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+The Project Gutenberg EBook of Quatre mois de l'expedition de Garibaldi en
+Sicilie et Italie, by Henri Durand-Brager
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Quatre mois de l'expedition de Garibaldi en Sicilie et Italie
+
+Author: Henri Durand-Brager
+
+Release Date: June 28, 2004 [EBook #12751]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GARIBALDI EN SICILIE ET ITALIE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders
+Europe, http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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+QUATRE MOIS DE L'EXPEDITION
+DE GARIBALDI EN SICILE ET EN ITALIE
+
+PAR H. DURAND-BRAGER.
+
+
+PARIS.--IMPRIME CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS,
+55, QUAI DES AUGUSTINS.
+
+
+PARIS
+E. DENTU, EDITEUR
+LIBRAIRE DE LA SOCIETE DES GENS DE LETTRES
+PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLEANS, 13.
+
+1861
+
+Tous droits reserves.
+
+
+
+
+PREFACE
+
+
+On a beaucoup parle de Garibaldi et de ses volontaires; les journaux ont
+retenti pendant quatre mois des evenements qui se sont accomplis en
+Sicile et en Italie. Pour les uns, le celebre Nicois est un aventurier,
+un ecumeur de mer, un Walker de la pire espece; ses compagnons un amas
+de bandits, de flibustiers, rebut de la societe des quatre parties du
+monde. Pour les autres, l'ancien defenseur de Rome est un heros, une
+figure prise dans le livre de Plutarque, presque un nouveau Messie
+entoure d'une phalange de martyrs et de liberateurs. Mais il y a un
+point sur lequel tout le monde est d'accord, c'est sur l'integrite et le
+desinteressement de l'ermite de Caprera.
+
+J'aurais pu, comme un autre, essayer une monographie de Garibaldi que
+j'ai connu dans la Plata, a l'epoque ou il commencait la vie aventureuse
+qui l'a mene jusqu'a la conquete d'un royaume; et aborder a ce propos
+les considerations historiques et politiques auxquelles on est
+naturellement si enclin a se laisser entrainer: j'avais aussi ma petite
+brochure dans la tete et ma petite solution dans la poche. Mais je me
+suis rappele heureusement a temps le vers du Bonhomme, et me suis
+souvenu que je ne devais avoir d'autres couleurs que celles de ma
+palette.
+
+Je me suis donc resigne a ecrire les faits dont j'ai ete temoin, comme
+je les aurais dessines, cherchant a reproduire leur cote pittoresque
+sans blesser personne. Peut-etre ces simples esquisses recueillies a la
+hate par un artiste qui depuis vingt ans a assiste, soit comme
+correspondant de nos premieres feuilles, soit comme peintre officiel de
+la marine, a tous les grands evenements contemporains, auront-elles leur
+enseignement et leur utilite. C'est tout ce que j'espere, tout ce que je
+desire pour ce petit livre.
+
+ H. DURAND-BRAGER.
+
+ Paris, janvier 1861.
+
+
+
+
+I
+
+
+Marsala est une jolie petite ville, coquettement assise sur les plages
+fertiles qui s'etendent de Trapani a Girgenti. Fortifiee jadis, comme
+presque toutes les villes de la Sicile, elle a conserve ses murs et ses
+remparts moyen age; mais, debordant sa ceinture, elle a fini par
+s'etendre en dehors des anciens fosses. Le faubourg, qui relie la ville
+au port, est presque moderne. Il y a un siecle, environ, le port de
+Marsala etait a peu pres sur, et des navires d'un fort tonnage pouvaient
+y venir chercher abri. L'indifference du gouvernement l'a laisse
+combler presque entierement, et des bateaux d'une centaine de tonneaux
+ont, de nos jours, de la peine a y mouiller. La jetee qui le ferme est
+elle-meme dans le plus triste etat, et chaque nouvelle tempete enleve
+une partie de ses enrochements. Il y a presque un kilometre du port a la
+ville. On a construit sur les quais de vastes magasins et d'importants
+etablissements qui appartiennent, en grande partie, aux Anglais. C'est
+la que se fabriquent les vins de Marsala. Une seule maison sicilienne,
+la maison Florio, represente le commerce italien. Sur la gauche s'eleve
+le Monte di Trapani, couronne par son ancien chateau et sa vieille
+ville, sejour de la colonie albanaise, dont les membres ont continue de
+vivre entre eux et pour eux, sans jamais se meler ou s'allier au reste
+de la population.
+
+Rien n'est gai comme l'aspect de cette petite ville lorsqu'on la
+decouvre par une belle matinee. Une vapeur bleuatre l'entoure du cote de
+la campagne et fait ressortir la couleur chaude et transparente a la
+fois des murailles et des tours, tandis que le soleil dore les plages de
+sable et resplendit sur les facades blanches et roses des maisons.
+
+Tel etait le tableau qu'on pouvait contempler le 11 mai dernier avec les
+premieres lueurs du jour.
+
+Une corvette de guerre anglaise reposait tranquillement sur ses ancres
+presque a l'entree du port et en face des etablissements de ses
+nationaux. Quelques rares habitants, se rendant a leurs affaires,
+commencaient a circuler sur les quais, et observaient curieusement les
+manoeuvres de deux ou trois vapeurs dont on apercevait au loin les
+fumees dans la direction de l'ile de Favignano. C'etait la croisiere
+napolitaine qui surveillait la cote sud de Sicile, et qui, la veille,
+avait passe une partie de la journee stoppee devant Marsala.
+
+Quelques bateaux de peche rentraient au port, et s'empressaient de
+debarquer le butin de la nuit. Certes, personne, dans la ville, ne se
+doutait des evenements que cette journee apportait.
+
+Il etait environ six heures lorsque deux nouveaux vapeurs parurent a
+perte de vue dans le sud. Ils avaient l'air de faire route sur Malte.
+Mais, apres avoir laisse sur babord les croiseurs napolitains, ils
+mirent ostensiblement le cap sur Marsala. Il y a dans les ports de
+Sicile, comme dans toutes les villes maritimes de France, une population
+de flaneurs, de rentiers, de marins ou d'officiers en retraite, qui n'a
+d'autre occupation que de guetter l'arrivee de tout navire ou bateau qui
+se dirige vers le port. Il y a aussi partout un point du littoral qui
+leur sert de rendez-vous, semblable a la celebre _Pointe-des-Blagueurs_
+de Brest. A Marsala, ce centre de conversations est situe a l'entree du
+mole, et pres d'une petite maison blanche qui sert de corps de garde aux
+douaniers. Cet emplacement n'est pas a l'abri du vent, les jours de
+grande brise et de tempete. Les vagues s'y egarent meme quelquefois au
+milieu des flaneurs. Mais on se refugie de son mieux contre la face de
+la maisonnette la moins exposee aux rafales et aux coups de mer, et l'on
+est toujours certain de trouver la a qui parler. Aussitot qu'il fut
+avere que les deux vapeurs manoeuvraient bien pour donner dans le port,
+on vit donc la foule se diriger vers cet endroit, et les conversations
+prirent leur train.
+
+Les deux navires grossissaient a vue d'oeil. Leurs ponts paraissaient
+couverts d'un nombreux equipage. Ils etaient sans pavillon, et
+semblaient se soucier aussi peu des vapeurs napolitains que de la
+corvette anglaise mouillee dans la rade. On put meme bientot distinguer
+des uniformes rouges montes sur les tambours des batiments. En ce
+moment, la corvette anglaise commenca a faire des signaux qui
+demeurerent sans reponse. Les commentaires allaient de plus belle a la
+_Pointe-des-Blagueurs_. Qu'est-ce que cela signifie? D'ou viennent ces
+bateaux? Que veulent-ils? Les fortes tetes de l'endroit savaient
+peut-etre qu'il etait question quelque part d'une expedition du general
+Garibaldi; mais une prudence naturelle aux profonds politiques les
+empechait de se communiquer trop haut leurs conjectures a cet egard; ils
+etaient en tout cas bien loin de supposer que la descente projetee vint
+se faire dans leur petite ville, a la barbe des batiments de guerre
+napolitains, et au milieu de gens qui n'avaient rien fait pour etre
+prives de leur calme et de leur sieste dans le milieu du jour; car, il
+ne faut pas se le dissimuler, si le gouvernement napolitain etait
+deteste a Marsala, comme dans toute la Sicile, il n'en est pas moins
+vrai qu'a part quelques exaltes, personne ne se serait avise d'y faire
+une revolution, et c'est seulement dans les grands centres, comme
+Palerme, Messine, Catane, etc., que pouvaient se rencontrer quelques
+hommes d'action.
+
+Cependant une certaine emotion vint bientot se manifester parmi les
+curieux. Un gros _padre_ capucin, ancien marin peut-etre, venait de
+faire remarquer que les croiseurs napolitains paraissaient pousser leurs
+feux et avaient change de direction. Les deux navires inconnus s'etaient
+sans doute apercu aussi de cette manoeuvre, car ils s'empanachaient
+d'une maniere splendide, et l'un d'eux, meilleur marcheur sans doute,
+prenait les devants, et n'etait plus qu'a deux milles environ de
+l'entree du port. Quoique la corvette anglaise n'eut obtenu aucune
+reponse a ses signaux, il est probable qu'elle avait reconnu de quoi il
+s'agissait, car sa hune de misaine, ses passerelles et son gaillard
+d'avant etaient couverts de matelots et d'officiers observant avec
+interet la marche des deux batiments. Une embarcation avait meme ete
+armee le long du bord, et se tenait prete a pousser. En ce moment, un
+officier napolitain et quelques soldats arrivaient aussi a l'entree du
+mole, car Marsala possedait un commandant superieur et une garnison
+composee d'une centaine d'infirmes ou de soldats; le nom ne fait rien a
+l'affaire. Des groupes nombreux commencaient a paraitre a la porte de
+la ville du cote de la plage. Les fenetres se garnissaient, une sourde
+rumeur se repandait partout, et le premier des deux navires signales
+doublait a peine la lanterne du mole, qu'une panique folle s'empara de
+la foule de femmes et d'enfants qui, insensiblement, avaient rejoint les
+curieux. Ce fut une fuite generale. On pressentait le danger sans le
+deviner. Bientot le batiment fut dans le port, et il fut aise de lire
+sur son arriere: _Piemonte_. Une embarcation s'en detacha en meme temps
+que les ancres tombaient; elle poussa a terre. Quelques mots furent
+echanges avec des matelots du quai, et, aussitot, comme par
+enchantement, les bateaux s'armerent de toutes parts, et se dirigerent a
+force de rames vers le _Piemonte_. C'etait le debarquement qui
+commencait. L'operation marchait lestement lorsque le second navire
+donna lui-meme dans le port. Mais il avait trop serre la jetee, et il
+s'echoua a une centaine de metres par le travers du fanal. C'etait le
+_Lombardo_. Au lieu de stopper, sa machine continua a marcher, et il se
+hala un peu plus en dedans en labourant le gravier et la vase.
+
+Il n'eut donc pas besoin de mouiller, et commenca aussi son
+debarquement. De leur cote, les croiseurs napolitains arrivaient grand
+train. On voyait facilement qu'ils etaient en branle-bas de combat, les
+hommes aux pieces et pares a faire feu. Un premier boulet vint mourir a
+quelques metres du fanal. Un second, passant par-dessus la jetee, se
+noya dans le port. Ce fut le signal du sauve-qui-peut. Les orateurs de
+la Pointe jugerent que leur role etait fini. On dit meme que leur
+retraite manqua de decorum. Les guerriers napolitains penserent qu'il
+valait mieux en cette occurrence etre dedans que dehors les murailles.
+Quant au _padre_ il retroussa rapidement sa casaque, et se rappelant que
+l'Eglise devait avoir horreur du sang, il devanca la foule qui ne
+s'attardait guere cependant a franchir la distance qui la separait des
+magasins du port derriere lesquels elle trouva un abri. La fumee de ces
+deux coups de canon courait encore comme une vapeur blanche sur l'azur
+de la mer, lorsque l'embarcation anglaise, debordant la corvette, se
+dirigea rapidement vers le vapeur napolitain qui paraissait commander
+aux autres. Le feu cessa. Pendant ce temps le debarquement continuait,
+et ce ne fut qu'apres un temps assez long, lorsque l'embarcation
+anglaise retourna a son bord, que la canonnade recommenca, et qu'une
+grele de boulets vint tomber sur le _Lombardo_, dans le port, et sur la
+route qui mene a la ville.
+
+C'etait trop tard. Garibaldi etait a terre. Les volontaires du
+_Piemonte_ se formaient en bataille a l'abri des magasins. Ceux du
+_Lombardo_ commencaient a se masser sur la plage. Au premier boulet ils
+s'abriterent eux-memes ou ils purent. Somme toute, deux heures tout au
+plus apres leur entree dans le port, tout le monde etait a terre, sain
+et sauf. La seule perte que les volontaires eurent a subir fut celle
+d'un caniche embarque sur le _Lombardo_. Il fut coupe par un boulet au
+moment ou il se disposait a suivre le mouvement de l'equipage et des
+volontaires.
+
+Quelques instants apres les evenements dont nous venons de parler, la
+petite armee liberatrice faisait son entree dans Marsala. La garnison,
+ni le gouverneur ne s'obstinerent a se faire tuer. L'une mit bas les
+armes, l'autre se rendit avec enthousiasme. Les habitants ouvraient de
+grands yeux; quelques-uns criaient: _Viva la liberta!_ c'etait le plus
+petit nombre; d'autres, plus avises, le pensaient peut-etre, mais le
+gardaient pour eux. On a si vite commis une imprudence, et les
+evenements changent si vite de face du soir au lendemain!
+
+Quelques magasins restaient ouverts, et ces malheureux soldats de
+Garibaldi, extenues par une navigation de huit jours, entasses sur leurs
+navires comme des harengs dans une caque, cherchaient partout quelques
+vivres frais, quelque autre boisson que l'eau croupie et saumatre du
+bord. C'etait a qui se detendrait les bras et les jambes pour s'assurer
+qu'il ne les avait pas perdus a bord dans l'engourdissement cause par
+l'agglomeration de tant d'hommes sur le pont des navires.
+
+Cependant, avant l'entree de Garibaldi dans Marsala, le telegraphe avait
+signale a Trapani l'arrivee de deux batiments sans pavillon, puis leur
+entree dans le port, puis le commencement du debarquement des
+volontaires. Il s'etait arrete la.
+
+A peine dans la ville et en vrais volontaires, les Garibaldiens
+s'etaient immediatement repandus partout. L'employe du telegraphe avait
+decampe au plus vite, laissant son collegue de Trapani lui faire, mais
+en vain, force signaux. Dans les volontaires, il y a generalement un peu
+de tout. Il fallait un agent telegraphique: on en trouva un
+immediatement. Lire la depeche commencee, fut pour lui peu de chose;
+traduire celle de Trapani ne fut pas plus difficile.
+
+Mais que repondre? On fut immediatement consulter un chef; les uns
+disent que ce fut le general Garibaldi lui-meme. Toujours est-il que
+l'on donna l'ordre a l'employe telegraphique improvise de signaler a
+Trapani: "Fausse alerte. Les navires qui debarquent contiennent des
+recrues anglaises se rendant a Malte." Il etait urgent, en effet, de
+derouter, ne fut-ce que pour quelques heures, les autorites militaires
+de Trapani qui pouvaient lancer immediatement sur les flancs de la
+petite colonne liberatrice un corps de troupes de deux ou trois mille
+hommes.
+
+La reponse de Trapani ne fut pas longue: en l'adoucissant beaucoup, on
+peut la traduire ainsi: "Vous etes un imbecile de vous etre trompe."
+
+Le peu de temps que les volontaires sejournerent a Marsala dut etre
+laborieusement employe. Changement de municipalite; organisation de
+la garde civique; nomination d'un gouverneur; commission
+d'approvisionnement et d'habillement; inspection des vivres et des
+munitions de chaque homme, etc. Il fallait pourvoir a tout cela. Des
+pavillons aux couleurs nationales furent improvises et arbores partout.
+Les etoffes rouges de la ville mises en requisition servirent a
+confectionner dans les vingt-quatre heures autant de chemises de laine
+que possible.
+
+Le soir meme, suivant les ordres du general, une avant-garde se lancait
+sur Calatafimi, en passant par Rambingallo, Saleni et Vita. Le reste de
+l'armee devait partir le lendemain matin de bonne heure et faire etape a
+Rambingallo.
+
+La nuit fut bruyante dans Marsala. Cette ville, si calme, si tranquille,
+dont les habitants rentraient ordinairement chez eux a la nuit tombante,
+abandonnant leurs rues et leurs places a des multitudes de rats de
+categories variees, dut se trouver completement abasourdie en entendant
+les pas des Garibaldiens et le bruit de leurs sabres rebondissant sur
+les dalles de pierre qui pavent toutes les cites italiennes.
+
+Quelques cris de _Viva Garibaldi!_ s'echappant de fenetres discretes,
+venaient de temps en temps se joindre aux chants des volontaires. Mais
+l'on eut toujours ete fort embarrasse de dire precisement d'ou ils
+partaient. Quant aux couronnes de fleurs et aux bouquets dont on
+accablait la petite armee liberatrice, ils n'ont, je crois, jamais
+existe que dans l'imagination des conteurs. C'eut ete trop oser. Les
+agents du seigneur Maniscalco (lisez sbires), etaient trop redoutes
+dans toute la Sicile pour que l'enfant la plus legere et la plus
+inconsequente se permit une demonstration aussi sympathique a l'endroit
+de la liberte nationale.
+
+C'etait un Croquemitaine en habit noir, que ce Maniscalco. Il savait
+tout ce qui se passait non-seulement en public, mais encore dans
+l'interieur des familles et jusque dans les couvents. Nous le
+retrouverons d'ailleurs a Palerme, et nous aurons occasion d'en parler
+longuement.
+
+Les Garibaldiens passerent donc cette premiere nuit comme ils purent,
+les uns dans les eglises metamorphosees pour l'instant en casernes de
+passage, les autres dans les maisons; beaucoup resterent dans les rues.
+Sous le beau ciel de la Sicile, ce n'etaient pas les plus mal partages.
+Le matin du 12, vers trois heures, les premiers eveilles parmi les
+habitants purent les voir capeler leurs petites sacoches, essuyer leurs
+fusils, ternis par l'humidite qui, meme dans les plus beaux jours, regne
+sur le littoral de la mer, puis s'acheminer vers la porte de Calatafimi
+ou les compagnies se reformerent, attendant l'ordre du depart. A quatre
+heures, le mouvement commencait, et les erudits de la bande pouvaient
+s'ecrier comme Cesar: _Alea jacta est!_ Les colonels Bixio, Orsini,
+Tuerr, Carini, etc., marchaient en tete de leurs regiments ou plutot de
+leurs petits bataillons. L'artillerie se composait de deux ou trois
+pieces assez mal outillees, encore plus mal attelees; les munitions
+etaient rares, presque nulles. Quant a la cavalerie, une douzaine de
+chevaux, dont les cavaliers portaient le nom de guides, en
+representaient l'effectif.
+
+La voila donc en route, cette intrepide colonne, et pendant qu'elle
+s'avance ainsi pele-mele, flanquee de quelques eclaireurs qui ne se
+preoccupent guere d'une rencontre avec l'armee napolitaine, regardons-la
+defiler, et observons-en l'ensemble et les types particuliers. Pour
+l'ensemble, c'est une poignee d'hommes determines, des fusils de tous
+modeles, de l'entrain et de la gaiete, le bagage du Juif errant moins
+les cinq sous, des costumes dont la variete ferait envie au parterre le
+plus emaille, et dont l'originalite exciterait la verve de Callot ou
+d'Hogarth.
+
+Quant aux types, ils ne sont pas moins curieux: Ici, c'est un Hongrois,
+a la taille elevee, aux larges epaules et a la demarche de Madgyar. Il
+porte en se jouant son escopette aussi facilement qu'une femme fait
+manoeuvrer son ombrelle. Derriere lui s'avance un blond Anglais; mais sa
+figure, pour etre rasee comme celle d'un bon bourgeois, n'en respire pas
+moins ce courage froid et calme que rien ne pourra troubler. Celui-la
+porte un peu son fusil comme un promeneur fait de sa canne; la
+baionnette, attachee par un bout de ficelle, bat la breloque avec un
+petit sac de voyage. En vrai fils d'Albion, il n'a pas oublie une gourde
+a la panse rebondie. On peut parier que ce n'est pas de l'eau qu'elle
+contient.
+
+Puis voici un compatriote. Ils sont rares encore. Celui-la chante avec
+insouciance le _Sire de Framboisy_, et, si on fouillait dans un sac de
+toile accroche sur son epaule, on y trouverait, j'en suis sur, quelque
+poule assassinee traitreusement, car il est peu probable que les plumes
+accusatrices qui se faufilent a travers les coutures de ce havre-sac
+soient le commencement d'un edredon. Son armement se compose d'une
+carabine, qui ressemble terriblement a celles de nos chasseurs a pied,
+et d'un enorme baton, complice de bien des forfaits et dont la vue seule
+doit faire fremir la volaille. Qui vient apres lui? Un enfant. Il a
+seize ans, tout au plus. C'est un petit Nicois, entraine par l'amour de
+la gloire ou de la liberte, comme vous voudrez, et qui vient essayer ses
+forces dans les hasards de cette guerre aventureuse. Le pauvre garcon a
+deja bien de la peine a supporter le poids de ses bibelots et de son
+lourd fusil de munition. Courage! Il arrivera comme les autres,
+peut-etre meme avant. Les gardes mobiles de France etaient aussi, pour
+la plupart, des enfants. Mais quel est ce nouveau costume etonne de son
+entourage? Quoi, un cordelier! Dieu me pardonne! c'est celui de la
+_Pointe-aux-Blagueurs_. Son capuchon, rejete militairement sur le dos;
+laisse apercevoir une encolure d'Hercule. Sa face barbue semble celle
+d'un zouave ou d'un Arabe. Sa cotte est retroussee jusqu'aux hanches au
+moyen d'une corde; dans cette ceinture improvisee passe un pistolet dont
+le canon defierait en longueur une canardiere; et ses jambes mises
+ainsi a nu font saillir des muscles dont la vigueur doit resister
+merveilleusement a la fatigue et aux marches forcees. Sa croix en
+sautoir, probablement par un reste d'habitude, se balance de droite a
+gauche, etonnee de la recente desinvolture de son maitre; un foulard
+quelque peu troue sert de kepi, et complete l'equipement. C'est sans
+doute l'uniforme des aumoniers de l'armee: honni soit qui mal y pense!
+Mais que vient faire ce pantalon garance dans ce pele-mele? Parle-t-il
+francais? non. C'est un Toscan; car ce bon duc de Toscane, seduit par la
+couleur brillante des pantalons de notre armee, en avait, comme feu le
+roi de Naples, affuble les jambes de ses troupes. Puis, passent quelques
+Suisses, deux ou trois Allemands, puis des Lombards; puis surtout des
+Romains en grand nombre, vieux compagnons de Garibaldi, debris des
+defenseurs de Rome.
+
+Enfin, la colonne est presque passee, lorsque apparait une guerilla
+bizarre. C'est le noyau des volontaires siciliens autour desquels vont
+se grouper tous les _picchiotti_ de la montagne. Le musee d'artillerie,
+dans sa collection, ne possede rien de plus curieux que les engins
+auxquels ils sont accroches. Armes d'autrefois, exhumees on ne sait
+d'ou, calibres a chevrotines ou a biscaiens; il serait difficile de dire
+de quelques-uns de ces instruments s'ils partent par la culasse ou par
+le bout du canon. Ce sont de ces vieux tromblons dans lesquels on
+pourrait facilement loger toute une grappe de raisin, tout un paquet de
+mitraille, ou ces petites carabines, au canon de cuivre, cheres aux
+voleurs de grands chemins. Il y a encore nombre de stylets et de
+couteaux corses ou catalans. Les costumes sont comme les armes: des
+vestes de velours et des guenilles. Des figures que l'on n'aimerait pas
+a rencontrer au coin d'un bois. On dirait presque la bande de Fra
+Diavolo. Quelques femmes les accompagnent et, petit a petit, les
+quittent pour s'en retourner vers la ville en leur donnant de ces
+poignees de main qui disent a elles seules plus que tous les discours.
+
+Tout ce monde chemine, marche, aux rayons du soleil levant, et la
+colonne, semblable a un long serpent bariole, commence a gravir les
+contre-forts des montagnes qui s'elevent dans l'interieur de la Sicile.
+
+Cette premiere marche fut peut-etre l'une des plus penibles du
+commencement de la campagne. Un soleil brulant, beaucoup de poussiere,
+peu ou presque pas d'eau; pour des hommes encore engourdis par leur
+sejour force a bord, c'etait dur. Enfin, on arriva sans encombre a
+Rambingallo.
+
+Rambingallo est une petite ville ou, pour mieux dire, un miserable bourg
+qui offre peu de ressources pour une armee en marche. Aussi n'y fit-on
+qu'une courte halte; on repartait le soir meme pour Saleni, ou l'on
+entrait le 14 au matin. Il y eut la sejour necessaire pour organiser
+plus militairement la petite armee, et pour laisser le temps aux
+trainards de rallier.
+
+Jusque-la, la colonne n'avait ete inquietee que par des bruits ou de
+fausses nouvelles apportees par des espions empresses: les Napolitains
+sont ici; les royaux sont la; ils sont devant vous, sur votre flanc,
+etc. Somme toute, on ne les voyait nulle part.
+
+Mais le general Garibaldi, mieux informe, savait qu'un corps de troupes
+detache de Palerme s'avancait a marches forcees, et qu'il devait le
+rencontrer quelque part comme a Vita, Calatafimi ou Alcamo. Ce corps
+possedait de l'artillerie, et meme un peu de cavalerie.
+
+A Saleni, le role de chaque chef et de chaque corps fut bien specifie.
+Les munitions furent partagees aussi egalement que possible. Un corps de
+chasseurs fut organise; Menotti, le fils de Garibaldi, en prit le
+commandement, ainsi que d'une reserve destinee a proteger les quelques
+chariots de bagages et de munitions appartenant a l'armee liberatrice.
+Quant a la caisse, elle se defendait toute seule: elle etait vide.
+Plusieurs soldats napolitains deserteurs avaient rejoint dans la soiree
+du 14, et avaient donne des renseignements precis sur la position des
+troupes royales qui attendaient les liberateurs a Calatafimi, non pas
+les bras ouverts, mais dans de fortes positions militaires.
+
+On devait donc prevoir une premiere et serieuse affaire pour le
+lendemain. De ce combat allait dependre sans doute tout le succes de
+cette aventureuse expedition. Pour les Napolitains, la defaite, c'etait
+le desarroi, le decouragement et la desertion. Pour les Garibaldiens, la
+victoire, c'etait presque la certitude du succes dans tout le reste de
+la Sicile. Mais aussi pour eux, la defaite, c'etait le danger d'une
+fuite dans les montagnes, autant dire la mort! Aussi, dans la petite
+armee de Garibaldi, n'y avait-il qu'une devise: "Vaincre ou mourir." Les
+_picchiotti_ seuls n'etaient pas aussi decides, et ils songeaient sans
+doute a la retraite plutot qu'a la mort ou a la victoire; mais ils se
+taisaient et attendaient.
+
+Le 15, au matin, l'armee garibaldienne, partie de bonne heure de Saleni,
+arrivait a Vita qu'elle trouvait abandonnee par les troupes
+napolitaines. Ces dernieres occupaient, a la sortie du village, une
+suite de collines allongees, aboutissant a Calafatimi.
+
+Cette chaine presente sept positions dominantes, successives. La route
+se deroule a leurs pieds; elle n'est, de fait, qu'un veritable defile
+entre les collines dont nous parlons, a droite, et les hautes montagnes
+qui, sur la gauche, suivent la meme direction. Seulement, ces dernieres,
+quoique fort elevees, descendent par une pente presque insensible vers
+la plaine, de sorte que les sommets, trop eloignes du lieu de l'action,
+ne pouvaient servir de positions militaires. Une petite riviere, qui
+arrive obliquement a la route, venait la rejoindre a la hauteur du
+premier mamelon, et un moulin, qui se trouvait a cet endroit, etait
+fortement occupe par un detachement de l'armee napolitaine. La route de
+Trapani a Palerme court aux pieds des montagnes de gauche, paraissant et
+disparaissant dans les plis du terrain.
+
+A peine sortie de Vita, l'avant-garde de Garibaldi, dont les tirailleurs
+s'etaient deployes sur une petite colline a la droite du village, en
+face des positions ennemies, s'engagea vigoureusement avec les
+tirailleurs napolitains abrites par des plantations et embusques dans un
+hameau situe entre les deux collines, au fond d'un ravin qui se prolonge
+jusqu'aux montagnes qui encadrent l'horizon.
+
+Vivement ramenes par les tirailleurs garibaldiens, ceux de l'armee
+royale ne tarderent pas a regagner le sommet du premier mamelon,
+poursuivis, la baionnette dans les reins, par leurs adversaires. Le
+colonel Orsini mettait en batterie a ce moment, a cheval sur la route de
+Calatafimi et a l'entree du ravin, deux pieces de campagne battant cette
+route et le moulin.
+
+Arrives presque au sommet du premier mamelon, les tirailleurs de
+Garibaldi durent s'arreter pour reprendre haleine et attendre des
+renforts qui leur arrivaient au pas de course. Couches a terre, au
+milieu des aloes et des cactus, ils laisserent passer un instant la
+grele de boulets que leur envoyait l'artillerie napolitaine. Mais, a
+peine rejoints par quelques compagnies, ils reprennent l'offensive,
+abordent a la baionnette les lignes ennemies, dont l'artillerie se hate
+de battre en retraite, tirant par sections, et se dirigeant vers le
+sommet du deuxieme mamelon ou sont massees d'autres troupes.
+L'infanterie resiste mieux, mais bientot elle suit l'exemple de
+l'artillerie, et prend position en tirailleurs sur le versant de ce
+deuxieme mamelon. On voit a ce moment de fortes reserves dans la
+direction de Calatafimi; elles se hatent de rejoindre les troupes
+engagees.
+
+D'autres renforts arrivent aux Garibaldiens qui abordent le deuxieme
+mamelon et l'enlevent comme le premier. Une petite maison, situee au
+sommet, est immediatement convertie en ambulance et occupee par les
+chirurgiens de l'armee liberatrice.
+
+Un nouveau repos de quelques minutes etait devenu necessaire; six
+compagnies qui n'avaient pas encore ete engagees furent formees en deux
+colonnes d'attaque, et se lancerent resolument sur la troisieme
+position. L'armee royale tint un instant; mais, debordee par les
+tirailleurs garibaldiens et attaquee par le bataillon de chasseurs
+genois qu'entraine intrepidement son commandant Menotti, elle se met en
+pleine retraite, cherchant a se rallier sur le quatrieme mamelon qui lui
+servait de base d'operations. Elle y masse son artillerie et attend
+l'ennemi. Efforts inutiles. Les volontaires ont engage toute leur armee.
+C'est une legion d'enrages qui tuent sans s'arreter, glissent sous le
+canon, et debusquent successivement les royaux des trois autres
+positions. Menotti, un drapeau a la main, se precipite au milieu des
+masses napolitaines jusqu'a ce que, blesse au poignet, il soit oblige
+de ceder cet honneur a un officier de marine qui fut tue quelques
+instants apres. Ce n'est plus une retraite, c'est une deroute complete.
+Vainement le general Landi, qui commande les royaux, cherche a les
+rallier. Traversant a la debandade Calatafimi, ou les _picchiotti_,
+embusques dans tous les coins, leur font eprouver de grandes pertes, les
+fuyards se precipitent vers Alcamo, ou les attendent encore des
+volontaires descendus de la montagne. Les malheureux sont obliges, pour
+fuir ce nouveau danger, de continuer leur retraite vers Palerme, en
+abandonnant morts, blesses, bagages, et une grande quantite d'armes,
+couvrant la route de cadavres, car les balles des _picchiotti_ les
+atteignent partout.
+
+Les volontaires camperent sur le champ de bataille, et cette premiere
+victoire leur tint lieu de tout ce qui leur manquait en vivres et en
+secours. En somme, les Napolitains s'etaient bien battus, quoi qu'on ait
+pu en dire, et l'armee de Garibaldi avait montre ce qu'elle pouvait
+faire, ce que l'on devait attendre de gens determines et animes d'une
+haine profonde contre la tyrannie. Les _picchiotti_ n'avaient pas ete
+brillants, sauf ceux d'Alcamo. Ils n'avaient pas tenu au feu malgre
+leurs chefs et quelques pretres qui, payant de leurs personnes,
+chercherent vainement a les enlever. Ils tiraient a distance, mais il
+etait impossible de les faire aborder l'ennemi et soutenir son choc
+lorsqu'il s'avancait. A cette affaire, les troupes royales avaient un
+effectif de quatre a cinq mille hommes, et l'armee liberatrice comptait
+environ mille huit cents baionnettes.
+
+Le lendemain matin, 16, Garibaldi entrait a Calatafimi, ou les blesses
+avaient ete deja transportes dans la nuit; et, vers l'apres-midi,
+l'avant-garde marchait sur Alcamo, ou l'armee la rejoignait le lendemain
+17.
+
+En arrivant a Alcamo, un triste spectacle attendait les volontaires. Les
+_picchiotti_ suivant leurs moeurs et leurs usages sauvages, avaient
+ramasse les corps des Napolitains tues la veille, et les avaient jetes
+dans un champ pour les voir manger par les chiens et les oiseaux de
+proie. Leurs factionnaires veillaient ce charnier, de peur que quelque
+ame charitable ne vint les ensevelir. Il fallut l'arrivee du general
+Garibaldi pour reprimer cet acte de feroce barbarie, et faire donner la
+sepulture a ces malheureux. "Certes, disait un _picchiotti_, le general
+Garibaldi a raison, mais il ne sait pas tout ce que nous avons souffert
+de cette race maudite; nous ne rendons que barbarie pour barbarie." Il
+est triste de penser qu'il disait peut-etre la verite.
+
+C'est a Alcamo que le mouvement revolutionnaire commenca veritablement a
+se dessiner. De nombreux messagers arrivaient a tout moment au general
+Garibaldi, lui promettant des secours, et lui apportant l'assurance d'un
+concours sympathique et vigoureux. Partout les anciennes autorites
+etaient chassees et remplacees par les hommes du mouvement. Les gens de
+Maniscalco s'eclipsaient, et, avec eux, disparaissait une partie de
+cette crainte et de cette torpeur qui pesaient sur toutes les classes
+siciliennes. Le clerge, vigoureusement lance dans la voie des reformes,
+employait son ascendant pour entrainer les populations et les disposer a
+l'action. Quelle difference, deja, entre ce que l'on appelait la poignee
+d'aventuriers debarques a Marsala et les volontaires victorieux de
+Calatafimi! Ainsi marchent toutes choses: le succes avait transforme les
+_flibustiers_ de Marsala en armee nationale.
+
+Ce fut aussi a Alcamo qu'un semblant d'intendance commenca a
+s'organiser. Le service des vivres y gagna. Quant a celui des finances,
+il resta le meme jusqu'a Palerme, et meme longtemps apres la prise de
+cette ville. Qui ne connait cette heureuse lithographie de Raffet
+qu'accompagne cet adage: "Avec du fer et du pain on peut aller en
+Chine?" Garibaldi disait: "Avec du fer et du pain on conquiert sa
+liberte!" Et, le premier, il donnait, comme toujours et partout,
+l'exemple d'un desinteressement sans bornes et d'une sobriete a toute
+epreuve. D'ailleurs, l'argent eut servi a peu de chose: il n'y avait
+rien a acheter.
+
+Un evenement assez curieux s'etait passe a Calatafimi, au moment de
+l'entree de Garibaldi. Un jeune cordelier, a la figure intelligente et
+enthousiaste, s'etait elance vers le general, et, en lui donnant
+l'accolade, lui avait tenu a peu pres ce langage: "Frere, tu es le
+sauveur de l'Italie, tu es le Messie de la liberte; mais cette liberte,
+tu nous l'apportes fletrie d'une excommunication. Tu es chretien, nous
+sommes chretiens, tu nous commandes: pourquoi rester sous le coup de
+cette bulle? Attends un instant. J'entre a l'eglise, je vais preparer ce
+qu'il faut, et, la, devant Dieu et les hommes, je te releverai de cet
+anatheme maladroit, et rendrai a Dieu ce qui est a Dieu." Aussitot dit
+aussitot fait. Le _padre_ Pantaleone (c'etait son nom) entre a l'eglise;
+Garibaldi continue son chemin; mais, rejoint bientot par celui qui
+devait etre plus tard son aumonier particulier, il se laissa faire, et
+le diable lance a ses trousses fut exorcise par le cordelier.
+
+On peut dire bien des choses a propos de cette anecdote; quant a moi, je
+n'en garantis que la scrupuleuse veracite.
+
+Le 18, la petite armee, bien reorganisee, arrivait a Rena, apres une
+rude etape, en passant par Valguarnero et Partenico. Sur toute la route,
+des bandes de volontaires descendant des montagnes avaient rallie la
+colonne; mais Garibaldi leur avait enjoint de se tenir sur les flancs ou
+en arriere. Il craignait avec raison le desordre que pourraient apporter
+dans une attaque l'inexperience et souvent meme la frayeur de ces
+soldats improvises. Il avait promptement juge leur valeur, et les
+regardait dans une action comme un embarras plutot que comme une aide.
+Cependant leur presence autour de l'armee garantissait de toute
+surprise, et leur feu pouvait gener et meme embarrasser les tentatives
+de l'armee royale. Leurs tirailleurs eclairaient de fait toute la
+marche. On passa la journee du 19 a Rena, et, dans l'apres-midi, les
+_picchiotti_, soutenus par quelques avant-postes de l'armee reguliere,
+attaquerent Ensiti evacue incontinent par une petite arriere-garde
+napolitaine qui l'occupait.
+
+Plus on avancait, et plus on rencontrait de sympathies pour la cause
+liberale. Les _picchiotti_ commencaient a se reunir en grand nombre et a
+marcher moins isolement. Une partie fut enregimentee tant bien que mal,
+et choisit pour colonel Roselino Pilo, qui devait le surlendemain payer
+de sa vie l'honneur que lui faisaient ses compatriotes. On leur assigna
+leurs postes de combat a l'avant-garde et a l'arriere-garde.
+
+Partie dans la nuit du 19, l'armee venait s'arreter le 20 a Piappo ou
+Misere-Canone. La, le general Garibaldi eut de nouveaux renseignements
+sur les operations de l'armee napolitaine. Elle s'etait concentree aux
+abords de Palerme, et occupait les cretes des montagnes voisines.
+Plusieurs fortes colonnes mobiles, avec de l'artillerie, s'etaient
+lancees sur la route de Palerme a Trapani et Marsala, ainsi que sur
+celles de Messine et de Castellamare. On savait aussi qu'il leur etait
+arrive des renforts et un general envoye par la cour de Naples. Une
+nouvelle rencontre etait donc imminente, et cette pensee ne fit
+qu'exalter le courage des Garibaldiens en leur laissant entrevoir un
+nouveau succes. Le regiment des _picchiotti_ partit le soir meme. Il
+devait marcher sur le flanc de l'armee, qui s'acheminait elle-meme vers
+Palerme. On avancait avec precaution, prenant garde aux surprises. On
+etait deja arrive a quelques milles de San-Martino lorsqu'une vive
+fusillade se fit entendre. C'etait un engagement des _picchiotti_ avec
+l'ennemi. Abordes par les troupes royales, ils plierent d'abord sous le
+choc; mais, valeureusement ramenes au feu par leur colonel et quelques
+officiers devoues, ils reprirent l'offensive, et, a leur tour,
+arreterent la marche en avant de la colonne napolitaine. Le combat ne
+fut plus alors qu'une affaire de tirailleurs qui dura quelques heures,
+et finit sans resultat de part ni d'autre. Malheureusement, Roselino
+Pilo fut frappe a mort au milieu de l'engagement. C'etait une grande
+perte, car il etait aime et avait beaucoup d'empire sur ces bandes
+indisciplinees. Cette affaire de San-Martino eut lieu le 21 dans la
+matinee.
+
+L'armee liberatrice avait fait halte, prete a se porter au secours des
+_picchiotti_. Sans doute, pendant ce laps de temps, des nouvelles
+importantes parvinrent au general Garibaldi; car, faisant volte-face, il
+revint sur ses pas, et prit l'embranchement de la route de Rena a Parco.
+Il faisait un temps affreux. La pluie tombait par torrents, et la nuit
+etait tellement obscure, que les hommes se distinguaient a peine
+eux-memes. La route, defoncee, arretait a chaque instant la marche de
+l'artillerie, et les chevaux refusaient d'avancer. Il fallut porter les
+pieces a dos, laissant les affuts seuls atteles. Les troupes n'avaient
+pas mange et etaient harassees par cette longue et penible etape a
+travers les montagnes. Dans cette triste nuit, leur perseverance fut
+mise a une rude epreuve. Enfin, le 22, au petit jour, on arrivait sur le
+mont Calvaire, et on y prenait le bivouac de grand coeur. La pluie avait
+cesse; un beau soleil fit bientot oublier aux volontaires les fatigues
+de la nuit.
+
+Le mont Calvaire est a environ cinq ou six kilometres au-dessus de
+Montreal. Une etroite vallee le separe des montagnes sur lesquelles est
+situee cette petite ville. Des bois, des jardins et des maisons occupent
+tout le vallon, et remontent de chaque cote jusqu'a mi-cote. La route
+royale, qu'avait quittee l'armee garibaldienne, passe du cote de
+Montreal, tracee dans le flanc des montagnes, a peu pres au tiers de
+leur hauteur. Toute cette route, jusqu'en face le mont Calvaire, etait
+gardee par de grand'gardes napolitaines. Du bivouac, on les voyait
+distinctement, et la ville paraissait remplie de troupes. Parco est
+immediatement au-dessous du mont Calvaire, a deux kilometres au plus de
+distance, et la route qui conduit de Palerme a Parco, Piano, etc., se
+deroule sur le versant de la chaine de montagnes dont fait partie le
+mont Calvaire, qu'elle commence a gravir apres avoir tourne Parco,
+passant a mi-hauteur de la montagne. L'armee avait grand besoin de
+repos, et quoique l'on manquat de bien des choses, on resta au bivouac
+jusqu'au 23. Vers le soir de ce dernier jour, les avant-postes
+s'engagerent avec les grand'gardes napolitaines qui, descendues dans la
+vallee, avaient commence a gravir le mont Calvaire. Apres une fusillade
+insignifiante elles se retirerent, et reprirent leurs premieres
+positions.
+
+Le matin du 24, de bonne heure, a l'instant ou l'armee nationale se
+mettait en mouvement, on apercut sur la route de Palerme de profondes
+colonnes s'avancant sur Parco. En meme temps on apprenait que les
+troupes qui etaient a Montreal executaient un mouvement tournant par le
+sommet de la montagne.
+
+On ne tarda pas en effet a apercevoir leurs tetes de colonnes descendant
+des plateaux eleves qui sont un peu plus loin que Parco, et qui se
+relient avec le mont Calvaire. L'ennemi menacait l'aile gauche de
+Garibaldi: evidemment, son but etait de la couper.
+
+Derriere les cretes d'ou descendait l'armee de Montreal se trouve une
+suite d'autres sommets qui se relient aussi aux premiers. Le general
+Garibaldi embrassa d'un seul coup d'oeil toute la situation. Ordre fut
+donne a l'aile gauche de tenir bon jusqu'a la derniere extremite. Une
+section de deux pieces placees sur le mont Calvaire, une autre en
+batterie sur la route, prenaient a revers tout a la fois les colonnes
+venant de Palerme et celles de Montreal.
+
+L'affaire s'engagea vivement. Pendant ce temps, le general Garibaldi
+derobait, grace aux sinuosites de la montagne, la marche de son centre
+et de son aile droite, et, tournant la route vers Piano, il les lancait
+sur le versant des cretes les plus elevees. Cette manoeuvre fut
+accomplie au pas gymnastique et avec une rapidite inouie. Une heure ne
+s'etait pas ecoulee depuis le commencement de l'action, que la brigade
+venue de Montreal, qui attendait, pour aborder franchement l'armee
+garibaldienne, l'approche des colonnes venant de Palerme, voyait son
+aile droite compromise, et se trouvait elle-meme presque entierement
+tournee par le centre et l'aile droite de Garibaldi qui prenaient une
+position menacante en arriere de ses lignes. Les Napolitains se haterent
+alors de se replier, les uns sur Montreal, et les autres sur Palerme. De
+son cote, l'armee de Garibaldi se dirigeait, par une marche de flanc,
+sur Piano, ou elle arriva a la nuit tombante. Chacun pensait que le
+general allait profiter de ce premier et important succes pour se porter
+rapidement en avant. Mais, a la stupefaction generale, l'artillerie et
+les bagages recurent l'ordre de se separer du corps d'armee, et de filer
+grand train sur la route de Corleone, battant ainsi ostensiblement en
+retraite.
+
+Corleone est une petite ville situee de l'autre cote des monts
+Mata-Griffone, a environ quarante a quarante-cinq kilometres de Piano.
+Le colonel Orsini, suivant les instructions qu'il avait recues, se mit
+immediatement en marche, pendant que l'armee, a la faveur de la nuit,
+se dirigeait elle-meme sur les forets de Fienza qu'elle atteignait vers
+une heure du matin. Garibaldi savait en effet que le general commandant
+l'armee napolitaine avait reuni toutes ses troupes dans Palerme. La plus
+grande partie etait massee dans la rue de Tolede et au Palazzo-Reale;
+d'autres etaient renfermees dans la citadelle; deux ou trois bataillons
+se trouvaient pres du mont Pellegrini, et, enfin, une division entiere
+gardait l'entree de Palerme vers la route de Missilmeri et Abbate. Il
+fallait tromper cette division, et lui faire abandonner sa position pour
+suivre un ennemi qui paraissait fuir en desordre. C'etait le role
+attribue au colonel Orsini. Garibaldi, de son cote, se derobant par une
+marche de nuit dans les profondeurs des forets de Fienza, tournait le
+mouvement de la colonne napolitaine de maniere a arriver promptement aux
+positions que l'ennemi abandonnait.
+
+Ce projet, bien concu, et encore mieux execute, reussit completement. On
+se rappelle la pompeuse depeche napolitaine annoncant la fuite en
+desordre des bandes de brigands, et leur poursuite acharnee par une
+division royale. Pendant ce temps Garibaldi quittait la foret de Fienzza
+le 25, au matin, et entrait a Marinero sans s'inquieter de la division
+ennemie qui passait a quelques milles de cette petite ville.
+
+On vit en cette circonstance se produire un fait digne de remarque, et
+qui se renouvela pendant toute cette guerre. Les habitants montrerent
+souvent de la faiblesse et de la tiedeur. Le souvenir des affreux
+traitements que leur infligeait le gouvernement de Naples, n'etait pas
+fait pour les enhardir; mais ils se bornaient a s'enfermer, a ne pas
+donner signe de vie, et il n'y a pas eu un traitre parmi eux. Un seul
+homme pouvait compromettre le succes de cette audacieuse manoeuvre. Bien
+plus, a Palerme, tout le monde savait l'arrivee de Garibaldi pour le 26,
+et connaissait la porte qu'il devait attaquer. Nul ne pensa a vendre ce
+projet aux autorites napolitaines qui auraient pu facilement remplacer,
+par d'autres troupes, les naifs soldats lances plus naivement encore a
+la poursuite des debris de l'armee liberatrice. Ce qui montre combien
+tout le monde etait d'accord pour souhaiter la fin de leur occupation.
+
+Dans la nuit du 25 au 26, l'armee nationale quittait Marinero, et
+marchait vers Missilmeri qu'elle laissa sur sa droite pour gagner les
+monts Gibel-Rosso. C'etait une bonne position militaire, et d'ou l'on
+pouvait decouvrir tout Palerme. Le 26 il y eut une alerte assez vive,
+mais qui n'eut pas de suites. L'armee passa le restant de la journee a
+ce bivouac; dans la soiree, une reconnaissance de cavalerie napolitaine
+vint se heurter contre ses vedettes, et, apres avoir echange quelques
+coups de feu, se replia sur la ville.
+
+Ce fut la que le general Garibaldi prit ses dernieres dispositions et
+prepara l'attaque de la ville. Les munitions etaient rares; il ne
+restait plus qu'une dizaine de cartouches par homme. On n'avait plus
+d'artillerie. L'armee avait bien grossi en nombre, mais les recrues
+etaient des _picchiotti_, et l'on avait perdu plus de trois cents hommes
+parmi les soldats veritables. C'etait donc avec seize a dix-sept cents
+baionnettes tout au plus qu'on allait attaquer une ville et une
+citadelle defendues par une garnison de vingt a vingt-deux mille hommes.
+Quelles que fussent les sympathies des habitants, il n'y avait pas a se
+faire de grandes illusions sur le concours qu'on en pouvait attendre, au
+moins dans les premiers moments.
+
+Le 26, dans la nuit, cette poignee d'hommes prenait les armes et
+descendait impetueusement des monts Gibel-Rosso vers Abbate, traversait
+ce bourg et arrivait sans coup ferir au pont de l'Amiraglio, defendu par
+un regiment napolitain; le 27, a trois heures du matin, trente-deux
+hommes et seize guides composant l'avant-garde se jetaient sans hesiter
+sur les troupes qui gardaient les abords du pont, et les forcaient a en
+abandonner la defense. L'armee avait ete partagee en trois colonnes
+d'attaque: l'une commandee par Bixio, l'autre par Sertori, celle du
+centre par le general Garibaldi. A quatre heures, chassant l' ennemi de
+maison en maison, dans le faubourg, les volontaires arriverent a la
+porte de Palerme au milieu de l'incendie allume par les fuyards dans
+chacune des maisons qu'ils etaient forces d'abandonner. A six heures le
+faubourg etait pris. Il y avait en ce moment environ douze mille hommes
+au Palazzo-Reale, couvrant le front de la ville. La citadelle, avec cinq
+mille hommes, defendait la gauche, du cote du mont Pellegrini; deux
+mille hommes, environ, occupaient le faubourg que venait d'enlever
+l'armee liberatrice. Il y avait bien encore quatre mille hommes, mais
+ils etaient a la poursuite d'Orsini. En attaquant par ce faubourg, le
+general Garibaldi avait l'intention d'isoler, par un vigoureux coup de
+main, la citadelle du Palazzo-Reale, et d'offrir en meme temps, par ce
+seul fait, un point d'appui au mouvement insurrectionnel des habitants.
+A quelques heures d'intervalle, le colonel Orsini atteignait aussi
+Palerme, ramenant ses pieces, apres avoir derobe adroitement sa marche a
+la colonne napolitaine qui le poursuivait, et qui, un beau matin, en se
+reveillant, n'avait plus su retrouver la piste du gibier qu'elle
+chassait si maladroitement.
+
+On ne saurait se faire une idee du desarroi dans lequel se trouvait deja
+en ce moment l'armee royale, et du decouragement que les defaites de
+Calatafimi et de Parco avaient apporte meme parmi les soldats les plus
+resolus. En voici un exemple: apres le passage du pont de l'Amiraglio,
+un jeune volontaire, nomme Kiossoni, Messinois, et dont le pere avait
+ete longtemps vice-consul de France en cette ville, se precipita, suivi
+seulement de quelques camarades, sur une barricade qui barrait le
+boulevard, a gauche de la porte de Termini, par laquelle les troupes
+royales rentraient en desordre. Aucun defenseur n'y paraissait; mais,
+arrives au sommet, ils virent de l'autre cote, a une cinquantaine de
+metres, deux ou trois compagnies, l'arme au pied, qui, en apercevant les
+casaques rouges, se debanderent immediatement dans toutes les
+directions, laissant nos volontaires se frotter les yeux pour s'assurer
+s'ils ne revaient pas.
+
+Deux braves soldats napolitains etaient restes seuls cernes dans une des
+maisons du faubourg, et, brulant jusqu'a leur derniere cartouche, ils ne
+mirent bas les armes que sur les instances d'un compatriote, volontaire
+dans l'armee de Garibaldi; ils furent parfaitement traites, et meme
+fetes par leurs vainqueurs. Ces pauvres diables, pleurant presque de
+rage, ne savaient de quelle expression fletrir les compagnons qui les
+avaient abandonnes lachement.
+
+L'aspect du faubourg etait pitoyable. Partout ou passaient les
+Napolitains arrivaient l'incendie et le pillage. Leur fuite precipitee
+ne les empecha pas de commettre dans la ville les atrocites qui avaient
+desole le faubourg sur la route de Montreal.
+
+Pendant que les Garibaldiens bousculaient devant eux les troupes
+royales, s'appretant a les suivre dans Palerme, ils furent rejoints par
+quelques volontaires Palermitains, mais peu nombreux. La plus grande
+partie des jeunes gens et des hommes d'action avaient ete eloignes de la
+ville ou exiles depuis longtemps par la police de Maniscalco.
+
+Du reste l'expiation commencait deja pour ses agents. Plusieurs sbires,
+qui essayaient de fuir pendant l'attaque, furent reconnus et echarpes a
+cote du Jardin des Plantes.
+
+Un autre, voulant forcer les factionnaires napolitains pour chercher son
+salut dans la fuite, fut fusille par les siens qui le prirent pour un
+transfuge.
+
+Dans une petite et miserable habitation, pres du pont de l'Amiraglio,
+vivait une pauvre famille; le pere, force par les soldats royaux d'aller
+leur chercher de l'eau, fut malheureusement atteint d'une balle et tue
+sur le coup. Un instant apres, sa maison etait brulee. Sa femme et ses
+deux enfants n'ont jamais reparu. Tristes scenes qui palissent cependant
+a cote de celles dont l'interieur de Palerme va etre le theatre.
+
+
+
+
+II
+
+
+Pour bien comprendre la manoeuvre hardie que ne craignait pas de tenter
+le general Garibaldi, certain qu'il etait du courage et de la
+determination de ses volontaires, manoeuvre qui devait d'un seul coup
+lui donner gain de cause vis-a-vis de troupes demoralisees, il faut se
+rendre compte de la situation topographique de Palerme, ainsi que des
+positions qu'occupaient les Napolitains.
+
+Jadis entouree de fortifications assez imposantes qui existent encore
+pour la plupart, la ville a la forme d'un rectangle dont les cotes les
+plus petits regardent, l'un la mer, et l'autre la campagne dans la
+direction de Montreal et Parco. Les deux autres, qui ont au moins trois
+fois le developpement des premiers, font face, l'un au mont Pellegrini
+et aux campagnes de Castellamare, l'autre aux monts Gibel-Rosso et
+Abbate. C'est de ce dernier cote que l'armee de Garibaldi se presentait
+devant Palerme. Deux rues principales coupent presque a angle droit
+l'espace occupe par la ville. L'une, la rue de Tolede, part du bord de
+la mer, pres de la citadelle, et monte jusqu'au Palais-Royal; l'autre
+vient couper la premiere a la place des Quatre-Cantons, presque au
+centre de la ville, et aboutit a la porte qu'attaquait le general
+Garibaldi. Chacune de ces voies partage Palerme en deux parties egales,
+soit en longueur, soit en largeur. Les Napolitains ayant leurs forces
+reunies aux deux extremites de la rue de Tolede, le Palazzo et la
+citadelle, allaient donc trouver leurs communications coupees, si
+Garibaldi pouvait, sans coup ferir, s'emparer de l'autre rue. Il avait
+encore cet avantage, en occupant le centre de la ville, qu'il donnait la
+facilite a tous les habitants de se replier sur sa ligne d'operations et
+de s'y fortifier sans craindre d'etre eux-memes surpris par les troupes
+royales et fusilles sans autre forme de proces. De plus, il empechait,
+par cette audacieuse manoeuvre, le ravitaillement des troupes et de
+l'artillerie du Palazzo-Reale, en les isolant de leur base d'operations
+qui etait la citadelle et surtout l'escadre.
+
+Aussi les troupes garibaldiennes, que nous avons laissees a la porte de
+Palerme poussant devant elles les troupes royales, et s'arretant un
+instant pour se reformer en epaisse colonne d'attaque, lancerent-elles
+bientot plusieurs compagnies dans l'interieur de la ville pour nettoyer
+les petites ruelles qui viennent aboutir a la porte dont on venait de
+s'emparer; tandis que le gros de l'armee se jetait, tete baissee, dans
+la grande voie pour gagner au plus vite la place des Quatre-Cantons. Ce
+mouvement fut si energiquement execute qu'en moins d'une heure la place
+des Quatre-Cantons, le reste de la rue et la porte qui est a
+l'extremite, etaient au pouvoir des volontaires. Vainement les
+Napolitains avaient essaye de les arreter en trois ou quatre endroits.
+Par un choc irresistible et presque sans tirer un coup de feu, les
+casaques rouges, chargeant a la baionnette, les obligeaient a ceder la
+place et a se retirer en desordre vers la citadelle ou vers le
+Palazzo-Reale. C'est en ce moment que l'escadre napolitaine, qui
+jusque-la, s'etait contentee d'envoyer quelques boulets dans la
+direction du faubourg attaque, commencait a prendre une position plus
+serieusement offensive, et manoeuvrait pour trouver un mouillage
+favorable a son tir. Mais deux fregates seulement parvinrent a
+s'embosser; les autres, soit mauvaise volonte, ce qui est probable, soit
+impossibilite, manquerent leur mouvement et resterent spectatrices des
+evenements. Ces deux navires, parfaitement places et balayant la rue de
+Tolede, commencerent immediatement sur la ville un feu violent, qu'ils
+continuerent meme pendant la nuit. La citadelle, de son cote, ne
+menageait ni ses bombes ni ses boulets.
+
+Les barricades commencerent immediatement. Elevees par des mains
+habiles, elles prirent en peu d'heures un developpement et un relief
+incroyables. Il faudrait un volume entier pour en expliquer le reseau.
+La nuit, qui arriva a temps pour seconder les travailleurs, fut bien
+employee par les deux partis; car les Napolitains, de leur cote,
+etablissaient des retranchements a toutes les issues venant aboutir au
+Palazzo-Reale et a la citadelle.
+
+Dans cette ville privee de lumiere, et ou toutes les maisons semblaient
+abandonnees, on n'entendait alors que le bruit des pinces et des pioches
+frappant les dalles des rues et quelques coups de feu echanges au hasard
+de part et d'autre.
+
+De temps en temps, des coups de canon partant de l'escadre, de la
+citadelle et du Palazzo, jetaient une lueur rapide dans la rue de Tolede
+et eclairaient sinistrement les travailleurs des deux partis. Sur les
+deux heures du matin, plusieurs detachements de volontaires commencerent
+a s'avancer par les rues laterales dans la direction du Palazzo-Reale,
+ainsi que vers la place de la Marine et le ministere des finances du
+cote de la citadelle. Ce ministere etait occupe par quatre bataillons.
+
+La fusillade petilla bientot partout et la canonnade, qui ne tarda pas
+a s'y joindre, donna a tous ces engagements partiels les proportions
+d'une vraie bataille. Mais c'etait surtout aux abords du Palazzo-Reale
+que le combat etait le plus vif.
+
+Ou tirait a bout portant au milieu des flammes allumees par les bombes
+et les obus de la citadelle ou de l'escadre. Peu d'habitants
+apparaissaient pour se joindre aux troupes liberales. Ils ne trouvaient
+sans doute pas la poire assez mure. Leurs maisons restaient
+impitoyablement fermees, sauf celles qu'ouvrait le feu ou la troupe
+napolitaine; car ces defenseurs de la royaute ne se faisaient faute ni
+d'aider l'incendie quand ils ne l'allumaient pas eux-memes, ni de piller
+sans scrupule, et la plume se refuse a retracer les actes d'atrocite
+commis par ces bandes effrenees.
+
+Cependant deux colonnes etaient parties en meme temps pour tourner les
+positions de l'armee royale en l'attaquant par la Porta-Nuova et par la
+Porta-Maqueda. L'une, commandee par Bixio, l'autre par La Masa. Bixio
+s'empare d'abord de la caserne des Suisses, puis se porte vers la
+caserne des Quatro-Venti ou il fait prisonniers plusieurs officiers
+superieurs et un regiment.
+
+Deconcertees par l'impetuosite de cette attaque, les troupes royales
+commencerent a se replier en desordre sur la place du Palais-Royal dont
+les abords etaient fortement gardes. La place de la Cathedrale, qui est
+un peu avant celle du Palais-Royal en venant de la mer, devint alors le
+theatre d'un combat acharne. Le couvent des Jesuites, a l'angle de la
+rue de Tolede et de la place de la Cathedrale, occupe par un bataillon
+de chasseurs a pied, est attaque et enleve rapidement.
+
+Le general Lanza, qui commande les troupes du palais, voyant ce couvent
+pris par les Garibaldiens, fait tirer dessus a obus et l'incendie. Le
+palais Carini, situe en face, a le meme sort.
+
+Les tours de la cathedrale elles-memes servent de point de mire a
+l'artillerie napolitaine.
+
+On voit insensiblement les couleurs nationales apparaitre partout. Les
+fenetres qui peuvent donner vue sur les troupes royales sont garnies de
+volontaires qui les deciment par leur feu.
+
+On se bat a la fois au Palais-Royal, a la Cathedrale, dans la rue de
+Tolede, a la place de la Marine, autour de la citadelle et dans tout le
+quartier Paperito, ou l'incendie, allume par les bombes de la citadelle
+et de l'escadre, fait de rapides progres. Deja beaucoup de detachements
+royaux battent en retraite vers la citadelle par la place Caffarello et
+la place de la Funderia. Ces detachements sont assaillis dans leur fuite
+par une grele de balles, qui leur fait perdre beaucoup de monde.
+
+La place des Quatre-Cantons etait devenue desormais la base des
+operations de Garibaldi. Le general Tuerr occupait le palais du Senat.
+L'etat-major de Garibaldi etait partout et se multipliait pour faire
+face aux exigences de la position. On commence a pousser quelques
+barricades du cote de la place de la Marine, pour attaquer
+vigoureusement la brigade qui la defend. La fusillade devient tres-vive
+entre le ministere des finances et les coins de rues qui lui font face.
+Les vaisseaux napolitains continuent un feu terrible, mais plus
+destructeur que meurtrier. A cinq heures, les troupes campees au palais
+etaient bien et dument entourees et coupees. Completement maitre de la
+partie de la ville comprise entre la Marine et le Palais-Royal,
+Garibaldi n'avait plus qu'a se fortifier pendant la nuit, et a attendre
+le lendemain. Palerme tout entier etait en insurrection. Les faiseurs de
+barricades surgissaient de toutes parts.
+
+A six heures du soir, le feu avait molli; mais, sur les sept heures et
+demie, le bombardement recommencait avec plus de fureur. On se battait a
+la lueur de l'incendie que les projectiles allumaient de toutes parts.
+
+Pendant la nuit, les barricades se multiplierent et prirent un relief
+imposant. Les volontaires se rapprochaient de minute en minute du
+Palais-Royal, ou, de leur cote, les Napolitains se barricadaient de plus
+en plus. Plusieurs bombes lancees par l'escadre, vinrent tomber au
+milieu d'eux et causerent un grand desordre. Le 28, au matin, la
+position des troupes royales etait celle-ci: treize a quatorze mille
+hommes au Palazzo-Reale, deux ou trois mille hommes a la Marine et
+plusieurs bataillons dans les prisons et les casernes; le reste dans la
+citadelle. Dans la journee, ils furent forces d'abandonner toutes ces
+positions, sauf celles du Palais-Royal et de la Marine. Le palais Carini
+etait completement detruit. Tout le quartier qui est a l'est du
+Palais-Royal brulait. Le bombardement continuait toujours. De nombreuses
+bandes de _picchiotti_ descendaient les hauteurs et venaient se meler
+aux volontaires. Vers le soir, on ne se battait plus qu'autour du
+Palais-Royal, que les insurges commencaient a dominer du sommet des
+maisons voisines, et entre autres de l'Archeveche. Partout les maisons
+s'ecroulaient sous les bombes et les obus. La nuit, comme celle de la
+veille, fut employee a se fortifier de part et d'autre. Le lendemain, au
+lever du jour, plusieurs decrets du general Garibaldi etaient affiches:
+ils punissaient de mort l'assassinat, le vol et le pillage, organisaient
+la garde nationale, nommaient une municipalite provisoire, faisaient
+appel aux enrolements. A midi, l'attaque du palais recommence avec
+acharnement; les troupes royales quittent la place de la Marine et se
+retirent dans la citadelle, abandonnant plusieurs canons. Vers le soir,
+l'incendie est dans trois ou quatre quartiers de la ville. La nuit se
+passe sur le qui-vive du cote des Garibaldiens; on s'attend a une
+attaque resolue de la part des troupes qui reviennent de la poursuite
+d'Orsini, ou elles ont ete si bien jouees. En effet, le lendemain matin,
+elles viennent donner tete baissee sur la ville par la porte Reale, ou
+elles sont recues par les troupes de Bixio qui les forcent a la
+retraite. Vers midi, on parle d'armistice, et deux delegues du general
+Lanza se rendent a bord de l'_Hannibal_, ou se trouvent reunis egalement
+le commandant du _Vauban_ et celui d'une fregate americaine. Garibaldi y
+vient de son cote avec Crispi, le colonel Tuerr et Menotti. On ne peut
+s'entendre, et l'entrevue est bientot terminee. Cependant la convention
+tacite d'armistice dure toujours.
+
+Le lendemain 31, on annonce une treve de trois jours.
+
+Plus de trois mille bombes avaient ete lancees sur la ville pendant le
+bombardement. Le temps de l'armistice fut mis a profit par les
+volontaires de Garibaldi et les habitants de Palerme. Les barricades
+furent completees partout; les plus fortes recurent des canons. Quant
+aux Napolitains, ils restaient bloques au Palais-Royal et manquaient
+totalement de vivres; Garibaldi leur en fit donner. Il fit retirer
+egalement, et emporter dans les hopitaux, tous leurs blesses, et Dieu
+sait si le nombre en etait grand! On apprenait, en meme temps, l'arrivee
+a Marsala d'un fort detachement de volontaires qui venaient grossir
+l'armee nationale.
+
+Trois ou quatre jours se passerent ainsi. Garibaldi coupant, taillant
+administrativement, legislativement, militairement, financierement, et
+le tout carrement et promptement.
+
+Les decrets se suivaient avec une rapidite inouie et, certes, on ne peut
+accuser ses ministres d'avoir occupe des sinecures.
+
+Enfin, le six, le retour du general Letizia, arrivant de Naples,
+termina les pourparlers et l'armistice provisoire fut remplace par une
+capitulation en regle.
+
+Les troupes napolitaines devaient evacuer immediatement toutes leurs
+positions de la ville et se retirer dans la citadelle et sur le mole, ou
+leur embarquement aurait lieu avec armes et bagages dans le plus bref
+delai possible. Les prisonniers civils et militaires encore en leur
+pouvoir devaient etre remis entre les mains du nouveau gouvernement, le
+jour meme ou la citadelle terminerait son evacuation. Les troupes
+campees au Palais-Royal durent donc traverser la ville pour rentrer a la
+citadelle. Ces douze ou quatorze mille hommes etaient tellement frappes
+de stupeur et decourages qu'au moment de s'acheminer, ou plutot de se
+faufiler dans ce reseau de barricades qui les separait de la forteresse,
+ils refuserent de marcher sans un sauf-conduit et une garde de casaques
+rouges. Le general Garibaldi souscrivit a leur demande, et on vit cette
+armee, avec artillerie, cavalerie, genie, etc., defiler tristement au
+milieu d'une population exasperee, dont les regards, certes, n'avaient
+rien de bien rassurant. Une centaine de volontaires formaient l'escorte,
+protection du reste bien superflue. A peine entrees dans la citadelle,
+ces troupes y furent consignees rigoureusement. Aussitot, d'ailleurs,
+toutes les rues aboutissant a la forteresse furent murees jusqu'a la
+hauteur du premier et du deuxieme etages, et les _picchiotti_,
+montagnards, etc., vinrent d'eux-memes s'installer autour des remparts,
+afin d'eviter toute espece de surprises.
+
+Deja, depuis plusieurs jours, la cour de Naples prenait ses dispositions
+pour l'evacuation des troupes de Palerme. On vit mouiller bientot, sur
+la rade, une quantite de vapeurs remorquant des transports. Les blesses
+et les malades partirent les premiers, puis vint le tour du materiel,
+pele-mele avec les hommes. Toutes ces troupes, il faut l'avouer,
+parurent peu touchees de leur defaite une fois qu'elles se virent sur le
+pont des batiments. Leurs musiques ne cessaient de se faire entendre, et
+ont les eut prises plutot pour des conquerants celebrant leur victoire
+que pour des vaincus forces, par une poignee d'hommes, d'abandonner une
+des plus belles provinces de la couronne qu'ils avaient ete appeles a
+defendre. Ainsi vont les choses. Quoi qu'il en soit, l'evacuation marcha
+grand train, et bientot devait venir le jour ou le pavillon national
+serait arbore dans toute la Sicile.
+
+Il faut maintenant jeter un coup d'oeil retrospectif sur tous ces
+evenements, dont la marche rapide nous a fait negliger une foule de
+faits qui doivent etre constates. Plus de trois cents maisons, brulees
+dans le quartier de l'Albergheria par les troupes napolitaines battant
+en retraite sur le Palazzo-Reale, n'offraient plus, au moment du premier
+armistice, qu'un amas de decombres encore fumants. On trouvait a chaque
+instant au milieu de ces debris, des cadavres a moitie calcines, car
+les guerriers du roi de Naples avaient egorge femmes et enfants, et
+pille, sans scrupule, tout ce qui leur tombait sous la main. Le couvent
+des Dominicains blancs fut saccage, incendie, et les femmes qui s'y
+etaient refugiees furent brulees toutes vives. On repoussait a coups de
+fusil dans les flammes celles qui cherchaient a s'echapper. Des actes
+atroces furent commis. En vain, les officiers cherchaient a rappeler
+leurs soldats aux sentiments de l'honneur militaire. En vain,
+quelques-uns mirent meme le sabre a la main pour empecher ces infamies.
+Voyant leurs ordres comme leurs epaulettes meconnus, ils furent obliges
+d'assister a ces horreurs. Le palais du prince Carini, en face de la
+cathedrale, fut pille et brule. Les bombes aidant, il n'en restait plus,
+le 1er juin, que d'informes debris menacant de crouler dans la rue de
+Tolede. Les superbes magasins de M. Berlioz, dans la meme rue, etaient
+completement detruits. Il en etait de meme du palais du duc Serra di
+Falco. Un Francais, M. Barge, avait cru, en placant au-dessus de son
+magasin nos couleurs nationales, qu'elles empecheraient sa maison d'etre
+pillee; un officier napolitain donne l'ordre a un clairon de monter
+enlever le pavillon. Il est lacere, foule aux pieds; la porte de la
+maison enfoncee, et M. Barge, rosse de main de maitre avec la hampe meme
+de son pavillon, fut emmene en prison sans autre forme de proces, tandis
+que, naturellement, sa maison etait pillee. Un autre compatriote, M.
+Furaud, maitre de langues, pere de six enfants, est assailli dans sa
+maison, assassine a coups de baionnette; quant a ceux-ci, on les a
+vainement cherches, ils ont disparu. La demeure du premier commis de la
+chancellerie fut violee, et les portraits de l'Empereur et de
+l'Imperatrice, qui se trouvaient dans un salon, dechires a coups de
+baionnette. Le couvent de l'Annunziata et presque toutes les maisons de
+la rue qui mene a la Porta-di-Castro ont ete incendies et pilles. Celui
+de Santa-Catarina, dans la rue de Tolede, a eu le meme sort. On estime a
+plus de quatre cents le nombre des malheureux qui ont ete assassines ou
+brules. C'est encore en dehors de la Porta-Reale, dans ce beau faubourg
+rempli de ravissantes habitations de campagne, que s'est exercee a
+l'incendie et au pillage cette armee de triste memoire. Ce ne sont ni
+une ni deux maisons choisies; c'est tout le cote droit du faubourg, en
+allant a Montreal, dans lequel les Napolitains ont laisse, par
+l'incendie et le pillage, la trace de leur retraite.
+
+Leur empressement et leur joie, en quittant enfin Palerme, n'ont donc
+rien qui doive surprendre. Le commandant d'un des transports qui les
+emmenaient a Naples les a vus compter et enumerer leur butin dans une
+partie de cartes improvisee le soir sur le gaillard d'avant. Plusieurs
+de ces heros jouaient vingt piastres sur table, ou, pour mieux dire, sur
+le pont.
+
+Dans une petite maison qui a voisine le Palazzo-Reale, un infortune
+coutelier, ou quincaillier, est assailli a l'instant ou il sortait sans
+armes pour tacher d'avoir un morceau de pain pour trois enfants qui
+criaient la faim. A peine dehors, malgre toutes les explications qu'il
+veut donner, il est saisi, garrotte, et on se dispose a l'entrainer pour
+le fusiller. Les pauvres enfants arrivent, demandant leur pere. Une
+decharge le jette en bas avec deux de ses enfants; le troisieme est tue
+d'un coup de baionnette. Assez de ces horreurs, il y en aurait trop a
+citer. En parcourant ces maisons mutilees, ces decombres sanglants, en
+voyant, ca et la, les extremites des cadavres ensevelis sous les ruines,
+les debris de vetements, que de drames ne doit-on pas supposer! Et si
+chacun de ces malheureux pouvait revenir a la vie, quelle longue file de
+forfaits se dresserait criant vengeance et stigmatisant d'infamie cette
+armee qui semblait n'avoir pour devise, en ce moment, que pillage et
+incendie!
+
+Pendant les divers combats qui signalerent la prise de Palerme, les
+pertes furent sensibles de part et d'autre. Celles de l'armee royale
+doivent etre portees, au minimum, a deux mille hommes, tues ou blesses;
+parmi eux se trouvaient plusieurs officiers superieurs, entre autres le
+commandant de la gendarmerie, generalement deteste a Palerme, comme tout
+ce qui tenait a la police, mais auquel il faut cependant rendre cette
+justice qu'il s'est conduit bravement. Quant aux volontaires, leurs
+pertes avaient aussi ete sensibles. Le brave colonel hongrois Tukery,
+grievement blesse a l'attaque du Palazzo-Reale, mourait le 11 juin,
+apres d'atroces souffrances. Carini, dangereusement atteint d'une balle
+qui lui fracturait le bras presque a la hauteur de l'epaule, au moment
+ou, envoye par le general Garibaldi, il examinait, sur une barricade,
+les troupes napolitaines operant leur retour offensif, etait couche pour
+longtemps sur un lit de douleur. Pres de trois cent cinquante soldats
+etaient tues ou hors de combat.
+
+Plusieurs corps de volontaires s'etaient fait remarquer par l'energie de
+leur courage. Les chasseurs des Alpes, a Palerme comme a Calatafimi,
+firent des prodiges de valeur. A l'attaque du couvent des Benedittini,
+ils ont ete superbes d'entrain et de fermete. Une seule compagnie de
+trente-cinq hommes avait eu, depuis son depart de Marsala, vingt-deux
+tues ou blesses. Il se passa au milieu de ces combats un episode qui,
+tout en etant fort original, ne manque pas d'une certaine grandeur.
+
+En tete de beaucoup de detachements de volontaires ou d'habitants de
+Palerme se trouvaient des moines qui, la croix a la main, et payant de
+leur personne, entrainaient au feu jusqu'aux moins resolus. Le _padre_
+Pantaleone, que Garibaldi avait nomme son chapelain a Calatafimi, se
+trouvait, au moment le plus chaud de l'action, sur la place de la
+Cathedrale, a l'angle de la rue qui passe devant l'archeveche. Se
+souciant moins des balles que de l'excommunication, qu'il avait naguere
+si lestement conjuree, notre moine guerrier, avec sa figure exaltee et
+intelligente, encourageait bravement son monde et il etait facile de
+lire dans ses yeux que, s'il ne mettait pas les mains a la besogne, ce
+n'etait pas par timidite.
+
+Cependant, malgre le feu soutenu des volontaires, la barricade
+napolitaine attaquee tenait toujours. Les balles allaient leur train,
+demolissant, par-ci par-la, quelques jambes, quelques bras, au grand
+desespoir de notre aumonier qui ne menageait pas les anathemes a
+l'ennemi, chaque fois qu'il voyait tomber un de ses braves volontaires.
+Le _padre_ Pantaleone portait une grande croix de chene d'au moins deux
+metres de haut et, dans les instants difficiles, il la brandissait
+vigoureusement au-dessus de sa tete. Las, enfin, de cette fusillade qui
+n'aboutissait a rien, notre chapelain s'elance, sans souci ni vergogne,
+tout seul, sur la barricade napolitaine, en grimpe les etages successifs
+au milieu d'un _miserere_ de balles coniques, puis, arrive au sommet, se
+met, dans son langage le plus sympathique, a faire aux soldats de
+Francois II un discours approprie a la circonstance: il cherche a leur
+expliquer brievement comme quoi cette guerre fratricide est honteuse
+pour l'humanite, comme quoi Dieu la defend, comment enfin la resistance
+est inutile puisque Garibaldi est l'ange de la liberte et que le Dieu
+des armees marche avec lui.
+
+Les soldats royaux, etonnes de cet aplomb et du courage du predicateur,
+finissent par laisser leurs cartouches tranquilles et leurs fusils se
+refroidir. On en etait meme au plus pathetique du discours, lorsque le
+capitaine qui commandait s'apercoit que les Garibaldiens, en gens bien
+avises, profitaient insensiblement de la situation et touchaient deja la
+barricade. Il saisit une arme, couche en joue le _padre_ Pantaleone qui
+ne bronche pas et lui envoie a bout portant un coup de fusil qui brule
+son froc et lui brise la croix dans les mains. Sans s'emouvoir, le
+_padre_ en ramasse les morceaux pendant que les Garibaldiens escaladent
+la barricade. Les soldats se hatent de decamper et le capitaine est tue.
+Un volontaire saisit son sabre, le _padre_ Pantaleone attrape le
+ceinturon, le passe en sautoir, et, se precipitant a la suite des
+fuyards, il plante le troncon de sa croix dans le ceinturon du defunt
+capitaine en s'ecriant, de sa plus belle voix: "Allez, allez, sicaires
+d'un tyran, reporter a votre maitre que le _padre_ Pantaleone a mis la
+croix la ou etait l'epee."
+
+C'est le sens sinon le texte de ses paroles, car notre langue est pauvre
+pour traduire quelques expressions un peu emphatiques du bel idiome
+italien. Un autre moine, de l'ordre des Cordeliers, fit, sur la place de
+la Marine et pendant plus de deux heures, le coup de feu avec quatre
+soldats napolitains embusques dans une construction commencee presque en
+face du ministere des finances. Au bout de ce temps, on vit un de ces
+soldats rallier eu toute hate un fort peloton qui etait au coin du
+ministere. Le cordelier en conclut que, si les autres ne s'en allaient
+pas, puisqu'ils ne tiraient plus c'est qu'il devait leur etre arrive
+des choses graves et que leur position etant fort hasardee, vu la
+quantite de projectiles qui pleuvaient dru comme grele, il etait de son
+devoir, a lui, d'aller les trouver pour leur porter les consolations de
+son ministere. Il posa tranquillement son fusil, rejeta son froc en
+arriere et traversa la place pour disparaitre dans la batisse en
+question. Quelques instants apres, on le vit reparaitre avec un blesse
+qu'il portait comme un enfant. Trois fois il fit le meme voyage, trois
+fois il ramena son homme; la derniere fois, a l'instant ou il
+franchissait sa barricade, la meme balle qui lui fracassait le bras,
+tuait roide l'infortune pour lequel il se devouait. Sans s'emouvoir, il
+posa a terre son fardeau, lui recita les prieres des morts et s'en fut
+ensuite a l'ambulance.
+
+Un jeune volontaire venitien, deja blesse assez gravement a Calatafimi,
+se precipite a l'attaque du couvent des Benedittini et s'efforce, a
+coups de hache, de briser une petite porte laterale pouvant donner acces
+dans le couvent. Les balles pleuvent sur lui de toutes parts, un obus
+vient, en ricochant, eclater au-dessus de sa tete et le couvrir de
+gravats. En vain ses camarades le rappellent. "Je ne suis plus bon qu'a
+etre tue, leur crie-t-il, au moins, en mourant, je rendrai encore un
+service." Exaltes par cette intrepidite, deux d'entre eux le rejoignent
+et cherchent a l'entrainer. En ce moment, un canon de fusil passe par
+une fenetre immediatement au-dessus de la porte et le malheureux recoit
+le coup en pleine poitrine. Ses camarades ne rapportent qu'un cadavre.
+
+Dans les rues qui menent a la Piazza di Bologni, la lutte fut serieuse.
+Les soldats royaux, comme partout ailleurs, incendiaient et pillaient.
+Les malheureux habitants de ce quartier, eperdus d'effroi, essayaient de
+fuir dans toutes les directions, entrainant femmes et enfants; ce
+n'etaient partout que gemissements et lamentations. Quelques hommes
+determines se reunissent en armes a l'angle d'une petite impasse, en
+occupent la maison et s'y barricadent apres y avoir donne l'abri a
+quantite de femmes et d'enfants. Quelques instants apres, cette maison
+est attaquee; mais on s'y defend vigoureusement. Les femmes, reprenant
+courage, font pleuvoir sur les assaillants une grele de tuiles, de vases
+de toutes sortes, enfin ce qui leur tombe sous la main.
+
+Une bombe vient s'abattre sur le toit, entraine le troisieme et le
+quatrieme etages, et, en eclatant, tue et blesse encore plusieurs femmes
+et des enfants. Quelques moments apres, les flammes viennent se joindre
+aux balles napolitaines.
+
+De huit qu'ils etaient, les assieges ne comptent plus que cinq hommes,
+dont un blesse. Cependant, des femmes, des enfants, des vieillards les
+supplient de ne pas les abandonner. Il faut prendre un parti; le blesse
+et un de ses camarades grimpent au faite de l'edifice qui menace ruine;
+on y hisse, les uns apres les autres, les malheureux refugies, et,
+lorsque tous sont a l'abri dans une maison dont l'issue donne sur une
+rue inoccupee par l'armee royale, les trois braves gens qui continuaient
+a lutter avec les royaux, battent eux-memes en retraite, n'abandonnant
+qu'une ruine ensanglantee.
+
+Des le 8 juin, des debarquements de volontaires s'effectuaient un peu
+partout.
+
+Du 9 au 11, une petite escadre partait de Genes. Elle se composait de
+l'_Utile_, remorquant le _Charles and Jane_, le premier commande par le
+capitaine Molessa, le second par le capitaine Quain; puis venaient le
+_Franklin_, capitaine Orrigoni, un des anciens compagnons d'armes de
+Garibaldi dans la Plata; l'_Orregon_, capitaine West; le _Washington_,
+dont les volontaires etaient commandes par le colonel Baldeseroto.
+Environ 3,000 hommes etaient repartis sur ces differents navires et
+c'etait le renfort le plus considerable que l'on eut encore recu. Medici
+commandait en chef.
+
+Partis a quelques heures d'intervalle, ces navires firent des routes
+diverses pour atteindre Cagliari ou etait le rendez-vous general. Tous y
+arriverent heureusement, excepte l'_Utile_ et le batiment qu'il
+remorquait.
+
+Se trouvant dans le N.-E. du cap Corse, a environ douze milles au large,
+ces deux navires furent approches par une corvette a vapeur battant
+pavillon francais. Bientot un canot accosta et un officier, s'exprimant
+parfaitement en francais, vint demander ou l'on allait et offrir meme la
+remorque de son batiment pour gagner les cotes de Sicile, si telle
+etait la destination des navires. Ces propositions furent accueillies
+par les volontaires aux cris de _Vive la France!_ _vive Garibaldi!_
+Toutefois le capitaine crut devoir refuser la remorque offerte si
+galamment. Le canot retourne a son bord; mais a peine est-il arrive
+qu'un changement a vue s'opere sur la corvette de guerre. Les mantelets
+des sabords, rapidement abaisses, laissent apercevoir les pieces
+detapees et l'equipage en branle-bas de combat. Le pavillon francais
+glisse le long de sa drisse et est remplace par le pavillon napolitain
+en meme temps qu'un coup de canon a boulet signifiait aux deux navires
+l'ordre de stopper et d'amener leurs pavillons.
+
+L'_Utile_ portait le pavillon piemontais et le _Charles and Jane_, celui
+des Etats-Unis. Les capitaines se refuserent a amener leurs pavillons,
+mais ils durent se resigner a se laisser emmener, non sans protester.
+Quel triste moment eussent passe les marins de la _Fulminante_ (c'est le
+nom de la corvette napolitaine), si les volontaires avaient pu sauter
+sur son pont. Faute de mieux, ils leur lancerent toutes les maledictions
+que le vocabulaire italien peut offrir. Pendant que la diplomatie
+s'occupait de cette affaire, les autres batiments de l'expedition
+atteignaient Cagliari, et, de la, mettaient le cap sur Castellamare,
+dans le golfe de ce nom, ou devait s'effectuer leur debarquement. Le 18
+juin, en effet, on apprit a Palerme l'arrivee du convoi de Medici. Un
+navire debarquait ses troupes a Santo-Vito, et les deux autres a
+Castellamare. Il est aise de se figurer l'allegresse generale en
+apprenant l'arrivee a bon port de cette petite division qui, outre trois
+mille hommes aguerris, apportait encore dix mille fusils et une grande
+quantite de munitions. Aux illuminations quotidiennes se joignirent
+immediatement toutes sortes de concerts en plein vent, des promenades
+aux flambeaux avec force drapeaux et force _Viva la liberta_!
+
+Le general Garibaldi etait immediatement monte a cheval pour assister au
+debarquement de ces renforts.
+
+Mais, vers minuit, au moment ou le calme commencait a se faire, grace a
+la fatigue des musiciens et a l'enrouement des criards, a l'instant,
+enfin, ou les illuminations commencaient a s'eteindre et les habitants a
+s'endormir, quelques coups de canon de fort calibre se firent entendre
+au large et vinrent eclairer de leur lueur sinistre les sommets du mont
+Pellegrini, ainsi que les matures des navires qui etaient sur rade. A la
+premiere detonation, chacun dresse l'oreille; a la seconde, on saute de
+son lit; a la troisieme, on est presque habille, enfin, a la quatrieme,
+les fenetres et les portes commencent a s'ouvrir, les femmes a trembler
+et les enfants a piailler. Dans les rues, les factionnaires regardent si
+leurs amorces sont bien on place et redoublent leurs cris de:
+_Sentinelles, veillez!_ Les bourgeois se groupent a chaque carrefour, et
+les suppositions vont leur train. Dans les casernes, les clairons
+ecorchent les airs les plus varies pour appeler aux armes les
+volontaires. Enfin, au palais, tout le monde s'inquiete, et le
+commandant, en l'absence du general Garibaldi, commence a envoyer dans
+toutes les directions des ordonnances a la recherche des nouvelles.
+
+Quelle voix mysterieuse annonce tout dans ces circonstances? On apprend
+bientot qu'il n'est arrive que trois navires a Castellamare. Le
+quatrieme et son remorqueur manquent.
+
+La canonnade devient plus vive, elle semble parfois se rapprocher de
+l'entree du port de Palerme.
+
+On sent s'agiter dans l'ombre toute cette ville surprise dans son
+premier sommeil. Parmi les suppositions, la plus probable est que la
+croisiere napolitaine, apres s'etre emparee du navire manquant et
+qu'elle fait semblant de combattre en ce moment, se dirigera vers ceux
+qui debarquent. Tout le monde court et s'agite. Les postes en armes se
+dirigent vers le quai. On entend tomber, ca et la, sur les dalles des
+rues, les baguettes des fusils charges par des mains encore
+inexperimentees. Enfin, de sourds pietinements, venant du cote des
+casernes, indiquent que les troupes sont en marche. Malheureusement,
+l'ame de toute l'armee est absente; le general Garibaldi est a
+Castellamare.
+
+Les decharges continuent toujours, plus multipliees et plus rapprochees.
+Il est deux heures. L'inquietude est a son comble. On se voit deja a la
+veille d'un nouveau bombardement.
+
+Autour de la citadelle, on a peine a retenir les _picchiotti_ qui
+veulent se precipiter a l'assaut de ces remparts, degarnis de leurs
+engins de guerre, pour se venger sur les troupes napolitaines des
+evenements qu'on suppose se passer au large. Enfin, a deux heures un
+quart, un canot arrive a force d'avirons sur le quai, et un midshipman
+qui en debarque previent que l'on ait a aviser les autorites que le
+canon que l'on entend est celui d'une fregate britannique qui fait
+l'exercice au large. Ce trait peint-il assez les Anglais? Entre une et
+deux heures du matin, a quelques milles a peine d'une ville qui vient de
+subir les horreurs d'un bombardement et qui, encore tout en emoi, se
+remet a peine des terreurs du combat et de l'incendie, aller faire
+branle-bas de combat de nuit et exercice a feu! Et que dire de ces
+pauvres soldats napolitains enfermes dans la citadelle et non moins
+inquiets que les habitants de la ville, car ils entendaient du haut de
+leur bicoque desarmee les imprecations et les cris de vengeance de leurs
+ennemis!
+
+Que fut-il arrive si l'on n'eut pu retenir les _picchiotti?_ et, quel
+qu'eut ete le resultat de leur attaque, que de sang pouvait etre verse,
+et pourquoi? Enfin, a trois heures du matin, tout etait rentre dans le
+calme.
+
+Le 20, au matin, le premier detachement des volontaires debarques
+arrivait a Palerme a cinq heures environ. C'etaient deux magnifiques
+bataillons de chasseurs a pied, parfaitement uniformes et bien equipes,
+armes de carabines rayees et paraissant remplis de gaiete et d'entrain.
+Le 21 et le 22, le restant des troupes debarquees suivait le mouvement
+et venait prendre ses casernements en ville.
+
+L'enthousiasme avec lequel chaque nouveau corps arrivant etait recu est
+indescriptible. Les bouquets et les applaudissements se succedaient sans
+interruption sur la route qu'il parcourait.
+
+Le corps des guides s'organisait rapidement. Une commission de remonte
+avait ete installee et fonctionnait avec activite. Bientot leurs deux
+escadrons furent complets, et on s'occupa de la formation de deux
+regiments de hussards.
+
+Toutes les statues rappelant l'ancien gouvernement avaient ete brisees
+des les premiers jours, et leurs debris jetes a la mer. Le 6 juin, un
+decret du general Garibaldi faisait adopter par la patrie les enfants et
+les familles des volontaires tues pendant la guerre.
+
+Le 8 et le 9, une forte escadre sarde venait mouiller sur rade, et
+apportait a Garibaldi un appui moral immense.
+
+On avait appris les evenements de Syracuse et de Catane, qui etaient
+venus encore surexciter l'enthousiasme des habitants de Palerme et des
+volontaires.
+
+Le 9, on avait connaissance de l'evacuation de Trapani par les troupes
+royales. La prison d'Etat du fort de Favignano, sur l'ile de ce nom,
+abandonnee par sa garnison, fut ouverte par les habitants de l'ile, qui
+s'empresserent de mettre en liberte tous les prisonniers politiques.
+
+On apprenait aussi le pronunciamento de Girgenti, de Caltanisetta, qui
+avaient chasse les prefets royaux et leurs troupes, organise leurs
+gardes nationales et ouvert immediatement des souscriptions dont ils
+envoyaient les fonds au dictateur.
+
+Tout allait donc pour le mieux, et l'evacuation, qui continuait grand
+train, allait amener bientot la remise de la citadelle. En effet, le 18
+au soir, a la nuit tombante, le pavillon napolitain fut amene. Le
+lendemain matin, vers les neuf heures, les couleurs italiennes etaient
+hissees en tete du mat de pavillon a la porte d'entree du fort qui etait
+lui-meme remis aux delegues du general Garibaldi, et occupe
+immediatement par un poste de chasseurs des Alpes.
+
+Il restait cependant encore vers le mole une certaine quantite de
+troupes a embarquer; mais a une heure, les derniers hommes rejoignaient
+les navires, et toute l'escadre napolitaine appareillait. Peu de temps
+auparavant avait eu lieu la remise des prisonniers palermitains retenus
+dans le fort depuis le 4 avril. Ces prisonniers, appartenant aux
+premieres familles de la cite, etaient: le prince Antonio Pignatelli, le
+baron di Calabria, le _padre_ Octavio Lanza, le marquis Santo-Giovanni,
+le prince Nisciemi, le prince Giardinelli, le baron Rizzo, etc.
+
+Toute la ville s'etait donne rendez-vous devant la citadelle pour les
+recevoir.
+
+Accueillis par des cris frenetiques, les prisonniers furent portes,
+plutot qu'escortes, vers les voitures ou leurs familles les attendaient.
+Un long cortege d'equipages, les musiques civiles et militaires de
+Palerme, des detachements de tous les corps de volontaires et de
+nombreux _picchiotti_ remplissaient les rues avoisinantes. Dans leur
+parcours, jusqu'au Palais-Royal, ce ne fut qu'une longue ovation. Les
+prisonniers etaient litteralement ensevelis sous les fleurs qu'on leur
+jetait de toutes parts. On dansait, on sautait et on s'embrassait aux
+abords du cortege, en tete duquel marchait, ou plutot gambadait, tout le
+monde a pu le voir, plus d'un grave cordelier a la robe de bure qui
+envoyait a la fois des benedictions avec ses mains et des entrechats
+avec ses pieds. C'etait, en un mot, la folie de l'ivresse et un coup
+d'oeil magique. Pas un cri, pas une figure qui ne fut a l'unisson de
+l'allegresse commune, et, ce qui est plus remarquable, on n'eut pas a
+deplorer le plus petit accident dans ce brouhaha et dans cette cohue.
+
+De nombreux deserteurs napolitains restaient en ville, la plus grande
+partie demandant a etre incorpores dans les volontaires.
+
+En resume, le nombre des morts en ville etait de 573; celui des
+volontaires, de pres de 300, et celui des Napolitains, de 5 a 600 tues
+et 1,500 blesses.
+
+Le chiffre des degats dans la ville s'elevait a plus de 30 millions.
+
+Comme on pourrait taxer d'exageration le recit des atrocites commises
+par les troupes royales, il est bon de citer, entre autres documents, le
+rapport du vice-amiral anglais Mundy.
+
+"A bord de l'_Hannibal_, a Palerme, 3 juin."
+
+"_Le vice-amiral Mundy au secretaire de l'Amiraute._"
+
+"Je vous adresse le rapport suivant sur les degats et les morts causes
+dans la ville par le bombardement. Les ravages sont epouvantables. Tout
+un quartier, d'une longueur de mille yards sur cent de large, est reduit
+en cendres. Des familles entieres ont ete brulees vivantes avec les
+batiments. Les troupes royales ont commis d'horribles atrocites. Dans
+d'autres parties de la ville, des couvents, des eglises et des edifices
+isoles ont ete detruits par les bombes. On en a lance onze cents de la
+citadelle sur la ville, et environ deux cents des navires de guerre,
+sans compter les boites a feu, la mitraille et les boulets.
+
+"L'armistice a ete indefiniment prolonge, et l'on espere que les
+puissances europeennes s'interposeront pour empecher une plus longue
+effusion de sang.
+
+"La conduite du general Garibaldi, pendant l'action et depuis la
+suspension des hostilites, a ete noble et genereuse."
+
+
+
+
+III
+
+
+C'est ainsi que le 30, au matin, dans la bonne ville de Palerme, tout le
+monde se levait, aspirant a pleins poumons l'air de la liberte. Ses cent
+quatre-vingt-dix mille habitants pouvaient causer de tout impunement, et
+s'en donner a crier: A bas Francois II! A bas les Napolitains! sans que
+le moindre sbire vint leur mettre la main au collet et les conduire,
+avec accompagnement de coups de trique, jusque dans de jolis petits
+cachots bien noirs et bien infects.
+
+Les couleurs italiennes flottaient partout, et, sauf les deserteurs, il
+ne restait pas en ville, ni dans la citadelle, l'ombre d'un guerrier du
+roi Francois II. Bien plus, afin d'effacer jusqu'au souvenir de la
+domination napolitaine, une quantite innombrable de jeunes patriotes de
+huit a douze ans,
+
+ La valeur n'attend pas le nombre des annees,
+
+avaient attaque, a grands coups de cailloux et de marteau, les deux
+statues de Francois II et de son pere que, dans un moment d'epanchement,
+la ville de Palerme avait fait elever sur la promenade de la Marine. En
+moins d'une heure, elles etaient reduites en morceaux et leurs debris
+jetes a la mer. On avait seulement conserve les deux tetes, dont l'une,
+je ne sais si c'est celle du pere ou du fils, fut coiffee d'une tete de
+boeuf a laquelle, bien entendu, on avait eu soin de laisser les cornes.
+Ces trophees furent promenes par la ville avec grand renfort de fusees
+et de petards, et le soir ce fut le pretexte d'une immense promenade aux
+flambeaux. Triste spectacle pour quelque opinion que ce soit!
+
+A partir de ce bienheureux jour, la ville commenca a depouiller sa
+parure guerriere. Les dalles, amoncelees en barricades, durent
+rechercher leur ancienne place et les reintegrer. Quelques-uns des
+canons qui armaient ces fortifications passageres rentrerent a
+l'arsenal, tandis que d'autres, plus modestes, reprirent leur humble
+etat de bornes, car il est bon de noter que plusieurs de ces engins de
+destruction auraient ete bien plus dangereux pour leurs propres
+artilleurs que pour l'ennemi. Apres avoir servi longtemps a amarrer les
+bateaux sur le port, ils s'etaient vus, une belle apres-midi, deterres
+et plus ou moins volontairement forces de reprendre de l'activite. Les
+malheureux etaient hors d'age cependant, et, certes, avaient bien merite
+les invalides a perpetuite. Il y en avait un qui datait de 1666.
+
+Toute la population, affairee, recommencait a circuler avec plus
+d'entrain que jamais, pele-mele avec les _picchiotti_ et les volontaires
+garibaldiens. Mais, si le danger du bombardement etait passe, si l'on ne
+craignait plus les balles coniques napolitaines, on n'etait pas encore a
+l'abri de tout danger, et c'est le cas de dire, puisque nous sommes en
+Sicile, qu'on etait presque tombe de Charybde en Scylla.
+
+Les braves volontaires de Garibaldi eux-memes y regardaient a deux fois
+avant de s'aventurer dans les rues ou les places publiques. Il est, en
+effet, impossible de se figurer le laisser-aller plein de desinvolture
+et d'insouciance de ces bons _picchiotti_ et montagnards, qui
+promenaient partout leurs escopettes chargees, amorcees et armees. De
+quelque cote que l'on se tournat, en avant, en arriere, sur le flanc
+droit ou sur le flanc gauche, on etait toujours sur d'etre regarde en
+face par une arme a feu quelconque, au chien releve, a la petite capsule
+brillant au soleil. Or, comme on connaissait les qualites de ces armes,
+qui partaient tres-volontiers au repos, leur voisinage etait peu
+agreable. A tout instant on entendait, dans les rues, des detonations
+qui faisaient courir le monde: c'etait toujours un _picchiotti_ etourdi
+qui, ici, venait de casser la jambe a un homme, la, de tuer une femme
+allaitant son enfant. Les plus adroits se contentaient de blesser les
+anes ou de briser les vitres d'un magasin.
+
+Dans la campagne, c'etait mieux encore. Une fois l'ennemi parti, chacun
+aurait rougi de ne pas se montrer arme jusqu'aux dents. Il n'y avait pas
+jusqu'aux maraichers qui n'apportassent leurs choux et leurs carottes en
+compagnie d'une canardiere ou deux. Cela a dure longtemps; mais les plus
+belles choses ont une fin. Sans froisser trop ouvertement et d'un seul
+coup l'amour de ces braves gens pour leurs armes favorites, on commenca
+par leur signifier qu'ils n'eussent a circuler dans la ville qu'avec
+leurs chefs particuliers. Un caporal etait, au moins, de rigueur. Puis
+on les engagea a aller promener leurs armes dans les montagnes, ou le
+grand air leur ferait du bien. On ne manqua cependant pas d'offrir, a
+ceux qui voulaient faire au pays le sacrifice de leur vie, de s'engager
+dans les troupes regulieres, ou dans la legion anglo-sicilienne. Mais
+c'etait une affaire de pure politesse, car fort peu se sentirent pris
+d'une passion assez belliqueuse pour suivre le nouveau drapeau du pays.
+N'y avait-il pas la, tout pres, avec son grand air et sa liberte, la
+montagne et les bandes de pillards et de voleurs de grands chemins qui
+s'organisaient un peu partout, car les troupes royales avaient eu soin
+de lacher par monts et par vaux tous les voleurs, galeriens et autres
+gens declasses qui fourmillaient dans les prisons de Palerme.
+
+Des le lendemain de l'evacuation, un decret municipal appela toutes les
+corporations de la ville et toutes les pelles, pioches, brouettes,
+pinces disponibles, a la destruction de la citadelle. Elle devait etre
+rasee de fond en comble afin d'oter a tout jamais a une tyrannie
+quelconque l'envie, l'idee, ou la possibilite d'un nouveau bombardement.
+C'etait quelque chose de curieux que l'entrain, et, en meme temps,
+l'inexperience qui presiderent au commencement de ce travail.
+L'affluence etait telle que les travailleurs, agglomeres les uns sur les
+autres et en masse serree sur les remparts, ne pouvaient plus bouger. On
+fut oblige de faire des categories. Un jour, c'etait le tour des cochers
+de fiacre, de bonne maison, de voitures de louage, etc. Tant pis pour
+ceux qui voulaient une voiture. A quelque prix que ce fut, on n'eut pas
+trouve un vehicule, et les Garibaldiens qui, pas plus que nos turcos, ne
+dedaignaient le plaisir d'une promenade en carrosse, durent y renoncer
+et se contenter de leurs jambes. Le lendemain, c'etait le tour des
+congregations, couvents, etc. Une longue procession de cordeliers, de
+moines, de dominicains, voire meme de pretres, marchait militairement au
+son d'une musique bruyante et de tambours feles; armes, qui d'une
+pioche, qui d'une pelle; les petits seminaristes avaient la specialite
+des mannequins et des paniers a gravats. Tout cela hurlant: _Viva
+Garibaldi! viva la Italia! viva la liberta! viva ..._ Il y en avait qui,
+sur le point de se tromper par la force de l'habitude, n'avaient que le
+temps d'avaler la fin de la phrase. Les abbes titres et autres se
+contentaient de brandir des oriflammes aux couleurs nationales et de
+jeter des benedictions a la foule qui, la bouche beante, les regardait
+defiler.
+
+Un coup de canon annoncait l'ouverture et la fermeture des travaux.
+Aussitot la premiere detonation, un nuage de poussiere couronnait la
+citadelle, et ce n'etait plus, aux environs, qu'une avalanche et une
+pluie de gravats. Cela dura plusieurs jours ainsi. Mais un accident
+troubla la fete; on ne sait par quel hasard plusieurs bombes enfouies
+dans les decombres se prirent a eclater, et a tuer ou blesser quelques
+travailleurs. L'enthousiasme des demolisseurs s'en ressentit et, a
+l'avenir, des ouvriers seuls procederent a cette destruction. A chacun
+son metier. Mais s'il etait facile de demolir, il etait moins aise de
+reparer. C'est a grand'peine que plusieurs rues commencaient a devenir
+praticables. De tous cotes il fallait solidifier des edifices menacant
+ruine, ou achever la destruction de ceux qui, effondres completement,
+n'offraient plus la possibilite d'aucune reparation. Tels etaient le
+palais Carini, le couvent des Dominicains, le palais du duc Serra di
+Falco, les magasins Berlioz, etc. La piazza Marina etait devenue
+impraticable a la hauteur de la rue de Tolede. Les egouts, effondres,
+s'etaient transformes en precipices dont il fallait se garer avec soin.
+Une fois les illuminations eteintes, il n'etait pas prudent de se
+hasarder dans ces parages sous peine de chutes desagreables.
+
+Il existait a Palerme, comme dans tous les grands centres, un vaste
+depot d'enfants trouves. Il y en avait de grands, de petits, de moyens.
+Un beau jour, grace a un officier anglais, tout cela fut embrigade,
+embataillonne, et on vit ce diminutif de regiment, gravement arme de
+balais emmanches dans des fers de piques, manoeuvrer sur la piazza del
+Palazzo-Reale, et monter la garde avec aplomb a la porte d'un couvent
+quelconque dont on avait fait leur caserne. Ces enfants jouaient aussi
+carrement au militaire qu'ils jouaient, quelques jours avant, a la
+procession et a servir la messe, et plus d'un de ces bambins, partis
+avec les brigades expeditionnaires, fit parfaitement la campagne, et se
+conduisit dans maintes circonstances en troupier fini.
+
+La liberte est pour tout le monde. Aussi, la population mercantile de
+Palerme en usa-t-elle pour etriller de main de maitre ces pauvres
+volontaires qui, naturellement, affluaient dans tous les etablissements
+publics, les cafes et les restaurants. Presque immediatement, le prix
+des consommations doubla. Il en fut de meme pour tous les objets
+necessaires a la vie et a l'habillement. Quelques decrets chercherent a
+arreter, mais en vain, cette tendance a la rapacite, naturelle aux
+boutiquiers de toutes les nations, et les liberateurs garibaldiens
+furent ecorches avec aussi peu de vergogne que nos troupiers pendant la
+campagne d'Italie. Le moindre verre d'eau, le moindre grain de mil,
+etaient une affaire importante. Quelquefois les Garibaldiens se
+fachaient; mais il faut leur rendre cette justice, que jamais armee ne
+souffrit avec plus de moderation les exigences de cette race de Banians.
+Peu de troupes, quelque regulieres qu'elles fussent, auraient montre
+autant de patience et de respect pour la propriete.
+
+De deplorables scenes vinrent aussi, a cote de ces evenements
+heroi-comiques, attrister les honnetes gens et les veritables patriotes.
+D'atroces assassinats se commettaient journellement, et, sous le
+pretexte de detruire les sbires, plus d'une vengeance s'exercait
+impunement. A cinq heures du soir, en pleine rue de Tolede, un
+malheureux etait massacre a la porte d'un pharmacien qui lui avait
+impitoyablement ferme sa boutique au nez. Vainement deux ou trois
+Garibaldiens essayerent de le sauver, et allerent meme jusqu'a degainer.
+Menaces dans leur existence par cette cohue meurtriere, ils durent se
+resigner a laisser massacrer ce malheureux, dont le corps, palpitant
+encore, fut traine et precipite a la mer.
+
+--"C'etait un sbire, disait-on.--Vous croyez?--On le dit.--Ah!"--C'etait
+fini.
+
+A cote du pont de l'Amiraglio, pres du cimetiere des supplicies, la ou
+commencerent les Vepres siciliennes, deux hommes, une femme et un
+enfant, poursuivis par une foule furieuse et avide de sang, furent
+impitoyablement immoles. Le lendemain, les cadavres de ces infortunes
+etaient encore a l'endroit ou ils avaient peri, a moitie ensevelis sous
+des moellons et des paves.--"C'etaient des sbires.--En etes-vous
+sur?--Je crois bien: celui-la etait receveur pour les chaises a la
+petite eglise de la piazza Marina."
+
+Sur ladite place, vers les onze heures du soir, a l'instant ou les
+cafes, encore pleins de monde, retentissaient de gaiete, on entend un
+cri dechirant, un supreme appel a la pitie. Personne ne se derange. Un
+gamin venait de crier: "C'est un sbire qu'on ecorche." Le lendemain, au
+matin, un cadavre etait etendu au milieu de la place, la face contre
+terre, perce de vingt coups de couteau. Quelques femmes, en passant, le
+poussaient du pied, et toujours: "C'est un sbire!"
+
+A la porta Maqueda, deux agents de l'ancienne police, que l'on savait
+refugies dans une maison, y furent guettes avec une persistance digne de
+tigres. Le premier qui sortit avait deux enfants et une femme dont il
+ignorait le sort. L'inquietude, pour lui, etait pire que la mort. A
+peine dehors, il est assailli, entraine sur le boulevard; on lui passe
+une corde au cou, et, quelques instants apres, perce de coups de
+couteau, le crane brise a coups de pierres, son cadavre etait jete dans
+un fosse rempli d'ordures. L'autre se hasarda, vers minuit, a sortir,
+croyant une evasion possible; il n'avait pas fait un pas qu'un coup de
+coutelas le clouait contre la porte meme, et son cadavre allait
+rejoindre le premier.
+
+Chaque soir, il fallait enregistrer plusieurs meurtres semblables. Pas
+un, cependant, ne fut accompli dans une maison ou dans un domicile
+viole.
+
+Une Francaise, madame D..., habitant Palerme depuis de longues annees,
+avait recueilli, au moment du bombardement, un agent de Maniscalco dont
+la vie etait menacee. Forcee de chercher un refuge sur le _Vauban_, elle
+laissa ce malheureux dans sa maison en lui recommandant de ne pas
+sortir, sa vie y etant en surete. Mais lui aussi etait pere, et, sans
+nouvelles de sa femme et de ses enfants, il voulut se hasarder, la nuit
+venue, a gagner son domicile pour embrasser sa famille.
+
+A mi-chemin, il fut reconnu et massacre. A quelques jours de la, la
+femme et les enfants vinrent a leur tour chercher asile chez madame
+D..., alors debarquee du _Vauban_; Palerme etait au pouvoir de l'armee
+liberale. Deux ou trois jours se passent tranquillement, mais, le
+quatrieme, la malheureuse, allant chercher quelques provisions, est
+reconnue et, sans un chasseur des Alpes qui degaina et prit bravement sa
+defense, elle etait assassinee avec son enfant.
+
+Madame D... etait encore sous l'impression de ce triste evenement,
+lorsqu'elle rencontre, dans la rue de Tolede, le general Garibaldi
+descendant a la Marine avec deux de ses aides de camp. Sans se
+deconcerter, elle l'aborde et lui dit: "General, j'ai chez moi la
+malheureuse femme et les deux enfants d'un sbire assassine il y a dix
+jours, et, tout a l'heure, sans un des votres, cette malheureuse et ses
+deux enfants eprouvaient le meme sort.
+
+--"Madame, repondit le general, venez au palais dans une heure, je vous
+ecouterai."
+
+Effectivement, une heure apres, madame D..., accompagnee de la femme du
+sbire et de ses deux enfants, arrivait au Palazzo dont la garde
+nationale lui refusait impitoyablement l'entree, lorsque, heureusement,
+un aide de camp survint et immediatement l'introduisit aupres du
+Dictateur.
+
+Pendant le recit de ces horribles details, le general Garibaldi tenait
+les yeux fixes sur la pauvre femme dont le dernier enfant, age de onze
+mois, etait enveloppe dans un chale qu'elle serrait sur sa poitrine.
+Apres quelques instants, il se dirigea vers elle et, soulevant le chale
+qui entourait la pauvre petite creature endormie sur le sein de sa mere:
+"Pauvre femme! dit-il; mais, madame, soyez tranquille, je la prends sous
+ma protection et je ferai en sorte de reparer, autant qu'il est en mon
+pouvoir, de tristes evenements independants de ma volonte."
+
+Elle resta au palais ou on lui donnait deux thari par jour pour pourvoir
+a ses besoins et, plus tard, le general la fit entrer dans un couvent
+avec ses deux enfants.
+
+Plusieurs autres malheureuses, qui vinrent aussi se refugier au
+Palazzo-Reale, furent traitees de la meme maniere.
+
+Cependant la partie saine de la population finit par s'emouvoir de ces
+actes barbares. Des decrets parurent, severes et fermes. Ce remede fut
+inefficace. Il fallut une ordonnance aussi inexorable que les actes des
+septembriseurs palermitains. A partir de ce jour, tout individu
+convaincu d'avoir frappe d'une arme quelconque qui que ce fut, d'avoir
+crie haro ou ameute la population contre quelqu'un, d'avoir arrete
+illegalement quelque personne que ce fut, passait de suite devant un
+conseil de guerre qui, seance tenante, prononcait le jugement,
+executoire dans les dix minutes.
+
+Le jour meme ou ce decret etait affiche, un assassinat avait lieu pres
+du marche: le coupable, arrete, etait passe par les armes a trois heures
+de l'apres-midi, sur la place de la Citadelle.
+
+Le lendemain, deux autres exemples semblables avaient lieu sur la place
+de la Marine.
+
+Des lors, ces scenes de cannibales devinrent plus rares.
+
+L'assassinat de la Bagheria vint encore cependant ensanglanter ces pages
+de l'histoire de Palerme. Un corps de volontaires siciliens y avait ete
+mis en cantonnement. Leur commandant, jeune homme d'une trentaine
+d'annees qui depuis dix ans sacrifiait sa fortune au benefice de la
+revolution projetee et qui, pendant longtemps, lors des evenements
+revolutionnaires de Sicile, avait commande ses guerillas dans la
+montagne, rentrait a son quartier, revenant de Palerme ou il avait dine
+dans sa famille. Il est aborde par un de ses volontaires qui lui reclame
+quelque argent. Le commandant lui repond qu'on ne lui doit rien et qu'on
+ne lui donnera rien. Un instant apres, trois coups de feu l'etendaient
+roide mort. Toute la population palermitaine s'emut vivement de ce
+nouvel acte de ferocite; mais il fallut plusieurs jours pour trouver et
+arreter le meurtrier qui fut fusille sur la piazza de la Bagheria.
+
+On a parle aussi vaguement, a cette epoque, d'une tentative d'assassinat
+sur la personne meme du Dictateur. Ce fait est certainement controuve.
+
+Les volontaires continuaient a arriver en foule de toutes parts. Ce
+n'etaient plus les aventuriers sans ressources de Marsala: c'etaient de
+beaux soldats bien equipes, bien armes. Ils ressemblaient, a s'y
+meprendre, a des regiments piemontais, dont ils portaient le costume,
+legerement modifie. Beaucoup meme de leurs officiers se souciaient si
+peu de laisser paraitre leur nationalite qu'ils conservaient l'uniforme,
+et jusqu'au numero de leur regiment. Il est probable, ou du moins on
+doit le supposer, que soldats et officiers avaient fini leur temps ou
+etaient en disponibilite. Mais ce n'etait certainement pas pour
+infirmites temporaires qu'ils etaient reformes, car les uns comme les
+autres etaient generalement des gaillards solides. Il ne se passait
+presque pas de jour sans que quelque convoi d'hommes et d'armes ne
+debarquat dans le port. Aussi les rues de la ville et les promenades
+regorgeaient-elles d'uniformes etranges et varies: une douzaine ou deux
+de zouaves, quelques turcos, des chasseurs d'Afrique, des spahis, des
+Anglais en assez grande quantite, puis des officiers de toutes les
+nations de l'Europe. Il finit par y en avoir tant et tant qu'il fallut
+songer a les utiliser et a les acheminer sur divers points de la Sicile.
+
+Dans beaucoup de localites, bien des choses allaient un peu de travers.
+On se permettait quelques escapades a l'egard des proprietaires. On ne
+se privait meme pas, a l'occasion, de les tuer, de les bruler et de les
+piller par-dessus le marche.
+
+Comme il n'y avait plus de police, plus de soldats et presque plus de
+municipalite, ces espiegleries se commettaient tranquillement et
+paraissaient devoir rester impunies. Depuis le depart des Napolitains,
+on avait organise quelques regiments; on les forma alors en brigades. Le
+general Tuerr prit le commandement de la premiere division, qui devait
+traverser la Sicile en passant par Girgenti, Caltanisetta, puis gagner
+Catane. La seconde, commandee par le general Bixio, devait suivre aussi
+la route de l'interieur, mais par la montagne. La troisieme, sous les
+ordres du general Medici, devait prendre la route maritime de Palerme a
+Messine.
+
+Dans les derniers jours de juin, vers les quatre heures du soir, la
+division du general Tuerr se formait en bataille sur la place du
+Palazzo-Reale, ou le general Garibaldi la passait en revue, et, vers les
+sept heures, elle se mettait en marche avec une section de pieces de
+campagne, une d'obusiers de seize pouces et quelques caissons de
+munitions; les caissons etaient representes par de simples charrettes
+ornees de petits pavillons. Toute cette division avait neanmoins bonne
+tournure. Un grand laisser-aller dominait, mais on trouvait enormement
+de bonne volonte. On y remarquait surtout avec plaisir un superbe
+bataillon de chasseurs a pied piemontais, un bataillon de Suisses ou
+Bavarois, presque tous deserteurs de l'armee royale, et une belle
+compagnie de tirailleurs indigenes. Toutes ces troupes avaient une tenue
+assez reguliere en ce qui concernait, du moins, la casaque rouge et le
+pantalon de toile. Le kepi piemontais figurait aussi generalement comme
+coiffure. Mais, pour le fourniment, c'etait une autre affaire. Chacun
+avait organise son havre-sac le mieux qu'il avait pu. La grande sacoche
+en sautoir etait le plus generalement employee. On voyait des bidons de
+toute espece, des cartouchieres de modeles varies, mais le tout arrange
+de la maniere la plus commode.
+
+Cette division traversa la ville de Palerme et prit la route de
+Missilmeri, qui devait etre sa premiere etape. A son passage dans les
+rues, il y eut un vrai moment d'enthousiasme. C'est que l'on comprenait
+que c'etaient ces volontaires qui allaient decider en definitive du sort
+de la Sicile. Ils marchaient au-devant des troupes royales, et devaient
+relever sur leur route le drapeau de l'ordre renverse en plusieurs
+endroits, et planter les couleurs italiennes sur les derniers points de
+la Sicile occupes par les troupes napolitaines. Le general Tuerr, qui les
+commandait, emportait avec lui toutes les sympathies de la population
+palermitaine. Malheureusement la maladie devait bientot l'arracher, pour
+quelque temps, a sa division. Plusieurs jours apres, a la meme heure, le
+general Bixio partait aussi avec sa brigade.
+
+Cette derniere etait beaucoup moins forte que celle du general Tuerr.
+Elle comptait tout au plus quinze cents hommes, mais presque tous hommes
+faits et soldats. Il y avait bien, par-ci par-la, quelques dizaines de
+moines defroques, portant haut la tete et maniant certes mieux leur
+fusil qu'ils n'avaient manie le goupillon; mais, en resume, cette
+brigade paraissait plus homogene que la division du general Tuerr. Elle
+n'avait pas d'artillerie, et possedait seulement quelques guides pour le
+service d'etat-major du general. Sa mission etait de reprimer
+vigoureusement les desordres qu'elle rencontrerait sur son itineraire et
+de courir sus, sans misericorde, aux bandes de malfaiteurs qui se
+montraient dans beaucoup d'endroits. Le troisieme corps, celui de
+Medici, partait ensuite par la route maritime de Palerme a Messine et
+devait se reunir, a un endroit donne, avec celui de Bixio.
+
+On avait installe, a Palerme, une fonderie de canons qui fonctionnait
+deja admirablement. Une partie des cloches non-seulement de Palerme,
+mais encore de toutes les villes de la Sicile, avaient ete offertes par
+les eglises et les couvents. Il y avait de quoi fondre plus de pieces
+qu'il n'en aurait fallu a une armee de cent mille hommes, et cependant
+il en restait encore une telle quantite que, les jours ou elles se
+mettaient en branle et aux grandes fetes, c'etait un vacarme a ne pas
+s'entendre.
+
+On fut un jour bien etonne en rade. Une embarcation du port, toute
+simple d'apparence, poussait du debarcadere et se dirigeait vers
+l'escadre anglaise. Quelques officiers garibaldiens, en chemise de laine
+rouge, etaient a bord de ce canot qui, bientot, accostait l'amiral
+anglais.
+
+Le Dictateur allait faire une visite non officielle, puisque son
+gouvernement n'etait pas reconnu, mais de courtoisie, aux commandants
+des stations etrangeres sur rade. Du vaisseau amiral anglais, il se
+dirigea vers le _Donawerth_, puis vers le commandant piemontais qui le
+salua de dix-sept coups de canon lorsqu'il regagna la terre. Ces visites
+lui furent rendues avec empressement, mais toujours en ecartant le
+caractere officiel. A cette epoque aussi, le _Franklin_, capitaine
+Orrigoni, fut envoye en mission sur la cote Sud. Il devait toucher a
+Trapani, Marsala, Girgenti, Alicata, Terranova, et pousser jusqu'au cap
+Passaro. Il etait charge de rapporter les fonds offerts par les
+provinces, de faire le sauvetage d'un transport napolitain charge de
+boulets et de canons, echoue entre Alicata et Terranova. Il devait
+aussi, a son retour, cooperer, s'il y avait lieu, au sauvetage du
+_Lombardo_ a bord duquel une corvee de marins et d'officiers du genie
+maritime avait ete envoyee prealablement de Palerme, et enfin y amener
+les delegues de toutes les villes du littoral.
+
+Il serait trop long d'enumerer tous les decrets et tous les changements
+de fonctionnaires qui eurent lieu alors. On pataugeait un peu partout,
+mais on cherchait cependant a faire pour le mieux. L'experience seule
+manquait. On n'est pas parfait. Cette armee d'hommes determines manquait
+d'organisateurs. C'est a grand'peine si le service medical avait pu etre
+installe dans les differents corps. Celui de l'intendance etait tout a
+fait incomplet. On procedait, autant que possible, par requisitions.
+Elles etaient payees par le tresor municipal; celui de l'armee etait
+trop pauvre. On pouvait tout au plus compter aux volontaires leur mise
+en campagne: les officiers touchaient environ deux francs par jour,
+juste de quoi manger; le reste de leurs appointements devait leur etre
+paye en arrerages, lorsque l'etat de la caisse le permettrait. Quant au
+service des hopitaux et des ambulances, c'etait encore, il faut
+l'avouer, ce qui laissait le plus a desirer. La population palermitaine
+y mettait peu du sien, et l'empressement etait minime pour recevoir les
+blesses dans les maisons particulieres ou leur porter des secours, soit
+en nature, soit en argent. Deja mal organises, les hopitaux eux-memes,
+accables par ce surcroit de malades ou de blesses, n'offraient presque
+aucune ressource aux malheureux qui venaient y chercher des soins et des
+pansements.
+
+On ne se serait jamais imagine, certes, a voir l'egoisme de la
+population et sa froideur, qu'il s'agissait de leurs sauveurs ou, tout
+au moins, de leurs liberateurs. Pas un inspecteur, pas un chef de
+service ne surveillait les hospices ni les blesses a domicile. Ce qui
+est pire encore, ils etaient le plus generalement oublies dans la
+repartition de la paye. Quelques-uns manquaient de tout et la plus
+grande partie etaient obliges de se contenter de bien peu; heureux
+encore lorsque le linge ne venait pas faire defaut aux blesses.
+
+La garde nationale avait ete organisee des l'entree de Garibaldi dans
+Palerme; mais elle etait generalement assez mal vue par lui. Il
+n'appreciait pas au juste la valeur des services qu'elle pouvait etre
+appelee a rendre dans un moment donne. Le Dictateur disait qu'il lui
+fallait des soldats et non des avocats. Cependant elle finit par prendre
+un peu d'importance, car il faut convenir qu'elle montra une grande
+fermete en plusieurs circonstances difficiles.
+
+Une affreuse cohue se dirigeait un soir vers la porte du Palazzo-Reale
+en traversant la place. Des cris de mort et des hurlements de vengeance
+sortaient de cette foule armee de toutes sortes de choses et eclairee
+par des torches au reflet rougeatre et sanglant. Un malheureux, deja
+blesse a la tete, etait traine, la corde au cou, par un horrible
+Quasimodo, espece de bete feroce, bossue, tortue et bancale.
+
+Les miserables qui entouraient la victime brandissaient a chaque instant
+sur sa tete des coutelas de toute nature. On entendait, dans cette
+foule, des sifflements inexplicables, semblables au bruit que ferait une
+forte fusee en s'elancant dans les airs.
+
+En voyant ce rassemblement a l'aspect sauvage, le poste de la garde
+nationale prit les armes et, a l'instant ou, arrives vis-a-vis le
+Palais-Royal, ces massacreurs allaient sans doute immoler leur victime,
+le chef du poste se jeta resolument, le sabre a la main, sur ceux qui
+serraient de plus pres le pauvre diable; ses soldats en firent autant
+pour les autres, jouant un peu de la baionnette par-ci par-la. Eu
+quelques moments la place etait libre; les torches, abandonnees par
+leurs porteurs, gisaient a terre et les fuyards disparaissaient en toute
+hate dans les rues voisines. Bien entendu, la victime etait restee aux
+mains de la garde nationale sans autre mal qu'un coup de baionnette dans
+la joue et un coup de couteau dans l'epaule. C'etait, du reste, un assez
+triste personnage, pis qu'un sbire; c'etait un traitre qui avait vendu
+ses camarades lors de l'affaire du couvent de la Ganzza. Malgre cela,
+Garibaldi, le lendemain, lui faisait donner un sauf-conduit et le
+faisait embarquer sur un batiment en partance pour Naples.
+
+Plusieurs histoires de ce genre finirent par faire prendre la garde
+nationale plus serieusement par le nouveau gouvernement. Il y avait
+aussi quelquefois des manifestations.
+
+La manifestation est une chose assez inconnue dans notre pays. C'est une
+coutume tout italienne. On vous dit le matin: il y aura ce soir
+manifestation pour tel motif ou contre tel autre. A l'heure dite, vous
+voyez une longue procession de promeneurs a pied, en voiture, a cheval,
+qui viennent defiler sous les fenetres de l'autorite, ou meme tout
+simplement se poser devant elles avec calme, y sejourner quelques
+instants, puis se retirer comme elle est venue. Quelques vivat s'en
+melent; mais c'est une exception. On fait une manifestation en faveur
+d'un ministre ou contre un autre. On fait une manifestation pour feter
+l'arrivee d'un general ou d'un etranger de distinction. Dans ce cas, les
+plus huppes des deux sexes, parmi les acteurs, montent dans le salon du
+noble general ou etranger, lui adressent leurs compliments de bienvenue.
+Alexandre Dumas, qui etait loge au Palazzo-Reale, ne put l'echapper, et
+fut le heros d'une ceremonie de ce genre. Une foule enthousiaste vint,
+une apres-midi, encombrer brusquement la place vis-a-vis ses fenetres,
+et s'egosiller aux cris de _Viva Dumas! viva l'Italia! viva Dumas! viva
+la liberta! viva Garibaldi! viva Dumas!_ etc.--"Qu'est-ce que Dumas?
+disait l'un a son voisin.--Je ne sais pas, disait l'autre.--C'est le
+frere du roi de Naples, ou bien encore c'est un prince circassien
+accable de richesses qui vient mettre a la disposition de la liberte
+sicilienne ses sujets et son vaisseau." Il va sans dire que la plus
+grande partie connaissait parfaitement notre illustre romancier; mais,
+dans la classe vulgaire qui, generalement, ne sait pas lire, en Sicile,
+il n'est pas etonnant que la majorite ne connut pas, meme de nom,
+l'auteur des _Mousquetaires_ et des _Memoires de Garibaldi_. En somme,
+Dumas se preta galamment a l'ennui de la reception qui suivit la
+manifestation. Il trouva de ces paroles qui ne lui font jamais defaut,
+et renvoya tout le monde content, meme les musiciens qui terminerent la
+ceremonie par une serenade, et auxquels il dut, a en juger d'apres leurs
+figures epanouies, distribuer quelques-uns des tresors de
+_Monte-Cristo_. Deux ou trois jours apres, Dumas quittait Palerme, et
+faisait route, avec la brigade de Tuerr, pour Caltanisetta et Girgenti ou
+son yacht devait le reprendre. Ce fut un depart tout militaire. Il y
+avait la Legray, le photographe, Lockroy, le dessinateur, etc., enfin,
+une quatorzaine de troupiers finis, plus ou moins moustachus, plus ou
+moins barbus, le sac au dos, le fusil a deux coups sur l'epaule, et
+chacun avec un ratelier varie a sa ceinture.
+
+Il etait trois heures du matin lorsque cette petite troupe se mit en
+marche, les voitures et les bagages au centre, trois superbes pointers
+anglais en eclaireurs, et le pilote du yacht a l'arriere-garde. Mais
+revenons a Palerme.
+
+Pendant que tous ces evenements se passaient, la ville avait repris son
+animation d'autrefois. Le commerce, qui jamais n'y a brille beaucoup,
+avait un certain essor, grace aux volontaires. On se croyait enfin pour
+toujours debarrasse des Napolitains. Cependant, une vague inquietude,
+causee par les nouvelles de l'interieur, courait dans les classes
+elevees. Il ne fallut rien moins que le depart des colonnes mobiles pour
+calmer un peu certaines craintes, peut-etre exagerees, mais certainement
+motivees par les evenements de Modica, Caltanisetta, etc.
+
+Malgre toutes ses preoccupations militaires et les ennuis que lui
+causaient ses embarras ministeriels, le Dictateur n'en trouvait pas
+moins encore le temps de reunir ses municipalites pour essayer, sinon
+une reorganisation complete, du moins un attermoiement qui permit
+d'attendre, avec une certaine tranquillite, une epoque plus calme. Le
+general Orsini, ministre de la guerre, faisait de son cote tout son
+possible pour organiser et mettre en etat quelques batteries d'obusiers
+de montagne et de pieces de campagne dont l'armee liberatrice avait le
+plus grand besoin. On formait aussi deux regiments de cavalerie, et les
+remontes avaient fini par produire un assez bon resultat pour esperer
+que l'on pourrait meme depasser ce chiffre.
+
+Un assez grand nombre de recrues et de nouveaux volontaires arrivant
+chaque jour, le general Garibaldi ordonna une revue pour le 2 juillet,
+au pied du mont Pellegrini, sur le Champ-de-Mars.
+
+A cet effet, des trois heures du matin, toutes les troupes se mirent en
+marche et se trouverent bientot reunies sur le terrain de manoeuvres. Il
+est impossible de donner une juste idee de ce spectacle. L'emplacement,
+par lui-meme, est quelque chose de magnifique. D'un cote la mer, de
+l'autre le mont Pellegrini, avec ses formes majestueuses et ses rochers
+aux tons violets, que le soleil levant colorait des teintes les plus
+vives et les plus harmonieuses; du cote de la campagne, la promenade de
+la Favorita et la fertile vallee de la Conca-d'Oro. Les curieux etaient
+en petit nombre. On ne se leve pas d'aussi bonne heure a Palerme, et le
+general Garibaldi, peu desireux d'une nombreuse assistance, avait songe,
+avant tout, a la sante des soldats en ne les exposant pas aux
+intolerables chaleurs du milieu de la journee. Parmi les troupes qui
+defilerent devant le general on remarquait surtout, a leur belle tenue,
+les corps toscan et lombard; la legion anglo-sicilienne y etait
+representee par son bataillon de depot. Quant aux recrues, elles
+n'etaient pas brillantes: il y avait beaucoup d'enfants, un grand nombre
+meme n'etaient pas armees. Telle qu'elle etait, cette armee comptait
+encore douze a treize mille hommes. Le defile eut lieu aux cris de _Viva
+la liberta! Viva Garibaldi! Viva Vittorio-Emmanuele!_ Il est a remarquer
+que ce dernier nom ne venait jamais qu'apres celui de Garibaldi.
+
+Le lendemain de cette revue, le general Tuerr revenait a Palerme, force,
+par la maladie, d'abandonner le commandement de sa division. Il dut
+s'embarquer immediatement pour Genes et aller prendre les eaux que
+l'etat de sa blessure reclamait.
+
+Un nouveau decret du Dictateur venait aussi, a cette epoque, confisquer
+au profit de l'Etat les biens d'une foule de congregations religieuses
+plutot nuisibles qu'utiles, et dont l'existence devenait un non-sens
+avec le nouvel etat de choses. C'etaient, entre autres, les Jesuites et
+les congregations du Saint-Redempteur. La municipalite vint aussi offrir
+a Garibaldi, en meme temps que ses remerciements, le titre de citoyen de
+Palerme. Le conseil municipal, dans cette occasion, ne dissimula pas au
+Dictateur que la population attendait avec une vive impatience le vote
+de l'annexion; que cette mesure seule ramenerait le calme et la securite
+dans le commerce et l'industrie, en meme temps qu'elle permettrait de
+reprimer vigoureusement les exces qui, dans certains districts,
+ensanglantaient la revolution sicilienne. Le general se montra
+tres-reconnaissant du droit de cite qu'on lui octroyait, mais, quant a
+l'annexion, sa reponse, quoique longue, pouvait se resumer en quelques
+lignes:
+
+"Je suis venu combattre pour l'Italie et non pas pour la Sicile seule,
+et, tant que l'Italie entiere ne sera pas reunie et libre, rien ne sera
+fait pour une seule de ses parties." Ce qui n'empecha pas les
+mecontents de demander l'annexion plus fort que jamais, et de voir
+afficher dans quelques rues, sur les portes et fenetres, de vastes
+pancartes blanches, portant:--"Votons pour l'annexion et
+Vittorio-Emmanuele!"
+
+La demande du conseil municipal exprimait-elle sincerement le voeu de la
+nation? C'est ce que l'avenir prouvera.
+
+A propos de placards, il en parut un jour un et des plus bizarres. Un
+monsieur, un avocat, appelait le peuple de Palerme aux armes et a la
+liberte en invoquant ... l'exemple des Vepres siciliennes. Le moment
+etait en effet bien choisi pour rappeler un pareil souvenir; c'etait une
+grande preuve de tact et de bon gout! "Montrons-nous, disait-il, les
+dignes fils des heros qui delivrerent jadis leur patrie!" Je ne sais si
+les Palermitains avaient conserve un culte tres profond pour ces heros
+d'un autre age, mais la proclamation ne fit lever que les epaules chez
+tous ceux qui la lurent.
+
+On avait espere a Naples que la promesse d'une constitution et
+l'adoption des couleurs italiennes par Francois II feraient sensation a
+Palerme et dans la Sicile, et rameneraient quelques esprits au
+gouvernement royal. Mais le fort Saint-Elme, a Naples, et les batiments
+de guerre napolitains, saluerent seuls ces modifications a une politique
+a jamais repoussee par l'opinion publique. Quant a Palerme et a la
+Sicile, la nouvelle y passa tout a fait inapercue; ce ne fut pas
+cependant la faute du general qui la fit afficher partout; elle recut
+le meme accueil que la proclamation de l'habile panegyriste des Vepres
+siciliennes.
+
+Le moment approchait ou l'armee liberatrice allait sortir de
+l'immobilite et reprendre l'offensive. Il etait fortement question de
+l'attaque de Messine sur laquelle convergeaient les colonnes
+independantes. Quatre forts transports a vapeur avaient ete achetes par
+le general Garibaldi et on se disposait a les armer aussi bien que
+possible. Ils formaient, avec ceux que l'on possedait deja, une petite
+escadre pouvant transporter plusieurs milliers d'hommes a la fois. Trois
+nouveaux batiments vinrent encore bientot l'augmenter. Un matin, la
+population des quais fut stupefaite de voir apparaitre l'une des plus
+jolies corvettes de la marine napolitaine, son pavillon a la corne, mais
+le guidon parlementaire au mat de misaine. Elle approchait toujours,
+traversait la rade, et venait mouiller jusque dans le port. Quelques
+instants apres, son pavillon etait amene et remplace par les couleurs
+italiennes. Le general Garibaldi se rendit a bord, et recut le batiment
+qui lui fut remis par le commandant et la presque totalite des
+officiers. Quant aux matelots, ils furent debarques, et la plupart s'en
+retournerent a Naples. Un nouvel equipage fut forme immediatement, un
+commandant nomme, et le _Veloce_ repartait de suite en croisiere, pour
+revenir, vingt-quatre heures apres, avec deux prises napolitaines,
+l'_Elba_ et le _Duc de Calabre_. C'etait donc un vrai batiment de
+guerre ajoute au materiel naval dont pouvait des lors disposer le
+general Garibaldi.
+
+Trois jours apres, l'on apprenait l'arrivee de la colonne Medici a
+Barcelona et la marche en avant du general napolitain Bosco.
+
+C'est a Messine qu'il faut maintenant se transporter au plus vite, cette
+ville va devenir le theatre de nombreux et interessants evenements.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Messine, a peine remise du bombardement de 1848, devait ressentir le
+contre-coup immediat des evenements de Palerme. Plusieurs fois ravagee
+par la peste et les tremblements de terre, celui de 1783, entre autres,
+qui fit perir plus de quarante mille personnes, elle est construite en
+amphitheatre sur le bord de la mer et a peu pres au milieu du detroit
+qui porte son nom. Cette ville est partagee, dans le sens de sa
+longueur, par deux grandes voies paralleles au quai du port, la strada
+Ferdinanda et le Corso. Une quantite d'autres rues coupent ces deux
+premieres a angle droit et viennent aboutir sur le quai. Des qu'on a
+traverse le Corso, le sol s'eleve rapidement et les rues deviennent
+presque impraticables aux voitures. C'est la que sont les quartiers des
+couvents.
+
+Le port, qui est vaste et parfaitement a l'abri, est defendu par une
+imposante citadelle, pentagone regulier dont chacun des bastions est
+retranche et ferme a la gorge par une tour maximilienne. Les deux qui
+sont sur le front de la place en regard du champ de manoeuvres de
+Terranova sont carrees et munies de canons de gros calibre. Plusieurs
+ouvrages y ont ete ajoutes a diverses epoques: entre autres une batterie
+rasante casematee de vingt-deux pieces, construite en face de la ville
+sur l'emplacement de l'ancien chemin couvert, et un autre ouvrage
+allonge en forme de jetee, defendu a son extremite par une forte
+batterie qui commande la mer et le detroit.
+
+Au dela de la citadelle, une etroite langue de terre, haute tout au plus
+de deux ou trois metres au-dessus du niveau de la mer, et appelee bras
+de Saint-Renier, se dirige vers l'entree du port. A son extremite se
+trouve un second fort qui porte le nom de San-Salvador. Trois autres
+occupent les points culminants des collines qui avoisinent la ville. On
+concoit des lors comment les habitants ne pouvaient mettre le nez a leur
+fenetre sans apercevoir quelques canons braques dans leur direction.
+
+Les quais sont magnifiques et bordes de belles constructions
+malheureusement inachevees ou en ruines. Au beau milieu un affreux
+Neptune a jambes torses, tenant en laisse deux monstres encore plus
+laids et plus difformes que lui qu'on decore des noms de Charybde et de
+Scylla, se pavane sur un socle bizarre; c'est une oeuvre florentine, on
+la prendrait plus volontiers pour celle de quelque sauvage sculpteur de
+la Nouvelle-Caledonie. Il y a un beau jardin public appele la Flora, ou
+l'on fait de la musique. Des eglises a chaque pas et autant de couvents
+que de maisons. Les jours de fete religieuse et meme a certaines heures
+du soir, celle de l'_angelus_, par exemple, c'est un vacarme de cloches,
+de petards et de coups de fusil a etourdir Vulcain et ses Cyclopes.
+Quant aux rues, elles sont dallees et assez propres au premier abord,
+mais elles ne supportent guere un examen attentif. La cathedrale possede
+un baldaquin en pierre dure de la plus grande richesse et d'une exquise
+elegance. Ce monument fut commence par le duc Roger et termine plus
+tard. La facade, de style ogival, est en marbre et ornee de mosaiques et
+de bas-reliefs. Elle est malheureusement a moitie detruite.
+
+Une charmante petite fontaine se laisse encore admirer sur la place,
+mais dans quel etat est-elle! C'est a peine si l'on peut en approcher,
+tant les immondices et le fumier encombrent ses abords. Les marbres
+disjoints menacent ruine, et les bas-reliefs, ainsi que les gracieuses
+statuettes de femmes assises qui supportent la vasque superieure, sont
+ornes d'une telle croute de crasse, de boue et de sable, qu'on a peine a
+en distinguer les contours et la forme.
+
+Elle fut edifiee en 1547 par Fra Giovanni d'Angelo. La place est assez
+belle, du reste, et ornee de deux statues: l'une en bronze, representant
+Charles II a cheval, et l'autre le bon roi Ferdinand. Le Corso et la
+strada Ferdinanda sont les promenades favorites des habitants. Il y a
+des quantites de palais, mais ils sentent la misere a dix lieues a la
+ronde. A part quelques exceptions, lorsque l'oeil vient a plonger dans
+ces somptueuses habitations, on reste epouvante de ce qu'on apercoit a
+l'interieur. Une haute chaine de montagnes, appelee monts Pelore,
+entoure la ville et va aboutir au Faro.
+
+Depuis le debarquement de Garibaldi a Marsala, les habitants de Messine,
+quoique non moins exaltes que ceux de Palerme, paraissaient frappes de
+stupeur. Plus les troupes royales arrivaient en ville, venant de
+Palerme, Trapani, Girgenti, etc., enfin de partout excepte de Syracuse,
+et plus on s'empressait de fermer les magasins, d'emballer les
+marchandises et de les cacher partout ou faire se pouvait. On se
+rememorait avec crainte les horreurs du premier bombardement et on en
+prevoyait un second pire encore et presque inevitable.
+
+La citadelle et les forts entassaient effectivement canons sur canons,
+percaient meurtrieres sur meurtrieres, blindaient leurs embrasures et
+couvraient leurs parapets de sacs a terre.
+
+Pres de trente mille hommes defendaient ces ouvrages et formaient autour
+de Messine, sur tous les points dominants des monts Pelore, une suite de
+postes d'observation dont le telegraphe et le monte Barracone etaient le
+centre et la base de defense.
+
+Toujours en alerte, toujours sur pied et toujours en tenue de campagne,
+ces troupes paraissaient decidees et devouees. Le general Clary, qui
+commandait en chef, avait l'ordre formel de n'abandonner aucun des
+points utiles a la defense. On devait donc croire que les colonnes
+liberales rencontreraient une resistance desesperee. Or les habitants de
+Messine, en prevision de ces evenements, avaient quelques raisons de
+s'alarmer. Si les soldats royaux paraissaient vouloir defendre leur
+drapeau un peu mieux qu'a Palerme, on pouvait etre certain que la plus
+grande partie se hateraient aussi de profiter des moments favorables
+pour renouveler les scenes de massacre et de pillage qui avaient desole
+Palerme et autres lieux. Aussi, tous les magasins restaient-ils, depuis
+pres d'un mois, impitoyablement fermes; les rues presque desertes de
+jour, etaient, la nuit, entierement abandonnees. On n'y rencontrait que
+de longues files de factionnaires tirant a tort et a travers a la
+moindre alerte, sans beaucoup de souci de l'endroit ou leurs balles
+allaient se loger, ni du mal qu'elles pouvaient faire a des innocents.
+
+A l'approche des colonnes de Garibaldi, la desertion, qui commenca
+parmi les troupes royales, amena un relachement marque dans la
+discipline et, par suite, augmenta les craintes: dans la nuit du 23 au
+24 juin, quelques coups de feu, tires par des sentinelles timorees,
+donnent l'alarme aux postes de la ville. Plusieurs se mettent en
+retraite sur la citadelle et, sans autre forme de proces, commencent a
+piller les maisons. Deux habitations furent completement saccagees;
+heureusement les proprietaires, comme la plupart des habitants, etaient
+absents. Ceux qui le pouvaient passaient la nuit a la campagne ou ils se
+croyaient plus en surete que dans la ville. Les consuls, entre autres
+celui de France, M. Boulard, firent d'energiques remontrances au general
+commandant en chef qui repondit qu'il etait peine de ces actes
+inqualifiables d'indiscipline et de ladronerie, mais que malheureusement
+les moyens de repression lui manquaient: il promit cependant de faire
+une enquete; on savait ce que cela voulait dire.
+
+A partir de ce jour, la panique devint generale. Les familles riches
+affreterent, a quelque prix que ce fut, des batiments etrangers a bord
+desquels elles embarquerent, en toute hate, meubles et argenterie.
+Certains commercants payaient jusqu'a quinze livres par jour rien que le
+droit de rester a bord des batiments sur rade, sans prejudice des autres
+depenses; tandis que d'autres, moins riches, ne pouvant retenir des
+batiments de commerce, louaient des bateaux de peche et des chalands.
+Les plus pauvres, emportant leurs enfants dans leurs bras et leurs
+matelas sur le dos, se dirigerent vers les plages du Paradis, de la
+Grotta et du Faro qui offrirent ainsi bientot l'aspect d'une ville
+improvisee.
+
+Les consuls qui avaient des batiments de leur nation sur rade,
+s'empresserent aussi d'y transporter les archives de leurs
+chancelleries. Les autres les evacuerent sur leur maison de campagne. Le
+service des messageries imperiales lui-meme fut oblige de chercher un
+refuge sur une mahonne installee _ad hoc_. Quant aux administrations, il
+n'y en avait autant dire plus. Chacun s'empressait de mettre la clef
+sous la porte et de decamper sans tambour ni trompette. Le service des
+postes, seul, tint bon ou a peu pres. Chose etrange, il apportait a
+Messine les edits de Garibaldi que l'on affichait tranquillement, et
+reciproquement, il remportait a Palerme les decrets et journaux
+napolitains. Quant aux tribunaux, a la municipalite, etc., un decret du
+general Garibaldi, publiquement affiche dans les rues de la ville, leur
+avait enjoint de se rendre a Barcelona, et tout le monde s'etait
+empresse d'obeir, excepte le directeur de la Banque qui avait pretexte
+la necessite de sa presence a Messine pour eluder l'ordre du Dictateur.
+
+Les eglises elles-memes restaient en partie fermees; c'est a peine enfin
+si l'on pouvait se procurer les objets les plus necessaires a la vie. Le
+commerce maritime, de son cote, devenu completement nul, faisait, des
+quais une vaste solitude que rien ne venait troubler, sauf les cris des
+factionnaires et le bruit des marches et contre-marches des soldats,
+dans lesquels on commencait a avoir si peu de confiance qu'on ne les
+laissait plus sejourner quarante-huit heures dans le meme endroit.
+
+Le 14 juillet, plusieurs bateaux calabrais, ayant a bord des
+volontaires, debarquaient a un mille et demi de la ville, sur la route
+de Taormini, et les hommes se repandaient isolement dans la campagne.
+
+Les troupes royales, en observation dans les environs, ne les virent pas
+ou ne voulurent pas les voir.
+
+Ces volontaires devaient, aussitot la retraite de l'armee napolitaine
+sur Messine, se precipiter dans la ville, en barricader les rues et
+empecher ainsi la rentree des troupes royales.
+
+La cite ressemblait a un tombeau. Presque toutes les troupes furent a ce
+moment dirigees vers la montagne. Des bandes de _picchiotti_ avaient
+apparu sur les sommets du mont Castellamare et dans les ravins
+environnants; ils echangeaient meme, de temps en temps, des coups de feu
+avec les avant-postes royaux, qu'ils commencaient a inquieter chaque
+jour.
+
+Le general Medici, arrive depuis plusieurs jours a Barcelona avec sa
+colonne, publia le 6 juillet une proclamation adressee aux soldats
+napolitains et dans laquelle il leur representait leur cause comme
+perdue et les appelait a la liberte. Il avait avec lui quelque chose
+comme trois mille hommes. Les troupes royales occupaient Spadafora et le
+Jesso, separees par trois ou quatre milles a peine de la brigade de
+Fabrizzi. On annonca, le 15, le debarquement, du general Cosenz a
+Olivieri, petite ville situee a dix-huit milles de Milazzo et pres de
+Poti. Il avait avec lui, disait-on, huit bateaux a vapeur, dont le
+_Veloce_, le tout amenant deux ou trois mille hommes. Le soir meme, il
+faisait sa jonction avec le general Medici.
+
+Le chiffre de l'armee nationale, prete a commencer les operations,
+s'elevait donc a environ six mille soldats, sans compter les guerillas.
+On apprenait, en meme temps, l'arrivee a Catane de l'ancienne division
+du general Tuerr, commandee alors par le general hongrois Ehber. La
+colonne de Bixio, arrivee de son cote a San-Placido, ne comptait pas
+plus de cinq ou six cents hommes.
+
+Pendant ce temps, le corps du general Bosco etait parti de Messine le
+14, vers trois heures du matin, et s'avancait sur Spadafora en trois
+colonnes, la premiere longeant la mer pour donner la main a la garnison
+de Milazzo, la deuxieme suivant la route consulaire, et la troisieme se
+dirigeant sur les derniers contre-forts de la montagne. Cette petite
+armee comptait quatre bataillons de chasseurs a pied, plusieurs
+escadrons de chasseurs a cheval et de lanciers, et deux batteries
+d'artillerie.
+
+Les avant-postes de l'armee liberatrice se replierent devant les troupes
+royales, prenant position a Linieri et Meri, bourgades a trois milles
+environ en avant de Barcelona.
+
+Pendant que le general Medici executait ce mouvement de feinte
+retraite, le general Fabrizzi prenait la traverse de Saponara, de
+maniere a gagner, par les Fiumares, les hauteurs d'Antellamare, et de
+couper de sa base d'operations la colonne expeditionnaire du general
+Bosco. Le depart precipite des troupes royales pour la montagne donnait
+beaucoup de chances a ce mouvement. Chaque pas en avant de l'armee
+liberale venait augmenter l'apprehension des habitants de Messine.
+Cependant, il etait evident que tant que les batiments de guerre
+etrangers seraient dans le port, entre la ville et la citadelle, et
+qu'on ne les aurait pas sommes de se retirer ainsi que les batiments de
+commerce, le bombardement ne pourrait avoir lieu.
+
+Les navires de guerre sur rade etaient alors la fregate a vapeur le
+_Descartes_, le _Scylla_, corvette anglaise a helice, une corvette
+autrichienne, enfin, une fregate piemontaise a helice. Ces quatre
+navires avaient choisi leur mouillage de telle facon qu'ils
+interceptaient tout le champ de tir entre la citadelle et la ville. Lors
+d'un ras de maree, qui eut lieu vers le 10 ou le 11, les corvettes
+autrichienne et anglaise crurent devoir quitter le port et aller
+mouiller en rade. Mais, des le lendemain, a la suite d'une espece
+d'invitation officieuse aux autres batiments de guerre de suivre
+l'exemple des deux premiers, la corvette anglaise rentrait dans le port,
+et reprenait son ancienne place, entre le _Descartes_ et la fregate
+piemontaise qui etait la plus rapprochee de terre.
+
+Il y avait sans cesse, parmi les troupes royales, des alertes du dernier
+plaisant. Une nuit, sur le monte Barracone, les troupes qui y campaient
+prirent les armes, et, pendant plus de deux heures, firent, dans toutes
+les directions, des feux feroces; feux de bataillon, feux de peloton,
+rien n'y manqua, qu'un ennemi. On croyait, en ville, a une affaire des
+plus serieuses.
+
+Une autre nuit, deux bateaux caboteurs autrichiens, charges de vivres
+pour la citadelle meme, ne purent etaler le courant dans le detroit et
+se trouverent drosses sur la plage entre la citadelle et le fort de la
+Pointe. Un chemin couvert, longeant cette plage, reliait les deux
+forteresses et chaque nuit deux ou trois bataillons y restaient de
+service en prevision d'un debarquement de Garibaldiens.
+
+En voyant ces deux bateaux s'approcher du rivage et bientot apres
+s'echouer, les guerriers de Francois II commencent une fusillade d'enfer
+sur ces malheureuses barques. En vain les matelots leur crient qu'ils
+sont des amis; en vain leurs propres officiers leur hurlent aux
+oreilles: _Basso et fuoco!_ quand ils obtiennent a grand'peine que le
+feu cesse d'un cote, il recommence d'un autre avec plus d'acharnement,
+et cependant on ne leur rendait pas un seul coup de fusil. Le feu dura
+plus de deux heures, les balles arrivaient jusqu'a bord des batiments de
+guerre en rade, c'est-a-dire dans une direction diametralement opposee a
+celle ou se trouvaient les navires suspects. Enfin, le calme se
+retablit.
+
+Le lendemain matin, ces deux malheureux bateaux, remorques par des
+embarcations qu'on leur avait envoyees, rentraient dans le port, cribles
+de balles, leur greement hache, leurs voiles en lambeaux et, ce qui rend
+cette plaisanterie fort triste, la moitie de leurs equipages tues ou
+blesses, malgre la precaution qu'ils avaient prise de descendre a fond
+de cale.
+
+Le 17, au soir, une partie de la colonne de gauche du general Bosco
+marchait en _dependant_ sur sa gauche, lorsque ses vedettes
+rencontrerent celles de Medici, et engagerent un feu tres-vif. Chaque
+parti faisant soutenir ses avant-gardes, il s'ensuivit un combat en
+regle. L'affaire continua assez tard dans la nuit. Les troupes de Bosco
+se retirerent vers Milazzo, emmenant quelques prisonniers, dont un
+capitaine, et laissant sur le terrain pas mal de morts et de blesses. De
+leur cote, les Garibaldiens avaient fait aussi un assez grand nombre de
+prisonniers, et ils avaient moins de monde hors de combat. C'est a ce
+moment meme que Garibaldi, quittant brusquement Palerme le 18,
+s'embarquait sur le _City of Alberdeen_ avec un millier d'hommes et
+mettait le cap sur Milazzo. Le brave chef de l'armee independante avait
+flaire la poudre et il venait tomber sur le champ de bataille juste a
+point pour enlever ses volontaires et ajouter la victoire de Milazzo a
+celles de Calatafimi et de Palerme.
+
+Lors de l'affaire du 17, les troupes napolitaines avaient un grand
+avantage sur celles de Medici, en ce qu'elles avaient du canon et
+tiraient a boulets creux sur un ennemi a decouvert et sans artillerie.
+On racontait de differentes manieres le commencement de cette petite
+action. En rapportant toutes les versions, on est certain de rencontrer
+la veritable.
+
+On disait d'abord qu'un petit convoi, appartenant au corps de Bosco et
+compose d'une cinquantaine de mulets charges de farine, avait ete
+attaque et enleve dans l'apres-midi par quelques avant-postes siciliens.
+Un detachement napolitain fut envoye pour le reprendre. De la, bataille.
+
+Suivant d'autres, le general Bosco avait confie a un major un poste
+important que celui-ci abandonna presque immediatement. Arrete par ordre
+de son general, il fut enferme dans le chateau de Milazzo. En vrais
+soldats napolitains, les royaux commencerent a s'ameuter et a crier haro
+sur le general Bosco, exigeant la mise en liberte immediate de leur
+major. Mais ce n'etait pas le compte du general qui, peu facile a
+intimider, commenca par ramasser quelques troupes d'elite et apaisa
+rapidement cette mutinerie; puis, prenant en personne le commandement de
+deux bataillons, s'en alla bravement reprendre le poste abandonne
+qu'occupaient deja quelques hommes de Medici. Ne voyant pas motif
+serieux pour le garder quand meme, il se retira, de sa propre volonte,
+ou, suivant la version opposee, il fut force de l'abandonner. Ce qu'il y
+a de certain, c'est que, dans cette affaire, les Napolitains eurent
+quinze hommes tues et cinquante blesses. On leur fit une soixantaine de
+prisonniers. Les pertes des Siciliens ne furent que de dix hommes tues,
+trente-cinq blesses et vingt-sept prisonniers.
+
+Ces recits varies s'appliquent-ils a une seule affaire ou a plusieurs?
+Les deux bulletins de Medici, ci-joints, feraient pencher pour la
+seconde hypothese.
+
+ "Barcelona, 17 juillet, sept heures quinze minutes du soir.
+
+ "L'ennemi a tente de tourner mon extreme droite. J'ai envoye
+ contre lui quatre compagnies. Combat tres-vif. L'ennemi, fort de
+ deux mille hommes, avec artillerie et cavalerie, a ete repousse
+ et s'est retire a Milazzo. Notre perte est de sept morts et
+ divers blesses, celle de l'ennemi est beaucoup plus forte; il a
+ laisse aussi quelques chevaux.
+
+ "_Signe_: MEDICI."
+
+
+ "Deuxieme bulletin.--17 juillet, deux heures avant minuit.
+
+ "Medici au Dictateur.
+
+ "L'ennemi renouvelle l'attaque avec une plus grande energie et
+ de plus grandes forces. Le combat dure depuis plus de deux
+ heures avec un feu nourri, continu, vif, imposant. L'ennemi a
+ bombes et canons. Avec des positions bien choisies, il resiste
+ energiquement. Deux charges des notres a la baionnette decident
+ de la journee.
+
+ "L'ennemi se retire a Milazzo; il a souffert de graves pertes en
+ morts et en blesses. Nous avons peu de morts, mais bon nombre de
+ blesses. Nous avons fait quelques prisonniers. L'esprit des
+ volontaires est admirable.
+
+ "_Signe_: MEDICI."
+
+Avant d'en venir au combat de Milazzo, il est necessaire de donner
+quelques details topographiques sur le champ de bataille.
+
+La ville de Milazzo est situee a l'entree d'une presqu'ile etroite et
+plate. A toucher la ville une courte chaine de collines, sur le premier
+mamelon de laquelle se trouve le chateau de Milazzo, s'eleve et s'etend
+jusqu'au bout de la presqu'ile sur un developpement d'environ deux
+kilometres. Tout a fait a l'entree de la presqu'ile, avant la cite, a
+travers un terrain sablonneux et couvert de roseaux, se faufile une
+petite riviere sur laquelle est jete un pont d'une seule arche. Tous les
+alentours sont obstrues par des roseaux a tiges elevees; au dela,
+quelques terrains sablonneux, traverses par la route consulaire qui
+vient aboutir a l'entree du pont, s'etendent jusqu'aux terres cultivees
+qui montent en pentes insensibles vers Barcelona. Le pays est couvert de
+vignobles et les champs sont presque tous entoures de murs de pise et de
+terre d'une hauteur moyenne d'un metre ou un metre cinquante, sur
+lesquels croissent d'epais cactus aux epines acerees. Apres les
+engagements du 17 et du 19, les troupes royales occupaient la route
+consulaire et les positions environnantes, l'artillerie avait pris
+position sur la route, et, en tete du pont, une fortification
+passagere, armee de canons, assurait la retraite en cas de besoin.
+
+Les troupes de Medici, dans la plaine en avant de Barcelona, etaient
+separees des troupes royales par deux milles environ; mais les
+tirailleurs etaient a peine a quelques centaines de metres les uns des
+autres.
+
+Le 20, vers cinq heures du matin, on entendit sur la droite des
+Garibaldiens, a la hauteur des avant-postes du centre napolitain,
+quelques coups de feu dont la fumee se confondait avec les legeres
+vapeurs qui s'exhalaient de la terre. Cette fusillade s'etendit bientot
+sur le front d'une partie de l'armee. A cinq heures et demie, la
+mousqueterie, devenue tres-vive, annoncait de part et d'autre un
+engagement serieux.
+
+Le feu devint bientot general. Une affaire decisive etait engagee a un
+mille et demi de Milazzo et sur une etendue de deux milles environ.
+
+La legion anglo-sicilienne, commandee par le colonel anglais Dunn, fut
+une des premieres et des plus serieusement aux prises avec l'ennemi.
+
+L'armee nationale, privee d'artillerie et obligee de lutter contre des
+troupes qui avaient choisi d'avance leurs positions, se tenant a couvert
+et trouvant partout des abris pour ses tirailleurs, avait, dans le
+principe, un desavantage marque. Ce n'etait que par des prodiges de
+valeur qu'elle pouvait esperer egaliser les chances du combat. A la
+suite d'un mouvement en avant tres-prononce qu'elle executa rapidement
+et avec audace, il y eut un temps d'arret cause par plusieurs decharges
+successives de mitraille. Le desordre, se mettant alors de la partie,
+obligea les liberaux a battre en retraite pour se rallier et sortir de
+la zone de feu dans laquelle ils s'etaient engages.
+
+On se reformait lentement. Ces decharges ecrasantes avaient serre le
+coeur des volontaires. Lorsque tout a coup, le cri de: "Voila
+Garibaldi!" se repete d'un bout a l'autre des lignes. Un regiment
+piemontais, arrivant tout frais sur le champ de bataille, se precipite
+en avant tete baissee, Garibaldi le precede; il est suivi par tout le
+reste de l'armee qui se reforme comme elle peut en marchant en avant. Le
+combat se retablit. La route consulaire abordee a la baionnette est
+enlevee et les troupes royales sont rejetees vers le rivage. Mais la,
+chaque champ est une redoute qu'il faut forcer. Ces diables de haies
+sont infranchissables. Il faut les abattre a coups de crosse et couper
+les cactus a coups de sabre. L'ennemi, en fuyant, a abandonne une piece
+sur la route, le general Garibaldi, qui en ce moment n'a aupres de lui
+que Missori et deux ou trois guides, l'apercoit, et on s'empresse de la
+jeter dans le fosse, ne pouvant l'emmener; car, au meme moment, une
+dizaine de braves lanciers de l'armee napolitaine faisaient une charge
+pour tacher de degager leur piece et de la ramener. Apres avoir parcouru
+deux ou trois cents metres et passe a cote de Garibaldi et de ses
+compagnons sans y prendre garde, ils revenaient, renoncant a l'espoir de
+retrouver leur canon, lorsqu'ils apercurent le general et se
+precipiterent, la lance baissee, sur le petit groupe d'hommes qui
+l'entourait.--Pends-toi, brave Dumas, tu n'etais pas la pour raconter ce
+combat digne de d'Artagnan!--D'un coup de revers de sabre, le general
+Garibaldi abat presque la tete du major qui commandait les lanciers.
+Missori tue le second et le troisieme. Les autres s'espadonnent avec les
+guides. En resume, huit lanciers et huit chevaux restent sur le carreau
+et le Dictateur s'elance vers de nouveaux hasards.
+
+Les volontaires avancent toujours avec intrepidite, les Napolitains ne
+cedent que pied a pied. Les terrains conquis sont couverts de morts et
+de blesses parmi lesquels il y a bien plus de volontaires que de soldats
+royaux. Ou arrive enfin aux roseaux ou l'on se bat a bout portant.
+
+Encore refoules, les Napolitains se precipitent vers l'isthme et le
+pont, suivis de pres par les Garibaldiens. Mais a ce moment, la batterie
+du pont se demasque et fait pleuvoir sur ceux-ci une grele de mitraille.
+C'est la que leurs pertes furent le plus sensibles. Il est impossible
+d'aller de l'avant sous cette pluie de biscaiens et cependant un plus
+long temps d'arret compromet le succes de la journee. Le Dictateur
+parait et, en meme temps que le cri de Vive Garibaldi! sort de toutes
+les bouches, toutes les poitrines s'elancent au feu; la batterie est
+escaladee, quelques pieces, attelees a la hate, fuient au galop de leurs
+chevaux; mais deux canons restent au pouvoir des assaillants. Les uns
+et les autres arrivent pele-mele sur l'isthme. De tous cotes la ville
+est envahie. Pourchasses dans les rues, les royaux se hatent de gravir
+les rampes du chateau et se refugient dans la forteresse, aux
+acclamations des volontaires. Ceux-ci, apres l'avoir tournee, attaquent
+et enlevent immediatement deux tours et une demi-lune, en face de la
+porte principale du chateau, vers l'interieur de la presqu'ile. Le
+_Veloce_ etait venu aussi prendre sa part du combat et tirait a boulet
+sur l'armee royale. Un instant le general Garibaldi se rendit a bord;
+et, au moment ou les Napolitains essayaient une sortie du chateau,
+plusieurs volees de mitraille lancees par les grosses pieces du bord les
+arreterent court et les forcerent a rentrer au plus vite dans la place.
+
+Telle etait la situation a cinq heures et demie du soir. Le reste des
+troupes royales etait enferme et bloque dans la citadelle de Milazzo,
+tandis que sur les hauteurs, du cote de Spadafora et du Jesso, on
+apercevait des colonnes napolitaines s'eloignant en toute hate dans la
+direction de Messine.
+
+Le soir, Milazzo etait occupee par une division de l'armee sicilienne et
+toutes les rues, routes et chemins aboutissant a la citadelle,
+barricades et defendus par de forts detachements.
+
+Pendant le combat, on avait apercu au large deux grands navires de
+guerre croisant sans pavillon. Au premier abord, le chiffre des pertes
+du cote des Garibaldiens fut estime a pres de 800 hommes hors de
+combat.
+
+Les Napolitains n'en accuserent qu'environ 300.
+
+Voici les deux bulletins du quartier general garibaldien:
+
+ "Camp national de Meri, le 20 juillet.
+
+ "Ce matin a six heures commencait un echange de coups de fusil;
+ on crut d'abord a une affaire d'avant-postes, mais ce fut
+ bientot une melee generale. Les royaux avaient de l'artillerie,
+ les notres en manquaient. La melee fut terrible: les royaux
+ etant a l'abri, les notres se battant a decouvert. Un moment la
+ position parut difficile; mais au nom magique de Garibaldi, les
+ notres s'etant elances comme des lions, les positions furent
+ enlevees, et, a trois heures vingt-cinq minutes, nos troupes
+ entraient a Milazzo, apres s'etre emparees de cinq pieces
+ d'artillerie, dont trois conquises pendant le combat, hors des
+ murs, et les deux autres a l'entree.
+
+ "Le vapeur le _Veloce_ canonna le fort, ou les royaux se
+ renfermerent, toujours poursuivis a la baionnette; ils y sont
+ presses comme dans un baril d'anchois.
+
+ "Les notres ont pris ensuite la premiere porte du fort et un
+ bastion, ou notre drapeau flotte sur une tour.
+
+ "Nous devons deplorer des pertes graves; celles des royaux sont
+ enormes. On regarde comme certain la reddition du fort et de la
+ colonne entiere. A l'instant arrive un renfort pour nous avec
+ des canons rayes. Les soldats de Spadafora se retirent au
+ Jesso."
+
+
+ "Deuxieme bulletin.--21 juillet.
+
+ "Hier, a six heures du matin, la lutte s'engagea a Milazzo, et
+ elle ne finit qu'a huit heures du soir. La melee fut terrible.
+ On combattait sur toute la ligne. Il y eut un grand carnage des
+ bourbonniens qui se battaient avec beaucoup de tenacite, de
+ sorte qu'il fallut gagner du terrain pied a pied sous une pluie
+ de mitraille. Le champ de bataille, couvert de cadavres ennemis
+ et de bagages de toutes sortes, avec cinq canons, fut enfin
+ conquis aux cris de: _Vive l'Italie! vive Garibaldi!_
+
+ "Nos jeunes gens ont rivalise d'enthousiasme avec les braves de
+ la legion Garibaldi, qui a ete la premiere au combat et la
+ premiere a courir a la baionnette pour forcer Milazzo et
+ s'emparer aussi des premier et deuxieme reduits de la
+ forteresse, toujours la baionnette dans les reins des
+ bourbonniens.
+
+ "Nos pertes n'ont pas ete excessives. La legion Garibaldi a eu
+ quelques hommes legerement blesses; nos jeunes gens ont aussi un
+ peu souffert, mais les pertes des braves du continent ont ete
+ sensibles. D'enormes dommages ont frappe, l'ennemi qui, en
+ fuyant, a ete accule aux redoutes et de la dans le reste de la
+ forteresse. Il a ete poursuivi jusque-la, et on a coupe les
+ conduites d'eau.
+
+ "Ce matin 21, le _heros_ Bosco s'est presente au Dictateur et a
+ demande a sortir avec les honneurs de la guerre. "Non, a repondu
+ Garibaldi, vous sortirez desarmes, si cela vous plait."
+
+ "Fabrizzi et Interdonato ont marche sur le Jesso par ordre du
+ generalissime. L'ennemi, qui occupait cette position, s'est
+ retire aussitot vers Messine.
+
+ "Le Dictateur, dans un combat de cavalerie a Milazzo, a d'un
+ revers de son sabre fait sauter le bras et l'epee au major du
+ corps napolitain, qui le poursuivait; apres quoi la cavalerie
+ napolitaine a ete dispersee et, detruite. Juste punition d'une
+ opiniatrete fratricide.
+
+ "Vive l'Italie! Vive Victor-Emmanuel!"
+
+Le soir meme du combat, et malgre l'insuffisance du service d'ambulance,
+tous les blesses furent releves, aussi bien ceux des Napolitains que
+ceux de l'armee liberale, et transportes, partie a Barcelona partie dans
+les maisons de Milazzo qui etaient restees presque desertes: tous les
+habitants s'etant refugies sur l'extremite de la presqu'ile ou se
+trouvent une grande quantite de villas.
+
+Le consul d'Angleterre s'etait empresse de mettre sa maison a la
+disposition du general Garibaldi et de son etat-major. Toute la nuit, la
+ville fut illuminee par les volontaires. Le premier soin de Garibaldi,
+apres avoir pense a ses blesses, fut de donner l'ordre au general
+Fabrizzi et au chef de guerillas Interdonato de marcher avec leurs
+troupes sur le Jesso, vers les plus proches versants de la ceinture de
+montagnes qui entoure Messine, pour obliger les troupes qui battaient en
+retraite de Spadafora a gagner cette ville au plus vite, et inquieter,
+par ce mouvement, les troupes royales dans le cas ou elles chercheraient
+a faire une pointe pour degager le general Bosco.
+
+Le 21 et le 22, on commenca, du cote de l'armee nationale, quelques
+travaux d'attaque contre le chateau.
+
+Manquant d'artillerie de siege, le general Garibaldi etait resolu a
+proceder par la mine contre les defenses de la place. De son cote, le
+chateau envoyait des boulets et de la mitraille partout ou il apercevait
+un assaillant. Le 23, au matin, trois batiments de commerce francais, le
+_Charles-Martel_, la _Stella_ et le _Protis_, fretes par le gouvernement
+napolitain, arrivaient sur la rade de Milazzo, charges de vivres et de
+munitions pour l'armee royale. Grand fut l'etonnement du premier des
+capitaines de ces navires, M. de Salvi, commandant le _Protis_, en
+debarquant, de se voir conduit au general Garibaldi, quand il croyait
+rencontrer le general Bosco.
+
+Apres avoir explique au Dictateur quelle etait sa mission, il lui
+demanda a retourner a son bord pour decider avec les capitaines des deux
+autres navires ce qu'ils avaient a faire. En ce moment, l'aviso a vapeur
+de guerre, la _Mouette_, commandant Boyer, qui se rendait a Messine et
+devait toucher a Milazzo, mouillait a cote du _Protis_. Le commandant
+Boyer s'etait a juste titre emu de la fausse position dans laquelle se
+trouvaient, ces trois batiments francais. Apres avoir convoque les
+capitaines et apprenant que le general Garibaldi les laissait
+entierement libres de leurs manoeuvres, il les engagea a faire route
+pour Messine.
+
+M. de Salvi qui, independamment du transport qu'effectuait son navire,
+avait une mission particuliere de la cour de Naples, declara alors au
+commandant de la _Mouette_ qu'il croyait de son devoir, avant
+d'appareiller, de faire tout son possible pour communiquer avec le chef
+de l'armee royale.
+
+Quelques instants apres, la _Mouette_ continuait sa route sur Messine et
+le _Charles-Martel_ et la _Stella_ la suivaient de pres. Quant au
+capitaine du _Protis_, il se faisait debarquer et retournait chez le
+general Garibaldi; celui-ci s'empressa de lui donner l'autorisation de
+se rendre a la citadelle pour accomplir sa mission. Il le chargea meme,
+de son cote, d'un projet de capitulation qu'il devait soumettre au
+general Bosco. Garibaldi offrait la liberte aux officiers, mais il
+demandait que les troupes restassent prisonnieres de guerre. De plus, il
+faisait prevenir le commandant de l'armee royale que deux mines etaient
+assez avancees pour rendre certaine l'ouverture de plusieurs breches et
+que, s'il refusait la capitulation, on serait force de recourir a ce
+moyen. M. de Salvi etait accompagne d'un clairon avec drapeau blanc et
+d'un officier, afin de pouvoir, sans encombre, arriver a sa destination.
+Ce ne fut qu'apres deux ou trois appels de clairon que deux officiers
+napolitains, sortis par la poterne, vinrent s'informer de ce que
+desirait le parlementaire et, sur son explication, le prierent
+d'attendre quelques instants pour qu'ils pussent aller rendre compte de
+sa demande d'introduction au general Bosco.
+
+Dix minutes apres, ils etaient de retour. Le clairon et l'officier
+devaient rester ou ils etaient. On banda les yeux a M. de Salvi et on ne
+lui enleva son bandeau que dans la chambre meme du general Bosco.
+
+La conversation s'engagea en italien. Mais M. de Salvi ayant dit qu'il
+etait Francais, le general s'excusa de lui avoir fait bander les yeux,
+quoique ce fut une des exigences de la guerre. Apres avoir accompli sa
+mission, M. de Salvi fit part au general des propositions de Garibaldi.
+"C'est impossible, lui repondit Bosco, moi et mes soldats nous tiendrons
+dans la place, et jusqu'a la derniere extremite je n'abandonnerai ni ma
+troupe, ni la forteresse.
+
+"Bien plus, ajouta-t-il, que le general Garibaldi m'indique
+l'emplacement de sa mine, et j'irai le premier m'y faire tuer a la tete
+de mes soldats." En le congediant, il dit a M. de Salvi que, sans un
+ordre formel de son gouvernement, il ne rendrait jamais la place.
+
+Le capitaine du _Protis_ fut reconduit les yeux bandes, comme il etait
+venu, jusqu'a l'endroit ou il avait laisse son escorte, et vint de suite
+transmettre au Dictateur la reponse du commandant des troupes royales.
+Garibaldi, appreciant la fermete de Bosco et ayant hate d'en finir afin
+de pouvoir diriger ses troupes sur Messine et eviter les lenteurs et
+l'effusion de sang que pouvait entrainer une attaque de vive force, pria
+M. de Salvi de retourner aupres du general Bosco et de lui porter de
+nouvelles conditions. Le capitaine accepta avec empressement cette
+mission conciliatrice; il pria toutefois Garibaldi de lui donner son
+ultimatum par ecrit.
+
+Cette nouvelle tentative n'eut pas plus de succes que la premiere. Le
+commandant de la citadelle declara nettement que sa position n'etait pas
+assez precaire pour l'obliger a accepter de telles propositions, qu'il
+devait attendre les ordres de son gouvernement, et que, dans tous les
+cas, et en temps et lieu, si cela etait necessaire, il enverrait
+lui-meme un parlementaire: tout en desirant de grand coeur, comme le
+general de l'armee nationale, eviter des sacrifices inutiles, il voulait
+cependant, avant tout, sauvegarder son honneur et celui des troupes que
+S.M. le roi de Naples avait daigne lui confier.
+
+En descendant du chateau, M. de Salvi apercut au large quatre fregates
+napolitaines courant a toute vapeur sur le port de Milazzo, l'une de ces
+fregates, le _Fulminante_, battait pavillon de contre-amiral. Comme
+cette petite escadre avait le vent debout et que, d'ailleurs, la brise
+etait tres-faible, on ne s'apercut pas au premier moment que le
+_Fulminante_ avait arbore pavillon parlementaire.
+
+M. de Salvi, prevoyant une attaque napolitaine et sachant son navire
+mouille pres de terre, par consequent dans une position dangereuse, se
+hata de porter cette derniere reponse au general Garibaldi et de
+regagner son bord pour pouvoir parer aux eventualites. La vue de
+l'escadre napolitaine fit accourir sur les remparts toute la garnison du
+chateau de Milazzo et ses acclamations suivaient les navires qui
+avancaient grand train.
+
+De leur cote, les Garibaldiens prenaient les armes; la generale battait
+partout, et on armait precipitamment trois batteries disposees a tout
+evenement sur les quais, pendant que l'artillerie de campagne venait au
+galop se ranger sur l'isthme. De plus, le _Veloce_, que la rupture d'un
+de ses pistons obligeait a l'inaction et qui, amarre derriere le mole,
+avait ainsi sa coque abritee du feu de l'ennemi, transportait toute sa
+batterie sur le meme bord, prete a faire feu.
+
+Mais bientot on distingua le pavillon parlementaire; et un colonel
+d'etat-major, envoye par le roi de Naples, debarqua a terre et fut recu
+par un colonel aide de camp du Dictateur. Apres quelques pourparlers et
+quelques allees et venues, on tomba d'accord sur les articles de la
+capitulation.
+
+Pendant que ces faits se passaient a terre, la _Mouette_, qui n'avait
+fait que toucher a Messine et dont le commandant etait inquiet sur le
+sort du _Protis_, mouillait de nouveau sur rade a cote de celui-ci. Vers
+les sept heures, le colonel Anrani, charge de la capitulation par le roi
+de Naples, avait une entrevue avec Bosco; la capitulation etait
+definitivement signee, et le _Protis_ appareillait immediatement pour
+porter a Messine l'ordre au _Charles-Martel_, au _Bresil_, a la
+_Stella_, a la _Ville de Lyon_, etc, de venir embarquer la garnison de
+Milazzo.
+
+D'apres les conditions de la capitulation, les troupes devaient sortir
+avec armes, bagages et les honneurs de la guerre, mais sans munitions;
+les pieces de campagne devaient etre partagees ainsi que celles de
+position; quant aux chevaux de la cavalerie, ils restaient a l'armee
+nationale avec la moitie des mulets.
+
+Le total des troupes enfermees dans la citadelle s'elevait a pres de
+4,000 hommes d'infanterie, 240 chasseurs a cheval et deux batteries
+d'artillerie. Il y avait, de plus, 90 blesses et 6 officiers dont 5
+amputes.
+
+Le 24, dans la journee, l'embarquement commencait et, le 25, la
+citadelle etait remise a l'armee nationale. Il y eut, dit-on, au dernier
+moment de l'evacuation, un evenement assez curieux. La garnison
+napolitaine avait emporte, naturellement, les pieces de canon que lui
+accordait la capitulation. Mais, lorsque la citadelle fut remise, on
+prevint le general Garibaldi que les pieces qui lui etaient echues en
+partage avaient ete enclouees par les Napolitains avant de partir.
+Garibaldi, furieux de ce procede deloyal, se hata de se rendre de sa
+personne a bord de l'amiral napolitain et se fit remettre un nombre de
+pieces egal a celles enclouees.
+
+Avant d'en terminer, pour toujours probablement, avec Milazzo, il faut
+convenir qu'enfermee dans une citadelle, sans vivres, sans espoir d'etre
+ravitaillee, l'armee royale semblait n'avoir d'autre ressource qu'une
+capitulation a merci. Cependant, il faut le dire a l'honneur du general
+Bosco, il n'a pas un seul instant faibli ni dementi son caractere de
+soldat. Si, comme general, il a fait une singuliere manoeuvre en se
+laissant acculer a la presqu'ile de Milazzo, il a rachete cette erreur
+par un grand courage et une veritable dignite dans sa conduite.
+
+Les rapports entre le Dictateur et le general Bosco sont restes tout le
+temps dans les termes de haute convenance et de parfaite courtoisie,
+quoi qu'en aient pu dire certaines versions triviales suggerees par
+l'exageration des partis.
+
+Quant a la ville de Milazzo elle-meme, helas! il faut encore l'avouer,
+ses braves habitants n'avaient trouve rien de plus simple que de
+decamper en toute hate. La jeunesse guerriere de cette cite de 12,000
+ames ne fournit pas plus de volontaires a Garibaldi que de renforts au
+general Bosco. Cependant c'etait une des villes citees pour leur
+royalisme.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que chacun etait demenage avec armes et
+bagages, emportant matelas et couvertures. C'est a peine si l'on put
+trouver de la paille pour les blesses, aussi bien d'un parti que de
+l'autre. Les quelques citadins retenus par des motifs quelconques dans
+la ville, refusaient sans honte un verre d'eau aux blesses. Quant au
+linge et a la charpie confectionnee par les charmantes peninsulaires, la
+quantite en aurait pu tenir dans une coque de noix. Le pharmacien de
+l'endroit lui-meme avait emballe ses remedes et ses purgations.
+
+Aussitot que les evenements de Milazzo parvinrent a Messine, il y eut
+grand mouvement militaire et brouhaha general sur toute la ligne. Les
+troupes de reserve furent massees en face de la citadelle, sur le champ
+de manoeuvres de Terranova, pendant que de fortes colonnes
+s'etablissaient sur toutes les hauteurs environnantes. La cavalerie
+seule etait, par ordre superieur, evacuee en toute hate, et a force de
+transports, sur Reggio.
+
+Le 22, les batiments de guerre etrangers etaient invites, le plus
+poliment possible, a aller mouiller partout ailleurs que dans le port,
+ou ils genaient l'oeuvre probable de destruction de la ville par la
+citadelle; tandis que les navires de commerce recevaient l'ordre de
+deguerpir immediatement sans tambour ni trompette, emportant leur
+chargement d'habitants emigres. On vit donc, des le matin, de longs
+chapelets de batiments de toutes sortes remorques, qui par des
+embarcations, qui par de petits vapeurs, gagner les mouillages de la
+Grotta, du Ringo, du Paradis, etc., et venir, comme en 1848, s'abriter
+sous les pavillons des vaisseaux de guerre etrangers. Ce fut un
+spectacle singulierement, mais aussi tristement pittoresque, que celui
+de cette ville nomade installee sur la plage de toutes les manieres les
+plus bizarres qu'il soit possible de se figurer. Que l'on s'imagine, en
+effet, une agglomeration compacte de trois ou quatre cents batiments de
+commerce et barques de peche; autant de bateaux, de canots qu'il pouvait
+en tenir blottis les uns contre les autres, hales a terre; les uns en
+bon etat, les autres tombant en ruine; ceux-ci bien espalmes,
+embarcations de luxe, celles-la de vraies arches de Noe, galipotees,
+goudronnees et sentant le vieux poisson a dix kilometres a la ronde:
+tout cela couvert de tentes bariolees plus etranges les unes que les
+autres. En verite, on ne saurait avoir idee de cette ville aquatique,
+qui va servir de refuge a toute une population. A terre, sur la plage,
+ce sont des gourbis, des profusions de haillons accroches a toute espece
+de choses, des feux qui brulent pour faire la cuisine, des myriades
+d'enfants, males et femelles, qui gigottent, partie dans le sable,
+partie dans l'eau, a qui mieux mieux. De toutes parts, des puits creuses
+dans le sable pour fournir une eau saumatre a des gens qui meurent de
+soif. Puis, le long du chemin qui suit la mer, des maisons bondees
+d'habitants; une route ou l'on ne saurait circuler qu'au pas, tant il y
+a de monde et d'obstacles. Tout cela cause, crie, hurle, boit, mange,
+sans souci et avec une tranquillite parfaite. N'est-on pas hors de la
+portee des canons de la citadelle et sous ceux de la France et de
+l'Angleterre? En rade, c'est encore plus curieux: ici, un vieux prelart
+de toile ciree, une vieille tente en coutil, jadis les beaux jours du
+gaillard d'arriere d'un paquebot, abritent une pauvre mais
+nombreuse famille, entassee pele-mele, depuis l'aieul jusqu'aux
+arriere-petits-enfants, dans une lourde barque de peche; la, des tapis
+de Turquie, des couvertures africaines ou espagnoles etalent, sur le
+pont d'un brick-goelette ou d'une belle balancelle catalane, le luxe de
+leurs brillantes couleurs. Plus loin, un caboteur moins luxueux a
+desenvergue ses voiles pour mettre a l'abri sa population passagere, et
+partout un luxe inoui de bibelots de toutes natures, d'ustensiles de
+toutes sortes, de poteries, de batteries de cuisine, de poeles et de
+poelons, de gargoulettes de formes variees, accroches de ci, de la; des
+montagnes de matelas s'alignant le soir a la belle etoile, les uns a
+cote des autres; puis, comme a terre, a bord de chacun de ces bateaux en
+particulier, un monde d'enfants, glapissant, braillant, gemissant a qui
+mieux mieux, des meres aux voix criardes et discordantes, des chiens qui
+aboient, des moutons qui belent, et toujours cette inimitable odeur de
+poisson grille, d'ail frit, d'oignons sautes, au milieu d'une atmosphere
+de fumee a vous faire eternuer pendant vingt-quatre heures. C'est a y
+perdre l'ouie et l'odorat.
+
+Malheureusement, tout cela est de la triste comedie. Si on rit par ici
+en regardant, on est tente de pleurer par la en detournant les yeux; ce
+sont d'affreuses miseres qui, certes, eussent ajoute de graves maladies
+au fleau de la guerre, si une position aussi heteroclite eut dure
+quelques jours de plus. On a vu des embarcations, une entre autres sur
+laquelle il y avait dix-huit enfants dont le plus age n'avait pas douze
+ans, rester plus de quarante heures sans avoir un morceau de galette ou
+de biscuit a distribuer a leur population; et, sans la generosite de
+quelques riches proprietaires des maisons de campagne environnantes,
+beaucoup de ces malheureux n'eussent certainement pu trouver a soutenir
+leur existence. Le besoin n'etait pas seulement l'effet du manque
+d'argent, car, meme a prix d'or, il etait difficile de trouver quelque
+chose. Beaucoup de ces pauvres gens vivaient au jour le jour avec leurs
+enfants, n'ayant a se partager qu'une ou deux maigres pommes de terre.
+Heureusement cette triste situation ne dura qu'une semaine; sans cela,
+en verite, et pour empecher tout ce monde de mourir de faim, il eut
+fallu forcement, je crois, que les batiments de guerre vidassent leur
+soute a biscuit. Ce qu'il y avait de consolant, c'etait de voir qu'en
+somme, cette population prenait assez philosophiquement son parti et
+endurait ses privations avec une resignation digne d'un meilleur sort.
+
+Chacun, cependant, abandonna sans le regretter, je crois, les plages
+hospitalieres du Ringo et de la Grotta.
+
+On pretend, est-ce a tort ou a raison? que Messine devait etre la rancon
+de la citadelle de Milazzo. Il est, en effet, permis de penser que le
+Dictateur avait bien pu sacrifier la satisfaction de faire prisonnier
+tout le corps du general Bosco a l'avantage d'occuper, sans coup ferir,
+et de sauver d'un bombardement la ville de Messine.
+
+Cette malheureuse cite n'etait plus qu'un vaste desert depuis
+l'evacuation complete du port.
+
+Le 23 et le 24 se passerent sans encombre. Partout, des soldats allant
+et venant, en troupe ou isolement, sans avoir trop l'air de savoir ce
+qu'ils faisaient ou ce qu'ils voulaient faire. Le 25 au matin, les rues
+desertes retentirent de plusieurs decharges de mousqueterie. Un nombreux
+rassemblement, compose d'au moins trois personnes placees a un kilometre
+environ l'une de l'autre avait provoque cet acces belliqueux de la part
+des Napolitains. On voyait, au meme instant, les troupes campees a
+Terranova se diriger en profondes colonnes vers la ville. Les deux forts
+Gonzague et San-Salvador avaient leve leurs ponts-levis, ferme leurs
+portes et hisse leurs pavillons. Une multitude de baionnettes brillaient
+derriere les embrasures aveuglees de canons. Vers une heure, les postes
+du Telegraphe et de la Torre etaient enleves par Interdonato et le
+general Fabrizzi. Les troupes royales, apres une courte resistance,
+s'etaient repliees sur leur vraie ligne de defense, le mont Barracone et
+les hauteurs qui s'y rattachent.
+
+Elles paraissaient disposees a une serieuse resistance.
+
+A quatre heures de l'apres-midi, on vit toutes les hauteurs en face de
+cette ligne de defense occupees par les guerillas d'Interdonato. Le
+pavillon national flottait sur plusieurs points de la montagne.
+
+A cinq heures, une longue fusillade, mais de peu de vivacite, s'engagea
+entre les deux lignes. Elle dura jusqu'au lendemain 26 a deux heures du
+matin environ. Toutes les hauteurs d'ou l'on pouvait apercevoir le
+combat, etaient couvertes de spectateurs venant assister en curieux a
+cette petite guerre d'avant-gardes qui leur promettait, pour le
+lendemain, une belle representation militaire. Aussi, des quatre heures
+du matin, se hataient-ils de revenir a leurs places de la veille; mais,
+quel desenchantement! pas plus de Napolitains que de Garibaldiens. Les
+forts de terre seuls, avec leur air de mauvaise humeur, gardaient leurs
+portes fermees et leurs pavillons hauts. A onze heures, arrivaient dans
+le port de Messine un grand nombre de vapeurs napolitains et de
+transports. L'armee royale commencait son evacuation.
+
+Inderdonato, la veille au soir, avait attaque sans ordre ou, plutot,
+malgre des ordres contraires. A la fin on s'etait entendu. L'armee
+royale etait rentree en ville pour s'embarquer et les _picchiotti_
+s'etaient couches.
+
+Comme les Napolitains s'etaient masses autour de la citadelle,
+abandonnant completement la ville, quelques hommes de la garde civique,
+bien avises, etaient rentres en ville et avaient pris immediatement
+possession des postes.
+
+Le meme jour, une proclamation invitait les habitants a reintegrer leurs
+demeures, les assurant qu'un arrangement etait conclu et qu'ils
+pouvaient, sans aucun danger, boire, manger, dormir et se promener de
+par la ville avec tous les drapeaux et les vivat possibles.
+
+Cependant, le mouvement s'opera lentement. On ne paraissait pas avoir
+grande confiance dans la bonne foi de cet armistice. Une seconde
+proclamation, annoncant l'approche de Medici et son entree dans la ville
+pour le lendemain, eut un peu plus de succes. On vit quelques matelas
+franchir timidement les portes de Messine.
+
+Le 27, au matin, le general Medici, avec sa division, qu'une
+proclamation du Dictateur avait porte, le jour meme de la bataille de
+Milazzo, a l'ordre du jour de l'armee, faisait son entree dans la ville
+et l'on attendait le general Garibaldi dans l'apres-midi.
+
+Tout le monde etait d'accord, tout le monde s'embrassait. Chacun courait
+par la ville a ses petites affaires. Les soldats napolitains trottaient
+gravement par les rues pour acheter leur macaroni. Leurs officiers
+regardaient et flanaient. Les volontaires ne manquaient pas d'envie d'en
+faire autant et, aussitot que faire se put, les fusils en faisceaux et
+les sacs a terre, ils s'en furent de leur cote, lorgnant aux balcons,
+clignant de l'oeil aux ruelles et frayant sans rancune avec la
+soldatesque napolitaine dont les figures, epanouies par la certitude
+d'une bataille evitee, respiraient le bonheur de se sentir vivre et de
+reprendre bientot la route de Naples.
+
+Dans l'apres-midi, Garibaldi fit son entree, aux applaudissements
+frenetiques de tout le monde; quelques drapeaux commencerent a se
+montrer avec froideur. On semblait, dans la ville, avoir beaucoup de
+peine a s'habituer a l'idee d'etre piemontise a perpetuite et, certes, a
+ce moment, le roi galant homme n'aurait eu qu'une mesquine ovation.
+
+Presque aussitot entre a Messine, le Dictateur monta en voiture et se
+rendit au Faro, a l'entree du detroit, en passant par le Ringo, le
+Paradis, la Grotta, etc. Cette course ne fut qu'un immense triomphe, un
+cri de _Viva Garibaldi!_ depuis la sortie de la ville jusqu'a l'extreme
+pointe du Faro; et, cependant, il traversait la malheureuse population
+sur laquelle les souffrances et les privations pesaient depuis quelques
+jours. Quant a _il Re galantuomo_, il n'en fut pas plus question que de
+l'empereur de la Chine, malgre l'air conquerant des officiers piemontais
+qui accompagnaient le Dictateur. Quand celui-ci rentra en ville, a la
+nuit faite, ce fut une course aux flambeaux jusqu'a Messine. Toutes les
+fenetres, tous les navires, jusqu'au plus petit bateau, s'etaient
+pavoises et illumines de feux de couleurs.
+
+Ce dut etre un agreable spectacle pour les troupes napolitaines campees
+de l'autre cote du detroit a San-Giovanni, au fort d'Alta-Fiumare, a la
+Torre del Cavallo, etc.
+
+Aussitot le retour de Garibaldi, deux compagnies de chasseurs des Alpes
+partaient pour le Faro et, comme le general en chef, etaient conduites
+jusqu'a leur poste avec force flambeaux et musique.
+
+La treve ne fut cependant definitivement signee que le 29. Les
+principaux articles stipulaient:
+
+La remise a Garibaldi des forts situes en dehors de la ville avec leur
+armement;
+
+L'embarquement, sans obstacle, de tout le personnel et le materiel de
+l'armee;
+
+La libre circulation en ville, pour leurs provisions, des soldats ou
+officiers napolitains;
+
+La libre circulation du detroit;
+
+La parfaite egalite, pour les deux pavillons, dans le port de Messine;
+
+Une route, qui traverse le champ de manoeuvres de Terranova, devait
+servir de ligne de demarcation entre les deux partis;
+
+De chaque cote de cette route, deux lignes de factionnaires gardaient
+chaque zone;
+
+De plus, dans le cas ou les hostilites recommenceraient entre la
+citadelle, qui restait aux Napolitains, et la ville, la cessation de
+l'armistice devait etre denoncee au moins quarante-huit heures a
+l'avance.
+
+Des le lendemain 30, Messine semblait se reveiller d'un long cauchemar.
+Les batiments de guerre rentraient dans le port. Ceux du commerce les
+suivaient. La flottille de bateaux emboitait le pas intrepidement; et,
+le soir, sur le quai, dans la strada Ferdinanda, au Corso, tout le monde
+se promenait comme d'habitude a la lueur d'une illumination assez
+mesquine. Les cafes, rouverts par enchantement, regorgeaient de
+consommateurs, Garibaldiens et Napolitains pele-mele; et, enfin, sur les
+deux heures chacun rentrait chez soi. Laissons-les dormir.
+
+
+
+
+V
+
+
+Pendant que les Garibaldiens se casernaient de leur mieux et partout ou
+ils pouvaient, l'armee royale, entassee vis-a-vis la citadelle, se
+hatait d'operer son evacuation. Tous les vapeurs de guerre napolitains
+et les transports se mettaient a la besogne. C'est a Reggio que la plus
+grande partie etait transportee. D'autres etaient diriges sur Scylla et
+la Bagnara. Le general Clary ne voulait se reserver, dans la citadelle,
+que le nombre d'hommes strictement necessaire pour sa defense. Un mois
+plus tard, a la date du 31 aout, il ne restait plus au gouvernement
+royal que trois points dans toute la Sicile: la citadelle de Messine,
+celle d'Augusta et la ville de Syracuse.
+
+Laissons donc cette armee gagner avec enthousiasme la terre ferme, et
+revenons aux Garibaldiens. De grandes mutations avaient eu lieu dans
+l'armee nationale. Les generaux de brigade Cosenz, Medici, Carini et
+Bixio avaient ete eleves au grade de majors generaux. Le colonel Ehber
+passait general de brigade. L'armee devait s'appeler desormais armee
+meridionale. Organisee definitivement, elle se composait de quatre
+divisions d'infanterie, d'une brigade d'artillerie et d'une brigade de
+cavalerie. Un appel aux armes avait ete fait aussi a la jeunesse
+messinoise qui n'avait pas mis beaucoup plus d'empressement, pour ne pas
+dire moins, que celle de Palerme a s'enroler sous les couleurs
+piemontaises. Bien plus, beaucoup de Siciliens, de Messinois entre
+autres, deja incorpores dans l'armee, ne se genaient pas pour manifester
+tout haut leur repugnance a passer dans les Calabres. Il y eut meme, a
+ce sujet, une histoire que l'on peut raconter sans en garantir
+l'authenticite quoiqu'elle soit parfaitement dans les idees de la
+population de Messine. Un general ***, ayant appris qu'un bataillon,
+entre autres, de recrues siciliennes declarait qu'il ne passerait pas
+sur le continent, avait fait reunir les hommes et leur avait adresse une
+allocution dont voici a peu pres le resume:
+
+"Vous etes de braves enfants de la patrie. Elle vous est
+reconnaissante, le general Garibaldi aussi et moi de meme. Mais voire
+role est de defendre la Sicile, le notre d'aller en Italie. Par
+consequent, il n'y a pas d'inconvenient a vous declarer que ceux d'entre
+vous qui voudront partir volontairement pour partager nos dangers seront
+seuls appeles a ce service. Les autres resteront dans les depots." Ce
+bataillon se composait d'environ 350 hommes. Six se declarerent prets a
+combattre de nouveau pour la liberte et a passer en Calabre. Comme le
+courage de ces six volontaires faisait honte aux autres, ils ne
+trouverent rien de mieux que de les huer. Les mauvaises langues
+pretendent que le general, qui n'avait voulu que s'assurer serieusement
+du plus ou moins de bonne volonte des hommes du bataillon, avait pris
+ses precautions. Tous ces heros, au lieu d'etre renvoyes chez eux
+auraient ete immediatement divises par faibles fractions et incorpores
+dans d'autres bataillons avec lesquels ils durent marcher bon gre mal
+gre. Du reste, une grande preuve de la froideur de cette nation pour le
+metier des armes, c'est la mauvaise humeur generale avec laquelle fut
+accueilli le decret de la conscription, et l'opposition qu'il souleva
+dans toutes les villes et campagnes de la Sicile. Le discours que le
+Dictateur prononca, en faisant ses adieux a Messine, et que l'on
+trouvera plus loin, vient lui-meme attester que c'etait avec peine que
+la jeunesse endossait le baudrier.
+
+Neanmoins, de Palerme a Messine, ce n'etait qu'une suite non
+interrompue de detachements de volontaires accourus de divers points du
+continent; la plupart de ces detachements etaient tres-nombreux et
+allaient le plus vite possible rejoindre l'armee meridionale.
+
+Presque tous ces convois arrivaient de Genes, diriges par Bertani et
+sous le commandement de leurs officiers particuliers. C'etaient, en
+grande partie, des soldats et des officiers piemontais, lombards,
+toscans et florentins, ainsi que quelques Venitiens, mais en petite
+quantite. Tous, generalement, etaient assez bien equipes et armes.
+
+Une foule de decrets parurent a Messine des l'arrivee du Dictateur. Les
+plus importants furent une suite d'arrets des plus severes contre tout
+attentat a la vie, aux biens ou a la surete individuelle de quelque
+individu que ce fut, y compris tous les employes de l'ancien
+gouvernement, meme les sbires. Presque chacune des infractions a ce
+decret etait justiciable des conseils de guerre, dont le jugement,
+executoire dans les vingt-quatre heures, entrainait la peine capitale.
+Les autres decrets avaient principalement rapport a la garde nationale,
+aux finances et aux fournitures des troupes. Il serait trop long de les
+enumerer.
+
+Des le lendemain de son arrivee a Messine, le Dictateur, avec la fixite
+d'idees qui lui est particuliere, commencait les preparatifs du
+debarquement en Calabre. Pour cela, il fallait non-seulement une base
+d'operations qui etait la Sicile tout entiere, mais un point de depart.
+Messine, devenue une ville neutre, bien que la circulation des pavillons
+des deux partis y fut autorisee, ne pouvait convenir. De plus, l'ennemi
+aurait trop facilement su tout ce qui s'y passait. On choisit donc le
+Faro.
+
+Le Faro est un village situe a l'extremite d'une pointe de sable a
+laquelle il a donne son nom et qui, lorsqu'on arrive a Messine par le
+Nord, se trouve a droite de l'entree du detroit. Deux etangs d'eau
+salee, communiquant avec la mer par un canal a moitie comble, occupent
+l'entree et le centre de cette espece de presqu'ile. Ce sont les Anglais
+qui, lors de leur occupation, ont creuse ce canal pour abriter dans les
+etangs les nombreuses canonnieres qu'ils entretenaient le long de la
+cote. A l'extremite du Faro se trouve un fanal construit au centre d'un
+petit fort carre et casemate. A un kilometre environ de celui-ci, sur la
+cote du large en dehors du detroit, existe un fort bastionne qui avait
+ete abandonne avec armes et bagages par les Napolitains le surlendemain
+de l'affaire de Milazzo. Depuis la tour du Faro jusqu'au village, ce ne
+sont absolument que des sables au milieu desquels s'efforcent de surgir
+quelques touffes de cactus et de figuiers de Barbarie. La population est
+composee presque exclusivement de pilotes du detroit et de pecheurs
+d'espadons.
+
+Du Faro a Messine, il existait il y a quelques annees des batteries et
+des tours casematees, les unes tres-anciennes, les autres datant de
+l'occupation anglaise ou meme plus modernes; mais tout cela avait fini,
+faute d'entretien, par tomber en ruines, et il n'y existait pas un canon
+au moment ou se passaient ces evenements. La route strategique elle-meme
+etait dans un fort triste etat. L'artillerie y fut donc immediatement
+dirigee, et immediatement aussi, fut commence un ensemble de travaux de
+fortifications et de batteries, defensives pour le Faro, et offensives
+pour le detroit.
+
+Chaque jour, plusieurs bataillons s'y rendaient le soir de Messine et le
+lendemain etaient releves par d'autres. Ils faisaient, pendant douze
+heures de jour, l'office de travailleurs et, pendant la nuit, celui de
+soldats. Car l'ennemi etait maitre du detroit; ses nombreux vapeurs le
+sillonnaient en tous sens; puis, les cotes de Calabre etant couvertes de
+troupes napolitaines, il paraissait chose bien facile, par une nuit
+obscure, de jeter a terre sur les plages du Faro quelques milliers
+d'hommes.
+
+Le general Garibaldi allait tous les jours inspecter lui-meme les
+travaux de ces fortifications passageres et il en profitait pour passer
+en revue les bataillons de garde. Il avait toujours soin d'arriver sur
+les trois heures ou trois heures et demie du matin, c'est-a-dire a
+l'heure ou les appels avaient lieu. On y vit s'elever d'abord, comme par
+enchantement, une batterie de huit pieces de trente-deux avec des
+parapets d'une epaisseur moyenne de dix metres. C'etait la plus
+rapprochee du fanal.
+
+Un chemin couvert reliait cette batterie a une deuxieme de trois pieces
+de soixante-huit, tirant en barbette. L'espece de courtine produite par
+le chemin couvert qui reliait ces deux batteries, etait armee elle-meme
+de plusieurs pieces de vingt-quatre, de caronades et de deux obusiers de
+seize. Puis venait, a l'entree du village, une troisieme batterie; une
+quatrieme fut elevee un peu plus tard a l'entree du canal et une
+cinquieme vis-a-vis l'eglise du Faro. Une grosse tour d'origine
+anglaise, construite pres du village, fut armee d'une caronade et d'une
+superbe coulevrine en bronze portant les armoiries des chevaliers de
+Malte. Les plates-formes du fort du fanal recurent elles-memes huit
+pieces de gros calibre. Tout cet ensemble presentait vers le detroit un
+front assez respectable pour ne pas etre a dedaigner.
+
+Ces travaux avaient ete commences primitivement sous la direction d'un
+officier francais. Mais le general Orsini, ayant quitte le ministere de
+la guerre, vint prendre le commandement en chef de l'artillerie de
+l'armee meridionale et, en cette qualite, celui du Faro. Il n'eut rien
+de plus presse, naturellement, que de trouver mal tout ce qui avait ete
+fait, d'en modifier beaucoup les details et quelque peu l'ensemble. Il
+eut peut-etre mieux fait de laisser les choses aller leur train et de
+tacher de trouver des soldats aux nombreux officiers d'artillerie,
+sachant tout excepte ce qu'etait un canon, qu'il avait amenes de Palerme
+avec lui. Il y avait, en resume, de quoi mettre trois officiers par
+piece ou peu s'en faut.
+
+Des le 10 aout, la pacifique presqu'ile du Faro s'etait metamorphosee en
+camp retranche. Sur la plage, en regard du detroit, s'alignaient trois
+cents ou trois cent cinquante barques de peche, future flottille de
+debarquement. A leur droite, deux batteries de campagne, trophees de
+Milazzo et de Calatafimi, deux batteries d'obusiers de montagne,
+provenant de la fonderie de canons improvisee a Palerme, et une section
+d'obusiers de seize resplendissaient au soleil, abritees en arriere par
+une foret de baionnettes en faisceaux, au milieu desquels se promenaient
+les factionnaires de chaque bataillon. Tout le village n'etait lui-meme
+qu'une vaste caserne ou allaient et venaient constamment des convois de
+vivres et de munitions.
+
+Pendant qu'au Faro tout etait aux travaux, au debarquement et a la
+guerre, dans la bonne ville de Messine, qui avait reve pour l'avenir le
+calme et la tranquillite, rien n'etait plus a la paix.
+
+L'inquietude recommencait a battre en breche le courage des habitants,
+et l'apprehension d'un autre bombardement venait de nouveau les empecher
+de dormir.
+
+En effet, la cour de Naples, en esperant un instant arreter
+diplomatiquement Garibaldi, avait pu s'imaginer qu'en faisant la part du
+loup elle le rassasierait, et avait projete l'abandon de la Sicile pour
+conserver le reste du royaume; mais revenue de son erreur, elle
+commencait a s'emouvoir singulierement de ces preparatifs de
+debarquement et de leur apparence menacante.
+
+Elle savait que les forces de Garibaldi s'elevaient deja a plus de vingt
+mille hommes, veritables soldats, sans compter les non-valeurs et les
+inutilites. Des forts de la Torre del Cavallo, elle pouvait faire
+compter les canons de l'aventurier, du brigand auquel, cependant, on
+donnait le nom de general dans toutes les transactions de Palerme, de
+Milazzo et de Messine. Elle s'effraya donc a juste titre. Cet effroi
+gagna naturellement le general Clary, commandant de la citadelle, qui
+apres avoir bien cherche, finit par trouver qu'evidemment les environs
+de Messine et, par suite, le Faro devaient etre soumis aux termes et
+reglements de l'armistice et qu'en consequence, l'armee meridionale
+devait aller faire plus loin ses preparatifs d'envahissement; les
+batteries qu'on elevait au Faro etant en fait selon lui des ouvrages
+agressifs contre la libre circulation du detroit et meme contre les
+positions napolitaines des cotes de Calabre. C'etait une interpretation
+libre et surtout large. Aussi, sa vive reclamation fut-elle refutee
+encore plus vivement. Il s'en suivit pas mal de pourparlers et pas mal
+de notes echangees. Comme chacun tenait bon de son cote, il arriva ce
+qui arrive presque toujours en pareille circonstance, c'est que, de
+guerre lasse, on en resta la. Les Garibaldiens continuerent leurs
+preparatifs, et le general Clary conserva l'avantage de pouvoir les
+examiner tout a son aise avec sa longue-vue de l'observatoire de la
+citadelle. Quant aux habitants, ils firent comme le general Clary; ils
+en prirent leur parti.
+
+Bien des moyens furent employes pour rechauffer la tiedeur belliqueuse
+des citadins. Un des plus originaux fut, sans contredit, les harangues
+en plein air renouvelees des Romains d'autrefois. Voila le Forum, voila
+la tribune aux harangues, voila surtout le grand peuple. Mais helas! le
+Forum est une petite place mesquine et froide, et la tribune aux
+harangues est representee par des treteaux de saltimbanque.
+
+Le peuple roi se compose d'une centaine ou deux de particuliers plus ou
+moins heteroclites, et le grand orateur est un monsieur en vareuse
+rouge. Quelquefois, ce dernier etait le _padre_ Gavazzi, cordelier
+defroque, homme eminemment eloquent, au dire des Siciliens et autres
+Italiens, je veux dire Piemontais. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il
+criait beaucoup. Quelques autres fois, c'etait le _padre_ Pantaleone, le
+chapelain de Garibaldi, le cordelier de Calatafimi. Lui aussi ne
+manquait pas d'une certaine eloquence, et, de plus, il prechait a
+l'ombre des voutes religieuses. C'etait dans la cathedrale que ses
+conferences avaient lieu. Puis, il y eut les manifestations, produit
+exclusivement indigene.
+
+Ben-Saia, brave homme s'il en fut jamais, qui, dans toutes les
+tentatives revolutionnaires de la Sicile, a fait sa partie, sacrifiant a
+la liberte, son idole, fortune et famille; Ben-Saia apparaissait sur la
+strada Ferdinanda, brandissant le drapeau national. Immediatement la
+foule l'entourait, vite une demonstration a la cathedrale! Une musique!
+Celle-ci etait vite trouvee. Alors au pas de charge, agitant les
+chapeaux, les mouchoirs, appelant les dames aux balcons, le cortege
+s'ebranlait, faisant la pelote de neige tout le long de la route,
+arrivait comme un torrent a la porte de la cathedrale que le bedeau
+s'empressait d'ouvrir a deux battants. La foule s'y precipitait, comme
+un fleuve deborde, ne s'arretant qu'a la balustrade du maitre-autel. On
+se hatait d'allumer tous les lampions et cierges disponibles. Pendant
+ces preparatifs, la cohue s'agitait tumultueusement dans l'eglise avec
+le va-et-vient d'une mer houleuse et un brouhaha a ne pas s'entendre.
+Puis, eclatait un air de musique, le plus vigoureux possible. Aussitot
+apres, les casquettes, les mouchoirs, les bras, les jambes reprenaient
+leur office aux cris repetes cent cinquante fois de: _Viva la Italia!
+Viva la liberta! Viva Garibaldi! Viva Gavazzi! Viva la liberta! Viva
+Dumas! Viva il Re Galantuomo!_ etc, etc.
+
+Quand on avait ainsi bien crie, et que tout le monde avait la pepie, la
+musique detalait, Ben-Saia la suivait, la foule emboitait le pas, on
+faisait le tour par le Corso et insensiblement chacun rentrait chez soi,
+pendant que le bedeau eteignait ses cierges, refermait precipitamment la
+porte de son eglise, et, de peur d'une deuxieme ceremonie analogue a
+celle-ci, se hatait de mettre la clef sous la porte.
+
+Toutes les manifestations se ressemblaient ou a peu pres. Mais elles
+produisaient peu d'effet sur les sentiments belliqueux. Tout le monde, a
+Messine, etait, sans contredit, partisan de la liberte et las du
+gouvernement napolitain: on voulait meme bien se battre, a la rigueur;
+seulement on tenait a rester chez soi.
+
+Le contact des royaux et des Garibaldiens n'amenait jamais en ville de
+rixes ni de vexations reciproques. Mais des consignes mal comprises
+provoquaient souvent des haro de part et d'autre. Un jour, un canot
+manoeuvre par un ou deux Garibaldiens, louvoyant pour sortir du port,
+s'approchait trop du fort San-Salvador dont un factionnaire, le premier
+venu, lui envoyait un coup de fusil. Naturellement, le bateau se hatait
+de se mettre hors de portee. Un instant apres, un canot du fort
+traversait le port pour venir a quai acheter des provisions. Les
+Garibaldiens, a leur tour, envoyaient aux Napolitains une bordee de
+maledictions et d'injures, et leur montrant une multitude de poings
+vigoureux, disposes a taper, les obligeaient de repartir en toute hate.
+A la longue, ces taquineries devaient amener et amenerent des coups de
+fusil.
+
+Vers le 10, arriva un officier napolitain charge d'une mission speciale
+pour le Dictateur. Il devait, par tous moyens et toutes promesses,
+tacher d'obtenir du general l'abandon de ses projets sur le continent.
+C'est a la meme epoque que le roi Victor-Emmanuel vint aussi mettre sa
+lettre dans la balance. Ni l'un ni l'autre ne purent rien obtenir.
+
+L'officier napolitain s'en retourna, enchante, dit-on, de l'accueil
+qu'on lui avait fait. Quant au roi Victor-Emmanuel, tout le monde
+connait la reponse de Garibaldi.
+
+Au 12, les preparatifs avaient pris des proportions gigantesques. De
+leur cote, les Napolitains, sur la cote opposee, prenaient leurs
+mesures, et l'escadre royale avait l'air, sinon l'intention, de vouloir
+faire bonne garde et empecher tout debarquement. Elle se composait de
+six corvettes et de plusieurs petits avisos, ainsi que de quelques
+canonnieres. Ce n'etait pas sans une certaine apprehension que beaucoup,
+meme des plus determines, parmi les officiers de l'armee meridionale,
+envisageaient les projets du Dictateur. Malgre la confiance sans bornes
+qu'on avait en lui et l'espece de fascination qu'il exercait sur ses
+troupes, plus d'un, en reflechissant a l'operation difficile qui allait
+etre tentee, se prenait d'une inquietude que tout semblait justifier.
+
+N'etait-ce pas bien ose d'essayer le passage d'un detroit occupe par une
+escadre ennemie, sous le feu croise de ses bateaux a vapeur et de ses
+forts, sans autres ressources qu'une quantite de barques qui, au moment
+de l'action, seraient encombrees de soldats et dont quatre ou cinq a
+peine portaient de petits pierriers? Sans un seul batiment de guerre
+pour proteger le passage, a peine avait-on deux ou trois petits vapeurs
+pour servir de remorque. Si l'on ajoute encore a tant de desavantages et
+de probabilites d'insucces les obstacles materiels que la violence des
+courants du detroit et la difference de marche des embarcations devaient
+apporter a un ordre regulier de debarquement, la confusion inevitable de
+toute operation militaire nocturne, on avouera qu'a l'idee des entraves
+qui pouvaient retarder et meme faire echouer l'entreprise, chacun avait
+le droit de craindre pour le premier acte d'un drame dont le denoument
+devait se jouer a Naples.
+
+Quoi qu'il en soit, le general Garibaldi avait commence, des le 8, a
+masser ses troupes dans les environs du Faro. Pres de quinze mille
+hommes y furent campes; au premier ordre, ils devaient se jeter dans les
+barques et tenter le passage sous la protection des batteries du Faro.
+La flottille se composait de plus de trois cents bateaux hales a sec sur
+la plage les uns contre les autres et les equipages bivouaquaient a cote
+de chaque embarcation. Elle etait organisee en plusieurs divisions.
+L'une d'elles etait commandee par un ex-lieutenant de vaisseau de la
+marine francaise, M. de Flotte, ancien representant du peuple, qui, a
+quelques jours de la, comme Roselino Pilo, devait trouver la mort a la
+tete de son petit bataillon ou, plutot, de sa compagnie de marins
+francais. Ce bataillon n'etait pas un des elements les moins curieux de
+l'armee nationale. Pour servir l'etranger, quelle qu'en fut la cause,
+aucun de ses membres n'avait mis de cote ni oublie les moeurs
+traditionnelles et les allures debrouillardes du troupier francais.
+Aussi, appelait-on cette compagnie, le bataillon des _croque-poules_.
+Au milieu de ces sables inhospitaliers, lorsque, generalement, presque
+tout le monde restait sur un appetit feroce, oblige de serrer autant que
+possible les ceinturons et de grignoter de maigres pitances, le
+bataillon des croque-poules menait joyeuse vie et faisait bombance. On y
+mangeait des brochettes d'alouettes, des fricassees de pigeons, voire
+des rotis de gibier; on s'y procurait meme des plats de douceurs. Aussi
+c'etait a qui aurait des amis et des connaissances parmi les
+croque-poules; ou y etait toujours bien accueilli, et, autour de chaque
+plat ou huit hommes se prelassaient, en se serrant on pouvait facilement
+trouver deux ou trois places.
+
+L'artillerie de campagne, avec ses approvisionnements et les attelages,
+etait alignee sur la plage, prete a s'embarquer au premier signal sur le
+_City of Aberdeen_, le _Duc de Calabre_, l'_Elba_ et l'_Oregon_. Une
+trentaine de grands bateaux plats, disposes pour transporter les chevaux
+et la cavalerie stationnaient dans le premier etang, ou l'embarquement
+devait etre plus facile qu'a la plage. De toutes parts, on etait sur le
+qui-vive, et on attendait incessamment l'ordre de depart. Ou apercevait
+bien dans le petit golfe, entre la pointe du fort de Pezzo et la Torre
+del Cavallo, les croiseurs royaux; mais leurs mouvements etaient indecis
+et pouvaient, avec les bruits qui commencaient a courir, donner lieu a
+bien des suppositions.
+
+Quelques fusees, lancees par la fregate amirale, attestaient seulement
+la surveillance supposee attentive des cotes du Faro par l'escadre
+napolitaine. Le 9, les preparatifs se continuerent encore plus
+activement. Mais la nuit s'annoncait sombre et orageuse. Vers les six
+heures du soir, en effet, le ciel se couvrit de gros nuages, les cotes
+de Calabre disparaissaient dans des grains multiplies et le tonnerre
+grondait sourdement sur les hauteurs d'Aspri-Monte. La brise, qui avait
+fraichi en meme temps, rendait la mer tellement clapoteuse dans le
+detroit qu'il etait peu probable qu'aucune tentative put etre essayee
+avec succes contre la cote italienne. Cependant, a minuit environ, par
+une obscurite des plus intenses, vingt-cinq barques a peu pres
+poussaient de terre a tout hasard chargees de volontaires, et
+appareillaient. Elles allaient tenter la fortune d'un premier
+debarquement: si elles reussissaient, c'etait un premier succes, un
+jalon, un noyau de volontaires et d'officiers, surtout un chef donne aux
+insurges de la Calabre.
+
+En trois quarts d'heure, elles traversaient le detroit. Malheureusement,
+l'obscurite et la force des courants ne leur avaient pas permis de
+garder leur ordre de marche. Les unes vinrent faire tete sous les forts
+memes de Scylla; d'autres s'echouerent pres de la Torre del Cavallo. Les
+plus heureuses furent sous-ventees et aborderent a deux ou trois cents
+metres plus loin que le fort d'Alta-Fiumare sur une belle plage de sable
+ou elles purent jeter a terre leurs volontaires.
+
+Deux cents hommes, en tout, debarquerent. Mais Missori les commande et
+tous sont determines. Aussitot a terre ils s'elancent isolement dans la
+montagne. Le lendemain, ils se retrouveront sur Aspri-Monte ou ils ne
+tarderont pas a etre rejoints par les bandes calabraises. Presque tous
+les hommes debarques sont des guides dont Missori est le colonel.
+
+En essayant de rejoindre le Faro, plusieurs embarcations de la flottille
+tomberent en travers de l'escadre napolitaine qui ne souffla mot et les
+laissa porter sur Messine. L'une d'elles vint meme se jeter sur l'avant
+d'un des batiments royaux qui pouvait l'aneantir d'un souffle, mais qui
+resta sourd, muet et aveugle. Le lendemain 10, une nouvelle tentative
+eut lieu sous les ordres du commandant de Flotte; on voulait avoir
+quelques nouvelles des volontaires debarques la nuit precedente. Il
+etait quatre heures et demie du matin lorsque son embarcation atteignait
+la cote. Mais a peine l'avant avait-il touche le sable que l'ennemi
+sortant de mille embuscades, vignes, jardins, trous, maisons, ouvre une
+vive fusillade sur lui. Deux Garibaldiens tombent grievement blesses et
+on est force de retrograder, non sans avoir vigoureusement riposte au
+feu des royaux qui se hatent a leur tour de s'abriter en laissant
+plusieurs des leurs sur le carreau. Cette petite expedition se composait
+de huit Anglais et huit Francais. Dans la nuit du 10 au 11, une autre
+tentative echoue encore. L'escadre napolitaine s'etait rapprochee du
+Faro et pesait passivement sur les operations projetees.
+
+Il y avait alors tantot au Faro, tantot a Messine, une signora, la
+comtesse della Torre, jeune et charmante femme, a nature sympathique,
+dont le costume demi-hongrois et la desinvolture gracieuse et militaire
+faisaient rever bon nombre des blesses ou des malades auxquels elle
+etait venue offrir le tribut de ses soins et ses consolations. On en a
+dit beaucoup de bien, on en a dit du mal. Il n'y a pas de chose, quelque
+bonne qu'elle soit, qui ne trouve son detracteur. Enfin, quoi qu'en
+aient dit quelques journaux bien ou mal informes, elle n'en partageait
+pas moins avec une Francaise, madame de ***, la direction des dames
+charitables, en petit nombre, il est vrai, qui prodiguaient leurs soins
+aux blesses et aux malades dans les hopitaux.
+
+La journee du 11 se passa a embarquer l'artillerie, les chevaux et les
+hommes. Les vapeurs bondes de troupes, allumaient les feux a sept heures
+du soir. Les compagnies de la flottille etaient parees a sauter dans
+leurs embarcations.
+
+Vienne le signal et tout cela va se mettre en mouvement. Mais, a minuit,
+arrive un ordre contraire et, dans la matinee du 12, toutes les troupes
+commencaient a debarquer.
+
+Vers une heure, dans la nuit, on avait entendu une fusillade tres-vive
+et quelques coups de canon pres des forts de Scylla et de Pezzo.
+L'escadre napolitaine etant restee silencieuse, c'etait donc a terre que
+l'on s'etait battu. Etaient-ce les volontaires debarques ou les
+Calabrais? Le feu cessait vers les deux heures un quart. Il recommencait
+une heure apres et durait jusqu'au petit jour. Au meme moment, un petit
+bateau, chasse par une corvette napolitaine, venait s'abriter sous les
+feux du Faro, et la corvette, trompee dans sa poursuite, s'arretait a
+portee de canon. C'etait un habitant de Reggio qui, a ses risques et
+perils, venait annoncer que quelques centaines de Calabrais, reunis dans
+les ravins d'Aspri-Monte, allaient se mettre en marche pour rejoindre
+les volontaires debarques l'avant-veille et qui, en ce moment,
+occupaient les hauteurs de Solano. Le debarquement des troupes et de
+l'artillerie faisait supposer, naturellement a tout le monde, un
+changement d'intentions de la part du general Garibaldi. Mais, il faut
+l'avouer, ce fut a regret que les volontaires, entasses depuis
+trente-six heures sur les vapeurs, se virent encore une fois jetes sur
+les sables brulants du Faro sans savoir quand il leur serait enfin donne
+de mettre le pied dans les Calabres.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Trois jours apres, une fregate sarde arrivait au Faro, et restant sous
+vapeur, communiquait avec le general Garibaldi. Ensuite elle venait au
+mouillage dans le port de Messine. C'etait le _Victor-Emmanuel_. Le meme
+soir, un petit aviso partant de Messine touchait aussi au Faro. Ces
+allees et venues excitaient vivement la curiosite generale. Le
+lendemain, on apprenait avec etonnement que le general Garibaldi s'etait
+embarque dans la nuit sur le _Washington_, dont tout le monde ignorait
+la destination; et on lisait une proclamation redigee a peu pres en ces
+termes: "Le general en chef Dictateur, etant oblige de s'absenter
+momentanement, laisse au general Sertori le commandement des forces de
+terre et de mer." Suivait un ordre du jour de ce dernier donnant a
+l'armee et a la population connaissance de ce decret et ajoutant qu'il
+esperait qu'en l'absence du Dictateur, chacun s'efforcerait de continuer
+a faire son devoir. C'est a cette epoque que les troubles de Bronte
+eclaterent. Plusieurs assassinats et de honteuses scenes de pillage,
+provoques par les montagnards, obligerent d'en venir a une repression
+energique. Le general Bixio fut dirige sur ce point. Il fit saisir une
+vingtaine des principaux emeutiers qui passerent immediatement devant un
+conseil de guerre et furent fusilles seance tenante. Puis il vint a
+Taormini rejoindre le corps de Cosenz et la brigade Ehber.
+
+Pendant que ces evenements se passaient au Faro, la ville de Messine,
+metamorphosee en grande caserne, tachait de faire contre fortune bon
+coeur en rouvrant ses magasins le plus gaiement possible. Tous les
+soirs, les musiques militaires circulaient dans la ville; et la strada
+Ferdinanda, ainsi que le Corso, un peu plus illumines et embannieres que
+dans les premiers jours, avaient presque un air d'allegresse.
+
+Les manifestations continuaient, soit dans les eglises, soit sur des
+places publiques. Les statues de Francois II et de son pere avaient
+eprouve le meme sort qu'a Palerme. Une fois la nuit arrivee, il n'y
+avait plus guere que des Garibaldiens dans les rues et, par-ci par-la,
+quelques soldats napolitains attardes dans leurs provisions, ou quelques
+officiers dans leurs visites. On organisait activement les nouvelles
+recrues, et chaque jour des promenades militaires avaient lieu avec
+armes et bagages. Quelques-uns des corps campes au Faro avaient recu
+l'ordre de rentrer en ville.
+
+Cependant la mesintelligence commencait a se mettre pour tout de bon
+entre les lignes de factionnaires opposees sur le champ de manoeuvres de
+Terranova. Presque chaque soir, on s'envoyait des gros mots et des coups
+de fusil.
+
+Mais en ville, une fois le sac a terre et le fusil mis de cote, on
+continuait a vivre a peu pres en bonne intelligence.
+
+Les echos d'alentour se rejouissaient aux sons des airs guerriers que
+soufflaient a outrance les musiciens de la citadelle, pour charmer les
+entr'actes des grandes manoeuvres militaires que les soldats du general
+Clary executaient journellement sur la plage entre la citadelle et le
+fort San-Salvador. L'artillerie attelee y manoeuvrait grand train, a
+cote des bataillons de chasseurs qui devaient s'estimer heureux qu'on
+leur eut conserve ce petit espace pour se degourdir les jambes et ne pas
+perdre l'habitude du pas gymnastique.
+
+Quand les parades etaient finies, les guerriers mettant bas la veste,
+endossaient la blouse, et labouraient intrepidement un long chemin
+couvert ou, plutot, une longue tranchee qui reliait la citadelle a
+San-Salvador.
+
+Le lazaret, qui etait reste dans les dependances de la citadelle, avait
+ete converti en hopital. Mais, si la plus grande partie de cette
+garnison ne demandait pas mieux que de rester tranquille et de gouter
+les delices d'une prison forcee, il y en avait d'autres qui,
+malheureusement, aimaient l'odeur de la poudre et le bruit du fusil, de
+loin bien entendu, a en juger du moins par leur attitude journaliere
+aussitot qu'une affaire un peu serieuse s'engageait.
+
+Le 13, il y eut presque une bataille en regle vers les dix heures du
+soir. Quelle en fut la cause? Naturellement il est impossible de le
+savoir. Le fait est qu'une vive fusillade partit de la ligne
+napolitaine, leurs vedettes se replierent sur leurs grand'gardes; les
+grand'gardes sur la citadelle; toujours en tiraillant avec acharnement.
+Puis, une fois a l'abri dans les chemins couverts, de nombreux cris de:
+_Viva il Re!_ retentirent pendant plus d'un quart d'heure. Quant aux
+Garibaldiens, comme il leur etait defendu de riposter, aussitot que
+l'envie de batailler prenait aux guerriers de la citadelle, ils se
+retiraient patiemment dans les ruines qui longeaient leur ligne de
+factionnaires et attendaient que la grele fut passee. Ce soir-la,
+cependant, l'alerte, en ville, fut des plus vives. Il y avait concert a
+la Flora, dans le jardin public de la strada Ferdinanda; par consequent,
+il y avait affluence et meme une assez grande quantite de dames. Les
+rues etaient illuminees et les boutiques a peu pres ouvertes. De
+nombreux volontaires et bourgeois flanaient dans les rues; tout cela
+avait quelque apparence de gaiete, lorsque retentissent tout a coup les
+premiers coups de fusil. Les volontaires dressent l'oreille, les civils
+cherchent au plus vite leurs portes, les femmes se trouvent mal, mais
+suivent leurs maris; les illuminations s'eteignent aux environs des
+debouches de la citadelle, les boutiques se ferment a grand fracas, puis
+la generale bat, les clairons sonnent l'assemblee. Un quart d'heure de
+ce tohu-bohu s'etait a peine ecoule que l'on voyait de fortes colonnes
+se diriger vers la place de la Cathedrale, la place de la municipalite,
+les quais, et occuper tous les points par lesquels les Napolitains
+pouvaient tenter d'entrer en ville. Il faut cependant avouer que, malgre
+la consigne, quelques rageurs ripostaient de temps a autre et
+renvoyaient aux royaux coup de feu pour coup de feu.
+
+Une belle corvette a vapeur anglaise, achetee par le general Garibaldi,
+arrivait sur rade le lendemain, et on procedait immediatement a son
+armement. Une autre, plus petite, etait attendue.
+
+Le 15, autre bataille, mais cette fois-ci, plus serieuse et en plein
+jour.
+
+On ne sait toujours pourquoi ni comment elle commenca. Une fusillade
+s'engagea entre les deux lignes de vedettes. Du reste, tout etait a
+l'orage ce jour-la.
+
+Depuis le matin, on suffoquait de chaleur. Des nuages bronzes s'etaient
+accumules sur les monts Pelore. L'air, charge d'electricite, rendait les
+plus paisibles d'une humeur massacrante. Positivement l'atmosphere
+sentait la poudre.
+
+Cette fois-ci, les Garibaldiens plus nerveux que d'habitude, prirent en
+mauvaise part les galanteries napolitaines.
+
+Les royaux, habitues a faire ces petites guerres sans danger et peu
+disposes sans doute a se laisser ereinter au nez et a la face de leur
+citadelle, se replierent d'un seul bond jusqu'aux tentes de campement ou
+stationnait la grand'garde, a la limite des glacis de la citadelle.
+
+La, soutenus par cette grand'garde et par une compagnie qui sortait du
+chemin couvert, ils tinrent un instant pour filer ensuite de plus belle
+et rentrer dans la place et dans les chemins couverts d'ou ils
+continuerent leur feu innocent sur les Garibaldiens qui, deja, avaient
+cesse le leur. Comme il fallait que la comedie fut complete, le canon
+vint terminer la representation par une vingtaine de coups tires on ne
+sait contre quoi ni contre qui. Naturellement, tant tues que blesses, il
+n'y eut personne de mort.
+
+Mais des balles napolitaines etaient arrivees jusqu'a bord des batiments
+de guerre sur rade. La chaloupe de la fregate a vapeur, le _Descartes_,
+en ce moment en corvee au bout du quai, pres du champ de manoeuvres de
+Terranova, avait ete obligee de s'abriter derriere un chaland charge de
+charbon qu'elle remorquait, puis de l'amarrer en toute hate a quai et de
+rallier son bord au milieu d'une grele de biscaiens et de balles dont
+plusieurs traverserent les bordages de l'embarcation.
+
+Il y eut des plaintes motivees, auxquelles on repondit par des excuses
+et par des explications qui n'en etaient pas. L'orage qui vint a eclater
+et une pluie torrentielle amenerent la fin des hostilites pour ce
+jour-la.
+
+Le heros de la bataille fut, sans contredit, un maitre Aliboron qui
+vint, au milieu de la fusillade et de la mitraillade, faire une fugue
+sur le champ de bataille, secouant ses oreilles et lancant des ruades
+dans toutes les directions. Ce brave animal, dont les elans de gaiete
+defiaient les balles et les biscaiens qui pleuvaient autour de lui,
+apres avoir use sa premiere ardeur, se mit tranquillement a brouter puis
+a suivre et regarder curieusement les parlementaires qui se succederent
+apres l'affaire. Mais il s'obstina, malheureusement pour lui, a vouloir
+bivouaquer sur le theatre de ses lauriers et, dans la nuit, il fut
+victime d'une seconde fusillade qui s'engagea vers les deux heures du
+matin.
+
+Le lendemain, les Napolitains plierent leurs tentes, demolirent un grand
+batiment en planches qui leur servait de magasin, firent rentrer leur
+grand'garde et reculerent leur ligne de vedettes jusqu'au milieu de
+Terranova, ce qui n'empecha pas la meme comedie de se renouveler
+presque chaque jour avec une mise en scene analogue.
+
+Cependant le temps passait, et a chaque nouveau soleil on se demandait:
+"Mais ou est donc le Dictateur?" Mille bruits et mille versions
+circulaient. Le general Garibaldi etait alle, disait-on, tout simplement
+a Naples. D'autres le faisaient prendre terre a Salerne avec une armee
+de volontaires piemontais. L'affaire se compliquait. On se mit alors a
+ruminer les faits passes.
+
+Presque toute la marine a vapeur est absente. Qui sait ou elle est?
+Personne. On attendait de Palerme deux nouveaux bateaux a vapeur. Ou
+sont-ils? Tout le monde l'ignore. Beaucoup de nouveaux corps de
+volontaires avaient ete concentres a Milazzo. Que sont-ils devenus?
+Parbleu! voila l'histoire: les vapeurs ont embarque les troupes sans
+tambours ni musiques; ils sont partis de meme, ont attendu au large de
+Salerne le navire de Garibaldi et on est debarque.--Chacun repete en
+ville cette petite historiette et on unit par y croire. Deux jours se
+passent. On attend toujours avec anxiete l'arrivee d'un navire
+quelconque qui va, certainement, apporter des nouvelles officielles du
+debarquement a Salerne et de la marche en avant de l'armee independante.
+Espoir decu! Rien ne parait et tout le monde de repeter: Anne, ma soeur
+Anne, ne vois-tu rien venir?
+
+Mais voila bien une autre histoire. Un petit bateau calabrais annonce a
+son de trompe a qui veut l'entendre que l'on est alle jusque dans le
+porte de guerre napolitain de Castellamare, pres de Naples, attaquer un
+vaisseau, le _Monarc_, en cours d'armement. Evidemment, pour qui connait
+le caractere entreprenant et souvent temeraire du Dictateur, ce doit
+etre lui qui a tente le coup de main. Mais on a echoue tout en tuant le
+capitaine; seulement si le navire eut ete arme, on l'eut enleve. Ce qui
+n'empechait pas que l'on eut ete oblige de s'en aller plus vite que l'on
+n'etait venu, etc., etc.
+
+Arrive un capitaine de navire de commerce sarde, tombant tout expres du
+ciel a Messine, qui raconte comme quoi il a vu le general Garibaldi,
+bien vu en personne, a la baie des Orangers, en Sardaigne.--Ce n'est
+donc pas lui qui etait a Castellamare ni a Salerne? repete tout le monde
+en choeur.--Mais en voici un autre qui pretend aussi l'avoir vu a
+Cagliari; puis un autre encore qui assure que le general est alle tout
+tranquillement a Palerme.
+
+Un dernier jure, par la barbe de Mahomet, que toutes ces nouvelles sont
+erronees et que lui seul sait la verite; lui qui arrive de l'ile de
+Maddalena, lui qui a vu le Dictateur tranquillement occupe a visiter sa
+maisonnette de Caprera dans l'ile du meme nom. "Quand il est debarque,
+ajoute-t-il, tous les habitants l'auraient volontiers porte en triomphe
+jusqu'a son ermitage. Il a eu toutes les peines du monde a eviter cet
+honneur."
+
+On ecoute, la bouche beante; mais, en revanche, on n'y comprend plus
+rien. Le general, tout a la fois a Salerne, a Naples, a Caprera, a la
+baie des Orangers, a Cagliari, a Palerme, c'est de la magie; les plus
+forts y perdent leur latin, et on renonce, jusqu'a nouvel ordre, a
+expliquer ce rebus dont l'arrivee seule du Dictateur pourra donner la
+clef.
+
+Voila, en effet, qu'un beau matin un vapeur anglais, le _Prince Noir_,
+arrive a Messine. Du plus loin qu'on l'apercoit, on reconnait sur son
+pont les uniformes garibaldiens. Le navire entre bientot dans le port et
+vient mouiller pres du fort San-Salvador. Le general Garibaldi, le
+general Tuerr, le colonel Vecchi, le colonel Bordone, etc., sont a bord.
+Le Dictateur debarque aussitot, et se rend de suite a bord du _Queen of
+England_, sa nouvelle corvette, puis, de la a terre ou il est recu,
+comme toujours, aux acclamations de tout le monde.
+
+Maintenant, voici les faits dans toute leur verite: le general etait
+alle effectivement a la baie des Orangers, a la Maddalena, a Caprera, a
+Cagliari, a Palerme, et a Milazzo.
+
+Sur le point d'entrer serieusement en campagne et en presence des forces
+accumulees par le gouvernement napolitain dans les Calabres, le
+Dictateur voulait, avant de se lancer dans les hasards de la seconde
+periode de cette guerre, reunir tous ses moyens d'action; or depuis
+quelque temps il attendait des renforts qui n'arrivaient pas et qui,
+malgre les promesses de Bertani, paraissaient vouloir rester en route;
+il savait cependant que plusieurs convois avaient quitte Genes et
+quelques autres points du littoral piemontais, et devaient se reunir en
+Sardaigne pour operer tous ensemble leur debarquement au port de Sicile
+qui leur serait indique.
+
+De longs jours s'etaient passes, et rien n'annoncait leur arrivee. Le
+Dictateur paraissait inquiet et preoccupe: il avait ete prevenu sans
+doute par des depeches de Turin qu'il se tramait quelque chose comme
+d'enlever ces renforts a l'armee meridionale et les envoyer operer pour
+leur propre compte un debarquement sur les plages romaines. Ce projet
+insense, concu par je ne sais qui, existait reellement, et c'etait juste
+ce qu'il fallait pour porter a la cause italienne un coup mortel. Cette
+tentative, sans avoir aucune espece de chance de reussite, perdait
+certainement a tout jamais le parti que representaient le Dictateur et
+son armee. En face d'evenements qui pouvaient tout compromettre,
+Garibaldi se hata de gagner la baie des Orangers en Sardaigne, point de
+rendez-vous des nouveaux volontaires. Que se passa-t-il? on n'en sait
+rien au juste. Ce qu'il y a de positif, c'est que le general Garibaldi
+les harangua et les fit rembarquer immediatement pour Cagliari d'ou ils
+purent etre diriges en toute hate sur Palerme et Milazzo. Ces nouveaux
+renforts s'elevaient a pres de six mille hommes: c'etaient des troupes
+tout organisees, il n'y avait qu'a les aligner sur un champ de bataille.
+
+De la baie des Orangers, le general Garibaldi se dirigea sur l'ile de la
+Madeleine, dans les Bouches de Bonifacio, dont il etait peu eloigne: il
+n'avait pas voulu venir aussi pres de son ermitage de Caprera sans
+revoir ces lieux qui lui rappelaient tant de souvenirs d'affection et
+tant de soucis, de projets et d'inquietudes. En quelques heures a peine
+il arrivait avec le _Washington_ au mouillage de la Madeleine en passant
+par le canal de l'Ours. C'est un des plus ravissants sites que l'on
+puisse voir, malgre sa sauvagerie et son aridite.
+
+A peine l'arrivee du Dictateur fut-elle connue que la ville entiere se
+precipita au-devant de lui, on l'eut en effet volontiers porte en
+triomphe jusqu'a sa petite maisonnette.
+
+Il ne sera peut-etre pas indifferent de donner quelques details sur
+l'habitation de Garibaldi. Que l'on se figure une petite maison carree,
+elevee seulement d'un rez-de-chaussee avec trois fenetres sur chaque
+cote, une varanda sur la facade et un petit semaphore rond sur la
+terrasse, dans lequel on peut a peine se tenir debout. A gauche, en
+regardant la maison, deux baraques de bois, dont l'une sert de cuisine
+et que le general habitait pendant que l'on construisait, comme il le
+disait, son chateau. Derriere ces deux baraques, un four. Devant la
+maison, un enclos en pierres seches fermant un jardin dans lequel
+poussent a grand'peine cinq ou six figuiers etiques, quelques courges et
+de maigres legumes qui ont l'air tout etonne d'avoir pu percer la couche
+de cailloux au travers desquels ils se sont fraye passage. Puis des
+lichens, des bruyeres odorantes et quelques fleurs sauvages aux parfums
+balsamiques. L'interieur de la maison se divise en trois ou quatre
+pieces habitables; deux, les seules occupees, sont a peine meublees.
+L'une, la salle a manger, possede une chaise; l'autre est la chambre a
+coucher, sous laquelle se trouve la citerne: elle est par ce fait fort
+malsaine; cependant le general n'a jamais voulu en habiter d'autre. Dans
+cette derniere se trouve un lit en fer sans rideaux, une vieille table
+vermoulue, deux chaises sans dossiers et une ancienne armoire. Chacun de
+ces meubles est un souvenir de sa mere et de sa femme, morte a la tache
+en partageant ses fatigues dans la campagne de Rome. Il y a aussi,
+appendu au mur, un medaillon contenant des cheveux de cette compagne
+devouee, un portrait d'elle, un autre de Vecchi, son aide de camp et son
+ami, l'historien de l'Italie opprimee qui deviendra plus tard
+l'historien de l'Italie affranchie, et qui, quoique fort riche, partage
+depuis longtemps les fatigues du general; ses deux fils sont officiers
+dans la marine piemontaise. Quant au restant des appartements, peu
+nombreux, ils servent de debarras et leurs fenetres sont veuves de
+presque toutes leurs vitres. On comprend, en voyant cette habitation,
+qu'elle est souvent solitaire et privee de ses proprietaires.
+
+Mais ce qu'il y a de splendide, c'est la vue dont on jouit de quelque
+point que ce soit de la propriete. Dans le Nord, la ville de la
+Maddalena, et les hauteurs couvertes de fortifications qui sont en
+arriere, les Bouches de Bonifacio, les cotes de Corse; dans l'Est, la
+mer, l'entree des Bouches, le feu de Razzoli; dans le Sud, les hautes
+montagnes de la Sardaigne sur un des contre-forts desquelles apparait,
+se decoupant en silhouette sur le ciel, l'ours gigantesque forme par un
+eboulement de rochers et qui a donne son nom au canal qui communique du
+port de la Maddalena avec la haute mer; dans l'Ouest, encore la
+Sardaigne, des collines couvertes de pins et de campagnes toujours
+vertes aux reflets irises. Il y a de quoi contenter l'amateur de points
+de vue le plus difficile.
+
+Garibaldi parut eprouver un grand bonheur a faire visiter son maigre
+manoir a ses compagnons d'armes. Malgre lui, il montra que les
+proprietaires sont les memes partout. Apres quelques heures donnees a
+ses souvenirs, il repartait en donnant une vigoureuse poignee de main au
+vieux patre et fermier tout a la fois qui sert de garde general a son
+domaine. Une particularite curieuse et qui etonna singulierement ceux
+qui n'avaient pas ete inities a la vie intime du Dictateur a Caprera fut
+de voir accourir au-devant de lui, aussitot qu'il parut aux confins de
+son territoire, une petite vache qui vint recevoir ses caresses avec les
+demonstrations de la joie la plus vive, mais en regardant fortement de
+travers et avec mefiance ceux qui accompagnaient le general; elle avait
+evidemment aussi envie de leur donner des coups de corne qu'elle etait
+contente de caresser son maitre. Cet animal, qu'il avait eleve lui-meme
+et nomme Brunettina, obeit a sa voix comme le chien le plus soumis
+obeirait a son maitre. Dans la vie d'un homme comme Garibaldi, le plus
+petit detail devient interessant.
+
+En quittant Caprera, Garibaldi se dirigea sur Cagliari pour hater le
+depart de ses transports et, de la, sur Palerme, ou il ne resta que
+quelques heures; il fit route ensuite sur Milazzo. Le vapeur anglais le
+_Prince Noir_ en partait en ce moment pour Messine, et le general fit
+demander pour lui et sa suite un passage qui lui fut accorde avec
+empressement.
+
+Quant a l'affaire du _Monarc_, il va s'en dire que Garibaldi y etait
+tout a fait etranger et que ce coup de main, aussi mal concu que
+maladroitement dirige, avait ete tente non-seulement sans son
+consentement, mais meme contre ses ordres. Certes ceux qui se jetaient,
+tete baissee, dans une entreprise aussi temeraire montraient un courage
+digne d'un meilleur succes, mais dans des operations de ce genre, il
+faut surtout une direction intelligente et une experience a toute
+epreuve. Cette tentative avortee et qui, de part et d'autre, couta la
+vie a plusieurs officiers, fut generalement mal vue et hautement
+desapprouvee.
+
+La premiere visite du Dictateur a son retour fut pour le Faro, d'ou
+chaque jour et presque chaque nuit on reussissait a jeter de faibles
+detachements de volontaires sur les cotes de Calabre. Les travaux de
+fortification avaient ete entierement termines et presque toute
+l'escadre dont pouvait disposer le general s'y trouvait alors reunie,
+elle se composait de:
+
+Le _Tukery_ (ancien _Veloce_) arme, portant 800 hommes.
+Le _Washington_ -- 800 --
+L'_Oregon (Belzunce)_ -- 300 --
+Le _Calabria (Duc de Calabre)_ -- 200 --
+L'_Elba_ -- 200 --
+Le _City of Aberdeen_ -- 1,200 --
+Le _Torino_ -- 1,500 --
+Le _Ferret_, arme -- 200 --
+L'_Anita (Queen of England)_ arme -- 1,800 --
+L'_Indipendente_, arme -- 1,700 --
+_Un autre_ (nom inconnu) arme -- 800 --
+plus, environ 250 bateaux de flottille, dont 20 ou 30 armes de pierriers
+ou de petits obusiers de 4.
+
+C'etait donc un total d'a peu pres 10,000 hommes sans compter ceux de la
+flottille, que l'on pouvait debarquer en un seul voyage sur la terre
+ferme. Quant a la cavalerie et a l'artillerie, elles etaient, comme il a
+ete dit plus haut, destinees a etre embarquees sur des bateaux disposes
+_ad hoc_ et ou les precautions les plus grandes etaient prises pour que
+le debarquement put s'operer d'une maniere prompte et facile en face de
+l'ennemi.
+
+Les Napolitains avaient, pendant l'absence du general, evacue les
+citadelles d'Augusta et de Syracuse. Leurs garnisons avaient ete
+rejoindre en Calabre les armees de Palerme, de Milazzo et de Messine.
+Chaque soir, de la cote sicilienne on apercevait de l'autre cote du
+detroit les feux allumes dans la montagne par les volontaires et les
+insurges de la Calabre. On en avait, du reste, journellement quelques
+nouvelles, tantot par des Calabrais, d'autres fois par des volontaires
+expedies par Missori. Ils avaient eu plusieurs engagements avec les
+Napolitains, et avaient eu deux hommes tues et deux blesses. Ils leur
+avaient aussi fait eprouver quelques pertes et leur avaient pris
+plusieurs hommes. Ils resterent douze jours dans les montagnes et
+comptaient parmi eux Mario Alberto, le mari de la celebre miss White et
+le colonel Massolino, commandant en second. Presque chaque nuit, dans la
+ville, des deserteurs trouvaient moyen de passer aux Garibaldiens, les
+generaux de l'armee royale estimaient eux-memes a plus de dix mille le
+nombre des desertions depuis le commencement de la guerre.
+
+Les deux ou trois jours qui suivirent le retour du general Garibaldi
+virent arriver dans le port meme de Messine plusieurs vapeurs charges de
+volontaires; en passant a cote du fort San-Salvador, il y avait souvent
+echange de paroles peu amicales entre les soldats napolitains et les
+casaques rouges.
+
+Plus que jamais tout fut au debarquement, on recommenca a masser les
+troupes au Faro. A quelque prix que ce fut on enrolait des matelots
+partout ou l'on en trouvait.
+
+Les deux fregates sardes mouillees dans le port ainsi que la fregate
+anglaise eurent de nombreux deserteurs, au grand mecontentement de leurs
+commandants.
+
+Presque chaque jour il y avait des coups de canon echanges du Faro,
+soit avec les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare ou de la Torre del Cavallo,
+soit avec l'escadre qui paraissait vouloir prendre une part plus active
+a la defense des cotes de Calabre; mais ce feu a longue portee avait un
+resultat a peu pres nul; les boulets napolitains tombaient a moitie
+distance et quelques-uns seulement de ceux du Faro venaient en mourant
+atteindre de temps a autre leur but. Le 15 aout, il y eut aussi une vive
+alerte. Le _Descartes_, fregate a vapeur francaise, ayant, a huit heures
+du matin, fait une salve pour la fete de l'Empereur, on crut au Faro a
+un bombardement par la citadelle. La meme panique se produisit en ville.
+Aux deux ou trois premiers coups, tous les habitants se precipiterent
+aux portes et aux fenetres pour etudier avec anxiete l'explosion des
+projectiles. Toutes les troupes se prirent a courir aux armes.
+Heureusement quelques personnes mieux avisees, apres avoir compte vingt
+et un coups, jugerent que ce devait etre un salut et tranquilliserent la
+foule a laquelle d'ailleurs les nouvelles arrivant du quai rendirent
+immediatement sa quietude du matin. Les batiments de guerre etrangers
+sur rade s'empresserent aussi, eux, de feter par des salves et en se
+pavoisant la fete du souverain francais. Les Napolitains seuls, forts et
+batiments de guerre, s'abstinrent de toute politesse. C'etait au moins
+une inconvenance.
+
+Dans le port de Messine on s'occupait activement de l'armement du
+_Queen of England_, baptise l'_Anita_ en l'honneur de la femme de
+Garibaldi, ainsi que de celui d'un autre vapeur a grande vitesse et a
+aube, nouvellement achete aux Anglais. L'escadre napolitaine paraissait
+inquiete et l'amiral qui la commandait avait demande des renforts
+immediats a Naples, n'ayant pas, disait-il, et cela etait vrai, un seul
+batiment a opposer a l'_Anita_, qui devait porter vingt-deux canons
+Amstrong, mais qui, de fait, n'etait qu'un grand bateau a helice fort
+casse et dont l'echantillon eut permis difficilement la moitie de cette
+artillerie.
+
+Un nombreux convoi d'armes, debarque en ce moment a Messine, ainsi que
+celles apportees par Alexandre Dumas, permirent d'armer avec des
+carabines de precision plusieurs bataillons de chasseurs qui jusque-la
+avaient conserve le fusil de munition.
+
+Le 18 aout, arrivaient encore plusieurs transports charges de
+volontaires piemontais et toscans. Toutes ces troupes, aussitot
+debarquees, etaient acheminees sur le Faro ou l'armee nationale etait
+concentree. On apprenait aussi que la brigade Ehber et celle de Bixio
+marchaient sur Messine et devaient etre deja a Taormini et meme plus
+pres. Mais rien n'avait transpire des projets du general Garibaldi.
+Toute l'escadre, moins trois ou quatre vapeurs, etait mouillee sous les
+batteries du Faro. On supposait les absents en mission vers Palerme ou
+Milazzo.
+
+Le 17 au soir, le general Tuerr avait accompagne Garibaldi dans une
+reconnaissance sur la route de Taormini. Le 18, tout le monde, excepte
+les intimes, croyait Garibaldi au Faro, lorsque le 20, au matin, le
+_Bearn_, paquebot des messageries imperiales, arrive du Levant eu
+relache a Messine et annonce qu'il a apercu en entrant dans le detroit,
+a quelques milles dans le Sud de Reggio, deux navires dont l'un est a la
+cote, et qui viennent de debarquer une grande quantite de soldats
+paraissant Garibaldiens. Il ajoutait qu'au moment de son passage,
+l'escadre napolitaine s'approchait du lieu du debarquement et que deux
+corvettes avaient immediatement ouvert leur feu contre les troupes
+debarquees et sur le batiment echoue. Le point qu'il designait pour
+theatre de cet evenement etait la Torre delle Armi, au-dessous du
+village de Mileto.
+
+Grande rumeur des lors, et bientot le debarquement officiel de l'armee
+nationale est annonce par une proclamation. Le soir, la ville est
+brillamment illuminee et l'on attend avec une vive impatience les
+details qui ne manqueront pas d'arriver le lendemain.
+
+Voici ce qui s'etait passe.
+
+Depuis quelques jours, les brigades Bixio et Ehber ne faisaient que
+marches et contre-marches. Ces brigades avaient accapare plusieurs
+grands bateaux sur lesquels avaient meme eu lieu quelques preparatifs
+d'embarquement. Des le 17, la brigade de Bixio etait a Giardini, et
+celle de Tuerr a Taormini.
+
+Le 17, dans l'apres-midi, deux bateaux a vapeur, le _Franklin_ et le
+_Torino_, viennent mouiller a Taormini. Le _Franklin_, plus pres de
+terre et le _Torino_ plus au large. L'embarquement de la brigade du
+general Tuerr commenca immediatement. A cinq heures environ, l'operation
+etait terminee et les deux vapeurs faisaient route de conserve pour
+Giardini.
+
+Le 18, au matin, on commencait l'embarquement de la brigade Bixio. Vers
+une heure, le general Garibaldi arrivait et pressait activement le
+depart. A huit heures du soir, il etait termine. Les deux capitaines des
+batiments avaient du etre provisoirement releves de leurs commandements.
+Garibaldi prit celui du _Franklin_, et Bixio celui du _Torino_. On
+appareilla vers les onze heures du soir. Le 19, au petit jour, on etait
+sur la cote de Calabre a la Torre delle Armi, pres de Mileto, village
+situe au sommet d'un mamelon.
+
+Une magnifique plage de sable, ou la mer brise a peine, s'etend au loin
+avec complaisance, offrant toutes facilites au debarquement. Sur la
+droite, a l'extremite de la plage, on distingue une eglise et un peu en
+arriere, a moitie cote, le telegraphe. Les deux navires ont le cap a
+terre. Vis-a-vis d'eux, on apercoit la route royale qui longe la cote et
+une belle magnanerie dont les plantations vont en s'elevant par etages.
+L'habitation est au sommet du premier plateau derriere lequel s'elevent
+en amphitheatre une foule de points culminants etages les uns au-dessus
+des autres.
+
+De Napolitains, pas de traces. Seulement on distingue, a douze milles
+environ dans le Nord, les fumees de leur escadre. Le _Torino_ marche
+toujours a grande vitesse et s'echoue; mais le fond est de vase molle
+et le navire reste horizontal. Le _Franklin_ arrive presque aussitot; il
+stoppe a temps et evite le sort du _Torino_. Immediatement le
+debarquement commence sans autre ressource que les embarcations des deux
+navires. Cependant il s'opera avec une telle activite, chacun y apporta
+tant de bonne volonte que, trois heures apres, tous les volontaires se
+trouvaient a terre et les deux brigades etaient organisees et mises en
+mouvement.
+
+A l'instant ou elles venaient de prendre position sur les premieres
+hauteurs en arriere de la plage, tandis que le quartier general
+s'etablissait dans l'habitation de la magnanerie, on vint prevenir le
+Dictateur que l'escadre napolitaine se dirigeait a toute vapeur vers le
+lieu du debarquement. Ordre fut donne de suite au _Franklin_, qui
+essayait de renflouer le _Torino_ de l'abandonner et d'appareiller a
+l'instant pour Messine en faisant fausse route. Quant a l'equipage du
+_Torino_, il recut l'ordre d'evacuer le navire. Dans ce moment, une
+corvette napolitaine, arrivee a portee, commencait a tirer. On voulut
+mettre le feu au batiment; mais ce fut en vain. Les matelots, qui, a ce
+qu'il parait, n'etaient pas payes pour se faire tuer, refuserent
+obstinement d'armer une embarcation pour retourner a bord. La seconde
+corvette, aussitot a portee, ouvrit egalement son feu, non-seulement sur
+le _Torino_, mais encore et surtout sur les colonnes de Garibaldiens
+qu'elle apercevait a terre. L'ordre fut alors donne aux troupes de
+descendre dans le ravin derriere les hauteurs sur lesquelles elles
+etaient campees. Comme on n'avait pas d'artillerie pour repondre au feu
+de l'escadre, il n'y avait pas d'autre parti a prendre.
+
+Pendant plus d'une heure, les corvettes continuerent leur canonnade.
+C'est en ce moment que passa le _Bearn_.
+
+Une autre corvette napolitaine, restee en arriere, se detacha
+immediatement pour lui courir sus. Mais, quand elle eut reconnu, en
+s'approchant, l'enormite de ce transatlantique et surtout le pavillon
+francais, elle se hata de rejoindre ses conserves.
+
+Bientot, les corvettes napolitaines arment des embarcations et les
+envoient a bord du _Torino_. Des amarres sont etablies et les corvettes
+essayent aussi, mais en vain, de le desensabler. Ne pouvant y reussir,
+pas plus que le _Franklin_, elles finissent par le piller et y mettre le
+feu.
+
+L'armee passa cette premiere nuit dans un _fiumare_, a un mille et demi
+environ du lieu du debarquement. Quelques volontaires calabrais,
+accourus incontinent, assurerent au general Garibaldi qu'il n'y avait,
+dans les environs, aucune troupe royale. Cependant, on s'eclaira avec
+soin et on fit bonne garde.
+
+Les deux brigades trouverent peu de ressources en approvisionnements. Le
+20, a deux heures du matin, on se mettait en route, marchant en colonnes
+et par sections. La division d'avant-garde se composait du
+demi-bataillon de droite des chasseurs genois commandes par Menotti;
+puis venait la premiere brigade commandee par Bixio, a la tete de
+laquelle marchait Garibaldi, la brigade Ehber et enfin le deuxieme
+bataillon de chasseurs genois qui servait d'arriere-garde. Le
+demi-bataillon de gauche de Menotti etait deploye en eclaireurs sur le
+flanc droit de la colonne. Quoiqu'il fit une chaleur atroce, on marchait
+gaiement et en chantant comme s'il s'agissait simplement d'un changement
+de garnison. De toutes parts les habitants accouraient, saluant la
+colonne de mille vivat. On marcha ainsi jusqu'a sept heures du matin, et
+on prit un moment de repos dans un endroit ou la route se dissimule
+entre deux collines. A onze heures et demie, on arrivait au petit
+village de San-Lazaro ou l'on s'arreta pour se reposer jusqu'a la nuit
+tombante. Des grand'gardes avaient ete placees assez loin en avant du
+village, et les volontaires avaient recu l'ordre de ne pas s'eloigner un
+instant de leurs faisceaux. A sept heures du soir, la petite armee
+quittait San-Lazaro, se dirigeant directement sur Reggio. A minuit, on
+faisait halte, et le general Garibaldi, ayant reuni les generaux et les
+officiers superieurs, prenait ses dispositions d'attaque. Il fut decide
+qu'on changerait de route, et qu'on prendrait a travers champs vers la
+montagne. A trois heures du matin, on descendit sur les faubourgs de
+Reggio, et a trois heures et demie, la fusillade s'engageait avec
+quelques compagnies napolitaines postees sur la route, qui furent
+rapidement mises en deroute par deux bataillons garibaldiens et faites
+presque entierement prisonnieres. Le bataillon de chasseurs genois de
+Menotti se precipita au pas de course dans les rues du faubourg, appuye
+par la premiere brigade. En un instant, le bataillon napolitain qui
+l'occupe, quoique embusque dans les maisons, les vignes et les jardins,
+est refoule vers la ville ou il se hate de se refugier. Les Garibaldiens
+y entrent pele-mele avec lui. Vers midi, le fort de la Marine, situe au
+bord de la mer et arme de seize pieces de canon de gros calibre, ouvrait
+ses portes, baissait son pont-levis et se rendait avec armes et bagages
+sans bruler une amorce.
+
+Ce fort n'etait, a proprement parler, qu'une batterie dirigee contre la
+mer, mais fermee a la gorge par une muraille bien crenelee, percee de
+plusieurs embrasures armees d'obusiers et de pieces de 12. Le general
+Garibaldi s'y reposa quelques instants, puis, se mettant a la tete de la
+deuxieme brigade, il fit un mouvement de flanc pour tourner les hauteurs
+du chateau. Le general Bixio venait d'etre blesse legerement au bras
+gauche, il avait eu son cheval tue sous lui et son revolver casse a sa
+ceinture par une balle.
+
+Pendant que le general Garibaldi operait son mouvement tournant, la
+premiere brigade se ralliait au fort de la Marine pour commencer
+l'attaque de la ville.
+
+Le chateau de Reggio, situe au sommet du mamelon sur lequel la ville
+s'eleve en amphitheatre, envoyait des volees de canon dans toutes les
+directions et partout ou il pensait pouvoir atteindre les assaillants.
+La place fut bientot attaquee par trois points a la fois: la grande rue,
+les hauteurs en arriere du chateau et les quais. C'est surtout dans la
+grande rue que le combat fut le plus vif. Masses sur la place du Dome,
+appuyes par une batterie d'artillerie et ayant sur leur droite une
+petite rue fortement barricadee et conduisant au chateau, les
+Napolitains, en bataille sur la place, embusques sur le perron de la
+cathedrale et aux fenetres, s'appretaient a faire une vigoureuse
+resistance. Ils avaient une grande confiance dans leur position, pensant
+qu'ils ne pouvaient etre attaques que de front et avec un grand
+desavantage.
+
+Le combat se prolongea effectivement sur ce point jusque vers le soir;
+mais enfin, vigoureusement abordees a la baionnette, les troupes royales
+durent battre en retraite et en desordre sur le chateau, abandonnant six
+des huit pieces qui etaient en batterie sur la place.
+
+Vers les dix heures du soir, le bataillon de Menotti attaquait de front
+une forte barricade barrant le passage qui conduit de la grande rue au
+chateau, a deux cents metres tout au plus de celui-ci et sous un feu
+plongeant des plus dangereux. Le combat fut long; mais, intrepidement
+entraines par Menotti, les chasseurs genois finissent par se precipiter
+a la baionnette sur la barricade dont ils s'emparent vers les trois
+heures du matin, et dans laquelle ils s'etablissent pendant que les
+royaux se replient pas a pas vers le chateau sans ralentir leur feu. La
+ville etait donc au pouvoir de l'armee nationale. Le reste de la nuit,
+les canonniers du chateau continuerent a envoyer, de ci de la, quelques
+paquets de mitraille et quelques boulets, mais sans resultat.
+
+Le matin, de bonne heure, l'armee nationale, decidee a en finir,
+commenca ses dispositions d'attaque contre le chateau. Il n'en fallut
+pas davantage pour determiner le general Vial a proposer l'evacuation.
+Cette offre fut acceptee immediatement. C'etait le 21, au matin, que se
+passaient ces evenements.
+
+La capitulation fut bientot convenue et signee. La garnison remettait le
+chateau et tout son materiel: artillerie, armes, approvisionnements et
+munitions, au general Garibaldi. Les troupes royales, avec armes et
+bagages, mais sans munitions, devaient descendre sur le quai qui leur
+etait reserve jusqu'a leur depart. Aussitot convenu aussitot fait, et
+immediatement les Napolitains gagnerent l'emplacement ou ils devaient
+attendre leur embarquement, pendant que l'armee nationale, pressee de
+marcher en avant, commencait son mouvement sur San-Giovanni ou,
+disait-on, deux divisions l'attendaient dans des positions formidables
+et fortifiees de longue date.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Pendant que Garibaldi attaquait Reggio, le canon grondait partout dans
+le detroit; les batteries du Faro echangeaient des boulets avec un ou
+deux navires de l'escadre napolitaine, ainsi qu'avec les forts de Pezzo,
+de la Torre del Cavallo et d'Alta-Fiumare, a propos d'un debarquement
+qui avait lieu pres de la Bagnara.
+
+Dans la matinee du 21, de tres-bonne heure, le general Cosenz etait
+descendu en Calabre, pres de Scylla, avec une brigade composee de douze
+cents hommes environ, un bataillon de chasseurs genois et le bataillon
+francais commande par de Flotte.
+
+C'est a l'entree d'un grand _fiumare_, pres d'un petit village, entre
+Scylla et la Bagnara, que les troupes furent mises a terre. Le bataillon
+francais, debarque un des premiers, repoussa les quelques troupes
+napolitaines expediees de la Bagnara, et bientot toute la colonne prit
+la route de Solano, village situe dans la montagne, a cinq heures de
+marche environ du lieu de debarquement. Elle fut aussitot assaillie de
+toutes parts par les royaux, qui occupaient les hauteurs et s'etaient
+retranches dans une petite maison blanche ou l'on avait etabli un
+avant-poste. Le bataillon francais fut envoye par le general Cosenz pour
+en debusquer les Napolitains et s'emparer de la hauteur. Ce coup de
+main, hardiment execute, eut un plein succes. Malheureusement le
+commandant de Flotte fut tue roide d'une balle dans la tete a l'instant
+ou, apres avoir blesse deux officiers napolitains, il en faisait
+prisonnier un troisieme.
+
+Les soldats vengerent terriblement leur chef, auquel le general
+Garibaldi fit rendre le surlendemain les honneurs militaires dans
+l'eglise de Solano. C'est sous une des dalles du choeur que les restes
+de de Flotte sont deposes et, par ordre du Dictateur, on doit y elever
+un monument.
+
+Le bataillon francais et son commandant furent mis a l'ordre de l'armee,
+et le capitaine Pogam en prit provisoirement le commandement.
+
+La brigade de Cosenz, aussitot les Napolitains repousses, continua son
+mouvement en laissant Solano sur la gauche, et gagna les hauteurs pour
+arriver au-dessus de San-Giovanni, tournant ainsi completement les
+positions napolitaines qui ne devaient pas tarder a etre attaquees de
+front par le general Garibaldi.
+
+Le 22 au matin, pendant que ce mouvement s'executait, un singulier
+evenement se passait au Faro. Une grande fregate napolitaine a helice,
+de soixante canons, entrait dans le detroit et venait reconnaitre, a
+petite distance, les batteries du Faro avec lesquelles elle engageait
+une violente canonnade qui dura plus d'une demi-heure. Quelques instants
+apres, un vapeur a helice francais, rangeant les cotes de Calabre, se
+presentait aussi a l'entree du detroit et etait recu a coups de canon
+par le Faro. Ce ne fut qu'au dix-huitieme coup que les canonniers
+reconnurent leur erreur et cesserent le feu. Le lendemain 23, au matin,
+le _Prony_ arrivait sur rade de Messine, et une demande de satisfaction
+etait envoyee au commandant en chef de Messine. A midi, le _Descartes_
+appareillait avec le _Prony_ pour aller mouiller sous le Faro et etre
+pret a agir si pareil evenement se renouvelait.
+
+Mais le general Tuerr, commandant le Faro, s'etait hate de repondre a la
+reclamation de notre consul a Messine, M. Boulard, et de lui transmettre
+ses profonds regrets pour l'erreur qui avait eu lieu bien
+involontairement. Au milieu du feu et sans longue vue, on n'avait pu
+distinguer le pavillon francais, car celui des Napolitains, meme a
+petite distance, permet a peine d'apercevoir les armoiries jaunes
+frappees sur le blanc du pavillon; en outre, les canonniers etaient sous
+l'influence de l'indignation causee par la conduite sans precedent de la
+fregate napolitaine, le _Borbone_, qui, arrivee dans le detroit sous
+pavillon francais, avait tranquillement reconnu les batteries, pris une
+position avantageuse pour les attaquer, et commence un feu meurtrier sur
+des hommes occupes sans defiance a la regarder. Ce n'est qu'a la
+deuxieme bordee que le pavillon francais avait ete amene et remplace par
+la banniere napolitaine. Sans prendre positivement ce fait pour excuse,
+le general offrait la plus ample satisfaction au commandant francais,
+tout en fletrissant la conduite du batiment de guerre napolitain qui
+n'avait pas craint, en enfreignant toutes les lois maritimes
+internationales, d'etre la cause de l'exasperation des Garibaldiens; ce
+qui les avait entraines, dans leur exaltation, a tirer trop legerement
+sur un navire dont ils ne distinguaient pas au juste la nationalite.
+
+Nonobstant, les commandants des trois batiments de guerre francais sur
+la rade de Messine, la fregate a vapeur le _Descartes_, et les avisos le
+_Prony_ et la _Mouette_, avaient decide que pendant que la _Mouette_ se
+rendrait a Naples pour prevenir l'amiral de ces faits, le _Descartes_ et
+le _Prony_ iraient mouiller en branle-bas de combat pres du Faro, de
+maniere a etre a meme de repousser par la force une nouvelle agression
+de ce genre.
+
+En consequence, a midi, les deux navires s'etaient diriges sur le Faro,
+au grand emoi de la population de Messine qui n'avait pas vu sans
+inquietude les preparatifs de branle-bas executes a bord des batiments
+francais. Il paraitrait qu'une reponse peu convenable d'un autre
+officier general de l'armee garibaldienne, etait venue detruire le bon
+effet produit par la lettre si convenable et si digne du general Tuerr,
+et avait rendu necessaire cette demonstration de la part des commandants
+francais. A deux heures environ, les deux navires jetaient l'ancre un
+peu en dedans de l'entree du detroit, et dans une position ou leurs
+batteries prenaient en enfilade toutes celles du Faro.
+
+Ceci se passait le 23. Vers les six heures du matin, la fregate le
+_Borbone_ se rapprochait du Faro et recommencait l'attaque des
+batteries. Pendant pres de trois quarts d'heure, le feu fut tres-anime
+des deux cotes; mais enfin la fregate se laissa culer et vint mouiller
+pres de la citadelle ou elle debarqua en toute hate ses blesses.
+
+C'est pendant cette operation que les deux batiments de guerre francais
+quittaient eux-memes le port pour aller prendre leur position au Faro.
+Aussitot qu'ils eurent jete l'ancre, on vit que le _Borbone_ se
+dirigeait dans le Sud, tenant le milieu du detroit, accompagne des
+quatre vapeurs royaux qui composaient en ce moment toute l'escadre.
+Quelques instants, elle resta stationnaire vis-a-vis Reggio, puis on la
+vit border ses voiles et laisser porter vent arriere dans le Sud, pour
+debouquer du detroit ou on ne la revit pas, non plus que les batiments
+de guerre napolitains qui marchaient de conserve avec elle. Il etait
+environ cinq heures du soir, au moment ou, de l'autre cote du detroit,
+on apercevait le pavillon national arbore sur le fort de Pezzo.
+
+Il ne restait qu'un petit vapeur de transport a San-Giovanni, ainsi que
+deux ou trois autres a Reggio, mais sous pavillon parlementaire:
+c'etaient ceux qui operaient l'evacuation des troupes. A partir de ce
+moment, la libre circulation du detroit etait donc abandonnee a
+l'escadre de Garibaldi sans que l'on put expliquer ni comprendre une
+semblable determination de la part de l'officier general qui commandait
+les forces de mer du roi des Deux-Siciles. Car il est evident qu'il
+aurait pu encore faire beaucoup de mal aux troupes nationales et appuyer
+de son feu, non-seulement les forts de Pezzo, Alta-Fiumare, Torre del
+Cavallo et Scylla, mais encore proteger les divisions de San-Giovanni,
+balayer la route royale qui suit le bord de la mer et rendre la marche
+des troupes nationales difficile et longue en les obligeant a prendre
+par la montagne.
+
+Deux seules raisons peuvent, expliquer ce fait inoui: la premiere, la
+mauvaise volonte; la deuxieme, c'est que la fregate le _Borbone_, qui
+devait se sentir mal a son aise depuis son premier engagement avec le
+Faro ou elle avait abuse du pavillon francais, put regarder comme un
+acte agressif contre elle-meme l'appareillage des batiments francais.
+Ceux-ci en effet, etant venus mouiller tres-pres des batteries,
+pouvaient lui donner a supposer qu'ils etaient peu disposes a souffrir
+une nouvelle attaque et prets meme a lui demander satisfaction. Dans ce
+cas, ce qu'elle avait de mieux a faire etait evidemment de filer le plus
+rapidement possible, et c'est ce qu'elle fit.
+
+Le meme matin, deux heures environ avant l'affaire du _Borbone_ et des
+batteries du Faro, un combat d'avant-garde s'engageait sur la terre de
+Calabre, au-dessous des hauteurs de San-Giovanni, entre les avant-postes
+napolitains et les avant-gardes du general Garibaldi.
+
+Cette petite action eut lieu au milieu de champs de vigne et d'oliviers;
+malgre les avantages de leur position, les royaux durent, apres une
+fusillade assez vive, et quoiqu'ils fussent soutenus par plusieurs
+obusiers qui envoyaient, dans la direction des tirailleurs ennemis,
+force obus et mitraille, se replier sur leurs positions de San-Giovanni.
+Le feu cessait vers les neuf heures du matin.
+
+A partir de la meme heure, l'armee nationale, au fur et a mesure que les
+troupes arrivaient, etait dirigee par Garibaldi de maniere a prolonger,
+par la droite, la gauche de l'armee napolitaine en contournant, par des
+sommets plus eleves, les positions militaires occupees par les deux
+divisions des generaux Melendez et Briganti.
+
+Ces divisions comptaient environ dix mille hommes avec artillerie et
+cavalerie. Depuis longtemps deja, cette armee etait campee au meme
+endroit et y avait accumule de grands moyens de resistance. Elle
+occupait le sommet de deux plateaux, appuyant sa droite a un telegraphe
+et ayant son front defendu par un profond ravin. De plus, elle tenait sa
+communication avec le fort de Pezzo.
+
+Pendant que les deux brigades commandees par le Dictateur executaient
+leur mouvement, les troupes de Cosenz qui, apres l'affaire de Solano,
+avaient rapidement continue leur marche, commencaient a montrer leurs
+eclaireurs sur les sommets des plateaux en arriere de l'armee
+napolitaine. On apercut bientot leurs tetes de colonnes; puis, on vit
+ces troupes operer le mouvement contraire a celui du general Garibaldi,
+c'est-a-dire s'etendre sur sa droite en prolongeant les derrieres de
+l'armee napolitaine de maniere a la cerner tout a fait et a lui couper
+la retraite sur les forts de Pezzo et de Scylla.
+
+Apres des efforts inouis, les artilleurs de l'armee de Garibaldi etaient
+venus a bout de hisser sur la montagne, a force de bras et par des
+chemins epouvantables, quatre pieces d'artillerie. Pendant que ces
+diverses manoeuvres avaient lieu, les royaux demeuraient dans leur camp
+sans faire un seul mouvement ni defensif ni offensif. Leurs pieces en
+batterie restaient silencieuses, meme en voyant les chasseurs de
+Menotti venir en eclaireurs jusqu'a deux cents metres de leur camp. A
+trois heures de l'apres-midi, le tour etait fait et les Napolitains
+completement isoles et coupes de leur base d'operation et de retraite.
+
+Insensiblement les lignes de l'armee independante se resserrerent. Il
+n'y avait plus a hesiter pour l'armee royale. Apres s'etre laisse
+tranquillement entourer, il fallait prendre un parti, mettre bas les
+armes ou se frayer une route sanglante au milieu des casaques rouges et
+racheter ainsi, par un trait de courage, l'ineptie ou la trahison des
+generaux.
+
+Malheureusement pour elles, la comme presque partout, les troupes
+royales n'eurent que le courage de leur opinion, et leur profonde
+horreur pour la bataille leur fit prendre le parti, certes le moins
+dangereux, de decamper au plus vite et dans toutes les directions,
+abandonnant armes et bagages, effets et drapeaux.
+
+Ce fut une debandade inouie, une fuite insensee que rien ne pouvait
+arreter.
+
+Toute cette cohue, en pantalons de toile bleue et en vestes, se prit a
+courir a la fois au grand galop, et a travers champs, qui vers la plage,
+qui vers la route de Scylla; ceux-ci, prenant une autre direction, se
+precipitaient comme des grenouilles les uns par dessus les autres dans
+un _fiumare_ au fond duquel ils arrivaient en pelote compacte et ou,
+pendant qu'ils se cherchaient eux-memes dans ce pele-mele de bras et de
+jambes, ils etaient enterres sous des camarades qui leur tombaient sur
+la tete; ceux-la, apres avoir pris par une traverse et voyant devant eux
+et sur leur flanc des casaques rouges, se mettaient a tourner comme des
+lievres au milieu de ce labyrinthe de baionnettes bien inoffensives
+cependant, car ceux qui les portaient avaient pitie de ces malheureux
+fuyards qui semblaient avoir perdu la raison.
+
+Bientot la panique gagna le fort de Pezzo.
+
+En voyant leurs camarades de San-Giovanni galoper a en perdre haleine
+sur la plage, les factionnaires commencerent par deposer a terre sacs,
+fusils, sabres, gibernes, etc., puis, s'accrochant par les mains a la
+magistrale du rempart, ils se laisserent glisser dans les fosses d'ou,
+gravissant cahin-caha l'escarpe, ils se haterent de se joindre aux ebats
+fugitifs des heros de San-Giovanni.
+
+Quant a ceux qui etaient dans le fort, les plus presses firent le saut
+par les embrasures. Ceux de garde a la porte trouverent plus court de
+l'ouvrir et de detaler par ce chemin, en sorte qu'en quelques minutes il
+n'y resta plus qu'un Garibaldien stupefait qui, arrive la par hasard, ne
+trouva rien de plus simple que de se nommer gouverneur provisoire et, en
+cette qualite, de se donner l'ordre de rester en faction a la porte du
+fort, ordre qu'il executa gravement en attendant que quelques autres
+compagnons vinssent lui permettre d'y placer une garnison. Il va sans
+dire que quelques paysans ou habitants des environs regardaient cette
+triste comedie, les mains dans leurs poches et paraissant aussi peu
+soucieux du desastre des royaux que du succes de l'armee nationale.
+C'est penible a dire, mais ce fut ainsi.
+
+En somme, le 23, a cinq heures, les deux rives du detroit appartenaient
+a l'insurrection, sauf Alta-Fiumare, la Torre del Cavallo et Scylla.
+L'escadre napolitaine avait disparu et toutes les troupes du Faro,
+embarquees a la hate, traversaient en Calabre sous la protection du
+_Veloce_ qui, a partir de ce moment, remplacait, pour le compte du
+Dictateur, la croisiere napolitaine evanouie dans le lointain vers le
+Sud.
+
+Il y eut, dans cette inexplicable affaire de San-Giovanni, appelee aussi
+affaire du camp de Piala, une manoeuvre parfaitement entendue et encore
+mieux executee par les soldats de l'armee nationale, peu experimentes
+cependant.
+
+C'est a peine si le chiffre reuni des deux corps de Garibaldi et de
+Cosenz s'elevait a quatre mille hommes. Ils attaquaient, sans
+sourciller, un ennemi fort de plus du double et dans de superbes
+positions. A quoi donc, la comme dans la marine, attribuer un semblable
+sauve-qui-peut? Ce qu'il y eut de facheux encore pour l'armee royale,
+c'est que, parmi les troupes de Piala, se retrouvaient bon nombre des
+officiers de Milazzo qui ne devaient cependant plus servir pendant la
+guerre. La seule victime de cette affaire fut un pauvre soldat qui,
+arborant le pavillon parlementaire sur une petite maison blanche
+vis-a-vis les tirailleurs napolitains, fut tue d'un coup de fusil, ce
+qui faillit singulierement embrouiller les choses.
+
+En fait, y eut-il capitulation, oui ou non? Il parait que oui, puisqu'il
+y a eu pavillon parlementaire, et puisqu'a la suite de cette
+capitulation le general Garibaldi laissa ces inoffensifs guerriers se
+retirer tranquillement par toutes les routes possibles, avec leurs
+effets personnels mais sans armes ni sacs. Seulement ce qu'il y a de
+plus positif encore, c'est, que les plus desireux de s'en aller, ceux
+qui savaient par experience qu'un coup de feu maladroit entraine une
+affaire, meme contre la volonte des deux partis opposes, commencerent
+bien certainement la deroute avant que les articles de la capitulation
+ne fussent ni clos ni signes.
+
+Vers les six heures du soir la plage etait couverte de fuyards
+napolitains qui y bivouaquerent. Quant a la route royale, c'etait une
+longue procession du meme genre gagnant en toute hate la petite ville de
+Scylla.
+
+Le lendemain matin 24, de bonne heure, et a l'instant ou les
+avant-gardes de l'armee nationale arrivaient a la hauteur des forts
+d'Alta-Fiumare et de la Torre del Cavallo, ceux-ci arboraient pavillon
+blanc et demandaient a se rendre aux memes conditions que l'armee de
+San-Giovanni, ce qui leur fut octroye sans la moindre difficulte.
+
+Le soir, l'armee de Cosenz, celle de Garibaldi, et toutes les troupes du
+Faro qui ne cessaient de passer d'un bord du detroit a l'autre,
+campaient autour de Scylla, et la Bagnara, qui est a onze kilometres
+plus loin et sur le bord de la mer, etait occupee par une avant-garde.
+
+Ce meme soir, on put assister a un spectacle splendide. Les deux rives
+du detroit, completement illuminees sur toute leur etendue, offraient le
+tableau le plus magique qu'il soit possible d'imaginer. Il faut avoir vu
+une semblable feerie pour s'en rendre compte, car il n'est pas possible
+de la depeindre.
+
+Le lendemain matin 25, toutes les troupes ayant effectue leur passage,
+le general Garibaldi organisait une seconde armee sous la denomination
+d'armee meridionale.
+
+Elle devait se composer des nouveaux volontaires ainsi que des soldats
+et officiers de l'armee napolitaine qui venaient en assez grand nombre
+offrir leurs services.
+
+Quant a la premiere armee, celle des volontaires de Marsala, Palerme,
+Milazzo, etc., elle devait conserver le titre d'armee nationale.
+
+Le meme jour, et pendant que les armees de l'independance marchaient sur
+la Bagnara, un vaisseau francais, l'_Imperial_, arrivait a Messine pour
+remplacer le _Descartes_ rappele en France. Quant au _Prony_, il restait
+en station au Faro.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+De Scylla, l'armee nationale devait marcher sur Monteleone, en suivant
+la route royale et en passant par Palmi, Gioja, Nicotera, Mileto et
+Monteleone. Les environs de celle derniere ville avaient paru favorables
+aux generaux napolitains pour tenter un dernier effort contre l'armee de
+Garibaldi.
+
+De la Bagnara a Palmi, la route suivie par l'armee, quoique assez
+penible, se fit grand train et sans alerte; presque a chaque pas, on
+rencontrait des soldats napolitains, sans armes ni bagages, regagnant
+leurs foyers, insoucieux de l'armee a laquelle ils avaient pu
+appartenir. Des bandes de Calabrais plus ou moins nombreuses se
+joignaient aux volontaires dans chaque localite. Le 26 aout les troupes
+independantes occupaient Nicotera et toute la ligne jusqu'a Rosarno,
+ayant une partie de leurs brigades en route de Rosarno, sur Mileto. Le
+soir on etait a Mileto, chassant devant soi quelques compagnies de
+troupes royales qui n'attendaient comme toujours que l'occasion de plier
+bagages devant l'ennemi.
+
+On avait appris la veille l'assassinat du general Briganti par ses
+propres soldats a Mileto; on y trouva la confirmation de cette nouvelle
+et les details de ce meurtre.
+
+Le general Briganti s'etait enfui de Reggio a la tete de sa brigade pour
+ne pas capituler avec Garibaldi. Apres l'affaire de San-Giovanni, ce
+general, qui occupait les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare, etc., les
+avait rendus a l'armee liberatrice, et le Dictateur lui avait laisse son
+cheval et ses armes, ainsi que deux lanciers pour lui servir d'escorte.
+
+Cet officier superieur partit de suite a franc etrier pour rejoindre a
+Monteleone l'armee du general Vial. Le 25, il fut arrete a Mileto par
+une brigade napolitaine composee du 4e et du 16e de ligne. Des officiers
+l'entourent, l'injuriant et l'accusant de les avoir trahis et vendus a
+l'ennemi pour une somme de cinq millions. Le general irrite d'abord,
+puis reconnaissant que sa vie est en danger au milieu de ces forcenes,
+chercha par des paroles de persuasion a les faire revenir de l'erreur
+dans laquelle la passion les entrainait, mais ce fut en vain; a ce meme
+moment arriva un autre officier, un de ces porteurs de nouvelles qu'on
+voit rarement sur un champ de bataille, mais qui, dans les cafes et les
+lieux publics, sont toujours ceux qui crient le plus haut et paraissent
+vouloir manger tout le monde. Quarante mille Autrichiens, affirme-t-il,
+sont debarques au Pizzo. Le roi Francois II est a leur tete, ils
+marchent deja pour prendre de flanc l'armee liberale et l'arreter court
+dans son mouvement en avant sur Monteleone, Le general reste a cheval
+cherche alors a ramener a lui les soldats. Il avait a peine commence a
+leur parler qu'un sergent, le couchant en joue, lui ordonna de crier
+vive le Roi. Le general leva son kepi, et, l'elevant au-dessus de sa
+tete, cria vive le Roi, en disant qu'il n'avait pas besoin d'etre
+contraint a cela et que c'etait l'expression de son ame. Un coup de feu
+qui traversa la poitrine de son cheval le fit au meme moment rouler dans
+la poussiere.
+
+Le malheureux se releva tout meurtri et couvert du sang de sa monture;
+il fit appel aux sentiments d'honneur militaire des soldats, mais une
+decharge de plus de quarante coups de fusil retendit roide mort. Il
+tomba la face contre terre et le bras droit etendu sur ses assassins
+comme si, a l'instant ou la mort le frappait, il leur eut jete une
+malediction supreme, et voulu les stigmatiser de honte et d'infamie.
+
+Ce pauvre general croyait encore sans doute a l'honneur de cette armee
+qui, pour se servir de l'expression vehemente d'un officier francais
+spectateur de toutes ces turpitudes, devrait etre marquee au bas des
+reins du stigmate de la lachete. Les deux lanciers qui servaient
+d'escorte au general avaient juge prudent de tourner bride aussitot
+qu'ils avaient vu le guet-apens dans lequel etait tombe leur chef. Quant
+aux officiers qui avaient provoque ce triste evenement, ils etaient
+restes spectateurs du crime sans chercher a l'empecher.
+
+Aussitot que le general Vial eut connaissance de cet assassinat, il
+partit pour Naples donner sa demission accompagnee de celles de deux
+autres generaux de brigade. Quant aux quatre ou cinq mille royaux en
+position a Monteleone, ils allaient traditionnellement se mettre a
+piller et saccager la ville, lorsque, heureusement, dans la nuit du 26
+au 27, le general Sertori arriva avec son etat-major et une escorte de
+guides. Il n'en fallut pas davantage pour faire detaler a force de
+jambes ces ignobles pillards qui, se debandant dans toutes les
+directions, regagnaient leurs foyers ou les bandes de chenapans qui
+commencaient a se montrer dans les montagnes et a faire le metier de
+detrousseurs de grand chemin.
+
+Le 27, Garibaldi arrivait lui-meme a Monteleone, les troupes royales
+envoyees pour soutenir celles de cette ville et qui se dirigeaient sur
+Cosenza durent, en apprenant l'occupation, s'arreter et attendre de
+nouveaux ordres. A Monteleone, l'armee nationale se mit en rapport
+direct avec les insurges de la Basilicate et des terres de Bari.
+L'insurrection precedait partout l'armee liberale. Le 26, le general
+Scott expediait de Salerne une forte colonne dans la direction d'Avelino
+ou l'on avait arbore le drapeau national. Potenza suivit immediatement
+le mouvement d'Avelino, les troupes royales en furent chassees par la
+garde nationale, et une nouvelle municipalite y fut etablie le 28. Les
+Garibaldiens marchaient sur Cosenza le 29, et poussaient leurs
+avant-gardes jusqu'a cette ville. Le general Caldarchi, qui y commandait
+la brigade napolitaine, se hata de parlementer et de quitter la place
+avec armes et bagages, a condition de ne plus servir pendant la guerre
+contre les troupes de Garibaldi, de maintenir la plus grande discipline
+sur la route que suivrait sa brigade en se retirant et de laisser
+regagner leurs foyers, ou l'armee liberale, a ceux qui en temoigneraient
+le desir; de plus il devait laisser en ville le materiel et les armes en
+magasin, il devait encore se retirer sur Salerne, et son itineraire
+etant fixe d'avance, il s'engageait a le suivre sans y faire aucun
+changement.
+
+Le 30, les campagnes au Nord et a l'Est de Potenza envoyaient a l'armee
+nationale un renfort de pres de deux mille volontaires, tous Calabrais,
+et l'on apprenait le debarquement a la Punta-Palinuro ou a Sala, non
+loin de Salerne, d'une forte division de l'armee independante, commandee
+par le general Tuerr. A partir de ce jour, il est bien difficile de
+pouvoir suivre les mouvements de l'armee liberatrice non plus que de
+celle des Napolitains.
+
+Les premiers s'avancent toujours hardiment sur une ligne de front assez
+etendue; les seconds, au contraire, battent sans cesse en retraite sans
+s'inquieter de ce qui en arrivera. Avec ces deux systemes si differents,
+il n'etait pas difficile de prevoir que bientot l'armee nationale serait
+a Naples. Effectivement, le 4, les volontaires etaient a Potenza et
+campaient sur la route de Naples et sur celle de Montepillaro.
+
+Les Napolitains avaient etabli autour de la ville quelques travaux de
+fortifications passageres, qu'occuperent immediatement les gardes
+civiques.
+
+Il ne restait plus a cette date dans toutes les provinces de
+l'Adriatique, la terre d'Otrante, la terre de Bari, la Capitanate, les
+deux Calabres, les principautes Ulterieure et Citerieure, la Basilicate,
+un seul soldat ni un magistrat royal; partout les soulevements etaient
+aussi rapides qu'instantanes, mais quoi que l'on en dise, les evenements
+s'accomplissaient bien plus aux cris de _Viva la liberta!_ qu'a ceux de
+_Viva il re galantuomo!_ dont on paraissait aussi peu se soucier que de
+l'annexion qui etait un mot creux, fort peu compris par les Calabrais en
+general.
+
+Le clerge, de meme qu'en Sicile, prenait part ostensiblement a ces
+manifestations; les capucins, les cordeliers surtout, venaient en aide
+au mouvement et ne craignaient pas au besoin de jeter leurs bonnets
+par-dessus leur tete en se faisant soldats pour tout de bon.
+
+A Foggia, le depart des troupes royales fut moins pacifique. En se
+retirant, priees trop impoliment, a ce qu'il parait, de decamper, elles
+se facherent serieusement et engagerent avec les soldats citoyens une
+fusillade qui fit quelques victimes depart et d'autre.
+
+Salerne fut menacee le lendemain 5, par les brigades Bixio, Ehber, Tuerr,
+etc. S'attendant a une certaine resistance, l'armee liberale avait
+etabli ses avant-postes sur les bords de la Selle, petite riviere ou
+plutot torrent qui descend des montagnes et forme plusieurs
+embranchements dont le principal longe la route royale de Montefano a
+Evoli. Dans la nuit, une partie des troupes vint prendre position entre
+Evoli meme et Vicenza, prenant ainsi a revers les royaux qui pouvaient
+se rencontrer en avant de Salerne: de Vicenza a Salerne, il n'y a que
+quelques lieues de marche.
+
+Le 6, une brigade napolitaine, venant de la Capitanate qu'elle avait
+evacuee quelques jours auparavant, descendait de Caglieri a Vicenza,
+lorsqu'elle rencontra les avant-postes de l'armee independante; elle
+s'empressa de capituler et une partie passa aux Garibaldiens. Le meme
+jour, le gros de l'armee etait en vue de Salerne, ou elle entrait la
+nuit et le lendemain matin sans tirer un coup de fusil, et ayant le
+Dictateur a sa tete.
+
+Le 7, Garibaldi adressait une proclamation a la population napolitaine,
+dans laquelle on remarquait le passage suivant: "Je le repete, la
+concorde est le premier besoin de l'Italie, nous accueillerons comme
+des freres ceux qui ne pensaient pas comme nous a une autre epoque, et
+qui voudraient aujourd'hui sincerement apporter leur pierre a l'edifice
+patriotique," etc., etc.
+
+Enfin le 8, le general Garibaldi, devancant son armee, entrait a Naples
+avec cinq ou six de ses officiers d'ordonnance ou amis sans s'inquieter
+le moins du monde des troupes royales qui occupaient encore les postes
+de la ville et les forts.
+
+Garibaldi etait en voiture, ayant a cote de lui Bertani et un officier;
+dans une seconde voiture etaient trois ou quatre autres officiers. Son
+entree et son parcours dans les rues jusqu'au palais de la Forestiera ne
+furent qu'un long triomphe, et la garde nationale, qui s'etait
+immediatement reunie, vint defiler sous les fenetres du Dictateur et
+prendre le service du palais.
+
+Deux jours avant, le roi Francois II, quittant sa capitale, avait pris
+la route de Capoue, decide a se renfermer dans Gaete avec les troupes
+qui lui resteraient fideles et a y resister aussi longtemps que faire se
+pourrait. On sait que cette seconde periode de la guerre de
+l'independance a ete autrement honorable pour l'armee royale que les
+honteux desastres qui, depuis Palerme, et surtout depuis Reggio, sont
+venus s'inscrire sur les pages de l'histoire.
+
+Ici une marche retrograde est necessaire pour etablir les faits au
+moment ou le Dictateur entrant a Naples realise la premiere partie des
+projets qu'il a annonces sur l'Italie. En repassant par Salerne,
+Potenza, Evoli, etc., etc., Cosenza, Monteleone et Scylla, les routes
+sont couvertes de Garibaldiens en retard ou nouvellement debarques, de
+volontaires calabrais accourant du fond de leurs montagnes pour se
+joindre a l'armee liberale; les populations en emoi, comme dans tous
+pays le lendemain de revolution, ont organise partout leurs gardes
+civiques et leur police provisoire; les magistrats municipaux, remplaces
+a la hate, administrent provisoirement au nom du Dictateur aussi bien
+qu'ils le peuvent, et tachent, par des requisitions d'approvisionnements
+de toute espece, de suppleer au defaut d'argent qui se fait surtout
+sentir dans l'armee independante.
+
+De toutes parts, les soldats royaux, pas honteux et peu confus, s'en
+retournent tranquillement dans leurs foyers; une partie de leurs
+officiers, decides a servir leur patrie, et plus militaires que leurs
+soldats, attendent impatiemment une occasion pour reprendre du service
+et etre cases dans l'armee meridionale. On apercoit partout de nombreux
+placards, imprimes qui sait ou, probablement en Piemont, et sur lesquels
+se lisent en grosses lettres d'une encre tres-noire: _Annexion et
+Victor-Emmanuel!_ Dans beaucoup d'endroits ces pancartes ont un si
+maigre succes qu'elles disparaissent promptement. Dans les campagnes,
+les populations ebouriffees ont aussi, comme partout en pareille
+circonstance, abandonne leurs champs et laisse leur betail se promener
+a l'aventure, pour venir, masses a l'entree de leurs villages, ou
+groupes sur les grandes routes, politiquer et se raconter les uns aux
+autres les batailles les plus incroyables, les nouvelles les plus
+bizarres qu'on puisse imaginer. Dans les villes, c'est a peu pres la
+meme chose, peut-etre pis, le soldat citoyen envahit tout; il n'y a plus
+de boutiquiers, il n'y a plus que des braves tout prets a se lever comme
+un seul homme pour la defense de l'ordre et de la liberte attendue
+depuis si longtemps.
+
+Au Faro, de l'autre cote du detroit, tout parait triste et desert, plus
+de ces gais et insouciants volontaires dormant au soleil, chantant a la
+lune, souffrant toutes les privations sans se plaindre, mangeant ce
+qu'ils trouvaient, buvant sans sourciller de l'eau saumatre, prenant
+enfin tout en patience, pourvu qu'en un temps donne il leur soit permis
+de verser leur sang pour la liberte de la patrie. A peine quelques
+canonniers, restes pour le service des batteries, promenent-ils de ca de
+la, leur ennui et leur chagrin de n'avoir pu suivre leurs camarades.
+Cette longue plage, qui du Faro s'etend jusqu'a Messine, n'est plus
+animee que par quelques barques de pecheurs d'espadons qui sillonnent
+rapidement le detroit. Enfin le calme est redevenu si general que tout
+le monde, jusqu'aux canons, a l'air de sommeiller.
+
+Seule la citadelle de Messine, persistant a montrer toujours ses longues
+dents noires a travers les dechiquetures de son parapet, a un tel air de
+mauvaise humeur que Belzebuth en prendrait les armes. Heureusement les
+citadins messinois, presque completement rassures sur les horreurs d'un
+bombardement, ne s'effarouchent plus aussi vite et ne craignent meme pas
+de regarder en face la citadelle en affirmant d'un grand air de dedain
+que si tot ou tard cette bicoque ne veut pas amener son pavillon, on
+saura bien, ventre-saint-gris! l'y contraindre. Alors, impitoyablement
+demolie et rasee, on en labourera le sol, on y semera du sel, enfin on
+en fera une superbe promenade ou le sable regnera en maitre absolu; ce
+qui fait qu'a l'avenir, la ville sera certaine de ne plus encourir de
+chatiments aussi severes que ceux de 1848.
+
+Les rues de la ville, desertes de soldats nationaux, ont retrouve leur
+aspect bourgeois d'autrefois. A peine si quelques gardes civiques s'y
+promenent a l'aise, en compagnie de leurs fusils.
+
+A Milazzo, tout a repris son cours normal; mais tous les matins et tous
+les soirs, on voit de nombreux oiseaux de proie planer et s'abattre en
+battant de l'aile sur un point quelconque des roseaux qui avoisinent
+l'entree de l'isthme. Dans l'interieur de l'ile, une grande partie de la
+population s'imagine toujours que la liberte, c'est le droit pour chacun
+de faire ce qui lui plait, de prendre ce que bon lui semble. Exemple les
+evenements de Bronte; aussi tout va-t-il pas mal de travers, et le
+besoin de gendarmes se fait-il generalement sentir.
+
+Les bandes d'honnetes bandits qui courent les montagnes rendent les
+communications assez peu sures, et les pancartes votant pour
+Victor-Emmanuel sont a l'ordre du jour, pourvu toutefois que le roi
+_galantuomo_ agisse comme la liberte, en laissant faire ce qu'on veut. A
+cette condition, tous les Siciliens consentiront a etre Piemontais,
+c'est-a-dire Italiens, car encore veulent-ils rester Siciliens, avoir,
+avant tout, leur petit gouvernement a part, leur petit senat, leurs
+petits ministres. Ils tiendraient moins a avoir une petite armee.
+
+Somme toute, Palerme a completement fait disparaitre ses barricades;
+comme Messine, elle a quitte son air guerrier; plus heureuse que sa
+rivale, aucune citadelle ne l'empeche de dormir. Si Alexandre Dumas
+n'habite plus le palais, il y a a sa place presque un vice-roi. La
+garnison piemontaise, assez peu choyee, a ete casernee aux Quatro-Venti,
+ou le grand air lui est plus sain que celui de la ville.
+
+A Alcamo, une croix a ete elevee sur les victimes de la guerre. A
+Calatafimi, un cicerone fait deja sa fortune en racontant aux touristes
+les details veridiques du combat de Calatafimi et du debarquement a
+Marsala. Enfin, depuis que le _Lombardo_ a ete renfloue et ramene a
+Palerme, on se demande si les evenements passes ne sont point un reve,
+et a la _Pointe-aux-Blagueurs_, il n'y a pas de jours que l'histoire du
+debarquement ne soit racontee six fois au moins. Quant au _padre_
+capucin dont il est question dans le premier chapitre, les mauvaises
+langues pretendent qu'apres s'etre battu comme un Bayard et avoir rosse
+l'ennemi comme un Duguesclin a Calatafimi, a Parco, a Palerme, a
+Milazzo, a Reggio et autres lieux; apres etre entre triomphalement
+couvert de fleurs et couronne dans la bonne ville de Naples, il est
+piteusement revenu un beau matin, licencie parle souverain de son choix
+avec bon nombre de ses freres d'armes!
+
+_Sic transit gloria mundi._
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Quatre mois de l'expedition de
+Garibaldi en Sicilie et Italie, by Henri Durand-Brager
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GARIBALDI EN SICILIE ET ITALIE ***
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
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