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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:40:38 -0700 |
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This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + + +QUATRE MOIS DE L'EXPÉDITION +DE GARIBALDI EN SICILE ET EN ITALIE + +PAR H. DURAND-BRAGER. + + +PARIS.--IMPRIME CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS, +55, QUAI DES AUGUSTINS. + + +PARIS +E. DENTU, ÉDITEUR +LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES +PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLÉANS, 13. + +1861 + +Tous droits réservés. + + + + +PRÉFACE + + +On a beaucoup parlé de Garibaldi et de ses volontaires; les journaux ont +retenti pendant quatre mois des événements qui se sont accomplis en +Sicile et en Italie. Pour les uns, le célèbre Niçois est un aventurier, +un écumeur de mer, un Walker de la pire espèce; ses compagnons un amas +de bandits, de flibustiers, rebut de la société des quatre parties du +monde. Pour les autres, l'ancien défenseur de Rome est un héros, une +figure prise dans le livre de Plutarque, presque un nouveau Messie +entouré d'une phalange de martyrs et de libérateurs. Mais il y a un +point sur lequel tout le monde est d'accord, c'est sur l'intégrité et le +désintéressement de l'ermite de Caprera. + +J'aurais pu, comme un autre, essayer une monographie de Garibaldi que +j'ai connu dans la Plata, à l'époque où il commençait la vie aventureuse +qui l'a mené jusqu'à la conquête d'un royaume; et aborder à ce propos +les considérations historiques et politiques auxquelles on est +naturellement si enclin à se laisser entraîner: j'avais aussi ma petite +brochure dans la tête et ma petite solution dans la poche. Mais je me +suis rappelé heureusement à temps le vers du Bonhomme, et me suis +souvenu que je ne devais avoir d'autres couleurs que celles de ma +palette. + +Je me suis donc résigné à écrire les faits dont j'ai été témoin, comme +je les aurais dessinés, cherchant à reproduire leur côté pittoresque +sans blesser personne. Peut-être ces simples esquisses recueillies à la +hâte par un artiste qui depuis vingt ans a assisté, soit comme +correspondant de nos premières feuilles, soit comme peintre officiel de +la marine, à tous les grands événements contemporains, auront-elles leur +enseignement et leur utilité. C'est tout ce que j'espère, tout ce que je +désire pour ce petit livre. + + H. DURAND-BRAGER. + + Paris, janvier 1861. + + + + +I + + +Marsala est une jolie petite ville, coquettement assise sur les plages +fertiles qui s'étendent de Trapani à Girgenti. Fortifiée jadis, comme +presque toutes les villes de la Sicile, elle a conservé ses murs et ses +remparts moyen âge; mais, débordant sa ceinture, elle a fini par +s'étendre en dehors des anciens fossés. Le faubourg, qui relie la ville +au port, est presque moderne. Il y a un siècle, environ, le port de +Marsala était à peu près sûr, et des navires d'un fort tonnage pouvaient +y venir chercher abri. L'indifférence du gouvernement l'a laissé +combler presque entièrement, et des bateaux d'une centaine de tonneaux +ont, de nos jours, de la peine à y mouiller. La jetée qui le ferme est +elle-même dans le plus triste état, et chaque nouvelle tempête enlève +une partie de ses enrochements. Il y a presque un kilomètre du port à la +ville. On a construit sur les quais de vastes magasins et d'importants +établissements qui appartiennent, en grande partie, aux Anglais. C'est +là que se fabriquent les vins de Marsala. Une seule maison sicilienne, +la maison Florio, représente le commerce italien. Sur la gauche s'élève +le Monte di Trapani, couronné par son ancien château et sa vieille +ville, séjour de la colonie albanaise, dont les membres ont continué de +vivre entre eux et pour eux, sans jamais se mêler ou s'allier au reste +de la population. + +Rien n'est gai comme l'aspect de cette petite ville lorsqu'on la +découvre par une belle matinée. Une vapeur bleuâtre l'entoure du côté de +la campagne et fait ressortir la couleur chaude et transparente à la +fois des murailles et des tours, tandis que le soleil dore les plages de +sable et resplendit sur les façades blanches et roses des maisons. + +Tel était le tableau qu'on pouvait contempler le 11 mai dernier avec les +premières lueurs du jour. + +Une corvette de guerre anglaise reposait tranquillement sur ses ancres +presque à l'entrée du port et en face des établissements de ses +nationaux. Quelques rares habitants, se rendant à leurs affaires, +commençaient à circuler sur les quais, et observaient curieusement les +manoeuvres de deux ou trois vapeurs dont on apercevait au loin les +fumées dans la direction de l'île de Favignano. C'était la croisière +napolitaine qui surveillait la côte sud de Sicile, et qui, la veille, +avait passé une partie de la journée stoppée devant Marsala. + +Quelques bateaux de pêche rentraient au port, et s'empressaient de +débarquer le butin de la nuit. Certes, personne, dans la ville, ne se +doutait des événements que cette journée apportait. + +Il était environ six heures lorsque deux nouveaux vapeurs parurent à +perte de vue dans le sud. Ils avaient l'air de faire route sur Malte. +Mais, après avoir laissé sur bâbord les croiseurs napolitains, ils +mirent ostensiblement le cap sur Marsala. Il y a dans les ports de +Sicile, comme dans toutes les villes maritimes de France, une population +de flâneurs, de rentiers, de marins ou d'officiers en retraite, qui n'a +d'autre occupation que de guetter l'arrivée de tout navire ou bateau qui +se dirige vers le port. Il y a aussi partout un point du littoral qui +leur sert de rendez-vous, semblable à la célèbre _Pointe-des-Blagueurs_ +de Brest. A Marsala, ce centre de conversations est situé à l'entrée du +môle, et près d'une petite maison blanche qui sert de corps de garde aux +douaniers. Cet emplacement n'est pas à l'abri du vent, les jours de +grande brise et de tempête. Les vagues s'y égarent même quelquefois au +milieu des flâneurs. Mais on se réfugie de son mieux contre la face de +la maisonnette la moins exposée aux rafales et aux coups de mer, et l'on +est toujours certain de trouver là à qui parler. Aussitôt qu'il fut +avéré que les deux vapeurs manoeuvraient bien pour donner dans le port, +on vit donc la foule se diriger vers cet endroit, et les conversations +prirent leur train. + +Les deux navires grossissaient à vue d'oeil. Leurs ponts paraissaient +couverts d'un nombreux équipage. Ils étaient sans pavillon, et +semblaient se soucier aussi peu des vapeurs napolitains que de la +corvette anglaise mouillée dans la rade. On put même bientôt distinguer +des uniformes rouges montés sur les tambours des bâtiments. En ce +moment, la corvette anglaise commença à faire des signaux qui +demeurèrent sans réponse. Les commentaires allaient de plus belle à la +_Pointe-des-Blagueurs_. Qu'est-ce que cela signifie? D'où viennent ces +bateaux? Que veulent-ils? Les fortes têtes de l'endroit savaient +peut-être qu'il était question quelque part d'une expédition du général +Garibaldi; mais une prudence naturelle aux profonds politiques les +empêchait de se communiquer trop haut leurs conjectures à cet égard; ils +étaient en tout cas bien loin de supposer que la descente projetée vint +se faire dans leur petite ville, à la barbe des bâtiments de guerre +napolitains, et au milieu de gens qui n'avaient rien fait pour être +privés de leur calme et de leur sieste dans le milieu du jour; car, il +ne faut pas se le dissimuler, si le gouvernement napolitain était +détesté à Marsala, comme dans toute la Sicile, il n'en est pas moins +vrai qu'à part quelques exaltés, personne ne se serait avisé d'y faire +une révolution, et c'est seulement dans les grands centres, comme +Palerme, Messine, Catane, etc., que pouvaient se rencontrer quelques +hommes d'action. + +Cependant une certaine émotion vint bientôt se manifester parmi les +curieux. Un gros _padre_ capucin, ancien marin peut-être, venait de +faire remarquer que les croiseurs napolitains paraissaient pousser leurs +feux et avaient changé de direction. Les deux navires inconnus s'étaient +sans doute aperçu aussi de cette manoeuvre, car ils s'empanachaient +d'une manière splendide, et l'un d'eux, meilleur marcheur sans doute, +prenait les devants, et n'était plus qu'à deux milles environ de +l'entrée du port. Quoique la corvette anglaise n'eût obtenu aucune +réponse à ses signaux, il est probable qu'elle avait reconnu de quoi il +s'agissait, car sa hune de misaine, ses passerelles et son gaillard +d'avant étaient couverts de matelots et d'officiers observant avec +intérêt la marche des deux bâtiments. Une embarcation avait même été +armée le long du bord, et se tenait prête à pousser. En ce moment, un +officier napolitain et quelques soldats arrivaient aussi à l'entrée du +môle, car Marsala possédait un commandant supérieur et une garnison +composée d'une centaine d'infirmes ou de soldats; le nom ne fait rien à +l'affaire. Des groupes nombreux commençaient à paraître à la porte de +la ville du côté de la plage. Les fenêtres se garnissaient, une sourde +rumeur se répandait partout, et le premier des deux navires signalés +doublait à peine la lanterne du môle, qu'une panique folle s'empara de +la foule de femmes et d'enfants qui, insensiblement, avaient rejoint les +curieux. Ce fut une fuite générale. On pressentait le danger sans le +deviner. Bientôt le bâtiment fut dans le port, et il fut aisé de lire +sur son arrière: _Piemonte_. Une embarcation s'en détacha en même temps +que les ancres tombaient; elle poussa à terre. Quelques mots furent +échangés avec des matelots du quai, et, aussitôt, comme par +enchantement, les bateaux s'armèrent de toutes parts, et se dirigèrent à +force de rames vers le _Piemonte_. C'était le débarquement qui +commençait. L'opération marchait lestement lorsque le second navire +donna lui-même dans le port. Mais il avait trop serré la jetée, et il +s'échoua à une centaine de mètres par le travers du fanal. C'était le +_Lombardo_. Au lieu de stopper, sa machine continua à marcher, et il se +hâla un peu plus en dedans en labourant le gravier et la vase. + +Il n'eut donc pas besoin de mouiller, et commença aussi son +débarquement. De leur côté, les croiseurs napolitains arrivaient grand +train. On voyait facilement qu'ils étaient en branle-bas de combat, les +hommes aux pièces et parés à faire feu. Un premier boulet vint mourir à +quelques mètres du fanal. Un second, passant par-dessus la jetée, se +noya dans le port. Ce fut le signal du sauve-qui-peut. Les orateurs de +la Pointe jugèrent que leur rôle était fini. On dit même que leur +retraite manqua de décorum. Les guerriers napolitains pensèrent qu'il +valait mieux en cette occurrence être dedans que dehors les murailles. +Quant au _padre_ il retroussa rapidement sa casaque, et se rappelant que +l'Église devait avoir horreur du sang, il devança la foule qui ne +s'attardait guère cependant à franchir la distance qui la séparait des +magasins du port derrière lesquels elle trouva un abri. La fumée de ces +deux coups de canon courait encore comme une vapeur blanche sur l'azur +de la mer, lorsque l'embarcation anglaise, débordant la corvette, se +dirigea rapidement vers le vapeur napolitain qui paraissait commander +aux autres. Le feu cessa. Pendant ce temps le débarquement continuait, +et ce ne fut qu'après un temps assez long, lorsque l'embarcation +anglaise retourna à son bord, que la canonnade recommença, et qu'une +grêle de boulets vint tomber sur le _Lombardo_, dans le port, et sur la +route qui mène à la ville. + +C'était trop tard. Garibaldi était à terre. Les volontaires du +_Piemonte_ se formaient en bataille à l'abri des magasins. Ceux du +_Lombardo_ commençaient à se masser sur la plage. Au premier boulet ils +s'abritèrent eux-mêmes où ils purent. Somme toute, deux heures tout au +plus après leur entrée dans le port, tout le monde était à terre, sain +et sauf. La seule perte que les volontaires eurent à subir fut celle +d'un caniche embarqué sur le _Lombardo_. Il fut coupé par un boulet au +moment où il se disposait à suivre le mouvement de l'équipage et des +volontaires. + +Quelques instants après les événements dont nous venons de parler, la +petite armée libératrice faisait son entrée dans Marsala. La garnison, +ni le gouverneur ne s'obstinèrent à se faire tuer. L'une mit bas les +armes, l'autre se rendit avec enthousiasme. Les habitants ouvraient de +grands yeux; quelques-uns criaient: _Viva la liberta!_ c'était le plus +petit nombre; d'autres, plus avisés, le pensaient peut-être, mais le +gardaient pour eux. On a si vite commis une imprudence, et les +événements changent si vite de face du soir au lendemain! + +Quelques magasins restaient ouverts, et ces malheureux soldats de +Garibaldi, exténués par une navigation de huit jours, entassés sur leurs +navires comme des harengs dans une caque, cherchaient partout quelques +vivres frais, quelque autre boisson que l'eau croupie et saumâtre du +bord. C'était à qui se détendrait les bras et les jambes pour s'assurer +qu'il ne les avait pas perdus à bord dans l'engourdissement causé par +l'agglomération de tant d'hommes sur le pont des navires. + +Cependant, avant l'entrée de Garibaldi dans Marsala, le télégraphe avait +signalé à Trapani l'arrivée de deux bâtiments sans pavillon, puis leur +entrée dans le port, puis le commencement du débarquement des +volontaires. Il s'était arrêté là. + +A peine dans la ville et en vrais volontaires, les Garibaldiens +s'étaient immédiatement répandus partout. L'employé du télégraphe avait +décampé au plus vite, laissant son collègue de Trapani lui faire, mais +en vain, force signaux. Dans les volontaires, il y a généralement un peu +de tout. Il fallait un agent télégraphique: on en trouva un +immédiatement. Lire la dépêche commencée, fut pour lui peu de chose; +traduire celle de Trapani ne fut pas plus difficile. + +Mais que répondre? On fut immédiatement consulter un chef; les uns +disent que ce fut le général Garibaldi lui-même. Toujours est-il que +l'on donna l'ordre à l'employé télégraphique improvisé de signaler à +Trapani: «Fausse alerte. Les navires qui débarquent contiennent des +recrues anglaises se rendant à Malte.» Il était urgent, en effet, de +dérouter, ne fût-ce que pour quelques heures, les autorités militaires +de Trapani qui pouvaient lancer immédiatement sur les flancs de la +petite colonne libératrice un corps de troupes de deux ou trois mille +hommes. + +La réponse de Trapani ne fut pas longue: en l'adoucissant beaucoup, on +peut la traduire ainsi: «Vous êtes un imbécile de vous être trompé.» + +Le peu de temps que les volontaires séjournèrent à Marsala dut être +laborieusement employé. Changement de municipalité; organisation de +la garde civique; nomination d'un gouverneur; commission +d'approvisionnement et d'habillement; inspection des vivres et des +munitions de chaque homme, etc. Il fallait pourvoir à tout cela. Des +pavillons aux couleurs nationales furent improvisés et arborés partout. +Les étoffes rouges de la ville mises en réquisition servirent à +confectionner dans les vingt-quatre heures autant de chemises de laine +que possible. + +Le soir même, suivant les ordres du général, une avant-garde se lançait +sur Calatafimi, en passant par Rambingallo, Saleni et Vita. Le reste de +l'armée devait partir le lendemain matin de bonne heure et faire étape à +Rambingallo. + +La nuit fut bruyante dans Marsala. Cette ville, si calme, si tranquille, +dont les habitants rentraient ordinairement chez eux à la nuit tombante, +abandonnant leurs rues et leurs places à des multitudes de rats de +catégories variées, dut se trouver complétement abasourdie en entendant +les pas des Garibaldiens et le bruit de leurs sabres rebondissant sur +les dalles de pierre qui pavent toutes les cités italiennes. + +Quelques cris de _Viva Garibaldi!_ s'échappant de fenêtres discrètes, +venaient de temps en temps se joindre aux chants des volontaires. Mais +l'on eût toujours été fort embarrassé de dire précisément d'où ils +partaient. Quant aux couronnes de fleurs et aux bouquets dont on +accablait la petite armée libératrice, ils n'ont, je crois, jamais +existé que dans l'imagination des conteurs. C'eût été trop oser. Les +agents du seigneur Maniscalco (lisez sbires), étaient trop redoutés +dans toute la Sicile pour que l'enfant la plus légère et la plus +inconséquente se permît une démonstration aussi sympathique à l'endroit +de la liberté nationale. + +C'était un Croquemitaine en habit noir, que ce Maniscalco. Il savait +tout ce qui se passait non-seulement en public, mais encore dans +l'intérieur des familles et jusque dans les couvents. Nous le +retrouverons d'ailleurs à Palerme, et nous aurons occasion d'en parler +longuement. + +Les Garibaldiens passèrent donc cette première nuit comme ils purent, +les uns dans les églises métamorphosées pour l'instant en casernes de +passage, les autres dans les maisons; beaucoup restèrent dans les rues. +Sous le beau ciel de la Sicile, ce n'étaient pas les plus mal partagés. +Le matin du 12, vers trois heures, les premiers éveillés parmi les +habitants purent les voir capeler leurs petites sacoches, essuyer leurs +fusils, ternis par l'humidité qui, même dans les plus beaux jours, règne +sur le littoral de la mer, puis s'acheminer vers la porte de Calatafimi +où les compagnies se reformèrent, attendant l'ordre du départ. A quatre +heures, le mouvement commençait, et les érudits de la bande pouvaient +s'écrier comme César: _Alea jacta est!_ Les colonels Bixio, Orsini, +Türr, Carini, etc., marchaient en tête de leurs régiments ou plutôt de +leurs petits bataillons. L'artillerie se composait de deux ou trois +pièces assez mal outillées, encore plus mal attelées; les munitions +étaient rares, presque nulles. Quant à la cavalerie, une douzaine de +chevaux, dont les cavaliers portaient le nom de guides, en +représentaient l'effectif. + +La voilà donc en route, cette intrépide colonne, et pendant qu'elle +s'avance ainsi pêle-mêle, flanquée de quelques éclaireurs qui ne se +préoccupent guère d'une rencontre avec l'armée napolitaine, regardons-la +défiler, et observons-en l'ensemble et les types particuliers. Pour +l'ensemble, c'est une poignée d'hommes déterminés, des fusils de tous +modèles, de l'entrain et de la gaieté, le bagage du Juif errant moins +les cinq sous, des costumes dont la variété ferait envie au parterre le +plus émaillé, et dont l'originalité exciterait la verve de Callot ou +d'Hogarth. + +Quant aux types, ils ne sont pas moins curieux: Ici, c'est un Hongrois, +à la taille élevée, aux larges épaules et à la démarche de Madgyar. Il +porte en se jouant son escopette aussi facilement qu'une femme fait +manoeuvrer son ombrelle. Derrière lui s'avance un blond Anglais; mais sa +figure, pour être rasée comme celle d'un bon bourgeois, n'en respire pas +moins ce courage froid et calme que rien ne pourra troubler. Celui-là +porte un peu son fusil comme un promeneur fait de sa canne; la +baïonnette, attachée par un bout de ficelle, bat la breloque avec un +petit sac de voyage. En vrai fils d'Albion, il n'a pas oublié une gourde +à la panse rebondie. On peut parier que ce n'est pas de l'eau qu'elle +contient. + +Puis voici un compatriote. Ils sont rares encore. Celui-là chante avec +insouciance le _Sire de Framboisy_, et, si on fouillait dans un sac de +toile accroché sur son épaule, on y trouverait, j'en suis sûr, quelque +poule assassinée traîtreusement, car il est peu probable que les plumes +accusatrices qui se faufilent à travers les coutures de ce havre-sac +soient le commencement d'un édredon. Son armement se compose d'une +carabine, qui ressemble terriblement à celles de nos chasseurs à pied, +et d'un énorme bâton, complice de bien des forfaits et dont la vue seule +doit faire frémir la volaille. Qui vient après lui? Un enfant. Il a +seize ans, tout au plus. C'est un petit Niçois, entraîné par l'amour de +la gloire ou de la liberté, comme vous voudrez, et qui vient essayer ses +forces dans les hasards de cette guerre aventureuse. Le pauvre garçon a +déjà bien de la peine à supporter le poids de ses bibelots et de son +lourd fusil de munition. Courage! Il arrivera comme les autres, +peut-être même avant. Les gardes mobiles de France étaient aussi, pour +la plupart, des enfants. Mais quel est ce nouveau costume étonné de son +entourage? Quoi, un cordelier! Dieu me pardonne! c'est celui de la +_Pointe-aux-Blagueurs_. Son capuchon, rejeté militairement sur le dos; +laisse apercevoir une encolure d'Hercule. Sa face barbue semble celle +d'un zouave ou d'un Arabe. Sa cotte est retroussée jusqu'aux hanches au +moyen d'une corde; dans cette ceinture improvisée passe un pistolet dont +le canon défierait en longueur une canardière; et ses jambes mises +ainsi à nu font saillir des muscles dont la vigueur doit résister +merveilleusement à la fatigue et aux marches forcées. Sa croix en +sautoir, probablement par un reste d'habitude, se balance de droite à +gauche, étonnée de la récente désinvolture de son maître; un foulard +quelque peu troué sert de képi, et complète l'équipement. C'est sans +doute l'uniforme des aumôniers de l'armée: honni soit qui mal y pense! +Mais que vient faire ce pantalon garance dans ce pêle-mêle? Parle-t-il +français? non. C'est un Toscan; car ce bon duc de Toscane, séduit par la +couleur brillante des pantalons de notre armée, en avait, comme feu le +roi de Naples, affublé les jambes de ses troupes. Puis, passent quelques +Suisses, deux ou trois Allemands, puis des Lombards; puis surtout des +Romains en grand nombre, vieux compagnons de Garibaldi, débris des +défenseurs de Rome. + +Enfin, la colonne est presque passée, lorsque apparaît une guérilla +bizarre. C'est le noyau des volontaires siciliens autour desquels vont +se grouper tous les _picchiotti_ de la montagne. Le musée d'artillerie, +dans sa collection, ne possède rien de plus curieux que les engins +auxquels ils sont accrochés. Armes d'autrefois, exhumées on ne sait +d'où, calibres à chevrotines ou à biscaïens; il serait difficile de dire +de quelques-uns de ces instruments s'ils partent par la culasse ou par +le bout du canon. Ce sont de ces vieux tromblons dans lesquels on +pourrait facilement loger toute une grappe de raisin, tout un paquet de +mitraille, ou ces petites carabines, au canon de cuivre, chères aux +voleurs de grands chemins. Il y a encore nombre de stylets et de +couteaux corses ou catalans. Les costumes sont comme les armes: des +vestes de velours et des guenilles. Des figures que l'on n'aimerait pas +à rencontrer au coin d'un bois. On dirait presque la bande de Fra +Diavolo. Quelques femmes les accompagnent et, petit à petit, les +quittent pour s'en retourner vers la ville en leur donnant de ces +poignées de main qui disent à elles seules plus que tous les discours. + +Tout ce monde chemine, marche, aux rayons du soleil levant, et la +colonne, semblable à un long serpent bariolé, commence à gravir les +contre-forts des montagnes qui s'élèvent dans l'intérieur de la Sicile. + +Cette première marche fut peut-être l'une des plus pénibles du +commencement de la campagne. Un soleil brûlant, beaucoup de poussière, +peu ou presque pas d'eau; pour des hommes encore engourdis par leur +séjour forcé à bord, c'était dur. Enfin, on arriva sans encombre à +Rambingallo. + +Rambingallo est une petite ville ou, pour mieux dire, un misérable bourg +qui offre peu de ressources pour une armée en marche. Aussi n'y fit-on +qu'une courte halte; on repartait le soir même pour Saleni, où l'on +entrait le 14 au matin. Il y eut là séjour nécessaire pour organiser +plus militairement la petite armée, et pour laisser le temps aux +traînards de rallier. + +Jusque-là, la colonne n'avait été inquiétée que par des bruits ou de +fausses nouvelles apportées par des espions empressés: les Napolitains +sont ici; les royaux sont là; ils sont devant vous, sur votre flanc, +etc. Somme toute, on ne les voyait nulle part. + +Mais le général Garibaldi, mieux informé, savait qu'un corps de troupes +détaché de Palerme s'avançait à marches forcées, et qu'il devait le +rencontrer quelque part comme à Vita, Calatafimi ou Alcamo. Ce corps +possédait de l'artillerie, et même un peu de cavalerie. + +A Saleni, le rôle de chaque chef et de chaque corps fut bien spécifié. +Les munitions furent partagées aussi également que possible. Un corps de +chasseurs fut organisé; Menotti, le fils de Garibaldi, en prit le +commandement, ainsi que d'une réserve destinée à protéger les quelques +chariots de bagages et de munitions appartenant à l'armée libératrice. +Quant à la caisse, elle se défendait toute seule: elle était vide. +Plusieurs soldats napolitains déserteurs avaient rejoint dans la soirée +du 14, et avaient donné des renseignements précis sur la position des +troupes royales qui attendaient les libérateurs à Calatafimi, non pas +les bras ouverts, mais dans de fortes positions militaires. + +On devait donc prévoir une première et sérieuse affaire pour le +lendemain. De ce combat allait dépendre sans doute tout le succès de +cette aventureuse expédition. Pour les Napolitains, la défaite, c'était +le désarroi, le découragement et la désertion. Pour les Garibaldiens, la +victoire, c'était presque la certitude du succès dans tout le reste de +la Sicile. Mais aussi pour eux, la défaite, c'était le danger d'une +fuite dans les montagnes, autant dire la mort! Aussi, dans la petite +armée de Garibaldi, n'y avait-il qu'une devise: «Vaincre ou mourir.» Les +_picchiotti_ seuls n'étaient pas aussi décidés, et ils songeaient sans +doute à la retraite plutôt qu'à la mort ou à la victoire; mais ils se +taisaient et attendaient. + +Le 15, au matin, l'armée garibaldienne, partie de bonne heure de Saleni, +arrivait à Vita qu'elle trouvait abandonnée par les troupes +napolitaines. Ces dernières occupaient, à la sortie du village, une +suite de collines allongées, aboutissant à Calafatimi. + +Cette chaîne présente sept positions dominantes, successives. La route +se déroule à leurs pieds; elle n'est, de fait, qu'un véritable défilé +entre les collines dont nous parlons, à droite, et les hautes montagnes +qui, sur la gauche, suivent la même direction. Seulement, ces dernières, +quoique fort élevées, descendent par une pente presque insensible vers +la plaine, de sorte que les sommets, trop éloignés du lieu de l'action, +ne pouvaient servir de positions militaires. Une petite rivière, qui +arrive obliquement à la route, venait la rejoindre à la hauteur du +premier mamelon, et un moulin, qui se trouvait à cet endroit, était +fortement occupé par un détachement de l'armée napolitaine. La route de +Trapani à Palerme court aux pieds des montagnes de gauche, paraissant et +disparaissant dans les plis du terrain. + +A peine sortie de Vita, l'avant-garde de Garibaldi, dont les tirailleurs +s'étaient déployés sur une petite colline à la droite du village, en +face des positions ennemies, s'engagea vigoureusement avec les +tirailleurs napolitains abrités par des plantations et embusqués dans un +hameau situé entre les deux collines, au fond d'un ravin qui se prolonge +jusqu'aux montagnes qui encadrent l'horizon. + +Vivement ramenés par les tirailleurs garibaldiens, ceux de l'armée +royale ne tardèrent pas à regagner le sommet du premier mamelon, +poursuivis, la baïonnette dans les reins, par leurs adversaires. Le +colonel Orsini mettait en batterie à ce moment, à cheval sur la route de +Calatafimi et à l'entrée du ravin, deux pièces de campagne battant cette +route et le moulin. + +Arrivés presque au sommet du premier mamelon, les tirailleurs de +Garibaldi durent s'arrêter pour reprendre haleine et attendre des +renforts qui leur arrivaient au pas de course. Couchés à terre, au +milieu des aloès et des cactus, ils laissèrent passer un instant la +grêle de boulets que leur envoyait l'artillerie napolitaine. Mais, à +peine rejoints par quelques compagnies, ils reprennent l'offensive, +abordent à la baïonnette les lignes ennemies, dont l'artillerie se hâte +de battre en retraite, tirant par sections, et se dirigeant vers le +sommet du deuxième mamelon où sont massées d'autres troupes. +L'infanterie résiste mieux, mais bientôt elle suit l'exemple de +l'artillerie, et prend position en tirailleurs sur le versant de ce +deuxième mamelon. On voit à ce moment de fortes réserves dans la +direction de Calatafimi; elles se hâtent de rejoindre les troupes +engagées. + +D'autres renforts arrivent aux Garibaldiens qui abordent le deuxième +mamelon et l'enlèvent comme le premier. Une petite maison, située au +sommet, est immédiatement convertie en ambulance et occupée par les +chirurgiens de l'armée libératrice. + +Un nouveau repos de quelques minutes était devenu nécessaire; six +compagnies qui n'avaient pas encore été engagées furent formées en deux +colonnes d'attaque, et se lancèrent résolûment sur la troisième +position. L'armée royale tint un instant; mais, débordée par les +tirailleurs garibaldiens et attaquée par le bataillon de chasseurs +génois qu'entraîne intrépidement son commandant Menotti, elle se met en +pleine retraite, cherchant à se rallier sur le quatrième mamelon qui lui +servait de base d'opérations. Elle y masse son artillerie et attend +l'ennemi. Efforts inutiles. Les volontaires ont engagé toute leur armée. +C'est une légion d'enragés qui tuent sans s'arrêter, glissent sous le +canon, et débusquent successivement les royaux des trois autres +positions. Menotti, un drapeau à la main, se précipite au milieu des +masses napolitaines jusqu'à ce que, blessé au poignet, il soit obligé +de céder cet honneur à un officier de marine qui fut tué quelques +instants après. Ce n'est plus une retraite, c'est une déroute complète. +Vainement le général Landi, qui commande les royaux, cherche à les +rallier. Traversant à la débandade Calatafimi, où les _picchiotti_, +embusqués dans tous les coins, leur font éprouver de grandes pertes, les +fuyards se précipitent vers Alcamo, où les attendent encore des +volontaires descendus de la montagne. Les malheureux sont obligés, pour +fuir ce nouveau danger, de continuer leur retraite vers Palerme, en +abandonnant morts, blessés, bagages, et une grande quantité d'armes, +couvrant la route de cadavres, car les balles des _picchiotti_ les +atteignent partout. + +Les volontaires campèrent sur le champ de bataille, et cette première +victoire leur tint lieu de tout ce qui leur manquait en vivres et en +secours. En somme, les Napolitains s'étaient bien battus, quoi qu'on ait +pu en dire, et l'armée de Garibaldi avait montré ce qu'elle pouvait +faire, ce que l'on devait attendre de gens déterminés et animés d'une +haine profonde contre la tyrannie. Les _picchiotti_ n'avaient pas été +brillants, sauf ceux d'Alcamo. Ils n'avaient pas tenu au feu malgré +leurs chefs et quelques prêtres qui, payant de leurs personnes, +cherchèrent vainement à les enlever. Ils tiraient à distance, mais il +était impossible de les faire aborder l'ennemi et soutenir son choc +lorsqu'il s'avançait. A cette affaire, les troupes royales avaient un +effectif de quatre à cinq mille hommes, et l'armée libératrice comptait +environ mille huit cents baïonnettes. + +Le lendemain matin, 16, Garibaldi entrait à Calatafimi, où les blessés +avaient été déjà transportés dans la nuit; et, vers l'après-midi, +l'avant-garde marchait sur Alcamo, où l'armée la rejoignait le lendemain +17. + +En arrivant à Alcamo, un triste spectacle attendait les volontaires. Les +_picchiotti_ suivant leurs moeurs et leurs usages sauvages, avaient +ramassé les corps des Napolitains tués la veille, et les avaient jetés +dans un champ pour les voir manger par les chiens et les oiseaux de +proie. Leurs factionnaires veillaient ce charnier, de peur que quelque +âme charitable ne vînt les ensevelir. Il fallut l'arrivée du général +Garibaldi pour réprimer cet acte de féroce barbarie, et faire donner la +sépulture à ces malheureux. «Certes, disait un _picchiotti_, le général +Garibaldi a raison, mais il ne sait pas tout ce que nous avons souffert +de cette race maudite; nous ne rendons que barbarie pour barbarie.» Il +est triste de penser qu'il disait peut-être la vérité. + +C'est à Alcamo que le mouvement révolutionnaire commença véritablement à +se dessiner. De nombreux messagers arrivaient à tout moment au général +Garibaldi, lui promettant des secours, et lui apportant l'assurance d'un +concours sympathique et vigoureux. Partout les anciennes autorités +étaient chassées et remplacées par les hommes du mouvement. Les gens de +Maniscalco s'éclipsaient, et, avec eux, disparaissait une partie de +cette crainte et de cette torpeur qui pesaient sur toutes les classes +siciliennes. Le clergé, vigoureusement lancé dans la voie des réformes, +employait son ascendant pour entraîner les populations et les disposer à +l'action. Quelle différence, déjà, entre ce que l'on appelait la poignée +d'aventuriers débarqués à Marsala et les volontaires victorieux de +Calatafimi! Ainsi marchent toutes choses: le succès avait transformé les +_flibustiers_ de Marsala en armée nationale. + +Ce fut aussi à Alcamo qu'un semblant d'intendance commença à +s'organiser. Le service des vivres y gagna. Quant à celui des finances, +il resta le même jusqu'à Palerme, et même longtemps après la prise de +cette ville. Qui ne connaît cette heureuse lithographie de Raffet +qu'accompagne cet adage: «Avec du fer et du pain on peut aller en +Chine?» Garibaldi disait: «Avec du fer et du pain on conquiert sa +liberté!» Et, le premier, il donnait, comme toujours et partout, +l'exemple d'un désintéressement sans bornes et d'une sobriété à toute +épreuve. D'ailleurs, l'argent eût servi à peu de chose: il n'y avait +rien à acheter. + +Un événement assez curieux s'était passé à Calatafimi, au moment de +l'entrée de Garibaldi. Un jeune cordelier, à la figure intelligente et +enthousiaste, s'était élancé vers le général, et, en lui donnant +l'accolade, lui avait tenu à peu près ce langage: «Frère, tu es le +sauveur de l'Italie, tu es le Messie de la liberté; mais cette liberté, +tu nous l'apportes flétrie d'une excommunication. Tu es chrétien, nous +sommes chrétiens, tu nous commandes: pourquoi rester sous le coup de +cette bulle? Attends un instant. J'entre à l'église, je vais préparer ce +qu'il faut, et, là, devant Dieu et les hommes, je te releverai de cet +anathème maladroit, et rendrai à Dieu ce qui est à Dieu.» Aussitôt dit +aussitôt fait. Le _padre_ Pantaleone (c'était son nom) entre à l'église; +Garibaldi continue son chemin; mais, rejoint bientôt par celui qui +devait être plus tard son aumônier particulier, il se laissa faire, et +le diable lancé à ses trousses fut exorcisé par le cordelier. + +On peut dire bien des choses à propos de cette anecdote; quant à moi, je +n'en garantis que la scrupuleuse véracité. + +Le 18, la petite armée, bien réorganisée, arrivait à Rena, après une +rude étape, en passant par Valguarnero et Partenico. Sur toute la route, +des bandes de volontaires descendant des montagnes avaient rallié la +colonne; mais Garibaldi leur avait enjoint de se tenir sur les flancs ou +en arrière. Il craignait avec raison le désordre que pourraient apporter +dans une attaque l'inexpérience et souvent même la frayeur de ces +soldats improvisés. Il avait promptement jugé leur valeur, et les +regardait dans une action comme un embarras plutôt que comme une aide. +Cependant leur présence autour de l'armée garantissait de toute +surprise, et leur feu pouvait gêner et même embarrasser les tentatives +de l'armée royale. Leurs tirailleurs éclairaient de fait toute la +marche. On passa la journée du 19 à Rena, et, dans l'après-midi, les +_picchiotti_, soutenus par quelques avant-postes de l'armée régulière, +attaquèrent Ensiti évacué incontinent par une petite arrière-garde +napolitaine qui l'occupait. + +Plus on avançait, et plus on rencontrait de sympathies pour la cause +libérale. Les _picchiotti_ commençaient à se réunir en grand nombre et à +marcher moins isolément. Une partie fut enrégimentée tant bien que mal, +et choisit pour colonel Roselino Pilo, qui devait le surlendemain payer +de sa vie l'honneur que lui faisaient ses compatriotes. On leur assigna +leurs postes de combat à l'avant-garde et à l'arrière-garde. + +Partie dans la nuit du 19, l'armée venait s'arrêter le 20 à Piappo ou +Misere-Canone. Là, le général Garibaldi eut de nouveaux renseignements +sur les opérations de l'armée napolitaine. Elle s'était concentrée aux +abords de Palerme, et occupait les crêtes des montagnes voisines. +Plusieurs fortes colonnes mobiles, avec de l'artillerie, s'étaient +lancées sur la route de Palerme à Trapani et Marsala, ainsi que sur +celles de Messine et de Castellamare. On savait aussi qu'il leur était +arrivé des renforts et un général envoyé par la cour de Naples. Une +nouvelle rencontre était donc imminente, et cette pensée ne fit +qu'exalter le courage des Garibaldiens en leur laissant entrevoir un +nouveau succès. Le régiment des _picchiotti_ partit le soir même. Il +devait marcher sur le flanc de l'armée, qui s'acheminait elle-même vers +Palerme. On avançait avec précaution, prenant garde aux surprises. On +était déjà arrivé à quelques milles de San-Martino lorsqu'une vive +fusillade se fit entendre. C'était un engagement des _picchiotti_ avec +l'ennemi. Abordés par les troupes royales, ils plièrent d'abord sous le +choc; mais, valeureusement ramenés au feu par leur colonel et quelques +officiers dévoués, ils reprirent l'offensive, et, à leur tour, +arrêtèrent la marche en avant de la colonne napolitaine. Le combat ne +fut plus alors qu'une affaire de tirailleurs qui dura quelques heures, +et finit sans résultat de part ni d'autre. Malheureusement, Roselino +Pilo fut frappé à mort au milieu de l'engagement. C'était une grande +perte, car il était aimé et avait beaucoup d'empire sur ces bandes +indisciplinées. Cette affaire de San-Martino eut lieu le 21 dans la +matinée. + +L'armée libératrice avait fait halte, prête à se porter au secours des +_picchiotti_. Sans doute, pendant ce laps de temps, des nouvelles +importantes parvinrent au général Garibaldi; car, faisant volte-face, il +revint sur ses pas, et prit l'embranchement de la route de Rena à Parco. +Il faisait un temps affreux. La pluie tombait par torrents, et la nuit +était tellement obscure, que les hommes se distinguaient à peine +eux-mêmes. La route, défoncée, arrêtait à chaque instant la marche de +l'artillerie, et les chevaux refusaient d'avancer. Il fallut porter les +pièces à dos, laissant les affûts seuls attelés. Les troupes n'avaient +pas mangé et étaient harassées par cette longue et pénible étape à +travers les montagnes. Dans cette triste nuit, leur persévérance fut +mise à une rude épreuve. Enfin, le 22, au petit jour, on arrivait sur le +mont Calvaire, et on y prenait le bivouac de grand coeur. La pluie avait +cessé; un beau soleil fit bientôt oublier aux volontaires les fatigues +de la nuit. + +Le mont Calvaire est à environ cinq ou six kilomètres au-dessus de +Montreal. Une étroite vallée le sépare des montagnes sur lesquelles est +située cette petite ville. Des bois, des jardins et des maisons occupent +tout le vallon, et remontent de chaque côté jusqu'à mi-côte. La route +royale, qu'avait quittée l'armée garibaldienne, passe du côté de +Montreal, tracée dans le flanc des montagnes, à peu près au tiers de +leur hauteur. Toute cette route, jusqu'en face le mont Calvaire, était +gardée par de grand'gardes napolitaines. Du bivouac, on les voyait +distinctement, et la ville paraissait remplie de troupes. Parco est +immédiatement au-dessous du mont Calvaire, à deux kilomètres au plus de +distance, et la route qui conduit de Palerme à Parco, Piano, etc., se +déroule sur le versant de la chaîne de montagnes dont fait partie le +mont Calvaire, qu'elle commence à gravir après avoir tourné Parco, +passant à mi-hauteur de la montagne. L'armée avait grand besoin de +repos, et quoique l'on manquât de bien des choses, on resta au bivouac +jusqu'au 23. Vers le soir de ce dernier jour, les avant-postes +s'engagèrent avec les grand'gardes napolitaines qui, descendues dans la +vallée, avaient commencé à gravir le mont Calvaire. Après une fusillade +insignifiante elles se retirèrent, et reprirent leurs premières +positions. + +Le matin du 24, de bonne heure, à l'instant où l'armée nationale se +mettait en mouvement, on aperçut sur la route de Palerme de profondes +colonnes s'avançant sur Parco. En même temps on apprenait que les +troupes qui étaient à Montreal exécutaient un mouvement tournant par le +sommet de la montagne. + +On ne tarda pas en effet à apercevoir leurs têtes de colonnes descendant +des plateaux élevés qui sont un peu plus loin que Parco, et qui se +relient avec le mont Calvaire. L'ennemi menaçait l'aile gauche de +Garibaldi: évidemment, son but était de la couper. + +Derrière les crêtes d'où descendait l'armée de Montreal se trouve une +suite d'autres sommets qui se relient aussi aux premiers. Le général +Garibaldi embrassa d'un seul coup d'oeil toute la situation. Ordre fut +donné à l'aile gauche de tenir bon jusqu'à la dernière extrémité. Une +section de deux pièces placées sur le mont Calvaire, une autre en +batterie sur la route, prenaient à revers tout à la fois les colonnes +venant de Palerme et celles de Montreal. + +L'affaire s'engagea vivement. Pendant ce temps, le général Garibaldi +dérobait, grâce aux sinuosités de la montagne, la marche de son centre +et de son aile droite, et, tournant la route vers Piano, il les lançait +sur le versant des crêtes les plus élevées. Cette manoeuvre fut +accomplie au pas gymnastique et avec une rapidité inouïe. Une heure ne +s'était pas écoulée depuis le commencement de l'action, que la brigade +venue de Montreal, qui attendait, pour aborder franchement l'armée +garibaldienne, l'approche des colonnes venant de Palerme, voyait son +aile droite compromise, et se trouvait elle-même presque entièrement +tournée par le centre et l'aile droite de Garibaldi qui prenaient une +position menaçante en arrière de ses lignes. Les Napolitains se hâtèrent +alors de se replier, les uns sur Montreal, et les autres sur Palerme. De +son côté, l'armée de Garibaldi se dirigeait, par une marche de flanc, +sur Piano, où elle arriva à la nuit tombante. Chacun pensait que le +général allait profiter de ce premier et important succès pour se porter +rapidement en avant. Mais, à la stupéfaction générale, l'artillerie et +les bagages reçurent l'ordre de se séparer du corps d'armée, et de filer +grand train sur la route de Corleone, battant ainsi ostensiblement en +retraite. + +Corleone est une petite ville située de l'autre côté des monts +Mata-Griffone, à environ quarante à quarante-cinq kilomètres de Piano. +Le colonel Orsini, suivant les instructions qu'il avait reçues, se mit +immédiatement en marche, pendant que l'armée, à la faveur de la nuit, +se dirigeait elle-même sur les forêts de Fienza qu'elle atteignait vers +une heure du matin. Garibaldi savait en effet que le général commandant +l'armée napolitaine avait réuni toutes ses troupes dans Palerme. La plus +grande partie était massée dans la rue de Tolède et au Palazzo-Reale; +d'autres étaient renfermées dans la citadelle; deux ou trois bataillons +se trouvaient près du mont Pellegrini, et, enfin, une division entière +gardait l'entrée de Palerme vers la route de Missilmeri et Abbate. Il +fallait tromper cette division, et lui faire abandonner sa position pour +suivre un ennemi qui paraissait fuir en désordre. C'était le rôle +attribué au colonel Orsini. Garibaldi, de son côté, se dérobant par une +marche de nuit dans les profondeurs des forêts de Fienza, tournait le +mouvement de la colonne napolitaine de manière à arriver promptement aux +positions que l'ennemi abandonnait. + +Ce projet, bien conçu, et encore mieux exécuté, réussit complètement. On +se rappelle la pompeuse dépêche napolitaine annonçant la fuite en +désordre des bandes de brigands, et leur poursuite acharnée par une +division royale. Pendant ce temps Garibaldi quittait la forêt de Fienzza +le 25, au matin, et entrait à Marinero sans s'inquiéter de la division +ennemie qui passait à quelques milles de cette petite ville. + +On vit en cette circonstance se produire un fait digne de remarque, et +qui se renouvela pendant toute cette guerre. Les habitants montrèrent +souvent de la faiblesse et de la tiédeur. Le souvenir des affreux +traitements que leur infligeait le gouvernement de Naples, n'était pas +fait pour les enhardir; mais ils se bornaient à s'enfermer, à ne pas +donner signe de vie, et il n'y a pas eu un traître parmi eux. Un seul +homme pouvait compromettre le succès de cette audacieuse manoeuvre. Bien +plus, à Palerme, tout le monde savait l'arrivée de Garibaldi pour le 26, +et connaissait la porte qu'il devait attaquer. Nul ne pensa à vendre ce +projet aux autorités napolitaines qui auraient pu facilement remplacer, +par d'autres troupes, les naïfs soldats lancés plus naïvement encore à +la poursuite des débris de l'armée libératrice. Ce qui montre combien +tout le monde était d'accord pour souhaiter la fin de leur occupation. + +Dans la nuit du 25 au 26, l'armée nationale quittait Marinero, et +marchait vers Missilmeri qu'elle laissa sur sa droite pour gagner les +monts Gibel-Rosso. C'était une bonne position militaire, et d'où l'on +pouvait découvrir tout Palerme. Le 26 il y eut une alerte assez vive, +mais qui n'eut pas de suites. L'armée passa le restant de la journée à +ce bivouac; dans la soirée, une reconnaissance de cavalerie napolitaine +vint se heurter contre ses vedettes, et, après avoir échangé quelques +coups de feu, se replia sur la ville. + +Ce fut là que le général Garibaldi prit ses dernières dispositions et +prépara l'attaque de la ville. Les munitions étaient rares; il ne +restait plus qu'une dizaine de cartouches par homme. On n'avait plus +d'artillerie. L'armée avait bien grossi en nombre, mais les recrues +étaient des _picchiotti_, et l'on avait perdu plus de trois cents hommes +parmi les soldats véritables. C'était donc avec seize à dix-sept cents +baïonnettes tout au plus qu'on allait attaquer une ville et une +citadelle défendues par une garnison de vingt à vingt-deux mille hommes. +Quelles que fussent les sympathies des habitants, il n'y avait pas à se +faire de grandes illusions sur le concours qu'on en pouvait attendre, au +moins dans les premiers moments. + +Le 26, dans la nuit, cette poignée d'hommes prenait les armes et +descendait impétueusement des monts Gibel-Rosso vers Abbate, traversait +ce bourg et arrivait sans coup férir au pont de l'Amiraglio, défendu par +un régiment napolitain; le 27, à trois heures du matin, trente-deux +hommes et seize guides composant l'avant-garde se jetaient sans hésiter +sur les troupes qui gardaient les abords du pont, et les forçaient à en +abandonner la défense. L'armée avait été partagée en trois colonnes +d'attaque: l'une commandée par Bixio, l'autre par Sertori, celle du +centre par le général Garibaldi. A quatre heures, chassant l' ennemi de +maison en maison, dans le faubourg, les volontaires arrivèrent à la +porte de Palerme au milieu de l'incendie allumé par les fuyards dans +chacune des maisons qu'ils étaient forcés d'abandonner. A six heures le +faubourg était pris. Il y avait en ce moment environ douze mille hommes +au Palazzo-Reale, couvrant le front de la ville. La citadelle, avec cinq +mille hommes, défendait la gauche, du côté du mont Pellegrini; deux +mille hommes, environ, occupaient le faubourg que venait d'enlever +l'armée libératrice. Il y avait bien encore quatre mille hommes, mais +ils étaient à la poursuite d'Orsini. En attaquant par ce faubourg, le +général Garibaldi avait l'intention d'isoler, par un vigoureux coup de +main, la citadelle du Palazzo-Reale, et d'offrir en même temps, par ce +seul fait, un point d'appui au mouvement insurrectionnel des habitants. +A quelques heures d'intervalle, le colonel Orsini atteignait aussi +Palerme, ramenant ses pièces, après avoir dérobé adroitement sa marche à +la colonne napolitaine qui le poursuivait, et qui, un beau matin, en se +réveillant, n'avait plus su retrouver la piste du gibier qu'elle +chassait si maladroitement. + +On ne saurait se faire une idée du désarroi dans lequel se trouvait déjà +en ce moment l'armée royale, et du découragement que les défaites de +Calatafimi et de Parco avaient apporté même parmi les soldats les plus +résolus. En voici un exemple: après le passage du pont de l'Amiraglio, +un jeune volontaire, nommé Kiossoni, Messinois, et dont le père avait +été longtemps vice-consul de France en cette ville, se précipita, suivi +seulement de quelques camarades, sur une barricade qui barrait le +boulevard, à gauche de la porte de Termini, par laquelle les troupes +royales rentraient en désordre. Aucun défenseur n'y paraissait; mais, +arrivés au sommet, ils virent de l'autre côté, à une cinquantaine de +mètres, deux ou trois compagnies, l'arme au pied, qui, en apercevant les +casaques rouges, se débandèrent immédiatement dans toutes les +directions, laissant nos volontaires se frotter les yeux pour s'assurer +s'ils ne rêvaient pas. + +Deux braves soldats napolitains étaient restés seuls cernés dans une des +maisons du faubourg, et, brûlant jusqu'à leur dernière cartouche, ils ne +mirent bas les armes que sur les instances d'un compatriote, volontaire +dans l'armée de Garibaldi; ils furent parfaitement traités, et même +fêtés par leurs vainqueurs. Ces pauvres diables, pleurant presque de +rage, ne savaient de quelle expression flétrir les compagnons qui les +avaient abandonnés lâchement. + +L'aspect du faubourg était pitoyable. Partout où passaient les +Napolitains arrivaient l'incendie et le pillage. Leur fuite précipitée +ne les empêcha pas de commettre dans la ville les atrocités qui avaient +désolé le faubourg sur la route de Montreal. + +Pendant que les Garibaldiens bousculaient devant eux les troupes +royales, s'apprêtant à les suivre dans Palerme, ils furent rejoints par +quelques volontaires Palermitains, mais peu nombreux. La plus grande +partie des jeunes gens et des hommes d'action avaient été éloignés de la +ville ou exilés depuis longtemps par la police de Maniscalco. + +Du reste l'expiation commençait déjà pour ses agents. Plusieurs sbires, +qui essayaient de fuir pendant l'attaque, furent reconnus et écharpés à +côté du Jardin des Plantes. + +Un autre, voulant forcer les factionnaires napolitains pour chercher son +salut dans la fuite, fut fusillé par les siens qui le prirent pour un +transfuge. + +Dans une petite et misérable habitation, près du pont de l'Amiraglio, +vivait une pauvre famille; le père, forcé par les soldats royaux d'aller +leur chercher de l'eau, fut malheureusement atteint d'une balle et tué +sur le coup. Un instant après, sa maison était brûlée. Sa femme et ses +deux enfants n'ont jamais reparu. Tristes scènes qui pâlissent cependant +à côté de celles dont l'intérieur de Palerme va être le théâtre. + + + + +II + + +Pour bien comprendre la manoeuvre hardie que ne craignait pas de tenter +le général Garibaldi, certain qu'il était du courage et de la +détermination de ses volontaires, manoeuvre qui devait d'un seul coup +lui donner gain de cause vis-à-vis de troupes démoralisées, il faut se +rendre compte de la situation topographique de Palerme, ainsi que des +positions qu'occupaient les Napolitains. + +Jadis entourée de fortifications assez imposantes qui existent encore +pour la plupart, la ville a la forme d'un rectangle dont les côtés les +plus petits regardent, l'un la mer, et l'autre la campagne dans la +direction de Montreal et Parco. Les deux autres, qui ont au moins trois +fois le développement des premiers, font face, l'un au mont Pellegrini +et aux campagnes de Castellamare, l'autre aux monts Gibel-Rosso et +Abbate. C'est de ce dernier côté que l'armée de Garibaldi se présentait +devant Palerme. Deux rues principales coupent presque à angle droit +l'espace occupé par la ville. L'une, la rue de Tolède, part du bord de +la mer, près de la citadelle, et monte jusqu'au Palais-Royal; l'autre +vient couper la première à la place des Quatre-Cantons, presque au +centre de la ville, et aboutit à la porte qu'attaquait le général +Garibaldi. Chacune de ces voies partage Palerme en deux parties égales, +soit en longueur, soit en largeur. Les Napolitains ayant leurs forces +réunies aux deux extrémités de la rue de Tolède, le Palazzo et la +citadelle, allaient donc trouver leurs communications coupées, si +Garibaldi pouvait, sans coup férir, s'emparer de l'autre rue. Il avait +encore cet avantage, en occupant le centre de la ville, qu'il donnait la +facilité à tous les habitants de se replier sur sa ligne d'opérations et +de s'y fortifier sans craindre d'être eux-mêmes surpris par les troupes +royales et fusillés sans autre forme de procès. De plus, il empêchait, +par cette audacieuse manoeuvre, le ravitaillement des troupes et de +l'artillerie du Palazzo-Reale, en les isolant de leur base d'opérations +qui était la citadelle et surtout l'escadre. + +Aussi les troupes garibaldiennes, que nous avons laissées à la porte de +Palerme poussant devant elles les troupes royales, et s'arrêtant un +instant pour se reformer en épaisse colonne d'attaque, lancèrent-elles +bientôt plusieurs compagnies dans l'intérieur de la ville pour nettoyer +les petites ruelles qui viennent aboutir à la porte dont on venait de +s'emparer; tandis que le gros de l'armée se jetait, tête baissée, dans +la grande voie pour gagner au plus vite la place des Quatre-Cantons. Ce +mouvement fut si énergiquement exécuté qu'en moins d'une heure la place +des Quatre-Cantons, le reste de la rue et la porte qui est à +l'extrémité, étaient au pouvoir des volontaires. Vainement les +Napolitains avaient essayé de les arrêter en trois ou quatre endroits. +Par un choc irrésistible et presque sans tirer un coup de feu, les +casaques rouges, chargeant à la baïonnette, les obligeaient à céder la +place et à se retirer en désordre vers la citadelle ou vers le +Palazzo-Reale. C'est en ce moment que l'escadre napolitaine, qui +jusque-là, s'était contentée d'envoyer quelques boulets dans la +direction du faubourg attaqué, commençait à prendre une position plus +sérieusement offensive, et manoeuvrait pour trouver un mouillage +favorable à son tir. Mais deux frégates seulement parvinrent à +s'embosser; les autres, soit mauvaise volonté, ce qui est probable, soit +impossibilité, manquèrent leur mouvement et restèrent spectatrices des +événements. Ces deux navires, parfaitement placés et balayant la rue de +Tolède, commencèrent immédiatement sur la ville un feu violent, qu'ils +continuèrent même pendant la nuit. La citadelle, de son côté, ne +ménageait ni ses bombes ni ses boulets. + +Les barricades commencèrent immédiatement. Élevées par des mains +habiles, elles prirent en peu d'heures un développement et un relief +incroyables. Il faudrait un volume entier pour en expliquer le réseau. +La nuit, qui arriva à temps pour seconder les travailleurs, fut bien +employée par les deux partis; car les Napolitains, de leur côté, +établissaient des retranchements à toutes les issues venant aboutir au +Palazzo-Reale et à la citadelle. + +Dans cette ville privée de lumière, et où toutes les maisons semblaient +abandonnées, on n'entendait alors que le bruit des pinces et des pioches +frappant les dalles des rues et quelques coups de feu échangés au hasard +de part et d'autre. + +De temps en temps, des coups de canon partant de l'escadre, de la +citadelle et du Palazzo, jetaient une lueur rapide dans la rue de Tolède +et éclairaient sinistrement les travailleurs des deux partis. Sur les +deux heures du matin, plusieurs détachements de volontaires commencèrent +à s'avancer par les rues latérales dans la direction du Palazzo-Reale, +ainsi que vers la place de la Marine et le ministère des finances du +côté de la citadelle. Ce ministère était occupé par quatre bataillons. + +La fusillade petilla bientôt partout et la canonnade, qui ne tarda pas +à s'y joindre, donna à tous ces engagements partiels les proportions +d'une vraie bataille. Mais c'était surtout aux abords du Palazzo-Reale +que le combat était le plus vif. + +Ou tirait à bout portant au milieu des flammes allumées par les bombes +et les obus de la citadelle ou de l'escadre. Peu d'habitants +apparaissaient pour se joindre aux troupes libérales. Ils ne trouvaient +sans doute pas la poire assez mûre. Leurs maisons restaient +impitoyablement fermées, sauf celles qu'ouvrait le feu ou la troupe +napolitaine; car ces défenseurs de la royauté ne se faisaient faute ni +d'aider l'incendie quand ils ne l'allumaient pas eux-mêmes, ni de piller +sans scrupule, et la plume se refuse à retracer les actes d'atrocité +commis par ces bandes effrénées. + +Cependant deux colonnes étaient parties en même temps pour tourner les +positions de l'armée royale en l'attaquant par la Porta-Nuova et par la +Porta-Maqueda. L'une, commandée par Bixio, l'autre par La Masa. Bixio +s'empare d'abord de la caserne des Suisses, puis se porte vers la +caserne des Quatro-Venti où il fait prisonniers plusieurs officiers +supérieurs et un régiment. + +Déconcertées par l'impétuosité de cette attaque, les troupes royales +commencèrent à se replier en désordre sur la place du Palais-Royal dont +les abords étaient fortement gardés. La place de la Cathédrale, qui est +un peu avant celle du Palais-Royal en venant de la mer, devint alors le +théâtre d'un combat acharné. Le couvent des Jésuites, à l'angle de la +rue de Tolède et de la place de la Cathédrale, occupé par un bataillon +de chasseurs à pied, est attaqué et enlevé rapidement. + +Le général Lanza, qui commande les troupes du palais, voyant ce couvent +pris par les Garibaldiens, fait tirer dessus à obus et l'incendie. Le +palais Carini, situé en face, a le même sort. + +Les tours de la cathédrale elles-mêmes servent de point de mire à +l'artillerie napolitaine. + +On voit insensiblement les couleurs nationales apparaître partout. Les +fenêtres qui peuvent donner vue sur les troupes royales sont garnies de +volontaires qui les déciment par leur feu. + +On se bat à la fois au Palais-Royal, à la Cathédrale, dans la rue de +Tolède, à la place de la Marine, autour de la citadelle et dans tout le +quartier Paperito, où l'incendie, allumé par les bombes de la citadelle +et de l'escadre, fait de rapides progrès. Déjà beaucoup de détachements +royaux battent en retraite vers la citadelle par la place Caffarello et +la place de la Funderia. Ces détachements sont assaillis dans leur fuite +par une grêle de balles, qui leur fait perdre beaucoup de monde. + +La place des Quatre-Cantons était devenue désormais la base des +opérations de Garibaldi. Le général Türr occupait le palais du Sénat. +L'état-major de Garibaldi était partout et se multipliait pour faire +face aux exigences de la position. On commence à pousser quelques +barricades du côté de la place de la Marine, pour attaquer +vigoureusement la brigade qui la défend. La fusillade devient très-vive +entre le ministère des finances et les coins de rues qui lui font face. +Les vaisseaux napolitains continuent un feu terrible, mais plus +destructeur que meurtrier. A cinq heures, les troupes campées au palais +étaient bien et dûment entourées et coupées. Complétement maître de la +partie de la ville comprise entre la Marine et le Palais-Royal, +Garibaldi n'avait plus qu'à se fortifier pendant la nuit, et à attendre +le lendemain. Palerme tout entier était en insurrection. Les faiseurs de +barricades surgissaient de toutes parts. + +A six heures du soir, le feu avait molli; mais, sur les sept heures et +demie, le bombardement recommençait avec plus de fureur. On se battait à +la lueur de l'incendie que les projectiles allumaient de toutes parts. + +Pendant la nuit, les barricades se multiplièrent et prirent un relief +imposant. Les volontaires se rapprochaient de minute en minute du +Palais-Royal, où, de leur côté, les Napolitains se barricadaient de plus +en plus. Plusieurs bombes lancées par l'escadre, vinrent tomber au +milieu d'eux et causèrent un grand désordre. Le 28, au matin, la +position des troupes royales était celle-ci: treize à quatorze mille +hommes au Palazzo-Reale, deux ou trois mille hommes à la Marine et +plusieurs bataillons dans les prisons et les casernes; le reste dans la +citadelle. Dans la journée, ils furent forcés d'abandonner toutes ces +positions, sauf celles du Palais-Royal et de la Marine. Le palais Carini +était complétement détruit. Tout le quartier qui est à l'est du +Palais-Royal brûlait. Le bombardement continuait toujours. De nombreuses +bandes de _picchiotti_ descendaient les hauteurs et venaient se mêler +aux volontaires. Vers le soir, on ne se battait plus qu'autour du +Palais-Royal, que les insurgés commençaient à dominer du sommet des +maisons voisines, et entre autres de l'Archevêché. Partout les maisons +s'écroulaient sous les bombes et les obus. La nuit, comme celle de la +veille, fut employée à se fortifier de part et d'autre. Le lendemain, au +lever du jour, plusieurs décrets du général Garibaldi étaient affichés: +ils punissaient de mort l'assassinat, le vol et le pillage, organisaient +la garde nationale, nommaient une municipalité provisoire, faisaient +appel aux enrôlements. A midi, l'attaque du palais recommence avec +acharnement; les troupes royales quittent la place de la Marine et se +retirent dans la citadelle, abandonnant plusieurs canons. Vers le soir, +l'incendie est dans trois ou quatre quartiers de la ville. La nuit se +passe sur le qui-vive du côté des Garibaldiens; on s'attend à une +attaque résolue de la part des troupes qui reviennent de la poursuite +d'Orsini, où elles ont été si bien jouées. En effet, le lendemain matin, +elles viennent donner tête baissée sur la ville par la porte Reale, où +elles sont reçues par les troupes de Bixio qui les forcent à la +retraite. Vers midi, on parle d'armistice, et deux délégués du général +Lanza se rendent à bord de l'_Hannibal_, où se trouvent réunis également +le commandant du _Vauban_ et celui d'une frégate américaine. Garibaldi y +vient de son côté avec Crispi, le colonel Türr et Menotti. On ne peut +s'entendre, et l'entrevue est bientôt terminée. Cependant la convention +tacite d'armistice dure toujours. + +Le lendemain 31, on annonce une trêve de trois jours. + +Plus de trois mille bombes avaient été lancées sur la ville pendant le +bombardement. Le temps de l'armistice fut mis à profit par les +volontaires de Garibaldi et les habitants de Palerme. Les barricades +furent complétées partout; les plus fortes reçurent des canons. Quant +aux Napolitains, ils restaient bloqués au Palais-Royal et manquaient +totalement de vivres; Garibaldi leur en fit donner. Il fit retirer +également, et emporter dans les hôpitaux, tous leurs blessés, et Dieu +sait si le nombre en était grand! On apprenait, en même temps, l'arrivée +à Marsala d'un fort détachement de volontaires qui venaient grossir +l'armée nationale. + +Trois ou quatre jours se passèrent ainsi. Garibaldi coupant, taillant +administrativement, législativement, militairement, financièrement, et +le tout carrément et promptement. + +Les décrets se suivaient avec une rapidité inouïe et, certes, on ne peut +accuser ses ministres d'avoir occupé des sinécures. + +Enfin, le six, le retour du général Letizia, arrivant de Naples, +termina les pourparlers et l'armistice provisoire fut remplacé par une +capitulation en règle. + +Les troupes napolitaines devaient évacuer immédiatement toutes leurs +positions de la ville et se retirer dans la citadelle et sur le môle, où +leur embarquement aurait lieu avec armes et bagages dans le plus bref +délai possible. Les prisonniers civils et militaires encore en leur +pouvoir devaient être remis entre les mains du nouveau gouvernement, le +jour même où la citadelle terminerait son évacuation. Les troupes +campées au Palais-Royal durent donc traverser la ville pour rentrer à la +citadelle. Ces douze ou quatorze mille hommes étaient tellement frappés +de stupeur et découragés qu'au moment de s'acheminer, ou plutôt de se +faufiler dans ce réseau de barricades qui les séparait de la forteresse, +ils refusèrent de marcher sans un sauf-conduit et une garde de casaques +rouges. Le général Garibaldi souscrivit à leur demande, et on vit cette +armée, avec artillerie, cavalerie, génie, etc., défiler tristement au +milieu d'une population exaspérée, dont les regards, certes, n'avaient +rien de bien rassurant. Une centaine de volontaires formaient l'escorte, +protection du reste bien superflue. A peine entrées dans la citadelle, +ces troupes y furent consignées rigoureusement. Aussitôt, d'ailleurs, +toutes les rues aboutissant à la forteresse furent murées jusqu'à la +hauteur du premier et du deuxième étages, et les _picchiotti_, +montagnards, etc., vinrent d'eux-mêmes s'installer autour des remparts, +afin d'éviter toute espèce de surprises. + +Déjà, depuis plusieurs jours, la cour de Naples prenait ses dispositions +pour l'évacuation des troupes de Palerme. On vit mouiller bientôt, sur +la rade, une quantité de vapeurs remorquant des transports. Les blessés +et les malades partirent les premiers, puis vint le tour du matériel, +pêle-mêle avec les hommes. Toutes ces troupes, il faut l'avouer, +parurent peu touchées de leur défaite une fois qu'elles se virent sur le +pont des bâtiments. Leurs musiques ne cessaient de se faire entendre, et +ont les eût prises plutôt pour des conquérants célébrant leur victoire +que pour des vaincus forcés, par une poignée d'hommes, d'abandonner une +des plus belles provinces de la couronne qu'ils avaient été appelés à +défendre. Ainsi vont les choses. Quoi qu'il en soit, l'évacuation marcha +grand train, et bientôt devait venir le jour où le pavillon national +serait arboré dans toute la Sicile. + +Il faut maintenant jeter un coup d'oeil rétrospectif sur tous ces +événements, dont la marche rapide nous a fait négliger une foule de +faits qui doivent être constatés. Plus de trois cents maisons, brûlées +dans le quartier de l'Albergheria par les troupes napolitaines battant +en retraite sur le Palazzo-Reale, n'offraient plus, au moment du premier +armistice, qu'un amas de décombres encore fumants. On trouvait à chaque +instant au milieu de ces débris, des cadavres à moitié calcinés, car +les guerriers du roi de Naples avaient égorgé femmes et enfants, et +pillé, sans scrupule, tout ce qui leur tombait sous la main. Le couvent +des Dominicains blancs fut saccagé, incendié, et les femmes qui s'y +étaient réfugiées furent brûlées toutes vives. On repoussait à coups de +fusil dans les flammes celles qui cherchaient à s'échapper. Des actes +atroces furent commis. En vain, les officiers cherchaient à rappeler +leurs soldats aux sentiments de l'honneur militaire. En vain, +quelques-uns mirent même le sabre à la main pour empêcher ces infamies. +Voyant leurs ordres comme leurs épaulettes méconnus, ils furent obligés +d'assister à ces horreurs. Le palais du prince Carini, en face de la +cathédrale, fut pillé et brûlé. Les bombes aidant, il n'en restait plus, +le 1er juin, que d'informes débris menaçant de crouler dans la rue de +Tolède. Les superbes magasins de M. Berlioz, dans la même rue, étaient +complétement détruits. Il en était de même du palais du duc Serra di +Falco. Un Français, M. Barge, avait cru, en plaçant au-dessus de son +magasin nos couleurs nationales, qu'elles empêcheraient sa maison d'être +pillée; un officier napolitain donne l'ordre à un clairon de monter +enlever le pavillon. Il est lacéré, foulé aux pieds; la porte de la +maison enfoncée, et M. Barge, rossé de main de maître avec la hampe même +de son pavillon, fut emmené en prison sans autre forme de procès, tandis +que, naturellement, sa maison était pillée. Un autre compatriote, M. +Furaud, maître de langues, père de six enfants, est assailli dans sa +maison, assassiné à coups de baïonnette; quant à ceux-ci, on les a +vainement cherchés, ils ont disparu. La demeure du premier commis de la +chancellerie fut violée, et les portraits de l'Empereur et de +l'Impératrice, qui se trouvaient dans un salon, déchirés à coups de +baïonnette. Le couvent de l'Annunziata et presque toutes les maisons de +la rue qui mène à la Porta-di-Castro ont été incendiés et pillés. Celui +de Santa-Catarina, dans la rue de Tolède, a eu le même sort. On estime à +plus de quatre cents le nombre des malheureux qui ont été assassinés ou +brûlés. C'est encore en dehors de la Porta-Reale, dans ce beau faubourg +rempli de ravissantes habitations de campagne, que s'est exercée à +l'incendie et au pillage cette armée de triste mémoire. Ce ne sont ni +une ni deux maisons choisies; c'est tout le côté droit du faubourg, en +allant à Montreal, dans lequel les Napolitains ont laissé, par +l'incendie et le pillage, la trace de leur retraite. + +Leur empressement et leur joie, en quittant enfin Palerme, n'ont donc +rien qui doive surprendre. Le commandant d'un des transports qui les +emmenaient à Naples les a vus compter et énumérer leur butin dans une +partie de cartes improvisée le soir sur le gaillard d'avant. Plusieurs +de ces héros jouaient vingt piastres sur table, ou, pour mieux dire, sur +le pont. + +Dans une petite maison qui a voisine le Palazzo-Reale, un infortuné +coutelier, ou quincaillier, est assailli à l'instant où il sortait sans +armes pour tâcher d'avoir un morceau de pain pour trois enfants qui +criaient la faim. A peine dehors, malgré toutes les explications qu'il +veut donner, il est saisi, garrotté, et on se dispose à l'entraîner pour +le fusiller. Les pauvres enfants arrivent, demandant leur père. Une +décharge le jette en bas avec deux de ses enfants; le troisième est tué +d'un coup de baïonnette. Assez de ces horreurs, il y en aurait trop à +citer. En parcourant ces maisons mutilées, ces décombres sanglants, en +voyant, çà et là, les extrémités des cadavres ensevelis sous les ruines, +les débris de vêtements, que de drames ne doit-on pas supposer! Et si +chacun de ces malheureux pouvait revenir à la vie, quelle longue file de +forfaits se dresserait criant vengeance et stigmatisant d'infamie cette +armée qui semblait n'avoir pour devise, en ce moment, que pillage et +incendie! + +Pendant les divers combats qui signalèrent la prise de Palerme, les +pertes furent sensibles de part et d'autre. Celles de l'armée royale +doivent être portées, au minimum, à deux mille hommes, tués ou blessés; +parmi eux se trouvaient plusieurs officiers supérieurs, entre autres le +commandant de la gendarmerie, généralement détesté à Palerme, comme tout +ce qui tenait à la police, mais auquel il faut cependant rendre cette +justice qu'il s'est conduit bravement. Quant aux volontaires, leurs +pertes avaient aussi été sensibles. Le brave colonel hongrois Tukery, +grièvement blessé à l'attaque du Palazzo-Reale, mourait le 11 juin, +après d'atroces souffrances. Carini, dangereusement atteint d'une balle +qui lui fracturait le bras presque à la hauteur de l'épaule, au moment +où, envoyé par le général Garibaldi, il examinait, sur une barricade, +les troupes napolitaines opérant leur retour offensif, était couché pour +longtemps sur un lit de douleur. Près de trois cent cinquante soldats +étaient tués ou hors de combat. + +Plusieurs corps de volontaires s'étaient fait remarquer par l'énergie de +leur courage. Les chasseurs des Alpes, à Palerme comme à Calatafimi, +firent des prodiges de valeur. A l'attaque du couvent des Benedittini, +ils ont été superbes d'entrain et de fermeté. Une seule compagnie de +trente-cinq hommes avait eu, depuis son départ de Marsala, vingt-deux +tués ou blessés. Il se passa au milieu de ces combats un épisode qui, +tout en étant fort original, ne manque pas d'une certaine grandeur. + +En tête de beaucoup de détachements de volontaires ou d'habitants de +Palerme se trouvaient des moines qui, la croix à la main, et payant de +leur personne, entraînaient au feu jusqu'aux moins résolus. Le _padre_ +Pantaleone, que Garibaldi avait nommé son chapelain à Calatafimi, se +trouvait, au moment le plus chaud de l'action, sur la place de la +Cathédrale, à l'angle de la rue qui passe devant l'archevêché. Se +souciant moins des balles que de l'excommunication, qu'il avait naguère +si lestement conjurée, notre moine guerrier, avec sa figure exaltée et +intelligente, encourageait bravement son monde et il était facile de +lire dans ses yeux que, s'il ne mettait pas les mains à la besogne, ce +n'était pas par timidité. + +Cependant, malgré le feu soutenu des volontaires, la barricade +napolitaine attaquée tenait toujours. Les balles allaient leur train, +démolissant, par-ci par-là, quelques jambes, quelques bras, au grand +désespoir de notre aumônier qui ne ménageait pas les anathèmes à +l'ennemi, chaque fois qu'il voyait tomber un de ses braves volontaires. +Le _padre_ Pantaleone portait une grande croix de chêne d'au moins deux +mètres de haut et, dans les instants difficiles, il la brandissait +vigoureusement au-dessus de sa tête. Las, enfin, de cette fusillade qui +n'aboutissait à rien, notre chapelain s'élance, sans souci ni vergogne, +tout seul, sur la barricade napolitaine, en grimpe les étages successifs +au milieu d'un _miserere_ de balles coniques, puis, arrivé au sommet, se +met, dans son langage le plus sympathique, à faire aux soldats de +François II un discours approprié à la circonstance: il cherche à leur +expliquer brièvement comme quoi cette guerre fratricide est honteuse +pour l'humanité, comme quoi Dieu la défend, comment enfin la résistance +est inutile puisque Garibaldi est l'ange de la liberté et que le Dieu +des armées marche avec lui. + +Les soldats royaux, étonnés de cet aplomb et du courage du prédicateur, +finissent par laisser leurs cartouches tranquilles et leurs fusils se +refroidir. On en était même au plus pathétique du discours, lorsque le +capitaine qui commandait s'aperçoit que les Garibaldiens, en gens bien +avisés, profitaient insensiblement de la situation et touchaient déjà la +barricade. Il saisit une arme, couche en joue le _padre_ Pantaleone qui +ne bronche pas et lui envoie à bout portant un coup de fusil qui brûle +son froc et lui brise la croix dans les mains. Sans s'émouvoir, le +_padre_ en ramasse les morceaux pendant que les Garibaldiens escaladent +la barricade. Les soldats se hâtent de décamper et le capitaine est tué. +Un volontaire saisit son sabre, le _padre_ Pantaleone attrape le +ceinturon, le passe en sautoir, et, se précipitant à la suite des +fuyards, il plante le tronçon de sa croix dans le ceinturon du défunt +capitaine en s'écriant, de sa plus belle voix: «Allez, allez, sicaires +d'un tyran, reporter à votre maître que le _padre_ Pantaleone a mis la +croix là où était l'épée.» + +C'est le sens sinon le texte de ses paroles, car notre langue est pauvre +pour traduire quelques expressions un peu emphatiques du bel idiome +italien. Un autre moine, de l'ordre des Cordeliers, fit, sur la place de +la Marine et pendant plus de deux heures, le coup de feu avec quatre +soldats napolitains embusqués dans une construction commencée presque en +face du ministère des finances. Au bout de ce temps, on vit un de ces +soldats rallier eu toute hâte un fort peloton qui était au coin du +ministère. Le cordelier en conclut que, si les autres ne s'en allaient +pas, puisqu'ils ne tiraient plus c'est qu'il devait leur être arrivé +des choses graves et que leur position étant fort hasardée, vu la +quantité de projectiles qui pleuvaient dru comme grêle, il était de son +devoir, à lui, d'aller les trouver pour leur porter les consolations de +son ministère. Il posa tranquillement son fusil, rejeta son froc en +arrière et traversa la place pour disparaître dans la bâtisse en +question. Quelques instants après, on le vit reparaître avec un blessé +qu'il portait comme un enfant. Trois fois il fit le même voyage, trois +fois il ramena son homme; la dernière fois, à l'instant où il +franchissait sa barricade, la même balle qui lui fracassait le bras, +tuait roide l'infortuné pour lequel il se dévouait. Sans s'émouvoir, il +posa à terre son fardeau, lui récita les prières des morts et s'en fut +ensuite à l'ambulance. + +Un jeune volontaire vénitien, déjà blessé assez gravement à Calatafimi, +se précipite à l'attaque du couvent des Benedittini et s'efforce, à +coups de hache, de briser une petite porte latérale pouvant donner accès +dans le couvent. Les balles pleuvent sur lui de toutes parts, un obus +vient, en ricochant, éclater au-dessus de sa tête et le couvrir de +gravats. En vain ses camarades le rappellent. «Je ne suis plus bon qu'à +être tué, leur crie-t-il, au moins, en mourant, je rendrai encore un +service.» Exaltés par cette intrépidité, deux d'entre eux le rejoignent +et cherchent à l'entraîner. En ce moment, un canon de fusil passe par +une fenêtre immédiatement au-dessus de la porte et le malheureux reçoit +le coup en pleine poitrine. Ses camarades ne rapportent qu'un cadavre. + +Dans les rues qui mènent à la Piazza di Bologni, la lutte fut sérieuse. +Les soldats royaux, comme partout ailleurs, incendiaient et pillaient. +Les malheureux habitants de ce quartier, éperdus d'effroi, essayaient de +fuir dans toutes les directions, entraînant femmes et enfants; ce +n'étaient partout que gémissements et lamentations. Quelques hommes +déterminés se réunissent en armes à l'angle d'une petite impasse, en +occupent la maison et s'y barricadent après y avoir donné l'abri à +quantité de femmes et d'enfants. Quelques instants après, cette maison +est attaquée; mais on s'y défend vigoureusement. Les femmes, reprenant +courage, font pleuvoir sur les assaillants une grêle de tuiles, de vases +de toutes sortes, enfin ce qui leur tombe sous la main. + +Une bombe vient s'abattre sur le toit, entraîne le troisième et le +quatrième étages, et, en éclatant, tue et blesse encore plusieurs femmes +et des enfants. Quelques moments après, les flammes viennent se joindre +aux balles napolitaines. + +De huit qu'ils étaient, les assiégés ne comptent plus que cinq hommes, +dont un blessé. Cependant, des femmes, des enfants, des vieillards les +supplient de ne pas les abandonner. Il faut prendre un parti; le blessé +et un de ses camarades grimpent au faîte de l'édifice qui menace ruine; +on y hisse, les uns après les autres, les malheureux réfugiés, et, +lorsque tous sont à l'abri dans une maison dont l'issue donne sur une +rue inoccupée par l'armée royale, les trois braves gens qui continuaient +à lutter avec les royaux, battent eux-mêmes en retraite, n'abandonnant +qu'une ruine ensanglantée. + +Dès le 8 juin, des débarquements de volontaires s'effectuaient un peu +partout. + +Du 9 au 11, une petite escadre partait de Gênes. Elle se composait de +l'_Utile_, remorquant le _Charles and Jane_, le premier commandé par le +capitaine Molessa, le second par le capitaine Quain; puis venaient le +_Franklin_, capitaine Orrigoni, un des anciens compagnons d'armes de +Garibaldi dans la Plata; l'_Orregon_, capitaine West; le _Washington_, +dont les volontaires étaient commandés par le colonel Baldeseroto. +Environ 3,000 hommes étaient répartis sur ces différents navires et +c'était le renfort le plus considérable que l'on eût encore reçu. Medici +commandait en chef. + +Partis à quelques heures d'intervalle, ces navires firent des routes +diverses pour atteindre Cagliari où était le rendez-vous général. Tous y +arrivèrent heureusement, excepté l'_Utile_ et le bâtiment qu'il +remorquait. + +Se trouvant dans le N.-E. du cap Corse, à environ douze milles au large, +ces deux navires furent approchés par une corvette à vapeur battant +pavillon français. Bientôt un canot accosta et un officier, s'exprimant +parfaitement en français, vint demander où l'on allait et offrir même la +remorque de son bâtiment pour gagner les côtes de Sicile, si telle +était la destination des navires. Ces propositions furent accueillies +par les volontaires aux cris de _Vive la France!_ _vive Garibaldi!_ +Toutefois le capitaine crut devoir refuser la remorque offerte si +galamment. Le canot retourne à son bord; mais à peine est-il arrivé +qu'un changement à vue s'opère sur la corvette de guerre. Les mantelets +des sabords, rapidement abaissés, laissent apercevoir les pièces +détapées et l'équipage en branle-bas de combat. Le pavillon français +glisse le long de sa drisse et est remplacé par le pavillon napolitain +en même temps qu'un coup de canon à boulet signifiait aux deux navires +l'ordre de stopper et d'amener leurs pavillons. + +L'_Utile_ portait le pavillon piémontais et le _Charles and Jane_, celui +des États-Unis. Les capitaines se refusèrent à amener leurs pavillons, +mais ils durent se résigner à se laisser emmener, non sans protester. +Quel triste moment eussent passé les marins de la _Fulminante_ (c'est le +nom de la corvette napolitaine), si les volontaires avaient pu sauter +sur son pont. Faute de mieux, ils leur lancèrent toutes les malédictions +que le vocabulaire italien peut offrir. Pendant que la diplomatie +s'occupait de cette affaire, les autres bâtiments de l'expédition +atteignaient Cagliari, et, de là, mettaient le cap sur Castellamare, +dans le golfe de ce nom, où devait s'effectuer leur débarquement. Le 18 +juin, en effet, on apprit à Palerme l'arrivée du convoi de Medici. Un +navire débarquait ses troupes à Santo-Vito, et les deux autres à +Castellamare. Il est aisé de se figurer l'allégresse générale en +apprenant l'arrivée à bon port de cette petite division qui, outre trois +mille hommes aguerris, apportait encore dix mille fusils et une grande +quantité de munitions. Aux illuminations quotidiennes se joignirent +immédiatement toutes sortes de concerts en plein vent, des promenades +aux flambeaux avec force drapeaux et force _Viva la liberta_! + +Le général Garibaldi était immédiatement monté à cheval pour assister au +débarquement de ces renforts. + +Mais, vers minuit, au moment où le calme commençait à se faire, grâce à +la fatigue des musiciens et à l'enrouement des criards, à l'instant, +enfin, où les illuminations commençaient à s'éteindre et les habitants à +s'endormir, quelques coups de canon de fort calibre se firent entendre +au large et vinrent éclairer de leur lueur sinistre les sommets du mont +Pellegrini, ainsi que les mâtures des navires qui étaient sur rade. A la +première détonation, chacun dresse l'oreille; à la seconde, on saute de +son lit; à la troisième, on est presque habillé, enfin, à la quatrième, +les fenêtres et les portes commencent à s'ouvrir, les femmes à trembler +et les enfants à piailler. Dans les rues, les factionnaires regardent si +leurs amorces sont bien on place et redoublent leurs cris de: +_Sentinelles, veillez!_ Les bourgeois se groupent à chaque carrefour, et +les suppositions vont leur train. Dans les casernes, les clairons +écorchent les airs les plus variés pour appeler aux armes les +volontaires. Enfin, au palais, tout le monde s'inquiète, et le +commandant, en l'absence du général Garibaldi, commence à envoyer dans +toutes les directions des ordonnances à la recherche des nouvelles. + +Quelle voix mystérieuse annonce tout dans ces circonstances? On apprend +bientôt qu'il n'est arrivé que trois navires à Castellamare. Le +quatrième et son remorqueur manquent. + +La canonnade devient plus vive, elle semble parfois se rapprocher de +l'entrée du port de Palerme. + +On sent s'agiter dans l'ombre toute cette ville surprise dans son +premier sommeil. Parmi les suppositions, la plus probable est que la +croisière napolitaine, après s'être emparée du navire manquant et +qu'elle fait semblant de combattre en ce moment, se dirigera vers ceux +qui débarquent. Tout le monde court et s'agite. Les postes en armes se +dirigent vers le quai. On entend tomber, çà et là, sur les dalles des +rues, les baguettes des fusils chargés par des mains encore +inexpérimentées. Enfin, de sourds piétinements, venant du côté des +casernes, indiquent que les troupes sont en marche. Malheureusement, +l'âme de toute l'armée est absente; le général Garibaldi est à +Castellamare. + +Les décharges continuent toujours, plus multipliées et plus rapprochées. +Il est deux heures. L'inquiétude est à son comble. On se voit déjà à la +veille d'un nouveau bombardement. + +Autour de la citadelle, on a peine à retenir les _picchiotti_ qui +veulent se précipiter à l'assaut de ces remparts, dégarnis de leurs +engins de guerre, pour se venger sur les troupes napolitaines des +événements qu'on suppose se passer au large. Enfin, à deux heures un +quart, un canot arrive à force d'avirons sur le quai, et un midshipman +qui en débarque prévient que l'on ait à aviser les autorités que le +canon que l'on entend est celui d'une frégate britannique qui fait +l'exercice au large. Ce trait peint-il assez les Anglais? Entre une et +deux heures du matin, à quelques milles à peine d'une ville qui vient de +subir les horreurs d'un bombardement et qui, encore tout en émoi, se +remet à peine des terreurs du combat et de l'incendie, aller faire +branle-bas de combat de nuit et exercice à feu! Et que dire de ces +pauvres soldats napolitains enfermés dans la citadelle et non moins +inquiets que les habitants de la ville, car ils entendaient du haut de +leur bicoque désarmée les imprécations et les cris de vengeance de leurs +ennemis! + +Que fût-il arrivé si l'on n'eût pu retenir les _picchiotti?_ et, quel +qu'eut été le résultat de leur attaque, que de sang pouvait être versé, +et pourquoi? Enfin, à trois heures du matin, tout était rentré dans le +calme. + +Le 20, au matin, le premier détachement des volontaires débarqués +arrivait à Palerme à cinq heures environ. C'étaient deux magnifiques +bataillons de chasseurs à pied, parfaitement uniformes et bien équipés, +armés de carabines rayées et paraissant remplis de gaieté et d'entrain. +Le 21 et le 22, le restant des troupes débarquées suivait le mouvement +et venait prendre ses casernements en ville. + +L'enthousiasme avec lequel chaque nouveau corps arrivant était reçu est +indescriptible. Les bouquets et les applaudissements se succédaient sans +interruption sur la route qu'il parcourait. + +Le corps des guides s'organisait rapidement. Une commission de remonte +avait été installée et fonctionnait avec activité. Bientôt leurs deux +escadrons furent complets, et on s'occupa de la formation de deux +régiments de hussards. + +Toutes les statues rappelant l'ancien gouvernement avaient été brisées +dès les premiers jours, et leurs débris jetés à la mer. Le 6 juin, un +décret du général Garibaldi faisait adopter par la patrie les enfants et +les familles des volontaires tués pendant la guerre. + +Le 8 et le 9, une forte escadre sarde venait mouiller sur rade, et +apportait à Garibaldi un appui moral immense. + +On avait appris les événements de Syracuse et de Catane, qui étaient +venus encore surexciter l'enthousiasme des habitants de Palerme et des +volontaires. + +Le 9, on avait connaissance de l'évacuation de Trapani par les troupes +royales. La prison d'État du fort de Favignano, sur l'île de ce nom, +abandonnée par sa garnison, fut ouverte par les habitants de l'île, qui +s'empressèrent de mettre en liberté tous les prisonniers politiques. + +On apprenait aussi le pronunciamento de Girgenti, de Caltanisetta, qui +avaient chassé les préfets royaux et leurs troupes, organisé leurs +gardes nationales et ouvert immédiatement des souscriptions dont ils +envoyaient les fonds au dictateur. + +Tout allait donc pour le mieux, et l'évacuation, qui continuait grand +train, allait amener bientôt la remise de la citadelle. En effet, le 18 +au soir, à la nuit tombante, le pavillon napolitain fut amené. Le +lendemain matin, vers les neuf heures, les couleurs italiennes étaient +hissées en tête du mât de pavillon à la porte d'entrée du fort qui était +lui-même remis aux délégués du général Garibaldi, et occupé +immédiatement par un poste de chasseurs des Alpes. + +Il restait cependant encore vers le môle une certaine quantité de +troupes à embarquer; mais à une heure, les derniers hommes rejoignaient +les navires, et toute l'escadre napolitaine appareillait. Peu de temps +auparavant avait eu lieu la remise des prisonniers palermitains retenus +dans le fort depuis le 4 avril. Ces prisonniers, appartenant aux +premières familles de la cité, étaient: le prince Antonio Pignatelli, le +baron di Calabria, le _padre_ Octavio Lanza, le marquis Santo-Giovanni, +le prince Nisciemi, le prince Giardinelli, le baron Rizzo, etc. + +Toute la ville s'était donné rendez-vous devant la citadelle pour les +recevoir. + +Accueillis par des cris frénétiques, les prisonniers furent portés, +plutôt qu'escortés, vers les voitures où leurs familles les attendaient. +Un long cortège d'équipages, les musiques civiles et militaires de +Palerme, des détachements de tous les corps de volontaires et de +nombreux _picchiotti_ remplissaient les rues avoisinantes. Dans leur +parcours, jusqu'au Palais-Royal, ce ne fut qu'une longue ovation. Les +prisonniers étaient littéralement ensevelis sous les fleurs qu'on leur +jetait de toutes parts. On dansait, on sautait et on s'embrassait aux +abords du cortège, en tête duquel marchait, ou plutôt gambadait, tout le +monde a pu le voir, plus d'un grave cordelier à la robe de bure qui +envoyait à la fois des bénédictions avec ses mains et des entrechats +avec ses pieds. C'était, en un mot, la folie de l'ivresse et un coup +d'oeil magique. Pas un cri, pas une figure qui ne fût à l'unisson de +l'allégresse commune, et, ce qui est plus remarquable, on n'eut pas à +déplorer le plus petit accident dans ce brouhaha et dans cette cohue. + +De nombreux déserteurs napolitains restaient en ville, la plus grande +partie demandant à être incorporés dans les volontaires. + +En résumé, le nombre des morts en ville était de 573; celui des +volontaires, de près de 300, et celui des Napolitains, de 5 à 600 tués +et 1,500 blessés. + +Le chiffre des dégâts dans la ville s'élevait à plus de 30 millions. + +Comme on pourrait taxer d'exagération le récit des atrocités commises +par les troupes royales, il est bon de citer, entre autres documents, le +rapport du vice-amiral anglais Mundy. + +«A bord de l'_Hannibal_, à Palerme, 3 juin.» + +«_Le vice-amiral Mundy au secrétaire de l'Amirauté._» + +«Je vous adresse le rapport suivant sur les dégâts et les morts causés +dans la ville par le bombardement. Les ravages sont épouvantables. Tout +un quartier, d'une longueur de mille yards sur cent de large, est réduit +en cendres. Des familles entières ont été brûlées vivantes avec les +bâtiments. Les troupes royales ont commis d'horribles atrocités. Dans +d'autres parties de la ville, des couvents, des églises et des édifices +isolés ont été détruits par les bombes. On en a lancé onze cents de la +citadelle sur la ville, et environ deux cents des navires de guerre, +sans compter les boîtes à feu, la mitraille et les boulets. + +«L'armistice à été indéfiniment prolongé, et l'on espère que les +puissances européennes s'interposeront pour empêcher une plus longue +effusion de sang. + +«La conduite du général Garibaldi, pendant l'action et depuis la +suspension des hostilités, a été noble et généreuse.» + + + + +III + + +C'est ainsi que le 30, au matin, dans la bonne ville de Palerme, tout le +monde se levait, aspirant à pleins poumons l'air de la liberté. Ses cent +quatre-vingt-dix mille habitants pouvaient causer de tout impunément, et +s'en donner à crier: A bas François II! A bas les Napolitains! sans que +le moindre sbire vînt leur mettre la main au collet et les conduire, +avec accompagnement de coups de trique, jusque dans de jolis petits +cachots bien noirs et bien infects. + +Les couleurs italiennes flottaient partout, et, sauf les déserteurs, il +ne restait pas en ville, ni dans la citadelle, l'ombre d'un guerrier du +roi François II. Bien plus, afin d'effacer jusqu'au souvenir de la +domination napolitaine, une quantité innombrable de jeunes patriotes de +huit à douze ans, + + La valeur n'attend pas le nombre des années, + +avaient attaqué, à grands coups de cailloux et de marteau, les deux +statues de François II et de son père que, dans un moment d'épanchement, +la ville de Palerme avait fait élever sur la promenade de la Marine. En +moins d'une heure, elles étaient réduites en morceaux et leurs débris +jetés à la mer. On avait seulement conservé les deux têtes, dont l'une, +je ne sais si c'est celle du père ou du fils, fut coiffée d'une tête de +boeuf à laquelle, bien entendu, on avait eu soin de laisser les cornes. +Ces trophées furent promenés par la ville avec grand renfort de fusées +et de pétards, et le soir ce fut le prétexte d'une immense promenade aux +flambeaux. Triste spectacle pour quelque opinion que ce soit! + +A partir de ce bienheureux jour, la ville commença à dépouiller sa +parure guerrière. Les dalles, amoncelées en barricades, durent +rechercher leur ancienne place et les réintégrer. Quelques-uns des +canons qui armaient ces fortifications passagères rentrèrent à +l'arsenal, tandis que d'autres, plus modestes, reprirent leur humble +état de bornes, car il est bon de noter que plusieurs de ces engins de +destruction auraient été bien plus dangereux pour leurs propres +artilleurs que pour l'ennemi. Après avoir servi longtemps à amarrer les +bateaux sur le port, ils s'étaient vus, une belle après-midi, déterrés +et plus ou moins volontairement forcés de reprendre de l'activité. Les +malheureux étaient hors d'âge cependant, et, certes, avaient bien mérité +les invalides à perpétuité. Il y en avait un qui datait de 1666. + +Toute la population, affairée, recommençait à circuler avec plus +d'entrain que jamais, pêle-mêle avec les _picchiotti_ et les volontaires +garibaldiens. Mais, si le danger du bombardement était passé, si l'on ne +craignait plus les balles coniques napolitaines, on n'était pas encore à +l'abri de tout danger, et c'est le cas de dire, puisque nous sommes en +Sicile, qu'on était presque tombé de Charybde en Scylla. + +Les braves volontaires de Garibaldi eux-mêmes y regardaient à deux fois +avant de s'aventurer dans les rues ou les places publiques. Il est, en +effet, impossible de se figurer le laisser-aller plein de désinvolture +et d'insouciance de ces bons _picchiotti_ et montagnards, qui +promenaient partout leurs escopettes chargées, amorcées et armées. De +quelque côté que l'on se tournât, en avant, en arrière, sur le flanc +droit ou sur le flanc gauche, on était toujours sûr d'être regardé en +face par une arme à feu quelconque, au chien relevé, à la petite capsule +brillant au soleil. Or, comme on connaissait les qualités de ces armes, +qui partaient très-volontiers au repos, leur voisinage était peu +agréable. A tout instant on entendait, dans les rues, des détonations +qui faisaient courir le monde: c'était toujours un _picchiotti_ étourdi +qui, ici, venait de casser la jambe à un homme, là, de tuer une femme +allaitant son enfant. Les plus adroits se contentaient de blesser les +ânes ou de briser les vitres d'un magasin. + +Dans la campagne, c'était mieux encore. Une fois l'ennemi parti, chacun +aurait rougi de ne pas se montrer armé jusqu'aux dents. Il n'y avait pas +jusqu'aux maraîchers qui n'apportassent leurs choux et leurs carottes en +compagnie d'une canardière ou deux. Cela a duré longtemps; mais les plus +belles choses ont une fin. Sans froisser trop ouvertement et d'un seul +coup l'amour de ces braves gens pour leurs armes favorites, on commença +par leur signifier qu'ils n'eussent à circuler dans la ville qu'avec +leurs chefs particuliers. Un caporal était, au moins, de rigueur. Puis +on les engagea à aller promener leurs armes dans les montagnes, où le +grand air leur ferait du bien. On ne manqua cependant pas d'offrir, à +ceux qui voulaient faire au pays le sacrifice de leur vie, de s'engager +dans les troupes régulières, ou dans la légion anglo-sicilienne. Mais +c'était une affaire de pure politesse, car fort peu se sentirent pris +d'une passion assez belliqueuse pour suivre le nouveau drapeau du pays. +N'y avait-il pas là, tout près, avec son grand air et sa liberté, la +montagne et les bandes de pillards et de voleurs de grands chemins qui +s'organisaient un peu partout, car les troupes royales avaient eu soin +de lâcher par monts et par vaux tous les voleurs, galériens et autres +gens déclassés qui fourmillaient dans les prisons de Palerme. + +Dès le lendemain de l'évacuation, un décret municipal appela toutes les +corporations de la ville et toutes les pelles, pioches, brouettes, +pinces disponibles, à la destruction de la citadelle. Elle devait être +rasée de fond en comble afin d'ôter à tout jamais à une tyrannie +quelconque l'envie, l'idée, ou la possibilité d'un nouveau bombardement. +C'était quelque chose de curieux que l'entrain, et, en même temps, +l'inexpérience qui présidèrent au commencement de ce travail. +L'affluence était telle que les travailleurs, agglomérés les uns sur les +autres et en masse serrée sur les remparts, ne pouvaient plus bouger. On +fut obligé de faire des catégories. Un jour, c'était le tour des cochers +de fiacre, de bonne maison, de voitures de louage, etc. Tant pis pour +ceux qui voulaient une voiture. A quelque prix que ce fût, on n'eût pas +trouvé un véhicule, et les Garibaldiens qui, pas plus que nos turcos, ne +dédaignaient le plaisir d'une promenade en carrosse, durent y renoncer +et se contenter de leurs jambes. Le lendemain, c'était le tour des +congrégations, couvents, etc. Une longue procession de cordeliers, de +moines, de dominicains, voire même de prêtres, marchait militairement au +son d'une musique bruyante et de tambours fêlés; armés, qui d'une +pioche, qui d'une pelle; les petits séminaristes avaient la spécialité +des mannequins et des paniers à gravats. Tout cela hurlant: _Viva +Garibaldi! viva la Italia! viva la liberta! viva ..._ Il y en avait qui, +sur le point de se tromper par la force de l'habitude, n'avaient que le +temps d'avaler la fin de la phrase. Les abbés titrés et autres se +contentaient de brandir des oriflammes aux couleurs nationales et de +jeter des bénédictions à la foule qui, la bouche béante, les regardait +défiler. + +Un coup de canon annonçait l'ouverture et la fermeture des travaux. +Aussitôt la première détonation, un nuage de poussière couronnait la +citadelle, et ce n'était plus, aux environs, qu'une avalanche et une +pluie de gravats. Cela dura plusieurs jours ainsi. Mais un accident +troubla la fête; on ne sait par quel hasard plusieurs bombes enfouies +dans les décombres se prirent à éclater, et à tuer ou blesser quelques +travailleurs. L'enthousiasme des démolisseurs s'en ressentit et, à +l'avenir, des ouvriers seuls procédèrent à cette destruction. A chacun +son métier. Mais s'il était facile de démolir, il était moins aisé de +réparer. C'est à grand'peine que plusieurs rues commençaient à devenir +praticables. De tous côtés il fallait solidifier des édifices menaçant +ruine, ou achever la destruction de ceux qui, effondrés complètement, +n'offraient plus la possibilité d'aucune réparation. Tels étaient le +palais Carini, le couvent des Dominicains, le palais du duc Serra di +Falco, les magasins Berlioz, etc. La piazza Marina était devenue +impraticable à la hauteur de la rue de Tolède. Les égouts, effondrés, +s'étaient transformés en précipices dont il fallait se garer avec soin. +Une fois les illuminations éteintes, il n'était pas prudent de se +hasarder dans ces parages sous peine de chutes désagréables. + +Il existait à Palerme, comme dans tous les grands centres, un vaste +dépôt d'enfants trouvés. Il y en avait de grands, de petits, de moyens. +Un beau jour, grâce à un officier anglais, tout cela fut embrigadé, +embataillonné, et on vit ce diminutif de régiment, gravement armé de +balais emmanchés dans des fers de piques, manoeuvrer sur la piazza del +Palazzo-Reale, et monter la garde avec aplomb à la porte d'un couvent +quelconque dont on avait fait leur caserne. Ces enfants jouaient aussi +carrément au militaire qu'ils jouaient, quelques jours avant, à la +procession et à servir la messe, et plus d'un de ces bambins, partis +avec les brigades expéditionnaires, fit parfaitement la campagne, et se +conduisit dans maintes circonstances en troupier fini. + +La liberté est pour tout le monde. Aussi, la population mercantile de +Palerme en usa-t-elle pour étriller de main de maître ces pauvres +volontaires qui, naturellement, affluaient dans tous les établissements +publics, les cafés et les restaurants. Presque immédiatement, le prix +des consommations doubla. Il en fut de même pour tous les objets +nécessaires à la vie et à l'habillement. Quelques décrets cherchèrent à +arrêter, mais en vain, cette tendance à la rapacité, naturelle aux +boutiquiers de toutes les nations, et les libérateurs garibaldiens +furent écorchés avec aussi peu de vergogne que nos troupiers pendant la +campagne d'Italie. Le moindre verre d'eau, le moindre grain de mil, +étaient une affaire importante. Quelquefois les Garibaldiens se +fâchaient; mais il faut leur rendre cette justice, que jamais armée ne +souffrit avec plus de modération les exigences de cette race de Banians. +Peu de troupes, quelque régulières qu'elles fussent, auraient montré +autant de patience et de respect pour la propriété. + +De déplorables scènes vinrent aussi, à côté de ces événements +héroï-comiques, attrister les honnêtes gens et les véritables patriotes. +D'atroces assassinats se commettaient journellement, et, sous le +prétexte de détruire les sbires, plus d'une vengeance s'exerçait +impunément. A cinq heures du soir, en pleine rue de Tolède, un +malheureux était massacré à la porte d'un pharmacien qui lui avait +impitoyablement fermé sa boutique au nez. Vainement deux ou trois +Garibaldiens essayèrent de le sauver, et allèrent même jusqu'à dégaîner. +Menacés dans leur existence par cette cohue meurtrière, ils durent se +résigner à laisser massacrer ce malheureux, dont le corps, palpitant +encore, fut traîné et précipité à la mer. + +--«C'était un sbire, disait-on.--Vous croyez?--On le dit.--Ah!»--C'était +fini. + +A côté du pont de l'Amiraglio, près du cimetière des suppliciés, là où +commencèrent les Vêpres siciliennes, deux hommes, une femme et un +enfant, poursuivis par une foule furieuse et avide de sang, furent +impitoyablement immolés. Le lendemain, les cadavres de ces infortunés +étaient encore à l'endroit où ils avaient péri, à moitié ensevelis sous +des moellons et des pavés.--«C'étaient des sbires.--En êtes-vous +sûr?--Je crois bien: celui-là était receveur pour les chaises à la +petite église de la piazza Marina.» + +Sur ladite place, vers les onze heures du soir, à l'instant où les +cafés, encore pleins de monde, retentissaient de gaieté, on entend un +cri déchirant, un suprême appel à la pitié. Personne ne se dérange. Un +gamin venait de crier: «C'est un sbire qu'on écorche.» Le lendemain, au +matin, un cadavre était étendu au milieu de la place, la face contre +terre, percé de vingt coups de couteau. Quelques femmes, en passant, le +poussaient du pied, et toujours: «C'est un sbire!» + +A la porta Maqueda, deux agents de l'ancienne police, que l'on savait +réfugiés dans une maison, y furent guettés avec une persistance digne de +tigres. Le premier qui sortit avait deux enfants et une femme dont il +ignorait le sort. L'inquiétude, pour lui, était pire que la mort. A +peine dehors, il est assailli, entraîné sur le boulevard; on lui passe +une corde au cou, et, quelques instants après, percé de coups de +couteau, le crâne brisé à coups de pierres, son cadavre était jeté dans +un fossé rempli d'ordures. L'autre se hasarda, vers minuit, à sortir, +croyant une évasion possible; il n'avait pas fait un pas qu'un coup de +coutelas le clouait contre la porte même, et son cadavre allait +rejoindre le premier. + +Chaque soir, il fallait enregistrer plusieurs meurtres semblables. Pas +un, cependant, ne fut accompli dans une maison ou dans un domicile +violé. + +Une Française, madame D..., habitant Palerme depuis de longues années, +avait recueilli, au moment du bombardement, un agent de Maniscalco dont +la vie était menacée. Forcée de chercher un refuge sur le _Vauban_, elle +laissa ce malheureux dans sa maison en lui recommandant de ne pas +sortir, sa vie y étant en sûreté. Mais lui aussi était père, et, sans +nouvelles de sa femme et de ses enfants, il voulut se hasarder, la nuit +venue, à gagner son domicile pour embrasser sa famille. + +A mi-chemin, il fut reconnu et massacré. A quelques jours de là, la +femme et les enfants vinrent à leur tour chercher asile chez madame +D..., alors débarquée du _Vauban_; Palerme était au pouvoir de l'armée +libérale. Deux ou trois jours se passent tranquillement, mais, le +quatrième, la malheureuse, allant chercher quelques provisions, est +reconnue et, sans un chasseur des Alpes qui dégaîna et prit bravement sa +défense, elle était assassinée avec son enfant. + +Madame D... était encore sous l'impression de ce triste événement, +lorsqu'elle rencontre, dans la rue de Tolède, le général Garibaldi +descendant à la Marine avec deux de ses aides de camp. Sans se +déconcerter, elle l'aborde et lui dit: «Général, j'ai chez moi la +malheureuse femme et les deux enfants d'un sbire assassiné il y a dix +jours, et, tout à l'heure, sans un des vôtres, cette malheureuse et ses +deux enfants éprouvaient le même sort. + +--«Madame, répondit le général, venez au palais dans une heure, je vous +écouterai.» + +Effectivement, une heure après, madame D..., accompagnée de la femme du +sbire et de ses deux enfants, arrivait au Palazzo dont la garde +nationale lui refusait impitoyablement l'entrée, lorsque, heureusement, +un aide de camp survint et immédiatement l'introduisit auprès du +Dictateur. + +Pendant le récit de ces horribles détails, le général Garibaldi tenait +les yeux fixés sur la pauvre femme dont le dernier enfant, âgé de onze +mois, était enveloppé dans un châle qu'elle serrait sur sa poitrine. +Après quelques instants, il se dirigea vers elle et, soulevant le châle +qui entourait la pauvre petite créature endormie sur le sein de sa mère: +«Pauvre femme! dit-il; mais, madame, soyez tranquille, je la prends sous +ma protection et je ferai en sorte de réparer, autant qu'il est en mon +pouvoir, de tristes événements indépendants de ma volonté.» + +Elle resta au palais où on lui donnait deux thari par jour pour pourvoir +à ses besoins et, plus tard, le général la fit entrer dans un couvent +avec ses deux enfants. + +Plusieurs autres malheureuses, qui vinrent aussi se réfugier au +Palazzo-Reale, furent traitées de la même manière. + +Cependant la partie saine de la population finit par s'émouvoir de ces +actes barbares. Des décrets parurent, sévères et fermes. Ce remède fut +inefficace. Il fallut une ordonnance aussi inexorable que les actes des +septembriseurs palermitains. A partir de ce jour, tout individu +convaincu d'avoir frappé d'une arme quelconque qui que ce fût, d'avoir +crié haro ou ameuté la population contre quelqu'un, d'avoir arrêté +illégalement quelque personne que ce fût, passait de suite devant un +conseil de guerre qui, séance tenante, prononçait le jugement, +exécutoire dans les dix minutes. + +Le jour même où ce décret était affiché, un assassinat avait lieu près +du marché: le coupable, arrêté, était passé par les armes à trois heures +de l'après-midi, sur la place de la Citadelle. + +Le lendemain, deux autres exemples semblables avaient lieu sur la place +de la Marine. + +Dès lors, ces scènes de cannibales devinrent plus rares. + +L'assassinat de la Bagheria vint encore cependant ensanglanter ces pages +de l'histoire de Palerme. Un corps de volontaires siciliens y avait été +mis en cantonnement. Leur commandant, jeune homme d'une trentaine +d'années qui depuis dix ans sacrifiait sa fortune au bénéfice de la +révolution projetée et qui, pendant longtemps, lors des événements +révolutionnaires de Sicile, avait commandé ses guérillas dans la +montagne, rentrait à son quartier, revenant de Palerme où il avait dîné +dans sa famille. Il est abordé par un de ses volontaires qui lui réclame +quelque argent. Le commandant lui répond qu'on ne lui doit rien et qu'on +ne lui donnera rien. Un instant après, trois coups de feu l'étendaient +roide mort. Toute la population palermitaine s'émut vivement de ce +nouvel acte de férocité; mais il fallut plusieurs jours pour trouver et +arrêter le meurtrier qui fut fusillé sur la piazza de la Bagheria. + +On a parlé aussi vaguement, à cette époque, d'une tentative d'assassinat +sur la personne même du Dictateur. Ce fait est certainement controuvé. + +Les volontaires continuaient à arriver en foule de toutes parts. Ce +n'étaient plus les aventuriers sans ressources de Marsala: c'étaient de +beaux soldats bien équipés, bien armés. Ils ressemblaient, à s'y +méprendre, à des régiments piémontais, dont ils portaient le costume, +légèrement modifié. Beaucoup même de leurs officiers se souciaient si +peu de laisser paraître leur nationalité qu'ils conservaient l'uniforme, +et jusqu'au numéro de leur régiment. Il est probable, ou du moins on +doit le supposer, que soldats et officiers avaient fini leur temps ou +étaient en disponibilité. Mais ce n'était certainement pas pour +infirmités temporaires qu'ils étaient réformés, car les uns comme les +autres étaient généralement des gaillards solides. Il ne se passait +presque pas de jour sans que quelque convoi d'hommes et d'armes ne +débarquât dans le port. Aussi les rues de la ville et les promenades +regorgeaient-elles d'uniformes étranges et variés: une douzaine ou deux +de zouaves, quelques turcos, des chasseurs d'Afrique, des spahis, des +Anglais en assez grande quantité, puis des officiers de toutes les +nations de l'Europe. Il finit par y en avoir tant et tant qu'il fallut +songer à les utiliser et à les acheminer sur divers points de la Sicile. + +Dans beaucoup de localités, bien des choses allaient un peu de travers. +On se permettait quelques escapades à l'égard des propriétaires. On ne +se privait même pas, à l'occasion, de les tuer, de les brûler et de les +piller par-dessus le marché. + +Comme il n'y avait plus de police, plus de soldats et presque plus de +municipalité, ces espiègleries se commettaient tranquillement et +paraissaient devoir rester impunies. Depuis le départ des Napolitains, +on avait organisé quelques régiments; on les forma alors en brigades. Le +général Türr prit le commandement de la première division, qui devait +traverser la Sicile en passant par Girgenti, Caltanisetta, puis gagner +Catane. La seconde, commandée par le général Bixio, devait suivre aussi +la route de l'intérieur, mais par la montagne. La troisième, sous les +ordres du général Medici, devait prendre la route maritime de Palerme à +Messine. + +Dans les derniers jours de juin, vers les quatre heures du soir, la +division du général Türr se formait en bataille sur la place du +Palazzo-Reale, où le général Garibaldi la passait en revue, et, vers les +sept heures, elle se mettait en marche avec une section de pièces de +campagne, une d'obusiers de seize pouces et quelques caissons de +munitions; les caissons étaient représentés par de simples charrettes +ornées de petits pavillons. Toute cette division avait néanmoins bonne +tournure. Un grand laisser-aller dominait, mais on trouvait énormément +de bonne volonté. On y remarquait surtout avec plaisir un superbe +bataillon de chasseurs à pied piémontais, un bataillon de Suisses ou +Bavarois, presque tous déserteurs de l'armée royale, et une belle +compagnie de tirailleurs indigènes. Toutes ces troupes avaient une tenue +assez régulière en ce qui concernait, du moins, la casaque rouge et le +pantalon de toile. Le képi piémontais figurait aussi généralement comme +coiffure. Mais, pour le fourniment, c'était une autre affaire. Chacun +avait organisé son havre-sac le mieux qu'il avait pu. La grande sacoche +en sautoir était le plus généralement employée. On voyait des bidons de +toute espèce, des cartouchières de modèles variés, mais le tout arrangé +de la manière la plus commode. + +Cette division traversa la ville de Palerme et prit la route de +Missilmeri, qui devait être sa première étape. A son passage dans les +rues, il y eut un vrai moment d'enthousiasme. C'est que l'on comprenait +que c'étaient ces volontaires qui allaient décider en définitive du sort +de la Sicile. Ils marchaient au-devant des troupes royales, et devaient +relever sur leur route le drapeau de l'ordre renversé en plusieurs +endroits, et planter les couleurs italiennes sur les derniers points de +la Sicile occupés par les troupes napolitaines. Le général Türr, qui les +commandait, emportait avec lui toutes les sympathies de la population +palermitaine. Malheureusement la maladie devait bientôt l'arracher, pour +quelque temps, à sa division. Plusieurs jours après, à la même heure, le +général Bixio partait aussi avec sa brigade. + +Cette dernière était beaucoup moins forte que celle du général Türr. +Elle comptait tout au plus quinze cents hommes, mais presque tous hommes +faits et soldats. Il y avait bien, par-ci par-là, quelques dizaines de +moines défroqués, portant haut la tête et maniant certes mieux leur +fusil qu'ils n'avaient manié le goupillon; mais, en résumé, cette +brigade paraissait plus homogène que la division du général Türr. Elle +n'avait pas d'artillerie, et possédait seulement quelques guides pour le +service d'état-major du général. Sa mission était de réprimer +vigoureusement les désordres qu'elle rencontrerait sur son itinéraire et +de courir sus, sans miséricorde, aux bandes de malfaiteurs qui se +montraient dans beaucoup d'endroits. Le troisième corps, celui de +Medici, partait ensuite par la route maritime de Palerme à Messine et +devait se réunir, à un endroit donné, avec celui de Bixio. + +On avait installé, à Palerme, une fonderie de canons qui fonctionnait +déjà admirablement. Une partie des cloches non-seulement de Palerme, +mais encore de toutes les villes de la Sicile, avaient été offertes par +les églises et les couvents. Il y avait de quoi fondre plus de pièces +qu'il n'en aurait fallu à une armée de cent mille hommes, et cependant +il en restait encore une telle quantité que, les jours où elles se +mettaient en branle et aux grandes fêtes, c'était un vacarme à ne pas +s'entendre. + +On fut un jour bien étonné en rade. Une embarcation du port, toute +simple d'apparence, poussait du débarcadère et se dirigeait vers +l'escadre anglaise. Quelques officiers garibaldiens, en chemise de laine +rouge, étaient à bord de ce canot qui, bientôt, accostait l'amiral +anglais. + +Le Dictateur allait faire une visite non officielle, puisque son +gouvernement n'était pas reconnu, mais de courtoisie, aux commandants +des stations étrangères sur rade. Du vaisseau amiral anglais, il se +dirigea vers le _Donawerth_, puis vers le commandant piémontais qui le +salua de dix-sept coups de canon lorsqu'il regagna la terre. Ces visites +lui furent rendues avec empressement, mais toujours en écartant le +caractère officiel. A cette époque aussi, le _Franklin_, capitaine +Orrigoni, fut envoyé en mission sur la côte Sud. Il devait toucher à +Trapani, Marsala, Girgenti, Alicata, Terranova, et pousser jusqu'au cap +Passaro. Il était chargé de rapporter les fonds offerts par les +provinces, de faire le sauvetage d'un transport napolitain chargé de +boulets et de canons, échoué entre Alicata et Terranova. Il devait +aussi, à son retour, coopérer, s'il y avait lieu, au sauvetage du +_Lombardo_ à bord duquel une corvée de marins et d'officiers du génie +maritime avait été envoyée préalablement de Palerme, et enfin y amener +les délégués de toutes les villes du littoral. + +Il serait trop long d'énumérer tous les décrets et tous les changements +de fonctionnaires qui eurent lieu alors. On pataugeait un peu partout, +mais on cherchait cependant à faire pour le mieux. L'expérience seule +manquait. On n'est pas parfait. Cette armée d'hommes déterminés manquait +d'organisateurs. C'est à grand'peine si le service médical avait pu être +installé dans les différents corps. Celui de l'intendance était tout à +fait incomplet. On procédait, autant que possible, par réquisitions. +Elles étaient payées par le trésor municipal; celui de l'armée était +trop pauvre. On pouvait tout au plus compter aux volontaires leur mise +en campagne: les officiers touchaient environ deux francs par jour, +juste de quoi manger; le reste de leurs appointements devait leur être +payé en arrérages, lorsque l'état de la caisse le permettrait. Quant au +service des hôpitaux et des ambulances, c'était encore, il faut +l'avouer, ce qui laissait le plus à désirer. La population palermitaine +y mettait peu du sien, et l'empressement était minime pour recevoir les +blessés dans les maisons particulières ou leur porter des secours, soit +en nature, soit en argent. Déjà mal organisés, les hôpitaux eux-mêmes, +accablés par ce surcroît de malades ou de blessés, n'offraient presque +aucune ressource aux malheureux qui venaient y chercher des soins et des +pansements. + +On ne se serait jamais imaginé, certes, à voir l'égoïsme de la +population et sa froideur, qu'il s'agissait de leurs sauveurs ou, tout +au moins, de leurs libérateurs. Pas un inspecteur, pas un chef de +service ne surveillait les hospices ni les blessés à domicile. Ce qui +est pire encore, ils étaient le plus généralement oubliés dans la +répartition de la paye. Quelques-uns manquaient de tout et la plus +grande partie étaient obligés de se contenter de bien peu; heureux +encore lorsque le linge ne venait pas faire défaut aux blessés. + +La garde nationale avait été organisée dès l'entrée de Garibaldi dans +Palerme; mais elle était généralement assez mal vue par lui. Il +n'appréciait pas au juste la valeur des services qu'elle pouvait être +appelée à rendre dans un moment donné. Le Dictateur disait qu'il lui +fallait des soldats et non des avocats. Cependant elle finit par prendre +un peu d'importance, car il faut convenir qu'elle montra une grande +fermeté en plusieurs circonstances difficiles. + +Une affreuse cohue se dirigeait un soir vers la porte du Palazzo-Reale +en traversant la place. Des cris de mort et des hurlements de vengeance +sortaient de cette foule armée de toutes sortes de choses et éclairée +par des torches au reflet rougeâtre et sanglant. Un malheureux, déjà +blessé à la tête, était traîné, la corde au cou, par un horrible +Quasimodo, espèce de bête féroce, bossue, tortue et bancale. + +Les misérables qui entouraient la victime brandissaient à chaque instant +sur sa tête des coutelas de toute nature. On entendait, dans cette +foule, des sifflements inexplicables, semblables au bruit que ferait une +forte fusée en s'élançant dans les airs. + +En voyant ce rassemblement à l'aspect sauvage, le poste de la garde +nationale prit les armes et, à l'instant où, arrivés vis-à-vis le +Palais-Royal, ces massacreurs allaient sans doute immoler leur victime, +le chef du poste se jeta résolument, le sabre à la main, sur ceux qui +serraient de plus près le pauvre diable; ses soldats en firent autant +pour les autres, jouant un peu de la baïonnette par-ci par-là. Eu +quelques moments la place était libre; les torches, abandonnées par +leurs porteurs, gisaient à terre et les fuyards disparaissaient en toute +hâte dans les rues voisines. Bien entendu, la victime était restée aux +mains de la garde nationale sans autre mal qu'un coup de baïonnette dans +la joue et un coup de couteau dans l'épaule. C'était, du reste, un assez +triste personnage, pis qu'un sbire; c'était un traître qui avait vendu +ses camarades lors de l'affaire du couvent de la Ganzza. Malgré cela, +Garibaldi, le lendemain, lui faisait donner un sauf-conduit et le +faisait embarquer sur un bâtiment en partance pour Naples. + +Plusieurs histoires de ce genre finirent par faire prendre la garde +nationale plus sérieusement par le nouveau gouvernement. Il y avait +aussi quelquefois des manifestations. + +La manifestation est une chose assez inconnue dans notre pays. C'est une +coutume tout italienne. On vous dit le matin: il y aura ce soir +manifestation pour tel motif ou contre tel autre. A l'heure dite, vous +voyez une longue procession de promeneurs à pied, en voiture, à cheval, +qui viennent défiler sous les fenêtres de l'autorité, ou même tout +simplement se poser devant elles avec calme, y séjourner quelques +instants, puis se retirer comme elle est venue. Quelques vivat s'en +mêlent; mais c'est une exception. On fait une manifestation en faveur +d'un ministre ou contre un autre. On fait une manifestation pour fêter +l'arrivée d'un général ou d'un étranger de distinction. Dans ce cas, les +plus huppés des deux sexes, parmi les acteurs, montent dans le salon du +noble général ou étranger, lui adressent leurs compliments de bienvenue. +Alexandre Dumas, qui était logé au Palazzo-Reale, ne put l'échapper, et +fut le héros d'une cérémonie de ce genre. Une foule enthousiaste vint, +une après-midi, encombrer brusquement la place vis-à-vis ses fenêtres, +et s'égosiller aux cris de _Viva Dumas! viva l'Italia! viva Dumas! viva +la liberta! viva Garibaldi! viva Dumas!_ etc.--«Qu'est-ce que Dumas? +disait l'un à son voisin.--Je ne sais pas, disait l'autre.--C'est le +frère du roi de Naples, ou bien encore c'est un prince circassien +accablé de richesses qui vient mettre à la disposition de la liberté +sicilienne ses sujets et son vaisseau.» Il va sans dire que la plus +grande partie connaissait parfaitement notre illustre romancier; mais, +dans la classe vulgaire qui, généralement, ne sait pas lire, en Sicile, +il n'est pas étonnant que la majorité ne connût pas, même de nom, +l'auteur des _Mousquetaires_ et des _Mémoires de Garibaldi_. En somme, +Dumas se prêta galamment à l'ennui de la réception qui suivit la +manifestation. Il trouva de ces paroles qui ne lui font jamais défaut, +et renvoya tout le monde content, même les musiciens qui terminèrent la +cérémonie par une sérénade, et auxquels il dut, à en juger d'après leurs +figures épanouies, distribuer quelques-uns des trésors de +_Monte-Cristo_. Deux ou trois jours après, Dumas quittait Palerme, et +faisait route, avec la brigade de Türr, pour Caltanisetta et Girgenti où +son yacht devait le reprendre. Ce fut un départ tout militaire. Il y +avait là Legray, le photographe, Lockroy, le dessinateur, etc., enfin, +une quatorzaine de troupiers finis, plus ou moins moustachus, plus ou +moins barbus, le sac au dos, le fusil à deux coups sur l'épaule, et +chacun avec un râtelier varié à sa ceinture. + +Il était trois heures du matin lorsque cette petite troupe se mit en +marche, les voitures et les bagages au centre, trois superbes pointers +anglais en éclaireurs, et le pilote du yacht à l'arrière-garde. Mais +revenons à Palerme. + +Pendant que tous ces événements se passaient, la ville avait repris son +animation d'autrefois. Le commerce, qui jamais n'y a brillé beaucoup, +avait un certain essor, grâce aux volontaires. On se croyait enfin pour +toujours débarrassé des Napolitains. Cependant, une vague inquiétude, +causée par les nouvelles de l'intérieur, courait dans les classes +élevées. Il ne fallut rien moins que le départ des colonnes mobiles pour +calmer un peu certaines craintes, peut-être exagérées, mais certainement +motivées par les événements de Modica, Caltanisetta, etc. + +Malgré toutes ses préoccupations militaires et les ennuis que lui +causaient ses embarras ministériels, le Dictateur n'en trouvait pas +moins encore le temps de réunir ses municipalités pour essayer, sinon +une réorganisation complète, du moins un attermoiement qui permît +d'attendre, avec une certaine tranquillité, une époque plus calme. Le +général Orsini, ministre de la guerre, faisait de son côté tout son +possible pour organiser et mettre en état quelques batteries d'obusiers +de montagne et de pièces de campagne dont l'armée libératrice avait le +plus grand besoin. On formait aussi deux régiments de cavalerie, et les +remontes avaient fini par produire un assez bon résultat pour espérer +que l'on pourrait même dépasser ce chiffre. + +Un assez grand nombre de recrues et de nouveaux volontaires arrivant +chaque jour, le général Garibaldi ordonna une revue pour le 2 juillet, +au pied du mont Pellegrini, sur le Champ-de-Mars. + +A cet effet, dès trois heures du matin, toutes les troupes se mirent en +marche et se trouvèrent bientôt réunies sur le terrain de manoeuvres. Il +est impossible de donner une juste idée de ce spectacle. L'emplacement, +par lui-même, est quelque chose de magnifique. D'un côté la mer, de +l'autre le mont Pellegrini, avec ses formes majestueuses et ses rochers +aux tons violets, que le soleil levant colorait des teintes les plus +vives et les plus harmonieuses; du côté de la campagne, la promenade de +la Favorita et la fertile vallée de la Conca-d'Oro. Les curieux étaient +en petit nombre. On ne se lève pas d'aussi bonne heure à Palerme, et le +général Garibaldi, peu désireux d'une nombreuse assistance, avait songé, +avant tout, à la santé des soldats en ne les exposant pas aux +intolérables chaleurs du milieu de la journée. Parmi les troupes qui +défilèrent devant le général on remarquait surtout, à leur belle tenue, +les corps toscan et lombard; la légion anglo-sicilienne y était +représentée par son bataillon de dépôt. Quant aux recrues, elles +n'étaient pas brillantes: il y avait beaucoup d'enfants, un grand nombre +même n'étaient pas armées. Telle qu'elle était, cette armée comptait +encore douze à treize mille hommes. Le défilé eut lieu aux cris de _Viva +la liberta! Viva Garibaldi! Viva Vittorio-Emmanuele!_ Il est à remarquer +que ce dernier nom ne venait jamais qu'après celui de Garibaldi. + +Le lendemain de cette revue, le général Türr revenait à Palerme, forcé, +par la maladie, d'abandonner le commandement de sa division. Il dut +s'embarquer immédiatement pour Gênes et aller prendre les eaux que +l'état de sa blessure réclamait. + +Un nouveau décret du Dictateur venait aussi, à cette époque, confisquer +au profit de l'État les biens d'une foule de congrégations religieuses +plutôt nuisibles qu'utiles, et dont l'existence devenait un non-sens +avec le nouvel état de choses. C'étaient, entre autres, les Jésuites et +les congrégations du Saint-Rédempteur. La municipalité vint aussi offrir +à Garibaldi, en même temps que ses remerciements, le titre de citoyen de +Palerme. Le conseil municipal, dans cette occasion, ne dissimula pas au +Dictateur que la population attendait avec une vive impatience le vote +de l'annexion; que cette mesure seule ramènerait le calme et la sécurité +dans le commerce et l'industrie, en même temps qu'elle permettrait de +réprimer vigoureusement les excès qui, dans certains districts, +ensanglantaient la révolution sicilienne. Le général se montra +très-reconnaissant du droit de cité qu'on lui octroyait, mais, quant à +l'annexion, sa réponse, quoique longue, pouvait se résumer en quelques +lignes: + +«Je suis venu combattre pour l'Italie et non pas pour la Sicile seule, +et, tant que l'Italie entière ne sera pas réunie et libre, rien ne sera +fait pour une seule de ses parties.» Ce qui n'empêcha pas les +mécontents de demander l'annexion plus fort que jamais, et de voir +afficher dans quelques rues, sur les portes et fenêtres, de vastes +pancartes blanches, portant:--«Votons pour l'annexion et +Vittorio-Emmanuele!» + +La demande du conseil municipal exprimait-elle sincèrement le voeu de la +nation? C'est ce que l'avenir prouvera. + +A propos de placards, il en parut un jour un et des plus bizarres. Un +monsieur, un avocat, appelait le peuple de Palerme aux armes et à la +liberté en invoquant ... l'exemple des Vêpres siciliennes. Le moment +était en effet bien choisi pour rappeler un pareil souvenir; c'était une +grande preuve de tact et de bon goût! «Montrons-nous, disait-il, les +dignes fils des héros qui délivrèrent jadis leur patrie!» Je ne sais si +les Palermitains avaient conservé un culte très profond pour ces héros +d'un autre âge, mais la proclamation ne fit lever que les épaulés chez +tous ceux qui la lurent. + +On avait espéré à Naples que la promesse d'une constitution et +l'adoption des couleurs italiennes par François II feraient sensation à +Palerme et dans la Sicile, et ramèneraient quelques esprits au +gouvernement royal. Mais le fort Saint-Elme, à Naples, et les bâtiments +de guerre napolitains, saluèrent seuls ces modifications à une politique +à jamais repoussée par l'opinion publique. Quant à Palerme et à la +Sicile, la nouvelle y passa tout à fait inaperçue; ce ne fut pas +cependant la faute du général qui la fit afficher partout; elle reçut +le même accueil que la proclamation de l'habile panégyriste des Vêpres +siciliennes. + +Le moment approchait où l'armée libératrice allait sortir de +l'immobilité et reprendre l'offensive. Il était fortement question de +l'attaque de Messine sur laquelle convergeaient les colonnes +indépendantes. Quatre forts transports à vapeur avaient été achetés par +le général Garibaldi et on se disposait à les armer aussi bien que +possible. Ils formaient, avec ceux que l'on possédait déjà, une petite +escadre pouvant transporter plusieurs milliers d'hommes à la fois. Trois +nouveaux bâtiments vinrent encore bientôt l'augmenter. Un matin, la +population des quais fut stupéfaite de voir apparaître l'une des plus +jolies corvettes de la marine napolitaine, son pavillon à la corne, mais +le guidon parlementaire au mât de misaine. Elle approchait toujours, +traversait la rade, et venait mouiller jusque dans le port. Quelques +instants après, son pavillon était amené et remplacé par les couleurs +italiennes. Le général Garibaldi se rendit à bord, et reçut le bâtiment +qui lui fut remis par le commandant et la presque totalité des +officiers. Quant aux matelots, ils furent débarqués, et la plupart s'en +retournèrent à Naples. Un nouvel équipage fut formé immédiatement, un +commandant nommé, et le _Véloce_ repartait de suite en croisière, pour +revenir, vingt-quatre heures après, avec deux prises napolitaines, +l'_Elba_ et le _Duc de Calabre_. C'était donc un vrai bâtiment de +guerre ajouté au matériel naval dont pouvait dès lors disposer le +général Garibaldi. + +Trois jours après, l'on apprenait l'arrivée de la colonne Medici à +Barcelona et la marche en avant du général napolitain Bosco. + +C'est à Messine qu'il faut maintenant se transporter au plus vite, cette +ville va devenir le théâtre de nombreux et intéressants événements. + + + + +IV + + +Messine, à peine remise du bombardement de 1848, devait ressentir le +contre-coup immédiat des événements de Palerme. Plusieurs fois ravagée +par la peste et les tremblements de terre, celui de 1783, entre autres, +qui fit périr plus de quarante mille personnes, elle est construite en +amphithéâtre sur le bord de la mer et à peu près au milieu du détroit +qui porte son nom. Cette ville est partagée, dans le sens de sa +longueur, par deux grandes voies parallèles au quai du port, la strada +Ferdinanda et le Corso. Une quantité d'autres rues coupent ces deux +premières à angle droit et viennent aboutir sur le quai. Dès qu'on a +traversé le Corso, le sol s'élève rapidement et les rues deviennent +presque impraticables aux voitures. C'est là que sont les quartiers des +couvents. + +Le port, qui est vaste et parfaitement à l'abri, est défendu par une +imposante citadelle, pentagone régulier dont chacun des bastions est +retranché et fermé à la gorge par une tour maximilienne. Les deux qui +sont sur le front de la place en regard du champ de manoeuvres de +Terranova sont carrées et munies de canons de gros calibre. Plusieurs +ouvrages y ont été ajoutés à diverses époques: entre autres une batterie +rasante casematée de vingt-deux pièces, construite en face de la ville +sur l'emplacement de l'ancien chemin couvert, et un autre ouvrage +allongé en forme de jetée, défendu à son extrémité par une forte +batterie qui commande la mer et le détroit. + +Au delà de la citadelle, une étroite langue de terre, haute tout au plus +de deux ou trois mètres au-dessus du niveau de la mer, et appelée bras +de Saint-Renier, se dirige vers l'entrée du port. A son extrémité se +trouve un second fort qui porte le nom de San-Salvador. Trois autres +occupent les points culminants des collines qui avoisinent la ville. On +conçoit dès lors comment les habitants ne pouvaient mettre le nez à leur +fenêtre sans apercevoir quelques canons braqués dans leur direction. + +Les quais sont magnifiques et bordés de belles constructions +malheureusement inachevées ou en ruines. Au beau milieu un affreux +Neptune à jambes torses, tenant en laisse deux monstres encore plus +laids et plus difformes que lui qu'on décore des noms de Charybde et de +Scylla, se pavane sur un socle bizarre; c'est une oeuvre florentine, on +la prendrait plus volontiers pour celle de quelque sauvage sculpteur de +la Nouvelle-Calédonie. Il y a un beau jardin public appelé la Flora, où +l'on fait de la musique. Des églises à chaque pas et autant de couvents +que de maisons. Les jours de fête religieuse et même à certaines heures +du soir, celle de l'_angelus_, par exemple, c'est un vacarme de cloches, +de pétards et de coups de fusil à étourdir Vulcain et ses Cyclopes. +Quant aux rues, elles sont dallées et assez propres au premier abord, +mais elles ne supportent guère un examen attentif. La cathédrale possède +un baldaquin en pierre dure de la plus grande richesse et d'une exquise +élégance. Ce monument fut commencé par le duc Roger et terminé plus +tard. La façade, de style ogival, est en marbre et ornée de mosaïques et +de bas-reliefs. Elle est malheureusement à moitié détruite. + +Une charmante petite fontaine se laisse encore admirer sur la place, +mais dans quel état est-elle! C'est à peine si l'on peut en approcher, +tant les immondices et le fumier encombrent ses abords. Les marbres +disjoints menacent ruine, et les bas-reliefs, ainsi que les gracieuses +statuettes de femmes assises qui supportent la vasque supérieure, sont +ornés d'une telle croûte de crasse, de boue et de sable, qu'on a peine à +en distinguer les contours et la forme. + +Elle fut édifiée en 1547 par Fra Giovanni d'Angelo. La place est assez +belle, du reste, et ornée de deux statues: l'une en bronze, représentant +Charles II à cheval, et l'autre le bon roi Ferdinand. Le Corso et la +strada Ferdinanda sont les promenades favorites des habitants. Il y a +des quantités de palais, mais ils sentent la misère à dix lieues à la +ronde. A part quelques exceptions, lorsque l'oeil vient à plonger dans +ces somptueuses habitations, on reste épouvanté de ce qu'on aperçoit à +l'intérieur. Une haute chaîne de montagnes, appelée monts Pelore, +entoure la ville et va aboutir au Faro. + +Depuis le débarquement de Garibaldi à Marsala, les habitants de Messine, +quoique non moins exaltés que ceux de Palerme, paraissaient frappés de +stupeur. Plus les troupes royales arrivaient en ville, venant de +Palerme, Trapani, Girgenti, etc., enfin de partout excepté de Syracuse, +et plus on s'empressait de fermer les magasins, d'emballer les +marchandises et de les cacher partout où faire se pouvait. On se +remémorait avec crainte les horreurs du premier bombardement et on en +prévoyait un second pire encore et presque inévitable. + +La citadelle et les forts entassaient effectivement canons sur canons, +perçaient meurtrières sur meurtrières, blindaient leurs embrasures et +couvraient leurs parapets de sacs à terre. + +Près de trente mille hommes défendaient ces ouvrages et formaient autour +de Messine, sur tous les points dominants des monts Pelore, une suite de +postes d'observation dont le télégraphe et le monte Barracone étaient le +centre et la base de défense. + +Toujours en alerte, toujours sur pied et toujours en tenue de campagne, +ces troupes paraissaient décidées et dévouées. Le général Clary, qui +commandait en chef, avait l'ordre formel de n'abandonner aucun des +points utiles à la défense. On devait donc croire que les colonnes +libérales rencontreraient une résistance désespérée. Or les habitants de +Messine, en prévision de ces événements, avaient quelques raisons de +s'alarmer. Si les soldats royaux paraissaient vouloir défendre leur +drapeau un peu mieux qu'à Palerme, on pouvait être certain que la plus +grande partie se hâteraient aussi de profiter des moments favorables +pour renouveler les scènes de massacre et de pillage qui avaient désolé +Palerme et autres lieux. Aussi, tous les magasins restaient-ils, depuis +près d'un mois, impitoyablement fermés; les rues presque désertes de +jour, étaient, la nuit, entièrement abandonnées. On n'y rencontrait que +de longues files de factionnaires tirant à tort et à travers à la +moindre alerte, sans beaucoup de souci de l'endroit où leurs balles +allaient se loger, ni du mal qu'elles pouvaient faire à des innocents. + +A l'approche des colonnes de Garibaldi, la désertion, qui commença +parmi les troupes royales, amena un relâchement marqué dans la +discipline et, par suite, augmenta les craintes: dans la nuit du 23 au +24 juin, quelques coups de feu, tirés par des sentinelles timorées, +donnent l'alarme aux postes de la ville. Plusieurs se mettent en +retraite sur la citadelle et, sans autre forme de procès, commencent à +piller les maisons. Deux habitations furent complètement saccagées; +heureusement les propriétaires, comme la plupart des habitants, étaient +absents. Ceux qui le pouvaient passaient la nuit à la campagne où ils se +croyaient plus en sûreté que dans la ville. Les consuls, entre autres +celui de France, M. Boulard, firent d'énergiques remontrances au général +commandant en chef qui répondit qu'il était peiné de ces actes +inqualifiables d'indiscipline et de ladronerie, mais que malheureusement +les moyens de répression lui manquaient: il promit cependant de faire +une enquête; on savait ce que cela voulait dire. + +A partir de ce jour, la panique devint générale. Les familles riches +affrétèrent, à quelque prix que ce fût, des bâtiments étrangers à bord +desquels elles embarquèrent, en toute hâte, meubles et argenterie. +Certains commerçants payaient jusqu'à quinze livres par jour rien que le +droit de rester à bord des bâtiments sur rade, sans préjudice des autres +dépenses; tandis que d'autres, moins riches, ne pouvant retenir des +bâtiments de commerce, louaient des bateaux de pêche et des chalands. +Les plus pauvres, emportant leurs enfants dans leurs bras et leurs +matelas sur le dos, se dirigèrent vers les plages du Paradis, de la +Grotta et du Faro qui offrirent ainsi bientôt l'aspect d'une ville +improvisée. + +Les consuls qui avaient des bâtiments de leur nation sur rade, +s'empressèrent aussi d'y transporter les archives de leurs +chancelleries. Les autres les évacuèrent sur leur maison de campagne. Le +service des messageries impériales lui-même fut obligé de chercher un +refuge sur une mahonne installée _ad hoc_. Quant aux administrations, il +n'y en avait autant dire plus. Chacun s'empressait de mettre la clef +sous la porte et de décamper sans tambour ni trompette. Le service des +postes, seul, tint bon ou à peu près. Chose étrange, il apportait à +Messine les édits de Garibaldi que l'on affichait tranquillement, et +réciproquement, il remportait à Palerme les décrets et journaux +napolitains. Quant aux tribunaux, à la municipalité, etc., un décret du +général Garibaldi, publiquement affiché dans les rues de la ville, leur +avait enjoint de se rendre à Barcelona, et tout le monde s'était +empressé d'obéir, excepté le directeur de la Banque qui avait prétexté +la nécessité de sa présence à Messine pour éluder l'ordre du Dictateur. + +Les églises elles-mêmes restaient en partie fermées; c'est à peine enfin +si l'on pouvait se procurer les objets les plus nécessaires à la vie. Le +commerce maritime, de son côté, devenu complètement nul, faisait, des +quais une vaste solitude que rien ne venait troubler, sauf les cris des +factionnaires et le bruit des marches et contre-marches des soldats, +dans lesquels on commençait à avoir si peu de confiance qu'on ne les +laissait plus séjourner quarante-huit heures dans le même endroit. + +Le 14 juillet, plusieurs bateaux calabrais, ayant à bord des +volontaires, débarquaient à un mille et demi de la ville, sur la route +de Taormini, et les hommes se répandaient isolément dans la campagne. + +Les troupes royales, en observation dans les environs, ne les virent pas +ou ne voulurent pas les voir. + +Ces volontaires devaient, aussitôt la retraite de l'armée napolitaine +sur Messine, se précipiter dans la ville, en barricader les rues et +empêcher ainsi la rentrée des troupes royales. + +La cité ressemblait à un tombeau. Presque toutes les troupes furent à ce +moment dirigées vers la montagne. Des bandes de _picchiotti_ avaient +apparu sur les sommets du mont Castellamare et dans les ravins +environnants; ils échangeaient même, de temps en temps, des coups de feu +avec les avant-postes royaux, qu'ils commençaient à inquiéter chaque +jour. + +Le général Medici, arrivé depuis plusieurs jours à Barcelona avec sa +colonne, publia le 6 juillet une proclamation adressée aux soldats +napolitains et dans laquelle il leur représentait leur cause comme +perdue et les appelait à la liberté. Il avait avec lui quelque chose +comme trois mille hommes. Les troupes royales occupaient Spadafora et le +Jesso, séparées par trois ou quatre milles à peine de la brigade de +Fabrizzi. On annonça, le 15, le débarquement, du général Cosenz à +Olivieri, petite ville située à dix-huit milles de Milazzo et près de +Poti. Il avait avec lui, disait-on, huit bateaux à vapeur, dont le +_Véloce_, le tout amenant deux ou trois mille hommes. Le soir même, il +faisait sa jonction avec le général Medici. + +Le chiffre de l'armée nationale, prête à commencer les opérations, +s'élevait donc à environ six mille soldats, sans compter les guérillas. +On apprenait, en même temps, l'arrivée à Catane de l'ancienne division +du général Türr, commandée alors par le général hongrois Ehber. La +colonne de Bixio, arrivée de son côté à San-Placido, ne comptait pas +plus de cinq ou six cents hommes. + +Pendant ce temps, le corps du général Bosco était parti de Messine le +14, vers trois heures du matin, et s'avançait sur Spadafora en trois +colonnes, la première longeant la mer pour donner la main à la garnison +de Milazzo, la deuxième suivant la route consulaire, et la troisième se +dirigeant sur les derniers contre-forts de la montagne. Cette petite +armée comptait quatre bataillons de chasseurs à pied, plusieurs +escadrons de chasseurs à cheval et de lanciers, et deux batteries +d'artillerie. + +Les avant-postes de l'armée libératrice se replièrent devant les troupes +royales, prenant position à Linieri et Meri, bourgades à trois milles +environ en avant de Barcelona. + +Pendant que le général Medici exécutait ce mouvement de feinte +retraite, le général Fabrizzi prenait la traverse de Saponara, de +manière à gagner, par les Fiumares, les hauteurs d'Antellamare, et de +couper de sa base d'opérations la colonne expéditionnaire du général +Bosco. Le départ précipité des troupes royales pour la montagne donnait +beaucoup de chances à ce mouvement. Chaque pas en avant de l'armée +libérale venait augmenter l'appréhension des habitants de Messine. +Cependant, il était évident que tant que les bâtiments de guerre +étrangers seraient dans le port, entre la ville et la citadelle, et +qu'on ne les aurait pas sommés de se retirer ainsi que les bâtiments de +commerce, le bombardement ne pourrait avoir lieu. + +Les navires de guerre sur rade étaient alors la frégate à vapeur le +_Descartes_, le _Scylla_, corvette anglaise à hélice, une corvette +autrichienne, enfin, une frégate piémontaise à hélice. Ces quatre +navires avaient choisi leur mouillage de telle façon qu'ils +interceptaient tout le champ de tir entre la citadelle et la ville. Lors +d'un ras de marée, qui eut lieu vers le 10 ou le 11, les corvettes +autrichienne et anglaise crurent devoir quitter le port et aller +mouiller en rade. Mais, dès le lendemain, à la suite d'une espèce +d'invitation officieuse aux autres bâtiments de guerre de suivre +l'exemple des deux premiers, la corvette anglaise rentrait dans le port, +et reprenait son ancienne place, entre le _Descartes_ et la frégate +piémontaise qui était la plus rapprochée de terre. + +Il y avait sans cesse, parmi les troupes royales, des alertes du dernier +plaisant. Une nuit, sur le monte Barracone, les troupes qui y campaient +prirent les armes, et, pendant plus de deux heures, firent, dans toutes +les directions, des feux féroces; feux de bataillon, feux de peloton, +rien n'y manqua, qu'un ennemi. On croyait, en ville, à une affaire des +plus sérieuses. + +Une autre nuit, deux bateaux caboteurs autrichiens, chargés de vivres +pour la citadelle même, ne purent étaler le courant dans le détroit et +se trouvèrent drossés sur la plage entre la citadelle et le fort de la +Pointe. Un chemin couvert, longeant cette plage, reliait les deux +forteresses et chaque nuit deux ou trois bataillons y restaient de +service en prévision d'un débarquement de Garibaldiens. + +En voyant ces deux bateaux s'approcher du rivage et bientôt après +s'échouer, les guerriers de François II commencent une fusillade d'enfer +sur ces malheureuses barques. En vain les matelots leur crient qu'ils +sont des amis; en vain leurs propres officiers leur hurlent aux +oreilles: _Basso et fuoco!_ quand ils obtiennent à grand'peine que le +feu cesse d'un côté, il recommence d'un autre avec plus d'acharnement, +et cependant on ne leur rendait pas un seul coup de fusil. Le feu dura +plus de deux heures, les balles arrivaient jusqu'à bord des bâtiments de +guerre en rade, c'est-à-dire dans une direction diamétralement opposée à +celle où se trouvaient les navires suspects. Enfin, le calme se +rétablit. + +Le lendemain matin, ces deux malheureux bateaux, remorqués par des +embarcations qu'on leur avait envoyées, rentraient dans le port, criblés +de balles, leur gréement haché, leurs voiles en lambeaux et, ce qui rend +cette plaisanterie fort triste, la moitié de leurs équipages tués ou +blessés, malgré la précaution qu'ils avaient prise de descendre à fond +de cale. + +Le 17, au soir, une partie de la colonne de gauche du général Bosco +marchait en _dépendant_ sur sa gauche, lorsque ses vedettes +rencontrèrent celles de Medici, et engagèrent un feu très-vif. Chaque +parti faisant soutenir ses avant-gardes, il s'ensuivit un combat en +règle. L'affaire continua assez tard dans la nuit. Les troupes de Bosco +se retirèrent vers Milazzo, emmenant quelques prisonniers, dont un +capitaine, et laissant sur le terrain pas mal de morts et de blessés. De +leur côté, les Garibaldiens avaient fait aussi un assez grand nombre de +prisonniers, et ils avaient moins de monde hors de combat. C'est à ce +moment même que Garibaldi, quittant brusquement Palerme le 18, +s'embarquait sur le _City of Alberdeen_ avec un millier d'hommes et +mettait le cap sur Milazzo. Le brave chef de l'armée indépendante avait +flairé la poudre et il venait tomber sur le champ de bataille juste à +point pour enlever ses volontaires et ajouter la victoire de Milazzo à +celles de Calatafimi et de Palerme. + +Lors de l'affaire du 17, les troupes napolitaines avaient un grand +avantage sur celles de Medici, en ce qu'elles avaient du canon et +tiraient à boulets creux sur un ennemi à découvert et sans artillerie. +On racontait de différentes manières le commencement de cette petite +action. En rapportant toutes les versions, on est certain de rencontrer +la véritable. + +On disait d'abord qu'un petit convoi, appartenant au corps de Bosco et +composé d'une cinquantaine de mulets chargés de farine, avait été +attaqué et enlevé dans l'après-midi par quelques avant-postes siciliens. +Un détachement napolitain fut envoyé pour le reprendre. De là, bataille. + +Suivant d'autres, le général Bosco avait confié à un major un poste +important que celui-ci abandonna presque immédiatement. Arrêté par ordre +de son général, il fut enfermé dans le château de Milazzo. En vrais +soldats napolitains, les royaux commencèrent à s'ameuter et à crier haro +sur le général Bosco, exigeant la mise en liberté immédiate de leur +major. Mais ce n'était pas le compte du général qui, peu facile à +intimider, commença par ramasser quelques troupes d'élite et apaisa +rapidement cette mutinerie; puis, prenant en personne le commandement de +deux bataillons, s'en alla bravement reprendre le poste abandonné +qu'occupaient déjà quelques hommes de Medici. Ne voyant pas motif +sérieux pour le garder quand même, il se retira, de sa propre volonté, +ou, suivant la version opposée, il fut forcé de l'abandonner. Ce qu'il y +a de certain, c'est que, dans cette affaire, les Napolitains eurent +quinze hommes tués et cinquante blessés. On leur fit une soixantaine de +prisonniers. Les pertes des Siciliens ne furent que de dix hommes tués, +trente-cinq blessés et vingt-sept prisonniers. + +Ces récits variés s'appliquent-ils à une seule affaire ou à plusieurs? +Les deux bulletins de Medici, ci-joints, feraient pencher pour la +seconde hypothèse. + + «Barcelona, 17 juillet, sept heures quinze minutes du soir. + + «L'ennemi a tenté de tourner mon extrême droite. J'ai envoyé + contre lui quatre compagnies. Combat très-vif. L'ennemi, fort de + deux mille hommes, avec artillerie et cavalerie, a été repoussé + et s'est retiré à Milazzo. Notre perte est de sept morts et + divers blessés, celle de l'ennemi est beaucoup plus forte; il a + laissé aussi quelques chevaux. + + «_Signé_: MEDICI.» + + + «Deuxième bulletin.--17 juillet, deux heures avant minuit. + + «Medici au Dictateur. + + «L'ennemi renouvelle l'attaque avec une plus grande énergie et + de plus grandes forces. Le combat dure depuis plus de deux + heures avec un feu nourri, continu, vif, imposant. L'ennemi a + bombes et canons. Avec des positions bien choisies, il résiste + énergiquement. Deux charges des nôtres à la baïonnette décident + de la journée. + + «L'ennemi se retire à Milazzo; il a souffert de graves pertes en + morts et en blessés. Nous avons peu de morts, mais bon nombre de + blessés. Nous avons fait quelques prisonniers. L'esprit des + volontaires est admirable. + + «_Signé_: MEDICI.» + +Avant d'en venir au combat de Milazzo, il est nécessaire de donner +quelques détails topographiques sur le champ de bataille. + +La ville de Milazzo est située à l'entrée d'une presqu'île étroite et +plate. A toucher la ville une courte chaîne de collines, sur le premier +mamelon de laquelle se trouve le château de Milazzo, s'élève et s'étend +jusqu'au bout de la presqu'île sur un développement d'environ deux +kilomètres. Tout à fait à l'entrée de la presqu'île, avant la cité, à +travers un terrain sablonneux et couvert de roseaux, se faufile une +petite rivière sur laquelle est jeté un pont d'une seule arche. Tous les +alentours sont obstrués par des roseaux à tiges élevées; au delà, +quelques terrains sablonneux, traversés par la route consulaire qui +vient aboutir à l'entrée du pont, s'étendent jusqu'aux terres cultivées +qui montent en pentes insensibles vers Barcelona. Le pays est couvert de +vignobles et les champs sont presque tous entourés de murs de pisé et de +terre d'une hauteur moyenne d'un mètre ou un mètre cinquante, sur +lesquels croissent d'épais cactus aux épines acérées. Après les +engagements du 17 et du 19, les troupes royales occupaient la route +consulaire et les positions environnantes, l'artillerie avait pris +position sur la route, et, en tête du pont, une fortification +passagère, armée de canons, assurait la retraite en cas de besoin. + +Les troupes de Medici, dans la plaine en avant de Barcelona, étaient +séparées des troupes royales par deux milles environ; mais les +tirailleurs étaient à peine à quelques centaines de mètres les uns des +autres. + +Le 20, vers cinq heures du matin, on entendit sur la droite des +Garibaldiens, à la hauteur des avant-postes du centre napolitain, +quelques coups de feu dont la fumée se confondait avec les légères +vapeurs qui s'exhalaient de la terre. Cette fusillade s'étendit bientôt +sur le front d'une partie de l'armée. A cinq heures et demie, la +mousqueterie, devenue très-vive, annonçait de part et d'autre un +engagement sérieux. + +Le feu devint bientôt général. Une affaire décisive était engagée à un +mille et demi de Milazzo et sur une étendue de deux milles environ. + +La légion anglo-sicilienne, commandée par le colonel anglais Dunn, fut +une des premières et des plus sérieusement aux prises avec l'ennemi. + +L'armée nationale, privée d'artillerie et obligée de lutter contre des +troupes qui avaient choisi d'avance leurs positions, se tenant à couvert +et trouvant partout des abris pour ses tirailleurs, avait, dans le +principe, un désavantage marqué. Ce n'était que par des prodiges de +valeur qu'elle pouvait espérer égaliser les chances du combat. A la +suite d'un mouvement en avant très-prononcé qu'elle exécuta rapidement +et avec audace, il y eut un temps d'arrêt causé par plusieurs décharges +successives de mitraille. Le désordre, se mettant alors de la partie, +obligea les libéraux à battre en retraite pour se rallier et sortir de +la zone de feu dans laquelle ils s'étaient engagés. + +On se reformait lentement. Ces décharges écrasantes avaient serré le +coeur des volontaires. Lorsque tout à coup, le cri de: «Voilà +Garibaldi!» se répète d'un bout à l'autre des lignes. Un régiment +piémontais, arrivant tout frais sur le champ de bataille, se précipite +en avant tête baissée, Garibaldi le précède; il est suivi par tout le +reste de l'armée qui se reforme comme elle peut en marchant en avant. Le +combat se rétablit. La route consulaire abordée à la baïonnette est +enlevée et les troupes royales sont rejetées vers le rivage. Mais là, +chaque champ est une redoute qu'il faut forcer. Ces diables de haies +sont infranchissables. Il faut les abattre à coups de crosse et couper +les cactus à coups de sabre. L'ennemi, en fuyant, a abandonné une pièce +sur la route, le général Garibaldi, qui en ce moment n'a auprès de lui +que Missori et deux ou trois guides, l'aperçoit, et on s'empresse de la +jeter dans le fossé, ne pouvant l'emmener; car, au même moment, une +dizaine de braves lanciers de l'armée napolitaine faisaient une charge +pour tâcher de dégager leur pièce et de la ramener. Après avoir parcouru +deux ou trois cents mètres et passé à côté de Garibaldi et de ses +compagnons sans y prendre garde, ils revenaient, renonçant à l'espoir de +retrouver leur canon, lorsqu'ils aperçurent le général et se +précipitèrent, la lance baissée, sur le petit groupe d'hommes qui +l'entourait.--Pends-toi, brave Dumas, tu n'étais pas là pour raconter ce +combat digne de d'Artagnan!--D'un coup de revers de sabre, le général +Garibaldi abat presque la tête du major qui commandait les lanciers. +Missori tue le second et le troisième. Les autres s'espadonnent avec les +guides. En résumé, huit lanciers et huit chevaux restent sur le carreau +et le Dictateur s'élance vers de nouveaux hasards. + +Les volontaires avancent toujours avec intrépidité, les Napolitains ne +cèdent que pied à pied. Les terrains conquis sont couverts de morts et +de blessés parmi lesquels il y a bien plus de volontaires que de soldats +royaux. Ou arrive enfin aux roseaux où l'on se bat à bout portant. + +Encore refoulés, les Napolitains se précipitent vers l'isthme et le +pont, suivis de près par les Garibaldiens. Mais à ce moment, la batterie +du pont se démasque et fait pleuvoir sur ceux-ci une grêle de mitraille. +C'est là que leurs pertes furent le plus sensibles. Il est impossible +d'aller de l'avant sous cette pluie de biscaïens et cependant un plus +long temps d'arrêt compromet le succès de la journée. Le Dictateur +paraît et, en même temps que le cri de Vive Garibaldi! sort de toutes +les bouches, toutes les poitrines s'élancent au feu; la batterie est +escaladée, quelques pièces, attelées à la hâte, fuient au galop de leurs +chevaux; mais deux canons restent au pouvoir des assaillants. Les uns +et les autres arrivent pêle-mêle sur l'isthme. De tous côtés la ville +est envahie. Pourchassés dans les rues, les royaux se hâtent de gravir +les rampes du château et se réfugient dans la forteresse, aux +acclamations des volontaires. Ceux-ci, après l'avoir tournée, attaquent +et enlèvent immédiatement deux tours et une demi-lune, en face de la +porte principale du château, vers l'intérieur de la presqu'île. Le +_Véloce_ était venu aussi prendre sa part du combat et tirait à boulet +sur l'armée royale. Un instant le général Garibaldi se rendit à bord; +et, au moment où les Napolitains essayaient une sortie du château, +plusieurs volées de mitraille lancées par les grosses pièces du bord les +arrêtèrent court et les forcèrent à rentrer au plus vite dans la place. + +Telle était la situation à cinq heures et demie du soir. Le reste des +troupes royales était enfermé et bloqué dans la citadelle de Milazzo, +tandis que sur les hauteurs, du côté de Spadafora et du Jesso, on +apercevait des colonnes napolitaines s'éloignant en toute hâte dans la +direction de Messine. + +Le soir, Milazzo était occupée par une division de l'armée sicilienne et +toutes les rues, routes et chemins aboutissant à la citadelle, +barricadés et défendus par de forts détachements. + +Pendant le combat, on avait aperçu au large deux grands navires de +guerre croisant sans pavillon. Au premier abord, le chiffre des pertes +du côté des Garibaldiens fut estimé à près de 800 hommes hors de +combat. + +Les Napolitains n'en accusèrent qu'environ 300. + +Voici les deux bulletins du quartier général garibaldien: + + «Camp national de Meri, le 20 juillet. + + «Ce matin à six heures commençait un échange de coups de fusil; + on crut d'abord à une affaire d'avant-postes, mais ce fut + bientôt une mêlée générale. Les royaux avaient de l'artillerie, + les nôtres en manquaient. La mêlée fut terrible: les royaux + étant à l'abri, les nôtres se battant à découvert. Un moment la + position parut difficile; mais au nom magique de Garibaldi, les + nôtres s'étant élancés comme des lions, les positions furent + enlevées, et, à trois heures vingt-cinq minutes, nos troupes + entraient à Milazzo, après s'être emparées de cinq pièces + d'artillerie, dont trois conquises pendant le combat, hors des + murs, et les deux autres à l'entrée. + + «Le vapeur le _Véloce_ canonna le fort, où les royaux se + renfermèrent, toujours poursuivis à la baïonnette; ils y sont + pressés comme dans un baril d'anchois. + + «Les nôtres ont pris ensuite la première porte du fort et un + bastion, où notre drapeau flotte sur une tour. + + «Nous devons déplorer des pertes graves; celles des royaux sont + énormes. On regarde comme certain la reddition du fort et de la + colonne entière. A l'instant arrive un renfort pour nous avec + des canons rayés. Les soldats de Spadafora se retirent au + Jesso.» + + + «Deuxième bulletin.--21 juillet. + + «Hier, à six heures du matin, la lutte s'engagea à Milazzo, et + elle ne finit qu'à huit heures du soir. La mêlée fut terrible. + On combattait sur toute la ligne. Il y eut un grand carnage des + bourbonniens qui se battaient avec beaucoup de ténacité, de + sorte qu'il fallut gagner du terrain pied à pied sous une pluie + de mitraille. Le champ de bataille, couvert de cadavres ennemis + et de bagages de toutes sortes, avec cinq canons, fut enfin + conquis aux cris de: _Vive l'Italie! vive Garibaldi!_ + + «Nos jeunes gens ont rivalisé d'enthousiasme avec les braves de + la légion Garibaldi, qui a été la première au combat et la + première à courir à la baïonnette pour forcer Milazzo et + s'emparer aussi des premier et deuxième réduits de la + forteresse, toujours la baïonnette dans les reins des + bourbonniens. + + «Nos pertes n'ont pas été excessives. La légion Garibaldi a eu + quelques hommes légèrement blessés; nos jeunes gens ont aussi un + peu souffert, mais les pertes des braves du continent ont été + sensibles. D'énormes dommages ont frappé, l'ennemi qui, en + fuyant, a été acculé aux redoutes et de là dans le reste de la + forteresse. Il a été poursuivi jusque-là, et on a coupé les + conduites d'eau. + + «Ce matin 21, le _héros_ Bosco s'est présenté au Dictateur et a + demandé à sortir avec les honneurs de la guerre. «Non, a répondu + Garibaldi, vous sortirez désarmés, si cela vous plaît.» + + «Fabrizzi et Interdonato ont marché sur le Jesso par ordre du + généralissime. L'ennemi, qui occupait cette position, s'est + retiré aussitôt vers Messine. + + «Le Dictateur, dans un combat de cavalerie à Milazzo, a d'un + revers de son sabre fait sauter le bras et l'épée au major du + corps napolitain, qui le poursuivait; après quoi la cavalerie + napolitaine a été dispersée et, détruite. Juste punition d'une + opiniâtreté fratricide. + + «Vive l'Italie! Vive Victor-Emmanuel!» + +Le soir même du combat, et malgré l'insuffisance du service d'ambulance, +tous les blessés furent relevés, aussi bien ceux des Napolitains que +ceux de l'armée libérale, et transportés, partie à Barcelona partie dans +les maisons de Milazzo qui étaient restées presque désertes: tous les +habitants s'étant réfugiés sur l'extrémité de la presqu'île où se +trouvent une grande quantité de villas. + +Le consul d'Angleterre s'était empressé de mettre sa maison à la +disposition du général Garibaldi et de son état-major. Toute la nuit, la +ville fut illuminée par les volontaires. Le premier soin de Garibaldi, +après avoir pensé à ses blessés, fut de donner l'ordre au général +Fabrizzi et au chef de guérillas Interdonato de marcher avec leurs +troupes sur le Jesso, vers les plus proches versants de la ceinture de +montagnes qui entoure Messine, pour obliger les troupes qui battaient en +retraite de Spadafora à gagner cette ville au plus vite, et inquiéter, +par ce mouvement, les troupes royales dans le cas où elles chercheraient +à faire une pointe pour dégager le général Bosco. + +Le 21 et le 22, on commença, du côté de l'armée nationale, quelques +travaux d'attaque contre le château. + +Manquant d'artillerie de siége, le général Garibaldi était résolu à +procéder par la mine contre les défenses de la place. De son côté, le +château envoyait des boulets et de la mitraille partout où il apercevait +un assaillant. Le 23, au matin, trois bâtiments de commerce français, le +_Charles-Martel_, la _Stella_ et le _Protis_, frétés par le gouvernement +napolitain, arrivaient sur la rade de Milazzo, chargés de vivres et de +munitions pour l'armée royale. Grand fut l'étonnement du premier des +capitaines de ces navires, M. de Salvi, commandant le _Protis_, en +débarquant, de se voir conduit au général Garibaldi, quand il croyait +rencontrer le général Bosco. + +Après avoir expliqué au Dictateur quelle était sa mission, il lui +demanda à retourner à son bord pour décider avec les capitaines des deux +autres navires ce qu'ils avaient à faire. En ce moment, l'aviso à vapeur +de guerre, la _Mouette_, commandant Boyer, qui se rendait à Messine et +devait toucher à Milazzo, mouillait à côté du _Protis_. Le commandant +Boyer s'était à juste titre ému de la fausse position dans laquelle se +trouvaient, ces trois bâtiments français. Après avoir convoqué les +capitaines et apprenant que le général Garibaldi les laissait +entièrement libres de leurs manoeuvres, il les engagea à faire route +pour Messine. + +M. de Salvi qui, indépendamment du transport qu'effectuait son navire, +avait une mission particulière de la cour de Naples, déclara alors au +commandant de la _Mouette_ qu'il croyait de son devoir, avant +d'appareiller, de faire tout son possible pour communiquer avec le chef +de l'armée royale. + +Quelques instants après, la _Mouette_ continuait sa route sur Messine et +le _Charles-Martel_ et la _Stella_ la suivaient de près. Quant au +capitaine du _Protis_, il se faisait débarquer et retournait chez le +général Garibaldi; celui-ci s'empressa de lui donner l'autorisation de +se rendre à la citadelle pour accomplir sa mission. Il le chargea même, +de son côté, d'un projet de capitulation qu'il devait soumettre au +général Bosco. Garibaldi offrait la liberté aux officiers, mais il +demandait que les troupes restassent prisonnières de guerre. De plus, il +faisait prévenir le commandant de l'armée royale que deux mines étaient +assez avancées pour rendre certaine l'ouverture de plusieurs brèches et +que, s'il refusait la capitulation, on serait forcé de recourir à ce +moyen. M. de Salvi était accompagné d'un clairon avec drapeau blanc et +d'un officier, afin de pouvoir, sans encombre, arriver à sa destination. +Ce ne fut qu'après deux ou trois appels de clairon que deux officiers +napolitains, sortis par la poterne, vinrent s'informer de ce que +désirait le parlementaire et, sur son explication, le prièrent +d'attendre quelques instants pour qu'ils pussent aller rendre compte de +sa demande d'introduction au général Bosco. + +Dix minutes après, ils étaient de retour. Le clairon et l'officier +devaient rester où ils étaient. On banda les yeux à M. de Salvi et on ne +lui enleva son bandeau que dans la chambre même du général Bosco. + +La conversation s'engagea en italien. Mais M. de Salvi ayant dit qu'il +était Français, le général s'excusa de lui avoir fait bander les yeux, +quoique ce fût une des exigences de la guerre. Après avoir accompli sa +mission, M. de Salvi fit part au général des propositions de Garibaldi. +«C'est impossible, lui répondit Bosco, moi et mes soldats nous tiendrons +dans la place, et jusqu'à la dernière extrémité je n'abandonnerai ni ma +troupe, ni la forteresse. + +«Bien plus, ajouta-t-il, que le général Garibaldi m'indique +l'emplacement de sa mine, et j'irai le premier m'y faire tuer à la tête +de mes soldats.» En le congédiant, il dit à M. de Salvi que, sans un +ordre formel de son gouvernement, il ne rendrait jamais la place. + +Le capitaine du _Protis_ fut reconduit les yeux bandés, comme il était +venu, jusqu'à l'endroit où il avait laissé son escorte, et vint de suite +transmettre au Dictateur la réponse du commandant des troupes royales. +Garibaldi, appréciant la fermeté de Bosco et ayant hâte d'en finir afin +de pouvoir diriger ses troupes sur Messine et éviter les lenteurs et +l'effusion de sang que pouvait entraîner une attaque de vive force, pria +M. de Salvi de retourner auprès du général Bosco et de lui porter de +nouvelles conditions. Le capitaine accepta avec empressement cette +mission conciliatrice; il pria toutefois Garibaldi de lui donner son +ultimatum par écrit. + +Cette nouvelle tentative n'eut pas plus de succès que la première. Le +commandant de la citadelle déclara nettement que sa position n'était pas +assez précaire pour l'obliger à accepter de telles propositions, qu'il +devait attendre les ordres de son gouvernement, et que, dans tous les +cas, et en temps et lieu, si cela était nécessaire, il enverrait +lui-même un parlementaire: tout en désirant de grand coeur, comme le +général de l'armée nationale, éviter des sacrifices inutiles, il voulait +cependant, avant tout, sauvegarder son honneur et celui des troupes que +S.M. le roi de Naples avait daigné lui confier. + +En descendant du château, M. de Salvi aperçut au large quatre frégates +napolitaines courant à toute vapeur sur le port de Milazzo, l'une de ces +frégates, le _Fulminante_, battait pavillon de contre-amiral. Comme +cette petite escadre avait le vent debout et que, d'ailleurs, la brise +était très-faible, on ne s'aperçut pas au premier moment que le +_Fulminante_ avait arboré pavillon parlementaire. + +M. de Salvi, prévoyant une attaque napolitaine et sachant son navire +mouillé près de terre, par conséquent dans une position dangereuse, se +hâta de porter cette dernière réponse au général Garibaldi et de +regagner son bord pour pouvoir parer aux éventualités. La vue de +l'escadre napolitaine fit accourir sur les remparts toute la garnison du +château de Milazzo et ses acclamations suivaient les navires qui +avançaient grand train. + +De leur côté, les Garibaldiens prenaient les armes; la générale battait +partout, et on armait précipitamment trois batteries disposées à tout +événement sur les quais, pendant que l'artillerie de campagne venait au +galop se ranger sur l'isthme. De plus, le _Véloce_, que la rupture d'un +de ses pistons obligeait à l'inaction et qui, amarré derrière le môle, +avait ainsi sa coque abritée du feu de l'ennemi, transportait toute sa +batterie sur le même bord, prête à faire feu. + +Mais bientôt on distingua le pavillon parlementaire; et un colonel +d'état-major, envoyé par le roi de Naples, débarqua à terre et fut reçu +par un colonel aide de camp du Dictateur. Après quelques pourparlers et +quelques allées et venues, on tomba d'accord sur les articles de la +capitulation. + +Pendant que ces faits se passaient à terre, la _Mouette_, qui n'avait +fait que toucher à Messine et dont le commandant était inquiet sur le +sort du _Protis_, mouillait de nouveau sur rade à côté de celui-ci. Vers +les sept heures, le colonel Anrani, chargé de la capitulation par le roi +de Naples, avait une entrevue avec Bosco; la capitulation était +définitivement signée, et le _Protis_ appareillait immédiatement pour +porter à Messine l'ordre au _Charles-Martel_, au _Brésil_, à la +_Stella_, à la _Ville de Lyon_, etc, de venir embarquer la garnison de +Milazzo. + +D'après les conditions de la capitulation, les troupes devaient sortir +avec armes, bagages et les honneurs de la guerre, mais sans munitions; +les pièces de campagne devaient être partagées ainsi que celles de +position; quant aux chevaux de la cavalerie, ils restaient à l'armée +nationale avec la moitié des mulets. + +Le total des troupes enfermées dans la citadelle s'élevait à près de +4,000 hommes d'infanterie, 240 chasseurs à cheval et deux batteries +d'artillerie. Il y avait, de plus, 90 blessés et 6 officiers dont 5 +amputés. + +Le 24, dans la journée, l'embarquement commençait et, le 25, la +citadelle était remise à l'armée nationale. Il y eut, dit-on, au dernier +moment de l'évacuation, un événement assez curieux. La garnison +napolitaine avait emporté, naturellement, les pièces de canon que lui +accordait la capitulation. Mais, lorsque la citadelle fut remise, on +prévint le général Garibaldi que les pièces qui lui étaient échues en +partage avaient été enclouées par les Napolitains avant de partir. +Garibaldi, furieux de ce procédé déloyal, se hâta de se rendre de sa +personne à bord de l'amiral napolitain et se fit remettre un nombre de +pièces égal à celles enclouées. + +Avant d'en terminer, pour toujours probablement, avec Milazzo, il faut +convenir qu'enfermée dans une citadelle, sans vivres, sans espoir d'être +ravitaillée, l'armée royale semblait n'avoir d'autre ressource qu'une +capitulation à merci. Cependant, il faut le dire à l'honneur du général +Bosco, il n'a pas un seul instant faibli ni démenti son caractère de +soldat. Si, comme général, il a fait une singulière manoeuvre en se +laissant acculer à la presqu'île de Milazzo, il a racheté cette erreur +par un grand courage et une véritable dignité dans sa conduite. + +Les rapports entre le Dictateur et le général Bosco sont restés tout le +temps dans les termes de haute convenance et de parfaite courtoisie, +quoi qu'en aient pu dire certaines versions triviales suggérées par +l'exagération des partis. + +Quant à la ville de Milazzo elle-même, hélas! il faut encore l'avouer, +ses braves habitants n'avaient trouvé rien de plus simple que de +décamper en toute hâte. La jeunesse guerrière de cette cité de 12,000 +âmes ne fournit pas plus de volontaires à Garibaldi que de renforts au +général Bosco. Cependant c'était une des villes citées pour leur +royalisme. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que chacun était déménagé avec armes et +bagages, emportant matelas et couvertures. C'est à peine si l'on put +trouver de la paille pour les blessés, aussi bien d'un parti que de +l'autre. Les quelques citadins retenus par des motifs quelconques dans +la ville, refusaient sans honte un verre d'eau aux blessés. Quant au +linge et à la charpie confectionnée par les charmantes péninsulaires, la +quantité en aurait pu tenir dans une coque de noix. Le pharmacien de +l'endroit lui-même avait emballé ses remèdes et ses purgations. + +Aussitôt que les événements de Milazzo parvinrent à Messine, il y eut +grand mouvement militaire et brouhaha général sur toute la ligne. Les +troupes de réserve furent massées en face de la citadelle, sur le champ +de manoeuvres de Terranova, pendant que de fortes colonnes +s'établissaient sur toutes les hauteurs environnantes. La cavalerie +seule était, par ordre supérieur, évacuée en toute hâte, et à force de +transports, sur Reggio. + +Le 22, les bâtiments de guerre étrangers étaient invités, le plus +poliment possible, à aller mouiller partout ailleurs que dans le port, +où ils gênaient l'oeuvre probable de destruction de la ville par la +citadelle; tandis que les navires de commerce recevaient l'ordre de +déguerpir immédiatement sans tambour ni trompette, emportant leur +chargement d'habitants émigrés. On vit donc, dès le matin, de longs +chapelets de bâtiments de toutes sortes remorqués, qui par des +embarcations, qui par de petits vapeurs, gagner les mouillages de la +Grotta, du Ringo, du Paradis, etc., et venir, comme en 1848, s'abriter +sous les pavillons des vaisseaux de guerre étrangers. Ce fut un +spectacle singulièrement, mais aussi tristement pittoresque, que celui +de cette ville nomade installée sur la plage de toutes les manières les +plus bizarres qu'il soit possible de se figurer. Que l'on s'imagine, en +effet, une agglomération compacte de trois ou quatre cents bâtiments de +commerce et barques de pêche; autant de bateaux, de canots qu'il pouvait +en tenir blottis les uns contre les autres, halés à terre; les uns en +bon état, les autres tombant en ruine; ceux-ci bien espalmés, +embarcations de luxe, celles-là de vraies arches de Noé, galipotées, +goudronnées et sentant le vieux poisson à dix kilomètres à la ronde: +tout cela couvert de tentes bariolées plus étranges les unes que les +autres. En vérité, on ne saurait avoir idée de cette ville aquatique, +qui va servir de refuge à toute une population. A terre, sur la plage, +ce sont des gourbis, des profusions de haillons accrochés à toute espèce +de choses, des feux qui brûlent pour faire la cuisine, des myriades +d'enfants, mâles et femelles, qui gigottent, partie dans le sable, +partie dans l'eau, à qui mieux mieux. De toutes parts, des puits creusés +dans le sable pour fournir une eau saumâtre à des gens qui meurent de +soif. Puis, le long du chemin qui suit la mer, des maisons bondées +d'habitants; une route où l'on ne saurait circuler qu'au pas, tant il y +a de monde et d'obstacles. Tout cela cause, crie, hurle, boit, mange, +sans souci et avec une tranquillité parfaite. N'est-on pas hors de la +portée des canons de la citadelle et sous ceux de la France et de +l'Angleterre? En rade, c'est encore plus curieux: ici, un vieux prélart +de toile cirée, une vieille tente en coutil, jadis les beaux jours du +gaillard d'arrière d'un paquebot, abritent une pauvre mais +nombreuse famille, entassée pêle-mêle, depuis l'aïeul jusqu'aux +arrière-petits-enfants, dans une lourde barque de pêche; là, des tapis +de Turquie, des couvertures africaines ou espagnoles étalent, sur le +pont d'un brick-goëlette ou d'une belle balancelle catalane, le luxe de +leurs brillantes couleurs. Plus loin, un caboteur moins luxueux a +désenvergué ses voiles pour mettre à l'abri sa population passagère, et +partout un luxe inouï de bibelots de toutes natures, d'ustensiles de +toutes sortes, de poteries, de batteries de cuisine, de poêles et de +poêlons, de gargoulettes de formes variées, accrochés de ci, de là; des +montagnes de matelas s'alignant le soir à la belle étoile, les uns à +côté des autres; puis, comme à terre, à bord de chacun de ces bateaux en +particulier, un monde d'enfants, glapissant, braillant, gémissant à qui +mieux mieux, des mères aux voix criardes et discordantes, des chiens qui +aboient, des moutons qui bêlent, et toujours cette inimitable odeur de +poisson grillé, d'ail frit, d'oignons sautés, au milieu d'une atmosphère +de fumée à vous faire éternuer pendant vingt-quatre heures. C'est à y +perdre l'ouïe et l'odorat. + +Malheureusement, tout cela est de la triste comédie. Si on rit par ici +en regardant, on est tenté de pleurer par là en détournant les yeux; ce +sont d'affreuses misères qui, certes, eussent ajouté de graves maladies +au fléau de la guerre, si une position aussi hétéroclite eût duré +quelques jours de plus. On a vu des embarcations, une entre autres sur +laquelle il y avait dix-huit enfants dont le plus âgé n'avait pas douze +ans, rester plus de quarante heures sans avoir un morceau de galette ou +de biscuit à distribuer à leur population; et, sans la générosité de +quelques riches propriétaires des maisons de campagne environnantes, +beaucoup de ces malheureux n'eussent certainement pu trouver à soutenir +leur existence. Le besoin n'était pas seulement l'effet du manque +d'argent, car, même à prix d'or, il était difficile de trouver quelque +chose. Beaucoup de ces pauvres gens vivaient au jour le jour avec leurs +enfants, n'ayant à se partager qu'une ou deux maigres pommes de terre. +Heureusement cette triste situation ne dura qu'une semaine; sans cela, +en vérité, et pour empêcher tout ce monde de mourir de faim, il eût +fallu forcément, je crois, que les bâtiments de guerre vidassent leur +soute à biscuit. Ce qu'il y avait de consolant, c'était de voir qu'en +somme, cette population prenait assez philosophiquement son parti et +endurait ses privations avec une résignation digne d'un meilleur sort. + +Chacun, cependant, abandonna sans le regretter, je crois, les plages +hospitalières du Ringo et de la Grotta. + +On prétend, est-ce à tort ou à raison? que Messine devait être la rançon +de la citadelle de Milazzo. Il est, en effet, permis de penser que le +Dictateur avait bien pu sacrifier la satisfaction de faire prisonnier +tout le corps du général Bosco à l'avantage d'occuper, sans coup férir, +et de sauver d'un bombardement la ville de Messine. + +Cette malheureuse cité n'était plus qu'un vaste désert depuis +l'évacuation complète du port. + +Le 23 et le 24 se passèrent sans encombre. Partout, des soldats allant +et venant, en troupe ou isolément, sans avoir trop l'air de savoir ce +qu'ils faisaient ou ce qu'ils voulaient faire. Le 25 au matin, les rues +désertes retentirent de plusieurs décharges de mousqueterie. Un nombreux +rassemblement, composé d'au moins trois personnes placées à un kilomètre +environ l'une de l'autre avait provoqué cet accès belliqueux de la part +des Napolitains. On voyait, au même instant, les troupes campées à +Terranova se diriger en profondes colonnes vers la ville. Les deux forts +Gonzague et San-Salvador avaient levé leurs ponts-levis, fermé leurs +portes et hissé leurs pavillons. Une multitude de baïonnettes brillaient +derrière les embrasures aveuglées de canons. Vers une heure, les postes +du Télégraphe et de la Torre étaient enlevés par Interdonato et le +général Fabrizzi. Les troupes royales, après une courte résistance, +s'étaient repliées sur leur vraie ligne de défense, le mont Barracone et +les hauteurs qui s'y rattachent. + +Elles paraissaient disposées à une sérieuse résistance. + +A quatre heures de l'après-midi, on vit toutes les hauteurs en face de +cette ligne de défense occupées par les guérillas d'Interdonato. Le +pavillon national flottait sur plusieurs points de la montagne. + +A cinq heures, une longue fusillade, mais de peu de vivacité, s'engagea +entre les deux lignes. Elle dura jusqu'au lendemain 26 à deux heures du +matin environ. Toutes les hauteurs d'où l'on pouvait apercevoir le +combat, étaient couvertes de spectateurs venant assister en curieux à +cette petite guerre d'avant-gardes qui leur promettait, pour le +lendemain, une belle représentation militaire. Aussi, dès quatre heures +du matin, se hâtaient-ils de revenir à leurs places de la veille; mais, +quel désenchantement! pas plus de Napolitains que de Garibaldiens. Les +forts de terre seuls, avec leur air de mauvaise humeur, gardaient leurs +portes fermées et leurs pavillons hauts. A onze heures, arrivaient dans +le port de Messine un grand nombre de vapeurs napolitains et de +transports. L'armée royale commençait son évacuation. + +Inderdonato, la veille au soir, avait attaqué sans ordre ou, plutôt, +malgré des ordres contraires. A la fin on s'était entendu. L'armée +royale était rentrée en ville pour s'embarquer et les _picchiotti_ +s'étaient couchés. + +Comme les Napolitains s'étaient massés autour de la citadelle, +abandonnant complètement la ville, quelques hommes de la garde civique, +bien avisés, étaient rentrés en ville et avaient pris immédiatement +possession des postes. + +Le même jour, une proclamation invitait les habitants à réintégrer leurs +demeures, les assurant qu'un arrangement était conclu et qu'ils +pouvaient, sans aucun danger, boire, manger, dormir et se promener de +par la ville avec tous les drapeaux et les vivat possibles. + +Cependant, le mouvement s'opéra lentement. On ne paraissait pas avoir +grande confiance dans la bonne foi de cet armistice. Une seconde +proclamation, annonçant l'approche de Medici et son entrée dans la ville +pour le lendemain, eut un peu plus de succès. On vit quelques matelas +franchir timidement les portes de Messine. + +Le 27, au matin, le général Medici, avec sa division, qu'une +proclamation du Dictateur avait porté, le jour même de la bataille de +Milazzo, à l'ordre du jour de l'armée, faisait son entrée dans la ville +et l'on attendait le général Garibaldi dans l'après-midi. + +Tout le monde était d'accord, tout le monde s'embrassait. Chacun courait +par la ville à ses petites affaires. Les soldats napolitains trottaient +gravement par les rues pour acheter leur macaroni. Leurs officiers +regardaient et flânaient. Les volontaires ne manquaient pas d'envie d'en +faire autant et, aussitôt que faire se put, les fusils en faisceaux et +les sacs à terre, ils s'en furent de leur côté, lorgnant aux balcons, +clignant de l'oeil aux ruelles et frayant sans rancune avec la +soldatesque napolitaine dont les figures, épanouies par la certitude +d'une bataille évitée, respiraient le bonheur de se sentir vivre et de +reprendre bientôt la route de Naples. + +Dans l'après-midi, Garibaldi fit son entrée, aux applaudissements +frénétiques de tout le monde; quelques drapeaux commencèrent à se +montrer avec froideur. On semblait, dans la ville, avoir beaucoup de +peine à s'habituer à l'idée d'être piémontisé à perpétuité et, certes, à +ce moment, le roi galant homme n'aurait eu qu'une mesquine ovation. + +Presque aussitôt entré à Messine, le Dictateur monta en voiture et se +rendit au Faro, à l'entrée du détroit, en passant par le Ringo, le +Paradis, la Grotta, etc. Cette course ne fut qu'un immense triomphe, un +cri de _Viva Garibaldi!_ depuis la sortie de la ville jusqu'à l'extrême +pointe du Faro; et, cependant, il traversait la malheureuse population +sur laquelle les souffrances et les privations pesaient depuis quelques +jours. Quant à _il Re galantuomo_, il n'en fut pas plus question que de +l'empereur de la Chine, malgré l'air conquérant des officiers piémontais +qui accompagnaient le Dictateur. Quand celui-ci rentra en ville, à la +nuit faite, ce fut une course aux flambeaux jusqu'à Messine. Toutes les +fenêtres, tous les navires, jusqu'au plus petit bateau, s'étaient +pavoisés et illuminés de feux de couleurs. + +Ce dut être un agréable spectacle pour les troupes napolitaines campées +de l'autre côté du détroit à San-Giovanni, au fort d'Alta-Fiumare, à la +Torre del Cavallo, etc. + +Aussitôt le retour de Garibaldi, deux compagnies de chasseurs des Alpes +partaient pour le Faro et, comme le général en chef, étaient conduites +jusqu'à leur poste avec force flambeaux et musique. + +La trêve ne fut cependant définitivement signée que le 29. Les +principaux articles stipulaient: + +La remise à Garibaldi des forts situés en dehors de la ville avec leur +armement; + +L'embarquement, sans obstacle, de tout le personnel et le matériel de +l'armée; + +La libre circulation en ville, pour leurs provisions, des soldats ou +officiers napolitains; + +La libre circulation du détroit; + +La parfaite égalité, pour les deux pavillons, dans le port de Messine; + +Une route, qui traverse le champ de manoeuvres de Terranova, devait +servir de ligne de démarcation entre les deux partis; + +De chaque côté de cette route, deux lignes de factionnaires gardaient +chaque zone; + +De plus, dans le cas où les hostilités recommenceraient entre la +citadelle, qui restait aux Napolitains, et la ville, la cessation de +l'armistice devait être dénoncée au moins quarante-huit heures à +l'avance. + +Dès le lendemain 30, Messine semblait se réveiller d'un long cauchemar. +Les bâtiments de guerre rentraient dans le port. Ceux du commerce les +suivaient. La flottille de bateaux emboîtait le pas intrépidement; et, +le soir, sur le quai, dans la strada Ferdinanda, au Corso, tout le monde +se promenait comme d'habitude à la lueur d'une illumination assez +mesquine. Les cafés, rouverts par enchantement, regorgeaient de +consommateurs, Garibaldiens et Napolitains pêle-mêle; et, enfin, sur les +deux heures chacun rentrait chez soi. Laissons-les dormir. + + + + +V + + +Pendant que les Garibaldiens se casernaient de leur mieux et partout où +ils pouvaient, l'armée royale, entassée vis-à-vis la citadelle, se +hâtait d'opérer son évacuation. Tous les vapeurs de guerre napolitains +et les transports se mettaient à la besogne. C'est à Reggio que la plus +grande partie était transportée. D'autres étaient dirigés sur Scylla et +la Bagnara. Le général Clary ne voulait se réserver, dans la citadelle, +que le nombre d'hommes strictement nécessaire pour sa défense. Un mois +plus tard, à la date du 31 août, il ne restait plus au gouvernement +royal que trois points dans toute la Sicile: la citadelle de Messine, +celle d'Augusta et la ville de Syracuse. + +Laissons donc cette armée gagner avec enthousiasme la terre ferme, et +revenons aux Garibaldiens. De grandes mutations avaient eu lieu dans +l'armée nationale. Les généraux de brigade Cosenz, Medici, Carini et +Bixio avaient été élevés au grade de majors généraux. Le colonel Ehber +passait général de brigade. L'armée devait s'appeler désormais armée +méridionale. Organisée définitivement, elle se composait de quatre +divisions d'infanterie, d'une brigade d'artillerie et d'une brigade de +cavalerie. Un appel aux armes avait été fait aussi à la jeunesse +messinoise qui n'avait pas mis beaucoup plus d'empressement, pour ne pas +dire moins, que celle de Palerme à s'enrôler sous les couleurs +piémontaises. Bien plus, beaucoup de Siciliens, de Messinois entre +autres, déjà incorporés dans l'armée, ne se gênaient pas pour manifester +tout haut leur répugnance à passer dans les Calabres. Il y eut même, à +ce sujet, une histoire que l'on peut raconter sans en garantir +l'authenticité quoiqu'elle soit parfaitement dans les idées de la +population de Messine. Un général ***, ayant appris qu'un bataillon, +entre autres, de recrues siciliennes déclarait qu'il ne passerait pas +sur le continent, avait fait réunir les hommes et leur avait adressé une +allocution dont voici à peu près le résumé: + +«Vous êtes de braves enfants de la patrie. Elle vous est +reconnaissante, le général Garibaldi aussi et moi de même. Mais voire +rôle est de défendre la Sicile, le nôtre d'aller en Italie. Par +conséquent, il n'y a pas d'inconvénient à vous déclarer que ceux d'entre +vous qui voudront partir volontairement pour partager nos dangers seront +seuls appelés à ce service. Les autres resteront dans les dépôts.» Ce +bataillon se composait d'environ 350 hommes. Six se déclarèrent prêts à +combattre de nouveau pour la liberté et à passer en Calabre. Comme le +courage de ces six volontaires faisait honte aux autres, ils ne +trouvèrent rien de mieux que de les huer. Les mauvaises langues +prétendent que le général, qui n'avait voulu que s'assurer sérieusement +du plus ou moins de bonne volonté des hommes du bataillon, avait pris +ses précautions. Tous ces héros, au lieu d'être renvoyés chez eux +auraient été immédiatement divisés par faibles fractions et incorporés +dans d'autres bataillons avec lesquels ils durent marcher bon gré mal +gré. Du reste, une grande preuve de la froideur de cette nation pour le +métier des armes, c'est la mauvaise humeur générale avec laquelle fut +accueilli le décret de la conscription, et l'opposition qu'il souleva +dans toutes les villes et campagnes de la Sicile. Le discours que le +Dictateur prononça, en faisant ses adieux à Messine, et que l'on +trouvera plus loin, vient lui-même attester que c'était avec peine que +la jeunesse endossait le baudrier. + +Néanmoins, de Palerme à Messine, ce n'était qu'une suite non +interrompue de détachements de volontaires accourus de divers points du +continent; la plupart de ces détachements étaient très-nombreux et +allaient le plus vite possible rejoindre l'armée méridionale. + +Presque tous ces convois arrivaient de Gênes, dirigés par Bertani et +sous le commandement de leurs officiers particuliers. C'étaient, en +grande partie, des soldats et des officiers piémontais, lombards, +toscans et florentins, ainsi que quelques Vénitiens, mais en petite +quantité. Tous, généralement, étaient assez bien équipés et armés. + +Une foule de décrets parurent à Messine dès l'arrivée du Dictateur. Les +plus importants furent une suite d'arrêts des plus sévères contre tout +attentat à la vie, aux biens ou à la sûreté individuelle de quelque +individu que ce fût, y compris tous les employés de l'ancien +gouvernement, même les sbires. Presque chacune des infractions à ce +décret était justiciable des conseils de guerre, dont le jugement, +exécutoire dans les vingt-quatre heures, entraînait la peine capitale. +Les autres décrets avaient principalement rapport à la garde nationale, +aux finances et aux fournitures des troupes. Il serait trop long de les +énumérer. + +Dès le lendemain de son arrivée à Messine, le Dictateur, avec la fixité +d'idées qui lui est particulière, commençait les préparatifs du +débarquement en Calabre. Pour cela, il fallait non-seulement une base +d'opérations qui était la Sicile tout entière, mais un point de départ. +Messine, devenue une ville neutre, bien que la circulation des pavillons +des deux partis y fût autorisée, ne pouvait convenir. De plus, l'ennemi +aurait trop facilement su tout ce qui s'y passait. On choisit donc le +Faro. + +Le Faro est un village situé à l'extrémité d'une pointe de sable à +laquelle il a donné son nom et qui, lorsqu'on arrive à Messine par le +Nord, se trouve à droite de l'entrée du détroit. Deux étangs d'eau +salée, communiquant avec la mer par un canal à moitié comblé, occupent +l'entrée et le centre de cette espèce de presqu'île. Ce sont les Anglais +qui, lors de leur occupation, ont creusé ce canal pour abriter dans les +étangs les nombreuses canonnières qu'ils entretenaient le long de la +côte. A l'extrémité du Faro se trouve un fanal construit au centre d'un +petit fort carré et casematé. A un kilomètre environ de celui-ci, sur la +côte du large en dehors du détroit, existe un fort bastionné qui avait +été abandonné avec armes et bagages par les Napolitains le surlendemain +de l'affaire de Milazzo. Depuis la tour du Faro jusqu'au village, ce ne +sont absolument que des sables au milieu desquels s'efforcent de surgir +quelques touffes de cactus et de figuiers de Barbarie. La population est +composée presque exclusivement de pilotes du détroit et de pêcheurs +d'espadons. + +Du Faro à Messine, il existait il y a quelques années des batteries et +des tours casematées, les unes très-anciennes, les autres datant de +l'occupation anglaise ou même plus modernes; mais tout cela avait fini, +faute d'entretien, par tomber en ruines, et il n'y existait pas un canon +au moment où se passaient ces événements. La route stratégique elle-même +était dans un fort triste état. L'artillerie y fut donc immédiatement +dirigée, et immédiatement aussi, fut commencé un ensemble de travaux de +fortifications et de batteries, défensives pour le Faro, et offensives +pour le détroit. + +Chaque jour, plusieurs bataillons s'y rendaient le soir de Messine et le +lendemain étaient relevés par d'autres. Ils faisaient, pendant douze +heures de jour, l'office de travailleurs et, pendant la nuit, celui de +soldats. Car l'ennemi était maître du détroit; ses nombreux vapeurs le +sillonnaient en tous sens; puis, les côtes de Calabre étant couvertes de +troupes napolitaines, il paraissait chose bien facile, par une nuit +obscure, de jeter à terre sur les plages du Faro quelques milliers +d'hommes. + +Le général Garibaldi allait tous les jours inspecter lui-même les +travaux de ces fortifications passagères et il en profitait pour passer +en revue les bataillons de garde. Il avait toujours soin d'arriver sur +les trois heures ou trois heures et demie du matin, c'est-à-dire à +l'heure où les appels avaient lieu. On y vit s'élever d'abord, comme par +enchantement, une batterie de huit pièces de trente-deux avec des +parapets d'une épaisseur moyenne de dix mètres. C'était la plus +rapprochée du fanal. + +Un chemin couvert reliait cette batterie à une deuxième de trois pièces +de soixante-huit, tirant en barbette. L'espèce de courtine produite par +le chemin couvert qui reliait ces deux batteries, était armée elle-même +de plusieurs pièces de vingt-quatre, de caronades et de deux obusiers de +seize. Puis venait, à l'entrée du village, une troisième batterie; une +quatrième fut élevée un peu plus tard à l'entrée du canal et une +cinquième vis-à-vis l'église du Faro. Une grosse tour d'origine +anglaise, construite près du village, fut armée d'une caronade et d'une +superbe coulevrine en bronze portant les armoiries des chevaliers de +Malte. Les plates-formes du fort du fanal reçurent elles-mêmes huit +pièces de gros calibre. Tout cet ensemble présentait vers le détroit un +front assez respectable pour ne pas être à dédaigner. + +Ces travaux avaient été commencés primitivement sous la direction d'un +officier français. Mais le général Orsini, ayant quitté le ministère de +la guerre, vint prendre le commandement en chef de l'artillerie de +l'armée méridionale et, en cette qualité, celui du Faro. Il n'eut rien +de plus pressé, naturellement, que de trouver mal tout ce qui avait été +fait, d'en modifier beaucoup les détails et quelque peu l'ensemble. Il +eût peut-être mieux fait de laisser les choses aller leur train et de +tâcher de trouver des soldats aux nombreux officiers d'artillerie, +sachant tout excepté ce qu'était un canon, qu'il avait amenés de Palerme +avec lui. Il y avait, en résumé, de quoi mettre trois officiers par +pièce ou peu s'en faut. + +Dès le 10 août, la pacifique presqu'île du Faro s'était métamorphosée en +camp retranché. Sur la plage, en regard du détroit, s'alignaient trois +cents ou trois cent cinquante barques de pêche, future flottille de +débarquement. A leur droite, deux batteries de campagne, trophées de +Milazzo et de Calatafimi, deux batteries d'obusiers de montagne, +provenant de la fonderie de canons improvisée à Palerme, et une section +d'obusiers de seize resplendissaient au soleil, abritées en arrière par +une forêt de baïonnettes en faisceaux, au milieu desquels se promenaient +les factionnaires de chaque bataillon. Tout le village n'était lui-même +qu'une vaste caserne où allaient et venaient constamment des convois de +vivres et de munitions. + +Pendant qu'au Faro tout était aux travaux, au débarquement et à la +guerre, dans la bonne ville de Messine, qui avait rêvé pour l'avenir le +calme et la tranquillité, rien n'était plus à la paix. + +L'inquiétude recommençait à battre en brèche le courage des habitants, +et l'appréhension d'un autre bombardement venait de nouveau les empêcher +de dormir. + +En effet, la cour de Naples, en espérant un instant arrêter +diplomatiquement Garibaldi, avait pu s'imaginer qu'en faisant la part du +loup elle le rassasierait, et avait projeté l'abandon de la Sicile pour +conserver le reste du royaume; mais revenue de son erreur, elle +commençait à s'émouvoir singulièrement de ces préparatifs de +débarquement et de leur apparence menaçante. + +Elle savait que les forces de Garibaldi s'élevaient déjà à plus de vingt +mille hommes, véritables soldats, sans compter les non-valeurs et les +inutilités. Des forts de la Torre del Cavallo, elle pouvait faire +compter les canons de l'aventurier, du brigand auquel, cependant, on +donnait le nom de général dans toutes les transactions de Palerme, de +Milazzo et de Messine. Elle s'effraya donc à juste titre. Cet effroi +gagna naturellement le général Clary, commandant de la citadelle, qui +après avoir bien cherché, finit par trouver qu'évidemment les environs +de Messine et, par suite, le Faro devaient être soumis aux termes et +règlements de l'armistice et qu'en conséquence, l'armée méridionale +devait aller faire plus loin ses préparatifs d'envahissement; les +batteries qu'on élevait au Faro étant en fait selon lui des ouvrages +agressifs contre la libre circulation du détroit et même contre les +positions napolitaines des côtes de Calabre. C'était une interprétation +libre et surtout large. Aussi, sa vive réclamation fut-elle réfutée +encore plus vivement. Il s'en suivit pas mal de pourparlers et pas mal +de notes échangées. Comme chacun tenait bon de son côté, il arriva ce +qui arrive presque toujours en pareille circonstance, c'est que, de +guerre lasse, on en resta là. Les Garibaldiens continuèrent leurs +préparatifs, et le général Clary conserva l'avantage de pouvoir les +examiner tout à son aise avec sa longue-vue de l'observatoire de la +citadelle. Quant aux habitants, ils firent comme le général Clary; ils +en prirent leur parti. + +Bien des moyens furent employés pour réchauffer la tiédeur belliqueuse +des citadins. Un des plus originaux fut, sans contredit, les harangues +en plein air renouvelées des Romains d'autrefois. Voilà le Forum, voilà +la tribune aux harangues, voilà surtout le grand peuple. Mais hélas! le +Forum est une petite place mesquine et froide, et la tribune aux +harangues est représentée par des tréteaux de saltimbanque. + +Le peuple roi se compose d'une centaine ou deux de particuliers plus ou +moins hétéroclites, et le grand orateur est un monsieur en vareuse +rouge. Quelquefois, ce dernier était le _padre_ Gavazzi, cordelier +défroqué, homme éminemment éloquent, au dire des Siciliens et autres +Italiens, je veux dire Piémontais. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il +criait beaucoup. Quelques autres fois, c'était le _padre_ Pantaleone, le +chapelain de Garibaldi, le cordelier de Calatafimi. Lui aussi ne +manquait pas d'une certaine éloquence, et, de plus, il prêchait à +l'ombre des voûtes religieuses. C'était dans la cathédrale que ses +conférences avaient lieu. Puis, il y eut les manifestations, produit +exclusivement indigène. + +Ben-Saïa, brave homme s'il en fut jamais, qui, dans toutes les +tentatives révolutionnaires de la Sicile, a fait sa partie, sacrifiant à +la liberté, son idole, fortune et famille; Ben-Saïa apparaissait sur la +strada Ferdinanda, brandissant le drapeau national. Immédiatement la +foule l'entourait, vite une démonstration à la cathédrale! Une musique! +Celle-ci était vite trouvée. Alors au pas de charge, agitant les +chapeaux, les mouchoirs, appelant les dames aux balcons, le cortège +s'ébranlait, faisant la pelote de neige tout le long de la route, +arrivait comme un torrent à la porte de la cathédrale que le bedeau +s'empressait d'ouvrir à deux battants. La foule s'y précipitait, comme +un fleuve débordé, ne s'arrêtant qu'à la balustrade du maître-autel. On +se hâtait d'allumer tous les lampions et cierges disponibles. Pendant +ces préparatifs, la cohue s'agitait tumultueusement dans l'église avec +le va-et-vient d'une mer houleuse et un brouhaha à ne pas s'entendre. +Puis, éclatait un air de musique, le plus vigoureux possible. Aussitôt +après, les casquettes, les mouchoirs, les bras, les jambes reprenaient +leur office aux cris répétés cent cinquante fois de: _Viva la Italia! +Viva la liberta! Viva Garibaldi! Viva Gavazzi! Viva la liberta! Viva +Dumas! Viva il Re Galantuomo!_ etc, etc. + +Quand on avait ainsi bien crié, et que tout le monde avait la pépie, la +musique détalait, Ben-Saïa la suivait, la foule emboîtait le pas, on +faisait le tour par le Corso et insensiblement chacun rentrait chez soi, +pendant que le bedeau éteignait ses cierges, refermait précipitamment la +porte de son église, et, de peur d'une deuxième cérémonie analogue à +celle-ci, se hâtait de mettre la clef sous la porte. + +Toutes les manifestations se ressemblaient ou à peu près. Mais elles +produisaient peu d'effet sur les sentiments belliqueux. Tout le monde, à +Messine, était, sans contredit, partisan de la liberté et las du +gouvernement napolitain: on voulait même bien se battre, à la rigueur; +seulement on tenait à rester chez soi. + +Le contact des royaux et des Garibaldiens n'amenait jamais en ville de +rixes ni de vexations réciproques. Mais des consignes mal comprises +provoquaient souvent des haro de part et d'autre. Un jour, un canot +manoeuvré par un ou deux Garibaldiens, louvoyant pour sortir du port, +s'approchait trop du fort San-Salvador dont un factionnaire, le premier +venu, lui envoyait un coup de fusil. Naturellement, le bateau se hâtait +de se mettre hors de portée. Un instant après, un canot du fort +traversait le port pour venir à quai acheter des provisions. Les +Garibaldiens, à leur tour, envoyaient aux Napolitains une bordée de +malédictions et d'injures, et leur montrant une multitude de poings +vigoureux, disposés à taper, les obligeaient de repartir en toute hâte. +A la longue, ces taquineries devaient amener et amenèrent des coups de +fusil. + +Vers le 10, arriva un officier napolitain chargé d'une mission spéciale +pour le Dictateur. Il devait, par tous moyens et toutes promesses, +tâcher d'obtenir du général l'abandon de ses projets sur le continent. +C'est à la même époque que le roi Victor-Emmanuel vint aussi mettre sa +lettre dans la balance. Ni l'un ni l'autre ne purent rien obtenir. + +L'officier napolitain s'en retourna, enchanté, dit-on, de l'accueil +qu'on lui avait fait. Quant au roi Victor-Emmanuel, tout le monde +connaît la réponse de Garibaldi. + +Au 12, les préparatifs avaient pris des proportions gigantesques. De +leur côté, les Napolitains, sur la côte opposée, prenaient leurs +mesures, et l'escadre royale avait l'air, sinon l'intention, de vouloir +faire bonne garde et empêcher tout débarquement. Elle se composait de +six corvettes et de plusieurs petits avisos, ainsi que de quelques +canonnières. Ce n'était pas sans une certaine appréhension que beaucoup, +même des plus déterminés, parmi les officiers de l'armée méridionale, +envisageaient les projets du Dictateur. Malgré la confiance sans bornes +qu'on avait en lui et l'espèce de fascination qu'il exerçait sur ses +troupes, plus d'un, en réfléchissant à l'opération difficile qui allait +être tentée, se prenait d'une inquiétude que tout semblait justifier. + +N'était-ce pas bien osé d'essayer le passage d'un détroit occupé par une +escadre ennemie, sous le feu croisé de ses bateaux à vapeur et de ses +forts, sans autres ressources qu'une quantité de barques qui, au moment +de l'action, seraient encombrées de soldats et dont quatre ou cinq à +peine portaient de petits pierriers? Sans un seul bâtiment de guerre +pour protéger le passage, à peine avait-on deux ou trois petits vapeurs +pour servir de remorque. Si l'on ajoute encore à tant de désavantages et +de probabilités d'insuccès les obstacles matériels que la violence des +courants du détroit et la différence de marche des embarcations devaient +apporter à un ordre régulier de débarquement, la confusion inévitable de +toute opération militaire nocturne, on avouera qu'à l'idée des entraves +qui pouvaient retarder et même faire échouer l'entreprise, chacun avait +le droit de craindre pour le premier acte d'un drame dont le dénoûment +devait se jouer à Naples. + +Quoi qu'il en soit, le général Garibaldi avait commencé, dès le 8, à +masser ses troupes dans les environs du Faro. Près de quinze mille +hommes y furent campés; au premier ordre, ils devaient se jeter dans les +barques et tenter le passage sous la protection des batteries du Faro. +La flottille se composait de plus de trois cents bateaux halés à sec sur +la plage les uns contre les autres et les équipages bivouaquaient à côté +de chaque embarcation. Elle était organisée en plusieurs divisions. +L'une d'elles était commandée par un ex-lieutenant de vaisseau de la +marine française, M. de Flotte, ancien représentant du peuple, qui, à +quelques jours de là, comme Roselino Pilo, devait trouver la mort à la +tête de son petit bataillon ou, plutôt, de sa compagnie de marins +français. Ce bataillon n'était pas un des éléments les moins curieux de +l'armée nationale. Pour servir l'étranger, quelle qu'en fût la cause, +aucun de ses membres n'avait mis de côté ni oublié les moeurs +traditionnelles et les allures débrouillardes du troupier français. +Aussi, appelait-on cette compagnie, le bataillon des _croque-poules_. +Au milieu de ces sables inhospitaliers, lorsque, généralement, presque +tout le monde restait sur un appétit féroce, obligé de serrer autant que +possible les ceinturons et de grignoter de maigres pitances, le +bataillon des croque-poules menait joyeuse vie et faisait bombance. On y +mangeait des brochettes d'alouettes, des fricassées de pigeons, voire +des rôtis de gibier; on s'y procurait même des plats de douceurs. Aussi +c'était à qui aurait des amis et des connaissances parmi les +croque-poules; ou y était toujours bien accueilli, et, autour de chaque +plat où huit hommes se prélassaient, en se serrant on pouvait facilement +trouver deux ou trois places. + +L'artillerie de campagne, avec ses approvisionnements et les attelages, +était alignée sur la plage, prête à s'embarquer au premier signal sur le +_City of Aberdeen_, le _Duc de Calabre_, l'_Elba_ et l'_Orégon_. Une +trentaine de grands bateaux plats, disposés pour transporter les chevaux +et la cavalerie stationnaient dans le premier étang, où l'embarquement +devait être plus facile qu'à la plage. De toutes parts, on était sur le +qui-vive, et on attendait incessamment l'ordre de départ. Ou apercevait +bien dans le petit golfe, entre la pointe du fort de Pezzo et la Torre +del Cavallo, les croiseurs royaux; mais leurs mouvements étaient indécis +et pouvaient, avec les bruits qui commençaient à courir, donner lieu à +bien des suppositions. + +Quelques fusées, lancées par la frégate amirale, attestaient seulement +la surveillance supposée attentive des côtes du Faro par l'escadre +napolitaine. Le 9, les préparatifs se continuèrent encore plus +activement. Mais la nuit s'annonçait sombre et orageuse. Vers les six +heures du soir, en effet, le ciel se couvrit de gros nuages, les côtés +de Calabre disparaissaient dans des grains multipliés et le tonnerre +grondait sourdement sur les hauteurs d'Aspri-Monte. La brise, qui avait +fraîchi en même temps, rendait la mer tellement clapoteuse dans le +détroit qu'il était peu probable qu'aucune tentative put être essayée +avec succès contre la côte italienne. Cependant, à minuit environ, par +une obscurité des plus intenses, vingt-cinq barques à peu près +poussaient de terre à tout hasard chargées de volontaires, et +appareillaient. Elles allaient tenter la fortune d'un premier +débarquement: si elles réussissaient, c'était un premier succès, un +jalon, un noyau de volontaires et d'officiers, surtout un chef donné aux +insurgés de la Calabre. + +En trois quarts d'heure, elles traversaient le détroit. Malheureusement, +l'obscurité et la force des courants ne leur avaient pas permis de +garder leur ordre de marche. Les unes vinrent faire tête sous les forts +mêmes de Scylla; d'autres s'échouèrent près de la Torre del Cavallo. Les +plus heureuses furent sous-ventées et abordèrent à deux ou trois cents +mètres plus loin que le fort d'Alta-Fiumare sur une belle plage de sable +où elles purent jeter à terre leurs volontaires. + +Deux cents hommes, en tout, débarquèrent. Mais Missori les commande et +tous sont déterminés. Aussitôt à terre ils s'élancent isolément dans la +montagne. Le lendemain, ils se retrouveront sur Aspri-Monte où ils ne +tarderont pas à être rejoints par les bandes calabraises. Presque tous +les hommes débarqués sont des guides dont Missori est le colonel. + +En essayant de rejoindre le Faro, plusieurs embarcations de la flottille +tombèrent en travers de l'escadre napolitaine qui ne souffla mot et les +laissa porter sur Messine. L'une d'elles vint même se jeter sur l'avant +d'un des bâtiments royaux qui pouvait l'anéantir d'un souffle, mais qui +resta sourd, muet et aveugle. Le lendemain 10, une nouvelle tentative +eut lieu sous les ordres du commandant de Flotte; on voulait avoir +quelques nouvelles des volontaires débarqués la nuit précédente. Il +était quatre heures et demie du matin lorsque son embarcation atteignait +la côte. Mais à peine l'avant avait-il touché le sable que l'ennemi +sortant de mille embuscades, vignes, jardins, trous, maisons, ouvre une +vive fusillade sur lui. Deux Garibaldiens tombent grièvement blessés et +on est forcé de rétrograder, non sans avoir vigoureusement riposté au +feu des royaux qui se hâtent à leur tour de s'abriter en laissant +plusieurs des leurs sur le carreau. Cette petite expédition se composait +de huit Anglais et huit Français. Dans la nuit du 10 au 11, une autre +tentative échoue encore. L'escadre napolitaine s'était rapprochée du +Faro et pesait passivement sur les opérations projetées. + +Il y avait alors tantôt au Faro, tantôt à Messine, une signora, la +comtesse della Torre, jeune et charmante femme, à nature sympathique, +dont le costume demi-hongrois et la désinvolture gracieuse et militaire +faisaient rêver bon nombre des blessés ou des malades auxquels elle +était venue offrir le tribut de ses soins et ses consolations. On en a +dit beaucoup de bien, on en a dit du mal. Il n'y a pas de chose, quelque +bonne qu'elle soit, qui ne trouve son détracteur. Enfin, quoi qu'en +aient dit quelques journaux bien ou mal informés, elle n'en partageait +pas moins avec une Française, madame de ***, la direction des dames +charitables, en petit nombre, il est vrai, qui prodiguaient leurs soins +aux blessés et aux malades dans les hôpitaux. + +La journée du 11 se passa à embarquer l'artillerie, les chevaux et les +hommes. Les vapeurs bondés de troupes, allumaient les feux à sept heures +du soir. Les compagnies de la flottille étaient parées à sauter dans +leurs embarcations. + +Vienne le signal et tout cela va se mettre en mouvement. Mais, à minuit, +arrive un ordre contraire et, dans la matinée du 12, toutes les troupes +commençaient à débarquer. + +Vers une heure, dans la nuit, on avait entendu une fusillade très-vive +et quelques coups de canon près des forts de Scylla et de Pezzo. +L'escadre napolitaine étant restée silencieuse, c'était donc à terre que +l'on s'était battu. Étaient-ce les volontaires débarqués ou les +Calabrais? Le feu cessait vers les deux heures un quart. Il recommençait +une heure après et durait jusqu'au petit jour. Au même moment, un petit +bateau, chassé par une corvette napolitaine, venait s'abriter sous les +feux du Faro, et la corvette, trompée dans sa poursuite, s'arrêtait à +portée de canon. C'était un habitant de Reggio qui, à ses risques et +périls, venait annoncer que quelques centaines de Calabrais, réunis dans +les ravins d'Aspri-Monte, allaient se mettre en marche pour rejoindre +les volontaires débarqués l'avant-veille et qui, en ce moment, +occupaient les hauteurs de Solano. Le débarquement des troupes et de +l'artillerie faisait supposer, naturellement à tout le monde, un +changement d'intentions de la part du général Garibaldi. Mais, il faut +l'avouer, ce fut à regret que les volontaires, entassés depuis +trente-six heures sur les vapeurs, se virent encore une fois jetés sur +les sables brûlants du Faro sans savoir quand il leur serait enfin donné +de mettre le pied dans les Calabres. + + + + +VI + + +Trois jours après, une frégate sarde arrivait au Faro, et restant sous +vapeur, communiquait avec le général Garibaldi. Ensuite elle venait au +mouillage dans le port de Messine. C'était le _Victor-Emmanuel_. Le même +soir, un petit aviso partant de Messine touchait aussi au Faro. Ces +allées et venues excitaient vivement la curiosité générale. Le +lendemain, on apprenait avec étonnement que le général Garibaldi s'était +embarqué dans la nuit sur le _Washington_, dont tout le monde ignorait +la destination; et on lisait une proclamation rédigée à peu près en ces +termes: «Le général en chef Dictateur, étant obligé de s'absenter +momentanément, laisse au général Sertori le commandement des forces de +terre et de mer.» Suivait un ordre du jour de ce dernier donnant à +l'armée et à la population connaissance de ce décret et ajoutant qu'il +espérait qu'en l'absence du Dictateur, chacun s'efforcerait de continuer +à faire son devoir. C'est à cette époque que les troubles de Bronte +éclatèrent. Plusieurs assassinats et de honteuses scènes de pillage, +provoqués par les montagnards, obligèrent d'en venir à une répression +énergique. Le général Bixio fut dirigé sur ce point. Il fit saisir une +vingtaine des principaux émeutiers qui passèrent immédiatement devant un +conseil de guerre et furent fusillés séance tenante. Puis il vint à +Taormini rejoindre le corps de Cosenz et la brigade Ehber. + +Pendant que ces événements se passaient au Faro, la ville de Messine, +métamorphosée en grande caserne, tâchait de faire contre fortune bon +coeur en rouvrant ses magasins le plus gaiement possible. Tous les +soirs, les musiques militaires circulaient dans la ville; et la strada +Ferdinanda, ainsi que le Corso, un peu plus illuminés et embanniérés que +dans les premiers jours, avaient presque un air d'allégresse. + +Les manifestations continuaient, soit dans les églises, soit sur des +places publiques. Les statues de François II et de son père avaient +éprouvé le même sort qu'à Palerme. Une fois la nuit arrivée, il n'y +avait plus guère que des Garibaldiens dans les rues et, par-ci par-là, +quelques soldats napolitains attardés dans leurs provisions, ou quelques +officiers dans leurs visites. On organisait activement les nouvelles +recrues, et chaque jour des promenades militaires avaient lieu avec +armes et bagages. Quelques-uns des corps campés au Faro avaient reçu +l'ordre de rentrer en ville. + +Cependant la mésintelligence commençait à se mettre pour tout de bon +entre les lignes de factionnaires opposées sur le champ de manoeuvres de +Terranova. Presque chaque soir, on s'envoyait des gros mots et des coups +de fusil. + +Mais en ville, une fois le sac à terre et le fusil mis de côté, on +continuait à vivre à peu près en bonne intelligence. + +Les échos d'alentour se réjouissaient aux sons des airs guerriers que +soufflaient à outrance les musiciens de la citadelle, pour charmer les +entr'actes des grandes manoeuvres militaires que les soldats du général +Clary exécutaient journellement sur la plage entre la citadelle et le +fort San-Salvador. L'artillerie attelée y manoeuvrait grand train, à +côté des bataillons de chasseurs qui devaient s'estimer heureux qu'on +leur eût conservé ce petit espace pour se dégourdir les jambes et ne pas +perdre l'habitude du pas gymnastique. + +Quand les parades étaient finies, les guerriers mettant bas la veste, +endossaient la blouse, et labouraient intrépidement un long chemin +couvert ou, plutôt, une longue tranchée qui reliait la citadelle à +San-Salvador. + +Le lazaret, qui était resté dans les dépendances de la citadelle, avait +été converti en hôpital. Mais, si la plus grande partie de cette +garnison ne demandait pas mieux que de rester tranquille et de goûter +les délices d'une prison forcée, il y en avait d'autres qui, +malheureusement, aimaient l'odeur de la poudre et le bruit du fusil, de +loin bien entendu, à en juger du moins par leur attitude journalière +aussitôt qu'une affaire un peu sérieuse s'engageait. + +Le 13, il y eut presque une bataille en règle vers les dix heures du +soir. Quelle en fut la cause? Naturellement il est impossible de le +savoir. Le fait est qu'une vive fusillade partit de la ligne +napolitaine, leurs vedettes se replièrent sur leurs grand'gardes; les +grand'gardes sur la citadelle; toujours en tiraillant avec acharnement. +Puis, une fois à l'abri dans les chemins couverts, de nombreux cris de: +_Viva il Re!_ retentirent pendant plus d'un quart d'heure. Quant aux +Garibaldiens, comme il leur était défendu de riposter, aussitôt que +l'envie de batailler prenait aux guerriers de la citadelle, ils se +retiraient patiemment dans les ruines qui longeaient leur ligne de +factionnaires et attendaient que la grêle fût passée. Ce soir-là, +cependant, l'alerte, en ville, fut des plus vives. Il y avait concert à +la Flora, dans le jardin public de la strada Ferdinanda; par conséquent, +il y avait affluence et même une assez grande quantité de dames. Les +rues étaient illuminées et les boutiques à peu près ouvertes. De +nombreux volontaires et bourgeois flânaient dans les rues; tout cela +avait quelque apparence de gaieté, lorsque retentissent tout à coup les +premiers coups de fusil. Les volontaires dressent l'oreille, les civils +cherchent au plus vite leurs portes, les femmes se trouvent mal, mais +suivent leurs maris; les illuminations s'éteignent aux environs des +débouchés de la citadelle, les boutiques se ferment à grand fracas, puis +la générale bat, les clairons sonnent l'assemblée. Un quart d'heure de +ce tohu-bohu s'était à peine écoulé que l'on voyait de fortes colonnes +se diriger vers la place de la Cathédrale, la place de la municipalité, +les quais, et occuper tous les points par lesquels les Napolitains +pouvaient tenter d'entrer en ville. Il faut cependant avouer que, malgré +la consigne, quelques rageurs ripostaient de temps à autre et +renvoyaient aux royaux coup de feu pour coup de feu. + +Une belle corvette à vapeur anglaise, achetée par le général Garibaldi, +arrivait sur rade le lendemain, et on procédait immédiatement à son +armement. Une autre, plus petite, était attendue. + +Le 15, autre bataille, mais cette fois-ci, plus sérieuse et en plein +jour. + +On ne sait toujours pourquoi ni comment elle commença. Une fusillade +s'engagea entre les deux lignes de vedettes. Du reste, tout était à +l'orage ce jour-là. + +Depuis le matin, on suffoquait de chaleur. Des nuages bronzés s'étaient +accumulés sur les monts Pelore. L'air, chargé d'électricité, rendait les +plus paisibles d'une humeur massacrante. Positivement l'atmosphère +sentait la poudre. + +Cette fois-ci, les Garibaldiens plus nerveux que d'habitude, prirent en +mauvaise part les galanteries napolitaines. + +Les royaux, habitués à faire ces petites guerres sans danger et peu +disposés sans doute à se laisser éreinter au nez et à la face de leur +citadelle, se replièrent d'un seul bond jusqu'aux tentes de campement où +stationnait la grand'garde, à la limite des glacis de la citadelle. + +Là, soutenus par cette grand'garde et par une compagnie qui sortait du +chemin couvert, ils tinrent un instant pour filer ensuite de plus belle +et rentrer dans la place et dans les chemins couverts d'où ils +continuèrent leur feu innocent sur les Garibaldiens qui, déjà, avaient +cessé le leur. Comme il fallait que la comédie fût complète, le canon +vint terminer la représentation par une vingtaine de coups tirés on ne +sait contre quoi ni contre qui. Naturellement, tant tués que blessés, il +n'y eut personne de mort. + +Mais des balles napolitaines étaient arrivées jusqu'à bord des bâtiments +de guerre sur rade. La chaloupe de la frégate à vapeur, le _Descartes_, +en ce moment en corvée au bout du quai, près du champ de manoeuvres de +Terranova, avait été obligée de s'abriter derrière un chaland chargé de +charbon qu'elle remorquait, puis de l'amarrer en toute hâte à quai et de +rallier son bord au milieu d'une grêle de biscaïens et de balles dont +plusieurs traversèrent les bordages de l'embarcation. + +Il y eut des plaintes motivées, auxquelles on répondit par des excuses +et par des explications qui n'en étaient pas. L'orage qui vint à éclater +et une pluie torrentielle amenèrent la fin des hostilités pour ce +jour-là. + +Le héros de la bataille fut, sans contredit, un maître Aliboron qui +vint, au milieu de la fusillade et de la mitraillade, faire une fugue +sur le champ de bataille, secouant ses oreilles et lançant des ruades +dans toutes les directions. Ce brave animal, dont les élans de gaieté +défiaient les balles et les biscaïens qui pleuvaient autour de lui, +après avoir usé sa première ardeur, se mit tranquillement à brouter puis +à suivre et regarder curieusement les parlementaires qui se succédèrent +après l'affaire. Mais il s'obstina, malheureusement pour lui, à vouloir +bivouaquer sur le théâtre de ses lauriers et, dans la nuit, il fut +victime d'une seconde fusillade qui s'engagea vers les deux heures du +matin. + +Le lendemain, les Napolitains plièrent leurs tentes, démolirent un grand +bâtiment en planches qui leur servait de magasin, firent rentrer leur +grand'garde et reculèrent leur ligne de vedettes jusqu'au milieu de +Terranova, ce qui n'empêcha pas la même comédie de se renouveler +presque chaque jour avec une mise en scène analogue. + +Cependant le temps passait, et à chaque nouveau soleil on se demandait: +«Mais où est donc le Dictateur?» Mille bruits et mille versions +circulaient. Le général Garibaldi était allé, disait-on, tout simplement +à Naples. D'autres le faisaient prendre terre à Salerne avec une armée +de volontaires piémontais. L'affaire se compliquait. On se mit alors à +ruminer les faits passés. + +Presque toute la marine à vapeur est absente. Qui sait où elle est? +Personne. On attendait de Palerme deux nouveaux bateaux à vapeur. Où +sont-ils? Tout le monde l'ignore. Beaucoup de nouveaux corps de +volontaires avaient été concentrés à Milazzo. Que sont-ils devenus? +Parbleu! voilà l'histoire: les vapeurs ont embarqué les troupes sans +tambours ni musiques; ils sont partis de même, ont attendu au large de +Salerne le navire de Garibaldi et on est débarqué.--Chacun répète en +ville cette petite historiette et on unit par y croire. Deux jours se +passent. On attend toujours avec anxiété l'arrivée d'un navire +quelconque qui va, certainement, apporter des nouvelles officielles du +débarquement à Salerne et de la marche en avant de l'armée indépendante. +Espoir déçu! Rien ne paraît et tout le monde de répéter: Anne, ma soeur +Anne, ne vois-tu rien venir? + +Mais voilà bien une autre histoire. Un petit bateau calabrais annonce à +son de trompe à qui veut l'entendre que l'on est allé jusque dans le +porte de guerre napolitain de Castellamare, près de Naples, attaquer un +vaisseau, le _Monarc_, en cours d'armement. Évidemment, pour qui connaît +le caractère entreprenant et souvent téméraire du Dictateur, ce doit +être lui qui a tenté le coup de main. Mais on a échoué tout en tuant le +capitaine; seulement si le navire eût été armé, on l'eût enlevé. Ce qui +n'empêchait pas que l'on eût été obligé de s'en aller plus vite que l'on +n'était venu, etc., etc. + +Arrive un capitaine de navire de commerce sarde, tombant tout exprès du +ciel à Messine, qui raconte comme quoi il a vu le général Garibaldi, +bien vu en personne, à la baie des Orangers, en Sardaigne.--Ce n'est +donc pas lui qui était à Castellamare ni à Salerne? répète tout le monde +en choeur.--Mais en voici un autre qui prétend aussi l'avoir vu à +Cagliari; puis un autre encore qui assure que le général est allé tout +tranquillement à Palerme. + +Un dernier jure, par la barbe de Mahomet, que toutes ces nouvelles sont +erronées et que lui seul sait la vérité; lui qui arrive de l'île de +Maddalena, lui qui a vu le Dictateur tranquillement occupé à visiter sa +maisonnette de Caprera dans l'île du même nom. «Quand il est débarqué, +ajoute-t-il, tous les habitants l'auraient volontiers porté en triomphe +jusqu'à son ermitage. Il a eu toutes les peines du monde à éviter cet +honneur.» + +On écoute, la bouche béante; mais, en revanche, on n'y comprend plus +rien. Le général, tout à la fois à Salerne, à Naples, à Caprera, à la +baie des Orangers, à Cagliari, à Palerme, c'est de la magie; les plus +forts y perdent leur latin, et on renonce, jusqu'à nouvel ordre, à +expliquer ce rébus dont l'arrivée seule du Dictateur pourra donner la +clef. + +Voilà, en effet, qu'un beau matin un vapeur anglais, le _Prince Noir_, +arrive à Messine. Du plus loin qu'on l'aperçoit, on reconnaît sur son +pont les uniformes garibaldiens. Le navire entre bientôt dans le port et +vient mouiller près du fort San-Salvador. Le général Garibaldi, le +général Türr, le colonel Vecchi, le colonel Bordone, etc., sont à bord. +Le Dictateur débarque aussitôt, et se rend de suite à bord du _Queen of +England_, sa nouvelle corvette, puis, de là à terre où il est reçu, +comme toujours, aux acclamations de tout le monde. + +Maintenant, voici les faits dans toute leur vérité: le général était +allé effectivement à la baie des Orangers, à la Maddalena, à Caprera, à +Cagliari, à Palerme, et à Milazzo. + +Sur le point d'entrer sérieusement en campagne et en présence des forces +accumulées par le gouvernement napolitain dans les Calabres, le +Dictateur voulait, avant de se lancer dans les hasards de la seconde +période de cette guerre, réunir tous ses moyens d'action; or depuis +quelque temps il attendait des renforts qui n'arrivaient pas et qui, +malgré les promesses de Bertani, paraissaient vouloir rester en route; +il savait cependant que plusieurs convois avaient quitté Gênes et +quelques autres points du littoral piémontais, et devaient se réunir en +Sardaigne pour opérer tous ensemble leur débarquement au port de Sicile +qui leur serait indiqué. + +De longs jours s'étaient passés, et rien n'annonçait leur arrivée. Le +Dictateur paraissait inquiet et préoccupé: il avait été prévenu sans +doute par des dépêches de Turin qu'il se tramait quelque chose comme +d'enlever ces renforts à l'armée méridionale et les envoyer opérer pour +leur propre compte un débarquement sur les plages romaines. Ce projet +insensé, conçu par je ne sais qui, existait réellement, et c'était juste +ce qu'il fallait pour porter à la cause italienne un coup mortel. Cette +tentative, sans avoir aucune espèce de chance de réussite, perdait +certainement à tout jamais le parti que représentaient le Dictateur et +son armée. En face d'événements qui pouvaient tout compromettre, +Garibaldi se hâta de gagner la baie des Orangers en Sardaigne, point de +rendez-vous des nouveaux volontaires. Que se passa-t-il? on n'en sait +rien au juste. Ce qu'il y a de positif, c'est que le général Garibaldi +les harangua et les fit rembarquer immédiatement pour Cagliari d'où ils +purent être dirigés en toute hâte sur Palerme et Milazzo. Ces nouveaux +renforts s'élevaient à près de six mille hommes: c'étaient des troupes +tout organisées, il n'y avait qu'à les aligner sur un champ de bataille. + +De la baie des Orangers, le général Garibaldi se dirigea sur l'île de la +Madeleine, dans les Bouches de Bonifacio, dont il était peu éloigné: il +n'avait pas voulu venir aussi près de son ermitage de Caprera sans +revoir ces lieux qui lui rappelaient tant de souvenirs d'affection et +tant de soucis, de projets et d'inquiétudes. En quelques heures à peine +il arrivait avec le _Washington_ au mouillage de la Madeleine en passant +par le canal de l'Ours. C'est un des plus ravissants sites que l'on +puisse voir, malgré sa sauvagerie et son aridité. + +A peine l'arrivée du Dictateur fut-elle connue que la ville entière se +précipita au-devant de lui, on l'eût en effet volontiers porté en +triomphe jusqu'à sa petite maisonnette. + +Il ne sera peut-être pas indifférent de donner quelques détails sur +l'habitation de Garibaldi. Que l'on se figure une petite maison carrée, +élevée seulement d'un rez-de-chaussée avec trois fenêtres sur chaque +côté, une varanda sur la façade et un petit sémaphore rond sur la +terrasse, dans lequel on peut à peine se tenir debout. A gauche, en +regardant la maison, deux baraques de bois, dont l'une sert de cuisine +et que le général habitait pendant que l'on construisait, comme il le +disait, son château. Derrière ces deux baraques, un four. Devant la +maison, un enclos en pierres sèches fermant un jardin dans lequel +poussent à grand'peine cinq ou six figuiers étiques, quelques courges et +de maigres légumes qui ont l'air tout étonné d'avoir pu percer la couche +de cailloux au travers desquels ils se sont frayé passage. Puis des +lichens, des bruyères odorantes et quelques fleurs sauvages aux parfums +balsamiques. L'intérieur de la maison se divise en trois ou quatre +pièces habitables; deux, les seules occupées, sont à peine meublées. +L'une, la salle à manger, possède une chaise; l'autre est la chambre à +coucher, sous laquelle se trouve la citerne: elle est par ce fait fort +malsaine; cependant le général n'a jamais voulu en habiter d'autre. Dans +cette dernière se trouve un lit en fer sans rideaux, une vieille table +vermoulue, deux chaises sans dossiers et une ancienne armoire. Chacun de +ces meubles est un souvenir de sa mère et de sa femme, morte à la tâche +en partageant ses fatigues dans la campagne de Rome. Il y a aussi, +appendu au mur, un médaillon contenant des cheveux de cette compagne +dévouée, un portrait d'elle, un autre de Vecchi, son aide de camp et son +ami, l'historien de l'Italie opprimée qui deviendra plus tard +l'historien de l'Italie affranchie, et qui, quoique fort riche, partage +depuis longtemps les fatigues du général; ses deux fils sont officiers +dans la marine piémontaise. Quant au restant des appartements, peu +nombreux, ils servent de débarras et leurs fenêtres sont veuves de +presque toutes leurs vitres. On comprend, en voyant cette habitation, +qu'elle est souvent solitaire et privée de ses propriétaires. + +Mais ce qu'il y a de splendide, c'est la vue dont on jouit de quelque +point que ce soit de la propriété. Dans le Nord, la ville de la +Maddalena, et les hauteurs couvertes de fortifications qui sont en +arrière, les Bouches de Bonifacio, les côtes de Corse; dans l'Est, la +mer, l'entrée des Bouches, le feu de Razzoli; dans le Sud, les hautes +montagnes de la Sardaigne sur un des contre-forts desquelles apparaît, +se découpant en silhouette sur le ciel, l'ours gigantesque formé par un +éboulement de rochers et qui a donné son nom au canal qui communique du +port de la Maddalena avec la haute mer; dans l'Ouest, encore la +Sardaigne, des collines couvertes de pins et de campagnes toujours +vertes aux reflets irisés. Il y a de quoi contenter l'amateur de points +de vue le plus difficile. + +Garibaldi parut éprouver un grand bonheur à faire visiter son maigre +manoir à ses compagnons d'armes. Malgré lui, il montra que les +propriétaires sont les mêmes partout. Après quelques heures données à +ses souvenirs, il repartait en donnant une vigoureuse poignée de main au +vieux pâtre et fermier tout à la fois qui sert de garde général à son +domaine. Une particularité curieuse et qui étonna singulièrement ceux +qui n'avaient pas été initiés à la vie intime du Dictateur à Caprera fut +de voir accourir au-devant de lui, aussitôt qu'il parut aux confins de +son territoire, une petite vache qui vint recevoir ses caresses avec les +démonstrations de la joie la plus vive, mais en regardant fortement de +travers et avec méfiance ceux qui accompagnaient le général; elle avait +évidemment aussi envie de leur donner des coups de corne qu'elle était +contente de caresser son maître. Cet animal, qu'il avait élevé lui-même +et nommé Brunettina, obéit à sa voix comme le chien le plus soumis +obéirait à son maître. Dans la vie d'un homme comme Garibaldi, le plus +petit détail devient intéressant. + +En quittant Caprera, Garibaldi se dirigea sur Cagliari pour hâter le +départ de ses transports et, de là, sur Palerme, où il ne resta que +quelques heures; il fit route ensuite sur Milazzo. Le vapeur anglais le +_Prince Noir_ en partait en ce moment pour Messine, et le général fit +demander pour lui et sa suite un passage qui lui fut accordé avec +empressement. + +Quant à l'affaire du _Monarc_, il va s'en dire que Garibaldi y était +tout à fait étranger et que ce coup de main, aussi mal conçu que +maladroitement dirigé, avait été tenté non-seulement sans son +consentement, mais même contre ses ordres. Certes ceux qui se jetaient, +tête baissée, dans une entreprise aussi téméraire montraient un courage +digne d'un meilleur succès, mais dans des opérations de ce genre, il +faut surtout une direction intelligente et une expérience à toute +épreuve. Cette tentative avortée et qui, de part et d'autre, coûta la +vie à plusieurs officiers, fut généralement mal vue et hautement +désapprouvée. + +La première visite du Dictateur à son retour fut pour le Faro, d'où +chaque jour et presque chaque nuit on réussissait à jeter de faibles +détachements de volontaires sur les côtes de Calabre. Les travaux de +fortification avaient été entièrement terminés et presque toute +l'escadre dont pouvait disposer le général s'y trouvait alors réunie, +elle se composait de: + +Le _Tukery_ (ancien _Véloce_) armé, portant 800 hommes. +Le _Washington_ -- 800 -- +L'_Orégon (Belzunce)_ -- 300 -- +Le _Calabria (Duc de Calabre)_ -- 200 -- +L'_Elba_ -- 200 -- +Le _City of Aberdeen_ -- 1,200 -- +Le _Torino_ -- 1,500 -- +Le _Ferret_, armé -- 200 -- +L'_Anita (Queen of England)_ armé -- 1,800 -- +L'_Indipendente_, armé -- 1,700 -- +_Un autre_ (nom inconnu) armé -- 800 -- +plus, environ 250 bateaux de flottille, dont 20 ou 30 armés de pierriers +ou de petits obusiers de 4. + +C'était donc un total d'à peu près 10,000 hommes sans compter ceux de la +flottille, que l'on pouvait débarquer en un seul voyage sur la terre +ferme. Quant à la cavalerie et à l'artillerie, elles étaient, comme il a +été dit plus haut, destinées à être embarquées sur des bateaux disposés +_ad hoc_ et où les précautions les plus grandes étaient prises pour que +le débarquement pût s'opérer d'une manière prompte et facile en face de +l'ennemi. + +Les Napolitains avaient, pendant l'absence du général, évacué les +citadelles d'Augusta et de Syracuse. Leurs garnisons avaient été +rejoindre en Calabre les armées de Palerme, de Milazzo et de Messine. +Chaque soir, de la côte sicilienne on apercevait de l'autre côté du +détroit les feux allumés dans la montagne par les volontaires et les +insurgés de la Calabre. On en avait, du reste, journellement quelques +nouvelles, tantôt par des Calabrais, d'autres fois par des volontaires +expédiés par Missori. Ils avaient eu plusieurs engagements avec les +Napolitains, et avaient eu deux hommes tués et deux blessés. Ils leur +avaient aussi fait éprouver quelques pertes et leur avaient pris +plusieurs hommes. Ils restèrent douze jours dans les montagnes et +comptaient parmi eux Mario Alberto, le mari de la célèbre miss White et +le colonel Massolino, commandant en second. Presque chaque nuit, dans la +ville, des déserteurs trouvaient moyen de passer aux Garibaldiens, les +généraux de l'armée royale estimaient eux-mêmes à plus de dix mille le +nombre des désertions depuis le commencement de la guerre. + +Les deux ou trois jours qui suivirent le retour du général Garibaldi +virent arriver dans le port même de Messine plusieurs vapeurs chargés de +volontaires; en passant à côté du fort San-Salvador, il y avait souvent +échange de paroles peu amicales entre les soldats napolitains et les +casaques rouges. + +Plus que jamais tout fut au débarquement, on recommença à masser les +troupes au Faro. A quelque prix que ce fût on enrôlait des matelots +partout où l'on en trouvait. + +Les deux frégates sardes mouillées dans le port ainsi que la frégate +anglaise eurent de nombreux déserteurs, au grand mécontentement de leurs +commandants. + +Presque chaque jour il y avait des coups de canon échangés du Faro, +soit avec les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare ou de la Torre del Cavallo, +soit avec l'escadre qui paraissait vouloir prendre une part plus active +à la défense des côtes de Calabre; mais ce feu à longue portée avait un +résultat à peu près nul; les boulets napolitains tombaient à moitié +distance et quelques-uns seulement de ceux du Faro venaient en mourant +atteindre de temps à autre leur but. Le 15 août, il y eut aussi une vive +alerte. Le _Descartes_, frégate à vapeur française, ayant, à huit heures +du matin, fait une salve pour la fête de l'Empereur, on crut au Faro à +un bombardement par la citadelle. La même panique se produisit en ville. +Aux deux ou trois premiers coups, tous les habitants se précipitèrent +aux portes et aux fenêtres pour étudier avec anxiété l'explosion des +projectiles. Toutes les troupes se prirent à courir aux armes. +Heureusement quelques personnes mieux avisées, après avoir compté vingt +et un coups, jugèrent que ce devait être un salut et tranquillisèrent la +foule à laquelle d'ailleurs les nouvelles arrivant du quai rendirent +immédiatement sa quiétude du matin. Les bâtiments de guerre étrangers +sur rade s'empressèrent aussi, eux, de fêter par des salves et en se +pavoisant la fête du souverain français. Les Napolitains seuls, forts et +bâtiments de guerre, s'abstinrent de toute politesse. C'était au moins +une inconvenance. + +Dans le port de Messine on s'occupait activement de l'armement du +_Queen of England_, baptisé l'_Anita_ en l'honneur de la femme de +Garibaldi, ainsi que de celui d'un autre vapeur à grande vitesse et à +aube, nouvellement acheté aux Anglais. L'escadre napolitaine paraissait +inquiète et l'amiral qui la commandait avait demandé des renforts +immédiats à Naples, n'ayant pas, disait-il, et cela était vrai, un seul +bâtiment à opposer à l'_Anita_, qui devait porter vingt-deux canons +Amstrong, mais qui, de fait, n'était qu'un grand bateau à hélice fort +cassé et dont l'échantillon eût permis difficilement la moitié de cette +artillerie. + +Un nombreux convoi d'armes, débarqué en ce moment à Messine, ainsi que +celles apportées par Alexandre Dumas, permirent d'armer avec des +carabines de précision plusieurs bataillons de chasseurs qui jusque-là +avaient conservé le fusil de munition. + +Le 18 août, arrivaient encore plusieurs transports chargés de +volontaires piémontais et toscans. Toutes ces troupes, aussitôt +débarquées, étaient acheminées sur le Faro où l'armée nationale était +concentrée. On apprenait aussi que la brigade Ehber et celle de Bixio +marchaient sur Messine et devaient être déjà à Taormini et même plus +près. Mais rien n'avait transpiré des projets du général Garibaldi. +Toute l'escadre, moins trois ou quatre vapeurs, était mouillée sous les +batteries du Faro. On supposait les absents en mission vers Palerme ou +Milazzo. + +Le 17 au soir, le général Türr avait accompagné Garibaldi dans une +reconnaissance sur la route de Taormini. Le 18, tout le monde, excepté +les intimes, croyait Garibaldi au Faro, lorsque le 20, au matin, le +_Béarn_, paquebot des messageries impériales, arrive du Levant eu +relâche à Messine et annonce qu'il a aperçu en entrant dans le détroit, +à quelques milles dans le Sud de Reggio, deux navires dont l'un est à la +côte, et qui viennent de débarquer une grande quantité de soldats +paraissant Garibaldiens. Il ajoutait qu'au moment de son passage, +l'escadre napolitaine s'approchait du lieu du débarquement et que deux +corvettes avaient immédiatement ouvert leur feu contre les troupes +débarquées et sur le bâtiment échoué. Le point qu'il désignait pour +théâtre de cet événement était la Torre delle Armi, au-dessous du +village de Mileto. + +Grande rumeur dès lors, et bientôt le débarquement officiel de l'armée +nationale est annoncé par une proclamation. Le soir, la ville est +brillamment illuminée et l'on attend avec une vive impatience les +détails qui ne manqueront pas d'arriver le lendemain. + +Voici ce qui s'était passé. + +Depuis quelques jours, les brigades Bixio et Ehber ne faisaient que +marches et contre-marches. Ces brigades avaient accaparé plusieurs +grands bateaux sur lesquels avaient même eu lieu quelques préparatifs +d'embarquement. Dès le 17, la brigade de Bixio était à Giardini, et +celle de Türr à Taormini. + +Le 17, dans l'après-midi, deux bateaux à vapeur, le _Franklin_ et le +_Torino_, viennent mouiller à Taormini. Le _Franklin_, plus près de +terre et le _Torino_ plus au large. L'embarquement de la brigade du +général Türr commença immédiatement. A cinq heures environ, l'opération +était terminée et les deux vapeurs faisaient route de conserve pour +Giardini. + +Le 18, au matin, on commençait l'embarquement de la brigade Bixio. Vers +une heure, le général Garibaldi arrivait et pressait activement le +départ. A huit heures du soir, il était terminé. Les deux capitaines des +bâtiments avaient dû être provisoirement relevés de leurs commandements. +Garibaldi prit celui du _Franklin_, et Bixio celui du _Torino_. On +appareilla vers les onze heures du soir. Le 19, au petit jour, on était +sur la côte de Calabre à la Torre delle Armi, près de Mileto, village +situé au sommet d'un mamelon. + +Une magnifique plage de sable, où la mer brise à peine, s'étend au loin +avec complaisance, offrant toutes facilités au débarquement. Sur la +droite, à l'extrémité de la plage, on distingue une église et un peu en +arrière, à moitié côte, le télégraphe. Les deux navires ont le cap à +terre. Vis-à-vis d'eux, on aperçoit la route royale qui longe la côte et +une belle magnanerie dont les plantations vont en s'élevant par étages. +L'habitation est au sommet du premier plateau derrière lequel s'élèvent +en amphithéâtre une foule de points culminants étages les uns au-dessus +des autres. + +De Napolitains, pas de traces. Seulement on distingue, à douze milles +environ dans le Nord, les fumées de leur escadre. Le _Torino_ marche +toujours à grande vitesse et s'échoue; mais le fond est de vase molle +et le navire reste horizontal. Le _Franklin_ arrive presque aussitôt; il +stoppe à temps et évite le sort du _Torino_. Immédiatement le +débarquement commence sans autre ressource que les embarcations des deux +navires. Cependant il s'opéra avec une telle activité, chacun y apporta +tant de bonne volonté que, trois heures après, tous les volontaires se +trouvaient à terre et les deux brigades étaient organisées et mises en +mouvement. + +A l'instant où elles venaient de prendre position sur les premières +hauteurs en arrière de la plage, tandis que le quartier général +s'établissait dans l'habitation de la magnanerie, on vint prévenir le +Dictateur que l'escadre napolitaine se dirigeait à toute vapeur vers le +lieu du débarquement. Ordre fut donné de suite au _Franklin_, qui +essayait de renflouer le _Torino_ de l'abandonner et d'appareiller à +l'instant pour Messine en faisant fausse route. Quant à l'équipage du +_Torino_, il reçut l'ordre d'évacuer le navire. Dans ce moment, une +corvette napolitaine, arrivée à portée, commençait à tirer. On voulut +mettre le feu au bâtiment; mais ce fut en vain. Les matelots, qui, à ce +qu'il paraît, n'étaient pas payés pour se faire tuer, refusèrent +obstinément d'armer une embarcation pour retourner à bord. La seconde +corvette, aussitôt à portée, ouvrit également son feu, non-seulement sur +le _Torino_, mais encore et surtout sur les colonnes de Garibaldiens +qu'elle apercevait à terre. L'ordre fut alors donné aux troupes de +descendre dans le ravin derrière les hauteurs sur lesquelles elles +étaient campées. Comme on n'avait pas d'artillerie pour répondre au feu +de l'escadre, il n'y avait pas d'autre parti à prendre. + +Pendant plus d'une heure, les corvettes continuèrent leur canonnade. +C'est en ce moment que passa le _Béarn_. + +Une autre corvette napolitaine, restée en arrière, se détacha +immédiatement pour lui courir sus. Mais, quand elle eut reconnu, en +s'approchant, l'énormité de ce transatlantique et surtout le pavillon +français, elle se hâta de rejoindre ses conserves. + +Bientôt, les corvettes napolitaines arment des embarcations et les +envoient à bord du _Torino_. Des amarres sont établies et les corvettes +essayent aussi, mais en vain, de le désensabler. Ne pouvant y réussir, +pas plus que le _Franklin_, elles finissent par le piller et y mettre le +feu. + +L'armée passa cette première nuit dans un _fiumare_, à un mille et demi +environ du lieu du débarquement. Quelques volontaires calabrais, +accourus incontinent, assurèrent au général Garibaldi qu'il n'y avait, +dans les environs, aucune troupe royale. Cependant, on s'éclaira avec +soin et on fit bonne garde. + +Les deux brigades trouvèrent peu de ressources en approvisionnements. Le +20, à deux heures du matin, on se mettait en route, marchant en colonnes +et par sections. La division d'avant-garde se composait du +demi-bataillon de droite des chasseurs génois commandés par Menotti; +puis venait la première brigade commandée par Bixio, à la tête de +laquelle marchait Garibaldi, la brigade Ehber et enfin le deuxième +bataillon de chasseurs génois qui servait d'arrière-garde. Le +demi-bataillon de gauche de Menotti était déployé en éclaireurs sur le +flanc droit de la colonne. Quoiqu'il fit une chaleur atroce, on marchait +gaiement et en chantant comme s'il s'agissait simplement d'un changement +de garnison. De toutes parts les habitants accouraient, saluant la +colonne de mille vivat. On marcha ainsi jusqu'à sept heures du matin, et +on prit un moment de repos dans un endroit où la route se dissimule +entre deux collines. A onze heures et demie, on arrivait au petit +village de San-Lazaro où l'on s'arrêta pour se reposer jusqu'à la nuit +tombante. Des grand'gardes avaient été placées assez loin en avant du +village, et les volontaires avaient reçu l'ordre de ne pas s'éloigner un +instant de leurs faisceaux. A sept heures du soir, la petite armée +quittait San-Lazaro, se dirigeant directement sur Reggio. A minuit, on +faisait halte, et le général Garibaldi, ayant réuni les généraux et les +officiers supérieurs, prenait ses dispositions d'attaque. Il fut décidé +qu'on changerait de route, et qu'on prendrait à travers champs vers la +montagne. A trois heures du matin, on descendit sur les faubourgs de +Reggio, et à trois heures et demie, la fusillade s'engageait avec +quelques compagnies napolitaines postées sur la route, qui furent +rapidement mises en déroute par deux bataillons garibaldiens et faites +presque entièrement prisonnières. Le bataillon de chasseurs génois de +Menotti se précipita au pas de course dans les rues du faubourg, appuyé +par la première brigade. En un instant, le bataillon napolitain qui +l'occupe, quoique embusqué dans les maisons, les vignes et les jardins, +est refoulé vers la ville où il se hâte de se réfugier. Les Garibaldiens +y entrent pêle-mêle avec lui. Vers midi, le fort de la Marine, situé au +bord de la mer et armé de seize pièces de canon de gros calibre, ouvrait +ses portes, baissait son pont-levis et se rendait avec armes et bagages +sans brûler une amorce. + +Ce fort n'était, à proprement parler, qu'une batterie dirigée contre la +mer, mais fermée à la gorge par une muraille bien crénelée, percée de +plusieurs embrasures armées d'obusiers et de pièces de 12. Le général +Garibaldi s'y reposa quelques instants, puis, se mettant à la tête de la +deuxième brigade, il fit un mouvement de flanc pour tourner les hauteurs +du château. Le général Bixio venait d'être blessé légèrement au bras +gauche, il avait eu son cheval tué sous lui et son revolver cassé à sa +ceinture par une balle. + +Pendant que le général Garibaldi opérait son mouvement tournant, la +première brigade se ralliait au fort de la Marine pour commencer +l'attaque de la ville. + +Le château de Reggio, situé au sommet du mamelon sur lequel la ville +s'élève en amphithéâtre, envoyait des volées de canon dans toutes les +directions et partout où il pensait pouvoir atteindre les assaillants. +La place fut bientôt attaquée par trois points à la fois: la grande rue, +les hauteurs en arrière du château et les quais. C'est surtout dans la +grande rue que le combat fut le plus vif. Massés sur la place du Dôme, +appuyés par une batterie d'artillerie et ayant sur leur droite une +petite rue fortement barricadée et conduisant au château, les +Napolitains, en bataille sur la place, embusqués sur le perron de la +cathédrale et aux fenêtres, s'apprêtaient à faire une vigoureuse +résistance. Ils avaient une grande confiance dans leur position, pensant +qu'ils ne pouvaient être attaqués que de front et avec un grand +désavantage. + +Le combat se prolongea effectivement sur ce point jusque vers le soir; +mais enfin, vigoureusement abordées à la baïonnette, les troupes royales +durent battre en retraite et en désordre sur le château, abandonnant six +des huit pièces qui étaient en batterie sur la place. + +Vers les dix heures du soir, le bataillon de Menotti attaquait de front +une forte barricade barrant le passage qui conduit de la grande rue au +château, à deux cents mètres tout au plus de celui-ci et sous un feu +plongeant des plus dangereux. Le combat fut long; mais, intrépidement +entraînés par Menotti, les chasseurs génois finissent par se précipiter +à la baïonnette sur la barricade dont ils s'emparent vers les trois +heures du matin, et dans laquelle ils s'établissent pendant que les +royaux se replient pas à pas vers le château sans ralentir leur feu. La +ville était donc au pouvoir de l'armée nationale. Le reste de la nuit, +les canonniers du château continuèrent à envoyer, de ci de là, quelques +paquets de mitraille et quelques boulets, mais sans résultat. + +Le matin, de bonne heure, l'armée nationale, décidée à en finir, +commença ses dispositions d'attaque contre le château. Il n'en fallut +pas davantage pour déterminer le général Vial à proposer l'évacuation. +Cette offre fut acceptée immédiatement. C'était le 21, au matin, que se +passaient ces événements. + +La capitulation fut bientôt convenue et signée. La garnison remettait le +château et tout son matériel: artillerie, armes, approvisionnements et +munitions, au général Garibaldi. Les troupes royales, avec armes et +bagages, mais sans munitions, devaient descendre sur le quai qui leur +était réservé jusqu'à leur départ. Aussitôt convenu aussitôt fait, et +immédiatement les Napolitains gagnèrent l'emplacement où ils devaient +attendre leur embarquement, pendant que l'armée nationale, pressée de +marcher en avant, commençait son mouvement sur San-Giovanni où, +disait-on, deux divisions l'attendaient dans des positions formidables +et fortifiées de longue date. + + + + +VII + + +Pendant que Garibaldi attaquait Reggio, le canon grondait partout dans +le détroit; les batteries du Faro échangeaient des boulets avec un ou +deux navires de l'escadre napolitaine, ainsi qu'avec les forts de Pezzo, +de la Torre del Cavallo et d'Alta-Fiumare, à propos d'un débarquement +qui avait lieu près de la Bagnara. + +Dans la matinée du 21, de très-bonne heure, le général Cosenz était +descendu en Calabre, près de Scylla, avec une brigade composée de douze +cents hommes environ, un bataillon de chasseurs génois et le bataillon +français commandé par de Flotte. + +C'est à l'entrée d'un grand _fiumare_, près d'un petit village, entre +Scylla et la Bagnara, que les troupes furent mises à terre. Le bataillon +français, débarqué un des premiers, repoussa les quelques troupes +napolitaines expédiées de la Bagnara, et bientôt toute la colonne prit +la route de Solano, village situé dans la montagne, à cinq heures de +marche environ du lieu de débarquement. Elle fut aussitôt assaillie de +toutes parts par les royaux, qui occupaient les hauteurs et s'étaient +retranchés dans une petite maison blanche où l'on avait établi un +avant-poste. Le bataillon français fut envoyé par le général Cosenz pour +en débusquer les Napolitains et s'emparer de la hauteur. Ce coup de +main, hardiment exécuté, eut un plein succès. Malheureusement le +commandant de Flotte fut tué roide d'une balle dans la tête à l'instant +où, après avoir blessé deux officiers napolitains, il en faisait +prisonnier un troisième. + +Les soldats vengèrent terriblement leur chef, auquel le général +Garibaldi fit rendre le surlendemain les honneurs militaires dans +l'église de Solano. C'est sous une des dalles du choeur que les restes +de de Flotte sont déposés et, par ordre du Dictateur, on doit y élever +un monument. + +Le bataillon français et son commandant furent mis à l'ordre de l'armée, +et le capitaine Pogam en prit provisoirement le commandement. + +La brigade de Cosenz, aussitôt les Napolitains repoussés, continua son +mouvement en laissant Solano sur la gauche, et gagna les hauteurs pour +arriver au-dessus de San-Giovanni, tournant ainsi complètement les +positions napolitaines qui ne devaient pas tarder à être attaquées de +front par le général Garibaldi. + +Le 22 au matin, pendant que ce mouvement s'exécutait, un singulier +événement se passait au Faro. Une grande frégate napolitaine à hélice, +de soixante canons, entrait dans le détroit et venait reconnaître, à +petite distance, les batteries du Faro avec lesquelles elle engageait +une violente canonnade qui dura plus d'une demi-heure. Quelques instants +après, un vapeur à hélice français, rangeant les côtes de Calabre, se +présentait aussi à l'entrée du détroit et était reçu à coups de canon +par le Faro. Ce ne fut qu'au dix-huitième coup que les canonniers +reconnurent leur erreur et cessèrent le feu. Le lendemain 23, au matin, +le _Prony_ arrivait sur rade de Messine, et une demande de satisfaction +était envoyée au commandant en chef de Messine. A midi, le _Descartes_ +appareillait avec le _Prony_ pour aller mouiller sous le Faro et être +prêt à agir si pareil événement se renouvelait. + +Mais le général Türr, commandant le Faro, s'était hâté de répondre à la +réclamation de notre consul à Messine, M. Boulard, et de lui transmettre +ses profonds regrets pour l'erreur qui avait eu lieu bien +involontairement. Au milieu du feu et sans longue vue, on n'avait pu +distinguer le pavillon français, car celui des Napolitains, même à +petite distance, permet à peine d'apercevoir les armoiries jaunes +frappées sur le blanc du pavillon; en outre, les canonniers étaient sous +l'influence de l'indignation causée par la conduite sans précédent de la +frégate napolitaine, le _Borbone_, qui, arrivée dans le détroit sous +pavillon français, avait tranquillement reconnu les batteries, pris une +position avantageuse pour les attaquer, et commencé un feu meurtrier sur +des hommes occupés sans défiance à la regarder. Ce n'est qu'à la +deuxième bordée que le pavillon français avait été amené et remplacé par +la bannière napolitaine. Sans prendre positivement ce fait pour excuse, +le général offrait la plus ample satisfaction au commandant français, +tout en flétrissant la conduite du bâtiment de guerre napolitain qui +n'avait pas craint, en enfreignant toutes les lois maritimes +internationales, d'être la cause de l'exaspération des Garibaldiens; ce +qui les avait entraînés, dans leur exaltation, à tirer trop légèrement +sur un navire dont ils ne distinguaient pas au juste la nationalité. + +Nonobstant, les commandants des trois bâtiments de guerre français sur +la rade de Messine, la frégate à vapeur le _Descartes_, et les avisos le +_Prony_ et la _Mouette_, avaient décidé que pendant que la _Mouette_ se +rendrait à Naples pour prévenir l'amiral de ces faits, le _Descartes_ et +le _Prony_ iraient mouiller en branle-bas de combat près du Faro, de +manière à être à même de repousser par la force une nouvelle agression +de ce genre. + +En conséquence, à midi, les deux navires s'étaient dirigés sur le Faro, +au grand émoi de la population de Messine qui n'avait pas vu sans +inquiétude les préparatifs de branle-bas exécutés à bord des bâtiments +français. Il paraîtrait qu'une réponse peu convenable d'un autre +officier général de l'armée garibaldienne, était venue détruire le bon +effet produit par la lettre si convenable et si digne du général Türr, +et avait rendu nécessaire cette démonstration de la part des commandants +français. A deux heures environ, les deux navires jetaient l'ancre un +peu en dedans de l'entrée du détroit, et dans une position où leurs +batteries prenaient en enfilade toutes celles du Faro. + +Ceci se passait le 23. Vers les six heures du matin, la frégate le +_Borbone_ se rapprochait du Faro et recommençait l'attaque des +batteries. Pendant près de trois quarts d'heure, le feu fut très-animé +des deux côtés; mais enfin la frégate se laissa culer et vint mouiller +près de la citadelle où elle débarqua en toute hâte ses blessés. + +C'est pendant cette opération que les deux bâtiments de guerre français +quittaient eux-mêmes le port pour aller prendre leur position au Faro. +Aussitôt qu'ils eurent jeté l'ancre, on vit que le _Borbone_ se +dirigeait dans le Sud, tenant le milieu du détroit, accompagné des +quatre vapeurs royaux qui composaient en ce moment toute l'escadre. +Quelques instants, elle resta stationnaire vis-à-vis Reggio, puis on la +vit border ses voiles et laisser porter vent arrière dans le Sud, pour +débouquer du détroit où on ne la revit pas, non plus que les bâtiments +de guerre napolitains qui marchaient de conserve avec elle. Il était +environ cinq heures du soir, au moment où, de l'autre côté du détroit, +on apercevait le pavillon national arboré sur le fort de Pezzo. + +Il ne restait qu'un petit vapeur de transport à San-Giovanni, ainsi que +deux ou trois autres à Reggio, mais sous pavillon parlementaire: +c'étaient ceux qui opéraient l'évacuation des troupes. A partir de ce +moment, la libre circulation du détroit était donc abandonnée à +l'escadre de Garibaldi sans que l'on pût expliquer ni comprendre une +semblable détermination de la part de l'officier général qui commandait +les forces de mer du roi des Deux-Siciles. Car il est évident qu'il +aurait pu encore faire beaucoup de mal aux troupes nationales et appuyer +de son feu, non-seulement les forts de Pezzo, Alta-Fiumare, Torre del +Cavallo et Scylla, mais encore protéger les divisions de San-Giovanni, +balayer la route royale qui suit le bord de la mer et rendre la marche +des troupes nationales difficile et longue en les obligeant à prendre +par la montagne. + +Deux seules raisons peuvent, expliquer ce fait inouï: la première, la +mauvaise volonté; la deuxième, c'est que la frégate le _Borbone_, qui +devait se sentir mal à son aise depuis son premier engagement avec le +Faro où elle avait abusé du pavillon français, put regarder comme un +acte agressif contre elle-même l'appareillage des bâtiments français. +Ceux-ci en effet, étant venus mouiller très-près des batteries, +pouvaient lui donner à supposer qu'ils étaient peu disposés à souffrir +une nouvelle attaque et prêts même à lui demander satisfaction. Dans ce +cas, ce qu'elle avait de mieux à faire était évidemment de filer le plus +rapidement possible, et c'est ce qu'elle fit. + +Le même matin, deux heures environ avant l'affaire du _Borbone_ et des +batteries du Faro, un combat d'avant-garde s'engageait sur la terre de +Calabre, au-dessous des hauteurs de San-Giovanni, entre les avant-postes +napolitains et les avant-gardes du général Garibaldi. + +Cette petite action eut lieu au milieu de champs de vigne et d'oliviers; +malgré les avantages de leur position, les royaux durent, après une +fusillade assez vive, et quoiqu'ils fussent soutenus par plusieurs +obusiers qui envoyaient, dans la direction des tirailleurs ennemis, +force obus et mitraille, se replier sur leurs positions de San-Giovanni. +Le feu cessait vers les neuf heures du matin. + +A partir de la même heure, l'armée nationale, au fur et à mesure que les +troupes arrivaient, était dirigée par Garibaldi de manière à prolonger, +par la droite, la gauche de l'armée napolitaine en contournant, par des +sommets plus élevés, les positions militaires occupées par les deux +divisions des généraux Melendez et Briganti. + +Ces divisions comptaient environ dix mille hommes avec artillerie et +cavalerie. Depuis longtemps déjà, cette armée était campée au même +endroit et y avait accumulé de grands moyens de résistance. Elle +occupait le sommet de deux plateaux, appuyant sa droite à un télégraphe +et ayant son front défendu par un profond ravin. De plus, elle tenait sa +communication avec le fort de Pezzo. + +Pendant que les deux brigades commandées par le Dictateur exécutaient +leur mouvement, les troupes de Cosenz qui, après l'affaire de Solano, +avaient rapidement continué leur marche, commençaient à montrer leurs +éclaireurs sur les sommets des plateaux en arrière de l'armée +napolitaine. On aperçut bientôt leurs têtes de colonnes; puis, on vit +ces troupes opérer le mouvement contraire à celui du général Garibaldi, +c'est-à-dire s'étendre sur sa droite en prolongeant les derrières de +l'armée napolitaine de manière à la cerner tout à fait et à lui couper +la retraite sur les forts de Pezzo et de Scylla. + +Après des efforts inouïs, les artilleurs de l'armée de Garibaldi étaient +venus à bout de hisser sur la montagne, à force de bras et par des +chemins épouvantables, quatre pièces d'artillerie. Pendant que ces +diverses manoeuvres avaient lieu, les royaux demeuraient dans leur camp +sans faire un seul mouvement ni défensif ni offensif. Leurs pièces en +batterie restaient silencieuses, même en voyant les chasseurs de +Menotti venir en éclaireurs jusqu'à deux cents mètres de leur camp. A +trois heures de l'après-midi, le tour était fait et les Napolitains +complètement isolés et coupés de leur base d'opération et de retraite. + +Insensiblement les lignes de l'armée indépendante se resserrèrent. Il +n'y avait plus à hésiter pour l'armée royale. Après s'être laissé +tranquillement entourer, il fallait prendre un parti, mettre bas les +armes ou se frayer une route sanglante au milieu des casaques rouges et +racheter ainsi, par un trait de courage, l'ineptie ou la trahison des +généraux. + +Malheureusement pour elles, là comme presque partout, les troupes +royales n'eurent que le courage de leur opinion, et leur profonde +horreur pour la bataille leur fit prendre le parti, certes le moins +dangereux, de décamper au plus vite et dans toutes les directions, +abandonnant armes et bagages, effets et drapeaux. + +Ce fut une débandade inouïe, une fuite insensée que rien ne pouvait +arrêter. + +Toute cette cohue, en pantalons de toile bleue et en vestes, se prit à +courir à la fois au grand galop, et à travers champs, qui vers la plage, +qui vers la route de Scylla; ceux-ci, prenant une autre direction, se +précipitaient comme des grenouilles les uns par dessus les autres dans +un _fiumare_ au fond duquel ils arrivaient en pelote compacte et où, +pendant qu'ils se cherchaient eux-mêmes dans ce pêle-mêle de bras et de +jambes, ils étaient enterrés sous des camarades qui leur tombaient sur +la tête; ceux-là, après avoir pris par une traverse et voyant devant eux +et sur leur flanc des casaques rouges, se mettaient à tourner comme des +lièvres au milieu de ce labyrinthe de baïonnettes bien inoffensives +cependant, car ceux qui les portaient avaient pitié de ces malheureux +fuyards qui semblaient avoir perdu la raison. + +Bientôt la panique gagna le fort de Pezzo. + +En voyant leurs camarades de San-Giovanni galoper à en perdre haleine +sur la plage, les factionnaires commencèrent par déposer à terre sacs, +fusils, sabres, gibernes, etc., puis, s'accrochant par les mains à la +magistrale du rempart, ils se laissèrent glisser dans les fossés d'où, +gravissant cahin-caha l'escarpe, ils se hâtèrent de se joindre aux ébats +fugitifs des héros de San-Giovanni. + +Quant à ceux qui étaient dans le fort, les plus pressés firent le saut +par les embrasures. Ceux de garde à la porte trouvèrent plus court de +l'ouvrir et de détaler par ce chemin, en sorte qu'en quelques minutes il +n'y resta plus qu'un Garibaldien stupéfait qui, arrivé là par hasard, ne +trouva rien de plus simple que de se nommer gouverneur provisoire et, en +cette qualité, de se donner l'ordre de rester en faction à la porte du +fort, ordre qu'il exécuta gravement en attendant que quelques autres +compagnons vinssent lui permettre d'y placer une garnison. Il va sans +dire que quelques paysans ou habitants des environs regardaient cette +triste comédie, les mains dans leurs poches et paraissant aussi peu +soucieux du désastre des royaux que du succès de l'armée nationale. +C'est pénible à dire, mais ce fut ainsi. + +En somme, le 23, à cinq heures, les deux rives du détroit appartenaient +à l'insurrection, sauf Alta-Fiumare, la Torre del Cavallo et Scylla. +L'escadre napolitaine avait disparu et toutes les troupes du Faro, +embarquées à la hâte, traversaient en Calabre sous la protection du +_Véloce_ qui, à partir de ce moment, remplaçait, pour le compte du +Dictateur, la croisière napolitaine évanouie dans le lointain vers le +Sud. + +Il y eut, dans cette inexplicable affaire de San-Giovanni, appelée aussi +affaire du camp de Piala, une manoeuvre parfaitement entendue et encore +mieux exécutée par les soldats de l'armée nationale, peu expérimentés +cependant. + +C'est à peine si le chiffre réuni des deux corps de Garibaldi et de +Cosenz s'élevait à quatre mille hommes. Ils attaquaient, sans +sourciller, un ennemi fort de plus du double et dans de superbes +positions. A quoi donc, là comme dans la marine, attribuer un semblable +sauve-qui-peut? Ce qu'il y eut de fâcheux encore pour l'armée royale, +c'est que, parmi les troupes de Piala, se retrouvaient bon nombre des +officiers de Milazzo qui ne devaient cependant plus servir pendant la +guerre. La seule victime de cette affaire fut un pauvre soldat qui, +arborant le pavillon parlementaire sur une petite maison blanche +vis-à-vis les tirailleurs napolitains, fut tué d'un coup de fusil, ce +qui faillit singulièrement embrouiller les choses. + +En fait, y eut-il capitulation, oui ou non? Il paraît que oui, puisqu'il +y a eu pavillon parlementaire, et puisqu'à la suite de cette +capitulation le général Garibaldi laissa ces inoffensifs guerriers se +retirer tranquillement par toutes les routes possibles, avec leurs +effets personnels mais sans armes ni sacs. Seulement ce qu'il y a de +plus positif encore, c'est, que les plus désireux de s'en aller, ceux +qui savaient par expérience qu'un coup de feu maladroit entraîne une +affaire, même contre la volonté des deux partis opposés, commencèrent +bien certainement la déroute avant que les articles de la capitulation +ne fussent ni clos ni signés. + +Vers les six heures du soir la plage était couverte de fuyards +napolitains qui y bivouaquèrent. Quant à la route royale, c'était une +longue procession du même genre gagnant en toute hâte la petite ville de +Scylla. + +Le lendemain matin 24, de bonne heure, et à l'instant où les +avant-gardes de l'armée nationale arrivaient à la hauteur des forts +d'Alta-Fiumare et de la Torre del Cavallo, ceux-ci arboraient pavillon +blanc et demandaient à se rendre aux mêmes conditions que l'armée de +San-Giovanni, ce qui leur fut octroyé sans la moindre difficulté. + +Le soir, l'armée de Cosenz, celle de Garibaldi, et toutes les troupes du +Faro qui ne cessaient de passer d'un bord du détroit à l'autre, +campaient autour de Scylla, et la Bagnara, qui est à onze kilomètres +plus loin et sur le bord de la mer, était occupée par une avant-garde. + +Ce même soir, on put assister à un spectacle splendide. Les deux rives +du détroit, complètement illuminées sur toute leur étendue, offraient le +tableau le plus magique qu'il soit possible d'imaginer. Il faut avoir vu +une semblable féerie pour s'en rendre compte, car il n'est pas possible +de la dépeindre. + +Le lendemain matin 25, toutes les troupes ayant effectué leur passage, +le général Garibaldi organisait une seconde armée sous la dénomination +d'armée méridionale. + +Elle devait se composer des nouveaux volontaires ainsi que des soldats +et officiers de l'armée napolitaine qui venaient en assez grand nombre +offrir leurs services. + +Quant à la première armée, celle des volontaires de Marsala, Palerme, +Milazzo, etc., elle devait conserver le titre d'armée nationale. + +Le même jour, et pendant que les armées de l'indépendance marchaient sur +la Bagnara, un vaisseau français, l'_Impérial_, arrivait à Messine pour +remplacer le _Descartes_ rappelé en France. Quant au _Prony_, il restait +en station au Faro. + + + + +VIII + + +De Scylla, l'armée nationale devait marcher sur Monteleone, en suivant +la route royale et en passant par Palmi, Gioja, Nicotera, Mileto et +Monteleone. Les environs de celle dernière ville avaient paru favorables +aux généraux napolitains pour tenter un dernier effort contre l'armée de +Garibaldi. + +De la Bagnara à Palmi, la route suivie par l'armée, quoique assez +pénible, se fit grand train et sans alerte; presque à chaque pas, on +rencontrait des soldats napolitains, sans armes ni bagages, regagnant +leurs foyers, insoucieux de l'armée à laquelle ils avaient pu +appartenir. Des bandes de Calabrais plus ou moins nombreuses se +joignaient aux volontaires dans chaque localité. Le 26 août les troupes +indépendantes occupaient Nicotera et toute la ligne jusqu'à Rosarno, +ayant une partie de leurs brigades en route de Rosarno, sur Mileto. Le +soir on était à Mileto, chassant devant soi quelques compagnies de +troupes royales qui n'attendaient comme toujours que l'occasion de plier +bagages devant l'ennemi. + +On avait appris la veille l'assassinat du général Briganti par ses +propres soldats à Mileto; on y trouva la confirmation de cette nouvelle +et les détails de ce meurtre. + +Le général Briganti s'était enfui de Reggio à la tête de sa brigade pour +ne pas capituler avec Garibaldi. Après l'affaire de San-Giovanni, ce +général, qui occupait les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare, etc., les +avait rendus à l'armée libératrice, et le Dictateur lui avait laissé son +cheval et ses armes, ainsi que deux lanciers pour lui servir d'escorte. + +Cet officier supérieur partit de suite à franc étrier pour rejoindre à +Monteleone l'armée du général Vial. Le 25, il fut arrêté à Mileto par +une brigade napolitaine composée du 4e et du 16e de ligne. Des officiers +l'entourent, l'injuriant et l'accusant de les avoir trahis et vendus à +l'ennemi pour une somme de cinq millions. Le général irrité d'abord, +puis reconnaissant que sa vie est en danger au milieu de ces forcenés, +chercha par des paroles de persuasion à les faire revenir de l'erreur +dans laquelle la passion les entraînait, mais ce fût en vain; à ce même +moment arriva un autre officier, un de ces porteurs de nouvelles qu'on +voit rarement sur un champ de bataille, mais qui, dans les cafés et les +lieux publics, sont toujours ceux qui crient le plus haut et paraissent +vouloir manger tout le monde. Quarante mille Autrichiens, affirme-t-il, +sont débarqués au Pizzo. Le roi François II est à leur tête, ils +marchent déjà pour prendre de flanc l'armée libérale et l'arrêter court +dans son mouvement en avant sur Monteleone, Le général resté à cheval +cherche alors à ramener à lui les soldats. Il avait à peine commencé à +leur parler qu'un sergent, le couchant en joue, lui ordonna de crier +vive le Roi. Le général leva son képi, et, l'élevant au-dessus de sa +tête, cria vive le Roi, en disant qu'il n'avait pas besoin d'être +contraint à cela et que c'était l'expression de son âme. Un coup de feu +qui traversa la poitrine de son cheval le fit au même moment rouler dans +la poussière. + +Le malheureux se releva tout meurtri et couvert du sang de sa monture; +il fit appel aux sentiments d'honneur militaire des soldats, mais une +décharge de plus de quarante coups de fusil retendit roide mort. Il +tomba la face contre terre et le bras droit étendu sur ses assassins +comme si, à l'instant où la mort le frappait, il leur eût jeté une +malédiction suprême, et voulu les stigmatiser de honte et d'infamie. + +Ce pauvre général croyait encore sans doute à l'honneur de cette armée +qui, pour se servir de l'expression véhémente d'un officier français +spectateur de toutes ces turpitudes, devrait être marquée au bas des +reins du stigmate de la lâcheté. Les deux lanciers qui servaient +d'escorte au général avaient jugé prudent de tourner bride aussitôt +qu'ils avaient vu le guet-apens dans lequel était tombé leur chef. Quant +aux officiers qui avaient provoqué ce triste événement, ils étaient +restés spectateurs du crime sans chercher à l'empêcher. + +Aussitôt que le général Vial eut connaissance de cet assassinat, il +partit pour Naples donner sa démission accompagnée de celles de deux +autres généraux de brigade. Quant aux quatre ou cinq mille royaux en +position à Monteleone, ils allaient traditionnellement se mettre à +piller et saccager la ville, lorsque, heureusement, dans la nuit du 26 +au 27, le général Sertori arriva avec son état-major et une escorte de +guides. Il n'en fallut pas davantage pour faire détaler à force de +jambes ces ignobles pillards qui, se débandant dans toutes les +directions, regagnaient leurs foyers ou les bandes de chenapans qui +commençaient à se montrer dans les montagnes et à faire le métier de +détrousseurs de grand chemin. + +Le 27, Garibaldi arrivait lui-même à Monteleone, les troupes royales +envoyées pour soutenir celles de cette ville et qui se dirigeaient sur +Cosenza durent, en apprenant l'occupation, s'arrêter et attendre de +nouveaux ordres. A Monteleone, l'armée nationale se mit en rapport +direct avec les insurgés de la Basilicate et des terres de Bari. +L'insurrection précédait partout l'armée libérale. Le 26, le général +Scott expédiait de Salerne une forte colonne dans la direction d'Avelino +où l'on avait arboré le drapeau national. Potenza suivit immédiatement +le mouvement d'Avelino, les troupes royales en furent chassées par la +garde nationale, et une nouvelle municipalité y fut établie le 28. Les +Garibaldiens marchaient sur Cosenza le 29, et poussaient leurs +avant-gardes jusqu'à cette ville. Le général Caldarchi, qui y commandait +la brigade napolitaine, se hâta de parlementer et de quitter la place +avec armes et bagages, à condition de ne plus servir pendant la guerre +contre les troupes de Garibaldi, de maintenir la plus grande discipline +sur la route que suivrait sa brigade en se retirant et de laisser +regagner leurs foyers, ou l'armée libérale, à ceux qui en témoigneraient +le désir; de plus il devait laisser en ville le matériel et les armes en +magasin, il devait encore se retirer sur Salerne, et son itinéraire +étant fixé d'avance, il s'engageait à le suivre sans y faire aucun +changement. + +Le 30, les campagnes au Nord et à l'Est de Potenza envoyaient à l'armée +nationale un renfort de près de deux mille volontaires, tous Calabrais, +et l'on apprenait le débarquement à la Punta-Palinuro ou à Sala, non +loin de Salerne, d'une forte division de l'armée indépendante, commandée +par le général Türr. A partir de ce jour, il est bien difficile de +pouvoir suivre les mouvements de l'armée libératrice non plus que de +celle des Napolitains. + +Les premiers s'avancent toujours hardiment sur une ligne de front assez +étendue; les seconds, au contraire, battent sans cesse en retraite sans +s'inquiéter de ce qui en arrivera. Avec ces deux systèmes si différents, +il n'était pas difficile de prévoir que bientôt l'armée nationale serait +à Naples. Effectivement, le 4, les volontaires étaient à Potenza et +campaient sur la route de Naples et sur celle de Montepillaro. + +Les Napolitains avaient établi autour de la ville quelques travaux de +fortifications passagères, qu'occupèrent immédiatement les gardes +civiques. + +Il ne restait plus à cette date dans toutes les provinces de +l'Adriatique, la terre d'Otrante, la terre de Bari, la Capitanate, les +deux Calabres, les principautés Ultérieure et Citérieure, la Basilicate, +un seul soldat ni un magistrat royal; partout les soulèvements étaient +aussi rapides qu'instantanés, mais quoi que l'on en dise, les événements +s'accomplissaient bien plus aux cris de _Viva la liberta!_ qu'à ceux de +_Viva il re galantuomo!_ dont on paraissait aussi peu se soucier que de +l'annexion qui était un mot creux, fort peu compris par les Calabrais en +général. + +Le clergé, de même qu'en Sicile, prenait part ostensiblement à ces +manifestations; les capucins, les cordeliers surtout, venaient en aide +au mouvement et ne craignaient pas au besoin de jeter leurs bonnets +par-dessus leur tête en se faisant soldats pour tout de bon. + +A Foggia, le départ des troupes royales fut moins pacifique. En se +retirant, priées trop impoliment, à ce qu'il paraît, de décamper, elles +se fâchèrent sérieusement et engagèrent avec les soldats citoyens une +fusillade qui fit quelques victimes départ et d'autre. + +Salerne fut menacée le lendemain 5, par les brigades Bixio, Ehber, Türr, +etc. S'attendant à une certaine résistance, l'armée libérale avait +établi ses avant-postes sur les bords de la Selle, petite rivière ou +plutôt torrent qui descend des montagnes et forme plusieurs +embranchements dont le principal longe la route royale de Montefano à +Evoli. Dans la nuit, une partie des troupes vint prendre position entre +Evoli même et Vicenza, prenant ainsi à revers les royaux qui pouvaient +se rencontrer en avant de Salerne: de Vicenza à Salerne, il n'y a que +quelques lieues de marche. + +Le 6, une brigade napolitaine, venant de la Capitanate qu'elle avait +évacuée quelques jours auparavant, descendait de Caglieri à Vicenza, +lorsqu'elle rencontra les avant-postes de l'armée indépendante; elle +s'empressa de capituler et une partie passa aux Garibaldiens. Le même +jour, le gros de l'armée était en vue de Salerne, où elle entrait la +nuit et le lendemain matin sans tirer un coup de fusil, et ayant le +Dictateur à sa tête. + +Le 7, Garibaldi adressait une proclamation à la population napolitaine, +dans laquelle on remarquait le passage suivant: «Je le répète, la +concorde est le premier besoin de l'Italie, nous accueillerons comme +des frères ceux qui ne pensaient pas comme nous à une autre époque, et +qui voudraient aujourd'hui sincèrement apporter leur pierre à l'édifice +patriotique,» etc., etc. + +Enfin le 8, le général Garibaldi, devançant son armée, entrait à Naples +avec cinq ou six de ses officiers d'ordonnance ou amis sans s'inquiéter +le moins du monde des troupes royales qui occupaient encore les postes +de la ville et les forts. + +Garibaldi était en voiture, ayant à côté de lui Bertani et un officier; +dans une seconde voiture étaient trois ou quatre autres officiers. Son +entrée et son parcours dans les rues jusqu'au palais de la Forestiera ne +furent qu'un long triomphe, et la garde nationale, qui s'était +immédiatement réunie, vint défiler sous les fenêtres du Dictateur et +prendre le service du palais. + +Deux jours avant, le roi François II, quittant sa capitale, avait pris +la route de Capoue, décidé à se renfermer dans Gaëte avec les troupes +qui lui resteraient fidèles et à y résister aussi longtemps que faire se +pourrait. On sait que cette seconde période de la guerre de +l'indépendance a été autrement honorable pour l'armée royale que les +honteux désastres qui, depuis Palerme, et surtout depuis Reggio, sont +venus s'inscrire sur les pages de l'histoire. + +Ici une marche rétrograde est nécessaire pour établir les faits au +moment où le Dictateur entrant à Naples réalise la première partie des +projets qu'il a annoncés sur l'Italie. En repassant par Salerne, +Potenza, Evoli, etc., etc., Cosenza, Monteleone et Scylla, les routes +sont couvertes de Garibaldiens en retard ou nouvellement débarqués, de +volontaires calabrais accourant du fond de leurs montagnes pour se +joindre à l'armée libérale; les populations en émoi, comme dans tous +pays le lendemain de révolution, ont organisé partout leurs gardes +civiques et leur police provisoire; les magistrats municipaux, remplacés +à la hâte, administrent provisoirement au nom du Dictateur aussi bien +qu'ils le peuvent, et tâchent, par des réquisitions d'approvisionnements +de toute espèce, de suppléer au défaut d'argent qui se fait surtout +sentir dans l'armée indépendante. + +De toutes parts, les soldats royaux, pas honteux et peu confus, s'en +retournent tranquillement dans leurs foyers; une partie de leurs +officiers, décidés à servir leur patrie, et plus militaires que leurs +soldats, attendent impatiemment une occasion pour reprendre du service +et être casés dans l'armée méridionale. On aperçoit partout de nombreux +placards, imprimés qui sait où, probablement en Piémont, et sur lesquels +se lisent en grosses lettres d'une encre très-noire: _Annexion et +Victor-Emmanuel!_ Dans beaucoup d'endroits ces pancartes ont un si +maigre succès qu'elles disparaissent promptement. Dans les campagnes, +les populations ébouriffées ont aussi, comme partout en pareille +circonstance, abandonné leurs champs et laissé leur bétail se promener +à l'aventure, pour venir, massés à l'entrée de leurs villages, ou +groupés sur les grandes routes, politiquer et se raconter les uns aux +autres les batailles les plus incroyables, les nouvelles les plus +bizarres qu'on puisse imaginer. Dans les villes, c'est à peu près la +même chose, peut-être pis, le soldat citoyen envahit tout; il n'y a plus +de boutiquiers, il n'y a plus que des braves tout prêts à se lever comme +un seul homme pour la défense de l'ordre et de la liberté attendue +depuis si longtemps. + +Au Faro, de l'autre côté du détroit, tout paraît triste et désert, plus +de ces gais et insouciants volontaires dormant au soleil, chantant à la +lune, souffrant toutes les privations sans se plaindre, mangeant ce +qu'ils trouvaient, buvant sans sourciller de l'eau saumâtre, prenant +enfin tout en patience, pourvu qu'en un temps donné il leur soit permis +de verser leur sang pour la liberté de la patrie. A peine quelques +canonniers, restés pour le service des batteries, promènent-ils de çà de +là, leur ennui et leur chagrin de n'avoir pu suivre leurs camarades. +Cette longue plage, qui du Faro s'étend jusqu'à Messine, n'est plus +animée que par quelques barques de pécheurs d'espadons qui sillonnent +rapidement le détroit. Enfin le calme est redevenu si général que tout +le monde, jusqu'aux canons, a l'air de sommeiller. + +Seule la citadelle de Messine, persistant à montrer toujours ses longues +dents noires à travers les déchiquetures de son parapet, a un tel air de +mauvaise humeur que Belzébuth en prendrait les armes. Heureusement les +citadins messinois, presque complètement rassurés sur les horreurs d'un +bombardement, ne s'effarouchent plus aussi vite et ne craignent même pas +de regarder en face la citadelle en affirmant d'un grand air de dédain +que si tôt ou tard cette bicoque ne veut pas amener son pavillon, on +saura bien, ventre-saint-gris! l'y contraindre. Alors, impitoyablement +démolie et rasée, on en labourera le sol, on y sèmera du sel, enfin on +en fera une superbe promenade où le sable régnera en maître absolu; ce +qui fait qu'à l'avenir, la ville sera certaine de ne plus encourir de +châtiments aussi sévères que ceux de 1848. + +Les rues de la ville, désertes de soldats nationaux, ont retrouvé leur +aspect bourgeois d'autrefois. A peine si quelques gardes civiques s'y +promènent à l'aise, en compagnie de leurs fusils. + +A Milazzo, tout a repris son cours normal; mais tous les matins et tous +les soirs, on voit de nombreux oiseaux de proie planer et s'abattre en +battant de l'aile sur un point quelconque des roseaux qui avoisinent +l'entrée de l'isthme. Dans l'intérieur de l'île, une grande partie de la +population s'imagine toujours que la liberté, c'est le droit pour chacun +de faire ce qui lui plaît, de prendre ce que bon lui semble. Exemple les +événements de Bronte; aussi tout va-t-il pas mal de travers, et le +besoin de gendarmes se fait-il généralement sentir. + +Les bandes d'honnêtes bandits qui courent les montagnes rendent les +communications assez peu sûres, et les pancartes votant pour +Victor-Emmanuel sont à l'ordre du jour, pourvu toutefois que le roi +_galantuomo_ agisse comme la liberté, en laissant faire ce qu'on veut. A +cette condition, tous les Siciliens consentiront à être Piémontais, +c'est-à-dire Italiens, car encore veulent-ils rester Siciliens, avoir, +avant tout, leur petit gouvernement à part, leur petit sénat, leurs +petits ministres. Ils tiendraient moins à avoir une petite armée. + +Somme toute, Palerme a complètement fait disparaître ses barricades; +comme Messine, elle a quitté son air guerrier; plus heureuse que sa +rivale, aucune citadelle ne l'empêche de dormir. Si Alexandre Dumas +n'habite plus le palais, il y a à sa place presque un vice-roi. La +garnison piémontaise, assez peu choyée, a été casernée aux Quatro-Venti, +où le grand air lui est plus sain que celui de la ville. + +A Alcamo, une croix a été élevée sur les victimes de la guerre. A +Calatafimi, un cicerone fait déjà sa fortune en racontant aux touristes +les détails véridiques du combat de Calatafimi et du débarquement à +Marsala. Enfin, depuis que le _Lombardo_ a été renfloué et ramené à +Palerme, on se demande si les événements passés ne sont point un rêve, +et à la _Pointe-aux-Blagueurs_, il n'y a pas de jours que l'histoire du +débarquement ne soit racontée six fois au moins. Quant au _padre_ +capucin dont il est question dans le premier chapitre, les mauvaises +langues prétendent qu'après s'être battu comme un Bayard et avoir rossé +l'ennemi comme un Duguesclin à Calatafimi, à Parco, à Palerme, à +Milazzo, à Reggio et autres lieux; après être entré triomphalement +couvert de fleurs et couronné dans la bonne ville de Naples, il est +piteusement revenu un beau matin, licencié parle souverain de son choix +avec bon nombre de ses frères d'armes! + +_Sic transit gloria mundi._ + +FIN. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Quatre mois de l'expédition de +Garibaldi en Sicilie et Italie, by Henri Durand-Brager + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GARIBALDI EN SICILIE ET ITALIE *** + +***** This file should be named 12751-8.txt or 12751-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/7/5/12751/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders +Europe, http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/12751-8.zip b/old/12751-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..695b9e6 --- /dev/null +++ b/old/12751-8.zip diff --git a/old/12751-h.zip b/old/12751-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b3f1fa5 --- /dev/null +++ b/old/12751-h.zip diff --git a/old/12751-h/12751-h.htm b/old/12751-h/12751-h.htm new file mode 100644 index 0000000..515525d --- /dev/null +++ b/old/12751-h/12751-h.htm @@ -0,0 +1,5155 @@ +<!-- HTML version. 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Durand-Brager</title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + P { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + H1,H2,H3,H4,H5,H6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + } + HR { width: 33%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; + } + BODY{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + .linenum {position: absolute; top: auto; left: 4%;} /* poetry number */ + .note {margin-left: 2em; margin-right: 2em; margin-bottom: 1em;} /* footnote */ + .blkquot {margin-left: 4em; margin-right: 4em;} /* block indent */ + .pagenum {position: absolute; left: 92%; font-size: smaller; text-align: right;} /* page numbers */ + .sidenote {width: 20%; margin-bottom: 1em; margin-top: 1em; padding-left: 1em; font-size: smaller; float: right; clear: right;} + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem br {display: none;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span {display: block; margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em;} + .poem .caesura {vertical-align: -200%;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> + <body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Quatre mois de l'expédition de Garibaldi en +Sicilie et Italie, by Henri Durand-Brager + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Quatre mois de l'expédition de Garibaldi en Sicilie et Italie + +Author: Henri Durand-Brager + +Release Date: June 28, 2004 [EBook #12751] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GARIBALDI EN SICILIE ET ITALIE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders +Europe, http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + + <!-- Autogenerated TOC. Modify or delete as required. --> + <a href='#PREFACE'><b>Préface</b></a><br> + <a href='#I'><b>Chapitre I</b></a><br> + <a href='#II'><b>Chapitre II</b></a><br> + <a href='#III'><b>Chapitre III</b></a><br> + <a href='#IV'><b>Chapitre IV</b></a><br> + <a href='#V'><b>Chapitre V</b></a><br> + <a href='#VI'><b>Chapitre VI</b></a><br> + <a href='#VII'><b>Chapitre VII</b></a><br> + <a href='#VIII'><b>Chapitre VIII</b></a><br> + <!-- End Autogenerated TOC. --> + + <hr style='width: 65%;'> + <h1>QUATRE MOIS DE L'EXPÉDITION</h1> + <h1>DE GARIBALDI EN SICILE ET EN ITALIE</h1> + <h2>PAR H. DURAND-BRAGER.</h2> + <br> + + <center> + PARIS.—IMPRIME CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS,<br> + 55, QUAI DES AUGUSTINS. + </center> + <br> + <br> + <br> + + <center> + PARIS E. DENTU, ÉDITEUR<br> + LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES<br> + PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLÉANS, 13. + </center> + <br> + <br> + + <center> + 1861 + </center> + <br> + <br> + + <center> + Tous droits réservés. + </center> + <br> + <br> + + <hr style='width: 65%;'> + <a name='PREFACE'></a> + <h2>PRÉFACE</h2> + <br> + + <p>On a beaucoup parlé de Garibaldi et de ses volontaires; les + journaux ont retenti pendant quatre mois des événements qui se sont + accomplis en Sicile et en Italie. Pour les uns, le célèbre Niçois est + un aventurier, un écumeur de mer, un Walker de la pire espèce; ses + compagnons un amas de bandits, de flibustiers, rebut de la société des + quatre parties du monde. Pour les autres, l'ancien défenseur de Rome + est un héros, une figure prise dans le livre de Plutarque, presque un + nouveau Messie entouré d'une phalange de martyrs et de libérateurs. + Mais il y a un point sur lequel tout le monde est d'accord, c'est sur + l'intégrité et le désintéressement de l'ermite de Caprera.</p> + <p>J'aurais pu, comme un autre, essayer une monographie de Garibaldi + que j'ai connu dans la Plata, à l'époque où il commençait la vie + aventureuse qui l'a mené jusqu'à la conquête d'un royaume; et aborder + à ce propos les considérations historiques et politiques auxquelles on + est naturellement si enclin à se laisser entraîner: j'avais aussi ma + petite brochure dans la tête et ma petite solution dans la poche. Mais + je me suis rappelé heureusement à temps le vers du Bonhomme, et me + suis souvenu que je ne devais avoir d'autres couleurs que celles de ma + palette.</p> + <p>Je me suis donc résigné à écrire les faits dont j'ai été témoin, + comme je les aurais dessinés, cherchant à reproduire leur côté + pittoresque sans blesser personne. Peut-être ces simples esquisses + recueillies à la hâte par un artiste qui depuis vingt ans a assisté, + soit comme correspondant de nos premières feuilles, soit comme peintre + officiel de la marine, à tous les grands événements contemporains, + auront-elles leur enseignement et leur utilité. C'est tout ce que + j'espère, tout ce que je désire pour ce petit livre.</p> + <span style='margin-left: 4em;'>H. DURAND-BRAGER.</span><br> + <span style='margin-left: 2em;'>Paris, janvier 1861.</span><br> + + <hr style='width: 65%;'> + <center> + <a name='I'></a><img src='images/1p001.jpg' width='437' height='300' + alt='' title=''> + </center> + <br> + <br> + + <h2>I</h2> + <br> + + <p>Marsala est une jolie petite ville, coquettement assise sur les + plages fertiles qui s'étendent de Trapani à Girgenti. Fortifiée jadis, + comme presque toutes les villes de la Sicile, elle a conservé ses murs + et ses remparts moyen âge; mais, débordant sa ceinture, elle a fini + par s'étendre en dehors des anciens fossés. Le faubourg, qui relie la + ville au port, est presque moderne. Il y a un siècle, environ, le port + de Marsala était à peu près sûr, et des navires d'un fort tonnage + pouvaient y venir chercher abri. L'indifférence du gouvernement l'a + laissé combler presque entièrement, et des bateaux d'une centaine de + tonneaux ont, de nos jours, de la peine à y mouiller. La jetée qui le + ferme est elle-même dans le plus triste état, et chaque nouvelle + tempête enlève une partie de ses enrochements. Il y a presque un + kilomètre du port à la ville. On a construit sur les quais de vastes + magasins et d'importants établissements qui appartiennent, en grande + partie, aux Anglais. C'est là que se fabriquent les vins de Marsala. + Une seule maison sicilienne, la maison Florio, représente le commerce + italien. Sur la gauche s'élève le Monte di Trapani, couronné par son + ancien château et sa vieille ville, séjour de la colonie albanaise, + dont les membres ont continué de vivre entre eux et pour eux, sans + jamais se mêler ou s'allier au reste de la population.</p> + <p>Rien n'est gai comme l'aspect de cette petite ville lorsqu'on la + découvre par une belle matinée. Une vapeur bleuâtre l'entoure du côté + de la campagne et fait ressortir la couleur chaude et transparente à + la fois des murailles et des tours, tandis que le soleil dore les + plages de sable et resplendit sur les façades blanches et roses des + maisons.</p> + <p>Tel était le tableau qu'on pouvait contempler le 11 mai dernier + avec les premières lueurs du jour.</p> + <p>Une corvette de guerre anglaise reposait tranquillement sur ses + ancres presque à l'entrée du port et en face des établissements de ses + nationaux. Quelques rares habitants, se rendant à leurs affaires, + commençaient à circuler sur les quais, et observaient curieusement les + manoeuvres de deux ou trois vapeurs dont on apercevait au loin les + fumées dans la direction de l'île de Favignano. C'était la croisière + napolitaine qui surveillait la côte sud de Sicile, et qui, la veille, + avait passé une partie de la journée stoppée devant Marsala.</p> + <p>Quelques bateaux de pêche rentraient au port, et s'empressaient de + débarquer le butin de la nuit. Certes, personne, dans la ville, ne se + doutait des événements que cette journée apportait.</p> + <p>Il était environ six heures lorsque deux nouveaux vapeurs parurent + à perte de vue dans le sud. Ils avaient l'air de faire route sur + Malte. Mais, après avoir laissé sur bâbord les croiseurs napolitains, + ils mirent ostensiblement le cap sur Marsala. Il y a dans les ports de + Sicile, comme dans toutes les villes maritimes de France, une + population de flâneurs, de rentiers, de marins ou d'officiers en + retraite, qui n'a d'autre occupation que de guetter l'arrivée de tout + navire ou bateau qui se dirige vers le port. Il y a aussi partout un + point du littoral qui leur sert de rendez-vous, semblable à la célèbre + <i>Pointe-des-Blagueurs</i> de Brest. A Marsala, ce centre de + conversations est situé à l'entrée du môle, et près d'une petite + maison blanche qui sert de corps de garde aux douaniers. Cet + emplacement n'est pas à l'abri du vent, les jours de grande brise et + de tempête. Les vagues s'y égarent même quelquefois au milieu des + flâneurs. Mais on se réfugie de son mieux contre la face de la + maisonnette la moins exposée aux rafales et aux coups de mer, et l'on + est toujours certain de trouver là à qui parler. Aussitôt qu'il fut + avéré que les deux vapeurs manoeuvraient bien pour donner dans le + port, on vit donc la foule se diriger vers cet endroit, et les + conversations prirent leur train.</p> + <p>Les deux navires grossissaient à vue d'oeil. Leurs ponts + paraissaient couverts d'un nombreux équipage. Ils étaient sans + pavillon, et semblaient se soucier aussi peu des vapeurs napolitains + que de la corvette anglaise mouillée dans la rade. On put même bientôt + distinguer des uniformes rouges montés sur les tambours des bâtiments. + En ce moment, la corvette anglaise commença à faire des signaux qui + demeurèrent sans réponse. Les commentaires allaient de plus belle à la + <i>Pointe-des-Blagueurs</i>. Qu'est-ce que cela signifie? D'où + viennent ces bateaux? Que veulent-ils? Les fortes têtes de l'endroit + savaient peut-être qu'il était question quelque part d'une expédition + du général Garibaldi; mais une prudence naturelle aux profonds + politiques les empêchait de se communiquer trop haut leurs conjectures + à cet égard; ils étaient en tout cas bien loin de supposer que la + descente projetée vint se faire dans leur petite ville, à la barbe des + bâtiments de guerre napolitains, et au milieu de gens qui n'avaient + rien fait pour être privés de leur calme et de leur sieste dans le + milieu du jour; car, il ne faut pas se le dissimuler, si le + gouvernement napolitain était détesté à Marsala, comme dans toute la + Sicile, il n'en est pas moins vrai qu'à part quelques exaltés, + personne ne se serait avisé d'y faire une révolution, et c'est + seulement dans les grands centres, comme Palerme, Messine, Catane, + etc., que pouvaient se rencontrer quelques hommes d'action.</p> + <p>Cependant une certaine émotion vint bientôt se manifester parmi les + curieux. Un gros <i>padre</i> capucin, ancien marin peut-être, venait + de faire remarquer que les croiseurs napolitains paraissaient pousser + leurs feux et avaient changé de direction. Les deux navires inconnus + s'étaient sans doute aperçu aussi de cette manoeuvre, car ils + s'empanachaient d'une manière splendide, et l'un d'eux, meilleur + marcheur sans doute, prenait les devants, et n'était plus qu'à deux + milles environ de l'entrée du port. Quoique la corvette anglaise n'eût + obtenu aucune réponse à ses signaux, il est probable qu'elle avait + reconnu de quoi il s'agissait, car sa hune de misaine, ses passerelles + et son gaillard d'avant étaient couverts de matelots et d'officiers + observant avec intérêt la marche des deux bâtiments. Une embarcation + avait même été armée le long du bord, et se tenait prête à pousser. En + ce moment, un officier napolitain et quelques soldats arrivaient aussi + à l'entrée du môle, car Marsala possédait un commandant supérieur et + une garnison composée d'une centaine d'infirmes ou de soldats; le nom + ne fait rien à l'affaire. Des groupes nombreux commençaient à paraître + à la porte de la ville du côté de la plage. Les fenêtres se + garnissaient, une sourde rumeur se répandait partout, et le premier + des deux navires signalés doublait à peine la lanterne du môle, qu'une + panique folle s'empara de la foule de femmes et d'enfants qui, + insensiblement, avaient rejoint les curieux. Ce fut une fuite + générale. On pressentait le danger sans le deviner. Bientôt le + bâtiment fut dans le port, et il fut aisé de lire sur son arrière: + <i>Piemonte</i>. Une embarcation s'en détacha en même temps que les + ancres tombaient; elle poussa à terre. Quelques mots furent échangés + avec des matelots du quai, et, aussitôt, comme par enchantement, les + bateaux s'armèrent de toutes parts, et se dirigèrent à force de rames + vers le <i>Piemonte</i>. C'était le débarquement qui commençait. + L'opération marchait lestement lorsque le second navire donna lui-même + dans le port. Mais il avait trop serré la jetée, et il s'échoua à une + centaine de mètres par le travers du fanal. C'était le + <i>Lombardo</i>. Au lieu de stopper, sa machine continua à marcher, et + il se hâla un peu plus en dedans en labourant le gravier et la + vase.</p> + <p>Il n'eut donc pas besoin de mouiller, et commença aussi son + débarquement. De leur côté, les croiseurs napolitains arrivaient grand + train. On voyait facilement qu'ils étaient en branle-bas de combat, + les hommes aux pièces et parés à faire feu. Un premier boulet vint + mourir à quelques mètres du fanal. Un second, passant par-dessus la + jetée, se noya dans le port. Ce fut le signal du sauve-qui-peut. Les + orateurs de la Pointe jugèrent que leur rôle était fini. On dit même + que leur retraite manqua de décorum. Les guerriers napolitains + pensèrent qu'il valait mieux en cette occurrence être dedans que + dehors les murailles. Quant au <i>padre</i> il retroussa rapidement sa + casaque, et se rappelant que l'Église devait avoir horreur du sang, il + devança la foule qui ne s'attardait guère cependant à franchir la + distance qui la séparait des magasins du port derrière lesquels elle + trouva un abri. La fumée de ces deux coups de canon courait encore + comme une vapeur blanche sur l'azur de la mer, lorsque l'embarcation + anglaise, débordant la corvette, se dirigea rapidement vers le vapeur + napolitain qui paraissait commander aux autres. Le feu cessa. Pendant + ce temps le débarquement continuait, et ce ne fut qu'après un temps + assez long, lorsque l'embarcation anglaise retourna à son bord, que la + canonnade recommença, et qu'une grêle de boulets vint tomber sur le + <i>Lombardo</i>, dans le port, et sur la route qui mène à la + ville.</p> + <p>C'était trop tard. Garibaldi était à terre. Les volontaires du + <i>Piemonte</i> se formaient en bataille à l'abri des magasins. Ceux + du <i>Lombardo</i> commençaient à se masser sur la plage. Au premier + boulet ils s'abritèrent eux-mêmes où ils purent. Somme toute, deux + heures tout au plus après leur entrée dans le port, tout le monde + était à terre, sain et sauf. La seule perte que les volontaires eurent + à subir fut celle d'un caniche embarqué sur le <i>Lombardo</i>. Il fut + coupé par un boulet au moment où il se disposait à suivre le mouvement + de l'équipage et des volontaires.</p> + <p>Quelques instants après les événements dont nous venons de parler, + la petite armée libératrice faisait son entrée dans Marsala. La + garnison, ni le gouverneur ne s'obstinèrent à se faire tuer. L'une mit + bas les armes, l'autre se rendit avec enthousiasme. Les habitants + ouvraient de grands yeux; quelques-uns criaient: <i>Viva la + liberta!</i> c'était le plus petit nombre; d'autres, plus avisés, le + pensaient peut-être, mais le gardaient pour eux. On a si vite commis + une imprudence, et les événements changent si vite de face du soir au + lendemain!</p> + <p>Quelques magasins restaient ouverts, et ces malheureux soldats de + Garibaldi, exténués par une navigation de huit jours, entassés sur + leurs navires comme des harengs dans une caque, cherchaient partout + quelques vivres frais, quelque autre boisson que l'eau croupie et + saumâtre du bord. C'était à qui se détendrait les bras et les jambes + pour s'assurer qu'il ne les avait pas perdus à bord dans + l'engourdissement causé par l'agglomération de tant d'hommes sur le + pont des navires.</p> + <p>Cependant, avant l'entrée de Garibaldi dans Marsala, le télégraphe + avait signalé à Trapani l'arrivée de deux bâtiments sans pavillon, + puis leur entrée dans le port, puis le commencement du débarquement + des volontaires. Il s'était arrêté là.</p> + <p>A peine dans la ville et en vrais volontaires, les Garibaldiens + s'étaient immédiatement répandus partout. L'employé du télégraphe + avait décampé au plus vite, laissant son collègue de Trapani lui + faire, mais en vain, force signaux. Dans les volontaires, il y a + généralement un peu de tout. Il fallait un agent télégraphique: on en + trouva un immédiatement. Lire la dépêche commencée, fut pour lui peu + de chose; traduire celle de Trapani ne fut pas plus difficile.</p> + <p>Mais que répondre? On fut immédiatement consulter un chef; les uns + disent que ce fut le général Garibaldi lui-même. Toujours est-il que + l'on donna l'ordre à l'employé télégraphique improvisé de signaler à + Trapani: «Fausse alerte. Les navires qui débarquent contiennent des + recrues anglaises se rendant à Malte.» Il était urgent, en effet, de + dérouter, ne fût-ce que pour quelques heures, les autorités militaires + de Trapani qui pouvaient lancer immédiatement sur les flancs de la + petite colonne libératrice un corps de troupes de deux ou trois mille + hommes.</p> + <p>La réponse de Trapani ne fut pas longue: en l'adoucissant beaucoup, + on peut la traduire ainsi: «Vous êtes un imbécile de vous être + trompé.»</p> + <p>Le peu de temps que les volontaires séjournèrent à Marsala dut être + laborieusement employé. Changement de municipalité; organisation de la + garde civique; nomination d'un gouverneur; commission + d'approvisionnement et d'habillement; inspection des vivres et des + munitions de chaque homme, etc. Il fallait pourvoir à tout cela. Des + pavillons aux couleurs nationales furent improvisés et arborés + partout. Les étoffes rouges de la ville mises en réquisition servirent + à confectionner dans les vingt-quatre heures autant de chemises de + laine que possible.</p> + <p>Le soir même, suivant les ordres du général, une avant-garde se + lançait sur Calatafimi, en passant par Rambingallo, Saleni et Vita. Le + reste de l'armée devait partir le lendemain matin de bonne heure et + faire étape à Rambingallo.</p> + <p>La nuit fut bruyante dans Marsala. Cette ville, si calme, si + tranquille, dont les habitants rentraient ordinairement chez eux à la + nuit tombante, abandonnant leurs rues et leurs places à des multitudes + de rats de catégories variées, dut se trouver complétement abasourdie + en entendant les pas des Garibaldiens et le bruit de leurs sabres + rebondissant sur les dalles de pierre qui pavent toutes les cités + italiennes.</p> + <p>Quelques cris de <i>Viva Garibaldi!</i> s'échappant de fenêtres + discrètes, venaient de temps en temps se joindre aux chants des + volontaires. Mais l'on eût toujours été fort embarrassé de dire + précisément d'où ils partaient. Quant aux couronnes de fleurs et aux + bouquets dont on accablait la petite armée libératrice, ils n'ont, je + crois, jamais existé que dans l'imagination des conteurs. C'eût été + trop oser. Les agents du seigneur Maniscalco (lisez sbires), étaient + trop redoutés dans toute la Sicile pour que l'enfant la plus légère et + la plus inconséquente se permît une démonstration aussi sympathique à + l'endroit de la liberté nationale.</p> + <p>C'était un Croquemitaine en habit noir, que ce Maniscalco. Il + savait tout ce qui se passait non-seulement en public, mais encore + dans l'intérieur des familles et jusque dans les couvents. Nous le + retrouverons d'ailleurs à Palerme, et nous aurons occasion d'en parler + longuement.</p> + <p>Les Garibaldiens passèrent donc cette première nuit comme ils + purent, les uns dans les églises métamorphosées pour l'instant en + casernes de passage, les autres dans les maisons; beaucoup restèrent + dans les rues. Sous le beau ciel de la Sicile, ce n'étaient pas les + plus mal partagés. Le matin du 12, vers trois heures, les premiers + éveillés parmi les habitants purent les voir capeler leurs petites + sacoches, essuyer leurs fusils, ternis par l'humidité qui, même dans + les plus beaux jours, règne sur le littoral de la mer, puis + s'acheminer vers la porte de Calatafimi où les compagnies se + reformèrent, attendant l'ordre du départ. A quatre heures, le + mouvement commençait, et les érudits de la bande pouvaient s'écrier + comme César: <i>Alea jacta est!</i> Les colonels Bixio, Orsini, Türr, + Carini, etc., marchaient en tête de leurs régiments ou plutôt de leurs + petits bataillons. L'artillerie se composait de deux ou trois pièces + assez mal outillées, encore plus mal attelées; les munitions étaient + rares, presque nulles. Quant à la cavalerie, une douzaine de chevaux, + dont les cavaliers portaient le nom de guides, en représentaient + l'effectif.</p> + <p>La voilà donc en route, cette intrépide colonne, et pendant qu'elle + s'avance ainsi pêle-mêle, flanquée de quelques éclaireurs qui ne se + préoccupent guère d'une rencontre avec l'armée napolitaine, + regardons-la défiler, et observons-en l'ensemble et les types + particuliers. Pour l'ensemble, c'est une poignée d'hommes déterminés, + des fusils de tous modèles, de l'entrain et de la gaieté, le bagage du + Juif errant moins les cinq sous, des costumes dont la variété ferait + envie au parterre le plus émaillé, et dont l'originalité exciterait la + verve de Callot ou d'Hogarth.</p> + <p>Quant aux types, ils ne sont pas moins curieux: Ici, c'est un + Hongrois, à la taille élevée, aux larges épaules et à la démarche de + Madgyar. Il porte en se jouant son escopette aussi facilement qu'une + femme fait manoeuvrer son ombrelle. Derrière lui s'avance un blond + Anglais; mais sa figure, pour être rasée comme celle d'un bon + bourgeois, n'en respire pas moins ce courage froid et calme que rien + ne pourra troubler. Celui-là porte un peu son fusil comme un promeneur + fait de sa canne; la baïonnette, attachée par un bout de ficelle, bat + la breloque avec un petit sac de voyage. En vrai fils d'Albion, il n'a + pas oublié une gourde à la panse rebondie. On peut parier que ce n'est + pas de l'eau qu'elle contient.</p> + <p>Puis voici un compatriote. Ils sont rares encore. Celui-là chante + avec insouciance le <i>Sire de Framboisy</i>, et, si on fouillait dans + un sac de toile accroché sur son épaule, on y trouverait, j'en suis + sûr, quelque poule assassinée traîtreusement, car il est peu probable + que les plumes accusatrices qui se faufilent à travers les coutures de + ce havre-sac soient le commencement d'un édredon. Son armement se + compose d'une carabine, qui ressemble terriblement à celles de nos + chasseurs à pied, et d'un énorme bâton, complice de bien des forfaits + et dont la vue seule doit faire frémir la volaille. Qui vient après + lui? Un enfant. Il a seize ans, tout au plus. C'est un petit Niçois, + entraîné par l'amour de la gloire ou de la liberté, comme vous + voudrez, et qui vient essayer ses forces dans les hasards de cette + guerre aventureuse. Le pauvre garçon a déjà bien de la peine à + supporter le poids de ses bibelots et de son lourd fusil de munition. + Courage! Il arrivera comme les autres, peut-être même avant. Les + gardes mobiles de France étaient aussi, pour la plupart, des enfants. + Mais quel est ce nouveau costume étonné de son entourage? Quoi, un + cordelier! Dieu me pardonne! c'est celui de la + <i>Pointe-aux-Blagueurs</i>. Son capuchon, rejeté militairement sur le + dos; laisse apercevoir une encolure d'Hercule. Sa face barbue semble + celle d'un zouave ou d'un Arabe. Sa cotte est retroussée jusqu'aux + hanches au moyen d'une corde; dans cette ceinture improvisée passe un + pistolet dont le canon défierait en longueur une canardière; et ses + jambes mises ainsi à nu font saillir des muscles dont la vigueur doit + résister merveilleusement à la fatigue et aux marches forcées. Sa + croix en sautoir, probablement par un reste d'habitude, se balance de + droite à gauche, étonnée de la récente désinvolture de son maître; un + foulard quelque peu troué sert de képi, et complète l'équipement. + C'est sans doute l'uniforme des aumôniers de l'armée: honni soit qui + mal y pense! Mais que vient faire ce pantalon garance dans ce + pêle-mêle? Parle-t-il français? non. C'est un Toscan; car ce bon duc + de Toscane, séduit par la couleur brillante des pantalons de notre + armée, en avait, comme feu le roi de Naples, affublé les jambes de ses + troupes. Puis, passent quelques Suisses, deux ou trois Allemands, puis + des Lombards; puis surtout des Romains en grand nombre, vieux + compagnons de Garibaldi, débris des défenseurs de Rome.</p> + <p>Enfin, la colonne est presque passée, lorsque apparaît une guérilla + bizarre. C'est le noyau des volontaires siciliens autour desquels vont + se grouper tous les <i>picchiotti</i> de la montagne. Le musée + d'artillerie, dans sa collection, ne possède rien de plus curieux que + les engins auxquels ils sont accrochés. Armes d'autrefois, exhumées on + ne sait d'où, calibres à chevrotines ou à biscaïens; il serait + difficile de dire de quelques-uns de ces instruments s'ils partent par + la culasse ou par le bout du canon. Ce sont de ces vieux tromblons + dans lesquels on pourrait facilement loger toute une grappe de raisin, + tout un paquet de mitraille, ou ces petites carabines, au canon de + cuivre, chères aux voleurs de grands chemins. Il y a encore nombre de + stylets et de couteaux corses ou catalans. Les costumes sont comme les + armes: des vestes de velours et des guenilles. Des figures que l'on + n'aimerait pas à rencontrer au coin d'un bois. On dirait presque la + bande de Fra Diavolo. Quelques femmes les accompagnent et, petit à + petit, les quittent pour s'en retourner vers la ville en leur donnant + de ces poignées de main qui disent à elles seules plus que tous les + discours.</p> + <p>Tout ce monde chemine, marche, aux rayons du soleil levant, et la + colonne, semblable à un long serpent bariolé, commence à gravir les + contre-forts des montagnes qui s'élèvent dans l'intérieur de la + Sicile.</p> + <p>Cette première marche fut peut-être l'une des plus pénibles du + commencement de la campagne. Un soleil brûlant, beaucoup de poussière, + peu ou presque pas d'eau; pour des hommes encore engourdis par leur + séjour forcé à bord, c'était dur. Enfin, on arriva sans encombre à + Rambingallo.</p> + <p>Rambingallo est une petite ville ou, pour mieux dire, un misérable + bourg qui offre peu de ressources pour une armée en marche. Aussi n'y + fit-on qu'une courte halte; on repartait le soir même pour Saleni, où + l'on entrait le 14 au matin. Il y eut là séjour nécessaire pour + organiser plus militairement la petite armée, et pour laisser le temps + aux traînards de rallier.</p> + <p>Jusque-là, la colonne n'avait été inquiétée que par des bruits ou + de fausses nouvelles apportées par des espions empressés: les + Napolitains sont ici; les royaux sont là; ils sont devant vous, sur + votre flanc, etc. Somme toute, on ne les voyait nulle part.</p> + <p>Mais le général Garibaldi, mieux informé, savait qu'un corps de + troupes détaché de Palerme s'avançait à marches forcées, et qu'il + devait le rencontrer quelque part comme à Vita, Calatafimi ou Alcamo. + Ce corps possédait de l'artillerie, et même un peu de cavalerie.</p> + <p>A Saleni, le rôle de chaque chef et de chaque corps fut bien + spécifié. Les munitions furent partagées aussi également que possible. + Un corps de chasseurs fut organisé; Menotti, le fils de Garibaldi, en + prit le commandement, ainsi que d'une réserve destinée à protéger les + quelques chariots de bagages et de munitions appartenant à l'armée + libératrice. Quant à la caisse, elle se défendait toute seule: elle + était vide. Plusieurs soldats napolitains déserteurs avaient rejoint + dans la soirée du 14, et avaient donné des renseignements précis sur + la position des troupes royales qui attendaient les libérateurs à + Calatafimi, non pas les bras ouverts, mais dans de fortes positions + militaires.</p> + <p>On devait donc prévoir une première et sérieuse affaire pour le + lendemain. De ce combat allait dépendre sans doute tout le succès de + cette aventureuse expédition. Pour les Napolitains, la défaite, + c'était le désarroi, le découragement et la désertion. Pour les + Garibaldiens, la victoire, c'était presque la certitude du succès dans + tout le reste de la Sicile. Mais aussi pour eux, la défaite, c'était + le danger d'une fuite dans les montagnes, autant dire la mort! Aussi, + dans la petite armée de Garibaldi, n'y avait-il qu'une devise: + «Vaincre ou mourir.» Les <i>picchiotti</i> seuls n'étaient pas aussi + décidés, et ils songeaient sans doute à la retraite plutôt qu'à la + mort ou à la victoire; mais ils se taisaient et attendaient.</p> + <p>Le 15, au matin, l'armée garibaldienne, partie de bonne heure de + Saleni, arrivait à Vita qu'elle trouvait abandonnée par les troupes + napolitaines. Ces dernières occupaient, à la sortie du village, une + suite de collines allongées, aboutissant à Calafatimi.</p> + <p>Cette chaîne présente sept positions dominantes, successives. La + route se déroule à leurs pieds; elle n'est, de fait, qu'un véritable + défilé entre les collines dont nous parlons, à droite, et les hautes + montagnes qui, sur la gauche, suivent la même direction. Seulement, + ces dernières, quoique fort élevées, descendent par une pente presque + insensible vers la plaine, de sorte que les sommets, trop éloignés du + lieu de l'action, ne pouvaient servir de positions militaires. Une + petite rivière, qui arrive obliquement à la route, venait la rejoindre + à la hauteur du premier mamelon, et un moulin, qui se trouvait à cet + endroit, était fortement occupé par un détachement de l'armée + napolitaine. La route de Trapani à Palerme court aux pieds des + montagnes de gauche, paraissant et disparaissant dans les plis du + terrain.</p> + <p>A peine sortie de Vita, l'avant-garde de Garibaldi, dont les + tirailleurs s'étaient déployés sur une petite colline à la droite du + village, en face des positions ennemies, s'engagea vigoureusement avec + les tirailleurs napolitains abrités par des plantations et embusqués + dans un hameau situé entre les deux collines, au fond d'un ravin qui + se prolonge jusqu'aux montagnes qui encadrent l'horizon.</p> + <p>Vivement ramenés par les tirailleurs garibaldiens, ceux de l'armée + royale ne tardèrent pas à regagner le sommet du premier mamelon, + poursuivis, la baïonnette dans les reins, par leurs adversaires. Le + colonel Orsini mettait en batterie à ce moment, à cheval sur la route + de Calatafimi et à l'entrée du ravin, deux pièces de campagne battant + cette route et le moulin.</p> + <p>Arrivés presque au sommet du premier mamelon, les tirailleurs de + Garibaldi durent s'arrêter pour reprendre haleine et attendre des + renforts qui leur arrivaient au pas de course. Couchés à terre, au + milieu des aloès et des cactus, ils laissèrent passer un instant la + grêle de boulets que leur envoyait l'artillerie napolitaine. Mais, à + peine rejoints par quelques compagnies, ils reprennent l'offensive, + abordent à la baïonnette les lignes ennemies, dont l'artillerie se + hâte de battre en retraite, tirant par sections, et se dirigeant vers + le sommet du deuxième mamelon où sont massées d'autres troupes. + L'infanterie résiste mieux, mais bientôt elle suit l'exemple de + l'artillerie, et prend position en tirailleurs sur le versant de ce + deuxième mamelon. On voit à ce moment de fortes réserves dans la + direction de Calatafimi; elles se hâtent de rejoindre les troupes + engagées.</p> + <p>D'autres renforts arrivent aux Garibaldiens qui abordent le + deuxième mamelon et l'enlèvent comme le premier. Une petite maison, + située au sommet, est immédiatement convertie en ambulance et occupée + par les chirurgiens de l'armée libératrice.</p> + <p>Un nouveau repos de quelques minutes était devenu nécessaire; six + compagnies qui n'avaient pas encore été engagées furent formées en + deux colonnes d'attaque, et se lancèrent résolûment sur la troisième + position. L'armée royale tint un instant; mais, débordée par les + tirailleurs garibaldiens et attaquée par le bataillon de chasseurs + génois qu'entraîne intrépidement son commandant Menotti, elle se met + en pleine retraite, cherchant à se rallier sur le quatrième mamelon + qui lui servait de base d'opérations. Elle y masse son artillerie et + attend l'ennemi. Efforts inutiles. Les volontaires ont engagé toute + leur armée. C'est une légion d'enragés qui tuent sans s'arrêter, + glissent sous le canon, et débusquent successivement les royaux des + trois autres positions. Menotti, un drapeau à la main, se précipite au + milieu des masses napolitaines jusqu'à ce que, blessé au poignet, il + soit obligé de céder cet honneur à un officier de marine qui fut tué + quelques instants après. Ce n'est plus une retraite, c'est une déroute + complète. Vainement le général Landi, qui commande les royaux, cherche + à les rallier. Traversant à la débandade Calatafimi, où les + <i>picchiotti</i>, embusqués dans tous les coins, leur font éprouver + de grandes pertes, les fuyards se précipitent vers Alcamo, où les + attendent encore des volontaires descendus de la montagne. Les + malheureux sont obligés, pour fuir ce nouveau danger, de continuer + leur retraite vers Palerme, en abandonnant morts, blessés, bagages, et + une grande quantité d'armes, couvrant la route de cadavres, car les + balles des <i>picchiotti</i> les atteignent partout.</p> + <p>Les volontaires campèrent sur le champ de bataille, et cette + première victoire leur tint lieu de tout ce qui leur manquait en + vivres et en secours. En somme, les Napolitains s'étaient bien battus, + quoi qu'on ait pu en dire, et l'armée de Garibaldi avait montré ce + qu'elle pouvait faire, ce que l'on devait attendre de gens déterminés + et animés d'une haine profonde contre la tyrannie. Les + <i>picchiotti</i> n'avaient pas été brillants, sauf ceux d'Alcamo. Ils + n'avaient pas tenu au feu malgré leurs chefs et quelques prêtres qui, + payant de leurs personnes, cherchèrent vainement à les enlever. Ils + tiraient à distance, mais il était impossible de les faire aborder + l'ennemi et soutenir son choc lorsqu'il s'avançait. A cette affaire, + les troupes royales avaient un effectif de quatre à cinq mille hommes, + et l'armée libératrice comptait environ mille huit cents + baïonnettes.</p> + <p>Le lendemain matin, 16, Garibaldi entrait à Calatafimi, où les + blessés avaient été déjà transportés dans la nuit; et, vers + l'après-midi, l'avant-garde marchait sur Alcamo, où l'armée la + rejoignait le lendemain 17.</p> + <p>En arrivant à Alcamo, un triste spectacle attendait les + volontaires. Les <i>picchiotti</i> suivant leurs moeurs et leurs + usages sauvages, avaient ramassé les corps des Napolitains tués la + veille, et les avaient jetés dans un champ pour les voir manger par + les chiens et les oiseaux de proie. Leurs factionnaires veillaient ce + charnier, de peur que quelque âme charitable ne vînt les ensevelir. Il + fallut l'arrivée du général Garibaldi pour réprimer cet acte de féroce + barbarie, et faire donner la sépulture à ces malheureux. «Certes, + disait un <i>picchiotti</i>, le général Garibaldi a raison, mais il ne + sait pas tout ce que nous avons souffert de cette race maudite; nous + ne rendons que barbarie pour barbarie.» Il est triste de penser qu'il + disait peut-être la vérité.</p> + <p>C'est à Alcamo que le mouvement révolutionnaire commença + véritablement à se dessiner. De nombreux messagers arrivaient à tout + moment au général Garibaldi, lui promettant des secours, et lui + apportant l'assurance d'un concours sympathique et vigoureux. Partout + les anciennes autorités étaient chassées et remplacées par les hommes + du mouvement. Les gens de Maniscalco s'éclipsaient, et, avec eux, + disparaissait une partie de cette crainte et de cette torpeur qui + pesaient sur toutes les classes siciliennes. Le clergé, vigoureusement + lancé dans la voie des réformes, employait son ascendant pour + entraîner les populations et les disposer à l'action. Quelle + différence, déjà, entre ce que l'on appelait la poignée d'aventuriers + débarqués à Marsala et les volontaires victorieux de Calatafimi! Ainsi + marchent toutes choses: le succès avait transformé les + <i>flibustiers</i> de Marsala en armée nationale.</p> + <p>Ce fut aussi à Alcamo qu'un semblant d'intendance commença à + s'organiser. Le service des vivres y gagna. Quant à celui des + finances, il resta le même jusqu'à Palerme, et même longtemps après la + prise de cette ville. Qui ne connaît cette heureuse lithographie de + Raffet qu'accompagne cet adage: «Avec du fer et du pain on peut aller + en Chine?» Garibaldi disait: «Avec du fer et du pain on conquiert sa + liberté!» Et, le premier, il donnait, comme toujours et partout, + l'exemple d'un désintéressement sans bornes et d'une sobriété à toute + épreuve. D'ailleurs, l'argent eût servi à peu de chose: il n'y avait + rien à acheter.</p> + <p>Un événement assez curieux s'était passé à Calatafimi, au moment de + l'entrée de Garibaldi. Un jeune cordelier, à la figure intelligente et + enthousiaste, s'était élancé vers le général, et, en lui donnant + l'accolade, lui avait tenu à peu près ce langage: «Frère, tu es le + sauveur de l'Italie, tu es le Messie de la liberté; mais cette + liberté, tu nous l'apportes flétrie d'une excommunication. Tu es + chrétien, nous sommes chrétiens, tu nous commandes: pourquoi rester + sous le coup de cette bulle? Attends un instant. J'entre à l'église, + je vais préparer ce qu'il faut, et, là, devant Dieu et les hommes, je + te releverai de cet anathème maladroit, et rendrai à Dieu ce qui est à + Dieu.» Aussitôt dit aussitôt fait. Le <i>padre</i> Pantaleone (c'était + son nom) entre à l'église; Garibaldi continue son chemin; mais, + rejoint bientôt par celui qui devait être plus tard son aumônier + particulier, il se laissa faire, et le diable lancé à ses trousses fut + exorcisé par le cordelier.</p> + <p>On peut dire bien des choses à propos de cette anecdote; quant à + moi, je n'en garantis que la scrupuleuse véracité.</p> + <p>Le 18, la petite armée, bien réorganisée, arrivait à Rena, après + une rude étape, en passant par Valguarnero et Partenico. Sur toute la + route, des bandes de volontaires descendant des montagnes avaient + rallié la colonne; mais Garibaldi leur avait enjoint de se tenir sur + les flancs ou en arrière. Il craignait avec raison le désordre que + pourraient apporter dans une attaque l'inexpérience et souvent même la + frayeur de ces soldats improvisés. Il avait promptement jugé leur + valeur, et les regardait dans une action comme un embarras plutôt que + comme une aide. Cependant leur présence autour de l'armée garantissait + de toute surprise, et leur feu pouvait gêner et même embarrasser les + tentatives de l'armée royale. Leurs tirailleurs éclairaient de fait + toute la marche. On passa la journée du 19 à Rena, et, dans + l'après-midi, les <i>picchiotti</i>, soutenus par quelques + avant-postes de l'armée régulière, attaquèrent Ensiti évacué + incontinent par une petite arrière-garde napolitaine qui + l'occupait.</p> + <p>Plus on avançait, et plus on rencontrait de sympathies pour la + cause libérale. Les <i>picchiotti</i> commençaient à se réunir en + grand nombre et à marcher moins isolément. Une partie fut enrégimentée + tant bien que mal, et choisit pour colonel Roselino Pilo, qui devait + le surlendemain payer de sa vie l'honneur que lui faisaient ses + compatriotes. On leur assigna leurs postes de combat à l'avant-garde + et à l'arrière-garde.</p> + <p>Partie dans la nuit du 19, l'armée venait s'arrêter le 20 à Piappo + ou Misere-Canone. Là, le général Garibaldi eut de nouveaux + renseignements sur les opérations de l'armée napolitaine. Elle s'était + concentrée aux abords de Palerme, et occupait les crêtes des montagnes + voisines. Plusieurs fortes colonnes mobiles, avec de l'artillerie, + s'étaient lancées sur la route de Palerme à Trapani et Marsala, ainsi + que sur celles de Messine et de Castellamare. On savait aussi qu'il + leur était arrivé des renforts et un général envoyé par la cour de + Naples. Une nouvelle rencontre était donc imminente, et cette pensée + ne fit qu'exalter le courage des Garibaldiens en leur laissant + entrevoir un nouveau succès. Le régiment des <i>picchiotti</i> partit + le soir même. Il devait marcher sur le flanc de l'armée, qui + s'acheminait elle-même vers Palerme. On avançait avec précaution, + prenant garde aux surprises. On était déjà arrivé à quelques milles de + San-Martino lorsqu'une vive fusillade se fit entendre. C'était un + engagement des <i>picchiotti</i> avec l'ennemi. Abordés par les + troupes royales, ils plièrent d'abord sous le choc; mais, + valeureusement ramenés au feu par leur colonel et quelques officiers + dévoués, ils reprirent l'offensive, et, à leur tour, arrêtèrent la + marche en avant de la colonne napolitaine. Le combat ne fut plus alors + qu'une affaire de tirailleurs qui dura quelques heures, et finit sans + résultat de part ni d'autre. Malheureusement, Roselino Pilo fut frappé + à mort au milieu de l'engagement. C'était une grande perte, car il + était aimé et avait beaucoup d'empire sur ces bandes indisciplinées. + Cette affaire de San-Martino eut lieu le 21 dans la matinée.</p> + <p>L'armée libératrice avait fait halte, prête à se porter au secours + des <i>picchiotti</i>. Sans doute, pendant ce laps de temps, des + nouvelles importantes parvinrent au général Garibaldi; car, faisant + volte-face, il revint sur ses pas, et prit l'embranchement de la route + de Rena à Parco. Il faisait un temps affreux. La pluie tombait par + torrents, et la nuit était tellement obscure, que les hommes se + distinguaient à peine eux-mêmes. La route, défoncée, arrêtait à chaque + instant la marche de l'artillerie, et les chevaux refusaient + d'avancer. Il fallut porter les pièces à dos, laissant les affûts + seuls attelés. Les troupes n'avaient pas mangé et étaient harassées + par cette longue et pénible étape à travers les montagnes. Dans cette + triste nuit, leur persévérance fut mise à une rude épreuve. Enfin, le + 22, au petit jour, on arrivait sur le mont Calvaire, et on y prenait + le bivouac de grand coeur. La pluie avait cessé; un beau soleil fit + bientôt oublier aux volontaires les fatigues de la nuit.</p> + <p>Le mont Calvaire est à environ cinq ou six kilomètres au-dessus de + Montreal. Une étroite vallée le sépare des montagnes sur lesquelles + est située cette petite ville. Des bois, des jardins et des maisons + occupent tout le vallon, et remontent de chaque côté jusqu'à mi-côte. + La route royale, qu'avait quittée l'armée garibaldienne, passe du côté + de Montreal, tracée dans le flanc des montagnes, à peu près au tiers + de leur hauteur. Toute cette route, jusqu'en face le mont Calvaire, + était gardée par de grand'gardes napolitaines. Du bivouac, on les + voyait distinctement, et la ville paraissait remplie de troupes. Parco + est immédiatement au-dessous du mont Calvaire, à deux kilomètres au + plus de distance, et la route qui conduit de Palerme à Parco, Piano, + etc., se déroule sur le versant de la chaîne de montagnes dont fait + partie le mont Calvaire, qu'elle commence à gravir après avoir tourné + Parco, passant à mi-hauteur de la montagne. L'armée avait grand besoin + de repos, et quoique l'on manquât de bien des choses, on resta au + bivouac jusqu'au 23. Vers le soir de ce dernier jour, les avant-postes + s'engagèrent avec les grand'gardes napolitaines qui, descendues dans + la vallée, avaient commencé à gravir le mont Calvaire. Après une + fusillade insignifiante elles se retirèrent, et reprirent leurs + premières positions.</p> + <p>Le matin du 24, de bonne heure, à l'instant où l'armée nationale se + mettait en mouvement, on aperçut sur la route de Palerme de profondes + colonnes s'avançant sur Parco. En même temps on apprenait que les + troupes qui étaient à Montreal exécutaient un mouvement tournant par + le sommet de la montagne.</p> + <p>On ne tarda pas en effet à apercevoir leurs têtes de colonnes + descendant des plateaux élevés qui sont un peu plus loin que Parco, et + qui se relient avec le mont Calvaire. L'ennemi menaçait l'aile gauche + de Garibaldi: évidemment, son but était de la couper.</p> + <p>Derrière les crêtes d'où descendait l'armée de Montreal se trouve + une suite d'autres sommets qui se relient aussi aux premiers. Le + général Garibaldi embrassa d'un seul coup d'oeil toute la situation. + Ordre fut donné à l'aile gauche de tenir bon jusqu'à la dernière + extrémité. Une section de deux pièces placées sur le mont Calvaire, + une autre en batterie sur la route, prenaient à revers tout à la fois + les colonnes venant de Palerme et celles de Montreal.</p> + <p>L'affaire s'engagea vivement. Pendant ce temps, le général + Garibaldi dérobait, grâce aux sinuosités de la montagne, la marche de + son centre et de son aile droite, et, tournant la route vers Piano, il + les lançait sur le versant des crêtes les plus élevées. Cette + manoeuvre fut accomplie au pas gymnastique et avec une rapidité + inouïe. Une heure ne s'était pas écoulée depuis le commencement de + l'action, que la brigade venue de Montreal, qui attendait, pour + aborder franchement l'armée garibaldienne, l'approche des colonnes + venant de Palerme, voyait son aile droite compromise, et se trouvait + elle-même presque entièrement tournée par le centre et l'aile droite + de Garibaldi qui prenaient une position menaçante en arrière de ses + lignes. Les Napolitains se hâtèrent alors de se replier, les uns sur + Montreal, et les autres sur Palerme. De son côté, l'armée de Garibaldi + se dirigeait, par une marche de flanc, sur Piano, où elle arriva à la + nuit tombante. Chacun pensait que le général allait profiter de ce + premier et important succès pour se porter rapidement en avant. Mais, + à la stupéfaction générale, l'artillerie et les bagages reçurent + l'ordre de se séparer du corps d'armée, et de filer grand train sur la + route de Corleone, battant ainsi ostensiblement en retraite.</p> + <p>Corleone est une petite ville située de l'autre côté des monts + Mata-Griffone, à environ quarante à quarante-cinq kilomètres de Piano. + Le colonel Orsini, suivant les instructions qu'il avait reçues, se mit + immédiatement en marche, pendant que l'armée, à la faveur de la nuit, + se dirigeait elle-même sur les forêts de Fienza qu'elle atteignait + vers une heure du matin. Garibaldi savait en effet que le général + commandant l'armée napolitaine avait réuni toutes ses troupes dans + Palerme. La plus grande partie était massée dans la rue de Tolède et + au Palazzo-Reale; d'autres étaient renfermées dans la citadelle; deux + ou trois bataillons se trouvaient près du mont Pellegrini, et, enfin, + une division entière gardait l'entrée de Palerme vers la route de + Missilmeri et Abbate. Il fallait tromper cette division, et lui faire + abandonner sa position pour suivre un ennemi qui paraissait fuir en + désordre. C'était le rôle attribué au colonel Orsini. Garibaldi, de + son côté, se dérobant par une marche de nuit dans les profondeurs des + forêts de Fienza, tournait le mouvement de la colonne napolitaine de + manière à arriver promptement aux positions que l'ennemi + abandonnait.</p> + <p>Ce projet, bien conçu, et encore mieux exécuté, réussit + complètement. On se rappelle la pompeuse dépêche napolitaine annonçant + la fuite en désordre des bandes de brigands, et leur poursuite + acharnée par une division royale. Pendant ce temps Garibaldi quittait + la forêt de Fienzza le 25, au matin, et entrait à Marinero sans + s'inquiéter de la division ennemie qui passait à quelques milles de + cette petite ville.</p> + <p>On vit en cette circonstance se produire un fait digne de remarque, + et qui se renouvela pendant toute cette guerre. Les habitants + montrèrent souvent de la faiblesse et de la tiédeur. Le souvenir des + affreux traitements que leur infligeait le gouvernement de Naples, + n'était pas fait pour les enhardir; mais ils se bornaient à + s'enfermer, à ne pas donner signe de vie, et il n'y a pas eu un + traître parmi eux. Un seul homme pouvait compromettre le succès de + cette audacieuse manoeuvre. Bien plus, à Palerme, tout le monde savait + l'arrivée de Garibaldi pour le 26, et connaissait la porte qu'il + devait attaquer. Nul ne pensa à vendre ce projet aux autorités + napolitaines qui auraient pu facilement remplacer, par d'autres + troupes, les naïfs soldats lancés plus naïvement encore à la poursuite + des débris de l'armée libératrice. Ce qui montre combien tout le monde + était d'accord pour souhaiter la fin de leur occupation.</p> + <p>Dans la nuit du 25 au 26, l'armée nationale quittait Marinero, et + marchait vers Missilmeri qu'elle laissa sur sa droite pour gagner les + monts Gibel-Rosso. C'était une bonne position militaire, et d'où l'on + pouvait découvrir tout Palerme. Le 26 il y eut une alerte assez vive, + mais qui n'eut pas de suites. L'armée passa le restant de la journée à + ce bivouac; dans la soirée, une reconnaissance de cavalerie + napolitaine vint se heurter contre ses vedettes, et, après avoir + échangé quelques coups de feu, se replia sur la ville.</p> + <p>Ce fut là que le général Garibaldi prit ses dernières dispositions + et prépara l'attaque de la ville. Les munitions étaient rares; il ne + restait plus qu'une dizaine de cartouches par homme. On n'avait plus + d'artillerie. L'armée avait bien grossi en nombre, mais les recrues + étaient des <i>picchiotti</i>, et l'on avait perdu plus de trois cents + hommes parmi les soldats véritables. C'était donc avec seize à + dix-sept cents baïonnettes tout au plus qu'on allait attaquer une + ville et une citadelle défendues par une garnison de vingt à + vingt-deux mille hommes. Quelles que fussent les sympathies des + habitants, il n'y avait pas à se faire de grandes illusions sur le + concours qu'on en pouvait attendre, au moins dans les premiers + moments.</p> + <p>Le 26, dans la nuit, cette poignée d'hommes prenait les armes et + descendait impétueusement des monts Gibel-Rosso vers Abbate, + traversait ce bourg et arrivait sans coup férir au pont de + l'Amiraglio, défendu par un régiment napolitain; le 27, à trois heures + du matin, trente-deux hommes et seize guides composant l'avant-garde + se jetaient sans hésiter sur les troupes qui gardaient les abords du + pont, et les forçaient à en abandonner la défense. L'armée avait été + partagée en trois colonnes d'attaque: l'une commandée par Bixio, + l'autre par Sertori, celle du centre par le général Garibaldi. A + quatre heures, chassant l' ennemi de maison en maison, dans le + faubourg, les volontaires arrivèrent à la porte de Palerme au milieu + de l'incendie allumé par les fuyards dans chacune des maisons qu'ils + étaient forcés d'abandonner. A six heures le faubourg était pris. Il y + avait en ce moment environ douze mille hommes au Palazzo-Reale, + couvrant le front de la ville. La citadelle, avec cinq mille hommes, + défendait la gauche, du côté du mont Pellegrini; deux mille hommes, + environ, occupaient le faubourg que venait d'enlever l'armée + libératrice. Il y avait bien encore quatre mille hommes, mais ils + étaient à la poursuite d'Orsini. En attaquant par ce faubourg, le + général Garibaldi avait l'intention d'isoler, par un vigoureux coup de + main, la citadelle du Palazzo-Reale, et d'offrir en même temps, par ce + seul fait, un point d'appui au mouvement insurrectionnel des + habitants. A quelques heures d'intervalle, le colonel Orsini + atteignait aussi Palerme, ramenant ses pièces, après avoir dérobé + adroitement sa marche à la colonne napolitaine qui le poursuivait, et + qui, un beau matin, en se réveillant, n'avait plus su retrouver la + piste du gibier qu'elle chassait si maladroitement.</p> + <p>On ne saurait se faire une idée du désarroi dans lequel se trouvait + déjà en ce moment l'armée royale, et du découragement que les défaites + de Calatafimi et de Parco avaient apporté même parmi les soldats les + plus résolus. En voici un exemple: après le passage du pont de + l'Amiraglio, un jeune volontaire, nommé Kiossoni, Messinois, et dont + le père avait été longtemps vice-consul de France en cette ville, se + précipita, suivi seulement de quelques camarades, sur une barricade + qui barrait le boulevard, à gauche de la porte de Termini, par + laquelle les troupes royales rentraient en désordre. Aucun défenseur + n'y paraissait; mais, arrivés au sommet, ils virent de l'autre côté, à + une cinquantaine de mètres, deux ou trois compagnies, l'arme au pied, + qui, en apercevant les casaques rouges, se débandèrent immédiatement + dans toutes les directions, laissant nos volontaires se frotter les + yeux pour s'assurer s'ils ne rêvaient pas.</p> + <p>Deux braves soldats napolitains étaient restés seuls cernés dans + une des maisons du faubourg, et, brûlant jusqu'à leur dernière + cartouche, ils ne mirent bas les armes que sur les instances d'un + compatriote, volontaire dans l'armée de Garibaldi; ils furent + parfaitement traités, et même fêtés par leurs vainqueurs. Ces pauvres + diables, pleurant presque de rage, ne savaient de quelle expression + flétrir les compagnons qui les avaient abandonnés lâchement.</p> + <p>L'aspect du faubourg était pitoyable. Partout où passaient les + Napolitains arrivaient l'incendie et le pillage. Leur fuite précipitée + ne les empêcha pas de commettre dans la ville les atrocités qui + avaient désolé le faubourg sur la route de Montreal.</p> + <p>Pendant que les Garibaldiens bousculaient devant eux les troupes + royales, s'apprêtant à les suivre dans Palerme, ils furent rejoints + par quelques volontaires Palermitains, mais peu nombreux. La plus + grande partie des jeunes gens et des hommes d'action avaient été + éloignés de la ville ou exilés depuis longtemps par la police de + Maniscalco.</p> + <p>Du reste l'expiation commençait déjà pour ses agents. Plusieurs + sbires, qui essayaient de fuir pendant l'attaque, furent reconnus et + écharpés à côté du Jardin des Plantes.</p> + <p>Un autre, voulant forcer les factionnaires napolitains pour + chercher son salut dans la fuite, fut fusillé par les siens qui le + prirent pour un transfuge.</p> + <p>Dans une petite et misérable habitation, près du pont de + l'Amiraglio, vivait une pauvre famille; le père, forcé par les soldats + royaux d'aller leur chercher de l'eau, fut malheureusement atteint + d'une balle et tué sur le coup. Un instant après, sa maison était + brûlée. Sa femme et ses deux enfants n'ont jamais reparu. Tristes + scènes qui pâlissent cependant à côté de celles dont l'intérieur de + Palerme va être le théâtre.</p> + <hr style='width: 65%;'> + <center> + <a name='II'></a><img src='images/2p035.jpg' width='435' height= + '300' alt='' title=''> + </center> + <br> + <br> + + <h2>II</h2> + <br> + + <p>Pour bien comprendre la manoeuvre hardie que ne craignait pas de + tenter le général Garibaldi, certain qu'il était du courage et de la + détermination de ses volontaires, manoeuvre qui devait d'un seul coup + lui donner gain de cause vis-à-vis de troupes démoralisées, il faut se + rendre compte de la situation topographique de Palerme, ainsi que des + positions qu'occupaient les Napolitains.</p> + <p>Jadis entourée de fortifications assez imposantes qui existent + encore pour la plupart, la ville a la forme d'un rectangle dont les + côtés les plus petits regardent, l'un la mer, et l'autre la campagne + dans la direction de Montreal et Parco. Les deux autres, qui ont au + moins trois fois le développement des premiers, font face, l'un au + mont Pellegrini et aux campagnes de Castellamare, l'autre aux monts + Gibel-Rosso et Abbate. C'est de ce dernier côté que l'armée de + Garibaldi se présentait devant Palerme. Deux rues principales coupent + presque à angle droit l'espace occupé par la ville. L'une, la rue de + Tolède, part du bord de la mer, près de la citadelle, et monte + jusqu'au Palais-Royal; l'autre vient couper la première à la place des + Quatre-Cantons, presque au centre de la ville, et aboutit à la porte + qu'attaquait le général Garibaldi. Chacune de ces voies partage + Palerme en deux parties égales, soit en longueur, soit en largeur. Les + Napolitains ayant leurs forces réunies aux deux extrémités de la rue + de Tolède, le Palazzo et la citadelle, allaient donc trouver leurs + communications coupées, si Garibaldi pouvait, sans coup férir, + s'emparer de l'autre rue. Il avait encore cet avantage, en occupant le + centre de la ville, qu'il donnait la facilité à tous les habitants de + se replier sur sa ligne d'opérations et de s'y fortifier sans craindre + d'être eux-mêmes surpris par les troupes royales et fusillés sans + autre forme de procès. De plus, il empêchait, par cette audacieuse + manoeuvre, le ravitaillement des troupes et de l'artillerie du + Palazzo-Reale, en les isolant de leur base d'opérations qui était la + citadelle et surtout l'escadre.</p> + <p>Aussi les troupes garibaldiennes, que nous avons laissées à la + porte de Palerme poussant devant elles les troupes royales, et + s'arrêtant un instant pour se reformer en épaisse colonne d'attaque, + lancèrent-elles bientôt plusieurs compagnies dans l'intérieur de la + ville pour nettoyer les petites ruelles qui viennent aboutir à la + porte dont on venait de s'emparer; tandis que le gros de l'armée se + jetait, tête baissée, dans la grande voie pour gagner au plus vite la + place des Quatre-Cantons. Ce mouvement fut si énergiquement exécuté + qu'en moins d'une heure la place des Quatre-Cantons, le reste de la + rue et la porte qui est à l'extrémité, étaient au pouvoir des + volontaires. Vainement les Napolitains avaient essayé de les arrêter + en trois ou quatre endroits. Par un choc irrésistible et presque sans + tirer un coup de feu, les casaques rouges, chargeant à la baïonnette, + les obligeaient à céder la place et à se retirer en désordre vers la + citadelle ou vers le Palazzo-Reale. C'est en ce moment que l'escadre + napolitaine, qui jusque-là, s'était contentée d'envoyer quelques + boulets dans la direction du faubourg attaqué, commençait à prendre + une position plus sérieusement offensive, et manoeuvrait pour trouver + un mouillage favorable à son tir. Mais deux frégates seulement + parvinrent à s'embosser; les autres, soit mauvaise volonté, ce qui est + probable, soit impossibilité, manquèrent leur mouvement et restèrent + spectatrices des événements. Ces deux navires, parfaitement placés et + balayant la rue de Tolède, commencèrent immédiatement sur la ville un + feu violent, qu'ils continuèrent même pendant la nuit. La citadelle, + de son côté, ne ménageait ni ses bombes ni ses boulets.</p> + <p>Les barricades commencèrent immédiatement. Élevées par des mains + habiles, elles prirent en peu d'heures un développement et un relief + incroyables. Il faudrait un volume entier pour en expliquer le réseau. + La nuit, qui arriva à temps pour seconder les travailleurs, fut bien + employée par les deux partis; car les Napolitains, de leur côté, + établissaient des retranchements à toutes les issues venant aboutir au + Palazzo-Reale et à la citadelle.</p> + <p>Dans cette ville privée de lumière, et où toutes les maisons + semblaient abandonnées, on n'entendait alors que le bruit des pinces + et des pioches frappant les dalles des rues et quelques coups de feu + échangés au hasard de part et d'autre.</p> + <p>De temps en temps, des coups de canon partant de l'escadre, de la + citadelle et du Palazzo, jetaient une lueur rapide dans la rue de + Tolède et éclairaient sinistrement les travailleurs des deux partis. + Sur les deux heures du matin, plusieurs détachements de volontaires + commencèrent à s'avancer par les rues latérales dans la direction du + Palazzo-Reale, ainsi que vers la place de la Marine et le ministère + des finances du côté de la citadelle. Ce ministère était occupé par + quatre bataillons.</p> + <p>La fusillade petilla bientôt partout et la canonnade, qui ne tarda + pas à s'y joindre, donna à tous ces engagements partiels les + proportions d'une vraie bataille. Mais c'était surtout aux abords du + Palazzo-Reale que le combat était le plus vif.</p> + <p>Ou tirait à bout portant au milieu des flammes allumées par les + bombes et les obus de la citadelle ou de l'escadre. Peu d'habitants + apparaissaient pour se joindre aux troupes libérales. Ils ne + trouvaient sans doute pas la poire assez mûre. Leurs maisons restaient + impitoyablement fermées, sauf celles qu'ouvrait le feu ou la troupe + napolitaine; car ces défenseurs de la royauté ne se faisaient faute ni + d'aider l'incendie quand ils ne l'allumaient pas eux-mêmes, ni de + piller sans scrupule, et la plume se refuse à retracer les actes + d'atrocité commis par ces bandes effrénées.</p> + <p>Cependant deux colonnes étaient parties en même temps pour tourner + les positions de l'armée royale en l'attaquant par la Porta-Nuova et + par la Porta-Maqueda. L'une, commandée par Bixio, l'autre par La Masa. + Bixio s'empare d'abord de la caserne des Suisses, puis se porte vers + la caserne des Quatro-Venti où il fait prisonniers plusieurs officiers + supérieurs et un régiment.</p> + <p>Déconcertées par l'impétuosité de cette attaque, les troupes + royales commencèrent à se replier en désordre sur la place du + Palais-Royal dont les abords étaient fortement gardés. La place de la + Cathédrale, qui est un peu avant celle du Palais-Royal en venant de la + mer, devint alors le théâtre d'un combat acharné. Le couvent des + Jésuites, à l'angle de la rue de Tolède et de la place de la + Cathédrale, occupé par un bataillon de chasseurs à pied, est attaqué + et enlevé rapidement.</p> + <p>Le général Lanza, qui commande les troupes du palais, voyant ce + couvent pris par les Garibaldiens, fait tirer dessus à obus et + l'incendie. Le palais Carini, situé en face, a le même sort.</p> + <p>Les tours de la cathédrale elles-mêmes servent de point de mire à + l'artillerie napolitaine.</p> + <p>On voit insensiblement les couleurs nationales apparaître partout. + Les fenêtres qui peuvent donner vue sur les troupes royales sont + garnies de volontaires qui les déciment par leur feu.</p> + <p>On se bat à la fois au Palais-Royal, à la Cathédrale, dans la rue + de Tolède, à la place de la Marine, autour de la citadelle et dans + tout le quartier Paperito, où l'incendie, allumé par les bombes de la + citadelle et de l'escadre, fait de rapides progrès. Déjà beaucoup de + détachements royaux battent en retraite vers la citadelle par la place + Caffarello et la place de la Funderia. Ces détachements sont assaillis + dans leur fuite par une grêle de balles, qui leur fait perdre beaucoup + de monde.</p> + <p>La place des Quatre-Cantons était devenue désormais la base des + opérations de Garibaldi. Le général Türr occupait le palais du Sénat. + L'état-major de Garibaldi était partout et se multipliait pour faire + face aux exigences de la position. On commence à pousser quelques + barricades du côté de la place de la Marine, pour attaquer + vigoureusement la brigade qui la défend. La fusillade devient + très-vive entre le ministère des finances et les coins de rues qui lui + font face. Les vaisseaux napolitains continuent un feu terrible, mais + plus destructeur que meurtrier. A cinq heures, les troupes campées au + palais étaient bien et dûment entourées et coupées. Complétement + maître de la partie de la ville comprise entre la Marine et le + Palais-Royal, Garibaldi n'avait plus qu'à se fortifier pendant la + nuit, et à attendre le lendemain. Palerme tout entier était en + insurrection. Les faiseurs de barricades surgissaient de toutes + parts.</p> + <p>A six heures du soir, le feu avait molli; mais, sur les sept heures + et demie, le bombardement recommençait avec plus de fureur. On se + battait à la lueur de l'incendie que les projectiles allumaient de + toutes parts.</p> + <p>Pendant la nuit, les barricades se multiplièrent et prirent un + relief imposant. Les volontaires se rapprochaient de minute en minute + du Palais-Royal, où, de leur côté, les Napolitains se barricadaient de + plus en plus. Plusieurs bombes lancées par l'escadre, vinrent tomber + au milieu d'eux et causèrent un grand désordre. Le 28, au matin, la + position des troupes royales était celle-ci: treize à quatorze mille + hommes au Palazzo-Reale, deux ou trois mille hommes à la Marine et + plusieurs bataillons dans les prisons et les casernes; le reste dans + la citadelle. Dans la journée, ils furent forcés d'abandonner toutes + ces positions, sauf celles du Palais-Royal et de la Marine. Le palais + Carini était complétement détruit. Tout le quartier qui est à l'est du + Palais-Royal brûlait. Le bombardement continuait toujours. De + nombreuses bandes de <i>picchiotti</i> descendaient les hauteurs et + venaient se mêler aux volontaires. Vers le soir, on ne se battait plus + qu'autour du Palais-Royal, que les insurgés commençaient à dominer du + sommet des maisons voisines, et entre autres de l'Archevêché. Partout + les maisons s'écroulaient sous les bombes et les obus. La nuit, comme + celle de la veille, fut employée à se fortifier de part et d'autre. Le + lendemain, au lever du jour, plusieurs décrets du général Garibaldi + étaient affichés: ils punissaient de mort l'assassinat, le vol et le + pillage, organisaient la garde nationale, nommaient une municipalité + provisoire, faisaient appel aux enrôlements. A midi, l'attaque du + palais recommence avec acharnement; les troupes royales quittent la + place de la Marine et se retirent dans la citadelle, abandonnant + plusieurs canons. Vers le soir, l'incendie est dans trois ou quatre + quartiers de la ville. La nuit se passe sur le qui-vive du côté des + Garibaldiens; on s'attend à une attaque résolue de la part des troupes + qui reviennent de la poursuite d'Orsini, où elles ont été si bien + jouées. En effet, le lendemain matin, elles viennent donner tête + baissée sur la ville par la porte Reale, où elles sont reçues par les + troupes de Bixio qui les forcent à la retraite. Vers midi, on parle + d'armistice, et deux délégués du général Lanza se rendent à bord de + l'<i>Hannibal</i>, où se trouvent réunis également le commandant du + <i>Vauban</i> et celui d'une frégate américaine. Garibaldi y vient de + son côté avec Crispi, le colonel Türr et Menotti. On ne peut + s'entendre, et l'entrevue est bientôt terminée. Cependant la + convention tacite d'armistice dure toujours.</p> + <p>Le lendemain 31, on annonce une trêve de trois jours.</p> + <p>Plus de trois mille bombes avaient été lancées sur la ville pendant + le bombardement. Le temps de l'armistice fut mis à profit par les + volontaires de Garibaldi et les habitants de Palerme. Les barricades + furent complétées partout; les plus fortes reçurent des canons. Quant + aux Napolitains, ils restaient bloqués au Palais-Royal et manquaient + totalement de vivres; Garibaldi leur en fit donner. Il fit retirer + également, et emporter dans les hôpitaux, tous leurs blessés, et Dieu + sait si le nombre en était grand! On apprenait, en même temps, + l'arrivée à Marsala d'un fort détachement de volontaires qui venaient + grossir l'armée nationale.</p> + <p>Trois ou quatre jours se passèrent ainsi. Garibaldi coupant, + taillant administrativement, législativement, militairement, + financièrement, et le tout carrément et promptement.</p> + <p>Les décrets se suivaient avec une rapidité inouïe et, certes, on ne + peut accuser ses ministres d'avoir occupé des sinécures.</p> + <p>Enfin, le six, le retour du général Letizia, arrivant de Naples, + termina les pourparlers et l'armistice provisoire fut remplacé par une + capitulation en règle.</p> + <p>Les troupes napolitaines devaient évacuer immédiatement toutes + leurs positions de la ville et se retirer dans la citadelle et sur le + môle, où leur embarquement aurait lieu avec armes et bagages dans le + plus bref délai possible. Les prisonniers civils et militaires encore + en leur pouvoir devaient être remis entre les mains du nouveau + gouvernement, le jour même où la citadelle terminerait son évacuation. + Les troupes campées au Palais-Royal durent donc traverser la ville + pour rentrer à la citadelle. Ces douze ou quatorze mille hommes + étaient tellement frappés de stupeur et découragés qu'au moment de + s'acheminer, ou plutôt de se faufiler dans ce réseau de barricades qui + les séparait de la forteresse, ils refusèrent de marcher sans un + sauf-conduit et une garde de casaques rouges. Le général Garibaldi + souscrivit à leur demande, et on vit cette armée, avec artillerie, + cavalerie, génie, etc., défiler tristement au milieu d'une population + exaspérée, dont les regards, certes, n'avaient rien de bien rassurant. + Une centaine de volontaires formaient l'escorte, protection du reste + bien superflue. A peine entrées dans la citadelle, ces troupes y + furent consignées rigoureusement. Aussitôt, d'ailleurs, toutes les + rues aboutissant à la forteresse furent murées jusqu'à la hauteur du + premier et du deuxième étages, et les <i>picchiotti</i>, montagnards, + etc., vinrent d'eux-mêmes s'installer autour des remparts, afin + d'éviter toute espèce de surprises.</p> + <p>Déjà, depuis plusieurs jours, la cour de Naples prenait ses + dispositions pour l'évacuation des troupes de Palerme. On vit mouiller + bientôt, sur la rade, une quantité de vapeurs remorquant des + transports. Les blessés et les malades partirent les premiers, puis + vint le tour du matériel, pêle-mêle avec les hommes. Toutes ces + troupes, il faut l'avouer, parurent peu touchées de leur défaite une + fois qu'elles se virent sur le pont des bâtiments. Leurs musiques ne + cessaient de se faire entendre, et ont les eût prises plutôt pour des + conquérants célébrant leur victoire que pour des vaincus forcés, par + une poignée d'hommes, d'abandonner une des plus belles provinces de la + couronne qu'ils avaient été appelés à défendre. Ainsi vont les choses. + Quoi qu'il en soit, l'évacuation marcha grand train, et bientôt devait + venir le jour où le pavillon national serait arboré dans toute la + Sicile.</p> + <p>Il faut maintenant jeter un coup d'oeil rétrospectif sur tous ces + événements, dont la marche rapide nous a fait négliger une foule de + faits qui doivent être constatés. Plus de trois cents maisons, brûlées + dans le quartier de l'Albergheria par les troupes napolitaines battant + en retraite sur le Palazzo-Reale, n'offraient plus, au moment du + premier armistice, qu'un amas de décombres encore fumants. On trouvait + à chaque instant au milieu de ces débris, des cadavres à moitié + calcinés, car les guerriers du roi de Naples avaient égorgé femmes et + enfants, et pillé, sans scrupule, tout ce qui leur tombait sous la + main. Le couvent des Dominicains blancs fut saccagé, incendié, et les + femmes qui s'y étaient réfugiées furent brûlées toutes vives. On + repoussait à coups de fusil dans les flammes celles qui cherchaient à + s'échapper. Des actes atroces furent commis. En vain, les officiers + cherchaient à rappeler leurs soldats aux sentiments de l'honneur + militaire. En vain, quelques-uns mirent même le sabre à la main pour + empêcher ces infamies. Voyant leurs ordres comme leurs épaulettes + méconnus, ils furent obligés d'assister à ces horreurs. Le palais du + prince Carini, en face de la cathédrale, fut pillé et brûlé. Les + bombes aidant, il n'en restait plus, le 1er juin, que d'informes + débris menaçant de crouler dans la rue de Tolède. Les superbes + magasins de M. Berlioz, dans la même rue, étaient complétement + détruits. Il en était de même du palais du duc Serra di Falco. Un + Français, M. Barge, avait cru, en plaçant au-dessus de son magasin nos + couleurs nationales, qu'elles empêcheraient sa maison d'être pillée; + un officier napolitain donne l'ordre à un clairon de monter enlever le + pavillon. Il est lacéré, foulé aux pieds; la porte de la maison + enfoncée, et M. Barge, rossé de main de maître avec la hampe même de + son pavillon, fut emmené en prison sans autre forme de procès, tandis + que, naturellement, sa maison était pillée. Un autre compatriote, M. + Furaud, maître de langues, père de six enfants, est assailli dans sa + maison, assassiné à coups de baïonnette; quant à ceux-ci, on les a + vainement cherchés, ils ont disparu. La demeure du premier commis de + la chancellerie fut violée, et les portraits de l'Empereur et de + l'Impératrice, qui se trouvaient dans un salon, déchirés à coups de + baïonnette. Le couvent de l'Annunziata et presque toutes les maisons + de la rue qui mène à la Porta-di-Castro ont été incendiés et pillés. + Celui de Santa-Catarina, dans la rue de Tolède, a eu le même sort. On + estime à plus de quatre cents le nombre des malheureux qui ont été + assassinés ou brûlés. C'est encore en dehors de la Porta-Reale, dans + ce beau faubourg rempli de ravissantes habitations de campagne, que + s'est exercée à l'incendie et au pillage cette armée de triste + mémoire. Ce ne sont ni une ni deux maisons choisies; c'est tout le + côté droit du faubourg, en allant à Montreal, dans lequel les + Napolitains ont laissé, par l'incendie et le pillage, la trace de leur + retraite.</p> + <p>Leur empressement et leur joie, en quittant enfin Palerme, n'ont + donc rien qui doive surprendre. Le commandant d'un des transports qui + les emmenaient à Naples les a vus compter et énumérer leur butin dans + une partie de cartes improvisée le soir sur le gaillard d'avant. + Plusieurs de ces héros jouaient vingt piastres sur table, ou, pour + mieux dire, sur le pont.</p> + <p>Dans une petite maison qui a voisine le Palazzo-Reale, un infortuné + coutelier, ou quincaillier, est assailli à l'instant où il sortait + sans armes pour tâcher d'avoir un morceau de pain pour trois enfants + qui criaient la faim. A peine dehors, malgré toutes les explications + qu'il veut donner, il est saisi, garrotté, et on se dispose à + l'entraîner pour le fusiller. Les pauvres enfants arrivent, demandant + leur père. Une décharge le jette en bas avec deux de ses enfants; le + troisième est tué d'un coup de baïonnette. Assez de ces horreurs, il y + en aurait trop à citer. En parcourant ces maisons mutilées, ces + décombres sanglants, en voyant, çà et là, les extrémités des cadavres + ensevelis sous les ruines, les débris de vêtements, que de drames ne + doit-on pas supposer! Et si chacun de ces malheureux pouvait revenir à + la vie, quelle longue file de forfaits se dresserait criant vengeance + et stigmatisant d'infamie cette armée qui semblait n'avoir pour + devise, en ce moment, que pillage et incendie!</p> + <p>Pendant les divers combats qui signalèrent la prise de Palerme, les + pertes furent sensibles de part et d'autre. Celles de l'armée royale + doivent être portées, au minimum, à deux mille hommes, tués ou + blessés; parmi eux se trouvaient plusieurs officiers supérieurs, entre + autres le commandant de la gendarmerie, généralement détesté à + Palerme, comme tout ce qui tenait à la police, mais auquel il faut + cependant rendre cette justice qu'il s'est conduit bravement. Quant + aux volontaires, leurs pertes avaient aussi été sensibles. Le brave + colonel hongrois Tukery, grièvement blessé à l'attaque du + Palazzo-Reale, mourait le 11 juin, après d'atroces souffrances. + Carini, dangereusement atteint d'une balle qui lui fracturait le bras + presque à la hauteur de l'épaule, au moment où, envoyé par le général + Garibaldi, il examinait, sur une barricade, les troupes napolitaines + opérant leur retour offensif, était couché pour longtemps sur un lit + de douleur. Près de trois cent cinquante soldats étaient tués ou hors + de combat.</p> + <p>Plusieurs corps de volontaires s'étaient fait remarquer par + l'énergie de leur courage. Les chasseurs des Alpes, à Palerme comme à + Calatafimi, firent des prodiges de valeur. A l'attaque du couvent des + Benedittini, ils ont été superbes d'entrain et de fermeté. Une seule + compagnie de trente-cinq hommes avait eu, depuis son départ de + Marsala, vingt-deux tués ou blessés. Il se passa au milieu de ces + combats un épisode qui, tout en étant fort original, ne manque pas + d'une certaine grandeur.</p> + <p>En tête de beaucoup de détachements de volontaires ou d'habitants + de Palerme se trouvaient des moines qui, la croix à la main, et payant + de leur personne, entraînaient au feu jusqu'aux moins résolus. Le + <i>padre</i> Pantaleone, que Garibaldi avait nommé son chapelain à + Calatafimi, se trouvait, au moment le plus chaud de l'action, sur la + place de la Cathédrale, à l'angle de la rue qui passe devant + l'archevêché. Se souciant moins des balles que de l'excommunication, + qu'il avait naguère si lestement conjurée, notre moine guerrier, avec + sa figure exaltée et intelligente, encourageait bravement son monde et + il était facile de lire dans ses yeux que, s'il ne mettait pas les + mains à la besogne, ce n'était pas par timidité.</p> + <p>Cependant, malgré le feu soutenu des volontaires, la barricade + napolitaine attaquée tenait toujours. Les balles allaient leur train, + démolissant, par-ci par-là, quelques jambes, quelques bras, au grand + désespoir de notre aumônier qui ne ménageait pas les anathèmes à + l'ennemi, chaque fois qu'il voyait tomber un de ses braves + volontaires. Le <i>padre</i> Pantaleone portait une grande croix de + chêne d'au moins deux mètres de haut et, dans les instants difficiles, + il la brandissait vigoureusement au-dessus de sa tête. Las, enfin, de + cette fusillade qui n'aboutissait à rien, notre chapelain s'élance, + sans souci ni vergogne, tout seul, sur la barricade napolitaine, en + grimpe les étages successifs au milieu d'un <i>miserere</i> de balles + coniques, puis, arrivé au sommet, se met, dans son langage le plus + sympathique, à faire aux soldats de François II un discours approprié + à la circonstance: il cherche à leur expliquer brièvement comme quoi + cette guerre fratricide est honteuse pour l'humanité, comme quoi Dieu + la défend, comment enfin la résistance est inutile puisque Garibaldi + est l'ange de la liberté et que le Dieu des armées marche avec + lui.</p> + <p>Les soldats royaux, étonnés de cet aplomb et du courage du + prédicateur, finissent par laisser leurs cartouches tranquilles et + leurs fusils se refroidir. On en était même au plus pathétique du + discours, lorsque le capitaine qui commandait s'aperçoit que les + Garibaldiens, en gens bien avisés, profitaient insensiblement de la + situation et touchaient déjà la barricade. Il saisit une arme, couche + en joue le <i>padre</i> Pantaleone qui ne bronche pas et lui envoie à + bout portant un coup de fusil qui brûle son froc et lui brise la croix + dans les mains. Sans s'émouvoir, le <i>padre</i> en ramasse les + morceaux pendant que les Garibaldiens escaladent la barricade. Les + soldats se hâtent de décamper et le capitaine est tué. Un volontaire + saisit son sabre, le <i>padre</i> Pantaleone attrape le ceinturon, le + passe en sautoir, et, se précipitant à la suite des fuyards, il plante + le tronçon de sa croix dans le ceinturon du défunt capitaine en + s'écriant, de sa plus belle voix: «Allez, allez, sicaires d'un tyran, + reporter à votre maître que le <i>padre</i> Pantaleone a mis la croix + là où était l'épée.»</p> + <p>C'est le sens sinon le texte de ses paroles, car notre langue est + pauvre pour traduire quelques expressions un peu emphatiques du bel + idiome italien. Un autre moine, de l'ordre des Cordeliers, fit, sur la + place de la Marine et pendant plus de deux heures, le coup de feu avec + quatre soldats napolitains embusqués dans une construction commencée + presque en face du ministère des finances. Au bout de ce temps, on vit + un de ces soldats rallier eu toute hâte un fort peloton qui était au + coin du ministère. Le cordelier en conclut que, si les autres ne s'en + allaient pas, puisqu'ils ne tiraient plus c'est qu'il devait leur être + arrivé des choses graves et que leur position étant fort hasardée, vu + la quantité de projectiles qui pleuvaient dru comme grêle, il était de + son devoir, à lui, d'aller les trouver pour leur porter les + consolations de son ministère. Il posa tranquillement son fusil, + rejeta son froc en arrière et traversa la place pour disparaître dans + la bâtisse en question. Quelques instants après, on le vit reparaître + avec un blessé qu'il portait comme un enfant. Trois fois il fit le + même voyage, trois fois il ramena son homme; la dernière fois, à + l'instant où il franchissait sa barricade, la même balle qui lui + fracassait le bras, tuait roide l'infortuné pour lequel il se + dévouait. Sans s'émouvoir, il posa à terre son fardeau, lui récita les + prières des morts et s'en fut ensuite à l'ambulance.</p> + <p>Un jeune volontaire vénitien, déjà blessé assez gravement à + Calatafimi, se précipite à l'attaque du couvent des Benedittini et + s'efforce, à coups de hache, de briser une petite porte latérale + pouvant donner accès dans le couvent. Les balles pleuvent sur lui de + toutes parts, un obus vient, en ricochant, éclater au-dessus de sa + tête et le couvrir de gravats. En vain ses camarades le rappellent. + «Je ne suis plus bon qu'à être tué, leur crie-t-il, au moins, en + mourant, je rendrai encore un service.» Exaltés par cette intrépidité, + deux d'entre eux le rejoignent et cherchent à l'entraîner. En ce + moment, un canon de fusil passe par une fenêtre immédiatement + au-dessus de la porte et le malheureux reçoit le coup en pleine + poitrine. Ses camarades ne rapportent qu'un cadavre.</p> + <p>Dans les rues qui mènent à la Piazza di Bologni, la lutte fut + sérieuse. Les soldats royaux, comme partout ailleurs, incendiaient et + pillaient. Les malheureux habitants de ce quartier, éperdus d'effroi, + essayaient de fuir dans toutes les directions, entraînant femmes et + enfants; ce n'étaient partout que gémissements et lamentations. + Quelques hommes déterminés se réunissent en armes à l'angle d'une + petite impasse, en occupent la maison et s'y barricadent après y avoir + donné l'abri à quantité de femmes et d'enfants. Quelques instants + après, cette maison est attaquée; mais on s'y défend vigoureusement. + Les femmes, reprenant courage, font pleuvoir sur les assaillants une + grêle de tuiles, de vases de toutes sortes, enfin ce qui leur tombe + sous la main.</p> + <p>Une bombe vient s'abattre sur le toit, entraîne le troisième et le + quatrième étages, et, en éclatant, tue et blesse encore plusieurs + femmes et des enfants. Quelques moments après, les flammes viennent se + joindre aux balles napolitaines.</p> + <p>De huit qu'ils étaient, les assiégés ne comptent plus que cinq + hommes, dont un blessé. Cependant, des femmes, des enfants, des + vieillards les supplient de ne pas les abandonner. Il faut prendre un + parti; le blessé et un de ses camarades grimpent au faîte de l'édifice + qui menace ruine; on y hisse, les uns après les autres, les malheureux + réfugiés, et, lorsque tous sont à l'abri dans une maison dont l'issue + donne sur une rue inoccupée par l'armée royale, les trois braves gens + qui continuaient à lutter avec les royaux, battent eux-mêmes en + retraite, n'abandonnant qu'une ruine ensanglantée.</p> + <p>Dès le 8 juin, des débarquements de volontaires s'effectuaient un + peu partout.</p> + <p>Du 9 au 11, une petite escadre partait de Gênes. Elle se composait + de l'<i>Utile</i>, remorquant le <i>Charles and Jane</i>, le premier + commandé par le capitaine Molessa, le second par le capitaine Quain; + puis venaient le <i>Franklin</i>, capitaine Orrigoni, un des anciens + compagnons d'armes de Garibaldi dans la Plata; l'<i>Orregon</i>, + capitaine West; le <i>Washington</i>, dont les volontaires étaient + commandés par le colonel Baldeseroto. Environ 3,000 hommes étaient + répartis sur ces différents navires et c'était le renfort le plus + considérable que l'on eût encore reçu. Medici commandait en chef.</p> + <p>Partis à quelques heures d'intervalle, ces navires firent des + routes diverses pour atteindre Cagliari où était le rendez-vous + général. Tous y arrivèrent heureusement, excepté l'<i>Utile</i> et le + bâtiment qu'il remorquait.</p> + <p>Se trouvant dans le N.-E. du cap Corse, à environ douze milles au + large, ces deux navires furent approchés par une corvette à vapeur + battant pavillon français. Bientôt un canot accosta et un officier, + s'exprimant parfaitement en français, vint demander où l'on allait et + offrir même la remorque de son bâtiment pour gagner les côtes de + Sicile, si telle était la destination des navires. Ces propositions + furent accueillies par les volontaires aux cris de <i>Vive la + France!</i> <i>vive Garibaldi!</i> Toutefois le capitaine crut devoir + refuser la remorque offerte si galamment. Le canot retourne à son + bord; mais à peine est-il arrivé qu'un changement à vue s'opère sur la + corvette de guerre. Les mantelets des sabords, rapidement abaissés, + laissent apercevoir les pièces détapées et l'équipage en branle-bas de + combat. Le pavillon français glisse le long de sa drisse et est + remplacé par le pavillon napolitain en même temps qu'un coup de canon + à boulet signifiait aux deux navires l'ordre de stopper et d'amener + leurs pavillons.</p> + <p>L'<i>Utile</i> portait le pavillon piémontais et le <i>Charles and + Jane</i>, celui des États-Unis. Les capitaines se refusèrent à amener + leurs pavillons, mais ils durent se résigner à se laisser emmener, non + sans protester. Quel triste moment eussent passé les marins de la + <i>Fulminante</i> (c'est le nom de la corvette napolitaine), si les + volontaires avaient pu sauter sur son pont. Faute de mieux, ils leur + lancèrent toutes les malédictions que le vocabulaire italien peut + offrir. Pendant que la diplomatie s'occupait de cette affaire, les + autres bâtiments de l'expédition atteignaient Cagliari, et, de là, + mettaient le cap sur Castellamare, dans le golfe de ce nom, où devait + s'effectuer leur débarquement. Le 18 juin, en effet, on apprit à + Palerme l'arrivée du convoi de Medici. Un navire débarquait ses + troupes à Santo-Vito, et les deux autres à Castellamare. Il est aisé + de se figurer l'allégresse générale en apprenant l'arrivée à bon port + de cette petite division qui, outre trois mille hommes aguerris, + apportait encore dix mille fusils et une grande quantité de munitions. + Aux illuminations quotidiennes se joignirent immédiatement toutes + sortes de concerts en plein vent, des promenades aux flambeaux avec + force drapeaux et force <i>Viva la liberta</i>!</p> + <p>Le général Garibaldi était immédiatement monté à cheval pour + assister au débarquement de ces renforts.</p> + <p>Mais, vers minuit, au moment où le calme commençait à se faire, + grâce à la fatigue des musiciens et à l'enrouement des criards, à + l'instant, enfin, où les illuminations commençaient à s'éteindre et + les habitants à s'endormir, quelques coups de canon de fort calibre se + firent entendre au large et vinrent éclairer de leur lueur sinistre + les sommets du mont Pellegrini, ainsi que les mâtures des navires qui + étaient sur rade. A la première détonation, chacun dresse l'oreille; à + la seconde, on saute de son lit; à la troisième, on est presque + habillé, enfin, à la quatrième, les fenêtres et les portes commencent + à s'ouvrir, les femmes à trembler et les enfants à piailler. Dans les + rues, les factionnaires regardent si leurs amorces sont bien on place + et redoublent leurs cris de: <i>Sentinelles, veillez!</i> Les + bourgeois se groupent à chaque carrefour, et les suppositions vont + leur train. Dans les casernes, les clairons écorchent les airs les + plus variés pour appeler aux armes les volontaires. Enfin, au palais, + tout le monde s'inquiète, et le commandant, en l'absence du général + Garibaldi, commence à envoyer dans toutes les directions des + ordonnances à la recherche des nouvelles.</p> + <p>Quelle voix mystérieuse annonce tout dans ces circonstances? On + apprend bientôt qu'il n'est arrivé que trois navires à Castellamare. + Le quatrième et son remorqueur manquent.</p> + <p>La canonnade devient plus vive, elle semble parfois se rapprocher + de l'entrée du port de Palerme.</p> + <p>On sent s'agiter dans l'ombre toute cette ville surprise dans son + premier sommeil. Parmi les suppositions, la plus probable est que la + croisière napolitaine, après s'être emparée du navire manquant et + qu'elle fait semblant de combattre en ce moment, se dirigera vers ceux + qui débarquent. Tout le monde court et s'agite. Les postes en armes se + dirigent vers le quai. On entend tomber, çà et là, sur les dalles des + rues, les baguettes des fusils chargés par des mains encore + inexpérimentées. Enfin, de sourds piétinements, venant du côté des + casernes, indiquent que les troupes sont en marche. Malheureusement, + l'âme de toute l'armée est absente; le général Garibaldi est à + Castellamare.</p> + <p>Les décharges continuent toujours, plus multipliées et plus + rapprochées. Il est deux heures. L'inquiétude est à son comble. On se + voit déjà à la veille d'un nouveau bombardement.</p> + <p>Autour de la citadelle, on a peine à retenir les <i>picchiotti</i> + qui veulent se précipiter à l'assaut de ces remparts, dégarnis de + leurs engins de guerre, pour se venger sur les troupes napolitaines + des événements qu'on suppose se passer au large. Enfin, à deux heures + un quart, un canot arrive à force d'avirons sur le quai, et un + midshipman qui en débarque prévient que l'on ait à aviser les + autorités que le canon que l'on entend est celui d'une frégate + britannique qui fait l'exercice au large. Ce trait peint-il assez les + Anglais? Entre une et deux heures du matin, à quelques milles à peine + d'une ville qui vient de subir les horreurs d'un bombardement et qui, + encore tout en émoi, se remet à peine des terreurs du combat et de + l'incendie, aller faire branle-bas de combat de nuit et exercice à + feu! Et que dire de ces pauvres soldats napolitains enfermés dans la + citadelle et non moins inquiets que les habitants de la ville, car ils + entendaient du haut de leur bicoque désarmée les imprécations et les + cris de vengeance de leurs ennemis!</p> + <p>Que fût-il arrivé si l'on n'eût pu retenir les <i>picchiotti?</i> + et, quel qu'eut été le résultat de leur attaque, que de sang pouvait + être versé, et pourquoi? Enfin, à trois heures du matin, tout était + rentré dans le calme.</p> + <p>Le 20, au matin, le premier détachement des volontaires débarqués + arrivait à Palerme à cinq heures environ. C'étaient deux magnifiques + bataillons de chasseurs à pied, parfaitement uniformes et bien + équipés, armés de carabines rayées et paraissant remplis de gaieté et + d'entrain. Le 21 et le 22, le restant des troupes débarquées suivait + le mouvement et venait prendre ses casernements en ville.</p> + <p>L'enthousiasme avec lequel chaque nouveau corps arrivant était reçu + est indescriptible. Les bouquets et les applaudissements se + succédaient sans interruption sur la route qu'il parcourait.</p> + <p>Le corps des guides s'organisait rapidement. Une commission de + remonte avait été installée et fonctionnait avec activité. Bientôt + leurs deux escadrons furent complets, et on s'occupa de la formation + de deux régiments de hussards.</p> + <p>Toutes les statues rappelant l'ancien gouvernement avaient été + brisées dès les premiers jours, et leurs débris jetés à la mer. Le 6 + juin, un décret du général Garibaldi faisait adopter par la patrie les + enfants et les familles des volontaires tués pendant la guerre.</p> + <p>Le 8 et le 9, une forte escadre sarde venait mouiller sur rade, et + apportait à Garibaldi un appui moral immense.</p> + <p>On avait appris les événements de Syracuse et de Catane, qui + étaient venus encore surexciter l'enthousiasme des habitants de + Palerme et des volontaires.</p> + <p>Le 9, on avait connaissance de l'évacuation de Trapani par les + troupes royales. La prison d'État du fort de Favignano, sur l'île de + ce nom, abandonnée par sa garnison, fut ouverte par les habitants de + l'île, qui s'empressèrent de mettre en liberté tous les prisonniers + politiques.</p> + <p>On apprenait aussi le pronunciamento de Girgenti, de Caltanisetta, + qui avaient chassé les préfets royaux et leurs troupes, organisé leurs + gardes nationales et ouvert immédiatement des souscriptions dont ils + envoyaient les fonds au dictateur.</p> + <p>Tout allait donc pour le mieux, et l'évacuation, qui continuait + grand train, allait amener bientôt la remise de la citadelle. En + effet, le 18 au soir, à la nuit tombante, le pavillon napolitain fut + amené. Le lendemain matin, vers les neuf heures, les couleurs + italiennes étaient hissées en tête du mât de pavillon à la porte + d'entrée du fort qui était lui-même remis aux délégués du général + Garibaldi, et occupé immédiatement par un poste de chasseurs des + Alpes.</p> + <p>Il restait cependant encore vers le môle une certaine quantité de + troupes à embarquer; mais à une heure, les derniers hommes + rejoignaient les navires, et toute l'escadre napolitaine appareillait. + Peu de temps auparavant avait eu lieu la remise des prisonniers + palermitains retenus dans le fort depuis le 4 avril. Ces prisonniers, + appartenant aux premières familles de la cité, étaient: le prince + Antonio Pignatelli, le baron di Calabria, le <i>padre</i> Octavio + Lanza, le marquis Santo-Giovanni, le prince Nisciemi, le prince + Giardinelli, le baron Rizzo, etc.</p> + <p>Toute la ville s'était donné rendez-vous devant la citadelle pour + les recevoir.</p> + <p>Accueillis par des cris frénétiques, les prisonniers furent portés, + plutôt qu'escortés, vers les voitures où leurs familles les + attendaient. Un long cortège d'équipages, les musiques civiles et + militaires de Palerme, des détachements de tous les corps de + volontaires et de nombreux <i>picchiotti</i> remplissaient les rues + avoisinantes. Dans leur parcours, jusqu'au Palais-Royal, ce ne fut + qu'une longue ovation. Les prisonniers étaient littéralement ensevelis + sous les fleurs qu'on leur jetait de toutes parts. On dansait, on + sautait et on s'embrassait aux abords du cortège, en tête duquel + marchait, ou plutôt gambadait, tout le monde a pu le voir, plus d'un + grave cordelier à la robe de bure qui envoyait à la fois des + bénédictions avec ses mains et des entrechats avec ses pieds. C'était, + en un mot, la folie de l'ivresse et un coup d'oeil magique. Pas un + cri, pas une figure qui ne fût à l'unisson de l'allégresse commune, + et, ce qui est plus remarquable, on n'eut pas à déplorer le plus petit + accident dans ce brouhaha et dans cette cohue.</p> + <p>De nombreux déserteurs napolitains restaient en ville, la plus + grande partie demandant à être incorporés dans les volontaires.</p> + <p>En résumé, le nombre des morts en ville était de 573; celui des + volontaires, de près de 300, et celui des Napolitains, de 5 à 600 tués + et 1,500 blessés.</p> + <p>Le chiffre des dégâts dans la ville s'élevait à plus de 30 + millions.</p> + <p>Comme on pourrait taxer d'exagération le récit des atrocités + commises par les troupes royales, il est bon de citer, entre autres + documents, le rapport du vice-amiral anglais Mundy.</p> + <p>«A bord de l'<i>Hannibal</i>, à Palerme, 3 juin.»</p> + <p>«<i>Le vice-amiral Mundy au secrétaire de l'Amirauté.</i>»</p> + <p>«Je vous adresse le rapport suivant sur les dégâts et les morts + causés dans la ville par le bombardement. Les ravages sont + épouvantables. Tout un quartier, d'une longueur de mille yards sur + cent de large, est réduit en cendres. Des familles entières ont été + brûlées vivantes avec les bâtiments. Les troupes royales ont commis + d'horribles atrocités. Dans d'autres parties de la ville, des + couvents, des églises et des édifices isolés ont été détruits par les + bombes. On en a lancé onze cents de la citadelle sur la ville, et + environ deux cents des navires de guerre, sans compter les boîtes à + feu, la mitraille et les boulets.</p> + <p>«L'armistice à été indéfiniment prolongé, et l'on espère que les + puissances européennes s'interposeront pour empêcher une plus longue + effusion de sang.</p> + <p>«La conduite du général Garibaldi, pendant l'action et depuis la + suspension des hostilités, a été noble et généreuse.»</p> + <hr style='width: 65%;'> + <center> + <a name='III'></a><img src='images/3p063.jpg' width='435' height= + '300' alt='' title=''> + </center> + <br> + <br> + + <h2>III</h2> + <br> + + <p>C'est ainsi que le 30, au matin, dans la bonne ville de Palerme, + tout le monde se levait, aspirant à pleins poumons l'air de la + liberté. Ses cent quatre-vingt-dix mille habitants pouvaient causer de + tout impunément, et s'en donner à crier: A bas François II! A bas les + Napolitains! sans que le moindre sbire vînt leur mettre la main au + collet et les conduire, avec accompagnement de coups de trique, jusque + dans de jolis petits cachots bien noirs et bien infects.</p> + <p>Les couleurs italiennes flottaient partout, et, sauf les + déserteurs, il ne restait pas en ville, ni dans la citadelle, l'ombre + d'un guerrier du roi François II. Bien plus, afin d'effacer jusqu'au + souvenir de la domination napolitaine, une quantité innombrable de + jeunes patriotes de huit à douze ans,</p> + <span style='margin-left: 2em;'>La valeur n'attend pas le nombre des + années,</span><br> + + <p>avaient attaqué, à grands coups de cailloux et de marteau, les deux + statues de François II et de son père que, dans un moment + d'épanchement, la ville de Palerme avait fait élever sur la promenade + de la Marine. En moins d'une heure, elles étaient réduites en morceaux + et leurs débris jetés à la mer. On avait seulement conservé les deux + têtes, dont l'une, je ne sais si c'est celle du père ou du fils, fut + coiffée d'une tête de boeuf à laquelle, bien entendu, on avait eu soin + de laisser les cornes. Ces trophées furent promenés par la ville avec + grand renfort de fusées et de pétards, et le soir ce fut le prétexte + d'une immense promenade aux flambeaux. Triste spectacle pour quelque + opinion que ce soit!</p> + <p>A partir de ce bienheureux jour, la ville commença à dépouiller sa + parure guerrière. Les dalles, amoncelées en barricades, durent + rechercher leur ancienne place et les réintégrer. Quelques-uns des + canons qui armaient ces fortifications passagères rentrèrent à + l'arsenal, tandis que d'autres, plus modestes, reprirent leur humble + état de bornes, car il est bon de noter que plusieurs de ces engins de + destruction auraient été bien plus dangereux pour leurs propres + artilleurs que pour l'ennemi. Après avoir servi longtemps à amarrer + les bateaux sur le port, ils s'étaient vus, une belle après-midi, + déterrés et plus ou moins volontairement forcés de reprendre de + l'activité. Les malheureux étaient hors d'âge cependant, et, certes, + avaient bien mérité les invalides à perpétuité. Il y en avait un qui + datait de 1666.</p> + <p>Toute la population, affairée, recommençait à circuler avec plus + d'entrain que jamais, pêle-mêle avec les <i>picchiotti</i> et les + volontaires garibaldiens. Mais, si le danger du bombardement était + passé, si l'on ne craignait plus les balles coniques napolitaines, on + n'était pas encore à l'abri de tout danger, et c'est le cas de dire, + puisque nous sommes en Sicile, qu'on était presque tombé de Charybde + en Scylla.</p> + <p>Les braves volontaires de Garibaldi eux-mêmes y regardaient à deux + fois avant de s'aventurer dans les rues ou les places publiques. Il + est, en effet, impossible de se figurer le laisser-aller plein de + désinvolture et d'insouciance de ces bons <i>picchiotti</i> et + montagnards, qui promenaient partout leurs escopettes chargées, + amorcées et armées. De quelque côté que l'on se tournât, en avant, en + arrière, sur le flanc droit ou sur le flanc gauche, on était toujours + sûr d'être regardé en face par une arme à feu quelconque, au chien + relevé, à la petite capsule brillant au soleil. Or, comme on + connaissait les qualités de ces armes, qui partaient très-volontiers + au repos, leur voisinage était peu agréable. A tout instant on + entendait, dans les rues, des détonations qui faisaient courir le + monde: c'était toujours un <i>picchiotti</i> étourdi qui, ici, venait + de casser la jambe à un homme, là, de tuer une femme allaitant son + enfant. Les plus adroits se contentaient de blesser les ânes ou de + briser les vitres d'un magasin.</p> + <p>Dans la campagne, c'était mieux encore. Une fois l'ennemi parti, + chacun aurait rougi de ne pas se montrer armé jusqu'aux dents. Il n'y + avait pas jusqu'aux maraîchers qui n'apportassent leurs choux et leurs + carottes en compagnie d'une canardière ou deux. Cela a duré longtemps; + mais les plus belles choses ont une fin. Sans froisser trop + ouvertement et d'un seul coup l'amour de ces braves gens pour leurs + armes favorites, on commença par leur signifier qu'ils n'eussent à + circuler dans la ville qu'avec leurs chefs particuliers. Un caporal + était, au moins, de rigueur. Puis on les engagea à aller promener + leurs armes dans les montagnes, où le grand air leur ferait du bien. + On ne manqua cependant pas d'offrir, à ceux qui voulaient faire au + pays le sacrifice de leur vie, de s'engager dans les troupes + régulières, ou dans la légion anglo-sicilienne. Mais c'était une + affaire de pure politesse, car fort peu se sentirent pris d'une + passion assez belliqueuse pour suivre le nouveau drapeau du pays. N'y + avait-il pas là, tout près, avec son grand air et sa liberté, la + montagne et les bandes de pillards et de voleurs de grands chemins qui + s'organisaient un peu partout, car les troupes royales avaient eu soin + de lâcher par monts et par vaux tous les voleurs, galériens et autres + gens déclassés qui fourmillaient dans les prisons de Palerme.</p> + <p>Dès le lendemain de l'évacuation, un décret municipal appela toutes + les corporations de la ville et toutes les pelles, pioches, brouettes, + pinces disponibles, à la destruction de la citadelle. Elle devait être + rasée de fond en comble afin d'ôter à tout jamais à une tyrannie + quelconque l'envie, l'idée, ou la possibilité d'un nouveau + bombardement. C'était quelque chose de curieux que l'entrain, et, en + même temps, l'inexpérience qui présidèrent au commencement de ce + travail. L'affluence était telle que les travailleurs, agglomérés les + uns sur les autres et en masse serrée sur les remparts, ne pouvaient + plus bouger. On fut obligé de faire des catégories. Un jour, c'était + le tour des cochers de fiacre, de bonne maison, de voitures de louage, + etc. Tant pis pour ceux qui voulaient une voiture. A quelque prix que + ce fût, on n'eût pas trouvé un véhicule, et les Garibaldiens qui, pas + plus que nos turcos, ne dédaignaient le plaisir d'une promenade en + carrosse, durent y renoncer et se contenter de leurs jambes. Le + lendemain, c'était le tour des congrégations, couvents, etc. Une + longue procession de cordeliers, de moines, de dominicains, voire même + de prêtres, marchait militairement au son d'une musique bruyante et de + tambours fêlés; armés, qui d'une pioche, qui d'une pelle; les petits + séminaristes avaient la spécialité des mannequins et des paniers à + gravats. Tout cela hurlant: <i>Viva Garibaldi! viva la Italia! viva la + liberta! viva ...</i> Il y en avait qui, sur le point de se tromper + par la force de l'habitude, n'avaient que le temps d'avaler la fin de + la phrase. Les abbés titrés et autres se contentaient de brandir des + oriflammes aux couleurs nationales et de jeter des bénédictions à la + foule qui, la bouche béante, les regardait défiler.</p> + <p>Un coup de canon annonçait l'ouverture et la fermeture des travaux. + Aussitôt la première détonation, un nuage de poussière couronnait la + citadelle, et ce n'était plus, aux environs, qu'une avalanche et une + pluie de gravats. Cela dura plusieurs jours ainsi. Mais un accident + troubla la fête; on ne sait par quel hasard plusieurs bombes enfouies + dans les décombres se prirent à éclater, et à tuer ou blesser quelques + travailleurs. L'enthousiasme des démolisseurs s'en ressentit et, à + l'avenir, des ouvriers seuls procédèrent à cette destruction. A chacun + son métier. Mais s'il était facile de démolir, il était moins aisé de + réparer. C'est à grand'peine que plusieurs rues commençaient à devenir + praticables. De tous côtés il fallait solidifier des édifices menaçant + ruine, ou achever la destruction de ceux qui, effondrés complètement, + n'offraient plus la possibilité d'aucune réparation. Tels étaient le + palais Carini, le couvent des Dominicains, le palais du duc Serra di + Falco, les magasins Berlioz, etc. La piazza Marina était devenue + impraticable à la hauteur de la rue de Tolède. Les égouts, effondrés, + s'étaient transformés en précipices dont il fallait se garer avec + soin. Une fois les illuminations éteintes, il n'était pas prudent de + se hasarder dans ces parages sous peine de chutes désagréables.</p> + <p>Il existait à Palerme, comme dans tous les grands centres, un vaste + dépôt d'enfants trouvés. Il y en avait de grands, de petits, de + moyens. Un beau jour, grâce à un officier anglais, tout cela fut + embrigadé, embataillonné, et on vit ce diminutif de régiment, + gravement armé de balais emmanchés dans des fers de piques, manoeuvrer + sur la piazza del Palazzo-Reale, et monter la garde avec aplomb à la + porte d'un couvent quelconque dont on avait fait leur caserne. Ces + enfants jouaient aussi carrément au militaire qu'ils jouaient, + quelques jours avant, à la procession et à servir la messe, et plus + d'un de ces bambins, partis avec les brigades expéditionnaires, fit + parfaitement la campagne, et se conduisit dans maintes circonstances + en troupier fini.</p> + <p>La liberté est pour tout le monde. Aussi, la population mercantile + de Palerme en usa-t-elle pour étriller de main de maître ces pauvres + volontaires qui, naturellement, affluaient dans tous les + établissements publics, les cafés et les restaurants. Presque + immédiatement, le prix des consommations doubla. Il en fut de même + pour tous les objets nécessaires à la vie et à l'habillement. Quelques + décrets cherchèrent à arrêter, mais en vain, cette tendance à la + rapacité, naturelle aux boutiquiers de toutes les nations, et les + libérateurs garibaldiens furent écorchés avec aussi peu de vergogne + que nos troupiers pendant la campagne d'Italie. Le moindre verre + d'eau, le moindre grain de mil, étaient une affaire importante. + Quelquefois les Garibaldiens se fâchaient; mais il faut leur rendre + cette justice, que jamais armée ne souffrit avec plus de modération + les exigences de cette race de Banians. Peu de troupes, quelque + régulières qu'elles fussent, auraient montré autant de patience et de + respect pour la propriété.</p> + <p>De déplorables scènes vinrent aussi, à côté de ces événements + héroï-comiques, attrister les honnêtes gens et les véritables + patriotes. D'atroces assassinats se commettaient journellement, et, + sous le prétexte de détruire les sbires, plus d'une vengeance + s'exerçait impunément. A cinq heures du soir, en pleine rue de Tolède, + un malheureux était massacré à la porte d'un pharmacien qui lui avait + impitoyablement fermé sa boutique au nez. Vainement deux ou trois + Garibaldiens essayèrent de le sauver, et allèrent même jusqu'à + dégaîner. Menacés dans leur existence par cette cohue meurtrière, ils + durent se résigner à laisser massacrer ce malheureux, dont le corps, + palpitant encore, fut traîné et précipité à la mer.</p> + <p>—«C'était un sbire, disait-on.—Vous croyez?—On le + dit.—Ah!»—C'était fini.</p> + <p>A côté du pont de l'Amiraglio, près du cimetière des suppliciés, là + où commencèrent les Vêpres siciliennes, deux hommes, une femme et un + enfant, poursuivis par une foule furieuse et avide de sang, furent + impitoyablement immolés. Le lendemain, les cadavres de ces infortunés + étaient encore à l'endroit où ils avaient péri, à moitié ensevelis + sous des moellons et des pavés.—«C'étaient des sbires.—En + êtes-vous sûr?—Je crois bien: celui-là était receveur pour les + chaises à la petite église de la piazza Marina.»</p> + <p>Sur ladite place, vers les onze heures du soir, à l'instant où les + cafés, encore pleins de monde, retentissaient de gaieté, on entend un + cri déchirant, un suprême appel à la pitié. Personne ne se dérange. Un + gamin venait de crier: «C'est un sbire qu'on écorche.» Le lendemain, + au matin, un cadavre était étendu au milieu de la place, la face + contre terre, percé de vingt coups de couteau. Quelques femmes, en + passant, le poussaient du pied, et toujours: «C'est un sbire!»</p> + <p>A la porta Maqueda, deux agents de l'ancienne police, que l'on + savait réfugiés dans une maison, y furent guettés avec une persistance + digne de tigres. Le premier qui sortit avait deux enfants et une femme + dont il ignorait le sort. L'inquiétude, pour lui, était pire que la + mort. A peine dehors, il est assailli, entraîné sur le boulevard; on + lui passe une corde au cou, et, quelques instants après, percé de + coups de couteau, le crâne brisé à coups de pierres, son cadavre était + jeté dans un fossé rempli d'ordures. L'autre se hasarda, vers minuit, + à sortir, croyant une évasion possible; il n'avait pas fait un pas + qu'un coup de coutelas le clouait contre la porte même, et son cadavre + allait rejoindre le premier.</p> + <p>Chaque soir, il fallait enregistrer plusieurs meurtres semblables. + Pas un, cependant, ne fut accompli dans une maison ou dans un domicile + violé.</p> + <p>Une Française, madame D..., habitant Palerme depuis de longues + années, avait recueilli, au moment du bombardement, un agent de + Maniscalco dont la vie était menacée. Forcée de chercher un refuge sur + le <i>Vauban</i>, elle laissa ce malheureux dans sa maison en lui + recommandant de ne pas sortir, sa vie y étant en sûreté. Mais lui + aussi était père, et, sans nouvelles de sa femme et de ses enfants, il + voulut se hasarder, la nuit venue, à gagner son domicile pour + embrasser sa famille.</p> + <p>A mi-chemin, il fut reconnu et massacré. A quelques jours de là, la + femme et les enfants vinrent à leur tour chercher asile chez madame + D..., alors débarquée du <i>Vauban</i>; Palerme était au pouvoir de + l'armée libérale. Deux ou trois jours se passent tranquillement, mais, + le quatrième, la malheureuse, allant chercher quelques provisions, est + reconnue et, sans un chasseur des Alpes qui dégaîna et prit bravement + sa défense, elle était assassinée avec son enfant.</p> + <p>Madame D... était encore sous l'impression de ce triste événement, + lorsqu'elle rencontre, dans la rue de Tolède, le général Garibaldi + descendant à la Marine avec deux de ses aides de camp. Sans se + déconcerter, elle l'aborde et lui dit: «Général, j'ai chez moi la + malheureuse femme et les deux enfants d'un sbire assassiné il y a dix + jours, et, tout à l'heure, sans un des vôtres, cette malheureuse et + ses deux enfants éprouvaient le même sort.</p> + <p>—«Madame, répondit le général, venez au palais dans une + heure, je vous écouterai.»</p> + <p>Effectivement, une heure après, madame D..., accompagnée de la + femme du sbire et de ses deux enfants, arrivait au Palazzo dont la + garde nationale lui refusait impitoyablement l'entrée, lorsque, + heureusement, un aide de camp survint et immédiatement l'introduisit + auprès du Dictateur.</p> + <p>Pendant le récit de ces horribles détails, le général Garibaldi + tenait les yeux fixés sur la pauvre femme dont le dernier enfant, âgé + de onze mois, était enveloppé dans un châle qu'elle serrait sur sa + poitrine. Après quelques instants, il se dirigea vers elle et, + soulevant le châle qui entourait la pauvre petite créature endormie + sur le sein de sa mère: «Pauvre femme! dit-il; mais, madame, soyez + tranquille, je la prends sous ma protection et je ferai en sorte de + réparer, autant qu'il est en mon pouvoir, de tristes événements + indépendants de ma volonté.»</p> + <p>Elle resta au palais où on lui donnait deux thari par jour pour + pourvoir à ses besoins et, plus tard, le général la fit entrer dans un + couvent avec ses deux enfants.</p> + <p>Plusieurs autres malheureuses, qui vinrent aussi se réfugier au + Palazzo-Reale, furent traitées de la même manière.</p> + <p>Cependant la partie saine de la population finit par s'émouvoir de + ces actes barbares. Des décrets parurent, sévères et fermes. Ce remède + fut inefficace. Il fallut une ordonnance aussi inexorable que les + actes des septembriseurs palermitains. A partir de ce jour, tout + individu convaincu d'avoir frappé d'une arme quelconque qui que ce + fût, d'avoir crié haro ou ameuté la population contre quelqu'un, + d'avoir arrêté illégalement quelque personne que ce fût, passait de + suite devant un conseil de guerre qui, séance tenante, prononçait le + jugement, exécutoire dans les dix minutes.</p> + <p>Le jour même où ce décret était affiché, un assassinat avait lieu + près du marché: le coupable, arrêté, était passé par les armes à trois + heures de l'après-midi, sur la place de la Citadelle.</p> + <p>Le lendemain, deux autres exemples semblables avaient lieu sur la + place de la Marine.</p> + <p>Dès lors, ces scènes de cannibales devinrent plus rares.</p> + <p>L'assassinat de la Bagheria vint encore cependant ensanglanter ces + pages de l'histoire de Palerme. Un corps de volontaires siciliens y + avait été mis en cantonnement. Leur commandant, jeune homme d'une + trentaine d'années qui depuis dix ans sacrifiait sa fortune au + bénéfice de la révolution projetée et qui, pendant longtemps, lors des + événements révolutionnaires de Sicile, avait commandé ses guérillas + dans la montagne, rentrait à son quartier, revenant de Palerme où il + avait dîné dans sa famille. Il est abordé par un de ses volontaires + qui lui réclame quelque argent. Le commandant lui répond qu'on ne lui + doit rien et qu'on ne lui donnera rien. Un instant après, trois coups + de feu l'étendaient roide mort. Toute la population palermitaine + s'émut vivement de ce nouvel acte de férocité; mais il fallut + plusieurs jours pour trouver et arrêter le meurtrier qui fut fusillé + sur la piazza de la Bagheria.</p> + <p>On a parlé aussi vaguement, à cette époque, d'une tentative + d'assassinat sur la personne même du Dictateur. Ce fait est + certainement controuvé.</p> + <p>Les volontaires continuaient à arriver en foule de toutes parts. Ce + n'étaient plus les aventuriers sans ressources de Marsala: c'étaient + de beaux soldats bien équipés, bien armés. Ils ressemblaient, à s'y + méprendre, à des régiments piémontais, dont ils portaient le costume, + légèrement modifié. Beaucoup même de leurs officiers se souciaient si + peu de laisser paraître leur nationalité qu'ils conservaient + l'uniforme, et jusqu'au numéro de leur régiment. Il est probable, ou + du moins on doit le supposer, que soldats et officiers avaient fini + leur temps ou étaient en disponibilité. Mais ce n'était certainement + pas pour infirmités temporaires qu'ils étaient réformés, car les uns + comme les autres étaient généralement des gaillards solides. Il ne se + passait presque pas de jour sans que quelque convoi d'hommes et + d'armes ne débarquât dans le port. Aussi les rues de la ville et les + promenades regorgeaient-elles d'uniformes étranges et variés: une + douzaine ou deux de zouaves, quelques turcos, des chasseurs d'Afrique, + des spahis, des Anglais en assez grande quantité, puis des officiers + de toutes les nations de l'Europe. Il finit par y en avoir tant et + tant qu'il fallut songer à les utiliser et à les acheminer sur divers + points de la Sicile.</p> + <p>Dans beaucoup de localités, bien des choses allaient un peu de + travers. On se permettait quelques escapades à l'égard des + propriétaires. On ne se privait même pas, à l'occasion, de les tuer, + de les brûler et de les piller par-dessus le marché.</p> + <p>Comme il n'y avait plus de police, plus de soldats et presque plus + de municipalité, ces espiègleries se commettaient tranquillement et + paraissaient devoir rester impunies. Depuis le départ des Napolitains, + on avait organisé quelques régiments; on les forma alors en brigades. + Le général Türr prit le commandement de la première division, qui + devait traverser la Sicile en passant par Girgenti, Caltanisetta, puis + gagner Catane. La seconde, commandée par le général Bixio, devait + suivre aussi la route de l'intérieur, mais par la montagne. La + troisième, sous les ordres du général Medici, devait prendre la route + maritime de Palerme à Messine.</p> + <p>Dans les derniers jours de juin, vers les quatre heures du soir, la + division du général Türr se formait en bataille sur la place du + Palazzo-Reale, où le général Garibaldi la passait en revue, et, vers + les sept heures, elle se mettait en marche avec une section de pièces + de campagne, une d'obusiers de seize pouces et quelques caissons de + munitions; les caissons étaient représentés par de simples charrettes + ornées de petits pavillons. Toute cette division avait néanmoins bonne + tournure. Un grand laisser-aller dominait, mais on trouvait énormément + de bonne volonté. On y remarquait surtout avec plaisir un superbe + bataillon de chasseurs à pied piémontais, un bataillon de Suisses ou + Bavarois, presque tous déserteurs de l'armée royale, et une belle + compagnie de tirailleurs indigènes. Toutes ces troupes avaient une + tenue assez régulière en ce qui concernait, du moins, la casaque rouge + et le pantalon de toile. Le képi piémontais figurait aussi + généralement comme coiffure. Mais, pour le fourniment, c'était une + autre affaire. Chacun avait organisé son havre-sac le mieux qu'il + avait pu. La grande sacoche en sautoir était le plus généralement + employée. On voyait des bidons de toute espèce, des cartouchières de + modèles variés, mais le tout arrangé de la manière la plus + commode.</p> + <p>Cette division traversa la ville de Palerme et prit la route de + Missilmeri, qui devait être sa première étape. A son passage dans les + rues, il y eut un vrai moment d'enthousiasme. C'est que l'on + comprenait que c'étaient ces volontaires qui allaient décider en + définitive du sort de la Sicile. Ils marchaient au-devant des troupes + royales, et devaient relever sur leur route le drapeau de l'ordre + renversé en plusieurs endroits, et planter les couleurs italiennes sur + les derniers points de la Sicile occupés par les troupes napolitaines. + Le général Türr, qui les commandait, emportait avec lui toutes les + sympathies de la population palermitaine. Malheureusement la maladie + devait bientôt l'arracher, pour quelque temps, à sa division. + Plusieurs jours après, à la même heure, le général Bixio partait aussi + avec sa brigade.</p> + <p>Cette dernière était beaucoup moins forte que celle du général + Türr. Elle comptait tout au plus quinze cents hommes, mais presque + tous hommes faits et soldats. Il y avait bien, par-ci par-là, quelques + dizaines de moines défroqués, portant haut la tête et maniant certes + mieux leur fusil qu'ils n'avaient manié le goupillon; mais, en résumé, + cette brigade paraissait plus homogène que la division du général + Türr. Elle n'avait pas d'artillerie, et possédait seulement quelques + guides pour le service d'état-major du général. Sa mission était de + réprimer vigoureusement les désordres qu'elle rencontrerait sur son + itinéraire et de courir sus, sans miséricorde, aux bandes de + malfaiteurs qui se montraient dans beaucoup d'endroits. Le troisième + corps, celui de Medici, partait ensuite par la route maritime de + Palerme à Messine et devait se réunir, à un endroit donné, avec celui + de Bixio.</p> + <p>On avait installé, à Palerme, une fonderie de canons qui + fonctionnait déjà admirablement. Une partie des cloches non-seulement + de Palerme, mais encore de toutes les villes de la Sicile, avaient été + offertes par les églises et les couvents. Il y avait de quoi fondre + plus de pièces qu'il n'en aurait fallu à une armée de cent mille + hommes, et cependant il en restait encore une telle quantité que, les + jours où elles se mettaient en branle et aux grandes fêtes, c'était un + vacarme à ne pas s'entendre.</p> + <p>On fut un jour bien étonné en rade. Une embarcation du port, toute + simple d'apparence, poussait du débarcadère et se dirigeait vers + l'escadre anglaise. Quelques officiers garibaldiens, en chemise de + laine rouge, étaient à bord de ce canot qui, bientôt, accostait + l'amiral anglais.</p> + <p>Le Dictateur allait faire une visite non officielle, puisque son + gouvernement n'était pas reconnu, mais de courtoisie, aux commandants + des stations étrangères sur rade. Du vaisseau amiral anglais, il se + dirigea vers le <i>Donawerth</i>, puis vers le commandant piémontais + qui le salua de dix-sept coups de canon lorsqu'il regagna la terre. + Ces visites lui furent rendues avec empressement, mais toujours en + écartant le caractère officiel. A cette époque aussi, le + <i>Franklin</i>, capitaine Orrigoni, fut envoyé en mission sur la côte + Sud. Il devait toucher à Trapani, Marsala, Girgenti, Alicata, + Terranova, et pousser jusqu'au cap Passaro. Il était chargé de + rapporter les fonds offerts par les provinces, de faire le sauvetage + d'un transport napolitain chargé de boulets et de canons, échoué entre + Alicata et Terranova. Il devait aussi, à son retour, coopérer, s'il y + avait lieu, au sauvetage du <i>Lombardo</i> à bord duquel une corvée + de marins et d'officiers du génie maritime avait été envoyée + préalablement de Palerme, et enfin y amener les délégués de toutes les + villes du littoral.</p> + <p>Il serait trop long d'énumérer tous les décrets et tous les + changements de fonctionnaires qui eurent lieu alors. On pataugeait un + peu partout, mais on cherchait cependant à faire pour le mieux. + L'expérience seule manquait. On n'est pas parfait. Cette armée + d'hommes déterminés manquait d'organisateurs. C'est à grand'peine si + le service médical avait pu être installé dans les différents corps. + Celui de l'intendance était tout à fait incomplet. On procédait, + autant que possible, par réquisitions. Elles étaient payées par le + trésor municipal; celui de l'armée était trop pauvre. On pouvait tout + au plus compter aux volontaires leur mise en campagne: les officiers + touchaient environ deux francs par jour, juste de quoi manger; le + reste de leurs appointements devait leur être payé en arrérages, + lorsque l'état de la caisse le permettrait. Quant au service des + hôpitaux et des ambulances, c'était encore, il faut l'avouer, ce qui + laissait le plus à désirer. La population palermitaine y mettait peu + du sien, et l'empressement était minime pour recevoir les blessés dans + les maisons particulières ou leur porter des secours, soit en nature, + soit en argent. Déjà mal organisés, les hôpitaux eux-mêmes, accablés + par ce surcroît de malades ou de blessés, n'offraient presque aucune + ressource aux malheureux qui venaient y chercher des soins et des + pansements.</p> + <p>On ne se serait jamais imaginé, certes, à voir l'égoïsme de la + population et sa froideur, qu'il s'agissait de leurs sauveurs ou, tout + au moins, de leurs libérateurs. Pas un inspecteur, pas un chef de + service ne surveillait les hospices ni les blessés à domicile. Ce qui + est pire encore, ils étaient le plus généralement oubliés dans la + répartition de la paye. Quelques-uns manquaient de tout et la plus + grande partie étaient obligés de se contenter de bien peu; heureux + encore lorsque le linge ne venait pas faire défaut aux blessés.</p> + <p>La garde nationale avait été organisée dès l'entrée de Garibaldi + dans Palerme; mais elle était généralement assez mal vue par lui. Il + n'appréciait pas au juste la valeur des services qu'elle pouvait être + appelée à rendre dans un moment donné. Le Dictateur disait qu'il lui + fallait des soldats et non des avocats. Cependant elle finit par + prendre un peu d'importance, car il faut convenir qu'elle montra une + grande fermeté en plusieurs circonstances difficiles.</p> + <p>Une affreuse cohue se dirigeait un soir vers la porte du + Palazzo-Reale en traversant la place. Des cris de mort et des + hurlements de vengeance sortaient de cette foule armée de toutes + sortes de choses et éclairée par des torches au reflet rougeâtre et + sanglant. Un malheureux, déjà blessé à la tête, était traîné, la corde + au cou, par un horrible Quasimodo, espèce de bête féroce, bossue, + tortue et bancale.</p> + <p>Les misérables qui entouraient la victime brandissaient à chaque + instant sur sa tête des coutelas de toute nature. On entendait, dans + cette foule, des sifflements inexplicables, semblables au bruit que + ferait une forte fusée en s'élançant dans les airs.</p> + <p>En voyant ce rassemblement à l'aspect sauvage, le poste de la garde + nationale prit les armes et, à l'instant où, arrivés vis-à-vis le + Palais-Royal, ces massacreurs allaient sans doute immoler leur + victime, le chef du poste se jeta résolument, le sabre à la main, sur + ceux qui serraient de plus près le pauvre diable; ses soldats en + firent autant pour les autres, jouant un peu de la baïonnette par-ci + par-là. Eu quelques moments la place était libre; les torches, + abandonnées par leurs porteurs, gisaient à terre et les fuyards + disparaissaient en toute hâte dans les rues voisines. Bien entendu, la + victime était restée aux mains de la garde nationale sans autre mal + qu'un coup de baïonnette dans la joue et un coup de couteau dans + l'épaule. C'était, du reste, un assez triste personnage, pis qu'un + sbire; c'était un traître qui avait vendu ses camarades lors de + l'affaire du couvent de la Ganzza. Malgré cela, Garibaldi, le + lendemain, lui faisait donner un sauf-conduit et le faisait embarquer + sur un bâtiment en partance pour Naples.</p> + <p>Plusieurs histoires de ce genre finirent par faire prendre la garde + nationale plus sérieusement par le nouveau gouvernement. Il y avait + aussi quelquefois des manifestations.</p> + <p>La manifestation est une chose assez inconnue dans notre pays. + C'est une coutume tout italienne. On vous dit le matin: il y aura ce + soir manifestation pour tel motif ou contre tel autre. A l'heure dite, + vous voyez une longue procession de promeneurs à pied, en voiture, à + cheval, qui viennent défiler sous les fenêtres de l'autorité, ou même + tout simplement se poser devant elles avec calme, y séjourner quelques + instants, puis se retirer comme elle est venue. Quelques vivat s'en + mêlent; mais c'est une exception. On fait une manifestation en faveur + d'un ministre ou contre un autre. On fait une manifestation pour fêter + l'arrivée d'un général ou d'un étranger de distinction. Dans ce cas, + les plus huppés des deux sexes, parmi les acteurs, montent dans le + salon du noble général ou étranger, lui adressent leurs compliments de + bienvenue. Alexandre Dumas, qui était logé au Palazzo-Reale, ne put + l'échapper, et fut le héros d'une cérémonie de ce genre. Une foule + enthousiaste vint, une après-midi, encombrer brusquement la place + vis-à-vis ses fenêtres, et s'égosiller aux cris de <i>Viva Dumas! viva + l'Italia! viva Dumas! viva la liberta! viva Garibaldi! viva Dumas!</i> + etc.—«Qu'est-ce que Dumas? disait l'un à son voisin.—Je ne + sais pas, disait l'autre.—C'est le frère du roi de Naples, ou + bien encore c'est un prince circassien accablé de richesses qui vient + mettre à la disposition de la liberté sicilienne ses sujets et son + vaisseau.» Il va sans dire que la plus grande partie connaissait + parfaitement notre illustre romancier; mais, dans la classe vulgaire + qui, généralement, ne sait pas lire, en Sicile, il n'est pas étonnant + que la majorité ne connût pas, même de nom, l'auteur des + <i>Mousquetaires</i> et des <i>Mémoires de Garibaldi</i>. En somme, + Dumas se prêta galamment à l'ennui de la réception qui suivit la + manifestation. Il trouva de ces paroles qui ne lui font jamais défaut, + et renvoya tout le monde content, même les musiciens qui terminèrent + la cérémonie par une sérénade, et auxquels il dut, à en juger d'après + leurs figures épanouies, distribuer quelques-uns des trésors de + <i>Monte-Cristo</i>. Deux ou trois jours après, Dumas quittait + Palerme, et faisait route, avec la brigade de Türr, pour Caltanisetta + et Girgenti où son yacht devait le reprendre. Ce fut un départ tout + militaire. Il y avait là Legray, le photographe, Lockroy, le + dessinateur, etc., enfin, une quatorzaine de troupiers finis, plus ou + moins moustachus, plus ou moins barbus, le sac au dos, le fusil à deux + coups sur l'épaule, et chacun avec un râtelier varié à sa + ceinture.</p> + <p>Il était trois heures du matin lorsque cette petite troupe se mit + en marche, les voitures et les bagages au centre, trois superbes + pointers anglais en éclaireurs, et le pilote du yacht à + l'arrière-garde. Mais revenons à Palerme.</p> + <p>Pendant que tous ces événements se passaient, la ville avait repris + son animation d'autrefois. Le commerce, qui jamais n'y a brillé + beaucoup, avait un certain essor, grâce aux volontaires. On se croyait + enfin pour toujours débarrassé des Napolitains. Cependant, une vague + inquiétude, causée par les nouvelles de l'intérieur, courait dans les + classes élevées. Il ne fallut rien moins que le départ des colonnes + mobiles pour calmer un peu certaines craintes, peut-être exagérées, + mais certainement motivées par les événements de Modica, Caltanisetta, + etc.</p> + <p>Malgré toutes ses préoccupations militaires et les ennuis que lui + causaient ses embarras ministériels, le Dictateur n'en trouvait pas + moins encore le temps de réunir ses municipalités pour essayer, sinon + une réorganisation complète, du moins un attermoiement qui permît + d'attendre, avec une certaine tranquillité, une époque plus calme. Le + général Orsini, ministre de la guerre, faisait de son côté tout son + possible pour organiser et mettre en état quelques batteries + d'obusiers de montagne et de pièces de campagne dont l'armée + libératrice avait le plus grand besoin. On formait aussi deux + régiments de cavalerie, et les remontes avaient fini par produire un + assez bon résultat pour espérer que l'on pourrait même dépasser ce + chiffre.</p> + <p>Un assez grand nombre de recrues et de nouveaux volontaires + arrivant chaque jour, le général Garibaldi ordonna une revue pour le 2 + juillet, au pied du mont Pellegrini, sur le Champ-de-Mars.</p> + <p>A cet effet, dès trois heures du matin, toutes les troupes se + mirent en marche et se trouvèrent bientôt réunies sur le terrain de + manoeuvres. Il est impossible de donner une juste idée de ce + spectacle. L'emplacement, par lui-même, est quelque chose de + magnifique. D'un côté la mer, de l'autre le mont Pellegrini, avec ses + formes majestueuses et ses rochers aux tons violets, que le soleil + levant colorait des teintes les plus vives et les plus harmonieuses; + du côté de la campagne, la promenade de la Favorita et la fertile + vallée de la Conca-d'Oro. Les curieux étaient en petit nombre. On ne + se lève pas d'aussi bonne heure à Palerme, et le général Garibaldi, + peu désireux d'une nombreuse assistance, avait songé, avant tout, à la + santé des soldats en ne les exposant pas aux intolérables chaleurs du + milieu de la journée. Parmi les troupes qui défilèrent devant le + général on remarquait surtout, à leur belle tenue, les corps toscan et + lombard; la légion anglo-sicilienne y était représentée par son + bataillon de dépôt. Quant aux recrues, elles n'étaient pas brillantes: + il y avait beaucoup d'enfants, un grand nombre même n'étaient pas + armées. Telle qu'elle était, cette armée comptait encore douze à + treize mille hommes. Le défilé eut lieu aux cris de <i>Viva la + liberta! Viva Garibaldi! Viva Vittorio-Emmanuele!</i> Il est à + remarquer que ce dernier nom ne venait jamais qu'après celui de + Garibaldi.</p> + <p>Le lendemain de cette revue, le général Türr revenait à Palerme, + forcé, par la maladie, d'abandonner le commandement de sa division. Il + dut s'embarquer immédiatement pour Gênes et aller prendre les eaux que + l'état de sa blessure réclamait.</p> + <p>Un nouveau décret du Dictateur venait aussi, à cette époque, + confisquer au profit de l'État les biens d'une foule de congrégations + religieuses plutôt nuisibles qu'utiles, et dont l'existence devenait + un non-sens avec le nouvel état de choses. C'étaient, entre autres, + les Jésuites et les congrégations du Saint-Rédempteur. La municipalité + vint aussi offrir à Garibaldi, en même temps que ses remerciements, le + titre de citoyen de Palerme. Le conseil municipal, dans cette + occasion, ne dissimula pas au Dictateur que la population attendait + avec une vive impatience le vote de l'annexion; que cette mesure seule + ramènerait le calme et la sécurité dans le commerce et l'industrie, en + même temps qu'elle permettrait de réprimer vigoureusement les excès + qui, dans certains districts, ensanglantaient la révolution + sicilienne. Le général se montra très-reconnaissant du droit de cité + qu'on lui octroyait, mais, quant à l'annexion, sa réponse, quoique + longue, pouvait se résumer en quelques lignes:</p> + <p>«Je suis venu combattre pour l'Italie et non pas pour la Sicile + seule, et, tant que l'Italie entière ne sera pas réunie et libre, rien + ne sera fait pour une seule de ses parties.» Ce qui n'empêcha pas les + mécontents de demander l'annexion plus fort que jamais, et de voir + afficher dans quelques rues, sur les portes et fenêtres, de vastes + pancartes blanches, portant:—«Votons pour l'annexion et + Vittorio-Emmanuele!»</p> + <p>La demande du conseil municipal exprimait-elle sincèrement le voeu + de la nation? C'est ce que l'avenir prouvera.</p> + <p>A propos de placards, il en parut un jour un et des plus bizarres. + Un monsieur, un avocat, appelait le peuple de Palerme aux armes et à + la liberté en invoquant ... l'exemple des Vêpres siciliennes. Le + moment était en effet bien choisi pour rappeler un pareil souvenir; + c'était une grande preuve de tact et de bon goût! «Montrons-nous, + disait-il, les dignes fils des héros qui délivrèrent jadis leur + patrie!» Je ne sais si les Palermitains avaient conservé un culte très + profond pour ces héros d'un autre âge, mais la proclamation ne fit + lever que les épaulés chez tous ceux qui la lurent.</p> + <p>On avait espéré à Naples que la promesse d'une constitution et + l'adoption des couleurs italiennes par François II feraient sensation + à Palerme et dans la Sicile, et ramèneraient quelques esprits au + gouvernement royal. Mais le fort Saint-Elme, à Naples, et les + bâtiments de guerre napolitains, saluèrent seuls ces modifications à + une politique à jamais repoussée par l'opinion publique. Quant à + Palerme et à la Sicile, la nouvelle y passa tout à fait inaperçue; ce + ne fut pas cependant la faute du général qui la fit afficher partout; + elle reçut le même accueil que la proclamation de l'habile panégyriste + des Vêpres siciliennes.</p> + <p>Le moment approchait où l'armée libératrice allait sortir de + l'immobilité et reprendre l'offensive. Il était fortement question de + l'attaque de Messine sur laquelle convergeaient les colonnes + indépendantes. Quatre forts transports à vapeur avaient été achetés + par le général Garibaldi et on se disposait à les armer aussi bien que + possible. Ils formaient, avec ceux que l'on possédait déjà, une petite + escadre pouvant transporter plusieurs milliers d'hommes à la fois. + Trois nouveaux bâtiments vinrent encore bientôt l'augmenter. Un matin, + la population des quais fut stupéfaite de voir apparaître l'une des + plus jolies corvettes de la marine napolitaine, son pavillon à la + corne, mais le guidon parlementaire au mât de misaine. Elle approchait + toujours, traversait la rade, et venait mouiller jusque dans le port. + Quelques instants après, son pavillon était amené et remplacé par les + couleurs italiennes. Le général Garibaldi se rendit à bord, et reçut + le bâtiment qui lui fut remis par le commandant et la presque totalité + des officiers. Quant aux matelots, ils furent débarqués, et la plupart + s'en retournèrent à Naples. Un nouvel équipage fut formé + immédiatement, un commandant nommé, et le <i>Véloce</i> repartait de + suite en croisière, pour revenir, vingt-quatre heures après, avec deux + prises napolitaines, l'<i>Elba</i> et le <i>Duc de Calabre</i>. + C'était donc un vrai bâtiment de guerre ajouté au matériel naval dont + pouvait dès lors disposer le général Garibaldi.</p> + <p>Trois jours après, l'on apprenait l'arrivée de la colonne Medici à + Barcelona et la marche en avant du général napolitain Bosco.</p> + <p>C'est à Messine qu'il faut maintenant se transporter au plus vite, + cette ville va devenir le théâtre de nombreux et intéressants + événements.</p> + <hr style='width: 65%;'> + <center> + <a name='IV'></a><img src='images/4p091.jpg' width='436' height= + '300' alt='' title=''> + </center> + <br> + <br> + + <h2>IV</h2> + <br> + + <p>Messine, à peine remise du bombardement de 1848, devait ressentir + le contre-coup immédiat des événements de Palerme. Plusieurs fois + ravagée par la peste et les tremblements de terre, celui de 1783, + entre autres, qui fit périr plus de quarante mille personnes, elle est + construite en amphithéâtre sur le bord de la mer et à peu près au + milieu du détroit qui porte son nom. Cette ville est partagée, dans le + sens de sa longueur, par deux grandes voies parallèles au quai du + port, la strada Ferdinanda et le Corso. Une quantité d'autres rues + coupent ces deux premières à angle droit et viennent aboutir sur le + quai. Dès qu'on a traversé le Corso, le sol s'élève rapidement et les + rues deviennent presque impraticables aux voitures. C'est là que sont + les quartiers des couvents.</p> + <p>Le port, qui est vaste et parfaitement à l'abri, est défendu par + une imposante citadelle, pentagone régulier dont chacun des bastions + est retranché et fermé à la gorge par une tour maximilienne. Les deux + qui sont sur le front de la place en regard du champ de manoeuvres de + Terranova sont carrées et munies de canons de gros calibre. Plusieurs + ouvrages y ont été ajoutés à diverses époques: entre autres une + batterie rasante casematée de vingt-deux pièces, construite en face de + la ville sur l'emplacement de l'ancien chemin couvert, et un autre + ouvrage allongé en forme de jetée, défendu à son extrémité par une + forte batterie qui commande la mer et le détroit.</p> + <p>Au delà de la citadelle, une étroite langue de terre, haute tout au + plus de deux ou trois mètres au-dessus du niveau de la mer, et appelée + bras de Saint-Renier, se dirige vers l'entrée du port. A son extrémité + se trouve un second fort qui porte le nom de San-Salvador. Trois + autres occupent les points culminants des collines qui avoisinent la + ville. On conçoit dès lors comment les habitants ne pouvaient mettre + le nez à leur fenêtre sans apercevoir quelques canons braqués dans + leur direction.</p> + <p>Les quais sont magnifiques et bordés de belles constructions + malheureusement inachevées ou en ruines. Au beau milieu un affreux + Neptune à jambes torses, tenant en laisse deux monstres encore plus + laids et plus difformes que lui qu'on décore des noms de Charybde et + de Scylla, se pavane sur un socle bizarre; c'est une oeuvre + florentine, on la prendrait plus volontiers pour celle de quelque + sauvage sculpteur de la Nouvelle-Calédonie. Il y a un beau jardin + public appelé la Flora, où l'on fait de la musique. Des églises à + chaque pas et autant de couvents que de maisons. Les jours de fête + religieuse et même à certaines heures du soir, celle de + l'<i>angelus</i>, par exemple, c'est un vacarme de cloches, de pétards + et de coups de fusil à étourdir Vulcain et ses Cyclopes. Quant aux + rues, elles sont dallées et assez propres au premier abord, mais elles + ne supportent guère un examen attentif. La cathédrale possède un + baldaquin en pierre dure de la plus grande richesse et d'une exquise + élégance. Ce monument fut commencé par le duc Roger et terminé plus + tard. La façade, de style ogival, est en marbre et ornée de mosaïques + et de bas-reliefs. Elle est malheureusement à moitié détruite.</p> + <p>Une charmante petite fontaine se laisse encore admirer sur la + place, mais dans quel état est-elle! C'est à peine si l'on peut en + approcher, tant les immondices et le fumier encombrent ses abords. Les + marbres disjoints menacent ruine, et les bas-reliefs, ainsi que les + gracieuses statuettes de femmes assises qui supportent la vasque + supérieure, sont ornés d'une telle croûte de crasse, de boue et de + sable, qu'on a peine à en distinguer les contours et la forme.</p> + <p>Elle fut édifiée en 1547 par Fra Giovanni d'Angelo. La place est + assez belle, du reste, et ornée de deux statues: l'une en bronze, + représentant Charles II à cheval, et l'autre le bon roi Ferdinand. Le + Corso et la strada Ferdinanda sont les promenades favorites des + habitants. Il y a des quantités de palais, mais ils sentent la misère + à dix lieues à la ronde. A part quelques exceptions, lorsque l'oeil + vient à plonger dans ces somptueuses habitations, on reste épouvanté + de ce qu'on aperçoit à l'intérieur. Une haute chaîne de montagnes, + appelée monts Pelore, entoure la ville et va aboutir au Faro.</p> + <p>Depuis le débarquement de Garibaldi à Marsala, les habitants de + Messine, quoique non moins exaltés que ceux de Palerme, paraissaient + frappés de stupeur. Plus les troupes royales arrivaient en ville, + venant de Palerme, Trapani, Girgenti, etc., enfin de partout excepté + de Syracuse, et plus on s'empressait de fermer les magasins, + d'emballer les marchandises et de les cacher partout où faire se + pouvait. On se remémorait avec crainte les horreurs du premier + bombardement et on en prévoyait un second pire encore et presque + inévitable.</p> + <p>La citadelle et les forts entassaient effectivement canons sur + canons, perçaient meurtrières sur meurtrières, blindaient leurs + embrasures et couvraient leurs parapets de sacs à terre.</p> + <p>Près de trente mille hommes défendaient ces ouvrages et formaient + autour de Messine, sur tous les points dominants des monts Pelore, une + suite de postes d'observation dont le télégraphe et le monte Barracone + étaient le centre et la base de défense.</p> + <p>Toujours en alerte, toujours sur pied et toujours en tenue de + campagne, ces troupes paraissaient décidées et dévouées. Le général + Clary, qui commandait en chef, avait l'ordre formel de n'abandonner + aucun des points utiles à la défense. On devait donc croire que les + colonnes libérales rencontreraient une résistance désespérée. Or les + habitants de Messine, en prévision de ces événements, avaient quelques + raisons de s'alarmer. Si les soldats royaux paraissaient vouloir + défendre leur drapeau un peu mieux qu'à Palerme, on pouvait être + certain que la plus grande partie se hâteraient aussi de profiter des + moments favorables pour renouveler les scènes de massacre et de + pillage qui avaient désolé Palerme et autres lieux. Aussi, tous les + magasins restaient-ils, depuis près d'un mois, impitoyablement fermés; + les rues presque désertes de jour, étaient, la nuit, entièrement + abandonnées. On n'y rencontrait que de longues files de factionnaires + tirant à tort et à travers à la moindre alerte, sans beaucoup de souci + de l'endroit où leurs balles allaient se loger, ni du mal qu'elles + pouvaient faire à des innocents.</p> + <p>A l'approche des colonnes de Garibaldi, la désertion, qui commença + parmi les troupes royales, amena un relâchement marqué dans la + discipline et, par suite, augmenta les craintes: dans la nuit du 23 au + 24 juin, quelques coups de feu, tirés par des sentinelles timorées, + donnent l'alarme aux postes de la ville. Plusieurs se mettent en + retraite sur la citadelle et, sans autre forme de procès, commencent à + piller les maisons. Deux habitations furent complètement saccagées; + heureusement les propriétaires, comme la plupart des habitants, + étaient absents. Ceux qui le pouvaient passaient la nuit à la campagne + où ils se croyaient plus en sûreté que dans la ville. Les consuls, + entre autres celui de France, M. Boulard, firent d'énergiques + remontrances au général commandant en chef qui répondit qu'il était + peiné de ces actes inqualifiables d'indiscipline et de ladronerie, + mais que malheureusement les moyens de répression lui manquaient: il + promit cependant de faire une enquête; on savait ce que cela voulait + dire.</p> + <p>A partir de ce jour, la panique devint générale. Les familles + riches affrétèrent, à quelque prix que ce fût, des bâtiments étrangers + à bord desquels elles embarquèrent, en toute hâte, meubles et + argenterie. Certains commerçants payaient jusqu'à quinze livres par + jour rien que le droit de rester à bord des bâtiments sur rade, sans + préjudice des autres dépenses; tandis que d'autres, moins riches, ne + pouvant retenir des bâtiments de commerce, louaient des bateaux de + pêche et des chalands. Les plus pauvres, emportant leurs enfants dans + leurs bras et leurs matelas sur le dos, se dirigèrent vers les plages + du Paradis, de la Grotta et du Faro qui offrirent ainsi bientôt + l'aspect d'une ville improvisée.</p> + <p>Les consuls qui avaient des bâtiments de leur nation sur rade, + s'empressèrent aussi d'y transporter les archives de leurs + chancelleries. Les autres les évacuèrent sur leur maison de campagne. + Le service des messageries impériales lui-même fut obligé de chercher + un refuge sur une mahonne installée <i>ad hoc</i>. Quant aux + administrations, il n'y en avait autant dire plus. Chacun s'empressait + de mettre la clef sous la porte et de décamper sans tambour ni + trompette. Le service des postes, seul, tint bon ou à peu près. Chose + étrange, il apportait à Messine les édits de Garibaldi que l'on + affichait tranquillement, et réciproquement, il remportait à Palerme + les décrets et journaux napolitains. Quant aux tribunaux, à la + municipalité, etc., un décret du général Garibaldi, publiquement + affiché dans les rues de la ville, leur avait enjoint de se rendre à + Barcelona, et tout le monde s'était empressé d'obéir, excepté le + directeur de la Banque qui avait prétexté la nécessité de sa présence + à Messine pour éluder l'ordre du Dictateur.</p> + <p>Les églises elles-mêmes restaient en partie fermées; c'est à peine + enfin si l'on pouvait se procurer les objets les plus nécessaires à la + vie. Le commerce maritime, de son côté, devenu complètement nul, + faisait, des quais une vaste solitude que rien ne venait troubler, + sauf les cris des factionnaires et le bruit des marches et + contre-marches des soldats, dans lesquels on commençait à avoir si peu + de confiance qu'on ne les laissait plus séjourner quarante-huit heures + dans le même endroit.</p> + <p>Le 14 juillet, plusieurs bateaux calabrais, ayant à bord des + volontaires, débarquaient à un mille et demi de la ville, sur la route + de Taormini, et les hommes se répandaient isolément dans la + campagne.</p> + <p>Les troupes royales, en observation dans les environs, ne les + virent pas ou ne voulurent pas les voir.</p> + <p>Ces volontaires devaient, aussitôt la retraite de l'armée + napolitaine sur Messine, se précipiter dans la ville, en barricader + les rues et empêcher ainsi la rentrée des troupes royales.</p> + <p>La cité ressemblait à un tombeau. Presque toutes les troupes furent + à ce moment dirigées vers la montagne. Des bandes de <i>picchiotti</i> + avaient apparu sur les sommets du mont Castellamare et dans les ravins + environnants; ils échangeaient même, de temps en temps, des coups de + feu avec les avant-postes royaux, qu'ils commençaient à inquiéter + chaque jour.</p> + <p>Le général Medici, arrivé depuis plusieurs jours à Barcelona avec + sa colonne, publia le 6 juillet une proclamation adressée aux soldats + napolitains et dans laquelle il leur représentait leur cause comme + perdue et les appelait à la liberté. Il avait avec lui quelque chose + comme trois mille hommes. Les troupes royales occupaient Spadafora et + le Jesso, séparées par trois ou quatre milles à peine de la brigade de + Fabrizzi. On annonça, le 15, le débarquement, du général Cosenz à + Olivieri, petite ville située à dix-huit milles de Milazzo et près de + Poti. Il avait avec lui, disait-on, huit bateaux à vapeur, dont le + <i>Véloce</i>, le tout amenant deux ou trois mille hommes. Le soir + même, il faisait sa jonction avec le général Medici.</p> + <p>Le chiffre de l'armée nationale, prête à commencer les opérations, + s'élevait donc à environ six mille soldats, sans compter les + guérillas. On apprenait, en même temps, l'arrivée à Catane de + l'ancienne division du général Türr, commandée alors par le général + hongrois Ehber. La colonne de Bixio, arrivée de son côté à + San-Placido, ne comptait pas plus de cinq ou six cents hommes.</p> + <p>Pendant ce temps, le corps du général Bosco était parti de Messine + le 14, vers trois heures du matin, et s'avançait sur Spadafora en + trois colonnes, la première longeant la mer pour donner la main à la + garnison de Milazzo, la deuxième suivant la route consulaire, et la + troisième se dirigeant sur les derniers contre-forts de la montagne. + Cette petite armée comptait quatre bataillons de chasseurs à pied, + plusieurs escadrons de chasseurs à cheval et de lanciers, et deux + batteries d'artillerie.</p> + <p>Les avant-postes de l'armée libératrice se replièrent devant les + troupes royales, prenant position à Linieri et Meri, bourgades à trois + milles environ en avant de Barcelona.</p> + <p>Pendant que le général Medici exécutait ce mouvement de feinte + retraite, le général Fabrizzi prenait la traverse de Saponara, de + manière à gagner, par les Fiumares, les hauteurs d'Antellamare, et de + couper de sa base d'opérations la colonne expéditionnaire du général + Bosco. Le départ précipité des troupes royales pour la montagne + donnait beaucoup de chances à ce mouvement. Chaque pas en avant de + l'armée libérale venait augmenter l'appréhension des habitants de + Messine. Cependant, il était évident que tant que les bâtiments de + guerre étrangers seraient dans le port, entre la ville et la + citadelle, et qu'on ne les aurait pas sommés de se retirer ainsi que + les bâtiments de commerce, le bombardement ne pourrait avoir lieu.</p> + <p>Les navires de guerre sur rade étaient alors la frégate à vapeur le + <i>Descartes</i>, le <i>Scylla</i>, corvette anglaise à hélice, une + corvette autrichienne, enfin, une frégate piémontaise à hélice. Ces + quatre navires avaient choisi leur mouillage de telle façon qu'ils + interceptaient tout le champ de tir entre la citadelle et la ville. + Lors d'un ras de marée, qui eut lieu vers le 10 ou le 11, les + corvettes autrichienne et anglaise crurent devoir quitter le port et + aller mouiller en rade. Mais, dès le lendemain, à la suite d'une + espèce d'invitation officieuse aux autres bâtiments de guerre de + suivre l'exemple des deux premiers, la corvette anglaise rentrait dans + le port, et reprenait son ancienne place, entre le <i>Descartes</i> et + la frégate piémontaise qui était la plus rapprochée de terre.</p> + <p>Il y avait sans cesse, parmi les troupes royales, des alertes du + dernier plaisant. Une nuit, sur le monte Barracone, les troupes qui y + campaient prirent les armes, et, pendant plus de deux heures, firent, + dans toutes les directions, des feux féroces; feux de bataillon, feux + de peloton, rien n'y manqua, qu'un ennemi. On croyait, en ville, à une + affaire des plus sérieuses.</p> + <p>Une autre nuit, deux bateaux caboteurs autrichiens, chargés de + vivres pour la citadelle même, ne purent étaler le courant dans le + détroit et se trouvèrent drossés sur la plage entre la citadelle et le + fort de la Pointe. Un chemin couvert, longeant cette plage, reliait + les deux forteresses et chaque nuit deux ou trois bataillons y + restaient de service en prévision d'un débarquement de + Garibaldiens.</p> + <p>En voyant ces deux bateaux s'approcher du rivage et bientôt après + s'échouer, les guerriers de François II commencent une fusillade + d'enfer sur ces malheureuses barques. En vain les matelots leur crient + qu'ils sont des amis; en vain leurs propres officiers leur hurlent aux + oreilles: <i>Basso et fuoco!</i> quand ils obtiennent à grand'peine + que le feu cesse d'un côté, il recommence d'un autre avec plus + d'acharnement, et cependant on ne leur rendait pas un seul coup de + fusil. Le feu dura plus de deux heures, les balles arrivaient jusqu'à + bord des bâtiments de guerre en rade, c'est-à-dire dans une direction + diamétralement opposée à celle où se trouvaient les navires suspects. + Enfin, le calme se rétablit.</p> + <p>Le lendemain matin, ces deux malheureux bateaux, remorqués par des + embarcations qu'on leur avait envoyées, rentraient dans le port, + criblés de balles, leur gréement haché, leurs voiles en lambeaux et, + ce qui rend cette plaisanterie fort triste, la moitié de leurs + équipages tués ou blessés, malgré la précaution qu'ils avaient prise + de descendre à fond de cale.</p> + <p>Le 17, au soir, une partie de la colonne de gauche du général Bosco + marchait en <i>dépendant</i> sur sa gauche, lorsque ses vedettes + rencontrèrent celles de Medici, et engagèrent un feu très-vif. Chaque + parti faisant soutenir ses avant-gardes, il s'ensuivit un combat en + règle. L'affaire continua assez tard dans la nuit. Les troupes de + Bosco se retirèrent vers Milazzo, emmenant quelques prisonniers, dont + un capitaine, et laissant sur le terrain pas mal de morts et de + blessés. De leur côté, les Garibaldiens avaient fait aussi un assez + grand nombre de prisonniers, et ils avaient moins de monde hors de + combat. C'est à ce moment même que Garibaldi, quittant brusquement + Palerme le 18, s'embarquait sur le <i>City of Alberdeen</i> avec un + millier d'hommes et mettait le cap sur Milazzo. Le brave chef de + l'armée indépendante avait flairé la poudre et il venait tomber sur le + champ de bataille juste à point pour enlever ses volontaires et + ajouter la victoire de Milazzo à celles de Calatafimi et de + Palerme.</p> + <p>Lors de l'affaire du 17, les troupes napolitaines avaient un grand + avantage sur celles de Medici, en ce qu'elles avaient du canon et + tiraient à boulets creux sur un ennemi à découvert et sans artillerie. + On racontait de différentes manières le commencement de cette petite + action. En rapportant toutes les versions, on est certain de + rencontrer la véritable.</p> + <p>On disait d'abord qu'un petit convoi, appartenant au corps de Bosco + et composé d'une cinquantaine de mulets chargés de farine, avait été + attaqué et enlevé dans l'après-midi par quelques avant-postes + siciliens. Un détachement napolitain fut envoyé pour le reprendre. De + là, bataille.</p> + <p>Suivant d'autres, le général Bosco avait confié à un major un poste + important que celui-ci abandonna presque immédiatement. Arrêté par + ordre de son général, il fut enfermé dans le château de Milazzo. En + vrais soldats napolitains, les royaux commencèrent à s'ameuter et à + crier haro sur le général Bosco, exigeant la mise en liberté immédiate + de leur major. Mais ce n'était pas le compte du général qui, peu + facile à intimider, commença par ramasser quelques troupes d'élite et + apaisa rapidement cette mutinerie; puis, prenant en personne le + commandement de deux bataillons, s'en alla bravement reprendre le + poste abandonné qu'occupaient déjà quelques hommes de Medici. Ne + voyant pas motif sérieux pour le garder quand même, il se retira, de + sa propre volonté, ou, suivant la version opposée, il fut forcé de + l'abandonner. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans cette affaire, + les Napolitains eurent quinze hommes tués et cinquante blessés. On + leur fit une soixantaine de prisonniers. Les pertes des Siciliens ne + furent que de dix hommes tués, trente-cinq blessés et vingt-sept + prisonniers.</p> + <p>Ces récits variés s'appliquent-ils à une seule affaire ou à + plusieurs? Les deux bulletins de Medici, ci-joints, feraient pencher + pour la seconde hypothèse.</p> + <span style='margin-left: 2em;'>«Barcelona, 17 juillet, sept heures + quinze minutes du soir.</span><br> + + <p>«L'ennemi a tenté de tourner mon extrême droite. J'ai envoyé contre + lui quatre compagnies. Combat très-vif. L'ennemi, fort de deux mille + hommes, avec artillerie et cavalerie, a été repoussé et s'est retiré à + Milazzo. Notre perte est de sept morts et divers blessés, celle de + l'ennemi est beaucoup plus forte; il a laissé aussi quelques + chevaux.</p> + <span style='margin-left: 4em;'>«<i>Signé</i>: MEDICI.»</span><br> + <br> + <span style='margin-left: 2em;'>«Deuxième bulletin.—17 juillet, + deux heures avant minuit.</span><br> + <br> + <span style='margin-left: 4em;'>«Medici au Dictateur.</span><br> + + <p>«L'ennemi renouvelle l'attaque avec une plus grande énergie et de + plus grandes forces. Le combat dure depuis plus de deux heures avec un + feu nourri, continu, vif, imposant. L'ennemi a bombes et canons. Avec + des positions bien choisies, il résiste énergiquement. Deux charges + des nôtres à la baïonnette décident de la journée.</p> + <p>«L'ennemi se retire à Milazzo; il a souffert de graves pertes en + morts et en blessés. Nous avons peu de morts, mais bon nombre de + blessés. Nous avons fait quelques prisonniers. L'esprit des + volontaires est admirable.</p> + <span style='margin-left: 4em;'>«<i>Signé</i>: MEDICI.»</span><br> + + <p>Avant d'en venir au combat de Milazzo, il est nécessaire de donner + quelques détails topographiques sur le champ de bataille.</p> + <p>La ville de Milazzo est située à l'entrée d'une presqu'île étroite + et plate. A toucher la ville une courte chaîne de collines, sur le + premier mamelon de laquelle se trouve le château de Milazzo, s'élève + et s'étend jusqu'au bout de la presqu'île sur un développement + d'environ deux kilomètres. Tout à fait à l'entrée de la presqu'île, + avant la cité, à travers un terrain sablonneux et couvert de roseaux, + se faufile une petite rivière sur laquelle est jeté un pont d'une + seule arche. Tous les alentours sont obstrués par des roseaux à tiges + élevées; au delà, quelques terrains sablonneux, traversés par la route + consulaire qui vient aboutir à l'entrée du pont, s'étendent jusqu'aux + terres cultivées qui montent en pentes insensibles vers Barcelona. Le + pays est couvert de vignobles et les champs sont presque tous entourés + de murs de pisé et de terre d'une hauteur moyenne d'un mètre ou un + mètre cinquante, sur lesquels croissent d'épais cactus aux épines + acérées. Après les engagements du 17 et du 19, les troupes royales + occupaient la route consulaire et les positions environnantes, + l'artillerie avait pris position sur la route, et, en tête du pont, + une fortification passagère, armée de canons, assurait la retraite en + cas de besoin.</p> + <p>Les troupes de Medici, dans la plaine en avant de Barcelona, + étaient séparées des troupes royales par deux milles environ; mais les + tirailleurs étaient à peine à quelques centaines de mètres les uns des + autres.</p> + <p>Le 20, vers cinq heures du matin, on entendit sur la droite des + Garibaldiens, à la hauteur des avant-postes du centre napolitain, + quelques coups de feu dont la fumée se confondait avec les légères + vapeurs qui s'exhalaient de la terre. Cette fusillade s'étendit + bientôt sur le front d'une partie de l'armée. A cinq heures et demie, + la mousqueterie, devenue très-vive, annonçait de part et d'autre un + engagement sérieux.</p> + <p>Le feu devint bientôt général. Une affaire décisive était engagée à + un mille et demi de Milazzo et sur une étendue de deux milles + environ.</p> + <p>La légion anglo-sicilienne, commandée par le colonel anglais Dunn, + fut une des premières et des plus sérieusement aux prises avec + l'ennemi.</p> + <p>L'armée nationale, privée d'artillerie et obligée de lutter contre + des troupes qui avaient choisi d'avance leurs positions, se tenant à + couvert et trouvant partout des abris pour ses tirailleurs, avait, + dans le principe, un désavantage marqué. Ce n'était que par des + prodiges de valeur qu'elle pouvait espérer égaliser les chances du + combat. A la suite d'un mouvement en avant très-prononcé qu'elle + exécuta rapidement et avec audace, il y eut un temps d'arrêt causé par + plusieurs décharges successives de mitraille. Le désordre, se mettant + alors de la partie, obligea les libéraux à battre en retraite pour se + rallier et sortir de la zone de feu dans laquelle ils s'étaient + engagés.</p> + <p>On se reformait lentement. Ces décharges écrasantes avaient serré + le coeur des volontaires. Lorsque tout à coup, le cri de: «Voilà + Garibaldi!» se répète d'un bout à l'autre des lignes. Un régiment + piémontais, arrivant tout frais sur le champ de bataille, se précipite + en avant tête baissée, Garibaldi le précède; il est suivi par tout le + reste de l'armée qui se reforme comme elle peut en marchant en avant. + Le combat se rétablit. La route consulaire abordée à la baïonnette est + enlevée et les troupes royales sont rejetées vers le rivage. Mais là, + chaque champ est une redoute qu'il faut forcer. Ces diables de haies + sont infranchissables. Il faut les abattre à coups de crosse et couper + les cactus à coups de sabre. L'ennemi, en fuyant, a abandonné une + pièce sur la route, le général Garibaldi, qui en ce moment n'a auprès + de lui que Missori et deux ou trois guides, l'aperçoit, et on + s'empresse de la jeter dans le fossé, ne pouvant l'emmener; car, au + même moment, une dizaine de braves lanciers de l'armée napolitaine + faisaient une charge pour tâcher de dégager leur pièce et de la + ramener. Après avoir parcouru deux ou trois cents mètres et passé à + côté de Garibaldi et de ses compagnons sans y prendre garde, ils + revenaient, renonçant à l'espoir de retrouver leur canon, lorsqu'ils + aperçurent le général et se précipitèrent, la lance baissée, sur le + petit groupe d'hommes qui l'entourait.—Pends-toi, brave Dumas, + tu n'étais pas là pour raconter ce combat digne de + d'Artagnan!—D'un coup de revers de sabre, le général Garibaldi + abat presque la tête du major qui commandait les lanciers. Missori tue + le second et le troisième. Les autres s'espadonnent avec les guides. + En résumé, huit lanciers et huit chevaux restent sur le carreau et le + Dictateur s'élance vers de nouveaux hasards.</p> + <p>Les volontaires avancent toujours avec intrépidité, les Napolitains + ne cèdent que pied à pied. Les terrains conquis sont couverts de morts + et de blessés parmi lesquels il y a bien plus de volontaires que de + soldats royaux. Ou arrive enfin aux roseaux où l'on se bat à bout + portant.</p> + <p>Encore refoulés, les Napolitains se précipitent vers l'isthme et le + pont, suivis de près par les Garibaldiens. Mais à ce moment, la + batterie du pont se démasque et fait pleuvoir sur ceux-ci une grêle de + mitraille. C'est là que leurs pertes furent le plus sensibles. Il est + impossible d'aller de l'avant sous cette pluie de biscaïens et + cependant un plus long temps d'arrêt compromet le succès de la + journée. Le Dictateur paraît et, en même temps que le cri de Vive + Garibaldi! sort de toutes les bouches, toutes les poitrines s'élancent + au feu; la batterie est escaladée, quelques pièces, attelées à la + hâte, fuient au galop de leurs chevaux; mais deux canons restent au + pouvoir des assaillants. Les uns et les autres arrivent pêle-mêle sur + l'isthme. De tous côtés la ville est envahie. Pourchassés dans les + rues, les royaux se hâtent de gravir les rampes du château et se + réfugient dans la forteresse, aux acclamations des volontaires. + Ceux-ci, après l'avoir tournée, attaquent et enlèvent immédiatement + deux tours et une demi-lune, en face de la porte principale du + château, vers l'intérieur de la presqu'île. Le <i>Véloce</i> était + venu aussi prendre sa part du combat et tirait à boulet sur l'armée + royale. Un instant le général Garibaldi se rendit à bord; et, au + moment où les Napolitains essayaient une sortie du château, plusieurs + volées de mitraille lancées par les grosses pièces du bord les + arrêtèrent court et les forcèrent à rentrer au plus vite dans la + place.</p> + <p>Telle était la situation à cinq heures et demie du soir. Le reste + des troupes royales était enfermé et bloqué dans la citadelle de + Milazzo, tandis que sur les hauteurs, du côté de Spadafora et du + Jesso, on apercevait des colonnes napolitaines s'éloignant en toute + hâte dans la direction de Messine.</p> + <p>Le soir, Milazzo était occupée par une division de l'armée + sicilienne et toutes les rues, routes et chemins aboutissant à la + citadelle, barricadés et défendus par de forts détachements.</p> + <p>Pendant le combat, on avait aperçu au large deux grands navires de + guerre croisant sans pavillon. Au premier abord, le chiffre des pertes + du côté des Garibaldiens fut estimé à près de 800 hommes hors de + combat.</p> + <p>Les Napolitains n'en accusèrent qu'environ 300.</p> + <p>Voici les deux bulletins du quartier général garibaldien:</p> + <span style='margin-left: 4em;'>«Camp national de Meri, le 20 + juillet.</span><br> + + <p>«Ce matin à six heures commençait un échange de coups de fusil; on + crut d'abord à une affaire d'avant-postes, mais ce fut bientôt une + mêlée générale. Les royaux avaient de l'artillerie, les nôtres en + manquaient. La mêlée fut terrible: les royaux étant à l'abri, les + nôtres se battant à découvert. Un moment la position parut difficile; + mais au nom magique de Garibaldi, les nôtres s'étant élancés comme des + lions, les positions furent enlevées, et, à trois heures vingt-cinq + minutes, nos troupes entraient à Milazzo, après s'être emparées de + cinq pièces d'artillerie, dont trois conquises pendant le combat, hors + des murs, et les deux autres à l'entrée.</p> + <p>«Le vapeur le <i>Véloce</i> canonna le fort, où les royaux se + renfermèrent, toujours poursuivis à la baïonnette; ils y sont pressés + comme dans un baril d'anchois.</p> + <p>«Les nôtres ont pris ensuite la première porte du fort et un + bastion, où notre drapeau flotte sur une tour.</p> + <p>«Nous devons déplorer des pertes graves; celles des royaux sont + énormes. On regarde comme certain la reddition du fort et de la + colonne entière. A l'instant arrive un renfort pour nous avec des + canons rayés. Les soldats de Spadafora se retirent au Jesso.»</p> + <span style='margin-left: 4em;'>«Deuxième bulletin.—21 + juillet.</span><br> + + <p>«Hier, à six heures du matin, la lutte s'engagea à Milazzo, et elle + ne finit qu'à huit heures du soir. La mêlée fut terrible. On + combattait sur toute la ligne. Il y eut un grand carnage des + bourbonniens qui se battaient avec beaucoup de ténacité, de sorte + qu'il fallut gagner du terrain pied à pied sous une pluie de + mitraille. Le champ de bataille, couvert de cadavres ennemis et de + bagages de toutes sortes, avec cinq canons, fut enfin conquis aux cris + de: <i>Vive l'Italie! vive Garibaldi!</i></p> + <p>«Nos jeunes gens ont rivalisé d'enthousiasme avec les braves de la + légion Garibaldi, qui a été la première au combat et la première à + courir à la baïonnette pour forcer Milazzo et s'emparer aussi des + premier et deuxième réduits de la forteresse, toujours la baïonnette + dans les reins des bourbonniens.</p> + <p>«Nos pertes n'ont pas été excessives. La légion Garibaldi a eu + quelques hommes légèrement blessés; nos jeunes gens ont aussi un peu + souffert, mais les pertes des braves du continent ont été sensibles. + D'énormes dommages ont frappé, l'ennemi qui, en fuyant, a été acculé + aux redoutes et de là dans le reste de la forteresse. Il a été + poursuivi jusque-là, et on a coupé les conduites d'eau.</p> + <p>«Ce matin 21, le <i>héros</i> Bosco s'est présenté au Dictateur et + a demandé à sortir avec les honneurs de la guerre. «Non, a répondu + Garibaldi, vous sortirez désarmés, si cela vous plaît.»</p> + <p>«Fabrizzi et Interdonato ont marché sur le Jesso par ordre du + généralissime. L'ennemi, qui occupait cette position, s'est retiré + aussitôt vers Messine.</p> + <p>«Le Dictateur, dans un combat de cavalerie à Milazzo, a d'un revers + de son sabre fait sauter le bras et l'épée au major du corps + napolitain, qui le poursuivait; après quoi la cavalerie napolitaine a + été dispersée et, détruite. Juste punition d'une opiniâtreté + fratricide.</p> + <p>«Vive l'Italie! Vive Victor-Emmanuel!»</p> + <p>Le soir même du combat, et malgré l'insuffisance du service + d'ambulance, tous les blessés furent relevés, aussi bien ceux des + Napolitains que ceux de l'armée libérale, et transportés, partie à + Barcelona partie dans les maisons de Milazzo qui étaient restées + presque désertes: tous les habitants s'étant réfugiés sur l'extrémité + de la presqu'île où se trouvent une grande quantité de villas.</p> + <p>Le consul d'Angleterre s'était empressé de mettre sa maison à la + disposition du général Garibaldi et de son état-major. Toute la nuit, + la ville fut illuminée par les volontaires. Le premier soin de + Garibaldi, après avoir pensé à ses blessés, fut de donner l'ordre au + général Fabrizzi et au chef de guérillas Interdonato de marcher avec + leurs troupes sur le Jesso, vers les plus proches versants de la + ceinture de montagnes qui entoure Messine, pour obliger les troupes + qui battaient en retraite de Spadafora à gagner cette ville au plus + vite, et inquiéter, par ce mouvement, les troupes royales dans le cas + où elles chercheraient à faire une pointe pour dégager le général + Bosco.</p> + <p>Le 21 et le 22, on commença, du côté de l'armée nationale, quelques + travaux d'attaque contre le château.</p> + <p>Manquant d'artillerie de siége, le général Garibaldi était résolu à + procéder par la mine contre les défenses de la place. De son côté, le + château envoyait des boulets et de la mitraille partout où il + apercevait un assaillant. Le 23, au matin, trois bâtiments de commerce + français, le <i>Charles-Martel</i>, la <i>Stella</i> et le + <i>Protis</i>, frétés par le gouvernement napolitain, arrivaient sur + la rade de Milazzo, chargés de vivres et de munitions pour l'armée + royale. Grand fut l'étonnement du premier des capitaines de ces + navires, M. de Salvi, commandant le <i>Protis</i>, en débarquant, de + se voir conduit au général Garibaldi, quand il croyait rencontrer le + général Bosco.</p> + <p>Après avoir expliqué au Dictateur quelle était sa mission, il lui + demanda à retourner à son bord pour décider avec les capitaines des + deux autres navires ce qu'ils avaient à faire. En ce moment, l'aviso à + vapeur de guerre, la <i>Mouette</i>, commandant Boyer, qui se rendait + à Messine et devait toucher à Milazzo, mouillait à côté du + <i>Protis</i>. Le commandant Boyer s'était à juste titre ému de la + fausse position dans laquelle se trouvaient, ces trois bâtiments + français. Après avoir convoqué les capitaines et apprenant que le + général Garibaldi les laissait entièrement libres de leurs manoeuvres, + il les engagea à faire route pour Messine.</p> + <p>M. de Salvi qui, indépendamment du transport qu'effectuait son + navire, avait une mission particulière de la cour de Naples, déclara + alors au commandant de la <i>Mouette</i> qu'il croyait de son devoir, + avant d'appareiller, de faire tout son possible pour communiquer avec + le chef de l'armée royale.</p> + <p>Quelques instants après, la <i>Mouette</i> continuait sa route sur + Messine et le <i>Charles-Martel</i> et la <i>Stella</i> la suivaient + de près. Quant au capitaine du <i>Protis</i>, il se faisait débarquer + et retournait chez le général Garibaldi; celui-ci s'empressa de lui + donner l'autorisation de se rendre à la citadelle pour accomplir sa + mission. Il le chargea même, de son côté, d'un projet de capitulation + qu'il devait soumettre au général Bosco. Garibaldi offrait la liberté + aux officiers, mais il demandait que les troupes restassent + prisonnières de guerre. De plus, il faisait prévenir le commandant de + l'armée royale que deux mines étaient assez avancées pour rendre + certaine l'ouverture de plusieurs brèches et que, s'il refusait la + capitulation, on serait forcé de recourir à ce moyen. M. de Salvi + était accompagné d'un clairon avec drapeau blanc et d'un officier, + afin de pouvoir, sans encombre, arriver à sa destination. Ce ne fut + qu'après deux ou trois appels de clairon que deux officiers + napolitains, sortis par la poterne, vinrent s'informer de ce que + désirait le parlementaire et, sur son explication, le prièrent + d'attendre quelques instants pour qu'ils pussent aller rendre compte + de sa demande d'introduction au général Bosco.</p> + <p>Dix minutes après, ils étaient de retour. Le clairon et l'officier + devaient rester où ils étaient. On banda les yeux à M. de Salvi et on + ne lui enleva son bandeau que dans la chambre même du général + Bosco.</p> + <p>La conversation s'engagea en italien. Mais M. de Salvi ayant dit + qu'il était Français, le général s'excusa de lui avoir fait bander les + yeux, quoique ce fût une des exigences de la guerre. Après avoir + accompli sa mission, M. de Salvi fit part au général des propositions + de Garibaldi. «C'est impossible, lui répondit Bosco, moi et mes + soldats nous tiendrons dans la place, et jusqu'à la dernière extrémité + je n'abandonnerai ni ma troupe, ni la forteresse.</p> + <p>«Bien plus, ajouta-t-il, que le général Garibaldi m'indique + l'emplacement de sa mine, et j'irai le premier m'y faire tuer à la + tête de mes soldats.» En le congédiant, il dit à M. de Salvi que, sans + un ordre formel de son gouvernement, il ne rendrait jamais la + place.</p> + <p>Le capitaine du <i>Protis</i> fut reconduit les yeux bandés, comme + il était venu, jusqu'à l'endroit où il avait laissé son escorte, et + vint de suite transmettre au Dictateur la réponse du commandant des + troupes royales. Garibaldi, appréciant la fermeté de Bosco et ayant + hâte d'en finir afin de pouvoir diriger ses troupes sur Messine et + éviter les lenteurs et l'effusion de sang que pouvait entraîner une + attaque de vive force, pria M. de Salvi de retourner auprès du général + Bosco et de lui porter de nouvelles conditions. Le capitaine accepta + avec empressement cette mission conciliatrice; il pria toutefois + Garibaldi de lui donner son ultimatum par écrit.</p> + <p>Cette nouvelle tentative n'eut pas plus de succès que la première. + Le commandant de la citadelle déclara nettement que sa position + n'était pas assez précaire pour l'obliger à accepter de telles + propositions, qu'il devait attendre les ordres de son gouvernement, et + que, dans tous les cas, et en temps et lieu, si cela était nécessaire, + il enverrait lui-même un parlementaire: tout en désirant de grand + coeur, comme le général de l'armée nationale, éviter des sacrifices + inutiles, il voulait cependant, avant tout, sauvegarder son honneur et + celui des troupes que S.M. le roi de Naples avait daigné lui + confier.</p> + <p>En descendant du château, M. de Salvi aperçut au large quatre + frégates napolitaines courant à toute vapeur sur le port de Milazzo, + l'une de ces frégates, le <i>Fulminante</i>, battait pavillon de + contre-amiral. Comme cette petite escadre avait le vent debout et que, + d'ailleurs, la brise était très-faible, on ne s'aperçut pas au premier + moment que le <i>Fulminante</i> avait arboré pavillon + parlementaire.</p> + <p>M. de Salvi, prévoyant une attaque napolitaine et sachant son + navire mouillé près de terre, par conséquent dans une position + dangereuse, se hâta de porter cette dernière réponse au général + Garibaldi et de regagner son bord pour pouvoir parer aux éventualités. + La vue de l'escadre napolitaine fit accourir sur les remparts toute la + garnison du château de Milazzo et ses acclamations suivaient les + navires qui avançaient grand train.</p> + <p>De leur côté, les Garibaldiens prenaient les armes; la générale + battait partout, et on armait précipitamment trois batteries disposées + à tout événement sur les quais, pendant que l'artillerie de campagne + venait au galop se ranger sur l'isthme. De plus, le <i>Véloce</i>, que + la rupture d'un de ses pistons obligeait à l'inaction et qui, amarré + derrière le môle, avait ainsi sa coque abritée du feu de l'ennemi, + transportait toute sa batterie sur le même bord, prête à faire + feu.</p> + <p>Mais bientôt on distingua le pavillon parlementaire; et un colonel + d'état-major, envoyé par le roi de Naples, débarqua à terre et fut + reçu par un colonel aide de camp du Dictateur. Après quelques + pourparlers et quelques allées et venues, on tomba d'accord sur les + articles de la capitulation.</p> + <p>Pendant que ces faits se passaient à terre, la <i>Mouette</i>, qui + n'avait fait que toucher à Messine et dont le commandant était inquiet + sur le sort du <i>Protis</i>, mouillait de nouveau sur rade à côté de + celui-ci. Vers les sept heures, le colonel Anrani, chargé de la + capitulation par le roi de Naples, avait une entrevue avec Bosco; la + capitulation était définitivement signée, et le <i>Protis</i> + appareillait immédiatement pour porter à Messine l'ordre au + <i>Charles-Martel</i>, au <i>Brésil</i>, à la <i>Stella</i>, à la + <i>Ville de Lyon</i>, etc, de venir embarquer la garnison de + Milazzo.</p> + <p>D'après les conditions de la capitulation, les troupes devaient + sortir avec armes, bagages et les honneurs de la guerre, mais sans + munitions; les pièces de campagne devaient être partagées ainsi que + celles de position; quant aux chevaux de la cavalerie, ils restaient à + l'armée nationale avec la moitié des mulets.</p> + <p>Le total des troupes enfermées dans la citadelle s'élevait à près + de 4,000 hommes d'infanterie, 240 chasseurs à cheval et deux batteries + d'artillerie. Il y avait, de plus, 90 blessés et 6 officiers dont 5 + amputés.</p> + <p>Le 24, dans la journée, l'embarquement commençait et, le 25, la + citadelle était remise à l'armée nationale. Il y eut, dit-on, au + dernier moment de l'évacuation, un événement assez curieux. La + garnison napolitaine avait emporté, naturellement, les pièces de canon + que lui accordait la capitulation. Mais, lorsque la citadelle fut + remise, on prévint le général Garibaldi que les pièces qui lui étaient + échues en partage avaient été enclouées par les Napolitains avant de + partir. Garibaldi, furieux de ce procédé déloyal, se hâta de se rendre + de sa personne à bord de l'amiral napolitain et se fit remettre un + nombre de pièces égal à celles enclouées.</p> + <p>Avant d'en terminer, pour toujours probablement, avec Milazzo, il + faut convenir qu'enfermée dans une citadelle, sans vivres, sans espoir + d'être ravitaillée, l'armée royale semblait n'avoir d'autre ressource + qu'une capitulation à merci. Cependant, il faut le dire à l'honneur du + général Bosco, il n'a pas un seul instant faibli ni démenti son + caractère de soldat. Si, comme général, il a fait une singulière + manoeuvre en se laissant acculer à la presqu'île de Milazzo, il a + racheté cette erreur par un grand courage et une véritable dignité + dans sa conduite.</p> + <p>Les rapports entre le Dictateur et le général Bosco sont restés + tout le temps dans les termes de haute convenance et de parfaite + courtoisie, quoi qu'en aient pu dire certaines versions triviales + suggérées par l'exagération des partis.</p> + <p>Quant à la ville de Milazzo elle-même, hélas! il faut encore + l'avouer, ses braves habitants n'avaient trouvé rien de plus simple + que de décamper en toute hâte. La jeunesse guerrière de cette cité de + 12,000 âmes ne fournit pas plus de volontaires à Garibaldi que de + renforts au général Bosco. Cependant c'était une des villes citées + pour leur royalisme.</p> + <p>Ce qu'il y a de certain, c'est que chacun était déménagé avec armes + et bagages, emportant matelas et couvertures. C'est à peine si l'on + put trouver de la paille pour les blessés, aussi bien d'un parti que + de l'autre. Les quelques citadins retenus par des motifs quelconques + dans la ville, refusaient sans honte un verre d'eau aux blessés. Quant + au linge et à la charpie confectionnée par les charmantes + péninsulaires, la quantité en aurait pu tenir dans une coque de noix. + Le pharmacien de l'endroit lui-même avait emballé ses remèdes et ses + purgations.</p> + <p>Aussitôt que les événements de Milazzo parvinrent à Messine, il y + eut grand mouvement militaire et brouhaha général sur toute la ligne. + Les troupes de réserve furent massées en face de la citadelle, sur le + champ de manoeuvres de Terranova, pendant que de fortes colonnes + s'établissaient sur toutes les hauteurs environnantes. La cavalerie + seule était, par ordre supérieur, évacuée en toute hâte, et à force de + transports, sur Reggio.</p> + <p>Le 22, les bâtiments de guerre étrangers étaient invités, le plus + poliment possible, à aller mouiller partout ailleurs que dans le port, + où ils gênaient l'oeuvre probable de destruction de la ville par la + citadelle; tandis que les navires de commerce recevaient l'ordre de + déguerpir immédiatement sans tambour ni trompette, emportant leur + chargement d'habitants émigrés. On vit donc, dès le matin, de longs + chapelets de bâtiments de toutes sortes remorqués, qui par des + embarcations, qui par de petits vapeurs, gagner les mouillages de la + Grotta, du Ringo, du Paradis, etc., et venir, comme en 1848, s'abriter + sous les pavillons des vaisseaux de guerre étrangers. Ce fut un + spectacle singulièrement, mais aussi tristement pittoresque, que celui + de cette ville nomade installée sur la plage de toutes les manières + les plus bizarres qu'il soit possible de se figurer. Que l'on + s'imagine, en effet, une agglomération compacte de trois ou quatre + cents bâtiments de commerce et barques de pêche; autant de bateaux, de + canots qu'il pouvait en tenir blottis les uns contre les autres, halés + à terre; les uns en bon état, les autres tombant en ruine; ceux-ci + bien espalmés, embarcations de luxe, celles-là de vraies arches de + Noé, galipotées, goudronnées et sentant le vieux poisson à dix + kilomètres à la ronde: tout cela couvert de tentes bariolées plus + étranges les unes que les autres. En vérité, on ne saurait avoir idée + de cette ville aquatique, qui va servir de refuge à toute une + population. A terre, sur la plage, ce sont des gourbis, des profusions + de haillons accrochés à toute espèce de choses, des feux qui brûlent + pour faire la cuisine, des myriades d'enfants, mâles et femelles, qui + gigottent, partie dans le sable, partie dans l'eau, à qui mieux mieux. + De toutes parts, des puits creusés dans le sable pour fournir une eau + saumâtre à des gens qui meurent de soif. Puis, le long du chemin qui + suit la mer, des maisons bondées d'habitants; une route où l'on ne + saurait circuler qu'au pas, tant il y a de monde et d'obstacles. Tout + cela cause, crie, hurle, boit, mange, sans souci et avec une + tranquillité parfaite. N'est-on pas hors de la portée des canons de la + citadelle et sous ceux de la France et de l'Angleterre? En rade, c'est + encore plus curieux: ici, un vieux prélart de toile cirée, une vieille + tente en coutil, jadis les beaux jours du gaillard d'arrière d'un + paquebot, abritent une pauvre mais nombreuse famille, entassée + pêle-mêle, depuis l'aïeul jusqu'aux arrière-petits-enfants, dans une + lourde barque de pêche; là, des tapis de Turquie, des couvertures + africaines ou espagnoles étalent, sur le pont d'un brick-goëlette ou + d'une belle balancelle catalane, le luxe de leurs brillantes couleurs. + Plus loin, un caboteur moins luxueux a désenvergué ses voiles pour + mettre à l'abri sa population passagère, et partout un luxe inouï de + bibelots de toutes natures, d'ustensiles de toutes sortes, de + poteries, de batteries de cuisine, de poêles et de poêlons, de + gargoulettes de formes variées, accrochés de ci, de là; des montagnes + de matelas s'alignant le soir à la belle étoile, les uns à côté des + autres; puis, comme à terre, à bord de chacun de ces bateaux en + particulier, un monde d'enfants, glapissant, braillant, gémissant à + qui mieux mieux, des mères aux voix criardes et discordantes, des + chiens qui aboient, des moutons qui bêlent, et toujours cette + inimitable odeur de poisson grillé, d'ail frit, d'oignons sautés, au + milieu d'une atmosphère de fumée à vous faire éternuer pendant + vingt-quatre heures. C'est à y perdre l'ouïe et l'odorat.</p> + <p>Malheureusement, tout cela est de la triste comédie. Si on rit par + ici en regardant, on est tenté de pleurer par là en détournant les + yeux; ce sont d'affreuses misères qui, certes, eussent ajouté de + graves maladies au fléau de la guerre, si une position aussi + hétéroclite eût duré quelques jours de plus. On a vu des embarcations, + une entre autres sur laquelle il y avait dix-huit enfants dont le plus + âgé n'avait pas douze ans, rester plus de quarante heures sans avoir + un morceau de galette ou de biscuit à distribuer à leur population; + et, sans la générosité de quelques riches propriétaires des maisons de + campagne environnantes, beaucoup de ces malheureux n'eussent + certainement pu trouver à soutenir leur existence. Le besoin n'était + pas seulement l'effet du manque d'argent, car, même à prix d'or, il + était difficile de trouver quelque chose. Beaucoup de ces pauvres gens + vivaient au jour le jour avec leurs enfants, n'ayant à se partager + qu'une ou deux maigres pommes de terre. Heureusement cette triste + situation ne dura qu'une semaine; sans cela, en vérité, et pour + empêcher tout ce monde de mourir de faim, il eût fallu forcément, je + crois, que les bâtiments de guerre vidassent leur soute à biscuit. Ce + qu'il y avait de consolant, c'était de voir qu'en somme, cette + population prenait assez philosophiquement son parti et endurait ses + privations avec une résignation digne d'un meilleur sort.</p> + <p>Chacun, cependant, abandonna sans le regretter, je crois, les + plages hospitalières du Ringo et de la Grotta.</p> + <p>On prétend, est-ce à tort ou à raison? que Messine devait être la + rançon de la citadelle de Milazzo. Il est, en effet, permis de penser + que le Dictateur avait bien pu sacrifier la satisfaction de faire + prisonnier tout le corps du général Bosco à l'avantage d'occuper, sans + coup férir, et de sauver d'un bombardement la ville de Messine.</p> + <p>Cette malheureuse cité n'était plus qu'un vaste désert depuis + l'évacuation complète du port.</p> + <p>Le 23 et le 24 se passèrent sans encombre. Partout, des soldats + allant et venant, en troupe ou isolément, sans avoir trop l'air de + savoir ce qu'ils faisaient ou ce qu'ils voulaient faire. Le 25 au + matin, les rues désertes retentirent de plusieurs décharges de + mousqueterie. Un nombreux rassemblement, composé d'au moins trois + personnes placées à un kilomètre environ l'une de l'autre avait + provoqué cet accès belliqueux de la part des Napolitains. On voyait, + au même instant, les troupes campées à Terranova se diriger en + profondes colonnes vers la ville. Les deux forts Gonzague et + San-Salvador avaient levé leurs ponts-levis, fermé leurs portes et + hissé leurs pavillons. Une multitude de baïonnettes brillaient + derrière les embrasures aveuglées de canons. Vers une heure, les + postes du Télégraphe et de la Torre étaient enlevés par Interdonato et + le général Fabrizzi. Les troupes royales, après une courte résistance, + s'étaient repliées sur leur vraie ligne de défense, le mont Barracone + et les hauteurs qui s'y rattachent.</p> + <p>Elles paraissaient disposées à une sérieuse résistance.</p> + <p>A quatre heures de l'après-midi, on vit toutes les hauteurs en face + de cette ligne de défense occupées par les guérillas d'Interdonato. Le + pavillon national flottait sur plusieurs points de la montagne.</p> + <p>A cinq heures, une longue fusillade, mais de peu de vivacité, + s'engagea entre les deux lignes. Elle dura jusqu'au lendemain 26 à + deux heures du matin environ. Toutes les hauteurs d'où l'on pouvait + apercevoir le combat, étaient couvertes de spectateurs venant assister + en curieux à cette petite guerre d'avant-gardes qui leur promettait, + pour le lendemain, une belle représentation militaire. Aussi, dès + quatre heures du matin, se hâtaient-ils de revenir à leurs places de + la veille; mais, quel désenchantement! pas plus de Napolitains que de + Garibaldiens. Les forts de terre seuls, avec leur air de mauvaise + humeur, gardaient leurs portes fermées et leurs pavillons hauts. A + onze heures, arrivaient dans le port de Messine un grand nombre de + vapeurs napolitains et de transports. L'armée royale commençait son + évacuation.</p> + <p>Inderdonato, la veille au soir, avait attaqué sans ordre ou, + plutôt, malgré des ordres contraires. A la fin on s'était entendu. + L'armée royale était rentrée en ville pour s'embarquer et les + <i>picchiotti</i> s'étaient couchés.</p> + <p>Comme les Napolitains s'étaient massés autour de la citadelle, + abandonnant complètement la ville, quelques hommes de la garde + civique, bien avisés, étaient rentrés en ville et avaient pris + immédiatement possession des postes.</p> + <p>Le même jour, une proclamation invitait les habitants à réintégrer + leurs demeures, les assurant qu'un arrangement était conclu et qu'ils + pouvaient, sans aucun danger, boire, manger, dormir et se promener de + par la ville avec tous les drapeaux et les vivat possibles.</p> + <p>Cependant, le mouvement s'opéra lentement. On ne paraissait pas + avoir grande confiance dans la bonne foi de cet armistice. Une seconde + proclamation, annonçant l'approche de Medici et son entrée dans la + ville pour le lendemain, eut un peu plus de succès. On vit quelques + matelas franchir timidement les portes de Messine.</p> + <p>Le 27, au matin, le général Medici, avec sa division, qu'une + proclamation du Dictateur avait porté, le jour même de la bataille de + Milazzo, à l'ordre du jour de l'armée, faisait son entrée dans la + ville et l'on attendait le général Garibaldi dans l'après-midi.</p> + <p>Tout le monde était d'accord, tout le monde s'embrassait. Chacun + courait par la ville à ses petites affaires. Les soldats napolitains + trottaient gravement par les rues pour acheter leur macaroni. Leurs + officiers regardaient et flânaient. Les volontaires ne manquaient pas + d'envie d'en faire autant et, aussitôt que faire se put, les fusils en + faisceaux et les sacs à terre, ils s'en furent de leur côté, lorgnant + aux balcons, clignant de l'oeil aux ruelles et frayant sans rancune + avec la soldatesque napolitaine dont les figures, épanouies par la + certitude d'une bataille évitée, respiraient le bonheur de se sentir + vivre et de reprendre bientôt la route de Naples.</p> + <p>Dans l'après-midi, Garibaldi fit son entrée, aux applaudissements + frénétiques de tout le monde; quelques drapeaux commencèrent à se + montrer avec froideur. On semblait, dans la ville, avoir beaucoup de + peine à s'habituer à l'idée d'être piémontisé à perpétuité et, certes, + à ce moment, le roi galant homme n'aurait eu qu'une mesquine + ovation.</p> + <p>Presque aussitôt entré à Messine, le Dictateur monta en voiture et + se rendit au Faro, à l'entrée du détroit, en passant par le Ringo, le + Paradis, la Grotta, etc. Cette course ne fut qu'un immense triomphe, + un cri de <i>Viva Garibaldi!</i> depuis la sortie de la ville jusqu'à + l'extrême pointe du Faro; et, cependant, il traversait la malheureuse + population sur laquelle les souffrances et les privations pesaient + depuis quelques jours. Quant à <i>il Re galantuomo</i>, il n'en fut + pas plus question que de l'empereur de la Chine, malgré l'air + conquérant des officiers piémontais qui accompagnaient le Dictateur. + Quand celui-ci rentra en ville, à la nuit faite, ce fut une course aux + flambeaux jusqu'à Messine. Toutes les fenêtres, tous les navires, + jusqu'au plus petit bateau, s'étaient pavoisés et illuminés de feux de + couleurs.</p> + <p>Ce dut être un agréable spectacle pour les troupes napolitaines + campées de l'autre côté du détroit à San-Giovanni, au fort + d'Alta-Fiumare, à la Torre del Cavallo, etc.</p> + <p>Aussitôt le retour de Garibaldi, deux compagnies de chasseurs des + Alpes partaient pour le Faro et, comme le général en chef, étaient + conduites jusqu'à leur poste avec force flambeaux et musique.</p> + <p>La trêve ne fut cependant définitivement signée que le 29. Les + principaux articles stipulaient:</p> + <p>La remise à Garibaldi des forts situés en dehors de la ville avec + leur armement;</p> + <p>L'embarquement, sans obstacle, de tout le personnel et le matériel + de l'armée;</p> + <p>La libre circulation en ville, pour leurs provisions, des soldats + ou officiers napolitains;</p> + <p>La libre circulation du détroit;</p> + <p>La parfaite égalité, pour les deux pavillons, dans le port de + Messine;</p> + <p>Une route, qui traverse le champ de manoeuvres de Terranova, devait + servir de ligne de démarcation entre les deux partis;</p> + <p>De chaque côté de cette route, deux lignes de factionnaires + gardaient chaque zone;</p> + <p>De plus, dans le cas où les hostilités recommenceraient entre la + citadelle, qui restait aux Napolitains, et la ville, la cessation de + l'armistice devait être dénoncée au moins quarante-huit heures à + l'avance.</p> + <p>Dès le lendemain 30, Messine semblait se réveiller d'un long + cauchemar. Les bâtiments de guerre rentraient dans le port. Ceux du + commerce les suivaient. La flottille de bateaux emboîtait le pas + intrépidement; et, le soir, sur le quai, dans la strada Ferdinanda, au + Corso, tout le monde se promenait comme d'habitude à la lueur d'une + illumination assez mesquine. Les cafés, rouverts par enchantement, + regorgeaient de consommateurs, Garibaldiens et Napolitains pêle-mêle; + et, enfin, sur les deux heures chacun rentrait chez soi. Laissons-les + dormir.</p> + <hr style='width: 65%;'> + <center> + <a name='V'></a><img src='images/5p131.jpg' width='438' height='300' + alt='' title=''> + </center> + <br> + <br> + + <h2>V</h2> + <br> + + <p>Pendant que les Garibaldiens se casernaient de leur mieux et + partout où ils pouvaient, l'armée royale, entassée vis-à-vis la + citadelle, se hâtait d'opérer son évacuation. Tous les vapeurs de + guerre napolitains et les transports se mettaient à la besogne. C'est + à Reggio que la plus grande partie était transportée. D'autres étaient + dirigés sur Scylla et la Bagnara. Le général Clary ne voulait se + réserver, dans la citadelle, que le nombre d'hommes strictement + nécessaire pour sa défense. Un mois plus tard, à la date du 31 août, + il ne restait plus au gouvernement royal que trois points dans toute + la Sicile: la citadelle de Messine, celle d'Augusta et la ville de + Syracuse.</p> + <p>Laissons donc cette armée gagner avec enthousiasme la terre ferme, + et revenons aux Garibaldiens. De grandes mutations avaient eu lieu + dans l'armée nationale. Les généraux de brigade Cosenz, Medici, Carini + et Bixio avaient été élevés au grade de majors généraux. Le colonel + Ehber passait général de brigade. L'armée devait s'appeler désormais + armée méridionale. Organisée définitivement, elle se composait de + quatre divisions d'infanterie, d'une brigade d'artillerie et d'une + brigade de cavalerie. Un appel aux armes avait été fait aussi à la + jeunesse messinoise qui n'avait pas mis beaucoup plus d'empressement, + pour ne pas dire moins, que celle de Palerme à s'enrôler sous les + couleurs piémontaises. Bien plus, beaucoup de Siciliens, de Messinois + entre autres, déjà incorporés dans l'armée, ne se gênaient pas pour + manifester tout haut leur répugnance à passer dans les Calabres. Il y + eut même, à ce sujet, une histoire que l'on peut raconter sans en + garantir l'authenticité quoiqu'elle soit parfaitement dans les idées + de la population de Messine. Un général ***, ayant appris qu'un + bataillon, entre autres, de recrues siciliennes déclarait qu'il ne + passerait pas sur le continent, avait fait réunir les hommes et leur + avait adressé une allocution dont voici à peu près le résumé:</p> + <p>«Vous êtes de braves enfants de la patrie. Elle vous est + reconnaissante, le général Garibaldi aussi et moi de même. Mais voire + rôle est de défendre la Sicile, le nôtre d'aller en Italie. Par + conséquent, il n'y a pas d'inconvénient à vous déclarer que ceux + d'entre vous qui voudront partir volontairement pour partager nos + dangers seront seuls appelés à ce service. Les autres resteront dans + les dépôts.» Ce bataillon se composait d'environ 350 hommes. Six se + déclarèrent prêts à combattre de nouveau pour la liberté et à passer + en Calabre. Comme le courage de ces six volontaires faisait honte aux + autres, ils ne trouvèrent rien de mieux que de les huer. Les mauvaises + langues prétendent que le général, qui n'avait voulu que s'assurer + sérieusement du plus ou moins de bonne volonté des hommes du + bataillon, avait pris ses précautions. Tous ces héros, au lieu d'être + renvoyés chez eux auraient été immédiatement divisés par faibles + fractions et incorporés dans d'autres bataillons avec lesquels ils + durent marcher bon gré mal gré. Du reste, une grande preuve de la + froideur de cette nation pour le métier des armes, c'est la mauvaise + humeur générale avec laquelle fut accueilli le décret de la + conscription, et l'opposition qu'il souleva dans toutes les villes et + campagnes de la Sicile. Le discours que le Dictateur prononça, en + faisant ses adieux à Messine, et que l'on trouvera plus loin, vient + lui-même attester que c'était avec peine que la jeunesse endossait le + baudrier.</p> + <p>Néanmoins, de Palerme à Messine, ce n'était qu'une suite non + interrompue de détachements de volontaires accourus de divers points + du continent; la plupart de ces détachements étaient très-nombreux et + allaient le plus vite possible rejoindre l'armée méridionale.</p> + <p>Presque tous ces convois arrivaient de Gênes, dirigés par Bertani + et sous le commandement de leurs officiers particuliers. C'étaient, en + grande partie, des soldats et des officiers piémontais, lombards, + toscans et florentins, ainsi que quelques Vénitiens, mais en petite + quantité. Tous, généralement, étaient assez bien équipés et armés.</p> + <p>Une foule de décrets parurent à Messine dès l'arrivée du Dictateur. + Les plus importants furent une suite d'arrêts des plus sévères contre + tout attentat à la vie, aux biens ou à la sûreté individuelle de + quelque individu que ce fût, y compris tous les employés de l'ancien + gouvernement, même les sbires. Presque chacune des infractions à ce + décret était justiciable des conseils de guerre, dont le jugement, + exécutoire dans les vingt-quatre heures, entraînait la peine capitale. + Les autres décrets avaient principalement rapport à la garde + nationale, aux finances et aux fournitures des troupes. Il serait trop + long de les énumérer.</p> + <p>Dès le lendemain de son arrivée à Messine, le Dictateur, avec la + fixité d'idées qui lui est particulière, commençait les préparatifs du + débarquement en Calabre. Pour cela, il fallait non-seulement une base + d'opérations qui était la Sicile tout entière, mais un point de + départ. Messine, devenue une ville neutre, bien que la circulation des + pavillons des deux partis y fût autorisée, ne pouvait convenir. De + plus, l'ennemi aurait trop facilement su tout ce qui s'y passait. On + choisit donc le Faro.</p> + <p>Le Faro est un village situé à l'extrémité d'une pointe de sable à + laquelle il a donné son nom et qui, lorsqu'on arrive à Messine par le + Nord, se trouve à droite de l'entrée du détroit. Deux étangs d'eau + salée, communiquant avec la mer par un canal à moitié comblé, occupent + l'entrée et le centre de cette espèce de presqu'île. Ce sont les + Anglais qui, lors de leur occupation, ont creusé ce canal pour abriter + dans les étangs les nombreuses canonnières qu'ils entretenaient le + long de la côte. A l'extrémité du Faro se trouve un fanal construit au + centre d'un petit fort carré et casematé. A un kilomètre environ de + celui-ci, sur la côte du large en dehors du détroit, existe un fort + bastionné qui avait été abandonné avec armes et bagages par les + Napolitains le surlendemain de l'affaire de Milazzo. Depuis la tour du + Faro jusqu'au village, ce ne sont absolument que des sables au milieu + desquels s'efforcent de surgir quelques touffes de cactus et de + figuiers de Barbarie. La population est composée presque exclusivement + de pilotes du détroit et de pêcheurs d'espadons.</p> + <p>Du Faro à Messine, il existait il y a quelques années des batteries + et des tours casematées, les unes très-anciennes, les autres datant de + l'occupation anglaise ou même plus modernes; mais tout cela avait + fini, faute d'entretien, par tomber en ruines, et il n'y existait pas + un canon au moment où se passaient ces événements. La route + stratégique elle-même était dans un fort triste état. L'artillerie y + fut donc immédiatement dirigée, et immédiatement aussi, fut commencé + un ensemble de travaux de fortifications et de batteries, défensives + pour le Faro, et offensives pour le détroit.</p> + <p>Chaque jour, plusieurs bataillons s'y rendaient le soir de Messine + et le lendemain étaient relevés par d'autres. Ils faisaient, pendant + douze heures de jour, l'office de travailleurs et, pendant la nuit, + celui de soldats. Car l'ennemi était maître du détroit; ses nombreux + vapeurs le sillonnaient en tous sens; puis, les côtes de Calabre étant + couvertes de troupes napolitaines, il paraissait chose bien facile, + par une nuit obscure, de jeter à terre sur les plages du Faro quelques + milliers d'hommes.</p> + <p>Le général Garibaldi allait tous les jours inspecter lui-même les + travaux de ces fortifications passagères et il en profitait pour + passer en revue les bataillons de garde. Il avait toujours soin + d'arriver sur les trois heures ou trois heures et demie du matin, + c'est-à-dire à l'heure où les appels avaient lieu. On y vit s'élever + d'abord, comme par enchantement, une batterie de huit pièces de + trente-deux avec des parapets d'une épaisseur moyenne de dix mètres. + C'était la plus rapprochée du fanal.</p> + <p>Un chemin couvert reliait cette batterie à une deuxième de trois + pièces de soixante-huit, tirant en barbette. L'espèce de courtine + produite par le chemin couvert qui reliait ces deux batteries, était + armée elle-même de plusieurs pièces de vingt-quatre, de caronades et + de deux obusiers de seize. Puis venait, à l'entrée du village, une + troisième batterie; une quatrième fut élevée un peu plus tard à + l'entrée du canal et une cinquième vis-à-vis l'église du Faro. Une + grosse tour d'origine anglaise, construite près du village, fut armée + d'une caronade et d'une superbe coulevrine en bronze portant les + armoiries des chevaliers de Malte. Les plates-formes du fort du fanal + reçurent elles-mêmes huit pièces de gros calibre. Tout cet ensemble + présentait vers le détroit un front assez respectable pour ne pas être + à dédaigner.</p> + <p>Ces travaux avaient été commencés primitivement sous la direction + d'un officier français. Mais le général Orsini, ayant quitté le + ministère de la guerre, vint prendre le commandement en chef de + l'artillerie de l'armée méridionale et, en cette qualité, celui du + Faro. Il n'eut rien de plus pressé, naturellement, que de trouver mal + tout ce qui avait été fait, d'en modifier beaucoup les détails et + quelque peu l'ensemble. Il eût peut-être mieux fait de laisser les + choses aller leur train et de tâcher de trouver des soldats aux + nombreux officiers d'artillerie, sachant tout excepté ce qu'était un + canon, qu'il avait amenés de Palerme avec lui. Il y avait, en résumé, + de quoi mettre trois officiers par pièce ou peu s'en faut.</p> + <p>Dès le 10 août, la pacifique presqu'île du Faro s'était + métamorphosée en camp retranché. Sur la plage, en regard du détroit, + s'alignaient trois cents ou trois cent cinquante barques de pêche, + future flottille de débarquement. A leur droite, deux batteries de + campagne, trophées de Milazzo et de Calatafimi, deux batteries + d'obusiers de montagne, provenant de la fonderie de canons improvisée + à Palerme, et une section d'obusiers de seize resplendissaient au + soleil, abritées en arrière par une forêt de baïonnettes en faisceaux, + au milieu desquels se promenaient les factionnaires de chaque + bataillon. Tout le village n'était lui-même qu'une vaste caserne où + allaient et venaient constamment des convois de vivres et de + munitions.</p> + <p>Pendant qu'au Faro tout était aux travaux, au débarquement et à la + guerre, dans la bonne ville de Messine, qui avait rêvé pour l'avenir + le calme et la tranquillité, rien n'était plus à la paix.</p> + <p>L'inquiétude recommençait à battre en brèche le courage des + habitants, et l'appréhension d'un autre bombardement venait de nouveau + les empêcher de dormir.</p> + <p>En effet, la cour de Naples, en espérant un instant arrêter + diplomatiquement Garibaldi, avait pu s'imaginer qu'en faisant la part + du loup elle le rassasierait, et avait projeté l'abandon de la Sicile + pour conserver le reste du royaume; mais revenue de son erreur, elle + commençait à s'émouvoir singulièrement de ces préparatifs de + débarquement et de leur apparence menaçante.</p> + <p>Elle savait que les forces de Garibaldi s'élevaient déjà à plus de + vingt mille hommes, véritables soldats, sans compter les non-valeurs + et les inutilités. Des forts de la Torre del Cavallo, elle pouvait + faire compter les canons de l'aventurier, du brigand auquel, + cependant, on donnait le nom de général dans toutes les transactions + de Palerme, de Milazzo et de Messine. Elle s'effraya donc à juste + titre. Cet effroi gagna naturellement le général Clary, commandant de + la citadelle, qui après avoir bien cherché, finit par trouver + qu'évidemment les environs de Messine et, par suite, le Faro devaient + être soumis aux termes et règlements de l'armistice et qu'en + conséquence, l'armée méridionale devait aller faire plus loin ses + préparatifs d'envahissement; les batteries qu'on élevait au Faro étant + en fait selon lui des ouvrages agressifs contre la libre circulation + du détroit et même contre les positions napolitaines des côtes de + Calabre. C'était une interprétation libre et surtout large. Aussi, sa + vive réclamation fut-elle réfutée encore plus vivement. Il s'en suivit + pas mal de pourparlers et pas mal de notes échangées. Comme chacun + tenait bon de son côté, il arriva ce qui arrive presque toujours en + pareille circonstance, c'est que, de guerre lasse, on en resta là. Les + Garibaldiens continuèrent leurs préparatifs, et le général Clary + conserva l'avantage de pouvoir les examiner tout à son aise avec sa + longue-vue de l'observatoire de la citadelle. Quant aux habitants, ils + firent comme le général Clary; ils en prirent leur parti.</p> + <p>Bien des moyens furent employés pour réchauffer la tiédeur + belliqueuse des citadins. Un des plus originaux fut, sans contredit, + les harangues en plein air renouvelées des Romains d'autrefois. Voilà + le Forum, voilà la tribune aux harangues, voilà surtout le grand + peuple. Mais hélas! le Forum est une petite place mesquine et froide, + et la tribune aux harangues est représentée par des tréteaux de + saltimbanque.</p> + <p>Le peuple roi se compose d'une centaine ou deux de particuliers + plus ou moins hétéroclites, et le grand orateur est un monsieur en + vareuse rouge. Quelquefois, ce dernier était le <i>padre</i> Gavazzi, + cordelier défroqué, homme éminemment éloquent, au dire des Siciliens + et autres Italiens, je veux dire Piémontais. Ce qu'il y a de certain, + c'est qu'il criait beaucoup. Quelques autres fois, c'était le + <i>padre</i> Pantaleone, le chapelain de Garibaldi, le cordelier de + Calatafimi. Lui aussi ne manquait pas d'une certaine éloquence, et, de + plus, il prêchait à l'ombre des voûtes religieuses. C'était dans la + cathédrale que ses conférences avaient lieu. Puis, il y eut les + manifestations, produit exclusivement indigène.</p> + <p>Ben-Saïa, brave homme s'il en fut jamais, qui, dans toutes les + tentatives révolutionnaires de la Sicile, a fait sa partie, sacrifiant + à la liberté, son idole, fortune et famille; Ben-Saïa apparaissait sur + la strada Ferdinanda, brandissant le drapeau national. Immédiatement + la foule l'entourait, vite une démonstration à la cathédrale! Une + musique! Celle-ci était vite trouvée. Alors au pas de charge, agitant + les chapeaux, les mouchoirs, appelant les dames aux balcons, le + cortège s'ébranlait, faisant la pelote de neige tout le long de la + route, arrivait comme un torrent à la porte de la cathédrale que le + bedeau s'empressait d'ouvrir à deux battants. La foule s'y + précipitait, comme un fleuve débordé, ne s'arrêtant qu'à la balustrade + du maître-autel. On se hâtait d'allumer tous les lampions et cierges + disponibles. Pendant ces préparatifs, la cohue s'agitait + tumultueusement dans l'église avec le va-et-vient d'une mer houleuse + et un brouhaha à ne pas s'entendre. Puis, éclatait un air de musique, + le plus vigoureux possible. Aussitôt après, les casquettes, les + mouchoirs, les bras, les jambes reprenaient leur office aux cris + répétés cent cinquante fois de: <i>Viva la Italia! Viva la liberta! + Viva Garibaldi! Viva Gavazzi! Viva la liberta! Viva Dumas! Viva il Re + Galantuomo!</i> etc, etc.</p> + <p>Quand on avait ainsi bien crié, et que tout le monde avait la + pépie, la musique détalait, Ben-Saïa la suivait, la foule emboîtait le + pas, on faisait le tour par le Corso et insensiblement chacun rentrait + chez soi, pendant que le bedeau éteignait ses cierges, refermait + précipitamment la porte de son église, et, de peur d'une deuxième + cérémonie analogue à celle-ci, se hâtait de mettre la clef sous la + porte.</p> + <p>Toutes les manifestations se ressemblaient ou à peu près. Mais + elles produisaient peu d'effet sur les sentiments belliqueux. Tout le + monde, à Messine, était, sans contredit, partisan de la liberté et las + du gouvernement napolitain: on voulait même bien se battre, à la + rigueur; seulement on tenait à rester chez soi.</p> + <p>Le contact des royaux et des Garibaldiens n'amenait jamais en ville + de rixes ni de vexations réciproques. Mais des consignes mal comprises + provoquaient souvent des haro de part et d'autre. Un jour, un canot + manoeuvré par un ou deux Garibaldiens, louvoyant pour sortir du port, + s'approchait trop du fort San-Salvador dont un factionnaire, le + premier venu, lui envoyait un coup de fusil. Naturellement, le bateau + se hâtait de se mettre hors de portée. Un instant après, un canot du + fort traversait le port pour venir à quai acheter des provisions. Les + Garibaldiens, à leur tour, envoyaient aux Napolitains une bordée de + malédictions et d'injures, et leur montrant une multitude de poings + vigoureux, disposés à taper, les obligeaient de repartir en toute + hâte. A la longue, ces taquineries devaient amener et amenèrent des + coups de fusil.</p> + <p>Vers le 10, arriva un officier napolitain chargé d'une mission + spéciale pour le Dictateur. Il devait, par tous moyens et toutes + promesses, tâcher d'obtenir du général l'abandon de ses projets sur le + continent. C'est à la même époque que le roi Victor-Emmanuel vint + aussi mettre sa lettre dans la balance. Ni l'un ni l'autre ne purent + rien obtenir.</p> + <p>L'officier napolitain s'en retourna, enchanté, dit-on, de l'accueil + qu'on lui avait fait. Quant au roi Victor-Emmanuel, tout le monde + connaît la réponse de Garibaldi.</p> + <p>Au 12, les préparatifs avaient pris des proportions gigantesques. + De leur côté, les Napolitains, sur la côte opposée, prenaient leurs + mesures, et l'escadre royale avait l'air, sinon l'intention, de + vouloir faire bonne garde et empêcher tout débarquement. Elle se + composait de six corvettes et de plusieurs petits avisos, ainsi que de + quelques canonnières. Ce n'était pas sans une certaine appréhension + que beaucoup, même des plus déterminés, parmi les officiers de l'armée + méridionale, envisageaient les projets du Dictateur. Malgré la + confiance sans bornes qu'on avait en lui et l'espèce de fascination + qu'il exerçait sur ses troupes, plus d'un, en réfléchissant à + l'opération difficile qui allait être tentée, se prenait d'une + inquiétude que tout semblait justifier.</p> + <p>N'était-ce pas bien osé d'essayer le passage d'un détroit occupé + par une escadre ennemie, sous le feu croisé de ses bateaux à vapeur et + de ses forts, sans autres ressources qu'une quantité de barques qui, + au moment de l'action, seraient encombrées de soldats et dont quatre + ou cinq à peine portaient de petits pierriers? Sans un seul bâtiment + de guerre pour protéger le passage, à peine avait-on deux ou trois + petits vapeurs pour servir de remorque. Si l'on ajoute encore à tant + de désavantages et de probabilités d'insuccès les obstacles matériels + que la violence des courants du détroit et la différence de marche des + embarcations devaient apporter à un ordre régulier de débarquement, la + confusion inévitable de toute opération militaire nocturne, on avouera + qu'à l'idée des entraves qui pouvaient retarder et même faire échouer + l'entreprise, chacun avait le droit de craindre pour le premier acte + d'un drame dont le dénoûment devait se jouer à Naples.</p> + <p>Quoi qu'il en soit, le général Garibaldi avait commencé, dès le 8, + à masser ses troupes dans les environs du Faro. Près de quinze mille + hommes y furent campés; au premier ordre, ils devaient se jeter dans + les barques et tenter le passage sous la protection des batteries du + Faro. La flottille se composait de plus de trois cents bateaux halés à + sec sur la plage les uns contre les autres et les équipages + bivouaquaient à côté de chaque embarcation. Elle était organisée en + plusieurs divisions. L'une d'elles était commandée par un + ex-lieutenant de vaisseau de la marine française, M. de Flotte, ancien + représentant du peuple, qui, à quelques jours de là, comme Roselino + Pilo, devait trouver la mort à la tête de son petit bataillon ou, + plutôt, de sa compagnie de marins français. Ce bataillon n'était pas + un des éléments les moins curieux de l'armée nationale. Pour servir + l'étranger, quelle qu'en fût la cause, aucun de ses membres n'avait + mis de côté ni oublié les moeurs traditionnelles et les allures + débrouillardes du troupier français. Aussi, appelait-on cette + compagnie, le bataillon des <i>croque-poules</i>. Au milieu de ces + sables inhospitaliers, lorsque, généralement, presque tout le monde + restait sur un appétit féroce, obligé de serrer autant que possible + les ceinturons et de grignoter de maigres pitances, le bataillon des + croque-poules menait joyeuse vie et faisait bombance. On y mangeait + des brochettes d'alouettes, des fricassées de pigeons, voire des rôtis + de gibier; on s'y procurait même des plats de douceurs. Aussi c'était + à qui aurait des amis et des connaissances parmi les croque-poules; ou + y était toujours bien accueilli, et, autour de chaque plat où huit + hommes se prélassaient, en se serrant on pouvait facilement trouver + deux ou trois places.</p> + <p>L'artillerie de campagne, avec ses approvisionnements et les + attelages, était alignée sur la plage, prête à s'embarquer au premier + signal sur le <i>City of Aberdeen</i>, le <i>Duc de Calabre</i>, + l'<i>Elba</i> et l'<i>Orégon</i>. Une trentaine de grands bateaux + plats, disposés pour transporter les chevaux et la cavalerie + stationnaient dans le premier étang, où l'embarquement devait être + plus facile qu'à la plage. De toutes parts, on était sur le qui-vive, + et on attendait incessamment l'ordre de départ. Ou apercevait bien + dans le petit golfe, entre la pointe du fort de Pezzo et la Torre del + Cavallo, les croiseurs royaux; mais leurs mouvements étaient indécis + et pouvaient, avec les bruits qui commençaient à courir, donner lieu à + bien des suppositions.</p> + <p>Quelques fusées, lancées par la frégate amirale, attestaient + seulement la surveillance supposée attentive des côtes du Faro par + l'escadre napolitaine. Le 9, les préparatifs se continuèrent encore + plus activement. Mais la nuit s'annonçait sombre et orageuse. Vers les + six heures du soir, en effet, le ciel se couvrit de gros nuages, les + côtés de Calabre disparaissaient dans des grains multipliés et le + tonnerre grondait sourdement sur les hauteurs d'Aspri-Monte. La brise, + qui avait fraîchi en même temps, rendait la mer tellement clapoteuse + dans le détroit qu'il était peu probable qu'aucune tentative put être + essayée avec succès contre la côte italienne. Cependant, à minuit + environ, par une obscurité des plus intenses, vingt-cinq barques à peu + près poussaient de terre à tout hasard chargées de volontaires, et + appareillaient. Elles allaient tenter la fortune d'un premier + débarquement: si elles réussissaient, c'était un premier succès, un + jalon, un noyau de volontaires et d'officiers, surtout un chef donné + aux insurgés de la Calabre.</p> + <p>En trois quarts d'heure, elles traversaient le détroit. + Malheureusement, l'obscurité et la force des courants ne leur avaient + pas permis de garder leur ordre de marche. Les unes vinrent faire tête + sous les forts mêmes de Scylla; d'autres s'échouèrent près de la Torre + del Cavallo. Les plus heureuses furent sous-ventées et abordèrent à + deux ou trois cents mètres plus loin que le fort d'Alta-Fiumare sur + une belle plage de sable où elles purent jeter à terre leurs + volontaires.</p> + <p>Deux cents hommes, en tout, débarquèrent. Mais Missori les commande + et tous sont déterminés. Aussitôt à terre ils s'élancent isolément + dans la montagne. Le lendemain, ils se retrouveront sur Aspri-Monte où + ils ne tarderont pas à être rejoints par les bandes calabraises. + Presque tous les hommes débarqués sont des guides dont Missori est le + colonel.</p> + <p>En essayant de rejoindre le Faro, plusieurs embarcations de la + flottille tombèrent en travers de l'escadre napolitaine qui ne souffla + mot et les laissa porter sur Messine. L'une d'elles vint même se jeter + sur l'avant d'un des bâtiments royaux qui pouvait l'anéantir d'un + souffle, mais qui resta sourd, muet et aveugle. Le lendemain 10, une + nouvelle tentative eut lieu sous les ordres du commandant de Flotte; + on voulait avoir quelques nouvelles des volontaires débarqués la nuit + précédente. Il était quatre heures et demie du matin lorsque son + embarcation atteignait la côte. Mais à peine l'avant avait-il touché + le sable que l'ennemi sortant de mille embuscades, vignes, jardins, + trous, maisons, ouvre une vive fusillade sur lui. Deux Garibaldiens + tombent grièvement blessés et on est forcé de rétrograder, non sans + avoir vigoureusement riposté au feu des royaux qui se hâtent à leur + tour de s'abriter en laissant plusieurs des leurs sur le carreau. + Cette petite expédition se composait de huit Anglais et huit Français. + Dans la nuit du 10 au 11, une autre tentative échoue encore. L'escadre + napolitaine s'était rapprochée du Faro et pesait passivement sur les + opérations projetées.</p> + <p>Il y avait alors tantôt au Faro, tantôt à Messine, une signora, la + comtesse della Torre, jeune et charmante femme, à nature sympathique, + dont le costume demi-hongrois et la désinvolture gracieuse et + militaire faisaient rêver bon nombre des blessés ou des malades + auxquels elle était venue offrir le tribut de ses soins et ses + consolations. On en a dit beaucoup de bien, on en a dit du mal. Il n'y + a pas de chose, quelque bonne qu'elle soit, qui ne trouve son + détracteur. Enfin, quoi qu'en aient dit quelques journaux bien ou mal + informés, elle n'en partageait pas moins avec une Française, madame de + ***, la direction des dames charitables, en petit nombre, il est vrai, + qui prodiguaient leurs soins aux blessés et aux malades dans les + hôpitaux.</p> + <p>La journée du 11 se passa à embarquer l'artillerie, les chevaux et + les hommes. Les vapeurs bondés de troupes, allumaient les feux à sept + heures du soir. Les compagnies de la flottille étaient parées à sauter + dans leurs embarcations.</p> + <p>Vienne le signal et tout cela va se mettre en mouvement. Mais, à + minuit, arrive un ordre contraire et, dans la matinée du 12, toutes + les troupes commençaient à débarquer.</p> + <p>Vers une heure, dans la nuit, on avait entendu une fusillade + très-vive et quelques coups de canon près des forts de Scylla et de + Pezzo. L'escadre napolitaine étant restée silencieuse, c'était donc à + terre que l'on s'était battu. Étaient-ce les volontaires débarqués ou + les Calabrais? Le feu cessait vers les deux heures un quart. Il + recommençait une heure après et durait jusqu'au petit jour. Au même + moment, un petit bateau, chassé par une corvette napolitaine, venait + s'abriter sous les feux du Faro, et la corvette, trompée dans sa + poursuite, s'arrêtait à portée de canon. C'était un habitant de Reggio + qui, à ses risques et périls, venait annoncer que quelques centaines + de Calabrais, réunis dans les ravins d'Aspri-Monte, allaient se mettre + en marche pour rejoindre les volontaires débarqués l'avant-veille et + qui, en ce moment, occupaient les hauteurs de Solano. Le débarquement + des troupes et de l'artillerie faisait supposer, naturellement à tout + le monde, un changement d'intentions de la part du général Garibaldi. + Mais, il faut l'avouer, ce fut à regret que les volontaires, entassés + depuis trente-six heures sur les vapeurs, se virent encore une fois + jetés sur les sables brûlants du Faro sans savoir quand il leur serait + enfin donné de mettre le pied dans les Calabres.</p> + <hr style='width: 65%;'> + <center> + <a name='VI'></a><img src='images/6p151.jpg' width='440' height= + '300' alt='' title=''> + </center> + <br> + <br> + + <h2>VI</h2> + <br> + + <p>Trois jours après, une frégate sarde arrivait au Faro, et restant + sous vapeur, communiquait avec le général Garibaldi. Ensuite elle + venait au mouillage dans le port de Messine. C'était le + <i>Victor-Emmanuel</i>. Le même soir, un petit aviso partant de + Messine touchait aussi au Faro. Ces allées et venues excitaient + vivement la curiosité générale. Le lendemain, on apprenait avec + étonnement que le général Garibaldi s'était embarqué dans la nuit sur + le <i>Washington</i>, dont tout le monde ignorait la destination; et + on lisait une proclamation rédigée à peu près en ces termes: «Le + général en chef Dictateur, étant obligé de s'absenter momentanément, + laisse au général Sertori le commandement des forces de terre et de + mer.» Suivait un ordre du jour de ce dernier donnant à l'armée et à la + population connaissance de ce décret et ajoutant qu'il espérait qu'en + l'absence du Dictateur, chacun s'efforcerait de continuer à faire son + devoir. C'est à cette époque que les troubles de Bronte éclatèrent. + Plusieurs assassinats et de honteuses scènes de pillage, provoqués par + les montagnards, obligèrent d'en venir à une répression énergique. Le + général Bixio fut dirigé sur ce point. Il fit saisir une vingtaine des + principaux émeutiers qui passèrent immédiatement devant un conseil de + guerre et furent fusillés séance tenante. Puis il vint à Taormini + rejoindre le corps de Cosenz et la brigade Ehber.</p> + <p>Pendant que ces événements se passaient au Faro, la ville de + Messine, métamorphosée en grande caserne, tâchait de faire contre + fortune bon coeur en rouvrant ses magasins le plus gaiement possible. + Tous les soirs, les musiques militaires circulaient dans la ville; et + la strada Ferdinanda, ainsi que le Corso, un peu plus illuminés et + embanniérés que dans les premiers jours, avaient presque un air + d'allégresse.</p> + <p>Les manifestations continuaient, soit dans les églises, soit sur + des places publiques. Les statues de François II et de son père + avaient éprouvé le même sort qu'à Palerme. Une fois la nuit arrivée, + il n'y avait plus guère que des Garibaldiens dans les rues et, par-ci + par-là, quelques soldats napolitains attardés dans leurs provisions, + ou quelques officiers dans leurs visites. On organisait activement les + nouvelles recrues, et chaque jour des promenades militaires avaient + lieu avec armes et bagages. Quelques-uns des corps campés au Faro + avaient reçu l'ordre de rentrer en ville.</p> + <p>Cependant la mésintelligence commençait à se mettre pour tout de + bon entre les lignes de factionnaires opposées sur le champ de + manoeuvres de Terranova. Presque chaque soir, on s'envoyait des gros + mots et des coups de fusil.</p> + <p>Mais en ville, une fois le sac à terre et le fusil mis de côté, on + continuait à vivre à peu près en bonne intelligence.</p> + <p>Les échos d'alentour se réjouissaient aux sons des airs guerriers + que soufflaient à outrance les musiciens de la citadelle, pour charmer + les entr'actes des grandes manoeuvres militaires que les soldats du + général Clary exécutaient journellement sur la plage entre la + citadelle et le fort San-Salvador. L'artillerie attelée y manoeuvrait + grand train, à côté des bataillons de chasseurs qui devaient s'estimer + heureux qu'on leur eût conservé ce petit espace pour se dégourdir les + jambes et ne pas perdre l'habitude du pas gymnastique.</p> + <p>Quand les parades étaient finies, les guerriers mettant bas la + veste, endossaient la blouse, et labouraient intrépidement un long + chemin couvert ou, plutôt, une longue tranchée qui reliait la + citadelle à San-Salvador.</p> + <p>Le lazaret, qui était resté dans les dépendances de la citadelle, + avait été converti en hôpital. Mais, si la plus grande partie de cette + garnison ne demandait pas mieux que de rester tranquille et de goûter + les délices d'une prison forcée, il y en avait d'autres qui, + malheureusement, aimaient l'odeur de la poudre et le bruit du fusil, + de loin bien entendu, à en juger du moins par leur attitude + journalière aussitôt qu'une affaire un peu sérieuse s'engageait.</p> + <p>Le 13, il y eut presque une bataille en règle vers les dix heures + du soir. Quelle en fut la cause? Naturellement il est impossible de le + savoir. Le fait est qu'une vive fusillade partit de la ligne + napolitaine, leurs vedettes se replièrent sur leurs grand'gardes; les + grand'gardes sur la citadelle; toujours en tiraillant avec + acharnement. Puis, une fois à l'abri dans les chemins couverts, de + nombreux cris de: <i>Viva il Re!</i> retentirent pendant plus d'un + quart d'heure. Quant aux Garibaldiens, comme il leur était défendu de + riposter, aussitôt que l'envie de batailler prenait aux guerriers de + la citadelle, ils se retiraient patiemment dans les ruines qui + longeaient leur ligne de factionnaires et attendaient que la grêle fût + passée. Ce soir-là, cependant, l'alerte, en ville, fut des plus vives. + Il y avait concert à la Flora, dans le jardin public de la strada + Ferdinanda; par conséquent, il y avait affluence et même une assez + grande quantité de dames. Les rues étaient illuminées et les boutiques + à peu près ouvertes. De nombreux volontaires et bourgeois flânaient + dans les rues; tout cela avait quelque apparence de gaieté, lorsque + retentissent tout à coup les premiers coups de fusil. Les volontaires + dressent l'oreille, les civils cherchent au plus vite leurs portes, + les femmes se trouvent mal, mais suivent leurs maris; les + illuminations s'éteignent aux environs des débouchés de la citadelle, + les boutiques se ferment à grand fracas, puis la générale bat, les + clairons sonnent l'assemblée. Un quart d'heure de ce tohu-bohu s'était + à peine écoulé que l'on voyait de fortes colonnes se diriger vers la + place de la Cathédrale, la place de la municipalité, les quais, et + occuper tous les points par lesquels les Napolitains pouvaient tenter + d'entrer en ville. Il faut cependant avouer que, malgré la consigne, + quelques rageurs ripostaient de temps à autre et renvoyaient aux + royaux coup de feu pour coup de feu.</p> + <p>Une belle corvette à vapeur anglaise, achetée par le général + Garibaldi, arrivait sur rade le lendemain, et on procédait + immédiatement à son armement. Une autre, plus petite, était + attendue.</p> + <p>Le 15, autre bataille, mais cette fois-ci, plus sérieuse et en + plein jour.</p> + <p>On ne sait toujours pourquoi ni comment elle commença. Une + fusillade s'engagea entre les deux lignes de vedettes. Du reste, tout + était à l'orage ce jour-là.</p> + <p>Depuis le matin, on suffoquait de chaleur. Des nuages bronzés + s'étaient accumulés sur les monts Pelore. L'air, chargé d'électricité, + rendait les plus paisibles d'une humeur massacrante. Positivement + l'atmosphère sentait la poudre.</p> + <p>Cette fois-ci, les Garibaldiens plus nerveux que d'habitude, + prirent en mauvaise part les galanteries napolitaines.</p> + <p>Les royaux, habitués à faire ces petites guerres sans danger et peu + disposés sans doute à se laisser éreinter au nez et à la face de leur + citadelle, se replièrent d'un seul bond jusqu'aux tentes de campement + où stationnait la grand'garde, à la limite des glacis de la + citadelle.</p> + <p>Là, soutenus par cette grand'garde et par une compagnie qui sortait + du chemin couvert, ils tinrent un instant pour filer ensuite de plus + belle et rentrer dans la place et dans les chemins couverts d'où ils + continuèrent leur feu innocent sur les Garibaldiens qui, déjà, avaient + cessé le leur. Comme il fallait que la comédie fût complète, le canon + vint terminer la représentation par une vingtaine de coups tirés on ne + sait contre quoi ni contre qui. Naturellement, tant tués que blessés, + il n'y eut personne de mort.</p> + <p>Mais des balles napolitaines étaient arrivées jusqu'à bord des + bâtiments de guerre sur rade. La chaloupe de la frégate à vapeur, le + <i>Descartes</i>, en ce moment en corvée au bout du quai, près du + champ de manoeuvres de Terranova, avait été obligée de s'abriter + derrière un chaland chargé de charbon qu'elle remorquait, puis de + l'amarrer en toute hâte à quai et de rallier son bord au milieu d'une + grêle de biscaïens et de balles dont plusieurs traversèrent les + bordages de l'embarcation.</p> + <p>Il y eut des plaintes motivées, auxquelles on répondit par des + excuses et par des explications qui n'en étaient pas. L'orage qui vint + à éclater et une pluie torrentielle amenèrent la fin des hostilités + pour ce jour-là.</p> + <p>Le héros de la bataille fut, sans contredit, un maître Aliboron qui + vint, au milieu de la fusillade et de la mitraillade, faire une fugue + sur le champ de bataille, secouant ses oreilles et lançant des ruades + dans toutes les directions. Ce brave animal, dont les élans de gaieté + défiaient les balles et les biscaïens qui pleuvaient autour de lui, + après avoir usé sa première ardeur, se mit tranquillement à brouter + puis à suivre et regarder curieusement les parlementaires qui se + succédèrent après l'affaire. Mais il s'obstina, malheureusement pour + lui, à vouloir bivouaquer sur le théâtre de ses lauriers et, dans la + nuit, il fut victime d'une seconde fusillade qui s'engagea vers les + deux heures du matin.</p> + <p>Le lendemain, les Napolitains plièrent leurs tentes, démolirent un + grand bâtiment en planches qui leur servait de magasin, firent rentrer + leur grand'garde et reculèrent leur ligne de vedettes jusqu'au milieu + de Terranova, ce qui n'empêcha pas la même comédie de se renouveler + presque chaque jour avec une mise en scène analogue.</p> + <p>Cependant le temps passait, et à chaque nouveau soleil on se + demandait: «Mais où est donc le Dictateur?» Mille bruits et mille + versions circulaient. Le général Garibaldi était allé, disait-on, tout + simplement à Naples. D'autres le faisaient prendre terre à Salerne + avec une armée de volontaires piémontais. L'affaire se compliquait. On + se mit alors à ruminer les faits passés.</p> + <p>Presque toute la marine à vapeur est absente. Qui sait où elle est? + Personne. On attendait de Palerme deux nouveaux bateaux à vapeur. Où + sont-ils? Tout le monde l'ignore. Beaucoup de nouveaux corps de + volontaires avaient été concentrés à Milazzo. Que sont-ils devenus? + Parbleu! voilà l'histoire: les vapeurs ont embarqué les troupes sans + tambours ni musiques; ils sont partis de même, ont attendu au large de + Salerne le navire de Garibaldi et on est débarqué.—Chacun répète + en ville cette petite historiette et on unit par y croire. Deux jours + se passent. On attend toujours avec anxiété l'arrivée d'un navire + quelconque qui va, certainement, apporter des nouvelles officielles du + débarquement à Salerne et de la marche en avant de l'armée + indépendante. Espoir déçu! Rien ne paraît et tout le monde de répéter: + Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?</p> + <p>Mais voilà bien une autre histoire. Un petit bateau calabrais + annonce à son de trompe à qui veut l'entendre que l'on est allé jusque + dans le porte de guerre napolitain de Castellamare, près de Naples, + attaquer un vaisseau, le <i>Monarc</i>, en cours d'armement. + Évidemment, pour qui connaît le caractère entreprenant et souvent + téméraire du Dictateur, ce doit être lui qui a tenté le coup de main. + Mais on a échoué tout en tuant le capitaine; seulement si le navire + eût été armé, on l'eût enlevé. Ce qui n'empêchait pas que l'on eût été + obligé de s'en aller plus vite que l'on n'était venu, etc., etc.</p> + <p>Arrive un capitaine de navire de commerce sarde, tombant tout + exprès du ciel à Messine, qui raconte comme quoi il a vu le général + Garibaldi, bien vu en personne, à la baie des Orangers, en + Sardaigne.—Ce n'est donc pas lui qui était à Castellamare ni à + Salerne? répète tout le monde en choeur.—Mais en voici un autre + qui prétend aussi l'avoir vu à Cagliari; puis un autre encore qui + assure que le général est allé tout tranquillement à Palerme.</p> + <p>Un dernier jure, par la barbe de Mahomet, que toutes ces nouvelles + sont erronées et que lui seul sait la vérité; lui qui arrive de l'île + de Maddalena, lui qui a vu le Dictateur tranquillement occupé à + visiter sa maisonnette de Caprera dans l'île du même nom. «Quand il + est débarqué, ajoute-t-il, tous les habitants l'auraient volontiers + porté en triomphe jusqu'à son ermitage. Il a eu toutes les peines du + monde à éviter cet honneur.»</p> + <p>On écoute, la bouche béante; mais, en revanche, on n'y comprend + plus rien. Le général, tout à la fois à Salerne, à Naples, à Caprera, + à la baie des Orangers, à Cagliari, à Palerme, c'est de la magie; les + plus forts y perdent leur latin, et on renonce, jusqu'à nouvel ordre, + à expliquer ce rébus dont l'arrivée seule du Dictateur pourra donner + la clef.</p> + <p>Voilà, en effet, qu'un beau matin un vapeur anglais, le <i>Prince + Noir</i>, arrive à Messine. Du plus loin qu'on l'aperçoit, on + reconnaît sur son pont les uniformes garibaldiens. Le navire entre + bientôt dans le port et vient mouiller près du fort San-Salvador. Le + général Garibaldi, le général Türr, le colonel Vecchi, le colonel + Bordone, etc., sont à bord. Le Dictateur débarque aussitôt, et se rend + de suite à bord du <i>Queen of England</i>, sa nouvelle corvette, + puis, de là à terre où il est reçu, comme toujours, aux acclamations + de tout le monde.</p> + <p>Maintenant, voici les faits dans toute leur vérité: le général + était allé effectivement à la baie des Orangers, à la Maddalena, à + Caprera, à Cagliari, à Palerme, et à Milazzo.</p> + <p>Sur le point d'entrer sérieusement en campagne et en présence des + forces accumulées par le gouvernement napolitain dans les Calabres, le + Dictateur voulait, avant de se lancer dans les hasards de la seconde + période de cette guerre, réunir tous ses moyens d'action; or depuis + quelque temps il attendait des renforts qui n'arrivaient pas et qui, + malgré les promesses de Bertani, paraissaient vouloir rester en route; + il savait cependant que plusieurs convois avaient quitté Gênes et + quelques autres points du littoral piémontais, et devaient se réunir + en Sardaigne pour opérer tous ensemble leur débarquement au port de + Sicile qui leur serait indiqué.</p> + <p>De longs jours s'étaient passés, et rien n'annonçait leur arrivée. + Le Dictateur paraissait inquiet et préoccupé: il avait été prévenu + sans doute par des dépêches de Turin qu'il se tramait quelque chose + comme d'enlever ces renforts à l'armée méridionale et les envoyer + opérer pour leur propre compte un débarquement sur les plages + romaines. Ce projet insensé, conçu par je ne sais qui, existait + réellement, et c'était juste ce qu'il fallait pour porter à la cause + italienne un coup mortel. Cette tentative, sans avoir aucune espèce de + chance de réussite, perdait certainement à tout jamais le parti que + représentaient le Dictateur et son armée. En face d'événements qui + pouvaient tout compromettre, Garibaldi se hâta de gagner la baie des + Orangers en Sardaigne, point de rendez-vous des nouveaux volontaires. + Que se passa-t-il? on n'en sait rien au juste. Ce qu'il y a de + positif, c'est que le général Garibaldi les harangua et les fit + rembarquer immédiatement pour Cagliari d'où ils purent être dirigés en + toute hâte sur Palerme et Milazzo. Ces nouveaux renforts s'élevaient à + près de six mille hommes: c'étaient des troupes tout organisées, il + n'y avait qu'à les aligner sur un champ de bataille.</p> + <p>De la baie des Orangers, le général Garibaldi se dirigea sur l'île + de la Madeleine, dans les Bouches de Bonifacio, dont il était peu + éloigné: il n'avait pas voulu venir aussi près de son ermitage de + Caprera sans revoir ces lieux qui lui rappelaient tant de souvenirs + d'affection et tant de soucis, de projets et d'inquiétudes. En + quelques heures à peine il arrivait avec le <i>Washington</i> au + mouillage de la Madeleine en passant par le canal de l'Ours. C'est un + des plus ravissants sites que l'on puisse voir, malgré sa sauvagerie + et son aridité.</p> + <p>A peine l'arrivée du Dictateur fut-elle connue que la ville entière + se précipita au-devant de lui, on l'eût en effet volontiers porté en + triomphe jusqu'à sa petite maisonnette.</p> + <p>Il ne sera peut-être pas indifférent de donner quelques détails sur + l'habitation de Garibaldi. Que l'on se figure une petite maison + carrée, élevée seulement d'un rez-de-chaussée avec trois fenêtres sur + chaque côté, une varanda sur la façade et un petit sémaphore rond sur + la terrasse, dans lequel on peut à peine se tenir debout. A gauche, en + regardant la maison, deux baraques de bois, dont l'une sert de cuisine + et que le général habitait pendant que l'on construisait, comme il le + disait, son château. Derrière ces deux baraques, un four. Devant la + maison, un enclos en pierres sèches fermant un jardin dans lequel + poussent à grand'peine cinq ou six figuiers étiques, quelques courges + et de maigres légumes qui ont l'air tout étonné d'avoir pu percer la + couche de cailloux au travers desquels ils se sont frayé passage. Puis + des lichens, des bruyères odorantes et quelques fleurs sauvages aux + parfums balsamiques. L'intérieur de la maison se divise en trois ou + quatre pièces habitables; deux, les seules occupées, sont à peine + meublées. L'une, la salle à manger, possède une chaise; l'autre est la + chambre à coucher, sous laquelle se trouve la citerne: elle est par ce + fait fort malsaine; cependant le général n'a jamais voulu en habiter + d'autre. Dans cette dernière se trouve un lit en fer sans rideaux, une + vieille table vermoulue, deux chaises sans dossiers et une ancienne + armoire. Chacun de ces meubles est un souvenir de sa mère et de sa + femme, morte à la tâche en partageant ses fatigues dans la campagne de + Rome. Il y a aussi, appendu au mur, un médaillon contenant des cheveux + de cette compagne dévouée, un portrait d'elle, un autre de Vecchi, son + aide de camp et son ami, l'historien de l'Italie opprimée qui + deviendra plus tard l'historien de l'Italie affranchie, et qui, + quoique fort riche, partage depuis longtemps les fatigues du général; + ses deux fils sont officiers dans la marine piémontaise. Quant au + restant des appartements, peu nombreux, ils servent de débarras et + leurs fenêtres sont veuves de presque toutes leurs vitres. On + comprend, en voyant cette habitation, qu'elle est souvent solitaire et + privée de ses propriétaires.</p> + <p>Mais ce qu'il y a de splendide, c'est la vue dont on jouit de + quelque point que ce soit de la propriété. Dans le Nord, la ville de + la Maddalena, et les hauteurs couvertes de fortifications qui sont en + arrière, les Bouches de Bonifacio, les côtes de Corse; dans l'Est, la + mer, l'entrée des Bouches, le feu de Razzoli; dans le Sud, les hautes + montagnes de la Sardaigne sur un des contre-forts desquelles apparaît, + se découpant en silhouette sur le ciel, l'ours gigantesque formé par + un éboulement de rochers et qui a donné son nom au canal qui + communique du port de la Maddalena avec la haute mer; dans l'Ouest, + encore la Sardaigne, des collines couvertes de pins et de campagnes + toujours vertes aux reflets irisés. Il y a de quoi contenter l'amateur + de points de vue le plus difficile.</p> + <p>Garibaldi parut éprouver un grand bonheur à faire visiter son + maigre manoir à ses compagnons d'armes. Malgré lui, il montra que les + propriétaires sont les mêmes partout. Après quelques heures données à + ses souvenirs, il repartait en donnant une vigoureuse poignée de main + au vieux pâtre et fermier tout à la fois qui sert de garde général à + son domaine. Une particularité curieuse et qui étonna singulièrement + ceux qui n'avaient pas été initiés à la vie intime du Dictateur à + Caprera fut de voir accourir au-devant de lui, aussitôt qu'il parut + aux confins de son territoire, une petite vache qui vint recevoir ses + caresses avec les démonstrations de la joie la plus vive, mais en + regardant fortement de travers et avec méfiance ceux qui + accompagnaient le général; elle avait évidemment aussi envie de leur + donner des coups de corne qu'elle était contente de caresser son + maître. Cet animal, qu'il avait élevé lui-même et nommé Brunettina, + obéit à sa voix comme le chien le plus soumis obéirait à son maître. + Dans la vie d'un homme comme Garibaldi, le plus petit détail devient + intéressant.</p> + <p>En quittant Caprera, Garibaldi se dirigea sur Cagliari pour hâter + le départ de ses transports et, de là, sur Palerme, où il ne resta que + quelques heures; il fit route ensuite sur Milazzo. Le vapeur anglais + le <i>Prince Noir</i> en partait en ce moment pour Messine, et le + général fit demander pour lui et sa suite un passage qui lui fut + accordé avec empressement.</p> + <p>Quant à l'affaire du <i>Monarc</i>, il va s'en dire que Garibaldi y + était tout à fait étranger et que ce coup de main, aussi mal conçu que + maladroitement dirigé, avait été tenté non-seulement sans son + consentement, mais même contre ses ordres. Certes ceux qui se + jetaient, tête baissée, dans une entreprise aussi téméraire montraient + un courage digne d'un meilleur succès, mais dans des opérations de ce + genre, il faut surtout une direction intelligente et une expérience à + toute épreuve. Cette tentative avortée et qui, de part et d'autre, + coûta la vie à plusieurs officiers, fut généralement mal vue et + hautement désapprouvée.</p> + <p>La première visite du Dictateur à son retour fut pour le Faro, d'où + chaque jour et presque chaque nuit on réussissait à jeter de faibles + détachements de volontaires sur les côtes de Calabre. Les travaux de + fortification avaient été entièrement terminés et presque toute + l'escadre dont pouvait disposer le général s'y trouvait alors réunie, + elle se composait de:</p> + <table border='0' cellpadding='1' cellspacing='1' summary=''> + <tr> + <td align='left'>Le <i>Tukery</i> (ancien <i>Véloce</i>) + armé,</td> + <td align='center'>portant</td> + <td align='right'>800</td> + <td align='center'>hommes.</td> + </tr> + <tr> + <td align='left'>Le <i>Washington</i></td> + <td align='center'>—</td> + <td align='right'>800</td> + <td align='center'>—</td> + </tr> + <tr> + <td align='left'>L'<i>Orégon (Belzunce)</i></td> + <td align='center'>—</td> + <td align='right'>300</td> + <td align='center'>—</td> + </tr> + <tr> + <td align='left'>Le <i>Calabria (Duc de Calabre)</i></td> + <td align='center'>—</td> + <td align='right'>200</td> + <td align='center'>—</td> + </tr> + <tr> + <td align='left'>L'<i>Elba</i></td> + <td align='center'>—</td> + <td align='right'>200</td> + <td align='center'>—</td> + </tr> + <tr> + <td align='left'>Le <i>City of Aberdeen</i></td> + <td align='center'>—</td> + <td align='right'>1,200</td> + <td align='center'>—</td> + </tr> + <tr> + <td align='left'>Le <i>Torino</i></td> + <td align='center'>—</td> + <td align='right'>1,500</td> + <td align='center'>—</td> + </tr> + <tr> + <td align='left'>Le <i>Ferret</i>, armé</td> + <td align='center'>—</td> + <td align='right'>200</td> + <td align='center'>—</td> + </tr> + <tr> + <td align='left'>L'<i>Anita (Queen of England)</i> armé</td> + <td align='center'>—</td> + <td align='right'>1,800</td> + <td align='center'>—</td> + </tr> + <tr> + <td align='left'>L'<i>Indipendente</i>, armé</td> + <td align='center'>—</td> + <td align='right'>1,700</td> + <td align='center'>—</td> + </tr> + <tr> + <td align='left'><i>Un autre</i> (nom inconnu) armé</td> + <td align='center'>—</td> + <td align='right'>800</td> + <td align='center'>—</td> + </tr> + </table> + plus, environ 250 bateaux de flottille, dont 20 ou 30 armés de + pierriers ou de petits obusiers de 4.<br> + <br> + + <p>C'était donc un total d'à peu près 10,000 hommes sans compter ceux + de la flottille, que l'on pouvait débarquer en un seul voyage sur la + terre ferme. Quant à la cavalerie et à l'artillerie, elles étaient, + comme il a été dit plus haut, destinées à être embarquées sur des + bateaux disposés <i>ad hoc</i> et où les précautions les plus grandes + étaient prises pour que le débarquement pût s'opérer d'une manière + prompte et facile en face de l'ennemi.</p> + <p>Les Napolitains avaient, pendant l'absence du général, évacué les + citadelles d'Augusta et de Syracuse. Leurs garnisons avaient été + rejoindre en Calabre les armées de Palerme, de Milazzo et de Messine. + Chaque soir, de la côte sicilienne on apercevait de l'autre côté du + détroit les feux allumés dans la montagne par les volontaires et les + insurgés de la Calabre. On en avait, du reste, journellement quelques + nouvelles, tantôt par des Calabrais, d'autres fois par des volontaires + expédiés par Missori. Ils avaient eu plusieurs engagements avec les + Napolitains, et avaient eu deux hommes tués et deux blessés. Ils leur + avaient aussi fait éprouver quelques pertes et leur avaient pris + plusieurs hommes. Ils restèrent douze jours dans les montagnes et + comptaient parmi eux Mario Alberto, le mari de la célèbre miss White + et le colonel Massolino, commandant en second. Presque chaque nuit, + dans la ville, des déserteurs trouvaient moyen de passer aux + Garibaldiens, les généraux de l'armée royale estimaient eux-mêmes à + plus de dix mille le nombre des désertions depuis le commencement de + la guerre.</p> + <p>Les deux ou trois jours qui suivirent le retour du général + Garibaldi virent arriver dans le port même de Messine plusieurs + vapeurs chargés de volontaires; en passant à côté du fort + San-Salvador, il y avait souvent échange de paroles peu amicales entre + les soldats napolitains et les casaques rouges.</p> + <p>Plus que jamais tout fut au débarquement, on recommença à masser + les troupes au Faro. A quelque prix que ce fût on enrôlait des + matelots partout où l'on en trouvait.</p> + <p>Les deux frégates sardes mouillées dans le port ainsi que la + frégate anglaise eurent de nombreux déserteurs, au grand + mécontentement de leurs commandants.</p> + <p>Presque chaque jour il y avait des coups de canon échangés du Faro, + soit avec les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare ou de la Torre del + Cavallo, soit avec l'escadre qui paraissait vouloir prendre une part + plus active à la défense des côtes de Calabre; mais ce feu à longue + portée avait un résultat à peu près nul; les boulets napolitains + tombaient à moitié distance et quelques-uns seulement de ceux du Faro + venaient en mourant atteindre de temps à autre leur but. Le 15 août, + il y eut aussi une vive alerte. Le <i>Descartes</i>, frégate à vapeur + française, ayant, à huit heures du matin, fait une salve pour la fête + de l'Empereur, on crut au Faro à un bombardement par la citadelle. La + même panique se produisit en ville. Aux deux ou trois premiers coups, + tous les habitants se précipitèrent aux portes et aux fenêtres pour + étudier avec anxiété l'explosion des projectiles. Toutes les troupes + se prirent à courir aux armes. Heureusement quelques personnes mieux + avisées, après avoir compté vingt et un coups, jugèrent que ce devait + être un salut et tranquillisèrent la foule à laquelle d'ailleurs les + nouvelles arrivant du quai rendirent immédiatement sa quiétude du + matin. Les bâtiments de guerre étrangers sur rade s'empressèrent + aussi, eux, de fêter par des salves et en se pavoisant la fête du + souverain français. Les Napolitains seuls, forts et bâtiments de + guerre, s'abstinrent de toute politesse. C'était au moins une + inconvenance.</p> + <p>Dans le port de Messine on s'occupait activement de l'armement du + <i>Queen of England</i>, baptisé l'<i>Anita</i> en l'honneur de la + femme de Garibaldi, ainsi que de celui d'un autre vapeur à grande + vitesse et à aube, nouvellement acheté aux Anglais. L'escadre + napolitaine paraissait inquiète et l'amiral qui la commandait avait + demandé des renforts immédiats à Naples, n'ayant pas, disait-il, et + cela était vrai, un seul bâtiment à opposer à l'<i>Anita</i>, qui + devait porter vingt-deux canons Amstrong, mais qui, de fait, n'était + qu'un grand bateau à hélice fort cassé et dont l'échantillon eût + permis difficilement la moitié de cette artillerie.</p> + <p>Un nombreux convoi d'armes, débarqué en ce moment à Messine, ainsi + que celles apportées par Alexandre Dumas, permirent d'armer avec des + carabines de précision plusieurs bataillons de chasseurs qui jusque-là + avaient conservé le fusil de munition.</p> + <p>Le 18 août, arrivaient encore plusieurs transports chargés de + volontaires piémontais et toscans. Toutes ces troupes, aussitôt + débarquées, étaient acheminées sur le Faro où l'armée nationale était + concentrée. On apprenait aussi que la brigade Ehber et celle de Bixio + marchaient sur Messine et devaient être déjà à Taormini et même plus + près. Mais rien n'avait transpiré des projets du général Garibaldi. + Toute l'escadre, moins trois ou quatre vapeurs, était mouillée sous + les batteries du Faro. On supposait les absents en mission vers + Palerme ou Milazzo.</p> + <p>Le 17 au soir, le général Türr avait accompagné Garibaldi dans une + reconnaissance sur la route de Taormini. Le 18, tout le monde, excepté + les intimes, croyait Garibaldi au Faro, lorsque le 20, au matin, le + <i>Béarn</i>, paquebot des messageries impériales, arrive du Levant eu + relâche à Messine et annonce qu'il a aperçu en entrant dans le + détroit, à quelques milles dans le Sud de Reggio, deux navires dont + l'un est à la côte, et qui viennent de débarquer une grande quantité + de soldats paraissant Garibaldiens. Il ajoutait qu'au moment de son + passage, l'escadre napolitaine s'approchait du lieu du débarquement et + que deux corvettes avaient immédiatement ouvert leur feu contre les + troupes débarquées et sur le bâtiment échoué. Le point qu'il désignait + pour théâtre de cet événement était la Torre delle Armi, au-dessous du + village de Mileto.</p> + <p>Grande rumeur dès lors, et bientôt le débarquement officiel de + l'armée nationale est annoncé par une proclamation. Le soir, la ville + est brillamment illuminée et l'on attend avec une vive impatience les + détails qui ne manqueront pas d'arriver le lendemain.</p> + <p>Voici ce qui s'était passé.</p> + <p>Depuis quelques jours, les brigades Bixio et Ehber ne faisaient que + marches et contre-marches. Ces brigades avaient accaparé plusieurs + grands bateaux sur lesquels avaient même eu lieu quelques préparatifs + d'embarquement. Dès le 17, la brigade de Bixio était à Giardini, et + celle de Türr à Taormini.</p> + <p>Le 17, dans l'après-midi, deux bateaux à vapeur, le <i>Franklin</i> + et le <i>Torino</i>, viennent mouiller à Taormini. Le <i>Franklin</i>, + plus près de terre et le <i>Torino</i> plus au large. L'embarquement + de la brigade du général Türr commença immédiatement. A cinq heures + environ, l'opération était terminée et les deux vapeurs faisaient + route de conserve pour Giardini.</p> + <p>Le 18, au matin, on commençait l'embarquement de la brigade Bixio. + Vers une heure, le général Garibaldi arrivait et pressait activement + le départ. A huit heures du soir, il était terminé. Les deux + capitaines des bâtiments avaient dû être provisoirement relevés de + leurs commandements. Garibaldi prit celui du <i>Franklin</i>, et Bixio + celui du <i>Torino</i>. On appareilla vers les onze heures du soir. Le + 19, au petit jour, on était sur la côte de Calabre à la Torre delle + Armi, près de Mileto, village situé au sommet d'un mamelon.</p> + <p>Une magnifique plage de sable, où la mer brise à peine, s'étend au + loin avec complaisance, offrant toutes facilités au débarquement. Sur + la droite, à l'extrémité de la plage, on distingue une église et un + peu en arrière, à moitié côte, le télégraphe. Les deux navires ont le + cap à terre. Vis-à-vis d'eux, on aperçoit la route royale qui longe la + côte et une belle magnanerie dont les plantations vont en s'élevant + par étages. L'habitation est au sommet du premier plateau derrière + lequel s'élèvent en amphithéâtre une foule de points culminants étages + les uns au-dessus des autres.</p> + <p>De Napolitains, pas de traces. Seulement on distingue, à douze + milles environ dans le Nord, les fumées de leur escadre. Le + <i>Torino</i> marche toujours à grande vitesse et s'échoue; mais le + fond est de vase molle et le navire reste horizontal. Le + <i>Franklin</i> arrive presque aussitôt; il stoppe à temps et évite le + sort du <i>Torino</i>. Immédiatement le débarquement commence sans + autre ressource que les embarcations des deux navires. Cependant il + s'opéra avec une telle activité, chacun y apporta tant de bonne + volonté que, trois heures après, tous les volontaires se trouvaient à + terre et les deux brigades étaient organisées et mises en + mouvement.</p> + <p>A l'instant où elles venaient de prendre position sur les premières + hauteurs en arrière de la plage, tandis que le quartier général + s'établissait dans l'habitation de la magnanerie, on vint prévenir le + Dictateur que l'escadre napolitaine se dirigeait à toute vapeur vers + le lieu du débarquement. Ordre fut donné de suite au <i>Franklin</i>, + qui essayait de renflouer le <i>Torino</i> de l'abandonner et + d'appareiller à l'instant pour Messine en faisant fausse route. Quant + à l'équipage du <i>Torino</i>, il reçut l'ordre d'évacuer le navire. + Dans ce moment, une corvette napolitaine, arrivée à portée, commençait + à tirer. On voulut mettre le feu au bâtiment; mais ce fut en vain. Les + matelots, qui, à ce qu'il paraît, n'étaient pas payés pour se faire + tuer, refusèrent obstinément d'armer une embarcation pour retourner à + bord. La seconde corvette, aussitôt à portée, ouvrit également son + feu, non-seulement sur le <i>Torino</i>, mais encore et surtout sur + les colonnes de Garibaldiens qu'elle apercevait à terre. L'ordre fut + alors donné aux troupes de descendre dans le ravin derrière les + hauteurs sur lesquelles elles étaient campées. Comme on n'avait pas + d'artillerie pour répondre au feu de l'escadre, il n'y avait pas + d'autre parti à prendre.</p> + <p>Pendant plus d'une heure, les corvettes continuèrent leur + canonnade. C'est en ce moment que passa le <i>Béarn</i>.</p> + <p>Une autre corvette napolitaine, restée en arrière, se détacha + immédiatement pour lui courir sus. Mais, quand elle eut reconnu, en + s'approchant, l'énormité de ce transatlantique et surtout le pavillon + français, elle se hâta de rejoindre ses conserves.</p> + <p>Bientôt, les corvettes napolitaines arment des embarcations et les + envoient à bord du <i>Torino</i>. Des amarres sont établies et les + corvettes essayent aussi, mais en vain, de le désensabler. Ne pouvant + y réussir, pas plus que le <i>Franklin</i>, elles finissent par le + piller et y mettre le feu.</p> + <p>L'armée passa cette première nuit dans un <i>fiumare</i>, à un + mille et demi environ du lieu du débarquement. Quelques volontaires + calabrais, accourus incontinent, assurèrent au général Garibaldi qu'il + n'y avait, dans les environs, aucune troupe royale. Cependant, on + s'éclaira avec soin et on fit bonne garde.</p> + <p>Les deux brigades trouvèrent peu de ressources en + approvisionnements. Le 20, à deux heures du matin, on se mettait en + route, marchant en colonnes et par sections. La division d'avant-garde + se composait du demi-bataillon de droite des chasseurs génois + commandés par Menotti; puis venait la première brigade commandée par + Bixio, à la tête de laquelle marchait Garibaldi, la brigade Ehber et + enfin le deuxième bataillon de chasseurs génois qui servait + d'arrière-garde. Le demi-bataillon de gauche de Menotti était déployé + en éclaireurs sur le flanc droit de la colonne. Quoiqu'il fit une + chaleur atroce, on marchait gaiement et en chantant comme s'il + s'agissait simplement d'un changement de garnison. De toutes parts les + habitants accouraient, saluant la colonne de mille vivat. On marcha + ainsi jusqu'à sept heures du matin, et on prit un moment de repos dans + un endroit où la route se dissimule entre deux collines. A onze heures + et demie, on arrivait au petit village de San-Lazaro où l'on s'arrêta + pour se reposer jusqu'à la nuit tombante. Des grand'gardes avaient été + placées assez loin en avant du village, et les volontaires avaient + reçu l'ordre de ne pas s'éloigner un instant de leurs faisceaux. A + sept heures du soir, la petite armée quittait San-Lazaro, se dirigeant + directement sur Reggio. A minuit, on faisait halte, et le général + Garibaldi, ayant réuni les généraux et les officiers supérieurs, + prenait ses dispositions d'attaque. Il fut décidé qu'on changerait de + route, et qu'on prendrait à travers champs vers la montagne. A trois + heures du matin, on descendit sur les faubourgs de Reggio, et à trois + heures et demie, la fusillade s'engageait avec quelques compagnies + napolitaines postées sur la route, qui furent rapidement mises en + déroute par deux bataillons garibaldiens et faites presque entièrement + prisonnières. Le bataillon de chasseurs génois de Menotti se précipita + au pas de course dans les rues du faubourg, appuyé par la première + brigade. En un instant, le bataillon napolitain qui l'occupe, quoique + embusqué dans les maisons, les vignes et les jardins, est refoulé vers + la ville où il se hâte de se réfugier. Les Garibaldiens y entrent + pêle-mêle avec lui. Vers midi, le fort de la Marine, situé au bord de + la mer et armé de seize pièces de canon de gros calibre, ouvrait ses + portes, baissait son pont-levis et se rendait avec armes et bagages + sans brûler une amorce.</p> + <p>Ce fort n'était, à proprement parler, qu'une batterie dirigée + contre la mer, mais fermée à la gorge par une muraille bien crénelée, + percée de plusieurs embrasures armées d'obusiers et de pièces de 12. + Le général Garibaldi s'y reposa quelques instants, puis, se mettant à + la tête de la deuxième brigade, il fit un mouvement de flanc pour + tourner les hauteurs du château. Le général Bixio venait d'être blessé + légèrement au bras gauche, il avait eu son cheval tué sous lui et son + revolver cassé à sa ceinture par une balle.</p> + <p>Pendant que le général Garibaldi opérait son mouvement tournant, la + première brigade se ralliait au fort de la Marine pour commencer + l'attaque de la ville.</p> + <p>Le château de Reggio, situé au sommet du mamelon sur lequel la + ville s'élève en amphithéâtre, envoyait des volées de canon dans + toutes les directions et partout où il pensait pouvoir atteindre les + assaillants. La place fut bientôt attaquée par trois points à la fois: + la grande rue, les hauteurs en arrière du château et les quais. C'est + surtout dans la grande rue que le combat fut le plus vif. Massés sur + la place du Dôme, appuyés par une batterie d'artillerie et ayant sur + leur droite une petite rue fortement barricadée et conduisant au + château, les Napolitains, en bataille sur la place, embusqués sur le + perron de la cathédrale et aux fenêtres, s'apprêtaient à faire une + vigoureuse résistance. Ils avaient une grande confiance dans leur + position, pensant qu'ils ne pouvaient être attaqués que de front et + avec un grand désavantage.</p> + <p>Le combat se prolongea effectivement sur ce point jusque vers le + soir; mais enfin, vigoureusement abordées à la baïonnette, les troupes + royales durent battre en retraite et en désordre sur le château, + abandonnant six des huit pièces qui étaient en batterie sur la + place.</p> + <p>Vers les dix heures du soir, le bataillon de Menotti attaquait de + front une forte barricade barrant le passage qui conduit de la grande + rue au château, à deux cents mètres tout au plus de celui-ci et sous + un feu plongeant des plus dangereux. Le combat fut long; mais, + intrépidement entraînés par Menotti, les chasseurs génois finissent + par se précipiter à la baïonnette sur la barricade dont ils s'emparent + vers les trois heures du matin, et dans laquelle ils s'établissent + pendant que les royaux se replient pas à pas vers le château sans + ralentir leur feu. La ville était donc au pouvoir de l'armée + nationale. Le reste de la nuit, les canonniers du château continuèrent + à envoyer, de ci de là, quelques paquets de mitraille et quelques + boulets, mais sans résultat.</p> + <p>Le matin, de bonne heure, l'armée nationale, décidée à en finir, + commença ses dispositions d'attaque contre le château. Il n'en fallut + pas davantage pour déterminer le général Vial à proposer l'évacuation. + Cette offre fut acceptée immédiatement. C'était le 21, au matin, que + se passaient ces événements.</p> + <p>La capitulation fut bientôt convenue et signée. La garnison + remettait le château et tout son matériel: artillerie, armes, + approvisionnements et munitions, au général Garibaldi. Les troupes + royales, avec armes et bagages, mais sans munitions, devaient + descendre sur le quai qui leur était réservé jusqu'à leur départ. + Aussitôt convenu aussitôt fait, et immédiatement les Napolitains + gagnèrent l'emplacement où ils devaient attendre leur embarquement, + pendant que l'armée nationale, pressée de marcher en avant, commençait + son mouvement sur San-Giovanni où, disait-on, deux divisions + l'attendaient dans des positions formidables et fortifiées de longue + date.</p> + <hr style='width: 65%;'> + <center> + <a name='VII'></a><img src='images/7p179.jpg' width='437' height= + '300' alt='' title=''> + </center> + <br> + <br> + + <h2>VII</h2> + <br> + + <p>Pendant que Garibaldi attaquait Reggio, le canon grondait partout + dans le détroit; les batteries du Faro échangeaient des boulets avec + un ou deux navires de l'escadre napolitaine, ainsi qu'avec les forts + de Pezzo, de la Torre del Cavallo et d'Alta-Fiumare, à propos d'un + débarquement qui avait lieu près de la Bagnara.</p> + <p>Dans la matinée du 21, de très-bonne heure, le général Cosenz était + descendu en Calabre, près de Scylla, avec une brigade composée de + douze cents hommes environ, un bataillon de chasseurs génois et le + bataillon français commandé par de Flotte.</p> + <p>C'est à l'entrée d'un grand <i>fiumare</i>, près d'un petit + village, entre Scylla et la Bagnara, que les troupes furent mises à + terre. Le bataillon français, débarqué un des premiers, repoussa les + quelques troupes napolitaines expédiées de la Bagnara, et bientôt + toute la colonne prit la route de Solano, village situé dans la + montagne, à cinq heures de marche environ du lieu de débarquement. + Elle fut aussitôt assaillie de toutes parts par les royaux, qui + occupaient les hauteurs et s'étaient retranchés dans une petite maison + blanche où l'on avait établi un avant-poste. Le bataillon français fut + envoyé par le général Cosenz pour en débusquer les Napolitains et + s'emparer de la hauteur. Ce coup de main, hardiment exécuté, eut un + plein succès. Malheureusement le commandant de Flotte fut tué roide + d'une balle dans la tête à l'instant où, après avoir blessé deux + officiers napolitains, il en faisait prisonnier un troisième.</p> + <p>Les soldats vengèrent terriblement leur chef, auquel le général + Garibaldi fit rendre le surlendemain les honneurs militaires dans + l'église de Solano. C'est sous une des dalles du choeur que les restes + de de Flotte sont déposés et, par ordre du Dictateur, on doit y élever + un monument.</p> + <p>Le bataillon français et son commandant furent mis à l'ordre de + l'armée, et le capitaine Pogam en prit provisoirement le + commandement.</p> + <p>La brigade de Cosenz, aussitôt les Napolitains repoussés, continua + son mouvement en laissant Solano sur la gauche, et gagna les hauteurs + pour arriver au-dessus de San-Giovanni, tournant ainsi complètement + les positions napolitaines qui ne devaient pas tarder à être attaquées + de front par le général Garibaldi.</p> + <p>Le 22 au matin, pendant que ce mouvement s'exécutait, un singulier + événement se passait au Faro. Une grande frégate napolitaine à hélice, + de soixante canons, entrait dans le détroit et venait reconnaître, à + petite distance, les batteries du Faro avec lesquelles elle engageait + une violente canonnade qui dura plus d'une demi-heure. Quelques + instants après, un vapeur à hélice français, rangeant les côtes de + Calabre, se présentait aussi à l'entrée du détroit et était reçu à + coups de canon par le Faro. Ce ne fut qu'au dix-huitième coup que les + canonniers reconnurent leur erreur et cessèrent le feu. Le lendemain + 23, au matin, le <i>Prony</i> arrivait sur rade de Messine, et une + demande de satisfaction était envoyée au commandant en chef de + Messine. A midi, le <i>Descartes</i> appareillait avec le <i>Prony</i> + pour aller mouiller sous le Faro et être prêt à agir si pareil + événement se renouvelait.</p> + <p>Mais le général Türr, commandant le Faro, s'était hâté de répondre + à la réclamation de notre consul à Messine, M. Boulard, et de lui + transmettre ses profonds regrets pour l'erreur qui avait eu lieu bien + involontairement. Au milieu du feu et sans longue vue, on n'avait pu + distinguer le pavillon français, car celui des Napolitains, même à + petite distance, permet à peine d'apercevoir les armoiries jaunes + frappées sur le blanc du pavillon; en outre, les canonniers étaient + sous l'influence de l'indignation causée par la conduite sans + précédent de la frégate napolitaine, le <i>Borbone</i>, qui, arrivée + dans le détroit sous pavillon français, avait tranquillement reconnu + les batteries, pris une position avantageuse pour les attaquer, et + commencé un feu meurtrier sur des hommes occupés sans défiance à la + regarder. Ce n'est qu'à la deuxième bordée que le pavillon français + avait été amené et remplacé par la bannière napolitaine. Sans prendre + positivement ce fait pour excuse, le général offrait la plus ample + satisfaction au commandant français, tout en flétrissant la conduite + du bâtiment de guerre napolitain qui n'avait pas craint, en + enfreignant toutes les lois maritimes internationales, d'être la cause + de l'exaspération des Garibaldiens; ce qui les avait entraînés, dans + leur exaltation, à tirer trop légèrement sur un navire dont ils ne + distinguaient pas au juste la nationalité.</p> + <p>Nonobstant, les commandants des trois bâtiments de guerre français + sur la rade de Messine, la frégate à vapeur le <i>Descartes</i>, et + les avisos le <i>Prony</i> et la <i>Mouette</i>, avaient décidé que + pendant que la <i>Mouette</i> se rendrait à Naples pour prévenir + l'amiral de ces faits, le <i>Descartes</i> et le <i>Prony</i> iraient + mouiller en branle-bas de combat près du Faro, de manière à être à + même de repousser par la force une nouvelle agression de ce genre.</p> + <p>En conséquence, à midi, les deux navires s'étaient dirigés sur le + Faro, au grand émoi de la population de Messine qui n'avait pas vu + sans inquiétude les préparatifs de branle-bas exécutés à bord des + bâtiments français. Il paraîtrait qu'une réponse peu convenable d'un + autre officier général de l'armée garibaldienne, était venue détruire + le bon effet produit par la lettre si convenable et si digne du + général Türr, et avait rendu nécessaire cette démonstration de la part + des commandants français. A deux heures environ, les deux navires + jetaient l'ancre un peu en dedans de l'entrée du détroit, et dans une + position où leurs batteries prenaient en enfilade toutes celles du + Faro.</p> + <p>Ceci se passait le 23. Vers les six heures du matin, la frégate le + <i>Borbone</i> se rapprochait du Faro et recommençait l'attaque des + batteries. Pendant près de trois quarts d'heure, le feu fut très-animé + des deux côtés; mais enfin la frégate se laissa culer et vint mouiller + près de la citadelle où elle débarqua en toute hâte ses blessés.</p> + <p>C'est pendant cette opération que les deux bâtiments de guerre + français quittaient eux-mêmes le port pour aller prendre leur position + au Faro. Aussitôt qu'ils eurent jeté l'ancre, on vit que le + <i>Borbone</i> se dirigeait dans le Sud, tenant le milieu du détroit, + accompagné des quatre vapeurs royaux qui composaient en ce moment + toute l'escadre. Quelques instants, elle resta stationnaire vis-à-vis + Reggio, puis on la vit border ses voiles et laisser porter vent + arrière dans le Sud, pour débouquer du détroit où on ne la revit pas, + non plus que les bâtiments de guerre napolitains qui marchaient de + conserve avec elle. Il était environ cinq heures du soir, au moment + où, de l'autre côté du détroit, on apercevait le pavillon national + arboré sur le fort de Pezzo.</p> + <p>Il ne restait qu'un petit vapeur de transport à San-Giovanni, ainsi + que deux ou trois autres à Reggio, mais sous pavillon parlementaire: + c'étaient ceux qui opéraient l'évacuation des troupes. A partir de ce + moment, la libre circulation du détroit était donc abandonnée à + l'escadre de Garibaldi sans que l'on pût expliquer ni comprendre une + semblable détermination de la part de l'officier général qui + commandait les forces de mer du roi des Deux-Siciles. Car il est + évident qu'il aurait pu encore faire beaucoup de mal aux troupes + nationales et appuyer de son feu, non-seulement les forts de Pezzo, + Alta-Fiumare, Torre del Cavallo et Scylla, mais encore protéger les + divisions de San-Giovanni, balayer la route royale qui suit le bord de + la mer et rendre la marche des troupes nationales difficile et longue + en les obligeant à prendre par la montagne.</p> + <p>Deux seules raisons peuvent, expliquer ce fait inouï: la première, + la mauvaise volonté; la deuxième, c'est que la frégate le + <i>Borbone</i>, qui devait se sentir mal à son aise depuis son premier + engagement avec le Faro où elle avait abusé du pavillon français, put + regarder comme un acte agressif contre elle-même l'appareillage des + bâtiments français. Ceux-ci en effet, étant venus mouiller très-près + des batteries, pouvaient lui donner à supposer qu'ils étaient peu + disposés à souffrir une nouvelle attaque et prêts même à lui demander + satisfaction. Dans ce cas, ce qu'elle avait de mieux à faire était + évidemment de filer le plus rapidement possible, et c'est ce qu'elle + fit.</p> + <p>Le même matin, deux heures environ avant l'affaire du + <i>Borbone</i> et des batteries du Faro, un combat d'avant-garde + s'engageait sur la terre de Calabre, au-dessous des hauteurs de + San-Giovanni, entre les avant-postes napolitains et les avant-gardes + du général Garibaldi.</p> + <p>Cette petite action eut lieu au milieu de champs de vigne et + d'oliviers; malgré les avantages de leur position, les royaux durent, + après une fusillade assez vive, et quoiqu'ils fussent soutenus par + plusieurs obusiers qui envoyaient, dans la direction des tirailleurs + ennemis, force obus et mitraille, se replier sur leurs positions de + San-Giovanni. Le feu cessait vers les neuf heures du matin.</p> + <p>A partir de la même heure, l'armée nationale, au fur et à mesure + que les troupes arrivaient, était dirigée par Garibaldi de manière à + prolonger, par la droite, la gauche de l'armée napolitaine en + contournant, par des sommets plus élevés, les positions militaires + occupées par les deux divisions des généraux Melendez et Briganti.</p> + <p>Ces divisions comptaient environ dix mille hommes avec artillerie + et cavalerie. Depuis longtemps déjà, cette armée était campée au même + endroit et y avait accumulé de grands moyens de résistance. Elle + occupait le sommet de deux plateaux, appuyant sa droite à un + télégraphe et ayant son front défendu par un profond ravin. De plus, + elle tenait sa communication avec le fort de Pezzo.</p> + <p>Pendant que les deux brigades commandées par le Dictateur + exécutaient leur mouvement, les troupes de Cosenz qui, après l'affaire + de Solano, avaient rapidement continué leur marche, commençaient à + montrer leurs éclaireurs sur les sommets des plateaux en arrière de + l'armée napolitaine. On aperçut bientôt leurs têtes de colonnes; puis, + on vit ces troupes opérer le mouvement contraire à celui du général + Garibaldi, c'est-à-dire s'étendre sur sa droite en prolongeant les + derrières de l'armée napolitaine de manière à la cerner tout à fait et + à lui couper la retraite sur les forts de Pezzo et de Scylla.</p> + <p>Après des efforts inouïs, les artilleurs de l'armée de Garibaldi + étaient venus à bout de hisser sur la montagne, à force de bras et par + des chemins épouvantables, quatre pièces d'artillerie. Pendant que ces + diverses manoeuvres avaient lieu, les royaux demeuraient dans leur + camp sans faire un seul mouvement ni défensif ni offensif. Leurs + pièces en batterie restaient silencieuses, même en voyant les + chasseurs de Menotti venir en éclaireurs jusqu'à deux cents mètres de + leur camp. A trois heures de l'après-midi, le tour était fait et les + Napolitains complètement isolés et coupés de leur base d'opération et + de retraite.</p> + <p>Insensiblement les lignes de l'armée indépendante se resserrèrent. + Il n'y avait plus à hésiter pour l'armée royale. Après s'être laissé + tranquillement entourer, il fallait prendre un parti, mettre bas les + armes ou se frayer une route sanglante au milieu des casaques rouges + et racheter ainsi, par un trait de courage, l'ineptie ou la trahison + des généraux.</p> + <p>Malheureusement pour elles, là comme presque partout, les troupes + royales n'eurent que le courage de leur opinion, et leur profonde + horreur pour la bataille leur fit prendre le parti, certes le moins + dangereux, de décamper au plus vite et dans toutes les directions, + abandonnant armes et bagages, effets et drapeaux.</p> + <p>Ce fut une débandade inouïe, une fuite insensée que rien ne pouvait + arrêter.</p> + <p>Toute cette cohue, en pantalons de toile bleue et en vestes, se + prit à courir à la fois au grand galop, et à travers champs, qui vers + la plage, qui vers la route de Scylla; ceux-ci, prenant une autre + direction, se précipitaient comme des grenouilles les uns par dessus + les autres dans un <i>fiumare</i> au fond duquel ils arrivaient en + pelote compacte et où, pendant qu'ils se cherchaient eux-mêmes dans ce + pêle-mêle de bras et de jambes, ils étaient enterrés sous des + camarades qui leur tombaient sur la tête; ceux-là, après avoir pris + par une traverse et voyant devant eux et sur leur flanc des casaques + rouges, se mettaient à tourner comme des lièvres au milieu de ce + labyrinthe de baïonnettes bien inoffensives cependant, car ceux qui + les portaient avaient pitié de ces malheureux fuyards qui semblaient + avoir perdu la raison.</p> + <p>Bientôt la panique gagna le fort de Pezzo.</p> + <p>En voyant leurs camarades de San-Giovanni galoper à en perdre + haleine sur la plage, les factionnaires commencèrent par déposer à + terre sacs, fusils, sabres, gibernes, etc., puis, s'accrochant par les + mains à la magistrale du rempart, ils se laissèrent glisser dans les + fossés d'où, gravissant cahin-caha l'escarpe, ils se hâtèrent de se + joindre aux ébats fugitifs des héros de San-Giovanni.</p> + <p>Quant à ceux qui étaient dans le fort, les plus pressés firent le + saut par les embrasures. Ceux de garde à la porte trouvèrent plus + court de l'ouvrir et de détaler par ce chemin, en sorte qu'en quelques + minutes il n'y resta plus qu'un Garibaldien stupéfait qui, arrivé là + par hasard, ne trouva rien de plus simple que de se nommer gouverneur + provisoire et, en cette qualité, de se donner l'ordre de rester en + faction à la porte du fort, ordre qu'il exécuta gravement en attendant + que quelques autres compagnons vinssent lui permettre d'y placer une + garnison. Il va sans dire que quelques paysans ou habitants des + environs regardaient cette triste comédie, les mains dans leurs poches + et paraissant aussi peu soucieux du désastre des royaux que du succès + de l'armée nationale. C'est pénible à dire, mais ce fut ainsi.</p> + <p>En somme, le 23, à cinq heures, les deux rives du détroit + appartenaient à l'insurrection, sauf Alta-Fiumare, la Torre del + Cavallo et Scylla. L'escadre napolitaine avait disparu et toutes les + troupes du Faro, embarquées à la hâte, traversaient en Calabre sous la + protection du <i>Véloce</i> qui, à partir de ce moment, remplaçait, + pour le compte du Dictateur, la croisière napolitaine évanouie dans le + lointain vers le Sud.</p> + <p>Il y eut, dans cette inexplicable affaire de San-Giovanni, appelée + aussi affaire du camp de Piala, une manoeuvre parfaitement entendue et + encore mieux exécutée par les soldats de l'armée nationale, peu + expérimentés cependant.</p> + <p>C'est à peine si le chiffre réuni des deux corps de Garibaldi et de + Cosenz s'élevait à quatre mille hommes. Ils attaquaient, sans + sourciller, un ennemi fort de plus du double et dans de superbes + positions. A quoi donc, là comme dans la marine, attribuer un + semblable sauve-qui-peut? Ce qu'il y eut de fâcheux encore pour + l'armée royale, c'est que, parmi les troupes de Piala, se retrouvaient + bon nombre des officiers de Milazzo qui ne devaient cependant plus + servir pendant la guerre. La seule victime de cette affaire fut un + pauvre soldat qui, arborant le pavillon parlementaire sur une petite + maison blanche vis-à-vis les tirailleurs napolitains, fut tué d'un + coup de fusil, ce qui faillit singulièrement embrouiller les + choses.</p> + <p>En fait, y eut-il capitulation, oui ou non? Il paraît que oui, + puisqu'il y a eu pavillon parlementaire, et puisqu'à la suite de cette + capitulation le général Garibaldi laissa ces inoffensifs guerriers se + retirer tranquillement par toutes les routes possibles, avec leurs + effets personnels mais sans armes ni sacs. Seulement ce qu'il y a de + plus positif encore, c'est, que les plus désireux de s'en aller, ceux + qui savaient par expérience qu'un coup de feu maladroit entraîne une + affaire, même contre la volonté des deux partis opposés, commencèrent + bien certainement la déroute avant que les articles de la capitulation + ne fussent ni clos ni signés.</p> + <p>Vers les six heures du soir la plage était couverte de fuyards + napolitains qui y bivouaquèrent. Quant à la route royale, c'était une + longue procession du même genre gagnant en toute hâte la petite ville + de Scylla.</p> + <p>Le lendemain matin 24, de bonne heure, et à l'instant où les + avant-gardes de l'armée nationale arrivaient à la hauteur des forts + d'Alta-Fiumare et de la Torre del Cavallo, ceux-ci arboraient pavillon + blanc et demandaient à se rendre aux mêmes conditions que l'armée de + San-Giovanni, ce qui leur fut octroyé sans la moindre difficulté.</p> + <p>Le soir, l'armée de Cosenz, celle de Garibaldi, et toutes les + troupes du Faro qui ne cessaient de passer d'un bord du détroit à + l'autre, campaient autour de Scylla, et la Bagnara, qui est à onze + kilomètres plus loin et sur le bord de la mer, était occupée par une + avant-garde.</p> + <p>Ce même soir, on put assister à un spectacle splendide. Les deux + rives du détroit, complètement illuminées sur toute leur étendue, + offraient le tableau le plus magique qu'il soit possible d'imaginer. + Il faut avoir vu une semblable féerie pour s'en rendre compte, car il + n'est pas possible de la dépeindre.</p> + <p>Le lendemain matin 25, toutes les troupes ayant effectué leur + passage, le général Garibaldi organisait une seconde armée sous la + dénomination d'armée méridionale.</p> + <p>Elle devait se composer des nouveaux volontaires ainsi que des + soldats et officiers de l'armée napolitaine qui venaient en assez + grand nombre offrir leurs services.</p> + <p>Quant à la première armée, celle des volontaires de Marsala, + Palerme, Milazzo, etc., elle devait conserver le titre d'armée + nationale.</p> + <p>Le même jour, et pendant que les armées de l'indépendance + marchaient sur la Bagnara, un vaisseau français, l'<i>Impérial</i>, + arrivait à Messine pour remplacer le <i>Descartes</i> rappelé en + France. Quant au <i>Prony</i>, il restait en station au Faro.</p> + <hr style='width: 65%;'> + <center> + <a name='VIII'></a><img src='images/8p193.jpg' width='442' height= + '300' alt='' title=''> + </center> + <br> + <br> + + <h2>VIII</h2> + <br> + + <p>De Scylla, l'armée nationale devait marcher sur Monteleone, en + suivant la route royale et en passant par Palmi, Gioja, Nicotera, + Mileto et Monteleone. Les environs de celle dernière ville avaient + paru favorables aux généraux napolitains pour tenter un dernier effort + contre l'armée de Garibaldi.</p> + <p>De la Bagnara à Palmi, la route suivie par l'armée, quoique assez + pénible, se fit grand train et sans alerte; presque à chaque pas, on + rencontrait des soldats napolitains, sans armes ni bagages, regagnant + leurs foyers, insoucieux de l'armée à laquelle ils avaient pu + appartenir. Des bandes de Calabrais plus ou moins nombreuses se + joignaient aux volontaires dans chaque localité. Le 26 août les + troupes indépendantes occupaient Nicotera et toute la ligne jusqu'à + Rosarno, ayant une partie de leurs brigades en route de Rosarno, sur + Mileto. Le soir on était à Mileto, chassant devant soi quelques + compagnies de troupes royales qui n'attendaient comme toujours que + l'occasion de plier bagages devant l'ennemi.</p> + <p>On avait appris la veille l'assassinat du général Briganti par ses + propres soldats à Mileto; on y trouva la confirmation de cette + nouvelle et les détails de ce meurtre.</p> + <p>Le général Briganti s'était enfui de Reggio à la tête de sa brigade + pour ne pas capituler avec Garibaldi. Après l'affaire de San-Giovanni, + ce général, qui occupait les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare, etc., les + avait rendus à l'armée libératrice, et le Dictateur lui avait laissé + son cheval et ses armes, ainsi que deux lanciers pour lui servir + d'escorte.</p> + <p>Cet officier supérieur partit de suite à franc étrier pour + rejoindre à Monteleone l'armée du général Vial. Le 25, il fut arrêté à + Mileto par une brigade napolitaine composée du 4e et du 16e de ligne. + Des officiers l'entourent, l'injuriant et l'accusant de les avoir + trahis et vendus à l'ennemi pour une somme de cinq millions. Le + général irrité d'abord, puis reconnaissant que sa vie est en danger au + milieu de ces forcenés, chercha par des paroles de persuasion à les + faire revenir de l'erreur dans laquelle la passion les entraînait, + mais ce fût en vain; à ce même moment arriva un autre officier, un de + ces porteurs de nouvelles qu'on voit rarement sur un champ de + bataille, mais qui, dans les cafés et les lieux publics, sont toujours + ceux qui crient le plus haut et paraissent vouloir manger tout le + monde. Quarante mille Autrichiens, affirme-t-il, sont débarqués au + Pizzo. Le roi François II est à leur tête, ils marchent déjà pour + prendre de flanc l'armée libérale et l'arrêter court dans son + mouvement en avant sur Monteleone, Le général resté à cheval cherche + alors à ramener à lui les soldats. Il avait à peine commencé à leur + parler qu'un sergent, le couchant en joue, lui ordonna de crier vive + le Roi. Le général leva son képi, et, l'élevant au-dessus de sa tête, + cria vive le Roi, en disant qu'il n'avait pas besoin d'être contraint + à cela et que c'était l'expression de son âme. Un coup de feu qui + traversa la poitrine de son cheval le fit au même moment rouler dans + la poussière.</p> + <p>Le malheureux se releva tout meurtri et couvert du sang de sa + monture; il fit appel aux sentiments d'honneur militaire des soldats, + mais une décharge de plus de quarante coups de fusil retendit roide + mort. Il tomba la face contre terre et le bras droit étendu sur ses + assassins comme si, à l'instant où la mort le frappait, il leur eût + jeté une malédiction suprême, et voulu les stigmatiser de honte et + d'infamie.</p> + <p>Ce pauvre général croyait encore sans doute à l'honneur de cette + armée qui, pour se servir de l'expression véhémente d'un officier + français spectateur de toutes ces turpitudes, devrait être marquée au + bas des reins du stigmate de la lâcheté. Les deux lanciers qui + servaient d'escorte au général avaient jugé prudent de tourner bride + aussitôt qu'ils avaient vu le guet-apens dans lequel était tombé leur + chef. Quant aux officiers qui avaient provoqué ce triste événement, + ils étaient restés spectateurs du crime sans chercher à + l'empêcher.</p> + <p>Aussitôt que le général Vial eut connaissance de cet assassinat, il + partit pour Naples donner sa démission accompagnée de celles de deux + autres généraux de brigade. Quant aux quatre ou cinq mille royaux en + position à Monteleone, ils allaient traditionnellement se mettre à + piller et saccager la ville, lorsque, heureusement, dans la nuit du 26 + au 27, le général Sertori arriva avec son état-major et une escorte de + guides. Il n'en fallut pas davantage pour faire détaler à force de + jambes ces ignobles pillards qui, se débandant dans toutes les + directions, regagnaient leurs foyers ou les bandes de chenapans qui + commençaient à se montrer dans les montagnes et à faire le métier de + détrousseurs de grand chemin.</p> + <p>Le 27, Garibaldi arrivait lui-même à Monteleone, les troupes + royales envoyées pour soutenir celles de cette ville et qui se + dirigeaient sur Cosenza durent, en apprenant l'occupation, s'arrêter + et attendre de nouveaux ordres. A Monteleone, l'armée nationale se mit + en rapport direct avec les insurgés de la Basilicate et des terres de + Bari. L'insurrection précédait partout l'armée libérale. Le 26, le + général Scott expédiait de Salerne une forte colonne dans la direction + d'Avelino où l'on avait arboré le drapeau national. Potenza suivit + immédiatement le mouvement d'Avelino, les troupes royales en furent + chassées par la garde nationale, et une nouvelle municipalité y fut + établie le 28. Les Garibaldiens marchaient sur Cosenza le 29, et + poussaient leurs avant-gardes jusqu'à cette ville. Le général + Caldarchi, qui y commandait la brigade napolitaine, se hâta de + parlementer et de quitter la place avec armes et bagages, à condition + de ne plus servir pendant la guerre contre les troupes de Garibaldi, + de maintenir la plus grande discipline sur la route que suivrait sa + brigade en se retirant et de laisser regagner leurs foyers, ou l'armée + libérale, à ceux qui en témoigneraient le désir; de plus il devait + laisser en ville le matériel et les armes en magasin, il devait encore + se retirer sur Salerne, et son itinéraire étant fixé d'avance, il + s'engageait à le suivre sans y faire aucun changement.</p> + <p>Le 30, les campagnes au Nord et à l'Est de Potenza envoyaient à + l'armée nationale un renfort de près de deux mille volontaires, tous + Calabrais, et l'on apprenait le débarquement à la Punta-Palinuro ou à + Sala, non loin de Salerne, d'une forte division de l'armée + indépendante, commandée par le général Türr. A partir de ce jour, il + est bien difficile de pouvoir suivre les mouvements de l'armée + libératrice non plus que de celle des Napolitains.</p> + <p>Les premiers s'avancent toujours hardiment sur une ligne de front + assez étendue; les seconds, au contraire, battent sans cesse en + retraite sans s'inquiéter de ce qui en arrivera. Avec ces deux + systèmes si différents, il n'était pas difficile de prévoir que + bientôt l'armée nationale serait à Naples. Effectivement, le 4, les + volontaires étaient à Potenza et campaient sur la route de Naples et + sur celle de Montepillaro.</p> + <p>Les Napolitains avaient établi autour de la ville quelques travaux + de fortifications passagères, qu'occupèrent immédiatement les gardes + civiques.</p> + <p>Il ne restait plus à cette date dans toutes les provinces de + l'Adriatique, la terre d'Otrante, la terre de Bari, la Capitanate, les + deux Calabres, les principautés Ultérieure et Citérieure, la + Basilicate, un seul soldat ni un magistrat royal; partout les + soulèvements étaient aussi rapides qu'instantanés, mais quoi que l'on + en dise, les événements s'accomplissaient bien plus aux cris de + <i>Viva la liberta!</i> qu'à ceux de <i>Viva il re galantuomo!</i> + dont on paraissait aussi peu se soucier que de l'annexion qui était un + mot creux, fort peu compris par les Calabrais en général.</p> + <p>Le clergé, de même qu'en Sicile, prenait part ostensiblement à ces + manifestations; les capucins, les cordeliers surtout, venaient en aide + au mouvement et ne craignaient pas au besoin de jeter leurs bonnets + par-dessus leur tête en se faisant soldats pour tout de bon.</p> + <p>A Foggia, le départ des troupes royales fut moins pacifique. En se + retirant, priées trop impoliment, à ce qu'il paraît, de décamper, + elles se fâchèrent sérieusement et engagèrent avec les soldats + citoyens une fusillade qui fit quelques victimes départ et + d'autre.</p> + <p>Salerne fut menacée le lendemain 5, par les brigades Bixio, Ehber, + Türr, etc. S'attendant à une certaine résistance, l'armée libérale + avait établi ses avant-postes sur les bords de la Selle, petite + rivière ou plutôt torrent qui descend des montagnes et forme plusieurs + embranchements dont le principal longe la route royale de Montefano à + Evoli. Dans la nuit, une partie des troupes vint prendre position + entre Evoli même et Vicenza, prenant ainsi à revers les royaux qui + pouvaient se rencontrer en avant de Salerne: de Vicenza à Salerne, il + n'y a que quelques lieues de marche.</p> + <p>Le 6, une brigade napolitaine, venant de la Capitanate qu'elle + avait évacuée quelques jours auparavant, descendait de Caglieri à + Vicenza, lorsqu'elle rencontra les avant-postes de l'armée + indépendante; elle s'empressa de capituler et une partie passa aux + Garibaldiens. Le même jour, le gros de l'armée était en vue de + Salerne, où elle entrait la nuit et le lendemain matin sans tirer un + coup de fusil, et ayant le Dictateur à sa tête.</p> + <p>Le 7, Garibaldi adressait une proclamation à la population + napolitaine, dans laquelle on remarquait le passage suivant: «Je le + répète, la concorde est le premier besoin de l'Italie, nous + accueillerons comme des frères ceux qui ne pensaient pas comme nous à + une autre époque, et qui voudraient aujourd'hui sincèrement apporter + leur pierre à l'édifice patriotique,» etc., etc.</p> + <p>Enfin le 8, le général Garibaldi, devançant son armée, entrait à + Naples avec cinq ou six de ses officiers d'ordonnance ou amis sans + s'inquiéter le moins du monde des troupes royales qui occupaient + encore les postes de la ville et les forts.</p> + <p>Garibaldi était en voiture, ayant à côté de lui Bertani et un + officier; dans une seconde voiture étaient trois ou quatre autres + officiers. Son entrée et son parcours dans les rues jusqu'au palais de + la Forestiera ne furent qu'un long triomphe, et la garde nationale, + qui s'était immédiatement réunie, vint défiler sous les fenêtres du + Dictateur et prendre le service du palais.</p> + <p>Deux jours avant, le roi François II, quittant sa capitale, avait + pris la route de Capoue, décidé à se renfermer dans Gaëte avec les + troupes qui lui resteraient fidèles et à y résister aussi longtemps + que faire se pourrait. On sait que cette seconde période de la guerre + de l'indépendance a été autrement honorable pour l'armée royale que + les honteux désastres qui, depuis Palerme, et surtout depuis Reggio, + sont venus s'inscrire sur les pages de l'histoire.</p> + <p>Ici une marche rétrograde est nécessaire pour établir les faits au + moment où le Dictateur entrant à Naples réalise la première partie des + projets qu'il a annoncés sur l'Italie. En repassant par Salerne, + Potenza, Evoli, etc., etc., Cosenza, Monteleone et Scylla, les routes + sont couvertes de Garibaldiens en retard ou nouvellement débarqués, de + volontaires calabrais accourant du fond de leurs montagnes pour se + joindre à l'armée libérale; les populations en émoi, comme dans tous + pays le lendemain de révolution, ont organisé partout leurs gardes + civiques et leur police provisoire; les magistrats municipaux, + remplacés à la hâte, administrent provisoirement au nom du Dictateur + aussi bien qu'ils le peuvent, et tâchent, par des réquisitions + d'approvisionnements de toute espèce, de suppléer au défaut d'argent + qui se fait surtout sentir dans l'armée indépendante.</p> + <p>De toutes parts, les soldats royaux, pas honteux et peu confus, + s'en retournent tranquillement dans leurs foyers; une partie de leurs + officiers, décidés à servir leur patrie, et plus militaires que leurs + soldats, attendent impatiemment une occasion pour reprendre du service + et être casés dans l'armée méridionale. On aperçoit partout de + nombreux placards, imprimés qui sait où, probablement en Piémont, et + sur lesquels se lisent en grosses lettres d'une encre très-noire: + <i>Annexion et Victor-Emmanuel!</i> Dans beaucoup d'endroits ces + pancartes ont un si maigre succès qu'elles disparaissent promptement. + Dans les campagnes, les populations ébouriffées ont aussi, comme + partout en pareille circonstance, abandonné leurs champs et laissé + leur bétail se promener à l'aventure, pour venir, massés à l'entrée de + leurs villages, ou groupés sur les grandes routes, politiquer et se + raconter les uns aux autres les batailles les plus incroyables, les + nouvelles les plus bizarres qu'on puisse imaginer. Dans les villes, + c'est à peu près la même chose, peut-être pis, le soldat citoyen + envahit tout; il n'y a plus de boutiquiers, il n'y a plus que des + braves tout prêts à se lever comme un seul homme pour la défense de + l'ordre et de la liberté attendue depuis si longtemps.</p> + <p>Au Faro, de l'autre côté du détroit, tout paraît triste et désert, + plus de ces gais et insouciants volontaires dormant au soleil, + chantant à la lune, souffrant toutes les privations sans se plaindre, + mangeant ce qu'ils trouvaient, buvant sans sourciller de l'eau + saumâtre, prenant enfin tout en patience, pourvu qu'en un temps donné + il leur soit permis de verser leur sang pour la liberté de la patrie. + A peine quelques canonniers, restés pour le service des batteries, + promènent-ils de çà de là, leur ennui et leur chagrin de n'avoir pu + suivre leurs camarades. Cette longue plage, qui du Faro s'étend + jusqu'à Messine, n'est plus animée que par quelques barques de + pécheurs d'espadons qui sillonnent rapidement le détroit. Enfin le + calme est redevenu si général que tout le monde, jusqu'aux canons, a + l'air de sommeiller.</p> + <p>Seule la citadelle de Messine, persistant à montrer toujours ses + longues dents noires à travers les déchiquetures de son parapet, a un + tel air de mauvaise humeur que Belzébuth en prendrait les armes. + Heureusement les citadins messinois, presque complètement rassurés sur + les horreurs d'un bombardement, ne s'effarouchent plus aussi vite et + ne craignent même pas de regarder en face la citadelle en affirmant + d'un grand air de dédain que si tôt ou tard cette bicoque ne veut pas + amener son pavillon, on saura bien, ventre-saint-gris! l'y + contraindre. Alors, impitoyablement démolie et rasée, on en labourera + le sol, on y sèmera du sel, enfin on en fera une superbe promenade où + le sable régnera en maître absolu; ce qui fait qu'à l'avenir, la ville + sera certaine de ne plus encourir de châtiments aussi sévères que ceux + de 1848.</p> + <p>Les rues de la ville, désertes de soldats nationaux, ont retrouvé + leur aspect bourgeois d'autrefois. A peine si quelques gardes civiques + s'y promènent à l'aise, en compagnie de leurs fusils.</p> + <p>A Milazzo, tout a repris son cours normal; mais tous les matins et + tous les soirs, on voit de nombreux oiseaux de proie planer et + s'abattre en battant de l'aile sur un point quelconque des roseaux qui + avoisinent l'entrée de l'isthme. Dans l'intérieur de l'île, une grande + partie de la population s'imagine toujours que la liberté, c'est le + droit pour chacun de faire ce qui lui plaît, de prendre ce que bon lui + semble. Exemple les événements de Bronte; aussi tout va-t-il pas mal + de travers, et le besoin de gendarmes se fait-il généralement + sentir.</p> + <p>Les bandes d'honnêtes bandits qui courent les montagnes rendent les + communications assez peu sûres, et les pancartes votant pour + Victor-Emmanuel sont à l'ordre du jour, pourvu toutefois que le roi + <i>galantuomo</i> agisse comme la liberté, en laissant faire ce qu'on + veut. A cette condition, tous les Siciliens consentiront à être + Piémontais, c'est-à-dire Italiens, car encore veulent-ils rester + Siciliens, avoir, avant tout, leur petit gouvernement à part, leur + petit sénat, leurs petits ministres. Ils tiendraient moins à avoir une + petite armée.</p> + <p>Somme toute, Palerme a complètement fait disparaître ses + barricades; comme Messine, elle a quitté son air guerrier; plus + heureuse que sa rivale, aucune citadelle ne l'empêche de dormir. Si + Alexandre Dumas n'habite plus le palais, il y a à sa place presque un + vice-roi. La garnison piémontaise, assez peu choyée, a été casernée + aux Quatro-Venti, où le grand air lui est plus sain que celui de la + ville.</p> + <p>A Alcamo, une croix a été élevée sur les victimes de la guerre. A + Calatafimi, un cicerone fait déjà sa fortune en racontant aux + touristes les détails véridiques du combat de Calatafimi et du + débarquement à Marsala. Enfin, depuis que le <i>Lombardo</i> a été + renfloué et ramené à Palerme, on se demande si les événements passés + ne sont point un rêve, et à la <i>Pointe-aux-Blagueurs</i>, il n'y a + pas de jours que l'histoire du débarquement ne soit racontée six fois + au moins. Quant au <i>padre</i> capucin dont il est question dans le + premier chapitre, les mauvaises langues prétendent qu'après s'être + battu comme un Bayard et avoir rossé l'ennemi comme un Duguesclin à + Calatafimi, à Parco, à Palerme, à Milazzo, à Reggio et autres lieux; + après être entré triomphalement couvert de fleurs et couronné dans la + bonne ville de Naples, il est piteusement revenu un beau matin, + licencié parle souverain de son choix avec bon nombre de ses frères + d'armes!</p> + <center> + <i>Sic transit gloria mundi.</i> + </center> + <br> + <br> + + <center> + FIN. + </center> + <br> + <br> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Quatre mois de l'expédition de +Garibaldi en Sicilie et Italie, by Henri Durand-Brager + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GARIBALDI EN SICILIE ET ITALIE *** + +***** This file should be named 12751-h.htm or 12751-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/7/5/12751/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders +Europe, http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + + </body> +</html> + diff --git a/old/12751-h/images/1p001.jpg b/old/12751-h/images/1p001.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0eed2e0 --- /dev/null +++ b/old/12751-h/images/1p001.jpg diff --git a/old/12751-h/images/2p035.jpg b/old/12751-h/images/2p035.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a30f04b --- /dev/null +++ b/old/12751-h/images/2p035.jpg diff --git a/old/12751-h/images/3p063.jpg b/old/12751-h/images/3p063.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ca7b146 --- /dev/null +++ b/old/12751-h/images/3p063.jpg diff --git a/old/12751-h/images/4p091.jpg b/old/12751-h/images/4p091.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b25b262 --- /dev/null +++ b/old/12751-h/images/4p091.jpg diff --git a/old/12751-h/images/5p131.jpg b/old/12751-h/images/5p131.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d2d4f31 --- /dev/null +++ b/old/12751-h/images/5p131.jpg diff --git a/old/12751-h/images/6p151.jpg b/old/12751-h/images/6p151.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..35c0d49 --- /dev/null +++ b/old/12751-h/images/6p151.jpg diff --git a/old/12751-h/images/7p179.jpg b/old/12751-h/images/7p179.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..008661a --- /dev/null +++ b/old/12751-h/images/7p179.jpg diff --git a/old/12751-h/images/8p193.jpg b/old/12751-h/images/8p193.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..65236f7 --- /dev/null +++ b/old/12751-h/images/8p193.jpg diff --git a/old/12751.txt b/old/12751.txt new file mode 100644 index 0000000..549d855 --- /dev/null +++ b/old/12751.txt @@ -0,0 +1,5282 @@ +The Project Gutenberg EBook of Quatre mois de l'expedition de Garibaldi en +Sicilie et Italie, by Henri Durand-Brager + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Quatre mois de l'expedition de Garibaldi en Sicilie et Italie + +Author: Henri Durand-Brager + +Release Date: June 28, 2004 [EBook #12751] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GARIBALDI EN SICILIE ET ITALIE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders +Europe, http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + + +QUATRE MOIS DE L'EXPEDITION +DE GARIBALDI EN SICILE ET EN ITALIE + +PAR H. DURAND-BRAGER. + + +PARIS.--IMPRIME CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS, +55, QUAI DES AUGUSTINS. + + +PARIS +E. DENTU, EDITEUR +LIBRAIRE DE LA SOCIETE DES GENS DE LETTRES +PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLEANS, 13. + +1861 + +Tous droits reserves. + + + + +PREFACE + + +On a beaucoup parle de Garibaldi et de ses volontaires; les journaux ont +retenti pendant quatre mois des evenements qui se sont accomplis en +Sicile et en Italie. Pour les uns, le celebre Nicois est un aventurier, +un ecumeur de mer, un Walker de la pire espece; ses compagnons un amas +de bandits, de flibustiers, rebut de la societe des quatre parties du +monde. Pour les autres, l'ancien defenseur de Rome est un heros, une +figure prise dans le livre de Plutarque, presque un nouveau Messie +entoure d'une phalange de martyrs et de liberateurs. Mais il y a un +point sur lequel tout le monde est d'accord, c'est sur l'integrite et le +desinteressement de l'ermite de Caprera. + +J'aurais pu, comme un autre, essayer une monographie de Garibaldi que +j'ai connu dans la Plata, a l'epoque ou il commencait la vie aventureuse +qui l'a mene jusqu'a la conquete d'un royaume; et aborder a ce propos +les considerations historiques et politiques auxquelles on est +naturellement si enclin a se laisser entrainer: j'avais aussi ma petite +brochure dans la tete et ma petite solution dans la poche. Mais je me +suis rappele heureusement a temps le vers du Bonhomme, et me suis +souvenu que je ne devais avoir d'autres couleurs que celles de ma +palette. + +Je me suis donc resigne a ecrire les faits dont j'ai ete temoin, comme +je les aurais dessines, cherchant a reproduire leur cote pittoresque +sans blesser personne. Peut-etre ces simples esquisses recueillies a la +hate par un artiste qui depuis vingt ans a assiste, soit comme +correspondant de nos premieres feuilles, soit comme peintre officiel de +la marine, a tous les grands evenements contemporains, auront-elles leur +enseignement et leur utilite. C'est tout ce que j'espere, tout ce que je +desire pour ce petit livre. + + H. DURAND-BRAGER. + + Paris, janvier 1861. + + + + +I + + +Marsala est une jolie petite ville, coquettement assise sur les plages +fertiles qui s'etendent de Trapani a Girgenti. Fortifiee jadis, comme +presque toutes les villes de la Sicile, elle a conserve ses murs et ses +remparts moyen age; mais, debordant sa ceinture, elle a fini par +s'etendre en dehors des anciens fosses. Le faubourg, qui relie la ville +au port, est presque moderne. Il y a un siecle, environ, le port de +Marsala etait a peu pres sur, et des navires d'un fort tonnage pouvaient +y venir chercher abri. L'indifference du gouvernement l'a laisse +combler presque entierement, et des bateaux d'une centaine de tonneaux +ont, de nos jours, de la peine a y mouiller. La jetee qui le ferme est +elle-meme dans le plus triste etat, et chaque nouvelle tempete enleve +une partie de ses enrochements. Il y a presque un kilometre du port a la +ville. On a construit sur les quais de vastes magasins et d'importants +etablissements qui appartiennent, en grande partie, aux Anglais. C'est +la que se fabriquent les vins de Marsala. Une seule maison sicilienne, +la maison Florio, represente le commerce italien. Sur la gauche s'eleve +le Monte di Trapani, couronne par son ancien chateau et sa vieille +ville, sejour de la colonie albanaise, dont les membres ont continue de +vivre entre eux et pour eux, sans jamais se meler ou s'allier au reste +de la population. + +Rien n'est gai comme l'aspect de cette petite ville lorsqu'on la +decouvre par une belle matinee. Une vapeur bleuatre l'entoure du cote de +la campagne et fait ressortir la couleur chaude et transparente a la +fois des murailles et des tours, tandis que le soleil dore les plages de +sable et resplendit sur les facades blanches et roses des maisons. + +Tel etait le tableau qu'on pouvait contempler le 11 mai dernier avec les +premieres lueurs du jour. + +Une corvette de guerre anglaise reposait tranquillement sur ses ancres +presque a l'entree du port et en face des etablissements de ses +nationaux. Quelques rares habitants, se rendant a leurs affaires, +commencaient a circuler sur les quais, et observaient curieusement les +manoeuvres de deux ou trois vapeurs dont on apercevait au loin les +fumees dans la direction de l'ile de Favignano. C'etait la croisiere +napolitaine qui surveillait la cote sud de Sicile, et qui, la veille, +avait passe une partie de la journee stoppee devant Marsala. + +Quelques bateaux de peche rentraient au port, et s'empressaient de +debarquer le butin de la nuit. Certes, personne, dans la ville, ne se +doutait des evenements que cette journee apportait. + +Il etait environ six heures lorsque deux nouveaux vapeurs parurent a +perte de vue dans le sud. Ils avaient l'air de faire route sur Malte. +Mais, apres avoir laisse sur babord les croiseurs napolitains, ils +mirent ostensiblement le cap sur Marsala. Il y a dans les ports de +Sicile, comme dans toutes les villes maritimes de France, une population +de flaneurs, de rentiers, de marins ou d'officiers en retraite, qui n'a +d'autre occupation que de guetter l'arrivee de tout navire ou bateau qui +se dirige vers le port. Il y a aussi partout un point du littoral qui +leur sert de rendez-vous, semblable a la celebre _Pointe-des-Blagueurs_ +de Brest. A Marsala, ce centre de conversations est situe a l'entree du +mole, et pres d'une petite maison blanche qui sert de corps de garde aux +douaniers. Cet emplacement n'est pas a l'abri du vent, les jours de +grande brise et de tempete. Les vagues s'y egarent meme quelquefois au +milieu des flaneurs. Mais on se refugie de son mieux contre la face de +la maisonnette la moins exposee aux rafales et aux coups de mer, et l'on +est toujours certain de trouver la a qui parler. Aussitot qu'il fut +avere que les deux vapeurs manoeuvraient bien pour donner dans le port, +on vit donc la foule se diriger vers cet endroit, et les conversations +prirent leur train. + +Les deux navires grossissaient a vue d'oeil. Leurs ponts paraissaient +couverts d'un nombreux equipage. Ils etaient sans pavillon, et +semblaient se soucier aussi peu des vapeurs napolitains que de la +corvette anglaise mouillee dans la rade. On put meme bientot distinguer +des uniformes rouges montes sur les tambours des batiments. En ce +moment, la corvette anglaise commenca a faire des signaux qui +demeurerent sans reponse. Les commentaires allaient de plus belle a la +_Pointe-des-Blagueurs_. Qu'est-ce que cela signifie? D'ou viennent ces +bateaux? Que veulent-ils? Les fortes tetes de l'endroit savaient +peut-etre qu'il etait question quelque part d'une expedition du general +Garibaldi; mais une prudence naturelle aux profonds politiques les +empechait de se communiquer trop haut leurs conjectures a cet egard; ils +etaient en tout cas bien loin de supposer que la descente projetee vint +se faire dans leur petite ville, a la barbe des batiments de guerre +napolitains, et au milieu de gens qui n'avaient rien fait pour etre +prives de leur calme et de leur sieste dans le milieu du jour; car, il +ne faut pas se le dissimuler, si le gouvernement napolitain etait +deteste a Marsala, comme dans toute la Sicile, il n'en est pas moins +vrai qu'a part quelques exaltes, personne ne se serait avise d'y faire +une revolution, et c'est seulement dans les grands centres, comme +Palerme, Messine, Catane, etc., que pouvaient se rencontrer quelques +hommes d'action. + +Cependant une certaine emotion vint bientot se manifester parmi les +curieux. Un gros _padre_ capucin, ancien marin peut-etre, venait de +faire remarquer que les croiseurs napolitains paraissaient pousser leurs +feux et avaient change de direction. Les deux navires inconnus s'etaient +sans doute apercu aussi de cette manoeuvre, car ils s'empanachaient +d'une maniere splendide, et l'un d'eux, meilleur marcheur sans doute, +prenait les devants, et n'etait plus qu'a deux milles environ de +l'entree du port. Quoique la corvette anglaise n'eut obtenu aucune +reponse a ses signaux, il est probable qu'elle avait reconnu de quoi il +s'agissait, car sa hune de misaine, ses passerelles et son gaillard +d'avant etaient couverts de matelots et d'officiers observant avec +interet la marche des deux batiments. Une embarcation avait meme ete +armee le long du bord, et se tenait prete a pousser. En ce moment, un +officier napolitain et quelques soldats arrivaient aussi a l'entree du +mole, car Marsala possedait un commandant superieur et une garnison +composee d'une centaine d'infirmes ou de soldats; le nom ne fait rien a +l'affaire. Des groupes nombreux commencaient a paraitre a la porte de +la ville du cote de la plage. Les fenetres se garnissaient, une sourde +rumeur se repandait partout, et le premier des deux navires signales +doublait a peine la lanterne du mole, qu'une panique folle s'empara de +la foule de femmes et d'enfants qui, insensiblement, avaient rejoint les +curieux. Ce fut une fuite generale. On pressentait le danger sans le +deviner. Bientot le batiment fut dans le port, et il fut aise de lire +sur son arriere: _Piemonte_. Une embarcation s'en detacha en meme temps +que les ancres tombaient; elle poussa a terre. Quelques mots furent +echanges avec des matelots du quai, et, aussitot, comme par +enchantement, les bateaux s'armerent de toutes parts, et se dirigerent a +force de rames vers le _Piemonte_. C'etait le debarquement qui +commencait. L'operation marchait lestement lorsque le second navire +donna lui-meme dans le port. Mais il avait trop serre la jetee, et il +s'echoua a une centaine de metres par le travers du fanal. C'etait le +_Lombardo_. Au lieu de stopper, sa machine continua a marcher, et il se +hala un peu plus en dedans en labourant le gravier et la vase. + +Il n'eut donc pas besoin de mouiller, et commenca aussi son +debarquement. De leur cote, les croiseurs napolitains arrivaient grand +train. On voyait facilement qu'ils etaient en branle-bas de combat, les +hommes aux pieces et pares a faire feu. Un premier boulet vint mourir a +quelques metres du fanal. Un second, passant par-dessus la jetee, se +noya dans le port. Ce fut le signal du sauve-qui-peut. Les orateurs de +la Pointe jugerent que leur role etait fini. On dit meme que leur +retraite manqua de decorum. Les guerriers napolitains penserent qu'il +valait mieux en cette occurrence etre dedans que dehors les murailles. +Quant au _padre_ il retroussa rapidement sa casaque, et se rappelant que +l'Eglise devait avoir horreur du sang, il devanca la foule qui ne +s'attardait guere cependant a franchir la distance qui la separait des +magasins du port derriere lesquels elle trouva un abri. La fumee de ces +deux coups de canon courait encore comme une vapeur blanche sur l'azur +de la mer, lorsque l'embarcation anglaise, debordant la corvette, se +dirigea rapidement vers le vapeur napolitain qui paraissait commander +aux autres. Le feu cessa. Pendant ce temps le debarquement continuait, +et ce ne fut qu'apres un temps assez long, lorsque l'embarcation +anglaise retourna a son bord, que la canonnade recommenca, et qu'une +grele de boulets vint tomber sur le _Lombardo_, dans le port, et sur la +route qui mene a la ville. + +C'etait trop tard. Garibaldi etait a terre. Les volontaires du +_Piemonte_ se formaient en bataille a l'abri des magasins. Ceux du +_Lombardo_ commencaient a se masser sur la plage. Au premier boulet ils +s'abriterent eux-memes ou ils purent. Somme toute, deux heures tout au +plus apres leur entree dans le port, tout le monde etait a terre, sain +et sauf. La seule perte que les volontaires eurent a subir fut celle +d'un caniche embarque sur le _Lombardo_. Il fut coupe par un boulet au +moment ou il se disposait a suivre le mouvement de l'equipage et des +volontaires. + +Quelques instants apres les evenements dont nous venons de parler, la +petite armee liberatrice faisait son entree dans Marsala. La garnison, +ni le gouverneur ne s'obstinerent a se faire tuer. L'une mit bas les +armes, l'autre se rendit avec enthousiasme. Les habitants ouvraient de +grands yeux; quelques-uns criaient: _Viva la liberta!_ c'etait le plus +petit nombre; d'autres, plus avises, le pensaient peut-etre, mais le +gardaient pour eux. On a si vite commis une imprudence, et les +evenements changent si vite de face du soir au lendemain! + +Quelques magasins restaient ouverts, et ces malheureux soldats de +Garibaldi, extenues par une navigation de huit jours, entasses sur leurs +navires comme des harengs dans une caque, cherchaient partout quelques +vivres frais, quelque autre boisson que l'eau croupie et saumatre du +bord. C'etait a qui se detendrait les bras et les jambes pour s'assurer +qu'il ne les avait pas perdus a bord dans l'engourdissement cause par +l'agglomeration de tant d'hommes sur le pont des navires. + +Cependant, avant l'entree de Garibaldi dans Marsala, le telegraphe avait +signale a Trapani l'arrivee de deux batiments sans pavillon, puis leur +entree dans le port, puis le commencement du debarquement des +volontaires. Il s'etait arrete la. + +A peine dans la ville et en vrais volontaires, les Garibaldiens +s'etaient immediatement repandus partout. L'employe du telegraphe avait +decampe au plus vite, laissant son collegue de Trapani lui faire, mais +en vain, force signaux. Dans les volontaires, il y a generalement un peu +de tout. Il fallait un agent telegraphique: on en trouva un +immediatement. Lire la depeche commencee, fut pour lui peu de chose; +traduire celle de Trapani ne fut pas plus difficile. + +Mais que repondre? On fut immediatement consulter un chef; les uns +disent que ce fut le general Garibaldi lui-meme. Toujours est-il que +l'on donna l'ordre a l'employe telegraphique improvise de signaler a +Trapani: "Fausse alerte. Les navires qui debarquent contiennent des +recrues anglaises se rendant a Malte." Il etait urgent, en effet, de +derouter, ne fut-ce que pour quelques heures, les autorites militaires +de Trapani qui pouvaient lancer immediatement sur les flancs de la +petite colonne liberatrice un corps de troupes de deux ou trois mille +hommes. + +La reponse de Trapani ne fut pas longue: en l'adoucissant beaucoup, on +peut la traduire ainsi: "Vous etes un imbecile de vous etre trompe." + +Le peu de temps que les volontaires sejournerent a Marsala dut etre +laborieusement employe. Changement de municipalite; organisation de +la garde civique; nomination d'un gouverneur; commission +d'approvisionnement et d'habillement; inspection des vivres et des +munitions de chaque homme, etc. Il fallait pourvoir a tout cela. Des +pavillons aux couleurs nationales furent improvises et arbores partout. +Les etoffes rouges de la ville mises en requisition servirent a +confectionner dans les vingt-quatre heures autant de chemises de laine +que possible. + +Le soir meme, suivant les ordres du general, une avant-garde se lancait +sur Calatafimi, en passant par Rambingallo, Saleni et Vita. Le reste de +l'armee devait partir le lendemain matin de bonne heure et faire etape a +Rambingallo. + +La nuit fut bruyante dans Marsala. Cette ville, si calme, si tranquille, +dont les habitants rentraient ordinairement chez eux a la nuit tombante, +abandonnant leurs rues et leurs places a des multitudes de rats de +categories variees, dut se trouver completement abasourdie en entendant +les pas des Garibaldiens et le bruit de leurs sabres rebondissant sur +les dalles de pierre qui pavent toutes les cites italiennes. + +Quelques cris de _Viva Garibaldi!_ s'echappant de fenetres discretes, +venaient de temps en temps se joindre aux chants des volontaires. Mais +l'on eut toujours ete fort embarrasse de dire precisement d'ou ils +partaient. Quant aux couronnes de fleurs et aux bouquets dont on +accablait la petite armee liberatrice, ils n'ont, je crois, jamais +existe que dans l'imagination des conteurs. C'eut ete trop oser. Les +agents du seigneur Maniscalco (lisez sbires), etaient trop redoutes +dans toute la Sicile pour que l'enfant la plus legere et la plus +inconsequente se permit une demonstration aussi sympathique a l'endroit +de la liberte nationale. + +C'etait un Croquemitaine en habit noir, que ce Maniscalco. Il savait +tout ce qui se passait non-seulement en public, mais encore dans +l'interieur des familles et jusque dans les couvents. Nous le +retrouverons d'ailleurs a Palerme, et nous aurons occasion d'en parler +longuement. + +Les Garibaldiens passerent donc cette premiere nuit comme ils purent, +les uns dans les eglises metamorphosees pour l'instant en casernes de +passage, les autres dans les maisons; beaucoup resterent dans les rues. +Sous le beau ciel de la Sicile, ce n'etaient pas les plus mal partages. +Le matin du 12, vers trois heures, les premiers eveilles parmi les +habitants purent les voir capeler leurs petites sacoches, essuyer leurs +fusils, ternis par l'humidite qui, meme dans les plus beaux jours, regne +sur le littoral de la mer, puis s'acheminer vers la porte de Calatafimi +ou les compagnies se reformerent, attendant l'ordre du depart. A quatre +heures, le mouvement commencait, et les erudits de la bande pouvaient +s'ecrier comme Cesar: _Alea jacta est!_ Les colonels Bixio, Orsini, +Tuerr, Carini, etc., marchaient en tete de leurs regiments ou plutot de +leurs petits bataillons. L'artillerie se composait de deux ou trois +pieces assez mal outillees, encore plus mal attelees; les munitions +etaient rares, presque nulles. Quant a la cavalerie, une douzaine de +chevaux, dont les cavaliers portaient le nom de guides, en +representaient l'effectif. + +La voila donc en route, cette intrepide colonne, et pendant qu'elle +s'avance ainsi pele-mele, flanquee de quelques eclaireurs qui ne se +preoccupent guere d'une rencontre avec l'armee napolitaine, regardons-la +defiler, et observons-en l'ensemble et les types particuliers. Pour +l'ensemble, c'est une poignee d'hommes determines, des fusils de tous +modeles, de l'entrain et de la gaiete, le bagage du Juif errant moins +les cinq sous, des costumes dont la variete ferait envie au parterre le +plus emaille, et dont l'originalite exciterait la verve de Callot ou +d'Hogarth. + +Quant aux types, ils ne sont pas moins curieux: Ici, c'est un Hongrois, +a la taille elevee, aux larges epaules et a la demarche de Madgyar. Il +porte en se jouant son escopette aussi facilement qu'une femme fait +manoeuvrer son ombrelle. Derriere lui s'avance un blond Anglais; mais sa +figure, pour etre rasee comme celle d'un bon bourgeois, n'en respire pas +moins ce courage froid et calme que rien ne pourra troubler. Celui-la +porte un peu son fusil comme un promeneur fait de sa canne; la +baionnette, attachee par un bout de ficelle, bat la breloque avec un +petit sac de voyage. En vrai fils d'Albion, il n'a pas oublie une gourde +a la panse rebondie. On peut parier que ce n'est pas de l'eau qu'elle +contient. + +Puis voici un compatriote. Ils sont rares encore. Celui-la chante avec +insouciance le _Sire de Framboisy_, et, si on fouillait dans un sac de +toile accroche sur son epaule, on y trouverait, j'en suis sur, quelque +poule assassinee traitreusement, car il est peu probable que les plumes +accusatrices qui se faufilent a travers les coutures de ce havre-sac +soient le commencement d'un edredon. Son armement se compose d'une +carabine, qui ressemble terriblement a celles de nos chasseurs a pied, +et d'un enorme baton, complice de bien des forfaits et dont la vue seule +doit faire fremir la volaille. Qui vient apres lui? Un enfant. Il a +seize ans, tout au plus. C'est un petit Nicois, entraine par l'amour de +la gloire ou de la liberte, comme vous voudrez, et qui vient essayer ses +forces dans les hasards de cette guerre aventureuse. Le pauvre garcon a +deja bien de la peine a supporter le poids de ses bibelots et de son +lourd fusil de munition. Courage! Il arrivera comme les autres, +peut-etre meme avant. Les gardes mobiles de France etaient aussi, pour +la plupart, des enfants. Mais quel est ce nouveau costume etonne de son +entourage? Quoi, un cordelier! Dieu me pardonne! c'est celui de la +_Pointe-aux-Blagueurs_. Son capuchon, rejete militairement sur le dos; +laisse apercevoir une encolure d'Hercule. Sa face barbue semble celle +d'un zouave ou d'un Arabe. Sa cotte est retroussee jusqu'aux hanches au +moyen d'une corde; dans cette ceinture improvisee passe un pistolet dont +le canon defierait en longueur une canardiere; et ses jambes mises +ainsi a nu font saillir des muscles dont la vigueur doit resister +merveilleusement a la fatigue et aux marches forcees. Sa croix en +sautoir, probablement par un reste d'habitude, se balance de droite a +gauche, etonnee de la recente desinvolture de son maitre; un foulard +quelque peu troue sert de kepi, et complete l'equipement. C'est sans +doute l'uniforme des aumoniers de l'armee: honni soit qui mal y pense! +Mais que vient faire ce pantalon garance dans ce pele-mele? Parle-t-il +francais? non. C'est un Toscan; car ce bon duc de Toscane, seduit par la +couleur brillante des pantalons de notre armee, en avait, comme feu le +roi de Naples, affuble les jambes de ses troupes. Puis, passent quelques +Suisses, deux ou trois Allemands, puis des Lombards; puis surtout des +Romains en grand nombre, vieux compagnons de Garibaldi, debris des +defenseurs de Rome. + +Enfin, la colonne est presque passee, lorsque apparait une guerilla +bizarre. C'est le noyau des volontaires siciliens autour desquels vont +se grouper tous les _picchiotti_ de la montagne. Le musee d'artillerie, +dans sa collection, ne possede rien de plus curieux que les engins +auxquels ils sont accroches. Armes d'autrefois, exhumees on ne sait +d'ou, calibres a chevrotines ou a biscaiens; il serait difficile de dire +de quelques-uns de ces instruments s'ils partent par la culasse ou par +le bout du canon. Ce sont de ces vieux tromblons dans lesquels on +pourrait facilement loger toute une grappe de raisin, tout un paquet de +mitraille, ou ces petites carabines, au canon de cuivre, cheres aux +voleurs de grands chemins. Il y a encore nombre de stylets et de +couteaux corses ou catalans. Les costumes sont comme les armes: des +vestes de velours et des guenilles. Des figures que l'on n'aimerait pas +a rencontrer au coin d'un bois. On dirait presque la bande de Fra +Diavolo. Quelques femmes les accompagnent et, petit a petit, les +quittent pour s'en retourner vers la ville en leur donnant de ces +poignees de main qui disent a elles seules plus que tous les discours. + +Tout ce monde chemine, marche, aux rayons du soleil levant, et la +colonne, semblable a un long serpent bariole, commence a gravir les +contre-forts des montagnes qui s'elevent dans l'interieur de la Sicile. + +Cette premiere marche fut peut-etre l'une des plus penibles du +commencement de la campagne. Un soleil brulant, beaucoup de poussiere, +peu ou presque pas d'eau; pour des hommes encore engourdis par leur +sejour force a bord, c'etait dur. Enfin, on arriva sans encombre a +Rambingallo. + +Rambingallo est une petite ville ou, pour mieux dire, un miserable bourg +qui offre peu de ressources pour une armee en marche. Aussi n'y fit-on +qu'une courte halte; on repartait le soir meme pour Saleni, ou l'on +entrait le 14 au matin. Il y eut la sejour necessaire pour organiser +plus militairement la petite armee, et pour laisser le temps aux +trainards de rallier. + +Jusque-la, la colonne n'avait ete inquietee que par des bruits ou de +fausses nouvelles apportees par des espions empresses: les Napolitains +sont ici; les royaux sont la; ils sont devant vous, sur votre flanc, +etc. Somme toute, on ne les voyait nulle part. + +Mais le general Garibaldi, mieux informe, savait qu'un corps de troupes +detache de Palerme s'avancait a marches forcees, et qu'il devait le +rencontrer quelque part comme a Vita, Calatafimi ou Alcamo. Ce corps +possedait de l'artillerie, et meme un peu de cavalerie. + +A Saleni, le role de chaque chef et de chaque corps fut bien specifie. +Les munitions furent partagees aussi egalement que possible. Un corps de +chasseurs fut organise; Menotti, le fils de Garibaldi, en prit le +commandement, ainsi que d'une reserve destinee a proteger les quelques +chariots de bagages et de munitions appartenant a l'armee liberatrice. +Quant a la caisse, elle se defendait toute seule: elle etait vide. +Plusieurs soldats napolitains deserteurs avaient rejoint dans la soiree +du 14, et avaient donne des renseignements precis sur la position des +troupes royales qui attendaient les liberateurs a Calatafimi, non pas +les bras ouverts, mais dans de fortes positions militaires. + +On devait donc prevoir une premiere et serieuse affaire pour le +lendemain. De ce combat allait dependre sans doute tout le succes de +cette aventureuse expedition. Pour les Napolitains, la defaite, c'etait +le desarroi, le decouragement et la desertion. Pour les Garibaldiens, la +victoire, c'etait presque la certitude du succes dans tout le reste de +la Sicile. Mais aussi pour eux, la defaite, c'etait le danger d'une +fuite dans les montagnes, autant dire la mort! Aussi, dans la petite +armee de Garibaldi, n'y avait-il qu'une devise: "Vaincre ou mourir." Les +_picchiotti_ seuls n'etaient pas aussi decides, et ils songeaient sans +doute a la retraite plutot qu'a la mort ou a la victoire; mais ils se +taisaient et attendaient. + +Le 15, au matin, l'armee garibaldienne, partie de bonne heure de Saleni, +arrivait a Vita qu'elle trouvait abandonnee par les troupes +napolitaines. Ces dernieres occupaient, a la sortie du village, une +suite de collines allongees, aboutissant a Calafatimi. + +Cette chaine presente sept positions dominantes, successives. La route +se deroule a leurs pieds; elle n'est, de fait, qu'un veritable defile +entre les collines dont nous parlons, a droite, et les hautes montagnes +qui, sur la gauche, suivent la meme direction. Seulement, ces dernieres, +quoique fort elevees, descendent par une pente presque insensible vers +la plaine, de sorte que les sommets, trop eloignes du lieu de l'action, +ne pouvaient servir de positions militaires. Une petite riviere, qui +arrive obliquement a la route, venait la rejoindre a la hauteur du +premier mamelon, et un moulin, qui se trouvait a cet endroit, etait +fortement occupe par un detachement de l'armee napolitaine. La route de +Trapani a Palerme court aux pieds des montagnes de gauche, paraissant et +disparaissant dans les plis du terrain. + +A peine sortie de Vita, l'avant-garde de Garibaldi, dont les tirailleurs +s'etaient deployes sur une petite colline a la droite du village, en +face des positions ennemies, s'engagea vigoureusement avec les +tirailleurs napolitains abrites par des plantations et embusques dans un +hameau situe entre les deux collines, au fond d'un ravin qui se prolonge +jusqu'aux montagnes qui encadrent l'horizon. + +Vivement ramenes par les tirailleurs garibaldiens, ceux de l'armee +royale ne tarderent pas a regagner le sommet du premier mamelon, +poursuivis, la baionnette dans les reins, par leurs adversaires. Le +colonel Orsini mettait en batterie a ce moment, a cheval sur la route de +Calatafimi et a l'entree du ravin, deux pieces de campagne battant cette +route et le moulin. + +Arrives presque au sommet du premier mamelon, les tirailleurs de +Garibaldi durent s'arreter pour reprendre haleine et attendre des +renforts qui leur arrivaient au pas de course. Couches a terre, au +milieu des aloes et des cactus, ils laisserent passer un instant la +grele de boulets que leur envoyait l'artillerie napolitaine. Mais, a +peine rejoints par quelques compagnies, ils reprennent l'offensive, +abordent a la baionnette les lignes ennemies, dont l'artillerie se hate +de battre en retraite, tirant par sections, et se dirigeant vers le +sommet du deuxieme mamelon ou sont massees d'autres troupes. +L'infanterie resiste mieux, mais bientot elle suit l'exemple de +l'artillerie, et prend position en tirailleurs sur le versant de ce +deuxieme mamelon. On voit a ce moment de fortes reserves dans la +direction de Calatafimi; elles se hatent de rejoindre les troupes +engagees. + +D'autres renforts arrivent aux Garibaldiens qui abordent le deuxieme +mamelon et l'enlevent comme le premier. Une petite maison, situee au +sommet, est immediatement convertie en ambulance et occupee par les +chirurgiens de l'armee liberatrice. + +Un nouveau repos de quelques minutes etait devenu necessaire; six +compagnies qui n'avaient pas encore ete engagees furent formees en deux +colonnes d'attaque, et se lancerent resolument sur la troisieme +position. L'armee royale tint un instant; mais, debordee par les +tirailleurs garibaldiens et attaquee par le bataillon de chasseurs +genois qu'entraine intrepidement son commandant Menotti, elle se met en +pleine retraite, cherchant a se rallier sur le quatrieme mamelon qui lui +servait de base d'operations. Elle y masse son artillerie et attend +l'ennemi. Efforts inutiles. Les volontaires ont engage toute leur armee. +C'est une legion d'enrages qui tuent sans s'arreter, glissent sous le +canon, et debusquent successivement les royaux des trois autres +positions. Menotti, un drapeau a la main, se precipite au milieu des +masses napolitaines jusqu'a ce que, blesse au poignet, il soit oblige +de ceder cet honneur a un officier de marine qui fut tue quelques +instants apres. Ce n'est plus une retraite, c'est une deroute complete. +Vainement le general Landi, qui commande les royaux, cherche a les +rallier. Traversant a la debandade Calatafimi, ou les _picchiotti_, +embusques dans tous les coins, leur font eprouver de grandes pertes, les +fuyards se precipitent vers Alcamo, ou les attendent encore des +volontaires descendus de la montagne. Les malheureux sont obliges, pour +fuir ce nouveau danger, de continuer leur retraite vers Palerme, en +abandonnant morts, blesses, bagages, et une grande quantite d'armes, +couvrant la route de cadavres, car les balles des _picchiotti_ les +atteignent partout. + +Les volontaires camperent sur le champ de bataille, et cette premiere +victoire leur tint lieu de tout ce qui leur manquait en vivres et en +secours. En somme, les Napolitains s'etaient bien battus, quoi qu'on ait +pu en dire, et l'armee de Garibaldi avait montre ce qu'elle pouvait +faire, ce que l'on devait attendre de gens determines et animes d'une +haine profonde contre la tyrannie. Les _picchiotti_ n'avaient pas ete +brillants, sauf ceux d'Alcamo. Ils n'avaient pas tenu au feu malgre +leurs chefs et quelques pretres qui, payant de leurs personnes, +chercherent vainement a les enlever. Ils tiraient a distance, mais il +etait impossible de les faire aborder l'ennemi et soutenir son choc +lorsqu'il s'avancait. A cette affaire, les troupes royales avaient un +effectif de quatre a cinq mille hommes, et l'armee liberatrice comptait +environ mille huit cents baionnettes. + +Le lendemain matin, 16, Garibaldi entrait a Calatafimi, ou les blesses +avaient ete deja transportes dans la nuit; et, vers l'apres-midi, +l'avant-garde marchait sur Alcamo, ou l'armee la rejoignait le lendemain +17. + +En arrivant a Alcamo, un triste spectacle attendait les volontaires. Les +_picchiotti_ suivant leurs moeurs et leurs usages sauvages, avaient +ramasse les corps des Napolitains tues la veille, et les avaient jetes +dans un champ pour les voir manger par les chiens et les oiseaux de +proie. Leurs factionnaires veillaient ce charnier, de peur que quelque +ame charitable ne vint les ensevelir. Il fallut l'arrivee du general +Garibaldi pour reprimer cet acte de feroce barbarie, et faire donner la +sepulture a ces malheureux. "Certes, disait un _picchiotti_, le general +Garibaldi a raison, mais il ne sait pas tout ce que nous avons souffert +de cette race maudite; nous ne rendons que barbarie pour barbarie." Il +est triste de penser qu'il disait peut-etre la verite. + +C'est a Alcamo que le mouvement revolutionnaire commenca veritablement a +se dessiner. De nombreux messagers arrivaient a tout moment au general +Garibaldi, lui promettant des secours, et lui apportant l'assurance d'un +concours sympathique et vigoureux. Partout les anciennes autorites +etaient chassees et remplacees par les hommes du mouvement. Les gens de +Maniscalco s'eclipsaient, et, avec eux, disparaissait une partie de +cette crainte et de cette torpeur qui pesaient sur toutes les classes +siciliennes. Le clerge, vigoureusement lance dans la voie des reformes, +employait son ascendant pour entrainer les populations et les disposer a +l'action. Quelle difference, deja, entre ce que l'on appelait la poignee +d'aventuriers debarques a Marsala et les volontaires victorieux de +Calatafimi! Ainsi marchent toutes choses: le succes avait transforme les +_flibustiers_ de Marsala en armee nationale. + +Ce fut aussi a Alcamo qu'un semblant d'intendance commenca a +s'organiser. Le service des vivres y gagna. Quant a celui des finances, +il resta le meme jusqu'a Palerme, et meme longtemps apres la prise de +cette ville. Qui ne connait cette heureuse lithographie de Raffet +qu'accompagne cet adage: "Avec du fer et du pain on peut aller en +Chine?" Garibaldi disait: "Avec du fer et du pain on conquiert sa +liberte!" Et, le premier, il donnait, comme toujours et partout, +l'exemple d'un desinteressement sans bornes et d'une sobriete a toute +epreuve. D'ailleurs, l'argent eut servi a peu de chose: il n'y avait +rien a acheter. + +Un evenement assez curieux s'etait passe a Calatafimi, au moment de +l'entree de Garibaldi. Un jeune cordelier, a la figure intelligente et +enthousiaste, s'etait elance vers le general, et, en lui donnant +l'accolade, lui avait tenu a peu pres ce langage: "Frere, tu es le +sauveur de l'Italie, tu es le Messie de la liberte; mais cette liberte, +tu nous l'apportes fletrie d'une excommunication. Tu es chretien, nous +sommes chretiens, tu nous commandes: pourquoi rester sous le coup de +cette bulle? Attends un instant. J'entre a l'eglise, je vais preparer ce +qu'il faut, et, la, devant Dieu et les hommes, je te releverai de cet +anatheme maladroit, et rendrai a Dieu ce qui est a Dieu." Aussitot dit +aussitot fait. Le _padre_ Pantaleone (c'etait son nom) entre a l'eglise; +Garibaldi continue son chemin; mais, rejoint bientot par celui qui +devait etre plus tard son aumonier particulier, il se laissa faire, et +le diable lance a ses trousses fut exorcise par le cordelier. + +On peut dire bien des choses a propos de cette anecdote; quant a moi, je +n'en garantis que la scrupuleuse veracite. + +Le 18, la petite armee, bien reorganisee, arrivait a Rena, apres une +rude etape, en passant par Valguarnero et Partenico. Sur toute la route, +des bandes de volontaires descendant des montagnes avaient rallie la +colonne; mais Garibaldi leur avait enjoint de se tenir sur les flancs ou +en arriere. Il craignait avec raison le desordre que pourraient apporter +dans une attaque l'inexperience et souvent meme la frayeur de ces +soldats improvises. Il avait promptement juge leur valeur, et les +regardait dans une action comme un embarras plutot que comme une aide. +Cependant leur presence autour de l'armee garantissait de toute +surprise, et leur feu pouvait gener et meme embarrasser les tentatives +de l'armee royale. Leurs tirailleurs eclairaient de fait toute la +marche. On passa la journee du 19 a Rena, et, dans l'apres-midi, les +_picchiotti_, soutenus par quelques avant-postes de l'armee reguliere, +attaquerent Ensiti evacue incontinent par une petite arriere-garde +napolitaine qui l'occupait. + +Plus on avancait, et plus on rencontrait de sympathies pour la cause +liberale. Les _picchiotti_ commencaient a se reunir en grand nombre et a +marcher moins isolement. Une partie fut enregimentee tant bien que mal, +et choisit pour colonel Roselino Pilo, qui devait le surlendemain payer +de sa vie l'honneur que lui faisaient ses compatriotes. On leur assigna +leurs postes de combat a l'avant-garde et a l'arriere-garde. + +Partie dans la nuit du 19, l'armee venait s'arreter le 20 a Piappo ou +Misere-Canone. La, le general Garibaldi eut de nouveaux renseignements +sur les operations de l'armee napolitaine. Elle s'etait concentree aux +abords de Palerme, et occupait les cretes des montagnes voisines. +Plusieurs fortes colonnes mobiles, avec de l'artillerie, s'etaient +lancees sur la route de Palerme a Trapani et Marsala, ainsi que sur +celles de Messine et de Castellamare. On savait aussi qu'il leur etait +arrive des renforts et un general envoye par la cour de Naples. Une +nouvelle rencontre etait donc imminente, et cette pensee ne fit +qu'exalter le courage des Garibaldiens en leur laissant entrevoir un +nouveau succes. Le regiment des _picchiotti_ partit le soir meme. Il +devait marcher sur le flanc de l'armee, qui s'acheminait elle-meme vers +Palerme. On avancait avec precaution, prenant garde aux surprises. On +etait deja arrive a quelques milles de San-Martino lorsqu'une vive +fusillade se fit entendre. C'etait un engagement des _picchiotti_ avec +l'ennemi. Abordes par les troupes royales, ils plierent d'abord sous le +choc; mais, valeureusement ramenes au feu par leur colonel et quelques +officiers devoues, ils reprirent l'offensive, et, a leur tour, +arreterent la marche en avant de la colonne napolitaine. Le combat ne +fut plus alors qu'une affaire de tirailleurs qui dura quelques heures, +et finit sans resultat de part ni d'autre. Malheureusement, Roselino +Pilo fut frappe a mort au milieu de l'engagement. C'etait une grande +perte, car il etait aime et avait beaucoup d'empire sur ces bandes +indisciplinees. Cette affaire de San-Martino eut lieu le 21 dans la +matinee. + +L'armee liberatrice avait fait halte, prete a se porter au secours des +_picchiotti_. Sans doute, pendant ce laps de temps, des nouvelles +importantes parvinrent au general Garibaldi; car, faisant volte-face, il +revint sur ses pas, et prit l'embranchement de la route de Rena a Parco. +Il faisait un temps affreux. La pluie tombait par torrents, et la nuit +etait tellement obscure, que les hommes se distinguaient a peine +eux-memes. La route, defoncee, arretait a chaque instant la marche de +l'artillerie, et les chevaux refusaient d'avancer. Il fallut porter les +pieces a dos, laissant les affuts seuls atteles. Les troupes n'avaient +pas mange et etaient harassees par cette longue et penible etape a +travers les montagnes. Dans cette triste nuit, leur perseverance fut +mise a une rude epreuve. Enfin, le 22, au petit jour, on arrivait sur le +mont Calvaire, et on y prenait le bivouac de grand coeur. La pluie avait +cesse; un beau soleil fit bientot oublier aux volontaires les fatigues +de la nuit. + +Le mont Calvaire est a environ cinq ou six kilometres au-dessus de +Montreal. Une etroite vallee le separe des montagnes sur lesquelles est +situee cette petite ville. Des bois, des jardins et des maisons occupent +tout le vallon, et remontent de chaque cote jusqu'a mi-cote. La route +royale, qu'avait quittee l'armee garibaldienne, passe du cote de +Montreal, tracee dans le flanc des montagnes, a peu pres au tiers de +leur hauteur. Toute cette route, jusqu'en face le mont Calvaire, etait +gardee par de grand'gardes napolitaines. Du bivouac, on les voyait +distinctement, et la ville paraissait remplie de troupes. Parco est +immediatement au-dessous du mont Calvaire, a deux kilometres au plus de +distance, et la route qui conduit de Palerme a Parco, Piano, etc., se +deroule sur le versant de la chaine de montagnes dont fait partie le +mont Calvaire, qu'elle commence a gravir apres avoir tourne Parco, +passant a mi-hauteur de la montagne. L'armee avait grand besoin de +repos, et quoique l'on manquat de bien des choses, on resta au bivouac +jusqu'au 23. Vers le soir de ce dernier jour, les avant-postes +s'engagerent avec les grand'gardes napolitaines qui, descendues dans la +vallee, avaient commence a gravir le mont Calvaire. Apres une fusillade +insignifiante elles se retirerent, et reprirent leurs premieres +positions. + +Le matin du 24, de bonne heure, a l'instant ou l'armee nationale se +mettait en mouvement, on apercut sur la route de Palerme de profondes +colonnes s'avancant sur Parco. En meme temps on apprenait que les +troupes qui etaient a Montreal executaient un mouvement tournant par le +sommet de la montagne. + +On ne tarda pas en effet a apercevoir leurs tetes de colonnes descendant +des plateaux eleves qui sont un peu plus loin que Parco, et qui se +relient avec le mont Calvaire. L'ennemi menacait l'aile gauche de +Garibaldi: evidemment, son but etait de la couper. + +Derriere les cretes d'ou descendait l'armee de Montreal se trouve une +suite d'autres sommets qui se relient aussi aux premiers. Le general +Garibaldi embrassa d'un seul coup d'oeil toute la situation. Ordre fut +donne a l'aile gauche de tenir bon jusqu'a la derniere extremite. Une +section de deux pieces placees sur le mont Calvaire, une autre en +batterie sur la route, prenaient a revers tout a la fois les colonnes +venant de Palerme et celles de Montreal. + +L'affaire s'engagea vivement. Pendant ce temps, le general Garibaldi +derobait, grace aux sinuosites de la montagne, la marche de son centre +et de son aile droite, et, tournant la route vers Piano, il les lancait +sur le versant des cretes les plus elevees. Cette manoeuvre fut +accomplie au pas gymnastique et avec une rapidite inouie. Une heure ne +s'etait pas ecoulee depuis le commencement de l'action, que la brigade +venue de Montreal, qui attendait, pour aborder franchement l'armee +garibaldienne, l'approche des colonnes venant de Palerme, voyait son +aile droite compromise, et se trouvait elle-meme presque entierement +tournee par le centre et l'aile droite de Garibaldi qui prenaient une +position menacante en arriere de ses lignes. Les Napolitains se haterent +alors de se replier, les uns sur Montreal, et les autres sur Palerme. De +son cote, l'armee de Garibaldi se dirigeait, par une marche de flanc, +sur Piano, ou elle arriva a la nuit tombante. Chacun pensait que le +general allait profiter de ce premier et important succes pour se porter +rapidement en avant. Mais, a la stupefaction generale, l'artillerie et +les bagages recurent l'ordre de se separer du corps d'armee, et de filer +grand train sur la route de Corleone, battant ainsi ostensiblement en +retraite. + +Corleone est une petite ville situee de l'autre cote des monts +Mata-Griffone, a environ quarante a quarante-cinq kilometres de Piano. +Le colonel Orsini, suivant les instructions qu'il avait recues, se mit +immediatement en marche, pendant que l'armee, a la faveur de la nuit, +se dirigeait elle-meme sur les forets de Fienza qu'elle atteignait vers +une heure du matin. Garibaldi savait en effet que le general commandant +l'armee napolitaine avait reuni toutes ses troupes dans Palerme. La plus +grande partie etait massee dans la rue de Tolede et au Palazzo-Reale; +d'autres etaient renfermees dans la citadelle; deux ou trois bataillons +se trouvaient pres du mont Pellegrini, et, enfin, une division entiere +gardait l'entree de Palerme vers la route de Missilmeri et Abbate. Il +fallait tromper cette division, et lui faire abandonner sa position pour +suivre un ennemi qui paraissait fuir en desordre. C'etait le role +attribue au colonel Orsini. Garibaldi, de son cote, se derobant par une +marche de nuit dans les profondeurs des forets de Fienza, tournait le +mouvement de la colonne napolitaine de maniere a arriver promptement aux +positions que l'ennemi abandonnait. + +Ce projet, bien concu, et encore mieux execute, reussit completement. On +se rappelle la pompeuse depeche napolitaine annoncant la fuite en +desordre des bandes de brigands, et leur poursuite acharnee par une +division royale. Pendant ce temps Garibaldi quittait la foret de Fienzza +le 25, au matin, et entrait a Marinero sans s'inquieter de la division +ennemie qui passait a quelques milles de cette petite ville. + +On vit en cette circonstance se produire un fait digne de remarque, et +qui se renouvela pendant toute cette guerre. Les habitants montrerent +souvent de la faiblesse et de la tiedeur. Le souvenir des affreux +traitements que leur infligeait le gouvernement de Naples, n'etait pas +fait pour les enhardir; mais ils se bornaient a s'enfermer, a ne pas +donner signe de vie, et il n'y a pas eu un traitre parmi eux. Un seul +homme pouvait compromettre le succes de cette audacieuse manoeuvre. Bien +plus, a Palerme, tout le monde savait l'arrivee de Garibaldi pour le 26, +et connaissait la porte qu'il devait attaquer. Nul ne pensa a vendre ce +projet aux autorites napolitaines qui auraient pu facilement remplacer, +par d'autres troupes, les naifs soldats lances plus naivement encore a +la poursuite des debris de l'armee liberatrice. Ce qui montre combien +tout le monde etait d'accord pour souhaiter la fin de leur occupation. + +Dans la nuit du 25 au 26, l'armee nationale quittait Marinero, et +marchait vers Missilmeri qu'elle laissa sur sa droite pour gagner les +monts Gibel-Rosso. C'etait une bonne position militaire, et d'ou l'on +pouvait decouvrir tout Palerme. Le 26 il y eut une alerte assez vive, +mais qui n'eut pas de suites. L'armee passa le restant de la journee a +ce bivouac; dans la soiree, une reconnaissance de cavalerie napolitaine +vint se heurter contre ses vedettes, et, apres avoir echange quelques +coups de feu, se replia sur la ville. + +Ce fut la que le general Garibaldi prit ses dernieres dispositions et +prepara l'attaque de la ville. Les munitions etaient rares; il ne +restait plus qu'une dizaine de cartouches par homme. On n'avait plus +d'artillerie. L'armee avait bien grossi en nombre, mais les recrues +etaient des _picchiotti_, et l'on avait perdu plus de trois cents hommes +parmi les soldats veritables. C'etait donc avec seize a dix-sept cents +baionnettes tout au plus qu'on allait attaquer une ville et une +citadelle defendues par une garnison de vingt a vingt-deux mille hommes. +Quelles que fussent les sympathies des habitants, il n'y avait pas a se +faire de grandes illusions sur le concours qu'on en pouvait attendre, au +moins dans les premiers moments. + +Le 26, dans la nuit, cette poignee d'hommes prenait les armes et +descendait impetueusement des monts Gibel-Rosso vers Abbate, traversait +ce bourg et arrivait sans coup ferir au pont de l'Amiraglio, defendu par +un regiment napolitain; le 27, a trois heures du matin, trente-deux +hommes et seize guides composant l'avant-garde se jetaient sans hesiter +sur les troupes qui gardaient les abords du pont, et les forcaient a en +abandonner la defense. L'armee avait ete partagee en trois colonnes +d'attaque: l'une commandee par Bixio, l'autre par Sertori, celle du +centre par le general Garibaldi. A quatre heures, chassant l' ennemi de +maison en maison, dans le faubourg, les volontaires arriverent a la +porte de Palerme au milieu de l'incendie allume par les fuyards dans +chacune des maisons qu'ils etaient forces d'abandonner. A six heures le +faubourg etait pris. Il y avait en ce moment environ douze mille hommes +au Palazzo-Reale, couvrant le front de la ville. La citadelle, avec cinq +mille hommes, defendait la gauche, du cote du mont Pellegrini; deux +mille hommes, environ, occupaient le faubourg que venait d'enlever +l'armee liberatrice. Il y avait bien encore quatre mille hommes, mais +ils etaient a la poursuite d'Orsini. En attaquant par ce faubourg, le +general Garibaldi avait l'intention d'isoler, par un vigoureux coup de +main, la citadelle du Palazzo-Reale, et d'offrir en meme temps, par ce +seul fait, un point d'appui au mouvement insurrectionnel des habitants. +A quelques heures d'intervalle, le colonel Orsini atteignait aussi +Palerme, ramenant ses pieces, apres avoir derobe adroitement sa marche a +la colonne napolitaine qui le poursuivait, et qui, un beau matin, en se +reveillant, n'avait plus su retrouver la piste du gibier qu'elle +chassait si maladroitement. + +On ne saurait se faire une idee du desarroi dans lequel se trouvait deja +en ce moment l'armee royale, et du decouragement que les defaites de +Calatafimi et de Parco avaient apporte meme parmi les soldats les plus +resolus. En voici un exemple: apres le passage du pont de l'Amiraglio, +un jeune volontaire, nomme Kiossoni, Messinois, et dont le pere avait +ete longtemps vice-consul de France en cette ville, se precipita, suivi +seulement de quelques camarades, sur une barricade qui barrait le +boulevard, a gauche de la porte de Termini, par laquelle les troupes +royales rentraient en desordre. Aucun defenseur n'y paraissait; mais, +arrives au sommet, ils virent de l'autre cote, a une cinquantaine de +metres, deux ou trois compagnies, l'arme au pied, qui, en apercevant les +casaques rouges, se debanderent immediatement dans toutes les +directions, laissant nos volontaires se frotter les yeux pour s'assurer +s'ils ne revaient pas. + +Deux braves soldats napolitains etaient restes seuls cernes dans une des +maisons du faubourg, et, brulant jusqu'a leur derniere cartouche, ils ne +mirent bas les armes que sur les instances d'un compatriote, volontaire +dans l'armee de Garibaldi; ils furent parfaitement traites, et meme +fetes par leurs vainqueurs. Ces pauvres diables, pleurant presque de +rage, ne savaient de quelle expression fletrir les compagnons qui les +avaient abandonnes lachement. + +L'aspect du faubourg etait pitoyable. Partout ou passaient les +Napolitains arrivaient l'incendie et le pillage. Leur fuite precipitee +ne les empecha pas de commettre dans la ville les atrocites qui avaient +desole le faubourg sur la route de Montreal. + +Pendant que les Garibaldiens bousculaient devant eux les troupes +royales, s'appretant a les suivre dans Palerme, ils furent rejoints par +quelques volontaires Palermitains, mais peu nombreux. La plus grande +partie des jeunes gens et des hommes d'action avaient ete eloignes de la +ville ou exiles depuis longtemps par la police de Maniscalco. + +Du reste l'expiation commencait deja pour ses agents. Plusieurs sbires, +qui essayaient de fuir pendant l'attaque, furent reconnus et echarpes a +cote du Jardin des Plantes. + +Un autre, voulant forcer les factionnaires napolitains pour chercher son +salut dans la fuite, fut fusille par les siens qui le prirent pour un +transfuge. + +Dans une petite et miserable habitation, pres du pont de l'Amiraglio, +vivait une pauvre famille; le pere, force par les soldats royaux d'aller +leur chercher de l'eau, fut malheureusement atteint d'une balle et tue +sur le coup. Un instant apres, sa maison etait brulee. Sa femme et ses +deux enfants n'ont jamais reparu. Tristes scenes qui palissent cependant +a cote de celles dont l'interieur de Palerme va etre le theatre. + + + + +II + + +Pour bien comprendre la manoeuvre hardie que ne craignait pas de tenter +le general Garibaldi, certain qu'il etait du courage et de la +determination de ses volontaires, manoeuvre qui devait d'un seul coup +lui donner gain de cause vis-a-vis de troupes demoralisees, il faut se +rendre compte de la situation topographique de Palerme, ainsi que des +positions qu'occupaient les Napolitains. + +Jadis entouree de fortifications assez imposantes qui existent encore +pour la plupart, la ville a la forme d'un rectangle dont les cotes les +plus petits regardent, l'un la mer, et l'autre la campagne dans la +direction de Montreal et Parco. Les deux autres, qui ont au moins trois +fois le developpement des premiers, font face, l'un au mont Pellegrini +et aux campagnes de Castellamare, l'autre aux monts Gibel-Rosso et +Abbate. C'est de ce dernier cote que l'armee de Garibaldi se presentait +devant Palerme. Deux rues principales coupent presque a angle droit +l'espace occupe par la ville. L'une, la rue de Tolede, part du bord de +la mer, pres de la citadelle, et monte jusqu'au Palais-Royal; l'autre +vient couper la premiere a la place des Quatre-Cantons, presque au +centre de la ville, et aboutit a la porte qu'attaquait le general +Garibaldi. Chacune de ces voies partage Palerme en deux parties egales, +soit en longueur, soit en largeur. Les Napolitains ayant leurs forces +reunies aux deux extremites de la rue de Tolede, le Palazzo et la +citadelle, allaient donc trouver leurs communications coupees, si +Garibaldi pouvait, sans coup ferir, s'emparer de l'autre rue. Il avait +encore cet avantage, en occupant le centre de la ville, qu'il donnait la +facilite a tous les habitants de se replier sur sa ligne d'operations et +de s'y fortifier sans craindre d'etre eux-memes surpris par les troupes +royales et fusilles sans autre forme de proces. De plus, il empechait, +par cette audacieuse manoeuvre, le ravitaillement des troupes et de +l'artillerie du Palazzo-Reale, en les isolant de leur base d'operations +qui etait la citadelle et surtout l'escadre. + +Aussi les troupes garibaldiennes, que nous avons laissees a la porte de +Palerme poussant devant elles les troupes royales, et s'arretant un +instant pour se reformer en epaisse colonne d'attaque, lancerent-elles +bientot plusieurs compagnies dans l'interieur de la ville pour nettoyer +les petites ruelles qui viennent aboutir a la porte dont on venait de +s'emparer; tandis que le gros de l'armee se jetait, tete baissee, dans +la grande voie pour gagner au plus vite la place des Quatre-Cantons. Ce +mouvement fut si energiquement execute qu'en moins d'une heure la place +des Quatre-Cantons, le reste de la rue et la porte qui est a +l'extremite, etaient au pouvoir des volontaires. Vainement les +Napolitains avaient essaye de les arreter en trois ou quatre endroits. +Par un choc irresistible et presque sans tirer un coup de feu, les +casaques rouges, chargeant a la baionnette, les obligeaient a ceder la +place et a se retirer en desordre vers la citadelle ou vers le +Palazzo-Reale. C'est en ce moment que l'escadre napolitaine, qui +jusque-la, s'etait contentee d'envoyer quelques boulets dans la +direction du faubourg attaque, commencait a prendre une position plus +serieusement offensive, et manoeuvrait pour trouver un mouillage +favorable a son tir. Mais deux fregates seulement parvinrent a +s'embosser; les autres, soit mauvaise volonte, ce qui est probable, soit +impossibilite, manquerent leur mouvement et resterent spectatrices des +evenements. Ces deux navires, parfaitement places et balayant la rue de +Tolede, commencerent immediatement sur la ville un feu violent, qu'ils +continuerent meme pendant la nuit. La citadelle, de son cote, ne +menageait ni ses bombes ni ses boulets. + +Les barricades commencerent immediatement. Elevees par des mains +habiles, elles prirent en peu d'heures un developpement et un relief +incroyables. Il faudrait un volume entier pour en expliquer le reseau. +La nuit, qui arriva a temps pour seconder les travailleurs, fut bien +employee par les deux partis; car les Napolitains, de leur cote, +etablissaient des retranchements a toutes les issues venant aboutir au +Palazzo-Reale et a la citadelle. + +Dans cette ville privee de lumiere, et ou toutes les maisons semblaient +abandonnees, on n'entendait alors que le bruit des pinces et des pioches +frappant les dalles des rues et quelques coups de feu echanges au hasard +de part et d'autre. + +De temps en temps, des coups de canon partant de l'escadre, de la +citadelle et du Palazzo, jetaient une lueur rapide dans la rue de Tolede +et eclairaient sinistrement les travailleurs des deux partis. Sur les +deux heures du matin, plusieurs detachements de volontaires commencerent +a s'avancer par les rues laterales dans la direction du Palazzo-Reale, +ainsi que vers la place de la Marine et le ministere des finances du +cote de la citadelle. Ce ministere etait occupe par quatre bataillons. + +La fusillade petilla bientot partout et la canonnade, qui ne tarda pas +a s'y joindre, donna a tous ces engagements partiels les proportions +d'une vraie bataille. Mais c'etait surtout aux abords du Palazzo-Reale +que le combat etait le plus vif. + +Ou tirait a bout portant au milieu des flammes allumees par les bombes +et les obus de la citadelle ou de l'escadre. Peu d'habitants +apparaissaient pour se joindre aux troupes liberales. Ils ne trouvaient +sans doute pas la poire assez mure. Leurs maisons restaient +impitoyablement fermees, sauf celles qu'ouvrait le feu ou la troupe +napolitaine; car ces defenseurs de la royaute ne se faisaient faute ni +d'aider l'incendie quand ils ne l'allumaient pas eux-memes, ni de piller +sans scrupule, et la plume se refuse a retracer les actes d'atrocite +commis par ces bandes effrenees. + +Cependant deux colonnes etaient parties en meme temps pour tourner les +positions de l'armee royale en l'attaquant par la Porta-Nuova et par la +Porta-Maqueda. L'une, commandee par Bixio, l'autre par La Masa. Bixio +s'empare d'abord de la caserne des Suisses, puis se porte vers la +caserne des Quatro-Venti ou il fait prisonniers plusieurs officiers +superieurs et un regiment. + +Deconcertees par l'impetuosite de cette attaque, les troupes royales +commencerent a se replier en desordre sur la place du Palais-Royal dont +les abords etaient fortement gardes. La place de la Cathedrale, qui est +un peu avant celle du Palais-Royal en venant de la mer, devint alors le +theatre d'un combat acharne. Le couvent des Jesuites, a l'angle de la +rue de Tolede et de la place de la Cathedrale, occupe par un bataillon +de chasseurs a pied, est attaque et enleve rapidement. + +Le general Lanza, qui commande les troupes du palais, voyant ce couvent +pris par les Garibaldiens, fait tirer dessus a obus et l'incendie. Le +palais Carini, situe en face, a le meme sort. + +Les tours de la cathedrale elles-memes servent de point de mire a +l'artillerie napolitaine. + +On voit insensiblement les couleurs nationales apparaitre partout. Les +fenetres qui peuvent donner vue sur les troupes royales sont garnies de +volontaires qui les deciment par leur feu. + +On se bat a la fois au Palais-Royal, a la Cathedrale, dans la rue de +Tolede, a la place de la Marine, autour de la citadelle et dans tout le +quartier Paperito, ou l'incendie, allume par les bombes de la citadelle +et de l'escadre, fait de rapides progres. Deja beaucoup de detachements +royaux battent en retraite vers la citadelle par la place Caffarello et +la place de la Funderia. Ces detachements sont assaillis dans leur fuite +par une grele de balles, qui leur fait perdre beaucoup de monde. + +La place des Quatre-Cantons etait devenue desormais la base des +operations de Garibaldi. Le general Tuerr occupait le palais du Senat. +L'etat-major de Garibaldi etait partout et se multipliait pour faire +face aux exigences de la position. On commence a pousser quelques +barricades du cote de la place de la Marine, pour attaquer +vigoureusement la brigade qui la defend. La fusillade devient tres-vive +entre le ministere des finances et les coins de rues qui lui font face. +Les vaisseaux napolitains continuent un feu terrible, mais plus +destructeur que meurtrier. A cinq heures, les troupes campees au palais +etaient bien et dument entourees et coupees. Completement maitre de la +partie de la ville comprise entre la Marine et le Palais-Royal, +Garibaldi n'avait plus qu'a se fortifier pendant la nuit, et a attendre +le lendemain. Palerme tout entier etait en insurrection. Les faiseurs de +barricades surgissaient de toutes parts. + +A six heures du soir, le feu avait molli; mais, sur les sept heures et +demie, le bombardement recommencait avec plus de fureur. On se battait a +la lueur de l'incendie que les projectiles allumaient de toutes parts. + +Pendant la nuit, les barricades se multiplierent et prirent un relief +imposant. Les volontaires se rapprochaient de minute en minute du +Palais-Royal, ou, de leur cote, les Napolitains se barricadaient de plus +en plus. Plusieurs bombes lancees par l'escadre, vinrent tomber au +milieu d'eux et causerent un grand desordre. Le 28, au matin, la +position des troupes royales etait celle-ci: treize a quatorze mille +hommes au Palazzo-Reale, deux ou trois mille hommes a la Marine et +plusieurs bataillons dans les prisons et les casernes; le reste dans la +citadelle. Dans la journee, ils furent forces d'abandonner toutes ces +positions, sauf celles du Palais-Royal et de la Marine. Le palais Carini +etait completement detruit. Tout le quartier qui est a l'est du +Palais-Royal brulait. Le bombardement continuait toujours. De nombreuses +bandes de _picchiotti_ descendaient les hauteurs et venaient se meler +aux volontaires. Vers le soir, on ne se battait plus qu'autour du +Palais-Royal, que les insurges commencaient a dominer du sommet des +maisons voisines, et entre autres de l'Archeveche. Partout les maisons +s'ecroulaient sous les bombes et les obus. La nuit, comme celle de la +veille, fut employee a se fortifier de part et d'autre. Le lendemain, au +lever du jour, plusieurs decrets du general Garibaldi etaient affiches: +ils punissaient de mort l'assassinat, le vol et le pillage, organisaient +la garde nationale, nommaient une municipalite provisoire, faisaient +appel aux enrolements. A midi, l'attaque du palais recommence avec +acharnement; les troupes royales quittent la place de la Marine et se +retirent dans la citadelle, abandonnant plusieurs canons. Vers le soir, +l'incendie est dans trois ou quatre quartiers de la ville. La nuit se +passe sur le qui-vive du cote des Garibaldiens; on s'attend a une +attaque resolue de la part des troupes qui reviennent de la poursuite +d'Orsini, ou elles ont ete si bien jouees. En effet, le lendemain matin, +elles viennent donner tete baissee sur la ville par la porte Reale, ou +elles sont recues par les troupes de Bixio qui les forcent a la +retraite. Vers midi, on parle d'armistice, et deux delegues du general +Lanza se rendent a bord de l'_Hannibal_, ou se trouvent reunis egalement +le commandant du _Vauban_ et celui d'une fregate americaine. Garibaldi y +vient de son cote avec Crispi, le colonel Tuerr et Menotti. On ne peut +s'entendre, et l'entrevue est bientot terminee. Cependant la convention +tacite d'armistice dure toujours. + +Le lendemain 31, on annonce une treve de trois jours. + +Plus de trois mille bombes avaient ete lancees sur la ville pendant le +bombardement. Le temps de l'armistice fut mis a profit par les +volontaires de Garibaldi et les habitants de Palerme. Les barricades +furent completees partout; les plus fortes recurent des canons. Quant +aux Napolitains, ils restaient bloques au Palais-Royal et manquaient +totalement de vivres; Garibaldi leur en fit donner. Il fit retirer +egalement, et emporter dans les hopitaux, tous leurs blesses, et Dieu +sait si le nombre en etait grand! On apprenait, en meme temps, l'arrivee +a Marsala d'un fort detachement de volontaires qui venaient grossir +l'armee nationale. + +Trois ou quatre jours se passerent ainsi. Garibaldi coupant, taillant +administrativement, legislativement, militairement, financierement, et +le tout carrement et promptement. + +Les decrets se suivaient avec une rapidite inouie et, certes, on ne peut +accuser ses ministres d'avoir occupe des sinecures. + +Enfin, le six, le retour du general Letizia, arrivant de Naples, +termina les pourparlers et l'armistice provisoire fut remplace par une +capitulation en regle. + +Les troupes napolitaines devaient evacuer immediatement toutes leurs +positions de la ville et se retirer dans la citadelle et sur le mole, ou +leur embarquement aurait lieu avec armes et bagages dans le plus bref +delai possible. Les prisonniers civils et militaires encore en leur +pouvoir devaient etre remis entre les mains du nouveau gouvernement, le +jour meme ou la citadelle terminerait son evacuation. Les troupes +campees au Palais-Royal durent donc traverser la ville pour rentrer a la +citadelle. Ces douze ou quatorze mille hommes etaient tellement frappes +de stupeur et decourages qu'au moment de s'acheminer, ou plutot de se +faufiler dans ce reseau de barricades qui les separait de la forteresse, +ils refuserent de marcher sans un sauf-conduit et une garde de casaques +rouges. Le general Garibaldi souscrivit a leur demande, et on vit cette +armee, avec artillerie, cavalerie, genie, etc., defiler tristement au +milieu d'une population exasperee, dont les regards, certes, n'avaient +rien de bien rassurant. Une centaine de volontaires formaient l'escorte, +protection du reste bien superflue. A peine entrees dans la citadelle, +ces troupes y furent consignees rigoureusement. Aussitot, d'ailleurs, +toutes les rues aboutissant a la forteresse furent murees jusqu'a la +hauteur du premier et du deuxieme etages, et les _picchiotti_, +montagnards, etc., vinrent d'eux-memes s'installer autour des remparts, +afin d'eviter toute espece de surprises. + +Deja, depuis plusieurs jours, la cour de Naples prenait ses dispositions +pour l'evacuation des troupes de Palerme. On vit mouiller bientot, sur +la rade, une quantite de vapeurs remorquant des transports. Les blesses +et les malades partirent les premiers, puis vint le tour du materiel, +pele-mele avec les hommes. Toutes ces troupes, il faut l'avouer, +parurent peu touchees de leur defaite une fois qu'elles se virent sur le +pont des batiments. Leurs musiques ne cessaient de se faire entendre, et +ont les eut prises plutot pour des conquerants celebrant leur victoire +que pour des vaincus forces, par une poignee d'hommes, d'abandonner une +des plus belles provinces de la couronne qu'ils avaient ete appeles a +defendre. Ainsi vont les choses. Quoi qu'il en soit, l'evacuation marcha +grand train, et bientot devait venir le jour ou le pavillon national +serait arbore dans toute la Sicile. + +Il faut maintenant jeter un coup d'oeil retrospectif sur tous ces +evenements, dont la marche rapide nous a fait negliger une foule de +faits qui doivent etre constates. Plus de trois cents maisons, brulees +dans le quartier de l'Albergheria par les troupes napolitaines battant +en retraite sur le Palazzo-Reale, n'offraient plus, au moment du premier +armistice, qu'un amas de decombres encore fumants. On trouvait a chaque +instant au milieu de ces debris, des cadavres a moitie calcines, car +les guerriers du roi de Naples avaient egorge femmes et enfants, et +pille, sans scrupule, tout ce qui leur tombait sous la main. Le couvent +des Dominicains blancs fut saccage, incendie, et les femmes qui s'y +etaient refugiees furent brulees toutes vives. On repoussait a coups de +fusil dans les flammes celles qui cherchaient a s'echapper. Des actes +atroces furent commis. En vain, les officiers cherchaient a rappeler +leurs soldats aux sentiments de l'honneur militaire. En vain, +quelques-uns mirent meme le sabre a la main pour empecher ces infamies. +Voyant leurs ordres comme leurs epaulettes meconnus, ils furent obliges +d'assister a ces horreurs. Le palais du prince Carini, en face de la +cathedrale, fut pille et brule. Les bombes aidant, il n'en restait plus, +le 1er juin, que d'informes debris menacant de crouler dans la rue de +Tolede. Les superbes magasins de M. Berlioz, dans la meme rue, etaient +completement detruits. Il en etait de meme du palais du duc Serra di +Falco. Un Francais, M. Barge, avait cru, en placant au-dessus de son +magasin nos couleurs nationales, qu'elles empecheraient sa maison d'etre +pillee; un officier napolitain donne l'ordre a un clairon de monter +enlever le pavillon. Il est lacere, foule aux pieds; la porte de la +maison enfoncee, et M. Barge, rosse de main de maitre avec la hampe meme +de son pavillon, fut emmene en prison sans autre forme de proces, tandis +que, naturellement, sa maison etait pillee. Un autre compatriote, M. +Furaud, maitre de langues, pere de six enfants, est assailli dans sa +maison, assassine a coups de baionnette; quant a ceux-ci, on les a +vainement cherches, ils ont disparu. La demeure du premier commis de la +chancellerie fut violee, et les portraits de l'Empereur et de +l'Imperatrice, qui se trouvaient dans un salon, dechires a coups de +baionnette. Le couvent de l'Annunziata et presque toutes les maisons de +la rue qui mene a la Porta-di-Castro ont ete incendies et pilles. Celui +de Santa-Catarina, dans la rue de Tolede, a eu le meme sort. On estime a +plus de quatre cents le nombre des malheureux qui ont ete assassines ou +brules. C'est encore en dehors de la Porta-Reale, dans ce beau faubourg +rempli de ravissantes habitations de campagne, que s'est exercee a +l'incendie et au pillage cette armee de triste memoire. Ce ne sont ni +une ni deux maisons choisies; c'est tout le cote droit du faubourg, en +allant a Montreal, dans lequel les Napolitains ont laisse, par +l'incendie et le pillage, la trace de leur retraite. + +Leur empressement et leur joie, en quittant enfin Palerme, n'ont donc +rien qui doive surprendre. Le commandant d'un des transports qui les +emmenaient a Naples les a vus compter et enumerer leur butin dans une +partie de cartes improvisee le soir sur le gaillard d'avant. Plusieurs +de ces heros jouaient vingt piastres sur table, ou, pour mieux dire, sur +le pont. + +Dans une petite maison qui a voisine le Palazzo-Reale, un infortune +coutelier, ou quincaillier, est assailli a l'instant ou il sortait sans +armes pour tacher d'avoir un morceau de pain pour trois enfants qui +criaient la faim. A peine dehors, malgre toutes les explications qu'il +veut donner, il est saisi, garrotte, et on se dispose a l'entrainer pour +le fusiller. Les pauvres enfants arrivent, demandant leur pere. Une +decharge le jette en bas avec deux de ses enfants; le troisieme est tue +d'un coup de baionnette. Assez de ces horreurs, il y en aurait trop a +citer. En parcourant ces maisons mutilees, ces decombres sanglants, en +voyant, ca et la, les extremites des cadavres ensevelis sous les ruines, +les debris de vetements, que de drames ne doit-on pas supposer! Et si +chacun de ces malheureux pouvait revenir a la vie, quelle longue file de +forfaits se dresserait criant vengeance et stigmatisant d'infamie cette +armee qui semblait n'avoir pour devise, en ce moment, que pillage et +incendie! + +Pendant les divers combats qui signalerent la prise de Palerme, les +pertes furent sensibles de part et d'autre. Celles de l'armee royale +doivent etre portees, au minimum, a deux mille hommes, tues ou blesses; +parmi eux se trouvaient plusieurs officiers superieurs, entre autres le +commandant de la gendarmerie, generalement deteste a Palerme, comme tout +ce qui tenait a la police, mais auquel il faut cependant rendre cette +justice qu'il s'est conduit bravement. Quant aux volontaires, leurs +pertes avaient aussi ete sensibles. Le brave colonel hongrois Tukery, +grievement blesse a l'attaque du Palazzo-Reale, mourait le 11 juin, +apres d'atroces souffrances. Carini, dangereusement atteint d'une balle +qui lui fracturait le bras presque a la hauteur de l'epaule, au moment +ou, envoye par le general Garibaldi, il examinait, sur une barricade, +les troupes napolitaines operant leur retour offensif, etait couche pour +longtemps sur un lit de douleur. Pres de trois cent cinquante soldats +etaient tues ou hors de combat. + +Plusieurs corps de volontaires s'etaient fait remarquer par l'energie de +leur courage. Les chasseurs des Alpes, a Palerme comme a Calatafimi, +firent des prodiges de valeur. A l'attaque du couvent des Benedittini, +ils ont ete superbes d'entrain et de fermete. Une seule compagnie de +trente-cinq hommes avait eu, depuis son depart de Marsala, vingt-deux +tues ou blesses. Il se passa au milieu de ces combats un episode qui, +tout en etant fort original, ne manque pas d'une certaine grandeur. + +En tete de beaucoup de detachements de volontaires ou d'habitants de +Palerme se trouvaient des moines qui, la croix a la main, et payant de +leur personne, entrainaient au feu jusqu'aux moins resolus. Le _padre_ +Pantaleone, que Garibaldi avait nomme son chapelain a Calatafimi, se +trouvait, au moment le plus chaud de l'action, sur la place de la +Cathedrale, a l'angle de la rue qui passe devant l'archeveche. Se +souciant moins des balles que de l'excommunication, qu'il avait naguere +si lestement conjuree, notre moine guerrier, avec sa figure exaltee et +intelligente, encourageait bravement son monde et il etait facile de +lire dans ses yeux que, s'il ne mettait pas les mains a la besogne, ce +n'etait pas par timidite. + +Cependant, malgre le feu soutenu des volontaires, la barricade +napolitaine attaquee tenait toujours. Les balles allaient leur train, +demolissant, par-ci par-la, quelques jambes, quelques bras, au grand +desespoir de notre aumonier qui ne menageait pas les anathemes a +l'ennemi, chaque fois qu'il voyait tomber un de ses braves volontaires. +Le _padre_ Pantaleone portait une grande croix de chene d'au moins deux +metres de haut et, dans les instants difficiles, il la brandissait +vigoureusement au-dessus de sa tete. Las, enfin, de cette fusillade qui +n'aboutissait a rien, notre chapelain s'elance, sans souci ni vergogne, +tout seul, sur la barricade napolitaine, en grimpe les etages successifs +au milieu d'un _miserere_ de balles coniques, puis, arrive au sommet, se +met, dans son langage le plus sympathique, a faire aux soldats de +Francois II un discours approprie a la circonstance: il cherche a leur +expliquer brievement comme quoi cette guerre fratricide est honteuse +pour l'humanite, comme quoi Dieu la defend, comment enfin la resistance +est inutile puisque Garibaldi est l'ange de la liberte et que le Dieu +des armees marche avec lui. + +Les soldats royaux, etonnes de cet aplomb et du courage du predicateur, +finissent par laisser leurs cartouches tranquilles et leurs fusils se +refroidir. On en etait meme au plus pathetique du discours, lorsque le +capitaine qui commandait s'apercoit que les Garibaldiens, en gens bien +avises, profitaient insensiblement de la situation et touchaient deja la +barricade. Il saisit une arme, couche en joue le _padre_ Pantaleone qui +ne bronche pas et lui envoie a bout portant un coup de fusil qui brule +son froc et lui brise la croix dans les mains. Sans s'emouvoir, le +_padre_ en ramasse les morceaux pendant que les Garibaldiens escaladent +la barricade. Les soldats se hatent de decamper et le capitaine est tue. +Un volontaire saisit son sabre, le _padre_ Pantaleone attrape le +ceinturon, le passe en sautoir, et, se precipitant a la suite des +fuyards, il plante le troncon de sa croix dans le ceinturon du defunt +capitaine en s'ecriant, de sa plus belle voix: "Allez, allez, sicaires +d'un tyran, reporter a votre maitre que le _padre_ Pantaleone a mis la +croix la ou etait l'epee." + +C'est le sens sinon le texte de ses paroles, car notre langue est pauvre +pour traduire quelques expressions un peu emphatiques du bel idiome +italien. Un autre moine, de l'ordre des Cordeliers, fit, sur la place de +la Marine et pendant plus de deux heures, le coup de feu avec quatre +soldats napolitains embusques dans une construction commencee presque en +face du ministere des finances. Au bout de ce temps, on vit un de ces +soldats rallier eu toute hate un fort peloton qui etait au coin du +ministere. Le cordelier en conclut que, si les autres ne s'en allaient +pas, puisqu'ils ne tiraient plus c'est qu'il devait leur etre arrive +des choses graves et que leur position etant fort hasardee, vu la +quantite de projectiles qui pleuvaient dru comme grele, il etait de son +devoir, a lui, d'aller les trouver pour leur porter les consolations de +son ministere. Il posa tranquillement son fusil, rejeta son froc en +arriere et traversa la place pour disparaitre dans la batisse en +question. Quelques instants apres, on le vit reparaitre avec un blesse +qu'il portait comme un enfant. Trois fois il fit le meme voyage, trois +fois il ramena son homme; la derniere fois, a l'instant ou il +franchissait sa barricade, la meme balle qui lui fracassait le bras, +tuait roide l'infortune pour lequel il se devouait. Sans s'emouvoir, il +posa a terre son fardeau, lui recita les prieres des morts et s'en fut +ensuite a l'ambulance. + +Un jeune volontaire venitien, deja blesse assez gravement a Calatafimi, +se precipite a l'attaque du couvent des Benedittini et s'efforce, a +coups de hache, de briser une petite porte laterale pouvant donner acces +dans le couvent. Les balles pleuvent sur lui de toutes parts, un obus +vient, en ricochant, eclater au-dessus de sa tete et le couvrir de +gravats. En vain ses camarades le rappellent. "Je ne suis plus bon qu'a +etre tue, leur crie-t-il, au moins, en mourant, je rendrai encore un +service." Exaltes par cette intrepidite, deux d'entre eux le rejoignent +et cherchent a l'entrainer. En ce moment, un canon de fusil passe par +une fenetre immediatement au-dessus de la porte et le malheureux recoit +le coup en pleine poitrine. Ses camarades ne rapportent qu'un cadavre. + +Dans les rues qui menent a la Piazza di Bologni, la lutte fut serieuse. +Les soldats royaux, comme partout ailleurs, incendiaient et pillaient. +Les malheureux habitants de ce quartier, eperdus d'effroi, essayaient de +fuir dans toutes les directions, entrainant femmes et enfants; ce +n'etaient partout que gemissements et lamentations. Quelques hommes +determines se reunissent en armes a l'angle d'une petite impasse, en +occupent la maison et s'y barricadent apres y avoir donne l'abri a +quantite de femmes et d'enfants. Quelques instants apres, cette maison +est attaquee; mais on s'y defend vigoureusement. Les femmes, reprenant +courage, font pleuvoir sur les assaillants une grele de tuiles, de vases +de toutes sortes, enfin ce qui leur tombe sous la main. + +Une bombe vient s'abattre sur le toit, entraine le troisieme et le +quatrieme etages, et, en eclatant, tue et blesse encore plusieurs femmes +et des enfants. Quelques moments apres, les flammes viennent se joindre +aux balles napolitaines. + +De huit qu'ils etaient, les assieges ne comptent plus que cinq hommes, +dont un blesse. Cependant, des femmes, des enfants, des vieillards les +supplient de ne pas les abandonner. Il faut prendre un parti; le blesse +et un de ses camarades grimpent au faite de l'edifice qui menace ruine; +on y hisse, les uns apres les autres, les malheureux refugies, et, +lorsque tous sont a l'abri dans une maison dont l'issue donne sur une +rue inoccupee par l'armee royale, les trois braves gens qui continuaient +a lutter avec les royaux, battent eux-memes en retraite, n'abandonnant +qu'une ruine ensanglantee. + +Des le 8 juin, des debarquements de volontaires s'effectuaient un peu +partout. + +Du 9 au 11, une petite escadre partait de Genes. Elle se composait de +l'_Utile_, remorquant le _Charles and Jane_, le premier commande par le +capitaine Molessa, le second par le capitaine Quain; puis venaient le +_Franklin_, capitaine Orrigoni, un des anciens compagnons d'armes de +Garibaldi dans la Plata; l'_Orregon_, capitaine West; le _Washington_, +dont les volontaires etaient commandes par le colonel Baldeseroto. +Environ 3,000 hommes etaient repartis sur ces differents navires et +c'etait le renfort le plus considerable que l'on eut encore recu. Medici +commandait en chef. + +Partis a quelques heures d'intervalle, ces navires firent des routes +diverses pour atteindre Cagliari ou etait le rendez-vous general. Tous y +arriverent heureusement, excepte l'_Utile_ et le batiment qu'il +remorquait. + +Se trouvant dans le N.-E. du cap Corse, a environ douze milles au large, +ces deux navires furent approches par une corvette a vapeur battant +pavillon francais. Bientot un canot accosta et un officier, s'exprimant +parfaitement en francais, vint demander ou l'on allait et offrir meme la +remorque de son batiment pour gagner les cotes de Sicile, si telle +etait la destination des navires. Ces propositions furent accueillies +par les volontaires aux cris de _Vive la France!_ _vive Garibaldi!_ +Toutefois le capitaine crut devoir refuser la remorque offerte si +galamment. Le canot retourne a son bord; mais a peine est-il arrive +qu'un changement a vue s'opere sur la corvette de guerre. Les mantelets +des sabords, rapidement abaisses, laissent apercevoir les pieces +detapees et l'equipage en branle-bas de combat. Le pavillon francais +glisse le long de sa drisse et est remplace par le pavillon napolitain +en meme temps qu'un coup de canon a boulet signifiait aux deux navires +l'ordre de stopper et d'amener leurs pavillons. + +L'_Utile_ portait le pavillon piemontais et le _Charles and Jane_, celui +des Etats-Unis. Les capitaines se refuserent a amener leurs pavillons, +mais ils durent se resigner a se laisser emmener, non sans protester. +Quel triste moment eussent passe les marins de la _Fulminante_ (c'est le +nom de la corvette napolitaine), si les volontaires avaient pu sauter +sur son pont. Faute de mieux, ils leur lancerent toutes les maledictions +que le vocabulaire italien peut offrir. Pendant que la diplomatie +s'occupait de cette affaire, les autres batiments de l'expedition +atteignaient Cagliari, et, de la, mettaient le cap sur Castellamare, +dans le golfe de ce nom, ou devait s'effectuer leur debarquement. Le 18 +juin, en effet, on apprit a Palerme l'arrivee du convoi de Medici. Un +navire debarquait ses troupes a Santo-Vito, et les deux autres a +Castellamare. Il est aise de se figurer l'allegresse generale en +apprenant l'arrivee a bon port de cette petite division qui, outre trois +mille hommes aguerris, apportait encore dix mille fusils et une grande +quantite de munitions. Aux illuminations quotidiennes se joignirent +immediatement toutes sortes de concerts en plein vent, des promenades +aux flambeaux avec force drapeaux et force _Viva la liberta_! + +Le general Garibaldi etait immediatement monte a cheval pour assister au +debarquement de ces renforts. + +Mais, vers minuit, au moment ou le calme commencait a se faire, grace a +la fatigue des musiciens et a l'enrouement des criards, a l'instant, +enfin, ou les illuminations commencaient a s'eteindre et les habitants a +s'endormir, quelques coups de canon de fort calibre se firent entendre +au large et vinrent eclairer de leur lueur sinistre les sommets du mont +Pellegrini, ainsi que les matures des navires qui etaient sur rade. A la +premiere detonation, chacun dresse l'oreille; a la seconde, on saute de +son lit; a la troisieme, on est presque habille, enfin, a la quatrieme, +les fenetres et les portes commencent a s'ouvrir, les femmes a trembler +et les enfants a piailler. Dans les rues, les factionnaires regardent si +leurs amorces sont bien on place et redoublent leurs cris de: +_Sentinelles, veillez!_ Les bourgeois se groupent a chaque carrefour, et +les suppositions vont leur train. Dans les casernes, les clairons +ecorchent les airs les plus varies pour appeler aux armes les +volontaires. Enfin, au palais, tout le monde s'inquiete, et le +commandant, en l'absence du general Garibaldi, commence a envoyer dans +toutes les directions des ordonnances a la recherche des nouvelles. + +Quelle voix mysterieuse annonce tout dans ces circonstances? On apprend +bientot qu'il n'est arrive que trois navires a Castellamare. Le +quatrieme et son remorqueur manquent. + +La canonnade devient plus vive, elle semble parfois se rapprocher de +l'entree du port de Palerme. + +On sent s'agiter dans l'ombre toute cette ville surprise dans son +premier sommeil. Parmi les suppositions, la plus probable est que la +croisiere napolitaine, apres s'etre emparee du navire manquant et +qu'elle fait semblant de combattre en ce moment, se dirigera vers ceux +qui debarquent. Tout le monde court et s'agite. Les postes en armes se +dirigent vers le quai. On entend tomber, ca et la, sur les dalles des +rues, les baguettes des fusils charges par des mains encore +inexperimentees. Enfin, de sourds pietinements, venant du cote des +casernes, indiquent que les troupes sont en marche. Malheureusement, +l'ame de toute l'armee est absente; le general Garibaldi est a +Castellamare. + +Les decharges continuent toujours, plus multipliees et plus rapprochees. +Il est deux heures. L'inquietude est a son comble. On se voit deja a la +veille d'un nouveau bombardement. + +Autour de la citadelle, on a peine a retenir les _picchiotti_ qui +veulent se precipiter a l'assaut de ces remparts, degarnis de leurs +engins de guerre, pour se venger sur les troupes napolitaines des +evenements qu'on suppose se passer au large. Enfin, a deux heures un +quart, un canot arrive a force d'avirons sur le quai, et un midshipman +qui en debarque previent que l'on ait a aviser les autorites que le +canon que l'on entend est celui d'une fregate britannique qui fait +l'exercice au large. Ce trait peint-il assez les Anglais? Entre une et +deux heures du matin, a quelques milles a peine d'une ville qui vient de +subir les horreurs d'un bombardement et qui, encore tout en emoi, se +remet a peine des terreurs du combat et de l'incendie, aller faire +branle-bas de combat de nuit et exercice a feu! Et que dire de ces +pauvres soldats napolitains enfermes dans la citadelle et non moins +inquiets que les habitants de la ville, car ils entendaient du haut de +leur bicoque desarmee les imprecations et les cris de vengeance de leurs +ennemis! + +Que fut-il arrive si l'on n'eut pu retenir les _picchiotti?_ et, quel +qu'eut ete le resultat de leur attaque, que de sang pouvait etre verse, +et pourquoi? Enfin, a trois heures du matin, tout etait rentre dans le +calme. + +Le 20, au matin, le premier detachement des volontaires debarques +arrivait a Palerme a cinq heures environ. C'etaient deux magnifiques +bataillons de chasseurs a pied, parfaitement uniformes et bien equipes, +armes de carabines rayees et paraissant remplis de gaiete et d'entrain. +Le 21 et le 22, le restant des troupes debarquees suivait le mouvement +et venait prendre ses casernements en ville. + +L'enthousiasme avec lequel chaque nouveau corps arrivant etait recu est +indescriptible. Les bouquets et les applaudissements se succedaient sans +interruption sur la route qu'il parcourait. + +Le corps des guides s'organisait rapidement. Une commission de remonte +avait ete installee et fonctionnait avec activite. Bientot leurs deux +escadrons furent complets, et on s'occupa de la formation de deux +regiments de hussards. + +Toutes les statues rappelant l'ancien gouvernement avaient ete brisees +des les premiers jours, et leurs debris jetes a la mer. Le 6 juin, un +decret du general Garibaldi faisait adopter par la patrie les enfants et +les familles des volontaires tues pendant la guerre. + +Le 8 et le 9, une forte escadre sarde venait mouiller sur rade, et +apportait a Garibaldi un appui moral immense. + +On avait appris les evenements de Syracuse et de Catane, qui etaient +venus encore surexciter l'enthousiasme des habitants de Palerme et des +volontaires. + +Le 9, on avait connaissance de l'evacuation de Trapani par les troupes +royales. La prison d'Etat du fort de Favignano, sur l'ile de ce nom, +abandonnee par sa garnison, fut ouverte par les habitants de l'ile, qui +s'empresserent de mettre en liberte tous les prisonniers politiques. + +On apprenait aussi le pronunciamento de Girgenti, de Caltanisetta, qui +avaient chasse les prefets royaux et leurs troupes, organise leurs +gardes nationales et ouvert immediatement des souscriptions dont ils +envoyaient les fonds au dictateur. + +Tout allait donc pour le mieux, et l'evacuation, qui continuait grand +train, allait amener bientot la remise de la citadelle. En effet, le 18 +au soir, a la nuit tombante, le pavillon napolitain fut amene. Le +lendemain matin, vers les neuf heures, les couleurs italiennes etaient +hissees en tete du mat de pavillon a la porte d'entree du fort qui etait +lui-meme remis aux delegues du general Garibaldi, et occupe +immediatement par un poste de chasseurs des Alpes. + +Il restait cependant encore vers le mole une certaine quantite de +troupes a embarquer; mais a une heure, les derniers hommes rejoignaient +les navires, et toute l'escadre napolitaine appareillait. Peu de temps +auparavant avait eu lieu la remise des prisonniers palermitains retenus +dans le fort depuis le 4 avril. Ces prisonniers, appartenant aux +premieres familles de la cite, etaient: le prince Antonio Pignatelli, le +baron di Calabria, le _padre_ Octavio Lanza, le marquis Santo-Giovanni, +le prince Nisciemi, le prince Giardinelli, le baron Rizzo, etc. + +Toute la ville s'etait donne rendez-vous devant la citadelle pour les +recevoir. + +Accueillis par des cris frenetiques, les prisonniers furent portes, +plutot qu'escortes, vers les voitures ou leurs familles les attendaient. +Un long cortege d'equipages, les musiques civiles et militaires de +Palerme, des detachements de tous les corps de volontaires et de +nombreux _picchiotti_ remplissaient les rues avoisinantes. Dans leur +parcours, jusqu'au Palais-Royal, ce ne fut qu'une longue ovation. Les +prisonniers etaient litteralement ensevelis sous les fleurs qu'on leur +jetait de toutes parts. On dansait, on sautait et on s'embrassait aux +abords du cortege, en tete duquel marchait, ou plutot gambadait, tout le +monde a pu le voir, plus d'un grave cordelier a la robe de bure qui +envoyait a la fois des benedictions avec ses mains et des entrechats +avec ses pieds. C'etait, en un mot, la folie de l'ivresse et un coup +d'oeil magique. Pas un cri, pas une figure qui ne fut a l'unisson de +l'allegresse commune, et, ce qui est plus remarquable, on n'eut pas a +deplorer le plus petit accident dans ce brouhaha et dans cette cohue. + +De nombreux deserteurs napolitains restaient en ville, la plus grande +partie demandant a etre incorpores dans les volontaires. + +En resume, le nombre des morts en ville etait de 573; celui des +volontaires, de pres de 300, et celui des Napolitains, de 5 a 600 tues +et 1,500 blesses. + +Le chiffre des degats dans la ville s'elevait a plus de 30 millions. + +Comme on pourrait taxer d'exageration le recit des atrocites commises +par les troupes royales, il est bon de citer, entre autres documents, le +rapport du vice-amiral anglais Mundy. + +"A bord de l'_Hannibal_, a Palerme, 3 juin." + +"_Le vice-amiral Mundy au secretaire de l'Amiraute._" + +"Je vous adresse le rapport suivant sur les degats et les morts causes +dans la ville par le bombardement. Les ravages sont epouvantables. Tout +un quartier, d'une longueur de mille yards sur cent de large, est reduit +en cendres. Des familles entieres ont ete brulees vivantes avec les +batiments. Les troupes royales ont commis d'horribles atrocites. Dans +d'autres parties de la ville, des couvents, des eglises et des edifices +isoles ont ete detruits par les bombes. On en a lance onze cents de la +citadelle sur la ville, et environ deux cents des navires de guerre, +sans compter les boites a feu, la mitraille et les boulets. + +"L'armistice a ete indefiniment prolonge, et l'on espere que les +puissances europeennes s'interposeront pour empecher une plus longue +effusion de sang. + +"La conduite du general Garibaldi, pendant l'action et depuis la +suspension des hostilites, a ete noble et genereuse." + + + + +III + + +C'est ainsi que le 30, au matin, dans la bonne ville de Palerme, tout le +monde se levait, aspirant a pleins poumons l'air de la liberte. Ses cent +quatre-vingt-dix mille habitants pouvaient causer de tout impunement, et +s'en donner a crier: A bas Francois II! A bas les Napolitains! sans que +le moindre sbire vint leur mettre la main au collet et les conduire, +avec accompagnement de coups de trique, jusque dans de jolis petits +cachots bien noirs et bien infects. + +Les couleurs italiennes flottaient partout, et, sauf les deserteurs, il +ne restait pas en ville, ni dans la citadelle, l'ombre d'un guerrier du +roi Francois II. Bien plus, afin d'effacer jusqu'au souvenir de la +domination napolitaine, une quantite innombrable de jeunes patriotes de +huit a douze ans, + + La valeur n'attend pas le nombre des annees, + +avaient attaque, a grands coups de cailloux et de marteau, les deux +statues de Francois II et de son pere que, dans un moment d'epanchement, +la ville de Palerme avait fait elever sur la promenade de la Marine. En +moins d'une heure, elles etaient reduites en morceaux et leurs debris +jetes a la mer. On avait seulement conserve les deux tetes, dont l'une, +je ne sais si c'est celle du pere ou du fils, fut coiffee d'une tete de +boeuf a laquelle, bien entendu, on avait eu soin de laisser les cornes. +Ces trophees furent promenes par la ville avec grand renfort de fusees +et de petards, et le soir ce fut le pretexte d'une immense promenade aux +flambeaux. Triste spectacle pour quelque opinion que ce soit! + +A partir de ce bienheureux jour, la ville commenca a depouiller sa +parure guerriere. Les dalles, amoncelees en barricades, durent +rechercher leur ancienne place et les reintegrer. Quelques-uns des +canons qui armaient ces fortifications passageres rentrerent a +l'arsenal, tandis que d'autres, plus modestes, reprirent leur humble +etat de bornes, car il est bon de noter que plusieurs de ces engins de +destruction auraient ete bien plus dangereux pour leurs propres +artilleurs que pour l'ennemi. Apres avoir servi longtemps a amarrer les +bateaux sur le port, ils s'etaient vus, une belle apres-midi, deterres +et plus ou moins volontairement forces de reprendre de l'activite. Les +malheureux etaient hors d'age cependant, et, certes, avaient bien merite +les invalides a perpetuite. Il y en avait un qui datait de 1666. + +Toute la population, affairee, recommencait a circuler avec plus +d'entrain que jamais, pele-mele avec les _picchiotti_ et les volontaires +garibaldiens. Mais, si le danger du bombardement etait passe, si l'on ne +craignait plus les balles coniques napolitaines, on n'etait pas encore a +l'abri de tout danger, et c'est le cas de dire, puisque nous sommes en +Sicile, qu'on etait presque tombe de Charybde en Scylla. + +Les braves volontaires de Garibaldi eux-memes y regardaient a deux fois +avant de s'aventurer dans les rues ou les places publiques. Il est, en +effet, impossible de se figurer le laisser-aller plein de desinvolture +et d'insouciance de ces bons _picchiotti_ et montagnards, qui +promenaient partout leurs escopettes chargees, amorcees et armees. De +quelque cote que l'on se tournat, en avant, en arriere, sur le flanc +droit ou sur le flanc gauche, on etait toujours sur d'etre regarde en +face par une arme a feu quelconque, au chien releve, a la petite capsule +brillant au soleil. Or, comme on connaissait les qualites de ces armes, +qui partaient tres-volontiers au repos, leur voisinage etait peu +agreable. A tout instant on entendait, dans les rues, des detonations +qui faisaient courir le monde: c'etait toujours un _picchiotti_ etourdi +qui, ici, venait de casser la jambe a un homme, la, de tuer une femme +allaitant son enfant. Les plus adroits se contentaient de blesser les +anes ou de briser les vitres d'un magasin. + +Dans la campagne, c'etait mieux encore. Une fois l'ennemi parti, chacun +aurait rougi de ne pas se montrer arme jusqu'aux dents. Il n'y avait pas +jusqu'aux maraichers qui n'apportassent leurs choux et leurs carottes en +compagnie d'une canardiere ou deux. Cela a dure longtemps; mais les plus +belles choses ont une fin. Sans froisser trop ouvertement et d'un seul +coup l'amour de ces braves gens pour leurs armes favorites, on commenca +par leur signifier qu'ils n'eussent a circuler dans la ville qu'avec +leurs chefs particuliers. Un caporal etait, au moins, de rigueur. Puis +on les engagea a aller promener leurs armes dans les montagnes, ou le +grand air leur ferait du bien. On ne manqua cependant pas d'offrir, a +ceux qui voulaient faire au pays le sacrifice de leur vie, de s'engager +dans les troupes regulieres, ou dans la legion anglo-sicilienne. Mais +c'etait une affaire de pure politesse, car fort peu se sentirent pris +d'une passion assez belliqueuse pour suivre le nouveau drapeau du pays. +N'y avait-il pas la, tout pres, avec son grand air et sa liberte, la +montagne et les bandes de pillards et de voleurs de grands chemins qui +s'organisaient un peu partout, car les troupes royales avaient eu soin +de lacher par monts et par vaux tous les voleurs, galeriens et autres +gens declasses qui fourmillaient dans les prisons de Palerme. + +Des le lendemain de l'evacuation, un decret municipal appela toutes les +corporations de la ville et toutes les pelles, pioches, brouettes, +pinces disponibles, a la destruction de la citadelle. Elle devait etre +rasee de fond en comble afin d'oter a tout jamais a une tyrannie +quelconque l'envie, l'idee, ou la possibilite d'un nouveau bombardement. +C'etait quelque chose de curieux que l'entrain, et, en meme temps, +l'inexperience qui presiderent au commencement de ce travail. +L'affluence etait telle que les travailleurs, agglomeres les uns sur les +autres et en masse serree sur les remparts, ne pouvaient plus bouger. On +fut oblige de faire des categories. Un jour, c'etait le tour des cochers +de fiacre, de bonne maison, de voitures de louage, etc. Tant pis pour +ceux qui voulaient une voiture. A quelque prix que ce fut, on n'eut pas +trouve un vehicule, et les Garibaldiens qui, pas plus que nos turcos, ne +dedaignaient le plaisir d'une promenade en carrosse, durent y renoncer +et se contenter de leurs jambes. Le lendemain, c'etait le tour des +congregations, couvents, etc. Une longue procession de cordeliers, de +moines, de dominicains, voire meme de pretres, marchait militairement au +son d'une musique bruyante et de tambours feles; armes, qui d'une +pioche, qui d'une pelle; les petits seminaristes avaient la specialite +des mannequins et des paniers a gravats. Tout cela hurlant: _Viva +Garibaldi! viva la Italia! viva la liberta! viva ..._ Il y en avait qui, +sur le point de se tromper par la force de l'habitude, n'avaient que le +temps d'avaler la fin de la phrase. Les abbes titres et autres se +contentaient de brandir des oriflammes aux couleurs nationales et de +jeter des benedictions a la foule qui, la bouche beante, les regardait +defiler. + +Un coup de canon annoncait l'ouverture et la fermeture des travaux. +Aussitot la premiere detonation, un nuage de poussiere couronnait la +citadelle, et ce n'etait plus, aux environs, qu'une avalanche et une +pluie de gravats. Cela dura plusieurs jours ainsi. Mais un accident +troubla la fete; on ne sait par quel hasard plusieurs bombes enfouies +dans les decombres se prirent a eclater, et a tuer ou blesser quelques +travailleurs. L'enthousiasme des demolisseurs s'en ressentit et, a +l'avenir, des ouvriers seuls procederent a cette destruction. A chacun +son metier. Mais s'il etait facile de demolir, il etait moins aise de +reparer. C'est a grand'peine que plusieurs rues commencaient a devenir +praticables. De tous cotes il fallait solidifier des edifices menacant +ruine, ou achever la destruction de ceux qui, effondres completement, +n'offraient plus la possibilite d'aucune reparation. Tels etaient le +palais Carini, le couvent des Dominicains, le palais du duc Serra di +Falco, les magasins Berlioz, etc. La piazza Marina etait devenue +impraticable a la hauteur de la rue de Tolede. Les egouts, effondres, +s'etaient transformes en precipices dont il fallait se garer avec soin. +Une fois les illuminations eteintes, il n'etait pas prudent de se +hasarder dans ces parages sous peine de chutes desagreables. + +Il existait a Palerme, comme dans tous les grands centres, un vaste +depot d'enfants trouves. Il y en avait de grands, de petits, de moyens. +Un beau jour, grace a un officier anglais, tout cela fut embrigade, +embataillonne, et on vit ce diminutif de regiment, gravement arme de +balais emmanches dans des fers de piques, manoeuvrer sur la piazza del +Palazzo-Reale, et monter la garde avec aplomb a la porte d'un couvent +quelconque dont on avait fait leur caserne. Ces enfants jouaient aussi +carrement au militaire qu'ils jouaient, quelques jours avant, a la +procession et a servir la messe, et plus d'un de ces bambins, partis +avec les brigades expeditionnaires, fit parfaitement la campagne, et se +conduisit dans maintes circonstances en troupier fini. + +La liberte est pour tout le monde. Aussi, la population mercantile de +Palerme en usa-t-elle pour etriller de main de maitre ces pauvres +volontaires qui, naturellement, affluaient dans tous les etablissements +publics, les cafes et les restaurants. Presque immediatement, le prix +des consommations doubla. Il en fut de meme pour tous les objets +necessaires a la vie et a l'habillement. Quelques decrets chercherent a +arreter, mais en vain, cette tendance a la rapacite, naturelle aux +boutiquiers de toutes les nations, et les liberateurs garibaldiens +furent ecorches avec aussi peu de vergogne que nos troupiers pendant la +campagne d'Italie. Le moindre verre d'eau, le moindre grain de mil, +etaient une affaire importante. Quelquefois les Garibaldiens se +fachaient; mais il faut leur rendre cette justice, que jamais armee ne +souffrit avec plus de moderation les exigences de cette race de Banians. +Peu de troupes, quelque regulieres qu'elles fussent, auraient montre +autant de patience et de respect pour la propriete. + +De deplorables scenes vinrent aussi, a cote de ces evenements +heroi-comiques, attrister les honnetes gens et les veritables patriotes. +D'atroces assassinats se commettaient journellement, et, sous le +pretexte de detruire les sbires, plus d'une vengeance s'exercait +impunement. A cinq heures du soir, en pleine rue de Tolede, un +malheureux etait massacre a la porte d'un pharmacien qui lui avait +impitoyablement ferme sa boutique au nez. Vainement deux ou trois +Garibaldiens essayerent de le sauver, et allerent meme jusqu'a degainer. +Menaces dans leur existence par cette cohue meurtriere, ils durent se +resigner a laisser massacrer ce malheureux, dont le corps, palpitant +encore, fut traine et precipite a la mer. + +--"C'etait un sbire, disait-on.--Vous croyez?--On le dit.--Ah!"--C'etait +fini. + +A cote du pont de l'Amiraglio, pres du cimetiere des supplicies, la ou +commencerent les Vepres siciliennes, deux hommes, une femme et un +enfant, poursuivis par une foule furieuse et avide de sang, furent +impitoyablement immoles. Le lendemain, les cadavres de ces infortunes +etaient encore a l'endroit ou ils avaient peri, a moitie ensevelis sous +des moellons et des paves.--"C'etaient des sbires.--En etes-vous +sur?--Je crois bien: celui-la etait receveur pour les chaises a la +petite eglise de la piazza Marina." + +Sur ladite place, vers les onze heures du soir, a l'instant ou les +cafes, encore pleins de monde, retentissaient de gaiete, on entend un +cri dechirant, un supreme appel a la pitie. Personne ne se derange. Un +gamin venait de crier: "C'est un sbire qu'on ecorche." Le lendemain, au +matin, un cadavre etait etendu au milieu de la place, la face contre +terre, perce de vingt coups de couteau. Quelques femmes, en passant, le +poussaient du pied, et toujours: "C'est un sbire!" + +A la porta Maqueda, deux agents de l'ancienne police, que l'on savait +refugies dans une maison, y furent guettes avec une persistance digne de +tigres. Le premier qui sortit avait deux enfants et une femme dont il +ignorait le sort. L'inquietude, pour lui, etait pire que la mort. A +peine dehors, il est assailli, entraine sur le boulevard; on lui passe +une corde au cou, et, quelques instants apres, perce de coups de +couteau, le crane brise a coups de pierres, son cadavre etait jete dans +un fosse rempli d'ordures. L'autre se hasarda, vers minuit, a sortir, +croyant une evasion possible; il n'avait pas fait un pas qu'un coup de +coutelas le clouait contre la porte meme, et son cadavre allait +rejoindre le premier. + +Chaque soir, il fallait enregistrer plusieurs meurtres semblables. Pas +un, cependant, ne fut accompli dans une maison ou dans un domicile +viole. + +Une Francaise, madame D..., habitant Palerme depuis de longues annees, +avait recueilli, au moment du bombardement, un agent de Maniscalco dont +la vie etait menacee. Forcee de chercher un refuge sur le _Vauban_, elle +laissa ce malheureux dans sa maison en lui recommandant de ne pas +sortir, sa vie y etant en surete. Mais lui aussi etait pere, et, sans +nouvelles de sa femme et de ses enfants, il voulut se hasarder, la nuit +venue, a gagner son domicile pour embrasser sa famille. + +A mi-chemin, il fut reconnu et massacre. A quelques jours de la, la +femme et les enfants vinrent a leur tour chercher asile chez madame +D..., alors debarquee du _Vauban_; Palerme etait au pouvoir de l'armee +liberale. Deux ou trois jours se passent tranquillement, mais, le +quatrieme, la malheureuse, allant chercher quelques provisions, est +reconnue et, sans un chasseur des Alpes qui degaina et prit bravement sa +defense, elle etait assassinee avec son enfant. + +Madame D... etait encore sous l'impression de ce triste evenement, +lorsqu'elle rencontre, dans la rue de Tolede, le general Garibaldi +descendant a la Marine avec deux de ses aides de camp. Sans se +deconcerter, elle l'aborde et lui dit: "General, j'ai chez moi la +malheureuse femme et les deux enfants d'un sbire assassine il y a dix +jours, et, tout a l'heure, sans un des votres, cette malheureuse et ses +deux enfants eprouvaient le meme sort. + +--"Madame, repondit le general, venez au palais dans une heure, je vous +ecouterai." + +Effectivement, une heure apres, madame D..., accompagnee de la femme du +sbire et de ses deux enfants, arrivait au Palazzo dont la garde +nationale lui refusait impitoyablement l'entree, lorsque, heureusement, +un aide de camp survint et immediatement l'introduisit aupres du +Dictateur. + +Pendant le recit de ces horribles details, le general Garibaldi tenait +les yeux fixes sur la pauvre femme dont le dernier enfant, age de onze +mois, etait enveloppe dans un chale qu'elle serrait sur sa poitrine. +Apres quelques instants, il se dirigea vers elle et, soulevant le chale +qui entourait la pauvre petite creature endormie sur le sein de sa mere: +"Pauvre femme! dit-il; mais, madame, soyez tranquille, je la prends sous +ma protection et je ferai en sorte de reparer, autant qu'il est en mon +pouvoir, de tristes evenements independants de ma volonte." + +Elle resta au palais ou on lui donnait deux thari par jour pour pourvoir +a ses besoins et, plus tard, le general la fit entrer dans un couvent +avec ses deux enfants. + +Plusieurs autres malheureuses, qui vinrent aussi se refugier au +Palazzo-Reale, furent traitees de la meme maniere. + +Cependant la partie saine de la population finit par s'emouvoir de ces +actes barbares. Des decrets parurent, severes et fermes. Ce remede fut +inefficace. Il fallut une ordonnance aussi inexorable que les actes des +septembriseurs palermitains. A partir de ce jour, tout individu +convaincu d'avoir frappe d'une arme quelconque qui que ce fut, d'avoir +crie haro ou ameute la population contre quelqu'un, d'avoir arrete +illegalement quelque personne que ce fut, passait de suite devant un +conseil de guerre qui, seance tenante, prononcait le jugement, +executoire dans les dix minutes. + +Le jour meme ou ce decret etait affiche, un assassinat avait lieu pres +du marche: le coupable, arrete, etait passe par les armes a trois heures +de l'apres-midi, sur la place de la Citadelle. + +Le lendemain, deux autres exemples semblables avaient lieu sur la place +de la Marine. + +Des lors, ces scenes de cannibales devinrent plus rares. + +L'assassinat de la Bagheria vint encore cependant ensanglanter ces pages +de l'histoire de Palerme. Un corps de volontaires siciliens y avait ete +mis en cantonnement. Leur commandant, jeune homme d'une trentaine +d'annees qui depuis dix ans sacrifiait sa fortune au benefice de la +revolution projetee et qui, pendant longtemps, lors des evenements +revolutionnaires de Sicile, avait commande ses guerillas dans la +montagne, rentrait a son quartier, revenant de Palerme ou il avait dine +dans sa famille. Il est aborde par un de ses volontaires qui lui reclame +quelque argent. Le commandant lui repond qu'on ne lui doit rien et qu'on +ne lui donnera rien. Un instant apres, trois coups de feu l'etendaient +roide mort. Toute la population palermitaine s'emut vivement de ce +nouvel acte de ferocite; mais il fallut plusieurs jours pour trouver et +arreter le meurtrier qui fut fusille sur la piazza de la Bagheria. + +On a parle aussi vaguement, a cette epoque, d'une tentative d'assassinat +sur la personne meme du Dictateur. Ce fait est certainement controuve. + +Les volontaires continuaient a arriver en foule de toutes parts. Ce +n'etaient plus les aventuriers sans ressources de Marsala: c'etaient de +beaux soldats bien equipes, bien armes. Ils ressemblaient, a s'y +meprendre, a des regiments piemontais, dont ils portaient le costume, +legerement modifie. Beaucoup meme de leurs officiers se souciaient si +peu de laisser paraitre leur nationalite qu'ils conservaient l'uniforme, +et jusqu'au numero de leur regiment. Il est probable, ou du moins on +doit le supposer, que soldats et officiers avaient fini leur temps ou +etaient en disponibilite. Mais ce n'etait certainement pas pour +infirmites temporaires qu'ils etaient reformes, car les uns comme les +autres etaient generalement des gaillards solides. Il ne se passait +presque pas de jour sans que quelque convoi d'hommes et d'armes ne +debarquat dans le port. Aussi les rues de la ville et les promenades +regorgeaient-elles d'uniformes etranges et varies: une douzaine ou deux +de zouaves, quelques turcos, des chasseurs d'Afrique, des spahis, des +Anglais en assez grande quantite, puis des officiers de toutes les +nations de l'Europe. Il finit par y en avoir tant et tant qu'il fallut +songer a les utiliser et a les acheminer sur divers points de la Sicile. + +Dans beaucoup de localites, bien des choses allaient un peu de travers. +On se permettait quelques escapades a l'egard des proprietaires. On ne +se privait meme pas, a l'occasion, de les tuer, de les bruler et de les +piller par-dessus le marche. + +Comme il n'y avait plus de police, plus de soldats et presque plus de +municipalite, ces espiegleries se commettaient tranquillement et +paraissaient devoir rester impunies. Depuis le depart des Napolitains, +on avait organise quelques regiments; on les forma alors en brigades. Le +general Tuerr prit le commandement de la premiere division, qui devait +traverser la Sicile en passant par Girgenti, Caltanisetta, puis gagner +Catane. La seconde, commandee par le general Bixio, devait suivre aussi +la route de l'interieur, mais par la montagne. La troisieme, sous les +ordres du general Medici, devait prendre la route maritime de Palerme a +Messine. + +Dans les derniers jours de juin, vers les quatre heures du soir, la +division du general Tuerr se formait en bataille sur la place du +Palazzo-Reale, ou le general Garibaldi la passait en revue, et, vers les +sept heures, elle se mettait en marche avec une section de pieces de +campagne, une d'obusiers de seize pouces et quelques caissons de +munitions; les caissons etaient representes par de simples charrettes +ornees de petits pavillons. Toute cette division avait neanmoins bonne +tournure. Un grand laisser-aller dominait, mais on trouvait enormement +de bonne volonte. On y remarquait surtout avec plaisir un superbe +bataillon de chasseurs a pied piemontais, un bataillon de Suisses ou +Bavarois, presque tous deserteurs de l'armee royale, et une belle +compagnie de tirailleurs indigenes. Toutes ces troupes avaient une tenue +assez reguliere en ce qui concernait, du moins, la casaque rouge et le +pantalon de toile. Le kepi piemontais figurait aussi generalement comme +coiffure. Mais, pour le fourniment, c'etait une autre affaire. Chacun +avait organise son havre-sac le mieux qu'il avait pu. La grande sacoche +en sautoir etait le plus generalement employee. On voyait des bidons de +toute espece, des cartouchieres de modeles varies, mais le tout arrange +de la maniere la plus commode. + +Cette division traversa la ville de Palerme et prit la route de +Missilmeri, qui devait etre sa premiere etape. A son passage dans les +rues, il y eut un vrai moment d'enthousiasme. C'est que l'on comprenait +que c'etaient ces volontaires qui allaient decider en definitive du sort +de la Sicile. Ils marchaient au-devant des troupes royales, et devaient +relever sur leur route le drapeau de l'ordre renverse en plusieurs +endroits, et planter les couleurs italiennes sur les derniers points de +la Sicile occupes par les troupes napolitaines. Le general Tuerr, qui les +commandait, emportait avec lui toutes les sympathies de la population +palermitaine. Malheureusement la maladie devait bientot l'arracher, pour +quelque temps, a sa division. Plusieurs jours apres, a la meme heure, le +general Bixio partait aussi avec sa brigade. + +Cette derniere etait beaucoup moins forte que celle du general Tuerr. +Elle comptait tout au plus quinze cents hommes, mais presque tous hommes +faits et soldats. Il y avait bien, par-ci par-la, quelques dizaines de +moines defroques, portant haut la tete et maniant certes mieux leur +fusil qu'ils n'avaient manie le goupillon; mais, en resume, cette +brigade paraissait plus homogene que la division du general Tuerr. Elle +n'avait pas d'artillerie, et possedait seulement quelques guides pour le +service d'etat-major du general. Sa mission etait de reprimer +vigoureusement les desordres qu'elle rencontrerait sur son itineraire et +de courir sus, sans misericorde, aux bandes de malfaiteurs qui se +montraient dans beaucoup d'endroits. Le troisieme corps, celui de +Medici, partait ensuite par la route maritime de Palerme a Messine et +devait se reunir, a un endroit donne, avec celui de Bixio. + +On avait installe, a Palerme, une fonderie de canons qui fonctionnait +deja admirablement. Une partie des cloches non-seulement de Palerme, +mais encore de toutes les villes de la Sicile, avaient ete offertes par +les eglises et les couvents. Il y avait de quoi fondre plus de pieces +qu'il n'en aurait fallu a une armee de cent mille hommes, et cependant +il en restait encore une telle quantite que, les jours ou elles se +mettaient en branle et aux grandes fetes, c'etait un vacarme a ne pas +s'entendre. + +On fut un jour bien etonne en rade. Une embarcation du port, toute +simple d'apparence, poussait du debarcadere et se dirigeait vers +l'escadre anglaise. Quelques officiers garibaldiens, en chemise de laine +rouge, etaient a bord de ce canot qui, bientot, accostait l'amiral +anglais. + +Le Dictateur allait faire une visite non officielle, puisque son +gouvernement n'etait pas reconnu, mais de courtoisie, aux commandants +des stations etrangeres sur rade. Du vaisseau amiral anglais, il se +dirigea vers le _Donawerth_, puis vers le commandant piemontais qui le +salua de dix-sept coups de canon lorsqu'il regagna la terre. Ces visites +lui furent rendues avec empressement, mais toujours en ecartant le +caractere officiel. A cette epoque aussi, le _Franklin_, capitaine +Orrigoni, fut envoye en mission sur la cote Sud. Il devait toucher a +Trapani, Marsala, Girgenti, Alicata, Terranova, et pousser jusqu'au cap +Passaro. Il etait charge de rapporter les fonds offerts par les +provinces, de faire le sauvetage d'un transport napolitain charge de +boulets et de canons, echoue entre Alicata et Terranova. Il devait +aussi, a son retour, cooperer, s'il y avait lieu, au sauvetage du +_Lombardo_ a bord duquel une corvee de marins et d'officiers du genie +maritime avait ete envoyee prealablement de Palerme, et enfin y amener +les delegues de toutes les villes du littoral. + +Il serait trop long d'enumerer tous les decrets et tous les changements +de fonctionnaires qui eurent lieu alors. On pataugeait un peu partout, +mais on cherchait cependant a faire pour le mieux. L'experience seule +manquait. On n'est pas parfait. Cette armee d'hommes determines manquait +d'organisateurs. C'est a grand'peine si le service medical avait pu etre +installe dans les differents corps. Celui de l'intendance etait tout a +fait incomplet. On procedait, autant que possible, par requisitions. +Elles etaient payees par le tresor municipal; celui de l'armee etait +trop pauvre. On pouvait tout au plus compter aux volontaires leur mise +en campagne: les officiers touchaient environ deux francs par jour, +juste de quoi manger; le reste de leurs appointements devait leur etre +paye en arrerages, lorsque l'etat de la caisse le permettrait. Quant au +service des hopitaux et des ambulances, c'etait encore, il faut +l'avouer, ce qui laissait le plus a desirer. La population palermitaine +y mettait peu du sien, et l'empressement etait minime pour recevoir les +blesses dans les maisons particulieres ou leur porter des secours, soit +en nature, soit en argent. Deja mal organises, les hopitaux eux-memes, +accables par ce surcroit de malades ou de blesses, n'offraient presque +aucune ressource aux malheureux qui venaient y chercher des soins et des +pansements. + +On ne se serait jamais imagine, certes, a voir l'egoisme de la +population et sa froideur, qu'il s'agissait de leurs sauveurs ou, tout +au moins, de leurs liberateurs. Pas un inspecteur, pas un chef de +service ne surveillait les hospices ni les blesses a domicile. Ce qui +est pire encore, ils etaient le plus generalement oublies dans la +repartition de la paye. Quelques-uns manquaient de tout et la plus +grande partie etaient obliges de se contenter de bien peu; heureux +encore lorsque le linge ne venait pas faire defaut aux blesses. + +La garde nationale avait ete organisee des l'entree de Garibaldi dans +Palerme; mais elle etait generalement assez mal vue par lui. Il +n'appreciait pas au juste la valeur des services qu'elle pouvait etre +appelee a rendre dans un moment donne. Le Dictateur disait qu'il lui +fallait des soldats et non des avocats. Cependant elle finit par prendre +un peu d'importance, car il faut convenir qu'elle montra une grande +fermete en plusieurs circonstances difficiles. + +Une affreuse cohue se dirigeait un soir vers la porte du Palazzo-Reale +en traversant la place. Des cris de mort et des hurlements de vengeance +sortaient de cette foule armee de toutes sortes de choses et eclairee +par des torches au reflet rougeatre et sanglant. Un malheureux, deja +blesse a la tete, etait traine, la corde au cou, par un horrible +Quasimodo, espece de bete feroce, bossue, tortue et bancale. + +Les miserables qui entouraient la victime brandissaient a chaque instant +sur sa tete des coutelas de toute nature. On entendait, dans cette +foule, des sifflements inexplicables, semblables au bruit que ferait une +forte fusee en s'elancant dans les airs. + +En voyant ce rassemblement a l'aspect sauvage, le poste de la garde +nationale prit les armes et, a l'instant ou, arrives vis-a-vis le +Palais-Royal, ces massacreurs allaient sans doute immoler leur victime, +le chef du poste se jeta resolument, le sabre a la main, sur ceux qui +serraient de plus pres le pauvre diable; ses soldats en firent autant +pour les autres, jouant un peu de la baionnette par-ci par-la. Eu +quelques moments la place etait libre; les torches, abandonnees par +leurs porteurs, gisaient a terre et les fuyards disparaissaient en toute +hate dans les rues voisines. Bien entendu, la victime etait restee aux +mains de la garde nationale sans autre mal qu'un coup de baionnette dans +la joue et un coup de couteau dans l'epaule. C'etait, du reste, un assez +triste personnage, pis qu'un sbire; c'etait un traitre qui avait vendu +ses camarades lors de l'affaire du couvent de la Ganzza. Malgre cela, +Garibaldi, le lendemain, lui faisait donner un sauf-conduit et le +faisait embarquer sur un batiment en partance pour Naples. + +Plusieurs histoires de ce genre finirent par faire prendre la garde +nationale plus serieusement par le nouveau gouvernement. Il y avait +aussi quelquefois des manifestations. + +La manifestation est une chose assez inconnue dans notre pays. C'est une +coutume tout italienne. On vous dit le matin: il y aura ce soir +manifestation pour tel motif ou contre tel autre. A l'heure dite, vous +voyez une longue procession de promeneurs a pied, en voiture, a cheval, +qui viennent defiler sous les fenetres de l'autorite, ou meme tout +simplement se poser devant elles avec calme, y sejourner quelques +instants, puis se retirer comme elle est venue. Quelques vivat s'en +melent; mais c'est une exception. On fait une manifestation en faveur +d'un ministre ou contre un autre. On fait une manifestation pour feter +l'arrivee d'un general ou d'un etranger de distinction. Dans ce cas, les +plus huppes des deux sexes, parmi les acteurs, montent dans le salon du +noble general ou etranger, lui adressent leurs compliments de bienvenue. +Alexandre Dumas, qui etait loge au Palazzo-Reale, ne put l'echapper, et +fut le heros d'une ceremonie de ce genre. Une foule enthousiaste vint, +une apres-midi, encombrer brusquement la place vis-a-vis ses fenetres, +et s'egosiller aux cris de _Viva Dumas! viva l'Italia! viva Dumas! viva +la liberta! viva Garibaldi! viva Dumas!_ etc.--"Qu'est-ce que Dumas? +disait l'un a son voisin.--Je ne sais pas, disait l'autre.--C'est le +frere du roi de Naples, ou bien encore c'est un prince circassien +accable de richesses qui vient mettre a la disposition de la liberte +sicilienne ses sujets et son vaisseau." Il va sans dire que la plus +grande partie connaissait parfaitement notre illustre romancier; mais, +dans la classe vulgaire qui, generalement, ne sait pas lire, en Sicile, +il n'est pas etonnant que la majorite ne connut pas, meme de nom, +l'auteur des _Mousquetaires_ et des _Memoires de Garibaldi_. En somme, +Dumas se preta galamment a l'ennui de la reception qui suivit la +manifestation. Il trouva de ces paroles qui ne lui font jamais defaut, +et renvoya tout le monde content, meme les musiciens qui terminerent la +ceremonie par une serenade, et auxquels il dut, a en juger d'apres leurs +figures epanouies, distribuer quelques-uns des tresors de +_Monte-Cristo_. Deux ou trois jours apres, Dumas quittait Palerme, et +faisait route, avec la brigade de Tuerr, pour Caltanisetta et Girgenti ou +son yacht devait le reprendre. Ce fut un depart tout militaire. Il y +avait la Legray, le photographe, Lockroy, le dessinateur, etc., enfin, +une quatorzaine de troupiers finis, plus ou moins moustachus, plus ou +moins barbus, le sac au dos, le fusil a deux coups sur l'epaule, et +chacun avec un ratelier varie a sa ceinture. + +Il etait trois heures du matin lorsque cette petite troupe se mit en +marche, les voitures et les bagages au centre, trois superbes pointers +anglais en eclaireurs, et le pilote du yacht a l'arriere-garde. Mais +revenons a Palerme. + +Pendant que tous ces evenements se passaient, la ville avait repris son +animation d'autrefois. Le commerce, qui jamais n'y a brille beaucoup, +avait un certain essor, grace aux volontaires. On se croyait enfin pour +toujours debarrasse des Napolitains. Cependant, une vague inquietude, +causee par les nouvelles de l'interieur, courait dans les classes +elevees. Il ne fallut rien moins que le depart des colonnes mobiles pour +calmer un peu certaines craintes, peut-etre exagerees, mais certainement +motivees par les evenements de Modica, Caltanisetta, etc. + +Malgre toutes ses preoccupations militaires et les ennuis que lui +causaient ses embarras ministeriels, le Dictateur n'en trouvait pas +moins encore le temps de reunir ses municipalites pour essayer, sinon +une reorganisation complete, du moins un attermoiement qui permit +d'attendre, avec une certaine tranquillite, une epoque plus calme. Le +general Orsini, ministre de la guerre, faisait de son cote tout son +possible pour organiser et mettre en etat quelques batteries d'obusiers +de montagne et de pieces de campagne dont l'armee liberatrice avait le +plus grand besoin. On formait aussi deux regiments de cavalerie, et les +remontes avaient fini par produire un assez bon resultat pour esperer +que l'on pourrait meme depasser ce chiffre. + +Un assez grand nombre de recrues et de nouveaux volontaires arrivant +chaque jour, le general Garibaldi ordonna une revue pour le 2 juillet, +au pied du mont Pellegrini, sur le Champ-de-Mars. + +A cet effet, des trois heures du matin, toutes les troupes se mirent en +marche et se trouverent bientot reunies sur le terrain de manoeuvres. Il +est impossible de donner une juste idee de ce spectacle. L'emplacement, +par lui-meme, est quelque chose de magnifique. D'un cote la mer, de +l'autre le mont Pellegrini, avec ses formes majestueuses et ses rochers +aux tons violets, que le soleil levant colorait des teintes les plus +vives et les plus harmonieuses; du cote de la campagne, la promenade de +la Favorita et la fertile vallee de la Conca-d'Oro. Les curieux etaient +en petit nombre. On ne se leve pas d'aussi bonne heure a Palerme, et le +general Garibaldi, peu desireux d'une nombreuse assistance, avait songe, +avant tout, a la sante des soldats en ne les exposant pas aux +intolerables chaleurs du milieu de la journee. Parmi les troupes qui +defilerent devant le general on remarquait surtout, a leur belle tenue, +les corps toscan et lombard; la legion anglo-sicilienne y etait +representee par son bataillon de depot. Quant aux recrues, elles +n'etaient pas brillantes: il y avait beaucoup d'enfants, un grand nombre +meme n'etaient pas armees. Telle qu'elle etait, cette armee comptait +encore douze a treize mille hommes. Le defile eut lieu aux cris de _Viva +la liberta! Viva Garibaldi! Viva Vittorio-Emmanuele!_ Il est a remarquer +que ce dernier nom ne venait jamais qu'apres celui de Garibaldi. + +Le lendemain de cette revue, le general Tuerr revenait a Palerme, force, +par la maladie, d'abandonner le commandement de sa division. Il dut +s'embarquer immediatement pour Genes et aller prendre les eaux que +l'etat de sa blessure reclamait. + +Un nouveau decret du Dictateur venait aussi, a cette epoque, confisquer +au profit de l'Etat les biens d'une foule de congregations religieuses +plutot nuisibles qu'utiles, et dont l'existence devenait un non-sens +avec le nouvel etat de choses. C'etaient, entre autres, les Jesuites et +les congregations du Saint-Redempteur. La municipalite vint aussi offrir +a Garibaldi, en meme temps que ses remerciements, le titre de citoyen de +Palerme. Le conseil municipal, dans cette occasion, ne dissimula pas au +Dictateur que la population attendait avec une vive impatience le vote +de l'annexion; que cette mesure seule ramenerait le calme et la securite +dans le commerce et l'industrie, en meme temps qu'elle permettrait de +reprimer vigoureusement les exces qui, dans certains districts, +ensanglantaient la revolution sicilienne. Le general se montra +tres-reconnaissant du droit de cite qu'on lui octroyait, mais, quant a +l'annexion, sa reponse, quoique longue, pouvait se resumer en quelques +lignes: + +"Je suis venu combattre pour l'Italie et non pas pour la Sicile seule, +et, tant que l'Italie entiere ne sera pas reunie et libre, rien ne sera +fait pour une seule de ses parties." Ce qui n'empecha pas les +mecontents de demander l'annexion plus fort que jamais, et de voir +afficher dans quelques rues, sur les portes et fenetres, de vastes +pancartes blanches, portant:--"Votons pour l'annexion et +Vittorio-Emmanuele!" + +La demande du conseil municipal exprimait-elle sincerement le voeu de la +nation? C'est ce que l'avenir prouvera. + +A propos de placards, il en parut un jour un et des plus bizarres. Un +monsieur, un avocat, appelait le peuple de Palerme aux armes et a la +liberte en invoquant ... l'exemple des Vepres siciliennes. Le moment +etait en effet bien choisi pour rappeler un pareil souvenir; c'etait une +grande preuve de tact et de bon gout! "Montrons-nous, disait-il, les +dignes fils des heros qui delivrerent jadis leur patrie!" Je ne sais si +les Palermitains avaient conserve un culte tres profond pour ces heros +d'un autre age, mais la proclamation ne fit lever que les epaules chez +tous ceux qui la lurent. + +On avait espere a Naples que la promesse d'une constitution et +l'adoption des couleurs italiennes par Francois II feraient sensation a +Palerme et dans la Sicile, et rameneraient quelques esprits au +gouvernement royal. Mais le fort Saint-Elme, a Naples, et les batiments +de guerre napolitains, saluerent seuls ces modifications a une politique +a jamais repoussee par l'opinion publique. Quant a Palerme et a la +Sicile, la nouvelle y passa tout a fait inapercue; ce ne fut pas +cependant la faute du general qui la fit afficher partout; elle recut +le meme accueil que la proclamation de l'habile panegyriste des Vepres +siciliennes. + +Le moment approchait ou l'armee liberatrice allait sortir de +l'immobilite et reprendre l'offensive. Il etait fortement question de +l'attaque de Messine sur laquelle convergeaient les colonnes +independantes. Quatre forts transports a vapeur avaient ete achetes par +le general Garibaldi et on se disposait a les armer aussi bien que +possible. Ils formaient, avec ceux que l'on possedait deja, une petite +escadre pouvant transporter plusieurs milliers d'hommes a la fois. Trois +nouveaux batiments vinrent encore bientot l'augmenter. Un matin, la +population des quais fut stupefaite de voir apparaitre l'une des plus +jolies corvettes de la marine napolitaine, son pavillon a la corne, mais +le guidon parlementaire au mat de misaine. Elle approchait toujours, +traversait la rade, et venait mouiller jusque dans le port. Quelques +instants apres, son pavillon etait amene et remplace par les couleurs +italiennes. Le general Garibaldi se rendit a bord, et recut le batiment +qui lui fut remis par le commandant et la presque totalite des +officiers. Quant aux matelots, ils furent debarques, et la plupart s'en +retournerent a Naples. Un nouvel equipage fut forme immediatement, un +commandant nomme, et le _Veloce_ repartait de suite en croisiere, pour +revenir, vingt-quatre heures apres, avec deux prises napolitaines, +l'_Elba_ et le _Duc de Calabre_. C'etait donc un vrai batiment de +guerre ajoute au materiel naval dont pouvait des lors disposer le +general Garibaldi. + +Trois jours apres, l'on apprenait l'arrivee de la colonne Medici a +Barcelona et la marche en avant du general napolitain Bosco. + +C'est a Messine qu'il faut maintenant se transporter au plus vite, cette +ville va devenir le theatre de nombreux et interessants evenements. + + + + +IV + + +Messine, a peine remise du bombardement de 1848, devait ressentir le +contre-coup immediat des evenements de Palerme. Plusieurs fois ravagee +par la peste et les tremblements de terre, celui de 1783, entre autres, +qui fit perir plus de quarante mille personnes, elle est construite en +amphitheatre sur le bord de la mer et a peu pres au milieu du detroit +qui porte son nom. Cette ville est partagee, dans le sens de sa +longueur, par deux grandes voies paralleles au quai du port, la strada +Ferdinanda et le Corso. Une quantite d'autres rues coupent ces deux +premieres a angle droit et viennent aboutir sur le quai. Des qu'on a +traverse le Corso, le sol s'eleve rapidement et les rues deviennent +presque impraticables aux voitures. C'est la que sont les quartiers des +couvents. + +Le port, qui est vaste et parfaitement a l'abri, est defendu par une +imposante citadelle, pentagone regulier dont chacun des bastions est +retranche et ferme a la gorge par une tour maximilienne. Les deux qui +sont sur le front de la place en regard du champ de manoeuvres de +Terranova sont carrees et munies de canons de gros calibre. Plusieurs +ouvrages y ont ete ajoutes a diverses epoques: entre autres une batterie +rasante casematee de vingt-deux pieces, construite en face de la ville +sur l'emplacement de l'ancien chemin couvert, et un autre ouvrage +allonge en forme de jetee, defendu a son extremite par une forte +batterie qui commande la mer et le detroit. + +Au dela de la citadelle, une etroite langue de terre, haute tout au plus +de deux ou trois metres au-dessus du niveau de la mer, et appelee bras +de Saint-Renier, se dirige vers l'entree du port. A son extremite se +trouve un second fort qui porte le nom de San-Salvador. Trois autres +occupent les points culminants des collines qui avoisinent la ville. On +concoit des lors comment les habitants ne pouvaient mettre le nez a leur +fenetre sans apercevoir quelques canons braques dans leur direction. + +Les quais sont magnifiques et bordes de belles constructions +malheureusement inachevees ou en ruines. Au beau milieu un affreux +Neptune a jambes torses, tenant en laisse deux monstres encore plus +laids et plus difformes que lui qu'on decore des noms de Charybde et de +Scylla, se pavane sur un socle bizarre; c'est une oeuvre florentine, on +la prendrait plus volontiers pour celle de quelque sauvage sculpteur de +la Nouvelle-Caledonie. Il y a un beau jardin public appele la Flora, ou +l'on fait de la musique. Des eglises a chaque pas et autant de couvents +que de maisons. Les jours de fete religieuse et meme a certaines heures +du soir, celle de l'_angelus_, par exemple, c'est un vacarme de cloches, +de petards et de coups de fusil a etourdir Vulcain et ses Cyclopes. +Quant aux rues, elles sont dallees et assez propres au premier abord, +mais elles ne supportent guere un examen attentif. La cathedrale possede +un baldaquin en pierre dure de la plus grande richesse et d'une exquise +elegance. Ce monument fut commence par le duc Roger et termine plus +tard. La facade, de style ogival, est en marbre et ornee de mosaiques et +de bas-reliefs. Elle est malheureusement a moitie detruite. + +Une charmante petite fontaine se laisse encore admirer sur la place, +mais dans quel etat est-elle! C'est a peine si l'on peut en approcher, +tant les immondices et le fumier encombrent ses abords. Les marbres +disjoints menacent ruine, et les bas-reliefs, ainsi que les gracieuses +statuettes de femmes assises qui supportent la vasque superieure, sont +ornes d'une telle croute de crasse, de boue et de sable, qu'on a peine a +en distinguer les contours et la forme. + +Elle fut edifiee en 1547 par Fra Giovanni d'Angelo. La place est assez +belle, du reste, et ornee de deux statues: l'une en bronze, representant +Charles II a cheval, et l'autre le bon roi Ferdinand. Le Corso et la +strada Ferdinanda sont les promenades favorites des habitants. Il y a +des quantites de palais, mais ils sentent la misere a dix lieues a la +ronde. A part quelques exceptions, lorsque l'oeil vient a plonger dans +ces somptueuses habitations, on reste epouvante de ce qu'on apercoit a +l'interieur. Une haute chaine de montagnes, appelee monts Pelore, +entoure la ville et va aboutir au Faro. + +Depuis le debarquement de Garibaldi a Marsala, les habitants de Messine, +quoique non moins exaltes que ceux de Palerme, paraissaient frappes de +stupeur. Plus les troupes royales arrivaient en ville, venant de +Palerme, Trapani, Girgenti, etc., enfin de partout excepte de Syracuse, +et plus on s'empressait de fermer les magasins, d'emballer les +marchandises et de les cacher partout ou faire se pouvait. On se +rememorait avec crainte les horreurs du premier bombardement et on en +prevoyait un second pire encore et presque inevitable. + +La citadelle et les forts entassaient effectivement canons sur canons, +percaient meurtrieres sur meurtrieres, blindaient leurs embrasures et +couvraient leurs parapets de sacs a terre. + +Pres de trente mille hommes defendaient ces ouvrages et formaient autour +de Messine, sur tous les points dominants des monts Pelore, une suite de +postes d'observation dont le telegraphe et le monte Barracone etaient le +centre et la base de defense. + +Toujours en alerte, toujours sur pied et toujours en tenue de campagne, +ces troupes paraissaient decidees et devouees. Le general Clary, qui +commandait en chef, avait l'ordre formel de n'abandonner aucun des +points utiles a la defense. On devait donc croire que les colonnes +liberales rencontreraient une resistance desesperee. Or les habitants de +Messine, en prevision de ces evenements, avaient quelques raisons de +s'alarmer. Si les soldats royaux paraissaient vouloir defendre leur +drapeau un peu mieux qu'a Palerme, on pouvait etre certain que la plus +grande partie se hateraient aussi de profiter des moments favorables +pour renouveler les scenes de massacre et de pillage qui avaient desole +Palerme et autres lieux. Aussi, tous les magasins restaient-ils, depuis +pres d'un mois, impitoyablement fermes; les rues presque desertes de +jour, etaient, la nuit, entierement abandonnees. On n'y rencontrait que +de longues files de factionnaires tirant a tort et a travers a la +moindre alerte, sans beaucoup de souci de l'endroit ou leurs balles +allaient se loger, ni du mal qu'elles pouvaient faire a des innocents. + +A l'approche des colonnes de Garibaldi, la desertion, qui commenca +parmi les troupes royales, amena un relachement marque dans la +discipline et, par suite, augmenta les craintes: dans la nuit du 23 au +24 juin, quelques coups de feu, tires par des sentinelles timorees, +donnent l'alarme aux postes de la ville. Plusieurs se mettent en +retraite sur la citadelle et, sans autre forme de proces, commencent a +piller les maisons. Deux habitations furent completement saccagees; +heureusement les proprietaires, comme la plupart des habitants, etaient +absents. Ceux qui le pouvaient passaient la nuit a la campagne ou ils se +croyaient plus en surete que dans la ville. Les consuls, entre autres +celui de France, M. Boulard, firent d'energiques remontrances au general +commandant en chef qui repondit qu'il etait peine de ces actes +inqualifiables d'indiscipline et de ladronerie, mais que malheureusement +les moyens de repression lui manquaient: il promit cependant de faire +une enquete; on savait ce que cela voulait dire. + +A partir de ce jour, la panique devint generale. Les familles riches +affreterent, a quelque prix que ce fut, des batiments etrangers a bord +desquels elles embarquerent, en toute hate, meubles et argenterie. +Certains commercants payaient jusqu'a quinze livres par jour rien que le +droit de rester a bord des batiments sur rade, sans prejudice des autres +depenses; tandis que d'autres, moins riches, ne pouvant retenir des +batiments de commerce, louaient des bateaux de peche et des chalands. +Les plus pauvres, emportant leurs enfants dans leurs bras et leurs +matelas sur le dos, se dirigerent vers les plages du Paradis, de la +Grotta et du Faro qui offrirent ainsi bientot l'aspect d'une ville +improvisee. + +Les consuls qui avaient des batiments de leur nation sur rade, +s'empresserent aussi d'y transporter les archives de leurs +chancelleries. Les autres les evacuerent sur leur maison de campagne. Le +service des messageries imperiales lui-meme fut oblige de chercher un +refuge sur une mahonne installee _ad hoc_. Quant aux administrations, il +n'y en avait autant dire plus. Chacun s'empressait de mettre la clef +sous la porte et de decamper sans tambour ni trompette. Le service des +postes, seul, tint bon ou a peu pres. Chose etrange, il apportait a +Messine les edits de Garibaldi que l'on affichait tranquillement, et +reciproquement, il remportait a Palerme les decrets et journaux +napolitains. Quant aux tribunaux, a la municipalite, etc., un decret du +general Garibaldi, publiquement affiche dans les rues de la ville, leur +avait enjoint de se rendre a Barcelona, et tout le monde s'etait +empresse d'obeir, excepte le directeur de la Banque qui avait pretexte +la necessite de sa presence a Messine pour eluder l'ordre du Dictateur. + +Les eglises elles-memes restaient en partie fermees; c'est a peine enfin +si l'on pouvait se procurer les objets les plus necessaires a la vie. Le +commerce maritime, de son cote, devenu completement nul, faisait, des +quais une vaste solitude que rien ne venait troubler, sauf les cris des +factionnaires et le bruit des marches et contre-marches des soldats, +dans lesquels on commencait a avoir si peu de confiance qu'on ne les +laissait plus sejourner quarante-huit heures dans le meme endroit. + +Le 14 juillet, plusieurs bateaux calabrais, ayant a bord des +volontaires, debarquaient a un mille et demi de la ville, sur la route +de Taormini, et les hommes se repandaient isolement dans la campagne. + +Les troupes royales, en observation dans les environs, ne les virent pas +ou ne voulurent pas les voir. + +Ces volontaires devaient, aussitot la retraite de l'armee napolitaine +sur Messine, se precipiter dans la ville, en barricader les rues et +empecher ainsi la rentree des troupes royales. + +La cite ressemblait a un tombeau. Presque toutes les troupes furent a ce +moment dirigees vers la montagne. Des bandes de _picchiotti_ avaient +apparu sur les sommets du mont Castellamare et dans les ravins +environnants; ils echangeaient meme, de temps en temps, des coups de feu +avec les avant-postes royaux, qu'ils commencaient a inquieter chaque +jour. + +Le general Medici, arrive depuis plusieurs jours a Barcelona avec sa +colonne, publia le 6 juillet une proclamation adressee aux soldats +napolitains et dans laquelle il leur representait leur cause comme +perdue et les appelait a la liberte. Il avait avec lui quelque chose +comme trois mille hommes. Les troupes royales occupaient Spadafora et le +Jesso, separees par trois ou quatre milles a peine de la brigade de +Fabrizzi. On annonca, le 15, le debarquement, du general Cosenz a +Olivieri, petite ville situee a dix-huit milles de Milazzo et pres de +Poti. Il avait avec lui, disait-on, huit bateaux a vapeur, dont le +_Veloce_, le tout amenant deux ou trois mille hommes. Le soir meme, il +faisait sa jonction avec le general Medici. + +Le chiffre de l'armee nationale, prete a commencer les operations, +s'elevait donc a environ six mille soldats, sans compter les guerillas. +On apprenait, en meme temps, l'arrivee a Catane de l'ancienne division +du general Tuerr, commandee alors par le general hongrois Ehber. La +colonne de Bixio, arrivee de son cote a San-Placido, ne comptait pas +plus de cinq ou six cents hommes. + +Pendant ce temps, le corps du general Bosco etait parti de Messine le +14, vers trois heures du matin, et s'avancait sur Spadafora en trois +colonnes, la premiere longeant la mer pour donner la main a la garnison +de Milazzo, la deuxieme suivant la route consulaire, et la troisieme se +dirigeant sur les derniers contre-forts de la montagne. Cette petite +armee comptait quatre bataillons de chasseurs a pied, plusieurs +escadrons de chasseurs a cheval et de lanciers, et deux batteries +d'artillerie. + +Les avant-postes de l'armee liberatrice se replierent devant les troupes +royales, prenant position a Linieri et Meri, bourgades a trois milles +environ en avant de Barcelona. + +Pendant que le general Medici executait ce mouvement de feinte +retraite, le general Fabrizzi prenait la traverse de Saponara, de +maniere a gagner, par les Fiumares, les hauteurs d'Antellamare, et de +couper de sa base d'operations la colonne expeditionnaire du general +Bosco. Le depart precipite des troupes royales pour la montagne donnait +beaucoup de chances a ce mouvement. Chaque pas en avant de l'armee +liberale venait augmenter l'apprehension des habitants de Messine. +Cependant, il etait evident que tant que les batiments de guerre +etrangers seraient dans le port, entre la ville et la citadelle, et +qu'on ne les aurait pas sommes de se retirer ainsi que les batiments de +commerce, le bombardement ne pourrait avoir lieu. + +Les navires de guerre sur rade etaient alors la fregate a vapeur le +_Descartes_, le _Scylla_, corvette anglaise a helice, une corvette +autrichienne, enfin, une fregate piemontaise a helice. Ces quatre +navires avaient choisi leur mouillage de telle facon qu'ils +interceptaient tout le champ de tir entre la citadelle et la ville. Lors +d'un ras de maree, qui eut lieu vers le 10 ou le 11, les corvettes +autrichienne et anglaise crurent devoir quitter le port et aller +mouiller en rade. Mais, des le lendemain, a la suite d'une espece +d'invitation officieuse aux autres batiments de guerre de suivre +l'exemple des deux premiers, la corvette anglaise rentrait dans le port, +et reprenait son ancienne place, entre le _Descartes_ et la fregate +piemontaise qui etait la plus rapprochee de terre. + +Il y avait sans cesse, parmi les troupes royales, des alertes du dernier +plaisant. Une nuit, sur le monte Barracone, les troupes qui y campaient +prirent les armes, et, pendant plus de deux heures, firent, dans toutes +les directions, des feux feroces; feux de bataillon, feux de peloton, +rien n'y manqua, qu'un ennemi. On croyait, en ville, a une affaire des +plus serieuses. + +Une autre nuit, deux bateaux caboteurs autrichiens, charges de vivres +pour la citadelle meme, ne purent etaler le courant dans le detroit et +se trouverent drosses sur la plage entre la citadelle et le fort de la +Pointe. Un chemin couvert, longeant cette plage, reliait les deux +forteresses et chaque nuit deux ou trois bataillons y restaient de +service en prevision d'un debarquement de Garibaldiens. + +En voyant ces deux bateaux s'approcher du rivage et bientot apres +s'echouer, les guerriers de Francois II commencent une fusillade d'enfer +sur ces malheureuses barques. En vain les matelots leur crient qu'ils +sont des amis; en vain leurs propres officiers leur hurlent aux +oreilles: _Basso et fuoco!_ quand ils obtiennent a grand'peine que le +feu cesse d'un cote, il recommence d'un autre avec plus d'acharnement, +et cependant on ne leur rendait pas un seul coup de fusil. Le feu dura +plus de deux heures, les balles arrivaient jusqu'a bord des batiments de +guerre en rade, c'est-a-dire dans une direction diametralement opposee a +celle ou se trouvaient les navires suspects. Enfin, le calme se +retablit. + +Le lendemain matin, ces deux malheureux bateaux, remorques par des +embarcations qu'on leur avait envoyees, rentraient dans le port, cribles +de balles, leur greement hache, leurs voiles en lambeaux et, ce qui rend +cette plaisanterie fort triste, la moitie de leurs equipages tues ou +blesses, malgre la precaution qu'ils avaient prise de descendre a fond +de cale. + +Le 17, au soir, une partie de la colonne de gauche du general Bosco +marchait en _dependant_ sur sa gauche, lorsque ses vedettes +rencontrerent celles de Medici, et engagerent un feu tres-vif. Chaque +parti faisant soutenir ses avant-gardes, il s'ensuivit un combat en +regle. L'affaire continua assez tard dans la nuit. Les troupes de Bosco +se retirerent vers Milazzo, emmenant quelques prisonniers, dont un +capitaine, et laissant sur le terrain pas mal de morts et de blesses. De +leur cote, les Garibaldiens avaient fait aussi un assez grand nombre de +prisonniers, et ils avaient moins de monde hors de combat. C'est a ce +moment meme que Garibaldi, quittant brusquement Palerme le 18, +s'embarquait sur le _City of Alberdeen_ avec un millier d'hommes et +mettait le cap sur Milazzo. Le brave chef de l'armee independante avait +flaire la poudre et il venait tomber sur le champ de bataille juste a +point pour enlever ses volontaires et ajouter la victoire de Milazzo a +celles de Calatafimi et de Palerme. + +Lors de l'affaire du 17, les troupes napolitaines avaient un grand +avantage sur celles de Medici, en ce qu'elles avaient du canon et +tiraient a boulets creux sur un ennemi a decouvert et sans artillerie. +On racontait de differentes manieres le commencement de cette petite +action. En rapportant toutes les versions, on est certain de rencontrer +la veritable. + +On disait d'abord qu'un petit convoi, appartenant au corps de Bosco et +compose d'une cinquantaine de mulets charges de farine, avait ete +attaque et enleve dans l'apres-midi par quelques avant-postes siciliens. +Un detachement napolitain fut envoye pour le reprendre. De la, bataille. + +Suivant d'autres, le general Bosco avait confie a un major un poste +important que celui-ci abandonna presque immediatement. Arrete par ordre +de son general, il fut enferme dans le chateau de Milazzo. En vrais +soldats napolitains, les royaux commencerent a s'ameuter et a crier haro +sur le general Bosco, exigeant la mise en liberte immediate de leur +major. Mais ce n'etait pas le compte du general qui, peu facile a +intimider, commenca par ramasser quelques troupes d'elite et apaisa +rapidement cette mutinerie; puis, prenant en personne le commandement de +deux bataillons, s'en alla bravement reprendre le poste abandonne +qu'occupaient deja quelques hommes de Medici. Ne voyant pas motif +serieux pour le garder quand meme, il se retira, de sa propre volonte, +ou, suivant la version opposee, il fut force de l'abandonner. Ce qu'il y +a de certain, c'est que, dans cette affaire, les Napolitains eurent +quinze hommes tues et cinquante blesses. On leur fit une soixantaine de +prisonniers. Les pertes des Siciliens ne furent que de dix hommes tues, +trente-cinq blesses et vingt-sept prisonniers. + +Ces recits varies s'appliquent-ils a une seule affaire ou a plusieurs? +Les deux bulletins de Medici, ci-joints, feraient pencher pour la +seconde hypothese. + + "Barcelona, 17 juillet, sept heures quinze minutes du soir. + + "L'ennemi a tente de tourner mon extreme droite. J'ai envoye + contre lui quatre compagnies. Combat tres-vif. L'ennemi, fort de + deux mille hommes, avec artillerie et cavalerie, a ete repousse + et s'est retire a Milazzo. Notre perte est de sept morts et + divers blesses, celle de l'ennemi est beaucoup plus forte; il a + laisse aussi quelques chevaux. + + "_Signe_: MEDICI." + + + "Deuxieme bulletin.--17 juillet, deux heures avant minuit. + + "Medici au Dictateur. + + "L'ennemi renouvelle l'attaque avec une plus grande energie et + de plus grandes forces. Le combat dure depuis plus de deux + heures avec un feu nourri, continu, vif, imposant. L'ennemi a + bombes et canons. Avec des positions bien choisies, il resiste + energiquement. Deux charges des notres a la baionnette decident + de la journee. + + "L'ennemi se retire a Milazzo; il a souffert de graves pertes en + morts et en blesses. Nous avons peu de morts, mais bon nombre de + blesses. Nous avons fait quelques prisonniers. L'esprit des + volontaires est admirable. + + "_Signe_: MEDICI." + +Avant d'en venir au combat de Milazzo, il est necessaire de donner +quelques details topographiques sur le champ de bataille. + +La ville de Milazzo est situee a l'entree d'une presqu'ile etroite et +plate. A toucher la ville une courte chaine de collines, sur le premier +mamelon de laquelle se trouve le chateau de Milazzo, s'eleve et s'etend +jusqu'au bout de la presqu'ile sur un developpement d'environ deux +kilometres. Tout a fait a l'entree de la presqu'ile, avant la cite, a +travers un terrain sablonneux et couvert de roseaux, se faufile une +petite riviere sur laquelle est jete un pont d'une seule arche. Tous les +alentours sont obstrues par des roseaux a tiges elevees; au dela, +quelques terrains sablonneux, traverses par la route consulaire qui +vient aboutir a l'entree du pont, s'etendent jusqu'aux terres cultivees +qui montent en pentes insensibles vers Barcelona. Le pays est couvert de +vignobles et les champs sont presque tous entoures de murs de pise et de +terre d'une hauteur moyenne d'un metre ou un metre cinquante, sur +lesquels croissent d'epais cactus aux epines acerees. Apres les +engagements du 17 et du 19, les troupes royales occupaient la route +consulaire et les positions environnantes, l'artillerie avait pris +position sur la route, et, en tete du pont, une fortification +passagere, armee de canons, assurait la retraite en cas de besoin. + +Les troupes de Medici, dans la plaine en avant de Barcelona, etaient +separees des troupes royales par deux milles environ; mais les +tirailleurs etaient a peine a quelques centaines de metres les uns des +autres. + +Le 20, vers cinq heures du matin, on entendit sur la droite des +Garibaldiens, a la hauteur des avant-postes du centre napolitain, +quelques coups de feu dont la fumee se confondait avec les legeres +vapeurs qui s'exhalaient de la terre. Cette fusillade s'etendit bientot +sur le front d'une partie de l'armee. A cinq heures et demie, la +mousqueterie, devenue tres-vive, annoncait de part et d'autre un +engagement serieux. + +Le feu devint bientot general. Une affaire decisive etait engagee a un +mille et demi de Milazzo et sur une etendue de deux milles environ. + +La legion anglo-sicilienne, commandee par le colonel anglais Dunn, fut +une des premieres et des plus serieusement aux prises avec l'ennemi. + +L'armee nationale, privee d'artillerie et obligee de lutter contre des +troupes qui avaient choisi d'avance leurs positions, se tenant a couvert +et trouvant partout des abris pour ses tirailleurs, avait, dans le +principe, un desavantage marque. Ce n'etait que par des prodiges de +valeur qu'elle pouvait esperer egaliser les chances du combat. A la +suite d'un mouvement en avant tres-prononce qu'elle executa rapidement +et avec audace, il y eut un temps d'arret cause par plusieurs decharges +successives de mitraille. Le desordre, se mettant alors de la partie, +obligea les liberaux a battre en retraite pour se rallier et sortir de +la zone de feu dans laquelle ils s'etaient engages. + +On se reformait lentement. Ces decharges ecrasantes avaient serre le +coeur des volontaires. Lorsque tout a coup, le cri de: "Voila +Garibaldi!" se repete d'un bout a l'autre des lignes. Un regiment +piemontais, arrivant tout frais sur le champ de bataille, se precipite +en avant tete baissee, Garibaldi le precede; il est suivi par tout le +reste de l'armee qui se reforme comme elle peut en marchant en avant. Le +combat se retablit. La route consulaire abordee a la baionnette est +enlevee et les troupes royales sont rejetees vers le rivage. Mais la, +chaque champ est une redoute qu'il faut forcer. Ces diables de haies +sont infranchissables. Il faut les abattre a coups de crosse et couper +les cactus a coups de sabre. L'ennemi, en fuyant, a abandonne une piece +sur la route, le general Garibaldi, qui en ce moment n'a aupres de lui +que Missori et deux ou trois guides, l'apercoit, et on s'empresse de la +jeter dans le fosse, ne pouvant l'emmener; car, au meme moment, une +dizaine de braves lanciers de l'armee napolitaine faisaient une charge +pour tacher de degager leur piece et de la ramener. Apres avoir parcouru +deux ou trois cents metres et passe a cote de Garibaldi et de ses +compagnons sans y prendre garde, ils revenaient, renoncant a l'espoir de +retrouver leur canon, lorsqu'ils apercurent le general et se +precipiterent, la lance baissee, sur le petit groupe d'hommes qui +l'entourait.--Pends-toi, brave Dumas, tu n'etais pas la pour raconter ce +combat digne de d'Artagnan!--D'un coup de revers de sabre, le general +Garibaldi abat presque la tete du major qui commandait les lanciers. +Missori tue le second et le troisieme. Les autres s'espadonnent avec les +guides. En resume, huit lanciers et huit chevaux restent sur le carreau +et le Dictateur s'elance vers de nouveaux hasards. + +Les volontaires avancent toujours avec intrepidite, les Napolitains ne +cedent que pied a pied. Les terrains conquis sont couverts de morts et +de blesses parmi lesquels il y a bien plus de volontaires que de soldats +royaux. Ou arrive enfin aux roseaux ou l'on se bat a bout portant. + +Encore refoules, les Napolitains se precipitent vers l'isthme et le +pont, suivis de pres par les Garibaldiens. Mais a ce moment, la batterie +du pont se demasque et fait pleuvoir sur ceux-ci une grele de mitraille. +C'est la que leurs pertes furent le plus sensibles. Il est impossible +d'aller de l'avant sous cette pluie de biscaiens et cependant un plus +long temps d'arret compromet le succes de la journee. Le Dictateur +parait et, en meme temps que le cri de Vive Garibaldi! sort de toutes +les bouches, toutes les poitrines s'elancent au feu; la batterie est +escaladee, quelques pieces, attelees a la hate, fuient au galop de leurs +chevaux; mais deux canons restent au pouvoir des assaillants. Les uns +et les autres arrivent pele-mele sur l'isthme. De tous cotes la ville +est envahie. Pourchasses dans les rues, les royaux se hatent de gravir +les rampes du chateau et se refugient dans la forteresse, aux +acclamations des volontaires. Ceux-ci, apres l'avoir tournee, attaquent +et enlevent immediatement deux tours et une demi-lune, en face de la +porte principale du chateau, vers l'interieur de la presqu'ile. Le +_Veloce_ etait venu aussi prendre sa part du combat et tirait a boulet +sur l'armee royale. Un instant le general Garibaldi se rendit a bord; +et, au moment ou les Napolitains essayaient une sortie du chateau, +plusieurs volees de mitraille lancees par les grosses pieces du bord les +arreterent court et les forcerent a rentrer au plus vite dans la place. + +Telle etait la situation a cinq heures et demie du soir. Le reste des +troupes royales etait enferme et bloque dans la citadelle de Milazzo, +tandis que sur les hauteurs, du cote de Spadafora et du Jesso, on +apercevait des colonnes napolitaines s'eloignant en toute hate dans la +direction de Messine. + +Le soir, Milazzo etait occupee par une division de l'armee sicilienne et +toutes les rues, routes et chemins aboutissant a la citadelle, +barricades et defendus par de forts detachements. + +Pendant le combat, on avait apercu au large deux grands navires de +guerre croisant sans pavillon. Au premier abord, le chiffre des pertes +du cote des Garibaldiens fut estime a pres de 800 hommes hors de +combat. + +Les Napolitains n'en accuserent qu'environ 300. + +Voici les deux bulletins du quartier general garibaldien: + + "Camp national de Meri, le 20 juillet. + + "Ce matin a six heures commencait un echange de coups de fusil; + on crut d'abord a une affaire d'avant-postes, mais ce fut + bientot une melee generale. Les royaux avaient de l'artillerie, + les notres en manquaient. La melee fut terrible: les royaux + etant a l'abri, les notres se battant a decouvert. Un moment la + position parut difficile; mais au nom magique de Garibaldi, les + notres s'etant elances comme des lions, les positions furent + enlevees, et, a trois heures vingt-cinq minutes, nos troupes + entraient a Milazzo, apres s'etre emparees de cinq pieces + d'artillerie, dont trois conquises pendant le combat, hors des + murs, et les deux autres a l'entree. + + "Le vapeur le _Veloce_ canonna le fort, ou les royaux se + renfermerent, toujours poursuivis a la baionnette; ils y sont + presses comme dans un baril d'anchois. + + "Les notres ont pris ensuite la premiere porte du fort et un + bastion, ou notre drapeau flotte sur une tour. + + "Nous devons deplorer des pertes graves; celles des royaux sont + enormes. On regarde comme certain la reddition du fort et de la + colonne entiere. A l'instant arrive un renfort pour nous avec + des canons rayes. Les soldats de Spadafora se retirent au + Jesso." + + + "Deuxieme bulletin.--21 juillet. + + "Hier, a six heures du matin, la lutte s'engagea a Milazzo, et + elle ne finit qu'a huit heures du soir. La melee fut terrible. + On combattait sur toute la ligne. Il y eut un grand carnage des + bourbonniens qui se battaient avec beaucoup de tenacite, de + sorte qu'il fallut gagner du terrain pied a pied sous une pluie + de mitraille. Le champ de bataille, couvert de cadavres ennemis + et de bagages de toutes sortes, avec cinq canons, fut enfin + conquis aux cris de: _Vive l'Italie! vive Garibaldi!_ + + "Nos jeunes gens ont rivalise d'enthousiasme avec les braves de + la legion Garibaldi, qui a ete la premiere au combat et la + premiere a courir a la baionnette pour forcer Milazzo et + s'emparer aussi des premier et deuxieme reduits de la + forteresse, toujours la baionnette dans les reins des + bourbonniens. + + "Nos pertes n'ont pas ete excessives. La legion Garibaldi a eu + quelques hommes legerement blesses; nos jeunes gens ont aussi un + peu souffert, mais les pertes des braves du continent ont ete + sensibles. D'enormes dommages ont frappe, l'ennemi qui, en + fuyant, a ete accule aux redoutes et de la dans le reste de la + forteresse. Il a ete poursuivi jusque-la, et on a coupe les + conduites d'eau. + + "Ce matin 21, le _heros_ Bosco s'est presente au Dictateur et a + demande a sortir avec les honneurs de la guerre. "Non, a repondu + Garibaldi, vous sortirez desarmes, si cela vous plait." + + "Fabrizzi et Interdonato ont marche sur le Jesso par ordre du + generalissime. L'ennemi, qui occupait cette position, s'est + retire aussitot vers Messine. + + "Le Dictateur, dans un combat de cavalerie a Milazzo, a d'un + revers de son sabre fait sauter le bras et l'epee au major du + corps napolitain, qui le poursuivait; apres quoi la cavalerie + napolitaine a ete dispersee et, detruite. Juste punition d'une + opiniatrete fratricide. + + "Vive l'Italie! Vive Victor-Emmanuel!" + +Le soir meme du combat, et malgre l'insuffisance du service d'ambulance, +tous les blesses furent releves, aussi bien ceux des Napolitains que +ceux de l'armee liberale, et transportes, partie a Barcelona partie dans +les maisons de Milazzo qui etaient restees presque desertes: tous les +habitants s'etant refugies sur l'extremite de la presqu'ile ou se +trouvent une grande quantite de villas. + +Le consul d'Angleterre s'etait empresse de mettre sa maison a la +disposition du general Garibaldi et de son etat-major. Toute la nuit, la +ville fut illuminee par les volontaires. Le premier soin de Garibaldi, +apres avoir pense a ses blesses, fut de donner l'ordre au general +Fabrizzi et au chef de guerillas Interdonato de marcher avec leurs +troupes sur le Jesso, vers les plus proches versants de la ceinture de +montagnes qui entoure Messine, pour obliger les troupes qui battaient en +retraite de Spadafora a gagner cette ville au plus vite, et inquieter, +par ce mouvement, les troupes royales dans le cas ou elles chercheraient +a faire une pointe pour degager le general Bosco. + +Le 21 et le 22, on commenca, du cote de l'armee nationale, quelques +travaux d'attaque contre le chateau. + +Manquant d'artillerie de siege, le general Garibaldi etait resolu a +proceder par la mine contre les defenses de la place. De son cote, le +chateau envoyait des boulets et de la mitraille partout ou il apercevait +un assaillant. Le 23, au matin, trois batiments de commerce francais, le +_Charles-Martel_, la _Stella_ et le _Protis_, fretes par le gouvernement +napolitain, arrivaient sur la rade de Milazzo, charges de vivres et de +munitions pour l'armee royale. Grand fut l'etonnement du premier des +capitaines de ces navires, M. de Salvi, commandant le _Protis_, en +debarquant, de se voir conduit au general Garibaldi, quand il croyait +rencontrer le general Bosco. + +Apres avoir explique au Dictateur quelle etait sa mission, il lui +demanda a retourner a son bord pour decider avec les capitaines des deux +autres navires ce qu'ils avaient a faire. En ce moment, l'aviso a vapeur +de guerre, la _Mouette_, commandant Boyer, qui se rendait a Messine et +devait toucher a Milazzo, mouillait a cote du _Protis_. Le commandant +Boyer s'etait a juste titre emu de la fausse position dans laquelle se +trouvaient, ces trois batiments francais. Apres avoir convoque les +capitaines et apprenant que le general Garibaldi les laissait +entierement libres de leurs manoeuvres, il les engagea a faire route +pour Messine. + +M. de Salvi qui, independamment du transport qu'effectuait son navire, +avait une mission particuliere de la cour de Naples, declara alors au +commandant de la _Mouette_ qu'il croyait de son devoir, avant +d'appareiller, de faire tout son possible pour communiquer avec le chef +de l'armee royale. + +Quelques instants apres, la _Mouette_ continuait sa route sur Messine et +le _Charles-Martel_ et la _Stella_ la suivaient de pres. Quant au +capitaine du _Protis_, il se faisait debarquer et retournait chez le +general Garibaldi; celui-ci s'empressa de lui donner l'autorisation de +se rendre a la citadelle pour accomplir sa mission. Il le chargea meme, +de son cote, d'un projet de capitulation qu'il devait soumettre au +general Bosco. Garibaldi offrait la liberte aux officiers, mais il +demandait que les troupes restassent prisonnieres de guerre. De plus, il +faisait prevenir le commandant de l'armee royale que deux mines etaient +assez avancees pour rendre certaine l'ouverture de plusieurs breches et +que, s'il refusait la capitulation, on serait force de recourir a ce +moyen. M. de Salvi etait accompagne d'un clairon avec drapeau blanc et +d'un officier, afin de pouvoir, sans encombre, arriver a sa destination. +Ce ne fut qu'apres deux ou trois appels de clairon que deux officiers +napolitains, sortis par la poterne, vinrent s'informer de ce que +desirait le parlementaire et, sur son explication, le prierent +d'attendre quelques instants pour qu'ils pussent aller rendre compte de +sa demande d'introduction au general Bosco. + +Dix minutes apres, ils etaient de retour. Le clairon et l'officier +devaient rester ou ils etaient. On banda les yeux a M. de Salvi et on ne +lui enleva son bandeau que dans la chambre meme du general Bosco. + +La conversation s'engagea en italien. Mais M. de Salvi ayant dit qu'il +etait Francais, le general s'excusa de lui avoir fait bander les yeux, +quoique ce fut une des exigences de la guerre. Apres avoir accompli sa +mission, M. de Salvi fit part au general des propositions de Garibaldi. +"C'est impossible, lui repondit Bosco, moi et mes soldats nous tiendrons +dans la place, et jusqu'a la derniere extremite je n'abandonnerai ni ma +troupe, ni la forteresse. + +"Bien plus, ajouta-t-il, que le general Garibaldi m'indique +l'emplacement de sa mine, et j'irai le premier m'y faire tuer a la tete +de mes soldats." En le congediant, il dit a M. de Salvi que, sans un +ordre formel de son gouvernement, il ne rendrait jamais la place. + +Le capitaine du _Protis_ fut reconduit les yeux bandes, comme il etait +venu, jusqu'a l'endroit ou il avait laisse son escorte, et vint de suite +transmettre au Dictateur la reponse du commandant des troupes royales. +Garibaldi, appreciant la fermete de Bosco et ayant hate d'en finir afin +de pouvoir diriger ses troupes sur Messine et eviter les lenteurs et +l'effusion de sang que pouvait entrainer une attaque de vive force, pria +M. de Salvi de retourner aupres du general Bosco et de lui porter de +nouvelles conditions. Le capitaine accepta avec empressement cette +mission conciliatrice; il pria toutefois Garibaldi de lui donner son +ultimatum par ecrit. + +Cette nouvelle tentative n'eut pas plus de succes que la premiere. Le +commandant de la citadelle declara nettement que sa position n'etait pas +assez precaire pour l'obliger a accepter de telles propositions, qu'il +devait attendre les ordres de son gouvernement, et que, dans tous les +cas, et en temps et lieu, si cela etait necessaire, il enverrait +lui-meme un parlementaire: tout en desirant de grand coeur, comme le +general de l'armee nationale, eviter des sacrifices inutiles, il voulait +cependant, avant tout, sauvegarder son honneur et celui des troupes que +S.M. le roi de Naples avait daigne lui confier. + +En descendant du chateau, M. de Salvi apercut au large quatre fregates +napolitaines courant a toute vapeur sur le port de Milazzo, l'une de ces +fregates, le _Fulminante_, battait pavillon de contre-amiral. Comme +cette petite escadre avait le vent debout et que, d'ailleurs, la brise +etait tres-faible, on ne s'apercut pas au premier moment que le +_Fulminante_ avait arbore pavillon parlementaire. + +M. de Salvi, prevoyant une attaque napolitaine et sachant son navire +mouille pres de terre, par consequent dans une position dangereuse, se +hata de porter cette derniere reponse au general Garibaldi et de +regagner son bord pour pouvoir parer aux eventualites. La vue de +l'escadre napolitaine fit accourir sur les remparts toute la garnison du +chateau de Milazzo et ses acclamations suivaient les navires qui +avancaient grand train. + +De leur cote, les Garibaldiens prenaient les armes; la generale battait +partout, et on armait precipitamment trois batteries disposees a tout +evenement sur les quais, pendant que l'artillerie de campagne venait au +galop se ranger sur l'isthme. De plus, le _Veloce_, que la rupture d'un +de ses pistons obligeait a l'inaction et qui, amarre derriere le mole, +avait ainsi sa coque abritee du feu de l'ennemi, transportait toute sa +batterie sur le meme bord, prete a faire feu. + +Mais bientot on distingua le pavillon parlementaire; et un colonel +d'etat-major, envoye par le roi de Naples, debarqua a terre et fut recu +par un colonel aide de camp du Dictateur. Apres quelques pourparlers et +quelques allees et venues, on tomba d'accord sur les articles de la +capitulation. + +Pendant que ces faits se passaient a terre, la _Mouette_, qui n'avait +fait que toucher a Messine et dont le commandant etait inquiet sur le +sort du _Protis_, mouillait de nouveau sur rade a cote de celui-ci. Vers +les sept heures, le colonel Anrani, charge de la capitulation par le roi +de Naples, avait une entrevue avec Bosco; la capitulation etait +definitivement signee, et le _Protis_ appareillait immediatement pour +porter a Messine l'ordre au _Charles-Martel_, au _Bresil_, a la +_Stella_, a la _Ville de Lyon_, etc, de venir embarquer la garnison de +Milazzo. + +D'apres les conditions de la capitulation, les troupes devaient sortir +avec armes, bagages et les honneurs de la guerre, mais sans munitions; +les pieces de campagne devaient etre partagees ainsi que celles de +position; quant aux chevaux de la cavalerie, ils restaient a l'armee +nationale avec la moitie des mulets. + +Le total des troupes enfermees dans la citadelle s'elevait a pres de +4,000 hommes d'infanterie, 240 chasseurs a cheval et deux batteries +d'artillerie. Il y avait, de plus, 90 blesses et 6 officiers dont 5 +amputes. + +Le 24, dans la journee, l'embarquement commencait et, le 25, la +citadelle etait remise a l'armee nationale. Il y eut, dit-on, au dernier +moment de l'evacuation, un evenement assez curieux. La garnison +napolitaine avait emporte, naturellement, les pieces de canon que lui +accordait la capitulation. Mais, lorsque la citadelle fut remise, on +prevint le general Garibaldi que les pieces qui lui etaient echues en +partage avaient ete enclouees par les Napolitains avant de partir. +Garibaldi, furieux de ce procede deloyal, se hata de se rendre de sa +personne a bord de l'amiral napolitain et se fit remettre un nombre de +pieces egal a celles enclouees. + +Avant d'en terminer, pour toujours probablement, avec Milazzo, il faut +convenir qu'enfermee dans une citadelle, sans vivres, sans espoir d'etre +ravitaillee, l'armee royale semblait n'avoir d'autre ressource qu'une +capitulation a merci. Cependant, il faut le dire a l'honneur du general +Bosco, il n'a pas un seul instant faibli ni dementi son caractere de +soldat. Si, comme general, il a fait une singuliere manoeuvre en se +laissant acculer a la presqu'ile de Milazzo, il a rachete cette erreur +par un grand courage et une veritable dignite dans sa conduite. + +Les rapports entre le Dictateur et le general Bosco sont restes tout le +temps dans les termes de haute convenance et de parfaite courtoisie, +quoi qu'en aient pu dire certaines versions triviales suggerees par +l'exageration des partis. + +Quant a la ville de Milazzo elle-meme, helas! il faut encore l'avouer, +ses braves habitants n'avaient trouve rien de plus simple que de +decamper en toute hate. La jeunesse guerriere de cette cite de 12,000 +ames ne fournit pas plus de volontaires a Garibaldi que de renforts au +general Bosco. Cependant c'etait une des villes citees pour leur +royalisme. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que chacun etait demenage avec armes et +bagages, emportant matelas et couvertures. C'est a peine si l'on put +trouver de la paille pour les blesses, aussi bien d'un parti que de +l'autre. Les quelques citadins retenus par des motifs quelconques dans +la ville, refusaient sans honte un verre d'eau aux blesses. Quant au +linge et a la charpie confectionnee par les charmantes peninsulaires, la +quantite en aurait pu tenir dans une coque de noix. Le pharmacien de +l'endroit lui-meme avait emballe ses remedes et ses purgations. + +Aussitot que les evenements de Milazzo parvinrent a Messine, il y eut +grand mouvement militaire et brouhaha general sur toute la ligne. Les +troupes de reserve furent massees en face de la citadelle, sur le champ +de manoeuvres de Terranova, pendant que de fortes colonnes +s'etablissaient sur toutes les hauteurs environnantes. La cavalerie +seule etait, par ordre superieur, evacuee en toute hate, et a force de +transports, sur Reggio. + +Le 22, les batiments de guerre etrangers etaient invites, le plus +poliment possible, a aller mouiller partout ailleurs que dans le port, +ou ils genaient l'oeuvre probable de destruction de la ville par la +citadelle; tandis que les navires de commerce recevaient l'ordre de +deguerpir immediatement sans tambour ni trompette, emportant leur +chargement d'habitants emigres. On vit donc, des le matin, de longs +chapelets de batiments de toutes sortes remorques, qui par des +embarcations, qui par de petits vapeurs, gagner les mouillages de la +Grotta, du Ringo, du Paradis, etc., et venir, comme en 1848, s'abriter +sous les pavillons des vaisseaux de guerre etrangers. Ce fut un +spectacle singulierement, mais aussi tristement pittoresque, que celui +de cette ville nomade installee sur la plage de toutes les manieres les +plus bizarres qu'il soit possible de se figurer. Que l'on s'imagine, en +effet, une agglomeration compacte de trois ou quatre cents batiments de +commerce et barques de peche; autant de bateaux, de canots qu'il pouvait +en tenir blottis les uns contre les autres, hales a terre; les uns en +bon etat, les autres tombant en ruine; ceux-ci bien espalmes, +embarcations de luxe, celles-la de vraies arches de Noe, galipotees, +goudronnees et sentant le vieux poisson a dix kilometres a la ronde: +tout cela couvert de tentes bariolees plus etranges les unes que les +autres. En verite, on ne saurait avoir idee de cette ville aquatique, +qui va servir de refuge a toute une population. A terre, sur la plage, +ce sont des gourbis, des profusions de haillons accroches a toute espece +de choses, des feux qui brulent pour faire la cuisine, des myriades +d'enfants, males et femelles, qui gigottent, partie dans le sable, +partie dans l'eau, a qui mieux mieux. De toutes parts, des puits creuses +dans le sable pour fournir une eau saumatre a des gens qui meurent de +soif. Puis, le long du chemin qui suit la mer, des maisons bondees +d'habitants; une route ou l'on ne saurait circuler qu'au pas, tant il y +a de monde et d'obstacles. Tout cela cause, crie, hurle, boit, mange, +sans souci et avec une tranquillite parfaite. N'est-on pas hors de la +portee des canons de la citadelle et sous ceux de la France et de +l'Angleterre? En rade, c'est encore plus curieux: ici, un vieux prelart +de toile ciree, une vieille tente en coutil, jadis les beaux jours du +gaillard d'arriere d'un paquebot, abritent une pauvre mais +nombreuse famille, entassee pele-mele, depuis l'aieul jusqu'aux +arriere-petits-enfants, dans une lourde barque de peche; la, des tapis +de Turquie, des couvertures africaines ou espagnoles etalent, sur le +pont d'un brick-goelette ou d'une belle balancelle catalane, le luxe de +leurs brillantes couleurs. Plus loin, un caboteur moins luxueux a +desenvergue ses voiles pour mettre a l'abri sa population passagere, et +partout un luxe inoui de bibelots de toutes natures, d'ustensiles de +toutes sortes, de poteries, de batteries de cuisine, de poeles et de +poelons, de gargoulettes de formes variees, accroches de ci, de la; des +montagnes de matelas s'alignant le soir a la belle etoile, les uns a +cote des autres; puis, comme a terre, a bord de chacun de ces bateaux en +particulier, un monde d'enfants, glapissant, braillant, gemissant a qui +mieux mieux, des meres aux voix criardes et discordantes, des chiens qui +aboient, des moutons qui belent, et toujours cette inimitable odeur de +poisson grille, d'ail frit, d'oignons sautes, au milieu d'une atmosphere +de fumee a vous faire eternuer pendant vingt-quatre heures. C'est a y +perdre l'ouie et l'odorat. + +Malheureusement, tout cela est de la triste comedie. Si on rit par ici +en regardant, on est tente de pleurer par la en detournant les yeux; ce +sont d'affreuses miseres qui, certes, eussent ajoute de graves maladies +au fleau de la guerre, si une position aussi heteroclite eut dure +quelques jours de plus. On a vu des embarcations, une entre autres sur +laquelle il y avait dix-huit enfants dont le plus age n'avait pas douze +ans, rester plus de quarante heures sans avoir un morceau de galette ou +de biscuit a distribuer a leur population; et, sans la generosite de +quelques riches proprietaires des maisons de campagne environnantes, +beaucoup de ces malheureux n'eussent certainement pu trouver a soutenir +leur existence. Le besoin n'etait pas seulement l'effet du manque +d'argent, car, meme a prix d'or, il etait difficile de trouver quelque +chose. Beaucoup de ces pauvres gens vivaient au jour le jour avec leurs +enfants, n'ayant a se partager qu'une ou deux maigres pommes de terre. +Heureusement cette triste situation ne dura qu'une semaine; sans cela, +en verite, et pour empecher tout ce monde de mourir de faim, il eut +fallu forcement, je crois, que les batiments de guerre vidassent leur +soute a biscuit. Ce qu'il y avait de consolant, c'etait de voir qu'en +somme, cette population prenait assez philosophiquement son parti et +endurait ses privations avec une resignation digne d'un meilleur sort. + +Chacun, cependant, abandonna sans le regretter, je crois, les plages +hospitalieres du Ringo et de la Grotta. + +On pretend, est-ce a tort ou a raison? que Messine devait etre la rancon +de la citadelle de Milazzo. Il est, en effet, permis de penser que le +Dictateur avait bien pu sacrifier la satisfaction de faire prisonnier +tout le corps du general Bosco a l'avantage d'occuper, sans coup ferir, +et de sauver d'un bombardement la ville de Messine. + +Cette malheureuse cite n'etait plus qu'un vaste desert depuis +l'evacuation complete du port. + +Le 23 et le 24 se passerent sans encombre. Partout, des soldats allant +et venant, en troupe ou isolement, sans avoir trop l'air de savoir ce +qu'ils faisaient ou ce qu'ils voulaient faire. Le 25 au matin, les rues +desertes retentirent de plusieurs decharges de mousqueterie. Un nombreux +rassemblement, compose d'au moins trois personnes placees a un kilometre +environ l'une de l'autre avait provoque cet acces belliqueux de la part +des Napolitains. On voyait, au meme instant, les troupes campees a +Terranova se diriger en profondes colonnes vers la ville. Les deux forts +Gonzague et San-Salvador avaient leve leurs ponts-levis, ferme leurs +portes et hisse leurs pavillons. Une multitude de baionnettes brillaient +derriere les embrasures aveuglees de canons. Vers une heure, les postes +du Telegraphe et de la Torre etaient enleves par Interdonato et le +general Fabrizzi. Les troupes royales, apres une courte resistance, +s'etaient repliees sur leur vraie ligne de defense, le mont Barracone et +les hauteurs qui s'y rattachent. + +Elles paraissaient disposees a une serieuse resistance. + +A quatre heures de l'apres-midi, on vit toutes les hauteurs en face de +cette ligne de defense occupees par les guerillas d'Interdonato. Le +pavillon national flottait sur plusieurs points de la montagne. + +A cinq heures, une longue fusillade, mais de peu de vivacite, s'engagea +entre les deux lignes. Elle dura jusqu'au lendemain 26 a deux heures du +matin environ. Toutes les hauteurs d'ou l'on pouvait apercevoir le +combat, etaient couvertes de spectateurs venant assister en curieux a +cette petite guerre d'avant-gardes qui leur promettait, pour le +lendemain, une belle representation militaire. Aussi, des quatre heures +du matin, se hataient-ils de revenir a leurs places de la veille; mais, +quel desenchantement! pas plus de Napolitains que de Garibaldiens. Les +forts de terre seuls, avec leur air de mauvaise humeur, gardaient leurs +portes fermees et leurs pavillons hauts. A onze heures, arrivaient dans +le port de Messine un grand nombre de vapeurs napolitains et de +transports. L'armee royale commencait son evacuation. + +Inderdonato, la veille au soir, avait attaque sans ordre ou, plutot, +malgre des ordres contraires. A la fin on s'etait entendu. L'armee +royale etait rentree en ville pour s'embarquer et les _picchiotti_ +s'etaient couches. + +Comme les Napolitains s'etaient masses autour de la citadelle, +abandonnant completement la ville, quelques hommes de la garde civique, +bien avises, etaient rentres en ville et avaient pris immediatement +possession des postes. + +Le meme jour, une proclamation invitait les habitants a reintegrer leurs +demeures, les assurant qu'un arrangement etait conclu et qu'ils +pouvaient, sans aucun danger, boire, manger, dormir et se promener de +par la ville avec tous les drapeaux et les vivat possibles. + +Cependant, le mouvement s'opera lentement. On ne paraissait pas avoir +grande confiance dans la bonne foi de cet armistice. Une seconde +proclamation, annoncant l'approche de Medici et son entree dans la ville +pour le lendemain, eut un peu plus de succes. On vit quelques matelas +franchir timidement les portes de Messine. + +Le 27, au matin, le general Medici, avec sa division, qu'une +proclamation du Dictateur avait porte, le jour meme de la bataille de +Milazzo, a l'ordre du jour de l'armee, faisait son entree dans la ville +et l'on attendait le general Garibaldi dans l'apres-midi. + +Tout le monde etait d'accord, tout le monde s'embrassait. Chacun courait +par la ville a ses petites affaires. Les soldats napolitains trottaient +gravement par les rues pour acheter leur macaroni. Leurs officiers +regardaient et flanaient. Les volontaires ne manquaient pas d'envie d'en +faire autant et, aussitot que faire se put, les fusils en faisceaux et +les sacs a terre, ils s'en furent de leur cote, lorgnant aux balcons, +clignant de l'oeil aux ruelles et frayant sans rancune avec la +soldatesque napolitaine dont les figures, epanouies par la certitude +d'une bataille evitee, respiraient le bonheur de se sentir vivre et de +reprendre bientot la route de Naples. + +Dans l'apres-midi, Garibaldi fit son entree, aux applaudissements +frenetiques de tout le monde; quelques drapeaux commencerent a se +montrer avec froideur. On semblait, dans la ville, avoir beaucoup de +peine a s'habituer a l'idee d'etre piemontise a perpetuite et, certes, a +ce moment, le roi galant homme n'aurait eu qu'une mesquine ovation. + +Presque aussitot entre a Messine, le Dictateur monta en voiture et se +rendit au Faro, a l'entree du detroit, en passant par le Ringo, le +Paradis, la Grotta, etc. Cette course ne fut qu'un immense triomphe, un +cri de _Viva Garibaldi!_ depuis la sortie de la ville jusqu'a l'extreme +pointe du Faro; et, cependant, il traversait la malheureuse population +sur laquelle les souffrances et les privations pesaient depuis quelques +jours. Quant a _il Re galantuomo_, il n'en fut pas plus question que de +l'empereur de la Chine, malgre l'air conquerant des officiers piemontais +qui accompagnaient le Dictateur. Quand celui-ci rentra en ville, a la +nuit faite, ce fut une course aux flambeaux jusqu'a Messine. Toutes les +fenetres, tous les navires, jusqu'au plus petit bateau, s'etaient +pavoises et illumines de feux de couleurs. + +Ce dut etre un agreable spectacle pour les troupes napolitaines campees +de l'autre cote du detroit a San-Giovanni, au fort d'Alta-Fiumare, a la +Torre del Cavallo, etc. + +Aussitot le retour de Garibaldi, deux compagnies de chasseurs des Alpes +partaient pour le Faro et, comme le general en chef, etaient conduites +jusqu'a leur poste avec force flambeaux et musique. + +La treve ne fut cependant definitivement signee que le 29. Les +principaux articles stipulaient: + +La remise a Garibaldi des forts situes en dehors de la ville avec leur +armement; + +L'embarquement, sans obstacle, de tout le personnel et le materiel de +l'armee; + +La libre circulation en ville, pour leurs provisions, des soldats ou +officiers napolitains; + +La libre circulation du detroit; + +La parfaite egalite, pour les deux pavillons, dans le port de Messine; + +Une route, qui traverse le champ de manoeuvres de Terranova, devait +servir de ligne de demarcation entre les deux partis; + +De chaque cote de cette route, deux lignes de factionnaires gardaient +chaque zone; + +De plus, dans le cas ou les hostilites recommenceraient entre la +citadelle, qui restait aux Napolitains, et la ville, la cessation de +l'armistice devait etre denoncee au moins quarante-huit heures a +l'avance. + +Des le lendemain 30, Messine semblait se reveiller d'un long cauchemar. +Les batiments de guerre rentraient dans le port. Ceux du commerce les +suivaient. La flottille de bateaux emboitait le pas intrepidement; et, +le soir, sur le quai, dans la strada Ferdinanda, au Corso, tout le monde +se promenait comme d'habitude a la lueur d'une illumination assez +mesquine. Les cafes, rouverts par enchantement, regorgeaient de +consommateurs, Garibaldiens et Napolitains pele-mele; et, enfin, sur les +deux heures chacun rentrait chez soi. Laissons-les dormir. + + + + +V + + +Pendant que les Garibaldiens se casernaient de leur mieux et partout ou +ils pouvaient, l'armee royale, entassee vis-a-vis la citadelle, se +hatait d'operer son evacuation. Tous les vapeurs de guerre napolitains +et les transports se mettaient a la besogne. C'est a Reggio que la plus +grande partie etait transportee. D'autres etaient diriges sur Scylla et +la Bagnara. Le general Clary ne voulait se reserver, dans la citadelle, +que le nombre d'hommes strictement necessaire pour sa defense. Un mois +plus tard, a la date du 31 aout, il ne restait plus au gouvernement +royal que trois points dans toute la Sicile: la citadelle de Messine, +celle d'Augusta et la ville de Syracuse. + +Laissons donc cette armee gagner avec enthousiasme la terre ferme, et +revenons aux Garibaldiens. De grandes mutations avaient eu lieu dans +l'armee nationale. Les generaux de brigade Cosenz, Medici, Carini et +Bixio avaient ete eleves au grade de majors generaux. Le colonel Ehber +passait general de brigade. L'armee devait s'appeler desormais armee +meridionale. Organisee definitivement, elle se composait de quatre +divisions d'infanterie, d'une brigade d'artillerie et d'une brigade de +cavalerie. Un appel aux armes avait ete fait aussi a la jeunesse +messinoise qui n'avait pas mis beaucoup plus d'empressement, pour ne pas +dire moins, que celle de Palerme a s'enroler sous les couleurs +piemontaises. Bien plus, beaucoup de Siciliens, de Messinois entre +autres, deja incorpores dans l'armee, ne se genaient pas pour manifester +tout haut leur repugnance a passer dans les Calabres. Il y eut meme, a +ce sujet, une histoire que l'on peut raconter sans en garantir +l'authenticite quoiqu'elle soit parfaitement dans les idees de la +population de Messine. Un general ***, ayant appris qu'un bataillon, +entre autres, de recrues siciliennes declarait qu'il ne passerait pas +sur le continent, avait fait reunir les hommes et leur avait adresse une +allocution dont voici a peu pres le resume: + +"Vous etes de braves enfants de la patrie. Elle vous est +reconnaissante, le general Garibaldi aussi et moi de meme. Mais voire +role est de defendre la Sicile, le notre d'aller en Italie. Par +consequent, il n'y a pas d'inconvenient a vous declarer que ceux d'entre +vous qui voudront partir volontairement pour partager nos dangers seront +seuls appeles a ce service. Les autres resteront dans les depots." Ce +bataillon se composait d'environ 350 hommes. Six se declarerent prets a +combattre de nouveau pour la liberte et a passer en Calabre. Comme le +courage de ces six volontaires faisait honte aux autres, ils ne +trouverent rien de mieux que de les huer. Les mauvaises langues +pretendent que le general, qui n'avait voulu que s'assurer serieusement +du plus ou moins de bonne volonte des hommes du bataillon, avait pris +ses precautions. Tous ces heros, au lieu d'etre renvoyes chez eux +auraient ete immediatement divises par faibles fractions et incorpores +dans d'autres bataillons avec lesquels ils durent marcher bon gre mal +gre. Du reste, une grande preuve de la froideur de cette nation pour le +metier des armes, c'est la mauvaise humeur generale avec laquelle fut +accueilli le decret de la conscription, et l'opposition qu'il souleva +dans toutes les villes et campagnes de la Sicile. Le discours que le +Dictateur prononca, en faisant ses adieux a Messine, et que l'on +trouvera plus loin, vient lui-meme attester que c'etait avec peine que +la jeunesse endossait le baudrier. + +Neanmoins, de Palerme a Messine, ce n'etait qu'une suite non +interrompue de detachements de volontaires accourus de divers points du +continent; la plupart de ces detachements etaient tres-nombreux et +allaient le plus vite possible rejoindre l'armee meridionale. + +Presque tous ces convois arrivaient de Genes, diriges par Bertani et +sous le commandement de leurs officiers particuliers. C'etaient, en +grande partie, des soldats et des officiers piemontais, lombards, +toscans et florentins, ainsi que quelques Venitiens, mais en petite +quantite. Tous, generalement, etaient assez bien equipes et armes. + +Une foule de decrets parurent a Messine des l'arrivee du Dictateur. Les +plus importants furent une suite d'arrets des plus severes contre tout +attentat a la vie, aux biens ou a la surete individuelle de quelque +individu que ce fut, y compris tous les employes de l'ancien +gouvernement, meme les sbires. Presque chacune des infractions a ce +decret etait justiciable des conseils de guerre, dont le jugement, +executoire dans les vingt-quatre heures, entrainait la peine capitale. +Les autres decrets avaient principalement rapport a la garde nationale, +aux finances et aux fournitures des troupes. Il serait trop long de les +enumerer. + +Des le lendemain de son arrivee a Messine, le Dictateur, avec la fixite +d'idees qui lui est particuliere, commencait les preparatifs du +debarquement en Calabre. Pour cela, il fallait non-seulement une base +d'operations qui etait la Sicile tout entiere, mais un point de depart. +Messine, devenue une ville neutre, bien que la circulation des pavillons +des deux partis y fut autorisee, ne pouvait convenir. De plus, l'ennemi +aurait trop facilement su tout ce qui s'y passait. On choisit donc le +Faro. + +Le Faro est un village situe a l'extremite d'une pointe de sable a +laquelle il a donne son nom et qui, lorsqu'on arrive a Messine par le +Nord, se trouve a droite de l'entree du detroit. Deux etangs d'eau +salee, communiquant avec la mer par un canal a moitie comble, occupent +l'entree et le centre de cette espece de presqu'ile. Ce sont les Anglais +qui, lors de leur occupation, ont creuse ce canal pour abriter dans les +etangs les nombreuses canonnieres qu'ils entretenaient le long de la +cote. A l'extremite du Faro se trouve un fanal construit au centre d'un +petit fort carre et casemate. A un kilometre environ de celui-ci, sur la +cote du large en dehors du detroit, existe un fort bastionne qui avait +ete abandonne avec armes et bagages par les Napolitains le surlendemain +de l'affaire de Milazzo. Depuis la tour du Faro jusqu'au village, ce ne +sont absolument que des sables au milieu desquels s'efforcent de surgir +quelques touffes de cactus et de figuiers de Barbarie. La population est +composee presque exclusivement de pilotes du detroit et de pecheurs +d'espadons. + +Du Faro a Messine, il existait il y a quelques annees des batteries et +des tours casematees, les unes tres-anciennes, les autres datant de +l'occupation anglaise ou meme plus modernes; mais tout cela avait fini, +faute d'entretien, par tomber en ruines, et il n'y existait pas un canon +au moment ou se passaient ces evenements. La route strategique elle-meme +etait dans un fort triste etat. L'artillerie y fut donc immediatement +dirigee, et immediatement aussi, fut commence un ensemble de travaux de +fortifications et de batteries, defensives pour le Faro, et offensives +pour le detroit. + +Chaque jour, plusieurs bataillons s'y rendaient le soir de Messine et le +lendemain etaient releves par d'autres. Ils faisaient, pendant douze +heures de jour, l'office de travailleurs et, pendant la nuit, celui de +soldats. Car l'ennemi etait maitre du detroit; ses nombreux vapeurs le +sillonnaient en tous sens; puis, les cotes de Calabre etant couvertes de +troupes napolitaines, il paraissait chose bien facile, par une nuit +obscure, de jeter a terre sur les plages du Faro quelques milliers +d'hommes. + +Le general Garibaldi allait tous les jours inspecter lui-meme les +travaux de ces fortifications passageres et il en profitait pour passer +en revue les bataillons de garde. Il avait toujours soin d'arriver sur +les trois heures ou trois heures et demie du matin, c'est-a-dire a +l'heure ou les appels avaient lieu. On y vit s'elever d'abord, comme par +enchantement, une batterie de huit pieces de trente-deux avec des +parapets d'une epaisseur moyenne de dix metres. C'etait la plus +rapprochee du fanal. + +Un chemin couvert reliait cette batterie a une deuxieme de trois pieces +de soixante-huit, tirant en barbette. L'espece de courtine produite par +le chemin couvert qui reliait ces deux batteries, etait armee elle-meme +de plusieurs pieces de vingt-quatre, de caronades et de deux obusiers de +seize. Puis venait, a l'entree du village, une troisieme batterie; une +quatrieme fut elevee un peu plus tard a l'entree du canal et une +cinquieme vis-a-vis l'eglise du Faro. Une grosse tour d'origine +anglaise, construite pres du village, fut armee d'une caronade et d'une +superbe coulevrine en bronze portant les armoiries des chevaliers de +Malte. Les plates-formes du fort du fanal recurent elles-memes huit +pieces de gros calibre. Tout cet ensemble presentait vers le detroit un +front assez respectable pour ne pas etre a dedaigner. + +Ces travaux avaient ete commences primitivement sous la direction d'un +officier francais. Mais le general Orsini, ayant quitte le ministere de +la guerre, vint prendre le commandement en chef de l'artillerie de +l'armee meridionale et, en cette qualite, celui du Faro. Il n'eut rien +de plus presse, naturellement, que de trouver mal tout ce qui avait ete +fait, d'en modifier beaucoup les details et quelque peu l'ensemble. Il +eut peut-etre mieux fait de laisser les choses aller leur train et de +tacher de trouver des soldats aux nombreux officiers d'artillerie, +sachant tout excepte ce qu'etait un canon, qu'il avait amenes de Palerme +avec lui. Il y avait, en resume, de quoi mettre trois officiers par +piece ou peu s'en faut. + +Des le 10 aout, la pacifique presqu'ile du Faro s'etait metamorphosee en +camp retranche. Sur la plage, en regard du detroit, s'alignaient trois +cents ou trois cent cinquante barques de peche, future flottille de +debarquement. A leur droite, deux batteries de campagne, trophees de +Milazzo et de Calatafimi, deux batteries d'obusiers de montagne, +provenant de la fonderie de canons improvisee a Palerme, et une section +d'obusiers de seize resplendissaient au soleil, abritees en arriere par +une foret de baionnettes en faisceaux, au milieu desquels se promenaient +les factionnaires de chaque bataillon. Tout le village n'etait lui-meme +qu'une vaste caserne ou allaient et venaient constamment des convois de +vivres et de munitions. + +Pendant qu'au Faro tout etait aux travaux, au debarquement et a la +guerre, dans la bonne ville de Messine, qui avait reve pour l'avenir le +calme et la tranquillite, rien n'etait plus a la paix. + +L'inquietude recommencait a battre en breche le courage des habitants, +et l'apprehension d'un autre bombardement venait de nouveau les empecher +de dormir. + +En effet, la cour de Naples, en esperant un instant arreter +diplomatiquement Garibaldi, avait pu s'imaginer qu'en faisant la part du +loup elle le rassasierait, et avait projete l'abandon de la Sicile pour +conserver le reste du royaume; mais revenue de son erreur, elle +commencait a s'emouvoir singulierement de ces preparatifs de +debarquement et de leur apparence menacante. + +Elle savait que les forces de Garibaldi s'elevaient deja a plus de vingt +mille hommes, veritables soldats, sans compter les non-valeurs et les +inutilites. Des forts de la Torre del Cavallo, elle pouvait faire +compter les canons de l'aventurier, du brigand auquel, cependant, on +donnait le nom de general dans toutes les transactions de Palerme, de +Milazzo et de Messine. Elle s'effraya donc a juste titre. Cet effroi +gagna naturellement le general Clary, commandant de la citadelle, qui +apres avoir bien cherche, finit par trouver qu'evidemment les environs +de Messine et, par suite, le Faro devaient etre soumis aux termes et +reglements de l'armistice et qu'en consequence, l'armee meridionale +devait aller faire plus loin ses preparatifs d'envahissement; les +batteries qu'on elevait au Faro etant en fait selon lui des ouvrages +agressifs contre la libre circulation du detroit et meme contre les +positions napolitaines des cotes de Calabre. C'etait une interpretation +libre et surtout large. Aussi, sa vive reclamation fut-elle refutee +encore plus vivement. Il s'en suivit pas mal de pourparlers et pas mal +de notes echangees. Comme chacun tenait bon de son cote, il arriva ce +qui arrive presque toujours en pareille circonstance, c'est que, de +guerre lasse, on en resta la. Les Garibaldiens continuerent leurs +preparatifs, et le general Clary conserva l'avantage de pouvoir les +examiner tout a son aise avec sa longue-vue de l'observatoire de la +citadelle. Quant aux habitants, ils firent comme le general Clary; ils +en prirent leur parti. + +Bien des moyens furent employes pour rechauffer la tiedeur belliqueuse +des citadins. Un des plus originaux fut, sans contredit, les harangues +en plein air renouvelees des Romains d'autrefois. Voila le Forum, voila +la tribune aux harangues, voila surtout le grand peuple. Mais helas! le +Forum est une petite place mesquine et froide, et la tribune aux +harangues est representee par des treteaux de saltimbanque. + +Le peuple roi se compose d'une centaine ou deux de particuliers plus ou +moins heteroclites, et le grand orateur est un monsieur en vareuse +rouge. Quelquefois, ce dernier etait le _padre_ Gavazzi, cordelier +defroque, homme eminemment eloquent, au dire des Siciliens et autres +Italiens, je veux dire Piemontais. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il +criait beaucoup. Quelques autres fois, c'etait le _padre_ Pantaleone, le +chapelain de Garibaldi, le cordelier de Calatafimi. Lui aussi ne +manquait pas d'une certaine eloquence, et, de plus, il prechait a +l'ombre des voutes religieuses. C'etait dans la cathedrale que ses +conferences avaient lieu. Puis, il y eut les manifestations, produit +exclusivement indigene. + +Ben-Saia, brave homme s'il en fut jamais, qui, dans toutes les +tentatives revolutionnaires de la Sicile, a fait sa partie, sacrifiant a +la liberte, son idole, fortune et famille; Ben-Saia apparaissait sur la +strada Ferdinanda, brandissant le drapeau national. Immediatement la +foule l'entourait, vite une demonstration a la cathedrale! Une musique! +Celle-ci etait vite trouvee. Alors au pas de charge, agitant les +chapeaux, les mouchoirs, appelant les dames aux balcons, le cortege +s'ebranlait, faisant la pelote de neige tout le long de la route, +arrivait comme un torrent a la porte de la cathedrale que le bedeau +s'empressait d'ouvrir a deux battants. La foule s'y precipitait, comme +un fleuve deborde, ne s'arretant qu'a la balustrade du maitre-autel. On +se hatait d'allumer tous les lampions et cierges disponibles. Pendant +ces preparatifs, la cohue s'agitait tumultueusement dans l'eglise avec +le va-et-vient d'une mer houleuse et un brouhaha a ne pas s'entendre. +Puis, eclatait un air de musique, le plus vigoureux possible. Aussitot +apres, les casquettes, les mouchoirs, les bras, les jambes reprenaient +leur office aux cris repetes cent cinquante fois de: _Viva la Italia! +Viva la liberta! Viva Garibaldi! Viva Gavazzi! Viva la liberta! Viva +Dumas! Viva il Re Galantuomo!_ etc, etc. + +Quand on avait ainsi bien crie, et que tout le monde avait la pepie, la +musique detalait, Ben-Saia la suivait, la foule emboitait le pas, on +faisait le tour par le Corso et insensiblement chacun rentrait chez soi, +pendant que le bedeau eteignait ses cierges, refermait precipitamment la +porte de son eglise, et, de peur d'une deuxieme ceremonie analogue a +celle-ci, se hatait de mettre la clef sous la porte. + +Toutes les manifestations se ressemblaient ou a peu pres. Mais elles +produisaient peu d'effet sur les sentiments belliqueux. Tout le monde, a +Messine, etait, sans contredit, partisan de la liberte et las du +gouvernement napolitain: on voulait meme bien se battre, a la rigueur; +seulement on tenait a rester chez soi. + +Le contact des royaux et des Garibaldiens n'amenait jamais en ville de +rixes ni de vexations reciproques. Mais des consignes mal comprises +provoquaient souvent des haro de part et d'autre. Un jour, un canot +manoeuvre par un ou deux Garibaldiens, louvoyant pour sortir du port, +s'approchait trop du fort San-Salvador dont un factionnaire, le premier +venu, lui envoyait un coup de fusil. Naturellement, le bateau se hatait +de se mettre hors de portee. Un instant apres, un canot du fort +traversait le port pour venir a quai acheter des provisions. Les +Garibaldiens, a leur tour, envoyaient aux Napolitains une bordee de +maledictions et d'injures, et leur montrant une multitude de poings +vigoureux, disposes a taper, les obligeaient de repartir en toute hate. +A la longue, ces taquineries devaient amener et amenerent des coups de +fusil. + +Vers le 10, arriva un officier napolitain charge d'une mission speciale +pour le Dictateur. Il devait, par tous moyens et toutes promesses, +tacher d'obtenir du general l'abandon de ses projets sur le continent. +C'est a la meme epoque que le roi Victor-Emmanuel vint aussi mettre sa +lettre dans la balance. Ni l'un ni l'autre ne purent rien obtenir. + +L'officier napolitain s'en retourna, enchante, dit-on, de l'accueil +qu'on lui avait fait. Quant au roi Victor-Emmanuel, tout le monde +connait la reponse de Garibaldi. + +Au 12, les preparatifs avaient pris des proportions gigantesques. De +leur cote, les Napolitains, sur la cote opposee, prenaient leurs +mesures, et l'escadre royale avait l'air, sinon l'intention, de vouloir +faire bonne garde et empecher tout debarquement. Elle se composait de +six corvettes et de plusieurs petits avisos, ainsi que de quelques +canonnieres. Ce n'etait pas sans une certaine apprehension que beaucoup, +meme des plus determines, parmi les officiers de l'armee meridionale, +envisageaient les projets du Dictateur. Malgre la confiance sans bornes +qu'on avait en lui et l'espece de fascination qu'il exercait sur ses +troupes, plus d'un, en reflechissant a l'operation difficile qui allait +etre tentee, se prenait d'une inquietude que tout semblait justifier. + +N'etait-ce pas bien ose d'essayer le passage d'un detroit occupe par une +escadre ennemie, sous le feu croise de ses bateaux a vapeur et de ses +forts, sans autres ressources qu'une quantite de barques qui, au moment +de l'action, seraient encombrees de soldats et dont quatre ou cinq a +peine portaient de petits pierriers? Sans un seul batiment de guerre +pour proteger le passage, a peine avait-on deux ou trois petits vapeurs +pour servir de remorque. Si l'on ajoute encore a tant de desavantages et +de probabilites d'insucces les obstacles materiels que la violence des +courants du detroit et la difference de marche des embarcations devaient +apporter a un ordre regulier de debarquement, la confusion inevitable de +toute operation militaire nocturne, on avouera qu'a l'idee des entraves +qui pouvaient retarder et meme faire echouer l'entreprise, chacun avait +le droit de craindre pour le premier acte d'un drame dont le denoument +devait se jouer a Naples. + +Quoi qu'il en soit, le general Garibaldi avait commence, des le 8, a +masser ses troupes dans les environs du Faro. Pres de quinze mille +hommes y furent campes; au premier ordre, ils devaient se jeter dans les +barques et tenter le passage sous la protection des batteries du Faro. +La flottille se composait de plus de trois cents bateaux hales a sec sur +la plage les uns contre les autres et les equipages bivouaquaient a cote +de chaque embarcation. Elle etait organisee en plusieurs divisions. +L'une d'elles etait commandee par un ex-lieutenant de vaisseau de la +marine francaise, M. de Flotte, ancien representant du peuple, qui, a +quelques jours de la, comme Roselino Pilo, devait trouver la mort a la +tete de son petit bataillon ou, plutot, de sa compagnie de marins +francais. Ce bataillon n'etait pas un des elements les moins curieux de +l'armee nationale. Pour servir l'etranger, quelle qu'en fut la cause, +aucun de ses membres n'avait mis de cote ni oublie les moeurs +traditionnelles et les allures debrouillardes du troupier francais. +Aussi, appelait-on cette compagnie, le bataillon des _croque-poules_. +Au milieu de ces sables inhospitaliers, lorsque, generalement, presque +tout le monde restait sur un appetit feroce, oblige de serrer autant que +possible les ceinturons et de grignoter de maigres pitances, le +bataillon des croque-poules menait joyeuse vie et faisait bombance. On y +mangeait des brochettes d'alouettes, des fricassees de pigeons, voire +des rotis de gibier; on s'y procurait meme des plats de douceurs. Aussi +c'etait a qui aurait des amis et des connaissances parmi les +croque-poules; ou y etait toujours bien accueilli, et, autour de chaque +plat ou huit hommes se prelassaient, en se serrant on pouvait facilement +trouver deux ou trois places. + +L'artillerie de campagne, avec ses approvisionnements et les attelages, +etait alignee sur la plage, prete a s'embarquer au premier signal sur le +_City of Aberdeen_, le _Duc de Calabre_, l'_Elba_ et l'_Oregon_. Une +trentaine de grands bateaux plats, disposes pour transporter les chevaux +et la cavalerie stationnaient dans le premier etang, ou l'embarquement +devait etre plus facile qu'a la plage. De toutes parts, on etait sur le +qui-vive, et on attendait incessamment l'ordre de depart. Ou apercevait +bien dans le petit golfe, entre la pointe du fort de Pezzo et la Torre +del Cavallo, les croiseurs royaux; mais leurs mouvements etaient indecis +et pouvaient, avec les bruits qui commencaient a courir, donner lieu a +bien des suppositions. + +Quelques fusees, lancees par la fregate amirale, attestaient seulement +la surveillance supposee attentive des cotes du Faro par l'escadre +napolitaine. Le 9, les preparatifs se continuerent encore plus +activement. Mais la nuit s'annoncait sombre et orageuse. Vers les six +heures du soir, en effet, le ciel se couvrit de gros nuages, les cotes +de Calabre disparaissaient dans des grains multiplies et le tonnerre +grondait sourdement sur les hauteurs d'Aspri-Monte. La brise, qui avait +fraichi en meme temps, rendait la mer tellement clapoteuse dans le +detroit qu'il etait peu probable qu'aucune tentative put etre essayee +avec succes contre la cote italienne. Cependant, a minuit environ, par +une obscurite des plus intenses, vingt-cinq barques a peu pres +poussaient de terre a tout hasard chargees de volontaires, et +appareillaient. Elles allaient tenter la fortune d'un premier +debarquement: si elles reussissaient, c'etait un premier succes, un +jalon, un noyau de volontaires et d'officiers, surtout un chef donne aux +insurges de la Calabre. + +En trois quarts d'heure, elles traversaient le detroit. Malheureusement, +l'obscurite et la force des courants ne leur avaient pas permis de +garder leur ordre de marche. Les unes vinrent faire tete sous les forts +memes de Scylla; d'autres s'echouerent pres de la Torre del Cavallo. Les +plus heureuses furent sous-ventees et aborderent a deux ou trois cents +metres plus loin que le fort d'Alta-Fiumare sur une belle plage de sable +ou elles purent jeter a terre leurs volontaires. + +Deux cents hommes, en tout, debarquerent. Mais Missori les commande et +tous sont determines. Aussitot a terre ils s'elancent isolement dans la +montagne. Le lendemain, ils se retrouveront sur Aspri-Monte ou ils ne +tarderont pas a etre rejoints par les bandes calabraises. Presque tous +les hommes debarques sont des guides dont Missori est le colonel. + +En essayant de rejoindre le Faro, plusieurs embarcations de la flottille +tomberent en travers de l'escadre napolitaine qui ne souffla mot et les +laissa porter sur Messine. L'une d'elles vint meme se jeter sur l'avant +d'un des batiments royaux qui pouvait l'aneantir d'un souffle, mais qui +resta sourd, muet et aveugle. Le lendemain 10, une nouvelle tentative +eut lieu sous les ordres du commandant de Flotte; on voulait avoir +quelques nouvelles des volontaires debarques la nuit precedente. Il +etait quatre heures et demie du matin lorsque son embarcation atteignait +la cote. Mais a peine l'avant avait-il touche le sable que l'ennemi +sortant de mille embuscades, vignes, jardins, trous, maisons, ouvre une +vive fusillade sur lui. Deux Garibaldiens tombent grievement blesses et +on est force de retrograder, non sans avoir vigoureusement riposte au +feu des royaux qui se hatent a leur tour de s'abriter en laissant +plusieurs des leurs sur le carreau. Cette petite expedition se composait +de huit Anglais et huit Francais. Dans la nuit du 10 au 11, une autre +tentative echoue encore. L'escadre napolitaine s'etait rapprochee du +Faro et pesait passivement sur les operations projetees. + +Il y avait alors tantot au Faro, tantot a Messine, une signora, la +comtesse della Torre, jeune et charmante femme, a nature sympathique, +dont le costume demi-hongrois et la desinvolture gracieuse et militaire +faisaient rever bon nombre des blesses ou des malades auxquels elle +etait venue offrir le tribut de ses soins et ses consolations. On en a +dit beaucoup de bien, on en a dit du mal. Il n'y a pas de chose, quelque +bonne qu'elle soit, qui ne trouve son detracteur. Enfin, quoi qu'en +aient dit quelques journaux bien ou mal informes, elle n'en partageait +pas moins avec une Francaise, madame de ***, la direction des dames +charitables, en petit nombre, il est vrai, qui prodiguaient leurs soins +aux blesses et aux malades dans les hopitaux. + +La journee du 11 se passa a embarquer l'artillerie, les chevaux et les +hommes. Les vapeurs bondes de troupes, allumaient les feux a sept heures +du soir. Les compagnies de la flottille etaient parees a sauter dans +leurs embarcations. + +Vienne le signal et tout cela va se mettre en mouvement. Mais, a minuit, +arrive un ordre contraire et, dans la matinee du 12, toutes les troupes +commencaient a debarquer. + +Vers une heure, dans la nuit, on avait entendu une fusillade tres-vive +et quelques coups de canon pres des forts de Scylla et de Pezzo. +L'escadre napolitaine etant restee silencieuse, c'etait donc a terre que +l'on s'etait battu. Etaient-ce les volontaires debarques ou les +Calabrais? Le feu cessait vers les deux heures un quart. Il recommencait +une heure apres et durait jusqu'au petit jour. Au meme moment, un petit +bateau, chasse par une corvette napolitaine, venait s'abriter sous les +feux du Faro, et la corvette, trompee dans sa poursuite, s'arretait a +portee de canon. C'etait un habitant de Reggio qui, a ses risques et +perils, venait annoncer que quelques centaines de Calabrais, reunis dans +les ravins d'Aspri-Monte, allaient se mettre en marche pour rejoindre +les volontaires debarques l'avant-veille et qui, en ce moment, +occupaient les hauteurs de Solano. Le debarquement des troupes et de +l'artillerie faisait supposer, naturellement a tout le monde, un +changement d'intentions de la part du general Garibaldi. Mais, il faut +l'avouer, ce fut a regret que les volontaires, entasses depuis +trente-six heures sur les vapeurs, se virent encore une fois jetes sur +les sables brulants du Faro sans savoir quand il leur serait enfin donne +de mettre le pied dans les Calabres. + + + + +VI + + +Trois jours apres, une fregate sarde arrivait au Faro, et restant sous +vapeur, communiquait avec le general Garibaldi. Ensuite elle venait au +mouillage dans le port de Messine. C'etait le _Victor-Emmanuel_. Le meme +soir, un petit aviso partant de Messine touchait aussi au Faro. Ces +allees et venues excitaient vivement la curiosite generale. Le +lendemain, on apprenait avec etonnement que le general Garibaldi s'etait +embarque dans la nuit sur le _Washington_, dont tout le monde ignorait +la destination; et on lisait une proclamation redigee a peu pres en ces +termes: "Le general en chef Dictateur, etant oblige de s'absenter +momentanement, laisse au general Sertori le commandement des forces de +terre et de mer." Suivait un ordre du jour de ce dernier donnant a +l'armee et a la population connaissance de ce decret et ajoutant qu'il +esperait qu'en l'absence du Dictateur, chacun s'efforcerait de continuer +a faire son devoir. C'est a cette epoque que les troubles de Bronte +eclaterent. Plusieurs assassinats et de honteuses scenes de pillage, +provoques par les montagnards, obligerent d'en venir a une repression +energique. Le general Bixio fut dirige sur ce point. Il fit saisir une +vingtaine des principaux emeutiers qui passerent immediatement devant un +conseil de guerre et furent fusilles seance tenante. Puis il vint a +Taormini rejoindre le corps de Cosenz et la brigade Ehber. + +Pendant que ces evenements se passaient au Faro, la ville de Messine, +metamorphosee en grande caserne, tachait de faire contre fortune bon +coeur en rouvrant ses magasins le plus gaiement possible. Tous les +soirs, les musiques militaires circulaient dans la ville; et la strada +Ferdinanda, ainsi que le Corso, un peu plus illumines et embannieres que +dans les premiers jours, avaient presque un air d'allegresse. + +Les manifestations continuaient, soit dans les eglises, soit sur des +places publiques. Les statues de Francois II et de son pere avaient +eprouve le meme sort qu'a Palerme. Une fois la nuit arrivee, il n'y +avait plus guere que des Garibaldiens dans les rues et, par-ci par-la, +quelques soldats napolitains attardes dans leurs provisions, ou quelques +officiers dans leurs visites. On organisait activement les nouvelles +recrues, et chaque jour des promenades militaires avaient lieu avec +armes et bagages. Quelques-uns des corps campes au Faro avaient recu +l'ordre de rentrer en ville. + +Cependant la mesintelligence commencait a se mettre pour tout de bon +entre les lignes de factionnaires opposees sur le champ de manoeuvres de +Terranova. Presque chaque soir, on s'envoyait des gros mots et des coups +de fusil. + +Mais en ville, une fois le sac a terre et le fusil mis de cote, on +continuait a vivre a peu pres en bonne intelligence. + +Les echos d'alentour se rejouissaient aux sons des airs guerriers que +soufflaient a outrance les musiciens de la citadelle, pour charmer les +entr'actes des grandes manoeuvres militaires que les soldats du general +Clary executaient journellement sur la plage entre la citadelle et le +fort San-Salvador. L'artillerie attelee y manoeuvrait grand train, a +cote des bataillons de chasseurs qui devaient s'estimer heureux qu'on +leur eut conserve ce petit espace pour se degourdir les jambes et ne pas +perdre l'habitude du pas gymnastique. + +Quand les parades etaient finies, les guerriers mettant bas la veste, +endossaient la blouse, et labouraient intrepidement un long chemin +couvert ou, plutot, une longue tranchee qui reliait la citadelle a +San-Salvador. + +Le lazaret, qui etait reste dans les dependances de la citadelle, avait +ete converti en hopital. Mais, si la plus grande partie de cette +garnison ne demandait pas mieux que de rester tranquille et de gouter +les delices d'une prison forcee, il y en avait d'autres qui, +malheureusement, aimaient l'odeur de la poudre et le bruit du fusil, de +loin bien entendu, a en juger du moins par leur attitude journaliere +aussitot qu'une affaire un peu serieuse s'engageait. + +Le 13, il y eut presque une bataille en regle vers les dix heures du +soir. Quelle en fut la cause? Naturellement il est impossible de le +savoir. Le fait est qu'une vive fusillade partit de la ligne +napolitaine, leurs vedettes se replierent sur leurs grand'gardes; les +grand'gardes sur la citadelle; toujours en tiraillant avec acharnement. +Puis, une fois a l'abri dans les chemins couverts, de nombreux cris de: +_Viva il Re!_ retentirent pendant plus d'un quart d'heure. Quant aux +Garibaldiens, comme il leur etait defendu de riposter, aussitot que +l'envie de batailler prenait aux guerriers de la citadelle, ils se +retiraient patiemment dans les ruines qui longeaient leur ligne de +factionnaires et attendaient que la grele fut passee. Ce soir-la, +cependant, l'alerte, en ville, fut des plus vives. Il y avait concert a +la Flora, dans le jardin public de la strada Ferdinanda; par consequent, +il y avait affluence et meme une assez grande quantite de dames. Les +rues etaient illuminees et les boutiques a peu pres ouvertes. De +nombreux volontaires et bourgeois flanaient dans les rues; tout cela +avait quelque apparence de gaiete, lorsque retentissent tout a coup les +premiers coups de fusil. Les volontaires dressent l'oreille, les civils +cherchent au plus vite leurs portes, les femmes se trouvent mal, mais +suivent leurs maris; les illuminations s'eteignent aux environs des +debouches de la citadelle, les boutiques se ferment a grand fracas, puis +la generale bat, les clairons sonnent l'assemblee. Un quart d'heure de +ce tohu-bohu s'etait a peine ecoule que l'on voyait de fortes colonnes +se diriger vers la place de la Cathedrale, la place de la municipalite, +les quais, et occuper tous les points par lesquels les Napolitains +pouvaient tenter d'entrer en ville. Il faut cependant avouer que, malgre +la consigne, quelques rageurs ripostaient de temps a autre et +renvoyaient aux royaux coup de feu pour coup de feu. + +Une belle corvette a vapeur anglaise, achetee par le general Garibaldi, +arrivait sur rade le lendemain, et on procedait immediatement a son +armement. Une autre, plus petite, etait attendue. + +Le 15, autre bataille, mais cette fois-ci, plus serieuse et en plein +jour. + +On ne sait toujours pourquoi ni comment elle commenca. Une fusillade +s'engagea entre les deux lignes de vedettes. Du reste, tout etait a +l'orage ce jour-la. + +Depuis le matin, on suffoquait de chaleur. Des nuages bronzes s'etaient +accumules sur les monts Pelore. L'air, charge d'electricite, rendait les +plus paisibles d'une humeur massacrante. Positivement l'atmosphere +sentait la poudre. + +Cette fois-ci, les Garibaldiens plus nerveux que d'habitude, prirent en +mauvaise part les galanteries napolitaines. + +Les royaux, habitues a faire ces petites guerres sans danger et peu +disposes sans doute a se laisser ereinter au nez et a la face de leur +citadelle, se replierent d'un seul bond jusqu'aux tentes de campement ou +stationnait la grand'garde, a la limite des glacis de la citadelle. + +La, soutenus par cette grand'garde et par une compagnie qui sortait du +chemin couvert, ils tinrent un instant pour filer ensuite de plus belle +et rentrer dans la place et dans les chemins couverts d'ou ils +continuerent leur feu innocent sur les Garibaldiens qui, deja, avaient +cesse le leur. Comme il fallait que la comedie fut complete, le canon +vint terminer la representation par une vingtaine de coups tires on ne +sait contre quoi ni contre qui. Naturellement, tant tues que blesses, il +n'y eut personne de mort. + +Mais des balles napolitaines etaient arrivees jusqu'a bord des batiments +de guerre sur rade. La chaloupe de la fregate a vapeur, le _Descartes_, +en ce moment en corvee au bout du quai, pres du champ de manoeuvres de +Terranova, avait ete obligee de s'abriter derriere un chaland charge de +charbon qu'elle remorquait, puis de l'amarrer en toute hate a quai et de +rallier son bord au milieu d'une grele de biscaiens et de balles dont +plusieurs traverserent les bordages de l'embarcation. + +Il y eut des plaintes motivees, auxquelles on repondit par des excuses +et par des explications qui n'en etaient pas. L'orage qui vint a eclater +et une pluie torrentielle amenerent la fin des hostilites pour ce +jour-la. + +Le heros de la bataille fut, sans contredit, un maitre Aliboron qui +vint, au milieu de la fusillade et de la mitraillade, faire une fugue +sur le champ de bataille, secouant ses oreilles et lancant des ruades +dans toutes les directions. Ce brave animal, dont les elans de gaiete +defiaient les balles et les biscaiens qui pleuvaient autour de lui, +apres avoir use sa premiere ardeur, se mit tranquillement a brouter puis +a suivre et regarder curieusement les parlementaires qui se succederent +apres l'affaire. Mais il s'obstina, malheureusement pour lui, a vouloir +bivouaquer sur le theatre de ses lauriers et, dans la nuit, il fut +victime d'une seconde fusillade qui s'engagea vers les deux heures du +matin. + +Le lendemain, les Napolitains plierent leurs tentes, demolirent un grand +batiment en planches qui leur servait de magasin, firent rentrer leur +grand'garde et reculerent leur ligne de vedettes jusqu'au milieu de +Terranova, ce qui n'empecha pas la meme comedie de se renouveler +presque chaque jour avec une mise en scene analogue. + +Cependant le temps passait, et a chaque nouveau soleil on se demandait: +"Mais ou est donc le Dictateur?" Mille bruits et mille versions +circulaient. Le general Garibaldi etait alle, disait-on, tout simplement +a Naples. D'autres le faisaient prendre terre a Salerne avec une armee +de volontaires piemontais. L'affaire se compliquait. On se mit alors a +ruminer les faits passes. + +Presque toute la marine a vapeur est absente. Qui sait ou elle est? +Personne. On attendait de Palerme deux nouveaux bateaux a vapeur. Ou +sont-ils? Tout le monde l'ignore. Beaucoup de nouveaux corps de +volontaires avaient ete concentres a Milazzo. Que sont-ils devenus? +Parbleu! voila l'histoire: les vapeurs ont embarque les troupes sans +tambours ni musiques; ils sont partis de meme, ont attendu au large de +Salerne le navire de Garibaldi et on est debarque.--Chacun repete en +ville cette petite historiette et on unit par y croire. Deux jours se +passent. On attend toujours avec anxiete l'arrivee d'un navire +quelconque qui va, certainement, apporter des nouvelles officielles du +debarquement a Salerne et de la marche en avant de l'armee independante. +Espoir decu! Rien ne parait et tout le monde de repeter: Anne, ma soeur +Anne, ne vois-tu rien venir? + +Mais voila bien une autre histoire. Un petit bateau calabrais annonce a +son de trompe a qui veut l'entendre que l'on est alle jusque dans le +porte de guerre napolitain de Castellamare, pres de Naples, attaquer un +vaisseau, le _Monarc_, en cours d'armement. Evidemment, pour qui connait +le caractere entreprenant et souvent temeraire du Dictateur, ce doit +etre lui qui a tente le coup de main. Mais on a echoue tout en tuant le +capitaine; seulement si le navire eut ete arme, on l'eut enleve. Ce qui +n'empechait pas que l'on eut ete oblige de s'en aller plus vite que l'on +n'etait venu, etc., etc. + +Arrive un capitaine de navire de commerce sarde, tombant tout expres du +ciel a Messine, qui raconte comme quoi il a vu le general Garibaldi, +bien vu en personne, a la baie des Orangers, en Sardaigne.--Ce n'est +donc pas lui qui etait a Castellamare ni a Salerne? repete tout le monde +en choeur.--Mais en voici un autre qui pretend aussi l'avoir vu a +Cagliari; puis un autre encore qui assure que le general est alle tout +tranquillement a Palerme. + +Un dernier jure, par la barbe de Mahomet, que toutes ces nouvelles sont +erronees et que lui seul sait la verite; lui qui arrive de l'ile de +Maddalena, lui qui a vu le Dictateur tranquillement occupe a visiter sa +maisonnette de Caprera dans l'ile du meme nom. "Quand il est debarque, +ajoute-t-il, tous les habitants l'auraient volontiers porte en triomphe +jusqu'a son ermitage. Il a eu toutes les peines du monde a eviter cet +honneur." + +On ecoute, la bouche beante; mais, en revanche, on n'y comprend plus +rien. Le general, tout a la fois a Salerne, a Naples, a Caprera, a la +baie des Orangers, a Cagliari, a Palerme, c'est de la magie; les plus +forts y perdent leur latin, et on renonce, jusqu'a nouvel ordre, a +expliquer ce rebus dont l'arrivee seule du Dictateur pourra donner la +clef. + +Voila, en effet, qu'un beau matin un vapeur anglais, le _Prince Noir_, +arrive a Messine. Du plus loin qu'on l'apercoit, on reconnait sur son +pont les uniformes garibaldiens. Le navire entre bientot dans le port et +vient mouiller pres du fort San-Salvador. Le general Garibaldi, le +general Tuerr, le colonel Vecchi, le colonel Bordone, etc., sont a bord. +Le Dictateur debarque aussitot, et se rend de suite a bord du _Queen of +England_, sa nouvelle corvette, puis, de la a terre ou il est recu, +comme toujours, aux acclamations de tout le monde. + +Maintenant, voici les faits dans toute leur verite: le general etait +alle effectivement a la baie des Orangers, a la Maddalena, a Caprera, a +Cagliari, a Palerme, et a Milazzo. + +Sur le point d'entrer serieusement en campagne et en presence des forces +accumulees par le gouvernement napolitain dans les Calabres, le +Dictateur voulait, avant de se lancer dans les hasards de la seconde +periode de cette guerre, reunir tous ses moyens d'action; or depuis +quelque temps il attendait des renforts qui n'arrivaient pas et qui, +malgre les promesses de Bertani, paraissaient vouloir rester en route; +il savait cependant que plusieurs convois avaient quitte Genes et +quelques autres points du littoral piemontais, et devaient se reunir en +Sardaigne pour operer tous ensemble leur debarquement au port de Sicile +qui leur serait indique. + +De longs jours s'etaient passes, et rien n'annoncait leur arrivee. Le +Dictateur paraissait inquiet et preoccupe: il avait ete prevenu sans +doute par des depeches de Turin qu'il se tramait quelque chose comme +d'enlever ces renforts a l'armee meridionale et les envoyer operer pour +leur propre compte un debarquement sur les plages romaines. Ce projet +insense, concu par je ne sais qui, existait reellement, et c'etait juste +ce qu'il fallait pour porter a la cause italienne un coup mortel. Cette +tentative, sans avoir aucune espece de chance de reussite, perdait +certainement a tout jamais le parti que representaient le Dictateur et +son armee. En face d'evenements qui pouvaient tout compromettre, +Garibaldi se hata de gagner la baie des Orangers en Sardaigne, point de +rendez-vous des nouveaux volontaires. Que se passa-t-il? on n'en sait +rien au juste. Ce qu'il y a de positif, c'est que le general Garibaldi +les harangua et les fit rembarquer immediatement pour Cagliari d'ou ils +purent etre diriges en toute hate sur Palerme et Milazzo. Ces nouveaux +renforts s'elevaient a pres de six mille hommes: c'etaient des troupes +tout organisees, il n'y avait qu'a les aligner sur un champ de bataille. + +De la baie des Orangers, le general Garibaldi se dirigea sur l'ile de la +Madeleine, dans les Bouches de Bonifacio, dont il etait peu eloigne: il +n'avait pas voulu venir aussi pres de son ermitage de Caprera sans +revoir ces lieux qui lui rappelaient tant de souvenirs d'affection et +tant de soucis, de projets et d'inquietudes. En quelques heures a peine +il arrivait avec le _Washington_ au mouillage de la Madeleine en passant +par le canal de l'Ours. C'est un des plus ravissants sites que l'on +puisse voir, malgre sa sauvagerie et son aridite. + +A peine l'arrivee du Dictateur fut-elle connue que la ville entiere se +precipita au-devant de lui, on l'eut en effet volontiers porte en +triomphe jusqu'a sa petite maisonnette. + +Il ne sera peut-etre pas indifferent de donner quelques details sur +l'habitation de Garibaldi. Que l'on se figure une petite maison carree, +elevee seulement d'un rez-de-chaussee avec trois fenetres sur chaque +cote, une varanda sur la facade et un petit semaphore rond sur la +terrasse, dans lequel on peut a peine se tenir debout. A gauche, en +regardant la maison, deux baraques de bois, dont l'une sert de cuisine +et que le general habitait pendant que l'on construisait, comme il le +disait, son chateau. Derriere ces deux baraques, un four. Devant la +maison, un enclos en pierres seches fermant un jardin dans lequel +poussent a grand'peine cinq ou six figuiers etiques, quelques courges et +de maigres legumes qui ont l'air tout etonne d'avoir pu percer la couche +de cailloux au travers desquels ils se sont fraye passage. Puis des +lichens, des bruyeres odorantes et quelques fleurs sauvages aux parfums +balsamiques. L'interieur de la maison se divise en trois ou quatre +pieces habitables; deux, les seules occupees, sont a peine meublees. +L'une, la salle a manger, possede une chaise; l'autre est la chambre a +coucher, sous laquelle se trouve la citerne: elle est par ce fait fort +malsaine; cependant le general n'a jamais voulu en habiter d'autre. Dans +cette derniere se trouve un lit en fer sans rideaux, une vieille table +vermoulue, deux chaises sans dossiers et une ancienne armoire. Chacun de +ces meubles est un souvenir de sa mere et de sa femme, morte a la tache +en partageant ses fatigues dans la campagne de Rome. Il y a aussi, +appendu au mur, un medaillon contenant des cheveux de cette compagne +devouee, un portrait d'elle, un autre de Vecchi, son aide de camp et son +ami, l'historien de l'Italie opprimee qui deviendra plus tard +l'historien de l'Italie affranchie, et qui, quoique fort riche, partage +depuis longtemps les fatigues du general; ses deux fils sont officiers +dans la marine piemontaise. Quant au restant des appartements, peu +nombreux, ils servent de debarras et leurs fenetres sont veuves de +presque toutes leurs vitres. On comprend, en voyant cette habitation, +qu'elle est souvent solitaire et privee de ses proprietaires. + +Mais ce qu'il y a de splendide, c'est la vue dont on jouit de quelque +point que ce soit de la propriete. Dans le Nord, la ville de la +Maddalena, et les hauteurs couvertes de fortifications qui sont en +arriere, les Bouches de Bonifacio, les cotes de Corse; dans l'Est, la +mer, l'entree des Bouches, le feu de Razzoli; dans le Sud, les hautes +montagnes de la Sardaigne sur un des contre-forts desquelles apparait, +se decoupant en silhouette sur le ciel, l'ours gigantesque forme par un +eboulement de rochers et qui a donne son nom au canal qui communique du +port de la Maddalena avec la haute mer; dans l'Ouest, encore la +Sardaigne, des collines couvertes de pins et de campagnes toujours +vertes aux reflets irises. Il y a de quoi contenter l'amateur de points +de vue le plus difficile. + +Garibaldi parut eprouver un grand bonheur a faire visiter son maigre +manoir a ses compagnons d'armes. Malgre lui, il montra que les +proprietaires sont les memes partout. Apres quelques heures donnees a +ses souvenirs, il repartait en donnant une vigoureuse poignee de main au +vieux patre et fermier tout a la fois qui sert de garde general a son +domaine. Une particularite curieuse et qui etonna singulierement ceux +qui n'avaient pas ete inities a la vie intime du Dictateur a Caprera fut +de voir accourir au-devant de lui, aussitot qu'il parut aux confins de +son territoire, une petite vache qui vint recevoir ses caresses avec les +demonstrations de la joie la plus vive, mais en regardant fortement de +travers et avec mefiance ceux qui accompagnaient le general; elle avait +evidemment aussi envie de leur donner des coups de corne qu'elle etait +contente de caresser son maitre. Cet animal, qu'il avait eleve lui-meme +et nomme Brunettina, obeit a sa voix comme le chien le plus soumis +obeirait a son maitre. Dans la vie d'un homme comme Garibaldi, le plus +petit detail devient interessant. + +En quittant Caprera, Garibaldi se dirigea sur Cagliari pour hater le +depart de ses transports et, de la, sur Palerme, ou il ne resta que +quelques heures; il fit route ensuite sur Milazzo. Le vapeur anglais le +_Prince Noir_ en partait en ce moment pour Messine, et le general fit +demander pour lui et sa suite un passage qui lui fut accorde avec +empressement. + +Quant a l'affaire du _Monarc_, il va s'en dire que Garibaldi y etait +tout a fait etranger et que ce coup de main, aussi mal concu que +maladroitement dirige, avait ete tente non-seulement sans son +consentement, mais meme contre ses ordres. Certes ceux qui se jetaient, +tete baissee, dans une entreprise aussi temeraire montraient un courage +digne d'un meilleur succes, mais dans des operations de ce genre, il +faut surtout une direction intelligente et une experience a toute +epreuve. Cette tentative avortee et qui, de part et d'autre, couta la +vie a plusieurs officiers, fut generalement mal vue et hautement +desapprouvee. + +La premiere visite du Dictateur a son retour fut pour le Faro, d'ou +chaque jour et presque chaque nuit on reussissait a jeter de faibles +detachements de volontaires sur les cotes de Calabre. Les travaux de +fortification avaient ete entierement termines et presque toute +l'escadre dont pouvait disposer le general s'y trouvait alors reunie, +elle se composait de: + +Le _Tukery_ (ancien _Veloce_) arme, portant 800 hommes. +Le _Washington_ -- 800 -- +L'_Oregon (Belzunce)_ -- 300 -- +Le _Calabria (Duc de Calabre)_ -- 200 -- +L'_Elba_ -- 200 -- +Le _City of Aberdeen_ -- 1,200 -- +Le _Torino_ -- 1,500 -- +Le _Ferret_, arme -- 200 -- +L'_Anita (Queen of England)_ arme -- 1,800 -- +L'_Indipendente_, arme -- 1,700 -- +_Un autre_ (nom inconnu) arme -- 800 -- +plus, environ 250 bateaux de flottille, dont 20 ou 30 armes de pierriers +ou de petits obusiers de 4. + +C'etait donc un total d'a peu pres 10,000 hommes sans compter ceux de la +flottille, que l'on pouvait debarquer en un seul voyage sur la terre +ferme. Quant a la cavalerie et a l'artillerie, elles etaient, comme il a +ete dit plus haut, destinees a etre embarquees sur des bateaux disposes +_ad hoc_ et ou les precautions les plus grandes etaient prises pour que +le debarquement put s'operer d'une maniere prompte et facile en face de +l'ennemi. + +Les Napolitains avaient, pendant l'absence du general, evacue les +citadelles d'Augusta et de Syracuse. Leurs garnisons avaient ete +rejoindre en Calabre les armees de Palerme, de Milazzo et de Messine. +Chaque soir, de la cote sicilienne on apercevait de l'autre cote du +detroit les feux allumes dans la montagne par les volontaires et les +insurges de la Calabre. On en avait, du reste, journellement quelques +nouvelles, tantot par des Calabrais, d'autres fois par des volontaires +expedies par Missori. Ils avaient eu plusieurs engagements avec les +Napolitains, et avaient eu deux hommes tues et deux blesses. Ils leur +avaient aussi fait eprouver quelques pertes et leur avaient pris +plusieurs hommes. Ils resterent douze jours dans les montagnes et +comptaient parmi eux Mario Alberto, le mari de la celebre miss White et +le colonel Massolino, commandant en second. Presque chaque nuit, dans la +ville, des deserteurs trouvaient moyen de passer aux Garibaldiens, les +generaux de l'armee royale estimaient eux-memes a plus de dix mille le +nombre des desertions depuis le commencement de la guerre. + +Les deux ou trois jours qui suivirent le retour du general Garibaldi +virent arriver dans le port meme de Messine plusieurs vapeurs charges de +volontaires; en passant a cote du fort San-Salvador, il y avait souvent +echange de paroles peu amicales entre les soldats napolitains et les +casaques rouges. + +Plus que jamais tout fut au debarquement, on recommenca a masser les +troupes au Faro. A quelque prix que ce fut on enrolait des matelots +partout ou l'on en trouvait. + +Les deux fregates sardes mouillees dans le port ainsi que la fregate +anglaise eurent de nombreux deserteurs, au grand mecontentement de leurs +commandants. + +Presque chaque jour il y avait des coups de canon echanges du Faro, +soit avec les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare ou de la Torre del Cavallo, +soit avec l'escadre qui paraissait vouloir prendre une part plus active +a la defense des cotes de Calabre; mais ce feu a longue portee avait un +resultat a peu pres nul; les boulets napolitains tombaient a moitie +distance et quelques-uns seulement de ceux du Faro venaient en mourant +atteindre de temps a autre leur but. Le 15 aout, il y eut aussi une vive +alerte. Le _Descartes_, fregate a vapeur francaise, ayant, a huit heures +du matin, fait une salve pour la fete de l'Empereur, on crut au Faro a +un bombardement par la citadelle. La meme panique se produisit en ville. +Aux deux ou trois premiers coups, tous les habitants se precipiterent +aux portes et aux fenetres pour etudier avec anxiete l'explosion des +projectiles. Toutes les troupes se prirent a courir aux armes. +Heureusement quelques personnes mieux avisees, apres avoir compte vingt +et un coups, jugerent que ce devait etre un salut et tranquilliserent la +foule a laquelle d'ailleurs les nouvelles arrivant du quai rendirent +immediatement sa quietude du matin. Les batiments de guerre etrangers +sur rade s'empresserent aussi, eux, de feter par des salves et en se +pavoisant la fete du souverain francais. Les Napolitains seuls, forts et +batiments de guerre, s'abstinrent de toute politesse. C'etait au moins +une inconvenance. + +Dans le port de Messine on s'occupait activement de l'armement du +_Queen of England_, baptise l'_Anita_ en l'honneur de la femme de +Garibaldi, ainsi que de celui d'un autre vapeur a grande vitesse et a +aube, nouvellement achete aux Anglais. L'escadre napolitaine paraissait +inquiete et l'amiral qui la commandait avait demande des renforts +immediats a Naples, n'ayant pas, disait-il, et cela etait vrai, un seul +batiment a opposer a l'_Anita_, qui devait porter vingt-deux canons +Amstrong, mais qui, de fait, n'etait qu'un grand bateau a helice fort +casse et dont l'echantillon eut permis difficilement la moitie de cette +artillerie. + +Un nombreux convoi d'armes, debarque en ce moment a Messine, ainsi que +celles apportees par Alexandre Dumas, permirent d'armer avec des +carabines de precision plusieurs bataillons de chasseurs qui jusque-la +avaient conserve le fusil de munition. + +Le 18 aout, arrivaient encore plusieurs transports charges de +volontaires piemontais et toscans. Toutes ces troupes, aussitot +debarquees, etaient acheminees sur le Faro ou l'armee nationale etait +concentree. On apprenait aussi que la brigade Ehber et celle de Bixio +marchaient sur Messine et devaient etre deja a Taormini et meme plus +pres. Mais rien n'avait transpire des projets du general Garibaldi. +Toute l'escadre, moins trois ou quatre vapeurs, etait mouillee sous les +batteries du Faro. On supposait les absents en mission vers Palerme ou +Milazzo. + +Le 17 au soir, le general Tuerr avait accompagne Garibaldi dans une +reconnaissance sur la route de Taormini. Le 18, tout le monde, excepte +les intimes, croyait Garibaldi au Faro, lorsque le 20, au matin, le +_Bearn_, paquebot des messageries imperiales, arrive du Levant eu +relache a Messine et annonce qu'il a apercu en entrant dans le detroit, +a quelques milles dans le Sud de Reggio, deux navires dont l'un est a la +cote, et qui viennent de debarquer une grande quantite de soldats +paraissant Garibaldiens. Il ajoutait qu'au moment de son passage, +l'escadre napolitaine s'approchait du lieu du debarquement et que deux +corvettes avaient immediatement ouvert leur feu contre les troupes +debarquees et sur le batiment echoue. Le point qu'il designait pour +theatre de cet evenement etait la Torre delle Armi, au-dessous du +village de Mileto. + +Grande rumeur des lors, et bientot le debarquement officiel de l'armee +nationale est annonce par une proclamation. Le soir, la ville est +brillamment illuminee et l'on attend avec une vive impatience les +details qui ne manqueront pas d'arriver le lendemain. + +Voici ce qui s'etait passe. + +Depuis quelques jours, les brigades Bixio et Ehber ne faisaient que +marches et contre-marches. Ces brigades avaient accapare plusieurs +grands bateaux sur lesquels avaient meme eu lieu quelques preparatifs +d'embarquement. Des le 17, la brigade de Bixio etait a Giardini, et +celle de Tuerr a Taormini. + +Le 17, dans l'apres-midi, deux bateaux a vapeur, le _Franklin_ et le +_Torino_, viennent mouiller a Taormini. Le _Franklin_, plus pres de +terre et le _Torino_ plus au large. L'embarquement de la brigade du +general Tuerr commenca immediatement. A cinq heures environ, l'operation +etait terminee et les deux vapeurs faisaient route de conserve pour +Giardini. + +Le 18, au matin, on commencait l'embarquement de la brigade Bixio. Vers +une heure, le general Garibaldi arrivait et pressait activement le +depart. A huit heures du soir, il etait termine. Les deux capitaines des +batiments avaient du etre provisoirement releves de leurs commandements. +Garibaldi prit celui du _Franklin_, et Bixio celui du _Torino_. On +appareilla vers les onze heures du soir. Le 19, au petit jour, on etait +sur la cote de Calabre a la Torre delle Armi, pres de Mileto, village +situe au sommet d'un mamelon. + +Une magnifique plage de sable, ou la mer brise a peine, s'etend au loin +avec complaisance, offrant toutes facilites au debarquement. Sur la +droite, a l'extremite de la plage, on distingue une eglise et un peu en +arriere, a moitie cote, le telegraphe. Les deux navires ont le cap a +terre. Vis-a-vis d'eux, on apercoit la route royale qui longe la cote et +une belle magnanerie dont les plantations vont en s'elevant par etages. +L'habitation est au sommet du premier plateau derriere lequel s'elevent +en amphitheatre une foule de points culminants etages les uns au-dessus +des autres. + +De Napolitains, pas de traces. Seulement on distingue, a douze milles +environ dans le Nord, les fumees de leur escadre. Le _Torino_ marche +toujours a grande vitesse et s'echoue; mais le fond est de vase molle +et le navire reste horizontal. Le _Franklin_ arrive presque aussitot; il +stoppe a temps et evite le sort du _Torino_. Immediatement le +debarquement commence sans autre ressource que les embarcations des deux +navires. Cependant il s'opera avec une telle activite, chacun y apporta +tant de bonne volonte que, trois heures apres, tous les volontaires se +trouvaient a terre et les deux brigades etaient organisees et mises en +mouvement. + +A l'instant ou elles venaient de prendre position sur les premieres +hauteurs en arriere de la plage, tandis que le quartier general +s'etablissait dans l'habitation de la magnanerie, on vint prevenir le +Dictateur que l'escadre napolitaine se dirigeait a toute vapeur vers le +lieu du debarquement. Ordre fut donne de suite au _Franklin_, qui +essayait de renflouer le _Torino_ de l'abandonner et d'appareiller a +l'instant pour Messine en faisant fausse route. Quant a l'equipage du +_Torino_, il recut l'ordre d'evacuer le navire. Dans ce moment, une +corvette napolitaine, arrivee a portee, commencait a tirer. On voulut +mettre le feu au batiment; mais ce fut en vain. Les matelots, qui, a ce +qu'il parait, n'etaient pas payes pour se faire tuer, refuserent +obstinement d'armer une embarcation pour retourner a bord. La seconde +corvette, aussitot a portee, ouvrit egalement son feu, non-seulement sur +le _Torino_, mais encore et surtout sur les colonnes de Garibaldiens +qu'elle apercevait a terre. L'ordre fut alors donne aux troupes de +descendre dans le ravin derriere les hauteurs sur lesquelles elles +etaient campees. Comme on n'avait pas d'artillerie pour repondre au feu +de l'escadre, il n'y avait pas d'autre parti a prendre. + +Pendant plus d'une heure, les corvettes continuerent leur canonnade. +C'est en ce moment que passa le _Bearn_. + +Une autre corvette napolitaine, restee en arriere, se detacha +immediatement pour lui courir sus. Mais, quand elle eut reconnu, en +s'approchant, l'enormite de ce transatlantique et surtout le pavillon +francais, elle se hata de rejoindre ses conserves. + +Bientot, les corvettes napolitaines arment des embarcations et les +envoient a bord du _Torino_. Des amarres sont etablies et les corvettes +essayent aussi, mais en vain, de le desensabler. Ne pouvant y reussir, +pas plus que le _Franklin_, elles finissent par le piller et y mettre le +feu. + +L'armee passa cette premiere nuit dans un _fiumare_, a un mille et demi +environ du lieu du debarquement. Quelques volontaires calabrais, +accourus incontinent, assurerent au general Garibaldi qu'il n'y avait, +dans les environs, aucune troupe royale. Cependant, on s'eclaira avec +soin et on fit bonne garde. + +Les deux brigades trouverent peu de ressources en approvisionnements. Le +20, a deux heures du matin, on se mettait en route, marchant en colonnes +et par sections. La division d'avant-garde se composait du +demi-bataillon de droite des chasseurs genois commandes par Menotti; +puis venait la premiere brigade commandee par Bixio, a la tete de +laquelle marchait Garibaldi, la brigade Ehber et enfin le deuxieme +bataillon de chasseurs genois qui servait d'arriere-garde. Le +demi-bataillon de gauche de Menotti etait deploye en eclaireurs sur le +flanc droit de la colonne. Quoiqu'il fit une chaleur atroce, on marchait +gaiement et en chantant comme s'il s'agissait simplement d'un changement +de garnison. De toutes parts les habitants accouraient, saluant la +colonne de mille vivat. On marcha ainsi jusqu'a sept heures du matin, et +on prit un moment de repos dans un endroit ou la route se dissimule +entre deux collines. A onze heures et demie, on arrivait au petit +village de San-Lazaro ou l'on s'arreta pour se reposer jusqu'a la nuit +tombante. Des grand'gardes avaient ete placees assez loin en avant du +village, et les volontaires avaient recu l'ordre de ne pas s'eloigner un +instant de leurs faisceaux. A sept heures du soir, la petite armee +quittait San-Lazaro, se dirigeant directement sur Reggio. A minuit, on +faisait halte, et le general Garibaldi, ayant reuni les generaux et les +officiers superieurs, prenait ses dispositions d'attaque. Il fut decide +qu'on changerait de route, et qu'on prendrait a travers champs vers la +montagne. A trois heures du matin, on descendit sur les faubourgs de +Reggio, et a trois heures et demie, la fusillade s'engageait avec +quelques compagnies napolitaines postees sur la route, qui furent +rapidement mises en deroute par deux bataillons garibaldiens et faites +presque entierement prisonnieres. Le bataillon de chasseurs genois de +Menotti se precipita au pas de course dans les rues du faubourg, appuye +par la premiere brigade. En un instant, le bataillon napolitain qui +l'occupe, quoique embusque dans les maisons, les vignes et les jardins, +est refoule vers la ville ou il se hate de se refugier. Les Garibaldiens +y entrent pele-mele avec lui. Vers midi, le fort de la Marine, situe au +bord de la mer et arme de seize pieces de canon de gros calibre, ouvrait +ses portes, baissait son pont-levis et se rendait avec armes et bagages +sans bruler une amorce. + +Ce fort n'etait, a proprement parler, qu'une batterie dirigee contre la +mer, mais fermee a la gorge par une muraille bien crenelee, percee de +plusieurs embrasures armees d'obusiers et de pieces de 12. Le general +Garibaldi s'y reposa quelques instants, puis, se mettant a la tete de la +deuxieme brigade, il fit un mouvement de flanc pour tourner les hauteurs +du chateau. Le general Bixio venait d'etre blesse legerement au bras +gauche, il avait eu son cheval tue sous lui et son revolver casse a sa +ceinture par une balle. + +Pendant que le general Garibaldi operait son mouvement tournant, la +premiere brigade se ralliait au fort de la Marine pour commencer +l'attaque de la ville. + +Le chateau de Reggio, situe au sommet du mamelon sur lequel la ville +s'eleve en amphitheatre, envoyait des volees de canon dans toutes les +directions et partout ou il pensait pouvoir atteindre les assaillants. +La place fut bientot attaquee par trois points a la fois: la grande rue, +les hauteurs en arriere du chateau et les quais. C'est surtout dans la +grande rue que le combat fut le plus vif. Masses sur la place du Dome, +appuyes par une batterie d'artillerie et ayant sur leur droite une +petite rue fortement barricadee et conduisant au chateau, les +Napolitains, en bataille sur la place, embusques sur le perron de la +cathedrale et aux fenetres, s'appretaient a faire une vigoureuse +resistance. Ils avaient une grande confiance dans leur position, pensant +qu'ils ne pouvaient etre attaques que de front et avec un grand +desavantage. + +Le combat se prolongea effectivement sur ce point jusque vers le soir; +mais enfin, vigoureusement abordees a la baionnette, les troupes royales +durent battre en retraite et en desordre sur le chateau, abandonnant six +des huit pieces qui etaient en batterie sur la place. + +Vers les dix heures du soir, le bataillon de Menotti attaquait de front +une forte barricade barrant le passage qui conduit de la grande rue au +chateau, a deux cents metres tout au plus de celui-ci et sous un feu +plongeant des plus dangereux. Le combat fut long; mais, intrepidement +entraines par Menotti, les chasseurs genois finissent par se precipiter +a la baionnette sur la barricade dont ils s'emparent vers les trois +heures du matin, et dans laquelle ils s'etablissent pendant que les +royaux se replient pas a pas vers le chateau sans ralentir leur feu. La +ville etait donc au pouvoir de l'armee nationale. Le reste de la nuit, +les canonniers du chateau continuerent a envoyer, de ci de la, quelques +paquets de mitraille et quelques boulets, mais sans resultat. + +Le matin, de bonne heure, l'armee nationale, decidee a en finir, +commenca ses dispositions d'attaque contre le chateau. Il n'en fallut +pas davantage pour determiner le general Vial a proposer l'evacuation. +Cette offre fut acceptee immediatement. C'etait le 21, au matin, que se +passaient ces evenements. + +La capitulation fut bientot convenue et signee. La garnison remettait le +chateau et tout son materiel: artillerie, armes, approvisionnements et +munitions, au general Garibaldi. Les troupes royales, avec armes et +bagages, mais sans munitions, devaient descendre sur le quai qui leur +etait reserve jusqu'a leur depart. Aussitot convenu aussitot fait, et +immediatement les Napolitains gagnerent l'emplacement ou ils devaient +attendre leur embarquement, pendant que l'armee nationale, pressee de +marcher en avant, commencait son mouvement sur San-Giovanni ou, +disait-on, deux divisions l'attendaient dans des positions formidables +et fortifiees de longue date. + + + + +VII + + +Pendant que Garibaldi attaquait Reggio, le canon grondait partout dans +le detroit; les batteries du Faro echangeaient des boulets avec un ou +deux navires de l'escadre napolitaine, ainsi qu'avec les forts de Pezzo, +de la Torre del Cavallo et d'Alta-Fiumare, a propos d'un debarquement +qui avait lieu pres de la Bagnara. + +Dans la matinee du 21, de tres-bonne heure, le general Cosenz etait +descendu en Calabre, pres de Scylla, avec une brigade composee de douze +cents hommes environ, un bataillon de chasseurs genois et le bataillon +francais commande par de Flotte. + +C'est a l'entree d'un grand _fiumare_, pres d'un petit village, entre +Scylla et la Bagnara, que les troupes furent mises a terre. Le bataillon +francais, debarque un des premiers, repoussa les quelques troupes +napolitaines expediees de la Bagnara, et bientot toute la colonne prit +la route de Solano, village situe dans la montagne, a cinq heures de +marche environ du lieu de debarquement. Elle fut aussitot assaillie de +toutes parts par les royaux, qui occupaient les hauteurs et s'etaient +retranches dans une petite maison blanche ou l'on avait etabli un +avant-poste. Le bataillon francais fut envoye par le general Cosenz pour +en debusquer les Napolitains et s'emparer de la hauteur. Ce coup de +main, hardiment execute, eut un plein succes. Malheureusement le +commandant de Flotte fut tue roide d'une balle dans la tete a l'instant +ou, apres avoir blesse deux officiers napolitains, il en faisait +prisonnier un troisieme. + +Les soldats vengerent terriblement leur chef, auquel le general +Garibaldi fit rendre le surlendemain les honneurs militaires dans +l'eglise de Solano. C'est sous une des dalles du choeur que les restes +de de Flotte sont deposes et, par ordre du Dictateur, on doit y elever +un monument. + +Le bataillon francais et son commandant furent mis a l'ordre de l'armee, +et le capitaine Pogam en prit provisoirement le commandement. + +La brigade de Cosenz, aussitot les Napolitains repousses, continua son +mouvement en laissant Solano sur la gauche, et gagna les hauteurs pour +arriver au-dessus de San-Giovanni, tournant ainsi completement les +positions napolitaines qui ne devaient pas tarder a etre attaquees de +front par le general Garibaldi. + +Le 22 au matin, pendant que ce mouvement s'executait, un singulier +evenement se passait au Faro. Une grande fregate napolitaine a helice, +de soixante canons, entrait dans le detroit et venait reconnaitre, a +petite distance, les batteries du Faro avec lesquelles elle engageait +une violente canonnade qui dura plus d'une demi-heure. Quelques instants +apres, un vapeur a helice francais, rangeant les cotes de Calabre, se +presentait aussi a l'entree du detroit et etait recu a coups de canon +par le Faro. Ce ne fut qu'au dix-huitieme coup que les canonniers +reconnurent leur erreur et cesserent le feu. Le lendemain 23, au matin, +le _Prony_ arrivait sur rade de Messine, et une demande de satisfaction +etait envoyee au commandant en chef de Messine. A midi, le _Descartes_ +appareillait avec le _Prony_ pour aller mouiller sous le Faro et etre +pret a agir si pareil evenement se renouvelait. + +Mais le general Tuerr, commandant le Faro, s'etait hate de repondre a la +reclamation de notre consul a Messine, M. Boulard, et de lui transmettre +ses profonds regrets pour l'erreur qui avait eu lieu bien +involontairement. Au milieu du feu et sans longue vue, on n'avait pu +distinguer le pavillon francais, car celui des Napolitains, meme a +petite distance, permet a peine d'apercevoir les armoiries jaunes +frappees sur le blanc du pavillon; en outre, les canonniers etaient sous +l'influence de l'indignation causee par la conduite sans precedent de la +fregate napolitaine, le _Borbone_, qui, arrivee dans le detroit sous +pavillon francais, avait tranquillement reconnu les batteries, pris une +position avantageuse pour les attaquer, et commence un feu meurtrier sur +des hommes occupes sans defiance a la regarder. Ce n'est qu'a la +deuxieme bordee que le pavillon francais avait ete amene et remplace par +la banniere napolitaine. Sans prendre positivement ce fait pour excuse, +le general offrait la plus ample satisfaction au commandant francais, +tout en fletrissant la conduite du batiment de guerre napolitain qui +n'avait pas craint, en enfreignant toutes les lois maritimes +internationales, d'etre la cause de l'exasperation des Garibaldiens; ce +qui les avait entraines, dans leur exaltation, a tirer trop legerement +sur un navire dont ils ne distinguaient pas au juste la nationalite. + +Nonobstant, les commandants des trois batiments de guerre francais sur +la rade de Messine, la fregate a vapeur le _Descartes_, et les avisos le +_Prony_ et la _Mouette_, avaient decide que pendant que la _Mouette_ se +rendrait a Naples pour prevenir l'amiral de ces faits, le _Descartes_ et +le _Prony_ iraient mouiller en branle-bas de combat pres du Faro, de +maniere a etre a meme de repousser par la force une nouvelle agression +de ce genre. + +En consequence, a midi, les deux navires s'etaient diriges sur le Faro, +au grand emoi de la population de Messine qui n'avait pas vu sans +inquietude les preparatifs de branle-bas executes a bord des batiments +francais. Il paraitrait qu'une reponse peu convenable d'un autre +officier general de l'armee garibaldienne, etait venue detruire le bon +effet produit par la lettre si convenable et si digne du general Tuerr, +et avait rendu necessaire cette demonstration de la part des commandants +francais. A deux heures environ, les deux navires jetaient l'ancre un +peu en dedans de l'entree du detroit, et dans une position ou leurs +batteries prenaient en enfilade toutes celles du Faro. + +Ceci se passait le 23. Vers les six heures du matin, la fregate le +_Borbone_ se rapprochait du Faro et recommencait l'attaque des +batteries. Pendant pres de trois quarts d'heure, le feu fut tres-anime +des deux cotes; mais enfin la fregate se laissa culer et vint mouiller +pres de la citadelle ou elle debarqua en toute hate ses blesses. + +C'est pendant cette operation que les deux batiments de guerre francais +quittaient eux-memes le port pour aller prendre leur position au Faro. +Aussitot qu'ils eurent jete l'ancre, on vit que le _Borbone_ se +dirigeait dans le Sud, tenant le milieu du detroit, accompagne des +quatre vapeurs royaux qui composaient en ce moment toute l'escadre. +Quelques instants, elle resta stationnaire vis-a-vis Reggio, puis on la +vit border ses voiles et laisser porter vent arriere dans le Sud, pour +debouquer du detroit ou on ne la revit pas, non plus que les batiments +de guerre napolitains qui marchaient de conserve avec elle. Il etait +environ cinq heures du soir, au moment ou, de l'autre cote du detroit, +on apercevait le pavillon national arbore sur le fort de Pezzo. + +Il ne restait qu'un petit vapeur de transport a San-Giovanni, ainsi que +deux ou trois autres a Reggio, mais sous pavillon parlementaire: +c'etaient ceux qui operaient l'evacuation des troupes. A partir de ce +moment, la libre circulation du detroit etait donc abandonnee a +l'escadre de Garibaldi sans que l'on put expliquer ni comprendre une +semblable determination de la part de l'officier general qui commandait +les forces de mer du roi des Deux-Siciles. Car il est evident qu'il +aurait pu encore faire beaucoup de mal aux troupes nationales et appuyer +de son feu, non-seulement les forts de Pezzo, Alta-Fiumare, Torre del +Cavallo et Scylla, mais encore proteger les divisions de San-Giovanni, +balayer la route royale qui suit le bord de la mer et rendre la marche +des troupes nationales difficile et longue en les obligeant a prendre +par la montagne. + +Deux seules raisons peuvent, expliquer ce fait inoui: la premiere, la +mauvaise volonte; la deuxieme, c'est que la fregate le _Borbone_, qui +devait se sentir mal a son aise depuis son premier engagement avec le +Faro ou elle avait abuse du pavillon francais, put regarder comme un +acte agressif contre elle-meme l'appareillage des batiments francais. +Ceux-ci en effet, etant venus mouiller tres-pres des batteries, +pouvaient lui donner a supposer qu'ils etaient peu disposes a souffrir +une nouvelle attaque et prets meme a lui demander satisfaction. Dans ce +cas, ce qu'elle avait de mieux a faire etait evidemment de filer le plus +rapidement possible, et c'est ce qu'elle fit. + +Le meme matin, deux heures environ avant l'affaire du _Borbone_ et des +batteries du Faro, un combat d'avant-garde s'engageait sur la terre de +Calabre, au-dessous des hauteurs de San-Giovanni, entre les avant-postes +napolitains et les avant-gardes du general Garibaldi. + +Cette petite action eut lieu au milieu de champs de vigne et d'oliviers; +malgre les avantages de leur position, les royaux durent, apres une +fusillade assez vive, et quoiqu'ils fussent soutenus par plusieurs +obusiers qui envoyaient, dans la direction des tirailleurs ennemis, +force obus et mitraille, se replier sur leurs positions de San-Giovanni. +Le feu cessait vers les neuf heures du matin. + +A partir de la meme heure, l'armee nationale, au fur et a mesure que les +troupes arrivaient, etait dirigee par Garibaldi de maniere a prolonger, +par la droite, la gauche de l'armee napolitaine en contournant, par des +sommets plus eleves, les positions militaires occupees par les deux +divisions des generaux Melendez et Briganti. + +Ces divisions comptaient environ dix mille hommes avec artillerie et +cavalerie. Depuis longtemps deja, cette armee etait campee au meme +endroit et y avait accumule de grands moyens de resistance. Elle +occupait le sommet de deux plateaux, appuyant sa droite a un telegraphe +et ayant son front defendu par un profond ravin. De plus, elle tenait sa +communication avec le fort de Pezzo. + +Pendant que les deux brigades commandees par le Dictateur executaient +leur mouvement, les troupes de Cosenz qui, apres l'affaire de Solano, +avaient rapidement continue leur marche, commencaient a montrer leurs +eclaireurs sur les sommets des plateaux en arriere de l'armee +napolitaine. On apercut bientot leurs tetes de colonnes; puis, on vit +ces troupes operer le mouvement contraire a celui du general Garibaldi, +c'est-a-dire s'etendre sur sa droite en prolongeant les derrieres de +l'armee napolitaine de maniere a la cerner tout a fait et a lui couper +la retraite sur les forts de Pezzo et de Scylla. + +Apres des efforts inouis, les artilleurs de l'armee de Garibaldi etaient +venus a bout de hisser sur la montagne, a force de bras et par des +chemins epouvantables, quatre pieces d'artillerie. Pendant que ces +diverses manoeuvres avaient lieu, les royaux demeuraient dans leur camp +sans faire un seul mouvement ni defensif ni offensif. Leurs pieces en +batterie restaient silencieuses, meme en voyant les chasseurs de +Menotti venir en eclaireurs jusqu'a deux cents metres de leur camp. A +trois heures de l'apres-midi, le tour etait fait et les Napolitains +completement isoles et coupes de leur base d'operation et de retraite. + +Insensiblement les lignes de l'armee independante se resserrerent. Il +n'y avait plus a hesiter pour l'armee royale. Apres s'etre laisse +tranquillement entourer, il fallait prendre un parti, mettre bas les +armes ou se frayer une route sanglante au milieu des casaques rouges et +racheter ainsi, par un trait de courage, l'ineptie ou la trahison des +generaux. + +Malheureusement pour elles, la comme presque partout, les troupes +royales n'eurent que le courage de leur opinion, et leur profonde +horreur pour la bataille leur fit prendre le parti, certes le moins +dangereux, de decamper au plus vite et dans toutes les directions, +abandonnant armes et bagages, effets et drapeaux. + +Ce fut une debandade inouie, une fuite insensee que rien ne pouvait +arreter. + +Toute cette cohue, en pantalons de toile bleue et en vestes, se prit a +courir a la fois au grand galop, et a travers champs, qui vers la plage, +qui vers la route de Scylla; ceux-ci, prenant une autre direction, se +precipitaient comme des grenouilles les uns par dessus les autres dans +un _fiumare_ au fond duquel ils arrivaient en pelote compacte et ou, +pendant qu'ils se cherchaient eux-memes dans ce pele-mele de bras et de +jambes, ils etaient enterres sous des camarades qui leur tombaient sur +la tete; ceux-la, apres avoir pris par une traverse et voyant devant eux +et sur leur flanc des casaques rouges, se mettaient a tourner comme des +lievres au milieu de ce labyrinthe de baionnettes bien inoffensives +cependant, car ceux qui les portaient avaient pitie de ces malheureux +fuyards qui semblaient avoir perdu la raison. + +Bientot la panique gagna le fort de Pezzo. + +En voyant leurs camarades de San-Giovanni galoper a en perdre haleine +sur la plage, les factionnaires commencerent par deposer a terre sacs, +fusils, sabres, gibernes, etc., puis, s'accrochant par les mains a la +magistrale du rempart, ils se laisserent glisser dans les fosses d'ou, +gravissant cahin-caha l'escarpe, ils se haterent de se joindre aux ebats +fugitifs des heros de San-Giovanni. + +Quant a ceux qui etaient dans le fort, les plus presses firent le saut +par les embrasures. Ceux de garde a la porte trouverent plus court de +l'ouvrir et de detaler par ce chemin, en sorte qu'en quelques minutes il +n'y resta plus qu'un Garibaldien stupefait qui, arrive la par hasard, ne +trouva rien de plus simple que de se nommer gouverneur provisoire et, en +cette qualite, de se donner l'ordre de rester en faction a la porte du +fort, ordre qu'il executa gravement en attendant que quelques autres +compagnons vinssent lui permettre d'y placer une garnison. Il va sans +dire que quelques paysans ou habitants des environs regardaient cette +triste comedie, les mains dans leurs poches et paraissant aussi peu +soucieux du desastre des royaux que du succes de l'armee nationale. +C'est penible a dire, mais ce fut ainsi. + +En somme, le 23, a cinq heures, les deux rives du detroit appartenaient +a l'insurrection, sauf Alta-Fiumare, la Torre del Cavallo et Scylla. +L'escadre napolitaine avait disparu et toutes les troupes du Faro, +embarquees a la hate, traversaient en Calabre sous la protection du +_Veloce_ qui, a partir de ce moment, remplacait, pour le compte du +Dictateur, la croisiere napolitaine evanouie dans le lointain vers le +Sud. + +Il y eut, dans cette inexplicable affaire de San-Giovanni, appelee aussi +affaire du camp de Piala, une manoeuvre parfaitement entendue et encore +mieux executee par les soldats de l'armee nationale, peu experimentes +cependant. + +C'est a peine si le chiffre reuni des deux corps de Garibaldi et de +Cosenz s'elevait a quatre mille hommes. Ils attaquaient, sans +sourciller, un ennemi fort de plus du double et dans de superbes +positions. A quoi donc, la comme dans la marine, attribuer un semblable +sauve-qui-peut? Ce qu'il y eut de facheux encore pour l'armee royale, +c'est que, parmi les troupes de Piala, se retrouvaient bon nombre des +officiers de Milazzo qui ne devaient cependant plus servir pendant la +guerre. La seule victime de cette affaire fut un pauvre soldat qui, +arborant le pavillon parlementaire sur une petite maison blanche +vis-a-vis les tirailleurs napolitains, fut tue d'un coup de fusil, ce +qui faillit singulierement embrouiller les choses. + +En fait, y eut-il capitulation, oui ou non? Il parait que oui, puisqu'il +y a eu pavillon parlementaire, et puisqu'a la suite de cette +capitulation le general Garibaldi laissa ces inoffensifs guerriers se +retirer tranquillement par toutes les routes possibles, avec leurs +effets personnels mais sans armes ni sacs. Seulement ce qu'il y a de +plus positif encore, c'est, que les plus desireux de s'en aller, ceux +qui savaient par experience qu'un coup de feu maladroit entraine une +affaire, meme contre la volonte des deux partis opposes, commencerent +bien certainement la deroute avant que les articles de la capitulation +ne fussent ni clos ni signes. + +Vers les six heures du soir la plage etait couverte de fuyards +napolitains qui y bivouaquerent. Quant a la route royale, c'etait une +longue procession du meme genre gagnant en toute hate la petite ville de +Scylla. + +Le lendemain matin 24, de bonne heure, et a l'instant ou les +avant-gardes de l'armee nationale arrivaient a la hauteur des forts +d'Alta-Fiumare et de la Torre del Cavallo, ceux-ci arboraient pavillon +blanc et demandaient a se rendre aux memes conditions que l'armee de +San-Giovanni, ce qui leur fut octroye sans la moindre difficulte. + +Le soir, l'armee de Cosenz, celle de Garibaldi, et toutes les troupes du +Faro qui ne cessaient de passer d'un bord du detroit a l'autre, +campaient autour de Scylla, et la Bagnara, qui est a onze kilometres +plus loin et sur le bord de la mer, etait occupee par une avant-garde. + +Ce meme soir, on put assister a un spectacle splendide. Les deux rives +du detroit, completement illuminees sur toute leur etendue, offraient le +tableau le plus magique qu'il soit possible d'imaginer. Il faut avoir vu +une semblable feerie pour s'en rendre compte, car il n'est pas possible +de la depeindre. + +Le lendemain matin 25, toutes les troupes ayant effectue leur passage, +le general Garibaldi organisait une seconde armee sous la denomination +d'armee meridionale. + +Elle devait se composer des nouveaux volontaires ainsi que des soldats +et officiers de l'armee napolitaine qui venaient en assez grand nombre +offrir leurs services. + +Quant a la premiere armee, celle des volontaires de Marsala, Palerme, +Milazzo, etc., elle devait conserver le titre d'armee nationale. + +Le meme jour, et pendant que les armees de l'independance marchaient sur +la Bagnara, un vaisseau francais, l'_Imperial_, arrivait a Messine pour +remplacer le _Descartes_ rappele en France. Quant au _Prony_, il restait +en station au Faro. + + + + +VIII + + +De Scylla, l'armee nationale devait marcher sur Monteleone, en suivant +la route royale et en passant par Palmi, Gioja, Nicotera, Mileto et +Monteleone. Les environs de celle derniere ville avaient paru favorables +aux generaux napolitains pour tenter un dernier effort contre l'armee de +Garibaldi. + +De la Bagnara a Palmi, la route suivie par l'armee, quoique assez +penible, se fit grand train et sans alerte; presque a chaque pas, on +rencontrait des soldats napolitains, sans armes ni bagages, regagnant +leurs foyers, insoucieux de l'armee a laquelle ils avaient pu +appartenir. Des bandes de Calabrais plus ou moins nombreuses se +joignaient aux volontaires dans chaque localite. Le 26 aout les troupes +independantes occupaient Nicotera et toute la ligne jusqu'a Rosarno, +ayant une partie de leurs brigades en route de Rosarno, sur Mileto. Le +soir on etait a Mileto, chassant devant soi quelques compagnies de +troupes royales qui n'attendaient comme toujours que l'occasion de plier +bagages devant l'ennemi. + +On avait appris la veille l'assassinat du general Briganti par ses +propres soldats a Mileto; on y trouva la confirmation de cette nouvelle +et les details de ce meurtre. + +Le general Briganti s'etait enfui de Reggio a la tete de sa brigade pour +ne pas capituler avec Garibaldi. Apres l'affaire de San-Giovanni, ce +general, qui occupait les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare, etc., les +avait rendus a l'armee liberatrice, et le Dictateur lui avait laisse son +cheval et ses armes, ainsi que deux lanciers pour lui servir d'escorte. + +Cet officier superieur partit de suite a franc etrier pour rejoindre a +Monteleone l'armee du general Vial. Le 25, il fut arrete a Mileto par +une brigade napolitaine composee du 4e et du 16e de ligne. Des officiers +l'entourent, l'injuriant et l'accusant de les avoir trahis et vendus a +l'ennemi pour une somme de cinq millions. Le general irrite d'abord, +puis reconnaissant que sa vie est en danger au milieu de ces forcenes, +chercha par des paroles de persuasion a les faire revenir de l'erreur +dans laquelle la passion les entrainait, mais ce fut en vain; a ce meme +moment arriva un autre officier, un de ces porteurs de nouvelles qu'on +voit rarement sur un champ de bataille, mais qui, dans les cafes et les +lieux publics, sont toujours ceux qui crient le plus haut et paraissent +vouloir manger tout le monde. Quarante mille Autrichiens, affirme-t-il, +sont debarques au Pizzo. Le roi Francois II est a leur tete, ils +marchent deja pour prendre de flanc l'armee liberale et l'arreter court +dans son mouvement en avant sur Monteleone, Le general reste a cheval +cherche alors a ramener a lui les soldats. Il avait a peine commence a +leur parler qu'un sergent, le couchant en joue, lui ordonna de crier +vive le Roi. Le general leva son kepi, et, l'elevant au-dessus de sa +tete, cria vive le Roi, en disant qu'il n'avait pas besoin d'etre +contraint a cela et que c'etait l'expression de son ame. Un coup de feu +qui traversa la poitrine de son cheval le fit au meme moment rouler dans +la poussiere. + +Le malheureux se releva tout meurtri et couvert du sang de sa monture; +il fit appel aux sentiments d'honneur militaire des soldats, mais une +decharge de plus de quarante coups de fusil retendit roide mort. Il +tomba la face contre terre et le bras droit etendu sur ses assassins +comme si, a l'instant ou la mort le frappait, il leur eut jete une +malediction supreme, et voulu les stigmatiser de honte et d'infamie. + +Ce pauvre general croyait encore sans doute a l'honneur de cette armee +qui, pour se servir de l'expression vehemente d'un officier francais +spectateur de toutes ces turpitudes, devrait etre marquee au bas des +reins du stigmate de la lachete. Les deux lanciers qui servaient +d'escorte au general avaient juge prudent de tourner bride aussitot +qu'ils avaient vu le guet-apens dans lequel etait tombe leur chef. Quant +aux officiers qui avaient provoque ce triste evenement, ils etaient +restes spectateurs du crime sans chercher a l'empecher. + +Aussitot que le general Vial eut connaissance de cet assassinat, il +partit pour Naples donner sa demission accompagnee de celles de deux +autres generaux de brigade. Quant aux quatre ou cinq mille royaux en +position a Monteleone, ils allaient traditionnellement se mettre a +piller et saccager la ville, lorsque, heureusement, dans la nuit du 26 +au 27, le general Sertori arriva avec son etat-major et une escorte de +guides. Il n'en fallut pas davantage pour faire detaler a force de +jambes ces ignobles pillards qui, se debandant dans toutes les +directions, regagnaient leurs foyers ou les bandes de chenapans qui +commencaient a se montrer dans les montagnes et a faire le metier de +detrousseurs de grand chemin. + +Le 27, Garibaldi arrivait lui-meme a Monteleone, les troupes royales +envoyees pour soutenir celles de cette ville et qui se dirigeaient sur +Cosenza durent, en apprenant l'occupation, s'arreter et attendre de +nouveaux ordres. A Monteleone, l'armee nationale se mit en rapport +direct avec les insurges de la Basilicate et des terres de Bari. +L'insurrection precedait partout l'armee liberale. Le 26, le general +Scott expediait de Salerne une forte colonne dans la direction d'Avelino +ou l'on avait arbore le drapeau national. Potenza suivit immediatement +le mouvement d'Avelino, les troupes royales en furent chassees par la +garde nationale, et une nouvelle municipalite y fut etablie le 28. Les +Garibaldiens marchaient sur Cosenza le 29, et poussaient leurs +avant-gardes jusqu'a cette ville. Le general Caldarchi, qui y commandait +la brigade napolitaine, se hata de parlementer et de quitter la place +avec armes et bagages, a condition de ne plus servir pendant la guerre +contre les troupes de Garibaldi, de maintenir la plus grande discipline +sur la route que suivrait sa brigade en se retirant et de laisser +regagner leurs foyers, ou l'armee liberale, a ceux qui en temoigneraient +le desir; de plus il devait laisser en ville le materiel et les armes en +magasin, il devait encore se retirer sur Salerne, et son itineraire +etant fixe d'avance, il s'engageait a le suivre sans y faire aucun +changement. + +Le 30, les campagnes au Nord et a l'Est de Potenza envoyaient a l'armee +nationale un renfort de pres de deux mille volontaires, tous Calabrais, +et l'on apprenait le debarquement a la Punta-Palinuro ou a Sala, non +loin de Salerne, d'une forte division de l'armee independante, commandee +par le general Tuerr. A partir de ce jour, il est bien difficile de +pouvoir suivre les mouvements de l'armee liberatrice non plus que de +celle des Napolitains. + +Les premiers s'avancent toujours hardiment sur une ligne de front assez +etendue; les seconds, au contraire, battent sans cesse en retraite sans +s'inquieter de ce qui en arrivera. Avec ces deux systemes si differents, +il n'etait pas difficile de prevoir que bientot l'armee nationale serait +a Naples. Effectivement, le 4, les volontaires etaient a Potenza et +campaient sur la route de Naples et sur celle de Montepillaro. + +Les Napolitains avaient etabli autour de la ville quelques travaux de +fortifications passageres, qu'occuperent immediatement les gardes +civiques. + +Il ne restait plus a cette date dans toutes les provinces de +l'Adriatique, la terre d'Otrante, la terre de Bari, la Capitanate, les +deux Calabres, les principautes Ulterieure et Citerieure, la Basilicate, +un seul soldat ni un magistrat royal; partout les soulevements etaient +aussi rapides qu'instantanes, mais quoi que l'on en dise, les evenements +s'accomplissaient bien plus aux cris de _Viva la liberta!_ qu'a ceux de +_Viva il re galantuomo!_ dont on paraissait aussi peu se soucier que de +l'annexion qui etait un mot creux, fort peu compris par les Calabrais en +general. + +Le clerge, de meme qu'en Sicile, prenait part ostensiblement a ces +manifestations; les capucins, les cordeliers surtout, venaient en aide +au mouvement et ne craignaient pas au besoin de jeter leurs bonnets +par-dessus leur tete en se faisant soldats pour tout de bon. + +A Foggia, le depart des troupes royales fut moins pacifique. En se +retirant, priees trop impoliment, a ce qu'il parait, de decamper, elles +se facherent serieusement et engagerent avec les soldats citoyens une +fusillade qui fit quelques victimes depart et d'autre. + +Salerne fut menacee le lendemain 5, par les brigades Bixio, Ehber, Tuerr, +etc. S'attendant a une certaine resistance, l'armee liberale avait +etabli ses avant-postes sur les bords de la Selle, petite riviere ou +plutot torrent qui descend des montagnes et forme plusieurs +embranchements dont le principal longe la route royale de Montefano a +Evoli. Dans la nuit, une partie des troupes vint prendre position entre +Evoli meme et Vicenza, prenant ainsi a revers les royaux qui pouvaient +se rencontrer en avant de Salerne: de Vicenza a Salerne, il n'y a que +quelques lieues de marche. + +Le 6, une brigade napolitaine, venant de la Capitanate qu'elle avait +evacuee quelques jours auparavant, descendait de Caglieri a Vicenza, +lorsqu'elle rencontra les avant-postes de l'armee independante; elle +s'empressa de capituler et une partie passa aux Garibaldiens. Le meme +jour, le gros de l'armee etait en vue de Salerne, ou elle entrait la +nuit et le lendemain matin sans tirer un coup de fusil, et ayant le +Dictateur a sa tete. + +Le 7, Garibaldi adressait une proclamation a la population napolitaine, +dans laquelle on remarquait le passage suivant: "Je le repete, la +concorde est le premier besoin de l'Italie, nous accueillerons comme +des freres ceux qui ne pensaient pas comme nous a une autre epoque, et +qui voudraient aujourd'hui sincerement apporter leur pierre a l'edifice +patriotique," etc., etc. + +Enfin le 8, le general Garibaldi, devancant son armee, entrait a Naples +avec cinq ou six de ses officiers d'ordonnance ou amis sans s'inquieter +le moins du monde des troupes royales qui occupaient encore les postes +de la ville et les forts. + +Garibaldi etait en voiture, ayant a cote de lui Bertani et un officier; +dans une seconde voiture etaient trois ou quatre autres officiers. Son +entree et son parcours dans les rues jusqu'au palais de la Forestiera ne +furent qu'un long triomphe, et la garde nationale, qui s'etait +immediatement reunie, vint defiler sous les fenetres du Dictateur et +prendre le service du palais. + +Deux jours avant, le roi Francois II, quittant sa capitale, avait pris +la route de Capoue, decide a se renfermer dans Gaete avec les troupes +qui lui resteraient fideles et a y resister aussi longtemps que faire se +pourrait. On sait que cette seconde periode de la guerre de +l'independance a ete autrement honorable pour l'armee royale que les +honteux desastres qui, depuis Palerme, et surtout depuis Reggio, sont +venus s'inscrire sur les pages de l'histoire. + +Ici une marche retrograde est necessaire pour etablir les faits au +moment ou le Dictateur entrant a Naples realise la premiere partie des +projets qu'il a annonces sur l'Italie. En repassant par Salerne, +Potenza, Evoli, etc., etc., Cosenza, Monteleone et Scylla, les routes +sont couvertes de Garibaldiens en retard ou nouvellement debarques, de +volontaires calabrais accourant du fond de leurs montagnes pour se +joindre a l'armee liberale; les populations en emoi, comme dans tous +pays le lendemain de revolution, ont organise partout leurs gardes +civiques et leur police provisoire; les magistrats municipaux, remplaces +a la hate, administrent provisoirement au nom du Dictateur aussi bien +qu'ils le peuvent, et tachent, par des requisitions d'approvisionnements +de toute espece, de suppleer au defaut d'argent qui se fait surtout +sentir dans l'armee independante. + +De toutes parts, les soldats royaux, pas honteux et peu confus, s'en +retournent tranquillement dans leurs foyers; une partie de leurs +officiers, decides a servir leur patrie, et plus militaires que leurs +soldats, attendent impatiemment une occasion pour reprendre du service +et etre cases dans l'armee meridionale. On apercoit partout de nombreux +placards, imprimes qui sait ou, probablement en Piemont, et sur lesquels +se lisent en grosses lettres d'une encre tres-noire: _Annexion et +Victor-Emmanuel!_ Dans beaucoup d'endroits ces pancartes ont un si +maigre succes qu'elles disparaissent promptement. Dans les campagnes, +les populations ebouriffees ont aussi, comme partout en pareille +circonstance, abandonne leurs champs et laisse leur betail se promener +a l'aventure, pour venir, masses a l'entree de leurs villages, ou +groupes sur les grandes routes, politiquer et se raconter les uns aux +autres les batailles les plus incroyables, les nouvelles les plus +bizarres qu'on puisse imaginer. Dans les villes, c'est a peu pres la +meme chose, peut-etre pis, le soldat citoyen envahit tout; il n'y a plus +de boutiquiers, il n'y a plus que des braves tout prets a se lever comme +un seul homme pour la defense de l'ordre et de la liberte attendue +depuis si longtemps. + +Au Faro, de l'autre cote du detroit, tout parait triste et desert, plus +de ces gais et insouciants volontaires dormant au soleil, chantant a la +lune, souffrant toutes les privations sans se plaindre, mangeant ce +qu'ils trouvaient, buvant sans sourciller de l'eau saumatre, prenant +enfin tout en patience, pourvu qu'en un temps donne il leur soit permis +de verser leur sang pour la liberte de la patrie. A peine quelques +canonniers, restes pour le service des batteries, promenent-ils de ca de +la, leur ennui et leur chagrin de n'avoir pu suivre leurs camarades. +Cette longue plage, qui du Faro s'etend jusqu'a Messine, n'est plus +animee que par quelques barques de pecheurs d'espadons qui sillonnent +rapidement le detroit. Enfin le calme est redevenu si general que tout +le monde, jusqu'aux canons, a l'air de sommeiller. + +Seule la citadelle de Messine, persistant a montrer toujours ses longues +dents noires a travers les dechiquetures de son parapet, a un tel air de +mauvaise humeur que Belzebuth en prendrait les armes. Heureusement les +citadins messinois, presque completement rassures sur les horreurs d'un +bombardement, ne s'effarouchent plus aussi vite et ne craignent meme pas +de regarder en face la citadelle en affirmant d'un grand air de dedain +que si tot ou tard cette bicoque ne veut pas amener son pavillon, on +saura bien, ventre-saint-gris! l'y contraindre. Alors, impitoyablement +demolie et rasee, on en labourera le sol, on y semera du sel, enfin on +en fera une superbe promenade ou le sable regnera en maitre absolu; ce +qui fait qu'a l'avenir, la ville sera certaine de ne plus encourir de +chatiments aussi severes que ceux de 1848. + +Les rues de la ville, desertes de soldats nationaux, ont retrouve leur +aspect bourgeois d'autrefois. A peine si quelques gardes civiques s'y +promenent a l'aise, en compagnie de leurs fusils. + +A Milazzo, tout a repris son cours normal; mais tous les matins et tous +les soirs, on voit de nombreux oiseaux de proie planer et s'abattre en +battant de l'aile sur un point quelconque des roseaux qui avoisinent +l'entree de l'isthme. Dans l'interieur de l'ile, une grande partie de la +population s'imagine toujours que la liberte, c'est le droit pour chacun +de faire ce qui lui plait, de prendre ce que bon lui semble. Exemple les +evenements de Bronte; aussi tout va-t-il pas mal de travers, et le +besoin de gendarmes se fait-il generalement sentir. + +Les bandes d'honnetes bandits qui courent les montagnes rendent les +communications assez peu sures, et les pancartes votant pour +Victor-Emmanuel sont a l'ordre du jour, pourvu toutefois que le roi +_galantuomo_ agisse comme la liberte, en laissant faire ce qu'on veut. A +cette condition, tous les Siciliens consentiront a etre Piemontais, +c'est-a-dire Italiens, car encore veulent-ils rester Siciliens, avoir, +avant tout, leur petit gouvernement a part, leur petit senat, leurs +petits ministres. Ils tiendraient moins a avoir une petite armee. + +Somme toute, Palerme a completement fait disparaitre ses barricades; +comme Messine, elle a quitte son air guerrier; plus heureuse que sa +rivale, aucune citadelle ne l'empeche de dormir. Si Alexandre Dumas +n'habite plus le palais, il y a a sa place presque un vice-roi. La +garnison piemontaise, assez peu choyee, a ete casernee aux Quatro-Venti, +ou le grand air lui est plus sain que celui de la ville. + +A Alcamo, une croix a ete elevee sur les victimes de la guerre. A +Calatafimi, un cicerone fait deja sa fortune en racontant aux touristes +les details veridiques du combat de Calatafimi et du debarquement a +Marsala. Enfin, depuis que le _Lombardo_ a ete renfloue et ramene a +Palerme, on se demande si les evenements passes ne sont point un reve, +et a la _Pointe-aux-Blagueurs_, il n'y a pas de jours que l'histoire du +debarquement ne soit racontee six fois au moins. Quant au _padre_ +capucin dont il est question dans le premier chapitre, les mauvaises +langues pretendent qu'apres s'etre battu comme un Bayard et avoir rosse +l'ennemi comme un Duguesclin a Calatafimi, a Parco, a Palerme, a +Milazzo, a Reggio et autres lieux; apres etre entre triomphalement +couvert de fleurs et couronne dans la bonne ville de Naples, il est +piteusement revenu un beau matin, licencie parle souverain de son choix +avec bon nombre de ses freres d'armes! + +_Sic transit gloria mundi._ + +FIN. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Quatre mois de l'expedition de +Garibaldi en Sicilie et Italie, by Henri Durand-Brager + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GARIBALDI EN SICILIE ET ITALIE *** + +***** This file should be named 12751.txt or 12751.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/7/5/12751/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders +Europe, http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/12751.zip b/old/12751.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fad36a2 --- /dev/null +++ b/old/12751.zip |
