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This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) + + + + + + +EMILE FAGUET + +DE L'ACADEMIE FRANCAISE + + + +ETUDES LITTERAIRES + +DIX-HUITIEME SIECLE + + PIERRE BAYLE--FONTENELLE + LE SAGE--MARIVAUX--MONTESQUIEU + VOLTAIRE--DIDEROT--J.J. ROUSSEAU + BUFFON--MIRABEAU--ANDRE CHENIER. + + + +AVANT-PROPOS + +Ce volume, comme ceux que j'ai donnes precedemment, s'adresse +particulierement aux etudiants en litterature. Ils y trouveront les +principaux ecrivains du XVIIIe siecle analyses plutot en leurs idees +qu'en leurs procedes d'art. C'etait un peu une necessite de ce sujet, +puisque les principaux ecrivains du XVIIIe siecle sont plutot des hommes +qui ont pretendu penser que de purs artistes. L'exposition devient toute +differente, et a comme d'autres lois, selon que le critique s'occupe des +deux grands siecles litteraires de la France, qui sont le XVIIe et le +XIXe, ou des temps ou l'on s'est attache surtout a remuer des questions +et a poursuivre des controverses. + +Du reste, quelque interessant qu'il soit a bien des egards, le XVIIIe +siecle paraitra, par ma faute peut-etre, peut-etre par la nature des +choses, singulierement pale entre l'age qui le precede et celui qui le +suit. Il a vu un abaissement notable du sens moral, qui, sans doute, ne +pouvait guere aller sans un certain abaissement de l'esprit litteraire +et de l'esprit philosophique; et, de fait, il semble aussi inferieur, +au point de vue philosophique, au siecle de Descartes, de Pascal et de +Malebranche, qu'il l'est, au point de vue litteraire, d'une part +au siecle de Bossuet et de Corneille, d'autre part au siecle de +Chateaubriand, de Lamartine et de Hugo. Cette decadence, tres relative +d'ailleurs, et dont on peut se consoler, puisqu'on s'en est releve, a +des causes multiples dont j'essaie de demeler quelques-unes. + +Un homme ne chretien et francais, dit La Bruyere, se sent mal a l'aise +dans les grands sujets. Le XVIIIe siecle litteraire, qui s'est trouve si +a l'aise dans les grands sujets et les a traites si legerement, n'a +ete ni chretien ni francais. Des le commencement du XVIIIe siecle +l'extinction brusque de l'idee chretienne, a partir du commencement du +XVIIIe siecle la diminution progressive de l'idee de patrie, tels ont +ete les deux signes caracteristiques de l'age qui va de 1700 a 1790. +L'une de ces disparitions a ete brusque, dis-je, et comme soudaine; +l'autre s'est faite insensiblement, mais avec rapidite encore, et, en +1750 environ, etait consommee, heureusement non pas pour toujours. + +J'attribue la diminution de l'idee de patrie, comme tout le monde, je +crois, a l'absence presque absolue de vie politique en France depuis +Louis XIV jusqu'a la Revolution. Deux etats sociaux ruinent l'idee ou +plutot le sentiment de la patrie: la vie politique trop violente, et la +vie politique nulle. Autant, dans la fureur des partis excites creant +une instabilite extreme dans la vie nationale et comme un etourdissement +dans les esprits, il se produit vite ce qu'on a spirituellement appele +une "emigration a l'interieur", c'est-a-dire le ferme dessein chez +beaucoup d'hommes de reflexion et d'etude de ne plus s'occuper du pays +ou ils sont nes, et en realite de n'en plus etre;--autant, et pour les +memes causes, dans un etat social ou le citoyen ne participe en aucune +facon a la chose publique, et au lieu d'etre un citoyen, n'est, a vrai +dire, qu'un tributaire, l'idee de patrie s'efface, quitte a ne se +reveiller, plus tard, que sous la rude secousse de l'invasion. C'est ce +qui est arrive en France au XVIIIe siecle. Fenelon le prevoyait tres +bien, au seuil meme du siecle, quand il voulait faire revivre l'antique +constitution francaise, et, par les conseils de district, les conseils +de province, les Etats generaux, ramener peuple, noblesse et clerge, +moins encore a participer a la chose nationale qu'a s'y interesser[1]. +Et on se rappellera qu'a l'autre extremite de la periode que nous +considerons, la Revolution francaise a ete tout d'abord cosmopolite, et +non francaise, a songe "a l'homme" plus qu'a la patrie, et n'est devenue +"patriote" que quand le territoire a ete Envahi. + +[Note 1: Voir notre _Dix-septieme Siecle_, article Fenelon. (Societe +francaise d'Imprimerie et de Librairie.)] + +Quoi qu'il en soit des causes, c'est un fait que la pensee du +XVIIIe siecle n'a ete aucunement tournee vers l'idee de patrie, que +l'indifference des penseurs et des lettres a l'endroit de la grandeur +du pays est prodigieuse en ce temps-la, et que la langue seule qu'ils +ecrivent rappelle le pays dont ils sont. Cela, meme au point de +vue purement litteraire, n'aura pas, nous le verrons, de petites +consequences. + +La disparition de l'idee chretienne a des causes plus multiples +peut-etre et plus confuses. La principale est tres probablement ce qu'on +appelle "l'esprit scientifique", qui existait a peine au XVIIe siecle, +et qui date, decidement, en France, de 1700. La "philosophie" du XVIIIe +siecle n'est pas autre chose, et quand les auteurs de ce temps disent +"esprit philosophique", c'est toujours esprit scientifique qu'il +faut entendre. Le XVIIe siecle avait ete peu favorable a l'esprit +scientifique, et meme l'avait dedaigne. Il etait mathematicien et +"geometre", non scientifique a proprement parler. Il etait mathematicien +et geometre, c'est-a-dire aimait la science purement _intellectuelle_ +encore, et que l'esprit seul suffit a faire; il n'aimait point la +science realiste, qui a besoin des choses pour se constituer, et qui se +fait, avant tout, de l'observation des choses reelles. "_Les hommes ne +sont pas faits pour considerer des moucherons_, disait Malebranche, _et +l'on n'approuve point la peine que quelques personnes se sont donnee +de nous apprendre comment sont faits certains insectes, et la +transformation des vers, etc... Il est permis de s'amuser a cela quand +on n'a rien a faire et pour se divertir_."--Pour les esprits les plus +philosophiques et les plus austeres, de telles occupations n'etaient +pas meme un "divertissement permis". C'etaient une forme de la +concupiscence, _libido sciendi, libido oculorum_, un veritable peche, et +une subtile et funeste tentation; c'etait, pour parler comme Jansenius, +une "_curiosite toujours inquiete, que l'on a palliee du nom de science. +De la est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous +regardent point, qu'il est inutile de connaitre, et que les hommes ne +veulent savoir que pour les savoir seulement_."--Litterature, art, +philosophie, metaphysique, theologie, science mathematique et tout +intellectuelle, voila les differentes directions de l'esprit francais au +XVIIe siecle. + +Mais, vers la fin de cet age, par les recits des voyageurs, par la +medecine qui grandit et que le developpement de la vie urbaine invite +a grandir, par le _Jardin du roi_ qui sort de son obscurite, par +l'Academie des sciences fondee en 1666, par Bernier, Tournefort, +Plumier, Feuillee, Fagon, Delance, Duvernay, les sciences physiques et +naturelles deviennent la preoccupation des esprits. Elles profitent, +pour devenir populaires, de la decadence des lettres et de la +philosophie, de cette sorte de vide intellectuel qui n'est que trop +apparent de 1700 a 1720 environ; elles deviennent meme a la mode, et les +femmes savantes ont partout remplace les precieuses, et les presidents +a mortier en leurs academies de province ne dedaignent point de +"considerer des moucherons" et de dissequer des grenouilles. Elles ont +cause gagnee en 1725 et ont deja donne son pli a l'esprit du siecle. +Comme il arrive toujours a l'intelligence humaine, trop faible pour voir +a la fois plus d'un cote des choses, la science nouvelle parait toute la +science, semble apporter avec elle le secret de l'univers, et relegue +dans l'ombre les explications theologiques, ou metaphysiques ou +psychologiques qui en avaient ete donnees. Tout sera explique desormais +par les "lois de la nature", le surnaturel n'existera plus, _l'humain_ +meme disparaitra; plus de metaphysique, plus de religion; et jusqu'a la +morale, qui n'est pas dans la nature, n'etant que dans l'homme, finira +elle-meme par etre consideree comme le dernier des "prejuges". + +Ajoutez a cela des causes historiques dont la principale est la funeste +et a jamais detestable revocation de l'Edit de Nantes. Encore que le +protestantisme n'ait nullement ete, en ses commencements et en son +principe, une doctrine de libre examen, une religion individuelle, +insensiblement et indefiniment ployable jusqu'a se transformer par +degres en pur rationalisme, encore est-il qu'il etait dans sa destinee +de devenir tel. Il a ete, chez les peuples qui l'ont adopte, un passage, +une transition lente d'une religion a un etat religieux, et d'un etat +religieux a une simple disposition spiritualiste. Ce passage progressif +et lent eut pu avoir lieu en France comme ailleurs, sans la proscription +des protestants sous Louis XIV. La Revocation a eu, comme toute mesure +intransigeante, des consequences radicales; elle a supprime les +transitions, et jete brusquement dans le "libertinage" tous ceux qui +auraient simplement incline vers une forme de l'esprit religieux plus a +leur gre. Ce n'est pas en vain qu'on declare qu'on prefere un athee a un +schismatique. A parler ainsi, on reussit trop, et ce sont des athees que +l'on fait. + +Pour ces raisons, pour d'autres encore, moins importantes, comme le +trouble moral qu'ont jete dans les esprits la Regence et les scandales +financiers de 1718, le XVIIIe siecle a, des son point de depart, +absolument perdu tout esprit chretien. + +Ni chretien, ni francais, il avait un caractere bien singulier pour un +age qui venait apres cinq ou six siecles de civilisation et de culture +nationales; il etait tout neuf, tout primitif et comme tout brut. La +tradition est l'experience d'un peuple; il manquait de tradition, et +n'en voulait point. Aussi, et c'est en cela qu'il est d'un si grand +interet, c'est un siecle enfant, ou, si l'on veut, adolescent. Il a +de cet age la fougue, l'ardeur indiscrete, la curiosite, la malice, +l'intemperance, le verbiage, la presomption, l'etourderie, le manque +de gravite et de tenue, les polissonneries, et aussi une certaine +generosite, bonte de coeur, facilite aux larmes, besoin de s'attendrir, +et enfin cet optimisme instinctif qui sent toujours le bonheur +tout proche, se croit toujours tout pres de le saisir, et en a +perpetuellement le besoin, la certitude et l'impatience. + +Il vecut ainsi, dans une agitation incroyable, dans les recherches, +les essais, les theories, les visions, et, l'on ne peut pas dire les +incertitudes, mais les certitudes contradictoires. Il avait tout coupe +et tout brule derriere lui: il avait tout a retrouver et a refaire. Il +touchait, du moins, a tous les materiaux avec une fievre de decouverte +et une naivete d'inexperience a la fois touchante et divertissante, +reprenant souvent comme choses nouvelles, et croyant inventer, des idees +que l'humanite avait cent fois tournees et retournees en tous sens, +et ne les renouvelant guere, parce qu'avant de les trancher il ne +commencait pas par les bien connaitre. Il est peu d'epoque ou l'on ait +plus improvise; il en est peu ou l'on ait invente plus de vieilleries +avec tout le plaisir de l'audace et tout le ragout du scandale. + +Cherchant, discutant, imaginant et bavardant, le XVIIIe siecle est +arrive a ses conclusions, tout comme un autre. Il est tombe, a la fin, a +peu pres d'accord sur un certain nombre d'idees. Ces idees n'etaient pas +precisement les points d'aboutissement d'un systeme bien lie et bien +conduit; c'etaient des protestations; elles avaient un caractere +presque strictement negatif; ce n'etait que le XVIIIe siecle prenant +definitivement conscience nette de tout ce a quoi il ne croyait pas +et ne voulait pas croire. Revelation, tradition, autorite, c'etait le +christianisme; raison personnelle, puissance de l'homme a trouver la +verite, liberte de croyance et de pensee, mepris du passe sous le nom de +loi du progres et de perfectibilite indefinie, ce fut le XVIIIe siecle, +et cela ne veut pas dire autre chose sinon: il n'y a pas de revelation, +la tradition nous trompe, et il ne faut pas d'autorite.--Par suite, +grand respect (du moins en theorie) de l'individu, de la personne +humaine prise isolement: puisque ce n'est pas la suite de l'humanite qui +conserve le secret, mais chacun de nous, celui-ci ou celui-la, qui peut +le decouvrir, l'individu devient sacre, et on lui reporte l'hommage +qu'on a retire a la tradition.--Par suite encore, tendance generale a +l'idee, un peu vague, d'egalite, sans qu'on sut exactement laquelle, +entre les hommes. A cette tendance bien des choses viennent contribuer: +l'egalite _reelle_ que le despotisme a fini par mettre dans la nation +meme, jadis hierarchisee si minutieusement; l'egalite financiere +relative que l'appauvrissement des grands et l'accession des bourgeois a +la fortune commence a etablir; plus que tout l'horreur de _l'autorite_, +toute autorite, ou spirituelle ou materielle, ne se constituant, ne se +conservant surtout, que par une hierarchie, ne pouvant descendre du +sommet a toutes les extremites de la base que par une serie de pouvoirs +intermediaires qui du cote du sommet obeissent, du cote de la base +commandent, ne subsistant enfin que par l'organisation et le maintien +d'une inegalite systematique entre les hommes. + +Et ces differentes idees, aussi antichretiennes qu'antifrancaises, je +veux dire egales protestations contre le christianisme tel qu'il avait +pris et garde forme en France, et contre l'ancienne France elle-meme +telle qu'elle s'etait constituee et amenagee, devinrent, peu a peu, +comme une nouvelle religion et une foi nouvelle; car le scepticisme +n'est pas humain, je dis le scepticisme meme dans le sens le plus eleve +du mot, a savoir l'examen, la discussion et la recherche, et il faut +toujours qu'un peuple se serre et se ramasse autour d'une idee a +laquelle il croie, autour d'une conviction; et jure et espere par +quelque chose. Le XVIIIe siecle devait trouver au moins une religion +provisoire a son usage; et la verite est qu'il en a trouve deux. + +Il a fini par avoir la religion de la raison et la religion du +sentiment. + +C'etaient deux formes de cet _individualisme_ qui lui etait si cher. +Autorite, tradition, conscience collective et continue de l'humanite +sont sources d'erreur. Que reste-t-il? Que l'homme, isolement, se +consulte lui-meme; "_que chacun, dans sa loi, cherche en paix la +lumiere_"; que chacun interroge l'oracle personnel, l'etre spirituel +qui parle en lui.--Mais lequel? Car il en a deux: l'un qui compare, +combine, coordonne, conclut, obeit a une sorte de necessite a +laquelle il se rend et qu'il appelle l'evidence, et celui-ci c'est la +raison;--l'autre, plus prompt en ses demarches, qui fremit, s'echauffe, +a des transports, crie et pleure, obeit a une sorte de necessite qu'il +appelle l'emotion; et celui-ci c'est le sentiment. Auquel croire? Le +XVIIIe siecle a repondu: a tous les deux. Il s'est partage: les tendres +ont ete pour le sentiment, les intellectuels pour la raison. Les hommes +ont ete plutot de la religion de la raison, les femmes de la religion du +sentiment. Rationalisme et sensibilite ont regne parallelement vers +la lin de cet age, se reconnaissant bien pour freres, en ce qu'ils +derivaient de la meme source qui n'est autre qu'orgueil personnel et +grande estime de soi, mais freres ennemis, qui se defiaient fort l'un de +l'autre en s'apercevant qu'ils menaient aux conclusions, aux regles de +conduite, aux morales les plus differentes; et aussi, dans les esprits +communs et peu capables de discernement, dans la foule, freres ennemis +vivant cote a cote, prenant tour a tour la parole, melant leurs voix +en des phrases obscures autant que solennelles; dieux invoques en meme +temps d'une meme foi indiscrete et d'un meme enthousiasme confus. + +N'importe, c'etaient des enthousiasmes, des cultes, des elevations, des +manieres de religions en un mot; car tout sentiment desinteresse a deja +un caractere religieux. De l'instrument meme dont il s'etait servi pour +detruire la religion traditionnelle, le XVIIIe siecle avait fini par +faire une religion nouvelle, et la pensee humaine avait parcouru le +cercle qu'elle parcourt toujours.--De meme le sentiment, la passion, +severement refoules, et tenus en suspicion comme dangereux par la +religion traditionnelle, apres avoir proteste contre elle et reclame +leurs droits (avec Vauvenargues, par exemple) de protestataires, puis +d'insurges, etaient devenus dogmes eux-memes et religions, et le cercle, +de ce cote-la aussi, etait parcouru. + +Entre ces deux divinites nouvelles et les deux groupes de leurs +croyants, restaient en grand nombre, et resterent toujours, ceux que +l'evolution de pensee que je viens d'indiquer n'avait pas entraines +jusqu'a son terme, les hommes du "pur" XVIIIe siecle, les hommes a la +d'Holbach, qui s'en tenaient a la pure negation, et qui se refuserent a +n'abandonner un culte que pour en embrasser un autre.--Plus tard et la +pure et simple negation, comme trop seche et trop attristante; et le +sentiment et la raison, comme choses trop evidemment individuelles, et +qui sont trop autres d'un homme a un autre, pour etre de vrais liens des +ames, _relligiones_, et soupconnees de n'etre devenues des divinites +que par un effort singulier et un coup de force d'abstraction, devaient +cesser d'exercer un empire sur les esprits; et l'on s'essaya a revenir a +l'ancienne foi, ou a se mettre en marche vers d'autres solutions encore +ou expedients. + +Mais il etait important de marquer la derniere borne du stade parcouru +par le XVIIIe siecle, et celle surtout ou il a comme "tourne". On a fait +remarquer, et avec grande raison[2], que le XVIIIe siecle, a le prendre +en general, et avec beaucoup de complaisance, avait eu une irreligion +plutot deiste, tandis que l'irreligion du XVIIe siecle etait athee. +Cette vue est tres ingenieuse, et elle est presque vraie. La minorite +irreligieuse du XVIIe siecle nie Dieu; la majorite irreligieuse du +XVIIIe siecle, je n'oserais trop dire croit en Dieu, mais aime a y +croire. + +[Note 2: Vinet, _Histoire de la litterature francaise au XVIIIe +siecle.--Appendice: Les moralistes francais au XVIIIe siecle_.] + +La raison c'est precisement qu'elle est majorite. Tout parti qui reussit +devient conservateur, et toute doctrine qui a du succes se moralise et +s'epure et s'eleve autant que sa nature et son essence le comportent. Le +succes est une responsabilite, et se fait sentir comme tel. Une doctrine +qui a des partisans, a mesure que le nombre en augmente, sent qu'elle a +charge d'ames, cherche a aboutir a une morale, et a prendre au moins un +air et une dignite theocratique. C'est pour cela que la philosophie du +XVIIIe siecle, et d'assez bonne heure, menagea au moins le mot Dieu, +sous lequel on sait qu'on peut faire entendre tant de choses; et +toujours et de plus en plus transforma en veritables objets de culte, +sanctifia et divinisa les instruments memes de sa critique, et les armes +memes de sa rebellion. + +Voila comme le fond commun et l'esprit general du siecle que nous +etudions. Quelle litterature en est sortie, c'est ce qui nous reste a +examiner. + +Ce pouvait etre une admirable litterature philosophique; et c'est bien +ce que les hommes du temps ont cru avoir. Il n'en est rien, je crois +qu'on le reconnait unanimement a cette heure. Il n'y a point a cela de +raison generale que j'apercoive. La faute n'en est qu'aux personnes. Les +philosophes du XVIIIe siecle ont ete tous et trop orgueilleux et trop +affaires pour etre tres serieux. Ils sont restes tres superficiels, +brillants du reste, assez informes meme, quoique d'une instruction trop +hative et qui procede comme par boutades, penetrants quelquefois, +et ayant, comme Diderot, quelques echappees de genie, mais en somme +beaucoup plutot des polemistes que des philosophes. Leur instinct +batailleur leur a nui extremement; car un grand systeme, ou simplement +une hypothese satisfaisante pour l'esprit (et non seulement les +philosophes modernes, mais Pascal aussi le sait bien, et Malebranche) ne +se construit jamais dans l'esprit d'un penseur qu'a la condition qu'il +envisage avec le meme interet, et presque avec la meme complaisance, sa +pensee et le contraire de sa pensee, jusqu'a ce qu'il trouve quelque +chose qui explique l'un et l'autre, en rende compte, et, sinon les +concilie, du moins les embrasse tous deux. Infiniment personnels, et un +peu legers, les philosophes du XVIIIe siecle ne voient jamais a la fois +que leur idee actuelle a prouver et leur adversaire a confondre, ce +qui est une seule et meme chose; et quand ils se contredisent, ce qui +pourrait etre un commencement de voir les choses sous leurs divers +aspects, c'est, comme Voltaire, d'un volume a l'autre, ce qui est etre +limite dans l'affirmative et dans la negative tour a tour, mais non pas +les voir ensemble. + +Aussi sont-ils interessants et decevants, de peu de largeur, de peu +d'haleine, de peu de course, et surtout de peu d'essor. Deux siecles +passes, ils ne compteront plus pour rien, je crois, dans l'histoire de +la philosophie. + +Il etait difficile, a moins d'un grand et beau hasard, c'est-a-dire de +l'apparition d'un grand genie, chose dont on n'a jamais su ce qui la +produit, que ce siecle fut un grand siecle poetique. Il ne fut pour cela +ni assez novateur, ni assez traditionnel. + +Il pouvait, avec du genie, continuer l'oeuvre du XVIIe siecle, en +remontant a la source ou le XVIIe siecle avait puise et qui etait loin +d'etre tarie; il pouvait continuer de se penetrer de l'esprit antique +_et meme s'en penetrer mieux que le XVIIe siecle_, qui, apres tout, +s'est beaucoup plus inspire des Latins que des Grecs, maintenir ainsi et +prolonger l'esprit classique francais qui n'avait pas dit son dernier +mot, et le revivifier d'une nouvelle seve. + +Et il pouvait, decidement novateur, avec du genie, creer, a ses risques +et perils, ce qui est toujours le mieux, une litterature toute nationale +et toute autonome. + +Il n'a fait ni l'un ni l'autre. Il a commence par etre novateur sterile; +puis il a ete traditionnel timide, cauteleux, servile, traditionnel par +_petite imitation_, traditionnel par contrefacon. + +Il a commence par etre novateur. Il etait naturel qu'il le fut en +litterature comme en tout le reste et qu'il repoussat la tradition +litteraire comme toutes les autres. C'est ce qu'il fit. Fontenelle, +Lamotte, Montesquieu, Marivaux sont en litterature les representants +d'une reaction presque violente contre l'esprit classique francais en +general, et le XVIIIe siecle en particulier. Ils sont "modernes", et +irrespectueux autant de l'antiquite classique que de l'ecole litteraire +de 1660. Et cela est permis; ce qui ne l'etait point, c'etait d'etre +novateur par simple negation, et sans avoir rien a mettre a la place de +ce qu'on pretendait proscrire. Les novateurs de 1715 ne sont guere que +des insurges. Ils meprisent la poesie classique, mais ils meprisent +toute la poesie; ils meprisent la haute litterature classique, mais +ils meprisent a peu pres toute la haute litterature. Si, comme font +d'ordinaire les nouvelles ecoles litteraires, ils songeaient a se +chercher des ancetres par dela leurs predecesseurs immediats qu'ils +attaquent, ils remonteraient a Benserade et a Furetiere. Esprit precieux +et realisme superficiel, voila leurs deux caracteres. "Roman bourgeois" +avec le _Gil Blas_, comedie romanesque et spirituellement entortillee +avec les _Fausses Confidences_, croquis vifs et humoristiques de +la ville, sans la profondeur meme de La Bruyere, avec les _Lettres +Persanes_, eglogues fades et pretentieuses, fables elegantes et +malicieuses sans un grain de poesie, voila ce que font les plus grands +d'entre eux. Cette premiere ecole, malgre un bon roman de mauvaises +moeurs, deux ou trois jolies comedies et un brillant pamphlet, sent +singulierement l'impuissance, et n'est pas la promesse d'un grand +siecle. + +Le siecle tourna, brusquement, fit volte-face, non pas tout entier, nous +le verrons, mais en majorite, sous l'impulsion vigoureuse et multipliee +de Voltaire. Celui-ci n'etait pas novateur le moins du monde. +Conservateur en toutes choses, et seulement force, pour les interets +de sa gloire, a feindre et a imiter une foule d'audaces qui n'etaient +nullement conformes a son gout intime, dans le domaine purement +litteraire il etait libre d'etre conservateur decide et obstine, et +il le fut de tout son coeur. Il ramena vivement a la tradition ses +contemporains qui s'en detachaient. Il precha Boileau et crut continuer +Racine. Il fut franchement traditionnel, et beaucoup le furent a sa +suite. Mais c'etait la la tradition prise par son petit cote. Ce +que, surtout au theatre, l'ecole de Voltaire nous donna, ce fut une +"imitation" des "modeles" du XVIIe siecle. Pour etre dans la grande +tradition et dans le vrai esprit classique, il ne s'agissait pas de les +imiter, il s'agissait de faire comme eux; il s'agissait de comprendre +l'antique et de s'en inspirer librement; et, au lieu de remonter a la +premiere source, imiter ceux qui deja empruntent, c'est risquer de faire +des imitations d'imitations. La tradition telle que l'a comprise le +XVIIIe siecle est une sorte de conservation des procedes, et c'est pour +cela que, plus qu'ailleurs, ce fut alors un metier de faire une tragedie +ou une comedie. Une tragedie coulee dans le moule de Racine, ou une +comedie _developpee_ sur un portrait de La Bruyere comme un devoir +d'ecolier sur une matiere, voila bien souvent le grand art du XVIIIe +siecle. Elles viennent de la la sensation de vide et l'impression de +profonde lassitude que laisserent dans les esprits, vers 1810, les +derniers survivants de cette sorte d'atelier litteraire. Le grand art +du XVIIIe siecle est une maniere de mandarinat tres lettre, tres +circonspect, tres digne, et tres impuissant. + +Le petit vaux mieux. L'ecole de 1715, nonobstant Voltaire, avait laisse +quelque chose derriere elle. Les precieux s'etaient evanouis, ou +attenues, ou transformes en faiseurs de madrigaux et en poetes du +_Mercure_; mais les realistes etaient restes. Partis d'assez bas, ils ne +s'eleverent jamais, et meme au contraire; mais ils furent interessants; +ils conterent bien leurs vulgaires histoires, quelquefois vilaines, ils +creerent toute une ecole de romanciers et de nouvellistes intelligents, +vifs de style, piquants, parfois meme, quoique trop peu, observateurs, +parfois meme et, comme par hasard, donnant un petit livre ou il y a du +genie. De Le Sage a Laclos c'est toute une serie, dont il faut bien +savoir que le roman francais moderne a fini par sortir. Seulement ce +n'est encore ici qu'une sorte d'essai et une promesse. + +Deux choses, non pas toujours, mais trop souvent, manquent a ces +romanciers, le gout du reel et l'emotion. Ces romanciers realistes sont +des romanciers qui ne sont pas touchants et des realistes qui ne sont +pas realistes. Ils n'ont pas le don d'attendrir et de s'attendrir. Une +certaine secheresse, ou, plus desobligeante encore, une sensibilite +fausse, et d'effort et de commande, est repandue dans toutes leurs +oeuvres, jusqu'a ce que Rousseau retrouve, mais seulement pour lui, les +sources de la vraie et profonde sensibilite.--Et ils ne sont pas assez +realistes, j'entends, non point qu'ils ne peignent pas d'assez basses +moeurs, ce n'est point un reproche a leur faire, mais qu'ils observent +vraiment trop peu, et trop superficiellement, le monde qui les entoure. +Ils ne sont pas assez de leur pays pour cela. Cette litterature, +celle-la meme, et non plus la haute et pretentieuse, n'est pas +nationale. Ni chretien ni francais, c'est le caractere general; ceux-ci +ne sont pas plus francais que les autres, et, precisement, si l'ecole +de 1715, dont ils derivent, si cette ecole novatrice n'a pas ete plus +feconde, c'est que si l'on repoussait la tradition classique comme +insuffisamment autochtone, c'etait une litterature nationale, curieuse +de nos moeurs vraies, de nos sentiments particuliers, de notre tour +d'esprit special, de notre facon d'etre nous, qu'au moins il fallait +essayer de creer; et c'est a quoi l'on n'a pas songe. + +Une philosophie peu profonde, et, aussi, insuffisamment sincere; un +"grand art" sans inspiration et qui n'est souvent qu'une contrefacon +ingenieuse; une "litterature secondaire" habile, agreable et de peu de +fond, aucune poesie, voila soixante annees, environ, de ce siecle. + +Vers la fin un souffle passa, qui jeta les semences d'une nouvelle vie. + +Un homme doue d'imagination et de sensibilite se rencontra, c'est-a-dire +un poete. Rousseau emut son siecle. Par dela la Revolution la secousse +qu'il avait donnee aux ames devait se prolonger.--Un autre, de +sensibilite beaucoup moindre, et peut-etre peu eloignee d'etre nulle, +mais de grandes vues, de haut regard, et d'imagination magnifique, +deroula le grand spectacle des beautes naturelles, et ecrivit l'histoire +du monde. Non seulement dans la science, mais dans l'art, sa trace est +restee profonde. + +Un troisieme, beaucoup moins grand, traverse du reste trop tot par la +mort, s'avisa d'etre un vrai classique parmi les pseudo-classiques qui +l'entouraient, retrouva les vrais anciens et la vraie beaute antique, +et donna au XVIIIe siecle ce que, sans lui, il n'aurait pas, un poete +ecrivant en vers. + +Enfin, tres penetre des grandes lecons de ces trois artistes, tres +digne d'eux, en meme temps profondement original, comprenant la nature, +comprenant l'art antique, capable d'attendrir et de troubler, et aussi +croyant que la litterature et l'art devaient redevenir francais et +chretiens, apportant une poetique nouvelle, et, ce qui vaut mieux, une +imagination a renouveler presque toutes les formes de l'art litteraire, +un grand poete apparait vers 1800, ferme le XVIIIe siecle, quoique en +retenant quelque chose, et annonce et presque apporte avec lui tout le +dix-neuvieme[3]. + +[Note 3: Voir dans nos _Etudes litteraires sur le XIXe siecle_ +l'article sur _Chateaubriand_. (Societe francaise d'Imprimerie et de +Librairie.)] + +Le XVIIIe siecle, au regard de la posterite, s'obscurcira donc, +s'offusquera, et semblera peu a peu s'amincir entre les deux grands +siecles dont il est precede et suivi.--Cependant n'oublions point, et +qu'il a sa vivacite, sa grace et son joli tour dans les menus objets +litteraires, et qu'il a aussi ses nouveautes, ses inventions qui lui +sont propres. Il a cree des genres de litterature, ou, si l'on veut, et +c'est mieux dire, il a ressuscite des genres de litterature que l'on +avait, a tres peu pres, laisse deperir. Il a presque cree la litterature +politique; il a presque cree la litterature scientifique; il a presque +cree la litterature historique. Montesquieu n'est pas seulement un homme +de l'ecole de 1715, et meme il n'en a pas ete longtemps; et il a fonde +une ecole lui-meme. Voltaire a fait trop de tragedies; mais il a +_essaye_ un Essai sur les moeurs, et, trop incapable d'impartialite pour +y reussir, il a du moins, a qui aura plus de sang-froid, montre le vrai +chemin. Buffon enfin a fait entrer une si belle litterature dans la +science, qu'il a fait entrer la science dans la litterature, et que, +desormais, il est comme interdit d'etre un grand naturaliste sans savoir +exposer avec clarte, gravite et belle ordonnance. Ces agrandissements du +domaine litteraire sont les vraies conquetes du XVIIIe siecle. Par elles +il est grand encore, et attirera les regards de l'humanite. + +On remarquera peut-etre avec malice que les conquetes du XVIIIe siecle +se sont renversees contre lui, que les sciences qu'il a creees se sont +retournees contre les idees qui lui etaient cheres. + +Le XVIIIe siecle a cree, ou plutot restitue la science politique; et +la science politique est peu a peu arrivee a cette conclusion que la +politique est une science d'observation, ne se construit nullement par +abstractions et par syllogismes, et, tout compte fait, n'est pas autre +chose que la philosophie de l'histoire, ou mieux encore une sorte de +pathologie historique; conception modeste et realiste, qui, pour avoir +ete celle de Montesquieu, n'a nullement ete celle du XVIIIe siecle en +general, et tant s'en faut. + +Le XVIIIe siecle a cree, ou dirige dans ses veritables voies l'histoire +civile; et l'histoire civile, constituee, fortifiee, enrichie, +et semble-t-il, presque achevee par notre age, condamne presque +completement l'oeuvre et l'esprit du XVIIIe siecle, enseigne qu'au +contraire de ce qu'il a cru, la tradition est aussi essentielle a la vie +d'un peuple que la racine a l'arbre, estime qu'un peuple qui, pour se +developper, se deracine, d'abord ne peut pas y reussir, ensuite, pour +peu qu'il y tache, se fatigue et risque de se ruiner par ce seul effort; +qu'enfin les developpements d'une nation ne peuvent s'accomplir que +par mouvements continus et insensibles, et que le progres n'est qu'une +accumulation et comme une stratification de petits progres. + +Le XVIIIe siecle a cree, ou admirablement lance en avant les sciences +naturelles; et les sciences naturelles ont des opinions tres differentes +de celles du XVIIIe siecle. Elles ne croient ni au contrat social, ni +a l'egalite parmi les hommes. Par les theories de l'heredite et de la +selection elles retablissent comme verites scientifiques les prejuges de +la "race" et de "l'aristocratie". Elles sont assez patriciennes, et un +peu contre-revolutionnaires. + +Mais il n'importe. C'est la destinee des hommes de commencer des oeuvres +dont ils ne peuvent mesurer ni les proportions, ni les suites, ni les +retours; et ce que nous creons, par cela seul qu'il garde notre nom, +sinon notre esprit, dut-il tourner un peu a notre confusion, reste +encore a notre gloire. Celle du XVIIIe siecle, encore que faible par +certains cotes, demeure grande et nous est chere. Que ce n'ait ete ni un +siecle poetique, ni un siecle philosophique, il nous le faut confesser; +mais c'est un siecle initiateur en choses de sciences, et l'annonce et +la promesse, deja tres brillante, de l'age scientifique le plus grand et +le plus fecond qu'ait encore vu l'humanite. + +Force de l'etudier surtout au point de vue litteraire, j'etais en +mauvaise situation pour bien servir ses interets. Je l'ai considere avec +application, et retrace avec sincerite, sans plus de rigueur, je crois, +que de complaisance. + +J'avertis, comme toujours, les jeunes gens qu'ils doivent lire les +auteurs plutot que les critiques, et ne voir dans les critiques que des +guides, des indicateurs, pour ainsi parler, des differents points de +vue ou l'on peut se placer en lisant les textes. Les auteurs du XVIIIe +siecle ayant presque tous beaucoup ecrit, j'ai indique, suffisamment, je +crois, pour chacun d'eux, les oeuvres essentielles qui permettent a la +rigueur de laisser les autres, mais qu'il faut qu'un homme d'instruction +moyenne ait lues de ses yeux. + +On consultera aussi, avec fruit, et a coup sur avec plus d'interet que +le mien, les ouvrages de critique qu'il est de mon devoir de mentionner +ici. C'est d'abord le livre de Villemain, encore tres bon, tres nourri +et tres judicieux, et plein d'apercus sur les litteratures etrangeres, +tres utiles a l'intelligence de la notre. C'est ensuite le cours sur la +_Litterature francaise au XVIIIe siecle_, du sagace, profond et si +pur Vinet. C'est encore le _Diderot_ du regrette Edmond Scherer; le +_Marivaux_ si complet et si agreable en meme temps de M. Larroumet; +l'admirable _Montesquieu_ de M. Albert Sorel; sans prejudice du bon +livre, plus scolaire, de M. Edgard Zevort sur le meme sujet; les +differents articles de M. Ferdinand Brunetiere, et particulierement +ses _Le Sage, Marivaux, Prevost, Voltaire et Rousseau_, dans le volume +intitule _Etudes critiques sur l'histoire de la litterature francaise_ +(troisieme serie).--J'ai profite de ces maitres, dont je suis fier que +quelques-uns soient mes amis. Je ne souhaiterais que n'etre pas trop +indigne d'eux. + +Janvier 1890. + +E. F. + + + +DIX-HUITIEME SIECLE + + + +PIERRE BAYLE + + +I + +BAYLE NOVATEUR + +Il est convenu que le _Dictionnaire_ de Bayle est la Bible du XVIIIe +siecle, que Pierre Bayle est le capitaine d'avant-garde des philosophes, +et cela, encore que generalement admis, n'est pas trop faux; cela est +meme vrai; seulement il faut savoir que jamais eclaireur n'a moins +ressemble a ceux de son armee, et que, s'il les eut connus, il n'est +personne au monde, non pas meme les jesuites et les dragons de Villars, +qu'il eut, j'en suis sur, plus cordialement deteste que ses successeurs. + +Au premier regard il parait bien l'un d'eux, tres exactement. On +feuillette, et voici les principaux traits distinctifs du XVIIIe siecle, +tant litteraire que philosophique et "religieux", qui apparaissent. +Bayle est "moderne", admire froidement Homere, le trouve souvent un peu +"bas", et, du reste, est aussi ferme a la grande poesie, et meme a toute +poesie, qu'il soit possible. Voltaire aura le gout plus large et plus +eleve que lui.--Bayle a l'esprit d'examen minutieux, etroit et negateur; +il ne croit qu'au petit fait et aux grandes consequences du petit +fait, comme Voltaire; il a comme Voltaire, une sorte de positivisme +historique, et la ou nous trouvons, sans nul doute, ce nous semble, +l'explosion d'un grand sentiment et le deploiement soudain de grandes +forces d'ame, il ne voit qu'une intrigue habile et une supercherie bien +conduite. Savez-vous ou est, a peu pres, le sommaire de la _Pucelle_ de +Voltaire? Dans un passage de Haillan, amoureusement transcrit et +encadre par Bayle dans son dictionnaire.--Bayle a l'esprit de raillerie +bouffonne et irreverencieuse, et cette methode du burlesque applique a +la metaphysique et aux religions, qui est celle du XVIIIe siecle tout +entier, depuis Fontenelle jusqu'a Beranger. Les plaisanteries sur le +systeme de Spinoza (Dieu modifie en Gros-Jean est un imbecile, et Dieu, +modifie en Leibniz est un grand genie; Dieu modifie en trente mille +Autrichiens a assomme Dieu modifie en dix mille Prussiens), ces +plaisanteries de Voltaire ne sont pas de Voltaire; elles sont de Bayle, +ou plutot elles ont commence par etre de Bayle. + +--"Les idees de l'Eglise gallicane touchant le concile et sur le Pape +parlant _ex cathedra_ peuvent etre comparees a celles du paganisme +touchant les oracles de Jupiter et celui de Delphes. Le Jupiter olympien +repondant a une question trouvait dans l'esprit des peuples beaucoup de +respect; mais enfin son jugement, quand meme il aurait ete rendu _ex +cathedra_, ou plutot _ex tripode_, ne passait pas pour irreformable. +Voila le Pape de l'Eglise gallicane. L'Apollon de Delphes etait le juge +de dernier ressort: voila le concile."--Cela est-il assez voltairien? +C'est du Bayle. + +Il a, non seulement l'esprit irreligieux, rebelle au sentiment du +surnaturel, mais le gout de l'agression, et de la polemique, et de la +taquinerie irreligieuses. Non seulement il ne cesse pas... je ne dis +point de nier Dieu, la providence, et l'immortalite de l'ame; car il +se garde bien de nier; je dis non seulement il ne cesse pas d'amener +subtilement et captieusement son lecteur a la negation de Dieu, a la +meconnaissance de la providence, et a la persuasion que tout finit a +la tombe; mais encore il prend plaisir a bien montrer aux hommes, +patiemment, obstinement, avec la persistance tranquille de la goutte +d'eau percant la pierre, qu'ils n'ont aucune raison de croire a ces +choses sinon qu'ils y croient, qu'autant la foi y mene tout droit, +autant tout raisonnement, quel qu'il puisse etre, en eloigne, et +qu'ainsi ils font bien de croire, ne peuvent mieux faire, sont +admirablement bien avises en croyant. Ce detour malicieux, tactique +absolument continuelle chez lui, sent le mepris et un peu d'intention +mechante; c'est un moyen d'interesser l'amour-propre dans la cause de la +negation, et, si l'on n'y reussit point, d'indiquer au rebelle qu'on le +tient doucement pour un sot, ce qu'on le felicite d'etre d'ailleurs, et +de vouloir rester, puisque aussi bien il ne pourrait etre autre chose. +C'est du plus pur XVIIIe siecle. + +Et dix-huitieme siecle encore le gout tres marque et aussi desobligeant +que possible de l'obscenite. Les details scabreux recherches avec soin +et etales avec complaisance, abondent dans ces volumes de forme austere. +Le cynisme cher au XVIe siecle, contenu et reprime au XVIIe, recommence +a couler de source et a deborder, et en voila pour un siecle; en voila +jusqu'a ce que la reaction de la satiete et du degout y mette, pour un +temps, une nouvelle digue. + +La defense de Bayle sur ce point est significative; c'est une accusation +tres grave, dans le plus grand air de bonhomie et d'innocence, a +l'adresse des contemporains. Bayle fait remarquer, avec le plus grand +sang-froid, qu'un livre, pour etre utile, doit etre achete, et pour +etre achete doit contenir de ces choses qui plaisent a tout le monde, +interessent tout le monde, eveillent, entretiennent et satisfont toutes +les curiosites. Autrement dit, ce n'est point Bayle qui est cynique, +mais ses contemporains qui le sont trop pour ne pas l'obliger a l'etre +un peu, et meme enormement, dans le seul but de ne point leur rester +etranger. Un savant meme est bien force d'etre a peu pres a la mode. + +Et voila bien toute la physionomie du XVIIIe siecle qui se dessine a nos +yeux, au moins de profil. Il n'y a pas jusqu'a ce que j'appellerai, si +on me le permet, le _primitivisme_, je ne sais quel esprit de retour aux +origines de l'humanite, et je ne sais quel sentiment que l'humanite en +s'organisant s'est eloignee du bonheur, en se civilisant s'est denaturee +et pervertie, idee familiere au XVIIIe siecle meme avant Rousseau, et +devenue populaire apres lui, que l'on ne trouvat encore dans Bayle, a la +verite en y mettant un peu de complaisance. Ne croyez pas, nous dit-il, +que l'effort, humain ou divin, pour eloigner progressivement le monde de +l'etat primitif et naturel, soit un bien, et soit signe, ou de la bonte +de l'homme, ou d'une bonte celeste. C'est une idee singuliere des +Platoniciens que, par exemple, Dieu ait cree le monde par bonte. La +creation est plutot une premiere decheance. Le chaos c'etait le bonheur. +"Tout etait insensible dans cet etat: le chagrin, la douleur, le crime, +tout le mal physique, tout le mal moral y etait inconnu... La matiere +contenait en son sein les semences de tous les crimes et de toutes les +miseres que nous voyons; mais ces germes n'ont ete feconds, pernicieux +et funestes qu'apres la formation du monde. La matiere etait une +Camarine[4] qu'il ne fallait pas remuer."--Bayle s'amuse, car il s'amuse +toujours; mais cette theorie de polemique n'est pas autre chose que +la doctrine de Rousseau poussee a l'extreme, en telle sorte qu'elle +pourrait etre ou page d'un disciple de Rousseau logique et naif, ou +parodie de Jean-Jacques dans la bouche d'un de ses adversaires. + +[Note 4: Ville de Sicile, ruinee par les Syracusains, qui la +surprirent en traversant un marais desseche par les habitants, malgre la +defense de l'oracle.] + +Ce gout de critique negative, ce gout de faire douter, cette +impertinence savante et froide a l'adresse de toutes les croyances +communes de l'humanite, cet art de ne pas etre convaincu, et de ne pas +laisser quelque conviction que ce soit s'etablir dans l'esprit des +autres; cet art, delicat, nonchalant et charmant dans Montaigne; rude, +pressant, imperieux et haletant, en tant que visant a un but plus eleve +que lui-meme, dans Pascal; cauteleux, insidieux, tranquille et lentement +tournoyant et enveloppant dans Pierre Bayle; conduit a une sorte de +desorganisation des forces humaines et a une maniere de lassitude +sociale. Bayle le sait, et le dit fort agreablement: "On peut comparer +la philosophie a ces poudres si corrosives qu'apres avoir consume +les chairs baveuses d'une plaie, elles rongeraient la chair vive et +carieraient les os, et perceraient jusqu'aux moelles. La philosophie +refute d'abord les erreurs; mais si on ne l'arrete point la, elle refute +les verites, et quand on la laisse a sa fantaisie, elle va si loin +qu'elle ne sait plus ou elle est, ni ne trouve plus ou s'asseoir." + +Voila une belle porte d'entree au XVIIIe siecle, et ou l'inscription ne +laisse rien ignorer de ce qu'on a chance de trouver dans l'enceinte. +Nous savons d'avance ce qui sera, du reste, la verite, que +l'_Encyclopedie_ et le _Dictionnaire philosophique_ ne sont que des +editions revues, corrigees et peu augmentees du _Dictionnaire_ de Bayle, +que dans ce dictionnaire est l'arsenal de tout le philosophisme, et le +magasin d'idees de tous les penseurs, depuis Fontenelle jusqu'a Volney. +Le XVIIIe siecle commence. + + + +II + +BAYLE ANNONCE LE XVIIIe SIECLE SANS EN ETRE + +Et il n'en est pas moins vrai que rien ne ressemble si peu que Bayle a +un philosophe de 1750. Presque tout son caractere et presque toute sa +tournure d'esprit l'en distinguent absolument. Et d'abord c'est un homme +tres modeste, tres sage, tres honnete homme dans la grandeur de ce mot. +Laborieux, assidu, retire et silencieux, personne n'a moins aime le +fracas et le tapage, non pas meme celui de la gloire, non pas meme celui +qu'entraine une influence sur les autres hommes. De petite sante et +d'humeur tranquille, il a horreur de toute dissipation, meme de tout +divertissement. Ni visites, ni monde, ni promenades, ni, a proprement +parler, relations. La _vita umbratilis_ a ete la sienne, exactement, et +il l'a tenue pour la _vita beata_. Il a lu, toute sa vie--une plume en +main, pour mieux lire, et pour relire en resume--et voila toute son +existence. Il ne s'est soucie d'aucune espece de rapport immediat avec +ses semblables. L'idee n'est pas pour lui un commencement d'acte, et il +s'ensuit que ce n'est jamais l'action a faire qui lui dicte l'idee dont +elle a besoin; et c'est la une premiere difference entre lui et ses +successeurs, qui est infinie. Il n'a pas de dessein; il n'a que des +pensees. + +Ajoutez, et voila que les differences se multiplient, qu'il n'a pour +ainsi dire pas de passions. Son trait tout a fait distinctif est meme +celui-la. Il n'est pas seulement un honnete homme et un sage--on l'est +avec des passions, quand on les dompte--il est un homme qui ne peut +pas comprendre ou qui comprend avec une peine extreme et un etonnement +profond qu'on ne soit pas un sage. Le pouvoir des passions sur les +hommes le confond. "Ce qu'il y a de plus etrange, dans le combat des +passions contre la conscience, est que la victoire se declare le plus +souvent pour le parti qui choque tout a la fois et la conscience et +l'interet." Il y a la quelque chose de si monstrueux que le bon sens en +est comme etourdi, et il ne faut pas s'etonner que "les paiens aient +range tous ces gens-la au nombre des fanatiques, des enthousiastes, des +energumenes et de tous ceux en general qu'on croyait agites d'une divine +fureur." Certes Bayle ne se fait aucune gloire, il ne se fait meme aucun +compliment d'etre un honnete homme: il croit simplement qu'il n'est pas +un fou. Entre les Diderot, les Rousseau et les Voltaire, il eut ete +comme effare, et se serait demande quelle divine fureur agitait tous ces +nevropathes. + +Enfin il est homme de lettres, et rien autre chose qu'homme de lettres. +Les hommes du XVIIIe siecle ne l'etaient guere. Ils etaient gens qui +avaient des lettres, mais qui songeaient a bien autre chose, gens +persuades qu'ils etaient faits pour l'action et pour une action +immediate sur leurs semblables, gens qui avaient la pretention de mener +leur siecle quelque part, et ils ne savaient pas trop a quel endroit; +mais ils l'y menaient avec vehemence; gens qui etaient capables d'etre +sceptiques tour a tour sur toutes choses, excepte sur leur propre +importance; gens qui faisaient leur metier d'hommes de lettres, a la +condition, avec le privilege, et dans la perpetuelle impatience d'en +sortir. + +--Bayle n'en sort jamais. Il est homme de lettres sans reserve, sans +lassitude, sans degout, sans arriere-pensee, et sans autre ambition +que de continuer de l'etre. Rien au monde ne vaut pour lui la vie de +labeurs, de recherches desinteressees et de tranquille mepris du monde +qu'il a choisie. Il a ce signe, cette marque du veritable homme de +lettres qu'il songe a la posterite, c'est-a-dire aux deux ou trois +douzaines de curieux qui ouvriront son livre un siecle apres sa mort. + +"Que craignez-vous? Pourquoi vous tourmentez-vous?.. Avez-vous peur que +les siecles a venir ne se fachent en apprenant que vos veilles ne vous +ont pas enrichi? Quel tort cela peut-il faire a votre memoire? Dormez en +repos. Votre gloire n'en souffrira pas... Si l'on dit que vous vous etes +peu soucie de la fortune, content de vos livres et de vos etudes, et de +consacrer votre temps a l'instruction du public, ne sera-ce pas un tres +bel eloge?... Les gens du monde aimeraient autant etre condamnes aux +galeres qu'a passer leur vie a l'entour des pupitres, sans gouter aucun +plaisir ni de jeu, ni de bonne chere... Mais ils se trompent s'ils +croient que leur bonheur surpasse le sien; il (un savant, Francois +Junius) etait sans doute l'un des hommes du monde les plus heureux, a +moins qu'il n'ait eu la faiblesse, que d'autres ont eue, de se chagriner +pour des vetilles..." + +Voila Bayle au naturel. Considere a ces moments-la, il apparait aussi +peu moderne que possible, et tel que ces artistes anonymes de nos +cathedrales qui passaient leur vie, inconnus et ravis, dans le lent +accomplissement de la tache qu'ils avaient choisie, au recoin le plus +obscur du grand edifice. Aussi bien, il ne voulait pas signer son +monument. Des exigences de publication l'y obligerent. "A quoi bon? +disait-il. Une compilation! Un repertoire!" Et, en verite, il semble +bien qu'il a cru n'avoir fait qu'un dictionnaire. + +Et, par suite, ou si ce n'est pas par suite, du moins les choses +concordent, aussi bien que toutes les vanites des hommes du XVIIIe +siecle, tout de meme les orgueilleuses et ambitieuses idees generales +des philosophes de 1750 sont absolument etrangeres a Pierre Bayle. Il ne +croit ni a la bonte de la nature humaine, ni au progres indefini, ni a +la toute-puissance de la raison. Il n'est optimiste, ni progressiste, +ni rationaliste, ni regenerateur. Le monde pour lui "est trop +indisciplinable pour profiter des maladies des siecles passes, et +_chaque siecle se comporte comme s'il etait le premier venu_". +L'humanite ne doute point qu'elle n'avance, parce qu'elle sent qu'elle +est en mouvement. La verite est qu'elle oscille, "Si l'homme n'etait pas +un animal indisciplinable, il se serait corrige." Mais il n'en est +rien. "D'ici deux mille ans, si le monde dure autant, les reiterations +continuelles de la bascule n'auront rien gagne sur le coeur humain." +Ce serait un bon livre a ecrire "qu'on pourrait intituler _de centro +oscillationis moralis_, ou l'on raisonnerait sur des principes a peu +pres aussi necessaires que ceux _de centro oscillationis_ et des +vibrations des pendules". + +On eut etonne beaucoup cet aieul des Encyclopedistes en lui parlant du +regne de la raison et de la toute-puissance a venir de la raison sur les +hommes. Personne n'est plus convaincu que lui de deux choses, dont l'une +est que la raison seule doit nous mener, et l'autre qu'elle ne nous mene +jamais. Elle est pour lui le seul souverain legitime de l'homme, et le +seul qui ne gouverne pas. Il est tres enclin, sur ce point, a "_soutenir +le droit et nier le fait_"; a soutenir "qu'il faut se conduire par la +voie de l'examen, et que personne ne va par cette voie". La raison en +est (dont Pascal s'etait fort bien avise) dans l'horreur des hommes pour +la verite. Un instinct nous dit que la verite est l'ennemie redoutable +de nos passions, et que si nous lui laissions un instant prendre +l'empire, d'un seul coup nous serions des etres si absolument +raisonnables et sages que nous peririons d'ennui. Plus de desir, plus de +crainte, plus de haine, vaguement l'homme sent que la verite, le simple +bon sens, s'il l'ecoutait une heure, lui donnerait sur-le-champ tous ces +biens, et c'est devant quoi il recule, comme devant je ne sais quel vide +affreux et desert morne. Comment veut-on que jamais il s'abandonne a +celle qu'il devine qui est la source de tout repos et la fin de toute +agitation et tourment? + +Remarquez, du reste, que l'homme, s'il a une horreur naturelle et +interessee de la verite, n'en a pas une moindre de la clarte. Il peut +approuver ce qui est clair, il n'aime passionnement que ce qui est +obscur, il ne s'enflamme que pour ce qu'il ne comprend pas. Certains +reformateurs fondent leur espoir sur ce qu'ils ont detruit ou efface +de mysteres. C'est une sottise. C'est ce qu'ils en ont laisse qui leur +assure des disciples, joint aux nouveaux sentiments de haine et de +mepris dont, en creant une secte, ils ont enrichi l'humanite. "C'est +l'incomprehensible qui est un agrement." Quelqu'un qui inventerait une +doctrine ou il n'y eut plus d'obscurite, "il faudrait qu'il renoncat a +la vanite de se faire suivre par la multitude". + +Cela est eternel, parce que cela est constitutionnel de l'humanite. +L'homme est un animal mystique. Il aime ce qu'il ne comprend pas, parce +qu'il aime a ne pas comprendre. Ce qu'on appelle le besoin du reve, +c'est le gout de l'inintelligible. L'humanite revera toujours, et +d'instinct repoussera toujours toute doctrine qui se laissera trop +comprendre pour permettre qu'on la reve. La raison est donc comme une +sorte d'ennemie intime que l'homme porte en soi, et qu'il a le besoin +incessant de reprimer. C'est Cassandre, infaillible et importune. "Je +sais que tu dis vrai; mais tais-toi."--Il est donc d'un esprit tres +etroit de travailler a fonder le rationalisme dans le genre humain; +c'est une faute de psychologie et une _ignorantia elenchi_, comme Bayle +aime a dire, tout a fait surprenante. + +Certes Bayle ne songe point a un tel dessein, et personne n'a cru plus +fort et n'a dit plus souvent que l'humanite vit de prejuges, qui, +seulement, se succedent les uns aux autres et se transforment, comme de +sa substance intellectuelle. + +Bayle est encore d'une autre famille que les philosophes du XVIIIe +siecle en ce qu'il adore la verite. J'ai dit qu'il n'a point de passion; +il a celle-la. Aucune rancune, aucune blessure ne peut gagner sur lui +qu'il croie vrai ce qu'il croit faux. Il a des sentiments tres vifs +contre le catholicisme, cela est certain; jamais cela ne le conduira a +faire l'eloge du paganisme et du merveilleux esprit de tolerance qui +animait les religions antiques. Il laisse ce panegyrique a faire a +Voltaire. Il sait, lui, qu'il est difficile a une doctrine d'etre +tolerante quand elle a la force, et qu'en tout cas, si cela doit se voir +un jour, il est hasardeux d'affirmer que cela se soit jamais vu.--Il +penche tres sensiblement pour le protestantisme, et jamais il n'a +dissimule l'intolerance du protestantisme. Il insiste meme avec +complaisance sur celle de Jurieu, parce que, sans qu'on ait jamais tres +bien su pourquoi, il a contre Jurieu une petite inimitie personnelle; +mais d'une facon generale, et qu'il s'agisse ou de Luther ou de Calvin, +ou meme d'Erasme, la rectitude de sa loyaute intellectuelle et de son +bon sens fait qu'il signale l'esprit d'intolerance partout ou il est. Il +l'eut peut-etre trouve jusque dans l'_Encyclopedie_, et l'eut denonce. +Je dirai meme que j'en suis sur. + +Il faut indiquer un trait tout special par ou Bayle se distingue +des heritiers qui l'ont tant aime. L'intrepidite d'affirmation des +philosophes du XVIIIe siecle leur vient, pour la plupart, de leurs +connaissances scientifiques et de la confiance absolue qu'ils y ont +mise. Bayle ne s'est pas occupe de sciences, presque aucunement, et +sa _Dissertation sur les cometes_ est un pretexte a philosopher, non +proprement un ouvrage scientifique. Dans son _Dictionnaire_, deux +categories d'articles sont d'une regrettable et tres significative +secheresse: c'est a savoir ceux qui concernent les hommes de lettres et +ceux qui concernent les savants. Encore sur les hommes de lettres, si +sa critique est superficielle, hesitante, ou, pour mieux dire, assez +indifferente, du moins est-il au courant. Pour ce qui est des savants, +il me semble bien qu'il n'y est pas. Il en est reste a Gassendi. Inutile +de dire que c'est la une lacune facheuse. A un certain point de vue ce +lui a ete un avantage. La certitude scientifique a comme enivre les +philosophes du XVIIIe siecle, la plupart du moins, et leur a donne le +dogmatisme intemperant le plus desagreable, le plus dangereux aussi. +Nous y reviendrons assez. Je ne sais si c'est par peur du dogmatisme que +Bayle s'est tenu a l'ecart des sciences, ou si c'est son incompetence +scientifique qui l'a maintenu dans une sage et scrupuleuse reserve; mais +toujours est-il qu'il n'a rien de l'infaillibilisme d'un nouveau genre +que le XVIIIe siecle a apporte au monde, que le pontificat scientifique +lui est inconnu, et que, rebelle a l'ancienne revelation, ou il n'a +pas assez vecu, ou il n'avait pas l'esprit assez prompt a croire pour +accepter la nouvelle. + +Aussi toutes ses conclusions, ou plutot tous les points de repos de son +esprit, sont-ils toujours dans des sentiments et opinions infiniment +moderes. En general sa methode, ou sa tendance, consiste a montrer +aux hommes que sans le savoir, ni le vouloir, ils sont extremement +sceptiques, et beaucoup moins attaches qu'ils ne l'estiment aux +croyances qu'ils aiment le plus. Il excelle a extraire, avec une lente +dexterite, de la pensee de chacun le principe d'incroyance qu'elle +renferme et cache, et non point a arracher, comme Pascal, mais a derober +doucement a chacun une confession d'infirmite dont il fait un aveu de +scepticisme. Il tire subtilement, pour ainsi dire, et mollement, +le catholicisme au jansenisme, le jansenisme au protestantisme, le +protestantisme au socinianisme et le socinianisme a la libre pensee. Il +aimera, par exemple, a nous montrer combien la pensee de saint Augustin +est voisine de celle de Luther, combien il etait necessaire que le +calvinisme finit par se dissoudre dans le socinianisme, et comment, +apres le socinianisme, il n'y a plus de mysteres, c'est-a-dire plus de +religion.--Il n'y a pas jusqu'a Nicole qu'il n'engage nonchalamment, +qu'il ne montre, sans en avoir l'air, comme s'engageant dans le chemin +de pyrrhonisme. + +Non point "qu'en fait", je l'ai indique, il ne voie d'infinies distances +entre les hommes; mais c'est entre les hommes que sont ces espaces, non +point du tout entre les doctrines. Ce sont abimes que creuse entre les +hommes leur passion maitresse, qui est de n'etre point d'accord; mais, +en raison, il n'y a point de telles divergences, et leurs passions +desarmant, leurs vanites disparues, ils s'apercevraient qu'ils pensent +a peu pres la meme chose. Il est vrai que jamais les passions ne +desarmeront, ni ne s'evanouiront les vanites. + +Ainsi Bayle circule entre les doctrines, les comprenant admirablement, +et merveilleusement apte, merveilleusement dispose aussi, et a les +distinguer nettement pour les bien faire entendre, et a les concilier, +ou plutot a les diluer les unes dans les autres, pour montrer a quel +point c'est vanite de croire qu'on appartient exclusivement a l'une +d'elles. On l'a appele "l'assembleur de nuages", et voila une singuliere +definition de l'esprit le plus exact et le plus clair qui ait ete. +Personne ne sait mieux isoler une theorie pour la faire voir, et jeter +sur elle un rayon vif de blanche lumiere; mais il aime ensuite, cessant +de l'isoler et de la circonscrire, a la montrer toute proche des autres +pour peu qu'on veuille voir les choses d'ensemble, et a meler et +confondre l'etoile de tout a l'heure dans une nebuleuse. + +Au fond il ne croit a rien, je ne songe pas a en disconvenir, mais +il n'y a jamais eu de negation plus douce, moins insolente et moins +agressive. Son atheisme, qui est incontestable, est en quelque maniere +respectueux. Il consiste a affirmer qu'il ne faut pas s'adresser a la +raison pour croire en Dieu, et que c'est lui demander ce qui n'est pas +son affaire; que pour lui, Bayle, qui ne sait que raisonner, il ne peut, +en conscience, nous promettre de nous conduire a la croyance, niais que +d'autres chemins y conduisent, que, pour ne point les connaitre, il +ne se permet pas de mepriser.--Il se tient la tres ferme, dans cette +position sure, et dans cette attitude, qui, tout compte fait, ne laisse +pas d'etre modeste. Ce genre d'atheisme n'est point pour plaire a un +croyant; mais il ne le revolte pas. Bien plus choquant est l'atheisme +dogmatique, imperieux, insolent et scandaleux de Diderot; bien plus +aussi le deisme administratif et policier de Voltaire, qui tient a Dieu +sans y croire, ou y croit sans le respecter, comme a un directeur de la +surete generale. + +Quand Bayle laisse echapper une preference entre les systemes, et semble +incliner, c'est du cote du manicheisme. Il n'y croit non plus qu'a rien, +mais il y trouve, manifestement, beaucoup de bon sens. C'est qu'avec +sa surete ordinaire de critique, surete qu'il tient de sa rectitude +d'esprit, mais aussi qui est facile a un homme qui n'a ni prejuge, ni +parti pris, ni parti, il a bien vu que tout le fond de la question du +deisme, du spiritualisme, c'etait la question de l'origine du mal dans +le monde, que la etait le noeud de tout debat, et le point ou toute +discussion philosophique ramene. C'est parce qu'il y a du mal sur la +terre qu'on croit en Dieu, et c'est parce qu'il y a du mal sur la terre +qu'on en doute; c'est pour nous delivrer du mal qu'on l'invoque, +et c'est comme bien createur du mal qu'on se prend a ne le point +comprendre. Et il en est qui ont suppose qu'il y avait deux Dieux, dont +l'un voulait le mal et l'autre le bien, et qu'ils etaient en lutte +eternellement, et qu'il fallait aider celui qui livre le bon combat.-- +C'est une consideration raisonnable, remarque Bayle. Elle rend compte, +a peu pres, de l'enigme de l'univers. Elle nous explique pourquoi la +nature est immorale, et l'homme capable de moralite; pourquoi l'homme +lui-meme, engage dans la nature et essayant de s'en degager, secoue le +mal derriere lui, s'en detache, y retombe, se debat encore, et appelle a +l'aide; elle justifie Dieu, qui, ainsi compris, n'est point responsable +du mal, et en souffre, loin qu'il le veuille; elle rend compte des +faits, et de la nature de l'homme et de ses desirs, et de ses espoirs, +et, precisement, meme de ses incertitudes et de son impuissance a se +rendre compte. + +--Je le crois bien, puisque cette doctrine n'est pas autre chose que les +faits eux-memes decores d'appellations theologiques. Ce n'est pas une +explication, c'est une constatation qui se donne l'air d'une theorie. +Il existe une immense contrariete qu'il s'agit de resoudre, disent les +philosophes ou les theologiens. Le manicheen repond: "Je la resous en +disant: il existe une contrariete. Des deux termes de cette antinomie +j'appelle l'un Dieu et l'autre Ahriman. J'ai constate la difficulte, +j'ai donne deux noms aux deux elements du conflit. Tout est explique." + +Si Bayle penche un peu vers cette doctrine, c'est justement parce +qu'elle n'est qu'une constatation, un peu resumee. Ce qu'il aime, ce +sont des faits, clairs, verifies et bien classes. Le dualisme manicheen +lui plait, comme une bonne table des matieres, sur deux colonnes. Du +reste, sa demarche habituelle est de faire le tour des idees, de les +bien faire connaitre, d'en faire un releve exact, et d'insinuer qu'elles +ne resolvent pas grand'chose. + +En politique Bayle ne se paie pas plus qu'en autre affaire de nouveautes +ambitieuses et de theories systematiques. Il semble meme persuade qu'il +ne faut ecrire nullement sur la politique, tant les passions des hommes +rendront vite defectueuses et funestes dans la pratique les plus +subtiles et les plus parfaites des combinaisons sociologiques [5]. Il +est a l'oppose meme des ecoles qui croient qu'un grand peuple peut +sortir d'une grande idee, et, la comme ailleurs, rien ne lui parait plus +faux que la pretendue souverainete de la raison. Il est tres franchement +monarchiste, conservateur et antidemocrate. Sans etudier a fond la +question, car la politique est au nombre des choses qui ne l'interessent +point, quand il rencontre la theorie de la souverainete du peuple, il +lui fait la supreme injure: il ne la tient pas pour une theorie. Il la +prend pour un appareil oratoire a l'usage de ceux qui veulent assassiner +les souverains, et complaisamment nous la montre reparaissant dans +les ouvrages des tyrannicides appartenant aux ecoles les plus +diverses.--Seulement son impartialite ordinaire est ici un peu en +defaut. M. de Bonald, non sans bonnes raisons, attribuait le dogme de +la souverainete du peuple aux ecoles protestantes, et c'est surtout aux +jesuites que Bayle l'impute de preference. Il n'ignore pas, et connait +trop bien pour cela la _Justification du meurtre du duc de Bourgogne_ +par Jean Petit en 1407, que la theorie est anterieure aux jesuites aussi +bien qu'aux lutheriens, et il declare meme que "l'opinion que l'autorite +des rois est inferieure a celle du peuple et qu'ils peuvent etre punis +en certains cas, a ete enseignee et mise en pratique dans tous 1es pays +du monde, dans tous les siecles et dans toutes les communions [6]"; mais +il assure que si ce ne sont pas les jesuites qui ont invente ces deux +sentiments, ce sont eux qui en ont tire les consequences les plus +extremes; et il s'etend longuement sur l'apologie du crime de +Jacques Clement et sur le _De Rege et regis institutione_ de +Mariana[7].--Evidemment, chose bien rare dans Bayle, notre auteur, ici, +s'interesse personnellement dans l'affaire. C'est un homme tranquille +et timide qui a besoin d'une autorite indiscutee et inebranlable +pour proteger la paix de son cabinet de travail, qui en affaires +philosophiques se contente de mepriser la foule illettree, brutale et +incapable de raisonner juste, meme sur ses interets; mais qui en choses +politiques en a peur, n'aime point qu'on lui fournisse des theories a +exciter ses passions, a decorer d'un beau nom ses violences et a excuser +d'un beau pretexte ses fureurs; et qui, sur ces matieres, est tout +franchement de l'avis de Hobbes. + +[Note 5: Article sur _Hobbes_.] + +[Note 6: Article _Loyola_.] + +[Note 7: Article _Mariana_.] + +Enfin, en morale pratique, Bayle n'est pas un modere; il est la +moderation meme. L'exces quel qu'il soit, sauf celui du travail, qu'il +ne considere pas comme un exces, le choque, le desole et le desespere. +Son ideal n'est pas bien haut, et on peut dire qu'il n'a pas d'ideal; +mais il semble avoir voulu prouver, et par ses paroles et par son +exemple, quelle bonne regle morale ce serait deja que l'interet bien +entendu, avec un peu de bonte, qui serait encore de l'interet bien +compris. Labeur, patience, egalite d'ame, contentement de peu, +tranquillite, absence d'ambition et d'envie, et conviction qu'ambition +et envie sont plus que des fleaux, etant des ridicules du dernier +burlesque, respect des opinions des autres, sauf un peu de moquerie, +pour ne pas glisser a l'absolue indifference, c'est son caractere, et +c'est sa doctrine. La _mitis sapientia Laeli_ revient a l'esprit en le +lisant, en y ajoutant _cum grano salis_. + +Tout cela en fait bien un homme qui a fraye la voie au XVIIIe siecle +et qui n'a rien de son esprit. Il eut bien hai les philosophes, et les +aurait railles un peu. Un seul se rapproche de lui par beaucoup +de points: c'est Voltaire, parce que Voltaire, en son fond, est +ultra-conservateur, ultra-monarchiste et parfaitement aristocrate; aussi +parce que Voltaire, s'il est intolerant, est partisan de la tolerance, +et, s'il est assez dur, est partisan de la douceur. Ils ont des traits +communs. Quand on lit Voltaire, on se prend a dire souvent: "Un Bayle +bilieux." Mais voila precisement la difference. Aussi emporte et apre +que Bayle etait tranquille et debonnaire, Voltaire, avec tout le fond +d'idees de Bayle, a voulu remuer le monde, et a donne, a moitie, dans +une foule d'idees qui etaient fort eloignees de ses penchants propres, +si bien qu'il y a dans Voltaire une foule de courants parfaitement +contradictoires; et Voltaire, dans ses coleres, ses haines et ses +represailles, a donne aux opinions memes qu'il avait communes avec +Bayle, un ton de violence et un emportement qui les denature. + +Bayle represente un moment, tres court, tres curieux et interessant +aussi, qui n'est plus le XVIIe siecle et qui n'est pas encore le XVIIIe, +un moment de scepticisme entre deux croyances, et de demi-lassitude +intelligente et diligente entre deux efforts. L'effort religieux, tant +protestant que catholique, du XVIIe siecle s'epuise deja; l'effort +rationaliste et scientifique du XVIIIe n'a pas precisement commence +encore. Bayle en est a un rationalisme tout negateur, tout infecond, +et tout convaincu de sa sterilite. Il est du temps de Fontenelle, et +Fontenelle a continue sa tradition. Trente ans plus tard, Fontenelle +dira: "Je suis effraye de la conviction qui regne autour de moi." C'est +tout a fait un mot de Bayle. Il l'aurait dit avec plus de chagrin meme +que Fontenelle, et personne n'aurait pu lui persuader que gens si +convaincus fussent ses disciples, encore qu'il y eut bien quelque chose +de cela. + + + +III + +LE "DICTIONNAIRE" LU DE NOS JOURS + +A le lire maintenant pour notre plaisir, et sans chercher autrement +a marquer sa place et a determiner son influence, il est agreable +et profitable. Il est tres savant, d'une science sure, et qui va +scrupuleusement aux sources, et d'une science qui n'est ni hautaine, ni +herissee, ni outrageante. Figurez-vous qu'il n'injurie pas ceux qu'il +corrige. Tres modeste en son dessein, il n'avait, en commencant, que +l'intention de faire un dictionnaire rectificatif, un dictionnaire des +fautes des autres dictionnaires, et il a toujours poursuivi ce projet, +tout en l'agrandissant. Et, nonobstant ce role, il es tres indulgent +et aimable. Il manque rarement de commencer ainsi son chapitre +rectificatif: "'ai peu de fautes a relever dans Moreri..." sur quoi il +en releve une vingtaine; mais voila au moins qui est poli. + +Son livre est mal compose; il est eminemment disproportionne. La +longueur des chapitres ne depend pas de l'importance de l'homme ou de +la question qui en fait le sujet; elle depend de la quantite de notes +qu'avait sur ce sujet M. Bayle. Des inconnus, dont tout ce que Bayle +ecrit sur eux ne sert qu'a demontrer qu'ils etaient dignes de l'etre +et de rester tels, s'etalent comme insolemment sur de nombreuses pages +enormes. Des gloires sont etouffees dans un paragraphe insignifiant. +D'Assouci tient dix fois plus de place que Dante. C'est que Bayle est +sceptique si a fond qu'il l'est jusque dans ses habitudes de travail. +Il est si indifferent qu'il s'interesse egalement a toutes choses; et +Aristote ou Perkins, c'est tout un pour lui. L'un n'est autre chose +qu'une curiosite a satisfaire et une rechercher a poursuivre--et l'autre +aussi. Personne n'a ete comme Bayle amoureux de la verite pour la +verite, sans songer a voir ou a mettre entre les verites des degres +d'importance. Il en resulte, sauf une petite reserve que nous ferons +plus tard, que son livre va un peu au hasard, comme il croyait qu'allait +le monde. Il ne semble pas qu'il y ait beaucoup de providence ni +beaucoup de finalite dans cet ouvrage. + +Ce dictionnaire devrait s'intituler: ce que savait M. Bayle. Ce qu'il +savait, c'etait la mythologie, l'histoire et la geographie ancienne, +l'histoire des religions (tres bien, admirablement pour le temps), la +theologie proprement dite, la philosophie, l'histoire europeenne du +XVIe et du XVIIe siecle.--Ce qu'il savait moins et ce qu'il aimait peu, +c'etait la litterature, la poesie, l'histoire du moyen age.--Ce qu'il +ne savait pas du tout, c'etaient les sciences. Ce qu'on trouve dans ce +dictionnaire, c'est donc une histoire a peu pres complete, et souvent +d'un detail infini et tres amusant, de l'Europe et surtout de la +France de 1500 a 1700, une mythologie interessante, des particularites +d'histoire ancienne, et presque une histoire complete du developpement +du christianisme, et presque une histoire complete des philosophies; et +ni Voltaire, quand il travaille a son _Dictionnaire philosophique_, +ni Diderot quand il travaille a la partie philosophique de +l'_Encyclopedie_, n'ignorent ces deux derniers points. + +Le tresor est donc beau, si les lacunes sont considerables. Quelque +chose est plus desobligeant que les lacunes: ce sont les commerages et +les obscenites. Le mepris bienveillant de Bayle pour les hommes et la +conviction ou il est qu'ils ne liraient point un livre ou il n'y aurait +ni polissonneries ni propos de concierge, ne suffit vraiment pas a +excuser l'auteur. Nous savons lire, et nous ne prenons pas le change sur +ces choses. Il est parfaitement clair que Bayle se plait personnellement +et bien pour son compte a ces recits ridicules, ou scabreux. Il goute +ces plaisirs secrets de petite curiosite malsaine qui sont le peche +ordinaire, sauf exceptions, Dieu merci, des vieux savants solitaires et +confines. Il lui manque d'etre homme du monde. Il ne l'est ni par le bon +gout, ni par la discretion ou brievete dedaigneuse sur certains sujets, +ni par l'indifference a l'egard des choses qui sont la preoccupation +des collegiens et des marchandes de fruits. Il devait bavarder avec sa +gouvernante en prenant son repas du soir. Son livre, comme souvent ceux +de Sainte-Beuve, sent quelquefois l'antichambre et un peu l'office. Et +voyez le trait de ressemblance, et voyez aussi qu'il faut s'attendre a +la pareille: la principale question qui a inquiete Sainte-Beuve en son +article sur Bayle a ete de savoir si M. Bayle a ete l'amant de Madame +Jurieu. + +Sans trop les lui reprocher, il faut signaler encore ses artifices et +ses petites roueries de faux bonhomme. Il use d'abord de la classique +ruse de guerre employee, ce me semble, deja avant Montaigne, et, depuis +Montaigne jusqu'a nos jours, tellement pratiquee, qu'elle ne trompe +personne, et meme que personne n'y fait attention. Elle consiste, comme +vous savez bien, a presenter l'impuissance de la raison a demontrer Dieu +comme une preuve de la necessite de la foi, et par consequent tout livre +rationnellement atheistique comme une introduction a la vie devote. A +ce compte, on est bien tranquille. Bayle a abuse de ce detour. Ce lui +devient une _clausula_ et comme un refrain. On est toujours sur a +l'avance que tout article sur le platonisme, le manicheisme, le +socinianisme, la creation, le peche originel ou l'immortalite de l'ame, +finira par la. + +Il a d'autres stratagemes, j'ai presque envie de dire d'autres terriers. +C'est la ou l'on cherche sa pensee sur les questions graves et +perilleuses qu'on ne la trouve pas, le plus souvent. C'est dans un +article portant au titre le nom d'un inconnu, que Bayle, comme a +couvert, et protege par l'obscurite du sujet et l'inattention probable +du lecteur, ose davantage, et traite a fond un probleme capital, au coin +d'une note qui s'enfle et sournoisement devient une brochure. Aussi +faut-il le lire tout entier, comme un livre mal fait; car son livre est +mal fait, moitie incurie (au point de vue artistique), moitie dessein, +et prudence, et malice. Sainte-Beuve dit que c'est un livre a consulter +plutot qu'a lire. C'est le contraire. A le consulter on croit qu'il +n'y a presque rien; a le lire on fait a chaque pas des decouvertes la +precisement ou l'on se preparait a tourner deux feuillets a la fois. +C'est le livre qu'il faut le moins lire quatre a quatre. + +Et a lire jusqu'au bout on decouvre une chose qui est bien a l'honneur +de Bayle: c'est que tous ces defauts que je viens d'indiquer diminuent +et s'effacent presque a mesure que Bayle avance. Les histoires grasses +ou saugrenues deviennent plus rares, les questions philosophiques et +morales attirent de plus en plus l'attention de l'auteur, la commere +cede toute la place au philosophe, l'ouvrage devient proprement un +dictionnaire des problemes philosophiques. On le voit finir avec regret. + +Tout compte fait, c'est une substantielle et agreable lecture. C'est le +livre d'un honnete homme tres intelligent avec un peu de vulgarite. +Son impartialite, relative, comme toute impartialite, mais reelle, +sa modestie, sa loyaute de savant, nonobstant ses petites ruses et +malignites de bon apotre, surtout son solide, profond et plein esprit de +tolerance, le font aimer quoi qu'on en puisse avoir. La tolerance etait +son fond meme, et l'etoffe de son ame. Quand il s'anime, quand il +s'eleve, quand il oublie sa nonchalance, quand il montre soudain de +l'ardeur, de la conviction, une maniere d'onction meme, c'est qu'il +s'agit de tolerance, c'est qu'il a a exprimer son horreur des +persecutions, des guerres civiles, des guerres religieuses, du +fanatisme, de la stupidite de la foule tuant pour le service d'une idee +qu'elle ne comprend pas, et en l'honneur d'un contresens. Il n'a pas +dit: "Aimez-vous les uns les autres": mais il a repete toute sa vie, +avec une veritable angoisse et une vraie pitie: "Supportez-vous les uns +les autres." C'est la qu'est la difference, et pourquoi il ne faut pas +dire comme Voltaire: "C'etait une ame divine." Mais c'etait une ame +honnete, droite et bonne. + +Malgre sa prolixite, il est extremement agreable a lire; car si ses +articles sont longs, son style est vif, aise, franc, et va quelquefois +jusqu'a etre court. Il a deux manieres, celle du haut des pages et celle +des notes. En grosses lettres il est sec, compact, tasse et lourd; en +petit texte il s'abandonne, il cause, il laisse abonder le flot presse +de ses souvenirs, il plaisante, avec sa bonhomie narquoise, malicieuse +et prudente, et tres souvent, presque toujours, il est charmant. +On dirait un de ces professeurs qui en chaire sont un peu gourmes, +contraints et retenus, mais qui vous accompagnent apres le cours tout +le long des quais, et alors sont extremement instructifs, amusants, +profonds et puissants, a la rencontre, et se sentent tellement +interessants qu'ils ne peuvent plus vous quitter. C'est au sortir du +cours qu'il faut prendre Bayle; tout le suc de sa pensee et toute +la fleur de son esprit sont dans ses notes, dont certaines sont des +chefs-d'oeuvre. Ici encore on retrouve la timidite un peu cauteleuse de +Bayle, qui ne se decide a se livrer que dans un semblant de huis-clos, +dans un enseignement au moins apparemment confidentiel. + +Il a beaucoup d'esprit, et un esprit tres particulier, une maniere +d'_humour_ naive, de malice qui semble ingenue, avec toutes sortes +d'epigrammes qui ressemblent a des traits de candeur. C'est le +scepticisme joint a la bonte qui produit de ces effets-la: "Desmarets +avait raison contre Boileau[8], mais Boileau avait pour lui d'avoir +amuse. Les raisons de Desmarets avaient beau etre solides; la saison ne +leur etait pas favorable. C'est a quoi un auteur ne doit pas moindre +garde qu'un jardinier." Voila sa maniere. Elle est bien aimable. +Voyez-vous le geste arrondi et paternel et le demi-sourire dans une +demi-moue?--De meme: "Nous regardons la stupidite comme un grand +malheur. Les peres qui ont les yeux assez bons pour s'apercevoir de la +betise de leurs fils s'affligent extremement: ils leur voudraient voir +un grand genie. C'est ignorer ce qu'on souhaite. Il eut cent fois mieux +valu a Arminins d'etre un hebete que d'avoir tant d'esprit; car +la gloire de donner son nom a une secte est un bien chimerique en +comparaison des maux reels qui abregerent ses jours, et qu'il n'aurait +point sentis s'il eut ete un theologien a la douzaine, un de ces hommes +dont on fait cette prediction qu'ils ne feront point d'heresie." Ce +ton de plaisanterie attenuee, adoucie et fourree d'hermine, est +admirable.--Voyez encore cette remarque pleine de gravite, et le beau +serieux avec lequel elle est faite: "La discipline du celibat parait +incommode a une infinite de gens: le mariage est pour eux celui de tous +les sacrements dont la participation parait la plus chere et precieuse; +et qui voudrait faire sur ce sujet un livre semblable a celui de la +_Frequente communion_ se rendrait aussi odieux que M. Arnauld le devint +quand il publia, sur une autre matiere, un ouvrage qui a fait beaucoup +de bruit."--Quelquefois la plaisanterie de Bayle est plus lourde; +quelquefois, tres rarement, elle devient plus mechante. + +[Note 8: J'abrege le texte.] + +Le scepticisme est desenchantement, et le desenchantement, de quelque +bonte qu'il s'accompagne, ne peut pas aller toujours sans amertume. +M. Renan a une page, une seule, qui est du Swift. Bayle a la sienne, +peut-etre en a-t-il deux; mais je dois exagerer: "Les disputes, les +confusions excitees par des esprits ambitieux, hardis, temeraires, ne +sont jamais un mal tout pur... Il en resulte des utilites par rapport +aux sciences et a la culture de l'esprit. Il n'est pas jusqu'aux guerres +civiles dont on n'ait pu quelquefois affirmer cela. Un fort honnete +homme l'a fait a l'egard de celles qui desolerent la France au XVIe +siecle. Il pretend qu'elles raffinerent le genie a quelques personnes, +qu'elles epurerent le jugement a quelques autres, et qu'elles servirent +de bain aux uns, aux autres d'etrille... A la verite, le public se +passerait bien de telles etrilles ou de telles limes." Voila, a peu +pres, jusqu'ou va l'amertume de Bayle; elle n'est pas rude; il n'aurait +pas ecrit _Candide_. Mais on voit tres bien qu'il aurait ete tres +capable de le concevoir. + +Il suffit pour montrer combien la lecture de Bayle est non seulement +instructive et suggestive, mais combien agreable, attachante, +enveloppante et amicale. C'est un delicieux causeur, savant, +intelligent, spirituel, un peu cancanier et un peu bavard. Il dit +souvent qu'il ecrit pour ceux qui n'ont pas de bibliotheque et pour leur +en tenir lieu. Je le crois bien, et il a fort bien atteint son but. Il +etait lui-meme une bibliotheque, une grande et savante bibliotheque, +incomplete a la verite, et un peu en desordre, avec de mauvais livres +dans les petits coins. + + + +IV + +C'est l'homme dont les hommes du XVIIIe siecle ont fait comme leur +moelle et leur substance, et cela est amusant. Cela prouve (et j'ai trop +dit que Bayle s'en fut irrite, il s'en fut amuse un peu lui-meme) que +le scepticisme est absolument inhabitable pour l'homme. L'homme est un +animal qui a besoin d'etre convaincu. Voila un auteur qui, d'un solide +bon sens et d'une rectitude d'esprit surprenante, detruit tous les +prejuges, ne laisse debout que la raison, et ajoute, en le prouvant, que +la raison ne mene a rien, et n'est qu'un dernier prejuge plus flatteur +et seduisant que les autres. Ses disciples font de la raison une +nouvelle foi, une nouvelle idole et un nouveau temple, et du scepticisme +de leur maitre trouvent moyen de tirer un dogmatisme aussi imperieux, +aussi orgueilleux, aussi batailleur et aussi redoutable au repos public +que tout autre dogmatisme. De cet homme qui ne croyait a rien ils tirent +des raisons a demontrer qu'il faut croire a eux; et de ce contempteur de +l'humanite ils tirent des raisons a prouver que l'humanite doit s'adorer +elle-meme, puisqu'elle n'a plus autre chose a adorer, ce qui est une +consequence un peu ridicule, mais parfaitement naturelle. Et Bayle, par +le plus singulier detour, mais a prevoir, se trouve etre le promoteur +d'une croyance et le fondateur bien authentique, encore que bien +involontaire, d'une religion. Imaginez Montaigne--_currente rota, +cur urceus exit?_ car il faut citer du latin quand on parle de +Montaigne--devenant chef de secte. La roue aurait pu tourner ainsi; +personne n'est le potier de soi-meme. + +Ce qui eut console Bayle, si tant est qu'il en eut eu besoin, car +il etait peu inconsolable, c'est qu'il avait refute a l'avance ses +disciples devots jusqu'a le travestir; c'est qu'il n'y a guere aucune de +leurs theories dont il n'ait, comme par provision, denonce la temerite +et raille la vanite presomptueuse; et c'est qu'il est un precurseur de +XVIIIe siecle qui en degoute.--Il eut pu tres legitimement se laver les +mains de ce qu'on tenait pour son ouvrage, et qui, tout compte fait, +l'etait un peu. Une derniere chose l'eut fait sourire sur la terre, a +savoir son influence, et la direction, tres inattendue de lui, de son +propre prolongement parmi les hommes. Il aurait considere cette derniere +aventure comme une de ces bonnes folies de l'humanite dont il se +divertissait doucement, comme une des bonnes "scenes de la grande +comedie du monde", comme un effet des "maladies populaires de l'esprit +humain"; et il n'est pas a croire que son scepticisme desenchante et +malicieux en eut ete diminue. + + + +FONTENELLE + + + +Le XVIIIe siecle commence par un homme qui a ete tres intelligent et qui +n'a ete artiste a aucun degre. C'est la marque meme de cet homme, et ce +sera longtemps la marque de cette epoque. Ce qui manque tout d'abord a +Fontenelle d'une maniere eclatante, c'est la vocation, et la vocation +c'est l'originalite, et l'originalite, si elle n'est point le fond de +l'artiste, du moins en est le signe. Il vient a Paris, de bonne heure, +non point, comme les talents vigoureux, avec le dessein d'etre ceci ou +cela, mais avec la volonte d'etre quelque chose. Et ce que pourra etre +ce quelque chose, Dieu, table ou cuvette, il n'en sait rien. "Prose, +vers, que voulez-vous?" Il n'est pas poete dramatique, ou moraliste, ou +romancier. Il est homme de lettres. La chose est nouvelle, et le mot +n'existe meme pas encore. Il fait des tragedies puisqu'il est le neveu +des Corneille, des operas puisque l'opera est a la mode, des bergeries +en souvenir de Segrais, et des lettres galantes en souvenir de Voiture. +Il a en lui du Thomas Corneille, du Benserade, du Celadon et du +Trissotin.--Plusieurs disent: "C'est un sot; mais il est pretentieux. +Il reussira." Il etait pretentieux; mais il n'etait point sot. Ce +qui devait le sauver, et deja lui faisait un fond solide, c'etait sa +curiosite intelligente. Ce poete de ruelles, ce "pedant le plus joli +du monde", faisait avant la trentaine (1686) des "retraites" savantes, +comme d'autres des retraites de piete. Il disparaissait pendant quelques +jours. Ou etait-il? Dans une petite maison du faubourg Saint-Jacques, +avec l'abbe de Saint-Pierre, Varignon le mathematicien, d'autres encore +qui tous "se sont disperses de la dans toutes les Academies"[9]. Tous +jeunes, "fort unis, pleins de la premiere ardeur de savoir", etudiaient +tout, discutaient de tout, parlaient, a eux quatre ou cinq, "une bonne +partie des differentes langues de l'Empire des lettres", travaillaient +enormement, se tenaient au courant de toutes choses.--C'est le berceau +du XVIIIe siecle, cette petite maison du faubourg Saint-Jacques. Un +savant, un publiciste ideologue, un historien, un mondain curieux de +toutes choses, deja journaliste, d'un talent souple, et tout pret a +devenir un vulgarisateur spirituel de toutes les idees; ces gens sont +comme les precurseurs de la grande epoque qui remuera tout, d'une main +vive, laborieuse et legere, avec ardeur, intemperance et temerite.--De +tous Fontenelle est le mieux arme en guerre et par ce qu'il a, et par +ce qui lui manque. Il est de tres bonne sante, de temperament calme, de +travail facile et de coeur froid. Il n'a aucune espece de sensibilite. +Ses sentiments sont des idees justes: loyaute, droiture, fidelite a ses +amis, correction d'honnete homme. On se donne ces sentiments-la en se +disant qu'il est raisonnable, d'interet bien compris et de bon gout de +les avoir. Il n'est point amoureux, et rien ne le montre mieux que +ses poesies amoureuses. Il a, avec tranquillite, des mots durs sur le +mariage: "Marie, M. de Montmort continua sa vie simple et retiree, +d'autant plus que, par un bonheur assez rare, le mariage lui rendit la +maison plus agreable." Il est ferme et malicieux dans la dispute, mais +non passionne. Il est de son avis, mais il n'est pas de son parti. Son +amour-propre meme n'est pas une passion. C'est dire que la passion +lui est inconnue. Il est ne tranquille, curieux et avise. Il est ne +celibataire, et il etait centenaire de naissance. Plusieurs dans le +XVIIIe siecle seront ainsi, meme maries, par accident, et mourant plus +tot, par aventure. + +[Note 9: Eloge de Varignon.] + + + +I + +SES IDEES LITTERAIRES ET SES OEUVRES LITTERAIRES + +Ainsi constitue, il etait fait pour avoir toute l'intelligence qui n'a +pas besoin de sensibilite. Cela ne va pas si loin qu'on pense. Car +l'intelligence, meme des idees, a besoin de l'amour des idees pour se +soutenir. Fontenelle ne comprendra rien aux choses d'art, et, tout en +comprenant admirablement toutes les idees, il n'aura jamais pour elles +la passion qui fait qu'on en cree, qu'on les multiplie, qu'on les +poursuit, qu'on les unit, qu'on les coordonne, qu'on en fait des +systemes puissants, faux parfois, mais animes d'une certaine vie, parce +qu'on a jete en elles une ame humaine. Nous verrons cela plus tard. Pour +le moment considerons-le dans les choses d'art. Veritablement, il +n'y entre pas du tout. On a remarque que, si en avance et vraiment +precurseur au point de vue philosophique, il est arriere en choses de +lettres. Cela est tres vrai. Sa poesie et sa fantaisie sont du gout de +Louis XIII. Ses tragedies sont d'un homme qui est neveu de Corneille, +mais qui a l'air d'etre son oncle. Elles ont des graces surannees et +de ces gestes de vieil acteur qui semblent non seulement appris, mais +appris depuis tres longtemps.--Ses operas, qui sont tres soignes, sont +d'un homme naturellement froid, qui s'est instruit a pousser le doux, le +tendre et le passionne. Ses _Bergeries_ sont bien curieuses. Elles ne +sont pas fausses, ce qui est, en fait de bergeries, une nouveaute bien +singuliere. On sent que cela est ecrit par un homme avise qui sait tres +bien ou est l'ecueil, et qu'on a toujours fait parler les patres comme +des poetes. Les siens ne sont pas de beaux esprits ni des philosophes, +et il faut lui en tenir compte. Mais ce n'est la qu'un merite negatif, +et n'etre pas faux ne signifie point du tout etre reel. Les bergers de +Fontenelle ne sont point faux; ils n'existent pas. Ils n'ont aucune +espece de caractere. Il a voulu qu'ils ne fussent ni grossiers, ni +spirituels, ni delicats, ni comiques, ni tragiques. Restait qu'ils ne +fussent rien. C'est ce qui est arrive. Il semble que Fontenelle voudrait +peindre simplement des hommes oisifs et voluptueux. Mais il faut encore +une certaine sensibilite, d'assez basse origine, mais reelle, pour +composer des scenes voluptueuses, Fontenelle n'est pas assez sensible +pour etre un Gentil-Bernard. On sent qu'il ne s'interesse pas le moins +du monde au succes des tentatives galantes de ses heros et ne tiendrait +nullement a etre a leur place. On voit aisement des lors combien ces +scenes sont laborieusement insignifiantes. C'est une chose d'une +tristesse morne que les _juvenilia_ d'un homme qui n'a jamais eu de +jeunesse.--Cette singuliere destinee d'un ecrivain qui, apres Moliere et +Racine, jouait le personnage d'un contemporain de Theophile, a du bien +surprendre, et, en effet, elle a etonne les hommes de l'ecole de 1660, +les Boileau et La Bruyere. Ce "Cydias", ce "petit Fontenelle" leur est +souverainement desagreable, et leur parait etrange. Le phenomene, de +soi, n'est pas surprenant. Fontenelle est l'_homme de lettres_ par +excellence, l'homme intelligent qui n'a en lui aucune force creatrice, +mais qui est doue d'une grande facilite d'assimilation et d'execution. +Ces gens-la ne devancent jamais, en choses d'art; ils imitent, et +non pas toujours la derniere maniere, celle de leurs predecesseurs +immediats. N'ayant point d'inspiration personnelle, ils s'en sont fait +une avec les objets de leurs premieres admirations et de leurs premieres +etudes, et cette influence, chez eux, persiste longtemps. Fontenelle, +en litterature pure, est un homme qui adore l'_Astree_, comme fait La +Fontaine, mais qui ne sait pas, comme La Fontaine, la transformer en +lui. Il la reedite, et, n'etait une autre direction que son esprit +devait prendre, il aurait toujours ecrit l'opera de _Psyche_, moins les +deux ou trois passages partis du coeur, c'est-a-dire une _Astree_ un peu +moins longue.--Sa critique est comme ses poesies, et les explique +bien. Le sentiment du grand art y manque absolument.--Et il est tres +intelligent!--Sans aucun doute; mais c'est une erreur de croire qu'il ne +faille pour comprendre les choses d'art que de l'intelligence. Il y faut +un commencement de faculte creatrice, un grain de genie artistique, +juste la vertu d'imagination et de sensibilite qui, plus forte d'un +degre, ou de dix, au lieu de comprendre les oeuvres d'art, en ferait +une. On n'entend bien, en pareille affaire, que ce qu'on a songe a +accomplir, et ce qu'on est a la fois impuissant a realiser et capable +d'ebaucher. Le critique est un artiste qui voit realise par un autre +ce qu'il n'etait capable que de concevoir; mais pour qu'il le voie, il +fallait qu'il put au moins le rever.--Fontenelle n'a pas meme eu le reve +du grand art. Il n'aime point l'antiquite. Il lui fait une petite guerre +indiscrete, ingenieuse et taquine, qui n'a point de treve. A chaque +instant, dans les ouvrages les plus divers, nous lisons: "... Et voila +les raisonnements de cette antiquite si vantee"[10].--"Nous ne sommes +arrives a aucune absurdite aussi considerable que les anciennes fables +des Grecs; mais c'est que nous ne sommes point partis d'abord d'un +point si absurde"[11].--Il faut se debarrasser "du prejuge grossier de +l'antiquite"[12]. Il y a la pour lui comme une obsession. On dirait un +chretien du IIIe siecle attaquant les paiens, ou un homme de parti +de notre temps qui ne peut dire une parole, dans l'entretien le plus +indifferent, sans exprimer son horreur pour le parti adverse.--Et, en +effet, sa critique, toute de detail, a bien ce caractere. Dans son +_Discours sur la nature de l'Eglogue_, il fait son proces a Theocrite, +puis a Virgile, reprochant a l'un surtout d'etre trop bas, et a l'autre +surtout d'etre trop haut, mais trouvant moyen aussi de montrer qu'il +arrive a Theocrite d'etre trop haut et a Virgile d'etre trop bas. C'est +une serie de chicanes pueriles.--Quand lui-meme s'eleve un peu, et +laisse cette petite guerre pour des considerations plus serieuses, il +montre une inquietante infirmite. Il n'atteint pas la grande poesie, +c'est-a-dire la poesie. Le _Silene_ de Virgile lui parait une etrange +absurdite, a lui, homme de science, et qui, ailleurs, comprend la +majeste de la nature. C'est que _Silene_ est lyrique, et c'est le +lyrisme qui est la chose la plus etrangere a ces beaux esprits du XVIIIe +siecle commencant, aux Lamotte, aux Terrasson, et tout aussi bien, +quoique "anciens", aux Dacier. C'est ce sens de la grande poesie qui +manquera aux plus grands hommes du XVIIIe siecle, et, s'ajoutant a +d'autres causes, les maintiendra dans le mepris de l'antiquite dont +precisement le caractere est d'avoir converti en poesie tout ce qu'elle +touchait.--Il ne faut pas croire qu'en cela le XVIIIe siecle soit la +suite du XVIIe. L'ecole de 1660 a ete peu lyrique, il est vrai, et il +est bien arrive a Boileau de dire que l'excellence des anciens consiste +a peindre elegamment les petites choses[13]; mais Racine comprenait la +poesie des grandes passions tragiques autant que faisaient les anciens, +et trop meme pour etre bien entendu de son temps; et Fenelon avait le +sens de la grande mythologie, et d'Homere, autant que de Virgile; et +Boileau, "moderne" en cela au vrai sens du mot, defend contre Perrault, +non seulement Homere et Pindare, mais le lyrisme des poetes hebreux, et +donne a ce propos la definition de la poesie lyrique en homme qui sait +ce que c'est.--C'est bien vers 1700 que les hommes de prose, ou de +poesie prosaique, prennent le dessus, parce que quelque chose disparait +alors, qui, tout compte fait, et sauf tres rare exception, ne reparaitra +qu'un siecle apres, l'enthousiasme litteraire, le gout ardent du beau +pour le beau, ce qui fait les grands artistes en vers, les grands +orateurs, et meme les grands critiques.--Soit, et de grande poesie, et +de lyrisme, et de Lucrece non plus que d'Homere, qu'il ne soit plus +question. Mais quand les enthousiastes s'eloignent, les realistes +arrivent. C'est une loi d'histoire litteraire en effet, et nous verrons +qu'au XVIIIe siecle elle s'est verifiee. Mais rien ne montre a +quel point Fontenelle, en choses d'art, etait un arriere et non +un precurseur, comme ceci qu'il a ete encore moins realiste +qu'enthousiaste. Il a tout une theorie sur l'Eglogue[14]. C'est la qu'il +trouve Virgile tour a tour trop vulgaire et trop noble. Admettons. Que +faut-il donc etre dans les Bergeries? Il faut sans doute etre vrai, nous +montrer cette poesie, plus humble, moins ambitieuse que l'autre, qui est +dans le travail de l'homme, dans son rude et patient effort, dans ses +joies simples et naives. L'inquietude du patre pour ses chevres, du +laboureur pour ses boeufs ou ses bles qui poussent; et aussi +les vignerons attables, les moissonneurs buvant a la derniere +gerbe...--Nullement. "La poesie pastorale n'a pas grand charme si elle +ne roule que sur les choses de la campagne. Entendre parler de brebis et +de chevres, cela n'a rien par soi-meme qui puisse plaire."--Qu'est-ce +donc qui plaira, et qu'est-ce qui fait la poesie des hommes des champs? +--Pour Fontenelle c'est leur oisivete. Les hommes aiment a ne rien +faire; ils "veulent etre heureux, et voudraient l'etre a peu de frais". +La tranquillite des campagnards, voila le fond du charme des eglogues, +et c'est pour cela que les poetes ont choisi pour heros de ces ouvrages, +non les laboureurs qui travaillent peniblement, ou les pecheurs qui +peinent si fort; mais les bergers, qui ne font rien.--C'est bien cela. +L'_Astree_, et non les _Georgiques_. A defaut de la poesie qui est +l'expression des plus beaux reves de l'homme, Fontenelle ne comprend +pas meme celle qui est l'expression de sa vie reelle dans la simplicite +touchante de ses douleurs et de ses joies, et plus que le Silene +de Virgile, il ne gouterait les paysans de La Fontaine.--Que lui +reste-t-il? Rien, absolument rien. Et c'est bien pour cela qu'il ne sent +point l'antiquite, qui, precisement, a, tour a tour, ouvert ces deux +sources eternelles de poesie. A la verite, s'il a persiste dans cette +erreur de jugement, il ne s'est point entete dans l'erreur plus forte +qui consistait, n'entendant rien a la poesie, a en faire. Il etait tres +souple, et quoique vain, tres avise. Il vit assez vite, non point qu'il +n'etait pas poete, mais qu'on ne goutait pas sa poesie. Il y renonca, +et, comme il a dit dans le plus mauvais vers de la litterature +francaise, + + Et son carquois oisif a son cote pendait. + +Sur quoi il se contenta quelque temps d'etre homme d'esprit. Il l'etait +veritablement, et de la bonne sorte, et de la mauvaise, et de toutes les +facons dont on peut l'etre. Il y a en lui du Voiture, du Le Sage et du +Voltaire. La encore il est arriere et bel esprit de province, mais +de son temps aussi, frequemment, et meme du temps qui va venir. Ses +_Lettres Galantes_, que Voltaire ne peut pas souffrir, sont le plus +souvent, en effet, du pur Benserade, mais parfois aussi ont bien du +piquant et un joli tour. Le fond en est d'une cruelle insignifiance. +Figurez-vous des _chroniques_ comme nos journaux en publient a notre +epoque. Un mariage, un proces, une dame qui change de soupirant, le tout +vrai ou suppose, et la-dessus des turlupinades. Il y en a d'execrables. +A une jeune personne protestante, qui, pour se marier avec un +catholique, changeait de religion: "... Nous regardons avec beaucoup de +pitie nos pauvres freres errants; mais j'en avais une toute particuliere +pour une aimable petite soeur errante comme vous. J'etais tout a fait +fache de croire que votre ame, au sortir de votre corps, ne dut pas +trouver une aussi jolie demeure que celle qu'elle quittait..."--Il y en +a de plaisantes, sinon comme idees, du moins comme grace de geste, pour +ainsi dire, et de mot jete: "Il y a longtemps, Madame, que j'aurais pris +la liberte de vous aimer, si vous aviez le loisir d'etre aimee de moi... +Gardez-moi, si vous voulez, pour l'avenir; j'attendrai quinze ou vingt +ans, s'il le faut. Je me passerai a un peu moins d'eclat que vous n'en +avez aujourd'hui... Aussi bien y a-t-il beaucoup de superflu dans votre +beaute. Je ne veux que le necessaire, que vous aurez toujours... Je +ne vous demande que ce temps de votre vie que vous auriez donne aux +reflexions. Au lieu de rever creux, ou de ne rever a rien, vous pourrez +rever a moi. Adieu, Madame, jusqu'a nos amours."--Sans doute, il y a +encore du Mascarille dans tout cela; mais comme l'allure est vive, la +phrase preste, et combien aisee, en sa precision rapide, la pirouette +sur le talon: "Adieu, Madame, jusqu'a nos amours."--On peut mesurer la +distance parcourue depuis Voiture, d'autant mieux que le fond est le +meme. Grace au travail des auteurs comiques et de La Rochefoucauld et de +La Bruyere, la grande phrase patiemment tressee du commencement du XVIIe +siecle s'est denouee et assouplie, et desormais on peut etre entortille +en phrases courtes. C'est l'instrument au moins qui est cree, la phrase +rapide et cinglante, qui va etre si redoutable aux mains d'un Voltaire. + +[Note 10: Histoire des oracles.] + +[Note 11: Origine des Fables.] + +[Note 12: Digression sur les Anciens et les Modernes.] + +[Note 13: Lettre a Maucroix, 29 avril 1695.] + +[Note 14: Discours sur la nature de l'Eglogue] + +Ailleurs c'est l'epigramme emoussee, la malice sournoise, le "coup de +patte" lance de cote et retire du meme mouvement, si familier a Le Sage, +et qui est une des graces de l'esprit que nous goutons le plus: "Mes +souhaits sont accomplis, j'ai un successeur... Je vous assure que j'ai +desire avec un egal empressement la tendresse, et l'indifference de +Madame de L. Enfin je les ai obtenues toutes deux l'une apres l'autre, +et c'est sans doute tirer d'une personne tout ce qui s'en peut +tirer."--C'est ici meme le genre d'esprit particulierement propre a +Fontenelle, homme d'ironie couverte et qui sourit du coin des yeux. Nous +la retrouverons souvent dans les _Eloges_: "M. Dodart etait laborieux. +Ses amusements etaient des travaux moins penibles. Il lisait beaucoup +sur les matieres de religion; car sa piete etait eclairee, et il +accompagnait de toutes les lumieres de la raison la respectable +obscurite de la foi." Le bon apotre! Nous voila bien au temps des +_Lettres Persanes_, et Cydias, avec cette adresse a manier la langue, +a lancer l'epigramme et surtout a la retenir, n'est plus ce je ne sais +quoi "immediatement au-dessous de rien" qu'il etait au temps de La +Bruyere. + + + +II + +SES IDEES ET SES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES + +Il avait en effet assez d'intelligence, d'esprit et de style pour +occuper une grande place dans le monde des lettres, a la condition de +trouver sa voie. Il etait de ceux qui ne la trouvent point tout de suite +parce qu'ils n'ont ni passion, ni faculte dominante. Il etait de ceux +qui peuvent ne jamais la trouver, precisement parce qu'ils ont l'esprit +souple, et s'accommodent du premier chemin qui s'ouvre a eux. Ils ont +besoin des circonstances. Les circonstances servirent admirablement +Fontenelle. Le moment ou il parut dans le monde, celui surtout ou il +commencait a etre connu sans etre encore illustre, etait le temps ou les +decouvertes scientifiques attiraient vivement les esprits curieux, comme +etait le sien. La science moderne date du XVIIe siecle. Descartes, +Leibniz, Newton, coup sur coup, presque en meme temps, font aux yeux de +l'intelligence un monde nouveau, renouvellent la matiere des meditations +de l'esprit humain. Les litterateurs du XVIIe siecle sont trop de purs +artistes pour avoir tendu l'oreille de ce cote, et pourtant, comme ils +sont moralistes, tres prompts a observer les changements des gouts, ils +n'ont pas ete sans s'apercevoir de cet etat nouveau des esprits et de +son influence au moins sur les moeurs. Descartes inquiete La Fontaine, +l'astrolabe de madame de la Sabliere preoccupe Boileau, et Moliere fait +une place, d'avance, a madame du Chatelet ou a la "marquise" de +la _Pluralite des mondes_ dans son salon, agrandi desormais, des +Precieuses.--Au commencement du XVIIIe siecle, ce mouvement s'accuse de +plus en plus. Fontenelle y prit garde de tres bonne heure. Il n'etait +pas plus lettre, de vocation, que savant. Il etait intelligent et +curieux. Il s'occupa de sciences comme de pastorales. Seulement les +sciences avaient plus de raisons de l'attirer. Elles etaient chose de +mode, et il etait homme a suivre la mode, comme tous ceux qui n'ont +pas une forte originalite. Surtout elles etaient chose que l'antiquite +n'avait point connue, et c'etait le point sensible de Fontenelle. Les +sciences ont ete d'abord pour lui un element essentiel de la querelle +des anciens et des modernes. S'il est une idee a laquelle tient un peu +cet homme qui ne tenait a rien, c'est que l'on n'a pas dit grand'chose +de bon avant lui, ou, sinon avant lui (car il est de bon ton et, meme +en le pensant un peu, ne le dirait point), avant le temps ou il a eu +l'honneur de naitre. Il n'a pas le sens de l'admiration, ni le respect +de la tradition, et "le prejuge grossier de l'antiquite" n'est point son +fait. Il est "homme de progres." Dans l'idee du progres il y a de tres +bons sentiments, et toujours aussi une tres notable partie de fatuite. +Tout au fond du Fontenelle savant et ami des sciences, personnage tres +respectable, en cherchant bien, en cherchant trop, on trouverait encore +un peu de Cydias. Voyez-le dans ses premiers ouvrages, les _Dialogues +des morts_, par exemple. Sa malice, et elle est piquante, est toute en +paradoxes, et en adresses legeres a taquiner les opinions recues. Elle +consiste a prouver combien Phryne est incomparablement superieure a +Alexandre, autant que les conquetes pacifiques l'emportent sur les +conquetes meurtrieres; a montrer Socrate s'inclinant devant la sagesse +de Montaigne, etc. Ce n'est point seulement un jeu. Fontanelle n'aime +point les idees traditionnelles. Elles ont d'abord le tort de n'etre +plus spirituelles, ensuite celui de supposer que nos peres etaient aussi +habiles que nous. Tres doucement, en homme du monde, il a continue +pendant quelque temps cette petite guerre, qui etait le prelude de la +guerre de Cent Ans du XVIIIe siecle. Le christianisme, par exemple, sans +le gener, car qu'est-ce qui pouvait gener cet homme si souple et qui +glissait dans toute etreinte? l'importunait quelque peu. C'est que +le christianisme aussi est une antiquite, sans compter qu'il est +un sentiment. Il l'a attaque obliquement, et, du premier coup, en +strategiste consomme. Sous couleur d'attaquer les erreurs de l'antiquite +paienne, il fait deux petits traites, l'un sur "_l'Origine des fables_", +l'autre sur "_les Oracles_", qui sont de petits chefs-d'oeuvre de malice +tranquille et grave, et de scepticisme a la fois discret et contagieux. +Il y laisse tomber comme par megarde quelques gouttes d'une essence +subtile qui, destinees a detruire les prejuges antiques, doivent +d'elles-memes se repandre dans les esprits a la perte de toute croyance. +Le procede est habile, l'adresse legere, l'art tres delicat. Les fables +ne sont point l'effet d'un artifice et d'une tromperie grossiere. Il ne +serait pas bon qu'on le crut: on aurait confiance quand a l'origine des +croyances on ne verrait pas de thaumaturge. Elles sont des produits +naturels de l'ignorance aidee de l'imagination. Tous les peuples, +en leur age grossier, en ont eu, qui, peu a peu, se sont parees des +prestiges de l'art, et, parfois, recommandees de quelques considerations +morales. Il ne faut pas les detester, il faut s'en debarrasser doucement +par l'efficace de la raison. Car nous avons les notres, moins ridicules +que celles des anciens, mais que le temps nous fait cherir comme eux les +leurs. "Nous savons aussi bien qu'eux etendre et conserver nos erreurs, +mais heureusement elles ne sont pas si grandes, _parce que nous sommes +eclaires des lumieres de la vraie religion et, a ce que je crois, des +rayons de la vraie philosophie_."--Il n'a pas dit quelles etaient ces +erreurs; il compte, pour en avoir raison, et sur la religion et sur la +philosophie, et il n'y a rien de plus innocent que ces remarques, ni +de plus orthodoxe.--Faites bien attention que l'histoire de tous les +peuples, grecs, romains, pheniciens, gaulois, americains et chinois +commence par des fables... Voila qui peut mener loin par voie de +consequences. Attendez! "... _excepte le peuple elu, chez qui un soin +particulier de la providence a conserve la verite_." Restriction pieuse +et precaution honnete, a laquelle ce n'est pourtant point la faute de +l'auteur si l'on trouve un air d'epigramme.--Et c'est ainsi, de l'air le +plus doux du monde, que Fontenelle nous amene a cette modeste conclusion +qui ne vise personne et n'est assurement qu'un conseil de haute +prudence: "Tous les hommes se ressemblent si fort qu'il n'y a point de +peuple dont les sottises ne nous doivent faire Trembler." + +Fontenelle excelle a ces insinuations qui ont besoin de la complicite du +lecteur, qui comptent sur elle et s'en assurent sans l'exciter. Il est +l'homme dont parle La Bruyere, qui ne medit point, qui n'articule aucun +grief, qui se tait presque avant d'avoir parle. "Et il a raison: il en +a assez dit."--Meme art, avec un peu plus d'insistance et une malice un +peu plus appuyee dans les _Oracles_. On saura que ce livre est inspire +par le zele chretien le plus pur, et par une horreur pour le paganisme +que certains chretiens ont eu l'imprudence de ne pas pousser aussi loin +que Fontenelle. Ils ont cru qu'ils pouvaient tirer avantage de deux +choses: de ce que certains oracles paiens avaient annonce l'avenement du +christianisme, et de ce que, le Christ venu, les oracles avaient cesse. +De ces deux choses la seconde est fausse, les oracles ayant continue de +sevir, quoique avec moins de vehemence, pendant quatre cents ans apres +Jesus; et la premiere blesse infiniment l'auteur qui n'aime pas que les +verites de la foi aient un appui dans les instruments de l'idolatrie. +Les chretiens, flattes d'etre annonces par la bouche meme de leurs +ennemis, ont suppose que les oracles etaient inspires par les _demons_, +c'est-a-dire par les anges dechus, a qui Dieu a permis de dire +quelquefois la verite. C'est une erreur. Mille exemples prouvent que +les oracles n'etaient qu'une jonglerie assez grossiere, et Fontenelle +enumere religieusement tous ces ridicules artifices, dans le dessein de +montrer, non pas tant, soyez-en surs, qu'une des preuves au moins dont +se soutient le christianisme est ruineuse, et que parmi les propheties, +celles qui sont d'origine paienne sont vaines et ridicules, que de +prouver combien le paganisme est abominable. 11 n'y a rien d'edifiant au +monde comme ce petit livre. + +Ainsi allait, desormais prudent, modere et delicieusement perfide, +l'ancien auteur de l'_ile de Borneo_, satire par allegorie du +catholicisme, dont Bayle avait fait un ornement de son journal[15], mais +qui avait eu un succes un peu trop bruyant pour les oreilles sensibles +de Fontenelle.--Aussi bien la science commencait a l'attirer pour +elle-meme, et sans cesser d'y voir une arme excellente contre le +christianisme et l'antiquite, instrument a les detruire et pretexte +a les mepriser, il s'y donnait deja d'une ardeur vraie, certainement +sincere et presque desinteressee. Fontenelle a commence par des operas +comiques et continue par des pamphlets. La _Pluralite des Mondes_ est un +ouvrage de savant, ou il n'y a plus que des traces de pamphlet et des +souvenirs d'opera comique. On y sent encore une legere demangeaison +d'embarrasser les theologiens, et une certaine vanite a se montrer +recherche des belles. Il insiste complaisamment sur les "hommes dans la +lune", ce dont peuvent s'alarmer les catholiques, et il nous fait de +tout son coeur les honneurs de la marquise qui est censee l'ecouter. +Pour les habitants de la lune, il n'y a rien a dire: il se defend trop +bien d'en faire une armee a attaquer la foi. "Il serait embarrassant en +theologie qu'il y eut des hommes qui ne descendissent point d'Adam...; +mais je ne mets dans la Lune que des habitants qui ne sont point des +hommes... Je n'attends donc plus cette objection que des gens qui +parleront de ces Entretiens sans les avoir lus. Est-ce un sujet de me +rassurer? C'en est un au contraire de craindre que l'objection ne me +vienne de bien des endroits[16]."--Pour sa marquise, il faut confesser +qu'elle est bien incommode. Elle a de l'esprit sans doute: "... Vous +voyez, Madame, que la Geometrie est fille de l'interet, la Poesie de +l'amour, et l'Astronomie de l'oisivete.--En ce cas, je vois bien qu'il +faut que je m'en tienne a l'astronomie." Mais le role que lui a menage +Fontenelle est bien desobligeant. Sous pretexte de donner une suite +naturelle aux raisonnements, elle ne sert qu'a les interrompre a tout +moment, et a les faire languir. Elle comprend ou ne comprend pas, trop +visiblement, selon qu'il y a longtemps ou peu de temps qu'elle n'a +parle, et selon que Fontenelle sent ou ne sent point le besoin de nous +rappeler sa presence. J'aimerais mieux les naifs [Grec: panu ge ] ou +[Grec: pos dhou] des interlocuteurs de Socrate, qui au moins ne sont +que des signes de ponctuation.--Et puis ce procede du dialogue, quand +l'ecrivain y est si scrupuleusement fidele, est impatientant. Je +souhaiterais que l'auteur s'adressat enfin a moi-meme; je suis fatigue +de l'ecouter ainsi comme de profil; je me sens en tiers dans une +conversation, et je crains d'etre genant. Le plus simple, le plus +naturel et le plus poli dans un livre destine au public, est encore de +lui parler. + +[Note 15: Nouvelles de la Republique des Lettres.] + +[Note 16: _Pluralite_, Preface.] + +Sauf ces reserves, qui sont legeres, ce livre est de grand merite. Pour +la premiere fois Fontenelle y montre un certain sens du grand. Il l'a +comme malgre lui, il est vrai; car a chaque moment il fait effort pour +abaisser le sujet ou en faire oublier la majeste par les finesses et les +petites graces dont il l'accompagne. Mais le sujet prend sa revanche et +quelquefois l'entraine. La description de la Lune, de Venus, surtout de +Saturne, ne sont pas sans une certaine poesie contenue, et que l'auteur +s'obstine a contenir, mais qui eclate. C'est un passage presque eloquent +que celui ou la rotation de la terre inspire a l'auteur ce tableau +mouvant, glissant devant nos yeux, des differents peuples humains. En +ce meme point de l'espace ou Fontenelle cause avec une grande dame, au +milieu d'un parc, la Normandie va passer, puis une grande nappe d'eau, +puis des Anglais qui causent politique, puis une mer immense, puis des +Iroquois, puis la Terre de Jesso; et voila cent aspects divers: ici ce +sont des chapeaux, la des turbans, et puis des tetes chevelues, et puis +des tetes rases; et tantot des villes a clocher, tantot des villes a +longues aiguilles qui ont des croissants, et des villes a tours de +porcelaine, et de grands pays qui ne montrent que des cabanes... Elle +est charmante cette page. Elle le serait plus encore, si l'on ne sentait +que l'auteur se contient, s'observe, se premunit contre l'eloquence par +le soin de badiner. Mon Dieu! qu'il a peur d'etre pittoresque! Et il l'a +ete, malgre lui: c'est sa punition. + +Et prenez garde. Elle va tres loin, sans affectation, ou avec +l'affectation d'un enjouement inoffensif, cette petite lecon de +cosmographie. Il est bon apotre encore avec sa precaution de dire qu'il +met dans les mondes qui ne sont pas la terre des habitants qui ne sont +pas des hommes. C'est precisement cela qui forme une difficulte nouvelle +dont la philosophie libre penseuse va s'emparer. Des habitants +dans toutes les planetes?--Tres probablement.--Semblables a +nous?--Assurement non! qui ont une autre nature, une autre complexion, +d'autres sens.--Plus que nous?--Il est possible.--Et alors le monde est +pour eux tout different, et l'ame tout autre?--Sans doute.--Et notre +verite a nous, verite philosophique, verite scientifique, verite morale, +qu'est-elle donc?--Une verite relative, une verite de ver de terre, qui +ne vaut pas qu'on en soit fier...--Ni qu'on y tienne?--Que voulez-vous? + +C'est le "_verite en deca des Pyrenees_" de Montaigne et de Pascal, mais +renouvele et agrandi, plus frappant de cette enorme difference qu'on +sent bien qui doit exister entre nous et Saturne; et tout le XVIIIe +siecle, et Diderot comme Voltaire, vont agiter avec vehemence cet +argument du sixieme sens ou du quinzieme, que Fontenelle introduit le +premier, en jouant, du bout des doigts, comme il fait toujours. + +La science l'avait saisi; elle ne le lacha plus. Il s'y sentait +admirablement a l'aise. Il la comprenait tres bien; il en etait +l'interprete clair et elegant aupres des gens du monde: elle lui servait +de pretexte perpetuel a faire entendre sans tumulte et sans scandale +qu'avant Descartes personne n'avait eu le sens commun; elle donnait a +son scepticisme l'apparence, la dignite, et peut-etre pour lui-meme +l'illusion d'une croyance. C'etait pour lui une surete, un agrement, une +arme, et presque une doctrine. Il s'y delassait, s'en amusait et s'en +faisait honneur. Il en enveloppait ses epigrammes, et en habillait +decemment sa frivolite. Du reste, il en avait le gout; mais il n'en +avait pas la vertu. Le savant de coeur et d'ame, selon sa tournure +d'esprit, ou se cantonne dans une etroite province de la science +et l'agrandit, ou cherche a entendre les rapports qui unissent les +differentes sciences de son temps et en tire une doctrine: il fait une +decouverte bien precise ou un systeme bien general. Fontenelle lit +tout, comprend tout, ne decouvre rien, ne generalise rien, et fait des +rapports qui sont excellents. Il est le secretaire general du monde +scientifique.--Non pas tout-a-fait en dilettante. Il a son but qu'il ne +perd pas de vue: persuader au monde par mille exemples que desormais +la verite devra etre scientifique, et que la science est la source, +desormais trouvee, de toute opinion generale. Le mot lui echappe, qui +porte loin. Il appelle la science _Philosophie experimentale_. + +L'auteur des _Eloges_ est bien le meme homme que l'auteur de l'_'Origine +des Fables_ et des _Oracles_. Seulement il a trouve un terrain solide +ou il etablit sa place d'armes, et le tirailleur prudent sent desormais +derriere lui un corps de reserve.--Il y a infiniment gagne, meme au +point de vue litteraire. Il a tant ete dit que ces _Eloges_ sont des +chefs-d'oeuvre, qu'on voudrait qu'ils ne le fussent point tout a fait, +pour pouvoir dire quelque chose de nouveau. Il en faut prendre son +parti: ce sont des chefs-d'oeuvre. C'est le vrai ton convenable en une +academie des sciences, simple, net, tranquille, grave avec une sorte de +bonhomie, sans la moindre espece de recherche soit d'eloquence, soit +d'esprit. Pour la premiere fois de sa vie, Fontenelle est spirituel sans +paraitre y songer. Le trait, qui est frequent, est naturel a ce point +qu'il n'est pas meme dissimule. Il vient de lui-meme et dans la mesure +juste, disant precisement ce que l'on croit, apres l'avoir entendu, +qu'on allait dire. Tout au plus, dans les _grands_ eloges, dans celui +d'un Leibniz ou d'un Malebranche, voudrait-on un peu plus de largeur, un +ton qui imposat davantage, et une admiration non plus vive, mais, sans +etre fastueuse, plus declaree. Mais toutes ces courtes biographies de +laborieux chercheurs maintenant inconnus, sont de petites merveilles +de verite, de tact et de gout. Le _portrait litteraire_ n'y est jamais +fait, et la figure du personnage y est vivante, individuelle, tracee +d'une maniere ineffacable en quelques traits. Ce sont des eloges, et +rien n'y est dissimule. Ces savants sont bien la avec leurs petits +defauts caracteristiques, leur simplicite, leur naivete, parfois leur +ignorance des manieres et des usages, leurs manies meme, et les aliments +peses de celui-ci, et le sommeil regle au chronometre de celui-la. Et +ces traits ne sont qu'un art de mieux faire revivre les personnages; et +ce qui domine, sans etalage du reste, et sans rien surcharger, ce sont +bien les vertus charmantes de ces laborieux: leur probite, leur loyaute, +leur labeur immense et tranquille, leur modestie, leur piete, leur +devotion meme naive et comme enfantine, et delicieuse en sa bonhomie, +comme celle de ce mathematicien[17] qui disait "qu'il appartient a la +Sorbonne de disputer, au Pape de decider, et au mathematicien d'aller +au ciel en ligne perpendiculaire." Ils sont exquis ces savants de 1715, +vivant de leurs lecons de geometrie ou d'une petite pension de grand +seigneur, sans eclat, presque sans journaux, inconnus du public, formant +en Europe comme une petite republique dont les citoyens ne sont connus +que les uns des autres, tranquilles et simples d'allures dans leur +regularite de quinze heures de labeur par jour, et disant quelquefois du +Regent: "Je le connais. J'ai frequente dans son laboratoire. _Oh! +c'est un rude travailleur_."--Fontenelle en vient a les aimer, +personnellement. C'etait la passion dont il etait capable. Et quelque +chose se communique a lui, a sa maniere, a son style, de leur candeur, +de leur simplicite, de leur solidite, de leur verite. + +[Note 17: Ozanam.] + + + +III + +Il avait trouve la place juste qui lui convenait, entre le monde, les +lettres et les sciences. Ce genie moyen etait bien fait pour une sorte +de situation intermediaire. Elle convenait a ses gouts aussi, a son +besoin d'etre en vue sans etre jamais trop a decouvert. Il allait des +salons a l'Academie des sciences, comme du Forum aux _templa serena_, et +l'un lui etait un divertissement, agreable et necessaire de l'autre. De +cela il se composait un bonheur delicat, elegant et discret, qui etait +bien celui qu'il avait defini naguere[18], quand il indiquait que le +bonheur humain ne pouvait etre qu'une absence de peine, faite d'esprit +avise, de froideur de coeur et de mesure dans l'ambition. Il alla +longtemps ainsi, comme un homme qui avait assez menage sa monture pour +la mener loin. Il mourut de la mort qu'il avait souhaitee, c'est-a-dire +extremement tardive, et comme il l'avait dit, avec complaisance, +puisqu'il le repetait[19]: "d'une mort douce et paisible, et par la +seule necessite de mourir." Il avait fait beaucoup de bruit avec des +querelles litteraires qui n'aboutirent a rien, et sans bruit ni +eclat, il avait souleve les plus graves questions que Voltaire et +l'_Encyclopedie_ devaient remuer plus tard. Il les avait, surtout, +posees, sans paraitre y prendre garde, sur le terrain le plus favorable, +les presentant comme la Science opposee a la Foi, le Progres oppose a +la Tradition et l'Experience au Prejuge. C'etait le XVIIIe siecle qui +devait naitre de la. Il en est le pere discret et prudent. Ce qui chez +lui ne va que de la taquinerie a une demi-conviction, deviendra chez +d'autres une doctrine, et chez d'autres un entetement, et chez d'autres +encore une fureur. Il a seme, d'une main nonchalante et d'un geste +elegant, les dents du dragon. + +[Note 18: _Du bonheur_.] + +[Note 19: A propos de _Du Hamel_, et aussi de _Cassini_.] + + + +LE SAGE + + + +I + +TRANSITION ENTRE LE XVIIe SIECLE ET LE XVIIIe AU POINT DE VUE PUREMENT +LITTERAIRE + +Il ne faut point se piquer de nouveaute quand on n'a rien trouve de +nouveau. Il a ete dit un peu partout que Le Sage est le createur du +roman realiste en France, et il a ete dit, peut-etre encore plus, qu'il +formait une transition entre le XVIIe siecle et le XVIIIe siecle; et +je ne hasarderai dans cet article rien de plus que ces deux banalites, +ayant pour raison que je les crois vraies; et pour ce qui est de +donner au lecteur de l'inattendu, il faudra que ce soit pour une autre +fois.--Homme de transition entre les deux siecles, Le Sage l'est +excellemment. Tout un cote du XVIIIe siecle, Le Sage l'a ignore, +meconnu, repousse, tant il appartient a l'autre age, et tout un cote +du XVIIIe siecle Le Sage l'a prepare, amene, presse d'etre, tant il +appartient au temps ou il ecrit. Il ne manque guere d'exprimer son +admiration et son culte pour l'age precedent. Lope de Vega et Calderon, +c'est-a-dire Corneille et Racine; car il n'y a pas a s'y tromper, malgre +ce que ces pseudonymes peuvent, avoir de surprenant; voila les dieux +qu'il ne cesse d'opposer au heros du jour. Il est "classique" et il est +"ancien". Il est pour ceux qui parlaient "comme le commun des hommes", +et il approuve Socrate, c'est-a-dire Malherbe, d'avoir dit "que le +peuple est un excellent maitre de langue"[20]. Il y a de son temps cinq +ou six "Fabrice" qu'il ne designe pas autrement, mais ou l'on peut +reconnaitre, sans etre tres mechant, Lamotte, Fontenelle, un peu +Voltaire, et certainement Marivaux, qu'il poursuit de ses epigrammes, +dont il trouve insupportables "les expressions trop recherchees", +les "phrases entortillees, pour ainsi dire", le langage "mignon" et +"precieux", "les attraits plus brillants que solides", les pensees +"souvent tres obscures", les vers "mal rimes", etc.[21].--C'est +presque une affectation chez lui que de ne point vouloir etre de cette +litterature-la, ni, pour ainsi dire, de son temps. Aussi bien les +compliments que les epigrammes que recoit son cher Gil Blas comme +ecrivain vont a montrer a quel point Gil Blas a un style naturel et +simple, peu en usage autour de lui: "Tu n'ecris pas seulement avec la +nettete et la precision que je desirais, je trouve encore ton style +leger et enjoue", lui dit le duc de Lerne. "Ton style est concis et meme +elegant, lui dit le comte d'Olivares; mais je le trouve un peu trop +naturel..." Sur quoi Gil Blas fait un second memoire plein d'emphase, +qu'Olivares, homme a la mode, trouve "marque au bon coin".--Evidemment, +pour Le Sage la litterature et surtout la langue, au commencement du +XVIIIe siecle, sont sur la pente d'une rapide decadence. Il est homme de +1660. Il n'est pas sur qu'il eut ecrit les _Precieuses ridicules_ et les +_Femmes savantes_; mais il les refait, discretement, a sa maniere, a +plusieurs reprises. De Fontenelle et de Marivaux le bon lui echappe, et +le mauvais l'exaspere; et de la _Henriade,_ en son _Temple de memoire_, +malgre l'engouement d'alentour, il se moque cruellement. C'est tout a +fait un retardataire. + +[Note 20: _Gil Blas_, VII, 13.] + +[Note 21: _Ibid._, et X, 5.] + +Notez que du siecle precedent il en est aussi par la tournure +d'esprit, du moins par un certain tour de l'esprit. Il a l'instinct +generalisateur. Il n'est point contestable, bien que je ne me lasse +point de protester contre l'exces ou l'on a pousse cette consideration, +que les hommes du XVIIe siecle aiment fort les idees generales, les +conceptions qui s'etendent loin et embrassent un tres grand nombre +d'objets. Dieu sait si Le Sage est philosophe; mais, a sa maniere, il +aime aussi generaliser, et sinon avoir des idees universelles, du moins +tracer des tableaux d'ensemble. Ce n'est rien moins que toute la vie +humaine qu'il encadre dans chacun de ses romans. C'est tous les toits +des maisons d'une ville, et ceux des bourgeois, et ceux des nobles, et +ceux des princes, et ceux des prisonniers, et ceux des fous, que souleve +le _Diable boiteux_; c'est toutes les conditions humaines, de dupe, +de fripon, d'ecolier, de bandit, de valet, de gentilhomme, d'homme de +lettres, d'homme d'Etat, de medecin, d'homme a bonne fortune, de mari +tranquille et campagnard, et la pudeur m'avertit d'en passer, que +traverse successivement _Gil Blas_. Le gout du XVIIe siecle est la. +Les hommes de ce temps, ou simplement de cet esprit, aiment les grands +aspects, les perspectives vastes; il ne leur deplait pas de faire le +tour du monde en un volume; et quand ce n'est pas le monde de la pensee +humaine, ou celui de l'histoire, que ce soit celui de la societe, avec +tous ses vices, tous ses ridicules et tous ses travers. + +Et voyez encore de qui Le Sage procede directement, ou sont ses origines +et comme ses racines litteraires. Il est tout autre que La Bruyere; +mais il est ne de lui. Avant d'avoir pris possession de sa pleine +originalite, il ecrit un livre qui est le _Chapitre de la Ville_ arrange +en petit roman fantaisiste. Apres l'immense succes des _Caracteres_, +cent imitations ou contrefacons du livre a la mode se succederent. La +centieme, et la meilleure, c'est le _Diable boiteux_. Autre style, et un +cadre, mais meme procede. Quel est celui-ci?... Et celui-la?... C'est un +homme qui... et des portraits; et, pour varier, entre les portraits, +des anecdotes, des actualites, des _nouvelles a la main_. Comparez aux +_Lettres Persanes_. Dans celles-ci, des portraits encore, sans doute, +mais, plus souvent, des idees, des discussions, des vues, des paradoxes, +des espiegleries, et, tout compte fait, plus de pamphlet que de tableau +de moeurs; et dans Duclos il en sera de meme, et aussi dans les romans +de Voltaire, et c'est bien la qu'est la difference entre les +deux siecles, celui des moralistes et celui des "penseurs". Tres +naturellement, quand on lit Le Sage, c'est plutot a ce qui precede qu'on +songe, qu'a ce qui suit. + +Et s'il n'en etait que cela, Le Sage ne serait pas une transition entre +les deux ages, mais appartiendrait tout simplement au precedent. Il +est vrai; mais a cote de ces inclinations d'esprit qui en font un +contemporain de La Bruyere, et comme derriere elles et plus au fond, Le +Sage en a d'autres, par ou il tend vers une toute autre date, un peu +trop meme peut-etre, et c'est ce qu'on verra par la suite. + + + +II + +LE "REALISME DANS" LE SAGE + +Ce n'est pas encore indiquer par ou Le Sage est de son temps que le +considerer comme realiste. Presque au contraire. Le realisme en effet a +son germe dans l'Ecole de 1660, en ce que cette ecole a ete un retour au +naturel, a l'observation exacte, au gout du reel, et une reaction tres +violente contre le genre romanesque. Le realisme remplit les satires de +Boileau, les comedies de Moliere, le _Roman bourgeois_ de Furetiere, +aime de Boileau, et les _Caracteres_ de La Bruyere. En 1715, le realisme +n'est point une nouveaute, c'est une tradition, et bien plus novateurs +seront ceux qui de la sphere des faits se jetteront dans celles +des idees et des systemes, ce qui souvent sera encore un retour au +romanesque par une autre voie.--Le Sage, homme tres peu pretentieux du +reste, et modeste dans ses ambitions litteraires, ne fait donc, ou ne +croit faire, que ce qu'on faisait avant lui. Il regarde, il observe, il +collectionne, et il ecrit des "caracteres" avec l'assaisonnement d'un +"roman comique". Seulement, si, a proprement parler, il n'invente rien, +il apporte dans l'art realiste sa nature propre, et il se trouve que +cette nature est comme merveilleusement appropriee a cet art, ne le +depasse pas, ne reste point en deca, s'y accommode et le remplit +exactement. Le Sage est ne realiste par gout de l'etre, par capacite +de le devenir, et par impuissance d'etre autre chose. Il l'est plus +qu'eminemment; il l'est exclusivement. + +Le realisme est d'abord curiosite et bonne vue. Personne n'a ete plus +curieux que Le Sage, et n'a vu plus juste dans le monde ou il lui etait +permis de regarder.--Mais ce monde n'etait pas le tres grand monde, +et ce n'etait pas un gentilhomme de lettres que Le Sage. Tres honnete +homme, et meme presque heroique dans sa probite, encore est-il qu'il n'a +guere frequente que dans les theatres, dans les cafes et chez les petits +bourgeois.--Precisement! Je ne dirai pas tout a fait: "C'est ce qu'il +faut," mais je dirai, presque: ce n'est pas une mauvaise condition ni un +mauvais point de vue pour le realiste. Le plus haut monde et le plus bas +sont tout aussi reels que le moyen; je le sais sans doute, et il n'est +pas mauvais de le repeter; et, pourtant l'art realiste a deux ecueils +dont le premier est de trop s'enfoncer dans la sentine humaine, et +l'autre de vouloir peindre les sommets brillants. Tel grand realiste +moderne, Balzac, a echoue piteusement a vouloir faire des portraits de +duchesses, et tel autre moins grand, tres bien doue encore, Zola, a +denature le realisme a s'obstiner dans la peinture cruelle de tous les +bas-fonds. C'est que l'art est toujours un choix, et par consequent une +exclusion. C'est sa raison d'etre. S'il etait la reproduction exacte de +la nature tout entiere, il ne s'en distinguerait pas. Il s'en distingue, +avant tout, en ce qu'il est moins complet qu'elle. Il consiste, avant +tout, a la voir d'un certain point de vue, bien choisi, ce qui est n'en +voir qu'une portion. Or l'art realiste, comme tout autre, est un point +de vue, et comme tout autre, decoupe dans l'ensemble des choses la +circonscription qui lui est propre. Mais laquelle, puisque ce dont il se +pique, de par son nom meme, est de nous donner la verite meme des moeurs +humaines? + +La verite des moeurs humaines, pour l'art realiste, ne pourra etre que +la _moyenne_ des moeurs humaines, et son point de vue devra etre pris +a mi-cote. Pour le sens commun, qui se marque a l'usage courant de +la langue, la realite c'est ce qui frappe le plus souvent et comme +assidument nos regards. Un grand homme, comme Napoleon, est parfaitement +reel; seulement il ne semble pas l'etre. Du seul fait de sa grandeur il +est legendaire, relegue, meme en un entretien populaire, dans le domaine +du poeme epique.--Et il en est tout de meme d'un scelerat hors de la +commune mesure: il est vrai, et parait etre imaginaire. Remarquez que +vous l'appelez un _monstre_: vous le mettez, quoiqu'il en soit aussi +bien qu'un autre, en dehors de la nature. Par une sorte de necessite +rationnelle, qui pour l'artiste devient une loi de son art, qui dit +realite--chose singuliere mais incontestable--ne dit donc pas toute la +realite, mais ce qui, dans le reel, parait plus reel, parce qu'il est +plus ordinaire. L'art realiste, comme un autre art, et precisement parce +qu'il est un art, aura donc ses limites, en haut et en bas, et devra +s'interdire la peinture des caracteres trop particuliers soit par +leur elevation, soit par leur bassesse, soit, simplement, par +leur singularite. Or Le Sage etait, par sa situation dans la vie, +admirablement place pour observer, sans effort et naturellement, les +limites de cet art. Il ne le creait point; et souvent il en semble le +createur; moins parce qu'il l'inventait, que parce que cet art semblait +invente pour lui. Il ne devait guere songer a peindre les creatures +d'exception, ou seulement les hommes d'un monde eleve et raffine; car, +petit bourgeois modeste, timide meme, a ce qu'il me semble, et un peu +farouche, il ne faisait guere que passer dans les salons, parfois meme +un peu plus vite qu'on n'eut desire. Il ne devait pas se plaire dans la +peinture des trop vils coquins; car il etait tres honnete homme, et, +notez ce point, tres rassis d'imagination et tres simple d'attitudes, +n'ayant point, par consequent, ou ce gout du vice qui est un travers de +fantaisie depravee chez certains artistes d'ailleurs bonnes gens, ou +cette affectation de tenir les scelerats pour personnages poetiques, qui +est demangeaison puerile de scandaliser le lecteur naif chez certains +artistes d'ailleurs tres reguliers et tres bourgeois.--Restait qu'il fut +un bon realiste en toute sincerite et franchise, sans ecart ni invasion +d'un autre domaine, et bien chez lui dans celui-la. + +Voila pourquoi il semble avoir invente le genre. Ses predecesseurs, +en effet, ne le sont pas si purement. D'abord ils le sont moins +_essentiellement_ qu'ils ne le sont par reaction contre les romanesques +qui les precedaient eux-memes. Et puis ils le sont avec quelque melange. +Les uns, comme Boileau, le sont avec une intention satirique, et c'est +cela, sans doute, mais ce n'est pas tout a fait cela. Le realisme est +une peinture dont le lecteur peut tirer une satire, mais dont il ne faut +pas trop que l'auteur fasse une satire lui-meme, auquel cas nous serions +deja dans un autre genre, tenant un peu du genre oratoire, lequel est +precisement un des contraires du realisme. L'intention satirique n'est +pas moins marquee dans La Bruyere, dans Furetiere. Ai-je besoin de dire +que quand nous donnons Racine pour un realiste, nous ne cedons point +a un gout de paradoxe ou de taquinerie, et croyons avoir raison; mais +qu'encore ce n'est qu'en son fond que Racine est realiste, par son gout +du vrai, du precis, et du naturel, et de la nature; et que sur ce fond, +qui du reste est un de ses merites, il a mis et sa poesie, qui est d'une +espece si delicate et precieuse, et son gout d'une certaine noblesse de +sentiments, de moeurs et de langage, une sorte d'air aristocratique qui +se repand sur son oeuvre entiere. Racine est un realiste qui est poete +et qui est homme de cour.--Le Sage est realiste sans aucun de ces +melanges. Il l'est comme un homme qui non seulement a le gout de la +realite, mais l'habitude de ces moeurs, moyennes qui sont la matiere +meme du realisme. + +Pour etre un bon realiste, il ne faut pas seulement l'habitude et le +gout des moeurs moyennes, il faut presque une moralite moyenne +aussi, dans le sens exact de ce mot, et sans qu'on entende par la un +commencement d'immoralite. Il faut n'avoir ni ce leger gout du vice, +vrai ou affecte, dont nous avions l'occasion de parler plus haut, ni +un trop grand mepris, ou du moins trop ardent, des bassesses et des +vulgarites humaines. Philinte eut ete bon realiste, lui qui voit ces +defauts, dont d'autres murmurent, comme vices unis a l'humaine nature, +et qui estime les honnetes gens sans surprise, et desapprouve les autres +sans etonnement.--Il faut remarquer qu'une certaine elevation morale +donne de l'imagination, etant probablement elle-meme une forme de +l'imagination. Un Alceste qui ecrit fait les hommes plus mauvais qu'ils +ne sont, par horreur de les voir mauvais. Tels La Rochefoucauld, ou meme +La Bruyere, et encore Honore de Balzac. Ils prennent un plaisir amer a +montrer les sceleratesses des hommes pour se prouver a eux-memes, avec +insistance et obstination chagrine, a quel point ils ont raison de les +mepriser. Et nous voila dans un genre d'ouvrage qui s'eloigne de la +realite, qui donne dans les conceptions imaginaires.--L'inverse peut se +produire, et tel esprit delicat, par gout d'elevation morale, fermera +les yeux aux petitesses humaines, s'habituera a ne les point voir, +et peindra les hommes plus beaux qu'ils ne sont. Une partie de +l'imagination de Corneille est dans sa haute moralite, ou sa moralite +tient a son tour d'imagination; car que la morale rentre dans +l'esthetique ou que l'esthetique tienne a la morale, je ne sais, et ici +il n'importe. + +Eh bien, le bon Le Sage n'est ni un Corneille ni un La Rochefoucauld. Il +est tranquille dans une conception de la nature humaine ou il entre du +bien et du mal, qui, certes, se distinguent l'un de l'autre, mais ne +s'opposent point l'un a l'autre violemment, et n'ont point entre eux +un abime. Vous le voyez tres bien ecrivant une bonne partie des +_Caracteres_, avec moins de finesse et de force; mais vous ne le voyez +point du tout y ajoutant le chapitre des _Esprits forts_, essayant de +se faire une philosophie, d'affermir en lui une croyance religieuse, +mettant tres haut et prenant tres serieusement sa fonction et sa mission +de moraliste. Non, sans etre un simple baladin, comme Scarron, il +n'a pas une vive preoccupation morale qui circule au travers de ses +imaginations et qui les dirige, comme La Bruyere ou comme Rabelais. +C'est pour cela qu'il est si vrai. Point de cette amertume qui force le +trait et noircit les peintures. Il n'en a guere que contre certaines +classes de gens qui apparemment l'ont maltraite, les financiers, les +comediens et comediennes. Ailleurs il est tranquille. Il peint les +coquins sans complicite, certes, mais sans horreur, et, pour cela, les +peint tres juste. Il ne se refuse point du tout a voir des honnetes gens +dans le monde, des hommes bons et charitables, meme de bonnes femmes, +devouees et simples, et il les peint sans plus de complaisance, ni +d'ardeur, ni d'etonnement, tres juste ici encore, et du meme ton +placide. Mais ou il excelle, c'est a voir et a bien montrer des hommes +qui sont du bon et du mauvais en un constant melange, et qu'il ne +faudrait que tres peu de chose pour jeter sans retour dans le mal, ou +sans defaillance prevue, dans le bien. C'est en cela qu'il est plus +capable de verite que personne. La realite ne se deforme point en +passant a travers sa conception generale de la vie; parce que de +conception generale de la vie, je crois fort qu'il n'en a cure. Est-il +pessimiste ou optimiste? Soyez sur que je n'en sais rien, ni lui non +plus. Croit-il l'homme ne bon, ou ne mauvais? Il n'en sait rien, et +comme, au point de vue de son art, il a raison de n'en rien savoir! Il +voit passer l'homme, et il a l'oeil bon, et cela lui suffit tres bien. +Il nous le renvoie, comme ferait un miroir qui, seulement, saurait +concentrer les images, aviver les contours, et rafraichir les couleurs. +--Mais cela revient presque a dire, ou mene a croire que le "bon +realiste" ne doit pas avoir de personnalite.--Ce ne serait point une +idee si fausse. L'art realiste est la forme la plus impersonnelle de +l'art, celle ou l'artiste met le moins de lui-meme, et se soumet le plus +a l'objet. On est toujours quelqu'un, sans doute; mais la personnalite +de l'un peut etre dans ses passions, et alors, comme artiste, il sera +lyrique, ou elegiaque, ou orateur; et la personnalite de l'autre peut +etre dans ses appetits, et alors il ne sera pas artiste du tout;--c'est +le cas du plus grand nombre;--et la personnalite de celui-ci peut etre +dans sa curiosite, dans son intelligence, et dans son gout de voir +juste, et alors, comme artiste, il sera realiste. Et c'est le cas de Le +Sage, qui n'a pas une personnalite tres marquee, qui semble n'avoir eu +ni passion forte, ni gout decide, ni systeme, ni idee fixe, ni manie, +ni vif amour-propre, ni grande vanite, et qui pour toutes ces raisons +"n'etait quelqu'un" que par les yeux, que par l'habitude d'observer et +par le gout (aide du besoin de vivre) de consigner ses observations. + + + +III + +L'ART LITTERAIRE DE LE SAGE + +Tout cela est tout negatif. C'est de quoi eviter les ecueils de l'art +realiste: ce n'est pas de quoi y bien faire. Le Sage avait mieux pour +lui qu'une absence de defauts. Il avait d'abord, ce qui me parait le +merite fondamental en ce genre d'ouvrages, un tres grand bon sens. + +Quand les hommes--car des qu'il s'agit d'art realiste il ne faut guere +songer a avoir des lectrices--quand les hommes s'eprennent d'art +realiste, c'est par un desir assez rare, mais qui leur vient +quelquefois, par reaction, degout d'autre chose, ou seulement caprice, +de trouver le vrai dans un ouvrage d'imagination. Le cas se presente. +Nous aimons successivement toutes choses, en art, et meme la verite. +Mais voyez comme pour l'auteur il est malaise de contenter ce gout +particulier. Les termes de son programme sont apparemment, et meme plus +qu'en apparence, contradictoires. Il doit imaginer des choses reelles. +Et ceci n'est pas jeu d'antithese de ma part. Il est bien exact que nous +demandons au romancier realiste des inventions et non absolument des +choses vues, des creations de son esprit, et non des faits divers; mais +inventions et creations qui donnent, plus que choses vues et faits +divers, la sensation du reel. Et je crois que pour aboutir, ce qu'il +faut a notre artiste, c'est un peu d'imagination dans beaucoup de bon +sens; un peu d'imagination, une sorte d'imagination legere et facile, +qui est surtout une faculte d'arrangement,--et beaucoup de bon sens, +c'est-a-dire de cette faculte qui voit comme instinctivement les limites +du possible, du vraisemblable, et celles de l'extraordinaire et du +chimerique, + +Nous appelons homme de bon sens dans la vie celui qui sait prevoir et +qui se trompe rarement dans ses previsions, et nous disons que cet homme +a "le sens du reel". Qu'est-ce a dire sinon qu'il a une idee nette de +la moyenne des choses? Car l'inattendu et l'extraordinaire aussi sont +reels, et le trompent quand ils surviennent; seulement il nous semble +qu'ils ont tort contre lui, parce qu'ils sont en dehors des coups +habituels, et qu'on aurait tort de parier pour eux. L'homme de bon sens +est celui qui ne met pas a la loterie. De meme en art l'homme de bon +sens est celui qui aura le sens du reel, c'est-a-dire de cette moyenne +des moeurs humaines que nous avons vu qui est la matiere du realisme. Ce +bon sens en art est fait de tranquillite d'ame, d'absence de parti pris, +de moderation, d'une sorte d'esprit de justice aussi, a ce qu'il me +semble, et d'une certaine repugnance a trancher net, a declarer un homme +tout coquin, ce qui est toujours lui faire tort, ou impeccable, ce +qui est toujours exagerer. Cet art n'est point fait d'observations et +d'enquete; ne nous y trompons pas. Il s'en aide, mais il n'en depend +point. Car on peut etre observateur tres injuste, et voir avec iniquite. +Personne n'a plus observe que notre Balzac, et ses observations etaient +soumises a une imagination, et a une passion qui les deformaient a +mesure qu'il les faisait. C'est ce qui me fait dire que le bon sens est +le fond meme du vrai realiste. + +Le Sage avait cette qualite pleinement. Balzac est comme effraye devant +ses personnages; "Le Sage est familier avec les siens. Il semble leur +dire: "Je vous connais tres bien; car je sais la vie. Vous ne depasserez +guere telle et telle limite; car vous etes des hommes, et les hommes ne +vont pas bien loin dans aucun exces. Vous serez des friponneaux; car il +n'y a guere de bandits; et vertueux avec sobriete; car il n'y a guere +de saints dans le monde. Et vous ne serez pas tres betes; car la betise +absolue n'est point si commune; et vous n'aurez pas de genie; car il est +tres rare. Et vous ne serez point maniaques; car c'est encore la une +exception, et les etres exceptionnels ne me semblent pas vrais. Si vous +le deveniez, je serais tres etonne, et je ne m'occuperais plus de vous." + +Et c'est ainsi qu'il procede, des le principe. Son _Turcaret_ est bien +remarquable a cet egard. Le sujet est d'une audace inouie pour le temps, +et la moderation est extreme dans la maniere dont il est traite. Pour la +premiere fois dans une grande comedie, le public verra en scene un gros +financier voleur, et pour la premiere fois une fille entretenue, et +pour la premiere fois un favori de fille. Les trois temerites de notre +theatre contemporain sont hasardees, toutes trois ensemble, du premier +coup, en 1709, tant il est vrai que c'est bien de Le Sage (en y +ajoutant, si l'on veut, Dancourt) que date la litterature realiste et +"moderne".--Mais ces trois temerites, il n'y avait guere que Le Sage qui +les put faire passer. Ce n'est point qu'il attenue, qu'il tourne les +difficultes; non, mais il les sauve a force de naturel, a force de n'en +etre ni effraye lui-meme, ni echauffe. On ne s'apercoit pas qu'il est +hardi, parce qu'il est hardi sans declamation. Tout y est bien qui doit +y etre, dans ce drame: braves gens ruines par le financier, financier +"pille" par une "coquette", coquette "plumee" par qui de droit; c'est +un monde abominable. Voyez-vous l'auteur du XIXe siecle, qui, cent +cinquante ans apres Le Sage du reste, decouvre ce monde-la, et ose +l'exposer au jour. Il sera comme etourdi de son audace et, dans son +emotion, il la forcera; chaque trait sera d'une amertume atroce; +l'oeuvre sera d'un bout a l'autre "brutale" et "cruelle" et "navrante"; +il n'y aura pas une ligne qui ne nous crie: "quels etres puissamment +abjects, et quelle puissante audace il y a a les peindre!"--et de tout +cela il resultera une grande fatigue pour nous, comme de tout ce qui est +guinde et tendu.--Tout naturellement, et non point par timidite, car +s'il eut ete timide, c'est devant le sujet qu'il eut recule, Le Sage +borne sa peinture a la realite, a l'aspect ordinaire des choses. Ces +monstres sont des monstres tres bourgeois, parce que c'est bien ainsi +qu'ils sont dans la vie reelle.--Cette "coquette" est d'une inconscience +naive qui n'a rien de noir, rien surtout de calcule pour l'effet et +pour le "frisson"; elle est abjecte et bonne femme; elle a perdu tout +scrupule et n'a point perdu toute honnetete; car, notez ce point, elle +est capable encore d'etre blessee de la perversite des autres: "Ah! +chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel procede." C'est la +verite meme.--Et ce Turcaret! Comme cela est de bon sens de n'avoir pas +dissimule sa sceleratesse, de l'avoir montre voleur et cruel, mais de +n'avoir pas insiste sur ce point, et de l'avoir montre beaucoup plus +ridicule que meprisable. C'est connaitre les limites de la comedie, +dit-on. Oui, et c'est surtout connaitre le train du monde. Scelerat, +un tel homme l'est de temps on temps, quand l'occasion s'en presente; +burlesque, il l'est sans cesse, dans toute parole et dans tout geste, et +de toute sa personne et de toute la suite naturelle de sa vie. C'est +ce que nous voyons de lui a tout moment; c'est en quoi il est "reel", +c'est-a-dire dans le continuel developpement et non dans l'accident de +non etre.--Tous ces personnages ont comme une vie facile et simple. Ils +n'ont pas une vie "intense", ce qui, je crois, est chose assez rare. Ils +vivent comme vous et moi. Ils posent aussi peu que possible; ils n'ont +pas d'attitudes. C'est au point que _Turcaret_ est comme un drame qui +n'est point theatral. S'il plait mieux (de nos jours surtout) a la +lecture qu'aux chandelles, c'est probablement pour cela. + +_Gil Blas_ est tout de meme. C'est le chef-d'oeuvre du roman realiste, +parce que c'est l'oeuvre du bon sens, du sens juste et naif des choses +comme elles sont. Petits filous, petits debauches, petites coquines, +petits hommes d'Etat, petits grands hommes, petits hommes de bien +aussi, et capables de petites bonnes actions, il n'y a pas un genre de +mediocrite dans un sens ou dans un autre, qui ne soit vivement marque +ici, et pas un genre de grandeur qui n'en soit absent. L'impression est +celle d'un tour que l'on fait dans la rue. + +--Et par consequent cela ne vaut guere la peine d'etre +rapporte.--Pardon, mais fermez les yeux, et, un instant, regardant dans +le passe, retracez-vous a vous-meme votre propre vie. C'est precisement +cette impression de mediocrite tres variee que vous allez avoir. Cent +personnages tres ordinaires, dont aucun n'est un heros, ni aucun un +gredin, tous avec de petits vices, de petites qualites et beaucoup de +ridicules; cent aventures peu extraordinaires ou vous avez ete un peu +trompe, un peu froisse, un peu ennuye, ou parfois vous avez fait assez +bonne figure, dont quelques-unes ne sont pas tout a fait a votre +honneur, et sans la bourreler, inquietent un peu votre conscience: voila +ce que vous apercevez.--Rendre cela, en tout naturel, sans rien forcer, +vous donner dans un livre cette meme sensation, avec le plaisir de la +trouver dans un livre et non dans vos souvenirs personnels, que vous +aimez assez a laisser tranquilles, voila le talent de Le Sage. Son heros +c'est vous-meme; mettons que c'est moi, pour ne blesser personne, ou +plutot pour ne pas me desobliger moi non plus, c'est tout ce que je sens +bien que j'aurais pu devenir, lance a dix-sept ans a travers le monde, +sur la mule de mon oncle. + +Gil Blas a un bon fond; il est confiant et obligeant. Il s'aime fort et +il aime les hommes. Il compte faire son chemin par ses talents, sans +leser personne. Nous avons tous passe par la. Et le monde qu'il traverse +se charge de son education pratique, tres negligee. C'est l'education +d'un coquin qui commence. On va lui apprendre a se delier, et a se +battre, par la force s'il peut, par la ruse plutot. Une dizaine de +mesaventures l'avertiront suffisamment de ces necessites sociales. Mais +remarquez que ces lecons, Le Sage ne leur donne nullement un caractere +amer et desolant. Le pessimisme, la misanthropie, ou simplement l'humeur +chagrine consisteraient a montrer Gil Blas tombant dans le malheur du +fait de ses bonnes qualites Il y tombe du fait de ses petits defauts. Il +est vole, dupe et mystifie parce qu'il est vaniteux, imprudent, etourdi; +parce qu'il parle trop, ce qui est etourderie et vanite encore; et ainsi +de suite, jusqu'au jour ou il est gueri de ces sottises, et un peu trop +gueri, je le sais bien, mais non pas jusqu'a etre jamais profondement +deprave.--Car ici encore la mesure que le bon sens impose serait +depassee. Il faut que l'education du coquin soit complete, mais ne +donne pas tous ses fruits, parce que c'est ainsi que vont les choses a +l'ordinaire. Ce serait ou declamation ou conception lugubre de la vie +que de faire commettre a Gil Blas, desormais instruit, de veritables +forfaits. Ce serait dire d'un air tragique: "Voila l'homme tel que la +vie et la societe le font." Eh! non! sur un caractere de moyen ordre +elles ne produisent pas de si grands effets, nous le savons bien. Elles +peuvent pervertir, elles ne depravent point. C'est merveille de verite +que d'avoir laisse a Gil Blas, une fois passe du cote des loups, un +reste de naivete et de candeur. Disgracie, mais sa disgrace ignoree +encore, il rencontre une de ses creatures, qui se repand en actions de +graces et en protestations de devouement. Et le bon Gil Blas confie +son chagrin a cet ami si cher, lequel aussitot prend un air "froid et +reveur" et le quitte brusquement. Et Gil Blas a un moment de surprise, +comme s'il ne connaissait point encore les choses. Toujours le mot de +la Comtesse: "Ah! chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel +procede." Il recoit encore des lecons d'immoralite; il peut en recevoir +encore. Les plus mauvais d'entre nous en recevront jusqu'au dernier +jour, et Dieu merci! + +Et si l'experience durcit peu a peu son coeur et detruit ses scrupules, +elle affine son intelligence, et par la, tout compte fait, le ramene aux +voies de la raison. Tant d'aventures lui font desirer le repos, et tant +de batailles et de ruses, une vie simple et calme.--Mais voyez encore +ce dernier trait. N'est-ce point une idee tres heureuse que d'avoir +ramene Gil Blas de sa retraite sur le theatre des affaires? Il est +tranquille, il a vu le fond des choses; et il s'est dit: "cultivons +notre jardin"; et il le cultive. Il se croit sage; mais dans cette +sagesse la necessite entrait pour beaucoup, sans qu'il s'en doutat. Le +prince qu'il a servi monte sur le trone. Notre homme revient a Madrid, +sans precipitation a la verite, sans ardeur, et comme retenu par ce +qu'il quitte. Mais une fois a la cour, une fois poste sur le passage du +Roi dont il attend un regard, il confesse honteusement qu'il ne peut +repartir: "_Afin que Scipion n'eut rien a me reprocher_, j'eus la +_complaisance_ de continuer le meme manege _pendant trois semaines_." On +sent ce que c'est que cette complaisance. Il reviendra plus tard a +son jardin, sans doute; mais il etait naturel qu'il eut au moins une +rechute. La conversion d'un ambitieux est-elle vraisemblable, qu'il +n'ait ete relaps au moins une fois? + +Tout cela est bien juste et bien penetrant, sans la moindre affectation +de profondeur. Il y a, je l'ai dit, une certaine imagination qui se +mele a ce bon sens, a cette vue juste de la condition humaine. C'est +l'imagination du poete comique. Elle est tres difficile a definir, +n'etant, pour ainsi dire, qu'une demi-faculte d'invention. Elle +consiste, ce me semble, a _vivifier l'observation--et a lier entre elles +les observations_, ce qui n'est encore rien dire, mais nous met sur la +voie. Le poete comique observe les hommes, qui se presentent toujours a +nous en leur complexite, c'est-a-dire dans une certaine confusion. Pour +les mieux voir, il debrouille, il distingue, il analyse; il essaye de +saisir la qualite ou le defaut principal de chacun d'eux, de l'isoler +de tout le reste, et de le considerer a part. Cela fait, s'il a de +bons yeux, il peut tracer _le portrait d'une faculte abstraite_, +de l'avarice, de l'ambition, de la jalousie, ou de "l'avare", de +"l'ambitieux ", du "jaloux", ce qui est absolument la meme chose.--S'il +s'arrete la, il n'est qu'un moraliste, une maniere de critique des +caracteres, nullement un artiste. S'il va plus loin, si ce produit +de son analyse, sec et decharne, s'entoure comme de lui-meme, en son +esprit, d'une foule de particularites, de details, qui s'y accommodent, +le completent, l'elargissent, qu'est-il arrive? C'est que l'imagination +est intervenue; c'est que cette complexite de l'etre humain, notre +poete, apres l'avoir detruite par l'analyse, l'a retablie par une sorte +de faculte creatrice qui est le don de la vie; l'a retablie moins riche +a coup sur qu'elle n'est dans la realite; l'a retablie dans les limites +de l'art, qui etant toujours choix est toujours exclusion; l'a retablie +juste assez incomplete encore pour qu'elle soit claire; mais enfin l'a +reconstituee.--C'est ce que j'appelle vivifier l'observation.--C'est +ce que le poete comique doit savoir faire. C'est ce que Le Sage fait +excellemment. + +Ses personnages vivent. Ils se meuvent devant ses yeux; il les voit +circuler et se promener par le monde. Voit-il bien le fond de leur ame? +Il faut reconnaitre, et on l'a dit avec raison, que sa psychologie n'est +point bien profonde. Mais, sans vouloir pretendre que c'est un merite, +je crois pouvoir dire que dans le genre qu'il a adopte c'est un air de +verite de plus. Il ne voit pas le fond de ces ames, parce que les +ames de ces heros n'ont aucune profondeur. Il n'y a pas a "faire la +psychologie" d'un intrigant, d'une rouee et de son associe, d'un garcon +de lettres moitie valet, moitie truand, d'un archeveque beau diseur, +d'un ministre qui n'est qu'un "politicien" et un faiseur d'affaires. Les +ames moyennes, voila, encore un coup, ce qu'etudie Le Sage; et les ames +moyennes sont, de toutes les ames, celles qui sont le moins des ames. +Celles des grands passionnes, celles des hommes superieurs, celles des +solitaires, qui au moins sont originales, celles des hommes du bas +peuple, ou l'on peut etudier les profondeurs secretes, et les singuliers +aspects et les forces inattendues de l'instinct, demandent un art +psychologique bien plus penetrant. + +--Autant dire que l'art qui veut donner la sensation du reel ne donne +que la sensation de la mediocrite.--Sans aucun doute; seulement la +mediocrite vraie, bien vivante, parlante, et ou chacun de nous reconnait +son voisin est infiniment difficile a attraper, et Le Sage, autant, +si l'on veut, par ce qui lui manquait, que par ses qualites, etait +merveilleusement habile a la saisir: et je ne dis pas qu'il n'y ait un +art superieur au sien, je dis seulement que ce qu'il a entrepris de +faire, il l'a fait a merveille. En quelque affaire que ce soit, ce n'est +pas peu. + +Je dis encore qu'il avait l'art, non seulement de vivifier les +observations, mais de lier entre elles les observations. C'est d'abord +la meme chose, et ensuite quelque chose de plus. C'est d'abord avoir ce +don de la vie qui, de mille observations de detail, cree un personnage +vivant, c'est ensuite inventer des circonstances, des incidents, vrais +eux-memes, et qui, de plus, servent a montrer le personnage dans la +suite et la succession des differents aspects de sa nature vraie. On +peut dire que c'est ici que Le Sage est inimitable. Les aventures de +Gil Blas sont innombrables; toutes nous le montrent, et semblable +a lui-meme, et sous un aspect nouveau. Il y a la et un don de +renouvellement et une surete dans l'art de maintenir l'unite du type qui +sont merveilleux. De ces histoires si nombreuses, si diverses, aucune ne +depasse le personnage, ne l'absorbe, ne le noie dans son ombre. Il +en est le lien naturel, et aussi il est comme porte par elles, comme +presente par elles a nos yeux tantot dans une attitude, tantot dans une +autre; elles le font comme tourner sous nos regards, sans que jamais +l'attention se detache de lui, et de telle sorte, au contraire, qu'elle +y soit sans cesse ramenee d'un interet nouveau.--Et avec quel sentiment +juste de la realite, encore, pour ce qui est du train naturel des +choses! Elles ne se succedent, ces aventures, ni trop lentement, ni trop +vite. Par un art qui tient a l'arrangement du detail et qui est repandu +partout sans etre particulierement saisissable nulle part, elles +semblent aller du mouvement dont va le monde lui-meme. On ne trouve +la ni la precipitation amusante, mais comme essoufflee, et qu'on sent +factice, du roman de Petrone, ni cette lenteur, amusante aussi, et ce +divertissement perpetuel des digressions, qui est un charme dans Sterne, +mais qui nous fait perdre pied, pour ainsi dire, nous eloigne decidement +du reel, et nous donne bien un peu cette idee, qui ne va pas sans +inquietude, que l'auteur se moque de nous. Le Sage a tellement le sens +du reel que jusqu'a la succession des faits et le mouvement dont ils +vont a l'air, chez lui, de la demarche meme de la vie. + +Les episodes meme, les aventures intercalees, qui sont une mode du temps +dont il n'est aucun roman de cette epoque qui ne temoigne, ont un air de +verite dans le _Gil Blas_. Ils suspendent l'action et la reposent, juste +au moment ou il est utile. Au milieu de toutes ses tribulations, le +heros picaresque s'arrete un instant, avec complaisance, a ecouter un +roman d'amour et d'estocades, et s'y delasse un peu. On sent qu'il en +avait besoin. On sent que ce sont la comme les reves de Gil Blas entre +deux affaires ou deux mesaventures. Il a pris plaisir a se raconter a +lui-meme une histoire fantastique et consolante de beaux cavaliers et +de belles dames, au bord du chemin, en trempant des croutes dans une +fontaine, pour ne pas manger son pain sec. Il a fait treve ainsi au +reel. Nous lui en savons gre. + +Et notez que Le Sage, avec un gout tres sur, et pour bien marquer +l'intention, ne met ces histoires-la que dans les episodes. Ce sont +choses qui se disent dans les conversations, que ses personnages se +racontent pour s'emerveiller et se detendre. L'auteur n'en est pas +responsable. Lui se reserve la realite.--Notez encore qu'a mesure que +le roman avance, ces episodes sont moins nombreux. L'action, sans se +precipiter, domine, prend le roman tout entier. Cela veut dire qu'a +mesure qu'il arrive aux grandes affaires, et aussi a la maturite, Gil +Blas reve moins, ou rencontre moins de reveurs sur sa route; et c'est la +meme chose; et sa pensee est moins souvent traversee de Dons Alphonse et +d'Isabelle. Adieu les belles equipees d'amour, meme en conversation ou +en songes; et c'est encore le train veritable de la vie: car il faut +toujours en revenir a cette remarque; et le roman se termine par la plus +bourgeoise et la plus tranquille des conclusions. + +C'est en quoi il est bien compose, a tout prendre, ce roman, quoi qu'on +en ait pu dire. Qu'on observe qu'il semble quelquefois recommencer +(comme la vie aussi a des retours), qu'il n'y a pas de raison necessaire +pour qu'il ne soit pas plus court ou plus long d'une partie, je le veux +bien; mais il est bien lie, et il est en progression, et il s'arrete sur +un denouement naturel, logique, et qui satisfait l'esprit. Il est d'une +ordonnance non rigoureuse, mais sure, facile et ou l'on se retrouve +aisement. Dans quelle partie du livre se trouve telle scene +caracteristique? D'apres l'age de Gil Blas, et la tournure d'esprit +particuliere chez lui qu'elle suppose, vous le savez, sans rouvrir le +livre. Voila la marque.--Et surtout, ce qui est art de composition +superieure encore, l'impression generale est d'une grande unite. +Ignorez-vous que les _Pensees_ de Pascal et les _Maximes_ de La +Rochefoucauld sont livres mieux composes, tels qu'ils sont par la +volonte ou contrairement au dessein de leurs auteurs, que tel livre +bien dispose, bien _arrange_, bien symetrique et ou l'unite et la +concentration de pensee font defaut; parce que toutes les idees des +_Maximes_ et des _Pensees_ se rapportent et se ramenent a une grande +pensee centrale, gravitent autour d'elle, et parce qu'elles y tendent, +la montrant toujours?--A un degre inferieur il en est de meme de _Gil +Blas_. Il y a dans ce livre une conception de la vie, que chaque page +suggere, rappelle, dessine de plus en plus vivement en notre esprit, et +que la derniere complete. Cette conception n'est point sublime; elle +consiste a penser que l'homme est moyen et que la vie est mediocre, et +qu'il faut peindre l'un et raconter l'autre avec une grande tranquillite +de ton et d'un style tres naturel et tres uni, ce qui revient a dire que +dans la pratique il faut prendre l'un et l'autre avec une grande egalite +d'humeur et une grande simplicite d'attitude. La vie (c'est Le Sage +qui me semble parler ainsi) est une plaisanterie mediocre, et, aux +plaisanteries de ce genre, il y a ridicule a le prendre trop bien ou +trop mal; il ne faut etre ni assez sot pour en trop rire, ni assez +sot pour s'en facher.--Voila une belle philosophie!--Je n'ai pas dit +qu'elle fut belle, je dis que c'en est une, et que ce livre l'exprime +fort bien, d'ou je conclus qu'il est bien fait. + + + +IV + +LE SAGE PLUS VULGAIRE + +Et, a y regarder de tres pres, Le Sage a-t-il bien songe a tout cela, et +est-il bien le philosophe meme de moyen ordre que nous disons? Il l'est +dans _Gil Blas_, et c'est un eloge encore a lui faire, que donnant +_Gil Blas_ partie par partie, a des intervalles tres eloignes, il +ait toujours retrouve cette meme direction de pensee et ce meme etat +d'humeur, et ce meme ton.--Mais il y a tout un Le Sage qui n'a pas meme +cette demi-valeur morale que nous cherchions tout a l'heure a mesurer au +plus juste. On dirait qu'il est dans la destinee du realisme de tendre +au bas, qui n'est pas moins son contraire que le sublime. Je comprends +tres bien les critiques, comme Joubert par exemple, qui n'admettent pas +ces peintures de l'humanite moyenne, et ne trouvent jamais assez de +delicatesse et de distinction dans la litterature. Si on les pressait, +ils nous diraient: "Oh! c'est que je vous connais! Des que vous n'etes +plus au-dessus de la commune mesure, vous etes infiniment au-dessous. +L'etude de la realite n'est jamais qu'un acheminement ou un pretexte +a explorer les bas-fonds, et la region moyenne entre l'exception +distinguee et l'exception honteuse, c'est ou vous ne vous tenez +jamais."--Il y a du vrai en verite, je ne sais pourquoi. Voila un homme +qui a ecrit le _Gil Blas_, qui a montre un sens etonnant du reel, qui +s'est tenu, comme la vie, egalement eloigne des extremes, qui n'est pas +distingue, mais qui est de bonne compagnie bourgeoise, qui n'est pas +tres moral, mais qui n'a pas le gout de l'immoralite, et qui, du reste, +est honnete homme. Quand il recommence, c'est de coquins purs et simples +qu'il nous entretient, avec complaisance peut-etre, en tout cas avec +une remarquable impuissance a nous entretenir d'autre chose, _Guzman +d'Alfarache, le Bachelier de Salamanque_, traductions ou adaptations de +la litterature picaresque, sont du picaresque tout cru. Voila des gens +qui n'ont pas besoin de recevoir de la vie des lecons d'immoralite. Ils +naissent gradins de parents voleurs, vivent en brigands, meurent en +bandits, apres avoir fait souche de canaille. + +Le premier effet de la chose, c'est qu'ils sont cruellement +ennuyeux.--Quel interet voulez-vous en effet qu'il y ait, et quelle +variete, et quel eveil de curiosite, et ou se prendre, dans une serie +de fourberies se continuant par des vols auxquels succedent des +espiegleries de Cartouche? Je remarque qu'a la page 50 c'est Guzman +qui est le voleur, et qu'a la page 55 c'est Guzman qui est le vole; le +divertissement est mince; et cela dure, et les volumes sont gros.--Et +je remarque aussi, sans oublier que le Sage est honnete homme, que +l'indifference entre le mal et le bien, que j'acceptais chez un peintre +realiste, il ne la garde plus tout a fait. Il penche vers les coquins, +il faut l'avouer. Ou est mon bon archeveque de Grenade qui n'etait +qu'un honnete sot? Je vois dans _Guzman_ tel eveque qui est absolument +enchante de l'habilete de son laquais a lui voler ses confitures. Quel +adroit coquin! Quel genie inventif! Mais voyez comme il me vole bien! +Est-il assez gentil! Et toute l'assistance est en extase. On cherche des +compliments a ajouter a ceux de Monseigneur. On envie le voleur. Que +ne sait-on aussi spirituellement piller la maison pour meriter +l'applaudissement du maitre et entrer en faveur! Voila le gout pour les +coquins qui commence.--Oh! chez Le Sage, ce n'est pas encore bien grave. +Mais c'est un commencement, c'est un signe. Au XVIIe siecle l'ideal +moral est toujours present aux esprits, du moins dans le domaine des +lettres. Les comiques memes ne l'oublient pas; et c'est La Bruyere qui +marque son mepris des malhonnetes gens a chaque page, et ne veut pas +qu'un livre de portraits satiriques signe de lui s'en aille a la +posterite sans un chapitre ou se montre le grand honnete homme et le +chretien; et c'est Moliere qui ecrit _Scapin_, mais qui ecrit _Alceste_ +aussi et _Tartuffe_. Ils ont au moins la preoccupation des choses +morales; ils l'ont, ou leur public la leur impose, et cela revient +presque au meme. + +Le Sage est leur eleve, moins cette preoccupation, moins ce souci, du +moins la plume en main. Et dans _Gil Blas_ il n'est qu'insoucieux des +choses de la conscience, et voila qu'un peu plus tard, il descend d'un +degre, d'un seul; mais la chute commence. D'autres iront jusqu'au bas de +l'echelle. Nous aurons deux phenomenes litteraires tres curieux: le +gout du bas, et le gout du mal, les amateurs de mauvaises moeurs et les +amateurs de mechancete. Et ce sera la _Pucelle_, et Crebillon fils et +Laclos, et il y a pire que Laclos. Plus on avance dans l'etude du XVIIIe +siecle, plus on s'apercoit de cette brusque rupture qui s'est faite, des +son commencement, dans les traditions intellectuelles. Une lumiere s'est +eteinte. L'affaiblissement des idees religieuses a eu pour effet une +diminution morale. Les hommes se plairont un peu, pendant quelque temps, +dans cet etat, et puis, s'en fatiguant, chercheront a reconstruire la +conscience. Pour le moment il ne faut pas se dissimuler qu'ils s'en +passent. Et voila comment le bon Le Sage, avec tout ce qu'il tient du +XVIIe siecle, est de son temps, nonobstant, et annonce un peu celui +qui va suivre, et comment on a bien eu raison de voir dans son oeuvre +modeste une transition d'un age a l'autre. + + + +V + +Excellent homme, au demeurant, qui n'y a pas mis malice, et bon auteur +qui a laisse un chef-d'oeuvre de bon sens, d'observation juste, de +narration facile et vive, de satire douce et fine; auteur dont il faut +se defier, tant il a l'art de deguiser l'art, tant on est expose a +ne pas s'aviser assez des qualites incomparables qu'il cache sous sa +bonhomie et l'aisance modeste de son petit train: auteur aussi qui fait +le desespoir des critiques, parce qu'il ne fournit pas la matiere d'un +bon article n'offrant guere prise a l'attaque, ni aux grands eloges +oratoires, ni aux grandes theories.--Il en est ainsi pour tous ceux qui +ont excelle dans un genre moyen. Cela leur fait un peu de tort: ils +n'ont pas de belles oraisons funebres, ni, ce qui est plus flatteur +encore pour une ombre, de batailles sur leurs tombeaux. Leur +compensation c'est qu'ils sont toujours lus. Et ils sont lus +_personnellement_, ce qui vaut beaucoup mieux que de l'etre par +"fragments bien choisis", dans les livres des autres. + + + +MARIVAUX + + + +Ce sera un divertissement de la critique erudite dans quatre on cinq +siecles: on se demandera si Marivaux n'etait point une femme d'esprit du +XVIIIe siecle, et si les renseignements biographiques, peu nombreux des +a present, font alors totalement defaut, il est a croire qu'on mettra +son nom, avec honneur, dans la liste des femmes celebres.--Si on se +bornait a le lire, on n'aurait aucun doute a cet egard. Il n'y eut +jamais d'esprit plus feminin, et par ses defauts et par ses dons. Il est +femme, de coeur, d'intelligence, de maniere et de style. Il l'etait, +dit-on, de caractere, par sa sensibilite, sa susceptibilite tres vive, +une certaine timidite, l'absence d'energie et de perseverance, une +grande bonte et une grande douceur dans une sorte de nonchalance, et +apres des caprices d'ambition, des retours vers l'ombre et le repos. +Ses sentiments religieux, des mouvements de tendresse pour ceux qui +souffrent, son gout pour les salons et les relations mondaines, +completent, si l'on veut, l'analogie.--Mais c'est par sa tournure +d'esprit qu'il semble, surtout, appartenir a ce sexe, qu'il a, souvent, +peint avec tant de bonheur. Son nom est fragilite, et coquetterie, et +grace un peu manieree. Je n'ai pas dit frivolite, je dis fragilite, +pensee fine, brillante et legere, incapable des grands objets, et se +brisant a les saisir. Je n'ai pas dit mauvais gout, je dis coquetterie, +demangeaison de toujours plaire, avec detours, manoeuvres et ressources +un peu empruntees pour y atteindre. Faut-il ajouter encore un certain +manque de suite dans les demarches de son esprit? Il quitte, reprend, +et quitte encore les plus chers objets de son etude; il a comme de +l'inconstance dans le talent.--Faut-il dire encore qu'un certain degre +d'originalite lui manque, ou plutot, car ici il y a lieu a de grandes +reserves, qu'il ne sait pas bien se rendre compte de sa vraie +originalite, et une fois qu'il l'a trouvee, s'y bien tenir?--Il y a +toujours du je ne sais quoi dans Marivaux, et un tres piquant mystere. +Il inquiete. Il echappe. Il entre tres difficilement dans les +definitions toutes faites, et non moins dans celles qu'on fait pour +lui. Il impatiente par une inegalite de talent qui semble une inegalite +d'humeur. On le trouve quelquefois absurde, quelquefois ennuyeux, +quelquefois exquis; et tout compte fait, on est amoureux de lui. +Decidement c'est l'erudit du vingt-cinquieme siecle qui a raison. + + + +I + +MARIVAUX PHILOSOPHE + +Il etait absolument incapable d'une idee abstraite. Comme le gout de +son temps etait a la philosophie, il a philosophe de tout son coeur, en +plusieurs volumes; car il avait cela aussi de feminin qu'il obeissait +a la mode. Il semble meme avoir eu une grande inclination pour cette +mode-la. A plusieurs reprises il a voulu courir la carriere de +publiciste. Apres le _Spectateur francais_, l'_Indigent philosophe_; +apres l'_Indigent philosophe_, le _Cabinet du philosophe_, et les +_Lettre de Madame de M***_, et le _Miroir_. C'etaient feuilles volantes, +sorte de journal intermittent ou il pretendait exprimer, au hasard des +circonstances, ses idees sur toutes choses. La lecture en est cruelle. +On prefererait l'abbe de Saint-Pierre, qui, du moins, provoque la +discussion. Dans le Marivaux publiciste, il n'y a pas meme une idee +fausse. Quand ce ne sont point des anecdotes et petites histoires +sentimentales, sur quoi nous reviendrons, ce sont des lieux communs +entortilles dans des phrases difficiles, ou des banalites de sentiment +delayees dans du babillage. Il n'y a rien au monde qui soit plus vide. +On saisit la le fond de la pensee de Marivaux, qui etait qu'il ne +pensait point. On s'est efforce de trouver dans ces volumes au moins des +_tendances_ philosophiques, interessantes a relever, comme indication +du tour d'esprit general de l'aimable ecrivain. On le montre ennemi du +prejuge nobiliaire, tres touche de l'inegalite des conditions sociales, +etc. A le lire sans parti pris ni pour ni contre lui, et meme avec la +complaisance qu'il merite, on reconnaitra qu'il ne nous donne sur ces +sujets, faiblement exprimees, que les idees courantes, et qui couraient +depuis bien longtemps. Ses dissertations sont democratiques comme la +satire de Boileau sur la Noblesse, et socialistes comme un sermon de +Massillon. C'etaient la propos de salon, a remplir les heures, et rien +de plus. Quand il ne raconte pas quelque chose, on ne saurait dire a +quel point Marivaux, dans le _Spectateur_ et ouvrages analogues, nous +tient les discours d'un homme qui n'a rien a dire.--"Du moment qu'il se +fait journaliste...", me repondra-t-on.--Sans doute; mais ce journaliste +est Marivaux, et dans tout le fatras ordinaire des feuilles volantes, on +s'attendrait a trouver, ca et la, quelque passage revelant un homme qui +reflechit, ou qui a, d'avance, certaines idees arretees sur les choses. +C'est ce qui manque. L'absence d'idees generales, et probablement +l'incapacite d'en avoir, est un trait important du personnage que nous +considerons. A lire les autres oeuvres de Marivaux, on soupconne cette +lacune; a lire le _Spectateur_, on s'en assure. + +La chose est peut-etre plus sensible, quand on s'enquiert des idees +litteraires de Marivaux. On sait que Marivaux est un "moderne", ce que +je ne songe nullement a lui reprocher; car non seulement il est permis +d'etre "moderne", mais il n'est pas mauvais de l'etre, quand on est +artiste, pour avoir le courage d'etre original. Marivaux est donc contre +les anciens; mais rien ne montre mieux son impuissance a exprimer une +idee, c'est-a-dire a en avoir une, que la maniere dont il plaide sa +cause. Tout a l'heure, il etait diffus et vide, maintenant il est +inintelligible et inextricable: + +"Nous avons des auteurs admirables pour nous, et pour tous ceux qui +pourront se mettre au vrai point de vue de notre siecle. Eh bien, un +jeune homme doit-il etre le copiste de la facon de faire de ces auteurs? +Non! cette facon a je ne sais quel caractere ingenieux et fin dont +l'imitation litterale ne fera de lui qu'un singe, et l'obligera de +courir vraiment apres l'esprit, l'empechera d'etre naturel. Ainsi, que +ce jeune homme n'imite ni l'ingenieux, ni le fin, ni le noble d'aucun +auteur ancien ou moderne, parce que ou ses organes s'assujettissent +a une autre sorte de fin, d'ingenieux et de noble, ou qu'enfin cet +ingenieux et ce fin qu'il voudrait imiter, ne l'est dans ces auteurs +qu'en supposant le caractere des moeurs qu'ils ont peintes. Qu'il se +nourrisse seulement l'esprit de tout ce qu'ils ont de bon (il faudrait +indiquer a quoi ce bon se reconnait) et qu'il abandonne apres cet esprit +a son geste naturel." + +Toutes les fois qu'il touche a cette question, c'est ainsi qu'il parle. +Ce qui precede est a la fin de la septieme feuille du _Spectateur_; le +galimatias est plus terrible au commencement de la huitieme. + +--Voici de son style quand il se fait critique. Sur _Ines de Castro_: + +"... Et certainement c'est ce qu'on peut regarder comme le trait du plus +grand maitre: on aurait beau chercher l'art d'en faire autant, il n'y +a point d'autre secret pour cela que d'avoir une ame capable de se +penetrer jusqu'a un certain point des sujets qu'elle envisage. C'est +cette profonde capacite de sentiment qui met un homme sur la voie de ces +idees si convenables, si significatives; c'est elle qui lui indique +ces tours si familiers, si relatifs a nos coeurs; qui lui enseigne ces +mouvements faits pour aller les uns avec les autres, pour entrainer +avec eux l'image de tout ce qui s'est deja passe, et pour preter aux +situations qu'on traite ce caractere seduisant qui sauve tout, qui +justifie tout, et qui meme, exposant les choses qu'on ne croirait pas +regulieres, les met dans un biais qui nous assujettit toujours a bon +compte; parce qu'en effet le biais est dans la nature, quoiqu'il cessat +d'y etre si on ne savait pas le tourner: car en fait de mouvement la +nature a le pour et le contre; et il ne s'agit que de bien ajuster." + +Marivaux etait de ceux, ou de celles, a qui l'idee pure, meme tres peu +abstraite, echappe completement, qui n'ont ni prise pour la saisir, +ni force pour la suivre, ni langage pour l'exprimer. Il n'etait un +"penseur" a aucun degre, et le peu de cas qu'en ont fait les philosophes +du XVIIIe siecle tient en partie a cette raison. + +--Il etait mieux qu'un penseur; il etait un moraliste.--Ce n'est pas +encore tout a fait le vrai mot, et c'est chose curieuse meme, comme +ce romancier si agreable, et cet auteur dramatique si rare, est peu +moraliste a proprement parler. Il me semble qu'il observe assez peu, et +qu'on ne trouverait guere dans Marivaux de veritables etudes de moeurs +ni de copieux renseignements sur la societe de son temps. Dans ses +journaux, pour commencer par eux, on ne rencontre que tres peu de +details de moeurs. Il trouve le moyen de faire des "chroniques" non +politiques, rarement litteraires, et ou la societe qu'il a sous les yeux +n'apparait point. Il n'a pas meme cette vue superficielle des choses +environnantes qui rend lisible Duclos. Ses causeries, pour ce qui est du +fond, et dans une forme abandonnee et languissante qui, malheureusement, +n'est qu'a lui, annoncent beaucoup moins Duclos qu'elles ne rappellent +les _Lettres galantes_ de Fontenelle. Ce sont des memoires pour ne +pas servir a l'histoire de son temps. Il est juste de faire quelques +exceptions. On a releve avec raison ce passage ou nous apparait un +pauvre jeune homme, distingue, aimable, causeur spirituel, et qui +devient absolument muet, stupide et paralyse de terreur devant son pere. +Voila qui est vu, et voila un renseignement. Mais dirais-je qu'il me +semble que cela a bien l'air d'un cas tres particulier et exceptionnel, +et forme un renseignement plutot sur l'epoque anterieure que sur celle +dont est Marivaux?--J'aime mieux citer la jolie page sur l'admiration +des Francais pour les etrangers, parce que c'est la un travers qui +parait bien s'introduire en France precisement dans le temps que +Marivaux l'observe et le denonce. Le passage, du reste, est charmant: + +"C'est une plaisante nation que la notre: sa vanite n'est pas faite +comme celle des autres peuples; ceux-ci sont vains tout naturellement, +ils n'y cherchent point de subtilite; ils estiment tout ce qui se fait +chez eux cent fois plus que ce qui se fait ailleurs... voila ce qu'on +appelle une vanite franche. Mais nous autres, Francais, il faut que nous +touchions a tout et nous avons change tout cela. Nous y entendons bien +plus de finesse, et nous sommes autrement delies sur l'amour-propre. +Estimer ce qui se fait chez nous! Eh! ou en serait-on s'il fallait louer +ses compatriotes?... On ne saurait croire le plaisir qu'un Francais sent +a denigrer nos meilleurs ouvrages, et a leur preferer les fariboles +venues de loin. Ces gens-la _pensent plus que nous_, dit-il; et, dans le +fond, il ne le croit pas... C'est qu'il faut que l'amour-propre de tout +le monde vive. _Primo_ il parle des habiles gens de son pays, et, tout +habiles qu'ils sont, il les juge; cela lui fait passer un petit moment +assez flatteur. Il les humilie, autre irreverence qui lui tourne en +profondeur de jugement: qu'ils viennent, qu'ils paraissent, ils ne +l'etonneront point, ils ne deferreront pas Monsieur; ce sera puissance +contre puissance. Enfin, quand il met les etrangers au-dessus de son +pays, Monsieur n'a plus du paysan au moins: c'est l'homme de toute +nation, de tout caractere d'esprit; et, somme totale, il en sait plus +que les etrangers eux-memes." + +A la bonne heure! voila surprendre en ses commencements une manie qui +n'existait point a l'age precedent, qui est un caractere assez important +de tout le XVIIIe siecle, qui aura ses suites, bonnes, mauvaises, +parfois heureuses, souvent ridicules, dans l'avenir, et dont le principe +psychologique est tres finement demele. + +Cela est rare. Le plus souvent Marivaux n'observe point, ou fait +des observations deja faites, par exemple sur les financiers et les +directeurs, sans les renouveler par le detail ou par la forme. Dans ses +romans meme, je ne le trouve point si profond connaisseur en choses +humaines. Ce que je dis ici sera redresse par ce qui va suivre; mais je +fais une remarque generale qui m'inquiete un peu: voici deux romans de +moeurs, formellement et de profession romans de moeurs, qui se passent +dans le temps ou l'auteur ecrit, dans le pays et dans la societe ou il +vit, des romans ou le petit detail des actions humaines a sa place, des +"romans ou l'on mange", comme on a dit spirituellement, enfin des +romans de moeurs. Eh bien, j'en vois un ou il n'y a guere que des gens +parfaits, et un autre ou il n'y a guere que de plats gueux et des femmes +perdues. Je ne sais pas lequel (a les considerer en leur ensemble) est +le plus faux. Dans _Marianne_, jusqu'aux loups sont tendres, sensibles +et vertueux. Marianne est exquise de delicatesse; voici une dame qui a +la passion du desinteressement, en voici une autre qui est l'ideal meme. +Le Tartuffe de l'affaire, M. de Climal, a une fin si edifiante et dans +tout le cours de son histoire une attitude si piteuse dans le mal, qu'on +en vient a se dire que ce n'est point du tout un Tartuffe, mais un homme +bon et vraiment pieux, qui a eu une faiblesse, ou plutot une tentation +de quinquagenaire, tres pardonnable quand on connait Marianne. +Savez-vous ce qu'aurait fait M. de Climal, s'il eut vecu, en presence de +la resistance de la jeune fille? Je suis sur qu'il l'eut epousee. + +Voila l'aspect general de _Marianne_; on y voit comme un parti pris +d'optimisme et une indiscretion de vertu. Et voici le _Paysan parvenu_ +ou je ne trouve ni un honnete homme ni une femme sage, ou tout roule, +je ne dis pas sur les plus bas sentiments, mais sur le plus bas des +instincts, sur l'appetit sexuel, sans que rien, absolument, s'y mele, de +ce qui, d'ordinaire, le releve, le deguise, ou au moins l'habille. +Lui, rien que lui. Par lui les interieurs sont troubles, les familles +desunies, robe, finances et ministeres en emoi; par lui on meurt, on +epouse, on s'enrichit, on entre en place, on parvient a tout. + +Je reviendrai plus tard sur ces choses; pour le moment, je ne montre que +l'ensemble et le contraste entre ces deux oeuvres d'imagination, et je +crois voir que ce sont bien des oeuvres, en effet, ou l'imagination +domine. La realite n'est point si tranchee que cela, ni dans le bien +ni dans le mal. Ces romans renferment, nous le verrons, des parties +d'observation tres distingues, qu'il faut connaitre; mais, en leur fond, +ils ne procedent pas de l'observation; ils n'ont point ete concus dans +le reel; un peu de reel s'y est seulement ajoute. Ils procedent chacun +d'une idee, et un peu d'une idee en l'air, d'une fantaisie seduisante, +qui a amuse l'esprit de l'auteur. Ce n'est point un vrai moraliste qui a +ecrit cela. + +C'est qu'en effet il l'etait peu, et seulement comme par boutades. La +preuve en est encore dans ce tour d'esprit singulier, dans cette humeur +fantasque d'imagination, dans cette excentricite laborieuse qui le guide +plus souvent qu'on ne l'a remarque dans le choix de ses sujets. Il s'en +ira ecrire des comedies mythologiques ou figurent Minerve, Cupidon et +Plutus, echangeant des "discours sophistiques et des raisonnements +quintessencies". C'est ce que disait La Bruyere de Cydias; et ce que ces +singulieres productions dramatiques rappellent le plus, c'est bien en +effet les _Dialogues des morts_ de Fontenelle, et leur banalite attifee +de paradoxes. Voyez plutot: Cupidon fait l'eloge de la Pudeur, ce qui +est le fin du fin, le plus piquant ragout, et il dit: "Moi! je l'adore, +et mes sujets aussi! Ils la trouvent si charmante qu'ils la poursuivent +partout ou ils la trouvent. Mais je m'appelle Amour; mon metier n'est +point d'avoir soin d'elle. Il y a le Respect, la Sagesse, l'Honneur qui +sont commis a sa garde; voila ses officiers..."--Que tout cela est joli, +et que voila un rien bien travaille! + +Sur cette pente, il va jusqu'au bout, et quel est l'extreme en cela? +Rien autre que la Moralite a allegories du moyen age. Ne doutez point +qu'il n'en ait ecrit. Nous voici sur le _Chemin de Fortune_. Deux +gentilshommes se rencontrent non loin du palais de _Fortune_. Ils voient +de petits mausolees, avec des epitaphes: "Ci git _la fidelite d'un +ami!_"--"Ci git _la parole d'un Normand!_"--"Ci git _l'innocence d'une +jeune fille!_"--"Ci git _le soin que sa mere avait de la garder_", ce +qui est bien plus finement imagine encore, car il faut rencherir.--Et +les deux gentilshommes avancent. Un seigneur qui s'appelle _Scrupule_ +sort d'un petit bois et les arrete; une dame qui se nomme _Cupidite_ les +soutient et les encourage, et le drame continue ainsi... + +N'est-ce pas curieux ce retour au XVe siecle par-dessus toute la +litterature classique, et qu'est-ce a dire, sinon, d'abord que Marivaux +a une naturelle contorsion dans l'esprit, et ensuite qu'un esprit +s'abandonne a ces singulieres demarches parce qu'il n'est pas nourri +et soutenu de connaissances solides et de verite?--Il y a autre chose, +certes, dans Marivaux; qu'il y ait cela, c'est un signe, non seulement +de mauvais gout, mais d'un certain manque de fond. Le fond, ce sont les +idees et les observations morales, et les grands siecles litteraires +sont riches, avant tout, de cette double matiere. Quand elle fait un +peu defaut, il arrive qu'un homme de beaucoup d'esprit, et novateur sur +certains points, recule tout a coup, par dela les grandes generations +litteraires dont il sort, jusqu'au temps ou les hommes de lettres +pensaient peu, observaient moins encore, et ou la litterature etait une +frivolite penible, et une charade tres soignee. + + + +II + +MARIVAUX ROMANCIER + +Faible penseur et mediocre moraliste, qu'etait-il donc?--Il avait de +tres grands dons de romancier et de psychologue. Car il ne faut pas +confondre le psychologue et le moraliste. Ils sont tres differents. +Pascal dirait que le moraliste a l'esprit de finesse et le psychologue +l'esprit de geometrie. Le moraliste a la passion de regarder et le don +de voir juste. Il se penetre de realite de toutes parts. Il voit une +multitude de details, du menus faits, "principes" tenus et innombrables +de sa connaissance, et c'est de la lente accumulation de ces multiples +impressions du reel que se fait l'etoffe du son esprit. Il peut n'etre +pas psychologue: ces faits qu'il saisit si bien, et en si grand nombre, +et qu'il garde surement, il peut ne pas les analyser, n'en pas voir +les sources ou les racines, les causes prochaines ou eloignees, +l'enchainement, l'evolution, la secrete economie. Personne n'est plus +sur moraliste que Le Sage, personne n'est moins psychologue.--Le +psychologue ne voit, ou peut ne voir que quelques faits moraux, assez +sensibles, assez gros meme, "principes" peu nombreux et facilement +saisissables de son art. Il peut n'etre pas plus informe que chacun de +nous. Mais, ces principes, il sait en tirer tout ce qu'ils contiennent; +ces faits moraux, il sait les creuser, les analyser, voir ce qu'ils +supposent, ce qu'ils comportent, et d'ou ils doivent venir, et ou ils +menent, et penetrer comme leur constitution, comme leur physiologie. + +Le moraliste se prolongeant en un psychologue sera un romancier +admirable. Le moraliste qui n'est que moraliste, le psychologue qui +n'est que psychologue, pourra etre un romancier de grand merite, mais +incomplet.--Tout romancier est l'un et l'autre, mais il tient plus de +l'un que de l'autre, selon sa complexion naturelle. Marivaux est surtout +psychologue, et il l'est presque exclusivement. Voila pourquoi ses +romans semblent faux dans leur ensemble: il n'a pas assez vu;--et ont +des parties eclatantes de verite: certaines choses qu'il a vues, il les +a tres profondement penetrees. + +Quant a etre attire vers le roman, et ne pour cela, il l'etait +absolument. Le psychologue a toujours au moins la tentation d'etre +romancier. Le moraliste l'a souvent aussi, mais beaucoup moins. Reunir +beaucoup de documents sur l'espece humaine, c'est la son plaisir, et +le plus souvent il se borne a ecrire les _Caracteres_. Coordonner ses +documents dans un tableau d'ensemble et faire mouvoir ce tableau sous +les yeux du lecteur par la machine simple et legere d'un recit un peu +lent, l'idee peut lui en plaire, et il ecrira le _Gil Blas_; mais il +faut deja qu'il ait d'autres dons, et partant d'autres sollicitations +que ceux du simple moraliste. + +Le psychologue, lui, va droit au roman, de son mouvement naturel, et +sans se douter qu'il n'a pas tout ce qu'il faut pour l'achever; d'ou, +peut-etre, vient que Marivaux a toujours commence les siens et ne les a +jamais finis. Il va droit au roman, parce que sa maniere d'etudier est +deja une facon de se raconter quelque chose. Il n'est pas l'homme qui +jette de tous cotes avec promptitude des regards exerces et puissants; +il est l'homme qui, frappe d'un certain fait, le creuse et le scrute +avec patience pour remonter a ses origines, quitte a redescendre ensuite +a ses consequences. Il suit l'evolution d'un sentiment, d'une passion, +soutenant tel point de la chaine d'une observation ou d'un souvenir, +et comblant discretement les lacunes avec quelques hypotheses. Il va, +vient, induit, deduit, raccorde, et tout compte fait, c'est un petit +recit de la naissance, du developpement, de la grandeur et de la +decadence d'un fait moral, qu'il s'expose a lui-meme.--Que le roman +sorte naturellement de la, c'est tout simple; qu'il en sorte complet, +avec tous ses organes, et doue d'une vie, c'est une autre affaire. Quant +a la tentation de l'ecrire, elle est sure. + +Et c'est bien ce qui arrive a Marivaux. J'ai assez dit, et un peu trop, +qu'il n'y a rien dans le _Spectateur_, et suites. Il n'y a presque rien +dont le moraliste ou l'historien des idees puisse faire son profit. Mais +il y a a chaque instant des commencements de roman, des nouvelles, des +romans rudimentaires. A chaque instant Marivaux glisse au recit. Et quel +est le caractere de ce recit? Ce sont toujours, non precisement des +observations morales, mais des _situations psychologiques_. Une jeune +fille lui ecrit: "J'ai ete seduite, et je suis bien malheureuse, et +voici ce que j'ai senti, et ce que je sens pour le coupable..."--Un +mari lui ecrit: "Je n'ai pas de chance. Ma femme a telle conduite a mon +egard. Je suis jaloux, et je suis perplexe. D'un cote... de l'autre... +etc."--L'_Indigent philosophe_ devrait etre, comme le _Spectateur_, un +recueil de reflexions diverses: tres vite il se tourne de lui-meme en +recit picaresque. + +Ainsi partout. Quoi qu'ecrive Marivaux, il ne va pas loin sans qu'on +voie poindre le roman, et sans qu'on voie aussi, peut-etre, que c'est +roman tres mince d'etoffe et qui ne comportera guere que l'histoire +d'un seul sentiment traversant deux ou trois situations legerement +differentes, et entoure, pour qu'il y ait cadre, a peu pres de n'importe +quoi. + +_Marianne_ et le _Paysan parvenu_ sont concus ainsi, avec plus de +pretentions, plus de suite, plus de succes aussi; mais au fond tout de +meme. + +Marivaux a ete frappe d'un trait du caractere feminin, l'amour-propre +dans le desir de plaire. Il a vu une jeune fille francaise, assez froide +de coeur et de sens, intelligente, avisee et fine, sans aucune passion, +et meme sans aucun sentiment fort, ni pour le bien ni pour le mal, +incapable d'exaltation, a peu pres fermee aux ardeurs religieuses et +parfaitement a l'abri des emportements de l'amour, ne desirant +que plaire et inspirer aux autres le culte tres delicat qu'elle a +d'elle-meme, et puisant dans cette complaisance qu'elle a pour soi une +foule de vertus moyennes qui la rendent tres aimable et tres recherchee. +Elle est nee avec des instincts de delicatesse, de precaution a ne point +se salir, de proprete morale, et la coquetterie est chez elle comme une +forme de son amour-propre: quel que soit le miroir ou elle se regarde, +que ce soit sa petite glace d'ouvriere, sa conscience ou le coeur des +autres, elle veut s'y voir a son avantage. + +En butte a la poursuite d'un vieux libertin, elle n'aura point le +mouvement de degout violent d'un coeur orgueilleux, la nausee d'une +patricienne. Elle feindra de ne pas comprendre le desir qui la poursuit, +elle se persuadera a elle-meme qu'elle ne s'en apercoit pas. Tant +qu'elle peut dire, ou se dire, qu'elle ne sait pas ce qu'on lui veut, +l'amour-propre est sauf. Cet argent qu'on lui donne, ce trousseau qu'on +lui achete, tant qu'on n'a rien demande en echange, cela peut passer +pour charites paternelles; qui sait si ce n'est pas cela? L'orgueil +refuserait, l'amour-propre accepte, parce que l'amour-propre est un +sophiste. Ce baiser sur l'oreille en descendant de voiture meritait un +soufflet. Mais s'il peut passer pour un heurt involontaire? Il faut +qu'il passe pour cela, qu'il soit cela: "Ah! Monsieur! vous ai-je +fait mal?" Le sophisme est un peu fort; mais encore pour cette fois +l'amour-propre s'est tire d'affaire. + +Mais quand M. de Climal en est venu aux declarations franches, et aux +propositions sans periphrases?--Cette fois, il n'est sophisme qui +tienne. Il faut renvoyer l'argent. On le renvoie. Il faut renvoyer la +robe. Ah! la robe, c'est plus difficile, et c'est ici que le coeur se +gonfle. Marianne se sent si bien nee pour porter cette robe-la, offerte +autrement! Est-ce qu'elle ne devrait pas venir d'elle-meme sur ses +epaules? Enfin on la renvoie aussi; le sacrifice est fait, et l'on peut +se regarder dans son miroir. + +Voila la conscience de Marianne. Elle est reelle, puisqu'elle ne +capitule point; mais elle negocie. Elle ne fait point de sortie; elle +s'assure, au plus juste, et sans sacrifices inutiles, les honneurs de +la guerre. Elle est faite d'un fond de dignite ou s'ajoute beaucoup +d'adresse et de prudence: il n'est pas defendu d'etre habile. Marianne +la definit elle-meme bien finement: "On croit souvent avoir la +conscience delicate, non pas a cause des sacrifices qu'on lui fait, mais +a cause de la peine qu'on prend avec elle pour s'exempter de lui en +faire." + +Ses coquetteries auront le meme caractere que ses defenses; et comme ses +resistances etaient mesurees juste a ce que l'amour-propre exige, ses +demi-provocations se tiendront dans les limites d'une dignite qui est +ferme, sans se croire obligee d'etre barbare. On est a l'eglise. On se +place parmi le beau monde. Et pourquoi non? On s'y place, on ne s'y +etale point. La modestie, c'est la dignite, et l'on est modeste; mais +l'humilite ce n'est plus de la conscience; cela depasse les bornes; +c'est du christianisme.--On regarde les vitraux, non point parce que ce +mouvement fait valoir les yeux et l'attache du cou, mais parce que ces +vitraux sont de belles choses; et si les yeux et le cou en profitent, ce +n'est pas de notre faute.--Il n'est pas bien de montrer la naissance de +son bras; mais il n'est pas defendu de redresser sa cornette, et si, +dans ce geste, le bras attire quelque regard approbateur, ce n'est point +qu'il se montre, ce n'est point qu'il se laisse voir; c'est la faute +de la cornette. Ce sont coquetteries innocentes, parce qu'elles sont +involontaires, ou du moins qu'elles pourraient l'etre. + +Et en presence d'un amour serieux qu'elle a fait naitre, comment se +comportera notre Marianne? Remarquez d'abord que les amours qu'elle +inspire sont vifs mais non point ardents ni profonds. Les grandes +passions ne vont point a des femmes comme Marianne; elles vont plus +haut, ou plus bas. Trois hommes aiment Marianne: un libertin qui n'a +vu que ses quinze ans; un Dorante qui a vu sa grace; un homme mur +et serieux qui a vu l'equilibre, l'assiette ferme de son esprit. Le +libertin est repousse; l'homme serieux a le sort ordinaire des hommes +serieux: il a un grand succes d'estime; le Dorante, M. de Valville, est +accueilli, severement puni d'un instant d'infidelite, et, en definitive, +serait epouse, si Marianne avait termine son oeuvre[23]. + +[Note 23: Il epouse dans le denouement que le continuateur de +Marivaux a ajoute.] + +Marianne aime donc, mais comme elle fait toute chose: elle aime sur la +defensive. Elle ne s'abandonne ni a l'amour, ni meme au plaisir d'etre +aimee, parce qu'elle ne s'oublie jamais. L'amour-propre defend d'etre +dupe. Tant que Valville se montre empresse, elle se montre attentive, et +rien de plus. Et comme elle a bien raison! Car voila que Valville est +infidele, et ou en serions-nous maintenant, si nous avions laisse voir +que nous aimions? Mais nous n'avons point fait cette faute, et nous +confondons le perfide par une petite scene de generosite dedaigneuse +tres bien conduite: "Allez! Monsieur, il vous est tout loisible..."--Et +alors, comme nous sommes, sinon heureuse, du moins contente de nous, +ce qui est la petite monnaie du bonheur! Comme nous puisons dans notre +vanite satisfaite, dans notre amour-propre chatouille, dans notre +dignite qui se sent intacte et qui se rengorge un peu, une consolation +que d'autres trouveraient amere, mais que nous trouvons tres suffisante! + +"Pour moi, je revenais tout emue de ma petite expedition; mais je dis +agreablement emue: cette dignite de sentiments que je venais de montrer +a mon infidele; cette honte et cette humiliation que je laissais dans +son coeur; cet etonnement ou il devait etre de la noblesse de mon +procede; enfin cette superiorite que mon ame venait de prendre sur la +sienne, superiorite plus attendrissante que facheuse... tout cela me +chatouillait interieurement d'un sentiment doux et flatteur... Voila +qui etait fait: il ne lui etait plus possible, a mon avis, d'aimer Mlle +Walthon d'aussi bon coeur qu'il l'aurait fait; je le defiais d'avoir +la paix avec lui-meme... et c'etaient la les petites pensees qui +m'occupaient... et je ne saurais vous dire le charme qu'elles avaient +pour moi, ni combien elles temperaient ma douleur." + +Fort bien, Marianne, vous n'aimez point, voila qui est clair; mais, +d'abord, vous prenez le vrai chemin pour etre aimee, et du reste, vous +etes une petite personne clairvoyante, tres ferme, tres sure de soi, +tres forte, et qui le sait, et qui s'en felicite tres complaisamment, +et qui trouve dans ce sentiment tous les reconforts du monde; et c'est +plaisir de voir avec quelle gratitude envers vous-meme vous vous +regardez dans votre miroir. + +Voila Marianne. Ce n'est guere qu'un portrait; ce n'est guere que +l'etude minutieuse d'un seul sentiment, ou d'un groupe de sentiments qui +ont ensemble etroit parentage, et qui s'entrelacent les uns dans les +autres. Mais c'est une etude psychologique tres poussee, et souvent tres +finement juste. Quelquefois on dirait du La Rochefoucauld un peu delaye. +Marivaux connait bien les femmes. Je crois qu'il ne connait qu'elles; +mais il s'y entend. Il demele tres heureusement les ressorts delies +et freles d'un caractere feminin. A ne considerer dans _Marianne_ que +Marianne seule, la lecture de ce livre est d'un tres grand charme. Sur +le reste je reviendrai, et j'aurai bien a dire; mais ce que je +crois voir pour le moment, c'est combien Marivaux a de penetration +psychologique pour aller jusqu'au fond intime d'un sentiment surprendre +la structure secrete, compter les contractions, isoler les fibres. + +Le _Paysan parvenu_, a ne regarder encore que le personnage principal, +est beaucoup moins distingue. Ne crions pas trop vite a la pure +convention. Il y a de la verite dans M. Jacob. L'homme qui arrive par +les femmes est un caractere saisi sur le vif, qui est particulierement +contemporain de Marivaux; mais qui est de tous les temps; et Marivaux +en a bien saisi le trait principal, la confiance tranquille et presque +beate, le laisser-aller, l'aimable abandon. Un tel homme se sent tres +vite une force naturelle, une puissance sereine et inevitable du +monde physique, une seve. Il a la placidite d'un element. Il en a +l'inconscience. Les succes lui sont dus, comme au fleuve les vallees +profondes; il s'y laisse aller d'un mouvement lent et sur. + +A cela s'ajoute, chez M. Jacob, un peu de finesse rustique, un +patelinage de paysan madre, qui est un bon detail, et met un peu de +variete dans la monotonie forcee, et comme essentielle, d'un tel +personnage. + +La progression meme, dans le developpement du caractere, est bien +observee. Au commencement quelques scrupules, et aussi quelques +timidites. Le propre d'une force comme celle qui fait le fond de +l'honorable M. Jacob est de s'ignorer d'abord, et, tant qu'elle +s'ignore, d'etre contenue par les prejuges de l'education en usage chez +les honnetes gens. M. Jacob commence par n'accepter que quelques ecus +de la dame et de la femme de chambre; il refuse une forte somme, parce +qu'elle est trop forte, et d'origine suspecte. Il refuse d'epouser +la suivante, a certaines conditions que le maitre de la maison veut +imposer. On a son honneur, un honneur de valet, point trop delicat, mais +qui ne s'accommode pas encore de tout. + +Mais ensuite M. Jacob apprend peu a peu ce qu'il est, et il s'abandonne +a son etoile; et il est admirable d'assurance sur le domaine qu'il sait +qui est a lui. Distinction tres fine: il est a l'aise, et tres vite, +beau parleur avec les femmes; mais les hommes l'intimident longtemps. +A l'opera, au milieu des beaux marquis, il se sent gene, voudrait se +cacher; il rencontre le regard d'une marquise, et le voila retabli dans +ses avantages.--Il y a des details excellents. On lui offre une place; +il est chez celui qui en dispose; il l'a acceptee. La pauvre femme de +celui a qui on la retire arrive en larmes et supplie. Voyez-vous Gil +Blas a la place de Jacob? Je crois l'entendre: "Je m'en allai tres +confus et faisant reflexion que le bonheur des uns est toujours forme +du malheur des autres. Mais elle etait arrivee un instant trop tard; +j'avais accepte, el il eut ete desobligeant de rendre." M. Jacob, lui, +rend la place. Ce n'est point un ambitieux ou batailleur dans le combat +de la vie. Il ne se pousse pas, il arrive. Il fait cent fois pis que Gil +Blas; mais point les memes choses. Leurs empires sont differents. Cette +place, il a le sentiment qu'il n'en a pas besoin; il la retrouvera, +ou mieux. Sa carriere est ailleurs que dans les antichambres +ministerielles, et plus sure. Chacun n'a d'assurance, d'energie, et meme +d'effronterie que dans son metier. + +Il est donc bon ce Jacob; mais il n'est pas conduit, ce me semble, +jusqu'au terme logique et naturel de son developpement (ce qui tient +peut-etre a ce que Marivaux n'a pas termine lui-meme le _Paysan +parvenu_, non plus que _Marianne_). J'ai soupcon que l'assurance de +l'homme doue de la puissance naturelle qui fait la fortune de M. Jacob, +doit se tourner assez promptement, en une sorte de brutalite. Se sentir +sur de l'amour de toutes les femmes developpe etrangement le fond +de ferocite qui est en l'homme. Si les mortels ordinaires ont tant +d'aversion pour les Jacob, c'est un peu jalousie; un peu sentiment de +dignite; surtout certitude que ces gens-la ne se bornent pas a etre des +miserables et deviennent tres vite des coquins. Moliere n'a pas manque +de faire son Don Juan mechant. Il faut un peu l'etre pour etre Don +Juan, et surtout a faire comme Don Juan, on est sur de le devenir. Le +_Leone-Leoni_ de George Sand, encore qu'un peu pousse au noir, est tres +bien vu a cet egard[24]. Marivaux ne l'a pas entendu ainsi et s'est +peut-etre trompe. + +[Note 24: Je n'ai pas besoin de rappeler le _Bel Ami_ de Maupassant, +qui pourrait etre intitule le _Sous-officier parvenu_, et ou ce trait +est tres bien marque, peut-etre meme avec exces.] + +Ainsi M. Jacob s'est marie. Il etait dans son caractere de rendre sa +femme horriblement malheureuse, la rencontrant comme un obstacle apres +l'avoir saisie comme un premier echelon. Marivaux est doux; il lui a +epargne cette cruaute, en tuant sa femme a propos. C'est peut-etre +reculer devant le point delicat, difficile et interessant.--Passons, et +apres tout, Mme Jacob a pu mourir. Mais M. Jacob ne montre nulle part le +plus petit trait de cette durete si naturelle a ses semblables, et dont +il fallait au moins qu'il eut comme un germe. Il est benin, et tout +passif. Il est choye, dorlote, engraisse et doucement papelard. Souvent +on le prendrait plutot pour un "directeur" que pour ce qu'il est, et il +n'y a rien de plus different. C'est que Marivaux est un genie feminin, +et s'entend a peindre surtout les femmes et les personnages qui leur +ressemblent. Il a fait un Jacob un peu adouci, un peu feminise, sans +songer que les Jacob reussissent aupres des femmes precisement parce +qu'ils ne leur ressemblent pas; un Jacob qui n'est point faux, car le +trait principal est bien saisi; mais qui s'arrete comme a mi-chemin de +son evolution naturelle, qui benite a s'accomplir, qui reste indecis +parce qu'il resta inacheve, et qui devrait, ce me semble, ne pas +reussir, du moins entierement. + +Jolie esquisse du reste, etude psychologique dessinee d'un trait delie +et fin, a laquelle il manque, comme toujours, la vigueur, la plenitude, +les dons, pour tout dire, du grand moraliste. + +Et, enfin, sont-ce la des romans? Mon Dieu, non, et l'on voit bien que +c'est a cette conclusion que je suis force de venir. Marivaux est +un psychologue; il fait un bon "portrait" ou un bon "caractere"; il +l'expose bien, dans un bon jour, il le fait deux ou trois fois pour +montrer son modele dans deux ou trois attitudes et dans le jeu nouveau +de lumiere et d'ombres que de nouveaux entours font sur lui, et il croit +avoir ecrit un grand roman. Mais il n'a pas assez de matiere, une assez +grande richesse d'observations pour que ce qui environne sa figure +centrale ait autant de realite qu'elle en a. Il s'ensuit que dans ses +romans le personnage principal est vrai, et tout le reste conventionnel. + +J'exagere un peu. Dans _Marianne_, apres Marianne, il y a M. de Climal. +Dans le _Paysan_, apres Jacob, il y a Mlle Habert cadette. Je le veux +bien. Et encore M. de Climal est-il d'une si puissante realite? Deux ou +trois discours de lui sont de petits chefs-d'oeuvre, melanges infiniment +heureux de fausse devotion qui ronronne et de libertinage honteux qui +balbutie. Mais il y a bien quelque incertitude dans le trait general, +et je ne sais pas si c'est moi que je dois accuser quand j'hesite a +son egard entre le degout, la pitie et presque l'estime, selon les +circonstances. La complexite, dans la composition d'un personnage, est, +suivant les cas, trait de genie ou signe d'impuissance. Le mal est que, +pour M. de Climal, le doute au moins reste dans l'esprit. + +Mlle Habert n'est point complexe; et elle a de la verite; mais elle est +pale, elle est sans relief. Elle ne laisse presque rien dans la memoire. +Une figure pleine et grasse, des yeux qui luisent sous des paupieres +discretes, les lignes arrondies d'une chatte gourmande, voila ce que je +me rappelle, et c'est quelque chose, mais c'est tout. + +Je suis sur que cette impuissance relative a fournir de matiere ses +personnages secondaires, Marivaux en a conscience, et que c'est pour +cela qu'il les tue a mi-chemin, M. de Climal au tiers de _Marianne_, +Mlle Habert a la moitie du _Paysan_. Sans doute il ne pouvait point les +soutenir, et il s'en est debarrasse, et le vice de composition n'est +peut-etre qu'une indigence d'invention. + +Quant a ce qui reste, quand on en parle, savez-vous ce qui arrive? C'est +que ce n'est plus de Marivaux qu'on s'entretient. Ce n'est plus lui qui +ecrit, c'est son temps. Marivaux, dans ses romans, se trace un cadre +assez vaste, y dessine, avec sa psychologie adroite, mais peu puissante, +et son observation juste, mais peu riche, une, deux, trois figures, et +surtout une, qui ont de la verite; et il remplit les espaces vides avec +ce que lui donnent le tour d'esprit, le tour d'imagination, le bel air, +le gout general, les lieux communs et les manies intellectuelles de +son epoque. Or dans l'epoque dont il est, il y a surtout deux gouts +dominants en litterature d'imagination: c'est a savoir la vertu et le +devergondage. + +Je dis le devergondage, et c'est chose bien connue deja du lecteur: il +sait que Crebillon fils commence de tres bonne heure au XVIIIe siecle, +avec les _Lettres Persanes_ et le _Temple de Gnide_. Ce qu'on oublie +quelquefois, c'est que la "vertu", la vertu a la mode de Jean-Jacques, +"l'ame vertueuse et sensible" n'est point nee sous les auspices de +Diderot et de Rousseau. Elle vient au jour, elle aussi, presque au +commencement du siecle. On la trouve dans ces memes _Lettres Persanes_ +a l'episode des _Troglodytes_; on la trouve dans tout le theatre +sentimental de La Chaussee, et ne perdons pas de vue que le theatre de +La Chaussee est exactement contemporain des deux romans de Marivaux. + +Il faut bien se persuader, et que Diderot n'a invente ni le libertinage, +ni la sensibilite, et que l'un et l'autre sont venus a peu pres +ensemble, des que l'influence du XVIIe siecle s'est affaiblie, comme +frere et soeur, qu'ils sont en effet. Car ils sont de meme famille, et +se soutiennent l'un et l'autre, et meme se supposent. Des que la gravite +chretienne a cesse de remplir, ou de soutenir, ou, au moins, de reprimer +les esprits, le libertinage s'y est insinue; et des que le libertinage +s'y est introduit, le respect humain, pour en temperer la crudite, y +a mele le gout de la vertu et le don de l'attendrissement. On est +licencieux, on est lubrique; mais on a bon coeur, on est pitoyable, le +spectacle du malheur vous arrache de genereuses larmes, et, sous ce +couvert, on continue d'etre libertin en toute decence. Et le lecteur +peut lire sans rougir l'oeuvre ou tant de vertu enveloppe un peu de +cynisme; et l'auteur se sauve de ses ecarts par la beaute morale de +ses conclusions; et tout le monde trouve son compte; et vertu et +devergondage s'en vont de concert tout le long du siecle, jusqu'a +Diderot et Rousseau, si enclins a l'un comme a l'autre, et qui ont a +l'un et a l'autre, unis et enlaces jusqu'a se confondre, fait de si +grandes fortunes, qu'ils passent pour les avoir inventes. + +Le fait est constant; quant a la theorie, elle n'est pas de moi; elle +est de Marivaux. C'est lui qui etablit cette regle de l'union necessaire +de la licence et de l'honnetete. Il gronde Crebillon fils: Vous etes +trop cru, lui dit-il. Il faut des debauches dans un bon ouvrage, mais +temperees par des tendances vertueuses; "nous sommes naturellement +libertins, ou, pour mieux dire, corrompus; mais il ne faut pas nous +traiter d'emblee sur ce pied-la. Voulez-vous mettre la corruption dans +vos interets? Allez-y doucement, apprivoisez-la, ne la poussez point +a bout. Le lecteur aime les licences, mais non point les licences +extremes, excessives... Le lecteur est homme; mais c'est un bomme en +repos, qui a du gout, qui est delicat, qui s'attend qu'on fera rire son +esprit; qui veut pourtant bien qu'on le debauche, mais honnetement, avec +des facons, avec de la decence."--Que disais-je? + +Ces deux gouts dominants, ces deux lieux communs de l'esprit public au +XVIIIe siecle, ils n'etaient guere, a la verite, dans Marivaux. La ou +Marivaux est superieur, ils sont absents; mais c'est avec quoi il a +comble les vides et fait l'etoffe courante et commune de ses romans; +c'est ce qu'on trouve dans son oeuvre quand il n'y intervient pas +directement, et qu'il la laisse aller d'elle-meme. + +Sensibilite conventionnelle, toute la partie de _Marianne_ (le second +tiers) ou la jeune fille est menee dans le monde, conduite chez le +ministre, etc. Il y a la une scene dans le cabinet ministeriel, avec +larmes, genuflexions, genoux embrasses, et ministre la main sur son +coeur, qui meriterait d'etre peinte par Greuze. Il n'y manque qu'un +huissier au second plan ouvrant les bras a demi etendus dans un geste +qui veut dire: "Spectacle divin pour une ame sensible!" + +Libertinage concerte et appuye, toutes les dames qui veulent du bien +a M. Jacob; details scabreux, peintures lascives qui se repetent +a satiete; une certaine gorge de madame de Fecourt qui reparait +regulierement, toutes les dix pages... Et tout cela aussi tres +conventionnel, sans relief, sans individualite des personnes: +mademoiselle Habert a part, je confesse que je confonds toutes les +autres, et que j'attribue peut-etre a madame de Fecourt la gorge de +madame de Ferval ou de madame de Vambures.--Il y a meme un peu de +libertinage dans _Marianne_, et le, pied, dechausse par accident, de +Marianne est bien le pendant du pied, volontairement sans pantoufle, de +madame de Ferval. + +En verite tout cela n'est pas de Marivaux; c'est de tout le monde qui +est autour du lui; cela n'a pas d'originalite parce que ce n'est pas +conception de l'auteur, substance de son esprit, mais matiere commune +dont il entoure et gonfle ses conceptions pour faire volume. Il a un +bien joli mot quelque part: "... moins a la honte de mon coeur qu'a la +honte du coeur humain; car chacun a d'abord le sien, et puis un peu +celui de tout le monde..."--Et chacun aussi a d'abord son esprit, et +puis un peu celui des autres, qu'on ajoute au sien pour etendre un peu +son domaine; mais a ces biens d'emprunt on ne laisse pas sa marque et +les traces d'une possession veritable. + +Ce qui est bien de lui, ce sont des longueurs d'une autre espece, +d'interminables reflexions. "Je suis naturellement babillard", dit-il en +une preface. Il l'est doublement, etant de complexion un peu feminine, +et faisant etat de psychologue. Il faut qu'il explique tout par le menu, +et, quand il a tout explique, qu'il recommence. Il peint deux devotes +engloutissant des plats enormes avec des mines degoutees qui doivent +donner le change, et convaincre le spectateur, et elles-memes, qu'elles +n'y mettent point de concupiscence. Il suffisait de dire cela. Il le +dit, deja longuement, et ensuite: + +"... Je vis a la fin de quoi j'avais ete dupe. C'etait de ces airs de +degout que marquaient mes maitresses, et qui m'avaient cache la +sourde activite de leurs dents. Et le plus plaisant, c'est qu'elles +s'imaginaient elles-memes etre de tres petites, de tres sobres +mangeuses. Et comme il n'etait pas decent que des devotes fussent +gourmandes (_sans doute, passons_); qu'il faut se nourrir pour vivre +et non pas vivre pour manger; que, malgre cette maxime raisonnable et +chretienne, leur appetit glouton ne voulait rien perdre, elles avaient +trouve le secret de la gloutonnerie..." + +Ah! c'est fini!--Non! + +"... et c'etait par le moyen de ces apparences de dedain pour les +viandes; c'etait par l'indolence avec laquelle elles y touchaient +qu'elles se persuadaient etre sobres, en se conservant le plaisir de ne +pas l'etre; c'etait (_allez! allez!_) a la faveur de cette singerie que +leur devotion laissait innocemment le champ libre a l'intemperance." + +Voila trop souvent sa maniere. Il semble croire que son lecteur est tres +inintelligent et n'a jamais compris. Marianne ne veut pas avouer au +jeune Valville qu'elle est fille de magasin chez Mme Dutour. Elle refuse +de donner son adresse; elle retournera a pied, quoique blessee. Elle +evite de prononcer le nom de la lingere. Puis, a un moment donne, +perdant la tete: "Il faudra donc envoyer chez Mme Dutour." Quel malheur! +elle s'est trahie! "--Ah! cette marchande de linge...., repond Valville; +c'est donc elle qui aura soin d'aller chez vous dire ou vous etes." +Quelle bonne fortune! Valville n'a pas compris!--Le revirement est joli, +il est tres clair, et le lecteur n'a pas besoin de commentaire. Mais +Marivaux en a besoin; il est explicateur fieffe: + +"... Y avait-il rien de si piquant que ce qui m'arrivait? Je viens de +nommer Mme Dutour; je crois par la avoir tout dit, et que Valville est +a peu pres au fait. Point du tout. Il se trouve qu'il faut recommencer; +que je n'en suis pas quitte; que je ne lui ai rien appris; et qu'au lieu +de comprendre (_le voila parti!_) que je n'envoie chez elle que parce +que j'y demeure, il entend seulement que mon dessein est de la charger +d'aller dire a mes parents ou je suis; _c'est-a-dire qu'il_ la prend +pour ma commissionnaire: c'est la toute la relation qu'il imagine entre +elle et moi." + +Cela est continuel. Il le sait lui-meme, s'en accuse, s'en excuse, +s'en amuse, et recommence. C'est la marque de la manie psychologique. +Vauvenargues a de ce travers; Massillon aussi; Le Sage n'en a pas +l'ombre. On voit les pentes differentes. Le roman, de Le Sage a +Marivaux, d'oeuvre de moraliste, devient oeuvre de psychologue, avec +les defauts et les qualites aussi que comporte ce genre. Il est fait +de l'elude tres minutieuse de quelques sentiments, avec beaucoup de +reflexions et de considerations; et cela fait un fond un peu denue, et, +pour l'etoffer, l'auteur y ajoute des choses qui ne sont pas de lui, +mais de ses voisins: un peu de ce realisme des vulgarites qui avait +commence a poindre avec Le Sage, et qui devait etre vite a la mode en +France, ou le realisme n'a le plus souvent ete qu'un certain gout de +s'encanailler; un peu de sensibilite et de vertu larmoyante; un peu de +polissonnerie. + +Et voila, ce me semble, les romans de Marivaux. Ils ont des disparates +extraordinaires, et sont, selon les pages, excellents ou assommants. +C'est qu'ils ont ete ecrits comme par deux hommes, l'un psychologue, +contemporain de La Rochefoucauld et de Mme de La Fayette, qui est +exquis, encore qu'un peu long, l'autre par un homme du XVIIIe siecle +qui connaissait le gout du jour et qui expediait, comme a la tache, des +pages de grivoiseries ou de sensibleries pour aider l'autre. Et il n'y +a personne qui ressemble moins au premier que le second, d'ou suit dans +l'ouvrage commun quelque incoherence. + +Trouve-t-on en quelque ouvrage Marivaux a peu pres tout seul, et sans +collaborateur trop apparent? Oui, et c'est la que nous allons le +considerer pour achever de le bien connaitre. + + + +III + +MARIVAUX DRAMATISTE + +Il etait ne pour le theatre, et plutot le theatre etait l'endroit ou +ses qualites devaient se trouver dans tout leur jour,--ou ce qui lui +manquait n'est point necessaire,--ou, enfin, il se pouvait qu'il fut +contraint de renoncer a ses defauts, justement parce qu'ils y sont plus +graves qu'ailleurs. + +Cet art psychologique ou il etait fin ouvrier, le theatre en vit; +c'est sa ressource propre. Ce ne sont point les grands moralistes qui +reussissent a la scene, ce sont les grands psychologues. Ce ne sont +point des tableaux tres riches et abondants des moeurs humaines que le +theatre peut nous presenter, c'est l'analyse tres nette, tres diligente +et bien conduite, d'une ou deux passions dans chaque piece, et c'en est +assez; c'est l'evolution, bien suivie en ces phases successives, d'un +ou de deux sentiments, qu'on saura presenter et opposer d'une maniere +dramatique. Et tant s'en faut qu'il soit besoin d'une foule de +personnages, tous bien saisis, c'est-a-dire d'une multitude de +renseignements sur les moeurs des hommes, qu'il ne faut pas meme de +personnages trop complexes, sous peine de n'etre plus clair. Au theatre +l'homme est comme depouille de tous les accessoires de son caractere, il +est reduit a ses passions dominantes; et puis, en revanche, ces +passions sont etudiees dans tout leur detail et etalees dans tout leur +developpement. + +Essayez de mettre _Gil Blas_ au theatre. Vous vous apercevrez d'abord +que tant de personnages si varies, tous si precieux pourtant, deviennent +inutiles et genants, fondent et s'effacent, et que Gil Blas seulement et +ses amis intimes peuvent rester, et que Gil Blas prend une importance +enorme; et que des lors, en revanche, lui n'a plus assez de fond, est +trop en surface pour les proportions que vous etes contraint de lui +donner; et qu'en fin de compte c'est tout le tableau de moeurs qu'il +faut laisser tomber, et un caractere qu'il faut creuser davantage. + +Eh bien, Marivaux etait a son aise au theatre precisement parce qu'il +savait creuser un caractere, et parce que le grand tableau de moeurs, +qu'il n'eut pas su remplir, ne lui etait pas demande la. + +Il n'etait qu'a demi realiste, et comme par caprice. Ceci encore, au +theatre, n'etait point mauvais. Le theatre n'admet le realisme qu'a +legeres doses, parce que le realisme est tout fait de menus details, et +que le theatre procede par grandes lignes. Une scene episodique realiste +a de la saveur au theatre; mais les grandes passions eternelles (sous +de nouvelles couleurs et regardees d'un nouveau point de vue, tous +les cinquante ans), voila toujours le fond ou il ne faut pas tarder a +revenir, et ou le spectateur vous ramene. + +Ses complaisances pour le gout du temps, sensiblerie fade ou manie de +libertinage, n'avaient guere leur place sur la scene, ou la gauloiserie +est bien recue, mais ou l'art de provoquer des mouvements honteux est +absolument proscrit; ou les sentiments delicats sont bien accueillis, +mais ou la comedie larmoyante n'avait pas encore pu s'etablir en +faveur. Si Marivaux avait eu, de son fond, ce gout de pleurnicherie +sentimentale, il l'aurait apporte la, comme fit La Chaussee; mais j'ai +cru voir qu'il n'est chez lui que ressource d'emprunt pour allonger ses +volumes, et aussi n'y a-t-il pas songe en un genre d'ouvrages ou la mode +ne l'imposait point, et qui, du reste, doivent etre courts.--Enfin +ses defauts, bien personnels ceux-la, d'abstracteur de quintessence +et d'explicateur a perte d'haleine, minutieux commentaires, analyses +confuses a force d'etre multipliees, et galimatias dans la finesse, +pouvaient le perdre absolument au theatre,--a moins que le theatre ne +l'en detournat. C'etait partie de va-tout. Subsistant, ces defauts +eussent ete la odieux; mais precisement parce qu'ils devenaient odieux, +ils pouvaient, la, lui sembler tels, et le degouter, et, a force +d'apparaitre extremes, etre amenes a disparaitre. Dans une circonstance +ou une sottise serait enorme, ou bien on la fait, ou bien son enormite +vous avertit de ne point la faire. C'est ce dernier qui est arrive, ou a +peu pres; car les defauts intimes ne s'abolissent point, mais il arrive +qu'ils se contiennent. + +Rien ne montre mieux que cet exemple combien le theatre est une bonne +discipline, en ses rigueurs salutaires, pour les hommes de lettres. Le +theatre a ramene les defauts de Marivaux a la mesure de demi-qualites, +de dons aimables et un peu suspects, de graces legerement inquietantes. +Comme il faut etre court au theatre, ses longueurs se sont restreintes a +de simples nonchalances;--comme il faut etre vif, ses analyses se sont +ramassees en traits rapides et penetrants, et les coups de sonde ont +remplace les longues galeries souterraines;--comme il faut etre clair, +son galimatias est reste dans les honnetes limites du precieux; et de +tout cela s'est forme le _marivaudage_, dont on n'a jamais su s'il est +le plus joli des defauts, ou la plus perilleuse des qualites, ou une +bonne grace qui s'emancipe, ou un mauvais gout qui se modere. + +Le theatre lui etait donc un lieu favorable en somme, ou ses dons +avaient leur emploi, ses lacunes leur excuse, ses mauvais penchants leur +correctif; et ou il pouvait donner une note toute nouvelle, ce qu'il a +d'original s'accommodant bien a la scene, et ce qu'il a de commun ne +pouvant guere y trouver place. + +Aussi ce theatre de Marivaux est-il d'une qualite rare et precieuse. La +premiere impression en est ravissante. Il est joli d'abord de tout ce +qui n'y est point. On sent, au premier regard, un homme qui n'a point de +metier (plus tard on s'apercevra que c'est un homme qui a un metier a +lui). On ouvre le volume, on parcourt, et c'est une surprise aimable. +Quoi! point d'intrigue; point de quiproquo; point d'obstacle exterieur +au bonheur des amants, point de circonstance accidentelle qui les +separe, corrigee par une circonstance accidentelle qui les reunit;--et +point de tuteur barbare, de pere terrible, d'oncle sauvage et +stupide;--et pas davantage de _peinture de la societe_ (oh! non!); +point de traitants, d'agioteurs, de femmes d'intrigue, de chevaliers +d'industrie, de "chevaliers a la mode", de valets flibustiers, de +parvenus, de femmes galantes, de devotes, de directeurs;--et point +non plus de _comedies de caractere_: point de piece qui s'intitule le +distrait, l'inconstant, le maniaque, le disputeur, le decisionnaire, le +grondeur, le grave, le triste, le gai, le sombre, le morne, l'acariatre, +le tranquille, l'amateur de prunes, et qui nous offre le divertissement +de dix lignes de La Bruyere en cinq actes!--Quel singulier theatre! +Voila qui ne ressemble a rien! Mais deja c'est quelque chose que cela, +et l'on en est comme tout repose et rafraichi. + +On lit de plus pres, et l'on s'apercoit qu'il y a la un genre nouveau, +une sorte de _comedie romanesque_, des ouvrages dramatiques qui sont des +"nouvelles", ou bien plutot, de petits romans traites dans la maniere +dramatique, du reste avec le moins de procedes dramatiques qu'il se +puisse. Cette comedie n'emprunte presque rien--ayons le courage de dire +rien du tout--a la vie courante; elle n'a la pretention ni de corriger +les moeurs ni de les peindre; elle n'est ni une these ni un miroir; elle +est faite d'une douce et legere aventure de coeurs entre gens qu'on n'a +jamais rencontres dans la rue. Les critiques qui veulent voir dans ce +theatre la comedie traditionnelle, et y chercher des renseignements sur +les hommes du temps, ont le double malheur de n'y trouver rien, et +de nous amener, par leurs analyses les plus laborieuses, a cette +conclusion, tres fausse, qu'il est nul. Les personnages y sont d'un pays +qui n'est nullement geographique. Les suivantes sont des dames tres +bien elevees, et qui ne sont pas seulement spirituelles, qui sont +ingenieuses. Et faites bien attention, souvent les grandes dames ont +des naivetes, de petites impatiences, de legers et adorables manques de +reflexion ou de tenue qui en font de charmantes grisettes. Il n'y a pas +une grande distance, non seulement d'allures, mais meme de race, entre +maitres et valets. Au theatre les acteurs jouent ces roles chacun selon +son "emploi" et retablissent la difference; mais examinez, et vous +verrez qu'elle est factice.--Et, pareillement, les meres (le plus +souvent) sont aussi jeunes de coeur que leurs filles; les peres dressent +des pieges joyeux ou se prendront leurs enfants, d'une humeur aussi gaie +et alerte que de jeunes valets.--Et tout cela est leger, capricieux, +aerien, fait de rien, ou d'un reve bleu, qui nous emmene bien loin, loin +des pays qui ont un nom, dans une contree ou l'on n'a jamais pose le +pied, et que pourtant nous connaissons tous pour savoir qu'on y a +les moeurs les plus douces, les caracteres les plus aimables, des +imperfections qui sont des graces, et que c'est un delice d'y habiter. + +--Autrement dit, cette comedie est ultra-romanesque, et differe de +toutes les autres en ce qu'elle est plus conventionnelle qu'aucune +d'elles.--Il faut voir. Relisons un peu. Ces gens-la ne sont que des +ames, cela est clair; mais des ames peuvent avoir une certaine realite, +qui consiste a ressembler aux notres tout en etant beaucoup plus belles; +elles peuvent avoir une certaine vie qui consiste a aimer, a desirer, a +sentir, a se chercher, a se fuir, a se contracter douloureusement dans +la tristesse, a s'epanouir delicieusement dans la joie, a hesiter dans +l'incertitude, a se mouvoir enfin librement dans l'atmosphere legere et +pure qu'elles habitent; et si le moraliste proprement dit, ou pour mieux +parler l'historien de moeurs, n'a guere que faire ici, il me semble +que le psychologue peut s'y trouver bien.--Marivaux n'a pas compris +autrement la comedie. Il a considere des ames humaines parfaitement en +dehors de quelque temps et de quelque lieu que ce fut, mais qui etaient +bien des ames humaines, et qu'il regardait de tres pres. Il n'est +fantaisiste que de premiere apparence, et parce qu'il supprime a peu +pres le support materiel et l'habitacle ordinaire des esprits humains; +mais avec les ressorts memes de ces esprits, il ne badine point; il +n'invente pas, il est tres informe et tres diligent, et il arrive ainsi +que ce theatre, qui contient si peu de _realite_, contient plus de +_verite_ que beaucoup d'autres.--Il est tres libre, tres degage, tres +affranchi de toute imitation des choses de la rue ou de la maison; il +parait tres imaginaire, et tout a coup on s'apercoit qu'il est tres +profond. Figurez-vous qu'on dit a Racine: "Vos Grecs ne sont pas des +Grecs. Ils sont du temps d'Homere et ils n'ont rien d'homerique." Il eut +repondu sans doute: "Ce ne sont guere des Francais davantage. Ce +sont des hommes. J'ai un gout pour l'etude des sentiments humains en +eux-memes, et ce gout ne s'accommode guere du souci de la couleur des +temps et des lieux. S'il me conduit a tracer des developpements de +passion qui ne soient ni d'un siecle ni d'un autre, mais qui soient +vrais, il suffit peut-etre." A un degre inferieur, et dans un autre +ordre, Marivaux procede de meme. La couleur locale de la comedie, +c'est le realisme. Il n'en a souci, et d'autant plus peut-etre, etant +connaisseur en choses de l'ame, il nous donne l'impression de la verite +pure. Veut-on voir comment une idee de comedie lui vient en l'esprit, et +d'ou il part pour en faire une? Allons chercher une comedie qu'il n'a +point faite, et dont il n'a jete sur le papier que la matiere: + +"J'ai eu autrefois une maitresse qui etait savante. Sa folie etait de +philosopher sur les passions quand je lui parlais de la mienne. Cela +m'impatienta... J'avais remarque quelle etait glorieuse de savoir si +bien jaser; je pris le parti de la louer beaucoup et de faire le surpris +de sa penetration. Elle m'en croyait enchante. Savez-vous ce qui arriva? +C'est que pendant qu'elle definissait les passions, je lui en donnai en +tapinois une pour moi, que sa vanite lui fit prendre par reconnaissance, +et qui m'ennuya a la fin, parce que j'en meprisais l'origine. Elle fut +fachee de la retraite que je fis: mais elle ne perdit pas tout; car, +comme elle aimait a philosopher, je lui laissai de la besogne pour cela +en me retirant. Elle ne parlait des passions que par theorie. Il n'y +avait que son esprit qui les connut, et je les lui avais mises dans le +coeur... des lors je crois qu'elle s'occupa plus a les sentir qu'a les +examiner." + +Ceci est une page de l'_Indigent philosophe_, et c'aurait pu devenir +une comedie de Marivaux. C'est une analyse d'une facon d'aimer. La +Rochefoucauld a dit qu'il y a bien des gens qui n'auraient jamais connu +l'amour s'ils n'en avaient pas entendu parler, et l'on a dit depuis que +parler d'amour c'est deja le foire. Voila justement le sujet de cette +comedie que Marivaux n'a pas ecrite. + +La Comtesse, le Marquis, le Chevalier. La Comtesse discute sur l'amour +avec une profondeur extraordinaire, en femme qui affecte d'etre sure de +ne point le ressentir, quand on cause en theoricien, avec une froide +raison, de ces choses, c'est qu'on est bien loin d'aimer... En effet, +il n'y a aucun danger, dit le marquis. Mais comme vous en parlez bien! +quelle intelligence, quelle finesse, que d'esprit! C'est plaisir de +s'entretenir avec une femme superieure." + +LA COMTESSE.--Lisette, je sais trop la vanite de l'amour pour trouver +un homme aimable; mais je sais connaitre le merite. Le marquis est fort +bien. Voila un homme qui m'apprecie. + +LA COMTESSE.--Lisette, le marquis vient moins souvent. Cela est facheux. +Il a dit la conversation. Il sait les choses. Dans cette campagne, on ne +sait avec qui causer. Il me manque... + +Ah! vous voila, marquis! on ne vous voit plus. L'entretien d'une pauvre +femme est sans doute languissant... + +LE MARQUIS.--Non, l'entretien d'une femme superieure est intimidant. Les +femmes qui sentent encouragent, et les femmes qui savent effrayent. + +LA COMTESSE.--Qui vous dit que savoir empeche de sentir? + +LE MARQUIS.--Il y est au moins un retardement, ou une distraction. + +LA COMTESSE.--Ou un acheminement peut-etre. + +LE MARQUIS.--Ce n'est vrai que de celles qui ne savent qu'a moitie. Mais +il n'est point de secret pour vous; et connaitre le fond de la passion, +c'est s'en garantir. Ah! c'est dommage! + +LA COMTESSE.--Pour qui? + +LE MARQUIS.--Pour... mettons pour le chevalier qui vous aime, et qui +ne vous le dira jamais. Il sait trop bien qu'on n'aime point les +philosophes; on les admire. + +LA COMTESSE.--L'admiration n'est-elle point une forme deguisee de +l'amour? + +LE MARQUIS.--Pas plus que parler amour n'est une facon de le ressentir. +A ce compte, vous m'aimeriez infiniment. Vous voyez bien! + +LA COMTESSE.--Je vois que vous voulez me faire dire que je vous aime! + +LE MARQUIS.--Vous pourriez le dire; car vous aimez a badiner. Mais ce +serait pour faire une etude sur la fatuite des hommes en ma pauvre +personne. + +LA COMTESSE.--Lisette, ce marquis est un sot. Quand je songe que j'etais +sur le point de lui dire que je l'aimais, et peut-etre de le croire! Il +est tres borne, avec toutes ses finesses. J'aime les gens plus unis. Ce +pauvre chevalier, si simple, doit savoir aimer... Mais il est timide. Si +on l'aimait, ne fut-ce que pour punir le marquis, il ne faudrait pas le +decourager en l'eblouissant..." + +Voila la methode de Marivaux. Decomposer un sentiment, en saisir les +elements, demeler les parties dont il se compose, et de ces legers +mouvements du coeur, de leur suite, de leurs demarches, de leurs chocs +et de leurs conflits faire le drame lui-meme avec ses peripeties +couvertes, secretes, intimes, cachees meme aux yeux des personnages, et +surtout aux leurs. + +Il n'y a pas beaucoup de sentiments sur lesquels il soit capable de +faire ce travail menu et delicat d'analyse. A vrai dire, il n'y en a +qu'un. Les femmes, a l'ordinaire, ne se connaissent bien qu'en amour. +Il ressemble aux femmes extremement. Sa petite decouverte est tout +simplement d'avoir introduit l'amour dans la comedie francaise; et cette +petite decouverte etait une tres grande nouveaute, + +Je ne crois pas exagerer aucunement. Avant Marivaux il y avait eu des +amoureux sur notre theatre comique; seulement il n'y avait pas eu de +peintures de l'amour. L'amour etait un des ressorts de toutes les +comedies; il n'en etait jamais le fond et la matiere. L'auteur comique +nous presentait une Angelique qui etait amoureuse de Valere, et un +Valere qui etait le soupirant declare d'Angelique. Leur amour etait +chose acquise, fait authentique, anterieur a l'ouverture des debats; +et ce qui s'opposait a cette passion, et comment elle finissait par +triompher des obstacles, la etait la matiere de la comedie. Il semblait +que l'amour fut un fait tout simple, qu'on ne decompose point, +irreductible a l'analyse; qu'on est amoureux ou qu'on ne l'est pas. On +nous disait: "Ceux-ci le sont. Ils le seront toujours. Il n'y a pas a y +revenir, et nous ne nous en occuperons plus. La comedie part de la, et +elle porte sur autre chose."--C'est pour cela que vous voyez tant de +titres de comedies qui annoncent des analyses de caractere: _Avare, +Imposteur, Glorieux, Grondeur_; et que vous ne voyez pas une comedie qui +s'intitule l'_Amoureux_; car l'_Homme a bonnes fortunes_, je n'ai pas +besoin de dire que c'est autre chose. A voir de pres, on s'apercoit bien +que chez nos comiques l'amour est meme a peine un _ressort_; il est une +maniere de signalement: il est un moyen d'indiquer au spectateur ceux +des personnages auxquels il doit s'interesser. Comme il est entendu, +au theatre, que c'est les amoureux qui ont raison, a condition qu'ils +soient aimes, l'auteur nous dit en commencant: "Amoureux: Angelique et +Valere. Vous etes prevenus que c'est des autres que je vais me moquer. +Quant a eux, je ne m'en occuperai qu'au denouement; et c'est bien +naturel, puisqu'il n'y a qu'eux qui ne soient pas comiques." Mesurez +l'importance qu'a l'amour dans toutes nos comedies classiques, et +jugez si nos auteurs comiques ont pris autrement les choses. A peine +pourrez-vous citer comme sortant de cette regle le _Depit amoureux_, qui +n'est qu'une comedie d'intrigue, et le _Misanthrope_, qui est en partie +une etude sur une maniere comique d'aimer, et en grande partie autre +chose. Un ouvrage portant sur l'amour lui-meme et ses demarches eut paru +moins du domaine de la comedie que du roman. + +Marivaux a cru que l'amour n'etait pas un fait simple, qui ne put servir +que d'un point de depart. Il a vu qu'il etait compose de beaucoup +d'elements divers, qu'il avait ses raisons d'etre, et ses +developpements, et ses marches et contre-marches, son _mouvement_ +par consequent; et, par suite, qu'il pouvait _contenir sa comedie en +lui-meme_, sans avoir besoin, pour entrer dans une comedie, d'avoir des +obstacles exterieurs a lui. + +Il a vu cela parce qu'il etait bon psychologue, et surtout parce qu'il +avait une admirable psychologie feminine, j'entends une psychologie de +la femme comme il semblerait qu'une femme seule put l'avoir. On est +quelquefois etonne de sa penetration sur ce point. Par exemple, c'etait, +c'est peut-etre encore une banalite que d'estimer que les femmes sont +fausses. Marivaux sait parfaitement qu'il n'en est rien. Ce n'est vrai +que pour ceux qui ne font que les ecouter, et qui s'en tiennent a +leurs paroles. A ce compte, on peut, en effet, les accuser quelquefois +d'artifice. Mais c'est une injustice veritable. Comment un etre qui est +tout de sentiment et de passion pourrait-il tromper? Il ne peut que +mentir. Precisement parce qu'il a conscience que la vivacite de ses +sentiments et son incapacite de reflexion livre a tout venant ses +secrets, il essaye peut-etre d'abuser par ses discours. Mais ce +n'est que la preuve qu'il est et qu'il se sent incapable de tromper +autrement.--Et, de fait, vous n'avez qu'a ne pas l'ecouter: la verite +sort et eclate de tous ses gestes, de tous ses airs, de tous ses +regards, de toutes ses attitudes, et se precipite de tout son etre. Ce +qu'il pense, il vous l'apprend toujours "par une impatience, par une +froideur, par une imprudence, par une distraction, en baissant les yeux, +en les relevant, en sortant de sa place, en y restant; enfin c'est de la +jalousie, du calme, de l'inquietude, de la joie, du babil, et du silence +de toutes les couleurs... Une femme ne veut etre ni tendre, ni delicate, +ni fachee, ni bien aise; elle est tout cela sans le savoir, et cela est +charmant. Regardez-la quand elle aime et qu'elle ne veut pas le dire. +Morbleu! nos tendresses les plus babillardes approchent-elles de l'amour +qui perce a travers son silence[25]?" + +[Note 25: _Surprises de l'amour_, I, 2.] + +Avec cette connaissance qu'il avait des femmes, des sentiments qu'elles +eprouvent et de ceux qu'elles inspirent, il avait tout un theatre tout +nouveau dans la tete. La comedie de l'amour, voila ce qu'il a ecrit, et +que personne n'avait ecrit avant lui. Racine en avait fait le drame, et +precisement Marivaux est un Racine a mi-chemin, un Racine qui ne pousse +pas le conflit des passions de l'amour jusqu'a leurs consequences +funestes, et qui, par cela, reste auteur comique, un Racine qui n'ecrit +que le second acte d'_Andromaque_. + +On a dit qu'il n'avait jamais peint que "l'aube de l'amour", que l'amour +en ses commencements incertains et indecis, et qui s'ignore encore. +C'est que c'est la, et non ailleurs, qu'est la comedie de l'amour. +L'amour declare, connu de celui qui l'eprouve et de celui a qui il +s'adresse, n'est point matiere de comedie a lui tout seul. Car de deux +choses l'une: ou il est malheureux, et c'est un drame qui commence, ou +il est heureux, et il n'y a rien a en tirer du tout. L'amour commencant, +au contraire, peut etre comique, parce qu'il s'ignore pendant que le +spectateur s'en apercoit; parce qu'il se trompe d'objet; parce qu'il +hesite, recule, louvoie, se prend aux pieges des precautions dont il se +defend; par tout ce qui s'y mele de depit, de honte, de fausse honte, +de fierte qui finit par capituler, d'amour-propre qui finit par etre +confondu, de mille autres choses, et la est le drame gai et divertissant +de l'amour.--Dans une comedie ou l'amour n'est pas un ressort, mais le +fond meme, c'est le moment ou les amoureux s'apercoivent clairement +qu'ils aiment, _qui est celui du denouement_, et, au contraire des +autres, c'est par la declaration d'amour que ce genre de drame doit +finir.--Et c'est ainsi que finissent d'ordinaire les comedies de +Marivaux.--On concoit combien cette maniere d'entendre la comedie rend +le travail de l'auteur difficile. Il doit suivre avec surete le travail +insaisissable d'un sentiment a peine forme au fond d'un coeur, et le +rendre tres visible au public, sans qu'il le soit aux personnages. Il +doit etudier des passions si indecises encore que ceux qui ont le +plus d'interet a s'en rendre compte ne s'en doutent point, et que le +spectateur qui n'a que l'interet de son plaisir doit les voir pleinement +et les suivre sans peine. Il doit mettre le public dans la confidence, +sans y mettre aucun des acteurs; et dans la confidence, non d'un fait, +facile a faire connaitre une fois pour toutes, mais des lueurs fugitives +d'une passion secrete, des velleites de l'amour. Il y a de la gageure +dans cette conception de l'art et le desir malicieux, la pretention +piquante de vouloir etre compris sans presque rien dire. Marivaux a de +la femme jusqu'a la coquetterie. + +Il reussit du reste pleinement a ce jeu aimable. C'est que, d'abord, +cette science si sure qu'il faut avoir, en pareil dessein, de la +complexion, pour ainsi dire, et de la nature intime de l'amour, il l'a +pleinement. Personne, depuis La Rochefoucauld, mais en matiere d'amour +seulement, n'a su demeler si finement ce qui entre dans la composition +d'un sentiment ou d'une passion. De quoi l'amour est fait, dans telle +circonstance ou dans telle autre, c'est ce qu'il voit d'abord; ce qui +l'amene a prendre peu a peu conscience de lui-meme, c'est ce qu'il voit +et montre ensuite.--Ici, il est fait de depit amoureux (_Surprises_): +que deux personnes qui ont jure de ne plus aimer se rencontrent et +se confient leurs resolutions, il y a de grandes chances qu'elles en +arrivent a la sympathie, et de la a l'amour: "Comme celui-ci sait me +comprendre!"--La il est fait d'impatience de ce qu'on possede et du +desir de ce qu'on vous defend (_Double inconstance_).--Ailleurs il est +fait de la honte meme d'aimer: "Quoi! l'on me soupconne d'aimer! J'ai +bonne opinion de cet homme! Quelle insolence! ecartons cette idee..." Il +ne faut pas l'ecarter avec violence, parce que la combattre c'est +s'en preoccuper, et deja voila qu'on aime (_Jeu de l'amour et du +hasard_).--Ailleurs il est fait du bonheur naif d'etre aime, de bonte, +de douceur, d'esprit de contradiction aussi, quand tout le monde vous +repete que l'objet de votre amour en est indigne, et qu'a force de se +dire: "C'est vrai, je serais folle!" on finit par penser: "Serait-ce si +fou?" (_Fausses confidences_.)--Tout cela avec une science des nuances, +une connaissance de nos petits secrets, qui ne nous accable pas, comme +Moliere, lequel connait les grands, mais qui nous surprend et nous +inquiete un peu.--La _Double inconstance_ est un ouvrage un peu +languissant; mais c'est plaisir comme Marivaux a bien marque chaque +inconstance, celle de l'homme et celle de la femme, de son trait +veritable et distinctif. Le bon Arlequin est inconstant sans oublier ses +premieres amours. On sent que le present n'efface qu'a moitie le passe, +que le desir ne fait qu'un peu tort a la gratitude. Au fond il les aime +toutes deux, la nouvelle seulement plus vivement que l'ancienne, comme +il est juste. Le petit fond de polygamie, instinctif au moins, sinon de +fait, qui est dans l'homme, est indique, avec mesure du reste, d'une +maniere tres heureuse.--Silvia, au contraire, des qu'elle aime ailleurs, +n'aime plus ou elle aimait. L'ancien sentiment est ruine absolument par +le nouveau. Elle n'est plus retenue meme par un regret; elle ne se sent +plus attachee que par le devoir, ce dont il est facile de venir a bout. + +Et tout cela, dira-t-on, est bien frele, bien tenu, et, qui sait? bien +superficiel peut-etre. Dans ces analyses de l'amour qui s'ignore, ne +serait-ce point l'amour vrai que l'auteur oublie, et a force de nous +montrer de quels elements l'amour se compose, amour-propre, depit, et +autres menus suffrages, ne nous le montrerait-il point fait precisement +de tout ce qui n'est pas lui?--Il y a du vrai dans cette objection; +mais il y a aussi beaucoup a dire. Et d'abord nous sommes ici dans la +comedie. L'amour qui est parce qu'il est, le coup de foudre de Juliette +et de Phedre, est affaire de tragedie ou de drame. L'amour-gout, pour +parler comme Stendhal, qui, fortifie par l'accoutumance, l'estime, les +bons rapports, peut aller tres loin et peut-etre plus loin que l'autre, +est essentiellement du domaine de la comedie, parce qu'il est dans les +conditions moyennes de l'existence. Et lui seul peut servir a la comedie +de l'amour; lui seul est piquant, tandis que l'autre, force simple, est +redoutable comme les armees qui marchent en bataille, ainsi qu'il est +dit aux Livres saints.--Lui seul, par le conflit et le va-et-vient des +sentiments dont il se mele, ou dont il nait, ou qu'il fait naitre, car +tout cela s'entrelace, et est plaisant pour cette raison meme, forme +un petit drame a lui tout seul, et c'est le point; et un petit drame +divertissant et tendre parce qu'il a pour denouement, "apres beaucoup de +mystere", comme dit La Rochefoucauld, l'eclosion de l'amour meme. + +Notez ceci encore. S'il est bien vrai qu'un sentiment profond est parce +qu'il est, et qu'a le decomposer, on risque tout simplement de passer a +cote; il est vrai aussi qu'il est bien rare que nos sentiments aient ce +sublime et cet absolu. "Ce que j'aime en vous... disait une dame, qu'a +connue Chamfort a celui qui lui plaisait.--Arretez, repondit le galant; +si vous le savez, je suis perdu." Le galant avait de l'esprit et meme de +la profondeur; mais il y avait a repondre: "Sans doute, le grand amour +romanesque est aveugle, et je n'aime point follement, si j'ai des yeux, +meme pour voir vos merites. Mais si ce n'est pas etre aime pour soi-meme +qu'etre aime pour ses qualites, au moins est-ce etre aime pour quelque +chose qui nous touche d'assez pres. L'amour mele d'estime, par exemple, +s'il n'est pas pur, est du moins d'un alliage assez agreable. L'amour, +ne peut-etre du ressentiment contre quelqu'un qui ne vous vaut pas, est +tout au moins une preference. Ainsi de suite; et de tels sentiments +on peut encore s'accommoder."--Eh! oui! et c'est de ce train que +vont d'ordinaire les choses, et c'est de ce petit manege de l'amour +susceptible d'analyse parce qu'il n'est pas absolument pur, et de degre +et de gradation parce qu'il n'est pas absolu, que se fait une comedie. + +Et encore! Savez-vous bien que La Rochefoucauld a dit que "s'il existe +un amour pur et exempt du melange des autres passions, c'est celui qui +est cache au fond du coeur et que nous ignorons nous-memes." Eh bien, +c'est cet amour qui s'ignore, precisement, que peint Marivaux, ou, du +moins, c'est par lui qu'il commence. Puis il le montre mele de ces +autres passions dans lesquelles il prend conscience de lui-meme, dont il +a besoin pour se connaitre et en quelque sorte pour revetir un corps; +mais c'est encore de l'amour, et le vrai, celui qui a ete longtemps +cache au fond du coeur.--C'est pour cela que cette comedie de l'amour +est divertissante et touchante. Elle est divertissante parce que c'est +un malin plaisir, un des plus vifs au theatre, de voir plus clair dans +les sentiments des personnages qu'eux-memes, et de savoir mieux qu'eux +ce qu'ils vont faire; elle est touchante parce que cet amour qui +s'ignore longtemps c'est bien l'amour meme, et qu'on s'interesse a +l'amour bien plus quand il a son obstacle en lui, dans son impuissance +a se connaitre ou a se faire entendre, que quand il se heurte a un +obstacle exterieur: on voudrait l'aider a naitre. Et quand ces autres +passions, depit, amour-propre, capables de le faire eclater, commencent +a poindre, on les aime pour ce qu'elles vont faire; on les donnerait +aux personnages pour les exciter un peu: "Sois donc jaloux! Tu vas +t'apercevoir que tu aimes!" + +Elle est touchante encore, cette comedie de l'amour, parce que l'auteur +y a repandu une exquise bonte. C'est notre Terence, un Terence un peu +attife. Ses personnages sont d'une bonte charmante. Il n'y a rien de +plus difficile que de mettre la bonte au theatre, parce qu'elle y prend +tres vite l'air fade de la sensiblerie. Marivaux se sauve du danger +parce que ses bonnes gens ont de l'esprit. On veut oter Silvia a +Arlequin. "Laissez Silvia au prince. Il l'aime. Il sera malheureux s'il +ne l'epouse pas.--A la verite, il sera d'abord un peu triste; mais il +aura fait le devoir d'un brave homme, et cela console; au lieu que s'il +l'epouse, il la fera pleurer; je pleurerai aussi; il n'y aura que lui +qui rira, et il n'y a point plaisir a rire tout seul."--Voila leur +maniere; ils ont de l'esprit jusqu'au fond du coeur. + +Ou l'on voit bien et toute la finesse de psychologie de Marivaux, et +cette bonte qu'il mele a toute sa finesse, c'est dans le _Legs_. Le +_Legs_ est une etude d'homme boudeur, grognon, injuste, et qui, pour un +peu plus, va devenir insupportable. Il est tres aime. Rien de mieux vu; +les hommes de ce genre ont tres souvent beaucoup de succes, des succes +serieux et durables. C'est que d'abord l'esprit de contradiction est un +de ces elements de l'amour que Marivaux a si bien demeles; on met son +amour-propre, et Dieu sait a quel degre d'entetement va +l'amour-propre chez une femme, a apprivoiser un ours; c'est une belle +victoire,--Ensuite c'est que notre boudeur est rebarbatif par timidite, +et que la femme qui l'aime s'en est apercu; mais il fallait plus que la +finesse feminine, il fallait de la bonte pour s'en apercevoir. + +Tel est le fond de la comedie dans Marivaux. C'est quelque chose de tout +nouveau, d'inattendu, de parfaitement original, et de tres profond sous +les apparences d'un jeu de societe. Marivaux, en mettant l'analyse de +l'amour dans la comedie, a conquis a la comedie des terres nouvelles. +Il a trace des chemins. Ce sont petits chemins, je le sais bien, "il +connait tous les sentiers du coeur et il en ignore la grande route"; +Voltaire a raison; mais on pouvait repondre: "La ou personne n'est alle, +il n'y a pas meme de sentiers." + +La maniere dont il dispose ses legeres fictions dramatiques est +bien interessante a suivre de pres. Il n'y a chez lui aucun art de +"composition", j'entends de composition factice, il n'y a pas l'ombre de +"metier". Cela tient d'abord a ce qu'il n'en a point, et ensuite a ce +qu'il n'en a pas besoin. Son petit drame n'est pas compose de faits +materiels qu'il faudrait distribuer en un certain ordre pour en faire +une suite enchainee et logique aboutissant a une conclusion contenue +dans les premisses: il est compose de faits moraux se succedant +d'eux-memes, sans la moindre circonstance exterieure qui les suscite ou +les pousse.--En pareil cas l'art de la composition se confond avec l'art +meme de lire dans les coeurs, et le drame n'a pas d'autre marche que le +progres meme des sentiments. L'intrigue n'est point necessaire la ou le +mouvement dramatique est intime en quelque sorte et vient de l'evolution +meme des mouvements du coeur. L'intrigue est la part d'invention +proprement dite que l'auteur apporte dans le drame. A qui voit +parfaitement la succession des sentiments dans les ames, inventer n'est +point necessaire; voir suffit. Celui-ci restreindra tout naturellement +son invention a trouver une _situation_, et, la situation trouvee, +laissera ses personnages aller tout seuls. Ce sera meme une tendance +commune a tous les grands psychologues au theatre de reduire l'intrigue +a rien. Racine glisse, d'un penchant naturel, a _Berenice_; et quand il +a trouve ce chef-d'oeuvre de la suppression de l'intrigue, et qu'on +lui reproche de n'avoir pas d'invention, il repond: "Precisement! J'ai +l'invention par excellence. L'invention _consiste a creer quelque chose +de rien_." + +A la verite, dans un grand drame, une situation et l'evolution naturelle +des sentiments qu'elle a mis en presence ne suffit pas. Les sentiments, +d'eux-memes, ont un mouvement trop lent, et restent trop longtemps +pareils a ce qu'ils sont d'abord pour qu'il ne soit pas necessaire +que quelques circonstances habilement menagees les renouvellent, les +pressent, et les fassent comme tourner pour presenter leurs divers +aspects. Pour que nous ne voyions point Phedre toujours pleurer et +mourir, il faut que Thesee soit cru mort, puis que Thesee revienne, puis +que les amours d'Aricie soient connus de Phedre, et c'est la l'intrigue, +que, nonobstant ses dedains, Racine est passe maitre a disposer. D'un +psychologue pur psychologue, comme Marivaux, on peut donc dire et qu'il +n'a pas besoin d'intrigue et que l'intrigue est sa borne. Autrement dit, +il sera a l'aise dans les ouvrages de courte etendue ou l'intrigue lui +est inutile, et il ne pourra aborder les oeuvres de longue haleine ou le +secours de l'intrigue lui serait indispensable. + +C'est ce qui est arrive a Marivaux. Ses chefs-d'oeuvre sont de petites +pieces qui sont des drames en raccourci. Du drame ils ont l'essence, +qui est la vie morale, ils ont le mouvement et la distribution aisee du +mouvement. Ils n'ont pas l'ampleur et la variete, parce qu'ils n'ont +pas l'invention des incidents, des incidents chose vile en soi, simples +machines, mais machines qui servent, l'evolution d'un sentiment etant +accomplie, a en faire paraitre un autre, lequel, a son tour, fait son +chemin, marque son trait, et complete la peinture du caractere. + +De la le seul defaut serieux des petits drames de Marivaux: ils ont une +certaine uniformite, et ils sont un peu prevus. Ils ne nous trompent +point; nous savons un peu trop ou ils vont. Rien n'est sot, dans le +theatre aussi bien que dans le roman, comme l'inattendu qui n'est qu'un +caprice de l'auteur; mais l'inattendu naturel, l'inattendu dont on +se dit apres coup qu'on s'y devait attendre, savoir donner cet +inattendu-la, c'est connaitre le fond des choses; et savoir ne pas +le montrer tout d'abord, c'est avoir des reserves de renseignements +psychologiques et etre habile a les dissimuler, c'est la science menagee +par l'art. + +Dira-t-on aussi qu'une certaine indigence (tres relative, et qu'on ne +peut qualifier ainsi que quand on songe aux grands maitres du theatre), +qu'une certaine indigence de fond se marque dans le raffinement meme de +ces sentiments si delies? Ces gens qui ont des commencements de passion +si impalpables, des lueurs d'emotion si fugitives, des aubes d'amour si +delicieusement indistinctes, ils sont soupconnes d'etre ainsi pour +etre agreables a l'auteur; ils mettent un peu de bonne volonte a se +comprendre si tard; c'est peut-etre avec complaisance qu'ils passent si +lentement du crepuscule de l'inconscient a la lumiere de la conscience. +On est tente de leur dire, quand ils s'apercoivent qu'ils aiment ou +qu'ils n'aiment plus: "Ne vous en doutiez-vous pas un peu depuis quelque +temps?" + +Et ils repondraient: "Peut-etre; et peut-etre aussi n'est-ce point pour +le profit de l'auteur, mais pour notre plaisir, et point pour votre +amusement, mais pour le notre, que nous ne nous pressions point +d'aboutir, et n'avions point hate d'eclore. C'est un grand delice que de +ne point savoir ou l'on en est en pareille chose, et le chatouillement +que des raffines plus vulgaires que nous eprouvent a ne pas dire tout de +suite qu'ils aiment, nous le sentons, nous, a ne pas meme le penser, et +a ne pas trop le sentir." + +Car ce sont de fins artistes en sensations suaves et legeres, et il n'y +eut jamais hommes aussi habiles qu'eux a manier leur coeur comme un +instrument de musique tres delicat, tres susceptible et infiniment +complique. + + + +IV + +Marivaux, qui meritait d'etre commensal de M. de La Rochefoucauld et ami +de Mme de La Fayette, et qui, du reste, eut cause finement avec Joubert +ou avec Henri Heine, est un peu deplace au XVIIIe siecle.--Il en tient, +certes, et il a des parties de La Motte, et des parties de Crebillon +fils; mais son pays d'origine est ailleurs. Il est psychologue en un +temps ou la psychologie est infiniment courte et pauvre. Il est fin et +delie en un temps ou ce n'est pas exagerer que de dire que tout le monde +a vu un peu gros en toute chose. Malgre son Jacob, il a la connaissance, +le sentiment et le gout de l'amour tres delicat, tres pur, tres +timide et un peu inquiet de lui-meme, en un temps ou l'amour est, a +l'ordinaire, une grossierete exprimee en tours spirituels.--Il est un de +ces hommes du XVIIe siecle que le XIXe siecle comprend et prend plaisir +a comprendre. Place entre les deux par la destinee, il n'a pas reussi +pleinement. Il lui fallait l'un ou l'autre, non seulement pour que son +merite fut estime, mais pour qu'il remplit tout son merite. En l'un ou +en l'autre, il eut ete plus goute, et meme il fut devenu plus digne de +l'etre. Il eut fait des romans moins gros, et ou certaines banalites de +sensiblerie ou de libertinage n'eussent point trouve place. Il eut, au +theatre, fait ce qu'il a fait, mis l'amour dans la comedie, ce qui avait +a peine ete essaye jusqu'a lui, et le public, un peu guide par Racine +ou par Musset, s'en fut apercu davantage.--Tel qu'il est, il n'est pas +grand, mais il est considerable, parce qu'il a invente quelque chose +dont on ne s'etait point avise, et qu'il est assez difficile meme +d'imiter. Il est le plus original de nos auteurs comiques depuis Moliere +jusqu'a Beaumarchais et peut-etre au dela. Il fait beaucoup songer a +Racine, a un Racine qui aurait passe par l'ecole de Fontenelle. Il a +beaucoup bavarde, un peu coquete, et dit deux ou trois choses exquises, +qui, quand on y regarde d'un peu pres, se trouvent etre des choses +profondes.--La conversation des femmes a de ces surprises; et c'est pour +cela que la posterite s'est engouee, sans avoir lieu d'en rougir, de +cette coquette, de cette caillette, de cette petite baronne de Marivaux, +qui en savait bien long sur certaines choses, sans en avoir l'air. + + + +MONTESQUIEU + + + +La plupart des etudes qui ont ete publiees sur Montesquieu ont un +caractere commun: elles sont comme fragmentaires. On y voit un cote du +grand publiciste, puis un autre, et il semble que cet autre n'a aucun +rapport avec le premier. Ce n'est point de la faute des commentateurs; +et si je fais de meme, comme je ferai certainement, peut-etre ne sera-ce +qu'a moitie de la mienne. C'est que Montesquieu lui-meme, sans etre +precisement ni mobile, ni fuyant, a la facon d'un Montaigne, a comme un +caractere d'ubiquite. Il y a dans sa complexion plusieurs hommes, qui ne +font pas societe tres etroite, et dans son esprit plusieurs systemes, +qui se rencontrent quelquefois, mais qu'il ne s'est pas donne la peine, +ou qu'il n'a pas eu le souci, de lier. Il est complexe sans etre +enchaine. Il est partout; et la continuite, l'embrassement, la vaste +etreinte lui manquent pour etre, ou pour paraitre, universel. + +Il y a en lui un ancien, un homme de son temps, un homme du notre, un +homme des temps a venir, un conservateur, un aristocrate, un democrate, +un philosophe naturaliste, un philosophe rationaliste, autre chose +encore; et tout cela non point confus et fumeux, comme chez d'autres, +admirablement clair et lumineux au contraire, mais a l'etat d'etoiles +brillantes, point coordonne par quelque chose qui ramasse, ou, seulement +qui nous guide. C'est un monde immense et brillant ou manque une loi de +gravitation. + +Il faudrait, pour l'exposer sous forme de systeme, avoir plus de genie +qu'il n'en a eu, ce qui est peut-etre difficile; ou plutot faire entrer +ces diverses conceptions dans un systeme plus etroit que chacune +d'elles, ce qui serait le trahir.--Peut-etre ce qu'il y a de mieux a +faire est de le decrire par parties, patiemment et fidelement, quitte +ensuite a indiquer, a nos risques, non point la pensee qui nous semblera +envelopper toutes ses pensees--il n'y en a point d'assez vaste, et s'il +y en avait une, il l'aurait eue,--mais les tendances plus accusees parmi +ses tendances; les idees qui, chez un homme qui les a eues toutes, ont +au moins pour elles qu'elles lui sont plus cheres; la doctrine, qui, +sans etre plus, a le bien prendre, qu'une de ses doctrines, semble du +moins celle ou il prefererait vivre si elle devenait une realite. + + + +I + +MONTESQUIEU JEUNE + +Je vois d'abord dans Montesquieu l'homme de son temps, d'un temps tres +spirituel, tres curieux; tres intelligent, tres frivole, et qui semble, +dans tous les sens de ce mot, ne tenir a rien. Ce monde n'a plus +d'assiette. C'est pour cela qu'il est si amusant. Il semble danser. +Il ne s'appuie a quoi que ce soit. Il a perdu ses bases, qui etaient +religion, morale, et patriotisme sous forme de devouement a une +royaute patriote; qui etaient encore, a un moindre degre, enthousiasme +litteraire, amour du beau, conscience d'artistes. Il a perdu une +certitude, et il ne s'en est point fait encore une nouvelle, pas meme +celle qui consiste a croire que, s'il n'y en a pas encore, il y eu aura +une un jour, certitude sous forme d'esperance qui sera celle du XVIIIe +siecle, et au dela.--En attendant, ou plutot sans rien attendre, il +s'amuse de lui-meme, se decrit dans de jolis romans satiriques, dans +des comedies sans profondeur et sans portee, et s'occupe, sans s'en +inquieter, de sciences, ou plutot de curiosites scientifiques. Avec +cela, frondeur, parce qu'il est frivole, et tres irrespectueux des +autres, comme de lui-meme; se moquant de l'antiquite autant au moins que +du christianisme, et un peu pour les memes raisons, l'antiquite etant +une des religions du siecle qui le precede; mettant en question l'art +lui-meme, et tres dedaigneux de la poesie, comme de tout ce dont il +a perdu le sens; sceptique, fin curieux, un peu mediocre et un peu +impertinent. + +Montesquieu, dans sa jeunesse, est l'homme de ce temps-la, el il lui en +restera toujours quelque chose (comme aussi des sa jeunesse, il ne tient +pas tout entier dans ce caractere). Au premier regard on dirait un +Fontenelle. Il est sec, malin, curieux et precieux. Il n'a ni conviction +forte, ni sensibilite profonde. Il est homme du monde aimable, et meme +charmant, "la galanterie meme aupres des femmes", dit un contemporain; +mais sans attachement durable ni profonde emotion; "Je me suis attache +dans ma jeunesse a des femmes que j'ai cru qui m'aimaient. Des que j'ai +cesse de le croire, je m'en suis detache soudain[26]". Il a l'ame la +moins religieuse qui soit. Les athees sont plus religieux que lui; car +l'atheisme est souvent haine de Dieu, et la haine est une forme de +la crainte, un signe de la croyance, en tout cas une preoccupation a +l'endroit de l'objet hai. Montesquieu ne songe pas a Dieu. Il n'en +parlera guere qu'une fois dans sa vie, et en pur rationaliste, non comme +d'un etre, mais comme d'une loi, comme d'une formule. Il ne le sent +aucunement. + +[Note 26: Cf. Usbeck dans les _Lettres Persanes_ (Lettre vi). "Dans +le nombreux serail ou j'ai vecu, j'ai prevenu l'amour et l'ai detruit +par l'amour meme." (L'ensemble des _Persanes_ donne l'idee que c'est +dans le personnage d'Usbeck que Montesquieu s'est peint lui-meme, et +l'on s'accorde a l'y reconnaitre.)] + +Il n'est pas chretien. Les _Persanes_ sont avant tout un pamphlet contre +le christianisme, non plus a la Fontenelle, indirect et voile, mais +acere et rude, a la Voltaire: "Il y a un autre magicien plus fort... +c'est le Pape: tantot il fait croire que trois ne sont qu'un; que le +pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas +du vin; et mille autres choses de cette espece." Voila le ton general +des _Lettres_ qui touchent aux choses de religion, et elles sont +nombreuses. Plus tard le ton sera tout different, mais non la pensee. +En cela, comme en toutes choses, remarquons-le bien tout d'abord, des +_Persanes_ aux _Lois_, Montesquieu a change de caractere, il n'a pas +change d'esprit, et il n'y a de difference que du ton plaisant au ton +grave. Il pourra ne plus traiter legerement le christianisme, il pourra +le considerer comme une force sociale, et non plus comme un objet de +railleries; mais il n'en aura jamais la pleine intelligence, et moins +encore le sentiment. + +Il est de son temps encore par l'inintelligence du grand art. Il meprise +les poetes, epiques, lyriques, elegiaques, pele-mele, surtout les +lyriques[27], ne faisant grace qu'aux poetes dramatiques, ces "maitres +des passions" parce que nos poetes dramatiques sont surtout des +moralistes et des orateurs.--Les quatre plus grands poetes sont pour +lui Platon, Malebranche, Montaigne et Shaftesbury, opinion ou il y a du +vrai, et beaucoup d'inattendu. Il faut entendre sans doute que les +plus grands poetes, a ses yeux, sont les philosophes, les createurs +et evocateurs d'idees. Mais il n'a que des mepris pour "l'harmonieuse +extravagance" des lyriques, pour "ces especes de poetes" qu'on appelle +les romanciers "qui outrent le langage de l'esprit et celui du coeur", +pour tous ces hommes dont "le metier est de mettre des entraves au bon +sens, et d'accabler la raison sous les agrements". On sent la l'homme de +raison froide qui n'aura de passion que pour les idees. Quoi qu'il en +soit de Montaigne et de Shaftesbury, et meme de Racine, ce maitre des +idees n'a pas aime les "maitres des passions"; cet homme qui a vu si peu +de sentiments dans le monde n'a pas aime ceux qui en vivent et qui les +peignent. + +[Note 27: _Persanes_, lettre CXXXVII.] + +Il y a une preuve indirecte, et comme a rebours, de ce peu de gout de +Montesquieu pour les choses d'art. Le paradoxe de Rousseau sur les +effets funestes des arts et des lettres parmi les hommes, il l'a fait +d'avance, et, d'avance aussi, refute; et c'est sa refutation meme qui +montre qu'il ne les aime point d'une vraie tendresse[28]. Elle est d'un +economiste, et non pas d'un artiste. A quoi bon ces decouvertes, demande +_Rhedi_, dont les suites salutaires ont toujours leur compensation, et +au dela, dans des malheurs, inconnus avant elles, qu'elles versent sur +l'humanite?--_Usbeck_ va-t-il repondre par les arguments de Goethe: +Qu'importe? plus de verite, plus de lumiere, plus d'horizon, plus +d'espace; epuisons toute la faculte humaine, pour remplir toute l'idee +de l'homme?--Non, mais par les arguments du _Mondain_ et par "_l'homme a +quatre pattes_" de Voltaire: Les arts engendrent le luxe, qui alimente +le travail des hommes. La toilette d'une mondaine occupe mille ouvriers, +et voila l'argent qui circule, et la progression des revenus. Cela ne +vaut-il pas mieux que d'etre un de ces peuples barbares "ou un singe +pourrait vivre avec honneur, passerait tout comme un autre, et serait +meme distingue par sa gentillesse?"--Il est possible; mais de l'art +pour l'art, c'est-a-dire de l'art pour le beau, pas un mot dans les +raisonnements d'Usbeck. + +[Note 28: _Persanes_, lettre CVI.] + +De son temps, il en est encore par un certain souci de choses +scientifiques, et, comme disait Fontenelle, de _philosophie +experimentale_. "Le philosophe epuise sa vie a etudier les hommes...", +disait La Bruyere. Le philosophe de 1715 epuise ses yeux a dissequer un +insecte. Ce n'est point du tout que je l'en blame, ni le tienne pour +inferieur a l'autre. J'indique le nouveau sens du mot, et, du meme coup, +le nouveau tour des idees. Montesquieu disseque donc, et observe, et use +du microscope, et fait des rapports a l'Academie de Bordeaux sur ses +etudes d'histoire naturelle. Est-il en route, lui aussi, pour l'Academie +des sciences? Non. Il est seulement de sa generation, et c'est un point +a ne pas oublier que le premier des grands _philosophes_ du XVIIIe +siecle a, lui aussi, le signe qui leur est commun, la marque +encyclopedique, la curiosite des choses de sciences, l'idee plus ou +moins arretee que la est la clef d'un monde nouveau. + +Mais l'esprit de sa generation, il le montre surtout dans la maniere +dont il observe les hommes, et dont il les peint. Ces _Lettres Persanes_ +sont significatives. Voltaire a raison, cela est "facile a faire", +j'entends pour un homme comme Voltaire. Sauf quelques-unes, dont nous +reparlerons, il est bien vrai qu'il n'y fallait que beaucoup d'esprit. +Elles sont d'une frivolite charmante. En voulez-vous une preuve qui +saute aux yeux? Elles font paraitre La Bruyere profond. Oui, veut-on, +de parti pris, trouver La Bruyere, non seulement tres serieux, tres +convaincu et tres penetrant, ce qu'il est, mais grand philosophe, +donnant le dernier mot de la misere humaine et encore d'une sensibilite +dechirante, et d'une imposante grandeur? Veut-on faire de La Bruyere un +Pascal? Il n'y a qu'a commencer par les _Lettres Persanes_. + +Du reste, elles sont charmantes. Un tour vif, une allure cavaliere, un +sourire qui mord, un clin d'oeil qui perce, un geste rapide qui trace +toute une silhouette. De petits chefs-d'oeuvre de style sec, net et +cassant, infiniment difficile a attraper, du moins a un pareil degre +d'aisance. Mais comme observations, des observations de journaliste. Que +voyons-nous passer dans ces pages si vives? Un nouvelliste, un inventeur +de pierre philosophale, une coquette, un pedant, un petit-maitre, un +directeur...--C'est quelque chose!--Eh! non! pas meme cela, le front +plisse d'un nouvelliste, l'effarement d'un inventeur, l'attifement d'une +coquette, le geste fat d'un petit-maitre, le dos arrondi d'un directeur. +Ce sont des croquis, des crayons rapides d'actualites bien saisies au +vol. Dans La Bruyere il y a, comme dit Voltaire, "des choses qui sont de +tous les temps et de tous les lieux"; c'est-a-dire que, ne peignant que +ce qu'il voyait, La Bruyere a penetre assez avant pour trouver le fond +commun, la nature humaine permanente, et pour nous la montrer dans une +vive lumiere. Montesquieu se tient au dehors. Un geste caracteristique +ne lui echappe point; l'homme lui echappe. + +Je ne voudrais pas lui reprocher de n'avoir pas ete pedant; mais enfin +sur l'homme, revele par une epoque aussi singuliere que la Regence, il +me semble bien qu'il y avait quelque chose de plus intime a surprendre +et a nous dire. Le siecle sera ainsi, bon peintre satirique, faible +moraliste, ayant de bons yeux, et tres aigus, mais ne voyant bien +que les choses du moment, _actualiste_, et incapable de soutenir +l'observation au jour le jour de la science pleine et solide de l'homme +eternel. Une partie de sa faiblesse, une partie aussi de son charme +tiendra a cela. + +Et voyez encore comme Montesquieu, en ces annees de jeunesse, est homme +de sa date par d'autres penchants, que je ne releve que parce qu'il +lui en restera toujours quelque chose. Il a du libertinage dans +l'imagination et de la preciosite dans le style. Nous sommes au temps +des salons litteraires et scientifiques." Faites bien attention +a l'epoque de Catulle, disait mechamment Merimee a une de ses +correspondantes. C'est l'epoque ou les femmes ont commence a faire faire +des betises aux hommes." Le commencement du XVIIIe siecle est l'epoque +ou les salons commencent a faire dire des sottises aux ecrivains. Tout +homme de lettres a dans son coeur un Trissotin qui sommeille, ou tout au +moins un Cydias qui germe. Etre lu des femmes du monde qui se piquent +de lettres est chez les auteurs une forme du desir d'etre aime, parce +qu'ils sentent que chez les femmes l'admiration litteraire est une forme +vague de l'amour. Selon les temps cette demangeaison les mene a etre +libertins, cavaliers ou mystiques, et parfois le tout ensemble. Au temps +de Fontenelle et de Montesquieu, elle les poussait a un libertinage +precieux, a un melange de mignardise et de grossierete, a une +gauloiserie coquette, qui tient du courtisan et aussi de la courtisane, +et qui est la pire des gauloiseries et des coquetteries. + +Meme avant le _Temple de Gnide_, Montesquieu donne un peu dans ce +travers. Il y donne plus que Fontenelle. Dans la _Pluralite des Mondes_ +il n'y avait qu'une marquise; dans les _Persanes_, il parait que ce +n'est pas trop de tout un serail. Dans les _Mondes_ on voyait un savant +s'excusant de tracer des figures de geometrie sur le sable d'un parc ou +il ne devrait y avoir que chiffres entrelaces sur l'ecorce des arbres. +Dans les _Persanes_, nous aurons des histoires de harem et les memoires +d'un eunuque. Cela est plus desobligeant qu'on ne saurait dire. Toute +une lettre (la CXLIe), voluptueuse de sang froid, avec ses graces +manierees, semble etre ecrite par un vieillard. Ce qui est grave, c'est +que c'est un jeune homme, et de genie, qui en est l'auteur. + +Je ne sais quel air de corruption elegante commence a se repandre des +les premieres annees de ce siecle. Nous verrons pire, mais non point +different. La marque du siecle apparait, une certaine impudeur froide et +raffinee, qui ne se fait point excuser par sa naivete, qui n'a point +le rire large et franc, mais le sourire oblique, qui ne brave pas le +scandale, qui le sollicite, et qui fait qu'on estime Rabelais, et qu'on +le regrette. + +Tel etait Montesquieu... Nullement, tel etait un des hommes que +Montesquieu, deja tres complexe, portait en lui, et promenait dans +le monde. A la verite, en 1721, il faisait surtout les honneurs de +celui-la. + + + +II + +MONTESQUIEU AMATEUR DE L'ANTIQUITE + +Il en avait d'autres comme en reserve. Et d'abord un homme +extraordinaire pour cette date, un homme qui n'etait point du tout +de son temps, et qui semblait appartenir a l'epoque precedente, un +adorateur de l'antiquite. "Ils adoraient les anciens", dit La Fontaine +de la petite ecole litteraire de 1660. "J'adore les anciens... cette +antiquite m'enchante...", dit Montesquieu. D'un coup nous voila bien +loin de Fontenelle. Montesquieu depasse la Regence. Sous le sceptique +aimable et leger, curieux d'observation mondaine, d'histoire naturelle, +de peintures scabreuses et de malices irreligieuses, il y a un homme qui +est attire vers quelque chose de solide et de grave. Du mepris que +les hommes de son temps affectent pour tout ce qui est antique, +christianisme et civilisation ancienne, Montesquieu ne prend pour lui +que la moitie. Il n'est pas tout entier un homme a la mode. + +Entendons-nous bien cependant. Ce qu'aime Montesquieu dans l'antiquite, +ce n'est pas precisement ce que l'antiquite a de plus grand; ce n'est +pas l'art antique. A-t-il lu Homere? Je n'en sais rien. Le sentirait-il? +Je le crois; mais je ne reponds de rien. Ce qui "l'enchante", ce n'est +pas ce que l'antiquite a d'enchanteur, c'est ce qu'elle a d'imposant. +Il aime le grand, lui, homme de 1720, contemporain de Le Sage et de +Massillon, marque singuliere d'une forte originalite, qui le sauvera. Il +aime l'histoire grecque et surtout l'histoire romaine. Il aime Tite-Live +et Tacite. Le developpement d'un grand peuple, fort par ses vertus, +sa patience et son courage, les grands consuls, les durs tribuns, les +censeurs rigides, et ce Senat, qui, vu d'un peu loin, semble un seul +homme, une seule pensee traversant les ages, toute pleine d'une force +inebranlable et d'un dessein eternel, voila ce qui le ravit. Il a le +sens et le gout de l'eternite. Un grand monument fonde sur une grande +force, l'empire romain etabli sur la vertu romaine, le Capitole eclatant +rive a son rocher inderacinable, cela plait a ce meridional, a ce +gallo-romain, a ce juriste, ne en terre latine, au pays des Ausone et +des Girondins. + +Il y a une antiquite d'une certaine espece, non point fausse, melee +seulement d'un peu de convention, et vraie d'une verite dramatique et +oratoire, une antiquite faite de la naivete de Plutarque, de la noblesse +de Tite-Live, et des regrets de Tacite, et des coleres de Juvenal, et +des grands airs des Stoiciens, qui met dans l'esprit des lettres un +ideal excellent et precieux de vertu austere, de simplicite hautaine, de +frugalite un peu fastueuse, d'energie et de constance infatigable; qui, +par l'image repetee qu'elle place sous nos yeux du desinteressement en +vue d'une fin superieure, tend a devenir une maniere de religion. Les +Francais ont ete tres sensibles a cet ascendant. Bossuet, si bien +defendu par une autre religion, a senti celle-la, assez pour la +comprendre. Montesquieu en est tres penetre, en un temps ou on l'a +completement mise en oubli. Est-il arriere, est-il precurseur? Il est, +en cela, l'un et l'autre. Ce culte fait partie de notre patrimoine +classique. Il est parmi nos _sacra_. Notre XVIe siecle l'a mis en +honneur, notre XVIIe siecle l'a soutenu. Au commencement du XVIIIe on en +perdait le sens; mais vers la fin de ce meme siecle il revivait avec une +force singuliere, avait son contrecoup, et ridicule, et terrible aussi, +sur les moeurs et sur l'histoire. Montesquieu, en 1720, gardait, comme +une superstition domestique, ce qui avait ete un culte national et +devait devenir un fanatisme. + + + +III + +SON GOUT POUR LES RECITS DE VOYAGES + +Ajoutez un nouveau personnage, un Montesquieu qui ressemble a Montaigne, +qui est curieux de moeurs singulieres, de coutumes locales, de relations +de voyage, et de voyages. Il lit Chardin de tres bonne heure, avec +passion, avec une grande application de reflexion aussi; car si les +_Persanes_ en sont sorties, une partie de l'_Esprit des Lois_ y a sa +source. Il est original par ce cote encore. De son temps on est curieux +de sciences, comme aussi bien il l'est lui-meme; on ne l'est point +d'exotisme. Au XVIe siecle les savants voyageaient beaucoup, mais +surtout pour courir a la recherche de manuscrits precieux et de savants. +Au XVIIe siecle, les Francais voyagent moins: la France est si grande, +son influence est si loin repandue! C'est a elle qu'on vient. Au XVIIIe +siecle on voyagera moins encore. La grande illusion des philosophes de +ce temps a ete de croire que Paris pensait pour le monde. L'idee de +legiferer a Paris pour l'humanite toute entiere en devait sortir. + +Montesquieu s'est infiniment inquiete des differentes manieres qu'on +avait de penser et de sentir au dela des Pyrenees et des Alpes. Il +a voyage d'abord, et avec soin, dans les livres. Chardin; _Lettres +edifiantes et curieuses des missions etrangeres; Description des Indes +occidentales_ de Thomas Gage; _Recueil des voyages qui ont servi a +l'etablissement de la Compagnie des Indes_, etc., voila ses excursions +de bibliotheque.--Il a pousse plus loin. Il a voulu se donner le sens de +l'etranger, non plus la science par oui-dire de ce qui se passe loin +de nous, mais le tour d'esprit qu'on se donne a vivre en dehors de +la sphere natale, cette souplesse particuliere d'intelligence que la +transplantation donne aux esprits vigoureux, comme, du reste, elle rape +et use les esprits vulgaires. Il visita l'Angleterre, l'Allemagne, la +Hongrie, l'Autriche, Venise, l'Italie, la Suisse, la Hollande, curieux, +attentif, lisant, regardant, ecoutant, conversant avec les hommes les +plus celebres de toute l'Europe. + +Voyage tout intellectuel, remarquez-le, tout de savant, de moraliste, +d'economiste et d'homme d'Etat, ou le meditatif n'est nullement diverti +par l'artiste, ou la reflexion n'est nullement interrompue par le +spectacle d'un monument ou d'un paysage; car Montesquieu n'est pas +artiste, n'a de pittoresque, ni dans l'esprit ni, presque, dans le +style. Son genie s'est agrandi ainsi, et enrichi, je ne dirai pas +fortifie. Sans ce gout de l'exotisme, Montesquieu fut reste enferme dans +sa vision, haute et puissante, de l'antiquite heroique; et son esprit, +reste plus etroit, eut probablement semble plus fort. C'est de la +_Grandeur et decadence_ que fut sorti _l'Esprit des Lois_; et, son beau +reve antique, il l'eut ordonne en un systeme. Le Montesquieu voyageur +a contribue a nous faire un Montesquieu plus instructif, de plus de +portee, de fonds plus riche; moins imposant et moins maitrisant. + + + +IV + +IDEES GENERALES DE MONTESQUIEU + +En effet, a mesure que l'esprit critique s'aiguisait en Montesquieu +par ce soin de chercher tant d'aspects divers des choses, la force +systematique s'affaiblissait d'autant, et de meme qu'il y a en +Montesquieu plusieurs hommes, de meme il y a aussi plusieurs pensees +dominantes. Ce que, sans doute, il ne sera jamais, nous le savons: ni +idealiste, ni religieux, ni porte au mysterieux, ni tres sensible a la +beaute. C'est un philosophe. Mais que de personnages encore il peut +prendre, et que de chemins ouverts! Philosophe experimental, comme dit +Fontenelle, positiviste, il peut l'etre. Il l'est deja, de tres bonne +heure. Je vois dans les _Lettres Persanes_[29] telle theorie sur les +peuples protestants et les peuples catholiques, qui est toute positive, +tout appuyee sur de simples faits, qui ne veut tenir compte que des +realites palpables et tombant sous la statistique: tant d'enfants ici, +tant de celibataires la, terres labourees, terres en friches, rendement +des impots. Le sociologue positif apparait.--Le voici encore, plus +accuse (lettre CXXXI). Une sorte de fatalisme scientifique semble +s'emparer de son esprit. L'action inevitable du climat sur les hommes +une premiere fois se presente a sa pensee: "Il semble que la liberte +soit faite pour le genie des peuples d'Europe, et la servitude pour +celui des peuples d'Asie. Rappelez vous les Romains offrant la liberte +a la Cappadoce, et la Cappadoce ne sachant qu'en faire"--Soit; nous +allons avoir un politique naturaliste comprenant et expliquant les +developpements des nations, les grands mouvements des peuples, les +accroissements et les decadences, les conquetes, les soumissions, par +d'enormes et eternelles causes naturelles pesant sur les hommes et les +poussant sur la surface de la terre comme les gouttes d'eau d'une grande +maree; et cela, dans un autre genre, et comme en contre-partie, sera +aussi beau, si le genie s'en mele, que ce "_Discours_" immortel ou nous +voyions naguere empires et peuples menes d'en haut, par une invisible +main, a travers des revolutions qu'ils ne comprennent pas, vers une fin +mysterieuse. + +[Note 29: Lettre CXVII.] + +--Eh bien, non! Montesquieu ne sera pas un pur fataliste. Rappelez-vous +l'adorateur de l'antiquite, l'homme qui admire chez le Romain deux +forces personnelles, individuelles, supposant et prouvant la liberte +humaine, haute raison et pure vertu, puissances parlant d'elles-memes, +ressorts sans appui, causes en soi, qui faconnent et dressent un peuple, +soumettent et organisent un monde. Voila un autre homme, qui s'appelle +encore Montesquieu, un rationaliste, un philosophe qui croit que la +raison humaine est la reine de cette terre, qu'un grand dessein est une +cause, qu'une grande intelligence a des effets dans l'histoire, qu'une +loi bien faite peut faire une epoque.--N'en doutez point, il le croit. +C'est peut-etre meme ce qu'il croit le plus. Les societes, qui lui +apparaissaient tout a l'heure comme les combinaisons de forces +naturelles et aveugles, se presentent a ses yeux maintenant comme des +systemes d'idees. Des principes deviennent feconds: "L'amour de +la liberte, la haine des rois conserva longtemps la Grece dans +l'independance et etendit au loin le gouvernement republicain[30]." Une +loi n'est pas un fait qui se repete, c'est une idee juste. L'idee est +au-dessus des faits. Elle est, malgre eux et par elle-meme. "La justice +est eternelle et ne depend point des conventions humaines." Elle oblige +les hommes de par soi, et ils doivent se defendre de croire qu'elle +resulte de leurs contrats. Si elle en dependait, ce serait une verite +terrible qu'il faudrait se derober a soi-meme." Elle oblige Dieu. "S'il +y a un Dieu, il faut _necessairement_ qu'il soit juste... il _n'est pas +possible_ que Dieu fasse jamais rien d'injuste. Des qu'on suppose qu'il +voit la justice il tant _necessairement_ qu'il la suive..." + +[Note 30: _Persanes_, CXXXI.] + +Voila comme un nouveau fatalisme, un fatalisme rationnel qui s'impose a +la pensee de Montesquieu et qu'il impose a la notre. "Libres que nous +serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l'etre de celui de +l'equite." Supposons que Dieu n'existe pas, l'idee de justice existe, +et nous devrons l'aimer, faire nos efforts pour ressembler a un +etre hypothetique superieur a nous, "qui, s'il existait, serait +necessairement juste"[31]. Qu'est-ce a dire, sinon que voila Montesquieu +rationaliste pur, mettant la plus haute pensee humaine (car il y en a +une plus elevee, qui est la charite; mais c'est un sentiment) au centre +et au sommet du monde, comme une force independante des fois naturelles, +creant puisqu'elle oblige, dominant hommes et dieux, reine et guide de +l'univers? + +[Note 31: _Persanes_, LXXXIII.] + +Cela dans les _Lettres Persanes_, dans ce livre frivole dont je disais +un peu de mal tout a l'heure. C'est que la fin n'en ressemble guere +au commencement. A mesure que le livre avance, le ton s'eleve, les +questions graves sont touchees, l'_Esprit des lois_ s'annonce. Origine +des societes (lettre XCIV), monarchie, et comment elle degenere soit en +republique, soit en despotisme (lettre CII); perils des gouvernements +sans pouvoirs intermediaires entre le roi et le peuple (lettre CIII); +ces grandes affaires sont indiquees d'un trait rapide, mais qui frappe +et fait reflechir. L'observateur mondain s'efface peu a peu devant le +sociologue. Des hommes divers qui composent Montesquieu, on voit +qu'il en est un qui ecrira l'_Esprit des Lois._ Il ne serait meme pas +impossible que tous y missent la main. + + + +V + +L'ESPRIT DES LOIS, LIVRE DE "CRITIQUE POLITIQUE" + +Et, en effet, il en a ete ainsi. L'_Esprit des Lois_ nous montrera, +agrandies, toutes les faces differentes de l'esprit de Montesquieu. Ce +grand livre est moins un livre qu'une existence. C'est ainsi qu'il faut +le prendre pour le bien juger. Il y a la, non seulement vingt ans de +travail, mais veritablement une vie intellectuelle tout entiere, avec +ses grandes conceptions, ses petites curiosites, ses lectures, son +savoir, ses imaginations, ses gaites, ses malices, sa diversite, +ses contradictions.--Imaginez un de nos contemporains, tres souple +d'esprit, juriste, mondain, politicien, voyageur et savant, qui reunit +des notes et ecrit des articles pour la _Revue des Deux-Mondes_, les +_Annales de Jurisprudence_, le _Tour du Monde_ et la _Romania_; qui +s'occupe de politique speculative, de science religieuse, de science +juridique, de curiosites ethnographiques, d'histoire et d'institutions +du moyen age. Au bout de sa vie il a cinq ou six volumes, sur des sujets +tres differents, qui n'ont pour lien commun qu'un meme esprit general. +Montesquieu a fait ainsi; mais de ces cinq ou six volumes il a forme un +livre unique auquel il a donne un seul titre. + +Ce livre s'appelle l'_Esprit des Lois_; il devrait s'appeler tout +simplement _Montesquieu_. Il est comme une vie, il n'a pas de plan, mais +seulement une direction generale; il est comme un esprit, il n'a pas de +systeme, mais seulement une tendance constante; et tendance constante et +direction generale suffisent comme ligne centrale d'un esprit bien fait +et d'une vie bien faite. Dirai-je que, comme une vie humaine, a la +prendre a partir de la jeunesse, il a, en ses commencements, le ton +ferme et decide, les vues d'ensemble un peu imperieuses, les mots +hautains qui sentent la force[32], les generalisations ambitieuses; plus +tard, les etudes de detail, les investigations minutieuses: plus tard +encore certaines traces d'affaiblissement, d'insuffisante clarte +dans beaucoup de science, de dessein general perdu, oublie, ou moins +passionnement poursuivi? + +[Note 32: "Tout cede a mes principes."--"J'ai pose les principes et +j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-memes."] + +Nous y retrouverons tout Montesquieu, tous les Montesquieu que nous +connaissons. D'abord, et disons-le vite pour n'y pas revenir, le bel +esprit de la Regence, l'homme de la philosophie en madrigaux et des +grands sujets en style de ruelle. Celui-ci peu marque, mais reparaissant +de temps a autre. S'il y a deja de l'_Esprit des Lois_ dans les _Lettres +Persanes_, il y a encore des _Lettres Persanes_ dans l'_Esprit +des Lois_. Tel chapitre se termine par une pointe galante, telle +consideration sur les moeurs d'Orient par un compliment epigrammatique +aux dames d'Occident qui, "reserves aux plaisirs d'un seul, servent +encore a l'amusement de tous".--L'homme du bel air n'a pas disparu. + +Nous retrouvons encore, et plus accuse, se surveillant moins, le +voyageur curieux, le grand collectionneur d'anecdotes des deux mondes. +Il est fureteur. Souvent on desirerait qu'il ne quittat point une grande +verite encore mal eclaircie a nos faibles yeux, pour rapporter une +particularite sur le roi Aribas, ou tel cas etrange de polygamie a la +cote de Malabar. Il y a beaucoup trop de rois Aribas dans ce livre +compose de notes patiemment accumulees. Montesquieu, si bien fait pour +les grands sujets, nous apparait souvent comme un savant de La Bruyere. +Il devait savoir si c'etait la main droite d'Artaxerce qui etait la plus +longue. + +Et voici venir le _Romain_, l'adorateur de l'antiquite latine. Tout ce +qui se rapporte au gouvernement republicain, dans son livre, est tire de +l'etude qu'il a faite et de la vision qu'il a gardee de la vieille Rome. +Grandes vertus civiques, legislation forte, amour de la patrie, respect +de la loi, un grand courage et un grand dessein; lorsque l'un et l'autre +faiblissent, decadence et decomposition, substitution de la Monarchie a +la Republique: pour Montesquieu voila toute l'histoire romaine, et voila +l'essence de toute republique. La Republique est: _soyez vertueux_. Il +s'ingenie, pour ne desobliger personne, a restreindre le sens de ce +mot de _vertu_. Qu'on ne s'y trompe point: il ne s'agit que de vertu +"_politique_", c'est-a-dire d'amour de la patrie, de l'egalite, de +la frugalite. Le lecteur s'est toujours obstine a prendre, en lisant +Montesquieu, le mot vertu dans tout son sens; et, en verite, il a +raison. L'auteur l'emploie a chaque instant dans sa signification la +plus etendue; et quand meme il ne le ferait point, l'amour de la patrie +pousse jusqu'a lui sacrifier tout et soi-meme n'est pas autre chose que +la vertu tout entiere, parce qu'elle la suppose toute. + +Montesquieu apporte donc comme un element, au moins, de sociologie +moderne, l'ideal un peu convenu, un peu _livresque_, de simplicite +voulue, de purete et d'innocence dans les moeurs, qui lui est reste de +son commerce avec Plutarque, avec Valere Maxime, et, remarquez-le, aussi +avec les _Moeurs des Germains_, qu'il prend un peu trop au serieux, et +dont, vraiment, il abuse. Son fond d'optimisme, sa confiance dans les +forces morales de l'homme, que lui a si durement reproche Joseph de +Maistre, et que nous retrouverons ailleurs, vient de la. Il a eu sur sa +pensee, et sur la pensee de beaucoup d'autres en son siecle, une grande +influence. + +Et si l'erudit ancien a sa part dans l'_Esprit des Lois_, l'observateur +moderne a la sienne aussi. S'il prend l'idee de l'essence de la +Republique dans ses livres latins, il prend l'idee de l'essence de la +Monarchie dans le spectacle qu'il a sous les yeux. L'_honneur_ est pour +lui le principe des monarchies. Il faut entendre par la, non point le +sentiment exalte de la dignite personnelle, ce serait etat d'esprit que +les anciens ont connu et qui se confond avec l'instinct du devoir; non +point l'orgueil feodal, le respect d'un nom longtemps porte haut par +une race fiere, ce qui est l'essence plutot des aristocraties; mais +l'aptitude a se contenter pour sa recompense d'un titre "d'honneur" +accorde par un souverain genereux et noble en ses graces, le desir +d'etre distingue dans une cour brillante, l'amour-propre se satisfaisant +dans un rang, un grade, un titre, une dignite. C'est dans ce sens que +Montesquieu emploie toujours ce mot d'honneur toutes les fois qu'il en +use en parlant monarchie. C'est l'impression laissee en son esprit par +le siecle de Louis XIV qui lui a donne cette idee. Dans les _Persanes_ +il voyait surtout en France des sentiments legers et delicats de valeur +brillante et un peu etourdie, des airs, du _paraitre,_ de la vanite. +La vanite francaise elevee presque au degre d'une vertu, voila cet +_honneur_ dont il fait le fondement, un peu fragile, de la monarchie +temperee. Il suppose un prince magnanime, une noblesse qui ne reve que +cour, une bourgeoisie qui n'aspire qu'a devenir noblesse; et il faut +confesser qu'un Francais ne sous Louis XIV a quelques raisons de se +faire de la monarchie cette idee-la. + +Et nous tournons la page; et voici que nous nous trouvons en presence +d'un autre homme, d'un savant qui a medite sur la physiologie et qui se +dit que la sociologie pourrait bien n'etre que l'histoire naturelle +des peuples. Il avait deja, nous l'avons vu, ce pressentiment dans les +_Persanes_; il arrive, dans les _Lois_, a en faire toute une theorie. +Les peuples sont des fourmilieres a qui le sol qu'elles habitent donne +leur temperament, leur complexion, leur allure, leurs demarches, leurs +lois; car "les lois sont les rapports necessaires qui resultent de la +nature des choses". Les climats font ici les fibres plus molles, et la +les nerfs plus solides. Ils donnent ici la volonte, et la l'esprit de +soumission. Ce n'est pas tel homme qui est monarchiste, c'est telle +region. Ce n'est pas tel homme qui est republicain, c'est telle zone. La +famille n'est pas la meme dans les pays chauds et les pays froids[33]. +La ou le climat fait la femme nubile de bonne heure, il la met dans un +etat de dependance plus grande qu'ailleurs. L'egalite des sexes n'est +pas une conception de la raison, c'est un effet des climats temperes. +Et, l'etat politique se modelant sur l'etat domestique, voila, avec la +famille, la constitution, le gouvernement, la legislation, la cite, +forces de changer d'une latitude a l'autre, ou seulement de la vallee a +la montagne[34]. + +[Note 33: Livre XVI, ch. 2.] + +[Note 34: XVI, 9.] + +Plantes, un peu plus mobiles, nourries par la mere commune, les hommes +varient comme les vegetaux d'un point a un autre de cet univers. Forets, +un peu plus agitees, les peuples, des tropiques aux zones tiedes, +offrent aux yeux des aspects differents dont la raison est dans le sol +qui les alimente, l'air qui les secoue ou qui les berce, le soleil qui +les soutient ou qui les accable. + +--Mais qu'il poursuive, dira quelqu'un: toute la theorie physiologique +appliquee aux races humaines est dans ces principes! Ajoutez-y ce qu'ils +comportent naturellement. Considerez, ainsi qu'il fait, un peuple +comme un organisme: voyez en ce peuple sa seve se former, s'accroitre, +fleurir, produire, s'epuiser; les sentiments, idees, prejuges, +religions, arts, propres a l'essence de cette race, se former lentement, +eclore en une civilisation particuliere, decliner, s'effacer, +disparaitre... + +--Permettez! Montesquieu n'ira pas loin dans le chemin qu'il vient +d'ouvrir, parce qu'il rencontrera un autre Montesquieu qui ne +s'accommoderait pas de ce systeme. Si l'histoire des peuples est +fatale comme une vegetation, il n'y a qu'a la laisser aller. Il sera +interessant de la decrire, il serait inutile d'essayer de peser sur +elle. Il ne faudra pas donner des lois aux peuples; il faudra observer +les lois selon lesquelles les peuples se developpent. Le mot meme de +legislateur, si cette theorie est juste, est un non-sens. Or Montesquieu +est ne legislateur. Il aime a croire aux causes intelligentes; il aime a +croire a la raison humaine modelant les peuples, formulant des maximes +de conduite qui sont des morales, des principes de statique sociale qui +sont des constitutions, des axiomes de justice qui sont des codes; et +s'il a dit que "les lois sont des rapports necessaires qui resultent de +la nature des choses" et s'il le croit, il ne croit pas moins que +les lois sont des rapports justes entre les idees.--Et par suite il +arrivera, consequence assez piquante, que l'inventeur meme, en France, +de la sociologie fataliste, sera le plus determine et le plus minutieux +des legislateurs, sera l'homme qui dira le plus souvent: "les +legislateurs doivent faire ceci"; comme s'il n'etait pas contradictoire +qu'ils eussent quelque chose a faire. + +--N'apercoit-il point la contrariete?--Si vraiment Montesquieu n'a point +remarque, je crois, a quel point il etait complexe, divers, fleuve ou +se jettent et se melent les eaux les plus differentes; mais quand la +variete des idees va jusqu'au conflit, il n'est pas homme a ne s'en +point aviser. La maniere dont il s'est degage ici montre, de ses +differents sentiments, quel est enfin celui qui l'emporte. Cette theorie +des climats il ne la pousse pas jusqu'a l'exclusion de la raison +legislative; il l'y subordonne. Ces puissances naturelles il y croit; +mais il croit que le legislateur peut et doit les combattre (Livre +XVI).--Loin que la loi soit la derniere consequence fatale du climat, +elle est faite pour lutter contre lui, bonne a proportion qu'elle lui +est contraire. "Les bons legislateurs sont ceux qui se sont opposes aux +vices du climat, et les mauvais ceux qui les ont favorise." Il faut +opposer les "_causes morales_" aux "_causes physiques_" (XIV, 5), +combattre la paresse, par exemple, par l'honneur (XIV, 9), l'inertie +fataliste des pays chauds par une doctrine d'initiative et d'energie +(XIV, 5); etc. + +Ce n'est pas tout: si les moeurs sont des effets du climat, que le +legislateur doit temperer, les constitutions, de plus loin, le sont +aussi. Ce sera aux lois particulieres de temperer les constitutions, +comme c'etait aux constitutions de redresser les mauvaises influences +des climats. La ou la forme du gouvernement comportera une certaine +rapidite d'execution, les lois devront y mettre une certaine lenteur (V, +10). "Elles ne devraient pas seulement favoriser la nature de chaque +constitution, mais encore remedier aux abus qui pourraient resulter de +cette meme nature." + +Et nous voila aussi loin que possible du point ou nous etions tout +a l'heure; nous voila, non plus avec un philosophe experimental, un +naturaliste politique; mais avec une sorte de fabricateur souverain, un +demiurge, une sorte de mecanicien qui monte et demonte les rouages des +institutions humaines, non seulement explique le jeu des ressorts, mais +croit qu'on en peut fabriquer, en fabrique, met ici plus de poids, la +plus de liant, ralentit ou precipite par l'addition d'une roue ou d'un +balancier, a le secret de l'equilibre, et croit avoir la puissance de +l'etablir. + +C'est ceci qu'il est surtout. Ses penchants sont tres divers, comme +chez un homme qui a beaucoup d'intelligence et peu de passions. Mais +l'intelligence, a s'exercer, devient une passion aussi, et si, souvent, +il lui suffit de comprendre, qu'elle aime bien mieux se satisfaire du +plaisir ou de l'illusion de creer! Montesquieu y cede avec ravissement. +En presence des peuples il est d'abord un spectateur attentif; puis un +peintre, un interprete, un historien; puis enfin, un savant qui, a +force de connaitre et de comprendre, croit pouvoir redresser, corriger, +ameliorer, guerir, qui croit que les lumieres peuvent etre creatrices, +que les idees, quand elles sont si belles, doivent etre fecondes;--et +qui peut-etre ne se trompe pas. + +Mais ceci est le dernier trait, le plus important, je crois, mais +seulement le dernier. N'oublions pas les autres. Rappelons-nous bien qne +Montesquieu, de par son intelligence meme, qui est infiniment souple et +admirablement penetrante, entre partout et ne s'enferme nulle part, et +de par son temperament qui est tranquille, aurait bien de la peine a +etre systematique.--Car un systeme est, selon les cas, une idee, une +passion ou une table des matieres.--C'est une idee chez ceux qui ne sont +pas tres capables d'en avoir deux, et qui, en ayant concu ou emprunte +une, y accommodent toutes les observations de detail qu'ils font sur les +routes.--C'est une passion chez ceux qui, incapables de penser autre +chose que ce qu'ils sentent, d'un penchant de leur temperament font une +idee, optimisme, pessimisme, scepticisme, fatalisme, et y font comme +inconsciemment rentrer tout ce que l'experience ou la reflexion leur +presente.--C'est un simple _memento_, une methode de classement, pour +les intelligences vulgaires qui ont besoin d'un cadre a compartiments, +d'un casier commode a ranger leurs pensees et decouvertes dans un bon +ordre et a les retrouver aisement. + +Montesquieu n'a de casier ni dans le temperament ni dans l'intelligence. +Il est si peu homme a systeme qu'il est capable d'en avoir plusieurs. +Comme il a en lui plusieurs hommes, il a en lui plusieurs idees +generales des choses. Sa facilite est incroyable pour se placer +successivement a plusieurs points de vue tres divers. Ce serait +faiblesse chez un homme mediocre; chez lui, chaque livre de l'_Esprit +des lois_ suggerant tout un systeme historique ou politique qui ferait +la fortune intellectuelle de l'un de nous, on est bien force de croire +que c'est superiorite. + +De cette nature d'esprit quel genre de livre pouvait sortir? Rien autre +chose qu'un livre de critique. Le critique est precisement celui qui a +une aptitude naturelle a entrer successivement dans les idees et les +etats d'esprit les plus differents, et meme contraires: c'est sa marque +propre. Et quand cette aptitude ne lui permet que de bien saisir et +traduire les idees des autres, il est dans la hierarchie intellectuelle, +mais au plus bas degre; et quand elle va jusqu'a lui permettre de +comprendre des idees et des systemes differents et contraires qui +n'ont pas meme ete encore inventes, il est precisement au sommet de +l'intelligence humaine. Un genie si puissant qu'il est inventeur, et +si varie et penetrant dans divers sens qu'il est critique, voila +Montesquieu; un livre de critique divinatrice, voila l'_Esprit des +lois_. + +C'est ainsi qu'il le faut prendre pour en saisir toute la portee. Cet +homme se place au centre de l'histoire, puis, successivement, envisage +toutes les facons dont les hommes ont organise leur association, et de +chaque institution il voit la vertu, le vice, le germe vital et le germe +mortel, et dans quelles conditions elle peut devenir grande, ou languir, +ou durer sans accroissement, ou s'elancer pour tomber vite, ou se +transformer en son contraire meme. Il est tour a tour: monarchiste, pour +savoir que la monarchie se soutient par le sentiment de l'_honneur_ +dans une classe privilegiee qui entoure le prince et qu'elle tombe par +l'avilissement de cette classe;--aristocrate, pour comprendre qu'une +aristocratie subsiste par la _moderation_, c'est-a-dire par la prudence +et la sagesse d'un ordre de l'Etat, et se transforme en ploutocratie +et de la en despotisme, des que l'esprit de moderation +l'abandonne;--democrate, pour sentir que tout un peuple devant, dans ce +cas, avoir la sagesse d'un bon prince ou d'un excellent senat, il faut +un prodige (qui s'est vu du reste), la _vertu_ meme, pour gagner une +pareille gageure;--despotiste meme (et pourquoi non?) pour nous peindre +le bonheur d'un peuple qui a su rencontrer (cela s'est vu aussi) un +despotisme intelligent[35]; mais pour nous montrer aussi combien un +pareil etat est instable et comme monstrueux, effet d'un heureux hasard +qui ne se renouvelle point. + +[Note 35: _Arsace et Ismenie histoire orientale_.] + +Et encore il se fera chretien, lui qui, de nature, l'est si peu, pour +nous faire voir non seulement l'esprit du christianisme, mais jusqu'a +ses transformations et son evolution historique. Qu'un lecteur +superficiel ouvre ce livre a telle page, il y verra que le christianisme +est antisocial (XXIII, 22): "Le christianisme a favorise le celibat, +diminue la puissance paternelle, detache les citoyens de la patrie +terrestre au profit d'une autre." Que le meme lecteur regarde le livre +suivant, il verra (XXIX, 6) que le christianisme fait les meilleurs +citoyens, les plus eclaires sur leurs devoirs, les plus capables +de comprendre la patrie, etant les plus habitues au renoncement a +eux-memes. C'est que Montesquieu ne borne point sa vue a un temps, et +sait qu'une religion ne peut naitre qu'en s'isolant de la cite; ne peut +subsister qu'en s'y rattachant; ne peut commencer que comme une secte, +ne peut s'assurer qu'en devenant un organe social; a par consequent dans +sa maturite des demarches contraires a l'esprit de son origine, jusqu'au +jour ou, perdant son influence sur la cite, elle revient a son point de +depart. + +C'est ainsi que certains etonnements qu'il provoque tournent a la gloire +de son sens critique. On trouve une petite etude sur le Paraguay dans +son chapitre sur les institutions des Grecs[36]. Quel rapport, et que +signifie cet eloge de l'_Etat-couvent_ etabli par les Jesuites au +nouveau monde? Qu'on lise tout le chapitre, et l'on verra combien +Montesquieu a l'intelligence de l'Etat antique: comme il a bien vu que +Sparte etait une sorte de couvent, un ordre de moines guerriers, sans +idee de la liberte et de la propriete individuelle, rapportant tout a +la maison commune, a la grandeur et a la richesse de l'Ordre; qu'il y +a quelque chose de cet esprit dans toutes les republiques antiques, et +dans la Rome primitive comme dans la Grece ancienne; que ces republiques +de l'ancien monde etaient des associations de religieux ayant pour +eglise la patrie, et faisant voeu pour elle d'egalite, de frugalite, de +pauvrete et de bonnes moeurs[37]; qu'ainsi s'expliquent cette idee de la +_vertu_ tenue pour principe des Etats republicains et cette autre idee +que l'Etat republicain convient aux pays limites et concentres; et toute +cette admirable critique de la constitution republicaine, ecrite par +un philosophe solitaire, et qui n'etait pas republicain, au milieu de +l'Europe monarchique. + +[Note 36: Livre IV, ch. 6.] + +[Note 37: Cf. Livre V, ch. 6.] + +Et, je l'ai dit, cette critique est tellement puissante, elle va si +surement, au fond des organismes sociaux, saisir le secret ressort qui +dans telles conditions doit produire tels effets, qu'elle peut devenir +prophetique. Montesquieu comprend l'histoire jusqu'a la predire. Il a vu +que la Revolution francaise serait conquerante; cela sans songer a la +Revolution francaise; mais la prophetie sort, sans qu'il y pense, de la +theorie generale: "Il n'y a point d'Etat qui menace si fort les autres +d'une conquete que celui qui est dans les horreurs de la guerre +civile..." On croirait a un paradoxe. Il faut se defier des paradoxes +de Montesquieu. Le plus souvent il est en dehors de la croyance commune +parce qu'il la depasse. Continuons: "_Tout le monde, noble, bourgeois, +artisan, laboureur, y devient soldat_, et cet Etat a de grands avantages +sur les autres, qui n'ont guere que des citoyens. D'ailleurs, dans les +guerres civiles _il se forme sauvent des grands hommes_, parce que, dans +la confusion, ceux qui ont du merite se font jour, chacun se place et se +met a son rang; au lieu que dans les autres temps on est place presque +toujours tout de travers[38]." + +[Note 38: _Grandeur et Decadence_, XI.--_La Grandeur et Decadence_ +est un chapitre detache de l'_Esprit des Lois_ et publie a l'avance] + +Il a predit Napoleon, rien qu'en indiquant les suites necessaires +du passage d'une monarchie temperee a une monarchie militaire: +"L'inconvenient n'est pas lorsque l'Etat passe d'un gouvernement modere +a un gouvernement modere, mais quand il tombe et se precipite du +gouvernement modere au despotisme. La plupart des peuples d'Europe sont +encore gouvernes par les moeurs. Mais _si par un long abus du pouvoir, +si, par une grande conquete_, le despotisme s'etablissait a un certain +point, il _n'y aurait pas de moeurs ni de climats qui tinssent_; et dans +cette belle partie du monde, la nature humaine souffrirait, au moins +pour un temps, les insultes qu'on lui fait dans les trois autres."-- +Avec la prediction de 1793 faite en 1789 dans le _Courrier de Provence_ +par Mirabeau[39], je ne vois pas d'exemple de genie politique plus +habile a penetrer l'avenir; et Mirabeau prevoit de moins loin. + +[Note 39: _Nouveau coup d'oeil sur la Sanction royale] + +A le prendre comme un livre de critique, voila cet ouvrage etonnant, ne +d'un esprit incroyablement propre a se transformer pour comprendre, a se +faire tour a tour ancien, moderne, etranger, non seulement a entrer +dans une ame eloignee de lui, mais a s'y repandre, a la penetrer tout +entiere, a s'y meler et a vivre d'elle; non moins apte encore a la +quitter, et a recommencer avec une autre. Il y a peu d'exemples d'une +liberte plus souveraine, d'une intelligence, d'une comprehension plus +prompte, plus facile, plus sure et plus complete. J'ai dit que ce livre +etait une existence; c'est l'existence d'un homme qui aurait vecu de +la vie de milliers d'hommes.--La haute critique, aussi bien, n'est pas +autre chose. C'est le don de vivre d'une infinite de vies etrangeres, +quelquefois d'une maniere plus pleine et plus intense que ceux qui les +ont vecues, et avec cette clarte de conscience, que ne peut avoir que +celui qui est assez fort pour se detacher et s'abstraire, et regarder en +etranger sa propre ame; ou assez fort, en sens inverse, pour entrer +dans une ame etrangere et la contempler de pres, comme chose a la fois +familiere et dont on sait ne pas dependre. + +Et comme c'est une vie de penseur qui est dans ce livre, aussi faut-il +le lire comme il a ete ecrit, le quitter, y revenir, y sejourner, +le laisser pour le reprendre, le repandre par fragments dans sa vie +intellectuelle. Chaque page laisse un germe la ou elle tombe. Il s'est +peu soucie de donner, d'un coup, une de ces fortes impressions comme en +donnent les livres qui sont construits comme des monuments. Il a seme +prodigalement et vivement des milliers d'idees, toutes fecondes en idees +nouvelles. C'est dans le foisonnement des pensees qu'il a fait naitre +chez les autres qu'il pourrait s'admirer. La beaute est dans la moisson +qui ondoie et luit au soleil; la force, l'ame, le Dieu cache etait dans +le grain. + + + +VI + +SYSTEME POLITIQUE QU'ON PEUT TIRER "DE L'ESPRIT DES LOIS." + +Mais encore n'a-t-il ete que critique, que le contemporain, l'hote +et l'interprete de tous les peuples, indifferent du reste, a force +d'independance, et impartial jusqu'a etre sans opinion? Quoi! rien de +didactique dans un livre de philosophie sociale! Montesquieu n'a jamais +enseigne? Il a donne des explications de tout et n'a point donne de +lecons?--Il faut s'entendre. A le prendre comme professeur de science +politique, on le restreint, mais on ne le trahit pas. Le critique +explique toutes choses, mais au plaisir qu'il prend a en expliquer +quelques-unes, sa secrete inclination se revele. On peut comprendre +toutes choses et en preferer une. De tout grand critique on peut tirer +un corps de doctrine, en surprenant les moments ou, sans qu'il y songe, +sa facon de rendre compte est une maniere de recommander. Lorsque +Montesquieu nous dit: "Dans tel cas... tout est perdu!" on peut croire +que ce qu'il designe comme etant tout, est ce qu'il aime. + +Supposons donc un eleve de Montesquieu, tres penetre de toute sa pensee, +et soucieux d'en faire un systeme, qui serait pour Montesquieu ce que +Charron fut pour Montaigne, et qui voudrait ecrire le livre de la +_Sagesse_ politique, exprimer la lecon que l'_Esprit des Lois_ contient, +et, aussi, enveloppe. Il diminuera Montesquieu, en donnant pour tout ce +qu'il pense seulement ce qu'il souhaite. Mais il l'eclaircira aussi en +montrant, parmi tout ce qu'il explique, ce qu'il approuve.--Et voici, ce +me semble, a peu pres, ce qu'il dira. + +Montesquieu etait un modere. Il l'etait de naissance, d'heredite et +comme de climat, etant ne de famille au-dessus de la moyenne, sans etre +grande, et dans un pays tempere et doux. Il detestait tout ce qui est +violent et brutal. Ayant eu vingt-cinq ans en 1715, la premiere grande +violence et frappante brutalite qu'il ait vue a ete le despotisme de +Louis XIV, la monarchie francaise se rapprochant du despotisme oriental. +L'horreur de cette contrainte est le premier sentiment dominant qu'il +ait eprouve. Les _Lettres Persanes_ le prouvent assez. La haine du +despotisme est restee le fond meme de Montesquieu. + +Homme modere, il deteste le despotisme, parce qu'il est un etat violent +qui tend tous les ressorts de la machine sociale. Homme intelligent, il +le deteste parce qu'il est bete: "Pour former un gouvernement modere, +il faut combiner les puissances, les regler, les temperer, les faire +agir... c'est un chef-d'oeuvre... Le gouvernement despotique saute pour +ainsi dire aux yeux. Il est uniforme partout. Comme il ne faut que des +passions pour l'etablir, _tout le monde est bon pour cela_[40].--Voyez +cette pensee si profonde: "L'extreme obeissance suppose de l'ignorance +dans celui qui obeit; _elle en suppose meme chez celui qui commande_. Il +n'a point a raisonner, il n'a qu'a vouloir."--Voyez ce qu'il reprochait +dans sa jeunesse, et injustement, je crois, a Louis XIV; c'est surtout +d'avoir ete un sot[41]. Ce qui n'est pas calcul, prudence, prevoyance, +menagements delicats, exercice de l'intelligence ordonnatrice, le +revolte; et le despotisme n'est rien de cela. Gouverner, c'est prevoir. +Le gouvernement c'est le laboureur qui seme et recolte; le despotisme +c'est le sauvage qui coupe l'arbre pour avoir les fruits[42]. + +[Note 40: _Esprit_ (v. 14).] + +[Note 41: _Persanes_, XXXVII. "J'ai etudie son caractere...."] + +[Note 42: _Esprit_, v. 13] + +Cette haine du despotisme, il l'applique a tout ce qui en porte la +marque. Il l'appliquait a son roi; remarquez qu'il l'applique a Dieu. +L'idee de Dieu-providence lui repugne. Un Dieu qui intervient dans les +affaires particulieres des hommes lui parait un gouvernement arbitraire; +c'est un tyran bon. Il resiste a cette conception. Il soumet Dieu a la +justice, et pour l'y mieux soumettre il l'y confond. "S'il y a un Dieu, +il faut necessairement qu'il soit juste.... [43]." Il ne veut pas de +la fatalite, qui est un despotisme bete; il ne voudrait pas d'un Dieu +arbitraire, qui lui semblerait un despotisme capricieux: "Ceux qui +ont dit qu'une fatalite aveugle gouverne le monde ont dit une grande +absurdite"[44]; mais ceux-la aussi lui sont insupportables "qui +representent Dieu comme un etre qui fait un exercice tyrannique de +sa puissance"[45]. Reste qu'il croit a un Dieu tres abstrait, qui ne +differe pas sensiblement de la loi supreme nee de lui[46]. Il s'amuse, +dans une des _Persanes_, a dire que si les triangles avaient un Dieu, il +aurait trois cotes. Il fait un peu comme les triangles. Par horreur +du despotisme, il voudrait mettre a la place de la Divinite une +constitution. Il ne la voit guere que comme l'essence des regles +eternelles. Pour Montesquieu, Dieu, c'est l'Esprit des Lois. + +[Note 43: _Persanes_, LXXXIII. ] + +[Note 44: _Esprit_, L 1.] + +[Note 45: _Esprit_, ibid.] + +[Note 46: _Esprit_, ibid.] + +Haine du despotisme encore, sa mefiance a l'endroit de la democratie +pure. Personne n'a parle plus magnifiquement que lui des democraties +anciennes. C'est qu'elles etaient mixtes; des qu'elles ont ete le +gouvernement du peuple seul par le peuple seul, elles ont penche vers la +ruine. "Le peuple mene par lui-meme porte toujours les choses aussi +loin qu'elles peuvent aller; et tous les desordres qu'il commet sont +extremes[47]. Aussi toute democratie est sur la pente ou du despotisme +ou de l'anarchie. L'esprit "d'egalite extreme" la porte a considerer +comme des maitres les chefs qu'elle se donne, et a tout niveler au plus +bas. Dans ce desert l'espace est libre et l'obstacle nul pour un tyran, +a moins que l'idee de despotisme ne soit tout a fait insupportable, +auquel cas "l'anarchie, au lieu de se changer en tyrannie, degenere en +aneantissement"[48]. + +[Note 47: _Esprit_, v, ii.] + +[Note 48: _Esprit_, viii.] + +Si la crainte du despotisme est tout le fond de Montesquieu, la +recherche des moyens pour l'eviter sera toute sa methode. Dans tout son +ouvrage on le voit qui guette en chaque etat politique le vice secret +par ou la nation pourra s'y laisser surprendre. Le despotisme est pour +Montesquieu comme le gouffre commun, le chaos primitif d'ou toutes les +nations se degagent peniblement par un grand effort d'intelligence, de +raison et de vertu, pour se hausser vers la lumiere, d'un mouvement +tres energique et dans un equilibre infiniment laborieux et infiniment +instable, et pour y retomber comme de leur poids naturel; les raisons +d'y rester, ou d'y revenir, etant multiples, le point ou il faut +atteindre pour y echapper etant unique, subtil, presque imperceptible, +et la liberte etant comme une sorte de reussite. + +Comme l'homme, engage dans le monde fatal, dans le tissu materiel et +grossier des necessites, sent qu'il est une chose parmi les choses et +dependant de la monstrueuse poussee des phenomenes qui l'entourent, le +penetrent, le submergent et le noient; et s'eleve pourtant, ou croit +s'elever, au moins parfois, a un etat fugitif et precaire d'autonomie et +de gouvernement de soi-meme ou il lui semble qu'il respire un moment; +--de meme les peuples sont embourbes naturellement dans le despotisme, +et quelques-uns seulement, les plus raffines a la fois et les plus +forts, par une combinaison excellente et precieuse de raffinement et de +force, peuvent en sortir, et peut-etre pour un siecle, une minute dans +la duree de l'histoire; et cette minute vaut tout l'effort, et le +recompense et le glorifie; car ce peuple, un cette minute, a accompli +l'humanite. + +Montesquieu la cherche donc, cette combinaison delicate. Il en a trouve +tout a l'heure des elements dans la democratie et il ne les oubliera +pas. Mais, nous l'avons vu aussi, la democratie ne suffit pas a realiser +son reve; elle a des pentes trop glissantes encore vers le despotisme, +et seule, sans melange, etant le caprice, elle est le despotisme +lui-meme.--Nous tournerons-nous vers l'aristocratie, qui pour +Montesquieu, et il a raison, n'est qu'une autre forme de la Republique? +Montesquieu est profondement aristocrate. Il a donne comme etant le +principe du gouvernement aristocratique la qualite qui etait le fond de +son propre caractere, la moderation. C'etait trahir son secret penchant. +Ce qu'il entend par aristocratie, c'est une sorte de democratie +restreinte, condensee et epuree. Un certain nombre--et il le veut assez +considerable--de citoyens distingues par la naissance, prepares par +l'heredite, affines par l'education (notez ce point, il y tient), et se +sentant, et se voulant egaux entre eux, gouvernent l'Etat du droit +de leur intelligence, de leurs aptitudes et de leur savoir.--Idees +singulieres, qui montrent assez combien Montesquieu reste de son temps +et de sa caste. Il en est tellement qu'il semble ne pas soupconner +l'idee, vulgaire cinquante ans plus tard, de l'admissibilite de tous +aux fonctions publiques. Il est pour la venalite des charges de +magistrature, ce qui arrache a Voltaire, si peu democrate pourtant, un +cri d'indignation[49]. Ses idees sur ce point sont tres arretees. Il +sait bien que la venalite c'est le hasard; mais il estime qu'en +cette affaire mieux vaut s'en remettre un hasard qu'au choix du +gouvernement[50]. Comme il veut une separation absolue entre le pouvoir +executif et le pouvoir judiciaire[51], pour que ce dernier soit +absolument independant, a la nomination des juges par le gouvernement +il prefere le hasard comme origine, et la fortune comme garantie +d'independance. Il n'y a pas d'idee plus aristocratique que celle-la. +Sous pretexte que les citoyens peuvent avoir des differends avec le +gouvernement, elle etablit, pour les trancher, un pouvoir aussi fort +que celui-ci. Tandis que le principe democratique veut que les interets +particuliers du citoyen soient sacrifies a l'interet du gouvernement, +Montesquieu, pour les sauver, cree un pouvoir aussi independant, aussi +solide, et aussi absolu que le Pouvoir. Et il a raison. + +[Note 49: "Cette venalite est bonne dans les Etats monarchiques, +parce qu'elle fait faire comme un metier de famille ce qu'on ne voudrait +pas entreprendre pour la vertu...." (vi.1). Voltaire s'ecrie: "La +fonction divine de rendre la justice, de disposer de la fortune ou de la +vie des hommes, un metier de famille!"] + +[Note 50: vi. 1.] + +[Note 51: xi, 6.] + +Une aristocratie nobiliaire, une aristocratie judiciaire, il desire +l'une et l'autre. Il veut un corps des nobles hereditaire[52], +l'aristocratie etant "hereditaire par sa nature", puisqu'elle n'est +pas autre chose que selection, traditions, education. Il y voit trois +garanties, moderation, stabilite et competence. + +[Note: 52: XI, 6.] + +Il reste donc aristocrate?--Non pas exclusivement. L'aristocratie a +autant de raisons de glisser au despotisme que la democratie. Sans aller +plus loin, sa raison d'etre est raison de sa ruine. "Elle doit etre +hereditaire" (XI,6) et "l'extreme corruption est quand elle le devient" +(VIII, 5). Ceci n'est pas une contradiction de Montesquieu, c'est une +contrariete des choses memes. L'heredite fonde l'aristocratie parce +qu'elle fait une classe competente; elle ruine l'aristocratie parce +qu'elle fait une classe d'ou les competences isolees sont exclues. Elle +fait du corps aristocratique un gouvernement tres intelligent qui arrive +vite a n'appliquer son intelligence qu'a son interet. Dans la democratie +manque l'intelligence des interets generaux: dans l'aristocratie manque +le souci des interets generaux. Et obeissant a sa nature, qui est +concentration du pouvoir, l'aristocratie tend a se faire de plus en plus +restreinte, jusqu'a n'etre plus qu'aux mains de quelques-uns, dont le +plus fort l'emporte: nous voila encore au despotisme. + +Nous retournerons-nous du cote de la monarchie?--Mais c'est le +despotisme!--Non! Non! et Montesquieu tient a cette distinction. Pour +lui la monarchie meme non parlementaire, meme sans Chambres deliberantes +a cote d'elle, n'est point le despotisme. + +Les critiques qui depuis 1789 ont etudie Montesquieu ont ete surpris +de cette assertion, et l'ont consideree comme une singularite de son +imagination. L'idee peut etre une erreur; mais elle n'est pas une +nouveaute. Quand elle ne daterait pas de Rodin, elle daterait de +Bossuet[53]; c'est une idee commune aux publicistes de l'ancien regime +qu'une monarchie sans depot des lois n'est pas pour cela une monarchie +sans lois. Elle est absolue, elle n'est pas arbitraire. Elle n'est +contenue par rien, mais elle doit se contenir; elle n'est forcee d'obeir +a rien, mais elle _doit_ obeir a quelque chose. Elle a devant elle +vieilles lois nationales, vieilles coutumes, antiques religions, qu'elle +ne doit pas enfreindre. Elle est une volonte qui doit tenir compte des +coutumes. Il n'y a despotisme que dans les pays ou il n'y a ni lois, ni +religion, ni honneur, ni conscience. + +[Note 53: "C'est autre chose que le gouvernement soit absolu, autre +chose qu'il soit arbitraire.... Outre que tout est soumis au jugement de +Dieu... il y a des lois dans les Empires contre lesquelles tout ce qui +se fait est nul de droit, et il y a toujours ouverture a revenir contre, +ou dans d'autres occasions ou dans d'autres temps (_Politique_, viii, 2, +1)] + +Mais la ou la garantie de tout cela n'existe pas?--Il y a pente +au despotisme et trop grande facilite a l'etablir, mais non point +despotisme. Pour Montesquieu, la monarchie de Louis XIV, par exemple, +n'est point despotisme; il est vrai qu'elle y tend. + +La monarchie ne doit donc pas etre repoussee _a priori_. Elle est tres +acceptable. Elle a meme pour elle un singulier avantage: elle fait faire +par _honneur_, par besoin d'etre distingue du prince, ce qu'on fait +ailleurs par vertu. Elle supplee au civisme. Elle arrive a creer des +sentiments, et des sentiments qui sont tres bons: fidelite personnelle, +amour pour un homme ou une famille, dont c'est la patrie qui +profite.--Autant dire (ce que Montesquieu n'a pas assez dit) qu'elle +fait une sorte de deviation du patriotisme, de deviation et de +concentration. Cette patrie, qu'on aimerait peut-etre languissamment, on +l'aime ardemment, et on la sert, dans cet homme qu'on voit et qui vous +voit, et peut vous remarquer, dans cet enfant qui vous sourit, qui vous +plait par sa faiblesse, qui, homme, sera la certainement, dans vingt +ans, avec une memoire que la grande patrie n'a guere.--Mais le +despotisme est la pire des choses, et il est bien vrai que la monarchie +y tend tres directement. Il suffit, pour qu'elle y glisse, que le roi +soit fort et ne soit pas tres intelligent[54], qu'il soit si capricieux +"qu'il croie mieux montrer sa puissance en changeant l'ordre des choses +qu'en le suivant... et qu'il soit plus amoureux de ses fantaisies que de +ses volontes". Cela se rencontre bien vite et est bien vite imite. + +[Note 52: vii, 7.] + +Que faire donc? Montesquieu n'a pas invente ce qui suit. Aristote +savait le secret, et Ciceron avait tres bien lu Aristote. Il faut un +gouvernement mixte, qui, par une combinaison tres delicate des avantages +des differents gouvernements, s'arrete dans un juste equilibre, et soit +aux Etats ce que la vie est au corps, l'ensemble organise des forces qui +luttent contre la mort toujours menacante: la mort des Etats, c'est le +despotisme. + +Les anciens ont eu de ces sortes de gouvernements, et ce furent les +meilleurs qui aient ete. Ils ont su meler et unir, a certains moments, +aristocratie et democratie, dans des proportions tres heureusement +rencontrees. Nous avons une force de plus, une institution particuliere +apportant, elle aussi, ses avantages propres, la monarchie: faisons-la +entrer dans notre systeme. Montesquieu s'arrete a la _monarchie +aristocratique entouree de quelques institutions democratiques_. + +La monarchie, en effet, est excellente a la condition d'etre a la fois +soutenue et contenue par quelque chose qui soit entre elle et la foule. +Le despotisme n'est pas autre chose qu'une foule d'egaux et un chef. +C'est pour cela que despotisme oriental ou democratie pure sont +despotisme au meme degre. Une nation n'est pas poussiere humaine, avec +un trone au milieu. Elle est un organisme, ou tout doit etre poids et +contrepoids, resistances concertees et equilibre. Egalite absolue avec +chefs temporaires, c'est despotisme capricieux. Egalite absolue avec +chef immuable, c'est, selon le caractere du chef, despotisme capricieux +encore, ou despotisme dans la torpeur. Le fondement meme de la liberte, +c'est l'inegalite. + +Ce qu'il faut, c'est quelqu'un qui commande, quelqu'un qui controle, +et quelqu'un qui obeisse; et entre ces personnes diverses de l'unite +nationale des rapports, fixes par des lois, dont quelqu'un encore ait +le depot. Entre le roi et la foule des _Corps intermediaires_, qui +limitent, redressent et epurent la volonte de celui-la et preparent +l'obeissance de celle-ci. Une noblesse hereditaire est un bon corps +intermediaire[55] Elle a la tradition de l'honneur national, et +hereditaire comme le roi, mais collective elle est l'obstacle naturel +a la volonte du trone quand celle-ci est capricieuse. Elle est un +excellent corps de _veto_; c'est la "faculte d'empecher" qui est son +office propre[56].--Le clerge est un corps intermediaire assez utile. +Bon surtout ou il n'y en a point d'autre[57], il est salutaire dans une +monarchie comme obstacle mou et insensible, pour ainsi dire, infiniment +fort encore par son ubiquite, sa tenacite, "algue" qui amortit, enerve +le flot. + +[Note 55: II, 4.] + +[Note 56: **, 6.] + +[Note 57: *, 1] + +Il faut encore un ordre intermediaire qui ait "le depot des lois". Sauf +en Orient, toutes les monarchies ont des lois, puissances ideales, +limitatives du prince, protectrices du citoyen. Ecrites ou non, simples +precedents et coutumes, ou textes et chartes, elles existent partout ou +il y a organisme social. Elles ne sont que les definitions du jeu de cet +organisme. Mais il est des pays ou on les sent plutot qu'on ne les voit. +Elles en sont plus redoutables, etant plus mysterieuses. Mais elles sont +plus faciles a etudier. Elles sont plus redoutees que contraignantes. Il +est bon qu'on puisse les voir, les lire quelque part. Un corps en aura +la garde, les retiendra, les transcrira, les rappellera, et, de ce chef, +aura des privileges (independance, inviolabilite, autonomie) parce qu'il +aura un office social[58]. + +[Note 58: "L'independance du pouvoir judiciaire est la plus forte +garantie de la liberte. Si la monarchie francaise n'est pas encore un +pur despotisme, c'est que la magistrature francaise existe". "Dans la +plupart des royaumes d'Europe, le gouvernement est modere parce que le +prince, qui a les deux premiers pouvoirs, laisse a ses sujets l'exercice +du troisieme." (_Esprit_, XI, 6, alinea 7.)] + +Enfin, au bas degre, il y a tout le monde. Le peuple doit obeir, mais +non pas etre tout passif. Incapable de "conduire une affaire, de +connaitre les lieux, les occasions, les moments, d'en profiter", en un +mot incapable de gouverner[59], il est essentiel pourtant qu'on sache +ce qu'il desire et surtout ce dont il souffre, parce qu'au bout de ses +souffrances il y a la revolte qui ruine les lois, ou l'inertie et la +desesperance qui distendent et brisent les muscles memes de l'Etat. Le +peuple aura donc ses representants, qu'il choisira tres bien, car "il +est admirable pour cela", qui interviendront dans la direction generale +des affaires publiques. Il aura meme sa part dans le pouvoir judiciaire, +non pas en ce qui regarde le depot des lois, mais en ce qui concerne +la distribution de la justice. Des jurys, de pouvoirs essentiellement +temporaires, seront tires du corps du peuple, charges d'appliquer la +loi, sans avoir droit ni de l'interpreter ni de s'y soustraire, jugeant +non en equite, mais sur le texte[60]. + +[Note 59: II, 2.] + +[Note 60: XI, 6.] + +--Voila la royaute, les institutions aristocratiques, et les +institutions democratiques mises en presence. + +Et comment tout cela s'organisera-t-il?--Trois puissances: executive, +legislative, judiciaire. + +Le legislateur fait la loi, le prince gouverne en s'y conformant, +le magistrat en a le depot, et juge d'apres elle. Ces pouvoirs sont +scrupuleusement separes. Le legislateur ne jugera pas; car, alors, il +ferait des lois en vue des jugements qu'il voudrait porter. Une loi +serait dirigee a l'avance contre un homme qu'on voudrait proscrire. Plus +de liberte. + +Le legislateur ne gouvernera pas, car alors il ferait des lois en vue +des ordres qu'il voudrait donner. Une loi serait la preparation d'un +caprice. Plus de liberte. + +Le pouvoir executif ne legiferera point; car il aurait les memes +tentations que tout a l'heure le legislateur. Il ne jugera point; car +il jugerait pour gouverner. Ses arrets seraient des services, qu'il se +rendrait. Plus de liberte.--Il ne nommera meme pas les juges, car +il ferait des juges des instruments, et de la justice un systeme de +recompenses ou de vengeances personnelles. Plus de liberte. + +Chacun doit faire un office qu'il n'ait aucun interet a faire, si ce +n'est honneur, et souci du bien general. La liberte c'est chaque pouvoir +public s'exercant, sans profit pour lui, au profit de tous.--L'execution +doit etre prompte: le pouvoir executif sera aux mains d'un homme.--La +deliberation doit etre lente: le pouvoir legislatif sera aux mains +de deux assemblees, de nature differente, dont l'une aura toutes les +chances de ne pas obeir aux prejuges ou ceder aux entrainements de +l'autre.--Le depot des lois et la justice sont choses de nature +permanente: ils seront aux mains d'un grand corps de magistrats, qui, +par l'effet d'un renouvellement insensible, aura comme un caractere +d'eternite. "Voila la constitution fondamentale du gouvernement dont +nous parlons. Le Corps legislatif y etant compose de deux parties, l'une +enchainera l'autre par sa faculte mutuelle d'empecher. Toutes les deux +seront liees par la puissance executrice, qui le sera elle-meme par la +legislatrice." + +Et rien ne marchera!--Pardon! ces differents ressorts, forment en effet +un equilibre, et il semble qu'ils "devraient former une inaction". Mais +les choses agissent autour d'eux; les affaires pesent sur eux; il faut +"qu'ils aillent"; seulement ils ne pourront qu'aller lentement et +"qu'aller de concert", et c'est precisement ce qu'il nous faut[61]. + +[Note 61: XI, 6. alineas 55, 56.] + +Mais tout cela, ou du moins de tout cela les germes et les premiers +lineaments ne se trouvaient-ils point dans l'ancienne monarchie +francaise? Royaute et vieilles lois n'est-ce point la "monarchie"? +Clerge, Noblesse, Parlement ne sont-ce point les "pouvoirs +intermediaires"? Communes et Etats generaux, n'est-ce point la part +necessaire et desirable d'institutions democratiques?--Sans aucun doute; +et Montesquieu n'est point un novateur, ce n'est point non plus un +conservateur; c'est un retrograde eclaire. Ce serait, s'il faisait une +constitution, un restaurateur ingenieux des plus anciens regimes. Il +n'aime pas ce qui est de son temps, il aime ce qui a ete. C'etait un +"tres bon gouvernement" que le "gouvernement gothique", ou du moins qui +avait en soi la capacite de devenir meilleur: "La liberte civile du +peuple (_communes_), les prerogatives de la noblesse et du clerge, la +puissance des rois, se trouverent dans un tel concert que je ne crois +pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement si bien tempere". +Tirer du gouvernement "gothique" toute l'excellente constitution qu'il +contenait en germe, voila quel aurait du etre le travail du temps et des +hommes. Les circonstances et l'esprit despotique de certains hommes ont +amene le resultat contraire. Des guerres civiles, et des efforts +de Richelieu, Louis XIV, Louvois, les trois mauvais genies de la +France[62], une monarchie est sortie, qui n'est point l'apogee de la +monarchie francaise, qui en est la decadence, une monarchie melee de +despotisme, qui y tend et qui le prepare, d'ou peut sortir le despotisme +sous forme de tyrannie ou sous forme de democratie. Il est temps de +revenir aux principes et en meme temps aux precedents, aux principes +rationnels et aux precedents historiques, qui justement ici se +rencontrent; et l'on sauvera deux choses, la monarchie et la liberte. + +[Note 62: _Esprit_, III, 53; v.11.--_Pensees_.] + +Un retour en arriere eclaire par la connaissance de l'esprit des +constitutions, voila la sagesse. Montesquieu ne raisonne pas d'une autre +facon qu'un Saint-Simon qui serait intelligent. Ce qui, dans Monsieur +le Duc, est reve confus et entetement feodal, est chez Montesquieu a la +fois sens historique, sens sociologique, et sens commun. Il sait que +les nations se developpent selon le mouvement naturel des puissances +qu'elles portent en elles, et ces puissances, il montre ce qu'elles +etaient en France, et ce qu'il importe qu'elles restent. Il sait que +certain jeu et certains temperaments d'elements dissemblables sont +necessaires a tout gouvernement humain, et cette mecanique, il +l'applique a la constitution francaise. Mais l'historien et le +mecanicien politique ne s'oublient point l'un l'autre; ils se +rencontrent et conspirent. Les principes du gouvernement ideal, c'est a +la France telle qu'elle a ete, telle qu'il ne serait pas si difficile +qu'elle fut encore, que le sociologue les rapporte; les forces reelles +et vives de la France historique, l'historien les place aux mains du +mecanicien politique, seulement pour qu'il les mette en ordre et en jeu. + + + +VII + +MONTESQUIEU MORALISTE POLITIQUE + +Qu'on le considere comme critique ou comme theoricien, Montesquieu +parait tres grand. Il a vu infiniment de choses, et il a compris tout +ce qu'il a vu. Il etait capable de se detacher de son temps et d'y +revenir,--de comprendre l'essence et le principe des Etats antiques, +et d'esquisser pour son pays une constitution toute moderne et toute +historique, tiree du fond meme de l'organisation sociale qu'il avait +sous les yeux;--et encore sa vue d'ensemble etait assez forte pour +predire ce que deviendrait ce pays meme quand les anciennes forces dont +etait compose son organisme auraient disparu.--Son livre est un etonnant +amas d'idees, toutes interessantes, et dont la plupart sont profondes. +Il n'y a aucune oeuvre qui fasse plus reflechir. C'est son merveilleux +defaut qu'a chaque instant il donne au lecteur l'idee de faire une +constitution puis une autre, puis une troisieme, sans compter qu'il +persuade ailleurs qu'il est inutile d'en faire une. De quelque biais +qu'on le prenne, il parait extraordinaire. Tantot on comprend son oeuvre +comme une promenade a la fois tres assuree et tres inquietante a travers +toutes les conceptions humaines dont sont penetres comme d'un seul +regard les grandeurs, les faiblesses, le ressort puissant, le vice +secret. Tantot on la voit comme un monument tres ordonne et tres +regulier, construit d'apres les lois d'une logique dogmatique +imperieuse, construction solide et immense, qui, encore, a laisse autour +d'elle d'enormes materiaux a construire des edifices tout differents. + +C'est un livre si vaste et si fourni qu'il forme systeme, se suffit a +lui-meme, et aussi qu'il se refute, ce qui est une facon de dire qu'il +se complete. Ne le prenez pas pour l'ouvrage d'un theoricien uniquement +epris d'idees pures, agencant la machine sociale comme par donnees +mathematiques. Montesquieu est cela, et cela surtout, soit; mais il est +autre chose. Il est l'homme qui sait que ces subtiles combinaisons ne +sont rien si elles ne sont soutenues et comme remplies de forces vives, +vertus ici, honneur la, bon sens et moderation ailleurs, energie morale +partout. Il est etrange qu'on ait cru[63] qu'a ce livre il manque une +morale. L'erreur vient de ce qu'il est tres vite dit que le fonds des +societes est fait de vertus sociales, et un peu plus long de tracer +le cadre savamment ajuste ou ces vertus s'accommoderont le mieux pour +produire leurs meilleurs effets. La partie morale de l'ouvrage peut +disparaitre, materiellement, a travers la multitude des minutieuses +considerations politiques. Mais la morale sociale est le fond meme de ce +livre et si l'on y peut decouvrir comment les meilleures volontes sont +au risque de demeurer impuissantes dans une constitution politique mal +concue, ce qui est vrai, et bien important; encore plus y trouvera-t-on +comment les meilleurs agencements sociaux restent, faute de grandes +forces morales, des ressorts sans moteur et des cadres vides. + +[Note 63: Nisard.] + +Je veux bien qu'on dise que Montesquieu est peut-etre un peu trop +optimiste. Il l'est de deux manieres: par trop croire aux hommes, et par +trop croire a lui-meme, Il a trop confiance dans la bonte humaine. En +plusieurs endroits de l'_Esprit_ et de la _Defense de l'Esprit des +Lois_, on le voit tres preoccupe de combattre Hobbes et la theorie du +"_Bellum omnium contra omnes_". L'homme naturel, "sorti des mains de la +nature", comme on dira plus tard, n'est point pour lui un loup en guerre +contre d'autres loups pour un quartier de mouton; c'est un etre timide +et doux, et c'est l'etat de societe qui a cree la guerre. Il y a dans +Montesquieu un commencement de Jean-Jacques Rousseau, ce qui tient, du +reste, a ce que toutes les grandes idees modernes ont leur commencement +dans Montesquieu. + +Encore n'est-ce point tant de n'avoir point fait assez grande la part +de ferocite dans l'homme que je reprocherai a Montesquieu, etant tres +enclin a penser comme lui sur cette affaire. Je lui reprocherai plutot +de n'avoir pas fait assez grande la part de demence. L'homme n'est point +un fauve; mais c'est un etre tres incoherent, en qui rien n'est plus +rare que l'equilibre des forces mentales, et en un mot la raison. +Montesquieu croit un peu trop que l'homme est capable de se gouverner +raisonnablement, et que, parce qu'un systeme politique raisonnable, par +exemple, peut etre connu par un homme, il peut et doit etre pratique par +les hommes. Il y a beaucoup a parier que c'est une noble erreur. Avec un +esprit comme celui de Montesquieu il ne faut point se hasarder, et vous +pouvez etre sur qu'il connait votre objection mieux que vous. Je sais +tres bien que ce gouvernement raisonnable qu'il construit et qu'il +enseigne, il le tient lui-meme pour une "reussite" extraordinaire, pour +un merveilleux accident dans l'histoire humaine, qui est l'histoire du +despotisme. Encore est-il qu'il semble trop croire, comme a des realites +et non pas seulement comme a des theories, a la vertu des democraties, +a la moderation des aristocraties, surtout a la capacite politique des +foules. Il _a affirme_ tres energiquement que le peuple ne se trompe +point dans le choix de ses representants, et il en donne comme exemple +Athenes et Rome, ce qui est bien un peu etrange. Pour Athenes, cela +ne peut pas se soutenir, et figurez-vous Rome sans le Senat. J'ai +parfaitement peur de ne pas comprendre et de faire une critique qui +ne prouve que ma sottise; mais enfin je le vois reclamer le jury avec +insistance (xi, 6, alineas 13, 14, 15, 18) et vouloir en meme temps +(alinea 17) que le verdict ne soit que l'application stricte et comme +aveugle d'un texte precis, sans etre jamais une "opinion particuliere +du juge". Croit-il donc qu'un jury sera assez philosophe pour juger +sur texte sans passions et sans prejuge? Ne voit-il pas que c'est +precisement avec le jury que les jugements seront toujours des opinions +particulieres, et que c'est avec lui, fatalement, qu'on sera toujours +juge "en equite"? Qu'on prefere cette maniere de juger, je le veux bien; +mais que ce soit l'homme qui n'en veut point qui recommande des juges +incapables d'en avoir une autre, cela m'etonne. + +Il y a certainement un peu de chimerique dans Montesquieu, un peu de +l'homme qui n'est pas moraliste tres informe ni tres sur. Je serais +tente de dire que ses admirables qualites d'esprit et de caractere +lui sont source d'erreur, en ce qu'a les voir en lui, il se persuade +qu'elles sont communes. Il est souverainement intelligent et +merveilleusement a l'abri des passions: il est un peu porte a en +conclure que les hommes sont assez intelligents et peu passionnes. Cher +grand homme, c'est faire trop petite la distance qui vous separe de +nous. L'erreur est bien naturelle a l'homme; puisque posseder la verite +intellectuelle et la verite morale, cela mene encore a une illusion, qui +est de croire que la verite est commune. Faudrait-il aux hommes parfaits +un peu d'orgueil et de mepris, c'est-a-dire un defaut, pour etre tout a +fait dans le vrai? Peut-etre bien. + +J'ai dit que Montesquieu est trop optimiste en ce qu'il croit trop aux +hommes, ce aussi en ce qu'il croit trop en lui. J'entends par ceci qu'il +croit peut-etre trop a l'efficace de son systeme, quand il en est a +faire un systeme. Encore une fois, avec lui, il faut bien prendre ses +precautions, et retirer a moitie sa critique au moment qu'on l'aventure. +Je sais qu'il a un fond ou plutot un coin de scepticisme, et qu'il dit +tout d'abord que le meilleur gouvernement est celui qui convient le +mieux a tel peuple. Et cependant il est si bon theoricien qu'il lui est +difficile de ne pas avoir confiance dans l'excellence de sa theorie, de +ne pas croire, au moins a demi, qu'elle peut suffire et se suffire, et +qu'un Etat bien organise par lui serait, par cela seul, un tres bon +Etat. Il lui echappera de dire que dans "une nation libre il est tres +souvent indifferent que les citoyens raisonnent bien ou mal; il suffit +qu'ils raisonnent: _de la sort la liberte qui garantit des effets de ces +memes raisonnements_"--De la sort la liberte, ou plutot c'est la +liberte meme, d'accord; mais "qui garantit des effets des mauvais +raisonnements", je n'en suis pas bien sur. Voila bien le _point +dogmatique_, car il faut toujours qu'on en ait un, voila bien le point +dogmatique de Montesquieu. Il deteste tant le despotisme qu'il finit par +croire presque que la liberte est un bien en soi, par consequent un but, +et que pourvu qu'on l'atteigne tout est gagne. Je ne sais trop. Il me +semble que la liberte n'est point precisement un but, mais un etat, un +"milieu", comme on dit maintenant, ou la raison peut s'exercer mieux +qu'ailleurs, pourvu qu'elle existe; mais que, cet etat favorable une +fois obtenu, il n'est point indifferent qu'on y raisonne mal ou bien. + +Sa conception meme de la liberte a quelque chose de "formel"; et, comme +tout a l'heure il prenait pour la perfection sociale la condition qui +peut y conduire, de meme il prend pour la liberte ce qui n'est que la +formule de son exercice. Elle est selon lui "le droit de faire ce que +la loi ne defend pas". Il est vrai, et c'est la le _signe_ a quoi l'on +connait un despotisme d'un Etat libre; mais si toute la liberte etait +la, il ne pourrait donc pas y avoir de lois despotiques? On sent bien +qu'il peut en etre.--C'est que la liberte n'est pas seulement le droit +de n'obeir qu'a la loi, elle est la capacite de faire des lois qui ne +ressemblent pas a un despote. Elle est un sentiment d'equite et de +justice partant de la majorite des citoyens, se deversant et se fixant +dans la loi, et revenant aux citoyens sous forme de lois justes, sous +lesquelles ils se sentent libres et organises selon l'equite.--Elle +n'est pas une forme de constitution, elle est une vertu civique. Un +peuple despotique dans l'ame peut renverser le despotisme; apres quoi, +il fera immediatement des lois despotiques. Aussitot qu'il ne subira +plus la tyrannie, il l'exercera, et contre lui-meme; car la majorite est +solidaire de la minorite, les oppresseurs sont solidaires des opprimes; +la loi tyrannique que vous faites vous met, avec celui-la meme que +vous liez, dans un etat violent dont est gene le peuple entier ou une +violence existe, dans une sorte d'etat de guerre ou l'on souffre autant +de la guerre qu'on fait que de celle qui vous est faite. + +Cette idee, il ne me semble point que Montesquieu l'ait eue. Ce domaine +reserve des droits individuels devant lequel doit s'arreter meme la loi, +il ne me parait pas qu'il le connaisse. Cette idee que la liberte est +avant tout mon droit _senti par un autre_, c'est-a-dire un respect et un +amour reciproques de la dignite de la personne humaine, c'est-a-dire +une solidarite, c'est-a-dire une charite, il l'a eue peut-etre; car il +deteste trop le despotisme pour ne l'avoir pas au moins confusement +sentie; mais il ne l'a pas exprimee. + +Et, apres tout, c'est encore un grand liberal; car cette forme et ce +mecanisme social ou la liberte vraie s'exerce, ces conditions les +meilleures pour que l'idee liberale puisse se degager et venir remplir +et animer la loi, il les a si bien comprises, si bien menagees, si +delicatement et prudemment et fortement etablies, qu'il suffirait d'un +minimum de liberalisme dans l'ame de la nation, pour qu'en un pareil +systeme il eut tout son effet, et parut presque plus grand dans ses +effets qu'il n'etait en soi. C'est la forme de la liberte, qu'il nomme +liberte; mais ici la forme sollicite le fond, et semble presque le +contraindre a etre. + +Voila ce que j'appelais une trop grande confiance dans les systemes +politiques qu'il preconise, de meme que je le trouvais un peu trop +optimiste aussi dans l'idee qu'il a de la capacite politique des +peuples. Remarquez que ces deux optimismes se confondent, l'un supposant +l'autre. Quand il nous dit qu'un peuple est capable de la liberte, c'est +qu'il le voit dans l'organisation sociale, revee par lui, qui est la +plus propre a maintenir un peuple dans l'etat libre; quand il trace le +cadre d'une constitution libre, c'est qu'il croit qu'il suffit presque +de l'offrir a un peuple pour que demain il en soit digne. "Donnez +aux hommes, semble-t-il dire, les procedes pratiques pour n'etre ni +tyrannises ni tyrans, ils ne seront ni l'un ni l'autre; car ils en ont +en eux les moyens." C'est dans ces derniers mots qu'est l'optimisme, +peut-etre aventureux. + +Mais disons-nous bien que Montesquieu est ici comme dans la necessite +de son office. On ne peut pas etre sociologue sans un peu d'optimisme. +C'est pour cela que Voltaire n'a pas ete sociologue. On ne saurait +ecrire une _politique_, c'est-a-dire un code sans sanction, une +legislation superieure ne pouvant s'imposer aux hommes que par l'eclat +de la verite qu'elle porte en elle, sans croire que les hommes sont +seduits a la verite rien qu'a la voir. Si l'on croit a la fatalite des +instincts humains, on sera peut-etre historien, non sociologue. On ne +dira point aux hommes ce qu'ils doivent faire; on les regardera faire; +et, tout au plus, on indiquera les lois habituelles de leurs errements, +les chemins ordinaires par ou ils passent. Cela est si vrai que c'est +souvent ce que fait Montesquieu, n'etant sociologue qu'une partie du +temps et comme dans ses moments de confiance, de haute bonne humeur. +L'optimisme est comme une condition, non seulement du novateur, cela est +evident, mais de tout sociologue dogmatique. Bossuet est optimiste au +plus haut point. Il croit que tout, meme le mal, est regle et voulu par +une parfaite intelligence en vue d'une fin superieure; et par consequent +que tout est bien. Montesquieu qui semble croire en Dieu, mais non pas +a la Providence, ne peut pas mettre son optimisme dans le ciel; et il +reste qu'il le mette sur la terre. + + + +VIII + +"Encore une fois, je le trouve grand", comme disait Fenelon d'un autre, +et c'est bien la derniere impression. L'idee de grandeur est surtout +inspiree par la noble empreinte de l'intelligence, et ce que Montesquieu +a ete, c'est surtout un homme souverainement intelligent. Il est +impossible de trouver quelqu'un qui ait mieux compris ce qu'il +comprenait, et pour ainsi dire ce qu'il ne comprenait pas. Sa pensee et +le contraire de sa pensee, son systeme, et ce qui est le plus oppose a +son systeme et ceci, et son contraire et, ce qui est le plus difficile, +_l'entre-deux_, il penetre en tous ces mysteres, et s'y meut avec une +pleine liberte, comme entoure d'un air lumineux, qui emane de lui. + +On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus forte, plus +intense, et, avec cela, plus libre ni plus sereine. Personne n'a plus +delicieusement que lui, a l'abri des passions, joui des idees. Voir les +idees sourdre, jaillir, abonder, s'associer, se concerter, conspirer, +former des groupes et des systemes, et comme des mondes; voir "tout +ceder a ses principes", "poser les principes et voir tout le reste +suivre sans effort"; et aussi n'etre point esclave de ses principes, et +savoir s'y soustraire, et en aborder d'autres, et dans un ordre d'idees +qui n'est point celui qu'il prefere, ouvrir des voies que ce sera une +gloire a ses successeurs seulement de suivre; ce jeu agile et sur de +l'intelligence est pour lui comme une sorte de delice, une ivresse calme +et subtile. Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui est inspire +par cette maniere de ravissement de l'intelligence jouissant d'elle-meme +comme d'un sens aiguise et affine. Il s'arrete au milieu de son long +travail pour s'ecrier: "Vierges du mont Pierie, entendez-vous le nom +dont je vous nomme? Je cours une longue carriere, je suis accable de +tristesse et d'ennui. Mettez, dans mon esprit ce charme et cette douceur +que je sentais autrefois et qui fuient loin de moi. Vous n'etes jamais +si divines que quand vous menez a la sagesse et a la verite par le +plaisir... Divines muses, je sens que vous m'inspirez... Vous voulez que +je parle a la raison: _elle est le plus parfait, le plus noble et le +plus exquis de tous les sens_." + +Il a parle a la raison; pendant vingt annees il a eu avec elle un +entretien continu, plein de sincerite, d'abondance de coeur, d'infinis +et renaissants plaisirs. Il s'eveillait "avec une joie secrete de voir +la lumiere", et son ame aussi voyait avec une joie pleine et une sorte +d'elargissement se lever en elle a chaque jour la lumiere pure d'une +idee nouvelle. Il s'est penetre d'idees et en a fait comme sa substance. +Il a cru qu'elles devaient gouverner le monde, ce qui est peut-etre +vrai, et qu'elles pouvaient facilement le gouverner, parce qu'il etait +tout entier gouverne par elles. Il a voulu mettre dans l'organisation du +monde beaucoup de raison, et meme beaucoup de raisonnement, parce que, +si le raisonnement n'est pas la raison, il en est la marque, ou, du +moins, le signe qu'on la cherche. + +Il est si prodigieux pour son temps qu'avant lui on ne se doutait meme +pas de la science ou il reste le maitre. Il inspire le temps qui le +suit, tout en le depassant, a ce point que Rousseau ne fait que pousser +a l'extreme et mettre en systeme _une_ des idees de Montesquieu, presque +dedaignee par lui parmi tant d'autres. Apres avoir cherche loin de lui +sa lumiere, la France revint a lui, et longtemps chercha a s'organiser +selon sa pensee; et maintenant qu'elle l'a definitivement abandonne, +quelques-uns se demandent si elle a raison, si notre histoire meme a +raison contre lui. Et a mesure que sa pensee devient moins applicable, +que ce soit par sa faute ou par la notre, elle n'en parait que plus +belle, devenant purement artistique, et comme l'esquisse lumineuse d'un +ideal. + +On ne peut lui reprocher d'avoir embrasse trop de choses pour avoir pu +tout approfondir. Il court trop vite au travers de la multitude d'objets +qu'il rencontre. "Il annonce plus qu'il ne developpe", dit admirablement +Voltaire. Et encore on sent bien qu'il y a la insuffisance de nos yeux +et non des siens. Tout ce qu'il a vu, il l'a penetre; il a seulement +trop compte que nous le penetrerions aussi vite et aussi a fond que +lui. "Je suis, dit-il lui-meme, avec son esprit charmant, comme cet +antiquaire qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un coup d'oeil +sur les Pyramides, et s'en retourna."--Je n'aime pas a le contredire, et +je veux bien qu'il soit comme cet antiquaire; seulement il a ete dans +tous les pays, et il a vu toutes les Pyramides, et il les a mesurees +toutes, et surtout les plus hautes. + + + +VOLTAIRE + + + +I + +L'HOMME + +Je suppose en 1817 un vieil emigre sortant d'une representation du +_Bourgeois gentilhomme_, et je l'entends dire: "C'est une tres jolie +satire. Elle me rappelle M. de Voltaire, comte de Tournay."--Le propos +est injurieux; mais il y a du vrai. Voltaire est avant tout un bourgeois +gentilhomme francais du temps de la Regence, devenu tres riche, un peu +audacieux, tres impertinent, et gardant tous ses defauts d'origine et +d'education.--Seulement c'est un bourgeois gentilhomme tres spirituel, +ce qui fait qu'il n'a pas eu tous les ridicules, et tres intelligent, +ce qui fait qu'il a mis un grand talent au service de ses prejuges et a +tenu par la une tres grande place dans le monde intellectuel. + +"Ce que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des +bourgeois", dit la bourgeoise Michaud dans _Le Buste_ d'Edmond About. Ce +qui distingue d'abord le bourgeois, c'est qu'il n'est pas un artiste. +Voltaire n'a pas ete artiste pour une obole. Ce qui distingue encore le +bourgeois, c'est qu'il n'est pas philosophe. Les hautes speculations le +rebutent. Voltaire n'a aucune profondeur ni elevation philosophique, +et la synthese lui est interdite. Il est evident qu'il ressemble peu a +Platon, et nullement a Malebranche.--Ce qui marque encore, sans doute, +le bourgeois, c'est qu'il est peu militaire. Voltaire a une peur +naturelle des coups, et n'a rien d'un chevalier d'Assas, ni meme d'aucun +chevalier. + +Ce qui acheve de peindre le bourgeois, c'est qu'il est eminemment +pratique. Voltaire est un homme d'affaires de genie, et le sens du reel +est son sens le plus developpe et le plus sur, en quoi est une partie de +sa valeur, qui est grande. Voltaire est un bourgeois qui a vingt ans en +1715, qui est tres ambitieux, tres actif, fait sa fortune en quelques +annees, n'a plus besoin que de consideration, la cherche dans la +litterature parce qu'il sait qu'il ecrit bien, n'a point d'idees a +lui, ni de conception artistique personnelle, ni meme de temperament +artistique distinct et tranche a exprimer dans ses ecrits; mais qui se +sait assez habile pour mettre en belle lumiere pendant soixante ans, +s'il le faut, les idees courantes, et produire des oeuvres d'art +distinguees selon les formules connues. Ce n'est pas un monument a +elever; c'est une fortune litteraire a faire. Il la fera, comme il a +fait l'autre, avec beaucoup de suite, d'ardeur et de decision. + +Et il aura toute sa vie les defauts du bourgeois francais. Sans etre +precisement cruel, et meme tout en ne detestant point donner quand on +le regarde, il sera bien dur pour les petits, et bien meprisant pour +la "canaille"; persecuteur, quand il pourra persecuter avec une "suite +enragee", comme disait de Saint-Simon le duc d'Orleans. On le verra +poursuivre un Rousseau, qui ne lui a rien fait, que lui dire une +sottise, avec un acharnement incroyable, le denoncer comme ennemi de la +religion, et, a ce titre, au moment ou le malheureux est deja proscrit +et traque partout, crier qu'il faut "punir capitalement un vil +seditieux"[64], ce qui est un peu fort peut-etre dans la bouche d'un +adversaire de la peine de mort. + +[Note 64: Sentiment des citoyens (1764).] + +On le verra, incapable de pardon, denoncer de Brosses comme un voleur a +toute l'Academie francaise, dans vingt lettres furibondes, parce qu'il +a eu un proces de marchand de bois avec de Brosses; tempeter contre +Maupertuis par dela le tombeau, vingt ans apres la mort du pauvre +savant, dans toutes les lettres qu'il ecrit a Frederic; ne jamais +manquer de reclamer les galeres, la Bastille et le Fort-l'Eveque contre +tous les Freron, Coger, Desfontaines ou La Beaumelle qui le genent. La +prison pour qui l'attaque sera toujours tenue par lui comme son droit +strict. Jamais l'idee de la liberte de penser contre lui n'a pu entrer +dans son esprit. Ses amis, sur tous les tons, lui disent: "Laissez cela; +dedaignez. Si vous croyez que cela vaille la peine...." Il ne veut rien +entendre. Il n'a ni le detachement du philosophe, ni l'elevation du vrai +artiste. Il ne songe qu'a ecraser ce qui, etant au-dessous de lui, ne +l'adule pas. + +En revanche, il ne songe qu'a aduler ce qui, a quelque titre que +ce soit, est au-dessus. Empereurs, imperatrices, rois, princes, +grands-ducs, ducs, maitresses des rois, et que ce soit Catherine II, +Pompadour, Frederic ou Du Barry, pour ceux-la les apotheoses sont +toujours pretes, et de ceux-la les familiarites, meme meurtrissantes, +toujours bien recues. Frederic l'a traite comme un valet; mais a +celui-ci on pardonne, "et la moindre faveur d'un coup d'oeil caressant +nous rengage de plus belle."--"Il fut donne a celui-ci de tromper les +peuples"; mais non point de prevaloir contre les rois.--Richelieu ne +lui paye point les interets de son argent, et lui joue d'assez mauvais +tours. Mais que voulez-vous qu'on dise a "un homme qui parle de vous +dans la chambre du roi", si ce n'est merci?--Mme du Deffand lit Freron +avec delices et daube Voltaire avec complaisance. Mais une marquise, et +qui recoit si bonne compagnie, et qui a si grande influence! On n'en +sera que plus galant avec elle. Nul homme n'a recu de meilleure grace +les petits coups de pied familiers des puissances. C'est meme alors +qu'il est tout a fait charmant, et spirituel. Car "l'esprit est une +dignite",--qui supplee a l'autre. + +C'est meme alors qu'il devient meilleur. Il ne veut pas recevoir la +souscription de Rousseau a sa statue. Dix fois Dalembert lui ecrit: +"Mais si! cela fait honneur a Rousseau de souscrire. Cela vous fera +honneur de pardonner, et d'accepter." La raison de sentiment le touchant +peu; il redouble de colere. Mais Dalembert s'avise de lui ecrire: +"Rousseau, quoique exile, se promene dans Paris la tete haute. Jugez +s'il est protege!" Voltaire n'insiste plus. Il n'a point pardonne Mais +il s'adoucit. Il est des cas ou il sait se vaincre. Il a le mepris pour +le vaincu devant le vainqueur. Rien ne lui a plus agree que le partage +de la Pologne, parce que c'est une belle manifestation de la force, et +il en felicite Catherine de tout son coeur. La prise de la Silesie +est une chose aussi qui a son charme; il premunit Frederic contre les +remords qu'il en pourrait avoir: "Qu'avez-vous donc a vous reprocher?... +Vous vous sacrifiez un peu trop dans cette belle preface de vos +_Memoires_... N'aviez-vous pas des droits tres reels?.... Je trouve +Votre Majeste trop bonne..."--Sire, dit le renardt vous etes trop bon +roi. + +Avec cela, la prudence etant une vertu bourgeoise, il est tres prudent. +Il l'est jusqu'a l'anonymat perpetuel et le pseudonymat obstine. Tous +ses ouvrages sont des lettres anonymes, a moins qu'ils ne soient signes +de noms qui ne sont pas le sien. Du reste, sauf, je crois, la _Henriade_ +et sauf, j'en suis sur, _le poeme de Fontenoy_, il les a tous dementis. +Cela ne lui coute pas, parce que le contraire pourrait lui couter. Se +dementir et mentir, c'est a quoi une bien grande partie de sa vie est +occupee. Combler Maffei de compliments sur sa _Merope_, et cribler la +_Merope_ de Maffei d'epigrammes dans un ouvrage pseudonyme; dire a Mme +de Luxembourg qu'il n'a jamais denonce Rousseau; a l'Academie francaise +qu'il a passe sa vie a chanter la religion chretienne, et a l'univers +entier qu'il n'a jamais ecrit le _Dictionnaire philosophique_; +conseiller le mensonge aux autres comme une chose qui va de soi, et +ecrire a Duclos: "Diderot n'a qu'a repondre qu'il n'a pas ecrit les +_Lettres philosophiques_ et qu'il est bon catholique; il est si facile +d'etre catholique!"; ce sont la des jeux pour Voltaire.--Ce ne lui sont +pas meme des jeux. C'est sans effort. Voltaire ment comme l'eau coule. +Il est menteur a ce point que la notion du mensonge lui est etrangere. +Il est tout a fait stupefait qu'on lui reproche ses pasquinades et ses +tartuferies, comme, par exemple, d'offrir le pain benit et de communier +solennellement dans son eglise. Puisque c'est utile; puisqu'il y aurait +danger a ne pas le faire; puisqu'on le chasserait (car il a toujours +peur) lui, pauvre vieillard ruine et sans asile dans toute l'Europe! Ce +n'est qu'un acte de haute philosophie pratique. + +Et il s'admire dans sa sagesse, dans cette vie si bien conduite, +troublee quelquefois par le noble souci de plaire au "Trajan" de +Versailles ou au "Salomon" de Potsdam, et le desagrement de n'y pas +reussir; mais habile en somme et avisee et qui finit bien, et qui finit +tard. + +Il a ete doux envers la mort des autres; il a ecrit le 27 janvier 1733: +"J'ai perdu Mme de Fontaine-Martel: c'est-a-dire que j'ai perdu une +bonne maison dont j'etais le maitre et quarante mille livres de rente +qu'on depensait a me divertir.... Figurez-vous que ce fut moi qui +annoncai a la pauvre femme qu'il fallait partir.... J'etais oblige +d'honneur a la faire mourir dans les regles.... Je lui amenai un +pretre.... Quand il lui demanda si elle etait bien persuadee que Dieu +etait dans l'Eucharistie, elle repondit: "Ah! oui!" d'un ton qui m'eut +fait pouffer de rire dans des circonstances moins lugubres".--Il voit +arriver sa propre mort avec une gaite moindre; mais il lui fait encore +bonne figure. Il regarde ce peuple de laboureurs et d'artisans qu'il +a cree autour de lui, ces beaux domaines, ces fabriques, cette ville +florissante qui est son oeuvre, et son rempart. Il fait du bien en +s'enrichissant et en criant qu'il se ruine. Ce sont trois jouissances. +Il ecrit pour deux ou trois innocents condamnes, ce qui restitue sa +popularite, satisfait ses rancunes contre la magistrature, lui sera +compte par la posterite comme s'il n'avait fait autre chose de toute sa +vie, et ce qui, du reste, est tres bien. C'est une conscience qu'il +se fait sur le tard, et une estime de soi qu'il se menage au dernier +moment, et certes, c'est la seule chose qui lui manquat encore. Il est +complet desormais; le bourgeois s'est epanoui en gentilhomme terrien, en +grand seigneur attache au sol, bienfaisant et protecteur, ce qui vaut +mieux, il le fait remarquer, et il a raison, que de courre la pension et +le cordon a Versailles. + +Il joue ce role, comme tous les roles, "en excellent acteur", mais un +peu en acteur, avec une insuffisante simplicite. Quand il communie a son +eglise, c'est par interet, c'est par malice et pour faire une niche a +l'eveque d'Annecy; c'est aussi pour s'etablir dans le personnage de +seigneur, et pour haranguer avec dignite, comme c'est son "privilege", +ses "vassaux", a l'issue de l'office. + +C'est une belle vie et une belle fin. Il ne lui a manque qu'une solide +estime publique: "Je n'ai jamais eu de _popularite_, s'il vous plait, +disait Royer-Collard, dites un peu de _consideration_". Pour Voltaire, +c'a ete l'inverse. Ne nous y trompons point. Il a occupe et charme +le monde, il ne s'en est pas fait respecter. Cette "royaute +intellectuelle", de Voltaire, n'est qu'une jolie phrase. Ses +contemporains l'admirent beaucoup et le meprisent un peu. Diderot le +meprise meme beaucoup, et evite de lui ecrire. Duclos se tient sur +la reserve et le tient a distance. Dalembert le rudoie durement, a +l'occasion, et les occasions sont frequentes, et d'un ton qui va jusqu'a +surprendre. Quant a Frederic, il ne semble tenir a ecrire a Voltaire et +lui dire des douceurs, que pour en prendre le droit de le fouetter, de +temps a autre, du plus cruel et lourd et injurieux persiflage qui se +puisse imaginer. M. Jourdain a eu de durs moments; Roscius a ete bien +vertement siffle dans la coulisse; mais qu'importe quand on est applaudi +sur le theatre?--Des rois, des princes lui ecrivent amicalement, sans +doute. Je ferai simplement remarquer qu'autant en advint a l'Aretin, et +si l'on examine d'un peu pres, on verra que c'est pour les memes motifs, +et qu'entre l'Aretin a Venise et Voltaire a Ferney il y a des analogies. + +C'etait un homme tres primitif en son genre: il ignorait la distinction +du bien et du mal profondement. C'etait le coeur le plus sec qu'on +ait jamais vu, et la conscience la plus voisine du non-etre qu'on ait +constatee. Il se releve par d'autres cotes, et nous finirons par +le trouver moins noir que je ne le fais en ce moment; parce que +l'intelligence sert a quelque chose. Mais le fond du caractere est bien +la. Il est peu sympathique et singulierement inquietant. + + + +II + +SON TOUR D'ESPRIT + +Un parfait egoisme, beaucoup d'intelligence et beaucoup d'esprit se +trouvent reunis dans un homme. Que va-t-il sortir de la? Un grand +ambitieux ou un grand curieux, ou les deux ensemble. Voltaire a ete l'un +et l'autre.--De l'ambitieux qui voulut etre ministre, diplomate, et meme +homme de guerre, du moins par ses inventions de ses "chars assyriens", +nous ne parlerons pas. Pour curieux, eternel et universel curieux, c'est +la definition meme de Voltaire. D'autres ont un genie de persuasion, +un genie d'emotion, un genie de peinture, un genie d'exaltation ou +de melancolie, ou de verite ou de logique. Voltaire a un genie de +curiosite. Ce qu'il veut, apres tout avoir, peut-etre avant, c'est tout +savoir. Je ne fais pas l'enumeration; il faudrait aller de l'agronomie a +la metaphysique en passant par la musique et l'algebre, et remplir des +pages. Il a touche absolument a toutes choses. Faire le tour de son +temps, savoir ou en est le monde, tout entier, a l'heure ou l'on y +passe, c'a ete le reve de quelques hommes d'audaces, tres rares, et c'a +ete son effort, et presque son succes.--Seulement, d'abord il etait +presse; ensuite il vivait en un temps ou, deja, ces tentatives etaient +condamnees a etre vaines; et enfin il n'aimait pas.--Il n'aimait pas; +il etait egoiste, et voila pourquoi ce genie universel a ete etroit; +universel par dispersion, etroit, borne et sans profondeur sur chaque +objet. Pour comprendre a fond quelque chose,--que vais-je dire la, et +qui peut rien comprendre a fond?--pour penetrer seulement assez +loin dans une etude, la premiere condition est le detachement, le +renoncement, l'oubli de soi. Voltaire est superficiel parce qu'il est +incapable de devouement. Il y a un devouement intellectuel, un amour +passionne pour les idees, une joie profonde a sentir qu'on n'est plus +soi-meme, mais l'idee qu'on a eue, et qui a son tour vous possede, une +abolition de l'egoisme dans l'ivresse d'embrasser ce que l'on croit +etre le vrai. Songez au bonheur sensuel (ce sont ses expressions) que +Montesquieu eprouve a cherir les theories qui enchantent son esprit, a +jouir pleinement et infiniment de sa "raison, le plus noble, le plus +parfait, le plus exquis de tous les sens". Certes, en de pareils +moments, les plus voluptueux qui soient ici-bas, le detachement, pour +un homme comme lui, est absolu, le renoncement parfait et facile, la +personnalite delicieusement oubliee et detruite;--et ce sont ces moments +que Voltaire n'a jamais connus. + +La curiosite n'y suffit point, quoique, deja, ce soit une tres haute +distinction. Il y faut davantage; et c'est a ce degre que Voltaire +ne s'est pas eleve. Il s'eprend des idees avec avidite, non avec +enthousiasme; il a du plaisir a penser, non du bonheur; et toutes les +idees l'attirent et aucune ne le retient, et, partant, il sera tour +a tour, tres vivement et courtement seduit par l'une, et, sans s'en +apercevoir, par la contraire; et de chacune il aura saisi vite et un +instant connu, non le fond et l'intimite, mais les brillants dehors, les +abords attrayants, presque l'apparence seule, et les contours legers qui +la dessinent.--Superficiel parce qu'il est etroit, etroit parce qu'il +est egoiste, c'est bien l'homme; avec quelle legerete gracieuse, quel +elan preste et precis, quel investissement rapide et vif, a la francaise +et en conquerant qui ne fonde pas de colonies, mais laisse partout son +nom eclatant et sonore, je le sais; mais enfin a la course, et avec des +oublis, des contradictions, des efforts inutiles, des distractions, et +peu de resultats. + +Car enfin il a tout regarde, tout examine, et rien approfondi, ce +semble; et qu'est-il? + +Est-il optimiste? Est-il pessimiste?--Croit-il au libre arbitre humain +ou a la fatalite? Croit-il a l'immortalite de l'ame, ou a l'ame purement +materielle et mortelle?--Croit-il a Dieu? Nie-t-il toute metaphysique +et est-il un pur agnostique, ou ne l'est-il que jusqu'a un certain +point, c'est-a-dire est-il encore metaphysicien?--En histoire est-il +fataliste, ou croit-il a l'action de la volonte individuelle sur le +cours des destinees?--En politique est-il liberal ou despotiste?--En +religion, oui, meme en religion, est-il abolitioniste radical, ou +abolitioniste modere, c'est-a-dire encore, non pas certes religieux, +mais conservateur du culte?--Je defie qu'on reponde par un oui ou par un +non bien tranche sur aucune de ces affaires, et, selon la question, on +sera plus rapproche du non que du oui, ou du oui que du non, et sur +certaines a egale distance de l'un et l'autre; mais jamais, si l'on est +sincere, on ne pourra adopter la negative certaine ou l'affirmative +absolue, et, si on le relit, s'y tenir. + +Non pas qu'il soit sceptique, ou qu'il soit "dilettante". Il aime a +croire, et il prend les idees au serieux; il est convaincu, et il est +pratique. Ce qu'il dit, il le croit toujours, et ce menteur effronte +dans la vie sociale est un sincere dans la vie intellectuelle. Et ce +qu'il croit, il le croit jusqu'aux resultats, inclusivement; il desire +qu'il passe dans l'opinion des hommes, et de leurs opinions dans +leurs actes; il _veut_ ce qu'il pense, ce qui en fait le contraire du +dilettante, qui pense ce qu'il veut. Tout a l'oppose du sceptique il a +conviction facile; et tout a l'oppose du dilettante il a la conviction +imperieuse et visant a l'acte. Seulement ses convictions sont multiples, +fugaces, contradictoires et aussi inconsistantes qu'elles sont sures +d'elles-memes. Il est de ceux dont on a dit qu'ils changent souvent +d'idee fixe. Reprenons, en effet, et examinons dans le detail. + +Est-il optimiste? J'ai deux lecteurs: l'un certainement va me repondre +oui, l'autre non, selon le livre de Voltaire, _Mondain_ ou _Candide_, +qui l'aura le plus frappe. Voltaire trouve le monde mauvais (_Candide_), +et la societe bonne (_Mondain_); ou le monde bon (_Histoire de Jenni_), +et la societe mauvaise (_Dictionnaire philosophique_, "_Mechants_"). +Il veut que l'homme se trouve heureux (_Mondain_) et il veut qu'il se +meprise (_Marseillais et Lion_). Tres souvent vous le prenez pour un +pur Condorcet, optimiste beat qui touche de la main le progres et la +realisation prochaine de toutes les promesses du progres. Il vous dira: +"J'ose prendre le parti de l'humanite contre ce misanthrope sublime +(Pascal); j'ose assurer que nous ne sommes ni si mechants ni si +malheureux qu'il le dit..." Et ceci est la tradition de Vauvenargues et +le pressentiment de Condorcet, et la transition de l'un a l'autre.--Il +vous dira: "C'est une etrange rage que celle de quelques messieurs +qui veulent absolument que nous soyons miserables. Je n'aime point un +charlatan qui veut me faire accroire que je suis malade pour me +vendre ses pilules. Garde la drogue, mon ami..." Et ceci est contre +Jean-Jacques, ou Pascal, et dit dans la crainte que le pessimisme ne +conduise a la religion, comme a ce qui le justifie a la fois, et le +repare.--Il vous dira: "L'homme n'est point ne mechant; il le devient, +comme il devient malade... Assemblez tous les enfants de l'univers; vous +ne verrez en eux que l'innocence, la douceur et la crainte... L'homme +n'est pas ne mauvais: pourquoi plusieurs sont-ils infectes de cette +maladie, c'est que ceux qui sont a leur tete etant pris de cette +maladie, la communiquent au reste des hommes..." Et voila du pur +Rousseau, l'homme ne bon et perverti par l'etat de societe, et corrompu +par ses gouvernements, et Voltaire va ecrire l'_Inegalite parmi les +hommes_. + +--Et c'est _Candide_ qu'il a ecrit, et il vous dira, ailleurs meme que +dans _Candide_: L'homme est fou; "historien, je m'amuse a parcourir les +petites maisons de l'univers." Le monde est un gouffre: "_Ubicumque +calculum ponas, ibi naufragium invenies_. Le monde est un grand +naufrage. La devise des hommes est _sauve qui peut!_" Et dans ses +moments de pessimisme il est le plus desespere et le plus desesperant +des pessimistes; et si dans le poeme sur le _Tremblement de terre de +Lisbonne_ il laisse une place encore, restreinte et precaire, a l'espoir +(_Tout est bien aujourd'hui, voila l'illusion; tout sera bien un +jour, voila notre esperance_), dans _Candide_ eclate et largement +et longuement se deploie le pessimisme absolu, celui qui n'admet ni +exception, ni espoir, ni plainte meme et blaspheme, forme encore, sans +le vouloir, de la priere, et partant de l'esperance; ni recours a +l'avenir humain, ni recours a l'avenir celeste, ni recours a rien, sinon +a la resignation muette, qui n'est que le desespoir, bien plus, qui est +comme la lassitude du desespoir. + +Est-il deterministe, ou croit-il au libre arbitre humain? J'en suis +aux questions ou chez lui les plateaux de la balance sont dans le plus +parfait equilibre. Il est impossible de savoir ici de quel cote je +ne dis pas il penche, mais il serait dispose a pencher. Tout au plus +pourrait-on dire, et nous le verrons plus tard, qu'en avancant dans la +vie il semble avoir plus incline du cote du determinisme. En attendant, +pendant cinquante ans, il vous dira, tres pratique, et tres preoccupe du +danger qu'il y aurait pour l'homme a se croire esclave de la force des +choses: "Nier la liberte c'est detruire tous les liens de la societe +humaine."--"Je vous demande comment vous pouvez raisonner et agir d'une +maniere si contradictoire, et _ce qu'il y a a gagner_ a se regarder +comme des tourne-broches lorsqu'on agit comme un etre libre."--"Le bien +de la societe exige que l'homme se croie libre; je commence a faire plus +de cas du bonheur de la vie que d'une verite."--Et il vous dira, +bon logicien: une seule action libre "derangerait tout l'ordre de +l'univers.... Si un homme pouvait diriger a son gre sa volonte, il +pourrait deranger les lois immuables du monde. Par quel privilege +l'homme ne serait-il pas soumis a la morne necessite que tout le reste +de la nature?" La liberte n'est precisement que l'illusion que nous en +avons, illusion qui nous est necessaire, comme d'autres, et qui nous +maintient dans l'etat ou nous devons etre pour ne pas mourir: "La +liberte dans l'homme est la sante de l'ame." + +Mais l'ame, elle-meme, qu'est-elle donc? Une _entite_, un etre en nous +qui nous dirige, nous abandonne, et nous survit? Non, et dans cette +negation il n'a pas varie. L'ame pour lui est matiere pensante, faculte +donnee a la matiere humaine pour se conduire, comme elle en a d'autres +pour se developper et se soutenir.--Mais survit-elle a la matiere +qui se dissout? Est-elle immortelle? Eh non, puisqu'elle n'est qu'une +faculte d'une matiere essentiellement perissable. Et il insiste cent +fois sur cette consideration. + +--Mais si l'ame n'est pas immortelle, il n'y a ni peine ni recompense +par dela le tombeau? Qu'importe, reprend Voltaire: "On chantait +publiquement sur le theatre de Rome: _Post mortem nihil est_...." et +ces sentiments ne rendaient les hommes ni meilleurs ni pires. Tout se +gouvernait, tout allait a l'ordinaire...."--Il importe infiniment, +replique Voltaire, et dans le meme ouvrage (_Dictionnaire +philosophique_); je tiens essentiellement a l'ame immortelle parce qu'il +n'est rien a quoi je tiens plus qu'a l'_Enfer_: "Nous avons affaire a +force fripons qui ont peu reflechi; a une foule de petites gens, brutaux +et ivrognes, voleurs. Prechez-leur, si vous voulez, qu'il n'y a pas +d'enfer, et que l'ame est mortelle. Pour moi je leur crierai dans les +oreilles qu'ils sont damnes s'ils me volent."--Et, donc, en style eleve: +"Oui, Platon, tu dis vrai, notre ame est immortelle!" + +Dieu est-il? Dieu n'est-il point? Ici c'est l'affirmative qui saute aux +yeux d'abord, dans Voltaire, et, tout compte fait, c'est a elle qu'il +a toujours aime a revenir. Mais son idee de Dieu est telle que, sans +interpretation abusive et sans chicane, elle ne suggere que l'atheisme. +Sa conception de Dieu conduit, d'un seul pas, a le nier, et il est +etonnant qu'a croire ainsi en Dieu, il n'ait pas lui-meme conclu qu'il +n'y en avait point.--Son idee de Dieu est d'une part un expedient, et +d'autre part, elle est toute disciplinaire, et d'autre part tout en +l'air et ne tenant a rien qui la soutienne. Il voit Dieu comme un +architecte qui a fait le monde, comme un "horloger" dont l'horloge ou +nous sommes prouve l'existence. _Quand il veut prouver Dieu_, il jette +un regard rapide sur le monde, y trouve de "l'art", dit que "tout est +art dans l'univers" (_Histoire de Jenni_), et declare qu'il y a un grand +artiste.--Mais son raisonnement repose sur des premisses qu'il a mis +tous ses soins a ruiner d'avance. Passer sa vie, ou a bien peu pres, a +montrer que l'horloge est derangee et n'a jamais ete reglee; et d'autre +part, quand l'idee de l'horloger lui vient a l'esprit, vite s'appliquer +a admirer l'horloge, c'est a la fois demontrer Dieu, et demontrer qu'on +n'y croit point. C'est plaider pour Dieu en prenant a l'inverse les +arguments memes dont on s'est servi pour lui faire proces. Ce serait +perfide si ce n'etait leger, et cela va contre le but, puisque cela va +par le chemin qu'on prend d'ordinaire pour s'en ecarter. C'est dire: Je +crois en Dieu. Voir ma conception du monde.--Vous vous y reportez et +vous la trouvez atheistique. + +Cela revient a dire que Voltaire n'a pas l'idee de Dieu presente a +son esprit d'une maniere constante. Il n'y croit que quand il veut +le prouver. Un pessimiste qui croit en Dieu tire l'idee de Dieu du +pessimisme meme. Le pessimiste qui, quand il songe a enseigner Dieu, +reconstruit rapidement un systeme optimiste, c'est un homme qui ne croit +en Dieu que tant qu'il l'enseigne. + +L'idee de Dieu, d'autre part, dans Voltaire, est toute disciplinaire. Il +tient a un Dieu "remunerateur et vengeur". Dieu est pour lui un service +auxiliaire et superieur de la police: "Il ne faut point ebranler +une opinion si utile au genre humain. _Je vous abandonne tout le +reste_...."--"Mon opinion est utile au genre humain, la votre lui est +funeste...."--"Ah! laissons aux humains la crainte et l'esperance!"--"Si +Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer." Dalembert et Condorcet +tiennent des propos irreligieux a sa table. Il renvoie les domestiques: +"Maintenant, Messieurs, vous pouvez continuer. Je craignais seulement +d'etre egorge cette nuit...."[65].--Mille autres traits; car c'est a +cette idee qu'il s'attache de toutes ses forces. Or il n'y en a pas de +plus atheistique; car si elle prouvait quelque chose, elle prouverait +que Dieu est une invention de la peur, un artifice humain, un expedient +social, un instrument de gouvernement, une mesure de salubrite, bref +un mensonge utile. Mille athees ont pris immediatement l'argument de +Voltaire pour prouver _l'absence reelle_ de Dieu; et il est bien vrai +que dire que si Dieu n'existait pas on l'inventerait, c'est dire qu'on +l'invente. + +[Note 65: Mallet-Dupan temoin oculaire (_Mercure Britannique_).] + +C'est dire qu'on l'invente, surtout quand, comme Voltaire, on ecrit cent +volumes ou rien ne mene a lui, ni ne l'inspire, ni ne le suppose, et ou +au contraire tout, sauf strictement les pages ou il est question de +lui, l'elimine; ou ce qui frappe le plus c'est l'effort incessant pour +ecarter le surnaturel de l'histoire, du monde et de l'ame.--C'est ce qui +me faisait dire que chez Voltaire l'idee de Dieu est "en l'air" et ne +tient a rien. Elle est une exception a son positivisme habituel. Elle +est, aux regards du pur logicien, comme un repentir, une timidite, ou +une etourderie.--Et precisement l'idee de Dieu est la seule qui ne soit +rien si elle n'est pas tout, et celui-la prouve mieux qu'il la possede +qui n'en parle jamais, mais dont les idees generales, toutes et chacune, +s'y rapportent, et seraient inintelligibles s'il ne l'avait pas.--Par ou +on revient bien a dire que, comme presque toutes les idees de Voltaire, +l'idee de Dieu est une idee qu'il croit avoir, et non une idee dont il +a pris la pleine possession. C'est un des besoins de ses passions qu'il +prend pour une conception de son esprit. Il est theiste comme nous +verrons qu'il sera monarchiste, et exactement pour les memes causes. Sa +religion est une suggestion de ses terreurs et une forme de sa timidite. + +Et tout cela se tiendrait encore, satisferait a peu pres l'esprit, +aurait l'air du moins d'etre raisonne, si Voltaire se donnait pour +un homme qui connait son impuissance metaphysique, s'il s'avouait +"agnostique" et declarait modestement ne point pouvoir penetrer le +secret des choses. Il le fait souvent, reconnaissons-le, pour +l'en louer. Mais son agnosticisme, comme le reste, est vacillant, +intermittent et contradictoire. Souvent il proclame qu'il y a un +inconnaissable qui nous depasse et que nous tachons en vain a atteindre. +Plus souvent il s'y elance avec une audace etourdie, et bacle une +metaphysique comme une tragedie contre Crebillon. Son esprit, vulgaire +en cela, il n'y a pas d'autre mot, et semblable aux notres, n'avait pas +besoin de certitude permanente et soutenue et qui se soutint; et avait +besoin de certitudes d'un jour et d'une heure, d'une foule de certitudes +successives, qui au bout d'un demi-siecle formaient un monceau de +contradictions. Nous en sommes tous la, je le sais bien; et c'est ce que +je dis, et qu'on est un homme comme nous quand on en est la. + +Il en va parfaitement de meme pour lui en histoire, en politique, +en morale, en questions religieuses proprement dites. Est-il un pur +positiviste en morale? Il semble que oui; il semble que non. Il semble +que oui: il repousse de toutes ses forces les idees innees. L'homme, +animal plus complique que les autres, mais seulement plus complique, est +guide par les instincts divers dont le jeu assure sa conservation, et il +n'y a en lui rien de plus. Donc point de lumiere speciale, surnaturelle, +qui nous distingue des autres etres animes. Donc point de loi morale, ce +semble; car la loi morale nous distinguerait du monde, nous donnerait un +but en dehors du but commun, qui n'est que perseverer dans l'etre. Point +de loi morale; car ce but autre que celui de perseverer dans l'etre, ce +n'est pas le monde (qui n'a pas d'autre but que le vouloir vivre) qui +pourrait nous l'enseigner;--et il faudrait supposer qu'il nous est +enseigne par une idee innee, par une _revelation_, a nous particuliere, +choses que nous nions qui existent.--Point de loi morale. + +--Si! il y en a une, et Voltaire fait une exception en sa faveur. Pour +elle, il supposera une idee innee, une maniere de revelation. Dieu a +parle. "Il a donne sa loi"; il "jeta dans tous les coeurs une meme +semence"; il a mis la conscience en l'homme comme un flambeau. _Qu'on +ne dise point_ que la conscience est un effet de l'heredite, de +l'education, de l'habitude et de l'exemple, elle est bien un _ordre_ +de Dieu a notre ame, non une invention humaine. Et voila la loi morale +etablie, et une idee theologique, un minimum, si l'on veut, d'idee +theologique admis par Voltaire[66]. + +[Note 66: _Poeme sur la loi naturelle_] + +--Mais cette loi morale, quelle est-elle? La meme a Rome qu'a Athenes, +comme dit Ciceron, universelle et constante dans l'humanite. Montrez-moi +un peuple ou le meurtre, le vol et l'injustice soient honores!--Fort +bien, et Voltaire repete cela mille fois; mais jamais il ne va plus +loin. La loi morale, pour lui, c'est ne pas commettre l'injustice. Or +definir la loi morale ainsi, c'est la restreindre; et la restreindre +ainsi, voila que c'est encore la nier. Car si la morale n'est que l'idee +qu'il ne faut pas vivre a l'etat barbare, il n'est pas besoin d'une +loi pour la fonder; elle n'est que l'instinct social, l'instinct de +conservation chez un etre fait pour vivre en societe; l'instinct de +perseverance dans l'etre, chez un animal qui, s'il ne vivait pas en +societe, ne vivrait plus. Dire: les hommes n'ont jamais cru qu'ils +dussent se detruire les uns les autres, ce n'est donc pas dire autre +chose que: les hommes ont toujours vecu en societe; ce qui ne signifie +pas autre chose que: l'homme existe.--Ce n'est pas en tant que resistant +a la mort sociale que la morale est une morale, c'est a partir du moment +ou, le trepas social conjure, elle va plus loin. Ce n'est pas quand elle +dit: ne tue point! qu'elle est une morale; car _ne tue point_ indique +seulement que l'homme a envie de vivre; c'est quand elle dit: donne, +devoue-toi, sacrifie-toi. Alors, seulement alors, elle est autre chose +qu'un instinct, n'est pas enseignee par la necessite d'etre, ne derive +point de nos besoins memes, et semble etre une veritable revelation. +L'instinct social embrasse et comprend toute la justice, la morale +commence a la charite.--Or c'est ou elle commence que Voltaire n'atteint +pas; et voila qu'apres l'avoir niee par ses principes generaux, puis +avoir un instant cru l'apercevoir et la proclamer, il se trouve enfin +qu'il ne l'a pas connue. + +En histoire Voltaire est-il fataliste, providentialiste ou +spiritualiste; je veux dire croit-il a une simple serie de chocs et +de repercussions de faits les uns sur les autres sans qu'aucune +intelligence se mele a leur jeu et sans qu'ils aient aucun but?--ou +croit-il qu'il s'y mele, ou plutot que les embrasse une intelligence +universelle, les guidant vers un but connu d'elle, inconnu d'eux?--ou +croit-il qu'a cette melee des evenements se surajoutent et s'appliquent, +les ployant, les redressant, les dirigeant, en partie au moins, +_l'esprit humain_, l'intelligence independante, la volonte eclairee? + +Pour ce qui est du providentialisme, la reponse est aisee: Voltaire le +repousse absolument. C'est contre "l'homme s'agite, Dieu le mene"; c'est +contre le _Discours sur l'histoire universelle_, c'est contre toute +l'idee chretienne sur l'histoire qu'a ete ecrit l'_Essai sur les +moeurs_, plus les vingt ou trente petits livres ou Voltaire a +indefiniment et cruellement reedite l'_Essai sur les moeurs_. Ecarter le +surnaturel de l'histoire, c'est l'effort tellement incessant de Voltaire +qu'on peut quelquefois le prendre pour toute son oeuvre et y trouver +l'idee maitresse de sa vie intellectuelle, qui en realite n'en a pas eu. +S'il croit en Dieu (et il croit qu'il y croit), a coup sur l'idee de la +Providence lui est etrangere absolument, et radicalement odieuse. Il +l'a combattue en tous ses livres, et particulierement, en ses livres +d'histoire, avec la derniere energie. + +Et remarquez ce detail. Tout le monde a observe le gout qu'il a pour +montrer les grands evenements comme des effets de petites causes. Ce +gout n'est pas autre chose qu'une forme de ce penchant plus general a +ecarter le surnaturel de l'histoire. Vous qui aimez a voir dans la serie +des faits historiques l'effet et le developpement de grandes causes tres +generales, ne voyez-vous point que vous mettez, sans y prendre garde +peut-etre, des desseins, des plans, ce qui revient a dire des idees, +quelque chose d'intellectuel enfin, dans la marche de l'humanite? Vous +y voyez des _lois_. Mais une loi est une idee, et une idee suppose un +esprit. Un esprit pensant l'histoire, avant qu'elle commence, pour lui +donner sa loi de direction, c'est un Dieu. Vous etes, sans y songer, au +meme point de vue, ou de quoi s'en faut-il? que Bossuet ecrivant son +_Histoire universelle_.--Direz-vous que cette loi que vous voyez dans +l'histoire suppose un esprit en effet, mais ne suppose que le votre; que +c'est vous qui la faites apres coup? Alors elle n'est qu'un expedient, +elle n'a pas de realite objective, elle n'est pas en effet _dans_ +l'histoire, et vous n'y croyez pas. Mieux vaudrait ne pas l'enoncer, +puisqu'elle n'est qu'un mensonge d'art. Ou vous croyez a des lois +reelles, c'est-a-dire a intention, plan, direction, but que vous +n'inventez pas, que vous retrouvez et demelez a travers les faits; et +alors vous etes encore, bon gre mal gre, dans un reste de conception +theologique;--ou vous devez ne voir dans l'histoire qu'une melee confuse +de chocs et de contre-chocs sans but, sans plans, sans lois, sans +signification, et comme un tourbillon d'atomes dans le hasard. + +Le meilleur moyen, en matiere d'histoire, de combattre et d'extirper le +surnaturel, c'est donc de montrer qu'elle est absurde, qu'elle ne porte +la marque d'aucune intelligence, que les revolutions des empires y +dependent d'un verre d'eau qui tombe, d'un nez trop court, d'un grain +de sable,--et c'est ce que Voltaire a aime a faire. Il se rencontre ici +avec Pascal, parce que l'atheisme se rencontre toujours avec Pascal, la +ou Pascal n'en est qu'a la premiere partie de son argumentation. + +Voltaire est donc radicalement hostile a toute idee de providence dans +l'histoire. Est-il donc pur positiviste, pur fataliste? Il devrait +l'etre. S'il n'y a pas de lois historiques, ne voyons dans l'histoire +que le hasard, agglomerations fortuites, dissolutions sans causes, ou +ayant pour causes des riens, grands souffles, sautes de vent, remous. +Mais il aime trouver l'intelligence dans les objets de son etude, et si +d'intelligence generale il n'en voit pas dans l'histoire, il se plait a +y contempler des intelligences particulieres. Il est, du moins il veut +etre, spiritualiste en histoire. Il attribue une immense importance aux +hommes d'action, aux rois, aux grands ministres, aux gouvernements. Nous +avons vu de lui cette idee curieuse, par ou il rejoignait Rousseau, que +l'homme est ne bon et que de mechants gouvernements l'ont perverti. +Les gouvernements ont cette force. Ils petrissent les hommes. Ils les +corrompent parfois, souvent ils les rendent excellents. L'histoire est +le domaine et la matiere de la volonte de quelques-uns. Idee importante +dans Voltaire. Nous la retrouverons dans ses gouts politiques. Voila +pourquoi il a tant aime les grands princes et a aime a les voir plus +grands qu'ils n'etaient. Cesar, Louis XIV, Pierre le Grand, Frederic, +Catherine, ce sont les heros de sa pensee. C'est que ce sont eux qui +ont fait l'histoire, ou qui la font, les demiurges de l'humanite. Il le +croit ainsi, et aussi que lui-meme en est un. C'est meme un peu pour +ceci qu'il croit cela. + +Seulement voici l'intelligence qui reparait dans l'univers. Elle +reparait au pluriel. Elle n'est pas universelle; elle est fragmentaire; +elle eclate ici et la dans une tete elue; mais elle existe; et desormais +elle va embarrasser Voltaire presque autant que l'autre. Son fond +d'aristocratisme et de monarchisme va gener son fond de positivisme et +de fatalisme. Il s'arrete donc, le hasard, va-t-on lui dire; son empire +est donc suspendu par une grande intelligence unie a une grande volonte, +par un grand esprit qui s'eleve, fixe le chaos flottant, a un plan, +commence un dessein? L'histoire est donc le hasard traverse de temps +en temps par le genie? Voila la providence generale remplacee par des +providences particulieres, le monotheisme historique remplace par +un polytheisme historique.--Voltaire a ete, j'avais tort de dire +embarrasse, il ne l'est jamais. Il a ete partage sur cette affaire, +comme il l'est toujours. Il a beaucoup donne au hasard, il a donne +beaucoup au genie. Il est fataliste; et il est spiritualiste, dans +le sens que j'ai donne a ce mot. Il parcourt les petites maisons de +l'humanite; puis tout a coup salue un grand alieniste, qui quelquefois +n'est qu'un chirurgien. Cela, un peu arbitrairement, et attribuant a un +"petit fait" un grand evenement dont il pourrait faire remonter la cause +a un grand homme. Il passe d'un systeme a l'autre. Son histoire en +devient comme bariolee. Tantot elle n'est, comme il y tient, qu'un etat +de moeurs, coutumes, usages, croyances, superstitions, manies d'un +peuple en un temps; tantot elle est, comme il y tient aussi, ramassee +autour d'un grand prince, et, pour ainsi dire, en lui.--Curieux esprit, +souple et fuyant, insaisissable, clair a chaque page, et, les cent +volumes lus, laissant l'impression la plus confuse! + +En politique que nous enseigne-t-il? Liberalisme ou despotisme? Plus +celui-ci que celui-la, sans doute, mais encore les deux. Il n'a pas +laisse de donner dans l'optimisme (nous l'avons vu) et par consequent +dans le liberalisme de son temps. Il n'a pas laisse de croire l'homme +bon, capable de progres par l'intelligence et le "lumieres". Il le dit, +quelquefois: "Non, Monsieur, tout n'est pas perdu quand on met le peuple +en etat de s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu au contraire +quand on le traite comme une troupe de taureaux. Croyez-vous que le +peuple ait lu et raisonne dans les guerres civiles de la Rose rouge et +de la Rose blanche, dans les horreurs des Armagnacs et des Bourguignons, +dans celles de la Ligue?..." On pourrait trouver quelques passages de ce +genre dans ses ouvrages. Il aimait meme a prononcer le mot de liberte. +On ne combat point une autorite, sans se persuader a soi-meme qu'on est +liberal. Or il combattait energiquement l'autorite religieuse.--Mais il +est difficile de savoir ce qu'il entendait par ce mot de liberte. Toutes +les formes du liberalisme, c'est-a-dire, sans doute, de quelque chose +s'opposant a l'omnipotence de l'Etat, lui sont odieuses. Il a deteste +les Parlements, les Etats generaux et la liberte de la presse. On +peut citer, de la _Henriade_, une jolie definition, et elogieuse, du +gouvernement parlementaire anglais; mais s'il faut prendre la _Henriade_ +pour autorite en matiere politique, on y trouve aussi cette jolie +epigramme contre le gouvernement par les assemblees: + + De mille deputes l'eloquence sterile + Y fit de nos abus un detail inutile: + Car de tant de conseils l'effet le plus commun, + Est de voir tous nos maux sans en soulager un. + +Pour dire tout un peu courtement, mais assez juste, Voltaire ne s'est +pas applique a la politique. Il y entrait peu, et ne la goutait pas. +Il n'en a pas les premieres notions. Il n'a exactement rien compris a +l'_Esprit des lois_, et il fallut lui faire remarquer que le _Contrat +social_ etait quelque chose. Quand il pretend refuter, en passant, +Montesquieu, il est un peu ridicule. Il observe que le gouvernement turc +n'est point si despotique qu'on le veut bien dire, puisqu'il est tempere +par les janissaires. Il le dit serieusement; c'est a ces hauteurs qu'il +s'eleve. Incertitude, ici comme partout, mais surtout moitie ignorance, +moitie mepris. Voltaire en science politique n'a absolument rien a nous +apprendre. + +En questions religieuses, enfin, il sait ce qu'il veut, sans doute. Il +faut reconnaitre que la guerre au surnaturel a ete sa grande tache, et +preferee. Sa conception de l'histoire intellectuelle de l'humanite est +celle-ci: + +Antiquite: point de surnaturel; un merveilleux d'imagination invente par +les poetes, utile aux beaux-arts, et parfaitement inoffensif; tolerance +absolue; liberte de conscience indiscutee; sauf les guerres de conquete, +paix profonde; bonheur.--Christianisme: apparition de la croyance au +surnaturel dans le monde. Des lors "les deux puissances", la spirituelle +et la temporelle; monde dechire, guerres pour des idees, et pour des +idees qu'on ne comprend pas, persecutions, oppressions, assassinats, +buchers, barbarie, enfer sur la terre.--Temps modernes: expulsion du +surnaturel, "ecrasement" d'une des puissances, omnipotence de l'autre, +retour a l'antiquite, paix, bonheur. + +Voila, certes, qui est faux, sans doute, mais qui est net. C'est une +conception d'ensemble qui est claire, c'est une idee generale qui est +precise, chose si rare dans Voltaire. Cela se tient, cela fait corps; +Victor Hugo en fera de beaux poemes toute sa vie; cela enfin peut +se soutenir.--Eh bien! il ne l'a pas soutenu. La conclusion c'est: +"ecrasons l'infame!" et il a dit mille fois "Ecrasons l'infame!"; mais +il a dit assez souvent de ne pas l'ecraser. Il veut le maintien, non pas +seulement de l'idee de Dieu, comme nous l'avons vu, mais de la religion +pour la foule. "Il faut une religion pour le peuple", le mot fameux est +de lui. Il faut une religion pour la canaille, "qui sera toujours la +canaille, et qui ne sera jamais eclairee", etc.--Ici la contradiction +est enorme en raison meme de la hardiesse de l'affirmation de tout +a l'heure, maintenant dementie. S'il est vrai, non d'une verite de +theorie, de speculation et de souper, mais vrai historiquement et dans +le reel, que les hommes, les hommes en chair, les hommes qui vivent et +souffrent, ont recu un accroissement de souffrance du christianisme +et des notions trop subtiles et dangereuses pour eux a manier qu'il +apportait--ce que j'admets qu'on peut pretendre--si cela est vrai, ou si +l'on en est convaincu, il ne s'agit pas de reserver cette verite a une +aristocratie de beaux esprits, et d'en ecrire des _Ingenus_; il faut +sauver ces hommes qui patissent et les arracher a leur torture.--Dire: +il faut un Dieu... pour le peuple, ce n'est pas trop loyal; mais +j'admets cela. Dieu consolateur vague, Dieu remunerateur et punisseur +lointain, que vous n'y croyiez guere et que vous vouliez que les simples +y croient, c'est un dedain, peut-etre une pitie: ce n'est pas une +cruaute.--Mais dire: l'histoire, la realite terrestre, est atroce a +partir du Christ; il convient qu'elle cesse pour nous; et il nous est +utile que pour les humbles elle continue; c'est cela qui est monstrueux. + +Et ce n'est pas monstrueux, parce que c'est de Voltaire. Il est trop +leger pour etre cruel. Il dit des choses enormes en pirouettant sur son +talon. Mais il est admirable pour se contredire; pour aller d'un bond +jusqu'au bout d'une idee et d'un autre elan jusqu'au bout de l'idee +contraire; pour etre inconsequent avec une souveraine intrepidite de +certitude; pour etre athee, deiste, optimiste, pessimiste, audacieux +novateur, reactionnaire enrage, toujours avec la meme nettete de pensee +et de decision d'argument, toujours comme s'il ne pensait jamais +autre chose, ce qui fait que chaque livre de lui est une merveille de +limpidite, et son oeuvre un prodige d'incertitude. Ce grand esprit, +c'est un chaos d'idees claires. + + + +III + +SES IDEES GENERALES + +Ce qu'il y a au fond de tout cela, c'est l'egoisme, comme je l'ai dit, +l'egoisme vigoureux, et exigeant, devenant toute une philosophie. A se +placer a ce point de vue les contradictions disparaissent. Les besoins +ou les gouts de M. de Voltaire sont la mesure de toutes ses idees, les +creent, les determinent, et font qu'elles concordent. C'est un grand +bourgeois; il est riche, il aime le monde, le luxe, les arts, les +conversations libres entre "honnetes gens", le theatre, et la paix sous +ses fenetres. Tout ce qui contribuera a ces gouts ou concordera avec +eux sera vrai, tout ce qui les contrariera sera faux.--Comme il n'a pas +d'imagination, il n'a pas beson de merveilleux, et de surnaturel; donc +_il n'y a pas_ de religion.--Comme il a de la curiosite, qu'il aime le +theatre, et qu'il n'est pas tres rigoureux sur la regle des moeurs, il +n'aime guere une religion hostile a la curiosite, au spectacle et au +libertinage; donc _il ne faut pas_ de religion.--Comme il aime que +le peuple le laisse tranquille, il aime tous les freins qui peuvent +contenir le peuple; donc _il faut_ une religion.--Comme il deteste +les guerres civiles, il a horreur de ce qui en a excite et qui peut en +dechainer encore; donc _il ne faut pas_ de religion, etc.--Le +principe est constant, ce n'est pas sa faute si les consequences sont +contradictoires. + +Comme il est grant bourgeois, a demi gentilhomme et ne dans un siecle +ou cette classe peut parvenir a tout, il n'est nullement adversaire de +l'aristocratie dont il sent qu'il est; de la monarchie qui ne laisse pas +de s'etre faite a demi bourgeoise. Remarquez que Louis XIV est son Dieu, +pour les memes raisons qui empechaient Saint-Simon d'aimer Louis XIV. Ce +qu'il aime, c'est "ce long regne de vile bourgeoisie" (Saint-Simon), +ou Colbert, Louvois et Chamillart sont ministres, Moliere, Boileau et +Racine favoris. Remarquez que Louis XV et Louis XVI sont rois de la +noblesse beaucoup plus que Louis XIV, et que c'est pour cela qu'il les +aime moins. Remarquez qu'il se preparait a ecrire une refutation de +Saint-Simon, alors recemment connu, quand il est mort. + +Quant a la democratie, pourquoi l'aimerait-il? Il la prevoit niveleuse, +et il est riche; peu litteraire, ou ayant tendresse pour la litterature +mediocre, et il est un fin lettre; bruyante, et il cherit la paix; +aimant mieux les phrases que l'esprit, et il est spirituel et "n'a pas +fait une phrase de sa vie".--Et certes, mieux vaut entrer dans une +aristocratie de gouvernement despotique, c'est-a-dire ouverte au talent, +a la richesse et aussi a la flatterie, qu'etre englouti dans une +democratie peu clairvoyante sur ces divers genres de merite.--Donc Louis +XIV, Catherine, Frederic s'il avait bon caractere, Louis XV s'il voulait +ressembler a Louis XIV. Donc il faut une aristocratie sous un despote, +une aristocratie dont un despote ouvre les rangs pour qui lui +plait.--Mais point de corps privilegies, point de parlements, point +de clerge autonome, ni "deux puissances", ni "trois pouvoirs". A quoi +serviraient-ils qu'a etre des obstacles au gouvernement personnel, sans +profit appreciable pour un homme comme M. de Voltaire; et des lors que +signifient-ils? Point d'aristocratie independante, sous aucune forme. +Montesquieu est a peu pres inintelligible. + +Cette inaptitude radicale a sortir de soi est tout Voltaire. Elle fait +son caractere, elle fait sa conduite, elle fait sa politique; mais, +vraiment, elle fait aussi son histoire et sa philosophie. Elle devient, +en considerations historiques, en philosophie, bref en idees generales, +une maniere d'anthropomorphisme un peu naif, un peu etroit et a courtes +vues, qui est bien curieux a considerer. L'homme est anthropomorphiste +naturellement, fatalement, par definition, et presque par tautologie, +parce qu'il est homme. Il ne peut s'empecher, ni de se regarder comme le +centre de l'univers, et son but et sa cause finale;--ni de se tenir pour +le modele de l'univers, ne reussissant jamais a rien voir dans le +monde qu'il ne suppose constitue comme lui.--Voltaire lui-meme a bien +spirituellement indique cette tendance primitive et inevitable de +l'esprit humain. Une taupe et un hanneton causent amicalement dans le +coin d'un kiosque: "Voila une belle fabrique, disait la taupe. Il faut +que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage.--Vous +vous moquez, dit le hanneton; c'est un hanneton tout plein de genie qui +est l'architecte de ce batiment." Nous sommes tous hannetons et taupes +en cette affaire. Seulement nous le sommes plus ou moins selon, je +le repete, que nous avons une plus grande ou moindre puissance de +detachement. Le lien entre le caractere et l'intelligence est la plus, +intimement plus, qu'ailleurs. Voltaire, extremement personnel, est +anthropomorphiste essentiellement. Il n'a pas assez reflechi sur les +propos de son hanneton. + +L'anthropomorphisme, en question d'histoire, consiste principalement a +croire que les hommes ont toujours ete tout pareils a ce que nous +les voyons, et a ce que nous sommes nous-memes. Voltaire a dans +son personnalisme cette source d'erreurs. Toutes les fois que dans +l'histoire quelque chose s'ecarte de la facon de penser et de sentir +d'un Francais de 1740, et particulierement de la facon de penser et de +sentir de M. de Voltaire, il crie; "c'est faux!" tout de suite.--"A qui +fera-t-on croire?...", "Comment admettre?...", "Il n'y a pas lieu de +croire?..." sont les formules favorites de son _Essai sur les moeurs_. +A qui fera-t-on croire que le fetichisme ait existe sur la terre? A +qui fera-t-on croire qu'il y ait eu souvent des immoralites melees aux +cultes religieux? A qui fera-t-on croire que le polytheisme ait ete +persecuteur? A qui fera-t-on croire que Diocletien ait fait couler +le sang des chretiens? "Il n'est pas vraisemblable qu'un homme assez +philosophe pour renoncer a l'Empire l'ait ete assez peu pour etre un +persecuteur fanatique."--C'est surtout ce grand fait de gens qui ne sont +pas des chretiens persecutant ceux qui ne pensent pas comme eux qui +est pour Voltaire un scandale de la raison, et par consequent une +impossibilite, et par consequent un mensonge. Ce qu'il voit dans +l'histoire moderne, c'est des guerres religieuses entre chretiens; +donc il n'y a jamais eu de guerres religieuses qu'entre chretiens; la +persecution est de l'essence du christianisme, a ete inventee par +lui, et avant lui n'existait pas, et apres lui n'existera plus. Le +polytheisme a ete tolerant, le christianisme oppresseur, la philosophie +sera bienfaisante, et voila l'histoire universelle. Le polytheisme a ete +tolerant et doux. Qu'on ne parle a Voltaire ni des sacrifices humains +de Salamine, ni de la loi d'_asebeia_ comportant peine de mort, ni +d'Anaxagoras, ni de Diogene d'Apollonie, ni de Diagoras de Melos, ni de +Prodicus, ni de Protagoras, ni de Socrate. Il ignore, ou il attenue. +Dans sa chaleur indiscrete a attenuer les choses, il en arrive meme a +manquer d'esprit. Sans doute Socrate a bu la cigue. Mais Jean Huss, +Monsieur! Jean Huss a ete brule. "Quelle difference entre la coupe d'un +poison doux, qui, loin de tout appareil infame et horrible, _laisse_ +expirer tranquillement un citoyen au milieu de ses amis, et le supplice +epouvantable du feu...!" Entendez-vous l'accent de M. Homais?--Qu'on ne +parle pas a Voltaire des persecutions subies par les chretiens pendant +quatre siecles, _parfois sous les meilleurs empereurs_. Ceci precisement +devait l'avertir que c'est chose naturelle aux hommes de tuer ceux qui +ne pensent pas comme eux; il n'en tire que cette conclusion que les +persecutions n'ont pas existe. Il les nie, ou les reduit a bien peu de +chose, ou les explique par des motifs politiques, ou, le plus souvent, +les passe absolument sous silence. Que des hommes qui ne sont ni +jansenistes ni jesuites aient fait couler le sang de leurs adversaires, +n'est-il pas vrai que cela ne s'est jamais vu? C'est impossible! +Evidemment. Donc c'est l'histoire qui se trompe. + +A ne voir ainsi que l'homme de son temps, c'est sur l'homme que Voltaire +se trompe. Il ne peut atteindre jusqu'a cette idee que les hommes ont +toujours eu et auront toujours le besoin d'assommer ceux qui pensent +autrement qu'eux, et que pour eux les plus grands crimes ont toujours +ete et seront toujours les crimes d'opinion. Chaque grande idee generale +qui traverse le monde donne seulement matiere a ce besoin imperieux +de l'espece. Aucune ne le cree, chacune le renouvelle. Avant le +christianisme, le polytheisme a proscrit cruellement, meurtrierement +le monotheisme sous forme philosophique d'abord, sous forme chretienne +ensuite; et le christianisme vainqueur a persecute le paganisme; et les +sectes chretiennes se sont proscrites les unes les autres; et voila que +le christianisme detruit par vous, vous croyez l'intolerance exterminee +du monde, ne sachant pas prevoir, comme vous ne savez pas voir +juste dans le passe, et ne vous doutant point qu'apres vous l'on va +s'assassiner pour des idees comme auparavant; que, seulement, les +theologiens seront remplaces par des theoriciens politiques, et le crime +d'etre heretique par celui d'etre aristocrate. + +Cette etroitesse d'esprit va plus loin. Elle s'applique a l'histoire +naturelle comme a l'histoire. Comme Voltaire est incapable de sortir des +idees de son temps pour comprendre le passe historique, tout de meme il +est incapable de depasser l'horizon de son siecle pour comprendre ou +imaginer le passe prehistorique. Les theories de Buffon paraissent +extravagantes. Quoi! La mer couvrant la terre tout entiere, les Alpes +sous les eaux; il en reste des coquillages dans les montagnes! Quelle +plaisanterie!--On lui montre les fossiles. Il ne veut pas les voir. +Laissez donc: ce sont des coquilles de saint Jacques jetees la par des +pelerins revenant de Terre Sainte.--Et cet autre, avec sa generation +spontanee et ses anguilles nees sans procreateurs! Ce n'est pas meme a +examiner.--Et cet autre qui croit a la variabilite des especes, et que +les nageoires des marsouins pourraient bien etre devenues avec le +temps des mains d'hommes de lettres et des bras de marquise. Quels +fous!--Investigations curieuses pourtant, hypotheses fecondes dont un +renouvellement de la science, et un peu de l'esprit humain, pourra +sortir, et que, la-bas, un Diderot accueille avec attention, examine +avec ardeur, homme nouveau, lui, vraiment moderne, donnant le branle a +la curiosite publique, et, ce que vous n'etes en rien, precurseur. + +C'est encore a ce penchant anthropomorphiste, infirmite essentielle de +tout homme, je l'ai accorde, mais chez Voltaire plus grave que chez +d'autres, que se rattache toute sa philosophie. Ne croyez pas que, quand +il passe de l'optimisme au pessimisme, il devienne si different de +lui-meme. Il reste au fond identique a soi. Optimiste il l'est a la +facon d'un homme du XVIIe siecle, et avec, les arguments de Fenelon. +Voyez-vous ces montagnes comme elles sont bien disposees pour la +repartition des eaux en vue de la plus grande commodite l'homme[67]... +(Voir dans Fenelon la premiere partie du _Traite sur l'existence de +Dieu_.) Un monde cree pour l'homme, un Dieu pour creer et organiser le +monde au profit de l'homme, l'homme centre du monde et but de Dieu, +donc sa cause finale, donc sa raison d'etre, voila l'univers. Pour un +contempteur de la Bible, en n'est pas de beaucoup depasser la Bible. + +[Note 67: _Dissertation sur les changements arrives dans notre +globe_.] + +Et quand il est pessimiste, c'est le meme systeme a l'inverse, mais le +meme systeme. C'est un pessimisme d'opposition dynastique. Il consiste +a accuser Dieu de n'avoir pas atteint son but. "Vous avez cree l'homme, +comme c'etait votre devoir. Mais vous n'avez pas assez fait pour +l'homme. Il se trouve insuffisamment bien. Il n'a pas lieu d'etre +content de vous. Au moins il faudra reparer. Vous lui devez quelque +chose."--Double aspect de la meme idee, optimisme ou pessimisme +anthropomorphique, dans les deux cas proclamation des droits de l'homme +sur le createur; croyance a Dieu, si vous voulez; creance sur Dieu +serait, je crois, mieux dit. + +Tout son "cause-finalisme", auquel il tient tant, se ramene a cela. +Il est le sentiment energique qu'un immense effort des choses a ete +accompli pour nous contenter ou pour nous plaire; qu'il a atteint +quelquefois ce but si considerable; que le monde est a peu pres digne de +nous; que pour cette raison nous devons le trouver intelligent, que le +monde reconnu intelligent s'appelle Dieu.--Mais aussi cet universel +effort n'a pas laisse d'etre maladroit; nous mesurons ses maladresses a +nos souffrances et les lacunes du monde a nos deceptions; nous trouvons +l'univers habitable, mais defectueux, donc intelligent mais capricieux +ou etourdi, et sans refuser notre approbation, nous retenons quelque +chose de notre respect.--Comme le paganisme est bien le fond ancien et +toujours pret a reparaitre de la theologie humaine, et comme c'est bien +la religion vraie des hommes, meme tres intelligents, quand on creuse un +peu, qu'un commerce familier avec la divinite, dans lequel on la craint, +on l'admire, on la querelle, et l'on doute un peu qu'elle nous vaille! + +Voila donc, a ce qu'il parait, un esprit assez etroit, disperse et +curieux, mais superficiel et contradictoire, quand on le presse et +qu'on le ramene, sans le trahir, il me semble, aux deux ou trois idees +fondamentales qui forment son centre; tres peu nouveau, assez arriere +meme, repetant en bon style de tres anciennes choses, sensiblement +inferieur aux philosophes, chretiens ou non, qui l'ont precede, et ne +depassant nullement la sphere intellectuelle de Bayle, par exemple; +surtout incapable de progres personnel, d'elargissement successif de +l'esprit, et redisant a soixante-dix ans son _credo_ philosophique, +politique et moral de la trentieme annee. + +Prenons garde pourtant. Il est rare qu'on soit intelligent sans qu'il +advienne, a un moment donne, qu'on sorte un peu de soi-meme, de son +systeme, de sa conception familiere, du cercle ou notre caractere et +notre premiere education nous ont etablis et installes. Cette sorte +d'evolution que ne connaissent pas les mediocres, les habiles, meme tres +entetes, s'y laissent surprendre, et ce sont les plus clairs encore +de leurs profits. Je vois deux evolutions de ce genre dans Voltaire. +Voltaire est un epicurien brillant du temps de la Regence, et l'on peut +n'attendre de lui que de jolis vers, des improvisations soi-disant +philosophiques a la Fontenelle, et d'amusants pamphlets. C'est en effet +ce qu'il donne longtemps. Mais son siecle marche autour de lui, et d'une +part, curieux, il le suit: d'autre part, tres attentif a la popularite, +il ne demandera pas mieux que de se penetrer, autant qu'il pourra, de +son esprit, pour l'exprimer a son tour et le repandre. Et de la viendra +un premier developpement de la pensee de Voltaire. Ce siecle est +antireligieux, curieux de sciences, et curieux de reformes politiques et +administratives. De tout cela c'est l'impiete qui s'ajuste le mieux au +tour d'esprit de Voltaire, et c'est ce que, a partir de 1750 environ, il +exploitera avec le plus de complaisance, jusqu'a en devenir cruellement +monotone. Quant a la politique proprement dite, il n'y entend rien, +ne l'aime pas, en parlera peu et ne donnera rien qui vaille en cette +matiere. Restent les sciences ef les reformes administratives. Il s'y +est applique, et avec succes. Il a fait connaitre Newton, tres conteste +alors en France et que la gloire de Descartes offusquait. Il aimait +Newton, et n'aimait point Descartes. Le genie de Newton est un +genie d'analyse et de penetration; celui de Descartes est un genie +d'imagination. Descartes cree _son_ monde, Newton demele _le_ monde, le +pese, le calcule et l'explique. Voltaire, qui a plus de penetration que +d'imagination, est tres attire par Newton. Il a pris a ce commerce un +gout de precision, de prudence, de sang-froid, de critique scientifique +qu'il a contribue a donner a ses contemporains et qui est precieux. +Sa sympathie pour Dalembert et son antipathie a l'egard de Buffon, sa +reserve a l'egard de Diderot viennent de la. Et s'il n'est pas inventeur +en sciences geometriques, ce qui n'est donne qu'a ceux qui y consacrent +leur vie, son influence y fut tres bonne, son exemple honorable, son +encouragement precieux. Comme Fontenelle, comme Dalembert, il maintenait +le lien utile et necessaire qui doit unir l'Academie des sciences a +l'Academie francaise. + +En matiere de reformes administratives il a fait mieux. Il a montre +l'impot mal reparti, iniquement percu, le commerce gene par des douanes +interieures absurdes et oppressives, la justice trop chere, trop +ignorante, trop frivole et capable trop souvent d'epouvantables erreurs. +Je crains de me tromper en choses que je connais trop peu; mais il me +semble bien que je ne suis pas dans l'illusion en croyant voir qu'il a +deux eleves, dont l'un s'appelle Beccaria et l'autre Turgot. Cela doit +compter. J'insiste, et quelque admiration que j'aie pour un Montesquieu, +quelque cas que je fasse d'un Rousseau, et quelque estime infiniment +faible que je fasse de la politique de Voltaire, je le remercie presque +d'avoir ete un theoricien politique tres mediocre, en considerant que +negliger la haute sociologie et s'appliquer aux reformes de detail a +faire dans l'administration, la police et la justice, etait donner un +excellent exemple, presque une admirable methode dont il eut ete +a souhaiter que le XVIIIe siecle se penetrat. Ici Voltaire est +inattaquable et venerable. C'est le bon sens meme, aide d'une tres +bonne, tres etendue, tres vigilante information. Ici il n'a dit que des +choses justes, dans tous les sens du mot, et tel de ses petits +livres, prose, vers, conte ou memoire, en cet ordre d'idees, est un +chef-d'oeuvre. + +Je vois une autre evolution de Voltaire, celle-la interieure (ou a peu +pres), intime, et qu'il doit a lui-meme, au developpement naturel de ses +instincts. C'est un epicurien, c'est un homme qui veut jouir de toutes +les manieres delicates, mesurees, judicieuses, ordonnees et commodes, +qu'on peut avoir de jouir. Donc il est assez dur, nous l'avons vu, +assez avare ("l'avarice vous poignarde", lui ecrivait une niece), et la +charite n'est guere son fait. Cependant le developpement complet d'un +instinct, dans une nature riche, intelligente et souple, peut aboutir +a son contraire, comme une idee longtemps suivie contient dans ses +conclusions le contraire de ses premisses. L'epicurien aime a jouir, et +il sacrifie volontiers les autres a ses jouissances; mais il arrive a +reconnaitre ou a sentir que le bonheur des autres est necessaire +au sien, tout au moins que les souffrances des autres sont un tres +desagreable concert a entendre sous son balcon. Pour un homme ordinaire +cela se reduit a ne pas vouloir qu'il y ait des pauvres dans sa commune. +Pour un homme qui a pris l'habitude d'etendre sa pensee au moins +jusqu'aux frontieres, cela devient une vive impatience, une +insupportable douleur a savoir qu'il y a des malheureux dans le pays et +qu'il serait facile qu'il n'y en eut pas. Voltaire, l'age aidant, du +reste, en est certainement arrive a cet etat d'esprit, et je dirai +de coeur, si l'on veut, sans me faire prier. Les pauvres gens foules +d'impots, tracasses de proces, "travailles en finances" horriblement, +lui sont presents par la pensee, et le genent, et lui donnent "la fievre +de la Saint-Barthelemy", cette fievre dont il parle un peu trop, mais +qui n'est pas, j'en suis sur, une simple phrase.--Et l'on se doute que +je vais parler des Calas, des Sirven et des La Barre. Je ne m'en defends +nullement. Oui, sans doute, on en a fait trop de fracas. On dirait +parfois que Voltaire a consacre ses soixante-dix ans d'activite +intellectuelle a la defense des accuses et a la rehabilitation des +condamnes innocents. On dirait qu'il y a couru quelque danger pour sa +vie, sa fortune ou sa popularite. On sent trop, a la place que prennent +ces trois campagnes de Voltaire dans certaines biographies, que le +biographe est trop heureux d'y arriver et de s'y arreter; et l'effet est +contraire a l'intention, et l'on ne peut s'empecher de repeter le mot de +Gilbert: + + Vous ne lisez donc pas le _Mercure de France_? + Il cite au moins par mois un trait de bienfaisance. + +Oui sans doute, encore, cette pitie se concilie chez Voltaire, et au +meme moment, et dans la meme phrase, avec une durete assez deplaisante +pour des infortunes identiques: "J'ai fait pleurer Genevois et +Genevoises pendant cinq actes... On venait de pendre un de leurs +predicants a Toulouse; cela les rendait plus doux; mais on vient de +rouer un de leurs freres[68]..." Oui, sans doute, encore, il y a, dans +ces belles batailles pour Calas, Sirven, La Barre et Lally, beaucoup de +cet esprit processif qui etait chez Voltaire et tradition de famille et +forme de sa "combativite". Il a ete en proces toute sa vie et contre tel +juif d'Allemagne, ce qui exaspere Frederic, et contre de Brosses, et +contre le cure de Moens; et s'il y a dix memoires pour Calas, il y en a +bien une vingtaine pour M. de Morangies, lequel n'etait nullement une +victime du fanatisme.--N'importe, c'est encore un bon et vif sentiment +de pitie qui le pousse dans ces affaires des protestants, des maladroits +ou des etourdis. Pour Calas surtout, le parti qu'il prend lui fait un +singulier honneur; car, remarquez-le, il sacrifie plutot sa passion +qu'il ne lui cede. Ses rancunes auraient interet a croire plutot a un +crime du fanatisme qu'a une erreur judiciaire, sa haine etant plus +grande contre les fanatiques que contre la magistrature. Il hesite, +aussi, un instant; on le voit par ses lettres; puis il se decide pour le +bon sens, la justice et la pitie. Ce petit drame est interessant. + +[Note 68: A Dalembert, 29 mars 1762.] + +On le voit, d'une part sous l'influence de son temps, d'autre part +moitie influence de son temps, qui fut clement et pitoyable, moitie +propre impulsion et developpement, dans une heureuse direction, de ses +instincts intimes, Voltaire, par certaines echappees, s'est depasse, ce +qui veut dire s'est complete. Une partie de son oeuvre de penseur est +serieuse, c'est la partie pratique et _actuelle_; une partie (trop +restreinte) de son action sur le monde est bonne, ce sont des demarches +d'humanite et de bon secours. "_J'ai fait un peu de bien, c'est mon +meilleur ouvrage_", est un joli vers, et ce n'est pas une gasconnade. + +Mais quand on en revient a l'ensemble, il n'inspire pas une grande +veneration, ni une admiration bien profonde. Un esprit leger et peu +puissant qui ne penetre en leur fond ni les grandes questions ni les +grandes doctrines ni les grands hommes, qui n'entend rien a l'antiquite, +au moyen age, au christianisme ni a aucune religion, a la politique +moderne, a la science moderne naissante, ni a Pascal, ni a Montesquieu, +ni a Buffon, ni a Rousseau, et dont le grand homme est John Locke, peut +bien etre une vive et amusante pluie d'etincelles, ce n'est pas un grand +flambeau sur le chemin de l'humanite. + +Quand, tout rempli depuis bien longtemps de ses pensees et s'assurant +sur une derniere lecture, recente, attentive et complete de ses +ouvrages, on essaye de se le representer a un de ces moments ou l'homme +le plus sautillant et repandu en tous sens, et _rimarum plenissimus_, +s'arrete, se ramene en soi et se ramasse, fixe et ordonne sa pensee +generale et s'en rend un compte precis, voici, ce me semble, comme il +apparait.--Positiviste borne et sec, impenetrable, non seulement a la +pensee et au sentiment du mystere, mais meme a l'idee qu'il peut y avoir +quelque chose de mysterieux, il voit le monde comme une machine tres +simple, bien faite et imparfaite, combine par un ouvrier adroit et +indifferent, qui n'inspire ni amour ni inquietude et qui est digne d'une +admiration reservee et superficielle.--Conservateur ardent et inquiet, +il a horreur de toute grande revolution dans l'artifice social et meme +de toute theorie politique generale et profonde ayant pour merite et +pour danger de penetrer et partant d'ebranler, en pareille matiere, le +fond des choses.--Monarchiste ou plutot despotiste, il ne trouve jamais +le pouvoir central assez arme, ni aussi assez solitaire, ne le veut ni +limite, ni controle, ni couvert ni appuye d'aucun corps, +aristocratie, magistrature ou clerge, qui ait a lui une existence +propre.--Antidemocrate et anti populaire plus que tout, il ne veut +rien pour la foule, pas meme (il le repete cent fois), pas meme +l'instruction; et, par ce chemin, il en revient a etre conservateur +acharne, _meme en religion_, voyant dans Dieu tel qu'il le comprend, +et dans le culte, et dans l'enfer, d'excellents moyens, insuffisants +peut-etre encore, d'intimidation.--Et ce qu'il reve, c'est une societe +monarchique dans le sens le plus violent du mot, et jusqu'a l'extreme, +ou le roi paye les juges, les soldats et les pretres, au meme titre; +ait tout dans sa main; ne soit pas gene ni par Etats generaux ni par +Parlement; fasse regner l'ordre, la bonne police pour tous, la religion +pour le peuple, sans y croire; soit humain du reste, fasse jouer les +tragedies de M. de Voltaire et mette en prison ses critiques. Il se +fache contre les philosophes de 1770 quand ils "mettent ensemble" les +rois et les pretres. Pour les rois, non, s'il vous plait! "Il ne s'agit +pas de faire une revolution comme du temps de Luther ou de Calvin, mais +d'en faire une dans l'esprit de ceux qui sont faits pour gouverner." +Son ideal, c'est Frederic II; non pas encore: Frederic accueille et +recueille les Jesuites; son vrai ideal, c'est Catherine II. La societe +qu'il a revee c'est celle de Napoleon Ier. + +Et ce systeme est un systeme. C'est celui de Hobbes. Seulement Voltaire +est trop leger pour avoir en soi, ou pour atteindre, du systeme qu'il +concoit ou qu'il caresse, la substance et le fond. Il n'appuie sur +rien les constructions legeres de sa pensee. Positiviste, il n'a pas +l'essence du positiviste; monarchiste, il n'a pas la raison d'etre du +monarchiste; antidemocrate, sans etre serieusement aristocrate, il n'a +pas les qualites patriciennes; et, conservateur, il n'a pas les vertus +conservatrices. + +Positiviste, il ne sait pas que l'essence du positivisme c'est une +qualite, tres religieuse, quoi qu'elle en ait et tres grave, qui est +l'humilite; que le positiviste sincere est surtout frappe des bornes +etroites et des voutes affreusement basses et lourdes qui limitent +et repriment notre miserable connaissance; qu'il dit: "Bornons-nous, +puisque nous sommes bornes; sachons ne pas savoir, puisqu'il est si +probable que nous ne saurons jamais; a l'_ama nesciri_ de l'_Imitation_ +ajoutons _aude nescire_";--et que c'est la une disposition d'esprit +plus respectueuse du grand mystere que toute temeraire affirmation, +puisqu'elle le proclame.--Voltaire, lui, ne s'humilie point, croit +savoir (le plus souvent du moins) et tranche lestement. Il est +positiviste assure et audacieux, avec un petit deisme tres positif +aussi, sans aucun mystere, dont on fait le tour en trois pas, dont il +est facheux aussi qu'il ait besoin comme instrument de terreur, et qui +au defaut d'etre un peu naivement positif, joint celui d'etre trop +pratique. Il n'a pas le positivisme serieux et reflechi qui s'arrete au +seuil du mystere, mais precisement parce qu'il y est arrive. + +Monarchiste, il n'a pas la raison d'etre du monarchiste, qui n'est autre +chose que le patriotisme. Le monarchisme, quand il est profond, est un +sacrifice. Il est l'immolation du droit de l'homme au droit de l'Etat +pour la patrie. Il part de cette conviction que la patrie n'est pas un +lieu, mais un etre, qu'elle vit, qu'elle se ramasse autour d'un coeur; +et que ce coeur, s'il n'est pas un Senat eternel, doit etre une famille +eternelle, une maison royale, une dynastie; que cette maison est le +point vital du pays, languissant parfois (et alors malheur dans le pays, +mais respect encore et fidelite au trone: ce ne sera qu'une generation +sacrifiee a la perpetuite du pays); puissant parfois et vigoureux et +alors gloire dans la nation et elan nouveau vers l'avenir; mais toujours +conservateur du pays, en ce qu'il en est la perpetuite, et parce qu'un +pays n'est autre chose qu'un etre perpetuel et fidele a sa propre +eternite.--Cette conception est absolument inconnue de Voltaire; il est +monarchiste sans etre dynastique, il est monarchiste sans etre patriote, +d'ou il suit qu'il n'est monarchiste que par instinct banal de +conservation. Il est si peu monarchiste dans le sens profond du mot +qu'il change de roi; il est si peu patriote qu'il change de patrie. Son +indifference pour le pays dont il est, est telle qu'elle a etonne meme +ses contemporains. Elle est telle qu'elle le rend inintelligent meme +au point de vue pratique, ce qui peut surprendre. Agrandissement de la +Prusse, debordement de la Russie, suppression de la Pologne, les Russes +a Constantinople, voila sa politique exterieure, cent fois exposee. +C'est toujours la France amoindrie qu'il semble rever.--Ce n'est +pas qu'il lui en veuille precisement. Il n'en tient pas compte. Que +d'enormes monarchies, qui ne risquent pas d'etre catholiques et qu'il +espere naivement qui seront "philosophiques", se forment dans le +monde, il lui suffit. C'est le plus remarquable cas, non de colere +blasphematrice contre la patrie, ce qui serait plus decent, mais +d'indifference a l'endroit du pays, qui se soit vu. + +Antidemocrate, il l'est, sans etre patricien. Ce n'est pas le mepris du +peuple qui fait le vrai aristocrate, c'est la certitude que le peuple +est incapable de gouverner ses affaires, et que, par consequent, il faut +se devouer a lui. Voltaire a le mepris sans avoir le devouement. Il n'a +que la plus mauvaise moitie de l'aristocrate. Il veut tenir la foule +dans l'ignorance et l'impuissance, et c'est un systeme qui peut se +defendre; mais il ne tient a aucune aristocratie eclairee, organisee et +pouvant quelque chose dans l'Etat, de quoi etant adversaire, il devrait +etre democrate; et Rousseau est plus logique que lui. Mais tout ce qui +n'est pas monarchie pure, et que ce soit democratie, ou aristocratie, ou +gouvernement mixte, lui est antipathique. On s'attendrait, puisqu'il est +si personnel, et puisque c'est notre ridicule a tous de tenir pour le +meilleur l'etat ou nous serions les personnages les plus considerables, +qu'il revat une aristocratie philosophique et un gouvernement des +"hautes capacites" et des "lumieres". Nullement. Diderot y songe plus +que lui. C'est meme une chose monstrueuse pour lui que "l'Eglise" ait pu +etre jadis un "ordre" de l'Etat. Cela derange sa conception de l'Etat. +Cependant, si l'Eglise a ete un ordre. C'est qu'elle etait en +ces temps-la la corporation des capacites.--Mais la vraie idee +aristocratique est totalement etrangere a ce contempteur du peuple. Il +n'est aristocrate que par negation. + +Et il n'est conservateur que par timidite. Le conservatisme serieux et +fecond n'est pas la peur de l'avenir; c'est le respect du passe. C'est +une sorte de piete filiale. C'est le sentiment que le passe a une vertu +propre, que les institutions du passe sont bonnes, meme quand elles +sont un peu mauvaises, comme maintenant dans la nation l'idee de la +continuite des efforts, de la longueur de la tache, et de la patience +commune. La tradition, c'est la solidarite des hommes d'aujourd'hui avec +les ancetres, et par la c'est la patrie agrandie, dans le temps, de tout +ce qu'elle retient et venere du passe.--Et cela est vrai que le passe a +une vertu, sans avoir ete si vertueux quand il etait le present! Comme +d'un pere mort un fils ne garde en memoire, tres naturellement et sans +effort, que ce qu'il avait d'excellent, et comme ce souvenir devient en +lui un viatique et un principe d'energie morale; de meme un peuple dans +les institutions qu'il garde de ses ancetres ne trouve, naturellement, +qu'une image epuree de ce qu'ils etaient, qui lui devient un reconfort +et un ideal. Montaigne gardait dans son cabinet les longues gaules +dont son pere avait accoutume de s'appuyer en marchant, et certes, +je voudrais qu'il les eut gardees meme si son pere s'en fut servi +quelquefois pour le fustiger.--Voltaire n'a point ce genre de piete. Il +est _homme nouveau_ essentiellement; et il n'a aucune espece de respect. +Il n'est conservateur que parce qu'il se trouve a peu pres a l'aise +dans la societe telle qu'elle est. Il est conservateur par apprehension +beaucoup plus que par respect. Il est conservateur beaucoup moins des +souvenirs que des defiances, et beaucoup plus des remparts que du +Palladium.--Il n'y a pas a s'y tromper: l'humanite qu'il a revee serait +l'humanite ancienne, seulement un peu, je ne veux pas dire degradee, un +peu _declassee_; et la societe qu'il a revee serait la societe ancienne +un peu nivelee, aussi comprimee. Ce serait quelque chose comme l'Empire +sans gloire. Ce serait un etat social parfaitement ordonne et odieux. + +On ne le voit pas si deplaisant que cela, a le lire de temps en temps. +Non certes, d'abord parce qu'il est plaisant, et spirituel et causeur +aimable, ce qui sauve tout, surtout en France; ensuite parce qu'il a +beaucoup de bon sens, et que ses idees de detail sont tres justes, tres +vraies, tres pratiques, et excellentes a suivre. Le Voltaire negatif, le +Voltaire prohibitif, le Voltaire qui dit: "Ne faites donc pas cela", est +admirable. S'il s'etait borne a repeter: "Ne brulez pas les sorciers; ne +pendez pas les protestants; n'enterrez pas les morts dans les eglises; +ne rouez pas les blasphemateurs; ne _questionnez_ pas par la torture; +n'ayez pas de douanes interieures; n'ayez pas vingt legislations dans +un seul royaume; ne donnez pas les charges de magistrature a la _seule_ +fortune sans merite; n'ayez pas une instruction criminelle secrete, a +chausse-trapes et a parti pris[69]; ne pratiquez pas la confiscation qui +ruine les enfants pour les crimes des peres; ne prodiguez pas la peine +de mort (il a meme plaide une ou deux fois pour l'abolition); ne tuez +pas un deserteur en temps de paix, une fille seduite qui a laisse mourir +son enfant, une servante qui vole douze serviettes; soyez tres +propres; faites des bains pour le peuple; n'ayez pas la petite verole; +inoculez-vous";--s'il s'etait borne a repeter cela toute sa vie avec +sa verve et son esprit et son feu d'artifice perpetuel, et a faire une +centaine de jolis contes, je l'aimerais mieux. Mais le fond des idees +est bien pauvre et le fond du coeur est bien froid. Ce qu'il parait +concevoir comme ideal de civilisation est peu engageant. Le monde, s'il +avait ete cree par Voltaire, serait glace et triste. Il lui manquerait +une ame. C'est bien un peu ce qui manquait a notre homme. + +[Note 69: Une fois meme, il a demande le jury (ce qui est etrange de +la part d'un homme qui n'a jamais manque, dans les affaires d'Abbeville +et de Toulouse, d'accuser _surtout_ la population, responsable des +decisions que ses cris imposaient aux juges); mais ce n'est qu'une de +ses "humeurs" et boutades.] + + + +IV + +SES IDEES LITTERAIRES + +Il en est des idees de Voltaire sur l'art comme de ses autres idees. +Elles paraissent contradictoires et incertaines au premier regard: +elles le sont en effet; et elles se ramenent a une certaine unite en ce +qu'elles sont uniformement assez justes, tres etroites et peu profondes. +--Au premier abord il parait tout classique. Il arrive a la vie +litteraire au moment d'une grande croisade des "modernes", et il prend +parti contre les modernes avec decision. Il defend, contre Lamotte, +Homere, la tragedie en vers et les trois unites; il defend, contre +Montesquieu, la poesie elle-meme qu'il sent meprisee par le +raisonnement, la didactique, la science sociale et le jeu des idees +pures. Nul doute n'est possible sur ses intentions. On est en reaction, +autour de lui, contre tout le XVIIe siecle; il veut, lui, que l'on +continue le XVIIe siecle, que l'on rime plus que jamais, et que, plus +que jamais, on fasse des tragedies, des odes et des poemes epiques. Il +en fait, pour donner l'exemple, et ramene vivement son siecle, qui sans +lui, certainement, s'en ecartait, a la litterature d'imagination. + +Et, sur cela, vous croyez qu'il est _ancien_, a la facon d'un Racine, +d'un Boileau, d'un Fenelon et d'un La Bruyere, ou, ce qui est mieux +encore, un ancien avec de vives clartes et tres heureux reflets des +litteratures modernes, comme un La Fontaine. Nullement. Il n'a guere +perdu une occasion de mettre le Tasse et l'Arioste au-dessus d'Homere, +de profiter malignement des maladresses d'Euripide et de taquiner Homere +sur ce qu'il a parfois de primitif et d'enfantin. Pindare pour lui +n'existe pas, a quoi l'on peut mesurer le chemin parcouru en arriere +depuis Boileau. La tragedie francaise est incomparablement superieure +a la tragedie grecque. Aristophane n'est qu'un plat bouffon, indigne +d'interesser un moment les honnetes gens; Virgile, tres superieur +a Homere du reste, a surtout des qualites de belle composition et +d'ordonnance. Bref, Voltaire est un classique qui ne comprend a peu +pres rien a l'antiquite. Il est curieux, quand on lit Chateaubriand, +de reconnaitre a chaque page que, du revolutionnaire et du classique +conservateur, c'est le revolutionnaire qui a le plus vivement, le plus +puissamment, le plus completement, le sens de l'antiquite. + +C'est que Voltaire, en cela comme en toute chose, n'a pas le fond. C'est +comme son originalite. Il est classique en litterature comme il est +conservateur ou monarchiste en politique, sans savoir ce que c'est qu'un +classique, non plus que ce que c'est qu'un conservateur. En cela, comme +en autre affaire, c'est aux formes et a l'exterieur des choses qu'il +s'attache. Le gout classique, pour lui, ce n'est pas forte connaissance +de l'homme, passion du vrai et ardeur a le rendre, imagination energique +et male associant l'univers a la pensee de l'homme et peuplant le monde +de grandes idees humaines devenant des dieux et des cieux, sensibilite +vraie et forte nee de la conscience profonde des miseres et des +grandeurs de notre ame--et, _parce que_ tout cela est bien compris et +possede pleinement, et, pour que tout cela soit bien compris des autres, +clarte, ordre, harmonie, proportions justes, marche droit au but, +ampleur, largeur, noblesse. Non; l'art classique n'est pour lui que +clarte, ordre, nettete, ampleur et noblesse, sans le reste; et c'est ce +qui est saisir la forme, la bien voir meme, avec justesse et surete, +mais ne pas soupconner le fond; et c'est tout Voltaire critique. + +Un certain modele de bon ton, de justesse d'idees et de justesse de +proportions dans les oeuvres, d'elegance, de distinction et de noblesse, +voila ce qu'il a vu, et certes il n'a pas eu tort de le voir, dans le +siecle de Louis XIV. Avec son manque de profondeur, et d'imagination, et +de sensibilite, c'est tout ce qu'il pouvait voir, et il s'en est fait +une poetique, qui est bonne, qui est saine, qui est incomplete et qui +est tout ce qu'il y a au monde de plus sterile. C'est, si l'on veut, un +assez bon acheminement. "Il faut avoir passe par la", ou plutot on peut +avoir passe par la. Ceux qui y restent n'ont rien compris au fond des +choses. + +Il y est presque reste. Aussi, appliquant ce cadre etroit aux grandes +oeuvres de la grande litterature classique pour les mesurer, on peut +juger ce qu'il en laisse de cote ou en proscrit. De la Bible il ne reste +rien (Boileau la comprenait); de l'antiquite grecque les deux tiers, au +moins, tombent; et Homere lui est, a l'ordinaire, un pretexte a parler +de l'Arioste. Sophocle reste: il est noble, il est mesure, il est +harmonieux; mais il est religieux, il est philosophe, il est grand +createur d'ames, il est grand poete lyrique, et Voltaire s'en est peu +apercu. De l'antiquite latine ne restent guere que Virgile et Horace, +Horace surtout. + +Applique meme au XVIIe siecle, le cadre est etroit. Pascal n'est pas +compris, du moins celui des _Pensees_. C'est que Pascal, sans qu'on +s'occupe ici ni du philosophe ni du theologien, est le plus grand poete, +peut-etre, du XVIIe siecle. + +Ou le criterium adopte par Voltaire a des effets bien curieux, c'est +dans les questions de "bon gout" proprement dit et de bienseance. Le +grand defaut des auteurs du XVIIe siecle, pour Voltaire, est d'avoir +trop souvent _manque de noblesse_. Bossuet est quelquefois bien familier +dans ses Oraisons funebres, et la "sublimite" de ces beaux ouvrages en +est "deparee"[70]. Comparez le portrait si correct et bien compasse de +la reine d'Egypte dans le _Sethos_ de l'abbe Terrasson et le portrait de +Marie-Therese dans Bossuet: "vous serez etonne de voir combien le grand +maitre de l'eloquence est alors au-dessous de l'abbe Terrasson[71]." La +Fontaine est charmant; il a un "instinct heureux et singulier" et +fait ses fables "comme l'abeille la cire"; mais que de trivialites +quelquefois, que de "bassesses", que de "negligences" et que +d'"improprietes"! Surtout il est regrettable qu'il n'ait "ni rime ni +_mesure_".--Il n'y a pas jusqu'a ce bon Rollin qui n'ait donne dans +le familier. Dans un passage sur les jeux scolaires, il ose nommer +la "balle", le "ballon" et le "sabot"; et ce sabot ne saurait se +souffrir.--Sait-on bien que Racine lui-meme n'est pas constamment +elegant? Il y a dans le second acte d'_Andromaque_ des "traits de +comique" qui sont absolument insupportables dans une tragedie. Ah! quel +dommage! + +[Note 70: _Temple du gout_.] + +[Note 71: _Connaissance des beautes et des defauts de la poesie et +de l'eloquence dans la Langue francaise.--Caracteres et portraits_.] + +Voltaire n'a pas cesse d'avoir de ces singulieres delicatesses et de ces +etranges degouts. En litterature aussi c'est un gentilhomme, certes, +mais trop recemment anobli, et il est plus intraitable qu'un autre sur +la noblesse. + +Avec sa vive sensibilite, je voudrais pouvoir dire "nervosite" d'homme +de theatre, il a recu comme le coup et la secousse de Shakspeare, +pendant son sejour en Angleterre, et il a crie en France la gloire du +grand tragique.--Pourquoi cette croisade furieuse, tout a la fin de +sa carriere, contre l'auteur d'_Othello_? C'est qu'on est l'auteur de +_Zaire_, sans doute; c'est aussi que le gout intime reprend le dessus; +et que le gout intime consiste dans les qualites de forme infiniment +preferees au fond. Le gout de Voltaire c'est le gout de Boileau devenu +beaucoup plus etroit et beaucoup plus timide et beaucoup plus superbe. +Prenez ce qui est comme l'enveloppe de la poetique du XVIIe siecle: +trois unites, distinction rigoureuse des genres, noblesse de ton, +merveilleux, eloquence continue, toutes choses qui sont des _effets_ de +la conception artistique du grand siecle, et non cette conception meme; +et cette sorte d'enveloppe et d'ecorce, desormais sans substance et sans +seve, prenez-la pour l'art lui-meme; ayez cette illusion; vous aurez +celle de Voltaire, et l'explication, du meme coup, de ce qu'il y a, +manifestement, d'artificiel, de sec, d'inconsistant et de creux dans +l'art de Voltaire et de son groupe. + +Et aussi ce soutien et cet appui dont s'aidaient les hommes du XVIIe +siecle, l'imitation de l'antiquite, destituez-le de sa force de sa vertu +premiere, reduisez-le a n'etre plus un art de penser comme les anciens, +et un commerce perpetuel avec eux, et une puissance de renouvellement +par leur exemple; reduisez-le a n'etre plus qu'un instinct et une +habitude d'imitation, et un procede d'ouvrier avise et habile; et un +procede s'appliquant aux modeles les plus differents, a Virgile comme a +Camoens, a Arioste ainsi qu'a Shakspeare: et s'appliquant, encore, a des +modeles qui sont deja en partie des imitations, c'est-a-dire aux oeuvres +du XVIIe siecle: vous avez un autre aspect de l'art poetique et un autre +secret de la facon de travailler de Voltaire; et vous arrivez, par tout +chemin, a vous convaincre que cet art est l'art, moins le fond de l'art. + +Est-ce la tout ce qui constitue le gout litteraire de Voltaire? Non pas! +N'oublions jamais, en parlant d'un homme, la qualite maitresse, petite +ou grande, qui fait son originalite. L'originalite de Voltaire, c'est +son instinct de _curiosite_. C'est par la que, de tous cotes, il echappe +a ses faiblesses. Une partie du role litteraire de Voltaire, c'est +d'avoir resiste a la reaction contre le XVIIe siecle, et d'avoir soutenu +que le XVIIe siecle etait grand; mais une autre partie de son role, +c'est d'avoir furete partout. Si etroit d'esprit qu'on puisse etre +accuse d'etre, on ne va point partout sans en rapporter quelque chose. +Il sait beaucoup d'histoire, de litterature, d'histoire de moeurs. Cela +fait que son gout, etroit pour nous, est quelquefois plus large que +celui de ses contemporains. Il les redresse, a la rencontre, fort +heureusement. S'il trouve des enfantillages dans Homere, tel des hommes +de son temps y trouvait des grossieretes qu'il ne tient pas pour telles. +"Peut-on supporter, disait-on autour de lui, Patrocle mettant trois +gigots de mouton dans une marmite?..."--"Eh! mon Dieu, repond Voltaire, +c'est que vous n'avez rien vu. Charles XII a fait six mois sa cuisine a +Demir-Tocca, sans perdre rien de son heroisme."--"Pourquoi tant louer la +force physique de ses heros? Cela n'est pas du ton de la cour."--"Non, +mais avant l'invention de la poudre, la force du corps decidait de tout +dans les batailles. Cette force est l'origine de tout pouvoir chez les +hommes; par cette superiorite seule les nations du Nord ont conquis +notre hemisphere depuis la Chine jusqu'a l'Atlas." + +Voila a quoi sert de savoir quelque chose. De ses excursions a travers +toutes les litteratures a peu pres, et toutes les histoires, Voltaire +a rapporte de quoi temperer quelquefois ce que son esprit avait +naturellement d'imperieux dans la soumission. D'Angleterre il tient un +demi-shakspearianisme, qui, au moins, nous le verrons, doit diversifier +ses procedes d'imitation. De ses Italiens il tient un certain gout de +fantaisie folle qui l'ecartera par moments (mais beaucoup trop) de son +ferme propos de noblesse academique dans l'art. De ses Espagnols, qui +n'ont que de l'imagination, comme il n'en a pas, il ne tire rien. Mais, +tout compte fait, sa critique, quoique en son fond plus etroite que +celle de Boileau, a quelques echappees, pour ne pas dire hardiesses, et +quelques saillies, assez heureuses. Il a loue eternellement Quinault, il +est vrai, et c'est un crime, et sans excuse, car tout ce qu'il en cite +a l'appui de sa louange est d'une platitude incomparable; mais il a +invente _Athalie_, et c'est une gloire. C'est qu'il etait homme de +theatre, grand premier role de naissance, et que la grandeur du +spectacle le ravissait. Il a, plus tard, vingt fois, dementi cet +enthousiasme, en faisant remarquer combien _Athalie_ est d'un mauvais +exemple. C'est qu'il est monarchiste et anticlerical; mais ces vingt +passages, on ne veut pas les lire, et on a raison. + +En somme, il aimait passionnement la litterature, ce qui est tres bien, +sans la bien comprendre, ce qui est etrange. Cela tient a ce qu'il +n'etait pas poete et a ce qu'il se sentait tres bon ecrivain. Cette +complexion mene a etre un ouvrier infiniment adroit et prestigieux, qui, +sans bien sentir l'art, se donne, et meme aux autres, l'illusion qu'il +est un artiste. + + + +V + +SON ART LITTERAIRE + +J'ai commence l'etude de Voltaire artiste par l'etude de Voltaire +critique. Ce n'est pas sans raison. Je crois en effet que l'art dans +Voltaire n'est guere que de la critique qui se developpe, et qui se +donne a elle-meme des raisons par des exemples. Il y a des hommes de +genie qui se transforment en critiques, pour leurs besoins, et alors +ils donnent comme regle de l'art la confidence de leurs procedes. +Tels Corneille et Buffon. Il y a des hommes de gout, de finesse, +d'intelligence qui sont critiques de naissance, qui disent: "ce n'est +pas comme cela qu'on fait un ouvrage; c'est comme ceci"; et qui +ajoutent, le moment d'apres, ou l'annee suivante: "et je vais le +montrer, en en faisant un". On reconnait generalement les premiers a ce +qu'ils ne s'adonnent qu'a un genre d'ouvrages, et ensuite prescrivent +des regles d'art qui ne s'appliquent bien qu'a ce genre-la. Tels Buffon +et Corneille. On reconnait generalement les autres a ce qu'ils ont des +idees de critique sur tous les genres d'ouvrage, et s'aventurent a +composer des oeuvres a peu pres de tous les genres. Tels Marmontel, +Laharpe, a cent degres plus haut tel Voltaire.--Seulement Voltaire, +outre ce talent ou plutot cette souplesse a transformer sa critique en +exemples agreables, qu'il prend et donne pour des modeles, a un talent +original, et peut-etre deux. Il a un genie de curiosite, et c'est ce qui +en fera un bon historien; il a un genie de coquetterie, de bonne grace, +d'habilete a bien faire les honneurs de lui-meme, et c'est ce qui en +fera un conteur, un rimeur de petits vers charmants, et un epistolier +des plus aimables. + +Commencons par ceux de ses ouvrages ou l'inspiration n'est que de la +critique qui s'echauffe. + +Ce sont ses poesies, ses tragedies, ses comedies. Ils ont deux defauts, +dont le premier est precisement d'etre nes d'une idee et non d'un +transport de l'ame tout entiere, de l'intelligence et non de tout +l'etre, et par consequent de rester froids; dont le second, consequence +du premier, est d'etre presque toujours des oeuvres d'imitation; car +la critique qui invente ne peut guere etre que de l'imitation qui se +surveille, et qui surveille son modele, de l'imitation avisee qui +corrige ce qui redresse, mais de l'imitation encore. + +C'est la les caracteres essentiels de tous les _grands_ ouvrages +artistiques de Voltaire. De quoi est nee la _Henriade?_ Du traite sur +le poeme epique qui l'accompagne, soyez-en surs. Le traite a ete fait +apres; mais il a ete pense avant. Voltaire s'est dit: "Homere brillant, +mais diffus et enfantin; Virgile elegant, mais souvent froid, avec un +heros qu'on n'aime point; Lucain declamateur, mais vigoureux, "penseur", +eloquent, bon historien. Ce qu'il faut dans un poeme epique, c'est +un heros sympathique une histoire vraie et grande, des pensees +philosophiques, des discours brillants, un peu de merveilleux, car +vraiment Lucain est trop sec, mais un merveilleux civilise, moderne et +philosophique, et des vers d'une prose solide et serree, comme: +"_Nil actum reputans si quid superesset agendum_", et je songe a une +_Henriade_."--Et la _Henriade_ a vu le jour. C'est un poeme tres +intelligent. + +Non pas, sans doute, d'une intelligence tres profonde et tres penetrante +des vraies conditions de l'art, lesquelles se sentent, plus qu'elles ne +se comprennent. Ici la creation est la mesure juste du sens critique, et +l'invention juge la theorie. Voltaire se trompe, encore ici, sur le fond +des choses, qu'il n'atteint pas. Il prend la galanterie pour l'amour, +l'allegorie pour le merveilleux et l'histoire pour l'epopee. Mais dans +les limites d'une intelligence qui fut toujours fermee aux trois ou +quatre conceptions superieures de l'ame humaine, la _Henriade_ est +un poeme tres intelligent.--Je comprends qu'elle laisse froid, je ne +comprends pas qu'elle ennuie. C'est de l'histoire anecdotique tres +amusante. Le sens critique que l'a concue; mais le genie de curiosite +l'a executee. Il y a la des portraits bien faits, des scenes bien +racontees, et des "Etats de l'Europe en 1600" rediges en prose +admirable, precis, ramasses et clairs, qui feraient tres grand honneur +a des manuels d'histoire pour homme du monde.--Comment il faut lire la +_Henriade_? Posement, sans anxiete et sans transport (elle le permet), +en saisissant bien ce qu'il y a dans chaque vers d'allusion a une foule +d'evenements, et en lisant surtout les notes de Voltaire, qui eclairent +les allusions et completent le cours. Et lue ainsi, elle est un vif +plaisir de l'esprit dans une grande tranquillite du coeur et un grand +calme de l'imagination. On y voit presque toute l'histoire de France, +surtout ce que Voltaire en aime, dans la belle lumiere d'un jour clair +et un peu frais: Saint Louis, Francois Ier, les Valois, Henri IV et ce +cher siecle de Louis XIV prolonge quelque peu jusqu'a Voltaire lui-meme. +La curiosite a dicte ces pages, a dicte ces notes, et elle se satisfait +a les lire. C'est le poeme le plus distingue, le plus judicieux et le +plus utile qu'on ait ecrit en France depuis Mezeray. + +La _Pucelle_ est moins amusante. On peut meme dire qu'elle est +illisible. C'est un poeme plaisant, a qui il manque d'etre comique. Ces +personnages burlesques font des sottises qui ne font point rire. Faut-il +ecrire un tres grand mot en parlant de la _Pucelle_? N'importe; je dirai +que c'est parce que Voltaire manque de psychologie. Ce ne sont point +les aventures ou des hommes sont engages qui sont bouffonnes par +elles-memes; ce sont les travers par ou les hommes se jettent dans des +aventures desagreables, ou par ou ils les subissent de mauvaise grace, +ou par ou ils les rendent plus humiliantes encore et les prolongent; +ce sont ces travers qui piquent notre malignite et la chatouillent. Ne +comparez pas a Don Quichotte, mais seulement a Ragotin, pour sentir tout +de suite ou est le fond vrai d'un roman comique ou d'un poeme burlesque. +Ce fond n'existe aucunement dans la _Pucelle_. Ce ne sont qu'inventions +de _petits faits_ grotesques; on dirait les imaginations d'un collegien +vicieux. Pour comprendre que cet enorme amas d'ordures ait plu aux +contemporains, il faut avoir lu tous les romans froidement lubriques +du temps; et pour ce qui est de comprendre que Voltaire ait pu les +entasser, par poignees, pendant a peu pres toute sa vie, il faut y +renoncer absolument. Cela confond. + +Ce qu'on en pourrait distraire, ce serait quelques-uns de ces +avant-propos ou billets au lecteur qui sont places en tete de chaque +chant. Il y en a de tres jolis. Le Voltaire des petits vers et des +petites lettres s'y retrouve. Il a bien fait d'emprunter ce procede a +l'Arioste. + +Son gout pour l'histoire se retrouve encore dans cet ouvrage pour +laquais. Il a trouve le moyen d'y derouler toute l'histoire de France +depuis Charles VII jusqu'au systeme de Law inclusivement. Ce n'est pas +le plus mauvais endroit. Cela rappelle un peu la _Menippee_. Mais c'est +sans doute assez parle de la _Pucelle_. + +C'est dans ses tragedies qu'on voit le mieux a quel point l'art de +Voltaire est une critique qui cherche a se transformer en invention. +La tragedie de Voltaire est sortie de la theorie de Voltaire sur +la tragedie. C'est une date importante pour l'etude de la critique +dramatique en France. Voltaire admire les Grecs, leur prefere Corneille, +lui prefere Racine, et croit qu'apres Racine, il n'y a qu'a imiter +Racine en le corrigeant. Que manque-t-il a Racine? C'est de cette +question et de la reponse qu'il y croit pouvoir faire, que toute la +tragedie de Voltaire est nee, a bien peu pres. Il manque a Racine de +l'_action_. Il manque a Racine du _spectacle_. Deux pieces hantent +sans cesse la pensee de Voltaire: _Rodogune_ et _Athalie_. L'action +de _Rodogune_ ajoutee au theatre de Racine, voila la perfection; et +Voltaire l'atteindra, et il l'a atteinte, comme tous ses contemporains, +on peut le voir par les lettres de Dalembert et de Bernis, en sont +persuades. + +Au fond, cela voulait dire que Voltaire ne comprenait pas le theatre de +Racine. Malgre son adoration pour Racine et ses superbes mepris pour +Corneille, Voltaire, qui se croit novateur, est beaucoup plus rapproche +de Corneille que de Racine. Le theatre francais pour lui est un recueil +"d'elegies amoureuse"; c'est un _riassunto di elegie e epitalami_. +Qu'est-ce a dire? Que, comme tous les critiques depuis 1700 jusqu'a +1850 environ, il trouve Racine "tendre", ce qui est la plus incroyable +meprise litteraire qui se soit vue depuis Hesiode. Ces propos amoureux +des heros de Racine, ou, sous les politesses et les graces du langage, +il ne s'agit que d'assassinat, de suicide, de mort, de fureur et de +folie, et au bout desquels, invariablement, et comme consequences +fatales, arrivent en effet, en realite, assassinats, suicides et +"grandes tueries" et folies furieuses; ces propos, Voltaire les prend +pour des madrigaux et de langoureuses fadeurs. Donc il faut... les +supprimer, et les remplacer par des incidents. Remplacer la psychologie +tragique de Racine, qui "fait longueur", par des incidents, "parce que +toutes les tragedies francaises sont trop longues": voila le dessein et +l'effort de Voltaire. + +Or remplacer le detail psychologique, qui est tout Racine, par un detail +materiel, on a dit que c'etait creer le melodrame; mais on a oublie que +Corneille l'avait cree. Il y a un Corneille, vraiment grand tragique et +vrai precurseur de Racine, qui est un psychologue un peu gauche, mais +puissant; c'est celui que les ecoliers connaissent; c'est celui qui +a cree les ames d'Auguste, de Polyeucte, de Pauline, de Camille, de +Chimene et de Viriate; mais il y a un Corneille moins connu, qui a +ecrit quarante mille vers peu lus de nos jours et qui a bati trente +melodrames, dont quelques-uns, comme _Attila_, sont inintelligibles, +dont quelques-uns, comme _Nicomede, Rodogune, Don Sanche d'Aragon_, +sont tres amusants, pleins d'_action_, d'incidents, d'entreprises, de +meprises, de surprises et de reconnaissances. C'est ce theatre-la que +Voltaire a invente. Sauf vers la fin de sa vie, et dans sa decadence +lamentable, il n'a pas invente autre chose. + +Et ce n'etait pas maladroit, Racine etant tres present aux memoires, +Corneille, le Corneille melodramatiste du moins, beaucoup moins familier +aux esprits, Racine n'etant pas tres imitable, et Corneille, quand il +n'est qu'habile, pouvant etre vaincu en habilete.--Tant y a que c'est la +ce que Voltaire a fait, avec une application soutenue et une honorable +dexterite. Prendre un sujet de Racine, ou un sujet de Corneille aussi, +quelquefois de Shakspeare, et le traiter en melodrame, sans psychologie, +sans peinture des variations et des demarches compliquees des +sentiments, avec beaucoup de petits faits formant intrigue, c'est ou +il s'est montre ouvrier habile et souvent heureux. C'etait "depasser" +Racine en marchant a reculons; ce n'etait peut-etre pas donner un +theatre nouveau a la France: il est vrai que c'etait lui en rendre un. + +Il a repris deux fois le sujet d'_Athalie_, et deux fois il a comme noye +la tragedie dans un melodrame. _Semiramis_ c'est _Athalie_ sans Joad, et +sans Athalie (avec un peu d'_Hamlet_ rudimentaire). Joad y est reduit a +rien. Voltaire n'a pas compris que Joad est le caractere le plus profond +et le plus interessant du theatre de Racine, et qu'une _Athalie_ sans +Joad est bien amoindrie; et c'est une _Athalie_ moins Joad qu'il ecrit. +Ajoutez que sa reine Semiramis est une Athalie singulierement obscure, a +peu pres indefinissable et presque inintelligible. Mais en revanche que +de spectres, que d'incestes, que de parricides, que de fratricides, et +quelle "meprise"! + +_Mahomet_, c'est _Athalie_, et cette fois avec Joad comme personnage +principal. Mais Mahomet est un Joad sans profondeur, et comme sans +ressort intime. Ce n'est pas plus Mahomet qu'un ennemi quelconque de +Zopire. C'est un scelerat; ce n'est pas un fanatique. C'est un ambitieux +qui sait faire tuer son rival, ce n'est pas un "seducteur" d'ames qui +cree autour de lui des devouements aveugles et forcenes.--Il n'y a +qu'une chose qu'on ne comprenne pas, c'est son influence sur Seide. +Figurez-vous un Joad dont on ne pourrait pas comprendre l'ascendant sur +Abner. C'est le fond des choses qui manque. Mais l'aventure, sauf une +maladresse ou deux, est bien menee, et l'interet de curiosite bien +menage. + +_Merope_ c'est _Andromaque_; mais le procede est le meme que ci-dessus. +Dans Racine, des le premier acte, _Andromaque_ est placee entre Pyrrhus +et Astyanax a sauver. Qu'elle se decide! Et la decision doit ne se +produire qu'au denouement. Racine ne craint pas de laisser Andromaque +pendant cinq actes en cet etat d'incertitude, parce qu'il sait que +cette incertitude est toute la piece, parce qu'il sait aussi que, des +mouvements divers d'une ame pressee entre deux devoirs, il saura faire +toute une piece, et que c'est son art meme.--Que Voltaire est plus +prudent! Ce n'est qu'apres trois actes qu'il mettra Merope dans +cette situation. Le reste sera incidents, meprises invraisemblables, +complication etrange, bizarre (et interessante du reste) de menus faits, +de peripeties et de coups de theatre qui supposent une combinaison bien +extraordinaire de circonstances et une bonne volonte un peu forte du +parterre.--La _convention_ propre au melodrame, c'est la naivete du +spectateur. + +_Zaire_, c'est _Othello_ avec beaucoup de _Mithridate_; mais tirer de +la jalousie seule cinq actes de tragedie, pour Voltaire ce n'est pas du +theatre. Que Zaire ait perdu son frere, ait perdu son pere, et retrouve +son pere et retrouve son frere et qu'il y ait "reconnaissance" et qu'il +y ait "meprise"; voila du theatre! Pendant le temps que prennent ces +choses, on n'est pas force d'avoir du genie. + +_Alzire_ c'est _Polyeucte_, un Polyeucte d'Ambigu. Que Polyeucte ait +epouse une fille recherchee autrefois par Severe, et que Severe revienne +tout-puissant, voila une "situation piquante", comme dit Voltaire. Mais +elle n'est pas assez piquante. Il y faut plus de complication. Supposez +que Polyeucte ait un pere qui a ete sauve jadis par Severe. Supposez que +Severe ait ete persecute par Polyeucte. Supposez que Polyeucte ignore +que son pere a ete sauve jadis par Severe. Supposez que Severe ignore +que Polyeucte est le fils de l'homme qu'il a sauve. Vous avez le point +de depart d'_Alzire_ et vous voyez combien de meprises et de brusques +revelations et de beaux coups de theatre vous pouvez attendre.--Quant a +Pauline entre Polyeucte et Severe, c'est chose moins importante et qui +pourra etre considerablement abregee, et qui le sera; n'en faites aucun +doute. Par exemple, Alzire demandera a Guzman la grace de Zamore, +c'est-a-dire a l'homme qui l'aime la grace de l'homme qu'elle aime. Main +elle n'osera pas le faire longuement. Trois phrases, une reticence, et +c'est fini. Et quand elle se retrouve avec sa confidente, elle dira: +"J'assassinais Zamore en demandant sa vie!" Mais voila precisement la +scene qu'il fallait faire! Elle est contenue dans ce vers. Il fallait +tout un long combat ou Alzire, s'avancant, reculant, revenant par +detours, tirant parti de l'amour qu'elle inspire en tremblant de reveler +celui qu'elle ressent, compromettant Zamore en le defendant trop, et +vite, quand elle s'en apercoit, se faisant douce a Guzman pour regagner +le terrain perdu; laissant voir au spectateur ses sentiments vrais sous +les evolutions tantot habiles, tantot moins adroites de sa strategie +pieuse, nous donnat tout un tableau riche et varie des agitations de +son coeur.--Seulement, cela, c'eut ete du Racine. Voltaire ne peut +qu'indiquer d'un mot ce dont Racine fait tout un acte. Ce vers de tout +a l'heure, c'est une note de critique intelligent au bas d'une page de +Racine. + +_Irene_ c'est le _Cid_; mais, comme dans _Merope_, Voltaire n'aborde la +veritable tragedie qu'au troisieme acte. Figurez-vous un _Cid_ qui, au +lieu d'un acte de prologue, en aurait deux et demi. Les deux amants +separes par un crime ne sont separes par ce crime qu'a la fin du +troisieme acte. Et ces deux amants, Corneille, naivement, les fait se +parier sans cesse, sachant que le drame est dans ce qu'ils pourront se +dire, et se taire; Voltaire, prudemment, les empeche le plus possible +de se parler. Le spectateur ne demande qu'a les voir l'un en face de +l'autre, et il ne les voit jamais que separement. + +L'impuissance psychologique eclate, en ce theatre, dans la composition +et la contexture de tous les ouvrages. Les plus brillants, comme +_Tancrede,_ sont fondes, non sur l'analyse des sentiments de l'ame +humaine, mais sur une meprise initiale que tous les personnages font des +efforts inouis pour prolonger. Les heros de Voltaire sont des hommes +charges par lui de ne se point connaitre contre toute apparence, et de +retarder de toutes leurs forces pendant quatre ou cinq actes le moment +de la reconnaissance. Ils y mettent un zele admirable.--Ces tragedies +sont tellement des melodrames qu'elles commencent deja a etre des +vaudevilles. On sait qu'entre le melodrame moderne et le vaudeville, il +n'y a aucune difference de fond. L'un ont fonde sur une ou plusieurs +meprises, l'autre sur un ou plusieurs quiproquos. Et la meprise n'est +qu'un quiproquo triste et le quiproquo qu'une meprise gaie, et les +personnages du melodrame doivent se preter complaisamment a la meprise, +et les personnages du vaudeville s'ajuster de leur mieux au quiproquo. +Les tragedies de Voltaire ont deja tres nettement ce caractere. Combien +le chemin est etroit en meme temps que sinueux, que doit suivre +docilement Merope, sans faire un pas a droite ou a gauche, pour en +arriver a lever le poignard sur la tete de son fils avec un reste de +vraisemblance; on ne l'imagine pas si l'on n'a point le texte sous les +yeux. C'est ce que les auteurs de petits theatres appellent "filer le +quiproquo." Il y avait deja quelque chose de cela dans _don Sanche +d'Aragon_. Voltaire est un eleve de ce Corneille inferieur a lui-meme +qui a mis beaucoup de comedie d'intrigue dans un grand nombre de ses +tragedies. + +L'esprit qui regne dans ces ouvrages d'imitation, et qui en a fait en +partie le merite aux yeux des contemporains et qui, pour nous, est au +moins important a considerer en ce qu'il marque fortement la distance +entre le XVIIIe siecle et le XVIIe, c'est un esprit de compassion, de +menagement pour les nerfs et la "sensibilite" des spectateurs. C'est un +esprit, et je ne dis que la meme chose en d'autres termes, d'optimisme +relatif, qui porte Voltaire a ne pas presenter les heros tragiques ni +comme trop epouvantables, ni comme trop malheureux. Il adoucit tres +"philosophiquement", et comme il convient en un siecle de "lumieres", +l'apre et rude tragedie antique, acceptee le plus souvent par Corneille, +et que Racine, quoi qu'en pense Voltaire, n'a nullement (ce serait +peut-etre le contraire) amollie et enervee.--La tragedie etait un +spectacle de terreur et de pitie fait pour interesser, avant tout; mais +aussi, un peu, pour faire reflechir l'homme sur l'affreuse misere de sa +condition, sur tous les crimes et malheurs que, soit l'immense hasard +ou il est jete, soit les redoutables forces aveugles, desordonnees et +folles qu'il porte en son coeur, peuvent lui faire commettre, ou +subir. A ce compte on sait si Eschyle, Sophocle, Euripide, Shakspeare, +Corneille souvent, Racine toujours, entendent bien ce que c'est qu'une, +tragedie.--Voltaire l'entend aussi; mais il aime a adoucir les choses. +L'epicurien reparait ici. Voltaire n'a rien de feroce. Il n'est pas +"Crebillon le barbare". Il veut que les grands crimes soient commis, +puisqu'il en faut dans les tragedies; mais il aime qu'ils soient commis +par megarde. Il a pleure bien des fois (on le voit par une dizaine +de passages de ses dissertations et de ses lettres) sur cette pauvre +Athalie si mechamment mise a mort par Joad. Il s'etonne que Joad ne +laisse pas Eliacin s'en aller avec Athalie et devenir son fils adoptif; +ce qui arrangerait tout. Voyez-vous l'homme qui ne se represente pas les +grandes passions furieuses et absorbantes, ambition ou fanatisme, et +qui, partant, ne se fait pas une idee vraie de la tragedie. + +Aussi, quand il en fait une, il tempere et il biaise. Semiramis sera +tuee par son fils, mais par meprise, et a cause de l'obscurite qui regne +dans ce maudit caveau. C'est Assur qu'Arsace croyait tuer. Il pourra se +consoler.--Clytemnestre sera tuee par Oreste, mais dans la confusion +d'une melee; c'est Egisthe qu'Oreste cherchait de son poignard. Il +pourra s'excuser aupres des Furies. Notez qu'il n'a tue Egisthe lui-meme +que parce qu'Egisthe voulait le faire mourir. Il etait dans son droit; +il faut qu'il soit dans son droit. Voila la tragedie philosophique. + +Cela est curieux en soi, et ensuite en ce qu'il contribue a expliquer la +derniere maniere de Voltaire tragique, ou plutot une maniere que, sans +abandonner l'autre, Voltaire a prise souvent vers la fin de sa carriere. +--Reconnaissons que, vers la fin, assez souvent, Voltaire n'imite plus. +Il invente. Il imagine des romans philosophiques vertueux, auxquels +il donne le nom de tragedie. Ce sont l'_Orphelin de la Chine_, les +_Scythes_, et les _Guebres_, et les _Lois de Minos_. Ce sont des +histoires attendrissantes, destinees a faire aimer la justice, +l'humanite et la tolerance, racontees tres lentement, sous forme de +dialogue, en vers. Au fond, ce sont des _Belisaires_. Le melodrame s'est +degage peu a peu de la tragedie et maintenant se presente a l'etat pur. +Il s'insinuait precedemment, dans une carapace de tragedie classique; +en gardait les formes exterieures; sous cette enveloppe multipliait +les complications et les rouages, et faisait du tout une tragedie a +quiproquos. Maintenant il se montre a nu, simple histoire edifiante et +un peu fade, propre a inspirer a ceux qui la liront un peu de vertu +bourgeoise, et n'est plus qu'un roman-feuilleton. L'alexandrin seul +reste encore comme marque traditionnelle d'une vieille maison. + +Cette transformation de la maniere dramatique de Voltaire est due a +deux causes. D'abord elle est, comme je viens de dire, une evolution +naturelle: le melodrame a pris conscience de lui-meme, a grandi, et a +brise sa chrysalide; ensuite Voltaire a suivi son temps. Autour du lui +le melodrame, tout franc, et sans melange de vieille tragedie, s'est +produit et developpe, avec La Chaussee, plus tard avec Diderot et avec +Sedaine. Voltaire a d'abord raille ce genre de tout son coeur; puis, +apres deux ou trois variations successives, n'aimant pas a etre en +minorite, il s'est habitue a ce genre et a fait des comedies sur ce +modele; et enfin il en arrive a y plier sa tragedie elle-meme. Remarquez +que dans sa correspondance, a deux ou trois reprises, il finit par +donner a ses _Scythes_ leur veritable nom; gueri de ses vieilles +repugnances, il les appelle "_un drame_"; et il a raison. Au fond sa +tragedie n'avait jamais ete autre chose; seulement il a mis cinquante +ans a s'en apercevoir. + +Ces pieces, comme tous les ouvrages d'imitation, sont ecrites dans une +langue qui n'est ni mauvaise ni bonne, qui est indifferente. C'est une +langue de convention. Elle n'est pas plus de Voltaire que de Du Belloy; +elle est de ceux qui font des tragedies en 1750.--Il est etonnant, +meme, a quel point elle ne rappelle aucunement la langue de Voltaire. +Elle n'est pas vive, elle n'est pas alerte, elle n'est pas serree, elle +n'est pas variee de ton. Elle est extremement uniforme. Une noblesse +banale continue, et une elegance facile, implacable, voila ce qu'elle +nous presente. L'ennui qu'inspirent les tragedies de Voltaire vient +surtout de la. On souhaite passionnement, en les lisant, de rencontrer +une de ces negligences involontaires de Corneille, ou un de ces +prosaismes voulus de Racine, que Voltaire lui reproche. On souhaite un +ecart au moins, ou une faute de gout. On ne trouve, pour se divertir un +peu, que quelques rimes faibles, nombre de chevilles, et quelquefois la +fausse noblesse ordinaire tournant decidement a l'emphase, ce qui amuse +un instant.--Disons aussi qu'on peut rencontrer deux ou trois tirades +veritablement eloquentes. Celle de Luzignan dans _Zaire_ est celebre. +Elle est justement celebre. Voltaire est incapable de poesie; il n'est +pas incapable d'eloquence. Il y en a quelquefois dans la _Henriade_; il +y en a quelquefois dans les _Discours sur l'homme_, qui sont decidement +ce que Voltaire a fait de mieux en vers. Voltaire est capable de +s'eprendre d'une idee generale jusqu'a l'exprimer avec vigueur, avec +ardeur, ce qui donne le mouvement a son style, et avec eclat. Les +tragedies de Voltaire sont des melodrames entrecoupes de "Discours sur +l'homme"; on en peut detacher d'assez belles dissertations, comme celle +d'_Alzire_ sur la tolerance. C'est butin tout pret pour les "_morceaux +choisis_"; et c'est bien le peche de Voltaire, d'avoir, dans ses oeuvres +d'art, travaille pour les morceaux choisis, et peut-etre avec intention. + +On a felicite Voltaire d'avoir "agrandi la geographie theatrale", +c'est-a-dire d'avoir pris ses sujets en dehors de l'antiquite, et, +indistinctement, dans tous les temps et tous les lieux, moyen age, temps +modernes, Europe, Asie, Afrique, Amerique, Extreme Orient, etc.--Puis on +le lui a reproche, en faisant remarquer combien ses Assyriens, Scythes, +Guebres, Chinois et chevaliers du moyen age ressemblent a des Francais +du XVIIIe siecle, et que, par consequent, ce grand progres est bien +illusoire. C'est la "couleur locale" qu'il fallait donner au theatre +si l'on faisait tant que d'y introduire tantot des turcs et tantot des +mandarins.--Le reproche fait a Voltaire d'avoir manque de couleur locale +me touche infiniment peu. Il n'y aura jamais au theatre de couleur +locale. On appelle couleur locale ce qui distingue tellement une nation +de celle dont je suis, que je ne le comprends pas, que je n'arrive a +le comprendre qu'apres mille patients efforts. Par definition cela est +impossible a mettre au theatre,--ou, si on l'y met, sera perdu, ne +pouvant pas etre compris vite,--ou, si on l'explique longuement, fera +du drame la plus ennuyeuse des conferences. En d'autres termes, a +quelque point de vue qu'on se place, il n'en faut point. S'il est vrai +qu'un Japonais insulte s'ouvre le ventre pour venger son injure, a voir +cela en scene je ne serai point touche, n'y comprenant rien; ou si on me +renseigne par un cours sur les moeurs japonaises, je m'ennuierai.--Si +Joad m'interesse, au contraire, c'est que (sauf quelques details tres +rapidement jetes, et qui, dans cette mesure, piquent ma curiosite, et +me depaysent juste assez pour m'amuser) Joad n'est pas un pretre juif, +formellement, exclusivement; c'est un pretre chef de parti, comme moi, +homme du XVIIe siecle, sortant du XVIe, j'en connais vingt. Voila la +mesure. + +Il n'y a donc pas a en vouloir a Voltaire de n'avoir point fait des +Assyriens vraiment Assyriens et des Chinois vraiment Chinois. + +Mais, a ce compte, a-t-il donc en tort de sortir du domaine consacre de +l'antiquite?--Je dis encore non. La vraie couleur locale n'est pas chose +de theatre; mais depayser un peu le spectateur, sans pretendre a plus, +je l'ai dit, cela n'est point mauvais. Cela le reveille, le dispose +bien, fait qu'il ouvre les yeux, condition necessaire pour bien ecouter, +_localise_ son attention; rien de plus; mais c'est la fixer. Racine sait +bien ce qu'il fait en nous parlant du labyrinthe au debut de _Phedre_, +du serail au debut de _Bajazet_, de l'Euripe au debut d'_Iphigenie_, +et du Temple au debut d'_Athalie_. Passe le premier acte, sa tragedie +pourrait, a bien peu pres, se passer a Paris: c'est l'histoire d'une +femme amoureuse ou d'un pretre conspirateur; on n'a pas besoin de savoir +l'histoire ou la geographie pour la suivre; mais l'impression premiere +etait utile.--Voltaire, avec moins de talent, a fait de meme, et il a +eu raison. De vraie couleur locale il n'en a point mis; le minimum, je +dirai presque la petite illusion necessaire, ou agreable, de couleur +locale, il l'a donnee. + +Il l'a rendue plutot, et c'est la son merite. Rappelez-vous que, de son +temps, on etait, sur ce point, en arriere de _Bajazet_, et de Corneille. +On n'osait plus s'ecarter de l'antiquite grecque et latine: "C'est au +theatre anglais que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur +la scene les noms de nos rois et des anciennes familles du +royaume."--"L'auteur de _Manlius_ prit son sujet de la _Venise sauvee_, +d'Otway. Remarquez le prejuge qui a force l'auteur francais a deguiser +sous des noms romains une aventure connue, que l'Anglais a traitee +naturellement sous des noms veritables... Cela seul en France eut fait +tomber sa piece."--Voltaire n'a point elargi le domaine tragique, il a +tout simplement varie les sujets; il n'a point, et pour bonne cause, +invente la couleur locale, mais il a affranchi le theatre de la +routine greco-romaine. C'etait un progres, en ce sens que c'etait une +excitation. Ce n'etait point ouvrir une source; mais c'etait stimuler +l'attention du public, l'imagination des auteurs. De la, bien plus que +de Shakspeare, est venu plus tard le theatre romantique. Les drames +romantiques de 1830 sont des tragedies de Voltaire enluminees de +metaphores. Et si ce n'est pas un tres grand service rendu a la +litterature francaise d'avoir, en revenant a _Don Sanche_, conduit a +_Hernani_, c'en est un de n'en etre pas reste a _Manlius_. + +Les comedies de Voltaire ressemblent a ses tragedies de la derniere +maniere, et peuvent etre un des chemins qui l'y ont amene. Ce sont de +petits contes moraux, ou de petites nouvelles sentimentales. Un roman +conte lentement et solennellement, en dialogue, en alexandrins, c'est, +le plus souvent, une tragedie de Voltaire; un conte deduit lentement, en +dialogue, en vers de dix syllabes, une comedie du Voltaire n'est jamais +autre chose. Pour faire lire et un peu gouter les tragedies de Voltaire, +je dis quelquefois: "Sachez les lire en prose. Abstraction faite du +vers, elles interessent." Je dirai des comedies: "Lisez-les comme +des contes, prises ainsi, elles sont interessantes." Il n'y a nulle +psychologie, nulle peinture des caracteres, et presque (et cela etonne) +nulle observation meme des petits travers et ridicules courants. Mais ce +sont de jolies petites histoires. La _Prude_ est un _conte_ charmant. La +suite et l'enchainement des scenes, les entrees et les sorties, la forme +dialoguee elle-meme, ce semble, sont un peu des genes pour Voltaire, et +il court moins lestement que dans un conte proprement dit; mais le conte +est fait cependant, et il est agreable. La verve, l'invention facile de +petites aventures amusantes est la, comme par-dessous, un peu offusquee +et refroidie; mais on la retrouve. On voudrait que cela fut raconte, +tout simplement. + +L'_Enfant prodigue_ est de meme, et aussi _Nanine_. Ce n'est jamais +dramatique, et ce n'est jamais _en scene_. On ne voit jamais les +forces diverses du petit drame former rouage, peser l'une sur l'autre, +s'engrener, et se froisser de plein contact. Dans un _Tartufe_ ecrit +par Voltaire, Tartufe serait hypocrite de son cote, et Orgon credule +du sien. Ils ne se rencontreraient point. Dans un _Avare_ ecrit par +Voltaire, Harpagon serait avare en _a parte_, et _Frosine_ intrigante en +monologue. Ils ne se heurteraient guere. + +Et, d'autre part, le relief manque; ce qui fait qu'une scene, meme a la +lire, s'arrange d'elle-meme pour le theatre et s'y ajuste, y est vue s'y +posant et s'y mouvant, a la vie scenique, en un mot, chose plus facile +a sentir qu'a definir; cela fait defaut a Voltaire bien plus dans ses +comedies que dans ses tragedies. Des contes, rien de plus; un conte +moitie sentimental, moitie satirique comme l'_Ecossaise_; un conte +sentimental et moral comme _Nanine_, sorte d'_Ami Fritz_ plus +romanesque; un conte vertueux et "attendrissant", dans le gout de La +Chaussee, comme l'_Enfant prodigue_, mais toujours des contes, ou le +_fait_, d'une part, l'_intention morale_, de l'autre, font l'interet. +Mais en matiere de comedie ce sont justement ces deux choses-la qui sont +d'un interet mediocre.--C'est dans son theatre comique que l'impuissance +psychologique de Voltaire et son impuissance a creer des etres vivants +eclatent le plus, sans doute parce que c'est dans le theatre comique que +les qualites ou de createur ou d'observateur penetrant sont le fond de +l'art. + +Toutes les grandes formes de l'art, Voltaire s'y est donc essaye, +toujours avec un demi-succes, pour les memes causes pour lesquelles il a +touche a toutes les grandes idees sans les approfondir. Il n'etait pas +capable de _detachement_; et c'est l'honneur des grands artistes que la +meme vertu leur soit essentielle et necessaire qu'aux grands penseurs, +et c'est l'honneur des grands penseurs que la meme vertu leur soit +essentielle et necessaire qu'aux grands artistes. Aux uns comme aux +autres, avec une personnalite puissante et exceptionnelle, il faut la +faculte de sortir de soi. Aux grands penseurs il faut la puissance de +s'eprendre des idees et de les aimer pour elles-memes sans consideration +de ce qu'elles peuvent avoir d'utile ou de nuisible a notre parti ou +notre fortune;--aux grands artistes il faut la connaissance de l'homme, +qui ne s'acquiert qu'en observant les autres avec impartialite, +detachement tres difficile; ou en s'observant soi-meme sans +complaisance, detachement plus rare encore;--et il leur faut +la sensibilite vraie qui est pitie de frere et non d'epicurien +aristocrate;--et il leur faut l'imagination ardente qui est plein oubli +de soi-meme et ravissement a la poursuite du beau. C'est cette puissance +de s'arracher a soi qui a toujours manque a Voltaire, soit comme +penseur, soit comme poete, et c'est pour cela qu'il n'a atteint les +sommets d'aucun art, comme il n'a touche le fond de rien.--Et comme nous +avons vu qu'il a ete conservateur sans les vertus conservatrices, deiste +sans comprendre l'idee de Dieu, monarchiste sans entendre le principe +monarchique, et ainsi de suite; il a ete poete, aussi, sans le fond et +la source vive de la poesie. Du reste, prive de ces hautes facultes +qui font l'homme superieur, n'y ayant d'homme superieur que celui qui +d'abord est superieur a lui-meme, on peut encore etre un homme curieux, +intelligent et spirituel, ce qui suffit aux genres dits secondaires, et +c'est ce que Voltaire a ete, et c'est dans ces genres qu'il a excelle. + + + +VI + +SON ART DANS LES "GENRES SECONDAIRES" + +Voltaire est agilite d'esprit, par soif et veritable besoin de +connaitre. Parmi toutes ses petitesses, c'est sa noblesse et sa +distinction. Sans avoir le plein devouement au vrai, il en a le gout. +Quand ses passions ordinaires ne traversent et ne contrarient pas +celle-la, il est tres beau d'ardeur et d'impetuosite, et de patience +meme, a la recherche. Ses livres d'histoire lui font grand honneur. Ce +qu'ils ont qui les recommande le plus, c'est d'avoir ete refaits chacun +dix fois. Les nouveaux renseignements, sans relache cherches, sans +humeur accueillis, sans impatience enregistres, trouvent indefiniment +leur place dans ces volumes. Voltaire aime cette enquete sur le monde, +qu'il s'est proposee de tres bonne heure, comme sur d'une longue +existence et d'une inepuisable puissance du travail. Il la poursuit +toujours, a travers ses erreurs, ses coleres et ses desespoirs. C'est la +partie vraiment glorieuse de sa vie. On aime a croire qu'il s'y reposait +et s'y epurait. A coup sur il s'y plaisait. Si l'_Essai sur les moeurs_ +sent trop le pamphlet, et souvent inquiete et parfois irrite, le _Siecle +de Louis XIV_ et _Charles XII_ et _Pierre le Grand_ sont des oeuvres de +conscience, d'exactitude et de grand talent. + +Et sans doute, reprenant mes considerations generales, je pourrais bien +dire qu'ici encore la penetration de Voltaire a ses limites ordinaires; +que, si bien informe des choses de l'Europe moderne, le mouvement +general de l'histoire de l'Europe moderne lui echappe; que sa politique +est bornee comme elle est peu genereuse; que l'ecrasement des petits par +les colosses ayant pour resultat dans l'avenir la pesee, redoutable et +ruineuse pour tous, des colosses les uns sur les autres, il ne l'a pas +vu venir, ou s'y est resigne bien complaisamment, ou l'a souhaite; que, +comme le pressentiment de l'avenir, le sentiment du passe parfois lui +fait defaut; que l'ame du XVIIe siecle francais, si pres de lui, a +savoir la grandeur morale, le haut ideal et l'ardent patriotisme, est +chose dont il ne s'apercoit guere.--Mais j'aime mieux voir de quel soin +minutieux il poursuit le menu detail instructif, le trait de moeurs +caracteristique et curieux, de quel art aussi il fait revivre avec une +sympathie vraie ce siecle de ses predecesseurs qu'il admire au moins +pour sa gloire litteraire et artistique. Il n'y a de patriotisme, en +tout Voltaire, que dans le _Siecle de Louis XIV_; mais vraiment, ici, il +y en a.--Et, peut-etre on me dira que Voltaire est bien adroit, et +que le _Siecle de Louis XIV_ ecrit a Berlin etait une jolie parade a +l'adresse de ceux qui l'appelaient "le Prussien", une rentree eventuelle +bien menagee, et un bon passeport de retour; mais j'aime mieux me +figurer l'homme qui a ete Francais au moins en ceci que personne ne fut +jamais plus Parisien, sentant, une fois en sa vie, l'amour du pays lui +venir au coeur au moment ou le sol natal lui manque; et, par le soin +qu'il prend de dresser un monument a l'honneur de sa patrie, se +consolant, ou se chatiant, de l'avoir quittee. + +On lira toujours les livres d'histoire de Voltaire, parce que la qualite +maitresse de l'historien, comme l'a dit Thiers, c'est l'intelligence, et +que--sauf cette intelligence generale, etendue, penetrante, qui saisit +les lois d'existence et de developpement de l'humanite, qui est celle +d'un Montesquieu, et qui suppose l'esprit philosophique--Voltaire a +toutes les lumieres, toutes les agilites, toutes les adresses, et toutes +les prudences et tous les scrupules de l'intelligence.--On les lira +toujours, parce que le merite essentiel de l'histoire est la clarte, et +que Voltaire est souverainement clair et limpide.--On saura toujours +que le tableau de l'Europe depuis le XVe siecle dans l'_Essai sur les +moeurs_ est un chef-d'oeuvre, et que les _recits_ du _Siecle de Louis +XIV_ et de _Charles XII_ sont incomparables de vivacite, de verve et de +lumiere. + +On reprochera toujours a ces livres d'etre insuffisamment composes. Sauf +_Charles XII_, parce que _Charles XII_ est un pur recit, ces ouvrages ne +sont jamais construits, amenages et ramasses autour d'une idee centrale +qui les commande et les soutienne. Ils commencent, finissent, et +recommencent. On l'a dit du _Siecle_; on ne l'a pas dit assez +de l'_Essai_, si admirable par endroits. L'_Essai_ est souvent +indefinissable. Est-ce de la philosophie de l'histoire? Est-ce +de l'histoire anecdotique? C'est de la philosophie de l'histoire +intermittente, et de l'histoire sautillante et saccadee. C'est une etude +sur "l'esprit et les moeurs" qui s'oublie elle-meme a chaque instant, et +laisse la place a l'histoire proprement dite, incomplete du reste, ou +au desordre tumultueux des petits faits amusants et des anecdotes +satiriques. A tout prendre, c'est un joli chaos. Le livre ferme, +cherchez a en retrouver ou retablir la ligne generale et le dessin. + +C'est le defaut supreme de Voltaire, comme aussi de tout son siecle. +Jusqu'a Rousseau et Buffon, ce qu'on voit qui a ete perdu dans les +choses de lettres, c'est le sentiment du rythme. Les ouvrages ne sont +plus harmonieux. L'_Esprit des Lois_ ne l'est pas. Les ouvrages de +Diderot ne le sont jamais. Les romans du XVIIIe siecle sont invertebres. +Les livres de ces hommes sont sans rythme, leur art est sans loi +secrete, leurs oeuvres ne sont pas des concerts, parce que leurs pensees +sont toujours un peu des aventures. Ils n'ont pas de juste ordonnance +dans leurs ecrits, parce que, si intelligents qu'ils soient, ils sont +toujours un peu desequilibres. + +La curiosite est une muse, la coquetterie en est une autre. On devrait +les grouper toutes deux autour du medaillon de Voltaire. Voltaire est un +eternel desir de plaire parce qu'il est un insatiable besoin de jouir; +et au souci de plaire il a donne tout ce qu'il ne donnait pas a la +curiosite, et la coquetterie a fait la moitie de son talent, a fait meme +son talent le plus original, le plus pur et le plus sincere. Ici les +choses sont a l'inverse de ce que nous avons vu jusqu'ici: son egoisme, +la tyrannie que le _moi_ exerce sur lui ne limite plus son talent; elle +le sert. Car si le detachement est une condition du grand art, la forte +attache a soi-meme est une condition du petit; ou plutot les hommes +ont eu l'instinct et ont pris l'habitude d'appeler grand art celui +qui suppose et qui exige le detachement, et art inferieur, ou genres +secondaires, ceux qui permettent a l'auteur de ne pas cesser de songer +a soi. C'est dans ces genres que Voltaire a eu tout son jeu et tout son +succes. Il a ete excellent et charmant en tout ouvrage ou il faisait +les honneurs de sa propre personne, divinement accommodee. Le conte en +prose, la nouvelle en vers, le billet en vers, la lettre en prose, ou en +prose et vers, sont vraiment son domaine, son domaine au sens precis +du mot, sa maison paree et brillante, ou il vous recoit avec mille +graces.--Qu'est-ce qu'un conte pour Voltaire? Une causerie ou le +principal personnage est l'auteur, une anecdote bien dite par le maitre +de maison accoude a sa cheminee, et ou ce qui interesse ce n'est ni +le heros ni l'aventure, mais les reflexions, les digressions, les +intentions et les malices. On sait que Voltaire n'aime pas les romans +anglais, ni en general les romans. Cela est bien naturel. Un vrai +romancier est un etre assez singulier qui rencontre un homme dans la +rue, s'interesse a sa facon de marcher et le suit toute sa vie, pour +raconter aux autres ce qu'etait cet homme et quelle etait sa maniere de +penser et de sentir. Voltaire n'a point un tel gout d'observateur. Ce +qu'il aime c'est le conte ou la nouvelle servant d'un cadre agreable a +une pensee satirique ou malicieuse de M. de Voltaire. + +Ainsi ne lui ferai-je point ce reproche que les personnages de ses +petites histoires n'existent pas plus, existent moins encore, que ceux +de ses tragedies ou comedies. Il le sait bien, et qu'il n'a pas fait de +vrais romans, ni cree de caracteres, non pas meme mitoyens, comme +celui d'un Gil Blas. Un roman de Voltaire est une idee de Voltaire se +promenant a travers des aventures divertissantes destinees a lui servir +et d'illustrations et de preuves. C'est un article du _Dictionnaire +philosophique_ conte, au lieu d'etre deduit, par Voltaire.--Et c'est +pour cela qu'il est exquis; c'est Voltaire lui-meme, mais moins apre et +moins irascible, au moins dans la forme, qui s'arrange et s'attife, et +se compose une physionomie et un sourire, et glisse ses epigrammes, +au lieu d'assener ses violences, avec un joli geste, adroitement, +nonchalant, de la main. Quand on ferme un de ces petits livres, on +n'a vecu ni avec Zadig, ni avec Candide, mais avec Voltaire, dans une +demi-intimite tres piquante, qui a quelque chose d'accueillant, de +gracieux et d'inquietant. + +Ses billets et ses lettres sont de meme. Voyez comme c'est bien la +coquetterie qui est la region moyenne ou Voltaire se trouve le plus a +l'aise. Dans l'attaque il est grossier, et ses epigrammes sont bien +loin de valoir ses madrigaux. Rien ne degoute plus que ses factums +de poissarde contre les Desfontaines, les Freron, les Nonotte, les +Pompignan meme et les Maupertuis. On a beaucoup trop dit que la haine +l'a bien servi; et je plains un peu ceux qui prennent dans celle partie +des papiers de Voltaire l'idee qu'ils se font de l'esprit.--Et d'autre +part l'amour, l'amitie l'inspirent assez mal. Il y est froid, bref, +ou hyperbolique. Il n'a pas le ton.--Et encore la louange decidee, +dechainee et a corps perdu lui sied tres peu. Frederic et Catherine ne +peuvent s'empecher de lui dire: "Laissez-nous donc tranquilles avec vos +eternels Salomon et Semiramis."--Mais ses simples "amabilites" sont +ravissantes. Quand il a a faire sa cour a une grande dame, a un grand +seigneur, ou a Dalembert; quand il a a obtenir quelque chose, ou a +rappeler quelqu'un au souvenir de lui, ou a se faire pardonner, ou a se +faire aimer un peu et un peu craindre, ou a menager et circonvenir une +jeune gloire qui perce, il a des ressources infinies de seduction, de +finesse, de delicatesse meme, de bonne humeur, de malice qui se montre +juste assez pour qu'on voie qu'elle se cache. C'est la qu'il a mis tout +son esprit, qui fut le plus prompt, le plus eclatant, le plus souple +aussi et le plus sur de lui qui fut jamais. C'est un delice que la +premiere lettre a Rousseau (avant toute brouille) sur le discours des +_Lettres et des arts_. Jamais on n'a contredit avec tant de bonne grace, +loue avec plus de malignite badine, et salue avec plus de correction +a la fois digne, sympathique et impertinente. On sent la, qui se +dissimule, rentre au moment qu'elle sort, et ne laisse luire qu'un +eclair, une epee souple, etincelante et effilee, a poignee de nacre.-- +Sa lettre a l'abbe Trublet entrant a l'Academie est une petite merveille +de gentillesse narquoise, d'espieglerie elegante et fine, qui n'oublie +rien, pardonne tout et force, quoi qu'on en ait, a pardonner et oublier. +On croit voir des mains de fee legeres, adroites et fortes, roulant un +enfant dans un reseau de soies chatoyantes et solides, en le caressant. + +Ce sont la ses prestiges et ses merveilles. Il a enchante bien des +hommes qui ne l'estimaient guere. Il a ete miraculeux dans l'usage des +dons secondaires de l'esprit. Une supreme adresse lui a manque, qui eut +ete de se restreindre a ces genres qui ne demandent que le talent +adroit et spirituel. Les _Discours sur l'homme_; un _Dictionnaire +philosophique_ moins pretentieux, et ne touchant point aux grandes +questions; les _Contes et nouvelles_; de petits vers inimitables; cinq +ou six bons livres d'histoire sans pretendue philosophie de l'histoire; +un peu de science intelligemment vulgarisee; des conseils de bon sens a +des contemporains sur l'equite, l'humanite et la tolerance: il aurait +pu se borner a cela, et il eut ete ce qu'il est, le plus grand des +Fontenelle, sans preter a la critique, parfois au ridicule, parfois a un +peu de mepris.--Il s'est un peu trompe sur lui-meme. Il faut bien, sans +doute, que l'intelligence elle-meme nous soit un instrument d'erreur +parmi tous les autres; elle nous trompe en se trompant sur elle: parce +qu'elle comprend tout, elle se croit creatrice en toutes choses. Il n'y +a guere de critique qui n'ait un moment, si court qu'on voudra, ou il se +croit capable de faire, et mieux, les oeuvres dont il voit si net les +qualites et les defauts. Il n'y a guere d'explicateur de la pensee des +autres, qui ne s'estime lui-meme, l'espace d'un instant, un tres grand +penseur. C'est l'erreur, precisement, de Voltaire, je dis la plus noble, +la plus genereuse, et fort honorable, de ses erreurs, celle ou ses +passions n'ont point eu de part. + + + +VII + +Voltaire a eu la plus grande fortune litteraire, avant et apres sa mort, +qu'on ait jamais vue. De son temps il a ete pris pour le plus grand +poete de toute l'Europe, ce qui, chose etonnante, tres heureuse pour +lui, etait vrai. Sans etre tenu, ce me semble, pour le plus grand +philosophe, il a ete trouve tres profond et tres hardi par la plupart. +Il a ete assez habile pour etre meme populaire, un peu grace a ses +mefaits, un peu grace a ses bienfaits. Il est mort charge de gloire, ce +qui laisse dans l'indecision, puisqu'il l'a assez meritee pour qu'on +sache gre au dieux de la lui avoir donnee, et assez surprise pour qu'on +les en accuse. Il a eu un rare bonheur, qui est que le reve qu'il a +concu pour l'humanite a ete realise pour lui. Il a reve pour les hommes +une felicite toute materielle, longue vie, bonne sante, aisance, +lectures amusantes, bon theatre et gouvernements tyranniques et +fastueux. Il a joui a peu pres de tout cela; et s'en est alle a propos +pour lui, comme il etait venu.--Il a eu plus qu'il ne souhaitait a ses +semblables: il a ete heureux apres sa mort. Une revolution faite en +opposition absolue avec celles de ses idees qui lui etaient les plus +cheres n'a pas nui a sa gloire, et, je ne sais trop pourquoi, l'a +augmentee. Il s'est trouve que de toute cette revolution, democratique, +antilitteraire, antiartistique et antifinanciere, qu'ils ont plus subie +que faite, ce que les Francais, en definitive, ont le plus aime, c'est +qu'elle etait irreligieuse, et Voltaire etait irreligieux, et il est +sorti triomphant d'une revolution qu'il eut detestee.--Une revolution +litteraire faite, non plus seulement en dehors de lui, mais contre lui, +l'a servi encore. Les Romantiques, en leur ardeur inconsideree et un peu +ignorante, ont attaque la litterature classique francaise, et Voltaire, +qui en etait l'heritier un peu indigne, s'en est trouve le representant +le plus soutenu, le plus rappele, le plus acclame, parce qu'il en etait +le plus recent; et les exces du Romantisme se sont, pendant longtemps, +tournes au profit de Voltaire, plus que de Racine. Et ainsi Voltaire +a traverse toute la periode de la Restauration et du gouvernement de +Juillet, et meme du second Empire, comme au milieu d'une conspiration +en sa faveur. Certaines petites causes ne sont pas sans une grande +importance en cette affaire. Voltaire n'avait qu'a moitie raison quand +il disait spirituellement, songeant a tout son "fatras": + + ..... on ne va pas sur Pegase monte + Avec si gros bagage a la posterite. + +Toutes les masses sont imposantes, et combien de critiques, en un +pays ou l'on se dispense souvent de lire par admirer, se sont ecries, +quelques volumes lus: "Et il y en a encore cinquante! Il y en a toujours +encore cinquante! Que d'idees remuees! Que de savoir! Que de recherches! +Que de questions soulevees, et resolues!"--Il en faut rabattre. Quand +on a lu vraiment tout Voltaire, on sait qu'il y a relativement peu +d'idees et peu de questions dans cette encyclopedie. Il y en a plus dans +Diderot et beaucoup dans Sainte-Beuve. Voltaire est l'homme qui s'est +le plus repete. Il n'est guere de livre de philosophie, de critique +religieuse, d'histoire religieuse surtout, de critique litteraire meme, +qu'il n'ait fait dix fois, sous differents titres,--et on les retrouve +ensuite dans sa Correspondance. Il a meme certaines plaisanteries qui +lui sont cheres, qu'on retrouverait chacune une centaine de fois dans +ses oeuvres en faisant un bon index. C'etait simplement un homme tres +instruit, se tenant au courant, bien renseigne, qui reflechissait tres +vite, qui a vecu longtemps, et qui ecrivait deux pages par jour, ce qui +est tres considerable, non pas stupefiant. Mais toute cette bibliotheque +en impose. + +Bien des critiques, aussi, sans s'en rendre compte, lui ont su gre +d'avoir ete un si grand personnage. Il est rare qu'un homme de lettres +devienne riche, grand proprietaire, grand chatelain et un peu prince. +Qu'un sans plus, ou a bien peu pres, soit devenu tout cela, cela ne +laisse pas de flatter l'esprit de corps, et dans ce beau mot de "royaute +intellectuelle de Voltaire" il n'est pas impossible que le souvenir de +ses trois ou quatre chateaux et de ses quatre ou cinq millions soit +entre pour quelque chose. + +Voila de petites explications d'une immense gloire. Il y en a de plus +grandes. Il est beaucoup plus rare qu'on ne croit que les grands hommes +de lettres soient l'expression du pays dont ils sont, et representent +brillamment l'esprit de leur nation. Ni Corneille, ni Bossuet, ni +Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Lamartine, ne me +donnent l'idee, meme agrandie, embellie, epuree, du Francais, tel que je +le vois et le connais. Ce qu'ils representent, c'est chacun un cote de +l'esprit francais, une des qualites intellectuelles de cette race, +comme choisie, et portee par eux a son point d'excellence, ce qui +fait precisement que, tant a cause du choix exclusif qu'a cause de +la superiorite, ils ne nous ressemblent guere. Voltaire, lui, nous +ressemble. L'esprit moyen de la France est en lui. Un homme plus +spirituel qu'intelligent et beaucoup plus intelligent qu'artiste, c'est +un Francais. Un homme de grand bon sens pratique, de grande promptitude +de repartie, de jeu de plume brillant et vif, et qui se contredit +abominablement quand il se hausse aux grandes questions, c'est un +Francais. Un homme impatient des jougs legers et s'accommodant des +plus lourds, c'est un Francais. Un homme qui se croit poete, qui est +conservateur de toute son ame, et qui en litterature et en art, est +etroitement attache a la tradition, pourvu qu'il ait le plaisir d'etre +irrespectueux, c'est un Francais.--Voltaire est leger, decisif et +batailleur: c'est un Francais. Il est sincere, d'esprit du moins, +et parmi tous ses defauts n'a ni celui de la pedanterie ni celui du +charlatanisme: c'est un Francais. Il est a peu pres incapable de +metaphysique et de poesie: c'est un Francais. Il est gracieux et +charmant en vers et en prose, et eloquent quelquefois: c'est un +Francais. Il est radicalement incapable de comprendre l'idee de liberte, +et ne sait qu'etre opprime avec malice, ou oppresseur avec delices: +c'est un Francais. Il est despotiste dans l'ame et attend tout progres +de l'Etat, d'un sauveur intelligent: c'est un Francais. Il n'est pas +tres brave; et ceci n'est plus Francais, mais les Francais se sont +tellement reconnus en lui par ailleurs qu'ils lui ont pardonne ce +defaut, en faveur des autres. + +Ils lui ont tout pardonne, et s'en detachent, maintenant encore, avec +peine. "Que dis-je? Tel qu'il est, le monde l'aime encore." Ce qui avait +fini par lui faire tort, c'etaient ses disciples. A force de ne pas lire +Voltaire et de l'adorer, certains en etaient tellement devenus a ne +retenir de lui que les plus aveugles de ses coleres, et les plus +etroites de ses rancunes, et les plus grossieres de ses faceties, que le +prince des hommes d'esprit etait devenu le Dieu des imbeciles. Mais ces +eleves compromettants disparaissent. La gloire de Voltaire a longtemps, +meme apres sa mort, ressemble a une popularite. Il sort, a present, de +la popularite pour entrer dans la gloire. Il n'est plus nomme que +par les hommes instruits. Ceux-ci savent qu'il est tres grand par +sa curiosite ardente, insatiable et souvent heureuse, par la langue +excellente de clarte, de vivacite et de joli tour qu'il a parlee, par sa +grace inimitable a conter sobrement et spirituellement. Ils savent qu'il +n'a pas cree un grand mouvement d'idees, qu'il n'a pas non plus une bien +grande influence sur l'histoire des lettres, n'ayant guere inspire que +la tragedie de Victor Hugo, moins le style, et la conception historique +de Victor Hugo, laquelle passe pour un peu etroite. Mais ils savent +qu'on lira toujours un Voltaire en dix volumes qui est une merveille de +bonne humeur francaise, de fine satire francaise et d'esprit francais; +et que, chose abominable, mais vraie, parmi ceux memes qui ne l'aiment +pas, il en est bien peu qui ne fissent le pacte de donner les qualites, +meme superieures, de leur caractere, pour les qualites meme secondaires, +de son esprit. + + + +DIDEROT + + + +I + +L'HOMME + +Il arrive quelquefois que la litterature est l'expression de la societe. +Celle de Diderot est l'expression qui me semble la plus exacte de +la petite societe du XVIIIe siecle. Ce qu'on a dit de cette "tete +allemande" de Diderot m'etonne fort. Que Rousseau l'est bien davantage! +Diderot est eminemment Francais, et Francais du centre, Francais de +Champagne ou de Bourgogne, Francais de la Seine ou de la Marne. Et +il est Francais de classe moyenne, excellemment. Montesquieu est le +parlementaire, Rousseau le plebeien, Voltaire le grand bourgeois, riche, +somptueux et orgueilleux. Diderot est le petit bourgeois, le fils +d'artisan aise, qui a fait ses etudes en province, qui s'est marie +pauvrement, se pousse dans le monde par le travail, vit toute sa vie +a un cinquieme etage, toujours demi-ouvrier demi-monsieur, entre une +grande dame, imperatrice parfois, qui le rend fou de joie en le traitant +bien, et sa femme, petite ouvriere, qui l'ennuie, et qu'il soigne tres, +affectueusement, cependant, quand elle est malade. Et il a tous les +caracteres communs de cette classe intermediaire. Il est vigoureux, +sanguin et un peu vulgaire. Il mange et boit largement, "se creve +de mangeaille", comme lui dit une contemporaine, vide goulument des +bouteilles de champagne, a des indigestions terribles, et, trait a +noter, raconte ces choses avec complaisance. + +Et il est laborieux comme un paysan, fournit sans interruption pendant +trente ans un travail a rendre idiot, a comme une fureur de labeur, ne +trouve jamais que sa tache soit assez lourde, ecrit pour lui, pour ses +amis, pour ses adversaires, pour les indifferents, pour n'importe qui, +bucheron fier de sa force qui, l'arbre pliant, donne par jactance trois +coups de cognee de trop. Et il a une vulgarite ineffacable, qu'il +ne songe jamais meme a dissimuler. Il est bavard jusqu'a l'extreme +ridicule, indiscret jusqu'a la manie, parlant de lui sans cesse, se +mettant en avant, se faisant centre constamment, intervenant dans les +affaires des autres, arrangeant et examinant les querelles avec candeur, +conseiller implacable et meme sottement imperieux. Il ne faut pas que +Rousseau vive a la campagne: "Il n'y a que le mechant qui vive seul". +Il ne faut pas que Rousseau fasse vivre sa belle-mere dans une maison +humide: "Ah! Rousseau! une femme de quatre-vingts ans!" Il ne faut pas +que Rousseau prive les mendiants de Paris des vingt sous par jour qu'il +leur donnait. Il faut que Rousseau accompagne Mme d'Epinay a Geneve, +sinon il est un ingrat, et peut-etre pis. Qu'il l'accompagne a pied s'il +ne peut supporter la chaise! Il faut que Falconnet soit de l'avis de +Diderot sur Pline, l'Ancien, sur Polignotte et sur M. de la Riviere; +sinon les grands mots arrivent, les gros mots aussi. Il a l'amitie bien +encombrante et bien contraignante. C'est celle de nos hommes du peuple. +Leurs bons sentiments manquent de delicatesse. Indelicat, Diderot l'est +a souhait. Le tact lui fait absolument defaut. Certaine espieglerie +de jeunesse avec un moine a qui il extorque de l'argent sous promesse +d'entrer dans son ordre pourrait etre qualifiee severement. Il se +plait a la campagne, en ce Grand-Val qu'il aime tant, a des farces et +droleries de charretiers ivres; c'est dans cette mauvaise societe qu'il +s'epanouit de tout son coeur; il lache devant des enfants des enormites +de propos "qui font pietiner la mere de famille", et il les repete dans +sa correspondance; il donne a sa fille des lecons de morale, a bonne +fin, mais d'une crudite extraordinaire, et, un peu inquiet, demande +ensuite a tous ses amis s'il n'a pas ete un peu loin. + +Avec cela, excellent homme, serviable, charitable, genereux, probe et +large en affaires, homme de famille malgre ses maitresses, aimant son +pere, sa mere, sa soeur, sa fille, sa femme meme, je ne puis pas dire +de tout son coeur, mais d'une forte et chaude affection, parlant, en +particulier, de son pere, en des termes qui font qu'on adore, un bon +moment, son pere et lui.--Moralite faible, delicatesse nulle, penchants +grossiers, vulgarite, bon premier mouvement du coeur, bons instincts, +plutot que vraies qualites domestiques, acharnement dans le travail, +honnetete, rectitude et sincerite, mais lourdeur de main dans les +relations sociales, voila bien notre petit bourgeois francais, quand, du +reste, il est d'un temperament robuste et energique; le voila avec ses +qualites et ses defauts; et voila Denis Diderot. + +Nos indulgences pour lui viennent de la. Il est un de nous, tres +nettement. Nous le reconnaissons. Nous avons tous un cousin qui lui +ressemble. Nous ne songeons guere a le respecter; mais cela nous aide a +l'aimer, a le gouter familierement. Il nous semble toujours que, comme +il faisait a Catherine II, il nous frappe amicalement sur le genou. +C'est un bon compere. + +Et comme il a bien, je ne dis pas arrange, et pour cause, mais fait sa +vie, en partie double, avec ses defauts et ses qualites! D'une part +il fait l'_Encyclopedie_. C'est son bureau. C'est la qu'il est "bon +employe". Ponctuel, attentif, devoue absolument au devoir professionnel, +travailleur admirable, ecrivain lucide, sachant, du reste, faire +travailler les autres, et excellent "chef de division"; il est l'honneur +et le modele de la corporation. Decent, aussi, et tres correct en ce +lieu-la. Point d'imagination, et point de libertes, du moins point +d'audaces. Au bureau il faut de la tenue. L'histoire de la philosophie +qu'il y a ecrite, article par article, est fort convenable, nullement +alarmante, tres orthodoxe. Ce pauvre Naigeon en est effare et +s'essouffle a nous prevenir que ce n'est point sa vraie pensee que +Diderot ecrit la. Il s'y montre meme plein de respect pour la religion +du gouvernement. Un bon employe sait entendre avec dignite la messe +officielle. + +D'autre part, il fait ses ouvrages personnels, et il s'y detend. Ce sont +ses debauches d'esprit. Ce sont ses ivresses. Ils semblent tous ecrits +en sortant d'une tres bonne table. Ce sont propos de bourgeois francais +qui ont bien dine. C'est pour cela qu'il y a tant de metaphysique. Ils +sont une dizaine, tous de classe moyenne et de "forte race". L'un est +philosophe, l'autre naturaliste, l'autre amateur de tableaux, l'autre +amateur de theatre, l'autre s'attendrit au souvenir de sa famille, +l'autre aspire aux fraicheurs des brises dans les bois, l'autre est +ordurier, tous sont libertins, aucun n'a d'esprit, aucun, en ce moment, +n'a de methode ni de clarte; tous ont une verve magnifique et une +abondance puissante; et on a redige leurs conversations, et ce sont les +oeuvres de Diderot. + + + +II + +SA PHILOSOPHIE + +Les idees generales de Diderot, infiniment incertaines et +contradictoires, car Diderot n'est pas assez reflechi pour etre +systematique, sont cependant ce qu'il y a en lui de plus considerable +et digne d'attention. Ce sont des intuitions, mais quelquefois, assez +souvent, les intuitions d'un homme superieur. Vous savez, du reste, +qu'avec toute sa fougue, il est informe. Il est tres savant, plus +que Voltaire, qui l'est beaucoup, infiniment plus que Rousseau, plus +peut-etre, plus diversement au moins, que Buffon. Il sait toute +l'histoire de la philosophie, d'apres Brucker, sans doute, mais par +lui-meme aussi, il me semble; et il la sait bien. On peut le considerer +comme l'initiateur de cette science chez les Francais, qui avant lui, +j'excepte Bayle, ne s'en doutaient pas. Ses articles de l'Encyclopedie +sur _Aristote, Platon, Pythagore, Leibniz, Spinoza_, le _Manicheisme_, +sont tout a fait remarquables, et a lire encore de pres. Il est tout +plein de Bayle, cette bible du XVIIIe siecle, et connait les sources de +Bayle. Cela est beaucoup; ce n'est rien pour lui. Il sait la physique, +la chimie de son temps, la physiologie, l'anatomie, l'histoire +naturelle, tres bien. Il a compris que les idees generales des hommes se +font avec tout ce qu'ils savent, et qu'une philosophie est une synthese +de tout le savoir humain. En cette affaire, comme en presque toutes, +Voltaire suit la meme voie, mais est en retard. Il en est aux +mathematiques, presque exclusivement, ne s'inquiete pas assez, +encore qu'il s'inquiete de tout, des sciences d'observation, et nie, +legerement, les apercus nouveaux, trop inattendus, ou elles commencent +a mener. Diderot est au courant de toutes choses. Il n'y a oreille plus +ouverte, ni oeil plus curieux. Dans tous les sens il pousse avec ardeur +des reconnaissances hardies et impetueuses. + +Ses premiers ouvrages, _Essai sur le merite et la vertu, Pensees +philosophiques_, sont d'un ecolier qui a, de temps en temps seulement, +d'heureuses trouvailles. Mais deja la _Lettre sur les aveugles_ et la +_Lettre sur les sourds-muets_ contiennent une philosophie, qui sera +celle ou Diderot se tiendra plus ou moins toute sa vie. _L'essai sur +le merite et la vertu_ etait religieux et "deiste"; les _Pensees +philosophiques_ etaient irreligieuses et "theistes", et peuvent etre +considerees comme une esquisse de "morale independante"; les _Lettres_ +sur les aveugles et sur les muets sont un programme de philosophie +atheistique et materialiste. Pour la premiere fois Diderot y hasarde +a nouveau, avec beaucoup de verve et meme d'ampleur, cette ancienne +hypothese que la matiere, douee d'une force eternelle, a pu se +debrouiller d'elle-meme, en une serie de tentatives et d'essais +successifs, les etres informes perissant, quelques autres, parce qu'ils +se trouvaient bien organises, devenant plus feconds, les "especes" +s'etablissant ainsi, devenant durables, et le monde tel qu'il est se +faisant peu a peu a travers les ages. Epicure, Lucrece, Gassendi et +toute la petite ecole materialiste du XVIIe siecle, obscure et timide en +son temps, reparaissait, et allait user des ressources nouvelles que des +recherches scientifiques plus etendues lui fournissaient. + +En effet, les etudes de Charles Bonnet, de Robinet et de Maillet +paraissaient coup sur coup, de 1748 a 1768[72], et toutes sous +l'influence de la grande _loi de continuite_ de Leibniz, voyant entre +tous les etres une chaine ininterrompue, tendaient obscurement a la +doctrine du transformisme; supposaient plus ou moins formellement que +les especes, puisque les limites qui les separent sont flottantes et +comme indistinctes, pourraient bien, elles-memes, n'avoir rien de fixe, +s'etre transformees les unes dans les autres et etre douees d'une force +de transformation et d'accommodement aux circonstances qui n'aurait pas +encore a present donne ses derniers resultats. Ces hypotheses, qui +du reste, encore aujourd'hui, ne sont que des hypotheses, mais +considerables, fecondes, et de nature a aider autant qu'exciter le +savant dans ses recherches, faisaient rire Voltaire. Elles faisaient +reflechir Diderot, ebranlaient fortement son imagination; et dans +l'_Interpretation de la Nature_ (1754), non seulement bien avant Charles +Darwin, mais bien avant Bonnet et Robinet, prenaient en son esprit +energique et audacieux une forme si arretee et precise qu'il tracait +deja tout le programme, en quelque sorte, de la doctrine evolutionniste: +"De meme que dans les regnes animal et vegetal un individu commence pour +ainsi dire, s'accroit, dure, deperit et passe, _n'en serait-il pas de +meme des especes entieres?..._ Ne pourrait-on soupconner que l'animalite +avait de toute eternite ses elements particuliers epars et confondus +dans la matiere; qu'il est arrive a ces elements de se reunir, parce +qu'il etait possible que cela fut; que l'embryon forme de ces elements a +passe par une infinite d'organisations et de developpements; qu'il s'est +ecoule des millions d'annees entre chacun de ces developpements, qu'il a +peut-etre d'autres developpements a prendre et d'autres accroissements a +subir qui nous sont inconnus...?" + +[Note 72: De Maillet: _Entretien d'un philosophe indien_ (1748).-- +Charles Bonnet: _Contemplation de la nature_ (1764).--Robinet: _De +la nature_ (1766); _Considerations philosophiques sur la gradation +naturelle des formes de l'etre_ (1768).] + +Et plus tard, dans le _Reve de d'Alembert_, il mettait en vive lumiere, +par une image ingenieuse et frappante, cette supposition de Charles +Bonnet, devenue aujourd'hui une doctrine, que l'etre vivant n'est qu'une +collection, une tribu, une cite d'etres vivants. Voyez cet arbre, avait +dit Bonnet. C'est une foret. "Il est compose d'autant d'arbres et +d'arbrisseaux qu'il a de branches et de ramilles..." Voyez cet essaim +d'abeilles, dit Diderot, cette grappe d'abeilles suspendue a cette +branche. Un corps d'animal, notre corps, est cette grappe. Il est +compose d'une multitude de petits animaux accroches les uns aux autres +et vivant pour un temps ensemble. Un animal est on tourbillon d'animaux +entraines pour un temps dans une existence commune qui se separeront +plus tard, se disperseront, iront s'agreger l'un a un autre tourbillon, +l'autre a un autre encore. Les cellules vivantes passent ainsi +indefiniment d'une cite que nous appelons animal ou plante en une autre +cite que nous appelons plante ou animal; et cette circulation eternelle, +c'est l'univers. + +Enfin, dans le _Reve de d'Alembert_ encore, il donnait, avant le +transformisme constitue, la formule definitive du transformisme: +"_Les organes produisent les besoins, et, reciproquement, les besoins +produisent les organes._" Ceci, quarante ans avant Lamarck, et soixante +ans avant Charles Darwin, est presque aussi etourdissant que le mot +de Pascal sur l'heredite[73]. Il arrive souvent que les hommes +d'imagination devancent ainsi les sciences qui naissent, ou meme encore +a naitre. Leur synthese rapide passe par-dessus les observations qui +commencent et les preuves encore a venir, et leur genie d'expression +trouve le mot auquel la lente accumulation des notions de detail +ramenera. + +[Note 73: "L'habitude est une seconde nature; et aussi, la nature +est premiere habitude."] + +Chez Diderot c'etait la plus qu'une imagination d'un moment. La matiere +vivante, eternelle et eternellement douee de force, et, sans plan +preconcu, sans but, sans "cause finale", sans intelligence ordonnatrice, +evoluant indefiniment, souleve d'une sorte de perpetuel bouillonnement, +creant des etres, puis d'autres etres, des especes, puis d'autres +especes; versant l'element nutritif dans l'animal, et en faisant de la +sensation et des passions; dans l'homme, et en faisant de la sensation, +de la passion et de la pensee; rejetant l'animal et l'homme dans +l'eternel creuset, et, de ces fibres qui penserent, faisant des +vegetaux, qui deviendront plus tard, sous forme d'animal ou d'homme, des +choses sentantes et pensantes a leur tour: c'est le systeme qui seduit +son esprit et la vision ou son imagination se complait.--Il est +materialiste comme un Lucrece, en poete, et autant par exaltation +que par raisonnement. La "nature" l'enivre et le transporte hors de +lui-meme. Il en recoit "l'enthousiasme" comme d'autres croient le +recevoir du ciel. Relisez cette page si curieuse, belle du reste, qui +est egaree, comme presque toutes les belles pages de Diderot, dans un +endroit ou elle n'a que faire[74]: + +[Note 74: Debut du _Second entretien sur le fils naturel_.] + +Il m'entendit et me repondit d'une voix alteree: + +"Il est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le sejour sacre de +l'enthousiasme. Un homme a-t-il recu du genie? Il quitte la ville et ses +habitants. Il aime, selon l'attrait de son coeur, a meler ses pleurs au +cristal d'une fontaine; a porter des fleurs sur un tombeau; a fouler +d'un pied leger l'herbe tendre de la prairie; a traverser a pas lents +des campagnes fertiles; a contempler les travaux des hommes, a fuir au +fond des forets. Il aime leur horreur sacree... Qui est-ce qui s'ecoute +dans le silence de la solitude? C'est lui... C'est la qu'il est saisi de +cet esprit, tantot tranquille et tantot violent, qui souleve son ame et +qui l'apaise a son gre. + +"Oh! nature! tout ce qui est bien est renferme dans ton sein. Tu es la +source feconde de toutes les verites!... L'enthousiasme nait d'un objet +de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants et divers, +il en est occupe, agite, tourmente. L'imagination s'echauffe, la passion +s'emeut... l'enthousiasme s'annonce au poete par un fremissement qui +part de sa poitrine et qui passe d'une maniere delicieuse et rapide +jusqu'aux extremites de son corps. Bientot c'est une chaleur forte et +permanente qui l'embrase, qui le fait haleter, qui le consume, qui le +tue, mais qui donne l'ame, la vie a tout ce qu'il touche. Si cette +chaleur s'accroissait encore, les spectres se multiplieraient devant +lui. Sa passion s'eleverait presque au degre de la fureur." + +Voila l'extase, voila le grain de folie, voila le mysticisme, car +l'homme est toujours mystique par quelque endroit, de Diderot. +L'adoration de la nature a ete son genre de piete. Il trouve la nature +auguste, douce, bonne, et bonne conseillere. "Tout est bon dans la +nature." Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme; c'est l'homme qui se +pervertit malgre elle; "ce sont les miserables conventions et non la +nature qu'il faut accuser[75]. Ecoutez-la: elle ne vous donnera que de +bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira: "O vous qui, d'apres +l'impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur a chaque instant +de votre duree, ne resistez pas a ma loi souveraine. Travaillez a +votre felicite; jouissez sans crainte; soyez heureux. Vainement, o +superstitieux, cherches-tu ton bien-etre au dela des bornes de l'univers +ou ma main t'a place.... Ose t'affranchir du joug de cette religion, +ma superbe rivale, qui meconnait nos droits; renonce a ces dieux +usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes lois. Reviens donc, +enfant transfuge, reviens a la nature! Elle te consolera, elle chassera +de ton coeur ces craintes qui t'accablent, ces inquietudes qui te +dechirent, ces haines qui te separent de l'homme que tu dois aimer. +Rendu a la nature, a l'humanite, a toi-meme, repands des fleurs sur la +route de ta vie...." + +[Note 75: _De la poesie dramatique_.--Du drame moral.] + +--C'est le retour a l'etat sauvage que preche la ce singulier +philosophe!--N'en doutez pas un instant; et son dernier mot sur ce point +est le _Supplement au voyage de Bougainville_, qu'il m'est difficile +d'analyser ici, mais que je prie qu'on croie que je ne calomnie pas en +l'appelant une priapee sentimentale. Plus de religion, cela va sans +dire; mais aussi plus de morale, et plus de pudeur! La nature (ceci est +parfaitement vrai) ne connait ni l'une, ni l'autre, ni la troisieme. +Toutes ces choses sont des "inventions" humaines, imaginees par des +tyrans pour nous gener et nous rendre miserables. "Il existait un homme +naturel: on a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel, et +il s'est eleve dans la caverne une guerre civile qui dure toute la vie. +Tantot l'homme naturel est le plus fort; tantot il est terrasse par +_l'homme moral et artificiel_.... Cependant il est des circonstances +extremes qui ramenent l'homme a sa premiere simplicite: dans la +misere l'homme est sans remords, dans la maladie la femme est sans +pudeur[76]."--Et a la bonne heure! + +[Note 76: _Supplement au voyage de Bougainville_.] + +Que faire donc: "Faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner a son +instinct?" Presse de "repondre net", Diderot ne se fera pas prier: "Si +vous vous proposez d'en etre le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de +votre mieux d'une morale contraire a la nature, eternisez la guerre dans +la caverne", c'est ce qu'ont fait tous les tyrans pares du beau titre +de civilisateurs: "J'en appelle a toutes les institutions politiques, +civiles et religieuses: examinez-les profondement; et je me trompe fort, +ou vous verrez l'espece humaine pliee de siecle en siecle au joug qu'une +poignee de fripons se promettait de lui imposer."--Voulez-vous, +au contraire, "l'homme heureux et libre? Ne vous melez pas de ses +affaires.... Mefiez-vous de celui qui veut mettre l'ordre"[77]. + +[Note 77: _Supplement au voyage de Bougainville_.] + +On voit assez que Diderot a ete l'ami et le premier inspirateur de +Rousseau. Le retour a l'etat de nature leur a ete longtemps une chimere +et une impatience communes. Tous les deux ont cru fermement qu'etat +social, etat religieux, etat moral etaient des inventions humaines, des +supercheries ingenieuses et malignes imaginees un jour, et non par tous +les hommes pour vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer +les autres, ce qui, comme on sait, est si agreable! Tous deux ont eu +cette idee; seulement, genes tous les deux par l'etat social, chacun en +a repousse plus specialement et avec plus de force ce qui l'y genait +davantage: Rousseau insociable, la sociabilite; Diderot intemperant, la +morale.--Et, du reste, Rousseau, reflechi et concentre, a recule +devant le scandale d'une attaque directe a la morale commune; Diderot, +debraille, scandaleux avec delices, et fanfaron de cynisme, a pousse +droit de ce cote-la, avec insolence et bravade. + +Et quoi qu'il en soit, c'etait bien la le dernier terme de "l'evolution" +des idees ou des tendances dissolvantes du XVIIIe siecle. Entendez bien +que toute doctrine philosophique est le resultat, d'une part, de l'etat +d'esprit d'une generation, d'autre part, de son etat de passions; resume +plus ou moins bien d'un cote ce qu'elle sait, de l'autre ce qu'elle +desire. Le XVIIIe siecle francais a ete une lassitude et une impatience +de toutes les regles, de tout le joug social, juge trop lourd, trop +etroit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV, Louvois, Bossuet, +Villars et la morale janseniste, tout cela se tient parfaitement dans +l'esprit des hommes de 1750, et c'est a leurs yeux autant de formes +diverses d'une tyrannie lentement elaboree et machinee par les ennemis +de l'humanite. C'est "l'invention sociale" avec ses elements divers, +legislation dure, repression implacable, religion austere, morale, +luttant contre la nature. C'est toute cette invention sociale qu'il +faut, les moderes disent adoucir, les fougueux disent supprimer. On +commence par lui contester ses titres. On la represente proprement comme +une invention, comme quelque chose qui pourrait ne pas etre, qui a +commence, qui peut finir, et qui ne doit pas se dire legitime, parce +qu'elle n'est pas necessaire. Et de cette invention on ruine, les unes +apres les autres, toutes les parties essentielles. On s'attache +a montrer, pour ce qui est de la legislation, qu'elle n'est pas +raisonnable, pour ce qui est de l'autorite, qu'elle est despotique, pour +ce qui est de la religion, qu'elle n'est pas divine.--Et il reste +la morale, a laquelle on n'ose point toucher d'abord. Cependant +Vauvenargues reclame deja en faveur de la nature, qu'il lui semble qu'on +reprime trop, et des "passions", dont il lui parait que certaines sont +belles et "nobles". Et Rousseau hesite, cherchant d'abord a mettre le +"sentiment" a la place de la morale "artificielle", revenant plus tard a +une sorte de morale rattachee a la croyance en Dieu et en l'immortalite +de l'ame, c'est-a-dire a une morale religieuse, qui n'exclut que le +culte. + +Et Diderot plus audacieux, non seulement, dans la destruction de +l'invention sociale, va jusqu'a la ruine de la morale, mais surtout, et +presque exclusivement, insiste sur ce point, et y porte tout son effort. +Ce qu'il y a de plus "artificiel" pour lui dans toutes ces inventions +mechantes et funestes, c'est la moralite. C'est elle (et en ceci il a +raison) qui eloigne le plus l'homme de l'etat de nature ou vivent les +animaux et les plantes. La nature est immorale. D'autres en concluent +que l'homme doit mettre toute son energie a s'en distinguer. Il en +conclut qu'il doit la suivre, sans vouloir s'apercevoir que si la nature +est immorale, ce qui peut seduire, elle est feroce aussi, et par suite, +ce qui peut faire reflechir. Mais le besoin d'affranchissement l'emporte +dans son esprit, et le dernier fondement de la forteresse sociale, +respecte encore, ou indirectement et mollement attaque, c'est ou il se +porte avec colere et vehemence. Avec lui le cercle entier, maintenant, +est parcouru, et la derniere extremite ou la reaction violente contre +l'etat social, trop genant et penible, pouvait atteindre, c'est lui qui +y est alle. + +N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un homme qui s'amuse. Il +n'attache pas lui-meme grande importance a ces ouvrages epouvantables ou +il y a de l'ingenieux, de l'eloquent et du criminel. Il en parle comme +d'impertinences, "d'extravagances" et de "bonnes folies". Ce sont +gaietes et propos de table. C'est a cela qu'il se delasse de +l'_Encyclopedie._ Considerez toujours Diderot comme un homme qui +s'enivre facilement. C'est son temperament propre. Il se grisait de sa +parole, et il parlait sans cesse; il se grisait de ses lectures, de +ses pensees et de son ecriture; il se grisait d'attendrissement, de +sensibilite, de contemplation et d'eloquence, devant une pensee de +Seneque, une page de Richardson, la Marne, parce qu'elle venait de +son pays, ou un tableau de Greuze; et ensuite venait le verbiage +intarissable, l'epanchement indiscret et indefini, allant au hasard, +plein de repetitions, encombre de digressions, coupe ca et la de pensees +profondes, de mots eloquents, de grossieretes et de niaiseries.--Et +ses ouvrages de philosophe et de moraliste sont propos d'homme tres +intelligent, tres etourdi et tres inconscient qui s'est grise d'histoire +naturelle. + +Notez, de plus, que, comme le coeur n'etait pas mauvais, et tant s'en +faut, Diderot a je ne dis pas sa morale, la morale etant, sans doute, +une _regle_ des moeurs, mais sa source, a lui, de bonnes intentions et +d'actions louables. Ses declamations, exclamations et proclamations +sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies. La vertu pour lui c'est le +mouvement "naturel" et facile d'un bon coeur, le penchant _altruiste_, +la sympathie pour le semblable, qui chez lui, en effet, est tres vive; +et il croit que l'homme n'a vraiment pas besoin d'autre chose. + +A la verite, il varie un peu sur ce point, comme sur tous. Je le vois +dire quelque part: "C'est a la volonte generale que l'individu doit +s'adresser pour savoir jusqu'ou il doit etre homme, citoyen, sujet, +pere, enfant, et quand il lui convient de vivre et de mourir. C'est a +elle a fixer les limites de tous les devoirs", et cela, s'il s'y tenait, +ce serait une _regle_, une loi du devoir, assez variable, vraiment, et +dangereuse, cependant une loi.--Mais d'autre part, et plus frequemment, +il a cette idee, un peu confuse, mais dont on voit bien qu'il est +souvent comme tente, que c'est dans le fond de son coeur que l'individu, +isole, sans s'inquieter de la pensee et de la volonte generale, et meme +s'y derobant et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne et +vertueuse. L'homme de bien _cree le devoir_, fait la loi morale. Il ne +la recoit point: elle coule de lui. Deux fois, dans _l'Entretien d'un +pere avec ses enfants_" et dans _Est-il bon? Est-il mechant?_ il +a, sinon conclu, du moins fortement penche en ce sens. Un homme en +possession d'un testament qui depossede des malheureux et qui gonfle +inutilement l'avoir de gens riches, desinteresse du reste absolument +dans l'affaire, peut-il bruler le testament? Diderot ne cache point +qu'il a le plus vif desir de repondre par l'affirmative.--Un homme, +pour repandre les plus grands bienfaits sur des hommes qui du reste en +ont le plus grand besoin, et en sont tres dignes, peut-il mettre de cote +tout scrupule dans l'emploi des moyens, mentir, tromper, ruser, inventer +des fables, et des machines et des fourberies de Scapin? Diderot semble +tout pres de le croire. Il a ce sentiment, confus je l'ai dit, et +qui hesite, mais assez fort, que la morale commune est au-dessus et +au-dessous des morales particulieres, qu'elle est une moyenne; que, +partant, tel homme peut se sentir meilleur qu'elle, et du droit que lui +fait cette conscience, agir d'apres sa loi personnelle. + +C'est a peu pres cela que l'on peut, si l'on y tient, appeler la morale +de Diderot. Je n'ai meme pas besoin de dire que, quoique plus aimable, +et nous reconciliant un peu avec lui, elle procede du meme fond que son +immoralite. C'est toujours l'homme naturel oppose a "l'homme artificiel +et moral"; c'est toujours la societe, la communaute, le _consensus_ qui +est depossede du droit, abusivement et frauduleusement pris, de nous +faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos volontes. Plus de +loi que je n'ai point faite! Plus de devoir que je ne sais quel ancetre, +peut-etre, probablement, fourbe et fripon, a trace pour moi. En these +generale, point de morale aucunement. La morale est une invention +d'anciens tyrans subtils; c'est une des pieces de l'homme artificiel +qu'on a introduit en nous. Si cependant vous voulez une regle, ou +quelque chose qui s'en rapproche, fiez-vous a vous-meme scrupuleusement +interroge; quelque chose de bon parlera en vous, qui vous dirigera bien, +meme contre le gre de la loi civile. + +Voila bien comme le dernier terme de l'individualisme orgueilleux et +intransigeant. Au fond, et certes sans qu'il s'en doute, ce que le +XVIIIe siecle nie le plus energiquement, c'est le progres. Le progres, +s'il y a progres, c'est sans doute le resultat de l'effort commun de +l'humanite a travers les ages, c'est ce que les hommes, peu a peu, et +les fils profitant des travaux et heritant de la pensee des peres, ont +fini par etablir et par accepter comme verites au moins provisoires, +lumieres pour se guider, et forces pour se soutenir. Cet "homme +artificiel", en admettant meme qu'il soit artificiel, cet homme social, +religieux et moral, ce n'est pas un enchanteur qui l'a imagine un jour, +ce sont les hommes, les generations successives qui l'ont fait peu a +peu; et si rien n'est plus naturel et ne semble plus legitime que le +modifier a notre tour, c'est-a-dire continuer de le faire; le repousser +tout entier, le declarer tout entier une erreur et un monstre, vouloir +le supprimer purement et simplement, c'est une sorte de nihilisme +sociologique; c'est proclamer que les hommes, pensant ensemble pendant +mille siecles, n'aboutissent qu'a une cruelle et meprisable absurdite, +ce qui est possible, mais, s'il etait vrai, devrait, non vous donner +tant d'audace a penser a votre tour et tant de confiance en vos +decisions individuelles, mais vous decourager a tout jamais de toute +pensee et de toute recherche, et vous dissuader de recommencer, en la +reprenant a son point de depart, une experience qui a si malheureusement +reussi.--A moins que vous ne soyez convaincu que vous seul, abstraction +et destruction faite de tout ce que la pensee de vos predecesseurs +amendes les uns par les autres vous a appris, etes capable d'une pensee +saine et d'un regard juste; et c'est bien la l'immense et pueril orgueil +des radicaux du XVIIIe siecle. + +Mais ce mot d'orgueil m'avertit que je m'ecarte de Diderot et que je +pense beaucoup plus a Jean-Jacques. Le bon Diderot n'est pas orgueilleux +tant que cela. Il a eu des audaces plus radicales encore que +Jean-Jacques; mais ce sont les audaces de la legerete, de l'etourderie, +d'un temperament sanguin et d'une pointe d'ivresse joyeuse. Hobbes +disait que le mechant est un enfant robuste. L'enfant robuste est +plutot inconsidere, fantasque, impertinent et scandaleux, avec de bons +mouvements et d'etranges ecarts. Et c'est Diderot; c'est l'homme dont on +a pu dire et qui a dit de lui-meme: "Est-il bon? Est-il mechant?" + + + +III + +SES OEUVRES LITTERAIRES + +On a tout dit sur l'imagination de Diderot, excepte qu'il n'en avait +pas; et, je m'en excuse, c'est a peu pres ce que je vais dire. J'en ai +le droit, parce que je ne resiste jamais a repeter un lieu commun quand +je le crois juste. + +Diderot n'a pour ainsi dire pas d'imagination litteraire. Il a, nous +l'avons vu, une certaine imagination dans les idees, une certaine +imagination philosophique. Le _Reve de d'Alembert_ est une sorte +de poeme materialiste, non sans beaute, non sans beautes surtout. +L'imagination litteraire est autre chose. Elle consiste a creer des +ames, ou a inventer des evenements. Elle est faite d'une puissance +singuliere a sortir de soi, pour devenir une ame qui n'est pas notre +ame, ou pour vivre des existences qui ne sont pas la notre. C'est une +aptitude particuliere et innee que rien ne remplace. L'observation y +aide, mais ne la constitue pas; la sympathie, le detachement facile +y aide, mais ne la donne pas necessairement. Or Diderot n'avait +pas l'imagination proprement dite, et il n'avait pas l'observation +penetrante et patiente. Il avait le detachement et la sympathie; mais +cela ne suffisait point. Il n'a jamais ni trace un caractere, tout un +caractere, fait vivre un homme qui ne fut pas lui; ni il n'a jamais +raconte une existence, fait, ou, ce qui est plus beau, suggere a +l'esprit du lecteur toute une biographie. Il a trace des silhouettes, et +raconte des anecdotes. Cela merveilleusement, en admirable peintre de +genre. + +Qu'est-ce a dire? Qu'il savait raconter, d'abord. Il le savait comme +personne au monde, mieux que Le Sage, mieux que Voltaire, aussi vivement +et fortement que Merimee, avec plus de verve. Ensuite, qu'il savait +voir, qu'il voyait avec une etonnante vigueur. Cet oeil de Diderot, vous +le connaissez, rond, a fleur de tete, interrogateur, tout en dehors, +tout jete en avant, curieux, avide et qui semble se precipiter sur +les choses. C'est l'organe essentiel de Diderot. Il a surtout aime a +regarder, et a voir. Il regardait; puis, dans son cabinet, ou dans le +fiacre ou il roulait la moitie de sa journee, il revoyait la figure, +l'attitude, le geste, la scene; puis, devant son papier, il revoyait +encore, avec plus de nettete et dans un plus haut relief, en ecrivant. + +Aussi tout ce qu'il nous a raconte, ce sont des anecdotes vraies, des +historiettes de son temps. Il les combine les unes avec les autres, les +fait entrer dans un recit quelconque qui leur sert de reliure; mais ce +sont les petits memoires de son siecle. Il n'a jamais cree, il a bien +vu, bien retenu, bien reconstitue et bien raconte. Et dans chacune de +ses histoires, apres des preparations quelquefois longues, qui sont des +hors-d'oeuvre, qu'est-ce qui frappe, retient, s'imprime vivement dans +nos memoires? La scene, le tableau, la vignette; cette femme suppliante +aux pieds de cet homme immobile dans son fauteuil[78]; cet homme qui +part, tordant ses bras, les yeux en larmes, la tete tournee vers cette +femme imperieuse et implacable[79].--Ces choses Diderot les a vues. +Le dessin, les lignes, les oppositions, les ombres, les traits de +physionomie, les details curieux, tout cela s'est profondement grave +dans sa memoire de peintre, et il nous le rend. C'est le plus clair de +son talent, qui est tres grand et tres Original. + +[Note 78: Anecdote de Mme La Pommeraye dans _Jacques le Fataliste_.] + +[Note 79: Anecdote de Mme Reymer dans _Ceci n'est pas un conte_.] + +Mais quand il s'essaye a l'oeuvre d'imagination pure, il ecrit la +_Religieuse_, ou l'ennui le dispute au degout; il ecrit les parties +d'invention de _Jacques le Fataliste_, a savoir l'histoire proprement +dite de Jacques et de son maitre, qui est de mediocre interet. Il n'a +plus alors (mais dans _Jacques le Fataliste_ il les a a un haut degre) +que ces qualites de conteur, l'entrain, la verve, le rapide courant du +style, la cascade sautillante et brillante du dialogue. Mais le fond +est singulierement faible, je ne dis pas seulement comme peinture de +caracteres, mais comme invention d'incidents et d'aventures. A la +verite, et c'est toujours a _Jacques le Fataliste_ que je songe, il +produit une illusion agreable, ce qui est encore du talent: il mele, +suspend, ramene, entrecroise et entrelace cinq ou six recits differents, +chacun peu interessant en lui-meme, de maniere a toujours faire croire +que celui qu'il a laisse en train et qu'il doit reprendre est plus +interessant que celui qu'il fait; et il y a la comme un chatouillement +de curiosite, et, aussi, comme une sensation de fourmillement et de +foisonnement copieux. On croit voir les recits sourdre, s'echapper, +jaillir et courir en babillant, avec des fuites et de soudains retours, +en se melant, se quittant et courant les uns apres les autres. Il y a la +un peu de diversite d'accent; car Diderot etait l'homme des digressions, +des echappees, et des parentheses plus longues que les phrases; mais il +y a un peu de procede aussi et d'attitude; et surtout il y a plus +de verve de conteur que d'imagination de createur, ou, pour parler +simplement, de romancier. + +Notez aussi que ce manque de composition dont nous voyions tout a +l'heure qu'il reussit a peu pres a faire une grace, n'en revele pas +moins une singuliere pauvrete de fond. Ou la composition est absente, +mais je dis absolument, tenez pour certain que c'est l'invention meme +qui manque. Si l'on ne compose point, c'est qu'on n'a point trouve +ou une forte idee a vous soutenir, ou un personnage vrai, profond et +puissant, qui vous obsede. _Gil Blas_ est compose, quoi qu'on puisse +dire. Le personnage de Gil Blas lui fait un centre et lui donne son +unite. _Candide_ est compose. Il gravite autour d'une _idee_ dont on +sent toujours la presence, et qui de temps a autre, frequemment, ramene +a elle le regard, haut sur l'horizon. Ni _Jacques_ ni la _Religieuse_ +ni les _Bijoux_ ne sont composes, parce que Diderot, demi-artiste, +demi-penseur, artiste par saillies, penseur par belles rencontres, n'est +ni grand penseur, ni grand artiste, et ne sait rassembler son oeuvre, +souvent si brillante, ni autour d'un caractere vigoureux, complet et +vraiment vivant, ni autour d'une idee importante et considerable. + +Je ne vois qu'une oeuvre vraiment forte, serree, qui descende +profondement dans la memoire, parmi toutes les improvisations +prestigieuses de Diderot: c'est le _Neveu de Rameau_. La encore c'est +l'oeil qui a guide la main. Le neveu de Rameau est un personnage reel +que Diderot a vu et contemple avec un immense plaisir de curiosite. Il +l'a aime du regard avec passion. Mais cette fois le personnage etait +si attachant, si curieux, et pour bien des raisons (pour celle-ci en +particulier qu'il etait comme l'exageration fabuleuse, l'exces inoui +et la caricature enorme de Diderot lui-meme) Diderot a tant aime a le +regarder, qu'il en a oublie d'etre distrait, qu'il en a oublie +les digressions, les bavardages, les _a parte_, les questions a +l'interlocuteur imaginaire, et les reponses de celui-ci et les repliques +a ces reponses; qu'il a concentre toute son attention sur son heros; +qu'il a eu, non seulement son oeil de peintre, comme toujours, mais, ce +qu'il n'a jamais, la soumission absolue a l'objet, et que l'objet s'est +enleve sur la toile avec une vigueur incomparable. Qu'on se figure un +personnage de La Bruyere trace avec la largeur de touche et la plenitude +de Saint-Simon.--Et la encore il n'y a pas d'imagination proprement +dite; ce n'est qu'un portrait, mais un portrait fait de genie.--Sauf +cette rencontre, Diderot n'est qu'une sorte de chroniqueur spirituel et +diffus, ou un _novelliste_ a qui manque ce qui est le charme meme de la +nouvelle, le concentre et le ramasse vigoureux. Il est, sauf ce _Neveu +de Rameau_, un romancier qu'on se rappelle avoir lu avec amusement, +mais qui ne fait ni penser ni se souvenir. Ni on ne vit au cours de son +existence, avec aucun de ses personnages, ni on ne reflechit, le livre +ferme, sur une pensee generale de quelque grandeur ou portee. Reste +qu'il est un narrateur amusant et un metteur en scene presque +inimitable, parce qu'il avait de la vie, et des yeux qui ne lachaient +point leur proie; et c'est ce que je me plais a repeter. + +Diderot s'est essaye a l'art dramatique, et c'est ou il a le moins +reussi. Tout lui manquait, a bien peu pres, pour y entrer, pour s'y +reconnaitre, pour y avoir l'emploi de ses qualites. Et d'abord remarquez +qu'il a beaucoup reflechi sur l'art dramatique et que c'est un grand +raisonneur en questions theatrales. Mauvais signe. Il peut exister, et +la chose s'est vue, un homme assez complet et assez bien doue pour +etre d'une part un theoricien d'art dramatique, d'autre part pour etre +capable d'oublier toute theorie quand il prend sa plume de theatre, +condition necessaire pour s'en bien servir. Mais la rencontre est rare. +D'ordinaire, des theories familieres et cheres au critique, les unes +s'evanouissent et lui echappent, dont il faut le feliciter, quand +il concoit une piece de theatre; mais quelques-unes restent, celles +auxquelles il tient le plus, et c'est encore trop, et son imagination de +createur en est refroidie et paralysee, quand ce n'est pas chose plus +grave, que la theorie reste parce que l'imagination n'est pas venue. +Ceci est le cas de Diderot. + +Il avait une foule d'idees vagues sur le theatre; d'idees vagues, +obscurcies encore par ce verbiage incoherent et fumeux, qui lui est +naturel quand il dogmatise, et qui est cruel pour le lecteur. De ce +chaos, ou je crains qu'il n'y ait beaucoup de vide, je tire du mieux que +je peux les trois ou quatre doctrines les plus saisissables. + +Il voulait plus de naturel au theatre, comme tout le monde; car, d'age +en age, le naturel de l'epoque precedente parait le pire conventionnel +a celle qui vient; et cela est necessaire, parce que, seulement pour +se maintenir au meme degre de conventionnel, il faut reagir contre le +conventionnel tous les cinquante ans, sans quoi l'on tomberait dans le +pur procede en deux generations.--Il voulait donc plus de naturel, ce +qui, pour lui, voulait dire: point de vers, moins de discours, et moins +de paroles,--de la prose, plus de cris et plus de gestes. Un sauvage +entre a la Comedie francaise; il ne comprend rien a des gens qui parlent +un langage rythme, qui a une question de vingt lignes repliquent par une +reponse de trente, et qui se tiennent bien en s'insultant, et se donnent +ceremonieusement la mort.--Remarquez que le sauvage regardant une statue +ne comprendrait rien, non plus, a une femme toute blanche d'un blanc de +ceruse, qui garde une immobilite absolue et qui ne cligne pas des +yeux; qu'un sauvage regardant un tableau ne comprendrait rien a des +personnages dont on ne peut pas faire le tour, et qu'on ne peut voir +que d'un cote et meme a une certaine place precise; que l'art est +precisement l'art, et reste l'art, en se separant franchement de la +nature, et en n'essayant point d'en donner l'illusion, mais seulement +_une certaine ressemblance_, a l'exclusion des autres, et qu'on fremit +a imaginer ce que serait une statue de cire qui ferait la reverence et +qui, par un mecanisme ingenieux, vous reciterait le sonnet d'Anvers; +que, precisement parce que le theatre, le plus complexe des arts, donne, +non pas une ou deux, mais huit ou dix ressemblances et imitations de +la vie, il _faut d'autant plus_, pour qu'il ne tombe pas dans le +trompe-l'oeil, l'illusion puerile et le contraire meme de l'art, +qu'il conserve avec soin un certain nombre de contre-verites ou de +contre-realites salutaires, preservatrices, artistiques pour tout dire; +et que le vers, par exemple, ou le discours soutenu, ou l'attitude +noble, ou des Romains, des Grecs, des Cid, des Paladins ou des Dieux +parlant et marchant devant les Francais de 1750, sont justement de +ces contre-realites qui ne constituent point l'art, mais en sont les +_conditions_ necessaires. + +Et qu'il faille, a chaque generation, s'inquieter, cependant, +d'introduire un peu de realite nouvelle, c'est-a-dire, pour beaucoup +mieux parler, de modifier par un souci de la realite le conventionnel de +l'age precedent pour ne pas tomber dans un pire, a savoir dans le meme +se continuant, s'imitant et se repetant; j'en suis d'avis, et j'ai pris +soin de le dire, et je felicite Diderot, sinon de sa theorie, du moins +de sa preoccupation[80]. Nous verrons ce que, dans la pratique, il en a +garde. + +[Note 80: Par exemple, il insiste sur l'abrogation necessaire des +valets et des servantes qui menent l'action, ou des scenes entre valets +et servantes repetant les scenes entre maitres et maitresses, et c'est +bien la ce conventionnel suranne et epuise qu'il faut savoir rajeunir.] + +Il voulait, de plus, que le theatre fut moralisateur. En cela il +etait dans la tradition du theatre francais et surtout de la critique +dramatique francaise. Sur ce point, l'independant Diderot est d'accord +avec Scaliger, avec Dacier, avec l'abbe d'Aubignac, avec Marmontel et +avec Voltaire. Il n'est guere, du XVIe siecle au XIXe, de theoricien +dramatique qui n'ait vivement insiste sur la necessite de moraliser le +theatre, et de moraliser du haut du theatre. Seulement au XVIIIe siecle +ce penchant fut plus fort que jamais. Et il etait mele de bon et +de mauvais, comme la plupart des penchants.--D'un cote, l'idee de +remplacer les predicateurs chatouillait l'amour-propre des philosophes; +d'autre part, ils sentaient bien, ce qui leur fait honneur, que la +direction morale, qui autrefois venait de la religion, commencant a +languir, il en fallait sans doute une autre, et qu'il n'y avait guere +que la litterature qui put recueillir ou essayer de prendre cette +succession.--Quoi qu'il en soit, Diderot est sur ce point de l'avis +de tout son temps. Il ne s'en distingue qu'en allant plus loin, ayant +accoutume d'aller toujours plus loin que tout le monde. Il voudrait que +le drame fut non seulement un sermon; mais, comment dirai-je? une sorte +de soutenance de these. "J'ai toujours pense qu'on discuterait un jour +au theatre les points de morale les plus importants, et cela sans nuire +a la marche violente et rapide de l'action dramatique.... Quel moyen +(le theatre) si le gouvernement en savait user et qu'il fut question de +preparer le changement d'une loi ou l'abrogation d'un usage!" + +Enfin Diderot estime qu'on pourrait renouveler le theatre en substituant +la peinture des _conditions_ a la peinture des _caracteres._ Entendez +par "condition" l'etat ou est un homme dans la famille: on est "un +pere," "un fils", "un gendre"; ou dans la societe: on est magistrat, on +est soldat, etc. + +La critique s'est trop exercee sur cette vue de Diderot. Elle n'est pas +meprisable. Ce qu'il y avait de suranne dans l'ancienne conception des +"caracteres" au theatre, c'est que les "caracteres" etaient devenus +des abstractions. On etudiait _le_ distrait, _le_ constant, _le_ +contradicteur et _le_ glorieux, comme s'il y avait un homme au monde qui +strictement ne fut que glorieux, que contradicteur ou distrait. L'homme +en soi, et encore reduit a sa passion maitresse, et sans le moindre +compte tenu des impressions que ses entours ont du faire sur lui et de +l'empreinte qu'elles y ont du laisser, voila ce que les dramatistes +pretendaient avoir devant les yeux; ce qui conduit a croire qu'ils +n'avaient en effet sous le regard qu'un mot de la langue francaise dont +ils faisaient methodiquement l'analyse.--Diderot se disait qu'un homme +peut etre ne contradicteur, et, partant, etre cela; mais qu'il est bien +plus ce que la pression longue et continue de l'habitude, des fonctions +exercees, des prejuges de classe recus et conserves, a fait de lui. Pere +depuis trente ans, un homme n'est plus qu'un pere; magistrat depuis dix +ans, un homme n'est plus que magistrat; et ainsi de suite. En d'autres +termes, le caractere acquis remplace le caractere inne.--J'ai la +pretention, dont je m'excuse, d'exposer la theorie de Diderot beaucoup +plus clairement qu'il n'a fait; mais je ne crois pas le trahir. + +Elle ne manque pas de justesse; surtout elle ouvre a la "comedie de +caracteres" un chemin nouveau que ce sera a elle d'eprouver. Mais +Diderot a peut-etre tort de croire qu'il faille _substituer_ purement +et simplement les conditions aux caracteres, comme si les conditions +etaient tout, et les caracteres si peu que rien. Notez d'abord que les +conditions sont: ou des effets du caractere,--ou des forces en lutte +contre le caractere,--et autant que dans les deux cas il faut +s'inquieter du caractere autant que de la condition. Je suis epoux et +pere parce que j'etais _ne_ homme de famille, et dans ce cas, quand vous +croyez et pretendez etudier ma condition, c'est mon caractere que +vous etudiez, et la "substitution" est nulle, et il n'y a aucun +renouvellement de l'art.--Ou bien je suis epoux et pere, par suite de +circonstances, et _quoique_ je ne fusse pas ne pour cela; et alors +le drame sera tres probablement la lutte entre mon caractere et ma +condition, entre mon caractere inne et mon caractere acquis, dont +les forces commencent a se montrer; auquel cas il faut bien que vous +connaissiez mon caractere autant que ma condition; et la pire erreur +serait de ne vouloir connaitre et peindre que cette derniere, puisque +par cette omission ou negligence, c'est le drame meme qui disparaitrait. + +De plus, a considerer les conditions comme de veritables caracteres, +tant on suppose qu'elles ont petri, modele et sculpte l'homme qu'elles +ont saisi, encore est-il que les conditions sont des caracteres +d'emprunt qui n'ont pas la profondeur et la plenitude de caracteres +innes. Elles sont les attitudes et les gestes appris de la personne +humaine plutot que des ressorts intimes et permanents. Ce sont des +modifications de caractere, et non des caracteres.--Des lors, autant +elles sont interessantes, montrees avec le caractere qu'elles ont +modifie, autant elles sont comme vides et comme sans support, presentees +sans ce caractere et abstraites de lui.--Et de la cette consequence +curieuse: loin que Diderot corrige ce defaut de nos peres qui consistait +a donner des abstractions pour des caracteres, voila qu'il y tombe plus +qu'eux. Tout au moins, en un autre sens, il procede exactement de meme. +Eux nous donnaient pour tout un homme un defaut. Lui nous donne pour +tout un homme, une habitude prise, ou un prejuge, ou une mine. Peindre +l'_inconstant_ c'est faire une abstraction; mais peindre le _juge +d'instruction_, c'est en faire une autre. Ecrire l'_Avare_ c'est +abstraire; mais ecrire le _Pere de famille_ c'est abstraire encore. Ce +qu'il nous faut mettre devant les yeux, c'est un homme avec sa faculte +maitresse, modifiee, ou aidee et exageree, ou combattue par sa +condition, c'est-a-dire l'homme avec son fond, et avec la pression que +font sur lui ses entours, et le pli qu'ils laissent sur lui.--Et, par +exemple, ce n'est ni _l'avare_ ni le _pere de famille_ qu'il faut +ecrire, mais l'avare pere de famille, et c'est precisement ce qu'a fait +Moliere quand il a cree Harpagon.--D'ou il suit qu'au lieu de faire un +pas en avant, Diderot en faisait un en arriere sur ceux qui, tout en +procedant par "caractere", d'instinct n'en montraient pas moins l'homme +concret et complet, en presentant ce caractere dans le cadre que la +"condition" lui faisait, avec l'appoint que la "condition" y ajoutait, +dans le jeu, enfin, et le branle ou la "condition" ne pouvait manquer de +le mettre. + +Voila ce que Diderot n'a point vu. Il n'en reste pas moins qu'apercevoir +une partie de la verite, et celle justement que les contemporains +n'apercoivent pas, c'est contribuer a la verite, et qu'abstraction pour +abstraction, il valait mieux pencher vers celles ou l'on ne songeait +pas, que rester dans celles ou l'on s'obstinait. La theorie de Diderot +avait donc et de la justesse et surtout de la portee. + +Elle n'etait point, du reste, une rencontre et comme un accident dans la +pensee de Diderot. Il me semble qu'elle se rattachait a l'ensemble de sa +doctrine, ou, si l'on veut, de ses penchants. Mediocre et meme mauvais +moraliste, mediocre et meme a peu pres nul comme psychologue, il +ne devait guere voir dans l'homme que des instincts innes qui se +developpent, grandissent, et se font leur voie; "naturaliste" et grand +adorateur des forces materielles, il devait voir l'homme plutot comme +engage dans l'immense, rude et lourd mouvement des choses, et absolument +asservi par elles; il devait le voir bien plutot comme un effet que +comme une cause, et comme une resultante que comme une force, et des +lors c'etait l'homme determine et "conditionne", c'etait l'homme +tellement modifie par sa fonction qu'il fut comme cree par elle, et en +derniere analyse exactement defini par elle, qu'il devait s'imaginer, et +par consequent croire qu'il fallait peindre. + +De toutes ces theories, Diderot, lorsqu'il a passe de la theorie a +la pratique, n'en a guere retenu qu'une, c'est a savoir l'idee qu'il +fallait moraliser sur la scene. Il a peu rencontre et meme peu cherche +ce naturel qu'il recommandait, et s'il n'a guere peint des caracteres, +il n'a pas davantage peint veritablement des "conditions". Le _naturel_ +de Diderot s'est reduit a eviter le discours suivi et a mettre souvent +_plusieurs points_ dans le texte de ses dialogues. Encore n'en met-il +pas plus que La Chaussee. Mais le vrai naturel lui est aussi inconnu +que possible, et ses couplets sont des harangues ampoulees comme, dans +Balzac, etaient les lettres _ad familiares_. On a tout dit sur ces +declamations qui depassent les limites legitimes et traditionnelles du +ridicule, et je n'y insisterai pas davantage. + +Quant a la manie moralisante, elle s'etale dans ce theatre de Diderot de +la facon la plus indiscrete et aussi la plus desobligeante. On voit bien +pourquoi et en quoi Diderot se croyait nouveau quand il insistait sur +cette doctrine de la moralisation par le theatre. Elle n'etait pas +nouvelle; mais par la maniere dont Diderot pretendait l'appliquer elle +avait quelque chose de nouveau. Dans le drame, Diderot "moralise" et +dogmatise de deux facons, par la _maxime_, comme au XVIe siecle, et par +les conclusions, par les tendances que comportent et que suggerent les +denouements. Il est plus rare, quoiqu'il y ait encore dans _Alzire_ de +belles lecons sur la tolerance, que la morale procede dans le theatre +de Voltaire par tirade. C'est sa methode perpetuelle dans le theatre de +Diderot. Son drame n'est absolument qu'un pretexte a sermons laiques, et +tout son theatre n'est que sermons relies en drames. Sa comedie nouvelle +n'est qu'une "comedie ancienne" ou il n'y aurait que des parabases. + +Cela est ennuyeux d'abord: ensuite cela manque absolument le but +poursuivi. Le propos delibere de mettre une doctrine morale en lumiere +est, d'experience faite, le moyen (un des moyens, car, helas! il y en a +d'autres) de ne point reussir en une oeuvre litteraire. On n'a jamais +vraiment bien su pourquoi il en est ainsi; mais toutes les epreuves sont +concluantes.--Peut-etre cela tient-il tout simplement a ce qu'il en est +tout de meme dans la vie reelle. L'acte moral est toujours chose louable +et qu'on respecte; mais pour qu'il ait sa chaleur communicative, sa +vertu penetrante et vivifiante, pour qu'il soit aimable et, partant, +pour qu'il ait tout son effet, il faut qu'il ne soit pas concerte, qu'il +n'ait pas trop l'air de se rendre compte de lui-meme, qu'il ait un +certain abandon et oubli de soi. Sinon, il a l'air moins d'un acte que +d'une lecon qui se deguise en acte. Il reste venerable bien plutot +qu'il n'est sympathique et contagieux.--L'effet est tout pareil en +litterature. Nous aimons tirer la lecon morale des faits qu'on nous met +sous les yeux; nous n'aimons pas qu'on nous la fasse. + +Voila une des raisons pour lesquelles le _Pere de Famille_ et le _Fils +naturel_ sont des oeuvres si ennuyeuses. Il y a malheureusement d'autres +raisons. Deux choses manquent essentiellement a Diderot, qui ne laissent +pas d'etre importantes pour l'auteur dramatique, la connaissance des +hommes et l'art du dialogue. Il n'avait aucune faculte de psychologue. +Jamais un homme n'a ete pour lui un sujet d'etudes, parce que chaque +homme lui etait une cible d'eloquence. Toute personne qui entrait +chez lui etait immediatement roulee dans le flot bouillonnant de son +discours. Un torrent est mediocre observateur et mauvais miroir.--Et il +ignorait l'art du dialogue pour la meme cause. Sur quoi l'on m'arrete. +Les dialogues semes dans les romans et les salons de Diderot sont pleins +de verve. Il est vrai. Mais ce ne sont pas des dialogues, ce sont +des monologues animes. C'est toujours Diderot qui s'entretient avec +lui-meme. Il se multiplie avec beaucoup d'agilite et de fougue; mais +il ne se quitte point. Il est de ceux qui font a eux seuls toute une +discussion. "Vous me direz que.... J'entends bien qu'on me repond.... +Tout beau! dira quelqu'un"; mais qui, du reste, ne discutent jamais. Ces +gens-la, a force de se faire l'objection a eux-memes, n'ont jamais eu +ni la patience ni le temps d'en entendre une.--Ainsi Diderot dans ses +dialogues. Il dit quelque part: "Entendre les hommes, et s'entretenir +souvent avec soi: voila les moyens de se former au dialogue." Le second +ne vaut rien, et Diderot l'a pratique toute sa vie; le premier est le +vrai, et Diderot ne l'a jamais employe, pour avoir consacre tout son +temps au second. Aussi, dans ses drames, c'est toujours le seul Diderot +qu'on entend. A peine deguise-t-il sa voix. C'est un soliloque coupe par +des noms d'interlocuteurs. Comme Diderot a cru que le naturel consistait +a mettre des _points de suspension_ au milieu des phrases, il a cru +que le dialogue consistait a mettre beaucoup de _tirets_ dans une +dissertation. + +Une seule de ses comedies offre un certain interet. C'est celle ou il +ne s'est souvenu d'aucune de ses theories, et ou il a peint le seul +caractere qu'il connut un peu, a savoir le sien. C'est _Est-il bon? +Est-il mechant?_--Dans _Est-il bon?_ point de pretention moralisante; +point de "condition", et au contraire, un caractere qui n'est modifie +par aucune condition particuliere; et enfin le defaut ordinaire de +Diderot devient ici presque une qualite, puisque ce defaut consistait a +ne pouvoir sortir de soi, et qu'ici c'est au centre de lui-meme qu'il +s'etablit. On dira tout ce que l'on voudra, et il y a a dire, sur +la composition bizarre de cet ouvrage, sur les inutilites, sur les +longueurs; et que cette comedie ne peut etre mise a la scene, et je le +crois; mais le personnage central est singulierement vivant et d'un bien +puissant relief. Ce Scapin honnete homme, ce "neveu de Rameau" genereux +et bienfaisant, ce Sbrigani a manteau bleu, cet homme de moralite +douteuse et de generosite toujours en eveil, qui poursuit et atteint des +buts excellents par des moyens a meriter d'etre pendu, et dont la bonte +s'amuse du but ou elle tend, et dont la perversite, naturelle a tout +homme, se divertit sous cape du moyen employe; cela est original, +piquant, inquietant et hardi, et ambigu et equivoque comme le titre, qui +resume tres bien la chose; et l'on sent que cela est vrai, et qu'il y +a bien en chacun de nous tous un etre qui voudrait avoir la joie de +conscience des bienfaits repandus, avec le ragout de la mystification +bien combinee et de la demi-escroquerie bien conduite.--Trop spirituel, +cet homme-la; mais il est si bon! Trop bon; mais par des strategies si +suspectes qu'il ne risque pas d'etre fade. + +L'etrangete meme de la composition de cette comedie n'est pas pour me +deplaire, au moins a la lire. C'est une comedie faite comme _Jacques le +Fataliste_. Cinq ou six histoires s'y coupent et s'y entre-croisent. +Cela est d'un fretillement delicieux, et qui serait vite deconcertant +et desesperant, si le principal personnage ne formait centre, et ne +ramenait assez clairement tout a lui. Il est la; il a, pour sauver cinq +ou six personnes, amorce cinq ou six intrigues diverses. Elles lui +reviennent et lui retombent sur les bras tour a tour: "Ah! voici +l'histoire de Paul! Eh bien, elle est en bon train. Ceci, cela, pour la +pousser ou il faut.... Qu'est-ce? l'affaire Jacques. Elle va mal. Ceci, +cela, pour la redresser.... Qu'est-ce encore? Et pourquoi diable me +mele-je de tout cela? Pour des gens qui ne me sont de rien, et qui +jugeront, en fin de compte, que j'ai agi en vrai fripon! Tout coup +vaille! Et a l'affaire Bertrand!..."--Autant de dexterite qu'il y a, du +reste, de mouvement, de verve et d'entrain, la main de Beaumarchais, +discretement, en tel et tel endroit, et _Est-il bon? Est-il mechant?_ +serait une chose tres distinguee. Tel qu'il est, c'est une chose tres +originale. + + + +IV + +DIDEROT CRITIQUE D'ART. + +Le chef-d'oeuvre de Diderot c'etait tres probablement sa conversation, +et voila pourquoi les chefs-d'oeuvre qui restent de lui sont, avec le +_Neveu de Rameau_, les _Salons_ et la _Correspondance familiere_. +Il n'avait pas la vraie imagination litteraire; mais il avait cette +demi-imagination, je l'ai dit, qui consiste a etre transporte de ce +qu'on voit, a decrire avec ravissement ce qu'on a vu et a y ajouter +quelque chose. Diderot est incapable de creer, mais il est tres capable +de refaire. L'oeuvre d'art ou la chose vue, apres avoir saisi ses yeux, +saisit son esprit et le met en un mouvement extraordinaire. Sans l'une +ou l'autre il n'inventerait rien, ou fort peu de chose; ebranle par un +spectacle, il s'anime, raconte, decrit, deplace et replace, imagine +des details, reconstitue. Il a cette demi-imagination, secondaire, +inferieure, mais precieuse encore, et que tant s'en faut que tout +le monde ait, qui retient, acheve, et recompose. Les _Lettres a +mademoiselle Volland_ sont pleines et fourmillantes d'anecdotes vivement +contees, de scenes joliment decrites, de croquis, de silhouettes et +d'eaux-fortes. Et ces petits tableaux ont ce qu'on ne connaissait guere +au XVIIe siecle, la couleur. Non seulement on les voit; mais on les voit +dans une sorte de lumiere chaude et dans une atmosphere qui vibre et +parait vivante. Il n'y a pas de vide, d'espace mort entre les figures; +le tableau entier baigne dans l'air reel et fremissant; la sensation +de plenitude est parfaite. Comparez rapidement avec une anecdote de +Crebillon fils ou de Voltaire: vous sentirez ce que je veux dire mieux +que je ne pourrais l'exprimer. + +Avec cet oeil, cette memoire rechauffante, et cette imagination _a la +suite_, et qui a besoin que quelque chose fasse la moitie de son office, +mais vive encore et alerte, il eut ete un critique dramatique, ou plutot +un chroniqueur theatral de premier ordre. Ce sont des tableaux qu'il +a regardes; c'etait encore mieux son affaire. Les _Salons_ sont tres +souvent admirables. Il decrit d'abord, puis il refait; c'est son procede +ordinaire. C'est la part de l'oeil et celle de l'imagination speciale +que j'ai dite. Quand l'oeil, si voluptueusement rempli des formes et des +couleurs, s'est comme vide, l'imagination excitee se donne carriere. +Elle reprend la matiere que le peintre lui a fournie et la dispose d'une +autre facon. Elle se joue dans ces limites bornees avec infiniment de +souplesse, de vivacite et de bonne grace: puis elle s'emancipe encore, +depasse un peu le cadre et du tableau du peintre et du tableau refait +par elle-meme, et se livre a une reverie, un peu contenue encore, qui +est charmante. Ces echappees de fantaisie sont plus agreables ici, et +moins inquietantes qu'ailleurs, parce qu'on sait qu'elles n'iront +pas trop loin, seront un peu surveillees par le critique qui ne peut +s'endormir tout a fait, seront dominees, du reste, toujours un peu, +et, partant, un peu maitrisees par le souvenir de l'oeuvre qui les a +inspirees. Dans ces conditions la verve de Diderot a tout charme, sans +ses perils. Comme son imagination a besoin qu'on lui donne le branle, sa +verve aussi a toujours besoin qu'on lui donne le ton. + +Et je sais tout ce qu'on a reproche a cette critique artistique de +Diderot. Cette critique artistique, a-t-on dit, est une critique toute +litteraire. Variations d'un lettre a propos de tableaux.--Il est un peu +vrai. Et c'est ici qu'il est a propos de faire remarquer quel est le +fond meme de la critique et de toute l'entente de l'art chez Diderot. Ce +n'est autre chose que la confusion des genres. Il a eu sur le theatre +des idees de peintre, et sur la peinture des idees de litterateur. Il +a voulu au theatre des _tableaux_ et sur les toiles des scenes de +cinquieme acte. Il a ete pour un theatre qui parlat aux yeux et pour une +peinture qui parlat aux coeurs; et quand on est mechant, on dit qu'il a +ete bon critique dramatique au Salon, et bon critique d'art au Theatre. +Cela certes est un defaut, mais qui ne va pas sans sa revanche. Il ne +faut pas confondre les genres, mais il ne faut pas les separer jusqu'a +mettre entre eux des lois de proscription. Les arts sont freres. A les +confondre, il est vrai qu'on leur fait parler a tous une langue de +Babel; mais aussi quand on cultive l'un, etre, de nature ou par effort, +entierement etranger et insensible aux autres, c'est risquer de ne +connaitre que le metier et de s'y confiner. Le poete dramatique ne doit +pas _viser_ au tableau, mais qu'il se connaisse en peinture, meme pour +son art je ne crois pas que ce soit inutile. Le peintre ne doit pas +faire propos d'attendrir; mais qu'il sache ce qu'est la personne humaine +dans l'attendrissement et la douleur, ce n'est point de trop. Et le +critique ne doit pas se tromper d'emotion, et transporter devant les +toiles l'etat d'esprit qu'il a eu parterre, et c'est un travers ou +Diderot tombe parfois; mais s'il ne connaissait qu'un genre d'emotion, +peut-etre risquerait-il de n'en connaitre aucun, peut-etre en +arriverait-il vite, a moins que meme il ne partit de la, a ne savoir +d'une piece que si elle est bien faite, et d'une toile rien, sinon que +tel ton est juste et tel douteux. + +Un critique artiste plutot que "technique" c'est ce qu'a ete Diderot, et +c'est le "metier" aussi bien au theatre qu'au salon qu'il a peu connu; +mais ses impressions generales sont justes, et il ne s'est trompe ni sur +Greuze ni sur Sedaine.--Remarquons de plus que si sa critique est si +litteraire, c'est que la peinture de son temps est bien litteraire +aussi. Il a affaire a des tableaux qui s'appellent quelquefois, et meme +souvent: _Le Clerge, ou la Religion qui converse avec la Verite_; +--_Le Tiers Etat, ou l'Agriculture et le Commerce qui amenent +l'Abondance_;--_Le Sentiment de l'amour et de la nature cedant pour +un temps a la Necessite_;--_L'Etude qui veut arreter le Temps_;--_La +Justice que l'Innocence desarme et a qui la Prudence applaudit_. "Je +defie un peintre avec son pinceau...." disait Moliere....; les peintres +du temps de Diderot avaient l'intrepidite de traiter ces sujets-la +avec leur pinceau. Ils etaient extremement litterateurs. Ils etaient +pathetiques, comme Greuze, et spirituels, comme Boucher. Quand on y +songe bien, ce qui doit etonner ce n'est point du tout que Diderot +ait ete litteraire dans sa critique d'art, c'est combien il l'a ete +moderement. Et c'est bien plutot un retour au vrai sens artistique que +je serais tente de voir dans les _Salons_ de Diderot qu'une influence +predominante et funeste du "point de vue litteraire". + +Car, on ne le dit vraiment pas assez, il a le sens infiniment sur, +d'abord de la couleur, et ensuite de la lumiere, et voila deux points +qui ne sont pas si peu de chose. Partout ou nous pouvons controler la +critique de Diderot par l'examen des toiles memes qu'il a critiquees, +nous voyons, ce me semble, que son sentiment du ton et des colorations +est entierement juste, et affine; et que pour savoir d'ou vient la +lumiere, ou elle doit aller, dans quelle mesure juste les objets en +doivent etre avives, ou baignes mollement, ou effleures, il est peu +d'oeil plus savant et plus exerce que le sien. + +Et pour ces qualites qui sont moitie du peintre, moitie du litterateur +(et qui sont necessaires au peintre), savez-vous bien qu'il est passe +maitre? J'entends parler de l'instinct de la composition et du juste +choix du _moment_. Cet homme qui compose si mal un ecrit, compose, ou +recompose, admirablement un tableau. La ou il dit: bien compose, on peut +l'en croire. L'heureuse conspiration en vue d'un effet d'ensemble lui +saute aux yeux d'abord. Et quand il defait un tableau pour le refaire, +on sent bien le plus souvent, sinon que son tableau serait meilleur, du +moins que celui qu'il critique a bien les defauts de composition qu'il +releve. + +Et de meme, le moment precis de l'action qui est celui que le peintre +doit saisir comme comportant le plus de clarte, le plus de beaute des +figures, le plus d'harmonie des lignes, et le plus d'interet, il est +souvent admirable comme Diderot l'entend bien et l'indique juste. Tout +le _Laocoon_ de Lessing est sorti de cette notion sure du "moment" du +peintre ou du sculpteur. Diderot avait tout a fait ce don, celui de voir +une action se grouper pour l'effet esthetique, et celui de l'arreter +juste a la minute ou elle sera le mieux groupee pour indiquer le +commencement d'ou elle vient et suggerer la fin ou elle va, et pour etre +belle en soi, et pour etre pleine de sens dans la plus grande clarte. +"Chardin, La Grenee, Greuze et d'autres (et les artistes ne flattent +point les litterateurs) m'ont assure que j'etais presque le seul de +ceux-ci dont les images pouvaient passer sur la toile presque comme +elles etaient ordonnees dans ma tete."--Je le crois fort, et cela va +beaucoup plus loin qu'on ne pense. C'est la marque meme du litterateur +ne pour sentir l'art. Un critique d'art doit etre un peintre a qui ne +manque que le metier. C'est a bien peu pres ce qu'a ete Diderot. + +--Mais le metier lui-meme, la technique, pour parler plus noblement, est +partie essentielle de l'art a ce point que n'en pas rendre compte c'est +causer sur l'oeuvre d'art et non point en faire la vraie critique.--Il +faut s'entendre, et ne point trop demander. Chaque art a sa beaute +propre que ne peut comprendre, je dis comprendre, et pleinement et +minutieusement gouter, par consequent, que l'homme qui connait a fond la +technique de cet art. Par exemple il faut avoir fait beaucoup de vers +pour savoir quel est le secret de la beaute d'un vers de Lamartine +ou d'une strophe d'Hugo. Mais d'autre part les arts ont une beaute +d'_expression_ qui leur est commune, c'est-a-dire sont faits pour +eveiller dans les ames certaines sensations generales, un peu confuses, +il est vrai, mais fortes, dont la foule est susceptible, et dont, +aussi, elle est juge. Pour me servir du spirituel apologue de M. +Sully-Prudhomme[81], peinture, sculpture et musique, par exemple, sont +un Anglais, un Allemand et un Italien qui racontent le meme fait chacun +en sa langue devant un homme qui ne sait que le francais. Le Francais ne +les comprend pas; mais a leur mimique il entend tres bien que la chose +racontee est triste ou gaie, dramatique ou bouffonne ou gracieuse, et il +ne perd nullement son temps a les entendre et regarder. Tres sensible +meme, femme, enfant, ou meridional, il pourra meme rire, pleurer ou +sourire a leur recit. Voila ce que la foule entend aux choses des arts. +Chaque art a sa _langue_ particuliere, tous ont un _langage_ commun. + +[Note 81: _L'Expression dans les Beaux-Arts_, I, 2.] + +Eh bien, supposez maintenant un interprete. Quel service pourra-t-il +rendre au Francais qui ecoute? Pretendre le faire entrer dans le talent +de narrateur de l'Anglais ou de l'Italien qui est la, il n'y doit point +songer. C'est toute la langue anglaise ou italienne qu'il faudrait +qu'il commencat par enseigner, dans toutes ses nuances. Mais appeler +l'attention sur tel geste et telle intonation, traduire en passant tel +mot plus necessaire qu'un autre a un commencement d'intelligence du +recit, donner une idee generale, confuse encore, sans doute, mais deja +plus saisissable du fait raconte, voila ce qu'il peut faire. Et voila ce +que le critique d'art doit se proposer. Il entre, de quelques pas, dans +la technique, sans cesser de se tenir, a l'ordinaire, dans le domaine de +l'expression, et il donne, par quelques vues discretes sur la technique, +un peu plus de precision a la sensation d'ensemble, a l'impression +generale qui affectait la foule. + +Et ceci est affaire de mesure. A un Fromentin qui ecrit au XIXe siecle +pour un public plus familier deja aux choses de peinture, un peu plus +d'interpretation technique, quelques lecons de langue poussees un peu +plus loin sont deja permises. A Diderot une traduction brillante du +sentiment general du tableau suffit le plus souvent, et doit suffire; et +nos critiques modernes les plus savants sont bien forces, a l'ordinaire, +de se tenir eux-memes a peu pres dans ces limites.--Un critique d'art +sera toujours surtout un homme qui a assez de talent, en decrivant +un tableau, pour donner au public le desir de l'aller voir; et si la +critique d'art, qui consiste surtout en cela, ne consistait strictement +qu'en cela, Diderot serait certainement le grand maitre inconteste de +la critique d'art. Il en reste, en tous cas, le brillant, seduisant et +eloquent initiateur. + + + +V + +L'ECRIVAIN. + +Diderot est grand ecrivain par rencontre et comme par boutade, et il +trouve une belle page comme il trouve une grande idee, avec je ne sais +quelle complicite du hasard. C'est un homme d'humeur, et par consequent +un ecrivain inegal. "Un homme inegal n'est pas un homme, dit La Bruyere; +ce sont plusieurs." Et il y a plusieurs ecrivains dans Diderot.--Il y +a l'ecrivain lucide, froid et lourd qui ecrit les articles de +l'Encyclopedie.--Il y a l'ecrivain dur et obscur qui expose une theorie +philosophique qu'il n'entend pas bien.--Il y a le rheteur fieffe qui a +donne a Rousseau le gout des points d'exclamation, qu'il a, a son +tour, recu de lui, et qui, brusquement, sans prevenir, au cours d'une +exposition tres calme ou d'une lettre tres tranquille, s'echappe en +apostrophes et prosopopees qu'on sent parfaitement factices. Le voila +qui ecrit a Falconet: "Que vous dirai-je encore? Que j'ai une amie.... +Tenez, Falconet, je pourrais voir ma maison tomber en cendres sans en +etre emu, ma liberte menacee, ma vie compromise, pourvu que mon amie me +restat. Si elle me disait: Donne-moi de ton sang, j'en veux boire; je +m'en epuiserais pour l'en rassasier."--Ceci pour s'excuser aupres de +Falconet de ne point l'aller rejoindre en Russie. Or, a cette amie meme, +a Mme Volland, il parle de la perspective et de l'approche de ce voyage +en Russie, a la meme date, avec la plus parfaite tranquillite. Et il y +a aussi en Diderot l'ecrivain ardent, impetueux, d'une prompte et vive +saillie, qui jette une scene sous nos yeux ou qui enleve un recit d'un +tel mouvement, d'un tel elan, et, notez le, avec une telle perfection +de forme, qu'on ne songe plus a la forme, qu'on ne s'en apercoit plus, +qu'on croit voir, sentir et penser soi-meme, que l'intermediaire entre +vous et la chose, que l'interprete, que l'ecrivain, en un mot, a +disparu; et c'est la le triomphe meme de l'ecrivain. C'est en cela que +Terence, et Racine, et ce pauvre Prevost une fois par hasard, et Merimee +souvent, sont des ecrivains superieurs. Diderot a une centaine de pages +ou l'on est tout etonne de le trouver de cette famille. + +Et quelquefois encore, quoique bien rarement, Diderot est meme poete. +Il trouve le mot puissant et sobre, court et magnifique, si plein qu'il +descend comme d'une seule coulee dans l'ame, et la remplit et l'habite +immediatement tout entiere: "Tout s'aneantit, tout perit: il n'y a que +le monde qui reste, il n'y a que le temps qui dure."--Il trouve le +symbole exact et en meme temps riche, ample, s'imposant a l'imagination, +et il sait l'enfermer dans une periode harmonieuse dont le +retentissement prolonge longtemps dans notre memoire ses ondes sonores: +"Mefiez-vous de ces gens qui ont leurs poches pleines d'esprit et qui +le sement a tout propos. Ils n'ont pas le demon; ils ne sont jamais ni +gauches ni betes. Le pinson, l'alouette, la linotte, le serin jasent et +babillent tant que le jour dure. Le soleil couche, ils fourrent leur +tete sous l'aile, et les voila endormis. C'est alors que le genie +prend sa lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage, +inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence +son chant, fait retentir le bocage et rompt melodieusement le silence et +les tenebres de la nuit."--Et voila, certes, qui est etrange, de trouver +dans l'auteur des _Bijoux indiscrets_ une pensee, un sentiment et une +"strophe" de Chateaubriand.--C'est que le style c'est l'homme, _quoi +qu'en_ ait dit Buffon: le style est la melodie interieure de notre +pensee, et la pensee de Diderot a ce caractere entre tous qu'elle est +inattendue, meme de lui-meme. Inegal, inconstant, multiple, versatile, +girouette sur le clocher de Langres, comme il a dit, il est, selon le +quart d'heure, vulgaire, plat, ordurier, tendre, aimable, charmant, +quelquefois sublime; et son style, non appris, non acquis, non +surveille, non chatie, non corrige, son style d'improvisateur, comme +sa pensee, est capable de bassesses, d'obscurites, d'incorrections, +de gaucheries, de graces, de vivacites aisees et brillantes, parfois +d'echappees subites vers les hauteurs, et meme de serenites imposantes. + + + +VI + +Quelques intuitions de genie, quelques recits plein de verve, quelques +silhouettes bien enlevees, quelques theories neuves trop melees +d'obscurites, beaucoup de polissonneries, beaucoup de niaiseries, +enormement de verbiage et de fatras fumeux, voila ce qu'a laisse +Diderot. Rien de complet, rien d'acheve, ni comme systeme philosophique, +ni comme oeuvre d'art. Son role a ete plus grand que son oeuvre. Par +son infatigable activite, par ses qualites estimables, et presque +inestimables, de caractere et de bon coeur, il a tenu une tres grande +place en son temps; il a ete le lien entre les esprits et les caracteres +les plus difficiles et quelquefois les moins faits pour s'entendre, +et personne plus que lui n'etait ne directeur de journal. Il ne lui a +manque qu'un vrai et grand genie, ou peut-etre seulement de la suite +dans les idees, pour mener son siecle, que personne n'a mene, comme il +est arrive d'ailleurs a presque tous les siecles.--Il l'a rempli d'un +grand bruit d'audaces, de scandales et de papier remue. Il a vecu dans +cette fournaise et ces bruits de forge comme dans son element naturel. +Il a fort agrandi le calme atelier de son pere, et fabrique beaucoup +plus de couteaux que lui, moins inoffensifs. C'etait un rude ouvrier +que le travail grisait, et aussi la recreation, et aussi les histoires +racontees, les discussions et la rhetorique. De pensee calme, de +reflexions, de meditation, de contemplation, au milieu de tout cela, +aussi peu que rien. Vrai Francais des classes moyennes, sans esprit, +sans distinction, plein d'intelligence, de facultes d'assimilation, de +facilite au travail et a la parole, avec un ideal peu eleve, peu de +scrupules de moralite, et un tres bon coeur. Il s'est laisse aller a +cette nature, si melee de mal et de bien, de tout son mouvement et +de tout son elan, incapable de reaction contre lui-meme, comme de +reflexion. Cette nature, il la croyait bonne; le souci, le sentiment +seulement, de notre infirmite, de notre misere, et de notre puissance a +nous ameliorer, lui etait inconnu. Quand cela manque, on ne peut etre +qu'une force de la nature tres interessante. Il l'a ete. Ce n'est pas +peu. + +Sa fortune litteraire a ete curieuse. Tres connu dans son temps et tres +en lumiere comme remueur d'idees et "philosophe", beaucoup moins comme +artiste, il a eu cette chance, pour prolonger sa gloire, que ses ecrits +les plus heureux, les plus piquants, les plus vivants, sont sortis +les uns apres les autres, a de longs intervalles, quelques-uns tout +recemment, des bibliotheques particulieres ou des armoires a manuscrits +les plus eloignees et les mieux closes. A chaque revelation c'a ete un +etonnement et une joie litteraire. On le croyait toujours la veille +beaucoup moins grand. L'attention sur lui et l'admiration a son egard +ont ete renouvelees et rajeunies periodiquement comme par son bon ami le +hasard, qui se montrait aussi intelligent que bienveillant; et une sorte +de devotion litteraire en a ete comme confirmee et rafraichie avec soin +autour de son monument. + +Une autre sorte de devotion, qui n'avait rien absolument de litteraire, +s'est fort echauffee aussi sur son nom. Vers le milieu de ce siecle, +beaucoup lui ont ete infiniment reconnaissants d'etre irreligieux plus +scandaleusement qu'un autre, de mettre la grossierete la plus determinee +au service de la "saine philosophie". Cela n'a pas laisse de grossir sa +cour. + +Aujourd'hui nous le connaissons, ce semble, tout entier, et nous sommes +trop loin des querelles religieuses, releguees dans les basses classes +de la nation, pour ne pas le juger avec une pleine tranquillite +d'esprit. Nous le trouvons grand par le travail; curieux, intelligent, +et penetrant parfois, mais trouble et empetre souvent, comme philosophe; +romancier plein de verve, sans imagination veritable, critique d'art +d'un grand gout et d'une sensibilite artistique tout a fait rare +et superieure; ecrivain inegal, dont quelques pages sont des +chefs-d'oeuvre, et dont la maniere la plus ordinaire est un bavardage +intarissable mele de galimatias.--Il faut savoir dire qu'il est +decidement de second ordre. Mais, plus qu'un autre, il represente +quelque chose: l'individualisme du XVIIIe siecle s'appliquant enfin +franchement et insolemment a tout, pour tout detruire, peut etre sans le +vouloir; a la societe, a la religion, a la morale; ne laissant debout +que l'homme avec ses instincts, tenus pour bons; dissolvant la +communaute humaine, sous forme de pensee commune dans l'espace, sous +forme de pensee traditionnelle dans le temps. Il represente plus qu'un +autre, plus que Rabelais et Montaigne, infiniment plus que Voltaire, +plus que Rousseau, la revanche de la "nature" contre ce que les hommes +ont cru devoir faire, depuis qu'ils existent, pour s'en distinguer. +L'obeissance et l'adhesion complaisante a l'instinct naturel, c'est son +fond meme. Cela veut dire peut-etre que cet instinct naturel, il ne le +comprend nullement. Car il est aussi de la nature _humaine_, et c'en +est peut-etre la verite et le caractere propre, de sacrifier l'instinct +individuel a une regle et a une loi commune, pour que nous puissions +vivre et durer, ce qui est encore, ce semble, le besoin le plus +imperieux de notre nature. + + + +JEAN-JACQUES ROUSSEAU + + + +I + +SON CARACTERE + +Jean-Jacques Rousseau, romancier francais, naquit a Geneve le 28 juin +1712. Sa vie jusqu'a la quarantieme annee, et meme toute sa vie, fut un +roman. Declasse des l'enfance, vagabond, homme de tous metiers, depuis +les plus honorables jusqu'aux pires, graveur et laquais, musicien et +industriel forain, presque secretaire d'ambassade et, plusieurs fois, +favori soudoye de grandes dames, point mendiant, mais quelquefois un peu +voleur, a travers tout cela reveur, artiste, infiniment sensible aux +beautes naturelles et aux plaisirs simples, sans un grain d'ambition, +n'ecrivant point, ne rimant point, de temps en temps lisant avec fureur, +toujours regardant avec delices le ciel, les verdures et les eaux, +ou caressant avec extase un reve interieur; c'est ainsi qu'il arriva +jusqu'a l'age mur.--C'est la vie de jeunesse et l'education d'un _Gil +Blas_ sensible, imaginatif et passionne. Il pouvait en sortir un "neveu +de Rameau" de la pire espece. Il en sortit un desequilibre, mais non +point un homme vil. Le fond etait bon, non le fond moral, qui n'existait +pas, mais le fond sensible. Rousseau avait tres bon coeur. Faible, +et sans aucune espece d'energie morale, il etait bon, compatissant, +charitable, et, tres reellement et non pas seulement en phrases, +"fraternel".--Il ne faut jamais perdre cela de vue; c'est le premier +trait. Rousseau est un candide. Son cynisme meme, quand il n'est pas +une forme de son orgueil, est une forme de son ingenuite. Le premier +mouvement dans Rousseau est un geste naturel et spontane d'elan vers +autrui, de confiance, et de bras ouverts. Il a toujours commence par +adorer qui lui faisait accueil. Il y montre une naivete lamentable, +honorable et touchante. Les grandes amities qu'il a fait naitre, +et qu'il n'a pas toujours reussi a lasser, lui vinrent de la; les +affections posthumes qu'il a excitees tout de meme. Mille lecteurs se +sont dit comme Mme de Stael: "J'aurais reussi a l'apprivoiser, a le +ramener, a le garder." Il a donne, il donnera toujours cette illusion, +parce que naturellement on va au fond, et que le fond chez lui est bien +douceur et naive tendresse. + +Seulement, s'il etait bon, il se sentait bon, ce qui est tres dangereux, +lorsque manque le correctif de l'humilite. Sans vraie religion, sans +instinct moral primitif, et apres une vie de jeunesse si demoralisante, +d'ou aurait pu lui venir l'humilite? La modestie vient du bon sens tres +puissamment aide par l'education religieuse ou au moins morale. Rousseau +n'avait pas l'ombre de modestie, et, se sentant bon, il se jugeait le +meilleur des hommes, et s'il etait bonte de tout son coeur, il etait +orgueil des pieds a la tete. Il l'etait avec candeur, avec passion, et +avec exaltation, comme il etait tout ce qu'il etait. Dans ses reveries +de jeunesse, il songeait au chant des oiseaux, a presser l'humanite +entiere sur son coeur, et, aussi, il songeait a lui, avec des transports +de complaisance, a sa bonte, a sa douceur, a ses facultes d'epanchement +et de tendresse, et, insensiblement, se batissait un piedestal, que +plus tard il sentira toujours sous lui, et sur lequel, innocemment, il +prendra des attitudes. + +Ajoutez enfin l'absence complete de sens du reel et une imagination +romanesque que tout a contribue a entretenir et que rien n'a contenu. Le +roman, vulgaire et picaresque, mais enfin le roman qu'il a vecu jusqu'a +quarante ans, et au dela, a passe dans son esprit et dans tout son etre, +l'a marque profondement, et pour toujours. Il n'a jamais vu aucune +chose telle qu'elle est. Il a vu chaque chose plus belle qu'elle n'est, +jusqu'a quarante ans, plus laide qu'elle n'est a partir de l'age mur, et +de plus en plus jusqu'a la vieillesse. Et, comme dans l'age mur il y a +toujours en nous des retours de l'etre anterieur, souvent, meme en sa +maturite, il commencait par voir une chose nouvelle en jeune homme, +et en etait ravi; puis, tres vite et brusquement, il la voyait en +vieillard, et en fremissait d'horreur. Mais toujours, noir ou bleu +tendre, le reve s'est interpose entre lui et le reel, et a deforme le +contour et change la couleur des choses. + +Bon, candide, orgueilleux et romanesque, tel il etait quand il rencontra +la societe humaine. Jusqu'a quarante ans, il ne l'avait pas habitee. Le +vagabondage produit les memes effets que la solitude. Le voyageur voit +plus d'hommes que les autres, et, moins que les autres, connait l'homme; +car a changer sans cesse on ne penetre rien. A quarante ans Rousseau +avait eu des aventures diverses, et des epreuves, sans pour cela avoir +acquis l'experience. Le monde avait glisse devant ses yeux, et l'avait +infiniment amuse; mais il ne le connaissait point. Du contact du +Rousseau que nous connaissons avec la societe, et du froissement +terrible qui s'ensuivit, naquit le Rousseau d'apres quarante ans, celui +qui a pense et qui a ecrit. + +Rousseau arrivait a Paris avec l'education des champs, des bois, des +marches a pied, des reveries, des amours faciles, et d'une imagination +puissante et charmante. C'etait La Fontaine, plus sombre deja, parce +qu'il etait malade, et parce qu'il s'etait charge d'une compagne +stupide, tyrannique et traitresse, dont je ne dirai qu'un mot, mais +avec certitude, c'est que c'est a elle que toutes les fautes graves de +Rousseau doivent etre imputees;--c'etait La Fontaine moins leger et deja +hante de soucis; mais c'etait La Fontaine. Meme age, meme education +provinciale et champetre, meme candeur, meme tendresse caressante, +meme imagination romanesque, memes lectures libres et vagabondes, et, +remarquez-le, meme absence de manuscrits jusqu'a quarante ans.--Il fut +accueilli comme La Fontaine, avec empressement, avec engouement. Et +il se livra avec candeur, et avec passion. Il n'etait pas averti. Ces +grandes dames et grands seigneurs qui l'accueillaient, sa naivete, et sa +bonte, et son orgueil aussi, lui montrerent en eux des amis, de purs +et simples amis. Il accepta leur hospitalite sans se douter qu'elle ne +pouvait pas aller sans servitude. Les servitudes vinrent, ou au moins +les exigences.--Habiter une petite maison de Mme d'Epinay, quoi de +plus simple? Mais courir au chateau de Mme d'Epinay quand Mme d'Epinay +s'ennuie, c'est-a-dire toujours, il n'avait pas songe a cette +contre-partie, et la trouva rude.--Recevoir, a peu pres, l'ordre de +suivre Mme d'Epinay, en hiver, dans un voyage fatigant, triste et +onereux, toute affaire cessante et toute etude laissee, il n'avait pas +prevu que cela fut dans le contrat. Stupefait et desoriente, maladroit +par consequent, tergiversant, non sans une certaine duplicite, comme il +arrive presque toujours dans les situations fausses, il en vient a se +faire detester et chasser; et voila un de ses premiers contacts avec le +monde.--Aimer une comtesse, charmante du reste, et qui ne le hait pas, +mais qui est une dilettante du sentiment, nullement une heroine de +l'amour, et qui le laissera se tirer d'affaire comme il pourra, quand +une trahison domestique, ou simplement les propos du monde, les auront +compromis tous deux; s'en tirer tres mal, par des demarches et des +lettres assez humiliantes: voila une de ses premieres ecoles.--Serrer +sur son coeur toute la troupe encyclopedique, et croire que ces gens +de lettres, si pleins de beaux sentiments, ne veulent de lui que son +affection; s'apercevoir trop tard qu'ils exigent la soumission dans +l'ecole et la discipline dans le rang, et qu'ils sont tres durs pour +qui vit et pense d'une facon independante: voila une de ses premieres +experiences. + +L'orgueil aidant, et l'imagination romanesque, il en vint tres vite +a detester cette societe humaine pour laquelle, je ne dirai point il +n'etait pas fait, mais, ce qui est bien pis, pour laquelle il etait +fait, au contraire, de par ses sentiments tendres, et a laquelle +quarante ans de vie vagabonde ne l'avaient point prepare. Un misanthrope +de naissance n'eut pas souffert des petites miseres sociales; un homme +candide, et tendre, et orgueilleux, souffrait autant de l'amour naturel +qu'il avait pour le monde que des blessures qu'il en recevait, et de +l'un et l'autre reunis, jusqu'au desespoir.--Ajoutez sa maladie, qui +etait de celles qui developpent l'irritabilite et la melancolie; ajoutez +son interieur dont il souffrait sans que son orgueil lui permit d'en +convenir, ni sa bonte de s'en plaindre, ni sa faiblesse de s'en +delivrer; et vous comprendrez ce trouble mental qui n'etait un mystere +pour aucun des amis de Rousseau, et qui n'est pour les medecins rien +autre chose que la manie des persecutions et la folie des grandeurs, +affections qui vont presque toujours ensemble et s'entretenant l'une +l'autre; et voila le dernier etat moral de Rousseau. + +N'oubliez point d'ailleurs que la complexion premiere, a travers toutes +les vicissitudes de la vie, est chez nous si forte que le gout de +Rousseau pour les amities mondaines, et les protecteurs et les +bienfaiteurs, persistait encore et malgre tout, jusqu'au terme; que, +jusqu'a la fin de sa vie, il rechercha ces dependances affreuses et +adorees dont il fut toujours degoute et toujours epris; que le passage +continuel d'un transport de confiance a un acces de desenchantement et +de colere secouait jusqu'a la briser sa frele machine, et l'inclinait +de plus en plus aux humeurs noires et aux chagrins profonds; et tout ce +qu'il y a d'amertume melee d'illusions douces dans les ouvrages de ce +singulier philosophe n'aura plus rien qui vous etonne. + +Ses ouvrages en effet sont lui-meme, et, ce qui est plus rare, ne +sont rien que lui. Il est avant tout un homme d'imagination: tous ses +ouvrages sont des romans. Il a fait le roman de l'humanite, et c'est +l'_Inegalite_; le roman de la sociologie, et c'est le _Contrat_; le +roman de l'education, et c'est l'_Emile_; un roman de sentiment, et +c'est la _Nouvelle Heloise_; le roman de sa propre vie, et c'est les +_Confessions_.--Et dans chacun de ces romans il s'est mis tout entier, +tendresse et orgueil, illusions de tendresse et illusions d'orgueil, sa +tendresse lui tracant un ideal de bonheur simple, de vertu facile et +d'epanchement et d'embrassement fraternel; son orgueil le mettant en +guerre violente et implacable contre la societe reelle qui l'a mal +accueilli, a son gre, et lui persuadant d'en faire la satire ardente, +d'en prendre toujours le contre-pied, et de la demolir pour la +refaire;--d'ou resulte un optimiste misanthrope, un Sedaine satirique, +un Francois de Sales qui est un Juvenal, et un revolutionnaire plein +d'esprit de paix et d'amour, le tout dans un romancier de genie. + + + +II + +LE "DISCOURS SUR L'INEGALITE". + +Tout Rousseau est dans le discours sur _l'Inegalite parmi les hommes_. +Ceci est un lieu commun. Je m'y resigne, parce que je le crois vrai. On +en a conteste la verite. J'y reviens parce que, controle fait, je le +crois vrai. Rousseau trouve la societe mauvaise. J'ai dit pourquoi. +C'est un plebeien qui a voulu etre du monde, qui en a ete, qui a cru +n'en pouvoir pas etre, qui s'en est cru meprise, et qui s'en venge par +en medire, tout en l'adorant encore. (Remarquez que, plus tard, dans +la _Nouvelle Heloise_, c'est un plebeien epris d'une patricienne, aime +d'elle, trahi par elle, regrette par elle et toujours reste dans son +coeur, que Rousseau mettra en scene. La _Nouvelle Heloise_ est le reve +d'une nuit d'ete d'un maitre d'etudes.) Pour le moment il n'en est qu'a +regarder la societe en son ensemble, et a la trouver horrible. _Et +pourtant l'homme est bon!_ Rousseau le sent, a se sentir, sans se bien +connaitre. L'homme bon, la societe inique; l'homme bon, les hommes +mechants; l'homme ne bon, devenu infame: cette double idee, sous quelque +forme qu'on l'exprime, et qu'il l'exprime, c'est la pensee eternelle +de Rousseau. Et il est aise de le croire, puisque c'est son ame meme. +"L'homme bon", c'est sa tendresse qui parle; "les hommes mauvais", c'est +son orgueil. Il a repete cela toute sa vie, parce que, toute sa vie, son +orgueil et sa tendresse n'ont cesse de parler. + +Mais encore comment cela est-il arrive? Comment l'homme bon est-il +devenu mechant? Qui resoudra cette contrariete?--Ici intervient la +reflexion, et se forme peu a peu, assez vite d'ailleurs, le systeme. +Raisonnant sur lui-meme, sans s'en rendre compte, Rousseau raisonne +ainsi: "Et moi aussi j'ai ete bon. J'ai eu quarante ans de bonte facile +et charmante. Mes mouvements de haine et de malice, depuis quand les +trouve-je en moi? Depuis que je suis entre dans la societe des hommes. +Si tant est que je le sois, c'est eux qui m'ont gate. L'humanite tout +entiere a du subir la meme transformation. L'homme est ne bon (car j'en +suis sur); il s'est rendu mechant en se faisant social. Le mal moral est +le resultat d'une erreur. L'humanite s'est trompee sur ses destinees; +elle s'est abusee sur sa vocation. Elle s'est crue faite pour vivre en +etat social. C'est en etat de nature qu'elle devait rester. Cet etat +de nature a du exister.--Il a existe.--Il faut le retrouver, et y +retourner. Des siecles nous en separent. Qu'importe? Et, du reste, ce +n'est pas vrai. Dans le temps infini, qu'est-ce que six ou sept mille +ans peut-etre? Tres probablement un court instant. C'est d'hier, par une +erreur d'un jour, que nous nous sommes mis nous-memes aux bras la chaine +qui nous froisse et qui en nous irritant nous rend mauvais. Revenons a +l'etat de nature. Effacons l'histoire, cette courte meprise, ce mauvais +reve d'une nuit de l'humanite." + +C'etait une idee toute nouvelle,--tres vieille aussi; nouvelle forme +d'une pensee tres ancienne parmi les hommes. C'etait l'idee du paradis +primitif, et de la _chute_. L'homme est ne bon et heureux. La nature ne +pouvait que le faire tel. Il a voulu _inventer quelque chose_, sortir +de son etat. Il s'est perdu, il est _tombe_. Son effort, desormais, +est eternellement a se relever et a revenir.--Cette idee, presque +instinctive chez l'homme, est fondee en raison et en sentiment. Le +sentiment qui l'entretient chez chacun est sans doute le souvenir de +l'enfance heureuse, insouciante et innocente (sans qu'on fasse reflexion +que l'enfance heureuse est un bienfait, et le plus grand, de la societe, +le resultat cherement acquis de centaines de siecles qui ont cree un peu +de securite pour la faiblesse).--L'idee rationnelle qui est au fond de +cette conception, c'est celle de l'inquietude eternelle de l'homme. +Chacun de nous sent les malheurs que le desir de changement lui a +attires, sans pouvoir comprendre quel serait le malheur effroyable d'une +eternelle immobilite. Nous concluons que le meilleur eut ete, pour +chacun de nous, de rester tranquille, et, generalisant, nous voyons +l'humanite souffrant et peinant parce qu'elle a bouge, un jour, a tendu +au mieux, s'est deplacee, s'est mise en route. Que ne se tenait-elle +coi? + +Cette idee, quoi qu'on en puisse penser, est bien celle de Rousseau. Il +rencontrait,--ou il retrouvait dans quelque reminiscence obscure, ce que +je serais tres porte a croire--l'idee theologique de la chute. Il voyait +l'homme d'abord innocent au sortir des mains de Dieu, s'engageant par +une faute... non, car dans ce cas il n'aurait pas ete tout bon... +s'engageant par une erreur de son esprit dans une voie mauvaise ou il +reste longtemps, et ayant besoin d'un sauveur. Et ce sauveur ce sera +Rousseau lui-meme. + +Remarquez qu'il est beaucoup plus pres de l'idee theologique qu'il ne le +croit sans doute. Car, dans son systeme, la chute de l'homme, c'est sa +transformation en animal social; mais c'est aussi la conquete qu'il a +faite de la science, et qu'il a eu tort de faire. Le _Discours sur +les lettres, les sciences et les arts_, bien moins important que le +_Discours sur l'Inegalite_, et presque enfantin, n'en est pas moins +un chapitre de celui ci. Le tort des hommes a ete de vouloir vivre en +societe; il n'a pas ete moins de _vouloir savoir_ et de vouloir penser. +"L'homme qui reflechit est un animal deprave." Simplicite, ignorance, +innocence, et insociabilite: voila les conditions veritables du bonheur +humain. + +L'homme a ete dans cet etat tres longtemps; il en est sorti, par erreur +comme j'ai dit, par une demi-faute aussi, si l'on veut, entendez par une +sorte de paresse et d'abandonnement bien mal entendus. L'homme a cru que +l'etat social lui donnerait des moments de loisir et de repos. La vie +naturelle est dure: chacun y doit pourvoir a sa subsistance et a celle +de ses enfants. L'etat social c'est la division du travail, qui permet +a chacun, son office rempli, de se reposer sur la communaute et de +reprendre haleine.--Il est tres vrai; mais l'etat social developpe, ou +plutot cree dans l'homme, des passions qu'il n'avait pas prevues et qui +lui otent en effet tout ce repos. L'ambition, l'avidite, la jalousie, la +simple emulation, l'amour-propre, qui n'existaient point tout a l'heure +et qui existent a present, demandent a l'homme plus d'efforts que la +securite sociale et la bonne ordonnance sociale ne lui en epargnent.--De +meme, sciences, lettres et arts sont des inventions de la paresse +humaine, qui la frustrent, et se tournent contre elle. On a invente les +premieres sciences pour prevoir, mesurer, compter, s'accommoder mieux +sur la terre et avoir ainsi des moments de repit; les premiers arts, +locomotion, navigation, metallurgie, agriculture, pour avoir quelque +chose au grenier et a la grange, et ne pas chasser tous les jours; les +lettres et les arts d'agrement pour charmer les heures de treve ainsi +conquises. Mais on ne se doutait pas que ces moyens d'affranchissement +deviendraient puissances oppressives et absorbantes, veritables +tyrans, par l'attrait qu'elles devaient exciter; qu'elles seraient +_la civilisation_, sorte de course furieuse a la poursuite d'un ideal +reculant toujours, exigeant de l'homme, seulement pour la suivre, des +efforts enormes et une contention qui est un etat morbide continu, et +toujours aspirant a etre plus complete et achevee, et trainant l'homme +eperdument a sa suite dans un labeur toujours plus rude et un elan +toujours plus disproportionne a ses forces.--Il y a la une immense +meprise de l'humanite. Il faut que l'humanite revienne en arriere. + +Mais pourra-t-elle recouvrer l'etat primitif? En un certain sens, +non; en un autre oui, et mieux que cet etat. Elle etait vertueuse par +ignorance, et heureuse sans le savoir. Sa longue erreur, dont il ne +faudrait point qu'elle perdit le souvenir, lui aura servi a revenir a +l'etat primitif par choix, par preference et par juste estime faite de +lui. Elle ne le subira plus, elle y adherera, et elle ne le vivra point +seulement, elle le pensera en le vivant; et il ne sera plus un etat +seulement, mais a la fois un etat, une idee et une volonte. Et tous les +precieux biens du premier age seront retrouves, aussi precieux, mais +plus nobles, en ce qu'on en sentira le prix. La simplicite sera mepris +de l'orgueil, l'ignorance mepris du savoir, l'insociabilite mepris +des vanites et des ambitions,--et l'innocence sera vertu. C'est a ce +troisieme etat qu'il faut parvenir, qui est un progres, et sur le +second, et meme sur le premier. + +C'est ainsi que Rousseau, tout en paraissant tourner le dos a son +siecle, est de son siecle plus que personne; car sa regression est un +progres, et le plus grand que l'humanite puisse faire, et il l'en croit +capable; car sa reaction est un violent effort pour rebrousser, mais +dans le dessein de revenir en avant, une fois le vrai chemin retrouve, +et il croit le voyage possible; car son horreur pour la pretendue +perfectibilite n'est que l'amour de celle qu'il croit vraie; et non pas, +comme les autres, il croit l'homme bon et devenant meilleur; mais il +croit l'homme bon, deprave, et corrigible; bon, dechu et capable +de relevement, ce qui est croire a la perfectibilite comme avec +redoublement de foi et un raffinement de certitude. + +Et maintenant que la misanthropie de Rousseau et son esprit de +denigrement a l'egard de son siecle trouvent leur compte dans ce detour, +et meme qu'ils ne soient pas sans inspirer un peu ce systeme, il est +bien possible. Mais c'est l'idee fondamentale, originale et profonde +de Rousseau; c'est tout Rousseau; et je m'etonne qu'on en doute. Passe +encore si vraiment elle n'etait que dans le _Discours sur les lettres +et les sciences_ et dans le discours sur l'_Inegalite_. Mais elle est +reprise et resumee magistralement (apres l'_Emile_) dans la _Lettre +a Monseigneur de Beaumont_ et, en la reprenant, Rousseau renvoie +formellement le lecteur au discours sur l'_Inegalite_, dont il affirme +que l'_Emile_ n'est que la suite; et du reste elle est dans tous les +ouvrages de Rousseau (sauf le _Contrat social_), et de tous elle forme +comme le fondement et le centre. + +Elle est une pure hypothese et un roman. Elle suppose tout ce qui est a +prouver. Elle ne tient compte des faits que pour nier tous ceux qu'on +connait. Rousseau le dit en propres termes: "J'ecarte tous les faits". +Des lors que reste-t-il? Une antinomie dont un des termes est une pure +invention de l'imagination. Rousseau dit: "L'homme est ne bon, et +partout il est mechant. Resolvons cette contrariete"; comme il dira plus +tard: "L'homme est ne libre, et partout il est dans les fers". Dire: "le +mouton est ne carnivore; et partout il mange de l'herbe; expliquons ce +prodigieux changement", serait aussi juste. Ce qu'il faut avouer, c'est +que nous n'avons aucune notion historique de l'homme dans l'etat de +nature, et que des lors, sans nier cet etat, nous n'avons qu'a ne pas +nous en occuper. Il n'existe pas comme element de raisonnement. Y +pousser comme a un ideal dans l'avenir serait permis; y pousser comme +a un retour et a une restauration est mettre au principe de +l'argumentation un vice qui la ruine d'avance. Tout ce que nous savons +des fourmis, c'est qu'elles ne vivent qu'en fourmilieres; des abeilles, +c'est qu'elles ne vivent qu'en ruches, et des hommes qu'ils ne vivent +qu'en societe. Comme a dit Rossi, "l'homme vit en societe comme le +poisson dans l'eau". Le supposer vivant autrement est une idee, du +reste tres interessante, de romancier. Le _Discours sur l'Inegalite_, +l'oeuvre, d'ailleurs, de Rousseau ou il y a le plus d'imagination, de +verve, d'originalite neuve encore et fraiche et naturelle, n'est qu'une +histoire de Swift a laquelle l'auteur croirait. C'est l'Astree de la +sociologie. + +Aussi j'engage a le lire et ne l'analyserai point. L'histoire de +l'humanite qui y est tracee est d'un grand poete qui ne serait pas tres +bon psychologue. Des idees tres justes, ca et la, sur la nature humaine +y traversent la reverie continue, puis disparaissent sans aboutir. +L'auteur n'en tire rien. Par exemple, il nous dit que tout l'homme +primitif est egoisme et altruisme, et rien de plus; et de cette vue tout +un systeme pourrait sortir. Mais, ensuite, il abandonne l'altruisme +completement et attribue uniquement l'invention sociale a l'egoisme mal +entendu des foules et a la tromperie de quelques habiles. Tout cela est +peu lie, peu suivi et mal fondu. Reste la tendance generale. Elle est +celle que j'ai dite: conviction que l'homme est, au moins, _trop_ +social: qu'il faudrait, au moins, restreindre l'etat social a son +minimum, revenir, sinon a la famille isolee, du moins a la tribu, au +clan, a la petite cite; qu'ainsi diminueraient et la lourdeur de la +tache et l'intensite de l'effort, et l'enormite des inegalites entre les +hommes; qu'ainsi seraient attenues les besoins factices, gloire, luxe, +vie mondaine, jouissances d'art; qu'ainsi l'homme serait ramene a une +demi-animalite intelligente encore, mais surtout saine, paisible, +reposee et affectueuse, qui est son etat de nature, en tout cas son +etat de bonheur.--Et vous pouvez ne pas lire ce qui suit. Sauf dans le +_Contrat social_ (et encore!) Rousseau, de toute sa vie, n'a pas dit +autre chose que ce qu'il vient de dire. + + + +III + +LA "LETTRE SUR LES SPECTACLES." + +Il l'a professe et proclame dans sa _Lettre sur les spectacles_ avec une +eloquence specieuse et entrainante qui est d'un grand maitre. D'un coup +d'oeil sur de polemiste, qui ne lui a jamais manque, il a bien vu la +place particulierement sensible ou il fallait frapper. Si la litterature +est l'expression supreme de la civilisation, le theatre est l'expression +extreme et comme aigue de la litterature et de l'etat litteraire. La le +dernier terme de l'artificiel est atteint. L'homme ne se contente pas +d'y etre artiste, il s'y fait moyen d'expression lui-meme. Il fait une +oeuvre d'art, et il la joue. Il concoit une statue, il la cree; et cette +statue c'est lui-meme, sur un piedestal qui s'appelle la scene. Il +concoit un poeme, il l'ecrit, et ce poeme il le vit, artificiellement, +il fait semblant de le vivre, entre deux decors.--Arrive la, l'homme est +aussi loin de l'etat de nature, si l'etat de nature existe, qu'il est +possible. Il est tout art, tout artifice, tout jeu. C'est l'extreme +amusement et raffinement du civilise; pour Rousseau ce doit etre +l'extreme degradation. + +De fait, il le croit, et il le crie de tout son coeur. Pour lui le +theatre est une ecole de mauvaises moeurs, et il corrompt les moeurs +en riant, ou en pleurant. Il montre les hommes toujours dans un etat +violent et monstrueux, soit de passion, soit de ridicule, et il incline +les hommes, par l'accoutumance et l'instinct d'imitation, a etre tels +dans la vie reelle. Il deforme ainsi la nature humaine, il la petrit a +nouveau pour la faire plus singuliere et plus bizarre qu'elle n'etait. +Deprave une premiere fois par la societe, l'homme l'est une seconde fois +par le theatre, et c'est cet homme ainsi perverti qui fera la societe +de demain, et la societe ainsi faite qui inspirera le theatre de la +generation prochaine, et ainsi de suite a l'infini. Voila l'idee +maitresse de la _Lettre sur les spectacles_. + +Meme en acceptant l'ensemble de la theorie de Rousseau, son idee ici est +bien contestable.--Ce ne serait point "ecole de mauvaises moeurs" qu'il +devrait dire, mais "ecole de moeurs factices". Ainsi redressee, sa +pensee prend une grande vraisemblance. Le theatre doit habituer les +hommes, grace a l'instinct d'imitation, a exprimer des sentiments +qu'ils n'eprouvent point. Le theatre imite la vie, mais la vie imite +le theatre. Le theatre cree une maniere d'affectation et une sorte +d'hypocrisie. Cela, on peut l'accorder.--Reste a savoir precisement si +les moeurs factices que le theatre donne ainsi sont mauvaises, et, +a passer, comme il arrive, de l'affectation a l'habitude, et par +l'habitude au fond meme de l'etre, corrompent en effet ce fond.--C'est +ce qu'il est tres difficile de prouver. Le theatre presente au public +des moeurs figurees de telle sorte qu'elles puissent etre comprises +aisement d'un certain nombre d'hommes assembles, et approuvees par eux. +Sans aller jusqu'a dire, comme on l'a fait, que les hommes assembles +n'acceptent et n'approuvent que des moeurs qui soient bonnes, assertion +pleine d'une douce naivete, on peut croire que les hommes assembles ne +peuvent aisement comprendre que des moeurs moyennes. L'enormite des +crimes et l'exces des ridicules representes sur les theatres ne nous +doit pas abuser. Encore est-il qu'il faut, pour etre vite saisis par +nous, _qu'en leur fond_ ces personnages, non seulement nous ressemblent, +cela va de soi, mais n'aient de l'humanite que les traits generaux, +communs a un tres grand nombre, a un nombre immense d'individus. Cela +est une necessite, une condition meme de l'art dramatique, une maniere +d'etre sans laquelle il n'irait pas a son premier but, qui est, sans +doute, d'etre compris sur-le-champ.--Des lors c'est une _moyenne_ des +moeurs que nous donne le theatre, tout compte fait. Or s'il est vrai +que les moeurs qu'il represente, il nous les communique peu a peu, il +s'ensuivrait qu'il ne deprave les moeurs, ni ne les perfectionne, mais +qu'il les egalise, en quelque sorte, et les nivelle. En nous inspirant +des moeurs factices imitees de moeurs moyennes, il nous inclinerait a +avoir les moeurs de tout le monde. + +Il est tres probable qu'il en est ainsi. Et Rousseau a raison: le +theatre fait comme la societe; seulement ni le theatre ni la societe ne +depravent l'homme; l'un et l'autre l'_humanise_, au sens propre du mot, +le fait ressembler davantage a son semblable en l'en rapprochant. C'est +l'originalite, c'est l'exception, en bien comme en mal, que la societe +detruit dans l'humanite a user, pour ainsi dire, les hommes les uns +contre les autres. C'est l'originalite, c'est l'exception que le +theatre, en ne les representant point, fait oublier, peut-etre, a la +longue, fait perir.--Et il resterait a examiner si ce nivellement de +l'humanite n'est point, justement, une decadence, si mieux vaudrait, ou +moins, pour l'homme, de fortes exceptions en bien et d'autres en mal, et +si les chances seraient que celles-la l'emportassent, ou celles-ci. Mais +ce n'est point dans cet ordre d'idees que s'est place Rousseau, et je +n'ai point a y entrer. Je n'avais qu'a montrer pourquoi Rousseau juge le +theatre funeste, et a indiquer pourquoi il est plutot a croire que le +theatre est neutre. + +A un autre point de vue, Rousseau institue une theorie qui n'aboutit +point parce qu'elle est un cercle vicieux. Pour refuter les defenseurs +du theatre, il leur fait remarquer que le dramatiste, "au lien de faire +la loi au public, la recoit de lui"; que "l'auteur suit les sentiments +du parterre, suit les moeurs de son temps"; que "jamais une piece bien +faite ne choque les moeurs de son siecle"; et il conclut que le +theatre ne saurait corriger un gout auquel sa premiere regle est de se +conformer.--Et, tout de suite, il ajoute que l'amour du bien est dans +nos coeurs, que nous sommes convaincus que la vertu est aimable par +notre sentiment interieur, et que vraiment la comedie ne pourrait +produire en nous des sentiments que nous n'aurions pas.--Tout cela est +tres juste; mais si les hommes sont naturellement bons, et si le theatre +ne leur rend que ce qu'ils lui inspirent, comment peut-il leur donner +de mauvaises lecons, et d'ou pourrait-il tenir le venin qu'il leur +communique?--Ceci n'est qu'un cas particulier de la grande contradiction +de Rousseau. Il a toujours soutenu deux choses: la premiere que l'homme +est bon, et la seconde que l'art le corrompt. Mais d'ou vient l'art, si +ce n'est de l'homme? Jamais Rousseau n'a clairement explique comment +l'homme, si parfait, a invente tant de choses qui l'ont rendu execrable; +de meme qu'il n'a jamais explique comment l'homme, ne dans l'etat de +nature, en est sorti; et, aussi bien, c'est exactement le meme probleme. + +Je ne deteste, certes, point le scepticisme de Rousseau a l'endroit de +la vertu moralisatrice du theatre, quand je songe a l'idee vraiment +candide, et peut-etre pire, que se faisaient Voltaire et Diderot, ou +qu'ils affectaient d'avoir, relativement aux salutaires et merveilleux +effets du theatre sur les moeurs. Et cependant, sans aller jusqu'a tenir +le theatre pour une ecole de morale, je ne suis pas sans lui accorder +une tres legere, tres flottante, presque insensible, mais salutaire, +influence. L'argument est trop facile qui consiste a dire: le theatre +n'a jamais corrige personne. Il n'a jamais corrige precisement tel +vicieux, tel ridicule ou tel imbecile, parce qu'il est trop evident +qu'ils ne s'y sont pas reconnus. Mais il cree une atmosphere generale, +un etat d'opinion, un "milieu", comme on dit en langage scientifique, +qui ne laisse peut-etre pas d'avoir son influence, sinon sur les vicieux +ou les sots authentiques, du moins sur ceux qui sont a mi-chemin de +l'etre, c'est-a-dire sur tout le monde. Rousseau reconnait que c'est le +gout general qui est la regle du theatre. Eh bien, ce "gout general" +le theatre le renvoie au public, mais "developpe", comme dit Rousseau +encore, renforce, plus vif, exprime en traits brillants, ou en types et +caracteres saisissants. Il frappe des proverbes, et il donne des noms +propres aux vices. Appeler l'hypocrisie Tartufe, si l'on a assez de +genie pour que Monsieur Tartufe soit immortel, je suis tres dispose a +croire que c'est peu de chose, mais encore soyez sur que ce n'est pas +rien. Ainsi, de ce gout general revenu au public fortifie, vivifie et +comme illumine par le theatre, se forme une opinion publique qui pese, +un peu, au moins, sur la conduite des hommes. Les hommes pensent +desormais un peu plus fortement ce qu'ils pensaient, et peut-etre +agissent un peu plus comme ils pensent. Or rendre les actions des hommes +un peu plus conformes a leurs pensees et un peu moins a leurs passions, +ce n'est pas un tres grand profit moral, j'en conviens; mais c'en est +un. Voila ce que le theatre fait. Il ne me corrige pas; mais il redresse +un peu le bon sens public qui, a son tour, pese sur moi. "Vous dites +qu'il n'a corrige personne; je le veux bien; _mais le but n'est pas de +corriger quelqu'un; c'est de corriger tout le monde_." Ce mot d'Emile +Augier est plein de justesse[82]. Il est ce qu'on doit dire en faveur du +theatre quand on ne veut tomber dans aucun exces ni de confiance ni de +mepris. + +[Note 82: Preface des _Lionnes Pauvres_.] + +Et enfin encore un seul mot. Il faut des amusements aux hommes. Que ceux +de l'esprit ne soient pas d'un caractere beaucoup plus eleve ni d'un +effet beaucoup plus salutaire que ceux des sens, je le crois assez; on +reconnaitra sans doute qu'ils sont cependant un peu plus nobles. Art +et litterature sont presque un peu plus que des divertissements, ils +commencent a etre des contemplations; les jouissances qu'ils donnent ont +un caractere comme a demi desinteresse. Si l'on m'accorde cela (je +sais bien que l'auteur du _Discours sur les lettres et les arts_ ne +me l'accordera pas; mais je vais jusqu'au bout de mon idee, quitte a +revenir), je ferai remarquer que par sa nature, de toutes les formes +de l'art, le theatre est celle qui a le plus de chances de ne pas etre +demoralisante. Le theatre s'adresse aux hommes assembles. Il ne faut pas +dire que les hommes assembles sont genereux, c'est aller trop loin; mais +il est certain que les hommes assembles ont plus de pudeur que chacun +pris a part: il est certain que les hommes assembles veulent qu'on les +respecte. L'homme en public rougit de ce qu'il a de mauvais en lui et ne +permet pas que l'artiste s'y adresse, du moins cyniquement. De la vient +que tous les arts ont je ne sais quel arriere-magasin suspect, je ne +sais quel musee secret honteux, tous, peinture, gravure, sculpture, +poesie, roman, tous, sauf l'architecture et le theatre, parce que tous +deux sont arts de grand jour et de pleine lumiere. + +Si donc on repousse toute espece d'amusement litteraire et artistique +(c'est ce que fait Rousseau) il n'y a rien a dire a cela, si ce n'est +que je crains l'homme qui s'ennuie; mais si on accorde a l'homme ce +genre de divertissements, c'est le theatre qui est le meilleur, ou, si +l'on veut, le moins mauvais de tous.--Ce qui serait naturel, ce serait +donc que l'austere moraliste qui se defie de tous les arts et qui les +condamne, fit presque une exception pour le theatre. C'est le contraire +que fait Rousseau, parce que, comme je l'ai dit en commencant, le +theatre, s'il est, peut-etre, le moins nuisible des arts, est aussi de +tout ce qui est art, litterature, vie de civilisation et vie mondaine, +l'expression la plus eclatante, la plus seduisante et la plus vive; +et que c'est l'art, la vie de civilisation, et la vie mondaine que +Rousseau, avec une sorte de colere et d'inquietude, poursuit en lui. + + + +IV + +L'EMILE. + +Il les poursuit, sinon plus encore, du moins en les serrant et pressant +de plus pres, dans l'_Emile_. L'_Emile_ est un roman d'education destine +a montrer et a prouver qu'il ne faut pas instruire; et etant donne le +systeme general de Rousseau, il n'y a rien de plus juste.--La societe +corrompt; l'education doit depraver: car l'education n'est pas autre +chose que l'art de mettre l'enfant au niveau de la societe ou il nait +et en commerce avec elle. C'est a ce niveau qu'il ne faut pas _le faire +descendre_, et c'est ce commerce qu'il faut lui epargner jusqu'au +moment, au moins, ou il pourra le subir sans en etre gate. L'essentiel +est donc d'isoler l'enfant, de le separer de la societe des hommes, +de la societe des enfants, et _meme de la famille_. Les reproches +ordinaires qu'on fait soit a Rabelais, soit a Montaigne, soit a +Fenelon, ne sont plus de saison ici. On peut leur dire avec raison +que l'education non publique, que l'education par le gouverneur, par +Ponocrates ou par Mentor, est tellement exceptionnelle par sa nature +meme qu'elle ne peut servir ni de modele, ni d'exemple, ni meme +d'indication utile; qu'elle n'est qu'une education de gentilhomme ou +de prince, et qu'ils ont, de la question, laisse de cote toute la +question.--Cette fin de non-recevoir, nous l'opposerons, quoi qu'il +dise, a Rousseau aussi; mais il peut y repondre. Il est au moins tres +logique, et d'accord avec lui-meme, en repoussant l'education publique. +Son gouverneur est surtout un gardien des frontieres, et un chef de +cordon sanitaire qui empeche la contagion sociale de parvenir a son +eleve. Son precepteur a pour essentielle mission d'empecher l'enfant +d'etre instruit. C'est pour cela que dans ce roman domestique, non +seulement la societe, le le monde, l'ecole, les enfants du meme age +que le jeune Emile, sont ecartes avec un soin jaloux; mais la famille +elle-meme d'Emile n'intervient pas dans son education. A la mere il +semble bien que Rousseau ne demande que de nourrir l'enfant. Cela fait, +l'enfant ne parait plus lui appartenir, et elle disparait du livre. Le +pere n'y fait qu'une seule apparition insignifiante; et je crois que, +quand Emile a quinze ans, le pere est mort.--Rien de plus juste d'apres +l'ensemble des idees de Rousseau. La famille c'est la societe encore, +dont il faut a tout prix eloigner l'enfant; c'est aussi, meme chose sous +un autre nom, la _tradition_, c'est-a-dire l'amas seculaire de prejuges +et de _meprises sur sa destinee_ que l'humanite a legue et legue, +toujours plus enorme et plus lourd, aux generations successives. L'homme +naturel, voila ce qui etait bon; l'homme naturel, voila ce qu'il +faudrait tacher de retrouver. + +--Mais alors retranchez aussi le precepteur!--Mais non, puisque la +societe existe! Elle est la; on ne peut pas la supprimer. Il faut donc +quelqu'un entre l'enfant et elle pour le garantir. Il faut, par malheur, +un procede artificiel pour permettre a l'homme naturel de renaitre. Le +gouverneur est l'homme qui connait et met en pratique ce procede. Il +protegera l'enfant contre l'instruction, et c'est la son role. +Il donnera a son disciple ce que Rousseau appelle tres justement +"l'education negative". + +Elle consiste a laisser l'enfant se developper lui-meme et trouver toute +chose tout seul. Le maitre n'est qu'un temoin et un observateur. Il +n'est pas un homme qui enseigne. L'enfant se developpe, il le surveille, +et repond seulement a ses curiosites, sans meme les satisfaire toutes. +Il le laisse essayer, tatonner, chercher, trouver; car l'education c'est +l'apprentissage des forces de l'esprit, nullement un fardeau qu'on doit +jeter sur un esprit evidemment trop faible pour le porter. + +--Mais encore, a laisser l'enfant trouver seul toutes choses, on risque +qu'il lui faille toute sa vie pour s'instruire, et plus d'une vie; car +ce que sait l'humanite, elle a mis bien des siecles pour l'apprendre, et +cet enfant qui s'instruit seul, c'est l'humanite qui recommence.--A +ceci Rousseau repond par la seconde partie de son systeme. "L'education +negative, c'est son premier point; son second point c'est ce que +j'appellerai l'_education positive indirecte_. Le maitre doit d'abord +empecher la societe d'instruire l'enfant; il doit, ensuite, non pas +enseigner, cela jamais, mais mettre l'enfant dans certaines conditions +ou il sera capable de s'instruire, bien dispose a s'instruire et excite +a s'instruire.--Ce qui instruit, ce sont les choses, et les reflexions +que l'homme fait sur elles: c'est le monde qui nous entoure et +l'intelligence que peu a peu nous en acquerons. Le maitre peut, pour +abreger l'education personnelle, rapprocher les choses de l'enfant, et +creer autour de lui un monde abrege, arrange, mais vrai. De la cette +sorte de machination perpetuelle qu'on a tant remarquee dans _l'Emile_, +et ces "coups de theatre pedagogiques"[83] qui y sont si multiplies. +L'esprit romanesque de Rousseau s'y complait, il est vrai; mais sa +methode aussi, sous peine d'etre absolument vaine et sans aucun effet, +les exige. + +[Note 83: Mot d'Edmond Scherer.] + +--Ne parlez jamais de propriete a l'enfant.--Mais alors, il +l'ignorera?--Non; ayez la complicite du jardinier qui jouera devant +l'enfant le personnage du proprietaire lese et fera sentir a l'enfant ce +que c'est qu'un droit.--Ne dites pas a l'enfant: "Vous etes faible; il +ne faut pas sortir seul"; mais ayez la complicite de tout le quartier, +qui, le jour ou vous aurez laisse l'enfant sortir seul, par quelques +mesaventures concertees l'en degoutera.--Ainsi de suite. + +Ceci n'est que l'application particuliere de tout un systeme d'education +morale dont Rousseau avait eu, longtemps avant l'_Emile_, l'idee +confuse. Convaincu de la grande influence qu'ont les objets exterieurs +sur nos humeurs, nos sentiments et nos idees, il avait eu je ne sais +trop quel dessein d'instruire l'homme a se gouverner par l'exterieur. +Ces choses qui nous dirigent, nous devions apprendre a les diriger +elles-memes (comment? je le vois mal) de maniere qu'en definitive elles +nous gouvernassent pour notre bien. Je suppose, par exemple,--car je +ne suis pas sur de bien comprendre,--que l'hygiene bien entendue, une +habitation bien exposee, des frequentations honnetes, des exercices +physiques, etc., etaient ces choses exterieures dont nous dependons, +mais qui aussi dependent de nous, que nous pouvons disposer, arranger, +concerter de maniere a nous assurer de leur bonne influence sur notre +ame. Ainsi nous nous gouvernions par l'intermediaire des choses qui nous +gouvernent; nous prenions en dehors de nous le levier a nous mouvoir, et +nous etions maitres de nous indirectement.--Telle etait cette "_morale +sensitive_" ou ce "_materialisme du sage_", idee ingenieuse et non sans +justesse, dont Rousseau avait reve, et qui est restee en projet[84]. + +[Note 84: _Confessions_, Partie II, livre IX.] + +Il gouverne et dirige Emile de la meme facon. Il cree autour de lui +l'habitat qui le modele, l'atmosphere qui l'anime, la temperature qui +le modifie, le concours de forces qui doucement le plient.--Ce systeme +d'education indirecte trahit chez Rousseau la conscience confuse qu'il a +de n'etre pas doue de volonte, et d'autre part son esprit d'independance +et son horreur de toute direction. Ni il ne compte que l'enfant, sur une +grande et forte idee qu'on lui aura donnee, se gouvernera lui-meme, +ni il ne veut que le precepteur pese directement et immediatement sur +l'enfant. Reste que le precepteur l'aide a etre instruit par les choses. + +Ce systeme, qui est fort loin d'etre meprisable, et nous reviendrons sur +ce qu'il a d'infiniment judicieux, a des inconvenients qui sautent au +regard. D'abord, et il faut bien y insister, quoique l'objection d'une +part soit banale, et d'autre part tende a montrer combien Rousseau est +d'accord avec lui-meme, d'abord tout plan d'education qui n'est pas un +plan d'education publique n'est qu'un pur roman pedagogique. Il ne va +qu'a creer une ame d'exception dont il sera interessant de voir ce +qu'elle deviendra, et ce qu'elle sera rencontrant Sophie; mais il +ne nous sert quasi a rien. Si dans une pedagogie toute familiale, +supprimant l'ecole publique, et gardant l'enfant a la maison, est +d'une application extremement difficile, et, deja, a un caractere +exceptionnel; que dire d'une pedagogie qui se defie de la famille +elle-meme, l'ecarte ou la neutralise, et exige pour chaque enfant, dans +chaque famille, un gouverneur celibataire qui lui consacre vingt-cinq +ans de son existence? + +Rousseau, qui a un mepris superbe de l'objection, nous repondrait: +"C'est tout mon systeme. Sur que l'education publique deprave, +precisement parce qu'elle est l'image ou plutot une forme de la societe, +je veux justement creer un etre d'exception, au moins un, sauver un +enfant, le dresser pour la vie naturelle, dont, au moins, plus tard, il +donnera l'exemple et le modele." + +--Soit; mais puisqu'il est certain qu'a peine un millier d'enfants dans +une nation pourront etre eleves ainsi, l'inutilite de l'effort est egale +a l'immensite du labeur.--N'importe; Rousseau tient a son systeme parce +que c'est le seul vrai, a son avis, et peu l'inquiete qu'il soit presque +impraticable; et il y tient peut-etre justement parce qu'il sent que +Rousseau seul, ou a peu pres, le peut appliquer. C'est cela meme, au +fond, qui le seduit. Comme Rousseau a, ce me semble, beaucoup d'esprit +theologique dans l'intelligence, de meme il a quelque chose du +temperament sacerdotal. Rousseau est un pretre; c'est un tres mauvais +pretre, si l'on veut, mais c'est un pretre. Il en a l'orgueil, l'esprit +de domination et la tendresse. Vous pouvez songer a Joad. Il veut +l'enfant separe du monde, des autres enfants et de la famille, et livre +a l'influence enveloppante et continue d'un sage celibataire, chaste, +pieux, instruit, meditatif surtout, moraliste plutot qu'humaniste, et +contempteur du monde et du siecle. Emile recoit l'education d'un jeune +levite. Ce millier d'enfants, dans une nation, eleves par un millier de +religieux, que je supposais tout a l'heure, je ne serais pas etonne que +ce fut l'idee de derriere la tete de Rousseau, beaucoup plus +aristocrate qu'on ne croit.--Remarquez que si Rousseau respecte fort +le developpement spontane de l'_intelligence_ dans son disciple, il +n'entend pas raillerie, ni tolerance, pour ce qui est de la _volonte_ +dans l'enfant. Il la brise; il n'admet pas qu'elle se declare; il ne +veut pas qu'on raisonne avec elle, qu'on essaye de la persuader; il veut +qu'elle rencontre, non pas meme une defense, ce qui ressemble encore +a une discussion, mais un _non_ pur et simple et invincible, une +contre-volonte massive, muette et inebranlable comme un obstacle +materiel. "Ce dont il doit s'abstenir ne le lui defendez pas; +empechez-le de le faire, sans explication, sans raisonnement.... Que le +_non_ une fois prononce soit un mur d'airain[85]." + +[Note 85: _Emile_, livre II, au commencement.] + +Je suis donc porte a croire que le reproche qui consiste a dire que +l'education de l'_Emile_ est une education ultra-aristocratique +toucherait peu Rousseau, et que c'est a celle-la meme qu'il a songe. +Seulement j'aurais voulu qu'il indiquat par quoi, au moins, il eut admis +qu'elle fut completee. Au-dessous de la classe elevee _a la Rousseau_, +que devrait-on faire pour la foule qui ne peut pas avoir de gouverneur, +et qui, bon gre mal gre, sera toujours instruite _en societe_? Je +n'admets guere un pretendu traite d'education ou une question pareille +n'est pas meme soulevee. + +Pour en revenir au jeune Emile lui-meme, on remarque encore, d'abord, +qu'il n'apprend rien du tout, ensuite que cette education naturelle +de l'homme naturel destine a rester l'homme de la nature est aussi +artificielle que possible. + +La premiere de ces deux objections est faible; elle ferait plaisir a +Rousseau, et elle ne m'emeut guere. Il est tres vrai, quand on fait un +petit tableau synoptique des "matieres vues" par Emile, pour parler +pedagogiquement, que cela se reduit a tres peu de chose. Emile n'a +pas ete "surmene". Un peu d'histoire, un peu de geographie, un peu +d'astronomie, un peu de botanique, un metier manuel (excellent, surtout +pour Sophie), beaucoup de morale, la religion naturelle en dernier +lieu (ce qui n'a rien que de tres juste dans une education privee et +solitaire), voila tout, ou a bien peu pres, ce qu'Emile a appris. + +Il n'y a pas lieu de s'emporter contre Rousseau sur ce point. D'abord on +ne peut lui reprocher d'avoir a peu pres exclu les arts et les lettres, +puisqu'il les considere comme des agents de corruption; mais, meme en +sortant de son systeme, et en raisonnant dans le sens commun, on +doit convenir qu'il n'a pas si grand tort. Quand l'education est +l'acquisition hative et impatiente d'un gagne-pain, ce qu'elle est +forcement et fatalement pour l'immense majorite d'entre nous, il est +vrai qu'elle doit etre plus pratique, et plus materielle pour ainsi +dire; mais cela ne signifie point que celle-ci soit la vraie, ni qu'elle +soit bonne. Elle est meme tres mauvaise. Elle n'est pas une education; +elle est un apprentissage. Elle fait un bon ouvrier, non pas un homme. +Dans les conditions particulieres, exceptionnelles, et favorables, ou +Rousseau s'est place, quand on a affaire a un enfant qui n'aura pas +besoin de gagner sa vie, une precaution seulement, le metier manuel, +pour qu'il la puisse gagner si sa destinee change, et, sauf cela, +une education generale toute de culture de l'esprit, d'exercice du +raisonnement, de developpement du bon sens et d'elevation du coeur, une +longue causerie grave et judicieuse, pendant vingt ans, avec un sage, +aide de quelques bons livres en tres petit nombre: c'est l'education +veritable.--Ne croyez pas que Mme de Maintenon en ait reve une +autre.--Il ne s'agit pas de savoir; il s'agit d'etre intelligent. Le +savoir dont on aura besoin, ou envie, on l'acquerra plus tard, avec une +intelligence ainsi dressee, bien aisement, et bien vite. Il est vrai que +ce n'est pas au combat pour le pain qu'une telle education prepare; mais +ce n'est pas a ceux qui auront a le livrer, je le dis une fois de plus, +que songe Rousseau. + +L'autre critique porte sur ce qu'il y a d'artificiel dans les procedes +de Rousseau. Celle-ci est juste. L'education par les choses et par ce +qu'elles eveillent dans une intelligence juste, un peu aidee, rien n'est +meilleur; mais les lecons de choses concertees et machinees manquent +absolument leur but, parce qu'elles ne sont que de l'enseignement direct +deguise, de l'enseignement direct avec une hypocrisie en plus. Enseigner +une vertu par un evenement qui en montre la necessite ou l'utilite, +d'accord; mais inventer et susciter cet evenement, ce n'est qu'enseigner +cette vertu en affectant de ne pas l'enseigner, et il y a la une +supercherie dont l'enfant, moins raisonnable que nous, mais ruse comme +un sauvage, ne sera jamais dupe, et une faiblesse, une petite lachete, +qui ne nous vaudra que son mepris. Beaucoup meilleur est, dans ce cas, +l'enseignement direct, tout franc et tout brave.--Je ne sais; mais c'est +qu'il me semble que Rousseau n'est pas tres courageux; et la legere et +pardonnable, mais reelle duplicite que nous avons remarquee dans son +caractere se retrouve peut-etre ici. + +Enfin, et cela n'a pas ete assez dit, il manque a cette education, ce +qui est peut-etre le fond de l'education, la notion du devoir. Il s'agit +de faire un homme. La vraie definition de l'homme est qu'il est un +animal qui se sent oblige. Il se sent oblige, et il sent le besoin de se +creer des choses qui l'obligent. Au-dessus des lois, qui suffiraient a +maintenir l'etat social, il cree les religions, les philosophies, les +mysteres, et les societes particulieres d'edification, d'expiation et +d'effort, pour s'inventer des devoirs. Est-ce la le fond de l'homme +ou est-ce sa derniere expression, il n'importe ici; c'est ce qui le +distingue le plus et le mieux des autres etres. C'est donc le fond de +l'education, de "l'_humanitas_", comme disaient les anciens. On ne le +trouve pas dans Rousseau. On a dit que Kant procedait de Rousseau. Il +est possible, et il est probable. Le culte du sentiment interieur, la +confiance en l'homme et en ses bons instincts, l'amour aussi de la +vie solitaire, cachee et meditative, sont les memes chez les deux +philosophes. Mais n'allons pas plus loin, ni meme, peut-etre, aussi +loin. Rousseau, en tout cas, est un Kant bien sensualiste encore. +Sa morale est faite de sentimentalite un peu vague, et sa religion +naturelle de l'admiration des grands spectacles de la nature. Puisqu'il +devait terminer par la religion, comme Kant, mener a Dieu par tout +le reste, que ne commencait-il, comme Kant, par l'analyse et la +demonstration de la loi d'obligation morale? Comme c'est un beau cours +de philosophie que celui qui, apres les deblaiements necessaires, +commence par l'obligation morale et finit a la Divinite, c'eut ete un +beau cours d'education, exceptionnel, disons-le toujours, mais d'un +dessin imposant et magnifique, que celui qui eut commence par le devoir +et abouti a Dieu. + +Mais c'est une education attrayante que celle que donne Rousseau, plutot +qu'une education forte; et l'education attrayante est exclusive de +l'education de la volonte, et l'education de la volonte tient tout +entiere dans l'enseignement continuel, par les paroles et surtout par +l'exemple, de la loi du devoir. Emile sera bon, surtout s'il l'etait de +naissance, mais cela pour Rousseau ne fait nul doute; il sera surtout +"sensible", et legerement declamateur, et homme a effusions. Je ne +vois pas qu'il doive etre energique; et meme dans une education +aristocratique, que dis-je? surtout dans l'education d'un homme qui ne +sera pas un simple rouage de l'immense machine, mais un dirigeant, ou au +moins un independant soustrait aux communes servitudes, c'est l'energie +personnelle qu'il faut, dirai-je, enseigner? cela ne s'enseigne guere, +qu'il faut suggerer, susciter, reveiller, avertir, rappeler a son role +comme on pourra, autant qu'on pourra; dont, au moins, il faut faire +mention. + +C'est un oubli; il y a bien des oublis dans l'_Emile_, parce que, comme +toujours, Rousseau ecrivait son livre avec ses sentiments et son humeur, +autant et peut-etre plus qu'avec sa raison. Il a ecrit comme le reste, +avec son orgueil et avec son esprit romanesque. Il y a, disais-je, +oublie bien des choses; il ne s'y est pas oublie lui-meme. Cette +education sentimentale, libre (ou qu'il croit libre), vagabonde, pleine +d'incidents et d'episodes, nullement didactique, et toute personnelle, +et comme spontanee, c'est la sienne, dont il se souvient, et dont il +est fier. Il est fier de n'avoir pas ete instruit, de s'etre instruit +lui-meme, dans le plus grand desordre du reste, sans contrainte, en +plein caprice, et d'avoir, comme il le croit, ne recevant rien, tout +invente. Ce n'est pas lui que la societe a parque, que la famille a lie, +que l'education traditionnelle a deforme; et quel grand homme est sorti +de cette education sans enseignement, vous le savez! Cette vie de +jeunesse si feconde (et, sans raillerie, elle l'a ete, mais parce que +l'homme avait du genie), il en fait celle de son cher Emile; il se +borne, en sa faveur, a l'abreger et a la ramasser. Il la fait tenir en +vingt ans au lieu de quarante; mais c'est la sienne, et en Emile il +s'admire.--Et il lui donne un precepteur qui est Rousseau encore. Il +se dedouble, un peu pour s'admirer deux fois; et quelques-unes des +contradictions, quelque chose d'un certain embarras qui regne dans +l'_Emile_ vient de la. Au Rousseau de quinze ans qui est Emile, Rousseau +a tenu a donner un tres beau role, et il voudrait le montrer decouvrant +toutes choses de lui-meme; au Rousseau de quarante ans qui est le +gouverneur, Rousseau voudrait donner aussi un beau personnage, et il n'a +pas laisse d'etre gene a bien faire les parts. + +Puis, peu a peu, au cours de ce long travail, l'esprit romanesque, assez +severement contenu dans les commencements, reprenait le dessus dans +l'ame de Rousseau. Vers la fin l'ouvrage n'est plus qu'un roman, et, +qu'on me pardonne, un roman peu delicat. Quand le jeune homme en est a +chercher la compagne de sa vie, peut-etre ne lui doit-on de conseils que +s'il en demande; en tout cas, on ne lui doit que des conseils. Le suivre +pas a pas dans ses tendres engagements, y intervenir jusqu'a la veille, +et jusqu'au lendemain, et jusqu'au surlendemain du mariage, marque +plus d'indiscretion curieuse que de sage devouement. Mais il y a un +"directeur" dans Rousseau, et un directeur romanesque qui ne resiste pas +a se meler des mysteres du coeur et des sens, et a qui rien n'a tant plu +dans sa vie que de cotoyer, le regard eveille et le maintien grave, de +belles amours; et le livre s'acheve comme une _Nouvelle Heloise_ dont +le denouement serait heureux.--Il avait bien ete un peu cela des son +principe, un roman traverse de dissertations morales, qui elles-memes +sont un peu des oeuvres de l'imagination. + +Et n'y a-t-il rien a tirer de l'_Emile_?--Une seule lecon, mais +importante, si importante et si naturellement oubliee toujours qu'il est +bon qu'a chaque siecle un grand homme la donne a nouveau. Au fond de +l'education, comme au fond de toutes les choses humaines peut-etre, il +y a une contradiction essentielle, inherente, dont on ne sait comment +faire pour se degager. Nous enseignons a ecrire, et tout style qui n'est +pas original n'est pas un style;--nous enseignons a penser, et toute +pensee que nous tenons d'un autre n'est pas une pensee, c'est une +formule; et toute methode pour penser que nous tenons d'un autre n'est +pas une methode, c'est un mecanisme;--nous enseignons a sentir, et +un sentiment d'emprunt est une affectation, une hypocrisie ou une +declamation;--nous enseignons a vouloir, et vouloir par obeissance est +l'abdication de la volonte.--L'enseignement va donc, par definition, +contre tous les buts qu'il poursuit. Les maux qu'il soigne augmentent a +les vouloir guerir, et plus il reussit, plus il echoue. La perfection de +l'enseignement aurait comme plein succes la nullite du disciple. Et cela +n'est ni un paradoxe, ni une verite de theorie. La chose s'est vue. Le +duc de Bourgogne est tres probablement le parfait disciple, le disciple +absolu. Le monde a pu le contempler.--Et pourtant il faut enseigner; +car, si la perfection de l'enseignement mene au neant; ni plus, ni +moins, mais tout de meme, l'absence d'enseignement y laisse. Nous +avons bien vu que, quoi qu'il veuille, Rousseau enseigne encore, par +suggestion au moins, et par quelque chose de plus. Il sent la necessite +d'enseigner.--On se debat dans cette contradiction naturelle et +necessaire, et l'on s'en tire, comme en toute affaire, par un moyen +terme dont on peut etre sur qu'il est defectueux, qu'il a quelque chose +des inconvenients des deux exces, et que, s'il n'est pas doublement +mauvais, du moins il l'est de deux facons; mais encore faut-il s'y +resigner. Quel sera ce moyen terme? Naturellement il flotte, il glisse +entre les deux extremes selon les temps, les lieux, les maximes +generales et les humeurs. Mais il est dans l'essence de tout ce qui +est constitue et traditionnel, de tendre vers le developpement et +l'exageration de son principe. L'education, dans les peuples civilises, +est une institution, comme l'Etat, comme une Eglise; elle tend a ce +qu'elle croit etre sa perfection, c'est-a-dire a son extension illimitee +et a l'absorption de tout en elle, sans pouvoir songer que son point de +developpement extreme, et au dela duquel elle ne laisserait rien, serait +le point juste ou ses effets seraient si acheves qu'ils seraient nuls, +et ou par consequent elle s'ecroulerait sur elle-meme. + +Contre cette tendance naturelle, il est bon qu'une reaction tres forte, +et meme brutale, se fasse de temps en temps, que quelqu'un vienne qui +dise: "Prenez garde! Mieux vaudrait ne point enseigner, qu'enseigner si +fort. Vous revenez par un cercle au point que vous fuyez." C'est ce qu'a +dit Rousseau. On instruisait trop l'homme, il a crie qu'il fallait qu'il +s'instruisit seul. C'est une chose a ne pas croire vraie, et a ne jamais +oublier. Il a invente "l'education intuitive", comme il n'a pas dit, +mais comme nous disons d'apres lui. C'est une chose ou il ne faut +nullement se fier, mais qu'il y a un peril immense a perdre de vue. +Il faut enseigner; mais profiter de toutes les velleites que l'enfant +montre de s'instruire lui-meme, venerer sa curiosite, ses efforts +personnels, ses excursions hors du cercle trace par nous, se plaire a +ses objections quand elles sont naives, et lui montrer meme jusqu'ou +elles pourraient s'etendre, pour l'en recompenser en quelque sorte, au +lieu de les proscrire, quitte a dire ensuite: "Moi, je juge plutot de +telle facon"; ne pas detester, comme a dit spirituellement M. Renan, +le disciple qui pense le contraire de notre pensee, sauf quand c'est +taquinerie; car, sauf ce cas, celui-ci est probablement votre vrai +disciple, celui qui vous a entendu, tandis que son voisin est peut-etre +un paresseux qui n'a fait que nous ecouter;--en un mot, croire que +l'enfant est un etre qui reflechit un peu, et rien qu'a le croire, +l'incliner doucement et sensiblement a etre tel. + +Voila la grande idee de Rousseau, qui n'est pas de lui, car Montaigne +l'avait merveilleusement exprimee deja, mais a laquelle il a donne une +tres grande force et un tres grand eclat. Elle est de celles qui sont +des scrupules necessaires et de salutaires sauvegardes. + +Elle est de celles aussi qui vont tres loin dans leurs suites. Car, +remarquez-le, en face de l'enfant, tenir compte de nous et non de lui, +ne pas croire a son originalite, mais seulement a la tradition et a +l'institution pedagogique, amene peu a peu a une sorte de dogmatisme +d'enseignement, et a un type unique, uniforme et rigide d'education, +grave defaut qui etait celui de l'enseignement francais au XVIIIe siecle +et ou nous aurons toujours des penchants presque invincibles a retomber. +Tenir grand compte des puissances propres de l'enfant, estimer, un peu +au moins, qu'il serait capable de s'instruire tout seul, aimer a le +suivre plus qu'a le trainer, le tenir pour une personne, faire pour +lui (sans la lui communiquer) une sorte de "declaration des droits de +l'enfant"; c'est une maniere d'individualisme pedagogique, qui mene a +croire qu'il ne faut pas dans une nation une seule forme et comme un +unique moule a faconner les esprits; qu'il en faut plusieurs, qu'il faut +des systemes d'education et d'enseignement tres divers, capables, par +leur multiplicite, leur elasticite, soit l'un, soit l'autre, et ou +celui-ci ne reussit point un autre intervenant, de se preter, de +s'ajuster et de repondre a la diversite des temperaments et a +l'inegalite des esprits. + +Et Rousseau nous dirige vers cette idee. Il nous y amene meme, car il +y est venu, sinon dans l'_Emile_, du moins dans la _Nouvelle Heloise_ +(partie V, lettre III), et cette vue est tellement nouvelle, cette fois, +tellement imprevue, si feconde aussi, et pose si bien, au moins, les +vraies donnees du probleme, qu'elle est une conquete. + + + +V + +LA "NOUVELLE HELOISE" + +La _Nouvelle Heloise_ est tout le coeur de Rousseau. On le sait par ses +_Confessions_, par ses lettres, jamais l'expression "ecrire avec amour" +n'a ete plus juste que de Rousseau ecrivant _Julie_. Julie est la femme +qu'il a vraiment aimee. Saint-Preux est l'homme qu'il eut voulu etre; +Claire est l'amie qu'il eut voulu avoir; lord Bomstom est l'ami qu'il +a cherche et cru trouver toute sa vie;--sans compter que Wolmar est le +Saint-Lambert qu'il eut desire que Saint-Lambert eut bien voulu etre. + +Le singulier roman! Tous les personnages y sont dans une position +fausse, et, je ne dirai pas n'en souffrent point, mais cependant ne +laissent pas de prendre plaisir a s'y sentir.--Ils sont dans le faux +comme dans l'atmosphere naturelle et l'entretien de leur esprit. Ils +font des gageures contre le sens commun et goutent je ne sais quelle +jouissance a les tenir. Un mari, d'une haute raison en tout le reste, +retire chez lui l'ancien amant, encore aime, de sa femme, pour les +guerir tous deux; la femme, devenue honnete et vertueuse, consent a +cette combinaison; l'amant honnete et loyal l'accepte; tous font de +concert, avec reflexion, gravement et solennellement, la plus grande +folie qui se puisse.--Que veulent-ils? S'exercer a la vertu? Non pas +precisement, ils se reconnaissent faibles.--Etudier leurs propres +passions en les mettant dans les conditions ou elles auront tout leur +jeu et toutes leurs prises et faire des experiences sur leur propre +coeur? Un peu; car ils sont de terribles analyseurs.--Mais ils veulent +surtout jouer a l'exception. Ils tiennent infiniment, partie orgueil, +partie raffinement d'imagination, a n'etre pas comme tout le monde, +a etre des creatures comme on n'en voit point, dans des situations +extraordinaires, en tant du moins qu'elles sont recherchees de ceux qui +en souffrent. En un mot, ils sont follement romanesques. Ils ne sont pas +engages dans un roman, comme nous pouvons tous l'etre; ils s'y engagent +eux-memes; ils ne subissent pas le roman, ils le veulent; ils font le +roman dont ils patissent. + +Est-ce assez Rousseau? Qu'il etait bien capable d'agir ainsi lui-meme! +Aussi bien, l'a-t-il fait. Il est si piquant de se sentir "hors de +l'ordre commun", non point, comme les heros de Corneille, par une +exaltation et une tension violente de la volonte, mais par gout du +singulier, mepris du bon sens vulgaire, et je ne sais quel vagabondage +intellectuel, appetit des courses errantes et amour des gites peu surs, +dans la vie morale comme dans l'autre! Ces gens de la _Nouvelle Heloise_ +sont les aventuriers du sentiment, et la _Nouvelle Heloise_ est le roman +picaresque du coeur. + +Aussi voyez comme il finit. A l'aventure aussi, et non point d'une facon +logique, non point par un denouement qui soit la consequence +necessaire ou vraisemblable des premisses. Ces gens qui se sont places +volontairement dans une situation bizarre, avec assez de faiblesse +pour souffrir, et assez de force pour ne faillir point, que +deviendront-ils?--Ils pourraient devenir fous, car on ne joue point +impunement avec les sentiments puissants; mais ils le deviendraient a la +longue, et le roman ainsi fait serait interminable.--Ils pourraient user +peu a peu leurs puissances d'aimer, s'emousser, s'engourdir, s'endormir +dans la langueur des fatigues de l'ame, et, a la fin, ne plus se voir +des memes yeux. Mais, ainsi, _ils deviendraient vulgaires_; et c'est ce +que Rousseau, qui les aime trop pour cela, ne veut point.--Aussi il tue +le principal personnage, et il le tue par accident. La situation ne +comportait guere de denouement logique; on en a invente un accidentel. +Les personnages avaient fait comme une association de singularites. +Ils seraient restes singuliers et etranges, examinant et discutant +l'etrangete de leurs cas, sans ni pouvoir ni vouloir en sortir, sans +qu'il y eut aucune raison pour qu'ils en sortissent, ou par une +catastrophe, ou par le bonheur, puisque la fatalite qui pese sur eux +n'est autre chose que leur volonte meme, et qu'ils la creent et la +renouvellent en meme temps qu'ils la subissent.--Un cas fortuit etait +donc la seule chose qui put mettre fin a leur entreprise contre le sens +commun. + +Les voila ces personnages ou Rousseau a mis tout son gout du faux, ces +personnages vertueux, qui sont immoraux; candides et naifs, qui sont +declamateurs; pleins de haute raison, qui font d'insignes folies.--Les +personnages de Rousseau sont des paradoxes comme ses idees. + +Et ce qui est comme un paradoxe encore, c'est que, mele au romanesque +le plus romanesque qui soit au monde, il y a la un gout profond de +simplicite et de naturel. Ces personnages sont d'accord pour concerter +entre eux une vie sentimentale contre nature; ils le sont aussi +dans l'amour des plaisirs simples, et de la vie pratique ordonnee, +tranquille, douce, grave et sage. Julie et Wolmar ont le genie de la vie +morale absurde et de la vie domestique sensee, et ils gouvernent aussi +sagement leur maison que follement leur coeur. Rousseau est leur pere, +Rousseau, simple en ses gouts, sobre, econome, "qui n'usait point", +comme disent ses contemporains, serviable avec cela et charitable; mais +passionne, neanmoins, pour mille chimeres, et jetant a chaque instant un +roman etrange et meme insense dans sa vie de petit bourgeois tranquille, +timide et studieux. La simplicite dans le romanesque, c'est Rousseau +lui-meme. Il aime les deux d'un egal amour, et c'est ce qui donne a +sa simplicite toujours quelque chose de fastueux dans la forme, a ses +fictions aussi le charme dangereux d'un fond de conviction, de sincerite +et de candeur. + +Et, dernier paradoxe enfin, ces personnages amoureux du faux et epris +du simple et du naif, ils ne manquent pas tous de verite. Wolmar est +decidement fantastique et n'a aucune realite; mais Saint-Preux, Julie et +Claire ont quelque chose de vrai. Saint-Preux, faible, flottant, sensuel +et lyrique, etre tout d'imagination et de sensibilite, ne pour aimer et +pour parler d'amour avec eloquence, tendresse et subtilite, sophiste +de l'amour et rheteur de la vertu, aime des femmes comme un printemps +capiteux, tiede et plein de jolis babils; il est bien vrai, et, alors, +il etait nouveau. L'amour avait ete jusque-la, de la part de l'homme, +une puissance de domination. L'homme faible, aime un peu, peut-etre +beaucoup, pour sa faiblesse, sa grace un peu molle, ses plaintes +caressantes, se faisant petit, se reconnaissant inferieur a la femme, +au mari, a lord Edouard, a tout le monde; c'etait vrai, puisque, aussi +bien, il y avait du Rousseau de vingt ans dans ce personnage; et c'etait +a peu pres inconnu avant la _Nouvelle Heloise_; et cela interessa comme +une nouveaute ou l'on sentait, nous savons assez si l'on avait raison de +le sentir, tout un renouvellement du roman. + +Claire, un peu manquee dans la premiere partie, parce que Rousseau veut +la faire gaie et rieuse, et Dieu sait si Rousseau sait etre rieur et +gai, a un role tres juste et bien dessine dans la seconde partie. Il +ne faut pas contempler trop complaisamment ni seconder les amours des +autres, et les confidentes sont des demi-amoureuses qui deviennent +amoureuses en titre. Ainsi advient de la pauvre Claire, et cette +contagion lente de l'amour cotoye de trop pres et trop longtemps +regarde, de l'amour contemple surtout dans ses douleurs, plus +seductrices que ses joies, est d'une fine observation. + +Enfin Julie, trop raisonneuse et sermonneuse sans doute, n'en est pas +moins un des caracteres les plus complets, les plus solides et les plus +vivants que la litterature romanesque nous ait mis sous les yeux. + +Mal elevee, et Rousseau n'a pas oublie ce trait, et il y a insiste, par +une servante qui ressemble a la nourrice de Juliette; mise, a dix-huit +ans, par une imprudence un peu forte, dans l'intimite intellectuelle +d'un jeune homme lettre, ce qui est dangereux; passionne, ce qui est +grave; et melancolique, ce qui est desastreux; elle se laisse aller aux +premiers mouvements de son coeur; elle commet une faute; plus tard, +trop faible, et d'une conscience trop obscure et trop peu avertie pour +resister a la destinee qu'on lui fait, elle se laisse marier a un autre +homme; et, des lors (si je comprends bien), epouse, mere, maitresse de +maison, un etre nouveau nait en elle. Elle est, ce qui est le propre des +femmes, transformee par sa fonction. La jeune fille fut faible; l'epouse +(bien mariee) est digne, forte, capable de vertus, a la hauteur des +grandes taches. Elle peut revoir celui qu'elle a aime, sinon sans +trouble, du moins sans defaillance. Elle songe, sincerement, a l'unir a +une autre femme.--Mais voila qu'un coup funeste la frappe. Voisine de +la mort, le passe la ressaisit. Tout son amour ancien se reveille et +l'envahit, et alors _elle croit l'avoir eu toujours_ en elle aussi +fort et invincible que jadis et qu'aujourd'hui. L'immense empire des +premieres sensations sur l'etre humain revient sur elle affaiblie et +desarmee; et elle benit la mort qui l'affranchit d'un amour qu'elle +croit invincible, et que, saine de corps et d'esprit, elle avait vaincu. + +Le double caractere de la femme, persistance des premiers sentiments, +facilite a se plier a une destinee nouvelle, se trouve donc ici; sans +compter faiblesse, audace etourdie, duplicite naive et maladroite; et +aussi gout de predication morale; et aussi relevement par la maternite; +et aussi transformation, a demi vraie et a demi sincere, de l'amour en +bienveillance et protection maternelles.--Tout cela signifie que pour +la premiere fois depuis bien longtemps une complete biographie feminine +etait faite dans un roman. Les contemporains, je veux dire les +contemporaines, ne s'y sont pas trompees une heure. Les femmes etaient +lasses, ou du moins il est a croire qu'elles devaient l'etre, de romans +ou la femme n'etait jamais qu'un jouet des passions legeres ou des +vanites cruelles, ou elle n'etait jamais peinte qu'a un seul moment de +sa vie, celui ou elle plait et est seduite. On leur montrait enfin une +vie feminine dans toute sa suite, du moins ayant une certaine suite. On +leur montrait une femme ayant des faiblesses, ayant des qualites, ayant +un caractere. Ce roman flatta en elles quelques-uns de leurs vices, +quelques-uns de leurs bons penchants, et tres directement et precisement +leur orgueil. J'oubliais le besoin de larmes, que personne n'avait +vraiment satisfait depuis Racine. Quelqu'un osait faire pleurer, et non +point par l'accumulation des malheurs epouvantables, comme Prevost en +ses longs romans, mais par la "douleur des amants, tendre et precieuse", +comme dit Saint-Evremont, par une histoire simple en son fond, +abominablement fausse aussi, mais ou les principaux personnages avaient +le gout naturel et comme l'appetit de la douleur. + +Et, de plus, et surtout, ce roman pouvait etre faux, il etait sincere. +On y sentait un auteur qui etait aussi attendri du sort de ses +personnages que le pouvait etre aucun de ses lecteurs; qui adorait +Julie, Claire, Saint-Preux et meme Wolmar. C'etait un roman ecrit par un +heros de roman triste, un roman romanesque ecrit par le plus romanesque +des hommes. Le secret est la. C'est pour cela que pareil succes est +chose rare. Les hommes sont animaux d'imitation, mais ils n'imitent que +la sincerite. On imita Rousseau; on se fit des sentiments sur le modele +de la _Nouvelle Heloise_. C'etait se faire des sentiments declamatoires, +mais qui ressemblaient a la vie, car, au moins a la source d'ou ils +venaient, ils avaient ete vivants et profonds.--Le siecle n'en fut +pas change, c'est trop dire; il en fut adouci et comme amolli. La +philanthropie existait, elle, devint fraternite, epanchement, expansion, +besoin de confidence et d'appel au coeur; la sensibilite existait, elle +etait dans Marivaux, dans La Chaussee, dans Prevost; elle devint a +la fois plus intime et plus pretentieuse: plus intime, j'entends +s'inquietant moins des incidents, des situations extraordinaires, des +grands et rudes malheurs, n'en ayant pas besoin pour eclater, naissant +d'elle-meme, coulant comme de source, palpitant du seul battement +du coeur, melee a toute la vie et au train de tous les jours; plus +pretentieuse, j'entends s'attribuant franchement cette fois la direction +morale de la vie, s'erigeant en dominatrice legitime de l'existence +humaine, se croyant une vertu, s'estimant un devoir, se prenant pour la +conscience, et par consequent remplacant la morale, dont la place, +aussi bien, etait depuis longtemps vide, par un egoisme sentimental et +attendri. + +Tant de choses dans un roman!--Elles y etaient parce que Rousseau s'est +mis tout entier dans la _Nouvelle Heloise_, avec un peu de ses vices, +beaucoup de ses vanites, beaucoup de ses bontes et tendresses, beaucoup +de cette croyance, eternelle chez lui, que tout est affaire de bon +coeur, sans qu'il ait su jamais en quoi un coeur doit etre reconnu comme +bon; parce qu'enfin c'est encore dans son roman que ce maitre romancier +s'est le plus ouvertement peint et le plus completement declare. + + + +VI + +LES "CONFESSIONS" + +Ses _Confessions_ n'en sont que le complement. Elles sont plus +piquantes, plus prenantes, nous saisissent et nous captivent davantage +parce qu'il y dit _je_; plus agreables aussi a lire pour nous, parce que +le style n'en est presque plus declamatoire, ni tendu; elles ne nous +apprennent presque rien de plus sur lui, sur ses sentiments, ni sur sa +philosophie generale. C'est la qu'on voit bien, mais ce n'est qu'une +confirmation de ce qu'on savait deja, combien a ete forte sur Rousseau +l'empreinte de sa vie de jeunesse, combien l'originalite meme de +Rousseau est faite de ses annees de vagabondage, d'insouciance, de +paresse gaie, d'_insociabilite_, et, disons-le, d'immoralite. + +Nous sommes ceci et cela, beaucoup de choses diverses; nous sommes +surtout ce que nous aimons en nous. Ce que Rousseau a adore en lui-meme, +et ce qu'il a toujours ete, de la vie puissante que cree en nous le +souvenir quand le souvenir est un ravissement, c'est le Rousseau +de vingt a trente ans. On cherche, ce me semble, les causes de sa +misanthropie dans le ressentiment amer de ses annees d'humiliation et +d'epreuves. Mais ces annees n'ont jamais ete pour lui des epreuves et +ne l'ont jamais humilie. Il en a joui avec delices, et il en est encore +fier. Il n'en a pas l'amer deboire, il en a encore aux levres la caresse +et le parfum. Il n'en ecarte pas le souvenir, il s'y refugie et y habite +avec une veritable ivresse. Le Leman, la Savoie, les Charmettes, le gue, +le cerisier, les bords de la Saone, le coche de Montpellier, ce sont les +asiles de Rousseau, c'est ou il s'apaise, sourit, se detend, se repose, +et delicieusement s'attarde, parce que c'est la qu'il se retrouve.--Ne +vous figurez point un plebeien qui a peine et souffert et qui dit avec +orgueil au monde: voila ce qu'un homme comme moi a subi avant de se +faire sa place au soleil. Figurez-vous, mon Dieu, a bien peu pres, un +sauvage, civilise presque malgre lui, ne detestant pas absolument le +monde nouveau ou il est entre, et flatte d'y etre trouve intelligent, +mais le meprisant un peu, s'y trouvant gene beaucoup, et d'un long +regard lointain caressant le beau desert vaste et libre, la hutte +fraiche, le sentier qui mene aux sources, les fleurs dans le buisson, +le grand ciel clair et profond, propice au sommeil parfois, toujours au +reve. + +Et, des lors, non point: sont-ils coupables, les civilises! mais plutot, +plus souvent: sont-ils sots! et pourquoi tant de peine? Pourquoi ces +arts, ces sciences, ces ambitions, ces efforts, ces complications de la +vie, ces immenses labeurs a s'eloigner du but? Pourquoi ne suis-je +pas reste toujours jeune? Je l'ai ete si longtemps sans peine et avec +bonheur! Pourquoi l'humanite n'est-elle pas restee toujours enfant? Elle +l'a ete si longtemps sans doute, avec tranquillite, paresse, songerie, +candeur, douceur! Et le reve recommence de l'Arcadie perdue, dedaignee, +oubliee, si facile peut-etre a reconquerir. + +Voila pourquoi la misanthropie de Rousseau presque toujours reste +aimable, du moins, reussit moins qu'elle ne voudrait meme, a etre +incommode et irritante. On y sent toujours, au fond, et plus pres qu'au +fond, tres proche, sous un voile leger de melancolie, ou sous les plis +appretes mais peu epais des phrases declamatoires, le reve ingenu d'un +enfant, un peu gate, un peu vicieux, tres vain, mais genereux, tendre +et doux. Sachons que les hommes de ce genre sont les pires directeurs +d'hommes; mais ne nions point qu'ils sont les plus seduisants des +artistes, et comprenons l'influence qu'ils ont exercee, sans que nous +consentions a la subir. + +Et voila aussi pourquoi les _Confessions_ restent l'ouvrage de Rousseau +qu'on aime encore le plus a lire, sauf les quelques pages ou la +grossierete de l'auteur--aidee de celle du temps--a laisse des +souillures honteuses. C'est que dans les autres ouvrages de Rousseau le +sentiment est devenu idee, et l'idee est toujours si contestable +qu'elle deconcerte et irrite, meme quand elle est profonde. Dans les +_Confessions_, c'est le sentiment tout pur que Rousseau a epanche +naivement, complaisamment, j'ajouterai, si l'on veut, avec Voltaire, un +peu longuement. C'est que Rousseau, dans cet effort qu'il a fait pour se +detacher de la societe, de la civilisation, du monde organise, en +est venu, ici, a se detacher meme des theories qu'il instituait +laborieusement pour combattre tout cela, meme des violences et des +coleres que tout cela lui inspirait. De lui il ne nous donne plus que +lui, et, tout compte fait, c'est encore ce qu'il avait de meilleur. Il +ne nous dit plus guere: que le monde est mal fait! il nous dit surtout: +"Voila ce que je fus. Comme j'etais bon!" Et, comme il y a un peu de +vrai en ceci, on ne saurait dire en quelle mesure la confidence est plus +ridicule que touchante, ou plus touchante que ridicule. + +Et voila encore pourquoi ces memoires ont leur originalite si frappante +parmi tous les memoires. Les memoires ont toujours quelque chose de +desobligeant et ceux-ci meme n'echappent point a la destinee commune. Il +y a toujours une impertinence extreme a occuper le monde de soi, et a se +donner ainsi pour une creature exceptionnelle. Mais quand, en effet, on +est un etre d'exception, non pas seulement parce qu'on est un homme de +genie, mais parce qu'on a eu une loi de developpement differente de +celle des autres, alors, si l'on peche encore contre l'humilite, du +moins l'on ne peche plus contre le bon sens, en se racontant. Les +memoires sont alors une explication des opinions et des theories, +explication dont on pourrait se passer a la rigueur, mais qui a son +sens, son utilite et son prix. Les memoires de Voltaire n'etaient pas a +ecrire, nul homme n'ayant ete plus que lui faconne par le monde ou s'est +passee sa jeunesse, et ce monde etant connu. Mais les memoires d'un +vagabond devenu parisien a quarante ans, et qui a eu du genie, devaient +etre ecrits. Je voudrais avoir ceux de La Fontaine, encore qu'ils ne me +soient pas necessaires; mais ils me seraient agreables,--d'autant qu'ils +seraient naivement modestes, au lieu d'etre naivement orgueilleux. + +Enfin remarquez cette derniere difference entre les memoires de Rousseau +et la plupart des autres. Les autres, pour la plupart, ont ce defaut, +assez grave peut-etre, qu'ils sont faux. Nous ecrivons, a soixante ans, +l'histoire d'un jeune homme qui fut nous et que nous ne connaissons +plus. Nous ne pouvons plus le connaitre. Notre vie s'est placee entre +lui et nous, et fait nuage. Nous le reconstruisons; et avec quoi? avec +les suggestions de notre vanite; et c'est ce que, avec nos idees de +sexagenaire, nous aimerions avoir ete a vingt ans, que nous affirmons +que nous avons ete en effet. De la tous ces jeunes sages dont les +memoires sont pleins. La vanite, aussi, mais d'une autre sorte, produit +chez Rousseau un effet contraire. Ce n'est point, ce n'est guere le +Rousseau de cinquante ans qu'il aime. Il le trouve gate, vicie, corrompu +par la societe ou il s'est laisse seduire, a peine rehabilite par la +demi-solitude qu'il a reconquise. Ce qu'il n'a cesse d'aimer, c'est le +Rousseau de trente ans, et il ne l'a pas quitte pour ainsi parler, tant +il a continue de le cherir. Par l'amour dont il l'a caresse toujours, +il l'a garde vivant et tout pres de lui. Il est la, point change, ou +presque point, parce qu'il est conserve par le culte dont on l'honore. +Rousseau le retrouve des qu'il rentre dans la solitude. Aussi comme il +est vivant dans ces pages, comme il est vraiment jeune, ni fane par le +temps, ni farde par l'impuissant effort d'une restitution laborieuse! +L'orgueil, presque monstrueux, a eu, au point de vue de l'art, un +merveilleux effet: il a fait une resurrection. + +Aussi c'est un roman, ces _Confessions_; c'est un roman par +l'arrangement delicat, l'art de faire attendre, de preparer et d'amener +les incidents, de mettre en pleine et vive lumiere les points saillants, +les evenements decisifs de la vie d'une ame; mais c'est un roman plein +de verite, de franchise, de franchise insolente, mais de franchise; +plein de candeur, de candeur cynique, mais de candeur; l'une des +informations les plus certaines, les plus completes que nous ayons sur +l'ame humaine, ses tristes joies, ses desirs violents et indecis, ses +treves, ses miseres, ses impuissances, son acheminement, de si bonne +heure commence sans qu'elle s'en doute, vers les regions noires de la +desesperance et de la folie. + + + +VII + +SES IDEES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES + +L'originalite du temperament, l'originalite du sentiment, une certaine +originalite meme dans la conception de la vie suffisent a faire un grand +romancier et une maniere de brillant poete; elles ne suffisent point +a faire un grand philosophe, et Rousseau n'a point ete un grand +philosophe. Ses idees philosophiques et ses idees politiques sont dignes +d'attention plutot que d'admiration, et sont au-dessous de la gloire +de leur auteur, et meme de la leur propre. Sa philosophie est tres +elementaire, et les "cahiers scolastiques", comme disait Diderot en +parlant de la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, sont plus +brillants de forme, plus entrainants par leur mouvement oratoire et +plus engageants par leur chaleur de conviction, que satisfaisants pour +l'esprit et pour la raison.--Rousseau est parti, comme il etait naturel, +d'une morale toute de sentiment un peu vague, et d'une sorte de bonne +volonte instinctive, et apres avoir songe, comme nous l'avons vu, a +transformer ses confuses sensations du bien en un systeme, il en est +revenu a une sorte de dogme rudimentaire, fait de la croyance en Dieu et +en l'immortalite de l'ame, auquel il s'attache fortement sans renouveler +les raisons d'y croire. Autrement dit, ce qui restait en son temps, a +peu pres intact, des antiques croyances theologiques, il le relient, +il s'y complait, il aime, de plus en plus a mesure qu'il avance, a y +adherer, et il le fait aimer par l'elevation naturelle de l'eloquence +avec laquelle il l'exprime. + +Rien de plus, ce me semble; et la religion naturelle de Rousseau n'a +vraiment d'originalite, et n'a eu de charmes pour ses contemporains, +qu'en ce qu'elle n'etait point prechee par un pretre, qu'en ce qu'elle +etait professee par un homme un peu indigne d'en etre l'apotre.--Elle +n'est point mauvaise; je cherche par ou elle se rattache a un nouveau +principe et a quoi elle emprunte une autorite nouvelle. Elle n'est +ni plus ni moins que celle de Voltaire, sauf peut-etre que celle de +Voltaire est decidement trop quelque chose dont il n'a besoin que pour +ses valets, tandis que celle de Rousseau est bien quelque chose dont il +a besoin pour lui-meme. Cela fait, certes, une difference, surtout dans +le ton, et le ton de Rousseau est plus convaincu et penetre; mais la +profondeur est la meme ici et la, et la puissance, sinon de persuasion, +du moins de conquete est egale. Le sceptique vigoureux n'a rien a +craindre de l'un ou de l'autre. Le riche pharisien, homme d'ordre et +partisan du "respect", sera convaincu par Voltaire, avant meme de +l'avoir lu; et la femme sensible sera aisement de l'avis de Rousseau, en +le lisant; et je ne vois guere de difference plus essentielle. Tous deux +aboutissent au meme point par des chemins tres divers. L'un a besoin +d'un minimum de religion pour se rassurer, l'autre pour garder quelque +consolation et quelque esperance; et ce minimum est le meme ou Voltaire +trouve un frein pour les autres sans contrainte pour lui, Rousseau une +douceur sans effroi, un apaisement sans inquietude et une assurance sans +devoir.--Cette philosophie religieuse est a tres bon marche, vraiment, +et a tres bon compte. A en etre, on ne perd rien, on ne risque rien et +l'on croit gagner quelque chose, ce qui est gagner quelque chose. De +ses deux aspects elle seduisit le monde d'alors, par Voltaire les +gens pratiques, par Rousseau les gens de sentiment et de temperament +oratoire. Et peut-etre les hommes du temps y ont vu ou y ont mis plus +que je n'y peux voir ou mettre; mais, quelque effort que je fasse pour +ne pas traiter legerement deux grands hommes de pensee du reste, il me +serait difficile d'en parler mieux, ou meme d'en dire plus, que je ne +fais. + +Une remarque cependant. Comme, encore que revenant au meme, la +"religion" de Voltaire et "la religion" de Rousseau partent de +sentiments tres differents, il s'ensuit que les idees de Rousseau sur +la _question religieuse_ s'ecartent de celles de Voltaire. Il y a une +certaine generosite de coeur dans Rousseau, et, nous l'avons note, +certaines tendances, certain gout et certain air de directeur de +conscience, qui font qu'il n'a pas cette haine furieuse pour le +pretre qui est le cote tantot odieux, tantot ridicule, de l'auteur du +_Dictionnaire philosophique_. Aussi Rousseau n'a jamais voulu "ecraser +l'infame"; il ne pretendait qu'a l'ameliorer. Il le voulait plus +philosophe, plus "eclaire" et moins croyant, devenant un simple +"officier de morale"; mais gardant son influence, salutaire, douce, non +plus rude, imperieuse et terrible, mais son influence encore, sur la +societe. C'est la un des reves de Rousseau les plus caresses, et si j'y +insiste un peu, c'est qu'il n'a pas ete caresse seulement par lui. + +Meme religion celle de Rousseau et celle de Voltaire; mais pourtant deux +ecoles tres differentes, au point de vue de la question religieuse, +sortent de l'un ou de l'autre. A Voltaire se rattachent ceux qui, allant +du reste plus loin que lui, n'ont songe qu'a renverser et a "ecraser"; a +Rousseau ceux, plus timides ou plus doux, qui ont essaye d'associer la +religion ancienne aux idees nouvelles, de creer un clerge patriote et +un clerge citoyen, et qu'a perpetuellement comme poursuivis la vision +aimable et vague du Vicaire Savoyard. Ces deux ecoles ont traverse toute +la periode revolutionnaire et toute la periode contemporaine, et on les +retrouve sans cesse l'une en face de l'autre, dans l'histoire des idees +au XIXe siecle, representant du reste deux penchants divers, tres +persistants l'un et l'autre, de l'esprit francais. + +Rousseau s'est peu occupe de philosophie generale. Il n'a pas un systeme +lie et solide, et bien des fois, dans sa correspondance, il le reconnait +de bonne grace. Il n'a guere qu'une idee a laquelle il tienne fort, et +que nous connaissons deja, car ses opinions de moraliste s'y rattachent +et s'y appuient toutes. Il est optimiste profondement.--L'optimisme +misanthropique c'est la definition meme de Rousseau.--Le monde est bon +parce que Dieu est bon, c'est le fort ou Rousseau se retranche et d'ou +il ne serait pas aise de le faire sortir. Le monde est bon; seulement, +vous vous y attendez, l'homme l'a rendu mauvais. Le mal physique et le +mal moral n'embarrassent donc pas beaucoup Rousseau. Il s'en explique, +dans sa fameuse lettre a Voltaire sur le desastre de Lisbonne, +a laquelle _Candide_ est une reponse, avec une assurance et une +intrepidite de conviction tres significatives. Le mal moral, l'homme +serait mal venu de s'en plaindre: c'est lui qui l'a fait. Le peche est +de lui. Il est une monstruosite que l'homme a introduite sur la terre. +Que l'homme l'en retire, et purge le monde.--Resterait a expliquer +comment et pourquoi Dieu a cree un homme sinon mechant, Rousseau +nierait, du moins si aisement capable de le devenir; et c'est, bien +entendu, ce que Rousseau, non plus que personne, n'a jamais eclairci. +Il s'en tire, comme nous tous, par la consideration du parfait et de +l'imparfait, par cette idee que l'homme, s'il etait parfait, serait +Dieu, et en d'autres termes ne serait pas; qu'existant il doit etre +borne, fini, incomplet...--Mais l'imperfection n'est pas la malice, et +si l'homme imparfaitement bon, cela va de soi, l'homme createur du mal, +cela etonnera toujours. Rousseau ne s'est pas fait, ou n'a pas entendu, +cette objection. + +Quant au mal physique, c'est l'homme aussi qui l'a invente, a bien peu +pres, si presque entierement, que, retranche le mal physique cree par +l'homme, l'homme ne se douterait sans doute point de l'existence du mal +physique. Il ne sent que celui qu'il a fait. Il a cree les maladies par +ses imprudences et ses intemperances. Il a cree les accidents par son +humeur aventureuse et sa fureur de braver les elements dans un dessein +de lucre ou d'ambition. Il a cree les miseres sociales par la sottise +qu'il a faite de se mettre en societe. Sans aller plus loin, le desastre +de Lisbonne ne vient pas du tremblement de terre; il vient de ce qu'on a +bati Lisbonne. De bons sauvages, chacun dans sa hutte isolee, ont bien +peu de chose a craindre d'un tremblement de terre.--Reste la mort; mais +la mort sans maladie, sans accident et sans crime, apres une longue vie +saine et robuste, n'est point un mal. C'est la mort de vieillesse, un +dernier sommeil, l'engourdissement supreme, la simple impossibilite +d'exister toujours, et quelque chose qu'on ne sent point.--Voila le +systeme tout entier, et je ne l'affaiblis point, peut-etre au contraire. + +Je fais effort pour ne pas le traiter de pueril. Cette vue du monde +est-elle assez etroite! Il n'y a donc que des hommes dans le monde! Mais +le mal souffert par les animaux n'existe donc pas! Leurs maladies, leurs +accidents, leurs souffrances, qu'en faites-vous? Et la loi universelle +qui veut que les etres animes vivent uniquement de la mort, prematuree +et douloureuse, des autres, si bien que, la souffrance cessant +aujourd'hui, la vie disparaitrait demain; si bien que le mal n'est pas +une exception dans le monde, mais ce par quoi le monde existe et sans +quoi il ne serait pas; si bien que la vie universelle n'est que le mal +organise, si bien que vie et mal sont tout simplement la meme chose: +voila a quoi vous ne songez pas! C'est bien etrange.--Il semble que la +pensee, quelquefois, chez les hommes surtout qui en font la complice de +leurs sentiments, paralyse une partie du cerveau, produise une sorte +d'hemiplegie intellectuelle, et que, plus elle perce vivement dans une +certaine direction, d'autant elle laisse toute une region de ce qu'elle +explore etrangere a sa prise, a sa recherche, a son soupcon meme. + +L'optimisme pur, et je ne dirai pas corrige par la misanthropie, +confirme au contraire et comme renforce par la misanthropie, cheri +d'autant plus que la malice des hommes le gene; le monde cru bon, non +seulement malgre le mal, mais d'autant plus que le mal, pure invention +des hommes, l'a pour un temps offusque et apparemment enlaidi, voila +ou Rousseau se tient obstinement, et d'ou il ne veut pas sortir.--Ses +miseres meme l'y ramenent; et ici il a une idee qui ne laisse pas d'etre +juste, c'est que le pessimisme est une maladie d'homme heureux. Il est +singulier, dit-il, que ce soit un Voltaire, avec ses cent mille livres +de rente, qui se plaigne de l'organisation des choses, et un Rousseau, +miserable et persecute, qui la benisse.--Il n'a point tort, et le +pessimisme vulgaire, celui qui n'aboutit point ou ne se rattache pas +a une energique volonte de faire cesser ou d'amoindrir le mal qu'il +accuse, n'est en effet que le besoin de se plaindre, naturel a l'homme, +besoin qui, quand il ne peut se satisfaire dans la consideration de +malheurs personnels, se prend a tout.--Mais si le pessimisme ordinaire +est le besoin de se desoler, l'optimisme commun est le besoin de se +consoler aussi et de s'endormir, et s'il n'est pas fonde sur la notion +du devoir, sur cette idee qu'il n'y a que le bien moral qui compte et +que celui-ci il depend de nous de le faire, il ne vaut pas plus comme +systeme que le systeme adverse;--et s'il se complique d'un mepris infini +pour les hommes, il n'est plus qu'une forme assez malsaine de l'orgueil, +et cette opinion, peut-etre suspecte, qu'il n'y a que deux etres +estimables dans l'univers, Dieu qui le fit bon, Rousseau qui doit le +redresser. + +Mais, a vrai dire, ce n'est pas dans ses traites philosophiques, +rares et courts du reste (_Lettre a Voltaire sur le desastre de +Lisbonne_.--_Lettres a M. l'abbe de ***_, 1764), qu'il faut chercher ce +qu'on pourrait appeler la sagesse de Rousseau; c'est dans ses lettres +demi-familieres a ses amis, a Mylord Marechal, a M. de Mirabeau, et +surtout a ses amies, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, Mme de +Verdelin. Souvent ce sont, dans le sens litteral du mot, des _lettres de +direction_, c'est-a-dire des lettres de moraliste delie, clairvoyant, +bon conseiller, charitable et consolant. Elles sont tres souvent +exquises. Les "sermons" de "Julie" et les "lettres de direction" de +Rousseau, avec quelques pages, au hasard echappees de Diderot, sont ce +qu'il y a de plus sage, de plus eleve, de plus "spirituel" dans tout le +XVIIIe siecle. La religion du XVIIIe siecle est la. Elle est courte. +Elle est melee, et d'une essence toujours un peu basse. Il est tres rare +qu'il ne s'y egare point ou quelque sensibilite si prompte, si facile et +si conventionnelle qu'elle en est niaise, ou quelque demi-sensualite qui +ne laisse pas d'etre un peu grossiere. Les sages du XVIIIe siecle n'ont +pas eu des mains a manier les ames, ou les ames qu'ils maniaient, je dis +les plus fines et pures, ne detestaient point une certaine lourdeur de +tact. Tant y a, et pour ne pas poursuivre la comparaison, meme a leur +gloire, avec les Francois de Sales, les Bossuet, les Fenelon, que le +"_Seneque a Lucilius_" du XVIIIe siecle est dans Rousseau, partie dans +l'_Emile_, partie dans _Heloise_, partie, et c'est encore ici qu'il +est le meilleur, dans la correspondance. Rousseau moins malade, moins +misanthrope et moins persecute, eut ete, d'abord ce qu'il a ete, un +grand romancier, et un grand poete, et un peintre amoureux et touchant +des beautes naturelles,--ensuite un mediocre philosophe,--enfin un +moraliste delie, presque profond, grand, bon et salutaire ami des +coeurs, savant a les connaitre, habile a les seduire, non sans quelque +douce et insinuante puissance a les guerir. + + + +VIII + +LE "CONTRAT SOCIAL" + +Les idees politiques de Rousseau me paraissent, je le dis franchement, +ne pas tenir a l'ensemble de ses idees. + +Est-il douteux que l'insociabilite soit le fond des sentiments et des +idees de Rousseau; que s'affranchir lui-meme, et affranchir l'homme, +s'il est possible, du joug dur, degradant et corrupteur que l'invention +sociale a forge soit sa pensee maitresse, cent fois exprimee?--Eh bien, +ses theories politiques ne sont nullement dans ce sens, et ce serait +a peine, ce ne serait vraiment point, de ma part, une exageration de +polemiste que de dire qu'elles tendent plutot a renforcer le joug social +et a le rendre plus solide, plus etroit et plus lourd. + +Cette discordance est si visible qu'elle sert a quelques-uns a prouver +justement le contraire de ce que j'avance[86]. Ils disent: il ne faut +pas croire que Rousseau ait a ce point l'horreur de l'etat social et des +pretendues servitudes qu'il impose et des pretendues degradations qu'il +entraine. Le discours sur l'_Inegalite_ est dans ce sens; mais c'est +le _Contrat social_ qu'il faut lire, qui est dans un autre, et ne +considerer l'_Inegalite_ que comme une boutade de Rousseau jeune, +souffle tres fort par Diderot. + +[Note 86: En particulier M. Champion dans son tres beau livre sur +l'_Esprit de la Revolution_ et dans un article de la _Revue Bleue_, +fevrier 1889.] + +S'il n'y avait que l'_Inegalite_ d'un cote et le _Contrat_ de l'autre, +je dirais que Rousseau a eu deux idees generales, si differentes +qu'elles sont contraires, et je m'arreterais la. Mais l'idee de +l'_Inegalite_, l'idee antisociale, l'idee que les hommes ont serre trop +fortement le lien qui les unit, et ont cree ainsi une force artificielle +dont ils souffrent, une ame commune artificielle dont ils se gatent, +et une vie artificielle dont ils meurent, cette idee elle n'est pas +seulement dans l'_Inegalite_. Elle est, seulement, et sans la mettre ou +elle n'est pas, dans le _Discours sur les Lettres_, dans l'_Inegalite_, +dans la _Lettre sur les Spectacles_, dans l'_Emile_, dans la _Nouvelle +Heloise_ et dans la _Lettre a Mgr. de Beaumont_; et j'ai montre que dans +cette derniere (apres l'_Emile_), Rousseau renvoie a l'_Inegalite_, +en resume les principes, en repete et en confirme les conclusions, en +accepte, en revendique, en proclame plus que jamais l'esprit.--Donc +cette idee est partout dans Rousseau, et est presque le tout de +Rousseau, et fort, maintenant, precisement du raisonnement de mes +adversaires, pris a l'inverse, je dis que le _Contrat social_ de +Rousseau est en contradiction avec ses idees generales;--a moins qu'on +ne prefere dire que tous les ecrits de Rousseau sont en contradiction +avec le _Contrat social_, ce a quoi je ne m'oppose point. + +Oui, le _Contrat social_ a l'air comme isole dans l'oeuvre de Rousseau. +Il s'y rattache par une phrase, par la premiere, qui pourrait tromper +ceux qui jugent tout un livre par la premiere ligne.--"L'homme est ne +libre, et partout il est dans les fers": oui, voila bien qui est du +Rousseau que nous connaissons; l'homme est ne bon, et partout il est +mauvais; le monde a ete cree bon, et il est inhabitable; l'homme est ne +libre, et partout esclave: voila, bien sa maniere de raisonner. Et +nous pourrions nous attendre a ce qu'il continuat d'apres sa methode +ordinaire, ou plutot sa pente d'esprit naturelle, et a ce qu'il dit: +"Donc rebroussons; donc revenons a un etat social aussi proche que +possible de la liberte primitive, a un etat ou l'individu ait le plus +possible ses aises et le jeu libre de sa force propre, ou la societe +soit contenue et reduite autant que possible. "L'anti socialisme, c'est +l'individualisme; en politique, la forme que prend l'Individualisme +absolu c'est le Liberalisme radical. Ce a quoi un lecteur assidu, de +Rousseau peut et doit s'attendre en ouvrant le _Contrat_ et en lisant +la premiere ligne, c'est a voir Rousseau devenir, je veux dire rester, +liberal intransigeant, anarchiste.--Il a ete le contraire; je n'y peux +rien. + +Et je ne veux ni surprise, ni exageration, et je previens que, comme il +y a un peu de flottement dans le _Contrat_ et que tout n'y est pas tres +lie, on y trouvera du liberalisme; comme on y trouvera un peu de bien +des choses que Rousseau pretend combattre; mais le fond du _Contrat_ est +nettement et formellement anti liberal. Rousseau avait soutenu toute +sa vie que la societe etait illegitime, et illegitime sa pretention de +demander aux hommes le sacrifice d'une part d'eux-memes; il va soutenir +que les hommes lui doivent le sacrifice d'eux tout entiers, et par +consequent qu'il n'y a de droit que le sien, + +Le souverain, c'est tout le monde, et ce souverain est absolu; voila +l'idee maitresse du _Contrat social_. Ce tout le monde qui a corrompu +chacun--n'est-il point vrai, Rousseau?--c'est lui qui a tout droit sur +chacun de nous. Ce tout le monde qui m'a fait esclave--n'est-il pas +vrai, Rousseau?--peut legitimement disposer de moi a son plein gre et +resserrer ma servitude. Ce tout le monde qui m'a fait mauvais--n'est-il +pas vrai, Rousseau?--ne doit rien sentir qui l'empeche de peser de plus +en plus sur moi de toute sa detestable influence. Il fera la loi civile, +la loi politique et la loi religieuse, ce qui veut dire que je serai sa +chose comme homme, comme citoyen et comme etre pensant, comme corps, +comme ame, comme esprit. Il m'elevera selon ses idees, me fera agir +selon sa loi, "expression de la volonte generale", me fera penser selon +sa religion, qui sera chose d'etat comme tout le reste, que je devrai +accepter, sous peine d'etre exile si je la repousse, d'etre "puni de +mort" si, l'ayant acceptee, j'oublie de la suivre. Tel est le dessin +general du _Contrat_. + +Le detail en est, le plus souvent, encore plus oppressif et rigoureux. +Le jeu facile des rouages, ce qui est une maniere de liberte encore, +Rousseau s'en defie. Une democratie representative, par cela seul +qu'elle est representative, est plus libre et plus liberale qu'une +autre. Le peuple, ou plutot la majorite, a une volonte, imperieuse et +brutale, dont il va faire une loi s'imposant a chaque individu. Mais +s'il fait faire cette loi par des legislateurs qu'il nomme, ces +legislateurs discuteront, reflechiront, tiendront compte, sinon des +droits, du moins des convenances, des interets respectables de la +minorite; ou meme des individus. Rousseau voit tres bien que cet etat +n'est deja plus la pure democratie; elle est une maniere d'aristocratie, +et il la nomme de son vrai nom "l'aristocratie elective". Voila qui +n'est pas bon. Il nomme bien cela, en passant, "le meilleur des +gouvernements"; mais il s'arrange de maniere que ce meilleur des +gouvernements ne fonctionne pas. Ces legislateurs, dont les discussions +mettraient un peu de raison, d'attenuation au moins et de temperament, +dans la rude organisation sociale, dans ce systeme de pression de tous +sur chacun, ces legislateurs n'auront pas a discuter; leur mandat sera +imperatif, et leur decision nulle, du reste, tant qu'elle ne sera pas +ratifiee par le peuple lui-meme. Cette "souverainete" ne peut etre +representee, parce qu'elle ne peut pas etre alienee. "Les deputes +du peuple _ne sont pas_ ses representants; ils ne sont que ses +commissaires. Toute loi que le peuple n'a pas ratifiee est nulle... Le +peuple anglais se croit libre; il se trompe fort; il ne l'est que durant +l'election des membres du parlement; sitot qu'ils sont elus, il n'est +rien."--Et nous voila revenus au pur gouvernement direct, c'est-a-dire a +la foule pur tyran, tyran dans toute la force du terme, c'est a savoir +despote capricieux et irresponsable. + +Plus capricieuse, plus irresponsable et plus despote qu'un roi absolu, +remarquez-le, parce qu'elle est multiple et anonyme. Un roi absolu n'est +jamais absolu, parce qu'il n'est jamais irresponsable. L'isolement est +une responsabilite. Un homme qui gouverne seul ose rarement tout se +permettre, parce qu'il est seul, et qu'il a un nom, et qu'il est connu. +Il sait, quand une faute est commise, vers qui les yeux se tournent, sur +qui les blames tombent, vers qui les plaintes montent. La foule anonyme +se permet tout, parce que son irresponsabilite est absolue. Elle ne +risque pas meme d'etre meprisee.--C'est pourtant a ce despote sans frein +que l'ombrageux Rousseau, si jaloux de son independance, s'abandonne. Il +n'y a pas un atome ni de liberte ni de securite dans son systeme. + +Il n'y a pas non plus une seule chance de bonne justice. Ce peuple +souverain qui m'eleve, me fait penser, me fait agir, et me petrit de +toute part, me jugera-t-il aussi? Oui, sans doute, et soyez-en surs. +Dans l'Etat de Rousseau, la justice sera rendue par les candidats a +la deputation[87]. "La fonction de juge doit etre un etat passager +d'epreuves sur lequel la nation puisse apprecier le merite et la probite +d'un citoyen pour l'elever ensuite aux postes plus eminents dont il +est trouve capable. Cette maniere de s'envisager eux-memes ne peut que +rendre les juges tres attentifs...."--a quoi, si ce n'est a plaire a +ceux qui les nomment, et a etre les instruments dociles d'un parti? +Tout au gre du suffrage universel, rien qui soit soustrait, par une +constitution, ou par des privileges et droits acquis, ou par une +reconnaissance du droit de l'individu, a sa prise inquiete, avide et +capricieuse; et avec cela le mandat imperatif, le plebiscite necessaire +a chaque loi pour qu'elle soit valable, et la magistrature elective, +c'est-a-dire servante d'un parti: tel est le systeme complet de +Rousseau. C'est la democratie pure, dans toute sa rigueur, avec tout son +danger. + +[Note 87: _Gouvernement de Pologne_.] + +J'ai montre que Montesquieu, deja, sans etre democrate, avait eu +quelques illusions sur l'aptitude du peuple, non pas seulement +a controler la maniere dont on le gouverne, mais a choisir ses +gouvernants. Montesquieu repousse absolument le plebiscite, et ne +reconnait a la foule aucune valeur legislative; mais il la croit tres +judicieuse dans le choix des personnes. "Le peuple est admirable pour +choisir ses magistrats", dit Montesquieu; et s'il n'avait ete un +parlementaire, sans doute eut-il pris le mot magistrat aussi bien dans +le sens de juge que dans celui de representant politique. Cette maniere +de penser, dont on voit que je ne fais point l'erreur du seul Rousseau, +vient d'abord d'un certain optimisme genereux, de quelques souvenirs de +l'antiquite ensuite, qui mieux entendus, au reste, pourraient conduire a +d'autres conclusions, enfin et surtout de l'absence d'experience, et de +l'impossibilite d'observer. Les hommes du XVIIIe siecle ont eu l'idee +de bien des choses; ils n'ont pas pu avoir l'idee d'une nation. Ils ont +tous cru, plus ou moins, qu'une nation avait beaucoup d'unite dans +les vues, et qu'au moins, ce qui en effet parait probable au regard +superficiel, elle ne pouvait que bien entendre son interet. Un penseur +est toujours un homme qui a peu de passions, du moins qui en a moins que +les autres, du moins qui en est moins continuellement obsede que les +autres, moyennant quoi, justement, il pense; et il est par la toujours +assez porte a voir dans le monde plus de raison et moins de passion +qu'il n'y en a. Rousseau tout a fait, Montesquieu un peu, voient une +nation comme une famille qui a un proces et qui ne songe qu'a choisir +le meilleur avocat. Une nation n'est point telle; c'est, fatalement, un +certain nombre de classes, de groupes, de partis, qui sont surtout menes +par l'instinct de combattivite. L'essentiel pour chacun est de vaincre +les autres, ou a deux d'en vaincre un troisieme, cela meme sans haine +violente, et sans noirs desseins. Jamais on n'a vu une election qui ne +fut un combat, et un combat pour le plaisir de combattre, sans plus, ou +a bien peu pres. Des lors, non seulement le resultat de l'election +n'est pas l'expression de la volonte nationale, mais il n'est pas meme +l'expression de la volonte du parti le plus fort; il n'indique que ses +repugnances. Toute decision de la majorite a le caractere d'un _veto_. +Indication precieuse, qu'il faut bien se garder de negliger, et que +meme il faut provoquer, mais qui ne peut etre le fondement ni d'une +legislation ni d'une politique. Or toute legislation et toute politique, +selon Rousseau, est fondee sur cette base unique. La est l'erreur, qui +part, a ce que j'ai cru voir, d'une psychologie des foules fausse ou +incomplete. + +Peut-etre aussi--je n'en sais rien du reste--peut-etre aussi les +quelques ecrivains politiques qui ont penche, au XVIIIe siecle, vers +"l'Etat populaire" n'ont-ils jamais songe au suffrage universel. Il +etait trop loin d'eux, trop inoui, trop absent de la terre, trop +inconnu meme dans l'antiquite (ou les esclaves sont le peuple, et ou le +"citoyen" est deja un aristocrate), pour que l'idee, nette du moins, de +la foule gouvernant se soit vraiment presentee a eux.--Sans doute quand +ils parlaient democratie, ils songeaient aux "bourgeoisies" des villes +libres, c'est-a-dire a des aristocraties assez larges, mais tres +eloignees encore des democraties modernes. + +Quoi qu'il en soit, le systeme de Rousseau, en sa simplicite extreme +dont il est si fier (car il meprise les gouvernements "mixtes" et +"composes" et fait de haut, sur ce point, la lecon a Montesquieu), est +certainement l'organisation la plus precise et la plus exacte de la +tyrannie qui puisse etre. + +Mais encore d'ou vient-il, puisque les idees generales de Rousseau n'y +menent point?--Il vient, ce me semble, de l'education protestante de +Jean-Jacques Rousseau, ni tant est qu'il ait recu une education; mais on +sait assez que l'education de l'esprit se fait des lieux ou l'on a passe +sa jeunesse, autant et plus que de tout autre chose. Rousseau a vecu +dans une cite protestante durant tout le premier developpement de son +esprit, et c'est chose constante qu'il a perpetuellement eu les yeux +tournes vers Geneve pendant toute sa vie. Or, l'ancienne theorie +politique des ecoles protestantes n'est pas autre chose que le dogme +de la souverainete du peuple. Quand on lit les ecrits politiques de +Fenelon, on peut etre etonne de le voir refuter point par point, et +comme texte en main, le _Contrat social_[88]. Cela tient a ce que ce +n'est pas Rousseau qui a ecrit le _Contrat social_. C'est Jurieu qui +en est l'auteur, et non pas meme le premier auteur; c'est Jurieu que +Fenelon (Bossuet aussi, du reste) s'attache a refuter et a confondre. + +[Note 88: Voir notre _Dix-Septieme siecle_, article _Fenelon_. +(Lecene, Oudin et Cie.)] + +Jurieu avait dit en propres termes: "Le peuple est la seule autorite +qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes." Avant lui +Grotius, bien moins hardi, beaucoup plus prudent et circonspect, n'en +avait pas moins pose en principe et comme base de tous ses raisonnements +le "contrat social" de Rousseau, une convention par laquelle les hommes +ont fait delegation de leurs droits pour les assurer, ce qui mene +(quoique Grotius tergiverse la-dessus) a penser qu'ils peuvent toujours +legitimement les reprendre quand ils jugent qu'on les viole.--Meme +doctrine dans Pufendorf, eleve de Grotius, et dans Barbeyrac, eleve de +Pufendorf. C'est l'ecole protestante qui s'organise, se maintien et se +repete. Meme doctrine enfin dans Burlamaqui, auquel il me semble qu'il +faut faire attention; car il est protestant, il est de Geneve, et les +_Principes du droit politique_ sont de 1751, et le _Contrat social_ est +de 1762. Or, les principes de Burlamaqui sont ceux-ci textuellement: +La societe humaine est par elle-meme et dans son origine une societe +d'egalite et d'independance.--L'etablissement de la souverainete +aneantit cette independance.--Cet etablissement ne detruit pas et ne +doit pas detruire la societe naturelle.---Il doit servir a lui +donner plus de force. (Ce n'est pas Rousseau que je copie, c'est +Burlamaqui.)--De Burlamaqui encore, copiant Grotius, du reste, et ne +faisant que le souligner, cette idee que "la souveraine autorite sur +l'economie de la religion doit appartenir au souverain", que "la nature +de la souverainete ne saurait permettre que l'on soustraie a son +autorite quoi que ce soit de tout ce qui est susceptible de la direction +humaine"; que, quand on prend une autre voie, il y a soit "anarchie", +soit "deux puissances", auquel cas tout est perdu; car "on ne peut +servir deux maitres, et tout royaume divise perira".--De Burlamaqui +encore cette idee[89] que la democratie exige un Etat d'un territoire +peu etendu, etc. + +[Note 89: Non pas tres formelle, mais en germe (Ne confondez pas le +texte de Burlamaqui avec le commentaire de B. de Felice.)] + +Rousseau etait donc comme le dernier venu de l'ecole protestante, il ne +faisait, ce me semble bien, qu'en resumer tres brillamment toutes les +lecons; il en subissait tres directement l'influence, et ses idees +generales elles-memes ne reussissaient pas a l'en detacher, comme il me +parait qu'elles auraient du faire. Cette ecole etait trop autorisee, +trop illustre, et il y tenait par trop d'attaches d'amour-propre +religieux et d'amour-propre national. (Remarquez qu'il cite quelque part +Grotius parmi les livres de chevet de son pere.)--Cette ecole, tout +entiere, avait pris la souverainete populaire pour la liberte. L'idee +liberale a ete tres lente a naitre en Europe. Elle est essentiellement +moderne; elle est d'hier. Elle consiste a croire _qu'il n'y a pas +de souverainete_; qu'il y a un amenagement social qui etablit une +_autorite_, laquelle n'est qu'une fonction sociale comme une autre, et +qui, pour qu'elle ne soit qu'une fonction, doit etre limitee, controlee, +et divisee, toutes choses aussi difficiles, du reste, a realiser, +qu'elles sont necessaires, et qu'on arrive a realiser, quelquefois, avec +beaucoup de tatonnements dans beaucoup de bonne volonte. Cette idee +etait presque inconnue au XVIIIe Siecle, et l'on sait a quel point pour +les hommes de la Revolution elle est restee confuse. + +--Mais Montesquieu?--Nous y arrivons. Montesquieu a eu une tres grande +influence sur le _Contrat social_. Trop orgueilleux pour en convenir, +Rousseau a commence par railler durement Montesquieu. Il fait +remarquer[90], ce qui est vrai, mais va contre Rousseau plus que contre +l'auteur de l'_Esprit des Lois_, que Montesquieu est plutot un critique +sociologue qu'un theoricien systematique: "... il n'eut garde de traiter +des principes du droit politique; il se contenta de traiter du droit +positif des gouvernements etablis". Il plaisante un peu lourdement sur +la theorie de la division des pouvoirs: "Nos politiques, ne pouvant +diviser la souverainete dans son principe, la divisent dans son objet: +ils la divisent en force et en volonte, en puissance legislative et en +puissance executive.... Tantot ils confondent toutes ces parties, et +tantot ils les separent. Ils font du souverain un etre fantastique et +forme de pieces rapportees.... Les charlatans du Japon depecent, dit-on, +un enfant aux yeux des spectateurs; puis, jetant en l'air tous ses +membres l'un apres l'autre, ils font retomber l'enfant vivant et tout +rassemble[91]."--Voila qui est dedaigneux. Il n'en est pas moins +qu'apres avoir ainsi detourne le soupcon d'imitation ou d'emprunt, +Rousseau profite de Montesquieu et ramene a son profit quelques-unes de +ses idees;--et nous voila ainsi conduits nous-memes a relever ce qu'il +y a de liberalisme dans le _Contrat social_; car il y en a. + +[Note 90: Dans l'_Emile_, livre V.] + +[Note 91: _Contrat social_, II, 2.] + +Cette division des pouvoirs que Rousseau raille si dedaigneusement, il +la retablit par un detour. La souverainete doit rester indivisible, mais +les _delegations_ de la souverainete doivent etre separees, les pouvoirs +delegues doivent etre distincts, et cette precaution prise, revenant +tout simplement a l'idee et meme au langage de Montesquieu qu'il +jugeait tout a l'heure si plaisants, Rousseau nous dira: "Dans le corps +politique on distingue la force et la volonte, celle-ci sous le nom de +puissance executive[92].... Il n'est pas bon que celui qui fait les lois +les execute [93]." + +[Note 92: _Contrat social_, III, 1.] + +[Note 93: _Contrat social_, III, 4.] + +Et cela pour une raison a la fois un peu subtile et tres juste, que +Rousseau tire ingenieusement de l'idee meme qu'il se fait de la +souverainete. La loi est la parole de la souverainete; elle est +l'expression de la volonte generale. C'est pour cela que la souverainete +ne peut parler que par la loi, non par une decision particuliere. La +volonte generale n'a son expression que dans la loi; elle ne +peut l'avoir dans une resolution de detail, d'interpretation ou +d'application. Elle cesserait alors d'etre volonte generale. "La volonte +generale _change de nature ayant un objet particulier_, et ce n'est pas +a elle de prononcer ni sur un homme, ni sur un fait[94]." Donc le peuple +ne doit etre ni gouvernement, ni juge. Il y perdrait comme sa nature +propre. Il deviendrait un particulier. Il y perdrait son droit (et il +faudrait ajouter son aptitude) a _penser generalement_, a decider sur +les ensembles, et a concevoir l'ordre et la regle. Donc ni le peuple, du +moment meme qu'il est legislateur, ne peut etre ni _gouvernement_, ni +_juge_; ni, non plus, la loi ne peut avoir un caractere particulier, +viser une personne, ou etre faite pour une circonstance. Une loi contre +une personne, ou une loi de circonstance, non seulement a toutes les +chances du monde d'etre injuste, mais elle est une monstruosite: elle +n'est pas une loi; elle est un acte de gouvernement qu'on appelle loi +pour tromper l'opinion. C'est le renversement de toute morale politique. + +[Note 94: _Contrat social_, II, 4.] + +Quel dommage que ces idees, d'une part restent un peu obscures dans le +texte de Rousseau, d'autre part soient disseminees et diffuses dans ce +texte, soient quittees, reprises et quittees encore, ne forment point +corps et faisceau! Il me semble que Rousseau n'en a pas pris tres +nettement conscience, ou qu'il a eu peur de les amener a leur dernier +point de nettete, sentant qu'a ce moment il eut ete la main dans la main +de Montesquieu, ce que peut-etre sa vanite redoutait. + +Toujours est-il que ces idees si liberales et si justes, qui ne vont a +rien moins qu'a reduire infiniment la souverainete du peuple, et qu'a +ruiner le _Contrat social_, sont dans le _Contrat social_. C'est la plus +heureuse des contradictions. Elle montre et que Rousseau, qui n'a pas +assez medite sur les questions politiques, n'est point arrive, quoi +qu'il en croie, a un systeme arrete, definitif et rigoureux; et que +Rousseau, se retrouvant lui-meme, avec sa passion intime de liberte +individuelle, au milieu meme de son reve de souverainete populaire, y a +glisse ou laisse s'introduire toute une theorie, qui, suivie jusqu'ou +elle tend, menerait a la doctrine liberale des publicistes modernes. +--Et voila que le dernier representant de l'ecole politique protestante +apparait, non plus comme celui qui en a le plus etroitement ramasse +les principes tyranniquement democratiques, mais comme celui qui s'en +relachait deja, et, au moins, en attenuait singulierement la rigueur. + +Seulement ce n'est pas sur ces premieres vues liberales, encore que +si profondes, que Rousseau insistait le plus, et c'est le dogme de la +souverainete populaire, consideree comme ayant existe toujours, et +s'etant seulement organisee fortement, sans abdiquer jamais, dans les +societes civilisees, qu'il posait avec nettete, soutenait avec vigueur, +proclamait avec eloquence et avec passion.--Et c'etait aussi, partie +grace a lui, partie par la nature meme du sujet, ce qu'il y avait dans +son livre de plus clair, de plus frappant, de plus prenant, de plus vite +et facilement intelligible.--Et il faut bien que je reconnaisse, en +finissant, que c'est ce qui en est reste; et que de cette doctrine, +encore qu'elle ne soit pas de lui, encore qu'elle soit peu conforme a +ses idees generales, encore que meme dans le _Contrat_ il s'en ecarte, +Rousseau est demeure le propagateur le plus eclatant, le seul eclatant, +glorieux et influent, a ce point qu'elle ne porte guere plus, parmi les +hommes, que son seul nom. Elle a fait, ou consacre (ce qui est plutot +mon avis) beaucoup de mal, dont il est difficile de ne pas le laisser, +pour une grande part au moins, responsable. + + + +IX + +ROUSSEAU ECRIVAIN + +Tel est ce singulier homme, puissant et faible, faible par le coeur, +puissant par la pensee et l'imagination, et assez puissant par elles +pour faire de ses faiblesses memes des forces redoutables a charmer et +plier les coeurs. + +Rousseau est un de ces hommes seduisants et dangereux, chez qui +l'imagination et la sensibilite dominent et etouffent la raison, le sens +commun, les facultes de reflexion, d'analyse et d'observation. Autant +dire que c'est un poete, et il est tres vrai que c'est un des plus +grands poetes de notre race. Seulement, c'est un poete ne dans un siecle +de theories, de systemes et de raisonnement, et sa poesie, il l'a +mise, sous l'influence de ses contemporains, dans des systemes et des +theories; et c'est la son originalite en meme temps que le danger +perpetuel, et pour lui-meme et pour les autres, de tout ce qu'il ecrit +et de tout ce qu'il pense. + +Entraine, comme tous les poetes, a un reve de perfection de vie ideale, +froisse, comme tous les poetes, par ce qu'il y a de vulgaire dans la vie +telle qu'elle est, et dans la societe telle qu'elle existe autour de +nous, il s'est refugie, non pas, comme les poetes a l'ordinaire, dans +des reveries, des contemplations, des visions, mais dans des theories +politiques et des doctrines sociales, ou il a apporte non l'observation +et l'etude des faits, mais des constructions _a priori_ et des +abstractions de "promeneur solitaire". + +Et ces systemes etaient specieux, d'abord parce que tout ce qui porte la +marque du genie est specieux, et ensuite parce que Rousseau etait doue +d'une singuliere puissance de raisonnement et de logique. Un logicien +n'est pas necessairement un homme de raison froide et tranquille. Il +arrive fort souvent que la deduction a outrance est une des formes +de l'imagination et de la passion. On ne s'enivre point de _raison_, +c'est-a-dire d'etude, d'attention, d'examen et de reflexion; mais on +s'enivre de _raisonnement_, c'est-a-dire de la poursuite indefinie, en +ses transformations successives, d'une idee generale devenant systeme +politique, systeme pedagogique, systeme religieux, systeme social. + +Un poete que le degout des choses qui l'entourent jette dans un reve de +perfection irrealisable, prolonge par un logicien qui de ce reve +fait une theorie sociale tres logique, tres suivie, tres liee, tres +systematique et tres seduisante, voila Rousseau. + +Et, comme il arrive toujours quand on a affaire a ces reveurs qui ont du +genie, telle _intuition_, peu ramenee a la verite pratique par l'auteur +lui-meme, mais contenant, comme en un germe, une partie de verite, met +d'autres hommes moins grands, et plus reflechis et attentifs, sur la +voie d'une excellente doctrine de detail, tres realisable, tres utile et +feconde en resultats. Et voila pourquoi de pareils hommes, non seulement +doivent etre etudies au point de vue de l'art, comme des poetes glorieux +et des renovateurs de l'imagination humaine, ce qui deja vaut qu'on +s'en penetre; mais encore, au point de vue des applications, comme +des initiateurs, des promoteurs, des prophetes un peu obscurs, mais +inspirateurs et "suggestifs", des guetteurs de la lumiere qui commence a +poindre, un peu etourdis par les premiers rayons qu'ils en surprennent; +en un mot, presque comme les alchimistes, precurseurs de la chimie, +qu'ils revent, qu'ils aident a naitre et qu'ils doivent ne pas +connaitre. + +Rousseau est un des plus grands prosateurs francais. Il est un +renovateur du style et de la langue. Il a ramene en France le style +oratoire qu'elle avait completement desappris depuis Fenelon, et presque +depuis Bossuet. + +A la prose large, etoffee, nombreuse et harmonieuse, au beau +developpement et aux souples evolutions des grands maitres eu style du +XVIIe siecle, avait, peu a peu, et meme assez brusquement, sans qu'on en +puisse voir tres nettement les causes, succede une prose fort distinguee +aussi, mais d'un genre essentiellement different, un style coupe, court, +nerveux plutot que fort, procedant par phrases braves, vives et comme +tranchantes, par traits, par maximes et par epigrammes. + +Fontanelle, Montesquieu, Voltaire, avec de tres grandes differences +entre eux, du reste, presentent tous ce caractere commun; et leurs +contemporains portent a l'exces cette maniere, comme toujours font les +eleves. Rousseau, qui, sinon pour les idees, du moins pour ce qui est +l'homme meme, a savoir le style, n'est l'eleve de personne, apporte +avec lui un style nouveau; et comme il est passionne, c'est le style +oratoire. + +Il est eloquent dans l'effusion, dans la confidence, qu'il mele a tout +ce qu'il ecrit, dans la raison, dans le raisonnement, dans le sophisme, +jusque dans les souvenirs, et sa maniere emue, attendrie et brulante de +les rapporter. Il a la suite, la pente, le prolongement facile dans la +conduite du discours, et, plutot que _l'ordre_ veritable, ce _mouvement_ +qui vient de l'echauffement d'un coeur toujours en emoi, ce _mouvement_ +que Buffon a donne avec raison pour la seconde des deux qualites +fondamentales du style, mais que, apres l'avoir une fois nomme, il +oublie completement et laisse a l'ecart, parce que lui-meme n'en a pas +le don. + +C'est le don propre de Rousseau. Pour la premiere fois depuis plus de +cinquante ans, quand il parut, on put lire un livre comme un discours +qui saisit l'auditeur, le captive, l'entraine, le porte avec soi, et, +sans le laisser reposer, le mene au but toujours poursuivi. + +Ajoutez l'eclat, la richesse du coloris, le mot qui n'est pas seulement +un signe de la pensee, mais qui est une trace de la sensation, qui vit, +qui respire et qui brille. + +C'est grace a ces dons que Rousseau est non seulement un ecrivain, +orateur entrainant et seduisant, mais un peintre des choses reelles, ce +que personne n'etait plus depuis bien longtemps. C'est ainsi qu'il a pu +faire vivre la nature pittoresque dans ses ecrits et reveiller chez les +Francais le gout des beautes naturelles, susciter dans la generation +litteraire qui l'a suivi une foule de grands peintres de la nature, les +Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les Senancour, et surtout +son eleve passionne, George Sand. + +A ces titres, j'entends comme peintre emu de la nature et comme ecrivain +eloquent, Rousseau est un grand precurseur. Ce qu'il y a de plus +sincere, de plus vrai, de plus solide et de plus durable dans la +revolution litteraire du commencement de ce siecle, en grande partie +derive de lui. Il a aime les grandes harmonies de la nature, et il a +retrouve les grandes harmonies de la phrase. C'etaient deux decouvertes, +et deux chemins ouverts au genie, et aussi a la mediocrite. Mais +qu'importe que celle-ci suive, si l'autre a passe? + + + +X + +Rousseau a ete en son temps le maitre et le guide le plus fascinateur, +le "subtil conducteur" dont parle Bossuet. Il l'a ete, et parce qu'il +etait bien de son siecle, et parce qu'il s'en separait juste assez pour +l'inquieter, le piquer et achever de le seduire. + +Il etait de son siecle en ce que, plus que personne, il repoussait +l'autorite, toutes les autorites, et la tradition, toutes les +traditions. Ce n'etait plus seulement avec la tradition religieuse et +avec la tradition nationale qu'il rompait violemment. Derriere ces +autorites seculaires, au dela des siecles, et presque au dela du temps, +il allait attaquer l'autorite de l'humanite tout entiere, la tradition +du genre humain. Ce n'etait pas seulement une nation ou une religion, +c'etait l'humanite qui s'etait trompee. C'etait l'humanite dont il +fallait recuser l'exemple et qu'il fallait convaincre d'erreur, et +c'etait toute la sagesse humaine qu'il fallait tenir pour folie. Rien de +plus inattendu--et rien de plus prepare. L'habitude une fois prise de +considerer l'antiquite et la longue possession d'une doctrine comme +une raison de n'y pas croire, il fallait s'attendre a ce qu'un esprit +audacieux revoquat en doute la croyance la plus ancienne du genre +humain, et voulut convaincre d'illusion l'instinct meme par lequel le +genre humain croit qu'il subsiste.--C'etait, sous la forme d'un reve +doux et charmant, la plus pure, la plus nette et la plus radicale pensee +revolutionnaire. Burcke disait aux revolutionnaires francais: "Vous +avez prefere agir comme si vous n'aviez jamais ete civilises." Rousseau +disait aux Francais de 1760: "Il faut agir comme si nous n'avions jamais +ete civilises." Rousseau est le revolutionnaire par excellence, et c'est +bien pour cela que Voltaire, qui ne s'y trompe pas, le deteste si fort. +Il tend directement a cette sorte de nihilisme politique, dont Tolstoi, +qui a tant d'idees communes, en politique, en morale, en education, avec +Rousseau, est en ce moment le representant prestigieux. Et les causes, +la-bas et ici, sont les memes. C'est la civilisation, qui flechit, +en quelque sorte, sous son propre poids,--_nec se Roma ferens_,--qui +s'epuise a se poursuivre, et finit par douter d'elle-meme. + +En cela Rousseau, d'abord repondait a un secret desir de ses +contemporains, celui d'aller jusqu'au bout de la negation; ensuite se +montrait vraiment grand penseur, encore que ses conclusions ne menassent +a rien, encore meme qu'il reculat devant elles. Il comprenait l'intime, +l'essentielle contradiction qui est au fond de la civilisation comme au +fond de toute chose humaine. Il comprenait que la civilisation se ruine +a se consommer, qu'elle manque son but, en le depassant, a force de +le poursuivre; qu'inventee pour soulager l'homme, elle finit par le +surcharger; qu'inventee pour diminuer l'effort individuel, elle en +demande de plus en plus de nouveaux, et qu'il y a la encore une grande +et douloureuse vanite, un grand et decevant prejuge. Restait a savoir +si ce prejuge n'est point necessaire, et une condition meme de notre +nature; mais l'avoir vu, et avoir porte sur lui la lumiere est d'une +vigoureuse et penetrante intelligence; et c'est un effort et un tour de +pensee qui se trouvaient bien a leur place en ce siecle de demolisseurs +des idees toutes faites, qui a secoue l'esprit humain comme un crible. + +S'il etait de son temps par tout ce cote negateur, il en etait moins, et +il ne l'en flattait que davantage, par ce qu'il apportait de tendresse, +de mollesse, de _non-secheresse_, et de reverie sentimentale.--C'etait +un romancier et un poete, en un temps ou l'on devait etre affame de +vraie poesie et de roman vraiment romanesque. Le XVIIIe siecle est un +age tout epris de sciences, de geometrie, de physique et d'histoire +naturelle. C'est par ces armes que depuis cinquante ans on battait en +ruine les traditions. C'est avec d'autres armes que Rousseau venait les +attaquer, en communaute de dessein avec son siecle, s'en distinguant par +les moyens. Il n'aimait pas les encyclopedistes, ni n'en etait aime. De +quoi une des raisons est qu'ils sont surtout hommes de sciences, et lui +le contraire. Il portait le combat sur un nouveau champ de bataille, et +rien ne pouvait plus interesser que cette continuation de la lutte avec +une tactique nouvelle. Il en appelait, non plus a la raison et aux +raisonnements, dont peut-etre on etait las, mais au sentiment, a +l'instinct du coeur, a l'emotion simple et "naturelle", faisant de +toutes ces choses des vertus, et, par son talent, amenant, qui plus est, +a les faire considerer comme, des elegances.--C'etait un poete, +mais comme je l'ai dit, ce qui etait pour achever de ravir ceux qui +l'ecoutaient, un poete logicien. La conception poetique, reve d'humanite +heureuse, ou d'education ideale, ou de societe ramenee a la nature, au +lieu de se poursuivre dans son esprit et de se derouler en songeries ou +en tableaux, se developpait en systemes, en constructions logiques, en +chaines d'arguments. Il part d'un reve tendre, et il s'engage dans la +dialectique; et je ne sais de quoi ses lecteurs lui savent plus de gre, +du point de depart ou du chemin. + +Enfin ses effusions sentimentales arrivaient bien en leur temps, et +comme reaction, et comme chose deja suffisamment preparee. La Chaussee, +Prevost, Marivaux lui-meme, avaient deja fait verser de douces larmes. +La "sensibilite" du XVIIIe siecle remonte a eux: et il est juste de leur +en tenir compte. Seulement, s'ils avaient fait pleurer, ils n'avaient +pas eu l'autorite necessaire sur les esprits pour qu'on se sut gre et +qu'on se fit honneur des larmes versees. Il fallait un homme de genie +qui fit des faiblesses du coeur un merite de la conscience, qui les +autorisat et les consacrat par des chefs-d'oeuvre, et qui, non seulement +mit la sensibilite en liberte, mais la placat comme sur le trone. +Rousseau a fait la ce qu'il dit quelque part que fait le poete +dramatique[95]. Le poete, selon lui, "suit le gout public en le +developpant", et ne fait que penser ce que le public va penser lui-meme, +"sitot qu'on osera lui en donner l'exemple". Rousseau a donne +l'exemple de la sensibilite qui se croit sanctifiante et d'une sorte +d'attendrissement qui se donne l'air sacerdotal; et il fit du don des +larmes une maniere de vocation religieuse. Le pretre manquait, le +directeur d'ames, le guide des coeurs, dont jamais les hommes ne se sont +passes. L'homme de science avait essaye de l'etre, n'avait reussi qu'a +demi. Ce fut l'homme sensible qui le fut. L'oeuvre de Rousseau, dont les +effets durent encore, a ete de remplacer, pour une partie considerable +de la nation, les pretres par les romanciers. + +[Note 95: Lettre a Dalembert sur les spectacles.] + +C'est en cela, plus que pour toute autre cause, qu'il a ete si grand +revolutionnaire. S'il l'a ete par ses idees et son tour d'esprit, comme +nous l'avons vu, il l'a ete plus encore par le changement dans les +moeurs qu'il a fait, ou aide, ou consacre. Montesquieu avait dit: "Il ne +faut jamais changer les moeurs et les manieres dans l'Etat despotique. +Rien ne serait plus promptement suivi d'une revolution." C'est Rousseau +que Montesquieu prevoyait, ou, pour parler plus exactement, _la societe +a la Rousseau_, la societe deja desorganisee, confondant ses rangs, +brouillant comme par jeu ses idees, doutant d'elle-meme et s'en moquant, +et se faisant des moeurs factices, societe chancelante et egaree, a +laquelle Rousseau a donne une derniere impulsion et comme une derniere +facon de faussete d'esprit. + +En faussete d'esprit, il y etait maitre, en effet, ne fut-ce que parce +qu'il a toujours ete par le monde dans une situation fausse. Plebeien +declasse, depayse par son genie meme, place au centre de la societe +polie, et, a certains egards, a sa tete, il restera comme le symbole +meme de la democratie brusquement precipitee au sommet de la nation, et +chargee, ou se chargeant, de la conduire. La, en contact avec ce qui +reste des anciennes classes dirigeantes, elle respire un air auquel elle +n'est point habituee; et elle s'y grise, s'y vicie, s'y aigrit. Elle +y devient orgueilleuse, puis ambitieuse et tourmentee de desirs, puis +defiante et irascible.--Et aussi, non accoutumee par l'heredite a porter +sans faiblesse, ou tout au moins sans etonnement, le poids seculaire +d'une civilisation compliquee, elle n'en sent que l'embarras et la gene, +et songe vite a en rejeter le fardeau.--Et encore ses vertus memes, la +simplicite de ses gouts et la simplicite de ses besoins, l'inclinent aux +idees simples aussi, et aux solutions claires et courtes, qu'elle croit +faciles, et elle traitera de l'organisation d'un grand Etat comme de +l'etablissement et de l'ordonnance d'un petit menage.--Rousseau a donne +en lui, pour ainsi parler, cette image et ce portrait. Il a represente +et figure a l'avance l'evolution vers le pouvoir de toute une classe +sociale, et sa maniere de s'y accommoder. + +Cela veut dire qu'il est tres grand, que c'est une nature originale et +riche, une de ces individualites qui resument en elles, ou au moins +figurent par la trace qu'elles laissent, toute une periode historique. +Ses intentions sont d'un esprit superieur, ses reveries d'une grande +ame douce et blessee. Aupres de lui Voltaire ne laisse pas de paraitre +parfois un etudiant spirituel, et Buffon un bien remarquable professeur +de rhetorique. Montesquieu seul, inferieur comme homme d'imagination, +l'egale par la puissance du regard, et le depasse par la clarte de la +vue.--Il y a de plus grands genies; il y en a surtout de meilleurs; il +n'y en a guere qui ait donne, en un siecle ou pourtant la hardiesse est +une banalite, une plus imprevue et plus rude secousse a l'esprit et au +coeur humains. + + + +BUFFON + + + +I + +SON CARACTERE + +De l'homme qui vit de la vie de son siecle au risque de se disperser, +mais de maniere a laisser son nom et son souvenir dans tout les chemins +que ses contemporains auront parcourus ou tentes; ou de celui qui se +detache de son siecle jusqu'a s'en isoler completement, et a tel point +qu'il n'y tient pas meme en tant qu'adversaire et antagoniste, au risque +de n'avoir ni partisan, ni allie, ni meme d'ennemi; mais cela pour une +si grande oeuvre, unique et solitaire, que toute sa vie s'y consacre, y +coule et s'y depense, et que le monument eleve, encore qu'inacheve, soit +le plus imposant que ce siecle ait produit; lequel est le plus grand, je +ne sais; mais le second au moins parait plus fort, plus vigoureusement +doue, d'une personnalite plus energique, et, tout an moins, plus +original. + +Ce Buffon est tres singulier. Contemporain de Voltaire, de Diderot et de +Rousseau, homme du XVIIIe siecle, et du XVIIIe siecle _central_, il ne +s'est occupe ni de politique, ni d'economie politique, ni de theatre, ni +de roman, ni de theologie. Il n'a pas ete de l'Encyclopedie, il n'a pas +ete de tel ou tel cercle ou _club_ politique ou philosophique, il n'a +pas meme ete d'un salon, il n'a pas meme ete homme du monde, il n'a +pas meme ete homme d'esprit, ni voulu l'etre. Les plus grands de ses +contemporains ont leurs divertissements et leurs gaietes, Montesquieu +lui-meme, moins vulgaires que celles de Voltaire ou de Diderot; mais +assez libres et relachees encore. Buffon n'a jamais eu l'idee d'ecrire +une Lettre haitienne ou un Temple de Lesbos, ni, probablement, de lire +une page de ceux qu'on ecrivait autour de lui. En plein XVIIIe siecle il +a vecu dans deux jardins, le jardin de Montbard et le Jardin du Roi. Il +est difficile d'etre moins de son temps qu'il n'a ete du sien. Il n'a +pas de date. Il a pris quelque chose du caractere de la nature qu'il +etudiait; il vit dans le temps indefini; sa vie intellectuelle va du +moment ou la terre s'est detachee du soleil a celui ou l'homme a paru +sur la terre, peut-etre jusqu'a celui ou l'homme s'est organise en +societe; mais point au dela, et de ce qui s'est passe depuis il semble +ne rien savoir, ou plutot il sait tres bien qu'il ne s'est rien passe du +tout.--Il compte par milliers de siecles et seulement de l'apparition +d'une espece a la formation d'une autre. Pour un tel homme un evenement +comme la chute de l'Empire romain est une ride insensible sur l'ocean +des ages, et le XVIIIe siecle se confond si exactement avec le XIIIe ou +XIVe siecle qu'il ne l'a jamais distingue, et ne s'est pas apercu de son +existence. + +Il s'y rattache cependant, me dira-t-on, par ce gout meme pour +l'histoire naturelle que l'on sait bien qui est un des penchants +dominants du XVIIIe siecle, le plus fort peut-etre. Ce n'est pas meme +cela precisement. Buffon n'a nullement ete entraine vers l'histoire +naturelle par une impatience de curiosite "philosophique" et une +demangeaison d'independance, comme Diderot. Il ne songeait pas d'abord a +l'histoire naturelle. Il songeait a savoir, en general. Jeune, il etait +plutot mathematicien et geometre. Nomme directeur du Jardin du Roi et +se preoccupant de Linne, il prit son parti, se cantonna dans l'histoire +naturelle, c'est-a-dire dans le monde entier, moins les vetilles, s'y +sentit a l'aise, et n'en sortit plus. Tout l'y retint, et il ne connut +jamais rien, tant au dedans de lui qu'au dehors, qui l'en detournat. + +Car s'il etait hors de son siecle, il etait egalement hors de l'histoire +et n'etait pas plus lie par la tradition que seduit par les nouveautes; +et, a vrai dire, choses consacrees ou choses nouvelles etaient mots qui +n'avaient pour lui aucune espece de signification. Quelques paroles de +complaisance courtoise, comme precautions a l'endroit de la Sorbonne et +de l'Eglise, c'etait tout ce qu'il pouvait accorder aux puissances du +passe; et quant aux puissances nouvelles, aussi imperieuses, et plus +bruyamment imperieuses, il s'est contente de les ignorer. Il voulait +etre, et il etait presque, une pure intelligence en face des choses +eternelles, les regardant et tachant de les comprendre. Il a travaille +ainsi cinquante ans, en se levant de tres grand matin, sans faire +attention aux rumeurs, ni aux critiques, ni meme aux louanges; car, une +fois pour toutes, il s'etait accorde tres franchement celles dont il se +jugeait digne, et l'on eut ete mal venu tout autant de les surfaire que +d'en retrancher. + +Le fond de ce temperament c'est l'energie tranquille, la patience, la +lucidite, et la fierte sans inquietude, c'est-a-dire sans vanite. "Assez +de genie, beaucoup d'etude, un peu de liberte de pensee", il a dit cela +un jour en parlant des qualites necessaires au naturaliste: c'est la +definition de Buffon par Buffon. Forcons seulement un peu les termes, et +disons: un grand genie, et une liberte de pensee comme je ne vois pas +qu'il y en ait eu jamais une plus complete, plus inalterable et plus +constante. + +La qualite essentielle de Buffon, c'est la bonne sante. Personne n'a eu, +appuyee sur une robuste constitution physique, une plus magnifique sante +morale. Il n'a vraiment pas connu les passions. Ce que, dans sa vie, on +peut, a la rigueur, appeler de ce nom, n'est que caprices, delassements, +ou plutot distractions d'un temperament vigoureux. Il n'a jamais ni +brigue, ni tracasse, ni demande, ni exige. A peine peut-etre a-t-il +souhaite. Jamais il n'a ete irrite, jamais il n'a ete jaloux. Son dedain +vrai des critiques, le silence pur et simple, qui a peine meme est +dedaigneux, dont il les accueille, est quelque chose d'admirable. Une +chose humaine est inconnue de cet homme, c'est l'inquietude. Par la, il +semble presque echapper a l'humanite; et pour ce qui est de son siecle, +par la il s'en detache d'une maniere qui tient du prodige. + +Il est bien curieux a observer quand il considere les hommes a ce point +de vue. Il ne les comprend plus du tout; ils l'etonnent jusqu'a la +profonde stupefaction. Qu'ont-ils donc? semble-t-il se dire. Ils +recherchent le plaisir, et ils ont le bonheur. "Le bonheur est au dedans +de nous-memes; _il nous a ete donne_; le malheur est au dehors, et nous +l'allons chercher." Le bonheur c'est la possession de nous-memes, et +nous ne songeons qu'a sortir de nous. "Nous voudrions changer la nature +meme de notre ame; _elle ne nous a ete donnee que pour connaitre, et +nous ne voudrions l'employer qu'a sentir_. Et il en resulte que les +hommes sont dans un etat a peu pres continuel de demence. Ils ne sont +"raisonnables que par intervalles, et ces intervalles, ils voudraient +les supprimer". Ainsi se passe leur vie, qui, etant comme dereglee et +denaturee par eux-memes, ne peut etre, que malheureuse et abregee. "_La +plupart des hommes meurent de chagrin_." + +Buffon n'a eu ni ce genre de vie ni ce genre de mort. Il n'a pas +ete inquiet, il n'a eu ni chagrins, ni ennuis. Il a trouve la vie +admirablement bonne, du moment qu'il avait "une ame pour connaitre", et +puisqu'il y a plus de choses a connaitre qu'on n'en peut apprendre en +une vie. Il n'a pas senti le besoin de sentir; et le besoin de savoir ne +l'a pas quitte une minute pendant toute son existence. Le secret de +la vie naturelle de l'homme lui avait ete revele, et le bonheur de sa +destinee lui a permis de la mener dans les conditions les plus belles et +les plus nobles. + +On definit incompletement, mais avec nettete par les contraires. Songez +a Pascal pour comprendre Buffon. Ce sont les antipodes. Ici le malade, +le passionne, l'eternel inquiet et l'eternel effraye. La le parfait +equilibre, la puissance calme, le regard tranquille, le travail facile +et regulier, la parfaite serenite d'esprit et d'ame. Buffon a ecoute "le +silence eternel de ces espaces infinis"; et il n'en a pas ete effraye. +Il a vecu "toute sa vie dans une chambre", et il n'en a pas ete +incommode, et il n'a ete surpris que d'une chose, c'est que les hommes +pussent souffrir d'une telle existence, et la considerer comme un +"supplice insupportable". + +C'est de 1730 a 1788 qu'il a montre au monde, sans le dementir, ce +singulier personnage. Il est venu parmi les agites et il les a fort +etonnes, et il en a ete tres etonne lui-meme, sans s'en inquieter +autrement. Cet homme, qui ne s'est presque jamais permis un mot plaisant +ni une boutade, a ete lui-meme, a travers tout son siecle, un long, +severe et imperturbable paradoxe. + + + +II + +LE SAVANT + +C'est un tres grand savant. Aucune des qualites du savant ne lui a +manque: ni le gout de l'observation et la patience a observer; ni le +labeur enorme, continu et tranquille; ni l'esprit d'ordre; ni la clarte; +ni l'absence de passion et de parti pris, ni l'imagination scientifique, +c'est-a-dire la faculte de generalisation et d'hypothese; ni le +sang-froid a ne prendre les generalisations que comme des hypotheses, et +les hypotheses que comme des commodites de travail, ayant toujours un +caractere provisoire et toujours destinees a etre un jour abandonnee; +ni la puissance de former des systemes; ni le mepris des systemes des +qu'ils veulent etre tenus pour des dogmes inebranlables et lier l'esprit +humain qui les a produits. + +Il etait patient et humble et soumis observateur, quoi qu'on en ait dit. +Comme l'attention s'est surtout portee sur son Histoire des animaux, et +sur ses deux grandes generalisations, _Theorie de la terre_ et _Epoques +de la nature_, on a beaucoup dit qu'il a souvent decrit sans avoir +observe par lui-meme, ce qui est un peu vrai pour ce qui est des +animaux, et qu'il est surtout un homme a magnifiques idees generales, +ce qui est vrai de ses deux _Discours_. Mais il faut lire son admirable +mineralogie, et sa curieuse, sagace, et pour le temps merveilleuse +embryologie, pour voir a quel point il est l'homme du laboratoire, de +l'observation cent fois reprise et de l'experience cent fois repetee. Il +y a telles pages qu'on pourrait intituler "sur la maniere de se servir +du microscope", et telles autres sur les fourneaux a grand feu, les +fourneaux a feu restreint mais active, et les miroirs ardents, qui font +aimer le grand homme applique et pratique, qui le montrent sachant son +metier et le faisant de pres avec toute la patience minutieuse qu'il +exige. Buffon penche, et la loupe a son oeil de myope, voila le portrait +qu'on n'a pas assez fait, voila l'attitude ou l'on n'a pas suffisamment +pris coutume de le voir; et ce portrait est plus interessant et au moins +aussi vrai que celui de Buffon en manchettes ecrivant dans un cabinet +vide. Il avait ses heures pour le microscope, le fourneau et le creuset; +il en avait d'autres pour la redaction paisible dans sa tour nue, a +la voute elevee et pleine d'air pur. La verite est qu'il a observe +et experimente infiniment, et que la moitie de son oeuvre, geologie, +mineralogie, generation, est strictement originale et deux fois de sa +main, de sa main de manipulateur et de sa main d'ecrivain. + +Ajoutez cet ordre qu'il mettait en tout, dans sa vie, dans le partage de +son temps, dans la distribution de son travail, dans son domaine, dans +sa correspondance, comme dans le Jardin du Roi. Buffon est un ministere +bien tenu. Il est l'homme d'Etat de la science. Il donnait a Hume l'idee +d'un marechal de France. Ceci est l'aspect exterieur. A Montbard, +lisant, interrogeant, provoquant les rapports et les instructions, +classant, ordonnant, verifiant, centralisant et vivifiant le tout par +l'idee maitresse et dirigeante, il donne l'idee plutot d'un Richelieu, +d'un Colbert ou d'un Carnot de l'Histoire naturelle. + +A travers tout cela, la grande, l'inestimable qualite du savant, la +liberte d'esprit absolue. Il n'est l'esclave que de la verite. Il a +varie, il s'est contredit. C'est qu'il avait des idees, sans cesse +nouvelles, sans cesse plus larges, et que sa saine fierte, sans melange +d'orgueil, ne lui a jamais persuade qu'il fut tenu d'honneur a repeter +les anciennes quand les nouvelles lui paraissaient plus justes. Il avait +commence par la _Theorie de la terre_, ou il rapportait a peu pres +exclusivement au mouvement des eaux toute la configuration de la +planete. Trente ans plus tard, il ecrivait les _Epoques de la nature_, +ou la planete est presque tout entiere expliquee par l'action du feu +primitif. C'est qu'entre la _Theorie de la terre_ et les _Epoques de +la nature_, a la science des calcaires et des "coquilles", s'etaient +ajoutees ses profondes etudes mineralogiques et la science des roches +vitrescibles. Et que les _Epoques de la nature_ semblent contredire +la _Theorie de la terre_, il n'importe, si, en realite, elles la +completent, et ce n'est pas l'etroite cohesion des idees, signe +d'etroitesse d'esprit plus souvent que d'autre chose, qui est titre vrai +au regard de la posterite, mais l'abondance des idees, chacune ouvrant +une avenue a l'esprit, et entre lesquelles, profitant de toutes, la +science a venir choisira. Ainsi Buffon, comme presque tous les savants +de son temps, et l'imperfection relative des instruments en est cause, +croit a l'organisation spontanee de la matiere. Il croit que _de_ la +pourriture, _de_ la fermentation naissent, sans germes, certaines +especes d'animaux. Mais prenez garde, et qu'une science si arrieree ne +vous inspire point un sentiment de pitie. Il est rare que Buffon n'ait +pas deux idees pour une, et que, se placant dans une hypothese, et y +restant provisoirement, il n'apercoive pas longtemps avant les autres +l'hypothese contraire. "Ces especes de zoophytes se decomposent, +changent de figure et deviennent plus petits, et, a mesure qu'ils +diminuent de grosseur, la rapidite de leurs mouvements augmente. +Lorsque le mouvement de ces petits corps est tres rapide et qu'ils sont +eux-memes en tres grand nombre dans la liqueur, elle s'echauffe a un +point meme tres sensible: ce qui m'a fait penser que le mouvement et +l'action de ces parties organiques des vegetaux et des animaux _pourrait +bien etre la cause de ce qu'on appelle fermentation_. + +J'ai cru qu'on pourrait presumer aussi que le venin de la vipere et les +autres poisons actifs, meme celui de la morsure d'un animal enrage, +pourrait bien etre cette matiere active trop exaltee."--Et voici que +Buffon, sans avoir le loisir de s'y arreter, a tres nettement l'idee que +la pourriture et la fermentation pourraient bien venir des animaux, au +lieu qu'ils vinssent d'elles, que la fermentation pourrait bien etre un +fourmillement de vies microscopiques, que les virus pourraient bien etre +des invasions d'animaux, et la theorie microbienne, juste inverse de la +doctrine de la generation spontanee, est entrevue dans un eclair. + +Pareille affaire est frequente chez Buffon. Les idees foisonnent chez +lui, et il a l'intelligence la moins exclusive et la plus hospitaliere +qui se puisse. C'est essentiellement un genie inventeur, de ces genies +qui donnent une impulsion puissante, eveilleurs d'idees et createurs de +disciples. Il a ete inventeur et promoteur au moins sur trois points. En +geologie--et qu'on n'oublie point que cet illustre peintre d'animaux +est surtout un geologue, et que la est son vrai titre de gloire--en +geologie, et je m'appuie ici sur Cuvier, il a ete le premier a +comprendre et a faire entendre que l'etat actuel du globe est le +resultat d'une longue succession de changements dont il est possible +de saisir les traces[96]; en d'autres termes, il a le premier ecrit +l'histoire de la planete.--En zoologie, il est le createur d'une +veritable science nouvelle qu'on peut appeler la geographie des especes, +et ses idees sur les limites que les climats, les montagnes et les +mers assignent a chaque espece, sont absolument une nouveaute, et une +nouveaute vraie autant que feconde, qu'il a introduite.--Enfin en +physiologie, son explication de l'intellect des animaux, peut-etre trop +cartesienne encore, mais tres rajeunie, tres renouvelee, beaucoup plus +ingenieuse au moins que celle de Descartes, qu'on peut definir a peu +pres un systeme mecanique de mouvements reflexes, me parait une vue +un peu indecise et incertaine encore, mais vraiment toute nouvelle, +beaucoup plus rapprochee de nous que des Cartesiens, et dont les +theories les plus modernes ne sont guere qu'une application, ou, si l'on +veut, qu'un agrandissement. + +[Note 96: Voir _Histoire des sciences naturelles_, tiree des lecons +de Cuvier, par Magdeleine de Saint-Agy.] + +Tout au moins faut-il dire qu'il n'est region de la science des +choses visibles ou sa curiosite eveillee, patiente et infatigablement +ingenieuse, ne se soit portee, et que partout sa curiosite a ete +suggestive, evocatrice, puissante a susciter des idees et a creer des +questions, partout ouvrant un chemin ou plantant un jalon. C'est la +curiosite la plus inventive qu'on ait connue. + +Tout plein d'idees, il est meilleur guide encore qu'inspirateur, et plus +utile par la methode de son esprit que par son esprit meme. Il a mis le +doigt avec une surete admirable sur les sources d'erreur, non moins que +sur les sources de verite, et demele et indique merveilleusement ce dont +il convenait de se defier. Ses defiances sont pleines de genie, ses +antipathies sont d'excellents conseils et de precieuses indications. Il +a eu de l'aversion pour trois choses, a savoir les _abstractions_, les +_classification_, et les _causes finales_. A l'etat ou elles etaient +alors dans les esprits, c'etaient trois grands ennemis de la science et +trois obstacles a vaincre, ou du moins a reduire. + +L'abstraction, c'est-a-dire l'idee generale tenue, non pour une simple +vue de l'esprit et tendance ordinaire de notre faculte raisonnante, mais +pour une verite, et non seulement pour une verite, mais pour quelque +chose qui existe en soi, et qui a des forces et des puissances, et qui +gouverne et plie le monde, l'abstraction ainsi veneree et divinisee +etait a la fois dans la science une idole et un fleau. Dire: "_nulla +fecundatio extra corpus_,--_tout vivant vient d'un oeuf_,--_toute +generation suppose des sexes_"; c'est simplement constater la majorite +des cas observes; c'est une simple generalisation qui a juste la valeur +des observations qu'on a faites, et contre elle tout le risque des +observations a venir. Le penchant de l'ancienne science etait a faire de +ces "axiomes", de ces "proverbes de physique", comme dit spirituellement +Buffon, des principes superieurs a l'observation et a la recherche, et +devant lesquels l'esprit humain doit s'incliner. Ils devenaient comme +des etres divins, par suite de ce penchant de notre esprit a donner +toujours a ce que nous imaginons une realite personnelle, et ils +tyrannisaient ceux qui les avaient inventes. De meme la _Raison +suffisante_ de Leibniz ou la _Perfection_ de Platon, etaient comme des +divinites metaphysiques gouvernant les choses creees, et au service et +a la glorification desquelles le savant n'a qu'a se consacrer. C'est +la liaison suffisante ou la Perfection qui soutient et etablit +perpetuellement le monde; le monde est et continue d'etre pour qu'elles +soient, et le savant n'a qu'a expliquer le monde relativement a elles, +et pour les prouver. + +Voila ce qui irrite Buffon; car qui ne voit que Raison suffisante ou +Perfection ne sont que des "etres moraux crees par des vues purement +humaines" et des "rapports arbitraires que nous avons generalises"? Qui +ne voit, ou ne devrait voir, que ce qui etait un soutien devient une +entrave dans la recherche, quand une idee, qui n'est qu'une idee, si +grande qu'elle soit, prend le caractere de je ne sais quelle personne +sacree dont les interets imposent au chercheur des devoirs, des +obligations et des limites? La science, a ce compte, devient vite une +apologetique, c'est-a-dire une rhetorique, un exercice intellectuel ou +la chose a prouver est posee d'abord en principe et tire a elle, et +necessite, et conditionne l'argumentation, au lieu d'en sortir, source +du raisonnement au lieu de n'en etre que l'aboutissement, alterant +par consequent presque a coup sur la sincerite de la recherche et la +rectitude de la pensee. + +Il en va de meme des classifications trop superstitieusement respectees. +Il faut classer par seul amour de la clarte, et non jamais par croyance +en la realite de la classification. Il faut classer sans rien croire de +la classification la plus seduisante, sinon qu'elle est une bonne table +des matieres. Elle n'est jamais autre chose. Il ne faut jamais croire +avoir saisi le plan de la nature; car il n'est pas sur qu'elle l'ait +ecrit quelque part. Encore ici comme tout a l'heure, les classifications +ce sont nos idees. Ce sont nos idees groupant les faits naturels d'apres +des analogies qui sont des plis et des pentes, tout simplement, de notre +esprit. Ces groupements sont donc forcement artificiels. Ils le seront +toujours; ils ne le sont pas meme plus ou moins; par definition ils le +sont autant les uns que les autres, ils peuvent etre seulement plus +clairs, plus rigoureux, plus simples, plus logiques, ce qui n'est que +dire plus rationnels, c'est a savoir encore plus _humains_, non plus +_naturels_. Il faut donc bien se garder de s'y attacher avec je ne sais +quelle veneration scrupuleuse. Cette veneration n'est en son fond qu'un +egoisme et un orgueil; car la nature est la nature, et la classification +c'est l'homme; et tenir telle classification que nous venons de faire +pour le secret de la nature, c'est nous aimer plus qu'elle, et en +elle nous poursuivre encore; c'est oublier le principe meme de toute +observation et de toute recherche, a savoir la soumission a l'objet. + +Classons donc, pour aider notre faiblesse, non pour interpreter +l'univers; ou plutot pour l'interpreter, sans pretendre le donner en sa +realite; car lui ne classe pas. "La nature n'a ni classe ni genre; elle +ne comprend que des individus." La nature n'est pas specifiante, elle +est synthetique. Elle nous parait specifiante, il est vrai, et ce serait +renoncer a nos manieres de connaitre, c'est-a-dire a notre esprit, que +de ne pas la prendre comme elle nous parait. Faisons-le donc; mais a la +condition que nous sachions bien que nous ne faisons qu'ordonner des +apparences, et que derriere, en son unite, en sa continuite, c'est la +nature vraie qui existe. A travers le travail, necessaire et meritoire, +du classificateur, retenir, maintenir et sauver l'idee de l'unite et de +la continuite de la nature, voila le devoir du savant. + +Enfin la source d'erreurs la plus funeste en choses de sciences +naturelles est la preoccupation des causes finales. Les causes finales +tuent la science, parce qu'elles supposent la science faite, la science +achevee et consommee. Or, elle est toujours en formation. Tant qu'il y +aura un fait inconnu, l'ignorance ou nous en sommes empeche de conclure, +et les causes finales supposent tout conclu. Pour que l'on puisse dire +que tel phenomene existe _afin que_ tel autre soit, c'est l'intention +generale et universelle, c'est l'intention de l'univers qu'il faut +avoir saisie, ce que seul celui la pourra se flatter d'avoir fait qui +connaitra exactement tout. Les causes finales sont comme un retour sur +les causes efficientes pour les verifier et les justifier. Elles disent: +telle chose produit bien telle autre, _car_ celle-ci etait le but de +celle-la. Mais ce retour ne peut se faire qu'apres qu'on a ete au bout +de tout, manque de quoi il est purement hypothetique, arbitraire et +recreatif. Or, dans la nature, le bout de tout est dans tous les sens; +elle est un cercle dont le centre et la circonference sont partout; ce +serait donc non pas de l'extremite d'une premiere serie de causes et +d'effets que l'on pourrait revenir, avec le point de vue des causes +finales, pour verifier et justifier cette premiere serie d'effets et de +causes; mais ce ne serait qu'a l'extremite de toutes les series dans +tous les sens, a l'extremite de tous les rayons de cette circonference +qui est partout, c'est-a-dire, plus simplement, quand on connaitrait +exactement toutes choses, qu'on serait assez fort pour entreprendre +legitimement la verification par les causes finales. Il est de leur +essence, parce qu'elles supposent tout connu, de n'etre pas un moyen +de connaitre. Elles n'ont aucun caractere scientifique d'ici a la +consommation de la science, c'est-a-dire d'ici a la consommation des +ages. + +Ne nous en servons donc _jamais_. "La reproduction se fait _pour que_ +le vivant remplace le mort, _pour que_ la terre soit toujours egalement +couverte de vegetaux et peuplee d'animaux, _pour que_ l'homme trouve +abondamment sa subsistance..." sont des formules absolument vides, et +dangereuses comme tout ce qui a l'air de prouver quelque chose. Tout a +l'heure, nous avions affaire a des abstractions metaphysiques; ce sont +maintenant des "abstractions morales", c'est-a-dire des abstractions +fondees sur des "convenances morales". Nous ne disons ces choses +uniquement que parce qu'elles nous plaisent ainsi. La raison qui les +fonde n'est que le plaisir qu'elles nous font. Il nous "convient" +que l'univers soit fait pour nous, il n'y a pas autre chose dans ces +proverbes qui se donnent pour des verites. Cela est non avenu aux yeux +du savant. + +Voila dans quel esprit Buffon etudiait, et voila les fantomes qu'il a +chasses devant lui. Au fond, aversion pour les abstractions, defiance +des classifications, proscription des causes finales, sous trois formes +c'est la guerre a l'anthropomorphisme et le dessein d'exterminer de la +science l'anthropomorphisme. L'homme concoit tout sur l'idee qu'il a de +lui-meme, et se met partout dans la nature, et, soit l'habille de ses +vetements, soit se substitue a elle, et en elle ne contemple que soi. +L'abstraction c'est une idee humaine qu'il arrive vite a tenir pour +une loi qui oblige l'univers, et, a peu pres, comme un etre qui lui +commande. La classification c'est un pli de l'esprit humain auquel il +croit que la nature s'accommode et s'ajuste. La cause finale enfin, ou +c'est lui-meme considere comme centre et but de l'univers, ou c'est +l'univers considere comme ne pouvant agir que comme l'homme agit, dans +un dessein, vers un but, par un desir, et tenu, s'il n'agit pas ainsi, +de confesser qu'il est absurde.--Il y a dans ces trois procedes de notre +esprit une necessite de notre nature a laquelle il n'est pas probable +que nous puissions entierement nous soustraire. Mais il est certain +qu'ils sont dangereux, qu'ils retrecissent et sterilisent l'esprit +du chercheur, et que l'on peut, a les surveiller, en eviter au moins +l'exces. L'homme projette sur les choses de la nature sa propre +ombre, et en est gene pour les voir. Cette ombre, il ne peut pas s'en +debarrasser; mais a bien se rappeler que c'est une ombre, et que c'est +la sienne, il peut rectifier cette erreur du sens intime, comme il +redresse les erreurs des autres sens, et assurer d'autant sa faible vue. +C'est a cela que Buffon le convie d'un avertissement severe, sagace, +ingenieux et opiniatre, dont il fait sa loi, et dont, le premier, il +profite. + +Dans cet esprit de liberte et dans cette liberte d'esprit, Buffon a +promene sur la nature un regard calme, assure et soumis. Il n'a pretendu +lui imposer ni un but, ni un ordre, ni une limite. Il n'a pretendu qu'a +la peindre. Il y tient beaucoup, et a ne faire que cela. Mieux vaut +decrire que classer; seulement regarder et peindre: ce sont ses +proverbes a lui, ou il revient sans cesse. S'il a tant decrit, et, a mon +avis, avec certaines longueurs, et exces de quasi-repetitions, on dirait +que c'est pour bien s'entretenir et entretenir les autres dans cette +idee que le seul office du naturaliste est bien de faire voir, et +qu'a l'historien de la nature aussi bien qu'a l'historien des hommes +s'applique le _scribitur ad narrandum_. Et comme en meme temps il est +homme a idees, et infiniment ingenieux et fecond en inventions de +theories, il sera, grace a ces principes, tres a l'aise dans son office +de theoricien; car chacune de ses theories ne sera qu'une _vue_, qu'un +_apercu_, qu'une maniere de presenter des files ou des ensembles de +faits sous un certain jour, qu'une facon plutot de les eclairer que de +les expliquer. Il n'a jamais ni pretendu ni vise a davantage. + +Et si, pour mesurer la force systematique de cet esprit, on veut se +representer sommairement la plus vaste et la plus generale de ses vues +de l'univers, en voici a peu pres le resume. + +La matiere existe, d'eternite nous n'en savons rien, et comme de ceci il +ne pourrait y avoir que des preuves metaphysiques, nous n'avons pas +a nous le demander; mais elle existe, ici les preuves materielles +s'offrent, depuis beaucoup de milliers d'annees.--Deux forces +universelles la gouvernent: une force d'attraction, une force +d'expansion, cette derniere tres probablement effet elle-meme, effet +indirect, effet par reaction, de la premiere.--Il y a deux sortes de +matiere, l'une qu'on peut appeler matiere morte, et qui n'est soumise +qu'a la force attractive; l'autre qu'on peut appeler la matiere vivante, +ou organique, qui est soumise et a la force attractive et a la force +d'expansion. Ce qui est matiere morte est nomme mineral, ce qui est +matiere vivante est nomme vegetal ou animal.--La planete que nous +habitons est un globe de matiere vitrescible, encroute de sediments +calcaires provenant en partie d'etres vivants, recouverts eux-memes +presque partout de detritus vegetaux, dont se nourrissent les vegetaux +actuels, lesquels nourrissent soit directement, soit indirectement les +animaux, certains animaux mangeant les vegetaux eux-memes, certains +autres mangeant les animaux vegetariens. + +Cette planete, comme toutes les autres du systeme solaire, s'est +probablement detachee du soleil, dans l'etat d'incandescence et de +fusion, comme une goutte de verre fondu lance dans l'espace. Elle +tourne, depuis sa separation, autour du soleil d'une part, et d'autre +part autour de son propre axe. Elle a ete tout entiere en fusion et +brulante; car elle l'est encore; et dans les idees de Buffon, la plus +grande, l'incomparablement plus grande partie de sa chaleur lui vient +d'elle-meme et non des rayons du soleil.--Depuis son origine elle s'est +refroidie progressivement, gardant sa forme spherique, mais, comme toute +matiere molle en rotation, s'aplatissant aux extremites de son axe et +se rendant a la circonference du plan perpendiculaire a son axe.--Elle +s'est durcie peu a peu, se crevassant, se creusant et se boursouflant ca +et la comme toute matiere en fusion qui se refroidit. Certaines parties +plus legeres des elements qui la constituaient sont restees flottantes a +sa surface comme une ecume; c'est ce qu'on appelle les liquides et +les gaz, les airs et les eaux. Tres chaude encore, la terre faisait +bouillonner ces eaux a sa surface, et elles n'etaient que tourbillons +de vapeur brulante s'elevant dans l'espace, se refroidissant, +retombant pour bouillonner encore et tourbillonner dans les hauteurs, +indefiniment. + +Puis le refroidissement se faisant plus grand, les eaux sont devenues +plus stables et plus lourdes; elles ont rempli les crevasses et les +cavernes, comble les grands vides avec les fragments de matieres usees +par elles, qu'elles charriaient, aplani et egalise la surface terrestre, +au point que les plus hautes montagnes et les plus profonds abimes, en +proportion du volume de la planete, sont des accidents imperceptibles; +enfin elles se sont localisees et resserrees en quelques flaques qui +sont ce que nous appelons les oceans. + +Mais auparavant elles avaient comme prepare la surface de la terre. En +elles, dans la periode tiede, la vie avait paru. Une infiniment petite +partie de la matiere, quelques grains de matiere repandus a la surface +de la planete ont une constitution particuliere. Ils ont une _force +d'expansion_; ils peuvent former de petits mondes particuliers, +autonomes, et se gonfler, s'accroitre, attirer a eux de la matiere +qui leur convient pour s'agrandir, et enfin se reproduire, soit +solitairement, soit quand l'un en rencontre un autre semblable a lui. +C'est ce que nous appelons les vegetaux et les animaux. Ils ne sont +qu'un accident dans l'enormite de la planete, et comme une legere +moisissure a sa surface. Mais ils ont pour eux le temps et la +reproduction, et finissent par modifier un peu la forme et l'aspect +superficiel de la terre. Ils vivaient dans les eaux chaudes, repandues +sur toute la surface du globe, sauf les pointes des montagnes +primitives, et sur toute cette surface, sauf ces sommets, ils ont laisse +leurs squelettes recouvrant presque toute la sphere. Ainsi se sont +constitues les depots de sediments que nous appelons la matiere +calcaire. + +Sur cette roche plus friable que la roche primitive se sont deposes peu +a peu, non point partout, mais en beaucoup de lieux, les detritus des +grands vegetaux qui ont forme une mince pellicule molle et meuble, +laquelle, non seulement a ete vivante, comme le calcaire, mais l'est +encore, toute pleine de grains de matiere organique, toute prete aux +differents modes d'_expansion_, toute prete a recreer la vie dont elle +vient, qui, pour ainsi dire, dort en elle. C'est sur cette pellicule, +et d'elle, que nous tous, vegetaux et animaux, nous vivons, l'epuisant, +puis la reformant de nos cadavres. + +Les vegetaux ont ce qu'on appelle la _vie_: ils ont une force +d'expansion, ils s'accroissent en attirant a eux la matiere qui leur +convient, ils se reproduisent. Ils ne sentent pas, et ne veulent pas. +Ils ne sentent pas: c'est-a-dire qu'il ne parait point qu'ils ramassent +et centralisent en un point intime de leur etre les impressions faites +sur eux par ce qui n'est pas eux; il ne parait point que tout leur +individu prenne conscience de ce qui se passe en telle ou telle partie +de leur etre; en d'autres termes ils ne vivent pas _d'ensemble_; ils ne +vivent pas chaque partie pour le tout et le tout pour chaque partie; +autrement dit, ils n'ont pas d unite; ils ne sont pas a proprement +parler des individus; ils sont des collectivites; un arbuste est une +collection de petits arbustes; un arbre est une foret.--Ils ne veulent +pas: c'est-a-dire qu'il ne parait point qu'ils aient un mouvement propre +dont ils s'elancent vers le but d'un desir; ils se laissent vivre sans +vraiment chercher la vie; ils n'ont pas de vouloir-vivre precis, ils +n'ont qu'une sorte de perseverance obscure et nonchalante dans l'etre. +De cette vie, qui, ni dans la sensation, ni dans le vouloir, ne prend +conscience d'elle-meme, on peut se faire une image par ce que nous +appelons le sommeil. "Le vegetal est un animal qui dort." + +Les animaux sont avant tout des organismes qui se meuvent, qui vont +d'un point a un autre. _Presque_ tous les organismes que nous appelons +animaux ont ce caractere. Le vegetal est, dans son ensemble, un tube +vertical, l'animal est un tube horizontal qui se deplace vers sa proie, +et qui marche vers la vie.--Les animaux sentent, pensent et veulent. Ils +sentent: l'animal le plus elementaire, blesse en un point, se contracte +tout entier, signe d'unite sensationnelle, c'est-a-dire preuve qu'il y a +sensation proprement dite. Ils pensent: c'est-a-dire qu'ils accumulent, +puis elaborent des sensations qui sont capables de se reveiller: qu'ils +combinent, aussi, des idees elementaires pour parvenir a un but +ou eviter un obstacle. Ils veulent enfin c'est-a-dire que leur +vouloir-vivre est precis, energique et _circonstancie_, qu'il n'est +pas aveugle et sourd, et poussant devant lui en ligne droite, mais +ingenieux, sachant se menager, se retourner, se ployer selon le cas, et +meme se combattre, pour mieux, ensuite, se satisfaire, bref que, deja, +il sait peser et choisir. + +L'animal sent, pense et veut; il vit _d'ensemble_, il est un ensemble; +il a une unite; il est un individu. Mais chez lui sensation, pensee, +volonte, ont, comparees aux notres, un caractere particulier; ce sont +sensation, pensee, volonte, pour ainsi parler, demi materielles. +L'animal sent, pense et veut, sans reflexion, du moins sans suite de +reflexions, sans generalisation, et par consequent sans pouvoir ni faire +de toutes ces sensations un sentiment, ni faire de toutes ses pensees +une idee, ni faire de toutes ses volitions un plan de conduite.--On est +amene ainsi a croire qu'il a un cerveau plus materiel, si s'on peut +parler ainsi, que le cerveau humain, et que son sens interieur est +simplement un _sens_, un sens plus raffine et plus delicat qur les +autres, mais un sens, seulement capable d'accumuler les sensations et +d'en conserver tres longtemps les ebranlements. On sait que la retine +conserve, longtemps apres que cette lumiere a disparu, l'impression tres +nette d'une lumiere vive. Le sens interieur de l'animal semble etre +quelque chose d'analogue. Il conserve des ebranlements dont la cause a +disparu, et sous l'influence de ces ebranlements, reveilles par telle +circonstance, il agit sans "volonte" proprement dite, d'un mouvement +presque automatique, sorte de contraction inconsciente[97]. Le chien +dresse a ne prendre le mets convoite que sur un signe, et qui resiste a +l'envie de le prendre tant que le signe ne s'est pas produit, est sans +doute un etre qui pense et qui veut. Mais il pense et veut confusement. +C'est un chien gourmand et un chien battu. Les ebranlements produits en +lui par la sensation d'agreable gout durent encore; les ebranlements +produits par la sensation du fouet durent encore; les uns +contrebalancent les autres, jusqu'a ce que le signe eveillant une +troisieme serie d'ebranlements, conforme a la premiere, la balance +penche. Ce chien qui veut ne pas prendre le mets qu'il desire, veut +donc en effet, mais comme le dormeur qu'on pince retire le membre +douloureusement affecte, et le cache, sans se reveiller. Le dormeur veut +d'une facon generale ne pas etre blesse, mais il ne le veut pas d'une +facon precise, puisqu'il ne sait pas qu'il le veut. De pareilles +volitions sont des volitions, mais qui ne sauraient etre coordonnees, +former systeme, devenir plan de conduite et grand dessein. C'est en deca +de cette coordination des sensations, des pensees et des vouloirs qu'est +la limite des animaux. + +[Note 97: Ce que nous appelons mouvements reflexes inconscients.] + +Enfin, dernier venu sur la planete, selon toute apparence, l'homme est +un animal qui sent, qui pense, qui veut, et qui coordonne sensations, +pensees et vouloirs, et qui les fixe et les resume dans des abreges qui +s'appellent _idees_, et qui fixe et resume ses idees dans des signes qui +s'appellent des _mots_, et qui par les mots transmet aux autres +hommes ses idees, qui peuvent s'accumuler, se conserver, se corriger, +s'agrandir et se combiner indefiniment. L'animal capable de +generalisation, et d'experience, meme isole: capable de science, de +tradition et de progres, a la condition de vivre en societe, existe sur +la planete; et par l'immense difference qui est entre lui et les autres, +est de force, d'abord a la conquerir, et plus tard a la comprendre. + +Et ce sont la des differences vraies et qui sont considerables entre +les vegetaux, les animaux et les hommes; mais prenons garde, et, en +repassant par le chemin parcouru, adoucissons ce qu'il y a de beaucoup +trop tranche dans ces classifications et ces delimitations. Il n'y a de +difference profonde aux yeux du naturaliste qu'entre la matiere morte et +la matiere vivante, qu'entre la matiere uniquement soumise a la force +d'attraction, et la matiere soumise, en meme temps qu'a la force +attractive, a la force d'expansion, qu'entre le mineral d'une part et +les vegetaux et animaux de l'autre, qu'entre la matiere que la nature +travaille, pour ainsi parler, du dehors, exterieurement a elle, et la +matiere que la nature semble travailler du dedans, interieurement, et en +quelque sorte, par un "moule interieur".--La nature faconne le mineral +comme en se tenant en dehors de lui; elle le comprime, elle le tasse, +elle le forge; elle l'augmente aussi, mais en _ajoutant_, en deposant +quelque chose a sa surface; tout son travail ici est exterieur, +exactement semblable a celui de l'homme, et voila meme pourquoi, a +l'egard des mineraux nous faisons, en petit, ou nous nous voyons avec +certitude sur le point de faire tout ce qu'a fait et ce que fait la +nature. Elle ne travaille le mineral que par la surface. Elle travaille +le vegetal _sur trois dimensions_, en longueur, en largeur, en +profondeur; elle semble au centre de lui, et non seulement au centre de +lui, mais au centre de chacun des elements qui le constituent, de chacun +des grains de matiere organique qui fremissent dans ce tourbillon qui +est lui. Elle le faconne, et l'on comprend a present ce mot singulier, +mais necessaire, d'apres "un moule interieur", un moule qui s'elargit, +s'allonge et se creuse sans perdre sa forme generale, et qui s'etend, +dans l'acception litterale du mot, dans tous les sens, un moule, en un +mot, a trois dimensions.--La nature, c'est, d'une part, de la matiere +brute et morte qui se faconne mecaniquement, comme le fer sous le +marteau de l'homme; c'est, d'autre part, de la matiere qui se faconne +organiquement, par une force d'expansion qui agit dans tous les sens +et qui accroit et developpe l'etre, du plus profond de lui-meme, dans +toutes les points, dans tous les sens, dans toutes les directions, dans +toutes les dimensions. + +Or je dis qu'il n'y a de vraie difference qu'entre le monde inorganique +et le monde organique. Entre les differentes, si nombreuses, provinces +du monde organique il n'y a que des degres, et il y a des transitions +insensibles, et il n'y a que des limites flottantes et comme a dessein +confuses. Le vegetal est une collection, non un individu. Il est vrai en +general: mais tel vegetal commence a etre un individu, commence a avoir +comme une conscience et une volonte. J'ai dit que les vegetaux ne +sentent point: il y en a qui semblent sentir. "Si par sentir nous +entendons faire une action de mouvement a l'occasion d'un choc ou d'une +resistance, nous trouvons que la _Sensitive_ est capable de cette espece +de sentiment, comme les animaux. "Voila une plante qui a je ne sais quel +degre est deja un individu.--Il est entendu que les vegetaux n'ont pas +un veritable vouloir-vivre, precis et actif, et ne s'elancent pas vers +le but d'un desir. Il est vrai, en general; mais la _Vallisnerie_ male, +attachee au fond de l'eau, rompt ses liens et s'elance vers la surface +du flot pour rejoindre la fleur femelle.--On convient que le vegetal +est une collection de vegetaux, se multiplie par parties detachees, par +bouture, qu'une branche de saule que vous detachez est un saule que vous +detachez de plusieurs saules. Il est vrai; mais il y a des animaux pour +lesquels il en va exactement de la meme facon. Tels l'hydre d'eau douce, +et la plupart des autres polypes; en sorte que le naturaliste hesite +et ne sait, en presence du polype, s'il a affaire a un animal ou a un +vegetal; et c'est, en effet, qu'ils ne sont l'un ni l'autre, mais une +transition obscure et mysterieuse entre l'un et l'autre regne. + +Et a l'inverse il y a des animaux, incontestablement animaux, doues de +sensibilite, se contractant tout entiers a une blessure, individus _uns_ +par consequent, qui cependant par certains caracteres sont au-dessous +d'un grand nombre de vegetaux, comme par certains autres ils sont +au-dessus. L'huitre est plus immobile, plus passive que la vallisnerie, +plus inapte a saisir la proie que tel vegetal carnivore qui attrape les +mouches, sensible au choc et a la piqure autant, mais ni plus ni moins, +peut-etre moins, que la sensitive.--Et d'une facon generale il est vrai +que l'animal veut, poursuit un hut, evite un obstacle; mais le vegetal +aussi, quoique moins ingenieusement: de ses racines il cherche la +nourriture propice, contourne les rocs, s'allonge vers sa proie; de +ses feuilles il cherche cette autre nourriture qui lui vient de l'air +(l'acide carbonique), contourne les obstacles, s'allonge vers les +sources de vie. + +Voila nos limites qui gauchissent el ploient sous les faits. C'est que +ce sont, en effet, _nos_ limites, et non celles de la nature, qui n'en +connait pas. Ce sont des idees generales que nous nous faisons pour nous +aider. "Elles ont le defaut de ne pouvoir jamais tout comprendre. +_Elles sont opposees_, meme, _a la marche de la nature_ qui se fait +uniformement, insensiblement _et toujours particulierement_." Comptez +que la nature se moque de nous. Elle semble prendre plaisir a +deconcerter a l'idee que nous nous faisons d'elle. Par exemple elle a +cette premiere singularite de permettre aux pucerons de se reproduire +sans union sexuelle, et ne nous laissant pas sur cette surprise, elle +double le paradoxe en leur permettant de se reproduire _aussi_ par +accouplement. C'est un artiste qui varie extremement et comme a l'infini +ses imaginations, ses combinaisons, ses reveries realisees, et l'on +serait tente de dire ses divertissements et ses caprices. + +Pareillement, il sera toujours impossible de marquer la limite +absolument precise qui separe l'homme des animaux. Il s'en distingue, +il n'en est pas separe. Nous refusons la faculte "de comparer les +perceptions" a la plupart des animaux, et il faut bien avouer que "le +chien et l'elephant ont quelque chose de semblable et que leurs +actions paraissent avoir les memes causes que les notres." Tout en +reconnaissant, et en connaissant bien les caracteres generaux qui +distinguent les vegetaux, les animaux et les hommes, n'oublions pas +qu'il y a beaucoup d'artificiel, signe bien plutot de notre impuissance +que de notre perspicacite, dans les classifications etablies par nous, +et que du dernier vegetal a l'homme il y a une ligne ininterrompue, et +encore une ligne avec des retours, des diversions, des digressions, des +accidents ingenieux de marche, et une serie imperceptible, souvent, et +deconcertante, de transitions. Il n'y a de "passage brusque" qu'entre ce +qui est vivant et ce qui ne l'est pas. La _vie_ est continue. + +--D'ou l'on pourrait etre amene a supposer qu'elle est une, que tant de +varietes vegetales et animales ne sont que des transformations d'une +premiere _chose vivante_ unique qui s'est modifiee de mille facons au +cours du temps, qui peut se modifier encore et faire apparaitre de +nouveaux individus et par eux de nouvelles especes. + +--Il y a deux problemes dans cette question. Le premier est celui +de l'origine des especes, le second est celui de la variabilite des +especes[98]. + +[Note 98: Sur tout ce qui suit, qui est relatif aux idees de Buffon +considere comme precurseur du transformisme, consulter Lanessan: +_Edition complete de Buffon_, avec des notes et une introduction; Edmond +Perrier: _La Philosophie zoologique avant Darwin_; Brunetiere: article +de la _Revue des Deux-Mondes_, du 15 septembre 1888.] + +Sur le premier nous serons tres reserve, parce que c'est une affaire de +philosophie et presque de metaphysique beaucoup plus que de science de +la nature. Tout au plus dirons-nous qu'il n'est pas contre la raison +d'imaginer que "d'un seul etre la nature a su tirer, avec le temps, tous +les autres etres organises"; et qu'en creant les animaux "l'Etre supreme +n'a voulu employer qu'une seule idee et la varier en meme temps de +toutes les manieres possibles." Non, encore que ce ne puisse etre la +qu'une hypothese, elle n'est ni contre la raison ni contre les faits; +car, "quoique tous les etres variant par des differences graduees a +l'infini, il existe en meme temps un dessein primitif et general qu'on +peut suivre de tres loin.... Que l'on considere, par exemple, que le +pied d'un cheval, en apparence si different de la main de l'homme, a +ete pourtant a l'origine compose des memes os, et l'on jugera si cette +ressemblance cachee n'est pas plus merveilleuse que les differences +apparentes; et s'il ne faut pas se preoccuper surtout de cette +conformite constante et de ce dessein suivi de l'homme aux quadrupedes, +des quadrupedes aux cetaces, des cetaces aux oiseaux, des oiseaux aux +reptiles, des reptiles aux poissons, etc."--_Une seule idee organique_ +se modifiant progressivement dans le temps avec une infinie variete, +revetant des milliers de formes extremement diverses mais rappelant +toutes un ordre general, un "dessein primitif", oui, cela est possible, +cela est conforme a l'idee qu'on doit se faire de la majeste de la +nature; cela est conforme surtout a l'instinct et au gout d'unite que +l'homme a en lui et qu'il a d'autant plus fort que lui-meme est plus +intelligent; et peut-etre pourrait-on dire que cette conception est une +forme du monotheisme; mais encore une fois, et pour toutes ces raisons +memes, ce n'est qu'une grande hypothese, et une hypothese au moins +a demi metaphysique, et sans la repousser, nous n'en parlons que +brievement et avec reserve, et toujours comme d'une vue tres generale et +probablement peu susceptible de verification, sur laquelle nous ne nous +prononcons pas. + +Pour ce qui est de la variabilite des especes, nous serons beaucoup plus +affirmatif. Les especes sont variables, nous en sommes persuade, et une +des raisons de notre peu de respect pour les classifications rigoureuses +est precisement notre pressentiment d'abord, notre conviction ensuite, +a l'endroit de la variabilite des especes. Un grand fait nous incline, +avant toute autre consideration, a croire que l'espere animale change +avec le temps. Ce grand fait c'est la difference des "faunes" selon les +differents pays. La geographie des especes, constituee par nous, conduit +a l'idee de la variabilite des especes. Rien de plus different que la +faune de l'Amerique meridionale et celle de l'ancien continent; mais, +cependant, la plupart des animaux europeens n'en ont pas moins leurs +analogues au nouveau monde, avec cette particularite que les animaux de +l'Amerique sont toujours plus petits que ceux qui leur correspondent +dans l'ancien. Ne peut-on pas voir, ne voit-on pas la une degenerescence +du type primitif, une alteration, une degradation,--ecartons ces +idees de plus ou de moins, de mieux ou de pire, qui ne sont guere +scientifiques,--une adaptation nouvelle au moins, un changement que +l'espece a apporte a sa constitution pour se plier a de nouvelles +conditions et s'ajuster a d'autres entours? Les animaux, a beaucoup +d'egards, sont comme "des productions de la terre; ceux d'un continent +ne se trouvent pas dans l'autre; ceux qui s'y trouvent sont alteres, +rapetisses, changes au point d'etre meconnaissables. _En faut-il +plus pour etre convaincu que l'empreinte de leur forme n'est pas +inalterable?_ que leur nature peut varier et meme changer absolument +avec le temps?" + +Oui, l'espece est variable, l'espece est plastique. Elle se modifie au +moins sous deux influences: l'influence des entours, les accidents de +la guerre eternelle que se font les etres vivants pour exister. Les +variations de la terre, elle-meme, de ce grand habitat de tous les etres +que nous connaissons, se sont repercutees naturellement sur les especes. +Des especes ont disparu, en grand nombre. Vous en trouverez les debris +gigantesques, avec etonnement et comme avec terreur, dans vos fouilles +geologiques, + + _Grandiaque effossis miraberis ossa sepulcris._ + +L'ammonite a disparu, le prodigieux mammouth a disparu. "Cette espece +etait certainement la premiere (?), la plus grande et la plus forte de +tous les quadrupedes; puisqu'elle a disparu, combien d'autres, plus +petites, plus faibles et moins remarquables, ont du perir sans nous +avoir laisse ni temoignages ni renseignements sur leur existence passee! +Combien d'autres especes s'etant denaturees, c'est-a-dire perfectionnees +ou degradees par les grandes vicissitudes de la terre ou des eaux, par +l'abandon ou la culture de la nature, par la longue influence d'un +climat devenu contraire ou favorable, ne sont plus les memes qu'elles +etaient autrefois!" + +Ajoutez que les especes se font la guerre, et, avec le, temps, ne +laissent, par consequent, subsister que celles qui sont les mieux +armees, d'une facon ou d'une autre, celles qui ont le plus nettement, +le plus precisement, le plus fortement le genre de defense, le genre +de chance de salut qui leur est propre, celles qui _sont le mieux ce +qu'elles sont_; qu'ainsi les intermediaires disparaissent, les especes +se fixent, se resserrent et se contractent pour ainsi dire, laissant +entre elles de grands vides autrefois sans doute occupes; et les fortes +differences que nous remarquons entre les especes ne sont qu'une preuve +de la variabilite, de la plasticite de l'espece. "Les especes faibles +ont ete detruites par les plus fortes"; et celles-ci restent seules, et +voila pourquoi elles se ressemblent relativement si peu La vie organique +est donc, depuis qu'elle existe, dans un _processus_, dans une +evolution, lente a nos yeux, mais continuelle. "Toutes les especes +animales etaient-elles autrefois ce qu'elles sont aujourd'hui?" Non, +sans aucun doute. "Leur nombre n'a-t-il pas augmente, ou _plutot +diminue_? "Oui, tres apparemment.--Et cette evolution se poursuit; les +especes ne seront pas les memes un jour qu'elles sont aujourd'hui: "_Qui +sait si, par succession de temps, lorsque la terre sera plus refroidie, +il ne paraitra pas de nouvelles especes dont le temperament differera +de celui du renne autant que la nature du renne differe de celle de +l'elephant_?"--Les "moules interieurs" sont stables, ils ne sont pas +eternels et indefiniment immuables; ils sont des arrets momentanes de +l'invention de la nature, des succes de son invention creatrice ou +un instant elle se repose; ils sont des dispositions heureuses, des +combinaisons reussies ou la matiere organique trouve une installation +convenable et qui peut durer; mais, dans des conditions generales +devenues autres, ils ploient eux-memes, ne deforment, se transforment +quelquefois, souvent disparaissent, et cedent la place a d'autres, ce +qui veut dire que la vivace matiere trouve, en tatonnant, se fait, se +cree un nouvel arrangement, profite d'une nouvelle "reussite", grace a +quoi elle entre dans un nouveau stade. + +Ainsi iront les choses, non pas indefiniment, sur la terre du moins, +mais jusqu'a ce que la planete, progressivement refroidie, ne soit plus +que mers glacees, humus congele et petrifie; bloc de roche primitive, +recouvert d'une croute de sediments, revetus eux-memes d'une pellicule +de glacons. + +Tel est le trace general de la pensee de Buffon sur l'univers, tel est +le sommaire de son histoire du monde. + +Au point de vue scientifique, sans rien exagerer, sans tirer +indiscretement a nos systemes ce libre esprit qui fut le plus +independant des systemes rigoureux et fermes qui jamais ait ete, on doit +dire avec assurance que Buffon est la plus grande date dans l'histoire +de la science generale depuis Descartes jusqu'a Charles Darwin. Il est +le maitre et le promoteur, l'_auctor_, reconnu par eux-memes, de notre +grand Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. Il est l'homme qui a fait +comme "lever" toutes les idees dont la science moderne a fait des +systemes et des explications de la nature. Il a tout compris, ou +tout pressenti. Les plus vastes et profondes theories modernes ne le +raviraient point d'admiration, mais en ce sens et pour cette cause +qu'elles commenceraient par ne point l'etonner. Il a porte en son +esprit, au moins en germes, tous les systemes, et s'il en a accueilli +qui semblent s'exclure, ou que c'est a un avenir eloigne de concilier +peut-etre, c'est que, possedant au plus haut degre l'esprit de +generalisation sans en etre possede, il s'est tour a tour propose une +foule d'idees sans se croire attache a aucune, faisant comme la science +elle-meme, qui s'aide, un temps, d'une hypothese, et ne se lient pas +pour obligee de la garder; homme a systemes, au pluriel, et a beaux et +grands systemes, et l'homme le moins systematique qui fut au monde. + +Au point de vue litteraire, ce qu'il a ecrit c'est le plus beau poeme +qui ait ete compose en France. Il est, au moins, le plus grand poete du +XVIIIe siecle, et il faut que le XVIIIe siecle ait eu le gout que l'on +sait en choses de poesie pour ne point s'en etre apercu. Son oeuvre est +de celles que dans l'antiquite on ecrivait en vers, comme poemes sacres. +En France elle a ete ecrite en prose--ce dont a certains egards il faut, +d'ailleurs, se feliciter--parce que le faux gout classique avait comme +retourne les choses, et, reservant la versification au recit d'un festin +ridicule ou a la maladie d'un petit chien, renvoyait naturellement a +la prose la description du monde et le recit de la genese. Mais il +n'importe, et Buffon n'en a pas moins ecrit notre _De natura rerum_. Il +l'a ecrit avec la meme passion pour la science que Lucrece, sans rien +de la "passion" proprement dite et de la sensibilite douloureuse et +tragique que le grand poete latin a laissee dans son livre. C'est que +Buffon, sans etre plus savant, eu egard aux temps, que Lucrece, est +beaucoup plus "un savant". Il a l'impartialite, le calme, la liberte +d'esprit, et la tranquillite de l'homme qui n'aime qu'a savoir, a +comprendre et a faire comprendre, et qui regarde les choses pour les +entendre, non pour se revolter contre elles, non pas davantage pour +faire de la maniere dont il les entendra un argument contre qui que ce +puisse etre. Comme il ne veut pas que l'on cherche des causes finales +dans la nature, digne lui-meme de son modele et s'y conformant, on peut +dire qu'il n'a pas de causes finales lui-meme, qu'il se contente de la +science pour la science, et que dans son objet il n'a d'autre but +que son objet. Il participe du calme inalterable de son modele; +l'inscription fameuse: "_Majestati naturae par ingenium_", est plus +juste encore qu'elle n'a cru l'etre, et les _Templa serena_ de Lucrece, +c'est Buffon qui les a habites. + + + +III + +LE MORALISTE + +Aussi, sans avoir recherche la gloire du moraliste, ni y avoir songe, il +a une science morale tres elevee, et singulierement plus pure que celle +des hommes de son temps. Il n'avait pas de convictions religieuses, +et l'on a remarque avec raison (malgre certaines formules qui sont de +convenance, et dont la rarete et le ton froid montrent qu'elles ne sont +en effet que choses de bonne compagnie) que Dieu est absent de son +oeuvre. Il n'en est pas moins un spiritualiste tres ferme et meme assez +obstine, et assez ardent. Ce n'est point du tout a sa digression sur +l'immortalite de l'ame humaine que je songe en ce moment. On peut la +tenir elle aussi pour mesure de precaution, et, comme Dalembert disait, +pour "style de notaire". Mais l'esprit general de ce livre sur les +evolutions de la matiere et de la force est spiritualiste, en ce sens +qu'il est _humain_, que l'homme y tient une haute place, un haut rang, +n'est nullement ravale, rabaisse, noye et englouti dans l'ocean bourbeux +et lourd de la matiere, nullement confondu avec elle, nullement tenu +pour n'en etre qu'une modification tres ordinaire et un aspect comme un +autre. + +Tout au contraire, Buffon estime et venere l'homme. Il le tient pour +incomparable a tout le reste de la nature. Comme un autre, dont il est +loin d'avoir les idees, volontiers il dirait: "il ne faut pas permettre +a l'homme de se mepriser tout entier". Il est trop bon naturaliste, +evidemment, pour ne pas ranger l'homme dans la classe des animaux; mais +il voit et met des distances presque inconcevables entre le premier des +animaux et l'homme. Il n'a pas dit formellement; mais il a vraiment cent +fois fait entendre ce qu'on a dit depuis lui et d'apres lui: "le regne +mineral, le regne vegetal, le regne animal, _le regne humain_". Or c'est +ou l'on connait et distingue, avant tout, un esprit spiritualiste; c'en +est la marque. Il y a deux tendances generales, dont l'une est d'aimer a +confondre l'homme avec la nature, a lui montrer qu'il ne s'en distingue +point, qu'il est gouverne par les memes forces, et n'a point de loi +propre, et a lui conseiller plus ou moins, et de facons diverses, de +s'y ramener en effet, de s'y conformer, d'etre ce qu'elle est, de vivre +comme elle se comporte, et de ne pas en chercher davantage;--dont +l'autre consiste au contraire a remarquer plus ce qui distingue l'homme +du reste de la nature que ce qui l'y rattache et l'y retient, a tenir +un compte vigilant et complaisant des facultes qu'il semble bien que +l'homme ait seul parmi tous les etres, a y rappeler son attention, et +a lui persuader de se detacher, de s'affranchir, de se liberer le plus +qu'il pourra de la nature, de cultiver en lui ce qui le met a part +d'elle, de croire que ce qui l'en distingue est sans doute ce qui +fait qu'il est homme, et de cultiver et agrandir ses puissances, +ses facultes, ses dons purement humains, et pour ainsi parler, ses +privileges. + +De ces deux tendances c'est la seconde qui est excellemment, et sans +hesitation et sans melange, celle de Buffon. Voila en quoi il est en +verite tres decidement spiritualiste. Il est a remarquer, encore qu'ici +il faille etre tres reserve, et se garder d'attribuer legerement des +"causes finales" a la pensee de Buffon, que sa mefiance et son chagrin a +l'endroit des classifications peut bien venir un peu de la crainte qu'il +a qu'on ne rapproche trop l'homme des animaux, et de l'ennui qu'il +eprouve a voir qu'on le "classe" trop decidement avec eux. C'est une +observation peut-etre plus ingenieuse et spirituelle qu'absolument +juste de M. Edmond Perrier[99], mais encore qui n'est pas sans quelque +vraisemblance, que Buffon dans les classificateurs voit surtout, avec +chagrin, des hommes qui mettent l'homme trop pres du singe: "Si l'on +admet une fois que l'ane soit de la famille du cheval et qu'il n'en +differe que parce qu'il a degenere, on pourra dire egalement que le +singe est de la famille de l'homme, qu'il est un homme degenere..."; et +cela, evidemment, n'est pas du tout pour plaire a M. de Buffon. + +[Note 99: Ouvrage cite plus haut.] + +Il est a remarquer encore que ses idees, ou plutot ses pressentiments +sur la variabilite des especes ne sont pas en contradiction avec ce haut +rang et cette place a part qu'il tient a conserver a l'homme, mais, _au +contraire_, seraient des arguments en faveur et des preuves a l'appui de +sa pensee sur l'incomparable dignite de l'homme. Si les especes se sont +definies elles-memes en se combattant les unes les autres; si elles se +sont ramenees elles-memes chacune a son type le plus parfait, la mieux +douee des congeneres detruisant ses congeneres moins bien douees; si, +de la sorte, elles se sont resserrees et contractees chacune en sa +perfection propre, et ont laisse entre elles de grands vides, jadis +pleins de transitions d'une espece a l'espece voisine, maintenant a +jamais profondes lacunes; songez si la plus forte des especes, la mieux +douee, et la mieux douee precisement en usant du temps comme auxiliaire +et instrument, l'espece capable d'accumulation de ressources, capable +d'experience hereditaire, capable de progres, n'a pas, dans le cours +prolonge du temps qui l'aidait, du laisser un vide enorme entre elle et +l'espece la plus rapprochee, n'a pas du se faire une place tellement a +part, et une constitution tellement singuliere qu'aucun etre vivant ne +peut lui etre compare meme de loin! + +Au fond c'est l'idee de Buffon. L'homme est un animal tellement +superieur a la nature qu'il est comme une force particuliere de la +planete, il la change. Apres les grandes revolutions geologiques, il y +en a une autre, lente et minutieuse, mais incessante, qui est la vie de +l'homme sur la terre, sa multiplication, ses travaux, son fourmillement +intelligent, son egoisme imperieux et acharne, son vouloir-vivre plus +violent que celui d'aucun autre animal, la suite avec laquelle il +multiplie les especes animales et vegetales qui lui servent, refoule et +detruit les especes vegetales et animales qui lui nuisent, et aussi, +detruit, effrite du moins et volatilise les mineraux qui lui sont +utiles, laisse intacts ceux qui ne lui servent pas, etc. + +Remarquez qu'il est le seul animal qui vive partout ou la vie animale +est possible, pourvu qu'il ait un peu d'air pour ses poumons. "Il est le +seul des etres vivants dont la nature soit assez forte, assez etendue, +assez flexible pour pouvoir subsister et se multiplier partout, et se +preter aux influences de tous les climats de la terre. Aucun des animaux +n'a obtenu ce grand privilege. Loin de pouvoir se multiplier partout, la +plupart sont bornes et confines dans de certains climats et meme dans +des contrees particulieres; les animaux sont a beaucoup d'egards des +productions de la terre, l'homme est en tout l'ouvrage du ciel."--C'est +de ce ton que Buffon parle toujours du "maitre de la terre", et je +ne cite pas, comme trop connu, le passage fameux: "Tout marque dans +l'homme, meme a l'exterieur, sa superiorite sur tous les etres +vivants; il se soutient droit et eleve; son attitude est celle du +commandement..." [100]. + +[Note 100: L'HOMME.--_Age viril_, premieres pages.] + +Cette immense superiorite de l'homme sur les animaux peut etre contestee +par les misanthropes, les humoristes et les baladins; mais elle a deux +caracteres particulierement significatifs contre lesquels ne vaut aucun +raisonnement ni aucune boutade: l'homme est capable de progres, et il +est capable de genie individuel. + +Il est capable de progres, c'est-a-dire (et a l'abri de cet autre terme, +nous sommes inattaquables) il est capable de changement. Ce qu'il fait, +il ne le fait pas toujours de la meme facon; il est inventeur, il +imagine. Ce trait est unique dans tout le regne animal. Aucune abeille +qui construise sa cellule autrement que celles de Virgile, aucun castor +qui batisse sa digue autrement que ceux de Pline. Et qu'on dise que cela +signifie seulement que l'homme est un animal capricieux, on peut +avoir raison; mais cela signifiera toujours que l'homme est un animal +chercheur, ce qui est sa vraie definition. Il cherche toujours quelque +chose; il n'admet pas l'arret et la satisfaction dans le repos; il est +l'animal evolutionniste par excellence. Quelqu'un dira peut-etre que +l'evolution organique exceptionnellement energique qui l'a si fort +separe et eloigne des autres animaux a comme sa suite, et a laisse son +souvenir, et marque sa trace dans ce besoin encore actuel de se changer, +de se modifier, de s'amenager autrement, avec, au moins, la conviction +inebranlable et obstinee qu'il s'ameliore.--Et soyons sinceres, et +reconnaissons que s'il est loisible de dire et de croire que le progres +a son terme, et qu'au moment ou nous sommes la progression n'existe +plus, on est bien force de convenir qu'elle a existe; que l'homme, ne +pour etre mange par le lion et par le pou, tres exactement destine par +la faiblesse de ses organes, la lenteur de son accroissement physique +et la debilite extraordinaire de son enfance, a ce sort miserable et +humiliant, a bien trouve, uniquement parce qu'il avait de l'esprit, +uniquement parce qu'il etait inventeur, les moyens d'echapper a ces +fatalites, et est quelque chose de plus qu'il n'etait a l'etat naturel +el primitif. Le progres, a considerer l'ensemble de l'histoire humaine, +existe; il ne devient jamais douteux qu'a en considerer une courte +periode, et voisine de celle ou nous sommes. + +Voila un point auquel Buffon tient essentiellement. Il est spiritualiste +en tant qu'il est persuade que l'homme, loin de devoir retourner a la +nature, peut et doit presque la mepriser, peut et doit s'en eloigner, +s'en degager, et toujours reprendre essor.--Il est progressiste en tant +que persuade que l'homme invente sa destinee sur la terre, la laisse +tres basse ou la fait tres grande selon son energie, dans une sphere de +libre activite et de developpement, si incomparablement plus etendue +que celle des autres etres, que c'est en somme ce qui nous donne la +meilleure idee de l'indefini. + +Par la, remarquez-le, Buffon est, je ne dirai pas superieur a tout son +siecle, je n'en sais rien; mais en opposition avec tout son siecle, j'en +suis sur. Il est en opposition d'une part avec Rousseau, d'autre part +avec Diderot.--Il est en opposition avec Rousseau, qui toujours, a +travers bien des contradictions, dont quelques-unes lui font honneur, a +eu l'idee que l'homme avait eu tort de s'eloigner de l'etat de nature +et tort de se compliquer sous pretexte d'etre mieux, tort de vouloir +savoir, tort de vouloir comprendre, et tort de vouloir agir.--Il est en +opposition avec Diderot, qui, a un tout autre point de vue que Rousseau, +veut aussi revenir a la nature, non sous pretexte qu'elle est meilleure +et plus morale, mais un peu, ce me semble bien, pour la raison +contraire.--Meme l'esprit general du XVIIIe siecle, Buffon y repugne +encore, quoique progressiste, par la facon particuliere dont il l'est. +Le XVIIIe siecle croit au progres; Buffon aussi; mais le XVIIIe siecle y +croit en revolutionnaire, Buffon y croit en naturaliste; et ce n'est +pas du tout la meme chose. Le XVIIIe siecle croit aux grands +perfectionnements rapides et instantanes, aux Eldorados brusquement +apparus du haut de la colline gravie, aux transfigurations qui ne sont +pas des transformations, au progres par explosion. Buffon, qui a vu se +former les continents par l'accumulation des coquilles, mais parce qu'il +a vecu cent mille ans, sait que la nature n'agit qu'insensiblement et +avec une lenteur desesperante, et l'homme aussi, quoique plus alerte; +que l'homme a mis, tres probablement, un millier d'annees a realiser ce +progres de n'etre plus mange par le lion; qu'il y a tout lieu de penser, +par consequent, que tout progres dont on s'apercoit n'en est pas un; que +tout progres general sensible a un homme dans la breve carriere de la +duree de sa vie est une pure illusion; que tout changement rapide est +par definition le contraire d'un progres, et exige que le vrai progres +se remette en marche pour reparer lentement le faux; que tout progres +par explosion est le tremblement de terre de Lisbonne. + +Il n'y a pas deux facons plus differentes de comprendre la meme chose, +ou plutot ce sont deux idees absolument contraires qui ont le meme nom, +et dont l'une est une idee scientifique, et l'autre une niaiserie. +Elles conduisent aux procedes de pensees les plus contraires. A qui le +pousserait sur ce point Buffon dirait: "Si je m'apercois du progres que +je realise, c'est qu'il n'existe pas. Je suis, moi, le resultat d'un +progres dont l'origine remonte a des temps tres anciens; je contribue a +un progres qui se realisera chez nos arriere-neveux. Je mesure celui qui +est consomme, un lointain avenir jugera celui dont je suis l'ouvrier +incertain. Je ne sais qu'une chose, c'est que l'homme a progresse en +observant, en sachant, en inventant, en travaillant. J'observe, je sais, +j'invente et je travaille. De tout cela sortira un jour quelque chose. +Mais je ne poursuis pas un grand but prochain. Tout homme qui poursuit +un grand but prochain, ne l'atteint jamais. Un Cromwell, un Alexandre +(s'il n'est pas un simple ambitieux egoiste, et dans ce cas son travail +est un divertissement et non pas une oeuvre) est une coquille qui, a +elle toute seule, veut faire une montagne." + +L'homme est capable de progres, voila un des deux caracteres +particulierement significatifs qui le separe nettement du regne animal, +l'homme est capable de genie individuel, voila le second, auquel +Buffon ne tient pas moins. Les animaux n'ont pas, a proprement parler, +d'intelligence personnelle; ils n'ont pas plus d'esprit, dans une +meme espece, les uns que les autres; il y a chez eux comme une ame de +l'espece, non point des ames individuelles. Ce n'est point une abeille +qui a invente la ruche, c'est _l'abeille_ qui la construit, depuis que +_l'abeille_ existe. "On ne voit pas parmi les animaux quelques-uns +prendre l'empire sur les autres et les obliger a leur chercher la +nourriture, a les veiller, a les garder, a les soulager lorsqu'ils sont +malades ou blesses. Il n'y a, parmi tous les animaux, aucune marque +de cette subordination, aucune apparence que quelqu'un d'entre +eux connaisse de suite la superiorite de sa nature sur celle des +autres."--L'extraordinaire superiorite de l'homme est qu'il est +constitue aristocratiquement par la nature. Inventeur et chercheur, il +ne l'est que par quelques individus de l'espece; imitateur et educable, +il l'est par tous les individus de l'espece. Il s'ensuit, et qu'il se +trouve parfois quelqu'un qui invente, et qu'il suffit que celui-la ait +trouve pour que toute l'espece fasse un progres. + +C'est ce qui trompe l'observateur superficiel. On peut voir et etudier +mille hommes sans etre convaincu d'une si immense difference entre les +hommes et les animaux, et l'on peut s'aviser de dire: "Ces animaux-ci, +comme les autres, ne sont soumis qu'a des appetits et des passions, et +ont une intelligence rudimentaire a peu pres suffisante pour pourvoir +a leurs besoins et egalement repartie dans toute l'espece, comme les +fourmis, les abeilles, les castors et les hirondelles." Le Swift ou +le Micromegas qui dirait cela n'aurait pas observe le mille et unieme +individu humain, ou le cent mille et unieme; ou bien n'aurait pas lu +l'histoire de notre civilisation, si humble qu'elle soit. + +Chose curieuse, il en dirait a la fois trop et trop peu; il serait +au dessus et au-dessous de la verite; car l'homme, a considerer les +ressources dont dispose la majorite de l'espece, n'est pas l'egal des +animaux, il est au-dessous. Il a beaucoup moins de force physique dans +la sphere ou s'agitent ses besoins que chacun des animaux dans celle des +siens, cela est evident; mais de plus, il a l'instinct beaucoup moins +sur, n'est pas averti, par exemple, par le flair ou le gout de ce qui +lui doit etre nuisible, par l'ouie du danger qui le menace, par les +impressions de l'air de l'instant precis ou il doit faire une migration, +etc. Il ne sait rien qu'apres l'avoir decouvert a force d'intelligence; +et, en majorite, il n'est pas tres intelligent. Mais quelques individus +le sont dans l'espece, et toute l'espece est educable. Il suffit. Un +homme trouve la charrue; il suffit: tous les hommes s'en servent. Un +homme observe que parmi tant de vegetaux pele-mele absorbes, c'est +celui-ci qui empoisonne; le lendemain, a peu pres, personne dans la +tribu n'en mange, et la tribu a fait un progres. L'espece humaine n'a +pour elle que l'intelligence de quelques hommes; mais heureusement +(sauf quelques caprices, et dont elle revient apres avoir egorge les +inventeurs, ce qui fait qu'il n'y a aucun mal), elle est tres docile aux +inventions, tres imitatrice des nouveaux procedes, essentiellement et +indefiniment modifiable par l'education. + +C'est donc la pensee qui gouverne le monde, encore que les hommes ne +pensent guere; et ce qui met l'humanite au-dessus de l'animalite, +c'est le savant. On s'attendait a cette conclusion de Buffon; et on y +souscrit. + +Ainsi constituee, par le genie de quelques-uns, par la docilite prompte +ou tardive de la plupart, par la vulgarisation, l'habitude et la +tradition ensuite, la civilisation n'a pas de raison de n'etre pas +indefinie. Elle a eu ses eclipses, cependant, et songeons-y bien. Les +antiques astronomes qui avaient trouve sur les hauts plateaux de l'Asie +la periode lunisolaire de six cents ans "savaient autant d'astronomie +que Dominique Cassini", et avaient donc une science generale "qui ne +peut s'acquerir qu'apres avoir tout acquis", et qui "suppose deux ou +trois mille ans de culture de l'esprit humain". Et elles ont ete perdues +pendant un long temps ces hautes et belles sciences; "elles ne nous sont +parvenues que par debris trop informes pour nous servir autrement qu'a +reconnaitre leur existence passee." Il en est ainsi. Une civilisation, +lentement, se forme et se developpe; puis _la terre se refroidit_, les +hommes du nord chasses de leurs demeures "refluent vers les contrees +riches, abondantes et cultivees par les arts... et trente siecles +d'ignorance suivent les trente siecles de lumiere". C'est la diffusion +de la science humaine sur toute la surface de la planete, de telle sorte +que, detruite ici, elle reste la, et de la se propage, sans avoir besoin +de se recommencer, qui peut empecher le retour de tels malheurs. + +Persuadons-nous donc que l'homme est ne pour savoir, pour exercer son +intelligence et agrandir son entendement, et que c'est la sans doute +tout l'homme, puisque c'est a la fois le signe distinctif de l'espece et +ce grace a quoi elle n'a point peri. Ajoutons, ce qui va de soi, puisque +c'est sa vraie nature, que c'est son bonheur: "Considerons l'homme sage, +_le seul qui soit digne d'etre considere_: maitre de lui-meme, il l'est +des evenements; content de son etat, il ne veut etre que comme il a +toujours ete, ne vivre que comme il a toujours vecu; se suffisant a +lui-meme, il n'a qu'un faible besoin des autres; il ne peut leur etre +a charge; occupe continuellement a exercer les facultes de son ame, il +perfectionne son entendement, il cultive son esprit, il acquiert de +nouvelles connaissances, et se satisfait a tout instant sans remords et +sans degout; il jouit de tout l'univers en jouissant de lui-meme." + +Autrement dit: "Toute la dignite de l'homme consiste dans la pensee. +Travaillons donc a bien penser, voila le principe de la morale"; et si +peu mystique, si eloigne, du reste, a tant d'egards, de l'esprit de +Pascal, Buffon rejoint ici le grand moraliste idealiste. + +On voudrait peut-etre que ce dernier mot meme de la pensee de Pascal, +que je viens de citer, Buffon l'eut dit, qu'il eut fortement rattache la +morale a la dignite de la pensee humaine, qu'il eut parle davantage des +devoirs que la singularite meme et l'excellence de sa nature imposent +a l'homme. Et l'on voudrait que parmi tant de choses qui distinguent +l'homme des animaux, Buffon eut mieux demele, et compte plus nettement, +celle qui l'en distingue le plus, la presence en son esprit de cette +idee qu'il est _oblige_. La morale de Buffon est que l'homme est tres +noble et doit s'ennoblir de plus en plus, C'est presque une morale +suffisante, a la condition qu'on en tire bien tout ce qu'elle contient. +Il ne l'a pas fait; il en tire seulement ceci: "Pensez, sachez, et +considerez ceux qui pensent et savent comme vos guides". Il pouvait +ajouter brievement: "Et soyez justes et bons; car c'est une maniere +aussi de vous distinguer infiniment de l'animalite." Encore que tres +elevee, la morale de Buffon, comme toute sa pensee, comme toute sa vie, +comme lui tout entier, est trop purement _intellectuelle_.--N'importe, +elle est elevee. Elle existe d'abord, ce qui en son siecle est quelque +chose; ensuite elle est fondee tout entiere sur ce principe que tout +avertit l'homme de ne pas prendre la nature pour guide et pour modele, +de ne pas l'adorer, de ne pas, meme, lui etre complaisant et docile; que +tout avertit l'homme qu'il lui est tres sensiblement superieur, et +cree avec des aptitudes a le rendre, progressivement, de plus en plus +superieur a elle.--L'homme est l'animal qui avec l'intelligence et le +temps peut abolir en lui l'animalite, et s'il le peut il le doit, voila +toute la morale de Buffon.--En cela il est hautement spiritualiste, et +peut-etre beaucoup plus qu'il n'a cru lui-meme, et d'un spiritualisme +qui, n'ayant rien de metaphysique, n'admettant point d'abstraction et +n'ayant aucun recours aux causes finales, n'etant que le langage d'un +naturaliste qui se rend compte froidement de la nature de l'homme comme +de celle des betes, n'est point suspect, et de sa discretion, de +son extreme modestie meme recoit une extreme autorite. Buffon le +naturaliste, sans qu'il en ait l'air, mais non pas sans qu'on s'en soit +apercu, est l'adversaire le plus grave, le plus inquietant et le plus +competent du _naturalisme_ du XVIIIe siecle. + + + +IV + +L'ECRIVAIN--SES THEORIES LITTERAIRES + +C'est un grand ecrivain. Quand il disait, dans son discours de reception +a l'Academie francaise, que les ouvrages bien ecrits sont les seuls qui +passeront a la posterite, il songeait a lui, et il avait raison d'y +songer. Par sa nature, par le fond de sa complexion, sinon par ses +idees. Buffon se rattachait au XVIIe siecle. Il en avait l'instinct de +dignite, l'amour de l'ordre et de la composition simple et vaste, +un certain penchant a la noblesse d'attitude et a la pompe. Cela se +retrouve dans son style, et, comme ecrivain, Buffon semble appartenir +plutot au XVIIe siecle qu'a celui dont il etait. Il est avant tout +"eloquent", sa parole est "belle", plutot qu'elle n'est vive, piquante, +rapide, spirituelle ou divertissante. Il a le genie "oratoire". Sa +grande histoire se deroule majestueusement, dans une grande unite, avec +une suite assuree, dans un ordre severement medite et prepare, comme un +seul "discours" continu, qui marche de ses premisses a ses conclusions. +Il a fait un _discours_ sur l'univers, comme Bossuet un discours sur +l'histoire universelle. Tout cela revient a dire que le genie de Buffon, +comme tous les genies oratoires, vise a l'impression d'ensemble et +au grand effet final. Les genies de ce genre ont quelque chose +d'architectural; ils construisent un monument, une de ces oeuvres +imposantes qui demandent qu'on recule un peu pour en saisir l'ordonnance +et pour les admirer dans leur grandeur. + +Ce n'est pas a dire que le detail en soit neglige; on a pu meme dire +que parfois il ne l'est pas assez. Buffon, dans ses mille descriptions +d'animaux si divers, montre des ressources singulierement variees de +pittoresque. Il a la force, tour a tour, et la grace, et l'eclat. Il a +comme une sympathie toujours prete pour ses modestes heros, qui sait +relever leurs merites, faire eclater leurs beautes, bien saisir et +a chacun bien conserver son caractere propre, et donner ainsi a la +physionomie son unite, son air distinctif qu'on n'oublie point.--Sans +doute il est trop orne; il s'applique trop; il est trop l'homme +qui estimait Massillon le premier de nos prosateurs; il fait trop +complaisamment son metier d'ecrivain; et, s'il ecrit bien, ce n'est pas +assez sans s'en apercevoir.--Defaut commun, du reste, a presque tous les +hommes de science quand ils redigent: ils ne croient jamais avoir assez +bien redige; ils veulent toujours trop convaincre leur lecteur et se +convaincre eux-memes qu'eux aussi savent ecrire. Il y a des alarmes dans +cette application trop curieuse.--Cette explication que je donne du +defaut le plus saillant de Buffon s'applique bien, a ce qu'il me semble; +car les parties de ses ouvrages ou il y a exces d'ornement, ou de pompe, +sont d'abord ce qu'il a ecrit pour l'Academie francaise (_Discours +de reception--Eloge de la Condamine_); ensuite ce qu'il a ecrit en +collaboration avec des savants ses eleves (_Quadrupedes, Oiseaux_). +Dans ce dernier cas, il refait, il refond, il corrige, et toujours tres +heureusement, mais il recoit cependant et subit la contagion de la +coquetterie litteraire des hommes de science, et du trop beau style. +Mais dans les livres qu'il a ecrits tout entiers lui-meme, geologie, +mineralogie, embryologie (j'y reviens parce que je sais qu'on ne le lit +plus, et parce que c'est admirable), anthropologie, theorie de la terre, +epoques de la nature, je ne sais pas de style plus simple, plus grave, +plus net, plus franc, plus imposant sans faste, et meme sans chaleur, +comme il convient a un savant qui comprend tout, qui embrasse tout et +que ses idees les plus grandes n'etonnent pas; je ne sais pas enfin +meilleur modele du style propre a l'exposition scientifique. + +Il est seulement, ce me semble, un peu plus long qu'il ne faut, et +sans precisement se repeter, donne a la meme idee, pour la faire mieux +entendre, plusieurs formes equivalentes, plusieurs tours ramenant +au meme point, en plus grand nombre peut-etre qu'il ne serait +indispensable. Peut-etre est-ce la, pour qui expose des choses toutes +nouvelles et qui songe au grand public, une necessite, dont, cent ans +plus tard, l'ignorant lui-meme ne se rend plus compte. + +Et a travers tout cela la grandeur du sujet ne s'oublie jamais, parce +que l'auteur ne la met jamais en oubli. Condorcet a bien saisi ces deux +points de vue qu'il ne faut pas separer, parce que, aussi bien, Buffon +ne les a jamais separes lui-meme: "On a loue la variete de ses tours. En +peignant la nature sublime ou terrible, douce ou riante, en decrivant +la fureur du tigre, la majeste du cheval, la fierte et la rapidite +de l'aigle, les couleurs brillantes du colibri, la legerete de +l'oiseau-mouche, son style prend le caractere des objets; mais il +conserve toujours sa dignite imposante; c'est toujours la nature qu'il +peint, et il sait que, meme dans les petits objets, elle manifeste sa +toute-puissance." + +On pourrait supposer a l'avance les idees litteraires de Buffon rien +qu'a connaitre les principaux caracteres de son style. Ce style est le +style oratoire, ou, pour etre plus precis, le style de l'exposition +oratoire, c'est-a-dire non pas celui de l'orateur a la tribune, a la +barre, ou a la chaire, mais celui de la _lecon_ faite par un homme +naturellement eloquent. Il est methodique, grave, mesure, imposant, +majestueux et _nombreux_. Il n'est ni anime par une passion vive, ni +alerte et arme en guerre comme le style des polemistes. C'est le style +d'un professeur qui a du genie. Voila precisement ce que Buffon a +ete amene a recommander comme le style parfait, ou approchant de la +perfection; car toutes les fois qu'un ecrivain superieur songe a tracer +pour les autres les regles de l'art d'ecrire, il ne fait que l'analyse +et l'exposition raisonnee de ses propres qualites d'ecrivain. C'est +ainsi qu'il en a ete de Buffon ecrivant le _Discours sur le style_. +Comme l'a dit excellemment Villemain, ce discours n'est que "la +confidence un peu appretee" de Buffon sur son propre genie litteraire, +et on fera bien de n'y voir que cela, tout en profitant des bonnes +lecons de detail et des apercus profonds qu'il renferme. + +Il n'y faut pas voir un traite complet de l'art d'ecrire; et, du reste, +sachons bien nous en rendre compte, Buffon n'a nullement entendu y +mettre une _rhetorique_ complete, meme sommaire. L'admiration qu'on a +eprouvee pour cet ouvrage lui a fait donner apres coup le titre _faux_ +de "Discours sur le style"; mais ce n'est pas l'auteur qui le lui a +donne, et, en le lui imposant, tout en lui faisant honneur on lui a fait +tort, parce que, ainsi nomme et compris, ce discours trompe l'attente +qu'il fait concevoir et qu'il ne pretendait pas provoquer, et prete a +des critiques auxquelles, sous un titre moins solennel, il ne serait pas +expose. Ce morceau est tout simplement le "Discours de reception de +M. de Buffon a l'Academie francaise", ou, comme l'auteur le definit +lui-meme dans les premieres lignes, "_ce sont quelques idees sur le +style_". Voila le vrai titre, qu'il ne faut pas perdre de vue. + +Ainsi defini, l'ouvrage se defend contre les objections. On ne peut plus +reprocher a ce discours ou sont si vivement recommandees les qualites de +composition, une certaine incertitude de plan; car il est permis, quand +on ne veut qu'indiquer quelques idees sur le style, de les exposer dans +un ordre un peu libre et abandonne. On ne peut lui reprocher d'etre tres +incomplet. Il devait l'etre. Il devait ne contenir que _quelques idees +sur le style_ les plus cheres a l'auteur et les plus importantes a ses +yeux. Il devait n'etre, pour parler le langage des savants, qu'une +contribution a l'etude de l'art d'ecrire. C'est ce qu'il est, avec un +merite superieur. + +Il faut retenir de cette remarquable dissertation comme des verites +indiscutables, d'abord l'importance du plan et de l'ordre dans les +ouvrages de l'esprit;--ensuite cette belle et profonde pensee que +l'auteur qui met de l'unite dans son ouvrage ne fait qu'imiter la nature +et l'ordre eternel qu'elle suit dans ses oeuvres;--enfin l'idee de +Buffon, sur l'importance du style, et sur ce que le style _est l'homme, +meme_ ce qui ne veut nullement dire, comme on le croit trop souvent, que +le style est une peinture du _caractere, des moeurs_ et de la _facon +de sentir_ de l'auteur (rien n'est plus eloigne que cela de la pensee de +Buffon ni n'y est plus contraire); mais ce qui veut dire que le style +c'est _l'intelligence_ de l'auteur, la marque de son _esprit_, et par +consequent ce qui lui appartient en propre dans quelque ouvrage que ce +soit. + +Voila les parties solides et durables de ce morceau. Il ne faut pas +croire qu'il revele les veritables sources du grand style; il n'en +montre qu'une partie. Oui, dans quelque ouvrage que ce soit, le plan, +l'ordre, l'unite, sont absolument necessaires. Mais Buffon croit que de +la naissent _toutes_ les qualites du style, et cela n'est pas vrai. De +la naissent la clarte, la precision, l'aisance, la vivacite meme et +un certain mouvement, et un caractere grave, imposant, qui recommande +l'oeuvre et fait une forte impression sur l'esprit des hommes. Mais il +y a d'autres qualites du style qui tiennent au _sentiment_ et a +l'imagination. Il semble, vraiment, que Buffon n'ait omis, parlant +de l'art d'ecrire, que ces deux sources du genie: imagination et +sensibilite; et ce qui fait le style des poetes, des grands romanciers, +des auteurs dramatiques, des philosophes souvent, des orateurs presque +toujours, il semble que Buffon l'ait oublie. + +Il ne l'a point oublie; la verite est qu'il s'en defie. La preuve +c'est que sentiment, imagination, couleur, il en a parle, seulement en +essayant d'abord de les faire provenir, non de leur source naturelle qui +est le mouvement du coeur, mais de la raison, de l'ordre mis dans les +idees, du plan;--ensuite en recommandant a plusieurs reprises de les +tenir en grande suspicion et comme en respect. Il faut relire le passage +ou il rattache le sentiment et la couleur au plan bien fait comme a leur +cause: "Lorsque l'ecrivain se sera fait un plan... il sera presse de +faire eclore sa pensee; il aura du plaisir a ecrire... _la chaleur +naitra de ce plaisir_... et donnera _la vie_ a chaque expression... les +objets prendront de la _couleur_ et, le _sentiment_ se joignant a la +lumiere..." Ainsi chaleur, vie, couleur et sentiment, tout cela vient du +plaisir qu'on a a ecrire quand on s'est fait un bon plan. Cette theorie +n'est point fausse; car il y a une certaine verve et chaleur de +composition qui nait en effet du plaisir de bien embrasser sa matiere et +d'en bien voir comme etalees devant nos yeux toutes les parties dans un +bel ordre. Mais on comprend bien qu'il y a une autre espece de chaleur +et de sentiment et qu'il n'est plan bien fait qui puisse inspirer a +Demosthene le serment sur les morts de Marathon et a Racine le "_qui te +l'a dit_?" d'Hermione. + +Buffon ignore-t-il cela? Non; mais il n'aime pas a s'en occuper. Il +n'aime pas les poetes et les orateurs passionnes; son orateur prefere +est Massillon; il n'aime pas la passion. Tout le _Discours sur le style_ +le montre. C'est la que l'on trouve qu'il faut "_se defier du premier +mouvement_"; eviter "_l'enthousiasme trop fort_", et mettre partout +"_plus de raison que de chaleur_". Voila le fond de la pensee de Buffon. +Plus de raison que de chaleur, ou une chaleur qui resulte du plan bien +fait, c'est-a-dire qui vient encore de la raison, voila sa theorie. Elle +est etroite. Elle ne tient pas compte de la litterature de sentiment, ni +de la litterature d'imagination. Elle est quelque chose comme du Boileau +pousse a l'exces; car Boileau sait ce que c'est qu'imagination, passion +et tendresse, et il veut seulement que la raison les guide, non qu'elle +les remplace. + +On peut meme ajouter que cette doctrine implique quelque contradiction. +Buffon ne cesse de recommander le "naturel", et il n'a pas tort. Mais en +quoi consiste le naturel, sinon en ce premier mouvement dont Buffon veut +qu'on se defie? C'est ce premier mouvement qui est le cri du coeur, +l'eveil de la sensibilite, l'elan de la nature, et en un mot le naturel. +C'est lui qu'il faut surprendre en soi, saisir au moment ou il nait, +le controler sans doute, et voir s'il n'est pas un simple ecart +de fantaisie ou d'humeur, mais en ne commencant point par "s'en +defier".--De meme Buffon recommande le naturel et prescrit de designer +toujours les choses "par les termes les plus generaux" (ce qu'il +se garde bien de faire, je vous prie de le croire, quand il parle +geologie), par les termes les plus generaux, c'est-a-dire par les termes +abstraits et les periphrases. Rien n'est moins naturel, rien n'est plus +apprete. Precisement! c'est que Buffon aime le naturel en ce qu'il +deteste l'esprit de pointes; mais il aime aussi l'appret, l'arrangement, +l'appareil, une certaine coquetterie de style, toutes choses qui, de +leur cote, sont le contraire du naturel, du premier mouvement, de la +naivete.--Voulez-vous un criterium infaillible pour juger de la justesse +d'une theorie litteraire? Voyez si elle explique ou si elle contredit La +Fontaine. La Fontaine juge au point de vue du _Discours sur le style_, +est mauvais. La question est tranchee: c'est le _Discours sur le style_ +qui a tort. + +Disons tout cela parce qu'il faut le dire et se rendre compte et des +lacunes et des erreurs de ce petit traite si fecond, tout au moins, en +reflexions. Mais en finissant comme nous avons commence, prenons-le en +lui-meme et pour ce qu'il est. Il est une _vue_ sur l'art d'ecrire, +rapidement presentee par un savant, grand ecrivain, a l'usage des +savants qui voudront ecrire. Il est un petit traite d'_exposition +scientifique_. A ce titre il n'est pas eloigne d'etre excellent. Comment +faut-il s'y prendre pour ecrire l'_Histoire naturelle_ de M. de Buffon, +ce discours le dit; comment faudra-t-il s'y prendre pour ecrire des +ouvrages du meme genre, ce discours l'enseigne; et c'est quelque chose. + +Il y a eu une epoque ou le _Discours sur le style_ etait considere +comme la loi supreme de l'art d'ecrire. C'est le temps ou d'illustres +professeurs avaient apporte dans les chaires superieures de l'Universite +ces qualites d'exposition large et eloquente dont le _Discours sur le +style_ donne la lecon et l'exemple. Il est, en effet, et la regle et le +modele de cette eloquence particuliere, intermediaire, qui n'est ni la +simple et profonde eloquence du coeur et de la passion, ni l'eloquence +de la tribune ou de la chaire ou l'imagination a tant de part, mais +l'eloquence au service de l'enseignement, tendant a instruire d'une +facon elevee et avec une maniere imposante, plutot qu'a toucher et a +emouvoir. Dans cette eloquence, l'unite, la composition, l'ordre clair, +lumineux et beau sont, en effet, les qualites essentielles et le fond de +l'art. De la la grande fortune du _Discours sur le style_. Les lecons +qu'il donne ne sont pas a mepriser, et non seulement ceux a qui il +s'adresse specialement, mais tout le monde peut et doit y trouver +profit. Il suffit d'indiquer le domaine ou elles sont bien a leur place, +et celui, aussi, qui reste en dehors de leur portee. + + + +V + +Ce grand savant, ce philosophe distingue, ce grand poete et ce grand +sage mourut en 1788. Il n'a pas vu la Revolution francaise. Ce lui fut +une chance heureuse; car il en aurait ete un peu incommode, et n'y +aurait rien compris. Les agitations des hommes, leurs coleres, leurs +passions, leurs efforts genereux meme en vue d'un but prochain, sont +choses qu'habitue a la marche insensible et sure de la nature, il ne +comprenait point et trouvait singulierement meprisables. Son dedain +pour "l'histoire civile" est extreme, excessif meme pour un homme qui, +surtout naturaliste, n'a pas laisse d'etre un moraliste d'un grand +merite. Tout dans l'histoire civile lui parait obscurites, et, du reste, +simples miseres: "La tradition ne nous a transmis que les gestes de +quelques nations, c'est-a-dire les actes d'une tres petite partie du +genre humain; tout le reste des hommes est demeure nul pour nous, nul +pour la posterite; ils ne sont sortis de leur neant que pour passer +comme des ombres qui ne laissent point de traces; et _plut au ciel_ que +le nom de tous ces pretendus heros dont on a celebre les crimes ou +la gloire sanguinaire fut egalement enseveli dans l'ombre de +l'oubli!"--Cette petite portion de "l'histoire civile" qui s'etend de +1789 a 1799 lui eut paru aussi insignifiante qu'une autre dans la marche +de la nature, et meme dans celle de l'humanite, et, seulement, plus +desagreable a traverser. La providence qui veillait sur lui a donc +comble une vie longue qui fut presque toujours heureuse par une mort +opportune. Il n'avait pas fini son ouvrage. Il n'a du regretter que +cela. + +Il avait fait un tres beau livre, et accompli une tres grande oeuvre. +Il avait presque cree l'histoire naturelle, et du meme coup il l'avait +affranchie. Elle existait, confondue avec la "physique", chez ces +timides et modestes savants de la fin du XVIIe siecle et du commencement +du XVIIIe, dont nous avons fait connaissance avec Fontenelle. Elle etait +alors tres serieuse, volontairement tres reservee en ses conclusions +et tres discrete. Avec Fontenelle lui-meme, et avec ses successeurs +"philosophes", Bonnet, Robinet, De Maillet, Maupertuis, Diderot, elle +etait devenue tres pretentieuse, tres audacieuse, et s'etait mise au +service d'idees emancipatrices, irreligieuses, et quelquefois, avec +Diderot, immorales. Elle etait devenue une forme, ou un auxiliaire, ou +instrument de l'atheisme liberateur. C'est de cette compromission, tres +dangereuse, surtout pour elle, et qui risquait d'empecher qu'elle devint +une veritable science, que Buffon l'a delivree. + +Sans etre religieux lui-meme, il a eu de la science cette idee juste et +digne d'elle, qu'elle n'a pas a se mettre au service d'une doctrine de +combat et qu'elle dechoit a devenir un moyen de polemique. Il a cru +qu'elle se suffit a elle-meme, et qu'elle a un domaine dont sortir est +une desertion. La science, entre ses mains laborieuses et calmes, est +redevenue ce qu'elle etait chez nos bons savants tranquilles de 1700, +mais agrandie, approfondie, ordonnee et imposante. Les hommes de +l'Encyclopedie n'ont guere pardonne a Buffon cette secession, qui etait +une indiscipline. Ils ont senti en lui un indifferent, et peut-etre un +dedaigneux, c'est-a-dire le pire, a leur jugement, de leurs adversaires. + +Ils ont bien vu, d'ailleurs, que sans sortir de son calme et de son +impassibilite d'observateur, et precisement un peu parce qu'il n'en +sortait pas, il dirigeait vers des conclusions tres contraires a leurs +tendances generales, relevant l'homme, le montrant obeissant aux lois +de la nature d'abord, et ensuite a d'autres, et lui persuadant que son +devoir, ou tout au moins sa dignite, n'etaient point a se confondre avec +elle. Et que le mouvement philosophique, issu, en grande partie, du +nouvel esprit scientifique et du gout des sciences naturelles, s'arretat +precisement au plus grand naturaliste du siecle, ne l'entrainat point, +ni ne l'emut, et le laissat parfaitement libre d'esprit et independant +des ecoles, c'est ce qui les desobligea sans doute extremement. + +La science y gagna en dignite, en independance, en aisance dans sa +marche, et en autorite. + +L'influence de Buffon comme savant a ete considerable. Son grand merite +d'abord et comme sa victoire, a ete de conquerir le public a la science +de l'histoire naturelle, comme Montesquieu l'avait conquis a la science +politique. Il a fait entrer l'histoire naturelle dans les preoccupations +et dans le commerce du monde lettre. Il a ete comme un Fontenelle grave, +imposant, qui a attire le public mondain a la science, sans faire a ce +public des sacrifices d'aucune sorte, et sans mettre une coquetterie +suspecte a le seduire. La douce et louable manie des cabinets d'histoire +naturelle chez les particuliers date de lui. Comme tous les hommes de +genie il a cree des ridicules, et celui dont il est le promoteur est le +plus inoffensif et le plus aimable. + +Il a suscite des disciples dont les uns, comme Condorcet, le defigurent, +et poussent a l'exces, d'une intrepidite de dogmatisme qui l'eut fait +sourire avec toute l'amertume dont il etait capable, quelques-unes de +ses idees generales ou plutot de ses hypotheses; dont les autres, comme +Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, sont des hommes de genie et des +createurs. On pourrait aller plus loin sans sortir de la verite, et dire +qu'un certain idealisme appuye sur la science est une nouveaute qui +vient de lui; et que son idee du lent et eternel progres de la nature +creant d'abord les organismes les plus grossiers, puis se compliquant +et s'ingeniant dans des constructions plus delicates et subtiles, puis +creant avec l'homme l'etre capable d'un perfectionnement dont nous +ne voyons que les premiers essais, trouve dans les _Dialogues +philosophiques_ de M. Renan son expression eloquente, poetique et +audacieuse, et comme son echo magnifiquement agrandi. + +Son influence comme poete n'a pas ete moins grande que sa contribution +de savant a la conscience de l'humanite. La plus grande idee poetique +qu'ait eue le XVIIIe siecle, c'est lui qui l'a eue, et exprimee. La +majeste vraie de la nature, c'est lui qui l'a sentie. Il est etrange, +quand on cherche les origines en France du sentiment de la nature, si +tant est que ce sentiment ait des origines, qu'on trouve tout de suite +Rousseau, et qu'on ne trouve jamais Buffon. Il faut de Buffon n'avoir lu +que l'_Oiseau-mouche_ ou le _Kanguroo_ pour que tel oubli puisse etre +fait. La verite, pour qui, a lu les _Epoques de la nature_, est que +le grand sentiment de la nature est dans Buffon, et que la sensation, +exquise du reste, mais seulement la sensation de la nature est dans +Rousseau. La grande vision de l'eternelle puissance qui a petri nos +univers, et le sentiment toujours present de sa mysterieuse histoire +ecrite aux flancs des montagnes et aux rochers des cotes, c'est dans +Buffon qu'on les trouve a chaque page, et soyez surs que la phrase de +Chateaubriand sur "les rivages _antiques_ des mers" est d'un homme qui a +lu Buffon. + +A vrai dire, cette fin du XVIIIe siecle a donne trois poetes, qui sont +Buffon, Rousseau et Chenier, et tous les trois, inegalement, ont eu dans +les imaginations du XIXe siecle un sensible prolongement de leur pensee. +Rousseau a rouvert, et trop grandes, les sources de la sensibilite; +Buffon a appris aux hommes l'histoire et la geographie de la nature, et +les a invites a se penetrer de toutes ses grandeurs; Chenier a retrouve +le sentiment de la beaute antique; et l'on rencontrera ces trois +grandes influences dans Chateaubriand; et du moment qu'elles sont dans +Chateaubriand, vous savez assez que tout le siecle dont noua sommes en +a recu la contagion, et a continue, jusqu'a l'epoque ou le realisme a +reparu, a les entretenir. + + + +MIRABEAU + + + +I + +CARACTERE--TOUR D'ESPRIT--ETUDES + +Rien ne peut eclairer plus vivement la pensee philosophique et politique +du XVIIIe siecle et la mieux faire comprendre qu'un examen des idees de +Mirabeau. Car Mirabeau c'est le XVIIIe siecle lui-meme, et presque tout +entier, et c'est le XVIIIe siecle mis a l'oeuvre, jete dans l'action, +place en face de la realite, et a qui l'histoire semble dire: "ne +disserte plus, mais execute." + +Tous les traits essentiels du XVIIIe siecle francais se retrouvent +dans Mirabeau. Independant et audacieux par la pensee, esclave de ses +passions, avide de savoir, d'idees et de jouissances, impatient de tous +les jougs, et se forgeant par ses vices les chaines les plus lourdes, +subtil comme Montesquieu, fougueux comme Diderot, et romanesque comme +Rousseau, sans compter qu'il est, aussi, encyclopedique comme Diderot, +orateur comme Rousseau, pamphletaire, polemiste et improvisateur comme +Voltaire, et ouvrier de librairie comme Prevost; c'est bien le XVIIIe +siecle que nous avons devant les yeux dans un temperament d'exception, +d'une puissance, d'un ressort et d'une vitalite terrible.--Avec cela, +ce double trait ou presque tout homme du XVIIIe siecle se reconnait +d'abord, une absence absolue de sens moral, et je ne sais quelle largeur +de coeur et generosite naturelle, qui, sans suppleer a la moralite, fait +que le manque en est moins penible et repugnant. + +Fougueux et romanesque, il l'est a faire douter de ses aventures. +Soldat, grand seigneur, maniere de diplomate obscur et equivoque, +joueur, prodigue, dissipateur de deux fortunes en quelques mois, homme +de galanteries effrenees et peut-etre monstrueuses, embastille, evade en +enlevant une femme mariee, vivant de sa plume en Hollande, emprisonne de +nouveau et trompant ses ennuis par une fureur d'etudes incroyable, +et des epanchements de passion souvent exquis; puis, tout a coup, se +dressant, eclatant en pleine lumiere de popularite et de gloire, tribun +redoutable, agitateur de foules; puis arbitre et comme prince de la +revolution, roi de l'opinion, traitant de puissance a puissance d'un +cote avec le roi et de l'autre avec le peuple; il a eu une courte +existence qu'on s'etonne qui ait pu etre si longue, tant elle est +surchargee, agitee, brisee, secouee de tempetes, et retentissante d'un +continuel redoublement d'orages. + +Et cette existence, qu'en partie il faisait lui-meme, qu'en partie il +acceptait des circonstances, etait excellemment de son gout. Il etait +romanesque comme Saint-Preux et, je crois, beaucoup davantage. Ses +lettres du donjon de Vincennes sont d'un Rousseau qui adore Tibulle, +pleines de sensualite, de vraie passion, aussi d'eloquence, et de cette +melancolie male des ames robustes pour qui le malheur est une forte et +non point tres desagreable nourriture. On sent qu'il jouit, tout en +hurlant parfois de colere, de l'extraordinaire, du cruel et de l'extreme +de sa situation, et que les rigueurs le fouettent comme la pluie ou la +neige un chasseur aventureux et allegre. + +Elles sont elles-memes un roman, ces lettres de Vincennes, et, soit dit +en passant, un roman qui se trouve par hasard etre bien compose. Ce sont +d'abord des lettres de jeune homme, ardent, sensuel et declamateur, qui +est meridional, qui est du sang des Mirabeau, et qui a lu la _Nouvelle +Heloise_;--ce sont ensuite des lettres de jeune pere, ravi de l'etre, +plein de sollicitude emue et d'anxiete charmante, opposant de tout son +coeur les recettes philosophiques aux "recettes de bonne femme" pour le +plus grand bien de cette petite _Sophie-Gabrielle_, qu'il n'a jamais vue +et qu'il adore d'autant plus; et ce roman vrai de pere emprisonne, et +ces caresses hasardeuses confiees au papier, et ces baisers paternels +jetes a travers les grilles, tout cela a quelque chose de bizarre, de +fou, et d'attendrissant, et de naif, et de delicieusement suranne comme +une vieille romance; et tout cela est penetrant, parce qu'encore c'est +cependant vrai, contre toute apparence, et je ne sais rien de plus +captivant ni de plus cruellement doux;--et ce sont enfin, l'enfant +mort, le tumulte des sens apaise par le temps, des lettres tendrement +amicales, confiantes et apaisees, avec des longueries et des traineries +de bavardage, et des anecdotes gaies, et des epanchements familiers, +sans plus rien ni de lyrique ni d'oratoire, causeries prolongees de +vieux amis, eprouves, et resserres, et meles l'un a l'autre par les +epreuves.--Mais ce sont surtout des lettres d'homme romanesque, +hasardeux, fievreux, amoureux de situation hors du commun et du normal, +et qui n'a ete si fidele, cette fois, que d'abord, si l'on veut, parce +qu'il etait en prison, ensuite parce qu'il etait excite, et renfonce +dans son sentiment par l'opposition qu'on y faisait, et dans sa volonte +par l'obstacle, et dans son amour par les haines qu'il lui valait, et +exalte et enivre par le froissement rude, sur sa poitrine, des vents +contraires. + +Et ses idees generales, comme sa complexion, sont bien d'un homme du +XVIIIe siecle. Irreligieux, il l'est absolument, de tres bonne heure, et +toujours. Ses lettres a Sophie contiennent un manuel d'atheisme formel, +et indiscutable precisement parce que l'atheisme y est tranquille, sans +colere, sans forfanteries, et confidentiel. Mirabeau n'est pas, en cette +affaire, un fanfaron, un fanatique a rebours, un phraseur, un revolte, +ou un imbecile. C'est un homme presque ne dans l'atheisme, qui n'a pas +traverse de crise ni de periode d'angoisses, qui, au contraire, est +incroyant de nature, de penchant propre ou, au moins, de tres longue +habitude. Tout a fait moderne en cela, et arrive a cette etape, a cette +region de l'esprit ou l'intolerance a rebours est aussi depassee, aussi +lointaine que l'intolerance traditionnelle, et ou l'on est separe des +croyants par de trop grands espaces pour pouvoir meme les detester.--Le +mysterieux, le surnaturel, et, sachons bien l'ajouter, tous les grands +problemes metaphysiques, eternelles preoccupations et tourments de l'ame +des hommes, ne repondent a rien dans son esprit. Amene a en parler, il +n'en parle que pour dire qu'il les ignore, et pour montrer qu'il est +incapable de les soupconner, d'en comprendre l'importance, et d'en +sentir l'attrait, et d'en eprouver l'inquietude. + +Ce qui n'empeche pas qu'il ait une idole, qui, vous vous y attendiez +fort bien, est la raison. Il semble y croire de toute son ame et de +toute son esperance. Ni Montesquieu, ni Dalembert, ni Condorcet n'y +croient davantage. Tres jeune, a propos de la reforme politique des +Juifs, il ecrivait, tout a fait dans la maniere des grands optimistes de +la fin du XVIIIe siecle, et avec un certain degre de candeur qui aurait +fait sourire Voltaire: "Croyons que si l'on excepte les accidents, +suites inevitables de l'ordre general, il n'y a de mal sur la terre que +parce qu'il y a des erreurs; que le jour ou les lumieres, et la morale +avec elles, penetreront dans les diverses classes de la societe... +l'instruction diminuera tot ou tard, mais infailliblement, les maux de +l'espece humaine, jusqu'a rendre sa condition la plus douce dont soient +susceptibles des etres perissables." + +Tout a fait a la fin de sa carriere, dans son discours posthume sur la +liberte de la presse, il ecrivait encore: "Un bon livre est doue d'une +vie active, comme l'ame qui le produit; il conserve cette prerogative +des facultes vivantes qui lui donnent le jour. Le bienfait d'un livre +utile s'etend sur la nation entiere, sur les generations a venir; il +grandit, il feconde l'intelligence humaine; il multiplie, il prolonge, +il propage, il eternise l'influence des lumieres et des vertus, de la +raison et du genie; c'est leur essence pure et precieuse que l'avenir ne +verra pas s'evaporer; c'est une sorte d'apotheose que l'homme superieur +donne a son esprit afin qu'il survive a son enveloppe perissable...." + +L'humanite cherchant peniblement sa voie que personne ne lui a enseignee +dans le principe, ayant en elle-meme, mais tres enveloppee et confuse, +une lumiere, qu'elle cherche a degager; les hommes superieurs +depositaires particuliers de cette lumiere, la faisant paraitre plus +vive et plus penetrante par intervalles et formant ainsi comme une +providence collective et successive; et a leur suite l'humanite marchant +lentement d'abord, de plus en plus vite ensuite, grace a l'accumulation +des notions nouvelles sur les anciennes qui ne se perdent point, vers un +avenir assure de grandeur, de concorde, de bonheur et de pleine clarte: +voila la grande theorie du progres par la raison, qui a toujours +ete, plus ou moins, un des beaux reves de l'espece humaine, et qui +certainement est une de ses raisons d'etre et un de ses principes de +vie, mais qui n'a jamais ete embrassee d'une foi plus vive et d'une plus +entiere assurance que par les hommes du XVIIIe siecle.--C'est bien la +croyance que se donne Mirabeau, c'est bien sa conception generale et +son idee maitresse. C'est ce qui l'a le plus soutenu dans ses luttes, +encourage dans ses resistances et anime dans les assauts qu'il a donnes. +C'est le plus noble, s'il etait sincere, des divers mobiles qui ont agi +en lui. + +Ce qui le distingue des hommes de son temps, c'est que dans tout son +romanesque et a travers toutes ses fougues, et parmi les fumees, souvent +epaisses, de son temperament de satyre, de son imagination de rheteur +et de son esprit de sophiste, il avait une singuliere nettete +d'intelligence et une vigueur peu ordinaire d'esprit pratique. Celui-ci, +quoique romanesque, et encore que generalisateur, aimait les faits et +prenait plaisir en leur commerce. Il ecrivait (non point tout seul, mais +du moins en grande partie, et digerant et classant le tout) sept +gros volumes sur la constitution, les organes et les fonctions de la +monarchie prussienne; il s'inquietait de la constitution et de la +legislation anglaises, et personne, ce me semble, ne les a mieux +connues que lui. Dans sa premiere jeunesse, a cote d'un _Essai sur le +despotisme_, et d'une etude, essentiellement autobiographique, sur +les _Lettres de cachet_, il ecrit un _Memoire sur les salines de +la Franche-Comte_, des traites sur la _Liberte de l'Escaut_, sur +_l'Agiotage_, sur la _Caisse d'escompte_, sur la _Banque Saint-Charles_, +sur la _Question des eaux_, sur l'administration financiere de Necker; +et dans tous ces petits livres, ecrits vite, penses longuement, on +trouve une solidite d'informations et une surete de raisonnement topique +peu commune, et Calonne, Necker et Beaumarchais ont senti, +longtemps avant Maury et Cazales, la rude etreinte de ce vigoureux +dialecticien.--Au donjon de Vincennes, il etudie avec acharnement, +entasse les notes, brule ses yeux dans les papiers, et ses "prisons", si +elles sont, d'un cote, les Lettres a Sophie, sont, de l'autre, un cours +complet de sciences politiques,--comme toute sa vie, du reste, a ete +d'un Casanova qui aurait trouve le temps d'etre un Machiavel. + +Il ne faut pas s'y tromper, comme on l'a fait quelquefois, et croire que +Mirabeau a ete improvise par la Revolution. C'est lui qui etait capable +de l'improviser, parce qu'il la portait depuis vingt ans dans sa tete, +et depuis vingt ans la "preparait" par les plus solides etudes et les +plus diverses; et s'il s'est trouve en 1789 le plus grand des orateurs +de la Constituante, c'est, avant tout, parce qu'il en etait, sans +conteste, le plus savant. + +Aussi remarquez bien que, de tres bonne heure, il se separe des chefs du +choeur du XVIIIe siecle, quand ceux-ci, decidement, donnent dans le +pur chimerique et le reve absolument romanesque. Son appreciation de +Jean-Jacques Rousseau dans les Lettres du donjon de Vincennes, a propos +de la publication du _Gouvernement de Pologne_, est tres curieuse et +doit etre lue de tres pres. Un eloge, vif sans doute, du grand homme. +Pour Mirabeau, comme pour tous les hommes de la fin du XVIIIe siecle, +Rousseau est une espece de mage, d'ascete et de saint. C'est l'opinion +commune, et ce n'est guere qu'au bout de deux generations que cette +hallucination singuliere et cette sorte de possession s'est dissipee. +Mais en meme temps Mirabeau sait tres bien, dire que Rousseau lui fait +l'effet d'un Lycurgue venant proposer ses lois aux contemporains de +Frederic. Il sent tres bien a quel point manque a Rousseau le sens du +reel, la notion du millesime et l'art de verifier les dates; et il lui +dirait, comme de Maistre aux emigres: "Le premier livre a consulter, +c'est l'almanach." + +Bien plus jeune, dans son _Essai sur le despotisme_, en 1772, +c'est-a-dire a 20 ans, Mirabeau s'etait tres nettement separe de +Rousseau sur la question de l'_etat de nature_. Il sent deja, en homme +d'Etat, combien cette question est oiseuse, dangereuse aussi, car s'en +inquieter, et surtout s'en ferir, mene a ecrire bien plutot des livres +satiriques que des etudes politiques veritables: "On pretend que les +institutions sociales ont degenere l'etat de nature et rendent les +hommes plus malheureux. Si nous embrassons cette opinion, tachons de +decouvrir des remedes ou du moins des palliatifs a nos maux; cette +recherche est plus utile a faire que des satires des hommes et de leurs +societes."--Car enfin, ajoute-t-il, qu'est-il besoin de savoir ce que +pouvait etre l'homme avant d'etre un animal sociable, puisque ce n'est +que comme animal sociable qu'il est homme, puisqu' "il n'est vraiment +homme, c'est-a-dire un etre reflechissant et sensible, que lorsque +la societe commence a s'organiser; car tant qu'il ne forme avec ses +semblables qu'une association momentanee, _il est encore feroce, +devastateur_, et n'a guere que _des idees de carnage, de bravoure, +d'independance et de spoliation_".--Des que Mirabeau s'occupe de +questions politiques, il ecarte, on le voit, l'_uchronie_, le roman en +dehors du temps, la reverie en deca de l'histoire; il se place dans le +temps, dans le reel, dans l'humanite telle qu'elle est, songeant aux +"remedes et aux palliatifs", non a la transformation radicale, a la +metamorphose, et au vieillard jete par morceaux dans la chaudiere +d'Eson. + +On verra plus tard qu'en face des faits, et aux prises, non plus avec +l'histoire a comprendre, mais avec l'histoire a faire, il saura se +placer non seulement dans le temps, mais dans le moment. + + + +II + +LE SYSTEME POLITIQUE DE MIRABEAU + +Ainsi il arriva au seuil de la Revolution, et, des le premier moment, +longtemps avant meme, il vit tres nettement ce qui etait a faire et ce +qui etait possible. + +Il s'agissait d'etablir en France la liberte individuelle, qui n'avait +jamais existe que par tolerance et a l'etat precaire, et qui, sans +compter qu'elle est une necessite de civilisation chez les peuples +modernes, a, ceci en France de particulier qu'a la fois elle est dans le +temperament du Francais et n'est pas dans son esprit.--Le Francais +ne comprend pas la liberte, et il en a besoin. Il l'embrasse tres +difficilement comme principe et comme regle; mais, audacieux de pensee, +libre d'humeur, aimant les theories et n'aimant pas a penser tout seul, +passionne pour l'exposition, la discussion et la propagande; et, encore, +aimant a pouvoir avoir demain une pensee qu'il n'a pas aujourd'hui; la +liberte de sa personne, la liberte de parole et la liberte d'ecriture +lui sont des besoins essentiels. Du reste, autoritaire, imperieux, et ne +pouvant supporter patiemment la contradiction, il est toujours desespere +que ses adversaires aient les memes libertes que lui et par consequent +est aussi peu liberal qu'il est avide de liberte, et aussi peu dispose a +accorder la liberte qu'il est passionne a la prendre. + +C'est precisement a une telle race qu'il faut une liberte tres large, +parce que, chacun de ses individus, si peu respectueux qu'il soit de +l'individualisme des autres, etant passionne pour le sien, elle est, de +caractere general, profondement individualiste; et c'est a ses besoins +plus qu'a sa tournure d'esprit qu'il faut satisfaire.--De toutes les +choses que Mirabeau a comprises, c'est celle-la qu'il a comprise le +mieux. La "Declaration des droits de l'homme et du citoyen" est le +traite de liberalisme le plus complet, le plus solide, comme aussi +le plus eleve, comme aussi le plus vite mis en oubli, qui ait ete +ecrit;--et c'est lui qui l'a faite. Il l'a faite en 1784, presque en +entier, dans son _Adresse aux Bataves sur le Stathouderat_. Tous les +principes des gouvernements libres y sont consignes et exprimes avec +la plus grande clarte et precision. Responsabilite des fonctionnaires, +liberte electorale, liberte et inviolabilite parlementaire, liberte +individuelle, liberte des cultes, liberte de la presse, division +et separation des pouvoirs, autant d'articles de cette premiere +"constitution francaise" moderne, qui devrait s'appeler la constitution +de Mirabeau. + +Mirabeau voulait la liberte individuelle la plus large possible, +allant jusqu'au droit d'emigration, et quand il a plaide a l'Assemblee +nationale le droit des emigres a propos du depart des tantes du roi, il +put lire un fragment de sa _Lettre a Frederic-Guillaume II_, ecrite dix +ans auparavant, pour montrer combien ses idees sur ce point etaient peu +une opinion de circonstance. + +Il voulait la liberte de la pensee, et cela avec une rare largeur +d'idees et meme de sentiment, avec une sorte de generosite et de +serenite, qui est tres pres d'etre de la charite: "Trois chemins doivent +nous conduire a la plus inalterable indulgence: la conscience de nos +propres faiblesses; la prudence qui craint d'etre injuste, et l'envie de +bien faire, qui, ne pouvant refondre ni les hommes ni les choses, doit +chercher a tirer parti de tout ce qui est, comme il est. Je me crois +oblige de porter desormais cette extreme tolerance sur toutes les +opinions philosophiques et religieuses. _Il faut reprimer les mauvaises +actions, mais souffrir les mauvaises pensees_, et surtout les mauvais +raisonnements. Le devot et l'athee, l'economiste et le reglementaire +aussi entrent dans la composition et la direction du monde, et doivent +servir aux tetes douees de la bonne ambition d'aider au bien-etre du +genre humain... En verite, dans un certain sens tout m'est bon: les +evenements, les hommes, les choses, les opinions, tout a une anse, +une prise. Je deviens trop vieux pour user le reste de ma force a des +guerres; je veux la mettre a aider ceux qui aident: quant a ceux qui n'y +songent que faiblement, je veux m'en servir aussi, en leur persuadant +qu'ils sont tres utiles[101]." + +[Note 101: _Lettres a Mauvillon._] + +Il voulait la simplification de l'administration centrale, et la +decentralisation, et la vie rendue aux racines de la nation par les +_assemblees provinciales_[102]. Il avait un systeme d'ensemble tout +pret, tres medite et tres muri, dont l'esprit general etait liberte, +force et aisance d'initiative rendue a l'individu, a la commune et a la +province. + +[Note 102: _Denonciation de l'agiotage_.] + +C'est avec ces idees qu'il arriva dans une assemblee honnete, bien +intentionnee et devouee au pays, genereuse meme et heroique, mais peu +instruite, mediocrement intelligente, comprenant peu la liberte, comme +toute assemblee francaise, et dont, sinon l'idee unique, du moins +l'idee fixe, fut non pas d'assurer la liberte, mais de deplacer le +gouvernement. + +Partir de ce principe que la souverainete appartient a la nation, et en +conclure qu'il fallait oter le gouvernement au roi et le concentrer dans +l'Assemblee nationale, voila le fond de la Constituante comme de toute +la Revolution. La Constituante, en theorie du moins, a ete la premiere +Convention. Elle a cru que la liberte consiste a etre gouverne par des +maitres qu'on a choisis; que, du moment qu'elle est elue, une assemblee +ne peut pas etre tyrannique, qu'une nation libre, c'est le despotisme +exerce par une Chambre; que le despotisme transporte du roi a un Senat, +c'est une nation affranchie. + +Voila l'absurdite que Mirabeau a vue du premier coup, et qu'il a +combattue constamment pendant toute son existence parlementaire. +A travers la Constituante, il a vu la Convention, et a travers la +Convention le retablissement du pouvoir absolu. Je n'exagere aucunement +son admirable prevoyance. Voici sa prophetie qui n'est point obscure, +qui n'est point sommaire, qui, au contraire des ordinaires propheties, +entre dans le detail; voici son histoire de la Revolution ecrite a +l'avance, dans le _Courrier de Provence_, en 1789: + +"Si une nation se montrait plus desireuse du bien public qu'experimentee +dans l'art de l'effectuer; si une carriere toute nouvelle d'egalite, de +liberte et de bonheur trouvait dans les esprits plus d'ardeur pour s'y +precipiter que de mesure pour la parcourir; si l'esprit legislatif +etait encore chez elle un esprit a naitre, une disposition a former; +si quelques traces de precipitation et d'immaturite marquaient deja +l'avenue legislative ou elle est entree, conviendrait-il de n'environner +les legislateurs d'aucune barriere et de leur livrer ainsi sans defense +le sort du trone et de la nation?--Les sages democraties se sont +limitees elles-memes.... A plus forte raison, dans une monarchie ou +les fonctions du pouvoir legislatif sont confiees a une assemblee +representative, la nation doit-elle etre jalouse de la moderer, de +l'assujettir a des formes severes _et de premunir sa propre liberte +contre les atteintes et la degeneration d'un tel pouvoir_.--Quand le +pouvoir executif, sans frein et sans regle, en est a son dernier terme, +il se dissout de lui-meme, et tous reparent alors les fautes d'un seul; +nous n'irons pas loin en chercher un exemple. _Mais si la revolution +etait inversee; si le Corps legislatif, avec de grands moyens de devenir +ambitieux et oppresseur, le devenait en effet_; s'il forcait un jour la +nation a se soulever contre une funeste oligarchie, ou le prince a se +reunir a la nation pour secouer ce joug odieux, des factions terribles +naitraient de ce grand corps decompose, les chefs les plus puissants +seraient les centres de divers partis;... et si la puissance royale, +apres des annees de division et de malheurs, triomphait enfin, ce serait +en mettant tout de niveau, c'est-a-dire en ecrasant tout. _La liberte +publique resterait ensevelie sous ces ruines, on n'aurait qu'un maitre +absolu sous le nom de roi; et le peuple vivrait tranquillement dans_ _le +mepris, sous un despotisme presque necessaire_.--Serait-ce la le fond +de la perspective lointaine qui semble se laisser entrevoir dans la +Constitution qui s'organise? Si cela etait, l'etat d'ou nous sortons +nous aurait prepare de meilleures choses que celui dans lequel nous +allons entrer." + +Limiter l'Assemblee nationale, alors que tout le parti revolutionnaire +ne songeait qu'a annihiler le roi, voila quelle a ete l'idee maitresse +de Mirabeau, parce que, seul du parti revolutionnaire, il savait +prevoir. C est cette idee qui lui a inspire le discours sur le _veto_, +et la magnifique harangue sur le _Droit de paix et de guerre_. C'est +cette idee qui lui a dicte ces paroles si justes et si pleines +de realite: "Si le prince n'a pas le _veto_, qui empechera les +representants du peuple de prolonger, et bientot d'eterniser leur +deputation?... Si le prince n'a pas le _veto_, qui empechera les +representants de s'approprier la partie du pouvoir executif qui dispose +des emplois et des graces? Manqueront-ils de pretextes pour justifier +cette usurpation? Les emplois sont si scandaleusement remplis! Les +graces si indignement prostituees!..." + +C'est cette idee qui lui faisait dire avec un sens profond de la +situation, que personne ne comprit bien nettement autour de lui: "Nous +ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de l'Orenoque pour +former une societe. Nous sommes une nation vieille, et sans doute trop +vieille pour notre epoque. Nous avons un gouvernement preexistant, un +roi preexistant, des prejuges preexistants: il faut autant que possible +assortir toutes ces choses a la revolution, et sauver la soudainete du +passage.... Mais si nous substituons l'irascibilite de l'amour-propre +a l'energie du patriotisme, les mefiances a la discussion, de petites +passions haineuses et des reminiscences rancunieres a des debats +reguliers, nous ne sommes que d'egoistes prevaricateurs, _et c'est +vers la dissolution et non vers la constitution que nous conduisons la +Monarchie_, dont les interets nous ont ete confies, pour son malheur." + +Quand on se reporte au temps ou ces paroles ont ete prononcees, on est +confondu d'une telle lucidite prophetique, et de tant d'avenir contenu +dans un esprit. Montesquieu disait: "Les faits se plient a mes idees"; +mais c'etaient les faits passes, qui, assez facilement, prennent, en +effet, le tour qu'on leur donne; ici ce sont les faits que Mirabeau ne +devait pas voir qui semblent obeir a sa pensee, et venir a sa voix pour +realiser ses menaces, tant, a force de les prevoir, il semble les avoir +evoques. + +C'est cette idee encore, cette crainte obsedante et trop justifiee de +l'unique assemblee souveraine qui lui faisait dire a propos du droit de +paix et de guerre: "Ne craignez-vous pas que le Corps legislatif, malgre +sa sagesse, ne soit porte a franchir les limites de ses pouvoirs par les +suites presque inevitables qu'entraine l'exercice du droit de guerre et +de paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succes d'une guerre +qu'il aura votee, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix +des generaux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne +porte sur toutes les demarches du monarque cette surveillance inquiete +_qui serait par le fait un second pouvoir executif_?... Ne pourrait-on +pas, me dit-on, faire concourir le Corps legislatif a tous les +preparatifs de guerre pour en diminuer le danger?--Prenez garde; par +cela seul vous confondez tous les pouvoirs en confondant l'action avec +la volonte, la direction avec la loi; bientot le pouvoir executif ne +serait que l'agent d'un comite; nous ne ferions pas seulement les lois, +nous gouvernerions." + +La liberte c'est la separation des pouvoirs, ainsi l'on peut resumer +toute la theorie politique de Montesquieu. A l'appetit de souverainete +que la Constituante prenait pour du liberalisme, opposer sans cesse, +avec une indomptable fermete, la loi de la separation des pouvoirs: +voila presque tout le role et tout l'effort de Mirabeau. Il avait deja +dit en 1784 aux Bataves: "Pour que les lois gouvernent et non les +hommes, il faut que les departements legislatif, executif et judiciaire +soient totalement separes." Il n'a cesse de le repeter a une assemblee +dont la majorite n'etait convaincue que d'une chose, a savoir que son +droit et son devoir etaient de ramasser en elle le plus de pouvoirs +possibles. Il a ete persuade que la liberte politique n'est jamais que +l'effet d'un equilibre entre les forces sociales; et entre une royaute +qui voulait rester tout et une assemblee qui voulait tout devenir, +voyant le danger egal, puisqu'il etait precisement le meme, dans +l'ancien despotisme et dans le nouveau, il s'est efforce d'etablir un +equilibre et une repartition reguliere de puissances. + +Et il a semble meme se defier beaucoup plus de la souverainete menacante +de l'assemblee que de la souverainete cherchant encore a se maintenir du +pouvoir personnel, parce que, d'un oeil assure, il avait du premier coup +mesure la profondeur de la decheance de celui-ci et la force d'ascension +et d'invasion de celle-la. + +Il n'a ete bien compris ni de la cour ni de l'Assemblee. Admire plus que +suivi par l'Assemblee constituante; a la fois craint, desire et +meprise de la cour, force par le desordre de sa fortune d'accepter les +subventions du gouvernement, ce qui ruinait son autorite et donnait a +ses patriotiques desseins un air de vulgaire conspiration, il mourut +fort a propos, au moment ou toute sa gloire comme aussi tous ses projets +allaient s'ecrouler d'un seul coup, et ou, sans doute, au lieu d'une +mort encore triomphale, il eut subi une fin tragique et, ce qui est pis, +ignominieuse. + +A supposer qu'il eut vecu, et eut reussi a sauver une partie de son +influence, aurait-il, en restant fidele a sa pensee generale, agrandi, +elargi et complete son plan? Car il faut reconnaitre que, si juste qu'il +fut, ce plan ne laissait pas d'etre etroit. Mirabeau est un grand eleve +de Montesquieu, un peu gate, quoi qu'il en eut, par Rousseau et par le +Donjon de Vincennes. Il a vu que la liberte politique etait dans un +equilibre social, et cet equilibre dans la separation des pouvoirs; il a +vu qu'il y avait deux formes du despotisme, dont l'une etait le pouvoir +personnel unique, l'autre l'unique pouvoir legislatif; et voila certes +de grandes vues. Mais vouloir equilibrer la royaute et l'Assemblee +nationale seulement l'une par l'autre, limiter le roi par l'Assemblee, +et l'Assemblee par le roi: voila peut-etre, encore que meilleur que l'un +ou l'autre absolutisme, qui etait vain et illusoire. De ces deux forces, +seules maintenues l'une en face de l'autre, l'une certainement devait +devorer l'autre, jusqu'a ce que la survivante se dechirant elle-meme, la +premiere finit par reparaitre, ce que, du reste, il a prevu. Deux forces +sociales, seulement, ce n'est pas l'equilibre, c'est le conflit. Ce +qu'il faut, c'est des forces sociales multiples se limitant et se +contrebalancant par l'union, selon les circonstances, de deux contre une +ou de trois contre deux. Ce qu'il fallait, par exemple, en 1789, c'etait +que, selon les cas, le roi put s'appuyer, ou l'Assemblee, sur quelque +chose. + +Mirabeau a vu cela encore, il est vrai, et de toute sa correspondance +secrete avec la cour ressort presque uniquement cette idee: "creer dans +la nation une opinion puissante et tres precise, a la fois royaliste et +liberale, qui ne permette ni a l'Assemblee de devorer le roi, ni au roi +d'annihiler l'Assemblee." Voila la troisieme force sociale que Mirabeau +avait revee pour completer l'equilibre. Mais une force d'opinion est +trop mobile, ployable, changeante et comme fugitive, pour etre ou un +rempart ou un soutien, et au prix d'enormes efforts, on n'eut pas change +sensiblement la situation. C'etaient des corps constitues qu'il fallait +avoir, chacun avec son autonomie relative et sa part de force, pour +qu'il y eut dans la France politique de veritables points de resistance +ou d'action.--Par exemple, la vraie separation des pouvoirs eut existe, +et, comme consequence dans les faits, jamais le roi n'aurait pu etre ni +emprisonne ni mis a mort, si une constitution judiciaire vigoureuse eut +ete etablie, et si c'eut ete une loi constitutionnelle que jamais le roi +ne put etre juge que par des juges.--Par exemple encore, etant donne +qu'il existait un clerge et une noblesse constitues a l'etat de corps +sociaux encore tres puissants, qu'on appauvrisse l'un, et qu'on +demunisse l'autre de privileges abusifs pour le bien de l'Etat, cela est +legitime; mais qu'on noie l'une dans la masse des citoyens et l'autre +dans la foule des fonctionnaires, cela n'est point tres politique. +Au simple point de vue de l'equilibre, et sans aller plus loin, et +simplement _pour qu'il n'y eut pas quelqu'un de trop fort_, il etait +habile de constituer, ou plutot de maintenir, noblesse et clerge en +corps de l'Etat dans une chambre haute, qui put limiter ou enrayer la +chambre populaire. + +Ces idees sont naturelles, et a un eleve de Montesquieu, tres +familieres. Pourquoi Mirabeau ne les a-t-il point dans l'esprit? +Pourquoi oublie-t-il ces "corps intermediaires", comme dit Montesquieu, +qui sont la sauvegarde de la securite et de la liberte d'un peuple, +parce qu'ils empechent qui que ce soit d'etre trop grand? Il craint que +l'Assemblee unique ne soit trop forte: pourquoi la laisse-t-il unique? +Il craint "l'immaturite et la precipitation": pourquoi ne songe-t-il +pas aux freins? Il songe a des limites: pourquoi est-ce aux forces +elles-memes qu'il s'agit de limiter qu'il demande de se les imposer? +Pourquoi est-ce au roi qu'il dit: "restreignez vous", et a l'Assemblee +qu'il dit: "limitez-vous"; et quel succes espere-t-il? + +Pourquoi? Il faut bien le savoir, et bien s'expliquer, dirai-je le point +faible, du moins le point tres susceptible et tres sensible de Mirabeau. +Mirabeau a horreur du despotisme; mais il a surtout horreur de +l'aristocratie, et tout ce qui ressemble a l'aristocratie lui fait peur. +Il a lu Rousseau, et surtout il a ete a Vincennes sur lettre de cachet +obtenue par son pere, et, encore, il a ete exclu de l'assemblee de la +noblesse de Provence par les hommes de sa caste; et il est l'ennemi +irreconciliable de toute aristocratie, de toute oligarchie, comme il +aime a dire. Tres fier personnellement de ses quatre cents ans de +noblesse prouvee, et ne detestant pas dire: "L'amiral de Coligny, qui +par parenthese etait mon cousin...", il a une defiance excessive a +l'endroit de tout gouvernement si peu que ce soit aristocratique. Il ne +peut aimer ni les Parlements, ni le clerge independant, ni les Chambres +hautes; tout cela a une odeur tres suspecte d'aristocratie.--Remarquez +bien que s'il craint tant l'Assemblee unique souveraine, c'est comme +liberal, soit, mais c'est aussi comme antiaristocrate, et c'est plus +encore comme antiaristocrate que comme liberal. Revenons sur ses +paroles: "... La nation doit etre jalouse de moderer, d'assujettir a des +formes severes le Corps legislatif, et de premunir sa propre liberte +contre les atteintes et la degeneration d'un tel pouvoir: _car, il ne +faut pas l'oublier, l'Assemblee nationale n'est pas la nation, et +toute assemblee particuliere porte avec elle des germes +d'aristocratie_"[103].--L'Assemblee gouvernant c'est pour lui, et non +sans raison, un Senat de Venise ou de Rome, et voila pourquoi il veut +qu'a cote d'elle et au-dessus, le roi gouverne aussi, ou plutot qu'elle +legifere, et qu'il gouverne. + +[Note 103: Trois mois auparavant il disait deja: "Rien de plus +terrible que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui +demain pourraient se rendre inamovibles, apres-demain hereditaires, et +finiraient, comme toutes les aristocraties, par tout envahir."] + +"Au fond, dit Proudhon quelque part, et precisement a propos de +Mirabeau, "_le roi regne et ne gouverne pas_" est une formule +aristocratique." Voila la clef de la politique de Mirabeau. Il ne veut +pas precisement un roi gouvernant, ce serait trop dire, il veut un roi +conservateur, un roi qui soit un frein et un moderateur, un roi _Veto_. +Il voit en lui comme un representant permanent et continu des interets +generaux de la nation, et qui doit avoir la force de les faire +respecter. Il l'imagine (et relisez le discours sur le _Veto_, qui est +toute une constitution), vous verrez si ce n'est pas exact, comme +un tribun du peuple, hereditaire et perpetuel. Le fond de la pensee +politique de Mirabeau c'est une "_Democratie royale_", comme il n'a pas +dit, je crois, mais comme on a beaucoup dit de son temps. Un peuple +libre, une assemblee qui le represente pour faire la loi, un roi qui le +represente pour empecher qu'il soit asservi par cette assemblee, et ce +roi tres solidement muni d'armes, du moins defensives, contre cette +assemblee, et cette assemblee assez fortement tenue en defiance, comme +toujours suspecte de vouloir ou de pouvoir constituer un gouvernement +aristocratique, et tres severement contenue dans son role de corps +legislatif: voila son systeme. + +Et voila pourquoi, d'un cote il a un vif penchant pour le monarque, de +l'autre des faiblesses qui au premier regard semblent singulieres pour +le peuple. Il a eu des mots aussi malheureux que celui de Barnave, et a +propos de l'assassinat de Berthier et de Foulon, et a propos du pillage +de l'hotel de Castries. Soin de sa popularite et application a +rester toujours, aux yeux de la multitude, le "Marius" des elections +provencales, je ne l'ignore pas; mais veritable aussi et sincere +sympathie, intellectuelle au moins, pour le peuple, application d'une +theorie d'ensemble qui est bien la sienne, et ou le peuple a une tres +grande place. Ainsi ce n'est pas seulement par liberalisme qu'il est +defiant a l'egard du corps legislatif, c'est par antiaristocratisme, +mais son antiaristocratisme l'empeche de donner au corps legislatif les +freins et d'apporter au pouvoir legislatif les temperaments qui seraient +necessaires et seuls efficaces. Il est reste dans cette antinomie, qu'il +n'a pas essaye de resoudre, que peut-etre il n'a pas vue tout entiere. +Je suis certain qu'il l'a soupconnee, et qu'un moment au moins il a du +se dire que le liberalisme est essentiellement aristocratique, sous +peine de n'etre qu'un bon sentiment, mais qu'il a recule devant les +consequences d'une pareille idee, essentiellement desagreable a son +temperament, a ses penchants et a ses rancunes.--Et il a essaye de ce +systeme, seduisant du reste, et qui meme peut quelque temps reussir, +mais extremement instable et trebuchant, d'un roi en face d'une +Convention, avec la popularite de l'un, ou de l'autre, pour servir de +contrepoids. + +Tel qu'il etait, remarquez que ce systeme etait beaucoup plus reflechi +et beaucoup plus savant que ceux du cote gauche et du cote droit de +l'Assemblee, cote droit ne revant que le maintien du pur pouvoir +personnel, cote gauche ne voulant que la souverainete pure et simple +de l'Assemblee, tous les deux foncierement et egalement despotistes. +Mirabeau ne trouvait peut-etre pas le frein a imposer a l'Assemblee, +mais du moins lui disait-il de se refrener; du moins lui a-t-il sans +cesse recommande une constitution ou le pouvoir legislatif et le pouvoir +executif fussent tres fermement, tres nettement, tres judicieusement +separes.--Remarquez encore, pour achever de le juger avec equite, que +ce qu'il faisait la etait tout ce qu'il pouvait faire. Deja suspect a +l'Assemblee et souvent considere par elle comme trop royaliste, il ne +pouvait, sans perdre toute influence, se montrer "parlementaire" et +"aristocrate". Le dogme de l'epoque etait deja l'egalite. Le respect, et +meme l'amour du roi restait encore; en profiter de maniere a maintenir +au roi une autorite suffisante pour que tous les pouvoirs ne fussent pas +ramasses dans les memes mains etait, peut-etre, tout ce que l'on pouvait +tenter. + +Somme toute, Mirabeau est un grand homme d'Etat, puisqu'il savait +admirablement prevoir, et c'est un grand liberal, un homme qui a bien +entendu les conditions essentielles de la liberte, et qui a fait a +peu pres ce qu'il a pu pour l'etablir. Il a la vue longue, assuree et +distincte; il a vu a l'avance la Convention et l'Empire, ce qui est +beau, et n'a pas cesse de les voir et de diriger sa pensee politique +selon les avertissements que ce double pressentiment lui donnait, ce qui +est beaucoup plus beau encore. C'est eminemment un esprit historique, un +de ces esprits en qui l'histoire passee, l'histoire actuelle, et un +peu, par suite, l'histoire a venir vivent fortement, se dessinent +vigoureusement en leurs grandes lignes, et s'imposent constamment au +travail intellectuel. + +Cela revient a dire que c'est un esprit politique comme il y en a tres +rarement parmi les hommes. A le lire on se sent en commerce avec une +haute raison et une spacieuse et facile intelligence. + +Une certaine impression, que je suis un peu embarrasse a definir, ne +laisse pas d'etre facheuse. Il y a une certaine secheresse d'ame dans +tout cela. Sous la magnifique ampleur et le beau developpement de +la forme, on sent de purs raisonnements, tres froids, une sorte de +mecanique intellectuelle, roide et subtile, et toujours glacee. Jamais, +presque, on ne sent le coeur de l'ecrivain ou de l'orateur echauffe par +un grand sentiment dont l'emotion contagieuse se communique a nous. Ni +son royalisme n'est du devouement, ni son democratisme n'est amour, +sympathie ou pitie. L'emotion patriotique elle-meme est rare et faible. +Certes ce grand tribun n'a rien d'un apotre. Otez l'eclat oratoire, et +cette chaleur, intellectuelle pour ainsi dire, que Buffon a tres bien +definie et qui vient du plaisir que donne le travail facile et abondant +de la pensee, vous etes en face d'un Sieyes, plus souple, il est vrai, +plus ingenieux et plus savant. Mirabeau, quand il n'est pas amoureux, +est un pur esprit. Si peu aristocrate par son systeme, il l'est bien, +quoi qu'il en ait et dans le sens defavorable du mot, par une certaine +froideur hautaine, un manque d'expansion, un manque de cordialite. Il +n'est eleve de Rousseau que pour le style. Pour le reste il est bien du +XVIIIe siecle d'en deca de Rousseau, du siecle purement intellectuel et +presque exclusivement cerebral. Au fond ce n'etait ni un grand patriote, +ni un de ces grands hommes de parti ou de secte qui mettent de +la religion dans leurs idees; c'etait un grand ambitieux tres +intelligent.--Haute raison, du reste, grand bon sens, grand savoir +et forte logique, ce qui suffit a faire un des plus grands hommes +politiques que l'histoire ait montres. + + + +III + +L'ORATEUR + +Il est inutile de repeter que Mirabeau est un tres grand orateur. Il +l'etait de nature et comme de temperament. Sa phrase, meme familiere +et confidentielle, est ample, equilibree et nombreuse. Il a le style +periodique en ecrivant au lieutenant de police ou a Sophie; il l'a en +traitant la question des eaux, comme en ecrivant a Frederic-Guillaume ou +aux Bataves. Il y a meme un ton et une allure plus declamatoires dans +ce qu'il a ecrit que dans ce qu'il a dit a la tribune. Nisard remarque +qu'il "est ecrivain comme on est orateur", et que l'ecrivain chez lui +"est l'orateur empeche, comprime, qui se soulage" par les ecritures. +Cela est juste a la condition qu'on ajoute qu'il est orateur plus +encore, orateur plus abondant, plus periodique, plus largement epandu +quand il ecrit que quand il parle, et dans le _Courrier de Provence_, +par exemple, que dans le discours sur la sanction royale; et c'est +plutot l'ecrivain orateur plus contenu, plus serre et plus presse qu'il +apporte a la tribune, que ce n'est l'orateur empeche et comprime qui +s'essaie dans ses ecrits.--Il a appris a ecrire dans Diderot et dans +Rousseau, ou plutot, familier et assidu lecteur des ecrivains a +temperament oratoire, il n'a pas appris a ecrire, mais il a _parle_, +avec l'abondance de Diderot, et sans le souci du style de Rousseau, +une multitude de pamphlets, de factums, de traites et de lettres; puis +abordant la tribune, il a _parle_, mais avec plus de retenue et de +circonspection, des discours, amples encore, mais severement ordonnes, +surveilles, et marchant plus ferme et plus vite au but. + +Son defaut, comme il est celui de presque tous les orateurs, est le +manque de variete. Le ton est presque toujours le meme, la phrase, +presque toujours, se deroule du meme mouvement majestueux et imposant. +Il a un peu de cette "eloquence continue" dont parle Pascal. Ici encore +ses discours valent mieux que ses ecrits, parce que quand il parlait, il +etait interrompu, et chez lui la replique, presque toujours heureuse, +et toujours puissante, est comme une brusque saillie qui releve le +discours, ou comme un cri vigoureux qui change et hausse le ton.--Ses +debuts sont lents, embarrasses et declamatoires, et, chose a remarquer, +il en est de meme sur ce point dans ses lettres et dans ses discours. +Ses lettres commencent presque toutes par une serie d'exclamations assez +froides dans le gout de la _Nouvelle Heloise_, et, a la premiere page, +sonnent le creux. La veritable chaleur arrive ensuite. Ses discours, +souvent du moins, commencent par un exorde un peu pompeux, qui semble +trop prepare et trop ecrit; la vigueur d'argumentation, la dialectique +serree et puissante, et une sorte de plain pied avec l'auditeur, ou de +contact sensible avec l'homme a convaincre ou a reduire, paraissent plus +tard; et alors plus de declamation, plus de pompe, plus d'appareil, +et quelque chose de vraiment vivant dans la souplesse robuste des +raisonnements, qui sans hate, mais sans arret, ni langueur, enlacent, +serrent, pesent, redoublent, et font tout ployer.--Il est a peine besoin +de noter les incorrections, les neologismes un peu bizarres quelquefois, +et qui etaient inutiles, mais que Mirabeau semble aimer. La langue est +plus pure, chez tel autre orateur, chez Barnave, par exemple; il n'en +est aucun chez qui elle soit plus pleine, plus vigoureuse et plus +solide. Et, encore que periodique, remarquez qu'elle a une certaine +nudite saine qui rappelle l'eloquence grecque. C'est qu'elle, n'est +presque jamais metaphorique. L'abus des images, qui sera si sensible +chez les orateurs qui suivront, est inconnu de Mirabeau. L'abus aussi +des citations anciennes et des allusions a l'antiquite est un genre de +declamation dont Mirabeau n'use nullement. Tout cela donne aux discours +de Mirabeau, et meme a quelques-uns de ses ecrits, malgre l'abondance +des mots, la multiplicite des synonymes, et, en general, une certaine +surcharge, le caractere de choses classiques, et une beaute durable +sur laquelle le temps n'a eu que peu de prise et a peu fait sentir son +effet. + + + +IV + +Mirabeau a ete malgre ses moeurs, malgre ses fautes, malgre le scandale +et la sottise de ses negociations financieres, qu'il ne faut pas +chercher a attenuer, un grand homme d'Etat, un grand philosophe +politique, et presque un grand citoyen. On ne peut s'empecher de +songer, quoiqu'il ait ete bien servi par l'opportunite pour lui de la +revolution, et par l'opportunite de sa mort, qu'il aurait pu jouer un +plus grand role encore, et plus utile, en un autre temps Notez bien +qu'au sien, il a eu un eclat incomparable, mais n'a servi a rien. Il a +regne plus que gouverne dans l'Assemblee nationale; et apres lui, il +n'est pas une parcelle de son systeme politique qui ait ete sauvee. +Faites-le vivre au contraire en 1750 ou en 1816: son oeuvre est plus +grande, son sillon est plus profond et plus fecond.--En 1750 il eut ete +un philosophe politique aussi instruit, aussi penetrant et plus assure +et decisif que Montesquieu, et il eut balance sans doute l'influence de +Rousseau, etant plus competent en choses politiques que Rousseau, et +aussi grand orateur. Il eut ete le grand theoricien politique du XVIIIe +siecle.--En 1816 ou en 1830, il aurait ete ce qu'il a particulierement +reve de devenir, un grand ministre, le ministre d'Etat d'une monarchie +constitutionnelle et parlementaire, puissant a la cour par son ascendant +personnel, puissant a l'Assemblee par sa parole, et populaire, ou tout +au moins, souleve, de temps a autre, par de grandes et subites marees +de popularite, parce qu'il est du temperament des Mirabeau d'etre +alternativement adores et execres de la foule.--Cette destinee, qu'il +a cru saisir, lui a manque, et je ne dis point parce qu'il est mort +prematurement, car il allait sombrer comme homme politique au moment ou +il a succombe a la maladie, mais parce que la revolution ne pouvait ni +etre contenue par qui que ce fut, ni supporter un grand esprit pondere +et un politique de grandes vues.--Personne, malgre les apparences, n'a +plus manque son moment que Mirabeau. Il meritait de gouverner la France, +et la France presque jusqu'a sa fin n'a pas su precisement si elle +devait le prendre tout a fait au serieux; il meritait de parler a +l'Europe au nom de la France, et l'Europe ne l'a vu que comme diplomate +secret de quatrieme ordre et d'air interlope a Berlin, et comme ecrivain +a la journee ou a la lache chez les libraires de Hollande. Un roi absolu +l'aurait tres probablement decouvert, choisi et garde, comme un Colbert +ou un Louvois, ou accepte, subi et garde, comme un Richelieu; sous un +roi constitutionnel, il serait certainement parvenu tres vite au premier +rang par les elections et les assemblees. Il est arrive juste au moment +ou il ne pouvait jouer qu'un role horriblement difficile, et mal compris +et suspect, quoique eclatant, et ou il ne lui aurait servi a rien de +vivre davantage.--La gloire litteraire n'est pas une compensation +suffisante pour de tels hommes; elle peut leur etre une consolation. +Cette consolation, Mirabeau mourant a pu pleinement en gouter la saveur +flatteuse, decevante encore pour un ambitieux de sa taille, et un peu +amere. + + + +ANDRE CHENIER + + + +I + +L'HELLENE + +Aux premiers abords, et a un premier point de vue (qui peut-etre est le +vrai, et ou nous finirons peut-etre par nous arreter), Andre Chenier +apparait dans le XVIIIe siecle comme un isole. Il constitue comme un +_cas_ extraordinaire, et qui etonne. C'est un poete dans un siecle de +prose, un "ancien" dans un siecle ou les anciens ont cesse d'inspirer +la litterature, un "grec" dans un temps ou l'on est aussi eloigne que +possible de ces sources antiques de l'art europeen. + +Est-ce un precurseur? Est-ce un retardataire? A coup sur c'est un +fourvoye dans son siecle. On dirait un homme de la Pleiade ne en retard. +Autour de lui on goute les anciens, sans doute, mais avec ce sentiment +du progres et cette certitude de superiorite qui fait de l'approbation +une maniere d'acquiescement et de la complaisance une forme de mepris +intelligent. On les goute en les corrigeant, et en montrant par +l'exemple des modernes de quels chefs-d'oeuvre ils etaient les premieres +ebauches, et quels merveilleux artistes ils devaient devenir dans les +derniers de leurs disciples. + +Chenier les goute naivement et cordialement, par un retour a eux, nom +par un retour sur lui-meme. Il est possede de leur charme avec cette +passion dont etaient pleins les hommes du XVIe siecle a la premiere +decouverte du monde ancien. Son gout, tres vif, trop peu remarque, pour +les ecrivains du XVIe siecle francais, complete cette analogie. On voit +bien qu'il se sent de leur famille. Il aime Rabelais. Il aime Montaigne. +A la verite il n'aime pas Ronsard, parce que son gout est plus pur que +celui de Ronsard. Comme il goute l'antiquite sans effort, la trace de +l'effort, de la violence dans l'admiration, dans la prise de possession +et dans le rapt de l'antiquite, qui est le propre de Ronsard, lui +deplait, sans doute, et l'effarouche. Mais s'il eut connu Joachim du +Bellay, a coup sur il l'eut, aime, et certes il lui ressemble par +beaucoup de traits. Revenir a l'inspiration antique sans avoir rien du +mauvais gout de la Pleiade, c'etait recommencer Malherbe avec moins de +secheresse, de rigueur, de pedantisme, et d'instincts belliqueux et +proscripteurs; et en effet il etudie Malherbe, l'annote et le commente. +presque avec amour, avec respect, avec gratitude, et avec discernement. +Un homme de la Pleiade _averti_, discret, judicieux, d'humeur aimable, +et homme du monde plus qu'homme du college, voila Andre Chenier. + +Ajoutez un homme de la Pleiade qui serait plus grec que latin. Une des +erreurs de notre seizieme siecle, qui savait du reste aussi bien la +Grece que Rome, a ete d'imiter les Romains plus que les Grecs, et, +nonobstant la _Defense et illustration_, de piller plutot le Capitole +que le Temple de Delphes. Chenier est grec plus profondement, plus +intimement. S'il est latin, et beaucoup trop, dans ses _Elegies_, il +n'est que grec dans ses _Idylles_, dans ses fragments epiques, qui sont +ses vrais titres de gloire. Homere, Theocrite, Callimaque Bion, et +l'Anthologie, voila ses vrais maitres, sans cesse relus, sans cesse +medites, transformes en substance de son esprit. "Il est du pays", comme +disait Voltaire de Dacier, et il a vecu au bord de la mer ou a roule +Myrto. + +Quelque chose lui en echappe, et precisement comme aux hommes de la +Pleiade, le haut sentiment philosophique et religieux, le sens du +mystere, qu'a leur maniere ont eu les Grecs, comme tous les hommes qui +ont ete capables de meditation, et que les Grecs ont connu beaucoup +plus, meme, que les Latins. On ne trouvera pas dans Chenier un echo de +Platon, qu'on peut trouver, avec un peu de complaisance, dans Joachim +du Bellay, qu'on trouvera, du premier coup et sans chercher, dans +Lamartine. C'est bien pour cela, remarquez-le, que Chenier s'inspire peu +des tragiques atheniens, depositaires et interpretes, si souvent, du +sentiment religieux grec, et qui ont, si souvent, medite sur le secret +obscur et effrayant de la destinee humaine. C'est la Grece pittoresque, +la Grece des beaux rivages, des belles collines, des groupes gracieux +autour d'une source, des theories harmonieuses le long de la mer +retentissante, des choeurs dansants sur la montagne blanche, dans le +ciel bleu, qui ravit son esprit, leger comme l'air leger des Cyclades. + +Son horreur pour les poetes du Nord vient de la. Il deteste ces artistes +"tristes comme leur ciel toujours ceint de nuages, sombres et pesants +comme leur air nebuleux", et "enfles comme la mer de leurs rivages". +Fuyons de toutes nos forces "la pesante ivresse + + De ce faux et bruyant Permesse + Que du Nord nebuleux boivent les durs chanteurs;" + +et ne respirons que les senteurs fines et delicates, l'odeur de bruyere +et de thym qui vient, dans un murmure de flute, des pentes de l'Hymette +ou des ravins de Sicile. + +Et, en effet, il a l'air, le gout et le parfum de la Grece. Plus que +tout autre poete francais, il atteint, quelquefois, la largeur et la +simplicite homerique, comme dans l'_Aveugle_, et (un peu moins) dans le +_Mendiant_; et aussi la grace plus molle et plus paree, bien seduisante +encore, des alexandrins, comme dans la _Jeune Tarentine_; et surtout, ce +qui plus que toute chose a ete le propre des Grecs, et des Latins qui +ont su les imiter, la ligne nette, souple et sobre, admirablement pure, +deliee et elegante du bas-relief. Il parle de _quadro_, souvent, en +songeant a ce qu'il fait, ou veut faire, de petits tableaux restreints, +delicats, bien composes et fins. C'est plutot de frises qu'il devrait +parler, de groupes legers, sans profondeur, sans vigoureux relief, sans +musculatures fortement accusees, sans expression de passions vives +et puissantes, mais d'un dessin net, d'une precision elegante, d'un +mouvement aise et noble, s'enlevant legerement et glissant avec grace +sur la blancheur et la finesse polie d'un marbre pur. + +C'est proprement la son domaine, son originalite, son don secret, sa +facon de voir les choses qui n'est a aucun degre celle des autres, le +sentiment de beaute qu'il apporte avec lui, que ses predecesseurs du +XVIe siecle n'ont eu qu'a moitie et par accident, et qu'il transmettra a +d'autres. + +C'est bien par la qu'au XVIIIe siecle, et il en eut ete presque de +meme au XVIIe, il est isole. Le sens du sobre, du discret, et de +l'harmonieux, et du pittoresque, et surtout du sculptural, oh! que +voila bien ce que n'avaient pas ces polemistes, ces pamphletaires, ces +ideologues, et ces poetes de salon, et ces romanciers d'alcove, et ces +experts en sensibilite bourgeoise du XVIIIe siecle! Ce qu'il faut se +figurer pour bien comprendre, c'est Fontenelle, Montesquieu, Crebillon +pere ou fils, Voltaire, Marivaux, Diderot surtout, Rousseau lui-meme, et +je parle de celui qui fut poete, non point, par consequent, de celui qui +a fait des vers, face a face avec l'_Aveugle_, la _Jeune Tarentine_, +ou l'_Oaristys_. Il faudrait remonter, pour trouver qui le comprit; +remonter jusqu'a Racine et La Fontaine, et, par dela, jusqu'a +Ronsard, qui eut reconnu et salue, tout en la trouvant trop nue, et +insuffisamment fastueuse, "la douce muse theienne". + +Aussi notez bien que cet isolement, il le sentait. Encore qu'il voulut +rester longtemps inedit, il publiait, de temps en temps, quelques vers. +Lesquels? Les idylles antiques jamais. Les elegies voluptueuses, non pas +tout a fait; mais deja un peu. Il les montrait a ses amis, aux bons du +Pange, aux bons Trudaine. Mais ce qu'il donnait au public, peut-etre, +helas! le trouvant bon, a coup sur le sentant dans le gout des +contemporains, c'etait le _Serment du jeu de Paume_ et les _Suisses de +Chateauvieux_; et par cela seul qu'il songeait au public en ecrivant ces +poemes, les pires defauts du temps en toute leur lamentable perfection, +nous le verrons assez, s'y etalaient avec confiance. Seul dans sa +chambre, entoure de ses chers livres grecs et latins, ne songeant qu'a +satisfaire son intime penchant, il laissait la belle source grecque "se +frayer murmurante un oblique sentier" et chanter delicieusement a ses +oreilles. + +Et pourtant disons bien tout, au risque de sembler nous contredire. +Chenier est seul de sa valeur, de sa fine essence, de son sentiment +delicat et sur des choses grecques et de la beaute antique; mais isole, +c'est aussi trop dire. Il y a, en cette fin du XVIIIe siecle, une +veritable petite renaissance des etudes antiques, qui, certes, n'a pas +cree Chenier mais dont Chenier a profite. On venait de retrouver Pompei, +et les esprits, non pas tous, recommencaient a se tourner de ce cote-la. +Les _Analecta_ de Brunck venaient de paraitre, dont Chenier, qui connut +Brunck personnellement, faisait son livre de chevet. Winckelmann, que +Chenier a pu lire dans la traduction de Huber, donnait aux etudes sur +l'art antique une forte impulsion, et communiquait son vif, un peu +indiscret, mais salutaire enthousiasme. Et c'etait les voyageurs en +Grece, Choiseul-Gouffier, Guys, ami de Mme de Chenier, avec qui Chenier +s'est entretenu souvent, qui rapportaient de la terre sacree des +impressions et des souvenirs. Et, a l'ecart, au milieu de ses medailles, +de ses livres, et de ses dix mille fiches, le patient Barthelemy mettait +la Grece en mosaique par petits morceaux numerotes.--C'etait tout un +petit monde grec, tres passionne, tres epris, un peu inapercu en son +temps, et de petit bruit dans la grande rumeur, mais qui faisait son +oeuvre, reprise et agrandie plus tard. Chenier a parfaitement connu +cette societe de grands travailleurs et de demi-artistes, et a +parfaitement entendu ce petit bruit-la. Son originalite, a lui poete, a +ete d'aller de ce cote, ou semblait etre seulement un atelier d'erudits +et un cabinet de "medaillistes", et d'y voir et d'y sentir une vraie +renaissance, un retour au vrai classique francais, et la tradition +renouee. + +Il l'a renouee lui-meme tres fortement, moins par les "imitations" et +traductions proprement dites que par l'air et le ton vrai. Ce serait une +sottise ou une plaisanterie de vouloir retrouver toute la Grece dans +Andre Chenier, et il y a toute une partie de l'art grec, et qui n'est +pas la moins grande, ou il n'est nullement entre, mais il a eu en toute +perfection le sens de l'epique, et de l'idyllique des Hellenes, le sens +d'Homere, de Callimaque et de Theocrite. Il a compris la Grece comme +un Romain tres intelligent des choses grecques la comprenait, comme +l'entendaient un Catulle, un Horace, un Tibulle, un Properce, et, a +dessein, tout en le nommant, j'evite un peu d'ajouter Virgile. Il a +touche a Chio, a Alexandrie et a la Sicile, et s'est comme promene +autour d'Athenes, a quelque distance, sans y entrer. Encore +pratique-t-il Aristophane, et le goute, et l'imite souvent. Precisement, +c'est qu'Aristophane, avec tant de dons, si divers, de genie poetique, +Aristophane grand humoriste, grand fantaisiste, grand lyrique, idyllique +charmant a la rencontre, ne connait pas ou ne saurait atteindre la +grande poesie philosophique et religieuse, les hauts et purs sommets +de l'imagination humaine; et Chenier pouvait entrer en commerce avec +Aristophane. Ce n'etait pas le sol attique qui lui etait interdit; mais +c'etait du moins le cap Sunium. + +Tel il a ete, extremement original en son temps, sinon par sa faculte +creatrice, du moins par son gout, par son tour d'esprit, par la +direction de ses recherches et par le choix de son imitation. Imitateur, +soit, mais qui imitait ce dont personne, sauf les voyageurs et les +savants, ne se souciait. + +Et maintenant, comme personne n'est un, et comme personne n'est vraiment +original, un autre Chenier nous attire, qui, lui, fut tout a fait de son +temps, et peut-etre trop. + + + +II + +CHENIER FRANCAIS DU XVIIIe SIECLE + +Chenier est ne a Constantinople, mais il a ete eleve en France et a +passe sa jeunesse a Paris de 1780 a 1791; sa mere est nee grecque, mais +c'est une Parisienne qui preside un salon litteraire ou trone Lebrun. +C'est beaucoup que Chenier, mort si jeune, ait entrevu et meme embrasse +un autre horizon que celui de l'_Almanach des muses_; mais qu'il eut +echappe a l'influence de ce qu'on appelait en 1780 la poesie francaise, +ce serait chose prodigieuse, et a la verite il n'y a pas echappe.--Un +homme ecrit trois pages dans sa matinee, l'une pour lui, impression, +sensation, reflexion ou souvenir; l'autre, billet a une belle dame chez +laquelle il a dine la veille et qui se connait en beau style; l'autre, +lettre a un ministre ou conseiller d'Etat. Ces trois pages ne se +ressemblent aucunement: l'une a ete ecrite par l'homme, l'autre par +l'homme du monde, et la troisieme par l'homme officiel. Il y a dans +Chenier de la poesie, de la poesie mondaine, et de la poesie officielle. + +De ces deux dernieres la premiere est bien melee, souvent bien mauvaise, +et la seconde, frequemment, ne laisse pas d'etre a faire fremir. +C'est le gout du temps qui agit, et qu'il inspire parce qu'il faut le +satisfaire. La poesie mondaine, la poesie elegante de ce temps est +spirituelle, un peu fade et extremement tourmentee. C'est une rhetorique +laborieuse et perilleuse ou l'on procede par trouvailles rares et +rencontres extraordinaires d'expressions imprevues ou de syntaxes +surprenantes. "Il est beau, quand le sort nous plonge dans l'abime, de +paraitre le conquerir": voila du Lebrun. "Conquerir un abime": voila une +expression trouvee, et que ne trouverait pas le premier venu. Chenier a +ce style. Il dira, meme dans un fragment antique: + + ......et j'etais miserable + Si vous (car c'etait vous) avant qu'ils m'eussent pris + N'eussiez arme pour moi les pierres et les cris. + +Armer les pierres et les cris, c'est-a-dire s'armer de pierres et crier +pour se faire craindre, voila tout a fait l'elegance, un peu bien +penible et torturee, de 1780. + +Ajoutez-y la fadeur, c'est-a-dire je ne sais quelle grimace du sentiment +qui en marque la recherche et en trahit la parfaite absence. Un berger +qui dit a une bergere: + + Et devant qui ton sexe est-il fait pour trembler? + +est bien un berger de 1780. + +Enfin l'abus, je dirai meme l'usage de l'esprit dans les choses de +sentiment, est ce qui jette sur toute poesie amoureuse la plus sensible +impression de froideur. Chenier est un amoureux trop spirituel. Faire +parler la lampe de sa maitresse infidele, c'est deja un tour trop +ingenieux; mais c'est montrer qu'on n'aime point, et des lors que +nous importent vos amours, que de lui faire dire, en conclusion: "On +m'eteignit; + + Je cessai de bruler; suis mon exemple: cesse. + On aime un autre amant, aime une autre maitresse. + Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi, + Ainsi que pour m'eteindre elle a souffle sur moi. + +La chute en est jolie, et peut-etre admirable; mais a coup sur elle +n'est pas amoureuse. + +Toutes les elegies ne sont pas, certes, ecrites continument de cette +sorte. Mais l'impression generale en est au moins tiede. C'est un ambigu +assez curieux, assez adroit aussi, mais quelquefois assez etrange, de +l'ardeur sensuelle des Latins, ardeur qui s'excite et s'entraine avec de +tres grands efforts, et des graces un peu mignardes du XVIIIe siecle, +melange bizarre, quoique assez habilement dissimule, de Lesbie et +de Pompadour.--Voila pourquoi, sans que je veuille entrer ici dans +l'histoire tres obscure des amours d'Andre Chenier, il est si difficile +de savoir a qui s'adressent ces adorations composites et pour qui +fut bati ce temple de Cythere d'architecture hybride. Est-ce a des +courtisanes ou a de grandes dames que parle, ou que songe Chenier? On ne +sait trop, et dans la meme piece le ton de l'homme de cour, et le ton +du Catulle ou du Properce s'entremelent ou s'entre-croisent. Une dame +pourrait dire: "Pardon, Monsieur, en ce moment est-ce l'homme du monde +qui parle, ou si c'est le poete latin?" Et jamais, sauf peut-etre une +strophe a Fanny, ce n'est "le coeur vraiment epris" et passionne. + +Pour se rendre compte de tout ce qu'il y a la d'agreablement +factice, mais de factice, il faut, apres une lecture de ces Elegies +franco-romaines, lire notre grand elegiaque Musset, ou Henri Heine; +et je ne dis point Lamartine, parce que je ne veux comparer Chenier +elegiaque qu'a ceux qui, sensuels comme lui, ont bien comme lui ecrit +l'elegie sensuelle, sans la rehausser par un grand sentiment ou un +grand reve, mais en tirant du trouble des sens toute la vraie poesie, +anxieuse, douloureuse, tragiquement fremissante, qu'il peut contenir, et +qu'il contient en effet chez ceux qui l'eprouvent. + +Et je ne cherche pas a eviter _la Jeune Captive_. Je reconnais qu'elle +est charmante. Un procede tres heureux, que Chenier a employe plusieurs +fois[104], est ici d'un effet excellent: faire parler le heros principal +du poeme avant de l'avoir presente ou annonce au lecteur. Ailleurs ce +n'est qu'un procede, ici il y a un grand air de verite, et la scene se +fait toute seule en l'esprit du lecteur. Nous sommes dans une prison; +d'un coin sombre une voix s'eleve, murmurante, qui peu a peu se fait +plus distincte; un prisonnier ecoute, se rapproche, entend, finit par +voir la prisonniere, et pleure avec elle. + +[Note 104: _Jeune malade_.--_Jeune Locrienne_.] + +Et des traits exquis que je n'ai pas, parce qu'ils sont dans toutes les +memoires, la sotte pudeur de ne pas repeter: _"Je ne veux point mourir +encore!--Je plie et releve ma tete.--L'Illusion feconde habite dans mon +sein.--J'ai les ailes de l'esperance.--Ma bienvenue au jour me rit +dans tous les yeux"_; et merveilleusement opposes l'un a l'autre en +demi-chute et en chute de strophe: "_Je veux achever mon annee... Je +veux achever ma journee._" + +Mais _la Jeune Captive_ n'est cependant pas denuee de toute rhetorique, +cette serie d'images trop voisines les unes des autres (l'epi, le +pampre, le printemps, la moisson, la rose a peine ouverte) est un +developpement, et un developpement qui allait devenir un peu languissant +au moment qu'il s'arrete. Il s'arrete; mais on a eu le temps d'etre +inquiet. Chenier avait deja compose ainsi dans sa piece _A mademoiselle +de Coigny_: "Blanche et douce colombe..."--"Blanche et douce brebis..." +Rien de plus dangereux que cette methode, parce que rien n'est plus +facile. Le lecteur tourne la page, dans la crainte, ou le malicieux +desir, de voir s'il ne viendra pas un: "Blanche et douce gazelle..." Le +trait final lui-meme de _la Jeune_ _Captive_ sinon la depare, du moins +ne va pas sans l'affaiblir. Il n'est pas assez grave; on y voit comme +se dessiner vaguement une reverence trop correcte et un sourire trop +accompli. + + Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours + Ceux qui les passeront pres d'elle, + +n'est point, si vous voulez, un madrigal, mais il en a bien un peu +le tour et le geste. On n'est pas impunement du siecle de Boufflers. +Lamartine lui-meme, une ou deux fois, et Victor Hugo, se ressentiront +d'y etre nes, ou d'avoir connu des gens qui en etaient. + +Quant a ses poesies _officielles_ et destinees a la publication, on +voudrait qu'elles ne fussent pas d'Andre Chenier. L'_Hymne a la France_ +est bien d'un ecolier de Lebrun. C'est un modele du style classique en +honneur au XVIIIe siecle. Il est presque tout en descriptions mesquines, +menues et coquettes, et en periphrases elegantes. C'est la qu'on voit +les canaux qui "joignent l'une et l'autre Thety"; et "les vastes chemins +departis en tous lieux"; et le poete cherchant un asile obscur ou "sa +main cultivatrice recueillera les dons d'une terre propice". C'est la +qu'on peut admirer: + + "...Ces reseaux legers, diaphanes habits, + Ou la fraiche grenade enferme ses rubis." + +Aux collectionneurs de periphrases classiques je ne puis me tenir de +signaler, au moins en note, une piece rare. C'est le concierge de +Camille: + + Ma Camille, je viens, j'accours, Je suis chez toi. + Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire, + M'a vu passer le seuil, et s'est mis a sourire. + +Le style par abstraction s'y rencontre aussi avec toute l'energie et +tout le relief qu'on lui connait: + + J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misere, + La mendicite bleme, et douleur amere. + +Le _Jeu de Paume_, qui a du souffle, et, quoique trop long et surcharge, +une certaine grandeur de composition, est bien difficile a gouter de nos +jours. Il nous faudrait nous faire le tour d'esprit de Casimir Delavigne +pour admettre ces apostrophes multipliees: "_O France!... o Raison!... +o soleil!... o jour!... o peuple!... hommes!... Salut, peuple +francais..._"; ou cet emploi vraiment indiscret de l'interrogation: + + Aux bords de notre Seine + Pourquoi ces belliqueux apprets? + Pourquoi vers notre cite reine, + Ces camps, ces etrangers, ces bataillons francais...? + De quoi rit ce troupeau?....... + +Et l'on souffre encore de tant de souvenirs mythologiques mal accommodes +a la description de scenes revolutionnaires. Rien de plus etrange, +je veux dire rien de plus naturel aux yeux des contemporains, que ce +_Tiers-Etat_ compare a Latone "_deja presque mere_" courant la terre +pour "_mettre au jour les dieux de la lumiere_", et dont la salle du Jeu +de Paume "_fut la Delos_". + +L'_Hymne sur les Suisses de Chateauvieux_ a un debut eloquent et +d'une redoutable ironie; mais voila bientot que la mythologie et +les reminiscences classiques viennent tout refroidir et tout gater, +jusque-la qu'il faut que les Suisses de Collot d'Herbois remplacent +dans le ciel la chevelure de Berenice, parce que les poetes chantaient +autrefois la chevelure de Berenice et qu'ils chantent maintenant les +Suisses de Chateauvieux. C'etait le bel air des choses en ce temps-la. +Dans une ode sur le vaisseau _le Vengeur_, le fils de Calliope devait +apparaitre, au sommet glace de Rhodope. Rien de plus glace. Mais c'etait +la poesie elevee, noble, et non "familiere", telle qu'on la comprenait +autour de Chenier. Il prenait Lebrun pour son maitre, et Marie-Joseph +Chenier pour son frere. Mais en verite, quand il se donnait tant de mal +pour ecrire dans le grand gout, il reussissait a se tourner le dos a +lui-meme. + + + +III + +CHENIER POETE PHILOSOPHE + +Il revait de tres grandes destinees poetiques, et de devenir tout +different de ce qu'il etait, et un tel maitre poete que tout ce que nous +avons de lui n'eut plus passe que pour etudes preliminaires; et ce qu'il +a reve, je ne doute pas qu'il ne l'eut accompli. Cet "antique" etait, +par ses idees, par les penchants les plus imperieux de son esprit, par +une partie au moins, tres considerable, de ses etudes, le plus eveille +et le plus hardi des modernes. Il aimait infiniment les sciences et la +philosophie scientifique, avait une doctrine, mal arretee encore, mais +qui se rapprochait du materialisme, ou plutot du _naturalisme_, adorait +Lucrece, savait Buffon par coeur; et certes nous voila maintenant bien +loin du pur hellene, et en plein courant du XVIIIe siecle. + +Il voulait profiter des decouvertes de la science moderne, et ecrire en +vers ce poeme du monde que Buffon venait d'ecrire en prose. C'est bien +ici qu'on voit l'influence puissante que Buffon a exercee sur cette +fin de siecle, et autant sur l'esprit litteraire que sur l'esprit +scientifique de cette epoque. Traduire Buffon en vers a ete l'ambition +de trois poetes distingues de la fin du XVIIIe siecle, de Fontanes, +de Delille et d'Andre Chenier. Chenier le proclame avec une pleine +sincerite et naivete d'admiration: + + Souvent mon vol arme des ailes de Buffon + Franchit avec Lucrece, au flambeau de Newton, + La ceinture d'azur sur le globe etendue..... + +Dans les plans et projets relatifs a _Hermes_ que nous possedons, nous +trouvons des pages entieres qui ne sont que des resumes de la "genese", +de la geologie, de l'embryologie, et meme de l'anthropologie de +Buffon[105]. Il n'est pas jusqu'a cette idee que j'ai signalee dans +Buffon, de la constitution forcement aristocratique de l'humanite, +toujours guidee par les grands hommes de pensee et de savoir, ne pouvant +se passer d'eux, et valant, vivant meme par eux seuls, qui ne dut se +retrouver, magnifiquement illustree, dans l'_Hermes_[106]. A cela il eut +ajoute un peu de Lucrece, pour la partie irreligieuse[107]; car Chenier +etait irreligieux, et _Hermes_ l'eut ete, et ce semble un peu de +Rousseau pour ce qui aurait eu trait a la premiere constitution des +societes[108]. + +[Note 105: Voir dans l'edition Becq de Fouquieres, au chant I de +l'_Hermes_, les sec. II, III, IV, VI.] + +[Note 106: Voir dans l'edition Becq de Fouquieres, chant III de +l'_Hermes_ sec. I.] + +[Note 107: Voir _ibid_. Chant II. sec. XI, XII, XIII, XIV.] + +[Note 108: Voir _ibid_. Chant III, sec. I, II.] + +Le poeme eut ete beau sans doute, et d'une singuliere grandeur. En tout +cas, et, si j'en parle, ce n'est que pour montrer le sens poetique, +l'instinct et le flair sur d'Andre Chenier au milieu meme du faux gout +dont il n'a pas laisse de recevoir la contagion, ce poeme aurait eu cela +de _vrai_, de vivant, de non artificiel, qu'il eut resume la pensee du +siecle ou il aurait paru, qu'il nous eut donne dans un grand tableau la +conception du monde et de l'humanite telle qu'elle etait, plus ou moins +precise, dans les esprits de ce temps. Or un grand poeme est grand pour +beaucoup de raisons diverses, mais d'abord a cette condition-la, et a +cette definition repondent aussi bien l'_Enneide_ que l'_Iliade_ et le +_Paradis Perdu_ que la _Divine Comedie_. Je ne sais donc si l'_Hermes_ +eut ete un des grands poemes de l'humanite, mais je vois qu'il en +courait le risque et qu'il en prenait le chemin. + +Peut-etre eut-il ete, a notre gout, decidement trop scientifique et +"materialiste" au sens purement litteraire du mot. N'oublions pas, car +je crois que nous nous en sommes apercus, que Chenier, a tout prendre, +n'a pas infiniment d'imagination ni beaucoup de sensibilite. Son +imagination a besoin d'aide, du secours d'un beau vers antique; c'est +une belle et tres pure repercussion. Sa sensibilite est de courte +verve et de sobre effusion. Il aurait donc sans doute, et les quelques +fragments qu'il a ecrits semblent l'indiquer, decrit, admirablement +decrit, car en cette affaire son talent est prodigieux, mais peu anime, +peu echauffe et nourri de flamme, ce vaste sujet. Il aurait peu trouve +ces imaginations, "ces visions" qui transforment, au risque de la +denaturer un peu, mais qu'importe quand on ecrit un poeme? la verite +scientifique en idee poetique. Un exemple, car ces procedes de +poetes, ou bien plutot ces trouvailles, se sentent tres bien et ne se +definissent guere. Chenier dit dans un fragment de l'_Hermes_: + + Je vois l'etre et la vie et leur source inconnue, + Dans les fleuves d'ether tous les mondes roulants. + Je poursuis la comete aux crins etincelants, + Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances; + Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses... + En moi leurs doubles lois agissent et respirent; + Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent; + Sur moi qui les attire ils pesent a leur tour. + +Sans doute voila de tres beaux vers, a la fois exacts et d'un tres +vigoureux relief. Mais Musset ecrit quelque part, et certes dans un +poeme indigne de contenir cette page: + + J'aime!--voila le mot que la nature entiere + Crie au vent qui l'emporte, a l'oiseau qui le suit, + Sombre et dernier soupir que poussera la terre + Quand elle tombera dans l'eternelle nuit! + Oh! vous le murmurez dans vos spheres nacrees, + Etoiles du matin, ce mot triste et charmant! + La plus faible de vous, quand Dieu vous a creees, + A voulu traverser les plaines etherees + Pour chercher le soleil, son immortel amant; + Elle s'est elancee au sein des nuits profondes; + Mais un autre l'aimait elle-meme; et les mondes + Se sont mis en voyage autour du firmament. + +Ce don de jeter une ame a travers les choses, et de faire d'une loi +physique une pensee, un sentiment ou une passion, voila peut-etre ce qui +aurait manque a Chenier. Le symbolisme peut etre, ou devenir, une manie; +mais encore est-il que Chenier n'en a pas meme ete menace. + +Cependant c'etait la un beau projet, et dont le seul essai eut comme +renouvele Andre Chenier. Il l'eut renouvele, je le crois assez; car il +le forcait de devenir comme le contraire ou au moins l'inverse de +ce qu'il avait ete jusque-la. Ce qu'il y a de tres interessant dans +l'_Invention_, qu'il faut considerer comme la preface de l'_Hermes_, +c'est que Chenier, dans ce manifeste litteraire, ou dans cette poetique, +comme on voudra, conseille, promet et se promet d'etre en art ce qu'il +n'avait nullement ete jusque-la, et ce qu'on ne pouvait guere prevoir +qu'il dut, ou seulement qu'il voulut devenir. + +Se faire ou rester un ancien, latin ou grec, creer et entretenir en soi +une ame et un esprit antique, avoir, et facilement et comme spontanement +par l'accoutumance, les sentiments et le tour d'esprit d'un Ionien ou +d'un Sicilien, et non seulement les sentiments, mais les sensations a la +maniere antique, voir les choses avec leur couleur, et surtout avec leur +contour, comme les voyait un ancien du siecle de Pericles ou de l'age +d'Auguste, et entendre, et peut-etre gouter de la meme facon, et trouver +la meme forme aux montagnes, le meme bruit au flot, le meme parfum +aux fleurs et la meme saveur au baiser; instinct personnel, atavisme, +education, ou tour de force de genie artificiel, c'avait ete le propre +caractere tant du peintre de l'_Aveugle_ que de l'amant de "Camille" ou +de "Fanny". + +--Et maintenant ce qu'il recommande, c'est d'etre _inventeur_, avant +toute chose, "aux seuls inventeurs la vie etant promise"; c'est de ne +plus "avoir les seuls anciens pour Nord et pour etoile"; c'est de ne +plus "les cotoyer sans cesse"; c'est de ne plus "dire et dire cent +fois ce que nous avons lu"; c'est de ne pas croire "qu'un objet ne sur +l'Helicon a seul de nous charmer pu recevoir le don"; et "qu'on a tout +dit et que tout est pense"; c'est de savoir regarder et comprendre "la +Cybele nouvelle" qui s'est revelee aux hommes; c'est de puiser une +inspiration nouvelle, et qui, suivant les pas de la science humaine, +pourra etre indefinie, dans le tableau deroule devant nous des choses +telles qu'elles sont maintenant, c'est-a-dire telles que les yeux +modernes ont appris a les voir. + +Mais les anciens, qu'en faut-il donc faire?--Ils restent nos maitres, +mais les maitres de notre forme, non plus de notre pensee, et non plus +ni de notre coeur ni de notre esprit, mais de notre plume. Pour cet +usage et ce profit gardons-les soigneusement, et avec amour. Qu'ils nous +apprennent a ecrire avec nettete, avec force et avec eclat, et qu'on +croie bien qu'eux seuls, d'ici a longtemps, peuvent nous donner cet +enseignement et cet exemple. Qu'on les pratique donc, non pour les +contrefaire, mais pour faire, aussi bien qu'eux, autre chose.---Et voila +la nouvelle pensee d'Andre Chenier, comme son nouveau dessein, et elle +ressemble a l'ancienne en ce que la preoccupation de l'antique y +est encore, mais si bien tournee a un autre but, que c'est toute la +conception d'Andre Chenier qui s'est comme renversee. L'aimable poete +qui jusque-la sur des pensers anciens faisait des vers quelquefois un +peu jeunes, a pour but desormais et pour maxime: + + Sur des pensers nouveaux faire des vers antiques. + +De telle sorte que, comme je l'ai fait prevoir, il y a bien au moins +trois Cheniers, l'un antique dans sa pensee et dans sa forme; l'autre +contemporain de ses contemporains par sa maniere de penser et de sentir, +et celui-la d'une forme un peu incertaine et flottante, quoique encore +soutenu souvent par l'imitation de l'antique; le troisieme enfin, qui +voulait naitre, et dont nous ne connaissons que les promesses, et qui, +sauf la forme, que du reste il eut certainement ete force de modifier +tout en la gardant forte et pure, pretendait bien depasser le premier et +oublier completement le second. + +Seulement, de ces trois Cheniers, le troisieme n'est interessant que +comme indication de tendances, et promesses, et deja demi-puissance +de renouvellement; et dans toute etude sur Andre Chenier c'est bien +toujours aux deux autres qu'il en faut revenir. + + + +IV + +OEUVRES EN PROSE + +Les oeuvres en prose d'Andre Chenier ne depassent pas la mesure d'un +beau talent ordinaire de polemiste; et tout en faisant honneur au genie +d'Andre Chenicr en font encore plus a son caractere. Il a brillamment +soutenu de 1789 a 1793 la cause de l'ordre, de la raison et de la +justice; il a parfaitement merite l'echafaud, et voila, sans lui faire +beaucoup de tort, a quoi l'on pourrait borner l'appreciation de ses +articles et pamphlets. + +Si l'on voulait plus de details, je dirais que ce qui frappe en lisant +ces pages, c'est le caractere sain et pur de la langue. Andre Chenier a +quelque chose, on l'a vu, de la declamation de l'epoque revolutionnaire +dans ses vers officiels et de circonstance. Il n'en a absolument aucune +trace, ce qui surprend, mais agreablement, dans ses articles. Ils sont +ecrits, a tres peu pres, dans la langue severe et sobre du XVIIe siecle. +Vigoureux du reste, et souvent d'un beau mouvement, ils sentent l'homme +qui deviendrait tres facilement orateur, et qui, dit-on, a ses heures, +l'etait en effet. Eleve de Buffon et de Rousseau, a tant de titres, il +l'est aussi de Mirabeau, et la longue phrase periodique (un peu trop +longue peut-etre) s'etale et se deroule dans ses brochures, comme dans +les plus courts ecrits de Mirabeau, avec une ampleur assez imposante. +Rappelez-vous une page de Mirabeau, a peu pres au hasard, car il n'a +pas, et c'est son defaut, en plus d'un style, et lisez cette page de +Chenier, qui du reste vaut qu'on la lise: + +"Si les representants du peuple ne sont point interrompus dans l'ouvrage +d'une constitution, et si toute la machine publique s'achemine vers un +bon gouvernement, tous ces faibles inconvenients s'evanouissent bientot +d'eux-memes par la seule force des choses, et on ne doit point s'en +alarmer; mais si, bien loin d'avoir disparu apres quelque temps, l'on +voit les germes de haines publiques s'enraciner profondement; si l'on +voit les accusations graves, les imputations atroces se multiplier au +hasard; si l'on voit surtout un faux esprit, de faux principes fermenter +sourdement et presque avec suite dans la plus nombreuse classe de +citoyens; si l'on voit enfin aux memes instants, dans tous les coins de +l'Empire, des insurrections illegitimes, amenees de la meme maniere, +fondees sur les memes meprises, soutenues par les memes sophismes; +si l'on voit paraitre souvent, et en armes, et dans des occasions +semblables, cette derniere classe du peuple, qui, ne connaissant rien, +n'ayant rien, ne prenant interet a rien, ne sait que se vendre a qui +veut la payer; alors ces symptomes doivent paraitre effrayants." + +Ce ton oratoire, tres soutenu, qui etait du reste le ton ordinaire +dont on usait alors toutes les fois qu'on parlait politique, mais qui +seulement chez les hommes de merite et d'education litteraire devenait +un style, est, chez Andre Chenier, imposant, eleve et de grande allure. +Quelquefois (encore que tres rarement) il touche a la vraie et grande +eloquence, et rappelle la dialectique enflammee des _Provinciales_. Ce +qui suit, avec plus de relief, de verdeur et quelque chose de plus dru +dans l'expression, serait une page de Pascal: + +"Ils declarent abhorrer ces mots d'ordre, d'union et de paix, parce que, +disent-ils, c'est le langage des hypocrites. Ils ont raison. Il est +vrai, ces mots sont dans la bouche des hypocrites; et ils doivent y +etre, car ils sont dans celle de tous les gens de bien; et l'hypocrisie +ne serait plus dangereuse et ne meriterait pas son nom, si elle n'avait +l'art de ne repeter que les paroles qu'elle a entendues sortir des +levres de la vertu... C'est ainsi que certains demagogues se revetent +d'une autorite censoriale et distribuent des brevets de civisme, de la +meme maniere que certaines gens dans tous les pays ont dit, disent et +diront que vouloir les soumettre aux lois, c'est attaquer le ciel meme +et etre ennemi de Dieu et de la vertu." + +Parfois enfin, mais plus rarement encore, cette puissance un peu diffuse +d'ironie se ramasse en un trait vif et acere et qui part en sifflant. Je +dis que cela est tout a fait rare. En general, Chenier n'a pas le trait, +et du reste, ne le cherche pas. Cependant on n'est pas aussi bien doue +que Chenier, et tout fulminant d'honnete colere, et contemporain de +Chamfort, sans trouver quelquefois une epigramme souple, brillante et +aigue. En voici: "Il est incontestable que, tout pouvoir emanant du +peuple, celui de pendre en emane aussi; mais il est bien affreux que +ce soit le seul qu'il ne veuille pas exercer par representant"--"Je +reconnais la cet _honneur de corps_, l'eternel apanage de ceux qui +trouvent trop difficile d'avoir un honneur qui soit a eux."--Mais +Chenier a trop peu de ces vives saillies pour un journaliste. Il est +convaincu, vigoureux, eleve, eloquent, ecrivain pur, le tout avec un +peu de monotonie. On lira toujours ses oeuvres en prose, parce qu'il a +laisse de beaux vers. + + + +V + +L'ECRIVAIN + +A s'en tenir simplement aux questions de style, Chenier, si peu +inventeur en tout autre chose, est un veritable createur. Nous ne dirons +plus un mot, bien entendu, ni des "poesies officielles" ni meme des +_Elegies_, ou il est tres rare, quoique cela arrive, de trouver une +expression neuve, originale et jaillie de source. Mais il faut etudier, +et de tres pres, le style des _Idylles_ et des fragments epiques. Il +est d'une nouveaute et d'une fraicheur souvent merveilleuses. Il est la +creation naturelle d'un homme qui a garde dans l'oreille et comme melee +a ses sens la modulation de ces langues anciennes qui etaient des +musiques. Le principal merite de cette langue de Chenier, auquel on +pourrait ramener toutes les autres, c'est en effet la _qualite du son_. +La langue francaise s'assourdissait depuis Racine. Ternie par les +abstractions et les formules, elle etait surtout eteinte par les mots +lourds, sourds et secs. "L'heureux choix de mots harmonieux", et, plutot +encore, la disposition harmonieuse des mots melodieux etait chose +oubliee et desapprise. La langue de Rousseau, remarquez-le, est beaucoup +plus _nombreuse_, et _rythmee_, que melodieuse a proprement parler. Elle +ne laisse pas d'avoir, relativement, quelque chose de compact encore et +de trop solide. Les sonorites legeres et cristallines de La Fontaine, +l'air circulant au travers des alexandrins, la note detachee, la phrase +musicale, trop courte encore, mais ayant son dessin tres net et tres +sensible a l'oreille, voila ce qu'en remontant jusqu'au XVIIe siecle, je +cherche avant Chenier sans le pouvoir trouver. + +Les vers sont faits pour etre retenus, et pour nous accompagner en +chantant dans notre tete, quand nous allons nous promener. Les vers +latins, les vers grecs ont presque tous cette vertu; les vers francais +ne l'ont pas toujours. Il n'y a que Ronsard, du Bellay, Malherbe, +Racine, La Fontaine, puis Chenier, puis Lamartine, Hugo, Vigny et Musset +qui aient eu le don d'en ecrire beaucoup de tels. Les vers "amis de +la memoire", comme a dit excellemment Sainte-Beuve, sont seuls, a +proprement parler, des vers, parce que, s'ils sont amis de la memoire, +c'est qu'ils sont amis de l'oreille. + +Chenier avait cette faculte poetique, qui n'est pas toute la poesie, et +tant s'en faut, mais qui en est une partie essentielle, a un degre tout +a fait superieur et extraordinaire. Grace a elle, il reussissait surtout +au morceau descriptif et au fragment epique. Ce sont ses deux talents +indiscutables. Je ne rappelle pas le debut de l'_Aveugle_, ni la _Jeune +Tarentine_, a tous les egards le chef-d'oeuvre d'Andre Chenier. Mais +dites-vous a haute vois ces quatre vers: + + Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler; + Sur l'immobile arene il l'admire couler, + Se courbe, et s'appuyant a la rive penchante, + Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante. + +Et pour ce qui est du talent epique, rappelez-vous cette mort d'Hercule, +que Victor Hugo, deja guide par son instinct epique, saluait avec +admiration en 1819: + + .......Il monte. Sous nos pieds + Etend du vieux lion la depouille heroique. + Et l'oeil au ciel, la main sur sa massue antique, + Attend sa recompense et l'heure d'etre un Dieu. + Le vent souffle et mugit, le bucher tout en feu + Brille autour du heros, et la flamme rapide + Porte au palais divin l'ame du grand Alcide. + +Et voila pourquoi j'ai tant insiste sur l'_Hermes_, qui n'a pas ete +ecrit. C'est qu'un grand poeme scientifique et philosophique sur +l'histoire du monde comporte et reclame surtout le talent descriptif +et le genie epique, et qu'a ces deux titres personne plus que Chenier +n'etait capable de conduire brillamment l'histoire du monde depuis + + L'Ocean eternel ou bouillonne la vie. + +jusqu'a cette conquete du monde par les races civilisees, par le genie +scientifique, que n'emeut pas et n'arrete point + + Des derniers Africains le cap noir de tempetes. + + + +VI + +LE VERSIFICATEUR + +On a beaucoup exagere l'invention rythmique d'Andre Chenier, la reforme, +la revolution rythmique apportee par Andre Chenier dans la versification +francaise. Il etait en cela tres loin du but, je dis de celui-la meme +qu'il cherchait. Il s'essayait; il brisait le rythme uniforme de la +versification de son temps; il ne s'en etait pas encore fait un qui lui +fut personnel. Il n'etait encore qu'un insurge, il n'etait pas encore un +conquerant. + +En cela, comme en autre chose, et ce n'etait pas un mauvais chemin, +il remontait a la Pleiade, et retrouvait cette liberte de coupes que +Ronsard et ses amis, un peu indiscretement, avaient pratiquee. Mais +la liberte de coupes n'est nullement par elle seule une invention de +rythmes heureux; elle permet seulement d'en trouver. Que le vers "n'ose +pas enjamber", cela est tres deplorable; mais qu'il ose enjamber, +cela ne suffit pas a le rendre beau; il faut qu'il enjambe en sachant +pourquoi. + +Un rythme est l'expression d'une pensee,--ou l'image d'un +sentiment,---ou la peinture soit d'une forme, soit d'un mouvement. Tout +rythme, toute coupe exceptionnelle, ne doit etre risquee que pour donner +la sensation de quelque chose, pensee, sentiment, mouvement ou forme, +qui soit, aussi, extraordinaire, et pour en donner la sensation exacte. +D'une part, donc, hasarder une coupe exceptionnelle sans raison +appreciable au lecteur, n'est pour lui qu'un heurt inutile, et partant +un deplaisir;--d'autre part multiplier les coupes exceptionnelles +inutiles finit par faire perdre de vue toute espece de rythme et par +donner la pure sensation de la prose, comme dans l'_Albertus_ de +Gautier, et la plupart des vers de Baif;--et enfin risquer une coupe +exceptionnelle, a dessein, avec une raison, pour un effet, mais ne pas +atteindre cet effet, parce qu'on n'a pas trouve le rhythme juste qui le +devait produire, c'est un contre-sens rythmique. + +Ces trois defauts ne laissent pas d'etre frequents dans Chenier. Il +a deux procedes coutumiers de coupes exceptionnelles, le rejet +monosyllabique et la coupe 9-3 (neuf syllabes sans arret, puis trois). +Ce sont des coupes tres exceptionnelles, tres risquees; il en abuse. +Elles sont dans son oreille, une fois pour toutes; elles ne sont pas +_dans sa sensation actuelle_, au moment meme ou il veut peindre quelque +chose, et s'imposant a lui pour le peindre; et partant elles sont plutot +un procede qu'une inspiration. + +Quelquefois, quoique plus rarement, la multiplicite des coupes +exceptionnelles ramene le vers a la prose pure: + + La liberte du genie et de l'art + T'ouvre tous ses tresors. Ta grace auguste et fiere + De nature et d'eternite + Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumiere + Touche les cieux. Ta flamme agite, eclaire, + Dompte les coeurs La liberte...... + +C'est presque un jeu d'ecolier qui s'emancipe d'amener ainsi qu'il suit +un rejet ambitieux: + + _Strophe XI_. + + L'Enfer de la Bastille a tous les vents jete + Vole, debris infame et cendre inanimee; + Et de ces grands tombeaux, la belle Liberte + Altiere, etincelante, armee. + + _Srophe XII_. + + Sort!--..... + +Enfin sa coupe exceptionnelle ne dit pas toujours ce qu'elle veut +dire. Dans l'exemple precedent, ni _vole_, ni _sort_, a les prendre en +eux-memes seulement, ne sont tres heureux. Ce n'est pas un monosyllabe +sec qui exprime bien la fuite et la dispersion dans le vent de la fumee +et de la cendre d'un chateau fort incendie. Il exprimerait mieux une +fleche dardee ou une fusee qui file.--Ce n'est pas un monosyllabe sec +qui exprime l'apotheose de la Liberte se dressant et planant sur les +ruines. Trois syllabes y conviendraient mieux.--De meme dans cette +peinture des elections de 1789: + + Tous a leurs envoyes confieront leur pouvoir. + Versailles les attend. On s'empresse d'elire; + _On nomme_. Trois palais s'ouvrent pour recevoir + Les representants de l'Empire. + +Cette cheville en rejet est une lourde faute et je m'y arrete point, +de peur d'y trouver du burlesque. Longtemps Chenier n'eut, ni dans ses +alexandrins, ni dans ses vers lyriques, le sentiment de la periode +poetique. Son style en prose est periodique, son style en vers ne l'est +nullement, a l'ordinaire. Comme il etait doue, comme il adorait les +anciens, et comme il faisait des vers latins, il la cherchait, cette +periode en vers, et on le voit s'y essayer souvent. Ses essais furent +longtemps malheureux. Sa strophe du _Jeu de Paume_ est longue, lourde et +penible. Ces dix-neuf vers, dont dix alexandrins, sept octosyllabes et +deux decasyllabes, combines de telle sorte que tantot deux alexandrins +tombent sur un octosyllabe, tantot un alexandrin sur deux octosyllabes, +tantot trois alexandrins sur un octosyllabe, tantot un alexandrin sur un +decasyllabe, ne sont pas un rythme pour une oreille francaise; c'est une +methode, au contraire, pour rompre continuellement le rythme a mesure +qu'il commence a se dessiner, pour derouter l'oreille des qu'elle +s'apprete a suivre une courbe melodique. Elle y renonce, et on lit tout +le _Jeu de Paume_ avec cette sensation, bien contraire au dessein de +l'auteur, qu'il est ecrit en vers libres. + +Vers la fin de sa carriere il trouva la periode poetique, en vers +lyriques du moins, c'est-a-dire qu'il trouva la strophe pleine, +nettement coupee et soutenue, dans _Charlotte Corday_ et dans la _Jeune +Captive_. + +Il trouva aussi, car il peut passer pour en etre presque l'inventeur, un +rythme agile, nerveux et bondissant qui est d'un merveilleux effet dans +l'invective et qu'il a manie tout a fait en maitre. C'est ce qu'il +appelle l'Iambe. Ceci est veritablement une petite conquete. "L'Iambe" +consiste dans l'entrelacement _regulier_ et continu de l'alexandrin a +rime feminine et de l'octosyllabe a rime masculine. Cela existait dans +la versification francaise, mais en _strophes_. Deux alexandrins et deux +octosyllabes, rimes croisees, formaient une strophe; puis, apres un fort +repos, une autre strophe semblable commencait. De ce systeme rythmique +Chenier avait meme sous les yeux un exemple tout recent, la derniere ode +de Gilbert. Ce qu'il a imagine, c'est de supprimer le repos. Des lors on +a un rythme continu, tres rapide, tres impetueux, d'une marche ardente +en avant, un des plus beaux de notre versification. Ce sont les +distiques elegiaques latins, plus courts, partant plus rapides par +eux-memes, et, en outre, avec une plus grande difference entre le vers +long et le vers court, ce qui double la force du jet et la saillie de +l'elan.--Et comme le rythme est continu, le poete peut y _faire +sa strophe_ a son gre, tantot partir de l'octosyllabe, tantot de +l'alexandrin, tantot s'arreter en chute de periode sur l'alexandrin et +tantot sur l'octosyllabe, varier ses effets a l'infini dans un dessin +rythmique arrete pourtant et tres net qui est une certitude pour +l'oreille. + +Chenier avait comme tourne autour de ce rythme dont il avait l'instinct +secret et la confuse impatience. Dans "_A Byzance_" on surprendra les +tatonnements de l'Iambe. C'est d'abord la stance de trois alexandrins +tombant sur un octosyllabe; puis une strophe qui mele alexandrins +et octosyllabes en partant d'un octosyllabe et en s'arretant sur +un octosyllabe aussi; puis une strophe partant d'un octosyllabe et +s'arretant sur un alexandrin; puis une strophe entre-croisant les uns +et les autres, mais ayant un alexandrin au debut et a la chute (et +remarquez que dans tout cela le decasyllabe, dont l'union soit a +l'octosyllabe soit a l'alexandrin est antimusicale, a disparu); et c'est +enfin l'iambe pur: "Sa langue est un fer chaud..."; et il le nomme: +"Archiloque aux fureurs du belliqueux iambe..."; et il le manie deja +avec beaucoup d'aisance, de surete et de vigueur.--Dans les _Suisses de +Chateauvieux_, et surtout dans les _Vers ecrits a Saint-Lazare_, il en +fera un admirable instrument de passion et d'eloquence. + + + +VII + +On voit quel homme superieur etait Chenier et quel grand homme il allait +devenir. Il faut se le figurer comme un excellent poete imitateur qui +allait se degager et devenir original lorsqu'il a ete frappe; et qui +avait pleinement acquis, juste a ce moment, une perfection de forme +capable de soutenir tous les sujets et d'etre a la hauteur d'une forte +inspiration personnelle.--Tel que nous l'avons, il est quelque chose +comme notre Tibulle, un Tibulle qui aurait quelquefois la voix d'un +Juvenal, et beaucoup plus souvent l'art laborieux, et les trop bonnes +etudes, et la memoire indiscrete d'un Properce. + +Il etait peu connu comme poete a l'epoque ou il a vecu. Il etait +discret, montrait peu ses vers et les publiait encore moins. Le _Jeu de +Paume_ et les _Suisses_, c'est tout ce qu'il a fait imprimer en fait de +poesie de son vivant. Il ne faut pas tout a fait croire cependant que +Chenier ait eclate tout a coup en 1819, lors de l'edition de Latouche, +et fut absolument ignore auparavant. La _Jeune Captive_ avait paru six +mois apres sa mort dans la _Decade_, et la _Jeune Tarentine_ dans le +_Mercure_ de 1811. Chateaubriand cite plusieurs fragments des Idylles +dans une note du _Genie du Christianisme_; et Millovoye publia plusieurs +fragments du poeme _L'Aveugle_ dans les notes de ses elegies. + +Chenier etait donc connu des lettres de 1794 a 1819. Mais il etait +inconnu du public. Latouche en publia une edition incomplete (les +notres le sont encore) et tres fautive, qui tomba en pleine revolution +romantique et fit grand bruit dans une societe toute preoccupee de +poesie. Il y eut un phenomene litteraire assez curieux. Les revolutions +litteraires ressemblent tellement aux autres, et leurs auteurs savent +si peu ce qu'ils font, que les romantiques prirent Chenier pour un des +leurs, pour un precurseur et un allie. C'etait le moment ou, par horreur +de Racine et Boileau, les Romantiques chantaient la gloire de Ronsard, +sans se douter que Ronsard est le plus classique des classiques, et le +pere de tout le "classicisme" francais. L'erreur fut la meme a l'egard +de Chenier, etoile nouvelle de la vieille Pleiade. De plus, Chenier +avait certaines hardiesses de metrique qui seduisaient les novateurs. +Il n'en fallut pas plus pour declarer Chenier romantique et meme pour +soupconner Latouche d'avoir imagine les poesies qu'il publiait a +l'effet de soutenir la nouvelle ecole. Cette singuliere confusion s'est +prolongee, et l'on represente encore quelquefois Chenier comme un +precurseur de la litterature moderne. + +C'est une erreur absolue. C'est le dernier des poetes classiques, qui +s'est distingue des poetes classiques de son temps en ce qu'il l'etait +veritablement, et remontait aux sources au lieu de contrefaire des +imitations; mais il est classique exclusivement, sans avoir meme le +soupcon des sentiments, passions et etats d'esprit qui seront familiers +a Chateaubriand, a Vigny, a Lamartine, et par consequent a Hugo. Le mot +a retenir, c'est celui ou Sainte-Beuve avait fini par en venir, apres +avoir longtemps dit sur Chenier des choses moins justes: "C'est notre +plus grand classique en vers depuis Racine". + +Il n'a pas ete cependant sans influence sur une certaine partie de la +litterature du XIXe siecle. Chateaubriand avait montre qu'on pouvait, +tout en etant tres original, et de son pays, et de sa religion, et de +son temps, avoir le profond sentiment de la beaute antique et en tirer +d'admirables choses. Par ce cote de son genie, il venait en aide a +Chenier en quelque sorte, ne l'excluait point, au moins, et meme le +recommandait a son siecle. Et en effet, apres lui et un peu d'apres lui, +il y a eu, chez nous, nombre de poetes distingues qui ont cherche leur +inspiration dans les legendes antiques et dans les sentiment antiques, +quelquefois meme plus profondement compris qu'ils ne l'avaient ete par +Chenier, grace a une information un peu plus complete.--C'est la toute +une ecole beaucoup moins eclatante que la grande, mais qui marque sa +trace a part, et que la posterite en distinguera tres nettement. C'est +une petite ecole classique, ecrivant quelquefois en vers modernes, mais +toute classique en son essence et en son esprit, et qui procede d'Andre +Chenier, et qui le sait bien, car les plus grands admirateurs qu'ait eus +Chenier en ce siecle sont dans ce groupe. + +Malgre cette ecole neo-hellenique et les talents distingues qu'on y +compte; malgre, encore, le groupe des _Parnassiens_, petite ecole un peu +indistincte, ou se sont rencontres des romantiques moins la sensibilite, +et des neo-antiques moins l'intelligence profonde de l'antiquite, et qui +procede un peu d'Andre Chenier par le soin curieux de la forme rare; +malgre Hugo lui-meme, qui, avec sa prodigieuse souplesse d'execution, +s'amuse quelquefois a se donner la sensation de l'antique a la maniere +de Ronsard, et, parce qu'il a plus de gout que Ronsard, rencontre juste +Andre Chenier; malgre un certain nombre, enfin, d'infiltrations de son +esprit a travers la pensee de notre siecle, Chenier, en notre temps +comme au sien, reste un peu un isole. Il est un phenomene curieux de +deplacement. Classique dans un siecle qui croit l'etre et qui n'est que +prosaique; classique et connu seulement a l'epoque romantique; admire +par elle et recommande a notre generation par ceux a qui il ressemblait +le moins, et un peu defigure et denature, au premier regard du moins, +par ce patronage; il arrive a nous souvent mal compris, et plus souvent +mal classe.--Sans compter qu'on a parfois, en songeant a lui, l'idee de +ce qu'il voulait devenir, qui etait a peu pres le contraire de ce qu'il +avait ete, et de ce que, dans l'oeuvre qu'il a ecrite, il reste. + +Le vrai moyen de le gouter tel qu'il est dans ce mince volume, que, dix +ans plus tard, il eut peut-etre desavoue, c'est de le lire dans une +bonne edition, comme celle du diligent Becq de Fouquieres, donnant en +notes la clef de ses imitations et reminiscences. C'est alors comme +notre bibliotheque grecque et latine qui s'anime, qui vit, qui prend une +voix, et qui chante autour de nous. Tous les bruits clairs et doux des +mers d'Ionie, des vallons de Sicile, des cotes de Baies viennent a +nous, sous notre ciel gris, et nous donnent une fete de lumiere gaie et +d'harmonies legeres: + + Le toit s'egaie et rit de mille odeurs divines. + +Et cette sensation est exquise; mais encore c'est celle que nous +donnerait un traducteur de genie. Et il voulait faire autre chose; et il +l'aurait fait. Et ce ne sont la que ses etudes et exercices. Il faut les +admirer et les cherir, mais non pas trop les imiter. Il ne faut pas trop +imiter les annees d'apprentissage meme d'un grand poete, sinon comme +exercice aussi, et annees d'apprentissage. + + + +FIN + + + +TABLE DES MATIERES + + AVANT-PROPOS + + PIERRE BAYLE + + I.--Bayle novateur + II.--Bayle annonce le XVIIIe siecle sans en etre + III.--Le "Dictionnaire" lu de nos jours + IV.--Conclusion + + FONTENELLE + + I.--Ses idees litteraires et ses oeuvres litteraires + II.--Ses idees et ses ouvrages philosophiques + III.--Conclusion + + LE SAGE + + I.--Transition entre le XVIIe et le XVIIIe siecle au point de vue +purement litteraire. + II.--Le "realisme" dans Le Sage + III.--L'art litteraire de Le Sage + IV.--Le Sage plus vulgaire + V.--Conclusion + + MARIVAUX + + I.--Marivaux philosophe + II.--Marivaux romancier + III.--Marivaux dramatiste + IV.--Conclusion + + MONTESQUIEU + + I.--Montesquieu jeune + II.--Montesquieu amateur de l'antiquite + III.--Son gout pour les recits de voyages + IV.--Idees generales de Montesquieu + V.--"L'Esprit des lois", livre de critique politique + VI.--Systeme politique qu'on peut tirer de "l'Esprit des lois" + VII.--Montesquieu moraliste politique + VIII.--Conclusion + + VOLTAIRE + + I.--L'homme + II.--"Son tour d'esprit + III.--Ses idees generales + IV.--Ses idees litteraires + V.--Son art litteraire + VI.--Son art dans les "genres secondaires" + VII.--Conclusion + + DIDEROT. + + I.-L'homme + II.--Sa philosophie + III.--Ses oeuvres litteraires + IV.--Diderot critique d'art + V.--L'ecrivain + VI.--Conclusion + + JEAN-JACQUES ROUSSEAU + + I.--Son caractere + II.--Le "Discours sur l'inegalite" + III.--La "Lettre sur les spectacles" + IV.--"L'Emile" + V.--La "Nouvelle Heloise" + VI.--Les "Confessions" + VII.--Idees philosophiques et religieuses de Rousseau + VIII.--Le "Contrat social" + IX.--Rousseau ecrivain + X.--Conclusion + + BUFFON + + I.--Son caractere + II.--Le savant + III.--Le moraliste + IV.--L'ecrivain--Ses theories litteraires + V.--Conclusion + + MIRABEAU + + I.--Caractere--Tour d'esprit--Etudes + II.--Le systeme politique de Mirabeau + III.--L'orateur + IV.--Conclusion + + ANDRE CHENIER + + I.--L'Hellene + II.--Le Francais du XVIIIe siecle + III.--Le poete philosophe + IV.--Oeuvres en prose + V.--L'ecrivain + VI.--Le versificateur + VII.--Conclusion. + +FIN DE LA TABLE DES MATIERES + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Etudes Litteraires - XVIIIe siecle. +by Emile Faguet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES LITTERAIRES *** + +***** This file should be named 12749.txt or 12749.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/7/4/12749/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. 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