'ai ... eu ... eu ... peur....
+répondit Auguste, claquant toujours des dents.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que tu ne tiens plus à monter mon poney, ajouta Pierre.
+Prends mon âne, je vais reprendre mon cheval.</p>
+
+<p>Et, sans attendre la réponse d'Auguste, il sauta légèrement sur le poney.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux Cadichon, dit piteusement Auguste.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras, répondit Henri. Prends Cadichon; je prendrai
+Grison, l'âne de la ferme.</p>
+
+<p>Mon premier mouvement fut d'empêcher ce méchant Auguste de me
+monter; mais je formai un autre projet, qui complétait sa journée et qui
+servait mieux mon aversion et ma méchanceté. Je me laissai donc tranquillement
+enfourcher par mon ennemi, et je suivis de loin le poney. Si
+Auguste avait osé me battre pour me faire marcher plus vite, je l'aurais
+jeté par terre; mais il connaissait l'amitié qu'avaient pour moi tous mes
+jeunes maîtres, et il me laissa aller comme je voulais. J'eus soin, tout le
+long du bois, de passer tout près des broussailles et surtout des grandes
+épines, des houx, des ronces, afin que le visage de mon cavalier fut balayé
+par les branches piquantes de ces arbustes. Il s'en plaignit à Henri, qui lui
+répondit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Cadichon ne mène mal que les gens qu'il n'aime pas: il est probable
+que tu n'es pas dans ses bonnes grâces.</p>
+
+<p>Nous reprîmes bientôt le chemin de la maison; cette promenade n'amusait
+pas Henri et Pierre, qui entendaient sans cesse geindre Auguste, que de
+nouvelles branches venaient cingler au travers du visage; il était griffé à
+faire plaisir; j'avais tout lieu de croire qu'il ne s'amusait guère plus que
+ses camarades. Mon affreux projet allait s'effectuer. En revenant par la
+ferme, nous longions un trou ou plutôt un fossé dans lequel venait aboutir
+le conduit qui recevait les eaux grasses et sales de la cuisine; on y jetait
+toutes sortes d'immondices, qui, pourrissant dans l'eau de vaisselle, formaient
+une boue noire et puante. J'avais laissé passer Pierre et Henri
+devant; arrivé près de ce fossé, je fis un bond vers le bord et une ruade
+qui lança Auguste au beau milieu de la bourbe. Je restai tranquillement à
+le voir patauger dans cette boue noire et infecte qui l'aveuglait.</p>
+
+<p>Il voulut crier, mais l'eau sale lui entrait dans la bouche; il en avait
+jusqu'aux oreilles, et il ne pouvait parvenir à retrouver le bord. Je riais
+intérieurement. «Médor, me dis-je, Médor, tu es vengé!» Je ne réfléchissais
+pas au mal que je pouvais faire à ce pauvre garçon, qui, en tuant
+Médor, avait fait une maladresse et non une méchanceté; je ne songeais
+pas que c'était moi qui étais le plus mauvais des deux. Enfin, Pierre et
+Henri, qui étaient descendus de cheval et d'âne, ne voyant ni moi ni Auguste,
+s'étonnèrent de ce retard; ils revinrent sur leurs pas et m'aperçurent au
+bord du fossé, contemplant d'un air satisfait mon ennemi qui barbotait.
+Ils approchèrent, et, voyant qu'Auguste courait un danger sérieux d'être
+suffoqué par la boue, ils ne purent s'empêcher de pousser un cri en le
+voyant dans cette cruelle position. Ils appelèrent les garçons de ferme, qui
+lui tendirent une perche, à laquelle il s'accrocha et qu'on retira avec
+Auguste au bout. Quand il fut sur la terre ferme, personne ne voulait l'approcher;
+il était couvert de boue, et sentait trop mauvais.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut aller prévenir son père, dit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis papa et mes oncles, dit Henri, qu'ils nous disent ce qu'il faut
+faire pour le nettoyer.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, viens, Auguste; suis-nous, mais de loin, dit Pierre; cette boue
+exhale une odeur insupportable.</p>
+
+<p>Auguste, tout penaud, noir de boue, y voyant à peine pour se conduire,
+les suivit de loin; on entendait les exclamations des gens de la ferme. Je
+formais l'avant-garde, caracolant, courant et brayant de toutes mes forces.
+Pierre et Henri parurent mécontents de ma gaieté; ils criaient après moi
+pour me faire taire. Ce bruit inaccoutumé attira l'attention de toute la
+maison; chacun reconnaissant ma voix, et sachant que je ne brayais ainsi
+que dans les grandes occasions, se mit à la fenêtre, de sorte que, lorsque
+nous arrivâmes en vue du château, nous vîmes les croisées garnies de
+visages curieux, nous entendîmes des cris et un mouvement extraordinaire.
+Peu d'instants après, tout le monde, grands et petits, vieux et jeunes, était
+descendu et faisait cercle autour de nous. Auguste était au milieu, chacun
+demandant ce qu'il y avait, et s'enfuyant à son approche. La grand'mère
+fut la première à dire:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut laver ce pauvre garçon, et voir s'il n'a pas quelque blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment le laver? dit le papa de Pierre. Il faut apprêter un
+bain.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en charge, moi, dit le père d'Auguste. Suis-moi, Auguste; je vois à
+ta démarche que tu n'as ni blessure ni contusion. Viens à la mare, tu vas
+te plonger dedans, et, quand tu auras fait partir la boue, tu te savonneras
+et tu achèveras de te nettoyer. L'eau n'est pas froide dans cette saison. Pierre
+voudra bien te prêter du linge et des habits.</p>
+
+<p>Et il se dirigea vers la mare. Auguste avait peur de son père, il fut bien
+obligé de le suivre. J'y courus pour assister à l'opération, qui fut longue
+et pénible; cette boue, collante et grasse, tenait à la peau, aux cheveux. Les
+domestiques s'étaient empressés d'apporter du linge, du savon, des habits,
+des chaussures. Les papas aidèrent à lessiver Auguste, qui sortit de là
+presque propre, mais grelottant et si honteux, qu'il ne voulut pas se faire
+voir, et qu'il obtint de son père de l'emmener tout de suite chez lui.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, chacun désirait savoir comment cet accident avait pu
+arriver. Pierre et Henri leur racontèrent les deux chutes.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit Pierre, que les deux ont été amenées par Cadichon, qui
+n'aime pas Auguste. Cadichon a mordu la queue de mon poney, ce qu'il
+ne fait jamais quand l'un de nous est dessus; il l'a forcé à aller ainsi au
+grand galop; le cheval a rué, et c'est ce qui a fait tomber Auguste. Je n'étais
+pas là à la seconde chute, mais, à l'air triomphant de Cadichon, à ses
+braiments joyeux et à l'attitude qu'il a encore maintenant, il est facile de
+deviner qu'il a jeté exprès dans la boue cet Auguste qu'il déteste.</p>
+
+<p>&mdash;Comment sais-tu qu'il le déteste? demanda Madeleine.</p>
+
+<p>&mdash;Il le montre de mille manières, répondit Pierre. Te souviens-tu
+comme il l'a attrapé par le fond de son pantalon, comme il le tenait pendant
+que nous lui passions son habit? J'ai bien regardé sa physionomie
+pendant ce temps, il avait en regardant Auguste, un air méchant que je ne
+lui vois qu'avec les gens qu'il déteste. Nous autres, il ne nous regarde pas
+de même. Avec Auguste, ses yeux brillent comme des charbons; il a, en
+vérité, le regard d'un diable. N'est-ce pas, Cadichon, ajouta-t-il en me
+regardant fixement, n'est-ce pas, Cadichon, que j'ai bien deviné, que tu
+détestes Auguste, et que c'est exprès que tu as été si méchant pour lui?</p>
+
+<p>Je répondis en brayant et puis en passant ma langue sur sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu, dit Camille, que Cadichon est un âne vraiment extraordinaire?
+Je suis sûre qu'il nous entend et qu'il nous comprend.</p>
+
+<p>Je la regardai avec douceur, et, m'approchant d'elle, je mis ma tête sur
+son épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Quel dommage, mon Cadichon, dit Camille, que tu deviennes de plus en
+plus colère et méchant, et que tu nous obliges à t'aimer de moins en moins;
+et quel dommage que tu ne puisses pas écrire! Tu as dû voir beaucoup de
+choses intéressantes, continua-t-elle en passant sa main sur ma tête et sur
+mon cou. Si tu pouvais écrire tes mémoires, je suis sûre qu'ils seraient bien
+amusants!</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Ma pauvre Camille, quelle bêtise tu dis! Comment veux-tu
+que Cadichon, qui est un âne, puisse écrire des Mémoires?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Un âne comme Cadichon est un âne à part.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Bah! tous les ânes se ressemblent et ont beau faire, ils ne sont
+jamais que des ânes.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Il y a âne et âne.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Ce qui n'empêche pas que, pour dire qu'un homme est bête,
+ignorant et entêté, on dit: «Bête comme un âne, ignorant comme un âne,
+têtu comme un âne», et que si tu me disais: «Henri, tu es un âne», je
+me fâcherais, parce qu'il est bien certain que je prendrais cela pour une
+injure.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Tu as raison, et pourtant je sens et je vois, d'abord que
+Cadichon comprend beaucoup de choses, qu'il nous aime, et qu'il a un
+esprit extraordinaire, et puis que les ânes ne sont <i>ânes</i> que parce qu'on les
+traite comme des <i>ânes</i>, c'est-à-dire avec dureté et même avec cruauté, et
+qu'ils ne peuvent pas aimer leurs maîtres ni les bien servir.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Alors, d'après toi, c'est par habileté que Cadichon a fait découvrir
+les voleurs, et qu'il a fait tant de choses qui semblent extraordinaires?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Certainement, c'est par son esprit, et c'est parce qu'il le
+voulait, que Cadichon a fait prendre les voleurs. Pourquoi l'aurait-il fait,
+selon toi?</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Parce qu'il avait vu le matin ses camarades entrer dans le
+souterrain, et qu'il voulait les rejoindre.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Et les tours de l'âne savant?</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;C'est par jalousie et par méchanceté.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Et la course des ânes?</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;C'est par orgueil d'âne.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Et l'incendie, quand il a sauvé Pauline?</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;C'est par instinct.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Tais-toi, Henri, tu m'impatientes.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Mais j'aime beaucoup Cadichon, je t'assure; seulement, je le
+prends pour ce qu'il est, un âne, et toi, tu en fais un génie. Remarque bien
+que, s'il a l'esprit et la volonté que tu lui supposes, il est méchant et
+détestable.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;En tournant en ridicule le pauvre âne savant et son maître, et
+en les empêchant de gagner l'argent qui leur était nécessaire pour se nourrir.
+Ensuite, en faisant mille méchancetés à Auguste, qui ne lui a jamais
+rien fait, et enfin en se faisant craindre et détester de tous les animaux,
+qu'il mord et qu'il chasse à coups de pied.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;C'est vrai, cela; tu as raison, Henri. J'aime mieux croire,
+pour l'honneur de Cadichon, qu'il ne sait pas ce qu'il fait, ni le mal qu'il
+fait.</p>
+
+<p>Et Camille s'éloigna en courant avec Henri, me laissant seul et mécontent
+de ce que je venais d'entendre. Je sentais très bien que Henri avait
+raison, mais je ne voulais pas me l'avouer, et surtout je ne voulais pas
+changer et réprimer les sentiments d'orgueil, de colère et de vengeance auxquels
+je m'étais toujours laissé aller.</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<h3>LA PUNITION</h3>
+
+
+<p>Je restai seul jusqu'au soir; personne ne vint me voir. Je m'ennuyais, et
+je vins dans la soirée me mettre près des domestiques qui prenaient l'air à
+la porte de l'office et qui causaient.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'étais à la place de madame, dit le cuisinier, je me déferais de cet
+âne.</p>
+
+<p><i>La femme de chambre</i>:&mdash;Il devient par trop méchant en vérité. Voyez
+donc le tour qu'il a joué à ce pauvre Auguste; il aurait pu le tuer ou le
+noyer tout de même.</p>
+
+<p><i>Le valet de chambre</i>:&mdash;Et c'est qu'après il avait l'air tout joyeux
+encore! il courait, il sautait, il brayait comme s'il avait fait un beau coup.</p>
+
+<p><i>Le cocher</i>:&mdash;Il le payera, allez; je lui donnerai une raclée pour son
+souper....</p>
+
+<p><i>Le valet de chambre</i>:&mdash;Prends garde; si madame s'en aperçoit....</p>
+
+<p><i>Le cocher</i>:&mdash;Et comment madame le saurait-elle? Crois-tu que je vais
+lui donner des coups de fouet sous les yeux de madame? J'attendrai qu'il
+soit à l'écurie.</p>
+
+<p><i>Le valet de chambre</i>:&mdash;Tu pourrais bien attendre longtemps; cet animal
+qui fait toutes ses volontés, rentre quelquefois si tard.</p>
+
+<p><i>Le cocher</i>:&mdash;Ah! mais, s'il m'ennuie trop, je saurai bien le faire rentrer
+malgré lui, et sans que personne s'en doute.</p>
+
+<p><i>La femme de chambre</i>:&mdash;Comment vous y prendrez-vous? Ce maudit
+âne va braire à sa façon et ameuter toute la maison.</p>
+
+<p><i>Le cocher</i>:&mdash;Laissez donc! je lui couperai le sifflet; on ne l'entendra
+seulement pas respirer.</p>
+
+<p>Et tous partirent d'un éclat de rire. Je les trouvais bien méchants; j'étais
+en colère; je cherchai un moyen de me soustraire à la correction qui me
+menaçait. J'aurais voulu me jeter sur eux et les mordre tous, mais je n'osai
+pas, de peur qu'ils n'allassent encore se plaindre à ma maîtresse, et je sentais
+vaguement que, fatiguée de mes tours, ma maîtresse pourrait bien me
+chasser de chez elle. Pendant que je délibérais, la femme de chambre fit
+remarquer au cocher mes yeux méchants.</p>
+
+<p>Le cocher hocha la tête, se leva, entra dans la cuisine, en ressortit comme
+pour aller à l'écurie, et, en passant devant moi, me lança au cou un noeud
+coulant; je tirai en arrière pour le briser, et il tira en avant pour me faire
+avancer; nous tirions chacun de notre côté, mais, plus nous tirions, plus la
+corde m'étranglait; dès le premier moment j'avais vainement essayé de
+braire; je pouvais à peine respirer, et je cédais forcément à la traction du
+cocher; il m'amena ainsi jusqu'à l'écurie, dont la porte fut obligeamment
+ouverte par les autres domestiques. Une fois entré dans ma stalle, on me
+passa promptement mon licou, on lâcha la corde qui m'étranglait, et le
+cocher, ayant soigneusement fermé la porte, se saisit d'un fouet de charretier,
+et commença à m'en frapper impitoyablement sans que personne
+prît ma défense. J'eus beau braire, me démener, mes jeunes maîtres ne
+m'entendirent pas, et le méchant cocher put me faire expier à son aise les
+méchancetés dont il m'accusait. Il me laissa enfin dans un état de douleur
+et d'abattement impossible à décrire. C'était la première fois, depuis mon
+entrée dans cette maison, que j'avais été humilié et battu. Depuis j'ai
+réfléchi, et j'ai reconnu que je m'étais attiré cette punition.</p>
+
+<p>Le lendemain il était déjà tard quand on me fit sortir; j'eus bonne envie
+de mordre le cocher au visage, mais je fus arrêté, comme la veille, par la
+crainte d'être chassé. Je me dirigeai vers la maison; je vis les enfants rassemblés
+devant le perron et causant avec animation.</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà, ce méchant Cadichon, dit Pierre en me regardant approcher.
+Chassons-le, il pourrait bien nous mordre ou nous jouer quelque mauvais
+tour, comme il a fait l'autre jour à ce malheureux Auguste.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Qu'est-ce que le médecin a dit à papa tout à l'heure?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Il a dit qu'Auguste était très malade; il a la fièvre, le délire....</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Qu'est-ce que le délire?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Le délire, c'est quand on a la fièvre si fort qu'on ne sait plus
+ce qu'on dit; on ne reconnaît personne, on croit voir un tas de choses qui
+ne sont pas.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Qu'est-ce que voit donc Auguste?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Il croit toujours voir Cadichon qui veut se jeter sur lui, qui
+le mord, le piétine; le médecin est très inquiet. Papa et mes oncles y sont
+allés.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Comme c'est vilain à Cadichon d'avoir jeté le pauvre
+Auguste dans ce trou dégoûtant!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est très vilain, monsieur, s'écria Jacques en se retournant vers
+moi. Allez, vous êtes un méchant! Je ne vous aime plus.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi, ni moi, ni moi, répétèrent tous les enfants à l'unisson. Va
+t'en; nous ne voulons pas de toi.</p>
+
+<p>J'étais consterné. Tous, jusqu'à mon petit Jacques que j'aimais toujours
+tendrement, tous me chassaient, me repoussaient.</p>
+
+<p>Je m'éloignai lentement de quelques pas; je me retournai et les regardai
+d'un air si triste, que Jacques en fut touché; il courut à moi, me prit la
+tête, et me dit d'une voix caressante:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, Cadichon, nous ne t'aimons pas à présent; mais, si tu es bon,
+je t'assure que nous t'aimerons comme auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, jamais comme avant! s'écrièrent tous les enfants. Il est
+trop mauvais.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, Cadichon, voilà ce que c'est que d'être méchant, reprit le
+petit Jacques en me passant la main sur le cou. Tu vois que personne ne
+veut t'aimer.... Mais.... ajouta-t-il en me parlant à l'oreille, je t'aime
+encore un peu, et si tu n'es plus méchant, je t'aimerai beaucoup, tout comme
+avant.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Prends garde, Jacques, ne l'approche pas de trop près; s'il te
+donne un coup de dent ou un coup de pied, il te fera bien mal.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Il n'y a pas de danger; je suis bien sûr qu'il ne nous mordra
+pas, nous autres.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Tiens, pourquoi pas? Il a bien jeté Auguste deux fois par
+terre.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Oh! mais Auguste, c'est autre chose; il ne l'aime pas.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Et pourquoi ne l'aime-t-il pas? Qu'est-ce qu'Auguste lui a
+fait? Il pourrait bien, un beau jour, nous détester aussi.</p>
+
+<p>Jacques ne répondit pas, car il n'y avait effectivement rien à répondre;
+mais il secoua la tête, et, se retournant vers moi, il me fit une petite caresse
+amicale, dont je fus touché jusqu'aux larmes. L'abandon de tous les autres
+me rendit plus précieux encore ces témoignages d'affection de mon cher
+petit Jacques, et, pour la première fois, une pensée sincère de repentir se
+glissa dans mon coeur. Je songeai avec inquiétude à la maladie du malheureux
+Auguste. Dans l'après-midi on sut qu'il était plus mal encore, que le
+médecin avait des inquiétudes graves pour sa vie. Mes jeunes maîtres y
+allèrent eux-mêmes vers le soir; les cousines attendaient impatiemment
+leur retour. «Eh bien? eh bien? leur crièrent-elles du plus loin qu'elles
+les aperçurent. Quelles nouvelles? Comment va Auguste?»</p>
+
+<p>&mdash;Pas bien, répondit Pierre; et pourtant un peu moins mal que tantôt.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Le pauvre père fait pitié; il pleure, il sanglote, il demande au
+bon Dieu de lui laisser son fils; il dit des choses si touchantes, que je n'ai
+pu m'empêcher de pleurer.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Nous allons tous prier avec lui et pour lui à notre prière
+du soir; n'est-ce pas mes amis?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, et de grand coeur, dirent tous les enfants en même
+temps.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Pauvre Auguste, s'il allait mourir, pourtant!</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Le pauvre père deviendrait fou de chagrin, car il n'a pas
+d'autre enfant.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Où est donc la mère d'Auguste? on ne la voit jamais.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Il serait étonnant qu'on la vît, puisqu'elle est morte depuis
+dix ans.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Et, ce qu'il y a de singulier, c'est que la pauvre femme est
+morte pour être tombée dans l'eau pendant une promenade en bateau.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Comment? elle s'est noyée?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Non, on l'a retirée immédiatement, mais il faisait si chaud, et
+elle avait été tellement saisie par le froid de l'eau et par la frayeur, qu'elle
+a été prise de la fièvre et du délire, exactement comme Auguste et elle est
+morte huit jours après.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Mon Dieu, mon Dieu! pourvu qu'il n'en arrive pas autant
+à Auguste!</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Voilà pourquoi il faut que nous priions beaucoup; peut-être
+le bon Dieu nous accordera-t-il ce que nous lui demanderons.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Où est donc Jacques?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Il était ici tout à l'heure, il sera rentré.</p>
+
+<p>Il n'était pas rentré, le pauvre enfant, mais il s'était mis à genoux derrière
+une caisse, et, la tête cachée dans ses mains, il priait et pleurait. Et
+c'était moi qui avais causé la maladie d'Auguste, l'affreuse inquiétude du
+malheureux père, et enfin le chagrin de mon petit Jacques! Cette pensée
+m'attrista moi-même; je me dis que je n'aurais pas dû venger Médor.
+«Quel bien lui a fait la chute d'Auguste? me demandai-je. Est-il moins
+perdu pour moi? La vengeance que j'ai tirée m'a-t-elle servi à autre chose
+qu'à me faire craindre et détester?»</p>
+
+<p>J'attendis avec impatience le lendemain pour avoir des nouvelles
+d'Auguste. J'en eus des premiers, car Jacques et Louis me firent atteler à
+la petite voiture pour y aller. Nous trouvâmes, en arrivant, un domestique
+qui courait chercher le médecin, et qui nous dit en passant qu'Auguste
+avait passé une mauvaise nuit, et qu'il venait d'avoir une convulsion qui
+avait effrayé son père. Jacques et Louis attendirent le médecin, qui ne tarda
+pas à venir, et qui leur promit de leur donner des nouvelles en s'en allant.</p>
+
+<p>Une demi-heure après il descendit le perron.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? eh bien? monsieur Tudoux, comment va Auguste? demandèrent
+Louis et Jacques.</p>
+
+<p><i>M. Tudoux</i>, très lentement:&mdash;Pas mal, pas mal, mes enfants! Pas si
+mal que je le craignais.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Mais ces convulsions, n'est-ce pas dangereux?</p>
+
+<p><i>M. Tudoux</i>, de même:&mdash;Non, c'était la suite d'un agacement des nerfs
+et d'une grande agitation. Je lui ai donné une pilule qui va le calmer; ce
+ne sera pas grave.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Alors, monsieur Tudoux, vous n'êtes pas inquiet, vous ne
+croyez pas qu'il va mourir?</p>
+
+<p><i>M. Tudoux</i>, de même:&mdash;Non, non, non! ce ne sera pas grave, pas grave
+du tout.</p>
+
+<p><i>Louis</i> et <i>Jacques</i>:&mdash;Je suis bien content! Merci, monsieur Tudoux.
+Adieu; nous repartons bien vite pour rassurer nos cousins et cousines.</p>
+
+<p><i>M. Tudoux</i>:&mdash;Attendez, attendez une minute. L'âne qui vous mène n'est-il
+pas Cadichon?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Oui, c'est Cadichon.</p>
+
+<p><i>M. Tudoux</i>, avec calme:&mdash;Alors prenez-y garde; il pourrait bien vous
+jeter dans un fossé comme il l'a fait pour Auguste. Dites à votre grand'mère
+qu'elle ferait bien de le vendre; c'est un animal dangereux.</p>
+
+<p>M. Tudoux salua et s'en alla. Je restai tellement étonné et humilié, que
+je ne songeai à me mettre en route que lorsque mes petits maîtres m'eurent
+répété trois fois:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Cadichon, en route!... Allons donc, Cadichon, nous sommes
+pressés! Vas-tu nous faire coucher ici, Cadichon? Hue! hue donc!</p>
+
+<p>Je partis enfin et je courus tout d'un trait jusqu'au perron, où attendaient
+cousins, cousines, oncles et tantes, papas et mamans.</p>
+
+<p>&mdash;Il va mieux! s'écrièrent Jacques et Louis; et ils se mirent à raconter
+leur conversation avec M. Tudoux, sans oublier son dernier conseil.</p>
+
+<p>J'attendais avec une vive impatience la décision de la grand'mère. Elle
+réfléchit un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain, mes chers enfants, que Cadichon ne mérite plus notre
+confiance; j'engage les plus jeunes d'entre vous à ne pas le monter; à la
+première sottise qu'il fera, je le donnerai au meunier, qui l'emploiera à
+porter ses sacs de farine; mais je veux encore l'essayer avant de le réduire
+à cet état d'humiliation; peut-être se corrigera-t-il. Nous verrons bien d'ici
+à quelques mois.</p>
+
+<p>J'étais de plus en plus triste, humilié et repentant; mais je ne pouvais
+réparer le mal que je m'étais fait qu'à force de patience, de douceur et de
+temps. Je commençais à souffrir dans mon orgueil et dans mes affections.</p>
+
+<p>Les nouvelles d'Auguste furent meilleures le lendemain; peu de jours
+après il entrait en convalescence, et l'on ne s'en occupa plus au château.
+Mais je ne pus en perdre le souvenir, car j'entendais sans cesse dire autour
+de moi:</p>
+
+<p>«Prends garde à Cadichon! Souviens-toi d'Auguste!»</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<h3>LA CONVERSION</h3>
+
+
+<p>Depuis le jour où j'avais déchiré le visage d'Auguste en galopant dans
+les épines, et où je l'avais jeté dans la boue, le changement dans les manières
+de mes petits maîtres, de leurs parents, des gens de la maison était visible. Les animaux même ne me traitaient pas comme auparavant. Ils
+semblaient m'éviter; quand j'arrivais, ils s'éloignaient; ils se taisaient en
+ma présence; car j'ai déjà dit, à propos de mon ami Médor, que nous autres
+animaux nous nous comprenons sans parler comme les hommes; que les
+mouvements des yeux, des oreilles, de la queue remplacent chez nous les
+paroles. Je ne savais que trop ce qui avait causé ce changement, et je m'en
+irritais plus encore que je ne m'en affligeais, lorsqu'un jour, étant seul
+comme d'habitude, et couché au pied d'un sapin, je vis approcher Henri et
+Elisabeth; ils s'assirent et ils continuèrent à causer.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, Henri, que tu as raison, dit Elisabeth, et je partage tes sentiments;
+moi aussi, je n'aime presque plus Cadichon depuis qu'il a été si
+méchant pour Auguste.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Et ce n'est pas seulement Auguste; te souviens-tu de la foire
+de Laigle, quand il a été si mauvais pour le maître de l'âne savant?</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Ah! ah! ah! Oui, je me le rappelle très bien. Il était drôle!
+Tout le monde riait, mais tout de même nous avons tous trouvé qu'il avait
+montré beaucoup d'esprit, mais pas de coeur.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;C'est vrai! il a humilié ce pauvre âne et son maître le faiseur
+de tours; on m'a dit que le malheureux avait été obligé de partir sans
+avoir rien gagné, parce que tout le monde se moquait de lui. En s'en allant,
+sa femme et ses enfants pleuraient: ils n'avaient pas de quoi manger.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Et c'était la faute de Cadichon.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Certainement! Sans lui, le pauvre homme aurait gagné de
+quoi vivre pendant quelques semaines.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Et puis te rappelles-tu ce qu'on nous a raconté des méchancetés
+qu'il a faites chez son ancien maître? Il mangeait les légumes, il
+cassait les oeufs, il salissait le linge.... Décidément, je fais comme toi, je
+ne l'aime plus.</p>
+
+<p>Elisabeth et Henri se levèrent et continuèrent leur promenade. Je restai
+triste et humilié. D'abord je voulus me fâcher et chercher une petite
+vengeance à exercer; mais je pensai qu'ils avaient raison. Je m'étais toujours
+vengé; à quoi m'avaient servi mes vengeances? à me rendre malheureux.</p>
+
+<p>D'abord j'avais cassé les dents, les bras et l'estomac à une de mes maîtresses.
+Si je n'avais pas eu le bonheur de m'échapper, j'aurais été battu à
+me faire presque mourir.</p>
+
+<p>J'avais fait mille méchancetés à mon autre maître, qui avait été bon pour
+moi tant que je n'avais pas été paresseux et méchant, depuis il m'avait très
+maltraité, et j'avais été très malheureux.</p>
+
+<p>Quand Auguste avait tué mon ami Médor, je n'avais pas réfléchi qu'il
+l'avait fait par maladresse et non par méchanceté. S'il était bête, ce n'était
+pas de sa faute; j'avais persécuté ce malheureux Auguste, et j'avais fini par
+le rendre très malade en le jetant dans la mare de boue.</p>
+
+<p>Et puis, que de petites méchancetés j'avais faites que je n'ai pas racontées!</p>
+
+<p>J'avais donc fini par ne plus être aimé de personne. J'étais seul; personne
+ne venait près de moi me consoler, me caresser; les animaux même
+me fuyaient.</p>
+
+<p>«Que faire? me demandai-je tristement. Si je pouvais parler, j'irais
+leur dire à tous que je me repens, que je demande pardon à tous ceux auxquels
+j'ai fait du mal, que je serai bon et doux à l'avenir; mais ... je ne
+peux pas me faire comprendre ... je ne parle pas.»</p>
+
+<p>Je me jetai sur l'herbe et je pleurai, non pas comme les hommes qui
+versent des larmes, mais dans le fond de mon coeur; je pleurai, je gémis
+sur mon malheur, et, pour la première fois, je me repentis sincèrement.</p>
+
+<p>«Ah! si j'avais été bon! si, au lieu de vouloir montrer mon esprit,
+j'avais montré de la bonté, de la douceur, de la patience! si j'avais été
+pour tous ce que j'avais été pour Pauline! comme on m'aimerait! comme
+je serais heureux!»</p>
+
+<p>Je réfléchis longtemps, bien longtemps; je formai tantôt de bons projets,
+tantôt de méchants.</p>
+
+<p>Enfin, je me décidai à devenir bon, de manière à regagner l'amitié de
+tous mes maîtres et de mes camarades. Je fis immédiatement l'essai de mes
+bonnes résolutions.</p>
+
+<p>J'avais depuis quelque temps un camarade que je traitais fort mal.
+C'était un âne qu'on avait acheté pour faire monter ceux de mes plus jeunes
+maîtres qui avaient peur de moi, depuis que j'avais manqué noyer
+Auguste; les grands seuls ne me craignaient pas; et même, lorsqu'on faisait
+une partie d'ânes, le petit Jacques était le seul qui me demandât toujours,
+au lieu que jadis on se disputait pour m'avoir.</p>
+
+<p>Je méprisais ce camarade; je passais toujours devant lui, je ruais et je le
+mordais s'il cherchait à me dépasser; le pauvre animal avait fini par me
+céder toujours la première place, et se soumettre à toutes mes volontés. Le
+soir, quand l'heure fut venue de rentrer à l'écurie, je me trouvai près de la
+porte presque en même temps que mon camarade; il se rangea avec empressement
+pour me laisser entrer le premier; mais, comme il était arrivé
+quelques pas en avant de moi, je m'arrêtai à mon tour et je lui fis signe de
+passer. Le pauvre âne m'obéit en tremblant, inquiet de ma politesse, et
+craignant que je ne le fisse marcher le premier pour lui jouer quelque tour,
+par exemple pour lui donner un coup de dent ou un coup de pied. Il fut
+très étonné de se trouver sain et sauf dans sa stalle, et de me voir placer
+paisiblement dans la mienne.</p>
+
+<p>Voyant son étonnement je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère, j'ai été méchant pour vous, je ne le serai plus; j'ai été fier,
+je ne le serai jamais, je vous ai méprisé, humilié, maltraité, je ne recommencerai
+pas. Pardonnez-moi, frère, et à l'avenir voyez en moi un camarade, un ami.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, frère, me répondit le pauvre âne tout joyeux; j'étais malheureux,
+je serai heureux; j'étais triste, je serai gai; je me trouvais seul,
+je me sentirai aimé et protégé. Merci encore une fois, frère; aimez-moi,
+car je vous aime déjà.</p>
+
+<p>&mdash;A mon tour, frère, à vous dire merci, car j'ai été méchant, et vous
+me pardonnez; je reviens à de meilleurs sentiments, et vous me recevez; je
+veux vous aimer et vous me donnez votre amitié. Oui, à mon tour, merci,
+frère.</p>
+
+<p>Et, tout en mangeant notre souper, nous continuâmes à causer. C'était
+la première fois, car jamais je n'avais daigné lui parler. Je le trouvai bien
+meilleur, bien plus sage que je ne l'étais moi-même, et je lui demandai de
+me soutenir dans ma nouvelle voie; il me le promit avec autant d'affection
+que de modestie.</p>
+
+<p>Les chevaux, témoins de notre conversation et de ma douceur inaccoutumée,
+se regardaient et me regardaient avec surprise. Quoiqu'ils parlassent
+bas, je les entendais dire:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une farce de Cadichon, dit le premier cheval; il veut jouer quelque
+tour à son camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre âne, j'ai pitié de lui, dit le second cheval. Si nous lui disions
+de se méfier de son ennemi?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout de suite, répondit le premier cheval. Silence! Cadichon est
+méchant. S'il nous entend, il se vengera.</p>
+
+<p>Je fus blessé de la mauvaise opinion qu'avaient de moi ces deux chevaux,
+le troisième n'avait pas parlé; il avait passé sa tête sur la stalle, et il m'observait
+attentivement. Je le regardai tristement et humblement. Il parut
+surpris, mais il ne bougea pas, et resta silencieux, m'observant toujours.</p>
+
+<p>Fatigué de ma journée, abattu par la tristesse et le regret de ma vie passée,
+je me couchai sur la paille, et je remarquai que mon lit était moins
+bon, moins épais que celui de mon camarade. Au lieu de m'en fâcher,
+comme j'aurais fait jadis, je me dis que c'était juste et bien.</p>
+
+<p>«J'ai été méchant, me dis-je, on m'en punit; je me suis fait détester, on
+me le fait sentir. Je dois encore me trouver heureux de n'avoir pas été
+envoyé au moulin, où j'aurais été battu, éreinté, mal couché.»</p>
+
+<p>Je gémis pendant quelque temps et je m'endormis. A mon réveil, je vis
+entrer le cocher, qui me fit lever d'un coup de pied, détacha mon licou et me
+laissa en liberté; je restai à la porte, et je vis avec surprise étriller, brosser
+soigneusement mon camarade, lui passer ma belle bride pomponnée, attacher
+sur son dos ma selle anglaise, et le diriger devant le perron. Inquiet,
+tremblant d'émotion, je le suivis; quels ne furent pas mon chagrin, ma
+désolation quand je vis Jacques, mon petit maître bien-aimé, approcher de
+mon camarade, et le monter après quelque hésitation! Je restai immobile,
+anéanti. Le bon petit Jacques s'aperçut de ma peine, car il s'approcha de
+moi, me caressa la tête, et me dit tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Cadichon! tu vois ce que tu as fait! Je ne peux plus te monter;
+papa et maman ont peur que tu ne me jettes par terre. Adieu, pauvre Cadichon;
+sois tranquille, je t'aime toujours.</p>
+
+<p>Et il partit lentement, suivi du cocher, qui lui criait:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez donc garde, monsieur Jacques, ne restez pas auprès de Cadichon:
+il vous mordra, il mordra le bourri; il est méchant, vous savez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a jamais été méchant avec moi, et il ne le sera jamais, répondit
+Jacques.</p>
+
+<p>Le cocher frappa l'âne, qui prit le trot, et je les perdis bientôt de vue. Je
+restai à la même place, abîmé dans mon chagrin. Ce qui en redoublait la
+violence, c'était l'impossibilité de faire connaître mon repentir et mes
+bonnes résolutions. Ne pouvant plus supporter le poids affreux qui oppressait
+mon coeur, je partis en courant sans savoir où j'allais. Je courus
+longtemps, brisant des haies, sautant des fossés, franchissant des barrières,
+traversant des rivières; je ne m'arrêtai qu'en face d'un mur que je ne pus
+ni briser ni franchir.</p>
+
+<p>Je regardai autour de moi. Où étais-je? Je croyais reconnaître le pays,
+mais sans toutefois pouvoir me dire où je me trouvais. Je longeai le mur
+au pas, car j'étais en nage; j'avais couru pendant plusieurs heures, à en
+juger par la marche du soleil. Le mur finissait à quelques pas; je le tournai,
+et je reculai avec surprise et terreur. Je me trouvais à deux pas de la
+tombe de Pauline.</p>
+
+<p>Ma douleur n'en devint que plus amère.</p>
+
+<p>«Pauline! ma chère petite maîtresse! m'écriai-je, vous m'aimiez parce
+que j'étais bon; je vous aimais parce que vous étiez bonne et malheureuse.
+Après vous avoir perdue, j'avais trouvé d'autres maîtres qui étaient bons
+comme vous, qui m'ont traité avec amitié. J'étais heureux. Mais tout est
+changé: mon mauvais caractère, le désir de faire briller mon esprit, de
+satisfaire mes vengeances, ont détruit tout mon bonheur: personne ne
+m'aime à présent; si je meurs, personne ne me regrettera.»</p>
+
+<p>Je pleurai amèrement au dedans de moi-même et je me reprochai pour
+la centième fois mes défauts. Une pensée consolante vint tout à coup me
+rendre du courage. «Si je deviens bon, me dis-je, si je fais autant de bien
+que j'ai fait de mal, mes jeunes maîtres m'aimeront peut-être de nouveau;
+mon cher petit Jacques surtout, qui m'aime encore un peu, me rendra toute
+son amitié.... Mais comment faire pour leur montrer que je suis changé
+et repentant?»</p>
+
+<p>Pendant que je réfléchissais à mon avenir, j'entendis des pas lourds approcher
+du mur, et une voix d'homme parler avec humeur.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon pleurer, nigaud? Les larmes ne te donneront pas du pain,
+n'est-il pas vrai? Puisque je n'ai rien à vous donner, que voulez-vous que
+j'y' fasse? Crois-tu que j'aie l'estomac bien rempli, moi qui n'ai avalé
+depuis hier matin que de l'air et de la poussière?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien fatigué, père.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reposons-nous un quart d'heure à l'ombre de ce mur, je
+veux bien.</p>
+
+<p>Ils tournèrent le mur et vinrent s'asseoir près de la tombe où j'étais. Je
+reconnus avec surprise le pauvre maître de Mirliflore, sa femme et son fils.
+Tous étaient maigres et semblaient exténués. Le père me regarda; il parut
+surpris et dit, après quelque hésitation:</p>
+
+<p>&mdash;Si je vois clair, c'est bien l'âne, le gredin d'âne qui m'a fait perdre à
+la foire de Laigle plus de cinquante francs.... Coquin! continua-t-il en
+s'adressant à moi, tu as été cause que mon Mirliflore à été mis en pièces
+par la foule, tu m'as empêché de gagner une somme d'argent qui m'aurait
+fait vivre pendant plus d'un mois; tu me le payeras, va!</p>
+
+<p>Il se leva, s'approcha de moi; je ne cherchai pas à m'éloigner, sentant
+bien que j'avais mérité la colère de cet homme. Il parut étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est donc pas lui, dit-il, car il ne bouge pas plus qu'une bûche....
+Le bel âne, ajouta-t-il en me tâtant les membres. Si je pouvais l'avoir seulement
+un mois, tu ne manquerais pas de pain, mon garçon, ni ta mère non
+plus, et j'aurais l'estomac moins creux.</p>
+
+<p>Mon parti fut pris à l'instant; je résolus de suivre cet homme pendant
+quelques jours, de tout souffrir pour réparer le mal que je lui avais fait, et
+de l'aider à gagner quelque argent pour lui et sa famille.</p>
+
+<p>Quand ils se remirent en marche, je les suivis; ils ne s'en aperçurent pas
+d'abord; mais le père, s'étant retourné plusieurs fois, et me voyant toujours
+sur leurs talons, voulut me faire partir. Je refusai et je revins
+constamment reprendre ma place près ou derrière eux.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce drôle, dit l'homme, cet âne qui s'obstine à nous suivre! Ma foi,
+puisque cela lui plaît, il faut le laisser faire.</p>
+
+<p>En arrivant au village, il se présenta à un aubergiste, et lui demanda à
+dîner et à coucher, tout en disant fort honnêtement qu'il n'avait pas un sou
+dans la poche.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai assez des mendiants du pays, sans y ajouter ceux qui n'en sont pas,
+mon bonhomme, répondit l'aubergiste; allez chercher un gîte ailleurs.</p>
+
+<p>Je m'élançai de suite près de l'aubergiste, que je saluai à plusieurs
+reprises de façon à le faire rire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez là un animal qui ne paraît pas bête, dit l'aubergiste en riant.
+Si vous voulez nous régaler de ses tours, je veux bien vous donner à manger
+et à coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de refus, répondit l'homme; nous vous donnerons une
+représentation, mais quand nous aurons quelque chose dans l'estomac; à
+jeun, on n'a pas la voix propre au commandement.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, entrez, on va vous servir de suite, reprit l'aubergiste; Madelon,
+ma vieille, donne à dîner à trois, sans compter le bourri.</p>
+
+<p>Madelon leur servit une bonne soupe, qu'ils avalèrent en un clin d'oeil,
+puis un bon bouilli aux choux, qui disparut également, enfin une salade et
+du fromage, qu'ils savourèrent avec moins d'avidité, leur faim se trouvant
+apaisée.</p>
+
+<p>On me donna une botte de foin, j'en mangeai à peine; j'avais le coeur
+gros, et je n'avais pas faim.</p>
+
+<p>L'aubergiste alla convoquer tout le village pour me voir saluer; la cour
+se remplit de monde, et j'entrai dans le cercle, où m'amena mon nouveau
+maître, qui se trouvait fort embarrassé, ne sachant pas ce que je savais
+faire, et si j'avais reçu une éducation d'âne savant. A tout hasard, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Saluez la société.</p>
+
+<p>Je saluai à droite, à gauche, en avant, en arrière, et tout le monde d'applaudir.</p>
+
+<p>&mdash;Que vas-tu lui faire faire? dit tout bas sa femme; il ne saura pas ce
+que tu lui veux.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être l'aura-t-il appris. Les ânes savants sont intelligents; je vais
+toujours essayer.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Mirliflore (ce nom me fit soupirer), va embrasser la plus
+jolie dame de la société.</p>
+
+<p>Je regardai à droite, à gauche; j'aperçus la fille de l'aubergiste, jolie
+brune de quinze à seize ans qui se tenait derrière tout le monde. J'allai à
+elle, j'écartai avec ma tête ceux qui gênaient le passage, et je posai mon nez
+sur le front de la petite, qui se mit à rire et qui parut contente.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, père Hutfer, vous lui avez fait la leçon, pas vrai? dirent
+quelques personnes en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, d'honneur, répondit Hutfer; je ne m'y attendais seulement pas.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, Mirliflore, dit l'homme, va chercher quelque chose, n'importe
+quoi, ce que tu pourras trouver, et donne-le à l'homme le plus pauvre
+de la société.</p>
+
+<p>Je me dirigeai vers la salle où l'on venait de dîner, je saisis un pain, et,
+le rapportant en triomphe, je le remis entre les mains de mon nouveau
+maître. Rire général, tout le monde applaudit, un ami s'écria: «Ceci ne
+vient pas de vous, père Hutfer; cet âne a réellement du savoir; il a bien
+profité des leçons de son maître.»</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous lui laisser son pain tout de même? dit quelqu'un dans
+la foule.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça, non, dit Hutfer; rendez-moi cela, l'homme à l'âne; ce n'est
+pas dans nos conventions.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répondit l'homme; et pourtant mon âne a dit vrai en
+faisant de moi l'homme le plus pauvre de la société, car nous n'avions pas
+mangé depuis hier matin, ma femme, mon fils et moi, faute de deux sous
+pour acheter un morceau de pain.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-leur ce pain, mon père, dit Henriette Hutfer; nous n'en
+manquons pas dans la huche, et le bon Dieu nous fera regagner celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es toujours comme ça, toi, Henriette, dit Hutfer. Si on t'écoutait,
+on donnerait tout ce qu'on a.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'en sommes pas plus pauvres, mon père: le bon Dieu a toujours
+béni nos récoltes et notre maison.</p>
+
+<p>&mdash;Allons,... puisque tu le veux,... qu'il garde son pain, je le veux
+bien.</p>
+
+<p>A ces mots, j'allai à lui et le saluai profondément, puis j'allai prendre
+dans mes dents une petite terrine vide, et je la présentai à chacun pour qu'il
+y mît son aumône. Quand j'eus fini ma tournée, la terrine était pleine;
+j'allai la vider dans les mains de mon maître, je la reportai où je l'avais
+prise, je saluai et je me retirai gravement aux applaudissements de la
+société. J'avais le coeur content; je me sentais consolé et affermi dans mes
+bonnes résolutions. Mon nouveau maître paraissait enchanté; il allait se
+retirer, lorsque tout le monde l'entoura et le pria de donner une seconde
+représentation le lendemain; il le promit avec empressement, et alla se
+reposer dans la salle avec sa femme et son fils.</p>
+
+<p>Quand ils se trouvèrent seuls, la femme regarda de tous côtés, et, ne
+voyant que moi, la tête posée sur l'appui de la fenêtre, elle dit à son mari
+à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, mon homme, c'est tout de même fort drôle; est-ce singulier,
+cet âne qui nous arrive sortant d'un cimetière, qui nous prend en gré, et
+qui nous fait gagner de l'argent! Combien en as-tu dans tes mains?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas encore compté, répondit l'homme. Aide-moi; tiens voici
+une poignée; à moi l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai huit francs quatre sous, dit la femme après avoir compté.</p>
+
+<p><i>L'homme</i>: Et moi, j'en ai sept cinquante. Cela fait.... Combien cela
+fait-il, ma femme?</p>
+
+<p><i>La femme</i>:&mdash;Combien cela fait? Huit et quatre font treize, puis sept,
+font vingt-quatre, puis, cinquante, ça fait,... ça fait ... quelque chose
+comme soixante.</p>
+
+<p><i>L'homme:</i>&mdash;Que tu es bête, va! J'aurais soixante francs dans les mains?
+Pas possible! Voyons, mon garçon, toi qui as étudié, tu dois savoir ça.</p>
+
+<p><i>Le garçon</i>:&mdash;Vous dites, papa?</p>
+
+<p><i>L'homme</i>:&mdash;Je dis huit francs quatre sous d'une part, et sept francs
+cinquante de l'autre.</p>
+
+<p><i>Le garçon</i>, d'un air décidé:&mdash;Huit et quatre font douze, retiens un,
+plus sept, font vingt, retiens deux; plus cinquante, font, ... font ...
+cinquante,... cinquante-deux, retiens cinq.</p>
+
+<p><i>L'homme</i>:&mdash;Imbécile! comment cela ferait-il cinquante, puisque j'ai
+huit dans une main et sept dans l'autre.</p>
+
+<p><i>Le garçon</i>:&mdash;Et puis cinquante, papa?</p>
+
+<p><i>L'homme</i>, le contrefaisant:&mdash;Et puis cinquante, papa? Tu ne vois pas,
+grand nigaud, que c'est cinquante centimes que je dis, et les centimes ne
+sont pas des francs.</p>
+
+<p><i>Le garçon</i>:&mdash;Non, papa, mais ça fait toujours cinquante.</p>
+
+<p><i>L'homme</i>:&mdash;Cinquante quoi? Est-il bête! est-il bête! Si je te donnais
+cinquante taloches, ça te ferait-y cinquante francs?</p>
+
+<p><i>Le garçon</i>:&mdash;Non, papa, mais ça ferait toujours cinquante.</p>
+
+<p><i>L'homme</i>:&mdash;En voilà une à compte, grand animal!</p>
+
+<p>Et il lui donna un soufflet qui retendit dans toute la maison. Le garçon
+se mit à pleurer; j'étais en colère. Si ce pauvre garçon était bête, ce n'était
+pas sa faute.</p>
+
+<p>«Cet homme ne mérite pas ma pitié, me dis-je; il a, grâce à moi, de quoi
+vivre pendant huit jours; je veux bien encore lui faire gagner sa représentation
+de demain, après quoi je retournerai chez mes maîtres; peut-être m'y
+recevra-t-on avec amitié.»</p>
+
+<p>Je me retirai de la fenêtre, et j'allai manger des chardons qui poussaient
+au bord d'un fossé; j'entrai ensuite dans l'écurie de l'auberge, où je trouvai
+déjà plusieurs chevaux occupant les meilleures places; je me rangeai dans
+un coin dont personne n'avait voulu: j'y pus réfléchir à mon aise, car
+personne ne me connaissait, et personne ne s'occupait de moi. A la fin de
+la journée, Henriette Hutfer entra à l'écurie, regarda si chacun avait ce
+qu'il fallait, et, m'apercevant dans mon coin humide et obscur, sans litière,
+sans foin, ni avoine, elle appela un des garçons d'écurie.</p>
+
+<p>&mdash;Ferdinand, dit-elle, donnez de la paille à ce pauvre âne pour qu'il ne
+couche pas sur la terre humide, mettez devant lui un picotin d'avoine et une
+botte de foin, et voyez s'il ne veut pas boire.</p>
+
+<p><i>Ferdinand</i>:&mdash;Mam'zelle Henriette, vous ruinerez votre papa, vous êtes
+trop soigneuse pour le monde. Que vous importe que cette bête couche sur
+la dure ou sur une bonne litière? c'est de la paille gâchée, ça!</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Vous ne trouvez pas que je suis trop bonne quand c'est
+vous que je soigne, Ferdinand; je veux que tout le monde soit bien traité
+ici, les bêtes comme les hommes.</p>
+
+<p><i>Ferdinand</i>, d'un air malin:&mdash;Sans compter qu'il y a pas mal d'hommes
+qu'on prendrait volontiers pour des bêtes, quoiqu'ils marchent sur deux
+pieds.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>, souriant:&mdash;Voilà pourquoi on dit: Bête à manger du foin.</p>
+
+<p><i>Ferdinand</i>:&mdash;Ce ne sera toujours pas à vous, mam'zelle, que je servirai
+une botte de foin. Vous avez de l'esprit,... de l'esprit ... et de la malice
+comme un singe!</p>
+
+<p><i>Henriette</i>, riant:&mdash;Merci du compliment, Ferdinand! Qu'êtes-vous
+donc, si je suis un singe?</p>
+
+<p><i>Ferdinand</i>:&mdash;Ah! mam'zelle, je n'ai point dit que vous étiez un singe:
+et si je me suis mal exprimé pour cela, mettez que je suis un âne, un cornichon,
+une oie.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Non, non, pas tant que cela, Ferdinand, mais seulement
+un babillard qui parle quand il devrait travailler. Faites la litière de l'âne,
+ajouta-t-elle d'un ton sérieux, et donnez-lui à boire et à manger.</p>
+
+<p>Elle sortit; Ferdinand fit en grommelant ce que lui avait ordonné sa
+jeune maîtresse. En faisant ma litière, il me donna quelques coups de
+fourche, me jeta avec humeur une botte de foin, une poignée d'avoine, et
+posa près de moi un seau d'eau. Je n'étais pas attaché; j'aurais pu m'en
+aller, mais j'aimai mieux souffrir encore un peu, et donner le lendemain,
+pour achever ma bonne oeuvre, ma seconde et dernière représentation.</p>
+
+<p>En effet, quand la journée du lendemain fut avancée, on vint me prendre;
+mon maître m'amena sur une grande place qui était pleine de monde; on
+m'avait tambouriné le matin, c'est-à-dire que le tambour du village s'était
+promené partout de grand matin en criant: «Ce soir, grande
+représentation de l'âne savant dit Mirliflore; on se réunira à huit heures sur la place
+en face la mairie et l'école.»</p>
+
+<p>Je recommençai les tours de la veille et j'y ajoutai des danses exécutées
+avec grâce; je valsai, je polkai, et je jouai à Ferdinand le tour innocent de
+l'engager à valser en brayant devant lui, et en lui présentant le pied de
+devant comme on criait: «Oui, oui, une valse avec l'âne!» il s'élança dans
+le cercle en riant, et il se mit à faire mille sauts et gambades, que j'imitai
+de mon mieux.</p>
+
+<p>Enfin, me sentant fatigué, je laissai Ferdinand gambadant tout seul,
+j'allai comme la veille chercher une terrine; n'en trouvant pas, je pris dans
+mes dents un panier sans couvercle, et je fis le tour, comme la veille, présentant
+mon panier à chacun. Il fut bientôt si plein, que je dus le vider dans
+la blouse de celui qu'on croyait mon maître; je continuai la quête; quand
+tout le monde m'eut donné, je saluai la société et j'attendis que mon maître
+eût compté l'argent que je lui avais fait gagner ce soir-là, et qui se montait à
+plus de trente-quatre francs. Trouvant que j'avais assez fait pour lui, que
+mon ancienne faute était réparée, et que je pouvais retourner chez moi, je
+saluai mon maître, et, fendant la foule, je partis au trot.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! v'là votre bourri qui s'en va, dit Hutfer, l'aubergiste.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il file joliment, dit Ferdinand.</p>
+
+<p>Mon prétendu maître se retourna, me regarda d'un air inquiet, m'appela:
+«Mirliflore, Mirliflore!» et, me voyant continuer mon trot, je l'entendis
+s'écrier d'un ton piteux:</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez-le, arrêtez-le, de grâce! c'est mon pain, ma vie qu'il m'emporte;
+courez, attrapez-le; je vous promets encore une représentation si
+vous me le ramenez.</p>
+
+<p>&mdash;D'où l'avez-vous donc, cet âne? dit un des hommes nommé Clouet;
+et depuis quand l'avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai ... depuis qu'il est à moi, répondit mon faux maître avec un
+peu d'embarras.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends bien, reprit Clouet; mais depuis quand est-il à vous?</p>
+
+<p>L'homme ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il me semble bien le reconnaître, dit Clouet; il ressemble à
+Cadichon, l'âne du château de la Herpinière; je serais bien trompé si ce
+n'est pas là Cadichon.</p>
+
+<p>Je m'étais arrêté; j'entendis des murmures; je voyais l'embarras de mon
+maître, lorsque, au moment où l'on s'y attendait le moins, il s'élança au
+travers de la foule et courut du côté opposé à celui que j'avais pris, suivi
+de sa femme et de son garçon.</p>
+
+<p>Quelques-uns voulurent courir après lui, d'autres dirent que c'était bien
+inutile puisque je m'étais sauvé, et que l'homme n'emportait que l'argent
+qui était à lui, et que je lui avais fait gagner honnêtement.</p>
+
+<p>&mdash;Et quant à Cadichon, ajouta-t-on, il ne sera pas embarrassé pour
+retrouver son chemin, et il ne se laissera prendre que s'il le veut bien.</p>
+
+<p>La foule se dispersa, et chacun rentra chez soi; je repris ma course,
+espérant arriver chez mes vrais maîtres avant la nuit; mais il y avait beaucoup
+de chemin à faire, j'étais fatigué, et je fus obligé de me reposer à
+une lieue du château. La nuit était venue, les écuries devaient être fermées;
+je me décidai à coucher dans un petit bois de sapins qui bordait un ruisseau.</p>
+
+<p>J'étais à peine établi sur mon lit de mousse, que j'entendis marcher avec
+précaution et parler bas. Je regardai, mais je ne vis rien; la nuit était trop
+noire. J'écoutai de toutes mes oreilles, et j'entendis la conversation suivante:</p>
+
+
+<br><br>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<h3>LES VOLEURS</h3>
+
+
+<p>&mdash;Il ne fait pas encore assez nuit, Finot; il serait plus sage de nous
+blottir dans ce bois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Passe-Partout, dit Finot, il nous faut un peu de jour pour nous
+reconnaître; moi, d'abord, je n'ai pas étudié les portes d'entrée.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as jamais rien étudié, toi, reprit Passe-Partout; c'est à tort que
+les camarades t'ont appelé FINOT; si ce n'était que moi, je t'aurais plutôt
+nommé <i>Pataud</i>.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Ça n'empêche pas que c'est moi qui ai toujours les bonnes
+idées.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Bonnes idées! ça dépend. Qu'est-ce que nous allons
+faire au château?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Ce que nous allons faire? Dévaliser le potager, couper les
+têtes d'artichaut, arracher les cosses de pois, de haricots, les navets, les
+carottes, enlever les fruits. En voilà de la besogne!</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Et puis?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Comment, et puis? Nous ferons un tas de tout ce jardinage,
+nous le passerons par dessus le mur, et nous irons le vendre au marché de
+Moulins.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Et par où entreras-tu dans le jardin, imbécile?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Par-dessus le mur, avec une échelle, bien sûr. Voudrais-tu que
+j'allasse demander poliment au jardinier la clef et ses outils?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Mauvais plaisant, va! Je te demande seulement si tu
+as marqué la place où nous devons grimper sur le mur?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Mais non, te dis-je, je ne l'ai pas marquée: voilà pourquoi
+j'aimerais mieux aller en avant pour reconnaître.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Et si on te voit, qu'est-ce que tu diras?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Je dirai ... que je viens demander un verre de cidre et une
+croûte de pain.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Ça ne vaut rien; j'ai une idée, moi. Je connais le
+potager; il y a un endroit où le mur est dégradé, en mettant les pieds dans
+les trous, j'arriverai au haut du mur, je trouverai une échelle et je te la
+passerai, car tu n'es pas fort pour grimper.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Non, je ne tiens pas du chat comme toi.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Mais si quelqu'un vient nous déranger?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Tiens, tu es bon enfant, toi! Si quelqu'un vient me déranger,
+je saurai bien l'arranger.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Qu'est-ce que tu lui feras?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Si c'est un chien, je l'égorge; ce n'est pas pour rien que j'ai
+mon couteau affilé.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Mais si c'est un homme?</p>
+
+<p>&mdash;Un homme? dit Finot se grattant l'oreille, c'est plus embarassant,
+ça.... Un homme? on ne peut pourtant pas tuer un homme comme un
+chien. Si c'était pour quelque chose qui vaille, on verrait, mais pour des
+légumes! Et puis, ce château qui est plein de monde!</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Mais enfin, qu'est-ce que tu feras?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Ma foi, je me sauverai: c'est plus sûr.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;T'es un lâche, toi! sais-tu bien? Si tu vois ou si tu
+entends un homme, tu n'as qu'à m'appeler, et je lui ferai son affaire.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Fais à ton goût, ce n'est pas le mien.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Pour lors donc, c'est convenu. Nous attendons la nuit,
+nous arrivons près du mur du potager, tu restes à un bout pour avertir s'il
+vient quelqu'un; je grimpe à l'autre bout, je te passe une échelle et tu me
+rejoins.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien ça, dit Finot.</p>
+
+<p>Il se retourne avec inquiétude, écoute et dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu remuer là derrière. Est-ce qu'il y aurait quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Qui veux-tu qui se cache dans les bois? répondit Passe-Partout. Tu
+as toujours peur. Ce ne peut être qu'un crapaud ou une couleuvre.</p>
+
+<p>Ils ne dirent rien: je ne bougeai pas non plus, et je me demandai ce que
+j'allais faire pour empêcher les voleurs d'entrer et pour les faire prendre.
+Je ne pouvais prévenir personne, je ne pouvais même pas défendre l'entrée
+du potager. Pourtant, après avoir bien réfléchi, je pris un parti qui pouvait
+empêcher les voleurs d'agir et les faire arrêter. J'attendis qu'ils fussent
+partis pour m'en aller à mon tour. Je ne voulais pas bouger jusqu'au
+moment où ils ne pourraient plus m'entendre.</p>
+
+<p>La nuit était noire; je savais qu'ils ne pouvaient marcher très vite; je
+pris un chemin plus court en sautant par-dessus des haies, et j'arrivai longtemps
+avant eux au mur du potager. Je connaissais l'endroit dégradé dont
+avait parlé Passe-Partout. Je me serrai près de là, contre le mur: on ne
+pouvait me voir.</p>
+
+<p>J'attendis un quart d'heure; personne ne venait; enfin j'entendis des pas
+sourds et un léger chuchotement; les pas approchèrent avec précaution; les
+uns se dirigeaient vers moi, c'était Passe-Partout; les autres s'éloignaient
+vers l'autre bout du mur, du côté de la porte d'entrée, c'était Finot.
+Je ne voyais pas, mais j'entendais tout. Quand Passe-Partout fut arrivé
+à l'endroit où quelques pierres tombées avaient fait des trous assez grands
+pour y poser les pieds, il commença à grimper en tâtonnant avec les pieds
+et avec les mains. Je ne bougeais pas, je respirais à peine: j'entendais et je
+reconnaissais chacun de ses mouvements. Quand il eut grimpé à la hauteur
+de ma tête, je m'élançai contre le mur, je le saisis par la jambe, et je le tirai
+fortement; avant qu'il eût le temps de se reconnaître, il était par terre,
+étourdi par la chute, meurtri par les pierres; pour l'empêcher de crier ou
+d'appeler son camarade, je lui donnai sur la tête un grand coup de pied,
+qui acheva de l'étourdir et le laissa sans connaissance; je restai ensuite
+immobile, près de lui, pensant bien que le camarade viendrait voir ce qui
+se passait. Je ne tardai pas, en effet, à entendre Finot avancer avec précaution.
+Il faisait quelques pas, il s'arrêtait, il écoutait, ... rien, ... il
+avançait encore.... Il arriva ainsi tout près de son camarade; mais, comme
+il regardait en l'air sur le mur, il ne le voyait pas étendu tout de son long
+par terre, sans mouvements.</p>
+
+<p>«Pst! ... pst! ... as-tu l'échelle? ..., puis-je monter? ...» disait-il à
+voix basse. L'autre n'avait garde de répondre, il ne l'entendait pas. Je vis
+qu'il n'avait pas envie de grimper; je craignis qu'il ne s'en allât; il était
+temps d'agir. Je m'élançai sur lui, je le fis tomber en le tirant par le dos
+de sa blouse, et je lui donnai, comme à l'autre un bon coup de pied sur la
+tête; j'obtins le même succès, il resta sans connaissance près de son ami.
+Alors, n'ayant plus rien à perdre, je me mis à braire de ma voix la plus formidable;
+je courus à la maison du jardinier, aux écuries, au château,
+brayant avec une telle violence, que tout le monde fut éveillé; quelques
+hommes, les plus braves, sortirent avec des armes et des lanternes; je
+courus à eux, et je les menai, courant en avant, près des deux voleurs étendus
+au pied du mur.</p>
+
+<p>&mdash;Deux hommes morts! que veut dire cela? dit le papa de Pierre.</p>
+
+<p><i>Le papa de Jacques:</i>&mdash;Ils ne sont pas morts, ils respirent.</p>
+
+<p><i>Le jardinier:</i>&mdash;En voilà un qui vient de gémir.</p>
+
+<p><i>Le cocher:</i>&mdash;Du sang! une blessure à la tête!</p>
+
+<p><i>Le papa de Pierre:</i>&mdash;Et l'autre aussi, même blessure! On dirait que
+c'est un coup de pied de cheval ou d'âne.</p>
+
+<p><i>Le papa de Jacques:</i>&mdash;Oui, voilà la marque du fer sur le front.</p>
+
+<p><i>Le cocher</i>:&mdash;Qu'ordonnent ces messieurs? Que veulent-ils qu'on fasse
+de ces hommes?</p>
+
+<p><i>Le papa de Pierre</i>:&mdash;Il faut les porter à la maison, atteler le cabriolet,
+et aller chercher le médecin. Nous autres, en attendant le médecin, nous
+tâcherons de leur faire reprendre connaissance.</p>
+
+<p>Le jardinier apporta un brancard; on y posa les blessés, et on les porta
+dans une grande pièce qui servait d'orangerie pendant l'hiver. Ils restaient
+toujours sans mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas ces visages-là, dit le jardinier après les avoir examinés
+attentivement à la lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être ont-ils sur eux des papiers qui les feront reconnaître, dit le
+papa de Louis; on ferait savoir à leurs familles qu'ils sont ici et blessés.</p>
+
+<p>Le jardinier fouilla dans leurs poches, en retira quelques papiers, qu'il
+remit au papa de Jacques, puis deux couteaux bien aiguisés, bien pointus,
+et un gros paquet de clefs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ceci indique l'état de ces messieurs! s'écria-t-il; ils venaient
+voler et peut-être tuer.</p>
+
+<p>&mdash;Je commence à comprendre, dit le papa de Pierre. La présence de
+Cadichon et ses braiments expliquent tout. Ces gens-là venaient pour voler;
+Cadichon les a devinés avec son instinct accoutumé; il a lutté contre eux,
+il a rué et leur a cassé la tête, après quoi il s'est mis à braire pour nous
+appeler.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela, ce doit être cela, dit le papa de Jacques. Il peut se
+vanter de nous avoir rendu un fier service, ce brave Cadichon. Viens, mon
+Cadichon, te voilà rentré en grâce cette fois.</p>
+
+<p>J'étais content; je me promenais en long et en large devant la serre,
+pendant qu'on donnait des soins à Finot et à Passe-Partout. M. Tudoux ne
+tarda pas à arriver; les voleurs n'avaient pas encore repris connaissance.</p>
+
+<p>Il examina les blessures.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà deux coups bien appliquées, dit-il. On voit distinctement la
+marque d'un très petit fer à cheval, comme qui dirait un pied d'âne. Et
+mais, ... ajouta-t-il en m'apercevant, ne serait-ce pas une nouvelle méchanceté
+de cet animal qui nous examine comme s'il comprenait?</p>
+
+<p>&mdash;Pas méchanceté, mais fidèle service et intelligence, répondit le papa
+de Pierre. Ces gens-là sont des voleurs; voyez ces couteaux et ces papiers
+qu'ils avaient sur eux.</p>
+
+<p>Et il se mit à lire:</p>
+
+<p>«N° 1. Château Herp. Beaucoup de monde; pas bon à voler; potager
+facile; légumes et fruits, mur peu élevé.</p>
+
+<p>«N° 2. Presbytère. Vieux curé; pas d'armes. Servante sourde et vieille.
+Bon à voler pendant la messe.</p>
+
+<p>«N° 3. Château de Sourval. Maître absent; femme seule au rez-de-chaussée,
+domestique au second; belle argenterie; bon à voler. Tuer si on
+crie.</p>
+
+<p>«N° 4. Château de Chanday. Chiens de garde vigoureux à empoisonner;
+personne au rez-de-chaussée; argenterie; galerie de curiosités riches
+et bijoux. Tuer si on vient.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, continua le papa, que ces hommes sont des brigands qui
+venaient dévaliser le potager, faute de mieux. Pendant que vous leur donnerez
+vos soins, je vais envoyer à la ville prévenir le brigadier de gendarmerie.</p>
+
+<p>M. Tudoux tira de sa poche une trousse, y prit une lancette, et saigna les
+deux voleurs. Ils ne tardèrent pas à ouvrir les yeux, et parurent effrayés de
+se voir entourés de monde et dans une chambre du château. Quand ils
+furent tout à fait remis, ils voulurent parler.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, coquins, leur dit M. Tudoux avec calme et lenteur. Silence;
+nous n'avons pas besoin de vos discours pour savoir qui vous êtes et ce que
+vous veniez faire ici.</p>
+
+<p>Finot porta la main à sa veste, les papiers n'y étaient plus; il chercha
+son couteau, il ne le trouva pas. Il regarda Passe-Partout d'un air sombre,
+et lui dit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Je te disais bien dans le bois que j'avais entendu du bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, dit Passe-Partout de même; on pourrait t'entendre. Il faut tout
+nier.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Mais les papiers? ils les ont.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Tu diras que nous avons trouvé les papiers.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Et les couteaux?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Les couteaux aussi, parbleu! Il faut de l'audace.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Qui est-ce qui t'a assené sur la tête ce coup de massue qui t'a
+si bien engourdi?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Je n'en sais, ma foi, rien; je n'ai pas eu le temps de
+voir ni d'entendre. Je me trouvai par terre, frappé en moins de rien.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Et moi de même. Il faudrait pourtant savoir si on nous a vus
+grimper au mur.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Nous le saurons bien. Ne faut-il pas que ceux qui nous
+ont assommés viennent dire comment et pourquoi?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Tiens! c'est vrai. Jusque-là il faut tout nier. Convenons à présent
+des détails pour ne pas nous contredire. D'abord, faisions-nous route
+ensemble? Où avons-nous trouvé les...?</p>
+
+<p>&mdash;Séparez ces deux hommes, dit le papa de Louis; ils vont s'entendre
+sur les contes qu'ils nous feront.</p>
+
+<p>Deux hommes saisirent Finot, pendant que deux autres s'emparèrent de
+Passe-Partout, et, malgré leur résistance, ils leur garrottèrent les pieds et
+les mains, et emportèrent Passe-Partout dans une autre salle.</p>
+
+<p>La nuit était bien avancée; on attendait avec impatience le brigadier de
+gendarmerie; il arriva au petit jour, escorté de quatre gendarmes, car on
+leur avait dit qu'il s'agissait de l'arrestation de deux voleurs. Les papas de
+mes petits maîtres lui racontèrent tout ce qui était arrivé, et lui firent voir
+les papiers et les couteaux trouvés dans les poches des voleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ce genre de couteaux, dit le brigadier, indique des voleurs dangereux
+qui assassinent pour voler: ce qui, du reste, est facile à voir d'après leurs
+papiers, qui sont des indications de vols à faire dans les environs. Je ne
+serais pas surpris que ces deux hommes fussent les nommés Finot et Passe-Partout,
+des brigands très dangereux échappés des galères, et qu'on cherche
+dans plusieurs départements où ils ont commis des vols nombreux et audacieux.
+Je vais les interroger séparément; vous pouvez assister à l'interrogatoire,
+si vous le désirez.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, il entra dans la serre, où était resté Finot. Il
+regarda un instant et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour Finot! tu t'es donc laissé reprendre?</p>
+
+<p>Finot tressaillit, rougit, mais ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Finot, dit le brigadier, nous avons perdu notre langue? Elle
+était pourtant bien pendue au dernier procès.</p>
+
+<p>&mdash;A qui parlez-vous, monsieur? répondit Finot, en regardant de tous
+côtés; il n'y a que moi ici.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Je le sais bien qu'il n'y a que toi; c'est bien à toi que je
+parle.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Je ne sais pas, monsieur, pourquoi vous me tutoyez; je ne vous
+connais pas.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Mais moi, je te connais bien. Tu es Finot, échappé du
+bagne, condamné aux galères pour vol et blessures.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Vous vous trompez, monsieur; je ne suis pas ce que vous prétendez
+si bien savoir.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Et qui êtes-vous donc? D'où venez-vous? Où alliez-vous?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Je suis un marchand de moutons; j'allai à une foire, à Moulins,
+acheter des agneaux.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;En vérité? Et votre camarade? Est-il aussi un marchand
+de moutons et d'agneaux?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Je n'en sais rien; nous nous étions rencontrés peu d'instants
+avant d'avoir été attaqués et assommés par une bande de voleurs.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Et ces papiers que vous aviez dans vos poches?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Je ne sais seulement pas ce que c'est; nous les avons trouvés
+pas loin d'ici, et nous n'avons pas eu le temps d'y regarder.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Et les couteaux?</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Les couteaux étaient avec les papiers.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Tiens! c'est de la chance d'avoir trouvé et ramassé tout
+cela sans y voir; la nuit était sombre.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Aussi est-ce le hasard. Mon camarade a marché dessus, cela lui
+a semblé drôle; il s'est baissé, je l'ai aidé; et, en tâtonnant, nous avons
+trouvé les papiers et les couteaux, nous avons partagé.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;C'est malheureux pour vous d'avoir partagé. Ça fait que
+chacun avait de quoi se faire fourrer en prison.</p>
+
+<p><i>Finot</i>:&mdash;Vous n'avez pas le droit de nous mettre en prison; nous
+sommes d'honnêtes gens....</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;C'est ce que nous verrons, et ce ne sera pas long. Au
+revoir, Finot. Ne vous dérangez pas, ajouta-t-il, voyant que Finot cherchait
+à se lever de dessus son banc. Gendarmes, veillez bien sur monsieur, afin
+qu'il ne manque de rien. Et ne le quittez pas des yeux, c'est un Finot qui
+nous a échappé plus d'une fois.</p>
+
+<p>Le brigadier sortit, laissant Finot abattu et inquiet.</p>
+
+<p>«Pourvu que Passe-Partout dise comme moi, pensa-t-il. Ce serait bien
+de la chance qu'il dît de même.»</p>
+
+<p>En voyant entrer le brigadier, Passe-Partout se sentit perdu; pourtant
+il parvint à cacher son inquiétude. Il regarda d'un air indifférent le brigadier,
+qui l'examinait attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous trouvez-vous ici, blessé et garrotté? dit le brigadier.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, répondit Passe-Partout.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Vous savez toujours bien qui vous êtes? où vous alliez?
+par qui vous avez été blessé?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Je sais bien qui je suis et où j'allais, mais je ne sais
+pas qui m'a brutalement attaqué.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Alors, procédons par ordre. Qui êtes-vous?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Est-ce que cela vous regarde? vous n'avez pas le droit
+de demander aux gens qui passent qui ils sont.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;J'en ai si bien le droit, que je mets les poucettes à ceux
+qui ne me répondent pas, et que je les fais mener à la prison de la ville. Je
+recommence. Qui êtes-vous?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Je suis un marchand de cidre.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Votre nom, s'il vous plaît?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Robert Partout.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Où alliez-vous?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Un peu partout, acheter du cidre là où on en vend.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Vous n'étiez pas seul? Vous aviez un camarade?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Oui, c'est mon associé; nous faisions des affaires
+ensemble.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Vous aviez des papiers dans vos poches? Savez-vous ce
+que c'était que ces papiers?</p>
+
+<p>Passe-Partout regarda le brigadier.</p>
+
+<p>«Il a lu les papiers, se dit-il; il veut me mettre dedans, mais je serai plus
+fin que lui.»</p>
+
+<p>Et il dit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Si je le sais? Je crois bien que je le sais! Des papiers perdus par des
+brigands, sans doute, et que j'allais porter à la gendarmerie de la ville.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Comment avez-vous eu ces papiers?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Nous les avons trouvés sur la route mon camarade et
+moi; nous les avons regardés, et nous étions pressés de nous en débarrasser;
+c'est pourquoi nous marchions de nuit.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Et les couteaux qu'on a trouvés sur vous?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Les couteaux; nous les avions achetés pour nous
+défendre; on nous disait qu'il y avait des voleurs dans le pays.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Et comment et par qui vous êtes-vous trouvés blessés,
+votre camarade et vous?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Précisément par des voleurs qui nous ont attaqués
+sans que nous les ayons vus.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Tiens? Finot m'a pas dit comme vous.</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Finot a eu si peur qu'il a perdu la mémoire; il ne faut
+pas croire ce qu'il dit.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Je ne l'ai pas cru non plus, pas davantage que je ne
+crois à ce que vous me dites vous-même, l'ami Passe-Partout, car je vous
+reconnais bien à présent; vous vous êtes trahi.</p>
+
+<p>Passe-Partout s'aperçut de la bêtise qu'il avait faite en reconnaissant que
+son camarade s'appelait Finot. C'était un sobriquet qui lui avait été donné
+au bagne pour se moquer de son peu de finesse.</p>
+
+<p>Quant à Passe-Partout, son vrai nom était <i>Partout</i>; et un jour qu'on se
+pressait pour passer au réfectoire, Finot s'écria: «Passe-Partout», le nom
+lui en resta.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus moyen de nier; il ne voulait pourtant pas avouer; il prit
+le parti de hausser les épaules, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je connais Finot, moi? C'était pas malin de deviner que
+vous parliez de mon camarade; je croyais que vous l'appeliez Finot pour
+vous moquer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon! tournez cela comme vous voudrez, dit le brigadier, il n'en
+est pas moins vrai que vous voyagez pour acheter du cidre avec votre camarade;
+que vous avez trouvé vos papiers sur la route; que vous les portiez,
+après les avoir lus, à la ville, chez les gendarmes; que vous avez acheté vos
+couteaux pour vous défendre contre des voleurs, que vous avez été attaqués
+et blessés par ces mêmes voleurs. N'est-ce pas ça?</p>
+
+<p><i>Passe-Partout</i>:&mdash;Oui, oui, c'est bien mon histoire.</p>
+
+<p><i>Le brigadier</i>:&mdash;Dites donc votre <i>conte</i>, car votre camarade a dit tout le
+contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous a-t-il dit? demanda Passe-Partout avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile que vous le sachiez pour le moment. Quand on vous
+aura ramenés au bagne, il vous le dira.</p>
+
+<p>Et le brigadier sortit, laissant Passe-Partout dans un état de rage et d'inquiétude
+facile à concevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Pensez-vous, docteur, que ces hommes soient en état de marcher jusqu'à
+la ville? demanda le brigadier à M. Tudoux.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense qu'ils y arriveront en ne les poussant pas trop, répondit
+M. Tudoux avec lenteur. D'ailleurs, lors même qu'ils tomberaient en route,
+on pourrait toujours les ramasser et les étendre dans une voiture qu'on
+irait chercher. Mais la tête est endommagée par le coup de pied de l'âne;
+ils pourront bien en mourir dans trois ou quatre jours.</p>
+
+<p>Le brigadier était embarrassé; quoique les prisonniers ne lui fissent
+éprouver aucune pitié, il était bon et il ne voulait pas les faire souffrir sans
+nécessité. M. de Ponchat, le papa de Pierre et de Henri, voyant son embarras,
+lui proposa de faire atteler une carriole. Le brigadier remercia et
+accepta. Quand la carriole fut amenée devant la porte, on y fit entrer Finot
+et Passe-Partout, chacun d'eux se trouvant entre deux gendarmes. De plus,
+on avait eu la précaution de leur attacher les pieds afin qu'ils ne pussent
+sauter de la carriole et s'enfuir. Le brigadier, à cheval, marchait à côté de
+la carriole, et ne perdait pas de vue ses prisonniers. Ils ne tardèrent pas à
+disparaître, et je restai seul devant la maison, mangeant de l'herbe, en attendant
+avec impatience la promenade de mes petits maîtres, et surtout de
+mon petit Jacques que je désirais revoir; le service que je venais de rendre
+devait m'avoir fait pardonner ma méchanceté passée.</p>
+
+<p>Quand le jour fut venu tout à fait, que tout le monde fut levé, habillé,
+eut déjeuné, un groupe se précipita sur le perron. C'étaient les enfants.
+Tous coururent à moi et me caressèrent à l'envi. Mais, entre toutes les caresses,
+celles de mon petit Jacques furent les plus affectueuses.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon Cadichon, disait-il, te voilà revenu! J'étais si triste que tu
+fusses parti! Mon cher Cadichon, tu vois que nous t'aimions toujours.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Il est vrai qu'il est redevenu très bon.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Et qu'il n'a plus cet air insolent qu'il avait pris depuis
+quelque temps.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Et qu'il ne mord plus son camarade ni les chiens de garde.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Et qu'il se laisse seller et brider très sagement.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Et qu'il ne mange plus les bouquets que je tiens dans la
+main.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Et qu'il ne rue plus quand on le monte.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Et qu'il ne court plus après mon poney pour lui mordre la
+queue.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Et qu'il a sauvé tous les légumes et les fruits du potager en
+faisant attraper les deux voleurs.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Et qu'il leur a cassé la tête avec ses pieds.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Mais comment a-t-il pu faire prendre les voleurs?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;On ne sait pas du tout comment il a pu faire; mais on a été
+averti par ses braiments. Papa, mes oncles et quelques domestiques sont
+sortis et ont vu Cadichon allant et venant, galopant avec inquiétude de la
+maison au jardin; ils l'ont suivi avec des lanternes, et il les a menés au
+bout du mur extérieur du potager; ils ont trouvé là deux hommes évanouis
+et ils ont vu que c'étaient des voleurs.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Comment ont-ils pu voir que c'étaient des voleurs? Est-ce
+que les voleurs ont des figures et des habits extraordinaires qui ne ressemblent
+pas aux nôtres?</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Ah! je crois bien que ce n'est pas comme nous! J'ai vu
+toute une bande de voleurs; ils avaient des chapeaux pointus, des manteaux
+marrons, et des visages méchants avec d'énormes moustaches.</p>
+
+<p>&mdash;Où les as-tu vus? Quand cela? demandèrent tous les enfants à la fois.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Je les ai vus, l'hiver dernier, au théâtre de Franconi.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Ah! ah! ah! quelle bêtise! je croyais que c'étaient de vrais
+voleurs que tu avais rencontrés dans un de tes voyages et je m'étonnais que
+mon oncle et ma tante n'en eussent pas parlé.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>, piquée:&mdash;Certainement, monsieur, ce sont de vrais voleurs,
+et les gendarmes se sont battus contre eux et les ont tués ou faits prisonniers.
+Et ce n'est pas drôle du tout; j'avais très peur, et il y a eu des pauvres gendarmes
+blessés.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Ah! ah! ah! que tu es sotte! ce que tu as vu, c'est ce qu'on appelle
+une comédie, qui est jouée par des hommes qu'on paye et qui recommencent
+tous les soirs.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Comment veux-tu qu'ils recommencent, puisqu'ils sont
+tués?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Mais tu ne vois donc pas qu'ils font semblant d'être tués ou
+blessés, et qu'ils se portent aussi bien qui toi et moi.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Alors comment papa et mes oncles ont-ils reconnu que ces
+hommes étaient des voleurs?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Parce qu'on a trouvé dans leurs poches des couteaux à tuer
+des hommes, et....</p>
+
+<p><i>Jacques</i>, interrompant:&mdash;Comment est-ce fait des couteaux à tuer des
+hommes?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Mais ... mais ... comme tous les couteaux.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Alors, comment sais-tu que c'est pour tuer des hommes?
+c'est peut-être pour couper leur pain.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Tu m'ennuies, Jacques; tu veux toujours tout comprendre,
+et tu m'as interrompu quand j'allais dire qu'on a trouvé des papiers sur
+lesquels ils avaient écrit qu'ils voleraient nos légumes, et qu'ils tueraient
+le curé et beaucoup d'autres personnes.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Et pourquoi ne voulaient-ils pas nous tuer, nous autres?</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Parce qu'ils savaient que papa et mes oncles sont très
+courageux, qu'ils ont des pistolets ou des fusils, et que nous les aurions
+tous aidés.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Tu serais d'un fameux secours, en vérité, si on venait nous
+attaquer.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Je serais tout aussi courageuse que vous, monsieur, et je
+saurais bien tirer les voleurs par les jambes pour les empêcher de tuer
+papa.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Voyons, voyons, ne vous disputez pas, et laissez Pierre nous
+raconter ce qu'il a entendu dire.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Nous n'avons pas besoin de Pierre pour savoir ce que nous
+savons déjà.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Alors, pourquoi me demandez-vous comment papa a reconnu
+les voleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pierre, monsieur Henri, M. Auguste vous cherche, dit le
+jardinier, qui venait apporter la provision de légumes pour la cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il? demandèrent Pierre et Henri.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le jardin, messieurs, répondit le jardinier; il n'a pas osé
+approcher du château, de peur de se rencontrer avec Cadichon.</p>
+
+<p>Je soupirais et je pensais que le pauvre Auguste avait raison de me
+craindre depuis le triste jour où j'avais manqué de le noyer dans un fossé
+de boue, après l'avoir fait égratigner dans les ronces et les épines, et l'avoir
+fait rudement tomber en mordant son poney.</p>
+
+<p>«Je lui dois une réparation, me dis-je; comment faire pour lui rendre
+un service et lui montrer qu'il n'a plus de motifs pour me craindre?»</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<h3>LA RÉPARATION</h3>
+
+
+<p>Pendant que je cherchais en vain ce que je pouvais faire pour témoigner
+mon repentir à Auguste, les enfants se rapprochèrent de la place où je
+réfléchissais tout en broutant l'herbe. Je vis qu'Auguste restait à une certaine
+distance de moi, et qu'il me regardait d'un air méfiant.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Il fera chaud aujourd'hui, je ne crois pas qu'une longue promenade
+soit agréable. Nous ferons mieux de rester à l'ombre dans le parc.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Pierre a raison, d'autant que depuis la maladie dont j'ai
+manqué mourir, je suis resté faible, et je me fatigue facilement d'une
+longue course.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;C'est pourtant Cadichon qui a été la cause de ta maladie, tu
+dois lui en vouloir?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je ne crois pas qu'il l'ait fait exprès, il aura eu peur de
+quelque chose sur le chemin; la frayeur lui aura fait faire un saut qui m'a
+jeté dans cet affreux fossé. Ainsi, je ne le déteste pas; seulement....</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Seulement quoi?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>, rougissant légèrement:&mdash;Seulement j'aime mieux ne plus le
+monter.</p>
+
+<p>La générosité de ce pauvre garçon me toucha, et augmenta mes regrets
+de l'avoir si fort maltraité.</p>
+
+<p>Camille et Madeleine proposèrent de faire la cuisine; les enfants avaient
+bâti un four dans leur jardin; ils le chauffaient avec du bois sec qu'ils
+ramassaient eux-mêmes. La proposition fut acceptée avec joie; les enfants
+coururent demander des tabliers de cuisine; ils revinrent tout préparer
+dans leur jardin. Auguste et Pierre apportèrent le bois; ils cassaient chaque
+brin en deux et en remplissaient leur four.</p>
+
+<p>Avant de l'allumer, ils se rassemblèrent pour savoir ce qu'ils allaient
+servir pour leur déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai une omelette, dit Camille.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Moi, une crème au café.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Moi, des côtelettes.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Et, moi, une vinaigrette de veau froid.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Moi, une salade de pommes de terre.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Moi, des fraises à la crème.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Moi, des tartines de pain et de beurre.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Et moi, du sucre râpé.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Et moi, des cerises.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Et moi, je couperai le pain, je mettrai le couvert, je préparerai
+le vin et l'eau, et je servirai tout le monde.</p>
+
+<p>Et chacun alla demander à la cuisine ce qu'il lui fallait pour le plat qu'il
+devait fournir. Camille rapporta des oeufs, du beurre, du sel, du poivre,
+une fourchette et une poêle.</p>
+
+<p>&mdash;Il me faut du feu pour fondre mon beurre et pour cuire mes oeufs, dit-elle.
+Auguste, Auguste, du feu, s'il vous plaît.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Où faut-il l'allumer?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Près du four; dépêchez-vous, je bats mes oeufs.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Auguste, Auguste, courez à la cuisine me chercher du café
+pour ma crème que je fouette; je l'ai oublié; vite, dépêchez-vous.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Il faut que j'allume du feu pour Camille.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Après; allez vite chercher mon café: ce ne sera pas long,
+et je suis pressée.</p>
+
+<p>Auguste partit en courant.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Auguste, Auguste, il me faut de la braise et un gril pour
+mes côtelettes; je finis de les couper proprement.</p>
+
+<p>Auguste, qui accourait avec le café, repartit pour le gril.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Il me faut de l'huile pour ma vinaigrette.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Et moi, du vinaigre pour ma salade; Auguste, vite de l'huile
+et du vinaigre.</p>
+
+<p>Auguste, qui rapportait le gril, retourna en courant chercher le vinaigre
+et l'huile.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Eh bien! mon feu, c'est comme ça que vous l'allumez,
+Auguste? Mes oeufs sont battus, vous allez me faire manquer mon omelette.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;On m'a donné des commissions; je n'ai pas encore eu le
+temps d'allumer le bois.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Et ma braise? où est-elle, Auguste? Vous avez oublié ma
+braise!</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Non, Elisabeth, mais je n'ai pas pu: on m'a fait courir.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Je n'aurai pas le temps de faire griller mes côtelettes;
+dépêchez-vous, Auguste.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Il me faut un couteau pour couper mes tartines. Vite un couteau,
+Auguste.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Je n'ai pas de sucre pour mes fraises; râpe du sucre pour
+mes fraises; râpe du sucre, Henriette; dépêche-toi.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Je râpe tant que je peux, mais je suis fatiguée; je vais me
+reposer un peu. J'ai si soif!...</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Mange des cerises; moi, aussi, j'ai soif.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Et moi donc? je vais en goûter un peu; cela rafraîchit la
+langue.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Je veux me rafraîchir un peu aussi; c'est fatigant de faire des
+tartines.</p>
+
+<p>Et voilà les quatres petits qui entourent le panier de cerises.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Asseyons-nous; ce sera plus commode pour se rafraîchir.</p>
+
+<p>Ils se rafraîchirent si bien, qu'ils mangèrent toutes les cerises; quand il
+n'en resta plus, ils se regardèrent avec inquiétude.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Il ne reste plus rien.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Ils vont nous gronder.</p>
+
+<p><i>Louis</i>, avec inquiétude:&mdash;Mon Dieu! comment faire?</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Demandons à Cadichon de venir à notre secours.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Que veux-tu que fasse Cadichon? il ne peut pas faire qu'il y
+ait des cerises quand nous avons tout mangé!</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;C'est égal; Cadichon, mon bon Cadichon, viens nous aider;
+vois notre panier vide, et tâche de le remplir.</p>
+
+<p>J'étais tout près des quatre petits gourmands. Jacques me mettait le
+panier vide sous le nez pour me faire comprendre ce qu'il attendait de
+moi. Je le flairai et je partis au petit trot; j'allai à la cuisine, où j'avais vu
+déposer un panier de cerises, je le pris entre mes dents, je l'emportai en
+trottant et je le déposai au milieu des enfants encore assis en rond près des
+noyaux et des queues de cerises qu'ils avaient mis dans leur assiette.</p>
+
+<p>Un cri de joie accueillit son retour. Les autres se retournèrent tous à ce
+cri, et demandèrent ce qu'il y avait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Cadichon! c'est Cadichon! s'écria Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, lui dit Jeanne; ils sauront que nous avons tout mangé.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, s'ils le savent! répondit Jacques. Je veux qu'ils sachent aussi
+combien Cadichon est bon et spirituel.</p>
+
+<p>Et, courant à eux, il leur raconta comment j'avais réparé leur gourmandise.
+Au lieu de gronder les quatre petits, ils louèrent Jacques de sa franchise,
+et donnèrent aussi de grands éloges à mon intelligence.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Auguste avait allumé le feu de Camille, la braise
+d'Elisabeth; Camille faisait cuire son omelette, Madeleine finissait sa
+crème, Elisabeth grillait ses côtelettes, Pierre coupait son veau en tranches
+pour y faire un assaisonnement, Henri tournait et retournait sa salade de
+pommes de terre, Jacques faisait une bouillie de ses fraises et de sa crème,
+Louis achevait une pile de tartines, Henriette râpait son sucre qui débordait
+le sucrier, Jeanne épluchait les cerises du panier, Auguste, suant,
+soufflant, mettait le couvert, courait pour avoir de l'eau fraîche pour rafraîchir
+le vin, pour embellir l'aspect du couvert avec des bateaux de radis,
+de cornichons, de sardines, d'olives. Il avait oublié le sel, il n'avait pas
+songé aux couverts; il s'apercevait que les verres manquaient; il découvrait
+des hannetons et des moucherons tombés dans les verres, dans les
+assiettes. Quand tout fut prêt, quand tous les plats furent placés sur la
+nappe, Camille se frappa le front.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle. Nous n'avons oublié qu'une chose: c'est demander à nos
+mamans la permission de déjeuner dehors et de manger de notre cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Courons vite, s'écrièrent les enfants, Auguste gardera le déjeuner.</p>
+
+<p>Et, s'élançant tous vers la maison, ils se précipitèrent dans le salon où
+étaient rassemblés les papas et les mamans.</p>
+
+<p>La présence de ces enfants rouges, haletants, avec des tabliers de cuisine
+qui leur donnaient l'air d'une bande de marmitons, surprit les parents.</p>
+
+<p>Les enfants, courant chacun à leur maman, demandèrent avec une telle
+volubilité la permission de déjeuner dehors, qu'elles ne comprirent pas
+d'abord la demande. Après quelques questions et quelques explications, la
+permission fut accordée, et ils retournèrent bien vite rejoindre Auguste et
+leur déjeuner. Auguste avait disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Auguste! Auguste! crièrent-ils.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, me voici, répondit une voix qui semblait venir du ciel.</p>
+
+<p>Tous levèrent la tête et aperçurent Auguste, perché au haut d'un chêne,
+et qui se mit à descendre avec lenteur et précaution.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi as-tu grimpé là-haut? Quelle drôle d'idée tu as eue!
+dirent Pierre et Henri.</p>
+
+<p>Auguste descendait toujours sans répondre.</p>
+
+<p>Quand il fut à terre, les enfants virent avec surprise qu'il était pâle et
+tremblant.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Pourquoi avez-vous grimpé à l'arbre, Auguste, et que
+vous est-il arrivé?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Sans Cadichon, vous n'auriez retrouvé ni moi, ni votre déjeuner;
+c'est pour sauver ma vie que je suis monté au haut de ce chêne.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Raconte-nous ce qui est arrivé; comment Cadichon a-t-il pu
+te sauver la vie et préserver notre déjeuner?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Mettons-nous à table; nous écouterons en mangeant; je
+meurs de faim.</p>
+
+<p>Ils se placèrent sur l'herbe, autour de la nappe; Camille servit l'omelette,
+qui fut trouvée excellente; Elisabeth servit à son tour ses côtelettes; elles
+étaient très bonnes, mais un peu trop cuites. Le reste du déjeuner vint
+ensuite. Pendant qu'on mangeait, Auguste raconta ce qui suit:</p>
+
+<p>«A peine étiez-vous partis, que je vis accourir les deux gros chiens de
+la ferme, attirés par l'odeur du repas; je ramassai un bâton, et je crus les
+faire partir en le brandissant devant eux. Mais ils voyaient les côtelettes,
+l'omelette, le pain, le beurre, la crème; au lieu d'avoir peur de mon bâton,
+ils voulurent se jeter sur moi; je lançai le bâton à la tête du plus gros, qui
+sauta sur mon dos....</p>
+
+<p>&mdash;Comment, sur ton dos? dit Henri; il avait donc tourné autour de toi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Auguste en rougissant; mais j'avais jeté mon bâton,
+je n'avais plus rien pour me défendre, et tu comprends qu'il était inutile
+que je me fisse dévorer par des chiens affamés.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, reprit Henri d'un ton moqueur; c'est toi qui avais
+tourné les talons et qui te sauvais.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en allais pour vous chercher, dit Auguste; les maudites bêtes
+coururent après moi, lorsque Cadichon vint à mon secours en saisissant
+par la peau du dos le plus gros des chiens; il le secouait pendant que je
+grimpais à l'arbre; l'autre sauta après moi, m'attrapa par mon habit, et
+m'aurait mis en pièces, si Cadichon ne m'eût pas encore préservé de ce
+méchant animal; il donna un dernier et bon coup de dent au premier chien,
+qu'il lança en l'air, et qui alla retomber, brisé et saignant, à quelques pas
+plus loin; ensuite Cadichon saisit par la queue celui qui tenait le pan de
+mon habit, ce qui le fui fit lâcher immédiatement; après l'avoir tiré au
+loin, il se retourna avec une agilité surprenante, et lui lança à la mâchoire
+une ruade qui doit lui avoir cassé quelques dents. Les deux chiens se sauvèrent
+en hurlant, et je me préparais à descendre de l'arbre lorsque vous
+êtes revenus.</p>
+
+<p>On admira beaucoup mon courage et ma présence d'esprit, et chacun
+vint à moi, me caressa et m'applaudit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, dit Jacques d'un air triomphant et l'oeil brillant de
+bonheur, que mon ami Cadichon est redevenu excellent; je ne sais pas si
+vous l'aimez, mais moi je l'aime plus que jamais. N'est-ce pas, mon Cadichon,
+que nous serons toujours bons amis?</p>
+
+<p>Je répondis de mon mieux par un braiment joyeux; les enfants se mirent
+à rire, et, se mettant à table, ils continuèrent leur repas. Madeleine servit
+sa crème.</p>
+
+<p>&mdash;La bonne crème! dit Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;J'en veux encore, dit Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, et moi aussi, dirent Henriette et Jeanne.</p>
+
+<p>Madeleine était contente du succès de sa crème; il est juste de dire que
+chacun avait réussi parfaitement, que le déjeuner fut mangé en entier, et
+qu'il n'en resta rien. Le pauvre Jacques eut pourtant un moment d'humiliation.
+Il s'était chargé des fraises à la crème. Il avait sucré sa crème et il
+avait versé dedans les fraises tout épluchées. C'était très bien; malheureusement,
+il avait fini avant les autres. Voyant qu'il avait du temps devant
+lui, il voulut perfectionner son plat, et il se mit à écraser les fraises dans
+la crème. Il écrasa, écrasa si longtemps et si bien, que les fraises et la
+crème ne firent plus qu'une bouillie, qui devait avoir très bon goût, mais
+qui n'avait pas très bonne mine.</p>
+
+<p>Lorsque le tour de Jacques arriva, et qu'il voulut servir ses fraises:</p>
+
+<p>&mdash;Que me donnes-tu là? s'écria Camille. De la bouillie rouge? Qu'est-ce
+que c'est? Avec quoi l'as-tu faite?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de la bouillie rouge, dit Jacques un peu confus; ce sont
+des fraises à la crème. C'est très bon, je t'assure, Camille; goûtes-en, tu
+verras.</p>
+
+<p>&mdash;Des fraises? dit Madeleine, où sont les fraises? Je ne les vois pas.
+C'est dégoûtant ce que tu nous donnes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, c'est dégoûtant, s'écrièrent tous les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que ce serait meilleur écrasé, dit le pauvre petit Jacques,
+les yeux pleins de larmes. Mais, si vous voulez, j'irai vite cueillir d'autres
+fraises et chercher de la crème à la ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon petit Jacques, dit Elisabeth, touchée de sa douleur; ta
+crème doit être très bonne. Veux-tu m'en servir? Je la mangerai avec grand
+plaisir.</p>
+
+<p>Jacques embrassa Elisabeth; sa figure reprit un air joyeux, et il en servit
+plein une assiette.</p>
+
+<p>Les autres enfants, attendris comme Elisabeth par la bonté et la bonne
+volonté de Jacques, lui en demandèrent tous, et tous, après avoir goûté,
+déclarèrent que c'était excellent. Le petit Jacques, qui avait examiné avec
+inquiétude leurs visages pendant qu'ils goûtaient à sa crème, redevint radieux
+quand il vit le succès de son invention.</p>
+
+<p>Le déjeuner fini, ils se mirent à laver la vaisselle dans un grand baquet
+qui avait été oublié la veille et que la gouttière avait rempli dans la nuit.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas le moins amusant de l'affaire, et la vaisselle n'était pas
+encore finie quand l'heure de l'étude sonna, et que les parents rappelèrent
+leurs enfants pour se mettre au travail. Ils demandèrent un quart d'heure
+de grâce pour achever de tout essuyer et ranger. On le leur accorda. Avant
+que le quart d'heure fût écoulé, tout était rapporté à la cuisine, mis en place,
+les enfants étaient au travail, et Auguste avait fait ses adieux pour retourner
+chez lui.</p>
+
+<p>Avant de s'en aller, Auguste m'appela, et, me voyant approcher, il
+courut à moi, me caressa et me remercia, par ses paroles et par ses gestes,
+du service que je lui avais rendu. Je vis ce sentiment de reconnaissance
+avec plaisir. Il me confirma dans la pensée qu'Auguste était bien meilleur
+que je ne l'avais jugé d'abord; qu'il n'avait ni rancune ni méchanceté, et
+que s'il était poltron et un peu bête, ce n'était pas sa faute.</p>
+
+<p>J'eus occasion, peu de jours après, de lui rendre un nouveau service.</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<h3>LE BATEAU</h3>
+
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Quel dommage qu'on ne puisse pas faire tous les jours un
+déjeuner comme celui de la semaine dernière: c'était si amusant!</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Et comme nous avons bien déjeuné!</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Ce qui m'a semblé le meilleur, c'était la salade de pommes
+de terre et la vinaigrette de veau.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Je sais bien pourquoi: c'est parce que maman te défend
+habituellement de manger des choses vinaigrées.</p>
+
+<p><i>Camille, riant</i>:&mdash;C'est possible; les choses qu'on mange rarement
+semblent toujours meilleures, surtout quand on les aime naturellement.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Que ferons-nous aujourd'hui pour nous amuser?</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;C'est vrai, c'est notre jeudi; nous avons congé jusqu'au
+dîner.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Si nous pêchions une friture dans le grand étang?</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Bonne idée! Nous aurons un plat de poisson pour demain,
+jour maigre.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Comment pêcherons-nous? Avons-nous des lignes?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Nous avons assez d'hameçons; ce qui nous manque ce sont
+des bâtons pour attacher nos lignes.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Si nous demandions aux domestiques d'aller nous en acheter
+au village?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;On n'en vend pas là; il faudrait aller à la ville.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Voilà Auguste qui arrive; il a peut-être des lignes chez lui;
+on les enverrait chercher avec le poney.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Moi, j'irai avec Cadichon.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Tu ne peux aller si loin tout seul.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Ce n'est pas loin, c'est à une demi-lieue.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>, arrivant:&mdash;Qu'est-ce que vous voulez aller chercher avec Cadichon,
+mes amis?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Des lignes pour pêcher. En as-tu Auguste?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Non; mais il n'y a pas besoin d'aller en chercher si loin;
+avec des couteaux, nous en ferons nous-mêmes autant que nous en voudrons.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Tiens! c'est vrai. Comment n'y avons-nous pas songé?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Allons vite en couper dans le bois. Avez-vous des couteaux?
+J'ai le mien dans ma poche.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;J'en ai un excellent que Camille m'a apporté de Londres.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Et moi aussi, j'ai celui que m'a donné Madeleine.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Et moi, j'ai aussi un couteau.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Et moi aussi.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Venez avec nous alors; pendant que nous couperons les
+gros brins de bois, vous enlèverez l'écorce et les petites branches.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous, que ferons-nous en attendant? dirent Camille, Madeleine,
+Elisabeth.</p>
+
+<p>&mdash;Faites préparer ce qui est nécessaire pour la pêche, répondit Pierre:
+le pain, les vers, les hameçons.</p>
+
+<p>Et tous se dispersèrent, allant chacun à son affaire.</p>
+
+<p>Je me dirigeai donc doucement vers l'étang, et j'attendis plus d'une
+demi-heure l'arrivée des enfants. Je les vis enfin accourir tenant chacun
+sa gaule, et apportant les hameçons et autres objets dont ils pouvaient avoir
+besoin.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Je crois qu'il faudra battre l'eau pour faire venir les poissons
+au-dessus.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Au contraire, il ne faut pas faire le moindre bruit: les poissons
+iront tout au fond dans la vase si nous les effrayons.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Je crois qu'il serait bon de les attirer en leur jetant des
+miettes de pain.</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>:&mdash;Oui, mais pas beaucoup, si nous leur en donnons trop, ils
+n'auront plus faim.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Attendez, laissez-moi faire; occupez-vous de préparer les
+hameçons pendant que je jetterai du pain.</p>
+
+<p>Elisabeth prit le pain; à la première miette qu'elle jeta, une demi-douzaine
+de poissons s'élancèrent dessus. Elisabeth en jeta encore. Louis,
+Jacques, Henriette et Jeanne voulurent l'aider; ils en jetèrent tant, que les
+poissons rassasiés, ne voulurent plus y toucher.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains que nous n'en ayons trop jeté, dit Elisabeth tout bas à Louis
+et à Jacques.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Qu'est-ce que cela fait? ils mangeront le reste ce soir ou
+demain.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Mais c'est qu'ils ne voudront plus mordre à l'hameçon; ils
+n'ont plus faim.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Aïe! aïe! les cousins et les cousines ne seront pas contents.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Ne disons rien; ils sont occupés à leurs hameçons; peut-être
+les poissons mordront-ils tout de même.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà les hameçons prêts, dit Pierre apportant les lignes; prenons
+chacun notre ligne, et lançons-la dans l'eau.</p>
+
+<p>Chacun prit sa ligne et la lança comme disait Pierre. Ils attendirent
+quelques minutes, en prenant garde de faire du bruit; le poisson ne mordait
+pas.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;La place n'est pas bonne, allons plus loin.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Je crois qu'il n'y a pas de poisson ici, car voilà plusieurs
+miettes de pain qui n'ont pas été mangées.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Allez au bout de l'étang, près du bateau.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;C'est bien profond par là.</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Crains-tu que les poissons ne se noient?</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Pas les poissons, mais l'un de nous s'il venait à y tomber.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Comment veux-tu que nous tombions? Nous ne nous approchons
+pas assez du bord pour glisser ou rouler dans l'eau.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;C'est vrai, mais je ne veux pas tout de même que les petits y
+aillent.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Oh! je t'en prie, Pierre, laisse-moi aller avec toi; nous
+resterons très loin de l'eau.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Non, non, restez où vous êtes; nous reviendrons bientôt vous
+joindre, car je ne pense pas que nous trouvions là-bas plus de poisson que
+par ici. D'ailleurs, ajouta-t-il, en baissant la voix, c'est votre faute si nous
+n'avons rien pu attraper; je vous ai bien vus, vous avez jeté dix fois trop de
+pain; je ne veux pas le dire à Henri, à Auguste, à Camille et à Madeleine,
+mais il est juste que vous soyez punis de votre étourderie.</p>
+
+<p>Jacques n'insista plus, et raconta aux autres coupables ce que venait de
+lui dire Pierre. Ils se résignèrent à rester à la place où ils étaient, attendant
+toujours que les poissons voulussent bien se laisser prendre, et n'en prenant
+aucun.</p>
+
+<p>J'avais suivi Pierre, Henri et Auguste au bout de l'étang. Ils jetèrent
+leurs lignes; pas plus de succès là-bas; ils eurent beau changer de place,
+traîner les hameçons: les poissons ne paraissaient pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, dit Auguste, j'ai une excellente idée; au lieu de nous ennuyer
+à attendre qu'il plaise aux poissons de venir se faire prendre, faisons
+une pêche en grand: prenons-en quinze ou vingt à la fois.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Comment ferons-nous pour en prendre quinze ou vingt, puisque
+nous ne pouvons en prendre un seul?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Avec un filet qu'on appelle épervier.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Mais c'est très difficile; papa dit qu'il faut savoir le lancer.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Difficile! quelle folie! Moi, j'ai lancé dix fois, vingt fois
+l'épervier. C'est très facile.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Et as-tu pris beaucoup de poissons?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Je n'en ai pas pris, parce que je ne le lançais pas dans l'eau.</p>
+
+<p><i>Henri</i>:&mdash;Comment? où et sur quoi le lançais-tu?</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Sur l'herbe ou sur la terre, seulement pour m'apprendre à
+bien jeter.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Mais ce n'est pas du tout la même chose; je suis sûr que tu le
+lancerais très mal sur l'eau.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Mal! tu crois cela? Tu vas voir si je le lance mal! Je cours
+chercher l'épervier qui sèche au soleil dans la cour.</p>
+
+<p><i>Pierre</i>:&mdash;Non, Auguste, je t'en prie. S'il arrivait quelque chose, papa
+nous gronderait.</p>
+
+<p><i>Auguste</i>:&mdash;Et que veux-tu qu'il arrive? Puisque je te dis que chez nous
+on pêche toujours à l'épervier. Je pars; attendez-moi, je ne serai pas longtemps.</p>
+
+<p>Et Auguste partit en courant, laissant Pierre et Henri mécontents et
+inquiets. Il ne tarda pas à revenir, traînant après lui le filet.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dit-il, en l'étalant par terre. A présent, gare les poissons!</p>
+
+<p>Il lança l'épervier assez adroitement; il tira avec précaution et lenteur.</p>
+
+<p>&mdash;Tire donc plus vite! nous n'en finirons pas, dit Henri.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit Auguste, il faut le ramener tout doucement pour ne pas
+faire rompre le filet et pour ne laisser échapper aucun poisson.</p>
+
+<p>Il continua à tirer, et, quand tout fut amené, le filet était vide: pas un
+poisson ne s'était laissé prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-il, une première fois ne compte pas. Il ne faut pas se décourager.
+Recommençons.</p>
+
+<p>Il recommença, mais il ne réussit pas mieux la seconde fois que la
+première.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que c'est, dit-il. Je suis trop près du bord; il n'y a pas assez
+d'eau. Je vais entrer dans le bateau; comme il est très long, je serai assez
+éloigné du bord pour pouvoir bien développer mon épervier.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Auguste, dit Pierre, ne va pas dans le bateau; avec ton épervier,
+tu peux t'embarrasser dans les rames et les cordages, et tu ferais la culbute
+dans l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu es comme un bébé de deux ans, Pierre, répliqua Auguste;
+moi, j'ai plus de courage que toi. Tu vas voir.</p>
+
+<p>Et il s'élança dans le bateau, qui alla de droite et de gauche. Auguste eut
+peur quoiqu'il fît semblant de rire, et je vis qu'il allait faire quelque maladresse.
+Il déploya et étendit mal son filet, gêné comme il l'était par le
+mouvement du bateau; ses mains n'étaient pas très rassurées, il chancelait
+sur ses pieds. L'amour-propre l'emporta toutefois, et il lança l'épervier.
+Mais le mouvement fut arrêté par la crainte de tomber à l'eau; l'épervier
+s'accrocha à son épaule gauche, et lui donna une secousse qui le fit tomber
+dans l'étang, la tête la première. Pierre et Henri poussèrent un cri de terreur
+qui répondit au cri d'angoisse qu'avait poussé le malheureux Auguste
+en se sentant tomber. Il se trouvait enveloppé dans le filet, qui gênait ses
+mouvements, et qui ne lui permettait pas de nager pour revenir sur l'eau et
+près du bord. Plus il se débattait, plus il resserrait le filet autour de son
+corps. Je le voyais enfoncer petit à petit. Quelques instants encore et il était
+perdu. Pierre et Henri ne pouvaient lui prêter aucun secours, ne sachant
+nager ni l'un ni l'autre. Avant qu'ils pussent amener du monde, Auguste
+devait périr infailliblement.</p>
+
+<p>Je ne fus pas longtemps à prendre mon parti; me jetant résolument à
+l'eau, je nageai vers lui, et je plongeai, car il était déjà à une grande profondeur
+sous l'eau. Je saisis avec mes dents le filet qui l'enveloppait; je
+nageai vers le bord en le tirant après moi; je regrimpai la pente, fort escarpée,
+tirant toujours Auguste, au risque de lui occasionner quelques bosses
+en le traînant sur des pierres et des racines, et je l'amenai jusque sur l'herbe,
+où il resta sans mouvement.</p>
+
+<p>Pierre et Henri, pâles et tremblants, accoururent près de lui, le débarrassèrent,
+non sans peine, du filet qui le serrait, et, voyant accourir Camille
+et Madeleine, ils leur demandèrent d'aller chercher du secours.</p>
+
+<p>Les petits, qui avaient vu de loin la chute d'Auguste, arrivaient aussi en
+courant, et aidèrent Pierre et Henri à essuyer son visage et ses cheveux imprégnés
+d'eau. Les domestiques de la maison ne tardèrent pas à venir. On
+emporta Auguste sans connaissance, et les enfants restèrent seuls avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent Cadichon! s'écria Jacques, c'est pourtant toi qui as sauvé la
+vie à Auguste! Avez-vous vu tous avec quel courage il s'est jeté à l'eau?</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Oui, certainement! Et comme il a plongé pour rattraper
+Auguste!</p>
+
+<p><i>Elisabeth</i>:&mdash;Et comme il l'a habilement tiré sur l'herbe!</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Pauvre Cadichon! tu es mouillé!</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Ne le touche pas, Jacques; il va mouiller tes habits; vois
+comme l'eau lui coule de partout.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! qu'est-ce que ça fait que je sois un peu mouillé? dit Jacques
+passant ses bras autour de mon cou; je ne le serai jamais autant que
+Cadichon.</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Au lieu de l'embrasser et de lui faire des compliments, tu
+ferais mieux de l'emmener à l'écurie, où nous le bouchonnerons bien avec
+de la paille et où nous lui donnerons de l'avoine pour le réchauffer et lui
+rendre des forces.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Ceci est très vrai; tu as raison. Viens, mon Cadichon.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Qu'est-ce que c'est que de bouchonner? Tu dis, Louis, que tu
+bouchonneras Cadichon?</p>
+
+<p><i>Louis</i>:&mdash;Bouchonner, c'est frotter avec des poignées de paille jusqu'à
+ce que le cheval ou l'âne soit bien sec. On appelle cela <i>bouchonner</i>, parce
+que la poignée de paille qu'on tortille pour cela s'appelle un <i>bouchon</i> de
+paille.</p>
+
+<p>Je suivais Jacques et Louis, qui marchèrent vers l'écurie en me faisant
+signe de les accompagner. Tous deux se mirent à me bouchonner avec une
+telle vivacité, qu'ils furent bientôt en nage. Ils ne cessèrent pourtant que
+lorsqu'ils m'eurent bien séché. Pendant ce temps, Henriette et Jeanne se
+relayaient pour peigner et brosser ma crinière et ma queue. J'étais superbe
+quand ils eurent fini, et je mangeai avec un appétit extraordinaire la mesure
+d'avoine que Jacques et Louis me présentèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Henriette, dit tout bas la petite Jeanne à sa cousine, Cadichon a
+beaucoup d'avoine; il en a trop.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Ça ne fait rien, Jeanne; il a été très bon; c'est pour
+le récompenser.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;C'est que je voudrais bien lui en prendre un peu.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Pour en donner à nos pauvres lapins, qui n'en ont jamais et
+qui l'aiment tant.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Si Jacques et Louis te voient prendre l'avoine de Cadichon,
+ils te gronderont.</p>
+
+<p><i>Jeanne</i>:&mdash;Ils ne me verront pas. J'attendrai qu'ils ne me regardent pas.</p>
+
+<p><i>Henriette</i>:&mdash;Alors, tu seras une voleuse, car tu voleras l'avoine du
+pauvre Cadichon, qui ne peut pas se plaindre, puisqu'il ne peut pas parler.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Jeanne tristement. Mes pauvres lapins seraient
+pourtant bien contents d'avoir un peu d'avoine.</p>
+
+<p>Et Jeanne s'assit près de mon auget, me regardant manger.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi restes-tu là, Jeanne? demanda Henriette. Viens avec moi
+pour avoir des nouvelles d'Auguste.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Jeanne, j'aime mieux attendre que Cadichon ait fini
+de manger, parce que, s'il laisse un peu d'avoine, je pourrai alors la
+prendre, sans la voler, pour la donner à mes lapins.</p>
+
+<p>Henriette insista pour la faire partir, mais Jeanne refusa et resta près
+de moi. Henriette s'en alla avec ses cousins et ses cousines.</p>
+
+<p>Je mangeai lentement; je voulais voir si Jeanne, une fois seule,
+succomberait à la tentation de régaler ses lapins à mes dépens. Elle regardait de
+temps en temps dans l'auget.</p>
+
+<p>«Comme il mange! disait-elle. Il n'en finira pas.... Il ne doit plus avoir
+faim, et il mange toujours.... L'avoine diminue; pourvu qu'il ne mange
+pas tout.... S'il en laissait un peu seulement, je serais si contente!»</p>
+
+<p>J'aurais bien mangé tout ce qui était devant moi, mais la pauvre petite
+me fit pitié; elle ne touchait à rien, malgré l'envie qu'elle en avait. Je fis
+donc semblant d'en avoir assez, et je quittai mon auget, y laissant la moitié
+de l'avoine; Jeanne fit un cri de joie, sauta sur ses pieds, et, prenant l'avoine
+par poignées, la versa dans son tablier de taffetas noir.</p>
+
+<p>&mdash;Que tu es bon, que tu es gentil, mon gentil Cadichon! disait-elle. Je
+n'ai jamais vu un meilleur âne que toi.... C'est bien gentil de ne pas être
+gourmand! Tout le monde t'aime parce que tu es très bon.... Les lapins
+seront bien contents! Je leur dirai que c'est toi qui leur donnes de l'avoine.</p>
+
+<p>Et Jeanne, qui avait fini de tout verser dans son tablier, partit en
+courant. Je la vis arriver à la petite maisonnette des lapins, et je l'entendis leur
+raconter combien j'étais bon, que je n'étais pas du tout gourmand, qu'il
+fallait faire comme moi, et que, puisque j'avais laissé l'avoine à des lapins,
+eux devaient en laisser pour les petits oiseaux.</p>
+
+<p>&mdash;Je reviendrai tantôt, leur dit-elle, et je verrai si vous avez été bons
+comme Cadichon.</p>
+
+<p>Elle ferma ensuite leur porte, et courut rejoindre Henriette.</p>
+
+<p>Je la suivis pour savoir des nouvelles d'Auguste; en approchant du
+château, je vis avec plaisir qu'Auguste était assis sur l'herbe avec ses amis.
+Quand il me vit arriver, il se leva, vint à moi, et dit en me caressant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà mon sauveur; sans lui, j'étais mort; j'ai perdu connaissance au
+moment où Cadichon, ayant saisi le filet, commençait à me tirer à terre;
+mais je l'ai très bien vu se jeter à l'eau et plonger pour me sauver. Jamais
+je n'oublierai le service qu'il m'a rendu, et jamais je ne reviendrai ici sans
+dire bonjour à Cadichon.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites là est très bien, Auguste, dit la grand'mère. Quand
+on a du coeur, on a de la reconnaissance envers un animal aussi bien que
+pour un homme. Quant à moi je me souviendrai toujours des services que
+nous a rendus Cadichon, et, quoi qu'il arrive, je suis décidée à ne jamais
+m'en séparer.</p>
+
+<p><i>Camille</i>:&mdash;Mais, grand'mère, il y a quelques mois, vous vouliez
+l'envoyer au moulin. Il aurait été très malheureux au moulin.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Aussi, chère enfant, ne l'y ai-je pas envoyé. J'en avais
+eu la pensée un instant, il est vrai, après le tour qu'il avait joué à Auguste,
+et à cause d'une foule de petites méchancetés dont toute la maison se
+plaignait. Mais j'étais décidée à le garder ici en récompense de ses anciens
+services. A présent, non seulement il restera avec nous, mais je veillerai à
+ce qu'il y soit heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, grand'mère, merci! s'écria Jacques, en sautant au cou de
+sa grand'mère, qu'il manqua jeter par terre. C'est moi qui aurai toujours
+soin de mon cher Cadichon; je l'aimerai, et il m'aimera plus que les autres.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Pourquoi veux-tu que Cadichon t'aime plus que les
+autres, mon petit Jacques? Ce n'est pas juste.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Si fait, grand'mère, c'est juste, parce que je l'aime plus que
+ne l'aiment mes cousins et cousines, et que lorsqu'il a été méchant, que
+personne ne l'aimait, moi, je l'aimais encore un peu ... et même beaucoup,
+ajouta-t-il en riant. N'est-il pas vrai, Cadichon?</p>
+
+<p>Je vins aussitôt appuyer ma tête sur son épaule. Tout le monde se mit à
+rire, et Jacques continua:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, mes cousines et cousins, que vous voulez bien que
+Cadichon m'aime plus que vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, oui, répondirent-ils tous en riant.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Et n'est-ce pas que j'aime Cadichon, et que je l'ai toujours
+aimé plus que vous ne l'aimez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, oui, reprirent-ils tout d'une voix.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Vous voyez bien, grand'mère, que, puisque c'est moi qui
+vous ai amené Cadichon, puisque c'est moi qui l'aime le plus, il est juste que
+ce soit moi que Cadichon aime le mieux.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>, souriant:&mdash;Je ne demande pas mieux, cher enfant; mais
+quand tu n'y seras pas, tu ne pourras plus le soigner.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>, avec vivacité:&mdash;Mais j'y serai toujours, grand'mère.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Non, mon cher enfant, tu n'y seras pas toujours,
+puisque ton papa et ta maman t'emmènent quand ils s'en vont.</p>
+
+<p>Jacques devint triste et pensif; il restait le bras appuyé sur mon dos, et
+la tête appuyée sur sa main.</p>
+
+<p>Tout à coup son visage s'éclaircit.</p>
+
+<p>&mdash;Grand'mère, dit-il, voulez-vous me donner Cadichon?</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Je te donnerai tout ce que tu voudras, mon cher petit,
+mais tu ne pourras pas l'emmener avec toi à Paris.</p>
+
+<p><i>Jacques</i>:&mdash;Non, c'est vrai; mais il sera à moi, et, quand papa aura un
+château, nous y ferons venir Cadichon.</p>
+
+<p><i>La grand'mère</i>:&mdash;Je te le donne à cette condition, mon enfant;
+en attendant, il vivra ici, et il vivra probablement plus longtemps que moi.
+N'oublie pas alors que Cadichon est à toi, et que je te laisse le soin de le
+faire vivre heureux.</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>CONCLUSION</h3>
+
+
+<p>Depuis ce jour, mon petit maître Jacques sembla m'aimer plus encore.
+Moi, de mon côté, je fis mon possible pour me rendre utile et agréable, non
+seulement à lui, mais à toutes les personnes de la maison. Je n'eus pas
+à me repentir des efforts que j'avais faits pour me corriger, car tout le
+monde s'attacha à moi de plus en plus. Je continuai à veiller sur les enfants,
+à les préserver de plusieurs accidents, à les protéger contre les hommes et
+les animaux méchants.</p>
+
+<p>Auguste venait souvent à la maison; jamais il n'oubliait de me faire sa
+visite, comme il l'avait promis, et chaque fois il m'apportait une petite
+friandise: tantôt une pomme, une poire, tantôt du pain et du sel que j'aimais
+particulièrement, ou bien une poignée de laitues ou quelques carottes;
+jamais enfin il n'oubliait de me donner ce qu'il savait être de mon goût. Ce
+qui prouve combien je m'étais trompé sur la bonté de son coeur, que je
+jugeais méchant parce que le pauvre garçon avait été quelquefois sot et
+vaniteux.</p>
+
+<p>Ce qui me donna la pensée d'écrire mes Mémoires, ce fut une suite de
+conversations entre Henri et ses cousins. Henri soutenait toujours que je
+ne comprenais pas ce que je faisais, ni pourquoi je le faisais. Ses cousines,
+et Jacques surtout, prenaient le parti de mon intelligence et de ma volonté
+de bien faire. Je profitai d'un hiver fort rude, qui ne me permettait guère
+de rester dehors, pour composer et écrire quelques événements importants
+de ma vie. Ils vous amuseront peut-être, mes jeunes amis, et, en tout cas,
+ils vous feront comprendre que, si vous voulez être bien servis, il faut bien
+traiter vos serviteurs; que ceux que vous croyez les plus bêtes ne le sont
+pas autant qu'ils le paraissent; qu'un âne a, tout comme les autres, un coeur
+pour aimer ses maîtres, être heureux ou malheureux, être un ami ou un
+ennemi, tout pauvre âne qu'il est. Je vis heureux, je suis aimé de tout le
+monde, soigné comme un ami par mon petit maître Jacques; je commence
+à devenir vieux, mais les ânes vivent longtemps, et, tant que je pourrai
+marcher et me soutenir, je mettrai mes forces et mon intelligence au service
+de mes maîtres.
+
+
+
+<H3>FIN</H3>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12783 ***</div>
+</body>
+</html>