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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12751 ***
+
+QUATRE MOIS DE L'EXPÉDITION
+DE GARIBALDI EN SICILE ET EN ITALIE
+
+PAR H. DURAND-BRAGER.
+
+
+PARIS.--IMPRIME CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS,
+55, QUAI DES AUGUSTINS.
+
+
+PARIS
+E. DENTU, ÉDITEUR
+LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
+PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLÉANS, 13.
+
+1861
+
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+On a beaucoup parlé de Garibaldi et de ses volontaires; les journaux ont
+retenti pendant quatre mois des événements qui se sont accomplis en
+Sicile et en Italie. Pour les uns, le célèbre Niçois est un aventurier,
+un écumeur de mer, un Walker de la pire espèce; ses compagnons un amas
+de bandits, de flibustiers, rebut de la société des quatre parties du
+monde. Pour les autres, l'ancien défenseur de Rome est un héros, une
+figure prise dans le livre de Plutarque, presque un nouveau Messie
+entouré d'une phalange de martyrs et de libérateurs. Mais il y a un
+point sur lequel tout le monde est d'accord, c'est sur l'intégrité et le
+désintéressement de l'ermite de Caprera.
+
+J'aurais pu, comme un autre, essayer une monographie de Garibaldi que
+j'ai connu dans la Plata, à l'époque où il commençait la vie aventureuse
+qui l'a mené jusqu'à la conquête d'un royaume; et aborder à ce propos
+les considérations historiques et politiques auxquelles on est
+naturellement si enclin à se laisser entraîner: j'avais aussi ma petite
+brochure dans la tête et ma petite solution dans la poche. Mais je me
+suis rappelé heureusement à temps le vers du Bonhomme, et me suis
+souvenu que je ne devais avoir d'autres couleurs que celles de ma
+palette.
+
+Je me suis donc résigné à écrire les faits dont j'ai été témoin, comme
+je les aurais dessinés, cherchant à reproduire leur côté pittoresque
+sans blesser personne. Peut-être ces simples esquisses recueillies à la
+hâte par un artiste qui depuis vingt ans a assisté, soit comme
+correspondant de nos premières feuilles, soit comme peintre officiel de
+la marine, à tous les grands événements contemporains, auront-elles leur
+enseignement et leur utilité. C'est tout ce que j'espère, tout ce que je
+désire pour ce petit livre.
+
+ H. DURAND-BRAGER.
+
+ Paris, janvier 1861.
+
+
+
+
+I
+
+
+Marsala est une jolie petite ville, coquettement assise sur les plages
+fertiles qui s'étendent de Trapani à Girgenti. Fortifiée jadis, comme
+presque toutes les villes de la Sicile, elle a conservé ses murs et ses
+remparts moyen âge; mais, débordant sa ceinture, elle a fini par
+s'étendre en dehors des anciens fossés. Le faubourg, qui relie la ville
+au port, est presque moderne. Il y a un siècle, environ, le port de
+Marsala était à peu près sûr, et des navires d'un fort tonnage pouvaient
+y venir chercher abri. L'indifférence du gouvernement l'a laissé
+combler presque entièrement, et des bateaux d'une centaine de tonneaux
+ont, de nos jours, de la peine à y mouiller. La jetée qui le ferme est
+elle-même dans le plus triste état, et chaque nouvelle tempête enlève
+une partie de ses enrochements. Il y a presque un kilomètre du port à la
+ville. On a construit sur les quais de vastes magasins et d'importants
+établissements qui appartiennent, en grande partie, aux Anglais. C'est
+là que se fabriquent les vins de Marsala. Une seule maison sicilienne,
+la maison Florio, représente le commerce italien. Sur la gauche s'élève
+le Monte di Trapani, couronné par son ancien château et sa vieille
+ville, séjour de la colonie albanaise, dont les membres ont continué de
+vivre entre eux et pour eux, sans jamais se mêler ou s'allier au reste
+de la population.
+
+Rien n'est gai comme l'aspect de cette petite ville lorsqu'on la
+découvre par une belle matinée. Une vapeur bleuâtre l'entoure du côté de
+la campagne et fait ressortir la couleur chaude et transparente à la
+fois des murailles et des tours, tandis que le soleil dore les plages de
+sable et resplendit sur les façades blanches et roses des maisons.
+
+Tel était le tableau qu'on pouvait contempler le 11 mai dernier avec les
+premières lueurs du jour.
+
+Une corvette de guerre anglaise reposait tranquillement sur ses ancres
+presque à l'entrée du port et en face des établissements de ses
+nationaux. Quelques rares habitants, se rendant à leurs affaires,
+commençaient à circuler sur les quais, et observaient curieusement les
+manoeuvres de deux ou trois vapeurs dont on apercevait au loin les
+fumées dans la direction de l'île de Favignano. C'était la croisière
+napolitaine qui surveillait la côte sud de Sicile, et qui, la veille,
+avait passé une partie de la journée stoppée devant Marsala.
+
+Quelques bateaux de pêche rentraient au port, et s'empressaient de
+débarquer le butin de la nuit. Certes, personne, dans la ville, ne se
+doutait des événements que cette journée apportait.
+
+Il était environ six heures lorsque deux nouveaux vapeurs parurent à
+perte de vue dans le sud. Ils avaient l'air de faire route sur Malte.
+Mais, après avoir laissé sur bâbord les croiseurs napolitains, ils
+mirent ostensiblement le cap sur Marsala. Il y a dans les ports de
+Sicile, comme dans toutes les villes maritimes de France, une population
+de flâneurs, de rentiers, de marins ou d'officiers en retraite, qui n'a
+d'autre occupation que de guetter l'arrivée de tout navire ou bateau qui
+se dirige vers le port. Il y a aussi partout un point du littoral qui
+leur sert de rendez-vous, semblable à la célèbre _Pointe-des-Blagueurs_
+de Brest. A Marsala, ce centre de conversations est situé à l'entrée du
+môle, et près d'une petite maison blanche qui sert de corps de garde aux
+douaniers. Cet emplacement n'est pas à l'abri du vent, les jours de
+grande brise et de tempête. Les vagues s'y égarent même quelquefois au
+milieu des flâneurs. Mais on se réfugie de son mieux contre la face de
+la maisonnette la moins exposée aux rafales et aux coups de mer, et l'on
+est toujours certain de trouver là à qui parler. Aussitôt qu'il fut
+avéré que les deux vapeurs manoeuvraient bien pour donner dans le port,
+on vit donc la foule se diriger vers cet endroit, et les conversations
+prirent leur train.
+
+Les deux navires grossissaient à vue d'oeil. Leurs ponts paraissaient
+couverts d'un nombreux équipage. Ils étaient sans pavillon, et
+semblaient se soucier aussi peu des vapeurs napolitains que de la
+corvette anglaise mouillée dans la rade. On put même bientôt distinguer
+des uniformes rouges montés sur les tambours des bâtiments. En ce
+moment, la corvette anglaise commença à faire des signaux qui
+demeurèrent sans réponse. Les commentaires allaient de plus belle à la
+_Pointe-des-Blagueurs_. Qu'est-ce que cela signifie? D'où viennent ces
+bateaux? Que veulent-ils? Les fortes têtes de l'endroit savaient
+peut-être qu'il était question quelque part d'une expédition du général
+Garibaldi; mais une prudence naturelle aux profonds politiques les
+empêchait de se communiquer trop haut leurs conjectures à cet égard; ils
+étaient en tout cas bien loin de supposer que la descente projetée vint
+se faire dans leur petite ville, à la barbe des bâtiments de guerre
+napolitains, et au milieu de gens qui n'avaient rien fait pour être
+privés de leur calme et de leur sieste dans le milieu du jour; car, il
+ne faut pas se le dissimuler, si le gouvernement napolitain était
+détesté à Marsala, comme dans toute la Sicile, il n'en est pas moins
+vrai qu'à part quelques exaltés, personne ne se serait avisé d'y faire
+une révolution, et c'est seulement dans les grands centres, comme
+Palerme, Messine, Catane, etc., que pouvaient se rencontrer quelques
+hommes d'action.
+
+Cependant une certaine émotion vint bientôt se manifester parmi les
+curieux. Un gros _padre_ capucin, ancien marin peut-être, venait de
+faire remarquer que les croiseurs napolitains paraissaient pousser leurs
+feux et avaient changé de direction. Les deux navires inconnus s'étaient
+sans doute aperçu aussi de cette manoeuvre, car ils s'empanachaient
+d'une manière splendide, et l'un d'eux, meilleur marcheur sans doute,
+prenait les devants, et n'était plus qu'à deux milles environ de
+l'entrée du port. Quoique la corvette anglaise n'eût obtenu aucune
+réponse à ses signaux, il est probable qu'elle avait reconnu de quoi il
+s'agissait, car sa hune de misaine, ses passerelles et son gaillard
+d'avant étaient couverts de matelots et d'officiers observant avec
+intérêt la marche des deux bâtiments. Une embarcation avait même été
+armée le long du bord, et se tenait prête à pousser. En ce moment, un
+officier napolitain et quelques soldats arrivaient aussi à l'entrée du
+môle, car Marsala possédait un commandant supérieur et une garnison
+composée d'une centaine d'infirmes ou de soldats; le nom ne fait rien à
+l'affaire. Des groupes nombreux commençaient à paraître à la porte de
+la ville du côté de la plage. Les fenêtres se garnissaient, une sourde
+rumeur se répandait partout, et le premier des deux navires signalés
+doublait à peine la lanterne du môle, qu'une panique folle s'empara de
+la foule de femmes et d'enfants qui, insensiblement, avaient rejoint les
+curieux. Ce fut une fuite générale. On pressentait le danger sans le
+deviner. Bientôt le bâtiment fut dans le port, et il fut aisé de lire
+sur son arrière: _Piemonte_. Une embarcation s'en détacha en même temps
+que les ancres tombaient; elle poussa à terre. Quelques mots furent
+échangés avec des matelots du quai, et, aussitôt, comme par
+enchantement, les bateaux s'armèrent de toutes parts, et se dirigèrent à
+force de rames vers le _Piemonte_. C'était le débarquement qui
+commençait. L'opération marchait lestement lorsque le second navire
+donna lui-même dans le port. Mais il avait trop serré la jetée, et il
+s'échoua à une centaine de mètres par le travers du fanal. C'était le
+_Lombardo_. Au lieu de stopper, sa machine continua à marcher, et il se
+hâla un peu plus en dedans en labourant le gravier et la vase.
+
+Il n'eut donc pas besoin de mouiller, et commença aussi son
+débarquement. De leur côté, les croiseurs napolitains arrivaient grand
+train. On voyait facilement qu'ils étaient en branle-bas de combat, les
+hommes aux pièces et parés à faire feu. Un premier boulet vint mourir à
+quelques mètres du fanal. Un second, passant par-dessus la jetée, se
+noya dans le port. Ce fut le signal du sauve-qui-peut. Les orateurs de
+la Pointe jugèrent que leur rôle était fini. On dit même que leur
+retraite manqua de décorum. Les guerriers napolitains pensèrent qu'il
+valait mieux en cette occurrence être dedans que dehors les murailles.
+Quant au _padre_ il retroussa rapidement sa casaque, et se rappelant que
+l'Église devait avoir horreur du sang, il devança la foule qui ne
+s'attardait guère cependant à franchir la distance qui la séparait des
+magasins du port derrière lesquels elle trouva un abri. La fumée de ces
+deux coups de canon courait encore comme une vapeur blanche sur l'azur
+de la mer, lorsque l'embarcation anglaise, débordant la corvette, se
+dirigea rapidement vers le vapeur napolitain qui paraissait commander
+aux autres. Le feu cessa. Pendant ce temps le débarquement continuait,
+et ce ne fut qu'après un temps assez long, lorsque l'embarcation
+anglaise retourna à son bord, que la canonnade recommença, et qu'une
+grêle de boulets vint tomber sur le _Lombardo_, dans le port, et sur la
+route qui mène à la ville.
+
+C'était trop tard. Garibaldi était à terre. Les volontaires du
+_Piemonte_ se formaient en bataille à l'abri des magasins. Ceux du
+_Lombardo_ commençaient à se masser sur la plage. Au premier boulet ils
+s'abritèrent eux-mêmes où ils purent. Somme toute, deux heures tout au
+plus après leur entrée dans le port, tout le monde était à terre, sain
+et sauf. La seule perte que les volontaires eurent à subir fut celle
+d'un caniche embarqué sur le _Lombardo_. Il fut coupé par un boulet au
+moment où il se disposait à suivre le mouvement de l'équipage et des
+volontaires.
+
+Quelques instants après les événements dont nous venons de parler, la
+petite armée libératrice faisait son entrée dans Marsala. La garnison,
+ni le gouverneur ne s'obstinèrent à se faire tuer. L'une mit bas les
+armes, l'autre se rendit avec enthousiasme. Les habitants ouvraient de
+grands yeux; quelques-uns criaient: _Viva la liberta!_ c'était le plus
+petit nombre; d'autres, plus avisés, le pensaient peut-être, mais le
+gardaient pour eux. On a si vite commis une imprudence, et les
+événements changent si vite de face du soir au lendemain!
+
+Quelques magasins restaient ouverts, et ces malheureux soldats de
+Garibaldi, exténués par une navigation de huit jours, entassés sur leurs
+navires comme des harengs dans une caque, cherchaient partout quelques
+vivres frais, quelque autre boisson que l'eau croupie et saumâtre du
+bord. C'était à qui se détendrait les bras et les jambes pour s'assurer
+qu'il ne les avait pas perdus à bord dans l'engourdissement causé par
+l'agglomération de tant d'hommes sur le pont des navires.
+
+Cependant, avant l'entrée de Garibaldi dans Marsala, le télégraphe avait
+signalé à Trapani l'arrivée de deux bâtiments sans pavillon, puis leur
+entrée dans le port, puis le commencement du débarquement des
+volontaires. Il s'était arrêté là.
+
+A peine dans la ville et en vrais volontaires, les Garibaldiens
+s'étaient immédiatement répandus partout. L'employé du télégraphe avait
+décampé au plus vite, laissant son collègue de Trapani lui faire, mais
+en vain, force signaux. Dans les volontaires, il y a généralement un peu
+de tout. Il fallait un agent télégraphique: on en trouva un
+immédiatement. Lire la dépêche commencée, fut pour lui peu de chose;
+traduire celle de Trapani ne fut pas plus difficile.
+
+Mais que répondre? On fut immédiatement consulter un chef; les uns
+disent que ce fut le général Garibaldi lui-même. Toujours est-il que
+l'on donna l'ordre à l'employé télégraphique improvisé de signaler à
+Trapani: «Fausse alerte. Les navires qui débarquent contiennent des
+recrues anglaises se rendant à Malte.» Il était urgent, en effet, de
+dérouter, ne fût-ce que pour quelques heures, les autorités militaires
+de Trapani qui pouvaient lancer immédiatement sur les flancs de la
+petite colonne libératrice un corps de troupes de deux ou trois mille
+hommes.
+
+La réponse de Trapani ne fut pas longue: en l'adoucissant beaucoup, on
+peut la traduire ainsi: «Vous êtes un imbécile de vous être trompé.»
+
+Le peu de temps que les volontaires séjournèrent à Marsala dut être
+laborieusement employé. Changement de municipalité; organisation de
+la garde civique; nomination d'un gouverneur; commission
+d'approvisionnement et d'habillement; inspection des vivres et des
+munitions de chaque homme, etc. Il fallait pourvoir à tout cela. Des
+pavillons aux couleurs nationales furent improvisés et arborés partout.
+Les étoffes rouges de la ville mises en réquisition servirent à
+confectionner dans les vingt-quatre heures autant de chemises de laine
+que possible.
+
+Le soir même, suivant les ordres du général, une avant-garde se lançait
+sur Calatafimi, en passant par Rambingallo, Saleni et Vita. Le reste de
+l'armée devait partir le lendemain matin de bonne heure et faire étape à
+Rambingallo.
+
+La nuit fut bruyante dans Marsala. Cette ville, si calme, si tranquille,
+dont les habitants rentraient ordinairement chez eux à la nuit tombante,
+abandonnant leurs rues et leurs places à des multitudes de rats de
+catégories variées, dut se trouver complétement abasourdie en entendant
+les pas des Garibaldiens et le bruit de leurs sabres rebondissant sur
+les dalles de pierre qui pavent toutes les cités italiennes.
+
+Quelques cris de _Viva Garibaldi!_ s'échappant de fenêtres discrètes,
+venaient de temps en temps se joindre aux chants des volontaires. Mais
+l'on eût toujours été fort embarrassé de dire précisément d'où ils
+partaient. Quant aux couronnes de fleurs et aux bouquets dont on
+accablait la petite armée libératrice, ils n'ont, je crois, jamais
+existé que dans l'imagination des conteurs. C'eût été trop oser. Les
+agents du seigneur Maniscalco (lisez sbires), étaient trop redoutés
+dans toute la Sicile pour que l'enfant la plus légère et la plus
+inconséquente se permît une démonstration aussi sympathique à l'endroit
+de la liberté nationale.
+
+C'était un Croquemitaine en habit noir, que ce Maniscalco. Il savait
+tout ce qui se passait non-seulement en public, mais encore dans
+l'intérieur des familles et jusque dans les couvents. Nous le
+retrouverons d'ailleurs à Palerme, et nous aurons occasion d'en parler
+longuement.
+
+Les Garibaldiens passèrent donc cette première nuit comme ils purent,
+les uns dans les églises métamorphosées pour l'instant en casernes de
+passage, les autres dans les maisons; beaucoup restèrent dans les rues.
+Sous le beau ciel de la Sicile, ce n'étaient pas les plus mal partagés.
+Le matin du 12, vers trois heures, les premiers éveillés parmi les
+habitants purent les voir capeler leurs petites sacoches, essuyer leurs
+fusils, ternis par l'humidité qui, même dans les plus beaux jours, règne
+sur le littoral de la mer, puis s'acheminer vers la porte de Calatafimi
+où les compagnies se reformèrent, attendant l'ordre du départ. A quatre
+heures, le mouvement commençait, et les érudits de la bande pouvaient
+s'écrier comme César: _Alea jacta est!_ Les colonels Bixio, Orsini,
+Türr, Carini, etc., marchaient en tête de leurs régiments ou plutôt de
+leurs petits bataillons. L'artillerie se composait de deux ou trois
+pièces assez mal outillées, encore plus mal attelées; les munitions
+étaient rares, presque nulles. Quant à la cavalerie, une douzaine de
+chevaux, dont les cavaliers portaient le nom de guides, en
+représentaient l'effectif.
+
+La voilà donc en route, cette intrépide colonne, et pendant qu'elle
+s'avance ainsi pêle-mêle, flanquée de quelques éclaireurs qui ne se
+préoccupent guère d'une rencontre avec l'armée napolitaine, regardons-la
+défiler, et observons-en l'ensemble et les types particuliers. Pour
+l'ensemble, c'est une poignée d'hommes déterminés, des fusils de tous
+modèles, de l'entrain et de la gaieté, le bagage du Juif errant moins
+les cinq sous, des costumes dont la variété ferait envie au parterre le
+plus émaillé, et dont l'originalité exciterait la verve de Callot ou
+d'Hogarth.
+
+Quant aux types, ils ne sont pas moins curieux: Ici, c'est un Hongrois,
+à la taille élevée, aux larges épaules et à la démarche de Madgyar. Il
+porte en se jouant son escopette aussi facilement qu'une femme fait
+manoeuvrer son ombrelle. Derrière lui s'avance un blond Anglais; mais sa
+figure, pour être rasée comme celle d'un bon bourgeois, n'en respire pas
+moins ce courage froid et calme que rien ne pourra troubler. Celui-là
+porte un peu son fusil comme un promeneur fait de sa canne; la
+baïonnette, attachée par un bout de ficelle, bat la breloque avec un
+petit sac de voyage. En vrai fils d'Albion, il n'a pas oublié une gourde
+à la panse rebondie. On peut parier que ce n'est pas de l'eau qu'elle
+contient.
+
+Puis voici un compatriote. Ils sont rares encore. Celui-là chante avec
+insouciance le _Sire de Framboisy_, et, si on fouillait dans un sac de
+toile accroché sur son épaule, on y trouverait, j'en suis sûr, quelque
+poule assassinée traîtreusement, car il est peu probable que les plumes
+accusatrices qui se faufilent à travers les coutures de ce havre-sac
+soient le commencement d'un édredon. Son armement se compose d'une
+carabine, qui ressemble terriblement à celles de nos chasseurs à pied,
+et d'un énorme bâton, complice de bien des forfaits et dont la vue seule
+doit faire frémir la volaille. Qui vient après lui? Un enfant. Il a
+seize ans, tout au plus. C'est un petit Niçois, entraîné par l'amour de
+la gloire ou de la liberté, comme vous voudrez, et qui vient essayer ses
+forces dans les hasards de cette guerre aventureuse. Le pauvre garçon a
+déjà bien de la peine à supporter le poids de ses bibelots et de son
+lourd fusil de munition. Courage! Il arrivera comme les autres,
+peut-être même avant. Les gardes mobiles de France étaient aussi, pour
+la plupart, des enfants. Mais quel est ce nouveau costume étonné de son
+entourage? Quoi, un cordelier! Dieu me pardonne! c'est celui de la
+_Pointe-aux-Blagueurs_. Son capuchon, rejeté militairement sur le dos;
+laisse apercevoir une encolure d'Hercule. Sa face barbue semble celle
+d'un zouave ou d'un Arabe. Sa cotte est retroussée jusqu'aux hanches au
+moyen d'une corde; dans cette ceinture improvisée passe un pistolet dont
+le canon défierait en longueur une canardière; et ses jambes mises
+ainsi à nu font saillir des muscles dont la vigueur doit résister
+merveilleusement à la fatigue et aux marches forcées. Sa croix en
+sautoir, probablement par un reste d'habitude, se balance de droite à
+gauche, étonnée de la récente désinvolture de son maître; un foulard
+quelque peu troué sert de képi, et complète l'équipement. C'est sans
+doute l'uniforme des aumôniers de l'armée: honni soit qui mal y pense!
+Mais que vient faire ce pantalon garance dans ce pêle-mêle? Parle-t-il
+français? non. C'est un Toscan; car ce bon duc de Toscane, séduit par la
+couleur brillante des pantalons de notre armée, en avait, comme feu le
+roi de Naples, affublé les jambes de ses troupes. Puis, passent quelques
+Suisses, deux ou trois Allemands, puis des Lombards; puis surtout des
+Romains en grand nombre, vieux compagnons de Garibaldi, débris des
+défenseurs de Rome.
+
+Enfin, la colonne est presque passée, lorsque apparaît une guérilla
+bizarre. C'est le noyau des volontaires siciliens autour desquels vont
+se grouper tous les _picchiotti_ de la montagne. Le musée d'artillerie,
+dans sa collection, ne possède rien de plus curieux que les engins
+auxquels ils sont accrochés. Armes d'autrefois, exhumées on ne sait
+d'où, calibres à chevrotines ou à biscaïens; il serait difficile de dire
+de quelques-uns de ces instruments s'ils partent par la culasse ou par
+le bout du canon. Ce sont de ces vieux tromblons dans lesquels on
+pourrait facilement loger toute une grappe de raisin, tout un paquet de
+mitraille, ou ces petites carabines, au canon de cuivre, chères aux
+voleurs de grands chemins. Il y a encore nombre de stylets et de
+couteaux corses ou catalans. Les costumes sont comme les armes: des
+vestes de velours et des guenilles. Des figures que l'on n'aimerait pas
+à rencontrer au coin d'un bois. On dirait presque la bande de Fra
+Diavolo. Quelques femmes les accompagnent et, petit à petit, les
+quittent pour s'en retourner vers la ville en leur donnant de ces
+poignées de main qui disent à elles seules plus que tous les discours.
+
+Tout ce monde chemine, marche, aux rayons du soleil levant, et la
+colonne, semblable à un long serpent bariolé, commence à gravir les
+contre-forts des montagnes qui s'élèvent dans l'intérieur de la Sicile.
+
+Cette première marche fut peut-être l'une des plus pénibles du
+commencement de la campagne. Un soleil brûlant, beaucoup de poussière,
+peu ou presque pas d'eau; pour des hommes encore engourdis par leur
+séjour forcé à bord, c'était dur. Enfin, on arriva sans encombre à
+Rambingallo.
+
+Rambingallo est une petite ville ou, pour mieux dire, un misérable bourg
+qui offre peu de ressources pour une armée en marche. Aussi n'y fit-on
+qu'une courte halte; on repartait le soir même pour Saleni, où l'on
+entrait le 14 au matin. Il y eut là séjour nécessaire pour organiser
+plus militairement la petite armée, et pour laisser le temps aux
+traînards de rallier.
+
+Jusque-là, la colonne n'avait été inquiétée que par des bruits ou de
+fausses nouvelles apportées par des espions empressés: les Napolitains
+sont ici; les royaux sont là; ils sont devant vous, sur votre flanc,
+etc. Somme toute, on ne les voyait nulle part.
+
+Mais le général Garibaldi, mieux informé, savait qu'un corps de troupes
+détaché de Palerme s'avançait à marches forcées, et qu'il devait le
+rencontrer quelque part comme à Vita, Calatafimi ou Alcamo. Ce corps
+possédait de l'artillerie, et même un peu de cavalerie.
+
+A Saleni, le rôle de chaque chef et de chaque corps fut bien spécifié.
+Les munitions furent partagées aussi également que possible. Un corps de
+chasseurs fut organisé; Menotti, le fils de Garibaldi, en prit le
+commandement, ainsi que d'une réserve destinée à protéger les quelques
+chariots de bagages et de munitions appartenant à l'armée libératrice.
+Quant à la caisse, elle se défendait toute seule: elle était vide.
+Plusieurs soldats napolitains déserteurs avaient rejoint dans la soirée
+du 14, et avaient donné des renseignements précis sur la position des
+troupes royales qui attendaient les libérateurs à Calatafimi, non pas
+les bras ouverts, mais dans de fortes positions militaires.
+
+On devait donc prévoir une première et sérieuse affaire pour le
+lendemain. De ce combat allait dépendre sans doute tout le succès de
+cette aventureuse expédition. Pour les Napolitains, la défaite, c'était
+le désarroi, le découragement et la désertion. Pour les Garibaldiens, la
+victoire, c'était presque la certitude du succès dans tout le reste de
+la Sicile. Mais aussi pour eux, la défaite, c'était le danger d'une
+fuite dans les montagnes, autant dire la mort! Aussi, dans la petite
+armée de Garibaldi, n'y avait-il qu'une devise: «Vaincre ou mourir.» Les
+_picchiotti_ seuls n'étaient pas aussi décidés, et ils songeaient sans
+doute à la retraite plutôt qu'à la mort ou à la victoire; mais ils se
+taisaient et attendaient.
+
+Le 15, au matin, l'armée garibaldienne, partie de bonne heure de Saleni,
+arrivait à Vita qu'elle trouvait abandonnée par les troupes
+napolitaines. Ces dernières occupaient, à la sortie du village, une
+suite de collines allongées, aboutissant à Calafatimi.
+
+Cette chaîne présente sept positions dominantes, successives. La route
+se déroule à leurs pieds; elle n'est, de fait, qu'un véritable défilé
+entre les collines dont nous parlons, à droite, et les hautes montagnes
+qui, sur la gauche, suivent la même direction. Seulement, ces dernières,
+quoique fort élevées, descendent par une pente presque insensible vers
+la plaine, de sorte que les sommets, trop éloignés du lieu de l'action,
+ne pouvaient servir de positions militaires. Une petite rivière, qui
+arrive obliquement à la route, venait la rejoindre à la hauteur du
+premier mamelon, et un moulin, qui se trouvait à cet endroit, était
+fortement occupé par un détachement de l'armée napolitaine. La route de
+Trapani à Palerme court aux pieds des montagnes de gauche, paraissant et
+disparaissant dans les plis du terrain.
+
+A peine sortie de Vita, l'avant-garde de Garibaldi, dont les tirailleurs
+s'étaient déployés sur une petite colline à la droite du village, en
+face des positions ennemies, s'engagea vigoureusement avec les
+tirailleurs napolitains abrités par des plantations et embusqués dans un
+hameau situé entre les deux collines, au fond d'un ravin qui se prolonge
+jusqu'aux montagnes qui encadrent l'horizon.
+
+Vivement ramenés par les tirailleurs garibaldiens, ceux de l'armée
+royale ne tardèrent pas à regagner le sommet du premier mamelon,
+poursuivis, la baïonnette dans les reins, par leurs adversaires. Le
+colonel Orsini mettait en batterie à ce moment, à cheval sur la route de
+Calatafimi et à l'entrée du ravin, deux pièces de campagne battant cette
+route et le moulin.
+
+Arrivés presque au sommet du premier mamelon, les tirailleurs de
+Garibaldi durent s'arrêter pour reprendre haleine et attendre des
+renforts qui leur arrivaient au pas de course. Couchés à terre, au
+milieu des aloès et des cactus, ils laissèrent passer un instant la
+grêle de boulets que leur envoyait l'artillerie napolitaine. Mais, à
+peine rejoints par quelques compagnies, ils reprennent l'offensive,
+abordent à la baïonnette les lignes ennemies, dont l'artillerie se hâte
+de battre en retraite, tirant par sections, et se dirigeant vers le
+sommet du deuxième mamelon où sont massées d'autres troupes.
+L'infanterie résiste mieux, mais bientôt elle suit l'exemple de
+l'artillerie, et prend position en tirailleurs sur le versant de ce
+deuxième mamelon. On voit à ce moment de fortes réserves dans la
+direction de Calatafimi; elles se hâtent de rejoindre les troupes
+engagées.
+
+D'autres renforts arrivent aux Garibaldiens qui abordent le deuxième
+mamelon et l'enlèvent comme le premier. Une petite maison, située au
+sommet, est immédiatement convertie en ambulance et occupée par les
+chirurgiens de l'armée libératrice.
+
+Un nouveau repos de quelques minutes était devenu nécessaire; six
+compagnies qui n'avaient pas encore été engagées furent formées en deux
+colonnes d'attaque, et se lancèrent résolûment sur la troisième
+position. L'armée royale tint un instant; mais, débordée par les
+tirailleurs garibaldiens et attaquée par le bataillon de chasseurs
+génois qu'entraîne intrépidement son commandant Menotti, elle se met en
+pleine retraite, cherchant à se rallier sur le quatrième mamelon qui lui
+servait de base d'opérations. Elle y masse son artillerie et attend
+l'ennemi. Efforts inutiles. Les volontaires ont engagé toute leur armée.
+C'est une légion d'enragés qui tuent sans s'arrêter, glissent sous le
+canon, et débusquent successivement les royaux des trois autres
+positions. Menotti, un drapeau à la main, se précipite au milieu des
+masses napolitaines jusqu'à ce que, blessé au poignet, il soit obligé
+de céder cet honneur à un officier de marine qui fut tué quelques
+instants après. Ce n'est plus une retraite, c'est une déroute complète.
+Vainement le général Landi, qui commande les royaux, cherche à les
+rallier. Traversant à la débandade Calatafimi, où les _picchiotti_,
+embusqués dans tous les coins, leur font éprouver de grandes pertes, les
+fuyards se précipitent vers Alcamo, où les attendent encore des
+volontaires descendus de la montagne. Les malheureux sont obligés, pour
+fuir ce nouveau danger, de continuer leur retraite vers Palerme, en
+abandonnant morts, blessés, bagages, et une grande quantité d'armes,
+couvrant la route de cadavres, car les balles des _picchiotti_ les
+atteignent partout.
+
+Les volontaires campèrent sur le champ de bataille, et cette première
+victoire leur tint lieu de tout ce qui leur manquait en vivres et en
+secours. En somme, les Napolitains s'étaient bien battus, quoi qu'on ait
+pu en dire, et l'armée de Garibaldi avait montré ce qu'elle pouvait
+faire, ce que l'on devait attendre de gens déterminés et animés d'une
+haine profonde contre la tyrannie. Les _picchiotti_ n'avaient pas été
+brillants, sauf ceux d'Alcamo. Ils n'avaient pas tenu au feu malgré
+leurs chefs et quelques prêtres qui, payant de leurs personnes,
+cherchèrent vainement à les enlever. Ils tiraient à distance, mais il
+était impossible de les faire aborder l'ennemi et soutenir son choc
+lorsqu'il s'avançait. A cette affaire, les troupes royales avaient un
+effectif de quatre à cinq mille hommes, et l'armée libératrice comptait
+environ mille huit cents baïonnettes.
+
+Le lendemain matin, 16, Garibaldi entrait à Calatafimi, où les blessés
+avaient été déjà transportés dans la nuit; et, vers l'après-midi,
+l'avant-garde marchait sur Alcamo, où l'armée la rejoignait le lendemain
+17.
+
+En arrivant à Alcamo, un triste spectacle attendait les volontaires. Les
+_picchiotti_ suivant leurs moeurs et leurs usages sauvages, avaient
+ramassé les corps des Napolitains tués la veille, et les avaient jetés
+dans un champ pour les voir manger par les chiens et les oiseaux de
+proie. Leurs factionnaires veillaient ce charnier, de peur que quelque
+âme charitable ne vînt les ensevelir. Il fallut l'arrivée du général
+Garibaldi pour réprimer cet acte de féroce barbarie, et faire donner la
+sépulture à ces malheureux. «Certes, disait un _picchiotti_, le général
+Garibaldi a raison, mais il ne sait pas tout ce que nous avons souffert
+de cette race maudite; nous ne rendons que barbarie pour barbarie.» Il
+est triste de penser qu'il disait peut-être la vérité.
+
+C'est à Alcamo que le mouvement révolutionnaire commença véritablement à
+se dessiner. De nombreux messagers arrivaient à tout moment au général
+Garibaldi, lui promettant des secours, et lui apportant l'assurance d'un
+concours sympathique et vigoureux. Partout les anciennes autorités
+étaient chassées et remplacées par les hommes du mouvement. Les gens de
+Maniscalco s'éclipsaient, et, avec eux, disparaissait une partie de
+cette crainte et de cette torpeur qui pesaient sur toutes les classes
+siciliennes. Le clergé, vigoureusement lancé dans la voie des réformes,
+employait son ascendant pour entraîner les populations et les disposer à
+l'action. Quelle différence, déjà, entre ce que l'on appelait la poignée
+d'aventuriers débarqués à Marsala et les volontaires victorieux de
+Calatafimi! Ainsi marchent toutes choses: le succès avait transformé les
+_flibustiers_ de Marsala en armée nationale.
+
+Ce fut aussi à Alcamo qu'un semblant d'intendance commença à
+s'organiser. Le service des vivres y gagna. Quant à celui des finances,
+il resta le même jusqu'à Palerme, et même longtemps après la prise de
+cette ville. Qui ne connaît cette heureuse lithographie de Raffet
+qu'accompagne cet adage: «Avec du fer et du pain on peut aller en
+Chine?» Garibaldi disait: «Avec du fer et du pain on conquiert sa
+liberté!» Et, le premier, il donnait, comme toujours et partout,
+l'exemple d'un désintéressement sans bornes et d'une sobriété à toute
+épreuve. D'ailleurs, l'argent eût servi à peu de chose: il n'y avait
+rien à acheter.
+
+Un événement assez curieux s'était passé à Calatafimi, au moment de
+l'entrée de Garibaldi. Un jeune cordelier, à la figure intelligente et
+enthousiaste, s'était élancé vers le général, et, en lui donnant
+l'accolade, lui avait tenu à peu près ce langage: «Frère, tu es le
+sauveur de l'Italie, tu es le Messie de la liberté; mais cette liberté,
+tu nous l'apportes flétrie d'une excommunication. Tu es chrétien, nous
+sommes chrétiens, tu nous commandes: pourquoi rester sous le coup de
+cette bulle? Attends un instant. J'entre à l'église, je vais préparer ce
+qu'il faut, et, là, devant Dieu et les hommes, je te releverai de cet
+anathème maladroit, et rendrai à Dieu ce qui est à Dieu.» Aussitôt dit
+aussitôt fait. Le _padre_ Pantaleone (c'était son nom) entre à l'église;
+Garibaldi continue son chemin; mais, rejoint bientôt par celui qui
+devait être plus tard son aumônier particulier, il se laissa faire, et
+le diable lancé à ses trousses fut exorcisé par le cordelier.
+
+On peut dire bien des choses à propos de cette anecdote; quant à moi, je
+n'en garantis que la scrupuleuse véracité.
+
+Le 18, la petite armée, bien réorganisée, arrivait à Rena, après une
+rude étape, en passant par Valguarnero et Partenico. Sur toute la route,
+des bandes de volontaires descendant des montagnes avaient rallié la
+colonne; mais Garibaldi leur avait enjoint de se tenir sur les flancs ou
+en arrière. Il craignait avec raison le désordre que pourraient apporter
+dans une attaque l'inexpérience et souvent même la frayeur de ces
+soldats improvisés. Il avait promptement jugé leur valeur, et les
+regardait dans une action comme un embarras plutôt que comme une aide.
+Cependant leur présence autour de l'armée garantissait de toute
+surprise, et leur feu pouvait gêner et même embarrasser les tentatives
+de l'armée royale. Leurs tirailleurs éclairaient de fait toute la
+marche. On passa la journée du 19 à Rena, et, dans l'après-midi, les
+_picchiotti_, soutenus par quelques avant-postes de l'armée régulière,
+attaquèrent Ensiti évacué incontinent par une petite arrière-garde
+napolitaine qui l'occupait.
+
+Plus on avançait, et plus on rencontrait de sympathies pour la cause
+libérale. Les _picchiotti_ commençaient à se réunir en grand nombre et à
+marcher moins isolément. Une partie fut enrégimentée tant bien que mal,
+et choisit pour colonel Roselino Pilo, qui devait le surlendemain payer
+de sa vie l'honneur que lui faisaient ses compatriotes. On leur assigna
+leurs postes de combat à l'avant-garde et à l'arrière-garde.
+
+Partie dans la nuit du 19, l'armée venait s'arrêter le 20 à Piappo ou
+Misere-Canone. Là, le général Garibaldi eut de nouveaux renseignements
+sur les opérations de l'armée napolitaine. Elle s'était concentrée aux
+abords de Palerme, et occupait les crêtes des montagnes voisines.
+Plusieurs fortes colonnes mobiles, avec de l'artillerie, s'étaient
+lancées sur la route de Palerme à Trapani et Marsala, ainsi que sur
+celles de Messine et de Castellamare. On savait aussi qu'il leur était
+arrivé des renforts et un général envoyé par la cour de Naples. Une
+nouvelle rencontre était donc imminente, et cette pensée ne fit
+qu'exalter le courage des Garibaldiens en leur laissant entrevoir un
+nouveau succès. Le régiment des _picchiotti_ partit le soir même. Il
+devait marcher sur le flanc de l'armée, qui s'acheminait elle-même vers
+Palerme. On avançait avec précaution, prenant garde aux surprises. On
+était déjà arrivé à quelques milles de San-Martino lorsqu'une vive
+fusillade se fit entendre. C'était un engagement des _picchiotti_ avec
+l'ennemi. Abordés par les troupes royales, ils plièrent d'abord sous le
+choc; mais, valeureusement ramenés au feu par leur colonel et quelques
+officiers dévoués, ils reprirent l'offensive, et, à leur tour,
+arrêtèrent la marche en avant de la colonne napolitaine. Le combat ne
+fut plus alors qu'une affaire de tirailleurs qui dura quelques heures,
+et finit sans résultat de part ni d'autre. Malheureusement, Roselino
+Pilo fut frappé à mort au milieu de l'engagement. C'était une grande
+perte, car il était aimé et avait beaucoup d'empire sur ces bandes
+indisciplinées. Cette affaire de San-Martino eut lieu le 21 dans la
+matinée.
+
+L'armée libératrice avait fait halte, prête à se porter au secours des
+_picchiotti_. Sans doute, pendant ce laps de temps, des nouvelles
+importantes parvinrent au général Garibaldi; car, faisant volte-face, il
+revint sur ses pas, et prit l'embranchement de la route de Rena à Parco.
+Il faisait un temps affreux. La pluie tombait par torrents, et la nuit
+était tellement obscure, que les hommes se distinguaient à peine
+eux-mêmes. La route, défoncée, arrêtait à chaque instant la marche de
+l'artillerie, et les chevaux refusaient d'avancer. Il fallut porter les
+pièces à dos, laissant les affûts seuls attelés. Les troupes n'avaient
+pas mangé et étaient harassées par cette longue et pénible étape à
+travers les montagnes. Dans cette triste nuit, leur persévérance fut
+mise à une rude épreuve. Enfin, le 22, au petit jour, on arrivait sur le
+mont Calvaire, et on y prenait le bivouac de grand coeur. La pluie avait
+cessé; un beau soleil fit bientôt oublier aux volontaires les fatigues
+de la nuit.
+
+Le mont Calvaire est à environ cinq ou six kilomètres au-dessus de
+Montreal. Une étroite vallée le sépare des montagnes sur lesquelles est
+située cette petite ville. Des bois, des jardins et des maisons occupent
+tout le vallon, et remontent de chaque côté jusqu'à mi-côte. La route
+royale, qu'avait quittée l'armée garibaldienne, passe du côté de
+Montreal, tracée dans le flanc des montagnes, à peu près au tiers de
+leur hauteur. Toute cette route, jusqu'en face le mont Calvaire, était
+gardée par de grand'gardes napolitaines. Du bivouac, on les voyait
+distinctement, et la ville paraissait remplie de troupes. Parco est
+immédiatement au-dessous du mont Calvaire, à deux kilomètres au plus de
+distance, et la route qui conduit de Palerme à Parco, Piano, etc., se
+déroule sur le versant de la chaîne de montagnes dont fait partie le
+mont Calvaire, qu'elle commence à gravir après avoir tourné Parco,
+passant à mi-hauteur de la montagne. L'armée avait grand besoin de
+repos, et quoique l'on manquât de bien des choses, on resta au bivouac
+jusqu'au 23. Vers le soir de ce dernier jour, les avant-postes
+s'engagèrent avec les grand'gardes napolitaines qui, descendues dans la
+vallée, avaient commencé à gravir le mont Calvaire. Après une fusillade
+insignifiante elles se retirèrent, et reprirent leurs premières
+positions.
+
+Le matin du 24, de bonne heure, à l'instant où l'armée nationale se
+mettait en mouvement, on aperçut sur la route de Palerme de profondes
+colonnes s'avançant sur Parco. En même temps on apprenait que les
+troupes qui étaient à Montreal exécutaient un mouvement tournant par le
+sommet de la montagne.
+
+On ne tarda pas en effet à apercevoir leurs têtes de colonnes descendant
+des plateaux élevés qui sont un peu plus loin que Parco, et qui se
+relient avec le mont Calvaire. L'ennemi menaçait l'aile gauche de
+Garibaldi: évidemment, son but était de la couper.
+
+Derrière les crêtes d'où descendait l'armée de Montreal se trouve une
+suite d'autres sommets qui se relient aussi aux premiers. Le général
+Garibaldi embrassa d'un seul coup d'oeil toute la situation. Ordre fut
+donné à l'aile gauche de tenir bon jusqu'à la dernière extrémité. Une
+section de deux pièces placées sur le mont Calvaire, une autre en
+batterie sur la route, prenaient à revers tout à la fois les colonnes
+venant de Palerme et celles de Montreal.
+
+L'affaire s'engagea vivement. Pendant ce temps, le général Garibaldi
+dérobait, grâce aux sinuosités de la montagne, la marche de son centre
+et de son aile droite, et, tournant la route vers Piano, il les lançait
+sur le versant des crêtes les plus élevées. Cette manoeuvre fut
+accomplie au pas gymnastique et avec une rapidité inouïe. Une heure ne
+s'était pas écoulée depuis le commencement de l'action, que la brigade
+venue de Montreal, qui attendait, pour aborder franchement l'armée
+garibaldienne, l'approche des colonnes venant de Palerme, voyait son
+aile droite compromise, et se trouvait elle-même presque entièrement
+tournée par le centre et l'aile droite de Garibaldi qui prenaient une
+position menaçante en arrière de ses lignes. Les Napolitains se hâtèrent
+alors de se replier, les uns sur Montreal, et les autres sur Palerme. De
+son côté, l'armée de Garibaldi se dirigeait, par une marche de flanc,
+sur Piano, où elle arriva à la nuit tombante. Chacun pensait que le
+général allait profiter de ce premier et important succès pour se porter
+rapidement en avant. Mais, à la stupéfaction générale, l'artillerie et
+les bagages reçurent l'ordre de se séparer du corps d'armée, et de filer
+grand train sur la route de Corleone, battant ainsi ostensiblement en
+retraite.
+
+Corleone est une petite ville située de l'autre côté des monts
+Mata-Griffone, à environ quarante à quarante-cinq kilomètres de Piano.
+Le colonel Orsini, suivant les instructions qu'il avait reçues, se mit
+immédiatement en marche, pendant que l'armée, à la faveur de la nuit,
+se dirigeait elle-même sur les forêts de Fienza qu'elle atteignait vers
+une heure du matin. Garibaldi savait en effet que le général commandant
+l'armée napolitaine avait réuni toutes ses troupes dans Palerme. La plus
+grande partie était massée dans la rue de Tolède et au Palazzo-Reale;
+d'autres étaient renfermées dans la citadelle; deux ou trois bataillons
+se trouvaient près du mont Pellegrini, et, enfin, une division entière
+gardait l'entrée de Palerme vers la route de Missilmeri et Abbate. Il
+fallait tromper cette division, et lui faire abandonner sa position pour
+suivre un ennemi qui paraissait fuir en désordre. C'était le rôle
+attribué au colonel Orsini. Garibaldi, de son côté, se dérobant par une
+marche de nuit dans les profondeurs des forêts de Fienza, tournait le
+mouvement de la colonne napolitaine de manière à arriver promptement aux
+positions que l'ennemi abandonnait.
+
+Ce projet, bien conçu, et encore mieux exécuté, réussit complètement. On
+se rappelle la pompeuse dépêche napolitaine annonçant la fuite en
+désordre des bandes de brigands, et leur poursuite acharnée par une
+division royale. Pendant ce temps Garibaldi quittait la forêt de Fienzza
+le 25, au matin, et entrait à Marinero sans s'inquiéter de la division
+ennemie qui passait à quelques milles de cette petite ville.
+
+On vit en cette circonstance se produire un fait digne de remarque, et
+qui se renouvela pendant toute cette guerre. Les habitants montrèrent
+souvent de la faiblesse et de la tiédeur. Le souvenir des affreux
+traitements que leur infligeait le gouvernement de Naples, n'était pas
+fait pour les enhardir; mais ils se bornaient à s'enfermer, à ne pas
+donner signe de vie, et il n'y a pas eu un traître parmi eux. Un seul
+homme pouvait compromettre le succès de cette audacieuse manoeuvre. Bien
+plus, à Palerme, tout le monde savait l'arrivée de Garibaldi pour le 26,
+et connaissait la porte qu'il devait attaquer. Nul ne pensa à vendre ce
+projet aux autorités napolitaines qui auraient pu facilement remplacer,
+par d'autres troupes, les naïfs soldats lancés plus naïvement encore à
+la poursuite des débris de l'armée libératrice. Ce qui montre combien
+tout le monde était d'accord pour souhaiter la fin de leur occupation.
+
+Dans la nuit du 25 au 26, l'armée nationale quittait Marinero, et
+marchait vers Missilmeri qu'elle laissa sur sa droite pour gagner les
+monts Gibel-Rosso. C'était une bonne position militaire, et d'où l'on
+pouvait découvrir tout Palerme. Le 26 il y eut une alerte assez vive,
+mais qui n'eut pas de suites. L'armée passa le restant de la journée à
+ce bivouac; dans la soirée, une reconnaissance de cavalerie napolitaine
+vint se heurter contre ses vedettes, et, après avoir échangé quelques
+coups de feu, se replia sur la ville.
+
+Ce fut là que le général Garibaldi prit ses dernières dispositions et
+prépara l'attaque de la ville. Les munitions étaient rares; il ne
+restait plus qu'une dizaine de cartouches par homme. On n'avait plus
+d'artillerie. L'armée avait bien grossi en nombre, mais les recrues
+étaient des _picchiotti_, et l'on avait perdu plus de trois cents hommes
+parmi les soldats véritables. C'était donc avec seize à dix-sept cents
+baïonnettes tout au plus qu'on allait attaquer une ville et une
+citadelle défendues par une garnison de vingt à vingt-deux mille hommes.
+Quelles que fussent les sympathies des habitants, il n'y avait pas à se
+faire de grandes illusions sur le concours qu'on en pouvait attendre, au
+moins dans les premiers moments.
+
+Le 26, dans la nuit, cette poignée d'hommes prenait les armes et
+descendait impétueusement des monts Gibel-Rosso vers Abbate, traversait
+ce bourg et arrivait sans coup férir au pont de l'Amiraglio, défendu par
+un régiment napolitain; le 27, à trois heures du matin, trente-deux
+hommes et seize guides composant l'avant-garde se jetaient sans hésiter
+sur les troupes qui gardaient les abords du pont, et les forçaient à en
+abandonner la défense. L'armée avait été partagée en trois colonnes
+d'attaque: l'une commandée par Bixio, l'autre par Sertori, celle du
+centre par le général Garibaldi. A quatre heures, chassant l' ennemi de
+maison en maison, dans le faubourg, les volontaires arrivèrent à la
+porte de Palerme au milieu de l'incendie allumé par les fuyards dans
+chacune des maisons qu'ils étaient forcés d'abandonner. A six heures le
+faubourg était pris. Il y avait en ce moment environ douze mille hommes
+au Palazzo-Reale, couvrant le front de la ville. La citadelle, avec cinq
+mille hommes, défendait la gauche, du côté du mont Pellegrini; deux
+mille hommes, environ, occupaient le faubourg que venait d'enlever
+l'armée libératrice. Il y avait bien encore quatre mille hommes, mais
+ils étaient à la poursuite d'Orsini. En attaquant par ce faubourg, le
+général Garibaldi avait l'intention d'isoler, par un vigoureux coup de
+main, la citadelle du Palazzo-Reale, et d'offrir en même temps, par ce
+seul fait, un point d'appui au mouvement insurrectionnel des habitants.
+A quelques heures d'intervalle, le colonel Orsini atteignait aussi
+Palerme, ramenant ses pièces, après avoir dérobé adroitement sa marche à
+la colonne napolitaine qui le poursuivait, et qui, un beau matin, en se
+réveillant, n'avait plus su retrouver la piste du gibier qu'elle
+chassait si maladroitement.
+
+On ne saurait se faire une idée du désarroi dans lequel se trouvait déjà
+en ce moment l'armée royale, et du découragement que les défaites de
+Calatafimi et de Parco avaient apporté même parmi les soldats les plus
+résolus. En voici un exemple: après le passage du pont de l'Amiraglio,
+un jeune volontaire, nommé Kiossoni, Messinois, et dont le père avait
+été longtemps vice-consul de France en cette ville, se précipita, suivi
+seulement de quelques camarades, sur une barricade qui barrait le
+boulevard, à gauche de la porte de Termini, par laquelle les troupes
+royales rentraient en désordre. Aucun défenseur n'y paraissait; mais,
+arrivés au sommet, ils virent de l'autre côté, à une cinquantaine de
+mètres, deux ou trois compagnies, l'arme au pied, qui, en apercevant les
+casaques rouges, se débandèrent immédiatement dans toutes les
+directions, laissant nos volontaires se frotter les yeux pour s'assurer
+s'ils ne rêvaient pas.
+
+Deux braves soldats napolitains étaient restés seuls cernés dans une des
+maisons du faubourg, et, brûlant jusqu'à leur dernière cartouche, ils ne
+mirent bas les armes que sur les instances d'un compatriote, volontaire
+dans l'armée de Garibaldi; ils furent parfaitement traités, et même
+fêtés par leurs vainqueurs. Ces pauvres diables, pleurant presque de
+rage, ne savaient de quelle expression flétrir les compagnons qui les
+avaient abandonnés lâchement.
+
+L'aspect du faubourg était pitoyable. Partout où passaient les
+Napolitains arrivaient l'incendie et le pillage. Leur fuite précipitée
+ne les empêcha pas de commettre dans la ville les atrocités qui avaient
+désolé le faubourg sur la route de Montreal.
+
+Pendant que les Garibaldiens bousculaient devant eux les troupes
+royales, s'apprêtant à les suivre dans Palerme, ils furent rejoints par
+quelques volontaires Palermitains, mais peu nombreux. La plus grande
+partie des jeunes gens et des hommes d'action avaient été éloignés de la
+ville ou exilés depuis longtemps par la police de Maniscalco.
+
+Du reste l'expiation commençait déjà pour ses agents. Plusieurs sbires,
+qui essayaient de fuir pendant l'attaque, furent reconnus et écharpés à
+côté du Jardin des Plantes.
+
+Un autre, voulant forcer les factionnaires napolitains pour chercher son
+salut dans la fuite, fut fusillé par les siens qui le prirent pour un
+transfuge.
+
+Dans une petite et misérable habitation, près du pont de l'Amiraglio,
+vivait une pauvre famille; le père, forcé par les soldats royaux d'aller
+leur chercher de l'eau, fut malheureusement atteint d'une balle et tué
+sur le coup. Un instant après, sa maison était brûlée. Sa femme et ses
+deux enfants n'ont jamais reparu. Tristes scènes qui pâlissent cependant
+à côté de celles dont l'intérieur de Palerme va être le théâtre.
+
+
+
+
+II
+
+
+Pour bien comprendre la manoeuvre hardie que ne craignait pas de tenter
+le général Garibaldi, certain qu'il était du courage et de la
+détermination de ses volontaires, manoeuvre qui devait d'un seul coup
+lui donner gain de cause vis-à-vis de troupes démoralisées, il faut se
+rendre compte de la situation topographique de Palerme, ainsi que des
+positions qu'occupaient les Napolitains.
+
+Jadis entourée de fortifications assez imposantes qui existent encore
+pour la plupart, la ville a la forme d'un rectangle dont les côtés les
+plus petits regardent, l'un la mer, et l'autre la campagne dans la
+direction de Montreal et Parco. Les deux autres, qui ont au moins trois
+fois le développement des premiers, font face, l'un au mont Pellegrini
+et aux campagnes de Castellamare, l'autre aux monts Gibel-Rosso et
+Abbate. C'est de ce dernier côté que l'armée de Garibaldi se présentait
+devant Palerme. Deux rues principales coupent presque à angle droit
+l'espace occupé par la ville. L'une, la rue de Tolède, part du bord de
+la mer, près de la citadelle, et monte jusqu'au Palais-Royal; l'autre
+vient couper la première à la place des Quatre-Cantons, presque au
+centre de la ville, et aboutit à la porte qu'attaquait le général
+Garibaldi. Chacune de ces voies partage Palerme en deux parties égales,
+soit en longueur, soit en largeur. Les Napolitains ayant leurs forces
+réunies aux deux extrémités de la rue de Tolède, le Palazzo et la
+citadelle, allaient donc trouver leurs communications coupées, si
+Garibaldi pouvait, sans coup férir, s'emparer de l'autre rue. Il avait
+encore cet avantage, en occupant le centre de la ville, qu'il donnait la
+facilité à tous les habitants de se replier sur sa ligne d'opérations et
+de s'y fortifier sans craindre d'être eux-mêmes surpris par les troupes
+royales et fusillés sans autre forme de procès. De plus, il empêchait,
+par cette audacieuse manoeuvre, le ravitaillement des troupes et de
+l'artillerie du Palazzo-Reale, en les isolant de leur base d'opérations
+qui était la citadelle et surtout l'escadre.
+
+Aussi les troupes garibaldiennes, que nous avons laissées à la porte de
+Palerme poussant devant elles les troupes royales, et s'arrêtant un
+instant pour se reformer en épaisse colonne d'attaque, lancèrent-elles
+bientôt plusieurs compagnies dans l'intérieur de la ville pour nettoyer
+les petites ruelles qui viennent aboutir à la porte dont on venait de
+s'emparer; tandis que le gros de l'armée se jetait, tête baissée, dans
+la grande voie pour gagner au plus vite la place des Quatre-Cantons. Ce
+mouvement fut si énergiquement exécuté qu'en moins d'une heure la place
+des Quatre-Cantons, le reste de la rue et la porte qui est à
+l'extrémité, étaient au pouvoir des volontaires. Vainement les
+Napolitains avaient essayé de les arrêter en trois ou quatre endroits.
+Par un choc irrésistible et presque sans tirer un coup de feu, les
+casaques rouges, chargeant à la baïonnette, les obligeaient à céder la
+place et à se retirer en désordre vers la citadelle ou vers le
+Palazzo-Reale. C'est en ce moment que l'escadre napolitaine, qui
+jusque-là, s'était contentée d'envoyer quelques boulets dans la
+direction du faubourg attaqué, commençait à prendre une position plus
+sérieusement offensive, et manoeuvrait pour trouver un mouillage
+favorable à son tir. Mais deux frégates seulement parvinrent à
+s'embosser; les autres, soit mauvaise volonté, ce qui est probable, soit
+impossibilité, manquèrent leur mouvement et restèrent spectatrices des
+événements. Ces deux navires, parfaitement placés et balayant la rue de
+Tolède, commencèrent immédiatement sur la ville un feu violent, qu'ils
+continuèrent même pendant la nuit. La citadelle, de son côté, ne
+ménageait ni ses bombes ni ses boulets.
+
+Les barricades commencèrent immédiatement. Élevées par des mains
+habiles, elles prirent en peu d'heures un développement et un relief
+incroyables. Il faudrait un volume entier pour en expliquer le réseau.
+La nuit, qui arriva à temps pour seconder les travailleurs, fut bien
+employée par les deux partis; car les Napolitains, de leur côté,
+établissaient des retranchements à toutes les issues venant aboutir au
+Palazzo-Reale et à la citadelle.
+
+Dans cette ville privée de lumière, et où toutes les maisons semblaient
+abandonnées, on n'entendait alors que le bruit des pinces et des pioches
+frappant les dalles des rues et quelques coups de feu échangés au hasard
+de part et d'autre.
+
+De temps en temps, des coups de canon partant de l'escadre, de la
+citadelle et du Palazzo, jetaient une lueur rapide dans la rue de Tolède
+et éclairaient sinistrement les travailleurs des deux partis. Sur les
+deux heures du matin, plusieurs détachements de volontaires commencèrent
+à s'avancer par les rues latérales dans la direction du Palazzo-Reale,
+ainsi que vers la place de la Marine et le ministère des finances du
+côté de la citadelle. Ce ministère était occupé par quatre bataillons.
+
+La fusillade petilla bientôt partout et la canonnade, qui ne tarda pas
+à s'y joindre, donna à tous ces engagements partiels les proportions
+d'une vraie bataille. Mais c'était surtout aux abords du Palazzo-Reale
+que le combat était le plus vif.
+
+Ou tirait à bout portant au milieu des flammes allumées par les bombes
+et les obus de la citadelle ou de l'escadre. Peu d'habitants
+apparaissaient pour se joindre aux troupes libérales. Ils ne trouvaient
+sans doute pas la poire assez mûre. Leurs maisons restaient
+impitoyablement fermées, sauf celles qu'ouvrait le feu ou la troupe
+napolitaine; car ces défenseurs de la royauté ne se faisaient faute ni
+d'aider l'incendie quand ils ne l'allumaient pas eux-mêmes, ni de piller
+sans scrupule, et la plume se refuse à retracer les actes d'atrocité
+commis par ces bandes effrénées.
+
+Cependant deux colonnes étaient parties en même temps pour tourner les
+positions de l'armée royale en l'attaquant par la Porta-Nuova et par la
+Porta-Maqueda. L'une, commandée par Bixio, l'autre par La Masa. Bixio
+s'empare d'abord de la caserne des Suisses, puis se porte vers la
+caserne des Quatro-Venti où il fait prisonniers plusieurs officiers
+supérieurs et un régiment.
+
+Déconcertées par l'impétuosité de cette attaque, les troupes royales
+commencèrent à se replier en désordre sur la place du Palais-Royal dont
+les abords étaient fortement gardés. La place de la Cathédrale, qui est
+un peu avant celle du Palais-Royal en venant de la mer, devint alors le
+théâtre d'un combat acharné. Le couvent des Jésuites, à l'angle de la
+rue de Tolède et de la place de la Cathédrale, occupé par un bataillon
+de chasseurs à pied, est attaqué et enlevé rapidement.
+
+Le général Lanza, qui commande les troupes du palais, voyant ce couvent
+pris par les Garibaldiens, fait tirer dessus à obus et l'incendie. Le
+palais Carini, situé en face, a le même sort.
+
+Les tours de la cathédrale elles-mêmes servent de point de mire à
+l'artillerie napolitaine.
+
+On voit insensiblement les couleurs nationales apparaître partout. Les
+fenêtres qui peuvent donner vue sur les troupes royales sont garnies de
+volontaires qui les déciment par leur feu.
+
+On se bat à la fois au Palais-Royal, à la Cathédrale, dans la rue de
+Tolède, à la place de la Marine, autour de la citadelle et dans tout le
+quartier Paperito, où l'incendie, allumé par les bombes de la citadelle
+et de l'escadre, fait de rapides progrès. Déjà beaucoup de détachements
+royaux battent en retraite vers la citadelle par la place Caffarello et
+la place de la Funderia. Ces détachements sont assaillis dans leur fuite
+par une grêle de balles, qui leur fait perdre beaucoup de monde.
+
+La place des Quatre-Cantons était devenue désormais la base des
+opérations de Garibaldi. Le général Türr occupait le palais du Sénat.
+L'état-major de Garibaldi était partout et se multipliait pour faire
+face aux exigences de la position. On commence à pousser quelques
+barricades du côté de la place de la Marine, pour attaquer
+vigoureusement la brigade qui la défend. La fusillade devient très-vive
+entre le ministère des finances et les coins de rues qui lui font face.
+Les vaisseaux napolitains continuent un feu terrible, mais plus
+destructeur que meurtrier. A cinq heures, les troupes campées au palais
+étaient bien et dûment entourées et coupées. Complétement maître de la
+partie de la ville comprise entre la Marine et le Palais-Royal,
+Garibaldi n'avait plus qu'à se fortifier pendant la nuit, et à attendre
+le lendemain. Palerme tout entier était en insurrection. Les faiseurs de
+barricades surgissaient de toutes parts.
+
+A six heures du soir, le feu avait molli; mais, sur les sept heures et
+demie, le bombardement recommençait avec plus de fureur. On se battait à
+la lueur de l'incendie que les projectiles allumaient de toutes parts.
+
+Pendant la nuit, les barricades se multiplièrent et prirent un relief
+imposant. Les volontaires se rapprochaient de minute en minute du
+Palais-Royal, où, de leur côté, les Napolitains se barricadaient de plus
+en plus. Plusieurs bombes lancées par l'escadre, vinrent tomber au
+milieu d'eux et causèrent un grand désordre. Le 28, au matin, la
+position des troupes royales était celle-ci: treize à quatorze mille
+hommes au Palazzo-Reale, deux ou trois mille hommes à la Marine et
+plusieurs bataillons dans les prisons et les casernes; le reste dans la
+citadelle. Dans la journée, ils furent forcés d'abandonner toutes ces
+positions, sauf celles du Palais-Royal et de la Marine. Le palais Carini
+était complétement détruit. Tout le quartier qui est à l'est du
+Palais-Royal brûlait. Le bombardement continuait toujours. De nombreuses
+bandes de _picchiotti_ descendaient les hauteurs et venaient se mêler
+aux volontaires. Vers le soir, on ne se battait plus qu'autour du
+Palais-Royal, que les insurgés commençaient à dominer du sommet des
+maisons voisines, et entre autres de l'Archevêché. Partout les maisons
+s'écroulaient sous les bombes et les obus. La nuit, comme celle de la
+veille, fut employée à se fortifier de part et d'autre. Le lendemain, au
+lever du jour, plusieurs décrets du général Garibaldi étaient affichés:
+ils punissaient de mort l'assassinat, le vol et le pillage, organisaient
+la garde nationale, nommaient une municipalité provisoire, faisaient
+appel aux enrôlements. A midi, l'attaque du palais recommence avec
+acharnement; les troupes royales quittent la place de la Marine et se
+retirent dans la citadelle, abandonnant plusieurs canons. Vers le soir,
+l'incendie est dans trois ou quatre quartiers de la ville. La nuit se
+passe sur le qui-vive du côté des Garibaldiens; on s'attend à une
+attaque résolue de la part des troupes qui reviennent de la poursuite
+d'Orsini, où elles ont été si bien jouées. En effet, le lendemain matin,
+elles viennent donner tête baissée sur la ville par la porte Reale, où
+elles sont reçues par les troupes de Bixio qui les forcent à la
+retraite. Vers midi, on parle d'armistice, et deux délégués du général
+Lanza se rendent à bord de l'_Hannibal_, où se trouvent réunis également
+le commandant du _Vauban_ et celui d'une frégate américaine. Garibaldi y
+vient de son côté avec Crispi, le colonel Türr et Menotti. On ne peut
+s'entendre, et l'entrevue est bientôt terminée. Cependant la convention
+tacite d'armistice dure toujours.
+
+Le lendemain 31, on annonce une trêve de trois jours.
+
+Plus de trois mille bombes avaient été lancées sur la ville pendant le
+bombardement. Le temps de l'armistice fut mis à profit par les
+volontaires de Garibaldi et les habitants de Palerme. Les barricades
+furent complétées partout; les plus fortes reçurent des canons. Quant
+aux Napolitains, ils restaient bloqués au Palais-Royal et manquaient
+totalement de vivres; Garibaldi leur en fit donner. Il fit retirer
+également, et emporter dans les hôpitaux, tous leurs blessés, et Dieu
+sait si le nombre en était grand! On apprenait, en même temps, l'arrivée
+à Marsala d'un fort détachement de volontaires qui venaient grossir
+l'armée nationale.
+
+Trois ou quatre jours se passèrent ainsi. Garibaldi coupant, taillant
+administrativement, législativement, militairement, financièrement, et
+le tout carrément et promptement.
+
+Les décrets se suivaient avec une rapidité inouïe et, certes, on ne peut
+accuser ses ministres d'avoir occupé des sinécures.
+
+Enfin, le six, le retour du général Letizia, arrivant de Naples,
+termina les pourparlers et l'armistice provisoire fut remplacé par une
+capitulation en règle.
+
+Les troupes napolitaines devaient évacuer immédiatement toutes leurs
+positions de la ville et se retirer dans la citadelle et sur le môle, où
+leur embarquement aurait lieu avec armes et bagages dans le plus bref
+délai possible. Les prisonniers civils et militaires encore en leur
+pouvoir devaient être remis entre les mains du nouveau gouvernement, le
+jour même où la citadelle terminerait son évacuation. Les troupes
+campées au Palais-Royal durent donc traverser la ville pour rentrer à la
+citadelle. Ces douze ou quatorze mille hommes étaient tellement frappés
+de stupeur et découragés qu'au moment de s'acheminer, ou plutôt de se
+faufiler dans ce réseau de barricades qui les séparait de la forteresse,
+ils refusèrent de marcher sans un sauf-conduit et une garde de casaques
+rouges. Le général Garibaldi souscrivit à leur demande, et on vit cette
+armée, avec artillerie, cavalerie, génie, etc., défiler tristement au
+milieu d'une population exaspérée, dont les regards, certes, n'avaient
+rien de bien rassurant. Une centaine de volontaires formaient l'escorte,
+protection du reste bien superflue. A peine entrées dans la citadelle,
+ces troupes y furent consignées rigoureusement. Aussitôt, d'ailleurs,
+toutes les rues aboutissant à la forteresse furent murées jusqu'à la
+hauteur du premier et du deuxième étages, et les _picchiotti_,
+montagnards, etc., vinrent d'eux-mêmes s'installer autour des remparts,
+afin d'éviter toute espèce de surprises.
+
+Déjà, depuis plusieurs jours, la cour de Naples prenait ses dispositions
+pour l'évacuation des troupes de Palerme. On vit mouiller bientôt, sur
+la rade, une quantité de vapeurs remorquant des transports. Les blessés
+et les malades partirent les premiers, puis vint le tour du matériel,
+pêle-mêle avec les hommes. Toutes ces troupes, il faut l'avouer,
+parurent peu touchées de leur défaite une fois qu'elles se virent sur le
+pont des bâtiments. Leurs musiques ne cessaient de se faire entendre, et
+ont les eût prises plutôt pour des conquérants célébrant leur victoire
+que pour des vaincus forcés, par une poignée d'hommes, d'abandonner une
+des plus belles provinces de la couronne qu'ils avaient été appelés à
+défendre. Ainsi vont les choses. Quoi qu'il en soit, l'évacuation marcha
+grand train, et bientôt devait venir le jour où le pavillon national
+serait arboré dans toute la Sicile.
+
+Il faut maintenant jeter un coup d'oeil rétrospectif sur tous ces
+événements, dont la marche rapide nous a fait négliger une foule de
+faits qui doivent être constatés. Plus de trois cents maisons, brûlées
+dans le quartier de l'Albergheria par les troupes napolitaines battant
+en retraite sur le Palazzo-Reale, n'offraient plus, au moment du premier
+armistice, qu'un amas de décombres encore fumants. On trouvait à chaque
+instant au milieu de ces débris, des cadavres à moitié calcinés, car
+les guerriers du roi de Naples avaient égorgé femmes et enfants, et
+pillé, sans scrupule, tout ce qui leur tombait sous la main. Le couvent
+des Dominicains blancs fut saccagé, incendié, et les femmes qui s'y
+étaient réfugiées furent brûlées toutes vives. On repoussait à coups de
+fusil dans les flammes celles qui cherchaient à s'échapper. Des actes
+atroces furent commis. En vain, les officiers cherchaient à rappeler
+leurs soldats aux sentiments de l'honneur militaire. En vain,
+quelques-uns mirent même le sabre à la main pour empêcher ces infamies.
+Voyant leurs ordres comme leurs épaulettes méconnus, ils furent obligés
+d'assister à ces horreurs. Le palais du prince Carini, en face de la
+cathédrale, fut pillé et brûlé. Les bombes aidant, il n'en restait plus,
+le 1er juin, que d'informes débris menaçant de crouler dans la rue de
+Tolède. Les superbes magasins de M. Berlioz, dans la même rue, étaient
+complétement détruits. Il en était de même du palais du duc Serra di
+Falco. Un Français, M. Barge, avait cru, en plaçant au-dessus de son
+magasin nos couleurs nationales, qu'elles empêcheraient sa maison d'être
+pillée; un officier napolitain donne l'ordre à un clairon de monter
+enlever le pavillon. Il est lacéré, foulé aux pieds; la porte de la
+maison enfoncée, et M. Barge, rossé de main de maître avec la hampe même
+de son pavillon, fut emmené en prison sans autre forme de procès, tandis
+que, naturellement, sa maison était pillée. Un autre compatriote, M.
+Furaud, maître de langues, père de six enfants, est assailli dans sa
+maison, assassiné à coups de baïonnette; quant à ceux-ci, on les a
+vainement cherchés, ils ont disparu. La demeure du premier commis de la
+chancellerie fut violée, et les portraits de l'Empereur et de
+l'Impératrice, qui se trouvaient dans un salon, déchirés à coups de
+baïonnette. Le couvent de l'Annunziata et presque toutes les maisons de
+la rue qui mène à la Porta-di-Castro ont été incendiés et pillés. Celui
+de Santa-Catarina, dans la rue de Tolède, a eu le même sort. On estime à
+plus de quatre cents le nombre des malheureux qui ont été assassinés ou
+brûlés. C'est encore en dehors de la Porta-Reale, dans ce beau faubourg
+rempli de ravissantes habitations de campagne, que s'est exercée à
+l'incendie et au pillage cette armée de triste mémoire. Ce ne sont ni
+une ni deux maisons choisies; c'est tout le côté droit du faubourg, en
+allant à Montreal, dans lequel les Napolitains ont laissé, par
+l'incendie et le pillage, la trace de leur retraite.
+
+Leur empressement et leur joie, en quittant enfin Palerme, n'ont donc
+rien qui doive surprendre. Le commandant d'un des transports qui les
+emmenaient à Naples les a vus compter et énumérer leur butin dans une
+partie de cartes improvisée le soir sur le gaillard d'avant. Plusieurs
+de ces héros jouaient vingt piastres sur table, ou, pour mieux dire, sur
+le pont.
+
+Dans une petite maison qui a voisine le Palazzo-Reale, un infortuné
+coutelier, ou quincaillier, est assailli à l'instant où il sortait sans
+armes pour tâcher d'avoir un morceau de pain pour trois enfants qui
+criaient la faim. A peine dehors, malgré toutes les explications qu'il
+veut donner, il est saisi, garrotté, et on se dispose à l'entraîner pour
+le fusiller. Les pauvres enfants arrivent, demandant leur père. Une
+décharge le jette en bas avec deux de ses enfants; le troisième est tué
+d'un coup de baïonnette. Assez de ces horreurs, il y en aurait trop à
+citer. En parcourant ces maisons mutilées, ces décombres sanglants, en
+voyant, çà et là, les extrémités des cadavres ensevelis sous les ruines,
+les débris de vêtements, que de drames ne doit-on pas supposer! Et si
+chacun de ces malheureux pouvait revenir à la vie, quelle longue file de
+forfaits se dresserait criant vengeance et stigmatisant d'infamie cette
+armée qui semblait n'avoir pour devise, en ce moment, que pillage et
+incendie!
+
+Pendant les divers combats qui signalèrent la prise de Palerme, les
+pertes furent sensibles de part et d'autre. Celles de l'armée royale
+doivent être portées, au minimum, à deux mille hommes, tués ou blessés;
+parmi eux se trouvaient plusieurs officiers supérieurs, entre autres le
+commandant de la gendarmerie, généralement détesté à Palerme, comme tout
+ce qui tenait à la police, mais auquel il faut cependant rendre cette
+justice qu'il s'est conduit bravement. Quant aux volontaires, leurs
+pertes avaient aussi été sensibles. Le brave colonel hongrois Tukery,
+grièvement blessé à l'attaque du Palazzo-Reale, mourait le 11 juin,
+après d'atroces souffrances. Carini, dangereusement atteint d'une balle
+qui lui fracturait le bras presque à la hauteur de l'épaule, au moment
+où, envoyé par le général Garibaldi, il examinait, sur une barricade,
+les troupes napolitaines opérant leur retour offensif, était couché pour
+longtemps sur un lit de douleur. Près de trois cent cinquante soldats
+étaient tués ou hors de combat.
+
+Plusieurs corps de volontaires s'étaient fait remarquer par l'énergie de
+leur courage. Les chasseurs des Alpes, à Palerme comme à Calatafimi,
+firent des prodiges de valeur. A l'attaque du couvent des Benedittini,
+ils ont été superbes d'entrain et de fermeté. Une seule compagnie de
+trente-cinq hommes avait eu, depuis son départ de Marsala, vingt-deux
+tués ou blessés. Il se passa au milieu de ces combats un épisode qui,
+tout en étant fort original, ne manque pas d'une certaine grandeur.
+
+En tête de beaucoup de détachements de volontaires ou d'habitants de
+Palerme se trouvaient des moines qui, la croix à la main, et payant de
+leur personne, entraînaient au feu jusqu'aux moins résolus. Le _padre_
+Pantaleone, que Garibaldi avait nommé son chapelain à Calatafimi, se
+trouvait, au moment le plus chaud de l'action, sur la place de la
+Cathédrale, à l'angle de la rue qui passe devant l'archevêché. Se
+souciant moins des balles que de l'excommunication, qu'il avait naguère
+si lestement conjurée, notre moine guerrier, avec sa figure exaltée et
+intelligente, encourageait bravement son monde et il était facile de
+lire dans ses yeux que, s'il ne mettait pas les mains à la besogne, ce
+n'était pas par timidité.
+
+Cependant, malgré le feu soutenu des volontaires, la barricade
+napolitaine attaquée tenait toujours. Les balles allaient leur train,
+démolissant, par-ci par-là, quelques jambes, quelques bras, au grand
+désespoir de notre aumônier qui ne ménageait pas les anathèmes à
+l'ennemi, chaque fois qu'il voyait tomber un de ses braves volontaires.
+Le _padre_ Pantaleone portait une grande croix de chêne d'au moins deux
+mètres de haut et, dans les instants difficiles, il la brandissait
+vigoureusement au-dessus de sa tête. Las, enfin, de cette fusillade qui
+n'aboutissait à rien, notre chapelain s'élance, sans souci ni vergogne,
+tout seul, sur la barricade napolitaine, en grimpe les étages successifs
+au milieu d'un _miserere_ de balles coniques, puis, arrivé au sommet, se
+met, dans son langage le plus sympathique, à faire aux soldats de
+François II un discours approprié à la circonstance: il cherche à leur
+expliquer brièvement comme quoi cette guerre fratricide est honteuse
+pour l'humanité, comme quoi Dieu la défend, comment enfin la résistance
+est inutile puisque Garibaldi est l'ange de la liberté et que le Dieu
+des armées marche avec lui.
+
+Les soldats royaux, étonnés de cet aplomb et du courage du prédicateur,
+finissent par laisser leurs cartouches tranquilles et leurs fusils se
+refroidir. On en était même au plus pathétique du discours, lorsque le
+capitaine qui commandait s'aperçoit que les Garibaldiens, en gens bien
+avisés, profitaient insensiblement de la situation et touchaient déjà la
+barricade. Il saisit une arme, couche en joue le _padre_ Pantaleone qui
+ne bronche pas et lui envoie à bout portant un coup de fusil qui brûle
+son froc et lui brise la croix dans les mains. Sans s'émouvoir, le
+_padre_ en ramasse les morceaux pendant que les Garibaldiens escaladent
+la barricade. Les soldats se hâtent de décamper et le capitaine est tué.
+Un volontaire saisit son sabre, le _padre_ Pantaleone attrape le
+ceinturon, le passe en sautoir, et, se précipitant à la suite des
+fuyards, il plante le tronçon de sa croix dans le ceinturon du défunt
+capitaine en s'écriant, de sa plus belle voix: «Allez, allez, sicaires
+d'un tyran, reporter à votre maître que le _padre_ Pantaleone a mis la
+croix là où était l'épée.»
+
+C'est le sens sinon le texte de ses paroles, car notre langue est pauvre
+pour traduire quelques expressions un peu emphatiques du bel idiome
+italien. Un autre moine, de l'ordre des Cordeliers, fit, sur la place de
+la Marine et pendant plus de deux heures, le coup de feu avec quatre
+soldats napolitains embusqués dans une construction commencée presque en
+face du ministère des finances. Au bout de ce temps, on vit un de ces
+soldats rallier eu toute hâte un fort peloton qui était au coin du
+ministère. Le cordelier en conclut que, si les autres ne s'en allaient
+pas, puisqu'ils ne tiraient plus c'est qu'il devait leur être arrivé
+des choses graves et que leur position étant fort hasardée, vu la
+quantité de projectiles qui pleuvaient dru comme grêle, il était de son
+devoir, à lui, d'aller les trouver pour leur porter les consolations de
+son ministère. Il posa tranquillement son fusil, rejeta son froc en
+arrière et traversa la place pour disparaître dans la bâtisse en
+question. Quelques instants après, on le vit reparaître avec un blessé
+qu'il portait comme un enfant. Trois fois il fit le même voyage, trois
+fois il ramena son homme; la dernière fois, à l'instant où il
+franchissait sa barricade, la même balle qui lui fracassait le bras,
+tuait roide l'infortuné pour lequel il se dévouait. Sans s'émouvoir, il
+posa à terre son fardeau, lui récita les prières des morts et s'en fut
+ensuite à l'ambulance.
+
+Un jeune volontaire vénitien, déjà blessé assez gravement à Calatafimi,
+se précipite à l'attaque du couvent des Benedittini et s'efforce, à
+coups de hache, de briser une petite porte latérale pouvant donner accès
+dans le couvent. Les balles pleuvent sur lui de toutes parts, un obus
+vient, en ricochant, éclater au-dessus de sa tête et le couvrir de
+gravats. En vain ses camarades le rappellent. «Je ne suis plus bon qu'à
+être tué, leur crie-t-il, au moins, en mourant, je rendrai encore un
+service.» Exaltés par cette intrépidité, deux d'entre eux le rejoignent
+et cherchent à l'entraîner. En ce moment, un canon de fusil passe par
+une fenêtre immédiatement au-dessus de la porte et le malheureux reçoit
+le coup en pleine poitrine. Ses camarades ne rapportent qu'un cadavre.
+
+Dans les rues qui mènent à la Piazza di Bologni, la lutte fut sérieuse.
+Les soldats royaux, comme partout ailleurs, incendiaient et pillaient.
+Les malheureux habitants de ce quartier, éperdus d'effroi, essayaient de
+fuir dans toutes les directions, entraînant femmes et enfants; ce
+n'étaient partout que gémissements et lamentations. Quelques hommes
+déterminés se réunissent en armes à l'angle d'une petite impasse, en
+occupent la maison et s'y barricadent après y avoir donné l'abri à
+quantité de femmes et d'enfants. Quelques instants après, cette maison
+est attaquée; mais on s'y défend vigoureusement. Les femmes, reprenant
+courage, font pleuvoir sur les assaillants une grêle de tuiles, de vases
+de toutes sortes, enfin ce qui leur tombe sous la main.
+
+Une bombe vient s'abattre sur le toit, entraîne le troisième et le
+quatrième étages, et, en éclatant, tue et blesse encore plusieurs femmes
+et des enfants. Quelques moments après, les flammes viennent se joindre
+aux balles napolitaines.
+
+De huit qu'ils étaient, les assiégés ne comptent plus que cinq hommes,
+dont un blessé. Cependant, des femmes, des enfants, des vieillards les
+supplient de ne pas les abandonner. Il faut prendre un parti; le blessé
+et un de ses camarades grimpent au faîte de l'édifice qui menace ruine;
+on y hisse, les uns après les autres, les malheureux réfugiés, et,
+lorsque tous sont à l'abri dans une maison dont l'issue donne sur une
+rue inoccupée par l'armée royale, les trois braves gens qui continuaient
+à lutter avec les royaux, battent eux-mêmes en retraite, n'abandonnant
+qu'une ruine ensanglantée.
+
+Dès le 8 juin, des débarquements de volontaires s'effectuaient un peu
+partout.
+
+Du 9 au 11, une petite escadre partait de Gênes. Elle se composait de
+l'_Utile_, remorquant le _Charles and Jane_, le premier commandé par le
+capitaine Molessa, le second par le capitaine Quain; puis venaient le
+_Franklin_, capitaine Orrigoni, un des anciens compagnons d'armes de
+Garibaldi dans la Plata; l'_Orregon_, capitaine West; le _Washington_,
+dont les volontaires étaient commandés par le colonel Baldeseroto.
+Environ 3,000 hommes étaient répartis sur ces différents navires et
+c'était le renfort le plus considérable que l'on eût encore reçu. Medici
+commandait en chef.
+
+Partis à quelques heures d'intervalle, ces navires firent des routes
+diverses pour atteindre Cagliari où était le rendez-vous général. Tous y
+arrivèrent heureusement, excepté l'_Utile_ et le bâtiment qu'il
+remorquait.
+
+Se trouvant dans le N.-E. du cap Corse, à environ douze milles au large,
+ces deux navires furent approchés par une corvette à vapeur battant
+pavillon français. Bientôt un canot accosta et un officier, s'exprimant
+parfaitement en français, vint demander où l'on allait et offrir même la
+remorque de son bâtiment pour gagner les côtes de Sicile, si telle
+était la destination des navires. Ces propositions furent accueillies
+par les volontaires aux cris de _Vive la France!_ _vive Garibaldi!_
+Toutefois le capitaine crut devoir refuser la remorque offerte si
+galamment. Le canot retourne à son bord; mais à peine est-il arrivé
+qu'un changement à vue s'opère sur la corvette de guerre. Les mantelets
+des sabords, rapidement abaissés, laissent apercevoir les pièces
+détapées et l'équipage en branle-bas de combat. Le pavillon français
+glisse le long de sa drisse et est remplacé par le pavillon napolitain
+en même temps qu'un coup de canon à boulet signifiait aux deux navires
+l'ordre de stopper et d'amener leurs pavillons.
+
+L'_Utile_ portait le pavillon piémontais et le _Charles and Jane_, celui
+des États-Unis. Les capitaines se refusèrent à amener leurs pavillons,
+mais ils durent se résigner à se laisser emmener, non sans protester.
+Quel triste moment eussent passé les marins de la _Fulminante_ (c'est le
+nom de la corvette napolitaine), si les volontaires avaient pu sauter
+sur son pont. Faute de mieux, ils leur lancèrent toutes les malédictions
+que le vocabulaire italien peut offrir. Pendant que la diplomatie
+s'occupait de cette affaire, les autres bâtiments de l'expédition
+atteignaient Cagliari, et, de là, mettaient le cap sur Castellamare,
+dans le golfe de ce nom, où devait s'effectuer leur débarquement. Le 18
+juin, en effet, on apprit à Palerme l'arrivée du convoi de Medici. Un
+navire débarquait ses troupes à Santo-Vito, et les deux autres à
+Castellamare. Il est aisé de se figurer l'allégresse générale en
+apprenant l'arrivée à bon port de cette petite division qui, outre trois
+mille hommes aguerris, apportait encore dix mille fusils et une grande
+quantité de munitions. Aux illuminations quotidiennes se joignirent
+immédiatement toutes sortes de concerts en plein vent, des promenades
+aux flambeaux avec force drapeaux et force _Viva la liberta_!
+
+Le général Garibaldi était immédiatement monté à cheval pour assister au
+débarquement de ces renforts.
+
+Mais, vers minuit, au moment où le calme commençait à se faire, grâce à
+la fatigue des musiciens et à l'enrouement des criards, à l'instant,
+enfin, où les illuminations commençaient à s'éteindre et les habitants à
+s'endormir, quelques coups de canon de fort calibre se firent entendre
+au large et vinrent éclairer de leur lueur sinistre les sommets du mont
+Pellegrini, ainsi que les mâtures des navires qui étaient sur rade. A la
+première détonation, chacun dresse l'oreille; à la seconde, on saute de
+son lit; à la troisième, on est presque habillé, enfin, à la quatrième,
+les fenêtres et les portes commencent à s'ouvrir, les femmes à trembler
+et les enfants à piailler. Dans les rues, les factionnaires regardent si
+leurs amorces sont bien on place et redoublent leurs cris de:
+_Sentinelles, veillez!_ Les bourgeois se groupent à chaque carrefour, et
+les suppositions vont leur train. Dans les casernes, les clairons
+écorchent les airs les plus variés pour appeler aux armes les
+volontaires. Enfin, au palais, tout le monde s'inquiète, et le
+commandant, en l'absence du général Garibaldi, commence à envoyer dans
+toutes les directions des ordonnances à la recherche des nouvelles.
+
+Quelle voix mystérieuse annonce tout dans ces circonstances? On apprend
+bientôt qu'il n'est arrivé que trois navires à Castellamare. Le
+quatrième et son remorqueur manquent.
+
+La canonnade devient plus vive, elle semble parfois se rapprocher de
+l'entrée du port de Palerme.
+
+On sent s'agiter dans l'ombre toute cette ville surprise dans son
+premier sommeil. Parmi les suppositions, la plus probable est que la
+croisière napolitaine, après s'être emparée du navire manquant et
+qu'elle fait semblant de combattre en ce moment, se dirigera vers ceux
+qui débarquent. Tout le monde court et s'agite. Les postes en armes se
+dirigent vers le quai. On entend tomber, çà et là, sur les dalles des
+rues, les baguettes des fusils chargés par des mains encore
+inexpérimentées. Enfin, de sourds piétinements, venant du côté des
+casernes, indiquent que les troupes sont en marche. Malheureusement,
+l'âme de toute l'armée est absente; le général Garibaldi est à
+Castellamare.
+
+Les décharges continuent toujours, plus multipliées et plus rapprochées.
+Il est deux heures. L'inquiétude est à son comble. On se voit déjà à la
+veille d'un nouveau bombardement.
+
+Autour de la citadelle, on a peine à retenir les _picchiotti_ qui
+veulent se précipiter à l'assaut de ces remparts, dégarnis de leurs
+engins de guerre, pour se venger sur les troupes napolitaines des
+événements qu'on suppose se passer au large. Enfin, à deux heures un
+quart, un canot arrive à force d'avirons sur le quai, et un midshipman
+qui en débarque prévient que l'on ait à aviser les autorités que le
+canon que l'on entend est celui d'une frégate britannique qui fait
+l'exercice au large. Ce trait peint-il assez les Anglais? Entre une et
+deux heures du matin, à quelques milles à peine d'une ville qui vient de
+subir les horreurs d'un bombardement et qui, encore tout en émoi, se
+remet à peine des terreurs du combat et de l'incendie, aller faire
+branle-bas de combat de nuit et exercice à feu! Et que dire de ces
+pauvres soldats napolitains enfermés dans la citadelle et non moins
+inquiets que les habitants de la ville, car ils entendaient du haut de
+leur bicoque désarmée les imprécations et les cris de vengeance de leurs
+ennemis!
+
+Que fût-il arrivé si l'on n'eût pu retenir les _picchiotti?_ et, quel
+qu'eut été le résultat de leur attaque, que de sang pouvait être versé,
+et pourquoi? Enfin, à trois heures du matin, tout était rentré dans le
+calme.
+
+Le 20, au matin, le premier détachement des volontaires débarqués
+arrivait à Palerme à cinq heures environ. C'étaient deux magnifiques
+bataillons de chasseurs à pied, parfaitement uniformes et bien équipés,
+armés de carabines rayées et paraissant remplis de gaieté et d'entrain.
+Le 21 et le 22, le restant des troupes débarquées suivait le mouvement
+et venait prendre ses casernements en ville.
+
+L'enthousiasme avec lequel chaque nouveau corps arrivant était reçu est
+indescriptible. Les bouquets et les applaudissements se succédaient sans
+interruption sur la route qu'il parcourait.
+
+Le corps des guides s'organisait rapidement. Une commission de remonte
+avait été installée et fonctionnait avec activité. Bientôt leurs deux
+escadrons furent complets, et on s'occupa de la formation de deux
+régiments de hussards.
+
+Toutes les statues rappelant l'ancien gouvernement avaient été brisées
+dès les premiers jours, et leurs débris jetés à la mer. Le 6 juin, un
+décret du général Garibaldi faisait adopter par la patrie les enfants et
+les familles des volontaires tués pendant la guerre.
+
+Le 8 et le 9, une forte escadre sarde venait mouiller sur rade, et
+apportait à Garibaldi un appui moral immense.
+
+On avait appris les événements de Syracuse et de Catane, qui étaient
+venus encore surexciter l'enthousiasme des habitants de Palerme et des
+volontaires.
+
+Le 9, on avait connaissance de l'évacuation de Trapani par les troupes
+royales. La prison d'État du fort de Favignano, sur l'île de ce nom,
+abandonnée par sa garnison, fut ouverte par les habitants de l'île, qui
+s'empressèrent de mettre en liberté tous les prisonniers politiques.
+
+On apprenait aussi le pronunciamento de Girgenti, de Caltanisetta, qui
+avaient chassé les préfets royaux et leurs troupes, organisé leurs
+gardes nationales et ouvert immédiatement des souscriptions dont ils
+envoyaient les fonds au dictateur.
+
+Tout allait donc pour le mieux, et l'évacuation, qui continuait grand
+train, allait amener bientôt la remise de la citadelle. En effet, le 18
+au soir, à la nuit tombante, le pavillon napolitain fut amené. Le
+lendemain matin, vers les neuf heures, les couleurs italiennes étaient
+hissées en tête du mât de pavillon à la porte d'entrée du fort qui était
+lui-même remis aux délégués du général Garibaldi, et occupé
+immédiatement par un poste de chasseurs des Alpes.
+
+Il restait cependant encore vers le môle une certaine quantité de
+troupes à embarquer; mais à une heure, les derniers hommes rejoignaient
+les navires, et toute l'escadre napolitaine appareillait. Peu de temps
+auparavant avait eu lieu la remise des prisonniers palermitains retenus
+dans le fort depuis le 4 avril. Ces prisonniers, appartenant aux
+premières familles de la cité, étaient: le prince Antonio Pignatelli, le
+baron di Calabria, le _padre_ Octavio Lanza, le marquis Santo-Giovanni,
+le prince Nisciemi, le prince Giardinelli, le baron Rizzo, etc.
+
+Toute la ville s'était donné rendez-vous devant la citadelle pour les
+recevoir.
+
+Accueillis par des cris frénétiques, les prisonniers furent portés,
+plutôt qu'escortés, vers les voitures où leurs familles les attendaient.
+Un long cortège d'équipages, les musiques civiles et militaires de
+Palerme, des détachements de tous les corps de volontaires et de
+nombreux _picchiotti_ remplissaient les rues avoisinantes. Dans leur
+parcours, jusqu'au Palais-Royal, ce ne fut qu'une longue ovation. Les
+prisonniers étaient littéralement ensevelis sous les fleurs qu'on leur
+jetait de toutes parts. On dansait, on sautait et on s'embrassait aux
+abords du cortège, en tête duquel marchait, ou plutôt gambadait, tout le
+monde a pu le voir, plus d'un grave cordelier à la robe de bure qui
+envoyait à la fois des bénédictions avec ses mains et des entrechats
+avec ses pieds. C'était, en un mot, la folie de l'ivresse et un coup
+d'oeil magique. Pas un cri, pas une figure qui ne fût à l'unisson de
+l'allégresse commune, et, ce qui est plus remarquable, on n'eut pas à
+déplorer le plus petit accident dans ce brouhaha et dans cette cohue.
+
+De nombreux déserteurs napolitains restaient en ville, la plus grande
+partie demandant à être incorporés dans les volontaires.
+
+En résumé, le nombre des morts en ville était de 573; celui des
+volontaires, de près de 300, et celui des Napolitains, de 5 à 600 tués
+et 1,500 blessés.
+
+Le chiffre des dégâts dans la ville s'élevait à plus de 30 millions.
+
+Comme on pourrait taxer d'exagération le récit des atrocités commises
+par les troupes royales, il est bon de citer, entre autres documents, le
+rapport du vice-amiral anglais Mundy.
+
+«A bord de l'_Hannibal_, à Palerme, 3 juin.»
+
+«_Le vice-amiral Mundy au secrétaire de l'Amirauté._»
+
+«Je vous adresse le rapport suivant sur les dégâts et les morts causés
+dans la ville par le bombardement. Les ravages sont épouvantables. Tout
+un quartier, d'une longueur de mille yards sur cent de large, est réduit
+en cendres. Des familles entières ont été brûlées vivantes avec les
+bâtiments. Les troupes royales ont commis d'horribles atrocités. Dans
+d'autres parties de la ville, des couvents, des églises et des édifices
+isolés ont été détruits par les bombes. On en a lancé onze cents de la
+citadelle sur la ville, et environ deux cents des navires de guerre,
+sans compter les boîtes à feu, la mitraille et les boulets.
+
+«L'armistice à été indéfiniment prolongé, et l'on espère que les
+puissances européennes s'interposeront pour empêcher une plus longue
+effusion de sang.
+
+«La conduite du général Garibaldi, pendant l'action et depuis la
+suspension des hostilités, a été noble et généreuse.»
+
+
+
+
+III
+
+
+C'est ainsi que le 30, au matin, dans la bonne ville de Palerme, tout le
+monde se levait, aspirant à pleins poumons l'air de la liberté. Ses cent
+quatre-vingt-dix mille habitants pouvaient causer de tout impunément, et
+s'en donner à crier: A bas François II! A bas les Napolitains! sans que
+le moindre sbire vînt leur mettre la main au collet et les conduire,
+avec accompagnement de coups de trique, jusque dans de jolis petits
+cachots bien noirs et bien infects.
+
+Les couleurs italiennes flottaient partout, et, sauf les déserteurs, il
+ne restait pas en ville, ni dans la citadelle, l'ombre d'un guerrier du
+roi François II. Bien plus, afin d'effacer jusqu'au souvenir de la
+domination napolitaine, une quantité innombrable de jeunes patriotes de
+huit à douze ans,
+
+ La valeur n'attend pas le nombre des années,
+
+avaient attaqué, à grands coups de cailloux et de marteau, les deux
+statues de François II et de son père que, dans un moment d'épanchement,
+la ville de Palerme avait fait élever sur la promenade de la Marine. En
+moins d'une heure, elles étaient réduites en morceaux et leurs débris
+jetés à la mer. On avait seulement conservé les deux têtes, dont l'une,
+je ne sais si c'est celle du père ou du fils, fut coiffée d'une tête de
+boeuf à laquelle, bien entendu, on avait eu soin de laisser les cornes.
+Ces trophées furent promenés par la ville avec grand renfort de fusées
+et de pétards, et le soir ce fut le prétexte d'une immense promenade aux
+flambeaux. Triste spectacle pour quelque opinion que ce soit!
+
+A partir de ce bienheureux jour, la ville commença à dépouiller sa
+parure guerrière. Les dalles, amoncelées en barricades, durent
+rechercher leur ancienne place et les réintégrer. Quelques-uns des
+canons qui armaient ces fortifications passagères rentrèrent à
+l'arsenal, tandis que d'autres, plus modestes, reprirent leur humble
+état de bornes, car il est bon de noter que plusieurs de ces engins de
+destruction auraient été bien plus dangereux pour leurs propres
+artilleurs que pour l'ennemi. Après avoir servi longtemps à amarrer les
+bateaux sur le port, ils s'étaient vus, une belle après-midi, déterrés
+et plus ou moins volontairement forcés de reprendre de l'activité. Les
+malheureux étaient hors d'âge cependant, et, certes, avaient bien mérité
+les invalides à perpétuité. Il y en avait un qui datait de 1666.
+
+Toute la population, affairée, recommençait à circuler avec plus
+d'entrain que jamais, pêle-mêle avec les _picchiotti_ et les volontaires
+garibaldiens. Mais, si le danger du bombardement était passé, si l'on ne
+craignait plus les balles coniques napolitaines, on n'était pas encore à
+l'abri de tout danger, et c'est le cas de dire, puisque nous sommes en
+Sicile, qu'on était presque tombé de Charybde en Scylla.
+
+Les braves volontaires de Garibaldi eux-mêmes y regardaient à deux fois
+avant de s'aventurer dans les rues ou les places publiques. Il est, en
+effet, impossible de se figurer le laisser-aller plein de désinvolture
+et d'insouciance de ces bons _picchiotti_ et montagnards, qui
+promenaient partout leurs escopettes chargées, amorcées et armées. De
+quelque côté que l'on se tournât, en avant, en arrière, sur le flanc
+droit ou sur le flanc gauche, on était toujours sûr d'être regardé en
+face par une arme à feu quelconque, au chien relevé, à la petite capsule
+brillant au soleil. Or, comme on connaissait les qualités de ces armes,
+qui partaient très-volontiers au repos, leur voisinage était peu
+agréable. A tout instant on entendait, dans les rues, des détonations
+qui faisaient courir le monde: c'était toujours un _picchiotti_ étourdi
+qui, ici, venait de casser la jambe à un homme, là, de tuer une femme
+allaitant son enfant. Les plus adroits se contentaient de blesser les
+ânes ou de briser les vitres d'un magasin.
+
+Dans la campagne, c'était mieux encore. Une fois l'ennemi parti, chacun
+aurait rougi de ne pas se montrer armé jusqu'aux dents. Il n'y avait pas
+jusqu'aux maraîchers qui n'apportassent leurs choux et leurs carottes en
+compagnie d'une canardière ou deux. Cela a duré longtemps; mais les plus
+belles choses ont une fin. Sans froisser trop ouvertement et d'un seul
+coup l'amour de ces braves gens pour leurs armes favorites, on commença
+par leur signifier qu'ils n'eussent à circuler dans la ville qu'avec
+leurs chefs particuliers. Un caporal était, au moins, de rigueur. Puis
+on les engagea à aller promener leurs armes dans les montagnes, où le
+grand air leur ferait du bien. On ne manqua cependant pas d'offrir, à
+ceux qui voulaient faire au pays le sacrifice de leur vie, de s'engager
+dans les troupes régulières, ou dans la légion anglo-sicilienne. Mais
+c'était une affaire de pure politesse, car fort peu se sentirent pris
+d'une passion assez belliqueuse pour suivre le nouveau drapeau du pays.
+N'y avait-il pas là, tout près, avec son grand air et sa liberté, la
+montagne et les bandes de pillards et de voleurs de grands chemins qui
+s'organisaient un peu partout, car les troupes royales avaient eu soin
+de lâcher par monts et par vaux tous les voleurs, galériens et autres
+gens déclassés qui fourmillaient dans les prisons de Palerme.
+
+Dès le lendemain de l'évacuation, un décret municipal appela toutes les
+corporations de la ville et toutes les pelles, pioches, brouettes,
+pinces disponibles, à la destruction de la citadelle. Elle devait être
+rasée de fond en comble afin d'ôter à tout jamais à une tyrannie
+quelconque l'envie, l'idée, ou la possibilité d'un nouveau bombardement.
+C'était quelque chose de curieux que l'entrain, et, en même temps,
+l'inexpérience qui présidèrent au commencement de ce travail.
+L'affluence était telle que les travailleurs, agglomérés les uns sur les
+autres et en masse serrée sur les remparts, ne pouvaient plus bouger. On
+fut obligé de faire des catégories. Un jour, c'était le tour des cochers
+de fiacre, de bonne maison, de voitures de louage, etc. Tant pis pour
+ceux qui voulaient une voiture. A quelque prix que ce fût, on n'eût pas
+trouvé un véhicule, et les Garibaldiens qui, pas plus que nos turcos, ne
+dédaignaient le plaisir d'une promenade en carrosse, durent y renoncer
+et se contenter de leurs jambes. Le lendemain, c'était le tour des
+congrégations, couvents, etc. Une longue procession de cordeliers, de
+moines, de dominicains, voire même de prêtres, marchait militairement au
+son d'une musique bruyante et de tambours fêlés; armés, qui d'une
+pioche, qui d'une pelle; les petits séminaristes avaient la spécialité
+des mannequins et des paniers à gravats. Tout cela hurlant: _Viva
+Garibaldi! viva la Italia! viva la liberta! viva ..._ Il y en avait qui,
+sur le point de se tromper par la force de l'habitude, n'avaient que le
+temps d'avaler la fin de la phrase. Les abbés titrés et autres se
+contentaient de brandir des oriflammes aux couleurs nationales et de
+jeter des bénédictions à la foule qui, la bouche béante, les regardait
+défiler.
+
+Un coup de canon annonçait l'ouverture et la fermeture des travaux.
+Aussitôt la première détonation, un nuage de poussière couronnait la
+citadelle, et ce n'était plus, aux environs, qu'une avalanche et une
+pluie de gravats. Cela dura plusieurs jours ainsi. Mais un accident
+troubla la fête; on ne sait par quel hasard plusieurs bombes enfouies
+dans les décombres se prirent à éclater, et à tuer ou blesser quelques
+travailleurs. L'enthousiasme des démolisseurs s'en ressentit et, à
+l'avenir, des ouvriers seuls procédèrent à cette destruction. A chacun
+son métier. Mais s'il était facile de démolir, il était moins aisé de
+réparer. C'est à grand'peine que plusieurs rues commençaient à devenir
+praticables. De tous côtés il fallait solidifier des édifices menaçant
+ruine, ou achever la destruction de ceux qui, effondrés complètement,
+n'offraient plus la possibilité d'aucune réparation. Tels étaient le
+palais Carini, le couvent des Dominicains, le palais du duc Serra di
+Falco, les magasins Berlioz, etc. La piazza Marina était devenue
+impraticable à la hauteur de la rue de Tolède. Les égouts, effondrés,
+s'étaient transformés en précipices dont il fallait se garer avec soin.
+Une fois les illuminations éteintes, il n'était pas prudent de se
+hasarder dans ces parages sous peine de chutes désagréables.
+
+Il existait à Palerme, comme dans tous les grands centres, un vaste
+dépôt d'enfants trouvés. Il y en avait de grands, de petits, de moyens.
+Un beau jour, grâce à un officier anglais, tout cela fut embrigadé,
+embataillonné, et on vit ce diminutif de régiment, gravement armé de
+balais emmanchés dans des fers de piques, manoeuvrer sur la piazza del
+Palazzo-Reale, et monter la garde avec aplomb à la porte d'un couvent
+quelconque dont on avait fait leur caserne. Ces enfants jouaient aussi
+carrément au militaire qu'ils jouaient, quelques jours avant, à la
+procession et à servir la messe, et plus d'un de ces bambins, partis
+avec les brigades expéditionnaires, fit parfaitement la campagne, et se
+conduisit dans maintes circonstances en troupier fini.
+
+La liberté est pour tout le monde. Aussi, la population mercantile de
+Palerme en usa-t-elle pour étriller de main de maître ces pauvres
+volontaires qui, naturellement, affluaient dans tous les établissements
+publics, les cafés et les restaurants. Presque immédiatement, le prix
+des consommations doubla. Il en fut de même pour tous les objets
+nécessaires à la vie et à l'habillement. Quelques décrets cherchèrent à
+arrêter, mais en vain, cette tendance à la rapacité, naturelle aux
+boutiquiers de toutes les nations, et les libérateurs garibaldiens
+furent écorchés avec aussi peu de vergogne que nos troupiers pendant la
+campagne d'Italie. Le moindre verre d'eau, le moindre grain de mil,
+étaient une affaire importante. Quelquefois les Garibaldiens se
+fâchaient; mais il faut leur rendre cette justice, que jamais armée ne
+souffrit avec plus de modération les exigences de cette race de Banians.
+Peu de troupes, quelque régulières qu'elles fussent, auraient montré
+autant de patience et de respect pour la propriété.
+
+De déplorables scènes vinrent aussi, à côté de ces événements
+héroï-comiques, attrister les honnêtes gens et les véritables patriotes.
+D'atroces assassinats se commettaient journellement, et, sous le
+prétexte de détruire les sbires, plus d'une vengeance s'exerçait
+impunément. A cinq heures du soir, en pleine rue de Tolède, un
+malheureux était massacré à la porte d'un pharmacien qui lui avait
+impitoyablement fermé sa boutique au nez. Vainement deux ou trois
+Garibaldiens essayèrent de le sauver, et allèrent même jusqu'à dégaîner.
+Menacés dans leur existence par cette cohue meurtrière, ils durent se
+résigner à laisser massacrer ce malheureux, dont le corps, palpitant
+encore, fut traîné et précipité à la mer.
+
+--«C'était un sbire, disait-on.--Vous croyez?--On le dit.--Ah!»--C'était
+fini.
+
+A côté du pont de l'Amiraglio, près du cimetière des suppliciés, là où
+commencèrent les Vêpres siciliennes, deux hommes, une femme et un
+enfant, poursuivis par une foule furieuse et avide de sang, furent
+impitoyablement immolés. Le lendemain, les cadavres de ces infortunés
+étaient encore à l'endroit où ils avaient péri, à moitié ensevelis sous
+des moellons et des pavés.--«C'étaient des sbires.--En êtes-vous
+sûr?--Je crois bien: celui-là était receveur pour les chaises à la
+petite église de la piazza Marina.»
+
+Sur ladite place, vers les onze heures du soir, à l'instant où les
+cafés, encore pleins de monde, retentissaient de gaieté, on entend un
+cri déchirant, un suprême appel à la pitié. Personne ne se dérange. Un
+gamin venait de crier: «C'est un sbire qu'on écorche.» Le lendemain, au
+matin, un cadavre était étendu au milieu de la place, la face contre
+terre, percé de vingt coups de couteau. Quelques femmes, en passant, le
+poussaient du pied, et toujours: «C'est un sbire!»
+
+A la porta Maqueda, deux agents de l'ancienne police, que l'on savait
+réfugiés dans une maison, y furent guettés avec une persistance digne de
+tigres. Le premier qui sortit avait deux enfants et une femme dont il
+ignorait le sort. L'inquiétude, pour lui, était pire que la mort. A
+peine dehors, il est assailli, entraîné sur le boulevard; on lui passe
+une corde au cou, et, quelques instants après, percé de coups de
+couteau, le crâne brisé à coups de pierres, son cadavre était jeté dans
+un fossé rempli d'ordures. L'autre se hasarda, vers minuit, à sortir,
+croyant une évasion possible; il n'avait pas fait un pas qu'un coup de
+coutelas le clouait contre la porte même, et son cadavre allait
+rejoindre le premier.
+
+Chaque soir, il fallait enregistrer plusieurs meurtres semblables. Pas
+un, cependant, ne fut accompli dans une maison ou dans un domicile
+violé.
+
+Une Française, madame D..., habitant Palerme depuis de longues années,
+avait recueilli, au moment du bombardement, un agent de Maniscalco dont
+la vie était menacée. Forcée de chercher un refuge sur le _Vauban_, elle
+laissa ce malheureux dans sa maison en lui recommandant de ne pas
+sortir, sa vie y étant en sûreté. Mais lui aussi était père, et, sans
+nouvelles de sa femme et de ses enfants, il voulut se hasarder, la nuit
+venue, à gagner son domicile pour embrasser sa famille.
+
+A mi-chemin, il fut reconnu et massacré. A quelques jours de là, la
+femme et les enfants vinrent à leur tour chercher asile chez madame
+D..., alors débarquée du _Vauban_; Palerme était au pouvoir de l'armée
+libérale. Deux ou trois jours se passent tranquillement, mais, le
+quatrième, la malheureuse, allant chercher quelques provisions, est
+reconnue et, sans un chasseur des Alpes qui dégaîna et prit bravement sa
+défense, elle était assassinée avec son enfant.
+
+Madame D... était encore sous l'impression de ce triste événement,
+lorsqu'elle rencontre, dans la rue de Tolède, le général Garibaldi
+descendant à la Marine avec deux de ses aides de camp. Sans se
+déconcerter, elle l'aborde et lui dit: «Général, j'ai chez moi la
+malheureuse femme et les deux enfants d'un sbire assassiné il y a dix
+jours, et, tout à l'heure, sans un des vôtres, cette malheureuse et ses
+deux enfants éprouvaient le même sort.
+
+--«Madame, répondit le général, venez au palais dans une heure, je vous
+écouterai.»
+
+Effectivement, une heure après, madame D..., accompagnée de la femme du
+sbire et de ses deux enfants, arrivait au Palazzo dont la garde
+nationale lui refusait impitoyablement l'entrée, lorsque, heureusement,
+un aide de camp survint et immédiatement l'introduisit auprès du
+Dictateur.
+
+Pendant le récit de ces horribles détails, le général Garibaldi tenait
+les yeux fixés sur la pauvre femme dont le dernier enfant, âgé de onze
+mois, était enveloppé dans un châle qu'elle serrait sur sa poitrine.
+Après quelques instants, il se dirigea vers elle et, soulevant le châle
+qui entourait la pauvre petite créature endormie sur le sein de sa mère:
+«Pauvre femme! dit-il; mais, madame, soyez tranquille, je la prends sous
+ma protection et je ferai en sorte de réparer, autant qu'il est en mon
+pouvoir, de tristes événements indépendants de ma volonté.»
+
+Elle resta au palais où on lui donnait deux thari par jour pour pourvoir
+à ses besoins et, plus tard, le général la fit entrer dans un couvent
+avec ses deux enfants.
+
+Plusieurs autres malheureuses, qui vinrent aussi se réfugier au
+Palazzo-Reale, furent traitées de la même manière.
+
+Cependant la partie saine de la population finit par s'émouvoir de ces
+actes barbares. Des décrets parurent, sévères et fermes. Ce remède fut
+inefficace. Il fallut une ordonnance aussi inexorable que les actes des
+septembriseurs palermitains. A partir de ce jour, tout individu
+convaincu d'avoir frappé d'une arme quelconque qui que ce fût, d'avoir
+crié haro ou ameuté la population contre quelqu'un, d'avoir arrêté
+illégalement quelque personne que ce fût, passait de suite devant un
+conseil de guerre qui, séance tenante, prononçait le jugement,
+exécutoire dans les dix minutes.
+
+Le jour même où ce décret était affiché, un assassinat avait lieu près
+du marché: le coupable, arrêté, était passé par les armes à trois heures
+de l'après-midi, sur la place de la Citadelle.
+
+Le lendemain, deux autres exemples semblables avaient lieu sur la place
+de la Marine.
+
+Dès lors, ces scènes de cannibales devinrent plus rares.
+
+L'assassinat de la Bagheria vint encore cependant ensanglanter ces pages
+de l'histoire de Palerme. Un corps de volontaires siciliens y avait été
+mis en cantonnement. Leur commandant, jeune homme d'une trentaine
+d'années qui depuis dix ans sacrifiait sa fortune au bénéfice de la
+révolution projetée et qui, pendant longtemps, lors des événements
+révolutionnaires de Sicile, avait commandé ses guérillas dans la
+montagne, rentrait à son quartier, revenant de Palerme où il avait dîné
+dans sa famille. Il est abordé par un de ses volontaires qui lui réclame
+quelque argent. Le commandant lui répond qu'on ne lui doit rien et qu'on
+ne lui donnera rien. Un instant après, trois coups de feu l'étendaient
+roide mort. Toute la population palermitaine s'émut vivement de ce
+nouvel acte de férocité; mais il fallut plusieurs jours pour trouver et
+arrêter le meurtrier qui fut fusillé sur la piazza de la Bagheria.
+
+On a parlé aussi vaguement, à cette époque, d'une tentative d'assassinat
+sur la personne même du Dictateur. Ce fait est certainement controuvé.
+
+Les volontaires continuaient à arriver en foule de toutes parts. Ce
+n'étaient plus les aventuriers sans ressources de Marsala: c'étaient de
+beaux soldats bien équipés, bien armés. Ils ressemblaient, à s'y
+méprendre, à des régiments piémontais, dont ils portaient le costume,
+légèrement modifié. Beaucoup même de leurs officiers se souciaient si
+peu de laisser paraître leur nationalité qu'ils conservaient l'uniforme,
+et jusqu'au numéro de leur régiment. Il est probable, ou du moins on
+doit le supposer, que soldats et officiers avaient fini leur temps ou
+étaient en disponibilité. Mais ce n'était certainement pas pour
+infirmités temporaires qu'ils étaient réformés, car les uns comme les
+autres étaient généralement des gaillards solides. Il ne se passait
+presque pas de jour sans que quelque convoi d'hommes et d'armes ne
+débarquât dans le port. Aussi les rues de la ville et les promenades
+regorgeaient-elles d'uniformes étranges et variés: une douzaine ou deux
+de zouaves, quelques turcos, des chasseurs d'Afrique, des spahis, des
+Anglais en assez grande quantité, puis des officiers de toutes les
+nations de l'Europe. Il finit par y en avoir tant et tant qu'il fallut
+songer à les utiliser et à les acheminer sur divers points de la Sicile.
+
+Dans beaucoup de localités, bien des choses allaient un peu de travers.
+On se permettait quelques escapades à l'égard des propriétaires. On ne
+se privait même pas, à l'occasion, de les tuer, de les brûler et de les
+piller par-dessus le marché.
+
+Comme il n'y avait plus de police, plus de soldats et presque plus de
+municipalité, ces espiègleries se commettaient tranquillement et
+paraissaient devoir rester impunies. Depuis le départ des Napolitains,
+on avait organisé quelques régiments; on les forma alors en brigades. Le
+général Türr prit le commandement de la première division, qui devait
+traverser la Sicile en passant par Girgenti, Caltanisetta, puis gagner
+Catane. La seconde, commandée par le général Bixio, devait suivre aussi
+la route de l'intérieur, mais par la montagne. La troisième, sous les
+ordres du général Medici, devait prendre la route maritime de Palerme à
+Messine.
+
+Dans les derniers jours de juin, vers les quatre heures du soir, la
+division du général Türr se formait en bataille sur la place du
+Palazzo-Reale, où le général Garibaldi la passait en revue, et, vers les
+sept heures, elle se mettait en marche avec une section de pièces de
+campagne, une d'obusiers de seize pouces et quelques caissons de
+munitions; les caissons étaient représentés par de simples charrettes
+ornées de petits pavillons. Toute cette division avait néanmoins bonne
+tournure. Un grand laisser-aller dominait, mais on trouvait énormément
+de bonne volonté. On y remarquait surtout avec plaisir un superbe
+bataillon de chasseurs à pied piémontais, un bataillon de Suisses ou
+Bavarois, presque tous déserteurs de l'armée royale, et une belle
+compagnie de tirailleurs indigènes. Toutes ces troupes avaient une tenue
+assez régulière en ce qui concernait, du moins, la casaque rouge et le
+pantalon de toile. Le képi piémontais figurait aussi généralement comme
+coiffure. Mais, pour le fourniment, c'était une autre affaire. Chacun
+avait organisé son havre-sac le mieux qu'il avait pu. La grande sacoche
+en sautoir était le plus généralement employée. On voyait des bidons de
+toute espèce, des cartouchières de modèles variés, mais le tout arrangé
+de la manière la plus commode.
+
+Cette division traversa la ville de Palerme et prit la route de
+Missilmeri, qui devait être sa première étape. A son passage dans les
+rues, il y eut un vrai moment d'enthousiasme. C'est que l'on comprenait
+que c'étaient ces volontaires qui allaient décider en définitive du sort
+de la Sicile. Ils marchaient au-devant des troupes royales, et devaient
+relever sur leur route le drapeau de l'ordre renversé en plusieurs
+endroits, et planter les couleurs italiennes sur les derniers points de
+la Sicile occupés par les troupes napolitaines. Le général Türr, qui les
+commandait, emportait avec lui toutes les sympathies de la population
+palermitaine. Malheureusement la maladie devait bientôt l'arracher, pour
+quelque temps, à sa division. Plusieurs jours après, à la même heure, le
+général Bixio partait aussi avec sa brigade.
+
+Cette dernière était beaucoup moins forte que celle du général Türr.
+Elle comptait tout au plus quinze cents hommes, mais presque tous hommes
+faits et soldats. Il y avait bien, par-ci par-là, quelques dizaines de
+moines défroqués, portant haut la tête et maniant certes mieux leur
+fusil qu'ils n'avaient manié le goupillon; mais, en résumé, cette
+brigade paraissait plus homogène que la division du général Türr. Elle
+n'avait pas d'artillerie, et possédait seulement quelques guides pour le
+service d'état-major du général. Sa mission était de réprimer
+vigoureusement les désordres qu'elle rencontrerait sur son itinéraire et
+de courir sus, sans miséricorde, aux bandes de malfaiteurs qui se
+montraient dans beaucoup d'endroits. Le troisième corps, celui de
+Medici, partait ensuite par la route maritime de Palerme à Messine et
+devait se réunir, à un endroit donné, avec celui de Bixio.
+
+On avait installé, à Palerme, une fonderie de canons qui fonctionnait
+déjà admirablement. Une partie des cloches non-seulement de Palerme,
+mais encore de toutes les villes de la Sicile, avaient été offertes par
+les églises et les couvents. Il y avait de quoi fondre plus de pièces
+qu'il n'en aurait fallu à une armée de cent mille hommes, et cependant
+il en restait encore une telle quantité que, les jours où elles se
+mettaient en branle et aux grandes fêtes, c'était un vacarme à ne pas
+s'entendre.
+
+On fut un jour bien étonné en rade. Une embarcation du port, toute
+simple d'apparence, poussait du débarcadère et se dirigeait vers
+l'escadre anglaise. Quelques officiers garibaldiens, en chemise de laine
+rouge, étaient à bord de ce canot qui, bientôt, accostait l'amiral
+anglais.
+
+Le Dictateur allait faire une visite non officielle, puisque son
+gouvernement n'était pas reconnu, mais de courtoisie, aux commandants
+des stations étrangères sur rade. Du vaisseau amiral anglais, il se
+dirigea vers le _Donawerth_, puis vers le commandant piémontais qui le
+salua de dix-sept coups de canon lorsqu'il regagna la terre. Ces visites
+lui furent rendues avec empressement, mais toujours en écartant le
+caractère officiel. A cette époque aussi, le _Franklin_, capitaine
+Orrigoni, fut envoyé en mission sur la côte Sud. Il devait toucher à
+Trapani, Marsala, Girgenti, Alicata, Terranova, et pousser jusqu'au cap
+Passaro. Il était chargé de rapporter les fonds offerts par les
+provinces, de faire le sauvetage d'un transport napolitain chargé de
+boulets et de canons, échoué entre Alicata et Terranova. Il devait
+aussi, à son retour, coopérer, s'il y avait lieu, au sauvetage du
+_Lombardo_ à bord duquel une corvée de marins et d'officiers du génie
+maritime avait été envoyée préalablement de Palerme, et enfin y amener
+les délégués de toutes les villes du littoral.
+
+Il serait trop long d'énumérer tous les décrets et tous les changements
+de fonctionnaires qui eurent lieu alors. On pataugeait un peu partout,
+mais on cherchait cependant à faire pour le mieux. L'expérience seule
+manquait. On n'est pas parfait. Cette armée d'hommes déterminés manquait
+d'organisateurs. C'est à grand'peine si le service médical avait pu être
+installé dans les différents corps. Celui de l'intendance était tout à
+fait incomplet. On procédait, autant que possible, par réquisitions.
+Elles étaient payées par le trésor municipal; celui de l'armée était
+trop pauvre. On pouvait tout au plus compter aux volontaires leur mise
+en campagne: les officiers touchaient environ deux francs par jour,
+juste de quoi manger; le reste de leurs appointements devait leur être
+payé en arrérages, lorsque l'état de la caisse le permettrait. Quant au
+service des hôpitaux et des ambulances, c'était encore, il faut
+l'avouer, ce qui laissait le plus à désirer. La population palermitaine
+y mettait peu du sien, et l'empressement était minime pour recevoir les
+blessés dans les maisons particulières ou leur porter des secours, soit
+en nature, soit en argent. Déjà mal organisés, les hôpitaux eux-mêmes,
+accablés par ce surcroît de malades ou de blessés, n'offraient presque
+aucune ressource aux malheureux qui venaient y chercher des soins et des
+pansements.
+
+On ne se serait jamais imaginé, certes, à voir l'égoïsme de la
+population et sa froideur, qu'il s'agissait de leurs sauveurs ou, tout
+au moins, de leurs libérateurs. Pas un inspecteur, pas un chef de
+service ne surveillait les hospices ni les blessés à domicile. Ce qui
+est pire encore, ils étaient le plus généralement oubliés dans la
+répartition de la paye. Quelques-uns manquaient de tout et la plus
+grande partie étaient obligés de se contenter de bien peu; heureux
+encore lorsque le linge ne venait pas faire défaut aux blessés.
+
+La garde nationale avait été organisée dès l'entrée de Garibaldi dans
+Palerme; mais elle était généralement assez mal vue par lui. Il
+n'appréciait pas au juste la valeur des services qu'elle pouvait être
+appelée à rendre dans un moment donné. Le Dictateur disait qu'il lui
+fallait des soldats et non des avocats. Cependant elle finit par prendre
+un peu d'importance, car il faut convenir qu'elle montra une grande
+fermeté en plusieurs circonstances difficiles.
+
+Une affreuse cohue se dirigeait un soir vers la porte du Palazzo-Reale
+en traversant la place. Des cris de mort et des hurlements de vengeance
+sortaient de cette foule armée de toutes sortes de choses et éclairée
+par des torches au reflet rougeâtre et sanglant. Un malheureux, déjà
+blessé à la tête, était traîné, la corde au cou, par un horrible
+Quasimodo, espèce de bête féroce, bossue, tortue et bancale.
+
+Les misérables qui entouraient la victime brandissaient à chaque instant
+sur sa tête des coutelas de toute nature. On entendait, dans cette
+foule, des sifflements inexplicables, semblables au bruit que ferait une
+forte fusée en s'élançant dans les airs.
+
+En voyant ce rassemblement à l'aspect sauvage, le poste de la garde
+nationale prit les armes et, à l'instant où, arrivés vis-à-vis le
+Palais-Royal, ces massacreurs allaient sans doute immoler leur victime,
+le chef du poste se jeta résolument, le sabre à la main, sur ceux qui
+serraient de plus près le pauvre diable; ses soldats en firent autant
+pour les autres, jouant un peu de la baïonnette par-ci par-là. Eu
+quelques moments la place était libre; les torches, abandonnées par
+leurs porteurs, gisaient à terre et les fuyards disparaissaient en toute
+hâte dans les rues voisines. Bien entendu, la victime était restée aux
+mains de la garde nationale sans autre mal qu'un coup de baïonnette dans
+la joue et un coup de couteau dans l'épaule. C'était, du reste, un assez
+triste personnage, pis qu'un sbire; c'était un traître qui avait vendu
+ses camarades lors de l'affaire du couvent de la Ganzza. Malgré cela,
+Garibaldi, le lendemain, lui faisait donner un sauf-conduit et le
+faisait embarquer sur un bâtiment en partance pour Naples.
+
+Plusieurs histoires de ce genre finirent par faire prendre la garde
+nationale plus sérieusement par le nouveau gouvernement. Il y avait
+aussi quelquefois des manifestations.
+
+La manifestation est une chose assez inconnue dans notre pays. C'est une
+coutume tout italienne. On vous dit le matin: il y aura ce soir
+manifestation pour tel motif ou contre tel autre. A l'heure dite, vous
+voyez une longue procession de promeneurs à pied, en voiture, à cheval,
+qui viennent défiler sous les fenêtres de l'autorité, ou même tout
+simplement se poser devant elles avec calme, y séjourner quelques
+instants, puis se retirer comme elle est venue. Quelques vivat s'en
+mêlent; mais c'est une exception. On fait une manifestation en faveur
+d'un ministre ou contre un autre. On fait une manifestation pour fêter
+l'arrivée d'un général ou d'un étranger de distinction. Dans ce cas, les
+plus huppés des deux sexes, parmi les acteurs, montent dans le salon du
+noble général ou étranger, lui adressent leurs compliments de bienvenue.
+Alexandre Dumas, qui était logé au Palazzo-Reale, ne put l'échapper, et
+fut le héros d'une cérémonie de ce genre. Une foule enthousiaste vint,
+une après-midi, encombrer brusquement la place vis-à-vis ses fenêtres,
+et s'égosiller aux cris de _Viva Dumas! viva l'Italia! viva Dumas! viva
+la liberta! viva Garibaldi! viva Dumas!_ etc.--«Qu'est-ce que Dumas?
+disait l'un à son voisin.--Je ne sais pas, disait l'autre.--C'est le
+frère du roi de Naples, ou bien encore c'est un prince circassien
+accablé de richesses qui vient mettre à la disposition de la liberté
+sicilienne ses sujets et son vaisseau.» Il va sans dire que la plus
+grande partie connaissait parfaitement notre illustre romancier; mais,
+dans la classe vulgaire qui, généralement, ne sait pas lire, en Sicile,
+il n'est pas étonnant que la majorité ne connût pas, même de nom,
+l'auteur des _Mousquetaires_ et des _Mémoires de Garibaldi_. En somme,
+Dumas se prêta galamment à l'ennui de la réception qui suivit la
+manifestation. Il trouva de ces paroles qui ne lui font jamais défaut,
+et renvoya tout le monde content, même les musiciens qui terminèrent la
+cérémonie par une sérénade, et auxquels il dut, à en juger d'après leurs
+figures épanouies, distribuer quelques-uns des trésors de
+_Monte-Cristo_. Deux ou trois jours après, Dumas quittait Palerme, et
+faisait route, avec la brigade de Türr, pour Caltanisetta et Girgenti où
+son yacht devait le reprendre. Ce fut un départ tout militaire. Il y
+avait là Legray, le photographe, Lockroy, le dessinateur, etc., enfin,
+une quatorzaine de troupiers finis, plus ou moins moustachus, plus ou
+moins barbus, le sac au dos, le fusil à deux coups sur l'épaule, et
+chacun avec un râtelier varié à sa ceinture.
+
+Il était trois heures du matin lorsque cette petite troupe se mit en
+marche, les voitures et les bagages au centre, trois superbes pointers
+anglais en éclaireurs, et le pilote du yacht à l'arrière-garde. Mais
+revenons à Palerme.
+
+Pendant que tous ces événements se passaient, la ville avait repris son
+animation d'autrefois. Le commerce, qui jamais n'y a brillé beaucoup,
+avait un certain essor, grâce aux volontaires. On se croyait enfin pour
+toujours débarrassé des Napolitains. Cependant, une vague inquiétude,
+causée par les nouvelles de l'intérieur, courait dans les classes
+élevées. Il ne fallut rien moins que le départ des colonnes mobiles pour
+calmer un peu certaines craintes, peut-être exagérées, mais certainement
+motivées par les événements de Modica, Caltanisetta, etc.
+
+Malgré toutes ses préoccupations militaires et les ennuis que lui
+causaient ses embarras ministériels, le Dictateur n'en trouvait pas
+moins encore le temps de réunir ses municipalités pour essayer, sinon
+une réorganisation complète, du moins un attermoiement qui permît
+d'attendre, avec une certaine tranquillité, une époque plus calme. Le
+général Orsini, ministre de la guerre, faisait de son côté tout son
+possible pour organiser et mettre en état quelques batteries d'obusiers
+de montagne et de pièces de campagne dont l'armée libératrice avait le
+plus grand besoin. On formait aussi deux régiments de cavalerie, et les
+remontes avaient fini par produire un assez bon résultat pour espérer
+que l'on pourrait même dépasser ce chiffre.
+
+Un assez grand nombre de recrues et de nouveaux volontaires arrivant
+chaque jour, le général Garibaldi ordonna une revue pour le 2 juillet,
+au pied du mont Pellegrini, sur le Champ-de-Mars.
+
+A cet effet, dès trois heures du matin, toutes les troupes se mirent en
+marche et se trouvèrent bientôt réunies sur le terrain de manoeuvres. Il
+est impossible de donner une juste idée de ce spectacle. L'emplacement,
+par lui-même, est quelque chose de magnifique. D'un côté la mer, de
+l'autre le mont Pellegrini, avec ses formes majestueuses et ses rochers
+aux tons violets, que le soleil levant colorait des teintes les plus
+vives et les plus harmonieuses; du côté de la campagne, la promenade de
+la Favorita et la fertile vallée de la Conca-d'Oro. Les curieux étaient
+en petit nombre. On ne se lève pas d'aussi bonne heure à Palerme, et le
+général Garibaldi, peu désireux d'une nombreuse assistance, avait songé,
+avant tout, à la santé des soldats en ne les exposant pas aux
+intolérables chaleurs du milieu de la journée. Parmi les troupes qui
+défilèrent devant le général on remarquait surtout, à leur belle tenue,
+les corps toscan et lombard; la légion anglo-sicilienne y était
+représentée par son bataillon de dépôt. Quant aux recrues, elles
+n'étaient pas brillantes: il y avait beaucoup d'enfants, un grand nombre
+même n'étaient pas armées. Telle qu'elle était, cette armée comptait
+encore douze à treize mille hommes. Le défilé eut lieu aux cris de _Viva
+la liberta! Viva Garibaldi! Viva Vittorio-Emmanuele!_ Il est à remarquer
+que ce dernier nom ne venait jamais qu'après celui de Garibaldi.
+
+Le lendemain de cette revue, le général Türr revenait à Palerme, forcé,
+par la maladie, d'abandonner le commandement de sa division. Il dut
+s'embarquer immédiatement pour Gênes et aller prendre les eaux que
+l'état de sa blessure réclamait.
+
+Un nouveau décret du Dictateur venait aussi, à cette époque, confisquer
+au profit de l'État les biens d'une foule de congrégations religieuses
+plutôt nuisibles qu'utiles, et dont l'existence devenait un non-sens
+avec le nouvel état de choses. C'étaient, entre autres, les Jésuites et
+les congrégations du Saint-Rédempteur. La municipalité vint aussi offrir
+à Garibaldi, en même temps que ses remerciements, le titre de citoyen de
+Palerme. Le conseil municipal, dans cette occasion, ne dissimula pas au
+Dictateur que la population attendait avec une vive impatience le vote
+de l'annexion; que cette mesure seule ramènerait le calme et la sécurité
+dans le commerce et l'industrie, en même temps qu'elle permettrait de
+réprimer vigoureusement les excès qui, dans certains districts,
+ensanglantaient la révolution sicilienne. Le général se montra
+très-reconnaissant du droit de cité qu'on lui octroyait, mais, quant à
+l'annexion, sa réponse, quoique longue, pouvait se résumer en quelques
+lignes:
+
+«Je suis venu combattre pour l'Italie et non pas pour la Sicile seule,
+et, tant que l'Italie entière ne sera pas réunie et libre, rien ne sera
+fait pour une seule de ses parties.» Ce qui n'empêcha pas les
+mécontents de demander l'annexion plus fort que jamais, et de voir
+afficher dans quelques rues, sur les portes et fenêtres, de vastes
+pancartes blanches, portant:--«Votons pour l'annexion et
+Vittorio-Emmanuele!»
+
+La demande du conseil municipal exprimait-elle sincèrement le voeu de la
+nation? C'est ce que l'avenir prouvera.
+
+A propos de placards, il en parut un jour un et des plus bizarres. Un
+monsieur, un avocat, appelait le peuple de Palerme aux armes et à la
+liberté en invoquant ... l'exemple des Vêpres siciliennes. Le moment
+était en effet bien choisi pour rappeler un pareil souvenir; c'était une
+grande preuve de tact et de bon goût! «Montrons-nous, disait-il, les
+dignes fils des héros qui délivrèrent jadis leur patrie!» Je ne sais si
+les Palermitains avaient conservé un culte très profond pour ces héros
+d'un autre âge, mais la proclamation ne fit lever que les épaulés chez
+tous ceux qui la lurent.
+
+On avait espéré à Naples que la promesse d'une constitution et
+l'adoption des couleurs italiennes par François II feraient sensation à
+Palerme et dans la Sicile, et ramèneraient quelques esprits au
+gouvernement royal. Mais le fort Saint-Elme, à Naples, et les bâtiments
+de guerre napolitains, saluèrent seuls ces modifications à une politique
+à jamais repoussée par l'opinion publique. Quant à Palerme et à la
+Sicile, la nouvelle y passa tout à fait inaperçue; ce ne fut pas
+cependant la faute du général qui la fit afficher partout; elle reçut
+le même accueil que la proclamation de l'habile panégyriste des Vêpres
+siciliennes.
+
+Le moment approchait où l'armée libératrice allait sortir de
+l'immobilité et reprendre l'offensive. Il était fortement question de
+l'attaque de Messine sur laquelle convergeaient les colonnes
+indépendantes. Quatre forts transports à vapeur avaient été achetés par
+le général Garibaldi et on se disposait à les armer aussi bien que
+possible. Ils formaient, avec ceux que l'on possédait déjà, une petite
+escadre pouvant transporter plusieurs milliers d'hommes à la fois. Trois
+nouveaux bâtiments vinrent encore bientôt l'augmenter. Un matin, la
+population des quais fut stupéfaite de voir apparaître l'une des plus
+jolies corvettes de la marine napolitaine, son pavillon à la corne, mais
+le guidon parlementaire au mât de misaine. Elle approchait toujours,
+traversait la rade, et venait mouiller jusque dans le port. Quelques
+instants après, son pavillon était amené et remplacé par les couleurs
+italiennes. Le général Garibaldi se rendit à bord, et reçut le bâtiment
+qui lui fut remis par le commandant et la presque totalité des
+officiers. Quant aux matelots, ils furent débarqués, et la plupart s'en
+retournèrent à Naples. Un nouvel équipage fut formé immédiatement, un
+commandant nommé, et le _Véloce_ repartait de suite en croisière, pour
+revenir, vingt-quatre heures après, avec deux prises napolitaines,
+l'_Elba_ et le _Duc de Calabre_. C'était donc un vrai bâtiment de
+guerre ajouté au matériel naval dont pouvait dès lors disposer le
+général Garibaldi.
+
+Trois jours après, l'on apprenait l'arrivée de la colonne Medici à
+Barcelona et la marche en avant du général napolitain Bosco.
+
+C'est à Messine qu'il faut maintenant se transporter au plus vite, cette
+ville va devenir le théâtre de nombreux et intéressants événements.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Messine, à peine remise du bombardement de 1848, devait ressentir le
+contre-coup immédiat des événements de Palerme. Plusieurs fois ravagée
+par la peste et les tremblements de terre, celui de 1783, entre autres,
+qui fit périr plus de quarante mille personnes, elle est construite en
+amphithéâtre sur le bord de la mer et à peu près au milieu du détroit
+qui porte son nom. Cette ville est partagée, dans le sens de sa
+longueur, par deux grandes voies parallèles au quai du port, la strada
+Ferdinanda et le Corso. Une quantité d'autres rues coupent ces deux
+premières à angle droit et viennent aboutir sur le quai. Dès qu'on a
+traversé le Corso, le sol s'élève rapidement et les rues deviennent
+presque impraticables aux voitures. C'est là que sont les quartiers des
+couvents.
+
+Le port, qui est vaste et parfaitement à l'abri, est défendu par une
+imposante citadelle, pentagone régulier dont chacun des bastions est
+retranché et fermé à la gorge par une tour maximilienne. Les deux qui
+sont sur le front de la place en regard du champ de manoeuvres de
+Terranova sont carrées et munies de canons de gros calibre. Plusieurs
+ouvrages y ont été ajoutés à diverses époques: entre autres une batterie
+rasante casematée de vingt-deux pièces, construite en face de la ville
+sur l'emplacement de l'ancien chemin couvert, et un autre ouvrage
+allongé en forme de jetée, défendu à son extrémité par une forte
+batterie qui commande la mer et le détroit.
+
+Au delà de la citadelle, une étroite langue de terre, haute tout au plus
+de deux ou trois mètres au-dessus du niveau de la mer, et appelée bras
+de Saint-Renier, se dirige vers l'entrée du port. A son extrémité se
+trouve un second fort qui porte le nom de San-Salvador. Trois autres
+occupent les points culminants des collines qui avoisinent la ville. On
+conçoit dès lors comment les habitants ne pouvaient mettre le nez à leur
+fenêtre sans apercevoir quelques canons braqués dans leur direction.
+
+Les quais sont magnifiques et bordés de belles constructions
+malheureusement inachevées ou en ruines. Au beau milieu un affreux
+Neptune à jambes torses, tenant en laisse deux monstres encore plus
+laids et plus difformes que lui qu'on décore des noms de Charybde et de
+Scylla, se pavane sur un socle bizarre; c'est une oeuvre florentine, on
+la prendrait plus volontiers pour celle de quelque sauvage sculpteur de
+la Nouvelle-Calédonie. Il y a un beau jardin public appelé la Flora, où
+l'on fait de la musique. Des églises à chaque pas et autant de couvents
+que de maisons. Les jours de fête religieuse et même à certaines heures
+du soir, celle de l'_angelus_, par exemple, c'est un vacarme de cloches,
+de pétards et de coups de fusil à étourdir Vulcain et ses Cyclopes.
+Quant aux rues, elles sont dallées et assez propres au premier abord,
+mais elles ne supportent guère un examen attentif. La cathédrale possède
+un baldaquin en pierre dure de la plus grande richesse et d'une exquise
+élégance. Ce monument fut commencé par le duc Roger et terminé plus
+tard. La façade, de style ogival, est en marbre et ornée de mosaïques et
+de bas-reliefs. Elle est malheureusement à moitié détruite.
+
+Une charmante petite fontaine se laisse encore admirer sur la place,
+mais dans quel état est-elle! C'est à peine si l'on peut en approcher,
+tant les immondices et le fumier encombrent ses abords. Les marbres
+disjoints menacent ruine, et les bas-reliefs, ainsi que les gracieuses
+statuettes de femmes assises qui supportent la vasque supérieure, sont
+ornés d'une telle croûte de crasse, de boue et de sable, qu'on a peine à
+en distinguer les contours et la forme.
+
+Elle fut édifiée en 1547 par Fra Giovanni d'Angelo. La place est assez
+belle, du reste, et ornée de deux statues: l'une en bronze, représentant
+Charles II à cheval, et l'autre le bon roi Ferdinand. Le Corso et la
+strada Ferdinanda sont les promenades favorites des habitants. Il y a
+des quantités de palais, mais ils sentent la misère à dix lieues à la
+ronde. A part quelques exceptions, lorsque l'oeil vient à plonger dans
+ces somptueuses habitations, on reste épouvanté de ce qu'on aperçoit à
+l'intérieur. Une haute chaîne de montagnes, appelée monts Pelore,
+entoure la ville et va aboutir au Faro.
+
+Depuis le débarquement de Garibaldi à Marsala, les habitants de Messine,
+quoique non moins exaltés que ceux de Palerme, paraissaient frappés de
+stupeur. Plus les troupes royales arrivaient en ville, venant de
+Palerme, Trapani, Girgenti, etc., enfin de partout excepté de Syracuse,
+et plus on s'empressait de fermer les magasins, d'emballer les
+marchandises et de les cacher partout où faire se pouvait. On se
+remémorait avec crainte les horreurs du premier bombardement et on en
+prévoyait un second pire encore et presque inévitable.
+
+La citadelle et les forts entassaient effectivement canons sur canons,
+perçaient meurtrières sur meurtrières, blindaient leurs embrasures et
+couvraient leurs parapets de sacs à terre.
+
+Près de trente mille hommes défendaient ces ouvrages et formaient autour
+de Messine, sur tous les points dominants des monts Pelore, une suite de
+postes d'observation dont le télégraphe et le monte Barracone étaient le
+centre et la base de défense.
+
+Toujours en alerte, toujours sur pied et toujours en tenue de campagne,
+ces troupes paraissaient décidées et dévouées. Le général Clary, qui
+commandait en chef, avait l'ordre formel de n'abandonner aucun des
+points utiles à la défense. On devait donc croire que les colonnes
+libérales rencontreraient une résistance désespérée. Or les habitants de
+Messine, en prévision de ces événements, avaient quelques raisons de
+s'alarmer. Si les soldats royaux paraissaient vouloir défendre leur
+drapeau un peu mieux qu'à Palerme, on pouvait être certain que la plus
+grande partie se hâteraient aussi de profiter des moments favorables
+pour renouveler les scènes de massacre et de pillage qui avaient désolé
+Palerme et autres lieux. Aussi, tous les magasins restaient-ils, depuis
+près d'un mois, impitoyablement fermés; les rues presque désertes de
+jour, étaient, la nuit, entièrement abandonnées. On n'y rencontrait que
+de longues files de factionnaires tirant à tort et à travers à la
+moindre alerte, sans beaucoup de souci de l'endroit où leurs balles
+allaient se loger, ni du mal qu'elles pouvaient faire à des innocents.
+
+A l'approche des colonnes de Garibaldi, la désertion, qui commença
+parmi les troupes royales, amena un relâchement marqué dans la
+discipline et, par suite, augmenta les craintes: dans la nuit du 23 au
+24 juin, quelques coups de feu, tirés par des sentinelles timorées,
+donnent l'alarme aux postes de la ville. Plusieurs se mettent en
+retraite sur la citadelle et, sans autre forme de procès, commencent à
+piller les maisons. Deux habitations furent complètement saccagées;
+heureusement les propriétaires, comme la plupart des habitants, étaient
+absents. Ceux qui le pouvaient passaient la nuit à la campagne où ils se
+croyaient plus en sûreté que dans la ville. Les consuls, entre autres
+celui de France, M. Boulard, firent d'énergiques remontrances au général
+commandant en chef qui répondit qu'il était peiné de ces actes
+inqualifiables d'indiscipline et de ladronerie, mais que malheureusement
+les moyens de répression lui manquaient: il promit cependant de faire
+une enquête; on savait ce que cela voulait dire.
+
+A partir de ce jour, la panique devint générale. Les familles riches
+affrétèrent, à quelque prix que ce fût, des bâtiments étrangers à bord
+desquels elles embarquèrent, en toute hâte, meubles et argenterie.
+Certains commerçants payaient jusqu'à quinze livres par jour rien que le
+droit de rester à bord des bâtiments sur rade, sans préjudice des autres
+dépenses; tandis que d'autres, moins riches, ne pouvant retenir des
+bâtiments de commerce, louaient des bateaux de pêche et des chalands.
+Les plus pauvres, emportant leurs enfants dans leurs bras et leurs
+matelas sur le dos, se dirigèrent vers les plages du Paradis, de la
+Grotta et du Faro qui offrirent ainsi bientôt l'aspect d'une ville
+improvisée.
+
+Les consuls qui avaient des bâtiments de leur nation sur rade,
+s'empressèrent aussi d'y transporter les archives de leurs
+chancelleries. Les autres les évacuèrent sur leur maison de campagne. Le
+service des messageries impériales lui-même fut obligé de chercher un
+refuge sur une mahonne installée _ad hoc_. Quant aux administrations, il
+n'y en avait autant dire plus. Chacun s'empressait de mettre la clef
+sous la porte et de décamper sans tambour ni trompette. Le service des
+postes, seul, tint bon ou à peu près. Chose étrange, il apportait à
+Messine les édits de Garibaldi que l'on affichait tranquillement, et
+réciproquement, il remportait à Palerme les décrets et journaux
+napolitains. Quant aux tribunaux, à la municipalité, etc., un décret du
+général Garibaldi, publiquement affiché dans les rues de la ville, leur
+avait enjoint de se rendre à Barcelona, et tout le monde s'était
+empressé d'obéir, excepté le directeur de la Banque qui avait prétexté
+la nécessité de sa présence à Messine pour éluder l'ordre du Dictateur.
+
+Les églises elles-mêmes restaient en partie fermées; c'est à peine enfin
+si l'on pouvait se procurer les objets les plus nécessaires à la vie. Le
+commerce maritime, de son côté, devenu complètement nul, faisait, des
+quais une vaste solitude que rien ne venait troubler, sauf les cris des
+factionnaires et le bruit des marches et contre-marches des soldats,
+dans lesquels on commençait à avoir si peu de confiance qu'on ne les
+laissait plus séjourner quarante-huit heures dans le même endroit.
+
+Le 14 juillet, plusieurs bateaux calabrais, ayant à bord des
+volontaires, débarquaient à un mille et demi de la ville, sur la route
+de Taormini, et les hommes se répandaient isolément dans la campagne.
+
+Les troupes royales, en observation dans les environs, ne les virent pas
+ou ne voulurent pas les voir.
+
+Ces volontaires devaient, aussitôt la retraite de l'armée napolitaine
+sur Messine, se précipiter dans la ville, en barricader les rues et
+empêcher ainsi la rentrée des troupes royales.
+
+La cité ressemblait à un tombeau. Presque toutes les troupes furent à ce
+moment dirigées vers la montagne. Des bandes de _picchiotti_ avaient
+apparu sur les sommets du mont Castellamare et dans les ravins
+environnants; ils échangeaient même, de temps en temps, des coups de feu
+avec les avant-postes royaux, qu'ils commençaient à inquiéter chaque
+jour.
+
+Le général Medici, arrivé depuis plusieurs jours à Barcelona avec sa
+colonne, publia le 6 juillet une proclamation adressée aux soldats
+napolitains et dans laquelle il leur représentait leur cause comme
+perdue et les appelait à la liberté. Il avait avec lui quelque chose
+comme trois mille hommes. Les troupes royales occupaient Spadafora et le
+Jesso, séparées par trois ou quatre milles à peine de la brigade de
+Fabrizzi. On annonça, le 15, le débarquement, du général Cosenz à
+Olivieri, petite ville située à dix-huit milles de Milazzo et près de
+Poti. Il avait avec lui, disait-on, huit bateaux à vapeur, dont le
+_Véloce_, le tout amenant deux ou trois mille hommes. Le soir même, il
+faisait sa jonction avec le général Medici.
+
+Le chiffre de l'armée nationale, prête à commencer les opérations,
+s'élevait donc à environ six mille soldats, sans compter les guérillas.
+On apprenait, en même temps, l'arrivée à Catane de l'ancienne division
+du général Türr, commandée alors par le général hongrois Ehber. La
+colonne de Bixio, arrivée de son côté à San-Placido, ne comptait pas
+plus de cinq ou six cents hommes.
+
+Pendant ce temps, le corps du général Bosco était parti de Messine le
+14, vers trois heures du matin, et s'avançait sur Spadafora en trois
+colonnes, la première longeant la mer pour donner la main à la garnison
+de Milazzo, la deuxième suivant la route consulaire, et la troisième se
+dirigeant sur les derniers contre-forts de la montagne. Cette petite
+armée comptait quatre bataillons de chasseurs à pied, plusieurs
+escadrons de chasseurs à cheval et de lanciers, et deux batteries
+d'artillerie.
+
+Les avant-postes de l'armée libératrice se replièrent devant les troupes
+royales, prenant position à Linieri et Meri, bourgades à trois milles
+environ en avant de Barcelona.
+
+Pendant que le général Medici exécutait ce mouvement de feinte
+retraite, le général Fabrizzi prenait la traverse de Saponara, de
+manière à gagner, par les Fiumares, les hauteurs d'Antellamare, et de
+couper de sa base d'opérations la colonne expéditionnaire du général
+Bosco. Le départ précipité des troupes royales pour la montagne donnait
+beaucoup de chances à ce mouvement. Chaque pas en avant de l'armée
+libérale venait augmenter l'appréhension des habitants de Messine.
+Cependant, il était évident que tant que les bâtiments de guerre
+étrangers seraient dans le port, entre la ville et la citadelle, et
+qu'on ne les aurait pas sommés de se retirer ainsi que les bâtiments de
+commerce, le bombardement ne pourrait avoir lieu.
+
+Les navires de guerre sur rade étaient alors la frégate à vapeur le
+_Descartes_, le _Scylla_, corvette anglaise à hélice, une corvette
+autrichienne, enfin, une frégate piémontaise à hélice. Ces quatre
+navires avaient choisi leur mouillage de telle façon qu'ils
+interceptaient tout le champ de tir entre la citadelle et la ville. Lors
+d'un ras de marée, qui eut lieu vers le 10 ou le 11, les corvettes
+autrichienne et anglaise crurent devoir quitter le port et aller
+mouiller en rade. Mais, dès le lendemain, à la suite d'une espèce
+d'invitation officieuse aux autres bâtiments de guerre de suivre
+l'exemple des deux premiers, la corvette anglaise rentrait dans le port,
+et reprenait son ancienne place, entre le _Descartes_ et la frégate
+piémontaise qui était la plus rapprochée de terre.
+
+Il y avait sans cesse, parmi les troupes royales, des alertes du dernier
+plaisant. Une nuit, sur le monte Barracone, les troupes qui y campaient
+prirent les armes, et, pendant plus de deux heures, firent, dans toutes
+les directions, des feux féroces; feux de bataillon, feux de peloton,
+rien n'y manqua, qu'un ennemi. On croyait, en ville, à une affaire des
+plus sérieuses.
+
+Une autre nuit, deux bateaux caboteurs autrichiens, chargés de vivres
+pour la citadelle même, ne purent étaler le courant dans le détroit et
+se trouvèrent drossés sur la plage entre la citadelle et le fort de la
+Pointe. Un chemin couvert, longeant cette plage, reliait les deux
+forteresses et chaque nuit deux ou trois bataillons y restaient de
+service en prévision d'un débarquement de Garibaldiens.
+
+En voyant ces deux bateaux s'approcher du rivage et bientôt après
+s'échouer, les guerriers de François II commencent une fusillade d'enfer
+sur ces malheureuses barques. En vain les matelots leur crient qu'ils
+sont des amis; en vain leurs propres officiers leur hurlent aux
+oreilles: _Basso et fuoco!_ quand ils obtiennent à grand'peine que le
+feu cesse d'un côté, il recommence d'un autre avec plus d'acharnement,
+et cependant on ne leur rendait pas un seul coup de fusil. Le feu dura
+plus de deux heures, les balles arrivaient jusqu'à bord des bâtiments de
+guerre en rade, c'est-à-dire dans une direction diamétralement opposée à
+celle où se trouvaient les navires suspects. Enfin, le calme se
+rétablit.
+
+Le lendemain matin, ces deux malheureux bateaux, remorqués par des
+embarcations qu'on leur avait envoyées, rentraient dans le port, criblés
+de balles, leur gréement haché, leurs voiles en lambeaux et, ce qui rend
+cette plaisanterie fort triste, la moitié de leurs équipages tués ou
+blessés, malgré la précaution qu'ils avaient prise de descendre à fond
+de cale.
+
+Le 17, au soir, une partie de la colonne de gauche du général Bosco
+marchait en _dépendant_ sur sa gauche, lorsque ses vedettes
+rencontrèrent celles de Medici, et engagèrent un feu très-vif. Chaque
+parti faisant soutenir ses avant-gardes, il s'ensuivit un combat en
+règle. L'affaire continua assez tard dans la nuit. Les troupes de Bosco
+se retirèrent vers Milazzo, emmenant quelques prisonniers, dont un
+capitaine, et laissant sur le terrain pas mal de morts et de blessés. De
+leur côté, les Garibaldiens avaient fait aussi un assez grand nombre de
+prisonniers, et ils avaient moins de monde hors de combat. C'est à ce
+moment même que Garibaldi, quittant brusquement Palerme le 18,
+s'embarquait sur le _City of Alberdeen_ avec un millier d'hommes et
+mettait le cap sur Milazzo. Le brave chef de l'armée indépendante avait
+flairé la poudre et il venait tomber sur le champ de bataille juste à
+point pour enlever ses volontaires et ajouter la victoire de Milazzo à
+celles de Calatafimi et de Palerme.
+
+Lors de l'affaire du 17, les troupes napolitaines avaient un grand
+avantage sur celles de Medici, en ce qu'elles avaient du canon et
+tiraient à boulets creux sur un ennemi à découvert et sans artillerie.
+On racontait de différentes manières le commencement de cette petite
+action. En rapportant toutes les versions, on est certain de rencontrer
+la véritable.
+
+On disait d'abord qu'un petit convoi, appartenant au corps de Bosco et
+composé d'une cinquantaine de mulets chargés de farine, avait été
+attaqué et enlevé dans l'après-midi par quelques avant-postes siciliens.
+Un détachement napolitain fut envoyé pour le reprendre. De là, bataille.
+
+Suivant d'autres, le général Bosco avait confié à un major un poste
+important que celui-ci abandonna presque immédiatement. Arrêté par ordre
+de son général, il fut enfermé dans le château de Milazzo. En vrais
+soldats napolitains, les royaux commencèrent à s'ameuter et à crier haro
+sur le général Bosco, exigeant la mise en liberté immédiate de leur
+major. Mais ce n'était pas le compte du général qui, peu facile à
+intimider, commença par ramasser quelques troupes d'élite et apaisa
+rapidement cette mutinerie; puis, prenant en personne le commandement de
+deux bataillons, s'en alla bravement reprendre le poste abandonné
+qu'occupaient déjà quelques hommes de Medici. Ne voyant pas motif
+sérieux pour le garder quand même, il se retira, de sa propre volonté,
+ou, suivant la version opposée, il fut forcé de l'abandonner. Ce qu'il y
+a de certain, c'est que, dans cette affaire, les Napolitains eurent
+quinze hommes tués et cinquante blessés. On leur fit une soixantaine de
+prisonniers. Les pertes des Siciliens ne furent que de dix hommes tués,
+trente-cinq blessés et vingt-sept prisonniers.
+
+Ces récits variés s'appliquent-ils à une seule affaire ou à plusieurs?
+Les deux bulletins de Medici, ci-joints, feraient pencher pour la
+seconde hypothèse.
+
+ «Barcelona, 17 juillet, sept heures quinze minutes du soir.
+
+ «L'ennemi a tenté de tourner mon extrême droite. J'ai envoyé
+ contre lui quatre compagnies. Combat très-vif. L'ennemi, fort de
+ deux mille hommes, avec artillerie et cavalerie, a été repoussé
+ et s'est retiré à Milazzo. Notre perte est de sept morts et
+ divers blessés, celle de l'ennemi est beaucoup plus forte; il a
+ laissé aussi quelques chevaux.
+
+ «_Signé_: MEDICI.»
+
+
+ «Deuxième bulletin.--17 juillet, deux heures avant minuit.
+
+ «Medici au Dictateur.
+
+ «L'ennemi renouvelle l'attaque avec une plus grande énergie et
+ de plus grandes forces. Le combat dure depuis plus de deux
+ heures avec un feu nourri, continu, vif, imposant. L'ennemi a
+ bombes et canons. Avec des positions bien choisies, il résiste
+ énergiquement. Deux charges des nôtres à la baïonnette décident
+ de la journée.
+
+ «L'ennemi se retire à Milazzo; il a souffert de graves pertes en
+ morts et en blessés. Nous avons peu de morts, mais bon nombre de
+ blessés. Nous avons fait quelques prisonniers. L'esprit des
+ volontaires est admirable.
+
+ «_Signé_: MEDICI.»
+
+Avant d'en venir au combat de Milazzo, il est nécessaire de donner
+quelques détails topographiques sur le champ de bataille.
+
+La ville de Milazzo est située à l'entrée d'une presqu'île étroite et
+plate. A toucher la ville une courte chaîne de collines, sur le premier
+mamelon de laquelle se trouve le château de Milazzo, s'élève et s'étend
+jusqu'au bout de la presqu'île sur un développement d'environ deux
+kilomètres. Tout à fait à l'entrée de la presqu'île, avant la cité, à
+travers un terrain sablonneux et couvert de roseaux, se faufile une
+petite rivière sur laquelle est jeté un pont d'une seule arche. Tous les
+alentours sont obstrués par des roseaux à tiges élevées; au delà,
+quelques terrains sablonneux, traversés par la route consulaire qui
+vient aboutir à l'entrée du pont, s'étendent jusqu'aux terres cultivées
+qui montent en pentes insensibles vers Barcelona. Le pays est couvert de
+vignobles et les champs sont presque tous entourés de murs de pisé et de
+terre d'une hauteur moyenne d'un mètre ou un mètre cinquante, sur
+lesquels croissent d'épais cactus aux épines acérées. Après les
+engagements du 17 et du 19, les troupes royales occupaient la route
+consulaire et les positions environnantes, l'artillerie avait pris
+position sur la route, et, en tête du pont, une fortification
+passagère, armée de canons, assurait la retraite en cas de besoin.
+
+Les troupes de Medici, dans la plaine en avant de Barcelona, étaient
+séparées des troupes royales par deux milles environ; mais les
+tirailleurs étaient à peine à quelques centaines de mètres les uns des
+autres.
+
+Le 20, vers cinq heures du matin, on entendit sur la droite des
+Garibaldiens, à la hauteur des avant-postes du centre napolitain,
+quelques coups de feu dont la fumée se confondait avec les légères
+vapeurs qui s'exhalaient de la terre. Cette fusillade s'étendit bientôt
+sur le front d'une partie de l'armée. A cinq heures et demie, la
+mousqueterie, devenue très-vive, annonçait de part et d'autre un
+engagement sérieux.
+
+Le feu devint bientôt général. Une affaire décisive était engagée à un
+mille et demi de Milazzo et sur une étendue de deux milles environ.
+
+La légion anglo-sicilienne, commandée par le colonel anglais Dunn, fut
+une des premières et des plus sérieusement aux prises avec l'ennemi.
+
+L'armée nationale, privée d'artillerie et obligée de lutter contre des
+troupes qui avaient choisi d'avance leurs positions, se tenant à couvert
+et trouvant partout des abris pour ses tirailleurs, avait, dans le
+principe, un désavantage marqué. Ce n'était que par des prodiges de
+valeur qu'elle pouvait espérer égaliser les chances du combat. A la
+suite d'un mouvement en avant très-prononcé qu'elle exécuta rapidement
+et avec audace, il y eut un temps d'arrêt causé par plusieurs décharges
+successives de mitraille. Le désordre, se mettant alors de la partie,
+obligea les libéraux à battre en retraite pour se rallier et sortir de
+la zone de feu dans laquelle ils s'étaient engagés.
+
+On se reformait lentement. Ces décharges écrasantes avaient serré le
+coeur des volontaires. Lorsque tout à coup, le cri de: «Voilà
+Garibaldi!» se répète d'un bout à l'autre des lignes. Un régiment
+piémontais, arrivant tout frais sur le champ de bataille, se précipite
+en avant tête baissée, Garibaldi le précède; il est suivi par tout le
+reste de l'armée qui se reforme comme elle peut en marchant en avant. Le
+combat se rétablit. La route consulaire abordée à la baïonnette est
+enlevée et les troupes royales sont rejetées vers le rivage. Mais là,
+chaque champ est une redoute qu'il faut forcer. Ces diables de haies
+sont infranchissables. Il faut les abattre à coups de crosse et couper
+les cactus à coups de sabre. L'ennemi, en fuyant, a abandonné une pièce
+sur la route, le général Garibaldi, qui en ce moment n'a auprès de lui
+que Missori et deux ou trois guides, l'aperçoit, et on s'empresse de la
+jeter dans le fossé, ne pouvant l'emmener; car, au même moment, une
+dizaine de braves lanciers de l'armée napolitaine faisaient une charge
+pour tâcher de dégager leur pièce et de la ramener. Après avoir parcouru
+deux ou trois cents mètres et passé à côté de Garibaldi et de ses
+compagnons sans y prendre garde, ils revenaient, renonçant à l'espoir de
+retrouver leur canon, lorsqu'ils aperçurent le général et se
+précipitèrent, la lance baissée, sur le petit groupe d'hommes qui
+l'entourait.--Pends-toi, brave Dumas, tu n'étais pas là pour raconter ce
+combat digne de d'Artagnan!--D'un coup de revers de sabre, le général
+Garibaldi abat presque la tête du major qui commandait les lanciers.
+Missori tue le second et le troisième. Les autres s'espadonnent avec les
+guides. En résumé, huit lanciers et huit chevaux restent sur le carreau
+et le Dictateur s'élance vers de nouveaux hasards.
+
+Les volontaires avancent toujours avec intrépidité, les Napolitains ne
+cèdent que pied à pied. Les terrains conquis sont couverts de morts et
+de blessés parmi lesquels il y a bien plus de volontaires que de soldats
+royaux. Ou arrive enfin aux roseaux où l'on se bat à bout portant.
+
+Encore refoulés, les Napolitains se précipitent vers l'isthme et le
+pont, suivis de près par les Garibaldiens. Mais à ce moment, la batterie
+du pont se démasque et fait pleuvoir sur ceux-ci une grêle de mitraille.
+C'est là que leurs pertes furent le plus sensibles. Il est impossible
+d'aller de l'avant sous cette pluie de biscaïens et cependant un plus
+long temps d'arrêt compromet le succès de la journée. Le Dictateur
+paraît et, en même temps que le cri de Vive Garibaldi! sort de toutes
+les bouches, toutes les poitrines s'élancent au feu; la batterie est
+escaladée, quelques pièces, attelées à la hâte, fuient au galop de leurs
+chevaux; mais deux canons restent au pouvoir des assaillants. Les uns
+et les autres arrivent pêle-mêle sur l'isthme. De tous côtés la ville
+est envahie. Pourchassés dans les rues, les royaux se hâtent de gravir
+les rampes du château et se réfugient dans la forteresse, aux
+acclamations des volontaires. Ceux-ci, après l'avoir tournée, attaquent
+et enlèvent immédiatement deux tours et une demi-lune, en face de la
+porte principale du château, vers l'intérieur de la presqu'île. Le
+_Véloce_ était venu aussi prendre sa part du combat et tirait à boulet
+sur l'armée royale. Un instant le général Garibaldi se rendit à bord;
+et, au moment où les Napolitains essayaient une sortie du château,
+plusieurs volées de mitraille lancées par les grosses pièces du bord les
+arrêtèrent court et les forcèrent à rentrer au plus vite dans la place.
+
+Telle était la situation à cinq heures et demie du soir. Le reste des
+troupes royales était enfermé et bloqué dans la citadelle de Milazzo,
+tandis que sur les hauteurs, du côté de Spadafora et du Jesso, on
+apercevait des colonnes napolitaines s'éloignant en toute hâte dans la
+direction de Messine.
+
+Le soir, Milazzo était occupée par une division de l'armée sicilienne et
+toutes les rues, routes et chemins aboutissant à la citadelle,
+barricadés et défendus par de forts détachements.
+
+Pendant le combat, on avait aperçu au large deux grands navires de
+guerre croisant sans pavillon. Au premier abord, le chiffre des pertes
+du côté des Garibaldiens fut estimé à près de 800 hommes hors de
+combat.
+
+Les Napolitains n'en accusèrent qu'environ 300.
+
+Voici les deux bulletins du quartier général garibaldien:
+
+ «Camp national de Meri, le 20 juillet.
+
+ «Ce matin à six heures commençait un échange de coups de fusil;
+ on crut d'abord à une affaire d'avant-postes, mais ce fut
+ bientôt une mêlée générale. Les royaux avaient de l'artillerie,
+ les nôtres en manquaient. La mêlée fut terrible: les royaux
+ étant à l'abri, les nôtres se battant à découvert. Un moment la
+ position parut difficile; mais au nom magique de Garibaldi, les
+ nôtres s'étant élancés comme des lions, les positions furent
+ enlevées, et, à trois heures vingt-cinq minutes, nos troupes
+ entraient à Milazzo, après s'être emparées de cinq pièces
+ d'artillerie, dont trois conquises pendant le combat, hors des
+ murs, et les deux autres à l'entrée.
+
+ «Le vapeur le _Véloce_ canonna le fort, où les royaux se
+ renfermèrent, toujours poursuivis à la baïonnette; ils y sont
+ pressés comme dans un baril d'anchois.
+
+ «Les nôtres ont pris ensuite la première porte du fort et un
+ bastion, où notre drapeau flotte sur une tour.
+
+ «Nous devons déplorer des pertes graves; celles des royaux sont
+ énormes. On regarde comme certain la reddition du fort et de la
+ colonne entière. A l'instant arrive un renfort pour nous avec
+ des canons rayés. Les soldats de Spadafora se retirent au
+ Jesso.»
+
+
+ «Deuxième bulletin.--21 juillet.
+
+ «Hier, à six heures du matin, la lutte s'engagea à Milazzo, et
+ elle ne finit qu'à huit heures du soir. La mêlée fut terrible.
+ On combattait sur toute la ligne. Il y eut un grand carnage des
+ bourbonniens qui se battaient avec beaucoup de ténacité, de
+ sorte qu'il fallut gagner du terrain pied à pied sous une pluie
+ de mitraille. Le champ de bataille, couvert de cadavres ennemis
+ et de bagages de toutes sortes, avec cinq canons, fut enfin
+ conquis aux cris de: _Vive l'Italie! vive Garibaldi!_
+
+ «Nos jeunes gens ont rivalisé d'enthousiasme avec les braves de
+ la légion Garibaldi, qui a été la première au combat et la
+ première à courir à la baïonnette pour forcer Milazzo et
+ s'emparer aussi des premier et deuxième réduits de la
+ forteresse, toujours la baïonnette dans les reins des
+ bourbonniens.
+
+ «Nos pertes n'ont pas été excessives. La légion Garibaldi a eu
+ quelques hommes légèrement blessés; nos jeunes gens ont aussi un
+ peu souffert, mais les pertes des braves du continent ont été
+ sensibles. D'énormes dommages ont frappé, l'ennemi qui, en
+ fuyant, a été acculé aux redoutes et de là dans le reste de la
+ forteresse. Il a été poursuivi jusque-là, et on a coupé les
+ conduites d'eau.
+
+ «Ce matin 21, le _héros_ Bosco s'est présenté au Dictateur et a
+ demandé à sortir avec les honneurs de la guerre. «Non, a répondu
+ Garibaldi, vous sortirez désarmés, si cela vous plaît.»
+
+ «Fabrizzi et Interdonato ont marché sur le Jesso par ordre du
+ généralissime. L'ennemi, qui occupait cette position, s'est
+ retiré aussitôt vers Messine.
+
+ «Le Dictateur, dans un combat de cavalerie à Milazzo, a d'un
+ revers de son sabre fait sauter le bras et l'épée au major du
+ corps napolitain, qui le poursuivait; après quoi la cavalerie
+ napolitaine a été dispersée et, détruite. Juste punition d'une
+ opiniâtreté fratricide.
+
+ «Vive l'Italie! Vive Victor-Emmanuel!»
+
+Le soir même du combat, et malgré l'insuffisance du service d'ambulance,
+tous les blessés furent relevés, aussi bien ceux des Napolitains que
+ceux de l'armée libérale, et transportés, partie à Barcelona partie dans
+les maisons de Milazzo qui étaient restées presque désertes: tous les
+habitants s'étant réfugiés sur l'extrémité de la presqu'île où se
+trouvent une grande quantité de villas.
+
+Le consul d'Angleterre s'était empressé de mettre sa maison à la
+disposition du général Garibaldi et de son état-major. Toute la nuit, la
+ville fut illuminée par les volontaires. Le premier soin de Garibaldi,
+après avoir pensé à ses blessés, fut de donner l'ordre au général
+Fabrizzi et au chef de guérillas Interdonato de marcher avec leurs
+troupes sur le Jesso, vers les plus proches versants de la ceinture de
+montagnes qui entoure Messine, pour obliger les troupes qui battaient en
+retraite de Spadafora à gagner cette ville au plus vite, et inquiéter,
+par ce mouvement, les troupes royales dans le cas où elles chercheraient
+à faire une pointe pour dégager le général Bosco.
+
+Le 21 et le 22, on commença, du côté de l'armée nationale, quelques
+travaux d'attaque contre le château.
+
+Manquant d'artillerie de siége, le général Garibaldi était résolu à
+procéder par la mine contre les défenses de la place. De son côté, le
+château envoyait des boulets et de la mitraille partout où il apercevait
+un assaillant. Le 23, au matin, trois bâtiments de commerce français, le
+_Charles-Martel_, la _Stella_ et le _Protis_, frétés par le gouvernement
+napolitain, arrivaient sur la rade de Milazzo, chargés de vivres et de
+munitions pour l'armée royale. Grand fut l'étonnement du premier des
+capitaines de ces navires, M. de Salvi, commandant le _Protis_, en
+débarquant, de se voir conduit au général Garibaldi, quand il croyait
+rencontrer le général Bosco.
+
+Après avoir expliqué au Dictateur quelle était sa mission, il lui
+demanda à retourner à son bord pour décider avec les capitaines des deux
+autres navires ce qu'ils avaient à faire. En ce moment, l'aviso à vapeur
+de guerre, la _Mouette_, commandant Boyer, qui se rendait à Messine et
+devait toucher à Milazzo, mouillait à côté du _Protis_. Le commandant
+Boyer s'était à juste titre ému de la fausse position dans laquelle se
+trouvaient, ces trois bâtiments français. Après avoir convoqué les
+capitaines et apprenant que le général Garibaldi les laissait
+entièrement libres de leurs manoeuvres, il les engagea à faire route
+pour Messine.
+
+M. de Salvi qui, indépendamment du transport qu'effectuait son navire,
+avait une mission particulière de la cour de Naples, déclara alors au
+commandant de la _Mouette_ qu'il croyait de son devoir, avant
+d'appareiller, de faire tout son possible pour communiquer avec le chef
+de l'armée royale.
+
+Quelques instants après, la _Mouette_ continuait sa route sur Messine et
+le _Charles-Martel_ et la _Stella_ la suivaient de près. Quant au
+capitaine du _Protis_, il se faisait débarquer et retournait chez le
+général Garibaldi; celui-ci s'empressa de lui donner l'autorisation de
+se rendre à la citadelle pour accomplir sa mission. Il le chargea même,
+de son côté, d'un projet de capitulation qu'il devait soumettre au
+général Bosco. Garibaldi offrait la liberté aux officiers, mais il
+demandait que les troupes restassent prisonnières de guerre. De plus, il
+faisait prévenir le commandant de l'armée royale que deux mines étaient
+assez avancées pour rendre certaine l'ouverture de plusieurs brèches et
+que, s'il refusait la capitulation, on serait forcé de recourir à ce
+moyen. M. de Salvi était accompagné d'un clairon avec drapeau blanc et
+d'un officier, afin de pouvoir, sans encombre, arriver à sa destination.
+Ce ne fut qu'après deux ou trois appels de clairon que deux officiers
+napolitains, sortis par la poterne, vinrent s'informer de ce que
+désirait le parlementaire et, sur son explication, le prièrent
+d'attendre quelques instants pour qu'ils pussent aller rendre compte de
+sa demande d'introduction au général Bosco.
+
+Dix minutes après, ils étaient de retour. Le clairon et l'officier
+devaient rester où ils étaient. On banda les yeux à M. de Salvi et on ne
+lui enleva son bandeau que dans la chambre même du général Bosco.
+
+La conversation s'engagea en italien. Mais M. de Salvi ayant dit qu'il
+était Français, le général s'excusa de lui avoir fait bander les yeux,
+quoique ce fût une des exigences de la guerre. Après avoir accompli sa
+mission, M. de Salvi fit part au général des propositions de Garibaldi.
+«C'est impossible, lui répondit Bosco, moi et mes soldats nous tiendrons
+dans la place, et jusqu'à la dernière extrémité je n'abandonnerai ni ma
+troupe, ni la forteresse.
+
+«Bien plus, ajouta-t-il, que le général Garibaldi m'indique
+l'emplacement de sa mine, et j'irai le premier m'y faire tuer à la tête
+de mes soldats.» En le congédiant, il dit à M. de Salvi que, sans un
+ordre formel de son gouvernement, il ne rendrait jamais la place.
+
+Le capitaine du _Protis_ fut reconduit les yeux bandés, comme il était
+venu, jusqu'à l'endroit où il avait laissé son escorte, et vint de suite
+transmettre au Dictateur la réponse du commandant des troupes royales.
+Garibaldi, appréciant la fermeté de Bosco et ayant hâte d'en finir afin
+de pouvoir diriger ses troupes sur Messine et éviter les lenteurs et
+l'effusion de sang que pouvait entraîner une attaque de vive force, pria
+M. de Salvi de retourner auprès du général Bosco et de lui porter de
+nouvelles conditions. Le capitaine accepta avec empressement cette
+mission conciliatrice; il pria toutefois Garibaldi de lui donner son
+ultimatum par écrit.
+
+Cette nouvelle tentative n'eut pas plus de succès que la première. Le
+commandant de la citadelle déclara nettement que sa position n'était pas
+assez précaire pour l'obliger à accepter de telles propositions, qu'il
+devait attendre les ordres de son gouvernement, et que, dans tous les
+cas, et en temps et lieu, si cela était nécessaire, il enverrait
+lui-même un parlementaire: tout en désirant de grand coeur, comme le
+général de l'armée nationale, éviter des sacrifices inutiles, il voulait
+cependant, avant tout, sauvegarder son honneur et celui des troupes que
+S.M. le roi de Naples avait daigné lui confier.
+
+En descendant du château, M. de Salvi aperçut au large quatre frégates
+napolitaines courant à toute vapeur sur le port de Milazzo, l'une de ces
+frégates, le _Fulminante_, battait pavillon de contre-amiral. Comme
+cette petite escadre avait le vent debout et que, d'ailleurs, la brise
+était très-faible, on ne s'aperçut pas au premier moment que le
+_Fulminante_ avait arboré pavillon parlementaire.
+
+M. de Salvi, prévoyant une attaque napolitaine et sachant son navire
+mouillé près de terre, par conséquent dans une position dangereuse, se
+hâta de porter cette dernière réponse au général Garibaldi et de
+regagner son bord pour pouvoir parer aux éventualités. La vue de
+l'escadre napolitaine fit accourir sur les remparts toute la garnison du
+château de Milazzo et ses acclamations suivaient les navires qui
+avançaient grand train.
+
+De leur côté, les Garibaldiens prenaient les armes; la générale battait
+partout, et on armait précipitamment trois batteries disposées à tout
+événement sur les quais, pendant que l'artillerie de campagne venait au
+galop se ranger sur l'isthme. De plus, le _Véloce_, que la rupture d'un
+de ses pistons obligeait à l'inaction et qui, amarré derrière le môle,
+avait ainsi sa coque abritée du feu de l'ennemi, transportait toute sa
+batterie sur le même bord, prête à faire feu.
+
+Mais bientôt on distingua le pavillon parlementaire; et un colonel
+d'état-major, envoyé par le roi de Naples, débarqua à terre et fut reçu
+par un colonel aide de camp du Dictateur. Après quelques pourparlers et
+quelques allées et venues, on tomba d'accord sur les articles de la
+capitulation.
+
+Pendant que ces faits se passaient à terre, la _Mouette_, qui n'avait
+fait que toucher à Messine et dont le commandant était inquiet sur le
+sort du _Protis_, mouillait de nouveau sur rade à côté de celui-ci. Vers
+les sept heures, le colonel Anrani, chargé de la capitulation par le roi
+de Naples, avait une entrevue avec Bosco; la capitulation était
+définitivement signée, et le _Protis_ appareillait immédiatement pour
+porter à Messine l'ordre au _Charles-Martel_, au _Brésil_, à la
+_Stella_, à la _Ville de Lyon_, etc, de venir embarquer la garnison de
+Milazzo.
+
+D'après les conditions de la capitulation, les troupes devaient sortir
+avec armes, bagages et les honneurs de la guerre, mais sans munitions;
+les pièces de campagne devaient être partagées ainsi que celles de
+position; quant aux chevaux de la cavalerie, ils restaient à l'armée
+nationale avec la moitié des mulets.
+
+Le total des troupes enfermées dans la citadelle s'élevait à près de
+4,000 hommes d'infanterie, 240 chasseurs à cheval et deux batteries
+d'artillerie. Il y avait, de plus, 90 blessés et 6 officiers dont 5
+amputés.
+
+Le 24, dans la journée, l'embarquement commençait et, le 25, la
+citadelle était remise à l'armée nationale. Il y eut, dit-on, au dernier
+moment de l'évacuation, un événement assez curieux. La garnison
+napolitaine avait emporté, naturellement, les pièces de canon que lui
+accordait la capitulation. Mais, lorsque la citadelle fut remise, on
+prévint le général Garibaldi que les pièces qui lui étaient échues en
+partage avaient été enclouées par les Napolitains avant de partir.
+Garibaldi, furieux de ce procédé déloyal, se hâta de se rendre de sa
+personne à bord de l'amiral napolitain et se fit remettre un nombre de
+pièces égal à celles enclouées.
+
+Avant d'en terminer, pour toujours probablement, avec Milazzo, il faut
+convenir qu'enfermée dans une citadelle, sans vivres, sans espoir d'être
+ravitaillée, l'armée royale semblait n'avoir d'autre ressource qu'une
+capitulation à merci. Cependant, il faut le dire à l'honneur du général
+Bosco, il n'a pas un seul instant faibli ni démenti son caractère de
+soldat. Si, comme général, il a fait une singulière manoeuvre en se
+laissant acculer à la presqu'île de Milazzo, il a racheté cette erreur
+par un grand courage et une véritable dignité dans sa conduite.
+
+Les rapports entre le Dictateur et le général Bosco sont restés tout le
+temps dans les termes de haute convenance et de parfaite courtoisie,
+quoi qu'en aient pu dire certaines versions triviales suggérées par
+l'exagération des partis.
+
+Quant à la ville de Milazzo elle-même, hélas! il faut encore l'avouer,
+ses braves habitants n'avaient trouvé rien de plus simple que de
+décamper en toute hâte. La jeunesse guerrière de cette cité de 12,000
+âmes ne fournit pas plus de volontaires à Garibaldi que de renforts au
+général Bosco. Cependant c'était une des villes citées pour leur
+royalisme.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que chacun était déménagé avec armes et
+bagages, emportant matelas et couvertures. C'est à peine si l'on put
+trouver de la paille pour les blessés, aussi bien d'un parti que de
+l'autre. Les quelques citadins retenus par des motifs quelconques dans
+la ville, refusaient sans honte un verre d'eau aux blessés. Quant au
+linge et à la charpie confectionnée par les charmantes péninsulaires, la
+quantité en aurait pu tenir dans une coque de noix. Le pharmacien de
+l'endroit lui-même avait emballé ses remèdes et ses purgations.
+
+Aussitôt que les événements de Milazzo parvinrent à Messine, il y eut
+grand mouvement militaire et brouhaha général sur toute la ligne. Les
+troupes de réserve furent massées en face de la citadelle, sur le champ
+de manoeuvres de Terranova, pendant que de fortes colonnes
+s'établissaient sur toutes les hauteurs environnantes. La cavalerie
+seule était, par ordre supérieur, évacuée en toute hâte, et à force de
+transports, sur Reggio.
+
+Le 22, les bâtiments de guerre étrangers étaient invités, le plus
+poliment possible, à aller mouiller partout ailleurs que dans le port,
+où ils gênaient l'oeuvre probable de destruction de la ville par la
+citadelle; tandis que les navires de commerce recevaient l'ordre de
+déguerpir immédiatement sans tambour ni trompette, emportant leur
+chargement d'habitants émigrés. On vit donc, dès le matin, de longs
+chapelets de bâtiments de toutes sortes remorqués, qui par des
+embarcations, qui par de petits vapeurs, gagner les mouillages de la
+Grotta, du Ringo, du Paradis, etc., et venir, comme en 1848, s'abriter
+sous les pavillons des vaisseaux de guerre étrangers. Ce fut un
+spectacle singulièrement, mais aussi tristement pittoresque, que celui
+de cette ville nomade installée sur la plage de toutes les manières les
+plus bizarres qu'il soit possible de se figurer. Que l'on s'imagine, en
+effet, une agglomération compacte de trois ou quatre cents bâtiments de
+commerce et barques de pêche; autant de bateaux, de canots qu'il pouvait
+en tenir blottis les uns contre les autres, halés à terre; les uns en
+bon état, les autres tombant en ruine; ceux-ci bien espalmés,
+embarcations de luxe, celles-là de vraies arches de Noé, galipotées,
+goudronnées et sentant le vieux poisson à dix kilomètres à la ronde:
+tout cela couvert de tentes bariolées plus étranges les unes que les
+autres. En vérité, on ne saurait avoir idée de cette ville aquatique,
+qui va servir de refuge à toute une population. A terre, sur la plage,
+ce sont des gourbis, des profusions de haillons accrochés à toute espèce
+de choses, des feux qui brûlent pour faire la cuisine, des myriades
+d'enfants, mâles et femelles, qui gigottent, partie dans le sable,
+partie dans l'eau, à qui mieux mieux. De toutes parts, des puits creusés
+dans le sable pour fournir une eau saumâtre à des gens qui meurent de
+soif. Puis, le long du chemin qui suit la mer, des maisons bondées
+d'habitants; une route où l'on ne saurait circuler qu'au pas, tant il y
+a de monde et d'obstacles. Tout cela cause, crie, hurle, boit, mange,
+sans souci et avec une tranquillité parfaite. N'est-on pas hors de la
+portée des canons de la citadelle et sous ceux de la France et de
+l'Angleterre? En rade, c'est encore plus curieux: ici, un vieux prélart
+de toile cirée, une vieille tente en coutil, jadis les beaux jours du
+gaillard d'arrière d'un paquebot, abritent une pauvre mais
+nombreuse famille, entassée pêle-mêle, depuis l'aïeul jusqu'aux
+arrière-petits-enfants, dans une lourde barque de pêche; là, des tapis
+de Turquie, des couvertures africaines ou espagnoles étalent, sur le
+pont d'un brick-goëlette ou d'une belle balancelle catalane, le luxe de
+leurs brillantes couleurs. Plus loin, un caboteur moins luxueux a
+désenvergué ses voiles pour mettre à l'abri sa population passagère, et
+partout un luxe inouï de bibelots de toutes natures, d'ustensiles de
+toutes sortes, de poteries, de batteries de cuisine, de poêles et de
+poêlons, de gargoulettes de formes variées, accrochés de ci, de là; des
+montagnes de matelas s'alignant le soir à la belle étoile, les uns à
+côté des autres; puis, comme à terre, à bord de chacun de ces bateaux en
+particulier, un monde d'enfants, glapissant, braillant, gémissant à qui
+mieux mieux, des mères aux voix criardes et discordantes, des chiens qui
+aboient, des moutons qui bêlent, et toujours cette inimitable odeur de
+poisson grillé, d'ail frit, d'oignons sautés, au milieu d'une atmosphère
+de fumée à vous faire éternuer pendant vingt-quatre heures. C'est à y
+perdre l'ouïe et l'odorat.
+
+Malheureusement, tout cela est de la triste comédie. Si on rit par ici
+en regardant, on est tenté de pleurer par là en détournant les yeux; ce
+sont d'affreuses misères qui, certes, eussent ajouté de graves maladies
+au fléau de la guerre, si une position aussi hétéroclite eût duré
+quelques jours de plus. On a vu des embarcations, une entre autres sur
+laquelle il y avait dix-huit enfants dont le plus âgé n'avait pas douze
+ans, rester plus de quarante heures sans avoir un morceau de galette ou
+de biscuit à distribuer à leur population; et, sans la générosité de
+quelques riches propriétaires des maisons de campagne environnantes,
+beaucoup de ces malheureux n'eussent certainement pu trouver à soutenir
+leur existence. Le besoin n'était pas seulement l'effet du manque
+d'argent, car, même à prix d'or, il était difficile de trouver quelque
+chose. Beaucoup de ces pauvres gens vivaient au jour le jour avec leurs
+enfants, n'ayant à se partager qu'une ou deux maigres pommes de terre.
+Heureusement cette triste situation ne dura qu'une semaine; sans cela,
+en vérité, et pour empêcher tout ce monde de mourir de faim, il eût
+fallu forcément, je crois, que les bâtiments de guerre vidassent leur
+soute à biscuit. Ce qu'il y avait de consolant, c'était de voir qu'en
+somme, cette population prenait assez philosophiquement son parti et
+endurait ses privations avec une résignation digne d'un meilleur sort.
+
+Chacun, cependant, abandonna sans le regretter, je crois, les plages
+hospitalières du Ringo et de la Grotta.
+
+On prétend, est-ce à tort ou à raison? que Messine devait être la rançon
+de la citadelle de Milazzo. Il est, en effet, permis de penser que le
+Dictateur avait bien pu sacrifier la satisfaction de faire prisonnier
+tout le corps du général Bosco à l'avantage d'occuper, sans coup férir,
+et de sauver d'un bombardement la ville de Messine.
+
+Cette malheureuse cité n'était plus qu'un vaste désert depuis
+l'évacuation complète du port.
+
+Le 23 et le 24 se passèrent sans encombre. Partout, des soldats allant
+et venant, en troupe ou isolément, sans avoir trop l'air de savoir ce
+qu'ils faisaient ou ce qu'ils voulaient faire. Le 25 au matin, les rues
+désertes retentirent de plusieurs décharges de mousqueterie. Un nombreux
+rassemblement, composé d'au moins trois personnes placées à un kilomètre
+environ l'une de l'autre avait provoqué cet accès belliqueux de la part
+des Napolitains. On voyait, au même instant, les troupes campées à
+Terranova se diriger en profondes colonnes vers la ville. Les deux forts
+Gonzague et San-Salvador avaient levé leurs ponts-levis, fermé leurs
+portes et hissé leurs pavillons. Une multitude de baïonnettes brillaient
+derrière les embrasures aveuglées de canons. Vers une heure, les postes
+du Télégraphe et de la Torre étaient enlevés par Interdonato et le
+général Fabrizzi. Les troupes royales, après une courte résistance,
+s'étaient repliées sur leur vraie ligne de défense, le mont Barracone et
+les hauteurs qui s'y rattachent.
+
+Elles paraissaient disposées à une sérieuse résistance.
+
+A quatre heures de l'après-midi, on vit toutes les hauteurs en face de
+cette ligne de défense occupées par les guérillas d'Interdonato. Le
+pavillon national flottait sur plusieurs points de la montagne.
+
+A cinq heures, une longue fusillade, mais de peu de vivacité, s'engagea
+entre les deux lignes. Elle dura jusqu'au lendemain 26 à deux heures du
+matin environ. Toutes les hauteurs d'où l'on pouvait apercevoir le
+combat, étaient couvertes de spectateurs venant assister en curieux à
+cette petite guerre d'avant-gardes qui leur promettait, pour le
+lendemain, une belle représentation militaire. Aussi, dès quatre heures
+du matin, se hâtaient-ils de revenir à leurs places de la veille; mais,
+quel désenchantement! pas plus de Napolitains que de Garibaldiens. Les
+forts de terre seuls, avec leur air de mauvaise humeur, gardaient leurs
+portes fermées et leurs pavillons hauts. A onze heures, arrivaient dans
+le port de Messine un grand nombre de vapeurs napolitains et de
+transports. L'armée royale commençait son évacuation.
+
+Inderdonato, la veille au soir, avait attaqué sans ordre ou, plutôt,
+malgré des ordres contraires. A la fin on s'était entendu. L'armée
+royale était rentrée en ville pour s'embarquer et les _picchiotti_
+s'étaient couchés.
+
+Comme les Napolitains s'étaient massés autour de la citadelle,
+abandonnant complètement la ville, quelques hommes de la garde civique,
+bien avisés, étaient rentrés en ville et avaient pris immédiatement
+possession des postes.
+
+Le même jour, une proclamation invitait les habitants à réintégrer leurs
+demeures, les assurant qu'un arrangement était conclu et qu'ils
+pouvaient, sans aucun danger, boire, manger, dormir et se promener de
+par la ville avec tous les drapeaux et les vivat possibles.
+
+Cependant, le mouvement s'opéra lentement. On ne paraissait pas avoir
+grande confiance dans la bonne foi de cet armistice. Une seconde
+proclamation, annonçant l'approche de Medici et son entrée dans la ville
+pour le lendemain, eut un peu plus de succès. On vit quelques matelas
+franchir timidement les portes de Messine.
+
+Le 27, au matin, le général Medici, avec sa division, qu'une
+proclamation du Dictateur avait porté, le jour même de la bataille de
+Milazzo, à l'ordre du jour de l'armée, faisait son entrée dans la ville
+et l'on attendait le général Garibaldi dans l'après-midi.
+
+Tout le monde était d'accord, tout le monde s'embrassait. Chacun courait
+par la ville à ses petites affaires. Les soldats napolitains trottaient
+gravement par les rues pour acheter leur macaroni. Leurs officiers
+regardaient et flânaient. Les volontaires ne manquaient pas d'envie d'en
+faire autant et, aussitôt que faire se put, les fusils en faisceaux et
+les sacs à terre, ils s'en furent de leur côté, lorgnant aux balcons,
+clignant de l'oeil aux ruelles et frayant sans rancune avec la
+soldatesque napolitaine dont les figures, épanouies par la certitude
+d'une bataille évitée, respiraient le bonheur de se sentir vivre et de
+reprendre bientôt la route de Naples.
+
+Dans l'après-midi, Garibaldi fit son entrée, aux applaudissements
+frénétiques de tout le monde; quelques drapeaux commencèrent à se
+montrer avec froideur. On semblait, dans la ville, avoir beaucoup de
+peine à s'habituer à l'idée d'être piémontisé à perpétuité et, certes, à
+ce moment, le roi galant homme n'aurait eu qu'une mesquine ovation.
+
+Presque aussitôt entré à Messine, le Dictateur monta en voiture et se
+rendit au Faro, à l'entrée du détroit, en passant par le Ringo, le
+Paradis, la Grotta, etc. Cette course ne fut qu'un immense triomphe, un
+cri de _Viva Garibaldi!_ depuis la sortie de la ville jusqu'à l'extrême
+pointe du Faro; et, cependant, il traversait la malheureuse population
+sur laquelle les souffrances et les privations pesaient depuis quelques
+jours. Quant à _il Re galantuomo_, il n'en fut pas plus question que de
+l'empereur de la Chine, malgré l'air conquérant des officiers piémontais
+qui accompagnaient le Dictateur. Quand celui-ci rentra en ville, à la
+nuit faite, ce fut une course aux flambeaux jusqu'à Messine. Toutes les
+fenêtres, tous les navires, jusqu'au plus petit bateau, s'étaient
+pavoisés et illuminés de feux de couleurs.
+
+Ce dut être un agréable spectacle pour les troupes napolitaines campées
+de l'autre côté du détroit à San-Giovanni, au fort d'Alta-Fiumare, à la
+Torre del Cavallo, etc.
+
+Aussitôt le retour de Garibaldi, deux compagnies de chasseurs des Alpes
+partaient pour le Faro et, comme le général en chef, étaient conduites
+jusqu'à leur poste avec force flambeaux et musique.
+
+La trêve ne fut cependant définitivement signée que le 29. Les
+principaux articles stipulaient:
+
+La remise à Garibaldi des forts situés en dehors de la ville avec leur
+armement;
+
+L'embarquement, sans obstacle, de tout le personnel et le matériel de
+l'armée;
+
+La libre circulation en ville, pour leurs provisions, des soldats ou
+officiers napolitains;
+
+La libre circulation du détroit;
+
+La parfaite égalité, pour les deux pavillons, dans le port de Messine;
+
+Une route, qui traverse le champ de manoeuvres de Terranova, devait
+servir de ligne de démarcation entre les deux partis;
+
+De chaque côté de cette route, deux lignes de factionnaires gardaient
+chaque zone;
+
+De plus, dans le cas où les hostilités recommenceraient entre la
+citadelle, qui restait aux Napolitains, et la ville, la cessation de
+l'armistice devait être dénoncée au moins quarante-huit heures à
+l'avance.
+
+Dès le lendemain 30, Messine semblait se réveiller d'un long cauchemar.
+Les bâtiments de guerre rentraient dans le port. Ceux du commerce les
+suivaient. La flottille de bateaux emboîtait le pas intrépidement; et,
+le soir, sur le quai, dans la strada Ferdinanda, au Corso, tout le monde
+se promenait comme d'habitude à la lueur d'une illumination assez
+mesquine. Les cafés, rouverts par enchantement, regorgeaient de
+consommateurs, Garibaldiens et Napolitains pêle-mêle; et, enfin, sur les
+deux heures chacun rentrait chez soi. Laissons-les dormir.
+
+
+
+
+V
+
+
+Pendant que les Garibaldiens se casernaient de leur mieux et partout où
+ils pouvaient, l'armée royale, entassée vis-à-vis la citadelle, se
+hâtait d'opérer son évacuation. Tous les vapeurs de guerre napolitains
+et les transports se mettaient à la besogne. C'est à Reggio que la plus
+grande partie était transportée. D'autres étaient dirigés sur Scylla et
+la Bagnara. Le général Clary ne voulait se réserver, dans la citadelle,
+que le nombre d'hommes strictement nécessaire pour sa défense. Un mois
+plus tard, à la date du 31 août, il ne restait plus au gouvernement
+royal que trois points dans toute la Sicile: la citadelle de Messine,
+celle d'Augusta et la ville de Syracuse.
+
+Laissons donc cette armée gagner avec enthousiasme la terre ferme, et
+revenons aux Garibaldiens. De grandes mutations avaient eu lieu dans
+l'armée nationale. Les généraux de brigade Cosenz, Medici, Carini et
+Bixio avaient été élevés au grade de majors généraux. Le colonel Ehber
+passait général de brigade. L'armée devait s'appeler désormais armée
+méridionale. Organisée définitivement, elle se composait de quatre
+divisions d'infanterie, d'une brigade d'artillerie et d'une brigade de
+cavalerie. Un appel aux armes avait été fait aussi à la jeunesse
+messinoise qui n'avait pas mis beaucoup plus d'empressement, pour ne pas
+dire moins, que celle de Palerme à s'enrôler sous les couleurs
+piémontaises. Bien plus, beaucoup de Siciliens, de Messinois entre
+autres, déjà incorporés dans l'armée, ne se gênaient pas pour manifester
+tout haut leur répugnance à passer dans les Calabres. Il y eut même, à
+ce sujet, une histoire que l'on peut raconter sans en garantir
+l'authenticité quoiqu'elle soit parfaitement dans les idées de la
+population de Messine. Un général ***, ayant appris qu'un bataillon,
+entre autres, de recrues siciliennes déclarait qu'il ne passerait pas
+sur le continent, avait fait réunir les hommes et leur avait adressé une
+allocution dont voici à peu près le résumé:
+
+«Vous êtes de braves enfants de la patrie. Elle vous est
+reconnaissante, le général Garibaldi aussi et moi de même. Mais voire
+rôle est de défendre la Sicile, le nôtre d'aller en Italie. Par
+conséquent, il n'y a pas d'inconvénient à vous déclarer que ceux d'entre
+vous qui voudront partir volontairement pour partager nos dangers seront
+seuls appelés à ce service. Les autres resteront dans les dépôts.» Ce
+bataillon se composait d'environ 350 hommes. Six se déclarèrent prêts à
+combattre de nouveau pour la liberté et à passer en Calabre. Comme le
+courage de ces six volontaires faisait honte aux autres, ils ne
+trouvèrent rien de mieux que de les huer. Les mauvaises langues
+prétendent que le général, qui n'avait voulu que s'assurer sérieusement
+du plus ou moins de bonne volonté des hommes du bataillon, avait pris
+ses précautions. Tous ces héros, au lieu d'être renvoyés chez eux
+auraient été immédiatement divisés par faibles fractions et incorporés
+dans d'autres bataillons avec lesquels ils durent marcher bon gré mal
+gré. Du reste, une grande preuve de la froideur de cette nation pour le
+métier des armes, c'est la mauvaise humeur générale avec laquelle fut
+accueilli le décret de la conscription, et l'opposition qu'il souleva
+dans toutes les villes et campagnes de la Sicile. Le discours que le
+Dictateur prononça, en faisant ses adieux à Messine, et que l'on
+trouvera plus loin, vient lui-même attester que c'était avec peine que
+la jeunesse endossait le baudrier.
+
+Néanmoins, de Palerme à Messine, ce n'était qu'une suite non
+interrompue de détachements de volontaires accourus de divers points du
+continent; la plupart de ces détachements étaient très-nombreux et
+allaient le plus vite possible rejoindre l'armée méridionale.
+
+Presque tous ces convois arrivaient de Gênes, dirigés par Bertani et
+sous le commandement de leurs officiers particuliers. C'étaient, en
+grande partie, des soldats et des officiers piémontais, lombards,
+toscans et florentins, ainsi que quelques Vénitiens, mais en petite
+quantité. Tous, généralement, étaient assez bien équipés et armés.
+
+Une foule de décrets parurent à Messine dès l'arrivée du Dictateur. Les
+plus importants furent une suite d'arrêts des plus sévères contre tout
+attentat à la vie, aux biens ou à la sûreté individuelle de quelque
+individu que ce fût, y compris tous les employés de l'ancien
+gouvernement, même les sbires. Presque chacune des infractions à ce
+décret était justiciable des conseils de guerre, dont le jugement,
+exécutoire dans les vingt-quatre heures, entraînait la peine capitale.
+Les autres décrets avaient principalement rapport à la garde nationale,
+aux finances et aux fournitures des troupes. Il serait trop long de les
+énumérer.
+
+Dès le lendemain de son arrivée à Messine, le Dictateur, avec la fixité
+d'idées qui lui est particulière, commençait les préparatifs du
+débarquement en Calabre. Pour cela, il fallait non-seulement une base
+d'opérations qui était la Sicile tout entière, mais un point de départ.
+Messine, devenue une ville neutre, bien que la circulation des pavillons
+des deux partis y fût autorisée, ne pouvait convenir. De plus, l'ennemi
+aurait trop facilement su tout ce qui s'y passait. On choisit donc le
+Faro.
+
+Le Faro est un village situé à l'extrémité d'une pointe de sable à
+laquelle il a donné son nom et qui, lorsqu'on arrive à Messine par le
+Nord, se trouve à droite de l'entrée du détroit. Deux étangs d'eau
+salée, communiquant avec la mer par un canal à moitié comblé, occupent
+l'entrée et le centre de cette espèce de presqu'île. Ce sont les Anglais
+qui, lors de leur occupation, ont creusé ce canal pour abriter dans les
+étangs les nombreuses canonnières qu'ils entretenaient le long de la
+côte. A l'extrémité du Faro se trouve un fanal construit au centre d'un
+petit fort carré et casematé. A un kilomètre environ de celui-ci, sur la
+côte du large en dehors du détroit, existe un fort bastionné qui avait
+été abandonné avec armes et bagages par les Napolitains le surlendemain
+de l'affaire de Milazzo. Depuis la tour du Faro jusqu'au village, ce ne
+sont absolument que des sables au milieu desquels s'efforcent de surgir
+quelques touffes de cactus et de figuiers de Barbarie. La population est
+composée presque exclusivement de pilotes du détroit et de pêcheurs
+d'espadons.
+
+Du Faro à Messine, il existait il y a quelques années des batteries et
+des tours casematées, les unes très-anciennes, les autres datant de
+l'occupation anglaise ou même plus modernes; mais tout cela avait fini,
+faute d'entretien, par tomber en ruines, et il n'y existait pas un canon
+au moment où se passaient ces événements. La route stratégique elle-même
+était dans un fort triste état. L'artillerie y fut donc immédiatement
+dirigée, et immédiatement aussi, fut commencé un ensemble de travaux de
+fortifications et de batteries, défensives pour le Faro, et offensives
+pour le détroit.
+
+Chaque jour, plusieurs bataillons s'y rendaient le soir de Messine et le
+lendemain étaient relevés par d'autres. Ils faisaient, pendant douze
+heures de jour, l'office de travailleurs et, pendant la nuit, celui de
+soldats. Car l'ennemi était maître du détroit; ses nombreux vapeurs le
+sillonnaient en tous sens; puis, les côtes de Calabre étant couvertes de
+troupes napolitaines, il paraissait chose bien facile, par une nuit
+obscure, de jeter à terre sur les plages du Faro quelques milliers
+d'hommes.
+
+Le général Garibaldi allait tous les jours inspecter lui-même les
+travaux de ces fortifications passagères et il en profitait pour passer
+en revue les bataillons de garde. Il avait toujours soin d'arriver sur
+les trois heures ou trois heures et demie du matin, c'est-à-dire à
+l'heure où les appels avaient lieu. On y vit s'élever d'abord, comme par
+enchantement, une batterie de huit pièces de trente-deux avec des
+parapets d'une épaisseur moyenne de dix mètres. C'était la plus
+rapprochée du fanal.
+
+Un chemin couvert reliait cette batterie à une deuxième de trois pièces
+de soixante-huit, tirant en barbette. L'espèce de courtine produite par
+le chemin couvert qui reliait ces deux batteries, était armée elle-même
+de plusieurs pièces de vingt-quatre, de caronades et de deux obusiers de
+seize. Puis venait, à l'entrée du village, une troisième batterie; une
+quatrième fut élevée un peu plus tard à l'entrée du canal et une
+cinquième vis-à-vis l'église du Faro. Une grosse tour d'origine
+anglaise, construite près du village, fut armée d'une caronade et d'une
+superbe coulevrine en bronze portant les armoiries des chevaliers de
+Malte. Les plates-formes du fort du fanal reçurent elles-mêmes huit
+pièces de gros calibre. Tout cet ensemble présentait vers le détroit un
+front assez respectable pour ne pas être à dédaigner.
+
+Ces travaux avaient été commencés primitivement sous la direction d'un
+officier français. Mais le général Orsini, ayant quitté le ministère de
+la guerre, vint prendre le commandement en chef de l'artillerie de
+l'armée méridionale et, en cette qualité, celui du Faro. Il n'eut rien
+de plus pressé, naturellement, que de trouver mal tout ce qui avait été
+fait, d'en modifier beaucoup les détails et quelque peu l'ensemble. Il
+eût peut-être mieux fait de laisser les choses aller leur train et de
+tâcher de trouver des soldats aux nombreux officiers d'artillerie,
+sachant tout excepté ce qu'était un canon, qu'il avait amenés de Palerme
+avec lui. Il y avait, en résumé, de quoi mettre trois officiers par
+pièce ou peu s'en faut.
+
+Dès le 10 août, la pacifique presqu'île du Faro s'était métamorphosée en
+camp retranché. Sur la plage, en regard du détroit, s'alignaient trois
+cents ou trois cent cinquante barques de pêche, future flottille de
+débarquement. A leur droite, deux batteries de campagne, trophées de
+Milazzo et de Calatafimi, deux batteries d'obusiers de montagne,
+provenant de la fonderie de canons improvisée à Palerme, et une section
+d'obusiers de seize resplendissaient au soleil, abritées en arrière par
+une forêt de baïonnettes en faisceaux, au milieu desquels se promenaient
+les factionnaires de chaque bataillon. Tout le village n'était lui-même
+qu'une vaste caserne où allaient et venaient constamment des convois de
+vivres et de munitions.
+
+Pendant qu'au Faro tout était aux travaux, au débarquement et à la
+guerre, dans la bonne ville de Messine, qui avait rêvé pour l'avenir le
+calme et la tranquillité, rien n'était plus à la paix.
+
+L'inquiétude recommençait à battre en brèche le courage des habitants,
+et l'appréhension d'un autre bombardement venait de nouveau les empêcher
+de dormir.
+
+En effet, la cour de Naples, en espérant un instant arrêter
+diplomatiquement Garibaldi, avait pu s'imaginer qu'en faisant la part du
+loup elle le rassasierait, et avait projeté l'abandon de la Sicile pour
+conserver le reste du royaume; mais revenue de son erreur, elle
+commençait à s'émouvoir singulièrement de ces préparatifs de
+débarquement et de leur apparence menaçante.
+
+Elle savait que les forces de Garibaldi s'élevaient déjà à plus de vingt
+mille hommes, véritables soldats, sans compter les non-valeurs et les
+inutilités. Des forts de la Torre del Cavallo, elle pouvait faire
+compter les canons de l'aventurier, du brigand auquel, cependant, on
+donnait le nom de général dans toutes les transactions de Palerme, de
+Milazzo et de Messine. Elle s'effraya donc à juste titre. Cet effroi
+gagna naturellement le général Clary, commandant de la citadelle, qui
+après avoir bien cherché, finit par trouver qu'évidemment les environs
+de Messine et, par suite, le Faro devaient être soumis aux termes et
+règlements de l'armistice et qu'en conséquence, l'armée méridionale
+devait aller faire plus loin ses préparatifs d'envahissement; les
+batteries qu'on élevait au Faro étant en fait selon lui des ouvrages
+agressifs contre la libre circulation du détroit et même contre les
+positions napolitaines des côtes de Calabre. C'était une interprétation
+libre et surtout large. Aussi, sa vive réclamation fut-elle réfutée
+encore plus vivement. Il s'en suivit pas mal de pourparlers et pas mal
+de notes échangées. Comme chacun tenait bon de son côté, il arriva ce
+qui arrive presque toujours en pareille circonstance, c'est que, de
+guerre lasse, on en resta là. Les Garibaldiens continuèrent leurs
+préparatifs, et le général Clary conserva l'avantage de pouvoir les
+examiner tout à son aise avec sa longue-vue de l'observatoire de la
+citadelle. Quant aux habitants, ils firent comme le général Clary; ils
+en prirent leur parti.
+
+Bien des moyens furent employés pour réchauffer la tiédeur belliqueuse
+des citadins. Un des plus originaux fut, sans contredit, les harangues
+en plein air renouvelées des Romains d'autrefois. Voilà le Forum, voilà
+la tribune aux harangues, voilà surtout le grand peuple. Mais hélas! le
+Forum est une petite place mesquine et froide, et la tribune aux
+harangues est représentée par des tréteaux de saltimbanque.
+
+Le peuple roi se compose d'une centaine ou deux de particuliers plus ou
+moins hétéroclites, et le grand orateur est un monsieur en vareuse
+rouge. Quelquefois, ce dernier était le _padre_ Gavazzi, cordelier
+défroqué, homme éminemment éloquent, au dire des Siciliens et autres
+Italiens, je veux dire Piémontais. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il
+criait beaucoup. Quelques autres fois, c'était le _padre_ Pantaleone, le
+chapelain de Garibaldi, le cordelier de Calatafimi. Lui aussi ne
+manquait pas d'une certaine éloquence, et, de plus, il prêchait à
+l'ombre des voûtes religieuses. C'était dans la cathédrale que ses
+conférences avaient lieu. Puis, il y eut les manifestations, produit
+exclusivement indigène.
+
+Ben-Saïa, brave homme s'il en fut jamais, qui, dans toutes les
+tentatives révolutionnaires de la Sicile, a fait sa partie, sacrifiant à
+la liberté, son idole, fortune et famille; Ben-Saïa apparaissait sur la
+strada Ferdinanda, brandissant le drapeau national. Immédiatement la
+foule l'entourait, vite une démonstration à la cathédrale! Une musique!
+Celle-ci était vite trouvée. Alors au pas de charge, agitant les
+chapeaux, les mouchoirs, appelant les dames aux balcons, le cortège
+s'ébranlait, faisant la pelote de neige tout le long de la route,
+arrivait comme un torrent à la porte de la cathédrale que le bedeau
+s'empressait d'ouvrir à deux battants. La foule s'y précipitait, comme
+un fleuve débordé, ne s'arrêtant qu'à la balustrade du maître-autel. On
+se hâtait d'allumer tous les lampions et cierges disponibles. Pendant
+ces préparatifs, la cohue s'agitait tumultueusement dans l'église avec
+le va-et-vient d'une mer houleuse et un brouhaha à ne pas s'entendre.
+Puis, éclatait un air de musique, le plus vigoureux possible. Aussitôt
+après, les casquettes, les mouchoirs, les bras, les jambes reprenaient
+leur office aux cris répétés cent cinquante fois de: _Viva la Italia!
+Viva la liberta! Viva Garibaldi! Viva Gavazzi! Viva la liberta! Viva
+Dumas! Viva il Re Galantuomo!_ etc, etc.
+
+Quand on avait ainsi bien crié, et que tout le monde avait la pépie, la
+musique détalait, Ben-Saïa la suivait, la foule emboîtait le pas, on
+faisait le tour par le Corso et insensiblement chacun rentrait chez soi,
+pendant que le bedeau éteignait ses cierges, refermait précipitamment la
+porte de son église, et, de peur d'une deuxième cérémonie analogue à
+celle-ci, se hâtait de mettre la clef sous la porte.
+
+Toutes les manifestations se ressemblaient ou à peu près. Mais elles
+produisaient peu d'effet sur les sentiments belliqueux. Tout le monde, à
+Messine, était, sans contredit, partisan de la liberté et las du
+gouvernement napolitain: on voulait même bien se battre, à la rigueur;
+seulement on tenait à rester chez soi.
+
+Le contact des royaux et des Garibaldiens n'amenait jamais en ville de
+rixes ni de vexations réciproques. Mais des consignes mal comprises
+provoquaient souvent des haro de part et d'autre. Un jour, un canot
+manoeuvré par un ou deux Garibaldiens, louvoyant pour sortir du port,
+s'approchait trop du fort San-Salvador dont un factionnaire, le premier
+venu, lui envoyait un coup de fusil. Naturellement, le bateau se hâtait
+de se mettre hors de portée. Un instant après, un canot du fort
+traversait le port pour venir à quai acheter des provisions. Les
+Garibaldiens, à leur tour, envoyaient aux Napolitains une bordée de
+malédictions et d'injures, et leur montrant une multitude de poings
+vigoureux, disposés à taper, les obligeaient de repartir en toute hâte.
+A la longue, ces taquineries devaient amener et amenèrent des coups de
+fusil.
+
+Vers le 10, arriva un officier napolitain chargé d'une mission spéciale
+pour le Dictateur. Il devait, par tous moyens et toutes promesses,
+tâcher d'obtenir du général l'abandon de ses projets sur le continent.
+C'est à la même époque que le roi Victor-Emmanuel vint aussi mettre sa
+lettre dans la balance. Ni l'un ni l'autre ne purent rien obtenir.
+
+L'officier napolitain s'en retourna, enchanté, dit-on, de l'accueil
+qu'on lui avait fait. Quant au roi Victor-Emmanuel, tout le monde
+connaît la réponse de Garibaldi.
+
+Au 12, les préparatifs avaient pris des proportions gigantesques. De
+leur côté, les Napolitains, sur la côte opposée, prenaient leurs
+mesures, et l'escadre royale avait l'air, sinon l'intention, de vouloir
+faire bonne garde et empêcher tout débarquement. Elle se composait de
+six corvettes et de plusieurs petits avisos, ainsi que de quelques
+canonnières. Ce n'était pas sans une certaine appréhension que beaucoup,
+même des plus déterminés, parmi les officiers de l'armée méridionale,
+envisageaient les projets du Dictateur. Malgré la confiance sans bornes
+qu'on avait en lui et l'espèce de fascination qu'il exerçait sur ses
+troupes, plus d'un, en réfléchissant à l'opération difficile qui allait
+être tentée, se prenait d'une inquiétude que tout semblait justifier.
+
+N'était-ce pas bien osé d'essayer le passage d'un détroit occupé par une
+escadre ennemie, sous le feu croisé de ses bateaux à vapeur et de ses
+forts, sans autres ressources qu'une quantité de barques qui, au moment
+de l'action, seraient encombrées de soldats et dont quatre ou cinq à
+peine portaient de petits pierriers? Sans un seul bâtiment de guerre
+pour protéger le passage, à peine avait-on deux ou trois petits vapeurs
+pour servir de remorque. Si l'on ajoute encore à tant de désavantages et
+de probabilités d'insuccès les obstacles matériels que la violence des
+courants du détroit et la différence de marche des embarcations devaient
+apporter à un ordre régulier de débarquement, la confusion inévitable de
+toute opération militaire nocturne, on avouera qu'à l'idée des entraves
+qui pouvaient retarder et même faire échouer l'entreprise, chacun avait
+le droit de craindre pour le premier acte d'un drame dont le dénoûment
+devait se jouer à Naples.
+
+Quoi qu'il en soit, le général Garibaldi avait commencé, dès le 8, à
+masser ses troupes dans les environs du Faro. Près de quinze mille
+hommes y furent campés; au premier ordre, ils devaient se jeter dans les
+barques et tenter le passage sous la protection des batteries du Faro.
+La flottille se composait de plus de trois cents bateaux halés à sec sur
+la plage les uns contre les autres et les équipages bivouaquaient à côté
+de chaque embarcation. Elle était organisée en plusieurs divisions.
+L'une d'elles était commandée par un ex-lieutenant de vaisseau de la
+marine française, M. de Flotte, ancien représentant du peuple, qui, à
+quelques jours de là, comme Roselino Pilo, devait trouver la mort à la
+tête de son petit bataillon ou, plutôt, de sa compagnie de marins
+français. Ce bataillon n'était pas un des éléments les moins curieux de
+l'armée nationale. Pour servir l'étranger, quelle qu'en fût la cause,
+aucun de ses membres n'avait mis de côté ni oublié les moeurs
+traditionnelles et les allures débrouillardes du troupier français.
+Aussi, appelait-on cette compagnie, le bataillon des _croque-poules_.
+Au milieu de ces sables inhospitaliers, lorsque, généralement, presque
+tout le monde restait sur un appétit féroce, obligé de serrer autant que
+possible les ceinturons et de grignoter de maigres pitances, le
+bataillon des croque-poules menait joyeuse vie et faisait bombance. On y
+mangeait des brochettes d'alouettes, des fricassées de pigeons, voire
+des rôtis de gibier; on s'y procurait même des plats de douceurs. Aussi
+c'était à qui aurait des amis et des connaissances parmi les
+croque-poules; ou y était toujours bien accueilli, et, autour de chaque
+plat où huit hommes se prélassaient, en se serrant on pouvait facilement
+trouver deux ou trois places.
+
+L'artillerie de campagne, avec ses approvisionnements et les attelages,
+était alignée sur la plage, prête à s'embarquer au premier signal sur le
+_City of Aberdeen_, le _Duc de Calabre_, l'_Elba_ et l'_Orégon_. Une
+trentaine de grands bateaux plats, disposés pour transporter les chevaux
+et la cavalerie stationnaient dans le premier étang, où l'embarquement
+devait être plus facile qu'à la plage. De toutes parts, on était sur le
+qui-vive, et on attendait incessamment l'ordre de départ. Ou apercevait
+bien dans le petit golfe, entre la pointe du fort de Pezzo et la Torre
+del Cavallo, les croiseurs royaux; mais leurs mouvements étaient indécis
+et pouvaient, avec les bruits qui commençaient à courir, donner lieu à
+bien des suppositions.
+
+Quelques fusées, lancées par la frégate amirale, attestaient seulement
+la surveillance supposée attentive des côtes du Faro par l'escadre
+napolitaine. Le 9, les préparatifs se continuèrent encore plus
+activement. Mais la nuit s'annonçait sombre et orageuse. Vers les six
+heures du soir, en effet, le ciel se couvrit de gros nuages, les côtés
+de Calabre disparaissaient dans des grains multipliés et le tonnerre
+grondait sourdement sur les hauteurs d'Aspri-Monte. La brise, qui avait
+fraîchi en même temps, rendait la mer tellement clapoteuse dans le
+détroit qu'il était peu probable qu'aucune tentative put être essayée
+avec succès contre la côte italienne. Cependant, à minuit environ, par
+une obscurité des plus intenses, vingt-cinq barques à peu près
+poussaient de terre à tout hasard chargées de volontaires, et
+appareillaient. Elles allaient tenter la fortune d'un premier
+débarquement: si elles réussissaient, c'était un premier succès, un
+jalon, un noyau de volontaires et d'officiers, surtout un chef donné aux
+insurgés de la Calabre.
+
+En trois quarts d'heure, elles traversaient le détroit. Malheureusement,
+l'obscurité et la force des courants ne leur avaient pas permis de
+garder leur ordre de marche. Les unes vinrent faire tête sous les forts
+mêmes de Scylla; d'autres s'échouèrent près de la Torre del Cavallo. Les
+plus heureuses furent sous-ventées et abordèrent à deux ou trois cents
+mètres plus loin que le fort d'Alta-Fiumare sur une belle plage de sable
+où elles purent jeter à terre leurs volontaires.
+
+Deux cents hommes, en tout, débarquèrent. Mais Missori les commande et
+tous sont déterminés. Aussitôt à terre ils s'élancent isolément dans la
+montagne. Le lendemain, ils se retrouveront sur Aspri-Monte où ils ne
+tarderont pas à être rejoints par les bandes calabraises. Presque tous
+les hommes débarqués sont des guides dont Missori est le colonel.
+
+En essayant de rejoindre le Faro, plusieurs embarcations de la flottille
+tombèrent en travers de l'escadre napolitaine qui ne souffla mot et les
+laissa porter sur Messine. L'une d'elles vint même se jeter sur l'avant
+d'un des bâtiments royaux qui pouvait l'anéantir d'un souffle, mais qui
+resta sourd, muet et aveugle. Le lendemain 10, une nouvelle tentative
+eut lieu sous les ordres du commandant de Flotte; on voulait avoir
+quelques nouvelles des volontaires débarqués la nuit précédente. Il
+était quatre heures et demie du matin lorsque son embarcation atteignait
+la côte. Mais à peine l'avant avait-il touché le sable que l'ennemi
+sortant de mille embuscades, vignes, jardins, trous, maisons, ouvre une
+vive fusillade sur lui. Deux Garibaldiens tombent grièvement blessés et
+on est forcé de rétrograder, non sans avoir vigoureusement riposté au
+feu des royaux qui se hâtent à leur tour de s'abriter en laissant
+plusieurs des leurs sur le carreau. Cette petite expédition se composait
+de huit Anglais et huit Français. Dans la nuit du 10 au 11, une autre
+tentative échoue encore. L'escadre napolitaine s'était rapprochée du
+Faro et pesait passivement sur les opérations projetées.
+
+Il y avait alors tantôt au Faro, tantôt à Messine, une signora, la
+comtesse della Torre, jeune et charmante femme, à nature sympathique,
+dont le costume demi-hongrois et la désinvolture gracieuse et militaire
+faisaient rêver bon nombre des blessés ou des malades auxquels elle
+était venue offrir le tribut de ses soins et ses consolations. On en a
+dit beaucoup de bien, on en a dit du mal. Il n'y a pas de chose, quelque
+bonne qu'elle soit, qui ne trouve son détracteur. Enfin, quoi qu'en
+aient dit quelques journaux bien ou mal informés, elle n'en partageait
+pas moins avec une Française, madame de ***, la direction des dames
+charitables, en petit nombre, il est vrai, qui prodiguaient leurs soins
+aux blessés et aux malades dans les hôpitaux.
+
+La journée du 11 se passa à embarquer l'artillerie, les chevaux et les
+hommes. Les vapeurs bondés de troupes, allumaient les feux à sept heures
+du soir. Les compagnies de la flottille étaient parées à sauter dans
+leurs embarcations.
+
+Vienne le signal et tout cela va se mettre en mouvement. Mais, à minuit,
+arrive un ordre contraire et, dans la matinée du 12, toutes les troupes
+commençaient à débarquer.
+
+Vers une heure, dans la nuit, on avait entendu une fusillade très-vive
+et quelques coups de canon près des forts de Scylla et de Pezzo.
+L'escadre napolitaine étant restée silencieuse, c'était donc à terre que
+l'on s'était battu. Étaient-ce les volontaires débarqués ou les
+Calabrais? Le feu cessait vers les deux heures un quart. Il recommençait
+une heure après et durait jusqu'au petit jour. Au même moment, un petit
+bateau, chassé par une corvette napolitaine, venait s'abriter sous les
+feux du Faro, et la corvette, trompée dans sa poursuite, s'arrêtait à
+portée de canon. C'était un habitant de Reggio qui, à ses risques et
+périls, venait annoncer que quelques centaines de Calabrais, réunis dans
+les ravins d'Aspri-Monte, allaient se mettre en marche pour rejoindre
+les volontaires débarqués l'avant-veille et qui, en ce moment,
+occupaient les hauteurs de Solano. Le débarquement des troupes et de
+l'artillerie faisait supposer, naturellement à tout le monde, un
+changement d'intentions de la part du général Garibaldi. Mais, il faut
+l'avouer, ce fut à regret que les volontaires, entassés depuis
+trente-six heures sur les vapeurs, se virent encore une fois jetés sur
+les sables brûlants du Faro sans savoir quand il leur serait enfin donné
+de mettre le pied dans les Calabres.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Trois jours après, une frégate sarde arrivait au Faro, et restant sous
+vapeur, communiquait avec le général Garibaldi. Ensuite elle venait au
+mouillage dans le port de Messine. C'était le _Victor-Emmanuel_. Le même
+soir, un petit aviso partant de Messine touchait aussi au Faro. Ces
+allées et venues excitaient vivement la curiosité générale. Le
+lendemain, on apprenait avec étonnement que le général Garibaldi s'était
+embarqué dans la nuit sur le _Washington_, dont tout le monde ignorait
+la destination; et on lisait une proclamation rédigée à peu près en ces
+termes: «Le général en chef Dictateur, étant obligé de s'absenter
+momentanément, laisse au général Sertori le commandement des forces de
+terre et de mer.» Suivait un ordre du jour de ce dernier donnant à
+l'armée et à la population connaissance de ce décret et ajoutant qu'il
+espérait qu'en l'absence du Dictateur, chacun s'efforcerait de continuer
+à faire son devoir. C'est à cette époque que les troubles de Bronte
+éclatèrent. Plusieurs assassinats et de honteuses scènes de pillage,
+provoqués par les montagnards, obligèrent d'en venir à une répression
+énergique. Le général Bixio fut dirigé sur ce point. Il fit saisir une
+vingtaine des principaux émeutiers qui passèrent immédiatement devant un
+conseil de guerre et furent fusillés séance tenante. Puis il vint à
+Taormini rejoindre le corps de Cosenz et la brigade Ehber.
+
+Pendant que ces événements se passaient au Faro, la ville de Messine,
+métamorphosée en grande caserne, tâchait de faire contre fortune bon
+coeur en rouvrant ses magasins le plus gaiement possible. Tous les
+soirs, les musiques militaires circulaient dans la ville; et la strada
+Ferdinanda, ainsi que le Corso, un peu plus illuminés et embanniérés que
+dans les premiers jours, avaient presque un air d'allégresse.
+
+Les manifestations continuaient, soit dans les églises, soit sur des
+places publiques. Les statues de François II et de son père avaient
+éprouvé le même sort qu'à Palerme. Une fois la nuit arrivée, il n'y
+avait plus guère que des Garibaldiens dans les rues et, par-ci par-là,
+quelques soldats napolitains attardés dans leurs provisions, ou quelques
+officiers dans leurs visites. On organisait activement les nouvelles
+recrues, et chaque jour des promenades militaires avaient lieu avec
+armes et bagages. Quelques-uns des corps campés au Faro avaient reçu
+l'ordre de rentrer en ville.
+
+Cependant la mésintelligence commençait à se mettre pour tout de bon
+entre les lignes de factionnaires opposées sur le champ de manoeuvres de
+Terranova. Presque chaque soir, on s'envoyait des gros mots et des coups
+de fusil.
+
+Mais en ville, une fois le sac à terre et le fusil mis de côté, on
+continuait à vivre à peu près en bonne intelligence.
+
+Les échos d'alentour se réjouissaient aux sons des airs guerriers que
+soufflaient à outrance les musiciens de la citadelle, pour charmer les
+entr'actes des grandes manoeuvres militaires que les soldats du général
+Clary exécutaient journellement sur la plage entre la citadelle et le
+fort San-Salvador. L'artillerie attelée y manoeuvrait grand train, à
+côté des bataillons de chasseurs qui devaient s'estimer heureux qu'on
+leur eût conservé ce petit espace pour se dégourdir les jambes et ne pas
+perdre l'habitude du pas gymnastique.
+
+Quand les parades étaient finies, les guerriers mettant bas la veste,
+endossaient la blouse, et labouraient intrépidement un long chemin
+couvert ou, plutôt, une longue tranchée qui reliait la citadelle à
+San-Salvador.
+
+Le lazaret, qui était resté dans les dépendances de la citadelle, avait
+été converti en hôpital. Mais, si la plus grande partie de cette
+garnison ne demandait pas mieux que de rester tranquille et de goûter
+les délices d'une prison forcée, il y en avait d'autres qui,
+malheureusement, aimaient l'odeur de la poudre et le bruit du fusil, de
+loin bien entendu, à en juger du moins par leur attitude journalière
+aussitôt qu'une affaire un peu sérieuse s'engageait.
+
+Le 13, il y eut presque une bataille en règle vers les dix heures du
+soir. Quelle en fut la cause? Naturellement il est impossible de le
+savoir. Le fait est qu'une vive fusillade partit de la ligne
+napolitaine, leurs vedettes se replièrent sur leurs grand'gardes; les
+grand'gardes sur la citadelle; toujours en tiraillant avec acharnement.
+Puis, une fois à l'abri dans les chemins couverts, de nombreux cris de:
+_Viva il Re!_ retentirent pendant plus d'un quart d'heure. Quant aux
+Garibaldiens, comme il leur était défendu de riposter, aussitôt que
+l'envie de batailler prenait aux guerriers de la citadelle, ils se
+retiraient patiemment dans les ruines qui longeaient leur ligne de
+factionnaires et attendaient que la grêle fût passée. Ce soir-là,
+cependant, l'alerte, en ville, fut des plus vives. Il y avait concert à
+la Flora, dans le jardin public de la strada Ferdinanda; par conséquent,
+il y avait affluence et même une assez grande quantité de dames. Les
+rues étaient illuminées et les boutiques à peu près ouvertes. De
+nombreux volontaires et bourgeois flânaient dans les rues; tout cela
+avait quelque apparence de gaieté, lorsque retentissent tout à coup les
+premiers coups de fusil. Les volontaires dressent l'oreille, les civils
+cherchent au plus vite leurs portes, les femmes se trouvent mal, mais
+suivent leurs maris; les illuminations s'éteignent aux environs des
+débouchés de la citadelle, les boutiques se ferment à grand fracas, puis
+la générale bat, les clairons sonnent l'assemblée. Un quart d'heure de
+ce tohu-bohu s'était à peine écoulé que l'on voyait de fortes colonnes
+se diriger vers la place de la Cathédrale, la place de la municipalité,
+les quais, et occuper tous les points par lesquels les Napolitains
+pouvaient tenter d'entrer en ville. Il faut cependant avouer que, malgré
+la consigne, quelques rageurs ripostaient de temps à autre et
+renvoyaient aux royaux coup de feu pour coup de feu.
+
+Une belle corvette à vapeur anglaise, achetée par le général Garibaldi,
+arrivait sur rade le lendemain, et on procédait immédiatement à son
+armement. Une autre, plus petite, était attendue.
+
+Le 15, autre bataille, mais cette fois-ci, plus sérieuse et en plein
+jour.
+
+On ne sait toujours pourquoi ni comment elle commença. Une fusillade
+s'engagea entre les deux lignes de vedettes. Du reste, tout était à
+l'orage ce jour-là.
+
+Depuis le matin, on suffoquait de chaleur. Des nuages bronzés s'étaient
+accumulés sur les monts Pelore. L'air, chargé d'électricité, rendait les
+plus paisibles d'une humeur massacrante. Positivement l'atmosphère
+sentait la poudre.
+
+Cette fois-ci, les Garibaldiens plus nerveux que d'habitude, prirent en
+mauvaise part les galanteries napolitaines.
+
+Les royaux, habitués à faire ces petites guerres sans danger et peu
+disposés sans doute à se laisser éreinter au nez et à la face de leur
+citadelle, se replièrent d'un seul bond jusqu'aux tentes de campement où
+stationnait la grand'garde, à la limite des glacis de la citadelle.
+
+Là, soutenus par cette grand'garde et par une compagnie qui sortait du
+chemin couvert, ils tinrent un instant pour filer ensuite de plus belle
+et rentrer dans la place et dans les chemins couverts d'où ils
+continuèrent leur feu innocent sur les Garibaldiens qui, déjà, avaient
+cessé le leur. Comme il fallait que la comédie fût complète, le canon
+vint terminer la représentation par une vingtaine de coups tirés on ne
+sait contre quoi ni contre qui. Naturellement, tant tués que blessés, il
+n'y eut personne de mort.
+
+Mais des balles napolitaines étaient arrivées jusqu'à bord des bâtiments
+de guerre sur rade. La chaloupe de la frégate à vapeur, le _Descartes_,
+en ce moment en corvée au bout du quai, près du champ de manoeuvres de
+Terranova, avait été obligée de s'abriter derrière un chaland chargé de
+charbon qu'elle remorquait, puis de l'amarrer en toute hâte à quai et de
+rallier son bord au milieu d'une grêle de biscaïens et de balles dont
+plusieurs traversèrent les bordages de l'embarcation.
+
+Il y eut des plaintes motivées, auxquelles on répondit par des excuses
+et par des explications qui n'en étaient pas. L'orage qui vint à éclater
+et une pluie torrentielle amenèrent la fin des hostilités pour ce
+jour-là.
+
+Le héros de la bataille fut, sans contredit, un maître Aliboron qui
+vint, au milieu de la fusillade et de la mitraillade, faire une fugue
+sur le champ de bataille, secouant ses oreilles et lançant des ruades
+dans toutes les directions. Ce brave animal, dont les élans de gaieté
+défiaient les balles et les biscaïens qui pleuvaient autour de lui,
+après avoir usé sa première ardeur, se mit tranquillement à brouter puis
+à suivre et regarder curieusement les parlementaires qui se succédèrent
+après l'affaire. Mais il s'obstina, malheureusement pour lui, à vouloir
+bivouaquer sur le théâtre de ses lauriers et, dans la nuit, il fut
+victime d'une seconde fusillade qui s'engagea vers les deux heures du
+matin.
+
+Le lendemain, les Napolitains plièrent leurs tentes, démolirent un grand
+bâtiment en planches qui leur servait de magasin, firent rentrer leur
+grand'garde et reculèrent leur ligne de vedettes jusqu'au milieu de
+Terranova, ce qui n'empêcha pas la même comédie de se renouveler
+presque chaque jour avec une mise en scène analogue.
+
+Cependant le temps passait, et à chaque nouveau soleil on se demandait:
+«Mais où est donc le Dictateur?» Mille bruits et mille versions
+circulaient. Le général Garibaldi était allé, disait-on, tout simplement
+à Naples. D'autres le faisaient prendre terre à Salerne avec une armée
+de volontaires piémontais. L'affaire se compliquait. On se mit alors à
+ruminer les faits passés.
+
+Presque toute la marine à vapeur est absente. Qui sait où elle est?
+Personne. On attendait de Palerme deux nouveaux bateaux à vapeur. Où
+sont-ils? Tout le monde l'ignore. Beaucoup de nouveaux corps de
+volontaires avaient été concentrés à Milazzo. Que sont-ils devenus?
+Parbleu! voilà l'histoire: les vapeurs ont embarqué les troupes sans
+tambours ni musiques; ils sont partis de même, ont attendu au large de
+Salerne le navire de Garibaldi et on est débarqué.--Chacun répète en
+ville cette petite historiette et on unit par y croire. Deux jours se
+passent. On attend toujours avec anxiété l'arrivée d'un navire
+quelconque qui va, certainement, apporter des nouvelles officielles du
+débarquement à Salerne et de la marche en avant de l'armée indépendante.
+Espoir déçu! Rien ne paraît et tout le monde de répéter: Anne, ma soeur
+Anne, ne vois-tu rien venir?
+
+Mais voilà bien une autre histoire. Un petit bateau calabrais annonce à
+son de trompe à qui veut l'entendre que l'on est allé jusque dans le
+porte de guerre napolitain de Castellamare, près de Naples, attaquer un
+vaisseau, le _Monarc_, en cours d'armement. Évidemment, pour qui connaît
+le caractère entreprenant et souvent téméraire du Dictateur, ce doit
+être lui qui a tenté le coup de main. Mais on a échoué tout en tuant le
+capitaine; seulement si le navire eût été armé, on l'eût enlevé. Ce qui
+n'empêchait pas que l'on eût été obligé de s'en aller plus vite que l'on
+n'était venu, etc., etc.
+
+Arrive un capitaine de navire de commerce sarde, tombant tout exprès du
+ciel à Messine, qui raconte comme quoi il a vu le général Garibaldi,
+bien vu en personne, à la baie des Orangers, en Sardaigne.--Ce n'est
+donc pas lui qui était à Castellamare ni à Salerne? répète tout le monde
+en choeur.--Mais en voici un autre qui prétend aussi l'avoir vu à
+Cagliari; puis un autre encore qui assure que le général est allé tout
+tranquillement à Palerme.
+
+Un dernier jure, par la barbe de Mahomet, que toutes ces nouvelles sont
+erronées et que lui seul sait la vérité; lui qui arrive de l'île de
+Maddalena, lui qui a vu le Dictateur tranquillement occupé à visiter sa
+maisonnette de Caprera dans l'île du même nom. «Quand il est débarqué,
+ajoute-t-il, tous les habitants l'auraient volontiers porté en triomphe
+jusqu'à son ermitage. Il a eu toutes les peines du monde à éviter cet
+honneur.»
+
+On écoute, la bouche béante; mais, en revanche, on n'y comprend plus
+rien. Le général, tout à la fois à Salerne, à Naples, à Caprera, à la
+baie des Orangers, à Cagliari, à Palerme, c'est de la magie; les plus
+forts y perdent leur latin, et on renonce, jusqu'à nouvel ordre, à
+expliquer ce rébus dont l'arrivée seule du Dictateur pourra donner la
+clef.
+
+Voilà, en effet, qu'un beau matin un vapeur anglais, le _Prince Noir_,
+arrive à Messine. Du plus loin qu'on l'aperçoit, on reconnaît sur son
+pont les uniformes garibaldiens. Le navire entre bientôt dans le port et
+vient mouiller près du fort San-Salvador. Le général Garibaldi, le
+général Türr, le colonel Vecchi, le colonel Bordone, etc., sont à bord.
+Le Dictateur débarque aussitôt, et se rend de suite à bord du _Queen of
+England_, sa nouvelle corvette, puis, de là à terre où il est reçu,
+comme toujours, aux acclamations de tout le monde.
+
+Maintenant, voici les faits dans toute leur vérité: le général était
+allé effectivement à la baie des Orangers, à la Maddalena, à Caprera, à
+Cagliari, à Palerme, et à Milazzo.
+
+Sur le point d'entrer sérieusement en campagne et en présence des forces
+accumulées par le gouvernement napolitain dans les Calabres, le
+Dictateur voulait, avant de se lancer dans les hasards de la seconde
+période de cette guerre, réunir tous ses moyens d'action; or depuis
+quelque temps il attendait des renforts qui n'arrivaient pas et qui,
+malgré les promesses de Bertani, paraissaient vouloir rester en route;
+il savait cependant que plusieurs convois avaient quitté Gênes et
+quelques autres points du littoral piémontais, et devaient se réunir en
+Sardaigne pour opérer tous ensemble leur débarquement au port de Sicile
+qui leur serait indiqué.
+
+De longs jours s'étaient passés, et rien n'annonçait leur arrivée. Le
+Dictateur paraissait inquiet et préoccupé: il avait été prévenu sans
+doute par des dépêches de Turin qu'il se tramait quelque chose comme
+d'enlever ces renforts à l'armée méridionale et les envoyer opérer pour
+leur propre compte un débarquement sur les plages romaines. Ce projet
+insensé, conçu par je ne sais qui, existait réellement, et c'était juste
+ce qu'il fallait pour porter à la cause italienne un coup mortel. Cette
+tentative, sans avoir aucune espèce de chance de réussite, perdait
+certainement à tout jamais le parti que représentaient le Dictateur et
+son armée. En face d'événements qui pouvaient tout compromettre,
+Garibaldi se hâta de gagner la baie des Orangers en Sardaigne, point de
+rendez-vous des nouveaux volontaires. Que se passa-t-il? on n'en sait
+rien au juste. Ce qu'il y a de positif, c'est que le général Garibaldi
+les harangua et les fit rembarquer immédiatement pour Cagliari d'où ils
+purent être dirigés en toute hâte sur Palerme et Milazzo. Ces nouveaux
+renforts s'élevaient à près de six mille hommes: c'étaient des troupes
+tout organisées, il n'y avait qu'à les aligner sur un champ de bataille.
+
+De la baie des Orangers, le général Garibaldi se dirigea sur l'île de la
+Madeleine, dans les Bouches de Bonifacio, dont il était peu éloigné: il
+n'avait pas voulu venir aussi près de son ermitage de Caprera sans
+revoir ces lieux qui lui rappelaient tant de souvenirs d'affection et
+tant de soucis, de projets et d'inquiétudes. En quelques heures à peine
+il arrivait avec le _Washington_ au mouillage de la Madeleine en passant
+par le canal de l'Ours. C'est un des plus ravissants sites que l'on
+puisse voir, malgré sa sauvagerie et son aridité.
+
+A peine l'arrivée du Dictateur fut-elle connue que la ville entière se
+précipita au-devant de lui, on l'eût en effet volontiers porté en
+triomphe jusqu'à sa petite maisonnette.
+
+Il ne sera peut-être pas indifférent de donner quelques détails sur
+l'habitation de Garibaldi. Que l'on se figure une petite maison carrée,
+élevée seulement d'un rez-de-chaussée avec trois fenêtres sur chaque
+côté, une varanda sur la façade et un petit sémaphore rond sur la
+terrasse, dans lequel on peut à peine se tenir debout. A gauche, en
+regardant la maison, deux baraques de bois, dont l'une sert de cuisine
+et que le général habitait pendant que l'on construisait, comme il le
+disait, son château. Derrière ces deux baraques, un four. Devant la
+maison, un enclos en pierres sèches fermant un jardin dans lequel
+poussent à grand'peine cinq ou six figuiers étiques, quelques courges et
+de maigres légumes qui ont l'air tout étonné d'avoir pu percer la couche
+de cailloux au travers desquels ils se sont frayé passage. Puis des
+lichens, des bruyères odorantes et quelques fleurs sauvages aux parfums
+balsamiques. L'intérieur de la maison se divise en trois ou quatre
+pièces habitables; deux, les seules occupées, sont à peine meublées.
+L'une, la salle à manger, possède une chaise; l'autre est la chambre à
+coucher, sous laquelle se trouve la citerne: elle est par ce fait fort
+malsaine; cependant le général n'a jamais voulu en habiter d'autre. Dans
+cette dernière se trouve un lit en fer sans rideaux, une vieille table
+vermoulue, deux chaises sans dossiers et une ancienne armoire. Chacun de
+ces meubles est un souvenir de sa mère et de sa femme, morte à la tâche
+en partageant ses fatigues dans la campagne de Rome. Il y a aussi,
+appendu au mur, un médaillon contenant des cheveux de cette compagne
+dévouée, un portrait d'elle, un autre de Vecchi, son aide de camp et son
+ami, l'historien de l'Italie opprimée qui deviendra plus tard
+l'historien de l'Italie affranchie, et qui, quoique fort riche, partage
+depuis longtemps les fatigues du général; ses deux fils sont officiers
+dans la marine piémontaise. Quant au restant des appartements, peu
+nombreux, ils servent de débarras et leurs fenêtres sont veuves de
+presque toutes leurs vitres. On comprend, en voyant cette habitation,
+qu'elle est souvent solitaire et privée de ses propriétaires.
+
+Mais ce qu'il y a de splendide, c'est la vue dont on jouit de quelque
+point que ce soit de la propriété. Dans le Nord, la ville de la
+Maddalena, et les hauteurs couvertes de fortifications qui sont en
+arrière, les Bouches de Bonifacio, les côtes de Corse; dans l'Est, la
+mer, l'entrée des Bouches, le feu de Razzoli; dans le Sud, les hautes
+montagnes de la Sardaigne sur un des contre-forts desquelles apparaît,
+se découpant en silhouette sur le ciel, l'ours gigantesque formé par un
+éboulement de rochers et qui a donné son nom au canal qui communique du
+port de la Maddalena avec la haute mer; dans l'Ouest, encore la
+Sardaigne, des collines couvertes de pins et de campagnes toujours
+vertes aux reflets irisés. Il y a de quoi contenter l'amateur de points
+de vue le plus difficile.
+
+Garibaldi parut éprouver un grand bonheur à faire visiter son maigre
+manoir à ses compagnons d'armes. Malgré lui, il montra que les
+propriétaires sont les mêmes partout. Après quelques heures données à
+ses souvenirs, il repartait en donnant une vigoureuse poignée de main au
+vieux pâtre et fermier tout à la fois qui sert de garde général à son
+domaine. Une particularité curieuse et qui étonna singulièrement ceux
+qui n'avaient pas été initiés à la vie intime du Dictateur à Caprera fut
+de voir accourir au-devant de lui, aussitôt qu'il parut aux confins de
+son territoire, une petite vache qui vint recevoir ses caresses avec les
+démonstrations de la joie la plus vive, mais en regardant fortement de
+travers et avec méfiance ceux qui accompagnaient le général; elle avait
+évidemment aussi envie de leur donner des coups de corne qu'elle était
+contente de caresser son maître. Cet animal, qu'il avait élevé lui-même
+et nommé Brunettina, obéit à sa voix comme le chien le plus soumis
+obéirait à son maître. Dans la vie d'un homme comme Garibaldi, le plus
+petit détail devient intéressant.
+
+En quittant Caprera, Garibaldi se dirigea sur Cagliari pour hâter le
+départ de ses transports et, de là, sur Palerme, où il ne resta que
+quelques heures; il fit route ensuite sur Milazzo. Le vapeur anglais le
+_Prince Noir_ en partait en ce moment pour Messine, et le général fit
+demander pour lui et sa suite un passage qui lui fut accordé avec
+empressement.
+
+Quant à l'affaire du _Monarc_, il va s'en dire que Garibaldi y était
+tout à fait étranger et que ce coup de main, aussi mal conçu que
+maladroitement dirigé, avait été tenté non-seulement sans son
+consentement, mais même contre ses ordres. Certes ceux qui se jetaient,
+tête baissée, dans une entreprise aussi téméraire montraient un courage
+digne d'un meilleur succès, mais dans des opérations de ce genre, il
+faut surtout une direction intelligente et une expérience à toute
+épreuve. Cette tentative avortée et qui, de part et d'autre, coûta la
+vie à plusieurs officiers, fut généralement mal vue et hautement
+désapprouvée.
+
+La première visite du Dictateur à son retour fut pour le Faro, d'où
+chaque jour et presque chaque nuit on réussissait à jeter de faibles
+détachements de volontaires sur les côtes de Calabre. Les travaux de
+fortification avaient été entièrement terminés et presque toute
+l'escadre dont pouvait disposer le général s'y trouvait alors réunie,
+elle se composait de:
+
+Le _Tukery_ (ancien _Véloce_) armé, portant 800 hommes.
+Le _Washington_ -- 800 --
+L'_Orégon (Belzunce)_ -- 300 --
+Le _Calabria (Duc de Calabre)_ -- 200 --
+L'_Elba_ -- 200 --
+Le _City of Aberdeen_ -- 1,200 --
+Le _Torino_ -- 1,500 --
+Le _Ferret_, armé -- 200 --
+L'_Anita (Queen of England)_ armé -- 1,800 --
+L'_Indipendente_, armé -- 1,700 --
+_Un autre_ (nom inconnu) armé -- 800 --
+plus, environ 250 bateaux de flottille, dont 20 ou 30 armés de pierriers
+ou de petits obusiers de 4.
+
+C'était donc un total d'à peu près 10,000 hommes sans compter ceux de la
+flottille, que l'on pouvait débarquer en un seul voyage sur la terre
+ferme. Quant à la cavalerie et à l'artillerie, elles étaient, comme il a
+été dit plus haut, destinées à être embarquées sur des bateaux disposés
+_ad hoc_ et où les précautions les plus grandes étaient prises pour que
+le débarquement pût s'opérer d'une manière prompte et facile en face de
+l'ennemi.
+
+Les Napolitains avaient, pendant l'absence du général, évacué les
+citadelles d'Augusta et de Syracuse. Leurs garnisons avaient été
+rejoindre en Calabre les armées de Palerme, de Milazzo et de Messine.
+Chaque soir, de la côte sicilienne on apercevait de l'autre côté du
+détroit les feux allumés dans la montagne par les volontaires et les
+insurgés de la Calabre. On en avait, du reste, journellement quelques
+nouvelles, tantôt par des Calabrais, d'autres fois par des volontaires
+expédiés par Missori. Ils avaient eu plusieurs engagements avec les
+Napolitains, et avaient eu deux hommes tués et deux blessés. Ils leur
+avaient aussi fait éprouver quelques pertes et leur avaient pris
+plusieurs hommes. Ils restèrent douze jours dans les montagnes et
+comptaient parmi eux Mario Alberto, le mari de la célèbre miss White et
+le colonel Massolino, commandant en second. Presque chaque nuit, dans la
+ville, des déserteurs trouvaient moyen de passer aux Garibaldiens, les
+généraux de l'armée royale estimaient eux-mêmes à plus de dix mille le
+nombre des désertions depuis le commencement de la guerre.
+
+Les deux ou trois jours qui suivirent le retour du général Garibaldi
+virent arriver dans le port même de Messine plusieurs vapeurs chargés de
+volontaires; en passant à côté du fort San-Salvador, il y avait souvent
+échange de paroles peu amicales entre les soldats napolitains et les
+casaques rouges.
+
+Plus que jamais tout fut au débarquement, on recommença à masser les
+troupes au Faro. A quelque prix que ce fût on enrôlait des matelots
+partout où l'on en trouvait.
+
+Les deux frégates sardes mouillées dans le port ainsi que la frégate
+anglaise eurent de nombreux déserteurs, au grand mécontentement de leurs
+commandants.
+
+Presque chaque jour il y avait des coups de canon échangés du Faro,
+soit avec les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare ou de la Torre del Cavallo,
+soit avec l'escadre qui paraissait vouloir prendre une part plus active
+à la défense des côtes de Calabre; mais ce feu à longue portée avait un
+résultat à peu près nul; les boulets napolitains tombaient à moitié
+distance et quelques-uns seulement de ceux du Faro venaient en mourant
+atteindre de temps à autre leur but. Le 15 août, il y eut aussi une vive
+alerte. Le _Descartes_, frégate à vapeur française, ayant, à huit heures
+du matin, fait une salve pour la fête de l'Empereur, on crut au Faro à
+un bombardement par la citadelle. La même panique se produisit en ville.
+Aux deux ou trois premiers coups, tous les habitants se précipitèrent
+aux portes et aux fenêtres pour étudier avec anxiété l'explosion des
+projectiles. Toutes les troupes se prirent à courir aux armes.
+Heureusement quelques personnes mieux avisées, après avoir compté vingt
+et un coups, jugèrent que ce devait être un salut et tranquillisèrent la
+foule à laquelle d'ailleurs les nouvelles arrivant du quai rendirent
+immédiatement sa quiétude du matin. Les bâtiments de guerre étrangers
+sur rade s'empressèrent aussi, eux, de fêter par des salves et en se
+pavoisant la fête du souverain français. Les Napolitains seuls, forts et
+bâtiments de guerre, s'abstinrent de toute politesse. C'était au moins
+une inconvenance.
+
+Dans le port de Messine on s'occupait activement de l'armement du
+_Queen of England_, baptisé l'_Anita_ en l'honneur de la femme de
+Garibaldi, ainsi que de celui d'un autre vapeur à grande vitesse et à
+aube, nouvellement acheté aux Anglais. L'escadre napolitaine paraissait
+inquiète et l'amiral qui la commandait avait demandé des renforts
+immédiats à Naples, n'ayant pas, disait-il, et cela était vrai, un seul
+bâtiment à opposer à l'_Anita_, qui devait porter vingt-deux canons
+Amstrong, mais qui, de fait, n'était qu'un grand bateau à hélice fort
+cassé et dont l'échantillon eût permis difficilement la moitié de cette
+artillerie.
+
+Un nombreux convoi d'armes, débarqué en ce moment à Messine, ainsi que
+celles apportées par Alexandre Dumas, permirent d'armer avec des
+carabines de précision plusieurs bataillons de chasseurs qui jusque-là
+avaient conservé le fusil de munition.
+
+Le 18 août, arrivaient encore plusieurs transports chargés de
+volontaires piémontais et toscans. Toutes ces troupes, aussitôt
+débarquées, étaient acheminées sur le Faro où l'armée nationale était
+concentrée. On apprenait aussi que la brigade Ehber et celle de Bixio
+marchaient sur Messine et devaient être déjà à Taormini et même plus
+près. Mais rien n'avait transpiré des projets du général Garibaldi.
+Toute l'escadre, moins trois ou quatre vapeurs, était mouillée sous les
+batteries du Faro. On supposait les absents en mission vers Palerme ou
+Milazzo.
+
+Le 17 au soir, le général Türr avait accompagné Garibaldi dans une
+reconnaissance sur la route de Taormini. Le 18, tout le monde, excepté
+les intimes, croyait Garibaldi au Faro, lorsque le 20, au matin, le
+_Béarn_, paquebot des messageries impériales, arrive du Levant eu
+relâche à Messine et annonce qu'il a aperçu en entrant dans le détroit,
+à quelques milles dans le Sud de Reggio, deux navires dont l'un est à la
+côte, et qui viennent de débarquer une grande quantité de soldats
+paraissant Garibaldiens. Il ajoutait qu'au moment de son passage,
+l'escadre napolitaine s'approchait du lieu du débarquement et que deux
+corvettes avaient immédiatement ouvert leur feu contre les troupes
+débarquées et sur le bâtiment échoué. Le point qu'il désignait pour
+théâtre de cet événement était la Torre delle Armi, au-dessous du
+village de Mileto.
+
+Grande rumeur dès lors, et bientôt le débarquement officiel de l'armée
+nationale est annoncé par une proclamation. Le soir, la ville est
+brillamment illuminée et l'on attend avec une vive impatience les
+détails qui ne manqueront pas d'arriver le lendemain.
+
+Voici ce qui s'était passé.
+
+Depuis quelques jours, les brigades Bixio et Ehber ne faisaient que
+marches et contre-marches. Ces brigades avaient accaparé plusieurs
+grands bateaux sur lesquels avaient même eu lieu quelques préparatifs
+d'embarquement. Dès le 17, la brigade de Bixio était à Giardini, et
+celle de Türr à Taormini.
+
+Le 17, dans l'après-midi, deux bateaux à vapeur, le _Franklin_ et le
+_Torino_, viennent mouiller à Taormini. Le _Franklin_, plus près de
+terre et le _Torino_ plus au large. L'embarquement de la brigade du
+général Türr commença immédiatement. A cinq heures environ, l'opération
+était terminée et les deux vapeurs faisaient route de conserve pour
+Giardini.
+
+Le 18, au matin, on commençait l'embarquement de la brigade Bixio. Vers
+une heure, le général Garibaldi arrivait et pressait activement le
+départ. A huit heures du soir, il était terminé. Les deux capitaines des
+bâtiments avaient dû être provisoirement relevés de leurs commandements.
+Garibaldi prit celui du _Franklin_, et Bixio celui du _Torino_. On
+appareilla vers les onze heures du soir. Le 19, au petit jour, on était
+sur la côte de Calabre à la Torre delle Armi, près de Mileto, village
+situé au sommet d'un mamelon.
+
+Une magnifique plage de sable, où la mer brise à peine, s'étend au loin
+avec complaisance, offrant toutes facilités au débarquement. Sur la
+droite, à l'extrémité de la plage, on distingue une église et un peu en
+arrière, à moitié côte, le télégraphe. Les deux navires ont le cap à
+terre. Vis-à-vis d'eux, on aperçoit la route royale qui longe la côte et
+une belle magnanerie dont les plantations vont en s'élevant par étages.
+L'habitation est au sommet du premier plateau derrière lequel s'élèvent
+en amphithéâtre une foule de points culminants étages les uns au-dessus
+des autres.
+
+De Napolitains, pas de traces. Seulement on distingue, à douze milles
+environ dans le Nord, les fumées de leur escadre. Le _Torino_ marche
+toujours à grande vitesse et s'échoue; mais le fond est de vase molle
+et le navire reste horizontal. Le _Franklin_ arrive presque aussitôt; il
+stoppe à temps et évite le sort du _Torino_. Immédiatement le
+débarquement commence sans autre ressource que les embarcations des deux
+navires. Cependant il s'opéra avec une telle activité, chacun y apporta
+tant de bonne volonté que, trois heures après, tous les volontaires se
+trouvaient à terre et les deux brigades étaient organisées et mises en
+mouvement.
+
+A l'instant où elles venaient de prendre position sur les premières
+hauteurs en arrière de la plage, tandis que le quartier général
+s'établissait dans l'habitation de la magnanerie, on vint prévenir le
+Dictateur que l'escadre napolitaine se dirigeait à toute vapeur vers le
+lieu du débarquement. Ordre fut donné de suite au _Franklin_, qui
+essayait de renflouer le _Torino_ de l'abandonner et d'appareiller à
+l'instant pour Messine en faisant fausse route. Quant à l'équipage du
+_Torino_, il reçut l'ordre d'évacuer le navire. Dans ce moment, une
+corvette napolitaine, arrivée à portée, commençait à tirer. On voulut
+mettre le feu au bâtiment; mais ce fut en vain. Les matelots, qui, à ce
+qu'il paraît, n'étaient pas payés pour se faire tuer, refusèrent
+obstinément d'armer une embarcation pour retourner à bord. La seconde
+corvette, aussitôt à portée, ouvrit également son feu, non-seulement sur
+le _Torino_, mais encore et surtout sur les colonnes de Garibaldiens
+qu'elle apercevait à terre. L'ordre fut alors donné aux troupes de
+descendre dans le ravin derrière les hauteurs sur lesquelles elles
+étaient campées. Comme on n'avait pas d'artillerie pour répondre au feu
+de l'escadre, il n'y avait pas d'autre parti à prendre.
+
+Pendant plus d'une heure, les corvettes continuèrent leur canonnade.
+C'est en ce moment que passa le _Béarn_.
+
+Une autre corvette napolitaine, restée en arrière, se détacha
+immédiatement pour lui courir sus. Mais, quand elle eut reconnu, en
+s'approchant, l'énormité de ce transatlantique et surtout le pavillon
+français, elle se hâta de rejoindre ses conserves.
+
+Bientôt, les corvettes napolitaines arment des embarcations et les
+envoient à bord du _Torino_. Des amarres sont établies et les corvettes
+essayent aussi, mais en vain, de le désensabler. Ne pouvant y réussir,
+pas plus que le _Franklin_, elles finissent par le piller et y mettre le
+feu.
+
+L'armée passa cette première nuit dans un _fiumare_, à un mille et demi
+environ du lieu du débarquement. Quelques volontaires calabrais,
+accourus incontinent, assurèrent au général Garibaldi qu'il n'y avait,
+dans les environs, aucune troupe royale. Cependant, on s'éclaira avec
+soin et on fit bonne garde.
+
+Les deux brigades trouvèrent peu de ressources en approvisionnements. Le
+20, à deux heures du matin, on se mettait en route, marchant en colonnes
+et par sections. La division d'avant-garde se composait du
+demi-bataillon de droite des chasseurs génois commandés par Menotti;
+puis venait la première brigade commandée par Bixio, à la tête de
+laquelle marchait Garibaldi, la brigade Ehber et enfin le deuxième
+bataillon de chasseurs génois qui servait d'arrière-garde. Le
+demi-bataillon de gauche de Menotti était déployé en éclaireurs sur le
+flanc droit de la colonne. Quoiqu'il fit une chaleur atroce, on marchait
+gaiement et en chantant comme s'il s'agissait simplement d'un changement
+de garnison. De toutes parts les habitants accouraient, saluant la
+colonne de mille vivat. On marcha ainsi jusqu'à sept heures du matin, et
+on prit un moment de repos dans un endroit où la route se dissimule
+entre deux collines. A onze heures et demie, on arrivait au petit
+village de San-Lazaro où l'on s'arrêta pour se reposer jusqu'à la nuit
+tombante. Des grand'gardes avaient été placées assez loin en avant du
+village, et les volontaires avaient reçu l'ordre de ne pas s'éloigner un
+instant de leurs faisceaux. A sept heures du soir, la petite armée
+quittait San-Lazaro, se dirigeant directement sur Reggio. A minuit, on
+faisait halte, et le général Garibaldi, ayant réuni les généraux et les
+officiers supérieurs, prenait ses dispositions d'attaque. Il fut décidé
+qu'on changerait de route, et qu'on prendrait à travers champs vers la
+montagne. A trois heures du matin, on descendit sur les faubourgs de
+Reggio, et à trois heures et demie, la fusillade s'engageait avec
+quelques compagnies napolitaines postées sur la route, qui furent
+rapidement mises en déroute par deux bataillons garibaldiens et faites
+presque entièrement prisonnières. Le bataillon de chasseurs génois de
+Menotti se précipita au pas de course dans les rues du faubourg, appuyé
+par la première brigade. En un instant, le bataillon napolitain qui
+l'occupe, quoique embusqué dans les maisons, les vignes et les jardins,
+est refoulé vers la ville où il se hâte de se réfugier. Les Garibaldiens
+y entrent pêle-mêle avec lui. Vers midi, le fort de la Marine, situé au
+bord de la mer et armé de seize pièces de canon de gros calibre, ouvrait
+ses portes, baissait son pont-levis et se rendait avec armes et bagages
+sans brûler une amorce.
+
+Ce fort n'était, à proprement parler, qu'une batterie dirigée contre la
+mer, mais fermée à la gorge par une muraille bien crénelée, percée de
+plusieurs embrasures armées d'obusiers et de pièces de 12. Le général
+Garibaldi s'y reposa quelques instants, puis, se mettant à la tête de la
+deuxième brigade, il fit un mouvement de flanc pour tourner les hauteurs
+du château. Le général Bixio venait d'être blessé légèrement au bras
+gauche, il avait eu son cheval tué sous lui et son revolver cassé à sa
+ceinture par une balle.
+
+Pendant que le général Garibaldi opérait son mouvement tournant, la
+première brigade se ralliait au fort de la Marine pour commencer
+l'attaque de la ville.
+
+Le château de Reggio, situé au sommet du mamelon sur lequel la ville
+s'élève en amphithéâtre, envoyait des volées de canon dans toutes les
+directions et partout où il pensait pouvoir atteindre les assaillants.
+La place fut bientôt attaquée par trois points à la fois: la grande rue,
+les hauteurs en arrière du château et les quais. C'est surtout dans la
+grande rue que le combat fut le plus vif. Massés sur la place du Dôme,
+appuyés par une batterie d'artillerie et ayant sur leur droite une
+petite rue fortement barricadée et conduisant au château, les
+Napolitains, en bataille sur la place, embusqués sur le perron de la
+cathédrale et aux fenêtres, s'apprêtaient à faire une vigoureuse
+résistance. Ils avaient une grande confiance dans leur position, pensant
+qu'ils ne pouvaient être attaqués que de front et avec un grand
+désavantage.
+
+Le combat se prolongea effectivement sur ce point jusque vers le soir;
+mais enfin, vigoureusement abordées à la baïonnette, les troupes royales
+durent battre en retraite et en désordre sur le château, abandonnant six
+des huit pièces qui étaient en batterie sur la place.
+
+Vers les dix heures du soir, le bataillon de Menotti attaquait de front
+une forte barricade barrant le passage qui conduit de la grande rue au
+château, à deux cents mètres tout au plus de celui-ci et sous un feu
+plongeant des plus dangereux. Le combat fut long; mais, intrépidement
+entraînés par Menotti, les chasseurs génois finissent par se précipiter
+à la baïonnette sur la barricade dont ils s'emparent vers les trois
+heures du matin, et dans laquelle ils s'établissent pendant que les
+royaux se replient pas à pas vers le château sans ralentir leur feu. La
+ville était donc au pouvoir de l'armée nationale. Le reste de la nuit,
+les canonniers du château continuèrent à envoyer, de ci de là, quelques
+paquets de mitraille et quelques boulets, mais sans résultat.
+
+Le matin, de bonne heure, l'armée nationale, décidée à en finir,
+commença ses dispositions d'attaque contre le château. Il n'en fallut
+pas davantage pour déterminer le général Vial à proposer l'évacuation.
+Cette offre fut acceptée immédiatement. C'était le 21, au matin, que se
+passaient ces événements.
+
+La capitulation fut bientôt convenue et signée. La garnison remettait le
+château et tout son matériel: artillerie, armes, approvisionnements et
+munitions, au général Garibaldi. Les troupes royales, avec armes et
+bagages, mais sans munitions, devaient descendre sur le quai qui leur
+était réservé jusqu'à leur départ. Aussitôt convenu aussitôt fait, et
+immédiatement les Napolitains gagnèrent l'emplacement où ils devaient
+attendre leur embarquement, pendant que l'armée nationale, pressée de
+marcher en avant, commençait son mouvement sur San-Giovanni où,
+disait-on, deux divisions l'attendaient dans des positions formidables
+et fortifiées de longue date.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Pendant que Garibaldi attaquait Reggio, le canon grondait partout dans
+le détroit; les batteries du Faro échangeaient des boulets avec un ou
+deux navires de l'escadre napolitaine, ainsi qu'avec les forts de Pezzo,
+de la Torre del Cavallo et d'Alta-Fiumare, à propos d'un débarquement
+qui avait lieu près de la Bagnara.
+
+Dans la matinée du 21, de très-bonne heure, le général Cosenz était
+descendu en Calabre, près de Scylla, avec une brigade composée de douze
+cents hommes environ, un bataillon de chasseurs génois et le bataillon
+français commandé par de Flotte.
+
+C'est à l'entrée d'un grand _fiumare_, près d'un petit village, entre
+Scylla et la Bagnara, que les troupes furent mises à terre. Le bataillon
+français, débarqué un des premiers, repoussa les quelques troupes
+napolitaines expédiées de la Bagnara, et bientôt toute la colonne prit
+la route de Solano, village situé dans la montagne, à cinq heures de
+marche environ du lieu de débarquement. Elle fut aussitôt assaillie de
+toutes parts par les royaux, qui occupaient les hauteurs et s'étaient
+retranchés dans une petite maison blanche où l'on avait établi un
+avant-poste. Le bataillon français fut envoyé par le général Cosenz pour
+en débusquer les Napolitains et s'emparer de la hauteur. Ce coup de
+main, hardiment exécuté, eut un plein succès. Malheureusement le
+commandant de Flotte fut tué roide d'une balle dans la tête à l'instant
+où, après avoir blessé deux officiers napolitains, il en faisait
+prisonnier un troisième.
+
+Les soldats vengèrent terriblement leur chef, auquel le général
+Garibaldi fit rendre le surlendemain les honneurs militaires dans
+l'église de Solano. C'est sous une des dalles du choeur que les restes
+de de Flotte sont déposés et, par ordre du Dictateur, on doit y élever
+un monument.
+
+Le bataillon français et son commandant furent mis à l'ordre de l'armée,
+et le capitaine Pogam en prit provisoirement le commandement.
+
+La brigade de Cosenz, aussitôt les Napolitains repoussés, continua son
+mouvement en laissant Solano sur la gauche, et gagna les hauteurs pour
+arriver au-dessus de San-Giovanni, tournant ainsi complètement les
+positions napolitaines qui ne devaient pas tarder à être attaquées de
+front par le général Garibaldi.
+
+Le 22 au matin, pendant que ce mouvement s'exécutait, un singulier
+événement se passait au Faro. Une grande frégate napolitaine à hélice,
+de soixante canons, entrait dans le détroit et venait reconnaître, à
+petite distance, les batteries du Faro avec lesquelles elle engageait
+une violente canonnade qui dura plus d'une demi-heure. Quelques instants
+après, un vapeur à hélice français, rangeant les côtes de Calabre, se
+présentait aussi à l'entrée du détroit et était reçu à coups de canon
+par le Faro. Ce ne fut qu'au dix-huitième coup que les canonniers
+reconnurent leur erreur et cessèrent le feu. Le lendemain 23, au matin,
+le _Prony_ arrivait sur rade de Messine, et une demande de satisfaction
+était envoyée au commandant en chef de Messine. A midi, le _Descartes_
+appareillait avec le _Prony_ pour aller mouiller sous le Faro et être
+prêt à agir si pareil événement se renouvelait.
+
+Mais le général Türr, commandant le Faro, s'était hâté de répondre à la
+réclamation de notre consul à Messine, M. Boulard, et de lui transmettre
+ses profonds regrets pour l'erreur qui avait eu lieu bien
+involontairement. Au milieu du feu et sans longue vue, on n'avait pu
+distinguer le pavillon français, car celui des Napolitains, même à
+petite distance, permet à peine d'apercevoir les armoiries jaunes
+frappées sur le blanc du pavillon; en outre, les canonniers étaient sous
+l'influence de l'indignation causée par la conduite sans précédent de la
+frégate napolitaine, le _Borbone_, qui, arrivée dans le détroit sous
+pavillon français, avait tranquillement reconnu les batteries, pris une
+position avantageuse pour les attaquer, et commencé un feu meurtrier sur
+des hommes occupés sans défiance à la regarder. Ce n'est qu'à la
+deuxième bordée que le pavillon français avait été amené et remplacé par
+la bannière napolitaine. Sans prendre positivement ce fait pour excuse,
+le général offrait la plus ample satisfaction au commandant français,
+tout en flétrissant la conduite du bâtiment de guerre napolitain qui
+n'avait pas craint, en enfreignant toutes les lois maritimes
+internationales, d'être la cause de l'exaspération des Garibaldiens; ce
+qui les avait entraînés, dans leur exaltation, à tirer trop légèrement
+sur un navire dont ils ne distinguaient pas au juste la nationalité.
+
+Nonobstant, les commandants des trois bâtiments de guerre français sur
+la rade de Messine, la frégate à vapeur le _Descartes_, et les avisos le
+_Prony_ et la _Mouette_, avaient décidé que pendant que la _Mouette_ se
+rendrait à Naples pour prévenir l'amiral de ces faits, le _Descartes_ et
+le _Prony_ iraient mouiller en branle-bas de combat près du Faro, de
+manière à être à même de repousser par la force une nouvelle agression
+de ce genre.
+
+En conséquence, à midi, les deux navires s'étaient dirigés sur le Faro,
+au grand émoi de la population de Messine qui n'avait pas vu sans
+inquiétude les préparatifs de branle-bas exécutés à bord des bâtiments
+français. Il paraîtrait qu'une réponse peu convenable d'un autre
+officier général de l'armée garibaldienne, était venue détruire le bon
+effet produit par la lettre si convenable et si digne du général Türr,
+et avait rendu nécessaire cette démonstration de la part des commandants
+français. A deux heures environ, les deux navires jetaient l'ancre un
+peu en dedans de l'entrée du détroit, et dans une position où leurs
+batteries prenaient en enfilade toutes celles du Faro.
+
+Ceci se passait le 23. Vers les six heures du matin, la frégate le
+_Borbone_ se rapprochait du Faro et recommençait l'attaque des
+batteries. Pendant près de trois quarts d'heure, le feu fut très-animé
+des deux côtés; mais enfin la frégate se laissa culer et vint mouiller
+près de la citadelle où elle débarqua en toute hâte ses blessés.
+
+C'est pendant cette opération que les deux bâtiments de guerre français
+quittaient eux-mêmes le port pour aller prendre leur position au Faro.
+Aussitôt qu'ils eurent jeté l'ancre, on vit que le _Borbone_ se
+dirigeait dans le Sud, tenant le milieu du détroit, accompagné des
+quatre vapeurs royaux qui composaient en ce moment toute l'escadre.
+Quelques instants, elle resta stationnaire vis-à-vis Reggio, puis on la
+vit border ses voiles et laisser porter vent arrière dans le Sud, pour
+débouquer du détroit où on ne la revit pas, non plus que les bâtiments
+de guerre napolitains qui marchaient de conserve avec elle. Il était
+environ cinq heures du soir, au moment où, de l'autre côté du détroit,
+on apercevait le pavillon national arboré sur le fort de Pezzo.
+
+Il ne restait qu'un petit vapeur de transport à San-Giovanni, ainsi que
+deux ou trois autres à Reggio, mais sous pavillon parlementaire:
+c'étaient ceux qui opéraient l'évacuation des troupes. A partir de ce
+moment, la libre circulation du détroit était donc abandonnée à
+l'escadre de Garibaldi sans que l'on pût expliquer ni comprendre une
+semblable détermination de la part de l'officier général qui commandait
+les forces de mer du roi des Deux-Siciles. Car il est évident qu'il
+aurait pu encore faire beaucoup de mal aux troupes nationales et appuyer
+de son feu, non-seulement les forts de Pezzo, Alta-Fiumare, Torre del
+Cavallo et Scylla, mais encore protéger les divisions de San-Giovanni,
+balayer la route royale qui suit le bord de la mer et rendre la marche
+des troupes nationales difficile et longue en les obligeant à prendre
+par la montagne.
+
+Deux seules raisons peuvent, expliquer ce fait inouï: la première, la
+mauvaise volonté; la deuxième, c'est que la frégate le _Borbone_, qui
+devait se sentir mal à son aise depuis son premier engagement avec le
+Faro où elle avait abusé du pavillon français, put regarder comme un
+acte agressif contre elle-même l'appareillage des bâtiments français.
+Ceux-ci en effet, étant venus mouiller très-près des batteries,
+pouvaient lui donner à supposer qu'ils étaient peu disposés à souffrir
+une nouvelle attaque et prêts même à lui demander satisfaction. Dans ce
+cas, ce qu'elle avait de mieux à faire était évidemment de filer le plus
+rapidement possible, et c'est ce qu'elle fit.
+
+Le même matin, deux heures environ avant l'affaire du _Borbone_ et des
+batteries du Faro, un combat d'avant-garde s'engageait sur la terre de
+Calabre, au-dessous des hauteurs de San-Giovanni, entre les avant-postes
+napolitains et les avant-gardes du général Garibaldi.
+
+Cette petite action eut lieu au milieu de champs de vigne et d'oliviers;
+malgré les avantages de leur position, les royaux durent, après une
+fusillade assez vive, et quoiqu'ils fussent soutenus par plusieurs
+obusiers qui envoyaient, dans la direction des tirailleurs ennemis,
+force obus et mitraille, se replier sur leurs positions de San-Giovanni.
+Le feu cessait vers les neuf heures du matin.
+
+A partir de la même heure, l'armée nationale, au fur et à mesure que les
+troupes arrivaient, était dirigée par Garibaldi de manière à prolonger,
+par la droite, la gauche de l'armée napolitaine en contournant, par des
+sommets plus élevés, les positions militaires occupées par les deux
+divisions des généraux Melendez et Briganti.
+
+Ces divisions comptaient environ dix mille hommes avec artillerie et
+cavalerie. Depuis longtemps déjà, cette armée était campée au même
+endroit et y avait accumulé de grands moyens de résistance. Elle
+occupait le sommet de deux plateaux, appuyant sa droite à un télégraphe
+et ayant son front défendu par un profond ravin. De plus, elle tenait sa
+communication avec le fort de Pezzo.
+
+Pendant que les deux brigades commandées par le Dictateur exécutaient
+leur mouvement, les troupes de Cosenz qui, après l'affaire de Solano,
+avaient rapidement continué leur marche, commençaient à montrer leurs
+éclaireurs sur les sommets des plateaux en arrière de l'armée
+napolitaine. On aperçut bientôt leurs têtes de colonnes; puis, on vit
+ces troupes opérer le mouvement contraire à celui du général Garibaldi,
+c'est-à-dire s'étendre sur sa droite en prolongeant les derrières de
+l'armée napolitaine de manière à la cerner tout à fait et à lui couper
+la retraite sur les forts de Pezzo et de Scylla.
+
+Après des efforts inouïs, les artilleurs de l'armée de Garibaldi étaient
+venus à bout de hisser sur la montagne, à force de bras et par des
+chemins épouvantables, quatre pièces d'artillerie. Pendant que ces
+diverses manoeuvres avaient lieu, les royaux demeuraient dans leur camp
+sans faire un seul mouvement ni défensif ni offensif. Leurs pièces en
+batterie restaient silencieuses, même en voyant les chasseurs de
+Menotti venir en éclaireurs jusqu'à deux cents mètres de leur camp. A
+trois heures de l'après-midi, le tour était fait et les Napolitains
+complètement isolés et coupés de leur base d'opération et de retraite.
+
+Insensiblement les lignes de l'armée indépendante se resserrèrent. Il
+n'y avait plus à hésiter pour l'armée royale. Après s'être laissé
+tranquillement entourer, il fallait prendre un parti, mettre bas les
+armes ou se frayer une route sanglante au milieu des casaques rouges et
+racheter ainsi, par un trait de courage, l'ineptie ou la trahison des
+généraux.
+
+Malheureusement pour elles, là comme presque partout, les troupes
+royales n'eurent que le courage de leur opinion, et leur profonde
+horreur pour la bataille leur fit prendre le parti, certes le moins
+dangereux, de décamper au plus vite et dans toutes les directions,
+abandonnant armes et bagages, effets et drapeaux.
+
+Ce fut une débandade inouïe, une fuite insensée que rien ne pouvait
+arrêter.
+
+Toute cette cohue, en pantalons de toile bleue et en vestes, se prit à
+courir à la fois au grand galop, et à travers champs, qui vers la plage,
+qui vers la route de Scylla; ceux-ci, prenant une autre direction, se
+précipitaient comme des grenouilles les uns par dessus les autres dans
+un _fiumare_ au fond duquel ils arrivaient en pelote compacte et où,
+pendant qu'ils se cherchaient eux-mêmes dans ce pêle-mêle de bras et de
+jambes, ils étaient enterrés sous des camarades qui leur tombaient sur
+la tête; ceux-là, après avoir pris par une traverse et voyant devant eux
+et sur leur flanc des casaques rouges, se mettaient à tourner comme des
+lièvres au milieu de ce labyrinthe de baïonnettes bien inoffensives
+cependant, car ceux qui les portaient avaient pitié de ces malheureux
+fuyards qui semblaient avoir perdu la raison.
+
+Bientôt la panique gagna le fort de Pezzo.
+
+En voyant leurs camarades de San-Giovanni galoper à en perdre haleine
+sur la plage, les factionnaires commencèrent par déposer à terre sacs,
+fusils, sabres, gibernes, etc., puis, s'accrochant par les mains à la
+magistrale du rempart, ils se laissèrent glisser dans les fossés d'où,
+gravissant cahin-caha l'escarpe, ils se hâtèrent de se joindre aux ébats
+fugitifs des héros de San-Giovanni.
+
+Quant à ceux qui étaient dans le fort, les plus pressés firent le saut
+par les embrasures. Ceux de garde à la porte trouvèrent plus court de
+l'ouvrir et de détaler par ce chemin, en sorte qu'en quelques minutes il
+n'y resta plus qu'un Garibaldien stupéfait qui, arrivé là par hasard, ne
+trouva rien de plus simple que de se nommer gouverneur provisoire et, en
+cette qualité, de se donner l'ordre de rester en faction à la porte du
+fort, ordre qu'il exécuta gravement en attendant que quelques autres
+compagnons vinssent lui permettre d'y placer une garnison. Il va sans
+dire que quelques paysans ou habitants des environs regardaient cette
+triste comédie, les mains dans leurs poches et paraissant aussi peu
+soucieux du désastre des royaux que du succès de l'armée nationale.
+C'est pénible à dire, mais ce fut ainsi.
+
+En somme, le 23, à cinq heures, les deux rives du détroit appartenaient
+à l'insurrection, sauf Alta-Fiumare, la Torre del Cavallo et Scylla.
+L'escadre napolitaine avait disparu et toutes les troupes du Faro,
+embarquées à la hâte, traversaient en Calabre sous la protection du
+_Véloce_ qui, à partir de ce moment, remplaçait, pour le compte du
+Dictateur, la croisière napolitaine évanouie dans le lointain vers le
+Sud.
+
+Il y eut, dans cette inexplicable affaire de San-Giovanni, appelée aussi
+affaire du camp de Piala, une manoeuvre parfaitement entendue et encore
+mieux exécutée par les soldats de l'armée nationale, peu expérimentés
+cependant.
+
+C'est à peine si le chiffre réuni des deux corps de Garibaldi et de
+Cosenz s'élevait à quatre mille hommes. Ils attaquaient, sans
+sourciller, un ennemi fort de plus du double et dans de superbes
+positions. A quoi donc, là comme dans la marine, attribuer un semblable
+sauve-qui-peut? Ce qu'il y eut de fâcheux encore pour l'armée royale,
+c'est que, parmi les troupes de Piala, se retrouvaient bon nombre des
+officiers de Milazzo qui ne devaient cependant plus servir pendant la
+guerre. La seule victime de cette affaire fut un pauvre soldat qui,
+arborant le pavillon parlementaire sur une petite maison blanche
+vis-à-vis les tirailleurs napolitains, fut tué d'un coup de fusil, ce
+qui faillit singulièrement embrouiller les choses.
+
+En fait, y eut-il capitulation, oui ou non? Il paraît que oui, puisqu'il
+y a eu pavillon parlementaire, et puisqu'à la suite de cette
+capitulation le général Garibaldi laissa ces inoffensifs guerriers se
+retirer tranquillement par toutes les routes possibles, avec leurs
+effets personnels mais sans armes ni sacs. Seulement ce qu'il y a de
+plus positif encore, c'est, que les plus désireux de s'en aller, ceux
+qui savaient par expérience qu'un coup de feu maladroit entraîne une
+affaire, même contre la volonté des deux partis opposés, commencèrent
+bien certainement la déroute avant que les articles de la capitulation
+ne fussent ni clos ni signés.
+
+Vers les six heures du soir la plage était couverte de fuyards
+napolitains qui y bivouaquèrent. Quant à la route royale, c'était une
+longue procession du même genre gagnant en toute hâte la petite ville de
+Scylla.
+
+Le lendemain matin 24, de bonne heure, et à l'instant où les
+avant-gardes de l'armée nationale arrivaient à la hauteur des forts
+d'Alta-Fiumare et de la Torre del Cavallo, ceux-ci arboraient pavillon
+blanc et demandaient à se rendre aux mêmes conditions que l'armée de
+San-Giovanni, ce qui leur fut octroyé sans la moindre difficulté.
+
+Le soir, l'armée de Cosenz, celle de Garibaldi, et toutes les troupes du
+Faro qui ne cessaient de passer d'un bord du détroit à l'autre,
+campaient autour de Scylla, et la Bagnara, qui est à onze kilomètres
+plus loin et sur le bord de la mer, était occupée par une avant-garde.
+
+Ce même soir, on put assister à un spectacle splendide. Les deux rives
+du détroit, complètement illuminées sur toute leur étendue, offraient le
+tableau le plus magique qu'il soit possible d'imaginer. Il faut avoir vu
+une semblable féerie pour s'en rendre compte, car il n'est pas possible
+de la dépeindre.
+
+Le lendemain matin 25, toutes les troupes ayant effectué leur passage,
+le général Garibaldi organisait une seconde armée sous la dénomination
+d'armée méridionale.
+
+Elle devait se composer des nouveaux volontaires ainsi que des soldats
+et officiers de l'armée napolitaine qui venaient en assez grand nombre
+offrir leurs services.
+
+Quant à la première armée, celle des volontaires de Marsala, Palerme,
+Milazzo, etc., elle devait conserver le titre d'armée nationale.
+
+Le même jour, et pendant que les armées de l'indépendance marchaient sur
+la Bagnara, un vaisseau français, l'_Impérial_, arrivait à Messine pour
+remplacer le _Descartes_ rappelé en France. Quant au _Prony_, il restait
+en station au Faro.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+De Scylla, l'armée nationale devait marcher sur Monteleone, en suivant
+la route royale et en passant par Palmi, Gioja, Nicotera, Mileto et
+Monteleone. Les environs de celle dernière ville avaient paru favorables
+aux généraux napolitains pour tenter un dernier effort contre l'armée de
+Garibaldi.
+
+De la Bagnara à Palmi, la route suivie par l'armée, quoique assez
+pénible, se fit grand train et sans alerte; presque à chaque pas, on
+rencontrait des soldats napolitains, sans armes ni bagages, regagnant
+leurs foyers, insoucieux de l'armée à laquelle ils avaient pu
+appartenir. Des bandes de Calabrais plus ou moins nombreuses se
+joignaient aux volontaires dans chaque localité. Le 26 août les troupes
+indépendantes occupaient Nicotera et toute la ligne jusqu'à Rosarno,
+ayant une partie de leurs brigades en route de Rosarno, sur Mileto. Le
+soir on était à Mileto, chassant devant soi quelques compagnies de
+troupes royales qui n'attendaient comme toujours que l'occasion de plier
+bagages devant l'ennemi.
+
+On avait appris la veille l'assassinat du général Briganti par ses
+propres soldats à Mileto; on y trouva la confirmation de cette nouvelle
+et les détails de ce meurtre.
+
+Le général Briganti s'était enfui de Reggio à la tête de sa brigade pour
+ne pas capituler avec Garibaldi. Après l'affaire de San-Giovanni, ce
+général, qui occupait les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare, etc., les
+avait rendus à l'armée libératrice, et le Dictateur lui avait laissé son
+cheval et ses armes, ainsi que deux lanciers pour lui servir d'escorte.
+
+Cet officier supérieur partit de suite à franc étrier pour rejoindre à
+Monteleone l'armée du général Vial. Le 25, il fut arrêté à Mileto par
+une brigade napolitaine composée du 4e et du 16e de ligne. Des officiers
+l'entourent, l'injuriant et l'accusant de les avoir trahis et vendus à
+l'ennemi pour une somme de cinq millions. Le général irrité d'abord,
+puis reconnaissant que sa vie est en danger au milieu de ces forcenés,
+chercha par des paroles de persuasion à les faire revenir de l'erreur
+dans laquelle la passion les entraînait, mais ce fût en vain; à ce même
+moment arriva un autre officier, un de ces porteurs de nouvelles qu'on
+voit rarement sur un champ de bataille, mais qui, dans les cafés et les
+lieux publics, sont toujours ceux qui crient le plus haut et paraissent
+vouloir manger tout le monde. Quarante mille Autrichiens, affirme-t-il,
+sont débarqués au Pizzo. Le roi François II est à leur tête, ils
+marchent déjà pour prendre de flanc l'armée libérale et l'arrêter court
+dans son mouvement en avant sur Monteleone, Le général resté à cheval
+cherche alors à ramener à lui les soldats. Il avait à peine commencé à
+leur parler qu'un sergent, le couchant en joue, lui ordonna de crier
+vive le Roi. Le général leva son képi, et, l'élevant au-dessus de sa
+tête, cria vive le Roi, en disant qu'il n'avait pas besoin d'être
+contraint à cela et que c'était l'expression de son âme. Un coup de feu
+qui traversa la poitrine de son cheval le fit au même moment rouler dans
+la poussière.
+
+Le malheureux se releva tout meurtri et couvert du sang de sa monture;
+il fit appel aux sentiments d'honneur militaire des soldats, mais une
+décharge de plus de quarante coups de fusil retendit roide mort. Il
+tomba la face contre terre et le bras droit étendu sur ses assassins
+comme si, à l'instant où la mort le frappait, il leur eût jeté une
+malédiction suprême, et voulu les stigmatiser de honte et d'infamie.
+
+Ce pauvre général croyait encore sans doute à l'honneur de cette armée
+qui, pour se servir de l'expression véhémente d'un officier français
+spectateur de toutes ces turpitudes, devrait être marquée au bas des
+reins du stigmate de la lâcheté. Les deux lanciers qui servaient
+d'escorte au général avaient jugé prudent de tourner bride aussitôt
+qu'ils avaient vu le guet-apens dans lequel était tombé leur chef. Quant
+aux officiers qui avaient provoqué ce triste événement, ils étaient
+restés spectateurs du crime sans chercher à l'empêcher.
+
+Aussitôt que le général Vial eut connaissance de cet assassinat, il
+partit pour Naples donner sa démission accompagnée de celles de deux
+autres généraux de brigade. Quant aux quatre ou cinq mille royaux en
+position à Monteleone, ils allaient traditionnellement se mettre à
+piller et saccager la ville, lorsque, heureusement, dans la nuit du 26
+au 27, le général Sertori arriva avec son état-major et une escorte de
+guides. Il n'en fallut pas davantage pour faire détaler à force de
+jambes ces ignobles pillards qui, se débandant dans toutes les
+directions, regagnaient leurs foyers ou les bandes de chenapans qui
+commençaient à se montrer dans les montagnes et à faire le métier de
+détrousseurs de grand chemin.
+
+Le 27, Garibaldi arrivait lui-même à Monteleone, les troupes royales
+envoyées pour soutenir celles de cette ville et qui se dirigeaient sur
+Cosenza durent, en apprenant l'occupation, s'arrêter et attendre de
+nouveaux ordres. A Monteleone, l'armée nationale se mit en rapport
+direct avec les insurgés de la Basilicate et des terres de Bari.
+L'insurrection précédait partout l'armée libérale. Le 26, le général
+Scott expédiait de Salerne une forte colonne dans la direction d'Avelino
+où l'on avait arboré le drapeau national. Potenza suivit immédiatement
+le mouvement d'Avelino, les troupes royales en furent chassées par la
+garde nationale, et une nouvelle municipalité y fut établie le 28. Les
+Garibaldiens marchaient sur Cosenza le 29, et poussaient leurs
+avant-gardes jusqu'à cette ville. Le général Caldarchi, qui y commandait
+la brigade napolitaine, se hâta de parlementer et de quitter la place
+avec armes et bagages, à condition de ne plus servir pendant la guerre
+contre les troupes de Garibaldi, de maintenir la plus grande discipline
+sur la route que suivrait sa brigade en se retirant et de laisser
+regagner leurs foyers, ou l'armée libérale, à ceux qui en témoigneraient
+le désir; de plus il devait laisser en ville le matériel et les armes en
+magasin, il devait encore se retirer sur Salerne, et son itinéraire
+étant fixé d'avance, il s'engageait à le suivre sans y faire aucun
+changement.
+
+Le 30, les campagnes au Nord et à l'Est de Potenza envoyaient à l'armée
+nationale un renfort de près de deux mille volontaires, tous Calabrais,
+et l'on apprenait le débarquement à la Punta-Palinuro ou à Sala, non
+loin de Salerne, d'une forte division de l'armée indépendante, commandée
+par le général Türr. A partir de ce jour, il est bien difficile de
+pouvoir suivre les mouvements de l'armée libératrice non plus que de
+celle des Napolitains.
+
+Les premiers s'avancent toujours hardiment sur une ligne de front assez
+étendue; les seconds, au contraire, battent sans cesse en retraite sans
+s'inquiéter de ce qui en arrivera. Avec ces deux systèmes si différents,
+il n'était pas difficile de prévoir que bientôt l'armée nationale serait
+à Naples. Effectivement, le 4, les volontaires étaient à Potenza et
+campaient sur la route de Naples et sur celle de Montepillaro.
+
+Les Napolitains avaient établi autour de la ville quelques travaux de
+fortifications passagères, qu'occupèrent immédiatement les gardes
+civiques.
+
+Il ne restait plus à cette date dans toutes les provinces de
+l'Adriatique, la terre d'Otrante, la terre de Bari, la Capitanate, les
+deux Calabres, les principautés Ultérieure et Citérieure, la Basilicate,
+un seul soldat ni un magistrat royal; partout les soulèvements étaient
+aussi rapides qu'instantanés, mais quoi que l'on en dise, les événements
+s'accomplissaient bien plus aux cris de _Viva la liberta!_ qu'à ceux de
+_Viva il re galantuomo!_ dont on paraissait aussi peu se soucier que de
+l'annexion qui était un mot creux, fort peu compris par les Calabrais en
+général.
+
+Le clergé, de même qu'en Sicile, prenait part ostensiblement à ces
+manifestations; les capucins, les cordeliers surtout, venaient en aide
+au mouvement et ne craignaient pas au besoin de jeter leurs bonnets
+par-dessus leur tête en se faisant soldats pour tout de bon.
+
+A Foggia, le départ des troupes royales fut moins pacifique. En se
+retirant, priées trop impoliment, à ce qu'il paraît, de décamper, elles
+se fâchèrent sérieusement et engagèrent avec les soldats citoyens une
+fusillade qui fit quelques victimes départ et d'autre.
+
+Salerne fut menacée le lendemain 5, par les brigades Bixio, Ehber, Türr,
+etc. S'attendant à une certaine résistance, l'armée libérale avait
+établi ses avant-postes sur les bords de la Selle, petite rivière ou
+plutôt torrent qui descend des montagnes et forme plusieurs
+embranchements dont le principal longe la route royale de Montefano à
+Evoli. Dans la nuit, une partie des troupes vint prendre position entre
+Evoli même et Vicenza, prenant ainsi à revers les royaux qui pouvaient
+se rencontrer en avant de Salerne: de Vicenza à Salerne, il n'y a que
+quelques lieues de marche.
+
+Le 6, une brigade napolitaine, venant de la Capitanate qu'elle avait
+évacuée quelques jours auparavant, descendait de Caglieri à Vicenza,
+lorsqu'elle rencontra les avant-postes de l'armée indépendante; elle
+s'empressa de capituler et une partie passa aux Garibaldiens. Le même
+jour, le gros de l'armée était en vue de Salerne, où elle entrait la
+nuit et le lendemain matin sans tirer un coup de fusil, et ayant le
+Dictateur à sa tête.
+
+Le 7, Garibaldi adressait une proclamation à la population napolitaine,
+dans laquelle on remarquait le passage suivant: «Je le répète, la
+concorde est le premier besoin de l'Italie, nous accueillerons comme
+des frères ceux qui ne pensaient pas comme nous à une autre époque, et
+qui voudraient aujourd'hui sincèrement apporter leur pierre à l'édifice
+patriotique,» etc., etc.
+
+Enfin le 8, le général Garibaldi, devançant son armée, entrait à Naples
+avec cinq ou six de ses officiers d'ordonnance ou amis sans s'inquiéter
+le moins du monde des troupes royales qui occupaient encore les postes
+de la ville et les forts.
+
+Garibaldi était en voiture, ayant à côté de lui Bertani et un officier;
+dans une seconde voiture étaient trois ou quatre autres officiers. Son
+entrée et son parcours dans les rues jusqu'au palais de la Forestiera ne
+furent qu'un long triomphe, et la garde nationale, qui s'était
+immédiatement réunie, vint défiler sous les fenêtres du Dictateur et
+prendre le service du palais.
+
+Deux jours avant, le roi François II, quittant sa capitale, avait pris
+la route de Capoue, décidé à se renfermer dans Gaëte avec les troupes
+qui lui resteraient fidèles et à y résister aussi longtemps que faire se
+pourrait. On sait que cette seconde période de la guerre de
+l'indépendance a été autrement honorable pour l'armée royale que les
+honteux désastres qui, depuis Palerme, et surtout depuis Reggio, sont
+venus s'inscrire sur les pages de l'histoire.
+
+Ici une marche rétrograde est nécessaire pour établir les faits au
+moment où le Dictateur entrant à Naples réalise la première partie des
+projets qu'il a annoncés sur l'Italie. En repassant par Salerne,
+Potenza, Evoli, etc., etc., Cosenza, Monteleone et Scylla, les routes
+sont couvertes de Garibaldiens en retard ou nouvellement débarqués, de
+volontaires calabrais accourant du fond de leurs montagnes pour se
+joindre à l'armée libérale; les populations en émoi, comme dans tous
+pays le lendemain de révolution, ont organisé partout leurs gardes
+civiques et leur police provisoire; les magistrats municipaux, remplacés
+à la hâte, administrent provisoirement au nom du Dictateur aussi bien
+qu'ils le peuvent, et tâchent, par des réquisitions d'approvisionnements
+de toute espèce, de suppléer au défaut d'argent qui se fait surtout
+sentir dans l'armée indépendante.
+
+De toutes parts, les soldats royaux, pas honteux et peu confus, s'en
+retournent tranquillement dans leurs foyers; une partie de leurs
+officiers, décidés à servir leur patrie, et plus militaires que leurs
+soldats, attendent impatiemment une occasion pour reprendre du service
+et être casés dans l'armée méridionale. On aperçoit partout de nombreux
+placards, imprimés qui sait où, probablement en Piémont, et sur lesquels
+se lisent en grosses lettres d'une encre très-noire: _Annexion et
+Victor-Emmanuel!_ Dans beaucoup d'endroits ces pancartes ont un si
+maigre succès qu'elles disparaissent promptement. Dans les campagnes,
+les populations ébouriffées ont aussi, comme partout en pareille
+circonstance, abandonné leurs champs et laissé leur bétail se promener
+à l'aventure, pour venir, massés à l'entrée de leurs villages, ou
+groupés sur les grandes routes, politiquer et se raconter les uns aux
+autres les batailles les plus incroyables, les nouvelles les plus
+bizarres qu'on puisse imaginer. Dans les villes, c'est à peu près la
+même chose, peut-être pis, le soldat citoyen envahit tout; il n'y a plus
+de boutiquiers, il n'y a plus que des braves tout prêts à se lever comme
+un seul homme pour la défense de l'ordre et de la liberté attendue
+depuis si longtemps.
+
+Au Faro, de l'autre côté du détroit, tout paraît triste et désert, plus
+de ces gais et insouciants volontaires dormant au soleil, chantant à la
+lune, souffrant toutes les privations sans se plaindre, mangeant ce
+qu'ils trouvaient, buvant sans sourciller de l'eau saumâtre, prenant
+enfin tout en patience, pourvu qu'en un temps donné il leur soit permis
+de verser leur sang pour la liberté de la patrie. A peine quelques
+canonniers, restés pour le service des batteries, promènent-ils de çà de
+là, leur ennui et leur chagrin de n'avoir pu suivre leurs camarades.
+Cette longue plage, qui du Faro s'étend jusqu'à Messine, n'est plus
+animée que par quelques barques de pécheurs d'espadons qui sillonnent
+rapidement le détroit. Enfin le calme est redevenu si général que tout
+le monde, jusqu'aux canons, a l'air de sommeiller.
+
+Seule la citadelle de Messine, persistant à montrer toujours ses longues
+dents noires à travers les déchiquetures de son parapet, a un tel air de
+mauvaise humeur que Belzébuth en prendrait les armes. Heureusement les
+citadins messinois, presque complètement rassurés sur les horreurs d'un
+bombardement, ne s'effarouchent plus aussi vite et ne craignent même pas
+de regarder en face la citadelle en affirmant d'un grand air de dédain
+que si tôt ou tard cette bicoque ne veut pas amener son pavillon, on
+saura bien, ventre-saint-gris! l'y contraindre. Alors, impitoyablement
+démolie et rasée, on en labourera le sol, on y sèmera du sel, enfin on
+en fera une superbe promenade où le sable régnera en maître absolu; ce
+qui fait qu'à l'avenir, la ville sera certaine de ne plus encourir de
+châtiments aussi sévères que ceux de 1848.
+
+Les rues de la ville, désertes de soldats nationaux, ont retrouvé leur
+aspect bourgeois d'autrefois. A peine si quelques gardes civiques s'y
+promènent à l'aise, en compagnie de leurs fusils.
+
+A Milazzo, tout a repris son cours normal; mais tous les matins et tous
+les soirs, on voit de nombreux oiseaux de proie planer et s'abattre en
+battant de l'aile sur un point quelconque des roseaux qui avoisinent
+l'entrée de l'isthme. Dans l'intérieur de l'île, une grande partie de la
+population s'imagine toujours que la liberté, c'est le droit pour chacun
+de faire ce qui lui plaît, de prendre ce que bon lui semble. Exemple les
+événements de Bronte; aussi tout va-t-il pas mal de travers, et le
+besoin de gendarmes se fait-il généralement sentir.
+
+Les bandes d'honnêtes bandits qui courent les montagnes rendent les
+communications assez peu sûres, et les pancartes votant pour
+Victor-Emmanuel sont à l'ordre du jour, pourvu toutefois que le roi
+_galantuomo_ agisse comme la liberté, en laissant faire ce qu'on veut. A
+cette condition, tous les Siciliens consentiront à être Piémontais,
+c'est-à-dire Italiens, car encore veulent-ils rester Siciliens, avoir,
+avant tout, leur petit gouvernement à part, leur petit sénat, leurs
+petits ministres. Ils tiendraient moins à avoir une petite armée.
+
+Somme toute, Palerme a complètement fait disparaître ses barricades;
+comme Messine, elle a quitté son air guerrier; plus heureuse que sa
+rivale, aucune citadelle ne l'empêche de dormir. Si Alexandre Dumas
+n'habite plus le palais, il y a à sa place presque un vice-roi. La
+garnison piémontaise, assez peu choyée, a été casernée aux Quatro-Venti,
+où le grand air lui est plus sain que celui de la ville.
+
+A Alcamo, une croix a été élevée sur les victimes de la guerre. A
+Calatafimi, un cicerone fait déjà sa fortune en racontant aux touristes
+les détails véridiques du combat de Calatafimi et du débarquement à
+Marsala. Enfin, depuis que le _Lombardo_ a été renfloué et ramené à
+Palerme, on se demande si les événements passés ne sont point un rêve,
+et à la _Pointe-aux-Blagueurs_, il n'y a pas de jours que l'histoire du
+débarquement ne soit racontée six fois au moins. Quant au _padre_
+capucin dont il est question dans le premier chapitre, les mauvaises
+langues prétendent qu'après s'être battu comme un Bayard et avoir rossé
+l'ennemi comme un Duguesclin à Calatafimi, à Parco, à Palerme, à
+Milazzo, à Reggio et autres lieux; après être entré triomphalement
+couvert de fleurs et couronné dans la bonne ville de Naples, il est
+piteusement revenu un beau matin, licencié parle souverain de son choix
+avec bon nombre de ses frères d'armes!
+
+_Sic transit gloria mundi._
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Quatre mois de l'expédition de
+Garibaldi en Sicilie et Italie, by Henri Durand-Brager
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12751 ***
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+
+ <!-- Autogenerated TOC. Modify or delete as required. -->
+ <a href='#PREFACE'><b>Préface</b></a><br>
+ <a href='#I'><b>Chapitre I</b></a><br>
+ <a href='#II'><b>Chapitre II</b></a><br>
+ <a href='#III'><b>Chapitre III</b></a><br>
+ <a href='#IV'><b>Chapitre IV</b></a><br>
+ <a href='#V'><b>Chapitre V</b></a><br>
+ <a href='#VI'><b>Chapitre VI</b></a><br>
+ <a href='#VII'><b>Chapitre VII</b></a><br>
+ <a href='#VIII'><b>Chapitre VIII</b></a><br>
+ <!-- End Autogenerated TOC. -->
+
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <h1>QUATRE MOIS DE L'EXPÉDITION</h1>
+ <h1>DE GARIBALDI EN SICILE ET EN ITALIE</h1>
+ <h2>PAR H. DURAND-BRAGER.</h2>
+ <br>
+
+ <center>
+ PARIS.&mdash;IMPRIME CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS,<br>
+ 55, QUAI DES AUGUSTINS.
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+ <br>
+
+ <center>
+ PARIS E. DENTU, ÉDITEUR<br>
+ LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES<br>
+ PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLÉANS, 13.
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <center>
+ 1861
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <center>
+ Tous droits réservés.
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='PREFACE'></a>
+ <h2>PRÉFACE</h2>
+ <br>
+
+ <p>On a beaucoup parlé de Garibaldi et de ses volontaires; les
+ journaux ont retenti pendant quatre mois des événements qui se sont
+ accomplis en Sicile et en Italie. Pour les uns, le célèbre Niçois est
+ un aventurier, un écumeur de mer, un Walker de la pire espèce; ses
+ compagnons un amas de bandits, de flibustiers, rebut de la société des
+ quatre parties du monde. Pour les autres, l'ancien défenseur de Rome
+ est un héros, une figure prise dans le livre de Plutarque, presque un
+ nouveau Messie entouré d'une phalange de martyrs et de libérateurs.
+ Mais il y a un point sur lequel tout le monde est d'accord, c'est sur
+ l'intégrité et le désintéressement de l'ermite de Caprera.</p>
+ <p>J'aurais pu, comme un autre, essayer une monographie de Garibaldi
+ que j'ai connu dans la Plata, à l'époque où il commençait la vie
+ aventureuse qui l'a mené jusqu'à la conquête d'un royaume; et aborder
+ à ce propos les considérations historiques et politiques auxquelles on
+ est naturellement si enclin à se laisser entraîner: j'avais aussi ma
+ petite brochure dans la tête et ma petite solution dans la poche. Mais
+ je me suis rappelé heureusement à temps le vers du Bonhomme, et me
+ suis souvenu que je ne devais avoir d'autres couleurs que celles de ma
+ palette.</p>
+ <p>Je me suis donc résigné à écrire les faits dont j'ai été témoin,
+ comme je les aurais dessinés, cherchant à reproduire leur côté
+ pittoresque sans blesser personne. Peut-être ces simples esquisses
+ recueillies à la hâte par un artiste qui depuis vingt ans a assisté,
+ soit comme correspondant de nos premières feuilles, soit comme peintre
+ officiel de la marine, à tous les grands événements contemporains,
+ auront-elles leur enseignement et leur utilité. C'est tout ce que
+ j'espère, tout ce que je désire pour ce petit livre.</p>
+ <span style='margin-left: 4em;'>H. DURAND-BRAGER.</span><br>
+ <span style='margin-left: 2em;'>Paris, janvier 1861.</span><br>
+
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <center>
+ <a name='I'></a><img src='images/1p001.jpg' width='437' height='300'
+ alt='' title=''>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <h2>I</h2>
+ <br>
+
+ <p>Marsala est une jolie petite ville, coquettement assise sur les
+ plages fertiles qui s'étendent de Trapani à Girgenti. Fortifiée jadis,
+ comme presque toutes les villes de la Sicile, elle a conservé ses murs
+ et ses remparts moyen âge; mais, débordant sa ceinture, elle a fini
+ par s'étendre en dehors des anciens fossés. Le faubourg, qui relie la
+ ville au port, est presque moderne. Il y a un siècle, environ, le port
+ de Marsala était à peu près sûr, et des navires d'un fort tonnage
+ pouvaient y venir chercher abri. L'indifférence du gouvernement l'a
+ laissé combler presque entièrement, et des bateaux d'une centaine de
+ tonneaux ont, de nos jours, de la peine à y mouiller. La jetée qui le
+ ferme est elle-même dans le plus triste état, et chaque nouvelle
+ tempête enlève une partie de ses enrochements. Il y a presque un
+ kilomètre du port à la ville. On a construit sur les quais de vastes
+ magasins et d'importants établissements qui appartiennent, en grande
+ partie, aux Anglais. C'est là que se fabriquent les vins de Marsala.
+ Une seule maison sicilienne, la maison Florio, représente le commerce
+ italien. Sur la gauche s'élève le Monte di Trapani, couronné par son
+ ancien château et sa vieille ville, séjour de la colonie albanaise,
+ dont les membres ont continué de vivre entre eux et pour eux, sans
+ jamais se mêler ou s'allier au reste de la population.</p>
+ <p>Rien n'est gai comme l'aspect de cette petite ville lorsqu'on la
+ découvre par une belle matinée. Une vapeur bleuâtre l'entoure du côté
+ de la campagne et fait ressortir la couleur chaude et transparente à
+ la fois des murailles et des tours, tandis que le soleil dore les
+ plages de sable et resplendit sur les façades blanches et roses des
+ maisons.</p>
+ <p>Tel était le tableau qu'on pouvait contempler le 11 mai dernier
+ avec les premières lueurs du jour.</p>
+ <p>Une corvette de guerre anglaise reposait tranquillement sur ses
+ ancres presque à l'entrée du port et en face des établissements de ses
+ nationaux. Quelques rares habitants, se rendant à leurs affaires,
+ commençaient à circuler sur les quais, et observaient curieusement les
+ manoeuvres de deux ou trois vapeurs dont on apercevait au loin les
+ fumées dans la direction de l'île de Favignano. C'était la croisière
+ napolitaine qui surveillait la côte sud de Sicile, et qui, la veille,
+ avait passé une partie de la journée stoppée devant Marsala.</p>
+ <p>Quelques bateaux de pêche rentraient au port, et s'empressaient de
+ débarquer le butin de la nuit. Certes, personne, dans la ville, ne se
+ doutait des événements que cette journée apportait.</p>
+ <p>Il était environ six heures lorsque deux nouveaux vapeurs parurent
+ à perte de vue dans le sud. Ils avaient l'air de faire route sur
+ Malte. Mais, après avoir laissé sur bâbord les croiseurs napolitains,
+ ils mirent ostensiblement le cap sur Marsala. Il y a dans les ports de
+ Sicile, comme dans toutes les villes maritimes de France, une
+ population de flâneurs, de rentiers, de marins ou d'officiers en
+ retraite, qui n'a d'autre occupation que de guetter l'arrivée de tout
+ navire ou bateau qui se dirige vers le port. Il y a aussi partout un
+ point du littoral qui leur sert de rendez-vous, semblable à la célèbre
+ <i>Pointe-des-Blagueurs</i> de Brest. A Marsala, ce centre de
+ conversations est situé à l'entrée du môle, et près d'une petite
+ maison blanche qui sert de corps de garde aux douaniers. Cet
+ emplacement n'est pas à l'abri du vent, les jours de grande brise et
+ de tempête. Les vagues s'y égarent même quelquefois au milieu des
+ flâneurs. Mais on se réfugie de son mieux contre la face de la
+ maisonnette la moins exposée aux rafales et aux coups de mer, et l'on
+ est toujours certain de trouver là à qui parler. Aussitôt qu'il fut
+ avéré que les deux vapeurs manoeuvraient bien pour donner dans le
+ port, on vit donc la foule se diriger vers cet endroit, et les
+ conversations prirent leur train.</p>
+ <p>Les deux navires grossissaient à vue d'oeil. Leurs ponts
+ paraissaient couverts d'un nombreux équipage. Ils étaient sans
+ pavillon, et semblaient se soucier aussi peu des vapeurs napolitains
+ que de la corvette anglaise mouillée dans la rade. On put même bientôt
+ distinguer des uniformes rouges montés sur les tambours des bâtiments.
+ En ce moment, la corvette anglaise commença à faire des signaux qui
+ demeurèrent sans réponse. Les commentaires allaient de plus belle à la
+ <i>Pointe-des-Blagueurs</i>. Qu'est-ce que cela signifie? D'où
+ viennent ces bateaux? Que veulent-ils? Les fortes têtes de l'endroit
+ savaient peut-être qu'il était question quelque part d'une expédition
+ du général Garibaldi; mais une prudence naturelle aux profonds
+ politiques les empêchait de se communiquer trop haut leurs conjectures
+ à cet égard; ils étaient en tout cas bien loin de supposer que la
+ descente projetée vint se faire dans leur petite ville, à la barbe des
+ bâtiments de guerre napolitains, et au milieu de gens qui n'avaient
+ rien fait pour être privés de leur calme et de leur sieste dans le
+ milieu du jour; car, il ne faut pas se le dissimuler, si le
+ gouvernement napolitain était détesté à Marsala, comme dans toute la
+ Sicile, il n'en est pas moins vrai qu'à part quelques exaltés,
+ personne ne se serait avisé d'y faire une révolution, et c'est
+ seulement dans les grands centres, comme Palerme, Messine, Catane,
+ etc., que pouvaient se rencontrer quelques hommes d'action.</p>
+ <p>Cependant une certaine émotion vint bientôt se manifester parmi les
+ curieux. Un gros <i>padre</i> capucin, ancien marin peut-être, venait
+ de faire remarquer que les croiseurs napolitains paraissaient pousser
+ leurs feux et avaient changé de direction. Les deux navires inconnus
+ s'étaient sans doute aperçu aussi de cette manoeuvre, car ils
+ s'empanachaient d'une manière splendide, et l'un d'eux, meilleur
+ marcheur sans doute, prenait les devants, et n'était plus qu'à deux
+ milles environ de l'entrée du port. Quoique la corvette anglaise n'eût
+ obtenu aucune réponse à ses signaux, il est probable qu'elle avait
+ reconnu de quoi il s'agissait, car sa hune de misaine, ses passerelles
+ et son gaillard d'avant étaient couverts de matelots et d'officiers
+ observant avec intérêt la marche des deux bâtiments. Une embarcation
+ avait même été armée le long du bord, et se tenait prête à pousser. En
+ ce moment, un officier napolitain et quelques soldats arrivaient aussi
+ à l'entrée du môle, car Marsala possédait un commandant supérieur et
+ une garnison composée d'une centaine d'infirmes ou de soldats; le nom
+ ne fait rien à l'affaire. Des groupes nombreux commençaient à paraître
+ à la porte de la ville du côté de la plage. Les fenêtres se
+ garnissaient, une sourde rumeur se répandait partout, et le premier
+ des deux navires signalés doublait à peine la lanterne du môle, qu'une
+ panique folle s'empara de la foule de femmes et d'enfants qui,
+ insensiblement, avaient rejoint les curieux. Ce fut une fuite
+ générale. On pressentait le danger sans le deviner. Bientôt le
+ bâtiment fut dans le port, et il fut aisé de lire sur son arrière:
+ <i>Piemonte</i>. Une embarcation s'en détacha en même temps que les
+ ancres tombaient; elle poussa à terre. Quelques mots furent échangés
+ avec des matelots du quai, et, aussitôt, comme par enchantement, les
+ bateaux s'armèrent de toutes parts, et se dirigèrent à force de rames
+ vers le <i>Piemonte</i>. C'était le débarquement qui commençait.
+ L'opération marchait lestement lorsque le second navire donna lui-même
+ dans le port. Mais il avait trop serré la jetée, et il s'échoua à une
+ centaine de mètres par le travers du fanal. C'était le
+ <i>Lombardo</i>. Au lieu de stopper, sa machine continua à marcher, et
+ il se hâla un peu plus en dedans en labourant le gravier et la
+ vase.</p>
+ <p>Il n'eut donc pas besoin de mouiller, et commença aussi son
+ débarquement. De leur côté, les croiseurs napolitains arrivaient grand
+ train. On voyait facilement qu'ils étaient en branle-bas de combat,
+ les hommes aux pièces et parés à faire feu. Un premier boulet vint
+ mourir à quelques mètres du fanal. Un second, passant par-dessus la
+ jetée, se noya dans le port. Ce fut le signal du sauve-qui-peut. Les
+ orateurs de la Pointe jugèrent que leur rôle était fini. On dit même
+ que leur retraite manqua de décorum. Les guerriers napolitains
+ pensèrent qu'il valait mieux en cette occurrence être dedans que
+ dehors les murailles. Quant au <i>padre</i> il retroussa rapidement sa
+ casaque, et se rappelant que l'Église devait avoir horreur du sang, il
+ devança la foule qui ne s'attardait guère cependant à franchir la
+ distance qui la séparait des magasins du port derrière lesquels elle
+ trouva un abri. La fumée de ces deux coups de canon courait encore
+ comme une vapeur blanche sur l'azur de la mer, lorsque l'embarcation
+ anglaise, débordant la corvette, se dirigea rapidement vers le vapeur
+ napolitain qui paraissait commander aux autres. Le feu cessa. Pendant
+ ce temps le débarquement continuait, et ce ne fut qu'après un temps
+ assez long, lorsque l'embarcation anglaise retourna à son bord, que la
+ canonnade recommença, et qu'une grêle de boulets vint tomber sur le
+ <i>Lombardo</i>, dans le port, et sur la route qui mène à la
+ ville.</p>
+ <p>C'était trop tard. Garibaldi était à terre. Les volontaires du
+ <i>Piemonte</i> se formaient en bataille à l'abri des magasins. Ceux
+ du <i>Lombardo</i> commençaient à se masser sur la plage. Au premier
+ boulet ils s'abritèrent eux-mêmes où ils purent. Somme toute, deux
+ heures tout au plus après leur entrée dans le port, tout le monde
+ était à terre, sain et sauf. La seule perte que les volontaires eurent
+ à subir fut celle d'un caniche embarqué sur le <i>Lombardo</i>. Il fut
+ coupé par un boulet au moment où il se disposait à suivre le mouvement
+ de l'équipage et des volontaires.</p>
+ <p>Quelques instants après les événements dont nous venons de parler,
+ la petite armée libératrice faisait son entrée dans Marsala. La
+ garnison, ni le gouverneur ne s'obstinèrent à se faire tuer. L'une mit
+ bas les armes, l'autre se rendit avec enthousiasme. Les habitants
+ ouvraient de grands yeux; quelques-uns criaient: <i>Viva la
+ liberta!</i> c'était le plus petit nombre; d'autres, plus avisés, le
+ pensaient peut-être, mais le gardaient pour eux. On a si vite commis
+ une imprudence, et les événements changent si vite de face du soir au
+ lendemain!</p>
+ <p>Quelques magasins restaient ouverts, et ces malheureux soldats de
+ Garibaldi, exténués par une navigation de huit jours, entassés sur
+ leurs navires comme des harengs dans une caque, cherchaient partout
+ quelques vivres frais, quelque autre boisson que l'eau croupie et
+ saumâtre du bord. C'était à qui se détendrait les bras et les jambes
+ pour s'assurer qu'il ne les avait pas perdus à bord dans
+ l'engourdissement causé par l'agglomération de tant d'hommes sur le
+ pont des navires.</p>
+ <p>Cependant, avant l'entrée de Garibaldi dans Marsala, le télégraphe
+ avait signalé à Trapani l'arrivée de deux bâtiments sans pavillon,
+ puis leur entrée dans le port, puis le commencement du débarquement
+ des volontaires. Il s'était arrêté là.</p>
+ <p>A peine dans la ville et en vrais volontaires, les Garibaldiens
+ s'étaient immédiatement répandus partout. L'employé du télégraphe
+ avait décampé au plus vite, laissant son collègue de Trapani lui
+ faire, mais en vain, force signaux. Dans les volontaires, il y a
+ généralement un peu de tout. Il fallait un agent télégraphique: on en
+ trouva un immédiatement. Lire la dépêche commencée, fut pour lui peu
+ de chose; traduire celle de Trapani ne fut pas plus difficile.</p>
+ <p>Mais que répondre? On fut immédiatement consulter un chef; les uns
+ disent que ce fut le général Garibaldi lui-même. Toujours est-il que
+ l'on donna l'ordre à l'employé télégraphique improvisé de signaler à
+ Trapani: «Fausse alerte. Les navires qui débarquent contiennent des
+ recrues anglaises se rendant à Malte.» Il était urgent, en effet, de
+ dérouter, ne fût-ce que pour quelques heures, les autorités militaires
+ de Trapani qui pouvaient lancer immédiatement sur les flancs de la
+ petite colonne libératrice un corps de troupes de deux ou trois mille
+ hommes.</p>
+ <p>La réponse de Trapani ne fut pas longue: en l'adoucissant beaucoup,
+ on peut la traduire ainsi: «Vous êtes un imbécile de vous être
+ trompé.»</p>
+ <p>Le peu de temps que les volontaires séjournèrent à Marsala dut être
+ laborieusement employé. Changement de municipalité; organisation de la
+ garde civique; nomination d'un gouverneur; commission
+ d'approvisionnement et d'habillement; inspection des vivres et des
+ munitions de chaque homme, etc. Il fallait pourvoir à tout cela. Des
+ pavillons aux couleurs nationales furent improvisés et arborés
+ partout. Les étoffes rouges de la ville mises en réquisition servirent
+ à confectionner dans les vingt-quatre heures autant de chemises de
+ laine que possible.</p>
+ <p>Le soir même, suivant les ordres du général, une avant-garde se
+ lançait sur Calatafimi, en passant par Rambingallo, Saleni et Vita. Le
+ reste de l'armée devait partir le lendemain matin de bonne heure et
+ faire étape à Rambingallo.</p>
+ <p>La nuit fut bruyante dans Marsala. Cette ville, si calme, si
+ tranquille, dont les habitants rentraient ordinairement chez eux à la
+ nuit tombante, abandonnant leurs rues et leurs places à des multitudes
+ de rats de catégories variées, dut se trouver complétement abasourdie
+ en entendant les pas des Garibaldiens et le bruit de leurs sabres
+ rebondissant sur les dalles de pierre qui pavent toutes les cités
+ italiennes.</p>
+ <p>Quelques cris de <i>Viva Garibaldi!</i> s'échappant de fenêtres
+ discrètes, venaient de temps en temps se joindre aux chants des
+ volontaires. Mais l'on eût toujours été fort embarrassé de dire
+ précisément d'où ils partaient. Quant aux couronnes de fleurs et aux
+ bouquets dont on accablait la petite armée libératrice, ils n'ont, je
+ crois, jamais existé que dans l'imagination des conteurs. C'eût été
+ trop oser. Les agents du seigneur Maniscalco (lisez sbires), étaient
+ trop redoutés dans toute la Sicile pour que l'enfant la plus légère et
+ la plus inconséquente se permît une démonstration aussi sympathique à
+ l'endroit de la liberté nationale.</p>
+ <p>C'était un Croquemitaine en habit noir, que ce Maniscalco. Il
+ savait tout ce qui se passait non-seulement en public, mais encore
+ dans l'intérieur des familles et jusque dans les couvents. Nous le
+ retrouverons d'ailleurs à Palerme, et nous aurons occasion d'en parler
+ longuement.</p>
+ <p>Les Garibaldiens passèrent donc cette première nuit comme ils
+ purent, les uns dans les églises métamorphosées pour l'instant en
+ casernes de passage, les autres dans les maisons; beaucoup restèrent
+ dans les rues. Sous le beau ciel de la Sicile, ce n'étaient pas les
+ plus mal partagés. Le matin du 12, vers trois heures, les premiers
+ éveillés parmi les habitants purent les voir capeler leurs petites
+ sacoches, essuyer leurs fusils, ternis par l'humidité qui, même dans
+ les plus beaux jours, règne sur le littoral de la mer, puis
+ s'acheminer vers la porte de Calatafimi où les compagnies se
+ reformèrent, attendant l'ordre du départ. A quatre heures, le
+ mouvement commençait, et les érudits de la bande pouvaient s'écrier
+ comme César: <i>Alea jacta est!</i> Les colonels Bixio, Orsini, Türr,
+ Carini, etc., marchaient en tête de leurs régiments ou plutôt de leurs
+ petits bataillons. L'artillerie se composait de deux ou trois pièces
+ assez mal outillées, encore plus mal attelées; les munitions étaient
+ rares, presque nulles. Quant à la cavalerie, une douzaine de chevaux,
+ dont les cavaliers portaient le nom de guides, en représentaient
+ l'effectif.</p>
+ <p>La voilà donc en route, cette intrépide colonne, et pendant qu'elle
+ s'avance ainsi pêle-mêle, flanquée de quelques éclaireurs qui ne se
+ préoccupent guère d'une rencontre avec l'armée napolitaine,
+ regardons-la défiler, et observons-en l'ensemble et les types
+ particuliers. Pour l'ensemble, c'est une poignée d'hommes déterminés,
+ des fusils de tous modèles, de l'entrain et de la gaieté, le bagage du
+ Juif errant moins les cinq sous, des costumes dont la variété ferait
+ envie au parterre le plus émaillé, et dont l'originalité exciterait la
+ verve de Callot ou d'Hogarth.</p>
+ <p>Quant aux types, ils ne sont pas moins curieux: Ici, c'est un
+ Hongrois, à la taille élevée, aux larges épaules et à la démarche de
+ Madgyar. Il porte en se jouant son escopette aussi facilement qu'une
+ femme fait manoeuvrer son ombrelle. Derrière lui s'avance un blond
+ Anglais; mais sa figure, pour être rasée comme celle d'un bon
+ bourgeois, n'en respire pas moins ce courage froid et calme que rien
+ ne pourra troubler. Celui-là porte un peu son fusil comme un promeneur
+ fait de sa canne; la baïonnette, attachée par un bout de ficelle, bat
+ la breloque avec un petit sac de voyage. En vrai fils d'Albion, il n'a
+ pas oublié une gourde à la panse rebondie. On peut parier que ce n'est
+ pas de l'eau qu'elle contient.</p>
+ <p>Puis voici un compatriote. Ils sont rares encore. Celui-là chante
+ avec insouciance le <i>Sire de Framboisy</i>, et, si on fouillait dans
+ un sac de toile accroché sur son épaule, on y trouverait, j'en suis
+ sûr, quelque poule assassinée traîtreusement, car il est peu probable
+ que les plumes accusatrices qui se faufilent à travers les coutures de
+ ce havre-sac soient le commencement d'un édredon. Son armement se
+ compose d'une carabine, qui ressemble terriblement à celles de nos
+ chasseurs à pied, et d'un énorme bâton, complice de bien des forfaits
+ et dont la vue seule doit faire frémir la volaille. Qui vient après
+ lui? Un enfant. Il a seize ans, tout au plus. C'est un petit Niçois,
+ entraîné par l'amour de la gloire ou de la liberté, comme vous
+ voudrez, et qui vient essayer ses forces dans les hasards de cette
+ guerre aventureuse. Le pauvre garçon a déjà bien de la peine à
+ supporter le poids de ses bibelots et de son lourd fusil de munition.
+ Courage! Il arrivera comme les autres, peut-être même avant. Les
+ gardes mobiles de France étaient aussi, pour la plupart, des enfants.
+ Mais quel est ce nouveau costume étonné de son entourage? Quoi, un
+ cordelier! Dieu me pardonne! c'est celui de la
+ <i>Pointe-aux-Blagueurs</i>. Son capuchon, rejeté militairement sur le
+ dos; laisse apercevoir une encolure d'Hercule. Sa face barbue semble
+ celle d'un zouave ou d'un Arabe. Sa cotte est retroussée jusqu'aux
+ hanches au moyen d'une corde; dans cette ceinture improvisée passe un
+ pistolet dont le canon défierait en longueur une canardière; et ses
+ jambes mises ainsi à nu font saillir des muscles dont la vigueur doit
+ résister merveilleusement à la fatigue et aux marches forcées. Sa
+ croix en sautoir, probablement par un reste d'habitude, se balance de
+ droite à gauche, étonnée de la récente désinvolture de son maître; un
+ foulard quelque peu troué sert de képi, et complète l'équipement.
+ C'est sans doute l'uniforme des aumôniers de l'armée: honni soit qui
+ mal y pense! Mais que vient faire ce pantalon garance dans ce
+ pêle-mêle? Parle-t-il français? non. C'est un Toscan; car ce bon duc
+ de Toscane, séduit par la couleur brillante des pantalons de notre
+ armée, en avait, comme feu le roi de Naples, affublé les jambes de ses
+ troupes. Puis, passent quelques Suisses, deux ou trois Allemands, puis
+ des Lombards; puis surtout des Romains en grand nombre, vieux
+ compagnons de Garibaldi, débris des défenseurs de Rome.</p>
+ <p>Enfin, la colonne est presque passée, lorsque apparaît une guérilla
+ bizarre. C'est le noyau des volontaires siciliens autour desquels vont
+ se grouper tous les <i>picchiotti</i> de la montagne. Le musée
+ d'artillerie, dans sa collection, ne possède rien de plus curieux que
+ les engins auxquels ils sont accrochés. Armes d'autrefois, exhumées on
+ ne sait d'où, calibres à chevrotines ou à biscaïens; il serait
+ difficile de dire de quelques-uns de ces instruments s'ils partent par
+ la culasse ou par le bout du canon. Ce sont de ces vieux tromblons
+ dans lesquels on pourrait facilement loger toute une grappe de raisin,
+ tout un paquet de mitraille, ou ces petites carabines, au canon de
+ cuivre, chères aux voleurs de grands chemins. Il y a encore nombre de
+ stylets et de couteaux corses ou catalans. Les costumes sont comme les
+ armes: des vestes de velours et des guenilles. Des figures que l'on
+ n'aimerait pas à rencontrer au coin d'un bois. On dirait presque la
+ bande de Fra Diavolo. Quelques femmes les accompagnent et, petit à
+ petit, les quittent pour s'en retourner vers la ville en leur donnant
+ de ces poignées de main qui disent à elles seules plus que tous les
+ discours.</p>
+ <p>Tout ce monde chemine, marche, aux rayons du soleil levant, et la
+ colonne, semblable à un long serpent bariolé, commence à gravir les
+ contre-forts des montagnes qui s'élèvent dans l'intérieur de la
+ Sicile.</p>
+ <p>Cette première marche fut peut-être l'une des plus pénibles du
+ commencement de la campagne. Un soleil brûlant, beaucoup de poussière,
+ peu ou presque pas d'eau; pour des hommes encore engourdis par leur
+ séjour forcé à bord, c'était dur. Enfin, on arriva sans encombre à
+ Rambingallo.</p>
+ <p>Rambingallo est une petite ville ou, pour mieux dire, un misérable
+ bourg qui offre peu de ressources pour une armée en marche. Aussi n'y
+ fit-on qu'une courte halte; on repartait le soir même pour Saleni, où
+ l'on entrait le 14 au matin. Il y eut là séjour nécessaire pour
+ organiser plus militairement la petite armée, et pour laisser le temps
+ aux traînards de rallier.</p>
+ <p>Jusque-là, la colonne n'avait été inquiétée que par des bruits ou
+ de fausses nouvelles apportées par des espions empressés: les
+ Napolitains sont ici; les royaux sont là; ils sont devant vous, sur
+ votre flanc, etc. Somme toute, on ne les voyait nulle part.</p>
+ <p>Mais le général Garibaldi, mieux informé, savait qu'un corps de
+ troupes détaché de Palerme s'avançait à marches forcées, et qu'il
+ devait le rencontrer quelque part comme à Vita, Calatafimi ou Alcamo.
+ Ce corps possédait de l'artillerie, et même un peu de cavalerie.</p>
+ <p>A Saleni, le rôle de chaque chef et de chaque corps fut bien
+ spécifié. Les munitions furent partagées aussi également que possible.
+ Un corps de chasseurs fut organisé; Menotti, le fils de Garibaldi, en
+ prit le commandement, ainsi que d'une réserve destinée à protéger les
+ quelques chariots de bagages et de munitions appartenant à l'armée
+ libératrice. Quant à la caisse, elle se défendait toute seule: elle
+ était vide. Plusieurs soldats napolitains déserteurs avaient rejoint
+ dans la soirée du 14, et avaient donné des renseignements précis sur
+ la position des troupes royales qui attendaient les libérateurs à
+ Calatafimi, non pas les bras ouverts, mais dans de fortes positions
+ militaires.</p>
+ <p>On devait donc prévoir une première et sérieuse affaire pour le
+ lendemain. De ce combat allait dépendre sans doute tout le succès de
+ cette aventureuse expédition. Pour les Napolitains, la défaite,
+ c'était le désarroi, le découragement et la désertion. Pour les
+ Garibaldiens, la victoire, c'était presque la certitude du succès dans
+ tout le reste de la Sicile. Mais aussi pour eux, la défaite, c'était
+ le danger d'une fuite dans les montagnes, autant dire la mort! Aussi,
+ dans la petite armée de Garibaldi, n'y avait-il qu'une devise:
+ «Vaincre ou mourir.» Les <i>picchiotti</i> seuls n'étaient pas aussi
+ décidés, et ils songeaient sans doute à la retraite plutôt qu'à la
+ mort ou à la victoire; mais ils se taisaient et attendaient.</p>
+ <p>Le 15, au matin, l'armée garibaldienne, partie de bonne heure de
+ Saleni, arrivait à Vita qu'elle trouvait abandonnée par les troupes
+ napolitaines. Ces dernières occupaient, à la sortie du village, une
+ suite de collines allongées, aboutissant à Calafatimi.</p>
+ <p>Cette chaîne présente sept positions dominantes, successives. La
+ route se déroule à leurs pieds; elle n'est, de fait, qu'un véritable
+ défilé entre les collines dont nous parlons, à droite, et les hautes
+ montagnes qui, sur la gauche, suivent la même direction. Seulement,
+ ces dernières, quoique fort élevées, descendent par une pente presque
+ insensible vers la plaine, de sorte que les sommets, trop éloignés du
+ lieu de l'action, ne pouvaient servir de positions militaires. Une
+ petite rivière, qui arrive obliquement à la route, venait la rejoindre
+ à la hauteur du premier mamelon, et un moulin, qui se trouvait à cet
+ endroit, était fortement occupé par un détachement de l'armée
+ napolitaine. La route de Trapani à Palerme court aux pieds des
+ montagnes de gauche, paraissant et disparaissant dans les plis du
+ terrain.</p>
+ <p>A peine sortie de Vita, l'avant-garde de Garibaldi, dont les
+ tirailleurs s'étaient déployés sur une petite colline à la droite du
+ village, en face des positions ennemies, s'engagea vigoureusement avec
+ les tirailleurs napolitains abrités par des plantations et embusqués
+ dans un hameau situé entre les deux collines, au fond d'un ravin qui
+ se prolonge jusqu'aux montagnes qui encadrent l'horizon.</p>
+ <p>Vivement ramenés par les tirailleurs garibaldiens, ceux de l'armée
+ royale ne tardèrent pas à regagner le sommet du premier mamelon,
+ poursuivis, la baïonnette dans les reins, par leurs adversaires. Le
+ colonel Orsini mettait en batterie à ce moment, à cheval sur la route
+ de Calatafimi et à l'entrée du ravin, deux pièces de campagne battant
+ cette route et le moulin.</p>
+ <p>Arrivés presque au sommet du premier mamelon, les tirailleurs de
+ Garibaldi durent s'arrêter pour reprendre haleine et attendre des
+ renforts qui leur arrivaient au pas de course. Couchés à terre, au
+ milieu des aloès et des cactus, ils laissèrent passer un instant la
+ grêle de boulets que leur envoyait l'artillerie napolitaine. Mais, à
+ peine rejoints par quelques compagnies, ils reprennent l'offensive,
+ abordent à la baïonnette les lignes ennemies, dont l'artillerie se
+ hâte de battre en retraite, tirant par sections, et se dirigeant vers
+ le sommet du deuxième mamelon où sont massées d'autres troupes.
+ L'infanterie résiste mieux, mais bientôt elle suit l'exemple de
+ l'artillerie, et prend position en tirailleurs sur le versant de ce
+ deuxième mamelon. On voit à ce moment de fortes réserves dans la
+ direction de Calatafimi; elles se hâtent de rejoindre les troupes
+ engagées.</p>
+ <p>D'autres renforts arrivent aux Garibaldiens qui abordent le
+ deuxième mamelon et l'enlèvent comme le premier. Une petite maison,
+ située au sommet, est immédiatement convertie en ambulance et occupée
+ par les chirurgiens de l'armée libératrice.</p>
+ <p>Un nouveau repos de quelques minutes était devenu nécessaire; six
+ compagnies qui n'avaient pas encore été engagées furent formées en
+ deux colonnes d'attaque, et se lancèrent résolûment sur la troisième
+ position. L'armée royale tint un instant; mais, débordée par les
+ tirailleurs garibaldiens et attaquée par le bataillon de chasseurs
+ génois qu'entraîne intrépidement son commandant Menotti, elle se met
+ en pleine retraite, cherchant à se rallier sur le quatrième mamelon
+ qui lui servait de base d'opérations. Elle y masse son artillerie et
+ attend l'ennemi. Efforts inutiles. Les volontaires ont engagé toute
+ leur armée. C'est une légion d'enragés qui tuent sans s'arrêter,
+ glissent sous le canon, et débusquent successivement les royaux des
+ trois autres positions. Menotti, un drapeau à la main, se précipite au
+ milieu des masses napolitaines jusqu'à ce que, blessé au poignet, il
+ soit obligé de céder cet honneur à un officier de marine qui fut tué
+ quelques instants après. Ce n'est plus une retraite, c'est une déroute
+ complète. Vainement le général Landi, qui commande les royaux, cherche
+ à les rallier. Traversant à la débandade Calatafimi, où les
+ <i>picchiotti</i>, embusqués dans tous les coins, leur font éprouver
+ de grandes pertes, les fuyards se précipitent vers Alcamo, où les
+ attendent encore des volontaires descendus de la montagne. Les
+ malheureux sont obligés, pour fuir ce nouveau danger, de continuer
+ leur retraite vers Palerme, en abandonnant morts, blessés, bagages, et
+ une grande quantité d'armes, couvrant la route de cadavres, car les
+ balles des <i>picchiotti</i> les atteignent partout.</p>
+ <p>Les volontaires campèrent sur le champ de bataille, et cette
+ première victoire leur tint lieu de tout ce qui leur manquait en
+ vivres et en secours. En somme, les Napolitains s'étaient bien battus,
+ quoi qu'on ait pu en dire, et l'armée de Garibaldi avait montré ce
+ qu'elle pouvait faire, ce que l'on devait attendre de gens déterminés
+ et animés d'une haine profonde contre la tyrannie. Les
+ <i>picchiotti</i> n'avaient pas été brillants, sauf ceux d'Alcamo. Ils
+ n'avaient pas tenu au feu malgré leurs chefs et quelques prêtres qui,
+ payant de leurs personnes, cherchèrent vainement à les enlever. Ils
+ tiraient à distance, mais il était impossible de les faire aborder
+ l'ennemi et soutenir son choc lorsqu'il s'avançait. A cette affaire,
+ les troupes royales avaient un effectif de quatre à cinq mille hommes,
+ et l'armée libératrice comptait environ mille huit cents
+ baïonnettes.</p>
+ <p>Le lendemain matin, 16, Garibaldi entrait à Calatafimi, où les
+ blessés avaient été déjà transportés dans la nuit; et, vers
+ l'après-midi, l'avant-garde marchait sur Alcamo, où l'armée la
+ rejoignait le lendemain 17.</p>
+ <p>En arrivant à Alcamo, un triste spectacle attendait les
+ volontaires. Les <i>picchiotti</i> suivant leurs moeurs et leurs
+ usages sauvages, avaient ramassé les corps des Napolitains tués la
+ veille, et les avaient jetés dans un champ pour les voir manger par
+ les chiens et les oiseaux de proie. Leurs factionnaires veillaient ce
+ charnier, de peur que quelque âme charitable ne vînt les ensevelir. Il
+ fallut l'arrivée du général Garibaldi pour réprimer cet acte de féroce
+ barbarie, et faire donner la sépulture à ces malheureux. «Certes,
+ disait un <i>picchiotti</i>, le général Garibaldi a raison, mais il ne
+ sait pas tout ce que nous avons souffert de cette race maudite; nous
+ ne rendons que barbarie pour barbarie.» Il est triste de penser qu'il
+ disait peut-être la vérité.</p>
+ <p>C'est à Alcamo que le mouvement révolutionnaire commença
+ véritablement à se dessiner. De nombreux messagers arrivaient à tout
+ moment au général Garibaldi, lui promettant des secours, et lui
+ apportant l'assurance d'un concours sympathique et vigoureux. Partout
+ les anciennes autorités étaient chassées et remplacées par les hommes
+ du mouvement. Les gens de Maniscalco s'éclipsaient, et, avec eux,
+ disparaissait une partie de cette crainte et de cette torpeur qui
+ pesaient sur toutes les classes siciliennes. Le clergé, vigoureusement
+ lancé dans la voie des réformes, employait son ascendant pour
+ entraîner les populations et les disposer à l'action. Quelle
+ différence, déjà, entre ce que l'on appelait la poignée d'aventuriers
+ débarqués à Marsala et les volontaires victorieux de Calatafimi! Ainsi
+ marchent toutes choses: le succès avait transformé les
+ <i>flibustiers</i> de Marsala en armée nationale.</p>
+ <p>Ce fut aussi à Alcamo qu'un semblant d'intendance commença à
+ s'organiser. Le service des vivres y gagna. Quant à celui des
+ finances, il resta le même jusqu'à Palerme, et même longtemps après la
+ prise de cette ville. Qui ne connaît cette heureuse lithographie de
+ Raffet qu'accompagne cet adage: «Avec du fer et du pain on peut aller
+ en Chine?» Garibaldi disait: «Avec du fer et du pain on conquiert sa
+ liberté!» Et, le premier, il donnait, comme toujours et partout,
+ l'exemple d'un désintéressement sans bornes et d'une sobriété à toute
+ épreuve. D'ailleurs, l'argent eût servi à peu de chose: il n'y avait
+ rien à acheter.</p>
+ <p>Un événement assez curieux s'était passé à Calatafimi, au moment de
+ l'entrée de Garibaldi. Un jeune cordelier, à la figure intelligente et
+ enthousiaste, s'était élancé vers le général, et, en lui donnant
+ l'accolade, lui avait tenu à peu près ce langage: «Frère, tu es le
+ sauveur de l'Italie, tu es le Messie de la liberté; mais cette
+ liberté, tu nous l'apportes flétrie d'une excommunication. Tu es
+ chrétien, nous sommes chrétiens, tu nous commandes: pourquoi rester
+ sous le coup de cette bulle? Attends un instant. J'entre à l'église,
+ je vais préparer ce qu'il faut, et, là, devant Dieu et les hommes, je
+ te releverai de cet anathème maladroit, et rendrai à Dieu ce qui est à
+ Dieu.» Aussitôt dit aussitôt fait. Le <i>padre</i> Pantaleone (c'était
+ son nom) entre à l'église; Garibaldi continue son chemin; mais,
+ rejoint bientôt par celui qui devait être plus tard son aumônier
+ particulier, il se laissa faire, et le diable lancé à ses trousses fut
+ exorcisé par le cordelier.</p>
+ <p>On peut dire bien des choses à propos de cette anecdote; quant à
+ moi, je n'en garantis que la scrupuleuse véracité.</p>
+ <p>Le 18, la petite armée, bien réorganisée, arrivait à Rena, après
+ une rude étape, en passant par Valguarnero et Partenico. Sur toute la
+ route, des bandes de volontaires descendant des montagnes avaient
+ rallié la colonne; mais Garibaldi leur avait enjoint de se tenir sur
+ les flancs ou en arrière. Il craignait avec raison le désordre que
+ pourraient apporter dans une attaque l'inexpérience et souvent même la
+ frayeur de ces soldats improvisés. Il avait promptement jugé leur
+ valeur, et les regardait dans une action comme un embarras plutôt que
+ comme une aide. Cependant leur présence autour de l'armée garantissait
+ de toute surprise, et leur feu pouvait gêner et même embarrasser les
+ tentatives de l'armée royale. Leurs tirailleurs éclairaient de fait
+ toute la marche. On passa la journée du 19 à Rena, et, dans
+ l'après-midi, les <i>picchiotti</i>, soutenus par quelques
+ avant-postes de l'armée régulière, attaquèrent Ensiti évacué
+ incontinent par une petite arrière-garde napolitaine qui
+ l'occupait.</p>
+ <p>Plus on avançait, et plus on rencontrait de sympathies pour la
+ cause libérale. Les <i>picchiotti</i> commençaient à se réunir en
+ grand nombre et à marcher moins isolément. Une partie fut enrégimentée
+ tant bien que mal, et choisit pour colonel Roselino Pilo, qui devait
+ le surlendemain payer de sa vie l'honneur que lui faisaient ses
+ compatriotes. On leur assigna leurs postes de combat à l'avant-garde
+ et à l'arrière-garde.</p>
+ <p>Partie dans la nuit du 19, l'armée venait s'arrêter le 20 à Piappo
+ ou Misere-Canone. Là, le général Garibaldi eut de nouveaux
+ renseignements sur les opérations de l'armée napolitaine. Elle s'était
+ concentrée aux abords de Palerme, et occupait les crêtes des montagnes
+ voisines. Plusieurs fortes colonnes mobiles, avec de l'artillerie,
+ s'étaient lancées sur la route de Palerme à Trapani et Marsala, ainsi
+ que sur celles de Messine et de Castellamare. On savait aussi qu'il
+ leur était arrivé des renforts et un général envoyé par la cour de
+ Naples. Une nouvelle rencontre était donc imminente, et cette pensée
+ ne fit qu'exalter le courage des Garibaldiens en leur laissant
+ entrevoir un nouveau succès. Le régiment des <i>picchiotti</i> partit
+ le soir même. Il devait marcher sur le flanc de l'armée, qui
+ s'acheminait elle-même vers Palerme. On avançait avec précaution,
+ prenant garde aux surprises. On était déjà arrivé à quelques milles de
+ San-Martino lorsqu'une vive fusillade se fit entendre. C'était un
+ engagement des <i>picchiotti</i> avec l'ennemi. Abordés par les
+ troupes royales, ils plièrent d'abord sous le choc; mais,
+ valeureusement ramenés au feu par leur colonel et quelques officiers
+ dévoués, ils reprirent l'offensive, et, à leur tour, arrêtèrent la
+ marche en avant de la colonne napolitaine. Le combat ne fut plus alors
+ qu'une affaire de tirailleurs qui dura quelques heures, et finit sans
+ résultat de part ni d'autre. Malheureusement, Roselino Pilo fut frappé
+ à mort au milieu de l'engagement. C'était une grande perte, car il
+ était aimé et avait beaucoup d'empire sur ces bandes indisciplinées.
+ Cette affaire de San-Martino eut lieu le 21 dans la matinée.</p>
+ <p>L'armée libératrice avait fait halte, prête à se porter au secours
+ des <i>picchiotti</i>. Sans doute, pendant ce laps de temps, des
+ nouvelles importantes parvinrent au général Garibaldi; car, faisant
+ volte-face, il revint sur ses pas, et prit l'embranchement de la route
+ de Rena à Parco. Il faisait un temps affreux. La pluie tombait par
+ torrents, et la nuit était tellement obscure, que les hommes se
+ distinguaient à peine eux-mêmes. La route, défoncée, arrêtait à chaque
+ instant la marche de l'artillerie, et les chevaux refusaient
+ d'avancer. Il fallut porter les pièces à dos, laissant les affûts
+ seuls attelés. Les troupes n'avaient pas mangé et étaient harassées
+ par cette longue et pénible étape à travers les montagnes. Dans cette
+ triste nuit, leur persévérance fut mise à une rude épreuve. Enfin, le
+ 22, au petit jour, on arrivait sur le mont Calvaire, et on y prenait
+ le bivouac de grand coeur. La pluie avait cessé; un beau soleil fit
+ bientôt oublier aux volontaires les fatigues de la nuit.</p>
+ <p>Le mont Calvaire est à environ cinq ou six kilomètres au-dessus de
+ Montreal. Une étroite vallée le sépare des montagnes sur lesquelles
+ est située cette petite ville. Des bois, des jardins et des maisons
+ occupent tout le vallon, et remontent de chaque côté jusqu'à mi-côte.
+ La route royale, qu'avait quittée l'armée garibaldienne, passe du côté
+ de Montreal, tracée dans le flanc des montagnes, à peu près au tiers
+ de leur hauteur. Toute cette route, jusqu'en face le mont Calvaire,
+ était gardée par de grand'gardes napolitaines. Du bivouac, on les
+ voyait distinctement, et la ville paraissait remplie de troupes. Parco
+ est immédiatement au-dessous du mont Calvaire, à deux kilomètres au
+ plus de distance, et la route qui conduit de Palerme à Parco, Piano,
+ etc., se déroule sur le versant de la chaîne de montagnes dont fait
+ partie le mont Calvaire, qu'elle commence à gravir après avoir tourné
+ Parco, passant à mi-hauteur de la montagne. L'armée avait grand besoin
+ de repos, et quoique l'on manquât de bien des choses, on resta au
+ bivouac jusqu'au 23. Vers le soir de ce dernier jour, les avant-postes
+ s'engagèrent avec les grand'gardes napolitaines qui, descendues dans
+ la vallée, avaient commencé à gravir le mont Calvaire. Après une
+ fusillade insignifiante elles se retirèrent, et reprirent leurs
+ premières positions.</p>
+ <p>Le matin du 24, de bonne heure, à l'instant où l'armée nationale se
+ mettait en mouvement, on aperçut sur la route de Palerme de profondes
+ colonnes s'avançant sur Parco. En même temps on apprenait que les
+ troupes qui étaient à Montreal exécutaient un mouvement tournant par
+ le sommet de la montagne.</p>
+ <p>On ne tarda pas en effet à apercevoir leurs têtes de colonnes
+ descendant des plateaux élevés qui sont un peu plus loin que Parco, et
+ qui se relient avec le mont Calvaire. L'ennemi menaçait l'aile gauche
+ de Garibaldi: évidemment, son but était de la couper.</p>
+ <p>Derrière les crêtes d'où descendait l'armée de Montreal se trouve
+ une suite d'autres sommets qui se relient aussi aux premiers. Le
+ général Garibaldi embrassa d'un seul coup d'oeil toute la situation.
+ Ordre fut donné à l'aile gauche de tenir bon jusqu'à la dernière
+ extrémité. Une section de deux pièces placées sur le mont Calvaire,
+ une autre en batterie sur la route, prenaient à revers tout à la fois
+ les colonnes venant de Palerme et celles de Montreal.</p>
+ <p>L'affaire s'engagea vivement. Pendant ce temps, le général
+ Garibaldi dérobait, grâce aux sinuosités de la montagne, la marche de
+ son centre et de son aile droite, et, tournant la route vers Piano, il
+ les lançait sur le versant des crêtes les plus élevées. Cette
+ manoeuvre fut accomplie au pas gymnastique et avec une rapidité
+ inouïe. Une heure ne s'était pas écoulée depuis le commencement de
+ l'action, que la brigade venue de Montreal, qui attendait, pour
+ aborder franchement l'armée garibaldienne, l'approche des colonnes
+ venant de Palerme, voyait son aile droite compromise, et se trouvait
+ elle-même presque entièrement tournée par le centre et l'aile droite
+ de Garibaldi qui prenaient une position menaçante en arrière de ses
+ lignes. Les Napolitains se hâtèrent alors de se replier, les uns sur
+ Montreal, et les autres sur Palerme. De son côté, l'armée de Garibaldi
+ se dirigeait, par une marche de flanc, sur Piano, où elle arriva à la
+ nuit tombante. Chacun pensait que le général allait profiter de ce
+ premier et important succès pour se porter rapidement en avant. Mais,
+ à la stupéfaction générale, l'artillerie et les bagages reçurent
+ l'ordre de se séparer du corps d'armée, et de filer grand train sur la
+ route de Corleone, battant ainsi ostensiblement en retraite.</p>
+ <p>Corleone est une petite ville située de l'autre côté des monts
+ Mata-Griffone, à environ quarante à quarante-cinq kilomètres de Piano.
+ Le colonel Orsini, suivant les instructions qu'il avait reçues, se mit
+ immédiatement en marche, pendant que l'armée, à la faveur de la nuit,
+ se dirigeait elle-même sur les forêts de Fienza qu'elle atteignait
+ vers une heure du matin. Garibaldi savait en effet que le général
+ commandant l'armée napolitaine avait réuni toutes ses troupes dans
+ Palerme. La plus grande partie était massée dans la rue de Tolède et
+ au Palazzo-Reale; d'autres étaient renfermées dans la citadelle; deux
+ ou trois bataillons se trouvaient près du mont Pellegrini, et, enfin,
+ une division entière gardait l'entrée de Palerme vers la route de
+ Missilmeri et Abbate. Il fallait tromper cette division, et lui faire
+ abandonner sa position pour suivre un ennemi qui paraissait fuir en
+ désordre. C'était le rôle attribué au colonel Orsini. Garibaldi, de
+ son côté, se dérobant par une marche de nuit dans les profondeurs des
+ forêts de Fienza, tournait le mouvement de la colonne napolitaine de
+ manière à arriver promptement aux positions que l'ennemi
+ abandonnait.</p>
+ <p>Ce projet, bien conçu, et encore mieux exécuté, réussit
+ complètement. On se rappelle la pompeuse dépêche napolitaine annonçant
+ la fuite en désordre des bandes de brigands, et leur poursuite
+ acharnée par une division royale. Pendant ce temps Garibaldi quittait
+ la forêt de Fienzza le 25, au matin, et entrait à Marinero sans
+ s'inquiéter de la division ennemie qui passait à quelques milles de
+ cette petite ville.</p>
+ <p>On vit en cette circonstance se produire un fait digne de remarque,
+ et qui se renouvela pendant toute cette guerre. Les habitants
+ montrèrent souvent de la faiblesse et de la tiédeur. Le souvenir des
+ affreux traitements que leur infligeait le gouvernement de Naples,
+ n'était pas fait pour les enhardir; mais ils se bornaient à
+ s'enfermer, à ne pas donner signe de vie, et il n'y a pas eu un
+ traître parmi eux. Un seul homme pouvait compromettre le succès de
+ cette audacieuse manoeuvre. Bien plus, à Palerme, tout le monde savait
+ l'arrivée de Garibaldi pour le 26, et connaissait la porte qu'il
+ devait attaquer. Nul ne pensa à vendre ce projet aux autorités
+ napolitaines qui auraient pu facilement remplacer, par d'autres
+ troupes, les naïfs soldats lancés plus naïvement encore à la poursuite
+ des débris de l'armée libératrice. Ce qui montre combien tout le monde
+ était d'accord pour souhaiter la fin de leur occupation.</p>
+ <p>Dans la nuit du 25 au 26, l'armée nationale quittait Marinero, et
+ marchait vers Missilmeri qu'elle laissa sur sa droite pour gagner les
+ monts Gibel-Rosso. C'était une bonne position militaire, et d'où l'on
+ pouvait découvrir tout Palerme. Le 26 il y eut une alerte assez vive,
+ mais qui n'eut pas de suites. L'armée passa le restant de la journée à
+ ce bivouac; dans la soirée, une reconnaissance de cavalerie
+ napolitaine vint se heurter contre ses vedettes, et, après avoir
+ échangé quelques coups de feu, se replia sur la ville.</p>
+ <p>Ce fut là que le général Garibaldi prit ses dernières dispositions
+ et prépara l'attaque de la ville. Les munitions étaient rares; il ne
+ restait plus qu'une dizaine de cartouches par homme. On n'avait plus
+ d'artillerie. L'armée avait bien grossi en nombre, mais les recrues
+ étaient des <i>picchiotti</i>, et l'on avait perdu plus de trois cents
+ hommes parmi les soldats véritables. C'était donc avec seize à
+ dix-sept cents baïonnettes tout au plus qu'on allait attaquer une
+ ville et une citadelle défendues par une garnison de vingt à
+ vingt-deux mille hommes. Quelles que fussent les sympathies des
+ habitants, il n'y avait pas à se faire de grandes illusions sur le
+ concours qu'on en pouvait attendre, au moins dans les premiers
+ moments.</p>
+ <p>Le 26, dans la nuit, cette poignée d'hommes prenait les armes et
+ descendait impétueusement des monts Gibel-Rosso vers Abbate,
+ traversait ce bourg et arrivait sans coup férir au pont de
+ l'Amiraglio, défendu par un régiment napolitain; le 27, à trois heures
+ du matin, trente-deux hommes et seize guides composant l'avant-garde
+ se jetaient sans hésiter sur les troupes qui gardaient les abords du
+ pont, et les forçaient à en abandonner la défense. L'armée avait été
+ partagée en trois colonnes d'attaque: l'une commandée par Bixio,
+ l'autre par Sertori, celle du centre par le général Garibaldi. A
+ quatre heures, chassant l' ennemi de maison en maison, dans le
+ faubourg, les volontaires arrivèrent à la porte de Palerme au milieu
+ de l'incendie allumé par les fuyards dans chacune des maisons qu'ils
+ étaient forcés d'abandonner. A six heures le faubourg était pris. Il y
+ avait en ce moment environ douze mille hommes au Palazzo-Reale,
+ couvrant le front de la ville. La citadelle, avec cinq mille hommes,
+ défendait la gauche, du côté du mont Pellegrini; deux mille hommes,
+ environ, occupaient le faubourg que venait d'enlever l'armée
+ libératrice. Il y avait bien encore quatre mille hommes, mais ils
+ étaient à la poursuite d'Orsini. En attaquant par ce faubourg, le
+ général Garibaldi avait l'intention d'isoler, par un vigoureux coup de
+ main, la citadelle du Palazzo-Reale, et d'offrir en même temps, par ce
+ seul fait, un point d'appui au mouvement insurrectionnel des
+ habitants. A quelques heures d'intervalle, le colonel Orsini
+ atteignait aussi Palerme, ramenant ses pièces, après avoir dérobé
+ adroitement sa marche à la colonne napolitaine qui le poursuivait, et
+ qui, un beau matin, en se réveillant, n'avait plus su retrouver la
+ piste du gibier qu'elle chassait si maladroitement.</p>
+ <p>On ne saurait se faire une idée du désarroi dans lequel se trouvait
+ déjà en ce moment l'armée royale, et du découragement que les défaites
+ de Calatafimi et de Parco avaient apporté même parmi les soldats les
+ plus résolus. En voici un exemple: après le passage du pont de
+ l'Amiraglio, un jeune volontaire, nommé Kiossoni, Messinois, et dont
+ le père avait été longtemps vice-consul de France en cette ville, se
+ précipita, suivi seulement de quelques camarades, sur une barricade
+ qui barrait le boulevard, à gauche de la porte de Termini, par
+ laquelle les troupes royales rentraient en désordre. Aucun défenseur
+ n'y paraissait; mais, arrivés au sommet, ils virent de l'autre côté, à
+ une cinquantaine de mètres, deux ou trois compagnies, l'arme au pied,
+ qui, en apercevant les casaques rouges, se débandèrent immédiatement
+ dans toutes les directions, laissant nos volontaires se frotter les
+ yeux pour s'assurer s'ils ne rêvaient pas.</p>
+ <p>Deux braves soldats napolitains étaient restés seuls cernés dans
+ une des maisons du faubourg, et, brûlant jusqu'à leur dernière
+ cartouche, ils ne mirent bas les armes que sur les instances d'un
+ compatriote, volontaire dans l'armée de Garibaldi; ils furent
+ parfaitement traités, et même fêtés par leurs vainqueurs. Ces pauvres
+ diables, pleurant presque de rage, ne savaient de quelle expression
+ flétrir les compagnons qui les avaient abandonnés lâchement.</p>
+ <p>L'aspect du faubourg était pitoyable. Partout où passaient les
+ Napolitains arrivaient l'incendie et le pillage. Leur fuite précipitée
+ ne les empêcha pas de commettre dans la ville les atrocités qui
+ avaient désolé le faubourg sur la route de Montreal.</p>
+ <p>Pendant que les Garibaldiens bousculaient devant eux les troupes
+ royales, s'apprêtant à les suivre dans Palerme, ils furent rejoints
+ par quelques volontaires Palermitains, mais peu nombreux. La plus
+ grande partie des jeunes gens et des hommes d'action avaient été
+ éloignés de la ville ou exilés depuis longtemps par la police de
+ Maniscalco.</p>
+ <p>Du reste l'expiation commençait déjà pour ses agents. Plusieurs
+ sbires, qui essayaient de fuir pendant l'attaque, furent reconnus et
+ écharpés à côté du Jardin des Plantes.</p>
+ <p>Un autre, voulant forcer les factionnaires napolitains pour
+ chercher son salut dans la fuite, fut fusillé par les siens qui le
+ prirent pour un transfuge.</p>
+ <p>Dans une petite et misérable habitation, près du pont de
+ l'Amiraglio, vivait une pauvre famille; le père, forcé par les soldats
+ royaux d'aller leur chercher de l'eau, fut malheureusement atteint
+ d'une balle et tué sur le coup. Un instant après, sa maison était
+ brûlée. Sa femme et ses deux enfants n'ont jamais reparu. Tristes
+ scènes qui pâlissent cependant à côté de celles dont l'intérieur de
+ Palerme va être le théâtre.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <center>
+ <a name='II'></a><img src='images/2p035.jpg' width='435' height=
+ '300' alt='' title=''>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <h2>II</h2>
+ <br>
+
+ <p>Pour bien comprendre la manoeuvre hardie que ne craignait pas de
+ tenter le général Garibaldi, certain qu'il était du courage et de la
+ détermination de ses volontaires, manoeuvre qui devait d'un seul coup
+ lui donner gain de cause vis-à-vis de troupes démoralisées, il faut se
+ rendre compte de la situation topographique de Palerme, ainsi que des
+ positions qu'occupaient les Napolitains.</p>
+ <p>Jadis entourée de fortifications assez imposantes qui existent
+ encore pour la plupart, la ville a la forme d'un rectangle dont les
+ côtés les plus petits regardent, l'un la mer, et l'autre la campagne
+ dans la direction de Montreal et Parco. Les deux autres, qui ont au
+ moins trois fois le développement des premiers, font face, l'un au
+ mont Pellegrini et aux campagnes de Castellamare, l'autre aux monts
+ Gibel-Rosso et Abbate. C'est de ce dernier côté que l'armée de
+ Garibaldi se présentait devant Palerme. Deux rues principales coupent
+ presque à angle droit l'espace occupé par la ville. L'une, la rue de
+ Tolède, part du bord de la mer, près de la citadelle, et monte
+ jusqu'au Palais-Royal; l'autre vient couper la première à la place des
+ Quatre-Cantons, presque au centre de la ville, et aboutit à la porte
+ qu'attaquait le général Garibaldi. Chacune de ces voies partage
+ Palerme en deux parties égales, soit en longueur, soit en largeur. Les
+ Napolitains ayant leurs forces réunies aux deux extrémités de la rue
+ de Tolède, le Palazzo et la citadelle, allaient donc trouver leurs
+ communications coupées, si Garibaldi pouvait, sans coup férir,
+ s'emparer de l'autre rue. Il avait encore cet avantage, en occupant le
+ centre de la ville, qu'il donnait la facilité à tous les habitants de
+ se replier sur sa ligne d'opérations et de s'y fortifier sans craindre
+ d'être eux-mêmes surpris par les troupes royales et fusillés sans
+ autre forme de procès. De plus, il empêchait, par cette audacieuse
+ manoeuvre, le ravitaillement des troupes et de l'artillerie du
+ Palazzo-Reale, en les isolant de leur base d'opérations qui était la
+ citadelle et surtout l'escadre.</p>
+ <p>Aussi les troupes garibaldiennes, que nous avons laissées à la
+ porte de Palerme poussant devant elles les troupes royales, et
+ s'arrêtant un instant pour se reformer en épaisse colonne d'attaque,
+ lancèrent-elles bientôt plusieurs compagnies dans l'intérieur de la
+ ville pour nettoyer les petites ruelles qui viennent aboutir à la
+ porte dont on venait de s'emparer; tandis que le gros de l'armée se
+ jetait, tête baissée, dans la grande voie pour gagner au plus vite la
+ place des Quatre-Cantons. Ce mouvement fut si énergiquement exécuté
+ qu'en moins d'une heure la place des Quatre-Cantons, le reste de la
+ rue et la porte qui est à l'extrémité, étaient au pouvoir des
+ volontaires. Vainement les Napolitains avaient essayé de les arrêter
+ en trois ou quatre endroits. Par un choc irrésistible et presque sans
+ tirer un coup de feu, les casaques rouges, chargeant à la baïonnette,
+ les obligeaient à céder la place et à se retirer en désordre vers la
+ citadelle ou vers le Palazzo-Reale. C'est en ce moment que l'escadre
+ napolitaine, qui jusque-là, s'était contentée d'envoyer quelques
+ boulets dans la direction du faubourg attaqué, commençait à prendre
+ une position plus sérieusement offensive, et manoeuvrait pour trouver
+ un mouillage favorable à son tir. Mais deux frégates seulement
+ parvinrent à s'embosser; les autres, soit mauvaise volonté, ce qui est
+ probable, soit impossibilité, manquèrent leur mouvement et restèrent
+ spectatrices des événements. Ces deux navires, parfaitement placés et
+ balayant la rue de Tolède, commencèrent immédiatement sur la ville un
+ feu violent, qu'ils continuèrent même pendant la nuit. La citadelle,
+ de son côté, ne ménageait ni ses bombes ni ses boulets.</p>
+ <p>Les barricades commencèrent immédiatement. Élevées par des mains
+ habiles, elles prirent en peu d'heures un développement et un relief
+ incroyables. Il faudrait un volume entier pour en expliquer le réseau.
+ La nuit, qui arriva à temps pour seconder les travailleurs, fut bien
+ employée par les deux partis; car les Napolitains, de leur côté,
+ établissaient des retranchements à toutes les issues venant aboutir au
+ Palazzo-Reale et à la citadelle.</p>
+ <p>Dans cette ville privée de lumière, et où toutes les maisons
+ semblaient abandonnées, on n'entendait alors que le bruit des pinces
+ et des pioches frappant les dalles des rues et quelques coups de feu
+ échangés au hasard de part et d'autre.</p>
+ <p>De temps en temps, des coups de canon partant de l'escadre, de la
+ citadelle et du Palazzo, jetaient une lueur rapide dans la rue de
+ Tolède et éclairaient sinistrement les travailleurs des deux partis.
+ Sur les deux heures du matin, plusieurs détachements de volontaires
+ commencèrent à s'avancer par les rues latérales dans la direction du
+ Palazzo-Reale, ainsi que vers la place de la Marine et le ministère
+ des finances du côté de la citadelle. Ce ministère était occupé par
+ quatre bataillons.</p>
+ <p>La fusillade petilla bientôt partout et la canonnade, qui ne tarda
+ pas à s'y joindre, donna à tous ces engagements partiels les
+ proportions d'une vraie bataille. Mais c'était surtout aux abords du
+ Palazzo-Reale que le combat était le plus vif.</p>
+ <p>Ou tirait à bout portant au milieu des flammes allumées par les
+ bombes et les obus de la citadelle ou de l'escadre. Peu d'habitants
+ apparaissaient pour se joindre aux troupes libérales. Ils ne
+ trouvaient sans doute pas la poire assez mûre. Leurs maisons restaient
+ impitoyablement fermées, sauf celles qu'ouvrait le feu ou la troupe
+ napolitaine; car ces défenseurs de la royauté ne se faisaient faute ni
+ d'aider l'incendie quand ils ne l'allumaient pas eux-mêmes, ni de
+ piller sans scrupule, et la plume se refuse à retracer les actes
+ d'atrocité commis par ces bandes effrénées.</p>
+ <p>Cependant deux colonnes étaient parties en même temps pour tourner
+ les positions de l'armée royale en l'attaquant par la Porta-Nuova et
+ par la Porta-Maqueda. L'une, commandée par Bixio, l'autre par La Masa.
+ Bixio s'empare d'abord de la caserne des Suisses, puis se porte vers
+ la caserne des Quatro-Venti où il fait prisonniers plusieurs officiers
+ supérieurs et un régiment.</p>
+ <p>Déconcertées par l'impétuosité de cette attaque, les troupes
+ royales commencèrent à se replier en désordre sur la place du
+ Palais-Royal dont les abords étaient fortement gardés. La place de la
+ Cathédrale, qui est un peu avant celle du Palais-Royal en venant de la
+ mer, devint alors le théâtre d'un combat acharné. Le couvent des
+ Jésuites, à l'angle de la rue de Tolède et de la place de la
+ Cathédrale, occupé par un bataillon de chasseurs à pied, est attaqué
+ et enlevé rapidement.</p>
+ <p>Le général Lanza, qui commande les troupes du palais, voyant ce
+ couvent pris par les Garibaldiens, fait tirer dessus à obus et
+ l'incendie. Le palais Carini, situé en face, a le même sort.</p>
+ <p>Les tours de la cathédrale elles-mêmes servent de point de mire à
+ l'artillerie napolitaine.</p>
+ <p>On voit insensiblement les couleurs nationales apparaître partout.
+ Les fenêtres qui peuvent donner vue sur les troupes royales sont
+ garnies de volontaires qui les déciment par leur feu.</p>
+ <p>On se bat à la fois au Palais-Royal, à la Cathédrale, dans la rue
+ de Tolède, à la place de la Marine, autour de la citadelle et dans
+ tout le quartier Paperito, où l'incendie, allumé par les bombes de la
+ citadelle et de l'escadre, fait de rapides progrès. Déjà beaucoup de
+ détachements royaux battent en retraite vers la citadelle par la place
+ Caffarello et la place de la Funderia. Ces détachements sont assaillis
+ dans leur fuite par une grêle de balles, qui leur fait perdre beaucoup
+ de monde.</p>
+ <p>La place des Quatre-Cantons était devenue désormais la base des
+ opérations de Garibaldi. Le général Türr occupait le palais du Sénat.
+ L'état-major de Garibaldi était partout et se multipliait pour faire
+ face aux exigences de la position. On commence à pousser quelques
+ barricades du côté de la place de la Marine, pour attaquer
+ vigoureusement la brigade qui la défend. La fusillade devient
+ très-vive entre le ministère des finances et les coins de rues qui lui
+ font face. Les vaisseaux napolitains continuent un feu terrible, mais
+ plus destructeur que meurtrier. A cinq heures, les troupes campées au
+ palais étaient bien et dûment entourées et coupées. Complétement
+ maître de la partie de la ville comprise entre la Marine et le
+ Palais-Royal, Garibaldi n'avait plus qu'à se fortifier pendant la
+ nuit, et à attendre le lendemain. Palerme tout entier était en
+ insurrection. Les faiseurs de barricades surgissaient de toutes
+ parts.</p>
+ <p>A six heures du soir, le feu avait molli; mais, sur les sept heures
+ et demie, le bombardement recommençait avec plus de fureur. On se
+ battait à la lueur de l'incendie que les projectiles allumaient de
+ toutes parts.</p>
+ <p>Pendant la nuit, les barricades se multiplièrent et prirent un
+ relief imposant. Les volontaires se rapprochaient de minute en minute
+ du Palais-Royal, où, de leur côté, les Napolitains se barricadaient de
+ plus en plus. Plusieurs bombes lancées par l'escadre, vinrent tomber
+ au milieu d'eux et causèrent un grand désordre. Le 28, au matin, la
+ position des troupes royales était celle-ci: treize à quatorze mille
+ hommes au Palazzo-Reale, deux ou trois mille hommes à la Marine et
+ plusieurs bataillons dans les prisons et les casernes; le reste dans
+ la citadelle. Dans la journée, ils furent forcés d'abandonner toutes
+ ces positions, sauf celles du Palais-Royal et de la Marine. Le palais
+ Carini était complétement détruit. Tout le quartier qui est à l'est du
+ Palais-Royal brûlait. Le bombardement continuait toujours. De
+ nombreuses bandes de <i>picchiotti</i> descendaient les hauteurs et
+ venaient se mêler aux volontaires. Vers le soir, on ne se battait plus
+ qu'autour du Palais-Royal, que les insurgés commençaient à dominer du
+ sommet des maisons voisines, et entre autres de l'Archevêché. Partout
+ les maisons s'écroulaient sous les bombes et les obus. La nuit, comme
+ celle de la veille, fut employée à se fortifier de part et d'autre. Le
+ lendemain, au lever du jour, plusieurs décrets du général Garibaldi
+ étaient affichés: ils punissaient de mort l'assassinat, le vol et le
+ pillage, organisaient la garde nationale, nommaient une municipalité
+ provisoire, faisaient appel aux enrôlements. A midi, l'attaque du
+ palais recommence avec acharnement; les troupes royales quittent la
+ place de la Marine et se retirent dans la citadelle, abandonnant
+ plusieurs canons. Vers le soir, l'incendie est dans trois ou quatre
+ quartiers de la ville. La nuit se passe sur le qui-vive du côté des
+ Garibaldiens; on s'attend à une attaque résolue de la part des troupes
+ qui reviennent de la poursuite d'Orsini, où elles ont été si bien
+ jouées. En effet, le lendemain matin, elles viennent donner tête
+ baissée sur la ville par la porte Reale, où elles sont reçues par les
+ troupes de Bixio qui les forcent à la retraite. Vers midi, on parle
+ d'armistice, et deux délégués du général Lanza se rendent à bord de
+ l'<i>Hannibal</i>, où se trouvent réunis également le commandant du
+ <i>Vauban</i> et celui d'une frégate américaine. Garibaldi y vient de
+ son côté avec Crispi, le colonel Türr et Menotti. On ne peut
+ s'entendre, et l'entrevue est bientôt terminée. Cependant la
+ convention tacite d'armistice dure toujours.</p>
+ <p>Le lendemain 31, on annonce une trêve de trois jours.</p>
+ <p>Plus de trois mille bombes avaient été lancées sur la ville pendant
+ le bombardement. Le temps de l'armistice fut mis à profit par les
+ volontaires de Garibaldi et les habitants de Palerme. Les barricades
+ furent complétées partout; les plus fortes reçurent des canons. Quant
+ aux Napolitains, ils restaient bloqués au Palais-Royal et manquaient
+ totalement de vivres; Garibaldi leur en fit donner. Il fit retirer
+ également, et emporter dans les hôpitaux, tous leurs blessés, et Dieu
+ sait si le nombre en était grand! On apprenait, en même temps,
+ l'arrivée à Marsala d'un fort détachement de volontaires qui venaient
+ grossir l'armée nationale.</p>
+ <p>Trois ou quatre jours se passèrent ainsi. Garibaldi coupant,
+ taillant administrativement, législativement, militairement,
+ financièrement, et le tout carrément et promptement.</p>
+ <p>Les décrets se suivaient avec une rapidité inouïe et, certes, on ne
+ peut accuser ses ministres d'avoir occupé des sinécures.</p>
+ <p>Enfin, le six, le retour du général Letizia, arrivant de Naples,
+ termina les pourparlers et l'armistice provisoire fut remplacé par une
+ capitulation en règle.</p>
+ <p>Les troupes napolitaines devaient évacuer immédiatement toutes
+ leurs positions de la ville et se retirer dans la citadelle et sur le
+ môle, où leur embarquement aurait lieu avec armes et bagages dans le
+ plus bref délai possible. Les prisonniers civils et militaires encore
+ en leur pouvoir devaient être remis entre les mains du nouveau
+ gouvernement, le jour même où la citadelle terminerait son évacuation.
+ Les troupes campées au Palais-Royal durent donc traverser la ville
+ pour rentrer à la citadelle. Ces douze ou quatorze mille hommes
+ étaient tellement frappés de stupeur et découragés qu'au moment de
+ s'acheminer, ou plutôt de se faufiler dans ce réseau de barricades qui
+ les séparait de la forteresse, ils refusèrent de marcher sans un
+ sauf-conduit et une garde de casaques rouges. Le général Garibaldi
+ souscrivit à leur demande, et on vit cette armée, avec artillerie,
+ cavalerie, génie, etc., défiler tristement au milieu d'une population
+ exaspérée, dont les regards, certes, n'avaient rien de bien rassurant.
+ Une centaine de volontaires formaient l'escorte, protection du reste
+ bien superflue. A peine entrées dans la citadelle, ces troupes y
+ furent consignées rigoureusement. Aussitôt, d'ailleurs, toutes les
+ rues aboutissant à la forteresse furent murées jusqu'à la hauteur du
+ premier et du deuxième étages, et les <i>picchiotti</i>, montagnards,
+ etc., vinrent d'eux-mêmes s'installer autour des remparts, afin
+ d'éviter toute espèce de surprises.</p>
+ <p>Déjà, depuis plusieurs jours, la cour de Naples prenait ses
+ dispositions pour l'évacuation des troupes de Palerme. On vit mouiller
+ bientôt, sur la rade, une quantité de vapeurs remorquant des
+ transports. Les blessés et les malades partirent les premiers, puis
+ vint le tour du matériel, pêle-mêle avec les hommes. Toutes ces
+ troupes, il faut l'avouer, parurent peu touchées de leur défaite une
+ fois qu'elles se virent sur le pont des bâtiments. Leurs musiques ne
+ cessaient de se faire entendre, et ont les eût prises plutôt pour des
+ conquérants célébrant leur victoire que pour des vaincus forcés, par
+ une poignée d'hommes, d'abandonner une des plus belles provinces de la
+ couronne qu'ils avaient été appelés à défendre. Ainsi vont les choses.
+ Quoi qu'il en soit, l'évacuation marcha grand train, et bientôt devait
+ venir le jour où le pavillon national serait arboré dans toute la
+ Sicile.</p>
+ <p>Il faut maintenant jeter un coup d'oeil rétrospectif sur tous ces
+ événements, dont la marche rapide nous a fait négliger une foule de
+ faits qui doivent être constatés. Plus de trois cents maisons, brûlées
+ dans le quartier de l'Albergheria par les troupes napolitaines battant
+ en retraite sur le Palazzo-Reale, n'offraient plus, au moment du
+ premier armistice, qu'un amas de décombres encore fumants. On trouvait
+ à chaque instant au milieu de ces débris, des cadavres à moitié
+ calcinés, car les guerriers du roi de Naples avaient égorgé femmes et
+ enfants, et pillé, sans scrupule, tout ce qui leur tombait sous la
+ main. Le couvent des Dominicains blancs fut saccagé, incendié, et les
+ femmes qui s'y étaient réfugiées furent brûlées toutes vives. On
+ repoussait à coups de fusil dans les flammes celles qui cherchaient à
+ s'échapper. Des actes atroces furent commis. En vain, les officiers
+ cherchaient à rappeler leurs soldats aux sentiments de l'honneur
+ militaire. En vain, quelques-uns mirent même le sabre à la main pour
+ empêcher ces infamies. Voyant leurs ordres comme leurs épaulettes
+ méconnus, ils furent obligés d'assister à ces horreurs. Le palais du
+ prince Carini, en face de la cathédrale, fut pillé et brûlé. Les
+ bombes aidant, il n'en restait plus, le 1er juin, que d'informes
+ débris menaçant de crouler dans la rue de Tolède. Les superbes
+ magasins de M. Berlioz, dans la même rue, étaient complétement
+ détruits. Il en était de même du palais du duc Serra di Falco. Un
+ Français, M. Barge, avait cru, en plaçant au-dessus de son magasin nos
+ couleurs nationales, qu'elles empêcheraient sa maison d'être pillée;
+ un officier napolitain donne l'ordre à un clairon de monter enlever le
+ pavillon. Il est lacéré, foulé aux pieds; la porte de la maison
+ enfoncée, et M. Barge, rossé de main de maître avec la hampe même de
+ son pavillon, fut emmené en prison sans autre forme de procès, tandis
+ que, naturellement, sa maison était pillée. Un autre compatriote, M.
+ Furaud, maître de langues, père de six enfants, est assailli dans sa
+ maison, assassiné à coups de baïonnette; quant à ceux-ci, on les a
+ vainement cherchés, ils ont disparu. La demeure du premier commis de
+ la chancellerie fut violée, et les portraits de l'Empereur et de
+ l'Impératrice, qui se trouvaient dans un salon, déchirés à coups de
+ baïonnette. Le couvent de l'Annunziata et presque toutes les maisons
+ de la rue qui mène à la Porta-di-Castro ont été incendiés et pillés.
+ Celui de Santa-Catarina, dans la rue de Tolède, a eu le même sort. On
+ estime à plus de quatre cents le nombre des malheureux qui ont été
+ assassinés ou brûlés. C'est encore en dehors de la Porta-Reale, dans
+ ce beau faubourg rempli de ravissantes habitations de campagne, que
+ s'est exercée à l'incendie et au pillage cette armée de triste
+ mémoire. Ce ne sont ni une ni deux maisons choisies; c'est tout le
+ côté droit du faubourg, en allant à Montreal, dans lequel les
+ Napolitains ont laissé, par l'incendie et le pillage, la trace de leur
+ retraite.</p>
+ <p>Leur empressement et leur joie, en quittant enfin Palerme, n'ont
+ donc rien qui doive surprendre. Le commandant d'un des transports qui
+ les emmenaient à Naples les a vus compter et énumérer leur butin dans
+ une partie de cartes improvisée le soir sur le gaillard d'avant.
+ Plusieurs de ces héros jouaient vingt piastres sur table, ou, pour
+ mieux dire, sur le pont.</p>
+ <p>Dans une petite maison qui a voisine le Palazzo-Reale, un infortuné
+ coutelier, ou quincaillier, est assailli à l'instant où il sortait
+ sans armes pour tâcher d'avoir un morceau de pain pour trois enfants
+ qui criaient la faim. A peine dehors, malgré toutes les explications
+ qu'il veut donner, il est saisi, garrotté, et on se dispose à
+ l'entraîner pour le fusiller. Les pauvres enfants arrivent, demandant
+ leur père. Une décharge le jette en bas avec deux de ses enfants; le
+ troisième est tué d'un coup de baïonnette. Assez de ces horreurs, il y
+ en aurait trop à citer. En parcourant ces maisons mutilées, ces
+ décombres sanglants, en voyant, çà et là, les extrémités des cadavres
+ ensevelis sous les ruines, les débris de vêtements, que de drames ne
+ doit-on pas supposer! Et si chacun de ces malheureux pouvait revenir à
+ la vie, quelle longue file de forfaits se dresserait criant vengeance
+ et stigmatisant d'infamie cette armée qui semblait n'avoir pour
+ devise, en ce moment, que pillage et incendie!</p>
+ <p>Pendant les divers combats qui signalèrent la prise de Palerme, les
+ pertes furent sensibles de part et d'autre. Celles de l'armée royale
+ doivent être portées, au minimum, à deux mille hommes, tués ou
+ blessés; parmi eux se trouvaient plusieurs officiers supérieurs, entre
+ autres le commandant de la gendarmerie, généralement détesté à
+ Palerme, comme tout ce qui tenait à la police, mais auquel il faut
+ cependant rendre cette justice qu'il s'est conduit bravement. Quant
+ aux volontaires, leurs pertes avaient aussi été sensibles. Le brave
+ colonel hongrois Tukery, grièvement blessé à l'attaque du
+ Palazzo-Reale, mourait le 11 juin, après d'atroces souffrances.
+ Carini, dangereusement atteint d'une balle qui lui fracturait le bras
+ presque à la hauteur de l'épaule, au moment où, envoyé par le général
+ Garibaldi, il examinait, sur une barricade, les troupes napolitaines
+ opérant leur retour offensif, était couché pour longtemps sur un lit
+ de douleur. Près de trois cent cinquante soldats étaient tués ou hors
+ de combat.</p>
+ <p>Plusieurs corps de volontaires s'étaient fait remarquer par
+ l'énergie de leur courage. Les chasseurs des Alpes, à Palerme comme à
+ Calatafimi, firent des prodiges de valeur. A l'attaque du couvent des
+ Benedittini, ils ont été superbes d'entrain et de fermeté. Une seule
+ compagnie de trente-cinq hommes avait eu, depuis son départ de
+ Marsala, vingt-deux tués ou blessés. Il se passa au milieu de ces
+ combats un épisode qui, tout en étant fort original, ne manque pas
+ d'une certaine grandeur.</p>
+ <p>En tête de beaucoup de détachements de volontaires ou d'habitants
+ de Palerme se trouvaient des moines qui, la croix à la main, et payant
+ de leur personne, entraînaient au feu jusqu'aux moins résolus. Le
+ <i>padre</i> Pantaleone, que Garibaldi avait nommé son chapelain à
+ Calatafimi, se trouvait, au moment le plus chaud de l'action, sur la
+ place de la Cathédrale, à l'angle de la rue qui passe devant
+ l'archevêché. Se souciant moins des balles que de l'excommunication,
+ qu'il avait naguère si lestement conjurée, notre moine guerrier, avec
+ sa figure exaltée et intelligente, encourageait bravement son monde et
+ il était facile de lire dans ses yeux que, s'il ne mettait pas les
+ mains à la besogne, ce n'était pas par timidité.</p>
+ <p>Cependant, malgré le feu soutenu des volontaires, la barricade
+ napolitaine attaquée tenait toujours. Les balles allaient leur train,
+ démolissant, par-ci par-là, quelques jambes, quelques bras, au grand
+ désespoir de notre aumônier qui ne ménageait pas les anathèmes à
+ l'ennemi, chaque fois qu'il voyait tomber un de ses braves
+ volontaires. Le <i>padre</i> Pantaleone portait une grande croix de
+ chêne d'au moins deux mètres de haut et, dans les instants difficiles,
+ il la brandissait vigoureusement au-dessus de sa tête. Las, enfin, de
+ cette fusillade qui n'aboutissait à rien, notre chapelain s'élance,
+ sans souci ni vergogne, tout seul, sur la barricade napolitaine, en
+ grimpe les étages successifs au milieu d'un <i>miserere</i> de balles
+ coniques, puis, arrivé au sommet, se met, dans son langage le plus
+ sympathique, à faire aux soldats de François II un discours approprié
+ à la circonstance: il cherche à leur expliquer brièvement comme quoi
+ cette guerre fratricide est honteuse pour l'humanité, comme quoi Dieu
+ la défend, comment enfin la résistance est inutile puisque Garibaldi
+ est l'ange de la liberté et que le Dieu des armées marche avec
+ lui.</p>
+ <p>Les soldats royaux, étonnés de cet aplomb et du courage du
+ prédicateur, finissent par laisser leurs cartouches tranquilles et
+ leurs fusils se refroidir. On en était même au plus pathétique du
+ discours, lorsque le capitaine qui commandait s'aperçoit que les
+ Garibaldiens, en gens bien avisés, profitaient insensiblement de la
+ situation et touchaient déjà la barricade. Il saisit une arme, couche
+ en joue le <i>padre</i> Pantaleone qui ne bronche pas et lui envoie à
+ bout portant un coup de fusil qui brûle son froc et lui brise la croix
+ dans les mains. Sans s'émouvoir, le <i>padre</i> en ramasse les
+ morceaux pendant que les Garibaldiens escaladent la barricade. Les
+ soldats se hâtent de décamper et le capitaine est tué. Un volontaire
+ saisit son sabre, le <i>padre</i> Pantaleone attrape le ceinturon, le
+ passe en sautoir, et, se précipitant à la suite des fuyards, il plante
+ le tronçon de sa croix dans le ceinturon du défunt capitaine en
+ s'écriant, de sa plus belle voix: «Allez, allez, sicaires d'un tyran,
+ reporter à votre maître que le <i>padre</i> Pantaleone a mis la croix
+ là où était l'épée.»</p>
+ <p>C'est le sens sinon le texte de ses paroles, car notre langue est
+ pauvre pour traduire quelques expressions un peu emphatiques du bel
+ idiome italien. Un autre moine, de l'ordre des Cordeliers, fit, sur la
+ place de la Marine et pendant plus de deux heures, le coup de feu avec
+ quatre soldats napolitains embusqués dans une construction commencée
+ presque en face du ministère des finances. Au bout de ce temps, on vit
+ un de ces soldats rallier eu toute hâte un fort peloton qui était au
+ coin du ministère. Le cordelier en conclut que, si les autres ne s'en
+ allaient pas, puisqu'ils ne tiraient plus c'est qu'il devait leur être
+ arrivé des choses graves et que leur position étant fort hasardée, vu
+ la quantité de projectiles qui pleuvaient dru comme grêle, il était de
+ son devoir, à lui, d'aller les trouver pour leur porter les
+ consolations de son ministère. Il posa tranquillement son fusil,
+ rejeta son froc en arrière et traversa la place pour disparaître dans
+ la bâtisse en question. Quelques instants après, on le vit reparaître
+ avec un blessé qu'il portait comme un enfant. Trois fois il fit le
+ même voyage, trois fois il ramena son homme; la dernière fois, à
+ l'instant où il franchissait sa barricade, la même balle qui lui
+ fracassait le bras, tuait roide l'infortuné pour lequel il se
+ dévouait. Sans s'émouvoir, il posa à terre son fardeau, lui récita les
+ prières des morts et s'en fut ensuite à l'ambulance.</p>
+ <p>Un jeune volontaire vénitien, déjà blessé assez gravement à
+ Calatafimi, se précipite à l'attaque du couvent des Benedittini et
+ s'efforce, à coups de hache, de briser une petite porte latérale
+ pouvant donner accès dans le couvent. Les balles pleuvent sur lui de
+ toutes parts, un obus vient, en ricochant, éclater au-dessus de sa
+ tête et le couvrir de gravats. En vain ses camarades le rappellent.
+ «Je ne suis plus bon qu'à être tué, leur crie-t-il, au moins, en
+ mourant, je rendrai encore un service.» Exaltés par cette intrépidité,
+ deux d'entre eux le rejoignent et cherchent à l'entraîner. En ce
+ moment, un canon de fusil passe par une fenêtre immédiatement
+ au-dessus de la porte et le malheureux reçoit le coup en pleine
+ poitrine. Ses camarades ne rapportent qu'un cadavre.</p>
+ <p>Dans les rues qui mènent à la Piazza di Bologni, la lutte fut
+ sérieuse. Les soldats royaux, comme partout ailleurs, incendiaient et
+ pillaient. Les malheureux habitants de ce quartier, éperdus d'effroi,
+ essayaient de fuir dans toutes les directions, entraînant femmes et
+ enfants; ce n'étaient partout que gémissements et lamentations.
+ Quelques hommes déterminés se réunissent en armes à l'angle d'une
+ petite impasse, en occupent la maison et s'y barricadent après y avoir
+ donné l'abri à quantité de femmes et d'enfants. Quelques instants
+ après, cette maison est attaquée; mais on s'y défend vigoureusement.
+ Les femmes, reprenant courage, font pleuvoir sur les assaillants une
+ grêle de tuiles, de vases de toutes sortes, enfin ce qui leur tombe
+ sous la main.</p>
+ <p>Une bombe vient s'abattre sur le toit, entraîne le troisième et le
+ quatrième étages, et, en éclatant, tue et blesse encore plusieurs
+ femmes et des enfants. Quelques moments après, les flammes viennent se
+ joindre aux balles napolitaines.</p>
+ <p>De huit qu'ils étaient, les assiégés ne comptent plus que cinq
+ hommes, dont un blessé. Cependant, des femmes, des enfants, des
+ vieillards les supplient de ne pas les abandonner. Il faut prendre un
+ parti; le blessé et un de ses camarades grimpent au faîte de l'édifice
+ qui menace ruine; on y hisse, les uns après les autres, les malheureux
+ réfugiés, et, lorsque tous sont à l'abri dans une maison dont l'issue
+ donne sur une rue inoccupée par l'armée royale, les trois braves gens
+ qui continuaient à lutter avec les royaux, battent eux-mêmes en
+ retraite, n'abandonnant qu'une ruine ensanglantée.</p>
+ <p>Dès le 8 juin, des débarquements de volontaires s'effectuaient un
+ peu partout.</p>
+ <p>Du 9 au 11, une petite escadre partait de Gênes. Elle se composait
+ de l'<i>Utile</i>, remorquant le <i>Charles and Jane</i>, le premier
+ commandé par le capitaine Molessa, le second par le capitaine Quain;
+ puis venaient le <i>Franklin</i>, capitaine Orrigoni, un des anciens
+ compagnons d'armes de Garibaldi dans la Plata; l'<i>Orregon</i>,
+ capitaine West; le <i>Washington</i>, dont les volontaires étaient
+ commandés par le colonel Baldeseroto. Environ 3,000 hommes étaient
+ répartis sur ces différents navires et c'était le renfort le plus
+ considérable que l'on eût encore reçu. Medici commandait en chef.</p>
+ <p>Partis à quelques heures d'intervalle, ces navires firent des
+ routes diverses pour atteindre Cagliari où était le rendez-vous
+ général. Tous y arrivèrent heureusement, excepté l'<i>Utile</i> et le
+ bâtiment qu'il remorquait.</p>
+ <p>Se trouvant dans le N.-E. du cap Corse, à environ douze milles au
+ large, ces deux navires furent approchés par une corvette à vapeur
+ battant pavillon français. Bientôt un canot accosta et un officier,
+ s'exprimant parfaitement en français, vint demander où l'on allait et
+ offrir même la remorque de son bâtiment pour gagner les côtes de
+ Sicile, si telle était la destination des navires. Ces propositions
+ furent accueillies par les volontaires aux cris de <i>Vive la
+ France!</i> <i>vive Garibaldi!</i> Toutefois le capitaine crut devoir
+ refuser la remorque offerte si galamment. Le canot retourne à son
+ bord; mais à peine est-il arrivé qu'un changement à vue s'opère sur la
+ corvette de guerre. Les mantelets des sabords, rapidement abaissés,
+ laissent apercevoir les pièces détapées et l'équipage en branle-bas de
+ combat. Le pavillon français glisse le long de sa drisse et est
+ remplacé par le pavillon napolitain en même temps qu'un coup de canon
+ à boulet signifiait aux deux navires l'ordre de stopper et d'amener
+ leurs pavillons.</p>
+ <p>L'<i>Utile</i> portait le pavillon piémontais et le <i>Charles and
+ Jane</i>, celui des États-Unis. Les capitaines se refusèrent à amener
+ leurs pavillons, mais ils durent se résigner à se laisser emmener, non
+ sans protester. Quel triste moment eussent passé les marins de la
+ <i>Fulminante</i> (c'est le nom de la corvette napolitaine), si les
+ volontaires avaient pu sauter sur son pont. Faute de mieux, ils leur
+ lancèrent toutes les malédictions que le vocabulaire italien peut
+ offrir. Pendant que la diplomatie s'occupait de cette affaire, les
+ autres bâtiments de l'expédition atteignaient Cagliari, et, de là,
+ mettaient le cap sur Castellamare, dans le golfe de ce nom, où devait
+ s'effectuer leur débarquement. Le 18 juin, en effet, on apprit à
+ Palerme l'arrivée du convoi de Medici. Un navire débarquait ses
+ troupes à Santo-Vito, et les deux autres à Castellamare. Il est aisé
+ de se figurer l'allégresse générale en apprenant l'arrivée à bon port
+ de cette petite division qui, outre trois mille hommes aguerris,
+ apportait encore dix mille fusils et une grande quantité de munitions.
+ Aux illuminations quotidiennes se joignirent immédiatement toutes
+ sortes de concerts en plein vent, des promenades aux flambeaux avec
+ force drapeaux et force <i>Viva la liberta</i>!</p>
+ <p>Le général Garibaldi était immédiatement monté à cheval pour
+ assister au débarquement de ces renforts.</p>
+ <p>Mais, vers minuit, au moment où le calme commençait à se faire,
+ grâce à la fatigue des musiciens et à l'enrouement des criards, à
+ l'instant, enfin, où les illuminations commençaient à s'éteindre et
+ les habitants à s'endormir, quelques coups de canon de fort calibre se
+ firent entendre au large et vinrent éclairer de leur lueur sinistre
+ les sommets du mont Pellegrini, ainsi que les mâtures des navires qui
+ étaient sur rade. A la première détonation, chacun dresse l'oreille; à
+ la seconde, on saute de son lit; à la troisième, on est presque
+ habillé, enfin, à la quatrième, les fenêtres et les portes commencent
+ à s'ouvrir, les femmes à trembler et les enfants à piailler. Dans les
+ rues, les factionnaires regardent si leurs amorces sont bien on place
+ et redoublent leurs cris de: <i>Sentinelles, veillez!</i> Les
+ bourgeois se groupent à chaque carrefour, et les suppositions vont
+ leur train. Dans les casernes, les clairons écorchent les airs les
+ plus variés pour appeler aux armes les volontaires. Enfin, au palais,
+ tout le monde s'inquiète, et le commandant, en l'absence du général
+ Garibaldi, commence à envoyer dans toutes les directions des
+ ordonnances à la recherche des nouvelles.</p>
+ <p>Quelle voix mystérieuse annonce tout dans ces circonstances? On
+ apprend bientôt qu'il n'est arrivé que trois navires à Castellamare.
+ Le quatrième et son remorqueur manquent.</p>
+ <p>La canonnade devient plus vive, elle semble parfois se rapprocher
+ de l'entrée du port de Palerme.</p>
+ <p>On sent s'agiter dans l'ombre toute cette ville surprise dans son
+ premier sommeil. Parmi les suppositions, la plus probable est que la
+ croisière napolitaine, après s'être emparée du navire manquant et
+ qu'elle fait semblant de combattre en ce moment, se dirigera vers ceux
+ qui débarquent. Tout le monde court et s'agite. Les postes en armes se
+ dirigent vers le quai. On entend tomber, çà et là, sur les dalles des
+ rues, les baguettes des fusils chargés par des mains encore
+ inexpérimentées. Enfin, de sourds piétinements, venant du côté des
+ casernes, indiquent que les troupes sont en marche. Malheureusement,
+ l'âme de toute l'armée est absente; le général Garibaldi est à
+ Castellamare.</p>
+ <p>Les décharges continuent toujours, plus multipliées et plus
+ rapprochées. Il est deux heures. L'inquiétude est à son comble. On se
+ voit déjà à la veille d'un nouveau bombardement.</p>
+ <p>Autour de la citadelle, on a peine à retenir les <i>picchiotti</i>
+ qui veulent se précipiter à l'assaut de ces remparts, dégarnis de
+ leurs engins de guerre, pour se venger sur les troupes napolitaines
+ des événements qu'on suppose se passer au large. Enfin, à deux heures
+ un quart, un canot arrive à force d'avirons sur le quai, et un
+ midshipman qui en débarque prévient que l'on ait à aviser les
+ autorités que le canon que l'on entend est celui d'une frégate
+ britannique qui fait l'exercice au large. Ce trait peint-il assez les
+ Anglais? Entre une et deux heures du matin, à quelques milles à peine
+ d'une ville qui vient de subir les horreurs d'un bombardement et qui,
+ encore tout en émoi, se remet à peine des terreurs du combat et de
+ l'incendie, aller faire branle-bas de combat de nuit et exercice à
+ feu! Et que dire de ces pauvres soldats napolitains enfermés dans la
+ citadelle et non moins inquiets que les habitants de la ville, car ils
+ entendaient du haut de leur bicoque désarmée les imprécations et les
+ cris de vengeance de leurs ennemis!</p>
+ <p>Que fût-il arrivé si l'on n'eût pu retenir les <i>picchiotti?</i>
+ et, quel qu'eut été le résultat de leur attaque, que de sang pouvait
+ être versé, et pourquoi? Enfin, à trois heures du matin, tout était
+ rentré dans le calme.</p>
+ <p>Le 20, au matin, le premier détachement des volontaires débarqués
+ arrivait à Palerme à cinq heures environ. C'étaient deux magnifiques
+ bataillons de chasseurs à pied, parfaitement uniformes et bien
+ équipés, armés de carabines rayées et paraissant remplis de gaieté et
+ d'entrain. Le 21 et le 22, le restant des troupes débarquées suivait
+ le mouvement et venait prendre ses casernements en ville.</p>
+ <p>L'enthousiasme avec lequel chaque nouveau corps arrivant était reçu
+ est indescriptible. Les bouquets et les applaudissements se
+ succédaient sans interruption sur la route qu'il parcourait.</p>
+ <p>Le corps des guides s'organisait rapidement. Une commission de
+ remonte avait été installée et fonctionnait avec activité. Bientôt
+ leurs deux escadrons furent complets, et on s'occupa de la formation
+ de deux régiments de hussards.</p>
+ <p>Toutes les statues rappelant l'ancien gouvernement avaient été
+ brisées dès les premiers jours, et leurs débris jetés à la mer. Le 6
+ juin, un décret du général Garibaldi faisait adopter par la patrie les
+ enfants et les familles des volontaires tués pendant la guerre.</p>
+ <p>Le 8 et le 9, une forte escadre sarde venait mouiller sur rade, et
+ apportait à Garibaldi un appui moral immense.</p>
+ <p>On avait appris les événements de Syracuse et de Catane, qui
+ étaient venus encore surexciter l'enthousiasme des habitants de
+ Palerme et des volontaires.</p>
+ <p>Le 9, on avait connaissance de l'évacuation de Trapani par les
+ troupes royales. La prison d'État du fort de Favignano, sur l'île de
+ ce nom, abandonnée par sa garnison, fut ouverte par les habitants de
+ l'île, qui s'empressèrent de mettre en liberté tous les prisonniers
+ politiques.</p>
+ <p>On apprenait aussi le pronunciamento de Girgenti, de Caltanisetta,
+ qui avaient chassé les préfets royaux et leurs troupes, organisé leurs
+ gardes nationales et ouvert immédiatement des souscriptions dont ils
+ envoyaient les fonds au dictateur.</p>
+ <p>Tout allait donc pour le mieux, et l'évacuation, qui continuait
+ grand train, allait amener bientôt la remise de la citadelle. En
+ effet, le 18 au soir, à la nuit tombante, le pavillon napolitain fut
+ amené. Le lendemain matin, vers les neuf heures, les couleurs
+ italiennes étaient hissées en tête du mât de pavillon à la porte
+ d'entrée du fort qui était lui-même remis aux délégués du général
+ Garibaldi, et occupé immédiatement par un poste de chasseurs des
+ Alpes.</p>
+ <p>Il restait cependant encore vers le môle une certaine quantité de
+ troupes à embarquer; mais à une heure, les derniers hommes
+ rejoignaient les navires, et toute l'escadre napolitaine appareillait.
+ Peu de temps auparavant avait eu lieu la remise des prisonniers
+ palermitains retenus dans le fort depuis le 4 avril. Ces prisonniers,
+ appartenant aux premières familles de la cité, étaient: le prince
+ Antonio Pignatelli, le baron di Calabria, le <i>padre</i> Octavio
+ Lanza, le marquis Santo-Giovanni, le prince Nisciemi, le prince
+ Giardinelli, le baron Rizzo, etc.</p>
+ <p>Toute la ville s'était donné rendez-vous devant la citadelle pour
+ les recevoir.</p>
+ <p>Accueillis par des cris frénétiques, les prisonniers furent portés,
+ plutôt qu'escortés, vers les voitures où leurs familles les
+ attendaient. Un long cortège d'équipages, les musiques civiles et
+ militaires de Palerme, des détachements de tous les corps de
+ volontaires et de nombreux <i>picchiotti</i> remplissaient les rues
+ avoisinantes. Dans leur parcours, jusqu'au Palais-Royal, ce ne fut
+ qu'une longue ovation. Les prisonniers étaient littéralement ensevelis
+ sous les fleurs qu'on leur jetait de toutes parts. On dansait, on
+ sautait et on s'embrassait aux abords du cortège, en tête duquel
+ marchait, ou plutôt gambadait, tout le monde a pu le voir, plus d'un
+ grave cordelier à la robe de bure qui envoyait à la fois des
+ bénédictions avec ses mains et des entrechats avec ses pieds. C'était,
+ en un mot, la folie de l'ivresse et un coup d'oeil magique. Pas un
+ cri, pas une figure qui ne fût à l'unisson de l'allégresse commune,
+ et, ce qui est plus remarquable, on n'eut pas à déplorer le plus petit
+ accident dans ce brouhaha et dans cette cohue.</p>
+ <p>De nombreux déserteurs napolitains restaient en ville, la plus
+ grande partie demandant à être incorporés dans les volontaires.</p>
+ <p>En résumé, le nombre des morts en ville était de 573; celui des
+ volontaires, de près de 300, et celui des Napolitains, de 5 à 600 tués
+ et 1,500 blessés.</p>
+ <p>Le chiffre des dégâts dans la ville s'élevait à plus de 30
+ millions.</p>
+ <p>Comme on pourrait taxer d'exagération le récit des atrocités
+ commises par les troupes royales, il est bon de citer, entre autres
+ documents, le rapport du vice-amiral anglais Mundy.</p>
+ <p>«A bord de l'<i>Hannibal</i>, à Palerme, 3 juin.»</p>
+ <p>«<i>Le vice-amiral Mundy au secrétaire de l'Amirauté.</i>»</p>
+ <p>«Je vous adresse le rapport suivant sur les dégâts et les morts
+ causés dans la ville par le bombardement. Les ravages sont
+ épouvantables. Tout un quartier, d'une longueur de mille yards sur
+ cent de large, est réduit en cendres. Des familles entières ont été
+ brûlées vivantes avec les bâtiments. Les troupes royales ont commis
+ d'horribles atrocités. Dans d'autres parties de la ville, des
+ couvents, des églises et des édifices isolés ont été détruits par les
+ bombes. On en a lancé onze cents de la citadelle sur la ville, et
+ environ deux cents des navires de guerre, sans compter les boîtes à
+ feu, la mitraille et les boulets.</p>
+ <p>«L'armistice à été indéfiniment prolongé, et l'on espère que les
+ puissances européennes s'interposeront pour empêcher une plus longue
+ effusion de sang.</p>
+ <p>«La conduite du général Garibaldi, pendant l'action et depuis la
+ suspension des hostilités, a été noble et généreuse.»</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <center>
+ <a name='III'></a><img src='images/3p063.jpg' width='435' height=
+ '300' alt='' title=''>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <h2>III</h2>
+ <br>
+
+ <p>C'est ainsi que le 30, au matin, dans la bonne ville de Palerme,
+ tout le monde se levait, aspirant à pleins poumons l'air de la
+ liberté. Ses cent quatre-vingt-dix mille habitants pouvaient causer de
+ tout impunément, et s'en donner à crier: A bas François II! A bas les
+ Napolitains! sans que le moindre sbire vînt leur mettre la main au
+ collet et les conduire, avec accompagnement de coups de trique, jusque
+ dans de jolis petits cachots bien noirs et bien infects.</p>
+ <p>Les couleurs italiennes flottaient partout, et, sauf les
+ déserteurs, il ne restait pas en ville, ni dans la citadelle, l'ombre
+ d'un guerrier du roi François II. Bien plus, afin d'effacer jusqu'au
+ souvenir de la domination napolitaine, une quantité innombrable de
+ jeunes patriotes de huit à douze ans,</p>
+ <span style='margin-left: 2em;'>La valeur n'attend pas le nombre des
+ années,</span><br>
+
+ <p>avaient attaqué, à grands coups de cailloux et de marteau, les deux
+ statues de François II et de son père que, dans un moment
+ d'épanchement, la ville de Palerme avait fait élever sur la promenade
+ de la Marine. En moins d'une heure, elles étaient réduites en morceaux
+ et leurs débris jetés à la mer. On avait seulement conservé les deux
+ têtes, dont l'une, je ne sais si c'est celle du père ou du fils, fut
+ coiffée d'une tête de boeuf à laquelle, bien entendu, on avait eu soin
+ de laisser les cornes. Ces trophées furent promenés par la ville avec
+ grand renfort de fusées et de pétards, et le soir ce fut le prétexte
+ d'une immense promenade aux flambeaux. Triste spectacle pour quelque
+ opinion que ce soit!</p>
+ <p>A partir de ce bienheureux jour, la ville commença à dépouiller sa
+ parure guerrière. Les dalles, amoncelées en barricades, durent
+ rechercher leur ancienne place et les réintégrer. Quelques-uns des
+ canons qui armaient ces fortifications passagères rentrèrent à
+ l'arsenal, tandis que d'autres, plus modestes, reprirent leur humble
+ état de bornes, car il est bon de noter que plusieurs de ces engins de
+ destruction auraient été bien plus dangereux pour leurs propres
+ artilleurs que pour l'ennemi. Après avoir servi longtemps à amarrer
+ les bateaux sur le port, ils s'étaient vus, une belle après-midi,
+ déterrés et plus ou moins volontairement forcés de reprendre de
+ l'activité. Les malheureux étaient hors d'âge cependant, et, certes,
+ avaient bien mérité les invalides à perpétuité. Il y en avait un qui
+ datait de 1666.</p>
+ <p>Toute la population, affairée, recommençait à circuler avec plus
+ d'entrain que jamais, pêle-mêle avec les <i>picchiotti</i> et les
+ volontaires garibaldiens. Mais, si le danger du bombardement était
+ passé, si l'on ne craignait plus les balles coniques napolitaines, on
+ n'était pas encore à l'abri de tout danger, et c'est le cas de dire,
+ puisque nous sommes en Sicile, qu'on était presque tombé de Charybde
+ en Scylla.</p>
+ <p>Les braves volontaires de Garibaldi eux-mêmes y regardaient à deux
+ fois avant de s'aventurer dans les rues ou les places publiques. Il
+ est, en effet, impossible de se figurer le laisser-aller plein de
+ désinvolture et d'insouciance de ces bons <i>picchiotti</i> et
+ montagnards, qui promenaient partout leurs escopettes chargées,
+ amorcées et armées. De quelque côté que l'on se tournât, en avant, en
+ arrière, sur le flanc droit ou sur le flanc gauche, on était toujours
+ sûr d'être regardé en face par une arme à feu quelconque, au chien
+ relevé, à la petite capsule brillant au soleil. Or, comme on
+ connaissait les qualités de ces armes, qui partaient très-volontiers
+ au repos, leur voisinage était peu agréable. A tout instant on
+ entendait, dans les rues, des détonations qui faisaient courir le
+ monde: c'était toujours un <i>picchiotti</i> étourdi qui, ici, venait
+ de casser la jambe à un homme, là, de tuer une femme allaitant son
+ enfant. Les plus adroits se contentaient de blesser les ânes ou de
+ briser les vitres d'un magasin.</p>
+ <p>Dans la campagne, c'était mieux encore. Une fois l'ennemi parti,
+ chacun aurait rougi de ne pas se montrer armé jusqu'aux dents. Il n'y
+ avait pas jusqu'aux maraîchers qui n'apportassent leurs choux et leurs
+ carottes en compagnie d'une canardière ou deux. Cela a duré longtemps;
+ mais les plus belles choses ont une fin. Sans froisser trop
+ ouvertement et d'un seul coup l'amour de ces braves gens pour leurs
+ armes favorites, on commença par leur signifier qu'ils n'eussent à
+ circuler dans la ville qu'avec leurs chefs particuliers. Un caporal
+ était, au moins, de rigueur. Puis on les engagea à aller promener
+ leurs armes dans les montagnes, où le grand air leur ferait du bien.
+ On ne manqua cependant pas d'offrir, à ceux qui voulaient faire au
+ pays le sacrifice de leur vie, de s'engager dans les troupes
+ régulières, ou dans la légion anglo-sicilienne. Mais c'était une
+ affaire de pure politesse, car fort peu se sentirent pris d'une
+ passion assez belliqueuse pour suivre le nouveau drapeau du pays. N'y
+ avait-il pas là, tout près, avec son grand air et sa liberté, la
+ montagne et les bandes de pillards et de voleurs de grands chemins qui
+ s'organisaient un peu partout, car les troupes royales avaient eu soin
+ de lâcher par monts et par vaux tous les voleurs, galériens et autres
+ gens déclassés qui fourmillaient dans les prisons de Palerme.</p>
+ <p>Dès le lendemain de l'évacuation, un décret municipal appela toutes
+ les corporations de la ville et toutes les pelles, pioches, brouettes,
+ pinces disponibles, à la destruction de la citadelle. Elle devait être
+ rasée de fond en comble afin d'ôter à tout jamais à une tyrannie
+ quelconque l'envie, l'idée, ou la possibilité d'un nouveau
+ bombardement. C'était quelque chose de curieux que l'entrain, et, en
+ même temps, l'inexpérience qui présidèrent au commencement de ce
+ travail. L'affluence était telle que les travailleurs, agglomérés les
+ uns sur les autres et en masse serrée sur les remparts, ne pouvaient
+ plus bouger. On fut obligé de faire des catégories. Un jour, c'était
+ le tour des cochers de fiacre, de bonne maison, de voitures de louage,
+ etc. Tant pis pour ceux qui voulaient une voiture. A quelque prix que
+ ce fût, on n'eût pas trouvé un véhicule, et les Garibaldiens qui, pas
+ plus que nos turcos, ne dédaignaient le plaisir d'une promenade en
+ carrosse, durent y renoncer et se contenter de leurs jambes. Le
+ lendemain, c'était le tour des congrégations, couvents, etc. Une
+ longue procession de cordeliers, de moines, de dominicains, voire même
+ de prêtres, marchait militairement au son d'une musique bruyante et de
+ tambours fêlés; armés, qui d'une pioche, qui d'une pelle; les petits
+ séminaristes avaient la spécialité des mannequins et des paniers à
+ gravats. Tout cela hurlant: <i>Viva Garibaldi! viva la Italia! viva la
+ liberta! viva ...</i> Il y en avait qui, sur le point de se tromper
+ par la force de l'habitude, n'avaient que le temps d'avaler la fin de
+ la phrase. Les abbés titrés et autres se contentaient de brandir des
+ oriflammes aux couleurs nationales et de jeter des bénédictions à la
+ foule qui, la bouche béante, les regardait défiler.</p>
+ <p>Un coup de canon annonçait l'ouverture et la fermeture des travaux.
+ Aussitôt la première détonation, un nuage de poussière couronnait la
+ citadelle, et ce n'était plus, aux environs, qu'une avalanche et une
+ pluie de gravats. Cela dura plusieurs jours ainsi. Mais un accident
+ troubla la fête; on ne sait par quel hasard plusieurs bombes enfouies
+ dans les décombres se prirent à éclater, et à tuer ou blesser quelques
+ travailleurs. L'enthousiasme des démolisseurs s'en ressentit et, à
+ l'avenir, des ouvriers seuls procédèrent à cette destruction. A chacun
+ son métier. Mais s'il était facile de démolir, il était moins aisé de
+ réparer. C'est à grand'peine que plusieurs rues commençaient à devenir
+ praticables. De tous côtés il fallait solidifier des édifices menaçant
+ ruine, ou achever la destruction de ceux qui, effondrés complètement,
+ n'offraient plus la possibilité d'aucune réparation. Tels étaient le
+ palais Carini, le couvent des Dominicains, le palais du duc Serra di
+ Falco, les magasins Berlioz, etc. La piazza Marina était devenue
+ impraticable à la hauteur de la rue de Tolède. Les égouts, effondrés,
+ s'étaient transformés en précipices dont il fallait se garer avec
+ soin. Une fois les illuminations éteintes, il n'était pas prudent de
+ se hasarder dans ces parages sous peine de chutes désagréables.</p>
+ <p>Il existait à Palerme, comme dans tous les grands centres, un vaste
+ dépôt d'enfants trouvés. Il y en avait de grands, de petits, de
+ moyens. Un beau jour, grâce à un officier anglais, tout cela fut
+ embrigadé, embataillonné, et on vit ce diminutif de régiment,
+ gravement armé de balais emmanchés dans des fers de piques, manoeuvrer
+ sur la piazza del Palazzo-Reale, et monter la garde avec aplomb à la
+ porte d'un couvent quelconque dont on avait fait leur caserne. Ces
+ enfants jouaient aussi carrément au militaire qu'ils jouaient,
+ quelques jours avant, à la procession et à servir la messe, et plus
+ d'un de ces bambins, partis avec les brigades expéditionnaires, fit
+ parfaitement la campagne, et se conduisit dans maintes circonstances
+ en troupier fini.</p>
+ <p>La liberté est pour tout le monde. Aussi, la population mercantile
+ de Palerme en usa-t-elle pour étriller de main de maître ces pauvres
+ volontaires qui, naturellement, affluaient dans tous les
+ établissements publics, les cafés et les restaurants. Presque
+ immédiatement, le prix des consommations doubla. Il en fut de même
+ pour tous les objets nécessaires à la vie et à l'habillement. Quelques
+ décrets cherchèrent à arrêter, mais en vain, cette tendance à la
+ rapacité, naturelle aux boutiquiers de toutes les nations, et les
+ libérateurs garibaldiens furent écorchés avec aussi peu de vergogne
+ que nos troupiers pendant la campagne d'Italie. Le moindre verre
+ d'eau, le moindre grain de mil, étaient une affaire importante.
+ Quelquefois les Garibaldiens se fâchaient; mais il faut leur rendre
+ cette justice, que jamais armée ne souffrit avec plus de modération
+ les exigences de cette race de Banians. Peu de troupes, quelque
+ régulières qu'elles fussent, auraient montré autant de patience et de
+ respect pour la propriété.</p>
+ <p>De déplorables scènes vinrent aussi, à côté de ces événements
+ héroï-comiques, attrister les honnêtes gens et les véritables
+ patriotes. D'atroces assassinats se commettaient journellement, et,
+ sous le prétexte de détruire les sbires, plus d'une vengeance
+ s'exerçait impunément. A cinq heures du soir, en pleine rue de Tolède,
+ un malheureux était massacré à la porte d'un pharmacien qui lui avait
+ impitoyablement fermé sa boutique au nez. Vainement deux ou trois
+ Garibaldiens essayèrent de le sauver, et allèrent même jusqu'à
+ dégaîner. Menacés dans leur existence par cette cohue meurtrière, ils
+ durent se résigner à laisser massacrer ce malheureux, dont le corps,
+ palpitant encore, fut traîné et précipité à la mer.</p>
+ <p>&mdash;«C'était un sbire, disait-on.&mdash;Vous croyez?&mdash;On le
+ dit.&mdash;Ah!»&mdash;C'était fini.</p>
+ <p>A côté du pont de l'Amiraglio, près du cimetière des suppliciés, là
+ où commencèrent les Vêpres siciliennes, deux hommes, une femme et un
+ enfant, poursuivis par une foule furieuse et avide de sang, furent
+ impitoyablement immolés. Le lendemain, les cadavres de ces infortunés
+ étaient encore à l'endroit où ils avaient péri, à moitié ensevelis
+ sous des moellons et des pavés.&mdash;«C'étaient des sbires.&mdash;En
+ êtes-vous sûr?&mdash;Je crois bien: celui-là était receveur pour les
+ chaises à la petite église de la piazza Marina.»</p>
+ <p>Sur ladite place, vers les onze heures du soir, à l'instant où les
+ cafés, encore pleins de monde, retentissaient de gaieté, on entend un
+ cri déchirant, un suprême appel à la pitié. Personne ne se dérange. Un
+ gamin venait de crier: «C'est un sbire qu'on écorche.» Le lendemain,
+ au matin, un cadavre était étendu au milieu de la place, la face
+ contre terre, percé de vingt coups de couteau. Quelques femmes, en
+ passant, le poussaient du pied, et toujours: «C'est un sbire!»</p>
+ <p>A la porta Maqueda, deux agents de l'ancienne police, que l'on
+ savait réfugiés dans une maison, y furent guettés avec une persistance
+ digne de tigres. Le premier qui sortit avait deux enfants et une femme
+ dont il ignorait le sort. L'inquiétude, pour lui, était pire que la
+ mort. A peine dehors, il est assailli, entraîné sur le boulevard; on
+ lui passe une corde au cou, et, quelques instants après, percé de
+ coups de couteau, le crâne brisé à coups de pierres, son cadavre était
+ jeté dans un fossé rempli d'ordures. L'autre se hasarda, vers minuit,
+ à sortir, croyant une évasion possible; il n'avait pas fait un pas
+ qu'un coup de coutelas le clouait contre la porte même, et son cadavre
+ allait rejoindre le premier.</p>
+ <p>Chaque soir, il fallait enregistrer plusieurs meurtres semblables.
+ Pas un, cependant, ne fut accompli dans une maison ou dans un domicile
+ violé.</p>
+ <p>Une Française, madame D..., habitant Palerme depuis de longues
+ années, avait recueilli, au moment du bombardement, un agent de
+ Maniscalco dont la vie était menacée. Forcée de chercher un refuge sur
+ le <i>Vauban</i>, elle laissa ce malheureux dans sa maison en lui
+ recommandant de ne pas sortir, sa vie y étant en sûreté. Mais lui
+ aussi était père, et, sans nouvelles de sa femme et de ses enfants, il
+ voulut se hasarder, la nuit venue, à gagner son domicile pour
+ embrasser sa famille.</p>
+ <p>A mi-chemin, il fut reconnu et massacré. A quelques jours de là, la
+ femme et les enfants vinrent à leur tour chercher asile chez madame
+ D..., alors débarquée du <i>Vauban</i>; Palerme était au pouvoir de
+ l'armée libérale. Deux ou trois jours se passent tranquillement, mais,
+ le quatrième, la malheureuse, allant chercher quelques provisions, est
+ reconnue et, sans un chasseur des Alpes qui dégaîna et prit bravement
+ sa défense, elle était assassinée avec son enfant.</p>
+ <p>Madame D... était encore sous l'impression de ce triste événement,
+ lorsqu'elle rencontre, dans la rue de Tolède, le général Garibaldi
+ descendant à la Marine avec deux de ses aides de camp. Sans se
+ déconcerter, elle l'aborde et lui dit: «Général, j'ai chez moi la
+ malheureuse femme et les deux enfants d'un sbire assassiné il y a dix
+ jours, et, tout à l'heure, sans un des vôtres, cette malheureuse et
+ ses deux enfants éprouvaient le même sort.</p>
+ <p>&mdash;«Madame, répondit le général, venez au palais dans une
+ heure, je vous écouterai.»</p>
+ <p>Effectivement, une heure après, madame D..., accompagnée de la
+ femme du sbire et de ses deux enfants, arrivait au Palazzo dont la
+ garde nationale lui refusait impitoyablement l'entrée, lorsque,
+ heureusement, un aide de camp survint et immédiatement l'introduisit
+ auprès du Dictateur.</p>
+ <p>Pendant le récit de ces horribles détails, le général Garibaldi
+ tenait les yeux fixés sur la pauvre femme dont le dernier enfant, âgé
+ de onze mois, était enveloppé dans un châle qu'elle serrait sur sa
+ poitrine. Après quelques instants, il se dirigea vers elle et,
+ soulevant le châle qui entourait la pauvre petite créature endormie
+ sur le sein de sa mère: «Pauvre femme! dit-il; mais, madame, soyez
+ tranquille, je la prends sous ma protection et je ferai en sorte de
+ réparer, autant qu'il est en mon pouvoir, de tristes événements
+ indépendants de ma volonté.»</p>
+ <p>Elle resta au palais où on lui donnait deux thari par jour pour
+ pourvoir à ses besoins et, plus tard, le général la fit entrer dans un
+ couvent avec ses deux enfants.</p>
+ <p>Plusieurs autres malheureuses, qui vinrent aussi se réfugier au
+ Palazzo-Reale, furent traitées de la même manière.</p>
+ <p>Cependant la partie saine de la population finit par s'émouvoir de
+ ces actes barbares. Des décrets parurent, sévères et fermes. Ce remède
+ fut inefficace. Il fallut une ordonnance aussi inexorable que les
+ actes des septembriseurs palermitains. A partir de ce jour, tout
+ individu convaincu d'avoir frappé d'une arme quelconque qui que ce
+ fût, d'avoir crié haro ou ameuté la population contre quelqu'un,
+ d'avoir arrêté illégalement quelque personne que ce fût, passait de
+ suite devant un conseil de guerre qui, séance tenante, prononçait le
+ jugement, exécutoire dans les dix minutes.</p>
+ <p>Le jour même où ce décret était affiché, un assassinat avait lieu
+ près du marché: le coupable, arrêté, était passé par les armes à trois
+ heures de l'après-midi, sur la place de la Citadelle.</p>
+ <p>Le lendemain, deux autres exemples semblables avaient lieu sur la
+ place de la Marine.</p>
+ <p>Dès lors, ces scènes de cannibales devinrent plus rares.</p>
+ <p>L'assassinat de la Bagheria vint encore cependant ensanglanter ces
+ pages de l'histoire de Palerme. Un corps de volontaires siciliens y
+ avait été mis en cantonnement. Leur commandant, jeune homme d'une
+ trentaine d'années qui depuis dix ans sacrifiait sa fortune au
+ bénéfice de la révolution projetée et qui, pendant longtemps, lors des
+ événements révolutionnaires de Sicile, avait commandé ses guérillas
+ dans la montagne, rentrait à son quartier, revenant de Palerme où il
+ avait dîné dans sa famille. Il est abordé par un de ses volontaires
+ qui lui réclame quelque argent. Le commandant lui répond qu'on ne lui
+ doit rien et qu'on ne lui donnera rien. Un instant après, trois coups
+ de feu l'étendaient roide mort. Toute la population palermitaine
+ s'émut vivement de ce nouvel acte de férocité; mais il fallut
+ plusieurs jours pour trouver et arrêter le meurtrier qui fut fusillé
+ sur la piazza de la Bagheria.</p>
+ <p>On a parlé aussi vaguement, à cette époque, d'une tentative
+ d'assassinat sur la personne même du Dictateur. Ce fait est
+ certainement controuvé.</p>
+ <p>Les volontaires continuaient à arriver en foule de toutes parts. Ce
+ n'étaient plus les aventuriers sans ressources de Marsala: c'étaient
+ de beaux soldats bien équipés, bien armés. Ils ressemblaient, à s'y
+ méprendre, à des régiments piémontais, dont ils portaient le costume,
+ légèrement modifié. Beaucoup même de leurs officiers se souciaient si
+ peu de laisser paraître leur nationalité qu'ils conservaient
+ l'uniforme, et jusqu'au numéro de leur régiment. Il est probable, ou
+ du moins on doit le supposer, que soldats et officiers avaient fini
+ leur temps ou étaient en disponibilité. Mais ce n'était certainement
+ pas pour infirmités temporaires qu'ils étaient réformés, car les uns
+ comme les autres étaient généralement des gaillards solides. Il ne se
+ passait presque pas de jour sans que quelque convoi d'hommes et
+ d'armes ne débarquât dans le port. Aussi les rues de la ville et les
+ promenades regorgeaient-elles d'uniformes étranges et variés: une
+ douzaine ou deux de zouaves, quelques turcos, des chasseurs d'Afrique,
+ des spahis, des Anglais en assez grande quantité, puis des officiers
+ de toutes les nations de l'Europe. Il finit par y en avoir tant et
+ tant qu'il fallut songer à les utiliser et à les acheminer sur divers
+ points de la Sicile.</p>
+ <p>Dans beaucoup de localités, bien des choses allaient un peu de
+ travers. On se permettait quelques escapades à l'égard des
+ propriétaires. On ne se privait même pas, à l'occasion, de les tuer,
+ de les brûler et de les piller par-dessus le marché.</p>
+ <p>Comme il n'y avait plus de police, plus de soldats et presque plus
+ de municipalité, ces espiègleries se commettaient tranquillement et
+ paraissaient devoir rester impunies. Depuis le départ des Napolitains,
+ on avait organisé quelques régiments; on les forma alors en brigades.
+ Le général Türr prit le commandement de la première division, qui
+ devait traverser la Sicile en passant par Girgenti, Caltanisetta, puis
+ gagner Catane. La seconde, commandée par le général Bixio, devait
+ suivre aussi la route de l'intérieur, mais par la montagne. La
+ troisième, sous les ordres du général Medici, devait prendre la route
+ maritime de Palerme à Messine.</p>
+ <p>Dans les derniers jours de juin, vers les quatre heures du soir, la
+ division du général Türr se formait en bataille sur la place du
+ Palazzo-Reale, où le général Garibaldi la passait en revue, et, vers
+ les sept heures, elle se mettait en marche avec une section de pièces
+ de campagne, une d'obusiers de seize pouces et quelques caissons de
+ munitions; les caissons étaient représentés par de simples charrettes
+ ornées de petits pavillons. Toute cette division avait néanmoins bonne
+ tournure. Un grand laisser-aller dominait, mais on trouvait énormément
+ de bonne volonté. On y remarquait surtout avec plaisir un superbe
+ bataillon de chasseurs à pied piémontais, un bataillon de Suisses ou
+ Bavarois, presque tous déserteurs de l'armée royale, et une belle
+ compagnie de tirailleurs indigènes. Toutes ces troupes avaient une
+ tenue assez régulière en ce qui concernait, du moins, la casaque rouge
+ et le pantalon de toile. Le képi piémontais figurait aussi
+ généralement comme coiffure. Mais, pour le fourniment, c'était une
+ autre affaire. Chacun avait organisé son havre-sac le mieux qu'il
+ avait pu. La grande sacoche en sautoir était le plus généralement
+ employée. On voyait des bidons de toute espèce, des cartouchières de
+ modèles variés, mais le tout arrangé de la manière la plus
+ commode.</p>
+ <p>Cette division traversa la ville de Palerme et prit la route de
+ Missilmeri, qui devait être sa première étape. A son passage dans les
+ rues, il y eut un vrai moment d'enthousiasme. C'est que l'on
+ comprenait que c'étaient ces volontaires qui allaient décider en
+ définitive du sort de la Sicile. Ils marchaient au-devant des troupes
+ royales, et devaient relever sur leur route le drapeau de l'ordre
+ renversé en plusieurs endroits, et planter les couleurs italiennes sur
+ les derniers points de la Sicile occupés par les troupes napolitaines.
+ Le général Türr, qui les commandait, emportait avec lui toutes les
+ sympathies de la population palermitaine. Malheureusement la maladie
+ devait bientôt l'arracher, pour quelque temps, à sa division.
+ Plusieurs jours après, à la même heure, le général Bixio partait aussi
+ avec sa brigade.</p>
+ <p>Cette dernière était beaucoup moins forte que celle du général
+ Türr. Elle comptait tout au plus quinze cents hommes, mais presque
+ tous hommes faits et soldats. Il y avait bien, par-ci par-là, quelques
+ dizaines de moines défroqués, portant haut la tête et maniant certes
+ mieux leur fusil qu'ils n'avaient manié le goupillon; mais, en résumé,
+ cette brigade paraissait plus homogène que la division du général
+ Türr. Elle n'avait pas d'artillerie, et possédait seulement quelques
+ guides pour le service d'état-major du général. Sa mission était de
+ réprimer vigoureusement les désordres qu'elle rencontrerait sur son
+ itinéraire et de courir sus, sans miséricorde, aux bandes de
+ malfaiteurs qui se montraient dans beaucoup d'endroits. Le troisième
+ corps, celui de Medici, partait ensuite par la route maritime de
+ Palerme à Messine et devait se réunir, à un endroit donné, avec celui
+ de Bixio.</p>
+ <p>On avait installé, à Palerme, une fonderie de canons qui
+ fonctionnait déjà admirablement. Une partie des cloches non-seulement
+ de Palerme, mais encore de toutes les villes de la Sicile, avaient été
+ offertes par les églises et les couvents. Il y avait de quoi fondre
+ plus de pièces qu'il n'en aurait fallu à une armée de cent mille
+ hommes, et cependant il en restait encore une telle quantité que, les
+ jours où elles se mettaient en branle et aux grandes fêtes, c'était un
+ vacarme à ne pas s'entendre.</p>
+ <p>On fut un jour bien étonné en rade. Une embarcation du port, toute
+ simple d'apparence, poussait du débarcadère et se dirigeait vers
+ l'escadre anglaise. Quelques officiers garibaldiens, en chemise de
+ laine rouge, étaient à bord de ce canot qui, bientôt, accostait
+ l'amiral anglais.</p>
+ <p>Le Dictateur allait faire une visite non officielle, puisque son
+ gouvernement n'était pas reconnu, mais de courtoisie, aux commandants
+ des stations étrangères sur rade. Du vaisseau amiral anglais, il se
+ dirigea vers le <i>Donawerth</i>, puis vers le commandant piémontais
+ qui le salua de dix-sept coups de canon lorsqu'il regagna la terre.
+ Ces visites lui furent rendues avec empressement, mais toujours en
+ écartant le caractère officiel. A cette époque aussi, le
+ <i>Franklin</i>, capitaine Orrigoni, fut envoyé en mission sur la côte
+ Sud. Il devait toucher à Trapani, Marsala, Girgenti, Alicata,
+ Terranova, et pousser jusqu'au cap Passaro. Il était chargé de
+ rapporter les fonds offerts par les provinces, de faire le sauvetage
+ d'un transport napolitain chargé de boulets et de canons, échoué entre
+ Alicata et Terranova. Il devait aussi, à son retour, coopérer, s'il y
+ avait lieu, au sauvetage du <i>Lombardo</i> à bord duquel une corvée
+ de marins et d'officiers du génie maritime avait été envoyée
+ préalablement de Palerme, et enfin y amener les délégués de toutes les
+ villes du littoral.</p>
+ <p>Il serait trop long d'énumérer tous les décrets et tous les
+ changements de fonctionnaires qui eurent lieu alors. On pataugeait un
+ peu partout, mais on cherchait cependant à faire pour le mieux.
+ L'expérience seule manquait. On n'est pas parfait. Cette armée
+ d'hommes déterminés manquait d'organisateurs. C'est à grand'peine si
+ le service médical avait pu être installé dans les différents corps.
+ Celui de l'intendance était tout à fait incomplet. On procédait,
+ autant que possible, par réquisitions. Elles étaient payées par le
+ trésor municipal; celui de l'armée était trop pauvre. On pouvait tout
+ au plus compter aux volontaires leur mise en campagne: les officiers
+ touchaient environ deux francs par jour, juste de quoi manger; le
+ reste de leurs appointements devait leur être payé en arrérages,
+ lorsque l'état de la caisse le permettrait. Quant au service des
+ hôpitaux et des ambulances, c'était encore, il faut l'avouer, ce qui
+ laissait le plus à désirer. La population palermitaine y mettait peu
+ du sien, et l'empressement était minime pour recevoir les blessés dans
+ les maisons particulières ou leur porter des secours, soit en nature,
+ soit en argent. Déjà mal organisés, les hôpitaux eux-mêmes, accablés
+ par ce surcroît de malades ou de blessés, n'offraient presque aucune
+ ressource aux malheureux qui venaient y chercher des soins et des
+ pansements.</p>
+ <p>On ne se serait jamais imaginé, certes, à voir l'égoïsme de la
+ population et sa froideur, qu'il s'agissait de leurs sauveurs ou, tout
+ au moins, de leurs libérateurs. Pas un inspecteur, pas un chef de
+ service ne surveillait les hospices ni les blessés à domicile. Ce qui
+ est pire encore, ils étaient le plus généralement oubliés dans la
+ répartition de la paye. Quelques-uns manquaient de tout et la plus
+ grande partie étaient obligés de se contenter de bien peu; heureux
+ encore lorsque le linge ne venait pas faire défaut aux blessés.</p>
+ <p>La garde nationale avait été organisée dès l'entrée de Garibaldi
+ dans Palerme; mais elle était généralement assez mal vue par lui. Il
+ n'appréciait pas au juste la valeur des services qu'elle pouvait être
+ appelée à rendre dans un moment donné. Le Dictateur disait qu'il lui
+ fallait des soldats et non des avocats. Cependant elle finit par
+ prendre un peu d'importance, car il faut convenir qu'elle montra une
+ grande fermeté en plusieurs circonstances difficiles.</p>
+ <p>Une affreuse cohue se dirigeait un soir vers la porte du
+ Palazzo-Reale en traversant la place. Des cris de mort et des
+ hurlements de vengeance sortaient de cette foule armée de toutes
+ sortes de choses et éclairée par des torches au reflet rougeâtre et
+ sanglant. Un malheureux, déjà blessé à la tête, était traîné, la corde
+ au cou, par un horrible Quasimodo, espèce de bête féroce, bossue,
+ tortue et bancale.</p>
+ <p>Les misérables qui entouraient la victime brandissaient à chaque
+ instant sur sa tête des coutelas de toute nature. On entendait, dans
+ cette foule, des sifflements inexplicables, semblables au bruit que
+ ferait une forte fusée en s'élançant dans les airs.</p>
+ <p>En voyant ce rassemblement à l'aspect sauvage, le poste de la garde
+ nationale prit les armes et, à l'instant où, arrivés vis-à-vis le
+ Palais-Royal, ces massacreurs allaient sans doute immoler leur
+ victime, le chef du poste se jeta résolument, le sabre à la main, sur
+ ceux qui serraient de plus près le pauvre diable; ses soldats en
+ firent autant pour les autres, jouant un peu de la baïonnette par-ci
+ par-là. Eu quelques moments la place était libre; les torches,
+ abandonnées par leurs porteurs, gisaient à terre et les fuyards
+ disparaissaient en toute hâte dans les rues voisines. Bien entendu, la
+ victime était restée aux mains de la garde nationale sans autre mal
+ qu'un coup de baïonnette dans la joue et un coup de couteau dans
+ l'épaule. C'était, du reste, un assez triste personnage, pis qu'un
+ sbire; c'était un traître qui avait vendu ses camarades lors de
+ l'affaire du couvent de la Ganzza. Malgré cela, Garibaldi, le
+ lendemain, lui faisait donner un sauf-conduit et le faisait embarquer
+ sur un bâtiment en partance pour Naples.</p>
+ <p>Plusieurs histoires de ce genre finirent par faire prendre la garde
+ nationale plus sérieusement par le nouveau gouvernement. Il y avait
+ aussi quelquefois des manifestations.</p>
+ <p>La manifestation est une chose assez inconnue dans notre pays.
+ C'est une coutume tout italienne. On vous dit le matin: il y aura ce
+ soir manifestation pour tel motif ou contre tel autre. A l'heure dite,
+ vous voyez une longue procession de promeneurs à pied, en voiture, à
+ cheval, qui viennent défiler sous les fenêtres de l'autorité, ou même
+ tout simplement se poser devant elles avec calme, y séjourner quelques
+ instants, puis se retirer comme elle est venue. Quelques vivat s'en
+ mêlent; mais c'est une exception. On fait une manifestation en faveur
+ d'un ministre ou contre un autre. On fait une manifestation pour fêter
+ l'arrivée d'un général ou d'un étranger de distinction. Dans ce cas,
+ les plus huppés des deux sexes, parmi les acteurs, montent dans le
+ salon du noble général ou étranger, lui adressent leurs compliments de
+ bienvenue. Alexandre Dumas, qui était logé au Palazzo-Reale, ne put
+ l'échapper, et fut le héros d'une cérémonie de ce genre. Une foule
+ enthousiaste vint, une après-midi, encombrer brusquement la place
+ vis-à-vis ses fenêtres, et s'égosiller aux cris de <i>Viva Dumas! viva
+ l'Italia! viva Dumas! viva la liberta! viva Garibaldi! viva Dumas!</i>
+ etc.&mdash;«Qu'est-ce que Dumas? disait l'un à son voisin.&mdash;Je ne
+ sais pas, disait l'autre.&mdash;C'est le frère du roi de Naples, ou
+ bien encore c'est un prince circassien accablé de richesses qui vient
+ mettre à la disposition de la liberté sicilienne ses sujets et son
+ vaisseau.» Il va sans dire que la plus grande partie connaissait
+ parfaitement notre illustre romancier; mais, dans la classe vulgaire
+ qui, généralement, ne sait pas lire, en Sicile, il n'est pas étonnant
+ que la majorité ne connût pas, même de nom, l'auteur des
+ <i>Mousquetaires</i> et des <i>Mémoires de Garibaldi</i>. En somme,
+ Dumas se prêta galamment à l'ennui de la réception qui suivit la
+ manifestation. Il trouva de ces paroles qui ne lui font jamais défaut,
+ et renvoya tout le monde content, même les musiciens qui terminèrent
+ la cérémonie par une sérénade, et auxquels il dut, à en juger d'après
+ leurs figures épanouies, distribuer quelques-uns des trésors de
+ <i>Monte-Cristo</i>. Deux ou trois jours après, Dumas quittait
+ Palerme, et faisait route, avec la brigade de Türr, pour Caltanisetta
+ et Girgenti où son yacht devait le reprendre. Ce fut un départ tout
+ militaire. Il y avait là Legray, le photographe, Lockroy, le
+ dessinateur, etc., enfin, une quatorzaine de troupiers finis, plus ou
+ moins moustachus, plus ou moins barbus, le sac au dos, le fusil à deux
+ coups sur l'épaule, et chacun avec un râtelier varié à sa
+ ceinture.</p>
+ <p>Il était trois heures du matin lorsque cette petite troupe se mit
+ en marche, les voitures et les bagages au centre, trois superbes
+ pointers anglais en éclaireurs, et le pilote du yacht à
+ l'arrière-garde. Mais revenons à Palerme.</p>
+ <p>Pendant que tous ces événements se passaient, la ville avait repris
+ son animation d'autrefois. Le commerce, qui jamais n'y a brillé
+ beaucoup, avait un certain essor, grâce aux volontaires. On se croyait
+ enfin pour toujours débarrassé des Napolitains. Cependant, une vague
+ inquiétude, causée par les nouvelles de l'intérieur, courait dans les
+ classes élevées. Il ne fallut rien moins que le départ des colonnes
+ mobiles pour calmer un peu certaines craintes, peut-être exagérées,
+ mais certainement motivées par les événements de Modica, Caltanisetta,
+ etc.</p>
+ <p>Malgré toutes ses préoccupations militaires et les ennuis que lui
+ causaient ses embarras ministériels, le Dictateur n'en trouvait pas
+ moins encore le temps de réunir ses municipalités pour essayer, sinon
+ une réorganisation complète, du moins un attermoiement qui permît
+ d'attendre, avec une certaine tranquillité, une époque plus calme. Le
+ général Orsini, ministre de la guerre, faisait de son côté tout son
+ possible pour organiser et mettre en état quelques batteries
+ d'obusiers de montagne et de pièces de campagne dont l'armée
+ libératrice avait le plus grand besoin. On formait aussi deux
+ régiments de cavalerie, et les remontes avaient fini par produire un
+ assez bon résultat pour espérer que l'on pourrait même dépasser ce
+ chiffre.</p>
+ <p>Un assez grand nombre de recrues et de nouveaux volontaires
+ arrivant chaque jour, le général Garibaldi ordonna une revue pour le 2
+ juillet, au pied du mont Pellegrini, sur le Champ-de-Mars.</p>
+ <p>A cet effet, dès trois heures du matin, toutes les troupes se
+ mirent en marche et se trouvèrent bientôt réunies sur le terrain de
+ manoeuvres. Il est impossible de donner une juste idée de ce
+ spectacle. L'emplacement, par lui-même, est quelque chose de
+ magnifique. D'un côté la mer, de l'autre le mont Pellegrini, avec ses
+ formes majestueuses et ses rochers aux tons violets, que le soleil
+ levant colorait des teintes les plus vives et les plus harmonieuses;
+ du côté de la campagne, la promenade de la Favorita et la fertile
+ vallée de la Conca-d'Oro. Les curieux étaient en petit nombre. On ne
+ se lève pas d'aussi bonne heure à Palerme, et le général Garibaldi,
+ peu désireux d'une nombreuse assistance, avait songé, avant tout, à la
+ santé des soldats en ne les exposant pas aux intolérables chaleurs du
+ milieu de la journée. Parmi les troupes qui défilèrent devant le
+ général on remarquait surtout, à leur belle tenue, les corps toscan et
+ lombard; la légion anglo-sicilienne y était représentée par son
+ bataillon de dépôt. Quant aux recrues, elles n'étaient pas brillantes:
+ il y avait beaucoup d'enfants, un grand nombre même n'étaient pas
+ armées. Telle qu'elle était, cette armée comptait encore douze à
+ treize mille hommes. Le défilé eut lieu aux cris de <i>Viva la
+ liberta! Viva Garibaldi! Viva Vittorio-Emmanuele!</i> Il est à
+ remarquer que ce dernier nom ne venait jamais qu'après celui de
+ Garibaldi.</p>
+ <p>Le lendemain de cette revue, le général Türr revenait à Palerme,
+ forcé, par la maladie, d'abandonner le commandement de sa division. Il
+ dut s'embarquer immédiatement pour Gênes et aller prendre les eaux que
+ l'état de sa blessure réclamait.</p>
+ <p>Un nouveau décret du Dictateur venait aussi, à cette époque,
+ confisquer au profit de l'État les biens d'une foule de congrégations
+ religieuses plutôt nuisibles qu'utiles, et dont l'existence devenait
+ un non-sens avec le nouvel état de choses. C'étaient, entre autres,
+ les Jésuites et les congrégations du Saint-Rédempteur. La municipalité
+ vint aussi offrir à Garibaldi, en même temps que ses remerciements, le
+ titre de citoyen de Palerme. Le conseil municipal, dans cette
+ occasion, ne dissimula pas au Dictateur que la population attendait
+ avec une vive impatience le vote de l'annexion; que cette mesure seule
+ ramènerait le calme et la sécurité dans le commerce et l'industrie, en
+ même temps qu'elle permettrait de réprimer vigoureusement les excès
+ qui, dans certains districts, ensanglantaient la révolution
+ sicilienne. Le général se montra très-reconnaissant du droit de cité
+ qu'on lui octroyait, mais, quant à l'annexion, sa réponse, quoique
+ longue, pouvait se résumer en quelques lignes:</p>
+ <p>«Je suis venu combattre pour l'Italie et non pas pour la Sicile
+ seule, et, tant que l'Italie entière ne sera pas réunie et libre, rien
+ ne sera fait pour une seule de ses parties.» Ce qui n'empêcha pas les
+ mécontents de demander l'annexion plus fort que jamais, et de voir
+ afficher dans quelques rues, sur les portes et fenêtres, de vastes
+ pancartes blanches, portant:&mdash;«Votons pour l'annexion et
+ Vittorio-Emmanuele!»</p>
+ <p>La demande du conseil municipal exprimait-elle sincèrement le voeu
+ de la nation? C'est ce que l'avenir prouvera.</p>
+ <p>A propos de placards, il en parut un jour un et des plus bizarres.
+ Un monsieur, un avocat, appelait le peuple de Palerme aux armes et à
+ la liberté en invoquant ... l'exemple des Vêpres siciliennes. Le
+ moment était en effet bien choisi pour rappeler un pareil souvenir;
+ c'était une grande preuve de tact et de bon goût! «Montrons-nous,
+ disait-il, les dignes fils des héros qui délivrèrent jadis leur
+ patrie!» Je ne sais si les Palermitains avaient conservé un culte très
+ profond pour ces héros d'un autre âge, mais la proclamation ne fit
+ lever que les épaulés chez tous ceux qui la lurent.</p>
+ <p>On avait espéré à Naples que la promesse d'une constitution et
+ l'adoption des couleurs italiennes par François II feraient sensation
+ à Palerme et dans la Sicile, et ramèneraient quelques esprits au
+ gouvernement royal. Mais le fort Saint-Elme, à Naples, et les
+ bâtiments de guerre napolitains, saluèrent seuls ces modifications à
+ une politique à jamais repoussée par l'opinion publique. Quant à
+ Palerme et à la Sicile, la nouvelle y passa tout à fait inaperçue; ce
+ ne fut pas cependant la faute du général qui la fit afficher partout;
+ elle reçut le même accueil que la proclamation de l'habile panégyriste
+ des Vêpres siciliennes.</p>
+ <p>Le moment approchait où l'armée libératrice allait sortir de
+ l'immobilité et reprendre l'offensive. Il était fortement question de
+ l'attaque de Messine sur laquelle convergeaient les colonnes
+ indépendantes. Quatre forts transports à vapeur avaient été achetés
+ par le général Garibaldi et on se disposait à les armer aussi bien que
+ possible. Ils formaient, avec ceux que l'on possédait déjà, une petite
+ escadre pouvant transporter plusieurs milliers d'hommes à la fois.
+ Trois nouveaux bâtiments vinrent encore bientôt l'augmenter. Un matin,
+ la population des quais fut stupéfaite de voir apparaître l'une des
+ plus jolies corvettes de la marine napolitaine, son pavillon à la
+ corne, mais le guidon parlementaire au mât de misaine. Elle approchait
+ toujours, traversait la rade, et venait mouiller jusque dans le port.
+ Quelques instants après, son pavillon était amené et remplacé par les
+ couleurs italiennes. Le général Garibaldi se rendit à bord, et reçut
+ le bâtiment qui lui fut remis par le commandant et la presque totalité
+ des officiers. Quant aux matelots, ils furent débarqués, et la plupart
+ s'en retournèrent à Naples. Un nouvel équipage fut formé
+ immédiatement, un commandant nommé, et le <i>Véloce</i> repartait de
+ suite en croisière, pour revenir, vingt-quatre heures après, avec deux
+ prises napolitaines, l'<i>Elba</i> et le <i>Duc de Calabre</i>.
+ C'était donc un vrai bâtiment de guerre ajouté au matériel naval dont
+ pouvait dès lors disposer le général Garibaldi.</p>
+ <p>Trois jours après, l'on apprenait l'arrivée de la colonne Medici à
+ Barcelona et la marche en avant du général napolitain Bosco.</p>
+ <p>C'est à Messine qu'il faut maintenant se transporter au plus vite,
+ cette ville va devenir le théâtre de nombreux et intéressants
+ événements.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <center>
+ <a name='IV'></a><img src='images/4p091.jpg' width='436' height=
+ '300' alt='' title=''>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <h2>IV</h2>
+ <br>
+
+ <p>Messine, à peine remise du bombardement de 1848, devait ressentir
+ le contre-coup immédiat des événements de Palerme. Plusieurs fois
+ ravagée par la peste et les tremblements de terre, celui de 1783,
+ entre autres, qui fit périr plus de quarante mille personnes, elle est
+ construite en amphithéâtre sur le bord de la mer et à peu près au
+ milieu du détroit qui porte son nom. Cette ville est partagée, dans le
+ sens de sa longueur, par deux grandes voies parallèles au quai du
+ port, la strada Ferdinanda et le Corso. Une quantité d'autres rues
+ coupent ces deux premières à angle droit et viennent aboutir sur le
+ quai. Dès qu'on a traversé le Corso, le sol s'élève rapidement et les
+ rues deviennent presque impraticables aux voitures. C'est là que sont
+ les quartiers des couvents.</p>
+ <p>Le port, qui est vaste et parfaitement à l'abri, est défendu par
+ une imposante citadelle, pentagone régulier dont chacun des bastions
+ est retranché et fermé à la gorge par une tour maximilienne. Les deux
+ qui sont sur le front de la place en regard du champ de manoeuvres de
+ Terranova sont carrées et munies de canons de gros calibre. Plusieurs
+ ouvrages y ont été ajoutés à diverses époques: entre autres une
+ batterie rasante casematée de vingt-deux pièces, construite en face de
+ la ville sur l'emplacement de l'ancien chemin couvert, et un autre
+ ouvrage allongé en forme de jetée, défendu à son extrémité par une
+ forte batterie qui commande la mer et le détroit.</p>
+ <p>Au delà de la citadelle, une étroite langue de terre, haute tout au
+ plus de deux ou trois mètres au-dessus du niveau de la mer, et appelée
+ bras de Saint-Renier, se dirige vers l'entrée du port. A son extrémité
+ se trouve un second fort qui porte le nom de San-Salvador. Trois
+ autres occupent les points culminants des collines qui avoisinent la
+ ville. On conçoit dès lors comment les habitants ne pouvaient mettre
+ le nez à leur fenêtre sans apercevoir quelques canons braqués dans
+ leur direction.</p>
+ <p>Les quais sont magnifiques et bordés de belles constructions
+ malheureusement inachevées ou en ruines. Au beau milieu un affreux
+ Neptune à jambes torses, tenant en laisse deux monstres encore plus
+ laids et plus difformes que lui qu'on décore des noms de Charybde et
+ de Scylla, se pavane sur un socle bizarre; c'est une oeuvre
+ florentine, on la prendrait plus volontiers pour celle de quelque
+ sauvage sculpteur de la Nouvelle-Calédonie. Il y a un beau jardin
+ public appelé la Flora, où l'on fait de la musique. Des églises à
+ chaque pas et autant de couvents que de maisons. Les jours de fête
+ religieuse et même à certaines heures du soir, celle de
+ l'<i>angelus</i>, par exemple, c'est un vacarme de cloches, de pétards
+ et de coups de fusil à étourdir Vulcain et ses Cyclopes. Quant aux
+ rues, elles sont dallées et assez propres au premier abord, mais elles
+ ne supportent guère un examen attentif. La cathédrale possède un
+ baldaquin en pierre dure de la plus grande richesse et d'une exquise
+ élégance. Ce monument fut commencé par le duc Roger et terminé plus
+ tard. La façade, de style ogival, est en marbre et ornée de mosaïques
+ et de bas-reliefs. Elle est malheureusement à moitié détruite.</p>
+ <p>Une charmante petite fontaine se laisse encore admirer sur la
+ place, mais dans quel état est-elle! C'est à peine si l'on peut en
+ approcher, tant les immondices et le fumier encombrent ses abords. Les
+ marbres disjoints menacent ruine, et les bas-reliefs, ainsi que les
+ gracieuses statuettes de femmes assises qui supportent la vasque
+ supérieure, sont ornés d'une telle croûte de crasse, de boue et de
+ sable, qu'on a peine à en distinguer les contours et la forme.</p>
+ <p>Elle fut édifiée en 1547 par Fra Giovanni d'Angelo. La place est
+ assez belle, du reste, et ornée de deux statues: l'une en bronze,
+ représentant Charles II à cheval, et l'autre le bon roi Ferdinand. Le
+ Corso et la strada Ferdinanda sont les promenades favorites des
+ habitants. Il y a des quantités de palais, mais ils sentent la misère
+ à dix lieues à la ronde. A part quelques exceptions, lorsque l'oeil
+ vient à plonger dans ces somptueuses habitations, on reste épouvanté
+ de ce qu'on aperçoit à l'intérieur. Une haute chaîne de montagnes,
+ appelée monts Pelore, entoure la ville et va aboutir au Faro.</p>
+ <p>Depuis le débarquement de Garibaldi à Marsala, les habitants de
+ Messine, quoique non moins exaltés que ceux de Palerme, paraissaient
+ frappés de stupeur. Plus les troupes royales arrivaient en ville,
+ venant de Palerme, Trapani, Girgenti, etc., enfin de partout excepté
+ de Syracuse, et plus on s'empressait de fermer les magasins,
+ d'emballer les marchandises et de les cacher partout où faire se
+ pouvait. On se remémorait avec crainte les horreurs du premier
+ bombardement et on en prévoyait un second pire encore et presque
+ inévitable.</p>
+ <p>La citadelle et les forts entassaient effectivement canons sur
+ canons, perçaient meurtrières sur meurtrières, blindaient leurs
+ embrasures et couvraient leurs parapets de sacs à terre.</p>
+ <p>Près de trente mille hommes défendaient ces ouvrages et formaient
+ autour de Messine, sur tous les points dominants des monts Pelore, une
+ suite de postes d'observation dont le télégraphe et le monte Barracone
+ étaient le centre et la base de défense.</p>
+ <p>Toujours en alerte, toujours sur pied et toujours en tenue de
+ campagne, ces troupes paraissaient décidées et dévouées. Le général
+ Clary, qui commandait en chef, avait l'ordre formel de n'abandonner
+ aucun des points utiles à la défense. On devait donc croire que les
+ colonnes libérales rencontreraient une résistance désespérée. Or les
+ habitants de Messine, en prévision de ces événements, avaient quelques
+ raisons de s'alarmer. Si les soldats royaux paraissaient vouloir
+ défendre leur drapeau un peu mieux qu'à Palerme, on pouvait être
+ certain que la plus grande partie se hâteraient aussi de profiter des
+ moments favorables pour renouveler les scènes de massacre et de
+ pillage qui avaient désolé Palerme et autres lieux. Aussi, tous les
+ magasins restaient-ils, depuis près d'un mois, impitoyablement fermés;
+ les rues presque désertes de jour, étaient, la nuit, entièrement
+ abandonnées. On n'y rencontrait que de longues files de factionnaires
+ tirant à tort et à travers à la moindre alerte, sans beaucoup de souci
+ de l'endroit où leurs balles allaient se loger, ni du mal qu'elles
+ pouvaient faire à des innocents.</p>
+ <p>A l'approche des colonnes de Garibaldi, la désertion, qui commença
+ parmi les troupes royales, amena un relâchement marqué dans la
+ discipline et, par suite, augmenta les craintes: dans la nuit du 23 au
+ 24 juin, quelques coups de feu, tirés par des sentinelles timorées,
+ donnent l'alarme aux postes de la ville. Plusieurs se mettent en
+ retraite sur la citadelle et, sans autre forme de procès, commencent à
+ piller les maisons. Deux habitations furent complètement saccagées;
+ heureusement les propriétaires, comme la plupart des habitants,
+ étaient absents. Ceux qui le pouvaient passaient la nuit à la campagne
+ où ils se croyaient plus en sûreté que dans la ville. Les consuls,
+ entre autres celui de France, M. Boulard, firent d'énergiques
+ remontrances au général commandant en chef qui répondit qu'il était
+ peiné de ces actes inqualifiables d'indiscipline et de ladronerie,
+ mais que malheureusement les moyens de répression lui manquaient: il
+ promit cependant de faire une enquête; on savait ce que cela voulait
+ dire.</p>
+ <p>A partir de ce jour, la panique devint générale. Les familles
+ riches affrétèrent, à quelque prix que ce fût, des bâtiments étrangers
+ à bord desquels elles embarquèrent, en toute hâte, meubles et
+ argenterie. Certains commerçants payaient jusqu'à quinze livres par
+ jour rien que le droit de rester à bord des bâtiments sur rade, sans
+ préjudice des autres dépenses; tandis que d'autres, moins riches, ne
+ pouvant retenir des bâtiments de commerce, louaient des bateaux de
+ pêche et des chalands. Les plus pauvres, emportant leurs enfants dans
+ leurs bras et leurs matelas sur le dos, se dirigèrent vers les plages
+ du Paradis, de la Grotta et du Faro qui offrirent ainsi bientôt
+ l'aspect d'une ville improvisée.</p>
+ <p>Les consuls qui avaient des bâtiments de leur nation sur rade,
+ s'empressèrent aussi d'y transporter les archives de leurs
+ chancelleries. Les autres les évacuèrent sur leur maison de campagne.
+ Le service des messageries impériales lui-même fut obligé de chercher
+ un refuge sur une mahonne installée <i>ad hoc</i>. Quant aux
+ administrations, il n'y en avait autant dire plus. Chacun s'empressait
+ de mettre la clef sous la porte et de décamper sans tambour ni
+ trompette. Le service des postes, seul, tint bon ou à peu près. Chose
+ étrange, il apportait à Messine les édits de Garibaldi que l'on
+ affichait tranquillement, et réciproquement, il remportait à Palerme
+ les décrets et journaux napolitains. Quant aux tribunaux, à la
+ municipalité, etc., un décret du général Garibaldi, publiquement
+ affiché dans les rues de la ville, leur avait enjoint de se rendre à
+ Barcelona, et tout le monde s'était empressé d'obéir, excepté le
+ directeur de la Banque qui avait prétexté la nécessité de sa présence
+ à Messine pour éluder l'ordre du Dictateur.</p>
+ <p>Les églises elles-mêmes restaient en partie fermées; c'est à peine
+ enfin si l'on pouvait se procurer les objets les plus nécessaires à la
+ vie. Le commerce maritime, de son côté, devenu complètement nul,
+ faisait, des quais une vaste solitude que rien ne venait troubler,
+ sauf les cris des factionnaires et le bruit des marches et
+ contre-marches des soldats, dans lesquels on commençait à avoir si peu
+ de confiance qu'on ne les laissait plus séjourner quarante-huit heures
+ dans le même endroit.</p>
+ <p>Le 14 juillet, plusieurs bateaux calabrais, ayant à bord des
+ volontaires, débarquaient à un mille et demi de la ville, sur la route
+ de Taormini, et les hommes se répandaient isolément dans la
+ campagne.</p>
+ <p>Les troupes royales, en observation dans les environs, ne les
+ virent pas ou ne voulurent pas les voir.</p>
+ <p>Ces volontaires devaient, aussitôt la retraite de l'armée
+ napolitaine sur Messine, se précipiter dans la ville, en barricader
+ les rues et empêcher ainsi la rentrée des troupes royales.</p>
+ <p>La cité ressemblait à un tombeau. Presque toutes les troupes furent
+ à ce moment dirigées vers la montagne. Des bandes de <i>picchiotti</i>
+ avaient apparu sur les sommets du mont Castellamare et dans les ravins
+ environnants; ils échangeaient même, de temps en temps, des coups de
+ feu avec les avant-postes royaux, qu'ils commençaient à inquiéter
+ chaque jour.</p>
+ <p>Le général Medici, arrivé depuis plusieurs jours à Barcelona avec
+ sa colonne, publia le 6 juillet une proclamation adressée aux soldats
+ napolitains et dans laquelle il leur représentait leur cause comme
+ perdue et les appelait à la liberté. Il avait avec lui quelque chose
+ comme trois mille hommes. Les troupes royales occupaient Spadafora et
+ le Jesso, séparées par trois ou quatre milles à peine de la brigade de
+ Fabrizzi. On annonça, le 15, le débarquement, du général Cosenz à
+ Olivieri, petite ville située à dix-huit milles de Milazzo et près de
+ Poti. Il avait avec lui, disait-on, huit bateaux à vapeur, dont le
+ <i>Véloce</i>, le tout amenant deux ou trois mille hommes. Le soir
+ même, il faisait sa jonction avec le général Medici.</p>
+ <p>Le chiffre de l'armée nationale, prête à commencer les opérations,
+ s'élevait donc à environ six mille soldats, sans compter les
+ guérillas. On apprenait, en même temps, l'arrivée à Catane de
+ l'ancienne division du général Türr, commandée alors par le général
+ hongrois Ehber. La colonne de Bixio, arrivée de son côté à
+ San-Placido, ne comptait pas plus de cinq ou six cents hommes.</p>
+ <p>Pendant ce temps, le corps du général Bosco était parti de Messine
+ le 14, vers trois heures du matin, et s'avançait sur Spadafora en
+ trois colonnes, la première longeant la mer pour donner la main à la
+ garnison de Milazzo, la deuxième suivant la route consulaire, et la
+ troisième se dirigeant sur les derniers contre-forts de la montagne.
+ Cette petite armée comptait quatre bataillons de chasseurs à pied,
+ plusieurs escadrons de chasseurs à cheval et de lanciers, et deux
+ batteries d'artillerie.</p>
+ <p>Les avant-postes de l'armée libératrice se replièrent devant les
+ troupes royales, prenant position à Linieri et Meri, bourgades à trois
+ milles environ en avant de Barcelona.</p>
+ <p>Pendant que le général Medici exécutait ce mouvement de feinte
+ retraite, le général Fabrizzi prenait la traverse de Saponara, de
+ manière à gagner, par les Fiumares, les hauteurs d'Antellamare, et de
+ couper de sa base d'opérations la colonne expéditionnaire du général
+ Bosco. Le départ précipité des troupes royales pour la montagne
+ donnait beaucoup de chances à ce mouvement. Chaque pas en avant de
+ l'armée libérale venait augmenter l'appréhension des habitants de
+ Messine. Cependant, il était évident que tant que les bâtiments de
+ guerre étrangers seraient dans le port, entre la ville et la
+ citadelle, et qu'on ne les aurait pas sommés de se retirer ainsi que
+ les bâtiments de commerce, le bombardement ne pourrait avoir lieu.</p>
+ <p>Les navires de guerre sur rade étaient alors la frégate à vapeur le
+ <i>Descartes</i>, le <i>Scylla</i>, corvette anglaise à hélice, une
+ corvette autrichienne, enfin, une frégate piémontaise à hélice. Ces
+ quatre navires avaient choisi leur mouillage de telle façon qu'ils
+ interceptaient tout le champ de tir entre la citadelle et la ville.
+ Lors d'un ras de marée, qui eut lieu vers le 10 ou le 11, les
+ corvettes autrichienne et anglaise crurent devoir quitter le port et
+ aller mouiller en rade. Mais, dès le lendemain, à la suite d'une
+ espèce d'invitation officieuse aux autres bâtiments de guerre de
+ suivre l'exemple des deux premiers, la corvette anglaise rentrait dans
+ le port, et reprenait son ancienne place, entre le <i>Descartes</i> et
+ la frégate piémontaise qui était la plus rapprochée de terre.</p>
+ <p>Il y avait sans cesse, parmi les troupes royales, des alertes du
+ dernier plaisant. Une nuit, sur le monte Barracone, les troupes qui y
+ campaient prirent les armes, et, pendant plus de deux heures, firent,
+ dans toutes les directions, des feux féroces; feux de bataillon, feux
+ de peloton, rien n'y manqua, qu'un ennemi. On croyait, en ville, à une
+ affaire des plus sérieuses.</p>
+ <p>Une autre nuit, deux bateaux caboteurs autrichiens, chargés de
+ vivres pour la citadelle même, ne purent étaler le courant dans le
+ détroit et se trouvèrent drossés sur la plage entre la citadelle et le
+ fort de la Pointe. Un chemin couvert, longeant cette plage, reliait
+ les deux forteresses et chaque nuit deux ou trois bataillons y
+ restaient de service en prévision d'un débarquement de
+ Garibaldiens.</p>
+ <p>En voyant ces deux bateaux s'approcher du rivage et bientôt après
+ s'échouer, les guerriers de François II commencent une fusillade
+ d'enfer sur ces malheureuses barques. En vain les matelots leur crient
+ qu'ils sont des amis; en vain leurs propres officiers leur hurlent aux
+ oreilles: <i>Basso et fuoco!</i> quand ils obtiennent à grand'peine
+ que le feu cesse d'un côté, il recommence d'un autre avec plus
+ d'acharnement, et cependant on ne leur rendait pas un seul coup de
+ fusil. Le feu dura plus de deux heures, les balles arrivaient jusqu'à
+ bord des bâtiments de guerre en rade, c'est-à-dire dans une direction
+ diamétralement opposée à celle où se trouvaient les navires suspects.
+ Enfin, le calme se rétablit.</p>
+ <p>Le lendemain matin, ces deux malheureux bateaux, remorqués par des
+ embarcations qu'on leur avait envoyées, rentraient dans le port,
+ criblés de balles, leur gréement haché, leurs voiles en lambeaux et,
+ ce qui rend cette plaisanterie fort triste, la moitié de leurs
+ équipages tués ou blessés, malgré la précaution qu'ils avaient prise
+ de descendre à fond de cale.</p>
+ <p>Le 17, au soir, une partie de la colonne de gauche du général Bosco
+ marchait en <i>dépendant</i> sur sa gauche, lorsque ses vedettes
+ rencontrèrent celles de Medici, et engagèrent un feu très-vif. Chaque
+ parti faisant soutenir ses avant-gardes, il s'ensuivit un combat en
+ règle. L'affaire continua assez tard dans la nuit. Les troupes de
+ Bosco se retirèrent vers Milazzo, emmenant quelques prisonniers, dont
+ un capitaine, et laissant sur le terrain pas mal de morts et de
+ blessés. De leur côté, les Garibaldiens avaient fait aussi un assez
+ grand nombre de prisonniers, et ils avaient moins de monde hors de
+ combat. C'est à ce moment même que Garibaldi, quittant brusquement
+ Palerme le 18, s'embarquait sur le <i>City of Alberdeen</i> avec un
+ millier d'hommes et mettait le cap sur Milazzo. Le brave chef de
+ l'armée indépendante avait flairé la poudre et il venait tomber sur le
+ champ de bataille juste à point pour enlever ses volontaires et
+ ajouter la victoire de Milazzo à celles de Calatafimi et de
+ Palerme.</p>
+ <p>Lors de l'affaire du 17, les troupes napolitaines avaient un grand
+ avantage sur celles de Medici, en ce qu'elles avaient du canon et
+ tiraient à boulets creux sur un ennemi à découvert et sans artillerie.
+ On racontait de différentes manières le commencement de cette petite
+ action. En rapportant toutes les versions, on est certain de
+ rencontrer la véritable.</p>
+ <p>On disait d'abord qu'un petit convoi, appartenant au corps de Bosco
+ et composé d'une cinquantaine de mulets chargés de farine, avait été
+ attaqué et enlevé dans l'après-midi par quelques avant-postes
+ siciliens. Un détachement napolitain fut envoyé pour le reprendre. De
+ là, bataille.</p>
+ <p>Suivant d'autres, le général Bosco avait confié à un major un poste
+ important que celui-ci abandonna presque immédiatement. Arrêté par
+ ordre de son général, il fut enfermé dans le château de Milazzo. En
+ vrais soldats napolitains, les royaux commencèrent à s'ameuter et à
+ crier haro sur le général Bosco, exigeant la mise en liberté immédiate
+ de leur major. Mais ce n'était pas le compte du général qui, peu
+ facile à intimider, commença par ramasser quelques troupes d'élite et
+ apaisa rapidement cette mutinerie; puis, prenant en personne le
+ commandement de deux bataillons, s'en alla bravement reprendre le
+ poste abandonné qu'occupaient déjà quelques hommes de Medici. Ne
+ voyant pas motif sérieux pour le garder quand même, il se retira, de
+ sa propre volonté, ou, suivant la version opposée, il fut forcé de
+ l'abandonner. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans cette affaire,
+ les Napolitains eurent quinze hommes tués et cinquante blessés. On
+ leur fit une soixantaine de prisonniers. Les pertes des Siciliens ne
+ furent que de dix hommes tués, trente-cinq blessés et vingt-sept
+ prisonniers.</p>
+ <p>Ces récits variés s'appliquent-ils à une seule affaire ou à
+ plusieurs? Les deux bulletins de Medici, ci-joints, feraient pencher
+ pour la seconde hypothèse.</p>
+ <span style='margin-left: 2em;'>«Barcelona, 17 juillet, sept heures
+ quinze minutes du soir.</span><br>
+
+ <p>«L'ennemi a tenté de tourner mon extrême droite. J'ai envoyé contre
+ lui quatre compagnies. Combat très-vif. L'ennemi, fort de deux mille
+ hommes, avec artillerie et cavalerie, a été repoussé et s'est retiré à
+ Milazzo. Notre perte est de sept morts et divers blessés, celle de
+ l'ennemi est beaucoup plus forte; il a laissé aussi quelques
+ chevaux.</p>
+ <span style='margin-left: 4em;'>«<i>Signé</i>: MEDICI.»</span><br>
+ <br>
+ <span style='margin-left: 2em;'>«Deuxième bulletin.&mdash;17 juillet,
+ deux heures avant minuit.</span><br>
+ <br>
+ <span style='margin-left: 4em;'>«Medici au Dictateur.</span><br>
+
+ <p>«L'ennemi renouvelle l'attaque avec une plus grande énergie et de
+ plus grandes forces. Le combat dure depuis plus de deux heures avec un
+ feu nourri, continu, vif, imposant. L'ennemi a bombes et canons. Avec
+ des positions bien choisies, il résiste énergiquement. Deux charges
+ des nôtres à la baïonnette décident de la journée.</p>
+ <p>«L'ennemi se retire à Milazzo; il a souffert de graves pertes en
+ morts et en blessés. Nous avons peu de morts, mais bon nombre de
+ blessés. Nous avons fait quelques prisonniers. L'esprit des
+ volontaires est admirable.</p>
+ <span style='margin-left: 4em;'>«<i>Signé</i>: MEDICI.»</span><br>
+
+ <p>Avant d'en venir au combat de Milazzo, il est nécessaire de donner
+ quelques détails topographiques sur le champ de bataille.</p>
+ <p>La ville de Milazzo est située à l'entrée d'une presqu'île étroite
+ et plate. A toucher la ville une courte chaîne de collines, sur le
+ premier mamelon de laquelle se trouve le château de Milazzo, s'élève
+ et s'étend jusqu'au bout de la presqu'île sur un développement
+ d'environ deux kilomètres. Tout à fait à l'entrée de la presqu'île,
+ avant la cité, à travers un terrain sablonneux et couvert de roseaux,
+ se faufile une petite rivière sur laquelle est jeté un pont d'une
+ seule arche. Tous les alentours sont obstrués par des roseaux à tiges
+ élevées; au delà, quelques terrains sablonneux, traversés par la route
+ consulaire qui vient aboutir à l'entrée du pont, s'étendent jusqu'aux
+ terres cultivées qui montent en pentes insensibles vers Barcelona. Le
+ pays est couvert de vignobles et les champs sont presque tous entourés
+ de murs de pisé et de terre d'une hauteur moyenne d'un mètre ou un
+ mètre cinquante, sur lesquels croissent d'épais cactus aux épines
+ acérées. Après les engagements du 17 et du 19, les troupes royales
+ occupaient la route consulaire et les positions environnantes,
+ l'artillerie avait pris position sur la route, et, en tête du pont,
+ une fortification passagère, armée de canons, assurait la retraite en
+ cas de besoin.</p>
+ <p>Les troupes de Medici, dans la plaine en avant de Barcelona,
+ étaient séparées des troupes royales par deux milles environ; mais les
+ tirailleurs étaient à peine à quelques centaines de mètres les uns des
+ autres.</p>
+ <p>Le 20, vers cinq heures du matin, on entendit sur la droite des
+ Garibaldiens, à la hauteur des avant-postes du centre napolitain,
+ quelques coups de feu dont la fumée se confondait avec les légères
+ vapeurs qui s'exhalaient de la terre. Cette fusillade s'étendit
+ bientôt sur le front d'une partie de l'armée. A cinq heures et demie,
+ la mousqueterie, devenue très-vive, annonçait de part et d'autre un
+ engagement sérieux.</p>
+ <p>Le feu devint bientôt général. Une affaire décisive était engagée à
+ un mille et demi de Milazzo et sur une étendue de deux milles
+ environ.</p>
+ <p>La légion anglo-sicilienne, commandée par le colonel anglais Dunn,
+ fut une des premières et des plus sérieusement aux prises avec
+ l'ennemi.</p>
+ <p>L'armée nationale, privée d'artillerie et obligée de lutter contre
+ des troupes qui avaient choisi d'avance leurs positions, se tenant à
+ couvert et trouvant partout des abris pour ses tirailleurs, avait,
+ dans le principe, un désavantage marqué. Ce n'était que par des
+ prodiges de valeur qu'elle pouvait espérer égaliser les chances du
+ combat. A la suite d'un mouvement en avant très-prononcé qu'elle
+ exécuta rapidement et avec audace, il y eut un temps d'arrêt causé par
+ plusieurs décharges successives de mitraille. Le désordre, se mettant
+ alors de la partie, obligea les libéraux à battre en retraite pour se
+ rallier et sortir de la zone de feu dans laquelle ils s'étaient
+ engagés.</p>
+ <p>On se reformait lentement. Ces décharges écrasantes avaient serré
+ le coeur des volontaires. Lorsque tout à coup, le cri de: «Voilà
+ Garibaldi!» se répète d'un bout à l'autre des lignes. Un régiment
+ piémontais, arrivant tout frais sur le champ de bataille, se précipite
+ en avant tête baissée, Garibaldi le précède; il est suivi par tout le
+ reste de l'armée qui se reforme comme elle peut en marchant en avant.
+ Le combat se rétablit. La route consulaire abordée à la baïonnette est
+ enlevée et les troupes royales sont rejetées vers le rivage. Mais là,
+ chaque champ est une redoute qu'il faut forcer. Ces diables de haies
+ sont infranchissables. Il faut les abattre à coups de crosse et couper
+ les cactus à coups de sabre. L'ennemi, en fuyant, a abandonné une
+ pièce sur la route, le général Garibaldi, qui en ce moment n'a auprès
+ de lui que Missori et deux ou trois guides, l'aperçoit, et on
+ s'empresse de la jeter dans le fossé, ne pouvant l'emmener; car, au
+ même moment, une dizaine de braves lanciers de l'armée napolitaine
+ faisaient une charge pour tâcher de dégager leur pièce et de la
+ ramener. Après avoir parcouru deux ou trois cents mètres et passé à
+ côté de Garibaldi et de ses compagnons sans y prendre garde, ils
+ revenaient, renonçant à l'espoir de retrouver leur canon, lorsqu'ils
+ aperçurent le général et se précipitèrent, la lance baissée, sur le
+ petit groupe d'hommes qui l'entourait.&mdash;Pends-toi, brave Dumas,
+ tu n'étais pas là pour raconter ce combat digne de
+ d'Artagnan!&mdash;D'un coup de revers de sabre, le général Garibaldi
+ abat presque la tête du major qui commandait les lanciers. Missori tue
+ le second et le troisième. Les autres s'espadonnent avec les guides.
+ En résumé, huit lanciers et huit chevaux restent sur le carreau et le
+ Dictateur s'élance vers de nouveaux hasards.</p>
+ <p>Les volontaires avancent toujours avec intrépidité, les Napolitains
+ ne cèdent que pied à pied. Les terrains conquis sont couverts de morts
+ et de blessés parmi lesquels il y a bien plus de volontaires que de
+ soldats royaux. Ou arrive enfin aux roseaux où l'on se bat à bout
+ portant.</p>
+ <p>Encore refoulés, les Napolitains se précipitent vers l'isthme et le
+ pont, suivis de près par les Garibaldiens. Mais à ce moment, la
+ batterie du pont se démasque et fait pleuvoir sur ceux-ci une grêle de
+ mitraille. C'est là que leurs pertes furent le plus sensibles. Il est
+ impossible d'aller de l'avant sous cette pluie de biscaïens et
+ cependant un plus long temps d'arrêt compromet le succès de la
+ journée. Le Dictateur paraît et, en même temps que le cri de Vive
+ Garibaldi! sort de toutes les bouches, toutes les poitrines s'élancent
+ au feu; la batterie est escaladée, quelques pièces, attelées à la
+ hâte, fuient au galop de leurs chevaux; mais deux canons restent au
+ pouvoir des assaillants. Les uns et les autres arrivent pêle-mêle sur
+ l'isthme. De tous côtés la ville est envahie. Pourchassés dans les
+ rues, les royaux se hâtent de gravir les rampes du château et se
+ réfugient dans la forteresse, aux acclamations des volontaires.
+ Ceux-ci, après l'avoir tournée, attaquent et enlèvent immédiatement
+ deux tours et une demi-lune, en face de la porte principale du
+ château, vers l'intérieur de la presqu'île. Le <i>Véloce</i> était
+ venu aussi prendre sa part du combat et tirait à boulet sur l'armée
+ royale. Un instant le général Garibaldi se rendit à bord; et, au
+ moment où les Napolitains essayaient une sortie du château, plusieurs
+ volées de mitraille lancées par les grosses pièces du bord les
+ arrêtèrent court et les forcèrent à rentrer au plus vite dans la
+ place.</p>
+ <p>Telle était la situation à cinq heures et demie du soir. Le reste
+ des troupes royales était enfermé et bloqué dans la citadelle de
+ Milazzo, tandis que sur les hauteurs, du côté de Spadafora et du
+ Jesso, on apercevait des colonnes napolitaines s'éloignant en toute
+ hâte dans la direction de Messine.</p>
+ <p>Le soir, Milazzo était occupée par une division de l'armée
+ sicilienne et toutes les rues, routes et chemins aboutissant à la
+ citadelle, barricadés et défendus par de forts détachements.</p>
+ <p>Pendant le combat, on avait aperçu au large deux grands navires de
+ guerre croisant sans pavillon. Au premier abord, le chiffre des pertes
+ du côté des Garibaldiens fut estimé à près de 800 hommes hors de
+ combat.</p>
+ <p>Les Napolitains n'en accusèrent qu'environ 300.</p>
+ <p>Voici les deux bulletins du quartier général garibaldien:</p>
+ <span style='margin-left: 4em;'>«Camp national de Meri, le 20
+ juillet.</span><br>
+
+ <p>«Ce matin à six heures commençait un échange de coups de fusil; on
+ crut d'abord à une affaire d'avant-postes, mais ce fut bientôt une
+ mêlée générale. Les royaux avaient de l'artillerie, les nôtres en
+ manquaient. La mêlée fut terrible: les royaux étant à l'abri, les
+ nôtres se battant à découvert. Un moment la position parut difficile;
+ mais au nom magique de Garibaldi, les nôtres s'étant élancés comme des
+ lions, les positions furent enlevées, et, à trois heures vingt-cinq
+ minutes, nos troupes entraient à Milazzo, après s'être emparées de
+ cinq pièces d'artillerie, dont trois conquises pendant le combat, hors
+ des murs, et les deux autres à l'entrée.</p>
+ <p>«Le vapeur le <i>Véloce</i> canonna le fort, où les royaux se
+ renfermèrent, toujours poursuivis à la baïonnette; ils y sont pressés
+ comme dans un baril d'anchois.</p>
+ <p>«Les nôtres ont pris ensuite la première porte du fort et un
+ bastion, où notre drapeau flotte sur une tour.</p>
+ <p>«Nous devons déplorer des pertes graves; celles des royaux sont
+ énormes. On regarde comme certain la reddition du fort et de la
+ colonne entière. A l'instant arrive un renfort pour nous avec des
+ canons rayés. Les soldats de Spadafora se retirent au Jesso.»</p>
+ <span style='margin-left: 4em;'>«Deuxième bulletin.&mdash;21
+ juillet.</span><br>
+
+ <p>«Hier, à six heures du matin, la lutte s'engagea à Milazzo, et elle
+ ne finit qu'à huit heures du soir. La mêlée fut terrible. On
+ combattait sur toute la ligne. Il y eut un grand carnage des
+ bourbonniens qui se battaient avec beaucoup de ténacité, de sorte
+ qu'il fallut gagner du terrain pied à pied sous une pluie de
+ mitraille. Le champ de bataille, couvert de cadavres ennemis et de
+ bagages de toutes sortes, avec cinq canons, fut enfin conquis aux cris
+ de: <i>Vive l'Italie! vive Garibaldi!</i></p>
+ <p>«Nos jeunes gens ont rivalisé d'enthousiasme avec les braves de la
+ légion Garibaldi, qui a été la première au combat et la première à
+ courir à la baïonnette pour forcer Milazzo et s'emparer aussi des
+ premier et deuxième réduits de la forteresse, toujours la baïonnette
+ dans les reins des bourbonniens.</p>
+ <p>«Nos pertes n'ont pas été excessives. La légion Garibaldi a eu
+ quelques hommes légèrement blessés; nos jeunes gens ont aussi un peu
+ souffert, mais les pertes des braves du continent ont été sensibles.
+ D'énormes dommages ont frappé, l'ennemi qui, en fuyant, a été acculé
+ aux redoutes et de là dans le reste de la forteresse. Il a été
+ poursuivi jusque-là, et on a coupé les conduites d'eau.</p>
+ <p>«Ce matin 21, le <i>héros</i> Bosco s'est présenté au Dictateur et
+ a demandé à sortir avec les honneurs de la guerre. «Non, a répondu
+ Garibaldi, vous sortirez désarmés, si cela vous plaît.»</p>
+ <p>«Fabrizzi et Interdonato ont marché sur le Jesso par ordre du
+ généralissime. L'ennemi, qui occupait cette position, s'est retiré
+ aussitôt vers Messine.</p>
+ <p>«Le Dictateur, dans un combat de cavalerie à Milazzo, a d'un revers
+ de son sabre fait sauter le bras et l'épée au major du corps
+ napolitain, qui le poursuivait; après quoi la cavalerie napolitaine a
+ été dispersée et, détruite. Juste punition d'une opiniâtreté
+ fratricide.</p>
+ <p>«Vive l'Italie! Vive Victor-Emmanuel!»</p>
+ <p>Le soir même du combat, et malgré l'insuffisance du service
+ d'ambulance, tous les blessés furent relevés, aussi bien ceux des
+ Napolitains que ceux de l'armée libérale, et transportés, partie à
+ Barcelona partie dans les maisons de Milazzo qui étaient restées
+ presque désertes: tous les habitants s'étant réfugiés sur l'extrémité
+ de la presqu'île où se trouvent une grande quantité de villas.</p>
+ <p>Le consul d'Angleterre s'était empressé de mettre sa maison à la
+ disposition du général Garibaldi et de son état-major. Toute la nuit,
+ la ville fut illuminée par les volontaires. Le premier soin de
+ Garibaldi, après avoir pensé à ses blessés, fut de donner l'ordre au
+ général Fabrizzi et au chef de guérillas Interdonato de marcher avec
+ leurs troupes sur le Jesso, vers les plus proches versants de la
+ ceinture de montagnes qui entoure Messine, pour obliger les troupes
+ qui battaient en retraite de Spadafora à gagner cette ville au plus
+ vite, et inquiéter, par ce mouvement, les troupes royales dans le cas
+ où elles chercheraient à faire une pointe pour dégager le général
+ Bosco.</p>
+ <p>Le 21 et le 22, on commença, du côté de l'armée nationale, quelques
+ travaux d'attaque contre le château.</p>
+ <p>Manquant d'artillerie de siége, le général Garibaldi était résolu à
+ procéder par la mine contre les défenses de la place. De son côté, le
+ château envoyait des boulets et de la mitraille partout où il
+ apercevait un assaillant. Le 23, au matin, trois bâtiments de commerce
+ français, le <i>Charles-Martel</i>, la <i>Stella</i> et le
+ <i>Protis</i>, frétés par le gouvernement napolitain, arrivaient sur
+ la rade de Milazzo, chargés de vivres et de munitions pour l'armée
+ royale. Grand fut l'étonnement du premier des capitaines de ces
+ navires, M. de Salvi, commandant le <i>Protis</i>, en débarquant, de
+ se voir conduit au général Garibaldi, quand il croyait rencontrer le
+ général Bosco.</p>
+ <p>Après avoir expliqué au Dictateur quelle était sa mission, il lui
+ demanda à retourner à son bord pour décider avec les capitaines des
+ deux autres navires ce qu'ils avaient à faire. En ce moment, l'aviso à
+ vapeur de guerre, la <i>Mouette</i>, commandant Boyer, qui se rendait
+ à Messine et devait toucher à Milazzo, mouillait à côté du
+ <i>Protis</i>. Le commandant Boyer s'était à juste titre ému de la
+ fausse position dans laquelle se trouvaient, ces trois bâtiments
+ français. Après avoir convoqué les capitaines et apprenant que le
+ général Garibaldi les laissait entièrement libres de leurs manoeuvres,
+ il les engagea à faire route pour Messine.</p>
+ <p>M. de Salvi qui, indépendamment du transport qu'effectuait son
+ navire, avait une mission particulière de la cour de Naples, déclara
+ alors au commandant de la <i>Mouette</i> qu'il croyait de son devoir,
+ avant d'appareiller, de faire tout son possible pour communiquer avec
+ le chef de l'armée royale.</p>
+ <p>Quelques instants après, la <i>Mouette</i> continuait sa route sur
+ Messine et le <i>Charles-Martel</i> et la <i>Stella</i> la suivaient
+ de près. Quant au capitaine du <i>Protis</i>, il se faisait débarquer
+ et retournait chez le général Garibaldi; celui-ci s'empressa de lui
+ donner l'autorisation de se rendre à la citadelle pour accomplir sa
+ mission. Il le chargea même, de son côté, d'un projet de capitulation
+ qu'il devait soumettre au général Bosco. Garibaldi offrait la liberté
+ aux officiers, mais il demandait que les troupes restassent
+ prisonnières de guerre. De plus, il faisait prévenir le commandant de
+ l'armée royale que deux mines étaient assez avancées pour rendre
+ certaine l'ouverture de plusieurs brèches et que, s'il refusait la
+ capitulation, on serait forcé de recourir à ce moyen. M. de Salvi
+ était accompagné d'un clairon avec drapeau blanc et d'un officier,
+ afin de pouvoir, sans encombre, arriver à sa destination. Ce ne fut
+ qu'après deux ou trois appels de clairon que deux officiers
+ napolitains, sortis par la poterne, vinrent s'informer de ce que
+ désirait le parlementaire et, sur son explication, le prièrent
+ d'attendre quelques instants pour qu'ils pussent aller rendre compte
+ de sa demande d'introduction au général Bosco.</p>
+ <p>Dix minutes après, ils étaient de retour. Le clairon et l'officier
+ devaient rester où ils étaient. On banda les yeux à M. de Salvi et on
+ ne lui enleva son bandeau que dans la chambre même du général
+ Bosco.</p>
+ <p>La conversation s'engagea en italien. Mais M. de Salvi ayant dit
+ qu'il était Français, le général s'excusa de lui avoir fait bander les
+ yeux, quoique ce fût une des exigences de la guerre. Après avoir
+ accompli sa mission, M. de Salvi fit part au général des propositions
+ de Garibaldi. «C'est impossible, lui répondit Bosco, moi et mes
+ soldats nous tiendrons dans la place, et jusqu'à la dernière extrémité
+ je n'abandonnerai ni ma troupe, ni la forteresse.</p>
+ <p>«Bien plus, ajouta-t-il, que le général Garibaldi m'indique
+ l'emplacement de sa mine, et j'irai le premier m'y faire tuer à la
+ tête de mes soldats.» En le congédiant, il dit à M. de Salvi que, sans
+ un ordre formel de son gouvernement, il ne rendrait jamais la
+ place.</p>
+ <p>Le capitaine du <i>Protis</i> fut reconduit les yeux bandés, comme
+ il était venu, jusqu'à l'endroit où il avait laissé son escorte, et
+ vint de suite transmettre au Dictateur la réponse du commandant des
+ troupes royales. Garibaldi, appréciant la fermeté de Bosco et ayant
+ hâte d'en finir afin de pouvoir diriger ses troupes sur Messine et
+ éviter les lenteurs et l'effusion de sang que pouvait entraîner une
+ attaque de vive force, pria M. de Salvi de retourner auprès du général
+ Bosco et de lui porter de nouvelles conditions. Le capitaine accepta
+ avec empressement cette mission conciliatrice; il pria toutefois
+ Garibaldi de lui donner son ultimatum par écrit.</p>
+ <p>Cette nouvelle tentative n'eut pas plus de succès que la première.
+ Le commandant de la citadelle déclara nettement que sa position
+ n'était pas assez précaire pour l'obliger à accepter de telles
+ propositions, qu'il devait attendre les ordres de son gouvernement, et
+ que, dans tous les cas, et en temps et lieu, si cela était nécessaire,
+ il enverrait lui-même un parlementaire: tout en désirant de grand
+ coeur, comme le général de l'armée nationale, éviter des sacrifices
+ inutiles, il voulait cependant, avant tout, sauvegarder son honneur et
+ celui des troupes que S.M. le roi de Naples avait daigné lui
+ confier.</p>
+ <p>En descendant du château, M. de Salvi aperçut au large quatre
+ frégates napolitaines courant à toute vapeur sur le port de Milazzo,
+ l'une de ces frégates, le <i>Fulminante</i>, battait pavillon de
+ contre-amiral. Comme cette petite escadre avait le vent debout et que,
+ d'ailleurs, la brise était très-faible, on ne s'aperçut pas au premier
+ moment que le <i>Fulminante</i> avait arboré pavillon
+ parlementaire.</p>
+ <p>M. de Salvi, prévoyant une attaque napolitaine et sachant son
+ navire mouillé près de terre, par conséquent dans une position
+ dangereuse, se hâta de porter cette dernière réponse au général
+ Garibaldi et de regagner son bord pour pouvoir parer aux éventualités.
+ La vue de l'escadre napolitaine fit accourir sur les remparts toute la
+ garnison du château de Milazzo et ses acclamations suivaient les
+ navires qui avançaient grand train.</p>
+ <p>De leur côté, les Garibaldiens prenaient les armes; la générale
+ battait partout, et on armait précipitamment trois batteries disposées
+ à tout événement sur les quais, pendant que l'artillerie de campagne
+ venait au galop se ranger sur l'isthme. De plus, le <i>Véloce</i>, que
+ la rupture d'un de ses pistons obligeait à l'inaction et qui, amarré
+ derrière le môle, avait ainsi sa coque abritée du feu de l'ennemi,
+ transportait toute sa batterie sur le même bord, prête à faire
+ feu.</p>
+ <p>Mais bientôt on distingua le pavillon parlementaire; et un colonel
+ d'état-major, envoyé par le roi de Naples, débarqua à terre et fut
+ reçu par un colonel aide de camp du Dictateur. Après quelques
+ pourparlers et quelques allées et venues, on tomba d'accord sur les
+ articles de la capitulation.</p>
+ <p>Pendant que ces faits se passaient à terre, la <i>Mouette</i>, qui
+ n'avait fait que toucher à Messine et dont le commandant était inquiet
+ sur le sort du <i>Protis</i>, mouillait de nouveau sur rade à côté de
+ celui-ci. Vers les sept heures, le colonel Anrani, chargé de la
+ capitulation par le roi de Naples, avait une entrevue avec Bosco; la
+ capitulation était définitivement signée, et le <i>Protis</i>
+ appareillait immédiatement pour porter à Messine l'ordre au
+ <i>Charles-Martel</i>, au <i>Brésil</i>, à la <i>Stella</i>, à la
+ <i>Ville de Lyon</i>, etc, de venir embarquer la garnison de
+ Milazzo.</p>
+ <p>D'après les conditions de la capitulation, les troupes devaient
+ sortir avec armes, bagages et les honneurs de la guerre, mais sans
+ munitions; les pièces de campagne devaient être partagées ainsi que
+ celles de position; quant aux chevaux de la cavalerie, ils restaient à
+ l'armée nationale avec la moitié des mulets.</p>
+ <p>Le total des troupes enfermées dans la citadelle s'élevait à près
+ de 4,000 hommes d'infanterie, 240 chasseurs à cheval et deux batteries
+ d'artillerie. Il y avait, de plus, 90 blessés et 6 officiers dont 5
+ amputés.</p>
+ <p>Le 24, dans la journée, l'embarquement commençait et, le 25, la
+ citadelle était remise à l'armée nationale. Il y eut, dit-on, au
+ dernier moment de l'évacuation, un événement assez curieux. La
+ garnison napolitaine avait emporté, naturellement, les pièces de canon
+ que lui accordait la capitulation. Mais, lorsque la citadelle fut
+ remise, on prévint le général Garibaldi que les pièces qui lui étaient
+ échues en partage avaient été enclouées par les Napolitains avant de
+ partir. Garibaldi, furieux de ce procédé déloyal, se hâta de se rendre
+ de sa personne à bord de l'amiral napolitain et se fit remettre un
+ nombre de pièces égal à celles enclouées.</p>
+ <p>Avant d'en terminer, pour toujours probablement, avec Milazzo, il
+ faut convenir qu'enfermée dans une citadelle, sans vivres, sans espoir
+ d'être ravitaillée, l'armée royale semblait n'avoir d'autre ressource
+ qu'une capitulation à merci. Cependant, il faut le dire à l'honneur du
+ général Bosco, il n'a pas un seul instant faibli ni démenti son
+ caractère de soldat. Si, comme général, il a fait une singulière
+ manoeuvre en se laissant acculer à la presqu'île de Milazzo, il a
+ racheté cette erreur par un grand courage et une véritable dignité
+ dans sa conduite.</p>
+ <p>Les rapports entre le Dictateur et le général Bosco sont restés
+ tout le temps dans les termes de haute convenance et de parfaite
+ courtoisie, quoi qu'en aient pu dire certaines versions triviales
+ suggérées par l'exagération des partis.</p>
+ <p>Quant à la ville de Milazzo elle-même, hélas! il faut encore
+ l'avouer, ses braves habitants n'avaient trouvé rien de plus simple
+ que de décamper en toute hâte. La jeunesse guerrière de cette cité de
+ 12,000 âmes ne fournit pas plus de volontaires à Garibaldi que de
+ renforts au général Bosco. Cependant c'était une des villes citées
+ pour leur royalisme.</p>
+ <p>Ce qu'il y a de certain, c'est que chacun était déménagé avec armes
+ et bagages, emportant matelas et couvertures. C'est à peine si l'on
+ put trouver de la paille pour les blessés, aussi bien d'un parti que
+ de l'autre. Les quelques citadins retenus par des motifs quelconques
+ dans la ville, refusaient sans honte un verre d'eau aux blessés. Quant
+ au linge et à la charpie confectionnée par les charmantes
+ péninsulaires, la quantité en aurait pu tenir dans une coque de noix.
+ Le pharmacien de l'endroit lui-même avait emballé ses remèdes et ses
+ purgations.</p>
+ <p>Aussitôt que les événements de Milazzo parvinrent à Messine, il y
+ eut grand mouvement militaire et brouhaha général sur toute la ligne.
+ Les troupes de réserve furent massées en face de la citadelle, sur le
+ champ de manoeuvres de Terranova, pendant que de fortes colonnes
+ s'établissaient sur toutes les hauteurs environnantes. La cavalerie
+ seule était, par ordre supérieur, évacuée en toute hâte, et à force de
+ transports, sur Reggio.</p>
+ <p>Le 22, les bâtiments de guerre étrangers étaient invités, le plus
+ poliment possible, à aller mouiller partout ailleurs que dans le port,
+ où ils gênaient l'oeuvre probable de destruction de la ville par la
+ citadelle; tandis que les navires de commerce recevaient l'ordre de
+ déguerpir immédiatement sans tambour ni trompette, emportant leur
+ chargement d'habitants émigrés. On vit donc, dès le matin, de longs
+ chapelets de bâtiments de toutes sortes remorqués, qui par des
+ embarcations, qui par de petits vapeurs, gagner les mouillages de la
+ Grotta, du Ringo, du Paradis, etc., et venir, comme en 1848, s'abriter
+ sous les pavillons des vaisseaux de guerre étrangers. Ce fut un
+ spectacle singulièrement, mais aussi tristement pittoresque, que celui
+ de cette ville nomade installée sur la plage de toutes les manières
+ les plus bizarres qu'il soit possible de se figurer. Que l'on
+ s'imagine, en effet, une agglomération compacte de trois ou quatre
+ cents bâtiments de commerce et barques de pêche; autant de bateaux, de
+ canots qu'il pouvait en tenir blottis les uns contre les autres, halés
+ à terre; les uns en bon état, les autres tombant en ruine; ceux-ci
+ bien espalmés, embarcations de luxe, celles-là de vraies arches de
+ Noé, galipotées, goudronnées et sentant le vieux poisson à dix
+ kilomètres à la ronde: tout cela couvert de tentes bariolées plus
+ étranges les unes que les autres. En vérité, on ne saurait avoir idée
+ de cette ville aquatique, qui va servir de refuge à toute une
+ population. A terre, sur la plage, ce sont des gourbis, des profusions
+ de haillons accrochés à toute espèce de choses, des feux qui brûlent
+ pour faire la cuisine, des myriades d'enfants, mâles et femelles, qui
+ gigottent, partie dans le sable, partie dans l'eau, à qui mieux mieux.
+ De toutes parts, des puits creusés dans le sable pour fournir une eau
+ saumâtre à des gens qui meurent de soif. Puis, le long du chemin qui
+ suit la mer, des maisons bondées d'habitants; une route où l'on ne
+ saurait circuler qu'au pas, tant il y a de monde et d'obstacles. Tout
+ cela cause, crie, hurle, boit, mange, sans souci et avec une
+ tranquillité parfaite. N'est-on pas hors de la portée des canons de la
+ citadelle et sous ceux de la France et de l'Angleterre? En rade, c'est
+ encore plus curieux: ici, un vieux prélart de toile cirée, une vieille
+ tente en coutil, jadis les beaux jours du gaillard d'arrière d'un
+ paquebot, abritent une pauvre mais nombreuse famille, entassée
+ pêle-mêle, depuis l'aïeul jusqu'aux arrière-petits-enfants, dans une
+ lourde barque de pêche; là, des tapis de Turquie, des couvertures
+ africaines ou espagnoles étalent, sur le pont d'un brick-goëlette ou
+ d'une belle balancelle catalane, le luxe de leurs brillantes couleurs.
+ Plus loin, un caboteur moins luxueux a désenvergué ses voiles pour
+ mettre à l'abri sa population passagère, et partout un luxe inouï de
+ bibelots de toutes natures, d'ustensiles de toutes sortes, de
+ poteries, de batteries de cuisine, de poêles et de poêlons, de
+ gargoulettes de formes variées, accrochés de ci, de là; des montagnes
+ de matelas s'alignant le soir à la belle étoile, les uns à côté des
+ autres; puis, comme à terre, à bord de chacun de ces bateaux en
+ particulier, un monde d'enfants, glapissant, braillant, gémissant à
+ qui mieux mieux, des mères aux voix criardes et discordantes, des
+ chiens qui aboient, des moutons qui bêlent, et toujours cette
+ inimitable odeur de poisson grillé, d'ail frit, d'oignons sautés, au
+ milieu d'une atmosphère de fumée à vous faire éternuer pendant
+ vingt-quatre heures. C'est à y perdre l'ouïe et l'odorat.</p>
+ <p>Malheureusement, tout cela est de la triste comédie. Si on rit par
+ ici en regardant, on est tenté de pleurer par là en détournant les
+ yeux; ce sont d'affreuses misères qui, certes, eussent ajouté de
+ graves maladies au fléau de la guerre, si une position aussi
+ hétéroclite eût duré quelques jours de plus. On a vu des embarcations,
+ une entre autres sur laquelle il y avait dix-huit enfants dont le plus
+ âgé n'avait pas douze ans, rester plus de quarante heures sans avoir
+ un morceau de galette ou de biscuit à distribuer à leur population;
+ et, sans la générosité de quelques riches propriétaires des maisons de
+ campagne environnantes, beaucoup de ces malheureux n'eussent
+ certainement pu trouver à soutenir leur existence. Le besoin n'était
+ pas seulement l'effet du manque d'argent, car, même à prix d'or, il
+ était difficile de trouver quelque chose. Beaucoup de ces pauvres gens
+ vivaient au jour le jour avec leurs enfants, n'ayant à se partager
+ qu'une ou deux maigres pommes de terre. Heureusement cette triste
+ situation ne dura qu'une semaine; sans cela, en vérité, et pour
+ empêcher tout ce monde de mourir de faim, il eût fallu forcément, je
+ crois, que les bâtiments de guerre vidassent leur soute à biscuit. Ce
+ qu'il y avait de consolant, c'était de voir qu'en somme, cette
+ population prenait assez philosophiquement son parti et endurait ses
+ privations avec une résignation digne d'un meilleur sort.</p>
+ <p>Chacun, cependant, abandonna sans le regretter, je crois, les
+ plages hospitalières du Ringo et de la Grotta.</p>
+ <p>On prétend, est-ce à tort ou à raison? que Messine devait être la
+ rançon de la citadelle de Milazzo. Il est, en effet, permis de penser
+ que le Dictateur avait bien pu sacrifier la satisfaction de faire
+ prisonnier tout le corps du général Bosco à l'avantage d'occuper, sans
+ coup férir, et de sauver d'un bombardement la ville de Messine.</p>
+ <p>Cette malheureuse cité n'était plus qu'un vaste désert depuis
+ l'évacuation complète du port.</p>
+ <p>Le 23 et le 24 se passèrent sans encombre. Partout, des soldats
+ allant et venant, en troupe ou isolément, sans avoir trop l'air de
+ savoir ce qu'ils faisaient ou ce qu'ils voulaient faire. Le 25 au
+ matin, les rues désertes retentirent de plusieurs décharges de
+ mousqueterie. Un nombreux rassemblement, composé d'au moins trois
+ personnes placées à un kilomètre environ l'une de l'autre avait
+ provoqué cet accès belliqueux de la part des Napolitains. On voyait,
+ au même instant, les troupes campées à Terranova se diriger en
+ profondes colonnes vers la ville. Les deux forts Gonzague et
+ San-Salvador avaient levé leurs ponts-levis, fermé leurs portes et
+ hissé leurs pavillons. Une multitude de baïonnettes brillaient
+ derrière les embrasures aveuglées de canons. Vers une heure, les
+ postes du Télégraphe et de la Torre étaient enlevés par Interdonato et
+ le général Fabrizzi. Les troupes royales, après une courte résistance,
+ s'étaient repliées sur leur vraie ligne de défense, le mont Barracone
+ et les hauteurs qui s'y rattachent.</p>
+ <p>Elles paraissaient disposées à une sérieuse résistance.</p>
+ <p>A quatre heures de l'après-midi, on vit toutes les hauteurs en face
+ de cette ligne de défense occupées par les guérillas d'Interdonato. Le
+ pavillon national flottait sur plusieurs points de la montagne.</p>
+ <p>A cinq heures, une longue fusillade, mais de peu de vivacité,
+ s'engagea entre les deux lignes. Elle dura jusqu'au lendemain 26 à
+ deux heures du matin environ. Toutes les hauteurs d'où l'on pouvait
+ apercevoir le combat, étaient couvertes de spectateurs venant assister
+ en curieux à cette petite guerre d'avant-gardes qui leur promettait,
+ pour le lendemain, une belle représentation militaire. Aussi, dès
+ quatre heures du matin, se hâtaient-ils de revenir à leurs places de
+ la veille; mais, quel désenchantement! pas plus de Napolitains que de
+ Garibaldiens. Les forts de terre seuls, avec leur air de mauvaise
+ humeur, gardaient leurs portes fermées et leurs pavillons hauts. A
+ onze heures, arrivaient dans le port de Messine un grand nombre de
+ vapeurs napolitains et de transports. L'armée royale commençait son
+ évacuation.</p>
+ <p>Inderdonato, la veille au soir, avait attaqué sans ordre ou,
+ plutôt, malgré des ordres contraires. A la fin on s'était entendu.
+ L'armée royale était rentrée en ville pour s'embarquer et les
+ <i>picchiotti</i> s'étaient couchés.</p>
+ <p>Comme les Napolitains s'étaient massés autour de la citadelle,
+ abandonnant complètement la ville, quelques hommes de la garde
+ civique, bien avisés, étaient rentrés en ville et avaient pris
+ immédiatement possession des postes.</p>
+ <p>Le même jour, une proclamation invitait les habitants à réintégrer
+ leurs demeures, les assurant qu'un arrangement était conclu et qu'ils
+ pouvaient, sans aucun danger, boire, manger, dormir et se promener de
+ par la ville avec tous les drapeaux et les vivat possibles.</p>
+ <p>Cependant, le mouvement s'opéra lentement. On ne paraissait pas
+ avoir grande confiance dans la bonne foi de cet armistice. Une seconde
+ proclamation, annonçant l'approche de Medici et son entrée dans la
+ ville pour le lendemain, eut un peu plus de succès. On vit quelques
+ matelas franchir timidement les portes de Messine.</p>
+ <p>Le 27, au matin, le général Medici, avec sa division, qu'une
+ proclamation du Dictateur avait porté, le jour même de la bataille de
+ Milazzo, à l'ordre du jour de l'armée, faisait son entrée dans la
+ ville et l'on attendait le général Garibaldi dans l'après-midi.</p>
+ <p>Tout le monde était d'accord, tout le monde s'embrassait. Chacun
+ courait par la ville à ses petites affaires. Les soldats napolitains
+ trottaient gravement par les rues pour acheter leur macaroni. Leurs
+ officiers regardaient et flânaient. Les volontaires ne manquaient pas
+ d'envie d'en faire autant et, aussitôt que faire se put, les fusils en
+ faisceaux et les sacs à terre, ils s'en furent de leur côté, lorgnant
+ aux balcons, clignant de l'oeil aux ruelles et frayant sans rancune
+ avec la soldatesque napolitaine dont les figures, épanouies par la
+ certitude d'une bataille évitée, respiraient le bonheur de se sentir
+ vivre et de reprendre bientôt la route de Naples.</p>
+ <p>Dans l'après-midi, Garibaldi fit son entrée, aux applaudissements
+ frénétiques de tout le monde; quelques drapeaux commencèrent à se
+ montrer avec froideur. On semblait, dans la ville, avoir beaucoup de
+ peine à s'habituer à l'idée d'être piémontisé à perpétuité et, certes,
+ à ce moment, le roi galant homme n'aurait eu qu'une mesquine
+ ovation.</p>
+ <p>Presque aussitôt entré à Messine, le Dictateur monta en voiture et
+ se rendit au Faro, à l'entrée du détroit, en passant par le Ringo, le
+ Paradis, la Grotta, etc. Cette course ne fut qu'un immense triomphe,
+ un cri de <i>Viva Garibaldi!</i> depuis la sortie de la ville jusqu'à
+ l'extrême pointe du Faro; et, cependant, il traversait la malheureuse
+ population sur laquelle les souffrances et les privations pesaient
+ depuis quelques jours. Quant à <i>il Re galantuomo</i>, il n'en fut
+ pas plus question que de l'empereur de la Chine, malgré l'air
+ conquérant des officiers piémontais qui accompagnaient le Dictateur.
+ Quand celui-ci rentra en ville, à la nuit faite, ce fut une course aux
+ flambeaux jusqu'à Messine. Toutes les fenêtres, tous les navires,
+ jusqu'au plus petit bateau, s'étaient pavoisés et illuminés de feux de
+ couleurs.</p>
+ <p>Ce dut être un agréable spectacle pour les troupes napolitaines
+ campées de l'autre côté du détroit à San-Giovanni, au fort
+ d'Alta-Fiumare, à la Torre del Cavallo, etc.</p>
+ <p>Aussitôt le retour de Garibaldi, deux compagnies de chasseurs des
+ Alpes partaient pour le Faro et, comme le général en chef, étaient
+ conduites jusqu'à leur poste avec force flambeaux et musique.</p>
+ <p>La trêve ne fut cependant définitivement signée que le 29. Les
+ principaux articles stipulaient:</p>
+ <p>La remise à Garibaldi des forts situés en dehors de la ville avec
+ leur armement;</p>
+ <p>L'embarquement, sans obstacle, de tout le personnel et le matériel
+ de l'armée;</p>
+ <p>La libre circulation en ville, pour leurs provisions, des soldats
+ ou officiers napolitains;</p>
+ <p>La libre circulation du détroit;</p>
+ <p>La parfaite égalité, pour les deux pavillons, dans le port de
+ Messine;</p>
+ <p>Une route, qui traverse le champ de manoeuvres de Terranova, devait
+ servir de ligne de démarcation entre les deux partis;</p>
+ <p>De chaque côté de cette route, deux lignes de factionnaires
+ gardaient chaque zone;</p>
+ <p>De plus, dans le cas où les hostilités recommenceraient entre la
+ citadelle, qui restait aux Napolitains, et la ville, la cessation de
+ l'armistice devait être dénoncée au moins quarante-huit heures à
+ l'avance.</p>
+ <p>Dès le lendemain 30, Messine semblait se réveiller d'un long
+ cauchemar. Les bâtiments de guerre rentraient dans le port. Ceux du
+ commerce les suivaient. La flottille de bateaux emboîtait le pas
+ intrépidement; et, le soir, sur le quai, dans la strada Ferdinanda, au
+ Corso, tout le monde se promenait comme d'habitude à la lueur d'une
+ illumination assez mesquine. Les cafés, rouverts par enchantement,
+ regorgeaient de consommateurs, Garibaldiens et Napolitains pêle-mêle;
+ et, enfin, sur les deux heures chacun rentrait chez soi. Laissons-les
+ dormir.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <center>
+ <a name='V'></a><img src='images/5p131.jpg' width='438' height='300'
+ alt='' title=''>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <h2>V</h2>
+ <br>
+
+ <p>Pendant que les Garibaldiens se casernaient de leur mieux et
+ partout où ils pouvaient, l'armée royale, entassée vis-à-vis la
+ citadelle, se hâtait d'opérer son évacuation. Tous les vapeurs de
+ guerre napolitains et les transports se mettaient à la besogne. C'est
+ à Reggio que la plus grande partie était transportée. D'autres étaient
+ dirigés sur Scylla et la Bagnara. Le général Clary ne voulait se
+ réserver, dans la citadelle, que le nombre d'hommes strictement
+ nécessaire pour sa défense. Un mois plus tard, à la date du 31 août,
+ il ne restait plus au gouvernement royal que trois points dans toute
+ la Sicile: la citadelle de Messine, celle d'Augusta et la ville de
+ Syracuse.</p>
+ <p>Laissons donc cette armée gagner avec enthousiasme la terre ferme,
+ et revenons aux Garibaldiens. De grandes mutations avaient eu lieu
+ dans l'armée nationale. Les généraux de brigade Cosenz, Medici, Carini
+ et Bixio avaient été élevés au grade de majors généraux. Le colonel
+ Ehber passait général de brigade. L'armée devait s'appeler désormais
+ armée méridionale. Organisée définitivement, elle se composait de
+ quatre divisions d'infanterie, d'une brigade d'artillerie et d'une
+ brigade de cavalerie. Un appel aux armes avait été fait aussi à la
+ jeunesse messinoise qui n'avait pas mis beaucoup plus d'empressement,
+ pour ne pas dire moins, que celle de Palerme à s'enrôler sous les
+ couleurs piémontaises. Bien plus, beaucoup de Siciliens, de Messinois
+ entre autres, déjà incorporés dans l'armée, ne se gênaient pas pour
+ manifester tout haut leur répugnance à passer dans les Calabres. Il y
+ eut même, à ce sujet, une histoire que l'on peut raconter sans en
+ garantir l'authenticité quoiqu'elle soit parfaitement dans les idées
+ de la population de Messine. Un général ***, ayant appris qu'un
+ bataillon, entre autres, de recrues siciliennes déclarait qu'il ne
+ passerait pas sur le continent, avait fait réunir les hommes et leur
+ avait adressé une allocution dont voici à peu près le résumé:</p>
+ <p>«Vous êtes de braves enfants de la patrie. Elle vous est
+ reconnaissante, le général Garibaldi aussi et moi de même. Mais voire
+ rôle est de défendre la Sicile, le nôtre d'aller en Italie. Par
+ conséquent, il n'y a pas d'inconvénient à vous déclarer que ceux
+ d'entre vous qui voudront partir volontairement pour partager nos
+ dangers seront seuls appelés à ce service. Les autres resteront dans
+ les dépôts.» Ce bataillon se composait d'environ 350 hommes. Six se
+ déclarèrent prêts à combattre de nouveau pour la liberté et à passer
+ en Calabre. Comme le courage de ces six volontaires faisait honte aux
+ autres, ils ne trouvèrent rien de mieux que de les huer. Les mauvaises
+ langues prétendent que le général, qui n'avait voulu que s'assurer
+ sérieusement du plus ou moins de bonne volonté des hommes du
+ bataillon, avait pris ses précautions. Tous ces héros, au lieu d'être
+ renvoyés chez eux auraient été immédiatement divisés par faibles
+ fractions et incorporés dans d'autres bataillons avec lesquels ils
+ durent marcher bon gré mal gré. Du reste, une grande preuve de la
+ froideur de cette nation pour le métier des armes, c'est la mauvaise
+ humeur générale avec laquelle fut accueilli le décret de la
+ conscription, et l'opposition qu'il souleva dans toutes les villes et
+ campagnes de la Sicile. Le discours que le Dictateur prononça, en
+ faisant ses adieux à Messine, et que l'on trouvera plus loin, vient
+ lui-même attester que c'était avec peine que la jeunesse endossait le
+ baudrier.</p>
+ <p>Néanmoins, de Palerme à Messine, ce n'était qu'une suite non
+ interrompue de détachements de volontaires accourus de divers points
+ du continent; la plupart de ces détachements étaient très-nombreux et
+ allaient le plus vite possible rejoindre l'armée méridionale.</p>
+ <p>Presque tous ces convois arrivaient de Gênes, dirigés par Bertani
+ et sous le commandement de leurs officiers particuliers. C'étaient, en
+ grande partie, des soldats et des officiers piémontais, lombards,
+ toscans et florentins, ainsi que quelques Vénitiens, mais en petite
+ quantité. Tous, généralement, étaient assez bien équipés et armés.</p>
+ <p>Une foule de décrets parurent à Messine dès l'arrivée du Dictateur.
+ Les plus importants furent une suite d'arrêts des plus sévères contre
+ tout attentat à la vie, aux biens ou à la sûreté individuelle de
+ quelque individu que ce fût, y compris tous les employés de l'ancien
+ gouvernement, même les sbires. Presque chacune des infractions à ce
+ décret était justiciable des conseils de guerre, dont le jugement,
+ exécutoire dans les vingt-quatre heures, entraînait la peine capitale.
+ Les autres décrets avaient principalement rapport à la garde
+ nationale, aux finances et aux fournitures des troupes. Il serait trop
+ long de les énumérer.</p>
+ <p>Dès le lendemain de son arrivée à Messine, le Dictateur, avec la
+ fixité d'idées qui lui est particulière, commençait les préparatifs du
+ débarquement en Calabre. Pour cela, il fallait non-seulement une base
+ d'opérations qui était la Sicile tout entière, mais un point de
+ départ. Messine, devenue une ville neutre, bien que la circulation des
+ pavillons des deux partis y fût autorisée, ne pouvait convenir. De
+ plus, l'ennemi aurait trop facilement su tout ce qui s'y passait. On
+ choisit donc le Faro.</p>
+ <p>Le Faro est un village situé à l'extrémité d'une pointe de sable à
+ laquelle il a donné son nom et qui, lorsqu'on arrive à Messine par le
+ Nord, se trouve à droite de l'entrée du détroit. Deux étangs d'eau
+ salée, communiquant avec la mer par un canal à moitié comblé, occupent
+ l'entrée et le centre de cette espèce de presqu'île. Ce sont les
+ Anglais qui, lors de leur occupation, ont creusé ce canal pour abriter
+ dans les étangs les nombreuses canonnières qu'ils entretenaient le
+ long de la côte. A l'extrémité du Faro se trouve un fanal construit au
+ centre d'un petit fort carré et casematé. A un kilomètre environ de
+ celui-ci, sur la côte du large en dehors du détroit, existe un fort
+ bastionné qui avait été abandonné avec armes et bagages par les
+ Napolitains le surlendemain de l'affaire de Milazzo. Depuis la tour du
+ Faro jusqu'au village, ce ne sont absolument que des sables au milieu
+ desquels s'efforcent de surgir quelques touffes de cactus et de
+ figuiers de Barbarie. La population est composée presque exclusivement
+ de pilotes du détroit et de pêcheurs d'espadons.</p>
+ <p>Du Faro à Messine, il existait il y a quelques années des batteries
+ et des tours casematées, les unes très-anciennes, les autres datant de
+ l'occupation anglaise ou même plus modernes; mais tout cela avait
+ fini, faute d'entretien, par tomber en ruines, et il n'y existait pas
+ un canon au moment où se passaient ces événements. La route
+ stratégique elle-même était dans un fort triste état. L'artillerie y
+ fut donc immédiatement dirigée, et immédiatement aussi, fut commencé
+ un ensemble de travaux de fortifications et de batteries, défensives
+ pour le Faro, et offensives pour le détroit.</p>
+ <p>Chaque jour, plusieurs bataillons s'y rendaient le soir de Messine
+ et le lendemain étaient relevés par d'autres. Ils faisaient, pendant
+ douze heures de jour, l'office de travailleurs et, pendant la nuit,
+ celui de soldats. Car l'ennemi était maître du détroit; ses nombreux
+ vapeurs le sillonnaient en tous sens; puis, les côtes de Calabre étant
+ couvertes de troupes napolitaines, il paraissait chose bien facile,
+ par une nuit obscure, de jeter à terre sur les plages du Faro quelques
+ milliers d'hommes.</p>
+ <p>Le général Garibaldi allait tous les jours inspecter lui-même les
+ travaux de ces fortifications passagères et il en profitait pour
+ passer en revue les bataillons de garde. Il avait toujours soin
+ d'arriver sur les trois heures ou trois heures et demie du matin,
+ c'est-à-dire à l'heure où les appels avaient lieu. On y vit s'élever
+ d'abord, comme par enchantement, une batterie de huit pièces de
+ trente-deux avec des parapets d'une épaisseur moyenne de dix mètres.
+ C'était la plus rapprochée du fanal.</p>
+ <p>Un chemin couvert reliait cette batterie à une deuxième de trois
+ pièces de soixante-huit, tirant en barbette. L'espèce de courtine
+ produite par le chemin couvert qui reliait ces deux batteries, était
+ armée elle-même de plusieurs pièces de vingt-quatre, de caronades et
+ de deux obusiers de seize. Puis venait, à l'entrée du village, une
+ troisième batterie; une quatrième fut élevée un peu plus tard à
+ l'entrée du canal et une cinquième vis-à-vis l'église du Faro. Une
+ grosse tour d'origine anglaise, construite près du village, fut armée
+ d'une caronade et d'une superbe coulevrine en bronze portant les
+ armoiries des chevaliers de Malte. Les plates-formes du fort du fanal
+ reçurent elles-mêmes huit pièces de gros calibre. Tout cet ensemble
+ présentait vers le détroit un front assez respectable pour ne pas être
+ à dédaigner.</p>
+ <p>Ces travaux avaient été commencés primitivement sous la direction
+ d'un officier français. Mais le général Orsini, ayant quitté le
+ ministère de la guerre, vint prendre le commandement en chef de
+ l'artillerie de l'armée méridionale et, en cette qualité, celui du
+ Faro. Il n'eut rien de plus pressé, naturellement, que de trouver mal
+ tout ce qui avait été fait, d'en modifier beaucoup les détails et
+ quelque peu l'ensemble. Il eût peut-être mieux fait de laisser les
+ choses aller leur train et de tâcher de trouver des soldats aux
+ nombreux officiers d'artillerie, sachant tout excepté ce qu'était un
+ canon, qu'il avait amenés de Palerme avec lui. Il y avait, en résumé,
+ de quoi mettre trois officiers par pièce ou peu s'en faut.</p>
+ <p>Dès le 10 août, la pacifique presqu'île du Faro s'était
+ métamorphosée en camp retranché. Sur la plage, en regard du détroit,
+ s'alignaient trois cents ou trois cent cinquante barques de pêche,
+ future flottille de débarquement. A leur droite, deux batteries de
+ campagne, trophées de Milazzo et de Calatafimi, deux batteries
+ d'obusiers de montagne, provenant de la fonderie de canons improvisée
+ à Palerme, et une section d'obusiers de seize resplendissaient au
+ soleil, abritées en arrière par une forêt de baïonnettes en faisceaux,
+ au milieu desquels se promenaient les factionnaires de chaque
+ bataillon. Tout le village n'était lui-même qu'une vaste caserne où
+ allaient et venaient constamment des convois de vivres et de
+ munitions.</p>
+ <p>Pendant qu'au Faro tout était aux travaux, au débarquement et à la
+ guerre, dans la bonne ville de Messine, qui avait rêvé pour l'avenir
+ le calme et la tranquillité, rien n'était plus à la paix.</p>
+ <p>L'inquiétude recommençait à battre en brèche le courage des
+ habitants, et l'appréhension d'un autre bombardement venait de nouveau
+ les empêcher de dormir.</p>
+ <p>En effet, la cour de Naples, en espérant un instant arrêter
+ diplomatiquement Garibaldi, avait pu s'imaginer qu'en faisant la part
+ du loup elle le rassasierait, et avait projeté l'abandon de la Sicile
+ pour conserver le reste du royaume; mais revenue de son erreur, elle
+ commençait à s'émouvoir singulièrement de ces préparatifs de
+ débarquement et de leur apparence menaçante.</p>
+ <p>Elle savait que les forces de Garibaldi s'élevaient déjà à plus de
+ vingt mille hommes, véritables soldats, sans compter les non-valeurs
+ et les inutilités. Des forts de la Torre del Cavallo, elle pouvait
+ faire compter les canons de l'aventurier, du brigand auquel,
+ cependant, on donnait le nom de général dans toutes les transactions
+ de Palerme, de Milazzo et de Messine. Elle s'effraya donc à juste
+ titre. Cet effroi gagna naturellement le général Clary, commandant de
+ la citadelle, qui après avoir bien cherché, finit par trouver
+ qu'évidemment les environs de Messine et, par suite, le Faro devaient
+ être soumis aux termes et règlements de l'armistice et qu'en
+ conséquence, l'armée méridionale devait aller faire plus loin ses
+ préparatifs d'envahissement; les batteries qu'on élevait au Faro étant
+ en fait selon lui des ouvrages agressifs contre la libre circulation
+ du détroit et même contre les positions napolitaines des côtes de
+ Calabre. C'était une interprétation libre et surtout large. Aussi, sa
+ vive réclamation fut-elle réfutée encore plus vivement. Il s'en suivit
+ pas mal de pourparlers et pas mal de notes échangées. Comme chacun
+ tenait bon de son côté, il arriva ce qui arrive presque toujours en
+ pareille circonstance, c'est que, de guerre lasse, on en resta là. Les
+ Garibaldiens continuèrent leurs préparatifs, et le général Clary
+ conserva l'avantage de pouvoir les examiner tout à son aise avec sa
+ longue-vue de l'observatoire de la citadelle. Quant aux habitants, ils
+ firent comme le général Clary; ils en prirent leur parti.</p>
+ <p>Bien des moyens furent employés pour réchauffer la tiédeur
+ belliqueuse des citadins. Un des plus originaux fut, sans contredit,
+ les harangues en plein air renouvelées des Romains d'autrefois. Voilà
+ le Forum, voilà la tribune aux harangues, voilà surtout le grand
+ peuple. Mais hélas! le Forum est une petite place mesquine et froide,
+ et la tribune aux harangues est représentée par des tréteaux de
+ saltimbanque.</p>
+ <p>Le peuple roi se compose d'une centaine ou deux de particuliers
+ plus ou moins hétéroclites, et le grand orateur est un monsieur en
+ vareuse rouge. Quelquefois, ce dernier était le <i>padre</i> Gavazzi,
+ cordelier défroqué, homme éminemment éloquent, au dire des Siciliens
+ et autres Italiens, je veux dire Piémontais. Ce qu'il y a de certain,
+ c'est qu'il criait beaucoup. Quelques autres fois, c'était le
+ <i>padre</i> Pantaleone, le chapelain de Garibaldi, le cordelier de
+ Calatafimi. Lui aussi ne manquait pas d'une certaine éloquence, et, de
+ plus, il prêchait à l'ombre des voûtes religieuses. C'était dans la
+ cathédrale que ses conférences avaient lieu. Puis, il y eut les
+ manifestations, produit exclusivement indigène.</p>
+ <p>Ben-Saïa, brave homme s'il en fut jamais, qui, dans toutes les
+ tentatives révolutionnaires de la Sicile, a fait sa partie, sacrifiant
+ à la liberté, son idole, fortune et famille; Ben-Saïa apparaissait sur
+ la strada Ferdinanda, brandissant le drapeau national. Immédiatement
+ la foule l'entourait, vite une démonstration à la cathédrale! Une
+ musique! Celle-ci était vite trouvée. Alors au pas de charge, agitant
+ les chapeaux, les mouchoirs, appelant les dames aux balcons, le
+ cortège s'ébranlait, faisant la pelote de neige tout le long de la
+ route, arrivait comme un torrent à la porte de la cathédrale que le
+ bedeau s'empressait d'ouvrir à deux battants. La foule s'y
+ précipitait, comme un fleuve débordé, ne s'arrêtant qu'à la balustrade
+ du maître-autel. On se hâtait d'allumer tous les lampions et cierges
+ disponibles. Pendant ces préparatifs, la cohue s'agitait
+ tumultueusement dans l'église avec le va-et-vient d'une mer houleuse
+ et un brouhaha à ne pas s'entendre. Puis, éclatait un air de musique,
+ le plus vigoureux possible. Aussitôt après, les casquettes, les
+ mouchoirs, les bras, les jambes reprenaient leur office aux cris
+ répétés cent cinquante fois de: <i>Viva la Italia! Viva la liberta!
+ Viva Garibaldi! Viva Gavazzi! Viva la liberta! Viva Dumas! Viva il Re
+ Galantuomo!</i> etc, etc.</p>
+ <p>Quand on avait ainsi bien crié, et que tout le monde avait la
+ pépie, la musique détalait, Ben-Saïa la suivait, la foule emboîtait le
+ pas, on faisait le tour par le Corso et insensiblement chacun rentrait
+ chez soi, pendant que le bedeau éteignait ses cierges, refermait
+ précipitamment la porte de son église, et, de peur d'une deuxième
+ cérémonie analogue à celle-ci, se hâtait de mettre la clef sous la
+ porte.</p>
+ <p>Toutes les manifestations se ressemblaient ou à peu près. Mais
+ elles produisaient peu d'effet sur les sentiments belliqueux. Tout le
+ monde, à Messine, était, sans contredit, partisan de la liberté et las
+ du gouvernement napolitain: on voulait même bien se battre, à la
+ rigueur; seulement on tenait à rester chez soi.</p>
+ <p>Le contact des royaux et des Garibaldiens n'amenait jamais en ville
+ de rixes ni de vexations réciproques. Mais des consignes mal comprises
+ provoquaient souvent des haro de part et d'autre. Un jour, un canot
+ manoeuvré par un ou deux Garibaldiens, louvoyant pour sortir du port,
+ s'approchait trop du fort San-Salvador dont un factionnaire, le
+ premier venu, lui envoyait un coup de fusil. Naturellement, le bateau
+ se hâtait de se mettre hors de portée. Un instant après, un canot du
+ fort traversait le port pour venir à quai acheter des provisions. Les
+ Garibaldiens, à leur tour, envoyaient aux Napolitains une bordée de
+ malédictions et d'injures, et leur montrant une multitude de poings
+ vigoureux, disposés à taper, les obligeaient de repartir en toute
+ hâte. A la longue, ces taquineries devaient amener et amenèrent des
+ coups de fusil.</p>
+ <p>Vers le 10, arriva un officier napolitain chargé d'une mission
+ spéciale pour le Dictateur. Il devait, par tous moyens et toutes
+ promesses, tâcher d'obtenir du général l'abandon de ses projets sur le
+ continent. C'est à la même époque que le roi Victor-Emmanuel vint
+ aussi mettre sa lettre dans la balance. Ni l'un ni l'autre ne purent
+ rien obtenir.</p>
+ <p>L'officier napolitain s'en retourna, enchanté, dit-on, de l'accueil
+ qu'on lui avait fait. Quant au roi Victor-Emmanuel, tout le monde
+ connaît la réponse de Garibaldi.</p>
+ <p>Au 12, les préparatifs avaient pris des proportions gigantesques.
+ De leur côté, les Napolitains, sur la côte opposée, prenaient leurs
+ mesures, et l'escadre royale avait l'air, sinon l'intention, de
+ vouloir faire bonne garde et empêcher tout débarquement. Elle se
+ composait de six corvettes et de plusieurs petits avisos, ainsi que de
+ quelques canonnières. Ce n'était pas sans une certaine appréhension
+ que beaucoup, même des plus déterminés, parmi les officiers de l'armée
+ méridionale, envisageaient les projets du Dictateur. Malgré la
+ confiance sans bornes qu'on avait en lui et l'espèce de fascination
+ qu'il exerçait sur ses troupes, plus d'un, en réfléchissant à
+ l'opération difficile qui allait être tentée, se prenait d'une
+ inquiétude que tout semblait justifier.</p>
+ <p>N'était-ce pas bien osé d'essayer le passage d'un détroit occupé
+ par une escadre ennemie, sous le feu croisé de ses bateaux à vapeur et
+ de ses forts, sans autres ressources qu'une quantité de barques qui,
+ au moment de l'action, seraient encombrées de soldats et dont quatre
+ ou cinq à peine portaient de petits pierriers? Sans un seul bâtiment
+ de guerre pour protéger le passage, à peine avait-on deux ou trois
+ petits vapeurs pour servir de remorque. Si l'on ajoute encore à tant
+ de désavantages et de probabilités d'insuccès les obstacles matériels
+ que la violence des courants du détroit et la différence de marche des
+ embarcations devaient apporter à un ordre régulier de débarquement, la
+ confusion inévitable de toute opération militaire nocturne, on avouera
+ qu'à l'idée des entraves qui pouvaient retarder et même faire échouer
+ l'entreprise, chacun avait le droit de craindre pour le premier acte
+ d'un drame dont le dénoûment devait se jouer à Naples.</p>
+ <p>Quoi qu'il en soit, le général Garibaldi avait commencé, dès le 8,
+ à masser ses troupes dans les environs du Faro. Près de quinze mille
+ hommes y furent campés; au premier ordre, ils devaient se jeter dans
+ les barques et tenter le passage sous la protection des batteries du
+ Faro. La flottille se composait de plus de trois cents bateaux halés à
+ sec sur la plage les uns contre les autres et les équipages
+ bivouaquaient à côté de chaque embarcation. Elle était organisée en
+ plusieurs divisions. L'une d'elles était commandée par un
+ ex-lieutenant de vaisseau de la marine française, M. de Flotte, ancien
+ représentant du peuple, qui, à quelques jours de là, comme Roselino
+ Pilo, devait trouver la mort à la tête de son petit bataillon ou,
+ plutôt, de sa compagnie de marins français. Ce bataillon n'était pas
+ un des éléments les moins curieux de l'armée nationale. Pour servir
+ l'étranger, quelle qu'en fût la cause, aucun de ses membres n'avait
+ mis de côté ni oublié les moeurs traditionnelles et les allures
+ débrouillardes du troupier français. Aussi, appelait-on cette
+ compagnie, le bataillon des <i>croque-poules</i>. Au milieu de ces
+ sables inhospitaliers, lorsque, généralement, presque tout le monde
+ restait sur un appétit féroce, obligé de serrer autant que possible
+ les ceinturons et de grignoter de maigres pitances, le bataillon des
+ croque-poules menait joyeuse vie et faisait bombance. On y mangeait
+ des brochettes d'alouettes, des fricassées de pigeons, voire des rôtis
+ de gibier; on s'y procurait même des plats de douceurs. Aussi c'était
+ à qui aurait des amis et des connaissances parmi les croque-poules; ou
+ y était toujours bien accueilli, et, autour de chaque plat où huit
+ hommes se prélassaient, en se serrant on pouvait facilement trouver
+ deux ou trois places.</p>
+ <p>L'artillerie de campagne, avec ses approvisionnements et les
+ attelages, était alignée sur la plage, prête à s'embarquer au premier
+ signal sur le <i>City of Aberdeen</i>, le <i>Duc de Calabre</i>,
+ l'<i>Elba</i> et l'<i>Orégon</i>. Une trentaine de grands bateaux
+ plats, disposés pour transporter les chevaux et la cavalerie
+ stationnaient dans le premier étang, où l'embarquement devait être
+ plus facile qu'à la plage. De toutes parts, on était sur le qui-vive,
+ et on attendait incessamment l'ordre de départ. Ou apercevait bien
+ dans le petit golfe, entre la pointe du fort de Pezzo et la Torre del
+ Cavallo, les croiseurs royaux; mais leurs mouvements étaient indécis
+ et pouvaient, avec les bruits qui commençaient à courir, donner lieu à
+ bien des suppositions.</p>
+ <p>Quelques fusées, lancées par la frégate amirale, attestaient
+ seulement la surveillance supposée attentive des côtes du Faro par
+ l'escadre napolitaine. Le 9, les préparatifs se continuèrent encore
+ plus activement. Mais la nuit s'annonçait sombre et orageuse. Vers les
+ six heures du soir, en effet, le ciel se couvrit de gros nuages, les
+ côtés de Calabre disparaissaient dans des grains multipliés et le
+ tonnerre grondait sourdement sur les hauteurs d'Aspri-Monte. La brise,
+ qui avait fraîchi en même temps, rendait la mer tellement clapoteuse
+ dans le détroit qu'il était peu probable qu'aucune tentative put être
+ essayée avec succès contre la côte italienne. Cependant, à minuit
+ environ, par une obscurité des plus intenses, vingt-cinq barques à peu
+ près poussaient de terre à tout hasard chargées de volontaires, et
+ appareillaient. Elles allaient tenter la fortune d'un premier
+ débarquement: si elles réussissaient, c'était un premier succès, un
+ jalon, un noyau de volontaires et d'officiers, surtout un chef donné
+ aux insurgés de la Calabre.</p>
+ <p>En trois quarts d'heure, elles traversaient le détroit.
+ Malheureusement, l'obscurité et la force des courants ne leur avaient
+ pas permis de garder leur ordre de marche. Les unes vinrent faire tête
+ sous les forts mêmes de Scylla; d'autres s'échouèrent près de la Torre
+ del Cavallo. Les plus heureuses furent sous-ventées et abordèrent à
+ deux ou trois cents mètres plus loin que le fort d'Alta-Fiumare sur
+ une belle plage de sable où elles purent jeter à terre leurs
+ volontaires.</p>
+ <p>Deux cents hommes, en tout, débarquèrent. Mais Missori les commande
+ et tous sont déterminés. Aussitôt à terre ils s'élancent isolément
+ dans la montagne. Le lendemain, ils se retrouveront sur Aspri-Monte où
+ ils ne tarderont pas à être rejoints par les bandes calabraises.
+ Presque tous les hommes débarqués sont des guides dont Missori est le
+ colonel.</p>
+ <p>En essayant de rejoindre le Faro, plusieurs embarcations de la
+ flottille tombèrent en travers de l'escadre napolitaine qui ne souffla
+ mot et les laissa porter sur Messine. L'une d'elles vint même se jeter
+ sur l'avant d'un des bâtiments royaux qui pouvait l'anéantir d'un
+ souffle, mais qui resta sourd, muet et aveugle. Le lendemain 10, une
+ nouvelle tentative eut lieu sous les ordres du commandant de Flotte;
+ on voulait avoir quelques nouvelles des volontaires débarqués la nuit
+ précédente. Il était quatre heures et demie du matin lorsque son
+ embarcation atteignait la côte. Mais à peine l'avant avait-il touché
+ le sable que l'ennemi sortant de mille embuscades, vignes, jardins,
+ trous, maisons, ouvre une vive fusillade sur lui. Deux Garibaldiens
+ tombent grièvement blessés et on est forcé de rétrograder, non sans
+ avoir vigoureusement riposté au feu des royaux qui se hâtent à leur
+ tour de s'abriter en laissant plusieurs des leurs sur le carreau.
+ Cette petite expédition se composait de huit Anglais et huit Français.
+ Dans la nuit du 10 au 11, une autre tentative échoue encore. L'escadre
+ napolitaine s'était rapprochée du Faro et pesait passivement sur les
+ opérations projetées.</p>
+ <p>Il y avait alors tantôt au Faro, tantôt à Messine, une signora, la
+ comtesse della Torre, jeune et charmante femme, à nature sympathique,
+ dont le costume demi-hongrois et la désinvolture gracieuse et
+ militaire faisaient rêver bon nombre des blessés ou des malades
+ auxquels elle était venue offrir le tribut de ses soins et ses
+ consolations. On en a dit beaucoup de bien, on en a dit du mal. Il n'y
+ a pas de chose, quelque bonne qu'elle soit, qui ne trouve son
+ détracteur. Enfin, quoi qu'en aient dit quelques journaux bien ou mal
+ informés, elle n'en partageait pas moins avec une Française, madame de
+ ***, la direction des dames charitables, en petit nombre, il est vrai,
+ qui prodiguaient leurs soins aux blessés et aux malades dans les
+ hôpitaux.</p>
+ <p>La journée du 11 se passa à embarquer l'artillerie, les chevaux et
+ les hommes. Les vapeurs bondés de troupes, allumaient les feux à sept
+ heures du soir. Les compagnies de la flottille étaient parées à sauter
+ dans leurs embarcations.</p>
+ <p>Vienne le signal et tout cela va se mettre en mouvement. Mais, à
+ minuit, arrive un ordre contraire et, dans la matinée du 12, toutes
+ les troupes commençaient à débarquer.</p>
+ <p>Vers une heure, dans la nuit, on avait entendu une fusillade
+ très-vive et quelques coups de canon près des forts de Scylla et de
+ Pezzo. L'escadre napolitaine étant restée silencieuse, c'était donc à
+ terre que l'on s'était battu. Étaient-ce les volontaires débarqués ou
+ les Calabrais? Le feu cessait vers les deux heures un quart. Il
+ recommençait une heure après et durait jusqu'au petit jour. Au même
+ moment, un petit bateau, chassé par une corvette napolitaine, venait
+ s'abriter sous les feux du Faro, et la corvette, trompée dans sa
+ poursuite, s'arrêtait à portée de canon. C'était un habitant de Reggio
+ qui, à ses risques et périls, venait annoncer que quelques centaines
+ de Calabrais, réunis dans les ravins d'Aspri-Monte, allaient se mettre
+ en marche pour rejoindre les volontaires débarqués l'avant-veille et
+ qui, en ce moment, occupaient les hauteurs de Solano. Le débarquement
+ des troupes et de l'artillerie faisait supposer, naturellement à tout
+ le monde, un changement d'intentions de la part du général Garibaldi.
+ Mais, il faut l'avouer, ce fut à regret que les volontaires, entassés
+ depuis trente-six heures sur les vapeurs, se virent encore une fois
+ jetés sur les sables brûlants du Faro sans savoir quand il leur serait
+ enfin donné de mettre le pied dans les Calabres.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <center>
+ <a name='VI'></a><img src='images/6p151.jpg' width='440' height=
+ '300' alt='' title=''>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <h2>VI</h2>
+ <br>
+
+ <p>Trois jours après, une frégate sarde arrivait au Faro, et restant
+ sous vapeur, communiquait avec le général Garibaldi. Ensuite elle
+ venait au mouillage dans le port de Messine. C'était le
+ <i>Victor-Emmanuel</i>. Le même soir, un petit aviso partant de
+ Messine touchait aussi au Faro. Ces allées et venues excitaient
+ vivement la curiosité générale. Le lendemain, on apprenait avec
+ étonnement que le général Garibaldi s'était embarqué dans la nuit sur
+ le <i>Washington</i>, dont tout le monde ignorait la destination; et
+ on lisait une proclamation rédigée à peu près en ces termes: «Le
+ général en chef Dictateur, étant obligé de s'absenter momentanément,
+ laisse au général Sertori le commandement des forces de terre et de
+ mer.» Suivait un ordre du jour de ce dernier donnant à l'armée et à la
+ population connaissance de ce décret et ajoutant qu'il espérait qu'en
+ l'absence du Dictateur, chacun s'efforcerait de continuer à faire son
+ devoir. C'est à cette époque que les troubles de Bronte éclatèrent.
+ Plusieurs assassinats et de honteuses scènes de pillage, provoqués par
+ les montagnards, obligèrent d'en venir à une répression énergique. Le
+ général Bixio fut dirigé sur ce point. Il fit saisir une vingtaine des
+ principaux émeutiers qui passèrent immédiatement devant un conseil de
+ guerre et furent fusillés séance tenante. Puis il vint à Taormini
+ rejoindre le corps de Cosenz et la brigade Ehber.</p>
+ <p>Pendant que ces événements se passaient au Faro, la ville de
+ Messine, métamorphosée en grande caserne, tâchait de faire contre
+ fortune bon coeur en rouvrant ses magasins le plus gaiement possible.
+ Tous les soirs, les musiques militaires circulaient dans la ville; et
+ la strada Ferdinanda, ainsi que le Corso, un peu plus illuminés et
+ embanniérés que dans les premiers jours, avaient presque un air
+ d'allégresse.</p>
+ <p>Les manifestations continuaient, soit dans les églises, soit sur
+ des places publiques. Les statues de François II et de son père
+ avaient éprouvé le même sort qu'à Palerme. Une fois la nuit arrivée,
+ il n'y avait plus guère que des Garibaldiens dans les rues et, par-ci
+ par-là, quelques soldats napolitains attardés dans leurs provisions,
+ ou quelques officiers dans leurs visites. On organisait activement les
+ nouvelles recrues, et chaque jour des promenades militaires avaient
+ lieu avec armes et bagages. Quelques-uns des corps campés au Faro
+ avaient reçu l'ordre de rentrer en ville.</p>
+ <p>Cependant la mésintelligence commençait à se mettre pour tout de
+ bon entre les lignes de factionnaires opposées sur le champ de
+ manoeuvres de Terranova. Presque chaque soir, on s'envoyait des gros
+ mots et des coups de fusil.</p>
+ <p>Mais en ville, une fois le sac à terre et le fusil mis de côté, on
+ continuait à vivre à peu près en bonne intelligence.</p>
+ <p>Les échos d'alentour se réjouissaient aux sons des airs guerriers
+ que soufflaient à outrance les musiciens de la citadelle, pour charmer
+ les entr'actes des grandes manoeuvres militaires que les soldats du
+ général Clary exécutaient journellement sur la plage entre la
+ citadelle et le fort San-Salvador. L'artillerie attelée y manoeuvrait
+ grand train, à côté des bataillons de chasseurs qui devaient s'estimer
+ heureux qu'on leur eût conservé ce petit espace pour se dégourdir les
+ jambes et ne pas perdre l'habitude du pas gymnastique.</p>
+ <p>Quand les parades étaient finies, les guerriers mettant bas la
+ veste, endossaient la blouse, et labouraient intrépidement un long
+ chemin couvert ou, plutôt, une longue tranchée qui reliait la
+ citadelle à San-Salvador.</p>
+ <p>Le lazaret, qui était resté dans les dépendances de la citadelle,
+ avait été converti en hôpital. Mais, si la plus grande partie de cette
+ garnison ne demandait pas mieux que de rester tranquille et de goûter
+ les délices d'une prison forcée, il y en avait d'autres qui,
+ malheureusement, aimaient l'odeur de la poudre et le bruit du fusil,
+ de loin bien entendu, à en juger du moins par leur attitude
+ journalière aussitôt qu'une affaire un peu sérieuse s'engageait.</p>
+ <p>Le 13, il y eut presque une bataille en règle vers les dix heures
+ du soir. Quelle en fut la cause? Naturellement il est impossible de le
+ savoir. Le fait est qu'une vive fusillade partit de la ligne
+ napolitaine, leurs vedettes se replièrent sur leurs grand'gardes; les
+ grand'gardes sur la citadelle; toujours en tiraillant avec
+ acharnement. Puis, une fois à l'abri dans les chemins couverts, de
+ nombreux cris de: <i>Viva il Re!</i> retentirent pendant plus d'un
+ quart d'heure. Quant aux Garibaldiens, comme il leur était défendu de
+ riposter, aussitôt que l'envie de batailler prenait aux guerriers de
+ la citadelle, ils se retiraient patiemment dans les ruines qui
+ longeaient leur ligne de factionnaires et attendaient que la grêle fût
+ passée. Ce soir-là, cependant, l'alerte, en ville, fut des plus vives.
+ Il y avait concert à la Flora, dans le jardin public de la strada
+ Ferdinanda; par conséquent, il y avait affluence et même une assez
+ grande quantité de dames. Les rues étaient illuminées et les boutiques
+ à peu près ouvertes. De nombreux volontaires et bourgeois flânaient
+ dans les rues; tout cela avait quelque apparence de gaieté, lorsque
+ retentissent tout à coup les premiers coups de fusil. Les volontaires
+ dressent l'oreille, les civils cherchent au plus vite leurs portes,
+ les femmes se trouvent mal, mais suivent leurs maris; les
+ illuminations s'éteignent aux environs des débouchés de la citadelle,
+ les boutiques se ferment à grand fracas, puis la générale bat, les
+ clairons sonnent l'assemblée. Un quart d'heure de ce tohu-bohu s'était
+ à peine écoulé que l'on voyait de fortes colonnes se diriger vers la
+ place de la Cathédrale, la place de la municipalité, les quais, et
+ occuper tous les points par lesquels les Napolitains pouvaient tenter
+ d'entrer en ville. Il faut cependant avouer que, malgré la consigne,
+ quelques rageurs ripostaient de temps à autre et renvoyaient aux
+ royaux coup de feu pour coup de feu.</p>
+ <p>Une belle corvette à vapeur anglaise, achetée par le général
+ Garibaldi, arrivait sur rade le lendemain, et on procédait
+ immédiatement à son armement. Une autre, plus petite, était
+ attendue.</p>
+ <p>Le 15, autre bataille, mais cette fois-ci, plus sérieuse et en
+ plein jour.</p>
+ <p>On ne sait toujours pourquoi ni comment elle commença. Une
+ fusillade s'engagea entre les deux lignes de vedettes. Du reste, tout
+ était à l'orage ce jour-là.</p>
+ <p>Depuis le matin, on suffoquait de chaleur. Des nuages bronzés
+ s'étaient accumulés sur les monts Pelore. L'air, chargé d'électricité,
+ rendait les plus paisibles d'une humeur massacrante. Positivement
+ l'atmosphère sentait la poudre.</p>
+ <p>Cette fois-ci, les Garibaldiens plus nerveux que d'habitude,
+ prirent en mauvaise part les galanteries napolitaines.</p>
+ <p>Les royaux, habitués à faire ces petites guerres sans danger et peu
+ disposés sans doute à se laisser éreinter au nez et à la face de leur
+ citadelle, se replièrent d'un seul bond jusqu'aux tentes de campement
+ où stationnait la grand'garde, à la limite des glacis de la
+ citadelle.</p>
+ <p>Là, soutenus par cette grand'garde et par une compagnie qui sortait
+ du chemin couvert, ils tinrent un instant pour filer ensuite de plus
+ belle et rentrer dans la place et dans les chemins couverts d'où ils
+ continuèrent leur feu innocent sur les Garibaldiens qui, déjà, avaient
+ cessé le leur. Comme il fallait que la comédie fût complète, le canon
+ vint terminer la représentation par une vingtaine de coups tirés on ne
+ sait contre quoi ni contre qui. Naturellement, tant tués que blessés,
+ il n'y eut personne de mort.</p>
+ <p>Mais des balles napolitaines étaient arrivées jusqu'à bord des
+ bâtiments de guerre sur rade. La chaloupe de la frégate à vapeur, le
+ <i>Descartes</i>, en ce moment en corvée au bout du quai, près du
+ champ de manoeuvres de Terranova, avait été obligée de s'abriter
+ derrière un chaland chargé de charbon qu'elle remorquait, puis de
+ l'amarrer en toute hâte à quai et de rallier son bord au milieu d'une
+ grêle de biscaïens et de balles dont plusieurs traversèrent les
+ bordages de l'embarcation.</p>
+ <p>Il y eut des plaintes motivées, auxquelles on répondit par des
+ excuses et par des explications qui n'en étaient pas. L'orage qui vint
+ à éclater et une pluie torrentielle amenèrent la fin des hostilités
+ pour ce jour-là.</p>
+ <p>Le héros de la bataille fut, sans contredit, un maître Aliboron qui
+ vint, au milieu de la fusillade et de la mitraillade, faire une fugue
+ sur le champ de bataille, secouant ses oreilles et lançant des ruades
+ dans toutes les directions. Ce brave animal, dont les élans de gaieté
+ défiaient les balles et les biscaïens qui pleuvaient autour de lui,
+ après avoir usé sa première ardeur, se mit tranquillement à brouter
+ puis à suivre et regarder curieusement les parlementaires qui se
+ succédèrent après l'affaire. Mais il s'obstina, malheureusement pour
+ lui, à vouloir bivouaquer sur le théâtre de ses lauriers et, dans la
+ nuit, il fut victime d'une seconde fusillade qui s'engagea vers les
+ deux heures du matin.</p>
+ <p>Le lendemain, les Napolitains plièrent leurs tentes, démolirent un
+ grand bâtiment en planches qui leur servait de magasin, firent rentrer
+ leur grand'garde et reculèrent leur ligne de vedettes jusqu'au milieu
+ de Terranova, ce qui n'empêcha pas la même comédie de se renouveler
+ presque chaque jour avec une mise en scène analogue.</p>
+ <p>Cependant le temps passait, et à chaque nouveau soleil on se
+ demandait: «Mais où est donc le Dictateur?» Mille bruits et mille
+ versions circulaient. Le général Garibaldi était allé, disait-on, tout
+ simplement à Naples. D'autres le faisaient prendre terre à Salerne
+ avec une armée de volontaires piémontais. L'affaire se compliquait. On
+ se mit alors à ruminer les faits passés.</p>
+ <p>Presque toute la marine à vapeur est absente. Qui sait où elle est?
+ Personne. On attendait de Palerme deux nouveaux bateaux à vapeur. Où
+ sont-ils? Tout le monde l'ignore. Beaucoup de nouveaux corps de
+ volontaires avaient été concentrés à Milazzo. Que sont-ils devenus?
+ Parbleu! voilà l'histoire: les vapeurs ont embarqué les troupes sans
+ tambours ni musiques; ils sont partis de même, ont attendu au large de
+ Salerne le navire de Garibaldi et on est débarqué.&mdash;Chacun répète
+ en ville cette petite historiette et on unit par y croire. Deux jours
+ se passent. On attend toujours avec anxiété l'arrivée d'un navire
+ quelconque qui va, certainement, apporter des nouvelles officielles du
+ débarquement à Salerne et de la marche en avant de l'armée
+ indépendante. Espoir déçu! Rien ne paraît et tout le monde de répéter:
+ Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?</p>
+ <p>Mais voilà bien une autre histoire. Un petit bateau calabrais
+ annonce à son de trompe à qui veut l'entendre que l'on est allé jusque
+ dans le porte de guerre napolitain de Castellamare, près de Naples,
+ attaquer un vaisseau, le <i>Monarc</i>, en cours d'armement.
+ Évidemment, pour qui connaît le caractère entreprenant et souvent
+ téméraire du Dictateur, ce doit être lui qui a tenté le coup de main.
+ Mais on a échoué tout en tuant le capitaine; seulement si le navire
+ eût été armé, on l'eût enlevé. Ce qui n'empêchait pas que l'on eût été
+ obligé de s'en aller plus vite que l'on n'était venu, etc., etc.</p>
+ <p>Arrive un capitaine de navire de commerce sarde, tombant tout
+ exprès du ciel à Messine, qui raconte comme quoi il a vu le général
+ Garibaldi, bien vu en personne, à la baie des Orangers, en
+ Sardaigne.&mdash;Ce n'est donc pas lui qui était à Castellamare ni à
+ Salerne? répète tout le monde en choeur.&mdash;Mais en voici un autre
+ qui prétend aussi l'avoir vu à Cagliari; puis un autre encore qui
+ assure que le général est allé tout tranquillement à Palerme.</p>
+ <p>Un dernier jure, par la barbe de Mahomet, que toutes ces nouvelles
+ sont erronées et que lui seul sait la vérité; lui qui arrive de l'île
+ de Maddalena, lui qui a vu le Dictateur tranquillement occupé à
+ visiter sa maisonnette de Caprera dans l'île du même nom. «Quand il
+ est débarqué, ajoute-t-il, tous les habitants l'auraient volontiers
+ porté en triomphe jusqu'à son ermitage. Il a eu toutes les peines du
+ monde à éviter cet honneur.»</p>
+ <p>On écoute, la bouche béante; mais, en revanche, on n'y comprend
+ plus rien. Le général, tout à la fois à Salerne, à Naples, à Caprera,
+ à la baie des Orangers, à Cagliari, à Palerme, c'est de la magie; les
+ plus forts y perdent leur latin, et on renonce, jusqu'à nouvel ordre,
+ à expliquer ce rébus dont l'arrivée seule du Dictateur pourra donner
+ la clef.</p>
+ <p>Voilà, en effet, qu'un beau matin un vapeur anglais, le <i>Prince
+ Noir</i>, arrive à Messine. Du plus loin qu'on l'aperçoit, on
+ reconnaît sur son pont les uniformes garibaldiens. Le navire entre
+ bientôt dans le port et vient mouiller près du fort San-Salvador. Le
+ général Garibaldi, le général Türr, le colonel Vecchi, le colonel
+ Bordone, etc., sont à bord. Le Dictateur débarque aussitôt, et se rend
+ de suite à bord du <i>Queen of England</i>, sa nouvelle corvette,
+ puis, de là à terre où il est reçu, comme toujours, aux acclamations
+ de tout le monde.</p>
+ <p>Maintenant, voici les faits dans toute leur vérité: le général
+ était allé effectivement à la baie des Orangers, à la Maddalena, à
+ Caprera, à Cagliari, à Palerme, et à Milazzo.</p>
+ <p>Sur le point d'entrer sérieusement en campagne et en présence des
+ forces accumulées par le gouvernement napolitain dans les Calabres, le
+ Dictateur voulait, avant de se lancer dans les hasards de la seconde
+ période de cette guerre, réunir tous ses moyens d'action; or depuis
+ quelque temps il attendait des renforts qui n'arrivaient pas et qui,
+ malgré les promesses de Bertani, paraissaient vouloir rester en route;
+ il savait cependant que plusieurs convois avaient quitté Gênes et
+ quelques autres points du littoral piémontais, et devaient se réunir
+ en Sardaigne pour opérer tous ensemble leur débarquement au port de
+ Sicile qui leur serait indiqué.</p>
+ <p>De longs jours s'étaient passés, et rien n'annonçait leur arrivée.
+ Le Dictateur paraissait inquiet et préoccupé: il avait été prévenu
+ sans doute par des dépêches de Turin qu'il se tramait quelque chose
+ comme d'enlever ces renforts à l'armée méridionale et les envoyer
+ opérer pour leur propre compte un débarquement sur les plages
+ romaines. Ce projet insensé, conçu par je ne sais qui, existait
+ réellement, et c'était juste ce qu'il fallait pour porter à la cause
+ italienne un coup mortel. Cette tentative, sans avoir aucune espèce de
+ chance de réussite, perdait certainement à tout jamais le parti que
+ représentaient le Dictateur et son armée. En face d'événements qui
+ pouvaient tout compromettre, Garibaldi se hâta de gagner la baie des
+ Orangers en Sardaigne, point de rendez-vous des nouveaux volontaires.
+ Que se passa-t-il? on n'en sait rien au juste. Ce qu'il y a de
+ positif, c'est que le général Garibaldi les harangua et les fit
+ rembarquer immédiatement pour Cagliari d'où ils purent être dirigés en
+ toute hâte sur Palerme et Milazzo. Ces nouveaux renforts s'élevaient à
+ près de six mille hommes: c'étaient des troupes tout organisées, il
+ n'y avait qu'à les aligner sur un champ de bataille.</p>
+ <p>De la baie des Orangers, le général Garibaldi se dirigea sur l'île
+ de la Madeleine, dans les Bouches de Bonifacio, dont il était peu
+ éloigné: il n'avait pas voulu venir aussi près de son ermitage de
+ Caprera sans revoir ces lieux qui lui rappelaient tant de souvenirs
+ d'affection et tant de soucis, de projets et d'inquiétudes. En
+ quelques heures à peine il arrivait avec le <i>Washington</i> au
+ mouillage de la Madeleine en passant par le canal de l'Ours. C'est un
+ des plus ravissants sites que l'on puisse voir, malgré sa sauvagerie
+ et son aridité.</p>
+ <p>A peine l'arrivée du Dictateur fut-elle connue que la ville entière
+ se précipita au-devant de lui, on l'eût en effet volontiers porté en
+ triomphe jusqu'à sa petite maisonnette.</p>
+ <p>Il ne sera peut-être pas indifférent de donner quelques détails sur
+ l'habitation de Garibaldi. Que l'on se figure une petite maison
+ carrée, élevée seulement d'un rez-de-chaussée avec trois fenêtres sur
+ chaque côté, une varanda sur la façade et un petit sémaphore rond sur
+ la terrasse, dans lequel on peut à peine se tenir debout. A gauche, en
+ regardant la maison, deux baraques de bois, dont l'une sert de cuisine
+ et que le général habitait pendant que l'on construisait, comme il le
+ disait, son château. Derrière ces deux baraques, un four. Devant la
+ maison, un enclos en pierres sèches fermant un jardin dans lequel
+ poussent à grand'peine cinq ou six figuiers étiques, quelques courges
+ et de maigres légumes qui ont l'air tout étonné d'avoir pu percer la
+ couche de cailloux au travers desquels ils se sont frayé passage. Puis
+ des lichens, des bruyères odorantes et quelques fleurs sauvages aux
+ parfums balsamiques. L'intérieur de la maison se divise en trois ou
+ quatre pièces habitables; deux, les seules occupées, sont à peine
+ meublées. L'une, la salle à manger, possède une chaise; l'autre est la
+ chambre à coucher, sous laquelle se trouve la citerne: elle est par ce
+ fait fort malsaine; cependant le général n'a jamais voulu en habiter
+ d'autre. Dans cette dernière se trouve un lit en fer sans rideaux, une
+ vieille table vermoulue, deux chaises sans dossiers et une ancienne
+ armoire. Chacun de ces meubles est un souvenir de sa mère et de sa
+ femme, morte à la tâche en partageant ses fatigues dans la campagne de
+ Rome. Il y a aussi, appendu au mur, un médaillon contenant des cheveux
+ de cette compagne dévouée, un portrait d'elle, un autre de Vecchi, son
+ aide de camp et son ami, l'historien de l'Italie opprimée qui
+ deviendra plus tard l'historien de l'Italie affranchie, et qui,
+ quoique fort riche, partage depuis longtemps les fatigues du général;
+ ses deux fils sont officiers dans la marine piémontaise. Quant au
+ restant des appartements, peu nombreux, ils servent de débarras et
+ leurs fenêtres sont veuves de presque toutes leurs vitres. On
+ comprend, en voyant cette habitation, qu'elle est souvent solitaire et
+ privée de ses propriétaires.</p>
+ <p>Mais ce qu'il y a de splendide, c'est la vue dont on jouit de
+ quelque point que ce soit de la propriété. Dans le Nord, la ville de
+ la Maddalena, et les hauteurs couvertes de fortifications qui sont en
+ arrière, les Bouches de Bonifacio, les côtes de Corse; dans l'Est, la
+ mer, l'entrée des Bouches, le feu de Razzoli; dans le Sud, les hautes
+ montagnes de la Sardaigne sur un des contre-forts desquelles apparaît,
+ se découpant en silhouette sur le ciel, l'ours gigantesque formé par
+ un éboulement de rochers et qui a donné son nom au canal qui
+ communique du port de la Maddalena avec la haute mer; dans l'Ouest,
+ encore la Sardaigne, des collines couvertes de pins et de campagnes
+ toujours vertes aux reflets irisés. Il y a de quoi contenter l'amateur
+ de points de vue le plus difficile.</p>
+ <p>Garibaldi parut éprouver un grand bonheur à faire visiter son
+ maigre manoir à ses compagnons d'armes. Malgré lui, il montra que les
+ propriétaires sont les mêmes partout. Après quelques heures données à
+ ses souvenirs, il repartait en donnant une vigoureuse poignée de main
+ au vieux pâtre et fermier tout à la fois qui sert de garde général à
+ son domaine. Une particularité curieuse et qui étonna singulièrement
+ ceux qui n'avaient pas été initiés à la vie intime du Dictateur à
+ Caprera fut de voir accourir au-devant de lui, aussitôt qu'il parut
+ aux confins de son territoire, une petite vache qui vint recevoir ses
+ caresses avec les démonstrations de la joie la plus vive, mais en
+ regardant fortement de travers et avec méfiance ceux qui
+ accompagnaient le général; elle avait évidemment aussi envie de leur
+ donner des coups de corne qu'elle était contente de caresser son
+ maître. Cet animal, qu'il avait élevé lui-même et nommé Brunettina,
+ obéit à sa voix comme le chien le plus soumis obéirait à son maître.
+ Dans la vie d'un homme comme Garibaldi, le plus petit détail devient
+ intéressant.</p>
+ <p>En quittant Caprera, Garibaldi se dirigea sur Cagliari pour hâter
+ le départ de ses transports et, de là, sur Palerme, où il ne resta que
+ quelques heures; il fit route ensuite sur Milazzo. Le vapeur anglais
+ le <i>Prince Noir</i> en partait en ce moment pour Messine, et le
+ général fit demander pour lui et sa suite un passage qui lui fut
+ accordé avec empressement.</p>
+ <p>Quant à l'affaire du <i>Monarc</i>, il va s'en dire que Garibaldi y
+ était tout à fait étranger et que ce coup de main, aussi mal conçu que
+ maladroitement dirigé, avait été tenté non-seulement sans son
+ consentement, mais même contre ses ordres. Certes ceux qui se
+ jetaient, tête baissée, dans une entreprise aussi téméraire montraient
+ un courage digne d'un meilleur succès, mais dans des opérations de ce
+ genre, il faut surtout une direction intelligente et une expérience à
+ toute épreuve. Cette tentative avortée et qui, de part et d'autre,
+ coûta la vie à plusieurs officiers, fut généralement mal vue et
+ hautement désapprouvée.</p>
+ <p>La première visite du Dictateur à son retour fut pour le Faro, d'où
+ chaque jour et presque chaque nuit on réussissait à jeter de faibles
+ détachements de volontaires sur les côtes de Calabre. Les travaux de
+ fortification avaient été entièrement terminés et presque toute
+ l'escadre dont pouvait disposer le général s'y trouvait alors réunie,
+ elle se composait de:</p>
+ <table border='0' cellpadding='1' cellspacing='1' summary=''>
+ <tr>
+ <td align='left'>Le <i>Tukery</i> (ancien <i>Véloce</i>)
+ armé,</td>
+ <td align='center'>portant</td>
+ <td align='right'>800</td>
+ <td align='center'>hommes.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align='left'>Le <i>Washington</i></td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ <td align='right'>800</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align='left'>L'<i>Orégon (Belzunce)</i></td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ <td align='right'>300</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align='left'>Le <i>Calabria (Duc de Calabre)</i></td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ <td align='right'>200</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align='left'>L'<i>Elba</i></td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ <td align='right'>200</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align='left'>Le <i>City of Aberdeen</i></td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ <td align='right'>1,200</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align='left'>Le <i>Torino</i></td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ <td align='right'>1,500</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align='left'>Le <i>Ferret</i>, armé</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ <td align='right'>200</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align='left'>L'<i>Anita (Queen of England)</i> armé</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ <td align='right'>1,800</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align='left'>L'<i>Indipendente</i>, armé</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ <td align='right'>1,700</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align='left'><i>Un autre</i> (nom inconnu) armé</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ <td align='right'>800</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ </tr>
+ </table>
+ plus, environ 250 bateaux de flottille, dont 20 ou 30 armés de
+ pierriers ou de petits obusiers de 4.<br>
+ <br>
+
+ <p>C'était donc un total d'à peu près 10,000 hommes sans compter ceux
+ de la flottille, que l'on pouvait débarquer en un seul voyage sur la
+ terre ferme. Quant à la cavalerie et à l'artillerie, elles étaient,
+ comme il a été dit plus haut, destinées à être embarquées sur des
+ bateaux disposés <i>ad hoc</i> et où les précautions les plus grandes
+ étaient prises pour que le débarquement pût s'opérer d'une manière
+ prompte et facile en face de l'ennemi.</p>
+ <p>Les Napolitains avaient, pendant l'absence du général, évacué les
+ citadelles d'Augusta et de Syracuse. Leurs garnisons avaient été
+ rejoindre en Calabre les armées de Palerme, de Milazzo et de Messine.
+ Chaque soir, de la côte sicilienne on apercevait de l'autre côté du
+ détroit les feux allumés dans la montagne par les volontaires et les
+ insurgés de la Calabre. On en avait, du reste, journellement quelques
+ nouvelles, tantôt par des Calabrais, d'autres fois par des volontaires
+ expédiés par Missori. Ils avaient eu plusieurs engagements avec les
+ Napolitains, et avaient eu deux hommes tués et deux blessés. Ils leur
+ avaient aussi fait éprouver quelques pertes et leur avaient pris
+ plusieurs hommes. Ils restèrent douze jours dans les montagnes et
+ comptaient parmi eux Mario Alberto, le mari de la célèbre miss White
+ et le colonel Massolino, commandant en second. Presque chaque nuit,
+ dans la ville, des déserteurs trouvaient moyen de passer aux
+ Garibaldiens, les généraux de l'armée royale estimaient eux-mêmes à
+ plus de dix mille le nombre des désertions depuis le commencement de
+ la guerre.</p>
+ <p>Les deux ou trois jours qui suivirent le retour du général
+ Garibaldi virent arriver dans le port même de Messine plusieurs
+ vapeurs chargés de volontaires; en passant à côté du fort
+ San-Salvador, il y avait souvent échange de paroles peu amicales entre
+ les soldats napolitains et les casaques rouges.</p>
+ <p>Plus que jamais tout fut au débarquement, on recommença à masser
+ les troupes au Faro. A quelque prix que ce fût on enrôlait des
+ matelots partout où l'on en trouvait.</p>
+ <p>Les deux frégates sardes mouillées dans le port ainsi que la
+ frégate anglaise eurent de nombreux déserteurs, au grand
+ mécontentement de leurs commandants.</p>
+ <p>Presque chaque jour il y avait des coups de canon échangés du Faro,
+ soit avec les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare ou de la Torre del
+ Cavallo, soit avec l'escadre qui paraissait vouloir prendre une part
+ plus active à la défense des côtes de Calabre; mais ce feu à longue
+ portée avait un résultat à peu près nul; les boulets napolitains
+ tombaient à moitié distance et quelques-uns seulement de ceux du Faro
+ venaient en mourant atteindre de temps à autre leur but. Le 15 août,
+ il y eut aussi une vive alerte. Le <i>Descartes</i>, frégate à vapeur
+ française, ayant, à huit heures du matin, fait une salve pour la fête
+ de l'Empereur, on crut au Faro à un bombardement par la citadelle. La
+ même panique se produisit en ville. Aux deux ou trois premiers coups,
+ tous les habitants se précipitèrent aux portes et aux fenêtres pour
+ étudier avec anxiété l'explosion des projectiles. Toutes les troupes
+ se prirent à courir aux armes. Heureusement quelques personnes mieux
+ avisées, après avoir compté vingt et un coups, jugèrent que ce devait
+ être un salut et tranquillisèrent la foule à laquelle d'ailleurs les
+ nouvelles arrivant du quai rendirent immédiatement sa quiétude du
+ matin. Les bâtiments de guerre étrangers sur rade s'empressèrent
+ aussi, eux, de fêter par des salves et en se pavoisant la fête du
+ souverain français. Les Napolitains seuls, forts et bâtiments de
+ guerre, s'abstinrent de toute politesse. C'était au moins une
+ inconvenance.</p>
+ <p>Dans le port de Messine on s'occupait activement de l'armement du
+ <i>Queen of England</i>, baptisé l'<i>Anita</i> en l'honneur de la
+ femme de Garibaldi, ainsi que de celui d'un autre vapeur à grande
+ vitesse et à aube, nouvellement acheté aux Anglais. L'escadre
+ napolitaine paraissait inquiète et l'amiral qui la commandait avait
+ demandé des renforts immédiats à Naples, n'ayant pas, disait-il, et
+ cela était vrai, un seul bâtiment à opposer à l'<i>Anita</i>, qui
+ devait porter vingt-deux canons Amstrong, mais qui, de fait, n'était
+ qu'un grand bateau à hélice fort cassé et dont l'échantillon eût
+ permis difficilement la moitié de cette artillerie.</p>
+ <p>Un nombreux convoi d'armes, débarqué en ce moment à Messine, ainsi
+ que celles apportées par Alexandre Dumas, permirent d'armer avec des
+ carabines de précision plusieurs bataillons de chasseurs qui jusque-là
+ avaient conservé le fusil de munition.</p>
+ <p>Le 18 août, arrivaient encore plusieurs transports chargés de
+ volontaires piémontais et toscans. Toutes ces troupes, aussitôt
+ débarquées, étaient acheminées sur le Faro où l'armée nationale était
+ concentrée. On apprenait aussi que la brigade Ehber et celle de Bixio
+ marchaient sur Messine et devaient être déjà à Taormini et même plus
+ près. Mais rien n'avait transpiré des projets du général Garibaldi.
+ Toute l'escadre, moins trois ou quatre vapeurs, était mouillée sous
+ les batteries du Faro. On supposait les absents en mission vers
+ Palerme ou Milazzo.</p>
+ <p>Le 17 au soir, le général Türr avait accompagné Garibaldi dans une
+ reconnaissance sur la route de Taormini. Le 18, tout le monde, excepté
+ les intimes, croyait Garibaldi au Faro, lorsque le 20, au matin, le
+ <i>Béarn</i>, paquebot des messageries impériales, arrive du Levant eu
+ relâche à Messine et annonce qu'il a aperçu en entrant dans le
+ détroit, à quelques milles dans le Sud de Reggio, deux navires dont
+ l'un est à la côte, et qui viennent de débarquer une grande quantité
+ de soldats paraissant Garibaldiens. Il ajoutait qu'au moment de son
+ passage, l'escadre napolitaine s'approchait du lieu du débarquement et
+ que deux corvettes avaient immédiatement ouvert leur feu contre les
+ troupes débarquées et sur le bâtiment échoué. Le point qu'il désignait
+ pour théâtre de cet événement était la Torre delle Armi, au-dessous du
+ village de Mileto.</p>
+ <p>Grande rumeur dès lors, et bientôt le débarquement officiel de
+ l'armée nationale est annoncé par une proclamation. Le soir, la ville
+ est brillamment illuminée et l'on attend avec une vive impatience les
+ détails qui ne manqueront pas d'arriver le lendemain.</p>
+ <p>Voici ce qui s'était passé.</p>
+ <p>Depuis quelques jours, les brigades Bixio et Ehber ne faisaient que
+ marches et contre-marches. Ces brigades avaient accaparé plusieurs
+ grands bateaux sur lesquels avaient même eu lieu quelques préparatifs
+ d'embarquement. Dès le 17, la brigade de Bixio était à Giardini, et
+ celle de Türr à Taormini.</p>
+ <p>Le 17, dans l'après-midi, deux bateaux à vapeur, le <i>Franklin</i>
+ et le <i>Torino</i>, viennent mouiller à Taormini. Le <i>Franklin</i>,
+ plus près de terre et le <i>Torino</i> plus au large. L'embarquement
+ de la brigade du général Türr commença immédiatement. A cinq heures
+ environ, l'opération était terminée et les deux vapeurs faisaient
+ route de conserve pour Giardini.</p>
+ <p>Le 18, au matin, on commençait l'embarquement de la brigade Bixio.
+ Vers une heure, le général Garibaldi arrivait et pressait activement
+ le départ. A huit heures du soir, il était terminé. Les deux
+ capitaines des bâtiments avaient dû être provisoirement relevés de
+ leurs commandements. Garibaldi prit celui du <i>Franklin</i>, et Bixio
+ celui du <i>Torino</i>. On appareilla vers les onze heures du soir. Le
+ 19, au petit jour, on était sur la côte de Calabre à la Torre delle
+ Armi, près de Mileto, village situé au sommet d'un mamelon.</p>
+ <p>Une magnifique plage de sable, où la mer brise à peine, s'étend au
+ loin avec complaisance, offrant toutes facilités au débarquement. Sur
+ la droite, à l'extrémité de la plage, on distingue une église et un
+ peu en arrière, à moitié côte, le télégraphe. Les deux navires ont le
+ cap à terre. Vis-à-vis d'eux, on aperçoit la route royale qui longe la
+ côte et une belle magnanerie dont les plantations vont en s'élevant
+ par étages. L'habitation est au sommet du premier plateau derrière
+ lequel s'élèvent en amphithéâtre une foule de points culminants étages
+ les uns au-dessus des autres.</p>
+ <p>De Napolitains, pas de traces. Seulement on distingue, à douze
+ milles environ dans le Nord, les fumées de leur escadre. Le
+ <i>Torino</i> marche toujours à grande vitesse et s'échoue; mais le
+ fond est de vase molle et le navire reste horizontal. Le
+ <i>Franklin</i> arrive presque aussitôt; il stoppe à temps et évite le
+ sort du <i>Torino</i>. Immédiatement le débarquement commence sans
+ autre ressource que les embarcations des deux navires. Cependant il
+ s'opéra avec une telle activité, chacun y apporta tant de bonne
+ volonté que, trois heures après, tous les volontaires se trouvaient à
+ terre et les deux brigades étaient organisées et mises en
+ mouvement.</p>
+ <p>A l'instant où elles venaient de prendre position sur les premières
+ hauteurs en arrière de la plage, tandis que le quartier général
+ s'établissait dans l'habitation de la magnanerie, on vint prévenir le
+ Dictateur que l'escadre napolitaine se dirigeait à toute vapeur vers
+ le lieu du débarquement. Ordre fut donné de suite au <i>Franklin</i>,
+ qui essayait de renflouer le <i>Torino</i> de l'abandonner et
+ d'appareiller à l'instant pour Messine en faisant fausse route. Quant
+ à l'équipage du <i>Torino</i>, il reçut l'ordre d'évacuer le navire.
+ Dans ce moment, une corvette napolitaine, arrivée à portée, commençait
+ à tirer. On voulut mettre le feu au bâtiment; mais ce fut en vain. Les
+ matelots, qui, à ce qu'il paraît, n'étaient pas payés pour se faire
+ tuer, refusèrent obstinément d'armer une embarcation pour retourner à
+ bord. La seconde corvette, aussitôt à portée, ouvrit également son
+ feu, non-seulement sur le <i>Torino</i>, mais encore et surtout sur
+ les colonnes de Garibaldiens qu'elle apercevait à terre. L'ordre fut
+ alors donné aux troupes de descendre dans le ravin derrière les
+ hauteurs sur lesquelles elles étaient campées. Comme on n'avait pas
+ d'artillerie pour répondre au feu de l'escadre, il n'y avait pas
+ d'autre parti à prendre.</p>
+ <p>Pendant plus d'une heure, les corvettes continuèrent leur
+ canonnade. C'est en ce moment que passa le <i>Béarn</i>.</p>
+ <p>Une autre corvette napolitaine, restée en arrière, se détacha
+ immédiatement pour lui courir sus. Mais, quand elle eut reconnu, en
+ s'approchant, l'énormité de ce transatlantique et surtout le pavillon
+ français, elle se hâta de rejoindre ses conserves.</p>
+ <p>Bientôt, les corvettes napolitaines arment des embarcations et les
+ envoient à bord du <i>Torino</i>. Des amarres sont établies et les
+ corvettes essayent aussi, mais en vain, de le désensabler. Ne pouvant
+ y réussir, pas plus que le <i>Franklin</i>, elles finissent par le
+ piller et y mettre le feu.</p>
+ <p>L'armée passa cette première nuit dans un <i>fiumare</i>, à un
+ mille et demi environ du lieu du débarquement. Quelques volontaires
+ calabrais, accourus incontinent, assurèrent au général Garibaldi qu'il
+ n'y avait, dans les environs, aucune troupe royale. Cependant, on
+ s'éclaira avec soin et on fit bonne garde.</p>
+ <p>Les deux brigades trouvèrent peu de ressources en
+ approvisionnements. Le 20, à deux heures du matin, on se mettait en
+ route, marchant en colonnes et par sections. La division d'avant-garde
+ se composait du demi-bataillon de droite des chasseurs génois
+ commandés par Menotti; puis venait la première brigade commandée par
+ Bixio, à la tête de laquelle marchait Garibaldi, la brigade Ehber et
+ enfin le deuxième bataillon de chasseurs génois qui servait
+ d'arrière-garde. Le demi-bataillon de gauche de Menotti était déployé
+ en éclaireurs sur le flanc droit de la colonne. Quoiqu'il fit une
+ chaleur atroce, on marchait gaiement et en chantant comme s'il
+ s'agissait simplement d'un changement de garnison. De toutes parts les
+ habitants accouraient, saluant la colonne de mille vivat. On marcha
+ ainsi jusqu'à sept heures du matin, et on prit un moment de repos dans
+ un endroit où la route se dissimule entre deux collines. A onze heures
+ et demie, on arrivait au petit village de San-Lazaro où l'on s'arrêta
+ pour se reposer jusqu'à la nuit tombante. Des grand'gardes avaient été
+ placées assez loin en avant du village, et les volontaires avaient
+ reçu l'ordre de ne pas s'éloigner un instant de leurs faisceaux. A
+ sept heures du soir, la petite armée quittait San-Lazaro, se dirigeant
+ directement sur Reggio. A minuit, on faisait halte, et le général
+ Garibaldi, ayant réuni les généraux et les officiers supérieurs,
+ prenait ses dispositions d'attaque. Il fut décidé qu'on changerait de
+ route, et qu'on prendrait à travers champs vers la montagne. A trois
+ heures du matin, on descendit sur les faubourgs de Reggio, et à trois
+ heures et demie, la fusillade s'engageait avec quelques compagnies
+ napolitaines postées sur la route, qui furent rapidement mises en
+ déroute par deux bataillons garibaldiens et faites presque entièrement
+ prisonnières. Le bataillon de chasseurs génois de Menotti se précipita
+ au pas de course dans les rues du faubourg, appuyé par la première
+ brigade. En un instant, le bataillon napolitain qui l'occupe, quoique
+ embusqué dans les maisons, les vignes et les jardins, est refoulé vers
+ la ville où il se hâte de se réfugier. Les Garibaldiens y entrent
+ pêle-mêle avec lui. Vers midi, le fort de la Marine, situé au bord de
+ la mer et armé de seize pièces de canon de gros calibre, ouvrait ses
+ portes, baissait son pont-levis et se rendait avec armes et bagages
+ sans brûler une amorce.</p>
+ <p>Ce fort n'était, à proprement parler, qu'une batterie dirigée
+ contre la mer, mais fermée à la gorge par une muraille bien crénelée,
+ percée de plusieurs embrasures armées d'obusiers et de pièces de 12.
+ Le général Garibaldi s'y reposa quelques instants, puis, se mettant à
+ la tête de la deuxième brigade, il fit un mouvement de flanc pour
+ tourner les hauteurs du château. Le général Bixio venait d'être blessé
+ légèrement au bras gauche, il avait eu son cheval tué sous lui et son
+ revolver cassé à sa ceinture par une balle.</p>
+ <p>Pendant que le général Garibaldi opérait son mouvement tournant, la
+ première brigade se ralliait au fort de la Marine pour commencer
+ l'attaque de la ville.</p>
+ <p>Le château de Reggio, situé au sommet du mamelon sur lequel la
+ ville s'élève en amphithéâtre, envoyait des volées de canon dans
+ toutes les directions et partout où il pensait pouvoir atteindre les
+ assaillants. La place fut bientôt attaquée par trois points à la fois:
+ la grande rue, les hauteurs en arrière du château et les quais. C'est
+ surtout dans la grande rue que le combat fut le plus vif. Massés sur
+ la place du Dôme, appuyés par une batterie d'artillerie et ayant sur
+ leur droite une petite rue fortement barricadée et conduisant au
+ château, les Napolitains, en bataille sur la place, embusqués sur le
+ perron de la cathédrale et aux fenêtres, s'apprêtaient à faire une
+ vigoureuse résistance. Ils avaient une grande confiance dans leur
+ position, pensant qu'ils ne pouvaient être attaqués que de front et
+ avec un grand désavantage.</p>
+ <p>Le combat se prolongea effectivement sur ce point jusque vers le
+ soir; mais enfin, vigoureusement abordées à la baïonnette, les troupes
+ royales durent battre en retraite et en désordre sur le château,
+ abandonnant six des huit pièces qui étaient en batterie sur la
+ place.</p>
+ <p>Vers les dix heures du soir, le bataillon de Menotti attaquait de
+ front une forte barricade barrant le passage qui conduit de la grande
+ rue au château, à deux cents mètres tout au plus de celui-ci et sous
+ un feu plongeant des plus dangereux. Le combat fut long; mais,
+ intrépidement entraînés par Menotti, les chasseurs génois finissent
+ par se précipiter à la baïonnette sur la barricade dont ils s'emparent
+ vers les trois heures du matin, et dans laquelle ils s'établissent
+ pendant que les royaux se replient pas à pas vers le château sans
+ ralentir leur feu. La ville était donc au pouvoir de l'armée
+ nationale. Le reste de la nuit, les canonniers du château continuèrent
+ à envoyer, de ci de là, quelques paquets de mitraille et quelques
+ boulets, mais sans résultat.</p>
+ <p>Le matin, de bonne heure, l'armée nationale, décidée à en finir,
+ commença ses dispositions d'attaque contre le château. Il n'en fallut
+ pas davantage pour déterminer le général Vial à proposer l'évacuation.
+ Cette offre fut acceptée immédiatement. C'était le 21, au matin, que
+ se passaient ces événements.</p>
+ <p>La capitulation fut bientôt convenue et signée. La garnison
+ remettait le château et tout son matériel: artillerie, armes,
+ approvisionnements et munitions, au général Garibaldi. Les troupes
+ royales, avec armes et bagages, mais sans munitions, devaient
+ descendre sur le quai qui leur était réservé jusqu'à leur départ.
+ Aussitôt convenu aussitôt fait, et immédiatement les Napolitains
+ gagnèrent l'emplacement où ils devaient attendre leur embarquement,
+ pendant que l'armée nationale, pressée de marcher en avant, commençait
+ son mouvement sur San-Giovanni où, disait-on, deux divisions
+ l'attendaient dans des positions formidables et fortifiées de longue
+ date.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <center>
+ <a name='VII'></a><img src='images/7p179.jpg' width='437' height=
+ '300' alt='' title=''>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <h2>VII</h2>
+ <br>
+
+ <p>Pendant que Garibaldi attaquait Reggio, le canon grondait partout
+ dans le détroit; les batteries du Faro échangeaient des boulets avec
+ un ou deux navires de l'escadre napolitaine, ainsi qu'avec les forts
+ de Pezzo, de la Torre del Cavallo et d'Alta-Fiumare, à propos d'un
+ débarquement qui avait lieu près de la Bagnara.</p>
+ <p>Dans la matinée du 21, de très-bonne heure, le général Cosenz était
+ descendu en Calabre, près de Scylla, avec une brigade composée de
+ douze cents hommes environ, un bataillon de chasseurs génois et le
+ bataillon français commandé par de Flotte.</p>
+ <p>C'est à l'entrée d'un grand <i>fiumare</i>, près d'un petit
+ village, entre Scylla et la Bagnara, que les troupes furent mises à
+ terre. Le bataillon français, débarqué un des premiers, repoussa les
+ quelques troupes napolitaines expédiées de la Bagnara, et bientôt
+ toute la colonne prit la route de Solano, village situé dans la
+ montagne, à cinq heures de marche environ du lieu de débarquement.
+ Elle fut aussitôt assaillie de toutes parts par les royaux, qui
+ occupaient les hauteurs et s'étaient retranchés dans une petite maison
+ blanche où l'on avait établi un avant-poste. Le bataillon français fut
+ envoyé par le général Cosenz pour en débusquer les Napolitains et
+ s'emparer de la hauteur. Ce coup de main, hardiment exécuté, eut un
+ plein succès. Malheureusement le commandant de Flotte fut tué roide
+ d'une balle dans la tête à l'instant où, après avoir blessé deux
+ officiers napolitains, il en faisait prisonnier un troisième.</p>
+ <p>Les soldats vengèrent terriblement leur chef, auquel le général
+ Garibaldi fit rendre le surlendemain les honneurs militaires dans
+ l'église de Solano. C'est sous une des dalles du choeur que les restes
+ de de Flotte sont déposés et, par ordre du Dictateur, on doit y élever
+ un monument.</p>
+ <p>Le bataillon français et son commandant furent mis à l'ordre de
+ l'armée, et le capitaine Pogam en prit provisoirement le
+ commandement.</p>
+ <p>La brigade de Cosenz, aussitôt les Napolitains repoussés, continua
+ son mouvement en laissant Solano sur la gauche, et gagna les hauteurs
+ pour arriver au-dessus de San-Giovanni, tournant ainsi complètement
+ les positions napolitaines qui ne devaient pas tarder à être attaquées
+ de front par le général Garibaldi.</p>
+ <p>Le 22 au matin, pendant que ce mouvement s'exécutait, un singulier
+ événement se passait au Faro. Une grande frégate napolitaine à hélice,
+ de soixante canons, entrait dans le détroit et venait reconnaître, à
+ petite distance, les batteries du Faro avec lesquelles elle engageait
+ une violente canonnade qui dura plus d'une demi-heure. Quelques
+ instants après, un vapeur à hélice français, rangeant les côtes de
+ Calabre, se présentait aussi à l'entrée du détroit et était reçu à
+ coups de canon par le Faro. Ce ne fut qu'au dix-huitième coup que les
+ canonniers reconnurent leur erreur et cessèrent le feu. Le lendemain
+ 23, au matin, le <i>Prony</i> arrivait sur rade de Messine, et une
+ demande de satisfaction était envoyée au commandant en chef de
+ Messine. A midi, le <i>Descartes</i> appareillait avec le <i>Prony</i>
+ pour aller mouiller sous le Faro et être prêt à agir si pareil
+ événement se renouvelait.</p>
+ <p>Mais le général Türr, commandant le Faro, s'était hâté de répondre
+ à la réclamation de notre consul à Messine, M. Boulard, et de lui
+ transmettre ses profonds regrets pour l'erreur qui avait eu lieu bien
+ involontairement. Au milieu du feu et sans longue vue, on n'avait pu
+ distinguer le pavillon français, car celui des Napolitains, même à
+ petite distance, permet à peine d'apercevoir les armoiries jaunes
+ frappées sur le blanc du pavillon; en outre, les canonniers étaient
+ sous l'influence de l'indignation causée par la conduite sans
+ précédent de la frégate napolitaine, le <i>Borbone</i>, qui, arrivée
+ dans le détroit sous pavillon français, avait tranquillement reconnu
+ les batteries, pris une position avantageuse pour les attaquer, et
+ commencé un feu meurtrier sur des hommes occupés sans défiance à la
+ regarder. Ce n'est qu'à la deuxième bordée que le pavillon français
+ avait été amené et remplacé par la bannière napolitaine. Sans prendre
+ positivement ce fait pour excuse, le général offrait la plus ample
+ satisfaction au commandant français, tout en flétrissant la conduite
+ du bâtiment de guerre napolitain qui n'avait pas craint, en
+ enfreignant toutes les lois maritimes internationales, d'être la cause
+ de l'exaspération des Garibaldiens; ce qui les avait entraînés, dans
+ leur exaltation, à tirer trop légèrement sur un navire dont ils ne
+ distinguaient pas au juste la nationalité.</p>
+ <p>Nonobstant, les commandants des trois bâtiments de guerre français
+ sur la rade de Messine, la frégate à vapeur le <i>Descartes</i>, et
+ les avisos le <i>Prony</i> et la <i>Mouette</i>, avaient décidé que
+ pendant que la <i>Mouette</i> se rendrait à Naples pour prévenir
+ l'amiral de ces faits, le <i>Descartes</i> et le <i>Prony</i> iraient
+ mouiller en branle-bas de combat près du Faro, de manière à être à
+ même de repousser par la force une nouvelle agression de ce genre.</p>
+ <p>En conséquence, à midi, les deux navires s'étaient dirigés sur le
+ Faro, au grand émoi de la population de Messine qui n'avait pas vu
+ sans inquiétude les préparatifs de branle-bas exécutés à bord des
+ bâtiments français. Il paraîtrait qu'une réponse peu convenable d'un
+ autre officier général de l'armée garibaldienne, était venue détruire
+ le bon effet produit par la lettre si convenable et si digne du
+ général Türr, et avait rendu nécessaire cette démonstration de la part
+ des commandants français. A deux heures environ, les deux navires
+ jetaient l'ancre un peu en dedans de l'entrée du détroit, et dans une
+ position où leurs batteries prenaient en enfilade toutes celles du
+ Faro.</p>
+ <p>Ceci se passait le 23. Vers les six heures du matin, la frégate le
+ <i>Borbone</i> se rapprochait du Faro et recommençait l'attaque des
+ batteries. Pendant près de trois quarts d'heure, le feu fut très-animé
+ des deux côtés; mais enfin la frégate se laissa culer et vint mouiller
+ près de la citadelle où elle débarqua en toute hâte ses blessés.</p>
+ <p>C'est pendant cette opération que les deux bâtiments de guerre
+ français quittaient eux-mêmes le port pour aller prendre leur position
+ au Faro. Aussitôt qu'ils eurent jeté l'ancre, on vit que le
+ <i>Borbone</i> se dirigeait dans le Sud, tenant le milieu du détroit,
+ accompagné des quatre vapeurs royaux qui composaient en ce moment
+ toute l'escadre. Quelques instants, elle resta stationnaire vis-à-vis
+ Reggio, puis on la vit border ses voiles et laisser porter vent
+ arrière dans le Sud, pour débouquer du détroit où on ne la revit pas,
+ non plus que les bâtiments de guerre napolitains qui marchaient de
+ conserve avec elle. Il était environ cinq heures du soir, au moment
+ où, de l'autre côté du détroit, on apercevait le pavillon national
+ arboré sur le fort de Pezzo.</p>
+ <p>Il ne restait qu'un petit vapeur de transport à San-Giovanni, ainsi
+ que deux ou trois autres à Reggio, mais sous pavillon parlementaire:
+ c'étaient ceux qui opéraient l'évacuation des troupes. A partir de ce
+ moment, la libre circulation du détroit était donc abandonnée à
+ l'escadre de Garibaldi sans que l'on pût expliquer ni comprendre une
+ semblable détermination de la part de l'officier général qui
+ commandait les forces de mer du roi des Deux-Siciles. Car il est
+ évident qu'il aurait pu encore faire beaucoup de mal aux troupes
+ nationales et appuyer de son feu, non-seulement les forts de Pezzo,
+ Alta-Fiumare, Torre del Cavallo et Scylla, mais encore protéger les
+ divisions de San-Giovanni, balayer la route royale qui suit le bord de
+ la mer et rendre la marche des troupes nationales difficile et longue
+ en les obligeant à prendre par la montagne.</p>
+ <p>Deux seules raisons peuvent, expliquer ce fait inouï: la première,
+ la mauvaise volonté; la deuxième, c'est que la frégate le
+ <i>Borbone</i>, qui devait se sentir mal à son aise depuis son premier
+ engagement avec le Faro où elle avait abusé du pavillon français, put
+ regarder comme un acte agressif contre elle-même l'appareillage des
+ bâtiments français. Ceux-ci en effet, étant venus mouiller très-près
+ des batteries, pouvaient lui donner à supposer qu'ils étaient peu
+ disposés à souffrir une nouvelle attaque et prêts même à lui demander
+ satisfaction. Dans ce cas, ce qu'elle avait de mieux à faire était
+ évidemment de filer le plus rapidement possible, et c'est ce qu'elle
+ fit.</p>
+ <p>Le même matin, deux heures environ avant l'affaire du
+ <i>Borbone</i> et des batteries du Faro, un combat d'avant-garde
+ s'engageait sur la terre de Calabre, au-dessous des hauteurs de
+ San-Giovanni, entre les avant-postes napolitains et les avant-gardes
+ du général Garibaldi.</p>
+ <p>Cette petite action eut lieu au milieu de champs de vigne et
+ d'oliviers; malgré les avantages de leur position, les royaux durent,
+ après une fusillade assez vive, et quoiqu'ils fussent soutenus par
+ plusieurs obusiers qui envoyaient, dans la direction des tirailleurs
+ ennemis, force obus et mitraille, se replier sur leurs positions de
+ San-Giovanni. Le feu cessait vers les neuf heures du matin.</p>
+ <p>A partir de la même heure, l'armée nationale, au fur et à mesure
+ que les troupes arrivaient, était dirigée par Garibaldi de manière à
+ prolonger, par la droite, la gauche de l'armée napolitaine en
+ contournant, par des sommets plus élevés, les positions militaires
+ occupées par les deux divisions des généraux Melendez et Briganti.</p>
+ <p>Ces divisions comptaient environ dix mille hommes avec artillerie
+ et cavalerie. Depuis longtemps déjà, cette armée était campée au même
+ endroit et y avait accumulé de grands moyens de résistance. Elle
+ occupait le sommet de deux plateaux, appuyant sa droite à un
+ télégraphe et ayant son front défendu par un profond ravin. De plus,
+ elle tenait sa communication avec le fort de Pezzo.</p>
+ <p>Pendant que les deux brigades commandées par le Dictateur
+ exécutaient leur mouvement, les troupes de Cosenz qui, après l'affaire
+ de Solano, avaient rapidement continué leur marche, commençaient à
+ montrer leurs éclaireurs sur les sommets des plateaux en arrière de
+ l'armée napolitaine. On aperçut bientôt leurs têtes de colonnes; puis,
+ on vit ces troupes opérer le mouvement contraire à celui du général
+ Garibaldi, c'est-à-dire s'étendre sur sa droite en prolongeant les
+ derrières de l'armée napolitaine de manière à la cerner tout à fait et
+ à lui couper la retraite sur les forts de Pezzo et de Scylla.</p>
+ <p>Après des efforts inouïs, les artilleurs de l'armée de Garibaldi
+ étaient venus à bout de hisser sur la montagne, à force de bras et par
+ des chemins épouvantables, quatre pièces d'artillerie. Pendant que ces
+ diverses manoeuvres avaient lieu, les royaux demeuraient dans leur
+ camp sans faire un seul mouvement ni défensif ni offensif. Leurs
+ pièces en batterie restaient silencieuses, même en voyant les
+ chasseurs de Menotti venir en éclaireurs jusqu'à deux cents mètres de
+ leur camp. A trois heures de l'après-midi, le tour était fait et les
+ Napolitains complètement isolés et coupés de leur base d'opération et
+ de retraite.</p>
+ <p>Insensiblement les lignes de l'armée indépendante se resserrèrent.
+ Il n'y avait plus à hésiter pour l'armée royale. Après s'être laissé
+ tranquillement entourer, il fallait prendre un parti, mettre bas les
+ armes ou se frayer une route sanglante au milieu des casaques rouges
+ et racheter ainsi, par un trait de courage, l'ineptie ou la trahison
+ des généraux.</p>
+ <p>Malheureusement pour elles, là comme presque partout, les troupes
+ royales n'eurent que le courage de leur opinion, et leur profonde
+ horreur pour la bataille leur fit prendre le parti, certes le moins
+ dangereux, de décamper au plus vite et dans toutes les directions,
+ abandonnant armes et bagages, effets et drapeaux.</p>
+ <p>Ce fut une débandade inouïe, une fuite insensée que rien ne pouvait
+ arrêter.</p>
+ <p>Toute cette cohue, en pantalons de toile bleue et en vestes, se
+ prit à courir à la fois au grand galop, et à travers champs, qui vers
+ la plage, qui vers la route de Scylla; ceux-ci, prenant une autre
+ direction, se précipitaient comme des grenouilles les uns par dessus
+ les autres dans un <i>fiumare</i> au fond duquel ils arrivaient en
+ pelote compacte et où, pendant qu'ils se cherchaient eux-mêmes dans ce
+ pêle-mêle de bras et de jambes, ils étaient enterrés sous des
+ camarades qui leur tombaient sur la tête; ceux-là, après avoir pris
+ par une traverse et voyant devant eux et sur leur flanc des casaques
+ rouges, se mettaient à tourner comme des lièvres au milieu de ce
+ labyrinthe de baïonnettes bien inoffensives cependant, car ceux qui
+ les portaient avaient pitié de ces malheureux fuyards qui semblaient
+ avoir perdu la raison.</p>
+ <p>Bientôt la panique gagna le fort de Pezzo.</p>
+ <p>En voyant leurs camarades de San-Giovanni galoper à en perdre
+ haleine sur la plage, les factionnaires commencèrent par déposer à
+ terre sacs, fusils, sabres, gibernes, etc., puis, s'accrochant par les
+ mains à la magistrale du rempart, ils se laissèrent glisser dans les
+ fossés d'où, gravissant cahin-caha l'escarpe, ils se hâtèrent de se
+ joindre aux ébats fugitifs des héros de San-Giovanni.</p>
+ <p>Quant à ceux qui étaient dans le fort, les plus pressés firent le
+ saut par les embrasures. Ceux de garde à la porte trouvèrent plus
+ court de l'ouvrir et de détaler par ce chemin, en sorte qu'en quelques
+ minutes il n'y resta plus qu'un Garibaldien stupéfait qui, arrivé là
+ par hasard, ne trouva rien de plus simple que de se nommer gouverneur
+ provisoire et, en cette qualité, de se donner l'ordre de rester en
+ faction à la porte du fort, ordre qu'il exécuta gravement en attendant
+ que quelques autres compagnons vinssent lui permettre d'y placer une
+ garnison. Il va sans dire que quelques paysans ou habitants des
+ environs regardaient cette triste comédie, les mains dans leurs poches
+ et paraissant aussi peu soucieux du désastre des royaux que du succès
+ de l'armée nationale. C'est pénible à dire, mais ce fut ainsi.</p>
+ <p>En somme, le 23, à cinq heures, les deux rives du détroit
+ appartenaient à l'insurrection, sauf Alta-Fiumare, la Torre del
+ Cavallo et Scylla. L'escadre napolitaine avait disparu et toutes les
+ troupes du Faro, embarquées à la hâte, traversaient en Calabre sous la
+ protection du <i>Véloce</i> qui, à partir de ce moment, remplaçait,
+ pour le compte du Dictateur, la croisière napolitaine évanouie dans le
+ lointain vers le Sud.</p>
+ <p>Il y eut, dans cette inexplicable affaire de San-Giovanni, appelée
+ aussi affaire du camp de Piala, une manoeuvre parfaitement entendue et
+ encore mieux exécutée par les soldats de l'armée nationale, peu
+ expérimentés cependant.</p>
+ <p>C'est à peine si le chiffre réuni des deux corps de Garibaldi et de
+ Cosenz s'élevait à quatre mille hommes. Ils attaquaient, sans
+ sourciller, un ennemi fort de plus du double et dans de superbes
+ positions. A quoi donc, là comme dans la marine, attribuer un
+ semblable sauve-qui-peut? Ce qu'il y eut de fâcheux encore pour
+ l'armée royale, c'est que, parmi les troupes de Piala, se retrouvaient
+ bon nombre des officiers de Milazzo qui ne devaient cependant plus
+ servir pendant la guerre. La seule victime de cette affaire fut un
+ pauvre soldat qui, arborant le pavillon parlementaire sur une petite
+ maison blanche vis-à-vis les tirailleurs napolitains, fut tué d'un
+ coup de fusil, ce qui faillit singulièrement embrouiller les
+ choses.</p>
+ <p>En fait, y eut-il capitulation, oui ou non? Il paraît que oui,
+ puisqu'il y a eu pavillon parlementaire, et puisqu'à la suite de cette
+ capitulation le général Garibaldi laissa ces inoffensifs guerriers se
+ retirer tranquillement par toutes les routes possibles, avec leurs
+ effets personnels mais sans armes ni sacs. Seulement ce qu'il y a de
+ plus positif encore, c'est, que les plus désireux de s'en aller, ceux
+ qui savaient par expérience qu'un coup de feu maladroit entraîne une
+ affaire, même contre la volonté des deux partis opposés, commencèrent
+ bien certainement la déroute avant que les articles de la capitulation
+ ne fussent ni clos ni signés.</p>
+ <p>Vers les six heures du soir la plage était couverte de fuyards
+ napolitains qui y bivouaquèrent. Quant à la route royale, c'était une
+ longue procession du même genre gagnant en toute hâte la petite ville
+ de Scylla.</p>
+ <p>Le lendemain matin 24, de bonne heure, et à l'instant où les
+ avant-gardes de l'armée nationale arrivaient à la hauteur des forts
+ d'Alta-Fiumare et de la Torre del Cavallo, ceux-ci arboraient pavillon
+ blanc et demandaient à se rendre aux mêmes conditions que l'armée de
+ San-Giovanni, ce qui leur fut octroyé sans la moindre difficulté.</p>
+ <p>Le soir, l'armée de Cosenz, celle de Garibaldi, et toutes les
+ troupes du Faro qui ne cessaient de passer d'un bord du détroit à
+ l'autre, campaient autour de Scylla, et la Bagnara, qui est à onze
+ kilomètres plus loin et sur le bord de la mer, était occupée par une
+ avant-garde.</p>
+ <p>Ce même soir, on put assister à un spectacle splendide. Les deux
+ rives du détroit, complètement illuminées sur toute leur étendue,
+ offraient le tableau le plus magique qu'il soit possible d'imaginer.
+ Il faut avoir vu une semblable féerie pour s'en rendre compte, car il
+ n'est pas possible de la dépeindre.</p>
+ <p>Le lendemain matin 25, toutes les troupes ayant effectué leur
+ passage, le général Garibaldi organisait une seconde armée sous la
+ dénomination d'armée méridionale.</p>
+ <p>Elle devait se composer des nouveaux volontaires ainsi que des
+ soldats et officiers de l'armée napolitaine qui venaient en assez
+ grand nombre offrir leurs services.</p>
+ <p>Quant à la première armée, celle des volontaires de Marsala,
+ Palerme, Milazzo, etc., elle devait conserver le titre d'armée
+ nationale.</p>
+ <p>Le même jour, et pendant que les armées de l'indépendance
+ marchaient sur la Bagnara, un vaisseau français, l'<i>Impérial</i>,
+ arrivait à Messine pour remplacer le <i>Descartes</i> rappelé en
+ France. Quant au <i>Prony</i>, il restait en station au Faro.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <center>
+ <a name='VIII'></a><img src='images/8p193.jpg' width='442' height=
+ '300' alt='' title=''>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <h2>VIII</h2>
+ <br>
+
+ <p>De Scylla, l'armée nationale devait marcher sur Monteleone, en
+ suivant la route royale et en passant par Palmi, Gioja, Nicotera,
+ Mileto et Monteleone. Les environs de celle dernière ville avaient
+ paru favorables aux généraux napolitains pour tenter un dernier effort
+ contre l'armée de Garibaldi.</p>
+ <p>De la Bagnara à Palmi, la route suivie par l'armée, quoique assez
+ pénible, se fit grand train et sans alerte; presque à chaque pas, on
+ rencontrait des soldats napolitains, sans armes ni bagages, regagnant
+ leurs foyers, insoucieux de l'armée à laquelle ils avaient pu
+ appartenir. Des bandes de Calabrais plus ou moins nombreuses se
+ joignaient aux volontaires dans chaque localité. Le 26 août les
+ troupes indépendantes occupaient Nicotera et toute la ligne jusqu'à
+ Rosarno, ayant une partie de leurs brigades en route de Rosarno, sur
+ Mileto. Le soir on était à Mileto, chassant devant soi quelques
+ compagnies de troupes royales qui n'attendaient comme toujours que
+ l'occasion de plier bagages devant l'ennemi.</p>
+ <p>On avait appris la veille l'assassinat du général Briganti par ses
+ propres soldats à Mileto; on y trouva la confirmation de cette
+ nouvelle et les détails de ce meurtre.</p>
+ <p>Le général Briganti s'était enfui de Reggio à la tête de sa brigade
+ pour ne pas capituler avec Garibaldi. Après l'affaire de San-Giovanni,
+ ce général, qui occupait les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare, etc., les
+ avait rendus à l'armée libératrice, et le Dictateur lui avait laissé
+ son cheval et ses armes, ainsi que deux lanciers pour lui servir
+ d'escorte.</p>
+ <p>Cet officier supérieur partit de suite à franc étrier pour
+ rejoindre à Monteleone l'armée du général Vial. Le 25, il fut arrêté à
+ Mileto par une brigade napolitaine composée du 4e et du 16e de ligne.
+ Des officiers l'entourent, l'injuriant et l'accusant de les avoir
+ trahis et vendus à l'ennemi pour une somme de cinq millions. Le
+ général irrité d'abord, puis reconnaissant que sa vie est en danger au
+ milieu de ces forcenés, chercha par des paroles de persuasion à les
+ faire revenir de l'erreur dans laquelle la passion les entraînait,
+ mais ce fût en vain; à ce même moment arriva un autre officier, un de
+ ces porteurs de nouvelles qu'on voit rarement sur un champ de
+ bataille, mais qui, dans les cafés et les lieux publics, sont toujours
+ ceux qui crient le plus haut et paraissent vouloir manger tout le
+ monde. Quarante mille Autrichiens, affirme-t-il, sont débarqués au
+ Pizzo. Le roi François II est à leur tête, ils marchent déjà pour
+ prendre de flanc l'armée libérale et l'arrêter court dans son
+ mouvement en avant sur Monteleone, Le général resté à cheval cherche
+ alors à ramener à lui les soldats. Il avait à peine commencé à leur
+ parler qu'un sergent, le couchant en joue, lui ordonna de crier vive
+ le Roi. Le général leva son képi, et, l'élevant au-dessus de sa tête,
+ cria vive le Roi, en disant qu'il n'avait pas besoin d'être contraint
+ à cela et que c'était l'expression de son âme. Un coup de feu qui
+ traversa la poitrine de son cheval le fit au même moment rouler dans
+ la poussière.</p>
+ <p>Le malheureux se releva tout meurtri et couvert du sang de sa
+ monture; il fit appel aux sentiments d'honneur militaire des soldats,
+ mais une décharge de plus de quarante coups de fusil retendit roide
+ mort. Il tomba la face contre terre et le bras droit étendu sur ses
+ assassins comme si, à l'instant où la mort le frappait, il leur eût
+ jeté une malédiction suprême, et voulu les stigmatiser de honte et
+ d'infamie.</p>
+ <p>Ce pauvre général croyait encore sans doute à l'honneur de cette
+ armée qui, pour se servir de l'expression véhémente d'un officier
+ français spectateur de toutes ces turpitudes, devrait être marquée au
+ bas des reins du stigmate de la lâcheté. Les deux lanciers qui
+ servaient d'escorte au général avaient jugé prudent de tourner bride
+ aussitôt qu'ils avaient vu le guet-apens dans lequel était tombé leur
+ chef. Quant aux officiers qui avaient provoqué ce triste événement,
+ ils étaient restés spectateurs du crime sans chercher à
+ l'empêcher.</p>
+ <p>Aussitôt que le général Vial eut connaissance de cet assassinat, il
+ partit pour Naples donner sa démission accompagnée de celles de deux
+ autres généraux de brigade. Quant aux quatre ou cinq mille royaux en
+ position à Monteleone, ils allaient traditionnellement se mettre à
+ piller et saccager la ville, lorsque, heureusement, dans la nuit du 26
+ au 27, le général Sertori arriva avec son état-major et une escorte de
+ guides. Il n'en fallut pas davantage pour faire détaler à force de
+ jambes ces ignobles pillards qui, se débandant dans toutes les
+ directions, regagnaient leurs foyers ou les bandes de chenapans qui
+ commençaient à se montrer dans les montagnes et à faire le métier de
+ détrousseurs de grand chemin.</p>
+ <p>Le 27, Garibaldi arrivait lui-même à Monteleone, les troupes
+ royales envoyées pour soutenir celles de cette ville et qui se
+ dirigeaient sur Cosenza durent, en apprenant l'occupation, s'arrêter
+ et attendre de nouveaux ordres. A Monteleone, l'armée nationale se mit
+ en rapport direct avec les insurgés de la Basilicate et des terres de
+ Bari. L'insurrection précédait partout l'armée libérale. Le 26, le
+ général Scott expédiait de Salerne une forte colonne dans la direction
+ d'Avelino où l'on avait arboré le drapeau national. Potenza suivit
+ immédiatement le mouvement d'Avelino, les troupes royales en furent
+ chassées par la garde nationale, et une nouvelle municipalité y fut
+ établie le 28. Les Garibaldiens marchaient sur Cosenza le 29, et
+ poussaient leurs avant-gardes jusqu'à cette ville. Le général
+ Caldarchi, qui y commandait la brigade napolitaine, se hâta de
+ parlementer et de quitter la place avec armes et bagages, à condition
+ de ne plus servir pendant la guerre contre les troupes de Garibaldi,
+ de maintenir la plus grande discipline sur la route que suivrait sa
+ brigade en se retirant et de laisser regagner leurs foyers, ou l'armée
+ libérale, à ceux qui en témoigneraient le désir; de plus il devait
+ laisser en ville le matériel et les armes en magasin, il devait encore
+ se retirer sur Salerne, et son itinéraire étant fixé d'avance, il
+ s'engageait à le suivre sans y faire aucun changement.</p>
+ <p>Le 30, les campagnes au Nord et à l'Est de Potenza envoyaient à
+ l'armée nationale un renfort de près de deux mille volontaires, tous
+ Calabrais, et l'on apprenait le débarquement à la Punta-Palinuro ou à
+ Sala, non loin de Salerne, d'une forte division de l'armée
+ indépendante, commandée par le général Türr. A partir de ce jour, il
+ est bien difficile de pouvoir suivre les mouvements de l'armée
+ libératrice non plus que de celle des Napolitains.</p>
+ <p>Les premiers s'avancent toujours hardiment sur une ligne de front
+ assez étendue; les seconds, au contraire, battent sans cesse en
+ retraite sans s'inquiéter de ce qui en arrivera. Avec ces deux
+ systèmes si différents, il n'était pas difficile de prévoir que
+ bientôt l'armée nationale serait à Naples. Effectivement, le 4, les
+ volontaires étaient à Potenza et campaient sur la route de Naples et
+ sur celle de Montepillaro.</p>
+ <p>Les Napolitains avaient établi autour de la ville quelques travaux
+ de fortifications passagères, qu'occupèrent immédiatement les gardes
+ civiques.</p>
+ <p>Il ne restait plus à cette date dans toutes les provinces de
+ l'Adriatique, la terre d'Otrante, la terre de Bari, la Capitanate, les
+ deux Calabres, les principautés Ultérieure et Citérieure, la
+ Basilicate, un seul soldat ni un magistrat royal; partout les
+ soulèvements étaient aussi rapides qu'instantanés, mais quoi que l'on
+ en dise, les événements s'accomplissaient bien plus aux cris de
+ <i>Viva la liberta!</i> qu'à ceux de <i>Viva il re galantuomo!</i>
+ dont on paraissait aussi peu se soucier que de l'annexion qui était un
+ mot creux, fort peu compris par les Calabrais en général.</p>
+ <p>Le clergé, de même qu'en Sicile, prenait part ostensiblement à ces
+ manifestations; les capucins, les cordeliers surtout, venaient en aide
+ au mouvement et ne craignaient pas au besoin de jeter leurs bonnets
+ par-dessus leur tête en se faisant soldats pour tout de bon.</p>
+ <p>A Foggia, le départ des troupes royales fut moins pacifique. En se
+ retirant, priées trop impoliment, à ce qu'il paraît, de décamper,
+ elles se fâchèrent sérieusement et engagèrent avec les soldats
+ citoyens une fusillade qui fit quelques victimes départ et
+ d'autre.</p>
+ <p>Salerne fut menacée le lendemain 5, par les brigades Bixio, Ehber,
+ Türr, etc. S'attendant à une certaine résistance, l'armée libérale
+ avait établi ses avant-postes sur les bords de la Selle, petite
+ rivière ou plutôt torrent qui descend des montagnes et forme plusieurs
+ embranchements dont le principal longe la route royale de Montefano à
+ Evoli. Dans la nuit, une partie des troupes vint prendre position
+ entre Evoli même et Vicenza, prenant ainsi à revers les royaux qui
+ pouvaient se rencontrer en avant de Salerne: de Vicenza à Salerne, il
+ n'y a que quelques lieues de marche.</p>
+ <p>Le 6, une brigade napolitaine, venant de la Capitanate qu'elle
+ avait évacuée quelques jours auparavant, descendait de Caglieri à
+ Vicenza, lorsqu'elle rencontra les avant-postes de l'armée
+ indépendante; elle s'empressa de capituler et une partie passa aux
+ Garibaldiens. Le même jour, le gros de l'armée était en vue de
+ Salerne, où elle entrait la nuit et le lendemain matin sans tirer un
+ coup de fusil, et ayant le Dictateur à sa tête.</p>
+ <p>Le 7, Garibaldi adressait une proclamation à la population
+ napolitaine, dans laquelle on remarquait le passage suivant: «Je le
+ répète, la concorde est le premier besoin de l'Italie, nous
+ accueillerons comme des frères ceux qui ne pensaient pas comme nous à
+ une autre époque, et qui voudraient aujourd'hui sincèrement apporter
+ leur pierre à l'édifice patriotique,» etc., etc.</p>
+ <p>Enfin le 8, le général Garibaldi, devançant son armée, entrait à
+ Naples avec cinq ou six de ses officiers d'ordonnance ou amis sans
+ s'inquiéter le moins du monde des troupes royales qui occupaient
+ encore les postes de la ville et les forts.</p>
+ <p>Garibaldi était en voiture, ayant à côté de lui Bertani et un
+ officier; dans une seconde voiture étaient trois ou quatre autres
+ officiers. Son entrée et son parcours dans les rues jusqu'au palais de
+ la Forestiera ne furent qu'un long triomphe, et la garde nationale,
+ qui s'était immédiatement réunie, vint défiler sous les fenêtres du
+ Dictateur et prendre le service du palais.</p>
+ <p>Deux jours avant, le roi François II, quittant sa capitale, avait
+ pris la route de Capoue, décidé à se renfermer dans Gaëte avec les
+ troupes qui lui resteraient fidèles et à y résister aussi longtemps
+ que faire se pourrait. On sait que cette seconde période de la guerre
+ de l'indépendance a été autrement honorable pour l'armée royale que
+ les honteux désastres qui, depuis Palerme, et surtout depuis Reggio,
+ sont venus s'inscrire sur les pages de l'histoire.</p>
+ <p>Ici une marche rétrograde est nécessaire pour établir les faits au
+ moment où le Dictateur entrant à Naples réalise la première partie des
+ projets qu'il a annoncés sur l'Italie. En repassant par Salerne,
+ Potenza, Evoli, etc., etc., Cosenza, Monteleone et Scylla, les routes
+ sont couvertes de Garibaldiens en retard ou nouvellement débarqués, de
+ volontaires calabrais accourant du fond de leurs montagnes pour se
+ joindre à l'armée libérale; les populations en émoi, comme dans tous
+ pays le lendemain de révolution, ont organisé partout leurs gardes
+ civiques et leur police provisoire; les magistrats municipaux,
+ remplacés à la hâte, administrent provisoirement au nom du Dictateur
+ aussi bien qu'ils le peuvent, et tâchent, par des réquisitions
+ d'approvisionnements de toute espèce, de suppléer au défaut d'argent
+ qui se fait surtout sentir dans l'armée indépendante.</p>
+ <p>De toutes parts, les soldats royaux, pas honteux et peu confus,
+ s'en retournent tranquillement dans leurs foyers; une partie de leurs
+ officiers, décidés à servir leur patrie, et plus militaires que leurs
+ soldats, attendent impatiemment une occasion pour reprendre du service
+ et être casés dans l'armée méridionale. On aperçoit partout de
+ nombreux placards, imprimés qui sait où, probablement en Piémont, et
+ sur lesquels se lisent en grosses lettres d'une encre très-noire:
+ <i>Annexion et Victor-Emmanuel!</i> Dans beaucoup d'endroits ces
+ pancartes ont un si maigre succès qu'elles disparaissent promptement.
+ Dans les campagnes, les populations ébouriffées ont aussi, comme
+ partout en pareille circonstance, abandonné leurs champs et laissé
+ leur bétail se promener à l'aventure, pour venir, massés à l'entrée de
+ leurs villages, ou groupés sur les grandes routes, politiquer et se
+ raconter les uns aux autres les batailles les plus incroyables, les
+ nouvelles les plus bizarres qu'on puisse imaginer. Dans les villes,
+ c'est à peu près la même chose, peut-être pis, le soldat citoyen
+ envahit tout; il n'y a plus de boutiquiers, il n'y a plus que des
+ braves tout prêts à se lever comme un seul homme pour la défense de
+ l'ordre et de la liberté attendue depuis si longtemps.</p>
+ <p>Au Faro, de l'autre côté du détroit, tout paraît triste et désert,
+ plus de ces gais et insouciants volontaires dormant au soleil,
+ chantant à la lune, souffrant toutes les privations sans se plaindre,
+ mangeant ce qu'ils trouvaient, buvant sans sourciller de l'eau
+ saumâtre, prenant enfin tout en patience, pourvu qu'en un temps donné
+ il leur soit permis de verser leur sang pour la liberté de la patrie.
+ A peine quelques canonniers, restés pour le service des batteries,
+ promènent-ils de çà de là, leur ennui et leur chagrin de n'avoir pu
+ suivre leurs camarades. Cette longue plage, qui du Faro s'étend
+ jusqu'à Messine, n'est plus animée que par quelques barques de
+ pécheurs d'espadons qui sillonnent rapidement le détroit. Enfin le
+ calme est redevenu si général que tout le monde, jusqu'aux canons, a
+ l'air de sommeiller.</p>
+ <p>Seule la citadelle de Messine, persistant à montrer toujours ses
+ longues dents noires à travers les déchiquetures de son parapet, a un
+ tel air de mauvaise humeur que Belzébuth en prendrait les armes.
+ Heureusement les citadins messinois, presque complètement rassurés sur
+ les horreurs d'un bombardement, ne s'effarouchent plus aussi vite et
+ ne craignent même pas de regarder en face la citadelle en affirmant
+ d'un grand air de dédain que si tôt ou tard cette bicoque ne veut pas
+ amener son pavillon, on saura bien, ventre-saint-gris! l'y
+ contraindre. Alors, impitoyablement démolie et rasée, on en labourera
+ le sol, on y sèmera du sel, enfin on en fera une superbe promenade où
+ le sable régnera en maître absolu; ce qui fait qu'à l'avenir, la ville
+ sera certaine de ne plus encourir de châtiments aussi sévères que ceux
+ de 1848.</p>
+ <p>Les rues de la ville, désertes de soldats nationaux, ont retrouvé
+ leur aspect bourgeois d'autrefois. A peine si quelques gardes civiques
+ s'y promènent à l'aise, en compagnie de leurs fusils.</p>
+ <p>A Milazzo, tout a repris son cours normal; mais tous les matins et
+ tous les soirs, on voit de nombreux oiseaux de proie planer et
+ s'abattre en battant de l'aile sur un point quelconque des roseaux qui
+ avoisinent l'entrée de l'isthme. Dans l'intérieur de l'île, une grande
+ partie de la population s'imagine toujours que la liberté, c'est le
+ droit pour chacun de faire ce qui lui plaît, de prendre ce que bon lui
+ semble. Exemple les événements de Bronte; aussi tout va-t-il pas mal
+ de travers, et le besoin de gendarmes se fait-il généralement
+ sentir.</p>
+ <p>Les bandes d'honnêtes bandits qui courent les montagnes rendent les
+ communications assez peu sûres, et les pancartes votant pour
+ Victor-Emmanuel sont à l'ordre du jour, pourvu toutefois que le roi
+ <i>galantuomo</i> agisse comme la liberté, en laissant faire ce qu'on
+ veut. A cette condition, tous les Siciliens consentiront à être
+ Piémontais, c'est-à-dire Italiens, car encore veulent-ils rester
+ Siciliens, avoir, avant tout, leur petit gouvernement à part, leur
+ petit sénat, leurs petits ministres. Ils tiendraient moins à avoir une
+ petite armée.</p>
+ <p>Somme toute, Palerme a complètement fait disparaître ses
+ barricades; comme Messine, elle a quitté son air guerrier; plus
+ heureuse que sa rivale, aucune citadelle ne l'empêche de dormir. Si
+ Alexandre Dumas n'habite plus le palais, il y a à sa place presque un
+ vice-roi. La garnison piémontaise, assez peu choyée, a été casernée
+ aux Quatro-Venti, où le grand air lui est plus sain que celui de la
+ ville.</p>
+ <p>A Alcamo, une croix a été élevée sur les victimes de la guerre. A
+ Calatafimi, un cicerone fait déjà sa fortune en racontant aux
+ touristes les détails véridiques du combat de Calatafimi et du
+ débarquement à Marsala. Enfin, depuis que le <i>Lombardo</i> a été
+ renfloué et ramené à Palerme, on se demande si les événements passés
+ ne sont point un rêve, et à la <i>Pointe-aux-Blagueurs</i>, il n'y a
+ pas de jours que l'histoire du débarquement ne soit racontée six fois
+ au moins. Quant au <i>padre</i> capucin dont il est question dans le
+ premier chapitre, les mauvaises langues prétendent qu'après s'être
+ battu comme un Bayard et avoir rossé l'ennemi comme un Duguesclin à
+ Calatafimi, à Parco, à Palerme, à Milazzo, à Reggio et autres lieux;
+ après être entré triomphalement couvert de fleurs et couronné dans la
+ bonne ville de Naples, il est piteusement revenu un beau matin,
+ licencié parle souverain de son choix avec bon nombre de ses frères
+ d'armes!</p>
+ <center>
+ <i>Sic transit gloria mundi.</i>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <center>
+ FIN.
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12751 ***</div>
+</body>
+</html>
+
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+The Project Gutenberg EBook of Quatre mois de l'expédition de Garibaldi en
+Sicilie et Italie, by Henri Durand-Brager
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Quatre mois de l'expédition de Garibaldi en Sicilie et Italie
+
+Author: Henri Durand-Brager
+
+Release Date: June 28, 2004 [EBook #12751]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GARIBALDI EN SICILIE ET ITALIE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders
+Europe, http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+
+
+QUATRE MOIS DE L'EXPÉDITION
+DE GARIBALDI EN SICILE ET EN ITALIE
+
+PAR H. DURAND-BRAGER.
+
+
+PARIS.--IMPRIME CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS,
+55, QUAI DES AUGUSTINS.
+
+
+PARIS
+E. DENTU, ÉDITEUR
+LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
+PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLÉANS, 13.
+
+1861
+
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+On a beaucoup parlé de Garibaldi et de ses volontaires; les journaux ont
+retenti pendant quatre mois des événements qui se sont accomplis en
+Sicile et en Italie. Pour les uns, le célèbre Niçois est un aventurier,
+un écumeur de mer, un Walker de la pire espèce; ses compagnons un amas
+de bandits, de flibustiers, rebut de la société des quatre parties du
+monde. Pour les autres, l'ancien défenseur de Rome est un héros, une
+figure prise dans le livre de Plutarque, presque un nouveau Messie
+entouré d'une phalange de martyrs et de libérateurs. Mais il y a un
+point sur lequel tout le monde est d'accord, c'est sur l'intégrité et le
+désintéressement de l'ermite de Caprera.
+
+J'aurais pu, comme un autre, essayer une monographie de Garibaldi que
+j'ai connu dans la Plata, à l'époque où il commençait la vie aventureuse
+qui l'a mené jusqu'à la conquête d'un royaume; et aborder à ce propos
+les considérations historiques et politiques auxquelles on est
+naturellement si enclin à se laisser entraîner: j'avais aussi ma petite
+brochure dans la tête et ma petite solution dans la poche. Mais je me
+suis rappelé heureusement à temps le vers du Bonhomme, et me suis
+souvenu que je ne devais avoir d'autres couleurs que celles de ma
+palette.
+
+Je me suis donc résigné à écrire les faits dont j'ai été témoin, comme
+je les aurais dessinés, cherchant à reproduire leur côté pittoresque
+sans blesser personne. Peut-être ces simples esquisses recueillies à la
+hâte par un artiste qui depuis vingt ans a assisté, soit comme
+correspondant de nos premières feuilles, soit comme peintre officiel de
+la marine, à tous les grands événements contemporains, auront-elles leur
+enseignement et leur utilité. C'est tout ce que j'espère, tout ce que je
+désire pour ce petit livre.
+
+ H. DURAND-BRAGER.
+
+ Paris, janvier 1861.
+
+
+
+
+I
+
+
+Marsala est une jolie petite ville, coquettement assise sur les plages
+fertiles qui s'étendent de Trapani à Girgenti. Fortifiée jadis, comme
+presque toutes les villes de la Sicile, elle a conservé ses murs et ses
+remparts moyen âge; mais, débordant sa ceinture, elle a fini par
+s'étendre en dehors des anciens fossés. Le faubourg, qui relie la ville
+au port, est presque moderne. Il y a un siècle, environ, le port de
+Marsala était à peu près sûr, et des navires d'un fort tonnage pouvaient
+y venir chercher abri. L'indifférence du gouvernement l'a laissé
+combler presque entièrement, et des bateaux d'une centaine de tonneaux
+ont, de nos jours, de la peine à y mouiller. La jetée qui le ferme est
+elle-même dans le plus triste état, et chaque nouvelle tempête enlève
+une partie de ses enrochements. Il y a presque un kilomètre du port à la
+ville. On a construit sur les quais de vastes magasins et d'importants
+établissements qui appartiennent, en grande partie, aux Anglais. C'est
+là que se fabriquent les vins de Marsala. Une seule maison sicilienne,
+la maison Florio, représente le commerce italien. Sur la gauche s'élève
+le Monte di Trapani, couronné par son ancien château et sa vieille
+ville, séjour de la colonie albanaise, dont les membres ont continué de
+vivre entre eux et pour eux, sans jamais se mêler ou s'allier au reste
+de la population.
+
+Rien n'est gai comme l'aspect de cette petite ville lorsqu'on la
+découvre par une belle matinée. Une vapeur bleuâtre l'entoure du côté de
+la campagne et fait ressortir la couleur chaude et transparente à la
+fois des murailles et des tours, tandis que le soleil dore les plages de
+sable et resplendit sur les façades blanches et roses des maisons.
+
+Tel était le tableau qu'on pouvait contempler le 11 mai dernier avec les
+premières lueurs du jour.
+
+Une corvette de guerre anglaise reposait tranquillement sur ses ancres
+presque à l'entrée du port et en face des établissements de ses
+nationaux. Quelques rares habitants, se rendant à leurs affaires,
+commençaient à circuler sur les quais, et observaient curieusement les
+manoeuvres de deux ou trois vapeurs dont on apercevait au loin les
+fumées dans la direction de l'île de Favignano. C'était la croisière
+napolitaine qui surveillait la côte sud de Sicile, et qui, la veille,
+avait passé une partie de la journée stoppée devant Marsala.
+
+Quelques bateaux de pêche rentraient au port, et s'empressaient de
+débarquer le butin de la nuit. Certes, personne, dans la ville, ne se
+doutait des événements que cette journée apportait.
+
+Il était environ six heures lorsque deux nouveaux vapeurs parurent à
+perte de vue dans le sud. Ils avaient l'air de faire route sur Malte.
+Mais, après avoir laissé sur bâbord les croiseurs napolitains, ils
+mirent ostensiblement le cap sur Marsala. Il y a dans les ports de
+Sicile, comme dans toutes les villes maritimes de France, une population
+de flâneurs, de rentiers, de marins ou d'officiers en retraite, qui n'a
+d'autre occupation que de guetter l'arrivée de tout navire ou bateau qui
+se dirige vers le port. Il y a aussi partout un point du littoral qui
+leur sert de rendez-vous, semblable à la célèbre _Pointe-des-Blagueurs_
+de Brest. A Marsala, ce centre de conversations est situé à l'entrée du
+môle, et près d'une petite maison blanche qui sert de corps de garde aux
+douaniers. Cet emplacement n'est pas à l'abri du vent, les jours de
+grande brise et de tempête. Les vagues s'y égarent même quelquefois au
+milieu des flâneurs. Mais on se réfugie de son mieux contre la face de
+la maisonnette la moins exposée aux rafales et aux coups de mer, et l'on
+est toujours certain de trouver là à qui parler. Aussitôt qu'il fut
+avéré que les deux vapeurs manoeuvraient bien pour donner dans le port,
+on vit donc la foule se diriger vers cet endroit, et les conversations
+prirent leur train.
+
+Les deux navires grossissaient à vue d'oeil. Leurs ponts paraissaient
+couverts d'un nombreux équipage. Ils étaient sans pavillon, et
+semblaient se soucier aussi peu des vapeurs napolitains que de la
+corvette anglaise mouillée dans la rade. On put même bientôt distinguer
+des uniformes rouges montés sur les tambours des bâtiments. En ce
+moment, la corvette anglaise commença à faire des signaux qui
+demeurèrent sans réponse. Les commentaires allaient de plus belle à la
+_Pointe-des-Blagueurs_. Qu'est-ce que cela signifie? D'où viennent ces
+bateaux? Que veulent-ils? Les fortes têtes de l'endroit savaient
+peut-être qu'il était question quelque part d'une expédition du général
+Garibaldi; mais une prudence naturelle aux profonds politiques les
+empêchait de se communiquer trop haut leurs conjectures à cet égard; ils
+étaient en tout cas bien loin de supposer que la descente projetée vint
+se faire dans leur petite ville, à la barbe des bâtiments de guerre
+napolitains, et au milieu de gens qui n'avaient rien fait pour être
+privés de leur calme et de leur sieste dans le milieu du jour; car, il
+ne faut pas se le dissimuler, si le gouvernement napolitain était
+détesté à Marsala, comme dans toute la Sicile, il n'en est pas moins
+vrai qu'à part quelques exaltés, personne ne se serait avisé d'y faire
+une révolution, et c'est seulement dans les grands centres, comme
+Palerme, Messine, Catane, etc., que pouvaient se rencontrer quelques
+hommes d'action.
+
+Cependant une certaine émotion vint bientôt se manifester parmi les
+curieux. Un gros _padre_ capucin, ancien marin peut-être, venait de
+faire remarquer que les croiseurs napolitains paraissaient pousser leurs
+feux et avaient changé de direction. Les deux navires inconnus s'étaient
+sans doute aperçu aussi de cette manoeuvre, car ils s'empanachaient
+d'une manière splendide, et l'un d'eux, meilleur marcheur sans doute,
+prenait les devants, et n'était plus qu'à deux milles environ de
+l'entrée du port. Quoique la corvette anglaise n'eût obtenu aucune
+réponse à ses signaux, il est probable qu'elle avait reconnu de quoi il
+s'agissait, car sa hune de misaine, ses passerelles et son gaillard
+d'avant étaient couverts de matelots et d'officiers observant avec
+intérêt la marche des deux bâtiments. Une embarcation avait même été
+armée le long du bord, et se tenait prête à pousser. En ce moment, un
+officier napolitain et quelques soldats arrivaient aussi à l'entrée du
+môle, car Marsala possédait un commandant supérieur et une garnison
+composée d'une centaine d'infirmes ou de soldats; le nom ne fait rien à
+l'affaire. Des groupes nombreux commençaient à paraître à la porte de
+la ville du côté de la plage. Les fenêtres se garnissaient, une sourde
+rumeur se répandait partout, et le premier des deux navires signalés
+doublait à peine la lanterne du môle, qu'une panique folle s'empara de
+la foule de femmes et d'enfants qui, insensiblement, avaient rejoint les
+curieux. Ce fut une fuite générale. On pressentait le danger sans le
+deviner. Bientôt le bâtiment fut dans le port, et il fut aisé de lire
+sur son arrière: _Piemonte_. Une embarcation s'en détacha en même temps
+que les ancres tombaient; elle poussa à terre. Quelques mots furent
+échangés avec des matelots du quai, et, aussitôt, comme par
+enchantement, les bateaux s'armèrent de toutes parts, et se dirigèrent à
+force de rames vers le _Piemonte_. C'était le débarquement qui
+commençait. L'opération marchait lestement lorsque le second navire
+donna lui-même dans le port. Mais il avait trop serré la jetée, et il
+s'échoua à une centaine de mètres par le travers du fanal. C'était le
+_Lombardo_. Au lieu de stopper, sa machine continua à marcher, et il se
+hâla un peu plus en dedans en labourant le gravier et la vase.
+
+Il n'eut donc pas besoin de mouiller, et commença aussi son
+débarquement. De leur côté, les croiseurs napolitains arrivaient grand
+train. On voyait facilement qu'ils étaient en branle-bas de combat, les
+hommes aux pièces et parés à faire feu. Un premier boulet vint mourir à
+quelques mètres du fanal. Un second, passant par-dessus la jetée, se
+noya dans le port. Ce fut le signal du sauve-qui-peut. Les orateurs de
+la Pointe jugèrent que leur rôle était fini. On dit même que leur
+retraite manqua de décorum. Les guerriers napolitains pensèrent qu'il
+valait mieux en cette occurrence être dedans que dehors les murailles.
+Quant au _padre_ il retroussa rapidement sa casaque, et se rappelant que
+l'Église devait avoir horreur du sang, il devança la foule qui ne
+s'attardait guère cependant à franchir la distance qui la séparait des
+magasins du port derrière lesquels elle trouva un abri. La fumée de ces
+deux coups de canon courait encore comme une vapeur blanche sur l'azur
+de la mer, lorsque l'embarcation anglaise, débordant la corvette, se
+dirigea rapidement vers le vapeur napolitain qui paraissait commander
+aux autres. Le feu cessa. Pendant ce temps le débarquement continuait,
+et ce ne fut qu'après un temps assez long, lorsque l'embarcation
+anglaise retourna à son bord, que la canonnade recommença, et qu'une
+grêle de boulets vint tomber sur le _Lombardo_, dans le port, et sur la
+route qui mène à la ville.
+
+C'était trop tard. Garibaldi était à terre. Les volontaires du
+_Piemonte_ se formaient en bataille à l'abri des magasins. Ceux du
+_Lombardo_ commençaient à se masser sur la plage. Au premier boulet ils
+s'abritèrent eux-mêmes où ils purent. Somme toute, deux heures tout au
+plus après leur entrée dans le port, tout le monde était à terre, sain
+et sauf. La seule perte que les volontaires eurent à subir fut celle
+d'un caniche embarqué sur le _Lombardo_. Il fut coupé par un boulet au
+moment où il se disposait à suivre le mouvement de l'équipage et des
+volontaires.
+
+Quelques instants après les événements dont nous venons de parler, la
+petite armée libératrice faisait son entrée dans Marsala. La garnison,
+ni le gouverneur ne s'obstinèrent à se faire tuer. L'une mit bas les
+armes, l'autre se rendit avec enthousiasme. Les habitants ouvraient de
+grands yeux; quelques-uns criaient: _Viva la liberta!_ c'était le plus
+petit nombre; d'autres, plus avisés, le pensaient peut-être, mais le
+gardaient pour eux. On a si vite commis une imprudence, et les
+événements changent si vite de face du soir au lendemain!
+
+Quelques magasins restaient ouverts, et ces malheureux soldats de
+Garibaldi, exténués par une navigation de huit jours, entassés sur leurs
+navires comme des harengs dans une caque, cherchaient partout quelques
+vivres frais, quelque autre boisson que l'eau croupie et saumâtre du
+bord. C'était à qui se détendrait les bras et les jambes pour s'assurer
+qu'il ne les avait pas perdus à bord dans l'engourdissement causé par
+l'agglomération de tant d'hommes sur le pont des navires.
+
+Cependant, avant l'entrée de Garibaldi dans Marsala, le télégraphe avait
+signalé à Trapani l'arrivée de deux bâtiments sans pavillon, puis leur
+entrée dans le port, puis le commencement du débarquement des
+volontaires. Il s'était arrêté là.
+
+A peine dans la ville et en vrais volontaires, les Garibaldiens
+s'étaient immédiatement répandus partout. L'employé du télégraphe avait
+décampé au plus vite, laissant son collègue de Trapani lui faire, mais
+en vain, force signaux. Dans les volontaires, il y a généralement un peu
+de tout. Il fallait un agent télégraphique: on en trouva un
+immédiatement. Lire la dépêche commencée, fut pour lui peu de chose;
+traduire celle de Trapani ne fut pas plus difficile.
+
+Mais que répondre? On fut immédiatement consulter un chef; les uns
+disent que ce fut le général Garibaldi lui-même. Toujours est-il que
+l'on donna l'ordre à l'employé télégraphique improvisé de signaler à
+Trapani: «Fausse alerte. Les navires qui débarquent contiennent des
+recrues anglaises se rendant à Malte.» Il était urgent, en effet, de
+dérouter, ne fût-ce que pour quelques heures, les autorités militaires
+de Trapani qui pouvaient lancer immédiatement sur les flancs de la
+petite colonne libératrice un corps de troupes de deux ou trois mille
+hommes.
+
+La réponse de Trapani ne fut pas longue: en l'adoucissant beaucoup, on
+peut la traduire ainsi: «Vous êtes un imbécile de vous être trompé.»
+
+Le peu de temps que les volontaires séjournèrent à Marsala dut être
+laborieusement employé. Changement de municipalité; organisation de
+la garde civique; nomination d'un gouverneur; commission
+d'approvisionnement et d'habillement; inspection des vivres et des
+munitions de chaque homme, etc. Il fallait pourvoir à tout cela. Des
+pavillons aux couleurs nationales furent improvisés et arborés partout.
+Les étoffes rouges de la ville mises en réquisition servirent à
+confectionner dans les vingt-quatre heures autant de chemises de laine
+que possible.
+
+Le soir même, suivant les ordres du général, une avant-garde se lançait
+sur Calatafimi, en passant par Rambingallo, Saleni et Vita. Le reste de
+l'armée devait partir le lendemain matin de bonne heure et faire étape à
+Rambingallo.
+
+La nuit fut bruyante dans Marsala. Cette ville, si calme, si tranquille,
+dont les habitants rentraient ordinairement chez eux à la nuit tombante,
+abandonnant leurs rues et leurs places à des multitudes de rats de
+catégories variées, dut se trouver complétement abasourdie en entendant
+les pas des Garibaldiens et le bruit de leurs sabres rebondissant sur
+les dalles de pierre qui pavent toutes les cités italiennes.
+
+Quelques cris de _Viva Garibaldi!_ s'échappant de fenêtres discrètes,
+venaient de temps en temps se joindre aux chants des volontaires. Mais
+l'on eût toujours été fort embarrassé de dire précisément d'où ils
+partaient. Quant aux couronnes de fleurs et aux bouquets dont on
+accablait la petite armée libératrice, ils n'ont, je crois, jamais
+existé que dans l'imagination des conteurs. C'eût été trop oser. Les
+agents du seigneur Maniscalco (lisez sbires), étaient trop redoutés
+dans toute la Sicile pour que l'enfant la plus légère et la plus
+inconséquente se permît une démonstration aussi sympathique à l'endroit
+de la liberté nationale.
+
+C'était un Croquemitaine en habit noir, que ce Maniscalco. Il savait
+tout ce qui se passait non-seulement en public, mais encore dans
+l'intérieur des familles et jusque dans les couvents. Nous le
+retrouverons d'ailleurs à Palerme, et nous aurons occasion d'en parler
+longuement.
+
+Les Garibaldiens passèrent donc cette première nuit comme ils purent,
+les uns dans les églises métamorphosées pour l'instant en casernes de
+passage, les autres dans les maisons; beaucoup restèrent dans les rues.
+Sous le beau ciel de la Sicile, ce n'étaient pas les plus mal partagés.
+Le matin du 12, vers trois heures, les premiers éveillés parmi les
+habitants purent les voir capeler leurs petites sacoches, essuyer leurs
+fusils, ternis par l'humidité qui, même dans les plus beaux jours, règne
+sur le littoral de la mer, puis s'acheminer vers la porte de Calatafimi
+où les compagnies se reformèrent, attendant l'ordre du départ. A quatre
+heures, le mouvement commençait, et les érudits de la bande pouvaient
+s'écrier comme César: _Alea jacta est!_ Les colonels Bixio, Orsini,
+Türr, Carini, etc., marchaient en tête de leurs régiments ou plutôt de
+leurs petits bataillons. L'artillerie se composait de deux ou trois
+pièces assez mal outillées, encore plus mal attelées; les munitions
+étaient rares, presque nulles. Quant à la cavalerie, une douzaine de
+chevaux, dont les cavaliers portaient le nom de guides, en
+représentaient l'effectif.
+
+La voilà donc en route, cette intrépide colonne, et pendant qu'elle
+s'avance ainsi pêle-mêle, flanquée de quelques éclaireurs qui ne se
+préoccupent guère d'une rencontre avec l'armée napolitaine, regardons-la
+défiler, et observons-en l'ensemble et les types particuliers. Pour
+l'ensemble, c'est une poignée d'hommes déterminés, des fusils de tous
+modèles, de l'entrain et de la gaieté, le bagage du Juif errant moins
+les cinq sous, des costumes dont la variété ferait envie au parterre le
+plus émaillé, et dont l'originalité exciterait la verve de Callot ou
+d'Hogarth.
+
+Quant aux types, ils ne sont pas moins curieux: Ici, c'est un Hongrois,
+à la taille élevée, aux larges épaules et à la démarche de Madgyar. Il
+porte en se jouant son escopette aussi facilement qu'une femme fait
+manoeuvrer son ombrelle. Derrière lui s'avance un blond Anglais; mais sa
+figure, pour être rasée comme celle d'un bon bourgeois, n'en respire pas
+moins ce courage froid et calme que rien ne pourra troubler. Celui-là
+porte un peu son fusil comme un promeneur fait de sa canne; la
+baïonnette, attachée par un bout de ficelle, bat la breloque avec un
+petit sac de voyage. En vrai fils d'Albion, il n'a pas oublié une gourde
+à la panse rebondie. On peut parier que ce n'est pas de l'eau qu'elle
+contient.
+
+Puis voici un compatriote. Ils sont rares encore. Celui-là chante avec
+insouciance le _Sire de Framboisy_, et, si on fouillait dans un sac de
+toile accroché sur son épaule, on y trouverait, j'en suis sûr, quelque
+poule assassinée traîtreusement, car il est peu probable que les plumes
+accusatrices qui se faufilent à travers les coutures de ce havre-sac
+soient le commencement d'un édredon. Son armement se compose d'une
+carabine, qui ressemble terriblement à celles de nos chasseurs à pied,
+et d'un énorme bâton, complice de bien des forfaits et dont la vue seule
+doit faire frémir la volaille. Qui vient après lui? Un enfant. Il a
+seize ans, tout au plus. C'est un petit Niçois, entraîné par l'amour de
+la gloire ou de la liberté, comme vous voudrez, et qui vient essayer ses
+forces dans les hasards de cette guerre aventureuse. Le pauvre garçon a
+déjà bien de la peine à supporter le poids de ses bibelots et de son
+lourd fusil de munition. Courage! Il arrivera comme les autres,
+peut-être même avant. Les gardes mobiles de France étaient aussi, pour
+la plupart, des enfants. Mais quel est ce nouveau costume étonné de son
+entourage? Quoi, un cordelier! Dieu me pardonne! c'est celui de la
+_Pointe-aux-Blagueurs_. Son capuchon, rejeté militairement sur le dos;
+laisse apercevoir une encolure d'Hercule. Sa face barbue semble celle
+d'un zouave ou d'un Arabe. Sa cotte est retroussée jusqu'aux hanches au
+moyen d'une corde; dans cette ceinture improvisée passe un pistolet dont
+le canon défierait en longueur une canardière; et ses jambes mises
+ainsi à nu font saillir des muscles dont la vigueur doit résister
+merveilleusement à la fatigue et aux marches forcées. Sa croix en
+sautoir, probablement par un reste d'habitude, se balance de droite à
+gauche, étonnée de la récente désinvolture de son maître; un foulard
+quelque peu troué sert de képi, et complète l'équipement. C'est sans
+doute l'uniforme des aumôniers de l'armée: honni soit qui mal y pense!
+Mais que vient faire ce pantalon garance dans ce pêle-mêle? Parle-t-il
+français? non. C'est un Toscan; car ce bon duc de Toscane, séduit par la
+couleur brillante des pantalons de notre armée, en avait, comme feu le
+roi de Naples, affublé les jambes de ses troupes. Puis, passent quelques
+Suisses, deux ou trois Allemands, puis des Lombards; puis surtout des
+Romains en grand nombre, vieux compagnons de Garibaldi, débris des
+défenseurs de Rome.
+
+Enfin, la colonne est presque passée, lorsque apparaît une guérilla
+bizarre. C'est le noyau des volontaires siciliens autour desquels vont
+se grouper tous les _picchiotti_ de la montagne. Le musée d'artillerie,
+dans sa collection, ne possède rien de plus curieux que les engins
+auxquels ils sont accrochés. Armes d'autrefois, exhumées on ne sait
+d'où, calibres à chevrotines ou à biscaïens; il serait difficile de dire
+de quelques-uns de ces instruments s'ils partent par la culasse ou par
+le bout du canon. Ce sont de ces vieux tromblons dans lesquels on
+pourrait facilement loger toute une grappe de raisin, tout un paquet de
+mitraille, ou ces petites carabines, au canon de cuivre, chères aux
+voleurs de grands chemins. Il y a encore nombre de stylets et de
+couteaux corses ou catalans. Les costumes sont comme les armes: des
+vestes de velours et des guenilles. Des figures que l'on n'aimerait pas
+à rencontrer au coin d'un bois. On dirait presque la bande de Fra
+Diavolo. Quelques femmes les accompagnent et, petit à petit, les
+quittent pour s'en retourner vers la ville en leur donnant de ces
+poignées de main qui disent à elles seules plus que tous les discours.
+
+Tout ce monde chemine, marche, aux rayons du soleil levant, et la
+colonne, semblable à un long serpent bariolé, commence à gravir les
+contre-forts des montagnes qui s'élèvent dans l'intérieur de la Sicile.
+
+Cette première marche fut peut-être l'une des plus pénibles du
+commencement de la campagne. Un soleil brûlant, beaucoup de poussière,
+peu ou presque pas d'eau; pour des hommes encore engourdis par leur
+séjour forcé à bord, c'était dur. Enfin, on arriva sans encombre à
+Rambingallo.
+
+Rambingallo est une petite ville ou, pour mieux dire, un misérable bourg
+qui offre peu de ressources pour une armée en marche. Aussi n'y fit-on
+qu'une courte halte; on repartait le soir même pour Saleni, où l'on
+entrait le 14 au matin. Il y eut là séjour nécessaire pour organiser
+plus militairement la petite armée, et pour laisser le temps aux
+traînards de rallier.
+
+Jusque-là, la colonne n'avait été inquiétée que par des bruits ou de
+fausses nouvelles apportées par des espions empressés: les Napolitains
+sont ici; les royaux sont là; ils sont devant vous, sur votre flanc,
+etc. Somme toute, on ne les voyait nulle part.
+
+Mais le général Garibaldi, mieux informé, savait qu'un corps de troupes
+détaché de Palerme s'avançait à marches forcées, et qu'il devait le
+rencontrer quelque part comme à Vita, Calatafimi ou Alcamo. Ce corps
+possédait de l'artillerie, et même un peu de cavalerie.
+
+A Saleni, le rôle de chaque chef et de chaque corps fut bien spécifié.
+Les munitions furent partagées aussi également que possible. Un corps de
+chasseurs fut organisé; Menotti, le fils de Garibaldi, en prit le
+commandement, ainsi que d'une réserve destinée à protéger les quelques
+chariots de bagages et de munitions appartenant à l'armée libératrice.
+Quant à la caisse, elle se défendait toute seule: elle était vide.
+Plusieurs soldats napolitains déserteurs avaient rejoint dans la soirée
+du 14, et avaient donné des renseignements précis sur la position des
+troupes royales qui attendaient les libérateurs à Calatafimi, non pas
+les bras ouverts, mais dans de fortes positions militaires.
+
+On devait donc prévoir une première et sérieuse affaire pour le
+lendemain. De ce combat allait dépendre sans doute tout le succès de
+cette aventureuse expédition. Pour les Napolitains, la défaite, c'était
+le désarroi, le découragement et la désertion. Pour les Garibaldiens, la
+victoire, c'était presque la certitude du succès dans tout le reste de
+la Sicile. Mais aussi pour eux, la défaite, c'était le danger d'une
+fuite dans les montagnes, autant dire la mort! Aussi, dans la petite
+armée de Garibaldi, n'y avait-il qu'une devise: «Vaincre ou mourir.» Les
+_picchiotti_ seuls n'étaient pas aussi décidés, et ils songeaient sans
+doute à la retraite plutôt qu'à la mort ou à la victoire; mais ils se
+taisaient et attendaient.
+
+Le 15, au matin, l'armée garibaldienne, partie de bonne heure de Saleni,
+arrivait à Vita qu'elle trouvait abandonnée par les troupes
+napolitaines. Ces dernières occupaient, à la sortie du village, une
+suite de collines allongées, aboutissant à Calafatimi.
+
+Cette chaîne présente sept positions dominantes, successives. La route
+se déroule à leurs pieds; elle n'est, de fait, qu'un véritable défilé
+entre les collines dont nous parlons, à droite, et les hautes montagnes
+qui, sur la gauche, suivent la même direction. Seulement, ces dernières,
+quoique fort élevées, descendent par une pente presque insensible vers
+la plaine, de sorte que les sommets, trop éloignés du lieu de l'action,
+ne pouvaient servir de positions militaires. Une petite rivière, qui
+arrive obliquement à la route, venait la rejoindre à la hauteur du
+premier mamelon, et un moulin, qui se trouvait à cet endroit, était
+fortement occupé par un détachement de l'armée napolitaine. La route de
+Trapani à Palerme court aux pieds des montagnes de gauche, paraissant et
+disparaissant dans les plis du terrain.
+
+A peine sortie de Vita, l'avant-garde de Garibaldi, dont les tirailleurs
+s'étaient déployés sur une petite colline à la droite du village, en
+face des positions ennemies, s'engagea vigoureusement avec les
+tirailleurs napolitains abrités par des plantations et embusqués dans un
+hameau situé entre les deux collines, au fond d'un ravin qui se prolonge
+jusqu'aux montagnes qui encadrent l'horizon.
+
+Vivement ramenés par les tirailleurs garibaldiens, ceux de l'armée
+royale ne tardèrent pas à regagner le sommet du premier mamelon,
+poursuivis, la baïonnette dans les reins, par leurs adversaires. Le
+colonel Orsini mettait en batterie à ce moment, à cheval sur la route de
+Calatafimi et à l'entrée du ravin, deux pièces de campagne battant cette
+route et le moulin.
+
+Arrivés presque au sommet du premier mamelon, les tirailleurs de
+Garibaldi durent s'arrêter pour reprendre haleine et attendre des
+renforts qui leur arrivaient au pas de course. Couchés à terre, au
+milieu des aloès et des cactus, ils laissèrent passer un instant la
+grêle de boulets que leur envoyait l'artillerie napolitaine. Mais, à
+peine rejoints par quelques compagnies, ils reprennent l'offensive,
+abordent à la baïonnette les lignes ennemies, dont l'artillerie se hâte
+de battre en retraite, tirant par sections, et se dirigeant vers le
+sommet du deuxième mamelon où sont massées d'autres troupes.
+L'infanterie résiste mieux, mais bientôt elle suit l'exemple de
+l'artillerie, et prend position en tirailleurs sur le versant de ce
+deuxième mamelon. On voit à ce moment de fortes réserves dans la
+direction de Calatafimi; elles se hâtent de rejoindre les troupes
+engagées.
+
+D'autres renforts arrivent aux Garibaldiens qui abordent le deuxième
+mamelon et l'enlèvent comme le premier. Une petite maison, située au
+sommet, est immédiatement convertie en ambulance et occupée par les
+chirurgiens de l'armée libératrice.
+
+Un nouveau repos de quelques minutes était devenu nécessaire; six
+compagnies qui n'avaient pas encore été engagées furent formées en deux
+colonnes d'attaque, et se lancèrent résolûment sur la troisième
+position. L'armée royale tint un instant; mais, débordée par les
+tirailleurs garibaldiens et attaquée par le bataillon de chasseurs
+génois qu'entraîne intrépidement son commandant Menotti, elle se met en
+pleine retraite, cherchant à se rallier sur le quatrième mamelon qui lui
+servait de base d'opérations. Elle y masse son artillerie et attend
+l'ennemi. Efforts inutiles. Les volontaires ont engagé toute leur armée.
+C'est une légion d'enragés qui tuent sans s'arrêter, glissent sous le
+canon, et débusquent successivement les royaux des trois autres
+positions. Menotti, un drapeau à la main, se précipite au milieu des
+masses napolitaines jusqu'à ce que, blessé au poignet, il soit obligé
+de céder cet honneur à un officier de marine qui fut tué quelques
+instants après. Ce n'est plus une retraite, c'est une déroute complète.
+Vainement le général Landi, qui commande les royaux, cherche à les
+rallier. Traversant à la débandade Calatafimi, où les _picchiotti_,
+embusqués dans tous les coins, leur font éprouver de grandes pertes, les
+fuyards se précipitent vers Alcamo, où les attendent encore des
+volontaires descendus de la montagne. Les malheureux sont obligés, pour
+fuir ce nouveau danger, de continuer leur retraite vers Palerme, en
+abandonnant morts, blessés, bagages, et une grande quantité d'armes,
+couvrant la route de cadavres, car les balles des _picchiotti_ les
+atteignent partout.
+
+Les volontaires campèrent sur le champ de bataille, et cette première
+victoire leur tint lieu de tout ce qui leur manquait en vivres et en
+secours. En somme, les Napolitains s'étaient bien battus, quoi qu'on ait
+pu en dire, et l'armée de Garibaldi avait montré ce qu'elle pouvait
+faire, ce que l'on devait attendre de gens déterminés et animés d'une
+haine profonde contre la tyrannie. Les _picchiotti_ n'avaient pas été
+brillants, sauf ceux d'Alcamo. Ils n'avaient pas tenu au feu malgré
+leurs chefs et quelques prêtres qui, payant de leurs personnes,
+cherchèrent vainement à les enlever. Ils tiraient à distance, mais il
+était impossible de les faire aborder l'ennemi et soutenir son choc
+lorsqu'il s'avançait. A cette affaire, les troupes royales avaient un
+effectif de quatre à cinq mille hommes, et l'armée libératrice comptait
+environ mille huit cents baïonnettes.
+
+Le lendemain matin, 16, Garibaldi entrait à Calatafimi, où les blessés
+avaient été déjà transportés dans la nuit; et, vers l'après-midi,
+l'avant-garde marchait sur Alcamo, où l'armée la rejoignait le lendemain
+17.
+
+En arrivant à Alcamo, un triste spectacle attendait les volontaires. Les
+_picchiotti_ suivant leurs moeurs et leurs usages sauvages, avaient
+ramassé les corps des Napolitains tués la veille, et les avaient jetés
+dans un champ pour les voir manger par les chiens et les oiseaux de
+proie. Leurs factionnaires veillaient ce charnier, de peur que quelque
+âme charitable ne vînt les ensevelir. Il fallut l'arrivée du général
+Garibaldi pour réprimer cet acte de féroce barbarie, et faire donner la
+sépulture à ces malheureux. «Certes, disait un _picchiotti_, le général
+Garibaldi a raison, mais il ne sait pas tout ce que nous avons souffert
+de cette race maudite; nous ne rendons que barbarie pour barbarie.» Il
+est triste de penser qu'il disait peut-être la vérité.
+
+C'est à Alcamo que le mouvement révolutionnaire commença véritablement à
+se dessiner. De nombreux messagers arrivaient à tout moment au général
+Garibaldi, lui promettant des secours, et lui apportant l'assurance d'un
+concours sympathique et vigoureux. Partout les anciennes autorités
+étaient chassées et remplacées par les hommes du mouvement. Les gens de
+Maniscalco s'éclipsaient, et, avec eux, disparaissait une partie de
+cette crainte et de cette torpeur qui pesaient sur toutes les classes
+siciliennes. Le clergé, vigoureusement lancé dans la voie des réformes,
+employait son ascendant pour entraîner les populations et les disposer à
+l'action. Quelle différence, déjà, entre ce que l'on appelait la poignée
+d'aventuriers débarqués à Marsala et les volontaires victorieux de
+Calatafimi! Ainsi marchent toutes choses: le succès avait transformé les
+_flibustiers_ de Marsala en armée nationale.
+
+Ce fut aussi à Alcamo qu'un semblant d'intendance commença à
+s'organiser. Le service des vivres y gagna. Quant à celui des finances,
+il resta le même jusqu'à Palerme, et même longtemps après la prise de
+cette ville. Qui ne connaît cette heureuse lithographie de Raffet
+qu'accompagne cet adage: «Avec du fer et du pain on peut aller en
+Chine?» Garibaldi disait: «Avec du fer et du pain on conquiert sa
+liberté!» Et, le premier, il donnait, comme toujours et partout,
+l'exemple d'un désintéressement sans bornes et d'une sobriété à toute
+épreuve. D'ailleurs, l'argent eût servi à peu de chose: il n'y avait
+rien à acheter.
+
+Un événement assez curieux s'était passé à Calatafimi, au moment de
+l'entrée de Garibaldi. Un jeune cordelier, à la figure intelligente et
+enthousiaste, s'était élancé vers le général, et, en lui donnant
+l'accolade, lui avait tenu à peu près ce langage: «Frère, tu es le
+sauveur de l'Italie, tu es le Messie de la liberté; mais cette liberté,
+tu nous l'apportes flétrie d'une excommunication. Tu es chrétien, nous
+sommes chrétiens, tu nous commandes: pourquoi rester sous le coup de
+cette bulle? Attends un instant. J'entre à l'église, je vais préparer ce
+qu'il faut, et, là, devant Dieu et les hommes, je te releverai de cet
+anathème maladroit, et rendrai à Dieu ce qui est à Dieu.» Aussitôt dit
+aussitôt fait. Le _padre_ Pantaleone (c'était son nom) entre à l'église;
+Garibaldi continue son chemin; mais, rejoint bientôt par celui qui
+devait être plus tard son aumônier particulier, il se laissa faire, et
+le diable lancé à ses trousses fut exorcisé par le cordelier.
+
+On peut dire bien des choses à propos de cette anecdote; quant à moi, je
+n'en garantis que la scrupuleuse véracité.
+
+Le 18, la petite armée, bien réorganisée, arrivait à Rena, après une
+rude étape, en passant par Valguarnero et Partenico. Sur toute la route,
+des bandes de volontaires descendant des montagnes avaient rallié la
+colonne; mais Garibaldi leur avait enjoint de se tenir sur les flancs ou
+en arrière. Il craignait avec raison le désordre que pourraient apporter
+dans une attaque l'inexpérience et souvent même la frayeur de ces
+soldats improvisés. Il avait promptement jugé leur valeur, et les
+regardait dans une action comme un embarras plutôt que comme une aide.
+Cependant leur présence autour de l'armée garantissait de toute
+surprise, et leur feu pouvait gêner et même embarrasser les tentatives
+de l'armée royale. Leurs tirailleurs éclairaient de fait toute la
+marche. On passa la journée du 19 à Rena, et, dans l'après-midi, les
+_picchiotti_, soutenus par quelques avant-postes de l'armée régulière,
+attaquèrent Ensiti évacué incontinent par une petite arrière-garde
+napolitaine qui l'occupait.
+
+Plus on avançait, et plus on rencontrait de sympathies pour la cause
+libérale. Les _picchiotti_ commençaient à se réunir en grand nombre et à
+marcher moins isolément. Une partie fut enrégimentée tant bien que mal,
+et choisit pour colonel Roselino Pilo, qui devait le surlendemain payer
+de sa vie l'honneur que lui faisaient ses compatriotes. On leur assigna
+leurs postes de combat à l'avant-garde et à l'arrière-garde.
+
+Partie dans la nuit du 19, l'armée venait s'arrêter le 20 à Piappo ou
+Misere-Canone. Là, le général Garibaldi eut de nouveaux renseignements
+sur les opérations de l'armée napolitaine. Elle s'était concentrée aux
+abords de Palerme, et occupait les crêtes des montagnes voisines.
+Plusieurs fortes colonnes mobiles, avec de l'artillerie, s'étaient
+lancées sur la route de Palerme à Trapani et Marsala, ainsi que sur
+celles de Messine et de Castellamare. On savait aussi qu'il leur était
+arrivé des renforts et un général envoyé par la cour de Naples. Une
+nouvelle rencontre était donc imminente, et cette pensée ne fit
+qu'exalter le courage des Garibaldiens en leur laissant entrevoir un
+nouveau succès. Le régiment des _picchiotti_ partit le soir même. Il
+devait marcher sur le flanc de l'armée, qui s'acheminait elle-même vers
+Palerme. On avançait avec précaution, prenant garde aux surprises. On
+était déjà arrivé à quelques milles de San-Martino lorsqu'une vive
+fusillade se fit entendre. C'était un engagement des _picchiotti_ avec
+l'ennemi. Abordés par les troupes royales, ils plièrent d'abord sous le
+choc; mais, valeureusement ramenés au feu par leur colonel et quelques
+officiers dévoués, ils reprirent l'offensive, et, à leur tour,
+arrêtèrent la marche en avant de la colonne napolitaine. Le combat ne
+fut plus alors qu'une affaire de tirailleurs qui dura quelques heures,
+et finit sans résultat de part ni d'autre. Malheureusement, Roselino
+Pilo fut frappé à mort au milieu de l'engagement. C'était une grande
+perte, car il était aimé et avait beaucoup d'empire sur ces bandes
+indisciplinées. Cette affaire de San-Martino eut lieu le 21 dans la
+matinée.
+
+L'armée libératrice avait fait halte, prête à se porter au secours des
+_picchiotti_. Sans doute, pendant ce laps de temps, des nouvelles
+importantes parvinrent au général Garibaldi; car, faisant volte-face, il
+revint sur ses pas, et prit l'embranchement de la route de Rena à Parco.
+Il faisait un temps affreux. La pluie tombait par torrents, et la nuit
+était tellement obscure, que les hommes se distinguaient à peine
+eux-mêmes. La route, défoncée, arrêtait à chaque instant la marche de
+l'artillerie, et les chevaux refusaient d'avancer. Il fallut porter les
+pièces à dos, laissant les affûts seuls attelés. Les troupes n'avaient
+pas mangé et étaient harassées par cette longue et pénible étape à
+travers les montagnes. Dans cette triste nuit, leur persévérance fut
+mise à une rude épreuve. Enfin, le 22, au petit jour, on arrivait sur le
+mont Calvaire, et on y prenait le bivouac de grand coeur. La pluie avait
+cessé; un beau soleil fit bientôt oublier aux volontaires les fatigues
+de la nuit.
+
+Le mont Calvaire est à environ cinq ou six kilomètres au-dessus de
+Montreal. Une étroite vallée le sépare des montagnes sur lesquelles est
+située cette petite ville. Des bois, des jardins et des maisons occupent
+tout le vallon, et remontent de chaque côté jusqu'à mi-côte. La route
+royale, qu'avait quittée l'armée garibaldienne, passe du côté de
+Montreal, tracée dans le flanc des montagnes, à peu près au tiers de
+leur hauteur. Toute cette route, jusqu'en face le mont Calvaire, était
+gardée par de grand'gardes napolitaines. Du bivouac, on les voyait
+distinctement, et la ville paraissait remplie de troupes. Parco est
+immédiatement au-dessous du mont Calvaire, à deux kilomètres au plus de
+distance, et la route qui conduit de Palerme à Parco, Piano, etc., se
+déroule sur le versant de la chaîne de montagnes dont fait partie le
+mont Calvaire, qu'elle commence à gravir après avoir tourné Parco,
+passant à mi-hauteur de la montagne. L'armée avait grand besoin de
+repos, et quoique l'on manquât de bien des choses, on resta au bivouac
+jusqu'au 23. Vers le soir de ce dernier jour, les avant-postes
+s'engagèrent avec les grand'gardes napolitaines qui, descendues dans la
+vallée, avaient commencé à gravir le mont Calvaire. Après une fusillade
+insignifiante elles se retirèrent, et reprirent leurs premières
+positions.
+
+Le matin du 24, de bonne heure, à l'instant où l'armée nationale se
+mettait en mouvement, on aperçut sur la route de Palerme de profondes
+colonnes s'avançant sur Parco. En même temps on apprenait que les
+troupes qui étaient à Montreal exécutaient un mouvement tournant par le
+sommet de la montagne.
+
+On ne tarda pas en effet à apercevoir leurs têtes de colonnes descendant
+des plateaux élevés qui sont un peu plus loin que Parco, et qui se
+relient avec le mont Calvaire. L'ennemi menaçait l'aile gauche de
+Garibaldi: évidemment, son but était de la couper.
+
+Derrière les crêtes d'où descendait l'armée de Montreal se trouve une
+suite d'autres sommets qui se relient aussi aux premiers. Le général
+Garibaldi embrassa d'un seul coup d'oeil toute la situation. Ordre fut
+donné à l'aile gauche de tenir bon jusqu'à la dernière extrémité. Une
+section de deux pièces placées sur le mont Calvaire, une autre en
+batterie sur la route, prenaient à revers tout à la fois les colonnes
+venant de Palerme et celles de Montreal.
+
+L'affaire s'engagea vivement. Pendant ce temps, le général Garibaldi
+dérobait, grâce aux sinuosités de la montagne, la marche de son centre
+et de son aile droite, et, tournant la route vers Piano, il les lançait
+sur le versant des crêtes les plus élevées. Cette manoeuvre fut
+accomplie au pas gymnastique et avec une rapidité inouïe. Une heure ne
+s'était pas écoulée depuis le commencement de l'action, que la brigade
+venue de Montreal, qui attendait, pour aborder franchement l'armée
+garibaldienne, l'approche des colonnes venant de Palerme, voyait son
+aile droite compromise, et se trouvait elle-même presque entièrement
+tournée par le centre et l'aile droite de Garibaldi qui prenaient une
+position menaçante en arrière de ses lignes. Les Napolitains se hâtèrent
+alors de se replier, les uns sur Montreal, et les autres sur Palerme. De
+son côté, l'armée de Garibaldi se dirigeait, par une marche de flanc,
+sur Piano, où elle arriva à la nuit tombante. Chacun pensait que le
+général allait profiter de ce premier et important succès pour se porter
+rapidement en avant. Mais, à la stupéfaction générale, l'artillerie et
+les bagages reçurent l'ordre de se séparer du corps d'armée, et de filer
+grand train sur la route de Corleone, battant ainsi ostensiblement en
+retraite.
+
+Corleone est une petite ville située de l'autre côté des monts
+Mata-Griffone, à environ quarante à quarante-cinq kilomètres de Piano.
+Le colonel Orsini, suivant les instructions qu'il avait reçues, se mit
+immédiatement en marche, pendant que l'armée, à la faveur de la nuit,
+se dirigeait elle-même sur les forêts de Fienza qu'elle atteignait vers
+une heure du matin. Garibaldi savait en effet que le général commandant
+l'armée napolitaine avait réuni toutes ses troupes dans Palerme. La plus
+grande partie était massée dans la rue de Tolède et au Palazzo-Reale;
+d'autres étaient renfermées dans la citadelle; deux ou trois bataillons
+se trouvaient près du mont Pellegrini, et, enfin, une division entière
+gardait l'entrée de Palerme vers la route de Missilmeri et Abbate. Il
+fallait tromper cette division, et lui faire abandonner sa position pour
+suivre un ennemi qui paraissait fuir en désordre. C'était le rôle
+attribué au colonel Orsini. Garibaldi, de son côté, se dérobant par une
+marche de nuit dans les profondeurs des forêts de Fienza, tournait le
+mouvement de la colonne napolitaine de manière à arriver promptement aux
+positions que l'ennemi abandonnait.
+
+Ce projet, bien conçu, et encore mieux exécuté, réussit complètement. On
+se rappelle la pompeuse dépêche napolitaine annonçant la fuite en
+désordre des bandes de brigands, et leur poursuite acharnée par une
+division royale. Pendant ce temps Garibaldi quittait la forêt de Fienzza
+le 25, au matin, et entrait à Marinero sans s'inquiéter de la division
+ennemie qui passait à quelques milles de cette petite ville.
+
+On vit en cette circonstance se produire un fait digne de remarque, et
+qui se renouvela pendant toute cette guerre. Les habitants montrèrent
+souvent de la faiblesse et de la tiédeur. Le souvenir des affreux
+traitements que leur infligeait le gouvernement de Naples, n'était pas
+fait pour les enhardir; mais ils se bornaient à s'enfermer, à ne pas
+donner signe de vie, et il n'y a pas eu un traître parmi eux. Un seul
+homme pouvait compromettre le succès de cette audacieuse manoeuvre. Bien
+plus, à Palerme, tout le monde savait l'arrivée de Garibaldi pour le 26,
+et connaissait la porte qu'il devait attaquer. Nul ne pensa à vendre ce
+projet aux autorités napolitaines qui auraient pu facilement remplacer,
+par d'autres troupes, les naïfs soldats lancés plus naïvement encore à
+la poursuite des débris de l'armée libératrice. Ce qui montre combien
+tout le monde était d'accord pour souhaiter la fin de leur occupation.
+
+Dans la nuit du 25 au 26, l'armée nationale quittait Marinero, et
+marchait vers Missilmeri qu'elle laissa sur sa droite pour gagner les
+monts Gibel-Rosso. C'était une bonne position militaire, et d'où l'on
+pouvait découvrir tout Palerme. Le 26 il y eut une alerte assez vive,
+mais qui n'eut pas de suites. L'armée passa le restant de la journée à
+ce bivouac; dans la soirée, une reconnaissance de cavalerie napolitaine
+vint se heurter contre ses vedettes, et, après avoir échangé quelques
+coups de feu, se replia sur la ville.
+
+Ce fut là que le général Garibaldi prit ses dernières dispositions et
+prépara l'attaque de la ville. Les munitions étaient rares; il ne
+restait plus qu'une dizaine de cartouches par homme. On n'avait plus
+d'artillerie. L'armée avait bien grossi en nombre, mais les recrues
+étaient des _picchiotti_, et l'on avait perdu plus de trois cents hommes
+parmi les soldats véritables. C'était donc avec seize à dix-sept cents
+baïonnettes tout au plus qu'on allait attaquer une ville et une
+citadelle défendues par une garnison de vingt à vingt-deux mille hommes.
+Quelles que fussent les sympathies des habitants, il n'y avait pas à se
+faire de grandes illusions sur le concours qu'on en pouvait attendre, au
+moins dans les premiers moments.
+
+Le 26, dans la nuit, cette poignée d'hommes prenait les armes et
+descendait impétueusement des monts Gibel-Rosso vers Abbate, traversait
+ce bourg et arrivait sans coup férir au pont de l'Amiraglio, défendu par
+un régiment napolitain; le 27, à trois heures du matin, trente-deux
+hommes et seize guides composant l'avant-garde se jetaient sans hésiter
+sur les troupes qui gardaient les abords du pont, et les forçaient à en
+abandonner la défense. L'armée avait été partagée en trois colonnes
+d'attaque: l'une commandée par Bixio, l'autre par Sertori, celle du
+centre par le général Garibaldi. A quatre heures, chassant l' ennemi de
+maison en maison, dans le faubourg, les volontaires arrivèrent à la
+porte de Palerme au milieu de l'incendie allumé par les fuyards dans
+chacune des maisons qu'ils étaient forcés d'abandonner. A six heures le
+faubourg était pris. Il y avait en ce moment environ douze mille hommes
+au Palazzo-Reale, couvrant le front de la ville. La citadelle, avec cinq
+mille hommes, défendait la gauche, du côté du mont Pellegrini; deux
+mille hommes, environ, occupaient le faubourg que venait d'enlever
+l'armée libératrice. Il y avait bien encore quatre mille hommes, mais
+ils étaient à la poursuite d'Orsini. En attaquant par ce faubourg, le
+général Garibaldi avait l'intention d'isoler, par un vigoureux coup de
+main, la citadelle du Palazzo-Reale, et d'offrir en même temps, par ce
+seul fait, un point d'appui au mouvement insurrectionnel des habitants.
+A quelques heures d'intervalle, le colonel Orsini atteignait aussi
+Palerme, ramenant ses pièces, après avoir dérobé adroitement sa marche à
+la colonne napolitaine qui le poursuivait, et qui, un beau matin, en se
+réveillant, n'avait plus su retrouver la piste du gibier qu'elle
+chassait si maladroitement.
+
+On ne saurait se faire une idée du désarroi dans lequel se trouvait déjà
+en ce moment l'armée royale, et du découragement que les défaites de
+Calatafimi et de Parco avaient apporté même parmi les soldats les plus
+résolus. En voici un exemple: après le passage du pont de l'Amiraglio,
+un jeune volontaire, nommé Kiossoni, Messinois, et dont le père avait
+été longtemps vice-consul de France en cette ville, se précipita, suivi
+seulement de quelques camarades, sur une barricade qui barrait le
+boulevard, à gauche de la porte de Termini, par laquelle les troupes
+royales rentraient en désordre. Aucun défenseur n'y paraissait; mais,
+arrivés au sommet, ils virent de l'autre côté, à une cinquantaine de
+mètres, deux ou trois compagnies, l'arme au pied, qui, en apercevant les
+casaques rouges, se débandèrent immédiatement dans toutes les
+directions, laissant nos volontaires se frotter les yeux pour s'assurer
+s'ils ne rêvaient pas.
+
+Deux braves soldats napolitains étaient restés seuls cernés dans une des
+maisons du faubourg, et, brûlant jusqu'à leur dernière cartouche, ils ne
+mirent bas les armes que sur les instances d'un compatriote, volontaire
+dans l'armée de Garibaldi; ils furent parfaitement traités, et même
+fêtés par leurs vainqueurs. Ces pauvres diables, pleurant presque de
+rage, ne savaient de quelle expression flétrir les compagnons qui les
+avaient abandonnés lâchement.
+
+L'aspect du faubourg était pitoyable. Partout où passaient les
+Napolitains arrivaient l'incendie et le pillage. Leur fuite précipitée
+ne les empêcha pas de commettre dans la ville les atrocités qui avaient
+désolé le faubourg sur la route de Montreal.
+
+Pendant que les Garibaldiens bousculaient devant eux les troupes
+royales, s'apprêtant à les suivre dans Palerme, ils furent rejoints par
+quelques volontaires Palermitains, mais peu nombreux. La plus grande
+partie des jeunes gens et des hommes d'action avaient été éloignés de la
+ville ou exilés depuis longtemps par la police de Maniscalco.
+
+Du reste l'expiation commençait déjà pour ses agents. Plusieurs sbires,
+qui essayaient de fuir pendant l'attaque, furent reconnus et écharpés à
+côté du Jardin des Plantes.
+
+Un autre, voulant forcer les factionnaires napolitains pour chercher son
+salut dans la fuite, fut fusillé par les siens qui le prirent pour un
+transfuge.
+
+Dans une petite et misérable habitation, près du pont de l'Amiraglio,
+vivait une pauvre famille; le père, forcé par les soldats royaux d'aller
+leur chercher de l'eau, fut malheureusement atteint d'une balle et tué
+sur le coup. Un instant après, sa maison était brûlée. Sa femme et ses
+deux enfants n'ont jamais reparu. Tristes scènes qui pâlissent cependant
+à côté de celles dont l'intérieur de Palerme va être le théâtre.
+
+
+
+
+II
+
+
+Pour bien comprendre la manoeuvre hardie que ne craignait pas de tenter
+le général Garibaldi, certain qu'il était du courage et de la
+détermination de ses volontaires, manoeuvre qui devait d'un seul coup
+lui donner gain de cause vis-à-vis de troupes démoralisées, il faut se
+rendre compte de la situation topographique de Palerme, ainsi que des
+positions qu'occupaient les Napolitains.
+
+Jadis entourée de fortifications assez imposantes qui existent encore
+pour la plupart, la ville a la forme d'un rectangle dont les côtés les
+plus petits regardent, l'un la mer, et l'autre la campagne dans la
+direction de Montreal et Parco. Les deux autres, qui ont au moins trois
+fois le développement des premiers, font face, l'un au mont Pellegrini
+et aux campagnes de Castellamare, l'autre aux monts Gibel-Rosso et
+Abbate. C'est de ce dernier côté que l'armée de Garibaldi se présentait
+devant Palerme. Deux rues principales coupent presque à angle droit
+l'espace occupé par la ville. L'une, la rue de Tolède, part du bord de
+la mer, près de la citadelle, et monte jusqu'au Palais-Royal; l'autre
+vient couper la première à la place des Quatre-Cantons, presque au
+centre de la ville, et aboutit à la porte qu'attaquait le général
+Garibaldi. Chacune de ces voies partage Palerme en deux parties égales,
+soit en longueur, soit en largeur. Les Napolitains ayant leurs forces
+réunies aux deux extrémités de la rue de Tolède, le Palazzo et la
+citadelle, allaient donc trouver leurs communications coupées, si
+Garibaldi pouvait, sans coup férir, s'emparer de l'autre rue. Il avait
+encore cet avantage, en occupant le centre de la ville, qu'il donnait la
+facilité à tous les habitants de se replier sur sa ligne d'opérations et
+de s'y fortifier sans craindre d'être eux-mêmes surpris par les troupes
+royales et fusillés sans autre forme de procès. De plus, il empêchait,
+par cette audacieuse manoeuvre, le ravitaillement des troupes et de
+l'artillerie du Palazzo-Reale, en les isolant de leur base d'opérations
+qui était la citadelle et surtout l'escadre.
+
+Aussi les troupes garibaldiennes, que nous avons laissées à la porte de
+Palerme poussant devant elles les troupes royales, et s'arrêtant un
+instant pour se reformer en épaisse colonne d'attaque, lancèrent-elles
+bientôt plusieurs compagnies dans l'intérieur de la ville pour nettoyer
+les petites ruelles qui viennent aboutir à la porte dont on venait de
+s'emparer; tandis que le gros de l'armée se jetait, tête baissée, dans
+la grande voie pour gagner au plus vite la place des Quatre-Cantons. Ce
+mouvement fut si énergiquement exécuté qu'en moins d'une heure la place
+des Quatre-Cantons, le reste de la rue et la porte qui est à
+l'extrémité, étaient au pouvoir des volontaires. Vainement les
+Napolitains avaient essayé de les arrêter en trois ou quatre endroits.
+Par un choc irrésistible et presque sans tirer un coup de feu, les
+casaques rouges, chargeant à la baïonnette, les obligeaient à céder la
+place et à se retirer en désordre vers la citadelle ou vers le
+Palazzo-Reale. C'est en ce moment que l'escadre napolitaine, qui
+jusque-là, s'était contentée d'envoyer quelques boulets dans la
+direction du faubourg attaqué, commençait à prendre une position plus
+sérieusement offensive, et manoeuvrait pour trouver un mouillage
+favorable à son tir. Mais deux frégates seulement parvinrent à
+s'embosser; les autres, soit mauvaise volonté, ce qui est probable, soit
+impossibilité, manquèrent leur mouvement et restèrent spectatrices des
+événements. Ces deux navires, parfaitement placés et balayant la rue de
+Tolède, commencèrent immédiatement sur la ville un feu violent, qu'ils
+continuèrent même pendant la nuit. La citadelle, de son côté, ne
+ménageait ni ses bombes ni ses boulets.
+
+Les barricades commencèrent immédiatement. Élevées par des mains
+habiles, elles prirent en peu d'heures un développement et un relief
+incroyables. Il faudrait un volume entier pour en expliquer le réseau.
+La nuit, qui arriva à temps pour seconder les travailleurs, fut bien
+employée par les deux partis; car les Napolitains, de leur côté,
+établissaient des retranchements à toutes les issues venant aboutir au
+Palazzo-Reale et à la citadelle.
+
+Dans cette ville privée de lumière, et où toutes les maisons semblaient
+abandonnées, on n'entendait alors que le bruit des pinces et des pioches
+frappant les dalles des rues et quelques coups de feu échangés au hasard
+de part et d'autre.
+
+De temps en temps, des coups de canon partant de l'escadre, de la
+citadelle et du Palazzo, jetaient une lueur rapide dans la rue de Tolède
+et éclairaient sinistrement les travailleurs des deux partis. Sur les
+deux heures du matin, plusieurs détachements de volontaires commencèrent
+à s'avancer par les rues latérales dans la direction du Palazzo-Reale,
+ainsi que vers la place de la Marine et le ministère des finances du
+côté de la citadelle. Ce ministère était occupé par quatre bataillons.
+
+La fusillade petilla bientôt partout et la canonnade, qui ne tarda pas
+à s'y joindre, donna à tous ces engagements partiels les proportions
+d'une vraie bataille. Mais c'était surtout aux abords du Palazzo-Reale
+que le combat était le plus vif.
+
+Ou tirait à bout portant au milieu des flammes allumées par les bombes
+et les obus de la citadelle ou de l'escadre. Peu d'habitants
+apparaissaient pour se joindre aux troupes libérales. Ils ne trouvaient
+sans doute pas la poire assez mûre. Leurs maisons restaient
+impitoyablement fermées, sauf celles qu'ouvrait le feu ou la troupe
+napolitaine; car ces défenseurs de la royauté ne se faisaient faute ni
+d'aider l'incendie quand ils ne l'allumaient pas eux-mêmes, ni de piller
+sans scrupule, et la plume se refuse à retracer les actes d'atrocité
+commis par ces bandes effrénées.
+
+Cependant deux colonnes étaient parties en même temps pour tourner les
+positions de l'armée royale en l'attaquant par la Porta-Nuova et par la
+Porta-Maqueda. L'une, commandée par Bixio, l'autre par La Masa. Bixio
+s'empare d'abord de la caserne des Suisses, puis se porte vers la
+caserne des Quatro-Venti où il fait prisonniers plusieurs officiers
+supérieurs et un régiment.
+
+Déconcertées par l'impétuosité de cette attaque, les troupes royales
+commencèrent à se replier en désordre sur la place du Palais-Royal dont
+les abords étaient fortement gardés. La place de la Cathédrale, qui est
+un peu avant celle du Palais-Royal en venant de la mer, devint alors le
+théâtre d'un combat acharné. Le couvent des Jésuites, à l'angle de la
+rue de Tolède et de la place de la Cathédrale, occupé par un bataillon
+de chasseurs à pied, est attaqué et enlevé rapidement.
+
+Le général Lanza, qui commande les troupes du palais, voyant ce couvent
+pris par les Garibaldiens, fait tirer dessus à obus et l'incendie. Le
+palais Carini, situé en face, a le même sort.
+
+Les tours de la cathédrale elles-mêmes servent de point de mire à
+l'artillerie napolitaine.
+
+On voit insensiblement les couleurs nationales apparaître partout. Les
+fenêtres qui peuvent donner vue sur les troupes royales sont garnies de
+volontaires qui les déciment par leur feu.
+
+On se bat à la fois au Palais-Royal, à la Cathédrale, dans la rue de
+Tolède, à la place de la Marine, autour de la citadelle et dans tout le
+quartier Paperito, où l'incendie, allumé par les bombes de la citadelle
+et de l'escadre, fait de rapides progrès. Déjà beaucoup de détachements
+royaux battent en retraite vers la citadelle par la place Caffarello et
+la place de la Funderia. Ces détachements sont assaillis dans leur fuite
+par une grêle de balles, qui leur fait perdre beaucoup de monde.
+
+La place des Quatre-Cantons était devenue désormais la base des
+opérations de Garibaldi. Le général Türr occupait le palais du Sénat.
+L'état-major de Garibaldi était partout et se multipliait pour faire
+face aux exigences de la position. On commence à pousser quelques
+barricades du côté de la place de la Marine, pour attaquer
+vigoureusement la brigade qui la défend. La fusillade devient très-vive
+entre le ministère des finances et les coins de rues qui lui font face.
+Les vaisseaux napolitains continuent un feu terrible, mais plus
+destructeur que meurtrier. A cinq heures, les troupes campées au palais
+étaient bien et dûment entourées et coupées. Complétement maître de la
+partie de la ville comprise entre la Marine et le Palais-Royal,
+Garibaldi n'avait plus qu'à se fortifier pendant la nuit, et à attendre
+le lendemain. Palerme tout entier était en insurrection. Les faiseurs de
+barricades surgissaient de toutes parts.
+
+A six heures du soir, le feu avait molli; mais, sur les sept heures et
+demie, le bombardement recommençait avec plus de fureur. On se battait à
+la lueur de l'incendie que les projectiles allumaient de toutes parts.
+
+Pendant la nuit, les barricades se multiplièrent et prirent un relief
+imposant. Les volontaires se rapprochaient de minute en minute du
+Palais-Royal, où, de leur côté, les Napolitains se barricadaient de plus
+en plus. Plusieurs bombes lancées par l'escadre, vinrent tomber au
+milieu d'eux et causèrent un grand désordre. Le 28, au matin, la
+position des troupes royales était celle-ci: treize à quatorze mille
+hommes au Palazzo-Reale, deux ou trois mille hommes à la Marine et
+plusieurs bataillons dans les prisons et les casernes; le reste dans la
+citadelle. Dans la journée, ils furent forcés d'abandonner toutes ces
+positions, sauf celles du Palais-Royal et de la Marine. Le palais Carini
+était complétement détruit. Tout le quartier qui est à l'est du
+Palais-Royal brûlait. Le bombardement continuait toujours. De nombreuses
+bandes de _picchiotti_ descendaient les hauteurs et venaient se mêler
+aux volontaires. Vers le soir, on ne se battait plus qu'autour du
+Palais-Royal, que les insurgés commençaient à dominer du sommet des
+maisons voisines, et entre autres de l'Archevêché. Partout les maisons
+s'écroulaient sous les bombes et les obus. La nuit, comme celle de la
+veille, fut employée à se fortifier de part et d'autre. Le lendemain, au
+lever du jour, plusieurs décrets du général Garibaldi étaient affichés:
+ils punissaient de mort l'assassinat, le vol et le pillage, organisaient
+la garde nationale, nommaient une municipalité provisoire, faisaient
+appel aux enrôlements. A midi, l'attaque du palais recommence avec
+acharnement; les troupes royales quittent la place de la Marine et se
+retirent dans la citadelle, abandonnant plusieurs canons. Vers le soir,
+l'incendie est dans trois ou quatre quartiers de la ville. La nuit se
+passe sur le qui-vive du côté des Garibaldiens; on s'attend à une
+attaque résolue de la part des troupes qui reviennent de la poursuite
+d'Orsini, où elles ont été si bien jouées. En effet, le lendemain matin,
+elles viennent donner tête baissée sur la ville par la porte Reale, où
+elles sont reçues par les troupes de Bixio qui les forcent à la
+retraite. Vers midi, on parle d'armistice, et deux délégués du général
+Lanza se rendent à bord de l'_Hannibal_, où se trouvent réunis également
+le commandant du _Vauban_ et celui d'une frégate américaine. Garibaldi y
+vient de son côté avec Crispi, le colonel Türr et Menotti. On ne peut
+s'entendre, et l'entrevue est bientôt terminée. Cependant la convention
+tacite d'armistice dure toujours.
+
+Le lendemain 31, on annonce une trêve de trois jours.
+
+Plus de trois mille bombes avaient été lancées sur la ville pendant le
+bombardement. Le temps de l'armistice fut mis à profit par les
+volontaires de Garibaldi et les habitants de Palerme. Les barricades
+furent complétées partout; les plus fortes reçurent des canons. Quant
+aux Napolitains, ils restaient bloqués au Palais-Royal et manquaient
+totalement de vivres; Garibaldi leur en fit donner. Il fit retirer
+également, et emporter dans les hôpitaux, tous leurs blessés, et Dieu
+sait si le nombre en était grand! On apprenait, en même temps, l'arrivée
+à Marsala d'un fort détachement de volontaires qui venaient grossir
+l'armée nationale.
+
+Trois ou quatre jours se passèrent ainsi. Garibaldi coupant, taillant
+administrativement, législativement, militairement, financièrement, et
+le tout carrément et promptement.
+
+Les décrets se suivaient avec une rapidité inouïe et, certes, on ne peut
+accuser ses ministres d'avoir occupé des sinécures.
+
+Enfin, le six, le retour du général Letizia, arrivant de Naples,
+termina les pourparlers et l'armistice provisoire fut remplacé par une
+capitulation en règle.
+
+Les troupes napolitaines devaient évacuer immédiatement toutes leurs
+positions de la ville et se retirer dans la citadelle et sur le môle, où
+leur embarquement aurait lieu avec armes et bagages dans le plus bref
+délai possible. Les prisonniers civils et militaires encore en leur
+pouvoir devaient être remis entre les mains du nouveau gouvernement, le
+jour même où la citadelle terminerait son évacuation. Les troupes
+campées au Palais-Royal durent donc traverser la ville pour rentrer à la
+citadelle. Ces douze ou quatorze mille hommes étaient tellement frappés
+de stupeur et découragés qu'au moment de s'acheminer, ou plutôt de se
+faufiler dans ce réseau de barricades qui les séparait de la forteresse,
+ils refusèrent de marcher sans un sauf-conduit et une garde de casaques
+rouges. Le général Garibaldi souscrivit à leur demande, et on vit cette
+armée, avec artillerie, cavalerie, génie, etc., défiler tristement au
+milieu d'une population exaspérée, dont les regards, certes, n'avaient
+rien de bien rassurant. Une centaine de volontaires formaient l'escorte,
+protection du reste bien superflue. A peine entrées dans la citadelle,
+ces troupes y furent consignées rigoureusement. Aussitôt, d'ailleurs,
+toutes les rues aboutissant à la forteresse furent murées jusqu'à la
+hauteur du premier et du deuxième étages, et les _picchiotti_,
+montagnards, etc., vinrent d'eux-mêmes s'installer autour des remparts,
+afin d'éviter toute espèce de surprises.
+
+Déjà, depuis plusieurs jours, la cour de Naples prenait ses dispositions
+pour l'évacuation des troupes de Palerme. On vit mouiller bientôt, sur
+la rade, une quantité de vapeurs remorquant des transports. Les blessés
+et les malades partirent les premiers, puis vint le tour du matériel,
+pêle-mêle avec les hommes. Toutes ces troupes, il faut l'avouer,
+parurent peu touchées de leur défaite une fois qu'elles se virent sur le
+pont des bâtiments. Leurs musiques ne cessaient de se faire entendre, et
+ont les eût prises plutôt pour des conquérants célébrant leur victoire
+que pour des vaincus forcés, par une poignée d'hommes, d'abandonner une
+des plus belles provinces de la couronne qu'ils avaient été appelés à
+défendre. Ainsi vont les choses. Quoi qu'il en soit, l'évacuation marcha
+grand train, et bientôt devait venir le jour où le pavillon national
+serait arboré dans toute la Sicile.
+
+Il faut maintenant jeter un coup d'oeil rétrospectif sur tous ces
+événements, dont la marche rapide nous a fait négliger une foule de
+faits qui doivent être constatés. Plus de trois cents maisons, brûlées
+dans le quartier de l'Albergheria par les troupes napolitaines battant
+en retraite sur le Palazzo-Reale, n'offraient plus, au moment du premier
+armistice, qu'un amas de décombres encore fumants. On trouvait à chaque
+instant au milieu de ces débris, des cadavres à moitié calcinés, car
+les guerriers du roi de Naples avaient égorgé femmes et enfants, et
+pillé, sans scrupule, tout ce qui leur tombait sous la main. Le couvent
+des Dominicains blancs fut saccagé, incendié, et les femmes qui s'y
+étaient réfugiées furent brûlées toutes vives. On repoussait à coups de
+fusil dans les flammes celles qui cherchaient à s'échapper. Des actes
+atroces furent commis. En vain, les officiers cherchaient à rappeler
+leurs soldats aux sentiments de l'honneur militaire. En vain,
+quelques-uns mirent même le sabre à la main pour empêcher ces infamies.
+Voyant leurs ordres comme leurs épaulettes méconnus, ils furent obligés
+d'assister à ces horreurs. Le palais du prince Carini, en face de la
+cathédrale, fut pillé et brûlé. Les bombes aidant, il n'en restait plus,
+le 1er juin, que d'informes débris menaçant de crouler dans la rue de
+Tolède. Les superbes magasins de M. Berlioz, dans la même rue, étaient
+complétement détruits. Il en était de même du palais du duc Serra di
+Falco. Un Français, M. Barge, avait cru, en plaçant au-dessus de son
+magasin nos couleurs nationales, qu'elles empêcheraient sa maison d'être
+pillée; un officier napolitain donne l'ordre à un clairon de monter
+enlever le pavillon. Il est lacéré, foulé aux pieds; la porte de la
+maison enfoncée, et M. Barge, rossé de main de maître avec la hampe même
+de son pavillon, fut emmené en prison sans autre forme de procès, tandis
+que, naturellement, sa maison était pillée. Un autre compatriote, M.
+Furaud, maître de langues, père de six enfants, est assailli dans sa
+maison, assassiné à coups de baïonnette; quant à ceux-ci, on les a
+vainement cherchés, ils ont disparu. La demeure du premier commis de la
+chancellerie fut violée, et les portraits de l'Empereur et de
+l'Impératrice, qui se trouvaient dans un salon, déchirés à coups de
+baïonnette. Le couvent de l'Annunziata et presque toutes les maisons de
+la rue qui mène à la Porta-di-Castro ont été incendiés et pillés. Celui
+de Santa-Catarina, dans la rue de Tolède, a eu le même sort. On estime à
+plus de quatre cents le nombre des malheureux qui ont été assassinés ou
+brûlés. C'est encore en dehors de la Porta-Reale, dans ce beau faubourg
+rempli de ravissantes habitations de campagne, que s'est exercée à
+l'incendie et au pillage cette armée de triste mémoire. Ce ne sont ni
+une ni deux maisons choisies; c'est tout le côté droit du faubourg, en
+allant à Montreal, dans lequel les Napolitains ont laissé, par
+l'incendie et le pillage, la trace de leur retraite.
+
+Leur empressement et leur joie, en quittant enfin Palerme, n'ont donc
+rien qui doive surprendre. Le commandant d'un des transports qui les
+emmenaient à Naples les a vus compter et énumérer leur butin dans une
+partie de cartes improvisée le soir sur le gaillard d'avant. Plusieurs
+de ces héros jouaient vingt piastres sur table, ou, pour mieux dire, sur
+le pont.
+
+Dans une petite maison qui a voisine le Palazzo-Reale, un infortuné
+coutelier, ou quincaillier, est assailli à l'instant où il sortait sans
+armes pour tâcher d'avoir un morceau de pain pour trois enfants qui
+criaient la faim. A peine dehors, malgré toutes les explications qu'il
+veut donner, il est saisi, garrotté, et on se dispose à l'entraîner pour
+le fusiller. Les pauvres enfants arrivent, demandant leur père. Une
+décharge le jette en bas avec deux de ses enfants; le troisième est tué
+d'un coup de baïonnette. Assez de ces horreurs, il y en aurait trop à
+citer. En parcourant ces maisons mutilées, ces décombres sanglants, en
+voyant, çà et là, les extrémités des cadavres ensevelis sous les ruines,
+les débris de vêtements, que de drames ne doit-on pas supposer! Et si
+chacun de ces malheureux pouvait revenir à la vie, quelle longue file de
+forfaits se dresserait criant vengeance et stigmatisant d'infamie cette
+armée qui semblait n'avoir pour devise, en ce moment, que pillage et
+incendie!
+
+Pendant les divers combats qui signalèrent la prise de Palerme, les
+pertes furent sensibles de part et d'autre. Celles de l'armée royale
+doivent être portées, au minimum, à deux mille hommes, tués ou blessés;
+parmi eux se trouvaient plusieurs officiers supérieurs, entre autres le
+commandant de la gendarmerie, généralement détesté à Palerme, comme tout
+ce qui tenait à la police, mais auquel il faut cependant rendre cette
+justice qu'il s'est conduit bravement. Quant aux volontaires, leurs
+pertes avaient aussi été sensibles. Le brave colonel hongrois Tukery,
+grièvement blessé à l'attaque du Palazzo-Reale, mourait le 11 juin,
+après d'atroces souffrances. Carini, dangereusement atteint d'une balle
+qui lui fracturait le bras presque à la hauteur de l'épaule, au moment
+où, envoyé par le général Garibaldi, il examinait, sur une barricade,
+les troupes napolitaines opérant leur retour offensif, était couché pour
+longtemps sur un lit de douleur. Près de trois cent cinquante soldats
+étaient tués ou hors de combat.
+
+Plusieurs corps de volontaires s'étaient fait remarquer par l'énergie de
+leur courage. Les chasseurs des Alpes, à Palerme comme à Calatafimi,
+firent des prodiges de valeur. A l'attaque du couvent des Benedittini,
+ils ont été superbes d'entrain et de fermeté. Une seule compagnie de
+trente-cinq hommes avait eu, depuis son départ de Marsala, vingt-deux
+tués ou blessés. Il se passa au milieu de ces combats un épisode qui,
+tout en étant fort original, ne manque pas d'une certaine grandeur.
+
+En tête de beaucoup de détachements de volontaires ou d'habitants de
+Palerme se trouvaient des moines qui, la croix à la main, et payant de
+leur personne, entraînaient au feu jusqu'aux moins résolus. Le _padre_
+Pantaleone, que Garibaldi avait nommé son chapelain à Calatafimi, se
+trouvait, au moment le plus chaud de l'action, sur la place de la
+Cathédrale, à l'angle de la rue qui passe devant l'archevêché. Se
+souciant moins des balles que de l'excommunication, qu'il avait naguère
+si lestement conjurée, notre moine guerrier, avec sa figure exaltée et
+intelligente, encourageait bravement son monde et il était facile de
+lire dans ses yeux que, s'il ne mettait pas les mains à la besogne, ce
+n'était pas par timidité.
+
+Cependant, malgré le feu soutenu des volontaires, la barricade
+napolitaine attaquée tenait toujours. Les balles allaient leur train,
+démolissant, par-ci par-là, quelques jambes, quelques bras, au grand
+désespoir de notre aumônier qui ne ménageait pas les anathèmes à
+l'ennemi, chaque fois qu'il voyait tomber un de ses braves volontaires.
+Le _padre_ Pantaleone portait une grande croix de chêne d'au moins deux
+mètres de haut et, dans les instants difficiles, il la brandissait
+vigoureusement au-dessus de sa tête. Las, enfin, de cette fusillade qui
+n'aboutissait à rien, notre chapelain s'élance, sans souci ni vergogne,
+tout seul, sur la barricade napolitaine, en grimpe les étages successifs
+au milieu d'un _miserere_ de balles coniques, puis, arrivé au sommet, se
+met, dans son langage le plus sympathique, à faire aux soldats de
+François II un discours approprié à la circonstance: il cherche à leur
+expliquer brièvement comme quoi cette guerre fratricide est honteuse
+pour l'humanité, comme quoi Dieu la défend, comment enfin la résistance
+est inutile puisque Garibaldi est l'ange de la liberté et que le Dieu
+des armées marche avec lui.
+
+Les soldats royaux, étonnés de cet aplomb et du courage du prédicateur,
+finissent par laisser leurs cartouches tranquilles et leurs fusils se
+refroidir. On en était même au plus pathétique du discours, lorsque le
+capitaine qui commandait s'aperçoit que les Garibaldiens, en gens bien
+avisés, profitaient insensiblement de la situation et touchaient déjà la
+barricade. Il saisit une arme, couche en joue le _padre_ Pantaleone qui
+ne bronche pas et lui envoie à bout portant un coup de fusil qui brûle
+son froc et lui brise la croix dans les mains. Sans s'émouvoir, le
+_padre_ en ramasse les morceaux pendant que les Garibaldiens escaladent
+la barricade. Les soldats se hâtent de décamper et le capitaine est tué.
+Un volontaire saisit son sabre, le _padre_ Pantaleone attrape le
+ceinturon, le passe en sautoir, et, se précipitant à la suite des
+fuyards, il plante le tronçon de sa croix dans le ceinturon du défunt
+capitaine en s'écriant, de sa plus belle voix: «Allez, allez, sicaires
+d'un tyran, reporter à votre maître que le _padre_ Pantaleone a mis la
+croix là où était l'épée.»
+
+C'est le sens sinon le texte de ses paroles, car notre langue est pauvre
+pour traduire quelques expressions un peu emphatiques du bel idiome
+italien. Un autre moine, de l'ordre des Cordeliers, fit, sur la place de
+la Marine et pendant plus de deux heures, le coup de feu avec quatre
+soldats napolitains embusqués dans une construction commencée presque en
+face du ministère des finances. Au bout de ce temps, on vit un de ces
+soldats rallier eu toute hâte un fort peloton qui était au coin du
+ministère. Le cordelier en conclut que, si les autres ne s'en allaient
+pas, puisqu'ils ne tiraient plus c'est qu'il devait leur être arrivé
+des choses graves et que leur position étant fort hasardée, vu la
+quantité de projectiles qui pleuvaient dru comme grêle, il était de son
+devoir, à lui, d'aller les trouver pour leur porter les consolations de
+son ministère. Il posa tranquillement son fusil, rejeta son froc en
+arrière et traversa la place pour disparaître dans la bâtisse en
+question. Quelques instants après, on le vit reparaître avec un blessé
+qu'il portait comme un enfant. Trois fois il fit le même voyage, trois
+fois il ramena son homme; la dernière fois, à l'instant où il
+franchissait sa barricade, la même balle qui lui fracassait le bras,
+tuait roide l'infortuné pour lequel il se dévouait. Sans s'émouvoir, il
+posa à terre son fardeau, lui récita les prières des morts et s'en fut
+ensuite à l'ambulance.
+
+Un jeune volontaire vénitien, déjà blessé assez gravement à Calatafimi,
+se précipite à l'attaque du couvent des Benedittini et s'efforce, à
+coups de hache, de briser une petite porte latérale pouvant donner accès
+dans le couvent. Les balles pleuvent sur lui de toutes parts, un obus
+vient, en ricochant, éclater au-dessus de sa tête et le couvrir de
+gravats. En vain ses camarades le rappellent. «Je ne suis plus bon qu'à
+être tué, leur crie-t-il, au moins, en mourant, je rendrai encore un
+service.» Exaltés par cette intrépidité, deux d'entre eux le rejoignent
+et cherchent à l'entraîner. En ce moment, un canon de fusil passe par
+une fenêtre immédiatement au-dessus de la porte et le malheureux reçoit
+le coup en pleine poitrine. Ses camarades ne rapportent qu'un cadavre.
+
+Dans les rues qui mènent à la Piazza di Bologni, la lutte fut sérieuse.
+Les soldats royaux, comme partout ailleurs, incendiaient et pillaient.
+Les malheureux habitants de ce quartier, éperdus d'effroi, essayaient de
+fuir dans toutes les directions, entraînant femmes et enfants; ce
+n'étaient partout que gémissements et lamentations. Quelques hommes
+déterminés se réunissent en armes à l'angle d'une petite impasse, en
+occupent la maison et s'y barricadent après y avoir donné l'abri à
+quantité de femmes et d'enfants. Quelques instants après, cette maison
+est attaquée; mais on s'y défend vigoureusement. Les femmes, reprenant
+courage, font pleuvoir sur les assaillants une grêle de tuiles, de vases
+de toutes sortes, enfin ce qui leur tombe sous la main.
+
+Une bombe vient s'abattre sur le toit, entraîne le troisième et le
+quatrième étages, et, en éclatant, tue et blesse encore plusieurs femmes
+et des enfants. Quelques moments après, les flammes viennent se joindre
+aux balles napolitaines.
+
+De huit qu'ils étaient, les assiégés ne comptent plus que cinq hommes,
+dont un blessé. Cependant, des femmes, des enfants, des vieillards les
+supplient de ne pas les abandonner. Il faut prendre un parti; le blessé
+et un de ses camarades grimpent au faîte de l'édifice qui menace ruine;
+on y hisse, les uns après les autres, les malheureux réfugiés, et,
+lorsque tous sont à l'abri dans une maison dont l'issue donne sur une
+rue inoccupée par l'armée royale, les trois braves gens qui continuaient
+à lutter avec les royaux, battent eux-mêmes en retraite, n'abandonnant
+qu'une ruine ensanglantée.
+
+Dès le 8 juin, des débarquements de volontaires s'effectuaient un peu
+partout.
+
+Du 9 au 11, une petite escadre partait de Gênes. Elle se composait de
+l'_Utile_, remorquant le _Charles and Jane_, le premier commandé par le
+capitaine Molessa, le second par le capitaine Quain; puis venaient le
+_Franklin_, capitaine Orrigoni, un des anciens compagnons d'armes de
+Garibaldi dans la Plata; l'_Orregon_, capitaine West; le _Washington_,
+dont les volontaires étaient commandés par le colonel Baldeseroto.
+Environ 3,000 hommes étaient répartis sur ces différents navires et
+c'était le renfort le plus considérable que l'on eût encore reçu. Medici
+commandait en chef.
+
+Partis à quelques heures d'intervalle, ces navires firent des routes
+diverses pour atteindre Cagliari où était le rendez-vous général. Tous y
+arrivèrent heureusement, excepté l'_Utile_ et le bâtiment qu'il
+remorquait.
+
+Se trouvant dans le N.-E. du cap Corse, à environ douze milles au large,
+ces deux navires furent approchés par une corvette à vapeur battant
+pavillon français. Bientôt un canot accosta et un officier, s'exprimant
+parfaitement en français, vint demander où l'on allait et offrir même la
+remorque de son bâtiment pour gagner les côtes de Sicile, si telle
+était la destination des navires. Ces propositions furent accueillies
+par les volontaires aux cris de _Vive la France!_ _vive Garibaldi!_
+Toutefois le capitaine crut devoir refuser la remorque offerte si
+galamment. Le canot retourne à son bord; mais à peine est-il arrivé
+qu'un changement à vue s'opère sur la corvette de guerre. Les mantelets
+des sabords, rapidement abaissés, laissent apercevoir les pièces
+détapées et l'équipage en branle-bas de combat. Le pavillon français
+glisse le long de sa drisse et est remplacé par le pavillon napolitain
+en même temps qu'un coup de canon à boulet signifiait aux deux navires
+l'ordre de stopper et d'amener leurs pavillons.
+
+L'_Utile_ portait le pavillon piémontais et le _Charles and Jane_, celui
+des États-Unis. Les capitaines se refusèrent à amener leurs pavillons,
+mais ils durent se résigner à se laisser emmener, non sans protester.
+Quel triste moment eussent passé les marins de la _Fulminante_ (c'est le
+nom de la corvette napolitaine), si les volontaires avaient pu sauter
+sur son pont. Faute de mieux, ils leur lancèrent toutes les malédictions
+que le vocabulaire italien peut offrir. Pendant que la diplomatie
+s'occupait de cette affaire, les autres bâtiments de l'expédition
+atteignaient Cagliari, et, de là, mettaient le cap sur Castellamare,
+dans le golfe de ce nom, où devait s'effectuer leur débarquement. Le 18
+juin, en effet, on apprit à Palerme l'arrivée du convoi de Medici. Un
+navire débarquait ses troupes à Santo-Vito, et les deux autres à
+Castellamare. Il est aisé de se figurer l'allégresse générale en
+apprenant l'arrivée à bon port de cette petite division qui, outre trois
+mille hommes aguerris, apportait encore dix mille fusils et une grande
+quantité de munitions. Aux illuminations quotidiennes se joignirent
+immédiatement toutes sortes de concerts en plein vent, des promenades
+aux flambeaux avec force drapeaux et force _Viva la liberta_!
+
+Le général Garibaldi était immédiatement monté à cheval pour assister au
+débarquement de ces renforts.
+
+Mais, vers minuit, au moment où le calme commençait à se faire, grâce à
+la fatigue des musiciens et à l'enrouement des criards, à l'instant,
+enfin, où les illuminations commençaient à s'éteindre et les habitants à
+s'endormir, quelques coups de canon de fort calibre se firent entendre
+au large et vinrent éclairer de leur lueur sinistre les sommets du mont
+Pellegrini, ainsi que les mâtures des navires qui étaient sur rade. A la
+première détonation, chacun dresse l'oreille; à la seconde, on saute de
+son lit; à la troisième, on est presque habillé, enfin, à la quatrième,
+les fenêtres et les portes commencent à s'ouvrir, les femmes à trembler
+et les enfants à piailler. Dans les rues, les factionnaires regardent si
+leurs amorces sont bien on place et redoublent leurs cris de:
+_Sentinelles, veillez!_ Les bourgeois se groupent à chaque carrefour, et
+les suppositions vont leur train. Dans les casernes, les clairons
+écorchent les airs les plus variés pour appeler aux armes les
+volontaires. Enfin, au palais, tout le monde s'inquiète, et le
+commandant, en l'absence du général Garibaldi, commence à envoyer dans
+toutes les directions des ordonnances à la recherche des nouvelles.
+
+Quelle voix mystérieuse annonce tout dans ces circonstances? On apprend
+bientôt qu'il n'est arrivé que trois navires à Castellamare. Le
+quatrième et son remorqueur manquent.
+
+La canonnade devient plus vive, elle semble parfois se rapprocher de
+l'entrée du port de Palerme.
+
+On sent s'agiter dans l'ombre toute cette ville surprise dans son
+premier sommeil. Parmi les suppositions, la plus probable est que la
+croisière napolitaine, après s'être emparée du navire manquant et
+qu'elle fait semblant de combattre en ce moment, se dirigera vers ceux
+qui débarquent. Tout le monde court et s'agite. Les postes en armes se
+dirigent vers le quai. On entend tomber, çà et là, sur les dalles des
+rues, les baguettes des fusils chargés par des mains encore
+inexpérimentées. Enfin, de sourds piétinements, venant du côté des
+casernes, indiquent que les troupes sont en marche. Malheureusement,
+l'âme de toute l'armée est absente; le général Garibaldi est à
+Castellamare.
+
+Les décharges continuent toujours, plus multipliées et plus rapprochées.
+Il est deux heures. L'inquiétude est à son comble. On se voit déjà à la
+veille d'un nouveau bombardement.
+
+Autour de la citadelle, on a peine à retenir les _picchiotti_ qui
+veulent se précipiter à l'assaut de ces remparts, dégarnis de leurs
+engins de guerre, pour se venger sur les troupes napolitaines des
+événements qu'on suppose se passer au large. Enfin, à deux heures un
+quart, un canot arrive à force d'avirons sur le quai, et un midshipman
+qui en débarque prévient que l'on ait à aviser les autorités que le
+canon que l'on entend est celui d'une frégate britannique qui fait
+l'exercice au large. Ce trait peint-il assez les Anglais? Entre une et
+deux heures du matin, à quelques milles à peine d'une ville qui vient de
+subir les horreurs d'un bombardement et qui, encore tout en émoi, se
+remet à peine des terreurs du combat et de l'incendie, aller faire
+branle-bas de combat de nuit et exercice à feu! Et que dire de ces
+pauvres soldats napolitains enfermés dans la citadelle et non moins
+inquiets que les habitants de la ville, car ils entendaient du haut de
+leur bicoque désarmée les imprécations et les cris de vengeance de leurs
+ennemis!
+
+Que fût-il arrivé si l'on n'eût pu retenir les _picchiotti?_ et, quel
+qu'eut été le résultat de leur attaque, que de sang pouvait être versé,
+et pourquoi? Enfin, à trois heures du matin, tout était rentré dans le
+calme.
+
+Le 20, au matin, le premier détachement des volontaires débarqués
+arrivait à Palerme à cinq heures environ. C'étaient deux magnifiques
+bataillons de chasseurs à pied, parfaitement uniformes et bien équipés,
+armés de carabines rayées et paraissant remplis de gaieté et d'entrain.
+Le 21 et le 22, le restant des troupes débarquées suivait le mouvement
+et venait prendre ses casernements en ville.
+
+L'enthousiasme avec lequel chaque nouveau corps arrivant était reçu est
+indescriptible. Les bouquets et les applaudissements se succédaient sans
+interruption sur la route qu'il parcourait.
+
+Le corps des guides s'organisait rapidement. Une commission de remonte
+avait été installée et fonctionnait avec activité. Bientôt leurs deux
+escadrons furent complets, et on s'occupa de la formation de deux
+régiments de hussards.
+
+Toutes les statues rappelant l'ancien gouvernement avaient été brisées
+dès les premiers jours, et leurs débris jetés à la mer. Le 6 juin, un
+décret du général Garibaldi faisait adopter par la patrie les enfants et
+les familles des volontaires tués pendant la guerre.
+
+Le 8 et le 9, une forte escadre sarde venait mouiller sur rade, et
+apportait à Garibaldi un appui moral immense.
+
+On avait appris les événements de Syracuse et de Catane, qui étaient
+venus encore surexciter l'enthousiasme des habitants de Palerme et des
+volontaires.
+
+Le 9, on avait connaissance de l'évacuation de Trapani par les troupes
+royales. La prison d'État du fort de Favignano, sur l'île de ce nom,
+abandonnée par sa garnison, fut ouverte par les habitants de l'île, qui
+s'empressèrent de mettre en liberté tous les prisonniers politiques.
+
+On apprenait aussi le pronunciamento de Girgenti, de Caltanisetta, qui
+avaient chassé les préfets royaux et leurs troupes, organisé leurs
+gardes nationales et ouvert immédiatement des souscriptions dont ils
+envoyaient les fonds au dictateur.
+
+Tout allait donc pour le mieux, et l'évacuation, qui continuait grand
+train, allait amener bientôt la remise de la citadelle. En effet, le 18
+au soir, à la nuit tombante, le pavillon napolitain fut amené. Le
+lendemain matin, vers les neuf heures, les couleurs italiennes étaient
+hissées en tête du mât de pavillon à la porte d'entrée du fort qui était
+lui-même remis aux délégués du général Garibaldi, et occupé
+immédiatement par un poste de chasseurs des Alpes.
+
+Il restait cependant encore vers le môle une certaine quantité de
+troupes à embarquer; mais à une heure, les derniers hommes rejoignaient
+les navires, et toute l'escadre napolitaine appareillait. Peu de temps
+auparavant avait eu lieu la remise des prisonniers palermitains retenus
+dans le fort depuis le 4 avril. Ces prisonniers, appartenant aux
+premières familles de la cité, étaient: le prince Antonio Pignatelli, le
+baron di Calabria, le _padre_ Octavio Lanza, le marquis Santo-Giovanni,
+le prince Nisciemi, le prince Giardinelli, le baron Rizzo, etc.
+
+Toute la ville s'était donné rendez-vous devant la citadelle pour les
+recevoir.
+
+Accueillis par des cris frénétiques, les prisonniers furent portés,
+plutôt qu'escortés, vers les voitures où leurs familles les attendaient.
+Un long cortège d'équipages, les musiques civiles et militaires de
+Palerme, des détachements de tous les corps de volontaires et de
+nombreux _picchiotti_ remplissaient les rues avoisinantes. Dans leur
+parcours, jusqu'au Palais-Royal, ce ne fut qu'une longue ovation. Les
+prisonniers étaient littéralement ensevelis sous les fleurs qu'on leur
+jetait de toutes parts. On dansait, on sautait et on s'embrassait aux
+abords du cortège, en tête duquel marchait, ou plutôt gambadait, tout le
+monde a pu le voir, plus d'un grave cordelier à la robe de bure qui
+envoyait à la fois des bénédictions avec ses mains et des entrechats
+avec ses pieds. C'était, en un mot, la folie de l'ivresse et un coup
+d'oeil magique. Pas un cri, pas une figure qui ne fût à l'unisson de
+l'allégresse commune, et, ce qui est plus remarquable, on n'eut pas à
+déplorer le plus petit accident dans ce brouhaha et dans cette cohue.
+
+De nombreux déserteurs napolitains restaient en ville, la plus grande
+partie demandant à être incorporés dans les volontaires.
+
+En résumé, le nombre des morts en ville était de 573; celui des
+volontaires, de près de 300, et celui des Napolitains, de 5 à 600 tués
+et 1,500 blessés.
+
+Le chiffre des dégâts dans la ville s'élevait à plus de 30 millions.
+
+Comme on pourrait taxer d'exagération le récit des atrocités commises
+par les troupes royales, il est bon de citer, entre autres documents, le
+rapport du vice-amiral anglais Mundy.
+
+«A bord de l'_Hannibal_, à Palerme, 3 juin.»
+
+«_Le vice-amiral Mundy au secrétaire de l'Amirauté._»
+
+«Je vous adresse le rapport suivant sur les dégâts et les morts causés
+dans la ville par le bombardement. Les ravages sont épouvantables. Tout
+un quartier, d'une longueur de mille yards sur cent de large, est réduit
+en cendres. Des familles entières ont été brûlées vivantes avec les
+bâtiments. Les troupes royales ont commis d'horribles atrocités. Dans
+d'autres parties de la ville, des couvents, des églises et des édifices
+isolés ont été détruits par les bombes. On en a lancé onze cents de la
+citadelle sur la ville, et environ deux cents des navires de guerre,
+sans compter les boîtes à feu, la mitraille et les boulets.
+
+«L'armistice à été indéfiniment prolongé, et l'on espère que les
+puissances européennes s'interposeront pour empêcher une plus longue
+effusion de sang.
+
+«La conduite du général Garibaldi, pendant l'action et depuis la
+suspension des hostilités, a été noble et généreuse.»
+
+
+
+
+III
+
+
+C'est ainsi que le 30, au matin, dans la bonne ville de Palerme, tout le
+monde se levait, aspirant à pleins poumons l'air de la liberté. Ses cent
+quatre-vingt-dix mille habitants pouvaient causer de tout impunément, et
+s'en donner à crier: A bas François II! A bas les Napolitains! sans que
+le moindre sbire vînt leur mettre la main au collet et les conduire,
+avec accompagnement de coups de trique, jusque dans de jolis petits
+cachots bien noirs et bien infects.
+
+Les couleurs italiennes flottaient partout, et, sauf les déserteurs, il
+ne restait pas en ville, ni dans la citadelle, l'ombre d'un guerrier du
+roi François II. Bien plus, afin d'effacer jusqu'au souvenir de la
+domination napolitaine, une quantité innombrable de jeunes patriotes de
+huit à douze ans,
+
+ La valeur n'attend pas le nombre des années,
+
+avaient attaqué, à grands coups de cailloux et de marteau, les deux
+statues de François II et de son père que, dans un moment d'épanchement,
+la ville de Palerme avait fait élever sur la promenade de la Marine. En
+moins d'une heure, elles étaient réduites en morceaux et leurs débris
+jetés à la mer. On avait seulement conservé les deux têtes, dont l'une,
+je ne sais si c'est celle du père ou du fils, fut coiffée d'une tête de
+boeuf à laquelle, bien entendu, on avait eu soin de laisser les cornes.
+Ces trophées furent promenés par la ville avec grand renfort de fusées
+et de pétards, et le soir ce fut le prétexte d'une immense promenade aux
+flambeaux. Triste spectacle pour quelque opinion que ce soit!
+
+A partir de ce bienheureux jour, la ville commença à dépouiller sa
+parure guerrière. Les dalles, amoncelées en barricades, durent
+rechercher leur ancienne place et les réintégrer. Quelques-uns des
+canons qui armaient ces fortifications passagères rentrèrent à
+l'arsenal, tandis que d'autres, plus modestes, reprirent leur humble
+état de bornes, car il est bon de noter que plusieurs de ces engins de
+destruction auraient été bien plus dangereux pour leurs propres
+artilleurs que pour l'ennemi. Après avoir servi longtemps à amarrer les
+bateaux sur le port, ils s'étaient vus, une belle après-midi, déterrés
+et plus ou moins volontairement forcés de reprendre de l'activité. Les
+malheureux étaient hors d'âge cependant, et, certes, avaient bien mérité
+les invalides à perpétuité. Il y en avait un qui datait de 1666.
+
+Toute la population, affairée, recommençait à circuler avec plus
+d'entrain que jamais, pêle-mêle avec les _picchiotti_ et les volontaires
+garibaldiens. Mais, si le danger du bombardement était passé, si l'on ne
+craignait plus les balles coniques napolitaines, on n'était pas encore à
+l'abri de tout danger, et c'est le cas de dire, puisque nous sommes en
+Sicile, qu'on était presque tombé de Charybde en Scylla.
+
+Les braves volontaires de Garibaldi eux-mêmes y regardaient à deux fois
+avant de s'aventurer dans les rues ou les places publiques. Il est, en
+effet, impossible de se figurer le laisser-aller plein de désinvolture
+et d'insouciance de ces bons _picchiotti_ et montagnards, qui
+promenaient partout leurs escopettes chargées, amorcées et armées. De
+quelque côté que l'on se tournât, en avant, en arrière, sur le flanc
+droit ou sur le flanc gauche, on était toujours sûr d'être regardé en
+face par une arme à feu quelconque, au chien relevé, à la petite capsule
+brillant au soleil. Or, comme on connaissait les qualités de ces armes,
+qui partaient très-volontiers au repos, leur voisinage était peu
+agréable. A tout instant on entendait, dans les rues, des détonations
+qui faisaient courir le monde: c'était toujours un _picchiotti_ étourdi
+qui, ici, venait de casser la jambe à un homme, là, de tuer une femme
+allaitant son enfant. Les plus adroits se contentaient de blesser les
+ânes ou de briser les vitres d'un magasin.
+
+Dans la campagne, c'était mieux encore. Une fois l'ennemi parti, chacun
+aurait rougi de ne pas se montrer armé jusqu'aux dents. Il n'y avait pas
+jusqu'aux maraîchers qui n'apportassent leurs choux et leurs carottes en
+compagnie d'une canardière ou deux. Cela a duré longtemps; mais les plus
+belles choses ont une fin. Sans froisser trop ouvertement et d'un seul
+coup l'amour de ces braves gens pour leurs armes favorites, on commença
+par leur signifier qu'ils n'eussent à circuler dans la ville qu'avec
+leurs chefs particuliers. Un caporal était, au moins, de rigueur. Puis
+on les engagea à aller promener leurs armes dans les montagnes, où le
+grand air leur ferait du bien. On ne manqua cependant pas d'offrir, à
+ceux qui voulaient faire au pays le sacrifice de leur vie, de s'engager
+dans les troupes régulières, ou dans la légion anglo-sicilienne. Mais
+c'était une affaire de pure politesse, car fort peu se sentirent pris
+d'une passion assez belliqueuse pour suivre le nouveau drapeau du pays.
+N'y avait-il pas là, tout près, avec son grand air et sa liberté, la
+montagne et les bandes de pillards et de voleurs de grands chemins qui
+s'organisaient un peu partout, car les troupes royales avaient eu soin
+de lâcher par monts et par vaux tous les voleurs, galériens et autres
+gens déclassés qui fourmillaient dans les prisons de Palerme.
+
+Dès le lendemain de l'évacuation, un décret municipal appela toutes les
+corporations de la ville et toutes les pelles, pioches, brouettes,
+pinces disponibles, à la destruction de la citadelle. Elle devait être
+rasée de fond en comble afin d'ôter à tout jamais à une tyrannie
+quelconque l'envie, l'idée, ou la possibilité d'un nouveau bombardement.
+C'était quelque chose de curieux que l'entrain, et, en même temps,
+l'inexpérience qui présidèrent au commencement de ce travail.
+L'affluence était telle que les travailleurs, agglomérés les uns sur les
+autres et en masse serrée sur les remparts, ne pouvaient plus bouger. On
+fut obligé de faire des catégories. Un jour, c'était le tour des cochers
+de fiacre, de bonne maison, de voitures de louage, etc. Tant pis pour
+ceux qui voulaient une voiture. A quelque prix que ce fût, on n'eût pas
+trouvé un véhicule, et les Garibaldiens qui, pas plus que nos turcos, ne
+dédaignaient le plaisir d'une promenade en carrosse, durent y renoncer
+et se contenter de leurs jambes. Le lendemain, c'était le tour des
+congrégations, couvents, etc. Une longue procession de cordeliers, de
+moines, de dominicains, voire même de prêtres, marchait militairement au
+son d'une musique bruyante et de tambours fêlés; armés, qui d'une
+pioche, qui d'une pelle; les petits séminaristes avaient la spécialité
+des mannequins et des paniers à gravats. Tout cela hurlant: _Viva
+Garibaldi! viva la Italia! viva la liberta! viva ..._ Il y en avait qui,
+sur le point de se tromper par la force de l'habitude, n'avaient que le
+temps d'avaler la fin de la phrase. Les abbés titrés et autres se
+contentaient de brandir des oriflammes aux couleurs nationales et de
+jeter des bénédictions à la foule qui, la bouche béante, les regardait
+défiler.
+
+Un coup de canon annonçait l'ouverture et la fermeture des travaux.
+Aussitôt la première détonation, un nuage de poussière couronnait la
+citadelle, et ce n'était plus, aux environs, qu'une avalanche et une
+pluie de gravats. Cela dura plusieurs jours ainsi. Mais un accident
+troubla la fête; on ne sait par quel hasard plusieurs bombes enfouies
+dans les décombres se prirent à éclater, et à tuer ou blesser quelques
+travailleurs. L'enthousiasme des démolisseurs s'en ressentit et, à
+l'avenir, des ouvriers seuls procédèrent à cette destruction. A chacun
+son métier. Mais s'il était facile de démolir, il était moins aisé de
+réparer. C'est à grand'peine que plusieurs rues commençaient à devenir
+praticables. De tous côtés il fallait solidifier des édifices menaçant
+ruine, ou achever la destruction de ceux qui, effondrés complètement,
+n'offraient plus la possibilité d'aucune réparation. Tels étaient le
+palais Carini, le couvent des Dominicains, le palais du duc Serra di
+Falco, les magasins Berlioz, etc. La piazza Marina était devenue
+impraticable à la hauteur de la rue de Tolède. Les égouts, effondrés,
+s'étaient transformés en précipices dont il fallait se garer avec soin.
+Une fois les illuminations éteintes, il n'était pas prudent de se
+hasarder dans ces parages sous peine de chutes désagréables.
+
+Il existait à Palerme, comme dans tous les grands centres, un vaste
+dépôt d'enfants trouvés. Il y en avait de grands, de petits, de moyens.
+Un beau jour, grâce à un officier anglais, tout cela fut embrigadé,
+embataillonné, et on vit ce diminutif de régiment, gravement armé de
+balais emmanchés dans des fers de piques, manoeuvrer sur la piazza del
+Palazzo-Reale, et monter la garde avec aplomb à la porte d'un couvent
+quelconque dont on avait fait leur caserne. Ces enfants jouaient aussi
+carrément au militaire qu'ils jouaient, quelques jours avant, à la
+procession et à servir la messe, et plus d'un de ces bambins, partis
+avec les brigades expéditionnaires, fit parfaitement la campagne, et se
+conduisit dans maintes circonstances en troupier fini.
+
+La liberté est pour tout le monde. Aussi, la population mercantile de
+Palerme en usa-t-elle pour étriller de main de maître ces pauvres
+volontaires qui, naturellement, affluaient dans tous les établissements
+publics, les cafés et les restaurants. Presque immédiatement, le prix
+des consommations doubla. Il en fut de même pour tous les objets
+nécessaires à la vie et à l'habillement. Quelques décrets cherchèrent à
+arrêter, mais en vain, cette tendance à la rapacité, naturelle aux
+boutiquiers de toutes les nations, et les libérateurs garibaldiens
+furent écorchés avec aussi peu de vergogne que nos troupiers pendant la
+campagne d'Italie. Le moindre verre d'eau, le moindre grain de mil,
+étaient une affaire importante. Quelquefois les Garibaldiens se
+fâchaient; mais il faut leur rendre cette justice, que jamais armée ne
+souffrit avec plus de modération les exigences de cette race de Banians.
+Peu de troupes, quelque régulières qu'elles fussent, auraient montré
+autant de patience et de respect pour la propriété.
+
+De déplorables scènes vinrent aussi, à côté de ces événements
+héroï-comiques, attrister les honnêtes gens et les véritables patriotes.
+D'atroces assassinats se commettaient journellement, et, sous le
+prétexte de détruire les sbires, plus d'une vengeance s'exerçait
+impunément. A cinq heures du soir, en pleine rue de Tolède, un
+malheureux était massacré à la porte d'un pharmacien qui lui avait
+impitoyablement fermé sa boutique au nez. Vainement deux ou trois
+Garibaldiens essayèrent de le sauver, et allèrent même jusqu'à dégaîner.
+Menacés dans leur existence par cette cohue meurtrière, ils durent se
+résigner à laisser massacrer ce malheureux, dont le corps, palpitant
+encore, fut traîné et précipité à la mer.
+
+--«C'était un sbire, disait-on.--Vous croyez?--On le dit.--Ah!»--C'était
+fini.
+
+A côté du pont de l'Amiraglio, près du cimetière des suppliciés, là où
+commencèrent les Vêpres siciliennes, deux hommes, une femme et un
+enfant, poursuivis par une foule furieuse et avide de sang, furent
+impitoyablement immolés. Le lendemain, les cadavres de ces infortunés
+étaient encore à l'endroit où ils avaient péri, à moitié ensevelis sous
+des moellons et des pavés.--«C'étaient des sbires.--En êtes-vous
+sûr?--Je crois bien: celui-là était receveur pour les chaises à la
+petite église de la piazza Marina.»
+
+Sur ladite place, vers les onze heures du soir, à l'instant où les
+cafés, encore pleins de monde, retentissaient de gaieté, on entend un
+cri déchirant, un suprême appel à la pitié. Personne ne se dérange. Un
+gamin venait de crier: «C'est un sbire qu'on écorche.» Le lendemain, au
+matin, un cadavre était étendu au milieu de la place, la face contre
+terre, percé de vingt coups de couteau. Quelques femmes, en passant, le
+poussaient du pied, et toujours: «C'est un sbire!»
+
+A la porta Maqueda, deux agents de l'ancienne police, que l'on savait
+réfugiés dans une maison, y furent guettés avec une persistance digne de
+tigres. Le premier qui sortit avait deux enfants et une femme dont il
+ignorait le sort. L'inquiétude, pour lui, était pire que la mort. A
+peine dehors, il est assailli, entraîné sur le boulevard; on lui passe
+une corde au cou, et, quelques instants après, percé de coups de
+couteau, le crâne brisé à coups de pierres, son cadavre était jeté dans
+un fossé rempli d'ordures. L'autre se hasarda, vers minuit, à sortir,
+croyant une évasion possible; il n'avait pas fait un pas qu'un coup de
+coutelas le clouait contre la porte même, et son cadavre allait
+rejoindre le premier.
+
+Chaque soir, il fallait enregistrer plusieurs meurtres semblables. Pas
+un, cependant, ne fut accompli dans une maison ou dans un domicile
+violé.
+
+Une Française, madame D..., habitant Palerme depuis de longues années,
+avait recueilli, au moment du bombardement, un agent de Maniscalco dont
+la vie était menacée. Forcée de chercher un refuge sur le _Vauban_, elle
+laissa ce malheureux dans sa maison en lui recommandant de ne pas
+sortir, sa vie y étant en sûreté. Mais lui aussi était père, et, sans
+nouvelles de sa femme et de ses enfants, il voulut se hasarder, la nuit
+venue, à gagner son domicile pour embrasser sa famille.
+
+A mi-chemin, il fut reconnu et massacré. A quelques jours de là, la
+femme et les enfants vinrent à leur tour chercher asile chez madame
+D..., alors débarquée du _Vauban_; Palerme était au pouvoir de l'armée
+libérale. Deux ou trois jours se passent tranquillement, mais, le
+quatrième, la malheureuse, allant chercher quelques provisions, est
+reconnue et, sans un chasseur des Alpes qui dégaîna et prit bravement sa
+défense, elle était assassinée avec son enfant.
+
+Madame D... était encore sous l'impression de ce triste événement,
+lorsqu'elle rencontre, dans la rue de Tolède, le général Garibaldi
+descendant à la Marine avec deux de ses aides de camp. Sans se
+déconcerter, elle l'aborde et lui dit: «Général, j'ai chez moi la
+malheureuse femme et les deux enfants d'un sbire assassiné il y a dix
+jours, et, tout à l'heure, sans un des vôtres, cette malheureuse et ses
+deux enfants éprouvaient le même sort.
+
+--«Madame, répondit le général, venez au palais dans une heure, je vous
+écouterai.»
+
+Effectivement, une heure après, madame D..., accompagnée de la femme du
+sbire et de ses deux enfants, arrivait au Palazzo dont la garde
+nationale lui refusait impitoyablement l'entrée, lorsque, heureusement,
+un aide de camp survint et immédiatement l'introduisit auprès du
+Dictateur.
+
+Pendant le récit de ces horribles détails, le général Garibaldi tenait
+les yeux fixés sur la pauvre femme dont le dernier enfant, âgé de onze
+mois, était enveloppé dans un châle qu'elle serrait sur sa poitrine.
+Après quelques instants, il se dirigea vers elle et, soulevant le châle
+qui entourait la pauvre petite créature endormie sur le sein de sa mère:
+«Pauvre femme! dit-il; mais, madame, soyez tranquille, je la prends sous
+ma protection et je ferai en sorte de réparer, autant qu'il est en mon
+pouvoir, de tristes événements indépendants de ma volonté.»
+
+Elle resta au palais où on lui donnait deux thari par jour pour pourvoir
+à ses besoins et, plus tard, le général la fit entrer dans un couvent
+avec ses deux enfants.
+
+Plusieurs autres malheureuses, qui vinrent aussi se réfugier au
+Palazzo-Reale, furent traitées de la même manière.
+
+Cependant la partie saine de la population finit par s'émouvoir de ces
+actes barbares. Des décrets parurent, sévères et fermes. Ce remède fut
+inefficace. Il fallut une ordonnance aussi inexorable que les actes des
+septembriseurs palermitains. A partir de ce jour, tout individu
+convaincu d'avoir frappé d'une arme quelconque qui que ce fût, d'avoir
+crié haro ou ameuté la population contre quelqu'un, d'avoir arrêté
+illégalement quelque personne que ce fût, passait de suite devant un
+conseil de guerre qui, séance tenante, prononçait le jugement,
+exécutoire dans les dix minutes.
+
+Le jour même où ce décret était affiché, un assassinat avait lieu près
+du marché: le coupable, arrêté, était passé par les armes à trois heures
+de l'après-midi, sur la place de la Citadelle.
+
+Le lendemain, deux autres exemples semblables avaient lieu sur la place
+de la Marine.
+
+Dès lors, ces scènes de cannibales devinrent plus rares.
+
+L'assassinat de la Bagheria vint encore cependant ensanglanter ces pages
+de l'histoire de Palerme. Un corps de volontaires siciliens y avait été
+mis en cantonnement. Leur commandant, jeune homme d'une trentaine
+d'années qui depuis dix ans sacrifiait sa fortune au bénéfice de la
+révolution projetée et qui, pendant longtemps, lors des événements
+révolutionnaires de Sicile, avait commandé ses guérillas dans la
+montagne, rentrait à son quartier, revenant de Palerme où il avait dîné
+dans sa famille. Il est abordé par un de ses volontaires qui lui réclame
+quelque argent. Le commandant lui répond qu'on ne lui doit rien et qu'on
+ne lui donnera rien. Un instant après, trois coups de feu l'étendaient
+roide mort. Toute la population palermitaine s'émut vivement de ce
+nouvel acte de férocité; mais il fallut plusieurs jours pour trouver et
+arrêter le meurtrier qui fut fusillé sur la piazza de la Bagheria.
+
+On a parlé aussi vaguement, à cette époque, d'une tentative d'assassinat
+sur la personne même du Dictateur. Ce fait est certainement controuvé.
+
+Les volontaires continuaient à arriver en foule de toutes parts. Ce
+n'étaient plus les aventuriers sans ressources de Marsala: c'étaient de
+beaux soldats bien équipés, bien armés. Ils ressemblaient, à s'y
+méprendre, à des régiments piémontais, dont ils portaient le costume,
+légèrement modifié. Beaucoup même de leurs officiers se souciaient si
+peu de laisser paraître leur nationalité qu'ils conservaient l'uniforme,
+et jusqu'au numéro de leur régiment. Il est probable, ou du moins on
+doit le supposer, que soldats et officiers avaient fini leur temps ou
+étaient en disponibilité. Mais ce n'était certainement pas pour
+infirmités temporaires qu'ils étaient réformés, car les uns comme les
+autres étaient généralement des gaillards solides. Il ne se passait
+presque pas de jour sans que quelque convoi d'hommes et d'armes ne
+débarquât dans le port. Aussi les rues de la ville et les promenades
+regorgeaient-elles d'uniformes étranges et variés: une douzaine ou deux
+de zouaves, quelques turcos, des chasseurs d'Afrique, des spahis, des
+Anglais en assez grande quantité, puis des officiers de toutes les
+nations de l'Europe. Il finit par y en avoir tant et tant qu'il fallut
+songer à les utiliser et à les acheminer sur divers points de la Sicile.
+
+Dans beaucoup de localités, bien des choses allaient un peu de travers.
+On se permettait quelques escapades à l'égard des propriétaires. On ne
+se privait même pas, à l'occasion, de les tuer, de les brûler et de les
+piller par-dessus le marché.
+
+Comme il n'y avait plus de police, plus de soldats et presque plus de
+municipalité, ces espiègleries se commettaient tranquillement et
+paraissaient devoir rester impunies. Depuis le départ des Napolitains,
+on avait organisé quelques régiments; on les forma alors en brigades. Le
+général Türr prit le commandement de la première division, qui devait
+traverser la Sicile en passant par Girgenti, Caltanisetta, puis gagner
+Catane. La seconde, commandée par le général Bixio, devait suivre aussi
+la route de l'intérieur, mais par la montagne. La troisième, sous les
+ordres du général Medici, devait prendre la route maritime de Palerme à
+Messine.
+
+Dans les derniers jours de juin, vers les quatre heures du soir, la
+division du général Türr se formait en bataille sur la place du
+Palazzo-Reale, où le général Garibaldi la passait en revue, et, vers les
+sept heures, elle se mettait en marche avec une section de pièces de
+campagne, une d'obusiers de seize pouces et quelques caissons de
+munitions; les caissons étaient représentés par de simples charrettes
+ornées de petits pavillons. Toute cette division avait néanmoins bonne
+tournure. Un grand laisser-aller dominait, mais on trouvait énormément
+de bonne volonté. On y remarquait surtout avec plaisir un superbe
+bataillon de chasseurs à pied piémontais, un bataillon de Suisses ou
+Bavarois, presque tous déserteurs de l'armée royale, et une belle
+compagnie de tirailleurs indigènes. Toutes ces troupes avaient une tenue
+assez régulière en ce qui concernait, du moins, la casaque rouge et le
+pantalon de toile. Le képi piémontais figurait aussi généralement comme
+coiffure. Mais, pour le fourniment, c'était une autre affaire. Chacun
+avait organisé son havre-sac le mieux qu'il avait pu. La grande sacoche
+en sautoir était le plus généralement employée. On voyait des bidons de
+toute espèce, des cartouchières de modèles variés, mais le tout arrangé
+de la manière la plus commode.
+
+Cette division traversa la ville de Palerme et prit la route de
+Missilmeri, qui devait être sa première étape. A son passage dans les
+rues, il y eut un vrai moment d'enthousiasme. C'est que l'on comprenait
+que c'étaient ces volontaires qui allaient décider en définitive du sort
+de la Sicile. Ils marchaient au-devant des troupes royales, et devaient
+relever sur leur route le drapeau de l'ordre renversé en plusieurs
+endroits, et planter les couleurs italiennes sur les derniers points de
+la Sicile occupés par les troupes napolitaines. Le général Türr, qui les
+commandait, emportait avec lui toutes les sympathies de la population
+palermitaine. Malheureusement la maladie devait bientôt l'arracher, pour
+quelque temps, à sa division. Plusieurs jours après, à la même heure, le
+général Bixio partait aussi avec sa brigade.
+
+Cette dernière était beaucoup moins forte que celle du général Türr.
+Elle comptait tout au plus quinze cents hommes, mais presque tous hommes
+faits et soldats. Il y avait bien, par-ci par-là, quelques dizaines de
+moines défroqués, portant haut la tête et maniant certes mieux leur
+fusil qu'ils n'avaient manié le goupillon; mais, en résumé, cette
+brigade paraissait plus homogène que la division du général Türr. Elle
+n'avait pas d'artillerie, et possédait seulement quelques guides pour le
+service d'état-major du général. Sa mission était de réprimer
+vigoureusement les désordres qu'elle rencontrerait sur son itinéraire et
+de courir sus, sans miséricorde, aux bandes de malfaiteurs qui se
+montraient dans beaucoup d'endroits. Le troisième corps, celui de
+Medici, partait ensuite par la route maritime de Palerme à Messine et
+devait se réunir, à un endroit donné, avec celui de Bixio.
+
+On avait installé, à Palerme, une fonderie de canons qui fonctionnait
+déjà admirablement. Une partie des cloches non-seulement de Palerme,
+mais encore de toutes les villes de la Sicile, avaient été offertes par
+les églises et les couvents. Il y avait de quoi fondre plus de pièces
+qu'il n'en aurait fallu à une armée de cent mille hommes, et cependant
+il en restait encore une telle quantité que, les jours où elles se
+mettaient en branle et aux grandes fêtes, c'était un vacarme à ne pas
+s'entendre.
+
+On fut un jour bien étonné en rade. Une embarcation du port, toute
+simple d'apparence, poussait du débarcadère et se dirigeait vers
+l'escadre anglaise. Quelques officiers garibaldiens, en chemise de laine
+rouge, étaient à bord de ce canot qui, bientôt, accostait l'amiral
+anglais.
+
+Le Dictateur allait faire une visite non officielle, puisque son
+gouvernement n'était pas reconnu, mais de courtoisie, aux commandants
+des stations étrangères sur rade. Du vaisseau amiral anglais, il se
+dirigea vers le _Donawerth_, puis vers le commandant piémontais qui le
+salua de dix-sept coups de canon lorsqu'il regagna la terre. Ces visites
+lui furent rendues avec empressement, mais toujours en écartant le
+caractère officiel. A cette époque aussi, le _Franklin_, capitaine
+Orrigoni, fut envoyé en mission sur la côte Sud. Il devait toucher à
+Trapani, Marsala, Girgenti, Alicata, Terranova, et pousser jusqu'au cap
+Passaro. Il était chargé de rapporter les fonds offerts par les
+provinces, de faire le sauvetage d'un transport napolitain chargé de
+boulets et de canons, échoué entre Alicata et Terranova. Il devait
+aussi, à son retour, coopérer, s'il y avait lieu, au sauvetage du
+_Lombardo_ à bord duquel une corvée de marins et d'officiers du génie
+maritime avait été envoyée préalablement de Palerme, et enfin y amener
+les délégués de toutes les villes du littoral.
+
+Il serait trop long d'énumérer tous les décrets et tous les changements
+de fonctionnaires qui eurent lieu alors. On pataugeait un peu partout,
+mais on cherchait cependant à faire pour le mieux. L'expérience seule
+manquait. On n'est pas parfait. Cette armée d'hommes déterminés manquait
+d'organisateurs. C'est à grand'peine si le service médical avait pu être
+installé dans les différents corps. Celui de l'intendance était tout à
+fait incomplet. On procédait, autant que possible, par réquisitions.
+Elles étaient payées par le trésor municipal; celui de l'armée était
+trop pauvre. On pouvait tout au plus compter aux volontaires leur mise
+en campagne: les officiers touchaient environ deux francs par jour,
+juste de quoi manger; le reste de leurs appointements devait leur être
+payé en arrérages, lorsque l'état de la caisse le permettrait. Quant au
+service des hôpitaux et des ambulances, c'était encore, il faut
+l'avouer, ce qui laissait le plus à désirer. La population palermitaine
+y mettait peu du sien, et l'empressement était minime pour recevoir les
+blessés dans les maisons particulières ou leur porter des secours, soit
+en nature, soit en argent. Déjà mal organisés, les hôpitaux eux-mêmes,
+accablés par ce surcroît de malades ou de blessés, n'offraient presque
+aucune ressource aux malheureux qui venaient y chercher des soins et des
+pansements.
+
+On ne se serait jamais imaginé, certes, à voir l'égoïsme de la
+population et sa froideur, qu'il s'agissait de leurs sauveurs ou, tout
+au moins, de leurs libérateurs. Pas un inspecteur, pas un chef de
+service ne surveillait les hospices ni les blessés à domicile. Ce qui
+est pire encore, ils étaient le plus généralement oubliés dans la
+répartition de la paye. Quelques-uns manquaient de tout et la plus
+grande partie étaient obligés de se contenter de bien peu; heureux
+encore lorsque le linge ne venait pas faire défaut aux blessés.
+
+La garde nationale avait été organisée dès l'entrée de Garibaldi dans
+Palerme; mais elle était généralement assez mal vue par lui. Il
+n'appréciait pas au juste la valeur des services qu'elle pouvait être
+appelée à rendre dans un moment donné. Le Dictateur disait qu'il lui
+fallait des soldats et non des avocats. Cependant elle finit par prendre
+un peu d'importance, car il faut convenir qu'elle montra une grande
+fermeté en plusieurs circonstances difficiles.
+
+Une affreuse cohue se dirigeait un soir vers la porte du Palazzo-Reale
+en traversant la place. Des cris de mort et des hurlements de vengeance
+sortaient de cette foule armée de toutes sortes de choses et éclairée
+par des torches au reflet rougeâtre et sanglant. Un malheureux, déjà
+blessé à la tête, était traîné, la corde au cou, par un horrible
+Quasimodo, espèce de bête féroce, bossue, tortue et bancale.
+
+Les misérables qui entouraient la victime brandissaient à chaque instant
+sur sa tête des coutelas de toute nature. On entendait, dans cette
+foule, des sifflements inexplicables, semblables au bruit que ferait une
+forte fusée en s'élançant dans les airs.
+
+En voyant ce rassemblement à l'aspect sauvage, le poste de la garde
+nationale prit les armes et, à l'instant où, arrivés vis-à-vis le
+Palais-Royal, ces massacreurs allaient sans doute immoler leur victime,
+le chef du poste se jeta résolument, le sabre à la main, sur ceux qui
+serraient de plus près le pauvre diable; ses soldats en firent autant
+pour les autres, jouant un peu de la baïonnette par-ci par-là. Eu
+quelques moments la place était libre; les torches, abandonnées par
+leurs porteurs, gisaient à terre et les fuyards disparaissaient en toute
+hâte dans les rues voisines. Bien entendu, la victime était restée aux
+mains de la garde nationale sans autre mal qu'un coup de baïonnette dans
+la joue et un coup de couteau dans l'épaule. C'était, du reste, un assez
+triste personnage, pis qu'un sbire; c'était un traître qui avait vendu
+ses camarades lors de l'affaire du couvent de la Ganzza. Malgré cela,
+Garibaldi, le lendemain, lui faisait donner un sauf-conduit et le
+faisait embarquer sur un bâtiment en partance pour Naples.
+
+Plusieurs histoires de ce genre finirent par faire prendre la garde
+nationale plus sérieusement par le nouveau gouvernement. Il y avait
+aussi quelquefois des manifestations.
+
+La manifestation est une chose assez inconnue dans notre pays. C'est une
+coutume tout italienne. On vous dit le matin: il y aura ce soir
+manifestation pour tel motif ou contre tel autre. A l'heure dite, vous
+voyez une longue procession de promeneurs à pied, en voiture, à cheval,
+qui viennent défiler sous les fenêtres de l'autorité, ou même tout
+simplement se poser devant elles avec calme, y séjourner quelques
+instants, puis se retirer comme elle est venue. Quelques vivat s'en
+mêlent; mais c'est une exception. On fait une manifestation en faveur
+d'un ministre ou contre un autre. On fait une manifestation pour fêter
+l'arrivée d'un général ou d'un étranger de distinction. Dans ce cas, les
+plus huppés des deux sexes, parmi les acteurs, montent dans le salon du
+noble général ou étranger, lui adressent leurs compliments de bienvenue.
+Alexandre Dumas, qui était logé au Palazzo-Reale, ne put l'échapper, et
+fut le héros d'une cérémonie de ce genre. Une foule enthousiaste vint,
+une après-midi, encombrer brusquement la place vis-à-vis ses fenêtres,
+et s'égosiller aux cris de _Viva Dumas! viva l'Italia! viva Dumas! viva
+la liberta! viva Garibaldi! viva Dumas!_ etc.--«Qu'est-ce que Dumas?
+disait l'un à son voisin.--Je ne sais pas, disait l'autre.--C'est le
+frère du roi de Naples, ou bien encore c'est un prince circassien
+accablé de richesses qui vient mettre à la disposition de la liberté
+sicilienne ses sujets et son vaisseau.» Il va sans dire que la plus
+grande partie connaissait parfaitement notre illustre romancier; mais,
+dans la classe vulgaire qui, généralement, ne sait pas lire, en Sicile,
+il n'est pas étonnant que la majorité ne connût pas, même de nom,
+l'auteur des _Mousquetaires_ et des _Mémoires de Garibaldi_. En somme,
+Dumas se prêta galamment à l'ennui de la réception qui suivit la
+manifestation. Il trouva de ces paroles qui ne lui font jamais défaut,
+et renvoya tout le monde content, même les musiciens qui terminèrent la
+cérémonie par une sérénade, et auxquels il dut, à en juger d'après leurs
+figures épanouies, distribuer quelques-uns des trésors de
+_Monte-Cristo_. Deux ou trois jours après, Dumas quittait Palerme, et
+faisait route, avec la brigade de Türr, pour Caltanisetta et Girgenti où
+son yacht devait le reprendre. Ce fut un départ tout militaire. Il y
+avait là Legray, le photographe, Lockroy, le dessinateur, etc., enfin,
+une quatorzaine de troupiers finis, plus ou moins moustachus, plus ou
+moins barbus, le sac au dos, le fusil à deux coups sur l'épaule, et
+chacun avec un râtelier varié à sa ceinture.
+
+Il était trois heures du matin lorsque cette petite troupe se mit en
+marche, les voitures et les bagages au centre, trois superbes pointers
+anglais en éclaireurs, et le pilote du yacht à l'arrière-garde. Mais
+revenons à Palerme.
+
+Pendant que tous ces événements se passaient, la ville avait repris son
+animation d'autrefois. Le commerce, qui jamais n'y a brillé beaucoup,
+avait un certain essor, grâce aux volontaires. On se croyait enfin pour
+toujours débarrassé des Napolitains. Cependant, une vague inquiétude,
+causée par les nouvelles de l'intérieur, courait dans les classes
+élevées. Il ne fallut rien moins que le départ des colonnes mobiles pour
+calmer un peu certaines craintes, peut-être exagérées, mais certainement
+motivées par les événements de Modica, Caltanisetta, etc.
+
+Malgré toutes ses préoccupations militaires et les ennuis que lui
+causaient ses embarras ministériels, le Dictateur n'en trouvait pas
+moins encore le temps de réunir ses municipalités pour essayer, sinon
+une réorganisation complète, du moins un attermoiement qui permît
+d'attendre, avec une certaine tranquillité, une époque plus calme. Le
+général Orsini, ministre de la guerre, faisait de son côté tout son
+possible pour organiser et mettre en état quelques batteries d'obusiers
+de montagne et de pièces de campagne dont l'armée libératrice avait le
+plus grand besoin. On formait aussi deux régiments de cavalerie, et les
+remontes avaient fini par produire un assez bon résultat pour espérer
+que l'on pourrait même dépasser ce chiffre.
+
+Un assez grand nombre de recrues et de nouveaux volontaires arrivant
+chaque jour, le général Garibaldi ordonna une revue pour le 2 juillet,
+au pied du mont Pellegrini, sur le Champ-de-Mars.
+
+A cet effet, dès trois heures du matin, toutes les troupes se mirent en
+marche et se trouvèrent bientôt réunies sur le terrain de manoeuvres. Il
+est impossible de donner une juste idée de ce spectacle. L'emplacement,
+par lui-même, est quelque chose de magnifique. D'un côté la mer, de
+l'autre le mont Pellegrini, avec ses formes majestueuses et ses rochers
+aux tons violets, que le soleil levant colorait des teintes les plus
+vives et les plus harmonieuses; du côté de la campagne, la promenade de
+la Favorita et la fertile vallée de la Conca-d'Oro. Les curieux étaient
+en petit nombre. On ne se lève pas d'aussi bonne heure à Palerme, et le
+général Garibaldi, peu désireux d'une nombreuse assistance, avait songé,
+avant tout, à la santé des soldats en ne les exposant pas aux
+intolérables chaleurs du milieu de la journée. Parmi les troupes qui
+défilèrent devant le général on remarquait surtout, à leur belle tenue,
+les corps toscan et lombard; la légion anglo-sicilienne y était
+représentée par son bataillon de dépôt. Quant aux recrues, elles
+n'étaient pas brillantes: il y avait beaucoup d'enfants, un grand nombre
+même n'étaient pas armées. Telle qu'elle était, cette armée comptait
+encore douze à treize mille hommes. Le défilé eut lieu aux cris de _Viva
+la liberta! Viva Garibaldi! Viva Vittorio-Emmanuele!_ Il est à remarquer
+que ce dernier nom ne venait jamais qu'après celui de Garibaldi.
+
+Le lendemain de cette revue, le général Türr revenait à Palerme, forcé,
+par la maladie, d'abandonner le commandement de sa division. Il dut
+s'embarquer immédiatement pour Gênes et aller prendre les eaux que
+l'état de sa blessure réclamait.
+
+Un nouveau décret du Dictateur venait aussi, à cette époque, confisquer
+au profit de l'État les biens d'une foule de congrégations religieuses
+plutôt nuisibles qu'utiles, et dont l'existence devenait un non-sens
+avec le nouvel état de choses. C'étaient, entre autres, les Jésuites et
+les congrégations du Saint-Rédempteur. La municipalité vint aussi offrir
+à Garibaldi, en même temps que ses remerciements, le titre de citoyen de
+Palerme. Le conseil municipal, dans cette occasion, ne dissimula pas au
+Dictateur que la population attendait avec une vive impatience le vote
+de l'annexion; que cette mesure seule ramènerait le calme et la sécurité
+dans le commerce et l'industrie, en même temps qu'elle permettrait de
+réprimer vigoureusement les excès qui, dans certains districts,
+ensanglantaient la révolution sicilienne. Le général se montra
+très-reconnaissant du droit de cité qu'on lui octroyait, mais, quant à
+l'annexion, sa réponse, quoique longue, pouvait se résumer en quelques
+lignes:
+
+«Je suis venu combattre pour l'Italie et non pas pour la Sicile seule,
+et, tant que l'Italie entière ne sera pas réunie et libre, rien ne sera
+fait pour une seule de ses parties.» Ce qui n'empêcha pas les
+mécontents de demander l'annexion plus fort que jamais, et de voir
+afficher dans quelques rues, sur les portes et fenêtres, de vastes
+pancartes blanches, portant:--«Votons pour l'annexion et
+Vittorio-Emmanuele!»
+
+La demande du conseil municipal exprimait-elle sincèrement le voeu de la
+nation? C'est ce que l'avenir prouvera.
+
+A propos de placards, il en parut un jour un et des plus bizarres. Un
+monsieur, un avocat, appelait le peuple de Palerme aux armes et à la
+liberté en invoquant ... l'exemple des Vêpres siciliennes. Le moment
+était en effet bien choisi pour rappeler un pareil souvenir; c'était une
+grande preuve de tact et de bon goût! «Montrons-nous, disait-il, les
+dignes fils des héros qui délivrèrent jadis leur patrie!» Je ne sais si
+les Palermitains avaient conservé un culte très profond pour ces héros
+d'un autre âge, mais la proclamation ne fit lever que les épaulés chez
+tous ceux qui la lurent.
+
+On avait espéré à Naples que la promesse d'une constitution et
+l'adoption des couleurs italiennes par François II feraient sensation à
+Palerme et dans la Sicile, et ramèneraient quelques esprits au
+gouvernement royal. Mais le fort Saint-Elme, à Naples, et les bâtiments
+de guerre napolitains, saluèrent seuls ces modifications à une politique
+à jamais repoussée par l'opinion publique. Quant à Palerme et à la
+Sicile, la nouvelle y passa tout à fait inaperçue; ce ne fut pas
+cependant la faute du général qui la fit afficher partout; elle reçut
+le même accueil que la proclamation de l'habile panégyriste des Vêpres
+siciliennes.
+
+Le moment approchait où l'armée libératrice allait sortir de
+l'immobilité et reprendre l'offensive. Il était fortement question de
+l'attaque de Messine sur laquelle convergeaient les colonnes
+indépendantes. Quatre forts transports à vapeur avaient été achetés par
+le général Garibaldi et on se disposait à les armer aussi bien que
+possible. Ils formaient, avec ceux que l'on possédait déjà, une petite
+escadre pouvant transporter plusieurs milliers d'hommes à la fois. Trois
+nouveaux bâtiments vinrent encore bientôt l'augmenter. Un matin, la
+population des quais fut stupéfaite de voir apparaître l'une des plus
+jolies corvettes de la marine napolitaine, son pavillon à la corne, mais
+le guidon parlementaire au mât de misaine. Elle approchait toujours,
+traversait la rade, et venait mouiller jusque dans le port. Quelques
+instants après, son pavillon était amené et remplacé par les couleurs
+italiennes. Le général Garibaldi se rendit à bord, et reçut le bâtiment
+qui lui fut remis par le commandant et la presque totalité des
+officiers. Quant aux matelots, ils furent débarqués, et la plupart s'en
+retournèrent à Naples. Un nouvel équipage fut formé immédiatement, un
+commandant nommé, et le _Véloce_ repartait de suite en croisière, pour
+revenir, vingt-quatre heures après, avec deux prises napolitaines,
+l'_Elba_ et le _Duc de Calabre_. C'était donc un vrai bâtiment de
+guerre ajouté au matériel naval dont pouvait dès lors disposer le
+général Garibaldi.
+
+Trois jours après, l'on apprenait l'arrivée de la colonne Medici à
+Barcelona et la marche en avant du général napolitain Bosco.
+
+C'est à Messine qu'il faut maintenant se transporter au plus vite, cette
+ville va devenir le théâtre de nombreux et intéressants événements.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Messine, à peine remise du bombardement de 1848, devait ressentir le
+contre-coup immédiat des événements de Palerme. Plusieurs fois ravagée
+par la peste et les tremblements de terre, celui de 1783, entre autres,
+qui fit périr plus de quarante mille personnes, elle est construite en
+amphithéâtre sur le bord de la mer et à peu près au milieu du détroit
+qui porte son nom. Cette ville est partagée, dans le sens de sa
+longueur, par deux grandes voies parallèles au quai du port, la strada
+Ferdinanda et le Corso. Une quantité d'autres rues coupent ces deux
+premières à angle droit et viennent aboutir sur le quai. Dès qu'on a
+traversé le Corso, le sol s'élève rapidement et les rues deviennent
+presque impraticables aux voitures. C'est là que sont les quartiers des
+couvents.
+
+Le port, qui est vaste et parfaitement à l'abri, est défendu par une
+imposante citadelle, pentagone régulier dont chacun des bastions est
+retranché et fermé à la gorge par une tour maximilienne. Les deux qui
+sont sur le front de la place en regard du champ de manoeuvres de
+Terranova sont carrées et munies de canons de gros calibre. Plusieurs
+ouvrages y ont été ajoutés à diverses époques: entre autres une batterie
+rasante casematée de vingt-deux pièces, construite en face de la ville
+sur l'emplacement de l'ancien chemin couvert, et un autre ouvrage
+allongé en forme de jetée, défendu à son extrémité par une forte
+batterie qui commande la mer et le détroit.
+
+Au delà de la citadelle, une étroite langue de terre, haute tout au plus
+de deux ou trois mètres au-dessus du niveau de la mer, et appelée bras
+de Saint-Renier, se dirige vers l'entrée du port. A son extrémité se
+trouve un second fort qui porte le nom de San-Salvador. Trois autres
+occupent les points culminants des collines qui avoisinent la ville. On
+conçoit dès lors comment les habitants ne pouvaient mettre le nez à leur
+fenêtre sans apercevoir quelques canons braqués dans leur direction.
+
+Les quais sont magnifiques et bordés de belles constructions
+malheureusement inachevées ou en ruines. Au beau milieu un affreux
+Neptune à jambes torses, tenant en laisse deux monstres encore plus
+laids et plus difformes que lui qu'on décore des noms de Charybde et de
+Scylla, se pavane sur un socle bizarre; c'est une oeuvre florentine, on
+la prendrait plus volontiers pour celle de quelque sauvage sculpteur de
+la Nouvelle-Calédonie. Il y a un beau jardin public appelé la Flora, où
+l'on fait de la musique. Des églises à chaque pas et autant de couvents
+que de maisons. Les jours de fête religieuse et même à certaines heures
+du soir, celle de l'_angelus_, par exemple, c'est un vacarme de cloches,
+de pétards et de coups de fusil à étourdir Vulcain et ses Cyclopes.
+Quant aux rues, elles sont dallées et assez propres au premier abord,
+mais elles ne supportent guère un examen attentif. La cathédrale possède
+un baldaquin en pierre dure de la plus grande richesse et d'une exquise
+élégance. Ce monument fut commencé par le duc Roger et terminé plus
+tard. La façade, de style ogival, est en marbre et ornée de mosaïques et
+de bas-reliefs. Elle est malheureusement à moitié détruite.
+
+Une charmante petite fontaine se laisse encore admirer sur la place,
+mais dans quel état est-elle! C'est à peine si l'on peut en approcher,
+tant les immondices et le fumier encombrent ses abords. Les marbres
+disjoints menacent ruine, et les bas-reliefs, ainsi que les gracieuses
+statuettes de femmes assises qui supportent la vasque supérieure, sont
+ornés d'une telle croûte de crasse, de boue et de sable, qu'on a peine à
+en distinguer les contours et la forme.
+
+Elle fut édifiée en 1547 par Fra Giovanni d'Angelo. La place est assez
+belle, du reste, et ornée de deux statues: l'une en bronze, représentant
+Charles II à cheval, et l'autre le bon roi Ferdinand. Le Corso et la
+strada Ferdinanda sont les promenades favorites des habitants. Il y a
+des quantités de palais, mais ils sentent la misère à dix lieues à la
+ronde. A part quelques exceptions, lorsque l'oeil vient à plonger dans
+ces somptueuses habitations, on reste épouvanté de ce qu'on aperçoit à
+l'intérieur. Une haute chaîne de montagnes, appelée monts Pelore,
+entoure la ville et va aboutir au Faro.
+
+Depuis le débarquement de Garibaldi à Marsala, les habitants de Messine,
+quoique non moins exaltés que ceux de Palerme, paraissaient frappés de
+stupeur. Plus les troupes royales arrivaient en ville, venant de
+Palerme, Trapani, Girgenti, etc., enfin de partout excepté de Syracuse,
+et plus on s'empressait de fermer les magasins, d'emballer les
+marchandises et de les cacher partout où faire se pouvait. On se
+remémorait avec crainte les horreurs du premier bombardement et on en
+prévoyait un second pire encore et presque inévitable.
+
+La citadelle et les forts entassaient effectivement canons sur canons,
+perçaient meurtrières sur meurtrières, blindaient leurs embrasures et
+couvraient leurs parapets de sacs à terre.
+
+Près de trente mille hommes défendaient ces ouvrages et formaient autour
+de Messine, sur tous les points dominants des monts Pelore, une suite de
+postes d'observation dont le télégraphe et le monte Barracone étaient le
+centre et la base de défense.
+
+Toujours en alerte, toujours sur pied et toujours en tenue de campagne,
+ces troupes paraissaient décidées et dévouées. Le général Clary, qui
+commandait en chef, avait l'ordre formel de n'abandonner aucun des
+points utiles à la défense. On devait donc croire que les colonnes
+libérales rencontreraient une résistance désespérée. Or les habitants de
+Messine, en prévision de ces événements, avaient quelques raisons de
+s'alarmer. Si les soldats royaux paraissaient vouloir défendre leur
+drapeau un peu mieux qu'à Palerme, on pouvait être certain que la plus
+grande partie se hâteraient aussi de profiter des moments favorables
+pour renouveler les scènes de massacre et de pillage qui avaient désolé
+Palerme et autres lieux. Aussi, tous les magasins restaient-ils, depuis
+près d'un mois, impitoyablement fermés; les rues presque désertes de
+jour, étaient, la nuit, entièrement abandonnées. On n'y rencontrait que
+de longues files de factionnaires tirant à tort et à travers à la
+moindre alerte, sans beaucoup de souci de l'endroit où leurs balles
+allaient se loger, ni du mal qu'elles pouvaient faire à des innocents.
+
+A l'approche des colonnes de Garibaldi, la désertion, qui commença
+parmi les troupes royales, amena un relâchement marqué dans la
+discipline et, par suite, augmenta les craintes: dans la nuit du 23 au
+24 juin, quelques coups de feu, tirés par des sentinelles timorées,
+donnent l'alarme aux postes de la ville. Plusieurs se mettent en
+retraite sur la citadelle et, sans autre forme de procès, commencent à
+piller les maisons. Deux habitations furent complètement saccagées;
+heureusement les propriétaires, comme la plupart des habitants, étaient
+absents. Ceux qui le pouvaient passaient la nuit à la campagne où ils se
+croyaient plus en sûreté que dans la ville. Les consuls, entre autres
+celui de France, M. Boulard, firent d'énergiques remontrances au général
+commandant en chef qui répondit qu'il était peiné de ces actes
+inqualifiables d'indiscipline et de ladronerie, mais que malheureusement
+les moyens de répression lui manquaient: il promit cependant de faire
+une enquête; on savait ce que cela voulait dire.
+
+A partir de ce jour, la panique devint générale. Les familles riches
+affrétèrent, à quelque prix que ce fût, des bâtiments étrangers à bord
+desquels elles embarquèrent, en toute hâte, meubles et argenterie.
+Certains commerçants payaient jusqu'à quinze livres par jour rien que le
+droit de rester à bord des bâtiments sur rade, sans préjudice des autres
+dépenses; tandis que d'autres, moins riches, ne pouvant retenir des
+bâtiments de commerce, louaient des bateaux de pêche et des chalands.
+Les plus pauvres, emportant leurs enfants dans leurs bras et leurs
+matelas sur le dos, se dirigèrent vers les plages du Paradis, de la
+Grotta et du Faro qui offrirent ainsi bientôt l'aspect d'une ville
+improvisée.
+
+Les consuls qui avaient des bâtiments de leur nation sur rade,
+s'empressèrent aussi d'y transporter les archives de leurs
+chancelleries. Les autres les évacuèrent sur leur maison de campagne. Le
+service des messageries impériales lui-même fut obligé de chercher un
+refuge sur une mahonne installée _ad hoc_. Quant aux administrations, il
+n'y en avait autant dire plus. Chacun s'empressait de mettre la clef
+sous la porte et de décamper sans tambour ni trompette. Le service des
+postes, seul, tint bon ou à peu près. Chose étrange, il apportait à
+Messine les édits de Garibaldi que l'on affichait tranquillement, et
+réciproquement, il remportait à Palerme les décrets et journaux
+napolitains. Quant aux tribunaux, à la municipalité, etc., un décret du
+général Garibaldi, publiquement affiché dans les rues de la ville, leur
+avait enjoint de se rendre à Barcelona, et tout le monde s'était
+empressé d'obéir, excepté le directeur de la Banque qui avait prétexté
+la nécessité de sa présence à Messine pour éluder l'ordre du Dictateur.
+
+Les églises elles-mêmes restaient en partie fermées; c'est à peine enfin
+si l'on pouvait se procurer les objets les plus nécessaires à la vie. Le
+commerce maritime, de son côté, devenu complètement nul, faisait, des
+quais une vaste solitude que rien ne venait troubler, sauf les cris des
+factionnaires et le bruit des marches et contre-marches des soldats,
+dans lesquels on commençait à avoir si peu de confiance qu'on ne les
+laissait plus séjourner quarante-huit heures dans le même endroit.
+
+Le 14 juillet, plusieurs bateaux calabrais, ayant à bord des
+volontaires, débarquaient à un mille et demi de la ville, sur la route
+de Taormini, et les hommes se répandaient isolément dans la campagne.
+
+Les troupes royales, en observation dans les environs, ne les virent pas
+ou ne voulurent pas les voir.
+
+Ces volontaires devaient, aussitôt la retraite de l'armée napolitaine
+sur Messine, se précipiter dans la ville, en barricader les rues et
+empêcher ainsi la rentrée des troupes royales.
+
+La cité ressemblait à un tombeau. Presque toutes les troupes furent à ce
+moment dirigées vers la montagne. Des bandes de _picchiotti_ avaient
+apparu sur les sommets du mont Castellamare et dans les ravins
+environnants; ils échangeaient même, de temps en temps, des coups de feu
+avec les avant-postes royaux, qu'ils commençaient à inquiéter chaque
+jour.
+
+Le général Medici, arrivé depuis plusieurs jours à Barcelona avec sa
+colonne, publia le 6 juillet une proclamation adressée aux soldats
+napolitains et dans laquelle il leur représentait leur cause comme
+perdue et les appelait à la liberté. Il avait avec lui quelque chose
+comme trois mille hommes. Les troupes royales occupaient Spadafora et le
+Jesso, séparées par trois ou quatre milles à peine de la brigade de
+Fabrizzi. On annonça, le 15, le débarquement, du général Cosenz à
+Olivieri, petite ville située à dix-huit milles de Milazzo et près de
+Poti. Il avait avec lui, disait-on, huit bateaux à vapeur, dont le
+_Véloce_, le tout amenant deux ou trois mille hommes. Le soir même, il
+faisait sa jonction avec le général Medici.
+
+Le chiffre de l'armée nationale, prête à commencer les opérations,
+s'élevait donc à environ six mille soldats, sans compter les guérillas.
+On apprenait, en même temps, l'arrivée à Catane de l'ancienne division
+du général Türr, commandée alors par le général hongrois Ehber. La
+colonne de Bixio, arrivée de son côté à San-Placido, ne comptait pas
+plus de cinq ou six cents hommes.
+
+Pendant ce temps, le corps du général Bosco était parti de Messine le
+14, vers trois heures du matin, et s'avançait sur Spadafora en trois
+colonnes, la première longeant la mer pour donner la main à la garnison
+de Milazzo, la deuxième suivant la route consulaire, et la troisième se
+dirigeant sur les derniers contre-forts de la montagne. Cette petite
+armée comptait quatre bataillons de chasseurs à pied, plusieurs
+escadrons de chasseurs à cheval et de lanciers, et deux batteries
+d'artillerie.
+
+Les avant-postes de l'armée libératrice se replièrent devant les troupes
+royales, prenant position à Linieri et Meri, bourgades à trois milles
+environ en avant de Barcelona.
+
+Pendant que le général Medici exécutait ce mouvement de feinte
+retraite, le général Fabrizzi prenait la traverse de Saponara, de
+manière à gagner, par les Fiumares, les hauteurs d'Antellamare, et de
+couper de sa base d'opérations la colonne expéditionnaire du général
+Bosco. Le départ précipité des troupes royales pour la montagne donnait
+beaucoup de chances à ce mouvement. Chaque pas en avant de l'armée
+libérale venait augmenter l'appréhension des habitants de Messine.
+Cependant, il était évident que tant que les bâtiments de guerre
+étrangers seraient dans le port, entre la ville et la citadelle, et
+qu'on ne les aurait pas sommés de se retirer ainsi que les bâtiments de
+commerce, le bombardement ne pourrait avoir lieu.
+
+Les navires de guerre sur rade étaient alors la frégate à vapeur le
+_Descartes_, le _Scylla_, corvette anglaise à hélice, une corvette
+autrichienne, enfin, une frégate piémontaise à hélice. Ces quatre
+navires avaient choisi leur mouillage de telle façon qu'ils
+interceptaient tout le champ de tir entre la citadelle et la ville. Lors
+d'un ras de marée, qui eut lieu vers le 10 ou le 11, les corvettes
+autrichienne et anglaise crurent devoir quitter le port et aller
+mouiller en rade. Mais, dès le lendemain, à la suite d'une espèce
+d'invitation officieuse aux autres bâtiments de guerre de suivre
+l'exemple des deux premiers, la corvette anglaise rentrait dans le port,
+et reprenait son ancienne place, entre le _Descartes_ et la frégate
+piémontaise qui était la plus rapprochée de terre.
+
+Il y avait sans cesse, parmi les troupes royales, des alertes du dernier
+plaisant. Une nuit, sur le monte Barracone, les troupes qui y campaient
+prirent les armes, et, pendant plus de deux heures, firent, dans toutes
+les directions, des feux féroces; feux de bataillon, feux de peloton,
+rien n'y manqua, qu'un ennemi. On croyait, en ville, à une affaire des
+plus sérieuses.
+
+Une autre nuit, deux bateaux caboteurs autrichiens, chargés de vivres
+pour la citadelle même, ne purent étaler le courant dans le détroit et
+se trouvèrent drossés sur la plage entre la citadelle et le fort de la
+Pointe. Un chemin couvert, longeant cette plage, reliait les deux
+forteresses et chaque nuit deux ou trois bataillons y restaient de
+service en prévision d'un débarquement de Garibaldiens.
+
+En voyant ces deux bateaux s'approcher du rivage et bientôt après
+s'échouer, les guerriers de François II commencent une fusillade d'enfer
+sur ces malheureuses barques. En vain les matelots leur crient qu'ils
+sont des amis; en vain leurs propres officiers leur hurlent aux
+oreilles: _Basso et fuoco!_ quand ils obtiennent à grand'peine que le
+feu cesse d'un côté, il recommence d'un autre avec plus d'acharnement,
+et cependant on ne leur rendait pas un seul coup de fusil. Le feu dura
+plus de deux heures, les balles arrivaient jusqu'à bord des bâtiments de
+guerre en rade, c'est-à-dire dans une direction diamétralement opposée à
+celle où se trouvaient les navires suspects. Enfin, le calme se
+rétablit.
+
+Le lendemain matin, ces deux malheureux bateaux, remorqués par des
+embarcations qu'on leur avait envoyées, rentraient dans le port, criblés
+de balles, leur gréement haché, leurs voiles en lambeaux et, ce qui rend
+cette plaisanterie fort triste, la moitié de leurs équipages tués ou
+blessés, malgré la précaution qu'ils avaient prise de descendre à fond
+de cale.
+
+Le 17, au soir, une partie de la colonne de gauche du général Bosco
+marchait en _dépendant_ sur sa gauche, lorsque ses vedettes
+rencontrèrent celles de Medici, et engagèrent un feu très-vif. Chaque
+parti faisant soutenir ses avant-gardes, il s'ensuivit un combat en
+règle. L'affaire continua assez tard dans la nuit. Les troupes de Bosco
+se retirèrent vers Milazzo, emmenant quelques prisonniers, dont un
+capitaine, et laissant sur le terrain pas mal de morts et de blessés. De
+leur côté, les Garibaldiens avaient fait aussi un assez grand nombre de
+prisonniers, et ils avaient moins de monde hors de combat. C'est à ce
+moment même que Garibaldi, quittant brusquement Palerme le 18,
+s'embarquait sur le _City of Alberdeen_ avec un millier d'hommes et
+mettait le cap sur Milazzo. Le brave chef de l'armée indépendante avait
+flairé la poudre et il venait tomber sur le champ de bataille juste à
+point pour enlever ses volontaires et ajouter la victoire de Milazzo à
+celles de Calatafimi et de Palerme.
+
+Lors de l'affaire du 17, les troupes napolitaines avaient un grand
+avantage sur celles de Medici, en ce qu'elles avaient du canon et
+tiraient à boulets creux sur un ennemi à découvert et sans artillerie.
+On racontait de différentes manières le commencement de cette petite
+action. En rapportant toutes les versions, on est certain de rencontrer
+la véritable.
+
+On disait d'abord qu'un petit convoi, appartenant au corps de Bosco et
+composé d'une cinquantaine de mulets chargés de farine, avait été
+attaqué et enlevé dans l'après-midi par quelques avant-postes siciliens.
+Un détachement napolitain fut envoyé pour le reprendre. De là, bataille.
+
+Suivant d'autres, le général Bosco avait confié à un major un poste
+important que celui-ci abandonna presque immédiatement. Arrêté par ordre
+de son général, il fut enfermé dans le château de Milazzo. En vrais
+soldats napolitains, les royaux commencèrent à s'ameuter et à crier haro
+sur le général Bosco, exigeant la mise en liberté immédiate de leur
+major. Mais ce n'était pas le compte du général qui, peu facile à
+intimider, commença par ramasser quelques troupes d'élite et apaisa
+rapidement cette mutinerie; puis, prenant en personne le commandement de
+deux bataillons, s'en alla bravement reprendre le poste abandonné
+qu'occupaient déjà quelques hommes de Medici. Ne voyant pas motif
+sérieux pour le garder quand même, il se retira, de sa propre volonté,
+ou, suivant la version opposée, il fut forcé de l'abandonner. Ce qu'il y
+a de certain, c'est que, dans cette affaire, les Napolitains eurent
+quinze hommes tués et cinquante blessés. On leur fit une soixantaine de
+prisonniers. Les pertes des Siciliens ne furent que de dix hommes tués,
+trente-cinq blessés et vingt-sept prisonniers.
+
+Ces récits variés s'appliquent-ils à une seule affaire ou à plusieurs?
+Les deux bulletins de Medici, ci-joints, feraient pencher pour la
+seconde hypothèse.
+
+ «Barcelona, 17 juillet, sept heures quinze minutes du soir.
+
+ «L'ennemi a tenté de tourner mon extrême droite. J'ai envoyé
+ contre lui quatre compagnies. Combat très-vif. L'ennemi, fort de
+ deux mille hommes, avec artillerie et cavalerie, a été repoussé
+ et s'est retiré à Milazzo. Notre perte est de sept morts et
+ divers blessés, celle de l'ennemi est beaucoup plus forte; il a
+ laissé aussi quelques chevaux.
+
+ «_Signé_: MEDICI.»
+
+
+ «Deuxième bulletin.--17 juillet, deux heures avant minuit.
+
+ «Medici au Dictateur.
+
+ «L'ennemi renouvelle l'attaque avec une plus grande énergie et
+ de plus grandes forces. Le combat dure depuis plus de deux
+ heures avec un feu nourri, continu, vif, imposant. L'ennemi a
+ bombes et canons. Avec des positions bien choisies, il résiste
+ énergiquement. Deux charges des nôtres à la baïonnette décident
+ de la journée.
+
+ «L'ennemi se retire à Milazzo; il a souffert de graves pertes en
+ morts et en blessés. Nous avons peu de morts, mais bon nombre de
+ blessés. Nous avons fait quelques prisonniers. L'esprit des
+ volontaires est admirable.
+
+ «_Signé_: MEDICI.»
+
+Avant d'en venir au combat de Milazzo, il est nécessaire de donner
+quelques détails topographiques sur le champ de bataille.
+
+La ville de Milazzo est située à l'entrée d'une presqu'île étroite et
+plate. A toucher la ville une courte chaîne de collines, sur le premier
+mamelon de laquelle se trouve le château de Milazzo, s'élève et s'étend
+jusqu'au bout de la presqu'île sur un développement d'environ deux
+kilomètres. Tout à fait à l'entrée de la presqu'île, avant la cité, à
+travers un terrain sablonneux et couvert de roseaux, se faufile une
+petite rivière sur laquelle est jeté un pont d'une seule arche. Tous les
+alentours sont obstrués par des roseaux à tiges élevées; au delà,
+quelques terrains sablonneux, traversés par la route consulaire qui
+vient aboutir à l'entrée du pont, s'étendent jusqu'aux terres cultivées
+qui montent en pentes insensibles vers Barcelona. Le pays est couvert de
+vignobles et les champs sont presque tous entourés de murs de pisé et de
+terre d'une hauteur moyenne d'un mètre ou un mètre cinquante, sur
+lesquels croissent d'épais cactus aux épines acérées. Après les
+engagements du 17 et du 19, les troupes royales occupaient la route
+consulaire et les positions environnantes, l'artillerie avait pris
+position sur la route, et, en tête du pont, une fortification
+passagère, armée de canons, assurait la retraite en cas de besoin.
+
+Les troupes de Medici, dans la plaine en avant de Barcelona, étaient
+séparées des troupes royales par deux milles environ; mais les
+tirailleurs étaient à peine à quelques centaines de mètres les uns des
+autres.
+
+Le 20, vers cinq heures du matin, on entendit sur la droite des
+Garibaldiens, à la hauteur des avant-postes du centre napolitain,
+quelques coups de feu dont la fumée se confondait avec les légères
+vapeurs qui s'exhalaient de la terre. Cette fusillade s'étendit bientôt
+sur le front d'une partie de l'armée. A cinq heures et demie, la
+mousqueterie, devenue très-vive, annonçait de part et d'autre un
+engagement sérieux.
+
+Le feu devint bientôt général. Une affaire décisive était engagée à un
+mille et demi de Milazzo et sur une étendue de deux milles environ.
+
+La légion anglo-sicilienne, commandée par le colonel anglais Dunn, fut
+une des premières et des plus sérieusement aux prises avec l'ennemi.
+
+L'armée nationale, privée d'artillerie et obligée de lutter contre des
+troupes qui avaient choisi d'avance leurs positions, se tenant à couvert
+et trouvant partout des abris pour ses tirailleurs, avait, dans le
+principe, un désavantage marqué. Ce n'était que par des prodiges de
+valeur qu'elle pouvait espérer égaliser les chances du combat. A la
+suite d'un mouvement en avant très-prononcé qu'elle exécuta rapidement
+et avec audace, il y eut un temps d'arrêt causé par plusieurs décharges
+successives de mitraille. Le désordre, se mettant alors de la partie,
+obligea les libéraux à battre en retraite pour se rallier et sortir de
+la zone de feu dans laquelle ils s'étaient engagés.
+
+On se reformait lentement. Ces décharges écrasantes avaient serré le
+coeur des volontaires. Lorsque tout à coup, le cri de: «Voilà
+Garibaldi!» se répète d'un bout à l'autre des lignes. Un régiment
+piémontais, arrivant tout frais sur le champ de bataille, se précipite
+en avant tête baissée, Garibaldi le précède; il est suivi par tout le
+reste de l'armée qui se reforme comme elle peut en marchant en avant. Le
+combat se rétablit. La route consulaire abordée à la baïonnette est
+enlevée et les troupes royales sont rejetées vers le rivage. Mais là,
+chaque champ est une redoute qu'il faut forcer. Ces diables de haies
+sont infranchissables. Il faut les abattre à coups de crosse et couper
+les cactus à coups de sabre. L'ennemi, en fuyant, a abandonné une pièce
+sur la route, le général Garibaldi, qui en ce moment n'a auprès de lui
+que Missori et deux ou trois guides, l'aperçoit, et on s'empresse de la
+jeter dans le fossé, ne pouvant l'emmener; car, au même moment, une
+dizaine de braves lanciers de l'armée napolitaine faisaient une charge
+pour tâcher de dégager leur pièce et de la ramener. Après avoir parcouru
+deux ou trois cents mètres et passé à côté de Garibaldi et de ses
+compagnons sans y prendre garde, ils revenaient, renonçant à l'espoir de
+retrouver leur canon, lorsqu'ils aperçurent le général et se
+précipitèrent, la lance baissée, sur le petit groupe d'hommes qui
+l'entourait.--Pends-toi, brave Dumas, tu n'étais pas là pour raconter ce
+combat digne de d'Artagnan!--D'un coup de revers de sabre, le général
+Garibaldi abat presque la tête du major qui commandait les lanciers.
+Missori tue le second et le troisième. Les autres s'espadonnent avec les
+guides. En résumé, huit lanciers et huit chevaux restent sur le carreau
+et le Dictateur s'élance vers de nouveaux hasards.
+
+Les volontaires avancent toujours avec intrépidité, les Napolitains ne
+cèdent que pied à pied. Les terrains conquis sont couverts de morts et
+de blessés parmi lesquels il y a bien plus de volontaires que de soldats
+royaux. Ou arrive enfin aux roseaux où l'on se bat à bout portant.
+
+Encore refoulés, les Napolitains se précipitent vers l'isthme et le
+pont, suivis de près par les Garibaldiens. Mais à ce moment, la batterie
+du pont se démasque et fait pleuvoir sur ceux-ci une grêle de mitraille.
+C'est là que leurs pertes furent le plus sensibles. Il est impossible
+d'aller de l'avant sous cette pluie de biscaïens et cependant un plus
+long temps d'arrêt compromet le succès de la journée. Le Dictateur
+paraît et, en même temps que le cri de Vive Garibaldi! sort de toutes
+les bouches, toutes les poitrines s'élancent au feu; la batterie est
+escaladée, quelques pièces, attelées à la hâte, fuient au galop de leurs
+chevaux; mais deux canons restent au pouvoir des assaillants. Les uns
+et les autres arrivent pêle-mêle sur l'isthme. De tous côtés la ville
+est envahie. Pourchassés dans les rues, les royaux se hâtent de gravir
+les rampes du château et se réfugient dans la forteresse, aux
+acclamations des volontaires. Ceux-ci, après l'avoir tournée, attaquent
+et enlèvent immédiatement deux tours et une demi-lune, en face de la
+porte principale du château, vers l'intérieur de la presqu'île. Le
+_Véloce_ était venu aussi prendre sa part du combat et tirait à boulet
+sur l'armée royale. Un instant le général Garibaldi se rendit à bord;
+et, au moment où les Napolitains essayaient une sortie du château,
+plusieurs volées de mitraille lancées par les grosses pièces du bord les
+arrêtèrent court et les forcèrent à rentrer au plus vite dans la place.
+
+Telle était la situation à cinq heures et demie du soir. Le reste des
+troupes royales était enfermé et bloqué dans la citadelle de Milazzo,
+tandis que sur les hauteurs, du côté de Spadafora et du Jesso, on
+apercevait des colonnes napolitaines s'éloignant en toute hâte dans la
+direction de Messine.
+
+Le soir, Milazzo était occupée par une division de l'armée sicilienne et
+toutes les rues, routes et chemins aboutissant à la citadelle,
+barricadés et défendus par de forts détachements.
+
+Pendant le combat, on avait aperçu au large deux grands navires de
+guerre croisant sans pavillon. Au premier abord, le chiffre des pertes
+du côté des Garibaldiens fut estimé à près de 800 hommes hors de
+combat.
+
+Les Napolitains n'en accusèrent qu'environ 300.
+
+Voici les deux bulletins du quartier général garibaldien:
+
+ «Camp national de Meri, le 20 juillet.
+
+ «Ce matin à six heures commençait un échange de coups de fusil;
+ on crut d'abord à une affaire d'avant-postes, mais ce fut
+ bientôt une mêlée générale. Les royaux avaient de l'artillerie,
+ les nôtres en manquaient. La mêlée fut terrible: les royaux
+ étant à l'abri, les nôtres se battant à découvert. Un moment la
+ position parut difficile; mais au nom magique de Garibaldi, les
+ nôtres s'étant élancés comme des lions, les positions furent
+ enlevées, et, à trois heures vingt-cinq minutes, nos troupes
+ entraient à Milazzo, après s'être emparées de cinq pièces
+ d'artillerie, dont trois conquises pendant le combat, hors des
+ murs, et les deux autres à l'entrée.
+
+ «Le vapeur le _Véloce_ canonna le fort, où les royaux se
+ renfermèrent, toujours poursuivis à la baïonnette; ils y sont
+ pressés comme dans un baril d'anchois.
+
+ «Les nôtres ont pris ensuite la première porte du fort et un
+ bastion, où notre drapeau flotte sur une tour.
+
+ «Nous devons déplorer des pertes graves; celles des royaux sont
+ énormes. On regarde comme certain la reddition du fort et de la
+ colonne entière. A l'instant arrive un renfort pour nous avec
+ des canons rayés. Les soldats de Spadafora se retirent au
+ Jesso.»
+
+
+ «Deuxième bulletin.--21 juillet.
+
+ «Hier, à six heures du matin, la lutte s'engagea à Milazzo, et
+ elle ne finit qu'à huit heures du soir. La mêlée fut terrible.
+ On combattait sur toute la ligne. Il y eut un grand carnage des
+ bourbonniens qui se battaient avec beaucoup de ténacité, de
+ sorte qu'il fallut gagner du terrain pied à pied sous une pluie
+ de mitraille. Le champ de bataille, couvert de cadavres ennemis
+ et de bagages de toutes sortes, avec cinq canons, fut enfin
+ conquis aux cris de: _Vive l'Italie! vive Garibaldi!_
+
+ «Nos jeunes gens ont rivalisé d'enthousiasme avec les braves de
+ la légion Garibaldi, qui a été la première au combat et la
+ première à courir à la baïonnette pour forcer Milazzo et
+ s'emparer aussi des premier et deuxième réduits de la
+ forteresse, toujours la baïonnette dans les reins des
+ bourbonniens.
+
+ «Nos pertes n'ont pas été excessives. La légion Garibaldi a eu
+ quelques hommes légèrement blessés; nos jeunes gens ont aussi un
+ peu souffert, mais les pertes des braves du continent ont été
+ sensibles. D'énormes dommages ont frappé, l'ennemi qui, en
+ fuyant, a été acculé aux redoutes et de là dans le reste de la
+ forteresse. Il a été poursuivi jusque-là, et on a coupé les
+ conduites d'eau.
+
+ «Ce matin 21, le _héros_ Bosco s'est présenté au Dictateur et a
+ demandé à sortir avec les honneurs de la guerre. «Non, a répondu
+ Garibaldi, vous sortirez désarmés, si cela vous plaît.»
+
+ «Fabrizzi et Interdonato ont marché sur le Jesso par ordre du
+ généralissime. L'ennemi, qui occupait cette position, s'est
+ retiré aussitôt vers Messine.
+
+ «Le Dictateur, dans un combat de cavalerie à Milazzo, a d'un
+ revers de son sabre fait sauter le bras et l'épée au major du
+ corps napolitain, qui le poursuivait; après quoi la cavalerie
+ napolitaine a été dispersée et, détruite. Juste punition d'une
+ opiniâtreté fratricide.
+
+ «Vive l'Italie! Vive Victor-Emmanuel!»
+
+Le soir même du combat, et malgré l'insuffisance du service d'ambulance,
+tous les blessés furent relevés, aussi bien ceux des Napolitains que
+ceux de l'armée libérale, et transportés, partie à Barcelona partie dans
+les maisons de Milazzo qui étaient restées presque désertes: tous les
+habitants s'étant réfugiés sur l'extrémité de la presqu'île où se
+trouvent une grande quantité de villas.
+
+Le consul d'Angleterre s'était empressé de mettre sa maison à la
+disposition du général Garibaldi et de son état-major. Toute la nuit, la
+ville fut illuminée par les volontaires. Le premier soin de Garibaldi,
+après avoir pensé à ses blessés, fut de donner l'ordre au général
+Fabrizzi et au chef de guérillas Interdonato de marcher avec leurs
+troupes sur le Jesso, vers les plus proches versants de la ceinture de
+montagnes qui entoure Messine, pour obliger les troupes qui battaient en
+retraite de Spadafora à gagner cette ville au plus vite, et inquiéter,
+par ce mouvement, les troupes royales dans le cas où elles chercheraient
+à faire une pointe pour dégager le général Bosco.
+
+Le 21 et le 22, on commença, du côté de l'armée nationale, quelques
+travaux d'attaque contre le château.
+
+Manquant d'artillerie de siége, le général Garibaldi était résolu à
+procéder par la mine contre les défenses de la place. De son côté, le
+château envoyait des boulets et de la mitraille partout où il apercevait
+un assaillant. Le 23, au matin, trois bâtiments de commerce français, le
+_Charles-Martel_, la _Stella_ et le _Protis_, frétés par le gouvernement
+napolitain, arrivaient sur la rade de Milazzo, chargés de vivres et de
+munitions pour l'armée royale. Grand fut l'étonnement du premier des
+capitaines de ces navires, M. de Salvi, commandant le _Protis_, en
+débarquant, de se voir conduit au général Garibaldi, quand il croyait
+rencontrer le général Bosco.
+
+Après avoir expliqué au Dictateur quelle était sa mission, il lui
+demanda à retourner à son bord pour décider avec les capitaines des deux
+autres navires ce qu'ils avaient à faire. En ce moment, l'aviso à vapeur
+de guerre, la _Mouette_, commandant Boyer, qui se rendait à Messine et
+devait toucher à Milazzo, mouillait à côté du _Protis_. Le commandant
+Boyer s'était à juste titre ému de la fausse position dans laquelle se
+trouvaient, ces trois bâtiments français. Après avoir convoqué les
+capitaines et apprenant que le général Garibaldi les laissait
+entièrement libres de leurs manoeuvres, il les engagea à faire route
+pour Messine.
+
+M. de Salvi qui, indépendamment du transport qu'effectuait son navire,
+avait une mission particulière de la cour de Naples, déclara alors au
+commandant de la _Mouette_ qu'il croyait de son devoir, avant
+d'appareiller, de faire tout son possible pour communiquer avec le chef
+de l'armée royale.
+
+Quelques instants après, la _Mouette_ continuait sa route sur Messine et
+le _Charles-Martel_ et la _Stella_ la suivaient de près. Quant au
+capitaine du _Protis_, il se faisait débarquer et retournait chez le
+général Garibaldi; celui-ci s'empressa de lui donner l'autorisation de
+se rendre à la citadelle pour accomplir sa mission. Il le chargea même,
+de son côté, d'un projet de capitulation qu'il devait soumettre au
+général Bosco. Garibaldi offrait la liberté aux officiers, mais il
+demandait que les troupes restassent prisonnières de guerre. De plus, il
+faisait prévenir le commandant de l'armée royale que deux mines étaient
+assez avancées pour rendre certaine l'ouverture de plusieurs brèches et
+que, s'il refusait la capitulation, on serait forcé de recourir à ce
+moyen. M. de Salvi était accompagné d'un clairon avec drapeau blanc et
+d'un officier, afin de pouvoir, sans encombre, arriver à sa destination.
+Ce ne fut qu'après deux ou trois appels de clairon que deux officiers
+napolitains, sortis par la poterne, vinrent s'informer de ce que
+désirait le parlementaire et, sur son explication, le prièrent
+d'attendre quelques instants pour qu'ils pussent aller rendre compte de
+sa demande d'introduction au général Bosco.
+
+Dix minutes après, ils étaient de retour. Le clairon et l'officier
+devaient rester où ils étaient. On banda les yeux à M. de Salvi et on ne
+lui enleva son bandeau que dans la chambre même du général Bosco.
+
+La conversation s'engagea en italien. Mais M. de Salvi ayant dit qu'il
+était Français, le général s'excusa de lui avoir fait bander les yeux,
+quoique ce fût une des exigences de la guerre. Après avoir accompli sa
+mission, M. de Salvi fit part au général des propositions de Garibaldi.
+«C'est impossible, lui répondit Bosco, moi et mes soldats nous tiendrons
+dans la place, et jusqu'à la dernière extrémité je n'abandonnerai ni ma
+troupe, ni la forteresse.
+
+«Bien plus, ajouta-t-il, que le général Garibaldi m'indique
+l'emplacement de sa mine, et j'irai le premier m'y faire tuer à la tête
+de mes soldats.» En le congédiant, il dit à M. de Salvi que, sans un
+ordre formel de son gouvernement, il ne rendrait jamais la place.
+
+Le capitaine du _Protis_ fut reconduit les yeux bandés, comme il était
+venu, jusqu'à l'endroit où il avait laissé son escorte, et vint de suite
+transmettre au Dictateur la réponse du commandant des troupes royales.
+Garibaldi, appréciant la fermeté de Bosco et ayant hâte d'en finir afin
+de pouvoir diriger ses troupes sur Messine et éviter les lenteurs et
+l'effusion de sang que pouvait entraîner une attaque de vive force, pria
+M. de Salvi de retourner auprès du général Bosco et de lui porter de
+nouvelles conditions. Le capitaine accepta avec empressement cette
+mission conciliatrice; il pria toutefois Garibaldi de lui donner son
+ultimatum par écrit.
+
+Cette nouvelle tentative n'eut pas plus de succès que la première. Le
+commandant de la citadelle déclara nettement que sa position n'était pas
+assez précaire pour l'obliger à accepter de telles propositions, qu'il
+devait attendre les ordres de son gouvernement, et que, dans tous les
+cas, et en temps et lieu, si cela était nécessaire, il enverrait
+lui-même un parlementaire: tout en désirant de grand coeur, comme le
+général de l'armée nationale, éviter des sacrifices inutiles, il voulait
+cependant, avant tout, sauvegarder son honneur et celui des troupes que
+S.M. le roi de Naples avait daigné lui confier.
+
+En descendant du château, M. de Salvi aperçut au large quatre frégates
+napolitaines courant à toute vapeur sur le port de Milazzo, l'une de ces
+frégates, le _Fulminante_, battait pavillon de contre-amiral. Comme
+cette petite escadre avait le vent debout et que, d'ailleurs, la brise
+était très-faible, on ne s'aperçut pas au premier moment que le
+_Fulminante_ avait arboré pavillon parlementaire.
+
+M. de Salvi, prévoyant une attaque napolitaine et sachant son navire
+mouillé près de terre, par conséquent dans une position dangereuse, se
+hâta de porter cette dernière réponse au général Garibaldi et de
+regagner son bord pour pouvoir parer aux éventualités. La vue de
+l'escadre napolitaine fit accourir sur les remparts toute la garnison du
+château de Milazzo et ses acclamations suivaient les navires qui
+avançaient grand train.
+
+De leur côté, les Garibaldiens prenaient les armes; la générale battait
+partout, et on armait précipitamment trois batteries disposées à tout
+événement sur les quais, pendant que l'artillerie de campagne venait au
+galop se ranger sur l'isthme. De plus, le _Véloce_, que la rupture d'un
+de ses pistons obligeait à l'inaction et qui, amarré derrière le môle,
+avait ainsi sa coque abritée du feu de l'ennemi, transportait toute sa
+batterie sur le même bord, prête à faire feu.
+
+Mais bientôt on distingua le pavillon parlementaire; et un colonel
+d'état-major, envoyé par le roi de Naples, débarqua à terre et fut reçu
+par un colonel aide de camp du Dictateur. Après quelques pourparlers et
+quelques allées et venues, on tomba d'accord sur les articles de la
+capitulation.
+
+Pendant que ces faits se passaient à terre, la _Mouette_, qui n'avait
+fait que toucher à Messine et dont le commandant était inquiet sur le
+sort du _Protis_, mouillait de nouveau sur rade à côté de celui-ci. Vers
+les sept heures, le colonel Anrani, chargé de la capitulation par le roi
+de Naples, avait une entrevue avec Bosco; la capitulation était
+définitivement signée, et le _Protis_ appareillait immédiatement pour
+porter à Messine l'ordre au _Charles-Martel_, au _Brésil_, à la
+_Stella_, à la _Ville de Lyon_, etc, de venir embarquer la garnison de
+Milazzo.
+
+D'après les conditions de la capitulation, les troupes devaient sortir
+avec armes, bagages et les honneurs de la guerre, mais sans munitions;
+les pièces de campagne devaient être partagées ainsi que celles de
+position; quant aux chevaux de la cavalerie, ils restaient à l'armée
+nationale avec la moitié des mulets.
+
+Le total des troupes enfermées dans la citadelle s'élevait à près de
+4,000 hommes d'infanterie, 240 chasseurs à cheval et deux batteries
+d'artillerie. Il y avait, de plus, 90 blessés et 6 officiers dont 5
+amputés.
+
+Le 24, dans la journée, l'embarquement commençait et, le 25, la
+citadelle était remise à l'armée nationale. Il y eut, dit-on, au dernier
+moment de l'évacuation, un événement assez curieux. La garnison
+napolitaine avait emporté, naturellement, les pièces de canon que lui
+accordait la capitulation. Mais, lorsque la citadelle fut remise, on
+prévint le général Garibaldi que les pièces qui lui étaient échues en
+partage avaient été enclouées par les Napolitains avant de partir.
+Garibaldi, furieux de ce procédé déloyal, se hâta de se rendre de sa
+personne à bord de l'amiral napolitain et se fit remettre un nombre de
+pièces égal à celles enclouées.
+
+Avant d'en terminer, pour toujours probablement, avec Milazzo, il faut
+convenir qu'enfermée dans une citadelle, sans vivres, sans espoir d'être
+ravitaillée, l'armée royale semblait n'avoir d'autre ressource qu'une
+capitulation à merci. Cependant, il faut le dire à l'honneur du général
+Bosco, il n'a pas un seul instant faibli ni démenti son caractère de
+soldat. Si, comme général, il a fait une singulière manoeuvre en se
+laissant acculer à la presqu'île de Milazzo, il a racheté cette erreur
+par un grand courage et une véritable dignité dans sa conduite.
+
+Les rapports entre le Dictateur et le général Bosco sont restés tout le
+temps dans les termes de haute convenance et de parfaite courtoisie,
+quoi qu'en aient pu dire certaines versions triviales suggérées par
+l'exagération des partis.
+
+Quant à la ville de Milazzo elle-même, hélas! il faut encore l'avouer,
+ses braves habitants n'avaient trouvé rien de plus simple que de
+décamper en toute hâte. La jeunesse guerrière de cette cité de 12,000
+âmes ne fournit pas plus de volontaires à Garibaldi que de renforts au
+général Bosco. Cependant c'était une des villes citées pour leur
+royalisme.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que chacun était déménagé avec armes et
+bagages, emportant matelas et couvertures. C'est à peine si l'on put
+trouver de la paille pour les blessés, aussi bien d'un parti que de
+l'autre. Les quelques citadins retenus par des motifs quelconques dans
+la ville, refusaient sans honte un verre d'eau aux blessés. Quant au
+linge et à la charpie confectionnée par les charmantes péninsulaires, la
+quantité en aurait pu tenir dans une coque de noix. Le pharmacien de
+l'endroit lui-même avait emballé ses remèdes et ses purgations.
+
+Aussitôt que les événements de Milazzo parvinrent à Messine, il y eut
+grand mouvement militaire et brouhaha général sur toute la ligne. Les
+troupes de réserve furent massées en face de la citadelle, sur le champ
+de manoeuvres de Terranova, pendant que de fortes colonnes
+s'établissaient sur toutes les hauteurs environnantes. La cavalerie
+seule était, par ordre supérieur, évacuée en toute hâte, et à force de
+transports, sur Reggio.
+
+Le 22, les bâtiments de guerre étrangers étaient invités, le plus
+poliment possible, à aller mouiller partout ailleurs que dans le port,
+où ils gênaient l'oeuvre probable de destruction de la ville par la
+citadelle; tandis que les navires de commerce recevaient l'ordre de
+déguerpir immédiatement sans tambour ni trompette, emportant leur
+chargement d'habitants émigrés. On vit donc, dès le matin, de longs
+chapelets de bâtiments de toutes sortes remorqués, qui par des
+embarcations, qui par de petits vapeurs, gagner les mouillages de la
+Grotta, du Ringo, du Paradis, etc., et venir, comme en 1848, s'abriter
+sous les pavillons des vaisseaux de guerre étrangers. Ce fut un
+spectacle singulièrement, mais aussi tristement pittoresque, que celui
+de cette ville nomade installée sur la plage de toutes les manières les
+plus bizarres qu'il soit possible de se figurer. Que l'on s'imagine, en
+effet, une agglomération compacte de trois ou quatre cents bâtiments de
+commerce et barques de pêche; autant de bateaux, de canots qu'il pouvait
+en tenir blottis les uns contre les autres, halés à terre; les uns en
+bon état, les autres tombant en ruine; ceux-ci bien espalmés,
+embarcations de luxe, celles-là de vraies arches de Noé, galipotées,
+goudronnées et sentant le vieux poisson à dix kilomètres à la ronde:
+tout cela couvert de tentes bariolées plus étranges les unes que les
+autres. En vérité, on ne saurait avoir idée de cette ville aquatique,
+qui va servir de refuge à toute une population. A terre, sur la plage,
+ce sont des gourbis, des profusions de haillons accrochés à toute espèce
+de choses, des feux qui brûlent pour faire la cuisine, des myriades
+d'enfants, mâles et femelles, qui gigottent, partie dans le sable,
+partie dans l'eau, à qui mieux mieux. De toutes parts, des puits creusés
+dans le sable pour fournir une eau saumâtre à des gens qui meurent de
+soif. Puis, le long du chemin qui suit la mer, des maisons bondées
+d'habitants; une route où l'on ne saurait circuler qu'au pas, tant il y
+a de monde et d'obstacles. Tout cela cause, crie, hurle, boit, mange,
+sans souci et avec une tranquillité parfaite. N'est-on pas hors de la
+portée des canons de la citadelle et sous ceux de la France et de
+l'Angleterre? En rade, c'est encore plus curieux: ici, un vieux prélart
+de toile cirée, une vieille tente en coutil, jadis les beaux jours du
+gaillard d'arrière d'un paquebot, abritent une pauvre mais
+nombreuse famille, entassée pêle-mêle, depuis l'aïeul jusqu'aux
+arrière-petits-enfants, dans une lourde barque de pêche; là, des tapis
+de Turquie, des couvertures africaines ou espagnoles étalent, sur le
+pont d'un brick-goëlette ou d'une belle balancelle catalane, le luxe de
+leurs brillantes couleurs. Plus loin, un caboteur moins luxueux a
+désenvergué ses voiles pour mettre à l'abri sa population passagère, et
+partout un luxe inouï de bibelots de toutes natures, d'ustensiles de
+toutes sortes, de poteries, de batteries de cuisine, de poêles et de
+poêlons, de gargoulettes de formes variées, accrochés de ci, de là; des
+montagnes de matelas s'alignant le soir à la belle étoile, les uns à
+côté des autres; puis, comme à terre, à bord de chacun de ces bateaux en
+particulier, un monde d'enfants, glapissant, braillant, gémissant à qui
+mieux mieux, des mères aux voix criardes et discordantes, des chiens qui
+aboient, des moutons qui bêlent, et toujours cette inimitable odeur de
+poisson grillé, d'ail frit, d'oignons sautés, au milieu d'une atmosphère
+de fumée à vous faire éternuer pendant vingt-quatre heures. C'est à y
+perdre l'ouïe et l'odorat.
+
+Malheureusement, tout cela est de la triste comédie. Si on rit par ici
+en regardant, on est tenté de pleurer par là en détournant les yeux; ce
+sont d'affreuses misères qui, certes, eussent ajouté de graves maladies
+au fléau de la guerre, si une position aussi hétéroclite eût duré
+quelques jours de plus. On a vu des embarcations, une entre autres sur
+laquelle il y avait dix-huit enfants dont le plus âgé n'avait pas douze
+ans, rester plus de quarante heures sans avoir un morceau de galette ou
+de biscuit à distribuer à leur population; et, sans la générosité de
+quelques riches propriétaires des maisons de campagne environnantes,
+beaucoup de ces malheureux n'eussent certainement pu trouver à soutenir
+leur existence. Le besoin n'était pas seulement l'effet du manque
+d'argent, car, même à prix d'or, il était difficile de trouver quelque
+chose. Beaucoup de ces pauvres gens vivaient au jour le jour avec leurs
+enfants, n'ayant à se partager qu'une ou deux maigres pommes de terre.
+Heureusement cette triste situation ne dura qu'une semaine; sans cela,
+en vérité, et pour empêcher tout ce monde de mourir de faim, il eût
+fallu forcément, je crois, que les bâtiments de guerre vidassent leur
+soute à biscuit. Ce qu'il y avait de consolant, c'était de voir qu'en
+somme, cette population prenait assez philosophiquement son parti et
+endurait ses privations avec une résignation digne d'un meilleur sort.
+
+Chacun, cependant, abandonna sans le regretter, je crois, les plages
+hospitalières du Ringo et de la Grotta.
+
+On prétend, est-ce à tort ou à raison? que Messine devait être la rançon
+de la citadelle de Milazzo. Il est, en effet, permis de penser que le
+Dictateur avait bien pu sacrifier la satisfaction de faire prisonnier
+tout le corps du général Bosco à l'avantage d'occuper, sans coup férir,
+et de sauver d'un bombardement la ville de Messine.
+
+Cette malheureuse cité n'était plus qu'un vaste désert depuis
+l'évacuation complète du port.
+
+Le 23 et le 24 se passèrent sans encombre. Partout, des soldats allant
+et venant, en troupe ou isolément, sans avoir trop l'air de savoir ce
+qu'ils faisaient ou ce qu'ils voulaient faire. Le 25 au matin, les rues
+désertes retentirent de plusieurs décharges de mousqueterie. Un nombreux
+rassemblement, composé d'au moins trois personnes placées à un kilomètre
+environ l'une de l'autre avait provoqué cet accès belliqueux de la part
+des Napolitains. On voyait, au même instant, les troupes campées à
+Terranova se diriger en profondes colonnes vers la ville. Les deux forts
+Gonzague et San-Salvador avaient levé leurs ponts-levis, fermé leurs
+portes et hissé leurs pavillons. Une multitude de baïonnettes brillaient
+derrière les embrasures aveuglées de canons. Vers une heure, les postes
+du Télégraphe et de la Torre étaient enlevés par Interdonato et le
+général Fabrizzi. Les troupes royales, après une courte résistance,
+s'étaient repliées sur leur vraie ligne de défense, le mont Barracone et
+les hauteurs qui s'y rattachent.
+
+Elles paraissaient disposées à une sérieuse résistance.
+
+A quatre heures de l'après-midi, on vit toutes les hauteurs en face de
+cette ligne de défense occupées par les guérillas d'Interdonato. Le
+pavillon national flottait sur plusieurs points de la montagne.
+
+A cinq heures, une longue fusillade, mais de peu de vivacité, s'engagea
+entre les deux lignes. Elle dura jusqu'au lendemain 26 à deux heures du
+matin environ. Toutes les hauteurs d'où l'on pouvait apercevoir le
+combat, étaient couvertes de spectateurs venant assister en curieux à
+cette petite guerre d'avant-gardes qui leur promettait, pour le
+lendemain, une belle représentation militaire. Aussi, dès quatre heures
+du matin, se hâtaient-ils de revenir à leurs places de la veille; mais,
+quel désenchantement! pas plus de Napolitains que de Garibaldiens. Les
+forts de terre seuls, avec leur air de mauvaise humeur, gardaient leurs
+portes fermées et leurs pavillons hauts. A onze heures, arrivaient dans
+le port de Messine un grand nombre de vapeurs napolitains et de
+transports. L'armée royale commençait son évacuation.
+
+Inderdonato, la veille au soir, avait attaqué sans ordre ou, plutôt,
+malgré des ordres contraires. A la fin on s'était entendu. L'armée
+royale était rentrée en ville pour s'embarquer et les _picchiotti_
+s'étaient couchés.
+
+Comme les Napolitains s'étaient massés autour de la citadelle,
+abandonnant complètement la ville, quelques hommes de la garde civique,
+bien avisés, étaient rentrés en ville et avaient pris immédiatement
+possession des postes.
+
+Le même jour, une proclamation invitait les habitants à réintégrer leurs
+demeures, les assurant qu'un arrangement était conclu et qu'ils
+pouvaient, sans aucun danger, boire, manger, dormir et se promener de
+par la ville avec tous les drapeaux et les vivat possibles.
+
+Cependant, le mouvement s'opéra lentement. On ne paraissait pas avoir
+grande confiance dans la bonne foi de cet armistice. Une seconde
+proclamation, annonçant l'approche de Medici et son entrée dans la ville
+pour le lendemain, eut un peu plus de succès. On vit quelques matelas
+franchir timidement les portes de Messine.
+
+Le 27, au matin, le général Medici, avec sa division, qu'une
+proclamation du Dictateur avait porté, le jour même de la bataille de
+Milazzo, à l'ordre du jour de l'armée, faisait son entrée dans la ville
+et l'on attendait le général Garibaldi dans l'après-midi.
+
+Tout le monde était d'accord, tout le monde s'embrassait. Chacun courait
+par la ville à ses petites affaires. Les soldats napolitains trottaient
+gravement par les rues pour acheter leur macaroni. Leurs officiers
+regardaient et flânaient. Les volontaires ne manquaient pas d'envie d'en
+faire autant et, aussitôt que faire se put, les fusils en faisceaux et
+les sacs à terre, ils s'en furent de leur côté, lorgnant aux balcons,
+clignant de l'oeil aux ruelles et frayant sans rancune avec la
+soldatesque napolitaine dont les figures, épanouies par la certitude
+d'une bataille évitée, respiraient le bonheur de se sentir vivre et de
+reprendre bientôt la route de Naples.
+
+Dans l'après-midi, Garibaldi fit son entrée, aux applaudissements
+frénétiques de tout le monde; quelques drapeaux commencèrent à se
+montrer avec froideur. On semblait, dans la ville, avoir beaucoup de
+peine à s'habituer à l'idée d'être piémontisé à perpétuité et, certes, à
+ce moment, le roi galant homme n'aurait eu qu'une mesquine ovation.
+
+Presque aussitôt entré à Messine, le Dictateur monta en voiture et se
+rendit au Faro, à l'entrée du détroit, en passant par le Ringo, le
+Paradis, la Grotta, etc. Cette course ne fut qu'un immense triomphe, un
+cri de _Viva Garibaldi!_ depuis la sortie de la ville jusqu'à l'extrême
+pointe du Faro; et, cependant, il traversait la malheureuse population
+sur laquelle les souffrances et les privations pesaient depuis quelques
+jours. Quant à _il Re galantuomo_, il n'en fut pas plus question que de
+l'empereur de la Chine, malgré l'air conquérant des officiers piémontais
+qui accompagnaient le Dictateur. Quand celui-ci rentra en ville, à la
+nuit faite, ce fut une course aux flambeaux jusqu'à Messine. Toutes les
+fenêtres, tous les navires, jusqu'au plus petit bateau, s'étaient
+pavoisés et illuminés de feux de couleurs.
+
+Ce dut être un agréable spectacle pour les troupes napolitaines campées
+de l'autre côté du détroit à San-Giovanni, au fort d'Alta-Fiumare, à la
+Torre del Cavallo, etc.
+
+Aussitôt le retour de Garibaldi, deux compagnies de chasseurs des Alpes
+partaient pour le Faro et, comme le général en chef, étaient conduites
+jusqu'à leur poste avec force flambeaux et musique.
+
+La trêve ne fut cependant définitivement signée que le 29. Les
+principaux articles stipulaient:
+
+La remise à Garibaldi des forts situés en dehors de la ville avec leur
+armement;
+
+L'embarquement, sans obstacle, de tout le personnel et le matériel de
+l'armée;
+
+La libre circulation en ville, pour leurs provisions, des soldats ou
+officiers napolitains;
+
+La libre circulation du détroit;
+
+La parfaite égalité, pour les deux pavillons, dans le port de Messine;
+
+Une route, qui traverse le champ de manoeuvres de Terranova, devait
+servir de ligne de démarcation entre les deux partis;
+
+De chaque côté de cette route, deux lignes de factionnaires gardaient
+chaque zone;
+
+De plus, dans le cas où les hostilités recommenceraient entre la
+citadelle, qui restait aux Napolitains, et la ville, la cessation de
+l'armistice devait être dénoncée au moins quarante-huit heures à
+l'avance.
+
+Dès le lendemain 30, Messine semblait se réveiller d'un long cauchemar.
+Les bâtiments de guerre rentraient dans le port. Ceux du commerce les
+suivaient. La flottille de bateaux emboîtait le pas intrépidement; et,
+le soir, sur le quai, dans la strada Ferdinanda, au Corso, tout le monde
+se promenait comme d'habitude à la lueur d'une illumination assez
+mesquine. Les cafés, rouverts par enchantement, regorgeaient de
+consommateurs, Garibaldiens et Napolitains pêle-mêle; et, enfin, sur les
+deux heures chacun rentrait chez soi. Laissons-les dormir.
+
+
+
+
+V
+
+
+Pendant que les Garibaldiens se casernaient de leur mieux et partout où
+ils pouvaient, l'armée royale, entassée vis-à-vis la citadelle, se
+hâtait d'opérer son évacuation. Tous les vapeurs de guerre napolitains
+et les transports se mettaient à la besogne. C'est à Reggio que la plus
+grande partie était transportée. D'autres étaient dirigés sur Scylla et
+la Bagnara. Le général Clary ne voulait se réserver, dans la citadelle,
+que le nombre d'hommes strictement nécessaire pour sa défense. Un mois
+plus tard, à la date du 31 août, il ne restait plus au gouvernement
+royal que trois points dans toute la Sicile: la citadelle de Messine,
+celle d'Augusta et la ville de Syracuse.
+
+Laissons donc cette armée gagner avec enthousiasme la terre ferme, et
+revenons aux Garibaldiens. De grandes mutations avaient eu lieu dans
+l'armée nationale. Les généraux de brigade Cosenz, Medici, Carini et
+Bixio avaient été élevés au grade de majors généraux. Le colonel Ehber
+passait général de brigade. L'armée devait s'appeler désormais armée
+méridionale. Organisée définitivement, elle se composait de quatre
+divisions d'infanterie, d'une brigade d'artillerie et d'une brigade de
+cavalerie. Un appel aux armes avait été fait aussi à la jeunesse
+messinoise qui n'avait pas mis beaucoup plus d'empressement, pour ne pas
+dire moins, que celle de Palerme à s'enrôler sous les couleurs
+piémontaises. Bien plus, beaucoup de Siciliens, de Messinois entre
+autres, déjà incorporés dans l'armée, ne se gênaient pas pour manifester
+tout haut leur répugnance à passer dans les Calabres. Il y eut même, à
+ce sujet, une histoire que l'on peut raconter sans en garantir
+l'authenticité quoiqu'elle soit parfaitement dans les idées de la
+population de Messine. Un général ***, ayant appris qu'un bataillon,
+entre autres, de recrues siciliennes déclarait qu'il ne passerait pas
+sur le continent, avait fait réunir les hommes et leur avait adressé une
+allocution dont voici à peu près le résumé:
+
+«Vous êtes de braves enfants de la patrie. Elle vous est
+reconnaissante, le général Garibaldi aussi et moi de même. Mais voire
+rôle est de défendre la Sicile, le nôtre d'aller en Italie. Par
+conséquent, il n'y a pas d'inconvénient à vous déclarer que ceux d'entre
+vous qui voudront partir volontairement pour partager nos dangers seront
+seuls appelés à ce service. Les autres resteront dans les dépôts.» Ce
+bataillon se composait d'environ 350 hommes. Six se déclarèrent prêts à
+combattre de nouveau pour la liberté et à passer en Calabre. Comme le
+courage de ces six volontaires faisait honte aux autres, ils ne
+trouvèrent rien de mieux que de les huer. Les mauvaises langues
+prétendent que le général, qui n'avait voulu que s'assurer sérieusement
+du plus ou moins de bonne volonté des hommes du bataillon, avait pris
+ses précautions. Tous ces héros, au lieu d'être renvoyés chez eux
+auraient été immédiatement divisés par faibles fractions et incorporés
+dans d'autres bataillons avec lesquels ils durent marcher bon gré mal
+gré. Du reste, une grande preuve de la froideur de cette nation pour le
+métier des armes, c'est la mauvaise humeur générale avec laquelle fut
+accueilli le décret de la conscription, et l'opposition qu'il souleva
+dans toutes les villes et campagnes de la Sicile. Le discours que le
+Dictateur prononça, en faisant ses adieux à Messine, et que l'on
+trouvera plus loin, vient lui-même attester que c'était avec peine que
+la jeunesse endossait le baudrier.
+
+Néanmoins, de Palerme à Messine, ce n'était qu'une suite non
+interrompue de détachements de volontaires accourus de divers points du
+continent; la plupart de ces détachements étaient très-nombreux et
+allaient le plus vite possible rejoindre l'armée méridionale.
+
+Presque tous ces convois arrivaient de Gênes, dirigés par Bertani et
+sous le commandement de leurs officiers particuliers. C'étaient, en
+grande partie, des soldats et des officiers piémontais, lombards,
+toscans et florentins, ainsi que quelques Vénitiens, mais en petite
+quantité. Tous, généralement, étaient assez bien équipés et armés.
+
+Une foule de décrets parurent à Messine dès l'arrivée du Dictateur. Les
+plus importants furent une suite d'arrêts des plus sévères contre tout
+attentat à la vie, aux biens ou à la sûreté individuelle de quelque
+individu que ce fût, y compris tous les employés de l'ancien
+gouvernement, même les sbires. Presque chacune des infractions à ce
+décret était justiciable des conseils de guerre, dont le jugement,
+exécutoire dans les vingt-quatre heures, entraînait la peine capitale.
+Les autres décrets avaient principalement rapport à la garde nationale,
+aux finances et aux fournitures des troupes. Il serait trop long de les
+énumérer.
+
+Dès le lendemain de son arrivée à Messine, le Dictateur, avec la fixité
+d'idées qui lui est particulière, commençait les préparatifs du
+débarquement en Calabre. Pour cela, il fallait non-seulement une base
+d'opérations qui était la Sicile tout entière, mais un point de départ.
+Messine, devenue une ville neutre, bien que la circulation des pavillons
+des deux partis y fût autorisée, ne pouvait convenir. De plus, l'ennemi
+aurait trop facilement su tout ce qui s'y passait. On choisit donc le
+Faro.
+
+Le Faro est un village situé à l'extrémité d'une pointe de sable à
+laquelle il a donné son nom et qui, lorsqu'on arrive à Messine par le
+Nord, se trouve à droite de l'entrée du détroit. Deux étangs d'eau
+salée, communiquant avec la mer par un canal à moitié comblé, occupent
+l'entrée et le centre de cette espèce de presqu'île. Ce sont les Anglais
+qui, lors de leur occupation, ont creusé ce canal pour abriter dans les
+étangs les nombreuses canonnières qu'ils entretenaient le long de la
+côte. A l'extrémité du Faro se trouve un fanal construit au centre d'un
+petit fort carré et casematé. A un kilomètre environ de celui-ci, sur la
+côte du large en dehors du détroit, existe un fort bastionné qui avait
+été abandonné avec armes et bagages par les Napolitains le surlendemain
+de l'affaire de Milazzo. Depuis la tour du Faro jusqu'au village, ce ne
+sont absolument que des sables au milieu desquels s'efforcent de surgir
+quelques touffes de cactus et de figuiers de Barbarie. La population est
+composée presque exclusivement de pilotes du détroit et de pêcheurs
+d'espadons.
+
+Du Faro à Messine, il existait il y a quelques années des batteries et
+des tours casematées, les unes très-anciennes, les autres datant de
+l'occupation anglaise ou même plus modernes; mais tout cela avait fini,
+faute d'entretien, par tomber en ruines, et il n'y existait pas un canon
+au moment où se passaient ces événements. La route stratégique elle-même
+était dans un fort triste état. L'artillerie y fut donc immédiatement
+dirigée, et immédiatement aussi, fut commencé un ensemble de travaux de
+fortifications et de batteries, défensives pour le Faro, et offensives
+pour le détroit.
+
+Chaque jour, plusieurs bataillons s'y rendaient le soir de Messine et le
+lendemain étaient relevés par d'autres. Ils faisaient, pendant douze
+heures de jour, l'office de travailleurs et, pendant la nuit, celui de
+soldats. Car l'ennemi était maître du détroit; ses nombreux vapeurs le
+sillonnaient en tous sens; puis, les côtes de Calabre étant couvertes de
+troupes napolitaines, il paraissait chose bien facile, par une nuit
+obscure, de jeter à terre sur les plages du Faro quelques milliers
+d'hommes.
+
+Le général Garibaldi allait tous les jours inspecter lui-même les
+travaux de ces fortifications passagères et il en profitait pour passer
+en revue les bataillons de garde. Il avait toujours soin d'arriver sur
+les trois heures ou trois heures et demie du matin, c'est-à-dire à
+l'heure où les appels avaient lieu. On y vit s'élever d'abord, comme par
+enchantement, une batterie de huit pièces de trente-deux avec des
+parapets d'une épaisseur moyenne de dix mètres. C'était la plus
+rapprochée du fanal.
+
+Un chemin couvert reliait cette batterie à une deuxième de trois pièces
+de soixante-huit, tirant en barbette. L'espèce de courtine produite par
+le chemin couvert qui reliait ces deux batteries, était armée elle-même
+de plusieurs pièces de vingt-quatre, de caronades et de deux obusiers de
+seize. Puis venait, à l'entrée du village, une troisième batterie; une
+quatrième fut élevée un peu plus tard à l'entrée du canal et une
+cinquième vis-à-vis l'église du Faro. Une grosse tour d'origine
+anglaise, construite près du village, fut armée d'une caronade et d'une
+superbe coulevrine en bronze portant les armoiries des chevaliers de
+Malte. Les plates-formes du fort du fanal reçurent elles-mêmes huit
+pièces de gros calibre. Tout cet ensemble présentait vers le détroit un
+front assez respectable pour ne pas être à dédaigner.
+
+Ces travaux avaient été commencés primitivement sous la direction d'un
+officier français. Mais le général Orsini, ayant quitté le ministère de
+la guerre, vint prendre le commandement en chef de l'artillerie de
+l'armée méridionale et, en cette qualité, celui du Faro. Il n'eut rien
+de plus pressé, naturellement, que de trouver mal tout ce qui avait été
+fait, d'en modifier beaucoup les détails et quelque peu l'ensemble. Il
+eût peut-être mieux fait de laisser les choses aller leur train et de
+tâcher de trouver des soldats aux nombreux officiers d'artillerie,
+sachant tout excepté ce qu'était un canon, qu'il avait amenés de Palerme
+avec lui. Il y avait, en résumé, de quoi mettre trois officiers par
+pièce ou peu s'en faut.
+
+Dès le 10 août, la pacifique presqu'île du Faro s'était métamorphosée en
+camp retranché. Sur la plage, en regard du détroit, s'alignaient trois
+cents ou trois cent cinquante barques de pêche, future flottille de
+débarquement. A leur droite, deux batteries de campagne, trophées de
+Milazzo et de Calatafimi, deux batteries d'obusiers de montagne,
+provenant de la fonderie de canons improvisée à Palerme, et une section
+d'obusiers de seize resplendissaient au soleil, abritées en arrière par
+une forêt de baïonnettes en faisceaux, au milieu desquels se promenaient
+les factionnaires de chaque bataillon. Tout le village n'était lui-même
+qu'une vaste caserne où allaient et venaient constamment des convois de
+vivres et de munitions.
+
+Pendant qu'au Faro tout était aux travaux, au débarquement et à la
+guerre, dans la bonne ville de Messine, qui avait rêvé pour l'avenir le
+calme et la tranquillité, rien n'était plus à la paix.
+
+L'inquiétude recommençait à battre en brèche le courage des habitants,
+et l'appréhension d'un autre bombardement venait de nouveau les empêcher
+de dormir.
+
+En effet, la cour de Naples, en espérant un instant arrêter
+diplomatiquement Garibaldi, avait pu s'imaginer qu'en faisant la part du
+loup elle le rassasierait, et avait projeté l'abandon de la Sicile pour
+conserver le reste du royaume; mais revenue de son erreur, elle
+commençait à s'émouvoir singulièrement de ces préparatifs de
+débarquement et de leur apparence menaçante.
+
+Elle savait que les forces de Garibaldi s'élevaient déjà à plus de vingt
+mille hommes, véritables soldats, sans compter les non-valeurs et les
+inutilités. Des forts de la Torre del Cavallo, elle pouvait faire
+compter les canons de l'aventurier, du brigand auquel, cependant, on
+donnait le nom de général dans toutes les transactions de Palerme, de
+Milazzo et de Messine. Elle s'effraya donc à juste titre. Cet effroi
+gagna naturellement le général Clary, commandant de la citadelle, qui
+après avoir bien cherché, finit par trouver qu'évidemment les environs
+de Messine et, par suite, le Faro devaient être soumis aux termes et
+règlements de l'armistice et qu'en conséquence, l'armée méridionale
+devait aller faire plus loin ses préparatifs d'envahissement; les
+batteries qu'on élevait au Faro étant en fait selon lui des ouvrages
+agressifs contre la libre circulation du détroit et même contre les
+positions napolitaines des côtes de Calabre. C'était une interprétation
+libre et surtout large. Aussi, sa vive réclamation fut-elle réfutée
+encore plus vivement. Il s'en suivit pas mal de pourparlers et pas mal
+de notes échangées. Comme chacun tenait bon de son côté, il arriva ce
+qui arrive presque toujours en pareille circonstance, c'est que, de
+guerre lasse, on en resta là. Les Garibaldiens continuèrent leurs
+préparatifs, et le général Clary conserva l'avantage de pouvoir les
+examiner tout à son aise avec sa longue-vue de l'observatoire de la
+citadelle. Quant aux habitants, ils firent comme le général Clary; ils
+en prirent leur parti.
+
+Bien des moyens furent employés pour réchauffer la tiédeur belliqueuse
+des citadins. Un des plus originaux fut, sans contredit, les harangues
+en plein air renouvelées des Romains d'autrefois. Voilà le Forum, voilà
+la tribune aux harangues, voilà surtout le grand peuple. Mais hélas! le
+Forum est une petite place mesquine et froide, et la tribune aux
+harangues est représentée par des tréteaux de saltimbanque.
+
+Le peuple roi se compose d'une centaine ou deux de particuliers plus ou
+moins hétéroclites, et le grand orateur est un monsieur en vareuse
+rouge. Quelquefois, ce dernier était le _padre_ Gavazzi, cordelier
+défroqué, homme éminemment éloquent, au dire des Siciliens et autres
+Italiens, je veux dire Piémontais. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il
+criait beaucoup. Quelques autres fois, c'était le _padre_ Pantaleone, le
+chapelain de Garibaldi, le cordelier de Calatafimi. Lui aussi ne
+manquait pas d'une certaine éloquence, et, de plus, il prêchait à
+l'ombre des voûtes religieuses. C'était dans la cathédrale que ses
+conférences avaient lieu. Puis, il y eut les manifestations, produit
+exclusivement indigène.
+
+Ben-Saïa, brave homme s'il en fut jamais, qui, dans toutes les
+tentatives révolutionnaires de la Sicile, a fait sa partie, sacrifiant à
+la liberté, son idole, fortune et famille; Ben-Saïa apparaissait sur la
+strada Ferdinanda, brandissant le drapeau national. Immédiatement la
+foule l'entourait, vite une démonstration à la cathédrale! Une musique!
+Celle-ci était vite trouvée. Alors au pas de charge, agitant les
+chapeaux, les mouchoirs, appelant les dames aux balcons, le cortège
+s'ébranlait, faisant la pelote de neige tout le long de la route,
+arrivait comme un torrent à la porte de la cathédrale que le bedeau
+s'empressait d'ouvrir à deux battants. La foule s'y précipitait, comme
+un fleuve débordé, ne s'arrêtant qu'à la balustrade du maître-autel. On
+se hâtait d'allumer tous les lampions et cierges disponibles. Pendant
+ces préparatifs, la cohue s'agitait tumultueusement dans l'église avec
+le va-et-vient d'une mer houleuse et un brouhaha à ne pas s'entendre.
+Puis, éclatait un air de musique, le plus vigoureux possible. Aussitôt
+après, les casquettes, les mouchoirs, les bras, les jambes reprenaient
+leur office aux cris répétés cent cinquante fois de: _Viva la Italia!
+Viva la liberta! Viva Garibaldi! Viva Gavazzi! Viva la liberta! Viva
+Dumas! Viva il Re Galantuomo!_ etc, etc.
+
+Quand on avait ainsi bien crié, et que tout le monde avait la pépie, la
+musique détalait, Ben-Saïa la suivait, la foule emboîtait le pas, on
+faisait le tour par le Corso et insensiblement chacun rentrait chez soi,
+pendant que le bedeau éteignait ses cierges, refermait précipitamment la
+porte de son église, et, de peur d'une deuxième cérémonie analogue à
+celle-ci, se hâtait de mettre la clef sous la porte.
+
+Toutes les manifestations se ressemblaient ou à peu près. Mais elles
+produisaient peu d'effet sur les sentiments belliqueux. Tout le monde, à
+Messine, était, sans contredit, partisan de la liberté et las du
+gouvernement napolitain: on voulait même bien se battre, à la rigueur;
+seulement on tenait à rester chez soi.
+
+Le contact des royaux et des Garibaldiens n'amenait jamais en ville de
+rixes ni de vexations réciproques. Mais des consignes mal comprises
+provoquaient souvent des haro de part et d'autre. Un jour, un canot
+manoeuvré par un ou deux Garibaldiens, louvoyant pour sortir du port,
+s'approchait trop du fort San-Salvador dont un factionnaire, le premier
+venu, lui envoyait un coup de fusil. Naturellement, le bateau se hâtait
+de se mettre hors de portée. Un instant après, un canot du fort
+traversait le port pour venir à quai acheter des provisions. Les
+Garibaldiens, à leur tour, envoyaient aux Napolitains une bordée de
+malédictions et d'injures, et leur montrant une multitude de poings
+vigoureux, disposés à taper, les obligeaient de repartir en toute hâte.
+A la longue, ces taquineries devaient amener et amenèrent des coups de
+fusil.
+
+Vers le 10, arriva un officier napolitain chargé d'une mission spéciale
+pour le Dictateur. Il devait, par tous moyens et toutes promesses,
+tâcher d'obtenir du général l'abandon de ses projets sur le continent.
+C'est à la même époque que le roi Victor-Emmanuel vint aussi mettre sa
+lettre dans la balance. Ni l'un ni l'autre ne purent rien obtenir.
+
+L'officier napolitain s'en retourna, enchanté, dit-on, de l'accueil
+qu'on lui avait fait. Quant au roi Victor-Emmanuel, tout le monde
+connaît la réponse de Garibaldi.
+
+Au 12, les préparatifs avaient pris des proportions gigantesques. De
+leur côté, les Napolitains, sur la côte opposée, prenaient leurs
+mesures, et l'escadre royale avait l'air, sinon l'intention, de vouloir
+faire bonne garde et empêcher tout débarquement. Elle se composait de
+six corvettes et de plusieurs petits avisos, ainsi que de quelques
+canonnières. Ce n'était pas sans une certaine appréhension que beaucoup,
+même des plus déterminés, parmi les officiers de l'armée méridionale,
+envisageaient les projets du Dictateur. Malgré la confiance sans bornes
+qu'on avait en lui et l'espèce de fascination qu'il exerçait sur ses
+troupes, plus d'un, en réfléchissant à l'opération difficile qui allait
+être tentée, se prenait d'une inquiétude que tout semblait justifier.
+
+N'était-ce pas bien osé d'essayer le passage d'un détroit occupé par une
+escadre ennemie, sous le feu croisé de ses bateaux à vapeur et de ses
+forts, sans autres ressources qu'une quantité de barques qui, au moment
+de l'action, seraient encombrées de soldats et dont quatre ou cinq à
+peine portaient de petits pierriers? Sans un seul bâtiment de guerre
+pour protéger le passage, à peine avait-on deux ou trois petits vapeurs
+pour servir de remorque. Si l'on ajoute encore à tant de désavantages et
+de probabilités d'insuccès les obstacles matériels que la violence des
+courants du détroit et la différence de marche des embarcations devaient
+apporter à un ordre régulier de débarquement, la confusion inévitable de
+toute opération militaire nocturne, on avouera qu'à l'idée des entraves
+qui pouvaient retarder et même faire échouer l'entreprise, chacun avait
+le droit de craindre pour le premier acte d'un drame dont le dénoûment
+devait se jouer à Naples.
+
+Quoi qu'il en soit, le général Garibaldi avait commencé, dès le 8, à
+masser ses troupes dans les environs du Faro. Près de quinze mille
+hommes y furent campés; au premier ordre, ils devaient se jeter dans les
+barques et tenter le passage sous la protection des batteries du Faro.
+La flottille se composait de plus de trois cents bateaux halés à sec sur
+la plage les uns contre les autres et les équipages bivouaquaient à côté
+de chaque embarcation. Elle était organisée en plusieurs divisions.
+L'une d'elles était commandée par un ex-lieutenant de vaisseau de la
+marine française, M. de Flotte, ancien représentant du peuple, qui, à
+quelques jours de là, comme Roselino Pilo, devait trouver la mort à la
+tête de son petit bataillon ou, plutôt, de sa compagnie de marins
+français. Ce bataillon n'était pas un des éléments les moins curieux de
+l'armée nationale. Pour servir l'étranger, quelle qu'en fût la cause,
+aucun de ses membres n'avait mis de côté ni oublié les moeurs
+traditionnelles et les allures débrouillardes du troupier français.
+Aussi, appelait-on cette compagnie, le bataillon des _croque-poules_.
+Au milieu de ces sables inhospitaliers, lorsque, généralement, presque
+tout le monde restait sur un appétit féroce, obligé de serrer autant que
+possible les ceinturons et de grignoter de maigres pitances, le
+bataillon des croque-poules menait joyeuse vie et faisait bombance. On y
+mangeait des brochettes d'alouettes, des fricassées de pigeons, voire
+des rôtis de gibier; on s'y procurait même des plats de douceurs. Aussi
+c'était à qui aurait des amis et des connaissances parmi les
+croque-poules; ou y était toujours bien accueilli, et, autour de chaque
+plat où huit hommes se prélassaient, en se serrant on pouvait facilement
+trouver deux ou trois places.
+
+L'artillerie de campagne, avec ses approvisionnements et les attelages,
+était alignée sur la plage, prête à s'embarquer au premier signal sur le
+_City of Aberdeen_, le _Duc de Calabre_, l'_Elba_ et l'_Orégon_. Une
+trentaine de grands bateaux plats, disposés pour transporter les chevaux
+et la cavalerie stationnaient dans le premier étang, où l'embarquement
+devait être plus facile qu'à la plage. De toutes parts, on était sur le
+qui-vive, et on attendait incessamment l'ordre de départ. Ou apercevait
+bien dans le petit golfe, entre la pointe du fort de Pezzo et la Torre
+del Cavallo, les croiseurs royaux; mais leurs mouvements étaient indécis
+et pouvaient, avec les bruits qui commençaient à courir, donner lieu à
+bien des suppositions.
+
+Quelques fusées, lancées par la frégate amirale, attestaient seulement
+la surveillance supposée attentive des côtes du Faro par l'escadre
+napolitaine. Le 9, les préparatifs se continuèrent encore plus
+activement. Mais la nuit s'annonçait sombre et orageuse. Vers les six
+heures du soir, en effet, le ciel se couvrit de gros nuages, les côtés
+de Calabre disparaissaient dans des grains multipliés et le tonnerre
+grondait sourdement sur les hauteurs d'Aspri-Monte. La brise, qui avait
+fraîchi en même temps, rendait la mer tellement clapoteuse dans le
+détroit qu'il était peu probable qu'aucune tentative put être essayée
+avec succès contre la côte italienne. Cependant, à minuit environ, par
+une obscurité des plus intenses, vingt-cinq barques à peu près
+poussaient de terre à tout hasard chargées de volontaires, et
+appareillaient. Elles allaient tenter la fortune d'un premier
+débarquement: si elles réussissaient, c'était un premier succès, un
+jalon, un noyau de volontaires et d'officiers, surtout un chef donné aux
+insurgés de la Calabre.
+
+En trois quarts d'heure, elles traversaient le détroit. Malheureusement,
+l'obscurité et la force des courants ne leur avaient pas permis de
+garder leur ordre de marche. Les unes vinrent faire tête sous les forts
+mêmes de Scylla; d'autres s'échouèrent près de la Torre del Cavallo. Les
+plus heureuses furent sous-ventées et abordèrent à deux ou trois cents
+mètres plus loin que le fort d'Alta-Fiumare sur une belle plage de sable
+où elles purent jeter à terre leurs volontaires.
+
+Deux cents hommes, en tout, débarquèrent. Mais Missori les commande et
+tous sont déterminés. Aussitôt à terre ils s'élancent isolément dans la
+montagne. Le lendemain, ils se retrouveront sur Aspri-Monte où ils ne
+tarderont pas à être rejoints par les bandes calabraises. Presque tous
+les hommes débarqués sont des guides dont Missori est le colonel.
+
+En essayant de rejoindre le Faro, plusieurs embarcations de la flottille
+tombèrent en travers de l'escadre napolitaine qui ne souffla mot et les
+laissa porter sur Messine. L'une d'elles vint même se jeter sur l'avant
+d'un des bâtiments royaux qui pouvait l'anéantir d'un souffle, mais qui
+resta sourd, muet et aveugle. Le lendemain 10, une nouvelle tentative
+eut lieu sous les ordres du commandant de Flotte; on voulait avoir
+quelques nouvelles des volontaires débarqués la nuit précédente. Il
+était quatre heures et demie du matin lorsque son embarcation atteignait
+la côte. Mais à peine l'avant avait-il touché le sable que l'ennemi
+sortant de mille embuscades, vignes, jardins, trous, maisons, ouvre une
+vive fusillade sur lui. Deux Garibaldiens tombent grièvement blessés et
+on est forcé de rétrograder, non sans avoir vigoureusement riposté au
+feu des royaux qui se hâtent à leur tour de s'abriter en laissant
+plusieurs des leurs sur le carreau. Cette petite expédition se composait
+de huit Anglais et huit Français. Dans la nuit du 10 au 11, une autre
+tentative échoue encore. L'escadre napolitaine s'était rapprochée du
+Faro et pesait passivement sur les opérations projetées.
+
+Il y avait alors tantôt au Faro, tantôt à Messine, une signora, la
+comtesse della Torre, jeune et charmante femme, à nature sympathique,
+dont le costume demi-hongrois et la désinvolture gracieuse et militaire
+faisaient rêver bon nombre des blessés ou des malades auxquels elle
+était venue offrir le tribut de ses soins et ses consolations. On en a
+dit beaucoup de bien, on en a dit du mal. Il n'y a pas de chose, quelque
+bonne qu'elle soit, qui ne trouve son détracteur. Enfin, quoi qu'en
+aient dit quelques journaux bien ou mal informés, elle n'en partageait
+pas moins avec une Française, madame de ***, la direction des dames
+charitables, en petit nombre, il est vrai, qui prodiguaient leurs soins
+aux blessés et aux malades dans les hôpitaux.
+
+La journée du 11 se passa à embarquer l'artillerie, les chevaux et les
+hommes. Les vapeurs bondés de troupes, allumaient les feux à sept heures
+du soir. Les compagnies de la flottille étaient parées à sauter dans
+leurs embarcations.
+
+Vienne le signal et tout cela va se mettre en mouvement. Mais, à minuit,
+arrive un ordre contraire et, dans la matinée du 12, toutes les troupes
+commençaient à débarquer.
+
+Vers une heure, dans la nuit, on avait entendu une fusillade très-vive
+et quelques coups de canon près des forts de Scylla et de Pezzo.
+L'escadre napolitaine étant restée silencieuse, c'était donc à terre que
+l'on s'était battu. Étaient-ce les volontaires débarqués ou les
+Calabrais? Le feu cessait vers les deux heures un quart. Il recommençait
+une heure après et durait jusqu'au petit jour. Au même moment, un petit
+bateau, chassé par une corvette napolitaine, venait s'abriter sous les
+feux du Faro, et la corvette, trompée dans sa poursuite, s'arrêtait à
+portée de canon. C'était un habitant de Reggio qui, à ses risques et
+périls, venait annoncer que quelques centaines de Calabrais, réunis dans
+les ravins d'Aspri-Monte, allaient se mettre en marche pour rejoindre
+les volontaires débarqués l'avant-veille et qui, en ce moment,
+occupaient les hauteurs de Solano. Le débarquement des troupes et de
+l'artillerie faisait supposer, naturellement à tout le monde, un
+changement d'intentions de la part du général Garibaldi. Mais, il faut
+l'avouer, ce fut à regret que les volontaires, entassés depuis
+trente-six heures sur les vapeurs, se virent encore une fois jetés sur
+les sables brûlants du Faro sans savoir quand il leur serait enfin donné
+de mettre le pied dans les Calabres.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Trois jours après, une frégate sarde arrivait au Faro, et restant sous
+vapeur, communiquait avec le général Garibaldi. Ensuite elle venait au
+mouillage dans le port de Messine. C'était le _Victor-Emmanuel_. Le même
+soir, un petit aviso partant de Messine touchait aussi au Faro. Ces
+allées et venues excitaient vivement la curiosité générale. Le
+lendemain, on apprenait avec étonnement que le général Garibaldi s'était
+embarqué dans la nuit sur le _Washington_, dont tout le monde ignorait
+la destination; et on lisait une proclamation rédigée à peu près en ces
+termes: «Le général en chef Dictateur, étant obligé de s'absenter
+momentanément, laisse au général Sertori le commandement des forces de
+terre et de mer.» Suivait un ordre du jour de ce dernier donnant à
+l'armée et à la population connaissance de ce décret et ajoutant qu'il
+espérait qu'en l'absence du Dictateur, chacun s'efforcerait de continuer
+à faire son devoir. C'est à cette époque que les troubles de Bronte
+éclatèrent. Plusieurs assassinats et de honteuses scènes de pillage,
+provoqués par les montagnards, obligèrent d'en venir à une répression
+énergique. Le général Bixio fut dirigé sur ce point. Il fit saisir une
+vingtaine des principaux émeutiers qui passèrent immédiatement devant un
+conseil de guerre et furent fusillés séance tenante. Puis il vint à
+Taormini rejoindre le corps de Cosenz et la brigade Ehber.
+
+Pendant que ces événements se passaient au Faro, la ville de Messine,
+métamorphosée en grande caserne, tâchait de faire contre fortune bon
+coeur en rouvrant ses magasins le plus gaiement possible. Tous les
+soirs, les musiques militaires circulaient dans la ville; et la strada
+Ferdinanda, ainsi que le Corso, un peu plus illuminés et embanniérés que
+dans les premiers jours, avaient presque un air d'allégresse.
+
+Les manifestations continuaient, soit dans les églises, soit sur des
+places publiques. Les statues de François II et de son père avaient
+éprouvé le même sort qu'à Palerme. Une fois la nuit arrivée, il n'y
+avait plus guère que des Garibaldiens dans les rues et, par-ci par-là,
+quelques soldats napolitains attardés dans leurs provisions, ou quelques
+officiers dans leurs visites. On organisait activement les nouvelles
+recrues, et chaque jour des promenades militaires avaient lieu avec
+armes et bagages. Quelques-uns des corps campés au Faro avaient reçu
+l'ordre de rentrer en ville.
+
+Cependant la mésintelligence commençait à se mettre pour tout de bon
+entre les lignes de factionnaires opposées sur le champ de manoeuvres de
+Terranova. Presque chaque soir, on s'envoyait des gros mots et des coups
+de fusil.
+
+Mais en ville, une fois le sac à terre et le fusil mis de côté, on
+continuait à vivre à peu près en bonne intelligence.
+
+Les échos d'alentour se réjouissaient aux sons des airs guerriers que
+soufflaient à outrance les musiciens de la citadelle, pour charmer les
+entr'actes des grandes manoeuvres militaires que les soldats du général
+Clary exécutaient journellement sur la plage entre la citadelle et le
+fort San-Salvador. L'artillerie attelée y manoeuvrait grand train, à
+côté des bataillons de chasseurs qui devaient s'estimer heureux qu'on
+leur eût conservé ce petit espace pour se dégourdir les jambes et ne pas
+perdre l'habitude du pas gymnastique.
+
+Quand les parades étaient finies, les guerriers mettant bas la veste,
+endossaient la blouse, et labouraient intrépidement un long chemin
+couvert ou, plutôt, une longue tranchée qui reliait la citadelle à
+San-Salvador.
+
+Le lazaret, qui était resté dans les dépendances de la citadelle, avait
+été converti en hôpital. Mais, si la plus grande partie de cette
+garnison ne demandait pas mieux que de rester tranquille et de goûter
+les délices d'une prison forcée, il y en avait d'autres qui,
+malheureusement, aimaient l'odeur de la poudre et le bruit du fusil, de
+loin bien entendu, à en juger du moins par leur attitude journalière
+aussitôt qu'une affaire un peu sérieuse s'engageait.
+
+Le 13, il y eut presque une bataille en règle vers les dix heures du
+soir. Quelle en fut la cause? Naturellement il est impossible de le
+savoir. Le fait est qu'une vive fusillade partit de la ligne
+napolitaine, leurs vedettes se replièrent sur leurs grand'gardes; les
+grand'gardes sur la citadelle; toujours en tiraillant avec acharnement.
+Puis, une fois à l'abri dans les chemins couverts, de nombreux cris de:
+_Viva il Re!_ retentirent pendant plus d'un quart d'heure. Quant aux
+Garibaldiens, comme il leur était défendu de riposter, aussitôt que
+l'envie de batailler prenait aux guerriers de la citadelle, ils se
+retiraient patiemment dans les ruines qui longeaient leur ligne de
+factionnaires et attendaient que la grêle fût passée. Ce soir-là,
+cependant, l'alerte, en ville, fut des plus vives. Il y avait concert à
+la Flora, dans le jardin public de la strada Ferdinanda; par conséquent,
+il y avait affluence et même une assez grande quantité de dames. Les
+rues étaient illuminées et les boutiques à peu près ouvertes. De
+nombreux volontaires et bourgeois flânaient dans les rues; tout cela
+avait quelque apparence de gaieté, lorsque retentissent tout à coup les
+premiers coups de fusil. Les volontaires dressent l'oreille, les civils
+cherchent au plus vite leurs portes, les femmes se trouvent mal, mais
+suivent leurs maris; les illuminations s'éteignent aux environs des
+débouchés de la citadelle, les boutiques se ferment à grand fracas, puis
+la générale bat, les clairons sonnent l'assemblée. Un quart d'heure de
+ce tohu-bohu s'était à peine écoulé que l'on voyait de fortes colonnes
+se diriger vers la place de la Cathédrale, la place de la municipalité,
+les quais, et occuper tous les points par lesquels les Napolitains
+pouvaient tenter d'entrer en ville. Il faut cependant avouer que, malgré
+la consigne, quelques rageurs ripostaient de temps à autre et
+renvoyaient aux royaux coup de feu pour coup de feu.
+
+Une belle corvette à vapeur anglaise, achetée par le général Garibaldi,
+arrivait sur rade le lendemain, et on procédait immédiatement à son
+armement. Une autre, plus petite, était attendue.
+
+Le 15, autre bataille, mais cette fois-ci, plus sérieuse et en plein
+jour.
+
+On ne sait toujours pourquoi ni comment elle commença. Une fusillade
+s'engagea entre les deux lignes de vedettes. Du reste, tout était à
+l'orage ce jour-là.
+
+Depuis le matin, on suffoquait de chaleur. Des nuages bronzés s'étaient
+accumulés sur les monts Pelore. L'air, chargé d'électricité, rendait les
+plus paisibles d'une humeur massacrante. Positivement l'atmosphère
+sentait la poudre.
+
+Cette fois-ci, les Garibaldiens plus nerveux que d'habitude, prirent en
+mauvaise part les galanteries napolitaines.
+
+Les royaux, habitués à faire ces petites guerres sans danger et peu
+disposés sans doute à se laisser éreinter au nez et à la face de leur
+citadelle, se replièrent d'un seul bond jusqu'aux tentes de campement où
+stationnait la grand'garde, à la limite des glacis de la citadelle.
+
+Là, soutenus par cette grand'garde et par une compagnie qui sortait du
+chemin couvert, ils tinrent un instant pour filer ensuite de plus belle
+et rentrer dans la place et dans les chemins couverts d'où ils
+continuèrent leur feu innocent sur les Garibaldiens qui, déjà, avaient
+cessé le leur. Comme il fallait que la comédie fût complète, le canon
+vint terminer la représentation par une vingtaine de coups tirés on ne
+sait contre quoi ni contre qui. Naturellement, tant tués que blessés, il
+n'y eut personne de mort.
+
+Mais des balles napolitaines étaient arrivées jusqu'à bord des bâtiments
+de guerre sur rade. La chaloupe de la frégate à vapeur, le _Descartes_,
+en ce moment en corvée au bout du quai, près du champ de manoeuvres de
+Terranova, avait été obligée de s'abriter derrière un chaland chargé de
+charbon qu'elle remorquait, puis de l'amarrer en toute hâte à quai et de
+rallier son bord au milieu d'une grêle de biscaïens et de balles dont
+plusieurs traversèrent les bordages de l'embarcation.
+
+Il y eut des plaintes motivées, auxquelles on répondit par des excuses
+et par des explications qui n'en étaient pas. L'orage qui vint à éclater
+et une pluie torrentielle amenèrent la fin des hostilités pour ce
+jour-là.
+
+Le héros de la bataille fut, sans contredit, un maître Aliboron qui
+vint, au milieu de la fusillade et de la mitraillade, faire une fugue
+sur le champ de bataille, secouant ses oreilles et lançant des ruades
+dans toutes les directions. Ce brave animal, dont les élans de gaieté
+défiaient les balles et les biscaïens qui pleuvaient autour de lui,
+après avoir usé sa première ardeur, se mit tranquillement à brouter puis
+à suivre et regarder curieusement les parlementaires qui se succédèrent
+après l'affaire. Mais il s'obstina, malheureusement pour lui, à vouloir
+bivouaquer sur le théâtre de ses lauriers et, dans la nuit, il fut
+victime d'une seconde fusillade qui s'engagea vers les deux heures du
+matin.
+
+Le lendemain, les Napolitains plièrent leurs tentes, démolirent un grand
+bâtiment en planches qui leur servait de magasin, firent rentrer leur
+grand'garde et reculèrent leur ligne de vedettes jusqu'au milieu de
+Terranova, ce qui n'empêcha pas la même comédie de se renouveler
+presque chaque jour avec une mise en scène analogue.
+
+Cependant le temps passait, et à chaque nouveau soleil on se demandait:
+«Mais où est donc le Dictateur?» Mille bruits et mille versions
+circulaient. Le général Garibaldi était allé, disait-on, tout simplement
+à Naples. D'autres le faisaient prendre terre à Salerne avec une armée
+de volontaires piémontais. L'affaire se compliquait. On se mit alors à
+ruminer les faits passés.
+
+Presque toute la marine à vapeur est absente. Qui sait où elle est?
+Personne. On attendait de Palerme deux nouveaux bateaux à vapeur. Où
+sont-ils? Tout le monde l'ignore. Beaucoup de nouveaux corps de
+volontaires avaient été concentrés à Milazzo. Que sont-ils devenus?
+Parbleu! voilà l'histoire: les vapeurs ont embarqué les troupes sans
+tambours ni musiques; ils sont partis de même, ont attendu au large de
+Salerne le navire de Garibaldi et on est débarqué.--Chacun répète en
+ville cette petite historiette et on unit par y croire. Deux jours se
+passent. On attend toujours avec anxiété l'arrivée d'un navire
+quelconque qui va, certainement, apporter des nouvelles officielles du
+débarquement à Salerne et de la marche en avant de l'armée indépendante.
+Espoir déçu! Rien ne paraît et tout le monde de répéter: Anne, ma soeur
+Anne, ne vois-tu rien venir?
+
+Mais voilà bien une autre histoire. Un petit bateau calabrais annonce à
+son de trompe à qui veut l'entendre que l'on est allé jusque dans le
+porte de guerre napolitain de Castellamare, près de Naples, attaquer un
+vaisseau, le _Monarc_, en cours d'armement. Évidemment, pour qui connaît
+le caractère entreprenant et souvent téméraire du Dictateur, ce doit
+être lui qui a tenté le coup de main. Mais on a échoué tout en tuant le
+capitaine; seulement si le navire eût été armé, on l'eût enlevé. Ce qui
+n'empêchait pas que l'on eût été obligé de s'en aller plus vite que l'on
+n'était venu, etc., etc.
+
+Arrive un capitaine de navire de commerce sarde, tombant tout exprès du
+ciel à Messine, qui raconte comme quoi il a vu le général Garibaldi,
+bien vu en personne, à la baie des Orangers, en Sardaigne.--Ce n'est
+donc pas lui qui était à Castellamare ni à Salerne? répète tout le monde
+en choeur.--Mais en voici un autre qui prétend aussi l'avoir vu à
+Cagliari; puis un autre encore qui assure que le général est allé tout
+tranquillement à Palerme.
+
+Un dernier jure, par la barbe de Mahomet, que toutes ces nouvelles sont
+erronées et que lui seul sait la vérité; lui qui arrive de l'île de
+Maddalena, lui qui a vu le Dictateur tranquillement occupé à visiter sa
+maisonnette de Caprera dans l'île du même nom. «Quand il est débarqué,
+ajoute-t-il, tous les habitants l'auraient volontiers porté en triomphe
+jusqu'à son ermitage. Il a eu toutes les peines du monde à éviter cet
+honneur.»
+
+On écoute, la bouche béante; mais, en revanche, on n'y comprend plus
+rien. Le général, tout à la fois à Salerne, à Naples, à Caprera, à la
+baie des Orangers, à Cagliari, à Palerme, c'est de la magie; les plus
+forts y perdent leur latin, et on renonce, jusqu'à nouvel ordre, à
+expliquer ce rébus dont l'arrivée seule du Dictateur pourra donner la
+clef.
+
+Voilà, en effet, qu'un beau matin un vapeur anglais, le _Prince Noir_,
+arrive à Messine. Du plus loin qu'on l'aperçoit, on reconnaît sur son
+pont les uniformes garibaldiens. Le navire entre bientôt dans le port et
+vient mouiller près du fort San-Salvador. Le général Garibaldi, le
+général Türr, le colonel Vecchi, le colonel Bordone, etc., sont à bord.
+Le Dictateur débarque aussitôt, et se rend de suite à bord du _Queen of
+England_, sa nouvelle corvette, puis, de là à terre où il est reçu,
+comme toujours, aux acclamations de tout le monde.
+
+Maintenant, voici les faits dans toute leur vérité: le général était
+allé effectivement à la baie des Orangers, à la Maddalena, à Caprera, à
+Cagliari, à Palerme, et à Milazzo.
+
+Sur le point d'entrer sérieusement en campagne et en présence des forces
+accumulées par le gouvernement napolitain dans les Calabres, le
+Dictateur voulait, avant de se lancer dans les hasards de la seconde
+période de cette guerre, réunir tous ses moyens d'action; or depuis
+quelque temps il attendait des renforts qui n'arrivaient pas et qui,
+malgré les promesses de Bertani, paraissaient vouloir rester en route;
+il savait cependant que plusieurs convois avaient quitté Gênes et
+quelques autres points du littoral piémontais, et devaient se réunir en
+Sardaigne pour opérer tous ensemble leur débarquement au port de Sicile
+qui leur serait indiqué.
+
+De longs jours s'étaient passés, et rien n'annonçait leur arrivée. Le
+Dictateur paraissait inquiet et préoccupé: il avait été prévenu sans
+doute par des dépêches de Turin qu'il se tramait quelque chose comme
+d'enlever ces renforts à l'armée méridionale et les envoyer opérer pour
+leur propre compte un débarquement sur les plages romaines. Ce projet
+insensé, conçu par je ne sais qui, existait réellement, et c'était juste
+ce qu'il fallait pour porter à la cause italienne un coup mortel. Cette
+tentative, sans avoir aucune espèce de chance de réussite, perdait
+certainement à tout jamais le parti que représentaient le Dictateur et
+son armée. En face d'événements qui pouvaient tout compromettre,
+Garibaldi se hâta de gagner la baie des Orangers en Sardaigne, point de
+rendez-vous des nouveaux volontaires. Que se passa-t-il? on n'en sait
+rien au juste. Ce qu'il y a de positif, c'est que le général Garibaldi
+les harangua et les fit rembarquer immédiatement pour Cagliari d'où ils
+purent être dirigés en toute hâte sur Palerme et Milazzo. Ces nouveaux
+renforts s'élevaient à près de six mille hommes: c'étaient des troupes
+tout organisées, il n'y avait qu'à les aligner sur un champ de bataille.
+
+De la baie des Orangers, le général Garibaldi se dirigea sur l'île de la
+Madeleine, dans les Bouches de Bonifacio, dont il était peu éloigné: il
+n'avait pas voulu venir aussi près de son ermitage de Caprera sans
+revoir ces lieux qui lui rappelaient tant de souvenirs d'affection et
+tant de soucis, de projets et d'inquiétudes. En quelques heures à peine
+il arrivait avec le _Washington_ au mouillage de la Madeleine en passant
+par le canal de l'Ours. C'est un des plus ravissants sites que l'on
+puisse voir, malgré sa sauvagerie et son aridité.
+
+A peine l'arrivée du Dictateur fut-elle connue que la ville entière se
+précipita au-devant de lui, on l'eût en effet volontiers porté en
+triomphe jusqu'à sa petite maisonnette.
+
+Il ne sera peut-être pas indifférent de donner quelques détails sur
+l'habitation de Garibaldi. Que l'on se figure une petite maison carrée,
+élevée seulement d'un rez-de-chaussée avec trois fenêtres sur chaque
+côté, une varanda sur la façade et un petit sémaphore rond sur la
+terrasse, dans lequel on peut à peine se tenir debout. A gauche, en
+regardant la maison, deux baraques de bois, dont l'une sert de cuisine
+et que le général habitait pendant que l'on construisait, comme il le
+disait, son château. Derrière ces deux baraques, un four. Devant la
+maison, un enclos en pierres sèches fermant un jardin dans lequel
+poussent à grand'peine cinq ou six figuiers étiques, quelques courges et
+de maigres légumes qui ont l'air tout étonné d'avoir pu percer la couche
+de cailloux au travers desquels ils se sont frayé passage. Puis des
+lichens, des bruyères odorantes et quelques fleurs sauvages aux parfums
+balsamiques. L'intérieur de la maison se divise en trois ou quatre
+pièces habitables; deux, les seules occupées, sont à peine meublées.
+L'une, la salle à manger, possède une chaise; l'autre est la chambre à
+coucher, sous laquelle se trouve la citerne: elle est par ce fait fort
+malsaine; cependant le général n'a jamais voulu en habiter d'autre. Dans
+cette dernière se trouve un lit en fer sans rideaux, une vieille table
+vermoulue, deux chaises sans dossiers et une ancienne armoire. Chacun de
+ces meubles est un souvenir de sa mère et de sa femme, morte à la tâche
+en partageant ses fatigues dans la campagne de Rome. Il y a aussi,
+appendu au mur, un médaillon contenant des cheveux de cette compagne
+dévouée, un portrait d'elle, un autre de Vecchi, son aide de camp et son
+ami, l'historien de l'Italie opprimée qui deviendra plus tard
+l'historien de l'Italie affranchie, et qui, quoique fort riche, partage
+depuis longtemps les fatigues du général; ses deux fils sont officiers
+dans la marine piémontaise. Quant au restant des appartements, peu
+nombreux, ils servent de débarras et leurs fenêtres sont veuves de
+presque toutes leurs vitres. On comprend, en voyant cette habitation,
+qu'elle est souvent solitaire et privée de ses propriétaires.
+
+Mais ce qu'il y a de splendide, c'est la vue dont on jouit de quelque
+point que ce soit de la propriété. Dans le Nord, la ville de la
+Maddalena, et les hauteurs couvertes de fortifications qui sont en
+arrière, les Bouches de Bonifacio, les côtes de Corse; dans l'Est, la
+mer, l'entrée des Bouches, le feu de Razzoli; dans le Sud, les hautes
+montagnes de la Sardaigne sur un des contre-forts desquelles apparaît,
+se découpant en silhouette sur le ciel, l'ours gigantesque formé par un
+éboulement de rochers et qui a donné son nom au canal qui communique du
+port de la Maddalena avec la haute mer; dans l'Ouest, encore la
+Sardaigne, des collines couvertes de pins et de campagnes toujours
+vertes aux reflets irisés. Il y a de quoi contenter l'amateur de points
+de vue le plus difficile.
+
+Garibaldi parut éprouver un grand bonheur à faire visiter son maigre
+manoir à ses compagnons d'armes. Malgré lui, il montra que les
+propriétaires sont les mêmes partout. Après quelques heures données à
+ses souvenirs, il repartait en donnant une vigoureuse poignée de main au
+vieux pâtre et fermier tout à la fois qui sert de garde général à son
+domaine. Une particularité curieuse et qui étonna singulièrement ceux
+qui n'avaient pas été initiés à la vie intime du Dictateur à Caprera fut
+de voir accourir au-devant de lui, aussitôt qu'il parut aux confins de
+son territoire, une petite vache qui vint recevoir ses caresses avec les
+démonstrations de la joie la plus vive, mais en regardant fortement de
+travers et avec méfiance ceux qui accompagnaient le général; elle avait
+évidemment aussi envie de leur donner des coups de corne qu'elle était
+contente de caresser son maître. Cet animal, qu'il avait élevé lui-même
+et nommé Brunettina, obéit à sa voix comme le chien le plus soumis
+obéirait à son maître. Dans la vie d'un homme comme Garibaldi, le plus
+petit détail devient intéressant.
+
+En quittant Caprera, Garibaldi se dirigea sur Cagliari pour hâter le
+départ de ses transports et, de là, sur Palerme, où il ne resta que
+quelques heures; il fit route ensuite sur Milazzo. Le vapeur anglais le
+_Prince Noir_ en partait en ce moment pour Messine, et le général fit
+demander pour lui et sa suite un passage qui lui fut accordé avec
+empressement.
+
+Quant à l'affaire du _Monarc_, il va s'en dire que Garibaldi y était
+tout à fait étranger et que ce coup de main, aussi mal conçu que
+maladroitement dirigé, avait été tenté non-seulement sans son
+consentement, mais même contre ses ordres. Certes ceux qui se jetaient,
+tête baissée, dans une entreprise aussi téméraire montraient un courage
+digne d'un meilleur succès, mais dans des opérations de ce genre, il
+faut surtout une direction intelligente et une expérience à toute
+épreuve. Cette tentative avortée et qui, de part et d'autre, coûta la
+vie à plusieurs officiers, fut généralement mal vue et hautement
+désapprouvée.
+
+La première visite du Dictateur à son retour fut pour le Faro, d'où
+chaque jour et presque chaque nuit on réussissait à jeter de faibles
+détachements de volontaires sur les côtes de Calabre. Les travaux de
+fortification avaient été entièrement terminés et presque toute
+l'escadre dont pouvait disposer le général s'y trouvait alors réunie,
+elle se composait de:
+
+Le _Tukery_ (ancien _Véloce_) armé, portant 800 hommes.
+Le _Washington_ -- 800 --
+L'_Orégon (Belzunce)_ -- 300 --
+Le _Calabria (Duc de Calabre)_ -- 200 --
+L'_Elba_ -- 200 --
+Le _City of Aberdeen_ -- 1,200 --
+Le _Torino_ -- 1,500 --
+Le _Ferret_, armé -- 200 --
+L'_Anita (Queen of England)_ armé -- 1,800 --
+L'_Indipendente_, armé -- 1,700 --
+_Un autre_ (nom inconnu) armé -- 800 --
+plus, environ 250 bateaux de flottille, dont 20 ou 30 armés de pierriers
+ou de petits obusiers de 4.
+
+C'était donc un total d'à peu près 10,000 hommes sans compter ceux de la
+flottille, que l'on pouvait débarquer en un seul voyage sur la terre
+ferme. Quant à la cavalerie et à l'artillerie, elles étaient, comme il a
+été dit plus haut, destinées à être embarquées sur des bateaux disposés
+_ad hoc_ et où les précautions les plus grandes étaient prises pour que
+le débarquement pût s'opérer d'une manière prompte et facile en face de
+l'ennemi.
+
+Les Napolitains avaient, pendant l'absence du général, évacué les
+citadelles d'Augusta et de Syracuse. Leurs garnisons avaient été
+rejoindre en Calabre les armées de Palerme, de Milazzo et de Messine.
+Chaque soir, de la côte sicilienne on apercevait de l'autre côté du
+détroit les feux allumés dans la montagne par les volontaires et les
+insurgés de la Calabre. On en avait, du reste, journellement quelques
+nouvelles, tantôt par des Calabrais, d'autres fois par des volontaires
+expédiés par Missori. Ils avaient eu plusieurs engagements avec les
+Napolitains, et avaient eu deux hommes tués et deux blessés. Ils leur
+avaient aussi fait éprouver quelques pertes et leur avaient pris
+plusieurs hommes. Ils restèrent douze jours dans les montagnes et
+comptaient parmi eux Mario Alberto, le mari de la célèbre miss White et
+le colonel Massolino, commandant en second. Presque chaque nuit, dans la
+ville, des déserteurs trouvaient moyen de passer aux Garibaldiens, les
+généraux de l'armée royale estimaient eux-mêmes à plus de dix mille le
+nombre des désertions depuis le commencement de la guerre.
+
+Les deux ou trois jours qui suivirent le retour du général Garibaldi
+virent arriver dans le port même de Messine plusieurs vapeurs chargés de
+volontaires; en passant à côté du fort San-Salvador, il y avait souvent
+échange de paroles peu amicales entre les soldats napolitains et les
+casaques rouges.
+
+Plus que jamais tout fut au débarquement, on recommença à masser les
+troupes au Faro. A quelque prix que ce fût on enrôlait des matelots
+partout où l'on en trouvait.
+
+Les deux frégates sardes mouillées dans le port ainsi que la frégate
+anglaise eurent de nombreux déserteurs, au grand mécontentement de leurs
+commandants.
+
+Presque chaque jour il y avait des coups de canon échangés du Faro,
+soit avec les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare ou de la Torre del Cavallo,
+soit avec l'escadre qui paraissait vouloir prendre une part plus active
+à la défense des côtes de Calabre; mais ce feu à longue portée avait un
+résultat à peu près nul; les boulets napolitains tombaient à moitié
+distance et quelques-uns seulement de ceux du Faro venaient en mourant
+atteindre de temps à autre leur but. Le 15 août, il y eut aussi une vive
+alerte. Le _Descartes_, frégate à vapeur française, ayant, à huit heures
+du matin, fait une salve pour la fête de l'Empereur, on crut au Faro à
+un bombardement par la citadelle. La même panique se produisit en ville.
+Aux deux ou trois premiers coups, tous les habitants se précipitèrent
+aux portes et aux fenêtres pour étudier avec anxiété l'explosion des
+projectiles. Toutes les troupes se prirent à courir aux armes.
+Heureusement quelques personnes mieux avisées, après avoir compté vingt
+et un coups, jugèrent que ce devait être un salut et tranquillisèrent la
+foule à laquelle d'ailleurs les nouvelles arrivant du quai rendirent
+immédiatement sa quiétude du matin. Les bâtiments de guerre étrangers
+sur rade s'empressèrent aussi, eux, de fêter par des salves et en se
+pavoisant la fête du souverain français. Les Napolitains seuls, forts et
+bâtiments de guerre, s'abstinrent de toute politesse. C'était au moins
+une inconvenance.
+
+Dans le port de Messine on s'occupait activement de l'armement du
+_Queen of England_, baptisé l'_Anita_ en l'honneur de la femme de
+Garibaldi, ainsi que de celui d'un autre vapeur à grande vitesse et à
+aube, nouvellement acheté aux Anglais. L'escadre napolitaine paraissait
+inquiète et l'amiral qui la commandait avait demandé des renforts
+immédiats à Naples, n'ayant pas, disait-il, et cela était vrai, un seul
+bâtiment à opposer à l'_Anita_, qui devait porter vingt-deux canons
+Amstrong, mais qui, de fait, n'était qu'un grand bateau à hélice fort
+cassé et dont l'échantillon eût permis difficilement la moitié de cette
+artillerie.
+
+Un nombreux convoi d'armes, débarqué en ce moment à Messine, ainsi que
+celles apportées par Alexandre Dumas, permirent d'armer avec des
+carabines de précision plusieurs bataillons de chasseurs qui jusque-là
+avaient conservé le fusil de munition.
+
+Le 18 août, arrivaient encore plusieurs transports chargés de
+volontaires piémontais et toscans. Toutes ces troupes, aussitôt
+débarquées, étaient acheminées sur le Faro où l'armée nationale était
+concentrée. On apprenait aussi que la brigade Ehber et celle de Bixio
+marchaient sur Messine et devaient être déjà à Taormini et même plus
+près. Mais rien n'avait transpiré des projets du général Garibaldi.
+Toute l'escadre, moins trois ou quatre vapeurs, était mouillée sous les
+batteries du Faro. On supposait les absents en mission vers Palerme ou
+Milazzo.
+
+Le 17 au soir, le général Türr avait accompagné Garibaldi dans une
+reconnaissance sur la route de Taormini. Le 18, tout le monde, excepté
+les intimes, croyait Garibaldi au Faro, lorsque le 20, au matin, le
+_Béarn_, paquebot des messageries impériales, arrive du Levant eu
+relâche à Messine et annonce qu'il a aperçu en entrant dans le détroit,
+à quelques milles dans le Sud de Reggio, deux navires dont l'un est à la
+côte, et qui viennent de débarquer une grande quantité de soldats
+paraissant Garibaldiens. Il ajoutait qu'au moment de son passage,
+l'escadre napolitaine s'approchait du lieu du débarquement et que deux
+corvettes avaient immédiatement ouvert leur feu contre les troupes
+débarquées et sur le bâtiment échoué. Le point qu'il désignait pour
+théâtre de cet événement était la Torre delle Armi, au-dessous du
+village de Mileto.
+
+Grande rumeur dès lors, et bientôt le débarquement officiel de l'armée
+nationale est annoncé par une proclamation. Le soir, la ville est
+brillamment illuminée et l'on attend avec une vive impatience les
+détails qui ne manqueront pas d'arriver le lendemain.
+
+Voici ce qui s'était passé.
+
+Depuis quelques jours, les brigades Bixio et Ehber ne faisaient que
+marches et contre-marches. Ces brigades avaient accaparé plusieurs
+grands bateaux sur lesquels avaient même eu lieu quelques préparatifs
+d'embarquement. Dès le 17, la brigade de Bixio était à Giardini, et
+celle de Türr à Taormini.
+
+Le 17, dans l'après-midi, deux bateaux à vapeur, le _Franklin_ et le
+_Torino_, viennent mouiller à Taormini. Le _Franklin_, plus près de
+terre et le _Torino_ plus au large. L'embarquement de la brigade du
+général Türr commença immédiatement. A cinq heures environ, l'opération
+était terminée et les deux vapeurs faisaient route de conserve pour
+Giardini.
+
+Le 18, au matin, on commençait l'embarquement de la brigade Bixio. Vers
+une heure, le général Garibaldi arrivait et pressait activement le
+départ. A huit heures du soir, il était terminé. Les deux capitaines des
+bâtiments avaient dû être provisoirement relevés de leurs commandements.
+Garibaldi prit celui du _Franklin_, et Bixio celui du _Torino_. On
+appareilla vers les onze heures du soir. Le 19, au petit jour, on était
+sur la côte de Calabre à la Torre delle Armi, près de Mileto, village
+situé au sommet d'un mamelon.
+
+Une magnifique plage de sable, où la mer brise à peine, s'étend au loin
+avec complaisance, offrant toutes facilités au débarquement. Sur la
+droite, à l'extrémité de la plage, on distingue une église et un peu en
+arrière, à moitié côte, le télégraphe. Les deux navires ont le cap à
+terre. Vis-à-vis d'eux, on aperçoit la route royale qui longe la côte et
+une belle magnanerie dont les plantations vont en s'élevant par étages.
+L'habitation est au sommet du premier plateau derrière lequel s'élèvent
+en amphithéâtre une foule de points culminants étages les uns au-dessus
+des autres.
+
+De Napolitains, pas de traces. Seulement on distingue, à douze milles
+environ dans le Nord, les fumées de leur escadre. Le _Torino_ marche
+toujours à grande vitesse et s'échoue; mais le fond est de vase molle
+et le navire reste horizontal. Le _Franklin_ arrive presque aussitôt; il
+stoppe à temps et évite le sort du _Torino_. Immédiatement le
+débarquement commence sans autre ressource que les embarcations des deux
+navires. Cependant il s'opéra avec une telle activité, chacun y apporta
+tant de bonne volonté que, trois heures après, tous les volontaires se
+trouvaient à terre et les deux brigades étaient organisées et mises en
+mouvement.
+
+A l'instant où elles venaient de prendre position sur les premières
+hauteurs en arrière de la plage, tandis que le quartier général
+s'établissait dans l'habitation de la magnanerie, on vint prévenir le
+Dictateur que l'escadre napolitaine se dirigeait à toute vapeur vers le
+lieu du débarquement. Ordre fut donné de suite au _Franklin_, qui
+essayait de renflouer le _Torino_ de l'abandonner et d'appareiller à
+l'instant pour Messine en faisant fausse route. Quant à l'équipage du
+_Torino_, il reçut l'ordre d'évacuer le navire. Dans ce moment, une
+corvette napolitaine, arrivée à portée, commençait à tirer. On voulut
+mettre le feu au bâtiment; mais ce fut en vain. Les matelots, qui, à ce
+qu'il paraît, n'étaient pas payés pour se faire tuer, refusèrent
+obstinément d'armer une embarcation pour retourner à bord. La seconde
+corvette, aussitôt à portée, ouvrit également son feu, non-seulement sur
+le _Torino_, mais encore et surtout sur les colonnes de Garibaldiens
+qu'elle apercevait à terre. L'ordre fut alors donné aux troupes de
+descendre dans le ravin derrière les hauteurs sur lesquelles elles
+étaient campées. Comme on n'avait pas d'artillerie pour répondre au feu
+de l'escadre, il n'y avait pas d'autre parti à prendre.
+
+Pendant plus d'une heure, les corvettes continuèrent leur canonnade.
+C'est en ce moment que passa le _Béarn_.
+
+Une autre corvette napolitaine, restée en arrière, se détacha
+immédiatement pour lui courir sus. Mais, quand elle eut reconnu, en
+s'approchant, l'énormité de ce transatlantique et surtout le pavillon
+français, elle se hâta de rejoindre ses conserves.
+
+Bientôt, les corvettes napolitaines arment des embarcations et les
+envoient à bord du _Torino_. Des amarres sont établies et les corvettes
+essayent aussi, mais en vain, de le désensabler. Ne pouvant y réussir,
+pas plus que le _Franklin_, elles finissent par le piller et y mettre le
+feu.
+
+L'armée passa cette première nuit dans un _fiumare_, à un mille et demi
+environ du lieu du débarquement. Quelques volontaires calabrais,
+accourus incontinent, assurèrent au général Garibaldi qu'il n'y avait,
+dans les environs, aucune troupe royale. Cependant, on s'éclaira avec
+soin et on fit bonne garde.
+
+Les deux brigades trouvèrent peu de ressources en approvisionnements. Le
+20, à deux heures du matin, on se mettait en route, marchant en colonnes
+et par sections. La division d'avant-garde se composait du
+demi-bataillon de droite des chasseurs génois commandés par Menotti;
+puis venait la première brigade commandée par Bixio, à la tête de
+laquelle marchait Garibaldi, la brigade Ehber et enfin le deuxième
+bataillon de chasseurs génois qui servait d'arrière-garde. Le
+demi-bataillon de gauche de Menotti était déployé en éclaireurs sur le
+flanc droit de la colonne. Quoiqu'il fit une chaleur atroce, on marchait
+gaiement et en chantant comme s'il s'agissait simplement d'un changement
+de garnison. De toutes parts les habitants accouraient, saluant la
+colonne de mille vivat. On marcha ainsi jusqu'à sept heures du matin, et
+on prit un moment de repos dans un endroit où la route se dissimule
+entre deux collines. A onze heures et demie, on arrivait au petit
+village de San-Lazaro où l'on s'arrêta pour se reposer jusqu'à la nuit
+tombante. Des grand'gardes avaient été placées assez loin en avant du
+village, et les volontaires avaient reçu l'ordre de ne pas s'éloigner un
+instant de leurs faisceaux. A sept heures du soir, la petite armée
+quittait San-Lazaro, se dirigeant directement sur Reggio. A minuit, on
+faisait halte, et le général Garibaldi, ayant réuni les généraux et les
+officiers supérieurs, prenait ses dispositions d'attaque. Il fut décidé
+qu'on changerait de route, et qu'on prendrait à travers champs vers la
+montagne. A trois heures du matin, on descendit sur les faubourgs de
+Reggio, et à trois heures et demie, la fusillade s'engageait avec
+quelques compagnies napolitaines postées sur la route, qui furent
+rapidement mises en déroute par deux bataillons garibaldiens et faites
+presque entièrement prisonnières. Le bataillon de chasseurs génois de
+Menotti se précipita au pas de course dans les rues du faubourg, appuyé
+par la première brigade. En un instant, le bataillon napolitain qui
+l'occupe, quoique embusqué dans les maisons, les vignes et les jardins,
+est refoulé vers la ville où il se hâte de se réfugier. Les Garibaldiens
+y entrent pêle-mêle avec lui. Vers midi, le fort de la Marine, situé au
+bord de la mer et armé de seize pièces de canon de gros calibre, ouvrait
+ses portes, baissait son pont-levis et se rendait avec armes et bagages
+sans brûler une amorce.
+
+Ce fort n'était, à proprement parler, qu'une batterie dirigée contre la
+mer, mais fermée à la gorge par une muraille bien crénelée, percée de
+plusieurs embrasures armées d'obusiers et de pièces de 12. Le général
+Garibaldi s'y reposa quelques instants, puis, se mettant à la tête de la
+deuxième brigade, il fit un mouvement de flanc pour tourner les hauteurs
+du château. Le général Bixio venait d'être blessé légèrement au bras
+gauche, il avait eu son cheval tué sous lui et son revolver cassé à sa
+ceinture par une balle.
+
+Pendant que le général Garibaldi opérait son mouvement tournant, la
+première brigade se ralliait au fort de la Marine pour commencer
+l'attaque de la ville.
+
+Le château de Reggio, situé au sommet du mamelon sur lequel la ville
+s'élève en amphithéâtre, envoyait des volées de canon dans toutes les
+directions et partout où il pensait pouvoir atteindre les assaillants.
+La place fut bientôt attaquée par trois points à la fois: la grande rue,
+les hauteurs en arrière du château et les quais. C'est surtout dans la
+grande rue que le combat fut le plus vif. Massés sur la place du Dôme,
+appuyés par une batterie d'artillerie et ayant sur leur droite une
+petite rue fortement barricadée et conduisant au château, les
+Napolitains, en bataille sur la place, embusqués sur le perron de la
+cathédrale et aux fenêtres, s'apprêtaient à faire une vigoureuse
+résistance. Ils avaient une grande confiance dans leur position, pensant
+qu'ils ne pouvaient être attaqués que de front et avec un grand
+désavantage.
+
+Le combat se prolongea effectivement sur ce point jusque vers le soir;
+mais enfin, vigoureusement abordées à la baïonnette, les troupes royales
+durent battre en retraite et en désordre sur le château, abandonnant six
+des huit pièces qui étaient en batterie sur la place.
+
+Vers les dix heures du soir, le bataillon de Menotti attaquait de front
+une forte barricade barrant le passage qui conduit de la grande rue au
+château, à deux cents mètres tout au plus de celui-ci et sous un feu
+plongeant des plus dangereux. Le combat fut long; mais, intrépidement
+entraînés par Menotti, les chasseurs génois finissent par se précipiter
+à la baïonnette sur la barricade dont ils s'emparent vers les trois
+heures du matin, et dans laquelle ils s'établissent pendant que les
+royaux se replient pas à pas vers le château sans ralentir leur feu. La
+ville était donc au pouvoir de l'armée nationale. Le reste de la nuit,
+les canonniers du château continuèrent à envoyer, de ci de là, quelques
+paquets de mitraille et quelques boulets, mais sans résultat.
+
+Le matin, de bonne heure, l'armée nationale, décidée à en finir,
+commença ses dispositions d'attaque contre le château. Il n'en fallut
+pas davantage pour déterminer le général Vial à proposer l'évacuation.
+Cette offre fut acceptée immédiatement. C'était le 21, au matin, que se
+passaient ces événements.
+
+La capitulation fut bientôt convenue et signée. La garnison remettait le
+château et tout son matériel: artillerie, armes, approvisionnements et
+munitions, au général Garibaldi. Les troupes royales, avec armes et
+bagages, mais sans munitions, devaient descendre sur le quai qui leur
+était réservé jusqu'à leur départ. Aussitôt convenu aussitôt fait, et
+immédiatement les Napolitains gagnèrent l'emplacement où ils devaient
+attendre leur embarquement, pendant que l'armée nationale, pressée de
+marcher en avant, commençait son mouvement sur San-Giovanni où,
+disait-on, deux divisions l'attendaient dans des positions formidables
+et fortifiées de longue date.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Pendant que Garibaldi attaquait Reggio, le canon grondait partout dans
+le détroit; les batteries du Faro échangeaient des boulets avec un ou
+deux navires de l'escadre napolitaine, ainsi qu'avec les forts de Pezzo,
+de la Torre del Cavallo et d'Alta-Fiumare, à propos d'un débarquement
+qui avait lieu près de la Bagnara.
+
+Dans la matinée du 21, de très-bonne heure, le général Cosenz était
+descendu en Calabre, près de Scylla, avec une brigade composée de douze
+cents hommes environ, un bataillon de chasseurs génois et le bataillon
+français commandé par de Flotte.
+
+C'est à l'entrée d'un grand _fiumare_, près d'un petit village, entre
+Scylla et la Bagnara, que les troupes furent mises à terre. Le bataillon
+français, débarqué un des premiers, repoussa les quelques troupes
+napolitaines expédiées de la Bagnara, et bientôt toute la colonne prit
+la route de Solano, village situé dans la montagne, à cinq heures de
+marche environ du lieu de débarquement. Elle fut aussitôt assaillie de
+toutes parts par les royaux, qui occupaient les hauteurs et s'étaient
+retranchés dans une petite maison blanche où l'on avait établi un
+avant-poste. Le bataillon français fut envoyé par le général Cosenz pour
+en débusquer les Napolitains et s'emparer de la hauteur. Ce coup de
+main, hardiment exécuté, eut un plein succès. Malheureusement le
+commandant de Flotte fut tué roide d'une balle dans la tête à l'instant
+où, après avoir blessé deux officiers napolitains, il en faisait
+prisonnier un troisième.
+
+Les soldats vengèrent terriblement leur chef, auquel le général
+Garibaldi fit rendre le surlendemain les honneurs militaires dans
+l'église de Solano. C'est sous une des dalles du choeur que les restes
+de de Flotte sont déposés et, par ordre du Dictateur, on doit y élever
+un monument.
+
+Le bataillon français et son commandant furent mis à l'ordre de l'armée,
+et le capitaine Pogam en prit provisoirement le commandement.
+
+La brigade de Cosenz, aussitôt les Napolitains repoussés, continua son
+mouvement en laissant Solano sur la gauche, et gagna les hauteurs pour
+arriver au-dessus de San-Giovanni, tournant ainsi complètement les
+positions napolitaines qui ne devaient pas tarder à être attaquées de
+front par le général Garibaldi.
+
+Le 22 au matin, pendant que ce mouvement s'exécutait, un singulier
+événement se passait au Faro. Une grande frégate napolitaine à hélice,
+de soixante canons, entrait dans le détroit et venait reconnaître, à
+petite distance, les batteries du Faro avec lesquelles elle engageait
+une violente canonnade qui dura plus d'une demi-heure. Quelques instants
+après, un vapeur à hélice français, rangeant les côtes de Calabre, se
+présentait aussi à l'entrée du détroit et était reçu à coups de canon
+par le Faro. Ce ne fut qu'au dix-huitième coup que les canonniers
+reconnurent leur erreur et cessèrent le feu. Le lendemain 23, au matin,
+le _Prony_ arrivait sur rade de Messine, et une demande de satisfaction
+était envoyée au commandant en chef de Messine. A midi, le _Descartes_
+appareillait avec le _Prony_ pour aller mouiller sous le Faro et être
+prêt à agir si pareil événement se renouvelait.
+
+Mais le général Türr, commandant le Faro, s'était hâté de répondre à la
+réclamation de notre consul à Messine, M. Boulard, et de lui transmettre
+ses profonds regrets pour l'erreur qui avait eu lieu bien
+involontairement. Au milieu du feu et sans longue vue, on n'avait pu
+distinguer le pavillon français, car celui des Napolitains, même à
+petite distance, permet à peine d'apercevoir les armoiries jaunes
+frappées sur le blanc du pavillon; en outre, les canonniers étaient sous
+l'influence de l'indignation causée par la conduite sans précédent de la
+frégate napolitaine, le _Borbone_, qui, arrivée dans le détroit sous
+pavillon français, avait tranquillement reconnu les batteries, pris une
+position avantageuse pour les attaquer, et commencé un feu meurtrier sur
+des hommes occupés sans défiance à la regarder. Ce n'est qu'à la
+deuxième bordée que le pavillon français avait été amené et remplacé par
+la bannière napolitaine. Sans prendre positivement ce fait pour excuse,
+le général offrait la plus ample satisfaction au commandant français,
+tout en flétrissant la conduite du bâtiment de guerre napolitain qui
+n'avait pas craint, en enfreignant toutes les lois maritimes
+internationales, d'être la cause de l'exaspération des Garibaldiens; ce
+qui les avait entraînés, dans leur exaltation, à tirer trop légèrement
+sur un navire dont ils ne distinguaient pas au juste la nationalité.
+
+Nonobstant, les commandants des trois bâtiments de guerre français sur
+la rade de Messine, la frégate à vapeur le _Descartes_, et les avisos le
+_Prony_ et la _Mouette_, avaient décidé que pendant que la _Mouette_ se
+rendrait à Naples pour prévenir l'amiral de ces faits, le _Descartes_ et
+le _Prony_ iraient mouiller en branle-bas de combat près du Faro, de
+manière à être à même de repousser par la force une nouvelle agression
+de ce genre.
+
+En conséquence, à midi, les deux navires s'étaient dirigés sur le Faro,
+au grand émoi de la population de Messine qui n'avait pas vu sans
+inquiétude les préparatifs de branle-bas exécutés à bord des bâtiments
+français. Il paraîtrait qu'une réponse peu convenable d'un autre
+officier général de l'armée garibaldienne, était venue détruire le bon
+effet produit par la lettre si convenable et si digne du général Türr,
+et avait rendu nécessaire cette démonstration de la part des commandants
+français. A deux heures environ, les deux navires jetaient l'ancre un
+peu en dedans de l'entrée du détroit, et dans une position où leurs
+batteries prenaient en enfilade toutes celles du Faro.
+
+Ceci se passait le 23. Vers les six heures du matin, la frégate le
+_Borbone_ se rapprochait du Faro et recommençait l'attaque des
+batteries. Pendant près de trois quarts d'heure, le feu fut très-animé
+des deux côtés; mais enfin la frégate se laissa culer et vint mouiller
+près de la citadelle où elle débarqua en toute hâte ses blessés.
+
+C'est pendant cette opération que les deux bâtiments de guerre français
+quittaient eux-mêmes le port pour aller prendre leur position au Faro.
+Aussitôt qu'ils eurent jeté l'ancre, on vit que le _Borbone_ se
+dirigeait dans le Sud, tenant le milieu du détroit, accompagné des
+quatre vapeurs royaux qui composaient en ce moment toute l'escadre.
+Quelques instants, elle resta stationnaire vis-à-vis Reggio, puis on la
+vit border ses voiles et laisser porter vent arrière dans le Sud, pour
+débouquer du détroit où on ne la revit pas, non plus que les bâtiments
+de guerre napolitains qui marchaient de conserve avec elle. Il était
+environ cinq heures du soir, au moment où, de l'autre côté du détroit,
+on apercevait le pavillon national arboré sur le fort de Pezzo.
+
+Il ne restait qu'un petit vapeur de transport à San-Giovanni, ainsi que
+deux ou trois autres à Reggio, mais sous pavillon parlementaire:
+c'étaient ceux qui opéraient l'évacuation des troupes. A partir de ce
+moment, la libre circulation du détroit était donc abandonnée à
+l'escadre de Garibaldi sans que l'on pût expliquer ni comprendre une
+semblable détermination de la part de l'officier général qui commandait
+les forces de mer du roi des Deux-Siciles. Car il est évident qu'il
+aurait pu encore faire beaucoup de mal aux troupes nationales et appuyer
+de son feu, non-seulement les forts de Pezzo, Alta-Fiumare, Torre del
+Cavallo et Scylla, mais encore protéger les divisions de San-Giovanni,
+balayer la route royale qui suit le bord de la mer et rendre la marche
+des troupes nationales difficile et longue en les obligeant à prendre
+par la montagne.
+
+Deux seules raisons peuvent, expliquer ce fait inouï: la première, la
+mauvaise volonté; la deuxième, c'est que la frégate le _Borbone_, qui
+devait se sentir mal à son aise depuis son premier engagement avec le
+Faro où elle avait abusé du pavillon français, put regarder comme un
+acte agressif contre elle-même l'appareillage des bâtiments français.
+Ceux-ci en effet, étant venus mouiller très-près des batteries,
+pouvaient lui donner à supposer qu'ils étaient peu disposés à souffrir
+une nouvelle attaque et prêts même à lui demander satisfaction. Dans ce
+cas, ce qu'elle avait de mieux à faire était évidemment de filer le plus
+rapidement possible, et c'est ce qu'elle fit.
+
+Le même matin, deux heures environ avant l'affaire du _Borbone_ et des
+batteries du Faro, un combat d'avant-garde s'engageait sur la terre de
+Calabre, au-dessous des hauteurs de San-Giovanni, entre les avant-postes
+napolitains et les avant-gardes du général Garibaldi.
+
+Cette petite action eut lieu au milieu de champs de vigne et d'oliviers;
+malgré les avantages de leur position, les royaux durent, après une
+fusillade assez vive, et quoiqu'ils fussent soutenus par plusieurs
+obusiers qui envoyaient, dans la direction des tirailleurs ennemis,
+force obus et mitraille, se replier sur leurs positions de San-Giovanni.
+Le feu cessait vers les neuf heures du matin.
+
+A partir de la même heure, l'armée nationale, au fur et à mesure que les
+troupes arrivaient, était dirigée par Garibaldi de manière à prolonger,
+par la droite, la gauche de l'armée napolitaine en contournant, par des
+sommets plus élevés, les positions militaires occupées par les deux
+divisions des généraux Melendez et Briganti.
+
+Ces divisions comptaient environ dix mille hommes avec artillerie et
+cavalerie. Depuis longtemps déjà, cette armée était campée au même
+endroit et y avait accumulé de grands moyens de résistance. Elle
+occupait le sommet de deux plateaux, appuyant sa droite à un télégraphe
+et ayant son front défendu par un profond ravin. De plus, elle tenait sa
+communication avec le fort de Pezzo.
+
+Pendant que les deux brigades commandées par le Dictateur exécutaient
+leur mouvement, les troupes de Cosenz qui, après l'affaire de Solano,
+avaient rapidement continué leur marche, commençaient à montrer leurs
+éclaireurs sur les sommets des plateaux en arrière de l'armée
+napolitaine. On aperçut bientôt leurs têtes de colonnes; puis, on vit
+ces troupes opérer le mouvement contraire à celui du général Garibaldi,
+c'est-à-dire s'étendre sur sa droite en prolongeant les derrières de
+l'armée napolitaine de manière à la cerner tout à fait et à lui couper
+la retraite sur les forts de Pezzo et de Scylla.
+
+Après des efforts inouïs, les artilleurs de l'armée de Garibaldi étaient
+venus à bout de hisser sur la montagne, à force de bras et par des
+chemins épouvantables, quatre pièces d'artillerie. Pendant que ces
+diverses manoeuvres avaient lieu, les royaux demeuraient dans leur camp
+sans faire un seul mouvement ni défensif ni offensif. Leurs pièces en
+batterie restaient silencieuses, même en voyant les chasseurs de
+Menotti venir en éclaireurs jusqu'à deux cents mètres de leur camp. A
+trois heures de l'après-midi, le tour était fait et les Napolitains
+complètement isolés et coupés de leur base d'opération et de retraite.
+
+Insensiblement les lignes de l'armée indépendante se resserrèrent. Il
+n'y avait plus à hésiter pour l'armée royale. Après s'être laissé
+tranquillement entourer, il fallait prendre un parti, mettre bas les
+armes ou se frayer une route sanglante au milieu des casaques rouges et
+racheter ainsi, par un trait de courage, l'ineptie ou la trahison des
+généraux.
+
+Malheureusement pour elles, là comme presque partout, les troupes
+royales n'eurent que le courage de leur opinion, et leur profonde
+horreur pour la bataille leur fit prendre le parti, certes le moins
+dangereux, de décamper au plus vite et dans toutes les directions,
+abandonnant armes et bagages, effets et drapeaux.
+
+Ce fut une débandade inouïe, une fuite insensée que rien ne pouvait
+arrêter.
+
+Toute cette cohue, en pantalons de toile bleue et en vestes, se prit à
+courir à la fois au grand galop, et à travers champs, qui vers la plage,
+qui vers la route de Scylla; ceux-ci, prenant une autre direction, se
+précipitaient comme des grenouilles les uns par dessus les autres dans
+un _fiumare_ au fond duquel ils arrivaient en pelote compacte et où,
+pendant qu'ils se cherchaient eux-mêmes dans ce pêle-mêle de bras et de
+jambes, ils étaient enterrés sous des camarades qui leur tombaient sur
+la tête; ceux-là, après avoir pris par une traverse et voyant devant eux
+et sur leur flanc des casaques rouges, se mettaient à tourner comme des
+lièvres au milieu de ce labyrinthe de baïonnettes bien inoffensives
+cependant, car ceux qui les portaient avaient pitié de ces malheureux
+fuyards qui semblaient avoir perdu la raison.
+
+Bientôt la panique gagna le fort de Pezzo.
+
+En voyant leurs camarades de San-Giovanni galoper à en perdre haleine
+sur la plage, les factionnaires commencèrent par déposer à terre sacs,
+fusils, sabres, gibernes, etc., puis, s'accrochant par les mains à la
+magistrale du rempart, ils se laissèrent glisser dans les fossés d'où,
+gravissant cahin-caha l'escarpe, ils se hâtèrent de se joindre aux ébats
+fugitifs des héros de San-Giovanni.
+
+Quant à ceux qui étaient dans le fort, les plus pressés firent le saut
+par les embrasures. Ceux de garde à la porte trouvèrent plus court de
+l'ouvrir et de détaler par ce chemin, en sorte qu'en quelques minutes il
+n'y resta plus qu'un Garibaldien stupéfait qui, arrivé là par hasard, ne
+trouva rien de plus simple que de se nommer gouverneur provisoire et, en
+cette qualité, de se donner l'ordre de rester en faction à la porte du
+fort, ordre qu'il exécuta gravement en attendant que quelques autres
+compagnons vinssent lui permettre d'y placer une garnison. Il va sans
+dire que quelques paysans ou habitants des environs regardaient cette
+triste comédie, les mains dans leurs poches et paraissant aussi peu
+soucieux du désastre des royaux que du succès de l'armée nationale.
+C'est pénible à dire, mais ce fut ainsi.
+
+En somme, le 23, à cinq heures, les deux rives du détroit appartenaient
+à l'insurrection, sauf Alta-Fiumare, la Torre del Cavallo et Scylla.
+L'escadre napolitaine avait disparu et toutes les troupes du Faro,
+embarquées à la hâte, traversaient en Calabre sous la protection du
+_Véloce_ qui, à partir de ce moment, remplaçait, pour le compte du
+Dictateur, la croisière napolitaine évanouie dans le lointain vers le
+Sud.
+
+Il y eut, dans cette inexplicable affaire de San-Giovanni, appelée aussi
+affaire du camp de Piala, une manoeuvre parfaitement entendue et encore
+mieux exécutée par les soldats de l'armée nationale, peu expérimentés
+cependant.
+
+C'est à peine si le chiffre réuni des deux corps de Garibaldi et de
+Cosenz s'élevait à quatre mille hommes. Ils attaquaient, sans
+sourciller, un ennemi fort de plus du double et dans de superbes
+positions. A quoi donc, là comme dans la marine, attribuer un semblable
+sauve-qui-peut? Ce qu'il y eut de fâcheux encore pour l'armée royale,
+c'est que, parmi les troupes de Piala, se retrouvaient bon nombre des
+officiers de Milazzo qui ne devaient cependant plus servir pendant la
+guerre. La seule victime de cette affaire fut un pauvre soldat qui,
+arborant le pavillon parlementaire sur une petite maison blanche
+vis-à-vis les tirailleurs napolitains, fut tué d'un coup de fusil, ce
+qui faillit singulièrement embrouiller les choses.
+
+En fait, y eut-il capitulation, oui ou non? Il paraît que oui, puisqu'il
+y a eu pavillon parlementaire, et puisqu'à la suite de cette
+capitulation le général Garibaldi laissa ces inoffensifs guerriers se
+retirer tranquillement par toutes les routes possibles, avec leurs
+effets personnels mais sans armes ni sacs. Seulement ce qu'il y a de
+plus positif encore, c'est, que les plus désireux de s'en aller, ceux
+qui savaient par expérience qu'un coup de feu maladroit entraîne une
+affaire, même contre la volonté des deux partis opposés, commencèrent
+bien certainement la déroute avant que les articles de la capitulation
+ne fussent ni clos ni signés.
+
+Vers les six heures du soir la plage était couverte de fuyards
+napolitains qui y bivouaquèrent. Quant à la route royale, c'était une
+longue procession du même genre gagnant en toute hâte la petite ville de
+Scylla.
+
+Le lendemain matin 24, de bonne heure, et à l'instant où les
+avant-gardes de l'armée nationale arrivaient à la hauteur des forts
+d'Alta-Fiumare et de la Torre del Cavallo, ceux-ci arboraient pavillon
+blanc et demandaient à se rendre aux mêmes conditions que l'armée de
+San-Giovanni, ce qui leur fut octroyé sans la moindre difficulté.
+
+Le soir, l'armée de Cosenz, celle de Garibaldi, et toutes les troupes du
+Faro qui ne cessaient de passer d'un bord du détroit à l'autre,
+campaient autour de Scylla, et la Bagnara, qui est à onze kilomètres
+plus loin et sur le bord de la mer, était occupée par une avant-garde.
+
+Ce même soir, on put assister à un spectacle splendide. Les deux rives
+du détroit, complètement illuminées sur toute leur étendue, offraient le
+tableau le plus magique qu'il soit possible d'imaginer. Il faut avoir vu
+une semblable féerie pour s'en rendre compte, car il n'est pas possible
+de la dépeindre.
+
+Le lendemain matin 25, toutes les troupes ayant effectué leur passage,
+le général Garibaldi organisait une seconde armée sous la dénomination
+d'armée méridionale.
+
+Elle devait se composer des nouveaux volontaires ainsi que des soldats
+et officiers de l'armée napolitaine qui venaient en assez grand nombre
+offrir leurs services.
+
+Quant à la première armée, celle des volontaires de Marsala, Palerme,
+Milazzo, etc., elle devait conserver le titre d'armée nationale.
+
+Le même jour, et pendant que les armées de l'indépendance marchaient sur
+la Bagnara, un vaisseau français, l'_Impérial_, arrivait à Messine pour
+remplacer le _Descartes_ rappelé en France. Quant au _Prony_, il restait
+en station au Faro.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+De Scylla, l'armée nationale devait marcher sur Monteleone, en suivant
+la route royale et en passant par Palmi, Gioja, Nicotera, Mileto et
+Monteleone. Les environs de celle dernière ville avaient paru favorables
+aux généraux napolitains pour tenter un dernier effort contre l'armée de
+Garibaldi.
+
+De la Bagnara à Palmi, la route suivie par l'armée, quoique assez
+pénible, se fit grand train et sans alerte; presque à chaque pas, on
+rencontrait des soldats napolitains, sans armes ni bagages, regagnant
+leurs foyers, insoucieux de l'armée à laquelle ils avaient pu
+appartenir. Des bandes de Calabrais plus ou moins nombreuses se
+joignaient aux volontaires dans chaque localité. Le 26 août les troupes
+indépendantes occupaient Nicotera et toute la ligne jusqu'à Rosarno,
+ayant une partie de leurs brigades en route de Rosarno, sur Mileto. Le
+soir on était à Mileto, chassant devant soi quelques compagnies de
+troupes royales qui n'attendaient comme toujours que l'occasion de plier
+bagages devant l'ennemi.
+
+On avait appris la veille l'assassinat du général Briganti par ses
+propres soldats à Mileto; on y trouva la confirmation de cette nouvelle
+et les détails de ce meurtre.
+
+Le général Briganti s'était enfui de Reggio à la tête de sa brigade pour
+ne pas capituler avec Garibaldi. Après l'affaire de San-Giovanni, ce
+général, qui occupait les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare, etc., les
+avait rendus à l'armée libératrice, et le Dictateur lui avait laissé son
+cheval et ses armes, ainsi que deux lanciers pour lui servir d'escorte.
+
+Cet officier supérieur partit de suite à franc étrier pour rejoindre à
+Monteleone l'armée du général Vial. Le 25, il fut arrêté à Mileto par
+une brigade napolitaine composée du 4e et du 16e de ligne. Des officiers
+l'entourent, l'injuriant et l'accusant de les avoir trahis et vendus à
+l'ennemi pour une somme de cinq millions. Le général irrité d'abord,
+puis reconnaissant que sa vie est en danger au milieu de ces forcenés,
+chercha par des paroles de persuasion à les faire revenir de l'erreur
+dans laquelle la passion les entraînait, mais ce fût en vain; à ce même
+moment arriva un autre officier, un de ces porteurs de nouvelles qu'on
+voit rarement sur un champ de bataille, mais qui, dans les cafés et les
+lieux publics, sont toujours ceux qui crient le plus haut et paraissent
+vouloir manger tout le monde. Quarante mille Autrichiens, affirme-t-il,
+sont débarqués au Pizzo. Le roi François II est à leur tête, ils
+marchent déjà pour prendre de flanc l'armée libérale et l'arrêter court
+dans son mouvement en avant sur Monteleone, Le général resté à cheval
+cherche alors à ramener à lui les soldats. Il avait à peine commencé à
+leur parler qu'un sergent, le couchant en joue, lui ordonna de crier
+vive le Roi. Le général leva son képi, et, l'élevant au-dessus de sa
+tête, cria vive le Roi, en disant qu'il n'avait pas besoin d'être
+contraint à cela et que c'était l'expression de son âme. Un coup de feu
+qui traversa la poitrine de son cheval le fit au même moment rouler dans
+la poussière.
+
+Le malheureux se releva tout meurtri et couvert du sang de sa monture;
+il fit appel aux sentiments d'honneur militaire des soldats, mais une
+décharge de plus de quarante coups de fusil retendit roide mort. Il
+tomba la face contre terre et le bras droit étendu sur ses assassins
+comme si, à l'instant où la mort le frappait, il leur eût jeté une
+malédiction suprême, et voulu les stigmatiser de honte et d'infamie.
+
+Ce pauvre général croyait encore sans doute à l'honneur de cette armée
+qui, pour se servir de l'expression véhémente d'un officier français
+spectateur de toutes ces turpitudes, devrait être marquée au bas des
+reins du stigmate de la lâcheté. Les deux lanciers qui servaient
+d'escorte au général avaient jugé prudent de tourner bride aussitôt
+qu'ils avaient vu le guet-apens dans lequel était tombé leur chef. Quant
+aux officiers qui avaient provoqué ce triste événement, ils étaient
+restés spectateurs du crime sans chercher à l'empêcher.
+
+Aussitôt que le général Vial eut connaissance de cet assassinat, il
+partit pour Naples donner sa démission accompagnée de celles de deux
+autres généraux de brigade. Quant aux quatre ou cinq mille royaux en
+position à Monteleone, ils allaient traditionnellement se mettre à
+piller et saccager la ville, lorsque, heureusement, dans la nuit du 26
+au 27, le général Sertori arriva avec son état-major et une escorte de
+guides. Il n'en fallut pas davantage pour faire détaler à force de
+jambes ces ignobles pillards qui, se débandant dans toutes les
+directions, regagnaient leurs foyers ou les bandes de chenapans qui
+commençaient à se montrer dans les montagnes et à faire le métier de
+détrousseurs de grand chemin.
+
+Le 27, Garibaldi arrivait lui-même à Monteleone, les troupes royales
+envoyées pour soutenir celles de cette ville et qui se dirigeaient sur
+Cosenza durent, en apprenant l'occupation, s'arrêter et attendre de
+nouveaux ordres. A Monteleone, l'armée nationale se mit en rapport
+direct avec les insurgés de la Basilicate et des terres de Bari.
+L'insurrection précédait partout l'armée libérale. Le 26, le général
+Scott expédiait de Salerne une forte colonne dans la direction d'Avelino
+où l'on avait arboré le drapeau national. Potenza suivit immédiatement
+le mouvement d'Avelino, les troupes royales en furent chassées par la
+garde nationale, et une nouvelle municipalité y fut établie le 28. Les
+Garibaldiens marchaient sur Cosenza le 29, et poussaient leurs
+avant-gardes jusqu'à cette ville. Le général Caldarchi, qui y commandait
+la brigade napolitaine, se hâta de parlementer et de quitter la place
+avec armes et bagages, à condition de ne plus servir pendant la guerre
+contre les troupes de Garibaldi, de maintenir la plus grande discipline
+sur la route que suivrait sa brigade en se retirant et de laisser
+regagner leurs foyers, ou l'armée libérale, à ceux qui en témoigneraient
+le désir; de plus il devait laisser en ville le matériel et les armes en
+magasin, il devait encore se retirer sur Salerne, et son itinéraire
+étant fixé d'avance, il s'engageait à le suivre sans y faire aucun
+changement.
+
+Le 30, les campagnes au Nord et à l'Est de Potenza envoyaient à l'armée
+nationale un renfort de près de deux mille volontaires, tous Calabrais,
+et l'on apprenait le débarquement à la Punta-Palinuro ou à Sala, non
+loin de Salerne, d'une forte division de l'armée indépendante, commandée
+par le général Türr. A partir de ce jour, il est bien difficile de
+pouvoir suivre les mouvements de l'armée libératrice non plus que de
+celle des Napolitains.
+
+Les premiers s'avancent toujours hardiment sur une ligne de front assez
+étendue; les seconds, au contraire, battent sans cesse en retraite sans
+s'inquiéter de ce qui en arrivera. Avec ces deux systèmes si différents,
+il n'était pas difficile de prévoir que bientôt l'armée nationale serait
+à Naples. Effectivement, le 4, les volontaires étaient à Potenza et
+campaient sur la route de Naples et sur celle de Montepillaro.
+
+Les Napolitains avaient établi autour de la ville quelques travaux de
+fortifications passagères, qu'occupèrent immédiatement les gardes
+civiques.
+
+Il ne restait plus à cette date dans toutes les provinces de
+l'Adriatique, la terre d'Otrante, la terre de Bari, la Capitanate, les
+deux Calabres, les principautés Ultérieure et Citérieure, la Basilicate,
+un seul soldat ni un magistrat royal; partout les soulèvements étaient
+aussi rapides qu'instantanés, mais quoi que l'on en dise, les événements
+s'accomplissaient bien plus aux cris de _Viva la liberta!_ qu'à ceux de
+_Viva il re galantuomo!_ dont on paraissait aussi peu se soucier que de
+l'annexion qui était un mot creux, fort peu compris par les Calabrais en
+général.
+
+Le clergé, de même qu'en Sicile, prenait part ostensiblement à ces
+manifestations; les capucins, les cordeliers surtout, venaient en aide
+au mouvement et ne craignaient pas au besoin de jeter leurs bonnets
+par-dessus leur tête en se faisant soldats pour tout de bon.
+
+A Foggia, le départ des troupes royales fut moins pacifique. En se
+retirant, priées trop impoliment, à ce qu'il paraît, de décamper, elles
+se fâchèrent sérieusement et engagèrent avec les soldats citoyens une
+fusillade qui fit quelques victimes départ et d'autre.
+
+Salerne fut menacée le lendemain 5, par les brigades Bixio, Ehber, Türr,
+etc. S'attendant à une certaine résistance, l'armée libérale avait
+établi ses avant-postes sur les bords de la Selle, petite rivière ou
+plutôt torrent qui descend des montagnes et forme plusieurs
+embranchements dont le principal longe la route royale de Montefano à
+Evoli. Dans la nuit, une partie des troupes vint prendre position entre
+Evoli même et Vicenza, prenant ainsi à revers les royaux qui pouvaient
+se rencontrer en avant de Salerne: de Vicenza à Salerne, il n'y a que
+quelques lieues de marche.
+
+Le 6, une brigade napolitaine, venant de la Capitanate qu'elle avait
+évacuée quelques jours auparavant, descendait de Caglieri à Vicenza,
+lorsqu'elle rencontra les avant-postes de l'armée indépendante; elle
+s'empressa de capituler et une partie passa aux Garibaldiens. Le même
+jour, le gros de l'armée était en vue de Salerne, où elle entrait la
+nuit et le lendemain matin sans tirer un coup de fusil, et ayant le
+Dictateur à sa tête.
+
+Le 7, Garibaldi adressait une proclamation à la population napolitaine,
+dans laquelle on remarquait le passage suivant: «Je le répète, la
+concorde est le premier besoin de l'Italie, nous accueillerons comme
+des frères ceux qui ne pensaient pas comme nous à une autre époque, et
+qui voudraient aujourd'hui sincèrement apporter leur pierre à l'édifice
+patriotique,» etc., etc.
+
+Enfin le 8, le général Garibaldi, devançant son armée, entrait à Naples
+avec cinq ou six de ses officiers d'ordonnance ou amis sans s'inquiéter
+le moins du monde des troupes royales qui occupaient encore les postes
+de la ville et les forts.
+
+Garibaldi était en voiture, ayant à côté de lui Bertani et un officier;
+dans une seconde voiture étaient trois ou quatre autres officiers. Son
+entrée et son parcours dans les rues jusqu'au palais de la Forestiera ne
+furent qu'un long triomphe, et la garde nationale, qui s'était
+immédiatement réunie, vint défiler sous les fenêtres du Dictateur et
+prendre le service du palais.
+
+Deux jours avant, le roi François II, quittant sa capitale, avait pris
+la route de Capoue, décidé à se renfermer dans Gaëte avec les troupes
+qui lui resteraient fidèles et à y résister aussi longtemps que faire se
+pourrait. On sait que cette seconde période de la guerre de
+l'indépendance a été autrement honorable pour l'armée royale que les
+honteux désastres qui, depuis Palerme, et surtout depuis Reggio, sont
+venus s'inscrire sur les pages de l'histoire.
+
+Ici une marche rétrograde est nécessaire pour établir les faits au
+moment où le Dictateur entrant à Naples réalise la première partie des
+projets qu'il a annoncés sur l'Italie. En repassant par Salerne,
+Potenza, Evoli, etc., etc., Cosenza, Monteleone et Scylla, les routes
+sont couvertes de Garibaldiens en retard ou nouvellement débarqués, de
+volontaires calabrais accourant du fond de leurs montagnes pour se
+joindre à l'armée libérale; les populations en émoi, comme dans tous
+pays le lendemain de révolution, ont organisé partout leurs gardes
+civiques et leur police provisoire; les magistrats municipaux, remplacés
+à la hâte, administrent provisoirement au nom du Dictateur aussi bien
+qu'ils le peuvent, et tâchent, par des réquisitions d'approvisionnements
+de toute espèce, de suppléer au défaut d'argent qui se fait surtout
+sentir dans l'armée indépendante.
+
+De toutes parts, les soldats royaux, pas honteux et peu confus, s'en
+retournent tranquillement dans leurs foyers; une partie de leurs
+officiers, décidés à servir leur patrie, et plus militaires que leurs
+soldats, attendent impatiemment une occasion pour reprendre du service
+et être casés dans l'armée méridionale. On aperçoit partout de nombreux
+placards, imprimés qui sait où, probablement en Piémont, et sur lesquels
+se lisent en grosses lettres d'une encre très-noire: _Annexion et
+Victor-Emmanuel!_ Dans beaucoup d'endroits ces pancartes ont un si
+maigre succès qu'elles disparaissent promptement. Dans les campagnes,
+les populations ébouriffées ont aussi, comme partout en pareille
+circonstance, abandonné leurs champs et laissé leur bétail se promener
+à l'aventure, pour venir, massés à l'entrée de leurs villages, ou
+groupés sur les grandes routes, politiquer et se raconter les uns aux
+autres les batailles les plus incroyables, les nouvelles les plus
+bizarres qu'on puisse imaginer. Dans les villes, c'est à peu près la
+même chose, peut-être pis, le soldat citoyen envahit tout; il n'y a plus
+de boutiquiers, il n'y a plus que des braves tout prêts à se lever comme
+un seul homme pour la défense de l'ordre et de la liberté attendue
+depuis si longtemps.
+
+Au Faro, de l'autre côté du détroit, tout paraît triste et désert, plus
+de ces gais et insouciants volontaires dormant au soleil, chantant à la
+lune, souffrant toutes les privations sans se plaindre, mangeant ce
+qu'ils trouvaient, buvant sans sourciller de l'eau saumâtre, prenant
+enfin tout en patience, pourvu qu'en un temps donné il leur soit permis
+de verser leur sang pour la liberté de la patrie. A peine quelques
+canonniers, restés pour le service des batteries, promènent-ils de çà de
+là, leur ennui et leur chagrin de n'avoir pu suivre leurs camarades.
+Cette longue plage, qui du Faro s'étend jusqu'à Messine, n'est plus
+animée que par quelques barques de pécheurs d'espadons qui sillonnent
+rapidement le détroit. Enfin le calme est redevenu si général que tout
+le monde, jusqu'aux canons, a l'air de sommeiller.
+
+Seule la citadelle de Messine, persistant à montrer toujours ses longues
+dents noires à travers les déchiquetures de son parapet, a un tel air de
+mauvaise humeur que Belzébuth en prendrait les armes. Heureusement les
+citadins messinois, presque complètement rassurés sur les horreurs d'un
+bombardement, ne s'effarouchent plus aussi vite et ne craignent même pas
+de regarder en face la citadelle en affirmant d'un grand air de dédain
+que si tôt ou tard cette bicoque ne veut pas amener son pavillon, on
+saura bien, ventre-saint-gris! l'y contraindre. Alors, impitoyablement
+démolie et rasée, on en labourera le sol, on y sèmera du sel, enfin on
+en fera une superbe promenade où le sable régnera en maître absolu; ce
+qui fait qu'à l'avenir, la ville sera certaine de ne plus encourir de
+châtiments aussi sévères que ceux de 1848.
+
+Les rues de la ville, désertes de soldats nationaux, ont retrouvé leur
+aspect bourgeois d'autrefois. A peine si quelques gardes civiques s'y
+promènent à l'aise, en compagnie de leurs fusils.
+
+A Milazzo, tout a repris son cours normal; mais tous les matins et tous
+les soirs, on voit de nombreux oiseaux de proie planer et s'abattre en
+battant de l'aile sur un point quelconque des roseaux qui avoisinent
+l'entrée de l'isthme. Dans l'intérieur de l'île, une grande partie de la
+population s'imagine toujours que la liberté, c'est le droit pour chacun
+de faire ce qui lui plaît, de prendre ce que bon lui semble. Exemple les
+événements de Bronte; aussi tout va-t-il pas mal de travers, et le
+besoin de gendarmes se fait-il généralement sentir.
+
+Les bandes d'honnêtes bandits qui courent les montagnes rendent les
+communications assez peu sûres, et les pancartes votant pour
+Victor-Emmanuel sont à l'ordre du jour, pourvu toutefois que le roi
+_galantuomo_ agisse comme la liberté, en laissant faire ce qu'on veut. A
+cette condition, tous les Siciliens consentiront à être Piémontais,
+c'est-à-dire Italiens, car encore veulent-ils rester Siciliens, avoir,
+avant tout, leur petit gouvernement à part, leur petit sénat, leurs
+petits ministres. Ils tiendraient moins à avoir une petite armée.
+
+Somme toute, Palerme a complètement fait disparaître ses barricades;
+comme Messine, elle a quitté son air guerrier; plus heureuse que sa
+rivale, aucune citadelle ne l'empêche de dormir. Si Alexandre Dumas
+n'habite plus le palais, il y a à sa place presque un vice-roi. La
+garnison piémontaise, assez peu choyée, a été casernée aux Quatro-Venti,
+où le grand air lui est plus sain que celui de la ville.
+
+A Alcamo, une croix a été élevée sur les victimes de la guerre. A
+Calatafimi, un cicerone fait déjà sa fortune en racontant aux touristes
+les détails véridiques du combat de Calatafimi et du débarquement à
+Marsala. Enfin, depuis que le _Lombardo_ a été renfloué et ramené à
+Palerme, on se demande si les événements passés ne sont point un rêve,
+et à la _Pointe-aux-Blagueurs_, il n'y a pas de jours que l'histoire du
+débarquement ne soit racontée six fois au moins. Quant au _padre_
+capucin dont il est question dans le premier chapitre, les mauvaises
+langues prétendent qu'après s'être battu comme un Bayard et avoir rossé
+l'ennemi comme un Duguesclin à Calatafimi, à Parco, à Palerme, à
+Milazzo, à Reggio et autres lieux; après être entré triomphalement
+couvert de fleurs et couronné dans la bonne ville de Naples, il est
+piteusement revenu un beau matin, licencié parle souverain de son choix
+avec bon nombre de ses frères d'armes!
+
+_Sic transit gloria mundi._
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Quatre mois de l'expédition de
+Garibaldi en Sicilie et Italie, by Henri Durand-Brager
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GARIBALDI EN SICILIE ET ITALIE ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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+Gutenberg-tm License.
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
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+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<!-- HTML version. Post-processed by Eric Bailey (username: vitalogy) -->
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+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
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+ "HTML Tidy for Linux/x86 (vers 1st November 2002), see www.w3.org">
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Quatre mois de l'expédition de Garibaldi en Sicile et en Italie, by
+ H. Durand-Brager</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Quatre mois de l'expédition de Garibaldi en
+Sicilie et Italie, by Henri Durand-Brager
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Quatre mois de l'expédition de Garibaldi en Sicilie et Italie
+
+Author: Henri Durand-Brager
+
+Release Date: June 28, 2004 [EBook #12751]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GARIBALDI EN SICILIE ET ITALIE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders
+Europe, http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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+
+
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+
+</pre>
+
+ <!-- Autogenerated TOC. Modify or delete as required. -->
+ <a href='#PREFACE'><b>Préface</b></a><br>
+ <a href='#I'><b>Chapitre I</b></a><br>
+ <a href='#II'><b>Chapitre II</b></a><br>
+ <a href='#III'><b>Chapitre III</b></a><br>
+ <a href='#IV'><b>Chapitre IV</b></a><br>
+ <a href='#V'><b>Chapitre V</b></a><br>
+ <a href='#VI'><b>Chapitre VI</b></a><br>
+ <a href='#VII'><b>Chapitre VII</b></a><br>
+ <a href='#VIII'><b>Chapitre VIII</b></a><br>
+ <!-- End Autogenerated TOC. -->
+
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <h1>QUATRE MOIS DE L'EXPÉDITION</h1>
+ <h1>DE GARIBALDI EN SICILE ET EN ITALIE</h1>
+ <h2>PAR H. DURAND-BRAGER.</h2>
+ <br>
+
+ <center>
+ PARIS.&mdash;IMPRIME CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS,<br>
+ 55, QUAI DES AUGUSTINS.
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+ <br>
+
+ <center>
+ PARIS E. DENTU, ÉDITEUR<br>
+ LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES<br>
+ PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLÉANS, 13.
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <center>
+ 1861
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <center>
+ Tous droits réservés.
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <a name='PREFACE'></a>
+ <h2>PRÉFACE</h2>
+ <br>
+
+ <p>On a beaucoup parlé de Garibaldi et de ses volontaires; les
+ journaux ont retenti pendant quatre mois des événements qui se sont
+ accomplis en Sicile et en Italie. Pour les uns, le célèbre Niçois est
+ un aventurier, un écumeur de mer, un Walker de la pire espèce; ses
+ compagnons un amas de bandits, de flibustiers, rebut de la société des
+ quatre parties du monde. Pour les autres, l'ancien défenseur de Rome
+ est un héros, une figure prise dans le livre de Plutarque, presque un
+ nouveau Messie entouré d'une phalange de martyrs et de libérateurs.
+ Mais il y a un point sur lequel tout le monde est d'accord, c'est sur
+ l'intégrité et le désintéressement de l'ermite de Caprera.</p>
+ <p>J'aurais pu, comme un autre, essayer une monographie de Garibaldi
+ que j'ai connu dans la Plata, à l'époque où il commençait la vie
+ aventureuse qui l'a mené jusqu'à la conquête d'un royaume; et aborder
+ à ce propos les considérations historiques et politiques auxquelles on
+ est naturellement si enclin à se laisser entraîner: j'avais aussi ma
+ petite brochure dans la tête et ma petite solution dans la poche. Mais
+ je me suis rappelé heureusement à temps le vers du Bonhomme, et me
+ suis souvenu que je ne devais avoir d'autres couleurs que celles de ma
+ palette.</p>
+ <p>Je me suis donc résigné à écrire les faits dont j'ai été témoin,
+ comme je les aurais dessinés, cherchant à reproduire leur côté
+ pittoresque sans blesser personne. Peut-être ces simples esquisses
+ recueillies à la hâte par un artiste qui depuis vingt ans a assisté,
+ soit comme correspondant de nos premières feuilles, soit comme peintre
+ officiel de la marine, à tous les grands événements contemporains,
+ auront-elles leur enseignement et leur utilité. C'est tout ce que
+ j'espère, tout ce que je désire pour ce petit livre.</p>
+ <span style='margin-left: 4em;'>H. DURAND-BRAGER.</span><br>
+ <span style='margin-left: 2em;'>Paris, janvier 1861.</span><br>
+
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <center>
+ <a name='I'></a><img src='images/1p001.jpg' width='437' height='300'
+ alt='' title=''>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <h2>I</h2>
+ <br>
+
+ <p>Marsala est une jolie petite ville, coquettement assise sur les
+ plages fertiles qui s'étendent de Trapani à Girgenti. Fortifiée jadis,
+ comme presque toutes les villes de la Sicile, elle a conservé ses murs
+ et ses remparts moyen âge; mais, débordant sa ceinture, elle a fini
+ par s'étendre en dehors des anciens fossés. Le faubourg, qui relie la
+ ville au port, est presque moderne. Il y a un siècle, environ, le port
+ de Marsala était à peu près sûr, et des navires d'un fort tonnage
+ pouvaient y venir chercher abri. L'indifférence du gouvernement l'a
+ laissé combler presque entièrement, et des bateaux d'une centaine de
+ tonneaux ont, de nos jours, de la peine à y mouiller. La jetée qui le
+ ferme est elle-même dans le plus triste état, et chaque nouvelle
+ tempête enlève une partie de ses enrochements. Il y a presque un
+ kilomètre du port à la ville. On a construit sur les quais de vastes
+ magasins et d'importants établissements qui appartiennent, en grande
+ partie, aux Anglais. C'est là que se fabriquent les vins de Marsala.
+ Une seule maison sicilienne, la maison Florio, représente le commerce
+ italien. Sur la gauche s'élève le Monte di Trapani, couronné par son
+ ancien château et sa vieille ville, séjour de la colonie albanaise,
+ dont les membres ont continué de vivre entre eux et pour eux, sans
+ jamais se mêler ou s'allier au reste de la population.</p>
+ <p>Rien n'est gai comme l'aspect de cette petite ville lorsqu'on la
+ découvre par une belle matinée. Une vapeur bleuâtre l'entoure du côté
+ de la campagne et fait ressortir la couleur chaude et transparente à
+ la fois des murailles et des tours, tandis que le soleil dore les
+ plages de sable et resplendit sur les façades blanches et roses des
+ maisons.</p>
+ <p>Tel était le tableau qu'on pouvait contempler le 11 mai dernier
+ avec les premières lueurs du jour.</p>
+ <p>Une corvette de guerre anglaise reposait tranquillement sur ses
+ ancres presque à l'entrée du port et en face des établissements de ses
+ nationaux. Quelques rares habitants, se rendant à leurs affaires,
+ commençaient à circuler sur les quais, et observaient curieusement les
+ manoeuvres de deux ou trois vapeurs dont on apercevait au loin les
+ fumées dans la direction de l'île de Favignano. C'était la croisière
+ napolitaine qui surveillait la côte sud de Sicile, et qui, la veille,
+ avait passé une partie de la journée stoppée devant Marsala.</p>
+ <p>Quelques bateaux de pêche rentraient au port, et s'empressaient de
+ débarquer le butin de la nuit. Certes, personne, dans la ville, ne se
+ doutait des événements que cette journée apportait.</p>
+ <p>Il était environ six heures lorsque deux nouveaux vapeurs parurent
+ à perte de vue dans le sud. Ils avaient l'air de faire route sur
+ Malte. Mais, après avoir laissé sur bâbord les croiseurs napolitains,
+ ils mirent ostensiblement le cap sur Marsala. Il y a dans les ports de
+ Sicile, comme dans toutes les villes maritimes de France, une
+ population de flâneurs, de rentiers, de marins ou d'officiers en
+ retraite, qui n'a d'autre occupation que de guetter l'arrivée de tout
+ navire ou bateau qui se dirige vers le port. Il y a aussi partout un
+ point du littoral qui leur sert de rendez-vous, semblable à la célèbre
+ <i>Pointe-des-Blagueurs</i> de Brest. A Marsala, ce centre de
+ conversations est situé à l'entrée du môle, et près d'une petite
+ maison blanche qui sert de corps de garde aux douaniers. Cet
+ emplacement n'est pas à l'abri du vent, les jours de grande brise et
+ de tempête. Les vagues s'y égarent même quelquefois au milieu des
+ flâneurs. Mais on se réfugie de son mieux contre la face de la
+ maisonnette la moins exposée aux rafales et aux coups de mer, et l'on
+ est toujours certain de trouver là à qui parler. Aussitôt qu'il fut
+ avéré que les deux vapeurs manoeuvraient bien pour donner dans le
+ port, on vit donc la foule se diriger vers cet endroit, et les
+ conversations prirent leur train.</p>
+ <p>Les deux navires grossissaient à vue d'oeil. Leurs ponts
+ paraissaient couverts d'un nombreux équipage. Ils étaient sans
+ pavillon, et semblaient se soucier aussi peu des vapeurs napolitains
+ que de la corvette anglaise mouillée dans la rade. On put même bientôt
+ distinguer des uniformes rouges montés sur les tambours des bâtiments.
+ En ce moment, la corvette anglaise commença à faire des signaux qui
+ demeurèrent sans réponse. Les commentaires allaient de plus belle à la
+ <i>Pointe-des-Blagueurs</i>. Qu'est-ce que cela signifie? D'où
+ viennent ces bateaux? Que veulent-ils? Les fortes têtes de l'endroit
+ savaient peut-être qu'il était question quelque part d'une expédition
+ du général Garibaldi; mais une prudence naturelle aux profonds
+ politiques les empêchait de se communiquer trop haut leurs conjectures
+ à cet égard; ils étaient en tout cas bien loin de supposer que la
+ descente projetée vint se faire dans leur petite ville, à la barbe des
+ bâtiments de guerre napolitains, et au milieu de gens qui n'avaient
+ rien fait pour être privés de leur calme et de leur sieste dans le
+ milieu du jour; car, il ne faut pas se le dissimuler, si le
+ gouvernement napolitain était détesté à Marsala, comme dans toute la
+ Sicile, il n'en est pas moins vrai qu'à part quelques exaltés,
+ personne ne se serait avisé d'y faire une révolution, et c'est
+ seulement dans les grands centres, comme Palerme, Messine, Catane,
+ etc., que pouvaient se rencontrer quelques hommes d'action.</p>
+ <p>Cependant une certaine émotion vint bientôt se manifester parmi les
+ curieux. Un gros <i>padre</i> capucin, ancien marin peut-être, venait
+ de faire remarquer que les croiseurs napolitains paraissaient pousser
+ leurs feux et avaient changé de direction. Les deux navires inconnus
+ s'étaient sans doute aperçu aussi de cette manoeuvre, car ils
+ s'empanachaient d'une manière splendide, et l'un d'eux, meilleur
+ marcheur sans doute, prenait les devants, et n'était plus qu'à deux
+ milles environ de l'entrée du port. Quoique la corvette anglaise n'eût
+ obtenu aucune réponse à ses signaux, il est probable qu'elle avait
+ reconnu de quoi il s'agissait, car sa hune de misaine, ses passerelles
+ et son gaillard d'avant étaient couverts de matelots et d'officiers
+ observant avec intérêt la marche des deux bâtiments. Une embarcation
+ avait même été armée le long du bord, et se tenait prête à pousser. En
+ ce moment, un officier napolitain et quelques soldats arrivaient aussi
+ à l'entrée du môle, car Marsala possédait un commandant supérieur et
+ une garnison composée d'une centaine d'infirmes ou de soldats; le nom
+ ne fait rien à l'affaire. Des groupes nombreux commençaient à paraître
+ à la porte de la ville du côté de la plage. Les fenêtres se
+ garnissaient, une sourde rumeur se répandait partout, et le premier
+ des deux navires signalés doublait à peine la lanterne du môle, qu'une
+ panique folle s'empara de la foule de femmes et d'enfants qui,
+ insensiblement, avaient rejoint les curieux. Ce fut une fuite
+ générale. On pressentait le danger sans le deviner. Bientôt le
+ bâtiment fut dans le port, et il fut aisé de lire sur son arrière:
+ <i>Piemonte</i>. Une embarcation s'en détacha en même temps que les
+ ancres tombaient; elle poussa à terre. Quelques mots furent échangés
+ avec des matelots du quai, et, aussitôt, comme par enchantement, les
+ bateaux s'armèrent de toutes parts, et se dirigèrent à force de rames
+ vers le <i>Piemonte</i>. C'était le débarquement qui commençait.
+ L'opération marchait lestement lorsque le second navire donna lui-même
+ dans le port. Mais il avait trop serré la jetée, et il s'échoua à une
+ centaine de mètres par le travers du fanal. C'était le
+ <i>Lombardo</i>. Au lieu de stopper, sa machine continua à marcher, et
+ il se hâla un peu plus en dedans en labourant le gravier et la
+ vase.</p>
+ <p>Il n'eut donc pas besoin de mouiller, et commença aussi son
+ débarquement. De leur côté, les croiseurs napolitains arrivaient grand
+ train. On voyait facilement qu'ils étaient en branle-bas de combat,
+ les hommes aux pièces et parés à faire feu. Un premier boulet vint
+ mourir à quelques mètres du fanal. Un second, passant par-dessus la
+ jetée, se noya dans le port. Ce fut le signal du sauve-qui-peut. Les
+ orateurs de la Pointe jugèrent que leur rôle était fini. On dit même
+ que leur retraite manqua de décorum. Les guerriers napolitains
+ pensèrent qu'il valait mieux en cette occurrence être dedans que
+ dehors les murailles. Quant au <i>padre</i> il retroussa rapidement sa
+ casaque, et se rappelant que l'Église devait avoir horreur du sang, il
+ devança la foule qui ne s'attardait guère cependant à franchir la
+ distance qui la séparait des magasins du port derrière lesquels elle
+ trouva un abri. La fumée de ces deux coups de canon courait encore
+ comme une vapeur blanche sur l'azur de la mer, lorsque l'embarcation
+ anglaise, débordant la corvette, se dirigea rapidement vers le vapeur
+ napolitain qui paraissait commander aux autres. Le feu cessa. Pendant
+ ce temps le débarquement continuait, et ce ne fut qu'après un temps
+ assez long, lorsque l'embarcation anglaise retourna à son bord, que la
+ canonnade recommença, et qu'une grêle de boulets vint tomber sur le
+ <i>Lombardo</i>, dans le port, et sur la route qui mène à la
+ ville.</p>
+ <p>C'était trop tard. Garibaldi était à terre. Les volontaires du
+ <i>Piemonte</i> se formaient en bataille à l'abri des magasins. Ceux
+ du <i>Lombardo</i> commençaient à se masser sur la plage. Au premier
+ boulet ils s'abritèrent eux-mêmes où ils purent. Somme toute, deux
+ heures tout au plus après leur entrée dans le port, tout le monde
+ était à terre, sain et sauf. La seule perte que les volontaires eurent
+ à subir fut celle d'un caniche embarqué sur le <i>Lombardo</i>. Il fut
+ coupé par un boulet au moment où il se disposait à suivre le mouvement
+ de l'équipage et des volontaires.</p>
+ <p>Quelques instants après les événements dont nous venons de parler,
+ la petite armée libératrice faisait son entrée dans Marsala. La
+ garnison, ni le gouverneur ne s'obstinèrent à se faire tuer. L'une mit
+ bas les armes, l'autre se rendit avec enthousiasme. Les habitants
+ ouvraient de grands yeux; quelques-uns criaient: <i>Viva la
+ liberta!</i> c'était le plus petit nombre; d'autres, plus avisés, le
+ pensaient peut-être, mais le gardaient pour eux. On a si vite commis
+ une imprudence, et les événements changent si vite de face du soir au
+ lendemain!</p>
+ <p>Quelques magasins restaient ouverts, et ces malheureux soldats de
+ Garibaldi, exténués par une navigation de huit jours, entassés sur
+ leurs navires comme des harengs dans une caque, cherchaient partout
+ quelques vivres frais, quelque autre boisson que l'eau croupie et
+ saumâtre du bord. C'était à qui se détendrait les bras et les jambes
+ pour s'assurer qu'il ne les avait pas perdus à bord dans
+ l'engourdissement causé par l'agglomération de tant d'hommes sur le
+ pont des navires.</p>
+ <p>Cependant, avant l'entrée de Garibaldi dans Marsala, le télégraphe
+ avait signalé à Trapani l'arrivée de deux bâtiments sans pavillon,
+ puis leur entrée dans le port, puis le commencement du débarquement
+ des volontaires. Il s'était arrêté là.</p>
+ <p>A peine dans la ville et en vrais volontaires, les Garibaldiens
+ s'étaient immédiatement répandus partout. L'employé du télégraphe
+ avait décampé au plus vite, laissant son collègue de Trapani lui
+ faire, mais en vain, force signaux. Dans les volontaires, il y a
+ généralement un peu de tout. Il fallait un agent télégraphique: on en
+ trouva un immédiatement. Lire la dépêche commencée, fut pour lui peu
+ de chose; traduire celle de Trapani ne fut pas plus difficile.</p>
+ <p>Mais que répondre? On fut immédiatement consulter un chef; les uns
+ disent que ce fut le général Garibaldi lui-même. Toujours est-il que
+ l'on donna l'ordre à l'employé télégraphique improvisé de signaler à
+ Trapani: «Fausse alerte. Les navires qui débarquent contiennent des
+ recrues anglaises se rendant à Malte.» Il était urgent, en effet, de
+ dérouter, ne fût-ce que pour quelques heures, les autorités militaires
+ de Trapani qui pouvaient lancer immédiatement sur les flancs de la
+ petite colonne libératrice un corps de troupes de deux ou trois mille
+ hommes.</p>
+ <p>La réponse de Trapani ne fut pas longue: en l'adoucissant beaucoup,
+ on peut la traduire ainsi: «Vous êtes un imbécile de vous être
+ trompé.»</p>
+ <p>Le peu de temps que les volontaires séjournèrent à Marsala dut être
+ laborieusement employé. Changement de municipalité; organisation de la
+ garde civique; nomination d'un gouverneur; commission
+ d'approvisionnement et d'habillement; inspection des vivres et des
+ munitions de chaque homme, etc. Il fallait pourvoir à tout cela. Des
+ pavillons aux couleurs nationales furent improvisés et arborés
+ partout. Les étoffes rouges de la ville mises en réquisition servirent
+ à confectionner dans les vingt-quatre heures autant de chemises de
+ laine que possible.</p>
+ <p>Le soir même, suivant les ordres du général, une avant-garde se
+ lançait sur Calatafimi, en passant par Rambingallo, Saleni et Vita. Le
+ reste de l'armée devait partir le lendemain matin de bonne heure et
+ faire étape à Rambingallo.</p>
+ <p>La nuit fut bruyante dans Marsala. Cette ville, si calme, si
+ tranquille, dont les habitants rentraient ordinairement chez eux à la
+ nuit tombante, abandonnant leurs rues et leurs places à des multitudes
+ de rats de catégories variées, dut se trouver complétement abasourdie
+ en entendant les pas des Garibaldiens et le bruit de leurs sabres
+ rebondissant sur les dalles de pierre qui pavent toutes les cités
+ italiennes.</p>
+ <p>Quelques cris de <i>Viva Garibaldi!</i> s'échappant de fenêtres
+ discrètes, venaient de temps en temps se joindre aux chants des
+ volontaires. Mais l'on eût toujours été fort embarrassé de dire
+ précisément d'où ils partaient. Quant aux couronnes de fleurs et aux
+ bouquets dont on accablait la petite armée libératrice, ils n'ont, je
+ crois, jamais existé que dans l'imagination des conteurs. C'eût été
+ trop oser. Les agents du seigneur Maniscalco (lisez sbires), étaient
+ trop redoutés dans toute la Sicile pour que l'enfant la plus légère et
+ la plus inconséquente se permît une démonstration aussi sympathique à
+ l'endroit de la liberté nationale.</p>
+ <p>C'était un Croquemitaine en habit noir, que ce Maniscalco. Il
+ savait tout ce qui se passait non-seulement en public, mais encore
+ dans l'intérieur des familles et jusque dans les couvents. Nous le
+ retrouverons d'ailleurs à Palerme, et nous aurons occasion d'en parler
+ longuement.</p>
+ <p>Les Garibaldiens passèrent donc cette première nuit comme ils
+ purent, les uns dans les églises métamorphosées pour l'instant en
+ casernes de passage, les autres dans les maisons; beaucoup restèrent
+ dans les rues. Sous le beau ciel de la Sicile, ce n'étaient pas les
+ plus mal partagés. Le matin du 12, vers trois heures, les premiers
+ éveillés parmi les habitants purent les voir capeler leurs petites
+ sacoches, essuyer leurs fusils, ternis par l'humidité qui, même dans
+ les plus beaux jours, règne sur le littoral de la mer, puis
+ s'acheminer vers la porte de Calatafimi où les compagnies se
+ reformèrent, attendant l'ordre du départ. A quatre heures, le
+ mouvement commençait, et les érudits de la bande pouvaient s'écrier
+ comme César: <i>Alea jacta est!</i> Les colonels Bixio, Orsini, Türr,
+ Carini, etc., marchaient en tête de leurs régiments ou plutôt de leurs
+ petits bataillons. L'artillerie se composait de deux ou trois pièces
+ assez mal outillées, encore plus mal attelées; les munitions étaient
+ rares, presque nulles. Quant à la cavalerie, une douzaine de chevaux,
+ dont les cavaliers portaient le nom de guides, en représentaient
+ l'effectif.</p>
+ <p>La voilà donc en route, cette intrépide colonne, et pendant qu'elle
+ s'avance ainsi pêle-mêle, flanquée de quelques éclaireurs qui ne se
+ préoccupent guère d'une rencontre avec l'armée napolitaine,
+ regardons-la défiler, et observons-en l'ensemble et les types
+ particuliers. Pour l'ensemble, c'est une poignée d'hommes déterminés,
+ des fusils de tous modèles, de l'entrain et de la gaieté, le bagage du
+ Juif errant moins les cinq sous, des costumes dont la variété ferait
+ envie au parterre le plus émaillé, et dont l'originalité exciterait la
+ verve de Callot ou d'Hogarth.</p>
+ <p>Quant aux types, ils ne sont pas moins curieux: Ici, c'est un
+ Hongrois, à la taille élevée, aux larges épaules et à la démarche de
+ Madgyar. Il porte en se jouant son escopette aussi facilement qu'une
+ femme fait manoeuvrer son ombrelle. Derrière lui s'avance un blond
+ Anglais; mais sa figure, pour être rasée comme celle d'un bon
+ bourgeois, n'en respire pas moins ce courage froid et calme que rien
+ ne pourra troubler. Celui-là porte un peu son fusil comme un promeneur
+ fait de sa canne; la baïonnette, attachée par un bout de ficelle, bat
+ la breloque avec un petit sac de voyage. En vrai fils d'Albion, il n'a
+ pas oublié une gourde à la panse rebondie. On peut parier que ce n'est
+ pas de l'eau qu'elle contient.</p>
+ <p>Puis voici un compatriote. Ils sont rares encore. Celui-là chante
+ avec insouciance le <i>Sire de Framboisy</i>, et, si on fouillait dans
+ un sac de toile accroché sur son épaule, on y trouverait, j'en suis
+ sûr, quelque poule assassinée traîtreusement, car il est peu probable
+ que les plumes accusatrices qui se faufilent à travers les coutures de
+ ce havre-sac soient le commencement d'un édredon. Son armement se
+ compose d'une carabine, qui ressemble terriblement à celles de nos
+ chasseurs à pied, et d'un énorme bâton, complice de bien des forfaits
+ et dont la vue seule doit faire frémir la volaille. Qui vient après
+ lui? Un enfant. Il a seize ans, tout au plus. C'est un petit Niçois,
+ entraîné par l'amour de la gloire ou de la liberté, comme vous
+ voudrez, et qui vient essayer ses forces dans les hasards de cette
+ guerre aventureuse. Le pauvre garçon a déjà bien de la peine à
+ supporter le poids de ses bibelots et de son lourd fusil de munition.
+ Courage! Il arrivera comme les autres, peut-être même avant. Les
+ gardes mobiles de France étaient aussi, pour la plupart, des enfants.
+ Mais quel est ce nouveau costume étonné de son entourage? Quoi, un
+ cordelier! Dieu me pardonne! c'est celui de la
+ <i>Pointe-aux-Blagueurs</i>. Son capuchon, rejeté militairement sur le
+ dos; laisse apercevoir une encolure d'Hercule. Sa face barbue semble
+ celle d'un zouave ou d'un Arabe. Sa cotte est retroussée jusqu'aux
+ hanches au moyen d'une corde; dans cette ceinture improvisée passe un
+ pistolet dont le canon défierait en longueur une canardière; et ses
+ jambes mises ainsi à nu font saillir des muscles dont la vigueur doit
+ résister merveilleusement à la fatigue et aux marches forcées. Sa
+ croix en sautoir, probablement par un reste d'habitude, se balance de
+ droite à gauche, étonnée de la récente désinvolture de son maître; un
+ foulard quelque peu troué sert de képi, et complète l'équipement.
+ C'est sans doute l'uniforme des aumôniers de l'armée: honni soit qui
+ mal y pense! Mais que vient faire ce pantalon garance dans ce
+ pêle-mêle? Parle-t-il français? non. C'est un Toscan; car ce bon duc
+ de Toscane, séduit par la couleur brillante des pantalons de notre
+ armée, en avait, comme feu le roi de Naples, affublé les jambes de ses
+ troupes. Puis, passent quelques Suisses, deux ou trois Allemands, puis
+ des Lombards; puis surtout des Romains en grand nombre, vieux
+ compagnons de Garibaldi, débris des défenseurs de Rome.</p>
+ <p>Enfin, la colonne est presque passée, lorsque apparaît une guérilla
+ bizarre. C'est le noyau des volontaires siciliens autour desquels vont
+ se grouper tous les <i>picchiotti</i> de la montagne. Le musée
+ d'artillerie, dans sa collection, ne possède rien de plus curieux que
+ les engins auxquels ils sont accrochés. Armes d'autrefois, exhumées on
+ ne sait d'où, calibres à chevrotines ou à biscaïens; il serait
+ difficile de dire de quelques-uns de ces instruments s'ils partent par
+ la culasse ou par le bout du canon. Ce sont de ces vieux tromblons
+ dans lesquels on pourrait facilement loger toute une grappe de raisin,
+ tout un paquet de mitraille, ou ces petites carabines, au canon de
+ cuivre, chères aux voleurs de grands chemins. Il y a encore nombre de
+ stylets et de couteaux corses ou catalans. Les costumes sont comme les
+ armes: des vestes de velours et des guenilles. Des figures que l'on
+ n'aimerait pas à rencontrer au coin d'un bois. On dirait presque la
+ bande de Fra Diavolo. Quelques femmes les accompagnent et, petit à
+ petit, les quittent pour s'en retourner vers la ville en leur donnant
+ de ces poignées de main qui disent à elles seules plus que tous les
+ discours.</p>
+ <p>Tout ce monde chemine, marche, aux rayons du soleil levant, et la
+ colonne, semblable à un long serpent bariolé, commence à gravir les
+ contre-forts des montagnes qui s'élèvent dans l'intérieur de la
+ Sicile.</p>
+ <p>Cette première marche fut peut-être l'une des plus pénibles du
+ commencement de la campagne. Un soleil brûlant, beaucoup de poussière,
+ peu ou presque pas d'eau; pour des hommes encore engourdis par leur
+ séjour forcé à bord, c'était dur. Enfin, on arriva sans encombre à
+ Rambingallo.</p>
+ <p>Rambingallo est une petite ville ou, pour mieux dire, un misérable
+ bourg qui offre peu de ressources pour une armée en marche. Aussi n'y
+ fit-on qu'une courte halte; on repartait le soir même pour Saleni, où
+ l'on entrait le 14 au matin. Il y eut là séjour nécessaire pour
+ organiser plus militairement la petite armée, et pour laisser le temps
+ aux traînards de rallier.</p>
+ <p>Jusque-là, la colonne n'avait été inquiétée que par des bruits ou
+ de fausses nouvelles apportées par des espions empressés: les
+ Napolitains sont ici; les royaux sont là; ils sont devant vous, sur
+ votre flanc, etc. Somme toute, on ne les voyait nulle part.</p>
+ <p>Mais le général Garibaldi, mieux informé, savait qu'un corps de
+ troupes détaché de Palerme s'avançait à marches forcées, et qu'il
+ devait le rencontrer quelque part comme à Vita, Calatafimi ou Alcamo.
+ Ce corps possédait de l'artillerie, et même un peu de cavalerie.</p>
+ <p>A Saleni, le rôle de chaque chef et de chaque corps fut bien
+ spécifié. Les munitions furent partagées aussi également que possible.
+ Un corps de chasseurs fut organisé; Menotti, le fils de Garibaldi, en
+ prit le commandement, ainsi que d'une réserve destinée à protéger les
+ quelques chariots de bagages et de munitions appartenant à l'armée
+ libératrice. Quant à la caisse, elle se défendait toute seule: elle
+ était vide. Plusieurs soldats napolitains déserteurs avaient rejoint
+ dans la soirée du 14, et avaient donné des renseignements précis sur
+ la position des troupes royales qui attendaient les libérateurs à
+ Calatafimi, non pas les bras ouverts, mais dans de fortes positions
+ militaires.</p>
+ <p>On devait donc prévoir une première et sérieuse affaire pour le
+ lendemain. De ce combat allait dépendre sans doute tout le succès de
+ cette aventureuse expédition. Pour les Napolitains, la défaite,
+ c'était le désarroi, le découragement et la désertion. Pour les
+ Garibaldiens, la victoire, c'était presque la certitude du succès dans
+ tout le reste de la Sicile. Mais aussi pour eux, la défaite, c'était
+ le danger d'une fuite dans les montagnes, autant dire la mort! Aussi,
+ dans la petite armée de Garibaldi, n'y avait-il qu'une devise:
+ «Vaincre ou mourir.» Les <i>picchiotti</i> seuls n'étaient pas aussi
+ décidés, et ils songeaient sans doute à la retraite plutôt qu'à la
+ mort ou à la victoire; mais ils se taisaient et attendaient.</p>
+ <p>Le 15, au matin, l'armée garibaldienne, partie de bonne heure de
+ Saleni, arrivait à Vita qu'elle trouvait abandonnée par les troupes
+ napolitaines. Ces dernières occupaient, à la sortie du village, une
+ suite de collines allongées, aboutissant à Calafatimi.</p>
+ <p>Cette chaîne présente sept positions dominantes, successives. La
+ route se déroule à leurs pieds; elle n'est, de fait, qu'un véritable
+ défilé entre les collines dont nous parlons, à droite, et les hautes
+ montagnes qui, sur la gauche, suivent la même direction. Seulement,
+ ces dernières, quoique fort élevées, descendent par une pente presque
+ insensible vers la plaine, de sorte que les sommets, trop éloignés du
+ lieu de l'action, ne pouvaient servir de positions militaires. Une
+ petite rivière, qui arrive obliquement à la route, venait la rejoindre
+ à la hauteur du premier mamelon, et un moulin, qui se trouvait à cet
+ endroit, était fortement occupé par un détachement de l'armée
+ napolitaine. La route de Trapani à Palerme court aux pieds des
+ montagnes de gauche, paraissant et disparaissant dans les plis du
+ terrain.</p>
+ <p>A peine sortie de Vita, l'avant-garde de Garibaldi, dont les
+ tirailleurs s'étaient déployés sur une petite colline à la droite du
+ village, en face des positions ennemies, s'engagea vigoureusement avec
+ les tirailleurs napolitains abrités par des plantations et embusqués
+ dans un hameau situé entre les deux collines, au fond d'un ravin qui
+ se prolonge jusqu'aux montagnes qui encadrent l'horizon.</p>
+ <p>Vivement ramenés par les tirailleurs garibaldiens, ceux de l'armée
+ royale ne tardèrent pas à regagner le sommet du premier mamelon,
+ poursuivis, la baïonnette dans les reins, par leurs adversaires. Le
+ colonel Orsini mettait en batterie à ce moment, à cheval sur la route
+ de Calatafimi et à l'entrée du ravin, deux pièces de campagne battant
+ cette route et le moulin.</p>
+ <p>Arrivés presque au sommet du premier mamelon, les tirailleurs de
+ Garibaldi durent s'arrêter pour reprendre haleine et attendre des
+ renforts qui leur arrivaient au pas de course. Couchés à terre, au
+ milieu des aloès et des cactus, ils laissèrent passer un instant la
+ grêle de boulets que leur envoyait l'artillerie napolitaine. Mais, à
+ peine rejoints par quelques compagnies, ils reprennent l'offensive,
+ abordent à la baïonnette les lignes ennemies, dont l'artillerie se
+ hâte de battre en retraite, tirant par sections, et se dirigeant vers
+ le sommet du deuxième mamelon où sont massées d'autres troupes.
+ L'infanterie résiste mieux, mais bientôt elle suit l'exemple de
+ l'artillerie, et prend position en tirailleurs sur le versant de ce
+ deuxième mamelon. On voit à ce moment de fortes réserves dans la
+ direction de Calatafimi; elles se hâtent de rejoindre les troupes
+ engagées.</p>
+ <p>D'autres renforts arrivent aux Garibaldiens qui abordent le
+ deuxième mamelon et l'enlèvent comme le premier. Une petite maison,
+ située au sommet, est immédiatement convertie en ambulance et occupée
+ par les chirurgiens de l'armée libératrice.</p>
+ <p>Un nouveau repos de quelques minutes était devenu nécessaire; six
+ compagnies qui n'avaient pas encore été engagées furent formées en
+ deux colonnes d'attaque, et se lancèrent résolûment sur la troisième
+ position. L'armée royale tint un instant; mais, débordée par les
+ tirailleurs garibaldiens et attaquée par le bataillon de chasseurs
+ génois qu'entraîne intrépidement son commandant Menotti, elle se met
+ en pleine retraite, cherchant à se rallier sur le quatrième mamelon
+ qui lui servait de base d'opérations. Elle y masse son artillerie et
+ attend l'ennemi. Efforts inutiles. Les volontaires ont engagé toute
+ leur armée. C'est une légion d'enragés qui tuent sans s'arrêter,
+ glissent sous le canon, et débusquent successivement les royaux des
+ trois autres positions. Menotti, un drapeau à la main, se précipite au
+ milieu des masses napolitaines jusqu'à ce que, blessé au poignet, il
+ soit obligé de céder cet honneur à un officier de marine qui fut tué
+ quelques instants après. Ce n'est plus une retraite, c'est une déroute
+ complète. Vainement le général Landi, qui commande les royaux, cherche
+ à les rallier. Traversant à la débandade Calatafimi, où les
+ <i>picchiotti</i>, embusqués dans tous les coins, leur font éprouver
+ de grandes pertes, les fuyards se précipitent vers Alcamo, où les
+ attendent encore des volontaires descendus de la montagne. Les
+ malheureux sont obligés, pour fuir ce nouveau danger, de continuer
+ leur retraite vers Palerme, en abandonnant morts, blessés, bagages, et
+ une grande quantité d'armes, couvrant la route de cadavres, car les
+ balles des <i>picchiotti</i> les atteignent partout.</p>
+ <p>Les volontaires campèrent sur le champ de bataille, et cette
+ première victoire leur tint lieu de tout ce qui leur manquait en
+ vivres et en secours. En somme, les Napolitains s'étaient bien battus,
+ quoi qu'on ait pu en dire, et l'armée de Garibaldi avait montré ce
+ qu'elle pouvait faire, ce que l'on devait attendre de gens déterminés
+ et animés d'une haine profonde contre la tyrannie. Les
+ <i>picchiotti</i> n'avaient pas été brillants, sauf ceux d'Alcamo. Ils
+ n'avaient pas tenu au feu malgré leurs chefs et quelques prêtres qui,
+ payant de leurs personnes, cherchèrent vainement à les enlever. Ils
+ tiraient à distance, mais il était impossible de les faire aborder
+ l'ennemi et soutenir son choc lorsqu'il s'avançait. A cette affaire,
+ les troupes royales avaient un effectif de quatre à cinq mille hommes,
+ et l'armée libératrice comptait environ mille huit cents
+ baïonnettes.</p>
+ <p>Le lendemain matin, 16, Garibaldi entrait à Calatafimi, où les
+ blessés avaient été déjà transportés dans la nuit; et, vers
+ l'après-midi, l'avant-garde marchait sur Alcamo, où l'armée la
+ rejoignait le lendemain 17.</p>
+ <p>En arrivant à Alcamo, un triste spectacle attendait les
+ volontaires. Les <i>picchiotti</i> suivant leurs moeurs et leurs
+ usages sauvages, avaient ramassé les corps des Napolitains tués la
+ veille, et les avaient jetés dans un champ pour les voir manger par
+ les chiens et les oiseaux de proie. Leurs factionnaires veillaient ce
+ charnier, de peur que quelque âme charitable ne vînt les ensevelir. Il
+ fallut l'arrivée du général Garibaldi pour réprimer cet acte de féroce
+ barbarie, et faire donner la sépulture à ces malheureux. «Certes,
+ disait un <i>picchiotti</i>, le général Garibaldi a raison, mais il ne
+ sait pas tout ce que nous avons souffert de cette race maudite; nous
+ ne rendons que barbarie pour barbarie.» Il est triste de penser qu'il
+ disait peut-être la vérité.</p>
+ <p>C'est à Alcamo que le mouvement révolutionnaire commença
+ véritablement à se dessiner. De nombreux messagers arrivaient à tout
+ moment au général Garibaldi, lui promettant des secours, et lui
+ apportant l'assurance d'un concours sympathique et vigoureux. Partout
+ les anciennes autorités étaient chassées et remplacées par les hommes
+ du mouvement. Les gens de Maniscalco s'éclipsaient, et, avec eux,
+ disparaissait une partie de cette crainte et de cette torpeur qui
+ pesaient sur toutes les classes siciliennes. Le clergé, vigoureusement
+ lancé dans la voie des réformes, employait son ascendant pour
+ entraîner les populations et les disposer à l'action. Quelle
+ différence, déjà, entre ce que l'on appelait la poignée d'aventuriers
+ débarqués à Marsala et les volontaires victorieux de Calatafimi! Ainsi
+ marchent toutes choses: le succès avait transformé les
+ <i>flibustiers</i> de Marsala en armée nationale.</p>
+ <p>Ce fut aussi à Alcamo qu'un semblant d'intendance commença à
+ s'organiser. Le service des vivres y gagna. Quant à celui des
+ finances, il resta le même jusqu'à Palerme, et même longtemps après la
+ prise de cette ville. Qui ne connaît cette heureuse lithographie de
+ Raffet qu'accompagne cet adage: «Avec du fer et du pain on peut aller
+ en Chine?» Garibaldi disait: «Avec du fer et du pain on conquiert sa
+ liberté!» Et, le premier, il donnait, comme toujours et partout,
+ l'exemple d'un désintéressement sans bornes et d'une sobriété à toute
+ épreuve. D'ailleurs, l'argent eût servi à peu de chose: il n'y avait
+ rien à acheter.</p>
+ <p>Un événement assez curieux s'était passé à Calatafimi, au moment de
+ l'entrée de Garibaldi. Un jeune cordelier, à la figure intelligente et
+ enthousiaste, s'était élancé vers le général, et, en lui donnant
+ l'accolade, lui avait tenu à peu près ce langage: «Frère, tu es le
+ sauveur de l'Italie, tu es le Messie de la liberté; mais cette
+ liberté, tu nous l'apportes flétrie d'une excommunication. Tu es
+ chrétien, nous sommes chrétiens, tu nous commandes: pourquoi rester
+ sous le coup de cette bulle? Attends un instant. J'entre à l'église,
+ je vais préparer ce qu'il faut, et, là, devant Dieu et les hommes, je
+ te releverai de cet anathème maladroit, et rendrai à Dieu ce qui est à
+ Dieu.» Aussitôt dit aussitôt fait. Le <i>padre</i> Pantaleone (c'était
+ son nom) entre à l'église; Garibaldi continue son chemin; mais,
+ rejoint bientôt par celui qui devait être plus tard son aumônier
+ particulier, il se laissa faire, et le diable lancé à ses trousses fut
+ exorcisé par le cordelier.</p>
+ <p>On peut dire bien des choses à propos de cette anecdote; quant à
+ moi, je n'en garantis que la scrupuleuse véracité.</p>
+ <p>Le 18, la petite armée, bien réorganisée, arrivait à Rena, après
+ une rude étape, en passant par Valguarnero et Partenico. Sur toute la
+ route, des bandes de volontaires descendant des montagnes avaient
+ rallié la colonne; mais Garibaldi leur avait enjoint de se tenir sur
+ les flancs ou en arrière. Il craignait avec raison le désordre que
+ pourraient apporter dans une attaque l'inexpérience et souvent même la
+ frayeur de ces soldats improvisés. Il avait promptement jugé leur
+ valeur, et les regardait dans une action comme un embarras plutôt que
+ comme une aide. Cependant leur présence autour de l'armée garantissait
+ de toute surprise, et leur feu pouvait gêner et même embarrasser les
+ tentatives de l'armée royale. Leurs tirailleurs éclairaient de fait
+ toute la marche. On passa la journée du 19 à Rena, et, dans
+ l'après-midi, les <i>picchiotti</i>, soutenus par quelques
+ avant-postes de l'armée régulière, attaquèrent Ensiti évacué
+ incontinent par une petite arrière-garde napolitaine qui
+ l'occupait.</p>
+ <p>Plus on avançait, et plus on rencontrait de sympathies pour la
+ cause libérale. Les <i>picchiotti</i> commençaient à se réunir en
+ grand nombre et à marcher moins isolément. Une partie fut enrégimentée
+ tant bien que mal, et choisit pour colonel Roselino Pilo, qui devait
+ le surlendemain payer de sa vie l'honneur que lui faisaient ses
+ compatriotes. On leur assigna leurs postes de combat à l'avant-garde
+ et à l'arrière-garde.</p>
+ <p>Partie dans la nuit du 19, l'armée venait s'arrêter le 20 à Piappo
+ ou Misere-Canone. Là, le général Garibaldi eut de nouveaux
+ renseignements sur les opérations de l'armée napolitaine. Elle s'était
+ concentrée aux abords de Palerme, et occupait les crêtes des montagnes
+ voisines. Plusieurs fortes colonnes mobiles, avec de l'artillerie,
+ s'étaient lancées sur la route de Palerme à Trapani et Marsala, ainsi
+ que sur celles de Messine et de Castellamare. On savait aussi qu'il
+ leur était arrivé des renforts et un général envoyé par la cour de
+ Naples. Une nouvelle rencontre était donc imminente, et cette pensée
+ ne fit qu'exalter le courage des Garibaldiens en leur laissant
+ entrevoir un nouveau succès. Le régiment des <i>picchiotti</i> partit
+ le soir même. Il devait marcher sur le flanc de l'armée, qui
+ s'acheminait elle-même vers Palerme. On avançait avec précaution,
+ prenant garde aux surprises. On était déjà arrivé à quelques milles de
+ San-Martino lorsqu'une vive fusillade se fit entendre. C'était un
+ engagement des <i>picchiotti</i> avec l'ennemi. Abordés par les
+ troupes royales, ils plièrent d'abord sous le choc; mais,
+ valeureusement ramenés au feu par leur colonel et quelques officiers
+ dévoués, ils reprirent l'offensive, et, à leur tour, arrêtèrent la
+ marche en avant de la colonne napolitaine. Le combat ne fut plus alors
+ qu'une affaire de tirailleurs qui dura quelques heures, et finit sans
+ résultat de part ni d'autre. Malheureusement, Roselino Pilo fut frappé
+ à mort au milieu de l'engagement. C'était une grande perte, car il
+ était aimé et avait beaucoup d'empire sur ces bandes indisciplinées.
+ Cette affaire de San-Martino eut lieu le 21 dans la matinée.</p>
+ <p>L'armée libératrice avait fait halte, prête à se porter au secours
+ des <i>picchiotti</i>. Sans doute, pendant ce laps de temps, des
+ nouvelles importantes parvinrent au général Garibaldi; car, faisant
+ volte-face, il revint sur ses pas, et prit l'embranchement de la route
+ de Rena à Parco. Il faisait un temps affreux. La pluie tombait par
+ torrents, et la nuit était tellement obscure, que les hommes se
+ distinguaient à peine eux-mêmes. La route, défoncée, arrêtait à chaque
+ instant la marche de l'artillerie, et les chevaux refusaient
+ d'avancer. Il fallut porter les pièces à dos, laissant les affûts
+ seuls attelés. Les troupes n'avaient pas mangé et étaient harassées
+ par cette longue et pénible étape à travers les montagnes. Dans cette
+ triste nuit, leur persévérance fut mise à une rude épreuve. Enfin, le
+ 22, au petit jour, on arrivait sur le mont Calvaire, et on y prenait
+ le bivouac de grand coeur. La pluie avait cessé; un beau soleil fit
+ bientôt oublier aux volontaires les fatigues de la nuit.</p>
+ <p>Le mont Calvaire est à environ cinq ou six kilomètres au-dessus de
+ Montreal. Une étroite vallée le sépare des montagnes sur lesquelles
+ est située cette petite ville. Des bois, des jardins et des maisons
+ occupent tout le vallon, et remontent de chaque côté jusqu'à mi-côte.
+ La route royale, qu'avait quittée l'armée garibaldienne, passe du côté
+ de Montreal, tracée dans le flanc des montagnes, à peu près au tiers
+ de leur hauteur. Toute cette route, jusqu'en face le mont Calvaire,
+ était gardée par de grand'gardes napolitaines. Du bivouac, on les
+ voyait distinctement, et la ville paraissait remplie de troupes. Parco
+ est immédiatement au-dessous du mont Calvaire, à deux kilomètres au
+ plus de distance, et la route qui conduit de Palerme à Parco, Piano,
+ etc., se déroule sur le versant de la chaîne de montagnes dont fait
+ partie le mont Calvaire, qu'elle commence à gravir après avoir tourné
+ Parco, passant à mi-hauteur de la montagne. L'armée avait grand besoin
+ de repos, et quoique l'on manquât de bien des choses, on resta au
+ bivouac jusqu'au 23. Vers le soir de ce dernier jour, les avant-postes
+ s'engagèrent avec les grand'gardes napolitaines qui, descendues dans
+ la vallée, avaient commencé à gravir le mont Calvaire. Après une
+ fusillade insignifiante elles se retirèrent, et reprirent leurs
+ premières positions.</p>
+ <p>Le matin du 24, de bonne heure, à l'instant où l'armée nationale se
+ mettait en mouvement, on aperçut sur la route de Palerme de profondes
+ colonnes s'avançant sur Parco. En même temps on apprenait que les
+ troupes qui étaient à Montreal exécutaient un mouvement tournant par
+ le sommet de la montagne.</p>
+ <p>On ne tarda pas en effet à apercevoir leurs têtes de colonnes
+ descendant des plateaux élevés qui sont un peu plus loin que Parco, et
+ qui se relient avec le mont Calvaire. L'ennemi menaçait l'aile gauche
+ de Garibaldi: évidemment, son but était de la couper.</p>
+ <p>Derrière les crêtes d'où descendait l'armée de Montreal se trouve
+ une suite d'autres sommets qui se relient aussi aux premiers. Le
+ général Garibaldi embrassa d'un seul coup d'oeil toute la situation.
+ Ordre fut donné à l'aile gauche de tenir bon jusqu'à la dernière
+ extrémité. Une section de deux pièces placées sur le mont Calvaire,
+ une autre en batterie sur la route, prenaient à revers tout à la fois
+ les colonnes venant de Palerme et celles de Montreal.</p>
+ <p>L'affaire s'engagea vivement. Pendant ce temps, le général
+ Garibaldi dérobait, grâce aux sinuosités de la montagne, la marche de
+ son centre et de son aile droite, et, tournant la route vers Piano, il
+ les lançait sur le versant des crêtes les plus élevées. Cette
+ manoeuvre fut accomplie au pas gymnastique et avec une rapidité
+ inouïe. Une heure ne s'était pas écoulée depuis le commencement de
+ l'action, que la brigade venue de Montreal, qui attendait, pour
+ aborder franchement l'armée garibaldienne, l'approche des colonnes
+ venant de Palerme, voyait son aile droite compromise, et se trouvait
+ elle-même presque entièrement tournée par le centre et l'aile droite
+ de Garibaldi qui prenaient une position menaçante en arrière de ses
+ lignes. Les Napolitains se hâtèrent alors de se replier, les uns sur
+ Montreal, et les autres sur Palerme. De son côté, l'armée de Garibaldi
+ se dirigeait, par une marche de flanc, sur Piano, où elle arriva à la
+ nuit tombante. Chacun pensait que le général allait profiter de ce
+ premier et important succès pour se porter rapidement en avant. Mais,
+ à la stupéfaction générale, l'artillerie et les bagages reçurent
+ l'ordre de se séparer du corps d'armée, et de filer grand train sur la
+ route de Corleone, battant ainsi ostensiblement en retraite.</p>
+ <p>Corleone est une petite ville située de l'autre côté des monts
+ Mata-Griffone, à environ quarante à quarante-cinq kilomètres de Piano.
+ Le colonel Orsini, suivant les instructions qu'il avait reçues, se mit
+ immédiatement en marche, pendant que l'armée, à la faveur de la nuit,
+ se dirigeait elle-même sur les forêts de Fienza qu'elle atteignait
+ vers une heure du matin. Garibaldi savait en effet que le général
+ commandant l'armée napolitaine avait réuni toutes ses troupes dans
+ Palerme. La plus grande partie était massée dans la rue de Tolède et
+ au Palazzo-Reale; d'autres étaient renfermées dans la citadelle; deux
+ ou trois bataillons se trouvaient près du mont Pellegrini, et, enfin,
+ une division entière gardait l'entrée de Palerme vers la route de
+ Missilmeri et Abbate. Il fallait tromper cette division, et lui faire
+ abandonner sa position pour suivre un ennemi qui paraissait fuir en
+ désordre. C'était le rôle attribué au colonel Orsini. Garibaldi, de
+ son côté, se dérobant par une marche de nuit dans les profondeurs des
+ forêts de Fienza, tournait le mouvement de la colonne napolitaine de
+ manière à arriver promptement aux positions que l'ennemi
+ abandonnait.</p>
+ <p>Ce projet, bien conçu, et encore mieux exécuté, réussit
+ complètement. On se rappelle la pompeuse dépêche napolitaine annonçant
+ la fuite en désordre des bandes de brigands, et leur poursuite
+ acharnée par une division royale. Pendant ce temps Garibaldi quittait
+ la forêt de Fienzza le 25, au matin, et entrait à Marinero sans
+ s'inquiéter de la division ennemie qui passait à quelques milles de
+ cette petite ville.</p>
+ <p>On vit en cette circonstance se produire un fait digne de remarque,
+ et qui se renouvela pendant toute cette guerre. Les habitants
+ montrèrent souvent de la faiblesse et de la tiédeur. Le souvenir des
+ affreux traitements que leur infligeait le gouvernement de Naples,
+ n'était pas fait pour les enhardir; mais ils se bornaient à
+ s'enfermer, à ne pas donner signe de vie, et il n'y a pas eu un
+ traître parmi eux. Un seul homme pouvait compromettre le succès de
+ cette audacieuse manoeuvre. Bien plus, à Palerme, tout le monde savait
+ l'arrivée de Garibaldi pour le 26, et connaissait la porte qu'il
+ devait attaquer. Nul ne pensa à vendre ce projet aux autorités
+ napolitaines qui auraient pu facilement remplacer, par d'autres
+ troupes, les naïfs soldats lancés plus naïvement encore à la poursuite
+ des débris de l'armée libératrice. Ce qui montre combien tout le monde
+ était d'accord pour souhaiter la fin de leur occupation.</p>
+ <p>Dans la nuit du 25 au 26, l'armée nationale quittait Marinero, et
+ marchait vers Missilmeri qu'elle laissa sur sa droite pour gagner les
+ monts Gibel-Rosso. C'était une bonne position militaire, et d'où l'on
+ pouvait découvrir tout Palerme. Le 26 il y eut une alerte assez vive,
+ mais qui n'eut pas de suites. L'armée passa le restant de la journée à
+ ce bivouac; dans la soirée, une reconnaissance de cavalerie
+ napolitaine vint se heurter contre ses vedettes, et, après avoir
+ échangé quelques coups de feu, se replia sur la ville.</p>
+ <p>Ce fut là que le général Garibaldi prit ses dernières dispositions
+ et prépara l'attaque de la ville. Les munitions étaient rares; il ne
+ restait plus qu'une dizaine de cartouches par homme. On n'avait plus
+ d'artillerie. L'armée avait bien grossi en nombre, mais les recrues
+ étaient des <i>picchiotti</i>, et l'on avait perdu plus de trois cents
+ hommes parmi les soldats véritables. C'était donc avec seize à
+ dix-sept cents baïonnettes tout au plus qu'on allait attaquer une
+ ville et une citadelle défendues par une garnison de vingt à
+ vingt-deux mille hommes. Quelles que fussent les sympathies des
+ habitants, il n'y avait pas à se faire de grandes illusions sur le
+ concours qu'on en pouvait attendre, au moins dans les premiers
+ moments.</p>
+ <p>Le 26, dans la nuit, cette poignée d'hommes prenait les armes et
+ descendait impétueusement des monts Gibel-Rosso vers Abbate,
+ traversait ce bourg et arrivait sans coup férir au pont de
+ l'Amiraglio, défendu par un régiment napolitain; le 27, à trois heures
+ du matin, trente-deux hommes et seize guides composant l'avant-garde
+ se jetaient sans hésiter sur les troupes qui gardaient les abords du
+ pont, et les forçaient à en abandonner la défense. L'armée avait été
+ partagée en trois colonnes d'attaque: l'une commandée par Bixio,
+ l'autre par Sertori, celle du centre par le général Garibaldi. A
+ quatre heures, chassant l' ennemi de maison en maison, dans le
+ faubourg, les volontaires arrivèrent à la porte de Palerme au milieu
+ de l'incendie allumé par les fuyards dans chacune des maisons qu'ils
+ étaient forcés d'abandonner. A six heures le faubourg était pris. Il y
+ avait en ce moment environ douze mille hommes au Palazzo-Reale,
+ couvrant le front de la ville. La citadelle, avec cinq mille hommes,
+ défendait la gauche, du côté du mont Pellegrini; deux mille hommes,
+ environ, occupaient le faubourg que venait d'enlever l'armée
+ libératrice. Il y avait bien encore quatre mille hommes, mais ils
+ étaient à la poursuite d'Orsini. En attaquant par ce faubourg, le
+ général Garibaldi avait l'intention d'isoler, par un vigoureux coup de
+ main, la citadelle du Palazzo-Reale, et d'offrir en même temps, par ce
+ seul fait, un point d'appui au mouvement insurrectionnel des
+ habitants. A quelques heures d'intervalle, le colonel Orsini
+ atteignait aussi Palerme, ramenant ses pièces, après avoir dérobé
+ adroitement sa marche à la colonne napolitaine qui le poursuivait, et
+ qui, un beau matin, en se réveillant, n'avait plus su retrouver la
+ piste du gibier qu'elle chassait si maladroitement.</p>
+ <p>On ne saurait se faire une idée du désarroi dans lequel se trouvait
+ déjà en ce moment l'armée royale, et du découragement que les défaites
+ de Calatafimi et de Parco avaient apporté même parmi les soldats les
+ plus résolus. En voici un exemple: après le passage du pont de
+ l'Amiraglio, un jeune volontaire, nommé Kiossoni, Messinois, et dont
+ le père avait été longtemps vice-consul de France en cette ville, se
+ précipita, suivi seulement de quelques camarades, sur une barricade
+ qui barrait le boulevard, à gauche de la porte de Termini, par
+ laquelle les troupes royales rentraient en désordre. Aucun défenseur
+ n'y paraissait; mais, arrivés au sommet, ils virent de l'autre côté, à
+ une cinquantaine de mètres, deux ou trois compagnies, l'arme au pied,
+ qui, en apercevant les casaques rouges, se débandèrent immédiatement
+ dans toutes les directions, laissant nos volontaires se frotter les
+ yeux pour s'assurer s'ils ne rêvaient pas.</p>
+ <p>Deux braves soldats napolitains étaient restés seuls cernés dans
+ une des maisons du faubourg, et, brûlant jusqu'à leur dernière
+ cartouche, ils ne mirent bas les armes que sur les instances d'un
+ compatriote, volontaire dans l'armée de Garibaldi; ils furent
+ parfaitement traités, et même fêtés par leurs vainqueurs. Ces pauvres
+ diables, pleurant presque de rage, ne savaient de quelle expression
+ flétrir les compagnons qui les avaient abandonnés lâchement.</p>
+ <p>L'aspect du faubourg était pitoyable. Partout où passaient les
+ Napolitains arrivaient l'incendie et le pillage. Leur fuite précipitée
+ ne les empêcha pas de commettre dans la ville les atrocités qui
+ avaient désolé le faubourg sur la route de Montreal.</p>
+ <p>Pendant que les Garibaldiens bousculaient devant eux les troupes
+ royales, s'apprêtant à les suivre dans Palerme, ils furent rejoints
+ par quelques volontaires Palermitains, mais peu nombreux. La plus
+ grande partie des jeunes gens et des hommes d'action avaient été
+ éloignés de la ville ou exilés depuis longtemps par la police de
+ Maniscalco.</p>
+ <p>Du reste l'expiation commençait déjà pour ses agents. Plusieurs
+ sbires, qui essayaient de fuir pendant l'attaque, furent reconnus et
+ écharpés à côté du Jardin des Plantes.</p>
+ <p>Un autre, voulant forcer les factionnaires napolitains pour
+ chercher son salut dans la fuite, fut fusillé par les siens qui le
+ prirent pour un transfuge.</p>
+ <p>Dans une petite et misérable habitation, près du pont de
+ l'Amiraglio, vivait une pauvre famille; le père, forcé par les soldats
+ royaux d'aller leur chercher de l'eau, fut malheureusement atteint
+ d'une balle et tué sur le coup. Un instant après, sa maison était
+ brûlée. Sa femme et ses deux enfants n'ont jamais reparu. Tristes
+ scènes qui pâlissent cependant à côté de celles dont l'intérieur de
+ Palerme va être le théâtre.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <center>
+ <a name='II'></a><img src='images/2p035.jpg' width='435' height=
+ '300' alt='' title=''>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <h2>II</h2>
+ <br>
+
+ <p>Pour bien comprendre la manoeuvre hardie que ne craignait pas de
+ tenter le général Garibaldi, certain qu'il était du courage et de la
+ détermination de ses volontaires, manoeuvre qui devait d'un seul coup
+ lui donner gain de cause vis-à-vis de troupes démoralisées, il faut se
+ rendre compte de la situation topographique de Palerme, ainsi que des
+ positions qu'occupaient les Napolitains.</p>
+ <p>Jadis entourée de fortifications assez imposantes qui existent
+ encore pour la plupart, la ville a la forme d'un rectangle dont les
+ côtés les plus petits regardent, l'un la mer, et l'autre la campagne
+ dans la direction de Montreal et Parco. Les deux autres, qui ont au
+ moins trois fois le développement des premiers, font face, l'un au
+ mont Pellegrini et aux campagnes de Castellamare, l'autre aux monts
+ Gibel-Rosso et Abbate. C'est de ce dernier côté que l'armée de
+ Garibaldi se présentait devant Palerme. Deux rues principales coupent
+ presque à angle droit l'espace occupé par la ville. L'une, la rue de
+ Tolède, part du bord de la mer, près de la citadelle, et monte
+ jusqu'au Palais-Royal; l'autre vient couper la première à la place des
+ Quatre-Cantons, presque au centre de la ville, et aboutit à la porte
+ qu'attaquait le général Garibaldi. Chacune de ces voies partage
+ Palerme en deux parties égales, soit en longueur, soit en largeur. Les
+ Napolitains ayant leurs forces réunies aux deux extrémités de la rue
+ de Tolède, le Palazzo et la citadelle, allaient donc trouver leurs
+ communications coupées, si Garibaldi pouvait, sans coup férir,
+ s'emparer de l'autre rue. Il avait encore cet avantage, en occupant le
+ centre de la ville, qu'il donnait la facilité à tous les habitants de
+ se replier sur sa ligne d'opérations et de s'y fortifier sans craindre
+ d'être eux-mêmes surpris par les troupes royales et fusillés sans
+ autre forme de procès. De plus, il empêchait, par cette audacieuse
+ manoeuvre, le ravitaillement des troupes et de l'artillerie du
+ Palazzo-Reale, en les isolant de leur base d'opérations qui était la
+ citadelle et surtout l'escadre.</p>
+ <p>Aussi les troupes garibaldiennes, que nous avons laissées à la
+ porte de Palerme poussant devant elles les troupes royales, et
+ s'arrêtant un instant pour se reformer en épaisse colonne d'attaque,
+ lancèrent-elles bientôt plusieurs compagnies dans l'intérieur de la
+ ville pour nettoyer les petites ruelles qui viennent aboutir à la
+ porte dont on venait de s'emparer; tandis que le gros de l'armée se
+ jetait, tête baissée, dans la grande voie pour gagner au plus vite la
+ place des Quatre-Cantons. Ce mouvement fut si énergiquement exécuté
+ qu'en moins d'une heure la place des Quatre-Cantons, le reste de la
+ rue et la porte qui est à l'extrémité, étaient au pouvoir des
+ volontaires. Vainement les Napolitains avaient essayé de les arrêter
+ en trois ou quatre endroits. Par un choc irrésistible et presque sans
+ tirer un coup de feu, les casaques rouges, chargeant à la baïonnette,
+ les obligeaient à céder la place et à se retirer en désordre vers la
+ citadelle ou vers le Palazzo-Reale. C'est en ce moment que l'escadre
+ napolitaine, qui jusque-là, s'était contentée d'envoyer quelques
+ boulets dans la direction du faubourg attaqué, commençait à prendre
+ une position plus sérieusement offensive, et manoeuvrait pour trouver
+ un mouillage favorable à son tir. Mais deux frégates seulement
+ parvinrent à s'embosser; les autres, soit mauvaise volonté, ce qui est
+ probable, soit impossibilité, manquèrent leur mouvement et restèrent
+ spectatrices des événements. Ces deux navires, parfaitement placés et
+ balayant la rue de Tolède, commencèrent immédiatement sur la ville un
+ feu violent, qu'ils continuèrent même pendant la nuit. La citadelle,
+ de son côté, ne ménageait ni ses bombes ni ses boulets.</p>
+ <p>Les barricades commencèrent immédiatement. Élevées par des mains
+ habiles, elles prirent en peu d'heures un développement et un relief
+ incroyables. Il faudrait un volume entier pour en expliquer le réseau.
+ La nuit, qui arriva à temps pour seconder les travailleurs, fut bien
+ employée par les deux partis; car les Napolitains, de leur côté,
+ établissaient des retranchements à toutes les issues venant aboutir au
+ Palazzo-Reale et à la citadelle.</p>
+ <p>Dans cette ville privée de lumière, et où toutes les maisons
+ semblaient abandonnées, on n'entendait alors que le bruit des pinces
+ et des pioches frappant les dalles des rues et quelques coups de feu
+ échangés au hasard de part et d'autre.</p>
+ <p>De temps en temps, des coups de canon partant de l'escadre, de la
+ citadelle et du Palazzo, jetaient une lueur rapide dans la rue de
+ Tolède et éclairaient sinistrement les travailleurs des deux partis.
+ Sur les deux heures du matin, plusieurs détachements de volontaires
+ commencèrent à s'avancer par les rues latérales dans la direction du
+ Palazzo-Reale, ainsi que vers la place de la Marine et le ministère
+ des finances du côté de la citadelle. Ce ministère était occupé par
+ quatre bataillons.</p>
+ <p>La fusillade petilla bientôt partout et la canonnade, qui ne tarda
+ pas à s'y joindre, donna à tous ces engagements partiels les
+ proportions d'une vraie bataille. Mais c'était surtout aux abords du
+ Palazzo-Reale que le combat était le plus vif.</p>
+ <p>Ou tirait à bout portant au milieu des flammes allumées par les
+ bombes et les obus de la citadelle ou de l'escadre. Peu d'habitants
+ apparaissaient pour se joindre aux troupes libérales. Ils ne
+ trouvaient sans doute pas la poire assez mûre. Leurs maisons restaient
+ impitoyablement fermées, sauf celles qu'ouvrait le feu ou la troupe
+ napolitaine; car ces défenseurs de la royauté ne se faisaient faute ni
+ d'aider l'incendie quand ils ne l'allumaient pas eux-mêmes, ni de
+ piller sans scrupule, et la plume se refuse à retracer les actes
+ d'atrocité commis par ces bandes effrénées.</p>
+ <p>Cependant deux colonnes étaient parties en même temps pour tourner
+ les positions de l'armée royale en l'attaquant par la Porta-Nuova et
+ par la Porta-Maqueda. L'une, commandée par Bixio, l'autre par La Masa.
+ Bixio s'empare d'abord de la caserne des Suisses, puis se porte vers
+ la caserne des Quatro-Venti où il fait prisonniers plusieurs officiers
+ supérieurs et un régiment.</p>
+ <p>Déconcertées par l'impétuosité de cette attaque, les troupes
+ royales commencèrent à se replier en désordre sur la place du
+ Palais-Royal dont les abords étaient fortement gardés. La place de la
+ Cathédrale, qui est un peu avant celle du Palais-Royal en venant de la
+ mer, devint alors le théâtre d'un combat acharné. Le couvent des
+ Jésuites, à l'angle de la rue de Tolède et de la place de la
+ Cathédrale, occupé par un bataillon de chasseurs à pied, est attaqué
+ et enlevé rapidement.</p>
+ <p>Le général Lanza, qui commande les troupes du palais, voyant ce
+ couvent pris par les Garibaldiens, fait tirer dessus à obus et
+ l'incendie. Le palais Carini, situé en face, a le même sort.</p>
+ <p>Les tours de la cathédrale elles-mêmes servent de point de mire à
+ l'artillerie napolitaine.</p>
+ <p>On voit insensiblement les couleurs nationales apparaître partout.
+ Les fenêtres qui peuvent donner vue sur les troupes royales sont
+ garnies de volontaires qui les déciment par leur feu.</p>
+ <p>On se bat à la fois au Palais-Royal, à la Cathédrale, dans la rue
+ de Tolède, à la place de la Marine, autour de la citadelle et dans
+ tout le quartier Paperito, où l'incendie, allumé par les bombes de la
+ citadelle et de l'escadre, fait de rapides progrès. Déjà beaucoup de
+ détachements royaux battent en retraite vers la citadelle par la place
+ Caffarello et la place de la Funderia. Ces détachements sont assaillis
+ dans leur fuite par une grêle de balles, qui leur fait perdre beaucoup
+ de monde.</p>
+ <p>La place des Quatre-Cantons était devenue désormais la base des
+ opérations de Garibaldi. Le général Türr occupait le palais du Sénat.
+ L'état-major de Garibaldi était partout et se multipliait pour faire
+ face aux exigences de la position. On commence à pousser quelques
+ barricades du côté de la place de la Marine, pour attaquer
+ vigoureusement la brigade qui la défend. La fusillade devient
+ très-vive entre le ministère des finances et les coins de rues qui lui
+ font face. Les vaisseaux napolitains continuent un feu terrible, mais
+ plus destructeur que meurtrier. A cinq heures, les troupes campées au
+ palais étaient bien et dûment entourées et coupées. Complétement
+ maître de la partie de la ville comprise entre la Marine et le
+ Palais-Royal, Garibaldi n'avait plus qu'à se fortifier pendant la
+ nuit, et à attendre le lendemain. Palerme tout entier était en
+ insurrection. Les faiseurs de barricades surgissaient de toutes
+ parts.</p>
+ <p>A six heures du soir, le feu avait molli; mais, sur les sept heures
+ et demie, le bombardement recommençait avec plus de fureur. On se
+ battait à la lueur de l'incendie que les projectiles allumaient de
+ toutes parts.</p>
+ <p>Pendant la nuit, les barricades se multiplièrent et prirent un
+ relief imposant. Les volontaires se rapprochaient de minute en minute
+ du Palais-Royal, où, de leur côté, les Napolitains se barricadaient de
+ plus en plus. Plusieurs bombes lancées par l'escadre, vinrent tomber
+ au milieu d'eux et causèrent un grand désordre. Le 28, au matin, la
+ position des troupes royales était celle-ci: treize à quatorze mille
+ hommes au Palazzo-Reale, deux ou trois mille hommes à la Marine et
+ plusieurs bataillons dans les prisons et les casernes; le reste dans
+ la citadelle. Dans la journée, ils furent forcés d'abandonner toutes
+ ces positions, sauf celles du Palais-Royal et de la Marine. Le palais
+ Carini était complétement détruit. Tout le quartier qui est à l'est du
+ Palais-Royal brûlait. Le bombardement continuait toujours. De
+ nombreuses bandes de <i>picchiotti</i> descendaient les hauteurs et
+ venaient se mêler aux volontaires. Vers le soir, on ne se battait plus
+ qu'autour du Palais-Royal, que les insurgés commençaient à dominer du
+ sommet des maisons voisines, et entre autres de l'Archevêché. Partout
+ les maisons s'écroulaient sous les bombes et les obus. La nuit, comme
+ celle de la veille, fut employée à se fortifier de part et d'autre. Le
+ lendemain, au lever du jour, plusieurs décrets du général Garibaldi
+ étaient affichés: ils punissaient de mort l'assassinat, le vol et le
+ pillage, organisaient la garde nationale, nommaient une municipalité
+ provisoire, faisaient appel aux enrôlements. A midi, l'attaque du
+ palais recommence avec acharnement; les troupes royales quittent la
+ place de la Marine et se retirent dans la citadelle, abandonnant
+ plusieurs canons. Vers le soir, l'incendie est dans trois ou quatre
+ quartiers de la ville. La nuit se passe sur le qui-vive du côté des
+ Garibaldiens; on s'attend à une attaque résolue de la part des troupes
+ qui reviennent de la poursuite d'Orsini, où elles ont été si bien
+ jouées. En effet, le lendemain matin, elles viennent donner tête
+ baissée sur la ville par la porte Reale, où elles sont reçues par les
+ troupes de Bixio qui les forcent à la retraite. Vers midi, on parle
+ d'armistice, et deux délégués du général Lanza se rendent à bord de
+ l'<i>Hannibal</i>, où se trouvent réunis également le commandant du
+ <i>Vauban</i> et celui d'une frégate américaine. Garibaldi y vient de
+ son côté avec Crispi, le colonel Türr et Menotti. On ne peut
+ s'entendre, et l'entrevue est bientôt terminée. Cependant la
+ convention tacite d'armistice dure toujours.</p>
+ <p>Le lendemain 31, on annonce une trêve de trois jours.</p>
+ <p>Plus de trois mille bombes avaient été lancées sur la ville pendant
+ le bombardement. Le temps de l'armistice fut mis à profit par les
+ volontaires de Garibaldi et les habitants de Palerme. Les barricades
+ furent complétées partout; les plus fortes reçurent des canons. Quant
+ aux Napolitains, ils restaient bloqués au Palais-Royal et manquaient
+ totalement de vivres; Garibaldi leur en fit donner. Il fit retirer
+ également, et emporter dans les hôpitaux, tous leurs blessés, et Dieu
+ sait si le nombre en était grand! On apprenait, en même temps,
+ l'arrivée à Marsala d'un fort détachement de volontaires qui venaient
+ grossir l'armée nationale.</p>
+ <p>Trois ou quatre jours se passèrent ainsi. Garibaldi coupant,
+ taillant administrativement, législativement, militairement,
+ financièrement, et le tout carrément et promptement.</p>
+ <p>Les décrets se suivaient avec une rapidité inouïe et, certes, on ne
+ peut accuser ses ministres d'avoir occupé des sinécures.</p>
+ <p>Enfin, le six, le retour du général Letizia, arrivant de Naples,
+ termina les pourparlers et l'armistice provisoire fut remplacé par une
+ capitulation en règle.</p>
+ <p>Les troupes napolitaines devaient évacuer immédiatement toutes
+ leurs positions de la ville et se retirer dans la citadelle et sur le
+ môle, où leur embarquement aurait lieu avec armes et bagages dans le
+ plus bref délai possible. Les prisonniers civils et militaires encore
+ en leur pouvoir devaient être remis entre les mains du nouveau
+ gouvernement, le jour même où la citadelle terminerait son évacuation.
+ Les troupes campées au Palais-Royal durent donc traverser la ville
+ pour rentrer à la citadelle. Ces douze ou quatorze mille hommes
+ étaient tellement frappés de stupeur et découragés qu'au moment de
+ s'acheminer, ou plutôt de se faufiler dans ce réseau de barricades qui
+ les séparait de la forteresse, ils refusèrent de marcher sans un
+ sauf-conduit et une garde de casaques rouges. Le général Garibaldi
+ souscrivit à leur demande, et on vit cette armée, avec artillerie,
+ cavalerie, génie, etc., défiler tristement au milieu d'une population
+ exaspérée, dont les regards, certes, n'avaient rien de bien rassurant.
+ Une centaine de volontaires formaient l'escorte, protection du reste
+ bien superflue. A peine entrées dans la citadelle, ces troupes y
+ furent consignées rigoureusement. Aussitôt, d'ailleurs, toutes les
+ rues aboutissant à la forteresse furent murées jusqu'à la hauteur du
+ premier et du deuxième étages, et les <i>picchiotti</i>, montagnards,
+ etc., vinrent d'eux-mêmes s'installer autour des remparts, afin
+ d'éviter toute espèce de surprises.</p>
+ <p>Déjà, depuis plusieurs jours, la cour de Naples prenait ses
+ dispositions pour l'évacuation des troupes de Palerme. On vit mouiller
+ bientôt, sur la rade, une quantité de vapeurs remorquant des
+ transports. Les blessés et les malades partirent les premiers, puis
+ vint le tour du matériel, pêle-mêle avec les hommes. Toutes ces
+ troupes, il faut l'avouer, parurent peu touchées de leur défaite une
+ fois qu'elles se virent sur le pont des bâtiments. Leurs musiques ne
+ cessaient de se faire entendre, et ont les eût prises plutôt pour des
+ conquérants célébrant leur victoire que pour des vaincus forcés, par
+ une poignée d'hommes, d'abandonner une des plus belles provinces de la
+ couronne qu'ils avaient été appelés à défendre. Ainsi vont les choses.
+ Quoi qu'il en soit, l'évacuation marcha grand train, et bientôt devait
+ venir le jour où le pavillon national serait arboré dans toute la
+ Sicile.</p>
+ <p>Il faut maintenant jeter un coup d'oeil rétrospectif sur tous ces
+ événements, dont la marche rapide nous a fait négliger une foule de
+ faits qui doivent être constatés. Plus de trois cents maisons, brûlées
+ dans le quartier de l'Albergheria par les troupes napolitaines battant
+ en retraite sur le Palazzo-Reale, n'offraient plus, au moment du
+ premier armistice, qu'un amas de décombres encore fumants. On trouvait
+ à chaque instant au milieu de ces débris, des cadavres à moitié
+ calcinés, car les guerriers du roi de Naples avaient égorgé femmes et
+ enfants, et pillé, sans scrupule, tout ce qui leur tombait sous la
+ main. Le couvent des Dominicains blancs fut saccagé, incendié, et les
+ femmes qui s'y étaient réfugiées furent brûlées toutes vives. On
+ repoussait à coups de fusil dans les flammes celles qui cherchaient à
+ s'échapper. Des actes atroces furent commis. En vain, les officiers
+ cherchaient à rappeler leurs soldats aux sentiments de l'honneur
+ militaire. En vain, quelques-uns mirent même le sabre à la main pour
+ empêcher ces infamies. Voyant leurs ordres comme leurs épaulettes
+ méconnus, ils furent obligés d'assister à ces horreurs. Le palais du
+ prince Carini, en face de la cathédrale, fut pillé et brûlé. Les
+ bombes aidant, il n'en restait plus, le 1er juin, que d'informes
+ débris menaçant de crouler dans la rue de Tolède. Les superbes
+ magasins de M. Berlioz, dans la même rue, étaient complétement
+ détruits. Il en était de même du palais du duc Serra di Falco. Un
+ Français, M. Barge, avait cru, en plaçant au-dessus de son magasin nos
+ couleurs nationales, qu'elles empêcheraient sa maison d'être pillée;
+ un officier napolitain donne l'ordre à un clairon de monter enlever le
+ pavillon. Il est lacéré, foulé aux pieds; la porte de la maison
+ enfoncée, et M. Barge, rossé de main de maître avec la hampe même de
+ son pavillon, fut emmené en prison sans autre forme de procès, tandis
+ que, naturellement, sa maison était pillée. Un autre compatriote, M.
+ Furaud, maître de langues, père de six enfants, est assailli dans sa
+ maison, assassiné à coups de baïonnette; quant à ceux-ci, on les a
+ vainement cherchés, ils ont disparu. La demeure du premier commis de
+ la chancellerie fut violée, et les portraits de l'Empereur et de
+ l'Impératrice, qui se trouvaient dans un salon, déchirés à coups de
+ baïonnette. Le couvent de l'Annunziata et presque toutes les maisons
+ de la rue qui mène à la Porta-di-Castro ont été incendiés et pillés.
+ Celui de Santa-Catarina, dans la rue de Tolède, a eu le même sort. On
+ estime à plus de quatre cents le nombre des malheureux qui ont été
+ assassinés ou brûlés. C'est encore en dehors de la Porta-Reale, dans
+ ce beau faubourg rempli de ravissantes habitations de campagne, que
+ s'est exercée à l'incendie et au pillage cette armée de triste
+ mémoire. Ce ne sont ni une ni deux maisons choisies; c'est tout le
+ côté droit du faubourg, en allant à Montreal, dans lequel les
+ Napolitains ont laissé, par l'incendie et le pillage, la trace de leur
+ retraite.</p>
+ <p>Leur empressement et leur joie, en quittant enfin Palerme, n'ont
+ donc rien qui doive surprendre. Le commandant d'un des transports qui
+ les emmenaient à Naples les a vus compter et énumérer leur butin dans
+ une partie de cartes improvisée le soir sur le gaillard d'avant.
+ Plusieurs de ces héros jouaient vingt piastres sur table, ou, pour
+ mieux dire, sur le pont.</p>
+ <p>Dans une petite maison qui a voisine le Palazzo-Reale, un infortuné
+ coutelier, ou quincaillier, est assailli à l'instant où il sortait
+ sans armes pour tâcher d'avoir un morceau de pain pour trois enfants
+ qui criaient la faim. A peine dehors, malgré toutes les explications
+ qu'il veut donner, il est saisi, garrotté, et on se dispose à
+ l'entraîner pour le fusiller. Les pauvres enfants arrivent, demandant
+ leur père. Une décharge le jette en bas avec deux de ses enfants; le
+ troisième est tué d'un coup de baïonnette. Assez de ces horreurs, il y
+ en aurait trop à citer. En parcourant ces maisons mutilées, ces
+ décombres sanglants, en voyant, çà et là, les extrémités des cadavres
+ ensevelis sous les ruines, les débris de vêtements, que de drames ne
+ doit-on pas supposer! Et si chacun de ces malheureux pouvait revenir à
+ la vie, quelle longue file de forfaits se dresserait criant vengeance
+ et stigmatisant d'infamie cette armée qui semblait n'avoir pour
+ devise, en ce moment, que pillage et incendie!</p>
+ <p>Pendant les divers combats qui signalèrent la prise de Palerme, les
+ pertes furent sensibles de part et d'autre. Celles de l'armée royale
+ doivent être portées, au minimum, à deux mille hommes, tués ou
+ blessés; parmi eux se trouvaient plusieurs officiers supérieurs, entre
+ autres le commandant de la gendarmerie, généralement détesté à
+ Palerme, comme tout ce qui tenait à la police, mais auquel il faut
+ cependant rendre cette justice qu'il s'est conduit bravement. Quant
+ aux volontaires, leurs pertes avaient aussi été sensibles. Le brave
+ colonel hongrois Tukery, grièvement blessé à l'attaque du
+ Palazzo-Reale, mourait le 11 juin, après d'atroces souffrances.
+ Carini, dangereusement atteint d'une balle qui lui fracturait le bras
+ presque à la hauteur de l'épaule, au moment où, envoyé par le général
+ Garibaldi, il examinait, sur une barricade, les troupes napolitaines
+ opérant leur retour offensif, était couché pour longtemps sur un lit
+ de douleur. Près de trois cent cinquante soldats étaient tués ou hors
+ de combat.</p>
+ <p>Plusieurs corps de volontaires s'étaient fait remarquer par
+ l'énergie de leur courage. Les chasseurs des Alpes, à Palerme comme à
+ Calatafimi, firent des prodiges de valeur. A l'attaque du couvent des
+ Benedittini, ils ont été superbes d'entrain et de fermeté. Une seule
+ compagnie de trente-cinq hommes avait eu, depuis son départ de
+ Marsala, vingt-deux tués ou blessés. Il se passa au milieu de ces
+ combats un épisode qui, tout en étant fort original, ne manque pas
+ d'une certaine grandeur.</p>
+ <p>En tête de beaucoup de détachements de volontaires ou d'habitants
+ de Palerme se trouvaient des moines qui, la croix à la main, et payant
+ de leur personne, entraînaient au feu jusqu'aux moins résolus. Le
+ <i>padre</i> Pantaleone, que Garibaldi avait nommé son chapelain à
+ Calatafimi, se trouvait, au moment le plus chaud de l'action, sur la
+ place de la Cathédrale, à l'angle de la rue qui passe devant
+ l'archevêché. Se souciant moins des balles que de l'excommunication,
+ qu'il avait naguère si lestement conjurée, notre moine guerrier, avec
+ sa figure exaltée et intelligente, encourageait bravement son monde et
+ il était facile de lire dans ses yeux que, s'il ne mettait pas les
+ mains à la besogne, ce n'était pas par timidité.</p>
+ <p>Cependant, malgré le feu soutenu des volontaires, la barricade
+ napolitaine attaquée tenait toujours. Les balles allaient leur train,
+ démolissant, par-ci par-là, quelques jambes, quelques bras, au grand
+ désespoir de notre aumônier qui ne ménageait pas les anathèmes à
+ l'ennemi, chaque fois qu'il voyait tomber un de ses braves
+ volontaires. Le <i>padre</i> Pantaleone portait une grande croix de
+ chêne d'au moins deux mètres de haut et, dans les instants difficiles,
+ il la brandissait vigoureusement au-dessus de sa tête. Las, enfin, de
+ cette fusillade qui n'aboutissait à rien, notre chapelain s'élance,
+ sans souci ni vergogne, tout seul, sur la barricade napolitaine, en
+ grimpe les étages successifs au milieu d'un <i>miserere</i> de balles
+ coniques, puis, arrivé au sommet, se met, dans son langage le plus
+ sympathique, à faire aux soldats de François II un discours approprié
+ à la circonstance: il cherche à leur expliquer brièvement comme quoi
+ cette guerre fratricide est honteuse pour l'humanité, comme quoi Dieu
+ la défend, comment enfin la résistance est inutile puisque Garibaldi
+ est l'ange de la liberté et que le Dieu des armées marche avec
+ lui.</p>
+ <p>Les soldats royaux, étonnés de cet aplomb et du courage du
+ prédicateur, finissent par laisser leurs cartouches tranquilles et
+ leurs fusils se refroidir. On en était même au plus pathétique du
+ discours, lorsque le capitaine qui commandait s'aperçoit que les
+ Garibaldiens, en gens bien avisés, profitaient insensiblement de la
+ situation et touchaient déjà la barricade. Il saisit une arme, couche
+ en joue le <i>padre</i> Pantaleone qui ne bronche pas et lui envoie à
+ bout portant un coup de fusil qui brûle son froc et lui brise la croix
+ dans les mains. Sans s'émouvoir, le <i>padre</i> en ramasse les
+ morceaux pendant que les Garibaldiens escaladent la barricade. Les
+ soldats se hâtent de décamper et le capitaine est tué. Un volontaire
+ saisit son sabre, le <i>padre</i> Pantaleone attrape le ceinturon, le
+ passe en sautoir, et, se précipitant à la suite des fuyards, il plante
+ le tronçon de sa croix dans le ceinturon du défunt capitaine en
+ s'écriant, de sa plus belle voix: «Allez, allez, sicaires d'un tyran,
+ reporter à votre maître que le <i>padre</i> Pantaleone a mis la croix
+ là où était l'épée.»</p>
+ <p>C'est le sens sinon le texte de ses paroles, car notre langue est
+ pauvre pour traduire quelques expressions un peu emphatiques du bel
+ idiome italien. Un autre moine, de l'ordre des Cordeliers, fit, sur la
+ place de la Marine et pendant plus de deux heures, le coup de feu avec
+ quatre soldats napolitains embusqués dans une construction commencée
+ presque en face du ministère des finances. Au bout de ce temps, on vit
+ un de ces soldats rallier eu toute hâte un fort peloton qui était au
+ coin du ministère. Le cordelier en conclut que, si les autres ne s'en
+ allaient pas, puisqu'ils ne tiraient plus c'est qu'il devait leur être
+ arrivé des choses graves et que leur position étant fort hasardée, vu
+ la quantité de projectiles qui pleuvaient dru comme grêle, il était de
+ son devoir, à lui, d'aller les trouver pour leur porter les
+ consolations de son ministère. Il posa tranquillement son fusil,
+ rejeta son froc en arrière et traversa la place pour disparaître dans
+ la bâtisse en question. Quelques instants après, on le vit reparaître
+ avec un blessé qu'il portait comme un enfant. Trois fois il fit le
+ même voyage, trois fois il ramena son homme; la dernière fois, à
+ l'instant où il franchissait sa barricade, la même balle qui lui
+ fracassait le bras, tuait roide l'infortuné pour lequel il se
+ dévouait. Sans s'émouvoir, il posa à terre son fardeau, lui récita les
+ prières des morts et s'en fut ensuite à l'ambulance.</p>
+ <p>Un jeune volontaire vénitien, déjà blessé assez gravement à
+ Calatafimi, se précipite à l'attaque du couvent des Benedittini et
+ s'efforce, à coups de hache, de briser une petite porte latérale
+ pouvant donner accès dans le couvent. Les balles pleuvent sur lui de
+ toutes parts, un obus vient, en ricochant, éclater au-dessus de sa
+ tête et le couvrir de gravats. En vain ses camarades le rappellent.
+ «Je ne suis plus bon qu'à être tué, leur crie-t-il, au moins, en
+ mourant, je rendrai encore un service.» Exaltés par cette intrépidité,
+ deux d'entre eux le rejoignent et cherchent à l'entraîner. En ce
+ moment, un canon de fusil passe par une fenêtre immédiatement
+ au-dessus de la porte et le malheureux reçoit le coup en pleine
+ poitrine. Ses camarades ne rapportent qu'un cadavre.</p>
+ <p>Dans les rues qui mènent à la Piazza di Bologni, la lutte fut
+ sérieuse. Les soldats royaux, comme partout ailleurs, incendiaient et
+ pillaient. Les malheureux habitants de ce quartier, éperdus d'effroi,
+ essayaient de fuir dans toutes les directions, entraînant femmes et
+ enfants; ce n'étaient partout que gémissements et lamentations.
+ Quelques hommes déterminés se réunissent en armes à l'angle d'une
+ petite impasse, en occupent la maison et s'y barricadent après y avoir
+ donné l'abri à quantité de femmes et d'enfants. Quelques instants
+ après, cette maison est attaquée; mais on s'y défend vigoureusement.
+ Les femmes, reprenant courage, font pleuvoir sur les assaillants une
+ grêle de tuiles, de vases de toutes sortes, enfin ce qui leur tombe
+ sous la main.</p>
+ <p>Une bombe vient s'abattre sur le toit, entraîne le troisième et le
+ quatrième étages, et, en éclatant, tue et blesse encore plusieurs
+ femmes et des enfants. Quelques moments après, les flammes viennent se
+ joindre aux balles napolitaines.</p>
+ <p>De huit qu'ils étaient, les assiégés ne comptent plus que cinq
+ hommes, dont un blessé. Cependant, des femmes, des enfants, des
+ vieillards les supplient de ne pas les abandonner. Il faut prendre un
+ parti; le blessé et un de ses camarades grimpent au faîte de l'édifice
+ qui menace ruine; on y hisse, les uns après les autres, les malheureux
+ réfugiés, et, lorsque tous sont à l'abri dans une maison dont l'issue
+ donne sur une rue inoccupée par l'armée royale, les trois braves gens
+ qui continuaient à lutter avec les royaux, battent eux-mêmes en
+ retraite, n'abandonnant qu'une ruine ensanglantée.</p>
+ <p>Dès le 8 juin, des débarquements de volontaires s'effectuaient un
+ peu partout.</p>
+ <p>Du 9 au 11, une petite escadre partait de Gênes. Elle se composait
+ de l'<i>Utile</i>, remorquant le <i>Charles and Jane</i>, le premier
+ commandé par le capitaine Molessa, le second par le capitaine Quain;
+ puis venaient le <i>Franklin</i>, capitaine Orrigoni, un des anciens
+ compagnons d'armes de Garibaldi dans la Plata; l'<i>Orregon</i>,
+ capitaine West; le <i>Washington</i>, dont les volontaires étaient
+ commandés par le colonel Baldeseroto. Environ 3,000 hommes étaient
+ répartis sur ces différents navires et c'était le renfort le plus
+ considérable que l'on eût encore reçu. Medici commandait en chef.</p>
+ <p>Partis à quelques heures d'intervalle, ces navires firent des
+ routes diverses pour atteindre Cagliari où était le rendez-vous
+ général. Tous y arrivèrent heureusement, excepté l'<i>Utile</i> et le
+ bâtiment qu'il remorquait.</p>
+ <p>Se trouvant dans le N.-E. du cap Corse, à environ douze milles au
+ large, ces deux navires furent approchés par une corvette à vapeur
+ battant pavillon français. Bientôt un canot accosta et un officier,
+ s'exprimant parfaitement en français, vint demander où l'on allait et
+ offrir même la remorque de son bâtiment pour gagner les côtes de
+ Sicile, si telle était la destination des navires. Ces propositions
+ furent accueillies par les volontaires aux cris de <i>Vive la
+ France!</i> <i>vive Garibaldi!</i> Toutefois le capitaine crut devoir
+ refuser la remorque offerte si galamment. Le canot retourne à son
+ bord; mais à peine est-il arrivé qu'un changement à vue s'opère sur la
+ corvette de guerre. Les mantelets des sabords, rapidement abaissés,
+ laissent apercevoir les pièces détapées et l'équipage en branle-bas de
+ combat. Le pavillon français glisse le long de sa drisse et est
+ remplacé par le pavillon napolitain en même temps qu'un coup de canon
+ à boulet signifiait aux deux navires l'ordre de stopper et d'amener
+ leurs pavillons.</p>
+ <p>L'<i>Utile</i> portait le pavillon piémontais et le <i>Charles and
+ Jane</i>, celui des États-Unis. Les capitaines se refusèrent à amener
+ leurs pavillons, mais ils durent se résigner à se laisser emmener, non
+ sans protester. Quel triste moment eussent passé les marins de la
+ <i>Fulminante</i> (c'est le nom de la corvette napolitaine), si les
+ volontaires avaient pu sauter sur son pont. Faute de mieux, ils leur
+ lancèrent toutes les malédictions que le vocabulaire italien peut
+ offrir. Pendant que la diplomatie s'occupait de cette affaire, les
+ autres bâtiments de l'expédition atteignaient Cagliari, et, de là,
+ mettaient le cap sur Castellamare, dans le golfe de ce nom, où devait
+ s'effectuer leur débarquement. Le 18 juin, en effet, on apprit à
+ Palerme l'arrivée du convoi de Medici. Un navire débarquait ses
+ troupes à Santo-Vito, et les deux autres à Castellamare. Il est aisé
+ de se figurer l'allégresse générale en apprenant l'arrivée à bon port
+ de cette petite division qui, outre trois mille hommes aguerris,
+ apportait encore dix mille fusils et une grande quantité de munitions.
+ Aux illuminations quotidiennes se joignirent immédiatement toutes
+ sortes de concerts en plein vent, des promenades aux flambeaux avec
+ force drapeaux et force <i>Viva la liberta</i>!</p>
+ <p>Le général Garibaldi était immédiatement monté à cheval pour
+ assister au débarquement de ces renforts.</p>
+ <p>Mais, vers minuit, au moment où le calme commençait à se faire,
+ grâce à la fatigue des musiciens et à l'enrouement des criards, à
+ l'instant, enfin, où les illuminations commençaient à s'éteindre et
+ les habitants à s'endormir, quelques coups de canon de fort calibre se
+ firent entendre au large et vinrent éclairer de leur lueur sinistre
+ les sommets du mont Pellegrini, ainsi que les mâtures des navires qui
+ étaient sur rade. A la première détonation, chacun dresse l'oreille; à
+ la seconde, on saute de son lit; à la troisième, on est presque
+ habillé, enfin, à la quatrième, les fenêtres et les portes commencent
+ à s'ouvrir, les femmes à trembler et les enfants à piailler. Dans les
+ rues, les factionnaires regardent si leurs amorces sont bien on place
+ et redoublent leurs cris de: <i>Sentinelles, veillez!</i> Les
+ bourgeois se groupent à chaque carrefour, et les suppositions vont
+ leur train. Dans les casernes, les clairons écorchent les airs les
+ plus variés pour appeler aux armes les volontaires. Enfin, au palais,
+ tout le monde s'inquiète, et le commandant, en l'absence du général
+ Garibaldi, commence à envoyer dans toutes les directions des
+ ordonnances à la recherche des nouvelles.</p>
+ <p>Quelle voix mystérieuse annonce tout dans ces circonstances? On
+ apprend bientôt qu'il n'est arrivé que trois navires à Castellamare.
+ Le quatrième et son remorqueur manquent.</p>
+ <p>La canonnade devient plus vive, elle semble parfois se rapprocher
+ de l'entrée du port de Palerme.</p>
+ <p>On sent s'agiter dans l'ombre toute cette ville surprise dans son
+ premier sommeil. Parmi les suppositions, la plus probable est que la
+ croisière napolitaine, après s'être emparée du navire manquant et
+ qu'elle fait semblant de combattre en ce moment, se dirigera vers ceux
+ qui débarquent. Tout le monde court et s'agite. Les postes en armes se
+ dirigent vers le quai. On entend tomber, çà et là, sur les dalles des
+ rues, les baguettes des fusils chargés par des mains encore
+ inexpérimentées. Enfin, de sourds piétinements, venant du côté des
+ casernes, indiquent que les troupes sont en marche. Malheureusement,
+ l'âme de toute l'armée est absente; le général Garibaldi est à
+ Castellamare.</p>
+ <p>Les décharges continuent toujours, plus multipliées et plus
+ rapprochées. Il est deux heures. L'inquiétude est à son comble. On se
+ voit déjà à la veille d'un nouveau bombardement.</p>
+ <p>Autour de la citadelle, on a peine à retenir les <i>picchiotti</i>
+ qui veulent se précipiter à l'assaut de ces remparts, dégarnis de
+ leurs engins de guerre, pour se venger sur les troupes napolitaines
+ des événements qu'on suppose se passer au large. Enfin, à deux heures
+ un quart, un canot arrive à force d'avirons sur le quai, et un
+ midshipman qui en débarque prévient que l'on ait à aviser les
+ autorités que le canon que l'on entend est celui d'une frégate
+ britannique qui fait l'exercice au large. Ce trait peint-il assez les
+ Anglais? Entre une et deux heures du matin, à quelques milles à peine
+ d'une ville qui vient de subir les horreurs d'un bombardement et qui,
+ encore tout en émoi, se remet à peine des terreurs du combat et de
+ l'incendie, aller faire branle-bas de combat de nuit et exercice à
+ feu! Et que dire de ces pauvres soldats napolitains enfermés dans la
+ citadelle et non moins inquiets que les habitants de la ville, car ils
+ entendaient du haut de leur bicoque désarmée les imprécations et les
+ cris de vengeance de leurs ennemis!</p>
+ <p>Que fût-il arrivé si l'on n'eût pu retenir les <i>picchiotti?</i>
+ et, quel qu'eut été le résultat de leur attaque, que de sang pouvait
+ être versé, et pourquoi? Enfin, à trois heures du matin, tout était
+ rentré dans le calme.</p>
+ <p>Le 20, au matin, le premier détachement des volontaires débarqués
+ arrivait à Palerme à cinq heures environ. C'étaient deux magnifiques
+ bataillons de chasseurs à pied, parfaitement uniformes et bien
+ équipés, armés de carabines rayées et paraissant remplis de gaieté et
+ d'entrain. Le 21 et le 22, le restant des troupes débarquées suivait
+ le mouvement et venait prendre ses casernements en ville.</p>
+ <p>L'enthousiasme avec lequel chaque nouveau corps arrivant était reçu
+ est indescriptible. Les bouquets et les applaudissements se
+ succédaient sans interruption sur la route qu'il parcourait.</p>
+ <p>Le corps des guides s'organisait rapidement. Une commission de
+ remonte avait été installée et fonctionnait avec activité. Bientôt
+ leurs deux escadrons furent complets, et on s'occupa de la formation
+ de deux régiments de hussards.</p>
+ <p>Toutes les statues rappelant l'ancien gouvernement avaient été
+ brisées dès les premiers jours, et leurs débris jetés à la mer. Le 6
+ juin, un décret du général Garibaldi faisait adopter par la patrie les
+ enfants et les familles des volontaires tués pendant la guerre.</p>
+ <p>Le 8 et le 9, une forte escadre sarde venait mouiller sur rade, et
+ apportait à Garibaldi un appui moral immense.</p>
+ <p>On avait appris les événements de Syracuse et de Catane, qui
+ étaient venus encore surexciter l'enthousiasme des habitants de
+ Palerme et des volontaires.</p>
+ <p>Le 9, on avait connaissance de l'évacuation de Trapani par les
+ troupes royales. La prison d'État du fort de Favignano, sur l'île de
+ ce nom, abandonnée par sa garnison, fut ouverte par les habitants de
+ l'île, qui s'empressèrent de mettre en liberté tous les prisonniers
+ politiques.</p>
+ <p>On apprenait aussi le pronunciamento de Girgenti, de Caltanisetta,
+ qui avaient chassé les préfets royaux et leurs troupes, organisé leurs
+ gardes nationales et ouvert immédiatement des souscriptions dont ils
+ envoyaient les fonds au dictateur.</p>
+ <p>Tout allait donc pour le mieux, et l'évacuation, qui continuait
+ grand train, allait amener bientôt la remise de la citadelle. En
+ effet, le 18 au soir, à la nuit tombante, le pavillon napolitain fut
+ amené. Le lendemain matin, vers les neuf heures, les couleurs
+ italiennes étaient hissées en tête du mât de pavillon à la porte
+ d'entrée du fort qui était lui-même remis aux délégués du général
+ Garibaldi, et occupé immédiatement par un poste de chasseurs des
+ Alpes.</p>
+ <p>Il restait cependant encore vers le môle une certaine quantité de
+ troupes à embarquer; mais à une heure, les derniers hommes
+ rejoignaient les navires, et toute l'escadre napolitaine appareillait.
+ Peu de temps auparavant avait eu lieu la remise des prisonniers
+ palermitains retenus dans le fort depuis le 4 avril. Ces prisonniers,
+ appartenant aux premières familles de la cité, étaient: le prince
+ Antonio Pignatelli, le baron di Calabria, le <i>padre</i> Octavio
+ Lanza, le marquis Santo-Giovanni, le prince Nisciemi, le prince
+ Giardinelli, le baron Rizzo, etc.</p>
+ <p>Toute la ville s'était donné rendez-vous devant la citadelle pour
+ les recevoir.</p>
+ <p>Accueillis par des cris frénétiques, les prisonniers furent portés,
+ plutôt qu'escortés, vers les voitures où leurs familles les
+ attendaient. Un long cortège d'équipages, les musiques civiles et
+ militaires de Palerme, des détachements de tous les corps de
+ volontaires et de nombreux <i>picchiotti</i> remplissaient les rues
+ avoisinantes. Dans leur parcours, jusqu'au Palais-Royal, ce ne fut
+ qu'une longue ovation. Les prisonniers étaient littéralement ensevelis
+ sous les fleurs qu'on leur jetait de toutes parts. On dansait, on
+ sautait et on s'embrassait aux abords du cortège, en tête duquel
+ marchait, ou plutôt gambadait, tout le monde a pu le voir, plus d'un
+ grave cordelier à la robe de bure qui envoyait à la fois des
+ bénédictions avec ses mains et des entrechats avec ses pieds. C'était,
+ en un mot, la folie de l'ivresse et un coup d'oeil magique. Pas un
+ cri, pas une figure qui ne fût à l'unisson de l'allégresse commune,
+ et, ce qui est plus remarquable, on n'eut pas à déplorer le plus petit
+ accident dans ce brouhaha et dans cette cohue.</p>
+ <p>De nombreux déserteurs napolitains restaient en ville, la plus
+ grande partie demandant à être incorporés dans les volontaires.</p>
+ <p>En résumé, le nombre des morts en ville était de 573; celui des
+ volontaires, de près de 300, et celui des Napolitains, de 5 à 600 tués
+ et 1,500 blessés.</p>
+ <p>Le chiffre des dégâts dans la ville s'élevait à plus de 30
+ millions.</p>
+ <p>Comme on pourrait taxer d'exagération le récit des atrocités
+ commises par les troupes royales, il est bon de citer, entre autres
+ documents, le rapport du vice-amiral anglais Mundy.</p>
+ <p>«A bord de l'<i>Hannibal</i>, à Palerme, 3 juin.»</p>
+ <p>«<i>Le vice-amiral Mundy au secrétaire de l'Amirauté.</i>»</p>
+ <p>«Je vous adresse le rapport suivant sur les dégâts et les morts
+ causés dans la ville par le bombardement. Les ravages sont
+ épouvantables. Tout un quartier, d'une longueur de mille yards sur
+ cent de large, est réduit en cendres. Des familles entières ont été
+ brûlées vivantes avec les bâtiments. Les troupes royales ont commis
+ d'horribles atrocités. Dans d'autres parties de la ville, des
+ couvents, des églises et des édifices isolés ont été détruits par les
+ bombes. On en a lancé onze cents de la citadelle sur la ville, et
+ environ deux cents des navires de guerre, sans compter les boîtes à
+ feu, la mitraille et les boulets.</p>
+ <p>«L'armistice à été indéfiniment prolongé, et l'on espère que les
+ puissances européennes s'interposeront pour empêcher une plus longue
+ effusion de sang.</p>
+ <p>«La conduite du général Garibaldi, pendant l'action et depuis la
+ suspension des hostilités, a été noble et généreuse.»</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <center>
+ <a name='III'></a><img src='images/3p063.jpg' width='435' height=
+ '300' alt='' title=''>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <h2>III</h2>
+ <br>
+
+ <p>C'est ainsi que le 30, au matin, dans la bonne ville de Palerme,
+ tout le monde se levait, aspirant à pleins poumons l'air de la
+ liberté. Ses cent quatre-vingt-dix mille habitants pouvaient causer de
+ tout impunément, et s'en donner à crier: A bas François II! A bas les
+ Napolitains! sans que le moindre sbire vînt leur mettre la main au
+ collet et les conduire, avec accompagnement de coups de trique, jusque
+ dans de jolis petits cachots bien noirs et bien infects.</p>
+ <p>Les couleurs italiennes flottaient partout, et, sauf les
+ déserteurs, il ne restait pas en ville, ni dans la citadelle, l'ombre
+ d'un guerrier du roi François II. Bien plus, afin d'effacer jusqu'au
+ souvenir de la domination napolitaine, une quantité innombrable de
+ jeunes patriotes de huit à douze ans,</p>
+ <span style='margin-left: 2em;'>La valeur n'attend pas le nombre des
+ années,</span><br>
+
+ <p>avaient attaqué, à grands coups de cailloux et de marteau, les deux
+ statues de François II et de son père que, dans un moment
+ d'épanchement, la ville de Palerme avait fait élever sur la promenade
+ de la Marine. En moins d'une heure, elles étaient réduites en morceaux
+ et leurs débris jetés à la mer. On avait seulement conservé les deux
+ têtes, dont l'une, je ne sais si c'est celle du père ou du fils, fut
+ coiffée d'une tête de boeuf à laquelle, bien entendu, on avait eu soin
+ de laisser les cornes. Ces trophées furent promenés par la ville avec
+ grand renfort de fusées et de pétards, et le soir ce fut le prétexte
+ d'une immense promenade aux flambeaux. Triste spectacle pour quelque
+ opinion que ce soit!</p>
+ <p>A partir de ce bienheureux jour, la ville commença à dépouiller sa
+ parure guerrière. Les dalles, amoncelées en barricades, durent
+ rechercher leur ancienne place et les réintégrer. Quelques-uns des
+ canons qui armaient ces fortifications passagères rentrèrent à
+ l'arsenal, tandis que d'autres, plus modestes, reprirent leur humble
+ état de bornes, car il est bon de noter que plusieurs de ces engins de
+ destruction auraient été bien plus dangereux pour leurs propres
+ artilleurs que pour l'ennemi. Après avoir servi longtemps à amarrer
+ les bateaux sur le port, ils s'étaient vus, une belle après-midi,
+ déterrés et plus ou moins volontairement forcés de reprendre de
+ l'activité. Les malheureux étaient hors d'âge cependant, et, certes,
+ avaient bien mérité les invalides à perpétuité. Il y en avait un qui
+ datait de 1666.</p>
+ <p>Toute la population, affairée, recommençait à circuler avec plus
+ d'entrain que jamais, pêle-mêle avec les <i>picchiotti</i> et les
+ volontaires garibaldiens. Mais, si le danger du bombardement était
+ passé, si l'on ne craignait plus les balles coniques napolitaines, on
+ n'était pas encore à l'abri de tout danger, et c'est le cas de dire,
+ puisque nous sommes en Sicile, qu'on était presque tombé de Charybde
+ en Scylla.</p>
+ <p>Les braves volontaires de Garibaldi eux-mêmes y regardaient à deux
+ fois avant de s'aventurer dans les rues ou les places publiques. Il
+ est, en effet, impossible de se figurer le laisser-aller plein de
+ désinvolture et d'insouciance de ces bons <i>picchiotti</i> et
+ montagnards, qui promenaient partout leurs escopettes chargées,
+ amorcées et armées. De quelque côté que l'on se tournât, en avant, en
+ arrière, sur le flanc droit ou sur le flanc gauche, on était toujours
+ sûr d'être regardé en face par une arme à feu quelconque, au chien
+ relevé, à la petite capsule brillant au soleil. Or, comme on
+ connaissait les qualités de ces armes, qui partaient très-volontiers
+ au repos, leur voisinage était peu agréable. A tout instant on
+ entendait, dans les rues, des détonations qui faisaient courir le
+ monde: c'était toujours un <i>picchiotti</i> étourdi qui, ici, venait
+ de casser la jambe à un homme, là, de tuer une femme allaitant son
+ enfant. Les plus adroits se contentaient de blesser les ânes ou de
+ briser les vitres d'un magasin.</p>
+ <p>Dans la campagne, c'était mieux encore. Une fois l'ennemi parti,
+ chacun aurait rougi de ne pas se montrer armé jusqu'aux dents. Il n'y
+ avait pas jusqu'aux maraîchers qui n'apportassent leurs choux et leurs
+ carottes en compagnie d'une canardière ou deux. Cela a duré longtemps;
+ mais les plus belles choses ont une fin. Sans froisser trop
+ ouvertement et d'un seul coup l'amour de ces braves gens pour leurs
+ armes favorites, on commença par leur signifier qu'ils n'eussent à
+ circuler dans la ville qu'avec leurs chefs particuliers. Un caporal
+ était, au moins, de rigueur. Puis on les engagea à aller promener
+ leurs armes dans les montagnes, où le grand air leur ferait du bien.
+ On ne manqua cependant pas d'offrir, à ceux qui voulaient faire au
+ pays le sacrifice de leur vie, de s'engager dans les troupes
+ régulières, ou dans la légion anglo-sicilienne. Mais c'était une
+ affaire de pure politesse, car fort peu se sentirent pris d'une
+ passion assez belliqueuse pour suivre le nouveau drapeau du pays. N'y
+ avait-il pas là, tout près, avec son grand air et sa liberté, la
+ montagne et les bandes de pillards et de voleurs de grands chemins qui
+ s'organisaient un peu partout, car les troupes royales avaient eu soin
+ de lâcher par monts et par vaux tous les voleurs, galériens et autres
+ gens déclassés qui fourmillaient dans les prisons de Palerme.</p>
+ <p>Dès le lendemain de l'évacuation, un décret municipal appela toutes
+ les corporations de la ville et toutes les pelles, pioches, brouettes,
+ pinces disponibles, à la destruction de la citadelle. Elle devait être
+ rasée de fond en comble afin d'ôter à tout jamais à une tyrannie
+ quelconque l'envie, l'idée, ou la possibilité d'un nouveau
+ bombardement. C'était quelque chose de curieux que l'entrain, et, en
+ même temps, l'inexpérience qui présidèrent au commencement de ce
+ travail. L'affluence était telle que les travailleurs, agglomérés les
+ uns sur les autres et en masse serrée sur les remparts, ne pouvaient
+ plus bouger. On fut obligé de faire des catégories. Un jour, c'était
+ le tour des cochers de fiacre, de bonne maison, de voitures de louage,
+ etc. Tant pis pour ceux qui voulaient une voiture. A quelque prix que
+ ce fût, on n'eût pas trouvé un véhicule, et les Garibaldiens qui, pas
+ plus que nos turcos, ne dédaignaient le plaisir d'une promenade en
+ carrosse, durent y renoncer et se contenter de leurs jambes. Le
+ lendemain, c'était le tour des congrégations, couvents, etc. Une
+ longue procession de cordeliers, de moines, de dominicains, voire même
+ de prêtres, marchait militairement au son d'une musique bruyante et de
+ tambours fêlés; armés, qui d'une pioche, qui d'une pelle; les petits
+ séminaristes avaient la spécialité des mannequins et des paniers à
+ gravats. Tout cela hurlant: <i>Viva Garibaldi! viva la Italia! viva la
+ liberta! viva ...</i> Il y en avait qui, sur le point de se tromper
+ par la force de l'habitude, n'avaient que le temps d'avaler la fin de
+ la phrase. Les abbés titrés et autres se contentaient de brandir des
+ oriflammes aux couleurs nationales et de jeter des bénédictions à la
+ foule qui, la bouche béante, les regardait défiler.</p>
+ <p>Un coup de canon annonçait l'ouverture et la fermeture des travaux.
+ Aussitôt la première détonation, un nuage de poussière couronnait la
+ citadelle, et ce n'était plus, aux environs, qu'une avalanche et une
+ pluie de gravats. Cela dura plusieurs jours ainsi. Mais un accident
+ troubla la fête; on ne sait par quel hasard plusieurs bombes enfouies
+ dans les décombres se prirent à éclater, et à tuer ou blesser quelques
+ travailleurs. L'enthousiasme des démolisseurs s'en ressentit et, à
+ l'avenir, des ouvriers seuls procédèrent à cette destruction. A chacun
+ son métier. Mais s'il était facile de démolir, il était moins aisé de
+ réparer. C'est à grand'peine que plusieurs rues commençaient à devenir
+ praticables. De tous côtés il fallait solidifier des édifices menaçant
+ ruine, ou achever la destruction de ceux qui, effondrés complètement,
+ n'offraient plus la possibilité d'aucune réparation. Tels étaient le
+ palais Carini, le couvent des Dominicains, le palais du duc Serra di
+ Falco, les magasins Berlioz, etc. La piazza Marina était devenue
+ impraticable à la hauteur de la rue de Tolède. Les égouts, effondrés,
+ s'étaient transformés en précipices dont il fallait se garer avec
+ soin. Une fois les illuminations éteintes, il n'était pas prudent de
+ se hasarder dans ces parages sous peine de chutes désagréables.</p>
+ <p>Il existait à Palerme, comme dans tous les grands centres, un vaste
+ dépôt d'enfants trouvés. Il y en avait de grands, de petits, de
+ moyens. Un beau jour, grâce à un officier anglais, tout cela fut
+ embrigadé, embataillonné, et on vit ce diminutif de régiment,
+ gravement armé de balais emmanchés dans des fers de piques, manoeuvrer
+ sur la piazza del Palazzo-Reale, et monter la garde avec aplomb à la
+ porte d'un couvent quelconque dont on avait fait leur caserne. Ces
+ enfants jouaient aussi carrément au militaire qu'ils jouaient,
+ quelques jours avant, à la procession et à servir la messe, et plus
+ d'un de ces bambins, partis avec les brigades expéditionnaires, fit
+ parfaitement la campagne, et se conduisit dans maintes circonstances
+ en troupier fini.</p>
+ <p>La liberté est pour tout le monde. Aussi, la population mercantile
+ de Palerme en usa-t-elle pour étriller de main de maître ces pauvres
+ volontaires qui, naturellement, affluaient dans tous les
+ établissements publics, les cafés et les restaurants. Presque
+ immédiatement, le prix des consommations doubla. Il en fut de même
+ pour tous les objets nécessaires à la vie et à l'habillement. Quelques
+ décrets cherchèrent à arrêter, mais en vain, cette tendance à la
+ rapacité, naturelle aux boutiquiers de toutes les nations, et les
+ libérateurs garibaldiens furent écorchés avec aussi peu de vergogne
+ que nos troupiers pendant la campagne d'Italie. Le moindre verre
+ d'eau, le moindre grain de mil, étaient une affaire importante.
+ Quelquefois les Garibaldiens se fâchaient; mais il faut leur rendre
+ cette justice, que jamais armée ne souffrit avec plus de modération
+ les exigences de cette race de Banians. Peu de troupes, quelque
+ régulières qu'elles fussent, auraient montré autant de patience et de
+ respect pour la propriété.</p>
+ <p>De déplorables scènes vinrent aussi, à côté de ces événements
+ héroï-comiques, attrister les honnêtes gens et les véritables
+ patriotes. D'atroces assassinats se commettaient journellement, et,
+ sous le prétexte de détruire les sbires, plus d'une vengeance
+ s'exerçait impunément. A cinq heures du soir, en pleine rue de Tolède,
+ un malheureux était massacré à la porte d'un pharmacien qui lui avait
+ impitoyablement fermé sa boutique au nez. Vainement deux ou trois
+ Garibaldiens essayèrent de le sauver, et allèrent même jusqu'à
+ dégaîner. Menacés dans leur existence par cette cohue meurtrière, ils
+ durent se résigner à laisser massacrer ce malheureux, dont le corps,
+ palpitant encore, fut traîné et précipité à la mer.</p>
+ <p>&mdash;«C'était un sbire, disait-on.&mdash;Vous croyez?&mdash;On le
+ dit.&mdash;Ah!»&mdash;C'était fini.</p>
+ <p>A côté du pont de l'Amiraglio, près du cimetière des suppliciés, là
+ où commencèrent les Vêpres siciliennes, deux hommes, une femme et un
+ enfant, poursuivis par une foule furieuse et avide de sang, furent
+ impitoyablement immolés. Le lendemain, les cadavres de ces infortunés
+ étaient encore à l'endroit où ils avaient péri, à moitié ensevelis
+ sous des moellons et des pavés.&mdash;«C'étaient des sbires.&mdash;En
+ êtes-vous sûr?&mdash;Je crois bien: celui-là était receveur pour les
+ chaises à la petite église de la piazza Marina.»</p>
+ <p>Sur ladite place, vers les onze heures du soir, à l'instant où les
+ cafés, encore pleins de monde, retentissaient de gaieté, on entend un
+ cri déchirant, un suprême appel à la pitié. Personne ne se dérange. Un
+ gamin venait de crier: «C'est un sbire qu'on écorche.» Le lendemain,
+ au matin, un cadavre était étendu au milieu de la place, la face
+ contre terre, percé de vingt coups de couteau. Quelques femmes, en
+ passant, le poussaient du pied, et toujours: «C'est un sbire!»</p>
+ <p>A la porta Maqueda, deux agents de l'ancienne police, que l'on
+ savait réfugiés dans une maison, y furent guettés avec une persistance
+ digne de tigres. Le premier qui sortit avait deux enfants et une femme
+ dont il ignorait le sort. L'inquiétude, pour lui, était pire que la
+ mort. A peine dehors, il est assailli, entraîné sur le boulevard; on
+ lui passe une corde au cou, et, quelques instants après, percé de
+ coups de couteau, le crâne brisé à coups de pierres, son cadavre était
+ jeté dans un fossé rempli d'ordures. L'autre se hasarda, vers minuit,
+ à sortir, croyant une évasion possible; il n'avait pas fait un pas
+ qu'un coup de coutelas le clouait contre la porte même, et son cadavre
+ allait rejoindre le premier.</p>
+ <p>Chaque soir, il fallait enregistrer plusieurs meurtres semblables.
+ Pas un, cependant, ne fut accompli dans une maison ou dans un domicile
+ violé.</p>
+ <p>Une Française, madame D..., habitant Palerme depuis de longues
+ années, avait recueilli, au moment du bombardement, un agent de
+ Maniscalco dont la vie était menacée. Forcée de chercher un refuge sur
+ le <i>Vauban</i>, elle laissa ce malheureux dans sa maison en lui
+ recommandant de ne pas sortir, sa vie y étant en sûreté. Mais lui
+ aussi était père, et, sans nouvelles de sa femme et de ses enfants, il
+ voulut se hasarder, la nuit venue, à gagner son domicile pour
+ embrasser sa famille.</p>
+ <p>A mi-chemin, il fut reconnu et massacré. A quelques jours de là, la
+ femme et les enfants vinrent à leur tour chercher asile chez madame
+ D..., alors débarquée du <i>Vauban</i>; Palerme était au pouvoir de
+ l'armée libérale. Deux ou trois jours se passent tranquillement, mais,
+ le quatrième, la malheureuse, allant chercher quelques provisions, est
+ reconnue et, sans un chasseur des Alpes qui dégaîna et prit bravement
+ sa défense, elle était assassinée avec son enfant.</p>
+ <p>Madame D... était encore sous l'impression de ce triste événement,
+ lorsqu'elle rencontre, dans la rue de Tolède, le général Garibaldi
+ descendant à la Marine avec deux de ses aides de camp. Sans se
+ déconcerter, elle l'aborde et lui dit: «Général, j'ai chez moi la
+ malheureuse femme et les deux enfants d'un sbire assassiné il y a dix
+ jours, et, tout à l'heure, sans un des vôtres, cette malheureuse et
+ ses deux enfants éprouvaient le même sort.</p>
+ <p>&mdash;«Madame, répondit le général, venez au palais dans une
+ heure, je vous écouterai.»</p>
+ <p>Effectivement, une heure après, madame D..., accompagnée de la
+ femme du sbire et de ses deux enfants, arrivait au Palazzo dont la
+ garde nationale lui refusait impitoyablement l'entrée, lorsque,
+ heureusement, un aide de camp survint et immédiatement l'introduisit
+ auprès du Dictateur.</p>
+ <p>Pendant le récit de ces horribles détails, le général Garibaldi
+ tenait les yeux fixés sur la pauvre femme dont le dernier enfant, âgé
+ de onze mois, était enveloppé dans un châle qu'elle serrait sur sa
+ poitrine. Après quelques instants, il se dirigea vers elle et,
+ soulevant le châle qui entourait la pauvre petite créature endormie
+ sur le sein de sa mère: «Pauvre femme! dit-il; mais, madame, soyez
+ tranquille, je la prends sous ma protection et je ferai en sorte de
+ réparer, autant qu'il est en mon pouvoir, de tristes événements
+ indépendants de ma volonté.»</p>
+ <p>Elle resta au palais où on lui donnait deux thari par jour pour
+ pourvoir à ses besoins et, plus tard, le général la fit entrer dans un
+ couvent avec ses deux enfants.</p>
+ <p>Plusieurs autres malheureuses, qui vinrent aussi se réfugier au
+ Palazzo-Reale, furent traitées de la même manière.</p>
+ <p>Cependant la partie saine de la population finit par s'émouvoir de
+ ces actes barbares. Des décrets parurent, sévères et fermes. Ce remède
+ fut inefficace. Il fallut une ordonnance aussi inexorable que les
+ actes des septembriseurs palermitains. A partir de ce jour, tout
+ individu convaincu d'avoir frappé d'une arme quelconque qui que ce
+ fût, d'avoir crié haro ou ameuté la population contre quelqu'un,
+ d'avoir arrêté illégalement quelque personne que ce fût, passait de
+ suite devant un conseil de guerre qui, séance tenante, prononçait le
+ jugement, exécutoire dans les dix minutes.</p>
+ <p>Le jour même où ce décret était affiché, un assassinat avait lieu
+ près du marché: le coupable, arrêté, était passé par les armes à trois
+ heures de l'après-midi, sur la place de la Citadelle.</p>
+ <p>Le lendemain, deux autres exemples semblables avaient lieu sur la
+ place de la Marine.</p>
+ <p>Dès lors, ces scènes de cannibales devinrent plus rares.</p>
+ <p>L'assassinat de la Bagheria vint encore cependant ensanglanter ces
+ pages de l'histoire de Palerme. Un corps de volontaires siciliens y
+ avait été mis en cantonnement. Leur commandant, jeune homme d'une
+ trentaine d'années qui depuis dix ans sacrifiait sa fortune au
+ bénéfice de la révolution projetée et qui, pendant longtemps, lors des
+ événements révolutionnaires de Sicile, avait commandé ses guérillas
+ dans la montagne, rentrait à son quartier, revenant de Palerme où il
+ avait dîné dans sa famille. Il est abordé par un de ses volontaires
+ qui lui réclame quelque argent. Le commandant lui répond qu'on ne lui
+ doit rien et qu'on ne lui donnera rien. Un instant après, trois coups
+ de feu l'étendaient roide mort. Toute la population palermitaine
+ s'émut vivement de ce nouvel acte de férocité; mais il fallut
+ plusieurs jours pour trouver et arrêter le meurtrier qui fut fusillé
+ sur la piazza de la Bagheria.</p>
+ <p>On a parlé aussi vaguement, à cette époque, d'une tentative
+ d'assassinat sur la personne même du Dictateur. Ce fait est
+ certainement controuvé.</p>
+ <p>Les volontaires continuaient à arriver en foule de toutes parts. Ce
+ n'étaient plus les aventuriers sans ressources de Marsala: c'étaient
+ de beaux soldats bien équipés, bien armés. Ils ressemblaient, à s'y
+ méprendre, à des régiments piémontais, dont ils portaient le costume,
+ légèrement modifié. Beaucoup même de leurs officiers se souciaient si
+ peu de laisser paraître leur nationalité qu'ils conservaient
+ l'uniforme, et jusqu'au numéro de leur régiment. Il est probable, ou
+ du moins on doit le supposer, que soldats et officiers avaient fini
+ leur temps ou étaient en disponibilité. Mais ce n'était certainement
+ pas pour infirmités temporaires qu'ils étaient réformés, car les uns
+ comme les autres étaient généralement des gaillards solides. Il ne se
+ passait presque pas de jour sans que quelque convoi d'hommes et
+ d'armes ne débarquât dans le port. Aussi les rues de la ville et les
+ promenades regorgeaient-elles d'uniformes étranges et variés: une
+ douzaine ou deux de zouaves, quelques turcos, des chasseurs d'Afrique,
+ des spahis, des Anglais en assez grande quantité, puis des officiers
+ de toutes les nations de l'Europe. Il finit par y en avoir tant et
+ tant qu'il fallut songer à les utiliser et à les acheminer sur divers
+ points de la Sicile.</p>
+ <p>Dans beaucoup de localités, bien des choses allaient un peu de
+ travers. On se permettait quelques escapades à l'égard des
+ propriétaires. On ne se privait même pas, à l'occasion, de les tuer,
+ de les brûler et de les piller par-dessus le marché.</p>
+ <p>Comme il n'y avait plus de police, plus de soldats et presque plus
+ de municipalité, ces espiègleries se commettaient tranquillement et
+ paraissaient devoir rester impunies. Depuis le départ des Napolitains,
+ on avait organisé quelques régiments; on les forma alors en brigades.
+ Le général Türr prit le commandement de la première division, qui
+ devait traverser la Sicile en passant par Girgenti, Caltanisetta, puis
+ gagner Catane. La seconde, commandée par le général Bixio, devait
+ suivre aussi la route de l'intérieur, mais par la montagne. La
+ troisième, sous les ordres du général Medici, devait prendre la route
+ maritime de Palerme à Messine.</p>
+ <p>Dans les derniers jours de juin, vers les quatre heures du soir, la
+ division du général Türr se formait en bataille sur la place du
+ Palazzo-Reale, où le général Garibaldi la passait en revue, et, vers
+ les sept heures, elle se mettait en marche avec une section de pièces
+ de campagne, une d'obusiers de seize pouces et quelques caissons de
+ munitions; les caissons étaient représentés par de simples charrettes
+ ornées de petits pavillons. Toute cette division avait néanmoins bonne
+ tournure. Un grand laisser-aller dominait, mais on trouvait énormément
+ de bonne volonté. On y remarquait surtout avec plaisir un superbe
+ bataillon de chasseurs à pied piémontais, un bataillon de Suisses ou
+ Bavarois, presque tous déserteurs de l'armée royale, et une belle
+ compagnie de tirailleurs indigènes. Toutes ces troupes avaient une
+ tenue assez régulière en ce qui concernait, du moins, la casaque rouge
+ et le pantalon de toile. Le képi piémontais figurait aussi
+ généralement comme coiffure. Mais, pour le fourniment, c'était une
+ autre affaire. Chacun avait organisé son havre-sac le mieux qu'il
+ avait pu. La grande sacoche en sautoir était le plus généralement
+ employée. On voyait des bidons de toute espèce, des cartouchières de
+ modèles variés, mais le tout arrangé de la manière la plus
+ commode.</p>
+ <p>Cette division traversa la ville de Palerme et prit la route de
+ Missilmeri, qui devait être sa première étape. A son passage dans les
+ rues, il y eut un vrai moment d'enthousiasme. C'est que l'on
+ comprenait que c'étaient ces volontaires qui allaient décider en
+ définitive du sort de la Sicile. Ils marchaient au-devant des troupes
+ royales, et devaient relever sur leur route le drapeau de l'ordre
+ renversé en plusieurs endroits, et planter les couleurs italiennes sur
+ les derniers points de la Sicile occupés par les troupes napolitaines.
+ Le général Türr, qui les commandait, emportait avec lui toutes les
+ sympathies de la population palermitaine. Malheureusement la maladie
+ devait bientôt l'arracher, pour quelque temps, à sa division.
+ Plusieurs jours après, à la même heure, le général Bixio partait aussi
+ avec sa brigade.</p>
+ <p>Cette dernière était beaucoup moins forte que celle du général
+ Türr. Elle comptait tout au plus quinze cents hommes, mais presque
+ tous hommes faits et soldats. Il y avait bien, par-ci par-là, quelques
+ dizaines de moines défroqués, portant haut la tête et maniant certes
+ mieux leur fusil qu'ils n'avaient manié le goupillon; mais, en résumé,
+ cette brigade paraissait plus homogène que la division du général
+ Türr. Elle n'avait pas d'artillerie, et possédait seulement quelques
+ guides pour le service d'état-major du général. Sa mission était de
+ réprimer vigoureusement les désordres qu'elle rencontrerait sur son
+ itinéraire et de courir sus, sans miséricorde, aux bandes de
+ malfaiteurs qui se montraient dans beaucoup d'endroits. Le troisième
+ corps, celui de Medici, partait ensuite par la route maritime de
+ Palerme à Messine et devait se réunir, à un endroit donné, avec celui
+ de Bixio.</p>
+ <p>On avait installé, à Palerme, une fonderie de canons qui
+ fonctionnait déjà admirablement. Une partie des cloches non-seulement
+ de Palerme, mais encore de toutes les villes de la Sicile, avaient été
+ offertes par les églises et les couvents. Il y avait de quoi fondre
+ plus de pièces qu'il n'en aurait fallu à une armée de cent mille
+ hommes, et cependant il en restait encore une telle quantité que, les
+ jours où elles se mettaient en branle et aux grandes fêtes, c'était un
+ vacarme à ne pas s'entendre.</p>
+ <p>On fut un jour bien étonné en rade. Une embarcation du port, toute
+ simple d'apparence, poussait du débarcadère et se dirigeait vers
+ l'escadre anglaise. Quelques officiers garibaldiens, en chemise de
+ laine rouge, étaient à bord de ce canot qui, bientôt, accostait
+ l'amiral anglais.</p>
+ <p>Le Dictateur allait faire une visite non officielle, puisque son
+ gouvernement n'était pas reconnu, mais de courtoisie, aux commandants
+ des stations étrangères sur rade. Du vaisseau amiral anglais, il se
+ dirigea vers le <i>Donawerth</i>, puis vers le commandant piémontais
+ qui le salua de dix-sept coups de canon lorsqu'il regagna la terre.
+ Ces visites lui furent rendues avec empressement, mais toujours en
+ écartant le caractère officiel. A cette époque aussi, le
+ <i>Franklin</i>, capitaine Orrigoni, fut envoyé en mission sur la côte
+ Sud. Il devait toucher à Trapani, Marsala, Girgenti, Alicata,
+ Terranova, et pousser jusqu'au cap Passaro. Il était chargé de
+ rapporter les fonds offerts par les provinces, de faire le sauvetage
+ d'un transport napolitain chargé de boulets et de canons, échoué entre
+ Alicata et Terranova. Il devait aussi, à son retour, coopérer, s'il y
+ avait lieu, au sauvetage du <i>Lombardo</i> à bord duquel une corvée
+ de marins et d'officiers du génie maritime avait été envoyée
+ préalablement de Palerme, et enfin y amener les délégués de toutes les
+ villes du littoral.</p>
+ <p>Il serait trop long d'énumérer tous les décrets et tous les
+ changements de fonctionnaires qui eurent lieu alors. On pataugeait un
+ peu partout, mais on cherchait cependant à faire pour le mieux.
+ L'expérience seule manquait. On n'est pas parfait. Cette armée
+ d'hommes déterminés manquait d'organisateurs. C'est à grand'peine si
+ le service médical avait pu être installé dans les différents corps.
+ Celui de l'intendance était tout à fait incomplet. On procédait,
+ autant que possible, par réquisitions. Elles étaient payées par le
+ trésor municipal; celui de l'armée était trop pauvre. On pouvait tout
+ au plus compter aux volontaires leur mise en campagne: les officiers
+ touchaient environ deux francs par jour, juste de quoi manger; le
+ reste de leurs appointements devait leur être payé en arrérages,
+ lorsque l'état de la caisse le permettrait. Quant au service des
+ hôpitaux et des ambulances, c'était encore, il faut l'avouer, ce qui
+ laissait le plus à désirer. La population palermitaine y mettait peu
+ du sien, et l'empressement était minime pour recevoir les blessés dans
+ les maisons particulières ou leur porter des secours, soit en nature,
+ soit en argent. Déjà mal organisés, les hôpitaux eux-mêmes, accablés
+ par ce surcroît de malades ou de blessés, n'offraient presque aucune
+ ressource aux malheureux qui venaient y chercher des soins et des
+ pansements.</p>
+ <p>On ne se serait jamais imaginé, certes, à voir l'égoïsme de la
+ population et sa froideur, qu'il s'agissait de leurs sauveurs ou, tout
+ au moins, de leurs libérateurs. Pas un inspecteur, pas un chef de
+ service ne surveillait les hospices ni les blessés à domicile. Ce qui
+ est pire encore, ils étaient le plus généralement oubliés dans la
+ répartition de la paye. Quelques-uns manquaient de tout et la plus
+ grande partie étaient obligés de se contenter de bien peu; heureux
+ encore lorsque le linge ne venait pas faire défaut aux blessés.</p>
+ <p>La garde nationale avait été organisée dès l'entrée de Garibaldi
+ dans Palerme; mais elle était généralement assez mal vue par lui. Il
+ n'appréciait pas au juste la valeur des services qu'elle pouvait être
+ appelée à rendre dans un moment donné. Le Dictateur disait qu'il lui
+ fallait des soldats et non des avocats. Cependant elle finit par
+ prendre un peu d'importance, car il faut convenir qu'elle montra une
+ grande fermeté en plusieurs circonstances difficiles.</p>
+ <p>Une affreuse cohue se dirigeait un soir vers la porte du
+ Palazzo-Reale en traversant la place. Des cris de mort et des
+ hurlements de vengeance sortaient de cette foule armée de toutes
+ sortes de choses et éclairée par des torches au reflet rougeâtre et
+ sanglant. Un malheureux, déjà blessé à la tête, était traîné, la corde
+ au cou, par un horrible Quasimodo, espèce de bête féroce, bossue,
+ tortue et bancale.</p>
+ <p>Les misérables qui entouraient la victime brandissaient à chaque
+ instant sur sa tête des coutelas de toute nature. On entendait, dans
+ cette foule, des sifflements inexplicables, semblables au bruit que
+ ferait une forte fusée en s'élançant dans les airs.</p>
+ <p>En voyant ce rassemblement à l'aspect sauvage, le poste de la garde
+ nationale prit les armes et, à l'instant où, arrivés vis-à-vis le
+ Palais-Royal, ces massacreurs allaient sans doute immoler leur
+ victime, le chef du poste se jeta résolument, le sabre à la main, sur
+ ceux qui serraient de plus près le pauvre diable; ses soldats en
+ firent autant pour les autres, jouant un peu de la baïonnette par-ci
+ par-là. Eu quelques moments la place était libre; les torches,
+ abandonnées par leurs porteurs, gisaient à terre et les fuyards
+ disparaissaient en toute hâte dans les rues voisines. Bien entendu, la
+ victime était restée aux mains de la garde nationale sans autre mal
+ qu'un coup de baïonnette dans la joue et un coup de couteau dans
+ l'épaule. C'était, du reste, un assez triste personnage, pis qu'un
+ sbire; c'était un traître qui avait vendu ses camarades lors de
+ l'affaire du couvent de la Ganzza. Malgré cela, Garibaldi, le
+ lendemain, lui faisait donner un sauf-conduit et le faisait embarquer
+ sur un bâtiment en partance pour Naples.</p>
+ <p>Plusieurs histoires de ce genre finirent par faire prendre la garde
+ nationale plus sérieusement par le nouveau gouvernement. Il y avait
+ aussi quelquefois des manifestations.</p>
+ <p>La manifestation est une chose assez inconnue dans notre pays.
+ C'est une coutume tout italienne. On vous dit le matin: il y aura ce
+ soir manifestation pour tel motif ou contre tel autre. A l'heure dite,
+ vous voyez une longue procession de promeneurs à pied, en voiture, à
+ cheval, qui viennent défiler sous les fenêtres de l'autorité, ou même
+ tout simplement se poser devant elles avec calme, y séjourner quelques
+ instants, puis se retirer comme elle est venue. Quelques vivat s'en
+ mêlent; mais c'est une exception. On fait une manifestation en faveur
+ d'un ministre ou contre un autre. On fait une manifestation pour fêter
+ l'arrivée d'un général ou d'un étranger de distinction. Dans ce cas,
+ les plus huppés des deux sexes, parmi les acteurs, montent dans le
+ salon du noble général ou étranger, lui adressent leurs compliments de
+ bienvenue. Alexandre Dumas, qui était logé au Palazzo-Reale, ne put
+ l'échapper, et fut le héros d'une cérémonie de ce genre. Une foule
+ enthousiaste vint, une après-midi, encombrer brusquement la place
+ vis-à-vis ses fenêtres, et s'égosiller aux cris de <i>Viva Dumas! viva
+ l'Italia! viva Dumas! viva la liberta! viva Garibaldi! viva Dumas!</i>
+ etc.&mdash;«Qu'est-ce que Dumas? disait l'un à son voisin.&mdash;Je ne
+ sais pas, disait l'autre.&mdash;C'est le frère du roi de Naples, ou
+ bien encore c'est un prince circassien accablé de richesses qui vient
+ mettre à la disposition de la liberté sicilienne ses sujets et son
+ vaisseau.» Il va sans dire que la plus grande partie connaissait
+ parfaitement notre illustre romancier; mais, dans la classe vulgaire
+ qui, généralement, ne sait pas lire, en Sicile, il n'est pas étonnant
+ que la majorité ne connût pas, même de nom, l'auteur des
+ <i>Mousquetaires</i> et des <i>Mémoires de Garibaldi</i>. En somme,
+ Dumas se prêta galamment à l'ennui de la réception qui suivit la
+ manifestation. Il trouva de ces paroles qui ne lui font jamais défaut,
+ et renvoya tout le monde content, même les musiciens qui terminèrent
+ la cérémonie par une sérénade, et auxquels il dut, à en juger d'après
+ leurs figures épanouies, distribuer quelques-uns des trésors de
+ <i>Monte-Cristo</i>. Deux ou trois jours après, Dumas quittait
+ Palerme, et faisait route, avec la brigade de Türr, pour Caltanisetta
+ et Girgenti où son yacht devait le reprendre. Ce fut un départ tout
+ militaire. Il y avait là Legray, le photographe, Lockroy, le
+ dessinateur, etc., enfin, une quatorzaine de troupiers finis, plus ou
+ moins moustachus, plus ou moins barbus, le sac au dos, le fusil à deux
+ coups sur l'épaule, et chacun avec un râtelier varié à sa
+ ceinture.</p>
+ <p>Il était trois heures du matin lorsque cette petite troupe se mit
+ en marche, les voitures et les bagages au centre, trois superbes
+ pointers anglais en éclaireurs, et le pilote du yacht à
+ l'arrière-garde. Mais revenons à Palerme.</p>
+ <p>Pendant que tous ces événements se passaient, la ville avait repris
+ son animation d'autrefois. Le commerce, qui jamais n'y a brillé
+ beaucoup, avait un certain essor, grâce aux volontaires. On se croyait
+ enfin pour toujours débarrassé des Napolitains. Cependant, une vague
+ inquiétude, causée par les nouvelles de l'intérieur, courait dans les
+ classes élevées. Il ne fallut rien moins que le départ des colonnes
+ mobiles pour calmer un peu certaines craintes, peut-être exagérées,
+ mais certainement motivées par les événements de Modica, Caltanisetta,
+ etc.</p>
+ <p>Malgré toutes ses préoccupations militaires et les ennuis que lui
+ causaient ses embarras ministériels, le Dictateur n'en trouvait pas
+ moins encore le temps de réunir ses municipalités pour essayer, sinon
+ une réorganisation complète, du moins un attermoiement qui permît
+ d'attendre, avec une certaine tranquillité, une époque plus calme. Le
+ général Orsini, ministre de la guerre, faisait de son côté tout son
+ possible pour organiser et mettre en état quelques batteries
+ d'obusiers de montagne et de pièces de campagne dont l'armée
+ libératrice avait le plus grand besoin. On formait aussi deux
+ régiments de cavalerie, et les remontes avaient fini par produire un
+ assez bon résultat pour espérer que l'on pourrait même dépasser ce
+ chiffre.</p>
+ <p>Un assez grand nombre de recrues et de nouveaux volontaires
+ arrivant chaque jour, le général Garibaldi ordonna une revue pour le 2
+ juillet, au pied du mont Pellegrini, sur le Champ-de-Mars.</p>
+ <p>A cet effet, dès trois heures du matin, toutes les troupes se
+ mirent en marche et se trouvèrent bientôt réunies sur le terrain de
+ manoeuvres. Il est impossible de donner une juste idée de ce
+ spectacle. L'emplacement, par lui-même, est quelque chose de
+ magnifique. D'un côté la mer, de l'autre le mont Pellegrini, avec ses
+ formes majestueuses et ses rochers aux tons violets, que le soleil
+ levant colorait des teintes les plus vives et les plus harmonieuses;
+ du côté de la campagne, la promenade de la Favorita et la fertile
+ vallée de la Conca-d'Oro. Les curieux étaient en petit nombre. On ne
+ se lève pas d'aussi bonne heure à Palerme, et le général Garibaldi,
+ peu désireux d'une nombreuse assistance, avait songé, avant tout, à la
+ santé des soldats en ne les exposant pas aux intolérables chaleurs du
+ milieu de la journée. Parmi les troupes qui défilèrent devant le
+ général on remarquait surtout, à leur belle tenue, les corps toscan et
+ lombard; la légion anglo-sicilienne y était représentée par son
+ bataillon de dépôt. Quant aux recrues, elles n'étaient pas brillantes:
+ il y avait beaucoup d'enfants, un grand nombre même n'étaient pas
+ armées. Telle qu'elle était, cette armée comptait encore douze à
+ treize mille hommes. Le défilé eut lieu aux cris de <i>Viva la
+ liberta! Viva Garibaldi! Viva Vittorio-Emmanuele!</i> Il est à
+ remarquer que ce dernier nom ne venait jamais qu'après celui de
+ Garibaldi.</p>
+ <p>Le lendemain de cette revue, le général Türr revenait à Palerme,
+ forcé, par la maladie, d'abandonner le commandement de sa division. Il
+ dut s'embarquer immédiatement pour Gênes et aller prendre les eaux que
+ l'état de sa blessure réclamait.</p>
+ <p>Un nouveau décret du Dictateur venait aussi, à cette époque,
+ confisquer au profit de l'État les biens d'une foule de congrégations
+ religieuses plutôt nuisibles qu'utiles, et dont l'existence devenait
+ un non-sens avec le nouvel état de choses. C'étaient, entre autres,
+ les Jésuites et les congrégations du Saint-Rédempteur. La municipalité
+ vint aussi offrir à Garibaldi, en même temps que ses remerciements, le
+ titre de citoyen de Palerme. Le conseil municipal, dans cette
+ occasion, ne dissimula pas au Dictateur que la population attendait
+ avec une vive impatience le vote de l'annexion; que cette mesure seule
+ ramènerait le calme et la sécurité dans le commerce et l'industrie, en
+ même temps qu'elle permettrait de réprimer vigoureusement les excès
+ qui, dans certains districts, ensanglantaient la révolution
+ sicilienne. Le général se montra très-reconnaissant du droit de cité
+ qu'on lui octroyait, mais, quant à l'annexion, sa réponse, quoique
+ longue, pouvait se résumer en quelques lignes:</p>
+ <p>«Je suis venu combattre pour l'Italie et non pas pour la Sicile
+ seule, et, tant que l'Italie entière ne sera pas réunie et libre, rien
+ ne sera fait pour une seule de ses parties.» Ce qui n'empêcha pas les
+ mécontents de demander l'annexion plus fort que jamais, et de voir
+ afficher dans quelques rues, sur les portes et fenêtres, de vastes
+ pancartes blanches, portant:&mdash;«Votons pour l'annexion et
+ Vittorio-Emmanuele!»</p>
+ <p>La demande du conseil municipal exprimait-elle sincèrement le voeu
+ de la nation? C'est ce que l'avenir prouvera.</p>
+ <p>A propos de placards, il en parut un jour un et des plus bizarres.
+ Un monsieur, un avocat, appelait le peuple de Palerme aux armes et à
+ la liberté en invoquant ... l'exemple des Vêpres siciliennes. Le
+ moment était en effet bien choisi pour rappeler un pareil souvenir;
+ c'était une grande preuve de tact et de bon goût! «Montrons-nous,
+ disait-il, les dignes fils des héros qui délivrèrent jadis leur
+ patrie!» Je ne sais si les Palermitains avaient conservé un culte très
+ profond pour ces héros d'un autre âge, mais la proclamation ne fit
+ lever que les épaulés chez tous ceux qui la lurent.</p>
+ <p>On avait espéré à Naples que la promesse d'une constitution et
+ l'adoption des couleurs italiennes par François II feraient sensation
+ à Palerme et dans la Sicile, et ramèneraient quelques esprits au
+ gouvernement royal. Mais le fort Saint-Elme, à Naples, et les
+ bâtiments de guerre napolitains, saluèrent seuls ces modifications à
+ une politique à jamais repoussée par l'opinion publique. Quant à
+ Palerme et à la Sicile, la nouvelle y passa tout à fait inaperçue; ce
+ ne fut pas cependant la faute du général qui la fit afficher partout;
+ elle reçut le même accueil que la proclamation de l'habile panégyriste
+ des Vêpres siciliennes.</p>
+ <p>Le moment approchait où l'armée libératrice allait sortir de
+ l'immobilité et reprendre l'offensive. Il était fortement question de
+ l'attaque de Messine sur laquelle convergeaient les colonnes
+ indépendantes. Quatre forts transports à vapeur avaient été achetés
+ par le général Garibaldi et on se disposait à les armer aussi bien que
+ possible. Ils formaient, avec ceux que l'on possédait déjà, une petite
+ escadre pouvant transporter plusieurs milliers d'hommes à la fois.
+ Trois nouveaux bâtiments vinrent encore bientôt l'augmenter. Un matin,
+ la population des quais fut stupéfaite de voir apparaître l'une des
+ plus jolies corvettes de la marine napolitaine, son pavillon à la
+ corne, mais le guidon parlementaire au mât de misaine. Elle approchait
+ toujours, traversait la rade, et venait mouiller jusque dans le port.
+ Quelques instants après, son pavillon était amené et remplacé par les
+ couleurs italiennes. Le général Garibaldi se rendit à bord, et reçut
+ le bâtiment qui lui fut remis par le commandant et la presque totalité
+ des officiers. Quant aux matelots, ils furent débarqués, et la plupart
+ s'en retournèrent à Naples. Un nouvel équipage fut formé
+ immédiatement, un commandant nommé, et le <i>Véloce</i> repartait de
+ suite en croisière, pour revenir, vingt-quatre heures après, avec deux
+ prises napolitaines, l'<i>Elba</i> et le <i>Duc de Calabre</i>.
+ C'était donc un vrai bâtiment de guerre ajouté au matériel naval dont
+ pouvait dès lors disposer le général Garibaldi.</p>
+ <p>Trois jours après, l'on apprenait l'arrivée de la colonne Medici à
+ Barcelona et la marche en avant du général napolitain Bosco.</p>
+ <p>C'est à Messine qu'il faut maintenant se transporter au plus vite,
+ cette ville va devenir le théâtre de nombreux et intéressants
+ événements.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <center>
+ <a name='IV'></a><img src='images/4p091.jpg' width='436' height=
+ '300' alt='' title=''>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <h2>IV</h2>
+ <br>
+
+ <p>Messine, à peine remise du bombardement de 1848, devait ressentir
+ le contre-coup immédiat des événements de Palerme. Plusieurs fois
+ ravagée par la peste et les tremblements de terre, celui de 1783,
+ entre autres, qui fit périr plus de quarante mille personnes, elle est
+ construite en amphithéâtre sur le bord de la mer et à peu près au
+ milieu du détroit qui porte son nom. Cette ville est partagée, dans le
+ sens de sa longueur, par deux grandes voies parallèles au quai du
+ port, la strada Ferdinanda et le Corso. Une quantité d'autres rues
+ coupent ces deux premières à angle droit et viennent aboutir sur le
+ quai. Dès qu'on a traversé le Corso, le sol s'élève rapidement et les
+ rues deviennent presque impraticables aux voitures. C'est là que sont
+ les quartiers des couvents.</p>
+ <p>Le port, qui est vaste et parfaitement à l'abri, est défendu par
+ une imposante citadelle, pentagone régulier dont chacun des bastions
+ est retranché et fermé à la gorge par une tour maximilienne. Les deux
+ qui sont sur le front de la place en regard du champ de manoeuvres de
+ Terranova sont carrées et munies de canons de gros calibre. Plusieurs
+ ouvrages y ont été ajoutés à diverses époques: entre autres une
+ batterie rasante casematée de vingt-deux pièces, construite en face de
+ la ville sur l'emplacement de l'ancien chemin couvert, et un autre
+ ouvrage allongé en forme de jetée, défendu à son extrémité par une
+ forte batterie qui commande la mer et le détroit.</p>
+ <p>Au delà de la citadelle, une étroite langue de terre, haute tout au
+ plus de deux ou trois mètres au-dessus du niveau de la mer, et appelée
+ bras de Saint-Renier, se dirige vers l'entrée du port. A son extrémité
+ se trouve un second fort qui porte le nom de San-Salvador. Trois
+ autres occupent les points culminants des collines qui avoisinent la
+ ville. On conçoit dès lors comment les habitants ne pouvaient mettre
+ le nez à leur fenêtre sans apercevoir quelques canons braqués dans
+ leur direction.</p>
+ <p>Les quais sont magnifiques et bordés de belles constructions
+ malheureusement inachevées ou en ruines. Au beau milieu un affreux
+ Neptune à jambes torses, tenant en laisse deux monstres encore plus
+ laids et plus difformes que lui qu'on décore des noms de Charybde et
+ de Scylla, se pavane sur un socle bizarre; c'est une oeuvre
+ florentine, on la prendrait plus volontiers pour celle de quelque
+ sauvage sculpteur de la Nouvelle-Calédonie. Il y a un beau jardin
+ public appelé la Flora, où l'on fait de la musique. Des églises à
+ chaque pas et autant de couvents que de maisons. Les jours de fête
+ religieuse et même à certaines heures du soir, celle de
+ l'<i>angelus</i>, par exemple, c'est un vacarme de cloches, de pétards
+ et de coups de fusil à étourdir Vulcain et ses Cyclopes. Quant aux
+ rues, elles sont dallées et assez propres au premier abord, mais elles
+ ne supportent guère un examen attentif. La cathédrale possède un
+ baldaquin en pierre dure de la plus grande richesse et d'une exquise
+ élégance. Ce monument fut commencé par le duc Roger et terminé plus
+ tard. La façade, de style ogival, est en marbre et ornée de mosaïques
+ et de bas-reliefs. Elle est malheureusement à moitié détruite.</p>
+ <p>Une charmante petite fontaine se laisse encore admirer sur la
+ place, mais dans quel état est-elle! C'est à peine si l'on peut en
+ approcher, tant les immondices et le fumier encombrent ses abords. Les
+ marbres disjoints menacent ruine, et les bas-reliefs, ainsi que les
+ gracieuses statuettes de femmes assises qui supportent la vasque
+ supérieure, sont ornés d'une telle croûte de crasse, de boue et de
+ sable, qu'on a peine à en distinguer les contours et la forme.</p>
+ <p>Elle fut édifiée en 1547 par Fra Giovanni d'Angelo. La place est
+ assez belle, du reste, et ornée de deux statues: l'une en bronze,
+ représentant Charles II à cheval, et l'autre le bon roi Ferdinand. Le
+ Corso et la strada Ferdinanda sont les promenades favorites des
+ habitants. Il y a des quantités de palais, mais ils sentent la misère
+ à dix lieues à la ronde. A part quelques exceptions, lorsque l'oeil
+ vient à plonger dans ces somptueuses habitations, on reste épouvanté
+ de ce qu'on aperçoit à l'intérieur. Une haute chaîne de montagnes,
+ appelée monts Pelore, entoure la ville et va aboutir au Faro.</p>
+ <p>Depuis le débarquement de Garibaldi à Marsala, les habitants de
+ Messine, quoique non moins exaltés que ceux de Palerme, paraissaient
+ frappés de stupeur. Plus les troupes royales arrivaient en ville,
+ venant de Palerme, Trapani, Girgenti, etc., enfin de partout excepté
+ de Syracuse, et plus on s'empressait de fermer les magasins,
+ d'emballer les marchandises et de les cacher partout où faire se
+ pouvait. On se remémorait avec crainte les horreurs du premier
+ bombardement et on en prévoyait un second pire encore et presque
+ inévitable.</p>
+ <p>La citadelle et les forts entassaient effectivement canons sur
+ canons, perçaient meurtrières sur meurtrières, blindaient leurs
+ embrasures et couvraient leurs parapets de sacs à terre.</p>
+ <p>Près de trente mille hommes défendaient ces ouvrages et formaient
+ autour de Messine, sur tous les points dominants des monts Pelore, une
+ suite de postes d'observation dont le télégraphe et le monte Barracone
+ étaient le centre et la base de défense.</p>
+ <p>Toujours en alerte, toujours sur pied et toujours en tenue de
+ campagne, ces troupes paraissaient décidées et dévouées. Le général
+ Clary, qui commandait en chef, avait l'ordre formel de n'abandonner
+ aucun des points utiles à la défense. On devait donc croire que les
+ colonnes libérales rencontreraient une résistance désespérée. Or les
+ habitants de Messine, en prévision de ces événements, avaient quelques
+ raisons de s'alarmer. Si les soldats royaux paraissaient vouloir
+ défendre leur drapeau un peu mieux qu'à Palerme, on pouvait être
+ certain que la plus grande partie se hâteraient aussi de profiter des
+ moments favorables pour renouveler les scènes de massacre et de
+ pillage qui avaient désolé Palerme et autres lieux. Aussi, tous les
+ magasins restaient-ils, depuis près d'un mois, impitoyablement fermés;
+ les rues presque désertes de jour, étaient, la nuit, entièrement
+ abandonnées. On n'y rencontrait que de longues files de factionnaires
+ tirant à tort et à travers à la moindre alerte, sans beaucoup de souci
+ de l'endroit où leurs balles allaient se loger, ni du mal qu'elles
+ pouvaient faire à des innocents.</p>
+ <p>A l'approche des colonnes de Garibaldi, la désertion, qui commença
+ parmi les troupes royales, amena un relâchement marqué dans la
+ discipline et, par suite, augmenta les craintes: dans la nuit du 23 au
+ 24 juin, quelques coups de feu, tirés par des sentinelles timorées,
+ donnent l'alarme aux postes de la ville. Plusieurs se mettent en
+ retraite sur la citadelle et, sans autre forme de procès, commencent à
+ piller les maisons. Deux habitations furent complètement saccagées;
+ heureusement les propriétaires, comme la plupart des habitants,
+ étaient absents. Ceux qui le pouvaient passaient la nuit à la campagne
+ où ils se croyaient plus en sûreté que dans la ville. Les consuls,
+ entre autres celui de France, M. Boulard, firent d'énergiques
+ remontrances au général commandant en chef qui répondit qu'il était
+ peiné de ces actes inqualifiables d'indiscipline et de ladronerie,
+ mais que malheureusement les moyens de répression lui manquaient: il
+ promit cependant de faire une enquête; on savait ce que cela voulait
+ dire.</p>
+ <p>A partir de ce jour, la panique devint générale. Les familles
+ riches affrétèrent, à quelque prix que ce fût, des bâtiments étrangers
+ à bord desquels elles embarquèrent, en toute hâte, meubles et
+ argenterie. Certains commerçants payaient jusqu'à quinze livres par
+ jour rien que le droit de rester à bord des bâtiments sur rade, sans
+ préjudice des autres dépenses; tandis que d'autres, moins riches, ne
+ pouvant retenir des bâtiments de commerce, louaient des bateaux de
+ pêche et des chalands. Les plus pauvres, emportant leurs enfants dans
+ leurs bras et leurs matelas sur le dos, se dirigèrent vers les plages
+ du Paradis, de la Grotta et du Faro qui offrirent ainsi bientôt
+ l'aspect d'une ville improvisée.</p>
+ <p>Les consuls qui avaient des bâtiments de leur nation sur rade,
+ s'empressèrent aussi d'y transporter les archives de leurs
+ chancelleries. Les autres les évacuèrent sur leur maison de campagne.
+ Le service des messageries impériales lui-même fut obligé de chercher
+ un refuge sur une mahonne installée <i>ad hoc</i>. Quant aux
+ administrations, il n'y en avait autant dire plus. Chacun s'empressait
+ de mettre la clef sous la porte et de décamper sans tambour ni
+ trompette. Le service des postes, seul, tint bon ou à peu près. Chose
+ étrange, il apportait à Messine les édits de Garibaldi que l'on
+ affichait tranquillement, et réciproquement, il remportait à Palerme
+ les décrets et journaux napolitains. Quant aux tribunaux, à la
+ municipalité, etc., un décret du général Garibaldi, publiquement
+ affiché dans les rues de la ville, leur avait enjoint de se rendre à
+ Barcelona, et tout le monde s'était empressé d'obéir, excepté le
+ directeur de la Banque qui avait prétexté la nécessité de sa présence
+ à Messine pour éluder l'ordre du Dictateur.</p>
+ <p>Les églises elles-mêmes restaient en partie fermées; c'est à peine
+ enfin si l'on pouvait se procurer les objets les plus nécessaires à la
+ vie. Le commerce maritime, de son côté, devenu complètement nul,
+ faisait, des quais une vaste solitude que rien ne venait troubler,
+ sauf les cris des factionnaires et le bruit des marches et
+ contre-marches des soldats, dans lesquels on commençait à avoir si peu
+ de confiance qu'on ne les laissait plus séjourner quarante-huit heures
+ dans le même endroit.</p>
+ <p>Le 14 juillet, plusieurs bateaux calabrais, ayant à bord des
+ volontaires, débarquaient à un mille et demi de la ville, sur la route
+ de Taormini, et les hommes se répandaient isolément dans la
+ campagne.</p>
+ <p>Les troupes royales, en observation dans les environs, ne les
+ virent pas ou ne voulurent pas les voir.</p>
+ <p>Ces volontaires devaient, aussitôt la retraite de l'armée
+ napolitaine sur Messine, se précipiter dans la ville, en barricader
+ les rues et empêcher ainsi la rentrée des troupes royales.</p>
+ <p>La cité ressemblait à un tombeau. Presque toutes les troupes furent
+ à ce moment dirigées vers la montagne. Des bandes de <i>picchiotti</i>
+ avaient apparu sur les sommets du mont Castellamare et dans les ravins
+ environnants; ils échangeaient même, de temps en temps, des coups de
+ feu avec les avant-postes royaux, qu'ils commençaient à inquiéter
+ chaque jour.</p>
+ <p>Le général Medici, arrivé depuis plusieurs jours à Barcelona avec
+ sa colonne, publia le 6 juillet une proclamation adressée aux soldats
+ napolitains et dans laquelle il leur représentait leur cause comme
+ perdue et les appelait à la liberté. Il avait avec lui quelque chose
+ comme trois mille hommes. Les troupes royales occupaient Spadafora et
+ le Jesso, séparées par trois ou quatre milles à peine de la brigade de
+ Fabrizzi. On annonça, le 15, le débarquement, du général Cosenz à
+ Olivieri, petite ville située à dix-huit milles de Milazzo et près de
+ Poti. Il avait avec lui, disait-on, huit bateaux à vapeur, dont le
+ <i>Véloce</i>, le tout amenant deux ou trois mille hommes. Le soir
+ même, il faisait sa jonction avec le général Medici.</p>
+ <p>Le chiffre de l'armée nationale, prête à commencer les opérations,
+ s'élevait donc à environ six mille soldats, sans compter les
+ guérillas. On apprenait, en même temps, l'arrivée à Catane de
+ l'ancienne division du général Türr, commandée alors par le général
+ hongrois Ehber. La colonne de Bixio, arrivée de son côté à
+ San-Placido, ne comptait pas plus de cinq ou six cents hommes.</p>
+ <p>Pendant ce temps, le corps du général Bosco était parti de Messine
+ le 14, vers trois heures du matin, et s'avançait sur Spadafora en
+ trois colonnes, la première longeant la mer pour donner la main à la
+ garnison de Milazzo, la deuxième suivant la route consulaire, et la
+ troisième se dirigeant sur les derniers contre-forts de la montagne.
+ Cette petite armée comptait quatre bataillons de chasseurs à pied,
+ plusieurs escadrons de chasseurs à cheval et de lanciers, et deux
+ batteries d'artillerie.</p>
+ <p>Les avant-postes de l'armée libératrice se replièrent devant les
+ troupes royales, prenant position à Linieri et Meri, bourgades à trois
+ milles environ en avant de Barcelona.</p>
+ <p>Pendant que le général Medici exécutait ce mouvement de feinte
+ retraite, le général Fabrizzi prenait la traverse de Saponara, de
+ manière à gagner, par les Fiumares, les hauteurs d'Antellamare, et de
+ couper de sa base d'opérations la colonne expéditionnaire du général
+ Bosco. Le départ précipité des troupes royales pour la montagne
+ donnait beaucoup de chances à ce mouvement. Chaque pas en avant de
+ l'armée libérale venait augmenter l'appréhension des habitants de
+ Messine. Cependant, il était évident que tant que les bâtiments de
+ guerre étrangers seraient dans le port, entre la ville et la
+ citadelle, et qu'on ne les aurait pas sommés de se retirer ainsi que
+ les bâtiments de commerce, le bombardement ne pourrait avoir lieu.</p>
+ <p>Les navires de guerre sur rade étaient alors la frégate à vapeur le
+ <i>Descartes</i>, le <i>Scylla</i>, corvette anglaise à hélice, une
+ corvette autrichienne, enfin, une frégate piémontaise à hélice. Ces
+ quatre navires avaient choisi leur mouillage de telle façon qu'ils
+ interceptaient tout le champ de tir entre la citadelle et la ville.
+ Lors d'un ras de marée, qui eut lieu vers le 10 ou le 11, les
+ corvettes autrichienne et anglaise crurent devoir quitter le port et
+ aller mouiller en rade. Mais, dès le lendemain, à la suite d'une
+ espèce d'invitation officieuse aux autres bâtiments de guerre de
+ suivre l'exemple des deux premiers, la corvette anglaise rentrait dans
+ le port, et reprenait son ancienne place, entre le <i>Descartes</i> et
+ la frégate piémontaise qui était la plus rapprochée de terre.</p>
+ <p>Il y avait sans cesse, parmi les troupes royales, des alertes du
+ dernier plaisant. Une nuit, sur le monte Barracone, les troupes qui y
+ campaient prirent les armes, et, pendant plus de deux heures, firent,
+ dans toutes les directions, des feux féroces; feux de bataillon, feux
+ de peloton, rien n'y manqua, qu'un ennemi. On croyait, en ville, à une
+ affaire des plus sérieuses.</p>
+ <p>Une autre nuit, deux bateaux caboteurs autrichiens, chargés de
+ vivres pour la citadelle même, ne purent étaler le courant dans le
+ détroit et se trouvèrent drossés sur la plage entre la citadelle et le
+ fort de la Pointe. Un chemin couvert, longeant cette plage, reliait
+ les deux forteresses et chaque nuit deux ou trois bataillons y
+ restaient de service en prévision d'un débarquement de
+ Garibaldiens.</p>
+ <p>En voyant ces deux bateaux s'approcher du rivage et bientôt après
+ s'échouer, les guerriers de François II commencent une fusillade
+ d'enfer sur ces malheureuses barques. En vain les matelots leur crient
+ qu'ils sont des amis; en vain leurs propres officiers leur hurlent aux
+ oreilles: <i>Basso et fuoco!</i> quand ils obtiennent à grand'peine
+ que le feu cesse d'un côté, il recommence d'un autre avec plus
+ d'acharnement, et cependant on ne leur rendait pas un seul coup de
+ fusil. Le feu dura plus de deux heures, les balles arrivaient jusqu'à
+ bord des bâtiments de guerre en rade, c'est-à-dire dans une direction
+ diamétralement opposée à celle où se trouvaient les navires suspects.
+ Enfin, le calme se rétablit.</p>
+ <p>Le lendemain matin, ces deux malheureux bateaux, remorqués par des
+ embarcations qu'on leur avait envoyées, rentraient dans le port,
+ criblés de balles, leur gréement haché, leurs voiles en lambeaux et,
+ ce qui rend cette plaisanterie fort triste, la moitié de leurs
+ équipages tués ou blessés, malgré la précaution qu'ils avaient prise
+ de descendre à fond de cale.</p>
+ <p>Le 17, au soir, une partie de la colonne de gauche du général Bosco
+ marchait en <i>dépendant</i> sur sa gauche, lorsque ses vedettes
+ rencontrèrent celles de Medici, et engagèrent un feu très-vif. Chaque
+ parti faisant soutenir ses avant-gardes, il s'ensuivit un combat en
+ règle. L'affaire continua assez tard dans la nuit. Les troupes de
+ Bosco se retirèrent vers Milazzo, emmenant quelques prisonniers, dont
+ un capitaine, et laissant sur le terrain pas mal de morts et de
+ blessés. De leur côté, les Garibaldiens avaient fait aussi un assez
+ grand nombre de prisonniers, et ils avaient moins de monde hors de
+ combat. C'est à ce moment même que Garibaldi, quittant brusquement
+ Palerme le 18, s'embarquait sur le <i>City of Alberdeen</i> avec un
+ millier d'hommes et mettait le cap sur Milazzo. Le brave chef de
+ l'armée indépendante avait flairé la poudre et il venait tomber sur le
+ champ de bataille juste à point pour enlever ses volontaires et
+ ajouter la victoire de Milazzo à celles de Calatafimi et de
+ Palerme.</p>
+ <p>Lors de l'affaire du 17, les troupes napolitaines avaient un grand
+ avantage sur celles de Medici, en ce qu'elles avaient du canon et
+ tiraient à boulets creux sur un ennemi à découvert et sans artillerie.
+ On racontait de différentes manières le commencement de cette petite
+ action. En rapportant toutes les versions, on est certain de
+ rencontrer la véritable.</p>
+ <p>On disait d'abord qu'un petit convoi, appartenant au corps de Bosco
+ et composé d'une cinquantaine de mulets chargés de farine, avait été
+ attaqué et enlevé dans l'après-midi par quelques avant-postes
+ siciliens. Un détachement napolitain fut envoyé pour le reprendre. De
+ là, bataille.</p>
+ <p>Suivant d'autres, le général Bosco avait confié à un major un poste
+ important que celui-ci abandonna presque immédiatement. Arrêté par
+ ordre de son général, il fut enfermé dans le château de Milazzo. En
+ vrais soldats napolitains, les royaux commencèrent à s'ameuter et à
+ crier haro sur le général Bosco, exigeant la mise en liberté immédiate
+ de leur major. Mais ce n'était pas le compte du général qui, peu
+ facile à intimider, commença par ramasser quelques troupes d'élite et
+ apaisa rapidement cette mutinerie; puis, prenant en personne le
+ commandement de deux bataillons, s'en alla bravement reprendre le
+ poste abandonné qu'occupaient déjà quelques hommes de Medici. Ne
+ voyant pas motif sérieux pour le garder quand même, il se retira, de
+ sa propre volonté, ou, suivant la version opposée, il fut forcé de
+ l'abandonner. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans cette affaire,
+ les Napolitains eurent quinze hommes tués et cinquante blessés. On
+ leur fit une soixantaine de prisonniers. Les pertes des Siciliens ne
+ furent que de dix hommes tués, trente-cinq blessés et vingt-sept
+ prisonniers.</p>
+ <p>Ces récits variés s'appliquent-ils à une seule affaire ou à
+ plusieurs? Les deux bulletins de Medici, ci-joints, feraient pencher
+ pour la seconde hypothèse.</p>
+ <span style='margin-left: 2em;'>«Barcelona, 17 juillet, sept heures
+ quinze minutes du soir.</span><br>
+
+ <p>«L'ennemi a tenté de tourner mon extrême droite. J'ai envoyé contre
+ lui quatre compagnies. Combat très-vif. L'ennemi, fort de deux mille
+ hommes, avec artillerie et cavalerie, a été repoussé et s'est retiré à
+ Milazzo. Notre perte est de sept morts et divers blessés, celle de
+ l'ennemi est beaucoup plus forte; il a laissé aussi quelques
+ chevaux.</p>
+ <span style='margin-left: 4em;'>«<i>Signé</i>: MEDICI.»</span><br>
+ <br>
+ <span style='margin-left: 2em;'>«Deuxième bulletin.&mdash;17 juillet,
+ deux heures avant minuit.</span><br>
+ <br>
+ <span style='margin-left: 4em;'>«Medici au Dictateur.</span><br>
+
+ <p>«L'ennemi renouvelle l'attaque avec une plus grande énergie et de
+ plus grandes forces. Le combat dure depuis plus de deux heures avec un
+ feu nourri, continu, vif, imposant. L'ennemi a bombes et canons. Avec
+ des positions bien choisies, il résiste énergiquement. Deux charges
+ des nôtres à la baïonnette décident de la journée.</p>
+ <p>«L'ennemi se retire à Milazzo; il a souffert de graves pertes en
+ morts et en blessés. Nous avons peu de morts, mais bon nombre de
+ blessés. Nous avons fait quelques prisonniers. L'esprit des
+ volontaires est admirable.</p>
+ <span style='margin-left: 4em;'>«<i>Signé</i>: MEDICI.»</span><br>
+
+ <p>Avant d'en venir au combat de Milazzo, il est nécessaire de donner
+ quelques détails topographiques sur le champ de bataille.</p>
+ <p>La ville de Milazzo est située à l'entrée d'une presqu'île étroite
+ et plate. A toucher la ville une courte chaîne de collines, sur le
+ premier mamelon de laquelle se trouve le château de Milazzo, s'élève
+ et s'étend jusqu'au bout de la presqu'île sur un développement
+ d'environ deux kilomètres. Tout à fait à l'entrée de la presqu'île,
+ avant la cité, à travers un terrain sablonneux et couvert de roseaux,
+ se faufile une petite rivière sur laquelle est jeté un pont d'une
+ seule arche. Tous les alentours sont obstrués par des roseaux à tiges
+ élevées; au delà, quelques terrains sablonneux, traversés par la route
+ consulaire qui vient aboutir à l'entrée du pont, s'étendent jusqu'aux
+ terres cultivées qui montent en pentes insensibles vers Barcelona. Le
+ pays est couvert de vignobles et les champs sont presque tous entourés
+ de murs de pisé et de terre d'une hauteur moyenne d'un mètre ou un
+ mètre cinquante, sur lesquels croissent d'épais cactus aux épines
+ acérées. Après les engagements du 17 et du 19, les troupes royales
+ occupaient la route consulaire et les positions environnantes,
+ l'artillerie avait pris position sur la route, et, en tête du pont,
+ une fortification passagère, armée de canons, assurait la retraite en
+ cas de besoin.</p>
+ <p>Les troupes de Medici, dans la plaine en avant de Barcelona,
+ étaient séparées des troupes royales par deux milles environ; mais les
+ tirailleurs étaient à peine à quelques centaines de mètres les uns des
+ autres.</p>
+ <p>Le 20, vers cinq heures du matin, on entendit sur la droite des
+ Garibaldiens, à la hauteur des avant-postes du centre napolitain,
+ quelques coups de feu dont la fumée se confondait avec les légères
+ vapeurs qui s'exhalaient de la terre. Cette fusillade s'étendit
+ bientôt sur le front d'une partie de l'armée. A cinq heures et demie,
+ la mousqueterie, devenue très-vive, annonçait de part et d'autre un
+ engagement sérieux.</p>
+ <p>Le feu devint bientôt général. Une affaire décisive était engagée à
+ un mille et demi de Milazzo et sur une étendue de deux milles
+ environ.</p>
+ <p>La légion anglo-sicilienne, commandée par le colonel anglais Dunn,
+ fut une des premières et des plus sérieusement aux prises avec
+ l'ennemi.</p>
+ <p>L'armée nationale, privée d'artillerie et obligée de lutter contre
+ des troupes qui avaient choisi d'avance leurs positions, se tenant à
+ couvert et trouvant partout des abris pour ses tirailleurs, avait,
+ dans le principe, un désavantage marqué. Ce n'était que par des
+ prodiges de valeur qu'elle pouvait espérer égaliser les chances du
+ combat. A la suite d'un mouvement en avant très-prononcé qu'elle
+ exécuta rapidement et avec audace, il y eut un temps d'arrêt causé par
+ plusieurs décharges successives de mitraille. Le désordre, se mettant
+ alors de la partie, obligea les libéraux à battre en retraite pour se
+ rallier et sortir de la zone de feu dans laquelle ils s'étaient
+ engagés.</p>
+ <p>On se reformait lentement. Ces décharges écrasantes avaient serré
+ le coeur des volontaires. Lorsque tout à coup, le cri de: «Voilà
+ Garibaldi!» se répète d'un bout à l'autre des lignes. Un régiment
+ piémontais, arrivant tout frais sur le champ de bataille, se précipite
+ en avant tête baissée, Garibaldi le précède; il est suivi par tout le
+ reste de l'armée qui se reforme comme elle peut en marchant en avant.
+ Le combat se rétablit. La route consulaire abordée à la baïonnette est
+ enlevée et les troupes royales sont rejetées vers le rivage. Mais là,
+ chaque champ est une redoute qu'il faut forcer. Ces diables de haies
+ sont infranchissables. Il faut les abattre à coups de crosse et couper
+ les cactus à coups de sabre. L'ennemi, en fuyant, a abandonné une
+ pièce sur la route, le général Garibaldi, qui en ce moment n'a auprès
+ de lui que Missori et deux ou trois guides, l'aperçoit, et on
+ s'empresse de la jeter dans le fossé, ne pouvant l'emmener; car, au
+ même moment, une dizaine de braves lanciers de l'armée napolitaine
+ faisaient une charge pour tâcher de dégager leur pièce et de la
+ ramener. Après avoir parcouru deux ou trois cents mètres et passé à
+ côté de Garibaldi et de ses compagnons sans y prendre garde, ils
+ revenaient, renonçant à l'espoir de retrouver leur canon, lorsqu'ils
+ aperçurent le général et se précipitèrent, la lance baissée, sur le
+ petit groupe d'hommes qui l'entourait.&mdash;Pends-toi, brave Dumas,
+ tu n'étais pas là pour raconter ce combat digne de
+ d'Artagnan!&mdash;D'un coup de revers de sabre, le général Garibaldi
+ abat presque la tête du major qui commandait les lanciers. Missori tue
+ le second et le troisième. Les autres s'espadonnent avec les guides.
+ En résumé, huit lanciers et huit chevaux restent sur le carreau et le
+ Dictateur s'élance vers de nouveaux hasards.</p>
+ <p>Les volontaires avancent toujours avec intrépidité, les Napolitains
+ ne cèdent que pied à pied. Les terrains conquis sont couverts de morts
+ et de blessés parmi lesquels il y a bien plus de volontaires que de
+ soldats royaux. Ou arrive enfin aux roseaux où l'on se bat à bout
+ portant.</p>
+ <p>Encore refoulés, les Napolitains se précipitent vers l'isthme et le
+ pont, suivis de près par les Garibaldiens. Mais à ce moment, la
+ batterie du pont se démasque et fait pleuvoir sur ceux-ci une grêle de
+ mitraille. C'est là que leurs pertes furent le plus sensibles. Il est
+ impossible d'aller de l'avant sous cette pluie de biscaïens et
+ cependant un plus long temps d'arrêt compromet le succès de la
+ journée. Le Dictateur paraît et, en même temps que le cri de Vive
+ Garibaldi! sort de toutes les bouches, toutes les poitrines s'élancent
+ au feu; la batterie est escaladée, quelques pièces, attelées à la
+ hâte, fuient au galop de leurs chevaux; mais deux canons restent au
+ pouvoir des assaillants. Les uns et les autres arrivent pêle-mêle sur
+ l'isthme. De tous côtés la ville est envahie. Pourchassés dans les
+ rues, les royaux se hâtent de gravir les rampes du château et se
+ réfugient dans la forteresse, aux acclamations des volontaires.
+ Ceux-ci, après l'avoir tournée, attaquent et enlèvent immédiatement
+ deux tours et une demi-lune, en face de la porte principale du
+ château, vers l'intérieur de la presqu'île. Le <i>Véloce</i> était
+ venu aussi prendre sa part du combat et tirait à boulet sur l'armée
+ royale. Un instant le général Garibaldi se rendit à bord; et, au
+ moment où les Napolitains essayaient une sortie du château, plusieurs
+ volées de mitraille lancées par les grosses pièces du bord les
+ arrêtèrent court et les forcèrent à rentrer au plus vite dans la
+ place.</p>
+ <p>Telle était la situation à cinq heures et demie du soir. Le reste
+ des troupes royales était enfermé et bloqué dans la citadelle de
+ Milazzo, tandis que sur les hauteurs, du côté de Spadafora et du
+ Jesso, on apercevait des colonnes napolitaines s'éloignant en toute
+ hâte dans la direction de Messine.</p>
+ <p>Le soir, Milazzo était occupée par une division de l'armée
+ sicilienne et toutes les rues, routes et chemins aboutissant à la
+ citadelle, barricadés et défendus par de forts détachements.</p>
+ <p>Pendant le combat, on avait aperçu au large deux grands navires de
+ guerre croisant sans pavillon. Au premier abord, le chiffre des pertes
+ du côté des Garibaldiens fut estimé à près de 800 hommes hors de
+ combat.</p>
+ <p>Les Napolitains n'en accusèrent qu'environ 300.</p>
+ <p>Voici les deux bulletins du quartier général garibaldien:</p>
+ <span style='margin-left: 4em;'>«Camp national de Meri, le 20
+ juillet.</span><br>
+
+ <p>«Ce matin à six heures commençait un échange de coups de fusil; on
+ crut d'abord à une affaire d'avant-postes, mais ce fut bientôt une
+ mêlée générale. Les royaux avaient de l'artillerie, les nôtres en
+ manquaient. La mêlée fut terrible: les royaux étant à l'abri, les
+ nôtres se battant à découvert. Un moment la position parut difficile;
+ mais au nom magique de Garibaldi, les nôtres s'étant élancés comme des
+ lions, les positions furent enlevées, et, à trois heures vingt-cinq
+ minutes, nos troupes entraient à Milazzo, après s'être emparées de
+ cinq pièces d'artillerie, dont trois conquises pendant le combat, hors
+ des murs, et les deux autres à l'entrée.</p>
+ <p>«Le vapeur le <i>Véloce</i> canonna le fort, où les royaux se
+ renfermèrent, toujours poursuivis à la baïonnette; ils y sont pressés
+ comme dans un baril d'anchois.</p>
+ <p>«Les nôtres ont pris ensuite la première porte du fort et un
+ bastion, où notre drapeau flotte sur une tour.</p>
+ <p>«Nous devons déplorer des pertes graves; celles des royaux sont
+ énormes. On regarde comme certain la reddition du fort et de la
+ colonne entière. A l'instant arrive un renfort pour nous avec des
+ canons rayés. Les soldats de Spadafora se retirent au Jesso.»</p>
+ <span style='margin-left: 4em;'>«Deuxième bulletin.&mdash;21
+ juillet.</span><br>
+
+ <p>«Hier, à six heures du matin, la lutte s'engagea à Milazzo, et elle
+ ne finit qu'à huit heures du soir. La mêlée fut terrible. On
+ combattait sur toute la ligne. Il y eut un grand carnage des
+ bourbonniens qui se battaient avec beaucoup de ténacité, de sorte
+ qu'il fallut gagner du terrain pied à pied sous une pluie de
+ mitraille. Le champ de bataille, couvert de cadavres ennemis et de
+ bagages de toutes sortes, avec cinq canons, fut enfin conquis aux cris
+ de: <i>Vive l'Italie! vive Garibaldi!</i></p>
+ <p>«Nos jeunes gens ont rivalisé d'enthousiasme avec les braves de la
+ légion Garibaldi, qui a été la première au combat et la première à
+ courir à la baïonnette pour forcer Milazzo et s'emparer aussi des
+ premier et deuxième réduits de la forteresse, toujours la baïonnette
+ dans les reins des bourbonniens.</p>
+ <p>«Nos pertes n'ont pas été excessives. La légion Garibaldi a eu
+ quelques hommes légèrement blessés; nos jeunes gens ont aussi un peu
+ souffert, mais les pertes des braves du continent ont été sensibles.
+ D'énormes dommages ont frappé, l'ennemi qui, en fuyant, a été acculé
+ aux redoutes et de là dans le reste de la forteresse. Il a été
+ poursuivi jusque-là, et on a coupé les conduites d'eau.</p>
+ <p>«Ce matin 21, le <i>héros</i> Bosco s'est présenté au Dictateur et
+ a demandé à sortir avec les honneurs de la guerre. «Non, a répondu
+ Garibaldi, vous sortirez désarmés, si cela vous plaît.»</p>
+ <p>«Fabrizzi et Interdonato ont marché sur le Jesso par ordre du
+ généralissime. L'ennemi, qui occupait cette position, s'est retiré
+ aussitôt vers Messine.</p>
+ <p>«Le Dictateur, dans un combat de cavalerie à Milazzo, a d'un revers
+ de son sabre fait sauter le bras et l'épée au major du corps
+ napolitain, qui le poursuivait; après quoi la cavalerie napolitaine a
+ été dispersée et, détruite. Juste punition d'une opiniâtreté
+ fratricide.</p>
+ <p>«Vive l'Italie! Vive Victor-Emmanuel!»</p>
+ <p>Le soir même du combat, et malgré l'insuffisance du service
+ d'ambulance, tous les blessés furent relevés, aussi bien ceux des
+ Napolitains que ceux de l'armée libérale, et transportés, partie à
+ Barcelona partie dans les maisons de Milazzo qui étaient restées
+ presque désertes: tous les habitants s'étant réfugiés sur l'extrémité
+ de la presqu'île où se trouvent une grande quantité de villas.</p>
+ <p>Le consul d'Angleterre s'était empressé de mettre sa maison à la
+ disposition du général Garibaldi et de son état-major. Toute la nuit,
+ la ville fut illuminée par les volontaires. Le premier soin de
+ Garibaldi, après avoir pensé à ses blessés, fut de donner l'ordre au
+ général Fabrizzi et au chef de guérillas Interdonato de marcher avec
+ leurs troupes sur le Jesso, vers les plus proches versants de la
+ ceinture de montagnes qui entoure Messine, pour obliger les troupes
+ qui battaient en retraite de Spadafora à gagner cette ville au plus
+ vite, et inquiéter, par ce mouvement, les troupes royales dans le cas
+ où elles chercheraient à faire une pointe pour dégager le général
+ Bosco.</p>
+ <p>Le 21 et le 22, on commença, du côté de l'armée nationale, quelques
+ travaux d'attaque contre le château.</p>
+ <p>Manquant d'artillerie de siége, le général Garibaldi était résolu à
+ procéder par la mine contre les défenses de la place. De son côté, le
+ château envoyait des boulets et de la mitraille partout où il
+ apercevait un assaillant. Le 23, au matin, trois bâtiments de commerce
+ français, le <i>Charles-Martel</i>, la <i>Stella</i> et le
+ <i>Protis</i>, frétés par le gouvernement napolitain, arrivaient sur
+ la rade de Milazzo, chargés de vivres et de munitions pour l'armée
+ royale. Grand fut l'étonnement du premier des capitaines de ces
+ navires, M. de Salvi, commandant le <i>Protis</i>, en débarquant, de
+ se voir conduit au général Garibaldi, quand il croyait rencontrer le
+ général Bosco.</p>
+ <p>Après avoir expliqué au Dictateur quelle était sa mission, il lui
+ demanda à retourner à son bord pour décider avec les capitaines des
+ deux autres navires ce qu'ils avaient à faire. En ce moment, l'aviso à
+ vapeur de guerre, la <i>Mouette</i>, commandant Boyer, qui se rendait
+ à Messine et devait toucher à Milazzo, mouillait à côté du
+ <i>Protis</i>. Le commandant Boyer s'était à juste titre ému de la
+ fausse position dans laquelle se trouvaient, ces trois bâtiments
+ français. Après avoir convoqué les capitaines et apprenant que le
+ général Garibaldi les laissait entièrement libres de leurs manoeuvres,
+ il les engagea à faire route pour Messine.</p>
+ <p>M. de Salvi qui, indépendamment du transport qu'effectuait son
+ navire, avait une mission particulière de la cour de Naples, déclara
+ alors au commandant de la <i>Mouette</i> qu'il croyait de son devoir,
+ avant d'appareiller, de faire tout son possible pour communiquer avec
+ le chef de l'armée royale.</p>
+ <p>Quelques instants après, la <i>Mouette</i> continuait sa route sur
+ Messine et le <i>Charles-Martel</i> et la <i>Stella</i> la suivaient
+ de près. Quant au capitaine du <i>Protis</i>, il se faisait débarquer
+ et retournait chez le général Garibaldi; celui-ci s'empressa de lui
+ donner l'autorisation de se rendre à la citadelle pour accomplir sa
+ mission. Il le chargea même, de son côté, d'un projet de capitulation
+ qu'il devait soumettre au général Bosco. Garibaldi offrait la liberté
+ aux officiers, mais il demandait que les troupes restassent
+ prisonnières de guerre. De plus, il faisait prévenir le commandant de
+ l'armée royale que deux mines étaient assez avancées pour rendre
+ certaine l'ouverture de plusieurs brèches et que, s'il refusait la
+ capitulation, on serait forcé de recourir à ce moyen. M. de Salvi
+ était accompagné d'un clairon avec drapeau blanc et d'un officier,
+ afin de pouvoir, sans encombre, arriver à sa destination. Ce ne fut
+ qu'après deux ou trois appels de clairon que deux officiers
+ napolitains, sortis par la poterne, vinrent s'informer de ce que
+ désirait le parlementaire et, sur son explication, le prièrent
+ d'attendre quelques instants pour qu'ils pussent aller rendre compte
+ de sa demande d'introduction au général Bosco.</p>
+ <p>Dix minutes après, ils étaient de retour. Le clairon et l'officier
+ devaient rester où ils étaient. On banda les yeux à M. de Salvi et on
+ ne lui enleva son bandeau que dans la chambre même du général
+ Bosco.</p>
+ <p>La conversation s'engagea en italien. Mais M. de Salvi ayant dit
+ qu'il était Français, le général s'excusa de lui avoir fait bander les
+ yeux, quoique ce fût une des exigences de la guerre. Après avoir
+ accompli sa mission, M. de Salvi fit part au général des propositions
+ de Garibaldi. «C'est impossible, lui répondit Bosco, moi et mes
+ soldats nous tiendrons dans la place, et jusqu'à la dernière extrémité
+ je n'abandonnerai ni ma troupe, ni la forteresse.</p>
+ <p>«Bien plus, ajouta-t-il, que le général Garibaldi m'indique
+ l'emplacement de sa mine, et j'irai le premier m'y faire tuer à la
+ tête de mes soldats.» En le congédiant, il dit à M. de Salvi que, sans
+ un ordre formel de son gouvernement, il ne rendrait jamais la
+ place.</p>
+ <p>Le capitaine du <i>Protis</i> fut reconduit les yeux bandés, comme
+ il était venu, jusqu'à l'endroit où il avait laissé son escorte, et
+ vint de suite transmettre au Dictateur la réponse du commandant des
+ troupes royales. Garibaldi, appréciant la fermeté de Bosco et ayant
+ hâte d'en finir afin de pouvoir diriger ses troupes sur Messine et
+ éviter les lenteurs et l'effusion de sang que pouvait entraîner une
+ attaque de vive force, pria M. de Salvi de retourner auprès du général
+ Bosco et de lui porter de nouvelles conditions. Le capitaine accepta
+ avec empressement cette mission conciliatrice; il pria toutefois
+ Garibaldi de lui donner son ultimatum par écrit.</p>
+ <p>Cette nouvelle tentative n'eut pas plus de succès que la première.
+ Le commandant de la citadelle déclara nettement que sa position
+ n'était pas assez précaire pour l'obliger à accepter de telles
+ propositions, qu'il devait attendre les ordres de son gouvernement, et
+ que, dans tous les cas, et en temps et lieu, si cela était nécessaire,
+ il enverrait lui-même un parlementaire: tout en désirant de grand
+ coeur, comme le général de l'armée nationale, éviter des sacrifices
+ inutiles, il voulait cependant, avant tout, sauvegarder son honneur et
+ celui des troupes que S.M. le roi de Naples avait daigné lui
+ confier.</p>
+ <p>En descendant du château, M. de Salvi aperçut au large quatre
+ frégates napolitaines courant à toute vapeur sur le port de Milazzo,
+ l'une de ces frégates, le <i>Fulminante</i>, battait pavillon de
+ contre-amiral. Comme cette petite escadre avait le vent debout et que,
+ d'ailleurs, la brise était très-faible, on ne s'aperçut pas au premier
+ moment que le <i>Fulminante</i> avait arboré pavillon
+ parlementaire.</p>
+ <p>M. de Salvi, prévoyant une attaque napolitaine et sachant son
+ navire mouillé près de terre, par conséquent dans une position
+ dangereuse, se hâta de porter cette dernière réponse au général
+ Garibaldi et de regagner son bord pour pouvoir parer aux éventualités.
+ La vue de l'escadre napolitaine fit accourir sur les remparts toute la
+ garnison du château de Milazzo et ses acclamations suivaient les
+ navires qui avançaient grand train.</p>
+ <p>De leur côté, les Garibaldiens prenaient les armes; la générale
+ battait partout, et on armait précipitamment trois batteries disposées
+ à tout événement sur les quais, pendant que l'artillerie de campagne
+ venait au galop se ranger sur l'isthme. De plus, le <i>Véloce</i>, que
+ la rupture d'un de ses pistons obligeait à l'inaction et qui, amarré
+ derrière le môle, avait ainsi sa coque abritée du feu de l'ennemi,
+ transportait toute sa batterie sur le même bord, prête à faire
+ feu.</p>
+ <p>Mais bientôt on distingua le pavillon parlementaire; et un colonel
+ d'état-major, envoyé par le roi de Naples, débarqua à terre et fut
+ reçu par un colonel aide de camp du Dictateur. Après quelques
+ pourparlers et quelques allées et venues, on tomba d'accord sur les
+ articles de la capitulation.</p>
+ <p>Pendant que ces faits se passaient à terre, la <i>Mouette</i>, qui
+ n'avait fait que toucher à Messine et dont le commandant était inquiet
+ sur le sort du <i>Protis</i>, mouillait de nouveau sur rade à côté de
+ celui-ci. Vers les sept heures, le colonel Anrani, chargé de la
+ capitulation par le roi de Naples, avait une entrevue avec Bosco; la
+ capitulation était définitivement signée, et le <i>Protis</i>
+ appareillait immédiatement pour porter à Messine l'ordre au
+ <i>Charles-Martel</i>, au <i>Brésil</i>, à la <i>Stella</i>, à la
+ <i>Ville de Lyon</i>, etc, de venir embarquer la garnison de
+ Milazzo.</p>
+ <p>D'après les conditions de la capitulation, les troupes devaient
+ sortir avec armes, bagages et les honneurs de la guerre, mais sans
+ munitions; les pièces de campagne devaient être partagées ainsi que
+ celles de position; quant aux chevaux de la cavalerie, ils restaient à
+ l'armée nationale avec la moitié des mulets.</p>
+ <p>Le total des troupes enfermées dans la citadelle s'élevait à près
+ de 4,000 hommes d'infanterie, 240 chasseurs à cheval et deux batteries
+ d'artillerie. Il y avait, de plus, 90 blessés et 6 officiers dont 5
+ amputés.</p>
+ <p>Le 24, dans la journée, l'embarquement commençait et, le 25, la
+ citadelle était remise à l'armée nationale. Il y eut, dit-on, au
+ dernier moment de l'évacuation, un événement assez curieux. La
+ garnison napolitaine avait emporté, naturellement, les pièces de canon
+ que lui accordait la capitulation. Mais, lorsque la citadelle fut
+ remise, on prévint le général Garibaldi que les pièces qui lui étaient
+ échues en partage avaient été enclouées par les Napolitains avant de
+ partir. Garibaldi, furieux de ce procédé déloyal, se hâta de se rendre
+ de sa personne à bord de l'amiral napolitain et se fit remettre un
+ nombre de pièces égal à celles enclouées.</p>
+ <p>Avant d'en terminer, pour toujours probablement, avec Milazzo, il
+ faut convenir qu'enfermée dans une citadelle, sans vivres, sans espoir
+ d'être ravitaillée, l'armée royale semblait n'avoir d'autre ressource
+ qu'une capitulation à merci. Cependant, il faut le dire à l'honneur du
+ général Bosco, il n'a pas un seul instant faibli ni démenti son
+ caractère de soldat. Si, comme général, il a fait une singulière
+ manoeuvre en se laissant acculer à la presqu'île de Milazzo, il a
+ racheté cette erreur par un grand courage et une véritable dignité
+ dans sa conduite.</p>
+ <p>Les rapports entre le Dictateur et le général Bosco sont restés
+ tout le temps dans les termes de haute convenance et de parfaite
+ courtoisie, quoi qu'en aient pu dire certaines versions triviales
+ suggérées par l'exagération des partis.</p>
+ <p>Quant à la ville de Milazzo elle-même, hélas! il faut encore
+ l'avouer, ses braves habitants n'avaient trouvé rien de plus simple
+ que de décamper en toute hâte. La jeunesse guerrière de cette cité de
+ 12,000 âmes ne fournit pas plus de volontaires à Garibaldi que de
+ renforts au général Bosco. Cependant c'était une des villes citées
+ pour leur royalisme.</p>
+ <p>Ce qu'il y a de certain, c'est que chacun était déménagé avec armes
+ et bagages, emportant matelas et couvertures. C'est à peine si l'on
+ put trouver de la paille pour les blessés, aussi bien d'un parti que
+ de l'autre. Les quelques citadins retenus par des motifs quelconques
+ dans la ville, refusaient sans honte un verre d'eau aux blessés. Quant
+ au linge et à la charpie confectionnée par les charmantes
+ péninsulaires, la quantité en aurait pu tenir dans une coque de noix.
+ Le pharmacien de l'endroit lui-même avait emballé ses remèdes et ses
+ purgations.</p>
+ <p>Aussitôt que les événements de Milazzo parvinrent à Messine, il y
+ eut grand mouvement militaire et brouhaha général sur toute la ligne.
+ Les troupes de réserve furent massées en face de la citadelle, sur le
+ champ de manoeuvres de Terranova, pendant que de fortes colonnes
+ s'établissaient sur toutes les hauteurs environnantes. La cavalerie
+ seule était, par ordre supérieur, évacuée en toute hâte, et à force de
+ transports, sur Reggio.</p>
+ <p>Le 22, les bâtiments de guerre étrangers étaient invités, le plus
+ poliment possible, à aller mouiller partout ailleurs que dans le port,
+ où ils gênaient l'oeuvre probable de destruction de la ville par la
+ citadelle; tandis que les navires de commerce recevaient l'ordre de
+ déguerpir immédiatement sans tambour ni trompette, emportant leur
+ chargement d'habitants émigrés. On vit donc, dès le matin, de longs
+ chapelets de bâtiments de toutes sortes remorqués, qui par des
+ embarcations, qui par de petits vapeurs, gagner les mouillages de la
+ Grotta, du Ringo, du Paradis, etc., et venir, comme en 1848, s'abriter
+ sous les pavillons des vaisseaux de guerre étrangers. Ce fut un
+ spectacle singulièrement, mais aussi tristement pittoresque, que celui
+ de cette ville nomade installée sur la plage de toutes les manières
+ les plus bizarres qu'il soit possible de se figurer. Que l'on
+ s'imagine, en effet, une agglomération compacte de trois ou quatre
+ cents bâtiments de commerce et barques de pêche; autant de bateaux, de
+ canots qu'il pouvait en tenir blottis les uns contre les autres, halés
+ à terre; les uns en bon état, les autres tombant en ruine; ceux-ci
+ bien espalmés, embarcations de luxe, celles-là de vraies arches de
+ Noé, galipotées, goudronnées et sentant le vieux poisson à dix
+ kilomètres à la ronde: tout cela couvert de tentes bariolées plus
+ étranges les unes que les autres. En vérité, on ne saurait avoir idée
+ de cette ville aquatique, qui va servir de refuge à toute une
+ population. A terre, sur la plage, ce sont des gourbis, des profusions
+ de haillons accrochés à toute espèce de choses, des feux qui brûlent
+ pour faire la cuisine, des myriades d'enfants, mâles et femelles, qui
+ gigottent, partie dans le sable, partie dans l'eau, à qui mieux mieux.
+ De toutes parts, des puits creusés dans le sable pour fournir une eau
+ saumâtre à des gens qui meurent de soif. Puis, le long du chemin qui
+ suit la mer, des maisons bondées d'habitants; une route où l'on ne
+ saurait circuler qu'au pas, tant il y a de monde et d'obstacles. Tout
+ cela cause, crie, hurle, boit, mange, sans souci et avec une
+ tranquillité parfaite. N'est-on pas hors de la portée des canons de la
+ citadelle et sous ceux de la France et de l'Angleterre? En rade, c'est
+ encore plus curieux: ici, un vieux prélart de toile cirée, une vieille
+ tente en coutil, jadis les beaux jours du gaillard d'arrière d'un
+ paquebot, abritent une pauvre mais nombreuse famille, entassée
+ pêle-mêle, depuis l'aïeul jusqu'aux arrière-petits-enfants, dans une
+ lourde barque de pêche; là, des tapis de Turquie, des couvertures
+ africaines ou espagnoles étalent, sur le pont d'un brick-goëlette ou
+ d'une belle balancelle catalane, le luxe de leurs brillantes couleurs.
+ Plus loin, un caboteur moins luxueux a désenvergué ses voiles pour
+ mettre à l'abri sa population passagère, et partout un luxe inouï de
+ bibelots de toutes natures, d'ustensiles de toutes sortes, de
+ poteries, de batteries de cuisine, de poêles et de poêlons, de
+ gargoulettes de formes variées, accrochés de ci, de là; des montagnes
+ de matelas s'alignant le soir à la belle étoile, les uns à côté des
+ autres; puis, comme à terre, à bord de chacun de ces bateaux en
+ particulier, un monde d'enfants, glapissant, braillant, gémissant à
+ qui mieux mieux, des mères aux voix criardes et discordantes, des
+ chiens qui aboient, des moutons qui bêlent, et toujours cette
+ inimitable odeur de poisson grillé, d'ail frit, d'oignons sautés, au
+ milieu d'une atmosphère de fumée à vous faire éternuer pendant
+ vingt-quatre heures. C'est à y perdre l'ouïe et l'odorat.</p>
+ <p>Malheureusement, tout cela est de la triste comédie. Si on rit par
+ ici en regardant, on est tenté de pleurer par là en détournant les
+ yeux; ce sont d'affreuses misères qui, certes, eussent ajouté de
+ graves maladies au fléau de la guerre, si une position aussi
+ hétéroclite eût duré quelques jours de plus. On a vu des embarcations,
+ une entre autres sur laquelle il y avait dix-huit enfants dont le plus
+ âgé n'avait pas douze ans, rester plus de quarante heures sans avoir
+ un morceau de galette ou de biscuit à distribuer à leur population;
+ et, sans la générosité de quelques riches propriétaires des maisons de
+ campagne environnantes, beaucoup de ces malheureux n'eussent
+ certainement pu trouver à soutenir leur existence. Le besoin n'était
+ pas seulement l'effet du manque d'argent, car, même à prix d'or, il
+ était difficile de trouver quelque chose. Beaucoup de ces pauvres gens
+ vivaient au jour le jour avec leurs enfants, n'ayant à se partager
+ qu'une ou deux maigres pommes de terre. Heureusement cette triste
+ situation ne dura qu'une semaine; sans cela, en vérité, et pour
+ empêcher tout ce monde de mourir de faim, il eût fallu forcément, je
+ crois, que les bâtiments de guerre vidassent leur soute à biscuit. Ce
+ qu'il y avait de consolant, c'était de voir qu'en somme, cette
+ population prenait assez philosophiquement son parti et endurait ses
+ privations avec une résignation digne d'un meilleur sort.</p>
+ <p>Chacun, cependant, abandonna sans le regretter, je crois, les
+ plages hospitalières du Ringo et de la Grotta.</p>
+ <p>On prétend, est-ce à tort ou à raison? que Messine devait être la
+ rançon de la citadelle de Milazzo. Il est, en effet, permis de penser
+ que le Dictateur avait bien pu sacrifier la satisfaction de faire
+ prisonnier tout le corps du général Bosco à l'avantage d'occuper, sans
+ coup férir, et de sauver d'un bombardement la ville de Messine.</p>
+ <p>Cette malheureuse cité n'était plus qu'un vaste désert depuis
+ l'évacuation complète du port.</p>
+ <p>Le 23 et le 24 se passèrent sans encombre. Partout, des soldats
+ allant et venant, en troupe ou isolément, sans avoir trop l'air de
+ savoir ce qu'ils faisaient ou ce qu'ils voulaient faire. Le 25 au
+ matin, les rues désertes retentirent de plusieurs décharges de
+ mousqueterie. Un nombreux rassemblement, composé d'au moins trois
+ personnes placées à un kilomètre environ l'une de l'autre avait
+ provoqué cet accès belliqueux de la part des Napolitains. On voyait,
+ au même instant, les troupes campées à Terranova se diriger en
+ profondes colonnes vers la ville. Les deux forts Gonzague et
+ San-Salvador avaient levé leurs ponts-levis, fermé leurs portes et
+ hissé leurs pavillons. Une multitude de baïonnettes brillaient
+ derrière les embrasures aveuglées de canons. Vers une heure, les
+ postes du Télégraphe et de la Torre étaient enlevés par Interdonato et
+ le général Fabrizzi. Les troupes royales, après une courte résistance,
+ s'étaient repliées sur leur vraie ligne de défense, le mont Barracone
+ et les hauteurs qui s'y rattachent.</p>
+ <p>Elles paraissaient disposées à une sérieuse résistance.</p>
+ <p>A quatre heures de l'après-midi, on vit toutes les hauteurs en face
+ de cette ligne de défense occupées par les guérillas d'Interdonato. Le
+ pavillon national flottait sur plusieurs points de la montagne.</p>
+ <p>A cinq heures, une longue fusillade, mais de peu de vivacité,
+ s'engagea entre les deux lignes. Elle dura jusqu'au lendemain 26 à
+ deux heures du matin environ. Toutes les hauteurs d'où l'on pouvait
+ apercevoir le combat, étaient couvertes de spectateurs venant assister
+ en curieux à cette petite guerre d'avant-gardes qui leur promettait,
+ pour le lendemain, une belle représentation militaire. Aussi, dès
+ quatre heures du matin, se hâtaient-ils de revenir à leurs places de
+ la veille; mais, quel désenchantement! pas plus de Napolitains que de
+ Garibaldiens. Les forts de terre seuls, avec leur air de mauvaise
+ humeur, gardaient leurs portes fermées et leurs pavillons hauts. A
+ onze heures, arrivaient dans le port de Messine un grand nombre de
+ vapeurs napolitains et de transports. L'armée royale commençait son
+ évacuation.</p>
+ <p>Inderdonato, la veille au soir, avait attaqué sans ordre ou,
+ plutôt, malgré des ordres contraires. A la fin on s'était entendu.
+ L'armée royale était rentrée en ville pour s'embarquer et les
+ <i>picchiotti</i> s'étaient couchés.</p>
+ <p>Comme les Napolitains s'étaient massés autour de la citadelle,
+ abandonnant complètement la ville, quelques hommes de la garde
+ civique, bien avisés, étaient rentrés en ville et avaient pris
+ immédiatement possession des postes.</p>
+ <p>Le même jour, une proclamation invitait les habitants à réintégrer
+ leurs demeures, les assurant qu'un arrangement était conclu et qu'ils
+ pouvaient, sans aucun danger, boire, manger, dormir et se promener de
+ par la ville avec tous les drapeaux et les vivat possibles.</p>
+ <p>Cependant, le mouvement s'opéra lentement. On ne paraissait pas
+ avoir grande confiance dans la bonne foi de cet armistice. Une seconde
+ proclamation, annonçant l'approche de Medici et son entrée dans la
+ ville pour le lendemain, eut un peu plus de succès. On vit quelques
+ matelas franchir timidement les portes de Messine.</p>
+ <p>Le 27, au matin, le général Medici, avec sa division, qu'une
+ proclamation du Dictateur avait porté, le jour même de la bataille de
+ Milazzo, à l'ordre du jour de l'armée, faisait son entrée dans la
+ ville et l'on attendait le général Garibaldi dans l'après-midi.</p>
+ <p>Tout le monde était d'accord, tout le monde s'embrassait. Chacun
+ courait par la ville à ses petites affaires. Les soldats napolitains
+ trottaient gravement par les rues pour acheter leur macaroni. Leurs
+ officiers regardaient et flânaient. Les volontaires ne manquaient pas
+ d'envie d'en faire autant et, aussitôt que faire se put, les fusils en
+ faisceaux et les sacs à terre, ils s'en furent de leur côté, lorgnant
+ aux balcons, clignant de l'oeil aux ruelles et frayant sans rancune
+ avec la soldatesque napolitaine dont les figures, épanouies par la
+ certitude d'une bataille évitée, respiraient le bonheur de se sentir
+ vivre et de reprendre bientôt la route de Naples.</p>
+ <p>Dans l'après-midi, Garibaldi fit son entrée, aux applaudissements
+ frénétiques de tout le monde; quelques drapeaux commencèrent à se
+ montrer avec froideur. On semblait, dans la ville, avoir beaucoup de
+ peine à s'habituer à l'idée d'être piémontisé à perpétuité et, certes,
+ à ce moment, le roi galant homme n'aurait eu qu'une mesquine
+ ovation.</p>
+ <p>Presque aussitôt entré à Messine, le Dictateur monta en voiture et
+ se rendit au Faro, à l'entrée du détroit, en passant par le Ringo, le
+ Paradis, la Grotta, etc. Cette course ne fut qu'un immense triomphe,
+ un cri de <i>Viva Garibaldi!</i> depuis la sortie de la ville jusqu'à
+ l'extrême pointe du Faro; et, cependant, il traversait la malheureuse
+ population sur laquelle les souffrances et les privations pesaient
+ depuis quelques jours. Quant à <i>il Re galantuomo</i>, il n'en fut
+ pas plus question que de l'empereur de la Chine, malgré l'air
+ conquérant des officiers piémontais qui accompagnaient le Dictateur.
+ Quand celui-ci rentra en ville, à la nuit faite, ce fut une course aux
+ flambeaux jusqu'à Messine. Toutes les fenêtres, tous les navires,
+ jusqu'au plus petit bateau, s'étaient pavoisés et illuminés de feux de
+ couleurs.</p>
+ <p>Ce dut être un agréable spectacle pour les troupes napolitaines
+ campées de l'autre côté du détroit à San-Giovanni, au fort
+ d'Alta-Fiumare, à la Torre del Cavallo, etc.</p>
+ <p>Aussitôt le retour de Garibaldi, deux compagnies de chasseurs des
+ Alpes partaient pour le Faro et, comme le général en chef, étaient
+ conduites jusqu'à leur poste avec force flambeaux et musique.</p>
+ <p>La trêve ne fut cependant définitivement signée que le 29. Les
+ principaux articles stipulaient:</p>
+ <p>La remise à Garibaldi des forts situés en dehors de la ville avec
+ leur armement;</p>
+ <p>L'embarquement, sans obstacle, de tout le personnel et le matériel
+ de l'armée;</p>
+ <p>La libre circulation en ville, pour leurs provisions, des soldats
+ ou officiers napolitains;</p>
+ <p>La libre circulation du détroit;</p>
+ <p>La parfaite égalité, pour les deux pavillons, dans le port de
+ Messine;</p>
+ <p>Une route, qui traverse le champ de manoeuvres de Terranova, devait
+ servir de ligne de démarcation entre les deux partis;</p>
+ <p>De chaque côté de cette route, deux lignes de factionnaires
+ gardaient chaque zone;</p>
+ <p>De plus, dans le cas où les hostilités recommenceraient entre la
+ citadelle, qui restait aux Napolitains, et la ville, la cessation de
+ l'armistice devait être dénoncée au moins quarante-huit heures à
+ l'avance.</p>
+ <p>Dès le lendemain 30, Messine semblait se réveiller d'un long
+ cauchemar. Les bâtiments de guerre rentraient dans le port. Ceux du
+ commerce les suivaient. La flottille de bateaux emboîtait le pas
+ intrépidement; et, le soir, sur le quai, dans la strada Ferdinanda, au
+ Corso, tout le monde se promenait comme d'habitude à la lueur d'une
+ illumination assez mesquine. Les cafés, rouverts par enchantement,
+ regorgeaient de consommateurs, Garibaldiens et Napolitains pêle-mêle;
+ et, enfin, sur les deux heures chacun rentrait chez soi. Laissons-les
+ dormir.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <center>
+ <a name='V'></a><img src='images/5p131.jpg' width='438' height='300'
+ alt='' title=''>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <h2>V</h2>
+ <br>
+
+ <p>Pendant que les Garibaldiens se casernaient de leur mieux et
+ partout où ils pouvaient, l'armée royale, entassée vis-à-vis la
+ citadelle, se hâtait d'opérer son évacuation. Tous les vapeurs de
+ guerre napolitains et les transports se mettaient à la besogne. C'est
+ à Reggio que la plus grande partie était transportée. D'autres étaient
+ dirigés sur Scylla et la Bagnara. Le général Clary ne voulait se
+ réserver, dans la citadelle, que le nombre d'hommes strictement
+ nécessaire pour sa défense. Un mois plus tard, à la date du 31 août,
+ il ne restait plus au gouvernement royal que trois points dans toute
+ la Sicile: la citadelle de Messine, celle d'Augusta et la ville de
+ Syracuse.</p>
+ <p>Laissons donc cette armée gagner avec enthousiasme la terre ferme,
+ et revenons aux Garibaldiens. De grandes mutations avaient eu lieu
+ dans l'armée nationale. Les généraux de brigade Cosenz, Medici, Carini
+ et Bixio avaient été élevés au grade de majors généraux. Le colonel
+ Ehber passait général de brigade. L'armée devait s'appeler désormais
+ armée méridionale. Organisée définitivement, elle se composait de
+ quatre divisions d'infanterie, d'une brigade d'artillerie et d'une
+ brigade de cavalerie. Un appel aux armes avait été fait aussi à la
+ jeunesse messinoise qui n'avait pas mis beaucoup plus d'empressement,
+ pour ne pas dire moins, que celle de Palerme à s'enrôler sous les
+ couleurs piémontaises. Bien plus, beaucoup de Siciliens, de Messinois
+ entre autres, déjà incorporés dans l'armée, ne se gênaient pas pour
+ manifester tout haut leur répugnance à passer dans les Calabres. Il y
+ eut même, à ce sujet, une histoire que l'on peut raconter sans en
+ garantir l'authenticité quoiqu'elle soit parfaitement dans les idées
+ de la population de Messine. Un général ***, ayant appris qu'un
+ bataillon, entre autres, de recrues siciliennes déclarait qu'il ne
+ passerait pas sur le continent, avait fait réunir les hommes et leur
+ avait adressé une allocution dont voici à peu près le résumé:</p>
+ <p>«Vous êtes de braves enfants de la patrie. Elle vous est
+ reconnaissante, le général Garibaldi aussi et moi de même. Mais voire
+ rôle est de défendre la Sicile, le nôtre d'aller en Italie. Par
+ conséquent, il n'y a pas d'inconvénient à vous déclarer que ceux
+ d'entre vous qui voudront partir volontairement pour partager nos
+ dangers seront seuls appelés à ce service. Les autres resteront dans
+ les dépôts.» Ce bataillon se composait d'environ 350 hommes. Six se
+ déclarèrent prêts à combattre de nouveau pour la liberté et à passer
+ en Calabre. Comme le courage de ces six volontaires faisait honte aux
+ autres, ils ne trouvèrent rien de mieux que de les huer. Les mauvaises
+ langues prétendent que le général, qui n'avait voulu que s'assurer
+ sérieusement du plus ou moins de bonne volonté des hommes du
+ bataillon, avait pris ses précautions. Tous ces héros, au lieu d'être
+ renvoyés chez eux auraient été immédiatement divisés par faibles
+ fractions et incorporés dans d'autres bataillons avec lesquels ils
+ durent marcher bon gré mal gré. Du reste, une grande preuve de la
+ froideur de cette nation pour le métier des armes, c'est la mauvaise
+ humeur générale avec laquelle fut accueilli le décret de la
+ conscription, et l'opposition qu'il souleva dans toutes les villes et
+ campagnes de la Sicile. Le discours que le Dictateur prononça, en
+ faisant ses adieux à Messine, et que l'on trouvera plus loin, vient
+ lui-même attester que c'était avec peine que la jeunesse endossait le
+ baudrier.</p>
+ <p>Néanmoins, de Palerme à Messine, ce n'était qu'une suite non
+ interrompue de détachements de volontaires accourus de divers points
+ du continent; la plupart de ces détachements étaient très-nombreux et
+ allaient le plus vite possible rejoindre l'armée méridionale.</p>
+ <p>Presque tous ces convois arrivaient de Gênes, dirigés par Bertani
+ et sous le commandement de leurs officiers particuliers. C'étaient, en
+ grande partie, des soldats et des officiers piémontais, lombards,
+ toscans et florentins, ainsi que quelques Vénitiens, mais en petite
+ quantité. Tous, généralement, étaient assez bien équipés et armés.</p>
+ <p>Une foule de décrets parurent à Messine dès l'arrivée du Dictateur.
+ Les plus importants furent une suite d'arrêts des plus sévères contre
+ tout attentat à la vie, aux biens ou à la sûreté individuelle de
+ quelque individu que ce fût, y compris tous les employés de l'ancien
+ gouvernement, même les sbires. Presque chacune des infractions à ce
+ décret était justiciable des conseils de guerre, dont le jugement,
+ exécutoire dans les vingt-quatre heures, entraînait la peine capitale.
+ Les autres décrets avaient principalement rapport à la garde
+ nationale, aux finances et aux fournitures des troupes. Il serait trop
+ long de les énumérer.</p>
+ <p>Dès le lendemain de son arrivée à Messine, le Dictateur, avec la
+ fixité d'idées qui lui est particulière, commençait les préparatifs du
+ débarquement en Calabre. Pour cela, il fallait non-seulement une base
+ d'opérations qui était la Sicile tout entière, mais un point de
+ départ. Messine, devenue une ville neutre, bien que la circulation des
+ pavillons des deux partis y fût autorisée, ne pouvait convenir. De
+ plus, l'ennemi aurait trop facilement su tout ce qui s'y passait. On
+ choisit donc le Faro.</p>
+ <p>Le Faro est un village situé à l'extrémité d'une pointe de sable à
+ laquelle il a donné son nom et qui, lorsqu'on arrive à Messine par le
+ Nord, se trouve à droite de l'entrée du détroit. Deux étangs d'eau
+ salée, communiquant avec la mer par un canal à moitié comblé, occupent
+ l'entrée et le centre de cette espèce de presqu'île. Ce sont les
+ Anglais qui, lors de leur occupation, ont creusé ce canal pour abriter
+ dans les étangs les nombreuses canonnières qu'ils entretenaient le
+ long de la côte. A l'extrémité du Faro se trouve un fanal construit au
+ centre d'un petit fort carré et casematé. A un kilomètre environ de
+ celui-ci, sur la côte du large en dehors du détroit, existe un fort
+ bastionné qui avait été abandonné avec armes et bagages par les
+ Napolitains le surlendemain de l'affaire de Milazzo. Depuis la tour du
+ Faro jusqu'au village, ce ne sont absolument que des sables au milieu
+ desquels s'efforcent de surgir quelques touffes de cactus et de
+ figuiers de Barbarie. La population est composée presque exclusivement
+ de pilotes du détroit et de pêcheurs d'espadons.</p>
+ <p>Du Faro à Messine, il existait il y a quelques années des batteries
+ et des tours casematées, les unes très-anciennes, les autres datant de
+ l'occupation anglaise ou même plus modernes; mais tout cela avait
+ fini, faute d'entretien, par tomber en ruines, et il n'y existait pas
+ un canon au moment où se passaient ces événements. La route
+ stratégique elle-même était dans un fort triste état. L'artillerie y
+ fut donc immédiatement dirigée, et immédiatement aussi, fut commencé
+ un ensemble de travaux de fortifications et de batteries, défensives
+ pour le Faro, et offensives pour le détroit.</p>
+ <p>Chaque jour, plusieurs bataillons s'y rendaient le soir de Messine
+ et le lendemain étaient relevés par d'autres. Ils faisaient, pendant
+ douze heures de jour, l'office de travailleurs et, pendant la nuit,
+ celui de soldats. Car l'ennemi était maître du détroit; ses nombreux
+ vapeurs le sillonnaient en tous sens; puis, les côtes de Calabre étant
+ couvertes de troupes napolitaines, il paraissait chose bien facile,
+ par une nuit obscure, de jeter à terre sur les plages du Faro quelques
+ milliers d'hommes.</p>
+ <p>Le général Garibaldi allait tous les jours inspecter lui-même les
+ travaux de ces fortifications passagères et il en profitait pour
+ passer en revue les bataillons de garde. Il avait toujours soin
+ d'arriver sur les trois heures ou trois heures et demie du matin,
+ c'est-à-dire à l'heure où les appels avaient lieu. On y vit s'élever
+ d'abord, comme par enchantement, une batterie de huit pièces de
+ trente-deux avec des parapets d'une épaisseur moyenne de dix mètres.
+ C'était la plus rapprochée du fanal.</p>
+ <p>Un chemin couvert reliait cette batterie à une deuxième de trois
+ pièces de soixante-huit, tirant en barbette. L'espèce de courtine
+ produite par le chemin couvert qui reliait ces deux batteries, était
+ armée elle-même de plusieurs pièces de vingt-quatre, de caronades et
+ de deux obusiers de seize. Puis venait, à l'entrée du village, une
+ troisième batterie; une quatrième fut élevée un peu plus tard à
+ l'entrée du canal et une cinquième vis-à-vis l'église du Faro. Une
+ grosse tour d'origine anglaise, construite près du village, fut armée
+ d'une caronade et d'une superbe coulevrine en bronze portant les
+ armoiries des chevaliers de Malte. Les plates-formes du fort du fanal
+ reçurent elles-mêmes huit pièces de gros calibre. Tout cet ensemble
+ présentait vers le détroit un front assez respectable pour ne pas être
+ à dédaigner.</p>
+ <p>Ces travaux avaient été commencés primitivement sous la direction
+ d'un officier français. Mais le général Orsini, ayant quitté le
+ ministère de la guerre, vint prendre le commandement en chef de
+ l'artillerie de l'armée méridionale et, en cette qualité, celui du
+ Faro. Il n'eut rien de plus pressé, naturellement, que de trouver mal
+ tout ce qui avait été fait, d'en modifier beaucoup les détails et
+ quelque peu l'ensemble. Il eût peut-être mieux fait de laisser les
+ choses aller leur train et de tâcher de trouver des soldats aux
+ nombreux officiers d'artillerie, sachant tout excepté ce qu'était un
+ canon, qu'il avait amenés de Palerme avec lui. Il y avait, en résumé,
+ de quoi mettre trois officiers par pièce ou peu s'en faut.</p>
+ <p>Dès le 10 août, la pacifique presqu'île du Faro s'était
+ métamorphosée en camp retranché. Sur la plage, en regard du détroit,
+ s'alignaient trois cents ou trois cent cinquante barques de pêche,
+ future flottille de débarquement. A leur droite, deux batteries de
+ campagne, trophées de Milazzo et de Calatafimi, deux batteries
+ d'obusiers de montagne, provenant de la fonderie de canons improvisée
+ à Palerme, et une section d'obusiers de seize resplendissaient au
+ soleil, abritées en arrière par une forêt de baïonnettes en faisceaux,
+ au milieu desquels se promenaient les factionnaires de chaque
+ bataillon. Tout le village n'était lui-même qu'une vaste caserne où
+ allaient et venaient constamment des convois de vivres et de
+ munitions.</p>
+ <p>Pendant qu'au Faro tout était aux travaux, au débarquement et à la
+ guerre, dans la bonne ville de Messine, qui avait rêvé pour l'avenir
+ le calme et la tranquillité, rien n'était plus à la paix.</p>
+ <p>L'inquiétude recommençait à battre en brèche le courage des
+ habitants, et l'appréhension d'un autre bombardement venait de nouveau
+ les empêcher de dormir.</p>
+ <p>En effet, la cour de Naples, en espérant un instant arrêter
+ diplomatiquement Garibaldi, avait pu s'imaginer qu'en faisant la part
+ du loup elle le rassasierait, et avait projeté l'abandon de la Sicile
+ pour conserver le reste du royaume; mais revenue de son erreur, elle
+ commençait à s'émouvoir singulièrement de ces préparatifs de
+ débarquement et de leur apparence menaçante.</p>
+ <p>Elle savait que les forces de Garibaldi s'élevaient déjà à plus de
+ vingt mille hommes, véritables soldats, sans compter les non-valeurs
+ et les inutilités. Des forts de la Torre del Cavallo, elle pouvait
+ faire compter les canons de l'aventurier, du brigand auquel,
+ cependant, on donnait le nom de général dans toutes les transactions
+ de Palerme, de Milazzo et de Messine. Elle s'effraya donc à juste
+ titre. Cet effroi gagna naturellement le général Clary, commandant de
+ la citadelle, qui après avoir bien cherché, finit par trouver
+ qu'évidemment les environs de Messine et, par suite, le Faro devaient
+ être soumis aux termes et règlements de l'armistice et qu'en
+ conséquence, l'armée méridionale devait aller faire plus loin ses
+ préparatifs d'envahissement; les batteries qu'on élevait au Faro étant
+ en fait selon lui des ouvrages agressifs contre la libre circulation
+ du détroit et même contre les positions napolitaines des côtes de
+ Calabre. C'était une interprétation libre et surtout large. Aussi, sa
+ vive réclamation fut-elle réfutée encore plus vivement. Il s'en suivit
+ pas mal de pourparlers et pas mal de notes échangées. Comme chacun
+ tenait bon de son côté, il arriva ce qui arrive presque toujours en
+ pareille circonstance, c'est que, de guerre lasse, on en resta là. Les
+ Garibaldiens continuèrent leurs préparatifs, et le général Clary
+ conserva l'avantage de pouvoir les examiner tout à son aise avec sa
+ longue-vue de l'observatoire de la citadelle. Quant aux habitants, ils
+ firent comme le général Clary; ils en prirent leur parti.</p>
+ <p>Bien des moyens furent employés pour réchauffer la tiédeur
+ belliqueuse des citadins. Un des plus originaux fut, sans contredit,
+ les harangues en plein air renouvelées des Romains d'autrefois. Voilà
+ le Forum, voilà la tribune aux harangues, voilà surtout le grand
+ peuple. Mais hélas! le Forum est une petite place mesquine et froide,
+ et la tribune aux harangues est représentée par des tréteaux de
+ saltimbanque.</p>
+ <p>Le peuple roi se compose d'une centaine ou deux de particuliers
+ plus ou moins hétéroclites, et le grand orateur est un monsieur en
+ vareuse rouge. Quelquefois, ce dernier était le <i>padre</i> Gavazzi,
+ cordelier défroqué, homme éminemment éloquent, au dire des Siciliens
+ et autres Italiens, je veux dire Piémontais. Ce qu'il y a de certain,
+ c'est qu'il criait beaucoup. Quelques autres fois, c'était le
+ <i>padre</i> Pantaleone, le chapelain de Garibaldi, le cordelier de
+ Calatafimi. Lui aussi ne manquait pas d'une certaine éloquence, et, de
+ plus, il prêchait à l'ombre des voûtes religieuses. C'était dans la
+ cathédrale que ses conférences avaient lieu. Puis, il y eut les
+ manifestations, produit exclusivement indigène.</p>
+ <p>Ben-Saïa, brave homme s'il en fut jamais, qui, dans toutes les
+ tentatives révolutionnaires de la Sicile, a fait sa partie, sacrifiant
+ à la liberté, son idole, fortune et famille; Ben-Saïa apparaissait sur
+ la strada Ferdinanda, brandissant le drapeau national. Immédiatement
+ la foule l'entourait, vite une démonstration à la cathédrale! Une
+ musique! Celle-ci était vite trouvée. Alors au pas de charge, agitant
+ les chapeaux, les mouchoirs, appelant les dames aux balcons, le
+ cortège s'ébranlait, faisant la pelote de neige tout le long de la
+ route, arrivait comme un torrent à la porte de la cathédrale que le
+ bedeau s'empressait d'ouvrir à deux battants. La foule s'y
+ précipitait, comme un fleuve débordé, ne s'arrêtant qu'à la balustrade
+ du maître-autel. On se hâtait d'allumer tous les lampions et cierges
+ disponibles. Pendant ces préparatifs, la cohue s'agitait
+ tumultueusement dans l'église avec le va-et-vient d'une mer houleuse
+ et un brouhaha à ne pas s'entendre. Puis, éclatait un air de musique,
+ le plus vigoureux possible. Aussitôt après, les casquettes, les
+ mouchoirs, les bras, les jambes reprenaient leur office aux cris
+ répétés cent cinquante fois de: <i>Viva la Italia! Viva la liberta!
+ Viva Garibaldi! Viva Gavazzi! Viva la liberta! Viva Dumas! Viva il Re
+ Galantuomo!</i> etc, etc.</p>
+ <p>Quand on avait ainsi bien crié, et que tout le monde avait la
+ pépie, la musique détalait, Ben-Saïa la suivait, la foule emboîtait le
+ pas, on faisait le tour par le Corso et insensiblement chacun rentrait
+ chez soi, pendant que le bedeau éteignait ses cierges, refermait
+ précipitamment la porte de son église, et, de peur d'une deuxième
+ cérémonie analogue à celle-ci, se hâtait de mettre la clef sous la
+ porte.</p>
+ <p>Toutes les manifestations se ressemblaient ou à peu près. Mais
+ elles produisaient peu d'effet sur les sentiments belliqueux. Tout le
+ monde, à Messine, était, sans contredit, partisan de la liberté et las
+ du gouvernement napolitain: on voulait même bien se battre, à la
+ rigueur; seulement on tenait à rester chez soi.</p>
+ <p>Le contact des royaux et des Garibaldiens n'amenait jamais en ville
+ de rixes ni de vexations réciproques. Mais des consignes mal comprises
+ provoquaient souvent des haro de part et d'autre. Un jour, un canot
+ manoeuvré par un ou deux Garibaldiens, louvoyant pour sortir du port,
+ s'approchait trop du fort San-Salvador dont un factionnaire, le
+ premier venu, lui envoyait un coup de fusil. Naturellement, le bateau
+ se hâtait de se mettre hors de portée. Un instant après, un canot du
+ fort traversait le port pour venir à quai acheter des provisions. Les
+ Garibaldiens, à leur tour, envoyaient aux Napolitains une bordée de
+ malédictions et d'injures, et leur montrant une multitude de poings
+ vigoureux, disposés à taper, les obligeaient de repartir en toute
+ hâte. A la longue, ces taquineries devaient amener et amenèrent des
+ coups de fusil.</p>
+ <p>Vers le 10, arriva un officier napolitain chargé d'une mission
+ spéciale pour le Dictateur. Il devait, par tous moyens et toutes
+ promesses, tâcher d'obtenir du général l'abandon de ses projets sur le
+ continent. C'est à la même époque que le roi Victor-Emmanuel vint
+ aussi mettre sa lettre dans la balance. Ni l'un ni l'autre ne purent
+ rien obtenir.</p>
+ <p>L'officier napolitain s'en retourna, enchanté, dit-on, de l'accueil
+ qu'on lui avait fait. Quant au roi Victor-Emmanuel, tout le monde
+ connaît la réponse de Garibaldi.</p>
+ <p>Au 12, les préparatifs avaient pris des proportions gigantesques.
+ De leur côté, les Napolitains, sur la côte opposée, prenaient leurs
+ mesures, et l'escadre royale avait l'air, sinon l'intention, de
+ vouloir faire bonne garde et empêcher tout débarquement. Elle se
+ composait de six corvettes et de plusieurs petits avisos, ainsi que de
+ quelques canonnières. Ce n'était pas sans une certaine appréhension
+ que beaucoup, même des plus déterminés, parmi les officiers de l'armée
+ méridionale, envisageaient les projets du Dictateur. Malgré la
+ confiance sans bornes qu'on avait en lui et l'espèce de fascination
+ qu'il exerçait sur ses troupes, plus d'un, en réfléchissant à
+ l'opération difficile qui allait être tentée, se prenait d'une
+ inquiétude que tout semblait justifier.</p>
+ <p>N'était-ce pas bien osé d'essayer le passage d'un détroit occupé
+ par une escadre ennemie, sous le feu croisé de ses bateaux à vapeur et
+ de ses forts, sans autres ressources qu'une quantité de barques qui,
+ au moment de l'action, seraient encombrées de soldats et dont quatre
+ ou cinq à peine portaient de petits pierriers? Sans un seul bâtiment
+ de guerre pour protéger le passage, à peine avait-on deux ou trois
+ petits vapeurs pour servir de remorque. Si l'on ajoute encore à tant
+ de désavantages et de probabilités d'insuccès les obstacles matériels
+ que la violence des courants du détroit et la différence de marche des
+ embarcations devaient apporter à un ordre régulier de débarquement, la
+ confusion inévitable de toute opération militaire nocturne, on avouera
+ qu'à l'idée des entraves qui pouvaient retarder et même faire échouer
+ l'entreprise, chacun avait le droit de craindre pour le premier acte
+ d'un drame dont le dénoûment devait se jouer à Naples.</p>
+ <p>Quoi qu'il en soit, le général Garibaldi avait commencé, dès le 8,
+ à masser ses troupes dans les environs du Faro. Près de quinze mille
+ hommes y furent campés; au premier ordre, ils devaient se jeter dans
+ les barques et tenter le passage sous la protection des batteries du
+ Faro. La flottille se composait de plus de trois cents bateaux halés à
+ sec sur la plage les uns contre les autres et les équipages
+ bivouaquaient à côté de chaque embarcation. Elle était organisée en
+ plusieurs divisions. L'une d'elles était commandée par un
+ ex-lieutenant de vaisseau de la marine française, M. de Flotte, ancien
+ représentant du peuple, qui, à quelques jours de là, comme Roselino
+ Pilo, devait trouver la mort à la tête de son petit bataillon ou,
+ plutôt, de sa compagnie de marins français. Ce bataillon n'était pas
+ un des éléments les moins curieux de l'armée nationale. Pour servir
+ l'étranger, quelle qu'en fût la cause, aucun de ses membres n'avait
+ mis de côté ni oublié les moeurs traditionnelles et les allures
+ débrouillardes du troupier français. Aussi, appelait-on cette
+ compagnie, le bataillon des <i>croque-poules</i>. Au milieu de ces
+ sables inhospitaliers, lorsque, généralement, presque tout le monde
+ restait sur un appétit féroce, obligé de serrer autant que possible
+ les ceinturons et de grignoter de maigres pitances, le bataillon des
+ croque-poules menait joyeuse vie et faisait bombance. On y mangeait
+ des brochettes d'alouettes, des fricassées de pigeons, voire des rôtis
+ de gibier; on s'y procurait même des plats de douceurs. Aussi c'était
+ à qui aurait des amis et des connaissances parmi les croque-poules; ou
+ y était toujours bien accueilli, et, autour de chaque plat où huit
+ hommes se prélassaient, en se serrant on pouvait facilement trouver
+ deux ou trois places.</p>
+ <p>L'artillerie de campagne, avec ses approvisionnements et les
+ attelages, était alignée sur la plage, prête à s'embarquer au premier
+ signal sur le <i>City of Aberdeen</i>, le <i>Duc de Calabre</i>,
+ l'<i>Elba</i> et l'<i>Orégon</i>. Une trentaine de grands bateaux
+ plats, disposés pour transporter les chevaux et la cavalerie
+ stationnaient dans le premier étang, où l'embarquement devait être
+ plus facile qu'à la plage. De toutes parts, on était sur le qui-vive,
+ et on attendait incessamment l'ordre de départ. Ou apercevait bien
+ dans le petit golfe, entre la pointe du fort de Pezzo et la Torre del
+ Cavallo, les croiseurs royaux; mais leurs mouvements étaient indécis
+ et pouvaient, avec les bruits qui commençaient à courir, donner lieu à
+ bien des suppositions.</p>
+ <p>Quelques fusées, lancées par la frégate amirale, attestaient
+ seulement la surveillance supposée attentive des côtes du Faro par
+ l'escadre napolitaine. Le 9, les préparatifs se continuèrent encore
+ plus activement. Mais la nuit s'annonçait sombre et orageuse. Vers les
+ six heures du soir, en effet, le ciel se couvrit de gros nuages, les
+ côtés de Calabre disparaissaient dans des grains multipliés et le
+ tonnerre grondait sourdement sur les hauteurs d'Aspri-Monte. La brise,
+ qui avait fraîchi en même temps, rendait la mer tellement clapoteuse
+ dans le détroit qu'il était peu probable qu'aucune tentative put être
+ essayée avec succès contre la côte italienne. Cependant, à minuit
+ environ, par une obscurité des plus intenses, vingt-cinq barques à peu
+ près poussaient de terre à tout hasard chargées de volontaires, et
+ appareillaient. Elles allaient tenter la fortune d'un premier
+ débarquement: si elles réussissaient, c'était un premier succès, un
+ jalon, un noyau de volontaires et d'officiers, surtout un chef donné
+ aux insurgés de la Calabre.</p>
+ <p>En trois quarts d'heure, elles traversaient le détroit.
+ Malheureusement, l'obscurité et la force des courants ne leur avaient
+ pas permis de garder leur ordre de marche. Les unes vinrent faire tête
+ sous les forts mêmes de Scylla; d'autres s'échouèrent près de la Torre
+ del Cavallo. Les plus heureuses furent sous-ventées et abordèrent à
+ deux ou trois cents mètres plus loin que le fort d'Alta-Fiumare sur
+ une belle plage de sable où elles purent jeter à terre leurs
+ volontaires.</p>
+ <p>Deux cents hommes, en tout, débarquèrent. Mais Missori les commande
+ et tous sont déterminés. Aussitôt à terre ils s'élancent isolément
+ dans la montagne. Le lendemain, ils se retrouveront sur Aspri-Monte où
+ ils ne tarderont pas à être rejoints par les bandes calabraises.
+ Presque tous les hommes débarqués sont des guides dont Missori est le
+ colonel.</p>
+ <p>En essayant de rejoindre le Faro, plusieurs embarcations de la
+ flottille tombèrent en travers de l'escadre napolitaine qui ne souffla
+ mot et les laissa porter sur Messine. L'une d'elles vint même se jeter
+ sur l'avant d'un des bâtiments royaux qui pouvait l'anéantir d'un
+ souffle, mais qui resta sourd, muet et aveugle. Le lendemain 10, une
+ nouvelle tentative eut lieu sous les ordres du commandant de Flotte;
+ on voulait avoir quelques nouvelles des volontaires débarqués la nuit
+ précédente. Il était quatre heures et demie du matin lorsque son
+ embarcation atteignait la côte. Mais à peine l'avant avait-il touché
+ le sable que l'ennemi sortant de mille embuscades, vignes, jardins,
+ trous, maisons, ouvre une vive fusillade sur lui. Deux Garibaldiens
+ tombent grièvement blessés et on est forcé de rétrograder, non sans
+ avoir vigoureusement riposté au feu des royaux qui se hâtent à leur
+ tour de s'abriter en laissant plusieurs des leurs sur le carreau.
+ Cette petite expédition se composait de huit Anglais et huit Français.
+ Dans la nuit du 10 au 11, une autre tentative échoue encore. L'escadre
+ napolitaine s'était rapprochée du Faro et pesait passivement sur les
+ opérations projetées.</p>
+ <p>Il y avait alors tantôt au Faro, tantôt à Messine, une signora, la
+ comtesse della Torre, jeune et charmante femme, à nature sympathique,
+ dont le costume demi-hongrois et la désinvolture gracieuse et
+ militaire faisaient rêver bon nombre des blessés ou des malades
+ auxquels elle était venue offrir le tribut de ses soins et ses
+ consolations. On en a dit beaucoup de bien, on en a dit du mal. Il n'y
+ a pas de chose, quelque bonne qu'elle soit, qui ne trouve son
+ détracteur. Enfin, quoi qu'en aient dit quelques journaux bien ou mal
+ informés, elle n'en partageait pas moins avec une Française, madame de
+ ***, la direction des dames charitables, en petit nombre, il est vrai,
+ qui prodiguaient leurs soins aux blessés et aux malades dans les
+ hôpitaux.</p>
+ <p>La journée du 11 se passa à embarquer l'artillerie, les chevaux et
+ les hommes. Les vapeurs bondés de troupes, allumaient les feux à sept
+ heures du soir. Les compagnies de la flottille étaient parées à sauter
+ dans leurs embarcations.</p>
+ <p>Vienne le signal et tout cela va se mettre en mouvement. Mais, à
+ minuit, arrive un ordre contraire et, dans la matinée du 12, toutes
+ les troupes commençaient à débarquer.</p>
+ <p>Vers une heure, dans la nuit, on avait entendu une fusillade
+ très-vive et quelques coups de canon près des forts de Scylla et de
+ Pezzo. L'escadre napolitaine étant restée silencieuse, c'était donc à
+ terre que l'on s'était battu. Étaient-ce les volontaires débarqués ou
+ les Calabrais? Le feu cessait vers les deux heures un quart. Il
+ recommençait une heure après et durait jusqu'au petit jour. Au même
+ moment, un petit bateau, chassé par une corvette napolitaine, venait
+ s'abriter sous les feux du Faro, et la corvette, trompée dans sa
+ poursuite, s'arrêtait à portée de canon. C'était un habitant de Reggio
+ qui, à ses risques et périls, venait annoncer que quelques centaines
+ de Calabrais, réunis dans les ravins d'Aspri-Monte, allaient se mettre
+ en marche pour rejoindre les volontaires débarqués l'avant-veille et
+ qui, en ce moment, occupaient les hauteurs de Solano. Le débarquement
+ des troupes et de l'artillerie faisait supposer, naturellement à tout
+ le monde, un changement d'intentions de la part du général Garibaldi.
+ Mais, il faut l'avouer, ce fut à regret que les volontaires, entassés
+ depuis trente-six heures sur les vapeurs, se virent encore une fois
+ jetés sur les sables brûlants du Faro sans savoir quand il leur serait
+ enfin donné de mettre le pied dans les Calabres.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <center>
+ <a name='VI'></a><img src='images/6p151.jpg' width='440' height=
+ '300' alt='' title=''>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <h2>VI</h2>
+ <br>
+
+ <p>Trois jours après, une frégate sarde arrivait au Faro, et restant
+ sous vapeur, communiquait avec le général Garibaldi. Ensuite elle
+ venait au mouillage dans le port de Messine. C'était le
+ <i>Victor-Emmanuel</i>. Le même soir, un petit aviso partant de
+ Messine touchait aussi au Faro. Ces allées et venues excitaient
+ vivement la curiosité générale. Le lendemain, on apprenait avec
+ étonnement que le général Garibaldi s'était embarqué dans la nuit sur
+ le <i>Washington</i>, dont tout le monde ignorait la destination; et
+ on lisait une proclamation rédigée à peu près en ces termes: «Le
+ général en chef Dictateur, étant obligé de s'absenter momentanément,
+ laisse au général Sertori le commandement des forces de terre et de
+ mer.» Suivait un ordre du jour de ce dernier donnant à l'armée et à la
+ population connaissance de ce décret et ajoutant qu'il espérait qu'en
+ l'absence du Dictateur, chacun s'efforcerait de continuer à faire son
+ devoir. C'est à cette époque que les troubles de Bronte éclatèrent.
+ Plusieurs assassinats et de honteuses scènes de pillage, provoqués par
+ les montagnards, obligèrent d'en venir à une répression énergique. Le
+ général Bixio fut dirigé sur ce point. Il fit saisir une vingtaine des
+ principaux émeutiers qui passèrent immédiatement devant un conseil de
+ guerre et furent fusillés séance tenante. Puis il vint à Taormini
+ rejoindre le corps de Cosenz et la brigade Ehber.</p>
+ <p>Pendant que ces événements se passaient au Faro, la ville de
+ Messine, métamorphosée en grande caserne, tâchait de faire contre
+ fortune bon coeur en rouvrant ses magasins le plus gaiement possible.
+ Tous les soirs, les musiques militaires circulaient dans la ville; et
+ la strada Ferdinanda, ainsi que le Corso, un peu plus illuminés et
+ embanniérés que dans les premiers jours, avaient presque un air
+ d'allégresse.</p>
+ <p>Les manifestations continuaient, soit dans les églises, soit sur
+ des places publiques. Les statues de François II et de son père
+ avaient éprouvé le même sort qu'à Palerme. Une fois la nuit arrivée,
+ il n'y avait plus guère que des Garibaldiens dans les rues et, par-ci
+ par-là, quelques soldats napolitains attardés dans leurs provisions,
+ ou quelques officiers dans leurs visites. On organisait activement les
+ nouvelles recrues, et chaque jour des promenades militaires avaient
+ lieu avec armes et bagages. Quelques-uns des corps campés au Faro
+ avaient reçu l'ordre de rentrer en ville.</p>
+ <p>Cependant la mésintelligence commençait à se mettre pour tout de
+ bon entre les lignes de factionnaires opposées sur le champ de
+ manoeuvres de Terranova. Presque chaque soir, on s'envoyait des gros
+ mots et des coups de fusil.</p>
+ <p>Mais en ville, une fois le sac à terre et le fusil mis de côté, on
+ continuait à vivre à peu près en bonne intelligence.</p>
+ <p>Les échos d'alentour se réjouissaient aux sons des airs guerriers
+ que soufflaient à outrance les musiciens de la citadelle, pour charmer
+ les entr'actes des grandes manoeuvres militaires que les soldats du
+ général Clary exécutaient journellement sur la plage entre la
+ citadelle et le fort San-Salvador. L'artillerie attelée y manoeuvrait
+ grand train, à côté des bataillons de chasseurs qui devaient s'estimer
+ heureux qu'on leur eût conservé ce petit espace pour se dégourdir les
+ jambes et ne pas perdre l'habitude du pas gymnastique.</p>
+ <p>Quand les parades étaient finies, les guerriers mettant bas la
+ veste, endossaient la blouse, et labouraient intrépidement un long
+ chemin couvert ou, plutôt, une longue tranchée qui reliait la
+ citadelle à San-Salvador.</p>
+ <p>Le lazaret, qui était resté dans les dépendances de la citadelle,
+ avait été converti en hôpital. Mais, si la plus grande partie de cette
+ garnison ne demandait pas mieux que de rester tranquille et de goûter
+ les délices d'une prison forcée, il y en avait d'autres qui,
+ malheureusement, aimaient l'odeur de la poudre et le bruit du fusil,
+ de loin bien entendu, à en juger du moins par leur attitude
+ journalière aussitôt qu'une affaire un peu sérieuse s'engageait.</p>
+ <p>Le 13, il y eut presque une bataille en règle vers les dix heures
+ du soir. Quelle en fut la cause? Naturellement il est impossible de le
+ savoir. Le fait est qu'une vive fusillade partit de la ligne
+ napolitaine, leurs vedettes se replièrent sur leurs grand'gardes; les
+ grand'gardes sur la citadelle; toujours en tiraillant avec
+ acharnement. Puis, une fois à l'abri dans les chemins couverts, de
+ nombreux cris de: <i>Viva il Re!</i> retentirent pendant plus d'un
+ quart d'heure. Quant aux Garibaldiens, comme il leur était défendu de
+ riposter, aussitôt que l'envie de batailler prenait aux guerriers de
+ la citadelle, ils se retiraient patiemment dans les ruines qui
+ longeaient leur ligne de factionnaires et attendaient que la grêle fût
+ passée. Ce soir-là, cependant, l'alerte, en ville, fut des plus vives.
+ Il y avait concert à la Flora, dans le jardin public de la strada
+ Ferdinanda; par conséquent, il y avait affluence et même une assez
+ grande quantité de dames. Les rues étaient illuminées et les boutiques
+ à peu près ouvertes. De nombreux volontaires et bourgeois flânaient
+ dans les rues; tout cela avait quelque apparence de gaieté, lorsque
+ retentissent tout à coup les premiers coups de fusil. Les volontaires
+ dressent l'oreille, les civils cherchent au plus vite leurs portes,
+ les femmes se trouvent mal, mais suivent leurs maris; les
+ illuminations s'éteignent aux environs des débouchés de la citadelle,
+ les boutiques se ferment à grand fracas, puis la générale bat, les
+ clairons sonnent l'assemblée. Un quart d'heure de ce tohu-bohu s'était
+ à peine écoulé que l'on voyait de fortes colonnes se diriger vers la
+ place de la Cathédrale, la place de la municipalité, les quais, et
+ occuper tous les points par lesquels les Napolitains pouvaient tenter
+ d'entrer en ville. Il faut cependant avouer que, malgré la consigne,
+ quelques rageurs ripostaient de temps à autre et renvoyaient aux
+ royaux coup de feu pour coup de feu.</p>
+ <p>Une belle corvette à vapeur anglaise, achetée par le général
+ Garibaldi, arrivait sur rade le lendemain, et on procédait
+ immédiatement à son armement. Une autre, plus petite, était
+ attendue.</p>
+ <p>Le 15, autre bataille, mais cette fois-ci, plus sérieuse et en
+ plein jour.</p>
+ <p>On ne sait toujours pourquoi ni comment elle commença. Une
+ fusillade s'engagea entre les deux lignes de vedettes. Du reste, tout
+ était à l'orage ce jour-là.</p>
+ <p>Depuis le matin, on suffoquait de chaleur. Des nuages bronzés
+ s'étaient accumulés sur les monts Pelore. L'air, chargé d'électricité,
+ rendait les plus paisibles d'une humeur massacrante. Positivement
+ l'atmosphère sentait la poudre.</p>
+ <p>Cette fois-ci, les Garibaldiens plus nerveux que d'habitude,
+ prirent en mauvaise part les galanteries napolitaines.</p>
+ <p>Les royaux, habitués à faire ces petites guerres sans danger et peu
+ disposés sans doute à se laisser éreinter au nez et à la face de leur
+ citadelle, se replièrent d'un seul bond jusqu'aux tentes de campement
+ où stationnait la grand'garde, à la limite des glacis de la
+ citadelle.</p>
+ <p>Là, soutenus par cette grand'garde et par une compagnie qui sortait
+ du chemin couvert, ils tinrent un instant pour filer ensuite de plus
+ belle et rentrer dans la place et dans les chemins couverts d'où ils
+ continuèrent leur feu innocent sur les Garibaldiens qui, déjà, avaient
+ cessé le leur. Comme il fallait que la comédie fût complète, le canon
+ vint terminer la représentation par une vingtaine de coups tirés on ne
+ sait contre quoi ni contre qui. Naturellement, tant tués que blessés,
+ il n'y eut personne de mort.</p>
+ <p>Mais des balles napolitaines étaient arrivées jusqu'à bord des
+ bâtiments de guerre sur rade. La chaloupe de la frégate à vapeur, le
+ <i>Descartes</i>, en ce moment en corvée au bout du quai, près du
+ champ de manoeuvres de Terranova, avait été obligée de s'abriter
+ derrière un chaland chargé de charbon qu'elle remorquait, puis de
+ l'amarrer en toute hâte à quai et de rallier son bord au milieu d'une
+ grêle de biscaïens et de balles dont plusieurs traversèrent les
+ bordages de l'embarcation.</p>
+ <p>Il y eut des plaintes motivées, auxquelles on répondit par des
+ excuses et par des explications qui n'en étaient pas. L'orage qui vint
+ à éclater et une pluie torrentielle amenèrent la fin des hostilités
+ pour ce jour-là.</p>
+ <p>Le héros de la bataille fut, sans contredit, un maître Aliboron qui
+ vint, au milieu de la fusillade et de la mitraillade, faire une fugue
+ sur le champ de bataille, secouant ses oreilles et lançant des ruades
+ dans toutes les directions. Ce brave animal, dont les élans de gaieté
+ défiaient les balles et les biscaïens qui pleuvaient autour de lui,
+ après avoir usé sa première ardeur, se mit tranquillement à brouter
+ puis à suivre et regarder curieusement les parlementaires qui se
+ succédèrent après l'affaire. Mais il s'obstina, malheureusement pour
+ lui, à vouloir bivouaquer sur le théâtre de ses lauriers et, dans la
+ nuit, il fut victime d'une seconde fusillade qui s'engagea vers les
+ deux heures du matin.</p>
+ <p>Le lendemain, les Napolitains plièrent leurs tentes, démolirent un
+ grand bâtiment en planches qui leur servait de magasin, firent rentrer
+ leur grand'garde et reculèrent leur ligne de vedettes jusqu'au milieu
+ de Terranova, ce qui n'empêcha pas la même comédie de se renouveler
+ presque chaque jour avec une mise en scène analogue.</p>
+ <p>Cependant le temps passait, et à chaque nouveau soleil on se
+ demandait: «Mais où est donc le Dictateur?» Mille bruits et mille
+ versions circulaient. Le général Garibaldi était allé, disait-on, tout
+ simplement à Naples. D'autres le faisaient prendre terre à Salerne
+ avec une armée de volontaires piémontais. L'affaire se compliquait. On
+ se mit alors à ruminer les faits passés.</p>
+ <p>Presque toute la marine à vapeur est absente. Qui sait où elle est?
+ Personne. On attendait de Palerme deux nouveaux bateaux à vapeur. Où
+ sont-ils? Tout le monde l'ignore. Beaucoup de nouveaux corps de
+ volontaires avaient été concentrés à Milazzo. Que sont-ils devenus?
+ Parbleu! voilà l'histoire: les vapeurs ont embarqué les troupes sans
+ tambours ni musiques; ils sont partis de même, ont attendu au large de
+ Salerne le navire de Garibaldi et on est débarqué.&mdash;Chacun répète
+ en ville cette petite historiette et on unit par y croire. Deux jours
+ se passent. On attend toujours avec anxiété l'arrivée d'un navire
+ quelconque qui va, certainement, apporter des nouvelles officielles du
+ débarquement à Salerne et de la marche en avant de l'armée
+ indépendante. Espoir déçu! Rien ne paraît et tout le monde de répéter:
+ Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?</p>
+ <p>Mais voilà bien une autre histoire. Un petit bateau calabrais
+ annonce à son de trompe à qui veut l'entendre que l'on est allé jusque
+ dans le porte de guerre napolitain de Castellamare, près de Naples,
+ attaquer un vaisseau, le <i>Monarc</i>, en cours d'armement.
+ Évidemment, pour qui connaît le caractère entreprenant et souvent
+ téméraire du Dictateur, ce doit être lui qui a tenté le coup de main.
+ Mais on a échoué tout en tuant le capitaine; seulement si le navire
+ eût été armé, on l'eût enlevé. Ce qui n'empêchait pas que l'on eût été
+ obligé de s'en aller plus vite que l'on n'était venu, etc., etc.</p>
+ <p>Arrive un capitaine de navire de commerce sarde, tombant tout
+ exprès du ciel à Messine, qui raconte comme quoi il a vu le général
+ Garibaldi, bien vu en personne, à la baie des Orangers, en
+ Sardaigne.&mdash;Ce n'est donc pas lui qui était à Castellamare ni à
+ Salerne? répète tout le monde en choeur.&mdash;Mais en voici un autre
+ qui prétend aussi l'avoir vu à Cagliari; puis un autre encore qui
+ assure que le général est allé tout tranquillement à Palerme.</p>
+ <p>Un dernier jure, par la barbe de Mahomet, que toutes ces nouvelles
+ sont erronées et que lui seul sait la vérité; lui qui arrive de l'île
+ de Maddalena, lui qui a vu le Dictateur tranquillement occupé à
+ visiter sa maisonnette de Caprera dans l'île du même nom. «Quand il
+ est débarqué, ajoute-t-il, tous les habitants l'auraient volontiers
+ porté en triomphe jusqu'à son ermitage. Il a eu toutes les peines du
+ monde à éviter cet honneur.»</p>
+ <p>On écoute, la bouche béante; mais, en revanche, on n'y comprend
+ plus rien. Le général, tout à la fois à Salerne, à Naples, à Caprera,
+ à la baie des Orangers, à Cagliari, à Palerme, c'est de la magie; les
+ plus forts y perdent leur latin, et on renonce, jusqu'à nouvel ordre,
+ à expliquer ce rébus dont l'arrivée seule du Dictateur pourra donner
+ la clef.</p>
+ <p>Voilà, en effet, qu'un beau matin un vapeur anglais, le <i>Prince
+ Noir</i>, arrive à Messine. Du plus loin qu'on l'aperçoit, on
+ reconnaît sur son pont les uniformes garibaldiens. Le navire entre
+ bientôt dans le port et vient mouiller près du fort San-Salvador. Le
+ général Garibaldi, le général Türr, le colonel Vecchi, le colonel
+ Bordone, etc., sont à bord. Le Dictateur débarque aussitôt, et se rend
+ de suite à bord du <i>Queen of England</i>, sa nouvelle corvette,
+ puis, de là à terre où il est reçu, comme toujours, aux acclamations
+ de tout le monde.</p>
+ <p>Maintenant, voici les faits dans toute leur vérité: le général
+ était allé effectivement à la baie des Orangers, à la Maddalena, à
+ Caprera, à Cagliari, à Palerme, et à Milazzo.</p>
+ <p>Sur le point d'entrer sérieusement en campagne et en présence des
+ forces accumulées par le gouvernement napolitain dans les Calabres, le
+ Dictateur voulait, avant de se lancer dans les hasards de la seconde
+ période de cette guerre, réunir tous ses moyens d'action; or depuis
+ quelque temps il attendait des renforts qui n'arrivaient pas et qui,
+ malgré les promesses de Bertani, paraissaient vouloir rester en route;
+ il savait cependant que plusieurs convois avaient quitté Gênes et
+ quelques autres points du littoral piémontais, et devaient se réunir
+ en Sardaigne pour opérer tous ensemble leur débarquement au port de
+ Sicile qui leur serait indiqué.</p>
+ <p>De longs jours s'étaient passés, et rien n'annonçait leur arrivée.
+ Le Dictateur paraissait inquiet et préoccupé: il avait été prévenu
+ sans doute par des dépêches de Turin qu'il se tramait quelque chose
+ comme d'enlever ces renforts à l'armée méridionale et les envoyer
+ opérer pour leur propre compte un débarquement sur les plages
+ romaines. Ce projet insensé, conçu par je ne sais qui, existait
+ réellement, et c'était juste ce qu'il fallait pour porter à la cause
+ italienne un coup mortel. Cette tentative, sans avoir aucune espèce de
+ chance de réussite, perdait certainement à tout jamais le parti que
+ représentaient le Dictateur et son armée. En face d'événements qui
+ pouvaient tout compromettre, Garibaldi se hâta de gagner la baie des
+ Orangers en Sardaigne, point de rendez-vous des nouveaux volontaires.
+ Que se passa-t-il? on n'en sait rien au juste. Ce qu'il y a de
+ positif, c'est que le général Garibaldi les harangua et les fit
+ rembarquer immédiatement pour Cagliari d'où ils purent être dirigés en
+ toute hâte sur Palerme et Milazzo. Ces nouveaux renforts s'élevaient à
+ près de six mille hommes: c'étaient des troupes tout organisées, il
+ n'y avait qu'à les aligner sur un champ de bataille.</p>
+ <p>De la baie des Orangers, le général Garibaldi se dirigea sur l'île
+ de la Madeleine, dans les Bouches de Bonifacio, dont il était peu
+ éloigné: il n'avait pas voulu venir aussi près de son ermitage de
+ Caprera sans revoir ces lieux qui lui rappelaient tant de souvenirs
+ d'affection et tant de soucis, de projets et d'inquiétudes. En
+ quelques heures à peine il arrivait avec le <i>Washington</i> au
+ mouillage de la Madeleine en passant par le canal de l'Ours. C'est un
+ des plus ravissants sites que l'on puisse voir, malgré sa sauvagerie
+ et son aridité.</p>
+ <p>A peine l'arrivée du Dictateur fut-elle connue que la ville entière
+ se précipita au-devant de lui, on l'eût en effet volontiers porté en
+ triomphe jusqu'à sa petite maisonnette.</p>
+ <p>Il ne sera peut-être pas indifférent de donner quelques détails sur
+ l'habitation de Garibaldi. Que l'on se figure une petite maison
+ carrée, élevée seulement d'un rez-de-chaussée avec trois fenêtres sur
+ chaque côté, une varanda sur la façade et un petit sémaphore rond sur
+ la terrasse, dans lequel on peut à peine se tenir debout. A gauche, en
+ regardant la maison, deux baraques de bois, dont l'une sert de cuisine
+ et que le général habitait pendant que l'on construisait, comme il le
+ disait, son château. Derrière ces deux baraques, un four. Devant la
+ maison, un enclos en pierres sèches fermant un jardin dans lequel
+ poussent à grand'peine cinq ou six figuiers étiques, quelques courges
+ et de maigres légumes qui ont l'air tout étonné d'avoir pu percer la
+ couche de cailloux au travers desquels ils se sont frayé passage. Puis
+ des lichens, des bruyères odorantes et quelques fleurs sauvages aux
+ parfums balsamiques. L'intérieur de la maison se divise en trois ou
+ quatre pièces habitables; deux, les seules occupées, sont à peine
+ meublées. L'une, la salle à manger, possède une chaise; l'autre est la
+ chambre à coucher, sous laquelle se trouve la citerne: elle est par ce
+ fait fort malsaine; cependant le général n'a jamais voulu en habiter
+ d'autre. Dans cette dernière se trouve un lit en fer sans rideaux, une
+ vieille table vermoulue, deux chaises sans dossiers et une ancienne
+ armoire. Chacun de ces meubles est un souvenir de sa mère et de sa
+ femme, morte à la tâche en partageant ses fatigues dans la campagne de
+ Rome. Il y a aussi, appendu au mur, un médaillon contenant des cheveux
+ de cette compagne dévouée, un portrait d'elle, un autre de Vecchi, son
+ aide de camp et son ami, l'historien de l'Italie opprimée qui
+ deviendra plus tard l'historien de l'Italie affranchie, et qui,
+ quoique fort riche, partage depuis longtemps les fatigues du général;
+ ses deux fils sont officiers dans la marine piémontaise. Quant au
+ restant des appartements, peu nombreux, ils servent de débarras et
+ leurs fenêtres sont veuves de presque toutes leurs vitres. On
+ comprend, en voyant cette habitation, qu'elle est souvent solitaire et
+ privée de ses propriétaires.</p>
+ <p>Mais ce qu'il y a de splendide, c'est la vue dont on jouit de
+ quelque point que ce soit de la propriété. Dans le Nord, la ville de
+ la Maddalena, et les hauteurs couvertes de fortifications qui sont en
+ arrière, les Bouches de Bonifacio, les côtes de Corse; dans l'Est, la
+ mer, l'entrée des Bouches, le feu de Razzoli; dans le Sud, les hautes
+ montagnes de la Sardaigne sur un des contre-forts desquelles apparaît,
+ se découpant en silhouette sur le ciel, l'ours gigantesque formé par
+ un éboulement de rochers et qui a donné son nom au canal qui
+ communique du port de la Maddalena avec la haute mer; dans l'Ouest,
+ encore la Sardaigne, des collines couvertes de pins et de campagnes
+ toujours vertes aux reflets irisés. Il y a de quoi contenter l'amateur
+ de points de vue le plus difficile.</p>
+ <p>Garibaldi parut éprouver un grand bonheur à faire visiter son
+ maigre manoir à ses compagnons d'armes. Malgré lui, il montra que les
+ propriétaires sont les mêmes partout. Après quelques heures données à
+ ses souvenirs, il repartait en donnant une vigoureuse poignée de main
+ au vieux pâtre et fermier tout à la fois qui sert de garde général à
+ son domaine. Une particularité curieuse et qui étonna singulièrement
+ ceux qui n'avaient pas été initiés à la vie intime du Dictateur à
+ Caprera fut de voir accourir au-devant de lui, aussitôt qu'il parut
+ aux confins de son territoire, une petite vache qui vint recevoir ses
+ caresses avec les démonstrations de la joie la plus vive, mais en
+ regardant fortement de travers et avec méfiance ceux qui
+ accompagnaient le général; elle avait évidemment aussi envie de leur
+ donner des coups de corne qu'elle était contente de caresser son
+ maître. Cet animal, qu'il avait élevé lui-même et nommé Brunettina,
+ obéit à sa voix comme le chien le plus soumis obéirait à son maître.
+ Dans la vie d'un homme comme Garibaldi, le plus petit détail devient
+ intéressant.</p>
+ <p>En quittant Caprera, Garibaldi se dirigea sur Cagliari pour hâter
+ le départ de ses transports et, de là, sur Palerme, où il ne resta que
+ quelques heures; il fit route ensuite sur Milazzo. Le vapeur anglais
+ le <i>Prince Noir</i> en partait en ce moment pour Messine, et le
+ général fit demander pour lui et sa suite un passage qui lui fut
+ accordé avec empressement.</p>
+ <p>Quant à l'affaire du <i>Monarc</i>, il va s'en dire que Garibaldi y
+ était tout à fait étranger et que ce coup de main, aussi mal conçu que
+ maladroitement dirigé, avait été tenté non-seulement sans son
+ consentement, mais même contre ses ordres. Certes ceux qui se
+ jetaient, tête baissée, dans une entreprise aussi téméraire montraient
+ un courage digne d'un meilleur succès, mais dans des opérations de ce
+ genre, il faut surtout une direction intelligente et une expérience à
+ toute épreuve. Cette tentative avortée et qui, de part et d'autre,
+ coûta la vie à plusieurs officiers, fut généralement mal vue et
+ hautement désapprouvée.</p>
+ <p>La première visite du Dictateur à son retour fut pour le Faro, d'où
+ chaque jour et presque chaque nuit on réussissait à jeter de faibles
+ détachements de volontaires sur les côtes de Calabre. Les travaux de
+ fortification avaient été entièrement terminés et presque toute
+ l'escadre dont pouvait disposer le général s'y trouvait alors réunie,
+ elle se composait de:</p>
+ <table border='0' cellpadding='1' cellspacing='1' summary=''>
+ <tr>
+ <td align='left'>Le <i>Tukery</i> (ancien <i>Véloce</i>)
+ armé,</td>
+ <td align='center'>portant</td>
+ <td align='right'>800</td>
+ <td align='center'>hommes.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align='left'>Le <i>Washington</i></td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ <td align='right'>800</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align='left'>L'<i>Orégon (Belzunce)</i></td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ <td align='right'>300</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align='left'>Le <i>Calabria (Duc de Calabre)</i></td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ <td align='right'>200</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align='left'>L'<i>Elba</i></td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ <td align='right'>200</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align='left'>Le <i>City of Aberdeen</i></td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ <td align='right'>1,200</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align='left'>Le <i>Torino</i></td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ <td align='right'>1,500</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align='left'>Le <i>Ferret</i>, armé</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ <td align='right'>200</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align='left'>L'<i>Anita (Queen of England)</i> armé</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ <td align='right'>1,800</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align='left'>L'<i>Indipendente</i>, armé</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ <td align='right'>1,700</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align='left'><i>Un autre</i> (nom inconnu) armé</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ <td align='right'>800</td>
+ <td align='center'>&mdash;</td>
+ </tr>
+ </table>
+ plus, environ 250 bateaux de flottille, dont 20 ou 30 armés de
+ pierriers ou de petits obusiers de 4.<br>
+ <br>
+
+ <p>C'était donc un total d'à peu près 10,000 hommes sans compter ceux
+ de la flottille, que l'on pouvait débarquer en un seul voyage sur la
+ terre ferme. Quant à la cavalerie et à l'artillerie, elles étaient,
+ comme il a été dit plus haut, destinées à être embarquées sur des
+ bateaux disposés <i>ad hoc</i> et où les précautions les plus grandes
+ étaient prises pour que le débarquement pût s'opérer d'une manière
+ prompte et facile en face de l'ennemi.</p>
+ <p>Les Napolitains avaient, pendant l'absence du général, évacué les
+ citadelles d'Augusta et de Syracuse. Leurs garnisons avaient été
+ rejoindre en Calabre les armées de Palerme, de Milazzo et de Messine.
+ Chaque soir, de la côte sicilienne on apercevait de l'autre côté du
+ détroit les feux allumés dans la montagne par les volontaires et les
+ insurgés de la Calabre. On en avait, du reste, journellement quelques
+ nouvelles, tantôt par des Calabrais, d'autres fois par des volontaires
+ expédiés par Missori. Ils avaient eu plusieurs engagements avec les
+ Napolitains, et avaient eu deux hommes tués et deux blessés. Ils leur
+ avaient aussi fait éprouver quelques pertes et leur avaient pris
+ plusieurs hommes. Ils restèrent douze jours dans les montagnes et
+ comptaient parmi eux Mario Alberto, le mari de la célèbre miss White
+ et le colonel Massolino, commandant en second. Presque chaque nuit,
+ dans la ville, des déserteurs trouvaient moyen de passer aux
+ Garibaldiens, les généraux de l'armée royale estimaient eux-mêmes à
+ plus de dix mille le nombre des désertions depuis le commencement de
+ la guerre.</p>
+ <p>Les deux ou trois jours qui suivirent le retour du général
+ Garibaldi virent arriver dans le port même de Messine plusieurs
+ vapeurs chargés de volontaires; en passant à côté du fort
+ San-Salvador, il y avait souvent échange de paroles peu amicales entre
+ les soldats napolitains et les casaques rouges.</p>
+ <p>Plus que jamais tout fut au débarquement, on recommença à masser
+ les troupes au Faro. A quelque prix que ce fût on enrôlait des
+ matelots partout où l'on en trouvait.</p>
+ <p>Les deux frégates sardes mouillées dans le port ainsi que la
+ frégate anglaise eurent de nombreux déserteurs, au grand
+ mécontentement de leurs commandants.</p>
+ <p>Presque chaque jour il y avait des coups de canon échangés du Faro,
+ soit avec les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare ou de la Torre del
+ Cavallo, soit avec l'escadre qui paraissait vouloir prendre une part
+ plus active à la défense des côtes de Calabre; mais ce feu à longue
+ portée avait un résultat à peu près nul; les boulets napolitains
+ tombaient à moitié distance et quelques-uns seulement de ceux du Faro
+ venaient en mourant atteindre de temps à autre leur but. Le 15 août,
+ il y eut aussi une vive alerte. Le <i>Descartes</i>, frégate à vapeur
+ française, ayant, à huit heures du matin, fait une salve pour la fête
+ de l'Empereur, on crut au Faro à un bombardement par la citadelle. La
+ même panique se produisit en ville. Aux deux ou trois premiers coups,
+ tous les habitants se précipitèrent aux portes et aux fenêtres pour
+ étudier avec anxiété l'explosion des projectiles. Toutes les troupes
+ se prirent à courir aux armes. Heureusement quelques personnes mieux
+ avisées, après avoir compté vingt et un coups, jugèrent que ce devait
+ être un salut et tranquillisèrent la foule à laquelle d'ailleurs les
+ nouvelles arrivant du quai rendirent immédiatement sa quiétude du
+ matin. Les bâtiments de guerre étrangers sur rade s'empressèrent
+ aussi, eux, de fêter par des salves et en se pavoisant la fête du
+ souverain français. Les Napolitains seuls, forts et bâtiments de
+ guerre, s'abstinrent de toute politesse. C'était au moins une
+ inconvenance.</p>
+ <p>Dans le port de Messine on s'occupait activement de l'armement du
+ <i>Queen of England</i>, baptisé l'<i>Anita</i> en l'honneur de la
+ femme de Garibaldi, ainsi que de celui d'un autre vapeur à grande
+ vitesse et à aube, nouvellement acheté aux Anglais. L'escadre
+ napolitaine paraissait inquiète et l'amiral qui la commandait avait
+ demandé des renforts immédiats à Naples, n'ayant pas, disait-il, et
+ cela était vrai, un seul bâtiment à opposer à l'<i>Anita</i>, qui
+ devait porter vingt-deux canons Amstrong, mais qui, de fait, n'était
+ qu'un grand bateau à hélice fort cassé et dont l'échantillon eût
+ permis difficilement la moitié de cette artillerie.</p>
+ <p>Un nombreux convoi d'armes, débarqué en ce moment à Messine, ainsi
+ que celles apportées par Alexandre Dumas, permirent d'armer avec des
+ carabines de précision plusieurs bataillons de chasseurs qui jusque-là
+ avaient conservé le fusil de munition.</p>
+ <p>Le 18 août, arrivaient encore plusieurs transports chargés de
+ volontaires piémontais et toscans. Toutes ces troupes, aussitôt
+ débarquées, étaient acheminées sur le Faro où l'armée nationale était
+ concentrée. On apprenait aussi que la brigade Ehber et celle de Bixio
+ marchaient sur Messine et devaient être déjà à Taormini et même plus
+ près. Mais rien n'avait transpiré des projets du général Garibaldi.
+ Toute l'escadre, moins trois ou quatre vapeurs, était mouillée sous
+ les batteries du Faro. On supposait les absents en mission vers
+ Palerme ou Milazzo.</p>
+ <p>Le 17 au soir, le général Türr avait accompagné Garibaldi dans une
+ reconnaissance sur la route de Taormini. Le 18, tout le monde, excepté
+ les intimes, croyait Garibaldi au Faro, lorsque le 20, au matin, le
+ <i>Béarn</i>, paquebot des messageries impériales, arrive du Levant eu
+ relâche à Messine et annonce qu'il a aperçu en entrant dans le
+ détroit, à quelques milles dans le Sud de Reggio, deux navires dont
+ l'un est à la côte, et qui viennent de débarquer une grande quantité
+ de soldats paraissant Garibaldiens. Il ajoutait qu'au moment de son
+ passage, l'escadre napolitaine s'approchait du lieu du débarquement et
+ que deux corvettes avaient immédiatement ouvert leur feu contre les
+ troupes débarquées et sur le bâtiment échoué. Le point qu'il désignait
+ pour théâtre de cet événement était la Torre delle Armi, au-dessous du
+ village de Mileto.</p>
+ <p>Grande rumeur dès lors, et bientôt le débarquement officiel de
+ l'armée nationale est annoncé par une proclamation. Le soir, la ville
+ est brillamment illuminée et l'on attend avec une vive impatience les
+ détails qui ne manqueront pas d'arriver le lendemain.</p>
+ <p>Voici ce qui s'était passé.</p>
+ <p>Depuis quelques jours, les brigades Bixio et Ehber ne faisaient que
+ marches et contre-marches. Ces brigades avaient accaparé plusieurs
+ grands bateaux sur lesquels avaient même eu lieu quelques préparatifs
+ d'embarquement. Dès le 17, la brigade de Bixio était à Giardini, et
+ celle de Türr à Taormini.</p>
+ <p>Le 17, dans l'après-midi, deux bateaux à vapeur, le <i>Franklin</i>
+ et le <i>Torino</i>, viennent mouiller à Taormini. Le <i>Franklin</i>,
+ plus près de terre et le <i>Torino</i> plus au large. L'embarquement
+ de la brigade du général Türr commença immédiatement. A cinq heures
+ environ, l'opération était terminée et les deux vapeurs faisaient
+ route de conserve pour Giardini.</p>
+ <p>Le 18, au matin, on commençait l'embarquement de la brigade Bixio.
+ Vers une heure, le général Garibaldi arrivait et pressait activement
+ le départ. A huit heures du soir, il était terminé. Les deux
+ capitaines des bâtiments avaient dû être provisoirement relevés de
+ leurs commandements. Garibaldi prit celui du <i>Franklin</i>, et Bixio
+ celui du <i>Torino</i>. On appareilla vers les onze heures du soir. Le
+ 19, au petit jour, on était sur la côte de Calabre à la Torre delle
+ Armi, près de Mileto, village situé au sommet d'un mamelon.</p>
+ <p>Une magnifique plage de sable, où la mer brise à peine, s'étend au
+ loin avec complaisance, offrant toutes facilités au débarquement. Sur
+ la droite, à l'extrémité de la plage, on distingue une église et un
+ peu en arrière, à moitié côte, le télégraphe. Les deux navires ont le
+ cap à terre. Vis-à-vis d'eux, on aperçoit la route royale qui longe la
+ côte et une belle magnanerie dont les plantations vont en s'élevant
+ par étages. L'habitation est au sommet du premier plateau derrière
+ lequel s'élèvent en amphithéâtre une foule de points culminants étages
+ les uns au-dessus des autres.</p>
+ <p>De Napolitains, pas de traces. Seulement on distingue, à douze
+ milles environ dans le Nord, les fumées de leur escadre. Le
+ <i>Torino</i> marche toujours à grande vitesse et s'échoue; mais le
+ fond est de vase molle et le navire reste horizontal. Le
+ <i>Franklin</i> arrive presque aussitôt; il stoppe à temps et évite le
+ sort du <i>Torino</i>. Immédiatement le débarquement commence sans
+ autre ressource que les embarcations des deux navires. Cependant il
+ s'opéra avec une telle activité, chacun y apporta tant de bonne
+ volonté que, trois heures après, tous les volontaires se trouvaient à
+ terre et les deux brigades étaient organisées et mises en
+ mouvement.</p>
+ <p>A l'instant où elles venaient de prendre position sur les premières
+ hauteurs en arrière de la plage, tandis que le quartier général
+ s'établissait dans l'habitation de la magnanerie, on vint prévenir le
+ Dictateur que l'escadre napolitaine se dirigeait à toute vapeur vers
+ le lieu du débarquement. Ordre fut donné de suite au <i>Franklin</i>,
+ qui essayait de renflouer le <i>Torino</i> de l'abandonner et
+ d'appareiller à l'instant pour Messine en faisant fausse route. Quant
+ à l'équipage du <i>Torino</i>, il reçut l'ordre d'évacuer le navire.
+ Dans ce moment, une corvette napolitaine, arrivée à portée, commençait
+ à tirer. On voulut mettre le feu au bâtiment; mais ce fut en vain. Les
+ matelots, qui, à ce qu'il paraît, n'étaient pas payés pour se faire
+ tuer, refusèrent obstinément d'armer une embarcation pour retourner à
+ bord. La seconde corvette, aussitôt à portée, ouvrit également son
+ feu, non-seulement sur le <i>Torino</i>, mais encore et surtout sur
+ les colonnes de Garibaldiens qu'elle apercevait à terre. L'ordre fut
+ alors donné aux troupes de descendre dans le ravin derrière les
+ hauteurs sur lesquelles elles étaient campées. Comme on n'avait pas
+ d'artillerie pour répondre au feu de l'escadre, il n'y avait pas
+ d'autre parti à prendre.</p>
+ <p>Pendant plus d'une heure, les corvettes continuèrent leur
+ canonnade. C'est en ce moment que passa le <i>Béarn</i>.</p>
+ <p>Une autre corvette napolitaine, restée en arrière, se détacha
+ immédiatement pour lui courir sus. Mais, quand elle eut reconnu, en
+ s'approchant, l'énormité de ce transatlantique et surtout le pavillon
+ français, elle se hâta de rejoindre ses conserves.</p>
+ <p>Bientôt, les corvettes napolitaines arment des embarcations et les
+ envoient à bord du <i>Torino</i>. Des amarres sont établies et les
+ corvettes essayent aussi, mais en vain, de le désensabler. Ne pouvant
+ y réussir, pas plus que le <i>Franklin</i>, elles finissent par le
+ piller et y mettre le feu.</p>
+ <p>L'armée passa cette première nuit dans un <i>fiumare</i>, à un
+ mille et demi environ du lieu du débarquement. Quelques volontaires
+ calabrais, accourus incontinent, assurèrent au général Garibaldi qu'il
+ n'y avait, dans les environs, aucune troupe royale. Cependant, on
+ s'éclaira avec soin et on fit bonne garde.</p>
+ <p>Les deux brigades trouvèrent peu de ressources en
+ approvisionnements. Le 20, à deux heures du matin, on se mettait en
+ route, marchant en colonnes et par sections. La division d'avant-garde
+ se composait du demi-bataillon de droite des chasseurs génois
+ commandés par Menotti; puis venait la première brigade commandée par
+ Bixio, à la tête de laquelle marchait Garibaldi, la brigade Ehber et
+ enfin le deuxième bataillon de chasseurs génois qui servait
+ d'arrière-garde. Le demi-bataillon de gauche de Menotti était déployé
+ en éclaireurs sur le flanc droit de la colonne. Quoiqu'il fit une
+ chaleur atroce, on marchait gaiement et en chantant comme s'il
+ s'agissait simplement d'un changement de garnison. De toutes parts les
+ habitants accouraient, saluant la colonne de mille vivat. On marcha
+ ainsi jusqu'à sept heures du matin, et on prit un moment de repos dans
+ un endroit où la route se dissimule entre deux collines. A onze heures
+ et demie, on arrivait au petit village de San-Lazaro où l'on s'arrêta
+ pour se reposer jusqu'à la nuit tombante. Des grand'gardes avaient été
+ placées assez loin en avant du village, et les volontaires avaient
+ reçu l'ordre de ne pas s'éloigner un instant de leurs faisceaux. A
+ sept heures du soir, la petite armée quittait San-Lazaro, se dirigeant
+ directement sur Reggio. A minuit, on faisait halte, et le général
+ Garibaldi, ayant réuni les généraux et les officiers supérieurs,
+ prenait ses dispositions d'attaque. Il fut décidé qu'on changerait de
+ route, et qu'on prendrait à travers champs vers la montagne. A trois
+ heures du matin, on descendit sur les faubourgs de Reggio, et à trois
+ heures et demie, la fusillade s'engageait avec quelques compagnies
+ napolitaines postées sur la route, qui furent rapidement mises en
+ déroute par deux bataillons garibaldiens et faites presque entièrement
+ prisonnières. Le bataillon de chasseurs génois de Menotti se précipita
+ au pas de course dans les rues du faubourg, appuyé par la première
+ brigade. En un instant, le bataillon napolitain qui l'occupe, quoique
+ embusqué dans les maisons, les vignes et les jardins, est refoulé vers
+ la ville où il se hâte de se réfugier. Les Garibaldiens y entrent
+ pêle-mêle avec lui. Vers midi, le fort de la Marine, situé au bord de
+ la mer et armé de seize pièces de canon de gros calibre, ouvrait ses
+ portes, baissait son pont-levis et se rendait avec armes et bagages
+ sans brûler une amorce.</p>
+ <p>Ce fort n'était, à proprement parler, qu'une batterie dirigée
+ contre la mer, mais fermée à la gorge par une muraille bien crénelée,
+ percée de plusieurs embrasures armées d'obusiers et de pièces de 12.
+ Le général Garibaldi s'y reposa quelques instants, puis, se mettant à
+ la tête de la deuxième brigade, il fit un mouvement de flanc pour
+ tourner les hauteurs du château. Le général Bixio venait d'être blessé
+ légèrement au bras gauche, il avait eu son cheval tué sous lui et son
+ revolver cassé à sa ceinture par une balle.</p>
+ <p>Pendant que le général Garibaldi opérait son mouvement tournant, la
+ première brigade se ralliait au fort de la Marine pour commencer
+ l'attaque de la ville.</p>
+ <p>Le château de Reggio, situé au sommet du mamelon sur lequel la
+ ville s'élève en amphithéâtre, envoyait des volées de canon dans
+ toutes les directions et partout où il pensait pouvoir atteindre les
+ assaillants. La place fut bientôt attaquée par trois points à la fois:
+ la grande rue, les hauteurs en arrière du château et les quais. C'est
+ surtout dans la grande rue que le combat fut le plus vif. Massés sur
+ la place du Dôme, appuyés par une batterie d'artillerie et ayant sur
+ leur droite une petite rue fortement barricadée et conduisant au
+ château, les Napolitains, en bataille sur la place, embusqués sur le
+ perron de la cathédrale et aux fenêtres, s'apprêtaient à faire une
+ vigoureuse résistance. Ils avaient une grande confiance dans leur
+ position, pensant qu'ils ne pouvaient être attaqués que de front et
+ avec un grand désavantage.</p>
+ <p>Le combat se prolongea effectivement sur ce point jusque vers le
+ soir; mais enfin, vigoureusement abordées à la baïonnette, les troupes
+ royales durent battre en retraite et en désordre sur le château,
+ abandonnant six des huit pièces qui étaient en batterie sur la
+ place.</p>
+ <p>Vers les dix heures du soir, le bataillon de Menotti attaquait de
+ front une forte barricade barrant le passage qui conduit de la grande
+ rue au château, à deux cents mètres tout au plus de celui-ci et sous
+ un feu plongeant des plus dangereux. Le combat fut long; mais,
+ intrépidement entraînés par Menotti, les chasseurs génois finissent
+ par se précipiter à la baïonnette sur la barricade dont ils s'emparent
+ vers les trois heures du matin, et dans laquelle ils s'établissent
+ pendant que les royaux se replient pas à pas vers le château sans
+ ralentir leur feu. La ville était donc au pouvoir de l'armée
+ nationale. Le reste de la nuit, les canonniers du château continuèrent
+ à envoyer, de ci de là, quelques paquets de mitraille et quelques
+ boulets, mais sans résultat.</p>
+ <p>Le matin, de bonne heure, l'armée nationale, décidée à en finir,
+ commença ses dispositions d'attaque contre le château. Il n'en fallut
+ pas davantage pour déterminer le général Vial à proposer l'évacuation.
+ Cette offre fut acceptée immédiatement. C'était le 21, au matin, que
+ se passaient ces événements.</p>
+ <p>La capitulation fut bientôt convenue et signée. La garnison
+ remettait le château et tout son matériel: artillerie, armes,
+ approvisionnements et munitions, au général Garibaldi. Les troupes
+ royales, avec armes et bagages, mais sans munitions, devaient
+ descendre sur le quai qui leur était réservé jusqu'à leur départ.
+ Aussitôt convenu aussitôt fait, et immédiatement les Napolitains
+ gagnèrent l'emplacement où ils devaient attendre leur embarquement,
+ pendant que l'armée nationale, pressée de marcher en avant, commençait
+ son mouvement sur San-Giovanni où, disait-on, deux divisions
+ l'attendaient dans des positions formidables et fortifiées de longue
+ date.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <center>
+ <a name='VII'></a><img src='images/7p179.jpg' width='437' height=
+ '300' alt='' title=''>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <h2>VII</h2>
+ <br>
+
+ <p>Pendant que Garibaldi attaquait Reggio, le canon grondait partout
+ dans le détroit; les batteries du Faro échangeaient des boulets avec
+ un ou deux navires de l'escadre napolitaine, ainsi qu'avec les forts
+ de Pezzo, de la Torre del Cavallo et d'Alta-Fiumare, à propos d'un
+ débarquement qui avait lieu près de la Bagnara.</p>
+ <p>Dans la matinée du 21, de très-bonne heure, le général Cosenz était
+ descendu en Calabre, près de Scylla, avec une brigade composée de
+ douze cents hommes environ, un bataillon de chasseurs génois et le
+ bataillon français commandé par de Flotte.</p>
+ <p>C'est à l'entrée d'un grand <i>fiumare</i>, près d'un petit
+ village, entre Scylla et la Bagnara, que les troupes furent mises à
+ terre. Le bataillon français, débarqué un des premiers, repoussa les
+ quelques troupes napolitaines expédiées de la Bagnara, et bientôt
+ toute la colonne prit la route de Solano, village situé dans la
+ montagne, à cinq heures de marche environ du lieu de débarquement.
+ Elle fut aussitôt assaillie de toutes parts par les royaux, qui
+ occupaient les hauteurs et s'étaient retranchés dans une petite maison
+ blanche où l'on avait établi un avant-poste. Le bataillon français fut
+ envoyé par le général Cosenz pour en débusquer les Napolitains et
+ s'emparer de la hauteur. Ce coup de main, hardiment exécuté, eut un
+ plein succès. Malheureusement le commandant de Flotte fut tué roide
+ d'une balle dans la tête à l'instant où, après avoir blessé deux
+ officiers napolitains, il en faisait prisonnier un troisième.</p>
+ <p>Les soldats vengèrent terriblement leur chef, auquel le général
+ Garibaldi fit rendre le surlendemain les honneurs militaires dans
+ l'église de Solano. C'est sous une des dalles du choeur que les restes
+ de de Flotte sont déposés et, par ordre du Dictateur, on doit y élever
+ un monument.</p>
+ <p>Le bataillon français et son commandant furent mis à l'ordre de
+ l'armée, et le capitaine Pogam en prit provisoirement le
+ commandement.</p>
+ <p>La brigade de Cosenz, aussitôt les Napolitains repoussés, continua
+ son mouvement en laissant Solano sur la gauche, et gagna les hauteurs
+ pour arriver au-dessus de San-Giovanni, tournant ainsi complètement
+ les positions napolitaines qui ne devaient pas tarder à être attaquées
+ de front par le général Garibaldi.</p>
+ <p>Le 22 au matin, pendant que ce mouvement s'exécutait, un singulier
+ événement se passait au Faro. Une grande frégate napolitaine à hélice,
+ de soixante canons, entrait dans le détroit et venait reconnaître, à
+ petite distance, les batteries du Faro avec lesquelles elle engageait
+ une violente canonnade qui dura plus d'une demi-heure. Quelques
+ instants après, un vapeur à hélice français, rangeant les côtes de
+ Calabre, se présentait aussi à l'entrée du détroit et était reçu à
+ coups de canon par le Faro. Ce ne fut qu'au dix-huitième coup que les
+ canonniers reconnurent leur erreur et cessèrent le feu. Le lendemain
+ 23, au matin, le <i>Prony</i> arrivait sur rade de Messine, et une
+ demande de satisfaction était envoyée au commandant en chef de
+ Messine. A midi, le <i>Descartes</i> appareillait avec le <i>Prony</i>
+ pour aller mouiller sous le Faro et être prêt à agir si pareil
+ événement se renouvelait.</p>
+ <p>Mais le général Türr, commandant le Faro, s'était hâté de répondre
+ à la réclamation de notre consul à Messine, M. Boulard, et de lui
+ transmettre ses profonds regrets pour l'erreur qui avait eu lieu bien
+ involontairement. Au milieu du feu et sans longue vue, on n'avait pu
+ distinguer le pavillon français, car celui des Napolitains, même à
+ petite distance, permet à peine d'apercevoir les armoiries jaunes
+ frappées sur le blanc du pavillon; en outre, les canonniers étaient
+ sous l'influence de l'indignation causée par la conduite sans
+ précédent de la frégate napolitaine, le <i>Borbone</i>, qui, arrivée
+ dans le détroit sous pavillon français, avait tranquillement reconnu
+ les batteries, pris une position avantageuse pour les attaquer, et
+ commencé un feu meurtrier sur des hommes occupés sans défiance à la
+ regarder. Ce n'est qu'à la deuxième bordée que le pavillon français
+ avait été amené et remplacé par la bannière napolitaine. Sans prendre
+ positivement ce fait pour excuse, le général offrait la plus ample
+ satisfaction au commandant français, tout en flétrissant la conduite
+ du bâtiment de guerre napolitain qui n'avait pas craint, en
+ enfreignant toutes les lois maritimes internationales, d'être la cause
+ de l'exaspération des Garibaldiens; ce qui les avait entraînés, dans
+ leur exaltation, à tirer trop légèrement sur un navire dont ils ne
+ distinguaient pas au juste la nationalité.</p>
+ <p>Nonobstant, les commandants des trois bâtiments de guerre français
+ sur la rade de Messine, la frégate à vapeur le <i>Descartes</i>, et
+ les avisos le <i>Prony</i> et la <i>Mouette</i>, avaient décidé que
+ pendant que la <i>Mouette</i> se rendrait à Naples pour prévenir
+ l'amiral de ces faits, le <i>Descartes</i> et le <i>Prony</i> iraient
+ mouiller en branle-bas de combat près du Faro, de manière à être à
+ même de repousser par la force une nouvelle agression de ce genre.</p>
+ <p>En conséquence, à midi, les deux navires s'étaient dirigés sur le
+ Faro, au grand émoi de la population de Messine qui n'avait pas vu
+ sans inquiétude les préparatifs de branle-bas exécutés à bord des
+ bâtiments français. Il paraîtrait qu'une réponse peu convenable d'un
+ autre officier général de l'armée garibaldienne, était venue détruire
+ le bon effet produit par la lettre si convenable et si digne du
+ général Türr, et avait rendu nécessaire cette démonstration de la part
+ des commandants français. A deux heures environ, les deux navires
+ jetaient l'ancre un peu en dedans de l'entrée du détroit, et dans une
+ position où leurs batteries prenaient en enfilade toutes celles du
+ Faro.</p>
+ <p>Ceci se passait le 23. Vers les six heures du matin, la frégate le
+ <i>Borbone</i> se rapprochait du Faro et recommençait l'attaque des
+ batteries. Pendant près de trois quarts d'heure, le feu fut très-animé
+ des deux côtés; mais enfin la frégate se laissa culer et vint mouiller
+ près de la citadelle où elle débarqua en toute hâte ses blessés.</p>
+ <p>C'est pendant cette opération que les deux bâtiments de guerre
+ français quittaient eux-mêmes le port pour aller prendre leur position
+ au Faro. Aussitôt qu'ils eurent jeté l'ancre, on vit que le
+ <i>Borbone</i> se dirigeait dans le Sud, tenant le milieu du détroit,
+ accompagné des quatre vapeurs royaux qui composaient en ce moment
+ toute l'escadre. Quelques instants, elle resta stationnaire vis-à-vis
+ Reggio, puis on la vit border ses voiles et laisser porter vent
+ arrière dans le Sud, pour débouquer du détroit où on ne la revit pas,
+ non plus que les bâtiments de guerre napolitains qui marchaient de
+ conserve avec elle. Il était environ cinq heures du soir, au moment
+ où, de l'autre côté du détroit, on apercevait le pavillon national
+ arboré sur le fort de Pezzo.</p>
+ <p>Il ne restait qu'un petit vapeur de transport à San-Giovanni, ainsi
+ que deux ou trois autres à Reggio, mais sous pavillon parlementaire:
+ c'étaient ceux qui opéraient l'évacuation des troupes. A partir de ce
+ moment, la libre circulation du détroit était donc abandonnée à
+ l'escadre de Garibaldi sans que l'on pût expliquer ni comprendre une
+ semblable détermination de la part de l'officier général qui
+ commandait les forces de mer du roi des Deux-Siciles. Car il est
+ évident qu'il aurait pu encore faire beaucoup de mal aux troupes
+ nationales et appuyer de son feu, non-seulement les forts de Pezzo,
+ Alta-Fiumare, Torre del Cavallo et Scylla, mais encore protéger les
+ divisions de San-Giovanni, balayer la route royale qui suit le bord de
+ la mer et rendre la marche des troupes nationales difficile et longue
+ en les obligeant à prendre par la montagne.</p>
+ <p>Deux seules raisons peuvent, expliquer ce fait inouï: la première,
+ la mauvaise volonté; la deuxième, c'est que la frégate le
+ <i>Borbone</i>, qui devait se sentir mal à son aise depuis son premier
+ engagement avec le Faro où elle avait abusé du pavillon français, put
+ regarder comme un acte agressif contre elle-même l'appareillage des
+ bâtiments français. Ceux-ci en effet, étant venus mouiller très-près
+ des batteries, pouvaient lui donner à supposer qu'ils étaient peu
+ disposés à souffrir une nouvelle attaque et prêts même à lui demander
+ satisfaction. Dans ce cas, ce qu'elle avait de mieux à faire était
+ évidemment de filer le plus rapidement possible, et c'est ce qu'elle
+ fit.</p>
+ <p>Le même matin, deux heures environ avant l'affaire du
+ <i>Borbone</i> et des batteries du Faro, un combat d'avant-garde
+ s'engageait sur la terre de Calabre, au-dessous des hauteurs de
+ San-Giovanni, entre les avant-postes napolitains et les avant-gardes
+ du général Garibaldi.</p>
+ <p>Cette petite action eut lieu au milieu de champs de vigne et
+ d'oliviers; malgré les avantages de leur position, les royaux durent,
+ après une fusillade assez vive, et quoiqu'ils fussent soutenus par
+ plusieurs obusiers qui envoyaient, dans la direction des tirailleurs
+ ennemis, force obus et mitraille, se replier sur leurs positions de
+ San-Giovanni. Le feu cessait vers les neuf heures du matin.</p>
+ <p>A partir de la même heure, l'armée nationale, au fur et à mesure
+ que les troupes arrivaient, était dirigée par Garibaldi de manière à
+ prolonger, par la droite, la gauche de l'armée napolitaine en
+ contournant, par des sommets plus élevés, les positions militaires
+ occupées par les deux divisions des généraux Melendez et Briganti.</p>
+ <p>Ces divisions comptaient environ dix mille hommes avec artillerie
+ et cavalerie. Depuis longtemps déjà, cette armée était campée au même
+ endroit et y avait accumulé de grands moyens de résistance. Elle
+ occupait le sommet de deux plateaux, appuyant sa droite à un
+ télégraphe et ayant son front défendu par un profond ravin. De plus,
+ elle tenait sa communication avec le fort de Pezzo.</p>
+ <p>Pendant que les deux brigades commandées par le Dictateur
+ exécutaient leur mouvement, les troupes de Cosenz qui, après l'affaire
+ de Solano, avaient rapidement continué leur marche, commençaient à
+ montrer leurs éclaireurs sur les sommets des plateaux en arrière de
+ l'armée napolitaine. On aperçut bientôt leurs têtes de colonnes; puis,
+ on vit ces troupes opérer le mouvement contraire à celui du général
+ Garibaldi, c'est-à-dire s'étendre sur sa droite en prolongeant les
+ derrières de l'armée napolitaine de manière à la cerner tout à fait et
+ à lui couper la retraite sur les forts de Pezzo et de Scylla.</p>
+ <p>Après des efforts inouïs, les artilleurs de l'armée de Garibaldi
+ étaient venus à bout de hisser sur la montagne, à force de bras et par
+ des chemins épouvantables, quatre pièces d'artillerie. Pendant que ces
+ diverses manoeuvres avaient lieu, les royaux demeuraient dans leur
+ camp sans faire un seul mouvement ni défensif ni offensif. Leurs
+ pièces en batterie restaient silencieuses, même en voyant les
+ chasseurs de Menotti venir en éclaireurs jusqu'à deux cents mètres de
+ leur camp. A trois heures de l'après-midi, le tour était fait et les
+ Napolitains complètement isolés et coupés de leur base d'opération et
+ de retraite.</p>
+ <p>Insensiblement les lignes de l'armée indépendante se resserrèrent.
+ Il n'y avait plus à hésiter pour l'armée royale. Après s'être laissé
+ tranquillement entourer, il fallait prendre un parti, mettre bas les
+ armes ou se frayer une route sanglante au milieu des casaques rouges
+ et racheter ainsi, par un trait de courage, l'ineptie ou la trahison
+ des généraux.</p>
+ <p>Malheureusement pour elles, là comme presque partout, les troupes
+ royales n'eurent que le courage de leur opinion, et leur profonde
+ horreur pour la bataille leur fit prendre le parti, certes le moins
+ dangereux, de décamper au plus vite et dans toutes les directions,
+ abandonnant armes et bagages, effets et drapeaux.</p>
+ <p>Ce fut une débandade inouïe, une fuite insensée que rien ne pouvait
+ arrêter.</p>
+ <p>Toute cette cohue, en pantalons de toile bleue et en vestes, se
+ prit à courir à la fois au grand galop, et à travers champs, qui vers
+ la plage, qui vers la route de Scylla; ceux-ci, prenant une autre
+ direction, se précipitaient comme des grenouilles les uns par dessus
+ les autres dans un <i>fiumare</i> au fond duquel ils arrivaient en
+ pelote compacte et où, pendant qu'ils se cherchaient eux-mêmes dans ce
+ pêle-mêle de bras et de jambes, ils étaient enterrés sous des
+ camarades qui leur tombaient sur la tête; ceux-là, après avoir pris
+ par une traverse et voyant devant eux et sur leur flanc des casaques
+ rouges, se mettaient à tourner comme des lièvres au milieu de ce
+ labyrinthe de baïonnettes bien inoffensives cependant, car ceux qui
+ les portaient avaient pitié de ces malheureux fuyards qui semblaient
+ avoir perdu la raison.</p>
+ <p>Bientôt la panique gagna le fort de Pezzo.</p>
+ <p>En voyant leurs camarades de San-Giovanni galoper à en perdre
+ haleine sur la plage, les factionnaires commencèrent par déposer à
+ terre sacs, fusils, sabres, gibernes, etc., puis, s'accrochant par les
+ mains à la magistrale du rempart, ils se laissèrent glisser dans les
+ fossés d'où, gravissant cahin-caha l'escarpe, ils se hâtèrent de se
+ joindre aux ébats fugitifs des héros de San-Giovanni.</p>
+ <p>Quant à ceux qui étaient dans le fort, les plus pressés firent le
+ saut par les embrasures. Ceux de garde à la porte trouvèrent plus
+ court de l'ouvrir et de détaler par ce chemin, en sorte qu'en quelques
+ minutes il n'y resta plus qu'un Garibaldien stupéfait qui, arrivé là
+ par hasard, ne trouva rien de plus simple que de se nommer gouverneur
+ provisoire et, en cette qualité, de se donner l'ordre de rester en
+ faction à la porte du fort, ordre qu'il exécuta gravement en attendant
+ que quelques autres compagnons vinssent lui permettre d'y placer une
+ garnison. Il va sans dire que quelques paysans ou habitants des
+ environs regardaient cette triste comédie, les mains dans leurs poches
+ et paraissant aussi peu soucieux du désastre des royaux que du succès
+ de l'armée nationale. C'est pénible à dire, mais ce fut ainsi.</p>
+ <p>En somme, le 23, à cinq heures, les deux rives du détroit
+ appartenaient à l'insurrection, sauf Alta-Fiumare, la Torre del
+ Cavallo et Scylla. L'escadre napolitaine avait disparu et toutes les
+ troupes du Faro, embarquées à la hâte, traversaient en Calabre sous la
+ protection du <i>Véloce</i> qui, à partir de ce moment, remplaçait,
+ pour le compte du Dictateur, la croisière napolitaine évanouie dans le
+ lointain vers le Sud.</p>
+ <p>Il y eut, dans cette inexplicable affaire de San-Giovanni, appelée
+ aussi affaire du camp de Piala, une manoeuvre parfaitement entendue et
+ encore mieux exécutée par les soldats de l'armée nationale, peu
+ expérimentés cependant.</p>
+ <p>C'est à peine si le chiffre réuni des deux corps de Garibaldi et de
+ Cosenz s'élevait à quatre mille hommes. Ils attaquaient, sans
+ sourciller, un ennemi fort de plus du double et dans de superbes
+ positions. A quoi donc, là comme dans la marine, attribuer un
+ semblable sauve-qui-peut? Ce qu'il y eut de fâcheux encore pour
+ l'armée royale, c'est que, parmi les troupes de Piala, se retrouvaient
+ bon nombre des officiers de Milazzo qui ne devaient cependant plus
+ servir pendant la guerre. La seule victime de cette affaire fut un
+ pauvre soldat qui, arborant le pavillon parlementaire sur une petite
+ maison blanche vis-à-vis les tirailleurs napolitains, fut tué d'un
+ coup de fusil, ce qui faillit singulièrement embrouiller les
+ choses.</p>
+ <p>En fait, y eut-il capitulation, oui ou non? Il paraît que oui,
+ puisqu'il y a eu pavillon parlementaire, et puisqu'à la suite de cette
+ capitulation le général Garibaldi laissa ces inoffensifs guerriers se
+ retirer tranquillement par toutes les routes possibles, avec leurs
+ effets personnels mais sans armes ni sacs. Seulement ce qu'il y a de
+ plus positif encore, c'est, que les plus désireux de s'en aller, ceux
+ qui savaient par expérience qu'un coup de feu maladroit entraîne une
+ affaire, même contre la volonté des deux partis opposés, commencèrent
+ bien certainement la déroute avant que les articles de la capitulation
+ ne fussent ni clos ni signés.</p>
+ <p>Vers les six heures du soir la plage était couverte de fuyards
+ napolitains qui y bivouaquèrent. Quant à la route royale, c'était une
+ longue procession du même genre gagnant en toute hâte la petite ville
+ de Scylla.</p>
+ <p>Le lendemain matin 24, de bonne heure, et à l'instant où les
+ avant-gardes de l'armée nationale arrivaient à la hauteur des forts
+ d'Alta-Fiumare et de la Torre del Cavallo, ceux-ci arboraient pavillon
+ blanc et demandaient à se rendre aux mêmes conditions que l'armée de
+ San-Giovanni, ce qui leur fut octroyé sans la moindre difficulté.</p>
+ <p>Le soir, l'armée de Cosenz, celle de Garibaldi, et toutes les
+ troupes du Faro qui ne cessaient de passer d'un bord du détroit à
+ l'autre, campaient autour de Scylla, et la Bagnara, qui est à onze
+ kilomètres plus loin et sur le bord de la mer, était occupée par une
+ avant-garde.</p>
+ <p>Ce même soir, on put assister à un spectacle splendide. Les deux
+ rives du détroit, complètement illuminées sur toute leur étendue,
+ offraient le tableau le plus magique qu'il soit possible d'imaginer.
+ Il faut avoir vu une semblable féerie pour s'en rendre compte, car il
+ n'est pas possible de la dépeindre.</p>
+ <p>Le lendemain matin 25, toutes les troupes ayant effectué leur
+ passage, le général Garibaldi organisait une seconde armée sous la
+ dénomination d'armée méridionale.</p>
+ <p>Elle devait se composer des nouveaux volontaires ainsi que des
+ soldats et officiers de l'armée napolitaine qui venaient en assez
+ grand nombre offrir leurs services.</p>
+ <p>Quant à la première armée, celle des volontaires de Marsala,
+ Palerme, Milazzo, etc., elle devait conserver le titre d'armée
+ nationale.</p>
+ <p>Le même jour, et pendant que les armées de l'indépendance
+ marchaient sur la Bagnara, un vaisseau français, l'<i>Impérial</i>,
+ arrivait à Messine pour remplacer le <i>Descartes</i> rappelé en
+ France. Quant au <i>Prony</i>, il restait en station au Faro.</p>
+ <hr style='width: 65%;'>
+ <center>
+ <a name='VIII'></a><img src='images/8p193.jpg' width='442' height=
+ '300' alt='' title=''>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <h2>VIII</h2>
+ <br>
+
+ <p>De Scylla, l'armée nationale devait marcher sur Monteleone, en
+ suivant la route royale et en passant par Palmi, Gioja, Nicotera,
+ Mileto et Monteleone. Les environs de celle dernière ville avaient
+ paru favorables aux généraux napolitains pour tenter un dernier effort
+ contre l'armée de Garibaldi.</p>
+ <p>De la Bagnara à Palmi, la route suivie par l'armée, quoique assez
+ pénible, se fit grand train et sans alerte; presque à chaque pas, on
+ rencontrait des soldats napolitains, sans armes ni bagages, regagnant
+ leurs foyers, insoucieux de l'armée à laquelle ils avaient pu
+ appartenir. Des bandes de Calabrais plus ou moins nombreuses se
+ joignaient aux volontaires dans chaque localité. Le 26 août les
+ troupes indépendantes occupaient Nicotera et toute la ligne jusqu'à
+ Rosarno, ayant une partie de leurs brigades en route de Rosarno, sur
+ Mileto. Le soir on était à Mileto, chassant devant soi quelques
+ compagnies de troupes royales qui n'attendaient comme toujours que
+ l'occasion de plier bagages devant l'ennemi.</p>
+ <p>On avait appris la veille l'assassinat du général Briganti par ses
+ propres soldats à Mileto; on y trouva la confirmation de cette
+ nouvelle et les détails de ce meurtre.</p>
+ <p>Le général Briganti s'était enfui de Reggio à la tête de sa brigade
+ pour ne pas capituler avec Garibaldi. Après l'affaire de San-Giovanni,
+ ce général, qui occupait les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare, etc., les
+ avait rendus à l'armée libératrice, et le Dictateur lui avait laissé
+ son cheval et ses armes, ainsi que deux lanciers pour lui servir
+ d'escorte.</p>
+ <p>Cet officier supérieur partit de suite à franc étrier pour
+ rejoindre à Monteleone l'armée du général Vial. Le 25, il fut arrêté à
+ Mileto par une brigade napolitaine composée du 4e et du 16e de ligne.
+ Des officiers l'entourent, l'injuriant et l'accusant de les avoir
+ trahis et vendus à l'ennemi pour une somme de cinq millions. Le
+ général irrité d'abord, puis reconnaissant que sa vie est en danger au
+ milieu de ces forcenés, chercha par des paroles de persuasion à les
+ faire revenir de l'erreur dans laquelle la passion les entraînait,
+ mais ce fût en vain; à ce même moment arriva un autre officier, un de
+ ces porteurs de nouvelles qu'on voit rarement sur un champ de
+ bataille, mais qui, dans les cafés et les lieux publics, sont toujours
+ ceux qui crient le plus haut et paraissent vouloir manger tout le
+ monde. Quarante mille Autrichiens, affirme-t-il, sont débarqués au
+ Pizzo. Le roi François II est à leur tête, ils marchent déjà pour
+ prendre de flanc l'armée libérale et l'arrêter court dans son
+ mouvement en avant sur Monteleone, Le général resté à cheval cherche
+ alors à ramener à lui les soldats. Il avait à peine commencé à leur
+ parler qu'un sergent, le couchant en joue, lui ordonna de crier vive
+ le Roi. Le général leva son képi, et, l'élevant au-dessus de sa tête,
+ cria vive le Roi, en disant qu'il n'avait pas besoin d'être contraint
+ à cela et que c'était l'expression de son âme. Un coup de feu qui
+ traversa la poitrine de son cheval le fit au même moment rouler dans
+ la poussière.</p>
+ <p>Le malheureux se releva tout meurtri et couvert du sang de sa
+ monture; il fit appel aux sentiments d'honneur militaire des soldats,
+ mais une décharge de plus de quarante coups de fusil retendit roide
+ mort. Il tomba la face contre terre et le bras droit étendu sur ses
+ assassins comme si, à l'instant où la mort le frappait, il leur eût
+ jeté une malédiction suprême, et voulu les stigmatiser de honte et
+ d'infamie.</p>
+ <p>Ce pauvre général croyait encore sans doute à l'honneur de cette
+ armée qui, pour se servir de l'expression véhémente d'un officier
+ français spectateur de toutes ces turpitudes, devrait être marquée au
+ bas des reins du stigmate de la lâcheté. Les deux lanciers qui
+ servaient d'escorte au général avaient jugé prudent de tourner bride
+ aussitôt qu'ils avaient vu le guet-apens dans lequel était tombé leur
+ chef. Quant aux officiers qui avaient provoqué ce triste événement,
+ ils étaient restés spectateurs du crime sans chercher à
+ l'empêcher.</p>
+ <p>Aussitôt que le général Vial eut connaissance de cet assassinat, il
+ partit pour Naples donner sa démission accompagnée de celles de deux
+ autres généraux de brigade. Quant aux quatre ou cinq mille royaux en
+ position à Monteleone, ils allaient traditionnellement se mettre à
+ piller et saccager la ville, lorsque, heureusement, dans la nuit du 26
+ au 27, le général Sertori arriva avec son état-major et une escorte de
+ guides. Il n'en fallut pas davantage pour faire détaler à force de
+ jambes ces ignobles pillards qui, se débandant dans toutes les
+ directions, regagnaient leurs foyers ou les bandes de chenapans qui
+ commençaient à se montrer dans les montagnes et à faire le métier de
+ détrousseurs de grand chemin.</p>
+ <p>Le 27, Garibaldi arrivait lui-même à Monteleone, les troupes
+ royales envoyées pour soutenir celles de cette ville et qui se
+ dirigeaient sur Cosenza durent, en apprenant l'occupation, s'arrêter
+ et attendre de nouveaux ordres. A Monteleone, l'armée nationale se mit
+ en rapport direct avec les insurgés de la Basilicate et des terres de
+ Bari. L'insurrection précédait partout l'armée libérale. Le 26, le
+ général Scott expédiait de Salerne une forte colonne dans la direction
+ d'Avelino où l'on avait arboré le drapeau national. Potenza suivit
+ immédiatement le mouvement d'Avelino, les troupes royales en furent
+ chassées par la garde nationale, et une nouvelle municipalité y fut
+ établie le 28. Les Garibaldiens marchaient sur Cosenza le 29, et
+ poussaient leurs avant-gardes jusqu'à cette ville. Le général
+ Caldarchi, qui y commandait la brigade napolitaine, se hâta de
+ parlementer et de quitter la place avec armes et bagages, à condition
+ de ne plus servir pendant la guerre contre les troupes de Garibaldi,
+ de maintenir la plus grande discipline sur la route que suivrait sa
+ brigade en se retirant et de laisser regagner leurs foyers, ou l'armée
+ libérale, à ceux qui en témoigneraient le désir; de plus il devait
+ laisser en ville le matériel et les armes en magasin, il devait encore
+ se retirer sur Salerne, et son itinéraire étant fixé d'avance, il
+ s'engageait à le suivre sans y faire aucun changement.</p>
+ <p>Le 30, les campagnes au Nord et à l'Est de Potenza envoyaient à
+ l'armée nationale un renfort de près de deux mille volontaires, tous
+ Calabrais, et l'on apprenait le débarquement à la Punta-Palinuro ou à
+ Sala, non loin de Salerne, d'une forte division de l'armée
+ indépendante, commandée par le général Türr. A partir de ce jour, il
+ est bien difficile de pouvoir suivre les mouvements de l'armée
+ libératrice non plus que de celle des Napolitains.</p>
+ <p>Les premiers s'avancent toujours hardiment sur une ligne de front
+ assez étendue; les seconds, au contraire, battent sans cesse en
+ retraite sans s'inquiéter de ce qui en arrivera. Avec ces deux
+ systèmes si différents, il n'était pas difficile de prévoir que
+ bientôt l'armée nationale serait à Naples. Effectivement, le 4, les
+ volontaires étaient à Potenza et campaient sur la route de Naples et
+ sur celle de Montepillaro.</p>
+ <p>Les Napolitains avaient établi autour de la ville quelques travaux
+ de fortifications passagères, qu'occupèrent immédiatement les gardes
+ civiques.</p>
+ <p>Il ne restait plus à cette date dans toutes les provinces de
+ l'Adriatique, la terre d'Otrante, la terre de Bari, la Capitanate, les
+ deux Calabres, les principautés Ultérieure et Citérieure, la
+ Basilicate, un seul soldat ni un magistrat royal; partout les
+ soulèvements étaient aussi rapides qu'instantanés, mais quoi que l'on
+ en dise, les événements s'accomplissaient bien plus aux cris de
+ <i>Viva la liberta!</i> qu'à ceux de <i>Viva il re galantuomo!</i>
+ dont on paraissait aussi peu se soucier que de l'annexion qui était un
+ mot creux, fort peu compris par les Calabrais en général.</p>
+ <p>Le clergé, de même qu'en Sicile, prenait part ostensiblement à ces
+ manifestations; les capucins, les cordeliers surtout, venaient en aide
+ au mouvement et ne craignaient pas au besoin de jeter leurs bonnets
+ par-dessus leur tête en se faisant soldats pour tout de bon.</p>
+ <p>A Foggia, le départ des troupes royales fut moins pacifique. En se
+ retirant, priées trop impoliment, à ce qu'il paraît, de décamper,
+ elles se fâchèrent sérieusement et engagèrent avec les soldats
+ citoyens une fusillade qui fit quelques victimes départ et
+ d'autre.</p>
+ <p>Salerne fut menacée le lendemain 5, par les brigades Bixio, Ehber,
+ Türr, etc. S'attendant à une certaine résistance, l'armée libérale
+ avait établi ses avant-postes sur les bords de la Selle, petite
+ rivière ou plutôt torrent qui descend des montagnes et forme plusieurs
+ embranchements dont le principal longe la route royale de Montefano à
+ Evoli. Dans la nuit, une partie des troupes vint prendre position
+ entre Evoli même et Vicenza, prenant ainsi à revers les royaux qui
+ pouvaient se rencontrer en avant de Salerne: de Vicenza à Salerne, il
+ n'y a que quelques lieues de marche.</p>
+ <p>Le 6, une brigade napolitaine, venant de la Capitanate qu'elle
+ avait évacuée quelques jours auparavant, descendait de Caglieri à
+ Vicenza, lorsqu'elle rencontra les avant-postes de l'armée
+ indépendante; elle s'empressa de capituler et une partie passa aux
+ Garibaldiens. Le même jour, le gros de l'armée était en vue de
+ Salerne, où elle entrait la nuit et le lendemain matin sans tirer un
+ coup de fusil, et ayant le Dictateur à sa tête.</p>
+ <p>Le 7, Garibaldi adressait une proclamation à la population
+ napolitaine, dans laquelle on remarquait le passage suivant: «Je le
+ répète, la concorde est le premier besoin de l'Italie, nous
+ accueillerons comme des frères ceux qui ne pensaient pas comme nous à
+ une autre époque, et qui voudraient aujourd'hui sincèrement apporter
+ leur pierre à l'édifice patriotique,» etc., etc.</p>
+ <p>Enfin le 8, le général Garibaldi, devançant son armée, entrait à
+ Naples avec cinq ou six de ses officiers d'ordonnance ou amis sans
+ s'inquiéter le moins du monde des troupes royales qui occupaient
+ encore les postes de la ville et les forts.</p>
+ <p>Garibaldi était en voiture, ayant à côté de lui Bertani et un
+ officier; dans une seconde voiture étaient trois ou quatre autres
+ officiers. Son entrée et son parcours dans les rues jusqu'au palais de
+ la Forestiera ne furent qu'un long triomphe, et la garde nationale,
+ qui s'était immédiatement réunie, vint défiler sous les fenêtres du
+ Dictateur et prendre le service du palais.</p>
+ <p>Deux jours avant, le roi François II, quittant sa capitale, avait
+ pris la route de Capoue, décidé à se renfermer dans Gaëte avec les
+ troupes qui lui resteraient fidèles et à y résister aussi longtemps
+ que faire se pourrait. On sait que cette seconde période de la guerre
+ de l'indépendance a été autrement honorable pour l'armée royale que
+ les honteux désastres qui, depuis Palerme, et surtout depuis Reggio,
+ sont venus s'inscrire sur les pages de l'histoire.</p>
+ <p>Ici une marche rétrograde est nécessaire pour établir les faits au
+ moment où le Dictateur entrant à Naples réalise la première partie des
+ projets qu'il a annoncés sur l'Italie. En repassant par Salerne,
+ Potenza, Evoli, etc., etc., Cosenza, Monteleone et Scylla, les routes
+ sont couvertes de Garibaldiens en retard ou nouvellement débarqués, de
+ volontaires calabrais accourant du fond de leurs montagnes pour se
+ joindre à l'armée libérale; les populations en émoi, comme dans tous
+ pays le lendemain de révolution, ont organisé partout leurs gardes
+ civiques et leur police provisoire; les magistrats municipaux,
+ remplacés à la hâte, administrent provisoirement au nom du Dictateur
+ aussi bien qu'ils le peuvent, et tâchent, par des réquisitions
+ d'approvisionnements de toute espèce, de suppléer au défaut d'argent
+ qui se fait surtout sentir dans l'armée indépendante.</p>
+ <p>De toutes parts, les soldats royaux, pas honteux et peu confus,
+ s'en retournent tranquillement dans leurs foyers; une partie de leurs
+ officiers, décidés à servir leur patrie, et plus militaires que leurs
+ soldats, attendent impatiemment une occasion pour reprendre du service
+ et être casés dans l'armée méridionale. On aperçoit partout de
+ nombreux placards, imprimés qui sait où, probablement en Piémont, et
+ sur lesquels se lisent en grosses lettres d'une encre très-noire:
+ <i>Annexion et Victor-Emmanuel!</i> Dans beaucoup d'endroits ces
+ pancartes ont un si maigre succès qu'elles disparaissent promptement.
+ Dans les campagnes, les populations ébouriffées ont aussi, comme
+ partout en pareille circonstance, abandonné leurs champs et laissé
+ leur bétail se promener à l'aventure, pour venir, massés à l'entrée de
+ leurs villages, ou groupés sur les grandes routes, politiquer et se
+ raconter les uns aux autres les batailles les plus incroyables, les
+ nouvelles les plus bizarres qu'on puisse imaginer. Dans les villes,
+ c'est à peu près la même chose, peut-être pis, le soldat citoyen
+ envahit tout; il n'y a plus de boutiquiers, il n'y a plus que des
+ braves tout prêts à se lever comme un seul homme pour la défense de
+ l'ordre et de la liberté attendue depuis si longtemps.</p>
+ <p>Au Faro, de l'autre côté du détroit, tout paraît triste et désert,
+ plus de ces gais et insouciants volontaires dormant au soleil,
+ chantant à la lune, souffrant toutes les privations sans se plaindre,
+ mangeant ce qu'ils trouvaient, buvant sans sourciller de l'eau
+ saumâtre, prenant enfin tout en patience, pourvu qu'en un temps donné
+ il leur soit permis de verser leur sang pour la liberté de la patrie.
+ A peine quelques canonniers, restés pour le service des batteries,
+ promènent-ils de çà de là, leur ennui et leur chagrin de n'avoir pu
+ suivre leurs camarades. Cette longue plage, qui du Faro s'étend
+ jusqu'à Messine, n'est plus animée que par quelques barques de
+ pécheurs d'espadons qui sillonnent rapidement le détroit. Enfin le
+ calme est redevenu si général que tout le monde, jusqu'aux canons, a
+ l'air de sommeiller.</p>
+ <p>Seule la citadelle de Messine, persistant à montrer toujours ses
+ longues dents noires à travers les déchiquetures de son parapet, a un
+ tel air de mauvaise humeur que Belzébuth en prendrait les armes.
+ Heureusement les citadins messinois, presque complètement rassurés sur
+ les horreurs d'un bombardement, ne s'effarouchent plus aussi vite et
+ ne craignent même pas de regarder en face la citadelle en affirmant
+ d'un grand air de dédain que si tôt ou tard cette bicoque ne veut pas
+ amener son pavillon, on saura bien, ventre-saint-gris! l'y
+ contraindre. Alors, impitoyablement démolie et rasée, on en labourera
+ le sol, on y sèmera du sel, enfin on en fera une superbe promenade où
+ le sable régnera en maître absolu; ce qui fait qu'à l'avenir, la ville
+ sera certaine de ne plus encourir de châtiments aussi sévères que ceux
+ de 1848.</p>
+ <p>Les rues de la ville, désertes de soldats nationaux, ont retrouvé
+ leur aspect bourgeois d'autrefois. A peine si quelques gardes civiques
+ s'y promènent à l'aise, en compagnie de leurs fusils.</p>
+ <p>A Milazzo, tout a repris son cours normal; mais tous les matins et
+ tous les soirs, on voit de nombreux oiseaux de proie planer et
+ s'abattre en battant de l'aile sur un point quelconque des roseaux qui
+ avoisinent l'entrée de l'isthme. Dans l'intérieur de l'île, une grande
+ partie de la population s'imagine toujours que la liberté, c'est le
+ droit pour chacun de faire ce qui lui plaît, de prendre ce que bon lui
+ semble. Exemple les événements de Bronte; aussi tout va-t-il pas mal
+ de travers, et le besoin de gendarmes se fait-il généralement
+ sentir.</p>
+ <p>Les bandes d'honnêtes bandits qui courent les montagnes rendent les
+ communications assez peu sûres, et les pancartes votant pour
+ Victor-Emmanuel sont à l'ordre du jour, pourvu toutefois que le roi
+ <i>galantuomo</i> agisse comme la liberté, en laissant faire ce qu'on
+ veut. A cette condition, tous les Siciliens consentiront à être
+ Piémontais, c'est-à-dire Italiens, car encore veulent-ils rester
+ Siciliens, avoir, avant tout, leur petit gouvernement à part, leur
+ petit sénat, leurs petits ministres. Ils tiendraient moins à avoir une
+ petite armée.</p>
+ <p>Somme toute, Palerme a complètement fait disparaître ses
+ barricades; comme Messine, elle a quitté son air guerrier; plus
+ heureuse que sa rivale, aucune citadelle ne l'empêche de dormir. Si
+ Alexandre Dumas n'habite plus le palais, il y a à sa place presque un
+ vice-roi. La garnison piémontaise, assez peu choyée, a été casernée
+ aux Quatro-Venti, où le grand air lui est plus sain que celui de la
+ ville.</p>
+ <p>A Alcamo, une croix a été élevée sur les victimes de la guerre. A
+ Calatafimi, un cicerone fait déjà sa fortune en racontant aux
+ touristes les détails véridiques du combat de Calatafimi et du
+ débarquement à Marsala. Enfin, depuis que le <i>Lombardo</i> a été
+ renfloué et ramené à Palerme, on se demande si les événements passés
+ ne sont point un rêve, et à la <i>Pointe-aux-Blagueurs</i>, il n'y a
+ pas de jours que l'histoire du débarquement ne soit racontée six fois
+ au moins. Quant au <i>padre</i> capucin dont il est question dans le
+ premier chapitre, les mauvaises langues prétendent qu'après s'être
+ battu comme un Bayard et avoir rossé l'ennemi comme un Duguesclin à
+ Calatafimi, à Parco, à Palerme, à Milazzo, à Reggio et autres lieux;
+ après être entré triomphalement couvert de fleurs et couronné dans la
+ bonne ville de Naples, il est piteusement revenu un beau matin,
+ licencié parle souverain de son choix avec bon nombre de ses frères
+ d'armes!</p>
+ <center>
+ <i>Sic transit gloria mundi.</i>
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+ <center>
+ FIN.
+ </center>
+ <br>
+ <br>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Quatre mois de l'expédition de
+Garibaldi en Sicilie et Italie, by Henri Durand-Brager
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GARIBALDI EN SICILIE ET ITALIE ***
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+The Project Gutenberg EBook of Quatre mois de l'expedition de Garibaldi en
+Sicilie et Italie, by Henri Durand-Brager
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Quatre mois de l'expedition de Garibaldi en Sicilie et Italie
+
+Author: Henri Durand-Brager
+
+Release Date: June 28, 2004 [EBook #12751]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GARIBALDI EN SICILIE ET ITALIE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders
+Europe, http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+
+
+QUATRE MOIS DE L'EXPEDITION
+DE GARIBALDI EN SICILE ET EN ITALIE
+
+PAR H. DURAND-BRAGER.
+
+
+PARIS.--IMPRIME CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS,
+55, QUAI DES AUGUSTINS.
+
+
+PARIS
+E. DENTU, EDITEUR
+LIBRAIRE DE LA SOCIETE DES GENS DE LETTRES
+PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLEANS, 13.
+
+1861
+
+Tous droits reserves.
+
+
+
+
+PREFACE
+
+
+On a beaucoup parle de Garibaldi et de ses volontaires; les journaux ont
+retenti pendant quatre mois des evenements qui se sont accomplis en
+Sicile et en Italie. Pour les uns, le celebre Nicois est un aventurier,
+un ecumeur de mer, un Walker de la pire espece; ses compagnons un amas
+de bandits, de flibustiers, rebut de la societe des quatre parties du
+monde. Pour les autres, l'ancien defenseur de Rome est un heros, une
+figure prise dans le livre de Plutarque, presque un nouveau Messie
+entoure d'une phalange de martyrs et de liberateurs. Mais il y a un
+point sur lequel tout le monde est d'accord, c'est sur l'integrite et le
+desinteressement de l'ermite de Caprera.
+
+J'aurais pu, comme un autre, essayer une monographie de Garibaldi que
+j'ai connu dans la Plata, a l'epoque ou il commencait la vie aventureuse
+qui l'a mene jusqu'a la conquete d'un royaume; et aborder a ce propos
+les considerations historiques et politiques auxquelles on est
+naturellement si enclin a se laisser entrainer: j'avais aussi ma petite
+brochure dans la tete et ma petite solution dans la poche. Mais je me
+suis rappele heureusement a temps le vers du Bonhomme, et me suis
+souvenu que je ne devais avoir d'autres couleurs que celles de ma
+palette.
+
+Je me suis donc resigne a ecrire les faits dont j'ai ete temoin, comme
+je les aurais dessines, cherchant a reproduire leur cote pittoresque
+sans blesser personne. Peut-etre ces simples esquisses recueillies a la
+hate par un artiste qui depuis vingt ans a assiste, soit comme
+correspondant de nos premieres feuilles, soit comme peintre officiel de
+la marine, a tous les grands evenements contemporains, auront-elles leur
+enseignement et leur utilite. C'est tout ce que j'espere, tout ce que je
+desire pour ce petit livre.
+
+ H. DURAND-BRAGER.
+
+ Paris, janvier 1861.
+
+
+
+
+I
+
+
+Marsala est une jolie petite ville, coquettement assise sur les plages
+fertiles qui s'etendent de Trapani a Girgenti. Fortifiee jadis, comme
+presque toutes les villes de la Sicile, elle a conserve ses murs et ses
+remparts moyen age; mais, debordant sa ceinture, elle a fini par
+s'etendre en dehors des anciens fosses. Le faubourg, qui relie la ville
+au port, est presque moderne. Il y a un siecle, environ, le port de
+Marsala etait a peu pres sur, et des navires d'un fort tonnage pouvaient
+y venir chercher abri. L'indifference du gouvernement l'a laisse
+combler presque entierement, et des bateaux d'une centaine de tonneaux
+ont, de nos jours, de la peine a y mouiller. La jetee qui le ferme est
+elle-meme dans le plus triste etat, et chaque nouvelle tempete enleve
+une partie de ses enrochements. Il y a presque un kilometre du port a la
+ville. On a construit sur les quais de vastes magasins et d'importants
+etablissements qui appartiennent, en grande partie, aux Anglais. C'est
+la que se fabriquent les vins de Marsala. Une seule maison sicilienne,
+la maison Florio, represente le commerce italien. Sur la gauche s'eleve
+le Monte di Trapani, couronne par son ancien chateau et sa vieille
+ville, sejour de la colonie albanaise, dont les membres ont continue de
+vivre entre eux et pour eux, sans jamais se meler ou s'allier au reste
+de la population.
+
+Rien n'est gai comme l'aspect de cette petite ville lorsqu'on la
+decouvre par une belle matinee. Une vapeur bleuatre l'entoure du cote de
+la campagne et fait ressortir la couleur chaude et transparente a la
+fois des murailles et des tours, tandis que le soleil dore les plages de
+sable et resplendit sur les facades blanches et roses des maisons.
+
+Tel etait le tableau qu'on pouvait contempler le 11 mai dernier avec les
+premieres lueurs du jour.
+
+Une corvette de guerre anglaise reposait tranquillement sur ses ancres
+presque a l'entree du port et en face des etablissements de ses
+nationaux. Quelques rares habitants, se rendant a leurs affaires,
+commencaient a circuler sur les quais, et observaient curieusement les
+manoeuvres de deux ou trois vapeurs dont on apercevait au loin les
+fumees dans la direction de l'ile de Favignano. C'etait la croisiere
+napolitaine qui surveillait la cote sud de Sicile, et qui, la veille,
+avait passe une partie de la journee stoppee devant Marsala.
+
+Quelques bateaux de peche rentraient au port, et s'empressaient de
+debarquer le butin de la nuit. Certes, personne, dans la ville, ne se
+doutait des evenements que cette journee apportait.
+
+Il etait environ six heures lorsque deux nouveaux vapeurs parurent a
+perte de vue dans le sud. Ils avaient l'air de faire route sur Malte.
+Mais, apres avoir laisse sur babord les croiseurs napolitains, ils
+mirent ostensiblement le cap sur Marsala. Il y a dans les ports de
+Sicile, comme dans toutes les villes maritimes de France, une population
+de flaneurs, de rentiers, de marins ou d'officiers en retraite, qui n'a
+d'autre occupation que de guetter l'arrivee de tout navire ou bateau qui
+se dirige vers le port. Il y a aussi partout un point du littoral qui
+leur sert de rendez-vous, semblable a la celebre _Pointe-des-Blagueurs_
+de Brest. A Marsala, ce centre de conversations est situe a l'entree du
+mole, et pres d'une petite maison blanche qui sert de corps de garde aux
+douaniers. Cet emplacement n'est pas a l'abri du vent, les jours de
+grande brise et de tempete. Les vagues s'y egarent meme quelquefois au
+milieu des flaneurs. Mais on se refugie de son mieux contre la face de
+la maisonnette la moins exposee aux rafales et aux coups de mer, et l'on
+est toujours certain de trouver la a qui parler. Aussitot qu'il fut
+avere que les deux vapeurs manoeuvraient bien pour donner dans le port,
+on vit donc la foule se diriger vers cet endroit, et les conversations
+prirent leur train.
+
+Les deux navires grossissaient a vue d'oeil. Leurs ponts paraissaient
+couverts d'un nombreux equipage. Ils etaient sans pavillon, et
+semblaient se soucier aussi peu des vapeurs napolitains que de la
+corvette anglaise mouillee dans la rade. On put meme bientot distinguer
+des uniformes rouges montes sur les tambours des batiments. En ce
+moment, la corvette anglaise commenca a faire des signaux qui
+demeurerent sans reponse. Les commentaires allaient de plus belle a la
+_Pointe-des-Blagueurs_. Qu'est-ce que cela signifie? D'ou viennent ces
+bateaux? Que veulent-ils? Les fortes tetes de l'endroit savaient
+peut-etre qu'il etait question quelque part d'une expedition du general
+Garibaldi; mais une prudence naturelle aux profonds politiques les
+empechait de se communiquer trop haut leurs conjectures a cet egard; ils
+etaient en tout cas bien loin de supposer que la descente projetee vint
+se faire dans leur petite ville, a la barbe des batiments de guerre
+napolitains, et au milieu de gens qui n'avaient rien fait pour etre
+prives de leur calme et de leur sieste dans le milieu du jour; car, il
+ne faut pas se le dissimuler, si le gouvernement napolitain etait
+deteste a Marsala, comme dans toute la Sicile, il n'en est pas moins
+vrai qu'a part quelques exaltes, personne ne se serait avise d'y faire
+une revolution, et c'est seulement dans les grands centres, comme
+Palerme, Messine, Catane, etc., que pouvaient se rencontrer quelques
+hommes d'action.
+
+Cependant une certaine emotion vint bientot se manifester parmi les
+curieux. Un gros _padre_ capucin, ancien marin peut-etre, venait de
+faire remarquer que les croiseurs napolitains paraissaient pousser leurs
+feux et avaient change de direction. Les deux navires inconnus s'etaient
+sans doute apercu aussi de cette manoeuvre, car ils s'empanachaient
+d'une maniere splendide, et l'un d'eux, meilleur marcheur sans doute,
+prenait les devants, et n'etait plus qu'a deux milles environ de
+l'entree du port. Quoique la corvette anglaise n'eut obtenu aucune
+reponse a ses signaux, il est probable qu'elle avait reconnu de quoi il
+s'agissait, car sa hune de misaine, ses passerelles et son gaillard
+d'avant etaient couverts de matelots et d'officiers observant avec
+interet la marche des deux batiments. Une embarcation avait meme ete
+armee le long du bord, et se tenait prete a pousser. En ce moment, un
+officier napolitain et quelques soldats arrivaient aussi a l'entree du
+mole, car Marsala possedait un commandant superieur et une garnison
+composee d'une centaine d'infirmes ou de soldats; le nom ne fait rien a
+l'affaire. Des groupes nombreux commencaient a paraitre a la porte de
+la ville du cote de la plage. Les fenetres se garnissaient, une sourde
+rumeur se repandait partout, et le premier des deux navires signales
+doublait a peine la lanterne du mole, qu'une panique folle s'empara de
+la foule de femmes et d'enfants qui, insensiblement, avaient rejoint les
+curieux. Ce fut une fuite generale. On pressentait le danger sans le
+deviner. Bientot le batiment fut dans le port, et il fut aise de lire
+sur son arriere: _Piemonte_. Une embarcation s'en detacha en meme temps
+que les ancres tombaient; elle poussa a terre. Quelques mots furent
+echanges avec des matelots du quai, et, aussitot, comme par
+enchantement, les bateaux s'armerent de toutes parts, et se dirigerent a
+force de rames vers le _Piemonte_. C'etait le debarquement qui
+commencait. L'operation marchait lestement lorsque le second navire
+donna lui-meme dans le port. Mais il avait trop serre la jetee, et il
+s'echoua a une centaine de metres par le travers du fanal. C'etait le
+_Lombardo_. Au lieu de stopper, sa machine continua a marcher, et il se
+hala un peu plus en dedans en labourant le gravier et la vase.
+
+Il n'eut donc pas besoin de mouiller, et commenca aussi son
+debarquement. De leur cote, les croiseurs napolitains arrivaient grand
+train. On voyait facilement qu'ils etaient en branle-bas de combat, les
+hommes aux pieces et pares a faire feu. Un premier boulet vint mourir a
+quelques metres du fanal. Un second, passant par-dessus la jetee, se
+noya dans le port. Ce fut le signal du sauve-qui-peut. Les orateurs de
+la Pointe jugerent que leur role etait fini. On dit meme que leur
+retraite manqua de decorum. Les guerriers napolitains penserent qu'il
+valait mieux en cette occurrence etre dedans que dehors les murailles.
+Quant au _padre_ il retroussa rapidement sa casaque, et se rappelant que
+l'Eglise devait avoir horreur du sang, il devanca la foule qui ne
+s'attardait guere cependant a franchir la distance qui la separait des
+magasins du port derriere lesquels elle trouva un abri. La fumee de ces
+deux coups de canon courait encore comme une vapeur blanche sur l'azur
+de la mer, lorsque l'embarcation anglaise, debordant la corvette, se
+dirigea rapidement vers le vapeur napolitain qui paraissait commander
+aux autres. Le feu cessa. Pendant ce temps le debarquement continuait,
+et ce ne fut qu'apres un temps assez long, lorsque l'embarcation
+anglaise retourna a son bord, que la canonnade recommenca, et qu'une
+grele de boulets vint tomber sur le _Lombardo_, dans le port, et sur la
+route qui mene a la ville.
+
+C'etait trop tard. Garibaldi etait a terre. Les volontaires du
+_Piemonte_ se formaient en bataille a l'abri des magasins. Ceux du
+_Lombardo_ commencaient a se masser sur la plage. Au premier boulet ils
+s'abriterent eux-memes ou ils purent. Somme toute, deux heures tout au
+plus apres leur entree dans le port, tout le monde etait a terre, sain
+et sauf. La seule perte que les volontaires eurent a subir fut celle
+d'un caniche embarque sur le _Lombardo_. Il fut coupe par un boulet au
+moment ou il se disposait a suivre le mouvement de l'equipage et des
+volontaires.
+
+Quelques instants apres les evenements dont nous venons de parler, la
+petite armee liberatrice faisait son entree dans Marsala. La garnison,
+ni le gouverneur ne s'obstinerent a se faire tuer. L'une mit bas les
+armes, l'autre se rendit avec enthousiasme. Les habitants ouvraient de
+grands yeux; quelques-uns criaient: _Viva la liberta!_ c'etait le plus
+petit nombre; d'autres, plus avises, le pensaient peut-etre, mais le
+gardaient pour eux. On a si vite commis une imprudence, et les
+evenements changent si vite de face du soir au lendemain!
+
+Quelques magasins restaient ouverts, et ces malheureux soldats de
+Garibaldi, extenues par une navigation de huit jours, entasses sur leurs
+navires comme des harengs dans une caque, cherchaient partout quelques
+vivres frais, quelque autre boisson que l'eau croupie et saumatre du
+bord. C'etait a qui se detendrait les bras et les jambes pour s'assurer
+qu'il ne les avait pas perdus a bord dans l'engourdissement cause par
+l'agglomeration de tant d'hommes sur le pont des navires.
+
+Cependant, avant l'entree de Garibaldi dans Marsala, le telegraphe avait
+signale a Trapani l'arrivee de deux batiments sans pavillon, puis leur
+entree dans le port, puis le commencement du debarquement des
+volontaires. Il s'etait arrete la.
+
+A peine dans la ville et en vrais volontaires, les Garibaldiens
+s'etaient immediatement repandus partout. L'employe du telegraphe avait
+decampe au plus vite, laissant son collegue de Trapani lui faire, mais
+en vain, force signaux. Dans les volontaires, il y a generalement un peu
+de tout. Il fallait un agent telegraphique: on en trouva un
+immediatement. Lire la depeche commencee, fut pour lui peu de chose;
+traduire celle de Trapani ne fut pas plus difficile.
+
+Mais que repondre? On fut immediatement consulter un chef; les uns
+disent que ce fut le general Garibaldi lui-meme. Toujours est-il que
+l'on donna l'ordre a l'employe telegraphique improvise de signaler a
+Trapani: "Fausse alerte. Les navires qui debarquent contiennent des
+recrues anglaises se rendant a Malte." Il etait urgent, en effet, de
+derouter, ne fut-ce que pour quelques heures, les autorites militaires
+de Trapani qui pouvaient lancer immediatement sur les flancs de la
+petite colonne liberatrice un corps de troupes de deux ou trois mille
+hommes.
+
+La reponse de Trapani ne fut pas longue: en l'adoucissant beaucoup, on
+peut la traduire ainsi: "Vous etes un imbecile de vous etre trompe."
+
+Le peu de temps que les volontaires sejournerent a Marsala dut etre
+laborieusement employe. Changement de municipalite; organisation de
+la garde civique; nomination d'un gouverneur; commission
+d'approvisionnement et d'habillement; inspection des vivres et des
+munitions de chaque homme, etc. Il fallait pourvoir a tout cela. Des
+pavillons aux couleurs nationales furent improvises et arbores partout.
+Les etoffes rouges de la ville mises en requisition servirent a
+confectionner dans les vingt-quatre heures autant de chemises de laine
+que possible.
+
+Le soir meme, suivant les ordres du general, une avant-garde se lancait
+sur Calatafimi, en passant par Rambingallo, Saleni et Vita. Le reste de
+l'armee devait partir le lendemain matin de bonne heure et faire etape a
+Rambingallo.
+
+La nuit fut bruyante dans Marsala. Cette ville, si calme, si tranquille,
+dont les habitants rentraient ordinairement chez eux a la nuit tombante,
+abandonnant leurs rues et leurs places a des multitudes de rats de
+categories variees, dut se trouver completement abasourdie en entendant
+les pas des Garibaldiens et le bruit de leurs sabres rebondissant sur
+les dalles de pierre qui pavent toutes les cites italiennes.
+
+Quelques cris de _Viva Garibaldi!_ s'echappant de fenetres discretes,
+venaient de temps en temps se joindre aux chants des volontaires. Mais
+l'on eut toujours ete fort embarrasse de dire precisement d'ou ils
+partaient. Quant aux couronnes de fleurs et aux bouquets dont on
+accablait la petite armee liberatrice, ils n'ont, je crois, jamais
+existe que dans l'imagination des conteurs. C'eut ete trop oser. Les
+agents du seigneur Maniscalco (lisez sbires), etaient trop redoutes
+dans toute la Sicile pour que l'enfant la plus legere et la plus
+inconsequente se permit une demonstration aussi sympathique a l'endroit
+de la liberte nationale.
+
+C'etait un Croquemitaine en habit noir, que ce Maniscalco. Il savait
+tout ce qui se passait non-seulement en public, mais encore dans
+l'interieur des familles et jusque dans les couvents. Nous le
+retrouverons d'ailleurs a Palerme, et nous aurons occasion d'en parler
+longuement.
+
+Les Garibaldiens passerent donc cette premiere nuit comme ils purent,
+les uns dans les eglises metamorphosees pour l'instant en casernes de
+passage, les autres dans les maisons; beaucoup resterent dans les rues.
+Sous le beau ciel de la Sicile, ce n'etaient pas les plus mal partages.
+Le matin du 12, vers trois heures, les premiers eveilles parmi les
+habitants purent les voir capeler leurs petites sacoches, essuyer leurs
+fusils, ternis par l'humidite qui, meme dans les plus beaux jours, regne
+sur le littoral de la mer, puis s'acheminer vers la porte de Calatafimi
+ou les compagnies se reformerent, attendant l'ordre du depart. A quatre
+heures, le mouvement commencait, et les erudits de la bande pouvaient
+s'ecrier comme Cesar: _Alea jacta est!_ Les colonels Bixio, Orsini,
+Tuerr, Carini, etc., marchaient en tete de leurs regiments ou plutot de
+leurs petits bataillons. L'artillerie se composait de deux ou trois
+pieces assez mal outillees, encore plus mal attelees; les munitions
+etaient rares, presque nulles. Quant a la cavalerie, une douzaine de
+chevaux, dont les cavaliers portaient le nom de guides, en
+representaient l'effectif.
+
+La voila donc en route, cette intrepide colonne, et pendant qu'elle
+s'avance ainsi pele-mele, flanquee de quelques eclaireurs qui ne se
+preoccupent guere d'une rencontre avec l'armee napolitaine, regardons-la
+defiler, et observons-en l'ensemble et les types particuliers. Pour
+l'ensemble, c'est une poignee d'hommes determines, des fusils de tous
+modeles, de l'entrain et de la gaiete, le bagage du Juif errant moins
+les cinq sous, des costumes dont la variete ferait envie au parterre le
+plus emaille, et dont l'originalite exciterait la verve de Callot ou
+d'Hogarth.
+
+Quant aux types, ils ne sont pas moins curieux: Ici, c'est un Hongrois,
+a la taille elevee, aux larges epaules et a la demarche de Madgyar. Il
+porte en se jouant son escopette aussi facilement qu'une femme fait
+manoeuvrer son ombrelle. Derriere lui s'avance un blond Anglais; mais sa
+figure, pour etre rasee comme celle d'un bon bourgeois, n'en respire pas
+moins ce courage froid et calme que rien ne pourra troubler. Celui-la
+porte un peu son fusil comme un promeneur fait de sa canne; la
+baionnette, attachee par un bout de ficelle, bat la breloque avec un
+petit sac de voyage. En vrai fils d'Albion, il n'a pas oublie une gourde
+a la panse rebondie. On peut parier que ce n'est pas de l'eau qu'elle
+contient.
+
+Puis voici un compatriote. Ils sont rares encore. Celui-la chante avec
+insouciance le _Sire de Framboisy_, et, si on fouillait dans un sac de
+toile accroche sur son epaule, on y trouverait, j'en suis sur, quelque
+poule assassinee traitreusement, car il est peu probable que les plumes
+accusatrices qui se faufilent a travers les coutures de ce havre-sac
+soient le commencement d'un edredon. Son armement se compose d'une
+carabine, qui ressemble terriblement a celles de nos chasseurs a pied,
+et d'un enorme baton, complice de bien des forfaits et dont la vue seule
+doit faire fremir la volaille. Qui vient apres lui? Un enfant. Il a
+seize ans, tout au plus. C'est un petit Nicois, entraine par l'amour de
+la gloire ou de la liberte, comme vous voudrez, et qui vient essayer ses
+forces dans les hasards de cette guerre aventureuse. Le pauvre garcon a
+deja bien de la peine a supporter le poids de ses bibelots et de son
+lourd fusil de munition. Courage! Il arrivera comme les autres,
+peut-etre meme avant. Les gardes mobiles de France etaient aussi, pour
+la plupart, des enfants. Mais quel est ce nouveau costume etonne de son
+entourage? Quoi, un cordelier! Dieu me pardonne! c'est celui de la
+_Pointe-aux-Blagueurs_. Son capuchon, rejete militairement sur le dos;
+laisse apercevoir une encolure d'Hercule. Sa face barbue semble celle
+d'un zouave ou d'un Arabe. Sa cotte est retroussee jusqu'aux hanches au
+moyen d'une corde; dans cette ceinture improvisee passe un pistolet dont
+le canon defierait en longueur une canardiere; et ses jambes mises
+ainsi a nu font saillir des muscles dont la vigueur doit resister
+merveilleusement a la fatigue et aux marches forcees. Sa croix en
+sautoir, probablement par un reste d'habitude, se balance de droite a
+gauche, etonnee de la recente desinvolture de son maitre; un foulard
+quelque peu troue sert de kepi, et complete l'equipement. C'est sans
+doute l'uniforme des aumoniers de l'armee: honni soit qui mal y pense!
+Mais que vient faire ce pantalon garance dans ce pele-mele? Parle-t-il
+francais? non. C'est un Toscan; car ce bon duc de Toscane, seduit par la
+couleur brillante des pantalons de notre armee, en avait, comme feu le
+roi de Naples, affuble les jambes de ses troupes. Puis, passent quelques
+Suisses, deux ou trois Allemands, puis des Lombards; puis surtout des
+Romains en grand nombre, vieux compagnons de Garibaldi, debris des
+defenseurs de Rome.
+
+Enfin, la colonne est presque passee, lorsque apparait une guerilla
+bizarre. C'est le noyau des volontaires siciliens autour desquels vont
+se grouper tous les _picchiotti_ de la montagne. Le musee d'artillerie,
+dans sa collection, ne possede rien de plus curieux que les engins
+auxquels ils sont accroches. Armes d'autrefois, exhumees on ne sait
+d'ou, calibres a chevrotines ou a biscaiens; il serait difficile de dire
+de quelques-uns de ces instruments s'ils partent par la culasse ou par
+le bout du canon. Ce sont de ces vieux tromblons dans lesquels on
+pourrait facilement loger toute une grappe de raisin, tout un paquet de
+mitraille, ou ces petites carabines, au canon de cuivre, cheres aux
+voleurs de grands chemins. Il y a encore nombre de stylets et de
+couteaux corses ou catalans. Les costumes sont comme les armes: des
+vestes de velours et des guenilles. Des figures que l'on n'aimerait pas
+a rencontrer au coin d'un bois. On dirait presque la bande de Fra
+Diavolo. Quelques femmes les accompagnent et, petit a petit, les
+quittent pour s'en retourner vers la ville en leur donnant de ces
+poignees de main qui disent a elles seules plus que tous les discours.
+
+Tout ce monde chemine, marche, aux rayons du soleil levant, et la
+colonne, semblable a un long serpent bariole, commence a gravir les
+contre-forts des montagnes qui s'elevent dans l'interieur de la Sicile.
+
+Cette premiere marche fut peut-etre l'une des plus penibles du
+commencement de la campagne. Un soleil brulant, beaucoup de poussiere,
+peu ou presque pas d'eau; pour des hommes encore engourdis par leur
+sejour force a bord, c'etait dur. Enfin, on arriva sans encombre a
+Rambingallo.
+
+Rambingallo est une petite ville ou, pour mieux dire, un miserable bourg
+qui offre peu de ressources pour une armee en marche. Aussi n'y fit-on
+qu'une courte halte; on repartait le soir meme pour Saleni, ou l'on
+entrait le 14 au matin. Il y eut la sejour necessaire pour organiser
+plus militairement la petite armee, et pour laisser le temps aux
+trainards de rallier.
+
+Jusque-la, la colonne n'avait ete inquietee que par des bruits ou de
+fausses nouvelles apportees par des espions empresses: les Napolitains
+sont ici; les royaux sont la; ils sont devant vous, sur votre flanc,
+etc. Somme toute, on ne les voyait nulle part.
+
+Mais le general Garibaldi, mieux informe, savait qu'un corps de troupes
+detache de Palerme s'avancait a marches forcees, et qu'il devait le
+rencontrer quelque part comme a Vita, Calatafimi ou Alcamo. Ce corps
+possedait de l'artillerie, et meme un peu de cavalerie.
+
+A Saleni, le role de chaque chef et de chaque corps fut bien specifie.
+Les munitions furent partagees aussi egalement que possible. Un corps de
+chasseurs fut organise; Menotti, le fils de Garibaldi, en prit le
+commandement, ainsi que d'une reserve destinee a proteger les quelques
+chariots de bagages et de munitions appartenant a l'armee liberatrice.
+Quant a la caisse, elle se defendait toute seule: elle etait vide.
+Plusieurs soldats napolitains deserteurs avaient rejoint dans la soiree
+du 14, et avaient donne des renseignements precis sur la position des
+troupes royales qui attendaient les liberateurs a Calatafimi, non pas
+les bras ouverts, mais dans de fortes positions militaires.
+
+On devait donc prevoir une premiere et serieuse affaire pour le
+lendemain. De ce combat allait dependre sans doute tout le succes de
+cette aventureuse expedition. Pour les Napolitains, la defaite, c'etait
+le desarroi, le decouragement et la desertion. Pour les Garibaldiens, la
+victoire, c'etait presque la certitude du succes dans tout le reste de
+la Sicile. Mais aussi pour eux, la defaite, c'etait le danger d'une
+fuite dans les montagnes, autant dire la mort! Aussi, dans la petite
+armee de Garibaldi, n'y avait-il qu'une devise: "Vaincre ou mourir." Les
+_picchiotti_ seuls n'etaient pas aussi decides, et ils songeaient sans
+doute a la retraite plutot qu'a la mort ou a la victoire; mais ils se
+taisaient et attendaient.
+
+Le 15, au matin, l'armee garibaldienne, partie de bonne heure de Saleni,
+arrivait a Vita qu'elle trouvait abandonnee par les troupes
+napolitaines. Ces dernieres occupaient, a la sortie du village, une
+suite de collines allongees, aboutissant a Calafatimi.
+
+Cette chaine presente sept positions dominantes, successives. La route
+se deroule a leurs pieds; elle n'est, de fait, qu'un veritable defile
+entre les collines dont nous parlons, a droite, et les hautes montagnes
+qui, sur la gauche, suivent la meme direction. Seulement, ces dernieres,
+quoique fort elevees, descendent par une pente presque insensible vers
+la plaine, de sorte que les sommets, trop eloignes du lieu de l'action,
+ne pouvaient servir de positions militaires. Une petite riviere, qui
+arrive obliquement a la route, venait la rejoindre a la hauteur du
+premier mamelon, et un moulin, qui se trouvait a cet endroit, etait
+fortement occupe par un detachement de l'armee napolitaine. La route de
+Trapani a Palerme court aux pieds des montagnes de gauche, paraissant et
+disparaissant dans les plis du terrain.
+
+A peine sortie de Vita, l'avant-garde de Garibaldi, dont les tirailleurs
+s'etaient deployes sur une petite colline a la droite du village, en
+face des positions ennemies, s'engagea vigoureusement avec les
+tirailleurs napolitains abrites par des plantations et embusques dans un
+hameau situe entre les deux collines, au fond d'un ravin qui se prolonge
+jusqu'aux montagnes qui encadrent l'horizon.
+
+Vivement ramenes par les tirailleurs garibaldiens, ceux de l'armee
+royale ne tarderent pas a regagner le sommet du premier mamelon,
+poursuivis, la baionnette dans les reins, par leurs adversaires. Le
+colonel Orsini mettait en batterie a ce moment, a cheval sur la route de
+Calatafimi et a l'entree du ravin, deux pieces de campagne battant cette
+route et le moulin.
+
+Arrives presque au sommet du premier mamelon, les tirailleurs de
+Garibaldi durent s'arreter pour reprendre haleine et attendre des
+renforts qui leur arrivaient au pas de course. Couches a terre, au
+milieu des aloes et des cactus, ils laisserent passer un instant la
+grele de boulets que leur envoyait l'artillerie napolitaine. Mais, a
+peine rejoints par quelques compagnies, ils reprennent l'offensive,
+abordent a la baionnette les lignes ennemies, dont l'artillerie se hate
+de battre en retraite, tirant par sections, et se dirigeant vers le
+sommet du deuxieme mamelon ou sont massees d'autres troupes.
+L'infanterie resiste mieux, mais bientot elle suit l'exemple de
+l'artillerie, et prend position en tirailleurs sur le versant de ce
+deuxieme mamelon. On voit a ce moment de fortes reserves dans la
+direction de Calatafimi; elles se hatent de rejoindre les troupes
+engagees.
+
+D'autres renforts arrivent aux Garibaldiens qui abordent le deuxieme
+mamelon et l'enlevent comme le premier. Une petite maison, situee au
+sommet, est immediatement convertie en ambulance et occupee par les
+chirurgiens de l'armee liberatrice.
+
+Un nouveau repos de quelques minutes etait devenu necessaire; six
+compagnies qui n'avaient pas encore ete engagees furent formees en deux
+colonnes d'attaque, et se lancerent resolument sur la troisieme
+position. L'armee royale tint un instant; mais, debordee par les
+tirailleurs garibaldiens et attaquee par le bataillon de chasseurs
+genois qu'entraine intrepidement son commandant Menotti, elle se met en
+pleine retraite, cherchant a se rallier sur le quatrieme mamelon qui lui
+servait de base d'operations. Elle y masse son artillerie et attend
+l'ennemi. Efforts inutiles. Les volontaires ont engage toute leur armee.
+C'est une legion d'enrages qui tuent sans s'arreter, glissent sous le
+canon, et debusquent successivement les royaux des trois autres
+positions. Menotti, un drapeau a la main, se precipite au milieu des
+masses napolitaines jusqu'a ce que, blesse au poignet, il soit oblige
+de ceder cet honneur a un officier de marine qui fut tue quelques
+instants apres. Ce n'est plus une retraite, c'est une deroute complete.
+Vainement le general Landi, qui commande les royaux, cherche a les
+rallier. Traversant a la debandade Calatafimi, ou les _picchiotti_,
+embusques dans tous les coins, leur font eprouver de grandes pertes, les
+fuyards se precipitent vers Alcamo, ou les attendent encore des
+volontaires descendus de la montagne. Les malheureux sont obliges, pour
+fuir ce nouveau danger, de continuer leur retraite vers Palerme, en
+abandonnant morts, blesses, bagages, et une grande quantite d'armes,
+couvrant la route de cadavres, car les balles des _picchiotti_ les
+atteignent partout.
+
+Les volontaires camperent sur le champ de bataille, et cette premiere
+victoire leur tint lieu de tout ce qui leur manquait en vivres et en
+secours. En somme, les Napolitains s'etaient bien battus, quoi qu'on ait
+pu en dire, et l'armee de Garibaldi avait montre ce qu'elle pouvait
+faire, ce que l'on devait attendre de gens determines et animes d'une
+haine profonde contre la tyrannie. Les _picchiotti_ n'avaient pas ete
+brillants, sauf ceux d'Alcamo. Ils n'avaient pas tenu au feu malgre
+leurs chefs et quelques pretres qui, payant de leurs personnes,
+chercherent vainement a les enlever. Ils tiraient a distance, mais il
+etait impossible de les faire aborder l'ennemi et soutenir son choc
+lorsqu'il s'avancait. A cette affaire, les troupes royales avaient un
+effectif de quatre a cinq mille hommes, et l'armee liberatrice comptait
+environ mille huit cents baionnettes.
+
+Le lendemain matin, 16, Garibaldi entrait a Calatafimi, ou les blesses
+avaient ete deja transportes dans la nuit; et, vers l'apres-midi,
+l'avant-garde marchait sur Alcamo, ou l'armee la rejoignait le lendemain
+17.
+
+En arrivant a Alcamo, un triste spectacle attendait les volontaires. Les
+_picchiotti_ suivant leurs moeurs et leurs usages sauvages, avaient
+ramasse les corps des Napolitains tues la veille, et les avaient jetes
+dans un champ pour les voir manger par les chiens et les oiseaux de
+proie. Leurs factionnaires veillaient ce charnier, de peur que quelque
+ame charitable ne vint les ensevelir. Il fallut l'arrivee du general
+Garibaldi pour reprimer cet acte de feroce barbarie, et faire donner la
+sepulture a ces malheureux. "Certes, disait un _picchiotti_, le general
+Garibaldi a raison, mais il ne sait pas tout ce que nous avons souffert
+de cette race maudite; nous ne rendons que barbarie pour barbarie." Il
+est triste de penser qu'il disait peut-etre la verite.
+
+C'est a Alcamo que le mouvement revolutionnaire commenca veritablement a
+se dessiner. De nombreux messagers arrivaient a tout moment au general
+Garibaldi, lui promettant des secours, et lui apportant l'assurance d'un
+concours sympathique et vigoureux. Partout les anciennes autorites
+etaient chassees et remplacees par les hommes du mouvement. Les gens de
+Maniscalco s'eclipsaient, et, avec eux, disparaissait une partie de
+cette crainte et de cette torpeur qui pesaient sur toutes les classes
+siciliennes. Le clerge, vigoureusement lance dans la voie des reformes,
+employait son ascendant pour entrainer les populations et les disposer a
+l'action. Quelle difference, deja, entre ce que l'on appelait la poignee
+d'aventuriers debarques a Marsala et les volontaires victorieux de
+Calatafimi! Ainsi marchent toutes choses: le succes avait transforme les
+_flibustiers_ de Marsala en armee nationale.
+
+Ce fut aussi a Alcamo qu'un semblant d'intendance commenca a
+s'organiser. Le service des vivres y gagna. Quant a celui des finances,
+il resta le meme jusqu'a Palerme, et meme longtemps apres la prise de
+cette ville. Qui ne connait cette heureuse lithographie de Raffet
+qu'accompagne cet adage: "Avec du fer et du pain on peut aller en
+Chine?" Garibaldi disait: "Avec du fer et du pain on conquiert sa
+liberte!" Et, le premier, il donnait, comme toujours et partout,
+l'exemple d'un desinteressement sans bornes et d'une sobriete a toute
+epreuve. D'ailleurs, l'argent eut servi a peu de chose: il n'y avait
+rien a acheter.
+
+Un evenement assez curieux s'etait passe a Calatafimi, au moment de
+l'entree de Garibaldi. Un jeune cordelier, a la figure intelligente et
+enthousiaste, s'etait elance vers le general, et, en lui donnant
+l'accolade, lui avait tenu a peu pres ce langage: "Frere, tu es le
+sauveur de l'Italie, tu es le Messie de la liberte; mais cette liberte,
+tu nous l'apportes fletrie d'une excommunication. Tu es chretien, nous
+sommes chretiens, tu nous commandes: pourquoi rester sous le coup de
+cette bulle? Attends un instant. J'entre a l'eglise, je vais preparer ce
+qu'il faut, et, la, devant Dieu et les hommes, je te releverai de cet
+anatheme maladroit, et rendrai a Dieu ce qui est a Dieu." Aussitot dit
+aussitot fait. Le _padre_ Pantaleone (c'etait son nom) entre a l'eglise;
+Garibaldi continue son chemin; mais, rejoint bientot par celui qui
+devait etre plus tard son aumonier particulier, il se laissa faire, et
+le diable lance a ses trousses fut exorcise par le cordelier.
+
+On peut dire bien des choses a propos de cette anecdote; quant a moi, je
+n'en garantis que la scrupuleuse veracite.
+
+Le 18, la petite armee, bien reorganisee, arrivait a Rena, apres une
+rude etape, en passant par Valguarnero et Partenico. Sur toute la route,
+des bandes de volontaires descendant des montagnes avaient rallie la
+colonne; mais Garibaldi leur avait enjoint de se tenir sur les flancs ou
+en arriere. Il craignait avec raison le desordre que pourraient apporter
+dans une attaque l'inexperience et souvent meme la frayeur de ces
+soldats improvises. Il avait promptement juge leur valeur, et les
+regardait dans une action comme un embarras plutot que comme une aide.
+Cependant leur presence autour de l'armee garantissait de toute
+surprise, et leur feu pouvait gener et meme embarrasser les tentatives
+de l'armee royale. Leurs tirailleurs eclairaient de fait toute la
+marche. On passa la journee du 19 a Rena, et, dans l'apres-midi, les
+_picchiotti_, soutenus par quelques avant-postes de l'armee reguliere,
+attaquerent Ensiti evacue incontinent par une petite arriere-garde
+napolitaine qui l'occupait.
+
+Plus on avancait, et plus on rencontrait de sympathies pour la cause
+liberale. Les _picchiotti_ commencaient a se reunir en grand nombre et a
+marcher moins isolement. Une partie fut enregimentee tant bien que mal,
+et choisit pour colonel Roselino Pilo, qui devait le surlendemain payer
+de sa vie l'honneur que lui faisaient ses compatriotes. On leur assigna
+leurs postes de combat a l'avant-garde et a l'arriere-garde.
+
+Partie dans la nuit du 19, l'armee venait s'arreter le 20 a Piappo ou
+Misere-Canone. La, le general Garibaldi eut de nouveaux renseignements
+sur les operations de l'armee napolitaine. Elle s'etait concentree aux
+abords de Palerme, et occupait les cretes des montagnes voisines.
+Plusieurs fortes colonnes mobiles, avec de l'artillerie, s'etaient
+lancees sur la route de Palerme a Trapani et Marsala, ainsi que sur
+celles de Messine et de Castellamare. On savait aussi qu'il leur etait
+arrive des renforts et un general envoye par la cour de Naples. Une
+nouvelle rencontre etait donc imminente, et cette pensee ne fit
+qu'exalter le courage des Garibaldiens en leur laissant entrevoir un
+nouveau succes. Le regiment des _picchiotti_ partit le soir meme. Il
+devait marcher sur le flanc de l'armee, qui s'acheminait elle-meme vers
+Palerme. On avancait avec precaution, prenant garde aux surprises. On
+etait deja arrive a quelques milles de San-Martino lorsqu'une vive
+fusillade se fit entendre. C'etait un engagement des _picchiotti_ avec
+l'ennemi. Abordes par les troupes royales, ils plierent d'abord sous le
+choc; mais, valeureusement ramenes au feu par leur colonel et quelques
+officiers devoues, ils reprirent l'offensive, et, a leur tour,
+arreterent la marche en avant de la colonne napolitaine. Le combat ne
+fut plus alors qu'une affaire de tirailleurs qui dura quelques heures,
+et finit sans resultat de part ni d'autre. Malheureusement, Roselino
+Pilo fut frappe a mort au milieu de l'engagement. C'etait une grande
+perte, car il etait aime et avait beaucoup d'empire sur ces bandes
+indisciplinees. Cette affaire de San-Martino eut lieu le 21 dans la
+matinee.
+
+L'armee liberatrice avait fait halte, prete a se porter au secours des
+_picchiotti_. Sans doute, pendant ce laps de temps, des nouvelles
+importantes parvinrent au general Garibaldi; car, faisant volte-face, il
+revint sur ses pas, et prit l'embranchement de la route de Rena a Parco.
+Il faisait un temps affreux. La pluie tombait par torrents, et la nuit
+etait tellement obscure, que les hommes se distinguaient a peine
+eux-memes. La route, defoncee, arretait a chaque instant la marche de
+l'artillerie, et les chevaux refusaient d'avancer. Il fallut porter les
+pieces a dos, laissant les affuts seuls atteles. Les troupes n'avaient
+pas mange et etaient harassees par cette longue et penible etape a
+travers les montagnes. Dans cette triste nuit, leur perseverance fut
+mise a une rude epreuve. Enfin, le 22, au petit jour, on arrivait sur le
+mont Calvaire, et on y prenait le bivouac de grand coeur. La pluie avait
+cesse; un beau soleil fit bientot oublier aux volontaires les fatigues
+de la nuit.
+
+Le mont Calvaire est a environ cinq ou six kilometres au-dessus de
+Montreal. Une etroite vallee le separe des montagnes sur lesquelles est
+situee cette petite ville. Des bois, des jardins et des maisons occupent
+tout le vallon, et remontent de chaque cote jusqu'a mi-cote. La route
+royale, qu'avait quittee l'armee garibaldienne, passe du cote de
+Montreal, tracee dans le flanc des montagnes, a peu pres au tiers de
+leur hauteur. Toute cette route, jusqu'en face le mont Calvaire, etait
+gardee par de grand'gardes napolitaines. Du bivouac, on les voyait
+distinctement, et la ville paraissait remplie de troupes. Parco est
+immediatement au-dessous du mont Calvaire, a deux kilometres au plus de
+distance, et la route qui conduit de Palerme a Parco, Piano, etc., se
+deroule sur le versant de la chaine de montagnes dont fait partie le
+mont Calvaire, qu'elle commence a gravir apres avoir tourne Parco,
+passant a mi-hauteur de la montagne. L'armee avait grand besoin de
+repos, et quoique l'on manquat de bien des choses, on resta au bivouac
+jusqu'au 23. Vers le soir de ce dernier jour, les avant-postes
+s'engagerent avec les grand'gardes napolitaines qui, descendues dans la
+vallee, avaient commence a gravir le mont Calvaire. Apres une fusillade
+insignifiante elles se retirerent, et reprirent leurs premieres
+positions.
+
+Le matin du 24, de bonne heure, a l'instant ou l'armee nationale se
+mettait en mouvement, on apercut sur la route de Palerme de profondes
+colonnes s'avancant sur Parco. En meme temps on apprenait que les
+troupes qui etaient a Montreal executaient un mouvement tournant par le
+sommet de la montagne.
+
+On ne tarda pas en effet a apercevoir leurs tetes de colonnes descendant
+des plateaux eleves qui sont un peu plus loin que Parco, et qui se
+relient avec le mont Calvaire. L'ennemi menacait l'aile gauche de
+Garibaldi: evidemment, son but etait de la couper.
+
+Derriere les cretes d'ou descendait l'armee de Montreal se trouve une
+suite d'autres sommets qui se relient aussi aux premiers. Le general
+Garibaldi embrassa d'un seul coup d'oeil toute la situation. Ordre fut
+donne a l'aile gauche de tenir bon jusqu'a la derniere extremite. Une
+section de deux pieces placees sur le mont Calvaire, une autre en
+batterie sur la route, prenaient a revers tout a la fois les colonnes
+venant de Palerme et celles de Montreal.
+
+L'affaire s'engagea vivement. Pendant ce temps, le general Garibaldi
+derobait, grace aux sinuosites de la montagne, la marche de son centre
+et de son aile droite, et, tournant la route vers Piano, il les lancait
+sur le versant des cretes les plus elevees. Cette manoeuvre fut
+accomplie au pas gymnastique et avec une rapidite inouie. Une heure ne
+s'etait pas ecoulee depuis le commencement de l'action, que la brigade
+venue de Montreal, qui attendait, pour aborder franchement l'armee
+garibaldienne, l'approche des colonnes venant de Palerme, voyait son
+aile droite compromise, et se trouvait elle-meme presque entierement
+tournee par le centre et l'aile droite de Garibaldi qui prenaient une
+position menacante en arriere de ses lignes. Les Napolitains se haterent
+alors de se replier, les uns sur Montreal, et les autres sur Palerme. De
+son cote, l'armee de Garibaldi se dirigeait, par une marche de flanc,
+sur Piano, ou elle arriva a la nuit tombante. Chacun pensait que le
+general allait profiter de ce premier et important succes pour se porter
+rapidement en avant. Mais, a la stupefaction generale, l'artillerie et
+les bagages recurent l'ordre de se separer du corps d'armee, et de filer
+grand train sur la route de Corleone, battant ainsi ostensiblement en
+retraite.
+
+Corleone est une petite ville situee de l'autre cote des monts
+Mata-Griffone, a environ quarante a quarante-cinq kilometres de Piano.
+Le colonel Orsini, suivant les instructions qu'il avait recues, se mit
+immediatement en marche, pendant que l'armee, a la faveur de la nuit,
+se dirigeait elle-meme sur les forets de Fienza qu'elle atteignait vers
+une heure du matin. Garibaldi savait en effet que le general commandant
+l'armee napolitaine avait reuni toutes ses troupes dans Palerme. La plus
+grande partie etait massee dans la rue de Tolede et au Palazzo-Reale;
+d'autres etaient renfermees dans la citadelle; deux ou trois bataillons
+se trouvaient pres du mont Pellegrini, et, enfin, une division entiere
+gardait l'entree de Palerme vers la route de Missilmeri et Abbate. Il
+fallait tromper cette division, et lui faire abandonner sa position pour
+suivre un ennemi qui paraissait fuir en desordre. C'etait le role
+attribue au colonel Orsini. Garibaldi, de son cote, se derobant par une
+marche de nuit dans les profondeurs des forets de Fienza, tournait le
+mouvement de la colonne napolitaine de maniere a arriver promptement aux
+positions que l'ennemi abandonnait.
+
+Ce projet, bien concu, et encore mieux execute, reussit completement. On
+se rappelle la pompeuse depeche napolitaine annoncant la fuite en
+desordre des bandes de brigands, et leur poursuite acharnee par une
+division royale. Pendant ce temps Garibaldi quittait la foret de Fienzza
+le 25, au matin, et entrait a Marinero sans s'inquieter de la division
+ennemie qui passait a quelques milles de cette petite ville.
+
+On vit en cette circonstance se produire un fait digne de remarque, et
+qui se renouvela pendant toute cette guerre. Les habitants montrerent
+souvent de la faiblesse et de la tiedeur. Le souvenir des affreux
+traitements que leur infligeait le gouvernement de Naples, n'etait pas
+fait pour les enhardir; mais ils se bornaient a s'enfermer, a ne pas
+donner signe de vie, et il n'y a pas eu un traitre parmi eux. Un seul
+homme pouvait compromettre le succes de cette audacieuse manoeuvre. Bien
+plus, a Palerme, tout le monde savait l'arrivee de Garibaldi pour le 26,
+et connaissait la porte qu'il devait attaquer. Nul ne pensa a vendre ce
+projet aux autorites napolitaines qui auraient pu facilement remplacer,
+par d'autres troupes, les naifs soldats lances plus naivement encore a
+la poursuite des debris de l'armee liberatrice. Ce qui montre combien
+tout le monde etait d'accord pour souhaiter la fin de leur occupation.
+
+Dans la nuit du 25 au 26, l'armee nationale quittait Marinero, et
+marchait vers Missilmeri qu'elle laissa sur sa droite pour gagner les
+monts Gibel-Rosso. C'etait une bonne position militaire, et d'ou l'on
+pouvait decouvrir tout Palerme. Le 26 il y eut une alerte assez vive,
+mais qui n'eut pas de suites. L'armee passa le restant de la journee a
+ce bivouac; dans la soiree, une reconnaissance de cavalerie napolitaine
+vint se heurter contre ses vedettes, et, apres avoir echange quelques
+coups de feu, se replia sur la ville.
+
+Ce fut la que le general Garibaldi prit ses dernieres dispositions et
+prepara l'attaque de la ville. Les munitions etaient rares; il ne
+restait plus qu'une dizaine de cartouches par homme. On n'avait plus
+d'artillerie. L'armee avait bien grossi en nombre, mais les recrues
+etaient des _picchiotti_, et l'on avait perdu plus de trois cents hommes
+parmi les soldats veritables. C'etait donc avec seize a dix-sept cents
+baionnettes tout au plus qu'on allait attaquer une ville et une
+citadelle defendues par une garnison de vingt a vingt-deux mille hommes.
+Quelles que fussent les sympathies des habitants, il n'y avait pas a se
+faire de grandes illusions sur le concours qu'on en pouvait attendre, au
+moins dans les premiers moments.
+
+Le 26, dans la nuit, cette poignee d'hommes prenait les armes et
+descendait impetueusement des monts Gibel-Rosso vers Abbate, traversait
+ce bourg et arrivait sans coup ferir au pont de l'Amiraglio, defendu par
+un regiment napolitain; le 27, a trois heures du matin, trente-deux
+hommes et seize guides composant l'avant-garde se jetaient sans hesiter
+sur les troupes qui gardaient les abords du pont, et les forcaient a en
+abandonner la defense. L'armee avait ete partagee en trois colonnes
+d'attaque: l'une commandee par Bixio, l'autre par Sertori, celle du
+centre par le general Garibaldi. A quatre heures, chassant l' ennemi de
+maison en maison, dans le faubourg, les volontaires arriverent a la
+porte de Palerme au milieu de l'incendie allume par les fuyards dans
+chacune des maisons qu'ils etaient forces d'abandonner. A six heures le
+faubourg etait pris. Il y avait en ce moment environ douze mille hommes
+au Palazzo-Reale, couvrant le front de la ville. La citadelle, avec cinq
+mille hommes, defendait la gauche, du cote du mont Pellegrini; deux
+mille hommes, environ, occupaient le faubourg que venait d'enlever
+l'armee liberatrice. Il y avait bien encore quatre mille hommes, mais
+ils etaient a la poursuite d'Orsini. En attaquant par ce faubourg, le
+general Garibaldi avait l'intention d'isoler, par un vigoureux coup de
+main, la citadelle du Palazzo-Reale, et d'offrir en meme temps, par ce
+seul fait, un point d'appui au mouvement insurrectionnel des habitants.
+A quelques heures d'intervalle, le colonel Orsini atteignait aussi
+Palerme, ramenant ses pieces, apres avoir derobe adroitement sa marche a
+la colonne napolitaine qui le poursuivait, et qui, un beau matin, en se
+reveillant, n'avait plus su retrouver la piste du gibier qu'elle
+chassait si maladroitement.
+
+On ne saurait se faire une idee du desarroi dans lequel se trouvait deja
+en ce moment l'armee royale, et du decouragement que les defaites de
+Calatafimi et de Parco avaient apporte meme parmi les soldats les plus
+resolus. En voici un exemple: apres le passage du pont de l'Amiraglio,
+un jeune volontaire, nomme Kiossoni, Messinois, et dont le pere avait
+ete longtemps vice-consul de France en cette ville, se precipita, suivi
+seulement de quelques camarades, sur une barricade qui barrait le
+boulevard, a gauche de la porte de Termini, par laquelle les troupes
+royales rentraient en desordre. Aucun defenseur n'y paraissait; mais,
+arrives au sommet, ils virent de l'autre cote, a une cinquantaine de
+metres, deux ou trois compagnies, l'arme au pied, qui, en apercevant les
+casaques rouges, se debanderent immediatement dans toutes les
+directions, laissant nos volontaires se frotter les yeux pour s'assurer
+s'ils ne revaient pas.
+
+Deux braves soldats napolitains etaient restes seuls cernes dans une des
+maisons du faubourg, et, brulant jusqu'a leur derniere cartouche, ils ne
+mirent bas les armes que sur les instances d'un compatriote, volontaire
+dans l'armee de Garibaldi; ils furent parfaitement traites, et meme
+fetes par leurs vainqueurs. Ces pauvres diables, pleurant presque de
+rage, ne savaient de quelle expression fletrir les compagnons qui les
+avaient abandonnes lachement.
+
+L'aspect du faubourg etait pitoyable. Partout ou passaient les
+Napolitains arrivaient l'incendie et le pillage. Leur fuite precipitee
+ne les empecha pas de commettre dans la ville les atrocites qui avaient
+desole le faubourg sur la route de Montreal.
+
+Pendant que les Garibaldiens bousculaient devant eux les troupes
+royales, s'appretant a les suivre dans Palerme, ils furent rejoints par
+quelques volontaires Palermitains, mais peu nombreux. La plus grande
+partie des jeunes gens et des hommes d'action avaient ete eloignes de la
+ville ou exiles depuis longtemps par la police de Maniscalco.
+
+Du reste l'expiation commencait deja pour ses agents. Plusieurs sbires,
+qui essayaient de fuir pendant l'attaque, furent reconnus et echarpes a
+cote du Jardin des Plantes.
+
+Un autre, voulant forcer les factionnaires napolitains pour chercher son
+salut dans la fuite, fut fusille par les siens qui le prirent pour un
+transfuge.
+
+Dans une petite et miserable habitation, pres du pont de l'Amiraglio,
+vivait une pauvre famille; le pere, force par les soldats royaux d'aller
+leur chercher de l'eau, fut malheureusement atteint d'une balle et tue
+sur le coup. Un instant apres, sa maison etait brulee. Sa femme et ses
+deux enfants n'ont jamais reparu. Tristes scenes qui palissent cependant
+a cote de celles dont l'interieur de Palerme va etre le theatre.
+
+
+
+
+II
+
+
+Pour bien comprendre la manoeuvre hardie que ne craignait pas de tenter
+le general Garibaldi, certain qu'il etait du courage et de la
+determination de ses volontaires, manoeuvre qui devait d'un seul coup
+lui donner gain de cause vis-a-vis de troupes demoralisees, il faut se
+rendre compte de la situation topographique de Palerme, ainsi que des
+positions qu'occupaient les Napolitains.
+
+Jadis entouree de fortifications assez imposantes qui existent encore
+pour la plupart, la ville a la forme d'un rectangle dont les cotes les
+plus petits regardent, l'un la mer, et l'autre la campagne dans la
+direction de Montreal et Parco. Les deux autres, qui ont au moins trois
+fois le developpement des premiers, font face, l'un au mont Pellegrini
+et aux campagnes de Castellamare, l'autre aux monts Gibel-Rosso et
+Abbate. C'est de ce dernier cote que l'armee de Garibaldi se presentait
+devant Palerme. Deux rues principales coupent presque a angle droit
+l'espace occupe par la ville. L'une, la rue de Tolede, part du bord de
+la mer, pres de la citadelle, et monte jusqu'au Palais-Royal; l'autre
+vient couper la premiere a la place des Quatre-Cantons, presque au
+centre de la ville, et aboutit a la porte qu'attaquait le general
+Garibaldi. Chacune de ces voies partage Palerme en deux parties egales,
+soit en longueur, soit en largeur. Les Napolitains ayant leurs forces
+reunies aux deux extremites de la rue de Tolede, le Palazzo et la
+citadelle, allaient donc trouver leurs communications coupees, si
+Garibaldi pouvait, sans coup ferir, s'emparer de l'autre rue. Il avait
+encore cet avantage, en occupant le centre de la ville, qu'il donnait la
+facilite a tous les habitants de se replier sur sa ligne d'operations et
+de s'y fortifier sans craindre d'etre eux-memes surpris par les troupes
+royales et fusilles sans autre forme de proces. De plus, il empechait,
+par cette audacieuse manoeuvre, le ravitaillement des troupes et de
+l'artillerie du Palazzo-Reale, en les isolant de leur base d'operations
+qui etait la citadelle et surtout l'escadre.
+
+Aussi les troupes garibaldiennes, que nous avons laissees a la porte de
+Palerme poussant devant elles les troupes royales, et s'arretant un
+instant pour se reformer en epaisse colonne d'attaque, lancerent-elles
+bientot plusieurs compagnies dans l'interieur de la ville pour nettoyer
+les petites ruelles qui viennent aboutir a la porte dont on venait de
+s'emparer; tandis que le gros de l'armee se jetait, tete baissee, dans
+la grande voie pour gagner au plus vite la place des Quatre-Cantons. Ce
+mouvement fut si energiquement execute qu'en moins d'une heure la place
+des Quatre-Cantons, le reste de la rue et la porte qui est a
+l'extremite, etaient au pouvoir des volontaires. Vainement les
+Napolitains avaient essaye de les arreter en trois ou quatre endroits.
+Par un choc irresistible et presque sans tirer un coup de feu, les
+casaques rouges, chargeant a la baionnette, les obligeaient a ceder la
+place et a se retirer en desordre vers la citadelle ou vers le
+Palazzo-Reale. C'est en ce moment que l'escadre napolitaine, qui
+jusque-la, s'etait contentee d'envoyer quelques boulets dans la
+direction du faubourg attaque, commencait a prendre une position plus
+serieusement offensive, et manoeuvrait pour trouver un mouillage
+favorable a son tir. Mais deux fregates seulement parvinrent a
+s'embosser; les autres, soit mauvaise volonte, ce qui est probable, soit
+impossibilite, manquerent leur mouvement et resterent spectatrices des
+evenements. Ces deux navires, parfaitement places et balayant la rue de
+Tolede, commencerent immediatement sur la ville un feu violent, qu'ils
+continuerent meme pendant la nuit. La citadelle, de son cote, ne
+menageait ni ses bombes ni ses boulets.
+
+Les barricades commencerent immediatement. Elevees par des mains
+habiles, elles prirent en peu d'heures un developpement et un relief
+incroyables. Il faudrait un volume entier pour en expliquer le reseau.
+La nuit, qui arriva a temps pour seconder les travailleurs, fut bien
+employee par les deux partis; car les Napolitains, de leur cote,
+etablissaient des retranchements a toutes les issues venant aboutir au
+Palazzo-Reale et a la citadelle.
+
+Dans cette ville privee de lumiere, et ou toutes les maisons semblaient
+abandonnees, on n'entendait alors que le bruit des pinces et des pioches
+frappant les dalles des rues et quelques coups de feu echanges au hasard
+de part et d'autre.
+
+De temps en temps, des coups de canon partant de l'escadre, de la
+citadelle et du Palazzo, jetaient une lueur rapide dans la rue de Tolede
+et eclairaient sinistrement les travailleurs des deux partis. Sur les
+deux heures du matin, plusieurs detachements de volontaires commencerent
+a s'avancer par les rues laterales dans la direction du Palazzo-Reale,
+ainsi que vers la place de la Marine et le ministere des finances du
+cote de la citadelle. Ce ministere etait occupe par quatre bataillons.
+
+La fusillade petilla bientot partout et la canonnade, qui ne tarda pas
+a s'y joindre, donna a tous ces engagements partiels les proportions
+d'une vraie bataille. Mais c'etait surtout aux abords du Palazzo-Reale
+que le combat etait le plus vif.
+
+Ou tirait a bout portant au milieu des flammes allumees par les bombes
+et les obus de la citadelle ou de l'escadre. Peu d'habitants
+apparaissaient pour se joindre aux troupes liberales. Ils ne trouvaient
+sans doute pas la poire assez mure. Leurs maisons restaient
+impitoyablement fermees, sauf celles qu'ouvrait le feu ou la troupe
+napolitaine; car ces defenseurs de la royaute ne se faisaient faute ni
+d'aider l'incendie quand ils ne l'allumaient pas eux-memes, ni de piller
+sans scrupule, et la plume se refuse a retracer les actes d'atrocite
+commis par ces bandes effrenees.
+
+Cependant deux colonnes etaient parties en meme temps pour tourner les
+positions de l'armee royale en l'attaquant par la Porta-Nuova et par la
+Porta-Maqueda. L'une, commandee par Bixio, l'autre par La Masa. Bixio
+s'empare d'abord de la caserne des Suisses, puis se porte vers la
+caserne des Quatro-Venti ou il fait prisonniers plusieurs officiers
+superieurs et un regiment.
+
+Deconcertees par l'impetuosite de cette attaque, les troupes royales
+commencerent a se replier en desordre sur la place du Palais-Royal dont
+les abords etaient fortement gardes. La place de la Cathedrale, qui est
+un peu avant celle du Palais-Royal en venant de la mer, devint alors le
+theatre d'un combat acharne. Le couvent des Jesuites, a l'angle de la
+rue de Tolede et de la place de la Cathedrale, occupe par un bataillon
+de chasseurs a pied, est attaque et enleve rapidement.
+
+Le general Lanza, qui commande les troupes du palais, voyant ce couvent
+pris par les Garibaldiens, fait tirer dessus a obus et l'incendie. Le
+palais Carini, situe en face, a le meme sort.
+
+Les tours de la cathedrale elles-memes servent de point de mire a
+l'artillerie napolitaine.
+
+On voit insensiblement les couleurs nationales apparaitre partout. Les
+fenetres qui peuvent donner vue sur les troupes royales sont garnies de
+volontaires qui les deciment par leur feu.
+
+On se bat a la fois au Palais-Royal, a la Cathedrale, dans la rue de
+Tolede, a la place de la Marine, autour de la citadelle et dans tout le
+quartier Paperito, ou l'incendie, allume par les bombes de la citadelle
+et de l'escadre, fait de rapides progres. Deja beaucoup de detachements
+royaux battent en retraite vers la citadelle par la place Caffarello et
+la place de la Funderia. Ces detachements sont assaillis dans leur fuite
+par une grele de balles, qui leur fait perdre beaucoup de monde.
+
+La place des Quatre-Cantons etait devenue desormais la base des
+operations de Garibaldi. Le general Tuerr occupait le palais du Senat.
+L'etat-major de Garibaldi etait partout et se multipliait pour faire
+face aux exigences de la position. On commence a pousser quelques
+barricades du cote de la place de la Marine, pour attaquer
+vigoureusement la brigade qui la defend. La fusillade devient tres-vive
+entre le ministere des finances et les coins de rues qui lui font face.
+Les vaisseaux napolitains continuent un feu terrible, mais plus
+destructeur que meurtrier. A cinq heures, les troupes campees au palais
+etaient bien et dument entourees et coupees. Completement maitre de la
+partie de la ville comprise entre la Marine et le Palais-Royal,
+Garibaldi n'avait plus qu'a se fortifier pendant la nuit, et a attendre
+le lendemain. Palerme tout entier etait en insurrection. Les faiseurs de
+barricades surgissaient de toutes parts.
+
+A six heures du soir, le feu avait molli; mais, sur les sept heures et
+demie, le bombardement recommencait avec plus de fureur. On se battait a
+la lueur de l'incendie que les projectiles allumaient de toutes parts.
+
+Pendant la nuit, les barricades se multiplierent et prirent un relief
+imposant. Les volontaires se rapprochaient de minute en minute du
+Palais-Royal, ou, de leur cote, les Napolitains se barricadaient de plus
+en plus. Plusieurs bombes lancees par l'escadre, vinrent tomber au
+milieu d'eux et causerent un grand desordre. Le 28, au matin, la
+position des troupes royales etait celle-ci: treize a quatorze mille
+hommes au Palazzo-Reale, deux ou trois mille hommes a la Marine et
+plusieurs bataillons dans les prisons et les casernes; le reste dans la
+citadelle. Dans la journee, ils furent forces d'abandonner toutes ces
+positions, sauf celles du Palais-Royal et de la Marine. Le palais Carini
+etait completement detruit. Tout le quartier qui est a l'est du
+Palais-Royal brulait. Le bombardement continuait toujours. De nombreuses
+bandes de _picchiotti_ descendaient les hauteurs et venaient se meler
+aux volontaires. Vers le soir, on ne se battait plus qu'autour du
+Palais-Royal, que les insurges commencaient a dominer du sommet des
+maisons voisines, et entre autres de l'Archeveche. Partout les maisons
+s'ecroulaient sous les bombes et les obus. La nuit, comme celle de la
+veille, fut employee a se fortifier de part et d'autre. Le lendemain, au
+lever du jour, plusieurs decrets du general Garibaldi etaient affiches:
+ils punissaient de mort l'assassinat, le vol et le pillage, organisaient
+la garde nationale, nommaient une municipalite provisoire, faisaient
+appel aux enrolements. A midi, l'attaque du palais recommence avec
+acharnement; les troupes royales quittent la place de la Marine et se
+retirent dans la citadelle, abandonnant plusieurs canons. Vers le soir,
+l'incendie est dans trois ou quatre quartiers de la ville. La nuit se
+passe sur le qui-vive du cote des Garibaldiens; on s'attend a une
+attaque resolue de la part des troupes qui reviennent de la poursuite
+d'Orsini, ou elles ont ete si bien jouees. En effet, le lendemain matin,
+elles viennent donner tete baissee sur la ville par la porte Reale, ou
+elles sont recues par les troupes de Bixio qui les forcent a la
+retraite. Vers midi, on parle d'armistice, et deux delegues du general
+Lanza se rendent a bord de l'_Hannibal_, ou se trouvent reunis egalement
+le commandant du _Vauban_ et celui d'une fregate americaine. Garibaldi y
+vient de son cote avec Crispi, le colonel Tuerr et Menotti. On ne peut
+s'entendre, et l'entrevue est bientot terminee. Cependant la convention
+tacite d'armistice dure toujours.
+
+Le lendemain 31, on annonce une treve de trois jours.
+
+Plus de trois mille bombes avaient ete lancees sur la ville pendant le
+bombardement. Le temps de l'armistice fut mis a profit par les
+volontaires de Garibaldi et les habitants de Palerme. Les barricades
+furent completees partout; les plus fortes recurent des canons. Quant
+aux Napolitains, ils restaient bloques au Palais-Royal et manquaient
+totalement de vivres; Garibaldi leur en fit donner. Il fit retirer
+egalement, et emporter dans les hopitaux, tous leurs blesses, et Dieu
+sait si le nombre en etait grand! On apprenait, en meme temps, l'arrivee
+a Marsala d'un fort detachement de volontaires qui venaient grossir
+l'armee nationale.
+
+Trois ou quatre jours se passerent ainsi. Garibaldi coupant, taillant
+administrativement, legislativement, militairement, financierement, et
+le tout carrement et promptement.
+
+Les decrets se suivaient avec une rapidite inouie et, certes, on ne peut
+accuser ses ministres d'avoir occupe des sinecures.
+
+Enfin, le six, le retour du general Letizia, arrivant de Naples,
+termina les pourparlers et l'armistice provisoire fut remplace par une
+capitulation en regle.
+
+Les troupes napolitaines devaient evacuer immediatement toutes leurs
+positions de la ville et se retirer dans la citadelle et sur le mole, ou
+leur embarquement aurait lieu avec armes et bagages dans le plus bref
+delai possible. Les prisonniers civils et militaires encore en leur
+pouvoir devaient etre remis entre les mains du nouveau gouvernement, le
+jour meme ou la citadelle terminerait son evacuation. Les troupes
+campees au Palais-Royal durent donc traverser la ville pour rentrer a la
+citadelle. Ces douze ou quatorze mille hommes etaient tellement frappes
+de stupeur et decourages qu'au moment de s'acheminer, ou plutot de se
+faufiler dans ce reseau de barricades qui les separait de la forteresse,
+ils refuserent de marcher sans un sauf-conduit et une garde de casaques
+rouges. Le general Garibaldi souscrivit a leur demande, et on vit cette
+armee, avec artillerie, cavalerie, genie, etc., defiler tristement au
+milieu d'une population exasperee, dont les regards, certes, n'avaient
+rien de bien rassurant. Une centaine de volontaires formaient l'escorte,
+protection du reste bien superflue. A peine entrees dans la citadelle,
+ces troupes y furent consignees rigoureusement. Aussitot, d'ailleurs,
+toutes les rues aboutissant a la forteresse furent murees jusqu'a la
+hauteur du premier et du deuxieme etages, et les _picchiotti_,
+montagnards, etc., vinrent d'eux-memes s'installer autour des remparts,
+afin d'eviter toute espece de surprises.
+
+Deja, depuis plusieurs jours, la cour de Naples prenait ses dispositions
+pour l'evacuation des troupes de Palerme. On vit mouiller bientot, sur
+la rade, une quantite de vapeurs remorquant des transports. Les blesses
+et les malades partirent les premiers, puis vint le tour du materiel,
+pele-mele avec les hommes. Toutes ces troupes, il faut l'avouer,
+parurent peu touchees de leur defaite une fois qu'elles se virent sur le
+pont des batiments. Leurs musiques ne cessaient de se faire entendre, et
+ont les eut prises plutot pour des conquerants celebrant leur victoire
+que pour des vaincus forces, par une poignee d'hommes, d'abandonner une
+des plus belles provinces de la couronne qu'ils avaient ete appeles a
+defendre. Ainsi vont les choses. Quoi qu'il en soit, l'evacuation marcha
+grand train, et bientot devait venir le jour ou le pavillon national
+serait arbore dans toute la Sicile.
+
+Il faut maintenant jeter un coup d'oeil retrospectif sur tous ces
+evenements, dont la marche rapide nous a fait negliger une foule de
+faits qui doivent etre constates. Plus de trois cents maisons, brulees
+dans le quartier de l'Albergheria par les troupes napolitaines battant
+en retraite sur le Palazzo-Reale, n'offraient plus, au moment du premier
+armistice, qu'un amas de decombres encore fumants. On trouvait a chaque
+instant au milieu de ces debris, des cadavres a moitie calcines, car
+les guerriers du roi de Naples avaient egorge femmes et enfants, et
+pille, sans scrupule, tout ce qui leur tombait sous la main. Le couvent
+des Dominicains blancs fut saccage, incendie, et les femmes qui s'y
+etaient refugiees furent brulees toutes vives. On repoussait a coups de
+fusil dans les flammes celles qui cherchaient a s'echapper. Des actes
+atroces furent commis. En vain, les officiers cherchaient a rappeler
+leurs soldats aux sentiments de l'honneur militaire. En vain,
+quelques-uns mirent meme le sabre a la main pour empecher ces infamies.
+Voyant leurs ordres comme leurs epaulettes meconnus, ils furent obliges
+d'assister a ces horreurs. Le palais du prince Carini, en face de la
+cathedrale, fut pille et brule. Les bombes aidant, il n'en restait plus,
+le 1er juin, que d'informes debris menacant de crouler dans la rue de
+Tolede. Les superbes magasins de M. Berlioz, dans la meme rue, etaient
+completement detruits. Il en etait de meme du palais du duc Serra di
+Falco. Un Francais, M. Barge, avait cru, en placant au-dessus de son
+magasin nos couleurs nationales, qu'elles empecheraient sa maison d'etre
+pillee; un officier napolitain donne l'ordre a un clairon de monter
+enlever le pavillon. Il est lacere, foule aux pieds; la porte de la
+maison enfoncee, et M. Barge, rosse de main de maitre avec la hampe meme
+de son pavillon, fut emmene en prison sans autre forme de proces, tandis
+que, naturellement, sa maison etait pillee. Un autre compatriote, M.
+Furaud, maitre de langues, pere de six enfants, est assailli dans sa
+maison, assassine a coups de baionnette; quant a ceux-ci, on les a
+vainement cherches, ils ont disparu. La demeure du premier commis de la
+chancellerie fut violee, et les portraits de l'Empereur et de
+l'Imperatrice, qui se trouvaient dans un salon, dechires a coups de
+baionnette. Le couvent de l'Annunziata et presque toutes les maisons de
+la rue qui mene a la Porta-di-Castro ont ete incendies et pilles. Celui
+de Santa-Catarina, dans la rue de Tolede, a eu le meme sort. On estime a
+plus de quatre cents le nombre des malheureux qui ont ete assassines ou
+brules. C'est encore en dehors de la Porta-Reale, dans ce beau faubourg
+rempli de ravissantes habitations de campagne, que s'est exercee a
+l'incendie et au pillage cette armee de triste memoire. Ce ne sont ni
+une ni deux maisons choisies; c'est tout le cote droit du faubourg, en
+allant a Montreal, dans lequel les Napolitains ont laisse, par
+l'incendie et le pillage, la trace de leur retraite.
+
+Leur empressement et leur joie, en quittant enfin Palerme, n'ont donc
+rien qui doive surprendre. Le commandant d'un des transports qui les
+emmenaient a Naples les a vus compter et enumerer leur butin dans une
+partie de cartes improvisee le soir sur le gaillard d'avant. Plusieurs
+de ces heros jouaient vingt piastres sur table, ou, pour mieux dire, sur
+le pont.
+
+Dans une petite maison qui a voisine le Palazzo-Reale, un infortune
+coutelier, ou quincaillier, est assailli a l'instant ou il sortait sans
+armes pour tacher d'avoir un morceau de pain pour trois enfants qui
+criaient la faim. A peine dehors, malgre toutes les explications qu'il
+veut donner, il est saisi, garrotte, et on se dispose a l'entrainer pour
+le fusiller. Les pauvres enfants arrivent, demandant leur pere. Une
+decharge le jette en bas avec deux de ses enfants; le troisieme est tue
+d'un coup de baionnette. Assez de ces horreurs, il y en aurait trop a
+citer. En parcourant ces maisons mutilees, ces decombres sanglants, en
+voyant, ca et la, les extremites des cadavres ensevelis sous les ruines,
+les debris de vetements, que de drames ne doit-on pas supposer! Et si
+chacun de ces malheureux pouvait revenir a la vie, quelle longue file de
+forfaits se dresserait criant vengeance et stigmatisant d'infamie cette
+armee qui semblait n'avoir pour devise, en ce moment, que pillage et
+incendie!
+
+Pendant les divers combats qui signalerent la prise de Palerme, les
+pertes furent sensibles de part et d'autre. Celles de l'armee royale
+doivent etre portees, au minimum, a deux mille hommes, tues ou blesses;
+parmi eux se trouvaient plusieurs officiers superieurs, entre autres le
+commandant de la gendarmerie, generalement deteste a Palerme, comme tout
+ce qui tenait a la police, mais auquel il faut cependant rendre cette
+justice qu'il s'est conduit bravement. Quant aux volontaires, leurs
+pertes avaient aussi ete sensibles. Le brave colonel hongrois Tukery,
+grievement blesse a l'attaque du Palazzo-Reale, mourait le 11 juin,
+apres d'atroces souffrances. Carini, dangereusement atteint d'une balle
+qui lui fracturait le bras presque a la hauteur de l'epaule, au moment
+ou, envoye par le general Garibaldi, il examinait, sur une barricade,
+les troupes napolitaines operant leur retour offensif, etait couche pour
+longtemps sur un lit de douleur. Pres de trois cent cinquante soldats
+etaient tues ou hors de combat.
+
+Plusieurs corps de volontaires s'etaient fait remarquer par l'energie de
+leur courage. Les chasseurs des Alpes, a Palerme comme a Calatafimi,
+firent des prodiges de valeur. A l'attaque du couvent des Benedittini,
+ils ont ete superbes d'entrain et de fermete. Une seule compagnie de
+trente-cinq hommes avait eu, depuis son depart de Marsala, vingt-deux
+tues ou blesses. Il se passa au milieu de ces combats un episode qui,
+tout en etant fort original, ne manque pas d'une certaine grandeur.
+
+En tete de beaucoup de detachements de volontaires ou d'habitants de
+Palerme se trouvaient des moines qui, la croix a la main, et payant de
+leur personne, entrainaient au feu jusqu'aux moins resolus. Le _padre_
+Pantaleone, que Garibaldi avait nomme son chapelain a Calatafimi, se
+trouvait, au moment le plus chaud de l'action, sur la place de la
+Cathedrale, a l'angle de la rue qui passe devant l'archeveche. Se
+souciant moins des balles que de l'excommunication, qu'il avait naguere
+si lestement conjuree, notre moine guerrier, avec sa figure exaltee et
+intelligente, encourageait bravement son monde et il etait facile de
+lire dans ses yeux que, s'il ne mettait pas les mains a la besogne, ce
+n'etait pas par timidite.
+
+Cependant, malgre le feu soutenu des volontaires, la barricade
+napolitaine attaquee tenait toujours. Les balles allaient leur train,
+demolissant, par-ci par-la, quelques jambes, quelques bras, au grand
+desespoir de notre aumonier qui ne menageait pas les anathemes a
+l'ennemi, chaque fois qu'il voyait tomber un de ses braves volontaires.
+Le _padre_ Pantaleone portait une grande croix de chene d'au moins deux
+metres de haut et, dans les instants difficiles, il la brandissait
+vigoureusement au-dessus de sa tete. Las, enfin, de cette fusillade qui
+n'aboutissait a rien, notre chapelain s'elance, sans souci ni vergogne,
+tout seul, sur la barricade napolitaine, en grimpe les etages successifs
+au milieu d'un _miserere_ de balles coniques, puis, arrive au sommet, se
+met, dans son langage le plus sympathique, a faire aux soldats de
+Francois II un discours approprie a la circonstance: il cherche a leur
+expliquer brievement comme quoi cette guerre fratricide est honteuse
+pour l'humanite, comme quoi Dieu la defend, comment enfin la resistance
+est inutile puisque Garibaldi est l'ange de la liberte et que le Dieu
+des armees marche avec lui.
+
+Les soldats royaux, etonnes de cet aplomb et du courage du predicateur,
+finissent par laisser leurs cartouches tranquilles et leurs fusils se
+refroidir. On en etait meme au plus pathetique du discours, lorsque le
+capitaine qui commandait s'apercoit que les Garibaldiens, en gens bien
+avises, profitaient insensiblement de la situation et touchaient deja la
+barricade. Il saisit une arme, couche en joue le _padre_ Pantaleone qui
+ne bronche pas et lui envoie a bout portant un coup de fusil qui brule
+son froc et lui brise la croix dans les mains. Sans s'emouvoir, le
+_padre_ en ramasse les morceaux pendant que les Garibaldiens escaladent
+la barricade. Les soldats se hatent de decamper et le capitaine est tue.
+Un volontaire saisit son sabre, le _padre_ Pantaleone attrape le
+ceinturon, le passe en sautoir, et, se precipitant a la suite des
+fuyards, il plante le troncon de sa croix dans le ceinturon du defunt
+capitaine en s'ecriant, de sa plus belle voix: "Allez, allez, sicaires
+d'un tyran, reporter a votre maitre que le _padre_ Pantaleone a mis la
+croix la ou etait l'epee."
+
+C'est le sens sinon le texte de ses paroles, car notre langue est pauvre
+pour traduire quelques expressions un peu emphatiques du bel idiome
+italien. Un autre moine, de l'ordre des Cordeliers, fit, sur la place de
+la Marine et pendant plus de deux heures, le coup de feu avec quatre
+soldats napolitains embusques dans une construction commencee presque en
+face du ministere des finances. Au bout de ce temps, on vit un de ces
+soldats rallier eu toute hate un fort peloton qui etait au coin du
+ministere. Le cordelier en conclut que, si les autres ne s'en allaient
+pas, puisqu'ils ne tiraient plus c'est qu'il devait leur etre arrive
+des choses graves et que leur position etant fort hasardee, vu la
+quantite de projectiles qui pleuvaient dru comme grele, il etait de son
+devoir, a lui, d'aller les trouver pour leur porter les consolations de
+son ministere. Il posa tranquillement son fusil, rejeta son froc en
+arriere et traversa la place pour disparaitre dans la batisse en
+question. Quelques instants apres, on le vit reparaitre avec un blesse
+qu'il portait comme un enfant. Trois fois il fit le meme voyage, trois
+fois il ramena son homme; la derniere fois, a l'instant ou il
+franchissait sa barricade, la meme balle qui lui fracassait le bras,
+tuait roide l'infortune pour lequel il se devouait. Sans s'emouvoir, il
+posa a terre son fardeau, lui recita les prieres des morts et s'en fut
+ensuite a l'ambulance.
+
+Un jeune volontaire venitien, deja blesse assez gravement a Calatafimi,
+se precipite a l'attaque du couvent des Benedittini et s'efforce, a
+coups de hache, de briser une petite porte laterale pouvant donner acces
+dans le couvent. Les balles pleuvent sur lui de toutes parts, un obus
+vient, en ricochant, eclater au-dessus de sa tete et le couvrir de
+gravats. En vain ses camarades le rappellent. "Je ne suis plus bon qu'a
+etre tue, leur crie-t-il, au moins, en mourant, je rendrai encore un
+service." Exaltes par cette intrepidite, deux d'entre eux le rejoignent
+et cherchent a l'entrainer. En ce moment, un canon de fusil passe par
+une fenetre immediatement au-dessus de la porte et le malheureux recoit
+le coup en pleine poitrine. Ses camarades ne rapportent qu'un cadavre.
+
+Dans les rues qui menent a la Piazza di Bologni, la lutte fut serieuse.
+Les soldats royaux, comme partout ailleurs, incendiaient et pillaient.
+Les malheureux habitants de ce quartier, eperdus d'effroi, essayaient de
+fuir dans toutes les directions, entrainant femmes et enfants; ce
+n'etaient partout que gemissements et lamentations. Quelques hommes
+determines se reunissent en armes a l'angle d'une petite impasse, en
+occupent la maison et s'y barricadent apres y avoir donne l'abri a
+quantite de femmes et d'enfants. Quelques instants apres, cette maison
+est attaquee; mais on s'y defend vigoureusement. Les femmes, reprenant
+courage, font pleuvoir sur les assaillants une grele de tuiles, de vases
+de toutes sortes, enfin ce qui leur tombe sous la main.
+
+Une bombe vient s'abattre sur le toit, entraine le troisieme et le
+quatrieme etages, et, en eclatant, tue et blesse encore plusieurs femmes
+et des enfants. Quelques moments apres, les flammes viennent se joindre
+aux balles napolitaines.
+
+De huit qu'ils etaient, les assieges ne comptent plus que cinq hommes,
+dont un blesse. Cependant, des femmes, des enfants, des vieillards les
+supplient de ne pas les abandonner. Il faut prendre un parti; le blesse
+et un de ses camarades grimpent au faite de l'edifice qui menace ruine;
+on y hisse, les uns apres les autres, les malheureux refugies, et,
+lorsque tous sont a l'abri dans une maison dont l'issue donne sur une
+rue inoccupee par l'armee royale, les trois braves gens qui continuaient
+a lutter avec les royaux, battent eux-memes en retraite, n'abandonnant
+qu'une ruine ensanglantee.
+
+Des le 8 juin, des debarquements de volontaires s'effectuaient un peu
+partout.
+
+Du 9 au 11, une petite escadre partait de Genes. Elle se composait de
+l'_Utile_, remorquant le _Charles and Jane_, le premier commande par le
+capitaine Molessa, le second par le capitaine Quain; puis venaient le
+_Franklin_, capitaine Orrigoni, un des anciens compagnons d'armes de
+Garibaldi dans la Plata; l'_Orregon_, capitaine West; le _Washington_,
+dont les volontaires etaient commandes par le colonel Baldeseroto.
+Environ 3,000 hommes etaient repartis sur ces differents navires et
+c'etait le renfort le plus considerable que l'on eut encore recu. Medici
+commandait en chef.
+
+Partis a quelques heures d'intervalle, ces navires firent des routes
+diverses pour atteindre Cagliari ou etait le rendez-vous general. Tous y
+arriverent heureusement, excepte l'_Utile_ et le batiment qu'il
+remorquait.
+
+Se trouvant dans le N.-E. du cap Corse, a environ douze milles au large,
+ces deux navires furent approches par une corvette a vapeur battant
+pavillon francais. Bientot un canot accosta et un officier, s'exprimant
+parfaitement en francais, vint demander ou l'on allait et offrir meme la
+remorque de son batiment pour gagner les cotes de Sicile, si telle
+etait la destination des navires. Ces propositions furent accueillies
+par les volontaires aux cris de _Vive la France!_ _vive Garibaldi!_
+Toutefois le capitaine crut devoir refuser la remorque offerte si
+galamment. Le canot retourne a son bord; mais a peine est-il arrive
+qu'un changement a vue s'opere sur la corvette de guerre. Les mantelets
+des sabords, rapidement abaisses, laissent apercevoir les pieces
+detapees et l'equipage en branle-bas de combat. Le pavillon francais
+glisse le long de sa drisse et est remplace par le pavillon napolitain
+en meme temps qu'un coup de canon a boulet signifiait aux deux navires
+l'ordre de stopper et d'amener leurs pavillons.
+
+L'_Utile_ portait le pavillon piemontais et le _Charles and Jane_, celui
+des Etats-Unis. Les capitaines se refuserent a amener leurs pavillons,
+mais ils durent se resigner a se laisser emmener, non sans protester.
+Quel triste moment eussent passe les marins de la _Fulminante_ (c'est le
+nom de la corvette napolitaine), si les volontaires avaient pu sauter
+sur son pont. Faute de mieux, ils leur lancerent toutes les maledictions
+que le vocabulaire italien peut offrir. Pendant que la diplomatie
+s'occupait de cette affaire, les autres batiments de l'expedition
+atteignaient Cagliari, et, de la, mettaient le cap sur Castellamare,
+dans le golfe de ce nom, ou devait s'effectuer leur debarquement. Le 18
+juin, en effet, on apprit a Palerme l'arrivee du convoi de Medici. Un
+navire debarquait ses troupes a Santo-Vito, et les deux autres a
+Castellamare. Il est aise de se figurer l'allegresse generale en
+apprenant l'arrivee a bon port de cette petite division qui, outre trois
+mille hommes aguerris, apportait encore dix mille fusils et une grande
+quantite de munitions. Aux illuminations quotidiennes se joignirent
+immediatement toutes sortes de concerts en plein vent, des promenades
+aux flambeaux avec force drapeaux et force _Viva la liberta_!
+
+Le general Garibaldi etait immediatement monte a cheval pour assister au
+debarquement de ces renforts.
+
+Mais, vers minuit, au moment ou le calme commencait a se faire, grace a
+la fatigue des musiciens et a l'enrouement des criards, a l'instant,
+enfin, ou les illuminations commencaient a s'eteindre et les habitants a
+s'endormir, quelques coups de canon de fort calibre se firent entendre
+au large et vinrent eclairer de leur lueur sinistre les sommets du mont
+Pellegrini, ainsi que les matures des navires qui etaient sur rade. A la
+premiere detonation, chacun dresse l'oreille; a la seconde, on saute de
+son lit; a la troisieme, on est presque habille, enfin, a la quatrieme,
+les fenetres et les portes commencent a s'ouvrir, les femmes a trembler
+et les enfants a piailler. Dans les rues, les factionnaires regardent si
+leurs amorces sont bien on place et redoublent leurs cris de:
+_Sentinelles, veillez!_ Les bourgeois se groupent a chaque carrefour, et
+les suppositions vont leur train. Dans les casernes, les clairons
+ecorchent les airs les plus varies pour appeler aux armes les
+volontaires. Enfin, au palais, tout le monde s'inquiete, et le
+commandant, en l'absence du general Garibaldi, commence a envoyer dans
+toutes les directions des ordonnances a la recherche des nouvelles.
+
+Quelle voix mysterieuse annonce tout dans ces circonstances? On apprend
+bientot qu'il n'est arrive que trois navires a Castellamare. Le
+quatrieme et son remorqueur manquent.
+
+La canonnade devient plus vive, elle semble parfois se rapprocher de
+l'entree du port de Palerme.
+
+On sent s'agiter dans l'ombre toute cette ville surprise dans son
+premier sommeil. Parmi les suppositions, la plus probable est que la
+croisiere napolitaine, apres s'etre emparee du navire manquant et
+qu'elle fait semblant de combattre en ce moment, se dirigera vers ceux
+qui debarquent. Tout le monde court et s'agite. Les postes en armes se
+dirigent vers le quai. On entend tomber, ca et la, sur les dalles des
+rues, les baguettes des fusils charges par des mains encore
+inexperimentees. Enfin, de sourds pietinements, venant du cote des
+casernes, indiquent que les troupes sont en marche. Malheureusement,
+l'ame de toute l'armee est absente; le general Garibaldi est a
+Castellamare.
+
+Les decharges continuent toujours, plus multipliees et plus rapprochees.
+Il est deux heures. L'inquietude est a son comble. On se voit deja a la
+veille d'un nouveau bombardement.
+
+Autour de la citadelle, on a peine a retenir les _picchiotti_ qui
+veulent se precipiter a l'assaut de ces remparts, degarnis de leurs
+engins de guerre, pour se venger sur les troupes napolitaines des
+evenements qu'on suppose se passer au large. Enfin, a deux heures un
+quart, un canot arrive a force d'avirons sur le quai, et un midshipman
+qui en debarque previent que l'on ait a aviser les autorites que le
+canon que l'on entend est celui d'une fregate britannique qui fait
+l'exercice au large. Ce trait peint-il assez les Anglais? Entre une et
+deux heures du matin, a quelques milles a peine d'une ville qui vient de
+subir les horreurs d'un bombardement et qui, encore tout en emoi, se
+remet a peine des terreurs du combat et de l'incendie, aller faire
+branle-bas de combat de nuit et exercice a feu! Et que dire de ces
+pauvres soldats napolitains enfermes dans la citadelle et non moins
+inquiets que les habitants de la ville, car ils entendaient du haut de
+leur bicoque desarmee les imprecations et les cris de vengeance de leurs
+ennemis!
+
+Que fut-il arrive si l'on n'eut pu retenir les _picchiotti?_ et, quel
+qu'eut ete le resultat de leur attaque, que de sang pouvait etre verse,
+et pourquoi? Enfin, a trois heures du matin, tout etait rentre dans le
+calme.
+
+Le 20, au matin, le premier detachement des volontaires debarques
+arrivait a Palerme a cinq heures environ. C'etaient deux magnifiques
+bataillons de chasseurs a pied, parfaitement uniformes et bien equipes,
+armes de carabines rayees et paraissant remplis de gaiete et d'entrain.
+Le 21 et le 22, le restant des troupes debarquees suivait le mouvement
+et venait prendre ses casernements en ville.
+
+L'enthousiasme avec lequel chaque nouveau corps arrivant etait recu est
+indescriptible. Les bouquets et les applaudissements se succedaient sans
+interruption sur la route qu'il parcourait.
+
+Le corps des guides s'organisait rapidement. Une commission de remonte
+avait ete installee et fonctionnait avec activite. Bientot leurs deux
+escadrons furent complets, et on s'occupa de la formation de deux
+regiments de hussards.
+
+Toutes les statues rappelant l'ancien gouvernement avaient ete brisees
+des les premiers jours, et leurs debris jetes a la mer. Le 6 juin, un
+decret du general Garibaldi faisait adopter par la patrie les enfants et
+les familles des volontaires tues pendant la guerre.
+
+Le 8 et le 9, une forte escadre sarde venait mouiller sur rade, et
+apportait a Garibaldi un appui moral immense.
+
+On avait appris les evenements de Syracuse et de Catane, qui etaient
+venus encore surexciter l'enthousiasme des habitants de Palerme et des
+volontaires.
+
+Le 9, on avait connaissance de l'evacuation de Trapani par les troupes
+royales. La prison d'Etat du fort de Favignano, sur l'ile de ce nom,
+abandonnee par sa garnison, fut ouverte par les habitants de l'ile, qui
+s'empresserent de mettre en liberte tous les prisonniers politiques.
+
+On apprenait aussi le pronunciamento de Girgenti, de Caltanisetta, qui
+avaient chasse les prefets royaux et leurs troupes, organise leurs
+gardes nationales et ouvert immediatement des souscriptions dont ils
+envoyaient les fonds au dictateur.
+
+Tout allait donc pour le mieux, et l'evacuation, qui continuait grand
+train, allait amener bientot la remise de la citadelle. En effet, le 18
+au soir, a la nuit tombante, le pavillon napolitain fut amene. Le
+lendemain matin, vers les neuf heures, les couleurs italiennes etaient
+hissees en tete du mat de pavillon a la porte d'entree du fort qui etait
+lui-meme remis aux delegues du general Garibaldi, et occupe
+immediatement par un poste de chasseurs des Alpes.
+
+Il restait cependant encore vers le mole une certaine quantite de
+troupes a embarquer; mais a une heure, les derniers hommes rejoignaient
+les navires, et toute l'escadre napolitaine appareillait. Peu de temps
+auparavant avait eu lieu la remise des prisonniers palermitains retenus
+dans le fort depuis le 4 avril. Ces prisonniers, appartenant aux
+premieres familles de la cite, etaient: le prince Antonio Pignatelli, le
+baron di Calabria, le _padre_ Octavio Lanza, le marquis Santo-Giovanni,
+le prince Nisciemi, le prince Giardinelli, le baron Rizzo, etc.
+
+Toute la ville s'etait donne rendez-vous devant la citadelle pour les
+recevoir.
+
+Accueillis par des cris frenetiques, les prisonniers furent portes,
+plutot qu'escortes, vers les voitures ou leurs familles les attendaient.
+Un long cortege d'equipages, les musiques civiles et militaires de
+Palerme, des detachements de tous les corps de volontaires et de
+nombreux _picchiotti_ remplissaient les rues avoisinantes. Dans leur
+parcours, jusqu'au Palais-Royal, ce ne fut qu'une longue ovation. Les
+prisonniers etaient litteralement ensevelis sous les fleurs qu'on leur
+jetait de toutes parts. On dansait, on sautait et on s'embrassait aux
+abords du cortege, en tete duquel marchait, ou plutot gambadait, tout le
+monde a pu le voir, plus d'un grave cordelier a la robe de bure qui
+envoyait a la fois des benedictions avec ses mains et des entrechats
+avec ses pieds. C'etait, en un mot, la folie de l'ivresse et un coup
+d'oeil magique. Pas un cri, pas une figure qui ne fut a l'unisson de
+l'allegresse commune, et, ce qui est plus remarquable, on n'eut pas a
+deplorer le plus petit accident dans ce brouhaha et dans cette cohue.
+
+De nombreux deserteurs napolitains restaient en ville, la plus grande
+partie demandant a etre incorpores dans les volontaires.
+
+En resume, le nombre des morts en ville etait de 573; celui des
+volontaires, de pres de 300, et celui des Napolitains, de 5 a 600 tues
+et 1,500 blesses.
+
+Le chiffre des degats dans la ville s'elevait a plus de 30 millions.
+
+Comme on pourrait taxer d'exageration le recit des atrocites commises
+par les troupes royales, il est bon de citer, entre autres documents, le
+rapport du vice-amiral anglais Mundy.
+
+"A bord de l'_Hannibal_, a Palerme, 3 juin."
+
+"_Le vice-amiral Mundy au secretaire de l'Amiraute._"
+
+"Je vous adresse le rapport suivant sur les degats et les morts causes
+dans la ville par le bombardement. Les ravages sont epouvantables. Tout
+un quartier, d'une longueur de mille yards sur cent de large, est reduit
+en cendres. Des familles entieres ont ete brulees vivantes avec les
+batiments. Les troupes royales ont commis d'horribles atrocites. Dans
+d'autres parties de la ville, des couvents, des eglises et des edifices
+isoles ont ete detruits par les bombes. On en a lance onze cents de la
+citadelle sur la ville, et environ deux cents des navires de guerre,
+sans compter les boites a feu, la mitraille et les boulets.
+
+"L'armistice a ete indefiniment prolonge, et l'on espere que les
+puissances europeennes s'interposeront pour empecher une plus longue
+effusion de sang.
+
+"La conduite du general Garibaldi, pendant l'action et depuis la
+suspension des hostilites, a ete noble et genereuse."
+
+
+
+
+III
+
+
+C'est ainsi que le 30, au matin, dans la bonne ville de Palerme, tout le
+monde se levait, aspirant a pleins poumons l'air de la liberte. Ses cent
+quatre-vingt-dix mille habitants pouvaient causer de tout impunement, et
+s'en donner a crier: A bas Francois II! A bas les Napolitains! sans que
+le moindre sbire vint leur mettre la main au collet et les conduire,
+avec accompagnement de coups de trique, jusque dans de jolis petits
+cachots bien noirs et bien infects.
+
+Les couleurs italiennes flottaient partout, et, sauf les deserteurs, il
+ne restait pas en ville, ni dans la citadelle, l'ombre d'un guerrier du
+roi Francois II. Bien plus, afin d'effacer jusqu'au souvenir de la
+domination napolitaine, une quantite innombrable de jeunes patriotes de
+huit a douze ans,
+
+ La valeur n'attend pas le nombre des annees,
+
+avaient attaque, a grands coups de cailloux et de marteau, les deux
+statues de Francois II et de son pere que, dans un moment d'epanchement,
+la ville de Palerme avait fait elever sur la promenade de la Marine. En
+moins d'une heure, elles etaient reduites en morceaux et leurs debris
+jetes a la mer. On avait seulement conserve les deux tetes, dont l'une,
+je ne sais si c'est celle du pere ou du fils, fut coiffee d'une tete de
+boeuf a laquelle, bien entendu, on avait eu soin de laisser les cornes.
+Ces trophees furent promenes par la ville avec grand renfort de fusees
+et de petards, et le soir ce fut le pretexte d'une immense promenade aux
+flambeaux. Triste spectacle pour quelque opinion que ce soit!
+
+A partir de ce bienheureux jour, la ville commenca a depouiller sa
+parure guerriere. Les dalles, amoncelees en barricades, durent
+rechercher leur ancienne place et les reintegrer. Quelques-uns des
+canons qui armaient ces fortifications passageres rentrerent a
+l'arsenal, tandis que d'autres, plus modestes, reprirent leur humble
+etat de bornes, car il est bon de noter que plusieurs de ces engins de
+destruction auraient ete bien plus dangereux pour leurs propres
+artilleurs que pour l'ennemi. Apres avoir servi longtemps a amarrer les
+bateaux sur le port, ils s'etaient vus, une belle apres-midi, deterres
+et plus ou moins volontairement forces de reprendre de l'activite. Les
+malheureux etaient hors d'age cependant, et, certes, avaient bien merite
+les invalides a perpetuite. Il y en avait un qui datait de 1666.
+
+Toute la population, affairee, recommencait a circuler avec plus
+d'entrain que jamais, pele-mele avec les _picchiotti_ et les volontaires
+garibaldiens. Mais, si le danger du bombardement etait passe, si l'on ne
+craignait plus les balles coniques napolitaines, on n'etait pas encore a
+l'abri de tout danger, et c'est le cas de dire, puisque nous sommes en
+Sicile, qu'on etait presque tombe de Charybde en Scylla.
+
+Les braves volontaires de Garibaldi eux-memes y regardaient a deux fois
+avant de s'aventurer dans les rues ou les places publiques. Il est, en
+effet, impossible de se figurer le laisser-aller plein de desinvolture
+et d'insouciance de ces bons _picchiotti_ et montagnards, qui
+promenaient partout leurs escopettes chargees, amorcees et armees. De
+quelque cote que l'on se tournat, en avant, en arriere, sur le flanc
+droit ou sur le flanc gauche, on etait toujours sur d'etre regarde en
+face par une arme a feu quelconque, au chien releve, a la petite capsule
+brillant au soleil. Or, comme on connaissait les qualites de ces armes,
+qui partaient tres-volontiers au repos, leur voisinage etait peu
+agreable. A tout instant on entendait, dans les rues, des detonations
+qui faisaient courir le monde: c'etait toujours un _picchiotti_ etourdi
+qui, ici, venait de casser la jambe a un homme, la, de tuer une femme
+allaitant son enfant. Les plus adroits se contentaient de blesser les
+anes ou de briser les vitres d'un magasin.
+
+Dans la campagne, c'etait mieux encore. Une fois l'ennemi parti, chacun
+aurait rougi de ne pas se montrer arme jusqu'aux dents. Il n'y avait pas
+jusqu'aux maraichers qui n'apportassent leurs choux et leurs carottes en
+compagnie d'une canardiere ou deux. Cela a dure longtemps; mais les plus
+belles choses ont une fin. Sans froisser trop ouvertement et d'un seul
+coup l'amour de ces braves gens pour leurs armes favorites, on commenca
+par leur signifier qu'ils n'eussent a circuler dans la ville qu'avec
+leurs chefs particuliers. Un caporal etait, au moins, de rigueur. Puis
+on les engagea a aller promener leurs armes dans les montagnes, ou le
+grand air leur ferait du bien. On ne manqua cependant pas d'offrir, a
+ceux qui voulaient faire au pays le sacrifice de leur vie, de s'engager
+dans les troupes regulieres, ou dans la legion anglo-sicilienne. Mais
+c'etait une affaire de pure politesse, car fort peu se sentirent pris
+d'une passion assez belliqueuse pour suivre le nouveau drapeau du pays.
+N'y avait-il pas la, tout pres, avec son grand air et sa liberte, la
+montagne et les bandes de pillards et de voleurs de grands chemins qui
+s'organisaient un peu partout, car les troupes royales avaient eu soin
+de lacher par monts et par vaux tous les voleurs, galeriens et autres
+gens declasses qui fourmillaient dans les prisons de Palerme.
+
+Des le lendemain de l'evacuation, un decret municipal appela toutes les
+corporations de la ville et toutes les pelles, pioches, brouettes,
+pinces disponibles, a la destruction de la citadelle. Elle devait etre
+rasee de fond en comble afin d'oter a tout jamais a une tyrannie
+quelconque l'envie, l'idee, ou la possibilite d'un nouveau bombardement.
+C'etait quelque chose de curieux que l'entrain, et, en meme temps,
+l'inexperience qui presiderent au commencement de ce travail.
+L'affluence etait telle que les travailleurs, agglomeres les uns sur les
+autres et en masse serree sur les remparts, ne pouvaient plus bouger. On
+fut oblige de faire des categories. Un jour, c'etait le tour des cochers
+de fiacre, de bonne maison, de voitures de louage, etc. Tant pis pour
+ceux qui voulaient une voiture. A quelque prix que ce fut, on n'eut pas
+trouve un vehicule, et les Garibaldiens qui, pas plus que nos turcos, ne
+dedaignaient le plaisir d'une promenade en carrosse, durent y renoncer
+et se contenter de leurs jambes. Le lendemain, c'etait le tour des
+congregations, couvents, etc. Une longue procession de cordeliers, de
+moines, de dominicains, voire meme de pretres, marchait militairement au
+son d'une musique bruyante et de tambours feles; armes, qui d'une
+pioche, qui d'une pelle; les petits seminaristes avaient la specialite
+des mannequins et des paniers a gravats. Tout cela hurlant: _Viva
+Garibaldi! viva la Italia! viva la liberta! viva ..._ Il y en avait qui,
+sur le point de se tromper par la force de l'habitude, n'avaient que le
+temps d'avaler la fin de la phrase. Les abbes titres et autres se
+contentaient de brandir des oriflammes aux couleurs nationales et de
+jeter des benedictions a la foule qui, la bouche beante, les regardait
+defiler.
+
+Un coup de canon annoncait l'ouverture et la fermeture des travaux.
+Aussitot la premiere detonation, un nuage de poussiere couronnait la
+citadelle, et ce n'etait plus, aux environs, qu'une avalanche et une
+pluie de gravats. Cela dura plusieurs jours ainsi. Mais un accident
+troubla la fete; on ne sait par quel hasard plusieurs bombes enfouies
+dans les decombres se prirent a eclater, et a tuer ou blesser quelques
+travailleurs. L'enthousiasme des demolisseurs s'en ressentit et, a
+l'avenir, des ouvriers seuls procederent a cette destruction. A chacun
+son metier. Mais s'il etait facile de demolir, il etait moins aise de
+reparer. C'est a grand'peine que plusieurs rues commencaient a devenir
+praticables. De tous cotes il fallait solidifier des edifices menacant
+ruine, ou achever la destruction de ceux qui, effondres completement,
+n'offraient plus la possibilite d'aucune reparation. Tels etaient le
+palais Carini, le couvent des Dominicains, le palais du duc Serra di
+Falco, les magasins Berlioz, etc. La piazza Marina etait devenue
+impraticable a la hauteur de la rue de Tolede. Les egouts, effondres,
+s'etaient transformes en precipices dont il fallait se garer avec soin.
+Une fois les illuminations eteintes, il n'etait pas prudent de se
+hasarder dans ces parages sous peine de chutes desagreables.
+
+Il existait a Palerme, comme dans tous les grands centres, un vaste
+depot d'enfants trouves. Il y en avait de grands, de petits, de moyens.
+Un beau jour, grace a un officier anglais, tout cela fut embrigade,
+embataillonne, et on vit ce diminutif de regiment, gravement arme de
+balais emmanches dans des fers de piques, manoeuvrer sur la piazza del
+Palazzo-Reale, et monter la garde avec aplomb a la porte d'un couvent
+quelconque dont on avait fait leur caserne. Ces enfants jouaient aussi
+carrement au militaire qu'ils jouaient, quelques jours avant, a la
+procession et a servir la messe, et plus d'un de ces bambins, partis
+avec les brigades expeditionnaires, fit parfaitement la campagne, et se
+conduisit dans maintes circonstances en troupier fini.
+
+La liberte est pour tout le monde. Aussi, la population mercantile de
+Palerme en usa-t-elle pour etriller de main de maitre ces pauvres
+volontaires qui, naturellement, affluaient dans tous les etablissements
+publics, les cafes et les restaurants. Presque immediatement, le prix
+des consommations doubla. Il en fut de meme pour tous les objets
+necessaires a la vie et a l'habillement. Quelques decrets chercherent a
+arreter, mais en vain, cette tendance a la rapacite, naturelle aux
+boutiquiers de toutes les nations, et les liberateurs garibaldiens
+furent ecorches avec aussi peu de vergogne que nos troupiers pendant la
+campagne d'Italie. Le moindre verre d'eau, le moindre grain de mil,
+etaient une affaire importante. Quelquefois les Garibaldiens se
+fachaient; mais il faut leur rendre cette justice, que jamais armee ne
+souffrit avec plus de moderation les exigences de cette race de Banians.
+Peu de troupes, quelque regulieres qu'elles fussent, auraient montre
+autant de patience et de respect pour la propriete.
+
+De deplorables scenes vinrent aussi, a cote de ces evenements
+heroi-comiques, attrister les honnetes gens et les veritables patriotes.
+D'atroces assassinats se commettaient journellement, et, sous le
+pretexte de detruire les sbires, plus d'une vengeance s'exercait
+impunement. A cinq heures du soir, en pleine rue de Tolede, un
+malheureux etait massacre a la porte d'un pharmacien qui lui avait
+impitoyablement ferme sa boutique au nez. Vainement deux ou trois
+Garibaldiens essayerent de le sauver, et allerent meme jusqu'a degainer.
+Menaces dans leur existence par cette cohue meurtriere, ils durent se
+resigner a laisser massacrer ce malheureux, dont le corps, palpitant
+encore, fut traine et precipite a la mer.
+
+--"C'etait un sbire, disait-on.--Vous croyez?--On le dit.--Ah!"--C'etait
+fini.
+
+A cote du pont de l'Amiraglio, pres du cimetiere des supplicies, la ou
+commencerent les Vepres siciliennes, deux hommes, une femme et un
+enfant, poursuivis par une foule furieuse et avide de sang, furent
+impitoyablement immoles. Le lendemain, les cadavres de ces infortunes
+etaient encore a l'endroit ou ils avaient peri, a moitie ensevelis sous
+des moellons et des paves.--"C'etaient des sbires.--En etes-vous
+sur?--Je crois bien: celui-la etait receveur pour les chaises a la
+petite eglise de la piazza Marina."
+
+Sur ladite place, vers les onze heures du soir, a l'instant ou les
+cafes, encore pleins de monde, retentissaient de gaiete, on entend un
+cri dechirant, un supreme appel a la pitie. Personne ne se derange. Un
+gamin venait de crier: "C'est un sbire qu'on ecorche." Le lendemain, au
+matin, un cadavre etait etendu au milieu de la place, la face contre
+terre, perce de vingt coups de couteau. Quelques femmes, en passant, le
+poussaient du pied, et toujours: "C'est un sbire!"
+
+A la porta Maqueda, deux agents de l'ancienne police, que l'on savait
+refugies dans une maison, y furent guettes avec une persistance digne de
+tigres. Le premier qui sortit avait deux enfants et une femme dont il
+ignorait le sort. L'inquietude, pour lui, etait pire que la mort. A
+peine dehors, il est assailli, entraine sur le boulevard; on lui passe
+une corde au cou, et, quelques instants apres, perce de coups de
+couteau, le crane brise a coups de pierres, son cadavre etait jete dans
+un fosse rempli d'ordures. L'autre se hasarda, vers minuit, a sortir,
+croyant une evasion possible; il n'avait pas fait un pas qu'un coup de
+coutelas le clouait contre la porte meme, et son cadavre allait
+rejoindre le premier.
+
+Chaque soir, il fallait enregistrer plusieurs meurtres semblables. Pas
+un, cependant, ne fut accompli dans une maison ou dans un domicile
+viole.
+
+Une Francaise, madame D..., habitant Palerme depuis de longues annees,
+avait recueilli, au moment du bombardement, un agent de Maniscalco dont
+la vie etait menacee. Forcee de chercher un refuge sur le _Vauban_, elle
+laissa ce malheureux dans sa maison en lui recommandant de ne pas
+sortir, sa vie y etant en surete. Mais lui aussi etait pere, et, sans
+nouvelles de sa femme et de ses enfants, il voulut se hasarder, la nuit
+venue, a gagner son domicile pour embrasser sa famille.
+
+A mi-chemin, il fut reconnu et massacre. A quelques jours de la, la
+femme et les enfants vinrent a leur tour chercher asile chez madame
+D..., alors debarquee du _Vauban_; Palerme etait au pouvoir de l'armee
+liberale. Deux ou trois jours se passent tranquillement, mais, le
+quatrieme, la malheureuse, allant chercher quelques provisions, est
+reconnue et, sans un chasseur des Alpes qui degaina et prit bravement sa
+defense, elle etait assassinee avec son enfant.
+
+Madame D... etait encore sous l'impression de ce triste evenement,
+lorsqu'elle rencontre, dans la rue de Tolede, le general Garibaldi
+descendant a la Marine avec deux de ses aides de camp. Sans se
+deconcerter, elle l'aborde et lui dit: "General, j'ai chez moi la
+malheureuse femme et les deux enfants d'un sbire assassine il y a dix
+jours, et, tout a l'heure, sans un des votres, cette malheureuse et ses
+deux enfants eprouvaient le meme sort.
+
+--"Madame, repondit le general, venez au palais dans une heure, je vous
+ecouterai."
+
+Effectivement, une heure apres, madame D..., accompagnee de la femme du
+sbire et de ses deux enfants, arrivait au Palazzo dont la garde
+nationale lui refusait impitoyablement l'entree, lorsque, heureusement,
+un aide de camp survint et immediatement l'introduisit aupres du
+Dictateur.
+
+Pendant le recit de ces horribles details, le general Garibaldi tenait
+les yeux fixes sur la pauvre femme dont le dernier enfant, age de onze
+mois, etait enveloppe dans un chale qu'elle serrait sur sa poitrine.
+Apres quelques instants, il se dirigea vers elle et, soulevant le chale
+qui entourait la pauvre petite creature endormie sur le sein de sa mere:
+"Pauvre femme! dit-il; mais, madame, soyez tranquille, je la prends sous
+ma protection et je ferai en sorte de reparer, autant qu'il est en mon
+pouvoir, de tristes evenements independants de ma volonte."
+
+Elle resta au palais ou on lui donnait deux thari par jour pour pourvoir
+a ses besoins et, plus tard, le general la fit entrer dans un couvent
+avec ses deux enfants.
+
+Plusieurs autres malheureuses, qui vinrent aussi se refugier au
+Palazzo-Reale, furent traitees de la meme maniere.
+
+Cependant la partie saine de la population finit par s'emouvoir de ces
+actes barbares. Des decrets parurent, severes et fermes. Ce remede fut
+inefficace. Il fallut une ordonnance aussi inexorable que les actes des
+septembriseurs palermitains. A partir de ce jour, tout individu
+convaincu d'avoir frappe d'une arme quelconque qui que ce fut, d'avoir
+crie haro ou ameute la population contre quelqu'un, d'avoir arrete
+illegalement quelque personne que ce fut, passait de suite devant un
+conseil de guerre qui, seance tenante, prononcait le jugement,
+executoire dans les dix minutes.
+
+Le jour meme ou ce decret etait affiche, un assassinat avait lieu pres
+du marche: le coupable, arrete, etait passe par les armes a trois heures
+de l'apres-midi, sur la place de la Citadelle.
+
+Le lendemain, deux autres exemples semblables avaient lieu sur la place
+de la Marine.
+
+Des lors, ces scenes de cannibales devinrent plus rares.
+
+L'assassinat de la Bagheria vint encore cependant ensanglanter ces pages
+de l'histoire de Palerme. Un corps de volontaires siciliens y avait ete
+mis en cantonnement. Leur commandant, jeune homme d'une trentaine
+d'annees qui depuis dix ans sacrifiait sa fortune au benefice de la
+revolution projetee et qui, pendant longtemps, lors des evenements
+revolutionnaires de Sicile, avait commande ses guerillas dans la
+montagne, rentrait a son quartier, revenant de Palerme ou il avait dine
+dans sa famille. Il est aborde par un de ses volontaires qui lui reclame
+quelque argent. Le commandant lui repond qu'on ne lui doit rien et qu'on
+ne lui donnera rien. Un instant apres, trois coups de feu l'etendaient
+roide mort. Toute la population palermitaine s'emut vivement de ce
+nouvel acte de ferocite; mais il fallut plusieurs jours pour trouver et
+arreter le meurtrier qui fut fusille sur la piazza de la Bagheria.
+
+On a parle aussi vaguement, a cette epoque, d'une tentative d'assassinat
+sur la personne meme du Dictateur. Ce fait est certainement controuve.
+
+Les volontaires continuaient a arriver en foule de toutes parts. Ce
+n'etaient plus les aventuriers sans ressources de Marsala: c'etaient de
+beaux soldats bien equipes, bien armes. Ils ressemblaient, a s'y
+meprendre, a des regiments piemontais, dont ils portaient le costume,
+legerement modifie. Beaucoup meme de leurs officiers se souciaient si
+peu de laisser paraitre leur nationalite qu'ils conservaient l'uniforme,
+et jusqu'au numero de leur regiment. Il est probable, ou du moins on
+doit le supposer, que soldats et officiers avaient fini leur temps ou
+etaient en disponibilite. Mais ce n'etait certainement pas pour
+infirmites temporaires qu'ils etaient reformes, car les uns comme les
+autres etaient generalement des gaillards solides. Il ne se passait
+presque pas de jour sans que quelque convoi d'hommes et d'armes ne
+debarquat dans le port. Aussi les rues de la ville et les promenades
+regorgeaient-elles d'uniformes etranges et varies: une douzaine ou deux
+de zouaves, quelques turcos, des chasseurs d'Afrique, des spahis, des
+Anglais en assez grande quantite, puis des officiers de toutes les
+nations de l'Europe. Il finit par y en avoir tant et tant qu'il fallut
+songer a les utiliser et a les acheminer sur divers points de la Sicile.
+
+Dans beaucoup de localites, bien des choses allaient un peu de travers.
+On se permettait quelques escapades a l'egard des proprietaires. On ne
+se privait meme pas, a l'occasion, de les tuer, de les bruler et de les
+piller par-dessus le marche.
+
+Comme il n'y avait plus de police, plus de soldats et presque plus de
+municipalite, ces espiegleries se commettaient tranquillement et
+paraissaient devoir rester impunies. Depuis le depart des Napolitains,
+on avait organise quelques regiments; on les forma alors en brigades. Le
+general Tuerr prit le commandement de la premiere division, qui devait
+traverser la Sicile en passant par Girgenti, Caltanisetta, puis gagner
+Catane. La seconde, commandee par le general Bixio, devait suivre aussi
+la route de l'interieur, mais par la montagne. La troisieme, sous les
+ordres du general Medici, devait prendre la route maritime de Palerme a
+Messine.
+
+Dans les derniers jours de juin, vers les quatre heures du soir, la
+division du general Tuerr se formait en bataille sur la place du
+Palazzo-Reale, ou le general Garibaldi la passait en revue, et, vers les
+sept heures, elle se mettait en marche avec une section de pieces de
+campagne, une d'obusiers de seize pouces et quelques caissons de
+munitions; les caissons etaient representes par de simples charrettes
+ornees de petits pavillons. Toute cette division avait neanmoins bonne
+tournure. Un grand laisser-aller dominait, mais on trouvait enormement
+de bonne volonte. On y remarquait surtout avec plaisir un superbe
+bataillon de chasseurs a pied piemontais, un bataillon de Suisses ou
+Bavarois, presque tous deserteurs de l'armee royale, et une belle
+compagnie de tirailleurs indigenes. Toutes ces troupes avaient une tenue
+assez reguliere en ce qui concernait, du moins, la casaque rouge et le
+pantalon de toile. Le kepi piemontais figurait aussi generalement comme
+coiffure. Mais, pour le fourniment, c'etait une autre affaire. Chacun
+avait organise son havre-sac le mieux qu'il avait pu. La grande sacoche
+en sautoir etait le plus generalement employee. On voyait des bidons de
+toute espece, des cartouchieres de modeles varies, mais le tout arrange
+de la maniere la plus commode.
+
+Cette division traversa la ville de Palerme et prit la route de
+Missilmeri, qui devait etre sa premiere etape. A son passage dans les
+rues, il y eut un vrai moment d'enthousiasme. C'est que l'on comprenait
+que c'etaient ces volontaires qui allaient decider en definitive du sort
+de la Sicile. Ils marchaient au-devant des troupes royales, et devaient
+relever sur leur route le drapeau de l'ordre renverse en plusieurs
+endroits, et planter les couleurs italiennes sur les derniers points de
+la Sicile occupes par les troupes napolitaines. Le general Tuerr, qui les
+commandait, emportait avec lui toutes les sympathies de la population
+palermitaine. Malheureusement la maladie devait bientot l'arracher, pour
+quelque temps, a sa division. Plusieurs jours apres, a la meme heure, le
+general Bixio partait aussi avec sa brigade.
+
+Cette derniere etait beaucoup moins forte que celle du general Tuerr.
+Elle comptait tout au plus quinze cents hommes, mais presque tous hommes
+faits et soldats. Il y avait bien, par-ci par-la, quelques dizaines de
+moines defroques, portant haut la tete et maniant certes mieux leur
+fusil qu'ils n'avaient manie le goupillon; mais, en resume, cette
+brigade paraissait plus homogene que la division du general Tuerr. Elle
+n'avait pas d'artillerie, et possedait seulement quelques guides pour le
+service d'etat-major du general. Sa mission etait de reprimer
+vigoureusement les desordres qu'elle rencontrerait sur son itineraire et
+de courir sus, sans misericorde, aux bandes de malfaiteurs qui se
+montraient dans beaucoup d'endroits. Le troisieme corps, celui de
+Medici, partait ensuite par la route maritime de Palerme a Messine et
+devait se reunir, a un endroit donne, avec celui de Bixio.
+
+On avait installe, a Palerme, une fonderie de canons qui fonctionnait
+deja admirablement. Une partie des cloches non-seulement de Palerme,
+mais encore de toutes les villes de la Sicile, avaient ete offertes par
+les eglises et les couvents. Il y avait de quoi fondre plus de pieces
+qu'il n'en aurait fallu a une armee de cent mille hommes, et cependant
+il en restait encore une telle quantite que, les jours ou elles se
+mettaient en branle et aux grandes fetes, c'etait un vacarme a ne pas
+s'entendre.
+
+On fut un jour bien etonne en rade. Une embarcation du port, toute
+simple d'apparence, poussait du debarcadere et se dirigeait vers
+l'escadre anglaise. Quelques officiers garibaldiens, en chemise de laine
+rouge, etaient a bord de ce canot qui, bientot, accostait l'amiral
+anglais.
+
+Le Dictateur allait faire une visite non officielle, puisque son
+gouvernement n'etait pas reconnu, mais de courtoisie, aux commandants
+des stations etrangeres sur rade. Du vaisseau amiral anglais, il se
+dirigea vers le _Donawerth_, puis vers le commandant piemontais qui le
+salua de dix-sept coups de canon lorsqu'il regagna la terre. Ces visites
+lui furent rendues avec empressement, mais toujours en ecartant le
+caractere officiel. A cette epoque aussi, le _Franklin_, capitaine
+Orrigoni, fut envoye en mission sur la cote Sud. Il devait toucher a
+Trapani, Marsala, Girgenti, Alicata, Terranova, et pousser jusqu'au cap
+Passaro. Il etait charge de rapporter les fonds offerts par les
+provinces, de faire le sauvetage d'un transport napolitain charge de
+boulets et de canons, echoue entre Alicata et Terranova. Il devait
+aussi, a son retour, cooperer, s'il y avait lieu, au sauvetage du
+_Lombardo_ a bord duquel une corvee de marins et d'officiers du genie
+maritime avait ete envoyee prealablement de Palerme, et enfin y amener
+les delegues de toutes les villes du littoral.
+
+Il serait trop long d'enumerer tous les decrets et tous les changements
+de fonctionnaires qui eurent lieu alors. On pataugeait un peu partout,
+mais on cherchait cependant a faire pour le mieux. L'experience seule
+manquait. On n'est pas parfait. Cette armee d'hommes determines manquait
+d'organisateurs. C'est a grand'peine si le service medical avait pu etre
+installe dans les differents corps. Celui de l'intendance etait tout a
+fait incomplet. On procedait, autant que possible, par requisitions.
+Elles etaient payees par le tresor municipal; celui de l'armee etait
+trop pauvre. On pouvait tout au plus compter aux volontaires leur mise
+en campagne: les officiers touchaient environ deux francs par jour,
+juste de quoi manger; le reste de leurs appointements devait leur etre
+paye en arrerages, lorsque l'etat de la caisse le permettrait. Quant au
+service des hopitaux et des ambulances, c'etait encore, il faut
+l'avouer, ce qui laissait le plus a desirer. La population palermitaine
+y mettait peu du sien, et l'empressement etait minime pour recevoir les
+blesses dans les maisons particulieres ou leur porter des secours, soit
+en nature, soit en argent. Deja mal organises, les hopitaux eux-memes,
+accables par ce surcroit de malades ou de blesses, n'offraient presque
+aucune ressource aux malheureux qui venaient y chercher des soins et des
+pansements.
+
+On ne se serait jamais imagine, certes, a voir l'egoisme de la
+population et sa froideur, qu'il s'agissait de leurs sauveurs ou, tout
+au moins, de leurs liberateurs. Pas un inspecteur, pas un chef de
+service ne surveillait les hospices ni les blesses a domicile. Ce qui
+est pire encore, ils etaient le plus generalement oublies dans la
+repartition de la paye. Quelques-uns manquaient de tout et la plus
+grande partie etaient obliges de se contenter de bien peu; heureux
+encore lorsque le linge ne venait pas faire defaut aux blesses.
+
+La garde nationale avait ete organisee des l'entree de Garibaldi dans
+Palerme; mais elle etait generalement assez mal vue par lui. Il
+n'appreciait pas au juste la valeur des services qu'elle pouvait etre
+appelee a rendre dans un moment donne. Le Dictateur disait qu'il lui
+fallait des soldats et non des avocats. Cependant elle finit par prendre
+un peu d'importance, car il faut convenir qu'elle montra une grande
+fermete en plusieurs circonstances difficiles.
+
+Une affreuse cohue se dirigeait un soir vers la porte du Palazzo-Reale
+en traversant la place. Des cris de mort et des hurlements de vengeance
+sortaient de cette foule armee de toutes sortes de choses et eclairee
+par des torches au reflet rougeatre et sanglant. Un malheureux, deja
+blesse a la tete, etait traine, la corde au cou, par un horrible
+Quasimodo, espece de bete feroce, bossue, tortue et bancale.
+
+Les miserables qui entouraient la victime brandissaient a chaque instant
+sur sa tete des coutelas de toute nature. On entendait, dans cette
+foule, des sifflements inexplicables, semblables au bruit que ferait une
+forte fusee en s'elancant dans les airs.
+
+En voyant ce rassemblement a l'aspect sauvage, le poste de la garde
+nationale prit les armes et, a l'instant ou, arrives vis-a-vis le
+Palais-Royal, ces massacreurs allaient sans doute immoler leur victime,
+le chef du poste se jeta resolument, le sabre a la main, sur ceux qui
+serraient de plus pres le pauvre diable; ses soldats en firent autant
+pour les autres, jouant un peu de la baionnette par-ci par-la. Eu
+quelques moments la place etait libre; les torches, abandonnees par
+leurs porteurs, gisaient a terre et les fuyards disparaissaient en toute
+hate dans les rues voisines. Bien entendu, la victime etait restee aux
+mains de la garde nationale sans autre mal qu'un coup de baionnette dans
+la joue et un coup de couteau dans l'epaule. C'etait, du reste, un assez
+triste personnage, pis qu'un sbire; c'etait un traitre qui avait vendu
+ses camarades lors de l'affaire du couvent de la Ganzza. Malgre cela,
+Garibaldi, le lendemain, lui faisait donner un sauf-conduit et le
+faisait embarquer sur un batiment en partance pour Naples.
+
+Plusieurs histoires de ce genre finirent par faire prendre la garde
+nationale plus serieusement par le nouveau gouvernement. Il y avait
+aussi quelquefois des manifestations.
+
+La manifestation est une chose assez inconnue dans notre pays. C'est une
+coutume tout italienne. On vous dit le matin: il y aura ce soir
+manifestation pour tel motif ou contre tel autre. A l'heure dite, vous
+voyez une longue procession de promeneurs a pied, en voiture, a cheval,
+qui viennent defiler sous les fenetres de l'autorite, ou meme tout
+simplement se poser devant elles avec calme, y sejourner quelques
+instants, puis se retirer comme elle est venue. Quelques vivat s'en
+melent; mais c'est une exception. On fait une manifestation en faveur
+d'un ministre ou contre un autre. On fait une manifestation pour feter
+l'arrivee d'un general ou d'un etranger de distinction. Dans ce cas, les
+plus huppes des deux sexes, parmi les acteurs, montent dans le salon du
+noble general ou etranger, lui adressent leurs compliments de bienvenue.
+Alexandre Dumas, qui etait loge au Palazzo-Reale, ne put l'echapper, et
+fut le heros d'une ceremonie de ce genre. Une foule enthousiaste vint,
+une apres-midi, encombrer brusquement la place vis-a-vis ses fenetres,
+et s'egosiller aux cris de _Viva Dumas! viva l'Italia! viva Dumas! viva
+la liberta! viva Garibaldi! viva Dumas!_ etc.--"Qu'est-ce que Dumas?
+disait l'un a son voisin.--Je ne sais pas, disait l'autre.--C'est le
+frere du roi de Naples, ou bien encore c'est un prince circassien
+accable de richesses qui vient mettre a la disposition de la liberte
+sicilienne ses sujets et son vaisseau." Il va sans dire que la plus
+grande partie connaissait parfaitement notre illustre romancier; mais,
+dans la classe vulgaire qui, generalement, ne sait pas lire, en Sicile,
+il n'est pas etonnant que la majorite ne connut pas, meme de nom,
+l'auteur des _Mousquetaires_ et des _Memoires de Garibaldi_. En somme,
+Dumas se preta galamment a l'ennui de la reception qui suivit la
+manifestation. Il trouva de ces paroles qui ne lui font jamais defaut,
+et renvoya tout le monde content, meme les musiciens qui terminerent la
+ceremonie par une serenade, et auxquels il dut, a en juger d'apres leurs
+figures epanouies, distribuer quelques-uns des tresors de
+_Monte-Cristo_. Deux ou trois jours apres, Dumas quittait Palerme, et
+faisait route, avec la brigade de Tuerr, pour Caltanisetta et Girgenti ou
+son yacht devait le reprendre. Ce fut un depart tout militaire. Il y
+avait la Legray, le photographe, Lockroy, le dessinateur, etc., enfin,
+une quatorzaine de troupiers finis, plus ou moins moustachus, plus ou
+moins barbus, le sac au dos, le fusil a deux coups sur l'epaule, et
+chacun avec un ratelier varie a sa ceinture.
+
+Il etait trois heures du matin lorsque cette petite troupe se mit en
+marche, les voitures et les bagages au centre, trois superbes pointers
+anglais en eclaireurs, et le pilote du yacht a l'arriere-garde. Mais
+revenons a Palerme.
+
+Pendant que tous ces evenements se passaient, la ville avait repris son
+animation d'autrefois. Le commerce, qui jamais n'y a brille beaucoup,
+avait un certain essor, grace aux volontaires. On se croyait enfin pour
+toujours debarrasse des Napolitains. Cependant, une vague inquietude,
+causee par les nouvelles de l'interieur, courait dans les classes
+elevees. Il ne fallut rien moins que le depart des colonnes mobiles pour
+calmer un peu certaines craintes, peut-etre exagerees, mais certainement
+motivees par les evenements de Modica, Caltanisetta, etc.
+
+Malgre toutes ses preoccupations militaires et les ennuis que lui
+causaient ses embarras ministeriels, le Dictateur n'en trouvait pas
+moins encore le temps de reunir ses municipalites pour essayer, sinon
+une reorganisation complete, du moins un attermoiement qui permit
+d'attendre, avec une certaine tranquillite, une epoque plus calme. Le
+general Orsini, ministre de la guerre, faisait de son cote tout son
+possible pour organiser et mettre en etat quelques batteries d'obusiers
+de montagne et de pieces de campagne dont l'armee liberatrice avait le
+plus grand besoin. On formait aussi deux regiments de cavalerie, et les
+remontes avaient fini par produire un assez bon resultat pour esperer
+que l'on pourrait meme depasser ce chiffre.
+
+Un assez grand nombre de recrues et de nouveaux volontaires arrivant
+chaque jour, le general Garibaldi ordonna une revue pour le 2 juillet,
+au pied du mont Pellegrini, sur le Champ-de-Mars.
+
+A cet effet, des trois heures du matin, toutes les troupes se mirent en
+marche et se trouverent bientot reunies sur le terrain de manoeuvres. Il
+est impossible de donner une juste idee de ce spectacle. L'emplacement,
+par lui-meme, est quelque chose de magnifique. D'un cote la mer, de
+l'autre le mont Pellegrini, avec ses formes majestueuses et ses rochers
+aux tons violets, que le soleil levant colorait des teintes les plus
+vives et les plus harmonieuses; du cote de la campagne, la promenade de
+la Favorita et la fertile vallee de la Conca-d'Oro. Les curieux etaient
+en petit nombre. On ne se leve pas d'aussi bonne heure a Palerme, et le
+general Garibaldi, peu desireux d'une nombreuse assistance, avait songe,
+avant tout, a la sante des soldats en ne les exposant pas aux
+intolerables chaleurs du milieu de la journee. Parmi les troupes qui
+defilerent devant le general on remarquait surtout, a leur belle tenue,
+les corps toscan et lombard; la legion anglo-sicilienne y etait
+representee par son bataillon de depot. Quant aux recrues, elles
+n'etaient pas brillantes: il y avait beaucoup d'enfants, un grand nombre
+meme n'etaient pas armees. Telle qu'elle etait, cette armee comptait
+encore douze a treize mille hommes. Le defile eut lieu aux cris de _Viva
+la liberta! Viva Garibaldi! Viva Vittorio-Emmanuele!_ Il est a remarquer
+que ce dernier nom ne venait jamais qu'apres celui de Garibaldi.
+
+Le lendemain de cette revue, le general Tuerr revenait a Palerme, force,
+par la maladie, d'abandonner le commandement de sa division. Il dut
+s'embarquer immediatement pour Genes et aller prendre les eaux que
+l'etat de sa blessure reclamait.
+
+Un nouveau decret du Dictateur venait aussi, a cette epoque, confisquer
+au profit de l'Etat les biens d'une foule de congregations religieuses
+plutot nuisibles qu'utiles, et dont l'existence devenait un non-sens
+avec le nouvel etat de choses. C'etaient, entre autres, les Jesuites et
+les congregations du Saint-Redempteur. La municipalite vint aussi offrir
+a Garibaldi, en meme temps que ses remerciements, le titre de citoyen de
+Palerme. Le conseil municipal, dans cette occasion, ne dissimula pas au
+Dictateur que la population attendait avec une vive impatience le vote
+de l'annexion; que cette mesure seule ramenerait le calme et la securite
+dans le commerce et l'industrie, en meme temps qu'elle permettrait de
+reprimer vigoureusement les exces qui, dans certains districts,
+ensanglantaient la revolution sicilienne. Le general se montra
+tres-reconnaissant du droit de cite qu'on lui octroyait, mais, quant a
+l'annexion, sa reponse, quoique longue, pouvait se resumer en quelques
+lignes:
+
+"Je suis venu combattre pour l'Italie et non pas pour la Sicile seule,
+et, tant que l'Italie entiere ne sera pas reunie et libre, rien ne sera
+fait pour une seule de ses parties." Ce qui n'empecha pas les
+mecontents de demander l'annexion plus fort que jamais, et de voir
+afficher dans quelques rues, sur les portes et fenetres, de vastes
+pancartes blanches, portant:--"Votons pour l'annexion et
+Vittorio-Emmanuele!"
+
+La demande du conseil municipal exprimait-elle sincerement le voeu de la
+nation? C'est ce que l'avenir prouvera.
+
+A propos de placards, il en parut un jour un et des plus bizarres. Un
+monsieur, un avocat, appelait le peuple de Palerme aux armes et a la
+liberte en invoquant ... l'exemple des Vepres siciliennes. Le moment
+etait en effet bien choisi pour rappeler un pareil souvenir; c'etait une
+grande preuve de tact et de bon gout! "Montrons-nous, disait-il, les
+dignes fils des heros qui delivrerent jadis leur patrie!" Je ne sais si
+les Palermitains avaient conserve un culte tres profond pour ces heros
+d'un autre age, mais la proclamation ne fit lever que les epaules chez
+tous ceux qui la lurent.
+
+On avait espere a Naples que la promesse d'une constitution et
+l'adoption des couleurs italiennes par Francois II feraient sensation a
+Palerme et dans la Sicile, et rameneraient quelques esprits au
+gouvernement royal. Mais le fort Saint-Elme, a Naples, et les batiments
+de guerre napolitains, saluerent seuls ces modifications a une politique
+a jamais repoussee par l'opinion publique. Quant a Palerme et a la
+Sicile, la nouvelle y passa tout a fait inapercue; ce ne fut pas
+cependant la faute du general qui la fit afficher partout; elle recut
+le meme accueil que la proclamation de l'habile panegyriste des Vepres
+siciliennes.
+
+Le moment approchait ou l'armee liberatrice allait sortir de
+l'immobilite et reprendre l'offensive. Il etait fortement question de
+l'attaque de Messine sur laquelle convergeaient les colonnes
+independantes. Quatre forts transports a vapeur avaient ete achetes par
+le general Garibaldi et on se disposait a les armer aussi bien que
+possible. Ils formaient, avec ceux que l'on possedait deja, une petite
+escadre pouvant transporter plusieurs milliers d'hommes a la fois. Trois
+nouveaux batiments vinrent encore bientot l'augmenter. Un matin, la
+population des quais fut stupefaite de voir apparaitre l'une des plus
+jolies corvettes de la marine napolitaine, son pavillon a la corne, mais
+le guidon parlementaire au mat de misaine. Elle approchait toujours,
+traversait la rade, et venait mouiller jusque dans le port. Quelques
+instants apres, son pavillon etait amene et remplace par les couleurs
+italiennes. Le general Garibaldi se rendit a bord, et recut le batiment
+qui lui fut remis par le commandant et la presque totalite des
+officiers. Quant aux matelots, ils furent debarques, et la plupart s'en
+retournerent a Naples. Un nouvel equipage fut forme immediatement, un
+commandant nomme, et le _Veloce_ repartait de suite en croisiere, pour
+revenir, vingt-quatre heures apres, avec deux prises napolitaines,
+l'_Elba_ et le _Duc de Calabre_. C'etait donc un vrai batiment de
+guerre ajoute au materiel naval dont pouvait des lors disposer le
+general Garibaldi.
+
+Trois jours apres, l'on apprenait l'arrivee de la colonne Medici a
+Barcelona et la marche en avant du general napolitain Bosco.
+
+C'est a Messine qu'il faut maintenant se transporter au plus vite, cette
+ville va devenir le theatre de nombreux et interessants evenements.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Messine, a peine remise du bombardement de 1848, devait ressentir le
+contre-coup immediat des evenements de Palerme. Plusieurs fois ravagee
+par la peste et les tremblements de terre, celui de 1783, entre autres,
+qui fit perir plus de quarante mille personnes, elle est construite en
+amphitheatre sur le bord de la mer et a peu pres au milieu du detroit
+qui porte son nom. Cette ville est partagee, dans le sens de sa
+longueur, par deux grandes voies paralleles au quai du port, la strada
+Ferdinanda et le Corso. Une quantite d'autres rues coupent ces deux
+premieres a angle droit et viennent aboutir sur le quai. Des qu'on a
+traverse le Corso, le sol s'eleve rapidement et les rues deviennent
+presque impraticables aux voitures. C'est la que sont les quartiers des
+couvents.
+
+Le port, qui est vaste et parfaitement a l'abri, est defendu par une
+imposante citadelle, pentagone regulier dont chacun des bastions est
+retranche et ferme a la gorge par une tour maximilienne. Les deux qui
+sont sur le front de la place en regard du champ de manoeuvres de
+Terranova sont carrees et munies de canons de gros calibre. Plusieurs
+ouvrages y ont ete ajoutes a diverses epoques: entre autres une batterie
+rasante casematee de vingt-deux pieces, construite en face de la ville
+sur l'emplacement de l'ancien chemin couvert, et un autre ouvrage
+allonge en forme de jetee, defendu a son extremite par une forte
+batterie qui commande la mer et le detroit.
+
+Au dela de la citadelle, une etroite langue de terre, haute tout au plus
+de deux ou trois metres au-dessus du niveau de la mer, et appelee bras
+de Saint-Renier, se dirige vers l'entree du port. A son extremite se
+trouve un second fort qui porte le nom de San-Salvador. Trois autres
+occupent les points culminants des collines qui avoisinent la ville. On
+concoit des lors comment les habitants ne pouvaient mettre le nez a leur
+fenetre sans apercevoir quelques canons braques dans leur direction.
+
+Les quais sont magnifiques et bordes de belles constructions
+malheureusement inachevees ou en ruines. Au beau milieu un affreux
+Neptune a jambes torses, tenant en laisse deux monstres encore plus
+laids et plus difformes que lui qu'on decore des noms de Charybde et de
+Scylla, se pavane sur un socle bizarre; c'est une oeuvre florentine, on
+la prendrait plus volontiers pour celle de quelque sauvage sculpteur de
+la Nouvelle-Caledonie. Il y a un beau jardin public appele la Flora, ou
+l'on fait de la musique. Des eglises a chaque pas et autant de couvents
+que de maisons. Les jours de fete religieuse et meme a certaines heures
+du soir, celle de l'_angelus_, par exemple, c'est un vacarme de cloches,
+de petards et de coups de fusil a etourdir Vulcain et ses Cyclopes.
+Quant aux rues, elles sont dallees et assez propres au premier abord,
+mais elles ne supportent guere un examen attentif. La cathedrale possede
+un baldaquin en pierre dure de la plus grande richesse et d'une exquise
+elegance. Ce monument fut commence par le duc Roger et termine plus
+tard. La facade, de style ogival, est en marbre et ornee de mosaiques et
+de bas-reliefs. Elle est malheureusement a moitie detruite.
+
+Une charmante petite fontaine se laisse encore admirer sur la place,
+mais dans quel etat est-elle! C'est a peine si l'on peut en approcher,
+tant les immondices et le fumier encombrent ses abords. Les marbres
+disjoints menacent ruine, et les bas-reliefs, ainsi que les gracieuses
+statuettes de femmes assises qui supportent la vasque superieure, sont
+ornes d'une telle croute de crasse, de boue et de sable, qu'on a peine a
+en distinguer les contours et la forme.
+
+Elle fut edifiee en 1547 par Fra Giovanni d'Angelo. La place est assez
+belle, du reste, et ornee de deux statues: l'une en bronze, representant
+Charles II a cheval, et l'autre le bon roi Ferdinand. Le Corso et la
+strada Ferdinanda sont les promenades favorites des habitants. Il y a
+des quantites de palais, mais ils sentent la misere a dix lieues a la
+ronde. A part quelques exceptions, lorsque l'oeil vient a plonger dans
+ces somptueuses habitations, on reste epouvante de ce qu'on apercoit a
+l'interieur. Une haute chaine de montagnes, appelee monts Pelore,
+entoure la ville et va aboutir au Faro.
+
+Depuis le debarquement de Garibaldi a Marsala, les habitants de Messine,
+quoique non moins exaltes que ceux de Palerme, paraissaient frappes de
+stupeur. Plus les troupes royales arrivaient en ville, venant de
+Palerme, Trapani, Girgenti, etc., enfin de partout excepte de Syracuse,
+et plus on s'empressait de fermer les magasins, d'emballer les
+marchandises et de les cacher partout ou faire se pouvait. On se
+rememorait avec crainte les horreurs du premier bombardement et on en
+prevoyait un second pire encore et presque inevitable.
+
+La citadelle et les forts entassaient effectivement canons sur canons,
+percaient meurtrieres sur meurtrieres, blindaient leurs embrasures et
+couvraient leurs parapets de sacs a terre.
+
+Pres de trente mille hommes defendaient ces ouvrages et formaient autour
+de Messine, sur tous les points dominants des monts Pelore, une suite de
+postes d'observation dont le telegraphe et le monte Barracone etaient le
+centre et la base de defense.
+
+Toujours en alerte, toujours sur pied et toujours en tenue de campagne,
+ces troupes paraissaient decidees et devouees. Le general Clary, qui
+commandait en chef, avait l'ordre formel de n'abandonner aucun des
+points utiles a la defense. On devait donc croire que les colonnes
+liberales rencontreraient une resistance desesperee. Or les habitants de
+Messine, en prevision de ces evenements, avaient quelques raisons de
+s'alarmer. Si les soldats royaux paraissaient vouloir defendre leur
+drapeau un peu mieux qu'a Palerme, on pouvait etre certain que la plus
+grande partie se hateraient aussi de profiter des moments favorables
+pour renouveler les scenes de massacre et de pillage qui avaient desole
+Palerme et autres lieux. Aussi, tous les magasins restaient-ils, depuis
+pres d'un mois, impitoyablement fermes; les rues presque desertes de
+jour, etaient, la nuit, entierement abandonnees. On n'y rencontrait que
+de longues files de factionnaires tirant a tort et a travers a la
+moindre alerte, sans beaucoup de souci de l'endroit ou leurs balles
+allaient se loger, ni du mal qu'elles pouvaient faire a des innocents.
+
+A l'approche des colonnes de Garibaldi, la desertion, qui commenca
+parmi les troupes royales, amena un relachement marque dans la
+discipline et, par suite, augmenta les craintes: dans la nuit du 23 au
+24 juin, quelques coups de feu, tires par des sentinelles timorees,
+donnent l'alarme aux postes de la ville. Plusieurs se mettent en
+retraite sur la citadelle et, sans autre forme de proces, commencent a
+piller les maisons. Deux habitations furent completement saccagees;
+heureusement les proprietaires, comme la plupart des habitants, etaient
+absents. Ceux qui le pouvaient passaient la nuit a la campagne ou ils se
+croyaient plus en surete que dans la ville. Les consuls, entre autres
+celui de France, M. Boulard, firent d'energiques remontrances au general
+commandant en chef qui repondit qu'il etait peine de ces actes
+inqualifiables d'indiscipline et de ladronerie, mais que malheureusement
+les moyens de repression lui manquaient: il promit cependant de faire
+une enquete; on savait ce que cela voulait dire.
+
+A partir de ce jour, la panique devint generale. Les familles riches
+affreterent, a quelque prix que ce fut, des batiments etrangers a bord
+desquels elles embarquerent, en toute hate, meubles et argenterie.
+Certains commercants payaient jusqu'a quinze livres par jour rien que le
+droit de rester a bord des batiments sur rade, sans prejudice des autres
+depenses; tandis que d'autres, moins riches, ne pouvant retenir des
+batiments de commerce, louaient des bateaux de peche et des chalands.
+Les plus pauvres, emportant leurs enfants dans leurs bras et leurs
+matelas sur le dos, se dirigerent vers les plages du Paradis, de la
+Grotta et du Faro qui offrirent ainsi bientot l'aspect d'une ville
+improvisee.
+
+Les consuls qui avaient des batiments de leur nation sur rade,
+s'empresserent aussi d'y transporter les archives de leurs
+chancelleries. Les autres les evacuerent sur leur maison de campagne. Le
+service des messageries imperiales lui-meme fut oblige de chercher un
+refuge sur une mahonne installee _ad hoc_. Quant aux administrations, il
+n'y en avait autant dire plus. Chacun s'empressait de mettre la clef
+sous la porte et de decamper sans tambour ni trompette. Le service des
+postes, seul, tint bon ou a peu pres. Chose etrange, il apportait a
+Messine les edits de Garibaldi que l'on affichait tranquillement, et
+reciproquement, il remportait a Palerme les decrets et journaux
+napolitains. Quant aux tribunaux, a la municipalite, etc., un decret du
+general Garibaldi, publiquement affiche dans les rues de la ville, leur
+avait enjoint de se rendre a Barcelona, et tout le monde s'etait
+empresse d'obeir, excepte le directeur de la Banque qui avait pretexte
+la necessite de sa presence a Messine pour eluder l'ordre du Dictateur.
+
+Les eglises elles-memes restaient en partie fermees; c'est a peine enfin
+si l'on pouvait se procurer les objets les plus necessaires a la vie. Le
+commerce maritime, de son cote, devenu completement nul, faisait, des
+quais une vaste solitude que rien ne venait troubler, sauf les cris des
+factionnaires et le bruit des marches et contre-marches des soldats,
+dans lesquels on commencait a avoir si peu de confiance qu'on ne les
+laissait plus sejourner quarante-huit heures dans le meme endroit.
+
+Le 14 juillet, plusieurs bateaux calabrais, ayant a bord des
+volontaires, debarquaient a un mille et demi de la ville, sur la route
+de Taormini, et les hommes se repandaient isolement dans la campagne.
+
+Les troupes royales, en observation dans les environs, ne les virent pas
+ou ne voulurent pas les voir.
+
+Ces volontaires devaient, aussitot la retraite de l'armee napolitaine
+sur Messine, se precipiter dans la ville, en barricader les rues et
+empecher ainsi la rentree des troupes royales.
+
+La cite ressemblait a un tombeau. Presque toutes les troupes furent a ce
+moment dirigees vers la montagne. Des bandes de _picchiotti_ avaient
+apparu sur les sommets du mont Castellamare et dans les ravins
+environnants; ils echangeaient meme, de temps en temps, des coups de feu
+avec les avant-postes royaux, qu'ils commencaient a inquieter chaque
+jour.
+
+Le general Medici, arrive depuis plusieurs jours a Barcelona avec sa
+colonne, publia le 6 juillet une proclamation adressee aux soldats
+napolitains et dans laquelle il leur representait leur cause comme
+perdue et les appelait a la liberte. Il avait avec lui quelque chose
+comme trois mille hommes. Les troupes royales occupaient Spadafora et le
+Jesso, separees par trois ou quatre milles a peine de la brigade de
+Fabrizzi. On annonca, le 15, le debarquement, du general Cosenz a
+Olivieri, petite ville situee a dix-huit milles de Milazzo et pres de
+Poti. Il avait avec lui, disait-on, huit bateaux a vapeur, dont le
+_Veloce_, le tout amenant deux ou trois mille hommes. Le soir meme, il
+faisait sa jonction avec le general Medici.
+
+Le chiffre de l'armee nationale, prete a commencer les operations,
+s'elevait donc a environ six mille soldats, sans compter les guerillas.
+On apprenait, en meme temps, l'arrivee a Catane de l'ancienne division
+du general Tuerr, commandee alors par le general hongrois Ehber. La
+colonne de Bixio, arrivee de son cote a San-Placido, ne comptait pas
+plus de cinq ou six cents hommes.
+
+Pendant ce temps, le corps du general Bosco etait parti de Messine le
+14, vers trois heures du matin, et s'avancait sur Spadafora en trois
+colonnes, la premiere longeant la mer pour donner la main a la garnison
+de Milazzo, la deuxieme suivant la route consulaire, et la troisieme se
+dirigeant sur les derniers contre-forts de la montagne. Cette petite
+armee comptait quatre bataillons de chasseurs a pied, plusieurs
+escadrons de chasseurs a cheval et de lanciers, et deux batteries
+d'artillerie.
+
+Les avant-postes de l'armee liberatrice se replierent devant les troupes
+royales, prenant position a Linieri et Meri, bourgades a trois milles
+environ en avant de Barcelona.
+
+Pendant que le general Medici executait ce mouvement de feinte
+retraite, le general Fabrizzi prenait la traverse de Saponara, de
+maniere a gagner, par les Fiumares, les hauteurs d'Antellamare, et de
+couper de sa base d'operations la colonne expeditionnaire du general
+Bosco. Le depart precipite des troupes royales pour la montagne donnait
+beaucoup de chances a ce mouvement. Chaque pas en avant de l'armee
+liberale venait augmenter l'apprehension des habitants de Messine.
+Cependant, il etait evident que tant que les batiments de guerre
+etrangers seraient dans le port, entre la ville et la citadelle, et
+qu'on ne les aurait pas sommes de se retirer ainsi que les batiments de
+commerce, le bombardement ne pourrait avoir lieu.
+
+Les navires de guerre sur rade etaient alors la fregate a vapeur le
+_Descartes_, le _Scylla_, corvette anglaise a helice, une corvette
+autrichienne, enfin, une fregate piemontaise a helice. Ces quatre
+navires avaient choisi leur mouillage de telle facon qu'ils
+interceptaient tout le champ de tir entre la citadelle et la ville. Lors
+d'un ras de maree, qui eut lieu vers le 10 ou le 11, les corvettes
+autrichienne et anglaise crurent devoir quitter le port et aller
+mouiller en rade. Mais, des le lendemain, a la suite d'une espece
+d'invitation officieuse aux autres batiments de guerre de suivre
+l'exemple des deux premiers, la corvette anglaise rentrait dans le port,
+et reprenait son ancienne place, entre le _Descartes_ et la fregate
+piemontaise qui etait la plus rapprochee de terre.
+
+Il y avait sans cesse, parmi les troupes royales, des alertes du dernier
+plaisant. Une nuit, sur le monte Barracone, les troupes qui y campaient
+prirent les armes, et, pendant plus de deux heures, firent, dans toutes
+les directions, des feux feroces; feux de bataillon, feux de peloton,
+rien n'y manqua, qu'un ennemi. On croyait, en ville, a une affaire des
+plus serieuses.
+
+Une autre nuit, deux bateaux caboteurs autrichiens, charges de vivres
+pour la citadelle meme, ne purent etaler le courant dans le detroit et
+se trouverent drosses sur la plage entre la citadelle et le fort de la
+Pointe. Un chemin couvert, longeant cette plage, reliait les deux
+forteresses et chaque nuit deux ou trois bataillons y restaient de
+service en prevision d'un debarquement de Garibaldiens.
+
+En voyant ces deux bateaux s'approcher du rivage et bientot apres
+s'echouer, les guerriers de Francois II commencent une fusillade d'enfer
+sur ces malheureuses barques. En vain les matelots leur crient qu'ils
+sont des amis; en vain leurs propres officiers leur hurlent aux
+oreilles: _Basso et fuoco!_ quand ils obtiennent a grand'peine que le
+feu cesse d'un cote, il recommence d'un autre avec plus d'acharnement,
+et cependant on ne leur rendait pas un seul coup de fusil. Le feu dura
+plus de deux heures, les balles arrivaient jusqu'a bord des batiments de
+guerre en rade, c'est-a-dire dans une direction diametralement opposee a
+celle ou se trouvaient les navires suspects. Enfin, le calme se
+retablit.
+
+Le lendemain matin, ces deux malheureux bateaux, remorques par des
+embarcations qu'on leur avait envoyees, rentraient dans le port, cribles
+de balles, leur greement hache, leurs voiles en lambeaux et, ce qui rend
+cette plaisanterie fort triste, la moitie de leurs equipages tues ou
+blesses, malgre la precaution qu'ils avaient prise de descendre a fond
+de cale.
+
+Le 17, au soir, une partie de la colonne de gauche du general Bosco
+marchait en _dependant_ sur sa gauche, lorsque ses vedettes
+rencontrerent celles de Medici, et engagerent un feu tres-vif. Chaque
+parti faisant soutenir ses avant-gardes, il s'ensuivit un combat en
+regle. L'affaire continua assez tard dans la nuit. Les troupes de Bosco
+se retirerent vers Milazzo, emmenant quelques prisonniers, dont un
+capitaine, et laissant sur le terrain pas mal de morts et de blesses. De
+leur cote, les Garibaldiens avaient fait aussi un assez grand nombre de
+prisonniers, et ils avaient moins de monde hors de combat. C'est a ce
+moment meme que Garibaldi, quittant brusquement Palerme le 18,
+s'embarquait sur le _City of Alberdeen_ avec un millier d'hommes et
+mettait le cap sur Milazzo. Le brave chef de l'armee independante avait
+flaire la poudre et il venait tomber sur le champ de bataille juste a
+point pour enlever ses volontaires et ajouter la victoire de Milazzo a
+celles de Calatafimi et de Palerme.
+
+Lors de l'affaire du 17, les troupes napolitaines avaient un grand
+avantage sur celles de Medici, en ce qu'elles avaient du canon et
+tiraient a boulets creux sur un ennemi a decouvert et sans artillerie.
+On racontait de differentes manieres le commencement de cette petite
+action. En rapportant toutes les versions, on est certain de rencontrer
+la veritable.
+
+On disait d'abord qu'un petit convoi, appartenant au corps de Bosco et
+compose d'une cinquantaine de mulets charges de farine, avait ete
+attaque et enleve dans l'apres-midi par quelques avant-postes siciliens.
+Un detachement napolitain fut envoye pour le reprendre. De la, bataille.
+
+Suivant d'autres, le general Bosco avait confie a un major un poste
+important que celui-ci abandonna presque immediatement. Arrete par ordre
+de son general, il fut enferme dans le chateau de Milazzo. En vrais
+soldats napolitains, les royaux commencerent a s'ameuter et a crier haro
+sur le general Bosco, exigeant la mise en liberte immediate de leur
+major. Mais ce n'etait pas le compte du general qui, peu facile a
+intimider, commenca par ramasser quelques troupes d'elite et apaisa
+rapidement cette mutinerie; puis, prenant en personne le commandement de
+deux bataillons, s'en alla bravement reprendre le poste abandonne
+qu'occupaient deja quelques hommes de Medici. Ne voyant pas motif
+serieux pour le garder quand meme, il se retira, de sa propre volonte,
+ou, suivant la version opposee, il fut force de l'abandonner. Ce qu'il y
+a de certain, c'est que, dans cette affaire, les Napolitains eurent
+quinze hommes tues et cinquante blesses. On leur fit une soixantaine de
+prisonniers. Les pertes des Siciliens ne furent que de dix hommes tues,
+trente-cinq blesses et vingt-sept prisonniers.
+
+Ces recits varies s'appliquent-ils a une seule affaire ou a plusieurs?
+Les deux bulletins de Medici, ci-joints, feraient pencher pour la
+seconde hypothese.
+
+ "Barcelona, 17 juillet, sept heures quinze minutes du soir.
+
+ "L'ennemi a tente de tourner mon extreme droite. J'ai envoye
+ contre lui quatre compagnies. Combat tres-vif. L'ennemi, fort de
+ deux mille hommes, avec artillerie et cavalerie, a ete repousse
+ et s'est retire a Milazzo. Notre perte est de sept morts et
+ divers blesses, celle de l'ennemi est beaucoup plus forte; il a
+ laisse aussi quelques chevaux.
+
+ "_Signe_: MEDICI."
+
+
+ "Deuxieme bulletin.--17 juillet, deux heures avant minuit.
+
+ "Medici au Dictateur.
+
+ "L'ennemi renouvelle l'attaque avec une plus grande energie et
+ de plus grandes forces. Le combat dure depuis plus de deux
+ heures avec un feu nourri, continu, vif, imposant. L'ennemi a
+ bombes et canons. Avec des positions bien choisies, il resiste
+ energiquement. Deux charges des notres a la baionnette decident
+ de la journee.
+
+ "L'ennemi se retire a Milazzo; il a souffert de graves pertes en
+ morts et en blesses. Nous avons peu de morts, mais bon nombre de
+ blesses. Nous avons fait quelques prisonniers. L'esprit des
+ volontaires est admirable.
+
+ "_Signe_: MEDICI."
+
+Avant d'en venir au combat de Milazzo, il est necessaire de donner
+quelques details topographiques sur le champ de bataille.
+
+La ville de Milazzo est situee a l'entree d'une presqu'ile etroite et
+plate. A toucher la ville une courte chaine de collines, sur le premier
+mamelon de laquelle se trouve le chateau de Milazzo, s'eleve et s'etend
+jusqu'au bout de la presqu'ile sur un developpement d'environ deux
+kilometres. Tout a fait a l'entree de la presqu'ile, avant la cite, a
+travers un terrain sablonneux et couvert de roseaux, se faufile une
+petite riviere sur laquelle est jete un pont d'une seule arche. Tous les
+alentours sont obstrues par des roseaux a tiges elevees; au dela,
+quelques terrains sablonneux, traverses par la route consulaire qui
+vient aboutir a l'entree du pont, s'etendent jusqu'aux terres cultivees
+qui montent en pentes insensibles vers Barcelona. Le pays est couvert de
+vignobles et les champs sont presque tous entoures de murs de pise et de
+terre d'une hauteur moyenne d'un metre ou un metre cinquante, sur
+lesquels croissent d'epais cactus aux epines acerees. Apres les
+engagements du 17 et du 19, les troupes royales occupaient la route
+consulaire et les positions environnantes, l'artillerie avait pris
+position sur la route, et, en tete du pont, une fortification
+passagere, armee de canons, assurait la retraite en cas de besoin.
+
+Les troupes de Medici, dans la plaine en avant de Barcelona, etaient
+separees des troupes royales par deux milles environ; mais les
+tirailleurs etaient a peine a quelques centaines de metres les uns des
+autres.
+
+Le 20, vers cinq heures du matin, on entendit sur la droite des
+Garibaldiens, a la hauteur des avant-postes du centre napolitain,
+quelques coups de feu dont la fumee se confondait avec les legeres
+vapeurs qui s'exhalaient de la terre. Cette fusillade s'etendit bientot
+sur le front d'une partie de l'armee. A cinq heures et demie, la
+mousqueterie, devenue tres-vive, annoncait de part et d'autre un
+engagement serieux.
+
+Le feu devint bientot general. Une affaire decisive etait engagee a un
+mille et demi de Milazzo et sur une etendue de deux milles environ.
+
+La legion anglo-sicilienne, commandee par le colonel anglais Dunn, fut
+une des premieres et des plus serieusement aux prises avec l'ennemi.
+
+L'armee nationale, privee d'artillerie et obligee de lutter contre des
+troupes qui avaient choisi d'avance leurs positions, se tenant a couvert
+et trouvant partout des abris pour ses tirailleurs, avait, dans le
+principe, un desavantage marque. Ce n'etait que par des prodiges de
+valeur qu'elle pouvait esperer egaliser les chances du combat. A la
+suite d'un mouvement en avant tres-prononce qu'elle executa rapidement
+et avec audace, il y eut un temps d'arret cause par plusieurs decharges
+successives de mitraille. Le desordre, se mettant alors de la partie,
+obligea les liberaux a battre en retraite pour se rallier et sortir de
+la zone de feu dans laquelle ils s'etaient engages.
+
+On se reformait lentement. Ces decharges ecrasantes avaient serre le
+coeur des volontaires. Lorsque tout a coup, le cri de: "Voila
+Garibaldi!" se repete d'un bout a l'autre des lignes. Un regiment
+piemontais, arrivant tout frais sur le champ de bataille, se precipite
+en avant tete baissee, Garibaldi le precede; il est suivi par tout le
+reste de l'armee qui se reforme comme elle peut en marchant en avant. Le
+combat se retablit. La route consulaire abordee a la baionnette est
+enlevee et les troupes royales sont rejetees vers le rivage. Mais la,
+chaque champ est une redoute qu'il faut forcer. Ces diables de haies
+sont infranchissables. Il faut les abattre a coups de crosse et couper
+les cactus a coups de sabre. L'ennemi, en fuyant, a abandonne une piece
+sur la route, le general Garibaldi, qui en ce moment n'a aupres de lui
+que Missori et deux ou trois guides, l'apercoit, et on s'empresse de la
+jeter dans le fosse, ne pouvant l'emmener; car, au meme moment, une
+dizaine de braves lanciers de l'armee napolitaine faisaient une charge
+pour tacher de degager leur piece et de la ramener. Apres avoir parcouru
+deux ou trois cents metres et passe a cote de Garibaldi et de ses
+compagnons sans y prendre garde, ils revenaient, renoncant a l'espoir de
+retrouver leur canon, lorsqu'ils apercurent le general et se
+precipiterent, la lance baissee, sur le petit groupe d'hommes qui
+l'entourait.--Pends-toi, brave Dumas, tu n'etais pas la pour raconter ce
+combat digne de d'Artagnan!--D'un coup de revers de sabre, le general
+Garibaldi abat presque la tete du major qui commandait les lanciers.
+Missori tue le second et le troisieme. Les autres s'espadonnent avec les
+guides. En resume, huit lanciers et huit chevaux restent sur le carreau
+et le Dictateur s'elance vers de nouveaux hasards.
+
+Les volontaires avancent toujours avec intrepidite, les Napolitains ne
+cedent que pied a pied. Les terrains conquis sont couverts de morts et
+de blesses parmi lesquels il y a bien plus de volontaires que de soldats
+royaux. Ou arrive enfin aux roseaux ou l'on se bat a bout portant.
+
+Encore refoules, les Napolitains se precipitent vers l'isthme et le
+pont, suivis de pres par les Garibaldiens. Mais a ce moment, la batterie
+du pont se demasque et fait pleuvoir sur ceux-ci une grele de mitraille.
+C'est la que leurs pertes furent le plus sensibles. Il est impossible
+d'aller de l'avant sous cette pluie de biscaiens et cependant un plus
+long temps d'arret compromet le succes de la journee. Le Dictateur
+parait et, en meme temps que le cri de Vive Garibaldi! sort de toutes
+les bouches, toutes les poitrines s'elancent au feu; la batterie est
+escaladee, quelques pieces, attelees a la hate, fuient au galop de leurs
+chevaux; mais deux canons restent au pouvoir des assaillants. Les uns
+et les autres arrivent pele-mele sur l'isthme. De tous cotes la ville
+est envahie. Pourchasses dans les rues, les royaux se hatent de gravir
+les rampes du chateau et se refugient dans la forteresse, aux
+acclamations des volontaires. Ceux-ci, apres l'avoir tournee, attaquent
+et enlevent immediatement deux tours et une demi-lune, en face de la
+porte principale du chateau, vers l'interieur de la presqu'ile. Le
+_Veloce_ etait venu aussi prendre sa part du combat et tirait a boulet
+sur l'armee royale. Un instant le general Garibaldi se rendit a bord;
+et, au moment ou les Napolitains essayaient une sortie du chateau,
+plusieurs volees de mitraille lancees par les grosses pieces du bord les
+arreterent court et les forcerent a rentrer au plus vite dans la place.
+
+Telle etait la situation a cinq heures et demie du soir. Le reste des
+troupes royales etait enferme et bloque dans la citadelle de Milazzo,
+tandis que sur les hauteurs, du cote de Spadafora et du Jesso, on
+apercevait des colonnes napolitaines s'eloignant en toute hate dans la
+direction de Messine.
+
+Le soir, Milazzo etait occupee par une division de l'armee sicilienne et
+toutes les rues, routes et chemins aboutissant a la citadelle,
+barricades et defendus par de forts detachements.
+
+Pendant le combat, on avait apercu au large deux grands navires de
+guerre croisant sans pavillon. Au premier abord, le chiffre des pertes
+du cote des Garibaldiens fut estime a pres de 800 hommes hors de
+combat.
+
+Les Napolitains n'en accuserent qu'environ 300.
+
+Voici les deux bulletins du quartier general garibaldien:
+
+ "Camp national de Meri, le 20 juillet.
+
+ "Ce matin a six heures commencait un echange de coups de fusil;
+ on crut d'abord a une affaire d'avant-postes, mais ce fut
+ bientot une melee generale. Les royaux avaient de l'artillerie,
+ les notres en manquaient. La melee fut terrible: les royaux
+ etant a l'abri, les notres se battant a decouvert. Un moment la
+ position parut difficile; mais au nom magique de Garibaldi, les
+ notres s'etant elances comme des lions, les positions furent
+ enlevees, et, a trois heures vingt-cinq minutes, nos troupes
+ entraient a Milazzo, apres s'etre emparees de cinq pieces
+ d'artillerie, dont trois conquises pendant le combat, hors des
+ murs, et les deux autres a l'entree.
+
+ "Le vapeur le _Veloce_ canonna le fort, ou les royaux se
+ renfermerent, toujours poursuivis a la baionnette; ils y sont
+ presses comme dans un baril d'anchois.
+
+ "Les notres ont pris ensuite la premiere porte du fort et un
+ bastion, ou notre drapeau flotte sur une tour.
+
+ "Nous devons deplorer des pertes graves; celles des royaux sont
+ enormes. On regarde comme certain la reddition du fort et de la
+ colonne entiere. A l'instant arrive un renfort pour nous avec
+ des canons rayes. Les soldats de Spadafora se retirent au
+ Jesso."
+
+
+ "Deuxieme bulletin.--21 juillet.
+
+ "Hier, a six heures du matin, la lutte s'engagea a Milazzo, et
+ elle ne finit qu'a huit heures du soir. La melee fut terrible.
+ On combattait sur toute la ligne. Il y eut un grand carnage des
+ bourbonniens qui se battaient avec beaucoup de tenacite, de
+ sorte qu'il fallut gagner du terrain pied a pied sous une pluie
+ de mitraille. Le champ de bataille, couvert de cadavres ennemis
+ et de bagages de toutes sortes, avec cinq canons, fut enfin
+ conquis aux cris de: _Vive l'Italie! vive Garibaldi!_
+
+ "Nos jeunes gens ont rivalise d'enthousiasme avec les braves de
+ la legion Garibaldi, qui a ete la premiere au combat et la
+ premiere a courir a la baionnette pour forcer Milazzo et
+ s'emparer aussi des premier et deuxieme reduits de la
+ forteresse, toujours la baionnette dans les reins des
+ bourbonniens.
+
+ "Nos pertes n'ont pas ete excessives. La legion Garibaldi a eu
+ quelques hommes legerement blesses; nos jeunes gens ont aussi un
+ peu souffert, mais les pertes des braves du continent ont ete
+ sensibles. D'enormes dommages ont frappe, l'ennemi qui, en
+ fuyant, a ete accule aux redoutes et de la dans le reste de la
+ forteresse. Il a ete poursuivi jusque-la, et on a coupe les
+ conduites d'eau.
+
+ "Ce matin 21, le _heros_ Bosco s'est presente au Dictateur et a
+ demande a sortir avec les honneurs de la guerre. "Non, a repondu
+ Garibaldi, vous sortirez desarmes, si cela vous plait."
+
+ "Fabrizzi et Interdonato ont marche sur le Jesso par ordre du
+ generalissime. L'ennemi, qui occupait cette position, s'est
+ retire aussitot vers Messine.
+
+ "Le Dictateur, dans un combat de cavalerie a Milazzo, a d'un
+ revers de son sabre fait sauter le bras et l'epee au major du
+ corps napolitain, qui le poursuivait; apres quoi la cavalerie
+ napolitaine a ete dispersee et, detruite. Juste punition d'une
+ opiniatrete fratricide.
+
+ "Vive l'Italie! Vive Victor-Emmanuel!"
+
+Le soir meme du combat, et malgre l'insuffisance du service d'ambulance,
+tous les blesses furent releves, aussi bien ceux des Napolitains que
+ceux de l'armee liberale, et transportes, partie a Barcelona partie dans
+les maisons de Milazzo qui etaient restees presque desertes: tous les
+habitants s'etant refugies sur l'extremite de la presqu'ile ou se
+trouvent une grande quantite de villas.
+
+Le consul d'Angleterre s'etait empresse de mettre sa maison a la
+disposition du general Garibaldi et de son etat-major. Toute la nuit, la
+ville fut illuminee par les volontaires. Le premier soin de Garibaldi,
+apres avoir pense a ses blesses, fut de donner l'ordre au general
+Fabrizzi et au chef de guerillas Interdonato de marcher avec leurs
+troupes sur le Jesso, vers les plus proches versants de la ceinture de
+montagnes qui entoure Messine, pour obliger les troupes qui battaient en
+retraite de Spadafora a gagner cette ville au plus vite, et inquieter,
+par ce mouvement, les troupes royales dans le cas ou elles chercheraient
+a faire une pointe pour degager le general Bosco.
+
+Le 21 et le 22, on commenca, du cote de l'armee nationale, quelques
+travaux d'attaque contre le chateau.
+
+Manquant d'artillerie de siege, le general Garibaldi etait resolu a
+proceder par la mine contre les defenses de la place. De son cote, le
+chateau envoyait des boulets et de la mitraille partout ou il apercevait
+un assaillant. Le 23, au matin, trois batiments de commerce francais, le
+_Charles-Martel_, la _Stella_ et le _Protis_, fretes par le gouvernement
+napolitain, arrivaient sur la rade de Milazzo, charges de vivres et de
+munitions pour l'armee royale. Grand fut l'etonnement du premier des
+capitaines de ces navires, M. de Salvi, commandant le _Protis_, en
+debarquant, de se voir conduit au general Garibaldi, quand il croyait
+rencontrer le general Bosco.
+
+Apres avoir explique au Dictateur quelle etait sa mission, il lui
+demanda a retourner a son bord pour decider avec les capitaines des deux
+autres navires ce qu'ils avaient a faire. En ce moment, l'aviso a vapeur
+de guerre, la _Mouette_, commandant Boyer, qui se rendait a Messine et
+devait toucher a Milazzo, mouillait a cote du _Protis_. Le commandant
+Boyer s'etait a juste titre emu de la fausse position dans laquelle se
+trouvaient, ces trois batiments francais. Apres avoir convoque les
+capitaines et apprenant que le general Garibaldi les laissait
+entierement libres de leurs manoeuvres, il les engagea a faire route
+pour Messine.
+
+M. de Salvi qui, independamment du transport qu'effectuait son navire,
+avait une mission particuliere de la cour de Naples, declara alors au
+commandant de la _Mouette_ qu'il croyait de son devoir, avant
+d'appareiller, de faire tout son possible pour communiquer avec le chef
+de l'armee royale.
+
+Quelques instants apres, la _Mouette_ continuait sa route sur Messine et
+le _Charles-Martel_ et la _Stella_ la suivaient de pres. Quant au
+capitaine du _Protis_, il se faisait debarquer et retournait chez le
+general Garibaldi; celui-ci s'empressa de lui donner l'autorisation de
+se rendre a la citadelle pour accomplir sa mission. Il le chargea meme,
+de son cote, d'un projet de capitulation qu'il devait soumettre au
+general Bosco. Garibaldi offrait la liberte aux officiers, mais il
+demandait que les troupes restassent prisonnieres de guerre. De plus, il
+faisait prevenir le commandant de l'armee royale que deux mines etaient
+assez avancees pour rendre certaine l'ouverture de plusieurs breches et
+que, s'il refusait la capitulation, on serait force de recourir a ce
+moyen. M. de Salvi etait accompagne d'un clairon avec drapeau blanc et
+d'un officier, afin de pouvoir, sans encombre, arriver a sa destination.
+Ce ne fut qu'apres deux ou trois appels de clairon que deux officiers
+napolitains, sortis par la poterne, vinrent s'informer de ce que
+desirait le parlementaire et, sur son explication, le prierent
+d'attendre quelques instants pour qu'ils pussent aller rendre compte de
+sa demande d'introduction au general Bosco.
+
+Dix minutes apres, ils etaient de retour. Le clairon et l'officier
+devaient rester ou ils etaient. On banda les yeux a M. de Salvi et on ne
+lui enleva son bandeau que dans la chambre meme du general Bosco.
+
+La conversation s'engagea en italien. Mais M. de Salvi ayant dit qu'il
+etait Francais, le general s'excusa de lui avoir fait bander les yeux,
+quoique ce fut une des exigences de la guerre. Apres avoir accompli sa
+mission, M. de Salvi fit part au general des propositions de Garibaldi.
+"C'est impossible, lui repondit Bosco, moi et mes soldats nous tiendrons
+dans la place, et jusqu'a la derniere extremite je n'abandonnerai ni ma
+troupe, ni la forteresse.
+
+"Bien plus, ajouta-t-il, que le general Garibaldi m'indique
+l'emplacement de sa mine, et j'irai le premier m'y faire tuer a la tete
+de mes soldats." En le congediant, il dit a M. de Salvi que, sans un
+ordre formel de son gouvernement, il ne rendrait jamais la place.
+
+Le capitaine du _Protis_ fut reconduit les yeux bandes, comme il etait
+venu, jusqu'a l'endroit ou il avait laisse son escorte, et vint de suite
+transmettre au Dictateur la reponse du commandant des troupes royales.
+Garibaldi, appreciant la fermete de Bosco et ayant hate d'en finir afin
+de pouvoir diriger ses troupes sur Messine et eviter les lenteurs et
+l'effusion de sang que pouvait entrainer une attaque de vive force, pria
+M. de Salvi de retourner aupres du general Bosco et de lui porter de
+nouvelles conditions. Le capitaine accepta avec empressement cette
+mission conciliatrice; il pria toutefois Garibaldi de lui donner son
+ultimatum par ecrit.
+
+Cette nouvelle tentative n'eut pas plus de succes que la premiere. Le
+commandant de la citadelle declara nettement que sa position n'etait pas
+assez precaire pour l'obliger a accepter de telles propositions, qu'il
+devait attendre les ordres de son gouvernement, et que, dans tous les
+cas, et en temps et lieu, si cela etait necessaire, il enverrait
+lui-meme un parlementaire: tout en desirant de grand coeur, comme le
+general de l'armee nationale, eviter des sacrifices inutiles, il voulait
+cependant, avant tout, sauvegarder son honneur et celui des troupes que
+S.M. le roi de Naples avait daigne lui confier.
+
+En descendant du chateau, M. de Salvi apercut au large quatre fregates
+napolitaines courant a toute vapeur sur le port de Milazzo, l'une de ces
+fregates, le _Fulminante_, battait pavillon de contre-amiral. Comme
+cette petite escadre avait le vent debout et que, d'ailleurs, la brise
+etait tres-faible, on ne s'apercut pas au premier moment que le
+_Fulminante_ avait arbore pavillon parlementaire.
+
+M. de Salvi, prevoyant une attaque napolitaine et sachant son navire
+mouille pres de terre, par consequent dans une position dangereuse, se
+hata de porter cette derniere reponse au general Garibaldi et de
+regagner son bord pour pouvoir parer aux eventualites. La vue de
+l'escadre napolitaine fit accourir sur les remparts toute la garnison du
+chateau de Milazzo et ses acclamations suivaient les navires qui
+avancaient grand train.
+
+De leur cote, les Garibaldiens prenaient les armes; la generale battait
+partout, et on armait precipitamment trois batteries disposees a tout
+evenement sur les quais, pendant que l'artillerie de campagne venait au
+galop se ranger sur l'isthme. De plus, le _Veloce_, que la rupture d'un
+de ses pistons obligeait a l'inaction et qui, amarre derriere le mole,
+avait ainsi sa coque abritee du feu de l'ennemi, transportait toute sa
+batterie sur le meme bord, prete a faire feu.
+
+Mais bientot on distingua le pavillon parlementaire; et un colonel
+d'etat-major, envoye par le roi de Naples, debarqua a terre et fut recu
+par un colonel aide de camp du Dictateur. Apres quelques pourparlers et
+quelques allees et venues, on tomba d'accord sur les articles de la
+capitulation.
+
+Pendant que ces faits se passaient a terre, la _Mouette_, qui n'avait
+fait que toucher a Messine et dont le commandant etait inquiet sur le
+sort du _Protis_, mouillait de nouveau sur rade a cote de celui-ci. Vers
+les sept heures, le colonel Anrani, charge de la capitulation par le roi
+de Naples, avait une entrevue avec Bosco; la capitulation etait
+definitivement signee, et le _Protis_ appareillait immediatement pour
+porter a Messine l'ordre au _Charles-Martel_, au _Bresil_, a la
+_Stella_, a la _Ville de Lyon_, etc, de venir embarquer la garnison de
+Milazzo.
+
+D'apres les conditions de la capitulation, les troupes devaient sortir
+avec armes, bagages et les honneurs de la guerre, mais sans munitions;
+les pieces de campagne devaient etre partagees ainsi que celles de
+position; quant aux chevaux de la cavalerie, ils restaient a l'armee
+nationale avec la moitie des mulets.
+
+Le total des troupes enfermees dans la citadelle s'elevait a pres de
+4,000 hommes d'infanterie, 240 chasseurs a cheval et deux batteries
+d'artillerie. Il y avait, de plus, 90 blesses et 6 officiers dont 5
+amputes.
+
+Le 24, dans la journee, l'embarquement commencait et, le 25, la
+citadelle etait remise a l'armee nationale. Il y eut, dit-on, au dernier
+moment de l'evacuation, un evenement assez curieux. La garnison
+napolitaine avait emporte, naturellement, les pieces de canon que lui
+accordait la capitulation. Mais, lorsque la citadelle fut remise, on
+prevint le general Garibaldi que les pieces qui lui etaient echues en
+partage avaient ete enclouees par les Napolitains avant de partir.
+Garibaldi, furieux de ce procede deloyal, se hata de se rendre de sa
+personne a bord de l'amiral napolitain et se fit remettre un nombre de
+pieces egal a celles enclouees.
+
+Avant d'en terminer, pour toujours probablement, avec Milazzo, il faut
+convenir qu'enfermee dans une citadelle, sans vivres, sans espoir d'etre
+ravitaillee, l'armee royale semblait n'avoir d'autre ressource qu'une
+capitulation a merci. Cependant, il faut le dire a l'honneur du general
+Bosco, il n'a pas un seul instant faibli ni dementi son caractere de
+soldat. Si, comme general, il a fait une singuliere manoeuvre en se
+laissant acculer a la presqu'ile de Milazzo, il a rachete cette erreur
+par un grand courage et une veritable dignite dans sa conduite.
+
+Les rapports entre le Dictateur et le general Bosco sont restes tout le
+temps dans les termes de haute convenance et de parfaite courtoisie,
+quoi qu'en aient pu dire certaines versions triviales suggerees par
+l'exageration des partis.
+
+Quant a la ville de Milazzo elle-meme, helas! il faut encore l'avouer,
+ses braves habitants n'avaient trouve rien de plus simple que de
+decamper en toute hate. La jeunesse guerriere de cette cite de 12,000
+ames ne fournit pas plus de volontaires a Garibaldi que de renforts au
+general Bosco. Cependant c'etait une des villes citees pour leur
+royalisme.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que chacun etait demenage avec armes et
+bagages, emportant matelas et couvertures. C'est a peine si l'on put
+trouver de la paille pour les blesses, aussi bien d'un parti que de
+l'autre. Les quelques citadins retenus par des motifs quelconques dans
+la ville, refusaient sans honte un verre d'eau aux blesses. Quant au
+linge et a la charpie confectionnee par les charmantes peninsulaires, la
+quantite en aurait pu tenir dans une coque de noix. Le pharmacien de
+l'endroit lui-meme avait emballe ses remedes et ses purgations.
+
+Aussitot que les evenements de Milazzo parvinrent a Messine, il y eut
+grand mouvement militaire et brouhaha general sur toute la ligne. Les
+troupes de reserve furent massees en face de la citadelle, sur le champ
+de manoeuvres de Terranova, pendant que de fortes colonnes
+s'etablissaient sur toutes les hauteurs environnantes. La cavalerie
+seule etait, par ordre superieur, evacuee en toute hate, et a force de
+transports, sur Reggio.
+
+Le 22, les batiments de guerre etrangers etaient invites, le plus
+poliment possible, a aller mouiller partout ailleurs que dans le port,
+ou ils genaient l'oeuvre probable de destruction de la ville par la
+citadelle; tandis que les navires de commerce recevaient l'ordre de
+deguerpir immediatement sans tambour ni trompette, emportant leur
+chargement d'habitants emigres. On vit donc, des le matin, de longs
+chapelets de batiments de toutes sortes remorques, qui par des
+embarcations, qui par de petits vapeurs, gagner les mouillages de la
+Grotta, du Ringo, du Paradis, etc., et venir, comme en 1848, s'abriter
+sous les pavillons des vaisseaux de guerre etrangers. Ce fut un
+spectacle singulierement, mais aussi tristement pittoresque, que celui
+de cette ville nomade installee sur la plage de toutes les manieres les
+plus bizarres qu'il soit possible de se figurer. Que l'on s'imagine, en
+effet, une agglomeration compacte de trois ou quatre cents batiments de
+commerce et barques de peche; autant de bateaux, de canots qu'il pouvait
+en tenir blottis les uns contre les autres, hales a terre; les uns en
+bon etat, les autres tombant en ruine; ceux-ci bien espalmes,
+embarcations de luxe, celles-la de vraies arches de Noe, galipotees,
+goudronnees et sentant le vieux poisson a dix kilometres a la ronde:
+tout cela couvert de tentes bariolees plus etranges les unes que les
+autres. En verite, on ne saurait avoir idee de cette ville aquatique,
+qui va servir de refuge a toute une population. A terre, sur la plage,
+ce sont des gourbis, des profusions de haillons accroches a toute espece
+de choses, des feux qui brulent pour faire la cuisine, des myriades
+d'enfants, males et femelles, qui gigottent, partie dans le sable,
+partie dans l'eau, a qui mieux mieux. De toutes parts, des puits creuses
+dans le sable pour fournir une eau saumatre a des gens qui meurent de
+soif. Puis, le long du chemin qui suit la mer, des maisons bondees
+d'habitants; une route ou l'on ne saurait circuler qu'au pas, tant il y
+a de monde et d'obstacles. Tout cela cause, crie, hurle, boit, mange,
+sans souci et avec une tranquillite parfaite. N'est-on pas hors de la
+portee des canons de la citadelle et sous ceux de la France et de
+l'Angleterre? En rade, c'est encore plus curieux: ici, un vieux prelart
+de toile ciree, une vieille tente en coutil, jadis les beaux jours du
+gaillard d'arriere d'un paquebot, abritent une pauvre mais
+nombreuse famille, entassee pele-mele, depuis l'aieul jusqu'aux
+arriere-petits-enfants, dans une lourde barque de peche; la, des tapis
+de Turquie, des couvertures africaines ou espagnoles etalent, sur le
+pont d'un brick-goelette ou d'une belle balancelle catalane, le luxe de
+leurs brillantes couleurs. Plus loin, un caboteur moins luxueux a
+desenvergue ses voiles pour mettre a l'abri sa population passagere, et
+partout un luxe inoui de bibelots de toutes natures, d'ustensiles de
+toutes sortes, de poteries, de batteries de cuisine, de poeles et de
+poelons, de gargoulettes de formes variees, accroches de ci, de la; des
+montagnes de matelas s'alignant le soir a la belle etoile, les uns a
+cote des autres; puis, comme a terre, a bord de chacun de ces bateaux en
+particulier, un monde d'enfants, glapissant, braillant, gemissant a qui
+mieux mieux, des meres aux voix criardes et discordantes, des chiens qui
+aboient, des moutons qui belent, et toujours cette inimitable odeur de
+poisson grille, d'ail frit, d'oignons sautes, au milieu d'une atmosphere
+de fumee a vous faire eternuer pendant vingt-quatre heures. C'est a y
+perdre l'ouie et l'odorat.
+
+Malheureusement, tout cela est de la triste comedie. Si on rit par ici
+en regardant, on est tente de pleurer par la en detournant les yeux; ce
+sont d'affreuses miseres qui, certes, eussent ajoute de graves maladies
+au fleau de la guerre, si une position aussi heteroclite eut dure
+quelques jours de plus. On a vu des embarcations, une entre autres sur
+laquelle il y avait dix-huit enfants dont le plus age n'avait pas douze
+ans, rester plus de quarante heures sans avoir un morceau de galette ou
+de biscuit a distribuer a leur population; et, sans la generosite de
+quelques riches proprietaires des maisons de campagne environnantes,
+beaucoup de ces malheureux n'eussent certainement pu trouver a soutenir
+leur existence. Le besoin n'etait pas seulement l'effet du manque
+d'argent, car, meme a prix d'or, il etait difficile de trouver quelque
+chose. Beaucoup de ces pauvres gens vivaient au jour le jour avec leurs
+enfants, n'ayant a se partager qu'une ou deux maigres pommes de terre.
+Heureusement cette triste situation ne dura qu'une semaine; sans cela,
+en verite, et pour empecher tout ce monde de mourir de faim, il eut
+fallu forcement, je crois, que les batiments de guerre vidassent leur
+soute a biscuit. Ce qu'il y avait de consolant, c'etait de voir qu'en
+somme, cette population prenait assez philosophiquement son parti et
+endurait ses privations avec une resignation digne d'un meilleur sort.
+
+Chacun, cependant, abandonna sans le regretter, je crois, les plages
+hospitalieres du Ringo et de la Grotta.
+
+On pretend, est-ce a tort ou a raison? que Messine devait etre la rancon
+de la citadelle de Milazzo. Il est, en effet, permis de penser que le
+Dictateur avait bien pu sacrifier la satisfaction de faire prisonnier
+tout le corps du general Bosco a l'avantage d'occuper, sans coup ferir,
+et de sauver d'un bombardement la ville de Messine.
+
+Cette malheureuse cite n'etait plus qu'un vaste desert depuis
+l'evacuation complete du port.
+
+Le 23 et le 24 se passerent sans encombre. Partout, des soldats allant
+et venant, en troupe ou isolement, sans avoir trop l'air de savoir ce
+qu'ils faisaient ou ce qu'ils voulaient faire. Le 25 au matin, les rues
+desertes retentirent de plusieurs decharges de mousqueterie. Un nombreux
+rassemblement, compose d'au moins trois personnes placees a un kilometre
+environ l'une de l'autre avait provoque cet acces belliqueux de la part
+des Napolitains. On voyait, au meme instant, les troupes campees a
+Terranova se diriger en profondes colonnes vers la ville. Les deux forts
+Gonzague et San-Salvador avaient leve leurs ponts-levis, ferme leurs
+portes et hisse leurs pavillons. Une multitude de baionnettes brillaient
+derriere les embrasures aveuglees de canons. Vers une heure, les postes
+du Telegraphe et de la Torre etaient enleves par Interdonato et le
+general Fabrizzi. Les troupes royales, apres une courte resistance,
+s'etaient repliees sur leur vraie ligne de defense, le mont Barracone et
+les hauteurs qui s'y rattachent.
+
+Elles paraissaient disposees a une serieuse resistance.
+
+A quatre heures de l'apres-midi, on vit toutes les hauteurs en face de
+cette ligne de defense occupees par les guerillas d'Interdonato. Le
+pavillon national flottait sur plusieurs points de la montagne.
+
+A cinq heures, une longue fusillade, mais de peu de vivacite, s'engagea
+entre les deux lignes. Elle dura jusqu'au lendemain 26 a deux heures du
+matin environ. Toutes les hauteurs d'ou l'on pouvait apercevoir le
+combat, etaient couvertes de spectateurs venant assister en curieux a
+cette petite guerre d'avant-gardes qui leur promettait, pour le
+lendemain, une belle representation militaire. Aussi, des quatre heures
+du matin, se hataient-ils de revenir a leurs places de la veille; mais,
+quel desenchantement! pas plus de Napolitains que de Garibaldiens. Les
+forts de terre seuls, avec leur air de mauvaise humeur, gardaient leurs
+portes fermees et leurs pavillons hauts. A onze heures, arrivaient dans
+le port de Messine un grand nombre de vapeurs napolitains et de
+transports. L'armee royale commencait son evacuation.
+
+Inderdonato, la veille au soir, avait attaque sans ordre ou, plutot,
+malgre des ordres contraires. A la fin on s'etait entendu. L'armee
+royale etait rentree en ville pour s'embarquer et les _picchiotti_
+s'etaient couches.
+
+Comme les Napolitains s'etaient masses autour de la citadelle,
+abandonnant completement la ville, quelques hommes de la garde civique,
+bien avises, etaient rentres en ville et avaient pris immediatement
+possession des postes.
+
+Le meme jour, une proclamation invitait les habitants a reintegrer leurs
+demeures, les assurant qu'un arrangement etait conclu et qu'ils
+pouvaient, sans aucun danger, boire, manger, dormir et se promener de
+par la ville avec tous les drapeaux et les vivat possibles.
+
+Cependant, le mouvement s'opera lentement. On ne paraissait pas avoir
+grande confiance dans la bonne foi de cet armistice. Une seconde
+proclamation, annoncant l'approche de Medici et son entree dans la ville
+pour le lendemain, eut un peu plus de succes. On vit quelques matelas
+franchir timidement les portes de Messine.
+
+Le 27, au matin, le general Medici, avec sa division, qu'une
+proclamation du Dictateur avait porte, le jour meme de la bataille de
+Milazzo, a l'ordre du jour de l'armee, faisait son entree dans la ville
+et l'on attendait le general Garibaldi dans l'apres-midi.
+
+Tout le monde etait d'accord, tout le monde s'embrassait. Chacun courait
+par la ville a ses petites affaires. Les soldats napolitains trottaient
+gravement par les rues pour acheter leur macaroni. Leurs officiers
+regardaient et flanaient. Les volontaires ne manquaient pas d'envie d'en
+faire autant et, aussitot que faire se put, les fusils en faisceaux et
+les sacs a terre, ils s'en furent de leur cote, lorgnant aux balcons,
+clignant de l'oeil aux ruelles et frayant sans rancune avec la
+soldatesque napolitaine dont les figures, epanouies par la certitude
+d'une bataille evitee, respiraient le bonheur de se sentir vivre et de
+reprendre bientot la route de Naples.
+
+Dans l'apres-midi, Garibaldi fit son entree, aux applaudissements
+frenetiques de tout le monde; quelques drapeaux commencerent a se
+montrer avec froideur. On semblait, dans la ville, avoir beaucoup de
+peine a s'habituer a l'idee d'etre piemontise a perpetuite et, certes, a
+ce moment, le roi galant homme n'aurait eu qu'une mesquine ovation.
+
+Presque aussitot entre a Messine, le Dictateur monta en voiture et se
+rendit au Faro, a l'entree du detroit, en passant par le Ringo, le
+Paradis, la Grotta, etc. Cette course ne fut qu'un immense triomphe, un
+cri de _Viva Garibaldi!_ depuis la sortie de la ville jusqu'a l'extreme
+pointe du Faro; et, cependant, il traversait la malheureuse population
+sur laquelle les souffrances et les privations pesaient depuis quelques
+jours. Quant a _il Re galantuomo_, il n'en fut pas plus question que de
+l'empereur de la Chine, malgre l'air conquerant des officiers piemontais
+qui accompagnaient le Dictateur. Quand celui-ci rentra en ville, a la
+nuit faite, ce fut une course aux flambeaux jusqu'a Messine. Toutes les
+fenetres, tous les navires, jusqu'au plus petit bateau, s'etaient
+pavoises et illumines de feux de couleurs.
+
+Ce dut etre un agreable spectacle pour les troupes napolitaines campees
+de l'autre cote du detroit a San-Giovanni, au fort d'Alta-Fiumare, a la
+Torre del Cavallo, etc.
+
+Aussitot le retour de Garibaldi, deux compagnies de chasseurs des Alpes
+partaient pour le Faro et, comme le general en chef, etaient conduites
+jusqu'a leur poste avec force flambeaux et musique.
+
+La treve ne fut cependant definitivement signee que le 29. Les
+principaux articles stipulaient:
+
+La remise a Garibaldi des forts situes en dehors de la ville avec leur
+armement;
+
+L'embarquement, sans obstacle, de tout le personnel et le materiel de
+l'armee;
+
+La libre circulation en ville, pour leurs provisions, des soldats ou
+officiers napolitains;
+
+La libre circulation du detroit;
+
+La parfaite egalite, pour les deux pavillons, dans le port de Messine;
+
+Une route, qui traverse le champ de manoeuvres de Terranova, devait
+servir de ligne de demarcation entre les deux partis;
+
+De chaque cote de cette route, deux lignes de factionnaires gardaient
+chaque zone;
+
+De plus, dans le cas ou les hostilites recommenceraient entre la
+citadelle, qui restait aux Napolitains, et la ville, la cessation de
+l'armistice devait etre denoncee au moins quarante-huit heures a
+l'avance.
+
+Des le lendemain 30, Messine semblait se reveiller d'un long cauchemar.
+Les batiments de guerre rentraient dans le port. Ceux du commerce les
+suivaient. La flottille de bateaux emboitait le pas intrepidement; et,
+le soir, sur le quai, dans la strada Ferdinanda, au Corso, tout le monde
+se promenait comme d'habitude a la lueur d'une illumination assez
+mesquine. Les cafes, rouverts par enchantement, regorgeaient de
+consommateurs, Garibaldiens et Napolitains pele-mele; et, enfin, sur les
+deux heures chacun rentrait chez soi. Laissons-les dormir.
+
+
+
+
+V
+
+
+Pendant que les Garibaldiens se casernaient de leur mieux et partout ou
+ils pouvaient, l'armee royale, entassee vis-a-vis la citadelle, se
+hatait d'operer son evacuation. Tous les vapeurs de guerre napolitains
+et les transports se mettaient a la besogne. C'est a Reggio que la plus
+grande partie etait transportee. D'autres etaient diriges sur Scylla et
+la Bagnara. Le general Clary ne voulait se reserver, dans la citadelle,
+que le nombre d'hommes strictement necessaire pour sa defense. Un mois
+plus tard, a la date du 31 aout, il ne restait plus au gouvernement
+royal que trois points dans toute la Sicile: la citadelle de Messine,
+celle d'Augusta et la ville de Syracuse.
+
+Laissons donc cette armee gagner avec enthousiasme la terre ferme, et
+revenons aux Garibaldiens. De grandes mutations avaient eu lieu dans
+l'armee nationale. Les generaux de brigade Cosenz, Medici, Carini et
+Bixio avaient ete eleves au grade de majors generaux. Le colonel Ehber
+passait general de brigade. L'armee devait s'appeler desormais armee
+meridionale. Organisee definitivement, elle se composait de quatre
+divisions d'infanterie, d'une brigade d'artillerie et d'une brigade de
+cavalerie. Un appel aux armes avait ete fait aussi a la jeunesse
+messinoise qui n'avait pas mis beaucoup plus d'empressement, pour ne pas
+dire moins, que celle de Palerme a s'enroler sous les couleurs
+piemontaises. Bien plus, beaucoup de Siciliens, de Messinois entre
+autres, deja incorpores dans l'armee, ne se genaient pas pour manifester
+tout haut leur repugnance a passer dans les Calabres. Il y eut meme, a
+ce sujet, une histoire que l'on peut raconter sans en garantir
+l'authenticite quoiqu'elle soit parfaitement dans les idees de la
+population de Messine. Un general ***, ayant appris qu'un bataillon,
+entre autres, de recrues siciliennes declarait qu'il ne passerait pas
+sur le continent, avait fait reunir les hommes et leur avait adresse une
+allocution dont voici a peu pres le resume:
+
+"Vous etes de braves enfants de la patrie. Elle vous est
+reconnaissante, le general Garibaldi aussi et moi de meme. Mais voire
+role est de defendre la Sicile, le notre d'aller en Italie. Par
+consequent, il n'y a pas d'inconvenient a vous declarer que ceux d'entre
+vous qui voudront partir volontairement pour partager nos dangers seront
+seuls appeles a ce service. Les autres resteront dans les depots." Ce
+bataillon se composait d'environ 350 hommes. Six se declarerent prets a
+combattre de nouveau pour la liberte et a passer en Calabre. Comme le
+courage de ces six volontaires faisait honte aux autres, ils ne
+trouverent rien de mieux que de les huer. Les mauvaises langues
+pretendent que le general, qui n'avait voulu que s'assurer serieusement
+du plus ou moins de bonne volonte des hommes du bataillon, avait pris
+ses precautions. Tous ces heros, au lieu d'etre renvoyes chez eux
+auraient ete immediatement divises par faibles fractions et incorpores
+dans d'autres bataillons avec lesquels ils durent marcher bon gre mal
+gre. Du reste, une grande preuve de la froideur de cette nation pour le
+metier des armes, c'est la mauvaise humeur generale avec laquelle fut
+accueilli le decret de la conscription, et l'opposition qu'il souleva
+dans toutes les villes et campagnes de la Sicile. Le discours que le
+Dictateur prononca, en faisant ses adieux a Messine, et que l'on
+trouvera plus loin, vient lui-meme attester que c'etait avec peine que
+la jeunesse endossait le baudrier.
+
+Neanmoins, de Palerme a Messine, ce n'etait qu'une suite non
+interrompue de detachements de volontaires accourus de divers points du
+continent; la plupart de ces detachements etaient tres-nombreux et
+allaient le plus vite possible rejoindre l'armee meridionale.
+
+Presque tous ces convois arrivaient de Genes, diriges par Bertani et
+sous le commandement de leurs officiers particuliers. C'etaient, en
+grande partie, des soldats et des officiers piemontais, lombards,
+toscans et florentins, ainsi que quelques Venitiens, mais en petite
+quantite. Tous, generalement, etaient assez bien equipes et armes.
+
+Une foule de decrets parurent a Messine des l'arrivee du Dictateur. Les
+plus importants furent une suite d'arrets des plus severes contre tout
+attentat a la vie, aux biens ou a la surete individuelle de quelque
+individu que ce fut, y compris tous les employes de l'ancien
+gouvernement, meme les sbires. Presque chacune des infractions a ce
+decret etait justiciable des conseils de guerre, dont le jugement,
+executoire dans les vingt-quatre heures, entrainait la peine capitale.
+Les autres decrets avaient principalement rapport a la garde nationale,
+aux finances et aux fournitures des troupes. Il serait trop long de les
+enumerer.
+
+Des le lendemain de son arrivee a Messine, le Dictateur, avec la fixite
+d'idees qui lui est particuliere, commencait les preparatifs du
+debarquement en Calabre. Pour cela, il fallait non-seulement une base
+d'operations qui etait la Sicile tout entiere, mais un point de depart.
+Messine, devenue une ville neutre, bien que la circulation des pavillons
+des deux partis y fut autorisee, ne pouvait convenir. De plus, l'ennemi
+aurait trop facilement su tout ce qui s'y passait. On choisit donc le
+Faro.
+
+Le Faro est un village situe a l'extremite d'une pointe de sable a
+laquelle il a donne son nom et qui, lorsqu'on arrive a Messine par le
+Nord, se trouve a droite de l'entree du detroit. Deux etangs d'eau
+salee, communiquant avec la mer par un canal a moitie comble, occupent
+l'entree et le centre de cette espece de presqu'ile. Ce sont les Anglais
+qui, lors de leur occupation, ont creuse ce canal pour abriter dans les
+etangs les nombreuses canonnieres qu'ils entretenaient le long de la
+cote. A l'extremite du Faro se trouve un fanal construit au centre d'un
+petit fort carre et casemate. A un kilometre environ de celui-ci, sur la
+cote du large en dehors du detroit, existe un fort bastionne qui avait
+ete abandonne avec armes et bagages par les Napolitains le surlendemain
+de l'affaire de Milazzo. Depuis la tour du Faro jusqu'au village, ce ne
+sont absolument que des sables au milieu desquels s'efforcent de surgir
+quelques touffes de cactus et de figuiers de Barbarie. La population est
+composee presque exclusivement de pilotes du detroit et de pecheurs
+d'espadons.
+
+Du Faro a Messine, il existait il y a quelques annees des batteries et
+des tours casematees, les unes tres-anciennes, les autres datant de
+l'occupation anglaise ou meme plus modernes; mais tout cela avait fini,
+faute d'entretien, par tomber en ruines, et il n'y existait pas un canon
+au moment ou se passaient ces evenements. La route strategique elle-meme
+etait dans un fort triste etat. L'artillerie y fut donc immediatement
+dirigee, et immediatement aussi, fut commence un ensemble de travaux de
+fortifications et de batteries, defensives pour le Faro, et offensives
+pour le detroit.
+
+Chaque jour, plusieurs bataillons s'y rendaient le soir de Messine et le
+lendemain etaient releves par d'autres. Ils faisaient, pendant douze
+heures de jour, l'office de travailleurs et, pendant la nuit, celui de
+soldats. Car l'ennemi etait maitre du detroit; ses nombreux vapeurs le
+sillonnaient en tous sens; puis, les cotes de Calabre etant couvertes de
+troupes napolitaines, il paraissait chose bien facile, par une nuit
+obscure, de jeter a terre sur les plages du Faro quelques milliers
+d'hommes.
+
+Le general Garibaldi allait tous les jours inspecter lui-meme les
+travaux de ces fortifications passageres et il en profitait pour passer
+en revue les bataillons de garde. Il avait toujours soin d'arriver sur
+les trois heures ou trois heures et demie du matin, c'est-a-dire a
+l'heure ou les appels avaient lieu. On y vit s'elever d'abord, comme par
+enchantement, une batterie de huit pieces de trente-deux avec des
+parapets d'une epaisseur moyenne de dix metres. C'etait la plus
+rapprochee du fanal.
+
+Un chemin couvert reliait cette batterie a une deuxieme de trois pieces
+de soixante-huit, tirant en barbette. L'espece de courtine produite par
+le chemin couvert qui reliait ces deux batteries, etait armee elle-meme
+de plusieurs pieces de vingt-quatre, de caronades et de deux obusiers de
+seize. Puis venait, a l'entree du village, une troisieme batterie; une
+quatrieme fut elevee un peu plus tard a l'entree du canal et une
+cinquieme vis-a-vis l'eglise du Faro. Une grosse tour d'origine
+anglaise, construite pres du village, fut armee d'une caronade et d'une
+superbe coulevrine en bronze portant les armoiries des chevaliers de
+Malte. Les plates-formes du fort du fanal recurent elles-memes huit
+pieces de gros calibre. Tout cet ensemble presentait vers le detroit un
+front assez respectable pour ne pas etre a dedaigner.
+
+Ces travaux avaient ete commences primitivement sous la direction d'un
+officier francais. Mais le general Orsini, ayant quitte le ministere de
+la guerre, vint prendre le commandement en chef de l'artillerie de
+l'armee meridionale et, en cette qualite, celui du Faro. Il n'eut rien
+de plus presse, naturellement, que de trouver mal tout ce qui avait ete
+fait, d'en modifier beaucoup les details et quelque peu l'ensemble. Il
+eut peut-etre mieux fait de laisser les choses aller leur train et de
+tacher de trouver des soldats aux nombreux officiers d'artillerie,
+sachant tout excepte ce qu'etait un canon, qu'il avait amenes de Palerme
+avec lui. Il y avait, en resume, de quoi mettre trois officiers par
+piece ou peu s'en faut.
+
+Des le 10 aout, la pacifique presqu'ile du Faro s'etait metamorphosee en
+camp retranche. Sur la plage, en regard du detroit, s'alignaient trois
+cents ou trois cent cinquante barques de peche, future flottille de
+debarquement. A leur droite, deux batteries de campagne, trophees de
+Milazzo et de Calatafimi, deux batteries d'obusiers de montagne,
+provenant de la fonderie de canons improvisee a Palerme, et une section
+d'obusiers de seize resplendissaient au soleil, abritees en arriere par
+une foret de baionnettes en faisceaux, au milieu desquels se promenaient
+les factionnaires de chaque bataillon. Tout le village n'etait lui-meme
+qu'une vaste caserne ou allaient et venaient constamment des convois de
+vivres et de munitions.
+
+Pendant qu'au Faro tout etait aux travaux, au debarquement et a la
+guerre, dans la bonne ville de Messine, qui avait reve pour l'avenir le
+calme et la tranquillite, rien n'etait plus a la paix.
+
+L'inquietude recommencait a battre en breche le courage des habitants,
+et l'apprehension d'un autre bombardement venait de nouveau les empecher
+de dormir.
+
+En effet, la cour de Naples, en esperant un instant arreter
+diplomatiquement Garibaldi, avait pu s'imaginer qu'en faisant la part du
+loup elle le rassasierait, et avait projete l'abandon de la Sicile pour
+conserver le reste du royaume; mais revenue de son erreur, elle
+commencait a s'emouvoir singulierement de ces preparatifs de
+debarquement et de leur apparence menacante.
+
+Elle savait que les forces de Garibaldi s'elevaient deja a plus de vingt
+mille hommes, veritables soldats, sans compter les non-valeurs et les
+inutilites. Des forts de la Torre del Cavallo, elle pouvait faire
+compter les canons de l'aventurier, du brigand auquel, cependant, on
+donnait le nom de general dans toutes les transactions de Palerme, de
+Milazzo et de Messine. Elle s'effraya donc a juste titre. Cet effroi
+gagna naturellement le general Clary, commandant de la citadelle, qui
+apres avoir bien cherche, finit par trouver qu'evidemment les environs
+de Messine et, par suite, le Faro devaient etre soumis aux termes et
+reglements de l'armistice et qu'en consequence, l'armee meridionale
+devait aller faire plus loin ses preparatifs d'envahissement; les
+batteries qu'on elevait au Faro etant en fait selon lui des ouvrages
+agressifs contre la libre circulation du detroit et meme contre les
+positions napolitaines des cotes de Calabre. C'etait une interpretation
+libre et surtout large. Aussi, sa vive reclamation fut-elle refutee
+encore plus vivement. Il s'en suivit pas mal de pourparlers et pas mal
+de notes echangees. Comme chacun tenait bon de son cote, il arriva ce
+qui arrive presque toujours en pareille circonstance, c'est que, de
+guerre lasse, on en resta la. Les Garibaldiens continuerent leurs
+preparatifs, et le general Clary conserva l'avantage de pouvoir les
+examiner tout a son aise avec sa longue-vue de l'observatoire de la
+citadelle. Quant aux habitants, ils firent comme le general Clary; ils
+en prirent leur parti.
+
+Bien des moyens furent employes pour rechauffer la tiedeur belliqueuse
+des citadins. Un des plus originaux fut, sans contredit, les harangues
+en plein air renouvelees des Romains d'autrefois. Voila le Forum, voila
+la tribune aux harangues, voila surtout le grand peuple. Mais helas! le
+Forum est une petite place mesquine et froide, et la tribune aux
+harangues est representee par des treteaux de saltimbanque.
+
+Le peuple roi se compose d'une centaine ou deux de particuliers plus ou
+moins heteroclites, et le grand orateur est un monsieur en vareuse
+rouge. Quelquefois, ce dernier etait le _padre_ Gavazzi, cordelier
+defroque, homme eminemment eloquent, au dire des Siciliens et autres
+Italiens, je veux dire Piemontais. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il
+criait beaucoup. Quelques autres fois, c'etait le _padre_ Pantaleone, le
+chapelain de Garibaldi, le cordelier de Calatafimi. Lui aussi ne
+manquait pas d'une certaine eloquence, et, de plus, il prechait a
+l'ombre des voutes religieuses. C'etait dans la cathedrale que ses
+conferences avaient lieu. Puis, il y eut les manifestations, produit
+exclusivement indigene.
+
+Ben-Saia, brave homme s'il en fut jamais, qui, dans toutes les
+tentatives revolutionnaires de la Sicile, a fait sa partie, sacrifiant a
+la liberte, son idole, fortune et famille; Ben-Saia apparaissait sur la
+strada Ferdinanda, brandissant le drapeau national. Immediatement la
+foule l'entourait, vite une demonstration a la cathedrale! Une musique!
+Celle-ci etait vite trouvee. Alors au pas de charge, agitant les
+chapeaux, les mouchoirs, appelant les dames aux balcons, le cortege
+s'ebranlait, faisant la pelote de neige tout le long de la route,
+arrivait comme un torrent a la porte de la cathedrale que le bedeau
+s'empressait d'ouvrir a deux battants. La foule s'y precipitait, comme
+un fleuve deborde, ne s'arretant qu'a la balustrade du maitre-autel. On
+se hatait d'allumer tous les lampions et cierges disponibles. Pendant
+ces preparatifs, la cohue s'agitait tumultueusement dans l'eglise avec
+le va-et-vient d'une mer houleuse et un brouhaha a ne pas s'entendre.
+Puis, eclatait un air de musique, le plus vigoureux possible. Aussitot
+apres, les casquettes, les mouchoirs, les bras, les jambes reprenaient
+leur office aux cris repetes cent cinquante fois de: _Viva la Italia!
+Viva la liberta! Viva Garibaldi! Viva Gavazzi! Viva la liberta! Viva
+Dumas! Viva il Re Galantuomo!_ etc, etc.
+
+Quand on avait ainsi bien crie, et que tout le monde avait la pepie, la
+musique detalait, Ben-Saia la suivait, la foule emboitait le pas, on
+faisait le tour par le Corso et insensiblement chacun rentrait chez soi,
+pendant que le bedeau eteignait ses cierges, refermait precipitamment la
+porte de son eglise, et, de peur d'une deuxieme ceremonie analogue a
+celle-ci, se hatait de mettre la clef sous la porte.
+
+Toutes les manifestations se ressemblaient ou a peu pres. Mais elles
+produisaient peu d'effet sur les sentiments belliqueux. Tout le monde, a
+Messine, etait, sans contredit, partisan de la liberte et las du
+gouvernement napolitain: on voulait meme bien se battre, a la rigueur;
+seulement on tenait a rester chez soi.
+
+Le contact des royaux et des Garibaldiens n'amenait jamais en ville de
+rixes ni de vexations reciproques. Mais des consignes mal comprises
+provoquaient souvent des haro de part et d'autre. Un jour, un canot
+manoeuvre par un ou deux Garibaldiens, louvoyant pour sortir du port,
+s'approchait trop du fort San-Salvador dont un factionnaire, le premier
+venu, lui envoyait un coup de fusil. Naturellement, le bateau se hatait
+de se mettre hors de portee. Un instant apres, un canot du fort
+traversait le port pour venir a quai acheter des provisions. Les
+Garibaldiens, a leur tour, envoyaient aux Napolitains une bordee de
+maledictions et d'injures, et leur montrant une multitude de poings
+vigoureux, disposes a taper, les obligeaient de repartir en toute hate.
+A la longue, ces taquineries devaient amener et amenerent des coups de
+fusil.
+
+Vers le 10, arriva un officier napolitain charge d'une mission speciale
+pour le Dictateur. Il devait, par tous moyens et toutes promesses,
+tacher d'obtenir du general l'abandon de ses projets sur le continent.
+C'est a la meme epoque que le roi Victor-Emmanuel vint aussi mettre sa
+lettre dans la balance. Ni l'un ni l'autre ne purent rien obtenir.
+
+L'officier napolitain s'en retourna, enchante, dit-on, de l'accueil
+qu'on lui avait fait. Quant au roi Victor-Emmanuel, tout le monde
+connait la reponse de Garibaldi.
+
+Au 12, les preparatifs avaient pris des proportions gigantesques. De
+leur cote, les Napolitains, sur la cote opposee, prenaient leurs
+mesures, et l'escadre royale avait l'air, sinon l'intention, de vouloir
+faire bonne garde et empecher tout debarquement. Elle se composait de
+six corvettes et de plusieurs petits avisos, ainsi que de quelques
+canonnieres. Ce n'etait pas sans une certaine apprehension que beaucoup,
+meme des plus determines, parmi les officiers de l'armee meridionale,
+envisageaient les projets du Dictateur. Malgre la confiance sans bornes
+qu'on avait en lui et l'espece de fascination qu'il exercait sur ses
+troupes, plus d'un, en reflechissant a l'operation difficile qui allait
+etre tentee, se prenait d'une inquietude que tout semblait justifier.
+
+N'etait-ce pas bien ose d'essayer le passage d'un detroit occupe par une
+escadre ennemie, sous le feu croise de ses bateaux a vapeur et de ses
+forts, sans autres ressources qu'une quantite de barques qui, au moment
+de l'action, seraient encombrees de soldats et dont quatre ou cinq a
+peine portaient de petits pierriers? Sans un seul batiment de guerre
+pour proteger le passage, a peine avait-on deux ou trois petits vapeurs
+pour servir de remorque. Si l'on ajoute encore a tant de desavantages et
+de probabilites d'insucces les obstacles materiels que la violence des
+courants du detroit et la difference de marche des embarcations devaient
+apporter a un ordre regulier de debarquement, la confusion inevitable de
+toute operation militaire nocturne, on avouera qu'a l'idee des entraves
+qui pouvaient retarder et meme faire echouer l'entreprise, chacun avait
+le droit de craindre pour le premier acte d'un drame dont le denoument
+devait se jouer a Naples.
+
+Quoi qu'il en soit, le general Garibaldi avait commence, des le 8, a
+masser ses troupes dans les environs du Faro. Pres de quinze mille
+hommes y furent campes; au premier ordre, ils devaient se jeter dans les
+barques et tenter le passage sous la protection des batteries du Faro.
+La flottille se composait de plus de trois cents bateaux hales a sec sur
+la plage les uns contre les autres et les equipages bivouaquaient a cote
+de chaque embarcation. Elle etait organisee en plusieurs divisions.
+L'une d'elles etait commandee par un ex-lieutenant de vaisseau de la
+marine francaise, M. de Flotte, ancien representant du peuple, qui, a
+quelques jours de la, comme Roselino Pilo, devait trouver la mort a la
+tete de son petit bataillon ou, plutot, de sa compagnie de marins
+francais. Ce bataillon n'etait pas un des elements les moins curieux de
+l'armee nationale. Pour servir l'etranger, quelle qu'en fut la cause,
+aucun de ses membres n'avait mis de cote ni oublie les moeurs
+traditionnelles et les allures debrouillardes du troupier francais.
+Aussi, appelait-on cette compagnie, le bataillon des _croque-poules_.
+Au milieu de ces sables inhospitaliers, lorsque, generalement, presque
+tout le monde restait sur un appetit feroce, oblige de serrer autant que
+possible les ceinturons et de grignoter de maigres pitances, le
+bataillon des croque-poules menait joyeuse vie et faisait bombance. On y
+mangeait des brochettes d'alouettes, des fricassees de pigeons, voire
+des rotis de gibier; on s'y procurait meme des plats de douceurs. Aussi
+c'etait a qui aurait des amis et des connaissances parmi les
+croque-poules; ou y etait toujours bien accueilli, et, autour de chaque
+plat ou huit hommes se prelassaient, en se serrant on pouvait facilement
+trouver deux ou trois places.
+
+L'artillerie de campagne, avec ses approvisionnements et les attelages,
+etait alignee sur la plage, prete a s'embarquer au premier signal sur le
+_City of Aberdeen_, le _Duc de Calabre_, l'_Elba_ et l'_Oregon_. Une
+trentaine de grands bateaux plats, disposes pour transporter les chevaux
+et la cavalerie stationnaient dans le premier etang, ou l'embarquement
+devait etre plus facile qu'a la plage. De toutes parts, on etait sur le
+qui-vive, et on attendait incessamment l'ordre de depart. Ou apercevait
+bien dans le petit golfe, entre la pointe du fort de Pezzo et la Torre
+del Cavallo, les croiseurs royaux; mais leurs mouvements etaient indecis
+et pouvaient, avec les bruits qui commencaient a courir, donner lieu a
+bien des suppositions.
+
+Quelques fusees, lancees par la fregate amirale, attestaient seulement
+la surveillance supposee attentive des cotes du Faro par l'escadre
+napolitaine. Le 9, les preparatifs se continuerent encore plus
+activement. Mais la nuit s'annoncait sombre et orageuse. Vers les six
+heures du soir, en effet, le ciel se couvrit de gros nuages, les cotes
+de Calabre disparaissaient dans des grains multiplies et le tonnerre
+grondait sourdement sur les hauteurs d'Aspri-Monte. La brise, qui avait
+fraichi en meme temps, rendait la mer tellement clapoteuse dans le
+detroit qu'il etait peu probable qu'aucune tentative put etre essayee
+avec succes contre la cote italienne. Cependant, a minuit environ, par
+une obscurite des plus intenses, vingt-cinq barques a peu pres
+poussaient de terre a tout hasard chargees de volontaires, et
+appareillaient. Elles allaient tenter la fortune d'un premier
+debarquement: si elles reussissaient, c'etait un premier succes, un
+jalon, un noyau de volontaires et d'officiers, surtout un chef donne aux
+insurges de la Calabre.
+
+En trois quarts d'heure, elles traversaient le detroit. Malheureusement,
+l'obscurite et la force des courants ne leur avaient pas permis de
+garder leur ordre de marche. Les unes vinrent faire tete sous les forts
+memes de Scylla; d'autres s'echouerent pres de la Torre del Cavallo. Les
+plus heureuses furent sous-ventees et aborderent a deux ou trois cents
+metres plus loin que le fort d'Alta-Fiumare sur une belle plage de sable
+ou elles purent jeter a terre leurs volontaires.
+
+Deux cents hommes, en tout, debarquerent. Mais Missori les commande et
+tous sont determines. Aussitot a terre ils s'elancent isolement dans la
+montagne. Le lendemain, ils se retrouveront sur Aspri-Monte ou ils ne
+tarderont pas a etre rejoints par les bandes calabraises. Presque tous
+les hommes debarques sont des guides dont Missori est le colonel.
+
+En essayant de rejoindre le Faro, plusieurs embarcations de la flottille
+tomberent en travers de l'escadre napolitaine qui ne souffla mot et les
+laissa porter sur Messine. L'une d'elles vint meme se jeter sur l'avant
+d'un des batiments royaux qui pouvait l'aneantir d'un souffle, mais qui
+resta sourd, muet et aveugle. Le lendemain 10, une nouvelle tentative
+eut lieu sous les ordres du commandant de Flotte; on voulait avoir
+quelques nouvelles des volontaires debarques la nuit precedente. Il
+etait quatre heures et demie du matin lorsque son embarcation atteignait
+la cote. Mais a peine l'avant avait-il touche le sable que l'ennemi
+sortant de mille embuscades, vignes, jardins, trous, maisons, ouvre une
+vive fusillade sur lui. Deux Garibaldiens tombent grievement blesses et
+on est force de retrograder, non sans avoir vigoureusement riposte au
+feu des royaux qui se hatent a leur tour de s'abriter en laissant
+plusieurs des leurs sur le carreau. Cette petite expedition se composait
+de huit Anglais et huit Francais. Dans la nuit du 10 au 11, une autre
+tentative echoue encore. L'escadre napolitaine s'etait rapprochee du
+Faro et pesait passivement sur les operations projetees.
+
+Il y avait alors tantot au Faro, tantot a Messine, une signora, la
+comtesse della Torre, jeune et charmante femme, a nature sympathique,
+dont le costume demi-hongrois et la desinvolture gracieuse et militaire
+faisaient rever bon nombre des blesses ou des malades auxquels elle
+etait venue offrir le tribut de ses soins et ses consolations. On en a
+dit beaucoup de bien, on en a dit du mal. Il n'y a pas de chose, quelque
+bonne qu'elle soit, qui ne trouve son detracteur. Enfin, quoi qu'en
+aient dit quelques journaux bien ou mal informes, elle n'en partageait
+pas moins avec une Francaise, madame de ***, la direction des dames
+charitables, en petit nombre, il est vrai, qui prodiguaient leurs soins
+aux blesses et aux malades dans les hopitaux.
+
+La journee du 11 se passa a embarquer l'artillerie, les chevaux et les
+hommes. Les vapeurs bondes de troupes, allumaient les feux a sept heures
+du soir. Les compagnies de la flottille etaient parees a sauter dans
+leurs embarcations.
+
+Vienne le signal et tout cela va se mettre en mouvement. Mais, a minuit,
+arrive un ordre contraire et, dans la matinee du 12, toutes les troupes
+commencaient a debarquer.
+
+Vers une heure, dans la nuit, on avait entendu une fusillade tres-vive
+et quelques coups de canon pres des forts de Scylla et de Pezzo.
+L'escadre napolitaine etant restee silencieuse, c'etait donc a terre que
+l'on s'etait battu. Etaient-ce les volontaires debarques ou les
+Calabrais? Le feu cessait vers les deux heures un quart. Il recommencait
+une heure apres et durait jusqu'au petit jour. Au meme moment, un petit
+bateau, chasse par une corvette napolitaine, venait s'abriter sous les
+feux du Faro, et la corvette, trompee dans sa poursuite, s'arretait a
+portee de canon. C'etait un habitant de Reggio qui, a ses risques et
+perils, venait annoncer que quelques centaines de Calabrais, reunis dans
+les ravins d'Aspri-Monte, allaient se mettre en marche pour rejoindre
+les volontaires debarques l'avant-veille et qui, en ce moment,
+occupaient les hauteurs de Solano. Le debarquement des troupes et de
+l'artillerie faisait supposer, naturellement a tout le monde, un
+changement d'intentions de la part du general Garibaldi. Mais, il faut
+l'avouer, ce fut a regret que les volontaires, entasses depuis
+trente-six heures sur les vapeurs, se virent encore une fois jetes sur
+les sables brulants du Faro sans savoir quand il leur serait enfin donne
+de mettre le pied dans les Calabres.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Trois jours apres, une fregate sarde arrivait au Faro, et restant sous
+vapeur, communiquait avec le general Garibaldi. Ensuite elle venait au
+mouillage dans le port de Messine. C'etait le _Victor-Emmanuel_. Le meme
+soir, un petit aviso partant de Messine touchait aussi au Faro. Ces
+allees et venues excitaient vivement la curiosite generale. Le
+lendemain, on apprenait avec etonnement que le general Garibaldi s'etait
+embarque dans la nuit sur le _Washington_, dont tout le monde ignorait
+la destination; et on lisait une proclamation redigee a peu pres en ces
+termes: "Le general en chef Dictateur, etant oblige de s'absenter
+momentanement, laisse au general Sertori le commandement des forces de
+terre et de mer." Suivait un ordre du jour de ce dernier donnant a
+l'armee et a la population connaissance de ce decret et ajoutant qu'il
+esperait qu'en l'absence du Dictateur, chacun s'efforcerait de continuer
+a faire son devoir. C'est a cette epoque que les troubles de Bronte
+eclaterent. Plusieurs assassinats et de honteuses scenes de pillage,
+provoques par les montagnards, obligerent d'en venir a une repression
+energique. Le general Bixio fut dirige sur ce point. Il fit saisir une
+vingtaine des principaux emeutiers qui passerent immediatement devant un
+conseil de guerre et furent fusilles seance tenante. Puis il vint a
+Taormini rejoindre le corps de Cosenz et la brigade Ehber.
+
+Pendant que ces evenements se passaient au Faro, la ville de Messine,
+metamorphosee en grande caserne, tachait de faire contre fortune bon
+coeur en rouvrant ses magasins le plus gaiement possible. Tous les
+soirs, les musiques militaires circulaient dans la ville; et la strada
+Ferdinanda, ainsi que le Corso, un peu plus illumines et embannieres que
+dans les premiers jours, avaient presque un air d'allegresse.
+
+Les manifestations continuaient, soit dans les eglises, soit sur des
+places publiques. Les statues de Francois II et de son pere avaient
+eprouve le meme sort qu'a Palerme. Une fois la nuit arrivee, il n'y
+avait plus guere que des Garibaldiens dans les rues et, par-ci par-la,
+quelques soldats napolitains attardes dans leurs provisions, ou quelques
+officiers dans leurs visites. On organisait activement les nouvelles
+recrues, et chaque jour des promenades militaires avaient lieu avec
+armes et bagages. Quelques-uns des corps campes au Faro avaient recu
+l'ordre de rentrer en ville.
+
+Cependant la mesintelligence commencait a se mettre pour tout de bon
+entre les lignes de factionnaires opposees sur le champ de manoeuvres de
+Terranova. Presque chaque soir, on s'envoyait des gros mots et des coups
+de fusil.
+
+Mais en ville, une fois le sac a terre et le fusil mis de cote, on
+continuait a vivre a peu pres en bonne intelligence.
+
+Les echos d'alentour se rejouissaient aux sons des airs guerriers que
+soufflaient a outrance les musiciens de la citadelle, pour charmer les
+entr'actes des grandes manoeuvres militaires que les soldats du general
+Clary executaient journellement sur la plage entre la citadelle et le
+fort San-Salvador. L'artillerie attelee y manoeuvrait grand train, a
+cote des bataillons de chasseurs qui devaient s'estimer heureux qu'on
+leur eut conserve ce petit espace pour se degourdir les jambes et ne pas
+perdre l'habitude du pas gymnastique.
+
+Quand les parades etaient finies, les guerriers mettant bas la veste,
+endossaient la blouse, et labouraient intrepidement un long chemin
+couvert ou, plutot, une longue tranchee qui reliait la citadelle a
+San-Salvador.
+
+Le lazaret, qui etait reste dans les dependances de la citadelle, avait
+ete converti en hopital. Mais, si la plus grande partie de cette
+garnison ne demandait pas mieux que de rester tranquille et de gouter
+les delices d'une prison forcee, il y en avait d'autres qui,
+malheureusement, aimaient l'odeur de la poudre et le bruit du fusil, de
+loin bien entendu, a en juger du moins par leur attitude journaliere
+aussitot qu'une affaire un peu serieuse s'engageait.
+
+Le 13, il y eut presque une bataille en regle vers les dix heures du
+soir. Quelle en fut la cause? Naturellement il est impossible de le
+savoir. Le fait est qu'une vive fusillade partit de la ligne
+napolitaine, leurs vedettes se replierent sur leurs grand'gardes; les
+grand'gardes sur la citadelle; toujours en tiraillant avec acharnement.
+Puis, une fois a l'abri dans les chemins couverts, de nombreux cris de:
+_Viva il Re!_ retentirent pendant plus d'un quart d'heure. Quant aux
+Garibaldiens, comme il leur etait defendu de riposter, aussitot que
+l'envie de batailler prenait aux guerriers de la citadelle, ils se
+retiraient patiemment dans les ruines qui longeaient leur ligne de
+factionnaires et attendaient que la grele fut passee. Ce soir-la,
+cependant, l'alerte, en ville, fut des plus vives. Il y avait concert a
+la Flora, dans le jardin public de la strada Ferdinanda; par consequent,
+il y avait affluence et meme une assez grande quantite de dames. Les
+rues etaient illuminees et les boutiques a peu pres ouvertes. De
+nombreux volontaires et bourgeois flanaient dans les rues; tout cela
+avait quelque apparence de gaiete, lorsque retentissent tout a coup les
+premiers coups de fusil. Les volontaires dressent l'oreille, les civils
+cherchent au plus vite leurs portes, les femmes se trouvent mal, mais
+suivent leurs maris; les illuminations s'eteignent aux environs des
+debouches de la citadelle, les boutiques se ferment a grand fracas, puis
+la generale bat, les clairons sonnent l'assemblee. Un quart d'heure de
+ce tohu-bohu s'etait a peine ecoule que l'on voyait de fortes colonnes
+se diriger vers la place de la Cathedrale, la place de la municipalite,
+les quais, et occuper tous les points par lesquels les Napolitains
+pouvaient tenter d'entrer en ville. Il faut cependant avouer que, malgre
+la consigne, quelques rageurs ripostaient de temps a autre et
+renvoyaient aux royaux coup de feu pour coup de feu.
+
+Une belle corvette a vapeur anglaise, achetee par le general Garibaldi,
+arrivait sur rade le lendemain, et on procedait immediatement a son
+armement. Une autre, plus petite, etait attendue.
+
+Le 15, autre bataille, mais cette fois-ci, plus serieuse et en plein
+jour.
+
+On ne sait toujours pourquoi ni comment elle commenca. Une fusillade
+s'engagea entre les deux lignes de vedettes. Du reste, tout etait a
+l'orage ce jour-la.
+
+Depuis le matin, on suffoquait de chaleur. Des nuages bronzes s'etaient
+accumules sur les monts Pelore. L'air, charge d'electricite, rendait les
+plus paisibles d'une humeur massacrante. Positivement l'atmosphere
+sentait la poudre.
+
+Cette fois-ci, les Garibaldiens plus nerveux que d'habitude, prirent en
+mauvaise part les galanteries napolitaines.
+
+Les royaux, habitues a faire ces petites guerres sans danger et peu
+disposes sans doute a se laisser ereinter au nez et a la face de leur
+citadelle, se replierent d'un seul bond jusqu'aux tentes de campement ou
+stationnait la grand'garde, a la limite des glacis de la citadelle.
+
+La, soutenus par cette grand'garde et par une compagnie qui sortait du
+chemin couvert, ils tinrent un instant pour filer ensuite de plus belle
+et rentrer dans la place et dans les chemins couverts d'ou ils
+continuerent leur feu innocent sur les Garibaldiens qui, deja, avaient
+cesse le leur. Comme il fallait que la comedie fut complete, le canon
+vint terminer la representation par une vingtaine de coups tires on ne
+sait contre quoi ni contre qui. Naturellement, tant tues que blesses, il
+n'y eut personne de mort.
+
+Mais des balles napolitaines etaient arrivees jusqu'a bord des batiments
+de guerre sur rade. La chaloupe de la fregate a vapeur, le _Descartes_,
+en ce moment en corvee au bout du quai, pres du champ de manoeuvres de
+Terranova, avait ete obligee de s'abriter derriere un chaland charge de
+charbon qu'elle remorquait, puis de l'amarrer en toute hate a quai et de
+rallier son bord au milieu d'une grele de biscaiens et de balles dont
+plusieurs traverserent les bordages de l'embarcation.
+
+Il y eut des plaintes motivees, auxquelles on repondit par des excuses
+et par des explications qui n'en etaient pas. L'orage qui vint a eclater
+et une pluie torrentielle amenerent la fin des hostilites pour ce
+jour-la.
+
+Le heros de la bataille fut, sans contredit, un maitre Aliboron qui
+vint, au milieu de la fusillade et de la mitraillade, faire une fugue
+sur le champ de bataille, secouant ses oreilles et lancant des ruades
+dans toutes les directions. Ce brave animal, dont les elans de gaiete
+defiaient les balles et les biscaiens qui pleuvaient autour de lui,
+apres avoir use sa premiere ardeur, se mit tranquillement a brouter puis
+a suivre et regarder curieusement les parlementaires qui se succederent
+apres l'affaire. Mais il s'obstina, malheureusement pour lui, a vouloir
+bivouaquer sur le theatre de ses lauriers et, dans la nuit, il fut
+victime d'une seconde fusillade qui s'engagea vers les deux heures du
+matin.
+
+Le lendemain, les Napolitains plierent leurs tentes, demolirent un grand
+batiment en planches qui leur servait de magasin, firent rentrer leur
+grand'garde et reculerent leur ligne de vedettes jusqu'au milieu de
+Terranova, ce qui n'empecha pas la meme comedie de se renouveler
+presque chaque jour avec une mise en scene analogue.
+
+Cependant le temps passait, et a chaque nouveau soleil on se demandait:
+"Mais ou est donc le Dictateur?" Mille bruits et mille versions
+circulaient. Le general Garibaldi etait alle, disait-on, tout simplement
+a Naples. D'autres le faisaient prendre terre a Salerne avec une armee
+de volontaires piemontais. L'affaire se compliquait. On se mit alors a
+ruminer les faits passes.
+
+Presque toute la marine a vapeur est absente. Qui sait ou elle est?
+Personne. On attendait de Palerme deux nouveaux bateaux a vapeur. Ou
+sont-ils? Tout le monde l'ignore. Beaucoup de nouveaux corps de
+volontaires avaient ete concentres a Milazzo. Que sont-ils devenus?
+Parbleu! voila l'histoire: les vapeurs ont embarque les troupes sans
+tambours ni musiques; ils sont partis de meme, ont attendu au large de
+Salerne le navire de Garibaldi et on est debarque.--Chacun repete en
+ville cette petite historiette et on unit par y croire. Deux jours se
+passent. On attend toujours avec anxiete l'arrivee d'un navire
+quelconque qui va, certainement, apporter des nouvelles officielles du
+debarquement a Salerne et de la marche en avant de l'armee independante.
+Espoir decu! Rien ne parait et tout le monde de repeter: Anne, ma soeur
+Anne, ne vois-tu rien venir?
+
+Mais voila bien une autre histoire. Un petit bateau calabrais annonce a
+son de trompe a qui veut l'entendre que l'on est alle jusque dans le
+porte de guerre napolitain de Castellamare, pres de Naples, attaquer un
+vaisseau, le _Monarc_, en cours d'armement. Evidemment, pour qui connait
+le caractere entreprenant et souvent temeraire du Dictateur, ce doit
+etre lui qui a tente le coup de main. Mais on a echoue tout en tuant le
+capitaine; seulement si le navire eut ete arme, on l'eut enleve. Ce qui
+n'empechait pas que l'on eut ete oblige de s'en aller plus vite que l'on
+n'etait venu, etc., etc.
+
+Arrive un capitaine de navire de commerce sarde, tombant tout expres du
+ciel a Messine, qui raconte comme quoi il a vu le general Garibaldi,
+bien vu en personne, a la baie des Orangers, en Sardaigne.--Ce n'est
+donc pas lui qui etait a Castellamare ni a Salerne? repete tout le monde
+en choeur.--Mais en voici un autre qui pretend aussi l'avoir vu a
+Cagliari; puis un autre encore qui assure que le general est alle tout
+tranquillement a Palerme.
+
+Un dernier jure, par la barbe de Mahomet, que toutes ces nouvelles sont
+erronees et que lui seul sait la verite; lui qui arrive de l'ile de
+Maddalena, lui qui a vu le Dictateur tranquillement occupe a visiter sa
+maisonnette de Caprera dans l'ile du meme nom. "Quand il est debarque,
+ajoute-t-il, tous les habitants l'auraient volontiers porte en triomphe
+jusqu'a son ermitage. Il a eu toutes les peines du monde a eviter cet
+honneur."
+
+On ecoute, la bouche beante; mais, en revanche, on n'y comprend plus
+rien. Le general, tout a la fois a Salerne, a Naples, a Caprera, a la
+baie des Orangers, a Cagliari, a Palerme, c'est de la magie; les plus
+forts y perdent leur latin, et on renonce, jusqu'a nouvel ordre, a
+expliquer ce rebus dont l'arrivee seule du Dictateur pourra donner la
+clef.
+
+Voila, en effet, qu'un beau matin un vapeur anglais, le _Prince Noir_,
+arrive a Messine. Du plus loin qu'on l'apercoit, on reconnait sur son
+pont les uniformes garibaldiens. Le navire entre bientot dans le port et
+vient mouiller pres du fort San-Salvador. Le general Garibaldi, le
+general Tuerr, le colonel Vecchi, le colonel Bordone, etc., sont a bord.
+Le Dictateur debarque aussitot, et se rend de suite a bord du _Queen of
+England_, sa nouvelle corvette, puis, de la a terre ou il est recu,
+comme toujours, aux acclamations de tout le monde.
+
+Maintenant, voici les faits dans toute leur verite: le general etait
+alle effectivement a la baie des Orangers, a la Maddalena, a Caprera, a
+Cagliari, a Palerme, et a Milazzo.
+
+Sur le point d'entrer serieusement en campagne et en presence des forces
+accumulees par le gouvernement napolitain dans les Calabres, le
+Dictateur voulait, avant de se lancer dans les hasards de la seconde
+periode de cette guerre, reunir tous ses moyens d'action; or depuis
+quelque temps il attendait des renforts qui n'arrivaient pas et qui,
+malgre les promesses de Bertani, paraissaient vouloir rester en route;
+il savait cependant que plusieurs convois avaient quitte Genes et
+quelques autres points du littoral piemontais, et devaient se reunir en
+Sardaigne pour operer tous ensemble leur debarquement au port de Sicile
+qui leur serait indique.
+
+De longs jours s'etaient passes, et rien n'annoncait leur arrivee. Le
+Dictateur paraissait inquiet et preoccupe: il avait ete prevenu sans
+doute par des depeches de Turin qu'il se tramait quelque chose comme
+d'enlever ces renforts a l'armee meridionale et les envoyer operer pour
+leur propre compte un debarquement sur les plages romaines. Ce projet
+insense, concu par je ne sais qui, existait reellement, et c'etait juste
+ce qu'il fallait pour porter a la cause italienne un coup mortel. Cette
+tentative, sans avoir aucune espece de chance de reussite, perdait
+certainement a tout jamais le parti que representaient le Dictateur et
+son armee. En face d'evenements qui pouvaient tout compromettre,
+Garibaldi se hata de gagner la baie des Orangers en Sardaigne, point de
+rendez-vous des nouveaux volontaires. Que se passa-t-il? on n'en sait
+rien au juste. Ce qu'il y a de positif, c'est que le general Garibaldi
+les harangua et les fit rembarquer immediatement pour Cagliari d'ou ils
+purent etre diriges en toute hate sur Palerme et Milazzo. Ces nouveaux
+renforts s'elevaient a pres de six mille hommes: c'etaient des troupes
+tout organisees, il n'y avait qu'a les aligner sur un champ de bataille.
+
+De la baie des Orangers, le general Garibaldi se dirigea sur l'ile de la
+Madeleine, dans les Bouches de Bonifacio, dont il etait peu eloigne: il
+n'avait pas voulu venir aussi pres de son ermitage de Caprera sans
+revoir ces lieux qui lui rappelaient tant de souvenirs d'affection et
+tant de soucis, de projets et d'inquietudes. En quelques heures a peine
+il arrivait avec le _Washington_ au mouillage de la Madeleine en passant
+par le canal de l'Ours. C'est un des plus ravissants sites que l'on
+puisse voir, malgre sa sauvagerie et son aridite.
+
+A peine l'arrivee du Dictateur fut-elle connue que la ville entiere se
+precipita au-devant de lui, on l'eut en effet volontiers porte en
+triomphe jusqu'a sa petite maisonnette.
+
+Il ne sera peut-etre pas indifferent de donner quelques details sur
+l'habitation de Garibaldi. Que l'on se figure une petite maison carree,
+elevee seulement d'un rez-de-chaussee avec trois fenetres sur chaque
+cote, une varanda sur la facade et un petit semaphore rond sur la
+terrasse, dans lequel on peut a peine se tenir debout. A gauche, en
+regardant la maison, deux baraques de bois, dont l'une sert de cuisine
+et que le general habitait pendant que l'on construisait, comme il le
+disait, son chateau. Derriere ces deux baraques, un four. Devant la
+maison, un enclos en pierres seches fermant un jardin dans lequel
+poussent a grand'peine cinq ou six figuiers etiques, quelques courges et
+de maigres legumes qui ont l'air tout etonne d'avoir pu percer la couche
+de cailloux au travers desquels ils se sont fraye passage. Puis des
+lichens, des bruyeres odorantes et quelques fleurs sauvages aux parfums
+balsamiques. L'interieur de la maison se divise en trois ou quatre
+pieces habitables; deux, les seules occupees, sont a peine meublees.
+L'une, la salle a manger, possede une chaise; l'autre est la chambre a
+coucher, sous laquelle se trouve la citerne: elle est par ce fait fort
+malsaine; cependant le general n'a jamais voulu en habiter d'autre. Dans
+cette derniere se trouve un lit en fer sans rideaux, une vieille table
+vermoulue, deux chaises sans dossiers et une ancienne armoire. Chacun de
+ces meubles est un souvenir de sa mere et de sa femme, morte a la tache
+en partageant ses fatigues dans la campagne de Rome. Il y a aussi,
+appendu au mur, un medaillon contenant des cheveux de cette compagne
+devouee, un portrait d'elle, un autre de Vecchi, son aide de camp et son
+ami, l'historien de l'Italie opprimee qui deviendra plus tard
+l'historien de l'Italie affranchie, et qui, quoique fort riche, partage
+depuis longtemps les fatigues du general; ses deux fils sont officiers
+dans la marine piemontaise. Quant au restant des appartements, peu
+nombreux, ils servent de debarras et leurs fenetres sont veuves de
+presque toutes leurs vitres. On comprend, en voyant cette habitation,
+qu'elle est souvent solitaire et privee de ses proprietaires.
+
+Mais ce qu'il y a de splendide, c'est la vue dont on jouit de quelque
+point que ce soit de la propriete. Dans le Nord, la ville de la
+Maddalena, et les hauteurs couvertes de fortifications qui sont en
+arriere, les Bouches de Bonifacio, les cotes de Corse; dans l'Est, la
+mer, l'entree des Bouches, le feu de Razzoli; dans le Sud, les hautes
+montagnes de la Sardaigne sur un des contre-forts desquelles apparait,
+se decoupant en silhouette sur le ciel, l'ours gigantesque forme par un
+eboulement de rochers et qui a donne son nom au canal qui communique du
+port de la Maddalena avec la haute mer; dans l'Ouest, encore la
+Sardaigne, des collines couvertes de pins et de campagnes toujours
+vertes aux reflets irises. Il y a de quoi contenter l'amateur de points
+de vue le plus difficile.
+
+Garibaldi parut eprouver un grand bonheur a faire visiter son maigre
+manoir a ses compagnons d'armes. Malgre lui, il montra que les
+proprietaires sont les memes partout. Apres quelques heures donnees a
+ses souvenirs, il repartait en donnant une vigoureuse poignee de main au
+vieux patre et fermier tout a la fois qui sert de garde general a son
+domaine. Une particularite curieuse et qui etonna singulierement ceux
+qui n'avaient pas ete inities a la vie intime du Dictateur a Caprera fut
+de voir accourir au-devant de lui, aussitot qu'il parut aux confins de
+son territoire, une petite vache qui vint recevoir ses caresses avec les
+demonstrations de la joie la plus vive, mais en regardant fortement de
+travers et avec mefiance ceux qui accompagnaient le general; elle avait
+evidemment aussi envie de leur donner des coups de corne qu'elle etait
+contente de caresser son maitre. Cet animal, qu'il avait eleve lui-meme
+et nomme Brunettina, obeit a sa voix comme le chien le plus soumis
+obeirait a son maitre. Dans la vie d'un homme comme Garibaldi, le plus
+petit detail devient interessant.
+
+En quittant Caprera, Garibaldi se dirigea sur Cagliari pour hater le
+depart de ses transports et, de la, sur Palerme, ou il ne resta que
+quelques heures; il fit route ensuite sur Milazzo. Le vapeur anglais le
+_Prince Noir_ en partait en ce moment pour Messine, et le general fit
+demander pour lui et sa suite un passage qui lui fut accorde avec
+empressement.
+
+Quant a l'affaire du _Monarc_, il va s'en dire que Garibaldi y etait
+tout a fait etranger et que ce coup de main, aussi mal concu que
+maladroitement dirige, avait ete tente non-seulement sans son
+consentement, mais meme contre ses ordres. Certes ceux qui se jetaient,
+tete baissee, dans une entreprise aussi temeraire montraient un courage
+digne d'un meilleur succes, mais dans des operations de ce genre, il
+faut surtout une direction intelligente et une experience a toute
+epreuve. Cette tentative avortee et qui, de part et d'autre, couta la
+vie a plusieurs officiers, fut generalement mal vue et hautement
+desapprouvee.
+
+La premiere visite du Dictateur a son retour fut pour le Faro, d'ou
+chaque jour et presque chaque nuit on reussissait a jeter de faibles
+detachements de volontaires sur les cotes de Calabre. Les travaux de
+fortification avaient ete entierement termines et presque toute
+l'escadre dont pouvait disposer le general s'y trouvait alors reunie,
+elle se composait de:
+
+Le _Tukery_ (ancien _Veloce_) arme, portant 800 hommes.
+Le _Washington_ -- 800 --
+L'_Oregon (Belzunce)_ -- 300 --
+Le _Calabria (Duc de Calabre)_ -- 200 --
+L'_Elba_ -- 200 --
+Le _City of Aberdeen_ -- 1,200 --
+Le _Torino_ -- 1,500 --
+Le _Ferret_, arme -- 200 --
+L'_Anita (Queen of England)_ arme -- 1,800 --
+L'_Indipendente_, arme -- 1,700 --
+_Un autre_ (nom inconnu) arme -- 800 --
+plus, environ 250 bateaux de flottille, dont 20 ou 30 armes de pierriers
+ou de petits obusiers de 4.
+
+C'etait donc un total d'a peu pres 10,000 hommes sans compter ceux de la
+flottille, que l'on pouvait debarquer en un seul voyage sur la terre
+ferme. Quant a la cavalerie et a l'artillerie, elles etaient, comme il a
+ete dit plus haut, destinees a etre embarquees sur des bateaux disposes
+_ad hoc_ et ou les precautions les plus grandes etaient prises pour que
+le debarquement put s'operer d'une maniere prompte et facile en face de
+l'ennemi.
+
+Les Napolitains avaient, pendant l'absence du general, evacue les
+citadelles d'Augusta et de Syracuse. Leurs garnisons avaient ete
+rejoindre en Calabre les armees de Palerme, de Milazzo et de Messine.
+Chaque soir, de la cote sicilienne on apercevait de l'autre cote du
+detroit les feux allumes dans la montagne par les volontaires et les
+insurges de la Calabre. On en avait, du reste, journellement quelques
+nouvelles, tantot par des Calabrais, d'autres fois par des volontaires
+expedies par Missori. Ils avaient eu plusieurs engagements avec les
+Napolitains, et avaient eu deux hommes tues et deux blesses. Ils leur
+avaient aussi fait eprouver quelques pertes et leur avaient pris
+plusieurs hommes. Ils resterent douze jours dans les montagnes et
+comptaient parmi eux Mario Alberto, le mari de la celebre miss White et
+le colonel Massolino, commandant en second. Presque chaque nuit, dans la
+ville, des deserteurs trouvaient moyen de passer aux Garibaldiens, les
+generaux de l'armee royale estimaient eux-memes a plus de dix mille le
+nombre des desertions depuis le commencement de la guerre.
+
+Les deux ou trois jours qui suivirent le retour du general Garibaldi
+virent arriver dans le port meme de Messine plusieurs vapeurs charges de
+volontaires; en passant a cote du fort San-Salvador, il y avait souvent
+echange de paroles peu amicales entre les soldats napolitains et les
+casaques rouges.
+
+Plus que jamais tout fut au debarquement, on recommenca a masser les
+troupes au Faro. A quelque prix que ce fut on enrolait des matelots
+partout ou l'on en trouvait.
+
+Les deux fregates sardes mouillees dans le port ainsi que la fregate
+anglaise eurent de nombreux deserteurs, au grand mecontentement de leurs
+commandants.
+
+Presque chaque jour il y avait des coups de canon echanges du Faro,
+soit avec les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare ou de la Torre del Cavallo,
+soit avec l'escadre qui paraissait vouloir prendre une part plus active
+a la defense des cotes de Calabre; mais ce feu a longue portee avait un
+resultat a peu pres nul; les boulets napolitains tombaient a moitie
+distance et quelques-uns seulement de ceux du Faro venaient en mourant
+atteindre de temps a autre leur but. Le 15 aout, il y eut aussi une vive
+alerte. Le _Descartes_, fregate a vapeur francaise, ayant, a huit heures
+du matin, fait une salve pour la fete de l'Empereur, on crut au Faro a
+un bombardement par la citadelle. La meme panique se produisit en ville.
+Aux deux ou trois premiers coups, tous les habitants se precipiterent
+aux portes et aux fenetres pour etudier avec anxiete l'explosion des
+projectiles. Toutes les troupes se prirent a courir aux armes.
+Heureusement quelques personnes mieux avisees, apres avoir compte vingt
+et un coups, jugerent que ce devait etre un salut et tranquilliserent la
+foule a laquelle d'ailleurs les nouvelles arrivant du quai rendirent
+immediatement sa quietude du matin. Les batiments de guerre etrangers
+sur rade s'empresserent aussi, eux, de feter par des salves et en se
+pavoisant la fete du souverain francais. Les Napolitains seuls, forts et
+batiments de guerre, s'abstinrent de toute politesse. C'etait au moins
+une inconvenance.
+
+Dans le port de Messine on s'occupait activement de l'armement du
+_Queen of England_, baptise l'_Anita_ en l'honneur de la femme de
+Garibaldi, ainsi que de celui d'un autre vapeur a grande vitesse et a
+aube, nouvellement achete aux Anglais. L'escadre napolitaine paraissait
+inquiete et l'amiral qui la commandait avait demande des renforts
+immediats a Naples, n'ayant pas, disait-il, et cela etait vrai, un seul
+batiment a opposer a l'_Anita_, qui devait porter vingt-deux canons
+Amstrong, mais qui, de fait, n'etait qu'un grand bateau a helice fort
+casse et dont l'echantillon eut permis difficilement la moitie de cette
+artillerie.
+
+Un nombreux convoi d'armes, debarque en ce moment a Messine, ainsi que
+celles apportees par Alexandre Dumas, permirent d'armer avec des
+carabines de precision plusieurs bataillons de chasseurs qui jusque-la
+avaient conserve le fusil de munition.
+
+Le 18 aout, arrivaient encore plusieurs transports charges de
+volontaires piemontais et toscans. Toutes ces troupes, aussitot
+debarquees, etaient acheminees sur le Faro ou l'armee nationale etait
+concentree. On apprenait aussi que la brigade Ehber et celle de Bixio
+marchaient sur Messine et devaient etre deja a Taormini et meme plus
+pres. Mais rien n'avait transpire des projets du general Garibaldi.
+Toute l'escadre, moins trois ou quatre vapeurs, etait mouillee sous les
+batteries du Faro. On supposait les absents en mission vers Palerme ou
+Milazzo.
+
+Le 17 au soir, le general Tuerr avait accompagne Garibaldi dans une
+reconnaissance sur la route de Taormini. Le 18, tout le monde, excepte
+les intimes, croyait Garibaldi au Faro, lorsque le 20, au matin, le
+_Bearn_, paquebot des messageries imperiales, arrive du Levant eu
+relache a Messine et annonce qu'il a apercu en entrant dans le detroit,
+a quelques milles dans le Sud de Reggio, deux navires dont l'un est a la
+cote, et qui viennent de debarquer une grande quantite de soldats
+paraissant Garibaldiens. Il ajoutait qu'au moment de son passage,
+l'escadre napolitaine s'approchait du lieu du debarquement et que deux
+corvettes avaient immediatement ouvert leur feu contre les troupes
+debarquees et sur le batiment echoue. Le point qu'il designait pour
+theatre de cet evenement etait la Torre delle Armi, au-dessous du
+village de Mileto.
+
+Grande rumeur des lors, et bientot le debarquement officiel de l'armee
+nationale est annonce par une proclamation. Le soir, la ville est
+brillamment illuminee et l'on attend avec une vive impatience les
+details qui ne manqueront pas d'arriver le lendemain.
+
+Voici ce qui s'etait passe.
+
+Depuis quelques jours, les brigades Bixio et Ehber ne faisaient que
+marches et contre-marches. Ces brigades avaient accapare plusieurs
+grands bateaux sur lesquels avaient meme eu lieu quelques preparatifs
+d'embarquement. Des le 17, la brigade de Bixio etait a Giardini, et
+celle de Tuerr a Taormini.
+
+Le 17, dans l'apres-midi, deux bateaux a vapeur, le _Franklin_ et le
+_Torino_, viennent mouiller a Taormini. Le _Franklin_, plus pres de
+terre et le _Torino_ plus au large. L'embarquement de la brigade du
+general Tuerr commenca immediatement. A cinq heures environ, l'operation
+etait terminee et les deux vapeurs faisaient route de conserve pour
+Giardini.
+
+Le 18, au matin, on commencait l'embarquement de la brigade Bixio. Vers
+une heure, le general Garibaldi arrivait et pressait activement le
+depart. A huit heures du soir, il etait termine. Les deux capitaines des
+batiments avaient du etre provisoirement releves de leurs commandements.
+Garibaldi prit celui du _Franklin_, et Bixio celui du _Torino_. On
+appareilla vers les onze heures du soir. Le 19, au petit jour, on etait
+sur la cote de Calabre a la Torre delle Armi, pres de Mileto, village
+situe au sommet d'un mamelon.
+
+Une magnifique plage de sable, ou la mer brise a peine, s'etend au loin
+avec complaisance, offrant toutes facilites au debarquement. Sur la
+droite, a l'extremite de la plage, on distingue une eglise et un peu en
+arriere, a moitie cote, le telegraphe. Les deux navires ont le cap a
+terre. Vis-a-vis d'eux, on apercoit la route royale qui longe la cote et
+une belle magnanerie dont les plantations vont en s'elevant par etages.
+L'habitation est au sommet du premier plateau derriere lequel s'elevent
+en amphitheatre une foule de points culminants etages les uns au-dessus
+des autres.
+
+De Napolitains, pas de traces. Seulement on distingue, a douze milles
+environ dans le Nord, les fumees de leur escadre. Le _Torino_ marche
+toujours a grande vitesse et s'echoue; mais le fond est de vase molle
+et le navire reste horizontal. Le _Franklin_ arrive presque aussitot; il
+stoppe a temps et evite le sort du _Torino_. Immediatement le
+debarquement commence sans autre ressource que les embarcations des deux
+navires. Cependant il s'opera avec une telle activite, chacun y apporta
+tant de bonne volonte que, trois heures apres, tous les volontaires se
+trouvaient a terre et les deux brigades etaient organisees et mises en
+mouvement.
+
+A l'instant ou elles venaient de prendre position sur les premieres
+hauteurs en arriere de la plage, tandis que le quartier general
+s'etablissait dans l'habitation de la magnanerie, on vint prevenir le
+Dictateur que l'escadre napolitaine se dirigeait a toute vapeur vers le
+lieu du debarquement. Ordre fut donne de suite au _Franklin_, qui
+essayait de renflouer le _Torino_ de l'abandonner et d'appareiller a
+l'instant pour Messine en faisant fausse route. Quant a l'equipage du
+_Torino_, il recut l'ordre d'evacuer le navire. Dans ce moment, une
+corvette napolitaine, arrivee a portee, commencait a tirer. On voulut
+mettre le feu au batiment; mais ce fut en vain. Les matelots, qui, a ce
+qu'il parait, n'etaient pas payes pour se faire tuer, refuserent
+obstinement d'armer une embarcation pour retourner a bord. La seconde
+corvette, aussitot a portee, ouvrit egalement son feu, non-seulement sur
+le _Torino_, mais encore et surtout sur les colonnes de Garibaldiens
+qu'elle apercevait a terre. L'ordre fut alors donne aux troupes de
+descendre dans le ravin derriere les hauteurs sur lesquelles elles
+etaient campees. Comme on n'avait pas d'artillerie pour repondre au feu
+de l'escadre, il n'y avait pas d'autre parti a prendre.
+
+Pendant plus d'une heure, les corvettes continuerent leur canonnade.
+C'est en ce moment que passa le _Bearn_.
+
+Une autre corvette napolitaine, restee en arriere, se detacha
+immediatement pour lui courir sus. Mais, quand elle eut reconnu, en
+s'approchant, l'enormite de ce transatlantique et surtout le pavillon
+francais, elle se hata de rejoindre ses conserves.
+
+Bientot, les corvettes napolitaines arment des embarcations et les
+envoient a bord du _Torino_. Des amarres sont etablies et les corvettes
+essayent aussi, mais en vain, de le desensabler. Ne pouvant y reussir,
+pas plus que le _Franklin_, elles finissent par le piller et y mettre le
+feu.
+
+L'armee passa cette premiere nuit dans un _fiumare_, a un mille et demi
+environ du lieu du debarquement. Quelques volontaires calabrais,
+accourus incontinent, assurerent au general Garibaldi qu'il n'y avait,
+dans les environs, aucune troupe royale. Cependant, on s'eclaira avec
+soin et on fit bonne garde.
+
+Les deux brigades trouverent peu de ressources en approvisionnements. Le
+20, a deux heures du matin, on se mettait en route, marchant en colonnes
+et par sections. La division d'avant-garde se composait du
+demi-bataillon de droite des chasseurs genois commandes par Menotti;
+puis venait la premiere brigade commandee par Bixio, a la tete de
+laquelle marchait Garibaldi, la brigade Ehber et enfin le deuxieme
+bataillon de chasseurs genois qui servait d'arriere-garde. Le
+demi-bataillon de gauche de Menotti etait deploye en eclaireurs sur le
+flanc droit de la colonne. Quoiqu'il fit une chaleur atroce, on marchait
+gaiement et en chantant comme s'il s'agissait simplement d'un changement
+de garnison. De toutes parts les habitants accouraient, saluant la
+colonne de mille vivat. On marcha ainsi jusqu'a sept heures du matin, et
+on prit un moment de repos dans un endroit ou la route se dissimule
+entre deux collines. A onze heures et demie, on arrivait au petit
+village de San-Lazaro ou l'on s'arreta pour se reposer jusqu'a la nuit
+tombante. Des grand'gardes avaient ete placees assez loin en avant du
+village, et les volontaires avaient recu l'ordre de ne pas s'eloigner un
+instant de leurs faisceaux. A sept heures du soir, la petite armee
+quittait San-Lazaro, se dirigeant directement sur Reggio. A minuit, on
+faisait halte, et le general Garibaldi, ayant reuni les generaux et les
+officiers superieurs, prenait ses dispositions d'attaque. Il fut decide
+qu'on changerait de route, et qu'on prendrait a travers champs vers la
+montagne. A trois heures du matin, on descendit sur les faubourgs de
+Reggio, et a trois heures et demie, la fusillade s'engageait avec
+quelques compagnies napolitaines postees sur la route, qui furent
+rapidement mises en deroute par deux bataillons garibaldiens et faites
+presque entierement prisonnieres. Le bataillon de chasseurs genois de
+Menotti se precipita au pas de course dans les rues du faubourg, appuye
+par la premiere brigade. En un instant, le bataillon napolitain qui
+l'occupe, quoique embusque dans les maisons, les vignes et les jardins,
+est refoule vers la ville ou il se hate de se refugier. Les Garibaldiens
+y entrent pele-mele avec lui. Vers midi, le fort de la Marine, situe au
+bord de la mer et arme de seize pieces de canon de gros calibre, ouvrait
+ses portes, baissait son pont-levis et se rendait avec armes et bagages
+sans bruler une amorce.
+
+Ce fort n'etait, a proprement parler, qu'une batterie dirigee contre la
+mer, mais fermee a la gorge par une muraille bien crenelee, percee de
+plusieurs embrasures armees d'obusiers et de pieces de 12. Le general
+Garibaldi s'y reposa quelques instants, puis, se mettant a la tete de la
+deuxieme brigade, il fit un mouvement de flanc pour tourner les hauteurs
+du chateau. Le general Bixio venait d'etre blesse legerement au bras
+gauche, il avait eu son cheval tue sous lui et son revolver casse a sa
+ceinture par une balle.
+
+Pendant que le general Garibaldi operait son mouvement tournant, la
+premiere brigade se ralliait au fort de la Marine pour commencer
+l'attaque de la ville.
+
+Le chateau de Reggio, situe au sommet du mamelon sur lequel la ville
+s'eleve en amphitheatre, envoyait des volees de canon dans toutes les
+directions et partout ou il pensait pouvoir atteindre les assaillants.
+La place fut bientot attaquee par trois points a la fois: la grande rue,
+les hauteurs en arriere du chateau et les quais. C'est surtout dans la
+grande rue que le combat fut le plus vif. Masses sur la place du Dome,
+appuyes par une batterie d'artillerie et ayant sur leur droite une
+petite rue fortement barricadee et conduisant au chateau, les
+Napolitains, en bataille sur la place, embusques sur le perron de la
+cathedrale et aux fenetres, s'appretaient a faire une vigoureuse
+resistance. Ils avaient une grande confiance dans leur position, pensant
+qu'ils ne pouvaient etre attaques que de front et avec un grand
+desavantage.
+
+Le combat se prolongea effectivement sur ce point jusque vers le soir;
+mais enfin, vigoureusement abordees a la baionnette, les troupes royales
+durent battre en retraite et en desordre sur le chateau, abandonnant six
+des huit pieces qui etaient en batterie sur la place.
+
+Vers les dix heures du soir, le bataillon de Menotti attaquait de front
+une forte barricade barrant le passage qui conduit de la grande rue au
+chateau, a deux cents metres tout au plus de celui-ci et sous un feu
+plongeant des plus dangereux. Le combat fut long; mais, intrepidement
+entraines par Menotti, les chasseurs genois finissent par se precipiter
+a la baionnette sur la barricade dont ils s'emparent vers les trois
+heures du matin, et dans laquelle ils s'etablissent pendant que les
+royaux se replient pas a pas vers le chateau sans ralentir leur feu. La
+ville etait donc au pouvoir de l'armee nationale. Le reste de la nuit,
+les canonniers du chateau continuerent a envoyer, de ci de la, quelques
+paquets de mitraille et quelques boulets, mais sans resultat.
+
+Le matin, de bonne heure, l'armee nationale, decidee a en finir,
+commenca ses dispositions d'attaque contre le chateau. Il n'en fallut
+pas davantage pour determiner le general Vial a proposer l'evacuation.
+Cette offre fut acceptee immediatement. C'etait le 21, au matin, que se
+passaient ces evenements.
+
+La capitulation fut bientot convenue et signee. La garnison remettait le
+chateau et tout son materiel: artillerie, armes, approvisionnements et
+munitions, au general Garibaldi. Les troupes royales, avec armes et
+bagages, mais sans munitions, devaient descendre sur le quai qui leur
+etait reserve jusqu'a leur depart. Aussitot convenu aussitot fait, et
+immediatement les Napolitains gagnerent l'emplacement ou ils devaient
+attendre leur embarquement, pendant que l'armee nationale, pressee de
+marcher en avant, commencait son mouvement sur San-Giovanni ou,
+disait-on, deux divisions l'attendaient dans des positions formidables
+et fortifiees de longue date.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Pendant que Garibaldi attaquait Reggio, le canon grondait partout dans
+le detroit; les batteries du Faro echangeaient des boulets avec un ou
+deux navires de l'escadre napolitaine, ainsi qu'avec les forts de Pezzo,
+de la Torre del Cavallo et d'Alta-Fiumare, a propos d'un debarquement
+qui avait lieu pres de la Bagnara.
+
+Dans la matinee du 21, de tres-bonne heure, le general Cosenz etait
+descendu en Calabre, pres de Scylla, avec une brigade composee de douze
+cents hommes environ, un bataillon de chasseurs genois et le bataillon
+francais commande par de Flotte.
+
+C'est a l'entree d'un grand _fiumare_, pres d'un petit village, entre
+Scylla et la Bagnara, que les troupes furent mises a terre. Le bataillon
+francais, debarque un des premiers, repoussa les quelques troupes
+napolitaines expediees de la Bagnara, et bientot toute la colonne prit
+la route de Solano, village situe dans la montagne, a cinq heures de
+marche environ du lieu de debarquement. Elle fut aussitot assaillie de
+toutes parts par les royaux, qui occupaient les hauteurs et s'etaient
+retranches dans une petite maison blanche ou l'on avait etabli un
+avant-poste. Le bataillon francais fut envoye par le general Cosenz pour
+en debusquer les Napolitains et s'emparer de la hauteur. Ce coup de
+main, hardiment execute, eut un plein succes. Malheureusement le
+commandant de Flotte fut tue roide d'une balle dans la tete a l'instant
+ou, apres avoir blesse deux officiers napolitains, il en faisait
+prisonnier un troisieme.
+
+Les soldats vengerent terriblement leur chef, auquel le general
+Garibaldi fit rendre le surlendemain les honneurs militaires dans
+l'eglise de Solano. C'est sous une des dalles du choeur que les restes
+de de Flotte sont deposes et, par ordre du Dictateur, on doit y elever
+un monument.
+
+Le bataillon francais et son commandant furent mis a l'ordre de l'armee,
+et le capitaine Pogam en prit provisoirement le commandement.
+
+La brigade de Cosenz, aussitot les Napolitains repousses, continua son
+mouvement en laissant Solano sur la gauche, et gagna les hauteurs pour
+arriver au-dessus de San-Giovanni, tournant ainsi completement les
+positions napolitaines qui ne devaient pas tarder a etre attaquees de
+front par le general Garibaldi.
+
+Le 22 au matin, pendant que ce mouvement s'executait, un singulier
+evenement se passait au Faro. Une grande fregate napolitaine a helice,
+de soixante canons, entrait dans le detroit et venait reconnaitre, a
+petite distance, les batteries du Faro avec lesquelles elle engageait
+une violente canonnade qui dura plus d'une demi-heure. Quelques instants
+apres, un vapeur a helice francais, rangeant les cotes de Calabre, se
+presentait aussi a l'entree du detroit et etait recu a coups de canon
+par le Faro. Ce ne fut qu'au dix-huitieme coup que les canonniers
+reconnurent leur erreur et cesserent le feu. Le lendemain 23, au matin,
+le _Prony_ arrivait sur rade de Messine, et une demande de satisfaction
+etait envoyee au commandant en chef de Messine. A midi, le _Descartes_
+appareillait avec le _Prony_ pour aller mouiller sous le Faro et etre
+pret a agir si pareil evenement se renouvelait.
+
+Mais le general Tuerr, commandant le Faro, s'etait hate de repondre a la
+reclamation de notre consul a Messine, M. Boulard, et de lui transmettre
+ses profonds regrets pour l'erreur qui avait eu lieu bien
+involontairement. Au milieu du feu et sans longue vue, on n'avait pu
+distinguer le pavillon francais, car celui des Napolitains, meme a
+petite distance, permet a peine d'apercevoir les armoiries jaunes
+frappees sur le blanc du pavillon; en outre, les canonniers etaient sous
+l'influence de l'indignation causee par la conduite sans precedent de la
+fregate napolitaine, le _Borbone_, qui, arrivee dans le detroit sous
+pavillon francais, avait tranquillement reconnu les batteries, pris une
+position avantageuse pour les attaquer, et commence un feu meurtrier sur
+des hommes occupes sans defiance a la regarder. Ce n'est qu'a la
+deuxieme bordee que le pavillon francais avait ete amene et remplace par
+la banniere napolitaine. Sans prendre positivement ce fait pour excuse,
+le general offrait la plus ample satisfaction au commandant francais,
+tout en fletrissant la conduite du batiment de guerre napolitain qui
+n'avait pas craint, en enfreignant toutes les lois maritimes
+internationales, d'etre la cause de l'exasperation des Garibaldiens; ce
+qui les avait entraines, dans leur exaltation, a tirer trop legerement
+sur un navire dont ils ne distinguaient pas au juste la nationalite.
+
+Nonobstant, les commandants des trois batiments de guerre francais sur
+la rade de Messine, la fregate a vapeur le _Descartes_, et les avisos le
+_Prony_ et la _Mouette_, avaient decide que pendant que la _Mouette_ se
+rendrait a Naples pour prevenir l'amiral de ces faits, le _Descartes_ et
+le _Prony_ iraient mouiller en branle-bas de combat pres du Faro, de
+maniere a etre a meme de repousser par la force une nouvelle agression
+de ce genre.
+
+En consequence, a midi, les deux navires s'etaient diriges sur le Faro,
+au grand emoi de la population de Messine qui n'avait pas vu sans
+inquietude les preparatifs de branle-bas executes a bord des batiments
+francais. Il paraitrait qu'une reponse peu convenable d'un autre
+officier general de l'armee garibaldienne, etait venue detruire le bon
+effet produit par la lettre si convenable et si digne du general Tuerr,
+et avait rendu necessaire cette demonstration de la part des commandants
+francais. A deux heures environ, les deux navires jetaient l'ancre un
+peu en dedans de l'entree du detroit, et dans une position ou leurs
+batteries prenaient en enfilade toutes celles du Faro.
+
+Ceci se passait le 23. Vers les six heures du matin, la fregate le
+_Borbone_ se rapprochait du Faro et recommencait l'attaque des
+batteries. Pendant pres de trois quarts d'heure, le feu fut tres-anime
+des deux cotes; mais enfin la fregate se laissa culer et vint mouiller
+pres de la citadelle ou elle debarqua en toute hate ses blesses.
+
+C'est pendant cette operation que les deux batiments de guerre francais
+quittaient eux-memes le port pour aller prendre leur position au Faro.
+Aussitot qu'ils eurent jete l'ancre, on vit que le _Borbone_ se
+dirigeait dans le Sud, tenant le milieu du detroit, accompagne des
+quatre vapeurs royaux qui composaient en ce moment toute l'escadre.
+Quelques instants, elle resta stationnaire vis-a-vis Reggio, puis on la
+vit border ses voiles et laisser porter vent arriere dans le Sud, pour
+debouquer du detroit ou on ne la revit pas, non plus que les batiments
+de guerre napolitains qui marchaient de conserve avec elle. Il etait
+environ cinq heures du soir, au moment ou, de l'autre cote du detroit,
+on apercevait le pavillon national arbore sur le fort de Pezzo.
+
+Il ne restait qu'un petit vapeur de transport a San-Giovanni, ainsi que
+deux ou trois autres a Reggio, mais sous pavillon parlementaire:
+c'etaient ceux qui operaient l'evacuation des troupes. A partir de ce
+moment, la libre circulation du detroit etait donc abandonnee a
+l'escadre de Garibaldi sans que l'on put expliquer ni comprendre une
+semblable determination de la part de l'officier general qui commandait
+les forces de mer du roi des Deux-Siciles. Car il est evident qu'il
+aurait pu encore faire beaucoup de mal aux troupes nationales et appuyer
+de son feu, non-seulement les forts de Pezzo, Alta-Fiumare, Torre del
+Cavallo et Scylla, mais encore proteger les divisions de San-Giovanni,
+balayer la route royale qui suit le bord de la mer et rendre la marche
+des troupes nationales difficile et longue en les obligeant a prendre
+par la montagne.
+
+Deux seules raisons peuvent, expliquer ce fait inoui: la premiere, la
+mauvaise volonte; la deuxieme, c'est que la fregate le _Borbone_, qui
+devait se sentir mal a son aise depuis son premier engagement avec le
+Faro ou elle avait abuse du pavillon francais, put regarder comme un
+acte agressif contre elle-meme l'appareillage des batiments francais.
+Ceux-ci en effet, etant venus mouiller tres-pres des batteries,
+pouvaient lui donner a supposer qu'ils etaient peu disposes a souffrir
+une nouvelle attaque et prets meme a lui demander satisfaction. Dans ce
+cas, ce qu'elle avait de mieux a faire etait evidemment de filer le plus
+rapidement possible, et c'est ce qu'elle fit.
+
+Le meme matin, deux heures environ avant l'affaire du _Borbone_ et des
+batteries du Faro, un combat d'avant-garde s'engageait sur la terre de
+Calabre, au-dessous des hauteurs de San-Giovanni, entre les avant-postes
+napolitains et les avant-gardes du general Garibaldi.
+
+Cette petite action eut lieu au milieu de champs de vigne et d'oliviers;
+malgre les avantages de leur position, les royaux durent, apres une
+fusillade assez vive, et quoiqu'ils fussent soutenus par plusieurs
+obusiers qui envoyaient, dans la direction des tirailleurs ennemis,
+force obus et mitraille, se replier sur leurs positions de San-Giovanni.
+Le feu cessait vers les neuf heures du matin.
+
+A partir de la meme heure, l'armee nationale, au fur et a mesure que les
+troupes arrivaient, etait dirigee par Garibaldi de maniere a prolonger,
+par la droite, la gauche de l'armee napolitaine en contournant, par des
+sommets plus eleves, les positions militaires occupees par les deux
+divisions des generaux Melendez et Briganti.
+
+Ces divisions comptaient environ dix mille hommes avec artillerie et
+cavalerie. Depuis longtemps deja, cette armee etait campee au meme
+endroit et y avait accumule de grands moyens de resistance. Elle
+occupait le sommet de deux plateaux, appuyant sa droite a un telegraphe
+et ayant son front defendu par un profond ravin. De plus, elle tenait sa
+communication avec le fort de Pezzo.
+
+Pendant que les deux brigades commandees par le Dictateur executaient
+leur mouvement, les troupes de Cosenz qui, apres l'affaire de Solano,
+avaient rapidement continue leur marche, commencaient a montrer leurs
+eclaireurs sur les sommets des plateaux en arriere de l'armee
+napolitaine. On apercut bientot leurs tetes de colonnes; puis, on vit
+ces troupes operer le mouvement contraire a celui du general Garibaldi,
+c'est-a-dire s'etendre sur sa droite en prolongeant les derrieres de
+l'armee napolitaine de maniere a la cerner tout a fait et a lui couper
+la retraite sur les forts de Pezzo et de Scylla.
+
+Apres des efforts inouis, les artilleurs de l'armee de Garibaldi etaient
+venus a bout de hisser sur la montagne, a force de bras et par des
+chemins epouvantables, quatre pieces d'artillerie. Pendant que ces
+diverses manoeuvres avaient lieu, les royaux demeuraient dans leur camp
+sans faire un seul mouvement ni defensif ni offensif. Leurs pieces en
+batterie restaient silencieuses, meme en voyant les chasseurs de
+Menotti venir en eclaireurs jusqu'a deux cents metres de leur camp. A
+trois heures de l'apres-midi, le tour etait fait et les Napolitains
+completement isoles et coupes de leur base d'operation et de retraite.
+
+Insensiblement les lignes de l'armee independante se resserrerent. Il
+n'y avait plus a hesiter pour l'armee royale. Apres s'etre laisse
+tranquillement entourer, il fallait prendre un parti, mettre bas les
+armes ou se frayer une route sanglante au milieu des casaques rouges et
+racheter ainsi, par un trait de courage, l'ineptie ou la trahison des
+generaux.
+
+Malheureusement pour elles, la comme presque partout, les troupes
+royales n'eurent que le courage de leur opinion, et leur profonde
+horreur pour la bataille leur fit prendre le parti, certes le moins
+dangereux, de decamper au plus vite et dans toutes les directions,
+abandonnant armes et bagages, effets et drapeaux.
+
+Ce fut une debandade inouie, une fuite insensee que rien ne pouvait
+arreter.
+
+Toute cette cohue, en pantalons de toile bleue et en vestes, se prit a
+courir a la fois au grand galop, et a travers champs, qui vers la plage,
+qui vers la route de Scylla; ceux-ci, prenant une autre direction, se
+precipitaient comme des grenouilles les uns par dessus les autres dans
+un _fiumare_ au fond duquel ils arrivaient en pelote compacte et ou,
+pendant qu'ils se cherchaient eux-memes dans ce pele-mele de bras et de
+jambes, ils etaient enterres sous des camarades qui leur tombaient sur
+la tete; ceux-la, apres avoir pris par une traverse et voyant devant eux
+et sur leur flanc des casaques rouges, se mettaient a tourner comme des
+lievres au milieu de ce labyrinthe de baionnettes bien inoffensives
+cependant, car ceux qui les portaient avaient pitie de ces malheureux
+fuyards qui semblaient avoir perdu la raison.
+
+Bientot la panique gagna le fort de Pezzo.
+
+En voyant leurs camarades de San-Giovanni galoper a en perdre haleine
+sur la plage, les factionnaires commencerent par deposer a terre sacs,
+fusils, sabres, gibernes, etc., puis, s'accrochant par les mains a la
+magistrale du rempart, ils se laisserent glisser dans les fosses d'ou,
+gravissant cahin-caha l'escarpe, ils se haterent de se joindre aux ebats
+fugitifs des heros de San-Giovanni.
+
+Quant a ceux qui etaient dans le fort, les plus presses firent le saut
+par les embrasures. Ceux de garde a la porte trouverent plus court de
+l'ouvrir et de detaler par ce chemin, en sorte qu'en quelques minutes il
+n'y resta plus qu'un Garibaldien stupefait qui, arrive la par hasard, ne
+trouva rien de plus simple que de se nommer gouverneur provisoire et, en
+cette qualite, de se donner l'ordre de rester en faction a la porte du
+fort, ordre qu'il executa gravement en attendant que quelques autres
+compagnons vinssent lui permettre d'y placer une garnison. Il va sans
+dire que quelques paysans ou habitants des environs regardaient cette
+triste comedie, les mains dans leurs poches et paraissant aussi peu
+soucieux du desastre des royaux que du succes de l'armee nationale.
+C'est penible a dire, mais ce fut ainsi.
+
+En somme, le 23, a cinq heures, les deux rives du detroit appartenaient
+a l'insurrection, sauf Alta-Fiumare, la Torre del Cavallo et Scylla.
+L'escadre napolitaine avait disparu et toutes les troupes du Faro,
+embarquees a la hate, traversaient en Calabre sous la protection du
+_Veloce_ qui, a partir de ce moment, remplacait, pour le compte du
+Dictateur, la croisiere napolitaine evanouie dans le lointain vers le
+Sud.
+
+Il y eut, dans cette inexplicable affaire de San-Giovanni, appelee aussi
+affaire du camp de Piala, une manoeuvre parfaitement entendue et encore
+mieux executee par les soldats de l'armee nationale, peu experimentes
+cependant.
+
+C'est a peine si le chiffre reuni des deux corps de Garibaldi et de
+Cosenz s'elevait a quatre mille hommes. Ils attaquaient, sans
+sourciller, un ennemi fort de plus du double et dans de superbes
+positions. A quoi donc, la comme dans la marine, attribuer un semblable
+sauve-qui-peut? Ce qu'il y eut de facheux encore pour l'armee royale,
+c'est que, parmi les troupes de Piala, se retrouvaient bon nombre des
+officiers de Milazzo qui ne devaient cependant plus servir pendant la
+guerre. La seule victime de cette affaire fut un pauvre soldat qui,
+arborant le pavillon parlementaire sur une petite maison blanche
+vis-a-vis les tirailleurs napolitains, fut tue d'un coup de fusil, ce
+qui faillit singulierement embrouiller les choses.
+
+En fait, y eut-il capitulation, oui ou non? Il parait que oui, puisqu'il
+y a eu pavillon parlementaire, et puisqu'a la suite de cette
+capitulation le general Garibaldi laissa ces inoffensifs guerriers se
+retirer tranquillement par toutes les routes possibles, avec leurs
+effets personnels mais sans armes ni sacs. Seulement ce qu'il y a de
+plus positif encore, c'est, que les plus desireux de s'en aller, ceux
+qui savaient par experience qu'un coup de feu maladroit entraine une
+affaire, meme contre la volonte des deux partis opposes, commencerent
+bien certainement la deroute avant que les articles de la capitulation
+ne fussent ni clos ni signes.
+
+Vers les six heures du soir la plage etait couverte de fuyards
+napolitains qui y bivouaquerent. Quant a la route royale, c'etait une
+longue procession du meme genre gagnant en toute hate la petite ville de
+Scylla.
+
+Le lendemain matin 24, de bonne heure, et a l'instant ou les
+avant-gardes de l'armee nationale arrivaient a la hauteur des forts
+d'Alta-Fiumare et de la Torre del Cavallo, ceux-ci arboraient pavillon
+blanc et demandaient a se rendre aux memes conditions que l'armee de
+San-Giovanni, ce qui leur fut octroye sans la moindre difficulte.
+
+Le soir, l'armee de Cosenz, celle de Garibaldi, et toutes les troupes du
+Faro qui ne cessaient de passer d'un bord du detroit a l'autre,
+campaient autour de Scylla, et la Bagnara, qui est a onze kilometres
+plus loin et sur le bord de la mer, etait occupee par une avant-garde.
+
+Ce meme soir, on put assister a un spectacle splendide. Les deux rives
+du detroit, completement illuminees sur toute leur etendue, offraient le
+tableau le plus magique qu'il soit possible d'imaginer. Il faut avoir vu
+une semblable feerie pour s'en rendre compte, car il n'est pas possible
+de la depeindre.
+
+Le lendemain matin 25, toutes les troupes ayant effectue leur passage,
+le general Garibaldi organisait une seconde armee sous la denomination
+d'armee meridionale.
+
+Elle devait se composer des nouveaux volontaires ainsi que des soldats
+et officiers de l'armee napolitaine qui venaient en assez grand nombre
+offrir leurs services.
+
+Quant a la premiere armee, celle des volontaires de Marsala, Palerme,
+Milazzo, etc., elle devait conserver le titre d'armee nationale.
+
+Le meme jour, et pendant que les armees de l'independance marchaient sur
+la Bagnara, un vaisseau francais, l'_Imperial_, arrivait a Messine pour
+remplacer le _Descartes_ rappele en France. Quant au _Prony_, il restait
+en station au Faro.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+De Scylla, l'armee nationale devait marcher sur Monteleone, en suivant
+la route royale et en passant par Palmi, Gioja, Nicotera, Mileto et
+Monteleone. Les environs de celle derniere ville avaient paru favorables
+aux generaux napolitains pour tenter un dernier effort contre l'armee de
+Garibaldi.
+
+De la Bagnara a Palmi, la route suivie par l'armee, quoique assez
+penible, se fit grand train et sans alerte; presque a chaque pas, on
+rencontrait des soldats napolitains, sans armes ni bagages, regagnant
+leurs foyers, insoucieux de l'armee a laquelle ils avaient pu
+appartenir. Des bandes de Calabrais plus ou moins nombreuses se
+joignaient aux volontaires dans chaque localite. Le 26 aout les troupes
+independantes occupaient Nicotera et toute la ligne jusqu'a Rosarno,
+ayant une partie de leurs brigades en route de Rosarno, sur Mileto. Le
+soir on etait a Mileto, chassant devant soi quelques compagnies de
+troupes royales qui n'attendaient comme toujours que l'occasion de plier
+bagages devant l'ennemi.
+
+On avait appris la veille l'assassinat du general Briganti par ses
+propres soldats a Mileto; on y trouva la confirmation de cette nouvelle
+et les details de ce meurtre.
+
+Le general Briganti s'etait enfui de Reggio a la tete de sa brigade pour
+ne pas capituler avec Garibaldi. Apres l'affaire de San-Giovanni, ce
+general, qui occupait les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare, etc., les
+avait rendus a l'armee liberatrice, et le Dictateur lui avait laisse son
+cheval et ses armes, ainsi que deux lanciers pour lui servir d'escorte.
+
+Cet officier superieur partit de suite a franc etrier pour rejoindre a
+Monteleone l'armee du general Vial. Le 25, il fut arrete a Mileto par
+une brigade napolitaine composee du 4e et du 16e de ligne. Des officiers
+l'entourent, l'injuriant et l'accusant de les avoir trahis et vendus a
+l'ennemi pour une somme de cinq millions. Le general irrite d'abord,
+puis reconnaissant que sa vie est en danger au milieu de ces forcenes,
+chercha par des paroles de persuasion a les faire revenir de l'erreur
+dans laquelle la passion les entrainait, mais ce fut en vain; a ce meme
+moment arriva un autre officier, un de ces porteurs de nouvelles qu'on
+voit rarement sur un champ de bataille, mais qui, dans les cafes et les
+lieux publics, sont toujours ceux qui crient le plus haut et paraissent
+vouloir manger tout le monde. Quarante mille Autrichiens, affirme-t-il,
+sont debarques au Pizzo. Le roi Francois II est a leur tete, ils
+marchent deja pour prendre de flanc l'armee liberale et l'arreter court
+dans son mouvement en avant sur Monteleone, Le general reste a cheval
+cherche alors a ramener a lui les soldats. Il avait a peine commence a
+leur parler qu'un sergent, le couchant en joue, lui ordonna de crier
+vive le Roi. Le general leva son kepi, et, l'elevant au-dessus de sa
+tete, cria vive le Roi, en disant qu'il n'avait pas besoin d'etre
+contraint a cela et que c'etait l'expression de son ame. Un coup de feu
+qui traversa la poitrine de son cheval le fit au meme moment rouler dans
+la poussiere.
+
+Le malheureux se releva tout meurtri et couvert du sang de sa monture;
+il fit appel aux sentiments d'honneur militaire des soldats, mais une
+decharge de plus de quarante coups de fusil retendit roide mort. Il
+tomba la face contre terre et le bras droit etendu sur ses assassins
+comme si, a l'instant ou la mort le frappait, il leur eut jete une
+malediction supreme, et voulu les stigmatiser de honte et d'infamie.
+
+Ce pauvre general croyait encore sans doute a l'honneur de cette armee
+qui, pour se servir de l'expression vehemente d'un officier francais
+spectateur de toutes ces turpitudes, devrait etre marquee au bas des
+reins du stigmate de la lachete. Les deux lanciers qui servaient
+d'escorte au general avaient juge prudent de tourner bride aussitot
+qu'ils avaient vu le guet-apens dans lequel etait tombe leur chef. Quant
+aux officiers qui avaient provoque ce triste evenement, ils etaient
+restes spectateurs du crime sans chercher a l'empecher.
+
+Aussitot que le general Vial eut connaissance de cet assassinat, il
+partit pour Naples donner sa demission accompagnee de celles de deux
+autres generaux de brigade. Quant aux quatre ou cinq mille royaux en
+position a Monteleone, ils allaient traditionnellement se mettre a
+piller et saccager la ville, lorsque, heureusement, dans la nuit du 26
+au 27, le general Sertori arriva avec son etat-major et une escorte de
+guides. Il n'en fallut pas davantage pour faire detaler a force de
+jambes ces ignobles pillards qui, se debandant dans toutes les
+directions, regagnaient leurs foyers ou les bandes de chenapans qui
+commencaient a se montrer dans les montagnes et a faire le metier de
+detrousseurs de grand chemin.
+
+Le 27, Garibaldi arrivait lui-meme a Monteleone, les troupes royales
+envoyees pour soutenir celles de cette ville et qui se dirigeaient sur
+Cosenza durent, en apprenant l'occupation, s'arreter et attendre de
+nouveaux ordres. A Monteleone, l'armee nationale se mit en rapport
+direct avec les insurges de la Basilicate et des terres de Bari.
+L'insurrection precedait partout l'armee liberale. Le 26, le general
+Scott expediait de Salerne une forte colonne dans la direction d'Avelino
+ou l'on avait arbore le drapeau national. Potenza suivit immediatement
+le mouvement d'Avelino, les troupes royales en furent chassees par la
+garde nationale, et une nouvelle municipalite y fut etablie le 28. Les
+Garibaldiens marchaient sur Cosenza le 29, et poussaient leurs
+avant-gardes jusqu'a cette ville. Le general Caldarchi, qui y commandait
+la brigade napolitaine, se hata de parlementer et de quitter la place
+avec armes et bagages, a condition de ne plus servir pendant la guerre
+contre les troupes de Garibaldi, de maintenir la plus grande discipline
+sur la route que suivrait sa brigade en se retirant et de laisser
+regagner leurs foyers, ou l'armee liberale, a ceux qui en temoigneraient
+le desir; de plus il devait laisser en ville le materiel et les armes en
+magasin, il devait encore se retirer sur Salerne, et son itineraire
+etant fixe d'avance, il s'engageait a le suivre sans y faire aucun
+changement.
+
+Le 30, les campagnes au Nord et a l'Est de Potenza envoyaient a l'armee
+nationale un renfort de pres de deux mille volontaires, tous Calabrais,
+et l'on apprenait le debarquement a la Punta-Palinuro ou a Sala, non
+loin de Salerne, d'une forte division de l'armee independante, commandee
+par le general Tuerr. A partir de ce jour, il est bien difficile de
+pouvoir suivre les mouvements de l'armee liberatrice non plus que de
+celle des Napolitains.
+
+Les premiers s'avancent toujours hardiment sur une ligne de front assez
+etendue; les seconds, au contraire, battent sans cesse en retraite sans
+s'inquieter de ce qui en arrivera. Avec ces deux systemes si differents,
+il n'etait pas difficile de prevoir que bientot l'armee nationale serait
+a Naples. Effectivement, le 4, les volontaires etaient a Potenza et
+campaient sur la route de Naples et sur celle de Montepillaro.
+
+Les Napolitains avaient etabli autour de la ville quelques travaux de
+fortifications passageres, qu'occuperent immediatement les gardes
+civiques.
+
+Il ne restait plus a cette date dans toutes les provinces de
+l'Adriatique, la terre d'Otrante, la terre de Bari, la Capitanate, les
+deux Calabres, les principautes Ulterieure et Citerieure, la Basilicate,
+un seul soldat ni un magistrat royal; partout les soulevements etaient
+aussi rapides qu'instantanes, mais quoi que l'on en dise, les evenements
+s'accomplissaient bien plus aux cris de _Viva la liberta!_ qu'a ceux de
+_Viva il re galantuomo!_ dont on paraissait aussi peu se soucier que de
+l'annexion qui etait un mot creux, fort peu compris par les Calabrais en
+general.
+
+Le clerge, de meme qu'en Sicile, prenait part ostensiblement a ces
+manifestations; les capucins, les cordeliers surtout, venaient en aide
+au mouvement et ne craignaient pas au besoin de jeter leurs bonnets
+par-dessus leur tete en se faisant soldats pour tout de bon.
+
+A Foggia, le depart des troupes royales fut moins pacifique. En se
+retirant, priees trop impoliment, a ce qu'il parait, de decamper, elles
+se facherent serieusement et engagerent avec les soldats citoyens une
+fusillade qui fit quelques victimes depart et d'autre.
+
+Salerne fut menacee le lendemain 5, par les brigades Bixio, Ehber, Tuerr,
+etc. S'attendant a une certaine resistance, l'armee liberale avait
+etabli ses avant-postes sur les bords de la Selle, petite riviere ou
+plutot torrent qui descend des montagnes et forme plusieurs
+embranchements dont le principal longe la route royale de Montefano a
+Evoli. Dans la nuit, une partie des troupes vint prendre position entre
+Evoli meme et Vicenza, prenant ainsi a revers les royaux qui pouvaient
+se rencontrer en avant de Salerne: de Vicenza a Salerne, il n'y a que
+quelques lieues de marche.
+
+Le 6, une brigade napolitaine, venant de la Capitanate qu'elle avait
+evacuee quelques jours auparavant, descendait de Caglieri a Vicenza,
+lorsqu'elle rencontra les avant-postes de l'armee independante; elle
+s'empressa de capituler et une partie passa aux Garibaldiens. Le meme
+jour, le gros de l'armee etait en vue de Salerne, ou elle entrait la
+nuit et le lendemain matin sans tirer un coup de fusil, et ayant le
+Dictateur a sa tete.
+
+Le 7, Garibaldi adressait une proclamation a la population napolitaine,
+dans laquelle on remarquait le passage suivant: "Je le repete, la
+concorde est le premier besoin de l'Italie, nous accueillerons comme
+des freres ceux qui ne pensaient pas comme nous a une autre epoque, et
+qui voudraient aujourd'hui sincerement apporter leur pierre a l'edifice
+patriotique," etc., etc.
+
+Enfin le 8, le general Garibaldi, devancant son armee, entrait a Naples
+avec cinq ou six de ses officiers d'ordonnance ou amis sans s'inquieter
+le moins du monde des troupes royales qui occupaient encore les postes
+de la ville et les forts.
+
+Garibaldi etait en voiture, ayant a cote de lui Bertani et un officier;
+dans une seconde voiture etaient trois ou quatre autres officiers. Son
+entree et son parcours dans les rues jusqu'au palais de la Forestiera ne
+furent qu'un long triomphe, et la garde nationale, qui s'etait
+immediatement reunie, vint defiler sous les fenetres du Dictateur et
+prendre le service du palais.
+
+Deux jours avant, le roi Francois II, quittant sa capitale, avait pris
+la route de Capoue, decide a se renfermer dans Gaete avec les troupes
+qui lui resteraient fideles et a y resister aussi longtemps que faire se
+pourrait. On sait que cette seconde periode de la guerre de
+l'independance a ete autrement honorable pour l'armee royale que les
+honteux desastres qui, depuis Palerme, et surtout depuis Reggio, sont
+venus s'inscrire sur les pages de l'histoire.
+
+Ici une marche retrograde est necessaire pour etablir les faits au
+moment ou le Dictateur entrant a Naples realise la premiere partie des
+projets qu'il a annonces sur l'Italie. En repassant par Salerne,
+Potenza, Evoli, etc., etc., Cosenza, Monteleone et Scylla, les routes
+sont couvertes de Garibaldiens en retard ou nouvellement debarques, de
+volontaires calabrais accourant du fond de leurs montagnes pour se
+joindre a l'armee liberale; les populations en emoi, comme dans tous
+pays le lendemain de revolution, ont organise partout leurs gardes
+civiques et leur police provisoire; les magistrats municipaux, remplaces
+a la hate, administrent provisoirement au nom du Dictateur aussi bien
+qu'ils le peuvent, et tachent, par des requisitions d'approvisionnements
+de toute espece, de suppleer au defaut d'argent qui se fait surtout
+sentir dans l'armee independante.
+
+De toutes parts, les soldats royaux, pas honteux et peu confus, s'en
+retournent tranquillement dans leurs foyers; une partie de leurs
+officiers, decides a servir leur patrie, et plus militaires que leurs
+soldats, attendent impatiemment une occasion pour reprendre du service
+et etre cases dans l'armee meridionale. On apercoit partout de nombreux
+placards, imprimes qui sait ou, probablement en Piemont, et sur lesquels
+se lisent en grosses lettres d'une encre tres-noire: _Annexion et
+Victor-Emmanuel!_ Dans beaucoup d'endroits ces pancartes ont un si
+maigre succes qu'elles disparaissent promptement. Dans les campagnes,
+les populations ebouriffees ont aussi, comme partout en pareille
+circonstance, abandonne leurs champs et laisse leur betail se promener
+a l'aventure, pour venir, masses a l'entree de leurs villages, ou
+groupes sur les grandes routes, politiquer et se raconter les uns aux
+autres les batailles les plus incroyables, les nouvelles les plus
+bizarres qu'on puisse imaginer. Dans les villes, c'est a peu pres la
+meme chose, peut-etre pis, le soldat citoyen envahit tout; il n'y a plus
+de boutiquiers, il n'y a plus que des braves tout prets a se lever comme
+un seul homme pour la defense de l'ordre et de la liberte attendue
+depuis si longtemps.
+
+Au Faro, de l'autre cote du detroit, tout parait triste et desert, plus
+de ces gais et insouciants volontaires dormant au soleil, chantant a la
+lune, souffrant toutes les privations sans se plaindre, mangeant ce
+qu'ils trouvaient, buvant sans sourciller de l'eau saumatre, prenant
+enfin tout en patience, pourvu qu'en un temps donne il leur soit permis
+de verser leur sang pour la liberte de la patrie. A peine quelques
+canonniers, restes pour le service des batteries, promenent-ils de ca de
+la, leur ennui et leur chagrin de n'avoir pu suivre leurs camarades.
+Cette longue plage, qui du Faro s'etend jusqu'a Messine, n'est plus
+animee que par quelques barques de pecheurs d'espadons qui sillonnent
+rapidement le detroit. Enfin le calme est redevenu si general que tout
+le monde, jusqu'aux canons, a l'air de sommeiller.
+
+Seule la citadelle de Messine, persistant a montrer toujours ses longues
+dents noires a travers les dechiquetures de son parapet, a un tel air de
+mauvaise humeur que Belzebuth en prendrait les armes. Heureusement les
+citadins messinois, presque completement rassures sur les horreurs d'un
+bombardement, ne s'effarouchent plus aussi vite et ne craignent meme pas
+de regarder en face la citadelle en affirmant d'un grand air de dedain
+que si tot ou tard cette bicoque ne veut pas amener son pavillon, on
+saura bien, ventre-saint-gris! l'y contraindre. Alors, impitoyablement
+demolie et rasee, on en labourera le sol, on y semera du sel, enfin on
+en fera une superbe promenade ou le sable regnera en maitre absolu; ce
+qui fait qu'a l'avenir, la ville sera certaine de ne plus encourir de
+chatiments aussi severes que ceux de 1848.
+
+Les rues de la ville, desertes de soldats nationaux, ont retrouve leur
+aspect bourgeois d'autrefois. A peine si quelques gardes civiques s'y
+promenent a l'aise, en compagnie de leurs fusils.
+
+A Milazzo, tout a repris son cours normal; mais tous les matins et tous
+les soirs, on voit de nombreux oiseaux de proie planer et s'abattre en
+battant de l'aile sur un point quelconque des roseaux qui avoisinent
+l'entree de l'isthme. Dans l'interieur de l'ile, une grande partie de la
+population s'imagine toujours que la liberte, c'est le droit pour chacun
+de faire ce qui lui plait, de prendre ce que bon lui semble. Exemple les
+evenements de Bronte; aussi tout va-t-il pas mal de travers, et le
+besoin de gendarmes se fait-il generalement sentir.
+
+Les bandes d'honnetes bandits qui courent les montagnes rendent les
+communications assez peu sures, et les pancartes votant pour
+Victor-Emmanuel sont a l'ordre du jour, pourvu toutefois que le roi
+_galantuomo_ agisse comme la liberte, en laissant faire ce qu'on veut. A
+cette condition, tous les Siciliens consentiront a etre Piemontais,
+c'est-a-dire Italiens, car encore veulent-ils rester Siciliens, avoir,
+avant tout, leur petit gouvernement a part, leur petit senat, leurs
+petits ministres. Ils tiendraient moins a avoir une petite armee.
+
+Somme toute, Palerme a completement fait disparaitre ses barricades;
+comme Messine, elle a quitte son air guerrier; plus heureuse que sa
+rivale, aucune citadelle ne l'empeche de dormir. Si Alexandre Dumas
+n'habite plus le palais, il y a a sa place presque un vice-roi. La
+garnison piemontaise, assez peu choyee, a ete casernee aux Quatro-Venti,
+ou le grand air lui est plus sain que celui de la ville.
+
+A Alcamo, une croix a ete elevee sur les victimes de la guerre. A
+Calatafimi, un cicerone fait deja sa fortune en racontant aux touristes
+les details veridiques du combat de Calatafimi et du debarquement a
+Marsala. Enfin, depuis que le _Lombardo_ a ete renfloue et ramene a
+Palerme, on se demande si les evenements passes ne sont point un reve,
+et a la _Pointe-aux-Blagueurs_, il n'y a pas de jours que l'histoire du
+debarquement ne soit racontee six fois au moins. Quant au _padre_
+capucin dont il est question dans le premier chapitre, les mauvaises
+langues pretendent qu'apres s'etre battu comme un Bayard et avoir rosse
+l'ennemi comme un Duguesclin a Calatafimi, a Parco, a Palerme, a
+Milazzo, a Reggio et autres lieux; apres etre entre triomphalement
+couvert de fleurs et couronne dans la bonne ville de Naples, il est
+piteusement revenu un beau matin, licencie parle souverain de son choix
+avec bon nombre de ses freres d'armes!
+
+_Sic transit gloria mundi._
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Quatre mois de l'expedition de
+Garibaldi en Sicilie et Italie, by Henri Durand-Brager
+
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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