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diff --git a/12783-h/12783-h.htm b/12783-h/12783-h.htm new file mode 100644 index 0000000..fadd30e --- /dev/null +++ b/12783-h/12783-h.htm @@ -0,0 +1,6842 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Les mémoires d'un àne</title> + <meta name="author" content="Comtesse de Ségur"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12783 ***</div> + +<h2>La Comtesse de Ségur</h2> + +<br> + + +<h1>LES MÉMOIRES<br> +D'UN ÂNE</h1> +<br><br><br> + + + +<p>À MON PETIT MAÎTRE<br> + +M. HENRI DE SÉGUR</p> + + +<p><i>Mon petit Maître, vous avez été bon pour moi, mais vous avez parlé avec +mépris des ânes en général. Pour mieux vous faire connaître ce que sont +les ânes, j'écris et je vous offre ces Mémoires. Vous verrez, mon cher petit +Maître, comment moi, pauvre âne, et mes amis ânes, ânons et ânesses, nous +avons été et nous sommes injustement traités pas les hommes. Vous verrez +que nous avons beaucoup d'esprit et beaucoup d'excellentes qualités; vous +verrez aussi combien j'ai été méchant dans ma jeunesse, combien j'en ai +été puni et malheureux, et comme le repentir m'a changé et m'a rendu +l'amitié de mes camarades et de mes maîtres. Vous verrez enfin que lorsqu'on +aura lu ce livre, au lieu de dire: Bête comme un âne, ignorant comme +un âne, têtu comme un âne, on dira: de l'esprit comme un âne, savant +comme un âne, docile comme un âne, et que vous et vos parents vous serez +fiers de ces éloges.</i></p> + +<p><i>Hi! han! mon bon Maître; je vous souhaite de ne pas ressembler, dans +la première moitié de sa vie, à votre fidèle serviteur,</i></p> + +<p><i>CADICHON,</i><br> +<i>Âne savant.</i></p> + + +<br><br> + +<h3>I</h3> + +<h3>LE MARCHÉ</h3> + + +<p>Je ne me souviens pas de mon enfance; je fus probablement malheureux +comme tous les ânons, joli, gracieux comme nous le sommes tous; très +certainement je fus plein d'esprit, puisque, tout vieux que je suis, j'en ai +encore plus que mes camarades. J'ai attrapé plus d'une fois mes pauvres +maîtres, qui n'étaient que des hommes, et qui, par conséquent, ne pouvaient +pas avoir l'intelligence d'un âne.</p> + +<p>Je vais commencer par vous raconter un des tours que je leur ai joués +dans le temps de mon enfance:</p> + +<p>Les hommes n'étant pas tenus de savoir tout ce que savent les ânes, vous +ignorez sans doute, vous qui lisez ce livre, ce qui est connu de tous les ânes +mes amis: c'est que tous les mardis il y a dans la ville de Laigle un marché +où l'on vend des légumes, du beurre, des oeufs, du fromage, des fruits et +autres choses excellentes. Ce mardi est un jour de supplice pour mes +pauvres confrères; il l'était pour moi aussi avant que je fusse acheté par ma +bonne vieille maîtresse, votre grand'mère, chez laquelle je vis maintenant. +J'appartenais à une fermière exigeante et méchante. Figurez-vous, mon +cher petit maître, qu'elle poussait la malice jusqu'à ramasser tous les oeufs +que pondaient ses poules, tout le beurre et les fromages que lui donnait le +lait de ses vaches, tous les légumes et fruits qui mûrissaient dans la +semaine, pour remplir des paniers qu'elle mettait sur mon dos.</p> + +<p>Et quand j'étais si chargé que je pouvais à peine avancer, cette méchante +femme s'asseyait encore au-dessus des paniers et m'obligeait à trotter ainsi +écrasé, accablé, jusqu'au marché de Laigle, qui était à une lieue de la +ferme. J'étais toutes les fois dans une colère que je n'osais montrer, parce +que j'avais peur des coups de bâton; ma maîtresse en avait un très gros, +plein de noeuds, qui me faisait bien mal quand elle me battait. Chaque fois +que je voyais, que j'entendais les préparatifs du marché, je soupirais, je +gémissais, je brayais même dans l'espoir d'attendrir mes maîtres.</p> + +<p>—Allons, grand paresseux, me disait-on en venant me chercher, Vas-tu te +taire, et ne pas nous assourdir avec ta vilaine grosse voix. Hi! han! hi! han! +voilà-t-il une belle musique que tu nous fais! Jules, mon garçon, approche +ce fainéant près de la porte, que ta mère lui mette sa charge sur le dos!... +Là! un panier d'oeufs! encore un!... Les fromages, le beurre... les +légumes maintenant!... C'est bon! voilà une bonne charge qui va nous +donner quelques pièces de cinq francs. Mariette, ma fille, apporte une +chaise, que ta mère monte là-dessus!... Très bien! Allons, bon voyage, +ma femme, et fais marcher ce fainéant de bourri. Tiens, v'là ton gourdin, +tape dessus.</p> + +<p>—Pan! pan!</p> + +<p>—C'est bien; encore quelques caresses de ce genre, et il marchera.</p> + +<p>—Vlan! Vlan!</p> + +<p>Le bâton ne cessait de me frotter les reins, les jambes, +le cou; je trottais, je galopais presque; la fermière me battait toujours. Je +fus indigné de tant d'injustice et de cruauté; j'essayai de ruer pour jeter +ma maîtresse par terre, mais j'étais trop chargé; je ne pus que sautiller et +me secouer de droite et de gauche. J'eus pourtant le plaisir de la sentir +dégringoler. «Méchant âne! sot animal! entêté! Je vais te corriger et te +donner du Martin-bâton.»</p> + +<p>En effet, elle me battit tellement que j'eus peine à marcher jusqu'à la +ville. Nous arrivâmes enfin. On ôta de dessus mon pauvre dos écorché tous +les paniers pour les poser à terre; ma maîtresse, après m'avoir attaché à +un poteau, alla déjeuner, et moi, qui mourais de faim et de soif, on ne +m'offrit pas seulement un brin d'herbe, une goutte d'eau. Je trouvai moyen +de m'approcher des légumes pendant l'absence de la fermière, et je me +rafraîchis la langue en me remplissant l'estomac avec un panier de salades +et de choux. De ma vie je n'en avais mangé de si bons; je finissais le dernier +chou et la dernière salade lorsque ma maîtresse revint. Elle poussa un cri +en voyant son panier vide; je la regardai d'un air insolent et si satisfait, +qu'elle devina le crime que j'avais commis. Je ne vous répéterai pas les +injures dont elle m'accabla. Elle avait très mauvais ton, et lorsqu'elle était +en colère, elle jurait et disait des choses qui me faisaient rougir, tout âne +que je suis. Après donc m'avoir tenu les propos les plus humiliants, auxquels +je ne répondais qu'en me léchant les lèvres et en lui tournant le dos, +elle prit son bâton et se mit à me battre si cruellement que je finis par perdre +patience, et que je lui lançai trois ruades, dont la première lui cassa le nez +et deux dents, la seconde lui brisa le poignet, et la troisième l'attrapa à +l'estomac et la jeta par terre. Vingt personnes se précipitèrent sur moi en +m'accablant de coups et d'injures. On emporta ma maîtresse je ne sais où, +et l'on me laissa attaché au poteau près duquel étaient étalées les marchandises +que j'avais apportées. J'y restai longtemps; voyant que personne ne +songeait à moi, je mangeai un second panier plein d'excellents légumes, je +coupai avec mes dents la corde qui me retenait, et je repris tout doucement +le chemin de ma ferme.</p> + +<p>Les gens que je dépassais sur la route s'étonnaient de me voir tout seul.</p> + +<p>—Tiens, ce bourri avec sa longe cassée! Il s'est échappé, disait l'un.</p> + +<p>—Alors, c'est un échappé des galères, dit l'autre.</p> + +<p>Et tous se mirent à rire.</p> + +<p>—Il ne porte pas une forte charge sur son dos, reprit le troisième.</p> + +<p>—Bien sûr, il a fait un mauvais coup! s'écria un quatrième.</p> + +<p>—Attrape-le donc, mon homme, nous mettrons le petit sur son bât, dit +une femme.</p> + +<p>—Ah! il te portera bien avec le petit gars, répondit le mari. Moi, +voulant donner une bonne opinion de ma douceur et de ma complaisance, +je m'approchai tout doucement de la paysanne, et je m'arrêtai près d'elle +pour la laisser monter sur mon dos.</p> + +<p>—Il n'a pas l'air méchant, ce bourri! dit l'homme en aidant sa femme +à se placer sur le bât.</p> + +<p>Je souris de pitié en entendant ce propos: Méchant! comme si un âne +doucement traité était jamais méchant. Nous ne devenons colères, désobéissants +et entêtés que pour nous venger des coups et des injures que nous +recevons. Quand on nous traite bien, nous sommes bons, bien meilleurs que +les autres animaux.</p> + +<p>Je ramenai à leur maison la jeune femme et son petit garçon, joli petit +enfant de deux ans, qui me caressait, qui me trouvait charmant, et qui +aurait bien voulu me garder. Mais je réfléchis que ce ne serait pas honnête. +Mes maîtres m'avaient acheté, je leur appartenais. J'avais déjà brisé le nez +les dents, le poignet et l'estomac de ma maîtresse, j'étais assez vengé. +Voyant donc que la maman allait céder à son petit garçon, qu'elle gâtait +(je m'en étais bien aperçu pendant que le portais sur mon dos), je fis un +saut de côté et, avant que la maman eût pu ressaisir ma bride, je me sauvai +en galopant, et je revins à la maison.</p> + +<p>Mariette, la fille de mon maître, me vit la première.</p> + +<p>—Ah! voilà Cadichon. Comme le voilà revenu de bonne heure! Jules, +viens lui ôter son bât.</p> + +<p>—Méchant âne, dit Jules d'un ton bourru, il faut toujours s'occuper de +lui. Pourquoi donc est-il revenu seul? Je parie qu'il s'est échappé. Vilaine +bête! ajouta-t-il en me donnant un coup de pied dans les jambes, si je savais +que tu t'es sauvé, je te donnerais cent coups de bâton.</p> + +<p>Mon bât et ma bride étant ôtés, je m'éloignai en galopant. A peine étais-je +rentré dans l'herbage, que j'entendis des cris qui venaient de la ferme. +J'approchai ma tête de la haie, et je vis qu'on avait ramené la fermière; +c'étaient les enfants qui poussaient ces cris. J'écoutai de toutes mes oreilles, +et j'entendis Jules dire à son père:</p> + +<p>—Mon père, je vais prendre le grand fouet du charretier, j'attacherai +l'âne un arbre, et je le battrai jusqu'à ce qu'il tombe par terre.</p> + +<p>—Va, mon garçon, va, mais ne le tue pas; nous perdrions l'argent qu'il +nous a coûté. Je le vendrai à la prochaine foire.</p> + +<p>Je restai tremblant de frayeur en les entendant et en voyant Jules courir +à l'écurie pour chercher le fouet. Il n'y avait pas à hésiter, et, sans me faire +scrupule cette fois de faire perdre à mes maîtres le prix qu'ils m'avaient +payé, je courus vers la haie qui me séparait des champs: je m'élançai dessus +avec une telle force que je brisai les branches et que je pus passer au +travers. Je courus dans le champ, et je continuai à courir longtemps, bien +longtemps, croyant toujours être poursuivi. Enfin, n'en pouvant plus, je +m'arrêtai, j'écoutai ... je n'entendis rien. Je montai sur une butte, je ne vis +personne. Alors, je commençai à respirer et à me réjouir de m'être délivré +de ces méchants fermiers. Mais je me demandais ce que j'allais devenir. Si +je restais dans le pays, on me reconnaîtrait, on me rattraperait, et l'on me +ramènerait à mes maîtres. Que faire? Où aller?</p> + +<p>Je regardai autour de moi; je me trouvai isolé et malheureux, et j'allai +verser des larmes sur ma triste position, lorsque je m'aperçus que j'étais +au bord d'un bois magnifique: c'était la forêt de Saint-Evroult. «Quel +bonheur! m'écriai-je. Je trouverai dans cette forêt de l'herbe tendre, de +l'eau, de la mousse fraîche: j'y demeurerai pendant quelques jours, puis +j'irai dans une autre forêt, plus loin, bien plus loin de la ferme de mes +maîtres.»</p> + +<p>J'entrai dans le bois; je mangeai avec bonheur de l'herbe tendre, et je +bus l'eau d'une belle fontaine. Comme il commençait à faire nuit, je me +couchai sur la mousse au pied d'un vieux sapin, et je m'endormis paisiblement +jusqu'au lendemain.</p> + + +<br><br> + +<h3>II</h3> + +<h3>LA POURSUITE</h3> + + +<p>Le lendemain, après avoir mangé et bu, je songeai à mon bonheur.</p> + +<p>«Me voici sauvé, pensais-je; jamais on ne me retrouvera, et dans deux +jours, quand je serai bien reposé, j'irai plus loin encore.»</p> + +<p>A peine avais-je fini cette réflexion, que j'entendis l'aboiement lointain +d'un chien, puis d'un second; quelques instants après, je distinguai les +hurlements de toute une meute.</p> + +<p>Inquiet, un peu effrayé même, je me levai et je me dirigeai vers un petit +ruisseau que j'avais remarqué le matin. A peine y étais-je entré, que +j'entendis la voix de Jules parlant aux chiens.</p> + +<p>«Allons, allons, mes chiens, cherchez bien, trouvez-moi ce misérable +âne, mordez-le, déchirez-lui les jambes, et ramenez-le moi, que j'essaye mon +fouet sur son dos.»</p> + +<p>La frayeur manqua me faire tomber; mais je réfléchis aussitôt qu'en +marchant dans l'eau les chiens ne pourraient plus sentir la trace de mes +pas; je me mis donc à courir dans le ruisseau, qui était heureusement bordé +des deux côtés de buissons très épais. Je marchai sans m'arrêter pendant +fort longtemps; les aboiements des chiens s'éloignaient ainsi que la voix +du méchant Jules: je finis par ne plus rien entendre.</p> + +<p>Haletant, épuisé, je m'arrêtai un instant pour boire; je mangeai quelques +feuilles de buissons; mes jambes étaient raides de froid, mais je n'osais +par sortir de l'eau, j'avais peur que les chiens ne vinssent jusque-là et ne +sentissent l'odeur de mes pas. Quand je fus un peu reposé, je recommençai +à courir, suivant toujours le ruisseau, jusqu'à ce que je fusse sorti de la +forêt. Je me trouvai alors dans une grande prairie où paissaient plus de +cinquante boeufs. Je me couchai au soleil dans un coin de l'herbage; les +boeufs ne faisaient aucune attention à moi, de sorte que je pus manger et +me reposer à mon aise.</p> + +<p>Vers le soir, deux hommes entrèrent dans la prairie.</p> + +<p>—Frère, dit le plus grand des deux, si nous rentrions les boeufs cette +nuit? On dit qu'il y a des loups dans le bois.</p> + +<p>—Des loups? Qui est-ce qui t'a dit cette bêtise?</p> + +<p>—Des gens de Laigle. On raconte que l'âne de la ferme des Haies a été +emporté et dévoré dans la forêt.</p> + +<p>—Bah! laisse donc. Ils sont si méchants, les gens de cette ferme, qu'ils +auront fait mourir leur âne à force de coups.</p> + +<p>—Et pourquoi donc qu'ils diraient que le loup l'a mangé?</p> + +<p>—Pour qu'on ne sache pas qu'ils l'ont tué.</p> + +<p>—Tout de même il vaudrait mieux rentrer nos boeufs.</p> + +<p>—Fais comme tu voudras, frère; je ne tiens ni à oui ni à non.</p> + +<p>Je ne bougeais pas dans mon coin, tant j'avais peur qu'on ne me vît. +L'herbe était haute et me cachait, fort heureusement; les boeufs ne se +trouvaient pas du côté où j'étais étendu; on les fit marcher vers la barrière, +et puis à la ferme où demeuraient leurs maîtres.</p> + +<p>Je n'avais pas peur des loups, parce que l'âne dont on parlait c'était moi-même, +et que je n'avais pas vu la queue d'un loup dans la forêt où j'avais +passé la nuit. Je dormis donc à merveille, et je finissais mon déjeuner +quand les boeufs rentrèrent dans la prairie: deux gros chiens les menaient. +Je les regardais tranquillement, lorsqu'un des chiens m'aperçut, aboya +d'un air menaçant, et courut vers moi; son compagnon le suivit. Que +devenir? Comment leur échapper? Je m'élançai sur les palissades qui +entouraient la prairie; le ruisseau que j'avais suivi la traversait; je fus +assez heureux pour sauter par-dessus, et j'entendis la voix d'un des hommes +de la veille qui rappelait ses chiens. Je continuai mon chemin tout doucement, +et je marchai jusqu'à une autre forêt, dont j'ignore le nom. Je devais +être à plus de dix lieues de la ferme des Haies: j'étais donc sauvé; personne +ne me connaissait, et je pouvais me montrer sans craindre d'être ramené +chez mes anciens maîtres.</p> + + +<br><br> + +<h3>III</h3> + +<h3>LES NOUVEAUX MAÎTRES</h3> + + +<p>Je vécus tranquillement un mois dans cette forêt. Je m'ennuyais bien un +peu quelquefois, mais je préférais encore vivre seul que vivre malheureux. +J'étais donc à moitié heureux lorsque je m'aperçus que l'herbe diminuait +et devenait dure; les feuilles tombaient, l'eau était glacée, la terre était +humide.</p> + +<p>«Hélas! hélas! pensai-je; que devenir? Si je reste ici, je périrai de +froid, de faim, de soif. Mais où aller? Qui est-ce qui voudra de moi?»</p> + +<p>A force de réfléchir, j'imaginai un moyen de trouver un abri. Je sortis de +la forêt, et j'allai dans un petit village tout près de là. Je vis une petite +maison isolée et bien propre; une bonne femme était assise à la porte, elle +filait. Je fus touché de son air de bonté et de tristesse; je m'approchai d'elle, +et je mis ma tête sur son épaule. La bonne femme poussa un cri, se leva +précipitamment de dessus sa chaise, et parut effrayée. Je ne bougeai pas; +je la regardai d'un air doux et suppliant.</p> + +<p>—Pauvre bête! dit-elle enfin, tu n'as pas l'air méchant. Si tu n'appartiens +à personne, je serais bien contente de t'avoir pour remplacer mon +pauvre vieux Grison, mort de vieillesse. Je pourrai continuer à gagner ma +vie en vendant mes légumes au marché. Mais ... tu as sans doute un maître, +ajouta-t-elle en soupirant.</p> + +<p>—A qui parlez-vous, grand'mère? dit une voix douce qui venait de +l'intérieur de la maison.</p> + +<p>—Je cause avec un âne qui est venu me mettre la tête sur l'épaule, et +qui me regarde d'un air si doux que je n'ai pas le coeur de le chasser.</p> + +<p>—Voyons, voyons, reprit la petite voix.</p> + +<p>Et aussitôt je vis sur le seuil de la porte un beau petit garçon de six à +sept ans. Il était pauvrement mais proprement vêtu. Il me regarda d'un +oeil curieux et un peu craintif.</p> + +<p>—Puis-je le caresser, grand'mère? dit-il.</p> + +<p>—Certainement, mon Georget; mais prends garde qu'il ne te morde.</p> + +<p>Le petit garçon allongea son bras, et, ne pouvant m'atteindre, il avança +un pied, puis l'autre, et put me caresser le dos.</p> + +<p>Je ne bougeai pas, de peur de l'effrayer; seulement je tournai ma tête +vers lui, et je passai ma langue sur sa main.</p> + +<p><i>Georget:</i>—Grand'mère, grand'mère, comme il a l'air bon, ce pauvre +âne, il m'a léché la main!</p> + +<p><i>La grand' mère:</i>—C'est singulier qu'il soit tout seul. Où est son maître? +Va donc, Georget, par le village et à l'auberge où s'arrêtent les voyageurs: +tu demanderas à qui appartient ce bourri. Son maître est peut-être en peine +de lui.</p> + +<p><i>Georget:</i>—Vais-je emmener le bourri, grand'mère?</p> + +<p><i>La grand'mère:</i>—Il ne te suivrait pas; laisse-le aller où il voudra.</p> + +<p>Georget partit en courant; je trottai après lui. Quand il vit que je le suivais, +il vint à moi, et, me caressant, il me dit: «Dis donc, mon petit bourri, +puisque tu me suis tu me laisseras bien monter sur ton dos». Et, sautant +sur mon dos, il me fit: <i>Hu! hu!</i></p> + +<p>Je partis au petit galop, ce qui enchanta Georget. <i>Ho! ho!</i> fit-il en +passant devant l'auberge. Je m'arrêtai tout de suite. Georget sauta à terre; +je restai devant la porte, ne bougeant pas plus que si j'avais été attaché.</p> + +<p>—Ou'est-ce que tu veux, mon garçon! dit le maître de l'auberge.</p> + +<p>—Je viens savoir, monsieur Duval, si ce bourri, qui est ici à la porte, +ne serait pas à vous ou à une de vos pratiques.</p> + +<p>M. Duval s'avança vers la porte, me regarda attentivement. «Non ce +n'est pas à moi, ni à personne que je connaisse, mon garçon. Va chercher +plus loin.»</p> + +<p>Georget remonta sur mon dos; je repartis au galop, et nous marchâmes, +demandant de porte en porte à qui j'appartenais. Personne ne me reconnaissait, +et nous revînmes chez la bonne grand'mère, qui filait toujours +assise devant sa maison.</p> + +<p><i>Georget:</i>—Grand'mère, le bourri n'appartient à personne du pays. +Qu'allons-nous en faire? Il ne veut pas me quitter, et il se sauve quand +quelqu'un veut le toucher.</p> + +<p><i>La grand'mère:</i>—En ce cas, mon Georget, il ne faut pas le laisser passer +la nuit dehors; il pourrait lui arriver malheur. Va le mener à l'écurie de +notre pauvre Grison, et donne-lui une botte de foin et un seau d'eau. Nous +verrons demain à le mener au marché; peut-être retrouverons-nous son +maître.</p> + +<p><i>Georget:</i>—Et si nous ne le retrouvons pas, grand'mère?</p> + +<p><i>La grand'mère:</i>—Nous le garderons jusqu'à ce qu'on le réclame. Nous +ne pouvons pas laisser cette pauvre bête périr de froid pendant l'hiver, ou +bien tomber aux mains de méchants garnements qui la battraient et la +feraient mourir de fatigue et de misère.</p> + +<p>Georget me donna à boire et à manger, me caressa et sortit. Je lui entendis +dire en fermant la porte:</p> + +<p>«Ah! que je voudrais qu'il n'eût pas de maître et qu'il restât chez nous!»</p> + +<p>Le lendemain Georget me mit un licou après m'avoir fait déjeuner. Il +m'amena devant la porte, la grand'mère me mit sur le dos un bât très léger, +et s'assit dessus. Georget lui apporta un petit panier de légumes, qu'elle +mit sur ses genoux, et nous partîmes pour le marché de Mamers. La bonne +femme vendit bien ses légumes, personne ne me reconnut et je revins avec +mes nouveaux maîtres.</p> + +<p>Je vécus chez eux pendant quatre ans; j'étais heureux; je ne faisais de +mal à personne; je faisais bien mon service; j'aimais mon petit maître, qui +ne me battait jamais; on ne me fatiguait pas trop; on me nourrissait assez +bien. D'ailleurs, je ne suis pas gourmand. L'été, des épluchures de légumes, +des herbes dont ne veulent pas les chevaux ni les vaches; l'hiver, du foin +et des pelures de pommes de terre, de carottes, de navets: voilà ce qui nous +suffit à nous autres ânes.</p> + +<p>Il y avait pourtant des journées que je n'aimais pas; c'étaient celles où +ma maîtresse me louait à des enfants du voisinage. Elle n'était pas riche, +et, les jours où je n'avais pas à travailler, elle était bien aise de gagner +quelque chose en me louant aux enfants du château voisin. Ils n'étaient pas +toujours bons.</p> + +<p>Voici ce qui m'arriva un jour dans une de ces promenades.</p> + + +<br><br> + +<h3>IV</h3> + +<h3>LE PONT</h3> + + +<p>Il y avait six ânes rangés dans la cour; j'étais un des plus beaux et des +plus forts. Trois petites filles nous apportèrent de l'avoine dans une auge. +Tout en mangeant, j'écoutais causer les enfants.</p> + +<p><i>Charles</i>:—Voyons, mes amis, choisissons nos ânes. Moi, d'abord, je +prends celui-ci (en me montrant du doigt).</p> + +<p>—Toi, tu prends toujours ce que tu crois le meilleur, dirent à la fois +les cinq enfants. Il faut tirer au sort.</p> + +<p><i>Charles</i>:—Comment veux-tu que nous tirions au sort, Caroline? Est-ce +qu'on peut mettre les ânes dans un sac et les en tirer comme des billes?</p> + +<p>Antoine:—Ah! ah! ah! Est-il bête avec ses ânes dans un sac! Comme +si on ne pouvait pas les numéroter, 1, 2, 3, 4, 5, 6, mettre les numéros dans +un sac, et tirer au hasard chacun le sien.</p> + +<p>—C'est vrai, c'est vrai, s'écrièrent les cinq autres. Ernest, fais les numéros +pendant que nous allons les écrire sur le dos des ânes.</p> + +<p>Ces enfants sont bêtes, me disais-je. S'ils avaient l'esprit d'un âne, au +lieu de se donner l'ennui d'écrire les numéros sur notre dos, ils nous rangeraient +tout simplement le long du mur: le premier serait l, le second 2, +et ainsi de suite.</p> + +<p>Pendant ce temps, Antoine avait apporté un gros morceau de charbon. +J'étais le premier, il m'écrivit un énorme 1 sur la croupe; pendant qu'il +écrivait 2 sur la croupe de mon camarade, je me secoue fortement pour lui +faire voir que son invention n'était pas fameuse. Voilà le charbon parti et +le 1 disparu.</p> + +<p>—Imbécile! s'écria-t-il; il faut que je recommence.</p> + +<p>Pendant qu'il refait son n° l, mon camarade, qui m'avait vu faire, et +qui était malin, se secoue à son tour. Voilà le 2 parti. Antoine commence +à se fâcher; les autres rient et se moquent de lui. Je fais signe aux camarades, +nous le laissons faire; aucun ne bouge. Ernest revient avec les +numéros dans son mouchoir: chacun tire. Pendant qu'ils regardent leurs +numéros, je fais encore un signe aux camarades, et voilà que tous nous +nous secouons tant et plus. Plus de charbon, plus de numéros; il faut tout +recommencer: les enfants sont en colère. Charles triomphe et ricane; +Ernest, Albert, Caroline, Cécile et Louise crient contre Antoine, qui tape +du pied; ils se disent des injures; mes camarades et moi, nous nous mettons +à braire. Le tapage attire les papas et les mamans. On leur explique la +chose. Un des papas imagine enfin de nous ranger le long du mur. Il fait +tirer les numéros aux enfants.</p> + +<p>—Un! s'écrie Ernest. C'était moi.</p> + +<p>—Deux! dit Cécile. C'était un de mes amis.</p> + +<p>—Trois! dit Antoine. Et ainsi de suite jusqu'au dernier.</p> + +<p>—A présent, partons, dit Charles. Moi, d'abord, je pars le premier.</p> + +<p>—Oh! je saurai bien te rattraper, lui répondit vivement Ernest.</p> + +<p>—Je parie que non, reprit aussitôt Charles.</p> + +<p>-Je gage que si, répliqua Ernest.</p> + +<p>Voilà Charles qui tape son âne et qui part au galop. Avant qu'Ernest +ait eu le temps de me donner un coup de fouet, je pars aussi, mais d'un +train qui me fait bien vite rattraper Charles et son âne. Ernest est enchanté, +Charles est furieux. Il tape, il tape son âne; Ernest n'avait pas besoin de +me frapper, je courais, j'allais comme le vent. Je dépasse Charles en une +minute; j'entends les autres qui suivent en riant et en criant:</p> + +<p>—Bravo! l'âne n° 1; bravo! il court comme un cheval.</p> + +<p>L'amour-propre me donne du courage; je continue à galoper jusqu'à ce +que nous soyons arrivés près d'un pont. J'arrête brusquement; je venais de +voir qu'une large planche du pont était pourrie; je ne voulais pas tomber +à l'eau avec Ernest, mais retourner avec les autres, qui étaient bien loin +derrière nous.</p> + +<p>—Ho là! ho là! bourri, me dit Ernest. Sur le pont, mon ami, sur le +pont!</p> + +<p>Je résiste; il me donne un coup de baguette.</p> + +<p>Je continue à marcher vers les autres.</p> + +<p>—Entêté! bête brute! veux-tu tourner et passer le pont?</p> + +<p>Je marche toujours vers les camarades; je les rejoins malgré les injures +et les coups de ce méchant garçon.</p> + +<p>—Pourquoi bats-tu ton âne, Ernest? s'écria Caroline; il est excellent. Il +t'a mené ventre à terre et t'a fait dépasser Charles.</p> + +<p>—Je le bats parce qu'il s'entête à ne pas vouloir passer le pont, dit +Ernest; il s'est obstiné à revenir sur ses pas.</p> + +<p>—Ah! bah! c'est parce qu'il était seul; maintenant que nous voilà tous +il passera le pont tout comme les autres.</p> + +<p>Les malheureux! pensai-je. Ils vont tous tomber dans la rivière! Il faut +que je tâche de leur montrer qu'il y a du danger. Et me voilà reparti au +galop, courant vers le pont, à la grande satisfaction d'Ernest et aux cris de +joie des enfants.</p> + +<p>Je galope jusqu'au pont; arrivé là, je m'arrête brusquement comme si +j'avais peur. Ernest, étonné, me presse de continuer: je recule d'un air de +frayeur, qui surprend plus encore Ernest. L'imbécile ne voyait rien; la +planche pourrie était pourtant bien visible. Les autres avaient rejoint, et +regardaient en riant les efforts d'Ernest pour me faire passer et les miens +pour ne pas passer. Ils finissent par descendre de leurs ânes; chacun me +pousse, me bat sans pitié; je ne bouge pas.</p> + +<p>—Tirez-le par la queue! s'écrie Charles. Les ânes sont si entêtés, que +lorsqu'on veut les faire reculer, ils avancent.</p> + +<p>Les voilà qui veulent me saisir la queue. Je me défends en ruant; ils me +battent tous ensemble: je n'en bouge pas davantage.</p> + +<p>—Attends, Ernest, dit Charles; je passerai le premier, ton âne me suivra +certainement.</p> + +<p>Il veut avancer, je me mets en travers du pont; il me fait reculer à force +de coups.</p> + +<p>«Au fait, me dis-je, si ce méchant garçon veut se noyer, qu'il se noie, j'ai +fait ce que j'ai pu pour le sauver; qu'il boive un coup, puisqu'il le veut +absolument.»</p> + +<p>A peine son âne met-il le pied sur la planche pourrie, qu'elle casse, et +voilà Charles et son âne à l'eau. Pour son camarade, il n'y avait pas de +danger, car il savait nager comme tous les ânes. Mais Charles se débattait +et criait sans pouvoir se tirer de là.</p> + +<p>—Une perche! une perche! disait-il.</p> + +<p>Les enfants criaient et couraient de tous côtés. Enfin Caroline aperçoit +une longue perche, la ramasse et la présente à Charles, qui la saisit. Son +poids entraîne Caroline, qui appelle <i>au secours!</i> Ernest, Antoine et Albert +courent à elle; ils parviennent avec peine à retirer le malheureux Charles, +qui avait bu plus qu'il n'avait soif, et qui était trempé des pieds à la tête. +Quand il est sauvé, les enfants se mettent à rire de sa mine piteuse; Charles +se fâche; les enfants sautent sur leurs ânes et lui conseillent en riant de +rentrer à la maison pour changer d'habits et de linge. Il remonte tout +mouillé sur son âne. Je riais à part moi de sa figure ridicule. Le courant +avait entraîné son chapeau et ses souliers, l'eau ruisselait jusqu'à terre; ses +cheveux, trempés, se collaient à sa figure, son air furieux achevait de le +rendre complètement risible. Les enfants riaient, mes camarades sautaient +et couraient pour témoigner leur gaieté.</p> + +<p>Je dois ajouter que l'âne de Charles était détesté de nous tous, parce qu'il +était querelleur, gourmand et bête, ce qui est très rare parmi les ânes.</p> + +<p>Enfin, Charles disparut, les enfants et mes camarades se calmèrent. +Chacun me caressa et admira mon esprit; nous repartîmes tous, moi en +tête de la bande.</p> + +<br><br> + + +<h3>V</h3> + +<h3>LE CIMETIÈRE</h3> + + +<p>Nous marchions au pas, et nous approchions du cimetière du village, qui +est à une lieue du château. «Si nous retournions, dit Caroline, et que nous +reprenions le chemin de la forêt?»</p> + +<p>—Pourquoi cela? dit Cécile.</p> + +<p><i>Caroline:</i>—C'est que je n'aime pas les cimetières.</p> + +<p><i>Cécile:</i> d'un air moqueur.—Pourquoi n'aimes-tu pas les cimetières? +Est-ce que tu as peur d'y rester?</p> + +<p>—Non, mais je pense aux pauvres gens qui y sont enterrés, et j'en suis +attristée.</p> + +<p>Les enfants se moquèrent de Caroline, et passèrent exprès tout contre le +mur. Ils allaient le dépasser, lorsque Caroline, qui paraissait inquiète, +arrêta son âne, sauta à terre, et courut à la grille du cimetière.</p> + +<p>—Que fais-tu, Caroline? où vas-tu? s'écrièrent les enfants.</p> + +<p>Caroline ne répondit pas; elle poussa précipitamment la grille, entra +dans le cimetière, regarda autour d'elle, et courut vers une tombe fraîchement +remuée.</p> + +<p>Ernest l'avait suivie avec inquiétude, et la rejoignit au moment où, se +baissant vers la tombe, elle relevait un pauvre petit garçon de trois ans +dont elle avait entendu les gémissements.</p> + +<p>—Qu'as-tu, mon pauvre petit? Pourquoi pleures-tu?</p> + +<p>L'enfant sanglotait et ne pouvait répondre; il était très joli et misérablement +vêtu.</p> + +<p><i>Caroline:</i>—Comment es-tu tout seul ici, mon pauvre petit?</p> + +<p><i>L'enfant:</i> sanglotant.—Ils m'ont laissé ici; j'ai faim.</p> + +<p><i>Caroline:</i>—Qui est-ce qui t'a laissé ici?</p> + +<p><i>L'enfant:</i> sanglotant.—Les hommes noirs; j'ai faim.</p> + +<p><i>Caroline:</i>—Ernest, va vite chercher nos provisions; il faut donner à +manger à ce pauvre petit; il nous expliquera ensuite pourquoi il pleure et +pourquoi il est ici.</p> + +<p>Ernest courut chercher le panier aux provisions, pendant que Caroline +tâchait de consoler l'enfant. Peu d'instants après Ernest reparut, suivi de +toute la bande, que la curiosité attirait. On donna à l'enfant du poulet froid +et du pain trempé dans du vin; à mesure qu'il mangeait, ses larmes se +séchaient, son visage reprenait un air riant. Quand il fut rassasié, Caroline +lui demanda pourquoi il était couché sur cette tombe.</p> + +<p><i>L'enfant:</i>—C'est grand'mère qu'ils ont mise là. Je veux attendre qu'elle +revienne.</p> + +<p><i>Caroline:</i>—Où est ton papa?</p> + +<p><i>L'enfant:</i>—Je ne sais pas, je ne le connais pas.</p> + +<p><i>Caroline:</i>—Et ta maman?</p> + +<p><i>L'enfant:</i>—Je ne sais pas; des hommes noirs l'ont emportée comme +grand'mère.</p> + +<p><i>Caroline:</i>—Mais qui est-ce qui te soigne?</p> + +<p><i>L'enfant:</i>—Personne.</p> + +<p><i>Caroline:</i>—Qui est-ce qui te donne à manger?</p> + +<p><i>L'enfant:</i>—Personne; je tétais nourrice.</p> + +<p><i>Caroline:</i>—Où est-elle ta nourrice?</p> + +<p><i>L'enfant:</i>—Là-bas, à la maison.</p> + +<p><i>Caroline:</i>—Qu'est-ce qu'elle fait?</p> + +<p><i>L'enfant:</i>—Elle marche; elle mange de l'herbe.</p> + +<p><i>Caroline:</i>—De l'herbe? +Et tous les enfants se regardèrent avec surprise.</p> + +<p>—Elle est donc folle? dit tout bas Cécile.</p> + +<p><i>Antoine:</i>—Il ne sait ce qu'il dit, il est trop jeune.</p> + +<p><i>Caroline:</i>—Pourquoi ta nourrice ne t'a-t-elle pas emporté?</p> + +<p><i>L'enfant:</i>—Elle ne peut pas; elle n'a pas de bras.</p> + +<p>La surprise des enfants redoubla.</p> + +<p><i>Caroline:</i>—Mais alors comment peut-elle te porter?</p> + +<p><i>L'enfant:</i>—Je monte sur son dos.</p> + +<p><i>Caroline:</i>—Est-ce que tu couches avec elle?</p> + +<p><i>L'enfant:</i> souriant.—Oh non! je serais trop mal.</p> + +<p><i>Caroline:</i>—Mais où couche-t-elle donc? N'a-t-elle pas un lit?</p> + +<p>L'enfant se mit à rire et dit:</p> + +<p>—Oh non! elle couche sur la paille.</p> + +<p>—Que veut dire tout cela? dit Ernest. Demandons-lui de nous mener +dans sa maison, nous verrons sa nourrice; elle nous expliquera ce qu'il +veut dire.</p> + +<p>—J'avoue que je n'y comprends rien, dit Antoine.</p> + +<p><i>Caroline:</i>—Peux-tu retourner chez toi, mon petit?</p> + +<p><i>L'enfant:</i>—Oui, mais pas tout seul; j'ai peur des hommes noirs; il y +en a plein la chambre de grand'mère.</p> + +<p><i>Caroline:</i>—Nous irons tous avec toi; montre-nous par où il faut aller.</p> + +<p>Caroline remonta sur son âne, et prit le petit garçon sur ses genoux. Il +lui indiqua le chemin, et, cinq minutes après, nous arrivâmes tous à la +cabane de la mère Thibaut, qui était morte de la veille et enterrée du matin. +L'enfant courut à la maison et appela: «Nourrice, nourrice!» Aussitôt +une chèvre bondit hors de l'écurie restée ouverte, courut à l'enfant et +témoigna sa joie de le revoir par mille sauts et caresses. L'enfant l'embrassait +aussi; puis il dit: «Téter, nourrice». La chèvre se coucha aussitôt par +terre; le petit garçon s'étendit près d'elle et se mit à téter comme s'il n'avait ni bu ni mangé.</p> + +<p>—Voilà la nourrice expliquée, dit enfin Ernest. Que ferons-nous de cet +enfant?</p> + +<p>—Nous n'avons rien à en faire, dit Antoine qu'à le laisser là avec sa +chèvre.</p> + +<p>Les enfants se récrièrent tous avec indignation.</p> + +<p><i>Caroline:</i>—Ce serait abominable d'abandonner ce pauvre petit; il +mourrait peut-être bientôt, faute de soins.</p> + +<p><i>Antoine:</i>—Que veux-tu en faire? Vas-tu l'emmener chez toi?</p> + +<p><i>Caroline:</i>—Certainement; je prierai maman de faire demander qui il +est, s'il a des parents, et, en attendant, de le garder à la maison.</p> + +<p><i>Antoine:</i>—Et notre partie d'âne? Nous allons donc tous rentrer?</p> + +<p><i>Caroline:</i>—Mais non, Ernest aura la complaisance de m'accompagner. +Continuez,! vous autres, votre promenade; vous êtes encore quatre, vous +pouvez bien vous passer de moi et d'Ernest.</p> + +<p>—Au fait, elle a raison, dit Antoine; remontons à âne et continuons +notre promenade.</p> + +<p>Et ils partirent, laissant la bonne Caroline avec son cousin Ernest.</p> + +<p>«Comme c'est heureux qu'on ne m'ait pas écoutée et qu'on ait voulu me +taquiner en passant si près du cimetière, dit Caroline: sans cela je n'aurais +pas entendu pleurer ce pauvre enfant et il aurait passé la nuit entière sur +la terre froide et humide!»</p> + +<p>C'était moi qu'Ernest montait. Je compris, avec mon intelligence accoutumée, +qu'il fallait arriver le plus promptement possible au château. Je me +mis donc à galoper, mon camarade me suivit, et nous arrivâmes en une +demi-heure. On fut d'abord effrayé de notre retour si prompt. Caroline +raconta ce qui leur était arrivé avec l'enfant. Sa maman ne savait trop qu'en +faire, lorsque la femme du garde offrit de l'élever avec son fils, qui était +du même âge. La maman accepta son offre. Elle fit demander au village +le nom du petit garçon et ce qu'étaient devenus ses parents. On apprit que +le père était mort l'année d'avant, la mère depuis six mois; l'enfant était +resté avec une vieille grand'mère méchante et avare, qui était morte la +veille. Personne n'avait pensé à l'enfant, et il avait suivi le cercueil jusqu'au cimetière; du reste, la grand'mère avait du bien, l'enfant n'était pas pauvre.</p> + +<p>On fit venir la bonne chèvre chez le garde, qui éleva l'enfant et en fit un +bon petit sujet. Je le connais, il s'appelle Jean Thibaut: il ne fait jamais +de mal aux animaux, ce qui prouve son bon coeur; et il m'aime beaucoup, +ce qui prouve son esprit.</p> + + +<br><br> + +<h3>VI</h3> + +<h3>LA CACHETTE</h3> + + +<p>J'étais heureux, je l'ai déjà dit; mon bonheur devait bientôt finir. Le +père de Georget était soldat; il revint dans son pays, rapporta de l'argent, +que lui avait laissé en mourant son capitaine, et la croix, qui lui avait +donnée son général. Il acheta une maison à Mamers, emmena son petit +garçon et sa vieille mère, et me vendit à un voisin qui avait une petite ferme. +Je fus triste de quitter ma bonne vieille maîtresse et mon petit maître +Georget; tous deux avaient toujours été bons pour moi, et j'avais bien +rempli tous mes devoirs.</p> + +<p>Mon nouveau maître n'était pas mauvais, mais il avait la sotte manie de +vouloir faire travailler tout le monde, et moi comme les autres. Il m'attelait +à une petite charrette, et il me faisait charrier de la terre, du fumier, des +pommes, du bois. Je commençais à devenir paresseux; je n'aimais pas à +être attelé, et je n'aimais pas surtout le jour du marché. On ne me chargeait +pas trop et l'on ne me battait pas, mais il fallait ce jour-là rester sans +manger depuis le matin jusqu'à trois ou quatre heures de l'après-midi. +Quand la chaleur était forte, j'avais soif à mourir, et il fallait attendre que +tout fût vendu, que mon maître eût reçu son argent, qu'il eût dit bonjour +aux amis, qui lui faisaient boire la goutte.</p> + +<p>Je n'étais pas très bon alors; je voulais qu'on me traitât avec amitié, sans +quoi je cherchais à me venger. Voici ce que j'imaginai un jour; vous verrez +que les ânes ne sont pas bêtes; mais vous verrez aussi que je devenais +mauvais.</p> + +<p>Le jour du marché, on se levait de meilleure heure que de coutume à la +ferme; on cueillait les légumes, on battait le beurre, on ramassait les oeufs. +Je couchais pendant l'été dans une grande prairie. Je voyais et j'entendais +ces préparatifs, et je savais qu'à dix heures du matin on devait venir me +chercher pour m'atteler à la petite charrette, remplie de tout ce qu'on +voulait vendre. J'ai déjà dit que ce marché m'ennuyait et me fatiguait. +J'avais remarqué dans la prairie un grand fossé rempli de ronces et +d'épines; je pensai que je pourrais m'y cacher, de manière qu'on ne pût +me trouver au moment du départ. Le jour du marché, quand je vis commencer +les allées et venues des gens de la ferme, je descendis tout doucement +dans le fossé, et je m'y enfonçai si bien qu'il était impossible de +m'apercevoir. J'étais là depuis une heure, blotti dans les ronces et les +épines, lorsque j'entendis le garçon m'appeler, en courant de tous côtés, +puis retourner à la ferme. Il avait sans doute appris au maître que j'étais +disparu, car peu d'instants après j'entendis la voix du fermier lui-même +appeler sa femme et tous les gens de la ferme pour me chercher.</p> + +<p>—Il aura sans doute passé au travers de la haie, disait l'un.</p> + +<p>—Par où veux-tu qu'il ait passé? Il n'y a de brèche nulle part, répondit +l'autre.</p> + +<p>—On aura laissé la barrière ouverte, dit le maître. Courez dans les +champs, garçons, il ne doit pas être loin; allez vite et ramenez-le, car le +temps passe, et nous arriverons trop tard.</p> + +<p>Les voilà tous partis dans les champs, dans les bois, à courir, à m'appeler. +Je riais tout bas dans mon trou, et je n'avais garde de me montrer. +Les pauvres gens revinrent essoufflés, haletants; pendant une heure ils +avaient cherché partout. Le maître jura après moi, dit qu'on m'avait sans +doute volé, que j'étais bien bête de m'être laisse prendre, fit atteler un de +ses chevaux à la charrette et partit de fort mauvaise humeur. Quand je vis +que chacun était retourné à son ouvrage, que personne ne pouvait me voir, +je passai la tête avec précaution hors de ma cachette, je regardai autour +de moi, et, me voyant seul, je sortis tout à fait; je courus à l'autre bout de +la prairie, pour qu'on ne pût deviner où j'avais été, et je me mis à braire de +toutes mes forces.</p> + +<p>A ce bruit, les gens de la ferme accoururent.</p> + +<p>—Tiens, le voilà revenu! s'écria le berger.</p> + +<p>—D'où vient-il donc? dit la maîtresse.</p> + +<p>—Par où a-t-il passé? reprit le charretier.</p> + +<p>Dans ma joie d'avoir évité le marché, je courus à eux. Ils me reçurent +très bien, me caressèrent, me dirent que j'étais une bonne bête de m'être +sauvé d'entre les mains des gens qui m'avaient volé, et me firent tant de +compliments que j'en fus honteux, car je sentais bien que je méritais le +bâton bien plus que des caresses. On me laissa paître tranquillement, et +j'aurais passé une journée charmante, si je ne m'étals pas senti troublé par +ma conscience, qui me reprochait d'avoir attrapé mes pauvres maîtres.</p> + +<p>Quand le fermier revint et qu'il apprit mon retour, il fut bien content, +mais aussi bien surpris. Le lendemain, il fit le tour de la prairie, et boucha +avec soin tous les trous de la haie qui l'entourait.</p> + +<p>«Il sera bien fin s'il s'échappe encore, dit-il en finissant. J'ai bouché +avec des épines et des piquets jusqu'aux plus petites brèches; il n'y a pas de +quoi donner passage à un chat.»</p> + +<p>La semaine se passa tranquillement; on ne pensait plus à mon aventure. +Mais au marché suivant je recommençai mon méchant tour, et je me cachai +dans ce fossé qui m'évitait une si grande fatigue et un si grand ennui. On +me chercha comme la dernière fois, on s'étonna plus encore, et l'on crut +qu'un habile voleur m'avait enlevé en me faisant passer par la barrière.</p> + +<p>«Cette fois, dit tristement mon maître, il est définitivement perdu. Il ne +pourra pas s'échapper une seconde fois, et quand même il s'échapperait, +il ne pourra rentrer; j'ai trop bien bouché toutes les brèches de la haie.»</p> + +<p>Et il partit en soupirant; ce fut encore un des chevaux qui me remplaça +à la charrette. De même que la semaine précédente je sortis de ma cachette +quand tout le monde fut parti; mais je trouvai plus prudent de ne pas +annoncer mon retour en faisant <i>hi! han!</i> comme l'autre fois.</p> + +<p>Quand on me trouva mangeant tranquillement l'herbe dans la prairie. +et quand mon maître apprit que j'étais revenu peu de temps après son +départ, je vis qu'on soupçonnait quelque tour de ma façon; personne ne +me fit de compliments, on me regardait d'un air méfiant, et je m'aperçus +bien que j'étais surveillé plus que par le passé. Je me moquai d'eux, et je +me dis en moi-même:</p> + +<p>«Mes bons amis, vous serez bien fins si vous découvrez le tour que je +vous joue; je suis plus fin que vous, et je vous attraperai encore et toujours.»</p> + +<p>Je me cachai donc une troisième fois, bien content de ma finesse. Mais +j'étais à peine blotti dans mon fossé, quand j'entendis l'aboiement formidable +du gros chien de garde, et la voix de mon maître qui disait:</p> + +<p>«Attrape-le, <i>Garde à vous</i>, hardi, hardi! descends dans le fossé, mords-lui +les jarrets, amène-le! bravo! mon chien; attrape, <i>Garde à vous!</i>»</p> + +<p><i>Garde à vous</i> s'était en effet élancé dans le trou, il me mordait les jarrets, +le ventre; il m'aurait dévoré si je ne m'étais décidé à sauter hors du fossé; +j'allais courir vers la haie et chercher à m'y frayer un passage, quand le +fermier, qui m'attendait, me lança un noeud coulant et m'arrêta tout court. +Il s'était armé d'un fouet, qu'il me fit rudement sentir; le chien continuait +à me mordre, le maître me battait; je me repentais amèrement de ma +paresse. Enfin le fermier renvoya <i>Garde à vous</i>, cessa de me battre, détacha +le noeud coulant, me passa un licou, et m'emmena tout penaud et tout +meurtri pour m'atteler à la charrette qui m'attendait.</p> + +<p>Je sus depuis qu'un des enfants était resté sur la route, près de la barrière, +pour m'ouvrir si je revenais; il m'avait aperçu sortant du fossé, et +il l'avait dit à son père. Le petit traître!</p> + +<p>Je lui en voulus de ce que j'appelais une méchanceté, jusqu'à ce que mes +malheurs et mon expérience m'eussent rendu meilleur.</p> + +<p>Depuis ce jour on fut bien plus sévère pour moi; on voulut m'enfermer, +mais j'avais trouvé moyen d'ouvrir toutes les barrières avec mes dents; si +c'était un loquet, je le levais; si c'était un bouton, je le tournais; si c'était +un verrou, je le poussais. J'entrais partout, je sortais de partout. Le fermier +jurait, grondait, me battait: il devenait méchant pour moi, et moi, je l'étais +de plus en plus pour lui. Je me sentais malheureux par ma faute; je comparais +ma vie misérable avec celle que je menais autrefois chez ces mêmes +maîtres; mais, au lieu de me corriger, je devenais de plus en plus entêté +et méchant. Un jour, j'entrai dans le potager, je mangeai toute la salade; +un autre jour, je jetai par terre son petit garçon, qui m'avait dénoncé; une +autre fois, je bus un baquet de crème qu'on avait mis dehors pour battre +du beurre. J'écrasais leurs poulets, leurs petits dindons, je mordais leurs +cochons; enfin je devins si méchant, que la maîtresse demanda à son mari +de me vendre à la foire de Mamers, qui devait avoir lieu dans quinze jours. +J'étais devenu maigre et misérable à force de coups et de mauvaise nourriture. +On voulut, pour me mieux vendre, me mettre en bon état, comme +disent les fermiers. On défendit aux gens de la ferme et aux enfants de me +maltraiter; on ne me fit plus travailler, on me nourrit très bien: je fus très +heureux pendant ces quinze jours. Mon maître me mena à la foire et me +vendit cent francs. En le quittant, j'aurais bien voulu lui donner un bon +coup de dent, mais je craignis de faire prendre mauvaise opinion de moi à +mes nouveaux maîtres, et je me contentai de lui tourner le dos avec un +geste de mépris.</p> + + +<br><br> + +<h3>VII</h3> + +<h3>LE MÉDAILLON</h3> + + +<p>J'avais été acheté par un monsieur et une dame qui avaient une fille de +douze ans toujours souffrante, et qui s'ennuyait. Elle vivait à la campagne +et seule, car elle n'avait pas d'amies de son âge. Son père ne s'occupait pas +d'elle; sa maman l'aimait assez, mais elle ne pouvait souffrir de lui voir +aimer personne, pas même des bêtes. Pourtant, comme le médecin avait +ordonné de la distraction, elle pensa que des promenades à âne l'amuseraient +suffisamment. Ma petite maîtresse s'appelait Pauline; elle était +triste et souvent malade; très douce, très bonne et très jolie. Tous les jours +elle me montait; je la menais promener dans les jolis chemins et les jolis +petits bois que je connaissais. Dans le commencement, un domestique ou +une femme de chambre l'accompagnait; mais quand on vit combien j'étais +doux, bon et soigneux pour ma petite maîtresse, on la laissa aller seule. +Elle m'appela Cadichon: ce nom m'est resté.</p> + +<p>«Va te promener avec Cadichon, lui disait son père: avec un âne comme +celui-là, il n'y a pas de danger; il a autant d'esprit qu'on homme, et il +saura toujours te ramener à la maison.»</p> + +<p>Nous sortions donc ensemble. Quand elle était fatiguée de marcher, je +me rangeais contre une butte de terre, ou bien descendais dans un petit +fossé pour qu'elle pût monter facilement sur mon dos. Je la menais près +des noisetiers chargés de noisettes; je m'arrêtais pour la laisser en cueillir +à son aise. Ma petite maîtresse m'aimait beaucoup; elle me soignait, me +caressait. Quand il faisait mauvais et que nous ne pouvions pas sortir, elle +venait me voir dans mon écurie; elle m'apportait du pain, de l'herbe +fraîche, des feuilles de salade, des carottes; elle me parlait, croyant que +je ne la comprenais pas; elle me contait ses petis chagrins, quelquefois elle +pleurait.</p> + +<p>«Oh! mon pauvre Cadichon, disait-elle; tu es un âne, et tu ne peux me +comprendre; et pourtant tu es mon seul ami; car à toi seul je puis dire +tout ce que je pense. Maman m'aime, mais elle est jalouse; elle veut que +je n'aime qu'elle; je ne connais personne de mon âge, et je m'ennuie.»</p> + +<p>Et Pauline pleurait et me caressait. Je l'aimais aussi, et je la plaignais, +cette pauvre petite. Quand elle était près de moi, j'avais soin de ne pas +bouger, de peur de la blesser avec mes pieds.</p> + +<p>Un jour, je vis Pauline accourir vers moi toute joyeuse.</p> + +<p>«Cadichon, Cadichon, s'écria-t-elle, maman m'a donné un médaillon de +ses cheveux; je veux y ajouter des tiens, car tu es aussi mon ami; je t'aime, +et j'aurai ainsi les cheveux de ceux que j'aime le plus au monde.»</p> + +<p>En effet, Pauline coupa du poil à ma crinière, ouvrit son médaillon, et +les mêla avec les cheveux de sa maman.</p> + +<p>J'étais heureux de voir combien Pauline m'aimait; j'étais fier de voir +mes poils dans un médaillon, mais je dois avouer qu'ils ne faisaient pas +un joli effet; gris, durs, épais, ils faisaient paraître les cheveux de la +maman rudes et affreux. Pauline ne le voyait pas; elle tournait dans tous +les sens et admirait son médaillon, lorsque la maman entra.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu regardes là? lui dit-elle.</p> + +<p>—C'est mon médaillon, maman, répondit Pauline en le cachant à +moitié.</p> + +<p><i>La maman:</i>—Pourquoi l'as-tu apporté ici.</p> + +<p><i>Pauline:</i>—Pour le faire voir à Cadichon.</p> + +<p><i>La maman:</i>—Quelle sottise! En vérité, Pauline, tu perds la tête avec +ton Cadichon! Comme s'il pouvait comprendre ce que c'est qu'un médaillon +de cheveux.</p> + +<p><i>Pauline:</i>—Je vous assure, maman, qu'il comprend très bien; il m'a +léché la main quand ... quand ...</p> + +<p>Pauline rougit et se tut.</p> + +<p><i>La maman:</i>—Eh bien! pourquoi n'achèves-tu pas? A quel propos +Cadichon t'a-t-il léché la main?</p> + +<p><i>Pauline:</i> embarrassée.—Maman, j'aime mieux ne pas vous le dire; j'ai +peur que vous ne me grondiez.</p> + +<p><i>La maman:</i> avec vivacité.—Qu'est-ce donc? Voyons; parle. Quelle +bêtise as-tu faite encore?</p> + +<p><i>Pauline:</i>—Ce n'est pas une bêtise, maman, au contraire.</p> + +<p><i>La maman:</i>—Alors, de quoi as-tu peur? Je parie que tu as donné à +Cadichon de l'avoine à le rendre malade.</p> + +<p><i>Pauline:</i>—Non, je ne lui ai rien donné, au contraire.</p> + +<p><i>La maman:</i>—Comment, au contraire! Ecoute, Pauline, tu m'impatientes; +je veux que tu me dises ce que tu as fait, et pourquoi tu m'as +quittée depuis près d'une heure.</p> + +<p>En effet, l'arrangement de mes poils avait été très long; il avait fallu +enlever le papier collé derrière le médaillon, ôter le verre, placer les poils +et recoller le tout.</p> + +<p>Pauline hésita encore un instant; puis elle dit bien bas et en hésitant +bien fort:</p> + +<p>—J'ai coupé des poils de Cadichon pour...</p> + +<p><i>La maman:</i> avec impatience.—Pour? Eh bien! achève donc! Pour +quoi faire?</p> + +<p><i>Pauline:</i> très bas.—Pour mettre dans le médaillon.</p> + +<p><i>La maman:</i> avec colère.—Dans quel médaillon?</p> + +<p><i>Pauline:</i>—Dans celui que vous m'avez donné.</p> + +<p><i>La maman:</i> de même.—Celui que je t'ai donné avec mes cheveux! Et +qu'as-tu fait de mes cheveux?</p> + +<p>—Ils y sont toujours; les voilà, répondit la pauvre Pauline en présentant +le médaillon.</p> + +<p>—Mes cheveux mêlés avec les poils de l'âne! s'écria la maman avec +emportement. Ah! c'est trop fort! Vous ne méritez pas, mademoiselle, le +présent que je vous ai fait. Me mettre au rang d'un âne! Témoigner à un +âne la même tendresse qu'à moi!</p> + +<p>Et, arrachant le médaillon des mains de la malheureuse Pauline stupéfaite, +elle le lança à terre, piétina dessus et le brisa en mille morceaux. +Puis, sans regarder sa fille, elle sortit de l'écurie en fermant la porte avec +violence.</p> + +<p>Pauline, surprise, effrayée de cette colère subite, resta un moment immobile. +Elle ne tarda pas à éclater en sanglots, et, se jetant à mon cou, elle +me dit:</p> + +<p>«Cadichon, Cadichon, tu vois comme on me traite! On ne veut pas que +je t'aime, mais je t'aimerai malgré eux et plus qu'eux, parce que toi tu es +bon, tu ne me grondes jamais; tu ne me causes jamais aucun chagrin, et tu +cherches à m'amuser dans nos promenades. Hélas! Cadichon, quel malheur +que tu ne puisses ni me comprendre ni me parler! Que de choses je te +dirais!»</p> + +<p>Pauline se tut: et elle se jeta par terre et continua à pleurer doucement. +J'étais touché et attristé de son chagrin, mais je ne pouvais la consoler ni +même lui faire savoir que je la comprenais. J'éprouvais une colère furieuse +contre cette mère qui, par bêtise ou par excès de tendresse pour sa fille, la +rendait malheureuse. Si j'avais pu, je lui aurais fait comprendre le chagrin +qu'elle causait à Pauline, le mal qu'elle faisait à cette santé si délicate, +mais je ne pouvais parler, et je regardais avec tristesse couler les larmes +de Pauline. Un quart d'heure à peine s'était écoulé depuis le départ de la +maman, lorsqu'une femme de chambre ouvrit la porte, appela Pauline, et +lui dit:</p> + +<p>—Mademoiselle, votre maman vous demande, elle ne veut pas que vous +restiez à l'écurie de Cadichon, ni même que vous y entriez.</p> + +<p>—Cadichon, mon pauvre Cadichon! s'écria Pauline, on ne veut donc +plus que je le voie!</p> + +<p>—Si fait, mademoiselle, mais seulement quand vous irez en promenade; +votre maman dit que votre place est au salon et pas à l'écurie.</p> + +<p>Pauline ne répliqua pas, elle savait que sa maman voulait être obéie; +elle m'embrassa une dernière fois; je sentis couler ses larmes sur mon cou. +Elle sortit et ne rentra plus. Depuis ce temps, Pauline devint plus triste et +plus souffrante; elle toussait; je la voyais pâlir et maigrir. Le mauvais +temps rendait nos promenades plus rares et moins longues. Quand on +m'amenait devant le perron du château, Pauline montait sur mon dos sans +me parler; mais, quand nous étions hors de vue, elle sautait à terre, me +caressait, et me racontait ses chagrins de tous les jours pour soulager son +coeur, et pensant que je ne pouvais la comprendre. C'est ainsi que j'appris +que sa maman était restée de mauvaise humeur et maussade depuis l'aventure +du médaillon; que Pauline s'ennuyait et s'attristait plus que jamais, +et que la maladie dont elle souffrait devenait tous les jours plus grave.</p> + +<br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<h3>L'INCENDIE</h3> + + +<p>Un soir que je commençais à m'endormir, je fus réveillé par des cris: +<i>Au feu!</i> Inquiet, effrayé, je cherchai à me débarrasser de la courroie qui +me retenait; mais, j'eus beau tirer, me rouler à terre, la maudite courroie +ne cassait pas. J'eus enfin l'heureuse idée de la couper avec mes dents: j'y +parvins après quelques efforts. La lueur de l'incendie éclairait ma pauvre +écurie; les cris, le bruit augmentaient; j'entendais les lamentations des +domestiques, le craquement des murs, des planchers qui s'écroulaient, le +ronflement des flammes; la fumée pénétrait déjà dans mon écurie, et +personne ne songeait à moi; personne n'avait la charitable pensée d'ouvrir +seulement ma porte pour me faire échapper. Les flammes augmentaient de +violence; je sentais une chaleur incommode qui commençait à me +suffoquer.</p> + +<p>«C'est fini, me dis-je, je suis condamné à brûler vif; quelle mort +affreuse! Oh! Pauline! ma chère maîtresse! vous avez oublié votre pauvre +Cadichon.»</p> + +<p>A peine avais-je, non pas prononcé, mais pensé ces paroles, que ma porte +s'ouvrit avec violence, et j'entendis la voix terrifiée de Pauline qui +m'appelait. Heureux d'être sauvé, je m'élançai vers elle et nous allions passer la +porte, lorsqu'un craquement épouvantable nous fit reculer. Un bâtiment +en face de mon écurie s'était écroulé; ses débris bouchaient tout passage: +ma pauvre maîtresse devait périr pour avoir voulu me délivrer. La fumée, +la poussière de l'éboulement et la chaleur nous suffoquaient. Pauline se +laissa tomber près de moi. Je pris subitement un parti dangereux, mais qui +seul pouvait nous sauver. Je saisis avec mes dents la robe de ma petite +maîtresse presque évanouie, et je m'élançai à travers les poutres enflammées +qui couvraient la terre. J'eus le bonheur de tout traverser sans que +sa robe prît feu; je m'arrêtai pour voir de quel côté je devais me diriger, +tout brûlait autour de nous. Désespéré, découragé, j'allais poser à terre +Pauline complètement évanouie, lorsque j'aperçus une cave ouverte; je m'y +précipitai, sachant bien que nous serions en sûreté dans les caves voûtées +du château. Je déposai Pauline près d'un baquet plein d'eau afin qu'elle +pût s'en mouiller le front et les tempes en revenant à elle, ce qui ne tarda +pas à arriver. Quand elle se vit sauvée et à l'abri de tout danger, elle se jeta +à genoux, et fit une prière touchante pour remercier Dieu de l'avoir préservée +d'un si terrible danger. Ensuite elle me remercia avec une tendresse +et une reconnaissance qui m'attendrirent. Elle but quelques gorgées de +l'eau du baquet et écouta. Le feu continuait ses ravages, tout brûlait; on +entendait encore quelques cris, mais vaguement, et sans pouvoir reconnaître +les voix.</p> + +<p>«Pauvre maman et pauvre papa! dit Pauline, ils doivent croire que j'ai +péri en leur désobéissant, en allant à la recherche de Cadichon. Maintenant +il faut attendre que le feu soit éteint. Nous passerons sans doute la nuit +dans la cave. Bon Cadichon, ajouta-t-elle, c'est grâce à toi que je vis.»</p> + +<p>Elle ne parla plus; elle s'était assise sur une caisse renversée, et je vis +qu'elle dormait. Sa tête était appuyée sur un tonneau vide. Je me sentais +fatigué, et j'avais soif. Je bus l'eau du baquet; je m'étendis près de la porte, +et je ne tardai pas à m'endormir de mon côté.</p> + +<p>Je me réveillai au petit jour. Pauline dormait encore. Je me levai doucement; +j'allai à la porte, que j'entr'ouvris; tout était brûlé et tout était +éteint; on pouvait facilement enjamber les décombres et arriver en dehors +de la cour du château. Je fis un léger <i>hi! han!</i> pour éveiller ma maîtresse. +En effet, elle ouvrit les yeux, et, me voyant près de la porte, elle y courut +et regarda autour d'elle.</p> + +<p>«Tout brûlé! dit-elle tristement. Tout perdu! Je ne verrai plus le château, +je serai morte avant qu'il soit rebâti, je le sens; je suis faible et +malade, très malade, quoi qu'en dise maman....</p> + +<p>«Viens, mon Cadichon, continua-t-elle après être restée quelques instants +pensive et immobile; viens, sortons maintenant; il faut que je trouve +maman et papa pour les rassurer. Ils me croient morte!»</p> + +<p>Elle franchit légèrement les pierres tombées, les murs écroulés, les +poutres encore fumantes. Je la suivais; nous arrivâmes bientôt sur l'herbe; +là elle monta sur mon dos, et je me dirigeai vers le village. Nous ne tardâmes +pas à trouver la maison où s'étaient réfugiés les parents de Pauline; +croyant leur fille perdue, ils étaient dans un grand chagrin.</p> + +<p>Quand ils l'aperçurent, ils poussèrent un cri de joie et s'élancèrent vers +elle. Elle leur raconta avec quelle intelligence et quel courage je l'avais +sauvée.</p> + +<p>Au lieu de courir à moi, me remercier, me caresser, la mère me regarda +d'un oeil indifférent; le père ne me regarda pas du tout.</p> + +<p>—C'est grâce à lui que tu as manqué de périr, ma pauvre enfant, dit la +mère. Si tu n'avais pas eu la folle pensée d'aller ouvrir son écurie et le +détacher, nous n'aurions pas passé une nuit de désolation, ton père et moi.</p> + +<p>—Mais, reprit vivement Pauline, c'est lui qui m'a....</p> + +<p>—Tais-toi, tais-toi, dit la mère en l'interrompant; ne me parle plus de +cet animal que je déteste, et qui a manqué causer ta mort.</p> + +<p>Pauline soupira, me regarda avec douleur et se tut.</p> + +<p>Depuis ce jour, je ne l'ai plus revue. La frayeur que lui avait causée +l'incendie, la fatigue d'une nuit passée sans se coucher, et surtout le froid +de la cave, augmentèrent le mal qui la faisait souffrir depuis longtemps. +La fièvre la prit dans la journée et ne la quitta plus. On la mit dans un lit +dont elle ne devait pas se relever. Le refroidissement de la nuit précédente +acheva ce que la tristesse et l'ennui avaient commencé; sa poitrine, déjà +malade, s'engagea tout à fait; elle mourut au bout d'un mois ne regrettant +pas la vie, ne craignant pas la mort. Elle parlait souvent de moi, et m'appelait +dans son délire. Personne ne s'occupa de moi; je mangeais ce que je +trouvais, je couchais dehors malgré le froid et la pluie. Quand je vis sortir +de la maison le cercueil qui emportait le corps de ma pauvre petite maîtresse, +je fus saisi de douleur, je quittai le pays et je n'y suis jamais revenu +depuis.</p> + +<br><br> + +<h3>IX</h3> + +<h3>LA COURSE D'ÂNES</h3> + + +<p>Je vivais misérablement à cause de la saison; j'avais choisi pour +demeurer une forêt, où je trouvais à peine ce qu'il fallait pour m'empêcher +de mourir de faim et de soif. Quand le froid faisait geler les ruisseaux, +je mangeais de la neige; pour toute nourriture je broutais des +chardons et je couchais sous les sapins. Je comparais ma triste existence +avec celle que j'avais menée chez mon maître Georget et même chez le +fermier auquel on m'avait vendu; j'y avais été heureux tant que je ne +m'étais pas laissé aller à la paresse, à la méchanceté, à la vengeance; mais +je n'avais aucun moyen de sortir de cet état misérable, car je voulais rester +libre et maître de mes actions. J'allais quelquefois aux environs d'un +village situé près de la forêt, pour savoir ce que se passait dans le monde. +Un jour, c'était au printemps, le beau temps était revenu, je fus surpris de +voir un mouvement extraordinaire; le village avait pris un air de fête; on +marchait par bandes; chacun avait ses beaux habits des dimanches, et, ce +qui m'étonna plus encore, tous les ânes du pays y étaient rassemblés. +Chaque âne avait un maître que le tenait par la bride; ils étaient tous +peignés, brossés; plusieurs avaient des fleurs sur la tête, autour du cou, +et aucun n'avait ni bât ni selle.</p> + +<p>«C'est singulier! pensai-je. Il n'y a pourtant pas de foire aujourd'hui. +Que peuvent faire ici tous mes camarades, nettoyés, pomponnés? Et comme +ils sont dodus! On les a bien nourris cet hiver.»</p> + +<p>En achevant ces mots, je me regardai; je vis mon dos, mon ventre, ma +croupe, maigres, mal peignés, les poils hérissés, mais je me sentais fort et +vigoureux.</p> + +<p>«J'aime mieux, pensai-je, être laid, mais leste et bien portant; mes camarades, +que je vois si beaux, si gras, si bien soignés, ne supporteraient pas +les fatigues et les privations que j'ai endurées tout l'hiver.»</p> + +<p>Je m'approchai pour savoir ce que voulait dire cette réunion d'ânes, lorsqu'un +des jeunes garçons qui les tenaient m'aperçut et se mit à rire.</p> + +<p>—Tiens! s'écria-t-il; voyez donc, camarades, le bel âne qui nous arrive. +Est-il bien peigné!</p> + +<p>—Et bien soigné, et bien nourri! s'écria un autre. Vient-il pour la +course?</p> + +<p>—Ah! s'il y tient, faudra le laisser courir, dit un troisième; il n'y a pas +de danger qu'il gagne le prix.</p> + +<p>Un rire général accueillit ces paroles. J'étais contrarié, mécontent des +plaisanteries bêtes de ces garçons, pourtant j'appris qu'il s'agissait d'une +course. Mais quand, comment devait-elle se faire? C'est ce que je voulais +savoir, et je continuai à écouter et à faire semblant de ne rien comprendre +de ce qu'ils disaient.</p> + +<p>—Va-t-on bientôt partir? demanda un des jeunes gens.</p> + +<p>—Je n'en sais rien, on attend le maire.</p> + +<p>—Où allez-vous faire courir vos ânes? dit une bonne femme qui +arrivait.</p> + +<p><i>Jeannot:</i>—Dans la grande prairie du moulin, mère Tranchet.</p> + +<p><i>Mère Tranchet:</i>—Combien êtes-vous d'ânes ici présents?</p> + +<p><i>Jeannot:</i>—Nous sommes seize sans vous compter, mère Tranchet.</p> + +<p>Un nouveau rire accueillit cette plaisanterie.</p> + +<p><i>Mère Tranchet:</i> riant.—Tiens, t'es un malin, toi. Et que doit gagner le +premier arrivé?</p> + +<p><i>Jeannot:</i>—D'abord l'honneur, et puis une montre d'argent.</p> + +<p><i>Mère Tranchet:</i>—Je serais bien aise d'être une bourrique pour gagner +la montre; je n'ai jamais eu de quoi en avoir une.</p> + +<p><i>Jeannot:</i>—Ah bien! si vous aviez amené un bourri, vous auriez couru +la chance.</p> + +<p>Et tous de rire de plus belle.</p> + +<p><i>Mère Tranchet:</i>—Où veux-tu que je prenne un bourri? Est-ce que j'ai +jamais eu de quoi en nourrir et de quoi en payer un?</p> + +<p>Cette bonne femme me plaisait; elle avait l'air bonne et gaie: j'eus l'idée +de lui faire gagner la montre. J'étais bien habitué à courir; tous les jours +dans la forêt je faisais de longues courses pour me réchauffer, et j'avais +eu jadis la réputation de courir aussi vite et aussi longtemps qu'un cheval.</p> + +<p>«Voyons, me dis-je, essayons; si je perds, je n'y perdrai rien; si je +gagne, je ferai gagner une montre à la mère Tranchet, qui en a bonne +envie.»</p> + +<p>Je partis au petit trot, et j'allai me placer à côté du dernier âne; je pris +un air et je me mis à braire avec vigueur.</p> + +<p>—Holà, holà! l'ami, s'écria André, vas-tu finir ta musique? Décampe, +bourri, tu n'as pas de maître, tu es trop mal peigné, tu ne peux pas courir.</p> + +<p>Je me tus, mais je ne bougeai pas de ma place. Les uns riaient, les autres +se fâchaient; on commençait à se quereller lorsque la mère Tranchet +s'écria:</p> + +<p>—S'il n'a pas de maître, il va avoir une maîtresse; je le reconnais maintenant. +C'est Cadichon, l'âne de c'te pauvre mam'selle Pauline; ils l'ont +chassé quand la petite ne s'est plus trouvée là pour le protéger, et je crois +bien qu'il a vécu tout l'hiver dans la forêt, car personne ne l'a revu depuis. +Je le prends donc aujourd'hui à mon service; il va courir pour moi.</p> + +<p>—Tiens, c'est Cadichon! s'écria-t-on de tous côtés, j'en ai entendu +parler de ce fameux Cadichon.</p> + +<p><i>Jeannot:</i>—Mais, si vous faites courir pour vous, mère Tranchet, il faut +tout de même déposer dans le sac du maire une pièce blanche de cinquante +centimes.</p> + +<p><i>Mère Tranchet:</i>—Qu'à cela ne tienne, mes enfants. Voici ma pièce, +ajouta-t-elle en dénouant un coin de son mouchoir; mais ... faut pas m'en +demander d'autres, car je n'en ai pas beaucoup.</p> + +<p><i>Jeannot:</i>—Ah bien! si vous gagnez, vous n'en manquerez pas, car tout +le village a mis au sac: il y a plus de cent francs.</p> + +<p>J'approchai de la mère Tranchet, et je fis une pirouette, un saut, une +ruade d'un air si délibéré que les jeunes garçons commencèrent à craindre +de me voir gagner le prix.</p> + +<p>—Ecoute, Jeannot, dit André tout bas, tu as eu tort de laisser la mère +Tranchet mettre au sac. La voilà maintenant qui a le droit de faire courir +Cadichon, et il m'a l'air alerte et disposé à nous souffler la montre et +l'argent.</p> + +<p><i>Jeannot:</i>—Ah bah! que t'es nigaud! Tu ne vois donc pas la figure qu'il +a, ce pauvre Cadichon! Il va nous faire rire; il n'ira pas loin, va.</p> + +<p><i>André:</i>—Je n'en sais rien. Si je lui présentais de l'avoine pour le faire +partir?</p> + +<p><i>Jeannot:</i>—Et les dix sous de la mère Tranchet, donc?</p> + +<p><i>André:</i>—Et bien, l'âne parti, on les lui rendrait.</p> + +<p><i>Jeannot:</i>—Au fait, Cadichon n'est pas plus à elle qu'à moi ou à toi. +Va chercher un picotin, et tâche de le faire partir sans que la mère Tranchet +s'en aperçoive.</p> + +<p>J'avais tout entendu et tout compris; aussi, quand André revint avec un +picotin d'avoine dans son tablier, au lieu d'aller à lui, je me rapprochai de +la mère Tranchet, qui causait avec des amis. André me suivit; Jeannot me +prit par les oreilles et me fit tourner la tête, croyant que je ne voyais pas +l'avoine. Je ne bougeai pas davantage malgré l'envie que j'avais d'y goûter. +Jeannot commença à me tirer, André à me pousser, et moi je mis à braire +de ma plus belle voix. La mère Tranchet se retourna et vit la manoeuvre +d'André et de Jeannot.</p> + +<p>—Ce n'est pas bien ce que vous faites là, mes garçons. Puisque vous +m'avez fait mettre ma pauvre pièce blanche au sac de course, faut pas +m'enlever Cadichon. Vous avez peur de lui, à ce qu'il me semble.</p> + +<p><i>André:</i>—Peur! d'un sale bourri comme ça? Ah! pour ça non, nous +n'avons pas peur.</p> + +<p><i>Mère Tranchet:</i>—Et pourquoi que vous le tiriez pour l'emmener?</p> + +<p><i>André:</i>—C'était pour lui donner un picotin.</p> + +<p><i>Mère Tranchet:</i> d'un air moqueur.—C'est différent! c'est gentil, ça. +Versez-lui ça par terre, qu'il mange à son aise. Et moi qui croyais que vous +vouliez lui donner un picotin de malice! Voyez pourtant comme on se +trompe.</p> + +<p>André et Jeannot étaient honteux et mécontents, mais ils n'osaient pas le +faire voir. Leurs camarades riaient de les voir attrapés; la mère Tranchet +se frottait les mains, et moi j'étais enchanté. Je mangeais mon avoine avec +avidité, je sentais que je prenais des forces en la mangeant; j'étais content +de la mère Tranchet, et, quand j'eus tout avalé, je devins impatient de +partir. Enfin il se fit un grand tumulte; le maire venait donner l'ordre de +placer les ânes. On les rangea tous en ligne; je me mis modestement le +dernier. Quand je parus seul, chacun demanda qui j'étais, à qui j'appartenais.</p> + +<p>—A personne, dit André.</p> + +<p>—A moi! cria la mère Tranchet.</p> + +<p><i>Le maire</i>:—Il fallait mettre au sac de course, mère Tranchet.</p> + +<p><i>Mère Tranchet</i>:—J'y ai mis, monsieur le maire.</p> + +<p>—Bon, inscrivez la mère Tranchet, dit le maire.</p> + +<p>—C'est déjà fait, monsieur le maire, répondit le greffier.</p> + +<p>—C'est bien, reprit le maire. Tout est-il prêt? Un, deux, trois! Partez!</p> + +<p>Les garçons qui tenaient les ânes lâchèrent chacun le sien en lui donnant +un grand coup de fouet. Tous partirent. Bien que personne ne m'eût retenu, +j'attendis honnêtement mon tour pour me mettre à courir. Tous avaient +donc un peu d'avance sur moi. Mais ils n'avaient pas fait cent pas que je les +avais rattrapés. Me voici à la tête de la bande, les devançant sans me donner +beaucoup de mal. Les garçons criaient, faisaient claquer leurs fouets pour +exciter leurs ânes. Je me retournais de temps en temps pour voir leurs +mines effarées, pour contempler mon triomphe et pour rire de leurs efforts. +Mes camarades, furieux d'être distancés par moi, pauvre inconnu à mine +piteuse, redoublèrent d'efforts pour me joindre, me devancer et se barrer +le passage les uns aux autres; j'entendais derrière moi des cris sauvages, +des ruades, des coups de dents; deux fois je fus atteint, presque dépassé +par l'âne de Jeannot. J'aurais dû me servir des mêmes moyens qu'il avait +employés pour devancer mes camarades, mais je dédaignais ces indignes +manoeuvres; je vis pourtant qu'il me fallait ne rien négliger pour ne pas +être battu. D'un élan vigoureux, je dépassai mon rival; au moment même +il me saisit par la queue; la douleur manqua me faire tomber, mais l'honneur +de vaincre me donna le courage de m'arracher à sa dent, en y laissant +un morceau de ma queue. Le désir de la vengeance me donna des ailes. Je +courus avec une telle vitesse, que j'arrivai au but non seulement le premier, +mais laissant au loin derrière moi tous mes rivaux. J'étais haletant, épuisé, +mais heureux et triomphant. J'écoutais avec bonheur les applaudissements +des milliers de spectateurs qui bordaient la prairie. Je pris un air vainqueur +et je revins fièrement au pas jusqu'à la tribune du maire, qui devait donner +le prix. La bonne femme Tranchet s'avança vers moi, me caressa et me +promit une bonne mesure d'avoine. Elle tendait la main pour recevoir la +montre et le sac d'argent que le maire allait lui remettre, lorsque André et +Jeannot accoururent en criant:</p> + +<p>—Arrêtez, monsieur le maire, arrêtez; ce n'est pas juste, ça. Personne +ne connaît cet âne; il n'appartient pas plus à la mère Tranchet qu'au +premier venu; cet âne ne compte pas, c'est le mien qui est arrivé le premier +avec celui de Jeannot; la montre et le sac doivent être pour nous.</p> + +<p>—Est-ce que la mère Tranchet n'a pas mis sa pièce au sac de course?</p> + +<p>—Si fait, monsieur le maire, mais....</p> + +<p>—Quelqu'un s'y est-il opposé quand elle y a mis?</p> + +<p>—Non, monsieur le maire, mais....</p> + +<p>—Est-ce qu'au moment du départ vous vous y êtes opposés?</p> + +<p>—Non, monsieur le maire, mais....</p> + +<p>—L'âne de la mère Tranchet a donc bien réellement gagné montre +et sac.</p> + +<p>—Monsieur le maire, rassemblez le conseil municipal pour juger la +question; vous n'avez pas le droit tout seul.</p> + +<p>Le maire parut indécis; quand je vis qu'il hésitait, je saisis d'un mouvement +brusque la montre et le sac avec mes dents et je les déposai dans les +mains de la mère Tranchet, qui, inquiète, tremblante, attendait la décision +du maire.</p> + +<p>Cette action intelligente mit les rieurs de notre côté et me valut des tonnerres +d'applaudissements.</p> + +<p>—Voilà la question tranchée par le vainqueur en faveur de la mère +Tranchet, dit le maire en riant. Messieurs du conseil municipal, allons +délibérer à table si j'étais dans mon droit en laissant faire justice par un +âne. Mes amis, ajouta-t-il malicieusement en regardant André et Jeannot, +je crois que le plus âne de nous n'est pas celui de la mère Tranchet.</p> + +<p>—Bravo! bravo! monsieur le maire, cria-t-on de tous côtés.</p> + +<p>Et tout le monde de rire, excepté André et Jeannot, qui s'en allèrent en +me montrant le poing.</p> + +<p>Et moi donc, étais-je content? Non, mon orgueil se révoltait; je trouvai +que le maire avait été insolent à mon égard en croyant injurier mes ennemis +quand il les avait qualifiés d'ânes. C'était ingrat, c'était lâche. J'avais eu +du courage, de la modération, de la patience, de l'esprit; et voilà quelle +était ma récompense! Après m'avoir insulté, on m'abandonnait. La mère +Tranchet même, dans sa joie d'avoir une montre et cent trente-cinq francs, +oubliait son bienfaiteur, ne pensait plus à sa promesse de me régaler d'une +bonne mesure d'avoine, et partait avec la foule sans me donner la récompense +que j'avais si bien gagnée.</p> + +<br><br> + +<h3>X</h3> + +<h3>LES BONS MAÎTRES</h3> + + +<p>Je restai donc seul dans le pré; j'étais triste, ma queue me faisait souffrir. +Je me demandais si les ânes n'étaient pas meilleurs que les hommes, +lorsque je sentis une main douce me caresser, et une voix douce me dire:</p> + +<p>«Pauvre âne! on a été méchant pour toi! Viens, pauvre bête, viens chez +grand'mère; elle te fera nourrir et soigner mieux que tes méchants maîtres. +Pauvre âne! comme tu es maigre!»</p> + +<p>Je me retournai; je vis un joli petit garçon de cinq ans; sa soeur, qui +paraissait âgée de trois ans, accourait avec sa bonne.</p> + +<p><i>Jeanne</i>:—Jacques, qu'est-ce que tu dis à ce pauvre âne?</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Je lui dis de venir demeurer chez grand'mère: il est tout +seul, pauvre bête!</p> + +<p><i>Jeanne</i>:—Oui, Jacques prends-le; attends, je vais monter à dos. Ma +bonne, ma bonne, à dos de l'âne.</p> + +<p>La bonne mit la petite fille sur mon dos; Jacques voulais me mener, +mais je n'avais pas de brides.</p> + +<p>—Attendez, ma bonne, dit-il, je vais lui attacher mon mouchoir au cou.</p> + +<p>Le petit Jacques essaya, mais j'avais le cou trop gros pour son petit +mouchoir: sa bonne lui donna le sien, qui était encore trop court.</p> + +<p>—Comment faire, ma bonne? dit Jacques prêt à pleurer.</p> + +<p><i>La bonne</i>:—Allons au village demander un licou ou une corde. Viens, +ma petite Jeanne, descends de dessus l'âne.</p> + +<p><i>Jeanne</i>: se cramponnant à mon cou.—Non, je ne veux pas descendre; +je veux rester sur l'âne, je veux qu'il me mène à la maison.</p> + +<p><i>La bonne</i>:—Mais nous n'avons pas de licou pour le faire avancer. Tu +vois bien qu'il ne bouge pas plus qu'un âne de pierre.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Attendez, ma bonne, vous allez voir. D'abord je sais qu'il +s'appelle Cadichon: la mère Tranchet me l'a dit. Je vais le caresser, l'embrasser, +et je crois qu'il me suivra.</p> + +<p>Jacques s'approcha de mon oreille et me dit tout bas, en me caressant:</p> + +<p>—Marche, mon petit Cadichon; je t'en prie, marche.</p> + +<p>La confiance de ce bon petit garçon me toucha; je remarquai avec +plaisir qu'au lieu de demander un bâton pour me faire avancer, il n'avait +songé qu'aux moyens de douceur et d'amitié. Aussi, à peine avait-il achevé +sa phrase et sa petite caresse, que je me mis en marche.</p> + +<p>—Vous voyez, ma bonne, il me comprend, il m'aime! s'écria Jacques, +rouge de joie, les yeux brillants de bonheur, et courant en avant pour me +montrer le chemin.</p> + +<p><i>La bonne</i>:—Est-ce qu'un âne peut comprendre quelque chose? Il +marche parce qu'il s'ennuie ici.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Vous croyez qu'il a faim, ma bonne?</p> + +<p><i>La bonne</i>:—Probablement; vois comme il est maigre.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—C'est vrai! pauvre Cadichon et moi qui ne pensais pas à lui +donner mon pain!</p> + +<p>Et, tirant aussitôt de sa poche le morceau que la bonne y avait mis pour +son goûter, il me le présenta.</p> + +<p>J'avais été offensé de la mauvaise pensée de la bonne, et je fus bien +aise de lui prouver qu'elle m'avait mal jugé, que ce n'était pas par intérêt +que je suivais Jacques, et que je portais Jeanne sur mon dos par complaisance, +par bonté.</p> + +<p>Je refusai donc le pain que m'offrait le bon petit Jacques et je me contentai +de lui lécher la main.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Ma bonne, ma bonne, il me baise la main, s'écria Jacques; +il ne veut pas de mon pain! Mon cher petit Cadichon, comme je t'aime! +Vous voyez bien, ma bonne, qu'il me suit parce qu'il m'aime, ce n'est pas +pour avoir du pain.</p> + +<p><i>La bonne</i>:—Tant mieux pour toi si tu crois avoir un âne comme on +n'en voit pas, un âne modèle. Moi, je sais que les ânes sont tous entêtés et +méchants, je ne les aime pas.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Oh! ma bonne, le pauvre Cadichon n'est pas méchant, voyez +comme il est bon pour moi.</p> + +<p><i>La bonne</i>:—Nous verrons bien si cela durera.</p> + +<p>—N'est-ce pas, mon Cadichon, que tu seras toujours bon pour moi et +pour Jeanne, dit le petit Jacques en me caressant.</p> + +<p>Je me tournai vers lui et le regardai d'un air si doux qu'il le remarqua +malgré sa grande jeunesse; puis je me tournai vers la bonne et lui lançai +un regard furieux, qu'elle vit bien aussi, car elle dit aussitôt:</p> + +<p>—Comme il a l'oeil mauvais! il a l'air méchant, il me regarde comme s'il +voulait me dévorer!</p> + +<p>—Oh! ma bonne, dit Jacques, comment pouvez-vous dire cela? Il me +regarde d'un air doux comme s'il voulait m'embrasser!</p> + +<p>Tous deux avaient raison, et moi je n'avais pas tort: je me promis d'être +excellent pour Jacques, Jeanne et les personnes de la maison qui seraient +bonnes pour moi; et j'eus la mauvaise pensée d'être méchant pour ceux +qui me maltraiteraient ou qui m'insulteraient comme l'avait fait la bonne. +Ce besoin de vengeance fut plus tard la cause de mes malheurs.</p> + +<p>Tout en causant, nous marchions toujours et nous arrivâmes bientôt au +château de la grand'mère de Jacques et de Jeanne. On me laissa à la porte, +où je restai comme un âne bien élevé, sans bouger, sans même goûter +l'herbe qui bordait le chemin sablé.</p> + +<p>Deux minutes après, Jacques reparut, traînant après lui sa grand'mère.</p> + +<p>—Venez voir, grand'mère, venez voir comme il est doux, comme il +m'aime! Ne croyez pas ma bonne, je vous en prie, dit Jacques en joignant +les mains.</p> + +<p>—Non, grand'mère, croyez pas, je vous en prie, reprit Jeanne.</p> + +<p>—Voyons, dit la grand'mère en souriant, voyons ce fameux âne!</p> + +<p>Et, s'approchant de moi, elle me toucha, me caressa, me prit les oreilles, +mit sa main à ma bouche sans que je fisse mine de la mordre ou même de +m'éloigner.</p> + +<p><i>La grand'mère</i>:—Mais il a en effet l'air fort doux; que disiez-vous +donc, Emilie, qu'il avait l'air méchant?</p> + +<p><i>Jacques</i>:—N'est-ce pas, grand'mère, n'est-ce pas qu'il est bon, qu'il +faut le garder?</p> + +<p><i>La grand'mère</i>:—Cher petit, je le crois très bon; mais comment pouvons-nous +le garder, puisqu'il n'est pas à nous? Il faudra le ramener à son +maître.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Il n'a pas de maître, grand'mère.</p> + +<p>—Bien sûr il n'a pas de maître, grand'mère, reprit Jeanne, qui répétait +tout ce que disait son frère.</p> + +<p><i>La grand'mère</i>:—Comment, pas de maître, c'est impossible.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Si, grand'mère, c'est très vrai, la mère Tranchet me l'a dit.</p> + +<p><i>La grand'mère</i>:—Alors, comment a-t-il gagné le prix de la course pour +elle? Puisqu'elle l'a pris pour courir, c'est qu'elle l'a emprunté à quelqu'un.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Non, grand'mère, il est venu tout seul; il a voulu courir +avec les autres. La mère Tranchet a payé pour prendre ce qu'il gagnerait, +mais il n'a pas de maître: c'est CADICHON, l'âne de la pauvre Pauline qui +est morte, ses parents l'ont chassé, et il a vécu tout l'hiver dans la forêt.</p> + +<p><i>La grand'mère</i>:—Cadichon! le fameux Cadichon qui a sauvé de l'incendie +sa petite maîtresse? Ah! je suis bien aise de le connaître; c'est vraiment +un âne extraordinaire et admirable!</p> + +<p>Et, tournant tout autour de moi, elle me regarda longtemps. J'étais fier +de voir ma réputation si bien établie; je me rengorgeais, j'ouvrais les +narines, je secouais ma crinière.</p> + +<p>—Comme il est maigre! Pauvre bête! Il n'a pas été récompensé de son +dévouement, dit la grand'mère d'un air sérieux et d'un ton de reproche. +Gardons-le mon enfant, gardons-le puisqu'il a été abandonné, chassé par +ceux qui auraient dû le soigner et l'aimer. Appelle Bouland; je le ferai +mettre à l'écurie avec une bonne litière.</p> + +<p>Jacques, enchanté, courut chercher Bouland, qui arriva tout de suite.</p> + +<p><i>La grand'mère</i>:—Bouland, voici un âne que les enfants ont ramené; +mettez-le à l'écurie et donnez-lui à boire et à manger.</p> + +<p><i>Bouland</i>:—Faudra-t-il le remettre à son maître ensuite?</p> + +<p><i>La grand'mère</i>:—Non; il n'a pas de maître. Il paraît que c'est le fameux +Cadichon, qui a été chassé après la mort de sa petite maîtresse; il est +venu au village, et mes petits-enfants l'ont trouvé abandonné dans le pré. +Ils l'ont ramené, et nous le garderons.</p> + +<p><i>Bouland</i>:—Et madame fait bien de le garder. Il n'y a pas son pareil +dans tout le pays. On m'a raconté de lui des choses vraiment étonnantes; +on dirait qu'il entend et qu'il comprend tout ce qui se dit. Madame va +voir.... Viens, mon Cadichon, viens manger ton picotin d'avoine.</p> + +<p>Je me retournai aussitôt, et je suivis Bouland qui s'en allait.</p> + +<p>—C'est étonnant, dit la grand'mère, il a vraiment compris.</p> + +<p>Elle rentra à la maison; Jacques et Jeanne voulurent m'accompagner à +l'écurie. On me plaça dans une stalle; j'avais pour compagnons deux +chevaux et un âne. Bouland, aidé de Jacques, me fit une belle litière; il +alla me chercher une mesure d'avoine.</p> + +<p>—Encore, encore, Bouland, je vous en prie, dit Jacques; il lui en faut +beaucoup, il a tant couru!</p> + +<p><i>Bouland</i>:—Mais, monsieur Jacques, si vous lui donnez trop d'avoine, +vous le rendrez trop vif; vous ne pourrez pas le monter, ni Mlle Jeanne +non plus.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Oh! il est si bon! nous pourrons le monter tout de même.</p> + +<p>On me donna une énorme mesure d'avoine, et l'on mit près de moi un +seau plein d'eau. J'avais soif, je commençai par boire la moitié du seau; +puis je croquai mon avoine, en me réjouissant d'avoir été emmené par ce +bon petit Jacques. Je fis encore quelques réflexions sur l'ingratitude de la +mère Tranchet; je mangeai ma botte de foin, je m'étendis sur ma paille; +je me trouvai couché comme un roi et je m'endormis.</p> + +<br><br> + + +<h3>XI</h3> + +<h3>CADICHON MALADE</h3> + + +<p>Le lendemain, je n'eus d'autre occupation que de promener les enfants +pendant une heure. Jacques venait me donner lui-même mon avoine, et, +malgré les observations de Bouland, il m'en donnait de quoi nourrir trois +ânes de ma taille. Je mangeais tout; j'étais content. Mais ... le troisième +jour, je me sentis mal à l'aise; j'avais la fièvre; je souffrais de la tête et de +l'estomac; je ne pus manger ni avoine ni foin, et je restai étendu sur ma +paille.</p> + +<p>Quand Jacques vint me voir:</p> + +<p>—Tiens, dit-il, Cadichon est encore couché! Allons, mon Cadichon, il est +temps de te lever; je vais te donner ton avoine.</p> + +<p>Je cherchai à me lever, mais ma tête retomba lourdement sur la paille.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! Cadichon est malade, s'écria le petit Jacques; Bouland, +Bouland, venez vite. Cadichon est malade.</p> + +<p>—Tiens, qu'est-ce qu'il a donc? reprit Bouland. Il a pourtant eu son +déjeuner de grand matin.</p> + +<p>Il s'approcha de la mangeoire, regarda dedans et dit:</p> + +<p>—Il n'a pas touché à son avoine; c'est qu'il est malade.... Il a les oreilles +chaudes, ajouta-t-il en me prenant les oreilles; son flanc bat.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela veut dire, Bouland? s'écria le pauvre Jacques +alarmé.</p> + +<p>—Cela veut dire, monsieur Jacques, que Cadichon a la fièvre, que vous +l'avez trop nourri, et qu'il faut faire venir le vétérinaire.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est qu'un vétérinaire? reprit Jacques de plus en plus +effrayé.</p> + +<p>—C'est un médecin de chevaux. Voyez-vous, monsieur Jacques, je vous +le disais bien. Ce pauvre âne a eu de la misère; il a souffert cet hiver, cela +se voit bien à son poil et à sa maigreur. Puis il s'est échauffé à courir très +fort le jour de la course des ânes. Il aurait fallu lui donner peu d'avoine, +et de l'herbe pour le rafraîchir, et vous lui donniez de l'avoine tant qu'il en +voulait.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre Cadichon! il va mourir! Et +c'est ma faute! dit le pauvre petit en sanglotant.</p> + +<p>—Non, monsieur Jacques, il ne va pas mourir pour cela; mais il va +falloir le mettre à l'herbe et le saigner.</p> + +<p>—Ça va lui faire mal de le saigner, reprit Jacques pleurant toujours.</p> + +<p>—Pour ça non, vous allez voir; je vais le saigner tout de suite en +attendant le vétérinaire.</p> + +<p>—Je ne veux pas voir, je ne veux pas voir s'écria Jacques en se sauvant. +Je suis sûr que cela lui fera mal.</p> + +<p>Et il partit en courant. Pendant ce temps. Bouland prit sa lancette, me +la posa sur une veine du cou, la frappa d'un petit coup de marteau, et le +sang jaillit aussitôt. A mesure que le sang coulait, je me sentais soulagé; +ma tête n'était plus si lourde; je n'étouffais plus; je fus bientôt en état de +me relever. Bouland arrêta le sang, me donna de l'eau de son, et une heure +après me lâcha dans un pré. J'allais mieux, mais je n'étais pas guéri; je +fus près de huit jours à me remettre. Pendant ce temps, Jacques et Jeanne +me soignèrent avec une bonté que je n'oublierai jamais: ils venaient me +voir plusieurs fois par jour; ils me cueillaient de l'herbe afin de m'éviter +la peine de me baisser pour la brouter; ils m'apportaient des feuilles de +salade du potager, des choux, des carottes, ils me faisaient rentrer eux-mêmes +tous les soirs dans mon écurie, et je trouvais ma mangeoire pleine +de choses que j'aimais, des épluchures de pommes de terre avec du sel. Un +jour, ce bon petit Jacques voulut me donner son oreiller, parce que, disait-il, +j'avais la tête trop basse quand je dormais. Une autre fois, Jeanne voulut +me couvrir avec le couvre-pied de son lit pour me tenir chaud la nuit. Un +autre jour, ils me mirent des morceaux de laine autour des jambes de +crainte que je n'eusse froid. J'étais désolé de ne pouvoir leur témoigner ma +reconnaissance, mais j'avais le malheur de tout comprendre et de ne pouvoir +rien dire. Je me rétablis à la fin, et je sus qu'on projetait une partie d'ânes +dans la forêt avec les cousins et cousines.</p> + + +<br><br> + +<h3>XII</h3> + +<h3>LES VOLEURS</h3> + + +<p>Tous les enfants se trouvaient réunis dans la cour; beaucoup d'ânes +avaient été rassemblés de tous les villages voisins. Je reconnus presque +tous ceux de la course; celui de Jeannot me regardait d'un air farouche, +tandis que je lui lançais des regards moqueurs. La grand'mère de Jacques +avait chez elle presque tous ses petits-enfants: Camille, Madeleine, Elisabeth, +Henriette, Jeanne, Pierre, Henri, Louis et Jacques. Les mamans de +tous ces enfants devaient venir avec eux à âne, tandis que les papas suivraient +à pied, armés de baguettes, pour faire marcher les paresseux. Avant +de partir, on se querella un peu, comme il arrive toujours, à qui prendrait +le meilleur âne: tout le monde voulait m'avoir, personne ne voulait me +céder, de sorte qu'on résolut de me tirer au sort. Je tombai en partage au +petit Louis, cousin de Jacques; c'était un excellent petit garçon, et j'aurais +été très content de mon sort, si je n'avais vu le pauvre petit Jacques essuyer +en cachette ses yeux pleins de larmes. Chaque fois qu'il me regardait, ses +larmes débordaient; il me faisait de la peine, mais je ne pouvais le consoler; +il fallait bien d'ailleurs qu'il apprît comme moi la résignation et la patience. +Il finit par prendre son parti, et monta son âne en disant au cousin +Louis:</p> + +<p>—Je resterai toujours près de toi, Louis; ne fais pas trop galoper Cadichon, +pour que je ne reste pas en arrière.</p> + +<p><i>Louis</i>:—Et pourquoi resterais-tu en arrière? Pourquoi ne galoperais-tu +pas comme moi?</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Parce que Cadichon galope plus vite que tous les ânes du +pays.</p> + +<p><i>Louis</i>:—Comment sais-tu cela?</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Je les ai vus courir pour gagner le prix le jour de la fête +du village, et Cadichon les a tous dépassés.</p> + +<p>Louis promit à son cousin qu'il n'irait pas trop vite, et tous deux +partirent au trot. Mon camarade n'était pas mauvais, de sorte que je n'eus pas à +me gêner beaucoup pour ne pas le dépasser. Les autres nous suivaient tant +bien que mal; nous arrivâmes ainsi jusqu'à une forêt où les enfants +devaient voir de très belles ruines d'un vieux couvent et d'une ancienne +chapelle. Elles avaient une mauvaise réputation dans le pays; on n'aimait +pas à y aller autrement qu'en nombreuse compagnie. La nuit, disait-on, des +bruits étranges semblaient sortir de dessous les décombres; des gémissements, +des cris, des cliquetis de chaînes; plusieurs voyageurs qui s'étaient +moqués de ces récits et qui avaient voulu aller visiter seuls ces ruines, n'en +étaient pas revenus; on n'en avait jamais entendu parler depuis.</p> + +<p>Quand tout le monde fut descendu d'âne, et qu'on nous eut laissés paître, +la bride sur le cou, les papas et les mamans prirent leurs enfants par la +main, leur défendant de s'écarter et de rester en arrière; je les regardais +avec inquiétude s'éloigner et se perdre dans ces ruines. Je m'éloignai aussi de +mes camarades et je me mis à l'abri du soleil sous une arche à moitié ruinée +qui se trouvait sur une hauteur adossée au bois, et un peu plus loin que le +couvent. J'y étais depuis un quart d'heure à peine lorsque j'entendis du +bruit près de l'arche; je me blottis dans une épaisseur du mur ruiné d'où +je pouvais voir au loin sans être vu. Le bruit, quoique sourd, augmentait; +il semblait venir de dessous terre.</p> + +<p>Je ne tardai pas à voir paraître une tête d'homme qui sortait avec +précaution d'entre les broussailles.</p> + +<p>—Rien... dit-il tout bas après avoir regardé autour de lui. Personne... +Vous pouvez venir camarades. Que chacun prenne un de ces ânes et +l'emmène lestement.</p> + +<p>Il se rangea pour donner passage à une douzaine d'hommes, auxquels +il dit encore à mi-voix:</p> + +<p>—Si les ânes se sauvent, ne vous amusez pas à courir après. Vite, et pas +de bruit, c'est la consigne.</p> + +<p>Les hommes se glissèrent le long du bois, très fourré dans cette partie de +la futaie; ils marchaient avec précaution, mais vite; les ânes, qui cherchaient +l'ombre, broutaient de l'herbe près de la lisière du bois. A un +signal donné, chacun des voleurs prit un des ânes par la bride et l'attira +dans le fourré. Ces ânes, au lieu de résister, de se débattre, de braire, pour +donner l'éveil, se laissèrent emmener comme des imbéciles; un mouton +n'eût pas été plus bête. Cinq minutes après, les voleurs arrivaient au fourré +qui se trouvait au pied de l'arche. On fit entrer mes camarades un à un +dans les broussailles, où ils disparurent. J'entendis le bruit de leurs pas +sous terre, puis tout rentra dans le silence.</p> + +<p>«Voilà l'explication des bruits qui effrayent le pays, pensai-je: une +bande de voleurs est cachée dans les caves du couvent. Il faut les faire +prendre; mais comment? Voilà la difficulté.»</p> + +<p>Je restai caché sous ma voûte, d'où je voyais les ruines en entier et le +pays tout autour, et je n'en sortis que lorsque j'entendis les voix des enfants +qui cherchaient leurs ânes. J'accourus pour les empêcher d'approcher de +cette arche et des broussailles qui cachaient si bien l'entrée des souterrains, +qu'il était impossible de l'apercevoir.</p> + +<p>—Voici Cadichon! s'écria Louis.</p> + +<p>—Mais où sont les autres? dirent à la fois tous les enfants.</p> + +<p>—Ils doivent être ici près, dit le papa de Louis; cherchons-les.</p> + +<p>—Nous ferions bien de les chercher du côté du ravin, derrière l'arche +que je vois là-bas, dit le père de Jacques; l'herbe y est belle, ils auront +voulu en goûter.</p> + +<p>Je tremblai en songeant au danger qu'ils allaient courir, et je me précipitai +du côté de l'arche pour les empêcher de passer. Ils voulurent m'écarter, +mais je leur résistai avec tant d'insistance, leur barrant le passage de +quelque côté qu'ils voulussent aller, que le papa de Louis arrêta son beau-frère +et lui dit:</p> + +<p>—Ecoutez, mon cher: l'insistance de Cadichon a quelque chose +d'extraordinaire. Vous savez ce qu'on nous a raconté de l'intelligence de cet +animal. Ecoutons-le, croyez-moi, et retournons sur nos pas. D'ailleurs, il +n'est pas probable que tous les ânes aient été de l'autre côté des ruines.</p> + +<p>—Vous avez d'autant plus raison, mon cher, répondit le papa de +Jacques, que je vois l'herbe foulée près de l'arche, comme si elle avait été +récemment piétinée. Je croirais assez que nos ânes ont été volés.</p> + +<p>Ils retournèrent vers les mamans, qui avaient empêché les enfants de +s'écarter; je les suivis, le coeur léger et content de leur avoir peut-être évité +un terrible malheur. Ils causèrent bas, et je les vis se mettre tous en groupe: +on m'appela.</p> + +<p>—Comment allons-nous faire? dit la maman de Louis. Un seul âne ne +peut pas porter tous les enfants.</p> + +<p>—Mettons les plus petits sur Cadichon; les grands suivront avec nous, +dit la maman de Jacques.</p> + +<p>—Viens, mon Cadichon; voyons combien tu en pourras porter, dit la +maman d'Henriette.</p> + +<p>On commença par mettre Jeanne devant comme la plus petite, puis +Henriette, puis Jacques, puis Louis. Ils n'étaient lourds ni les uns ni les +autres; je fis voir, en prenant le trot, que je les portais bien tous les quatre +sans fatigue.</p> + +<p>—Holà! oh! Cadichon, s'écrièrent les papas, tout doucement, pour que +nous puissions tenir nos gamins.</p> + +<p>Je me mis au pas et je marchai, entouré de près par les enfants plus +grands et les mamans; les papas suivaient pour rallier les traînards.</p> + +<p>—Maman, pourquoi donc papa n'a-t-il pas cherché nos ânes? dit Henri, +le plus jeune de la bande, et qui trouvait le chemin long.</p> + +<p><i>La maman:</i>—Parce que ton papa croit qu'ils ont été volés, et qu'il était +alors inutile de les chercher.</p> + +<p><i>Henri:</i>—Volés! Par qui donc? Je n'ai vu personne.</p> + +<p><i>La maman:</i>—Ni moi non plus, mais il y avait auprès de l'arche des +traces de pas.</p> + +<p><i>Pierre:</i>—Mais alors, maman, il fallait chercher les voleurs.</p> + +<p><i>La maman:</i>—Ç'eût été imprudent. Pour avoir pris treize ânes, il faut +qu'il y ait eu plusieurs hommes. Ils avaient probablement des armes et ils +auraient pu tuer ou blesser vos papas.</p> + +<p><i>Pierre:</i>—Quelles armes, maman?</p> + +<p><i>La maman:</i>—Des bâtons, des couteaux, peut-être des pistolets.</p> + +<p><i>Camille:</i>—Oh! mais c'est très dangereux, cela. Je crois que papa a bien +fait de revenir avec mes oncles.</p> + +<p><i>La maman:</i>—Et dépêchons-nous de rentrer à la maison; les oncles et +papas doivent aller à la ville en rentrant.</p> + +<p><i>Pierre:</i>:—Pour quoi faire, maman?</p> + +<p><i>La maman:</i>—Pour prévenir les gendarmes.</p> + +<p><i>Camille:</i>—Je suis fâchée que nous ayons été à ces ruines.</p> + +<p><i>Madeleine:</i>—Pourquoi cela? c'était très beau.</p> + +<p><i>Camille:</i>—Oui, mais très dangereux. Si, au lieu de prendre les ânes, +les voleurs nous avaient tous pris?</p> + +<p><i>Elisabeth:</i>—C'est impossible! nous étions trop de monde.</p> + +<p><i>Camille:</i>—Mais s'il y a beaucoup de voleurs?</p> + +<p><i>Elisabeth:</i>—Nous nous serions tous battus.</p> + +<p><i>Camille:</i>—Avec quoi? Nous n'avions pas seulement un bâton.</p> + +<p><i>Elisabeth:</i>—Et nos pieds, nos poings, nos dents? Moi, d'bord, j'aurais +égratigné, mordu; j'aurais crevé les yeux avec mes ongles.</p> + +<p><i>Pierre:</i>—Le voleur t'aurait tuée: voilà tout.</p> + +<p><i>Elisabeth:</i>—Tuée? Et papa donc! et maman! Tu crois qu'ils m'auraient +laissé emporter ou tuer!</p> + +<p><i>Madeleine:</i>—Les voleurs les auraient tués aussi.</p> + +<p><i>Elisabeth:</i>—Tu penses donc qu'il y en avait une armée?</p> + +<p><i>Madeleine:</i>—Mais quand même il n'y en aurait qu'une douzaine!</p> + +<p><i>Elisabeth:</i>—Une douzaine? Quelle bêtise! Tu crois que les voleurs +marchent par douzaines comme les huîtres.</p> + +<p><i>Madeleine:</i>—Tu te moques toujours! On ne peut rien te dire. Je parie, +moi, que pour enlever treize ânes ils étaient au moins douze.</p> + +<p><i>Elisabeth:</i>—Je veux bien, moi, et le treizième par-dessus le marché +comme les petits pâtés.</p> + +<p>Les mamans et les autres enfants riaient de cette conversation, mais +comme elle dégénérait en dispute, la maman d'Elisabeth la fit taire, en leur +disant que Madeleine avait très probablement raison quant au nombre des +voleurs.</p> + +<p>On se trouvait près de la maison, et l'on ne tarda pas à arriver. Lorsqu'on +vit revenir tout le monde à pied, et moi, Cadichon, portant quatre enfants, +la surprise fut grande. Mais, quand les papas racontèrent la disparition +des ânes, mon obstination à ne pas les laisser chercher les bêtes perdues, +les gens de la maison secouèrent la tête et firent une foule de suppositions +plus singulières les unes que les autres; les uns disaient que les ânes +avaient été engloutis et enlevés par les diables; les autres prétendaient que +les religieuses enterrées dans la chapelle s'en étaient emparées pour parcourir +la terre; d'autres assuraient que les anges qui gardaient le couvent +réduisaient en cendre et en poussière tous les animaux qui approchaient de +trop près du cimetière où erraient les âmes des religieuses. Aucun n'eut +l'idée des voleurs cachés dans les souterrains.</p> + +<p>Aussitôt après leur retour, les trois papas allèrent raconter à la +grand'mère le vol probable de leurs ânes. Ils firent mettre ensuite les chevaux à +la voiture pour aller porter leur plainte à la gendarmerie de la ville voisine. +Ils revinrent deux heures après avec l'officier de gendarmerie et six gendarmes. +J'avais une telle réputation d'intelligence, qu'ils jugèrent la chose +grave dès qu'ils surent la résistance que j'avais opposée vers l'arche. Ils +étaient tous armés de pistolets, de carabines, prêts à se mettre en campagne. +Pourtant ils acceptèrent le dîner que leur offrit la grand'mère, et ils se +mirent à table avec les dames et les messieurs.</p> + + +<br><br> + +<h3>XIII</h3> + +<h3>LES SOUTERRAINS</h3> + + +<p>Le dîner ne fut pas long; les gendarmes étaient pressés de faire leur +inspection avant la nuit. Ils demandèrent à la grand'mère la permission de +m'emmener.</p> + +<p>—Il nous sera bien utile dans notre expédition, madame, dit l'officier. +Ce Cadichon n'est pas un âne ordinaire; il a déjà fait des choses plus difficiles +que ce que nous allons lui demander.</p> + +<p>—Prenez-le, messieurs, si vous le croyez nécessaire, répondit la grand'mère; +mais ne le fatiguez pas trop, je vous en prie. La pauvre bête a déjà +fait la route ce matin, et il est revenu avec quatre de mes petits-enfants sur +son dos.</p> + +<p>—Quant à cela, madame, reprit l'officier, vous pouvez être tranquille; +soyez sûre que nous le traiterons le plus doucement possible.</p> + +<p>On m'avait donné mon dîner: un picotin d'avoine, une brassée de salade, +carottes et autres légumes; j'avais bu, j'avais mangé, j'étais prêt à partir. +Quand on vint me prendre, je me plaçai tout d'abord à la tête de la troupe, +et nous nous mîmes en route, l'âne servant de guide aux gendarmes. Ils n'en +furent pas humiliés, car ils étaient bonnes gens. On croit que les gendarmes +sont sévères, méchants, c'est tout le contraire, pas de meilleures gens, de +plus charitables, de plus patients, de plus généreux que ces bons gendarmes. +Pendant toute la route ils eurent pour moi tous les soins possibles: +ralentissant le pas de leurs chevaux quand ils me croyaient fatigué, et me +proposant de boire à chaque ruisseau que nous traversions.</p> + +<p>Le jour commençait à baisser lorsque nous arrivâmes au couvent. L'officier +donna ordre de suivre tous mes mouvements et de marcher tous +ensemble. Mais, comme leurs chevaux pouvaient les gêner, ils les avaient +laissés dans un village voisin de la forêt. Je les menai sans hésiter à +l'entrée de l'arche, près des broussailles d'où j'avais vu sortir les douze +voleurs. Je vis avec inquiétude qu'ils restaient près de l'entrée. Pour les +éloigner, je fis quelques pas derrière le mur; ils me suivirent. Quand ils y +furent tous, je revins aux broussailles, les empêchant d'avancer quand ils +voulaient me suivre. Ils me comprirent, et restèrent cachés le long du mur.</p> + +<p>Je m'approchai alors de l'entrée des souterrains, et je mis à braire de +toutes les forces de mes poumons. Je ne tardai pas à obtenir ce que je voulais. +Tous mes camarades enfermés dans les caveaux me répondirent à +qui mieux mieux. Je fis un pas vers les gendarmes, qui devinèrent ma +manoeuvre, et je revins me placer près de l'entrée des souterrains. Je me +remis à braire; cette fois personne ne me répondit; je devinai que les +voleurs, pour empêcher mes camarades de les trahir, leur avaient attaché +des pierres à la queue. Tout le monde sait que, pour braire, nous dressons +notre queue; ne pouvant pas la dresser à cause du poids de la pierre, mes +camarades se taisaient.</p> + +<p>Je restais toujours à deux pas de l'entrée, lorsque je vis une tête d'homme +sortir des broussailles et regarder avec précaution, ne voyant que moi, il +dit:</p> + +<p>—Voilà le coquin que nous n'avons pas pris ce matin. Tu vas rejoindre +tes camarades, mon braillard.</p> + +<p>Mais, comme il allait me saisir, je m'éloignai de deux pas; il me suivit, +je m'éloignai encore, jusqu'à ce que je l'eusse amené à l'angle du mur +derrière lequel étaient mes amis les gendarmes. Avant que mon voleur eût +eu le temps de pousser un cri, ils se jetèrent sur lui, le bâillonnèrent, le +garrottèrent et l'étendirent par terre. Je me remis à l'entrée et je recommençai +à braire, ne doutant pas qu'un autre viendrait voir ce que devenait +leur compagnon. En effet, j'entendis bientôt les broussailles s'écarter, et je +vis apparaître une nouvelle tête, qui regarda de même avec précaution; +ne pouvant m'atteindre, ce second voleur fit comme le premier; moi, j'exécutai +la même manoeuvre, et je le fis prendre par les gendarmes sans qu'il +eût eu le temps de se reconnaître. Je recommençai ainsi jusqu'à ce que j'en +eusse fait prendre six. Après le sixième, j'eus beau braire, personne n'apparut. +Je pensai que, ne voyant revenir aucun des hommes qui allaient +savoir des nouvelles de leurs camarades, les voleurs avaient soupçonné +quelque piège et n'avaient plus osé se risquer. Pendant ce temps, la nuit +était venue tout à fait, on n'y voyait presque plus. L'officier de gendarmerie +envoya un de ses hommes chercher du renfort pour attaquer les +voleurs dans les souterrains, et emmener garrottés, dans une charrette, les +six voleurs déjà faits prisonniers. Les gendarmes qui restèrent eurent ordre +de se partager en deux bandes, pour surveiller les sorties du couvent; moi, +on me laissa à mon idée, après m'avoir bien caressé et m'avoir fait les plus +grands compliments sur ma conduite.</p> + +<p>—S'il n'était pas un âne, dit un gendarme, il mériterait la croix.</p> + +<p>—N'en a-t-il pas une sur le dos? dit un autre.</p> + +<p>—Tais-toi, mauvais plaisant, dit un troisième; tu sais bien que cette +croix-là est marquée sur les ânes pour rappeler qu'un des leurs a eu l'honneur +d'être monté par Notre-Seigneur Jésus-Christ.</p> + +<p>—Voilà pourquoi c'est une croix d'honneur, reprit l'autre.</p> + +<p>—Silence! dit l'officier à voix basse: Cadichon dresse les oreilles.</p> + +<p>J'entendis en effet un bruit extraordinaire du côté de l'arche; ce n'était +pas un bruit de pas, on aurait dit plutôt comme un craquement et des cris +étouffés. Les gendarmes entendaient bien aussi, mais sans pouvoir deviner +ce que c'était. Enfin, une fumée épaisse s'échappa de plusieurs soupiraux +et fenêtres basses du couvent, puis quelques flammes jaillirent: quelques +instants après tout était en feu.</p> + +<p>—Ils ont mis le feu dans les caves pour s'échapper par les portes, dit +l'officier.</p> + +<p>—Il faut courir l'éteindre, mon lieutenant, répondit un gendarme.</p> + +<p>—Gardez-vous-en bien! Surveillons plus que jamais toutes les issues, +et si les voleurs paraissent, feu de vos carabines; les pistolets viendront +après.</p> + +<p>L'officier avait bien deviné la manoeuvre de ces voleurs; ils avaient compris +qu'ils étaient découverts, que leurs camarades avaient été faits prisonniers, +et ils espéraient qu'à la faveur de l'incendie et des efforts des +gendarmes pour l'éteindre, ils pourraient s'échapper et reprendre leurs +amis. Nous vîmes bientôt les six voleurs restants et leur capitaine sortir +avec précipitation de l'entrée masquée par des broussailles; trois gendarmes +seulement se trouvaient à ce poste; ils tirèrent chacun leur coup de +carabine avant que les voleurs eussent eu le temps de faire usage de leurs +armes. Deux voleurs tombèrent; un troisième laissa échapper son pistolet: +il avait le bras cassé. Mais les trois derniers et leur capitaine s'élancèrent +avec fureur sur les gendarmes, qui, le sabre d'une main, le pistolet de +l'autre, se battirent comme des lions. Avant que l'officier et les deux autres +gendarmes qui surveillaient le côté opposé du couvent eussent eu le temps +d'accourir, le combat était presque terminé; les voleurs étaient tous tués +ou blessés; le capitaine se défendait encore contre un gendarme, le seul +qui fût sur pied; les deux autres étaient grièvement blessés. L'arrivée du +renfort mit fin au combat. Et un clin d'oeil le capitaine fut entouré, désarmé, +garrotté et couché près des six voleurs prisonniers.</p> + +<p>Pendant ce combat, le feu s'était éteint; ce qui avait brûlé n'était que des +broussailles et du menu bois; mais, avant de pénétrer dans les souterrains, +l'officier voulut attendre l'arrivée du renfort qu'il avait demandé. La nuit +était bien avancée quand nous vîmes arriver six gendarmes nouveaux et la +charrette qui devait emmener les prisonniers. On les coucha côte à côte +dans la voiture; l'officier était humain: il avait donné ordre de les débâillonner, +de sorte qu'ils disaient aux gendarmes mille injures. Les gendarmes +n'y faisaient seulement pas attention. Deux d'entre eux montèrent sur +la charrette pour escorter les prisonnier; on fit des brancards pour emporter +les blessés.</p> + +<p>Pendant ces préparatifs, j'accompagnai l'officier dans la descente qu'il +fit aux souterrains, escorté de huit hommes. Nous traversâmes un long +corridor qui allait toujours en descendant, puis nous arrivâmes dans les +souterrains où les brigands avaient établi leur demeure. Un de ces caveaux +leur servait d'écurie; nous y trouvâmes tous mes camarades pris de la +veille, qui avaient tous une pierre à la queue. On les en délivra immédiatement, +et ils se mirent à braire à l'unisson. Dans ce souterrain, c'était un +bruit à rendre sourd.</p> + +<p>—Silence, les ânes! dit un gendarme, sans quoi nous allons vous rattacher +vos breloques.</p> + +<p>—Laisse-les dire, répond un autre gendarme: tu vois bien qu'ils +chantent les louanges de Cadichon.</p> + +<p>—J'aimerais mieux qu'ils chantassent sur un autre ton, reprit le +premier gendarme en riant.</p> + +<p>«Cet homme, assurément, n'aime pas la musique, me dis-je à part moi. +Que trouve-t-il à redire aux voix de mes camarades?» Ces pauvres camarades! +ils chantaient leur délivrance.</p> + +<p>Nous continuâmes à marcher. Un des souterrains était plein d'effets +volés. Dans un autre ils avaient enfermé des prisonniers qu'ils gardaient +pour les servir: les uns faisaient la cuisine, le service de la table, nettoyaient +les souterrains; d'autres faisaient les vêtements et les chaussures. +Il y avait de ces malheureux qui y étaient depuis deux ans; ils étaient +enchaînés deux à deux, et ils avaient tous de petites sonnettes aux bras et +aux pieds, pour qu'on pût savoir de quel côté ils allaient. Deux voleurs +restaient toujours près d'eux pour les garder; on n'en laissait jamais plus +de deux dans le même souterrain. Pour ceux qui travaillaient aux vêtements, +on les réunissait tous, mais le bout de leur chaîne était attaché, +pendant le travail, à un anneau scellé dans le mur.</p> + +<p>Je sus plus tard que ces malheureux étaient les voyageurs et les visiteurs +des ruines qui avaient disparu depuis deux ans. Il y en avait quatorze; ils +racontèrent que les voleurs en avaient tué trois sous leurs yeux: deux +parce qu'ils étaient malades, et un qui refusait obstinément de travailler.</p> + +<p>Les gendarmes délivrèrent tous ces pauvres gens, ramenèrent les ânes +au château, portèrent les blessés à l'hospice, et menèrent les voleurs en +prison. Ils furent jugés et condamnés, le capitaine à mort et les autres à +être envoyés à Cayenne. Quant à moi, je fus admiré par tout le monde; +chaque fois que je sortais, j'entendais dire aux personnes qui me rencontraient:</p> + +<p>«C'est Cadichon, le fameux Cadichon, qui vaut à lui seul plus que tous +les ânes du pays.»</p> + +<br><br> + + +<h3>XIV</h3> + +<h3>THÉRÈSE</h3> + + +<p>Mes petites maîtresses (car j'avais autant de maîtres et de maîtresses que +la grand'mère avait de petits-enfants) avaient une cousine qu'elles aimaient +beaucoup, qui était leur meilleure amie, et à peu près de leur âge. Cette +amie s'appelait Thérèse; elle était bonne, bien bonne, la pauvre petite. +Quand elle me montait, jamais elle ne prenait de baguette, et ne permettait +à personne de me taper. Dans une des promenades que firent mes jeunes +maîtresses, elles virent une petite fille assise sur le bord de la route, qui se +leva péniblement à leur approche, et vint en boitant leur demander la +charité; son air triste et timide frappa Thérèse et ses amies.</p> + +<p>—Pourquoi boites-tu, ma petite? dit Thérèse.</p> + +<p><i>La petite:</i>—Parce que mes sabots me blessent, mam'selle.</p> + +<p><i>Thérèse:</i>—Pourquoi n'en demandes-tu pas d'autres à ta maman?</p> + +<p><i>La petite:</i>—Je n'ai pas de maman, mam'selle.</p> + +<p><i>Thérèse:</i>—A ton papa alors?</p> + +<p><i>La petite:</i>—Je n'ai pas de papa, mam'selle.</p> + +<p><i>Thérèse:</i>—Mais avec qui vis-tu?</p> + +<p><i>La petite:</i>—Avec personne; je vis seule.</p> + +<p><i>Thérèse:</i>—Qui est-ce qui te donne à manger?</p> + +<p><i>La petite:</i>—Quelquefois personne, quelquefois tout le monde.</p> + +<p><i>Thérèse:</i>—Quel âge as-tu?</p> + +<p><i>La petite:</i>—Je ne sais pas, mam'selle; peut-être bien sept ans.</p> + +<p><i>Thérèse:</i>—Où couches-tu?</p> + +<p><i>La petite:</i>—Chez celui qui veut bien me recevoir. Lorsque tout le monde +me chasse, je couche dehors, sous un arbre, près d'une haie, n'importe où.</p> + +<p><i>Thérèse:</i>—Mais l'hiver, tu dois geler?</p> + +<p><i>La petite:</i>—J'ai froid; mais j'y suis habituée.</p> + +<p><i>Thérèse:</i>—As-tu dîné aujourd'hui?</p> + +<p><i>La petite:</i>—Je n'ai pas mangé depuis hier.</p> + +<p>—Mais c'est affreux, c'la,... dit Thérèse, les larmes aux yeux. Mes +chères amies, n'est-ce pas que votre grand'mère voudra bien que nous donnions +à manger à cette pauvre petite, que nous la fassions coucher quelque +part au château?</p> + +<p>—Certainement, répondirent les trois cousines, grand'mère sera enchantée; +d'ailleurs elle fait tout ce que nous voulons.</p> + +<p><i>Madeleine:</i>—Mais comment faire pour la mener jusqu'à la maison, +Thérèse? Regarde comme elle boite.</p> + +<p><i>Thérèse:</i>—Mettons-la sur Cadichon; nous suivrons toutes à pied au lieu +de le monter deux à deux, chacune à notre tour.</p> + +<p>—C'est vrai, quelle bonne idée! s'écrièrent les trois cousines.</p> + +<p>Elles placèrent la petite fille sur mon dos.</p> + +<p>Camille avait encore dans sa poche un morceau de pain qui restait de +son goûter, elle le lui donna; la petite le mangea avec avidité; elle semblait +ravie de se trouver sur mon dos, mais elle ne disait rien; elle était +fatiguée et elle souffrait de la faim.</p> + +<p>Quand j'arrêtai devant le perron, Camille et Elisabeth firent entrer la +petite à la cuisine, pendant que Madeleine et Thérèse couraient chez la +grand'mère.</p> + +<p>—Grand'mère, dit Madeleine, permettez-nous de donner à manger à une +petite fille très pauvre que nous avons trouvée sur la route.</p> + +<p><i>La grand'mère:</i>—Très volontiers, chère petite; mais qui est-elle?</p> + +<p><i>Madeleine:</i>—Je ne sais pas, grand'mère.</p> + +<p><i>La grand'mère:</i>—Où demeure-t-elle?</p> + +<p><i>Madeleine</i>—Nulle part, grand'mère.</p> + +<p><i>La grand'mère:</i>—Comment, nulle part? Mais ses parents doivent +demeurer quelque part.</p> + +<p><i>Madeleine:</i>—Elle n'a pas de parents, grand'mère; elle est seule.</p> + +<p>—Voulez-vous permettre, ma tante, dit timidement Thérèse, qu'elle +couche ici, cette pauvre petite?</p> + +<p>—Si elle n'a réellement pas d'asile, je ne demande pas mieux, dit la +grand'mère. Il faut que je la voie et que je lui parle.</p> + +<p>Elle se leva et suivit les enfants à la cuisine, où la pauvre petite approcha +tout en boitant. La grand'mère la questionna et en obtint les mêmes +réponses. Elle se trouva fort embarrassée. Renvoyer cette enfant dans l'état +d'abandon et de souffrance où elle la voyait lui semblait impossible. La +garder était difficile. A qui la confier? Par qui la faire élever?</p> + +<p>—Ecoute, petite, lui dit-elle: en attendant que je puisse prendre des informations +sur ton compte et savoir si tu m'as dit la vérité, tu coucheras et +tu mangeras ici. Je verrai dans quelques jours ce que je puis faire pour +toi.</p> + +<p>Elle donna ses ordres pour qu'on préparât un lit pour l'enfant et qu'on +ne la laissât manquer de rien. Mais la pauvre petite était si sale, que personne +ne voulait ni la toucher ni l'approcher. Thérèse en était désolée; +elle ne pouvait obliger les domestiques de sa tante de faire ce qui leur +répugnait.</p> + +<p>—C'est moi, pensa-t-elle, qui ai amené cette petite; ce serait moi qui +devrais en avoir soin. Comment faire?</p> + +<p>Elle réfléchit un instant; une idée se présenta à son esprit.</p> + +<p>—Attends, ma petite, dit-elle; je vais revenir tout à l'heure.</p> + +<p>Elle courut chez sa maman.</p> + +<p>—Maman, dit-elle, je dois prendre un bain, n'est-ce pas?</p> + +<p><i>La maman:</i>—Oui, Thérèse, vas-y; ta bonne t'attend.</p> + +<p>—Maman, voulez-vous me permettre de faire baigner à ma place la +petite fille que nous avons amenée ici?</p> + +<p><i>La maman:</i>—Quelle petite fille? Je ne l'ai pas vue.</p> + +<p><i>Thérèse:</i>:—Une pauvre, pauvre petite, qui n'a ni papa, ni maman, ni +personne pour la soigner; qui couche dehors, qui ne mange que ce qu'on +lui donne. La grand'mère de Camille consent à la garder, mais aucun des +domestiques ne veut la toucher.</p> + +<p><i>La maman:</i>—Pourquoi donc?</p> + +<p><i>Thérèse:</i>—Parce qu'elle est si sale, si sale, qu'elle est dégoûtante; alors, +maman, si vous voulez bien, je la ferai baigner à ma place; pour ne pas +dégoûter ma bonne, je la déshabillerai moi-même, je la savonnerai; je lui +couperai les cheveux, qui sont tout emmêlés et pleins de petites puces +blanches, mais qui ne sautent pas.</p> + +<p><i>La maman:</i>—Mais, ma pauvre Thérèse, toi-même ne seras-tu pas dégoûtée +de la toucher et de la laver?</p> + +<p><i>Thérèse:</i>—Un peu, maman, mais je penserai que, si j'étais à sa place, +je serais bien heureuse qu'on voulût bien me soigner, et cette idée me donnera +du courage. Et puis, maman, voulez-vous me permettre, quand elle +sera lavée, de lui mettre quelques-unes de mes vieilles affaires jusqu'à ce +que je lui en achète d'autres?</p> + +<p><i>La maman:</i>—Certainement, ma petite Thérèse; mais avec quoi lui +achèteras-tu des vêtements? Tu n'as que deux ou trois francs, tout juste de +quoi payer une chemise.</p> + +<p><i>Thérèse:</i>—Oh! maman, vous oubliez ma pièce de vingt francs.</p> + +<p><i>La maman:</i>—Celle que tu as donnée à garder à ton papa pour ne pas +la dépenser? Tu la conservais pour acheter un beau livre de messe comme +celui de Camille.</p> + +<p><i>Thérèse:</i>—Je peux bien me passer de ce beau livre de messe, maman, +j'ai encore mon vieux.</p> + +<p><i>La maman:</i>—Fais comme tu voudras, mon enfant; quand c'est pour +faire le bien, tu sais que je te donne une entière liberté.</p> + +<p>Sa maman l'embrassa, et elle alla avec elle pour voir cette petite fille +que personne ne voulait toucher.</p> + +<p>«Si elle a quelque maladie de peau que Thérèse puisse gagner, se dit-elle, +je ne permettrai pas qu'elle y touche.»</p> + +<p>La petite fille attendait toujours à la porte; la maman la regarda, examina +ses mains, sa figure, et vit qu'il n'y avait que de la saleté, mais aucune +maladie de peau. Seulement, elle trouva ses cheveux si pleins de vermine, +qu'elle demanda des ciseaux, fit asseoir la petite sur l'herbe, et lui coupa +les cheveux tout court sans y toucher avec les mains. Quand ils furent +tombés à terre, elle les ramassa avec une pelle, et pria un des domestiques +de les jeter sur le fumier; puis elle demanda un baquet d'eau tiède, et, avec +l'aide de Thérèse, elle lui savonna et lava la tête de manière à la bien nettoyer. +Après l'avoir essuyée, elle dit à Thérèse:</p> + +<p>—Maintenant, ma chère petite, va la faire baigner, et fais jeter ses +haillons au feu.</p> + +<p>Camille, Madeleine et Elisabeth étaient venues aider Thérèse; elles l'emmenèrent +toutes quatre dans la salle de bain, la déshabillèrent malgré le +dégoût que leur inspirait la saleté extrême de l'enfant et l'odeur qu'exhalaient +ses haillons. Elles s'empressèrent de la plonger dans l'eau et de la +savonner des pieds à la tête. Elles prirent goût à l'opération, qui les amusait +et qui enchantait la petite fille; elles la savonnèrent et la tinrent dans +l'eau un peu plus de temps qu'il n'était nécessaire. A la fin du bain, l'enfant +en avait assez et témoigna une vive satisfaction quand ses quatre +protectrices la firent sortir de la baignoire; elles la frottèrent, pour l'essuyer, +jusqu'à lui faire rougir la peau, et ce ne fut qu'après l'avoir séchée +comme un jambon, qu'elles lui mirent une chemise, un jupon et une robe +de Thérèse. Tout cela allait assez bien, parce que Thérèse portait ses robes +très courtes, comme le font toutes les petites filles élégantes, et que la petite +mendiante devait avoir ses jupons tombant sur les chevilles: la taille était +bien un peu longue, mais on n'y regarda pas de si près; tout le monde était +content. Quand il fallut la chausser, les enfants s'aperçurent qu'elle avait +une plaie sur le cou-de-pied: c'était ce qui la faisait boiter. Camille courut +chez sa grand'mère pour lui demander de l'onguent. La grand'mère lui donna +ce qu'il fallait, et Camille, aidée de ses trois amies, dont l'une soutenait +la petite, tandis que l'autre tenait le pied, et la troisième déroulait une +bande, lui mit l'onguent sur la plaie; elles furent près d'un quart d'heure à +arranger une compresse et la bande; tantôt c'était trop serré; tantôt ce ne +l'était pas assez; la bande était trop bas, la compresse était trop haut; elles +se disputaient et s'arrachaient le pied de la pauvre petite, qui n'osait rien +dire, se laissait faire et ne se plaignait pas. Enfin la plaie fut bandée, on +lui mit des bas et de vieilles pantoufles à Thérèse, et on la laissa aller. +Quand la petite fille revint à la cuisine, personne ne la reconnaissait.</p> + +<p>—Pas possible que ce soit cette petite horreur de tout à l'heure, disait un +domestique.</p> + +<p>—Si, c'est la même, reprit un second domestique; elle est tout autre, +car la voilà devenue gentille, d'affreuse qu'elle était.</p> + +<p><i>Le cuisinier:</i>—C'est tout de même bien beau aux enfants et à Mme +d'Arbé de l'avoir nettoyée comme cela; quant à moi, on m'aurait donné +vingt francs, que je ne l'aurais pas touchée.</p> + +<p><i>La fille de cuisine:</i>—C'est qu'elle sentait si mauvais!</p> + +<p><i>Le cocher:</i>—Vous ne devriez pas avoir le nez si sensible, la belle, avec +votre graillon, vos casseroles à écurer et toutes sortes de saletés à manier.</p> + +<p><i>La fille de cuisine</i>, piquée:—Mon graillon et mes casseroles ne sentent +toujours pas le fumier comme des gens que je connais.</p> + +<p><i>Les domestiques:</i>—Ah! ah! ah! la fille est en colère; prends garde au +balai.</p> + +<p><i>Le cocher:</i>—Si elle prend le sien, je saurai bien trouver le mien, et la +fourche aussi, et encore l'étrille.</p> + +<p><i>Le cuisinier:</i>—Allons, allons, ne la poussez pas trop; elle est vive: +vous savez, faut pas l'irriter.</p> + +<p><i>Le cocher:</i>—Tiens! qu'est-ce que ça me fait, moi? Qu'elle se fâche, je +me fâcherai aussi.</p> + +<p><i>Le cuisinier:</i>—Mais je ne veux pas de ça, moi, madame n'aime pas les +disputes; il est bien certain que nous aurions tous du désagrément.</p> + +<p><i>Le premier domestique:</i>—Le Vatel a raison. Thomas, tais-toi, tu nous +amènes toujours quelque chose comme une querelle. Ce n'est pas ta place +ici, d'abord.</p> + +<p><i>Le cocher:</i>—Tiens! ma place est partout quand je n'ai pas d'ouvrage +à l'écurie.</p> + +<p><i>Le cuisinier:</i>—Mais vous en avez de l'ouvrage, regardez donc Cadichon, +qui n'est pas encore débâté, et qui se promène en long et en large comme +un bourgeois qui attend son dîner.</p> + +<p><i>Le cocher:</i>—Cadichon me fait l'effet d'écouter aux portes; il est plus +fin qu'il n'en l'air; c'est un vrai malin.</p> + +<p>Le cocher m'appela, me prit par la bride, m'emmena à l'écurie, et, après +m'avoir ôté mon bât et m'avoir donné ma pitance, il me laissa seul, c'est-à-dire +en compagnie des chevaux et d'un âne que je dédaignais trop pour lier +conversation avec lui.</p> + +<p>Je ne sais ce qui se passa le soir au château; le lendemain, dans l'après-midi, +on me remit mon bât, on monta sur mon dos la petite mendiante; +mes quatre petites maîtresses suivirent à pied et me firent aller au village. +Je compris en route qu'elles voulaient acheter de quoi habiller la petite. +Thérèse voulait tout payer; les autres voulaient payer chacune leur part; +elles se disputaient avec un tel acharnement, que, si je ne m'étais pas arrêté +à la porte de la boutique, elles l'auraient dépassée. Elles manquèrent jeter +la petite par terre en la descendant de dessus mon dos, parce qu'elles +s'élancèrent sur elle toutes à la fois; l'une lui tirait les jambes, l'autre la +tenait par un bras, la troisième l'avait prise à bras-le-corps, et Elisabeth, +la quatrième, qui était forte comme deux ou trois, les poussait toutes pour +aider seule la petite à descendre. La pauvre enfant, effrayée et tiraillée de +tous côtés, se mit à crier; les passants commençaient à s'arrêter, la marchande +ouvrit la porte.</p> + +<p>—Bien le bonjour, mesdemoiselles; permettez que je vous aide.</p> + +<p>Mes jeunes maîtresses, contentes de n'avoir pas à se céder entre elles, +lâchèrent la petite fille; la marchande la prit et la posa à terre.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il pour votre service, mesdemoiselles? dit la marchande.</p> + +<p><i>Madeleine</i>:—Nous venons acheter de quoi habiller cette petite fille, +madame Juivet.</p> + +<p><i>Madame Juivet</i>:—Volontiers, mesdemoiselles. Vous faut-il une robe +ou une jupe, ou du linge?</p> + +<p><i>Camille</i>:—Il nous faut tout, madame Juivet; donnez-moi de quoi lui +faire trois chemises, un jupon, une robe, un tablier, un fichu, deux bonnets.</p> + +<p><i>Thérèse</i>, bas:—Dis donc, Camille, laisse-moi parler, puisque c'est moi +qui paye.</p> + +<p><i>Camille</i>, bas:—Non, tu ne payeras pas tout, nous voulons payer avec +toi.</p> + +<p><i>Thérèse</i>, bas:—J'aime mieux payer seule, c'est ma fille.</p> + +<p>—Non, elle est à nous toutes, répliqua tout bas Camille.</p> + +<p>—Quelle est l'étoffe que prennent ces demoiselles? interrompit la +marchande, impatiente de vendre.</p> + +<p>Pendant que Camille et Thérèse continuaient leur dispute à voix basse, +Madeleine et Elisabeth se dépêchèrent d'acheter tout ce qu'il fallait.</p> + +<p>—Adieu, madame Juivet, dirent-elles; envoyez-nous tout cela chez nous, +et le plus vite possible, je vous en prie; vous enverrez aussi la note.</p> + +<p>—Comment, comment, vous avez déjà tout acheté? s'écrièrent Camille +et Thérèse.</p> + +<p>—Mais oui; pendant que vous causiez, dit Madeleine d'un air malin, +nous avons choisi tout ce qui est nécessaire.</p> + +<p>—Il fallait nous demander si cela nous convenait, reprit Camille.</p> + +<p>—Certainement, puisque c'est moi qui paye, dit Thérèse.</p> + +<p>—Nous payerons aussi, nous payerons aussi, s'écrièrent en choeur les +trois autres.</p> + +<p>—Pour combien y en a-t-il? demanda Thérèse.</p> + +<p><i>La marchande:</i>—Pour trente-deux francs, mademoiselle.</p> + +<p>—Trente-deux francs! s'écria Thérèse effrayée: mais je n'ai que vingt +francs!</p> + +<p><i>Camille:</i>—Eh bien! nous payerons le reste.</p> + +<p><i>Elisabeth:</i>—Tant mieux, cela fait que nous aurons aussi habillé la +petite fille.</p> + +<p><i>Madeleine, riant:</i>—Nous voilà donc enfin d'accord, grâce à Mme Juivet: +ce n'est pas sans peine.</p> + +<p>J'avais tout entendu, puisque la porte était restée ouverte; j'étais indigné +contre Mme Juivet, qui faisait payer à mes bonnes petites maîtresses le +double au moins de ce que valaient ses marchandises. J'espérais que les +mamans ne les laisseraient pas faire le marché. Nous retournâmes à la +maison; tout le monde fut d'accord en revenant, ... grâce à Mme Juivet, ... +comme avait dit innocemment Madeleine.</p> + +<p>Il faisait beau temps; on était assis sur l'herbe devant la maison quand +nous arrivâmes. Pierre, Henri, Louis et Jacques avaient pêché dans un des +étangs pendant que nous étions au village; ils venaient de rapporter trois +beaux poissons et beaucoup de petits. Pendant que Louis et Jacques +m'ôtaient mon bât et ma bride, les quatre cousines expliquèrent à leurs +mamans ce qu'elles avaient acheté.</p> + +<p>—Pour combien d'argent en avez-vous? demanda la maman de Thérèse. +Combien te reste-t-il de tes vingt francs, Thérèse?</p> + +<p>Thérèse fut un peu embarrassée; elle rougit légèrement.</p> + +<p>—Il ne me reste rien, maman, dit-elle.</p> + +<p>—Vingt francs pour habiller un enfant de six à sept ans; dit la maman +de Camille; mais c'est horriblement cher. Qu'avez-vous donc acheté?</p> + +<p>Thérèse ne savait seulement pas ce que Madeleine et Elisabeth s'étaient +dépêchées d'acheter, de sorte qu'elle ne put répondre.</p> + +<p>Mais la marchande, arrivant avec son paquet, interrompit la conversation, +à la grande joie de Madeleine et d'Elisabeth, qui commençaient à +craindre d'avoir acheté des choses trop belles.</p> + +<p>—Bonjour, madame Juivet, dit la grand'mère; défaites votre paquet ici +sur l'herbe, et faites-nous voir les emplettes de ces demoiselles.</p> + +<p>Mme Juivet salua, posa son paquet, le défit, en tira la note, qu'elle présenta +à Madeleine, et étala ses marchandises.</p> + +<p>Madeleine avait rougi en prenant la note; sa grand'mère la lui prit des +mains, et poussa une exclamation de surprise:</p> + +<p>—Trente-deux francs pour habiller une petite mendiante!... Madame +Juivet, ajouta-t-elle d'un ton sévère, vous avez abusé de l'ignorance de mes +petites-filles; vous savez très bien que les étoffes que vous apportez sont +beaucoup trop belles et trop chères pour habiller une enfant pauvre; remportez +tout cela, et sachez qu'à l'avenir aucun de nous n'achètera rien chez +vous.</p> + +<p>—Madame, dit Mme Juivet avec une colère retenue, ces demoiselles ont +pris ce qu'elles ont voulu, je ne les ai contraintes sur aucun article.</p> + +<p><i>La grand'mère:</i>—Mais vous auriez dû ne leur montrer que des étoffes +convenables, et ne pas chercher à leur passer vos vieilles marchandises +dont personne ne veut.</p> + +<p><i>Madame Juivet:</i>—Madame, ces demoiselles ayant pris les étoffes +doivent les payer.</p> + +<p>—Elles ne payeront rien du tout, et vous allez remporter tout cela, dit +la grand'mère avec sévérité. Partez sur-le-champ; j'enverrai ma femme de +chambre acheter chez Mme Jourdan ce qui est nécessaire.</p> + +<p>Mme Juivet se retira dans une colère effroyable. Je la reconduisis un +bout de chemin en brayant d'un air moqueur et en gambadant autour d'elle, +ce qui amusa beaucoup les enfants, mais ce qui lui fit grand-peur, car elle +se sentait coupable, et elle craignait que je voulusse l'en punir; on me +croyait un peu sorcier dans le pays, et tous les méchants me redoutaient.</p> + +<p>Les mamans grondèrent les enfants, les cousins se moquèrent d'elles; je +restai près d'eux, mangeant de l'herbe, et les regardant sauter, courir, +gambader. J'entendis, pendant ce temps, que les papas arrangeaient une +partie de chasse pour le lendemain, que Pierre et Henri devaient avoir de +petits fusils pour être de la partie, et qu'un jeune voisin de campagne devait +y venir aussi.</p> + + +<br><br> + +<h3>XV</h3> + +<h3>LA CHASSE</h3> + + +<p>Le lendemain devait avoir lieu, comme je l'ai dit, l'ouverture de la +chasse. Pierre et Henri furent prêts avant tout le monde; c'était leur début; +ils avaient leurs fusils en bandoulière, leur carnassière passée sur l'épaule; +leurs yeux brillaient de bonheur; ils avaient pris un air fier et batailleur +qui semblait dire que tout le gibier du pays devait tomber sous leurs coups. +Je les suivais de loin, et je vis les préparatifs de la chasse.</p> + +<p>—Pierre, dit Henri d'un air délibéré, quand nos carnassières seront +pleines, où mettrons-nous le gibier que nous tuerons?</p> + +<p>—C'est précisément à quoi je pensais, répondit Pierre; je demanderai +à papa d'emmener Cadichon.</p> + +<p>Cette idée ne me plut pas; je savais que les jeunes chasseurs tiraient +partout et sur tout, sans s'occuper de ce qui était devant et près d'eux. En +visant une perdrix, ils pouvaient m'envoyer leur plomb, et j'attendis avec +inquiétude la suite de la proposition.</p> + +<p>—Papa, dit Pierre à son père qui arrivait, pouvons-nous emmener +Cadichon?</p> + +<p>—Pour quoi faire? répondit le papa en riant; tu veux donc chasser +à âne, et poursuivre les perdrix à la course! Dans ce cas, il faut d'abord +attacher des ailes à Cadichon.</p> + +<p><i>Henri</i>, contrarié:—Mais non, papa, c'est pour notre gibier quand nos +carnassières seront trop pleines.</p> + +<p><i>Le papa</i>, avec surprise et riant:—Porter votre gibier! Vous croyez +donc, pauvres innocents, que vous allez tuer quelque chose, et même beaucoup +de choses?</p> + +<p><i>Henri, piqué</i>:—Certainement, papa; j'ai vingt cartouches dans ma +veste, et je tuerai au moins quinze pièces.</p> + +<p><i>Le papa:</i>—Ah! ah! ah! Elle est bonne, celle-là! Sais-tu ce que vous +tuerez, vous deux et votre ami Auguste?</p> + +<p><i>Henri:</i>—Quoi donc, papa?</p> + +<p><i>Le papa:</i>—Le temps, et rien avec.</p> + +<p><i>Henri</i>, très piqué:—Alors, papa, je ne sais pas pourquoi vous nous +avez donné des fusils, et pourquoi vous nous faites aller à la chasse, si vous +nous croyez assez sots, assez maladroits pour ne rien tuer.</p> + +<p><i>Le papa:</i>—C'est pour vous apprendre à chasser, petits nigauds, que je +vous fais aller à la chasse. On ne tue jamais rien les premières fois.</p> + +<p>La conversation fut interrompue par l'arrivée d'Auguste, prêt aussi à +tuer tout ce qu'il rencontrerait. Pierre et Henri étaient encore rouges d'indignation +quand Auguste les rejoignit.</p> + +<p><i>Pierre:</i>—Papa croit que nous ne tuerons rien, Auguste; nous lui ferons +voir que nous sommes plus adroits qu'il ne le pense.</p> + +<p><i>Auguste:</i>—Sois tranquille, nous tuerons plus de gibier qu'eux.</p> + +<p><i>Henri:</i>—Pourquoi plus qu'eux?</p> + +<p><i>Auguste:</i>—Parce que nous sommes jeunes, vifs, lestes et adroits, tandis +que nos papas sont déjà un peu vieux.</p> + +<p><i>Henri:</i>—C'est vrai, cela. Papa a quarante-deux ans. Pierre en a quinze, +et moi treize. Quelle différence!</p> + +<p><i>Auguste:</i>—Et mon papa à moi donc! Il a quarante-trois ans! Et moi +qui en ai quatorze!</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Ecoute, je vais, sans le lui dire, faire mettre à Cadichon le +bât avec les paniers. Il nous suivra et nous lui ferons porter notre gibier.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Bien, très bien; fais mettre les grands paniers; si nous +tuons un chevreuil, il lui faudra une fameuse place.</p> + +<p>Henri fut chargé de la commission. Je riais sous cape de la prévoyance. +J'étais bien sûr de ne pas avoir la charge d'un chevreuil et de revenir avec +les paniers vides comme au départ.</p> + +<p>—En route! dirent les papas. Nous marcherons devant. Et vous, gamins, +suivez de près. Quand nous serons en plaine, nous nous débanderons....</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? ajouta le papa de Pierre avec surprise; Cadichon +nous suit? Cadichon orné de deux énormes paniers?</p> + +<p>—C'est pour le gibier de ces messieurs, dit le garde en riant.</p> + +<p><i>Le papa</i>:—Ah! ah! ah! ils ont voulu faire à leur tête, ... soit ... je +veux bien que Cadichon suive la chasse, s'il a du temps à perdre.</p> + +<p>Il regarda en souriant Pierre et Henri, qui prirent un air dégagé.</p> + +<p>—Ton fusil est-il armé, Pierre? demanda Henri.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Non, pas encore; c'est si dur à armer et à désarmer, que +j'aime mieux attendre qu'une perdrix parte.</p> + +<p><i>Le papa</i>:—Nous voici en plaine; à présent, marchons tous sur la même +ligne, et tirons devant nous, et pas à droite ni à gauche, pour ne pas nous +entre-tuer.</p> + +<p>Les perdrix ne tardèrent pas à partir de tous côtés; j'étais resté prudemment +derrière, et même un peu loin: je fis bien; car plus d'un chien retardataire +reçut des grains de plomb. Les chiens guettaient, arrêtaient, rapportaient; +les coups de fusil partaient sur toute la ligne. Je ne perdais pas +de vue mes trois jeunes vantards; je les voyais tirer souvent, mais ramasser, +jamais: aucun des trois ne toucha ni lièvre, ni perdrix. Ils s'impatientaient, +tiraient hors de portée, trop loin, trop près; quelquefois tous trois tiraient +la même perdrix, qui n'en volait que mieux. Les papas faisaient au contraire +de la bonne besogne: autant de coups de fusil, autant de pièces dans +leurs carnassières. Après deux heures de chasse, le papa de Pierre et de +Henri s'approcha d'eux.</p> + +<p>—Eh bien! mes enfants, Cadichon est-il bien chargé? Y a-t-il encore de +la place pour vider ma carnassière, qui est trop pleine?</p> + +<p>Les enfants ne répondirent pas: ils voyaient à l'air moqueur de leur +papa, qu'il savait leur maladresse. Moi, j'approchai en courant, et je tournai +un des paniers vers le papa.</p> + +<p><i>Le papa</i>:—Comment! rien dedans? Vos carnassières vont crever, si +vous les remplissez trop.</p> + +<p>Les carnassières étaient plates et vides. Le papa se mit à rire de l'air +déconfit des jeunes chasseurs, se débarrassa de son gibier dans un de mes +paniers, et retourna à son chien, qui était en arrêt.</p> + +<p><i>Auguste:</i>—Je crois bien que ton père tue une quantité de perdreaux! +Il a deux chiens qui arrêtent et rapportent; et nous, on ne nous en a pas +laissé un seul.</p> + +<p><i>Henri:</i>—C'est vrai, ça; nous avons peut-être tué beaucoup de perdrix, +seulement nous n'avions pas de chiens pour nous les rapporter.</p> + +<p><i>Pierre:</i>—Pourtant, je n'en ai pas vu tomber.</p> + +<p><i>Auguste:</i>—Parce qu'une perdrix tuée ne tombe jamais sur le coup; elle +vole encore quelque temps, et elle va tomber très loin.</p> + +<p><i>Pierre:</i>—Mais quand papa et mes oncles tirent, leurs perdrix tombent +tout de suite.</p> + +<p><i>Auguste:</i>—Cela te semble ainsi parce que tu es loin, mais, si tu étais +à leur place, tu verrais filer la perdrix longtemps encore.</p> + +<p>Pierre ne répondit pas, mais il n'avait pas trop l'air de croire ce que +disait Auguste. Tous marchaient d'un pas moins fier et moins léger qu'au +départ. Ils commençaient à demander l'heure.</p> + +<p>—J'ai faim, dit Henri.</p> + +<p>—J'ai soif, dit Auguste.</p> + +<p>—Je suis fatigué, dit Pierre.</p> + +<p>Mais il fallait bien suivre les chasseurs qui tiraient, tuaient et s'amusaient. +Pourtant ils n'oubliaient pas leurs jeunes compagnons de chasse, +et, pour ne pas trop les fatiguer, ils proposèrent une halte pour déjeuner. +Les jeunes gens acceptèrent avec joie. On rappela les chiens, qu'on remit +en laisse, et l'on se dirigea vers une ferme qui était à cent pas, et où la +grand'mère avait envoyé des provisions.</p> + +<p>On s'assit par terre sous un vieux chêne; on étala le contenu des paniers. +Il y avait, comme à toutes les chasses, un pâté de volaille, un jambon, des +oeufs, du fromage, des marmelades, des confitures, un gros baba, une +énorme brioche et quelques bouteilles de vieux vin. Tous les chasseurs, +jeunes et vieux, avaient grand appétit, et mangèrent à effrayer les passants. +Pourtant la grand'mère avait si largement pourvu aux faims les plus +voraces, que la moitié des provisions restèrent aux gardes et aux gens de la +ferme. Les chiens avaient la soupe pour apaiser leur faim, et l'eau de la +mare pour se désaltérer.</p> + +<p>—Vous n'avez donc pas été heureux, enfants? dit le papa d'Auguste. +Cadichon ne marchait pas comme un âne trop chargé.</p> + +<p><i>Auguste:</i>—Ce n'est pas étonnant, papa nous n'avions pas de chiens; +vous les aviez tous.</p> + +<p><i>Le père:</i>—Ah! tu crois qu'un, deux, trois chiens vous auraient fait tuer +des perdreaux qui vous passaient sous le nez.</p> + +<p><i>Auguste:</i>—Ils ne les auraient pas fait tuer, papa, mais ils auraient +cherché et rapporté ceux que nous avons tués, et alors...</p> + +<p><i>Le père</i>, interrompant d'un air surpris:—Ceux que vous avez tués! +Vous croyez avoir tué des perdreaux?</p> + +<p><i>Auguste:</i>—Certainement, papa; seulement, comme nous ne les voyions +pas tomber, nous ne pouvions pas les ramasser.</p> + +<p><i>Le père</i>, de même:—Et tu crois que, s'il en était tombé, vous ne les +auriez pas vus?</p> + +<p><i>Auguste:</i>—Non, car nous n'avons pas d'aussi bons yeux que les chiens.</p> + +<p>Le père, les oncles, les gardes même partirent d'un éclat de rire qui rendit +les enfants rouges de colère.</p> + +<p>—Ecoutez, dit enfin le papa de Pierre et de Henri, puisque c'est faute de +chiens que votre gibier a été perdu, vous allez avoir chacun le vôtre quand +nous nous remettrons en chasse.</p> + +<p><i>Pierre:</i>—Mais les chiens ne voudront pas nous suivre, papa ils ne nous +connaissent pas autant que vous.</p> + +<p><i>Le père:</i>—Pour les obliger à vous suivre, nous vous donnerons les deux +gardes, et nous ne partirons qu'une demi-heure après vous, afin que les +chiens n'aient pas la tentation de nous rejoindre.</p> + +<p><i>Pierre</i>, radieux:—Oh! merci, papa! à la bonne heure! avec les chiens, +nous sommes bien sûrs de tuer autant que vous.</p> + +<p>Le déjeuner finissait, on était reposé, et les jeunes chasseurs étaient +pressés de se remettre en chasse avec les chiens et les gardes.</p> + +<p>—Nous allons avoir l'air de vrais chasseurs, dirent-ils d'un air satisfait.</p> + +<p>Les voilà partis encore une fois, et moi suivant comme avant le déjeuner, +mais toujours de loin. Les papas avaient dit aux gardes de marcher près +des enfants, et d'empêcher toute imprudence. Les perdrix partaient de tous +côtés comme le matin, les jeunes gens tiraient comme le matin, et ne tuaient +rien comme le matin. Pourtant les chiens faisaient bien leur office; ils +quêtaient, ils arrêtaient, seulement ils ne rapportaient pas, puisqu'il n'y +avait rien à rapporter. Enfin, Auguste, impatienté de tirer sans tuer, voit +un des chiens en arrêt; il croit qu'en tirant avant que la perdrix parte, il +tuera plus facilement. Il vise, il tire, ... le chien tombe en se débattant et +en poussant un cri de douleur.</p> + +<p>—Corbleu! c'est notre meilleur chien! s'écria le garde en s'élançant +vers lui.</p> + +<p>Quand il arriva, le chien expirait. Le coup l'avait frappé à la tête; il +était sans mouvement et sans vie.</p> + +<p>—Voilà un beau coup que vous avez fait là, monsieur Auguste! dit le +garde en laissant retomber le pauvre animal. Je crois bien que voilà la +chasse finie.</p> + +<p>Auguste restait immobile et consterné; Pierre et Henri étaient très émus +de la mort du chien, le garde concentrait sa colère et le regardait sans mot +dire.</p> + +<p>J'approchai pour voir quelle était la malheureuse victime de la maladresse +et de l'amour-propre d'Auguste. Quelle ne fut pas ma douleur en +reconnaissant Médor, mon ami, mon meilleur ami! Et quels ne furent pas +mon horreur et mon chagrin quand je vis le garde relever Médor, et le +poser dans un des paniers que je portais sur mon dos! Voilà donc le +gibier que j'étais condamné à rapporter! Médor, mon ami, tué par un +mauvais garçon maladroit et orgueilleux.</p> + +<p>Nous retournâmes du côté de la ferme, les enfants ne parlant pas, le +garde laissant échapper de temps à autre un juron furieux, et moi ne +trouvant de consolation que dans la réprimande sévère et l'humiliation que +le meurtrier aurait à subir.</p> + +<p>En arrivant à la ferme, nous y trouvâmes encore les chasseurs, qui, +n'ayant plus de chiens, préféraient se reposer et attendre le retour des +enfants.</p> + +<p>—Déjà! s'écrièrent-ils en nous voyant revenir.</p> + +<p><i>Le papa de Pierre:</i>—Je crois, en vérité, qu'ils ont tué une grosse pièce. +Cadichon marche comme s'il était chargé, et un des paniers penche comme +s'il contenait quelque chose de lourd.</p> + +<p>Ils se levèrent et vinrent à nous. Les enfants restaient en arrière; leur +mine confuse frappa ces messieurs.</p> + +<p><i>Le père d'Auguste</i>, riant:—Ils n'ont pas l'air de triomphateurs!</p> + +<p><i>Le papa de Pierre</i>, riant:—Ils ont peut-être tué un veau ou un mouton +qu'ils ont pris pour un lapin.</p> + +<p>Le garde approcha.</p> + +<p><i>Le papa:</i>—Qu'y a-t-il donc, Michaud? Tu as l'air aussi penaud que +les chasseurs.</p> + +<p>—C'est qu'il y a de quoi, m'sieur, répondit le garde. Nous rapportons +un triste gibier.</p> + +<p><i>Le papa</i>, riant:—Qu'est-ce donc? Un mouton, un veau, un ânon?</p> + +<p><i>Le garde:</i>—Ah! m'sieur, il n'a a pas de quoi rire, allez! C'est votre +chien Médor, le meilleur de la bande, que M. Auguste a tué, le prenant +pour une perdrix.</p> + +<p><i>Le papa:</i>—Médor! le maladroit! Si jamais il revient chasser ici!...</p> + +<p>—Approchez, Auguste, lui dit son père. Voilà donc où vous ont mené +votre sot orgueil et votre ridicule présomption! Faites vos adieux à vos +amis, monsieur; vous allez retourner sur l'heure à la maison, et vous porterez +votre fusil dans ma chambre pour n'y plus toucher, jusqu'à ce que +vous ayez pris de la raison et de la modestie.</p> + +<p>—Mais papa, répondit Auguste d'un air dégagé, je ne sais pas pourquoi +vous êtres si fâché. Il arrive très souvent qu'on tue des chiens, à la +chasse.</p> + +<p>—Des chiens!... On tue des chiens! s'écria le père stupéfait. En vérité, +c'est trop fort... Où avez-vous pris ces belles notions de chasse, monsieur.</p> + +<p>—Mais, papa, dit Auguste toujours du même air dégagé, tout le monde +sait qu'il arrive très souvent aux grands chasseurs de tuer des chiens.</p> + +<p>—Mes chers amis, dit le père en se retournant vers ces messieurs, +veuillez m'excuser de vous avoir amené un garçon malapris comme +Auguste. Je ne croyais pas qu'il fût capable de tant d'impudence et de +sottise.</p> + +<p>Puis, se retournant vers son fils:</p> + +<p>—Vous avez entendu mes ordres, monsieur, allez.</p> + +<p><i>Auguste:</i>—Mais, papa.</p> + +<p><i>Le père</i>, d'une voix sévère:—Silence! vous dis-je. Pas un mot, si vous +ne voulez faire connaissance avec la baguette de mon fusil.</p> + +<p>Auguste baissa la tête et se retira tout confus.</p> + +<p>«Vous voyez, mes enfants, dit le papa de Pierre et de Henri, où mène la +présomption, c'est-à-dire la croyance d'un mérite qu'on n'a pas. Ce qui +arrive à Auguste aurait pu vous arriver aussi. Vous vous êtes tous figuré +que rien n'était plus facile que de bien tirer, qu'il suffisait de vouloir pour +tuer; voyez le résultat, vous avez été tous trois ridicules dès ce matin; vous +avez méprisé nos conseils et notre expérience; et enfin vous êtes tous trois +la cause de la mort de mon pauvre Médor. Je vois, d'après cela, que vous +êtes trop jeunes pour chasser. Dans un an ou deux nous verrons. Jusque-là +retournez à vos jardins et à vos amusements d'enfants. Tout le monde s'en +trouvera mieux.»</p> + +<p>Pierre et Henri baissèrent la tête sans répondre. On rentra tristement +à la maison; les enfants voulurent enterrer eux-mêmes dans le jardin mon +malheureux ami, dont je vais vous raconter l'histoire. Vous verrez pourquoi +je l'aimais tant.</p> + +<br><br> + + +<h3>XVI</h3> + +<h3>MÉDOR</h3> + + +<p>Je connaissais Médor depuis longtemps; j'étais jeune, et il était plus +jeune encore quand nous nous sommes connus et aimés. Je vivais alors +misérablement chez ces méchants fermiers qui m'avaient acheté à un marchand +d'ânes, et de chez lesquels je m'étais sauvé avec tant d'habileté. +J'étais maigre, car je souffrais sans cesse de la faim. Médor, qu'on leur +avait donné comme chien de garde, et qui s'est trouvé être un superbe et +excellent chien de chasse, était moins malheureux que moi; il amusait les +enfants qui lui donnaient du pain et des restes de laitage; de plus, il m'a +avoué que lorsqu'il pouvait se glisser à la laiterie avec la maîtresse ou la +servante, il trouvait toujours moyen d'attraper quelques gorgées de lait ou +de crème, et de saisir les petits morceaux de beurre qui sautaient de la +baratte pendant qu'on le faisait. Médor était bon; ma maigreur et ma +faiblesse lui firent pitié; un jour il m'apporta un morceau de pain, et me +le présenta d'un air triomphant.</p> + +<p>—Mange, mon pauvre ami, me dit-il, dans son langage; j'ai assez du +pain qu'on me donne pour me nourrir, et toi, tu n'as que des chardons et +de mauvaises herbes en quantité à peine suffisante pour te faire vivre.</p> + +<p>—Bon Médor, lui répondis-je, tu te prives pour moi, j'en suis certain. +Je ne souffre pas autant que tu le penses; je suis habitué à peu manger, à +peu dormir, à beaucoup travailler et à être battu.</p> + +<p>—Je n'ai pas faim. Prouve-moi ton amitié en acceptant mon petit présent. +C'est bien peu de chose, mais je te l'offre avec plaisir, et si tu me +refusais, j'en aurais du chagrin.</p> + +<p>—Alors j'accepte, mon bon Médor, lui répondis-je, parce que je t'aime; +et je t'avoue que ce pain me fera grand bien, car j'ai faim.</p> + +<p>Et je mangeai le pain du bon Médor, qui regardait avec joie l'empressement +avec lequel je broyais et j'avalais. Je me sentis tout remonté par ce +repas inaccoutumé; je le dis à Médor, croyant par là lui mieux témoigner +ma reconnaissance; il en résulta que tous les jours il m'apportait le plus +gros morceau de ceux qu'on lui donnait. Le soir, il venait se coucher près +de moi sous l'arbre ou le buisson que je choisissais pour passer ma nuit; +nous causions alors sans parler. Nous autres animaux, nous ne prononçons +pas des paroles comme les hommes, mais nous nous comprenons par des +clignements d'yeux, des mouvements de tête, d'oreilles, de la queue, et nous +causons entre nous tout comme les hommes.</p> + +<p>Un soir, je le vis arriver triste et abattu.</p> + +<p>—Mon ami, me dit-il, je crains de ne plus pouvoir à l'avenir t'apporter +une partie de mon pain; les maîtres ont décidé que j'étais assez grand pour +être attaché toute la journée, qu'on ne me lâcherait qu'à la nuit. De plus, la +maîtresse a grondé les enfants de ce qu'ils me donnaient trop de pain; elle +leur a défendu de me rien donner à l'avenir, parce qu'elle voulait me +nourrir elle-même, et peu, pour me rendre bon chien de garde.</p> + +<p>—Mon bon Médor, lui dis-je, si c'est le pain que tu m'apportes qui te +tourmente, rassure-toi, je n'en ai plus besoin; j'ai découvert ce matin un +trou dans le mur du hangar à foin; j'en ai déjà tiré un peu, et je pourrai +facilement en manger tous les jours.</p> + +<p>—En vérité! s'écria Médor, je suis heureux de ce que tu me dis; mais +j'avais pourtant un grand plaisir à partager mon pain avec toi. Et puis, +être attaché tout le jour, ne plus venir te voir, c'est triste.</p> + +<p>Nous causâmes encore quelque temps, il me quitta fort tard.</p> + +<p>—J'aurai le temps de dormir le jour, disait-il; et toi tu n'as pas +grand'chose à faire dans cette saison-ci.</p> + +<p>Toute la journée du lendemain se passa en effet sans que je visse mon +pauvre ami. Vers le soir, je l'attendais avec impatience, lorsque j'entendis +ses cris. Je courus près de la haie; je vis la méchante fermière qui le tenait +par la peau du cou, pendant que Jules le frappait avec le fouet du charretier. +Je m'élançai au travers de la haie par une brèche mal fermée; je me +jetai sur Jules, et je le mordis au bras de façon à lui faire tomber le fouet +des mains. La fermière lâcha Médor, qui se sauva, c'est ce que je voulais; +je lâchai aussi le bras de Jules, et j'allais retourner dans mon enclos, lorsque +je me sentis saisir par les oreilles; c'était la fermière, qui dans sa +colère, criait à Jules:</p> + +<p>—Donne-moi le grand fouet, que je corrige ce mauvais animal! Jamais +plus méchant âne n'a été vu en ce monde. Donne donc, ou claque-le +toi-même.</p> + +<p>—Je ne peux remuer le bras, dit Jules en pleurant; il est tout +engourdi.</p> + +<p>La fermière saisit le fouet tombé à terre, et courut à moi pour venger +son méchant garçon. Je n'eus pas la sottise de l'attendre comme vous pouvez +bien penser. Je fis un saut et m'éloignai quand elle fut près de m'atteindre; +elle continua à me poursuivre et moi à me sauver, ayant grand soin de me +tenir hors de la portée du fouet. Je m'amusai beaucoup à cette course; je +voyais la colère de ma maîtresse augmenter à mesure qu'elle se fatiguait; +je la faisais courir et suer sans me donner de mal, la méchante femme était +en nage, était rendue, sans avoir eu le plaisir de m'attraper seulement du +bout de son fouet. Mon ami était suffisamment vengé quand la promenade +fut terminée. Je le cherchai des yeux, car je l'avais vu courir du côté de +mon enclos; mais il attendait, pour se montrer, le départ de sa cruelle +maîtresse.</p> + +<p>—Misérable! scélérat! cria l'enragée fermière en se retirant; tu me le +payeras quand tu seras sous le bât.</p> + +<p>Je restai seul. J'appelai; Médor sortit timidement la tête du fossé où il +était caché; je courus à lui.</p> + +<p>—Viens! lui dis-je. Elle est partie. Qu'as-tu fait? Pourquoi te faisait-elle +battre par Jules?</p> + +<p>—Parce que j'avais un morceau de pain qu'un des enfants avait posé +par terre: elle m'a vu, s'est élancée sur moi, a appelé Jules, et lui a ordonné +de me battre sans pitié.</p> + +<p>—Est-ce que personne n'a cherché à te défendre?</p> + +<p>—Me défendre! Ah oui! vraiment! ils ont tous crié: «C'est bien fait! +c'est bien fait! Fouette-le, Jules, pour qu'il recommence pas.—Soyez +tranquilles, répondit Jules, je n'irai pas de main-morte; vous allez voir +comme je vais le faire chanter.» Et à mon premier cri, ils ont tous battu +des mains et crié: «Bravo! Encore, encore!»</p> + +<p>—Méchants petits drôles! m'écriai-je. Mais pourquoi as-tu pris ce +morceau de pain, Médor? Est-ce qu'on ne t'avait pas donné ton souper?</p> + +<p>—Si fait, si fait. J'avais mangé; mais le pain de ma soupe était si +émietté, que je n'ai pu en rien retirer pour toi, et si j'avais pu emporter ce +gros morceau que les enfants avaient fait tomber, tu aurais eu un bon régal.</p> + +<p>—Mon pauvre Médor, c'est pour moi que tu as été battu!... Merci, +mon ami, merci; je n'oublierai jamais ton amitié, ta bonté!... Mais ne +recommence pas, je t'en supplie; crois-tu que ce pain m'eût fait plaisir, si +j'avais su ce qu'il devait te faire souffrir? J'aimerais cent fois mieux ne +vivre que de chardons, et te savoir bien traité et heureux.</p> + +<p>Nous causâmes longtemps encore, et je fis promettre à Médor de ne plus +se mettre, à cause de moi, dans le cas d'être battu; je lui promis aussi de +faire toutes sortes de tours à tous les gens de la ferme, et je tins parole. Un +jour, je jetai dans un fossé plein d'eau Jules et sa soeur, et je me sauvai, les +laissant barboter et se débattre. Un autre jour, je poursuivis le petit de trois +ans comme si j'avais voulu le mordre; il criait et courait avec une terreur +qui me réjouissait. Une autre fois, je fis semblant d'être pris de coliques, +et je me roulai sur la grande route avec une charge d'oeufs sur le dos; tous +les oeufs furent écrasés; la fermière, quoique furieuse, n'osait pas me +frapper; elle me croyait réellement malade; elle pensa que j'allais mourir; +que l'argent que je leur avais coûté serait perdu, et, au lieu de me battre, +elle me ramena et me donna du foin et du son. Je n'ai jamais fait un +meilleur tour de ma vie, et le soir, en le racontant à Médor, nous nous pâmions +de rire. Une autre fois, je vis tout leur linge étalé sur la haie pour +sécher. Je pris toutes les pièces l'une après l'autre avec mes dents, et je les +jetai dans le jus du fumier. Personne ne m'avait vu faire; quand la maîtresse +ne trouva plus son linge, et qu'après l'avoir cherché partout, elle le +trouva dans le jus du fumier, elle se mit dans une épouvantable colère; elle +battit la servante, qui battit les enfants, qui battirent les chats, les chiens, +les veaux, les moutons. C'était un vacarme charmant pour moi, car tous +criaient, tous juraient, tous étaient furieux. Ce fut encore une soirée bien +gaie que nous passâmes, Médor et moi.</p> + +<p>En réfléchissant depuis à toutes ces méchancetés, je me les suis sincèrement +reprochées, car je me vengeais sur des innocents des fautes des coupables. +Médor me blâmait quelquefois, et me conseillait d'être meilleur et +plus indulgent; mais je ne l'écoutais pas, je devenais de plus en plus méchant; +j'en ai été bien puni, comme on le verra plus tard.</p> + +<p>Un jour, jour de tristesse et de deuil, un monsieur qui passait vit Médor, +l'appela, le caressa; puis il alla parler au fermier, et le lui acheta pour +cent francs. Le fermier, qui croyait avoir un chien de peu de valeur, était +enchanté; mon pauvre ami fut immédiatement attaché avec un bout de +corde, et emmené par son nouveau maître; il me regarda d'un air douloureux; +je courus de tous côtés pour chercher un passage dans la haie, les +brèches étaient bouchées; je n'eus même pas la consolation de recevoir les +adieux de mon cher Médor. Depuis ce jour je m'ennuyai mortellement; ce +fut peu de temps après qu'eut lieu l'histoire du marché, et ma fuite dans la +forêt de Saint-Evroult. Pendant les années qui ont suivi cette aventure, j'ai +souvent, bien souvent pensé à mon ami, et j'ai bien désiré le retrouver; +mais où le chercher? J'avais su que son nouveau maître n'habitait pas le +pays, qu'il n'y était venu que pour voir un de ses amis.</p> + +<p>Quand je fus amené chez votre grand'mère par mon petit Jacques, jugez +de mon bonheur en voyant quelques temps après arriver, avec votre oncle et +vos cousins Pierre et Henri, mon ami, mon cher Médor. Il fallait voir la +surprise générale lorsqu'on vit Médor courir à moi, me faire mille caresses, +et moi le suivre partout. On crut que c'était pour Médor la joie de se trouver +à la campagne; pour moi, on pensa que j'étais bien aise d'avoir un compagnon +de promenade. Si l'on avait pu nous comprendre, deviner nos +longues conversations, on aurait compris ce qui nous attirait l'un vers +l'autre.</p> + +<p>Médor fut heureux de tout ce que je lui racontais de ma vie calme et +heureuse, de la bonté de mes maîtres, de ma bonne et même glorieuse réputation +dans le pays; il gémit avec moi au récit de mes tristes aventures; il +rit, tout en me blâmant, des tours que j'avais joués au fermier qui m'avait +acheté du père Georget; il frémit d'orgueil au récit de mon triomphe dans +la course d'ânes; il gémit de l'ingratitude des parents de la pauvre Pauline, +et il versa quelques larmes sur le triste sort de cette malheureuse enfant.</p> + + +<br><br> + +<h3>XVII</h3> + +<h3>LES ENFANTS DE L'ÉCOLE</h3> + + +<p>Médor s'était écarté un jour de la maison où il était né, et où il vivait +assez heureux; il poursuivait un chat qui lui avait enlevé un morceau de +viande donnée par le cuisinier. On la trouvait trop avancée; Médor, qui +n'était pas si délicat, l'avait saisie et posée près de sa niche, lorsque le chat, +caché à côté, s'élança dessus et l'emporta. Mon ami ne faisait pas souvent +d'aussi friands repas; il courut à toutes jambes après le voleur et, l'aurait +bientôt attrapé, si le méchant chat n'avait imaginé de grimper sur un arbre. +Médor ne pouvait le suivre si haut; il fut donc obligé de regarder le fripon +dévorer sous ses yeux l'excellent morceau qu'il avait dérobé. Justement +irrité d'une semblable effronterie, il resta au pied de l'arbre, aboyant, +grondant, et faisant mille reproches. Ses aboiements attirèrent des enfants +qui sortaient de l'école; ils se joignirent à Médor pour injurier le chat; ils +finirent même par ramasser des pierres et lui en jeter; c'était une véritable +grêle. Le chat se sauva au haut de l'arbre, se cacha dans les endroits les plus +touffus: ce qui n'empêcha pas les méchants garçons de continuer leur jeu +et de faire des hourras de joie chaque fois qu'un miaulement plaintif leur +apprenait que le chat avait été touché et blessé.</p> + +<p>Médor commençait à s'ennuyer de ce jeu; les miaulements douloureux +du chat avaient fait passer sa colère, et il craignait que les enfants ne fussent +trop cruels. Il se mit donc à aboyer contre eux et à les tirer par leurs +blouses; ils n'en continuèrent pas moins à lancer des pierres; seulement, +ils en jetèrent aussi quelques-unes à mon pauvre ami. Enfin un cri rauque +et horrible, suivi d'un craquement dans les branches, annonça qu'ils avaient +réussi, que le chat était grièvement blessé, et qu'il tombait de l'arbre. Une +minute après, il était par terre, non seulement blessé, mais raide mort; il +avait eu la tête brisée par une pierre. Les méchants enfants se réjouirent de +leur succès, au lieu de pleurer sur leur cruauté et sur les souffrances qu'ils +avaient fait endurer à ce pauvre animal. Médor regardait son ennemi d'un +air compatissant, et les garçons d'un air de reproche; il allait retourner à +la maison, lorsqu'un des enfants s'écria:</p> + +<p>—Faisons-lui prendre un bain dans la rivière, ce sera très amusant.</p> + +<p>—Bien dit, bien imaginé! s'écrièrent les autres. Attrape-le, Frédéric; +le voilà qui se sauve.</p> + +<p>Et voilà Médor poursuivi par ces méchants vauriens, eux et lui courant +à toutes jambes; ils étaient malheureusement une douzaine, qui s'étaient +espacés, ce qui l'obligeait à toujours courir droit devant lui, car aussitôt +qu'il cherchait à leur échapper à droite ou à gauche, tous l'entouraient, et +il retardait ainsi sa fuite au lieu de l'accélérer. Il était bien jeune alors, il +n'avait que quatre mois; il ne pouvait courir vite ni longtemps; il finit +donc par être pris. L'un le saisit par la queue, l'autre par la patte, d'autres +par le cou, les oreilles, le dos, le ventre; ils le tiraient chacun de leur côté, +et s'amusaient de ses cris. Enfin, ils lui attachèrent au cou une ficelle qui +le serrait à l'étrangler, le tirèrent après eux, et le firent avancer avec force +coups de pied; ils arrivèrent ainsi jusqu'à la rivière; l'un deux allait l'y +jeter après avoir défait la ficelle; mais le plus grand s'écria:</p> + +<p>—Attends, donne-moi la ficelle, attachons-lui deux vessies au cou pour +le faire nager, nous le pousserons jusqu'à l'usine, et nous le ferons passer +sous la roue.</p> + +<p>Le pauvre Médor se débattait vainement; que pouvait-il faire contre une +douzaine de gamins dont les plus jeunes avaient pour le moins dix ans? +André, le plus méchant de la bande, lui attacha les deux vessies autour du +cou, et le lança au beau milieu de la petite rivière. Mon malheureux ami, +poussé par le courant plus encore que par les perches que tenaient ses bourreaux, +était à moitié noyé et à moitié étranglé par la ficelle que l'eau avait +resserrée. Il arriva ainsi jusqu'à l'endroit où l'eau se précipitait avec violence +sous la roue de l'usine. Une fois sous la roue, il devait nécessairement +y être broyé.</p> + +<p>Les ouvriers revenaient de dîner, et s'apprêtaient à lever la pale qui +retenait l'eau. Celui qui devait la lever aperçut Médor, et s'adressa aux +méchants enfants qui attendaient en riant que la pale, une fois levée, laissât +passer Médor, et que l'eau l'entraînât sous la roue.</p> + +<p>—Encore un de vos méchants tours, mauvais garnements. Eh! les amis, à +moi! Venez corriger ces gamins qui s'amusent à noyer un pauvre chien.</p> + +<p>Ses camarades accoururent, et, pendant qu'il sauvait Médor en lui tendant +une planche, sur laquelle il monta, les autres firent la chasse à ses +tourmenteurs, les attrapèrent tous, et les fouettèrent, les uns avec des +cordes, les autres avec des fouets, d'autres avec des baguettes. Ils criaient +tous à qui mieux mieux; les ouvriers n'en tapaient que plus fort. Enfin, ils +les laissèrent aller, et la bande partit, criant, hurlant et se frottant les reins.</p> + +<p>Le sauveur de Médor avait coupé la ficelle qui l'étranglait; il l'avait +couché au soleil sur du foin; Médor fut bientôt sec et prêt à retourner à la +maison. Le forgeron l'y ramena, mais on lui dit qu'il pouvait bien le garder, +qu'on avait déjà trop de chiens, et qu'on jetterait celui-là à l'eau avec une +pierre au cou s'il ne voulait pas l'emmener. C'était un brave homme; il eut +pitié de Médor et le ramena chez lui. Quand sa femme vit le chien, elle jeta +les hauts cris, disant que son mari la ruinait, qu'elle n'avait pas de quoi +nourrir un animal propre à rien, qu'il faudrait encore payer l'impôt sur +les chiens.</p> + +<p>Enfin, elle cria et se plaignit si haut, que le mari, pour avoir la paix, se +débarrassa de Médor, en le donnant au méchant fermier chez lequel je +vivais déjà, et qui avait besoin d'un chien de garde.</p> + +<p>Voilà comment Médor et moi nous nous sommes connus, et voilà pourquoi +nous nous sommes aimés.</p> + + +<br><br> + +<h3>XVIII</h3> + +<h3>LE BAPTÊME</h3> + + +<p>Pierre et Camille devaient être parrain et marraine d'un enfant qui +venait de naître, et dont la mère avait été bonne de Camille.</p> + +<p>Camille voulait qu'on donnât son nom à sa filleule.</p> + +<p>—Pas du tout, dit Pierre; puisque je suis le parrain, j'ai droit de lui +donner un nom, et je veux l'appeler Pierrette.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Pierrette! mais c'est un affreux nom! Pas du tout. Je ne +veux pas qu'elle s'appelle Pierrette. Elle s'appellera Camille; je suis la +marraine, et j'ai le droit de l'appeler comme moi.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Non; c'est le parrain qui a le plus de droits, et je l'appellerai +Pierrette.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Si tu l'appelles Pierrette, je ne veux pas être marraine.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Si tu l'appelles Camille, je ne veux pas être parrain.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Eh bien! faites comme vous voulez; je demanderai à papa +d'être parrain à votre place.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Et moi, mademoiselle, je demanderai à maman d'être marraine +à votre place.</p> + +<p><i>Camille</i>:—D'abord, je suis sûre que ma tante ne voudra pas qu'elle +s'appelle Pierrette; c'est affreux et ridicule!</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Et moi je suis certain que mon oncle ne voudra pas qu'elle +s'appelle Camille; c'est horrible et bête!</p> + +<p><i>Camille</i>:—Et comment donc m'a-t-il appelée Camille, moi? Va lui dire +que c'est un nom horrible et bête; va, mon bonhomme, et tu verras comme +tu seras bien reçu.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Enfin, tu diras ce que tu voudras, mais je dis que je ne serai +pas parrain d'une Camille.</p> + +<p>—Papa, dit malicieusement Camille en courant à son père, voulez-vous +être parrain avec moi de la petite Camille?</p> + +<p><i>Le papa</i>:—Quelle Camille, chère Minette? je ne connais de Camille +que toi.</p> + +<p><i>Camille</i>:—C'est ma petite filleule, papa, que je veux appeler Camille +quand on la baptisera aujourd'hui.</p> + +<p><i>Le papa</i>:—Mais Pierre doit être parrain avec toi; on n'a jamais deux +parrains.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Papa, Pierre ne veut plus l'être.</p> + +<p><i>Le papa</i>:—Ne veut plus? Pourquoi ce caprice?</p> + +<p><i>Camille</i>:—Parce qu'il trouve le nom de Camille horrible et bête, et +qu'il veut l'appeler Pierrette.</p> + +<p><i>Le papa</i>:—Pierrette! Mais c'est bien ce nom-là qui serait horrible et +bête.</p> + +<p><i>Camille</i>:—C'est ce que je lui ai dit, papa; il ne veut pas me croire.</p> + +<p><i>Le papa</i>:—Ecoute, ma fille, tâche de t'entendre avec ton cousin. Mais, +s'il persiste à ne vouloir être parrain qu'à la condition de l'appeler Pierrette, +je le remplacerai très volontiers.</p> + +<p>Pendant cette conversation de Camille avec son papa, Pierre avait couru +chez sa maman.</p> + +<p>—Maman, lui dit-il, voulez-vous remplacer Camille, et être marraine +avec moi de la petite fille qu'on doit baptiser aujourd'hui?</p> + +<p><i>La maman</i>:—Pourquoi donc remplacer Camille? La bonne demande +que ce soit elle qui soit marraine.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Maman, c'est parce qu'elle veut que la petite fille s'appelle +Camille; je trouve ce nom très laid, et, comme je suis parrain, je veux qu'elle +s'appelle Pierrette.</p> + +<p><i>La maman</i>:—Pierrette! Mais c'est un affreux nom! Autant Pierre est +joli, autant Pierrette est ridicule.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Oh! maman, je vous en prie, laissez-moi l'appeler Pierrette.... +D'abord, je ne veux pas qu'elle s'appelle Camille.</p> + +<p><i>La maman</i>:—Mais, si aucun de vous ne veut céder, comment vous arrangerez-vous?</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Voilà pourquoi, maman, je viens vous demander de remplacer +Camille pour appeler la petite Pierrette.</p> + +<p><i>La maman</i>:—Mon pauvre Pierre, d'abord je te dirai franchement que +je ne veux pas non plus de Pierrette, parce que c'est un nom ridicule. Et +puis la mère de l'enfant a été bonne de Camille et non pas la tienne, et tu +penses bien que c'est surtout Camille qu'elle veut avoir pour marraine de +sa fille. Je crois même qu'elle sera contente que son enfant porte le nom +de Camille.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Alors je ne veux pas être parrain.</p> + +<p>Camille accourut au même instant.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Eh bien! Pierre, es-tu décidé? On va partir dans une heure; +et il faut absolument un parrain.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Je veux bien qu'elle ne s'appelle pas Pierrette, mais je ne +veux pas qu'elle s'appelle Camille.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Puisque tu veux bien céder pour Pierrette, je veux bien +aussi te céder pour Camille. Tiens, faisons une chose, demandons à ma +bonne quel nom elle veut donner à sa fille!</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Tu as raison; va le lui demander.</p> + +<p>Camille repartit en courant; elle revint bientôt.</p> + +<p>—Pierre, Pierre, ma bonne veut que sa fille s'appelle Marie-Camille.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Lui as-tu demandé s'il ne fallait pas l'appeler Pierrette, puisque +je suis parrain?</p> + +<p><i>Camille</i>:—Si, je le lui ai demandé: elle s'est mise à rire; maman a ri +aussi: elles ont dit que c'était impossible, que Pierrette était trop laid.</p> + +<p>Pierre rougit un peu; pourtant comme il commençait lui-même à trouver +Pierrette un nom ridicule, il ne dit rien et soupira.</p> + +<p>—Où sont les dragées? demanda-t-il.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Dans un grand panier qu'on emportera à l'église. On laissera +ici les boîtes et les paquets. Tout est prêt; viens voir combien il y +en a.</p> + +<p>Ils coururent à l'antichambre, où tout était préparé.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Pour quoi faire tous ces centimes? Il y en a presque autant +que de dragées.</p> + +<p><i>Camille</i>:—C'est pour jeter aux enfants de l'école.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Comment, aux enfants de l'école? Nous irons donc à l'école +après le baptême?</p> + +<p><i>Camille</i>:—Mais non: c'est pour jeter à la porte de l'église. Tous les +enfants du village sont rassemblés, et on jette en l'air des poignées de dragées +et de centimes; ils les attrapent et les ramassent par terre.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Est-ce que tu as déjà vu jeter des dragées?</p> + +<p><i>Camille</i>:—Non, jamais, mais on dit que c'est très amusant.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Je crois que je n'aimerai pas cela; bien certainement ils se +battent, ils se font mal. Et puis je n'aime pas qu'on jette les dragées aux +enfants comme à des chiens.</p> + +<p>—Camille, Pierre, venez, voici l'enfant qui arrive; on va bientôt partir, +s'écria Madeleine qui arrivait tout essoufflée.</p> + +<p>Tous partirent en courant pour aller au-devant de l'enfant.</p> + +<p>—Oh! que notre filleule est belle! dit Pierre.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Je crois bien! elle a une robe brodée tout autour, un bonnet +de dentelle, un manteau doublé de soie rose.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Est-ce toi qui as donné tout cela?</p> + +<p><i>Camille</i>:—Oh non! Je n'avais pas assez d'argent; c'est maman qui a +tout payé, excepté le bonnet, que j'ai acheté de mon argent.</p> + +<p>Tout le monde était prêt; quoiqu'il fît très beau temps, la calèche était +attelée pour mener l'enfant avec sa nourrice, le parrain et la marraine. +Camille et Pierre étaient fiers de se trouver, comme de grandes personnes, +tout seuls dans la voiture. Ils partirent; moi, j'attendais, attelé à la petite +voiture des enfants; Louis, Henriette et Elisabeth se mirent devant pour +mener, et Henri grimpa derrière; les mamans, les papas et les bonnes +étaient partis les uns après les autres pour se trouver près de nous en cas +d'accident, mais ce n'était que par excès de prudence, car, avec moi, ils +savaient qu'il n'y avait rien à craindre.</p> + +<p>Je partis au galop, malgré la charge que je traînais; mon amour-propre +me poussait à atteindre et même à dépasser la calèche. J'allais comme le +vent; les enfants étaient enchantés.</p> + +<p>—Bravo! criaient-ils. Courage, Cadichon! Encore un temps de galop! +Vive Cadichon, le roi des ânes.</p> + +<p>Ils battaient des mains, ils applaudissaient.</p> + +<p>—Bravo! criaient les personnages que je dépassais sur la route. En voilà-t-il un âne! +Il court tout comme un cheval. Allons, hardi, bonne chance et +pas de culbute!</p> + +<p>Les papas et les mamans, qui étaient échelonnés le long du chemin, +n'étaient pas très rassurés; ils voulurent me faire ralentir, mais je ne les +écoutai pas, et je n'en galopai que mieux. Je ne tardai pas à rattraper la +calèche; je passai triomphalement devant les chevaux, qui me regardaient +avec surprise. Se trouvant humiliés, eux qui étaient partis avant, d'être +dépassés par un âne, ils voulurent aussi se mettre au galop; mais le cocher +les retint, et ils furent obligés de ralentir leur pas, tandis que j'allongeais +le mien.</p> + +<p>Quand la calèche arrêta à la porte de l'église, tous mes petits maîtres et +maîtresses étaient déjà descendus de voiture, et moi, je m'étais rangé le long +d'une haie pour avoir de l'ombre; j'avais chaud, j'étais essoufflé.</p> + +<p>A mesure que les parents arrivaient, ils admiraient ma vitesse, et ils faisaient +compliment aux enfants sur leur équipage.</p> + +<p>Le fait est que nous faisions un bon effet, ma voiture et moi. J'étais bien +brossé, et bien peigné; mon harnais étais ciré, verni; il était semé de pompons +rouges; on m'avait mis des dahlias panachés rouge et blanc au-dessus +des oreilles. La voiture était brossée, vernie. Nous avions très bon air.</p> + +<p>J'entendis par la fenêtre ouverte la cérémonie du baptême; l'enfant cria +comme si on l'égorgeait. Camille et Pierre, un peu embarrassés de leurs +grandeurs, s'embrouillèrent en disant le <i>Credo</i>; le curé fut obligé de les +souffler. Je jetai un cou d'oeil à la fenêtre: je vis la pauvre marraine et le +malheureux parrain rouges comme des cerises, et les larmes dans les yeux. +Pourtant, ce qui leur arrivait était bien naturel, et arrive à bien des grandes +personnes.</p> + +<p>Quand la petite Marie-Camille fut baptisée, on sortit de l'église pour +jeter aux enfants, qui attendaient à la porte, les dragées et les centimes. +Aussitôt que le parrain et la marraine parurent, les enfants crièrent tous +ensemble: «Vive le parrain! vive la marraine!»</p> + +<p>Le panier de dragées était prêt; on l'apporta à Camille, pendant qu'on +donnait à Pierre le panier de centimes. Camille prit une poignée et la fit +retomber en pluie sur les enfants; là commença une véritable bataille, une +vraie scène de chiens affamés. Les enfants se disputaient les dragées et les +centimes: tous se précipitaient vers le même point; ils s'arrachaient les +cheveux; ils se battaient, ils se roulaient par terre, ils se disputaient chaque +dragée et chaque centime. Il y en eut la moitié de perdus, foulés aux pieds, +disparus dans l'herbe. Pierre ne riait pas; Camille, qui avait ri aux premières +poignées, ne riait plus, elle voyait que les batailles étaient sérieuses, +que plusieurs enfants pleuraient, que d'autres avaient la figure égratignée.</p> + +<p>Quand ils furent remontés en voiture:</p> + +<p>—Tu avais raison, Pierre, dit-elle; la prochaine fois que je serai marraine, +je donnerai les dragées à tous les enfants, mais je ne les jetterai pas.</p> + +<p>—Ni moi les centimes, dit Pierre, je les donnerai comme toi.</p> + +<p>La voiture partit; je n'entendis pas la suite de leur conversation.</p> + +<p>Les miens remontèrent dans mon équipage. Mais, cette fois, les papas et +les mamans voulurent nous accompagner.</p> + +<p>—Cadichon a produit son effet, dit la maman de Camille; il peut revenir +plus sagement, ce qui nous permettra de faire la route avec vous.</p> + +<p>—Maman, dit Madeleine, est-ce que vous aimez cet usage de jeter aux +enfants des dragées et des centimes?</p> + +<p><i>La maman</i>:—Non, ma chère enfant, je trouve cela ignoble: les enfants +deviennent semblables à des chiens qui se battent pour un os. Si jamais je +suis marraine dans ce pays-ci, je ferai donner des dragées, et je ferai porter +aux pauvres l'argent qu'on dépense en centimes, perdus en grande partie.</p> + +<p><i>Madeleine</i>:—Vous avez bien raison, maman; tâchez, je vous en prie, +que je sois aussi marraine pour faire comme vous dites.</p> + +<p><i>La maman, souriant</i>:—Pour être marraine, il faut avoir un enfant à +baptiser, et je n'en connais pas.</p> + +<p><i>Madeleine</i>:—C'est ennuyeux! J'aurais été marraine avec Henri. Comment +nommeras-tu ton filleul, Henri?</p> + +<p><i>Henri</i>:—Henri, comme de raison; et toi?</p> + +<p><i>Madeleine</i>:—Je l'appellerai Madelon.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Quelle horreur! Madelon! D'abord ce n'est pas un nom.</p> + +<p><i>Madeleine</i>:—C'est un nom tout comme Pierrette.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Pierrette est plus joli; et puis, tu vois bien que Pierre a cédé.</p> + +<p>—Je pourrai bien céder aussi, dit Madeleine en riant: mais nous avons +le temps d'y penser.</p> + +<p>Nous arrivions au château; chacun descendit de voiture et alla défaire +sa belle toilette; on m'enleva aussi mes pompons, mes dahlias, et je revins +brouter mon herbe pendant que les enfants mangeaient leur goûter.</p> + +<br><br> + + +<h3>XIX</h3> + +<h3>L'ÂNE SAVANT</h3> + + +<p>Un jour, je vis accourir les enfants dans le pré où je mangeais paisiblement, +tout près du château. Louis et Jacques jouaient auprès de moi, et +s'amusaient à monter lestement sur mon dos; ils croyaient être agiles +comme des faiseurs de tours, et ils étaient, je dois l'avouer, un peu patauds, +surtout le bon petit Jacques, gros, joufflu, plus trapu et plus petit que son +cousin. Louis parvenait quelquefois, en s'accrochant à ma queue, à grimper +(il disait s'élancer) sur mon dos; Jacques faisait des efforts prodigieux +pour y arriver à son tour; mais le bon petit gros roulait, tombait, soufflait, +et ne pouvait y arriver qu'avec l'aide de son cousin, un peu plus âgé que +lui. Pour leur épargner une si grande fatigue, je m'étais placé près d'une +petite butte de terre. Louis avait déjà montré son agilité; Jacques venait de +se placer sans grand effort, lorsque nous entendîmes accourir la bande +joyeuse. «Jacques, Louis, criaient-ils, nous allons bien nous amuser; nous +allons à la foire après-demain, et nous verrons un âne savant.»</p> + +<p><i>Jacques:</i>—Un âne savant? Qu'est-ce que c'est qu'un âne savant?</p> + +<p><i>Elisabeth:</i>—C'est un âne qui fait toutes sortes de tours.</p> + +<p><i>Jacques:</i>—Quels tours?</p> + +<p><i>Madeleine:</i>—Des tours ..., mais des tours ..., des tours, enfin.</p> + +<p><i>Jacques:</i>—Il n'en fera jamais comme Cadichon.</p> + +<p><i>Henri:</i>—Bah! Cadichon! il est très bon et très intelligent pour un âne, +mais il ne saurait pas faire ce que fera l'âne savant de la foire.</p> + +<p><i>Camille:</i>—Je suis bien sûre que si on lui montrait, il le ferait.</p> + +<p><i>Pierre:</i>—Voyons d'abord ce que fait cet âne savant, nous verrons après +s'il est plus savant que Cadichon.</p> + +<p><i>Camille:</i>—Pierre a raison, attendons jusqu'après la foire.</p> + +<p><i>Elisabeth:</i>—Eh bien, qu'est-ce que nous ferons après la foire?</p> + +<p>—Nous nous disputerons, dit Madeleine en riant.</p> + +<p>Jacques et Louis gardaient le silence depuis qu'ils s'étaient dit quelques +mots à l'oreille; ils laissèrent partir les enfants. Après s'être assurés qu'on +ne pouvait les voir ni les entendre, ils se mirent à danser autour de moi en +riant et chantant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Cadichon, Cadichon,</p> +<p>A la foire tu viendras;</p> +<p>L'âne savant tu verras;</p> +<p>Ce qu'il fait tu regarderas;</p> +<p>Puis, comme lui tu feras;</p> +<p>Tout le monde t'honorera;</p> +<p>Tout le monde t'applaudira,</p> +<p>Et nous serons fiers de toi.</p> +<p>Cadichon, Cadichon,</p> +<p>Je te prie, distingue-toi.</p> + </div> </div> + +<p>—C'est très joli ce que nous chantons, dit Jacques en s'arrêtant tout à +coup.</p> + +<p><i>Louis:</i>—C'est que ce sont des vers, je crois bien que c'est joli!</p> + +<p><i>Jacques:</i>—Des vers? Je croyais que c'était difficile de faire des vers.</p> + +<p><i>Louis:—</i></p> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Très facile,</p> +<p>Comme tu vois;</p> +<p>Pas difficile,</p> +<p>Comme tu crois.</p> + </div> </div> + +<p>Vois-tu? en voilà encore.</p> + +<p><i>Jacques:</i>—Courons le dire à mes cousines et cousins.</p> + +<p><i>Louis:</i>—Non, non, s'ils entendaient nos vers, ils devineraient ce que +nous voulons faire; il faudra les surprendre à la foire même.</p> + +<p><i>Jacques:</i>—Mais crois-tu que papa et mon oncle voudront bien nous +laisser emmener Cadichon à la foire?</p> + +<p><i>Louis:</i>—Certainement, quand nous leur aurons dit en secret pourquoi +nous voulons faire voir l'âne savant à Cadichon.</p> + +<p><i>Jacques:</i>—Allons vite le leur demander.</p> + +<p>Les voilà courant tous deux vers la maison, les papas venaient justement +au pré voir ce que faisaient les enfants. «Papa, papa! crièrent-ils, venez +vite; nous avons quelque chose à vous demander».</p> + +<p>—Parlez, enfants, que voulez-vous?</p> + +<p>—Pas ici, papa, pas ici, dirent-ils d'un air mystérieux, chacun tirant +son papa dans le pré.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc? dit en riant le papa de Louis. Dans quelle conspiration voulez-vous nous entraîner?</p> + +<p>—Chut! papa, chut! dit Louis. Voilà ce que c'est. Vous savez qu'après-demain il y aura un âne savant à la foire?</p> + +<p><i>Le papa de Louis</i>:—Non, je ne le savais pas; mais qu'avons-nous affaire d'ânes savants, nous qui avons Cadichon?</p> + +<p><i>Louis:</i>—Voilà précisément ce que nous disons, papa, que Cadichon +est plus savant qu'eux tous. Mes soeurs, mes cousines et cousins iront à la +foire pour voir cet âne, et nous voudrions bien y mener Cadichon pour +qu'il voie comment fait l'âne, et qu'il fasse de même.</p> + +<p><i>Le papa de Jacques:</i>—Comment? vous mettriez Cadichon dans la foule +à regarder l'âne?</p> + +<p><i>Jacques:</i>—Oui, papa, au lieu d'aller en voiture, nous monterions Cadichon, +et nous nous mettrions tout près du cercle où l'âne savant fera ses +tours.</p> + +<p><i>Le papa de Jacques:</i>—Je ne demande pas mieux, moi; mais je ne crois +pas que Cadichon apprenne grand'chose en une seule leçon.</p> + +<p><i>Jacques:</i>—N'est-ce pas, Cadichon, que tu sauras faire aussi bien que +cet imbécile d'âne savant?</p> + +<p>En m'adressant cette question, Jacques me regardait d'un air si inquiet, +que je me mis à braire pour le rassurer, tout en riant de son inquiétude.</p> + +<p>—Entendez-vous, papa? Cadichon dit oui, s'écria Jacques avec +triomphe.</p> + +<p>Les deux papas se mirent à rire, embrassèrent chacun leurs gentils petits +garçons, et s'en allèrent en promettant que j'irais à la foire et qu'ils y +viendraient avec les enfants et avec moi.</p> + +<p>—Ah! me dis-je en moi-même, ils doutent de mon adresse! C'est étonnant +que les enfants aient plus d'intelligence que les papas!</p> + +<p>Le jour de la foire arriva. Une heure avant le départ, on fit ma toilette +bien à fond; on m'étrilla, on me brossa jusqu'à m'impatienter; on me mit +une selle et une bride toutes neuves: Louis et Jacques demandèrent à partir +un peu en avant, pour ne pas arriver en retard.</p> + +<p>—Pourquoi irez-vous en avant, demanda Henri, et comment irez-vous?</p> + +<p><i>Louis</i>:—Nous irons sur Cadichon, et nous partons devant parce que +nous n'irons pas vite.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Vous irez tous les deux seuls?</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Non, papa et mon oncle viennent avec nous.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Ce sera joliment ennuyeux de faire une lieue au pas.</p> + +<p><i>Louis</i>:—Oh! nous ne nous ennuierons point avec nos papas.</p> + +<p><i>Henri</i>:—J'aime encore mieux aller en voiture, nous serons arrivés bien +avant vous.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Non, puisque nous partirons longtemps avant vous.</p> + +<p>Comme ils finissaient de parler, on m'amena tout sellé et tout pomponné; +les papas étaient prêts; ils placèrent les petits garçons sur mon dos, et je +partis doucement, pour ne pas faire courir les pauvres papas.</p> + +<p>Une heure après, nous arrivions au champ de foire; il y avait déjà beaucoup de monde près du cercle indiqué par une corde, où l'âne savant devait +montrer son savoir-faire. Les papas de mes petits amis les firent placer avec +moi tout près de la corde. Mes autres maîtres et maîtresses nous rejoignirent bientôt et se placèrent près de nous.</p> + +<p>Un roulement de tambour annonça que mon savant confrère allait paraître. Tous les yeux étaient fixés sur la barrière; elle s'ouvrit enfin, et +l'âne savant parut. Il était maigre, chétif; il avait l'air triste et malheureux. +Son maître l'appela; il approcha sans empressement, et même avec un air +de crainte; je vis d'après cela que le pauvre animal avait été bien battu +pour apprendre ce qu'il savait.</p> + +<p>«Messieurs et mesdames, dit le maître, j'ai l'honneur de vous présenter +MIRLIFLORE, le prince des ânes. Cet âne, messieurs, mesdames, n'est pas +si âne que ses confrères; c'est un âne savant, plus savant que beaucoup +d'entre vous: c'est l'âne par excellence, qui n'a pas son pareil. Allons, +Mirliflore, montrez ce que vous savez faire; et d'abord saluez ces messieurs et ces dames comme un âne bien élevé.»</p> + +<p>J'étais orgueilleux, ce discours me mit en colère; je résolus de me +venger avant la fin de la séance.</p> + +<p>Mirliflore avança de trois pas, et salua de la tête d'un air dolent.</p> + +<p>-Va Mirliflore, va porter ce bouquet à la plus jolie dame de la société.</p> + +<p>Je ris en voyant toutes les mains se tendre à moitié, et s'apprêter à +recevoir le bouquet. Mirliflore fit le tour du cercle, et s'arrêta devant une +grosse et laide femme, que j'ai su depuis être la femme du maître. Mirliflore y déposa ses fleurs.</p> + +<p>Ce manque de goût m'indigna; je sautai dans le cercle par-dessus la +corde, à la grande surprise de l'assemblée; je saluai gracieusement devant, +derrière, à droite, à gauche, je marchai d'un pas résolu vers la grosse +femme, je lui arrachai le bouquet, et j'allai le déposer sur les genoux de +Camille; je retournai à ma place aux applaudissements de toute l'assemblée. +Chacun se demandait ce que signifiait cette apparition; quelques +personnes crurent que c'étaient arrangé d'avance, et qu'il y avait deux ânes +savants au lieu d'un; d'autres qui me voyaient en compagnie de mes petits +maîtres, et qui me connaissaient, étaient ravis de mon intelligence.</p> + +<p>Le maître de Mirliflore semblait fort contrarié, Mirliflore paraissait +indifférent à mon triomphe; je commençai à croire qu'il était réellement +bête, ce qui est assez rare parmi nous autres ânes. Quand le silence fut +rétabli, le maître appela de nouveau Mirliflore.</p> + +<p>«Venez, Mirliflore, faites voir à ces messieurs et dames qu'après avoir +su distinguer la beauté, vous savez aussi reconnaître la sottise; prenez ce +bonnet, et posez-le sur la tête du plus sot de l'assemblée.»</p> + +<p>Et il lui présenta un magnifique bonnet d'âne garni de sonnettes et de +rubans de toutes couleurs. Mirliflore le prit entre ses dents, et se dirigea +vers un gros garçon rouge, qui baissait d'avance la tête pour recevoir le +bonnet. Il était facile de reconnaître, à sa ressemblance avec la grosse +femme si faussement proclamée la plus belle de la société, que ce gros +garçon était le fils et le compère du maître.</p> + +<p>«Voici, pensai-je, le moment de me venger des paroles insultantes de +cet imbécile.»</p> + +<p>Et, avant qu'on eut songé à me retenir, je m'élançai encore dans l'arène, +je courus à mon confrère, je lui arrachai le bonnet d'âne au moment où il +le posait sur la tête du gros garçon, et, avant que le maître eût eu le temps +de se reconnaître, je courus à lui, je mis mes pieds de devant sur ses +épaules, et je voulus placer le bonnet sur sa tête. Il me repoussa avec +violence, et il devint d'autant plus furieux, que les rires mêlés +d'applaudissements se firent entendre de tous côtés.</p> + +<p>—Bravo! l'âne, criait-on; c'est lui qui est le vrai âne savant!</p> + +<p>Enhardi par les applaudissements de la foule, je fis un nouvel effort +pour le coiffer du bonnet d'âne; à mesure qu'il reculait, j'avançais, et nous +finîmes par une course ventre à terre, l'homme se sauvait à toutes jambes, +moi courant après lui, ne pouvant parvenir à lui mettre le bonnet, et ne +voulant pourtant pas lui faire de mal. Enfin j'eus l'adresse de sauter sur +son dos en passant mes pieds de devant sur ses épaules, et, m'appuyant de +tout mon poids sur lui, il tomba; je profitai de sa chute pour enfoncer le +bonnet sur sa tête, et je l'enfonçai jusqu'au menton. Je me retirai +immédiatement; l'homme se releva, mais n'y voyant pas clair, et se sentant +étourdi de sa chute, il se mit à tourner, à sauter. Et moi, pour compléter la +farce, je me mis à l'imiter d'une façon grotesque, à tourner, à sauter comme +lui; j'interrompais parfois cette burlesque imitation en allant lui braire +dans l'oreille, et puis je me mettais sur mes pieds de derrière, et je sautais +comme lui, tantôt à côté, tantôt en face.</p> + +<p>Dépeindre les rires, les bravos, les trépignements joyeux de toute +l'assemblée est impossible; jamais âne au monde n'eut un pareil succès, un +pareil triomphe. Le cercle fut envahi par des milliers de personnes qui +voulaient me toucher, me caresser, me voir de près. Ceux qui me +connaissaient en étaient fiers; ils me nommaient à ceux qui ne me connaissaient +pas; ils racontaient une foule d'histoires vraies et fausses dans lesquelles +je jouais un rôle magnifique. Une fois, disait-on, j'avais éteint un incendie +en faisant marcher une pompe tout seul; j'étais monté à un troisième étage, +j'avais ouvert la porte de ma maîtresse, je l'avais saisie endormie sur son +lit, et, comme les flammes avaient envahi tous les escaliers et fenêtres, je +m'étais élancé du troisième étage, après avoir eu soin de placer ma +maîtresse sur mon dos: ni elle ni moi, nous ne nous étions blessés, parce que +l'ange gardien de ma maîtresse nous avait soutenus en l'air pour nous faire +descendre à terre tout doucement. Une autre fois, j'avais tué à moi tout +seul cinquante brigands en les étranglant les uns après les autres d'un seul +coup de dent, de manière qu'aucun d'eux n'eût le temps de se réveiller et +de donner l'alarme à ses camarades. J'avais été ensuite délivrer, dans les +cavernes, cent cinquante prisonniers que ces voleurs avaient enchaînés pour +les engraisser et les manger. Une autre fois, enfin, j'avais battu à la course +les meilleurs chevaux du pays; j'avais fait en cinq heures vingt-cinq lieues +sans m'arrêter.</p> + +<p>A mesure que ces nouvelles se répandaient, l'admiration augmentait; +on se pressait, on s'étouffait autour de moi; les gendarmes furent obligés +de faire écarter la foule. Heureusement que les parents de Louis, de Jacques +et de tous mes autres maîtres avaient emmené les enfants dès que la foule +s'était amassée autour de moi. J'eus beaucoup de peine à m'échapper, +même avec le secours des gendarmes; on voulait me porter en triomphe. +Je fus obligé, pour me soustraire à cet honneur, de donner par-ci par-là +quelques coups de dents, et même de décocher quelques ruades; mais j'eus +soin de ne blesser personne, c'était seulement pour faire peur et m'ouvrir +un passage.</p> + +<p>Une fois débarrassé de la foule, je cherchai Louis et Jacques; je ne les +aperçus d'aucun côté. Je ne voulais pourtant pas que mes chers petits +maîtres revinssent à pied jusque chez eux. Sans perdre mon temps à les +chercher, je courus à l'écurie où l'on mettait toujours nos chevaux et nos +harnais. J'y entrai, je ne les y trouvai plus; on était parti. Alors, courant à +toutes jambes sur la grand'route qui menait au château, je ne tardai pas à +rattraper les voitures, dans lesquelles on avait entassé les enfants sur les +parents; ils étaient une quinzaine dans les deux calèches.</p> + +<p>—Cadichon! voilà Cadichon! s'écrièrent tous les enfants quand ils +m'aperçurent.</p> + +<p>On fit arrêter les voitures; Jacques et Louis demandèrent à descendre +pour m'embrasser, me complimenter et revenir à pied; puis Jeanne et +Henriette, puis Pierre et Henri, puis enfin Elisabeth, Madeleine et Camille.</p> + +<p>—Voyez-vous, disaient Louis et Jacques, que nous connaissons mieux que +vous l'esprit de Cadichon; voyez comme il a été intelligent! Comme il a +bien compris les tours de ce sot Mirliflore et son imbécile de maître!</p> + +<p>—C'est vrai, dit Pierre; mais je voudrais bien savoir pourquoi il a voulu +absolument mettre le bonnet d'âne au maître. Est-ce qu'il a compris que le +maître était un sot, et qu'un bonnet d'âne est le signe qui indique la sottise?</p> + +<p><i>Camille</i>:—Certainement, il l'a compris; il a bien assez d'esprit pour +cela.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Ah! ah! ah! Tu dis cela parce qu'il t'a donné le bouquet +comme à la plus jolie de l'assemblée.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Pas du tout, je n'y pensais pas, et, à présent que tu m'en +parles, je me souviens que j'ai été étonnée, et que j'aurais voulu qu'il allât +porter le bouquet à maman: c'est elle qui était la plus belle de l'assemblée.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—C'est toi qui la représentais, et puis je trouve, moi, qu'après +ma tante l'âne ne pouvait mieux choisir.</p> + +<p><i>Madeleine</i>:—Et moi donc, et moi, est-ce que je suis laide?</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Certainement non, mais chacun a son goût, et le goût de +Cadichon lui a fait choisir Camille.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Au lieu de parler de jolies ou de laides, nous devrions +demander à Cadichon comment il a pu si bien comprendre ce que disait +cet homme?</p> + +<p><i>Henriette</i>:—Quel dommage que Cadichon ne puisse parler! que +d'histoires il nous raconterait!</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Qui sait s'il ne nous comprend pas? J'ai bien lu, moi, les +Mémoires d'une poupée; est-ce qu'une poupée a l'air de voir et de +comprendre? Cette poupée a écrit qu'elle entendait tout, qu'elle voyait tout.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Est-ce que tu crois cela, toi?</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Certainement, je le crois.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Comment la poupée a-t-elle pu écrire?</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Elle écrivait la nuit avec une toute petite plume de colibri, +et elle cachait ses Mémoires sous son lit.</p> + +<p><i>Madeleine</i>:—Ne crois donc pas de pareilles bêtises, ma pauvre +Elisabeth; c'est une dame qui a écrit ces Mémoires d'une poupée, et, pour +rendre le livre plus amusant elle a fait semblant d'être la poupée et d'écrire +comme si elle était une poupée.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Tu crois que ce n'est pas une vraie poupée qui a écrit?</p> + +<p><i>Camille</i>:—Certainement non. Comment veux-tu qu'une poupée, qui +n'est pas vivante, qui est faite en bois, en peau et remplie de son, puisse +réfléchir, voir, entendre, écrire?</p> + +<p>Tout en causant, nous arrivions au château; les enfants coururent tous à +leur grand'mère, qui était restée à la maison. Ils lui racontèrent tout ce que +j'avais fait et combien j'avais étonné et enchanté tout le monde.</p> + +<p>—Mais il est vraiment merveilleux, ce Cadichon! s'écria-t-elle en venant +me caresser. J'ai connu des ânes fort intelligents, plus intelligents que +toute autre bête, mais jamais je n'en ai vu comme Cadichon! Il faut avouer +qu'on est bien injuste envers les ânes.</p> + +<p>Je me retournai vers elle, et je la regardai avec reconnaissance.</p> + +<p>—On dirait en vérité qu'il m'a comprise, continua-t-elle. Mon pauvre +Cadichon, sois sûr que je ne te vendrai pas tant que je vivrai, et que je te +ferai soigner comme si tu comprenais tout ce qui se fait autour de toi.</p> + +<p>Je soupirai en pensant à l'âge de ma vieille maîtresse; elle avait +cinquante-neuf ans, et moi je n'en avais que neuf ou dix.</p> + +<p>«Mes chers petits maîtres, quand votre grand'mère mourra, gardez-moi, +je vous prie, ne me vendez pas, et laissez-moi mourir en vous servant.»</p> + +<p>Quant au malheureux maître de l'âne savant, je me repentis amèrement +plus tard du tour que je lui avais joué, et vous verrez le mal que j'ai fait +en voulant montrer mon esprit.</p> + +<br><br> + + +<h3>XX</h3> + +<h3>LA GRENOUILLE</h3> + + +<p>Le garçon orgueilleux qui avait tué mon ami Médor avait obtenu sa +grâce, probablement à force de platitudes; on lui avait permis de revenir +chez votre grand'mère. Je ne pouvais le souffrir, comme bien vous pensez, +et je cherchais l'occasion de lui jouer quelque mauvais tour, car je n'étais +guère charitable, et je n'avais pas encore appris à pardonner.</p> + +<p>Cet Auguste était poltron et il parlait toujours de son courage. Un jour +que son père l'avait amené en visite, et que les enfants lui avaient proposé +une promenade dans le parc, Camille, qui courait en avant, fit tout à coup +un saut de côté et poussa un cri.</p> + +<p>—Qu'as-tu donc? s'écria Pierre courant à elle.</p> + +<p><i>Camille</i>:—J'ai eu peur d'une grenouille qui m'a sauté sur le pied.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Vous avez peur des grenouilles, Camille? Moi, je n'ai peur +de rien, d'aucun animal.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Pourquoi donc; l'autre jour, avez-vous sauté si haut, quand +je vous ai dit qu'une araignée se promenait sur votre bras?</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Parce que j'avais mal compris ce que vous me disiez.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Comment, mal compris? C'était pourtant facile à comprendre.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Certainement, si j'avais bien entendu; mais j'ai cru que +vous disiez: «Une araignée se promène là-bas.» J'ai sauté pour mieux voir, +voilà tout.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Par exemple! Ce n'est pas vrai, cela, car tu m'as dit tout en +sautant: «Pierre, ôte-la, je t'en prie».</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Je voulais dire: «Ote-toi, que je la voie mieux».</p> + +<p>—Il ment, dit tout bas Madeleine à Camille.</p> + +<p>—Je le vois bien, répondit Camille de même.</p> + +<p>Moi, j'écoutais la conversation, et j'en profitai, comme on va voir. Les +enfants s'étaient assis sur l'herbe, je les avais suivis. En approchant d'eux, +je vis une petite grenouille verte, de l'espèce qu'on appelle <i>gresset</i>; elle +était près d'Auguste, dont la poche entr'ouverte rendait très facile ce que +je projetais. J'approchai sans bruit; je saisis la grenouille par une patte, +et je la mis dans la poche du petit vantard. Je m'éloignai ensuite, pour qu'Auguste +ne pût deviner que c'était moi qui lui avais fait ce beau présent.</p> + +<p>Je n'entendais pas bien ce qu'ils disaient, mais je voyais bien qu'Auguste +continuait à se vanter de n'avoir peur de rien, et de ne pas même craindre +les lions. Les enfants se récriaient là-dessus, lorsqu'il eut besoin de se +moucher. Il entra sa main dans sa poche, la retira en poussant un cri de +terreur, se leva précipitamment et cria:</p> + +<p>—Otez-la, ôtez-la! Je vous en supplie, ôtez-la, j'ai peur! Au secours, au +secours.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc, Auguste? dit Camille moitié riant et moitié +effrayée.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Une bête, une bête! Otez-la, je vous en supplie.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—De quelle bête parles-tu? Où est cette bête?</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Dans ma poche! Je l'ai sentie, je l'ai touchée! Otez-la, ôtez-la; +j'ai peur, je n'ose pas.</p> + +<p>—Tu peux bien l'ôter toi-même, poltron que tu es, reprit Henri avec +indignation.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Tiens! il a peur d'une bête qu'il a dans sa poche, et il veut +que nous l'ôtions, quand il n'ose pas la toucher.</p> + +<p>Les enfants, après avoir été un peu effrayés, finirent par rire des contorsions +d'Auguste, qui ne savait comment se débarrasser de la grenouille. +Il la sentait gigoter et grimper dans sa poche. La frayeur augmentait à +chaque mouvement de la grenouille. Enfin, perdant la tête, fou de terreur, +il ne trouva d'autre moyen de se débarrasser de l'animal, qu'il sentait +remuer et qu'il n'osait toucher, qu'en ôtant sont habit et le jetant à terre. +Il resta en manches de chemise; les enfants éclatèrent de rire et se précipitèrent +sur l'habit. Henri entr'ouvrit la poche de derrière; la grenouille +prisonnière, voyant du jour, s'élança par l'ouverture, tout étroite qu'elle +était, et chacun put voir un joli petit gresset effrayé, effaré, qui sautait et +se dépêchait pour se mettre en sûreté.</p> + +<p><i>Camille</i>, riant:—L'ennemi est en fuite.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Prends garde qu'il ne coure après toi!</p> + +<p><i>Henri</i>:—N'approche pas, il pourrait te dévorer!</p> + +<p><i>Madeleine</i>:—Rien n'est dangereux comme un gresset!</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Si ce n'était qu'un lion, Auguste se jetterait dessus; mais +un gresset! Tout son courage ne pourrait le défendre de ses griffes.</p> + +<p><i>Louis</i>:—Et les dents que tu oublies!</p> + +<p><i>Jacques</i>, attrapant le gresset:—Tu peux ramasser ton habit; je tiens +ton ennemi prisonnier.</p> + +<p>Auguste restait honteux et immobile devant les rires et les plaisanteries +des enfants.</p> + +<p>—Habillons-le, s'écria Pierre, il n'a pas la force de passer son habit.</p> + +<p>—Prends garde qu'une mouche ou un moucheron ne se pose dessus, dit +Henri; ce serait un nouveau danger à courir.</p> + +<p>Auguste voulut se sauver, mais tous les enfants, petits et grands, coururent +après lui, Pierre tenant l'habit qu'il avait ramassé, les autres poursuivant +le fuyard et lui coupant le passage. Ce fut une chasse très amusante +pour tous, excepté pour Auguste, qui, rouge de honte et de colère, courait à +droite, à gauche, et rencontrait partout un ennemi. Je m'étais mis de la +partie; je galopais devant et derrière lui, redoublant sa frayeur par mes +braiments et par mes tentatives de le saisir par le fond de son pantalon; +une fois je l'attrapai, mais il tira si fort, que le morceau me resta dans les +dents, ce qui redoubla les rires des enfants. Je réussis enfin à le saisir +solidement; il poussa un cri qui me fit croire que je tenais sous ma dent +autre chose que l'étoffe du pantalon. Il s'arrêta tout court; Pierre et Henri +accoururent les premiers; il voulut encore se débattre contre leurs efforts, +mais je tirai légèrement, ce qui lui fit pousser un second cri et le rendit +doux comme un agneau: il ne bougea pas plus qu'une statue pendant que +Pierre et Henri lui enfilèrent son habit. Je lâchai aussitôt qu'on n'eut plus +besoin de mon aide, et je m'éloignai la joie dans le coeur, d'avoir si bien +réussi à le rendre ridicule. Il ne sut jamais comment cette grenouille s'était +trouvée dans sa poche, et depuis ce fortuné jour il n'osa plus parler de son +courage ... devant les enfants.</p> + + +<br><br> + +<h3>XXI</h3> + +<h3>LE PONEY</h3> + + +<p>Ma vengeance aurait dû être assouvie, mais elle ne l'était pas; je conservais +contre le malheureux Auguste un sentiment de haine qui me fit commettre +à son égard une nouvelle méchanceté, dont je me suis bien repenti +depuis. Après l'histoire de la grenouille, nous fûmes débarrassés de lui +pendant près d'un mois. Mais son père le ramena un jour, ce qui ne fit +plaisir à personne.</p> + +<p>—Que ferons-nous pour amuser ce garçon? demanda Pierre à Camille.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Propose-lui d'aller faire une partie d'âne dans les bois; +Henri montera Cadichon, Auguste prendra l'âne de la ferme, et toi tu +monteras ton poney.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—C'est une bonne idée que tu as là, pourvu qu'il veuille bien +encore!</p> + +<p><i>Camille</i>:—Il faudra bien qu'il veuille; fais seller le poney et les ânes; +quand ils seront prêts, vous le ferez monter le sien.</p> + +<p>Pierre alla trouver Auguste, qui faisait enrager Louis et Jacques, en +prétendant les aider de ses conseils pour embellir leur petit jardin; il +bouleversait tout, arrachait les légumes, replantait les fleurs, coupait les +fraisiers, et mettait le désordre partout; les pauvres petits cherchaient à +l'en empêcher, mais il les repoussait d'un coup de pied, d'un coup de bêche, +et lorsque Pierre arriva, il les trouva pleurant sur les débris de leurs fleurs +et de leurs légumes.</p> + +<p>—Pourquoi tourmentes-tu mes pauvres petits cousins? lui demanda +Pierre d'un air mécontent.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Je ne les tourmente pas; je les aide, au contraire.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Mais puisqu'ils ne veulent pas être aidés?</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Il faut leur faire du bien malgré eux.</p> + +<p><i>Louis</i>:—C'est parce qu'il est deux fois plus grand que nous, qu'il nous +tourmente; avec toi et Henri il n'oserait pas.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Je n'oserais pas? Ne répète pas ce mot, petit.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Non, tu n'oserais pas! Pierre et Henri sont plus forts qu'un +gresset, je pense.</p> + +<p>A ce mot de <i>gresset</i>, Auguste rougit, leva les épaules d'un air de dédain, +et, s'adressant à Pierre:</p> + +<p>—Que me voulais-tu, cher ami? Tu avais l'air de me chercher quand tu +es venu ici.</p> + +<p>—Oui, je venais te proposer une partie d'âne, répondit Pierre d'un air +froid; ils seront prêts dans un quart d'heure, si tu veux venir faire, avec +Henri et moi, une promenade dans les bois?</p> + +<p>—Certainement; je ne demande pas mieux, répliqua avec empressement +Auguste.</p> + +<p>Pierre et Auguste allèrent à l'écurie, où ils demandèrent au cocher de +seller le poney, mon camarade de la ferme et moi.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Ah! vous avez un poney! J'aime beaucoup les poneys.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—C'est grand'mère qui me l'a donné.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Tu sais donc monter à cheval?</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Oui; je monte au manège depuis deux ans.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Je voudrais bien monter ton poney.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Je ne te le conseille pas, si tu n'as pas appris à monter à +cheval.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Je n'ai pas appris, mais je monte tout aussi bien qu'un +autre.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—As-tu jamais essayé?</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Bien des fois. Qui est-ce qui ne sait pas monter à cheval?</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Quand donc as-tu monté? ton père n'a pas de chevaux de +selle.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Je n'ai pas monté de chevaux, mais j'ai monté des ânes: +c'est la même chose.</p> + +<p><i>Pierre</i>, retenant un sourire:—Je te répète, mon cher Auguste, qui si tu +n'as jamais monté à cheval, je ne te conseille pas de monter mon poney.</p> + +<p><i>Auguste</i>, piqué:—Et pourquoi donc? Tu peux me le céder une fois en +passant.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Oh! ce n'est pas pour te refuser; c'est parce que le poney est +un peu vif et....</p> + +<p><i>Auguste</i>, de même:—Et alors?...</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Eh bien, alors ... il pourrait te jeter par terre.</p> + +<p><i>Auguste</i>, très piqué:—Sois tranquille, je suis plus adroit que tu ne le +penses. Si tu veux bien t'en priver pour moi, sois sûr que je saurai le mener +tout aussi bien que toi-même.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Comme tu voudras, mon cher. Prends le poney, je prendrai +l'âne de la ferme, et Henri montera Cadichon.</p> + +<p>Henri les vint rejoindre; nous étions tout prêts à partir. Auguste approcha +du poney, qui s'agita un peu et fit deux ou trois petits sauts. +Auguste le regarda d'un air inquiet.</p> + +<p>—Tenez-le bien jusqu'à ce que je sois dessus, dit-il.</p> + +<p><i>Le cocher</i>:—Il n'y a pas de danger, monsieur; l'animal n'est pas méchant; +vous n'avez pas besoin d'avoir peur.</p> + +<p><i>Auguste</i>, piqué:—Je n'ai pas peur du tout; est-ce que j'ai l'air d'avoir +peur, moi qui n'ai peur de rien!</p> + +<p><i>Henri</i>, tout bas à Pierre:—Excepté des gressets.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Que dis-tu, Henri? Qu'as-tu dit à l'oreille de Pierre?</p> + +<p><i>Henri</i>, avec malice:—Oh! rien d'intéressant; je croyais voir un gresset +là-bas sur l'herbe.</p> + +<p>Auguste se mordit les lèvres, devint rouge, mais ne répondit pas. Il finit +par se hisser sur le poney, et il se mit à tirer sur la bride; le poney recula; +Auguste se cramponna à la selle.</p> + +<p>—Ne tirez pas, monsieur, ne tirez pas; un cheval ne se mène pas comme +un âne, dit le cocher en riant.</p> + +<p>Auguste lâcha la bride. Je partis en avant avec Henri. Pierre suivit sur +l'âne de la ferme. J'eus la malice de prendre le galop; le poney cherchait +à me devancer; je n'en courais que plus vite; Pierre et Henri riaient. +Auguste criait et se tenait à la crinière; nous courions tous, et j'étais décidé +à n'arrêter que lorsque Auguste serait par terre. Le poney, excité par les +rires et les cris, ne tarda pas à me devancer; je le suivis de près, lui mordillant +la queue lorsqu'il semblait vouloir se ralentir. Nous galopâmes +ainsi pendant un grand quart d'heure, Auguste manquant tomber à chaque +pas, et se retenant toujours au cou du cheval. Pour hâter sa chute, je donnai +un coup de dent plus fort à la queue du poney, qui se mit à lancer des +ruades avec une telle force, qu'à la première Auguste se trouva sur son cou, +à la seconde il passa par-dessus la tête de sa monture, tomba sur le gazon, +et resta étendu sans mouvement. Pierre et Henri, le croyant blessé, sautèrent +à terre, et accoururent à lui pour le relever.</p> + +<p>—Auguste, Auguste, es-tu blessé? lui demandèrent-ils avec inquiétude.</p> + +<p>—Je crois que non, je ne sais pas, répondit Auguste, qui se releva +tremblant encore de la peur qu'il avait eue.</p> + +<p>Quand il fut debout, ses jambes fléchissaient, ses dents claquaient; +Pierre et Henri l'examinèrent, et, ne trouvant ni écorchure ni blessure +d'aucune sorte, ils le regardèrent avec pitié et dégoût.</p> + +<p>—C'est triste d'être poltron à ce point, dit Pierre.</p> + +<p>—Je ... ne ... suis pas ... poltron ... seulement ... j'ai ... eu ... eu ... peur.... +répondit Auguste, claquant toujours des dents.</p> + +<p>—J'espère que tu ne tiens plus à monter mon poney, ajouta Pierre. +Prends mon âne, je vais reprendre mon cheval.</p> + +<p>Et, sans attendre la réponse d'Auguste, il sauta légèrement sur le poney.</p> + +<p>—J'aimerais mieux Cadichon, dit piteusement Auguste.</p> + +<p>—Comme tu voudras, répondit Henri. Prends Cadichon; je prendrai +Grison, l'âne de la ferme.</p> + +<p>Mon premier mouvement fut d'empêcher ce méchant Auguste de me +monter; mais je formai un autre projet, qui complétait sa journée et qui +servait mieux mon aversion et ma méchanceté. Je me laissai donc tranquillement +enfourcher par mon ennemi, et je suivis de loin le poney. Si +Auguste avait osé me battre pour me faire marcher plus vite, je l'aurais +jeté par terre; mais il connaissait l'amitié qu'avaient pour moi tous mes +jeunes maîtres, et il me laissa aller comme je voulais. J'eus soin, tout le +long du bois, de passer tout près des broussailles et surtout des grandes +épines, des houx, des ronces, afin que le visage de mon cavalier fut balayé +par les branches piquantes de ces arbustes. Il s'en plaignit à Henri, qui lui +répondit froidement:</p> + +<p>—Cadichon ne mène mal que les gens qu'il n'aime pas: il est probable +que tu n'es pas dans ses bonnes grâces.</p> + +<p>Nous reprîmes bientôt le chemin de la maison; cette promenade n'amusait +pas Henri et Pierre, qui entendaient sans cesse geindre Auguste, que de +nouvelles branches venaient cingler au travers du visage; il était griffé à +faire plaisir; j'avais tout lieu de croire qu'il ne s'amusait guère plus que +ses camarades. Mon affreux projet allait s'effectuer. En revenant par la +ferme, nous longions un trou ou plutôt un fossé dans lequel venait aboutir +le conduit qui recevait les eaux grasses et sales de la cuisine; on y jetait +toutes sortes d'immondices, qui, pourrissant dans l'eau de vaisselle, formaient +une boue noire et puante. J'avais laissé passer Pierre et Henri +devant; arrivé près de ce fossé, je fis un bond vers le bord et une ruade +qui lança Auguste au beau milieu de la bourbe. Je restai tranquillement à +le voir patauger dans cette boue noire et infecte qui l'aveuglait.</p> + +<p>Il voulut crier, mais l'eau sale lui entrait dans la bouche; il en avait +jusqu'aux oreilles, et il ne pouvait parvenir à retrouver le bord. Je riais +intérieurement. «Médor, me dis-je, Médor, tu es vengé!» Je ne réfléchissais +pas au mal que je pouvais faire à ce pauvre garçon, qui, en tuant +Médor, avait fait une maladresse et non une méchanceté; je ne songeais +pas que c'était moi qui étais le plus mauvais des deux. Enfin, Pierre et +Henri, qui étaient descendus de cheval et d'âne, ne voyant ni moi ni Auguste, +s'étonnèrent de ce retard; ils revinrent sur leurs pas et m'aperçurent au +bord du fossé, contemplant d'un air satisfait mon ennemi qui barbotait. +Ils approchèrent, et, voyant qu'Auguste courait un danger sérieux d'être +suffoqué par la boue, ils ne purent s'empêcher de pousser un cri en le +voyant dans cette cruelle position. Ils appelèrent les garçons de ferme, qui +lui tendirent une perche, à laquelle il s'accrocha et qu'on retira avec +Auguste au bout. Quand il fut sur la terre ferme, personne ne voulait l'approcher; +il était couvert de boue, et sentait trop mauvais.</p> + +<p>—Il faut aller prévenir son père, dit Pierre.</p> + +<p>—Et puis papa et mes oncles, dit Henri, qu'ils nous disent ce qu'il faut +faire pour le nettoyer.</p> + +<p>—Allons, viens, Auguste; suis-nous, mais de loin, dit Pierre; cette boue +exhale une odeur insupportable.</p> + +<p>Auguste, tout penaud, noir de boue, y voyant à peine pour se conduire, +les suivit de loin; on entendait les exclamations des gens de la ferme. Je +formais l'avant-garde, caracolant, courant et brayant de toutes mes forces. +Pierre et Henri parurent mécontents de ma gaieté; ils criaient après moi +pour me faire taire. Ce bruit inaccoutumé attira l'attention de toute la +maison; chacun reconnaissant ma voix, et sachant que je ne brayais ainsi +que dans les grandes occasions, se mit à la fenêtre, de sorte que, lorsque +nous arrivâmes en vue du château, nous vîmes les croisées garnies de +visages curieux, nous entendîmes des cris et un mouvement extraordinaire. +Peu d'instants après, tout le monde, grands et petits, vieux et jeunes, était +descendu et faisait cercle autour de nous. Auguste était au milieu, chacun +demandant ce qu'il y avait, et s'enfuyant à son approche. La grand'mère +fut la première à dire:</p> + +<p>—Il faut laver ce pauvre garçon, et voir s'il n'a pas quelque blessure.</p> + +<p>—Mais comment le laver? dit le papa de Pierre. Il faut apprêter un +bain.</p> + +<p>—Je m'en charge, moi, dit le père d'Auguste. Suis-moi, Auguste; je vois à +ta démarche que tu n'as ni blessure ni contusion. Viens à la mare, tu vas +te plonger dedans, et, quand tu auras fait partir la boue, tu te savonneras +et tu achèveras de te nettoyer. L'eau n'est pas froide dans cette saison. Pierre +voudra bien te prêter du linge et des habits.</p> + +<p>Et il se dirigea vers la mare. Auguste avait peur de son père, il fut bien +obligé de le suivre. J'y courus pour assister à l'opération, qui fut longue +et pénible; cette boue, collante et grasse, tenait à la peau, aux cheveux. Les +domestiques s'étaient empressés d'apporter du linge, du savon, des habits, +des chaussures. Les papas aidèrent à lessiver Auguste, qui sortit de là +presque propre, mais grelottant et si honteux, qu'il ne voulut pas se faire +voir, et qu'il obtint de son père de l'emmener tout de suite chez lui.</p> + +<p>Pendant ce temps, chacun désirait savoir comment cet accident avait pu +arriver. Pierre et Henri leur racontèrent les deux chutes.</p> + +<p>—Je crois, dit Pierre, que les deux ont été amenées par Cadichon, qui +n'aime pas Auguste. Cadichon a mordu la queue de mon poney, ce qu'il +ne fait jamais quand l'un de nous est dessus; il l'a forcé à aller ainsi au +grand galop; le cheval a rué, et c'est ce qui a fait tomber Auguste. Je n'étais +pas là à la seconde chute, mais, à l'air triomphant de Cadichon, à ses +braiments joyeux et à l'attitude qu'il a encore maintenant, il est facile de +deviner qu'il a jeté exprès dans la boue cet Auguste qu'il déteste.</p> + +<p>—Comment sais-tu qu'il le déteste? demanda Madeleine.</p> + +<p>—Il le montre de mille manières, répondit Pierre. Te souviens-tu +comme il l'a attrapé par le fond de son pantalon, comme il le tenait pendant +que nous lui passions son habit? J'ai bien regardé sa physionomie +pendant ce temps, il avait en regardant Auguste, un air méchant que je ne +lui vois qu'avec les gens qu'il déteste. Nous autres, il ne nous regarde pas +de même. Avec Auguste, ses yeux brillent comme des charbons; il a, en +vérité, le regard d'un diable. N'est-ce pas, Cadichon, ajouta-t-il en me +regardant fixement, n'est-ce pas, Cadichon, que j'ai bien deviné, que tu +détestes Auguste, et que c'est exprès que tu as été si méchant pour lui?</p> + +<p>Je répondis en brayant et puis en passant ma langue sur sa main.</p> + +<p>—Sais-tu, dit Camille, que Cadichon est un âne vraiment extraordinaire? +Je suis sûre qu'il nous entend et qu'il nous comprend.</p> + +<p>Je la regardai avec douceur, et, m'approchant d'elle, je mis ma tête sur +son épaule.</p> + +<p>—Quel dommage, mon Cadichon, dit Camille, que tu deviennes de plus en +plus colère et méchant, et que tu nous obliges à t'aimer de moins en moins; +et quel dommage que tu ne puisses pas écrire! Tu as dû voir beaucoup de +choses intéressantes, continua-t-elle en passant sa main sur ma tête et sur +mon cou. Si tu pouvais écrire tes mémoires, je suis sûre qu'ils seraient bien +amusants!</p> + +<p><i>Henri</i>:—Ma pauvre Camille, quelle bêtise tu dis! Comment veux-tu +que Cadichon, qui est un âne, puisse écrire des Mémoires?</p> + +<p><i>Camille</i>:—Un âne comme Cadichon est un âne à part.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Bah! tous les ânes se ressemblent et ont beau faire, ils ne sont +jamais que des ânes.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Il y a âne et âne.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Ce qui n'empêche pas que, pour dire qu'un homme est bête, +ignorant et entêté, on dit: «Bête comme un âne, ignorant comme un âne, +têtu comme un âne», et que si tu me disais: «Henri, tu es un âne», je +me fâcherais, parce qu'il est bien certain que je prendrais cela pour une +injure.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Tu as raison, et pourtant je sens et je vois, d'abord que +Cadichon comprend beaucoup de choses, qu'il nous aime, et qu'il a un +esprit extraordinaire, et puis que les ânes ne sont <i>ânes</i> que parce qu'on les +traite comme des <i>ânes</i>, c'est-à-dire avec dureté et même avec cruauté, et +qu'ils ne peuvent pas aimer leurs maîtres ni les bien servir.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Alors, d'après toi, c'est par habileté que Cadichon a fait découvrir +les voleurs, et qu'il a fait tant de choses qui semblent extraordinaires?</p> + +<p><i>Camille</i>:—Certainement, c'est par son esprit, et c'est parce qu'il le +voulait, que Cadichon a fait prendre les voleurs. Pourquoi l'aurait-il fait, +selon toi?</p> + +<p><i>Henri</i>:—Parce qu'il avait vu le matin ses camarades entrer dans le +souterrain, et qu'il voulait les rejoindre.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Et les tours de l'âne savant?</p> + +<p><i>Henri</i>:—C'est par jalousie et par méchanceté.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Et la course des ânes?</p> + +<p><i>Henri</i>:—C'est par orgueil d'âne.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Et l'incendie, quand il a sauvé Pauline?</p> + +<p><i>Henri</i>:—C'est par instinct.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Tais-toi, Henri, tu m'impatientes.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Mais j'aime beaucoup Cadichon, je t'assure; seulement, je le +prends pour ce qu'il est, un âne, et toi, tu en fais un génie. Remarque bien +que, s'il a l'esprit et la volonté que tu lui supposes, il est méchant et +détestable.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Comment cela?</p> + +<p><i>Henri</i>:—En tournant en ridicule le pauvre âne savant et son maître, et +en les empêchant de gagner l'argent qui leur était nécessaire pour se nourrir. +Ensuite, en faisant mille méchancetés à Auguste, qui ne lui a jamais +rien fait, et enfin en se faisant craindre et détester de tous les animaux, +qu'il mord et qu'il chasse à coups de pied.</p> + +<p><i>Camille</i>:—C'est vrai, cela; tu as raison, Henri. J'aime mieux croire, +pour l'honneur de Cadichon, qu'il ne sait pas ce qu'il fait, ni le mal qu'il +fait.</p> + +<p>Et Camille s'éloigna en courant avec Henri, me laissant seul et mécontent +de ce que je venais d'entendre. Je sentais très bien que Henri avait +raison, mais je ne voulais pas me l'avouer, et surtout je ne voulais pas +changer et réprimer les sentiments d'orgueil, de colère et de vengeance auxquels +je m'étais toujours laissé aller.</p> + + + +<br><br> + + +<h3>XXII</h3> + +<h3>LA PUNITION</h3> + + +<p>Je restai seul jusqu'au soir; personne ne vint me voir. Je m'ennuyais, et +je vins dans la soirée me mettre près des domestiques qui prenaient l'air à +la porte de l'office et qui causaient.</p> + +<p>—Si j'étais à la place de madame, dit le cuisinier, je me déferais de cet +âne.</p> + +<p><i>La femme de chambre</i>:—Il devient par trop méchant en vérité. Voyez +donc le tour qu'il a joué à ce pauvre Auguste; il aurait pu le tuer ou le +noyer tout de même.</p> + +<p><i>Le valet de chambre</i>:—Et c'est qu'après il avait l'air tout joyeux +encore! il courait, il sautait, il brayait comme s'il avait fait un beau coup.</p> + +<p><i>Le cocher</i>:—Il le payera, allez; je lui donnerai une raclée pour son +souper....</p> + +<p><i>Le valet de chambre</i>:—Prends garde; si madame s'en aperçoit....</p> + +<p><i>Le cocher</i>:—Et comment madame le saurait-elle? Crois-tu que je vais +lui donner des coups de fouet sous les yeux de madame? J'attendrai qu'il +soit à l'écurie.</p> + +<p><i>Le valet de chambre</i>:—Tu pourrais bien attendre longtemps; cet animal +qui fait toutes ses volontés, rentre quelquefois si tard.</p> + +<p><i>Le cocher</i>:—Ah! mais, s'il m'ennuie trop, je saurai bien le faire rentrer +malgré lui, et sans que personne s'en doute.</p> + +<p><i>La femme de chambre</i>:—Comment vous y prendrez-vous? Ce maudit +âne va braire à sa façon et ameuter toute la maison.</p> + +<p><i>Le cocher</i>:—Laissez donc! je lui couperai le sifflet; on ne l'entendra +seulement pas respirer.</p> + +<p>Et tous partirent d'un éclat de rire. Je les trouvais bien méchants; j'étais +en colère; je cherchai un moyen de me soustraire à la correction qui me +menaçait. J'aurais voulu me jeter sur eux et les mordre tous, mais je n'osai +pas, de peur qu'ils n'allassent encore se plaindre à ma maîtresse, et je sentais +vaguement que, fatiguée de mes tours, ma maîtresse pourrait bien me +chasser de chez elle. Pendant que je délibérais, la femme de chambre fit +remarquer au cocher mes yeux méchants.</p> + +<p>Le cocher hocha la tête, se leva, entra dans la cuisine, en ressortit comme +pour aller à l'écurie, et, en passant devant moi, me lança au cou un noeud +coulant; je tirai en arrière pour le briser, et il tira en avant pour me faire +avancer; nous tirions chacun de notre côté, mais, plus nous tirions, plus la +corde m'étranglait; dès le premier moment j'avais vainement essayé de +braire; je pouvais à peine respirer, et je cédais forcément à la traction du +cocher; il m'amena ainsi jusqu'à l'écurie, dont la porte fut obligeamment +ouverte par les autres domestiques. Une fois entré dans ma stalle, on me +passa promptement mon licou, on lâcha la corde qui m'étranglait, et le +cocher, ayant soigneusement fermé la porte, se saisit d'un fouet de charretier, +et commença à m'en frapper impitoyablement sans que personne +prît ma défense. J'eus beau braire, me démener, mes jeunes maîtres ne +m'entendirent pas, et le méchant cocher put me faire expier à son aise les +méchancetés dont il m'accusait. Il me laissa enfin dans un état de douleur +et d'abattement impossible à décrire. C'était la première fois, depuis mon +entrée dans cette maison, que j'avais été humilié et battu. Depuis j'ai +réfléchi, et j'ai reconnu que je m'étais attiré cette punition.</p> + +<p>Le lendemain il était déjà tard quand on me fit sortir; j'eus bonne envie +de mordre le cocher au visage, mais je fus arrêté, comme la veille, par la +crainte d'être chassé. Je me dirigeai vers la maison; je vis les enfants rassemblés +devant le perron et causant avec animation.</p> + +<p>—Le voilà, ce méchant Cadichon, dit Pierre en me regardant approcher. +Chassons-le, il pourrait bien nous mordre ou nous jouer quelque mauvais +tour, comme il a fait l'autre jour à ce malheureux Auguste.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Qu'est-ce que le médecin a dit à papa tout à l'heure?</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Il a dit qu'Auguste était très malade; il a la fièvre, le délire....</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Qu'est-ce que le délire?</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Le délire, c'est quand on a la fièvre si fort qu'on ne sait plus +ce qu'on dit; on ne reconnaît personne, on croit voir un tas de choses qui +ne sont pas.</p> + +<p><i>Louis</i>:—Qu'est-ce que voit donc Auguste?</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Il croit toujours voir Cadichon qui veut se jeter sur lui, qui +le mord, le piétine; le médecin est très inquiet. Papa et mes oncles y sont +allés.</p> + +<p><i>Madeleine</i>:—Comme c'est vilain à Cadichon d'avoir jeté le pauvre +Auguste dans ce trou dégoûtant!</p> + +<p>—Oui, c'est très vilain, monsieur, s'écria Jacques en se retournant vers +moi. Allez, vous êtes un méchant! Je ne vous aime plus.</p> + +<p>—Ni moi, ni moi, ni moi, répétèrent tous les enfants à l'unisson. Va +t'en; nous ne voulons pas de toi.</p> + +<p>J'étais consterné. Tous, jusqu'à mon petit Jacques que j'aimais toujours +tendrement, tous me chassaient, me repoussaient.</p> + +<p>Je m'éloignai lentement de quelques pas; je me retournai et les regardai +d'un air si triste, que Jacques en fut touché; il courut à moi, me prit la +tête, et me dit d'une voix caressante:</p> + +<p>—Ecoute, Cadichon, nous ne t'aimons pas à présent; mais, si tu es bon, +je t'assure que nous t'aimerons comme auparavant.</p> + +<p>—Non, non, jamais comme avant! s'écrièrent tous les enfants. Il est +trop mauvais.</p> + +<p>—Vois-tu, Cadichon, voilà ce que c'est que d'être méchant, reprit le +petit Jacques en me passant la main sur le cou. Tu vois que personne ne +veut t'aimer.... Mais.... ajouta-t-il en me parlant à l'oreille, je t'aime +encore un peu, et si tu n'es plus méchant, je t'aimerai beaucoup, tout comme +avant.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Prends garde, Jacques, ne l'approche pas de trop près; s'il te +donne un coup de dent ou un coup de pied, il te fera bien mal.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Il n'y a pas de danger; je suis bien sûr qu'il ne nous mordra +pas, nous autres.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Tiens, pourquoi pas? Il a bien jeté Auguste deux fois par +terre.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Oh! mais Auguste, c'est autre chose; il ne l'aime pas.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Et pourquoi ne l'aime-t-il pas? Qu'est-ce qu'Auguste lui a +fait? Il pourrait bien, un beau jour, nous détester aussi.</p> + +<p>Jacques ne répondit pas, car il n'y avait effectivement rien à répondre; +mais il secoua la tête, et, se retournant vers moi, il me fit une petite caresse +amicale, dont je fus touché jusqu'aux larmes. L'abandon de tous les autres +me rendit plus précieux encore ces témoignages d'affection de mon cher +petit Jacques, et, pour la première fois, une pensée sincère de repentir se +glissa dans mon coeur. Je songeai avec inquiétude à la maladie du malheureux +Auguste. Dans l'après-midi on sut qu'il était plus mal encore, que le +médecin avait des inquiétudes graves pour sa vie. Mes jeunes maîtres y +allèrent eux-mêmes vers le soir; les cousines attendaient impatiemment +leur retour. «Eh bien? eh bien? leur crièrent-elles du plus loin qu'elles +les aperçurent. Quelles nouvelles? Comment va Auguste?»</p> + +<p>—Pas bien, répondit Pierre; et pourtant un peu moins mal que tantôt.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Le pauvre père fait pitié; il pleure, il sanglote, il demande au +bon Dieu de lui laisser son fils; il dit des choses si touchantes, que je n'ai +pu m'empêcher de pleurer.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Nous allons tous prier avec lui et pour lui à notre prière +du soir; n'est-ce pas mes amis?</p> + +<p>—Certainement, et de grand coeur, dirent tous les enfants en même +temps.</p> + +<p><i>Madeleine</i>:—Pauvre Auguste, s'il allait mourir, pourtant!</p> + +<p><i>Camille</i>:—Le pauvre père deviendrait fou de chagrin, car il n'a pas +d'autre enfant.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Où est donc la mère d'Auguste? on ne la voit jamais.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Il serait étonnant qu'on la vît, puisqu'elle est morte depuis +dix ans.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Et, ce qu'il y a de singulier, c'est que la pauvre femme est +morte pour être tombée dans l'eau pendant une promenade en bateau.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Comment? elle s'est noyée?</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Non, on l'a retirée immédiatement, mais il faisait si chaud, et +elle avait été tellement saisie par le froid de l'eau et par la frayeur, qu'elle +a été prise de la fièvre et du délire, exactement comme Auguste et elle est +morte huit jours après.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Mon Dieu, mon Dieu! pourvu qu'il n'en arrive pas autant +à Auguste!</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Voilà pourquoi il faut que nous priions beaucoup; peut-être +le bon Dieu nous accordera-t-il ce que nous lui demanderons.</p> + +<p><i>Madeleine</i>:—Où est donc Jacques?</p> + +<p><i>Camille</i>:—Il était ici tout à l'heure, il sera rentré.</p> + +<p>Il n'était pas rentré, le pauvre enfant, mais il s'était mis à genoux derrière +une caisse, et, la tête cachée dans ses mains, il priait et pleurait. Et +c'était moi qui avais causé la maladie d'Auguste, l'affreuse inquiétude du +malheureux père, et enfin le chagrin de mon petit Jacques! Cette pensée +m'attrista moi-même; je me dis que je n'aurais pas dû venger Médor. +«Quel bien lui a fait la chute d'Auguste? me demandai-je. Est-il moins +perdu pour moi? La vengeance que j'ai tirée m'a-t-elle servi à autre chose +qu'à me faire craindre et détester?»</p> + +<p>J'attendis avec impatience le lendemain pour avoir des nouvelles +d'Auguste. J'en eus des premiers, car Jacques et Louis me firent atteler à +la petite voiture pour y aller. Nous trouvâmes, en arrivant, un domestique +qui courait chercher le médecin, et qui nous dit en passant qu'Auguste +avait passé une mauvaise nuit, et qu'il venait d'avoir une convulsion qui +avait effrayé son père. Jacques et Louis attendirent le médecin, qui ne tarda +pas à venir, et qui leur promit de leur donner des nouvelles en s'en allant.</p> + +<p>Une demi-heure après il descendit le perron.</p> + +<p>—Eh bien? eh bien? monsieur Tudoux, comment va Auguste? demandèrent +Louis et Jacques.</p> + +<p><i>M. Tudoux</i>, très lentement:—Pas mal, pas mal, mes enfants! Pas si +mal que je le craignais.</p> + +<p><i>Louis</i>:—Mais ces convulsions, n'est-ce pas dangereux?</p> + +<p><i>M. Tudoux</i>, de même:—Non, c'était la suite d'un agacement des nerfs +et d'une grande agitation. Je lui ai donné une pilule qui va le calmer; ce +ne sera pas grave.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Alors, monsieur Tudoux, vous n'êtes pas inquiet, vous ne +croyez pas qu'il va mourir?</p> + +<p><i>M. Tudoux</i>, de même:—Non, non, non! ce ne sera pas grave, pas grave +du tout.</p> + +<p><i>Louis</i> et <i>Jacques</i>:—Je suis bien content! Merci, monsieur Tudoux. +Adieu; nous repartons bien vite pour rassurer nos cousins et cousines.</p> + +<p><i>M. Tudoux</i>:—Attendez, attendez une minute. L'âne qui vous mène n'est-il +pas Cadichon?</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Oui, c'est Cadichon.</p> + +<p><i>M. Tudoux</i>, avec calme:—Alors prenez-y garde; il pourrait bien vous +jeter dans un fossé comme il l'a fait pour Auguste. Dites à votre grand'mère +qu'elle ferait bien de le vendre; c'est un animal dangereux.</p> + +<p>M. Tudoux salua et s'en alla. Je restai tellement étonné et humilié, que +je ne songeai à me mettre en route que lorsque mes petits maîtres m'eurent +répété trois fois:</p> + +<p>—Allons, Cadichon, en route!... Allons donc, Cadichon, nous sommes +pressés! Vas-tu nous faire coucher ici, Cadichon? Hue! hue donc!</p> + +<p>Je partis enfin et je courus tout d'un trait jusqu'au perron, où attendaient +cousins, cousines, oncles et tantes, papas et mamans.</p> + +<p>—Il va mieux! s'écrièrent Jacques et Louis; et ils se mirent à raconter +leur conversation avec M. Tudoux, sans oublier son dernier conseil.</p> + +<p>J'attendais avec une vive impatience la décision de la grand'mère. Elle +réfléchit un instant.</p> + +<p>—Il est certain, mes chers enfants, que Cadichon ne mérite plus notre +confiance; j'engage les plus jeunes d'entre vous à ne pas le monter; à la +première sottise qu'il fera, je le donnerai au meunier, qui l'emploiera à +porter ses sacs de farine; mais je veux encore l'essayer avant de le réduire +à cet état d'humiliation; peut-être se corrigera-t-il. Nous verrons bien d'ici +à quelques mois.</p> + +<p>J'étais de plus en plus triste, humilié et repentant; mais je ne pouvais +réparer le mal que je m'étais fait qu'à force de patience, de douceur et de +temps. Je commençais à souffrir dans mon orgueil et dans mes affections.</p> + +<p>Les nouvelles d'Auguste furent meilleures le lendemain; peu de jours +après il entrait en convalescence, et l'on ne s'en occupa plus au château. +Mais je ne pus en perdre le souvenir, car j'entendais sans cesse dire autour +de moi:</p> + +<p>«Prends garde à Cadichon! Souviens-toi d'Auguste!»</p> + + + +<br><br> + +<h3>XXIII</h3> + +<h3>LA CONVERSION</h3> + + +<p>Depuis le jour où j'avais déchiré le visage d'Auguste en galopant dans +les épines, et où je l'avais jeté dans la boue, le changement dans les manières +de mes petits maîtres, de leurs parents, des gens de la maison était visible. Les animaux même ne me traitaient pas comme auparavant. Ils +semblaient m'éviter; quand j'arrivais, ils s'éloignaient; ils se taisaient en +ma présence; car j'ai déjà dit, à propos de mon ami Médor, que nous autres +animaux nous nous comprenons sans parler comme les hommes; que les +mouvements des yeux, des oreilles, de la queue remplacent chez nous les +paroles. Je ne savais que trop ce qui avait causé ce changement, et je m'en +irritais plus encore que je ne m'en affligeais, lorsqu'un jour, étant seul +comme d'habitude, et couché au pied d'un sapin, je vis approcher Henri et +Elisabeth; ils s'assirent et ils continuèrent à causer.</p> + +<p>—Je crois, Henri, que tu as raison, dit Elisabeth, et je partage tes sentiments; +moi aussi, je n'aime presque plus Cadichon depuis qu'il a été si +méchant pour Auguste.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Et ce n'est pas seulement Auguste; te souviens-tu de la foire +de Laigle, quand il a été si mauvais pour le maître de l'âne savant?</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Ah! ah! ah! Oui, je me le rappelle très bien. Il était drôle! +Tout le monde riait, mais tout de même nous avons tous trouvé qu'il avait +montré beaucoup d'esprit, mais pas de coeur.</p> + +<p><i>Henri</i>:—C'est vrai! il a humilié ce pauvre âne et son maître le faiseur +de tours; on m'a dit que le malheureux avait été obligé de partir sans +avoir rien gagné, parce que tout le monde se moquait de lui. En s'en allant, +sa femme et ses enfants pleuraient: ils n'avaient pas de quoi manger.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Et c'était la faute de Cadichon.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Certainement! Sans lui, le pauvre homme aurait gagné de +quoi vivre pendant quelques semaines.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Et puis te rappelles-tu ce qu'on nous a raconté des méchancetés +qu'il a faites chez son ancien maître? Il mangeait les légumes, il +cassait les oeufs, il salissait le linge.... Décidément, je fais comme toi, je +ne l'aime plus.</p> + +<p>Elisabeth et Henri se levèrent et continuèrent leur promenade. Je restai +triste et humilié. D'abord je voulus me fâcher et chercher une petite +vengeance à exercer; mais je pensai qu'ils avaient raison. Je m'étais toujours +vengé; à quoi m'avaient servi mes vengeances? à me rendre malheureux.</p> + +<p>D'abord j'avais cassé les dents, les bras et l'estomac à une de mes maîtresses. +Si je n'avais pas eu le bonheur de m'échapper, j'aurais été battu à +me faire presque mourir.</p> + +<p>J'avais fait mille méchancetés à mon autre maître, qui avait été bon pour +moi tant que je n'avais pas été paresseux et méchant, depuis il m'avait très +maltraité, et j'avais été très malheureux.</p> + +<p>Quand Auguste avait tué mon ami Médor, je n'avais pas réfléchi qu'il +l'avait fait par maladresse et non par méchanceté. S'il était bête, ce n'était +pas de sa faute; j'avais persécuté ce malheureux Auguste, et j'avais fini par +le rendre très malade en le jetant dans la mare de boue.</p> + +<p>Et puis, que de petites méchancetés j'avais faites que je n'ai pas racontées!</p> + +<p>J'avais donc fini par ne plus être aimé de personne. J'étais seul; personne +ne venait près de moi me consoler, me caresser; les animaux même +me fuyaient.</p> + +<p>«Que faire? me demandai-je tristement. Si je pouvais parler, j'irais +leur dire à tous que je me repens, que je demande pardon à tous ceux auxquels +j'ai fait du mal, que je serai bon et doux à l'avenir; mais ... je ne +peux pas me faire comprendre ... je ne parle pas.»</p> + +<p>Je me jetai sur l'herbe et je pleurai, non pas comme les hommes qui +versent des larmes, mais dans le fond de mon coeur; je pleurai, je gémis +sur mon malheur, et, pour la première fois, je me repentis sincèrement.</p> + +<p>«Ah! si j'avais été bon! si, au lieu de vouloir montrer mon esprit, +j'avais montré de la bonté, de la douceur, de la patience! si j'avais été +pour tous ce que j'avais été pour Pauline! comme on m'aimerait! comme +je serais heureux!»</p> + +<p>Je réfléchis longtemps, bien longtemps; je formai tantôt de bons projets, +tantôt de méchants.</p> + +<p>Enfin, je me décidai à devenir bon, de manière à regagner l'amitié de +tous mes maîtres et de mes camarades. Je fis immédiatement l'essai de mes +bonnes résolutions.</p> + +<p>J'avais depuis quelque temps un camarade que je traitais fort mal. +C'était un âne qu'on avait acheté pour faire monter ceux de mes plus jeunes +maîtres qui avaient peur de moi, depuis que j'avais manqué noyer +Auguste; les grands seuls ne me craignaient pas; et même, lorsqu'on faisait +une partie d'ânes, le petit Jacques était le seul qui me demandât toujours, +au lieu que jadis on se disputait pour m'avoir.</p> + +<p>Je méprisais ce camarade; je passais toujours devant lui, je ruais et je le +mordais s'il cherchait à me dépasser; le pauvre animal avait fini par me +céder toujours la première place, et se soumettre à toutes mes volontés. Le +soir, quand l'heure fut venue de rentrer à l'écurie, je me trouvai près de la +porte presque en même temps que mon camarade; il se rangea avec empressement +pour me laisser entrer le premier; mais, comme il était arrivé +quelques pas en avant de moi, je m'arrêtai à mon tour et je lui fis signe de +passer. Le pauvre âne m'obéit en tremblant, inquiet de ma politesse, et +craignant que je ne le fisse marcher le premier pour lui jouer quelque tour, +par exemple pour lui donner un coup de dent ou un coup de pied. Il fut +très étonné de se trouver sain et sauf dans sa stalle, et de me voir placer +paisiblement dans la mienne.</p> + +<p>Voyant son étonnement je lui dis:</p> + +<p>—Mon frère, j'ai été méchant pour vous, je ne le serai plus; j'ai été fier, +je ne le serai jamais, je vous ai méprisé, humilié, maltraité, je ne recommencerai +pas. Pardonnez-moi, frère, et à l'avenir voyez en moi un camarade, un ami.</p> + +<p>—Merci, frère, me répondit le pauvre âne tout joyeux; j'étais malheureux, +je serai heureux; j'étais triste, je serai gai; je me trouvais seul, +je me sentirai aimé et protégé. Merci encore une fois, frère; aimez-moi, +car je vous aime déjà.</p> + +<p>—A mon tour, frère, à vous dire merci, car j'ai été méchant, et vous +me pardonnez; je reviens à de meilleurs sentiments, et vous me recevez; je +veux vous aimer et vous me donnez votre amitié. Oui, à mon tour, merci, +frère.</p> + +<p>Et, tout en mangeant notre souper, nous continuâmes à causer. C'était +la première fois, car jamais je n'avais daigné lui parler. Je le trouvai bien +meilleur, bien plus sage que je ne l'étais moi-même, et je lui demandai de +me soutenir dans ma nouvelle voie; il me le promit avec autant d'affection +que de modestie.</p> + +<p>Les chevaux, témoins de notre conversation et de ma douceur inaccoutumée, +se regardaient et me regardaient avec surprise. Quoiqu'ils parlassent +bas, je les entendais dire:</p> + +<p>—C'est une farce de Cadichon, dit le premier cheval; il veut jouer quelque +tour à son camarade.</p> + +<p>—Pauvre âne, j'ai pitié de lui, dit le second cheval. Si nous lui disions +de se méfier de son ennemi?</p> + +<p>—Pas tout de suite, répondit le premier cheval. Silence! Cadichon est +méchant. S'il nous entend, il se vengera.</p> + +<p>Je fus blessé de la mauvaise opinion qu'avaient de moi ces deux chevaux, +le troisième n'avait pas parlé; il avait passé sa tête sur la stalle, et il m'observait +attentivement. Je le regardai tristement et humblement. Il parut +surpris, mais il ne bougea pas, et resta silencieux, m'observant toujours.</p> + +<p>Fatigué de ma journée, abattu par la tristesse et le regret de ma vie passée, +je me couchai sur la paille, et je remarquai que mon lit était moins +bon, moins épais que celui de mon camarade. Au lieu de m'en fâcher, +comme j'aurais fait jadis, je me dis que c'était juste et bien.</p> + +<p>«J'ai été méchant, me dis-je, on m'en punit; je me suis fait détester, on +me le fait sentir. Je dois encore me trouver heureux de n'avoir pas été +envoyé au moulin, où j'aurais été battu, éreinté, mal couché.»</p> + +<p>Je gémis pendant quelque temps et je m'endormis. A mon réveil, je vis +entrer le cocher, qui me fit lever d'un coup de pied, détacha mon licou et me +laissa en liberté; je restai à la porte, et je vis avec surprise étriller, brosser +soigneusement mon camarade, lui passer ma belle bride pomponnée, attacher +sur son dos ma selle anglaise, et le diriger devant le perron. Inquiet, +tremblant d'émotion, je le suivis; quels ne furent pas mon chagrin, ma +désolation quand je vis Jacques, mon petit maître bien-aimé, approcher de +mon camarade, et le monter après quelque hésitation! Je restai immobile, +anéanti. Le bon petit Jacques s'aperçut de ma peine, car il s'approcha de +moi, me caressa la tête, et me dit tristement:</p> + +<p>—Pauvre Cadichon! tu vois ce que tu as fait! Je ne peux plus te monter; +papa et maman ont peur que tu ne me jettes par terre. Adieu, pauvre Cadichon; +sois tranquille, je t'aime toujours.</p> + +<p>Et il partit lentement, suivi du cocher, qui lui criait:</p> + +<p>—Prenez donc garde, monsieur Jacques, ne restez pas auprès de Cadichon: +il vous mordra, il mordra le bourri; il est méchant, vous savez bien.</p> + +<p>—Il n'a jamais été méchant avec moi, et il ne le sera jamais, répondit +Jacques.</p> + +<p>Le cocher frappa l'âne, qui prit le trot, et je les perdis bientôt de vue. Je +restai à la même place, abîmé dans mon chagrin. Ce qui en redoublait la +violence, c'était l'impossibilité de faire connaître mon repentir et mes +bonnes résolutions. Ne pouvant plus supporter le poids affreux qui oppressait +mon coeur, je partis en courant sans savoir où j'allais. Je courus +longtemps, brisant des haies, sautant des fossés, franchissant des barrières, +traversant des rivières; je ne m'arrêtai qu'en face d'un mur que je ne pus +ni briser ni franchir.</p> + +<p>Je regardai autour de moi. Où étais-je? Je croyais reconnaître le pays, +mais sans toutefois pouvoir me dire où je me trouvais. Je longeai le mur +au pas, car j'étais en nage; j'avais couru pendant plusieurs heures, à en +juger par la marche du soleil. Le mur finissait à quelques pas; je le tournai, +et je reculai avec surprise et terreur. Je me trouvais à deux pas de la +tombe de Pauline.</p> + +<p>Ma douleur n'en devint que plus amère.</p> + +<p>«Pauline! ma chère petite maîtresse! m'écriai-je, vous m'aimiez parce +que j'étais bon; je vous aimais parce que vous étiez bonne et malheureuse. +Après vous avoir perdue, j'avais trouvé d'autres maîtres qui étaient bons +comme vous, qui m'ont traité avec amitié. J'étais heureux. Mais tout est +changé: mon mauvais caractère, le désir de faire briller mon esprit, de +satisfaire mes vengeances, ont détruit tout mon bonheur: personne ne +m'aime à présent; si je meurs, personne ne me regrettera.»</p> + +<p>Je pleurai amèrement au dedans de moi-même et je me reprochai pour +la centième fois mes défauts. Une pensée consolante vint tout à coup me +rendre du courage. «Si je deviens bon, me dis-je, si je fais autant de bien +que j'ai fait de mal, mes jeunes maîtres m'aimeront peut-être de nouveau; +mon cher petit Jacques surtout, qui m'aime encore un peu, me rendra toute +son amitié.... Mais comment faire pour leur montrer que je suis changé +et repentant?»</p> + +<p>Pendant que je réfléchissais à mon avenir, j'entendis des pas lourds approcher +du mur, et une voix d'homme parler avec humeur.</p> + +<p>—A quoi bon pleurer, nigaud? Les larmes ne te donneront pas du pain, +n'est-il pas vrai? Puisque je n'ai rien à vous donner, que voulez-vous que +j'y' fasse? Crois-tu que j'aie l'estomac bien rempli, moi qui n'ai avalé +depuis hier matin que de l'air et de la poussière?</p> + +<p>—Je suis bien fatigué, père.</p> + +<p>—Eh bien! reposons-nous un quart d'heure à l'ombre de ce mur, je +veux bien.</p> + +<p>Ils tournèrent le mur et vinrent s'asseoir près de la tombe où j'étais. Je +reconnus avec surprise le pauvre maître de Mirliflore, sa femme et son fils. +Tous étaient maigres et semblaient exténués. Le père me regarda; il parut +surpris et dit, après quelque hésitation:</p> + +<p>—Si je vois clair, c'est bien l'âne, le gredin d'âne qui m'a fait perdre à +la foire de Laigle plus de cinquante francs.... Coquin! continua-t-il en +s'adressant à moi, tu as été cause que mon Mirliflore à été mis en pièces +par la foule, tu m'as empêché de gagner une somme d'argent qui m'aurait +fait vivre pendant plus d'un mois; tu me le payeras, va!</p> + +<p>Il se leva, s'approcha de moi; je ne cherchai pas à m'éloigner, sentant +bien que j'avais mérité la colère de cet homme. Il parut étonné.</p> + +<p>—Ce n'est donc pas lui, dit-il, car il ne bouge pas plus qu'une bûche.... +Le bel âne, ajouta-t-il en me tâtant les membres. Si je pouvais l'avoir seulement +un mois, tu ne manquerais pas de pain, mon garçon, ni ta mère non +plus, et j'aurais l'estomac moins creux.</p> + +<p>Mon parti fut pris à l'instant; je résolus de suivre cet homme pendant +quelques jours, de tout souffrir pour réparer le mal que je lui avais fait, et +de l'aider à gagner quelque argent pour lui et sa famille.</p> + +<p>Quand ils se remirent en marche, je les suivis; ils ne s'en aperçurent pas +d'abord; mais le père, s'étant retourné plusieurs fois, et me voyant toujours +sur leurs talons, voulut me faire partir. Je refusai et je revins +constamment reprendre ma place près ou derrière eux.</p> + +<p>—Est-ce drôle, dit l'homme, cet âne qui s'obstine à nous suivre! Ma foi, +puisque cela lui plaît, il faut le laisser faire.</p> + +<p>En arrivant au village, il se présenta à un aubergiste, et lui demanda à +dîner et à coucher, tout en disant fort honnêtement qu'il n'avait pas un sou +dans la poche.</p> + +<p>—J'ai assez des mendiants du pays, sans y ajouter ceux qui n'en sont pas, +mon bonhomme, répondit l'aubergiste; allez chercher un gîte ailleurs.</p> + +<p>Je m'élançai de suite près de l'aubergiste, que je saluai à plusieurs +reprises de façon à le faire rire.</p> + +<p>—Vous avez là un animal qui ne paraît pas bête, dit l'aubergiste en riant. +Si vous voulez nous régaler de ses tours, je veux bien vous donner à manger +et à coucher.</p> + +<p>—Ce n'est pas de refus, répondit l'homme; nous vous donnerons une +représentation, mais quand nous aurons quelque chose dans l'estomac; à +jeun, on n'a pas la voix propre au commandement.</p> + +<p>—Entrez, entrez, on va vous servir de suite, reprit l'aubergiste; Madelon, +ma vieille, donne à dîner à trois, sans compter le bourri.</p> + +<p>Madelon leur servit une bonne soupe, qu'ils avalèrent en un clin d'oeil, +puis un bon bouilli aux choux, qui disparut également, enfin une salade et +du fromage, qu'ils savourèrent avec moins d'avidité, leur faim se trouvant +apaisée.</p> + +<p>On me donna une botte de foin, j'en mangeai à peine; j'avais le coeur +gros, et je n'avais pas faim.</p> + +<p>L'aubergiste alla convoquer tout le village pour me voir saluer; la cour +se remplit de monde, et j'entrai dans le cercle, où m'amena mon nouveau +maître, qui se trouvait fort embarrassé, ne sachant pas ce que je savais +faire, et si j'avais reçu une éducation d'âne savant. A tout hasard, il me dit:</p> + +<p>—Saluez la société.</p> + +<p>Je saluai à droite, à gauche, en avant, en arrière, et tout le monde d'applaudir.</p> + +<p>—Que vas-tu lui faire faire? dit tout bas sa femme; il ne saura pas ce +que tu lui veux.</p> + +<p>—Peut-être l'aura-t-il appris. Les ânes savants sont intelligents; je vais +toujours essayer.</p> + +<p>—Allons, Mirliflore (ce nom me fit soupirer), va embrasser la plus +jolie dame de la société.</p> + +<p>Je regardai à droite, à gauche; j'aperçus la fille de l'aubergiste, jolie +brune de quinze à seize ans qui se tenait derrière tout le monde. J'allai à +elle, j'écartai avec ma tête ceux qui gênaient le passage, et je posai mon nez +sur le front de la petite, qui se mit à rire et qui parut contente.</p> + +<p>—Dites donc, père Hutfer, vous lui avez fait la leçon, pas vrai? dirent +quelques personnes en riant.</p> + +<p>—Non, d'honneur, répondit Hutfer; je ne m'y attendais seulement pas.</p> + +<p>—A présent, Mirliflore, dit l'homme, va chercher quelque chose, n'importe +quoi, ce que tu pourras trouver, et donne-le à l'homme le plus pauvre +de la société.</p> + +<p>Je me dirigeai vers la salle où l'on venait de dîner, je saisis un pain, et, +le rapportant en triomphe, je le remis entre les mains de mon nouveau +maître. Rire général, tout le monde applaudit, un ami s'écria: «Ceci ne +vient pas de vous, père Hutfer; cet âne a réellement du savoir; il a bien +profité des leçons de son maître.»</p> + +<p>—Allez-vous lui laisser son pain tout de même? dit quelqu'un dans +la foule.</p> + +<p>—Pour ça, non, dit Hutfer; rendez-moi cela, l'homme à l'âne; ce n'est +pas dans nos conventions.</p> + +<p>—C'est vrai, répondit l'homme; et pourtant mon âne a dit vrai en +faisant de moi l'homme le plus pauvre de la société, car nous n'avions pas +mangé depuis hier matin, ma femme, mon fils et moi, faute de deux sous +pour acheter un morceau de pain.</p> + +<p>—Laissez-leur ce pain, mon père, dit Henriette Hutfer; nous n'en +manquons pas dans la huche, et le bon Dieu nous fera regagner celui-ci.</p> + +<p>—Tu es toujours comme ça, toi, Henriette, dit Hutfer. Si on t'écoutait, +on donnerait tout ce qu'on a.</p> + +<p>—Nous n'en sommes pas plus pauvres, mon père: le bon Dieu a toujours +béni nos récoltes et notre maison.</p> + +<p>—Allons,... puisque tu le veux,... qu'il garde son pain, je le veux +bien.</p> + +<p>A ces mots, j'allai à lui et le saluai profondément, puis j'allai prendre +dans mes dents une petite terrine vide, et je la présentai à chacun pour qu'il +y mît son aumône. Quand j'eus fini ma tournée, la terrine était pleine; +j'allai la vider dans les mains de mon maître, je la reportai où je l'avais +prise, je saluai et je me retirai gravement aux applaudissements de la +société. J'avais le coeur content; je me sentais consolé et affermi dans mes +bonnes résolutions. Mon nouveau maître paraissait enchanté; il allait se +retirer, lorsque tout le monde l'entoura et le pria de donner une seconde +représentation le lendemain; il le promit avec empressement, et alla se +reposer dans la salle avec sa femme et son fils.</p> + +<p>Quand ils se trouvèrent seuls, la femme regarda de tous côtés, et, ne +voyant que moi, la tête posée sur l'appui de la fenêtre, elle dit à son mari +à voix basse:</p> + +<p>—Dis donc, mon homme, c'est tout de même fort drôle; est-ce singulier, +cet âne qui nous arrive sortant d'un cimetière, qui nous prend en gré, et +qui nous fait gagner de l'argent! Combien en as-tu dans tes mains?</p> + +<p>—Je n'ai pas encore compté, répondit l'homme. Aide-moi; tiens voici +une poignée; à moi l'autre.</p> + +<p>—J'ai huit francs quatre sous, dit la femme après avoir compté.</p> + +<p><i>L'homme</i>: Et moi, j'en ai sept cinquante. Cela fait.... Combien cela +fait-il, ma femme?</p> + +<p><i>La femme</i>:—Combien cela fait? Huit et quatre font treize, puis sept, +font vingt-quatre, puis, cinquante, ça fait,... ça fait ... quelque chose +comme soixante.</p> + +<p><i>L'homme:</i>—Que tu es bête, va! J'aurais soixante francs dans les mains? +Pas possible! Voyons, mon garçon, toi qui as étudié, tu dois savoir ça.</p> + +<p><i>Le garçon</i>:—Vous dites, papa?</p> + +<p><i>L'homme</i>:—Je dis huit francs quatre sous d'une part, et sept francs +cinquante de l'autre.</p> + +<p><i>Le garçon</i>, d'un air décidé:—Huit et quatre font douze, retiens un, +plus sept, font vingt, retiens deux; plus cinquante, font, ... font ... +cinquante,... cinquante-deux, retiens cinq.</p> + +<p><i>L'homme</i>:—Imbécile! comment cela ferait-il cinquante, puisque j'ai +huit dans une main et sept dans l'autre.</p> + +<p><i>Le garçon</i>:—Et puis cinquante, papa?</p> + +<p><i>L'homme</i>, le contrefaisant:—Et puis cinquante, papa? Tu ne vois pas, +grand nigaud, que c'est cinquante centimes que je dis, et les centimes ne +sont pas des francs.</p> + +<p><i>Le garçon</i>:—Non, papa, mais ça fait toujours cinquante.</p> + +<p><i>L'homme</i>:—Cinquante quoi? Est-il bête! est-il bête! Si je te donnais +cinquante taloches, ça te ferait-y cinquante francs?</p> + +<p><i>Le garçon</i>:—Non, papa, mais ça ferait toujours cinquante.</p> + +<p><i>L'homme</i>:—En voilà une à compte, grand animal!</p> + +<p>Et il lui donna un soufflet qui retendit dans toute la maison. Le garçon +se mit à pleurer; j'étais en colère. Si ce pauvre garçon était bête, ce n'était +pas sa faute.</p> + +<p>«Cet homme ne mérite pas ma pitié, me dis-je; il a, grâce à moi, de quoi +vivre pendant huit jours; je veux bien encore lui faire gagner sa représentation +de demain, après quoi je retournerai chez mes maîtres; peut-être m'y +recevra-t-on avec amitié.»</p> + +<p>Je me retirai de la fenêtre, et j'allai manger des chardons qui poussaient +au bord d'un fossé; j'entrai ensuite dans l'écurie de l'auberge, où je trouvai +déjà plusieurs chevaux occupant les meilleures places; je me rangeai dans +un coin dont personne n'avait voulu: j'y pus réfléchir à mon aise, car +personne ne me connaissait, et personne ne s'occupait de moi. A la fin de +la journée, Henriette Hutfer entra à l'écurie, regarda si chacun avait ce +qu'il fallait, et, m'apercevant dans mon coin humide et obscur, sans litière, +sans foin, ni avoine, elle appela un des garçons d'écurie.</p> + +<p>—Ferdinand, dit-elle, donnez de la paille à ce pauvre âne pour qu'il ne +couche pas sur la terre humide, mettez devant lui un picotin d'avoine et une +botte de foin, et voyez s'il ne veut pas boire.</p> + +<p><i>Ferdinand</i>:—Mam'zelle Henriette, vous ruinerez votre papa, vous êtes +trop soigneuse pour le monde. Que vous importe que cette bête couche sur +la dure ou sur une bonne litière? c'est de la paille gâchée, ça!</p> + +<p><i>Henriette</i>:—Vous ne trouvez pas que je suis trop bonne quand c'est +vous que je soigne, Ferdinand; je veux que tout le monde soit bien traité +ici, les bêtes comme les hommes.</p> + +<p><i>Ferdinand</i>, d'un air malin:—Sans compter qu'il y a pas mal d'hommes +qu'on prendrait volontiers pour des bêtes, quoiqu'ils marchent sur deux +pieds.</p> + +<p><i>Henriette</i>, souriant:—Voilà pourquoi on dit: Bête à manger du foin.</p> + +<p><i>Ferdinand</i>:—Ce ne sera toujours pas à vous, mam'zelle, que je servirai +une botte de foin. Vous avez de l'esprit,... de l'esprit ... et de la malice +comme un singe!</p> + +<p><i>Henriette</i>, riant:—Merci du compliment, Ferdinand! Qu'êtes-vous +donc, si je suis un singe?</p> + +<p><i>Ferdinand</i>:—Ah! mam'zelle, je n'ai point dit que vous étiez un singe: +et si je me suis mal exprimé pour cela, mettez que je suis un âne, un cornichon, +une oie.</p> + +<p><i>Henriette</i>:—Non, non, pas tant que cela, Ferdinand, mais seulement +un babillard qui parle quand il devrait travailler. Faites la litière de l'âne, +ajouta-t-elle d'un ton sérieux, et donnez-lui à boire et à manger.</p> + +<p>Elle sortit; Ferdinand fit en grommelant ce que lui avait ordonné sa +jeune maîtresse. En faisant ma litière, il me donna quelques coups de +fourche, me jeta avec humeur une botte de foin, une poignée d'avoine, et +posa près de moi un seau d'eau. Je n'étais pas attaché; j'aurais pu m'en +aller, mais j'aimai mieux souffrir encore un peu, et donner le lendemain, +pour achever ma bonne oeuvre, ma seconde et dernière représentation.</p> + +<p>En effet, quand la journée du lendemain fut avancée, on vint me prendre; +mon maître m'amena sur une grande place qui était pleine de monde; on +m'avait tambouriné le matin, c'est-à-dire que le tambour du village s'était +promené partout de grand matin en criant: «Ce soir, grande +représentation de l'âne savant dit Mirliflore; on se réunira à huit heures sur la place +en face la mairie et l'école.»</p> + +<p>Je recommençai les tours de la veille et j'y ajoutai des danses exécutées +avec grâce; je valsai, je polkai, et je jouai à Ferdinand le tour innocent de +l'engager à valser en brayant devant lui, et en lui présentant le pied de +devant comme on criait: «Oui, oui, une valse avec l'âne!» il s'élança dans +le cercle en riant, et il se mit à faire mille sauts et gambades, que j'imitai +de mon mieux.</p> + +<p>Enfin, me sentant fatigué, je laissai Ferdinand gambadant tout seul, +j'allai comme la veille chercher une terrine; n'en trouvant pas, je pris dans +mes dents un panier sans couvercle, et je fis le tour, comme la veille, présentant +mon panier à chacun. Il fut bientôt si plein, que je dus le vider dans +la blouse de celui qu'on croyait mon maître; je continuai la quête; quand +tout le monde m'eut donné, je saluai la société et j'attendis que mon maître +eût compté l'argent que je lui avais fait gagner ce soir-là, et qui se montait à +plus de trente-quatre francs. Trouvant que j'avais assez fait pour lui, que +mon ancienne faute était réparée, et que je pouvais retourner chez moi, je +saluai mon maître, et, fendant la foule, je partis au trot.</p> + +<p>—Tiens! v'là votre bourri qui s'en va, dit Hutfer, l'aubergiste.</p> + +<p>—C'est qu'il file joliment, dit Ferdinand.</p> + +<p>Mon prétendu maître se retourna, me regarda d'un air inquiet, m'appela: +«Mirliflore, Mirliflore!» et, me voyant continuer mon trot, je l'entendis +s'écrier d'un ton piteux:</p> + +<p>—Arrêtez-le, arrêtez-le, de grâce! c'est mon pain, ma vie qu'il m'emporte; +courez, attrapez-le; je vous promets encore une représentation si +vous me le ramenez.</p> + +<p>—D'où l'avez-vous donc, cet âne? dit un des hommes nommé Clouet; +et depuis quand l'avez-vous?</p> + +<p>—Je l'ai ... depuis qu'il est à moi, répondit mon faux maître avec un +peu d'embarras.</p> + +<p>—J'entends bien, reprit Clouet; mais depuis quand est-il à vous?</p> + +<p>L'homme ne répondit pas.</p> + +<p>—C'est qu'il me semble bien le reconnaître, dit Clouet; il ressemble à +Cadichon, l'âne du château de la Herpinière; je serais bien trompé si ce +n'est pas là Cadichon.</p> + +<p>Je m'étais arrêté; j'entendis des murmures; je voyais l'embarras de mon +maître, lorsque, au moment où l'on s'y attendait le moins, il s'élança au +travers de la foule et courut du côté opposé à celui que j'avais pris, suivi +de sa femme et de son garçon.</p> + +<p>Quelques-uns voulurent courir après lui, d'autres dirent que c'était bien +inutile puisque je m'étais sauvé, et que l'homme n'emportait que l'argent +qui était à lui, et que je lui avais fait gagner honnêtement.</p> + +<p>—Et quant à Cadichon, ajouta-t-on, il ne sera pas embarrassé pour +retrouver son chemin, et il ne se laissera prendre que s'il le veut bien.</p> + +<p>La foule se dispersa, et chacun rentra chez soi; je repris ma course, +espérant arriver chez mes vrais maîtres avant la nuit; mais il y avait beaucoup +de chemin à faire, j'étais fatigué, et je fus obligé de me reposer à +une lieue du château. La nuit était venue, les écuries devaient être fermées; +je me décidai à coucher dans un petit bois de sapins qui bordait un ruisseau.</p> + +<p>J'étais à peine établi sur mon lit de mousse, que j'entendis marcher avec +précaution et parler bas. Je regardai, mais je ne vis rien; la nuit était trop +noire. J'écoutai de toutes mes oreilles, et j'entendis la conversation suivante:</p> + + +<br><br> + + +<h3>XXIV</h3> + +<h3>LES VOLEURS</h3> + + +<p>—Il ne fait pas encore assez nuit, Finot; il serait plus sage de nous +blottir dans ce bois.</p> + +<p>—Mais, Passe-Partout, dit Finot, il nous faut un peu de jour pour nous +reconnaître; moi, d'abord, je n'ai pas étudié les portes d'entrée.</p> + +<p>—Tu n'as jamais rien étudié, toi, reprit Passe-Partout; c'est à tort que +les camarades t'ont appelé FINOT; si ce n'était que moi, je t'aurais plutôt +nommé <i>Pataud</i>.</p> + +<p><i>Finot</i>:—Ça n'empêche pas que c'est moi qui ai toujours les bonnes +idées.</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Bonnes idées! ça dépend. Qu'est-ce que nous allons +faire au château?</p> + +<p><i>Finot</i>:—Ce que nous allons faire? Dévaliser le potager, couper les +têtes d'artichaut, arracher les cosses de pois, de haricots, les navets, les +carottes, enlever les fruits. En voilà de la besogne!</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Et puis?</p> + +<p><i>Finot</i>:—Comment, et puis? Nous ferons un tas de tout ce jardinage, +nous le passerons par dessus le mur, et nous irons le vendre au marché de +Moulins.</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Et par où entreras-tu dans le jardin, imbécile?</p> + +<p><i>Finot</i>:—Par-dessus le mur, avec une échelle, bien sûr. Voudrais-tu que +j'allasse demander poliment au jardinier la clef et ses outils?</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Mauvais plaisant, va! Je te demande seulement si tu +as marqué la place où nous devons grimper sur le mur?</p> + +<p><i>Finot</i>:—Mais non, te dis-je, je ne l'ai pas marquée: voilà pourquoi +j'aimerais mieux aller en avant pour reconnaître.</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Et si on te voit, qu'est-ce que tu diras?</p> + +<p><i>Finot</i>:—Je dirai ... que je viens demander un verre de cidre et une +croûte de pain.</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Ça ne vaut rien; j'ai une idée, moi. Je connais le +potager; il y a un endroit où le mur est dégradé, en mettant les pieds dans +les trous, j'arriverai au haut du mur, je trouverai une échelle et je te la +passerai, car tu n'es pas fort pour grimper.</p> + +<p><i>Finot</i>:—Non, je ne tiens pas du chat comme toi.</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Mais si quelqu'un vient nous déranger?</p> + +<p><i>Finot</i>:—Tiens, tu es bon enfant, toi! Si quelqu'un vient me déranger, +je saurai bien l'arranger.</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Qu'est-ce que tu lui feras?</p> + +<p><i>Finot</i>:—Si c'est un chien, je l'égorge; ce n'est pas pour rien que j'ai +mon couteau affilé.</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Mais si c'est un homme?</p> + +<p>—Un homme? dit Finot se grattant l'oreille, c'est plus embarassant, +ça.... Un homme? on ne peut pourtant pas tuer un homme comme un +chien. Si c'était pour quelque chose qui vaille, on verrait, mais pour des +légumes! Et puis, ce château qui est plein de monde!</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Mais enfin, qu'est-ce que tu feras?</p> + +<p><i>Finot</i>:—Ma foi, je me sauverai: c'est plus sûr.</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—T'es un lâche, toi! sais-tu bien? Si tu vois ou si tu +entends un homme, tu n'as qu'à m'appeler, et je lui ferai son affaire.</p> + +<p><i>Finot</i>:—Fais à ton goût, ce n'est pas le mien.</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Pour lors donc, c'est convenu. Nous attendons la nuit, +nous arrivons près du mur du potager, tu restes à un bout pour avertir s'il +vient quelqu'un; je grimpe à l'autre bout, je te passe une échelle et tu me +rejoins.</p> + +<p>—C'est bien ça, dit Finot.</p> + +<p>Il se retourne avec inquiétude, écoute et dit tout bas:</p> + +<p>—J'ai entendu remuer là derrière. Est-ce qu'il y aurait quelqu'un?</p> + +<p>—Qui veux-tu qui se cache dans les bois? répondit Passe-Partout. Tu +as toujours peur. Ce ne peut être qu'un crapaud ou une couleuvre.</p> + +<p>Ils ne dirent rien: je ne bougeai pas non plus, et je me demandai ce que +j'allais faire pour empêcher les voleurs d'entrer et pour les faire prendre. +Je ne pouvais prévenir personne, je ne pouvais même pas défendre l'entrée +du potager. Pourtant, après avoir bien réfléchi, je pris un parti qui pouvait +empêcher les voleurs d'agir et les faire arrêter. J'attendis qu'ils fussent +partis pour m'en aller à mon tour. Je ne voulais pas bouger jusqu'au +moment où ils ne pourraient plus m'entendre.</p> + +<p>La nuit était noire; je savais qu'ils ne pouvaient marcher très vite; je +pris un chemin plus court en sautant par-dessus des haies, et j'arrivai longtemps +avant eux au mur du potager. Je connaissais l'endroit dégradé dont +avait parlé Passe-Partout. Je me serrai près de là, contre le mur: on ne +pouvait me voir.</p> + +<p>J'attendis un quart d'heure; personne ne venait; enfin j'entendis des pas +sourds et un léger chuchotement; les pas approchèrent avec précaution; les +uns se dirigeaient vers moi, c'était Passe-Partout; les autres s'éloignaient +vers l'autre bout du mur, du côté de la porte d'entrée, c'était Finot. +Je ne voyais pas, mais j'entendais tout. Quand Passe-Partout fut arrivé +à l'endroit où quelques pierres tombées avaient fait des trous assez grands +pour y poser les pieds, il commença à grimper en tâtonnant avec les pieds +et avec les mains. Je ne bougeais pas, je respirais à peine: j'entendais et je +reconnaissais chacun de ses mouvements. Quand il eut grimpé à la hauteur +de ma tête, je m'élançai contre le mur, je le saisis par la jambe, et je le tirai +fortement; avant qu'il eût le temps de se reconnaître, il était par terre, +étourdi par la chute, meurtri par les pierres; pour l'empêcher de crier ou +d'appeler son camarade, je lui donnai sur la tête un grand coup de pied, +qui acheva de l'étourdir et le laissa sans connaissance; je restai ensuite +immobile, près de lui, pensant bien que le camarade viendrait voir ce qui +se passait. Je ne tardai pas, en effet, à entendre Finot avancer avec précaution. +Il faisait quelques pas, il s'arrêtait, il écoutait, ... rien, ... il +avançait encore.... Il arriva ainsi tout près de son camarade; mais, comme +il regardait en l'air sur le mur, il ne le voyait pas étendu tout de son long +par terre, sans mouvements.</p> + +<p>«Pst! ... pst! ... as-tu l'échelle? ..., puis-je monter? ...» disait-il à +voix basse. L'autre n'avait garde de répondre, il ne l'entendait pas. Je vis +qu'il n'avait pas envie de grimper; je craignis qu'il ne s'en allât; il était +temps d'agir. Je m'élançai sur lui, je le fis tomber en le tirant par le dos +de sa blouse, et je lui donnai, comme à l'autre un bon coup de pied sur la +tête; j'obtins le même succès, il resta sans connaissance près de son ami. +Alors, n'ayant plus rien à perdre, je me mis à braire de ma voix la plus formidable; +je courus à la maison du jardinier, aux écuries, au château, +brayant avec une telle violence, que tout le monde fut éveillé; quelques +hommes, les plus braves, sortirent avec des armes et des lanternes; je +courus à eux, et je les menai, courant en avant, près des deux voleurs étendus +au pied du mur.</p> + +<p>—Deux hommes morts! que veut dire cela? dit le papa de Pierre.</p> + +<p><i>Le papa de Jacques:</i>—Ils ne sont pas morts, ils respirent.</p> + +<p><i>Le jardinier:</i>—En voilà un qui vient de gémir.</p> + +<p><i>Le cocher:</i>—Du sang! une blessure à la tête!</p> + +<p><i>Le papa de Pierre:</i>—Et l'autre aussi, même blessure! On dirait que +c'est un coup de pied de cheval ou d'âne.</p> + +<p><i>Le papa de Jacques:</i>—Oui, voilà la marque du fer sur le front.</p> + +<p><i>Le cocher</i>:—Qu'ordonnent ces messieurs? Que veulent-ils qu'on fasse +de ces hommes?</p> + +<p><i>Le papa de Pierre</i>:—Il faut les porter à la maison, atteler le cabriolet, +et aller chercher le médecin. Nous autres, en attendant le médecin, nous +tâcherons de leur faire reprendre connaissance.</p> + +<p>Le jardinier apporta un brancard; on y posa les blessés, et on les porta +dans une grande pièce qui servait d'orangerie pendant l'hiver. Ils restaient +toujours sans mouvement.</p> + +<p>—Je ne connais pas ces visages-là, dit le jardinier après les avoir examinés +attentivement à la lumière.</p> + +<p>—Peut-être ont-ils sur eux des papiers qui les feront reconnaître, dit le +papa de Louis; on ferait savoir à leurs familles qu'ils sont ici et blessés.</p> + +<p>Le jardinier fouilla dans leurs poches, en retira quelques papiers, qu'il +remit au papa de Jacques, puis deux couteaux bien aiguisés, bien pointus, +et un gros paquet de clefs.</p> + +<p>—Ah! ah! ceci indique l'état de ces messieurs! s'écria-t-il; ils venaient +voler et peut-être tuer.</p> + +<p>—Je commence à comprendre, dit le papa de Pierre. La présence de +Cadichon et ses braiments expliquent tout. Ces gens-là venaient pour voler; +Cadichon les a devinés avec son instinct accoutumé; il a lutté contre eux, +il a rué et leur a cassé la tête, après quoi il s'est mis à braire pour nous +appeler.</p> + +<p>—C'est bien cela, ce doit être cela, dit le papa de Jacques. Il peut se +vanter de nous avoir rendu un fier service, ce brave Cadichon. Viens, mon +Cadichon, te voilà rentré en grâce cette fois.</p> + +<p>J'étais content; je me promenais en long et en large devant la serre, +pendant qu'on donnait des soins à Finot et à Passe-Partout. M. Tudoux ne +tarda pas à arriver; les voleurs n'avaient pas encore repris connaissance.</p> + +<p>Il examina les blessures.</p> + +<p>—Voilà deux coups bien appliquées, dit-il. On voit distinctement la +marque d'un très petit fer à cheval, comme qui dirait un pied d'âne. Et +mais, ... ajouta-t-il en m'apercevant, ne serait-ce pas une nouvelle méchanceté +de cet animal qui nous examine comme s'il comprenait?</p> + +<p>—Pas méchanceté, mais fidèle service et intelligence, répondit le papa +de Pierre. Ces gens-là sont des voleurs; voyez ces couteaux et ces papiers +qu'ils avaient sur eux.</p> + +<p>Et il se mit à lire:</p> + +<p>«N° 1. Château Herp. Beaucoup de monde; pas bon à voler; potager +facile; légumes et fruits, mur peu élevé.</p> + +<p>«N° 2. Presbytère. Vieux curé; pas d'armes. Servante sourde et vieille. +Bon à voler pendant la messe.</p> + +<p>«N° 3. Château de Sourval. Maître absent; femme seule au rez-de-chaussée, +domestique au second; belle argenterie; bon à voler. Tuer si on +crie.</p> + +<p>«N° 4. Château de Chanday. Chiens de garde vigoureux à empoisonner; +personne au rez-de-chaussée; argenterie; galerie de curiosités riches +et bijoux. Tuer si on vient.»</p> + +<p>—Vous voyez, continua le papa, que ces hommes sont des brigands qui +venaient dévaliser le potager, faute de mieux. Pendant que vous leur donnerez +vos soins, je vais envoyer à la ville prévenir le brigadier de gendarmerie.</p> + +<p>M. Tudoux tira de sa poche une trousse, y prit une lancette, et saigna les +deux voleurs. Ils ne tardèrent pas à ouvrir les yeux, et parurent effrayés de +se voir entourés de monde et dans une chambre du château. Quand ils +furent tout à fait remis, ils voulurent parler.</p> + +<p>—Silence, coquins, leur dit M. Tudoux avec calme et lenteur. Silence; +nous n'avons pas besoin de vos discours pour savoir qui vous êtes et ce que +vous veniez faire ici.</p> + +<p>Finot porta la main à sa veste, les papiers n'y étaient plus; il chercha +son couteau, il ne le trouva pas. Il regarda Passe-Partout d'un air sombre, +et lui dit à voix basse:</p> + +<p>—Je te disais bien dans le bois que j'avais entendu du bruit.</p> + +<p>—Tais-toi, dit Passe-Partout de même; on pourrait t'entendre. Il faut tout +nier.</p> + +<p><i>Finot</i>:—Mais les papiers? ils les ont.</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Tu diras que nous avons trouvé les papiers.</p> + +<p><i>Finot</i>:—Et les couteaux?</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Les couteaux aussi, parbleu! Il faut de l'audace.</p> + +<p><i>Finot</i>:—Qui est-ce qui t'a assené sur la tête ce coup de massue qui t'a +si bien engourdi?</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Je n'en sais, ma foi, rien; je n'ai pas eu le temps de +voir ni d'entendre. Je me trouvai par terre, frappé en moins de rien.</p> + +<p><i>Finot</i>:—Et moi de même. Il faudrait pourtant savoir si on nous a vus +grimper au mur.</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Nous le saurons bien. Ne faut-il pas que ceux qui nous +ont assommés viennent dire comment et pourquoi?</p> + +<p><i>Finot</i>:—Tiens! c'est vrai. Jusque-là il faut tout nier. Convenons à présent +des détails pour ne pas nous contredire. D'abord, faisions-nous route +ensemble? Où avons-nous trouvé les...?</p> + +<p>—Séparez ces deux hommes, dit le papa de Louis; ils vont s'entendre +sur les contes qu'ils nous feront.</p> + +<p>Deux hommes saisirent Finot, pendant que deux autres s'emparèrent de +Passe-Partout, et, malgré leur résistance, ils leur garrottèrent les pieds et +les mains, et emportèrent Passe-Partout dans une autre salle.</p> + +<p>La nuit était bien avancée; on attendait avec impatience le brigadier de +gendarmerie; il arriva au petit jour, escorté de quatre gendarmes, car on +leur avait dit qu'il s'agissait de l'arrestation de deux voleurs. Les papas de +mes petits maîtres lui racontèrent tout ce qui était arrivé, et lui firent voir +les papiers et les couteaux trouvés dans les poches des voleurs.</p> + +<p>—Ce genre de couteaux, dit le brigadier, indique des voleurs dangereux +qui assassinent pour voler: ce qui, du reste, est facile à voir d'après leurs +papiers, qui sont des indications de vols à faire dans les environs. Je ne +serais pas surpris que ces deux hommes fussent les nommés Finot et Passe-Partout, +des brigands très dangereux échappés des galères, et qu'on cherche +dans plusieurs départements où ils ont commis des vols nombreux et audacieux. +Je vais les interroger séparément; vous pouvez assister à l'interrogatoire, +si vous le désirez.</p> + +<p>En achevant ces mots, il entra dans la serre, où était resté Finot. Il +regarda un instant et dit:</p> + +<p>—Bonjour Finot! tu t'es donc laissé reprendre?</p> + +<p>Finot tressaillit, rougit, mais ne répondit pas.</p> + +<p>—Eh bien! Finot, dit le brigadier, nous avons perdu notre langue? Elle +était pourtant bien pendue au dernier procès.</p> + +<p>—A qui parlez-vous, monsieur? répondit Finot, en regardant de tous +côtés; il n'y a que moi ici.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—Je le sais bien qu'il n'y a que toi; c'est bien à toi que je +parle.</p> + +<p><i>Finot</i>:—Je ne sais pas, monsieur, pourquoi vous me tutoyez; je ne vous +connais pas.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—Mais moi, je te connais bien. Tu es Finot, échappé du +bagne, condamné aux galères pour vol et blessures.</p> + +<p><i>Finot</i>:—Vous vous trompez, monsieur; je ne suis pas ce que vous prétendez +si bien savoir.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—Et qui êtes-vous donc? D'où venez-vous? Où alliez-vous?</p> + +<p><i>Finot</i>:—Je suis un marchand de moutons; j'allai à une foire, à Moulins, +acheter des agneaux.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—En vérité? Et votre camarade? Est-il aussi un marchand +de moutons et d'agneaux?</p> + +<p><i>Finot</i>:—Je n'en sais rien; nous nous étions rencontrés peu d'instants +avant d'avoir été attaqués et assommés par une bande de voleurs.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—Et ces papiers que vous aviez dans vos poches?</p> + +<p><i>Finot</i>:—Je ne sais seulement pas ce que c'est; nous les avons trouvés +pas loin d'ici, et nous n'avons pas eu le temps d'y regarder.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—Et les couteaux?</p> + +<p><i>Finot</i>:—Les couteaux étaient avec les papiers.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—Tiens! c'est de la chance d'avoir trouvé et ramassé tout +cela sans y voir; la nuit était sombre.</p> + +<p><i>Finot</i>:—Aussi est-ce le hasard. Mon camarade a marché dessus, cela lui +a semblé drôle; il s'est baissé, je l'ai aidé; et, en tâtonnant, nous avons +trouvé les papiers et les couteaux, nous avons partagé.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—C'est malheureux pour vous d'avoir partagé. Ça fait que +chacun avait de quoi se faire fourrer en prison.</p> + +<p><i>Finot</i>:—Vous n'avez pas le droit de nous mettre en prison; nous +sommes d'honnêtes gens....</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—C'est ce que nous verrons, et ce ne sera pas long. Au +revoir, Finot. Ne vous dérangez pas, ajouta-t-il, voyant que Finot cherchait +à se lever de dessus son banc. Gendarmes, veillez bien sur monsieur, afin +qu'il ne manque de rien. Et ne le quittez pas des yeux, c'est un Finot qui +nous a échappé plus d'une fois.</p> + +<p>Le brigadier sortit, laissant Finot abattu et inquiet.</p> + +<p>«Pourvu que Passe-Partout dise comme moi, pensa-t-il. Ce serait bien +de la chance qu'il dît de même.»</p> + +<p>En voyant entrer le brigadier, Passe-Partout se sentit perdu; pourtant +il parvint à cacher son inquiétude. Il regarda d'un air indifférent le brigadier, +qui l'examinait attentivement.</p> + +<p>—Comment vous trouvez-vous ici, blessé et garrotté? dit le brigadier.</p> + +<p>—Je n'en sais rien, répondit Passe-Partout.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—Vous savez toujours bien qui vous êtes? où vous alliez? +par qui vous avez été blessé?</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Je sais bien qui je suis et où j'allais, mais je ne sais +pas qui m'a brutalement attaqué.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—Alors, procédons par ordre. Qui êtes-vous?</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Est-ce que cela vous regarde? vous n'avez pas le droit +de demander aux gens qui passent qui ils sont.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—J'en ai si bien le droit, que je mets les poucettes à ceux +qui ne me répondent pas, et que je les fais mener à la prison de la ville. Je +recommence. Qui êtes-vous?</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Je suis un marchand de cidre.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—Votre nom, s'il vous plaît?</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Robert Partout.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—Où alliez-vous?</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Un peu partout, acheter du cidre là où on en vend.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—Vous n'étiez pas seul? Vous aviez un camarade?</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Oui, c'est mon associé; nous faisions des affaires +ensemble.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—Vous aviez des papiers dans vos poches? Savez-vous ce +que c'était que ces papiers?</p> + +<p>Passe-Partout regarda le brigadier.</p> + +<p>«Il a lu les papiers, se dit-il; il veut me mettre dedans, mais je serai plus +fin que lui.»</p> + +<p>Et il dit tout haut:</p> + +<p>—Si je le sais? Je crois bien que je le sais! Des papiers perdus par des +brigands, sans doute, et que j'allais porter à la gendarmerie de la ville.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—Comment avez-vous eu ces papiers?</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Nous les avons trouvés sur la route mon camarade et +moi; nous les avons regardés, et nous étions pressés de nous en débarrasser; +c'est pourquoi nous marchions de nuit.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—Et les couteaux qu'on a trouvés sur vous?</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Les couteaux; nous les avions achetés pour nous +défendre; on nous disait qu'il y avait des voleurs dans le pays.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—Et comment et par qui vous êtes-vous trouvés blessés, +votre camarade et vous?</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Précisément par des voleurs qui nous ont attaqués +sans que nous les ayons vus.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—Tiens? Finot m'a pas dit comme vous.</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Finot a eu si peur qu'il a perdu la mémoire; il ne faut +pas croire ce qu'il dit.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—Je ne l'ai pas cru non plus, pas davantage que je ne +crois à ce que vous me dites vous-même, l'ami Passe-Partout, car je vous +reconnais bien à présent; vous vous êtes trahi.</p> + +<p>Passe-Partout s'aperçut de la bêtise qu'il avait faite en reconnaissant que +son camarade s'appelait Finot. C'était un sobriquet qui lui avait été donné +au bagne pour se moquer de son peu de finesse.</p> + +<p>Quant à Passe-Partout, son vrai nom était <i>Partout</i>; et un jour qu'on se +pressait pour passer au réfectoire, Finot s'écria: «Passe-Partout», le nom +lui en resta.</p> + +<p>Il n'y avait plus moyen de nier; il ne voulait pourtant pas avouer; il prit +le parti de hausser les épaules, en disant:</p> + +<p>—Est-ce que je connais Finot, moi? C'était pas malin de deviner que +vous parliez de mon camarade; je croyais que vous l'appeliez Finot pour +vous moquer.</p> + +<p>—C'est bon! tournez cela comme vous voudrez, dit le brigadier, il n'en +est pas moins vrai que vous voyagez pour acheter du cidre avec votre camarade; +que vous avez trouvé vos papiers sur la route; que vous les portiez, +après les avoir lus, à la ville, chez les gendarmes; que vous avez acheté vos +couteaux pour vous défendre contre des voleurs, que vous avez été attaqués +et blessés par ces mêmes voleurs. N'est-ce pas ça?</p> + +<p><i>Passe-Partout</i>:—Oui, oui, c'est bien mon histoire.</p> + +<p><i>Le brigadier</i>:—Dites donc votre <i>conte</i>, car votre camarade a dit tout le +contraire.</p> + +<p>—Que vous a-t-il dit? demanda Passe-Partout avec inquiétude.</p> + +<p>—Il est inutile que vous le sachiez pour le moment. Quand on vous +aura ramenés au bagne, il vous le dira.</p> + +<p>Et le brigadier sortit, laissant Passe-Partout dans un état de rage et d'inquiétude +facile à concevoir.</p> + +<p>—Pensez-vous, docteur, que ces hommes soient en état de marcher jusqu'à +la ville? demanda le brigadier à M. Tudoux.</p> + +<p>—Je pense qu'ils y arriveront en ne les poussant pas trop, répondit +M. Tudoux avec lenteur. D'ailleurs, lors même qu'ils tomberaient en route, +on pourrait toujours les ramasser et les étendre dans une voiture qu'on +irait chercher. Mais la tête est endommagée par le coup de pied de l'âne; +ils pourront bien en mourir dans trois ou quatre jours.</p> + +<p>Le brigadier était embarrassé; quoique les prisonniers ne lui fissent +éprouver aucune pitié, il était bon et il ne voulait pas les faire souffrir sans +nécessité. M. de Ponchat, le papa de Pierre et de Henri, voyant son embarras, +lui proposa de faire atteler une carriole. Le brigadier remercia et +accepta. Quand la carriole fut amenée devant la porte, on y fit entrer Finot +et Passe-Partout, chacun d'eux se trouvant entre deux gendarmes. De plus, +on avait eu la précaution de leur attacher les pieds afin qu'ils ne pussent +sauter de la carriole et s'enfuir. Le brigadier, à cheval, marchait à côté de +la carriole, et ne perdait pas de vue ses prisonniers. Ils ne tardèrent pas à +disparaître, et je restai seul devant la maison, mangeant de l'herbe, en attendant +avec impatience la promenade de mes petits maîtres, et surtout de +mon petit Jacques que je désirais revoir; le service que je venais de rendre +devait m'avoir fait pardonner ma méchanceté passée.</p> + +<p>Quand le jour fut venu tout à fait, que tout le monde fut levé, habillé, +eut déjeuné, un groupe se précipita sur le perron. C'étaient les enfants. +Tous coururent à moi et me caressèrent à l'envi. Mais, entre toutes les caresses, +celles de mon petit Jacques furent les plus affectueuses.</p> + +<p>—Mon bon Cadichon, disait-il, te voilà revenu! J'étais si triste que tu +fusses parti! Mon cher Cadichon, tu vois que nous t'aimions toujours.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Il est vrai qu'il est redevenu très bon.</p> + +<p><i>Madeleine</i>:—Et qu'il n'a plus cet air insolent qu'il avait pris depuis +quelque temps.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Et qu'il ne mord plus son camarade ni les chiens de garde.</p> + +<p><i>Louis</i>:—Et qu'il se laisse seller et brider très sagement.</p> + +<p><i>Henriette</i>:—Et qu'il ne mange plus les bouquets que je tiens dans la +main.</p> + +<p><i>Jeanne</i>:—Et qu'il ne rue plus quand on le monte.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Et qu'il ne court plus après mon poney pour lui mordre la +queue.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Et qu'il a sauvé tous les légumes et les fruits du potager en +faisant attraper les deux voleurs.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Et qu'il leur a cassé la tête avec ses pieds.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Mais comment a-t-il pu faire prendre les voleurs?</p> + +<p><i>Pierre</i>:—On ne sait pas du tout comment il a pu faire; mais on a été +averti par ses braiments. Papa, mes oncles et quelques domestiques sont +sortis et ont vu Cadichon allant et venant, galopant avec inquiétude de la +maison au jardin; ils l'ont suivi avec des lanternes, et il les a menés au +bout du mur extérieur du potager; ils ont trouvé là deux hommes évanouis +et ils ont vu que c'étaient des voleurs.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Comment ont-ils pu voir que c'étaient des voleurs? Est-ce +que les voleurs ont des figures et des habits extraordinaires qui ne ressemblent +pas aux nôtres?</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Ah! je crois bien que ce n'est pas comme nous! J'ai vu +toute une bande de voleurs; ils avaient des chapeaux pointus, des manteaux +marrons, et des visages méchants avec d'énormes moustaches.</p> + +<p>—Où les as-tu vus? Quand cela? demandèrent tous les enfants à la fois.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Je les ai vus, l'hiver dernier, au théâtre de Franconi.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Ah! ah! ah! quelle bêtise! je croyais que c'étaient de vrais +voleurs que tu avais rencontrés dans un de tes voyages et je m'étonnais que +mon oncle et ma tante n'en eussent pas parlé.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>, piquée:—Certainement, monsieur, ce sont de vrais voleurs, +et les gendarmes se sont battus contre eux et les ont tués ou faits prisonniers. +Et ce n'est pas drôle du tout; j'avais très peur, et il y a eu des pauvres gendarmes +blessés.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Ah! ah! ah! que tu es sotte! ce que tu as vu, c'est ce qu'on appelle +une comédie, qui est jouée par des hommes qu'on paye et qui recommencent +tous les soirs.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Comment veux-tu qu'ils recommencent, puisqu'ils sont +tués?</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Mais tu ne vois donc pas qu'ils font semblant d'être tués ou +blessés, et qu'ils se portent aussi bien qui toi et moi.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Alors comment papa et mes oncles ont-ils reconnu que ces +hommes étaient des voleurs?</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Parce qu'on a trouvé dans leurs poches des couteaux à tuer +des hommes, et....</p> + +<p><i>Jacques</i>, interrompant:—Comment est-ce fait des couteaux à tuer des +hommes?</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Mais ... mais ... comme tous les couteaux.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Alors, comment sais-tu que c'est pour tuer des hommes? +c'est peut-être pour couper leur pain.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Tu m'ennuies, Jacques; tu veux toujours tout comprendre, +et tu m'as interrompu quand j'allais dire qu'on a trouvé des papiers sur +lesquels ils avaient écrit qu'ils voleraient nos légumes, et qu'ils tueraient +le curé et beaucoup d'autres personnes.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Et pourquoi ne voulaient-ils pas nous tuer, nous autres?</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Parce qu'ils savaient que papa et mes oncles sont très +courageux, qu'ils ont des pistolets ou des fusils, et que nous les aurions +tous aidés.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Tu serais d'un fameux secours, en vérité, si on venait nous +attaquer.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Je serais tout aussi courageuse que vous, monsieur, et je +saurais bien tirer les voleurs par les jambes pour les empêcher de tuer +papa.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Voyons, voyons, ne vous disputez pas, et laissez Pierre nous +raconter ce qu'il a entendu dire.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Nous n'avons pas besoin de Pierre pour savoir ce que nous +savons déjà.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Alors, pourquoi me demandez-vous comment papa a reconnu +les voleurs?</p> + +<p>—Monsieur Pierre, monsieur Henri, M. Auguste vous cherche, dit le +jardinier, qui venait apporter la provision de légumes pour la cuisine.</p> + +<p>—Où est-il? demandèrent Pierre et Henri.</p> + +<p>—Dans le jardin, messieurs, répondit le jardinier; il n'a pas osé +approcher du château, de peur de se rencontrer avec Cadichon.</p> + +<p>Je soupirais et je pensais que le pauvre Auguste avait raison de me +craindre depuis le triste jour où j'avais manqué de le noyer dans un fossé +de boue, après l'avoir fait égratigner dans les ronces et les épines, et l'avoir +fait rudement tomber en mordant son poney.</p> + +<p>«Je lui dois une réparation, me dis-je; comment faire pour lui rendre +un service et lui montrer qu'il n'a plus de motifs pour me craindre?»</p> + + + +<br><br> + +<h3>XXV</h3> + +<h3>LA RÉPARATION</h3> + + +<p>Pendant que je cherchais en vain ce que je pouvais faire pour témoigner +mon repentir à Auguste, les enfants se rapprochèrent de la place où je +réfléchissais tout en broutant l'herbe. Je vis qu'Auguste restait à une certaine +distance de moi, et qu'il me regardait d'un air méfiant.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Il fera chaud aujourd'hui, je ne crois pas qu'une longue promenade +soit agréable. Nous ferons mieux de rester à l'ombre dans le parc.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Pierre a raison, d'autant que depuis la maladie dont j'ai +manqué mourir, je suis resté faible, et je me fatigue facilement d'une +longue course.</p> + +<p><i>Henri</i>:—C'est pourtant Cadichon qui a été la cause de ta maladie, tu +dois lui en vouloir?</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Je ne crois pas qu'il l'ait fait exprès, il aura eu peur de +quelque chose sur le chemin; la frayeur lui aura fait faire un saut qui m'a +jeté dans cet affreux fossé. Ainsi, je ne le déteste pas; seulement....</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Seulement quoi?</p> + +<p><i>Auguste</i>, rougissant légèrement:—Seulement j'aime mieux ne plus le +monter.</p> + +<p>La générosité de ce pauvre garçon me toucha, et augmenta mes regrets +de l'avoir si fort maltraité.</p> + +<p>Camille et Madeleine proposèrent de faire la cuisine; les enfants avaient +bâti un four dans leur jardin; ils le chauffaient avec du bois sec qu'ils +ramassaient eux-mêmes. La proposition fut acceptée avec joie; les enfants +coururent demander des tabliers de cuisine; ils revinrent tout préparer +dans leur jardin. Auguste et Pierre apportèrent le bois; ils cassaient chaque +brin en deux et en remplissaient leur four.</p> + +<p>Avant de l'allumer, ils se rassemblèrent pour savoir ce qu'ils allaient +servir pour leur déjeuner.</p> + +<p>—Je ferai une omelette, dit Camille.</p> + +<p><i>Madeleine</i>:—Moi, une crème au café.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Moi, des côtelettes.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Et, moi, une vinaigrette de veau froid.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Moi, une salade de pommes de terre.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Moi, des fraises à la crème.</p> + +<p><i>Louis</i>:—Moi, des tartines de pain et de beurre.</p> + +<p><i>Henriette</i>:—Et moi, du sucre râpé.</p> + +<p><i>Jeanne</i>:—Et moi, des cerises.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Et moi, je couperai le pain, je mettrai le couvert, je préparerai +le vin et l'eau, et je servirai tout le monde.</p> + +<p>Et chacun alla demander à la cuisine ce qu'il lui fallait pour le plat qu'il +devait fournir. Camille rapporta des oeufs, du beurre, du sel, du poivre, +une fourchette et une poêle.</p> + +<p>—Il me faut du feu pour fondre mon beurre et pour cuire mes oeufs, dit-elle. +Auguste, Auguste, du feu, s'il vous plaît.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Où faut-il l'allumer?</p> + +<p><i>Camille</i>:—Près du four; dépêchez-vous, je bats mes oeufs.</p> + +<p><i>Madeleine</i>:—Auguste, Auguste, courez à la cuisine me chercher du café +pour ma crème que je fouette; je l'ai oublié; vite, dépêchez-vous.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Il faut que j'allume du feu pour Camille.</p> + +<p><i>Madeleine</i>:—Après; allez vite chercher mon café: ce ne sera pas long, +et je suis pressée.</p> + +<p>Auguste partit en courant.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Auguste, Auguste, il me faut de la braise et un gril pour +mes côtelettes; je finis de les couper proprement.</p> + +<p>Auguste, qui accourait avec le café, repartit pour le gril.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Il me faut de l'huile pour ma vinaigrette.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Et moi, du vinaigre pour ma salade; Auguste, vite de l'huile +et du vinaigre.</p> + +<p>Auguste, qui rapportait le gril, retourna en courant chercher le vinaigre +et l'huile.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Eh bien! mon feu, c'est comme ça que vous l'allumez, +Auguste? Mes oeufs sont battus, vous allez me faire manquer mon omelette.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—On m'a donné des commissions; je n'ai pas encore eu le +temps d'allumer le bois.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Et ma braise? où est-elle, Auguste? Vous avez oublié ma +braise!</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Non, Elisabeth, mais je n'ai pas pu: on m'a fait courir.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Je n'aurai pas le temps de faire griller mes côtelettes; +dépêchez-vous, Auguste.</p> + +<p><i>Louis</i>:—Il me faut un couteau pour couper mes tartines. Vite un couteau, +Auguste.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Je n'ai pas de sucre pour mes fraises; râpe du sucre pour +mes fraises; râpe du sucre, Henriette; dépêche-toi.</p> + +<p><i>Henriette</i>:—Je râpe tant que je peux, mais je suis fatiguée; je vais me +reposer un peu. J'ai si soif!...</p> + +<p><i>Jeanne</i>:—Mange des cerises; moi, aussi, j'ai soif.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Et moi donc? je vais en goûter un peu; cela rafraîchit la +langue.</p> + +<p><i>Louis</i>:—Je veux me rafraîchir un peu aussi; c'est fatigant de faire des +tartines.</p> + +<p>Et voilà les quatres petits qui entourent le panier de cerises.</p> + +<p><i>Jeanne</i>:—Asseyons-nous; ce sera plus commode pour se rafraîchir.</p> + +<p>Ils se rafraîchirent si bien, qu'ils mangèrent toutes les cerises; quand il +n'en resta plus, ils se regardèrent avec inquiétude.</p> + +<p><i>Jeanne</i>:—Il ne reste plus rien.</p> + +<p><i>Henriette</i>:—Ils vont nous gronder.</p> + +<p><i>Louis</i>, avec inquiétude:—Mon Dieu! comment faire?</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Demandons à Cadichon de venir à notre secours.</p> + +<p><i>Louis</i>:—Que veux-tu que fasse Cadichon? il ne peut pas faire qu'il y +ait des cerises quand nous avons tout mangé!</p> + +<p><i>Jacques</i>:—C'est égal; Cadichon, mon bon Cadichon, viens nous aider; +vois notre panier vide, et tâche de le remplir.</p> + +<p>J'étais tout près des quatre petits gourmands. Jacques me mettait le +panier vide sous le nez pour me faire comprendre ce qu'il attendait de +moi. Je le flairai et je partis au petit trot; j'allai à la cuisine, où j'avais vu +déposer un panier de cerises, je le pris entre mes dents, je l'emportai en +trottant et je le déposai au milieu des enfants encore assis en rond près des +noyaux et des queues de cerises qu'ils avaient mis dans leur assiette.</p> + +<p>Un cri de joie accueillit son retour. Les autres se retournèrent tous à ce +cri, et demandèrent ce qu'il y avait.</p> + +<p>—C'est Cadichon! c'est Cadichon! s'écria Jacques.</p> + +<p>—Tais-toi, lui dit Jeanne; ils sauront que nous avons tout mangé.</p> + +<p>—Tant pis, s'ils le savent! répondit Jacques. Je veux qu'ils sachent aussi +combien Cadichon est bon et spirituel.</p> + +<p>Et, courant à eux, il leur raconta comment j'avais réparé leur gourmandise. +Au lieu de gronder les quatre petits, ils louèrent Jacques de sa franchise, +et donnèrent aussi de grands éloges à mon intelligence.</p> + +<p>Pendant ce temps, Auguste avait allumé le feu de Camille, la braise +d'Elisabeth; Camille faisait cuire son omelette, Madeleine finissait sa +crème, Elisabeth grillait ses côtelettes, Pierre coupait son veau en tranches +pour y faire un assaisonnement, Henri tournait et retournait sa salade de +pommes de terre, Jacques faisait une bouillie de ses fraises et de sa crème, +Louis achevait une pile de tartines, Henriette râpait son sucre qui débordait +le sucrier, Jeanne épluchait les cerises du panier, Auguste, suant, +soufflant, mettait le couvert, courait pour avoir de l'eau fraîche pour rafraîchir +le vin, pour embellir l'aspect du couvert avec des bateaux de radis, +de cornichons, de sardines, d'olives. Il avait oublié le sel, il n'avait pas +songé aux couverts; il s'apercevait que les verres manquaient; il découvrait +des hannetons et des moucherons tombés dans les verres, dans les +assiettes. Quand tout fut prêt, quand tous les plats furent placés sur la +nappe, Camille se frappa le front.</p> + +<p>—Ah! dit-elle. Nous n'avons oublié qu'une chose: c'est demander à nos +mamans la permission de déjeuner dehors et de manger de notre cuisine.</p> + +<p>—Courons vite, s'écrièrent les enfants, Auguste gardera le déjeuner.</p> + +<p>Et, s'élançant tous vers la maison, ils se précipitèrent dans le salon où +étaient rassemblés les papas et les mamans.</p> + +<p>La présence de ces enfants rouges, haletants, avec des tabliers de cuisine +qui leur donnaient l'air d'une bande de marmitons, surprit les parents.</p> + +<p>Les enfants, courant chacun à leur maman, demandèrent avec une telle +volubilité la permission de déjeuner dehors, qu'elles ne comprirent pas +d'abord la demande. Après quelques questions et quelques explications, la +permission fut accordée, et ils retournèrent bien vite rejoindre Auguste et +leur déjeuner. Auguste avait disparu.</p> + +<p>—Auguste! Auguste! crièrent-ils.</p> + +<p>—Me voici, me voici, répondit une voix qui semblait venir du ciel.</p> + +<p>Tous levèrent la tête et aperçurent Auguste, perché au haut d'un chêne, +et qui se mit à descendre avec lenteur et précaution.</p> + +<p>—Pourquoi as-tu grimpé là-haut? Quelle drôle d'idée tu as eue! +dirent Pierre et Henri.</p> + +<p>Auguste descendait toujours sans répondre.</p> + +<p>Quand il fut à terre, les enfants virent avec surprise qu'il était pâle et +tremblant.</p> + +<p><i>Madeleine</i>:—Pourquoi avez-vous grimpé à l'arbre, Auguste, et que +vous est-il arrivé?</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Sans Cadichon, vous n'auriez retrouvé ni moi, ni votre déjeuner; +c'est pour sauver ma vie que je suis monté au haut de ce chêne.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Raconte-nous ce qui est arrivé; comment Cadichon a-t-il pu +te sauver la vie et préserver notre déjeuner?</p> + +<p><i>Camille</i>:—Mettons-nous à table; nous écouterons en mangeant; je +meurs de faim.</p> + +<p>Ils se placèrent sur l'herbe, autour de la nappe; Camille servit l'omelette, +qui fut trouvée excellente; Elisabeth servit à son tour ses côtelettes; elles +étaient très bonnes, mais un peu trop cuites. Le reste du déjeuner vint +ensuite. Pendant qu'on mangeait, Auguste raconta ce qui suit:</p> + +<p>«A peine étiez-vous partis, que je vis accourir les deux gros chiens de +la ferme, attirés par l'odeur du repas; je ramassai un bâton, et je crus les +faire partir en le brandissant devant eux. Mais ils voyaient les côtelettes, +l'omelette, le pain, le beurre, la crème; au lieu d'avoir peur de mon bâton, +ils voulurent se jeter sur moi; je lançai le bâton à la tête du plus gros, qui +sauta sur mon dos....</p> + +<p>—Comment, sur ton dos? dit Henri; il avait donc tourné autour de toi?</p> + +<p>—Non, répondit Auguste en rougissant; mais j'avais jeté mon bâton, +je n'avais plus rien pour me défendre, et tu comprends qu'il était inutile +que je me fisse dévorer par des chiens affamés.</p> + +<p>—Je comprends, reprit Henri d'un ton moqueur; c'est toi qui avais +tourné les talons et qui te sauvais.</p> + +<p>—Je m'en allais pour vous chercher, dit Auguste; les maudites bêtes +coururent après moi, lorsque Cadichon vint à mon secours en saisissant +par la peau du dos le plus gros des chiens; il le secouait pendant que je +grimpais à l'arbre; l'autre sauta après moi, m'attrapa par mon habit, et +m'aurait mis en pièces, si Cadichon ne m'eût pas encore préservé de ce +méchant animal; il donna un dernier et bon coup de dent au premier chien, +qu'il lança en l'air, et qui alla retomber, brisé et saignant, à quelques pas +plus loin; ensuite Cadichon saisit par la queue celui qui tenait le pan de +mon habit, ce qui le fui fit lâcher immédiatement; après l'avoir tiré au +loin, il se retourna avec une agilité surprenante, et lui lança à la mâchoire +une ruade qui doit lui avoir cassé quelques dents. Les deux chiens se sauvèrent +en hurlant, et je me préparais à descendre de l'arbre lorsque vous +êtes revenus.</p> + +<p>On admira beaucoup mon courage et ma présence d'esprit, et chacun +vint à moi, me caressa et m'applaudit.</p> + +<p>—Vous voyez bien, dit Jacques d'un air triomphant et l'oeil brillant de +bonheur, que mon ami Cadichon est redevenu excellent; je ne sais pas si +vous l'aimez, mais moi je l'aime plus que jamais. N'est-ce pas, mon Cadichon, +que nous serons toujours bons amis?</p> + +<p>Je répondis de mon mieux par un braiment joyeux; les enfants se mirent +à rire, et, se mettant à table, ils continuèrent leur repas. Madeleine servit +sa crème.</p> + +<p>—La bonne crème! dit Jacques.</p> + +<p>—J'en veux encore, dit Louis.</p> + +<p>—Et moi aussi, et moi aussi, dirent Henriette et Jeanne.</p> + +<p>Madeleine était contente du succès de sa crème; il est juste de dire que +chacun avait réussi parfaitement, que le déjeuner fut mangé en entier, et +qu'il n'en resta rien. Le pauvre Jacques eut pourtant un moment d'humiliation. +Il s'était chargé des fraises à la crème. Il avait sucré sa crème et il +avait versé dedans les fraises tout épluchées. C'était très bien; malheureusement, +il avait fini avant les autres. Voyant qu'il avait du temps devant +lui, il voulut perfectionner son plat, et il se mit à écraser les fraises dans +la crème. Il écrasa, écrasa si longtemps et si bien, que les fraises et la +crème ne firent plus qu'une bouillie, qui devait avoir très bon goût, mais +qui n'avait pas très bonne mine.</p> + +<p>Lorsque le tour de Jacques arriva, et qu'il voulut servir ses fraises:</p> + +<p>—Que me donnes-tu là? s'écria Camille. De la bouillie rouge? Qu'est-ce +que c'est? Avec quoi l'as-tu faite?</p> + +<p>—Ce n'est pas de la bouillie rouge, dit Jacques un peu confus; ce sont +des fraises à la crème. C'est très bon, je t'assure, Camille; goûtes-en, tu +verras.</p> + +<p>—Des fraises? dit Madeleine, où sont les fraises? Je ne les vois pas. +C'est dégoûtant ce que tu nous donnes.</p> + +<p>—Mais oui, c'est dégoûtant, s'écrièrent tous les autres.</p> + +<p>—Je croyais que ce serait meilleur écrasé, dit le pauvre petit Jacques, +les yeux pleins de larmes. Mais, si vous voulez, j'irai vite cueillir d'autres +fraises et chercher de la crème à la ferme.</p> + +<p>—Non, mon petit Jacques, dit Elisabeth, touchée de sa douleur; ta +crème doit être très bonne. Veux-tu m'en servir? Je la mangerai avec grand +plaisir.</p> + +<p>Jacques embrassa Elisabeth; sa figure reprit un air joyeux, et il en servit +plein une assiette.</p> + +<p>Les autres enfants, attendris comme Elisabeth par la bonté et la bonne +volonté de Jacques, lui en demandèrent tous, et tous, après avoir goûté, +déclarèrent que c'était excellent. Le petit Jacques, qui avait examiné avec +inquiétude leurs visages pendant qu'ils goûtaient à sa crème, redevint radieux +quand il vit le succès de son invention.</p> + +<p>Le déjeuner fini, ils se mirent à laver la vaisselle dans un grand baquet +qui avait été oublié la veille et que la gouttière avait rempli dans la nuit.</p> + +<p>Ce ne fut pas le moins amusant de l'affaire, et la vaisselle n'était pas +encore finie quand l'heure de l'étude sonna, et que les parents rappelèrent +leurs enfants pour se mettre au travail. Ils demandèrent un quart d'heure +de grâce pour achever de tout essuyer et ranger. On le leur accorda. Avant +que le quart d'heure fût écoulé, tout était rapporté à la cuisine, mis en place, +les enfants étaient au travail, et Auguste avait fait ses adieux pour retourner +chez lui.</p> + +<p>Avant de s'en aller, Auguste m'appela, et, me voyant approcher, il +courut à moi, me caressa et me remercia, par ses paroles et par ses gestes, +du service que je lui avais rendu. Je vis ce sentiment de reconnaissance +avec plaisir. Il me confirma dans la pensée qu'Auguste était bien meilleur +que je ne l'avais jugé d'abord; qu'il n'avait ni rancune ni méchanceté, et +que s'il était poltron et un peu bête, ce n'était pas sa faute.</p> + +<p>J'eus occasion, peu de jours après, de lui rendre un nouveau service.</p> + + + +<br><br> + +<h3>XXVI</h3> + +<h3>LE BATEAU</h3> + + +<p><i>Jacques</i>:—Quel dommage qu'on ne puisse pas faire tous les jours un +déjeuner comme celui de la semaine dernière: c'était si amusant!</p> + +<p><i>Louis</i>:—Et comme nous avons bien déjeuné!</p> + +<p><i>Camille</i>:—Ce qui m'a semblé le meilleur, c'était la salade de pommes +de terre et la vinaigrette de veau.</p> + +<p><i>Madeleine</i>:—Je sais bien pourquoi: c'est parce que maman te défend +habituellement de manger des choses vinaigrées.</p> + +<p><i>Camille, riant</i>:—C'est possible; les choses qu'on mange rarement +semblent toujours meilleures, surtout quand on les aime naturellement.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Que ferons-nous aujourd'hui pour nous amuser?</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—C'est vrai, c'est notre jeudi; nous avons congé jusqu'au +dîner.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Si nous pêchions une friture dans le grand étang?</p> + +<p><i>Camille</i>:—Bonne idée! Nous aurons un plat de poisson pour demain, +jour maigre.</p> + +<p><i>Madeleine</i>:—Comment pêcherons-nous? Avons-nous des lignes?</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Nous avons assez d'hameçons; ce qui nous manque ce sont +des bâtons pour attacher nos lignes.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Si nous demandions aux domestiques d'aller nous en acheter +au village?</p> + +<p><i>Pierre</i>:—On n'en vend pas là; il faudrait aller à la ville.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Voilà Auguste qui arrive; il a peut-être des lignes chez lui; +on les enverrait chercher avec le poney.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Moi, j'irai avec Cadichon.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Tu ne peux aller si loin tout seul.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Ce n'est pas loin, c'est à une demi-lieue.</p> + +<p><i>Auguste</i>, arrivant:—Qu'est-ce que vous voulez aller chercher avec Cadichon, +mes amis?</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Des lignes pour pêcher. En as-tu Auguste?</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Non; mais il n'y a pas besoin d'aller en chercher si loin; +avec des couteaux, nous en ferons nous-mêmes autant que nous en voudrons.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Tiens! c'est vrai. Comment n'y avons-nous pas songé?</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Allons vite en couper dans le bois. Avez-vous des couteaux? +J'ai le mien dans ma poche.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—J'en ai un excellent que Camille m'a apporté de Londres.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Et moi aussi, j'ai celui que m'a donné Madeleine.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Et moi, j'ai aussi un couteau.</p> + +<p><i>Louis</i>:—Et moi aussi.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Venez avec nous alors; pendant que nous couperons les +gros brins de bois, vous enlèverez l'écorce et les petites branches.</p> + +<p>—Et nous, que ferons-nous en attendant? dirent Camille, Madeleine, +Elisabeth.</p> + +<p>—Faites préparer ce qui est nécessaire pour la pêche, répondit Pierre: +le pain, les vers, les hameçons.</p> + +<p>Et tous se dispersèrent, allant chacun à son affaire.</p> + +<p>Je me dirigeai donc doucement vers l'étang, et j'attendis plus d'une +demi-heure l'arrivée des enfants. Je les vis enfin accourir tenant chacun +sa gaule, et apportant les hameçons et autres objets dont ils pouvaient avoir +besoin.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Je crois qu'il faudra battre l'eau pour faire venir les poissons +au-dessus.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Au contraire, il ne faut pas faire le moindre bruit: les poissons +iront tout au fond dans la vase si nous les effrayons.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Je crois qu'il serait bon de les attirer en leur jetant des +miettes de pain.</p> + +<p><i>Madeleine</i>:—Oui, mais pas beaucoup, si nous leur en donnons trop, ils +n'auront plus faim.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Attendez, laissez-moi faire; occupez-vous de préparer les +hameçons pendant que je jetterai du pain.</p> + +<p>Elisabeth prit le pain; à la première miette qu'elle jeta, une demi-douzaine +de poissons s'élancèrent dessus. Elisabeth en jeta encore. Louis, +Jacques, Henriette et Jeanne voulurent l'aider; ils en jetèrent tant, que les +poissons rassasiés, ne voulurent plus y toucher.</p> + +<p>—Je crains que nous n'en ayons trop jeté, dit Elisabeth tout bas à Louis +et à Jacques.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Qu'est-ce que cela fait? ils mangeront le reste ce soir ou +demain.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Mais c'est qu'ils ne voudront plus mordre à l'hameçon; ils +n'ont plus faim.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Aïe! aïe! les cousins et les cousines ne seront pas contents.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Ne disons rien; ils sont occupés à leurs hameçons; peut-être +les poissons mordront-ils tout de même.</p> + +<p>—Voilà les hameçons prêts, dit Pierre apportant les lignes; prenons +chacun notre ligne, et lançons-la dans l'eau.</p> + +<p>Chacun prit sa ligne et la lança comme disait Pierre. Ils attendirent +quelques minutes, en prenant garde de faire du bruit; le poisson ne mordait +pas.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—La place n'est pas bonne, allons plus loin.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Je crois qu'il n'y a pas de poisson ici, car voilà plusieurs +miettes de pain qui n'ont pas été mangées.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Allez au bout de l'étang, près du bateau.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—C'est bien profond par là.</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Crains-tu que les poissons ne se noient?</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Pas les poissons, mais l'un de nous s'il venait à y tomber.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Comment veux-tu que nous tombions? Nous ne nous approchons +pas assez du bord pour glisser ou rouler dans l'eau.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—C'est vrai, mais je ne veux pas tout de même que les petits y +aillent.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Oh! je t'en prie, Pierre, laisse-moi aller avec toi; nous +resterons très loin de l'eau.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Non, non, restez où vous êtes; nous reviendrons bientôt vous +joindre, car je ne pense pas que nous trouvions là-bas plus de poisson que +par ici. D'ailleurs, ajouta-t-il, en baissant la voix, c'est votre faute si nous +n'avons rien pu attraper; je vous ai bien vus, vous avez jeté dix fois trop de +pain; je ne veux pas le dire à Henri, à Auguste, à Camille et à Madeleine, +mais il est juste que vous soyez punis de votre étourderie.</p> + +<p>Jacques n'insista plus, et raconta aux autres coupables ce que venait de +lui dire Pierre. Ils se résignèrent à rester à la place où ils étaient, attendant +toujours que les poissons voulussent bien se laisser prendre, et n'en prenant +aucun.</p> + +<p>J'avais suivi Pierre, Henri et Auguste au bout de l'étang. Ils jetèrent +leurs lignes; pas plus de succès là-bas; ils eurent beau changer de place, +traîner les hameçons: les poissons ne paraissaient pas.</p> + +<p>—Mes amis, dit Auguste, j'ai une excellente idée; au lieu de nous ennuyer +à attendre qu'il plaise aux poissons de venir se faire prendre, faisons +une pêche en grand: prenons-en quinze ou vingt à la fois.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Comment ferons-nous pour en prendre quinze ou vingt, puisque +nous ne pouvons en prendre un seul?</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Avec un filet qu'on appelle épervier.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Mais c'est très difficile; papa dit qu'il faut savoir le lancer.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Difficile! quelle folie! Moi, j'ai lancé dix fois, vingt fois +l'épervier. C'est très facile.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Et as-tu pris beaucoup de poissons?</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Je n'en ai pas pris, parce que je ne le lançais pas dans l'eau.</p> + +<p><i>Henri</i>:—Comment? où et sur quoi le lançais-tu?</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Sur l'herbe ou sur la terre, seulement pour m'apprendre à +bien jeter.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Mais ce n'est pas du tout la même chose; je suis sûr que tu le +lancerais très mal sur l'eau.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Mal! tu crois cela? Tu vas voir si je le lance mal! Je cours +chercher l'épervier qui sèche au soleil dans la cour.</p> + +<p><i>Pierre</i>:—Non, Auguste, je t'en prie. S'il arrivait quelque chose, papa +nous gronderait.</p> + +<p><i>Auguste</i>:—Et que veux-tu qu'il arrive? Puisque je te dis que chez nous +on pêche toujours à l'épervier. Je pars; attendez-moi, je ne serai pas longtemps.</p> + +<p>Et Auguste partit en courant, laissant Pierre et Henri mécontents et +inquiets. Il ne tarda pas à revenir, traînant après lui le filet.</p> + +<p>—Voilà, dit-il, en l'étalant par terre. A présent, gare les poissons!</p> + +<p>Il lança l'épervier assez adroitement; il tira avec précaution et lenteur.</p> + +<p>—Tire donc plus vite! nous n'en finirons pas, dit Henri.</p> + +<p>—Non, non, dit Auguste, il faut le ramener tout doucement pour ne pas +faire rompre le filet et pour ne laisser échapper aucun poisson.</p> + +<p>Il continua à tirer, et, quand tout fut amené, le filet était vide: pas un +poisson ne s'était laissé prendre.</p> + +<p>—Oh! dit-il, une première fois ne compte pas. Il ne faut pas se décourager. +Recommençons.</p> + +<p>Il recommença, mais il ne réussit pas mieux la seconde fois que la +première.</p> + +<p>—Je sais ce que c'est, dit-il. Je suis trop près du bord; il n'y a pas assez +d'eau. Je vais entrer dans le bateau; comme il est très long, je serai assez +éloigné du bord pour pouvoir bien développer mon épervier.</p> + +<p>—Non, Auguste, dit Pierre, ne va pas dans le bateau; avec ton épervier, +tu peux t'embarrasser dans les rames et les cordages, et tu ferais la culbute +dans l'eau.</p> + +<p>—Mais tu es comme un bébé de deux ans, Pierre, répliqua Auguste; +moi, j'ai plus de courage que toi. Tu vas voir.</p> + +<p>Et il s'élança dans le bateau, qui alla de droite et de gauche. Auguste eut +peur quoiqu'il fît semblant de rire, et je vis qu'il allait faire quelque maladresse. +Il déploya et étendit mal son filet, gêné comme il l'était par le +mouvement du bateau; ses mains n'étaient pas très rassurées, il chancelait +sur ses pieds. L'amour-propre l'emporta toutefois, et il lança l'épervier. +Mais le mouvement fut arrêté par la crainte de tomber à l'eau; l'épervier +s'accrocha à son épaule gauche, et lui donna une secousse qui le fit tomber +dans l'étang, la tête la première. Pierre et Henri poussèrent un cri de terreur +qui répondit au cri d'angoisse qu'avait poussé le malheureux Auguste +en se sentant tomber. Il se trouvait enveloppé dans le filet, qui gênait ses +mouvements, et qui ne lui permettait pas de nager pour revenir sur l'eau et +près du bord. Plus il se débattait, plus il resserrait le filet autour de son +corps. Je le voyais enfoncer petit à petit. Quelques instants encore et il était +perdu. Pierre et Henri ne pouvaient lui prêter aucun secours, ne sachant +nager ni l'un ni l'autre. Avant qu'ils pussent amener du monde, Auguste +devait périr infailliblement.</p> + +<p>Je ne fus pas longtemps à prendre mon parti; me jetant résolument à +l'eau, je nageai vers lui, et je plongeai, car il était déjà à une grande profondeur +sous l'eau. Je saisis avec mes dents le filet qui l'enveloppait; je +nageai vers le bord en le tirant après moi; je regrimpai la pente, fort escarpée, +tirant toujours Auguste, au risque de lui occasionner quelques bosses +en le traînant sur des pierres et des racines, et je l'amenai jusque sur l'herbe, +où il resta sans mouvement.</p> + +<p>Pierre et Henri, pâles et tremblants, accoururent près de lui, le débarrassèrent, +non sans peine, du filet qui le serrait, et, voyant accourir Camille +et Madeleine, ils leur demandèrent d'aller chercher du secours.</p> + +<p>Les petits, qui avaient vu de loin la chute d'Auguste, arrivaient aussi en +courant, et aidèrent Pierre et Henri à essuyer son visage et ses cheveux imprégnés +d'eau. Les domestiques de la maison ne tardèrent pas à venir. On +emporta Auguste sans connaissance, et les enfants restèrent seuls avec moi.</p> + +<p>—Excellent Cadichon! s'écria Jacques, c'est pourtant toi qui as sauvé la +vie à Auguste! Avez-vous vu tous avec quel courage il s'est jeté à l'eau?</p> + +<p><i>Louis</i>:—Oui, certainement! Et comme il a plongé pour rattraper +Auguste!</p> + +<p><i>Elisabeth</i>:—Et comme il l'a habilement tiré sur l'herbe!</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Pauvre Cadichon! tu es mouillé!</p> + +<p><i>Henriette</i>:—Ne le touche pas, Jacques; il va mouiller tes habits; vois +comme l'eau lui coule de partout.</p> + +<p>—Ah bah! qu'est-ce que ça fait que je sois un peu mouillé? dit Jacques +passant ses bras autour de mon cou; je ne le serai jamais autant que +Cadichon.</p> + +<p><i>Louis</i>:—Au lieu de l'embrasser et de lui faire des compliments, tu +ferais mieux de l'emmener à l'écurie, où nous le bouchonnerons bien avec +de la paille et où nous lui donnerons de l'avoine pour le réchauffer et lui +rendre des forces.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Ceci est très vrai; tu as raison. Viens, mon Cadichon.</p> + +<p><i>Jeanne</i>:—Qu'est-ce que c'est que de bouchonner? Tu dis, Louis, que tu +bouchonneras Cadichon?</p> + +<p><i>Louis</i>:—Bouchonner, c'est frotter avec des poignées de paille jusqu'à +ce que le cheval ou l'âne soit bien sec. On appelle cela <i>bouchonner</i>, parce +que la poignée de paille qu'on tortille pour cela s'appelle un <i>bouchon</i> de +paille.</p> + +<p>Je suivais Jacques et Louis, qui marchèrent vers l'écurie en me faisant +signe de les accompagner. Tous deux se mirent à me bouchonner avec une +telle vivacité, qu'ils furent bientôt en nage. Ils ne cessèrent pourtant que +lorsqu'ils m'eurent bien séché. Pendant ce temps, Henriette et Jeanne se +relayaient pour peigner et brosser ma crinière et ma queue. J'étais superbe +quand ils eurent fini, et je mangeai avec un appétit extraordinaire la mesure +d'avoine que Jacques et Louis me présentèrent.</p> + +<p>—Henriette, dit tout bas la petite Jeanne à sa cousine, Cadichon a +beaucoup d'avoine; il en a trop.</p> + +<p><i>Henriette</i>:—Ça ne fait rien, Jeanne; il a été très bon; c'est pour +le récompenser.</p> + +<p><i>Jeanne</i>:—C'est que je voudrais bien lui en prendre un peu.</p> + +<p><i>Henriette</i>:—Pourquoi?</p> + +<p><i>Jeanne</i>:—Pour en donner à nos pauvres lapins, qui n'en ont jamais et +qui l'aiment tant.</p> + +<p><i>Henriette</i>:—Si Jacques et Louis te voient prendre l'avoine de Cadichon, +ils te gronderont.</p> + +<p><i>Jeanne</i>:—Ils ne me verront pas. J'attendrai qu'ils ne me regardent pas.</p> + +<p><i>Henriette</i>:—Alors, tu seras une voleuse, car tu voleras l'avoine du +pauvre Cadichon, qui ne peut pas se plaindre, puisqu'il ne peut pas parler.</p> + +<p>—C'est vrai, dit Jeanne tristement. Mes pauvres lapins seraient +pourtant bien contents d'avoir un peu d'avoine.</p> + +<p>Et Jeanne s'assit près de mon auget, me regardant manger.</p> + +<p>—Pourquoi restes-tu là, Jeanne? demanda Henriette. Viens avec moi +pour avoir des nouvelles d'Auguste.</p> + +<p>—Non, répondit Jeanne, j'aime mieux attendre que Cadichon ait fini +de manger, parce que, s'il laisse un peu d'avoine, je pourrai alors la +prendre, sans la voler, pour la donner à mes lapins.</p> + +<p>Henriette insista pour la faire partir, mais Jeanne refusa et resta près +de moi. Henriette s'en alla avec ses cousins et ses cousines.</p> + +<p>Je mangeai lentement; je voulais voir si Jeanne, une fois seule, +succomberait à la tentation de régaler ses lapins à mes dépens. Elle regardait de +temps en temps dans l'auget.</p> + +<p>«Comme il mange! disait-elle. Il n'en finira pas.... Il ne doit plus avoir +faim, et il mange toujours.... L'avoine diminue; pourvu qu'il ne mange +pas tout.... S'il en laissait un peu seulement, je serais si contente!»</p> + +<p>J'aurais bien mangé tout ce qui était devant moi, mais la pauvre petite +me fit pitié; elle ne touchait à rien, malgré l'envie qu'elle en avait. Je fis +donc semblant d'en avoir assez, et je quittai mon auget, y laissant la moitié +de l'avoine; Jeanne fit un cri de joie, sauta sur ses pieds, et, prenant l'avoine +par poignées, la versa dans son tablier de taffetas noir.</p> + +<p>—Que tu es bon, que tu es gentil, mon gentil Cadichon! disait-elle. Je +n'ai jamais vu un meilleur âne que toi.... C'est bien gentil de ne pas être +gourmand! Tout le monde t'aime parce que tu es très bon.... Les lapins +seront bien contents! Je leur dirai que c'est toi qui leur donnes de l'avoine.</p> + +<p>Et Jeanne, qui avait fini de tout verser dans son tablier, partit en +courant. Je la vis arriver à la petite maisonnette des lapins, et je l'entendis leur +raconter combien j'étais bon, que je n'étais pas du tout gourmand, qu'il +fallait faire comme moi, et que, puisque j'avais laissé l'avoine à des lapins, +eux devaient en laisser pour les petits oiseaux.</p> + +<p>—Je reviendrai tantôt, leur dit-elle, et je verrai si vous avez été bons +comme Cadichon.</p> + +<p>Elle ferma ensuite leur porte, et courut rejoindre Henriette.</p> + +<p>Je la suivis pour savoir des nouvelles d'Auguste; en approchant du +château, je vis avec plaisir qu'Auguste était assis sur l'herbe avec ses amis. +Quand il me vit arriver, il se leva, vint à moi, et dit en me caressant:</p> + +<p>—Voilà mon sauveur; sans lui, j'étais mort; j'ai perdu connaissance au +moment où Cadichon, ayant saisi le filet, commençait à me tirer à terre; +mais je l'ai très bien vu se jeter à l'eau et plonger pour me sauver. Jamais +je n'oublierai le service qu'il m'a rendu, et jamais je ne reviendrai ici sans +dire bonjour à Cadichon.</p> + +<p>—Ce que vous dites là est très bien, Auguste, dit la grand'mère. Quand +on a du coeur, on a de la reconnaissance envers un animal aussi bien que +pour un homme. Quant à moi je me souviendrai toujours des services que +nous a rendus Cadichon, et, quoi qu'il arrive, je suis décidée à ne jamais +m'en séparer.</p> + +<p><i>Camille</i>:—Mais, grand'mère, il y a quelques mois, vous vouliez +l'envoyer au moulin. Il aurait été très malheureux au moulin.</p> + +<p><i>La grand'mère</i>:—Aussi, chère enfant, ne l'y ai-je pas envoyé. J'en avais +eu la pensée un instant, il est vrai, après le tour qu'il avait joué à Auguste, +et à cause d'une foule de petites méchancetés dont toute la maison se +plaignait. Mais j'étais décidée à le garder ici en récompense de ses anciens +services. A présent, non seulement il restera avec nous, mais je veillerai à +ce qu'il y soit heureux.</p> + +<p>—Oh! merci, grand'mère, merci! s'écria Jacques, en sautant au cou de +sa grand'mère, qu'il manqua jeter par terre. C'est moi qui aurai toujours +soin de mon cher Cadichon; je l'aimerai, et il m'aimera plus que les autres.</p> + +<p><i>La grand'mère</i>:—Pourquoi veux-tu que Cadichon t'aime plus que les +autres, mon petit Jacques? Ce n'est pas juste.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Si fait, grand'mère, c'est juste, parce que je l'aime plus que +ne l'aiment mes cousins et cousines, et que lorsqu'il a été méchant, que +personne ne l'aimait, moi, je l'aimais encore un peu ... et même beaucoup, +ajouta-t-il en riant. N'est-il pas vrai, Cadichon?</p> + +<p>Je vins aussitôt appuyer ma tête sur son épaule. Tout le monde se mit à +rire, et Jacques continua:</p> + +<p>—N'est-ce pas, mes cousines et cousins, que vous voulez bien que +Cadichon m'aime plus que vous?</p> + +<p>—Oui, oui, oui, répondirent-ils tous en riant.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Et n'est-ce pas que j'aime Cadichon, et que je l'ai toujours +aimé plus que vous ne l'aimez?</p> + +<p>—Oui, oui, oui, reprirent-ils tout d'une voix.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Vous voyez bien, grand'mère, que, puisque c'est moi qui +vous ai amené Cadichon, puisque c'est moi qui l'aime le plus, il est juste que +ce soit moi que Cadichon aime le mieux.</p> + +<p><i>La grand'mère</i>, souriant:—Je ne demande pas mieux, cher enfant; mais +quand tu n'y seras pas, tu ne pourras plus le soigner.</p> + +<p><i>Jacques</i>, avec vivacité:—Mais j'y serai toujours, grand'mère.</p> + +<p><i>La grand'mère</i>:—Non, mon cher enfant, tu n'y seras pas toujours, +puisque ton papa et ta maman t'emmènent quand ils s'en vont.</p> + +<p>Jacques devint triste et pensif; il restait le bras appuyé sur mon dos, et +la tête appuyée sur sa main.</p> + +<p>Tout à coup son visage s'éclaircit.</p> + +<p>—Grand'mère, dit-il, voulez-vous me donner Cadichon?</p> + +<p><i>La grand'mère</i>:—Je te donnerai tout ce que tu voudras, mon cher petit, +mais tu ne pourras pas l'emmener avec toi à Paris.</p> + +<p><i>Jacques</i>:—Non, c'est vrai; mais il sera à moi, et, quand papa aura un +château, nous y ferons venir Cadichon.</p> + +<p><i>La grand'mère</i>:—Je te le donne à cette condition, mon enfant; +en attendant, il vivra ici, et il vivra probablement plus longtemps que moi. +N'oublie pas alors que Cadichon est à toi, et que je te laisse le soin de le +faire vivre heureux.</p> + + + +<br><br> + +<h3>CONCLUSION</h3> + + +<p>Depuis ce jour, mon petit maître Jacques sembla m'aimer plus encore. +Moi, de mon côté, je fis mon possible pour me rendre utile et agréable, non +seulement à lui, mais à toutes les personnes de la maison. Je n'eus pas +à me repentir des efforts que j'avais faits pour me corriger, car tout le +monde s'attacha à moi de plus en plus. Je continuai à veiller sur les enfants, +à les préserver de plusieurs accidents, à les protéger contre les hommes et +les animaux méchants.</p> + +<p>Auguste venait souvent à la maison; jamais il n'oubliait de me faire sa +visite, comme il l'avait promis, et chaque fois il m'apportait une petite +friandise: tantôt une pomme, une poire, tantôt du pain et du sel que j'aimais +particulièrement, ou bien une poignée de laitues ou quelques carottes; +jamais enfin il n'oubliait de me donner ce qu'il savait être de mon goût. Ce +qui prouve combien je m'étais trompé sur la bonté de son coeur, que je +jugeais méchant parce que le pauvre garçon avait été quelquefois sot et +vaniteux.</p> + +<p>Ce qui me donna la pensée d'écrire mes Mémoires, ce fut une suite de +conversations entre Henri et ses cousins. Henri soutenait toujours que je +ne comprenais pas ce que je faisais, ni pourquoi je le faisais. Ses cousines, +et Jacques surtout, prenaient le parti de mon intelligence et de ma volonté +de bien faire. Je profitai d'un hiver fort rude, qui ne me permettait guère +de rester dehors, pour composer et écrire quelques événements importants +de ma vie. Ils vous amuseront peut-être, mes jeunes amis, et, en tout cas, +ils vous feront comprendre que, si vous voulez être bien servis, il faut bien +traiter vos serviteurs; que ceux que vous croyez les plus bêtes ne le sont +pas autant qu'ils le paraissent; qu'un âne a, tout comme les autres, un coeur +pour aimer ses maîtres, être heureux ou malheureux, être un ami ou un +ennemi, tout pauvre âne qu'il est. Je vis heureux, je suis aimé de tout le +monde, soigné comme un ami par mon petit maître Jacques; je commence +à devenir vieux, mais les ânes vivent longtemps, et, tant que je pourrai +marcher et me soutenir, je mettrai mes forces et mon intelligence au service +de mes maîtres. + + + +<H3>FIN</H3> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12783 ***</div> +</body> +</html> |
