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+Project Gutenberg's Etudes Litteraires - XVIIIe siecle., by Emile Faguet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Etudes Litteraires - XVIIIe siecle.
+
+Author: Emile Faguet
+
+Release Date: June 26, 2004 [EBook #12749]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES LITTERAIRES ***
+
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+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+EMILE FAGUET
+
+DE L'ACADEMIE FRANCAISE
+
+
+
+ETUDES LITTERAIRES
+
+DIX-HUITIEME SIECLE
+
+ PIERRE BAYLE--FONTENELLE
+ LE SAGE--MARIVAUX--MONTESQUIEU
+ VOLTAIRE--DIDEROT--J.J. ROUSSEAU
+ BUFFON--MIRABEAU--ANDRE CHENIER.
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+Ce volume, comme ceux que j'ai donnes precedemment, s'adresse
+particulierement aux etudiants en litterature. Ils y trouveront les
+principaux ecrivains du XVIIIe siecle analyses plutot en leurs idees
+qu'en leurs procedes d'art. C'etait un peu une necessite de ce sujet,
+puisque les principaux ecrivains du XVIIIe siecle sont plutot des hommes
+qui ont pretendu penser que de purs artistes. L'exposition devient toute
+differente, et a comme d'autres lois, selon que le critique s'occupe des
+deux grands siecles litteraires de la France, qui sont le XVIIe et le
+XIXe, ou des temps ou l'on s'est attache surtout a remuer des questions
+et a poursuivre des controverses.
+
+Du reste, quelque interessant qu'il soit a bien des egards, le XVIIIe
+siecle paraitra, par ma faute peut-etre, peut-etre par la nature des
+choses, singulierement pale entre l'age qui le precede et celui qui le
+suit. Il a vu un abaissement notable du sens moral, qui, sans doute, ne
+pouvait guere aller sans un certain abaissement de l'esprit litteraire
+et de l'esprit philosophique; et, de fait, il semble aussi inferieur,
+au point de vue philosophique, au siecle de Descartes, de Pascal et de
+Malebranche, qu'il l'est, au point de vue litteraire, d'une part
+au siecle de Bossuet et de Corneille, d'autre part au siecle de
+Chateaubriand, de Lamartine et de Hugo. Cette decadence, tres relative
+d'ailleurs, et dont on peut se consoler, puisqu'on s'en est releve, a
+des causes multiples dont j'essaie de demeler quelques-unes.
+
+Un homme ne chretien et francais, dit La Bruyere, se sent mal a l'aise
+dans les grands sujets. Le XVIIIe siecle litteraire, qui s'est trouve si
+a l'aise dans les grands sujets et les a traites si legerement, n'a
+ete ni chretien ni francais. Des le commencement du XVIIIe siecle
+l'extinction brusque de l'idee chretienne, a partir du commencement du
+XVIIIe siecle la diminution progressive de l'idee de patrie, tels ont
+ete les deux signes caracteristiques de l'age qui va de 1700 a 1790.
+L'une de ces disparitions a ete brusque, dis-je, et comme soudaine;
+l'autre s'est faite insensiblement, mais avec rapidite encore, et, en
+1750 environ, etait consommee, heureusement non pas pour toujours.
+
+J'attribue la diminution de l'idee de patrie, comme tout le monde, je
+crois, a l'absence presque absolue de vie politique en France depuis
+Louis XIV jusqu'a la Revolution. Deux etats sociaux ruinent l'idee ou
+plutot le sentiment de la patrie: la vie politique trop violente, et la
+vie politique nulle. Autant, dans la fureur des partis excites creant
+une instabilite extreme dans la vie nationale et comme un etourdissement
+dans les esprits, il se produit vite ce qu'on a spirituellement appele
+une "emigration a l'interieur", c'est-a-dire le ferme dessein chez
+beaucoup d'hommes de reflexion et d'etude de ne plus s'occuper du pays
+ou ils sont nes, et en realite de n'en plus etre;--autant, et pour les
+memes causes, dans un etat social ou le citoyen ne participe en aucune
+facon a la chose publique, et au lieu d'etre un citoyen, n'est, a vrai
+dire, qu'un tributaire, l'idee de patrie s'efface, quitte a ne se
+reveiller, plus tard, que sous la rude secousse de l'invasion. C'est ce
+qui est arrive en France au XVIIIe siecle. Fenelon le prevoyait tres
+bien, au seuil meme du siecle, quand il voulait faire revivre l'antique
+constitution francaise, et, par les conseils de district, les conseils
+de province, les Etats generaux, ramener peuple, noblesse et clerge,
+moins encore a participer a la chose nationale qu'a s'y interesser[1].
+Et on se rappellera qu'a l'autre extremite de la periode que nous
+considerons, la Revolution francaise a ete tout d'abord cosmopolite, et
+non francaise, a songe "a l'homme" plus qu'a la patrie, et n'est devenue
+"patriote" que quand le territoire a ete Envahi.
+
+[Note 1: Voir notre _Dix-septieme Siecle_, article Fenelon. (Societe
+francaise d'Imprimerie et de Librairie.)]
+
+Quoi qu'il en soit des causes, c'est un fait que la pensee du
+XVIIIe siecle n'a ete aucunement tournee vers l'idee de patrie, que
+l'indifference des penseurs et des lettres a l'endroit de la grandeur
+du pays est prodigieuse en ce temps-la, et que la langue seule qu'ils
+ecrivent rappelle le pays dont ils sont. Cela, meme au point de
+vue purement litteraire, n'aura pas, nous le verrons, de petites
+consequences.
+
+La disparition de l'idee chretienne a des causes plus multiples
+peut-etre et plus confuses. La principale est tres probablement ce qu'on
+appelle "l'esprit scientifique", qui existait a peine au XVIIe siecle,
+et qui date, decidement, en France, de 1700. La "philosophie" du XVIIIe
+siecle n'est pas autre chose, et quand les auteurs de ce temps disent
+"esprit philosophique", c'est toujours esprit scientifique qu'il
+faut entendre. Le XVIIe siecle avait ete peu favorable a l'esprit
+scientifique, et meme l'avait dedaigne. Il etait mathematicien et
+"geometre", non scientifique a proprement parler. Il etait mathematicien
+et geometre, c'est-a-dire aimait la science purement _intellectuelle_
+encore, et que l'esprit seul suffit a faire; il n'aimait point la
+science realiste, qui a besoin des choses pour se constituer, et qui se
+fait, avant tout, de l'observation des choses reelles. "_Les hommes ne
+sont pas faits pour considerer des moucherons_, disait Malebranche, _et
+l'on n'approuve point la peine que quelques personnes se sont donnee
+de nous apprendre comment sont faits certains insectes, et la
+transformation des vers, etc... Il est permis de s'amuser a cela quand
+on n'a rien a faire et pour se divertir_."--Pour les esprits les plus
+philosophiques et les plus austeres, de telles occupations n'etaient
+pas meme un "divertissement permis". C'etaient une forme de la
+concupiscence, _libido sciendi, libido oculorum_, un veritable peche, et
+une subtile et funeste tentation; c'etait, pour parler comme Jansenius,
+une "_curiosite toujours inquiete, que l'on a palliee du nom de science.
+De la est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous
+regardent point, qu'il est inutile de connaitre, et que les hommes ne
+veulent savoir que pour les savoir seulement_."--Litterature, art,
+philosophie, metaphysique, theologie, science mathematique et tout
+intellectuelle, voila les differentes directions de l'esprit francais au
+XVIIe siecle.
+
+Mais, vers la fin de cet age, par les recits des voyageurs, par la
+medecine qui grandit et que le developpement de la vie urbaine invite
+a grandir, par le _Jardin du roi_ qui sort de son obscurite, par
+l'Academie des sciences fondee en 1666, par Bernier, Tournefort,
+Plumier, Feuillee, Fagon, Delance, Duvernay, les sciences physiques et
+naturelles deviennent la preoccupation des esprits. Elles profitent,
+pour devenir populaires, de la decadence des lettres et de la
+philosophie, de cette sorte de vide intellectuel qui n'est que trop
+apparent de 1700 a 1720 environ; elles deviennent meme a la mode, et les
+femmes savantes ont partout remplace les precieuses, et les presidents
+a mortier en leurs academies de province ne dedaignent point de
+"considerer des moucherons" et de dissequer des grenouilles. Elles ont
+cause gagnee en 1725 et ont deja donne son pli a l'esprit du siecle.
+Comme il arrive toujours a l'intelligence humaine, trop faible pour voir
+a la fois plus d'un cote des choses, la science nouvelle parait toute la
+science, semble apporter avec elle le secret de l'univers, et relegue
+dans l'ombre les explications theologiques, ou metaphysiques ou
+psychologiques qui en avaient ete donnees. Tout sera explique desormais
+par les "lois de la nature", le surnaturel n'existera plus, _l'humain_
+meme disparaitra; plus de metaphysique, plus de religion; et jusqu'a la
+morale, qui n'est pas dans la nature, n'etant que dans l'homme, finira
+elle-meme par etre consideree comme le dernier des "prejuges".
+
+Ajoutez a cela des causes historiques dont la principale est la funeste
+et a jamais detestable revocation de l'Edit de Nantes. Encore que le
+protestantisme n'ait nullement ete, en ses commencements et en son
+principe, une doctrine de libre examen, une religion individuelle,
+insensiblement et indefiniment ployable jusqu'a se transformer par
+degres en pur rationalisme, encore est-il qu'il etait dans sa destinee
+de devenir tel. Il a ete, chez les peuples qui l'ont adopte, un passage,
+une transition lente d'une religion a un etat religieux, et d'un etat
+religieux a une simple disposition spiritualiste. Ce passage progressif
+et lent eut pu avoir lieu en France comme ailleurs, sans la proscription
+des protestants sous Louis XIV. La Revocation a eu, comme toute mesure
+intransigeante, des consequences radicales; elle a supprime les
+transitions, et jete brusquement dans le "libertinage" tous ceux qui
+auraient simplement incline vers une forme de l'esprit religieux plus a
+leur gre. Ce n'est pas en vain qu'on declare qu'on prefere un athee a un
+schismatique. A parler ainsi, on reussit trop, et ce sont des athees que
+l'on fait.
+
+Pour ces raisons, pour d'autres encore, moins importantes, comme le
+trouble moral qu'ont jete dans les esprits la Regence et les scandales
+financiers de 1718, le XVIIIe siecle a, des son point de depart,
+absolument perdu tout esprit chretien.
+
+Ni chretien, ni francais, il avait un caractere bien singulier pour un
+age qui venait apres cinq ou six siecles de civilisation et de culture
+nationales; il etait tout neuf, tout primitif et comme tout brut. La
+tradition est l'experience d'un peuple; il manquait de tradition, et
+n'en voulait point. Aussi, et c'est en cela qu'il est d'un si grand
+interet, c'est un siecle enfant, ou, si l'on veut, adolescent. Il a
+de cet age la fougue, l'ardeur indiscrete, la curiosite, la malice,
+l'intemperance, le verbiage, la presomption, l'etourderie, le manque
+de gravite et de tenue, les polissonneries, et aussi une certaine
+generosite, bonte de coeur, facilite aux larmes, besoin de s'attendrir,
+et enfin cet optimisme instinctif qui sent toujours le bonheur
+tout proche, se croit toujours tout pres de le saisir, et en a
+perpetuellement le besoin, la certitude et l'impatience.
+
+Il vecut ainsi, dans une agitation incroyable, dans les recherches,
+les essais, les theories, les visions, et, l'on ne peut pas dire les
+incertitudes, mais les certitudes contradictoires. Il avait tout coupe
+et tout brule derriere lui: il avait tout a retrouver et a refaire. Il
+touchait, du moins, a tous les materiaux avec une fievre de decouverte
+et une naivete d'inexperience a la fois touchante et divertissante,
+reprenant souvent comme choses nouvelles, et croyant inventer, des idees
+que l'humanite avait cent fois tournees et retournees en tous sens,
+et ne les renouvelant guere, parce qu'avant de les trancher il ne
+commencait pas par les bien connaitre. Il est peu d'epoque ou l'on ait
+plus improvise; il en est peu ou l'on ait invente plus de vieilleries
+avec tout le plaisir de l'audace et tout le ragout du scandale.
+
+Cherchant, discutant, imaginant et bavardant, le XVIIIe siecle est
+arrive a ses conclusions, tout comme un autre. Il est tombe, a la fin, a
+peu pres d'accord sur un certain nombre d'idees. Ces idees n'etaient pas
+precisement les points d'aboutissement d'un systeme bien lie et bien
+conduit; c'etaient des protestations; elles avaient un caractere
+presque strictement negatif; ce n'etait que le XVIIIe siecle prenant
+definitivement conscience nette de tout ce a quoi il ne croyait pas
+et ne voulait pas croire. Revelation, tradition, autorite, c'etait le
+christianisme; raison personnelle, puissance de l'homme a trouver la
+verite, liberte de croyance et de pensee, mepris du passe sous le nom de
+loi du progres et de perfectibilite indefinie, ce fut le XVIIIe siecle,
+et cela ne veut pas dire autre chose sinon: il n'y a pas de revelation,
+la tradition nous trompe, et il ne faut pas d'autorite.--Par suite,
+grand respect (du moins en theorie) de l'individu, de la personne
+humaine prise isolement: puisque ce n'est pas la suite de l'humanite qui
+conserve le secret, mais chacun de nous, celui-ci ou celui-la, qui peut
+le decouvrir, l'individu devient sacre, et on lui reporte l'hommage
+qu'on a retire a la tradition.--Par suite encore, tendance generale a
+l'idee, un peu vague, d'egalite, sans qu'on sut exactement laquelle,
+entre les hommes. A cette tendance bien des choses viennent contribuer:
+l'egalite _reelle_ que le despotisme a fini par mettre dans la nation
+meme, jadis hierarchisee si minutieusement; l'egalite financiere
+relative que l'appauvrissement des grands et l'accession des bourgeois a
+la fortune commence a etablir; plus que tout l'horreur de _l'autorite_,
+toute autorite, ou spirituelle ou materielle, ne se constituant, ne se
+conservant surtout, que par une hierarchie, ne pouvant descendre du
+sommet a toutes les extremites de la base que par une serie de pouvoirs
+intermediaires qui du cote du sommet obeissent, du cote de la base
+commandent, ne subsistant enfin que par l'organisation et le maintien
+d'une inegalite systematique entre les hommes.
+
+Et ces differentes idees, aussi antichretiennes qu'antifrancaises, je
+veux dire egales protestations contre le christianisme tel qu'il avait
+pris et garde forme en France, et contre l'ancienne France elle-meme
+telle qu'elle s'etait constituee et amenagee, devinrent, peu a peu,
+comme une nouvelle religion et une foi nouvelle; car le scepticisme
+n'est pas humain, je dis le scepticisme meme dans le sens le plus eleve
+du mot, a savoir l'examen, la discussion et la recherche, et il faut
+toujours qu'un peuple se serre et se ramasse autour d'une idee a
+laquelle il croie, autour d'une conviction; et jure et espere par
+quelque chose. Le XVIIIe siecle devait trouver au moins une religion
+provisoire a son usage; et la verite est qu'il en a trouve deux.
+
+Il a fini par avoir la religion de la raison et la religion du
+sentiment.
+
+C'etaient deux formes de cet _individualisme_ qui lui etait si cher.
+Autorite, tradition, conscience collective et continue de l'humanite
+sont sources d'erreur. Que reste-t-il? Que l'homme, isolement, se
+consulte lui-meme; "_que chacun, dans sa loi, cherche en paix la
+lumiere_"; que chacun interroge l'oracle personnel, l'etre spirituel
+qui parle en lui.--Mais lequel? Car il en a deux: l'un qui compare,
+combine, coordonne, conclut, obeit a une sorte de necessite a
+laquelle il se rend et qu'il appelle l'evidence, et celui-ci c'est la
+raison;--l'autre, plus prompt en ses demarches, qui fremit, s'echauffe,
+a des transports, crie et pleure, obeit a une sorte de necessite qu'il
+appelle l'emotion; et celui-ci c'est le sentiment. Auquel croire? Le
+XVIIIe siecle a repondu: a tous les deux. Il s'est partage: les tendres
+ont ete pour le sentiment, les intellectuels pour la raison. Les hommes
+ont ete plutot de la religion de la raison, les femmes de la religion du
+sentiment. Rationalisme et sensibilite ont regne parallelement vers
+la lin de cet age, se reconnaissant bien pour freres, en ce qu'ils
+derivaient de la meme source qui n'est autre qu'orgueil personnel et
+grande estime de soi, mais freres ennemis, qui se defiaient fort l'un de
+l'autre en s'apercevant qu'ils menaient aux conclusions, aux regles de
+conduite, aux morales les plus differentes; et aussi, dans les esprits
+communs et peu capables de discernement, dans la foule, freres ennemis
+vivant cote a cote, prenant tour a tour la parole, melant leurs voix
+en des phrases obscures autant que solennelles; dieux invoques en meme
+temps d'une meme foi indiscrete et d'un meme enthousiasme confus.
+
+N'importe, c'etaient des enthousiasmes, des cultes, des elevations, des
+manieres de religions en un mot; car tout sentiment desinteresse a deja
+un caractere religieux. De l'instrument meme dont il s'etait servi pour
+detruire la religion traditionnelle, le XVIIIe siecle avait fini par
+faire une religion nouvelle, et la pensee humaine avait parcouru le
+cercle qu'elle parcourt toujours.--De meme le sentiment, la passion,
+severement refoules, et tenus en suspicion comme dangereux par la
+religion traditionnelle, apres avoir proteste contre elle et reclame
+leurs droits (avec Vauvenargues, par exemple) de protestataires, puis
+d'insurges, etaient devenus dogmes eux-memes et religions, et le cercle,
+de ce cote-la aussi, etait parcouru.
+
+Entre ces deux divinites nouvelles et les deux groupes de leurs
+croyants, restaient en grand nombre, et resterent toujours, ceux que
+l'evolution de pensee que je viens d'indiquer n'avait pas entraines
+jusqu'a son terme, les hommes du "pur" XVIIIe siecle, les hommes a la
+d'Holbach, qui s'en tenaient a la pure negation, et qui se refuserent a
+n'abandonner un culte que pour en embrasser un autre.--Plus tard et la
+pure et simple negation, comme trop seche et trop attristante; et le
+sentiment et la raison, comme choses trop evidemment individuelles, et
+qui sont trop autres d'un homme a un autre, pour etre de vrais liens des
+ames, _relligiones_, et soupconnees de n'etre devenues des divinites
+que par un effort singulier et un coup de force d'abstraction, devaient
+cesser d'exercer un empire sur les esprits; et l'on s'essaya a revenir a
+l'ancienne foi, ou a se mettre en marche vers d'autres solutions encore
+ou expedients.
+
+Mais il etait important de marquer la derniere borne du stade parcouru
+par le XVIIIe siecle, et celle surtout ou il a comme "tourne". On a fait
+remarquer, et avec grande raison[2], que le XVIIIe siecle, a le prendre
+en general, et avec beaucoup de complaisance, avait eu une irreligion
+plutot deiste, tandis que l'irreligion du XVIIe siecle etait athee.
+Cette vue est tres ingenieuse, et elle est presque vraie. La minorite
+irreligieuse du XVIIe siecle nie Dieu; la majorite irreligieuse du
+XVIIIe siecle, je n'oserais trop dire croit en Dieu, mais aime a y
+croire.
+
+[Note 2: Vinet, _Histoire de la litterature francaise au XVIIIe
+siecle.--Appendice: Les moralistes francais au XVIIIe siecle_.]
+
+La raison c'est precisement qu'elle est majorite. Tout parti qui reussit
+devient conservateur, et toute doctrine qui a du succes se moralise et
+s'epure et s'eleve autant que sa nature et son essence le comportent. Le
+succes est une responsabilite, et se fait sentir comme tel. Une doctrine
+qui a des partisans, a mesure que le nombre en augmente, sent qu'elle a
+charge d'ames, cherche a aboutir a une morale, et a prendre au moins un
+air et une dignite theocratique. C'est pour cela que la philosophie du
+XVIIIe siecle, et d'assez bonne heure, menagea au moins le mot Dieu,
+sous lequel on sait qu'on peut faire entendre tant de choses; et
+toujours et de plus en plus transforma en veritables objets de culte,
+sanctifia et divinisa les instruments memes de sa critique, et les armes
+memes de sa rebellion.
+
+Voila comme le fond commun et l'esprit general du siecle que nous
+etudions. Quelle litterature en est sortie, c'est ce qui nous reste a
+examiner.
+
+Ce pouvait etre une admirable litterature philosophique; et c'est bien
+ce que les hommes du temps ont cru avoir. Il n'en est rien, je crois
+qu'on le reconnait unanimement a cette heure. Il n'y a point a cela de
+raison generale que j'apercoive. La faute n'en est qu'aux personnes. Les
+philosophes du XVIIIe siecle ont ete tous et trop orgueilleux et trop
+affaires pour etre tres serieux. Ils sont restes tres superficiels,
+brillants du reste, assez informes meme, quoique d'une instruction trop
+hative et qui procede comme par boutades, penetrants quelquefois,
+et ayant, comme Diderot, quelques echappees de genie, mais en somme
+beaucoup plutot des polemistes que des philosophes. Leur instinct
+batailleur leur a nui extremement; car un grand systeme, ou simplement
+une hypothese satisfaisante pour l'esprit (et non seulement les
+philosophes modernes, mais Pascal aussi le sait bien, et Malebranche) ne
+se construit jamais dans l'esprit d'un penseur qu'a la condition qu'il
+envisage avec le meme interet, et presque avec la meme complaisance, sa
+pensee et le contraire de sa pensee, jusqu'a ce qu'il trouve quelque
+chose qui explique l'un et l'autre, en rende compte, et, sinon les
+concilie, du moins les embrasse tous deux. Infiniment personnels, et un
+peu legers, les philosophes du XVIIIe siecle ne voient jamais a la fois
+que leur idee actuelle a prouver et leur adversaire a confondre, ce
+qui est une seule et meme chose; et quand ils se contredisent, ce qui
+pourrait etre un commencement de voir les choses sous leurs divers
+aspects, c'est, comme Voltaire, d'un volume a l'autre, ce qui est etre
+limite dans l'affirmative et dans la negative tour a tour, mais non pas
+les voir ensemble.
+
+Aussi sont-ils interessants et decevants, de peu de largeur, de peu
+d'haleine, de peu de course, et surtout de peu d'essor. Deux siecles
+passes, ils ne compteront plus pour rien, je crois, dans l'histoire de
+la philosophie.
+
+Il etait difficile, a moins d'un grand et beau hasard, c'est-a-dire de
+l'apparition d'un grand genie, chose dont on n'a jamais su ce qui la
+produit, que ce siecle fut un grand siecle poetique. Il ne fut pour cela
+ni assez novateur, ni assez traditionnel.
+
+Il pouvait, avec du genie, continuer l'oeuvre du XVIIe siecle, en
+remontant a la source ou le XVIIe siecle avait puise et qui etait loin
+d'etre tarie; il pouvait continuer de se penetrer de l'esprit antique
+_et meme s'en penetrer mieux que le XVIIe siecle_, qui, apres tout,
+s'est beaucoup plus inspire des Latins que des Grecs, maintenir ainsi et
+prolonger l'esprit classique francais qui n'avait pas dit son dernier
+mot, et le revivifier d'une nouvelle seve.
+
+Et il pouvait, decidement novateur, avec du genie, creer, a ses risques
+et perils, ce qui est toujours le mieux, une litterature toute nationale
+et toute autonome.
+
+Il n'a fait ni l'un ni l'autre. Il a commence par etre novateur sterile;
+puis il a ete traditionnel timide, cauteleux, servile, traditionnel par
+_petite imitation_, traditionnel par contrefacon.
+
+Il a commence par etre novateur. Il etait naturel qu'il le fut en
+litterature comme en tout le reste et qu'il repoussat la tradition
+litteraire comme toutes les autres. C'est ce qu'il fit. Fontenelle,
+Lamotte, Montesquieu, Marivaux sont en litterature les representants
+d'une reaction presque violente contre l'esprit classique francais en
+general, et le XVIIIe siecle en particulier. Ils sont "modernes", et
+irrespectueux autant de l'antiquite classique que de l'ecole litteraire
+de 1660. Et cela est permis; ce qui ne l'etait point, c'etait d'etre
+novateur par simple negation, et sans avoir rien a mettre a la place de
+ce qu'on pretendait proscrire. Les novateurs de 1715 ne sont guere que
+des insurges. Ils meprisent la poesie classique, mais ils meprisent
+toute la poesie; ils meprisent la haute litterature classique, mais
+ils meprisent a peu pres toute la haute litterature. Si, comme font
+d'ordinaire les nouvelles ecoles litteraires, ils songeaient a se
+chercher des ancetres par dela leurs predecesseurs immediats qu'ils
+attaquent, ils remonteraient a Benserade et a Furetiere. Esprit precieux
+et realisme superficiel, voila leurs deux caracteres. "Roman bourgeois"
+avec le _Gil Blas_, comedie romanesque et spirituellement entortillee
+avec les _Fausses Confidences_, croquis vifs et humoristiques de
+la ville, sans la profondeur meme de La Bruyere, avec les _Lettres
+Persanes_, eglogues fades et pretentieuses, fables elegantes et
+malicieuses sans un grain de poesie, voila ce que font les plus grands
+d'entre eux. Cette premiere ecole, malgre un bon roman de mauvaises
+moeurs, deux ou trois jolies comedies et un brillant pamphlet, sent
+singulierement l'impuissance, et n'est pas la promesse d'un grand
+siecle.
+
+Le siecle tourna, brusquement, fit volte-face, non pas tout entier, nous
+le verrons, mais en majorite, sous l'impulsion vigoureuse et multipliee
+de Voltaire. Celui-ci n'etait pas novateur le moins du monde.
+Conservateur en toutes choses, et seulement force, pour les interets
+de sa gloire, a feindre et a imiter une foule d'audaces qui n'etaient
+nullement conformes a son gout intime, dans le domaine purement
+litteraire il etait libre d'etre conservateur decide et obstine, et
+il le fut de tout son coeur. Il ramena vivement a la tradition ses
+contemporains qui s'en detachaient. Il precha Boileau et crut continuer
+Racine. Il fut franchement traditionnel, et beaucoup le furent a sa
+suite. Mais c'etait la la tradition prise par son petit cote. Ce
+que, surtout au theatre, l'ecole de Voltaire nous donna, ce fut une
+"imitation" des "modeles" du XVIIe siecle. Pour etre dans la grande
+tradition et dans le vrai esprit classique, il ne s'agissait pas de les
+imiter, il s'agissait de faire comme eux; il s'agissait de comprendre
+l'antique et de s'en inspirer librement; et, au lieu de remonter a la
+premiere source, imiter ceux qui deja empruntent, c'est risquer de faire
+des imitations d'imitations. La tradition telle que l'a comprise le
+XVIIIe siecle est une sorte de conservation des procedes, et c'est pour
+cela que, plus qu'ailleurs, ce fut alors un metier de faire une tragedie
+ou une comedie. Une tragedie coulee dans le moule de Racine, ou une
+comedie _developpee_ sur un portrait de La Bruyere comme un devoir
+d'ecolier sur une matiere, voila bien souvent le grand art du XVIIIe
+siecle. Elles viennent de la la sensation de vide et l'impression de
+profonde lassitude que laisserent dans les esprits, vers 1810, les
+derniers survivants de cette sorte d'atelier litteraire. Le grand art
+du XVIIIe siecle est une maniere de mandarinat tres lettre, tres
+circonspect, tres digne, et tres impuissant.
+
+Le petit vaux mieux. L'ecole de 1715, nonobstant Voltaire, avait laisse
+quelque chose derriere elle. Les precieux s'etaient evanouis, ou
+attenues, ou transformes en faiseurs de madrigaux et en poetes du
+_Mercure_; mais les realistes etaient restes. Partis d'assez bas, ils ne
+s'eleverent jamais, et meme au contraire; mais ils furent interessants;
+ils conterent bien leurs vulgaires histoires, quelquefois vilaines, ils
+creerent toute une ecole de romanciers et de nouvellistes intelligents,
+vifs de style, piquants, parfois meme, quoique trop peu, observateurs,
+parfois meme et, comme par hasard, donnant un petit livre ou il y a du
+genie. De Le Sage a Laclos c'est toute une serie, dont il faut bien
+savoir que le roman francais moderne a fini par sortir. Seulement ce
+n'est encore ici qu'une sorte d'essai et une promesse.
+
+Deux choses, non pas toujours, mais trop souvent, manquent a ces
+romanciers, le gout du reel et l'emotion. Ces romanciers realistes sont
+des romanciers qui ne sont pas touchants et des realistes qui ne sont
+pas realistes. Ils n'ont pas le don d'attendrir et de s'attendrir. Une
+certaine secheresse, ou, plus desobligeante encore, une sensibilite
+fausse, et d'effort et de commande, est repandue dans toutes leurs
+oeuvres, jusqu'a ce que Rousseau retrouve, mais seulement pour lui, les
+sources de la vraie et profonde sensibilite.--Et ils ne sont pas assez
+realistes, j'entends, non point qu'ils ne peignent pas d'assez basses
+moeurs, ce n'est point un reproche a leur faire, mais qu'ils observent
+vraiment trop peu, et trop superficiellement, le monde qui les entoure.
+Ils ne sont pas assez de leur pays pour cela. Cette litterature,
+celle-la meme, et non plus la haute et pretentieuse, n'est pas
+nationale. Ni chretien ni francais, c'est le caractere general; ceux-ci
+ne sont pas plus francais que les autres, et, precisement, si l'ecole
+de 1715, dont ils derivent, si cette ecole novatrice n'a pas ete plus
+feconde, c'est que si l'on repoussait la tradition classique comme
+insuffisamment autochtone, c'etait une litterature nationale, curieuse
+de nos moeurs vraies, de nos sentiments particuliers, de notre tour
+d'esprit special, de notre facon d'etre nous, qu'au moins il fallait
+essayer de creer; et c'est a quoi l'on n'a pas songe.
+
+Une philosophie peu profonde, et, aussi, insuffisamment sincere; un
+"grand art" sans inspiration et qui n'est souvent qu'une contrefacon
+ingenieuse; une "litterature secondaire" habile, agreable et de peu de
+fond, aucune poesie, voila soixante annees, environ, de ce siecle.
+
+Vers la fin un souffle passa, qui jeta les semences d'une nouvelle vie.
+
+Un homme doue d'imagination et de sensibilite se rencontra, c'est-a-dire
+un poete. Rousseau emut son siecle. Par dela la Revolution la secousse
+qu'il avait donnee aux ames devait se prolonger.--Un autre, de
+sensibilite beaucoup moindre, et peut-etre peu eloignee d'etre nulle,
+mais de grandes vues, de haut regard, et d'imagination magnifique,
+deroula le grand spectacle des beautes naturelles, et ecrivit l'histoire
+du monde. Non seulement dans la science, mais dans l'art, sa trace est
+restee profonde.
+
+Un troisieme, beaucoup moins grand, traverse du reste trop tot par la
+mort, s'avisa d'etre un vrai classique parmi les pseudo-classiques qui
+l'entouraient, retrouva les vrais anciens et la vraie beaute antique,
+et donna au XVIIIe siecle ce que, sans lui, il n'aurait pas, un poete
+ecrivant en vers.
+
+Enfin, tres penetre des grandes lecons de ces trois artistes, tres
+digne d'eux, en meme temps profondement original, comprenant la nature,
+comprenant l'art antique, capable d'attendrir et de troubler, et aussi
+croyant que la litterature et l'art devaient redevenir francais et
+chretiens, apportant une poetique nouvelle, et, ce qui vaut mieux, une
+imagination a renouveler presque toutes les formes de l'art litteraire,
+un grand poete apparait vers 1800, ferme le XVIIIe siecle, quoique en
+retenant quelque chose, et annonce et presque apporte avec lui tout le
+dix-neuvieme[3].
+
+[Note 3: Voir dans nos _Etudes litteraires sur le XIXe siecle_
+l'article sur _Chateaubriand_. (Societe francaise d'Imprimerie et de
+Librairie.)]
+
+Le XVIIIe siecle, au regard de la posterite, s'obscurcira donc,
+s'offusquera, et semblera peu a peu s'amincir entre les deux grands
+siecles dont il est precede et suivi.--Cependant n'oublions point, et
+qu'il a sa vivacite, sa grace et son joli tour dans les menus objets
+litteraires, et qu'il a aussi ses nouveautes, ses inventions qui lui
+sont propres. Il a cree des genres de litterature, ou, si l'on veut, et
+c'est mieux dire, il a ressuscite des genres de litterature que l'on
+avait, a tres peu pres, laisse deperir. Il a presque cree la litterature
+politique; il a presque cree la litterature scientifique; il a presque
+cree la litterature historique. Montesquieu n'est pas seulement un homme
+de l'ecole de 1715, et meme il n'en a pas ete longtemps; et il a fonde
+une ecole lui-meme. Voltaire a fait trop de tragedies; mais il a
+_essaye_ un Essai sur les moeurs, et, trop incapable d'impartialite pour
+y reussir, il a du moins, a qui aura plus de sang-froid, montre le vrai
+chemin. Buffon enfin a fait entrer une si belle litterature dans la
+science, qu'il a fait entrer la science dans la litterature, et que,
+desormais, il est comme interdit d'etre un grand naturaliste sans savoir
+exposer avec clarte, gravite et belle ordonnance. Ces agrandissements du
+domaine litteraire sont les vraies conquetes du XVIIIe siecle. Par elles
+il est grand encore, et attirera les regards de l'humanite.
+
+On remarquera peut-etre avec malice que les conquetes du XVIIIe siecle
+se sont renversees contre lui, que les sciences qu'il a creees se sont
+retournees contre les idees qui lui etaient cheres.
+
+Le XVIIIe siecle a cree, ou plutot restitue la science politique; et
+la science politique est peu a peu arrivee a cette conclusion que la
+politique est une science d'observation, ne se construit nullement par
+abstractions et par syllogismes, et, tout compte fait, n'est pas autre
+chose que la philosophie de l'histoire, ou mieux encore une sorte de
+pathologie historique; conception modeste et realiste, qui, pour avoir
+ete celle de Montesquieu, n'a nullement ete celle du XVIIIe siecle en
+general, et tant s'en faut.
+
+Le XVIIIe siecle a cree, ou dirige dans ses veritables voies l'histoire
+civile; et l'histoire civile, constituee, fortifiee, enrichie,
+et semble-t-il, presque achevee par notre age, condamne presque
+completement l'oeuvre et l'esprit du XVIIIe siecle, enseigne qu'au
+contraire de ce qu'il a cru, la tradition est aussi essentielle a la vie
+d'un peuple que la racine a l'arbre, estime qu'un peuple qui, pour se
+developper, se deracine, d'abord ne peut pas y reussir, ensuite, pour
+peu qu'il y tache, se fatigue et risque de se ruiner par ce seul effort;
+qu'enfin les developpements d'une nation ne peuvent s'accomplir que
+par mouvements continus et insensibles, et que le progres n'est qu'une
+accumulation et comme une stratification de petits progres.
+
+Le XVIIIe siecle a cree, ou admirablement lance en avant les sciences
+naturelles; et les sciences naturelles ont des opinions tres differentes
+de celles du XVIIIe siecle. Elles ne croient ni au contrat social, ni
+a l'egalite parmi les hommes. Par les theories de l'heredite et de la
+selection elles retablissent comme verites scientifiques les prejuges de
+la "race" et de "l'aristocratie". Elles sont assez patriciennes, et un
+peu contre-revolutionnaires.
+
+Mais il n'importe. C'est la destinee des hommes de commencer des oeuvres
+dont ils ne peuvent mesurer ni les proportions, ni les suites, ni les
+retours; et ce que nous creons, par cela seul qu'il garde notre nom,
+sinon notre esprit, dut-il tourner un peu a notre confusion, reste
+encore a notre gloire. Celle du XVIIIe siecle, encore que faible par
+certains cotes, demeure grande et nous est chere. Que ce n'ait ete ni un
+siecle poetique, ni un siecle philosophique, il nous le faut confesser;
+mais c'est un siecle initiateur en choses de sciences, et l'annonce et
+la promesse, deja tres brillante, de l'age scientifique le plus grand et
+le plus fecond qu'ait encore vu l'humanite.
+
+Force de l'etudier surtout au point de vue litteraire, j'etais en
+mauvaise situation pour bien servir ses interets. Je l'ai considere avec
+application, et retrace avec sincerite, sans plus de rigueur, je crois,
+que de complaisance.
+
+J'avertis, comme toujours, les jeunes gens qu'ils doivent lire les
+auteurs plutot que les critiques, et ne voir dans les critiques que des
+guides, des indicateurs, pour ainsi parler, des differents points de
+vue ou l'on peut se placer en lisant les textes. Les auteurs du XVIIIe
+siecle ayant presque tous beaucoup ecrit, j'ai indique, suffisamment, je
+crois, pour chacun d'eux, les oeuvres essentielles qui permettent a la
+rigueur de laisser les autres, mais qu'il faut qu'un homme d'instruction
+moyenne ait lues de ses yeux.
+
+On consultera aussi, avec fruit, et a coup sur avec plus d'interet que
+le mien, les ouvrages de critique qu'il est de mon devoir de mentionner
+ici. C'est d'abord le livre de Villemain, encore tres bon, tres nourri
+et tres judicieux, et plein d'apercus sur les litteratures etrangeres,
+tres utiles a l'intelligence de la notre. C'est ensuite le cours sur la
+_Litterature francaise au XVIIIe siecle_, du sagace, profond et si
+pur Vinet. C'est encore le _Diderot_ du regrette Edmond Scherer; le
+_Marivaux_ si complet et si agreable en meme temps de M. Larroumet;
+l'admirable _Montesquieu_ de M. Albert Sorel; sans prejudice du bon
+livre, plus scolaire, de M. Edgard Zevort sur le meme sujet; les
+differents articles de M. Ferdinand Brunetiere, et particulierement
+ses _Le Sage, Marivaux, Prevost, Voltaire et Rousseau_, dans le volume
+intitule _Etudes critiques sur l'histoire de la litterature francaise_
+(troisieme serie).--J'ai profite de ces maitres, dont je suis fier que
+quelques-uns soient mes amis. Je ne souhaiterais que n'etre pas trop
+indigne d'eux.
+
+Janvier 1890.
+
+E. F.
+
+
+
+DIX-HUITIEME SIECLE
+
+
+
+PIERRE BAYLE
+
+
+I
+
+BAYLE NOVATEUR
+
+Il est convenu que le _Dictionnaire_ de Bayle est la Bible du XVIIIe
+siecle, que Pierre Bayle est le capitaine d'avant-garde des philosophes,
+et cela, encore que generalement admis, n'est pas trop faux; cela est
+meme vrai; seulement il faut savoir que jamais eclaireur n'a moins
+ressemble a ceux de son armee, et que, s'il les eut connus, il n'est
+personne au monde, non pas meme les jesuites et les dragons de Villars,
+qu'il eut, j'en suis sur, plus cordialement deteste que ses successeurs.
+
+Au premier regard il parait bien l'un d'eux, tres exactement. On
+feuillette, et voici les principaux traits distinctifs du XVIIIe siecle,
+tant litteraire que philosophique et "religieux", qui apparaissent.
+Bayle est "moderne", admire froidement Homere, le trouve souvent un peu
+"bas", et, du reste, est aussi ferme a la grande poesie, et meme a toute
+poesie, qu'il soit possible. Voltaire aura le gout plus large et plus
+eleve que lui.--Bayle a l'esprit d'examen minutieux, etroit et negateur;
+il ne croit qu'au petit fait et aux grandes consequences du petit
+fait, comme Voltaire; il a comme Voltaire, une sorte de positivisme
+historique, et la ou nous trouvons, sans nul doute, ce nous semble,
+l'explosion d'un grand sentiment et le deploiement soudain de grandes
+forces d'ame, il ne voit qu'une intrigue habile et une supercherie bien
+conduite. Savez-vous ou est, a peu pres, le sommaire de la _Pucelle_ de
+Voltaire? Dans un passage de Haillan, amoureusement transcrit et
+encadre par Bayle dans son dictionnaire.--Bayle a l'esprit de raillerie
+bouffonne et irreverencieuse, et cette methode du burlesque applique a
+la metaphysique et aux religions, qui est celle du XVIIIe siecle tout
+entier, depuis Fontenelle jusqu'a Beranger. Les plaisanteries sur le
+systeme de Spinoza (Dieu modifie en Gros-Jean est un imbecile, et Dieu,
+modifie en Leibniz est un grand genie; Dieu modifie en trente mille
+Autrichiens a assomme Dieu modifie en dix mille Prussiens), ces
+plaisanteries de Voltaire ne sont pas de Voltaire; elles sont de Bayle,
+ou plutot elles ont commence par etre de Bayle.
+
+--"Les idees de l'Eglise gallicane touchant le concile et sur le Pape
+parlant _ex cathedra_ peuvent etre comparees a celles du paganisme
+touchant les oracles de Jupiter et celui de Delphes. Le Jupiter olympien
+repondant a une question trouvait dans l'esprit des peuples beaucoup de
+respect; mais enfin son jugement, quand meme il aurait ete rendu _ex
+cathedra_, ou plutot _ex tripode_, ne passait pas pour irreformable.
+Voila le Pape de l'Eglise gallicane. L'Apollon de Delphes etait le juge
+de dernier ressort: voila le concile."--Cela est-il assez voltairien?
+C'est du Bayle.
+
+Il a, non seulement l'esprit irreligieux, rebelle au sentiment du
+surnaturel, mais le gout de l'agression, et de la polemique, et de la
+taquinerie irreligieuses. Non seulement il ne cesse pas... je ne dis
+point de nier Dieu, la providence, et l'immortalite de l'ame; car il
+se garde bien de nier; je dis non seulement il ne cesse pas d'amener
+subtilement et captieusement son lecteur a la negation de Dieu, a la
+meconnaissance de la providence, et a la persuasion que tout finit a
+la tombe; mais encore il prend plaisir a bien montrer aux hommes,
+patiemment, obstinement, avec la persistance tranquille de la goutte
+d'eau percant la pierre, qu'ils n'ont aucune raison de croire a ces
+choses sinon qu'ils y croient, qu'autant la foi y mene tout droit,
+autant tout raisonnement, quel qu'il puisse etre, en eloigne, et
+qu'ainsi ils font bien de croire, ne peuvent mieux faire, sont
+admirablement bien avises en croyant. Ce detour malicieux, tactique
+absolument continuelle chez lui, sent le mepris et un peu d'intention
+mechante; c'est un moyen d'interesser l'amour-propre dans la cause de la
+negation, et, si l'on n'y reussit point, d'indiquer au rebelle qu'on le
+tient doucement pour un sot, ce qu'on le felicite d'etre d'ailleurs, et
+de vouloir rester, puisque aussi bien il ne pourrait etre autre chose.
+C'est du plus pur XVIIIe siecle.
+
+Et dix-huitieme siecle encore le gout tres marque et aussi desobligeant
+que possible de l'obscenite. Les details scabreux recherches avec soin
+et etales avec complaisance, abondent dans ces volumes de forme austere.
+Le cynisme cher au XVIe siecle, contenu et reprime au XVIIe, recommence
+a couler de source et a deborder, et en voila pour un siecle; en voila
+jusqu'a ce que la reaction de la satiete et du degout y mette, pour un
+temps, une nouvelle digue.
+
+La defense de Bayle sur ce point est significative; c'est une accusation
+tres grave, dans le plus grand air de bonhomie et d'innocence, a
+l'adresse des contemporains. Bayle fait remarquer, avec le plus grand
+sang-froid, qu'un livre, pour etre utile, doit etre achete, et pour
+etre achete doit contenir de ces choses qui plaisent a tout le monde,
+interessent tout le monde, eveillent, entretiennent et satisfont toutes
+les curiosites. Autrement dit, ce n'est point Bayle qui est cynique,
+mais ses contemporains qui le sont trop pour ne pas l'obliger a l'etre
+un peu, et meme enormement, dans le seul but de ne point leur rester
+etranger. Un savant meme est bien force d'etre a peu pres a la mode.
+
+Et voila bien toute la physionomie du XVIIIe siecle qui se dessine a nos
+yeux, au moins de profil. Il n'y a pas jusqu'a ce que j'appellerai, si
+on me le permet, le _primitivisme_, je ne sais quel esprit de retour aux
+origines de l'humanite, et je ne sais quel sentiment que l'humanite en
+s'organisant s'est eloignee du bonheur, en se civilisant s'est denaturee
+et pervertie, idee familiere au XVIIIe siecle meme avant Rousseau, et
+devenue populaire apres lui, que l'on ne trouvat encore dans Bayle, a la
+verite en y mettant un peu de complaisance. Ne croyez pas, nous dit-il,
+que l'effort, humain ou divin, pour eloigner progressivement le monde de
+l'etat primitif et naturel, soit un bien, et soit signe, ou de la bonte
+de l'homme, ou d'une bonte celeste. C'est une idee singuliere des
+Platoniciens que, par exemple, Dieu ait cree le monde par bonte. La
+creation est plutot une premiere decheance. Le chaos c'etait le bonheur.
+"Tout etait insensible dans cet etat: le chagrin, la douleur, le crime,
+tout le mal physique, tout le mal moral y etait inconnu... La matiere
+contenait en son sein les semences de tous les crimes et de toutes les
+miseres que nous voyons; mais ces germes n'ont ete feconds, pernicieux
+et funestes qu'apres la formation du monde. La matiere etait une
+Camarine[4] qu'il ne fallait pas remuer."--Bayle s'amuse, car il s'amuse
+toujours; mais cette theorie de polemique n'est pas autre chose que
+la doctrine de Rousseau poussee a l'extreme, en telle sorte qu'elle
+pourrait etre ou page d'un disciple de Rousseau logique et naif, ou
+parodie de Jean-Jacques dans la bouche d'un de ses adversaires.
+
+[Note 4: Ville de Sicile, ruinee par les Syracusains, qui la
+surprirent en traversant un marais desseche par les habitants, malgre la
+defense de l'oracle.]
+
+Ce gout de critique negative, ce gout de faire douter, cette
+impertinence savante et froide a l'adresse de toutes les croyances
+communes de l'humanite, cet art de ne pas etre convaincu, et de ne pas
+laisser quelque conviction que ce soit s'etablir dans l'esprit des
+autres; cet art, delicat, nonchalant et charmant dans Montaigne; rude,
+pressant, imperieux et haletant, en tant que visant a un but plus eleve
+que lui-meme, dans Pascal; cauteleux, insidieux, tranquille et lentement
+tournoyant et enveloppant dans Pierre Bayle; conduit a une sorte de
+desorganisation des forces humaines et a une maniere de lassitude
+sociale. Bayle le sait, et le dit fort agreablement: "On peut comparer
+la philosophie a ces poudres si corrosives qu'apres avoir consume
+les chairs baveuses d'une plaie, elles rongeraient la chair vive et
+carieraient les os, et perceraient jusqu'aux moelles. La philosophie
+refute d'abord les erreurs; mais si on ne l'arrete point la, elle refute
+les verites, et quand on la laisse a sa fantaisie, elle va si loin
+qu'elle ne sait plus ou elle est, ni ne trouve plus ou s'asseoir."
+
+Voila une belle porte d'entree au XVIIIe siecle, et ou l'inscription ne
+laisse rien ignorer de ce qu'on a chance de trouver dans l'enceinte.
+Nous savons d'avance ce qui sera, du reste, la verite, que
+l'_Encyclopedie_ et le _Dictionnaire philosophique_ ne sont que des
+editions revues, corrigees et peu augmentees du _Dictionnaire_ de Bayle,
+que dans ce dictionnaire est l'arsenal de tout le philosophisme, et le
+magasin d'idees de tous les penseurs, depuis Fontenelle jusqu'a Volney.
+Le XVIIIe siecle commence.
+
+
+
+II
+
+BAYLE ANNONCE LE XVIIIe SIECLE SANS EN ETRE
+
+Et il n'en est pas moins vrai que rien ne ressemble si peu que Bayle a
+un philosophe de 1750. Presque tout son caractere et presque toute sa
+tournure d'esprit l'en distinguent absolument. Et d'abord c'est un homme
+tres modeste, tres sage, tres honnete homme dans la grandeur de ce mot.
+Laborieux, assidu, retire et silencieux, personne n'a moins aime le
+fracas et le tapage, non pas meme celui de la gloire, non pas meme celui
+qu'entraine une influence sur les autres hommes. De petite sante et
+d'humeur tranquille, il a horreur de toute dissipation, meme de tout
+divertissement. Ni visites, ni monde, ni promenades, ni, a proprement
+parler, relations. La _vita umbratilis_ a ete la sienne, exactement, et
+il l'a tenue pour la _vita beata_. Il a lu, toute sa vie--une plume en
+main, pour mieux lire, et pour relire en resume--et voila toute son
+existence. Il ne s'est soucie d'aucune espece de rapport immediat avec
+ses semblables. L'idee n'est pas pour lui un commencement d'acte, et il
+s'ensuit que ce n'est jamais l'action a faire qui lui dicte l'idee dont
+elle a besoin; et c'est la une premiere difference entre lui et ses
+successeurs, qui est infinie. Il n'a pas de dessein; il n'a que des
+pensees.
+
+Ajoutez, et voila que les differences se multiplient, qu'il n'a pour
+ainsi dire pas de passions. Son trait tout a fait distinctif est meme
+celui-la. Il n'est pas seulement un honnete homme et un sage--on l'est
+avec des passions, quand on les dompte--il est un homme qui ne peut
+pas comprendre ou qui comprend avec une peine extreme et un etonnement
+profond qu'on ne soit pas un sage. Le pouvoir des passions sur les
+hommes le confond. "Ce qu'il y a de plus etrange, dans le combat des
+passions contre la conscience, est que la victoire se declare le plus
+souvent pour le parti qui choque tout a la fois et la conscience et
+l'interet." Il y a la quelque chose de si monstrueux que le bon sens en
+est comme etourdi, et il ne faut pas s'etonner que "les paiens aient
+range tous ces gens-la au nombre des fanatiques, des enthousiastes, des
+energumenes et de tous ceux en general qu'on croyait agites d'une divine
+fureur." Certes Bayle ne se fait aucune gloire, il ne se fait meme aucun
+compliment d'etre un honnete homme: il croit simplement qu'il n'est pas
+un fou. Entre les Diderot, les Rousseau et les Voltaire, il eut ete
+comme effare, et se serait demande quelle divine fureur agitait tous ces
+nevropathes.
+
+Enfin il est homme de lettres, et rien autre chose qu'homme de lettres.
+Les hommes du XVIIIe siecle ne l'etaient guere. Ils etaient gens qui
+avaient des lettres, mais qui songeaient a bien autre chose, gens
+persuades qu'ils etaient faits pour l'action et pour une action
+immediate sur leurs semblables, gens qui avaient la pretention de mener
+leur siecle quelque part, et ils ne savaient pas trop a quel endroit;
+mais ils l'y menaient avec vehemence; gens qui etaient capables d'etre
+sceptiques tour a tour sur toutes choses, excepte sur leur propre
+importance; gens qui faisaient leur metier d'hommes de lettres, a la
+condition, avec le privilege, et dans la perpetuelle impatience d'en
+sortir.
+
+--Bayle n'en sort jamais. Il est homme de lettres sans reserve, sans
+lassitude, sans degout, sans arriere-pensee, et sans autre ambition
+que de continuer de l'etre. Rien au monde ne vaut pour lui la vie de
+labeurs, de recherches desinteressees et de tranquille mepris du monde
+qu'il a choisie. Il a ce signe, cette marque du veritable homme de
+lettres qu'il songe a la posterite, c'est-a-dire aux deux ou trois
+douzaines de curieux qui ouvriront son livre un siecle apres sa mort.
+
+"Que craignez-vous? Pourquoi vous tourmentez-vous?.. Avez-vous peur que
+les siecles a venir ne se fachent en apprenant que vos veilles ne vous
+ont pas enrichi? Quel tort cela peut-il faire a votre memoire? Dormez en
+repos. Votre gloire n'en souffrira pas... Si l'on dit que vous vous etes
+peu soucie de la fortune, content de vos livres et de vos etudes, et de
+consacrer votre temps a l'instruction du public, ne sera-ce pas un tres
+bel eloge?... Les gens du monde aimeraient autant etre condamnes aux
+galeres qu'a passer leur vie a l'entour des pupitres, sans gouter aucun
+plaisir ni de jeu, ni de bonne chere... Mais ils se trompent s'ils
+croient que leur bonheur surpasse le sien; il (un savant, Francois
+Junius) etait sans doute l'un des hommes du monde les plus heureux, a
+moins qu'il n'ait eu la faiblesse, que d'autres ont eue, de se chagriner
+pour des vetilles..."
+
+Voila Bayle au naturel. Considere a ces moments-la, il apparait aussi
+peu moderne que possible, et tel que ces artistes anonymes de nos
+cathedrales qui passaient leur vie, inconnus et ravis, dans le lent
+accomplissement de la tache qu'ils avaient choisie, au recoin le plus
+obscur du grand edifice. Aussi bien, il ne voulait pas signer son
+monument. Des exigences de publication l'y obligerent. "A quoi bon?
+disait-il. Une compilation! Un repertoire!" Et, en verite, il semble
+bien qu'il a cru n'avoir fait qu'un dictionnaire.
+
+Et, par suite, ou si ce n'est pas par suite, du moins les choses
+concordent, aussi bien que toutes les vanites des hommes du XVIIIe
+siecle, tout de meme les orgueilleuses et ambitieuses idees generales
+des philosophes de 1750 sont absolument etrangeres a Pierre Bayle. Il ne
+croit ni a la bonte de la nature humaine, ni au progres indefini, ni a
+la toute-puissance de la raison. Il n'est optimiste, ni progressiste,
+ni rationaliste, ni regenerateur. Le monde pour lui "est trop
+indisciplinable pour profiter des maladies des siecles passes, et
+_chaque siecle se comporte comme s'il etait le premier venu_".
+L'humanite ne doute point qu'elle n'avance, parce qu'elle sent qu'elle
+est en mouvement. La verite est qu'elle oscille, "Si l'homme n'etait pas
+un animal indisciplinable, il se serait corrige." Mais il n'en est
+rien. "D'ici deux mille ans, si le monde dure autant, les reiterations
+continuelles de la bascule n'auront rien gagne sur le coeur humain."
+Ce serait un bon livre a ecrire "qu'on pourrait intituler _de centro
+oscillationis moralis_, ou l'on raisonnerait sur des principes a peu
+pres aussi necessaires que ceux _de centro oscillationis_ et des
+vibrations des pendules".
+
+On eut etonne beaucoup cet aieul des Encyclopedistes en lui parlant du
+regne de la raison et de la toute-puissance a venir de la raison sur les
+hommes. Personne n'est plus convaincu que lui de deux choses, dont l'une
+est que la raison seule doit nous mener, et l'autre qu'elle ne nous mene
+jamais. Elle est pour lui le seul souverain legitime de l'homme, et le
+seul qui ne gouverne pas. Il est tres enclin, sur ce point, a "_soutenir
+le droit et nier le fait_"; a soutenir "qu'il faut se conduire par la
+voie de l'examen, et que personne ne va par cette voie". La raison en
+est (dont Pascal s'etait fort bien avise) dans l'horreur des hommes pour
+la verite. Un instinct nous dit que la verite est l'ennemie redoutable
+de nos passions, et que si nous lui laissions un instant prendre
+l'empire, d'un seul coup nous serions des etres si absolument
+raisonnables et sages que nous peririons d'ennui. Plus de desir, plus de
+crainte, plus de haine, vaguement l'homme sent que la verite, le simple
+bon sens, s'il l'ecoutait une heure, lui donnerait sur-le-champ tous ces
+biens, et c'est devant quoi il recule, comme devant je ne sais quel vide
+affreux et desert morne. Comment veut-on que jamais il s'abandonne a
+celle qu'il devine qui est la source de tout repos et la fin de toute
+agitation et tourment?
+
+Remarquez, du reste, que l'homme, s'il a une horreur naturelle et
+interessee de la verite, n'en a pas une moindre de la clarte. Il peut
+approuver ce qui est clair, il n'aime passionnement que ce qui est
+obscur, il ne s'enflamme que pour ce qu'il ne comprend pas. Certains
+reformateurs fondent leur espoir sur ce qu'ils ont detruit ou efface
+de mysteres. C'est une sottise. C'est ce qu'ils en ont laisse qui leur
+assure des disciples, joint aux nouveaux sentiments de haine et de
+mepris dont, en creant une secte, ils ont enrichi l'humanite. "C'est
+l'incomprehensible qui est un agrement." Quelqu'un qui inventerait une
+doctrine ou il n'y eut plus d'obscurite, "il faudrait qu'il renoncat a
+la vanite de se faire suivre par la multitude".
+
+Cela est eternel, parce que cela est constitutionnel de l'humanite.
+L'homme est un animal mystique. Il aime ce qu'il ne comprend pas, parce
+qu'il aime a ne pas comprendre. Ce qu'on appelle le besoin du reve,
+c'est le gout de l'inintelligible. L'humanite revera toujours, et
+d'instinct repoussera toujours toute doctrine qui se laissera trop
+comprendre pour permettre qu'on la reve. La raison est donc comme une
+sorte d'ennemie intime que l'homme porte en soi, et qu'il a le besoin
+incessant de reprimer. C'est Cassandre, infaillible et importune. "Je
+sais que tu dis vrai; mais tais-toi."--Il est donc d'un esprit tres
+etroit de travailler a fonder le rationalisme dans le genre humain;
+c'est une faute de psychologie et une _ignorantia elenchi_, comme Bayle
+aime a dire, tout a fait surprenante.
+
+Certes Bayle ne songe point a un tel dessein, et personne n'a cru plus
+fort et n'a dit plus souvent que l'humanite vit de prejuges, qui,
+seulement, se succedent les uns aux autres et se transforment, comme de
+sa substance intellectuelle.
+
+Bayle est encore d'une autre famille que les philosophes du XVIIIe
+siecle en ce qu'il adore la verite. J'ai dit qu'il n'a point de passion;
+il a celle-la. Aucune rancune, aucune blessure ne peut gagner sur lui
+qu'il croie vrai ce qu'il croit faux. Il a des sentiments tres vifs
+contre le catholicisme, cela est certain; jamais cela ne le conduira a
+faire l'eloge du paganisme et du merveilleux esprit de tolerance qui
+animait les religions antiques. Il laisse ce panegyrique a faire a
+Voltaire. Il sait, lui, qu'il est difficile a une doctrine d'etre
+tolerante quand elle a la force, et qu'en tout cas, si cela doit se voir
+un jour, il est hasardeux d'affirmer que cela se soit jamais vu.--Il
+penche tres sensiblement pour le protestantisme, et jamais il n'a
+dissimule l'intolerance du protestantisme. Il insiste meme avec
+complaisance sur celle de Jurieu, parce que, sans qu'on ait jamais tres
+bien su pourquoi, il a contre Jurieu une petite inimitie personnelle;
+mais d'une facon generale, et qu'il s'agisse ou de Luther ou de Calvin,
+ou meme d'Erasme, la rectitude de sa loyaute intellectuelle et de son
+bon sens fait qu'il signale l'esprit d'intolerance partout ou il est. Il
+l'eut peut-etre trouve jusque dans l'_Encyclopedie_, et l'eut denonce.
+Je dirai meme que j'en suis sur.
+
+Il faut indiquer un trait tout special par ou Bayle se distingue
+des heritiers qui l'ont tant aime. L'intrepidite d'affirmation des
+philosophes du XVIIIe siecle leur vient, pour la plupart, de leurs
+connaissances scientifiques et de la confiance absolue qu'ils y ont
+mise. Bayle ne s'est pas occupe de sciences, presque aucunement, et
+sa _Dissertation sur les cometes_ est un pretexte a philosopher, non
+proprement un ouvrage scientifique. Dans son _Dictionnaire_, deux
+categories d'articles sont d'une regrettable et tres significative
+secheresse: c'est a savoir ceux qui concernent les hommes de lettres et
+ceux qui concernent les savants. Encore sur les hommes de lettres, si
+sa critique est superficielle, hesitante, ou, pour mieux dire, assez
+indifferente, du moins est-il au courant. Pour ce qui est des savants,
+il me semble bien qu'il n'y est pas. Il en est reste a Gassendi. Inutile
+de dire que c'est la une lacune facheuse. A un certain point de vue ce
+lui a ete un avantage. La certitude scientifique a comme enivre les
+philosophes du XVIIIe siecle, la plupart du moins, et leur a donne le
+dogmatisme intemperant le plus desagreable, le plus dangereux aussi.
+Nous y reviendrons assez. Je ne sais si c'est par peur du dogmatisme que
+Bayle s'est tenu a l'ecart des sciences, ou si c'est son incompetence
+scientifique qui l'a maintenu dans une sage et scrupuleuse reserve; mais
+toujours est-il qu'il n'a rien de l'infaillibilisme d'un nouveau genre
+que le XVIIIe siecle a apporte au monde, que le pontificat scientifique
+lui est inconnu, et que, rebelle a l'ancienne revelation, ou il n'a
+pas assez vecu, ou il n'avait pas l'esprit assez prompt a croire pour
+accepter la nouvelle.
+
+Aussi toutes ses conclusions, ou plutot tous les points de repos de son
+esprit, sont-ils toujours dans des sentiments et opinions infiniment
+moderes. En general sa methode, ou sa tendance, consiste a montrer
+aux hommes que sans le savoir, ni le vouloir, ils sont extremement
+sceptiques, et beaucoup moins attaches qu'ils ne l'estiment aux
+croyances qu'ils aiment le plus. Il excelle a extraire, avec une lente
+dexterite, de la pensee de chacun le principe d'incroyance qu'elle
+renferme et cache, et non point a arracher, comme Pascal, mais a derober
+doucement a chacun une confession d'infirmite dont il fait un aveu de
+scepticisme. Il tire subtilement, pour ainsi dire, et mollement,
+le catholicisme au jansenisme, le jansenisme au protestantisme, le
+protestantisme au socinianisme et le socinianisme a la libre pensee. Il
+aimera, par exemple, a nous montrer combien la pensee de saint Augustin
+est voisine de celle de Luther, combien il etait necessaire que le
+calvinisme finit par se dissoudre dans le socinianisme, et comment,
+apres le socinianisme, il n'y a plus de mysteres, c'est-a-dire plus de
+religion.--Il n'y a pas jusqu'a Nicole qu'il n'engage nonchalamment,
+qu'il ne montre, sans en avoir l'air, comme s'engageant dans le chemin
+de pyrrhonisme.
+
+Non point "qu'en fait", je l'ai indique, il ne voie d'infinies distances
+entre les hommes; mais c'est entre les hommes que sont ces espaces, non
+point du tout entre les doctrines. Ce sont abimes que creuse entre les
+hommes leur passion maitresse, qui est de n'etre point d'accord; mais,
+en raison, il n'y a point de telles divergences, et leurs passions
+desarmant, leurs vanites disparues, ils s'apercevraient qu'ils pensent
+a peu pres la meme chose. Il est vrai que jamais les passions ne
+desarmeront, ni ne s'evanouiront les vanites.
+
+Ainsi Bayle circule entre les doctrines, les comprenant admirablement,
+et merveilleusement apte, merveilleusement dispose aussi, et a les
+distinguer nettement pour les bien faire entendre, et a les concilier,
+ou plutot a les diluer les unes dans les autres, pour montrer a quel
+point c'est vanite de croire qu'on appartient exclusivement a l'une
+d'elles. On l'a appele "l'assembleur de nuages", et voila une singuliere
+definition de l'esprit le plus exact et le plus clair qui ait ete.
+Personne ne sait mieux isoler une theorie pour la faire voir, et jeter
+sur elle un rayon vif de blanche lumiere; mais il aime ensuite, cessant
+de l'isoler et de la circonscrire, a la montrer toute proche des autres
+pour peu qu'on veuille voir les choses d'ensemble, et a meler et
+confondre l'etoile de tout a l'heure dans une nebuleuse.
+
+Au fond il ne croit a rien, je ne songe pas a en disconvenir, mais
+il n'y a jamais eu de negation plus douce, moins insolente et moins
+agressive. Son atheisme, qui est incontestable, est en quelque maniere
+respectueux. Il consiste a affirmer qu'il ne faut pas s'adresser a la
+raison pour croire en Dieu, et que c'est lui demander ce qui n'est pas
+son affaire; que pour lui, Bayle, qui ne sait que raisonner, il ne peut,
+en conscience, nous promettre de nous conduire a la croyance, niais que
+d'autres chemins y conduisent, que, pour ne point les connaitre, il
+ne se permet pas de mepriser.--Il se tient la tres ferme, dans cette
+position sure, et dans cette attitude, qui, tout compte fait, ne laisse
+pas d'etre modeste. Ce genre d'atheisme n'est point pour plaire a un
+croyant; mais il ne le revolte pas. Bien plus choquant est l'atheisme
+dogmatique, imperieux, insolent et scandaleux de Diderot; bien plus
+aussi le deisme administratif et policier de Voltaire, qui tient a Dieu
+sans y croire, ou y croit sans le respecter, comme a un directeur de la
+surete generale.
+
+Quand Bayle laisse echapper une preference entre les systemes, et semble
+incliner, c'est du cote du manicheisme. Il n'y croit non plus qu'a rien,
+mais il y trouve, manifestement, beaucoup de bon sens. C'est qu'avec
+sa surete ordinaire de critique, surete qu'il tient de sa rectitude
+d'esprit, mais aussi qui est facile a un homme qui n'a ni prejuge, ni
+parti pris, ni parti, il a bien vu que tout le fond de la question du
+deisme, du spiritualisme, c'etait la question de l'origine du mal dans
+le monde, que la etait le noeud de tout debat, et le point ou toute
+discussion philosophique ramene. C'est parce qu'il y a du mal sur la
+terre qu'on croit en Dieu, et c'est parce qu'il y a du mal sur la terre
+qu'on en doute; c'est pour nous delivrer du mal qu'on l'invoque,
+et c'est comme bien createur du mal qu'on se prend a ne le point
+comprendre. Et il en est qui ont suppose qu'il y avait deux Dieux, dont
+l'un voulait le mal et l'autre le bien, et qu'ils etaient en lutte
+eternellement, et qu'il fallait aider celui qui livre le bon combat.--
+C'est une consideration raisonnable, remarque Bayle. Elle rend compte,
+a peu pres, de l'enigme de l'univers. Elle nous explique pourquoi la
+nature est immorale, et l'homme capable de moralite; pourquoi l'homme
+lui-meme, engage dans la nature et essayant de s'en degager, secoue le
+mal derriere lui, s'en detache, y retombe, se debat encore, et appelle a
+l'aide; elle justifie Dieu, qui, ainsi compris, n'est point responsable
+du mal, et en souffre, loin qu'il le veuille; elle rend compte des
+faits, et de la nature de l'homme et de ses desirs, et de ses espoirs,
+et, precisement, meme de ses incertitudes et de son impuissance a se
+rendre compte.
+
+--Je le crois bien, puisque cette doctrine n'est pas autre chose que les
+faits eux-memes decores d'appellations theologiques. Ce n'est pas une
+explication, c'est une constatation qui se donne l'air d'une theorie.
+Il existe une immense contrariete qu'il s'agit de resoudre, disent les
+philosophes ou les theologiens. Le manicheen repond: "Je la resous en
+disant: il existe une contrariete. Des deux termes de cette antinomie
+j'appelle l'un Dieu et l'autre Ahriman. J'ai constate la difficulte,
+j'ai donne deux noms aux deux elements du conflit. Tout est explique."
+
+Si Bayle penche un peu vers cette doctrine, c'est justement parce
+qu'elle n'est qu'une constatation, un peu resumee. Ce qu'il aime, ce
+sont des faits, clairs, verifies et bien classes. Le dualisme manicheen
+lui plait, comme une bonne table des matieres, sur deux colonnes. Du
+reste, sa demarche habituelle est de faire le tour des idees, de les
+bien faire connaitre, d'en faire un releve exact, et d'insinuer qu'elles
+ne resolvent pas grand'chose.
+
+En politique Bayle ne se paie pas plus qu'en autre affaire de nouveautes
+ambitieuses et de theories systematiques. Il semble meme persuade qu'il
+ne faut ecrire nullement sur la politique, tant les passions des hommes
+rendront vite defectueuses et funestes dans la pratique les plus
+subtiles et les plus parfaites des combinaisons sociologiques [5]. Il
+est a l'oppose meme des ecoles qui croient qu'un grand peuple peut
+sortir d'une grande idee, et, la comme ailleurs, rien ne lui parait plus
+faux que la pretendue souverainete de la raison. Il est tres franchement
+monarchiste, conservateur et antidemocrate. Sans etudier a fond la
+question, car la politique est au nombre des choses qui ne l'interessent
+point, quand il rencontre la theorie de la souverainete du peuple, il
+lui fait la supreme injure: il ne la tient pas pour une theorie. Il la
+prend pour un appareil oratoire a l'usage de ceux qui veulent assassiner
+les souverains, et complaisamment nous la montre reparaissant dans
+les ouvrages des tyrannicides appartenant aux ecoles les plus
+diverses.--Seulement son impartialite ordinaire est ici un peu en
+defaut. M. de Bonald, non sans bonnes raisons, attribuait le dogme de
+la souverainete du peuple aux ecoles protestantes, et c'est surtout aux
+jesuites que Bayle l'impute de preference. Il n'ignore pas, et connait
+trop bien pour cela la _Justification du meurtre du duc de Bourgogne_
+par Jean Petit en 1407, que la theorie est anterieure aux jesuites aussi
+bien qu'aux lutheriens, et il declare meme que "l'opinion que l'autorite
+des rois est inferieure a celle du peuple et qu'ils peuvent etre punis
+en certains cas, a ete enseignee et mise en pratique dans tous 1es pays
+du monde, dans tous les siecles et dans toutes les communions [6]"; mais
+il assure que si ce ne sont pas les jesuites qui ont invente ces deux
+sentiments, ce sont eux qui en ont tire les consequences les plus
+extremes; et il s'etend longuement sur l'apologie du crime de
+Jacques Clement et sur le _De Rege et regis institutione_ de
+Mariana[7].--Evidemment, chose bien rare dans Bayle, notre auteur, ici,
+s'interesse personnellement dans l'affaire. C'est un homme tranquille
+et timide qui a besoin d'une autorite indiscutee et inebranlable
+pour proteger la paix de son cabinet de travail, qui en affaires
+philosophiques se contente de mepriser la foule illettree, brutale et
+incapable de raisonner juste, meme sur ses interets; mais qui en choses
+politiques en a peur, n'aime point qu'on lui fournisse des theories a
+exciter ses passions, a decorer d'un beau nom ses violences et a excuser
+d'un beau pretexte ses fureurs; et qui, sur ces matieres, est tout
+franchement de l'avis de Hobbes.
+
+[Note 5: Article sur _Hobbes_.]
+
+[Note 6: Article _Loyola_.]
+
+[Note 7: Article _Mariana_.]
+
+Enfin, en morale pratique, Bayle n'est pas un modere; il est la
+moderation meme. L'exces quel qu'il soit, sauf celui du travail, qu'il
+ne considere pas comme un exces, le choque, le desole et le desespere.
+Son ideal n'est pas bien haut, et on peut dire qu'il n'a pas d'ideal;
+mais il semble avoir voulu prouver, et par ses paroles et par son
+exemple, quelle bonne regle morale ce serait deja que l'interet bien
+entendu, avec un peu de bonte, qui serait encore de l'interet bien
+compris. Labeur, patience, egalite d'ame, contentement de peu,
+tranquillite, absence d'ambition et d'envie, et conviction qu'ambition
+et envie sont plus que des fleaux, etant des ridicules du dernier
+burlesque, respect des opinions des autres, sauf un peu de moquerie,
+pour ne pas glisser a l'absolue indifference, c'est son caractere, et
+c'est sa doctrine. La _mitis sapientia Laeli_ revient a l'esprit en le
+lisant, en y ajoutant _cum grano salis_.
+
+Tout cela en fait bien un homme qui a fraye la voie au XVIIIe siecle
+et qui n'a rien de son esprit. Il eut bien hai les philosophes, et les
+aurait railles un peu. Un seul se rapproche de lui par beaucoup
+de points: c'est Voltaire, parce que Voltaire, en son fond, est
+ultra-conservateur, ultra-monarchiste et parfaitement aristocrate; aussi
+parce que Voltaire, s'il est intolerant, est partisan de la tolerance,
+et, s'il est assez dur, est partisan de la douceur. Ils ont des traits
+communs. Quand on lit Voltaire, on se prend a dire souvent: "Un Bayle
+bilieux." Mais voila precisement la difference. Aussi emporte et apre
+que Bayle etait tranquille et debonnaire, Voltaire, avec tout le fond
+d'idees de Bayle, a voulu remuer le monde, et a donne, a moitie, dans
+une foule d'idees qui etaient fort eloignees de ses penchants propres,
+si bien qu'il y a dans Voltaire une foule de courants parfaitement
+contradictoires; et Voltaire, dans ses coleres, ses haines et ses
+represailles, a donne aux opinions memes qu'il avait communes avec
+Bayle, un ton de violence et un emportement qui les denature.
+
+Bayle represente un moment, tres court, tres curieux et interessant
+aussi, qui n'est plus le XVIIe siecle et qui n'est pas encore le XVIIIe,
+un moment de scepticisme entre deux croyances, et de demi-lassitude
+intelligente et diligente entre deux efforts. L'effort religieux, tant
+protestant que catholique, du XVIIe siecle s'epuise deja; l'effort
+rationaliste et scientifique du XVIIIe n'a pas precisement commence
+encore. Bayle en est a un rationalisme tout negateur, tout infecond,
+et tout convaincu de sa sterilite. Il est du temps de Fontenelle, et
+Fontenelle a continue sa tradition. Trente ans plus tard, Fontenelle
+dira: "Je suis effraye de la conviction qui regne autour de moi." C'est
+tout a fait un mot de Bayle. Il l'aurait dit avec plus de chagrin meme
+que Fontenelle, et personne n'aurait pu lui persuader que gens si
+convaincus fussent ses disciples, encore qu'il y eut bien quelque chose
+de cela.
+
+
+
+III
+
+LE "DICTIONNAIRE" LU DE NOS JOURS
+
+A le lire maintenant pour notre plaisir, et sans chercher autrement
+a marquer sa place et a determiner son influence, il est agreable
+et profitable. Il est tres savant, d'une science sure, et qui va
+scrupuleusement aux sources, et d'une science qui n'est ni hautaine, ni
+herissee, ni outrageante. Figurez-vous qu'il n'injurie pas ceux qu'il
+corrige. Tres modeste en son dessein, il n'avait, en commencant, que
+l'intention de faire un dictionnaire rectificatif, un dictionnaire des
+fautes des autres dictionnaires, et il a toujours poursuivi ce projet,
+tout en l'agrandissant. Et, nonobstant ce role, il es tres indulgent
+et aimable. Il manque rarement de commencer ainsi son chapitre
+rectificatif: "'ai peu de fautes a relever dans Moreri..." sur quoi il
+en releve une vingtaine; mais voila au moins qui est poli.
+
+Son livre est mal compose; il est eminemment disproportionne. La
+longueur des chapitres ne depend pas de l'importance de l'homme ou de
+la question qui en fait le sujet; elle depend de la quantite de notes
+qu'avait sur ce sujet M. Bayle. Des inconnus, dont tout ce que Bayle
+ecrit sur eux ne sert qu'a demontrer qu'ils etaient dignes de l'etre
+et de rester tels, s'etalent comme insolemment sur de nombreuses pages
+enormes. Des gloires sont etouffees dans un paragraphe insignifiant.
+D'Assouci tient dix fois plus de place que Dante. C'est que Bayle est
+sceptique si a fond qu'il l'est jusque dans ses habitudes de travail.
+Il est si indifferent qu'il s'interesse egalement a toutes choses; et
+Aristote ou Perkins, c'est tout un pour lui. L'un n'est autre chose
+qu'une curiosite a satisfaire et une rechercher a poursuivre--et l'autre
+aussi. Personne n'a ete comme Bayle amoureux de la verite pour la
+verite, sans songer a voir ou a mettre entre les verites des degres
+d'importance. Il en resulte, sauf une petite reserve que nous ferons
+plus tard, que son livre va un peu au hasard, comme il croyait qu'allait
+le monde. Il ne semble pas qu'il y ait beaucoup de providence ni
+beaucoup de finalite dans cet ouvrage.
+
+Ce dictionnaire devrait s'intituler: ce que savait M. Bayle. Ce qu'il
+savait, c'etait la mythologie, l'histoire et la geographie ancienne,
+l'histoire des religions (tres bien, admirablement pour le temps), la
+theologie proprement dite, la philosophie, l'histoire europeenne du
+XVIe et du XVIIe siecle.--Ce qu'il savait moins et ce qu'il aimait peu,
+c'etait la litterature, la poesie, l'histoire du moyen age.--Ce qu'il
+ne savait pas du tout, c'etaient les sciences. Ce qu'on trouve dans ce
+dictionnaire, c'est donc une histoire a peu pres complete, et souvent
+d'un detail infini et tres amusant, de l'Europe et surtout de la
+France de 1500 a 1700, une mythologie interessante, des particularites
+d'histoire ancienne, et presque une histoire complete du developpement
+du christianisme, et presque une histoire complete des philosophies; et
+ni Voltaire, quand il travaille a son _Dictionnaire philosophique_,
+ni Diderot quand il travaille a la partie philosophique de
+l'_Encyclopedie_, n'ignorent ces deux derniers points.
+
+Le tresor est donc beau, si les lacunes sont considerables. Quelque
+chose est plus desobligeant que les lacunes: ce sont les commerages et
+les obscenites. Le mepris bienveillant de Bayle pour les hommes et la
+conviction ou il est qu'ils ne liraient point un livre ou il n'y aurait
+ni polissonneries ni propos de concierge, ne suffit vraiment pas a
+excuser l'auteur. Nous savons lire, et nous ne prenons pas le change sur
+ces choses. Il est parfaitement clair que Bayle se plait personnellement
+et bien pour son compte a ces recits ridicules, ou scabreux. Il goute
+ces plaisirs secrets de petite curiosite malsaine qui sont le peche
+ordinaire, sauf exceptions, Dieu merci, des vieux savants solitaires et
+confines. Il lui manque d'etre homme du monde. Il ne l'est ni par le bon
+gout, ni par la discretion ou brievete dedaigneuse sur certains sujets,
+ni par l'indifference a l'egard des choses qui sont la preoccupation
+des collegiens et des marchandes de fruits. Il devait bavarder avec sa
+gouvernante en prenant son repas du soir. Son livre, comme souvent ceux
+de Sainte-Beuve, sent quelquefois l'antichambre et un peu l'office. Et
+voyez le trait de ressemblance, et voyez aussi qu'il faut s'attendre a
+la pareille: la principale question qui a inquiete Sainte-Beuve en son
+article sur Bayle a ete de savoir si M. Bayle a ete l'amant de Madame
+Jurieu.
+
+Sans trop les lui reprocher, il faut signaler encore ses artifices et
+ses petites roueries de faux bonhomme. Il use d'abord de la classique
+ruse de guerre employee, ce me semble, deja avant Montaigne, et, depuis
+Montaigne jusqu'a nos jours, tellement pratiquee, qu'elle ne trompe
+personne, et meme que personne n'y fait attention. Elle consiste, comme
+vous savez bien, a presenter l'impuissance de la raison a demontrer Dieu
+comme une preuve de la necessite de la foi, et par consequent tout livre
+rationnellement atheistique comme une introduction a la vie devote. A
+ce compte, on est bien tranquille. Bayle a abuse de ce detour. Ce lui
+devient une _clausula_ et comme un refrain. On est toujours sur a
+l'avance que tout article sur le platonisme, le manicheisme, le
+socinianisme, la creation, le peche originel ou l'immortalite de l'ame,
+finira par la.
+
+Il a d'autres stratagemes, j'ai presque envie de dire d'autres terriers.
+C'est la ou l'on cherche sa pensee sur les questions graves et
+perilleuses qu'on ne la trouve pas, le plus souvent. C'est dans un
+article portant au titre le nom d'un inconnu, que Bayle, comme a
+couvert, et protege par l'obscurite du sujet et l'inattention probable
+du lecteur, ose davantage, et traite a fond un probleme capital, au coin
+d'une note qui s'enfle et sournoisement devient une brochure. Aussi
+faut-il le lire tout entier, comme un livre mal fait; car son livre est
+mal fait, moitie incurie (au point de vue artistique), moitie dessein,
+et prudence, et malice. Sainte-Beuve dit que c'est un livre a consulter
+plutot qu'a lire. C'est le contraire. A le consulter on croit qu'il
+n'y a presque rien; a le lire on fait a chaque pas des decouvertes la
+precisement ou l'on se preparait a tourner deux feuillets a la fois.
+C'est le livre qu'il faut le moins lire quatre a quatre.
+
+Et a lire jusqu'au bout on decouvre une chose qui est bien a l'honneur
+de Bayle: c'est que tous ces defauts que je viens d'indiquer diminuent
+et s'effacent presque a mesure que Bayle avance. Les histoires grasses
+ou saugrenues deviennent plus rares, les questions philosophiques et
+morales attirent de plus en plus l'attention de l'auteur, la commere
+cede toute la place au philosophe, l'ouvrage devient proprement un
+dictionnaire des problemes philosophiques. On le voit finir avec regret.
+
+Tout compte fait, c'est une substantielle et agreable lecture. C'est le
+livre d'un honnete homme tres intelligent avec un peu de vulgarite.
+Son impartialite, relative, comme toute impartialite, mais reelle,
+sa modestie, sa loyaute de savant, nonobstant ses petites ruses et
+malignites de bon apotre, surtout son solide, profond et plein esprit de
+tolerance, le font aimer quoi qu'on en puisse avoir. La tolerance etait
+son fond meme, et l'etoffe de son ame. Quand il s'anime, quand il
+s'eleve, quand il oublie sa nonchalance, quand il montre soudain de
+l'ardeur, de la conviction, une maniere d'onction meme, c'est qu'il
+s'agit de tolerance, c'est qu'il a a exprimer son horreur des
+persecutions, des guerres civiles, des guerres religieuses, du
+fanatisme, de la stupidite de la foule tuant pour le service d'une idee
+qu'elle ne comprend pas, et en l'honneur d'un contresens. Il n'a pas
+dit: "Aimez-vous les uns les autres": mais il a repete toute sa vie,
+avec une veritable angoisse et une vraie pitie: "Supportez-vous les uns
+les autres." C'est la qu'est la difference, et pourquoi il ne faut pas
+dire comme Voltaire: "C'etait une ame divine." Mais c'etait une ame
+honnete, droite et bonne.
+
+Malgre sa prolixite, il est extremement agreable a lire; car si ses
+articles sont longs, son style est vif, aise, franc, et va quelquefois
+jusqu'a etre court. Il a deux manieres, celle du haut des pages et celle
+des notes. En grosses lettres il est sec, compact, tasse et lourd; en
+petit texte il s'abandonne, il cause, il laisse abonder le flot presse
+de ses souvenirs, il plaisante, avec sa bonhomie narquoise, malicieuse
+et prudente, et tres souvent, presque toujours, il est charmant.
+On dirait un de ces professeurs qui en chaire sont un peu gourmes,
+contraints et retenus, mais qui vous accompagnent apres le cours tout
+le long des quais, et alors sont extremement instructifs, amusants,
+profonds et puissants, a la rencontre, et se sentent tellement
+interessants qu'ils ne peuvent plus vous quitter. C'est au sortir du
+cours qu'il faut prendre Bayle; tout le suc de sa pensee et toute
+la fleur de son esprit sont dans ses notes, dont certaines sont des
+chefs-d'oeuvre. Ici encore on retrouve la timidite un peu cauteleuse de
+Bayle, qui ne se decide a se livrer que dans un semblant de huis-clos,
+dans un enseignement au moins apparemment confidentiel.
+
+Il a beaucoup d'esprit, et un esprit tres particulier, une maniere
+d'_humour_ naive, de malice qui semble ingenue, avec toutes sortes
+d'epigrammes qui ressemblent a des traits de candeur. C'est le
+scepticisme joint a la bonte qui produit de ces effets-la: "Desmarets
+avait raison contre Boileau[8], mais Boileau avait pour lui d'avoir
+amuse. Les raisons de Desmarets avaient beau etre solides; la saison ne
+leur etait pas favorable. C'est a quoi un auteur ne doit pas moindre
+garde qu'un jardinier." Voila sa maniere. Elle est bien aimable.
+Voyez-vous le geste arrondi et paternel et le demi-sourire dans une
+demi-moue?--De meme: "Nous regardons la stupidite comme un grand
+malheur. Les peres qui ont les yeux assez bons pour s'apercevoir de la
+betise de leurs fils s'affligent extremement: ils leur voudraient voir
+un grand genie. C'est ignorer ce qu'on souhaite. Il eut cent fois mieux
+valu a Arminins d'etre un hebete que d'avoir tant d'esprit; car
+la gloire de donner son nom a une secte est un bien chimerique en
+comparaison des maux reels qui abregerent ses jours, et qu'il n'aurait
+point sentis s'il eut ete un theologien a la douzaine, un de ces hommes
+dont on fait cette prediction qu'ils ne feront point d'heresie." Ce
+ton de plaisanterie attenuee, adoucie et fourree d'hermine, est
+admirable.--Voyez encore cette remarque pleine de gravite, et le beau
+serieux avec lequel elle est faite: "La discipline du celibat parait
+incommode a une infinite de gens: le mariage est pour eux celui de tous
+les sacrements dont la participation parait la plus chere et precieuse;
+et qui voudrait faire sur ce sujet un livre semblable a celui de la
+_Frequente communion_ se rendrait aussi odieux que M. Arnauld le devint
+quand il publia, sur une autre matiere, un ouvrage qui a fait beaucoup
+de bruit."--Quelquefois la plaisanterie de Bayle est plus lourde;
+quelquefois, tres rarement, elle devient plus mechante.
+
+[Note 8: J'abrege le texte.]
+
+Le scepticisme est desenchantement, et le desenchantement, de quelque
+bonte qu'il s'accompagne, ne peut pas aller toujours sans amertume.
+M. Renan a une page, une seule, qui est du Swift. Bayle a la sienne,
+peut-etre en a-t-il deux; mais je dois exagerer: "Les disputes, les
+confusions excitees par des esprits ambitieux, hardis, temeraires, ne
+sont jamais un mal tout pur... Il en resulte des utilites par rapport
+aux sciences et a la culture de l'esprit. Il n'est pas jusqu'aux guerres
+civiles dont on n'ait pu quelquefois affirmer cela. Un fort honnete
+homme l'a fait a l'egard de celles qui desolerent la France au XVIe
+siecle. Il pretend qu'elles raffinerent le genie a quelques personnes,
+qu'elles epurerent le jugement a quelques autres, et qu'elles servirent
+de bain aux uns, aux autres d'etrille... A la verite, le public se
+passerait bien de telles etrilles ou de telles limes." Voila, a peu
+pres, jusqu'ou va l'amertume de Bayle; elle n'est pas rude; il n'aurait
+pas ecrit _Candide_. Mais on voit tres bien qu'il aurait ete tres
+capable de le concevoir.
+
+Il suffit pour montrer combien la lecture de Bayle est non seulement
+instructive et suggestive, mais combien agreable, attachante,
+enveloppante et amicale. C'est un delicieux causeur, savant,
+intelligent, spirituel, un peu cancanier et un peu bavard. Il dit
+souvent qu'il ecrit pour ceux qui n'ont pas de bibliotheque et pour leur
+en tenir lieu. Je le crois bien, et il a fort bien atteint son but. Il
+etait lui-meme une bibliotheque, une grande et savante bibliotheque,
+incomplete a la verite, et un peu en desordre, avec de mauvais livres
+dans les petits coins.
+
+
+
+IV
+
+C'est l'homme dont les hommes du XVIIIe siecle ont fait comme leur
+moelle et leur substance, et cela est amusant. Cela prouve (et j'ai trop
+dit que Bayle s'en fut irrite, il s'en fut amuse un peu lui-meme) que
+le scepticisme est absolument inhabitable pour l'homme. L'homme est un
+animal qui a besoin d'etre convaincu. Voila un auteur qui, d'un solide
+bon sens et d'une rectitude d'esprit surprenante, detruit tous les
+prejuges, ne laisse debout que la raison, et ajoute, en le prouvant, que
+la raison ne mene a rien, et n'est qu'un dernier prejuge plus flatteur
+et seduisant que les autres. Ses disciples font de la raison une
+nouvelle foi, une nouvelle idole et un nouveau temple, et du scepticisme
+de leur maitre trouvent moyen de tirer un dogmatisme aussi imperieux,
+aussi orgueilleux, aussi batailleur et aussi redoutable au repos public
+que tout autre dogmatisme. De cet homme qui ne croyait a rien ils tirent
+des raisons a demontrer qu'il faut croire a eux; et de ce contempteur de
+l'humanite ils tirent des raisons a prouver que l'humanite doit s'adorer
+elle-meme, puisqu'elle n'a plus autre chose a adorer, ce qui est une
+consequence un peu ridicule, mais parfaitement naturelle. Et Bayle, par
+le plus singulier detour, mais a prevoir, se trouve etre le promoteur
+d'une croyance et le fondateur bien authentique, encore que bien
+involontaire, d'une religion. Imaginez Montaigne--_currente rota,
+cur urceus exit?_ car il faut citer du latin quand on parle de
+Montaigne--devenant chef de secte. La roue aurait pu tourner ainsi;
+personne n'est le potier de soi-meme.
+
+Ce qui eut console Bayle, si tant est qu'il en eut eu besoin, car
+il etait peu inconsolable, c'est qu'il avait refute a l'avance ses
+disciples devots jusqu'a le travestir; c'est qu'il n'y a guere aucune de
+leurs theories dont il n'ait, comme par provision, denonce la temerite
+et raille la vanite presomptueuse; et c'est qu'il est un precurseur de
+XVIIIe siecle qui en degoute.--Il eut pu tres legitimement se laver les
+mains de ce qu'on tenait pour son ouvrage, et qui, tout compte fait,
+l'etait un peu. Une derniere chose l'eut fait sourire sur la terre, a
+savoir son influence, et la direction, tres inattendue de lui, de son
+propre prolongement parmi les hommes. Il aurait considere cette derniere
+aventure comme une de ces bonnes folies de l'humanite dont il se
+divertissait doucement, comme une des bonnes "scenes de la grande
+comedie du monde", comme un effet des "maladies populaires de l'esprit
+humain"; et il n'est pas a croire que son scepticisme desenchante et
+malicieux en eut ete diminue.
+
+
+
+FONTENELLE
+
+
+
+Le XVIIIe siecle commence par un homme qui a ete tres intelligent et qui
+n'a ete artiste a aucun degre. C'est la marque meme de cet homme, et ce
+sera longtemps la marque de cette epoque. Ce qui manque tout d'abord a
+Fontenelle d'une maniere eclatante, c'est la vocation, et la vocation
+c'est l'originalite, et l'originalite, si elle n'est point le fond de
+l'artiste, du moins en est le signe. Il vient a Paris, de bonne heure,
+non point, comme les talents vigoureux, avec le dessein d'etre ceci ou
+cela, mais avec la volonte d'etre quelque chose. Et ce que pourra etre
+ce quelque chose, Dieu, table ou cuvette, il n'en sait rien. "Prose,
+vers, que voulez-vous?" Il n'est pas poete dramatique, ou moraliste, ou
+romancier. Il est homme de lettres. La chose est nouvelle, et le mot
+n'existe meme pas encore. Il fait des tragedies puisqu'il est le neveu
+des Corneille, des operas puisque l'opera est a la mode, des bergeries
+en souvenir de Segrais, et des lettres galantes en souvenir de Voiture.
+Il a en lui du Thomas Corneille, du Benserade, du Celadon et du
+Trissotin.--Plusieurs disent: "C'est un sot; mais il est pretentieux.
+Il reussira." Il etait pretentieux; mais il n'etait point sot. Ce
+qui devait le sauver, et deja lui faisait un fond solide, c'etait sa
+curiosite intelligente. Ce poete de ruelles, ce "pedant le plus joli
+du monde", faisait avant la trentaine (1686) des "retraites" savantes,
+comme d'autres des retraites de piete. Il disparaissait pendant quelques
+jours. Ou etait-il? Dans une petite maison du faubourg Saint-Jacques,
+avec l'abbe de Saint-Pierre, Varignon le mathematicien, d'autres encore
+qui tous "se sont disperses de la dans toutes les Academies"[9]. Tous
+jeunes, "fort unis, pleins de la premiere ardeur de savoir", etudiaient
+tout, discutaient de tout, parlaient, a eux quatre ou cinq, "une bonne
+partie des differentes langues de l'Empire des lettres", travaillaient
+enormement, se tenaient au courant de toutes choses.--C'est le berceau
+du XVIIIe siecle, cette petite maison du faubourg Saint-Jacques. Un
+savant, un publiciste ideologue, un historien, un mondain curieux de
+toutes choses, deja journaliste, d'un talent souple, et tout pret a
+devenir un vulgarisateur spirituel de toutes les idees; ces gens sont
+comme les precurseurs de la grande epoque qui remuera tout, d'une main
+vive, laborieuse et legere, avec ardeur, intemperance et temerite.--De
+tous Fontenelle est le mieux arme en guerre et par ce qu'il a, et par
+ce qui lui manque. Il est de tres bonne sante, de temperament calme, de
+travail facile et de coeur froid. Il n'a aucune espece de sensibilite.
+Ses sentiments sont des idees justes: loyaute, droiture, fidelite a ses
+amis, correction d'honnete homme. On se donne ces sentiments-la en se
+disant qu'il est raisonnable, d'interet bien compris et de bon gout de
+les avoir. Il n'est point amoureux, et rien ne le montre mieux que
+ses poesies amoureuses. Il a, avec tranquillite, des mots durs sur le
+mariage: "Marie, M. de Montmort continua sa vie simple et retiree,
+d'autant plus que, par un bonheur assez rare, le mariage lui rendit la
+maison plus agreable." Il est ferme et malicieux dans la dispute, mais
+non passionne. Il est de son avis, mais il n'est pas de son parti. Son
+amour-propre meme n'est pas une passion. C'est dire que la passion
+lui est inconnue. Il est ne tranquille, curieux et avise. Il est ne
+celibataire, et il etait centenaire de naissance. Plusieurs dans le
+XVIIIe siecle seront ainsi, meme maries, par accident, et mourant plus
+tot, par aventure.
+
+[Note 9: Eloge de Varignon.]
+
+
+
+I
+
+SES IDEES LITTERAIRES ET SES OEUVRES LITTERAIRES
+
+Ainsi constitue, il etait fait pour avoir toute l'intelligence qui n'a
+pas besoin de sensibilite. Cela ne va pas si loin qu'on pense. Car
+l'intelligence, meme des idees, a besoin de l'amour des idees pour se
+soutenir. Fontenelle ne comprendra rien aux choses d'art, et, tout en
+comprenant admirablement toutes les idees, il n'aura jamais pour elles
+la passion qui fait qu'on en cree, qu'on les multiplie, qu'on les
+poursuit, qu'on les unit, qu'on les coordonne, qu'on en fait des
+systemes puissants, faux parfois, mais animes d'une certaine vie, parce
+qu'on a jete en elles une ame humaine. Nous verrons cela plus tard. Pour
+le moment considerons-le dans les choses d'art. Veritablement, il
+n'y entre pas du tout. On a remarque que, si en avance et vraiment
+precurseur au point de vue philosophique, il est arriere en choses de
+lettres. Cela est tres vrai. Sa poesie et sa fantaisie sont du gout de
+Louis XIII. Ses tragedies sont d'un homme qui est neveu de Corneille,
+mais qui a l'air d'etre son oncle. Elles ont des graces surannees et
+de ces gestes de vieil acteur qui semblent non seulement appris, mais
+appris depuis tres longtemps.--Ses operas, qui sont tres soignes, sont
+d'un homme naturellement froid, qui s'est instruit a pousser le doux, le
+tendre et le passionne. Ses _Bergeries_ sont bien curieuses. Elles ne
+sont pas fausses, ce qui est, en fait de bergeries, une nouveaute bien
+singuliere. On sent que cela est ecrit par un homme avise qui sait tres
+bien ou est l'ecueil, et qu'on a toujours fait parler les patres comme
+des poetes. Les siens ne sont pas de beaux esprits ni des philosophes,
+et il faut lui en tenir compte. Mais ce n'est la qu'un merite negatif,
+et n'etre pas faux ne signifie point du tout etre reel. Les bergers de
+Fontenelle ne sont point faux; ils n'existent pas. Ils n'ont aucune
+espece de caractere. Il a voulu qu'ils ne fussent ni grossiers, ni
+spirituels, ni delicats, ni comiques, ni tragiques. Restait qu'ils ne
+fussent rien. C'est ce qui est arrive. Il semble que Fontenelle voudrait
+peindre simplement des hommes oisifs et voluptueux. Mais il faut encore
+une certaine sensibilite, d'assez basse origine, mais reelle, pour
+composer des scenes voluptueuses, Fontenelle n'est pas assez sensible
+pour etre un Gentil-Bernard. On sent qu'il ne s'interesse pas le moins
+du monde au succes des tentatives galantes de ses heros et ne tiendrait
+nullement a etre a leur place. On voit aisement des lors combien ces
+scenes sont laborieusement insignifiantes. C'est une chose d'une
+tristesse morne que les _juvenilia_ d'un homme qui n'a jamais eu de
+jeunesse.--Cette singuliere destinee d'un ecrivain qui, apres Moliere et
+Racine, jouait le personnage d'un contemporain de Theophile, a du bien
+surprendre, et, en effet, elle a etonne les hommes de l'ecole de 1660,
+les Boileau et La Bruyere. Ce "Cydias", ce "petit Fontenelle" leur est
+souverainement desagreable, et leur parait etrange. Le phenomene, de
+soi, n'est pas surprenant. Fontenelle est l'_homme de lettres_ par
+excellence, l'homme intelligent qui n'a en lui aucune force creatrice,
+mais qui est doue d'une grande facilite d'assimilation et d'execution.
+Ces gens-la ne devancent jamais, en choses d'art; ils imitent, et
+non pas toujours la derniere maniere, celle de leurs predecesseurs
+immediats. N'ayant point d'inspiration personnelle, ils s'en sont fait
+une avec les objets de leurs premieres admirations et de leurs premieres
+etudes, et cette influence, chez eux, persiste longtemps. Fontenelle,
+en litterature pure, est un homme qui adore l'_Astree_, comme fait La
+Fontaine, mais qui ne sait pas, comme La Fontaine, la transformer en
+lui. Il la reedite, et, n'etait une autre direction que son esprit
+devait prendre, il aurait toujours ecrit l'opera de _Psyche_, moins les
+deux ou trois passages partis du coeur, c'est-a-dire une _Astree_ un peu
+moins longue.--Sa critique est comme ses poesies, et les explique
+bien. Le sentiment du grand art y manque absolument.--Et il est tres
+intelligent!--Sans aucun doute; mais c'est une erreur de croire qu'il ne
+faille pour comprendre les choses d'art que de l'intelligence. Il y faut
+un commencement de faculte creatrice, un grain de genie artistique,
+juste la vertu d'imagination et de sensibilite qui, plus forte d'un
+degre, ou de dix, au lieu de comprendre les oeuvres d'art, en ferait
+une. On n'entend bien, en pareille affaire, que ce qu'on a songe a
+accomplir, et ce qu'on est a la fois impuissant a realiser et capable
+d'ebaucher. Le critique est un artiste qui voit realise par un autre
+ce qu'il n'etait capable que de concevoir; mais pour qu'il le voie, il
+fallait qu'il put au moins le rever.--Fontenelle n'a pas meme eu le reve
+du grand art. Il n'aime point l'antiquite. Il lui fait une petite guerre
+indiscrete, ingenieuse et taquine, qui n'a point de treve. A chaque
+instant, dans les ouvrages les plus divers, nous lisons: "... Et voila
+les raisonnements de cette antiquite si vantee"[10].--"Nous ne sommes
+arrives a aucune absurdite aussi considerable que les anciennes fables
+des Grecs; mais c'est que nous ne sommes point partis d'abord d'un
+point si absurde"[11].--Il faut se debarrasser "du prejuge grossier de
+l'antiquite"[12]. Il y a la pour lui comme une obsession. On dirait un
+chretien du IIIe siecle attaquant les paiens, ou un homme de parti
+de notre temps qui ne peut dire une parole, dans l'entretien le plus
+indifferent, sans exprimer son horreur pour le parti adverse.--Et, en
+effet, sa critique, toute de detail, a bien ce caractere. Dans son
+_Discours sur la nature de l'Eglogue_, il fait son proces a Theocrite,
+puis a Virgile, reprochant a l'un surtout d'etre trop bas, et a l'autre
+surtout d'etre trop haut, mais trouvant moyen aussi de montrer qu'il
+arrive a Theocrite d'etre trop haut et a Virgile d'etre trop bas. C'est
+une serie de chicanes pueriles.--Quand lui-meme s'eleve un peu, et
+laisse cette petite guerre pour des considerations plus serieuses, il
+montre une inquietante infirmite. Il n'atteint pas la grande poesie,
+c'est-a-dire la poesie. Le _Silene_ de Virgile lui parait une etrange
+absurdite, a lui, homme de science, et qui, ailleurs, comprend la
+majeste de la nature. C'est que _Silene_ est lyrique, et c'est le
+lyrisme qui est la chose la plus etrangere a ces beaux esprits du XVIIIe
+siecle commencant, aux Lamotte, aux Terrasson, et tout aussi bien,
+quoique "anciens", aux Dacier. C'est ce sens de la grande poesie qui
+manquera aux plus grands hommes du XVIIIe siecle, et, s'ajoutant a
+d'autres causes, les maintiendra dans le mepris de l'antiquite dont
+precisement le caractere est d'avoir converti en poesie tout ce qu'elle
+touchait.--Il ne faut pas croire qu'en cela le XVIIIe siecle soit la
+suite du XVIIe. L'ecole de 1660 a ete peu lyrique, il est vrai, et il
+est bien arrive a Boileau de dire que l'excellence des anciens consiste
+a peindre elegamment les petites choses[13]; mais Racine comprenait la
+poesie des grandes passions tragiques autant que faisaient les anciens,
+et trop meme pour etre bien entendu de son temps; et Fenelon avait le
+sens de la grande mythologie, et d'Homere, autant que de Virgile; et
+Boileau, "moderne" en cela au vrai sens du mot, defend contre Perrault,
+non seulement Homere et Pindare, mais le lyrisme des poetes hebreux, et
+donne a ce propos la definition de la poesie lyrique en homme qui sait
+ce que c'est.--C'est bien vers 1700 que les hommes de prose, ou de
+poesie prosaique, prennent le dessus, parce que quelque chose disparait
+alors, qui, tout compte fait, et sauf tres rare exception, ne reparaitra
+qu'un siecle apres, l'enthousiasme litteraire, le gout ardent du beau
+pour le beau, ce qui fait les grands artistes en vers, les grands
+orateurs, et meme les grands critiques.--Soit, et de grande poesie, et
+de lyrisme, et de Lucrece non plus que d'Homere, qu'il ne soit plus
+question. Mais quand les enthousiastes s'eloignent, les realistes
+arrivent. C'est une loi d'histoire litteraire en effet, et nous verrons
+qu'au XVIIIe siecle elle s'est verifiee. Mais rien ne montre a
+quel point Fontenelle, en choses d'art, etait un arriere et non
+un precurseur, comme ceci qu'il a ete encore moins realiste
+qu'enthousiaste. Il a tout une theorie sur l'Eglogue[14]. C'est la qu'il
+trouve Virgile tour a tour trop vulgaire et trop noble. Admettons. Que
+faut-il donc etre dans les Bergeries? Il faut sans doute etre vrai, nous
+montrer cette poesie, plus humble, moins ambitieuse que l'autre, qui est
+dans le travail de l'homme, dans son rude et patient effort, dans ses
+joies simples et naives. L'inquietude du patre pour ses chevres, du
+laboureur pour ses boeufs ou ses bles qui poussent; et aussi
+les vignerons attables, les moissonneurs buvant a la derniere
+gerbe...--Nullement. "La poesie pastorale n'a pas grand charme si elle
+ne roule que sur les choses de la campagne. Entendre parler de brebis et
+de chevres, cela n'a rien par soi-meme qui puisse plaire."--Qu'est-ce
+donc qui plaira, et qu'est-ce qui fait la poesie des hommes des champs?
+--Pour Fontenelle c'est leur oisivete. Les hommes aiment a ne rien
+faire; ils "veulent etre heureux, et voudraient l'etre a peu de frais".
+La tranquillite des campagnards, voila le fond du charme des eglogues,
+et c'est pour cela que les poetes ont choisi pour heros de ces ouvrages,
+non les laboureurs qui travaillent peniblement, ou les pecheurs qui
+peinent si fort; mais les bergers, qui ne font rien.--C'est bien cela.
+L'_Astree_, et non les _Georgiques_. A defaut de la poesie qui est
+l'expression des plus beaux reves de l'homme, Fontenelle ne comprend
+pas meme celle qui est l'expression de sa vie reelle dans la simplicite
+touchante de ses douleurs et de ses joies, et plus que le Silene
+de Virgile, il ne gouterait les paysans de La Fontaine.--Que lui
+reste-t-il? Rien, absolument rien. Et c'est bien pour cela qu'il ne sent
+point l'antiquite, qui, precisement, a, tour a tour, ouvert ces deux
+sources eternelles de poesie. A la verite, s'il a persiste dans cette
+erreur de jugement, il ne s'est point entete dans l'erreur plus forte
+qui consistait, n'entendant rien a la poesie, a en faire. Il etait tres
+souple, et quoique vain, tres avise. Il vit assez vite, non point qu'il
+n'etait pas poete, mais qu'on ne goutait pas sa poesie. Il y renonca,
+et, comme il a dit dans le plus mauvais vers de la litterature
+francaise,
+
+ Et son carquois oisif a son cote pendait.
+
+Sur quoi il se contenta quelque temps d'etre homme d'esprit. Il l'etait
+veritablement, et de la bonne sorte, et de la mauvaise, et de toutes les
+facons dont on peut l'etre. Il y a en lui du Voiture, du Le Sage et du
+Voltaire. La encore il est arriere et bel esprit de province, mais
+de son temps aussi, frequemment, et meme du temps qui va venir. Ses
+_Lettres Galantes_, que Voltaire ne peut pas souffrir, sont le plus
+souvent, en effet, du pur Benserade, mais parfois aussi ont bien du
+piquant et un joli tour. Le fond en est d'une cruelle insignifiance.
+Figurez-vous des _chroniques_ comme nos journaux en publient a notre
+epoque. Un mariage, un proces, une dame qui change de soupirant, le tout
+vrai ou suppose, et la-dessus des turlupinades. Il y en a d'execrables.
+A une jeune personne protestante, qui, pour se marier avec un
+catholique, changeait de religion: "... Nous regardons avec beaucoup de
+pitie nos pauvres freres errants; mais j'en avais une toute particuliere
+pour une aimable petite soeur errante comme vous. J'etais tout a fait
+fache de croire que votre ame, au sortir de votre corps, ne dut pas
+trouver une aussi jolie demeure que celle qu'elle quittait..."--Il y en
+a de plaisantes, sinon comme idees, du moins comme grace de geste, pour
+ainsi dire, et de mot jete: "Il y a longtemps, Madame, que j'aurais pris
+la liberte de vous aimer, si vous aviez le loisir d'etre aimee de moi...
+Gardez-moi, si vous voulez, pour l'avenir; j'attendrai quinze ou vingt
+ans, s'il le faut. Je me passerai a un peu moins d'eclat que vous n'en
+avez aujourd'hui... Aussi bien y a-t-il beaucoup de superflu dans votre
+beaute. Je ne veux que le necessaire, que vous aurez toujours... Je
+ne vous demande que ce temps de votre vie que vous auriez donne aux
+reflexions. Au lieu de rever creux, ou de ne rever a rien, vous pourrez
+rever a moi. Adieu, Madame, jusqu'a nos amours."--Sans doute, il y a
+encore du Mascarille dans tout cela; mais comme l'allure est vive, la
+phrase preste, et combien aisee, en sa precision rapide, la pirouette
+sur le talon: "Adieu, Madame, jusqu'a nos amours."--On peut mesurer la
+distance parcourue depuis Voiture, d'autant mieux que le fond est le
+meme. Grace au travail des auteurs comiques et de La Rochefoucauld et de
+La Bruyere, la grande phrase patiemment tressee du commencement du XVIIe
+siecle s'est denouee et assouplie, et desormais on peut etre entortille
+en phrases courtes. C'est l'instrument au moins qui est cree, la phrase
+rapide et cinglante, qui va etre si redoutable aux mains d'un Voltaire.
+
+[Note 10: Histoire des oracles.]
+
+[Note 11: Origine des Fables.]
+
+[Note 12: Digression sur les Anciens et les Modernes.]
+
+[Note 13: Lettre a Maucroix, 29 avril 1695.]
+
+[Note 14: Discours sur la nature de l'Eglogue]
+
+Ailleurs c'est l'epigramme emoussee, la malice sournoise, le "coup de
+patte" lance de cote et retire du meme mouvement, si familier a Le Sage,
+et qui est une des graces de l'esprit que nous goutons le plus: "Mes
+souhaits sont accomplis, j'ai un successeur... Je vous assure que j'ai
+desire avec un egal empressement la tendresse, et l'indifference de
+Madame de L. Enfin je les ai obtenues toutes deux l'une apres l'autre,
+et c'est sans doute tirer d'une personne tout ce qui s'en peut
+tirer."--C'est ici meme le genre d'esprit particulierement propre a
+Fontenelle, homme d'ironie couverte et qui sourit du coin des yeux. Nous
+la retrouverons souvent dans les _Eloges_: "M. Dodart etait laborieux.
+Ses amusements etaient des travaux moins penibles. Il lisait beaucoup
+sur les matieres de religion; car sa piete etait eclairee, et il
+accompagnait de toutes les lumieres de la raison la respectable
+obscurite de la foi." Le bon apotre! Nous voila bien au temps des
+_Lettres Persanes_, et Cydias, avec cette adresse a manier la langue,
+a lancer l'epigramme et surtout a la retenir, n'est plus ce je ne sais
+quoi "immediatement au-dessous de rien" qu'il etait au temps de La
+Bruyere.
+
+
+
+II
+
+SES IDEES ET SES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES
+
+Il avait en effet assez d'intelligence, d'esprit et de style pour
+occuper une grande place dans le monde des lettres, a la condition de
+trouver sa voie. Il etait de ceux qui ne la trouvent point tout de suite
+parce qu'ils n'ont ni passion, ni faculte dominante. Il etait de ceux
+qui peuvent ne jamais la trouver, precisement parce qu'ils ont l'esprit
+souple, et s'accommodent du premier chemin qui s'ouvre a eux. Ils ont
+besoin des circonstances. Les circonstances servirent admirablement
+Fontenelle. Le moment ou il parut dans le monde, celui surtout ou il
+commencait a etre connu sans etre encore illustre, etait le temps ou les
+decouvertes scientifiques attiraient vivement les esprits curieux, comme
+etait le sien. La science moderne date du XVIIe siecle. Descartes,
+Leibniz, Newton, coup sur coup, presque en meme temps, font aux yeux de
+l'intelligence un monde nouveau, renouvellent la matiere des meditations
+de l'esprit humain. Les litterateurs du XVIIe siecle sont trop de purs
+artistes pour avoir tendu l'oreille de ce cote, et pourtant, comme ils
+sont moralistes, tres prompts a observer les changements des gouts, ils
+n'ont pas ete sans s'apercevoir de cet etat nouveau des esprits et de
+son influence au moins sur les moeurs. Descartes inquiete La Fontaine,
+l'astrolabe de madame de la Sabliere preoccupe Boileau, et Moliere fait
+une place, d'avance, a madame du Chatelet ou a la "marquise" de
+la _Pluralite des mondes_ dans son salon, agrandi desormais, des
+Precieuses.--Au commencement du XVIIIe siecle, ce mouvement s'accuse de
+plus en plus. Fontenelle y prit garde de tres bonne heure. Il n'etait
+pas plus lettre, de vocation, que savant. Il etait intelligent et
+curieux. Il s'occupa de sciences comme de pastorales. Seulement les
+sciences avaient plus de raisons de l'attirer. Elles etaient chose de
+mode, et il etait homme a suivre la mode, comme tous ceux qui n'ont
+pas une forte originalite. Surtout elles etaient chose que l'antiquite
+n'avait point connue, et c'etait le point sensible de Fontenelle. Les
+sciences ont ete d'abord pour lui un element essentiel de la querelle
+des anciens et des modernes. S'il est une idee a laquelle tient un peu
+cet homme qui ne tenait a rien, c'est que l'on n'a pas dit grand'chose
+de bon avant lui, ou, sinon avant lui (car il est de bon ton et, meme
+en le pensant un peu, ne le dirait point), avant le temps ou il a eu
+l'honneur de naitre. Il n'a pas le sens de l'admiration, ni le respect
+de la tradition, et "le prejuge grossier de l'antiquite" n'est point son
+fait. Il est "homme de progres." Dans l'idee du progres il y a de tres
+bons sentiments, et toujours aussi une tres notable partie de fatuite.
+Tout au fond du Fontenelle savant et ami des sciences, personnage tres
+respectable, en cherchant bien, en cherchant trop, on trouverait encore
+un peu de Cydias. Voyez-le dans ses premiers ouvrages, les _Dialogues
+des morts_, par exemple. Sa malice, et elle est piquante, est toute en
+paradoxes, et en adresses legeres a taquiner les opinions recues. Elle
+consiste a prouver combien Phryne est incomparablement superieure a
+Alexandre, autant que les conquetes pacifiques l'emportent sur les
+conquetes meurtrieres; a montrer Socrate s'inclinant devant la sagesse
+de Montaigne, etc. Ce n'est point seulement un jeu. Fontanelle n'aime
+point les idees traditionnelles. Elles ont d'abord le tort de n'etre
+plus spirituelles, ensuite celui de supposer que nos peres etaient aussi
+habiles que nous. Tres doucement, en homme du monde, il a continue
+pendant quelque temps cette petite guerre, qui etait le prelude de la
+guerre de Cent Ans du XVIIIe siecle. Le christianisme, par exemple, sans
+le gener, car qu'est-ce qui pouvait gener cet homme si souple et qui
+glissait dans toute etreinte? l'importunait quelque peu. C'est que
+le christianisme aussi est une antiquite, sans compter qu'il est
+un sentiment. Il l'a attaque obliquement, et, du premier coup, en
+strategiste consomme. Sous couleur d'attaquer les erreurs de l'antiquite
+paienne, il fait deux petits traites, l'un sur "_l'Origine des fables_",
+l'autre sur "_les Oracles_", qui sont de petits chefs-d'oeuvre de malice
+tranquille et grave, et de scepticisme a la fois discret et contagieux.
+Il y laisse tomber comme par megarde quelques gouttes d'une essence
+subtile qui, destinees a detruire les prejuges antiques, doivent
+d'elles-memes se repandre dans les esprits a la perte de toute croyance.
+Le procede est habile, l'adresse legere, l'art tres delicat. Les fables
+ne sont point l'effet d'un artifice et d'une tromperie grossiere. Il ne
+serait pas bon qu'on le crut: on aurait confiance quand a l'origine des
+croyances on ne verrait pas de thaumaturge. Elles sont des produits
+naturels de l'ignorance aidee de l'imagination. Tous les peuples,
+en leur age grossier, en ont eu, qui, peu a peu, se sont parees des
+prestiges de l'art, et, parfois, recommandees de quelques considerations
+morales. Il ne faut pas les detester, il faut s'en debarrasser doucement
+par l'efficace de la raison. Car nous avons les notres, moins ridicules
+que celles des anciens, mais que le temps nous fait cherir comme eux les
+leurs. "Nous savons aussi bien qu'eux etendre et conserver nos erreurs,
+mais heureusement elles ne sont pas si grandes, _parce que nous sommes
+eclaires des lumieres de la vraie religion et, a ce que je crois, des
+rayons de la vraie philosophie_."--Il n'a pas dit quelles etaient ces
+erreurs; il compte, pour en avoir raison, et sur la religion et sur la
+philosophie, et il n'y a rien de plus innocent que ces remarques, ni
+de plus orthodoxe.--Faites bien attention que l'histoire de tous les
+peuples, grecs, romains, pheniciens, gaulois, americains et chinois
+commence par des fables... Voila qui peut mener loin par voie de
+consequences. Attendez! "... _excepte le peuple elu, chez qui un soin
+particulier de la providence a conserve la verite_." Restriction pieuse
+et precaution honnete, a laquelle ce n'est pourtant point la faute de
+l'auteur si l'on trouve un air d'epigramme.--Et c'est ainsi, de l'air le
+plus doux du monde, que Fontenelle nous amene a cette modeste conclusion
+qui ne vise personne et n'est assurement qu'un conseil de haute
+prudence: "Tous les hommes se ressemblent si fort qu'il n'y a point de
+peuple dont les sottises ne nous doivent faire Trembler."
+
+Fontenelle excelle a ces insinuations qui ont besoin de la complicite du
+lecteur, qui comptent sur elle et s'en assurent sans l'exciter. Il est
+l'homme dont parle La Bruyere, qui ne medit point, qui n'articule aucun
+grief, qui se tait presque avant d'avoir parle. "Et il a raison: il en
+a assez dit."--Meme art, avec un peu plus d'insistance et une malice un
+peu plus appuyee dans les _Oracles_. On saura que ce livre est inspire
+par le zele chretien le plus pur, et par une horreur pour le paganisme
+que certains chretiens ont eu l'imprudence de ne pas pousser aussi loin
+que Fontenelle. Ils ont cru qu'ils pouvaient tirer avantage de deux
+choses: de ce que certains oracles paiens avaient annonce l'avenement du
+christianisme, et de ce que, le Christ venu, les oracles avaient cesse.
+De ces deux choses la seconde est fausse, les oracles ayant continue de
+sevir, quoique avec moins de vehemence, pendant quatre cents ans apres
+Jesus; et la premiere blesse infiniment l'auteur qui n'aime pas que les
+verites de la foi aient un appui dans les instruments de l'idolatrie.
+Les chretiens, flattes d'etre annonces par la bouche meme de leurs
+ennemis, ont suppose que les oracles etaient inspires par les _demons_,
+c'est-a-dire par les anges dechus, a qui Dieu a permis de dire
+quelquefois la verite. C'est une erreur. Mille exemples prouvent que
+les oracles n'etaient qu'une jonglerie assez grossiere, et Fontenelle
+enumere religieusement tous ces ridicules artifices, dans le dessein de
+montrer, non pas tant, soyez-en surs, qu'une des preuves au moins dont
+se soutient le christianisme est ruineuse, et que parmi les propheties,
+celles qui sont d'origine paienne sont vaines et ridicules, que de
+prouver combien le paganisme est abominable. 11 n'y a rien d'edifiant au
+monde comme ce petit livre.
+
+Ainsi allait, desormais prudent, modere et delicieusement perfide,
+l'ancien auteur de l'_ile de Borneo_, satire par allegorie du
+catholicisme, dont Bayle avait fait un ornement de son journal[15], mais
+qui avait eu un succes un peu trop bruyant pour les oreilles sensibles
+de Fontenelle.--Aussi bien la science commencait a l'attirer pour
+elle-meme, et sans cesser d'y voir une arme excellente contre le
+christianisme et l'antiquite, instrument a les detruire et pretexte
+a les mepriser, il s'y donnait deja d'une ardeur vraie, certainement
+sincere et presque desinteressee. Fontenelle a commence par des operas
+comiques et continue par des pamphlets. La _Pluralite des Mondes_ est un
+ouvrage de savant, ou il n'y a plus que des traces de pamphlet et des
+souvenirs d'opera comique. On y sent encore une legere demangeaison
+d'embarrasser les theologiens, et une certaine vanite a se montrer
+recherche des belles. Il insiste complaisamment sur les "hommes dans la
+lune", ce dont peuvent s'alarmer les catholiques, et il nous fait de
+tout son coeur les honneurs de la marquise qui est censee l'ecouter.
+Pour les habitants de la lune, il n'y a rien a dire: il se defend trop
+bien d'en faire une armee a attaquer la foi. "Il serait embarrassant en
+theologie qu'il y eut des hommes qui ne descendissent point d'Adam...;
+mais je ne mets dans la Lune que des habitants qui ne sont point des
+hommes... Je n'attends donc plus cette objection que des gens qui
+parleront de ces Entretiens sans les avoir lus. Est-ce un sujet de me
+rassurer? C'en est un au contraire de craindre que l'objection ne me
+vienne de bien des endroits[16]."--Pour sa marquise, il faut confesser
+qu'elle est bien incommode. Elle a de l'esprit sans doute: "... Vous
+voyez, Madame, que la Geometrie est fille de l'interet, la Poesie de
+l'amour, et l'Astronomie de l'oisivete.--En ce cas, je vois bien qu'il
+faut que je m'en tienne a l'astronomie." Mais le role que lui a menage
+Fontenelle est bien desobligeant. Sous pretexte de donner une suite
+naturelle aux raisonnements, elle ne sert qu'a les interrompre a tout
+moment, et a les faire languir. Elle comprend ou ne comprend pas, trop
+visiblement, selon qu'il y a longtemps ou peu de temps qu'elle n'a
+parle, et selon que Fontenelle sent ou ne sent point le besoin de nous
+rappeler sa presence. J'aimerais mieux les naifs [Grec: panu ge ] ou
+[Grec: pos dhou] des interlocuteurs de Socrate, qui au moins ne sont
+que des signes de ponctuation.--Et puis ce procede du dialogue, quand
+l'ecrivain y est si scrupuleusement fidele, est impatientant. Je
+souhaiterais que l'auteur s'adressat enfin a moi-meme; je suis fatigue
+de l'ecouter ainsi comme de profil; je me sens en tiers dans une
+conversation, et je crains d'etre genant. Le plus simple, le plus
+naturel et le plus poli dans un livre destine au public, est encore de
+lui parler.
+
+[Note 15: Nouvelles de la Republique des Lettres.]
+
+[Note 16: _Pluralite_, Preface.]
+
+Sauf ces reserves, qui sont legeres, ce livre est de grand merite. Pour
+la premiere fois Fontenelle y montre un certain sens du grand. Il l'a
+comme malgre lui, il est vrai; car a chaque moment il fait effort pour
+abaisser le sujet ou en faire oublier la majeste par les finesses et les
+petites graces dont il l'accompagne. Mais le sujet prend sa revanche et
+quelquefois l'entraine. La description de la Lune, de Venus, surtout de
+Saturne, ne sont pas sans une certaine poesie contenue, et que l'auteur
+s'obstine a contenir, mais qui eclate. C'est un passage presque eloquent
+que celui ou la rotation de la terre inspire a l'auteur ce tableau
+mouvant, glissant devant nos yeux, des differents peuples humains. En
+ce meme point de l'espace ou Fontenelle cause avec une grande dame, au
+milieu d'un parc, la Normandie va passer, puis une grande nappe d'eau,
+puis des Anglais qui causent politique, puis une mer immense, puis des
+Iroquois, puis la Terre de Jesso; et voila cent aspects divers: ici ce
+sont des chapeaux, la des turbans, et puis des tetes chevelues, et puis
+des tetes rases; et tantot des villes a clocher, tantot des villes a
+longues aiguilles qui ont des croissants, et des villes a tours de
+porcelaine, et de grands pays qui ne montrent que des cabanes... Elle
+est charmante cette page. Elle le serait plus encore, si l'on ne sentait
+que l'auteur se contient, s'observe, se premunit contre l'eloquence par
+le soin de badiner. Mon Dieu! qu'il a peur d'etre pittoresque! Et il l'a
+ete, malgre lui: c'est sa punition.
+
+Et prenez garde. Elle va tres loin, sans affectation, ou avec
+l'affectation d'un enjouement inoffensif, cette petite lecon de
+cosmographie. Il est bon apotre encore avec sa precaution de dire qu'il
+met dans les mondes qui ne sont pas la terre des habitants qui ne sont
+pas des hommes. C'est precisement cela qui forme une difficulte nouvelle
+dont la philosophie libre penseuse va s'emparer. Des habitants
+dans toutes les planetes?--Tres probablement.--Semblables a
+nous?--Assurement non! qui ont une autre nature, une autre complexion,
+d'autres sens.--Plus que nous?--Il est possible.--Et alors le monde est
+pour eux tout different, et l'ame tout autre?--Sans doute.--Et notre
+verite a nous, verite philosophique, verite scientifique, verite morale,
+qu'est-elle donc?--Une verite relative, une verite de ver de terre, qui
+ne vaut pas qu'on en soit fier...--Ni qu'on y tienne?--Que voulez-vous?
+
+C'est le "_verite en deca des Pyrenees_" de Montaigne et de Pascal, mais
+renouvele et agrandi, plus frappant de cette enorme difference qu'on
+sent bien qui doit exister entre nous et Saturne; et tout le XVIIIe
+siecle, et Diderot comme Voltaire, vont agiter avec vehemence cet
+argument du sixieme sens ou du quinzieme, que Fontenelle introduit le
+premier, en jouant, du bout des doigts, comme il fait toujours.
+
+La science l'avait saisi; elle ne le lacha plus. Il s'y sentait
+admirablement a l'aise. Il la comprenait tres bien; il en etait
+l'interprete clair et elegant aupres des gens du monde: elle lui servait
+de pretexte perpetuel a faire entendre sans tumulte et sans scandale
+qu'avant Descartes personne n'avait eu le sens commun; elle donnait a
+son scepticisme l'apparence, la dignite, et peut-etre pour lui-meme
+l'illusion d'une croyance. C'etait pour lui une surete, un agrement, une
+arme, et presque une doctrine. Il s'y delassait, s'en amusait et s'en
+faisait honneur. Il en enveloppait ses epigrammes, et en habillait
+decemment sa frivolite. Du reste, il en avait le gout; mais il n'en
+avait pas la vertu. Le savant de coeur et d'ame, selon sa tournure
+d'esprit, ou se cantonne dans une etroite province de la science
+et l'agrandit, ou cherche a entendre les rapports qui unissent les
+differentes sciences de son temps et en tire une doctrine: il fait une
+decouverte bien precise ou un systeme bien general. Fontenelle lit
+tout, comprend tout, ne decouvre rien, ne generalise rien, et fait des
+rapports qui sont excellents. Il est le secretaire general du monde
+scientifique.--Non pas tout-a-fait en dilettante. Il a son but qu'il ne
+perd pas de vue: persuader au monde par mille exemples que desormais
+la verite devra etre scientifique, et que la science est la source,
+desormais trouvee, de toute opinion generale. Le mot lui echappe, qui
+porte loin. Il appelle la science _Philosophie experimentale_.
+
+L'auteur des _Eloges_ est bien le meme homme que l'auteur de l'_'Origine
+des Fables_ et des _Oracles_. Seulement il a trouve un terrain solide
+ou il etablit sa place d'armes, et le tirailleur prudent sent desormais
+derriere lui un corps de reserve.--Il y a infiniment gagne, meme au
+point de vue litteraire. Il a tant ete dit que ces _Eloges_ sont des
+chefs-d'oeuvre, qu'on voudrait qu'ils ne le fussent point tout a fait,
+pour pouvoir dire quelque chose de nouveau. Il en faut prendre son
+parti: ce sont des chefs-d'oeuvre. C'est le vrai ton convenable en une
+academie des sciences, simple, net, tranquille, grave avec une sorte de
+bonhomie, sans la moindre espece de recherche soit d'eloquence, soit
+d'esprit. Pour la premiere fois de sa vie, Fontenelle est spirituel sans
+paraitre y songer. Le trait, qui est frequent, est naturel a ce point
+qu'il n'est pas meme dissimule. Il vient de lui-meme et dans la mesure
+juste, disant precisement ce que l'on croit, apres l'avoir entendu,
+qu'on allait dire. Tout au plus, dans les _grands_ eloges, dans celui
+d'un Leibniz ou d'un Malebranche, voudrait-on un peu plus de largeur, un
+ton qui imposat davantage, et une admiration non plus vive, mais, sans
+etre fastueuse, plus declaree. Mais toutes ces courtes biographies de
+laborieux chercheurs maintenant inconnus, sont de petites merveilles
+de verite, de tact et de gout. Le _portrait litteraire_ n'y est jamais
+fait, et la figure du personnage y est vivante, individuelle, tracee
+d'une maniere ineffacable en quelques traits. Ce sont des eloges, et
+rien n'y est dissimule. Ces savants sont bien la avec leurs petits
+defauts caracteristiques, leur simplicite, leur naivete, parfois leur
+ignorance des manieres et des usages, leurs manies meme, et les aliments
+peses de celui-ci, et le sommeil regle au chronometre de celui-la. Et
+ces traits ne sont qu'un art de mieux faire revivre les personnages; et
+ce qui domine, sans etalage du reste, et sans rien surcharger, ce sont
+bien les vertus charmantes de ces laborieux: leur probite, leur loyaute,
+leur labeur immense et tranquille, leur modestie, leur piete, leur
+devotion meme naive et comme enfantine, et delicieuse en sa bonhomie,
+comme celle de ce mathematicien[17] qui disait "qu'il appartient a la
+Sorbonne de disputer, au Pape de decider, et au mathematicien d'aller
+au ciel en ligne perpendiculaire." Ils sont exquis ces savants de 1715,
+vivant de leurs lecons de geometrie ou d'une petite pension de grand
+seigneur, sans eclat, presque sans journaux, inconnus du public, formant
+en Europe comme une petite republique dont les citoyens ne sont connus
+que les uns des autres, tranquilles et simples d'allures dans leur
+regularite de quinze heures de labeur par jour, et disant quelquefois du
+Regent: "Je le connais. J'ai frequente dans son laboratoire. _Oh!
+c'est un rude travailleur_."--Fontenelle en vient a les aimer,
+personnellement. C'etait la passion dont il etait capable. Et quelque
+chose se communique a lui, a sa maniere, a son style, de leur candeur,
+de leur simplicite, de leur solidite, de leur verite.
+
+[Note 17: Ozanam.]
+
+
+
+III
+
+Il avait trouve la place juste qui lui convenait, entre le monde, les
+lettres et les sciences. Ce genie moyen etait bien fait pour une sorte
+de situation intermediaire. Elle convenait a ses gouts aussi, a son
+besoin d'etre en vue sans etre jamais trop a decouvert. Il allait des
+salons a l'Academie des sciences, comme du Forum aux _templa serena_, et
+l'un lui etait un divertissement, agreable et necessaire de l'autre. De
+cela il se composait un bonheur delicat, elegant et discret, qui etait
+bien celui qu'il avait defini naguere[18], quand il indiquait que le
+bonheur humain ne pouvait etre qu'une absence de peine, faite d'esprit
+avise, de froideur de coeur et de mesure dans l'ambition. Il alla
+longtemps ainsi, comme un homme qui avait assez menage sa monture pour
+la mener loin. Il mourut de la mort qu'il avait souhaitee, c'est-a-dire
+extremement tardive, et comme il l'avait dit, avec complaisance,
+puisqu'il le repetait[19]: "d'une mort douce et paisible, et par la
+seule necessite de mourir." Il avait fait beaucoup de bruit avec des
+querelles litteraires qui n'aboutirent a rien, et sans bruit ni
+eclat, il avait souleve les plus graves questions que Voltaire et
+l'_Encyclopedie_ devaient remuer plus tard. Il les avait, surtout,
+posees, sans paraitre y prendre garde, sur le terrain le plus favorable,
+les presentant comme la Science opposee a la Foi, le Progres oppose a
+la Tradition et l'Experience au Prejuge. C'etait le XVIIIe siecle qui
+devait naitre de la. Il en est le pere discret et prudent. Ce qui chez
+lui ne va que de la taquinerie a une demi-conviction, deviendra chez
+d'autres une doctrine, et chez d'autres un entetement, et chez d'autres
+encore une fureur. Il a seme, d'une main nonchalante et d'un geste
+elegant, les dents du dragon.
+
+[Note 18: _Du bonheur_.]
+
+[Note 19: A propos de _Du Hamel_, et aussi de _Cassini_.]
+
+
+
+LE SAGE
+
+
+
+I
+
+TRANSITION ENTRE LE XVIIe SIECLE ET LE XVIIIe AU POINT DE VUE PUREMENT
+LITTERAIRE
+
+Il ne faut point se piquer de nouveaute quand on n'a rien trouve de
+nouveau. Il a ete dit un peu partout que Le Sage est le createur du
+roman realiste en France, et il a ete dit, peut-etre encore plus, qu'il
+formait une transition entre le XVIIe siecle et le XVIIIe siecle; et
+je ne hasarderai dans cet article rien de plus que ces deux banalites,
+ayant pour raison que je les crois vraies; et pour ce qui est de
+donner au lecteur de l'inattendu, il faudra que ce soit pour une autre
+fois.--Homme de transition entre les deux siecles, Le Sage l'est
+excellemment. Tout un cote du XVIIIe siecle, Le Sage l'a ignore,
+meconnu, repousse, tant il appartient a l'autre age, et tout un cote
+du XVIIIe siecle Le Sage l'a prepare, amene, presse d'etre, tant il
+appartient au temps ou il ecrit. Il ne manque guere d'exprimer son
+admiration et son culte pour l'age precedent. Lope de Vega et Calderon,
+c'est-a-dire Corneille et Racine; car il n'y a pas a s'y tromper, malgre
+ce que ces pseudonymes peuvent, avoir de surprenant; voila les dieux
+qu'il ne cesse d'opposer au heros du jour. Il est "classique" et il est
+"ancien". Il est pour ceux qui parlaient "comme le commun des hommes",
+et il approuve Socrate, c'est-a-dire Malherbe, d'avoir dit "que le
+peuple est un excellent maitre de langue"[20]. Il y a de son temps cinq
+ou six "Fabrice" qu'il ne designe pas autrement, mais ou l'on peut
+reconnaitre, sans etre tres mechant, Lamotte, Fontenelle, un peu
+Voltaire, et certainement Marivaux, qu'il poursuit de ses epigrammes,
+dont il trouve insupportables "les expressions trop recherchees",
+les "phrases entortillees, pour ainsi dire", le langage "mignon" et
+"precieux", "les attraits plus brillants que solides", les pensees
+"souvent tres obscures", les vers "mal rimes", etc.[21].--C'est
+presque une affectation chez lui que de ne point vouloir etre de cette
+litterature-la, ni, pour ainsi dire, de son temps. Aussi bien les
+compliments que les epigrammes que recoit son cher Gil Blas comme
+ecrivain vont a montrer a quel point Gil Blas a un style naturel et
+simple, peu en usage autour de lui: "Tu n'ecris pas seulement avec la
+nettete et la precision que je desirais, je trouve encore ton style
+leger et enjoue", lui dit le duc de Lerne. "Ton style est concis et meme
+elegant, lui dit le comte d'Olivares; mais je le trouve un peu trop
+naturel..." Sur quoi Gil Blas fait un second memoire plein d'emphase,
+qu'Olivares, homme a la mode, trouve "marque au bon coin".--Evidemment,
+pour Le Sage la litterature et surtout la langue, au commencement du
+XVIIIe siecle, sont sur la pente d'une rapide decadence. Il est homme de
+1660. Il n'est pas sur qu'il eut ecrit les _Precieuses ridicules_ et les
+_Femmes savantes_; mais il les refait, discretement, a sa maniere, a
+plusieurs reprises. De Fontenelle et de Marivaux le bon lui echappe, et
+le mauvais l'exaspere; et de la _Henriade,_ en son _Temple de memoire_,
+malgre l'engouement d'alentour, il se moque cruellement. C'est tout a
+fait un retardataire.
+
+[Note 20: _Gil Blas_, VII, 13.]
+
+[Note 21: _Ibid._, et X, 5.]
+
+Notez que du siecle precedent il en est aussi par la tournure
+d'esprit, du moins par un certain tour de l'esprit. Il a l'instinct
+generalisateur. Il n'est point contestable, bien que je ne me lasse
+point de protester contre l'exces ou l'on a pousse cette consideration,
+que les hommes du XVIIe siecle aiment fort les idees generales, les
+conceptions qui s'etendent loin et embrassent un tres grand nombre
+d'objets. Dieu sait si Le Sage est philosophe; mais, a sa maniere, il
+aime aussi generaliser, et sinon avoir des idees universelles, du moins
+tracer des tableaux d'ensemble. Ce n'est rien moins que toute la vie
+humaine qu'il encadre dans chacun de ses romans. C'est tous les toits
+des maisons d'une ville, et ceux des bourgeois, et ceux des nobles, et
+ceux des princes, et ceux des prisonniers, et ceux des fous, que souleve
+le _Diable boiteux_; c'est toutes les conditions humaines, de dupe,
+de fripon, d'ecolier, de bandit, de valet, de gentilhomme, d'homme de
+lettres, d'homme d'Etat, de medecin, d'homme a bonne fortune, de mari
+tranquille et campagnard, et la pudeur m'avertit d'en passer, que
+traverse successivement _Gil Blas_. Le gout du XVIIe siecle est la.
+Les hommes de ce temps, ou simplement de cet esprit, aiment les grands
+aspects, les perspectives vastes; il ne leur deplait pas de faire le
+tour du monde en un volume; et quand ce n'est pas le monde de la pensee
+humaine, ou celui de l'histoire, que ce soit celui de la societe, avec
+tous ses vices, tous ses ridicules et tous ses travers.
+
+Et voyez encore de qui Le Sage procede directement, ou sont ses origines
+et comme ses racines litteraires. Il est tout autre que La Bruyere;
+mais il est ne de lui. Avant d'avoir pris possession de sa pleine
+originalite, il ecrit un livre qui est le _Chapitre de la Ville_ arrange
+en petit roman fantaisiste. Apres l'immense succes des _Caracteres_,
+cent imitations ou contrefacons du livre a la mode se succederent. La
+centieme, et la meilleure, c'est le _Diable boiteux_. Autre style, et un
+cadre, mais meme procede. Quel est celui-ci?... Et celui-la?... C'est un
+homme qui... et des portraits; et, pour varier, entre les portraits,
+des anecdotes, des actualites, des _nouvelles a la main_. Comparez aux
+_Lettres Persanes_. Dans celles-ci, des portraits encore, sans doute,
+mais, plus souvent, des idees, des discussions, des vues, des paradoxes,
+des espiegleries, et, tout compte fait, plus de pamphlet que de tableau
+de moeurs; et dans Duclos il en sera de meme, et aussi dans les romans
+de Voltaire, et c'est bien la qu'est la difference entre les
+deux siecles, celui des moralistes et celui des "penseurs". Tres
+naturellement, quand on lit Le Sage, c'est plutot a ce qui precede qu'on
+songe, qu'a ce qui suit.
+
+Et s'il n'en etait que cela, Le Sage ne serait pas une transition entre
+les deux ages, mais appartiendrait tout simplement au precedent. Il
+est vrai; mais a cote de ces inclinations d'esprit qui en font un
+contemporain de La Bruyere, et comme derriere elles et plus au fond, Le
+Sage en a d'autres, par ou il tend vers une toute autre date, un peu
+trop meme peut-etre, et c'est ce qu'on verra par la suite.
+
+
+
+II
+
+LE "REALISME DANS" LE SAGE
+
+Ce n'est pas encore indiquer par ou Le Sage est de son temps que le
+considerer comme realiste. Presque au contraire. Le realisme en effet a
+son germe dans l'Ecole de 1660, en ce que cette ecole a ete un retour au
+naturel, a l'observation exacte, au gout du reel, et une reaction tres
+violente contre le genre romanesque. Le realisme remplit les satires de
+Boileau, les comedies de Moliere, le _Roman bourgeois_ de Furetiere,
+aime de Boileau, et les _Caracteres_ de La Bruyere. En 1715, le realisme
+n'est point une nouveaute, c'est une tradition, et bien plus novateurs
+seront ceux qui de la sphere des faits se jetteront dans celles
+des idees et des systemes, ce qui souvent sera encore un retour au
+romanesque par une autre voie.--Le Sage, homme tres peu pretentieux du
+reste, et modeste dans ses ambitions litteraires, ne fait donc, ou ne
+croit faire, que ce qu'on faisait avant lui. Il regarde, il observe, il
+collectionne, et il ecrit des "caracteres" avec l'assaisonnement d'un
+"roman comique". Seulement, si, a proprement parler, il n'invente rien,
+il apporte dans l'art realiste sa nature propre, et il se trouve que
+cette nature est comme merveilleusement appropriee a cet art, ne le
+depasse pas, ne reste point en deca, s'y accommode et le remplit
+exactement. Le Sage est ne realiste par gout de l'etre, par capacite
+de le devenir, et par impuissance d'etre autre chose. Il l'est plus
+qu'eminemment; il l'est exclusivement.
+
+Le realisme est d'abord curiosite et bonne vue. Personne n'a ete plus
+curieux que Le Sage, et n'a vu plus juste dans le monde ou il lui etait
+permis de regarder.--Mais ce monde n'etait pas le tres grand monde,
+et ce n'etait pas un gentilhomme de lettres que Le Sage. Tres honnete
+homme, et meme presque heroique dans sa probite, encore est-il qu'il n'a
+guere frequente que dans les theatres, dans les cafes et chez les petits
+bourgeois.--Precisement! Je ne dirai pas tout a fait: "C'est ce qu'il
+faut," mais je dirai, presque: ce n'est pas une mauvaise condition ni un
+mauvais point de vue pour le realiste. Le plus haut monde et le plus bas
+sont tout aussi reels que le moyen; je le sais sans doute, et il n'est
+pas mauvais de le repeter; et, pourtant l'art realiste a deux ecueils
+dont le premier est de trop s'enfoncer dans la sentine humaine, et
+l'autre de vouloir peindre les sommets brillants. Tel grand realiste
+moderne, Balzac, a echoue piteusement a vouloir faire des portraits de
+duchesses, et tel autre moins grand, tres bien doue encore, Zola, a
+denature le realisme a s'obstiner dans la peinture cruelle de tous les
+bas-fonds. C'est que l'art est toujours un choix, et par consequent une
+exclusion. C'est sa raison d'etre. S'il etait la reproduction exacte de
+la nature tout entiere, il ne s'en distinguerait pas. Il s'en distingue,
+avant tout, en ce qu'il est moins complet qu'elle. Il consiste, avant
+tout, a la voir d'un certain point de vue, bien choisi, ce qui est n'en
+voir qu'une portion. Or l'art realiste, comme tout autre, est un point
+de vue, et comme tout autre, decoupe dans l'ensemble des choses la
+circonscription qui lui est propre. Mais laquelle, puisque ce dont il se
+pique, de par son nom meme, est de nous donner la verite meme des moeurs
+humaines?
+
+La verite des moeurs humaines, pour l'art realiste, ne pourra etre que
+la _moyenne_ des moeurs humaines, et son point de vue devra etre pris
+a mi-cote. Pour le sens commun, qui se marque a l'usage courant de
+la langue, la realite c'est ce qui frappe le plus souvent et comme
+assidument nos regards. Un grand homme, comme Napoleon, est parfaitement
+reel; seulement il ne semble pas l'etre. Du seul fait de sa grandeur il
+est legendaire, relegue, meme en un entretien populaire, dans le domaine
+du poeme epique.--Et il en est tout de meme d'un scelerat hors de la
+commune mesure: il est vrai, et parait etre imaginaire. Remarquez que
+vous l'appelez un _monstre_: vous le mettez, quoiqu'il en soit aussi
+bien qu'un autre, en dehors de la nature. Par une sorte de necessite
+rationnelle, qui pour l'artiste devient une loi de son art, qui dit
+realite--chose singuliere mais incontestable--ne dit donc pas toute la
+realite, mais ce qui, dans le reel, parait plus reel, parce qu'il est
+plus ordinaire. L'art realiste, comme un autre art, et precisement parce
+qu'il est un art, aura donc ses limites, en haut et en bas, et devra
+s'interdire la peinture des caracteres trop particuliers soit par
+leur elevation, soit par leur bassesse, soit, simplement, par
+leur singularite. Or Le Sage etait, par sa situation dans la vie,
+admirablement place pour observer, sans effort et naturellement, les
+limites de cet art. Il ne le creait point; et souvent il en semble le
+createur; moins parce qu'il l'inventait, que parce que cet art semblait
+invente pour lui. Il ne devait guere songer a peindre les creatures
+d'exception, ou seulement les hommes d'un monde eleve et raffine; car,
+petit bourgeois modeste, timide meme, a ce qu'il me semble, et un peu
+farouche, il ne faisait guere que passer dans les salons, parfois meme
+un peu plus vite qu'on n'eut desire. Il ne devait pas se plaire dans la
+peinture des trop vils coquins; car il etait tres honnete homme, et,
+notez ce point, tres rassis d'imagination et tres simple d'attitudes,
+n'ayant point, par consequent, ou ce gout du vice qui est un travers de
+fantaisie depravee chez certains artistes d'ailleurs bonnes gens, ou
+cette affectation de tenir les scelerats pour personnages poetiques, qui
+est demangeaison puerile de scandaliser le lecteur naif chez certains
+artistes d'ailleurs tres reguliers et tres bourgeois.--Restait qu'il fut
+un bon realiste en toute sincerite et franchise, sans ecart ni invasion
+d'un autre domaine, et bien chez lui dans celui-la.
+
+Voila pourquoi il semble avoir invente le genre. Ses predecesseurs,
+en effet, ne le sont pas si purement. D'abord ils le sont moins
+_essentiellement_ qu'ils ne le sont par reaction contre les romanesques
+qui les precedaient eux-memes. Et puis ils le sont avec quelque melange.
+Les uns, comme Boileau, le sont avec une intention satirique, et c'est
+cela, sans doute, mais ce n'est pas tout a fait cela. Le realisme est
+une peinture dont le lecteur peut tirer une satire, mais dont il ne faut
+pas trop que l'auteur fasse une satire lui-meme, auquel cas nous serions
+deja dans un autre genre, tenant un peu du genre oratoire, lequel est
+precisement un des contraires du realisme. L'intention satirique n'est
+pas moins marquee dans La Bruyere, dans Furetiere. Ai-je besoin de dire
+que quand nous donnons Racine pour un realiste, nous ne cedons point
+a un gout de paradoxe ou de taquinerie, et croyons avoir raison; mais
+qu'encore ce n'est qu'en son fond que Racine est realiste, par son gout
+du vrai, du precis, et du naturel, et de la nature; et que sur ce fond,
+qui du reste est un de ses merites, il a mis et sa poesie, qui est d'une
+espece si delicate et precieuse, et son gout d'une certaine noblesse de
+sentiments, de moeurs et de langage, une sorte d'air aristocratique qui
+se repand sur son oeuvre entiere. Racine est un realiste qui est poete
+et qui est homme de cour.--Le Sage est realiste sans aucun de ces
+melanges. Il l'est comme un homme qui non seulement a le gout de la
+realite, mais l'habitude de ces moeurs, moyennes qui sont la matiere
+meme du realisme.
+
+Pour etre un bon realiste, il ne faut pas seulement l'habitude et le
+gout des moeurs moyennes, il faut presque une moralite moyenne
+aussi, dans le sens exact de ce mot, et sans qu'on entende par la un
+commencement d'immoralite. Il faut n'avoir ni ce leger gout du vice,
+vrai ou affecte, dont nous avions l'occasion de parler plus haut, ni
+un trop grand mepris, ou du moins trop ardent, des bassesses et des
+vulgarites humaines. Philinte eut ete bon realiste, lui qui voit ces
+defauts, dont d'autres murmurent, comme vices unis a l'humaine nature,
+et qui estime les honnetes gens sans surprise, et desapprouve les autres
+sans etonnement.--Il faut remarquer qu'une certaine elevation morale
+donne de l'imagination, etant probablement elle-meme une forme de
+l'imagination. Un Alceste qui ecrit fait les hommes plus mauvais qu'ils
+ne sont, par horreur de les voir mauvais. Tels La Rochefoucauld, ou meme
+La Bruyere, et encore Honore de Balzac. Ils prennent un plaisir amer a
+montrer les sceleratesses des hommes pour se prouver a eux-memes, avec
+insistance et obstination chagrine, a quel point ils ont raison de les
+mepriser. Et nous voila dans un genre d'ouvrage qui s'eloigne de la
+realite, qui donne dans les conceptions imaginaires.--L'inverse peut se
+produire, et tel esprit delicat, par gout d'elevation morale, fermera
+les yeux aux petitesses humaines, s'habituera a ne les point voir,
+et peindra les hommes plus beaux qu'ils ne sont. Une partie de
+l'imagination de Corneille est dans sa haute moralite, ou sa moralite
+tient a son tour d'imagination; car que la morale rentre dans
+l'esthetique ou que l'esthetique tienne a la morale, je ne sais, et ici
+il n'importe.
+
+Eh bien, le bon Le Sage n'est ni un Corneille ni un La Rochefoucauld. Il
+est tranquille dans une conception de la nature humaine ou il entre du
+bien et du mal, qui, certes, se distinguent l'un de l'autre, mais ne
+s'opposent point l'un a l'autre violemment, et n'ont point entre eux
+un abime. Vous le voyez tres bien ecrivant une bonne partie des
+_Caracteres_, avec moins de finesse et de force; mais vous ne le voyez
+point du tout y ajoutant le chapitre des _Esprits forts_, essayant de
+se faire une philosophie, d'affermir en lui une croyance religieuse,
+mettant tres haut et prenant tres serieusement sa fonction et sa mission
+de moraliste. Non, sans etre un simple baladin, comme Scarron, il
+n'a pas une vive preoccupation morale qui circule au travers de ses
+imaginations et qui les dirige, comme La Bruyere ou comme Rabelais.
+C'est pour cela qu'il est si vrai. Point de cette amertume qui force le
+trait et noircit les peintures. Il n'en a guere que contre certaines
+classes de gens qui apparemment l'ont maltraite, les financiers, les
+comediens et comediennes. Ailleurs il est tranquille. Il peint les
+coquins sans complicite, certes, mais sans horreur, et, pour cela, les
+peint tres juste. Il ne se refuse point du tout a voir des honnetes gens
+dans le monde, des hommes bons et charitables, meme de bonnes femmes,
+devouees et simples, et il les peint sans plus de complaisance, ni
+d'ardeur, ni d'etonnement, tres juste ici encore, et du meme ton
+placide. Mais ou il excelle, c'est a voir et a bien montrer des hommes
+qui sont du bon et du mauvais en un constant melange, et qu'il ne
+faudrait que tres peu de chose pour jeter sans retour dans le mal, ou
+sans defaillance prevue, dans le bien. C'est en cela qu'il est plus
+capable de verite que personne. La realite ne se deforme point en
+passant a travers sa conception generale de la vie; parce que de
+conception generale de la vie, je crois fort qu'il n'en a cure. Est-il
+pessimiste ou optimiste? Soyez sur que je n'en sais rien, ni lui non
+plus. Croit-il l'homme ne bon, ou ne mauvais? Il n'en sait rien, et
+comme, au point de vue de son art, il a raison de n'en rien savoir! Il
+voit passer l'homme, et il a l'oeil bon, et cela lui suffit tres bien.
+Il nous le renvoie, comme ferait un miroir qui, seulement, saurait
+concentrer les images, aviver les contours, et rafraichir les couleurs.
+--Mais cela revient presque a dire, ou mene a croire que le "bon
+realiste" ne doit pas avoir de personnalite.--Ce ne serait point une
+idee si fausse. L'art realiste est la forme la plus impersonnelle de
+l'art, celle ou l'artiste met le moins de lui-meme, et se soumet le plus
+a l'objet. On est toujours quelqu'un, sans doute; mais la personnalite
+de l'un peut etre dans ses passions, et alors, comme artiste, il sera
+lyrique, ou elegiaque, ou orateur; et la personnalite de l'autre peut
+etre dans ses appetits, et alors il ne sera pas artiste du tout;--c'est
+le cas du plus grand nombre;--et la personnalite de celui-ci peut etre
+dans sa curiosite, dans son intelligence, et dans son gout de voir
+juste, et alors, comme artiste, il sera realiste. Et c'est le cas de Le
+Sage, qui n'a pas une personnalite tres marquee, qui semble n'avoir eu
+ni passion forte, ni gout decide, ni systeme, ni idee fixe, ni manie,
+ni vif amour-propre, ni grande vanite, et qui pour toutes ces raisons
+"n'etait quelqu'un" que par les yeux, que par l'habitude d'observer et
+par le gout (aide du besoin de vivre) de consigner ses observations.
+
+
+
+III
+
+L'ART LITTERAIRE DE LE SAGE
+
+Tout cela est tout negatif. C'est de quoi eviter les ecueils de l'art
+realiste: ce n'est pas de quoi y bien faire. Le Sage avait mieux pour
+lui qu'une absence de defauts. Il avait d'abord, ce qui me parait le
+merite fondamental en ce genre d'ouvrages, un tres grand bon sens.
+
+Quand les hommes--car des qu'il s'agit d'art realiste il ne faut guere
+songer a avoir des lectrices--quand les hommes s'eprennent d'art
+realiste, c'est par un desir assez rare, mais qui leur vient
+quelquefois, par reaction, degout d'autre chose, ou seulement caprice,
+de trouver le vrai dans un ouvrage d'imagination. Le cas se presente.
+Nous aimons successivement toutes choses, en art, et meme la verite.
+Mais voyez comme pour l'auteur il est malaise de contenter ce gout
+particulier. Les termes de son programme sont apparemment, et meme plus
+qu'en apparence, contradictoires. Il doit imaginer des choses reelles.
+Et ceci n'est pas jeu d'antithese de ma part. Il est bien exact que nous
+demandons au romancier realiste des inventions et non absolument des
+choses vues, des creations de son esprit, et non des faits divers; mais
+inventions et creations qui donnent, plus que choses vues et faits
+divers, la sensation du reel. Et je crois que pour aboutir, ce qu'il
+faut a notre artiste, c'est un peu d'imagination dans beaucoup de bon
+sens; un peu d'imagination, une sorte d'imagination legere et facile,
+qui est surtout une faculte d'arrangement,--et beaucoup de bon sens,
+c'est-a-dire de cette faculte qui voit comme instinctivement les limites
+du possible, du vraisemblable, et celles de l'extraordinaire et du
+chimerique,
+
+Nous appelons homme de bon sens dans la vie celui qui sait prevoir et
+qui se trompe rarement dans ses previsions, et nous disons que cet homme
+a "le sens du reel". Qu'est-ce a dire sinon qu'il a une idee nette de
+la moyenne des choses? Car l'inattendu et l'extraordinaire aussi sont
+reels, et le trompent quand ils surviennent; seulement il nous semble
+qu'ils ont tort contre lui, parce qu'ils sont en dehors des coups
+habituels, et qu'on aurait tort de parier pour eux. L'homme de bon sens
+est celui qui ne met pas a la loterie. De meme en art l'homme de bon
+sens est celui qui aura le sens du reel, c'est-a-dire de cette moyenne
+des moeurs humaines que nous avons vu qui est la matiere du realisme. Ce
+bon sens en art est fait de tranquillite d'ame, d'absence de parti pris,
+de moderation, d'une sorte d'esprit de justice aussi, a ce qu'il me
+semble, et d'une certaine repugnance a trancher net, a declarer un homme
+tout coquin, ce qui est toujours lui faire tort, ou impeccable, ce
+qui est toujours exagerer. Cet art n'est point fait d'observations et
+d'enquete; ne nous y trompons pas. Il s'en aide, mais il n'en depend
+point. Car on peut etre observateur tres injuste, et voir avec iniquite.
+Personne n'a plus observe que notre Balzac, et ses observations etaient
+soumises a une imagination, et a une passion qui les deformaient a
+mesure qu'il les faisait. C'est ce qui me fait dire que le bon sens est
+le fond meme du vrai realiste.
+
+Le Sage avait cette qualite pleinement. Balzac est comme effraye devant
+ses personnages; "Le Sage est familier avec les siens. Il semble leur
+dire: "Je vous connais tres bien; car je sais la vie. Vous ne depasserez
+guere telle et telle limite; car vous etes des hommes, et les hommes ne
+vont pas bien loin dans aucun exces. Vous serez des friponneaux; car il
+n'y a guere de bandits; et vertueux avec sobriete; car il n'y a guere
+de saints dans le monde. Et vous ne serez pas tres betes; car la betise
+absolue n'est point si commune; et vous n'aurez pas de genie; car il est
+tres rare. Et vous ne serez point maniaques; car c'est encore la une
+exception, et les etres exceptionnels ne me semblent pas vrais. Si vous
+le deveniez, je serais tres etonne, et je ne m'occuperais plus de vous."
+
+Et c'est ainsi qu'il procede, des le principe. Son _Turcaret_ est bien
+remarquable a cet egard. Le sujet est d'une audace inouie pour le temps,
+et la moderation est extreme dans la maniere dont il est traite. Pour la
+premiere fois dans une grande comedie, le public verra en scene un gros
+financier voleur, et pour la premiere fois une fille entretenue, et
+pour la premiere fois un favori de fille. Les trois temerites de notre
+theatre contemporain sont hasardees, toutes trois ensemble, du premier
+coup, en 1709, tant il est vrai que c'est bien de Le Sage (en y
+ajoutant, si l'on veut, Dancourt) que date la litterature realiste et
+"moderne".--Mais ces trois temerites, il n'y avait guere que Le Sage qui
+les put faire passer. Ce n'est point qu'il attenue, qu'il tourne les
+difficultes; non, mais il les sauve a force de naturel, a force de n'en
+etre ni effraye lui-meme, ni echauffe. On ne s'apercoit pas qu'il est
+hardi, parce qu'il est hardi sans declamation. Tout y est bien qui doit
+y etre, dans ce drame: braves gens ruines par le financier, financier
+"pille" par une "coquette", coquette "plumee" par qui de droit; c'est
+un monde abominable. Voyez-vous l'auteur du XIXe siecle, qui, cent
+cinquante ans apres Le Sage du reste, decouvre ce monde-la, et ose
+l'exposer au jour. Il sera comme etourdi de son audace et, dans son
+emotion, il la forcera; chaque trait sera d'une amertume atroce;
+l'oeuvre sera d'un bout a l'autre "brutale" et "cruelle" et "navrante";
+il n'y aura pas une ligne qui ne nous crie: "quels etres puissamment
+abjects, et quelle puissante audace il y a a les peindre!"--et de tout
+cela il resultera une grande fatigue pour nous, comme de tout ce qui est
+guinde et tendu.--Tout naturellement, et non point par timidite, car
+s'il eut ete timide, c'est devant le sujet qu'il eut recule, Le Sage
+borne sa peinture a la realite, a l'aspect ordinaire des choses. Ces
+monstres sont des monstres tres bourgeois, parce que c'est bien ainsi
+qu'ils sont dans la vie reelle.--Cette "coquette" est d'une inconscience
+naive qui n'a rien de noir, rien surtout de calcule pour l'effet et
+pour le "frisson"; elle est abjecte et bonne femme; elle a perdu tout
+scrupule et n'a point perdu toute honnetete; car, notez ce point, elle
+est capable encore d'etre blessee de la perversite des autres: "Ah!
+chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel procede." C'est la
+verite meme.--Et ce Turcaret! Comme cela est de bon sens de n'avoir pas
+dissimule sa sceleratesse, de l'avoir montre voleur et cruel, mais de
+n'avoir pas insiste sur ce point, et de l'avoir montre beaucoup plus
+ridicule que meprisable. C'est connaitre les limites de la comedie,
+dit-on. Oui, et c'est surtout connaitre le train du monde. Scelerat,
+un tel homme l'est de temps on temps, quand l'occasion s'en presente;
+burlesque, il l'est sans cesse, dans toute parole et dans tout geste, et
+de toute sa personne et de toute la suite naturelle de sa vie. C'est
+ce que nous voyons de lui a tout moment; c'est en quoi il est "reel",
+c'est-a-dire dans le continuel developpement et non dans l'accident de
+non etre.--Tous ces personnages ont comme une vie facile et simple. Ils
+n'ont pas une vie "intense", ce qui, je crois, est chose assez rare. Ils
+vivent comme vous et moi. Ils posent aussi peu que possible; ils n'ont
+pas d'attitudes. C'est au point que _Turcaret_ est comme un drame qui
+n'est point theatral. S'il plait mieux (de nos jours surtout) a la
+lecture qu'aux chandelles, c'est probablement pour cela.
+
+_Gil Blas_ est tout de meme. C'est le chef-d'oeuvre du roman realiste,
+parce que c'est l'oeuvre du bon sens, du sens juste et naif des choses
+comme elles sont. Petits filous, petits debauches, petites coquines,
+petits hommes d'Etat, petits grands hommes, petits hommes de bien
+aussi, et capables de petites bonnes actions, il n'y a pas un genre de
+mediocrite dans un sens ou dans un autre, qui ne soit vivement marque
+ici, et pas un genre de grandeur qui n'en soit absent. L'impression est
+celle d'un tour que l'on fait dans la rue.
+
+--Et par consequent cela ne vaut guere la peine d'etre
+rapporte.--Pardon, mais fermez les yeux, et, un instant, regardant dans
+le passe, retracez-vous a vous-meme votre propre vie. C'est precisement
+cette impression de mediocrite tres variee que vous allez avoir. Cent
+personnages tres ordinaires, dont aucun n'est un heros, ni aucun un
+gredin, tous avec de petits vices, de petites qualites et beaucoup de
+ridicules; cent aventures peu extraordinaires ou vous avez ete un peu
+trompe, un peu froisse, un peu ennuye, ou parfois vous avez fait assez
+bonne figure, dont quelques-unes ne sont pas tout a fait a votre
+honneur, et sans la bourreler, inquietent un peu votre conscience: voila
+ce que vous apercevez.--Rendre cela, en tout naturel, sans rien forcer,
+vous donner dans un livre cette meme sensation, avec le plaisir de la
+trouver dans un livre et non dans vos souvenirs personnels, que vous
+aimez assez a laisser tranquilles, voila le talent de Le Sage. Son heros
+c'est vous-meme; mettons que c'est moi, pour ne blesser personne, ou
+plutot pour ne pas me desobliger moi non plus, c'est tout ce que je sens
+bien que j'aurais pu devenir, lance a dix-sept ans a travers le monde,
+sur la mule de mon oncle.
+
+Gil Blas a un bon fond; il est confiant et obligeant. Il s'aime fort et
+il aime les hommes. Il compte faire son chemin par ses talents, sans
+leser personne. Nous avons tous passe par la. Et le monde qu'il traverse
+se charge de son education pratique, tres negligee. C'est l'education
+d'un coquin qui commence. On va lui apprendre a se delier, et a se
+battre, par la force s'il peut, par la ruse plutot. Une dizaine de
+mesaventures l'avertiront suffisamment de ces necessites sociales. Mais
+remarquez que ces lecons, Le Sage ne leur donne nullement un caractere
+amer et desolant. Le pessimisme, la misanthropie, ou simplement l'humeur
+chagrine consisteraient a montrer Gil Blas tombant dans le malheur du
+fait de ses bonnes qualites Il y tombe du fait de ses petits defauts. Il
+est vole, dupe et mystifie parce qu'il est vaniteux, imprudent, etourdi;
+parce qu'il parle trop, ce qui est etourderie et vanite encore; et ainsi
+de suite, jusqu'au jour ou il est gueri de ces sottises, et un peu trop
+gueri, je le sais bien, mais non pas jusqu'a etre jamais profondement
+deprave.--Car ici encore la mesure que le bon sens impose serait
+depassee. Il faut que l'education du coquin soit complete, mais ne
+donne pas tous ses fruits, parce que c'est ainsi que vont les choses a
+l'ordinaire. Ce serait ou declamation ou conception lugubre de la vie
+que de faire commettre a Gil Blas, desormais instruit, de veritables
+forfaits. Ce serait dire d'un air tragique: "Voila l'homme tel que la
+vie et la societe le font." Eh! non! sur un caractere de moyen ordre
+elles ne produisent pas de si grands effets, nous le savons bien. Elles
+peuvent pervertir, elles ne depravent point. C'est merveille de verite
+que d'avoir laisse a Gil Blas, une fois passe du cote des loups, un
+reste de naivete et de candeur. Disgracie, mais sa disgrace ignoree
+encore, il rencontre une de ses creatures, qui se repand en actions de
+graces et en protestations de devouement. Et le bon Gil Blas confie
+son chagrin a cet ami si cher, lequel aussitot prend un air "froid et
+reveur" et le quitte brusquement. Et Gil Blas a un moment de surprise,
+comme s'il ne connaissait point encore les choses. Toujours le mot de
+la Comtesse: "Ah! chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel
+procede." Il recoit encore des lecons d'immoralite; il peut en recevoir
+encore. Les plus mauvais d'entre nous en recevront jusqu'au dernier
+jour, et Dieu merci!
+
+Et si l'experience durcit peu a peu son coeur et detruit ses scrupules,
+elle affine son intelligence, et par la, tout compte fait, le ramene aux
+voies de la raison. Tant d'aventures lui font desirer le repos, et tant
+de batailles et de ruses, une vie simple et calme.--Mais voyez encore
+ce dernier trait. N'est-ce point une idee tres heureuse que d'avoir
+ramene Gil Blas de sa retraite sur le theatre des affaires? Il est
+tranquille, il a vu le fond des choses; et il s'est dit: "cultivons
+notre jardin"; et il le cultive. Il se croit sage; mais dans cette
+sagesse la necessite entrait pour beaucoup, sans qu'il s'en doutat. Le
+prince qu'il a servi monte sur le trone. Notre homme revient a Madrid,
+sans precipitation a la verite, sans ardeur, et comme retenu par ce
+qu'il quitte. Mais une fois a la cour, une fois poste sur le passage du
+Roi dont il attend un regard, il confesse honteusement qu'il ne peut
+repartir: "_Afin que Scipion n'eut rien a me reprocher_, j'eus la
+_complaisance_ de continuer le meme manege _pendant trois semaines_." On
+sent ce que c'est que cette complaisance. Il reviendra plus tard a
+son jardin, sans doute; mais il etait naturel qu'il eut au moins une
+rechute. La conversion d'un ambitieux est-elle vraisemblable, qu'il
+n'ait ete relaps au moins une fois?
+
+Tout cela est bien juste et bien penetrant, sans la moindre affectation
+de profondeur. Il y a, je l'ai dit, une certaine imagination qui se
+mele a ce bon sens, a cette vue juste de la condition humaine. C'est
+l'imagination du poete comique. Elle est tres difficile a definir,
+n'etant, pour ainsi dire, qu'une demi-faculte d'invention. Elle
+consiste, ce me semble, a _vivifier l'observation--et a lier entre elles
+les observations_, ce qui n'est encore rien dire, mais nous met sur la
+voie. Le poete comique observe les hommes, qui se presentent toujours a
+nous en leur complexite, c'est-a-dire dans une certaine confusion. Pour
+les mieux voir, il debrouille, il distingue, il analyse; il essaye de
+saisir la qualite ou le defaut principal de chacun d'eux, de l'isoler
+de tout le reste, et de le considerer a part. Cela fait, s'il a de
+bons yeux, il peut tracer _le portrait d'une faculte abstraite_,
+de l'avarice, de l'ambition, de la jalousie, ou de "l'avare", de
+"l'ambitieux ", du "jaloux", ce qui est absolument la meme chose.--S'il
+s'arrete la, il n'est qu'un moraliste, une maniere de critique des
+caracteres, nullement un artiste. S'il va plus loin, si ce produit
+de son analyse, sec et decharne, s'entoure comme de lui-meme, en son
+esprit, d'une foule de particularites, de details, qui s'y accommodent,
+le completent, l'elargissent, qu'est-il arrive? C'est que l'imagination
+est intervenue; c'est que cette complexite de l'etre humain, notre
+poete, apres l'avoir detruite par l'analyse, l'a retablie par une sorte
+de faculte creatrice qui est le don de la vie; l'a retablie moins riche
+a coup sur qu'elle n'est dans la realite; l'a retablie dans les limites
+de l'art, qui etant toujours choix est toujours exclusion; l'a retablie
+juste assez incomplete encore pour qu'elle soit claire; mais enfin l'a
+reconstituee.--C'est ce que j'appelle vivifier l'observation.--C'est
+ce que le poete comique doit savoir faire. C'est ce que Le Sage fait
+excellemment.
+
+Ses personnages vivent. Ils se meuvent devant ses yeux; il les voit
+circuler et se promener par le monde. Voit-il bien le fond de leur ame?
+Il faut reconnaitre, et on l'a dit avec raison, que sa psychologie n'est
+point bien profonde. Mais, sans vouloir pretendre que c'est un merite,
+je crois pouvoir dire que dans le genre qu'il a adopte c'est un air de
+verite de plus. Il ne voit pas le fond de ces ames, parce que les
+ames de ces heros n'ont aucune profondeur. Il n'y a pas a "faire la
+psychologie" d'un intrigant, d'une rouee et de son associe, d'un garcon
+de lettres moitie valet, moitie truand, d'un archeveque beau diseur,
+d'un ministre qui n'est qu'un "politicien" et un faiseur d'affaires. Les
+ames moyennes, voila, encore un coup, ce qu'etudie Le Sage; et les ames
+moyennes sont, de toutes les ames, celles qui sont le moins des ames.
+Celles des grands passionnes, celles des hommes superieurs, celles des
+solitaires, qui au moins sont originales, celles des hommes du bas
+peuple, ou l'on peut etudier les profondeurs secretes, et les singuliers
+aspects et les forces inattendues de l'instinct, demandent un art
+psychologique bien plus penetrant.
+
+--Autant dire que l'art qui veut donner la sensation du reel ne donne
+que la sensation de la mediocrite.--Sans aucun doute; seulement la
+mediocrite vraie, bien vivante, parlante, et ou chacun de nous reconnait
+son voisin est infiniment difficile a attraper, et Le Sage, autant,
+si l'on veut, par ce qui lui manquait, que par ses qualites, etait
+merveilleusement habile a la saisir: et je ne dis pas qu'il n'y ait un
+art superieur au sien, je dis seulement que ce qu'il a entrepris de
+faire, il l'a fait a merveille. En quelque affaire que ce soit, ce n'est
+pas peu.
+
+Je dis encore qu'il avait l'art, non seulement de vivifier les
+observations, mais de lier entre elles les observations. C'est d'abord
+la meme chose, et ensuite quelque chose de plus. C'est d'abord avoir ce
+don de la vie qui, de mille observations de detail, cree un personnage
+vivant, c'est ensuite inventer des circonstances, des incidents, vrais
+eux-memes, et qui, de plus, servent a montrer le personnage dans la
+suite et la succession des differents aspects de sa nature vraie. On
+peut dire que c'est ici que Le Sage est inimitable. Les aventures de
+Gil Blas sont innombrables; toutes nous le montrent, et semblable
+a lui-meme, et sous un aspect nouveau. Il y a la et un don de
+renouvellement et une surete dans l'art de maintenir l'unite du type qui
+sont merveilleux. De ces histoires si nombreuses, si diverses, aucune ne
+depasse le personnage, ne l'absorbe, ne le noie dans son ombre. Il
+en est le lien naturel, et aussi il est comme porte par elles, comme
+presente par elles a nos yeux tantot dans une attitude, tantot dans une
+autre; elles le font comme tourner sous nos regards, sans que jamais
+l'attention se detache de lui, et de telle sorte, au contraire, qu'elle
+y soit sans cesse ramenee d'un interet nouveau.--Et avec quel sentiment
+juste de la realite, encore, pour ce qui est du train naturel des
+choses! Elles ne se succedent, ces aventures, ni trop lentement, ni trop
+vite. Par un art qui tient a l'arrangement du detail et qui est repandu
+partout sans etre particulierement saisissable nulle part, elles
+semblent aller du mouvement dont va le monde lui-meme. On ne trouve
+la ni la precipitation amusante, mais comme essoufflee, et qu'on sent
+factice, du roman de Petrone, ni cette lenteur, amusante aussi, et ce
+divertissement perpetuel des digressions, qui est un charme dans Sterne,
+mais qui nous fait perdre pied, pour ainsi dire, nous eloigne decidement
+du reel, et nous donne bien un peu cette idee, qui ne va pas sans
+inquietude, que l'auteur se moque de nous. Le Sage a tellement le sens
+du reel que jusqu'a la succession des faits et le mouvement dont ils
+vont a l'air, chez lui, de la demarche meme de la vie.
+
+Les episodes meme, les aventures intercalees, qui sont une mode du temps
+dont il n'est aucun roman de cette epoque qui ne temoigne, ont un air de
+verite dans le _Gil Blas_. Ils suspendent l'action et la reposent, juste
+au moment ou il est utile. Au milieu de toutes ses tribulations, le
+heros picaresque s'arrete un instant, avec complaisance, a ecouter un
+roman d'amour et d'estocades, et s'y delasse un peu. On sent qu'il en
+avait besoin. On sent que ce sont la comme les reves de Gil Blas entre
+deux affaires ou deux mesaventures. Il a pris plaisir a se raconter a
+lui-meme une histoire fantastique et consolante de beaux cavaliers et
+de belles dames, au bord du chemin, en trempant des croutes dans une
+fontaine, pour ne pas manger son pain sec. Il a fait treve ainsi au
+reel. Nous lui en savons gre.
+
+Et notez que Le Sage, avec un gout tres sur, et pour bien marquer
+l'intention, ne met ces histoires-la que dans les episodes. Ce sont
+choses qui se disent dans les conversations, que ses personnages se
+racontent pour s'emerveiller et se detendre. L'auteur n'en est pas
+responsable. Lui se reserve la realite.--Notez encore qu'a mesure que
+le roman avance, ces episodes sont moins nombreux. L'action, sans se
+precipiter, domine, prend le roman tout entier. Cela veut dire qu'a
+mesure qu'il arrive aux grandes affaires, et aussi a la maturite, Gil
+Blas reve moins, ou rencontre moins de reveurs sur sa route; et c'est la
+meme chose; et sa pensee est moins souvent traversee de Dons Alphonse et
+d'Isabelle. Adieu les belles equipees d'amour, meme en conversation ou
+en songes; et c'est encore le train veritable de la vie: car il faut
+toujours en revenir a cette remarque; et le roman se termine par la plus
+bourgeoise et la plus tranquille des conclusions.
+
+C'est en quoi il est bien compose, a tout prendre, ce roman, quoi qu'on
+en ait pu dire. Qu'on observe qu'il semble quelquefois recommencer
+(comme la vie aussi a des retours), qu'il n'y a pas de raison necessaire
+pour qu'il ne soit pas plus court ou plus long d'une partie, je le veux
+bien; mais il est bien lie, et il est en progression, et il s'arrete sur
+un denouement naturel, logique, et qui satisfait l'esprit. Il est d'une
+ordonnance non rigoureuse, mais sure, facile et ou l'on se retrouve
+aisement. Dans quelle partie du livre se trouve telle scene
+caracteristique? D'apres l'age de Gil Blas, et la tournure d'esprit
+particuliere chez lui qu'elle suppose, vous le savez, sans rouvrir le
+livre. Voila la marque.--Et surtout, ce qui est art de composition
+superieure encore, l'impression generale est d'une grande unite.
+Ignorez-vous que les _Pensees_ de Pascal et les _Maximes_ de La
+Rochefoucauld sont livres mieux composes, tels qu'ils sont par la
+volonte ou contrairement au dessein de leurs auteurs, que tel livre
+bien dispose, bien _arrange_, bien symetrique et ou l'unite et la
+concentration de pensee font defaut; parce que toutes les idees des
+_Maximes_ et des _Pensees_ se rapportent et se ramenent a une grande
+pensee centrale, gravitent autour d'elle, et parce qu'elles y tendent,
+la montrant toujours?--A un degre inferieur il en est de meme de _Gil
+Blas_. Il y a dans ce livre une conception de la vie, que chaque page
+suggere, rappelle, dessine de plus en plus vivement en notre esprit, et
+que la derniere complete. Cette conception n'est point sublime; elle
+consiste a penser que l'homme est moyen et que la vie est mediocre, et
+qu'il faut peindre l'un et raconter l'autre avec une grande tranquillite
+de ton et d'un style tres naturel et tres uni, ce qui revient a dire que
+dans la pratique il faut prendre l'un et l'autre avec une grande egalite
+d'humeur et une grande simplicite d'attitude. La vie (c'est Le Sage
+qui me semble parler ainsi) est une plaisanterie mediocre, et, aux
+plaisanteries de ce genre, il y a ridicule a le prendre trop bien ou
+trop mal; il ne faut etre ni assez sot pour en trop rire, ni assez
+sot pour s'en facher.--Voila une belle philosophie!--Je n'ai pas dit
+qu'elle fut belle, je dis que c'en est une, et que ce livre l'exprime
+fort bien, d'ou je conclus qu'il est bien fait.
+
+
+
+IV
+
+LE SAGE PLUS VULGAIRE
+
+Et, a y regarder de tres pres, Le Sage a-t-il bien songe a tout cela, et
+est-il bien le philosophe meme de moyen ordre que nous disons? Il l'est
+dans _Gil Blas_, et c'est un eloge encore a lui faire, que donnant
+_Gil Blas_ partie par partie, a des intervalles tres eloignes, il
+ait toujours retrouve cette meme direction de pensee et ce meme etat
+d'humeur, et ce meme ton.--Mais il y a tout un Le Sage qui n'a pas meme
+cette demi-valeur morale que nous cherchions tout a l'heure a mesurer au
+plus juste. On dirait qu'il est dans la destinee du realisme de tendre
+au bas, qui n'est pas moins son contraire que le sublime. Je comprends
+tres bien les critiques, comme Joubert par exemple, qui n'admettent pas
+ces peintures de l'humanite moyenne, et ne trouvent jamais assez de
+delicatesse et de distinction dans la litterature. Si on les pressait,
+ils nous diraient: "Oh! c'est que je vous connais! Des que vous n'etes
+plus au-dessus de la commune mesure, vous etes infiniment au-dessous.
+L'etude de la realite n'est jamais qu'un acheminement ou un pretexte
+a explorer les bas-fonds, et la region moyenne entre l'exception
+distinguee et l'exception honteuse, c'est ou vous ne vous tenez
+jamais."--Il y a du vrai en verite, je ne sais pourquoi. Voila un homme
+qui a ecrit le _Gil Blas_, qui a montre un sens etonnant du reel, qui
+s'est tenu, comme la vie, egalement eloigne des extremes, qui n'est pas
+distingue, mais qui est de bonne compagnie bourgeoise, qui n'est pas
+tres moral, mais qui n'a pas le gout de l'immoralite, et qui, du reste,
+est honnete homme. Quand il recommence, c'est de coquins purs et simples
+qu'il nous entretient, avec complaisance peut-etre, en tout cas avec
+une remarquable impuissance a nous entretenir d'autre chose, _Guzman
+d'Alfarache, le Bachelier de Salamanque_, traductions ou adaptations de
+la litterature picaresque, sont du picaresque tout cru. Voila des gens
+qui n'ont pas besoin de recevoir de la vie des lecons d'immoralite. Ils
+naissent gradins de parents voleurs, vivent en brigands, meurent en
+bandits, apres avoir fait souche de canaille.
+
+Le premier effet de la chose, c'est qu'ils sont cruellement
+ennuyeux.--Quel interet voulez-vous en effet qu'il y ait, et quelle
+variete, et quel eveil de curiosite, et ou se prendre, dans une serie
+de fourberies se continuant par des vols auxquels succedent des
+espiegleries de Cartouche? Je remarque qu'a la page 50 c'est Guzman
+qui est le voleur, et qu'a la page 55 c'est Guzman qui est le vole; le
+divertissement est mince; et cela dure, et les volumes sont gros.--Et
+je remarque aussi, sans oublier que le Sage est honnete homme, que
+l'indifference entre le mal et le bien, que j'acceptais chez un peintre
+realiste, il ne la garde plus tout a fait. Il penche vers les coquins,
+il faut l'avouer. Ou est mon bon archeveque de Grenade qui n'etait
+qu'un honnete sot? Je vois dans _Guzman_ tel eveque qui est absolument
+enchante de l'habilete de son laquais a lui voler ses confitures. Quel
+adroit coquin! Quel genie inventif! Mais voyez comme il me vole bien!
+Est-il assez gentil! Et toute l'assistance est en extase. On cherche des
+compliments a ajouter a ceux de Monseigneur. On envie le voleur. Que
+ne sait-on aussi spirituellement piller la maison pour meriter
+l'applaudissement du maitre et entrer en faveur! Voila le gout pour les
+coquins qui commence.--Oh! chez Le Sage, ce n'est pas encore bien grave.
+Mais c'est un commencement, c'est un signe. Au XVIIe siecle l'ideal
+moral est toujours present aux esprits, du moins dans le domaine des
+lettres. Les comiques memes ne l'oublient pas; et c'est La Bruyere qui
+marque son mepris des malhonnetes gens a chaque page, et ne veut pas
+qu'un livre de portraits satiriques signe de lui s'en aille a la
+posterite sans un chapitre ou se montre le grand honnete homme et le
+chretien; et c'est Moliere qui ecrit _Scapin_, mais qui ecrit _Alceste_
+aussi et _Tartuffe_. Ils ont au moins la preoccupation des choses
+morales; ils l'ont, ou leur public la leur impose, et cela revient
+presque au meme.
+
+Le Sage est leur eleve, moins cette preoccupation, moins ce souci, du
+moins la plume en main. Et dans _Gil Blas_ il n'est qu'insoucieux des
+choses de la conscience, et voila qu'un peu plus tard, il descend d'un
+degre, d'un seul; mais la chute commence. D'autres iront jusqu'au bas de
+l'echelle. Nous aurons deux phenomenes litteraires tres curieux: le
+gout du bas, et le gout du mal, les amateurs de mauvaises moeurs et les
+amateurs de mechancete. Et ce sera la _Pucelle_, et Crebillon fils et
+Laclos, et il y a pire que Laclos. Plus on avance dans l'etude du XVIIIe
+siecle, plus on s'apercoit de cette brusque rupture qui s'est faite, des
+son commencement, dans les traditions intellectuelles. Une lumiere s'est
+eteinte. L'affaiblissement des idees religieuses a eu pour effet une
+diminution morale. Les hommes se plairont un peu, pendant quelque temps,
+dans cet etat, et puis, s'en fatiguant, chercheront a reconstruire la
+conscience. Pour le moment il ne faut pas se dissimuler qu'ils s'en
+passent. Et voila comment le bon Le Sage, avec tout ce qu'il tient du
+XVIIe siecle, est de son temps, nonobstant, et annonce un peu celui
+qui va suivre, et comment on a bien eu raison de voir dans son oeuvre
+modeste une transition d'un age a l'autre.
+
+
+
+V
+
+Excellent homme, au demeurant, qui n'y a pas mis malice, et bon auteur
+qui a laisse un chef-d'oeuvre de bon sens, d'observation juste, de
+narration facile et vive, de satire douce et fine; auteur dont il faut
+se defier, tant il a l'art de deguiser l'art, tant on est expose a
+ne pas s'aviser assez des qualites incomparables qu'il cache sous sa
+bonhomie et l'aisance modeste de son petit train: auteur aussi qui fait
+le desespoir des critiques, parce qu'il ne fournit pas la matiere d'un
+bon article n'offrant guere prise a l'attaque, ni aux grands eloges
+oratoires, ni aux grandes theories.--Il en est ainsi pour tous ceux qui
+ont excelle dans un genre moyen. Cela leur fait un peu de tort: ils
+n'ont pas de belles oraisons funebres, ni, ce qui est plus flatteur
+encore pour une ombre, de batailles sur leurs tombeaux. Leur
+compensation c'est qu'ils sont toujours lus. Et ils sont lus
+_personnellement_, ce qui vaut beaucoup mieux que de l'etre par
+"fragments bien choisis", dans les livres des autres.
+
+
+
+MARIVAUX
+
+
+
+Ce sera un divertissement de la critique erudite dans quatre on cinq
+siecles: on se demandera si Marivaux n'etait point une femme d'esprit du
+XVIIIe siecle, et si les renseignements biographiques, peu nombreux des
+a present, font alors totalement defaut, il est a croire qu'on mettra
+son nom, avec honneur, dans la liste des femmes celebres.--Si on se
+bornait a le lire, on n'aurait aucun doute a cet egard. Il n'y eut
+jamais d'esprit plus feminin, et par ses defauts et par ses dons. Il est
+femme, de coeur, d'intelligence, de maniere et de style. Il l'etait,
+dit-on, de caractere, par sa sensibilite, sa susceptibilite tres vive,
+une certaine timidite, l'absence d'energie et de perseverance, une
+grande bonte et une grande douceur dans une sorte de nonchalance, et
+apres des caprices d'ambition, des retours vers l'ombre et le repos.
+Ses sentiments religieux, des mouvements de tendresse pour ceux qui
+souffrent, son gout pour les salons et les relations mondaines,
+completent, si l'on veut, l'analogie.--Mais c'est par sa tournure
+d'esprit qu'il semble, surtout, appartenir a ce sexe, qu'il a, souvent,
+peint avec tant de bonheur. Son nom est fragilite, et coquetterie, et
+grace un peu manieree. Je n'ai pas dit frivolite, je dis fragilite,
+pensee fine, brillante et legere, incapable des grands objets, et se
+brisant a les saisir. Je n'ai pas dit mauvais gout, je dis coquetterie,
+demangeaison de toujours plaire, avec detours, manoeuvres et ressources
+un peu empruntees pour y atteindre. Faut-il ajouter encore un certain
+manque de suite dans les demarches de son esprit? Il quitte, reprend,
+et quitte encore les plus chers objets de son etude; il a comme de
+l'inconstance dans le talent.--Faut-il dire encore qu'un certain degre
+d'originalite lui manque, ou plutot, car ici il y a lieu a de grandes
+reserves, qu'il ne sait pas bien se rendre compte de sa vraie
+originalite, et une fois qu'il l'a trouvee, s'y bien tenir?--Il y a
+toujours du je ne sais quoi dans Marivaux, et un tres piquant mystere.
+Il inquiete. Il echappe. Il entre tres difficilement dans les
+definitions toutes faites, et non moins dans celles qu'on fait pour
+lui. Il impatiente par une inegalite de talent qui semble une inegalite
+d'humeur. On le trouve quelquefois absurde, quelquefois ennuyeux,
+quelquefois exquis; et tout compte fait, on est amoureux de lui.
+Decidement c'est l'erudit du vingt-cinquieme siecle qui a raison.
+
+
+
+I
+
+MARIVAUX PHILOSOPHE
+
+Il etait absolument incapable d'une idee abstraite. Comme le gout de
+son temps etait a la philosophie, il a philosophe de tout son coeur, en
+plusieurs volumes; car il avait cela aussi de feminin qu'il obeissait
+a la mode. Il semble meme avoir eu une grande inclination pour cette
+mode-la. A plusieurs reprises il a voulu courir la carriere de
+publiciste. Apres le _Spectateur francais_, l'_Indigent philosophe_;
+apres l'_Indigent philosophe_, le _Cabinet du philosophe_, et les
+_Lettre de Madame de M***_, et le _Miroir_. C'etaient feuilles volantes,
+sorte de journal intermittent ou il pretendait exprimer, au hasard des
+circonstances, ses idees sur toutes choses. La lecture en est cruelle.
+On prefererait l'abbe de Saint-Pierre, qui, du moins, provoque la
+discussion. Dans le Marivaux publiciste, il n'y a pas meme une idee
+fausse. Quand ce ne sont point des anecdotes et petites histoires
+sentimentales, sur quoi nous reviendrons, ce sont des lieux communs
+entortilles dans des phrases difficiles, ou des banalites de sentiment
+delayees dans du babillage. Il n'y a rien au monde qui soit plus vide.
+On saisit la le fond de la pensee de Marivaux, qui etait qu'il ne
+pensait point. On s'est efforce de trouver dans ces volumes au moins des
+_tendances_ philosophiques, interessantes a relever, comme indication
+du tour d'esprit general de l'aimable ecrivain. On le montre ennemi du
+prejuge nobiliaire, tres touche de l'inegalite des conditions sociales,
+etc. A le lire sans parti pris ni pour ni contre lui, et meme avec la
+complaisance qu'il merite, on reconnaitra qu'il ne nous donne sur ces
+sujets, faiblement exprimees, que les idees courantes, et qui couraient
+depuis bien longtemps. Ses dissertations sont democratiques comme la
+satire de Boileau sur la Noblesse, et socialistes comme un sermon de
+Massillon. C'etaient la propos de salon, a remplir les heures, et rien
+de plus. Quand il ne raconte pas quelque chose, on ne saurait dire a
+quel point Marivaux, dans le _Spectateur_ et ouvrages analogues, nous
+tient les discours d'un homme qui n'a rien a dire.--"Du moment qu'il se
+fait journaliste...", me repondra-t-on.--Sans doute; mais ce journaliste
+est Marivaux, et dans tout le fatras ordinaire des feuilles volantes, on
+s'attendrait a trouver, ca et la, quelque passage revelant un homme qui
+reflechit, ou qui a, d'avance, certaines idees arretees sur les choses.
+C'est ce qui manque. L'absence d'idees generales, et probablement
+l'incapacite d'en avoir, est un trait important du personnage que nous
+considerons. A lire les autres oeuvres de Marivaux, on soupconne cette
+lacune; a lire le _Spectateur_, on s'en assure.
+
+La chose est peut-etre plus sensible, quand on s'enquiert des idees
+litteraires de Marivaux. On sait que Marivaux est un "moderne", ce que
+je ne songe nullement a lui reprocher; car non seulement il est permis
+d'etre "moderne", mais il n'est pas mauvais de l'etre, quand on est
+artiste, pour avoir le courage d'etre original. Marivaux est donc contre
+les anciens; mais rien ne montre mieux son impuissance a exprimer une
+idee, c'est-a-dire a en avoir une, que la maniere dont il plaide sa
+cause. Tout a l'heure, il etait diffus et vide, maintenant il est
+inintelligible et inextricable:
+
+"Nous avons des auteurs admirables pour nous, et pour tous ceux qui
+pourront se mettre au vrai point de vue de notre siecle. Eh bien, un
+jeune homme doit-il etre le copiste de la facon de faire de ces auteurs?
+Non! cette facon a je ne sais quel caractere ingenieux et fin dont
+l'imitation litterale ne fera de lui qu'un singe, et l'obligera de
+courir vraiment apres l'esprit, l'empechera d'etre naturel. Ainsi, que
+ce jeune homme n'imite ni l'ingenieux, ni le fin, ni le noble d'aucun
+auteur ancien ou moderne, parce que ou ses organes s'assujettissent
+a une autre sorte de fin, d'ingenieux et de noble, ou qu'enfin cet
+ingenieux et ce fin qu'il voudrait imiter, ne l'est dans ces auteurs
+qu'en supposant le caractere des moeurs qu'ils ont peintes. Qu'il se
+nourrisse seulement l'esprit de tout ce qu'ils ont de bon (il faudrait
+indiquer a quoi ce bon se reconnait) et qu'il abandonne apres cet esprit
+a son geste naturel."
+
+Toutes les fois qu'il touche a cette question, c'est ainsi qu'il parle.
+Ce qui precede est a la fin de la septieme feuille du _Spectateur_; le
+galimatias est plus terrible au commencement de la huitieme.
+
+--Voici de son style quand il se fait critique. Sur _Ines de Castro_:
+
+"... Et certainement c'est ce qu'on peut regarder comme le trait du plus
+grand maitre: on aurait beau chercher l'art d'en faire autant, il n'y
+a point d'autre secret pour cela que d'avoir une ame capable de se
+penetrer jusqu'a un certain point des sujets qu'elle envisage. C'est
+cette profonde capacite de sentiment qui met un homme sur la voie de ces
+idees si convenables, si significatives; c'est elle qui lui indique
+ces tours si familiers, si relatifs a nos coeurs; qui lui enseigne ces
+mouvements faits pour aller les uns avec les autres, pour entrainer
+avec eux l'image de tout ce qui s'est deja passe, et pour preter aux
+situations qu'on traite ce caractere seduisant qui sauve tout, qui
+justifie tout, et qui meme, exposant les choses qu'on ne croirait pas
+regulieres, les met dans un biais qui nous assujettit toujours a bon
+compte; parce qu'en effet le biais est dans la nature, quoiqu'il cessat
+d'y etre si on ne savait pas le tourner: car en fait de mouvement la
+nature a le pour et le contre; et il ne s'agit que de bien ajuster."
+
+Marivaux etait de ceux, ou de celles, a qui l'idee pure, meme tres peu
+abstraite, echappe completement, qui n'ont ni prise pour la saisir,
+ni force pour la suivre, ni langage pour l'exprimer. Il n'etait un
+"penseur" a aucun degre, et le peu de cas qu'en ont fait les philosophes
+du XVIIIe siecle tient en partie a cette raison.
+
+--Il etait mieux qu'un penseur; il etait un moraliste.--Ce n'est pas
+encore tout a fait le vrai mot, et c'est chose curieuse meme, comme
+ce romancier si agreable, et cet auteur dramatique si rare, est peu
+moraliste a proprement parler. Il me semble qu'il observe assez peu, et
+qu'on ne trouverait guere dans Marivaux de veritables etudes de moeurs
+ni de copieux renseignements sur la societe de son temps. Dans ses
+journaux, pour commencer par eux, on ne rencontre que tres peu de
+details de moeurs. Il trouve le moyen de faire des "chroniques" non
+politiques, rarement litteraires, et ou la societe qu'il a sous les yeux
+n'apparait point. Il n'a pas meme cette vue superficielle des choses
+environnantes qui rend lisible Duclos. Ses causeries, pour ce qui est du
+fond, et dans une forme abandonnee et languissante qui, malheureusement,
+n'est qu'a lui, annoncent beaucoup moins Duclos qu'elles ne rappellent
+les _Lettres galantes_ de Fontenelle. Ce sont des memoires pour ne
+pas servir a l'histoire de son temps. Il est juste de faire quelques
+exceptions. On a releve avec raison ce passage ou nous apparait un
+pauvre jeune homme, distingue, aimable, causeur spirituel, et qui
+devient absolument muet, stupide et paralyse de terreur devant son pere.
+Voila qui est vu, et voila un renseignement. Mais dirais-je qu'il me
+semble que cela a bien l'air d'un cas tres particulier et exceptionnel,
+et forme un renseignement plutot sur l'epoque anterieure que sur celle
+dont est Marivaux?--J'aime mieux citer la jolie page sur l'admiration
+des Francais pour les etrangers, parce que c'est la un travers qui
+parait bien s'introduire en France precisement dans le temps que
+Marivaux l'observe et le denonce. Le passage, du reste, est charmant:
+
+"C'est une plaisante nation que la notre: sa vanite n'est pas faite
+comme celle des autres peuples; ceux-ci sont vains tout naturellement,
+ils n'y cherchent point de subtilite; ils estiment tout ce qui se fait
+chez eux cent fois plus que ce qui se fait ailleurs... voila ce qu'on
+appelle une vanite franche. Mais nous autres, Francais, il faut que nous
+touchions a tout et nous avons change tout cela. Nous y entendons bien
+plus de finesse, et nous sommes autrement delies sur l'amour-propre.
+Estimer ce qui se fait chez nous! Eh! ou en serait-on s'il fallait louer
+ses compatriotes?... On ne saurait croire le plaisir qu'un Francais sent
+a denigrer nos meilleurs ouvrages, et a leur preferer les fariboles
+venues de loin. Ces gens-la _pensent plus que nous_, dit-il; et, dans le
+fond, il ne le croit pas... C'est qu'il faut que l'amour-propre de tout
+le monde vive. _Primo_ il parle des habiles gens de son pays, et, tout
+habiles qu'ils sont, il les juge; cela lui fait passer un petit moment
+assez flatteur. Il les humilie, autre irreverence qui lui tourne en
+profondeur de jugement: qu'ils viennent, qu'ils paraissent, ils ne
+l'etonneront point, ils ne deferreront pas Monsieur; ce sera puissance
+contre puissance. Enfin, quand il met les etrangers au-dessus de son
+pays, Monsieur n'a plus du paysan au moins: c'est l'homme de toute
+nation, de tout caractere d'esprit; et, somme totale, il en sait plus
+que les etrangers eux-memes."
+
+A la bonne heure! voila surprendre en ses commencements une manie qui
+n'existait point a l'age precedent, qui est un caractere assez important
+de tout le XVIIIe siecle, qui aura ses suites, bonnes, mauvaises,
+parfois heureuses, souvent ridicules, dans l'avenir, et dont le principe
+psychologique est tres finement demele.
+
+Cela est rare. Le plus souvent Marivaux n'observe point, ou fait
+des observations deja faites, par exemple sur les financiers et les
+directeurs, sans les renouveler par le detail ou par la forme. Dans ses
+romans meme, je ne le trouve point si profond connaisseur en choses
+humaines. Ce que je dis ici sera redresse par ce qui va suivre; mais je
+fais une remarque generale qui m'inquiete un peu: voici deux romans de
+moeurs, formellement et de profession romans de moeurs, qui se passent
+dans le temps ou l'auteur ecrit, dans le pays et dans la societe ou il
+vit, des romans ou le petit detail des actions humaines a sa place, des
+"romans ou l'on mange", comme on a dit spirituellement, enfin des
+romans de moeurs. Eh bien, j'en vois un ou il n'y a guere que des gens
+parfaits, et un autre ou il n'y a guere que de plats gueux et des femmes
+perdues. Je ne sais pas lequel (a les considerer en leur ensemble) est
+le plus faux. Dans _Marianne_, jusqu'aux loups sont tendres, sensibles
+et vertueux. Marianne est exquise de delicatesse; voici une dame qui a
+la passion du desinteressement, en voici une autre qui est l'ideal meme.
+Le Tartuffe de l'affaire, M. de Climal, a une fin si edifiante et dans
+tout le cours de son histoire une attitude si piteuse dans le mal, qu'on
+en vient a se dire que ce n'est point du tout un Tartuffe, mais un homme
+bon et vraiment pieux, qui a eu une faiblesse, ou plutot une tentation
+de quinquagenaire, tres pardonnable quand on connait Marianne.
+Savez-vous ce qu'aurait fait M. de Climal, s'il eut vecu, en presence de
+la resistance de la jeune fille? Je suis sur qu'il l'eut epousee.
+
+Voila l'aspect general de _Marianne_; on y voit comme un parti pris
+d'optimisme et une indiscretion de vertu. Et voici le _Paysan parvenu_
+ou je ne trouve ni un honnete homme ni une femme sage, ou tout roule,
+je ne dis pas sur les plus bas sentiments, mais sur le plus bas des
+instincts, sur l'appetit sexuel, sans que rien, absolument, s'y mele, de
+ce qui, d'ordinaire, le releve, le deguise, ou au moins l'habille.
+Lui, rien que lui. Par lui les interieurs sont troubles, les familles
+desunies, robe, finances et ministeres en emoi; par lui on meurt, on
+epouse, on s'enrichit, on entre en place, on parvient a tout.
+
+Je reviendrai plus tard sur ces choses; pour le moment, je ne montre que
+l'ensemble et le contraste entre ces deux oeuvres d'imagination, et je
+crois voir que ce sont bien des oeuvres, en effet, ou l'imagination
+domine. La realite n'est point si tranchee que cela, ni dans le bien
+ni dans le mal. Ces romans renferment, nous le verrons, des parties
+d'observation tres distingues, qu'il faut connaitre; mais, en leur fond,
+ils ne procedent pas de l'observation; ils n'ont point ete concus dans
+le reel; un peu de reel s'y est seulement ajoute. Ils procedent chacun
+d'une idee, et un peu d'une idee en l'air, d'une fantaisie seduisante,
+qui a amuse l'esprit de l'auteur. Ce n'est point un vrai moraliste qui a
+ecrit cela.
+
+C'est qu'en effet il l'etait peu, et seulement comme par boutades. La
+preuve en est encore dans ce tour d'esprit singulier, dans cette humeur
+fantasque d'imagination, dans cette excentricite laborieuse qui le guide
+plus souvent qu'on ne l'a remarque dans le choix de ses sujets. Il s'en
+ira ecrire des comedies mythologiques ou figurent Minerve, Cupidon et
+Plutus, echangeant des "discours sophistiques et des raisonnements
+quintessencies". C'est ce que disait La Bruyere de Cydias; et ce que ces
+singulieres productions dramatiques rappellent le plus, c'est bien en
+effet les _Dialogues des morts_ de Fontenelle, et leur banalite attifee
+de paradoxes. Voyez plutot: Cupidon fait l'eloge de la Pudeur, ce qui
+est le fin du fin, le plus piquant ragout, et il dit: "Moi! je l'adore,
+et mes sujets aussi! Ils la trouvent si charmante qu'ils la poursuivent
+partout ou ils la trouvent. Mais je m'appelle Amour; mon metier n'est
+point d'avoir soin d'elle. Il y a le Respect, la Sagesse, l'Honneur qui
+sont commis a sa garde; voila ses officiers..."--Que tout cela est joli,
+et que voila un rien bien travaille!
+
+Sur cette pente, il va jusqu'au bout, et quel est l'extreme en cela?
+Rien autre que la Moralite a allegories du moyen age. Ne doutez point
+qu'il n'en ait ecrit. Nous voici sur le _Chemin de Fortune_. Deux
+gentilshommes se rencontrent non loin du palais de _Fortune_. Ils voient
+de petits mausolees, avec des epitaphes: "Ci git _la fidelite d'un
+ami!_"--"Ci git _la parole d'un Normand!_"--"Ci git _l'innocence d'une
+jeune fille!_"--"Ci git _le soin que sa mere avait de la garder_", ce
+qui est bien plus finement imagine encore, car il faut rencherir.--Et
+les deux gentilshommes avancent. Un seigneur qui s'appelle _Scrupule_
+sort d'un petit bois et les arrete; une dame qui se nomme _Cupidite_ les
+soutient et les encourage, et le drame continue ainsi...
+
+N'est-ce pas curieux ce retour au XVe siecle par-dessus toute la
+litterature classique, et qu'est-ce a dire, sinon, d'abord que Marivaux
+a une naturelle contorsion dans l'esprit, et ensuite qu'un esprit
+s'abandonne a ces singulieres demarches parce qu'il n'est pas nourri
+et soutenu de connaissances solides et de verite?--Il y a autre chose,
+certes, dans Marivaux; qu'il y ait cela, c'est un signe, non seulement
+de mauvais gout, mais d'un certain manque de fond. Le fond, ce sont les
+idees et les observations morales, et les grands siecles litteraires
+sont riches, avant tout, de cette double matiere. Quand elle fait un
+peu defaut, il arrive qu'un homme de beaucoup d'esprit, et novateur sur
+certains points, recule tout a coup, par dela les grandes generations
+litteraires dont il sort, jusqu'au temps ou les hommes de lettres
+pensaient peu, observaient moins encore, et ou la litterature etait une
+frivolite penible, et une charade tres soignee.
+
+
+
+II
+
+MARIVAUX ROMANCIER
+
+Faible penseur et mediocre moraliste, qu'etait-il donc?--Il avait de
+tres grands dons de romancier et de psychologue. Car il ne faut pas
+confondre le psychologue et le moraliste. Ils sont tres differents.
+Pascal dirait que le moraliste a l'esprit de finesse et le psychologue
+l'esprit de geometrie. Le moraliste a la passion de regarder et le don
+de voir juste. Il se penetre de realite de toutes parts. Il voit une
+multitude de details, du menus faits, "principes" tenus et innombrables
+de sa connaissance, et c'est de la lente accumulation de ces multiples
+impressions du reel que se fait l'etoffe du son esprit. Il peut n'etre
+pas psychologue: ces faits qu'il saisit si bien, et en si grand nombre,
+et qu'il garde surement, il peut ne pas les analyser, n'en pas voir
+les sources ou les racines, les causes prochaines ou eloignees,
+l'enchainement, l'evolution, la secrete economie. Personne n'est plus
+sur moraliste que Le Sage, personne n'est moins psychologue.--Le
+psychologue ne voit, ou peut ne voir que quelques faits moraux, assez
+sensibles, assez gros meme, "principes" peu nombreux et facilement
+saisissables de son art. Il peut n'etre pas plus informe que chacun de
+nous. Mais, ces principes, il sait en tirer tout ce qu'ils contiennent;
+ces faits moraux, il sait les creuser, les analyser, voir ce qu'ils
+supposent, ce qu'ils comportent, et d'ou ils doivent venir, et ou ils
+menent, et penetrer comme leur constitution, comme leur physiologie.
+
+Le moraliste se prolongeant en un psychologue sera un romancier
+admirable. Le moraliste qui n'est que moraliste, le psychologue qui
+n'est que psychologue, pourra etre un romancier de grand merite, mais
+incomplet.--Tout romancier est l'un et l'autre, mais il tient plus de
+l'un que de l'autre, selon sa complexion naturelle. Marivaux est surtout
+psychologue, et il l'est presque exclusivement. Voila pourquoi ses
+romans semblent faux dans leur ensemble: il n'a pas assez vu;--et ont
+des parties eclatantes de verite: certaines choses qu'il a vues, il les
+a tres profondement penetrees.
+
+Quant a etre attire vers le roman, et ne pour cela, il l'etait
+absolument. Le psychologue a toujours au moins la tentation d'etre
+romancier. Le moraliste l'a souvent aussi, mais beaucoup moins. Reunir
+beaucoup de documents sur l'espece humaine, c'est la son plaisir, et
+le plus souvent il se borne a ecrire les _Caracteres_. Coordonner ses
+documents dans un tableau d'ensemble et faire mouvoir ce tableau sous
+les yeux du lecteur par la machine simple et legere d'un recit un peu
+lent, l'idee peut lui en plaire, et il ecrira le _Gil Blas_; mais il
+faut deja qu'il ait d'autres dons, et partant d'autres sollicitations
+que ceux du simple moraliste.
+
+Le psychologue, lui, va droit au roman, de son mouvement naturel, et
+sans se douter qu'il n'a pas tout ce qu'il faut pour l'achever; d'ou,
+peut-etre, vient que Marivaux a toujours commence les siens et ne les a
+jamais finis. Il va droit au roman, parce que sa maniere d'etudier est
+deja une facon de se raconter quelque chose. Il n'est pas l'homme qui
+jette de tous cotes avec promptitude des regards exerces et puissants;
+il est l'homme qui, frappe d'un certain fait, le creuse et le scrute
+avec patience pour remonter a ses origines, quitte a redescendre ensuite
+a ses consequences. Il suit l'evolution d'un sentiment, d'une passion,
+soutenant tel point de la chaine d'une observation ou d'un souvenir,
+et comblant discretement les lacunes avec quelques hypotheses. Il va,
+vient, induit, deduit, raccorde, et tout compte fait, c'est un petit
+recit de la naissance, du developpement, de la grandeur et de la
+decadence d'un fait moral, qu'il s'expose a lui-meme.--Que le roman
+sorte naturellement de la, c'est tout simple; qu'il en sorte complet,
+avec tous ses organes, et doue d'une vie, c'est une autre affaire. Quant
+a la tentation de l'ecrire, elle est sure.
+
+Et c'est bien ce qui arrive a Marivaux. J'ai assez dit, et un peu trop,
+qu'il n'y a rien dans le _Spectateur_, et suites. Il n'y a presque rien
+dont le moraliste ou l'historien des idees puisse faire son profit. Mais
+il y a a chaque instant des commencements de roman, des nouvelles, des
+romans rudimentaires. A chaque instant Marivaux glisse au recit. Et quel
+est le caractere de ce recit? Ce sont toujours, non precisement des
+observations morales, mais des _situations psychologiques_. Une jeune
+fille lui ecrit: "J'ai ete seduite, et je suis bien malheureuse, et
+voici ce que j'ai senti, et ce que je sens pour le coupable..."--Un
+mari lui ecrit: "Je n'ai pas de chance. Ma femme a telle conduite a mon
+egard. Je suis jaloux, et je suis perplexe. D'un cote... de l'autre...
+etc."--L'_Indigent philosophe_ devrait etre, comme le _Spectateur_, un
+recueil de reflexions diverses: tres vite il se tourne de lui-meme en
+recit picaresque.
+
+Ainsi partout. Quoi qu'ecrive Marivaux, il ne va pas loin sans qu'on
+voie poindre le roman, et sans qu'on voie aussi, peut-etre, que c'est
+roman tres mince d'etoffe et qui ne comportera guere que l'histoire
+d'un seul sentiment traversant deux ou trois situations legerement
+differentes, et entoure, pour qu'il y ait cadre, a peu pres de n'importe
+quoi.
+
+_Marianne_ et le _Paysan parvenu_ sont concus ainsi, avec plus de
+pretentions, plus de suite, plus de succes aussi; mais au fond tout de
+meme.
+
+Marivaux a ete frappe d'un trait du caractere feminin, l'amour-propre
+dans le desir de plaire. Il a vu une jeune fille francaise, assez froide
+de coeur et de sens, intelligente, avisee et fine, sans aucune passion,
+et meme sans aucun sentiment fort, ni pour le bien ni pour le mal,
+incapable d'exaltation, a peu pres fermee aux ardeurs religieuses et
+parfaitement a l'abri des emportements de l'amour, ne desirant
+que plaire et inspirer aux autres le culte tres delicat qu'elle a
+d'elle-meme, et puisant dans cette complaisance qu'elle a pour soi une
+foule de vertus moyennes qui la rendent tres aimable et tres recherchee.
+Elle est nee avec des instincts de delicatesse, de precaution a ne point
+se salir, de proprete morale, et la coquetterie est chez elle comme une
+forme de son amour-propre: quel que soit le miroir ou elle se regarde,
+que ce soit sa petite glace d'ouvriere, sa conscience ou le coeur des
+autres, elle veut s'y voir a son avantage.
+
+En butte a la poursuite d'un vieux libertin, elle n'aura point le
+mouvement de degout violent d'un coeur orgueilleux, la nausee d'une
+patricienne. Elle feindra de ne pas comprendre le desir qui la poursuit,
+elle se persuadera a elle-meme qu'elle ne s'en apercoit pas. Tant
+qu'elle peut dire, ou se dire, qu'elle ne sait pas ce qu'on lui veut,
+l'amour-propre est sauf. Cet argent qu'on lui donne, ce trousseau qu'on
+lui achete, tant qu'on n'a rien demande en echange, cela peut passer
+pour charites paternelles; qui sait si ce n'est pas cela? L'orgueil
+refuserait, l'amour-propre accepte, parce que l'amour-propre est un
+sophiste. Ce baiser sur l'oreille en descendant de voiture meritait un
+soufflet. Mais s'il peut passer pour un heurt involontaire? Il faut
+qu'il passe pour cela, qu'il soit cela: "Ah! Monsieur! vous ai-je
+fait mal?" Le sophisme est un peu fort; mais encore pour cette fois
+l'amour-propre s'est tire d'affaire.
+
+Mais quand M. de Climal en est venu aux declarations franches, et aux
+propositions sans periphrases?--Cette fois, il n'est sophisme qui
+tienne. Il faut renvoyer l'argent. On le renvoie. Il faut renvoyer la
+robe. Ah! la robe, c'est plus difficile, et c'est ici que le coeur se
+gonfle. Marianne se sent si bien nee pour porter cette robe-la, offerte
+autrement! Est-ce qu'elle ne devrait pas venir d'elle-meme sur ses
+epaules? Enfin on la renvoie aussi; le sacrifice est fait, et l'on peut
+se regarder dans son miroir.
+
+Voila la conscience de Marianne. Elle est reelle, puisqu'elle ne
+capitule point; mais elle negocie. Elle ne fait point de sortie; elle
+s'assure, au plus juste, et sans sacrifices inutiles, les honneurs de
+la guerre. Elle est faite d'un fond de dignite ou s'ajoute beaucoup
+d'adresse et de prudence: il n'est pas defendu d'etre habile. Marianne
+la definit elle-meme bien finement: "On croit souvent avoir la
+conscience delicate, non pas a cause des sacrifices qu'on lui fait, mais
+a cause de la peine qu'on prend avec elle pour s'exempter de lui en
+faire."
+
+Ses coquetteries auront le meme caractere que ses defenses; et comme ses
+resistances etaient mesurees juste a ce que l'amour-propre exige, ses
+demi-provocations se tiendront dans les limites d'une dignite qui est
+ferme, sans se croire obligee d'etre barbare. On est a l'eglise. On se
+place parmi le beau monde. Et pourquoi non? On s'y place, on ne s'y
+etale point. La modestie, c'est la dignite, et l'on est modeste; mais
+l'humilite ce n'est plus de la conscience; cela depasse les bornes;
+c'est du christianisme.--On regarde les vitraux, non point parce que ce
+mouvement fait valoir les yeux et l'attache du cou, mais parce que ces
+vitraux sont de belles choses; et si les yeux et le cou en profitent, ce
+n'est pas de notre faute.--Il n'est pas bien de montrer la naissance de
+son bras; mais il n'est pas defendu de redresser sa cornette, et si,
+dans ce geste, le bras attire quelque regard approbateur, ce n'est point
+qu'il se montre, ce n'est point qu'il se laisse voir; c'est la faute
+de la cornette. Ce sont coquetteries innocentes, parce qu'elles sont
+involontaires, ou du moins qu'elles pourraient l'etre.
+
+Et en presence d'un amour serieux qu'elle a fait naitre, comment se
+comportera notre Marianne? Remarquez d'abord que les amours qu'elle
+inspire sont vifs mais non point ardents ni profonds. Les grandes
+passions ne vont point a des femmes comme Marianne; elles vont plus
+haut, ou plus bas. Trois hommes aiment Marianne: un libertin qui n'a
+vu que ses quinze ans; un Dorante qui a vu sa grace; un homme mur
+et serieux qui a vu l'equilibre, l'assiette ferme de son esprit. Le
+libertin est repousse; l'homme serieux a le sort ordinaire des hommes
+serieux: il a un grand succes d'estime; le Dorante, M. de Valville, est
+accueilli, severement puni d'un instant d'infidelite, et, en definitive,
+serait epouse, si Marianne avait termine son oeuvre[23].
+
+[Note 23: Il epouse dans le denouement que le continuateur de
+Marivaux a ajoute.]
+
+Marianne aime donc, mais comme elle fait toute chose: elle aime sur la
+defensive. Elle ne s'abandonne ni a l'amour, ni meme au plaisir d'etre
+aimee, parce qu'elle ne s'oublie jamais. L'amour-propre defend d'etre
+dupe. Tant que Valville se montre empresse, elle se montre attentive, et
+rien de plus. Et comme elle a bien raison! Car voila que Valville est
+infidele, et ou en serions-nous maintenant, si nous avions laisse voir
+que nous aimions? Mais nous n'avons point fait cette faute, et nous
+confondons le perfide par une petite scene de generosite dedaigneuse
+tres bien conduite: "Allez! Monsieur, il vous est tout loisible..."--Et
+alors, comme nous sommes, sinon heureuse, du moins contente de nous,
+ce qui est la petite monnaie du bonheur! Comme nous puisons dans notre
+vanite satisfaite, dans notre amour-propre chatouille, dans notre
+dignite qui se sent intacte et qui se rengorge un peu, une consolation
+que d'autres trouveraient amere, mais que nous trouvons tres suffisante!
+
+"Pour moi, je revenais tout emue de ma petite expedition; mais je dis
+agreablement emue: cette dignite de sentiments que je venais de montrer
+a mon infidele; cette honte et cette humiliation que je laissais dans
+son coeur; cet etonnement ou il devait etre de la noblesse de mon
+procede; enfin cette superiorite que mon ame venait de prendre sur la
+sienne, superiorite plus attendrissante que facheuse... tout cela me
+chatouillait interieurement d'un sentiment doux et flatteur... Voila
+qui etait fait: il ne lui etait plus possible, a mon avis, d'aimer Mlle
+Walthon d'aussi bon coeur qu'il l'aurait fait; je le defiais d'avoir
+la paix avec lui-meme... et c'etaient la les petites pensees qui
+m'occupaient... et je ne saurais vous dire le charme qu'elles avaient
+pour moi, ni combien elles temperaient ma douleur."
+
+Fort bien, Marianne, vous n'aimez point, voila qui est clair; mais,
+d'abord, vous prenez le vrai chemin pour etre aimee, et du reste, vous
+etes une petite personne clairvoyante, tres ferme, tres sure de soi,
+tres forte, et qui le sait, et qui s'en felicite tres complaisamment,
+et qui trouve dans ce sentiment tous les reconforts du monde; et c'est
+plaisir de voir avec quelle gratitude envers vous-meme vous vous
+regardez dans votre miroir.
+
+Voila Marianne. Ce n'est guere qu'un portrait; ce n'est guere que
+l'etude minutieuse d'un seul sentiment, ou d'un groupe de sentiments qui
+ont ensemble etroit parentage, et qui s'entrelacent les uns dans les
+autres. Mais c'est une etude psychologique tres poussee, et souvent tres
+finement juste. Quelquefois on dirait du La Rochefoucauld un peu delaye.
+Marivaux connait bien les femmes. Je crois qu'il ne connait qu'elles;
+mais il s'y entend. Il demele tres heureusement les ressorts delies
+et freles d'un caractere feminin. A ne considerer dans _Marianne_ que
+Marianne seule, la lecture de ce livre est d'un tres grand charme. Sur
+le reste je reviendrai, et j'aurai bien a dire; mais ce que je
+crois voir pour le moment, c'est combien Marivaux a de penetration
+psychologique pour aller jusqu'au fond intime d'un sentiment surprendre
+la structure secrete, compter les contractions, isoler les fibres.
+
+Le _Paysan parvenu_, a ne regarder encore que le personnage principal,
+est beaucoup moins distingue. Ne crions pas trop vite a la pure
+convention. Il y a de la verite dans M. Jacob. L'homme qui arrive par
+les femmes est un caractere saisi sur le vif, qui est particulierement
+contemporain de Marivaux; mais qui est de tous les temps; et Marivaux
+en a bien saisi le trait principal, la confiance tranquille et presque
+beate, le laisser-aller, l'aimable abandon. Un tel homme se sent tres
+vite une force naturelle, une puissance sereine et inevitable du
+monde physique, une seve. Il a la placidite d'un element. Il en a
+l'inconscience. Les succes lui sont dus, comme au fleuve les vallees
+profondes; il s'y laisse aller d'un mouvement lent et sur.
+
+A cela s'ajoute, chez M. Jacob, un peu de finesse rustique, un
+patelinage de paysan madre, qui est un bon detail, et met un peu de
+variete dans la monotonie forcee, et comme essentielle, d'un tel
+personnage.
+
+La progression meme, dans le developpement du caractere, est bien
+observee. Au commencement quelques scrupules, et aussi quelques
+timidites. Le propre d'une force comme celle qui fait le fond de
+l'honorable M. Jacob est de s'ignorer d'abord, et, tant qu'elle
+s'ignore, d'etre contenue par les prejuges de l'education en usage chez
+les honnetes gens. M. Jacob commence par n'accepter que quelques ecus
+de la dame et de la femme de chambre; il refuse une forte somme, parce
+qu'elle est trop forte, et d'origine suspecte. Il refuse d'epouser
+la suivante, a certaines conditions que le maitre de la maison veut
+imposer. On a son honneur, un honneur de valet, point trop delicat, mais
+qui ne s'accommode pas encore de tout.
+
+Mais ensuite M. Jacob apprend peu a peu ce qu'il est, et il s'abandonne
+a son etoile; et il est admirable d'assurance sur le domaine qu'il sait
+qui est a lui. Distinction tres fine: il est a l'aise, et tres vite,
+beau parleur avec les femmes; mais les hommes l'intimident longtemps.
+A l'opera, au milieu des beaux marquis, il se sent gene, voudrait se
+cacher; il rencontre le regard d'une marquise, et le voila retabli dans
+ses avantages.--Il y a des details excellents. On lui offre une place;
+il est chez celui qui en dispose; il l'a acceptee. La pauvre femme de
+celui a qui on la retire arrive en larmes et supplie. Voyez-vous Gil
+Blas a la place de Jacob? Je crois l'entendre: "Je m'en allai tres
+confus et faisant reflexion que le bonheur des uns est toujours forme
+du malheur des autres. Mais elle etait arrivee un instant trop tard;
+j'avais accepte, el il eut ete desobligeant de rendre." M. Jacob, lui,
+rend la place. Ce n'est point un ambitieux ou batailleur dans le combat
+de la vie. Il ne se pousse pas, il arrive. Il fait cent fois pis que Gil
+Blas; mais point les memes choses. Leurs empires sont differents. Cette
+place, il a le sentiment qu'il n'en a pas besoin; il la retrouvera,
+ou mieux. Sa carriere est ailleurs que dans les antichambres
+ministerielles, et plus sure. Chacun n'a d'assurance, d'energie, et meme
+d'effronterie que dans son metier.
+
+Il est donc bon ce Jacob; mais il n'est pas conduit, ce me semble,
+jusqu'au terme logique et naturel de son developpement (ce qui tient
+peut-etre a ce que Marivaux n'a pas termine lui-meme le _Paysan
+parvenu_, non plus que _Marianne_). J'ai soupcon que l'assurance de
+l'homme doue de la puissance naturelle qui fait la fortune de M. Jacob,
+doit se tourner assez promptement, en une sorte de brutalite. Se sentir
+sur de l'amour de toutes les femmes developpe etrangement le fond
+de ferocite qui est en l'homme. Si les mortels ordinaires ont tant
+d'aversion pour les Jacob, c'est un peu jalousie; un peu sentiment de
+dignite; surtout certitude que ces gens-la ne se bornent pas a etre des
+miserables et deviennent tres vite des coquins. Moliere n'a pas manque
+de faire son Don Juan mechant. Il faut un peu l'etre pour etre Don
+Juan, et surtout a faire comme Don Juan, on est sur de le devenir. Le
+_Leone-Leoni_ de George Sand, encore qu'un peu pousse au noir, est tres
+bien vu a cet egard[24]. Marivaux ne l'a pas entendu ainsi et s'est
+peut-etre trompe.
+
+[Note 24: Je n'ai pas besoin de rappeler le _Bel Ami_ de Maupassant,
+qui pourrait etre intitule le _Sous-officier parvenu_, et ou ce trait
+est tres bien marque, peut-etre meme avec exces.]
+
+Ainsi M. Jacob s'est marie. Il etait dans son caractere de rendre sa
+femme horriblement malheureuse, la rencontrant comme un obstacle apres
+l'avoir saisie comme un premier echelon. Marivaux est doux; il lui a
+epargne cette cruaute, en tuant sa femme a propos. C'est peut-etre
+reculer devant le point delicat, difficile et interessant.--Passons, et
+apres tout, Mme Jacob a pu mourir. Mais M. Jacob ne montre nulle part le
+plus petit trait de cette durete si naturelle a ses semblables, et dont
+il fallait au moins qu'il eut comme un germe. Il est benin, et tout
+passif. Il est choye, dorlote, engraisse et doucement papelard. Souvent
+on le prendrait plutot pour un "directeur" que pour ce qu'il est, et il
+n'y a rien de plus different. C'est que Marivaux est un genie feminin,
+et s'entend a peindre surtout les femmes et les personnages qui leur
+ressemblent. Il a fait un Jacob un peu adouci, un peu feminise, sans
+songer que les Jacob reussissent aupres des femmes precisement parce
+qu'ils ne leur ressemblent pas; un Jacob qui n'est point faux, car le
+trait principal est bien saisi; mais qui s'arrete comme a mi-chemin de
+son evolution naturelle, qui benite a s'accomplir, qui reste indecis
+parce qu'il resta inacheve, et qui devrait, ce me semble, ne pas
+reussir, du moins entierement.
+
+Jolie esquisse du reste, etude psychologique dessinee d'un trait delie
+et fin, a laquelle il manque, comme toujours, la vigueur, la plenitude,
+les dons, pour tout dire, du grand moraliste.
+
+Et, enfin, sont-ce la des romans? Mon Dieu, non, et l'on voit bien que
+c'est a cette conclusion que je suis force de venir. Marivaux est
+un psychologue; il fait un bon "portrait" ou un bon "caractere"; il
+l'expose bien, dans un bon jour, il le fait deux ou trois fois pour
+montrer son modele dans deux ou trois attitudes et dans le jeu nouveau
+de lumiere et d'ombres que de nouveaux entours font sur lui, et il croit
+avoir ecrit un grand roman. Mais il n'a pas assez de matiere, une assez
+grande richesse d'observations pour que ce qui environne sa figure
+centrale ait autant de realite qu'elle en a. Il s'ensuit que dans ses
+romans le personnage principal est vrai, et tout le reste conventionnel.
+
+J'exagere un peu. Dans _Marianne_, apres Marianne, il y a M. de Climal.
+Dans le _Paysan_, apres Jacob, il y a Mlle Habert cadette. Je le veux
+bien. Et encore M. de Climal est-il d'une si puissante realite? Deux ou
+trois discours de lui sont de petits chefs-d'oeuvre, melanges infiniment
+heureux de fausse devotion qui ronronne et de libertinage honteux qui
+balbutie. Mais il y a bien quelque incertitude dans le trait general,
+et je ne sais pas si c'est moi que je dois accuser quand j'hesite a
+son egard entre le degout, la pitie et presque l'estime, selon les
+circonstances. La complexite, dans la composition d'un personnage, est,
+suivant les cas, trait de genie ou signe d'impuissance. Le mal est que,
+pour M. de Climal, le doute au moins reste dans l'esprit.
+
+Mlle Habert n'est point complexe; et elle a de la verite; mais elle est
+pale, elle est sans relief. Elle ne laisse presque rien dans la memoire.
+Une figure pleine et grasse, des yeux qui luisent sous des paupieres
+discretes, les lignes arrondies d'une chatte gourmande, voila ce que je
+me rappelle, et c'est quelque chose, mais c'est tout.
+
+Je suis sur que cette impuissance relative a fournir de matiere ses
+personnages secondaires, Marivaux en a conscience, et que c'est pour
+cela qu'il les tue a mi-chemin, M. de Climal au tiers de _Marianne_,
+Mlle Habert a la moitie du _Paysan_. Sans doute il ne pouvait point les
+soutenir, et il s'en est debarrasse, et le vice de composition n'est
+peut-etre qu'une indigence d'invention.
+
+Quant a ce qui reste, quand on en parle, savez-vous ce qui arrive? C'est
+que ce n'est plus de Marivaux qu'on s'entretient. Ce n'est plus lui qui
+ecrit, c'est son temps. Marivaux, dans ses romans, se trace un cadre
+assez vaste, y dessine, avec sa psychologie adroite, mais peu puissante,
+et son observation juste, mais peu riche, une, deux, trois figures, et
+surtout une, qui ont de la verite; et il remplit les espaces vides avec
+ce que lui donnent le tour d'esprit, le tour d'imagination, le bel air,
+le gout general, les lieux communs et les manies intellectuelles de
+son epoque. Or dans l'epoque dont il est, il y a surtout deux gouts
+dominants en litterature d'imagination: c'est a savoir la vertu et le
+devergondage.
+
+Je dis le devergondage, et c'est chose bien connue deja du lecteur: il
+sait que Crebillon fils commence de tres bonne heure au XVIIIe siecle,
+avec les _Lettres Persanes_ et le _Temple de Gnide_. Ce qu'on oublie
+quelquefois, c'est que la "vertu", la vertu a la mode de Jean-Jacques,
+"l'ame vertueuse et sensible" n'est point nee sous les auspices de
+Diderot et de Rousseau. Elle vient au jour, elle aussi, presque au
+commencement du siecle. On la trouve dans ces memes _Lettres Persanes_
+a l'episode des _Troglodytes_; on la trouve dans tout le theatre
+sentimental de La Chaussee, et ne perdons pas de vue que le theatre de
+La Chaussee est exactement contemporain des deux romans de Marivaux.
+
+Il faut bien se persuader, et que Diderot n'a invente ni le libertinage,
+ni la sensibilite, et que l'un et l'autre sont venus a peu pres
+ensemble, des que l'influence du XVIIe siecle s'est affaiblie, comme
+frere et soeur, qu'ils sont en effet. Car ils sont de meme famille, et
+se soutiennent l'un et l'autre, et meme se supposent. Des que la gravite
+chretienne a cesse de remplir, ou de soutenir, ou, au moins, de reprimer
+les esprits, le libertinage s'y est insinue; et des que le libertinage
+s'y est introduit, le respect humain, pour en temperer la crudite, y
+a mele le gout de la vertu et le don de l'attendrissement. On est
+licencieux, on est lubrique; mais on a bon coeur, on est pitoyable, le
+spectacle du malheur vous arrache de genereuses larmes, et, sous ce
+couvert, on continue d'etre libertin en toute decence. Et le lecteur
+peut lire sans rougir l'oeuvre ou tant de vertu enveloppe un peu de
+cynisme; et l'auteur se sauve de ses ecarts par la beaute morale de
+ses conclusions; et tout le monde trouve son compte; et vertu et
+devergondage s'en vont de concert tout le long du siecle, jusqu'a
+Diderot et Rousseau, si enclins a l'un comme a l'autre, et qui ont a
+l'un et a l'autre, unis et enlaces jusqu'a se confondre, fait de si
+grandes fortunes, qu'ils passent pour les avoir inventes.
+
+Le fait est constant; quant a la theorie, elle n'est pas de moi; elle
+est de Marivaux. C'est lui qui etablit cette regle de l'union necessaire
+de la licence et de l'honnetete. Il gronde Crebillon fils: Vous etes
+trop cru, lui dit-il. Il faut des debauches dans un bon ouvrage, mais
+temperees par des tendances vertueuses; "nous sommes naturellement
+libertins, ou, pour mieux dire, corrompus; mais il ne faut pas nous
+traiter d'emblee sur ce pied-la. Voulez-vous mettre la corruption dans
+vos interets? Allez-y doucement, apprivoisez-la, ne la poussez point
+a bout. Le lecteur aime les licences, mais non point les licences
+extremes, excessives... Le lecteur est homme; mais c'est un bomme en
+repos, qui a du gout, qui est delicat, qui s'attend qu'on fera rire son
+esprit; qui veut pourtant bien qu'on le debauche, mais honnetement, avec
+des facons, avec de la decence."--Que disais-je?
+
+Ces deux gouts dominants, ces deux lieux communs de l'esprit public au
+XVIIIe siecle, ils n'etaient guere, a la verite, dans Marivaux. La ou
+Marivaux est superieur, ils sont absents; mais c'est avec quoi il a
+comble les vides et fait l'etoffe courante et commune de ses romans;
+c'est ce qu'on trouve dans son oeuvre quand il n'y intervient pas
+directement, et qu'il la laisse aller d'elle-meme.
+
+Sensibilite conventionnelle, toute la partie de _Marianne_ (le second
+tiers) ou la jeune fille est menee dans le monde, conduite chez le
+ministre, etc. Il y a la une scene dans le cabinet ministeriel, avec
+larmes, genuflexions, genoux embrasses, et ministre la main sur son
+coeur, qui meriterait d'etre peinte par Greuze. Il n'y manque qu'un
+huissier au second plan ouvrant les bras a demi etendus dans un geste
+qui veut dire: "Spectacle divin pour une ame sensible!"
+
+Libertinage concerte et appuye, toutes les dames qui veulent du bien
+a M. Jacob; details scabreux, peintures lascives qui se repetent
+a satiete; une certaine gorge de madame de Fecourt qui reparait
+regulierement, toutes les dix pages... Et tout cela aussi tres
+conventionnel, sans relief, sans individualite des personnes:
+mademoiselle Habert a part, je confesse que je confonds toutes les
+autres, et que j'attribue peut-etre a madame de Fecourt la gorge de
+madame de Ferval ou de madame de Vambures.--Il y a meme un peu de
+libertinage dans _Marianne_, et le, pied, dechausse par accident, de
+Marianne est bien le pendant du pied, volontairement sans pantoufle, de
+madame de Ferval.
+
+En verite tout cela n'est pas de Marivaux; c'est de tout le monde qui
+est autour du lui; cela n'a pas d'originalite parce que ce n'est pas
+conception de l'auteur, substance de son esprit, mais matiere commune
+dont il entoure et gonfle ses conceptions pour faire volume. Il a un
+bien joli mot quelque part: "... moins a la honte de mon coeur qu'a la
+honte du coeur humain; car chacun a d'abord le sien, et puis un peu
+celui de tout le monde..."--Et chacun aussi a d'abord son esprit, et
+puis un peu celui des autres, qu'on ajoute au sien pour etendre un peu
+son domaine; mais a ces biens d'emprunt on ne laisse pas sa marque et
+les traces d'une possession veritable.
+
+Ce qui est bien de lui, ce sont des longueurs d'une autre espece,
+d'interminables reflexions. "Je suis naturellement babillard", dit-il en
+une preface. Il l'est doublement, etant de complexion un peu feminine,
+et faisant etat de psychologue. Il faut qu'il explique tout par le menu,
+et, quand il a tout explique, qu'il recommence. Il peint deux devotes
+engloutissant des plats enormes avec des mines degoutees qui doivent
+donner le change, et convaincre le spectateur, et elles-memes, qu'elles
+n'y mettent point de concupiscence. Il suffisait de dire cela. Il le
+dit, deja longuement, et ensuite:
+
+"... Je vis a la fin de quoi j'avais ete dupe. C'etait de ces airs de
+degout que marquaient mes maitresses, et qui m'avaient cache la
+sourde activite de leurs dents. Et le plus plaisant, c'est qu'elles
+s'imaginaient elles-memes etre de tres petites, de tres sobres
+mangeuses. Et comme il n'etait pas decent que des devotes fussent
+gourmandes (_sans doute, passons_); qu'il faut se nourrir pour vivre
+et non pas vivre pour manger; que, malgre cette maxime raisonnable et
+chretienne, leur appetit glouton ne voulait rien perdre, elles avaient
+trouve le secret de la gloutonnerie..."
+
+Ah! c'est fini!--Non!
+
+"... et c'etait par le moyen de ces apparences de dedain pour les
+viandes; c'etait par l'indolence avec laquelle elles y touchaient
+qu'elles se persuadaient etre sobres, en se conservant le plaisir de ne
+pas l'etre; c'etait (_allez! allez!_) a la faveur de cette singerie que
+leur devotion laissait innocemment le champ libre a l'intemperance."
+
+Voila trop souvent sa maniere. Il semble croire que son lecteur est tres
+inintelligent et n'a jamais compris. Marianne ne veut pas avouer au
+jeune Valville qu'elle est fille de magasin chez Mme Dutour. Elle refuse
+de donner son adresse; elle retournera a pied, quoique blessee. Elle
+evite de prononcer le nom de la lingere. Puis, a un moment donne,
+perdant la tete: "Il faudra donc envoyer chez Mme Dutour." Quel malheur!
+elle s'est trahie! "--Ah! cette marchande de linge...., repond Valville;
+c'est donc elle qui aura soin d'aller chez vous dire ou vous etes."
+Quelle bonne fortune! Valville n'a pas compris!--Le revirement est joli,
+il est tres clair, et le lecteur n'a pas besoin de commentaire. Mais
+Marivaux en a besoin; il est explicateur fieffe:
+
+"... Y avait-il rien de si piquant que ce qui m'arrivait? Je viens de
+nommer Mme Dutour; je crois par la avoir tout dit, et que Valville est
+a peu pres au fait. Point du tout. Il se trouve qu'il faut recommencer;
+que je n'en suis pas quitte; que je ne lui ai rien appris; et qu'au lieu
+de comprendre (_le voila parti!_) que je n'envoie chez elle que parce
+que j'y demeure, il entend seulement que mon dessein est de la charger
+d'aller dire a mes parents ou je suis; _c'est-a-dire qu'il_ la prend
+pour ma commissionnaire: c'est la toute la relation qu'il imagine entre
+elle et moi."
+
+Cela est continuel. Il le sait lui-meme, s'en accuse, s'en excuse,
+s'en amuse, et recommence. C'est la marque de la manie psychologique.
+Vauvenargues a de ce travers; Massillon aussi; Le Sage n'en a pas
+l'ombre. On voit les pentes differentes. Le roman, de Le Sage a
+Marivaux, d'oeuvre de moraliste, devient oeuvre de psychologue, avec
+les defauts et les qualites aussi que comporte ce genre. Il est fait
+de l'elude tres minutieuse de quelques sentiments, avec beaucoup de
+reflexions et de considerations; et cela fait un fond un peu denue, et,
+pour l'etoffer, l'auteur y ajoute des choses qui ne sont pas de lui,
+mais de ses voisins: un peu de ce realisme des vulgarites qui avait
+commence a poindre avec Le Sage, et qui devait etre vite a la mode en
+France, ou le realisme n'a le plus souvent ete qu'un certain gout de
+s'encanailler; un peu de sensibilite et de vertu larmoyante; un peu de
+polissonnerie.
+
+Et voila, ce me semble, les romans de Marivaux. Ils ont des disparates
+extraordinaires, et sont, selon les pages, excellents ou assommants.
+C'est qu'ils ont ete ecrits comme par deux hommes, l'un psychologue,
+contemporain de La Rochefoucauld et de Mme de La Fayette, qui est
+exquis, encore qu'un peu long, l'autre par un homme du XVIIIe siecle
+qui connaissait le gout du jour et qui expediait, comme a la tache, des
+pages de grivoiseries ou de sensibleries pour aider l'autre. Et il n'y
+a personne qui ressemble moins au premier que le second, d'ou suit dans
+l'ouvrage commun quelque incoherence.
+
+Trouve-t-on en quelque ouvrage Marivaux a peu pres tout seul, et sans
+collaborateur trop apparent? Oui, et c'est la que nous allons le
+considerer pour achever de le bien connaitre.
+
+
+
+III
+
+MARIVAUX DRAMATISTE
+
+Il etait ne pour le theatre, et plutot le theatre etait l'endroit ou
+ses qualites devaient se trouver dans tout leur jour,--ou ce qui lui
+manquait n'est point necessaire,--ou, enfin, il se pouvait qu'il fut
+contraint de renoncer a ses defauts, justement parce qu'ils y sont plus
+graves qu'ailleurs.
+
+Cet art psychologique ou il etait fin ouvrier, le theatre en vit;
+c'est sa ressource propre. Ce ne sont point les grands moralistes qui
+reussissent a la scene, ce sont les grands psychologues. Ce ne sont
+point des tableaux tres riches et abondants des moeurs humaines que le
+theatre peut nous presenter, c'est l'analyse tres nette, tres diligente
+et bien conduite, d'une ou deux passions dans chaque piece, et c'en est
+assez; c'est l'evolution, bien suivie en ces phases successives, d'un
+ou de deux sentiments, qu'on saura presenter et opposer d'une maniere
+dramatique. Et tant s'en faut qu'il soit besoin d'une foule de
+personnages, tous bien saisis, c'est-a-dire d'une multitude de
+renseignements sur les moeurs des hommes, qu'il ne faut pas meme de
+personnages trop complexes, sous peine de n'etre plus clair. Au theatre
+l'homme est comme depouille de tous les accessoires de son caractere, il
+est reduit a ses passions dominantes; et puis, en revanche, ces
+passions sont etudiees dans tout leur detail et etalees dans tout leur
+developpement.
+
+Essayez de mettre _Gil Blas_ au theatre. Vous vous apercevrez d'abord
+que tant de personnages si varies, tous si precieux pourtant, deviennent
+inutiles et genants, fondent et s'effacent, et que Gil Blas seulement et
+ses amis intimes peuvent rester, et que Gil Blas prend une importance
+enorme; et que des lors, en revanche, lui n'a plus assez de fond, est
+trop en surface pour les proportions que vous etes contraint de lui
+donner; et qu'en fin de compte c'est tout le tableau de moeurs qu'il
+faut laisser tomber, et un caractere qu'il faut creuser davantage.
+
+Eh bien, Marivaux etait a son aise au theatre precisement parce qu'il
+savait creuser un caractere, et parce que le grand tableau de moeurs,
+qu'il n'eut pas su remplir, ne lui etait pas demande la.
+
+Il n'etait qu'a demi realiste, et comme par caprice. Ceci encore, au
+theatre, n'etait point mauvais. Le theatre n'admet le realisme qu'a
+legeres doses, parce que le realisme est tout fait de menus details, et
+que le theatre procede par grandes lignes. Une scene episodique realiste
+a de la saveur au theatre; mais les grandes passions eternelles (sous
+de nouvelles couleurs et regardees d'un nouveau point de vue, tous
+les cinquante ans), voila toujours le fond ou il ne faut pas tarder a
+revenir, et ou le spectateur vous ramene.
+
+Ses complaisances pour le gout du temps, sensiblerie fade ou manie de
+libertinage, n'avaient guere leur place sur la scene, ou la gauloiserie
+est bien recue, mais ou l'art de provoquer des mouvements honteux est
+absolument proscrit; ou les sentiments delicats sont bien accueillis,
+mais ou la comedie larmoyante n'avait pas encore pu s'etablir en
+faveur. Si Marivaux avait eu, de son fond, ce gout de pleurnicherie
+sentimentale, il l'aurait apporte la, comme fit La Chaussee; mais j'ai
+cru voir qu'il n'est chez lui que ressource d'emprunt pour allonger ses
+volumes, et aussi n'y a-t-il pas songe en un genre d'ouvrages ou la mode
+ne l'imposait point, et qui, du reste, doivent etre courts.--Enfin
+ses defauts, bien personnels ceux-la, d'abstracteur de quintessence
+et d'explicateur a perte d'haleine, minutieux commentaires, analyses
+confuses a force d'etre multipliees, et galimatias dans la finesse,
+pouvaient le perdre absolument au theatre,--a moins que le theatre ne
+l'en detournat. C'etait partie de va-tout. Subsistant, ces defauts
+eussent ete la odieux; mais precisement parce qu'ils devenaient odieux,
+ils pouvaient, la, lui sembler tels, et le degouter, et, a force
+d'apparaitre extremes, etre amenes a disparaitre. Dans une circonstance
+ou une sottise serait enorme, ou bien on la fait, ou bien son enormite
+vous avertit de ne point la faire. C'est ce dernier qui est arrive, ou a
+peu pres; car les defauts intimes ne s'abolissent point, mais il arrive
+qu'ils se contiennent.
+
+Rien ne montre mieux que cet exemple combien le theatre est une bonne
+discipline, en ses rigueurs salutaires, pour les hommes de lettres. Le
+theatre a ramene les defauts de Marivaux a la mesure de demi-qualites,
+de dons aimables et un peu suspects, de graces legerement inquietantes.
+Comme il faut etre court au theatre, ses longueurs se sont restreintes a
+de simples nonchalances;--comme il faut etre vif, ses analyses se sont
+ramassees en traits rapides et penetrants, et les coups de sonde ont
+remplace les longues galeries souterraines;--comme il faut etre clair,
+son galimatias est reste dans les honnetes limites du precieux; et de
+tout cela s'est forme le _marivaudage_, dont on n'a jamais su s'il est
+le plus joli des defauts, ou la plus perilleuse des qualites, ou une
+bonne grace qui s'emancipe, ou un mauvais gout qui se modere.
+
+Le theatre lui etait donc un lieu favorable en somme, ou ses dons
+avaient leur emploi, ses lacunes leur excuse, ses mauvais penchants leur
+correctif; et ou il pouvait donner une note toute nouvelle, ce qu'il a
+d'original s'accommodant bien a la scene, et ce qu'il a de commun ne
+pouvant guere y trouver place.
+
+Aussi ce theatre de Marivaux est-il d'une qualite rare et precieuse. La
+premiere impression en est ravissante. Il est joli d'abord de tout ce
+qui n'y est point. On sent, au premier regard, un homme qui n'a point de
+metier (plus tard on s'apercevra que c'est un homme qui a un metier a
+lui). On ouvre le volume, on parcourt, et c'est une surprise aimable.
+Quoi! point d'intrigue; point de quiproquo; point d'obstacle exterieur
+au bonheur des amants, point de circonstance accidentelle qui les
+separe, corrigee par une circonstance accidentelle qui les reunit;--et
+point de tuteur barbare, de pere terrible, d'oncle sauvage et
+stupide;--et pas davantage de _peinture de la societe_ (oh! non!);
+point de traitants, d'agioteurs, de femmes d'intrigue, de chevaliers
+d'industrie, de "chevaliers a la mode", de valets flibustiers, de
+parvenus, de femmes galantes, de devotes, de directeurs;--et point
+non plus de _comedies de caractere_: point de piece qui s'intitule le
+distrait, l'inconstant, le maniaque, le disputeur, le decisionnaire, le
+grondeur, le grave, le triste, le gai, le sombre, le morne, l'acariatre,
+le tranquille, l'amateur de prunes, et qui nous offre le divertissement
+de dix lignes de La Bruyere en cinq actes!--Quel singulier theatre!
+Voila qui ne ressemble a rien! Mais deja c'est quelque chose que cela,
+et l'on en est comme tout repose et rafraichi.
+
+On lit de plus pres, et l'on s'apercoit qu'il y a la un genre nouveau,
+une sorte de _comedie romanesque_, des ouvrages dramatiques qui sont des
+"nouvelles", ou bien plutot, de petits romans traites dans la maniere
+dramatique, du reste avec le moins de procedes dramatiques qu'il se
+puisse. Cette comedie n'emprunte presque rien--ayons le courage de dire
+rien du tout--a la vie courante; elle n'a la pretention ni de corriger
+les moeurs ni de les peindre; elle n'est ni une these ni un miroir; elle
+est faite d'une douce et legere aventure de coeurs entre gens qu'on n'a
+jamais rencontres dans la rue. Les critiques qui veulent voir dans ce
+theatre la comedie traditionnelle, et y chercher des renseignements sur
+les hommes du temps, ont le double malheur de n'y trouver rien, et
+de nous amener, par leurs analyses les plus laborieuses, a cette
+conclusion, tres fausse, qu'il est nul. Les personnages y sont d'un pays
+qui n'est nullement geographique. Les suivantes sont des dames tres
+bien elevees, et qui ne sont pas seulement spirituelles, qui sont
+ingenieuses. Et faites bien attention, souvent les grandes dames ont
+des naivetes, de petites impatiences, de legers et adorables manques de
+reflexion ou de tenue qui en font de charmantes grisettes. Il n'y a pas
+une grande distance, non seulement d'allures, mais meme de race, entre
+maitres et valets. Au theatre les acteurs jouent ces roles chacun selon
+son "emploi" et retablissent la difference; mais examinez, et vous
+verrez qu'elle est factice.--Et, pareillement, les meres (le plus
+souvent) sont aussi jeunes de coeur que leurs filles; les peres dressent
+des pieges joyeux ou se prendront leurs enfants, d'une humeur aussi gaie
+et alerte que de jeunes valets.--Et tout cela est leger, capricieux,
+aerien, fait de rien, ou d'un reve bleu, qui nous emmene bien loin, loin
+des pays qui ont un nom, dans une contree ou l'on n'a jamais pose le
+pied, et que pourtant nous connaissons tous pour savoir qu'on y a
+les moeurs les plus douces, les caracteres les plus aimables, des
+imperfections qui sont des graces, et que c'est un delice d'y habiter.
+
+--Autrement dit, cette comedie est ultra-romanesque, et differe de
+toutes les autres en ce qu'elle est plus conventionnelle qu'aucune
+d'elles.--Il faut voir. Relisons un peu. Ces gens-la ne sont que des
+ames, cela est clair; mais des ames peuvent avoir une certaine realite,
+qui consiste a ressembler aux notres tout en etant beaucoup plus belles;
+elles peuvent avoir une certaine vie qui consiste a aimer, a desirer, a
+sentir, a se chercher, a se fuir, a se contracter douloureusement dans
+la tristesse, a s'epanouir delicieusement dans la joie, a hesiter dans
+l'incertitude, a se mouvoir enfin librement dans l'atmosphere legere et
+pure qu'elles habitent; et si le moraliste proprement dit, ou pour mieux
+parler l'historien de moeurs, n'a guere que faire ici, il me semble
+que le psychologue peut s'y trouver bien.--Marivaux n'a pas compris
+autrement la comedie. Il a considere des ames humaines parfaitement en
+dehors de quelque temps et de quelque lieu que ce fut, mais qui etaient
+bien des ames humaines, et qu'il regardait de tres pres. Il n'est
+fantaisiste que de premiere apparence, et parce qu'il supprime a peu
+pres le support materiel et l'habitacle ordinaire des esprits humains;
+mais avec les ressorts memes de ces esprits, il ne badine point; il
+n'invente pas, il est tres informe et tres diligent, et il arrive ainsi
+que ce theatre, qui contient si peu de _realite_, contient plus de
+_verite_ que beaucoup d'autres.--Il est tres libre, tres degage, tres
+affranchi de toute imitation des choses de la rue ou de la maison; il
+parait tres imaginaire, et tout a coup on s'apercoit qu'il est tres
+profond. Figurez-vous qu'on dit a Racine: "Vos Grecs ne sont pas des
+Grecs. Ils sont du temps d'Homere et ils n'ont rien d'homerique." Il eut
+repondu sans doute: "Ce ne sont guere des Francais davantage. Ce
+sont des hommes. J'ai un gout pour l'etude des sentiments humains en
+eux-memes, et ce gout ne s'accommode guere du souci de la couleur des
+temps et des lieux. S'il me conduit a tracer des developpements de
+passion qui ne soient ni d'un siecle ni d'un autre, mais qui soient
+vrais, il suffit peut-etre." A un degre inferieur, et dans un autre
+ordre, Marivaux procede de meme. La couleur locale de la comedie,
+c'est le realisme. Il n'en a souci, et d'autant plus peut-etre, etant
+connaisseur en choses de l'ame, il nous donne l'impression de la verite
+pure. Veut-on voir comment une idee de comedie lui vient en l'esprit, et
+d'ou il part pour en faire une? Allons chercher une comedie qu'il n'a
+point faite, et dont il n'a jete sur le papier que la matiere:
+
+"J'ai eu autrefois une maitresse qui etait savante. Sa folie etait de
+philosopher sur les passions quand je lui parlais de la mienne. Cela
+m'impatienta... J'avais remarque quelle etait glorieuse de savoir si
+bien jaser; je pris le parti de la louer beaucoup et de faire le surpris
+de sa penetration. Elle m'en croyait enchante. Savez-vous ce qui arriva?
+C'est que pendant qu'elle definissait les passions, je lui en donnai en
+tapinois une pour moi, que sa vanite lui fit prendre par reconnaissance,
+et qui m'ennuya a la fin, parce que j'en meprisais l'origine. Elle fut
+fachee de la retraite que je fis: mais elle ne perdit pas tout; car,
+comme elle aimait a philosopher, je lui laissai de la besogne pour cela
+en me retirant. Elle ne parlait des passions que par theorie. Il n'y
+avait que son esprit qui les connut, et je les lui avais mises dans le
+coeur... des lors je crois qu'elle s'occupa plus a les sentir qu'a les
+examiner."
+
+Ceci est une page de l'_Indigent philosophe_, et c'aurait pu devenir
+une comedie de Marivaux. C'est une analyse d'une facon d'aimer. La
+Rochefoucauld a dit qu'il y a bien des gens qui n'auraient jamais connu
+l'amour s'ils n'en avaient pas entendu parler, et l'on a dit depuis que
+parler d'amour c'est deja le foire. Voila justement le sujet de cette
+comedie que Marivaux n'a pas ecrite.
+
+La Comtesse, le Marquis, le Chevalier. La Comtesse discute sur l'amour
+avec une profondeur extraordinaire, en femme qui affecte d'etre sure de
+ne point le ressentir, quand on cause en theoricien, avec une froide
+raison, de ces choses, c'est qu'on est bien loin d'aimer... En effet,
+il n'y a aucun danger, dit le marquis. Mais comme vous en parlez bien!
+quelle intelligence, quelle finesse, que d'esprit! C'est plaisir de
+s'entretenir avec une femme superieure."
+
+LA COMTESSE.--Lisette, je sais trop la vanite de l'amour pour trouver
+un homme aimable; mais je sais connaitre le merite. Le marquis est fort
+bien. Voila un homme qui m'apprecie.
+
+LA COMTESSE.--Lisette, le marquis vient moins souvent. Cela est facheux.
+Il a dit la conversation. Il sait les choses. Dans cette campagne, on ne
+sait avec qui causer. Il me manque...
+
+Ah! vous voila, marquis! on ne vous voit plus. L'entretien d'une pauvre
+femme est sans doute languissant...
+
+LE MARQUIS.--Non, l'entretien d'une femme superieure est intimidant. Les
+femmes qui sentent encouragent, et les femmes qui savent effrayent.
+
+LA COMTESSE.--Qui vous dit que savoir empeche de sentir?
+
+LE MARQUIS.--Il y est au moins un retardement, ou une distraction.
+
+LA COMTESSE.--Ou un acheminement peut-etre.
+
+LE MARQUIS.--Ce n'est vrai que de celles qui ne savent qu'a moitie. Mais
+il n'est point de secret pour vous; et connaitre le fond de la passion,
+c'est s'en garantir. Ah! c'est dommage!
+
+LA COMTESSE.--Pour qui?
+
+LE MARQUIS.--Pour... mettons pour le chevalier qui vous aime, et qui
+ne vous le dira jamais. Il sait trop bien qu'on n'aime point les
+philosophes; on les admire.
+
+LA COMTESSE.--L'admiration n'est-elle point une forme deguisee de
+l'amour?
+
+LE MARQUIS.--Pas plus que parler amour n'est une facon de le ressentir.
+A ce compte, vous m'aimeriez infiniment. Vous voyez bien!
+
+LA COMTESSE.--Je vois que vous voulez me faire dire que je vous aime!
+
+LE MARQUIS.--Vous pourriez le dire; car vous aimez a badiner. Mais ce
+serait pour faire une etude sur la fatuite des hommes en ma pauvre
+personne.
+
+LA COMTESSE.--Lisette, ce marquis est un sot. Quand je songe que j'etais
+sur le point de lui dire que je l'aimais, et peut-etre de le croire! Il
+est tres borne, avec toutes ses finesses. J'aime les gens plus unis. Ce
+pauvre chevalier, si simple, doit savoir aimer... Mais il est timide. Si
+on l'aimait, ne fut-ce que pour punir le marquis, il ne faudrait pas le
+decourager en l'eblouissant..."
+
+Voila la methode de Marivaux. Decomposer un sentiment, en saisir les
+elements, demeler les parties dont il se compose, et de ces legers
+mouvements du coeur, de leur suite, de leurs demarches, de leurs chocs
+et de leurs conflits faire le drame lui-meme avec ses peripeties
+couvertes, secretes, intimes, cachees meme aux yeux des personnages, et
+surtout aux leurs.
+
+Il n'y a pas beaucoup de sentiments sur lesquels il soit capable de
+faire ce travail menu et delicat d'analyse. A vrai dire, il n'y en a
+qu'un. Les femmes, a l'ordinaire, ne se connaissent bien qu'en amour.
+Il ressemble aux femmes extremement. Sa petite decouverte est tout
+simplement d'avoir introduit l'amour dans la comedie francaise; et cette
+petite decouverte etait une tres grande nouveaute,
+
+Je ne crois pas exagerer aucunement. Avant Marivaux il y avait eu des
+amoureux sur notre theatre comique; seulement il n'y avait pas eu de
+peintures de l'amour. L'amour etait un des ressorts de toutes les
+comedies; il n'en etait jamais le fond et la matiere. L'auteur comique
+nous presentait une Angelique qui etait amoureuse de Valere, et un
+Valere qui etait le soupirant declare d'Angelique. Leur amour etait
+chose acquise, fait authentique, anterieur a l'ouverture des debats;
+et ce qui s'opposait a cette passion, et comment elle finissait par
+triompher des obstacles, la etait la matiere de la comedie. Il semblait
+que l'amour fut un fait tout simple, qu'on ne decompose point,
+irreductible a l'analyse; qu'on est amoureux ou qu'on ne l'est pas. On
+nous disait: "Ceux-ci le sont. Ils le seront toujours. Il n'y a pas a y
+revenir, et nous ne nous en occuperons plus. La comedie part de la, et
+elle porte sur autre chose."--C'est pour cela que vous voyez tant de
+titres de comedies qui annoncent des analyses de caractere: _Avare,
+Imposteur, Glorieux, Grondeur_; et que vous ne voyez pas une comedie qui
+s'intitule l'_Amoureux_; car l'_Homme a bonnes fortunes_, je n'ai pas
+besoin de dire que c'est autre chose. A voir de pres, on s'apercoit bien
+que chez nos comiques l'amour est meme a peine un _ressort_; il est une
+maniere de signalement: il est un moyen d'indiquer au spectateur ceux
+des personnages auxquels il doit s'interesser. Comme il est entendu,
+au theatre, que c'est les amoureux qui ont raison, a condition qu'ils
+soient aimes, l'auteur nous dit en commencant: "Amoureux: Angelique et
+Valere. Vous etes prevenus que c'est des autres que je vais me moquer.
+Quant a eux, je ne m'en occuperai qu'au denouement; et c'est bien
+naturel, puisqu'il n'y a qu'eux qui ne soient pas comiques." Mesurez
+l'importance qu'a l'amour dans toutes nos comedies classiques, et
+jugez si nos auteurs comiques ont pris autrement les choses. A peine
+pourrez-vous citer comme sortant de cette regle le _Depit amoureux_, qui
+n'est qu'une comedie d'intrigue, et le _Misanthrope_, qui est en partie
+une etude sur une maniere comique d'aimer, et en grande partie autre
+chose. Un ouvrage portant sur l'amour lui-meme et ses demarches eut paru
+moins du domaine de la comedie que du roman.
+
+Marivaux a cru que l'amour n'etait pas un fait simple, qui ne put servir
+que d'un point de depart. Il a vu qu'il etait compose de beaucoup
+d'elements divers, qu'il avait ses raisons d'etre, et ses
+developpements, et ses marches et contre-marches, son _mouvement_
+par consequent; et, par suite, qu'il pouvait _contenir sa comedie en
+lui-meme_, sans avoir besoin, pour entrer dans une comedie, d'avoir des
+obstacles exterieurs a lui.
+
+Il a vu cela parce qu'il etait bon psychologue, et surtout parce qu'il
+avait une admirable psychologie feminine, j'entends une psychologie de
+la femme comme il semblerait qu'une femme seule put l'avoir. On est
+quelquefois etonne de sa penetration sur ce point. Par exemple, c'etait,
+c'est peut-etre encore une banalite que d'estimer que les femmes sont
+fausses. Marivaux sait parfaitement qu'il n'en est rien. Ce n'est vrai
+que pour ceux qui ne font que les ecouter, et qui s'en tiennent a
+leurs paroles. A ce compte, on peut, en effet, les accuser quelquefois
+d'artifice. Mais c'est une injustice veritable. Comment un etre qui est
+tout de sentiment et de passion pourrait-il tromper? Il ne peut que
+mentir. Precisement parce qu'il a conscience que la vivacite de ses
+sentiments et son incapacite de reflexion livre a tout venant ses
+secrets, il essaye peut-etre d'abuser par ses discours. Mais ce
+n'est que la preuve qu'il est et qu'il se sent incapable de tromper
+autrement.--Et, de fait, vous n'avez qu'a ne pas l'ecouter: la verite
+sort et eclate de tous ses gestes, de tous ses airs, de tous ses
+regards, de toutes ses attitudes, et se precipite de tout son etre. Ce
+qu'il pense, il vous l'apprend toujours "par une impatience, par une
+froideur, par une imprudence, par une distraction, en baissant les yeux,
+en les relevant, en sortant de sa place, en y restant; enfin c'est de la
+jalousie, du calme, de l'inquietude, de la joie, du babil, et du silence
+de toutes les couleurs... Une femme ne veut etre ni tendre, ni delicate,
+ni fachee, ni bien aise; elle est tout cela sans le savoir, et cela est
+charmant. Regardez-la quand elle aime et qu'elle ne veut pas le dire.
+Morbleu! nos tendresses les plus babillardes approchent-elles de l'amour
+qui perce a travers son silence[25]?"
+
+[Note 25: _Surprises de l'amour_, I, 2.]
+
+Avec cette connaissance qu'il avait des femmes, des sentiments qu'elles
+eprouvent et de ceux qu'elles inspirent, il avait tout un theatre tout
+nouveau dans la tete. La comedie de l'amour, voila ce qu'il a ecrit, et
+que personne n'avait ecrit avant lui. Racine en avait fait le drame, et
+precisement Marivaux est un Racine a mi-chemin, un Racine qui ne pousse
+pas le conflit des passions de l'amour jusqu'a leurs consequences
+funestes, et qui, par cela, reste auteur comique, un Racine qui n'ecrit
+que le second acte d'_Andromaque_.
+
+On a dit qu'il n'avait jamais peint que "l'aube de l'amour", que l'amour
+en ses commencements incertains et indecis, et qui s'ignore encore.
+C'est que c'est la, et non ailleurs, qu'est la comedie de l'amour.
+L'amour declare, connu de celui qui l'eprouve et de celui a qui il
+s'adresse, n'est point matiere de comedie a lui tout seul. Car de deux
+choses l'une: ou il est malheureux, et c'est un drame qui commence, ou
+il est heureux, et il n'y a rien a en tirer du tout. L'amour commencant,
+au contraire, peut etre comique, parce qu'il s'ignore pendant que le
+spectateur s'en apercoit; parce qu'il se trompe d'objet; parce qu'il
+hesite, recule, louvoie, se prend aux pieges des precautions dont il se
+defend; par tout ce qui s'y mele de depit, de honte, de fausse honte,
+de fierte qui finit par capituler, d'amour-propre qui finit par etre
+confondu, de mille autres choses, et la est le drame gai et divertissant
+de l'amour.--Dans une comedie ou l'amour n'est pas un ressort, mais le
+fond meme, c'est le moment ou les amoureux s'apercoivent clairement
+qu'ils aiment, _qui est celui du denouement_, et, au contraire des
+autres, c'est par la declaration d'amour que ce genre de drame doit
+finir.--Et c'est ainsi que finissent d'ordinaire les comedies de
+Marivaux.--On concoit combien cette maniere d'entendre la comedie rend
+le travail de l'auteur difficile. Il doit suivre avec surete le travail
+insaisissable d'un sentiment a peine forme au fond d'un coeur, et le
+rendre tres visible au public, sans qu'il le soit aux personnages. Il
+doit etudier des passions si indecises encore que ceux qui ont le
+plus d'interet a s'en rendre compte ne s'en doutent point, et que le
+spectateur qui n'a que l'interet de son plaisir doit les voir pleinement
+et les suivre sans peine. Il doit mettre le public dans la confidence,
+sans y mettre aucun des acteurs; et dans la confidence, non d'un fait,
+facile a faire connaitre une fois pour toutes, mais des lueurs fugitives
+d'une passion secrete, des velleites de l'amour. Il y a de la gageure
+dans cette conception de l'art et le desir malicieux, la pretention
+piquante de vouloir etre compris sans presque rien dire. Marivaux a de
+la femme jusqu'a la coquetterie.
+
+Il reussit du reste pleinement a ce jeu aimable. C'est que, d'abord,
+cette science si sure qu'il faut avoir, en pareil dessein, de la
+complexion, pour ainsi dire, et de la nature intime de l'amour, il l'a
+pleinement. Personne, depuis La Rochefoucauld, mais en matiere d'amour
+seulement, n'a su demeler si finement ce qui entre dans la composition
+d'un sentiment ou d'une passion. De quoi l'amour est fait, dans telle
+circonstance ou dans telle autre, c'est ce qu'il voit d'abord; ce qui
+l'amene a prendre peu a peu conscience de lui-meme, c'est ce qu'il voit
+et montre ensuite.--Ici, il est fait de depit amoureux (_Surprises_):
+que deux personnes qui ont jure de ne plus aimer se rencontrent et
+se confient leurs resolutions, il y a de grandes chances qu'elles en
+arrivent a la sympathie, et de la a l'amour: "Comme celui-ci sait me
+comprendre!"--La il est fait d'impatience de ce qu'on possede et du
+desir de ce qu'on vous defend (_Double inconstance_).--Ailleurs il est
+fait de la honte meme d'aimer: "Quoi! l'on me soupconne d'aimer! J'ai
+bonne opinion de cet homme! Quelle insolence! ecartons cette idee..." Il
+ne faut pas l'ecarter avec violence, parce que la combattre c'est
+s'en preoccuper, et deja voila qu'on aime (_Jeu de l'amour et du
+hasard_).--Ailleurs il est fait du bonheur naif d'etre aime, de bonte,
+de douceur, d'esprit de contradiction aussi, quand tout le monde vous
+repete que l'objet de votre amour en est indigne, et qu'a force de se
+dire: "C'est vrai, je serais folle!" on finit par penser: "Serait-ce si
+fou?" (_Fausses confidences_.)--Tout cela avec une science des nuances,
+une connaissance de nos petits secrets, qui ne nous accable pas, comme
+Moliere, lequel connait les grands, mais qui nous surprend et nous
+inquiete un peu.--La _Double inconstance_ est un ouvrage un peu
+languissant; mais c'est plaisir comme Marivaux a bien marque chaque
+inconstance, celle de l'homme et celle de la femme, de son trait
+veritable et distinctif. Le bon Arlequin est inconstant sans oublier ses
+premieres amours. On sent que le present n'efface qu'a moitie le passe,
+que le desir ne fait qu'un peu tort a la gratitude. Au fond il les aime
+toutes deux, la nouvelle seulement plus vivement que l'ancienne, comme
+il est juste. Le petit fond de polygamie, instinctif au moins, sinon de
+fait, qui est dans l'homme, est indique, avec mesure du reste, d'une
+maniere tres heureuse.--Silvia, au contraire, des qu'elle aime ailleurs,
+n'aime plus ou elle aimait. L'ancien sentiment est ruine absolument par
+le nouveau. Elle n'est plus retenue meme par un regret; elle ne se sent
+plus attachee que par le devoir, ce dont il est facile de venir a bout.
+
+Et tout cela, dira-t-on, est bien frele, bien tenu, et, qui sait? bien
+superficiel peut-etre. Dans ces analyses de l'amour qui s'ignore, ne
+serait-ce point l'amour vrai que l'auteur oublie, et a force de nous
+montrer de quels elements l'amour se compose, amour-propre, depit, et
+autres menus suffrages, ne nous le montrerait-il point fait precisement
+de tout ce qui n'est pas lui?--Il y a du vrai dans cette objection;
+mais il y a aussi beaucoup a dire. Et d'abord nous sommes ici dans la
+comedie. L'amour qui est parce qu'il est, le coup de foudre de Juliette
+et de Phedre, est affaire de tragedie ou de drame. L'amour-gout, pour
+parler comme Stendhal, qui, fortifie par l'accoutumance, l'estime, les
+bons rapports, peut aller tres loin et peut-etre plus loin que l'autre,
+est essentiellement du domaine de la comedie, parce qu'il est dans les
+conditions moyennes de l'existence. Et lui seul peut servir a la comedie
+de l'amour; lui seul est piquant, tandis que l'autre, force simple, est
+redoutable comme les armees qui marchent en bataille, ainsi qu'il est
+dit aux Livres saints.--Lui seul, par le conflit et le va-et-vient des
+sentiments dont il se mele, ou dont il nait, ou qu'il fait naitre, car
+tout cela s'entrelace, et est plaisant pour cette raison meme, forme
+un petit drame a lui tout seul, et c'est le point; et un petit drame
+divertissant et tendre parce qu'il a pour denouement, "apres beaucoup de
+mystere", comme dit La Rochefoucauld, l'eclosion de l'amour meme.
+
+Notez ceci encore. S'il est bien vrai qu'un sentiment profond est parce
+qu'il est, et qu'a le decomposer, on risque tout simplement de passer a
+cote; il est vrai aussi qu'il est bien rare que nos sentiments aient ce
+sublime et cet absolu. "Ce que j'aime en vous... disait une dame, qu'a
+connue Chamfort a celui qui lui plaisait.--Arretez, repondit le galant;
+si vous le savez, je suis perdu." Le galant avait de l'esprit et meme de
+la profondeur; mais il y avait a repondre: "Sans doute, le grand amour
+romanesque est aveugle, et je n'aime point follement, si j'ai des yeux,
+meme pour voir vos merites. Mais si ce n'est pas etre aime pour soi-meme
+qu'etre aime pour ses qualites, au moins est-ce etre aime pour quelque
+chose qui nous touche d'assez pres. L'amour mele d'estime, par exemple,
+s'il n'est pas pur, est du moins d'un alliage assez agreable. L'amour,
+ne peut-etre du ressentiment contre quelqu'un qui ne vous vaut pas, est
+tout au moins une preference. Ainsi de suite; et de tels sentiments
+on peut encore s'accommoder."--Eh! oui! et c'est de ce train que
+vont d'ordinaire les choses, et c'est de ce petit manege de l'amour
+susceptible d'analyse parce qu'il n'est pas absolument pur, et de degre
+et de gradation parce qu'il n'est pas absolu, que se fait une comedie.
+
+Et encore! Savez-vous bien que La Rochefoucauld a dit que "s'il existe
+un amour pur et exempt du melange des autres passions, c'est celui qui
+est cache au fond du coeur et que nous ignorons nous-memes." Eh bien,
+c'est cet amour qui s'ignore, precisement, que peint Marivaux, ou, du
+moins, c'est par lui qu'il commence. Puis il le montre mele de ces
+autres passions dans lesquelles il prend conscience de lui-meme, dont il
+a besoin pour se connaitre et en quelque sorte pour revetir un corps;
+mais c'est encore de l'amour, et le vrai, celui qui a ete longtemps
+cache au fond du coeur.--C'est pour cela que cette comedie de l'amour
+est divertissante et touchante. Elle est divertissante parce que c'est
+un malin plaisir, un des plus vifs au theatre, de voir plus clair dans
+les sentiments des personnages qu'eux-memes, et de savoir mieux qu'eux
+ce qu'ils vont faire; elle est touchante parce que cet amour qui
+s'ignore longtemps c'est bien l'amour meme, et qu'on s'interesse a
+l'amour bien plus quand il a son obstacle en lui, dans son impuissance
+a se connaitre ou a se faire entendre, que quand il se heurte a un
+obstacle exterieur: on voudrait l'aider a naitre. Et quand ces autres
+passions, depit, amour-propre, capables de le faire eclater, commencent
+a poindre, on les aime pour ce qu'elles vont faire; on les donnerait
+aux personnages pour les exciter un peu: "Sois donc jaloux! Tu vas
+t'apercevoir que tu aimes!"
+
+Elle est touchante encore, cette comedie de l'amour, parce que l'auteur
+y a repandu une exquise bonte. C'est notre Terence, un Terence un peu
+attife. Ses personnages sont d'une bonte charmante. Il n'y a rien de
+plus difficile que de mettre la bonte au theatre, parce qu'elle y prend
+tres vite l'air fade de la sensiblerie. Marivaux se sauve du danger
+parce que ses bonnes gens ont de l'esprit. On veut oter Silvia a
+Arlequin. "Laissez Silvia au prince. Il l'aime. Il sera malheureux s'il
+ne l'epouse pas.--A la verite, il sera d'abord un peu triste; mais il
+aura fait le devoir d'un brave homme, et cela console; au lieu que s'il
+l'epouse, il la fera pleurer; je pleurerai aussi; il n'y aura que lui
+qui rira, et il n'y a point plaisir a rire tout seul."--Voila leur
+maniere; ils ont de l'esprit jusqu'au fond du coeur.
+
+Ou l'on voit bien et toute la finesse de psychologie de Marivaux, et
+cette bonte qu'il mele a toute sa finesse, c'est dans le _Legs_. Le
+_Legs_ est une etude d'homme boudeur, grognon, injuste, et qui, pour un
+peu plus, va devenir insupportable. Il est tres aime. Rien de mieux vu;
+les hommes de ce genre ont tres souvent beaucoup de succes, des succes
+serieux et durables. C'est que d'abord l'esprit de contradiction est un
+de ces elements de l'amour que Marivaux a si bien demeles; on met son
+amour-propre, et Dieu sait a quel degre d'entetement va
+l'amour-propre chez une femme, a apprivoiser un ours; c'est une belle
+victoire,--Ensuite c'est que notre boudeur est rebarbatif par timidite,
+et que la femme qui l'aime s'en est apercu; mais il fallait plus que la
+finesse feminine, il fallait de la bonte pour s'en apercevoir.
+
+Tel est le fond de la comedie dans Marivaux. C'est quelque chose de tout
+nouveau, d'inattendu, de parfaitement original, et de tres profond sous
+les apparences d'un jeu de societe. Marivaux, en mettant l'analyse de
+l'amour dans la comedie, a conquis a la comedie des terres nouvelles.
+Il a trace des chemins. Ce sont petits chemins, je le sais bien, "il
+connait tous les sentiers du coeur et il en ignore la grande route";
+Voltaire a raison; mais on pouvait repondre: "La ou personne n'est alle,
+il n'y a pas meme de sentiers."
+
+La maniere dont il dispose ses legeres fictions dramatiques est
+bien interessante a suivre de pres. Il n'y a chez lui aucun art de
+"composition", j'entends de composition factice, il n'y a pas l'ombre de
+"metier". Cela tient d'abord a ce qu'il n'en a point, et ensuite a ce
+qu'il n'en a pas besoin. Son petit drame n'est pas compose de faits
+materiels qu'il faudrait distribuer en un certain ordre pour en faire
+une suite enchainee et logique aboutissant a une conclusion contenue
+dans les premisses: il est compose de faits moraux se succedant
+d'eux-memes, sans la moindre circonstance exterieure qui les suscite ou
+les pousse.--En pareil cas l'art de la composition se confond avec l'art
+meme de lire dans les coeurs, et le drame n'a pas d'autre marche que le
+progres meme des sentiments. L'intrigue n'est point necessaire la ou le
+mouvement dramatique est intime en quelque sorte et vient de l'evolution
+meme des mouvements du coeur. L'intrigue est la part d'invention
+proprement dite que l'auteur apporte dans le drame. A qui voit
+parfaitement la succession des sentiments dans les ames, inventer n'est
+point necessaire; voir suffit. Celui-ci restreindra tout naturellement
+son invention a trouver une _situation_, et, la situation trouvee,
+laissera ses personnages aller tout seuls. Ce sera meme une tendance
+commune a tous les grands psychologues au theatre de reduire l'intrigue
+a rien. Racine glisse, d'un penchant naturel, a _Berenice_; et quand il
+a trouve ce chef-d'oeuvre de la suppression de l'intrigue, et qu'on
+lui reproche de n'avoir pas d'invention, il repond: "Precisement! J'ai
+l'invention par excellence. L'invention _consiste a creer quelque chose
+de rien_."
+
+A la verite, dans un grand drame, une situation et l'evolution naturelle
+des sentiments qu'elle a mis en presence ne suffit pas. Les sentiments,
+d'eux-memes, ont un mouvement trop lent, et restent trop longtemps
+pareils a ce qu'ils sont d'abord pour qu'il ne soit pas necessaire
+que quelques circonstances habilement menagees les renouvellent, les
+pressent, et les fassent comme tourner pour presenter leurs divers
+aspects. Pour que nous ne voyions point Phedre toujours pleurer et
+mourir, il faut que Thesee soit cru mort, puis que Thesee revienne, puis
+que les amours d'Aricie soient connus de Phedre, et c'est la l'intrigue,
+que, nonobstant ses dedains, Racine est passe maitre a disposer. D'un
+psychologue pur psychologue, comme Marivaux, on peut donc dire et qu'il
+n'a pas besoin d'intrigue et que l'intrigue est sa borne. Autrement dit,
+il sera a l'aise dans les ouvrages de courte etendue ou l'intrigue lui
+est inutile, et il ne pourra aborder les oeuvres de longue haleine ou le
+secours de l'intrigue lui serait indispensable.
+
+C'est ce qui est arrive a Marivaux. Ses chefs-d'oeuvre sont de petites
+pieces qui sont des drames en raccourci. Du drame ils ont l'essence,
+qui est la vie morale, ils ont le mouvement et la distribution aisee du
+mouvement. Ils n'ont pas l'ampleur et la variete, parce qu'ils n'ont
+pas l'invention des incidents, des incidents chose vile en soi, simples
+machines, mais machines qui servent, l'evolution d'un sentiment etant
+accomplie, a en faire paraitre un autre, lequel, a son tour, fait son
+chemin, marque son trait, et complete la peinture du caractere.
+
+De la le seul defaut serieux des petits drames de Marivaux: ils ont une
+certaine uniformite, et ils sont un peu prevus. Ils ne nous trompent
+point; nous savons un peu trop ou ils vont. Rien n'est sot, dans le
+theatre aussi bien que dans le roman, comme l'inattendu qui n'est qu'un
+caprice de l'auteur; mais l'inattendu naturel, l'inattendu dont on
+se dit apres coup qu'on s'y devait attendre, savoir donner cet
+inattendu-la, c'est connaitre le fond des choses; et savoir ne pas
+le montrer tout d'abord, c'est avoir des reserves de renseignements
+psychologiques et etre habile a les dissimuler, c'est la science menagee
+par l'art.
+
+Dira-t-on aussi qu'une certaine indigence (tres relative, et qu'on ne
+peut qualifier ainsi que quand on songe aux grands maitres du theatre),
+qu'une certaine indigence de fond se marque dans le raffinement meme de
+ces sentiments si delies? Ces gens qui ont des commencements de passion
+si impalpables, des lueurs d'emotion si fugitives, des aubes d'amour si
+delicieusement indistinctes, ils sont soupconnes d'etre ainsi pour
+etre agreables a l'auteur; ils mettent un peu de bonne volonte a se
+comprendre si tard; c'est peut-etre avec complaisance qu'ils passent si
+lentement du crepuscule de l'inconscient a la lumiere de la conscience.
+On est tente de leur dire, quand ils s'apercoivent qu'ils aiment ou
+qu'ils n'aiment plus: "Ne vous en doutiez-vous pas un peu depuis quelque
+temps?"
+
+Et ils repondraient: "Peut-etre; et peut-etre aussi n'est-ce point pour
+le profit de l'auteur, mais pour notre plaisir, et point pour votre
+amusement, mais pour le notre, que nous ne nous pressions point
+d'aboutir, et n'avions point hate d'eclore. C'est un grand delice que de
+ne point savoir ou l'on en est en pareille chose, et le chatouillement
+que des raffines plus vulgaires que nous eprouvent a ne pas dire tout de
+suite qu'ils aiment, nous le sentons, nous, a ne pas meme le penser, et
+a ne pas trop le sentir."
+
+Car ce sont de fins artistes en sensations suaves et legeres, et il n'y
+eut jamais hommes aussi habiles qu'eux a manier leur coeur comme un
+instrument de musique tres delicat, tres susceptible et infiniment
+complique.
+
+
+
+IV
+
+Marivaux, qui meritait d'etre commensal de M. de La Rochefoucauld et ami
+de Mme de La Fayette, et qui, du reste, eut cause finement avec Joubert
+ou avec Henri Heine, est un peu deplace au XVIIIe siecle.--Il en tient,
+certes, et il a des parties de La Motte, et des parties de Crebillon
+fils; mais son pays d'origine est ailleurs. Il est psychologue en un
+temps ou la psychologie est infiniment courte et pauvre. Il est fin et
+delie en un temps ou ce n'est pas exagerer que de dire que tout le monde
+a vu un peu gros en toute chose. Malgre son Jacob, il a la connaissance,
+le sentiment et le gout de l'amour tres delicat, tres pur, tres
+timide et un peu inquiet de lui-meme, en un temps ou l'amour est, a
+l'ordinaire, une grossierete exprimee en tours spirituels.--Il est un de
+ces hommes du XVIIe siecle que le XIXe siecle comprend et prend plaisir
+a comprendre. Place entre les deux par la destinee, il n'a pas reussi
+pleinement. Il lui fallait l'un ou l'autre, non seulement pour que son
+merite fut estime, mais pour qu'il remplit tout son merite. En l'un ou
+en l'autre, il eut ete plus goute, et meme il fut devenu plus digne de
+l'etre. Il eut fait des romans moins gros, et ou certaines banalites de
+sensiblerie ou de libertinage n'eussent point trouve place. Il eut, au
+theatre, fait ce qu'il a fait, mis l'amour dans la comedie, ce qui avait
+a peine ete essaye jusqu'a lui, et le public, un peu guide par Racine
+ou par Musset, s'en fut apercu davantage.--Tel qu'il est, il n'est pas
+grand, mais il est considerable, parce qu'il a invente quelque chose
+dont on ne s'etait point avise, et qu'il est assez difficile meme
+d'imiter. Il est le plus original de nos auteurs comiques depuis Moliere
+jusqu'a Beaumarchais et peut-etre au dela. Il fait beaucoup songer a
+Racine, a un Racine qui aurait passe par l'ecole de Fontenelle. Il a
+beaucoup bavarde, un peu coquete, et dit deux ou trois choses exquises,
+qui, quand on y regarde d'un peu pres, se trouvent etre des choses
+profondes.--La conversation des femmes a de ces surprises; et c'est pour
+cela que la posterite s'est engouee, sans avoir lieu d'en rougir, de
+cette coquette, de cette caillette, de cette petite baronne de Marivaux,
+qui en savait bien long sur certaines choses, sans en avoir l'air.
+
+
+
+MONTESQUIEU
+
+
+
+La plupart des etudes qui ont ete publiees sur Montesquieu ont un
+caractere commun: elles sont comme fragmentaires. On y voit un cote du
+grand publiciste, puis un autre, et il semble que cet autre n'a aucun
+rapport avec le premier. Ce n'est point de la faute des commentateurs;
+et si je fais de meme, comme je ferai certainement, peut-etre ne sera-ce
+qu'a moitie de la mienne. C'est que Montesquieu lui-meme, sans etre
+precisement ni mobile, ni fuyant, a la facon d'un Montaigne, a comme un
+caractere d'ubiquite. Il y a dans sa complexion plusieurs hommes, qui ne
+font pas societe tres etroite, et dans son esprit plusieurs systemes,
+qui se rencontrent quelquefois, mais qu'il ne s'est pas donne la peine,
+ou qu'il n'a pas eu le souci, de lier. Il est complexe sans etre
+enchaine. Il est partout; et la continuite, l'embrassement, la vaste
+etreinte lui manquent pour etre, ou pour paraitre, universel.
+
+Il y a en lui un ancien, un homme de son temps, un homme du notre, un
+homme des temps a venir, un conservateur, un aristocrate, un democrate,
+un philosophe naturaliste, un philosophe rationaliste, autre chose
+encore; et tout cela non point confus et fumeux, comme chez d'autres,
+admirablement clair et lumineux au contraire, mais a l'etat d'etoiles
+brillantes, point coordonne par quelque chose qui ramasse, ou, seulement
+qui nous guide. C'est un monde immense et brillant ou manque une loi de
+gravitation.
+
+Il faudrait, pour l'exposer sous forme de systeme, avoir plus de genie
+qu'il n'en a eu, ce qui est peut-etre difficile; ou plutot faire entrer
+ces diverses conceptions dans un systeme plus etroit que chacune
+d'elles, ce qui serait le trahir.--Peut-etre ce qu'il y a de mieux a
+faire est de le decrire par parties, patiemment et fidelement, quitte
+ensuite a indiquer, a nos risques, non point la pensee qui nous semblera
+envelopper toutes ses pensees--il n'y en a point d'assez vaste, et s'il
+y en avait une, il l'aurait eue,--mais les tendances plus accusees parmi
+ses tendances; les idees qui, chez un homme qui les a eues toutes, ont
+au moins pour elles qu'elles lui sont plus cheres; la doctrine, qui,
+sans etre plus, a le bien prendre, qu'une de ses doctrines, semble du
+moins celle ou il prefererait vivre si elle devenait une realite.
+
+
+
+I
+
+MONTESQUIEU JEUNE
+
+Je vois d'abord dans Montesquieu l'homme de son temps, d'un temps tres
+spirituel, tres curieux; tres intelligent, tres frivole, et qui semble,
+dans tous les sens de ce mot, ne tenir a rien. Ce monde n'a plus
+d'assiette. C'est pour cela qu'il est si amusant. Il semble danser.
+Il ne s'appuie a quoi que ce soit. Il a perdu ses bases, qui etaient
+religion, morale, et patriotisme sous forme de devouement a une
+royaute patriote; qui etaient encore, a un moindre degre, enthousiasme
+litteraire, amour du beau, conscience d'artistes. Il a perdu une
+certitude, et il ne s'en est point fait encore une nouvelle, pas meme
+celle qui consiste a croire que, s'il n'y en a pas encore, il y eu aura
+une un jour, certitude sous forme d'esperance qui sera celle du XVIIIe
+siecle, et au dela.--En attendant, ou plutot sans rien attendre, il
+s'amuse de lui-meme, se decrit dans de jolis romans satiriques, dans
+des comedies sans profondeur et sans portee, et s'occupe, sans s'en
+inquieter, de sciences, ou plutot de curiosites scientifiques. Avec
+cela, frondeur, parce qu'il est frivole, et tres irrespectueux des
+autres, comme de lui-meme; se moquant de l'antiquite autant au moins que
+du christianisme, et un peu pour les memes raisons, l'antiquite etant
+une des religions du siecle qui le precede; mettant en question l'art
+lui-meme, et tres dedaigneux de la poesie, comme de tout ce dont il
+a perdu le sens; sceptique, fin curieux, un peu mediocre et un peu
+impertinent.
+
+Montesquieu, dans sa jeunesse, est l'homme de ce temps-la, el il lui en
+restera toujours quelque chose (comme aussi des sa jeunesse, il ne tient
+pas tout entier dans ce caractere). Au premier regard on dirait un
+Fontenelle. Il est sec, malin, curieux et precieux. Il n'a ni conviction
+forte, ni sensibilite profonde. Il est homme du monde aimable, et meme
+charmant, "la galanterie meme aupres des femmes", dit un contemporain;
+mais sans attachement durable ni profonde emotion; "Je me suis attache
+dans ma jeunesse a des femmes que j'ai cru qui m'aimaient. Des que j'ai
+cesse de le croire, je m'en suis detache soudain[26]". Il a l'ame la
+moins religieuse qui soit. Les athees sont plus religieux que lui; car
+l'atheisme est souvent haine de Dieu, et la haine est une forme de
+la crainte, un signe de la croyance, en tout cas une preoccupation a
+l'endroit de l'objet hai. Montesquieu ne songe pas a Dieu. Il n'en
+parlera guere qu'une fois dans sa vie, et en pur rationaliste, non comme
+d'un etre, mais comme d'une loi, comme d'une formule. Il ne le sent
+aucunement.
+
+[Note 26: Cf. Usbeck dans les _Lettres Persanes_ (Lettre vi). "Dans
+le nombreux serail ou j'ai vecu, j'ai prevenu l'amour et l'ai detruit
+par l'amour meme." (L'ensemble des _Persanes_ donne l'idee que c'est
+dans le personnage d'Usbeck que Montesquieu s'est peint lui-meme, et
+l'on s'accorde a l'y reconnaitre.)]
+
+Il n'est pas chretien. Les _Persanes_ sont avant tout un pamphlet contre
+le christianisme, non plus a la Fontenelle, indirect et voile, mais
+acere et rude, a la Voltaire: "Il y a un autre magicien plus fort...
+c'est le Pape: tantot il fait croire que trois ne sont qu'un; que le
+pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas
+du vin; et mille autres choses de cette espece." Voila le ton general
+des _Lettres_ qui touchent aux choses de religion, et elles sont
+nombreuses. Plus tard le ton sera tout different, mais non la pensee.
+En cela, comme en toutes choses, remarquons-le bien tout d'abord, des
+_Persanes_ aux _Lois_, Montesquieu a change de caractere, il n'a pas
+change d'esprit, et il n'y a de difference que du ton plaisant au ton
+grave. Il pourra ne plus traiter legerement le christianisme, il pourra
+le considerer comme une force sociale, et non plus comme un objet de
+railleries; mais il n'en aura jamais la pleine intelligence, et moins
+encore le sentiment.
+
+Il est de son temps encore par l'inintelligence du grand art. Il meprise
+les poetes, epiques, lyriques, elegiaques, pele-mele, surtout les
+lyriques[27], ne faisant grace qu'aux poetes dramatiques, ces "maitres
+des passions" parce que nos poetes dramatiques sont surtout des
+moralistes et des orateurs.--Les quatre plus grands poetes sont pour
+lui Platon, Malebranche, Montaigne et Shaftesbury, opinion ou il y a du
+vrai, et beaucoup d'inattendu. Il faut entendre sans doute que les
+plus grands poetes, a ses yeux, sont les philosophes, les createurs
+et evocateurs d'idees. Mais il n'a que des mepris pour "l'harmonieuse
+extravagance" des lyriques, pour "ces especes de poetes" qu'on appelle
+les romanciers "qui outrent le langage de l'esprit et celui du coeur",
+pour tous ces hommes dont "le metier est de mettre des entraves au bon
+sens, et d'accabler la raison sous les agrements". On sent la l'homme de
+raison froide qui n'aura de passion que pour les idees. Quoi qu'il en
+soit de Montaigne et de Shaftesbury, et meme de Racine, ce maitre des
+idees n'a pas aime les "maitres des passions"; cet homme qui a vu si peu
+de sentiments dans le monde n'a pas aime ceux qui en vivent et qui les
+peignent.
+
+[Note 27: _Persanes_, lettre CXXXVII.]
+
+Il y a une preuve indirecte, et comme a rebours, de ce peu de gout de
+Montesquieu pour les choses d'art. Le paradoxe de Rousseau sur les
+effets funestes des arts et des lettres parmi les hommes, il l'a fait
+d'avance, et, d'avance aussi, refute; et c'est sa refutation meme qui
+montre qu'il ne les aime point d'une vraie tendresse[28]. Elle est d'un
+economiste, et non pas d'un artiste. A quoi bon ces decouvertes, demande
+_Rhedi_, dont les suites salutaires ont toujours leur compensation, et
+au dela, dans des malheurs, inconnus avant elles, qu'elles versent sur
+l'humanite?--_Usbeck_ va-t-il repondre par les arguments de Goethe:
+Qu'importe? plus de verite, plus de lumiere, plus d'horizon, plus
+d'espace; epuisons toute la faculte humaine, pour remplir toute l'idee
+de l'homme?--Non, mais par les arguments du _Mondain_ et par "_l'homme a
+quatre pattes_" de Voltaire: Les arts engendrent le luxe, qui alimente
+le travail des hommes. La toilette d'une mondaine occupe mille ouvriers,
+et voila l'argent qui circule, et la progression des revenus. Cela ne
+vaut-il pas mieux que d'etre un de ces peuples barbares "ou un singe
+pourrait vivre avec honneur, passerait tout comme un autre, et serait
+meme distingue par sa gentillesse?"--Il est possible; mais de l'art
+pour l'art, c'est-a-dire de l'art pour le beau, pas un mot dans les
+raisonnements d'Usbeck.
+
+[Note 28: _Persanes_, lettre CVI.]
+
+De son temps, il en est encore par un certain souci de choses
+scientifiques, et, comme disait Fontenelle, de _philosophie
+experimentale_. "Le philosophe epuise sa vie a etudier les hommes...",
+disait La Bruyere. Le philosophe de 1715 epuise ses yeux a dissequer un
+insecte. Ce n'est point du tout que je l'en blame, ni le tienne pour
+inferieur a l'autre. J'indique le nouveau sens du mot, et, du meme coup,
+le nouveau tour des idees. Montesquieu disseque donc, et observe, et use
+du microscope, et fait des rapports a l'Academie de Bordeaux sur ses
+etudes d'histoire naturelle. Est-il en route, lui aussi, pour l'Academie
+des sciences? Non. Il est seulement de sa generation, et c'est un point
+a ne pas oublier que le premier des grands _philosophes_ du XVIIIe
+siecle a, lui aussi, le signe qui leur est commun, la marque
+encyclopedique, la curiosite des choses de sciences, l'idee plus ou
+moins arretee que la est la clef d'un monde nouveau.
+
+Mais l'esprit de sa generation, il le montre surtout dans la maniere
+dont il observe les hommes, et dont il les peint. Ces _Lettres Persanes_
+sont significatives. Voltaire a raison, cela est "facile a faire",
+j'entends pour un homme comme Voltaire. Sauf quelques-unes, dont nous
+reparlerons, il est bien vrai qu'il n'y fallait que beaucoup d'esprit.
+Elles sont d'une frivolite charmante. En voulez-vous une preuve qui
+saute aux yeux? Elles font paraitre La Bruyere profond. Oui, veut-on,
+de parti pris, trouver La Bruyere, non seulement tres serieux, tres
+convaincu et tres penetrant, ce qu'il est, mais grand philosophe,
+donnant le dernier mot de la misere humaine et encore d'une sensibilite
+dechirante, et d'une imposante grandeur? Veut-on faire de La Bruyere un
+Pascal? Il n'y a qu'a commencer par les _Lettres Persanes_.
+
+Du reste, elles sont charmantes. Un tour vif, une allure cavaliere, un
+sourire qui mord, un clin d'oeil qui perce, un geste rapide qui trace
+toute une silhouette. De petits chefs-d'oeuvre de style sec, net et
+cassant, infiniment difficile a attraper, du moins a un pareil degre
+d'aisance. Mais comme observations, des observations de journaliste. Que
+voyons-nous passer dans ces pages si vives? Un nouvelliste, un inventeur
+de pierre philosophale, une coquette, un pedant, un petit-maitre, un
+directeur...--C'est quelque chose!--Eh! non! pas meme cela, le front
+plisse d'un nouvelliste, l'effarement d'un inventeur, l'attifement d'une
+coquette, le geste fat d'un petit-maitre, le dos arrondi d'un directeur.
+Ce sont des croquis, des crayons rapides d'actualites bien saisies au
+vol. Dans La Bruyere il y a, comme dit Voltaire, "des choses qui sont de
+tous les temps et de tous les lieux"; c'est-a-dire que, ne peignant que
+ce qu'il voyait, La Bruyere a penetre assez avant pour trouver le fond
+commun, la nature humaine permanente, et pour nous la montrer dans une
+vive lumiere. Montesquieu se tient au dehors. Un geste caracteristique
+ne lui echappe point; l'homme lui echappe.
+
+Je ne voudrais pas lui reprocher de n'avoir pas ete pedant; mais enfin
+sur l'homme, revele par une epoque aussi singuliere que la Regence, il
+me semble bien qu'il y avait quelque chose de plus intime a surprendre
+et a nous dire. Le siecle sera ainsi, bon peintre satirique, faible
+moraliste, ayant de bons yeux, et tres aigus, mais ne voyant bien
+que les choses du moment, _actualiste_, et incapable de soutenir
+l'observation au jour le jour de la science pleine et solide de l'homme
+eternel. Une partie de sa faiblesse, une partie aussi de son charme
+tiendra a cela.
+
+Et voyez encore comme Montesquieu, en ces annees de jeunesse, est homme
+de sa date par d'autres penchants, que je ne releve que parce qu'il
+lui en restera toujours quelque chose. Il a du libertinage dans
+l'imagination et de la preciosite dans le style. Nous sommes au temps
+des salons litteraires et scientifiques." Faites bien attention
+a l'epoque de Catulle, disait mechamment Merimee a une de ses
+correspondantes. C'est l'epoque ou les femmes ont commence a faire faire
+des betises aux hommes." Le commencement du XVIIIe siecle est l'epoque
+ou les salons commencent a faire dire des sottises aux ecrivains. Tout
+homme de lettres a dans son coeur un Trissotin qui sommeille, ou tout au
+moins un Cydias qui germe. Etre lu des femmes du monde qui se piquent
+de lettres est chez les auteurs une forme du desir d'etre aime, parce
+qu'ils sentent que chez les femmes l'admiration litteraire est une forme
+vague de l'amour. Selon les temps cette demangeaison les mene a etre
+libertins, cavaliers ou mystiques, et parfois le tout ensemble. Au temps
+de Fontenelle et de Montesquieu, elle les poussait a un libertinage
+precieux, a un melange de mignardise et de grossierete, a une
+gauloiserie coquette, qui tient du courtisan et aussi de la courtisane,
+et qui est la pire des gauloiseries et des coquetteries.
+
+Meme avant le _Temple de Gnide_, Montesquieu donne un peu dans ce
+travers. Il y donne plus que Fontenelle. Dans la _Pluralite des Mondes_
+il n'y avait qu'une marquise; dans les _Persanes_, il parait que ce
+n'est pas trop de tout un serail. Dans les _Mondes_ on voyait un savant
+s'excusant de tracer des figures de geometrie sur le sable d'un parc ou
+il ne devrait y avoir que chiffres entrelaces sur l'ecorce des arbres.
+Dans les _Persanes_, nous aurons des histoires de harem et les memoires
+d'un eunuque. Cela est plus desobligeant qu'on ne saurait dire. Toute
+une lettre (la CXLIe), voluptueuse de sang froid, avec ses graces
+manierees, semble etre ecrite par un vieillard. Ce qui est grave, c'est
+que c'est un jeune homme, et de genie, qui en est l'auteur.
+
+Je ne sais quel air de corruption elegante commence a se repandre des
+les premieres annees de ce siecle. Nous verrons pire, mais non point
+different. La marque du siecle apparait, une certaine impudeur froide et
+raffinee, qui ne se fait point excuser par sa naivete, qui n'a point
+le rire large et franc, mais le sourire oblique, qui ne brave pas le
+scandale, qui le sollicite, et qui fait qu'on estime Rabelais, et qu'on
+le regrette.
+
+Tel etait Montesquieu... Nullement, tel etait un des hommes que
+Montesquieu, deja tres complexe, portait en lui, et promenait dans
+le monde. A la verite, en 1721, il faisait surtout les honneurs de
+celui-la.
+
+
+
+II
+
+MONTESQUIEU AMATEUR DE L'ANTIQUITE
+
+Il en avait d'autres comme en reserve. Et d'abord un homme
+extraordinaire pour cette date, un homme qui n'etait point du tout
+de son temps, et qui semblait appartenir a l'epoque precedente, un
+adorateur de l'antiquite. "Ils adoraient les anciens", dit La Fontaine
+de la petite ecole litteraire de 1660. "J'adore les anciens... cette
+antiquite m'enchante...", dit Montesquieu. D'un coup nous voila bien
+loin de Fontenelle. Montesquieu depasse la Regence. Sous le sceptique
+aimable et leger, curieux d'observation mondaine, d'histoire naturelle,
+de peintures scabreuses et de malices irreligieuses, il y a un homme qui
+est attire vers quelque chose de solide et de grave. Du mepris que
+les hommes de son temps affectent pour tout ce qui est antique,
+christianisme et civilisation ancienne, Montesquieu ne prend pour lui
+que la moitie. Il n'est pas tout entier un homme a la mode.
+
+Entendons-nous bien cependant. Ce qu'aime Montesquieu dans l'antiquite,
+ce n'est pas precisement ce que l'antiquite a de plus grand; ce n'est
+pas l'art antique. A-t-il lu Homere? Je n'en sais rien. Le sentirait-il?
+Je le crois; mais je ne reponds de rien. Ce qui "l'enchante", ce n'est
+pas ce que l'antiquite a d'enchanteur, c'est ce qu'elle a d'imposant.
+Il aime le grand, lui, homme de 1720, contemporain de Le Sage et de
+Massillon, marque singuliere d'une forte originalite, qui le sauvera. Il
+aime l'histoire grecque et surtout l'histoire romaine. Il aime Tite-Live
+et Tacite. Le developpement d'un grand peuple, fort par ses vertus,
+sa patience et son courage, les grands consuls, les durs tribuns, les
+censeurs rigides, et ce Senat, qui, vu d'un peu loin, semble un seul
+homme, une seule pensee traversant les ages, toute pleine d'une force
+inebranlable et d'un dessein eternel, voila ce qui le ravit. Il a le
+sens et le gout de l'eternite. Un grand monument fonde sur une grande
+force, l'empire romain etabli sur la vertu romaine, le Capitole eclatant
+rive a son rocher inderacinable, cela plait a ce meridional, a ce
+gallo-romain, a ce juriste, ne en terre latine, au pays des Ausone et
+des Girondins.
+
+Il y a une antiquite d'une certaine espece, non point fausse, melee
+seulement d'un peu de convention, et vraie d'une verite dramatique et
+oratoire, une antiquite faite de la naivete de Plutarque, de la noblesse
+de Tite-Live, et des regrets de Tacite, et des coleres de Juvenal, et
+des grands airs des Stoiciens, qui met dans l'esprit des lettres un
+ideal excellent et precieux de vertu austere, de simplicite hautaine, de
+frugalite un peu fastueuse, d'energie et de constance infatigable; qui,
+par l'image repetee qu'elle place sous nos yeux du desinteressement en
+vue d'une fin superieure, tend a devenir une maniere de religion. Les
+Francais ont ete tres sensibles a cet ascendant. Bossuet, si bien
+defendu par une autre religion, a senti celle-la, assez pour la
+comprendre. Montesquieu en est tres penetre, en un temps ou on l'a
+completement mise en oubli. Est-il arriere, est-il precurseur? Il est,
+en cela, l'un et l'autre. Ce culte fait partie de notre patrimoine
+classique. Il est parmi nos _sacra_. Notre XVIe siecle l'a mis en
+honneur, notre XVIIe siecle l'a soutenu. Au commencement du XVIIIe on en
+perdait le sens; mais vers la fin de ce meme siecle il revivait avec une
+force singuliere, avait son contrecoup, et ridicule, et terrible aussi,
+sur les moeurs et sur l'histoire. Montesquieu, en 1720, gardait, comme
+une superstition domestique, ce qui avait ete un culte national et
+devait devenir un fanatisme.
+
+
+
+III
+
+SON GOUT POUR LES RECITS DE VOYAGES
+
+Ajoutez un nouveau personnage, un Montesquieu qui ressemble a Montaigne,
+qui est curieux de moeurs singulieres, de coutumes locales, de relations
+de voyage, et de voyages. Il lit Chardin de tres bonne heure, avec
+passion, avec une grande application de reflexion aussi; car si les
+_Persanes_ en sont sorties, une partie de l'_Esprit des Lois_ y a sa
+source. Il est original par ce cote encore. De son temps on est curieux
+de sciences, comme aussi bien il l'est lui-meme; on ne l'est point
+d'exotisme. Au XVIe siecle les savants voyageaient beaucoup, mais
+surtout pour courir a la recherche de manuscrits precieux et de savants.
+Au XVIIe siecle, les Francais voyagent moins: la France est si grande,
+son influence est si loin repandue! C'est a elle qu'on vient. Au XVIIIe
+siecle on voyagera moins encore. La grande illusion des philosophes de
+ce temps a ete de croire que Paris pensait pour le monde. L'idee de
+legiferer a Paris pour l'humanite toute entiere en devait sortir.
+
+Montesquieu s'est infiniment inquiete des differentes manieres qu'on
+avait de penser et de sentir au dela des Pyrenees et des Alpes. Il
+a voyage d'abord, et avec soin, dans les livres. Chardin; _Lettres
+edifiantes et curieuses des missions etrangeres; Description des Indes
+occidentales_ de Thomas Gage; _Recueil des voyages qui ont servi a
+l'etablissement de la Compagnie des Indes_, etc., voila ses excursions
+de bibliotheque.--Il a pousse plus loin. Il a voulu se donner le sens de
+l'etranger, non plus la science par oui-dire de ce qui se passe loin
+de nous, mais le tour d'esprit qu'on se donne a vivre en dehors de
+la sphere natale, cette souplesse particuliere d'intelligence que la
+transplantation donne aux esprits vigoureux, comme, du reste, elle rape
+et use les esprits vulgaires. Il visita l'Angleterre, l'Allemagne, la
+Hongrie, l'Autriche, Venise, l'Italie, la Suisse, la Hollande, curieux,
+attentif, lisant, regardant, ecoutant, conversant avec les hommes les
+plus celebres de toute l'Europe.
+
+Voyage tout intellectuel, remarquez-le, tout de savant, de moraliste,
+d'economiste et d'homme d'Etat, ou le meditatif n'est nullement diverti
+par l'artiste, ou la reflexion n'est nullement interrompue par le
+spectacle d'un monument ou d'un paysage; car Montesquieu n'est pas
+artiste, n'a de pittoresque, ni dans l'esprit ni, presque, dans le
+style. Son genie s'est agrandi ainsi, et enrichi, je ne dirai pas
+fortifie. Sans ce gout de l'exotisme, Montesquieu fut reste enferme dans
+sa vision, haute et puissante, de l'antiquite heroique; et son esprit,
+reste plus etroit, eut probablement semble plus fort. C'est de la
+_Grandeur et decadence_ que fut sorti _l'Esprit des Lois_; et, son beau
+reve antique, il l'eut ordonne en un systeme. Le Montesquieu voyageur
+a contribue a nous faire un Montesquieu plus instructif, de plus de
+portee, de fonds plus riche; moins imposant et moins maitrisant.
+
+
+
+IV
+
+IDEES GENERALES DE MONTESQUIEU
+
+En effet, a mesure que l'esprit critique s'aiguisait en Montesquieu
+par ce soin de chercher tant d'aspects divers des choses, la force
+systematique s'affaiblissait d'autant, et de meme qu'il y a en
+Montesquieu plusieurs hommes, de meme il y a aussi plusieurs pensees
+dominantes. Ce que, sans doute, il ne sera jamais, nous le savons: ni
+idealiste, ni religieux, ni porte au mysterieux, ni tres sensible a la
+beaute. C'est un philosophe. Mais que de personnages encore il peut
+prendre, et que de chemins ouverts! Philosophe experimental, comme dit
+Fontenelle, positiviste, il peut l'etre. Il l'est deja, de tres bonne
+heure. Je vois dans les _Lettres Persanes_[29] telle theorie sur les
+peuples protestants et les peuples catholiques, qui est toute positive,
+tout appuyee sur de simples faits, qui ne veut tenir compte que des
+realites palpables et tombant sous la statistique: tant d'enfants ici,
+tant de celibataires la, terres labourees, terres en friches, rendement
+des impots. Le sociologue positif apparait.--Le voici encore, plus
+accuse (lettre CXXXI). Une sorte de fatalisme scientifique semble
+s'emparer de son esprit. L'action inevitable du climat sur les hommes
+une premiere fois se presente a sa pensee: "Il semble que la liberte
+soit faite pour le genie des peuples d'Europe, et la servitude pour
+celui des peuples d'Asie. Rappelez vous les Romains offrant la liberte
+a la Cappadoce, et la Cappadoce ne sachant qu'en faire"--Soit; nous
+allons avoir un politique naturaliste comprenant et expliquant les
+developpements des nations, les grands mouvements des peuples, les
+accroissements et les decadences, les conquetes, les soumissions, par
+d'enormes et eternelles causes naturelles pesant sur les hommes et les
+poussant sur la surface de la terre comme les gouttes d'eau d'une grande
+maree; et cela, dans un autre genre, et comme en contre-partie, sera
+aussi beau, si le genie s'en mele, que ce "_Discours_" immortel ou nous
+voyions naguere empires et peuples menes d'en haut, par une invisible
+main, a travers des revolutions qu'ils ne comprennent pas, vers une fin
+mysterieuse.
+
+[Note 29: Lettre CXVII.]
+
+--Eh bien, non! Montesquieu ne sera pas un pur fataliste. Rappelez-vous
+l'adorateur de l'antiquite, l'homme qui admire chez le Romain deux
+forces personnelles, individuelles, supposant et prouvant la liberte
+humaine, haute raison et pure vertu, puissances parlant d'elles-memes,
+ressorts sans appui, causes en soi, qui faconnent et dressent un peuple,
+soumettent et organisent un monde. Voila un autre homme, qui s'appelle
+encore Montesquieu, un rationaliste, un philosophe qui croit que la
+raison humaine est la reine de cette terre, qu'un grand dessein est une
+cause, qu'une grande intelligence a des effets dans l'histoire, qu'une
+loi bien faite peut faire une epoque.--N'en doutez point, il le croit.
+C'est peut-etre meme ce qu'il croit le plus. Les societes, qui lui
+apparaissaient tout a l'heure comme les combinaisons de forces
+naturelles et aveugles, se presentent a ses yeux maintenant comme des
+systemes d'idees. Des principes deviennent feconds: "L'amour de
+la liberte, la haine des rois conserva longtemps la Grece dans
+l'independance et etendit au loin le gouvernement republicain[30]." Une
+loi n'est pas un fait qui se repete, c'est une idee juste. L'idee est
+au-dessus des faits. Elle est, malgre eux et par elle-meme. "La justice
+est eternelle et ne depend point des conventions humaines." Elle oblige
+les hommes de par soi, et ils doivent se defendre de croire qu'elle
+resulte de leurs contrats. Si elle en dependait, ce serait une verite
+terrible qu'il faudrait se derober a soi-meme." Elle oblige Dieu. "S'il
+y a un Dieu, il faut _necessairement_ qu'il soit juste... il _n'est pas
+possible_ que Dieu fasse jamais rien d'injuste. Des qu'on suppose qu'il
+voit la justice il tant _necessairement_ qu'il la suive..."
+
+[Note 30: _Persanes_, CXXXI.]
+
+Voila comme un nouveau fatalisme, un fatalisme rationnel qui s'impose a
+la pensee de Montesquieu et qu'il impose a la notre. "Libres que nous
+serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l'etre de celui de
+l'equite." Supposons que Dieu n'existe pas, l'idee de justice existe,
+et nous devrons l'aimer, faire nos efforts pour ressembler a un
+etre hypothetique superieur a nous, "qui, s'il existait, serait
+necessairement juste"[31]. Qu'est-ce a dire, sinon que voila Montesquieu
+rationaliste pur, mettant la plus haute pensee humaine (car il y en a
+une plus elevee, qui est la charite; mais c'est un sentiment) au centre
+et au sommet du monde, comme une force independante des fois naturelles,
+creant puisqu'elle oblige, dominant hommes et dieux, reine et guide de
+l'univers?
+
+[Note 31: _Persanes_, LXXXIII.]
+
+Cela dans les _Lettres Persanes_, dans ce livre frivole dont je disais
+un peu de mal tout a l'heure. C'est que la fin n'en ressemble guere
+au commencement. A mesure que le livre avance, le ton s'eleve, les
+questions graves sont touchees, l'_Esprit des lois_ s'annonce. Origine
+des societes (lettre XCIV), monarchie, et comment elle degenere soit en
+republique, soit en despotisme (lettre CII); perils des gouvernements
+sans pouvoirs intermediaires entre le roi et le peuple (lettre CIII);
+ces grandes affaires sont indiquees d'un trait rapide, mais qui frappe
+et fait reflechir. L'observateur mondain s'efface peu a peu devant le
+sociologue. Des hommes divers qui composent Montesquieu, on voit
+qu'il en est un qui ecrira l'_Esprit des Lois._ Il ne serait meme pas
+impossible que tous y missent la main.
+
+
+
+V
+
+L'ESPRIT DES LOIS, LIVRE DE "CRITIQUE POLITIQUE"
+
+Et, en effet, il en a ete ainsi. L'_Esprit des Lois_ nous montrera,
+agrandies, toutes les faces differentes de l'esprit de Montesquieu. Ce
+grand livre est moins un livre qu'une existence. C'est ainsi qu'il faut
+le prendre pour le bien juger. Il y a la, non seulement vingt ans de
+travail, mais veritablement une vie intellectuelle tout entiere, avec
+ses grandes conceptions, ses petites curiosites, ses lectures, son
+savoir, ses imaginations, ses gaites, ses malices, sa diversite,
+ses contradictions.--Imaginez un de nos contemporains, tres souple
+d'esprit, juriste, mondain, politicien, voyageur et savant, qui reunit
+des notes et ecrit des articles pour la _Revue des Deux-Mondes_, les
+_Annales de Jurisprudence_, le _Tour du Monde_ et la _Romania_; qui
+s'occupe de politique speculative, de science religieuse, de science
+juridique, de curiosites ethnographiques, d'histoire et d'institutions
+du moyen age. Au bout de sa vie il a cinq ou six volumes, sur des sujets
+tres differents, qui n'ont pour lien commun qu'un meme esprit general.
+Montesquieu a fait ainsi; mais de ces cinq ou six volumes il a forme un
+livre unique auquel il a donne un seul titre.
+
+Ce livre s'appelle l'_Esprit des Lois_; il devrait s'appeler tout
+simplement _Montesquieu_. Il est comme une vie, il n'a pas de plan, mais
+seulement une direction generale; il est comme un esprit, il n'a pas de
+systeme, mais seulement une tendance constante; et tendance constante et
+direction generale suffisent comme ligne centrale d'un esprit bien fait
+et d'une vie bien faite. Dirai-je que, comme une vie humaine, a la
+prendre a partir de la jeunesse, il a, en ses commencements, le ton
+ferme et decide, les vues d'ensemble un peu imperieuses, les mots
+hautains qui sentent la force[32], les generalisations ambitieuses; plus
+tard, les etudes de detail, les investigations minutieuses: plus tard
+encore certaines traces d'affaiblissement, d'insuffisante clarte
+dans beaucoup de science, de dessein general perdu, oublie, ou moins
+passionnement poursuivi?
+
+[Note 32: "Tout cede a mes principes."--"J'ai pose les principes et
+j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-memes."]
+
+Nous y retrouverons tout Montesquieu, tous les Montesquieu que nous
+connaissons. D'abord, et disons-le vite pour n'y pas revenir, le bel
+esprit de la Regence, l'homme de la philosophie en madrigaux et des
+grands sujets en style de ruelle. Celui-ci peu marque, mais reparaissant
+de temps a autre. S'il y a deja de l'_Esprit des Lois_ dans les _Lettres
+Persanes_, il y a encore des _Lettres Persanes_ dans l'_Esprit
+des Lois_. Tel chapitre se termine par une pointe galante, telle
+consideration sur les moeurs d'Orient par un compliment epigrammatique
+aux dames d'Occident qui, "reserves aux plaisirs d'un seul, servent
+encore a l'amusement de tous".--L'homme du bel air n'a pas disparu.
+
+Nous retrouvons encore, et plus accuse, se surveillant moins, le
+voyageur curieux, le grand collectionneur d'anecdotes des deux mondes.
+Il est fureteur. Souvent on desirerait qu'il ne quittat point une grande
+verite encore mal eclaircie a nos faibles yeux, pour rapporter une
+particularite sur le roi Aribas, ou tel cas etrange de polygamie a la
+cote de Malabar. Il y a beaucoup trop de rois Aribas dans ce livre
+compose de notes patiemment accumulees. Montesquieu, si bien fait pour
+les grands sujets, nous apparait souvent comme un savant de La Bruyere.
+Il devait savoir si c'etait la main droite d'Artaxerce qui etait la plus
+longue.
+
+Et voici venir le _Romain_, l'adorateur de l'antiquite latine. Tout ce
+qui se rapporte au gouvernement republicain, dans son livre, est tire de
+l'etude qu'il a faite et de la vision qu'il a gardee de la vieille Rome.
+Grandes vertus civiques, legislation forte, amour de la patrie, respect
+de la loi, un grand courage et un grand dessein; lorsque l'un et l'autre
+faiblissent, decadence et decomposition, substitution de la Monarchie a
+la Republique: pour Montesquieu voila toute l'histoire romaine, et voila
+l'essence de toute republique. La Republique est: _soyez vertueux_. Il
+s'ingenie, pour ne desobliger personne, a restreindre le sens de ce
+mot de _vertu_. Qu'on ne s'y trompe point: il ne s'agit que de vertu
+"_politique_", c'est-a-dire d'amour de la patrie, de l'egalite, de
+la frugalite. Le lecteur s'est toujours obstine a prendre, en lisant
+Montesquieu, le mot vertu dans tout son sens; et, en verite, il a
+raison. L'auteur l'emploie a chaque instant dans sa signification la
+plus etendue; et quand meme il ne le ferait point, l'amour de la patrie
+pousse jusqu'a lui sacrifier tout et soi-meme n'est pas autre chose que
+la vertu tout entiere, parce qu'elle la suppose toute.
+
+Montesquieu apporte donc comme un element, au moins, de sociologie
+moderne, l'ideal un peu convenu, un peu _livresque_, de simplicite
+voulue, de purete et d'innocence dans les moeurs, qui lui est reste de
+son commerce avec Plutarque, avec Valere Maxime, et, remarquez-le, aussi
+avec les _Moeurs des Germains_, qu'il prend un peu trop au serieux, et
+dont, vraiment, il abuse. Son fond d'optimisme, sa confiance dans les
+forces morales de l'homme, que lui a si durement reproche Joseph de
+Maistre, et que nous retrouverons ailleurs, vient de la. Il a eu sur sa
+pensee, et sur la pensee de beaucoup d'autres en son siecle, une grande
+influence.
+
+Et si l'erudit ancien a sa part dans l'_Esprit des Lois_, l'observateur
+moderne a la sienne aussi. S'il prend l'idee de l'essence de la
+Republique dans ses livres latins, il prend l'idee de l'essence de la
+Monarchie dans le spectacle qu'il a sous les yeux. L'_honneur_ est pour
+lui le principe des monarchies. Il faut entendre par la, non point le
+sentiment exalte de la dignite personnelle, ce serait etat d'esprit que
+les anciens ont connu et qui se confond avec l'instinct du devoir; non
+point l'orgueil feodal, le respect d'un nom longtemps porte haut par
+une race fiere, ce qui est l'essence plutot des aristocraties; mais
+l'aptitude a se contenter pour sa recompense d'un titre "d'honneur"
+accorde par un souverain genereux et noble en ses graces, le desir
+d'etre distingue dans une cour brillante, l'amour-propre se satisfaisant
+dans un rang, un grade, un titre, une dignite. C'est dans ce sens que
+Montesquieu emploie toujours ce mot d'honneur toutes les fois qu'il en
+use en parlant monarchie. C'est l'impression laissee en son esprit par
+le siecle de Louis XIV qui lui a donne cette idee. Dans les _Persanes_
+il voyait surtout en France des sentiments legers et delicats de valeur
+brillante et un peu etourdie, des airs, du _paraitre,_ de la vanite.
+La vanite francaise elevee presque au degre d'une vertu, voila cet
+_honneur_ dont il fait le fondement, un peu fragile, de la monarchie
+temperee. Il suppose un prince magnanime, une noblesse qui ne reve que
+cour, une bourgeoisie qui n'aspire qu'a devenir noblesse; et il faut
+confesser qu'un Francais ne sous Louis XIV a quelques raisons de se
+faire de la monarchie cette idee-la.
+
+Et nous tournons la page; et voici que nous nous trouvons en presence
+d'un autre homme, d'un savant qui a medite sur la physiologie et qui se
+dit que la sociologie pourrait bien n'etre que l'histoire naturelle
+des peuples. Il avait deja, nous l'avons vu, ce pressentiment dans les
+_Persanes_; il arrive, dans les _Lois_, a en faire toute une theorie.
+Les peuples sont des fourmilieres a qui le sol qu'elles habitent donne
+leur temperament, leur complexion, leur allure, leurs demarches, leurs
+lois; car "les lois sont les rapports necessaires qui resultent de la
+nature des choses". Les climats font ici les fibres plus molles, et la
+les nerfs plus solides. Ils donnent ici la volonte, et la l'esprit de
+soumission. Ce n'est pas tel homme qui est monarchiste, c'est telle
+region. Ce n'est pas tel homme qui est republicain, c'est telle zone. La
+famille n'est pas la meme dans les pays chauds et les pays froids[33].
+La ou le climat fait la femme nubile de bonne heure, il la met dans un
+etat de dependance plus grande qu'ailleurs. L'egalite des sexes n'est
+pas une conception de la raison, c'est un effet des climats temperes.
+Et, l'etat politique se modelant sur l'etat domestique, voila, avec la
+famille, la constitution, le gouvernement, la legislation, la cite,
+forces de changer d'une latitude a l'autre, ou seulement de la vallee a
+la montagne[34].
+
+[Note 33: Livre XVI, ch. 2.]
+
+[Note 34: XVI, 9.]
+
+Plantes, un peu plus mobiles, nourries par la mere commune, les hommes
+varient comme les vegetaux d'un point a un autre de cet univers. Forets,
+un peu plus agitees, les peuples, des tropiques aux zones tiedes,
+offrent aux yeux des aspects differents dont la raison est dans le sol
+qui les alimente, l'air qui les secoue ou qui les berce, le soleil qui
+les soutient ou qui les accable.
+
+--Mais qu'il poursuive, dira quelqu'un: toute la theorie physiologique
+appliquee aux races humaines est dans ces principes! Ajoutez-y ce qu'ils
+comportent naturellement. Considerez, ainsi qu'il fait, un peuple
+comme un organisme: voyez en ce peuple sa seve se former, s'accroitre,
+fleurir, produire, s'epuiser; les sentiments, idees, prejuges,
+religions, arts, propres a l'essence de cette race, se former lentement,
+eclore en une civilisation particuliere, decliner, s'effacer,
+disparaitre...
+
+--Permettez! Montesquieu n'ira pas loin dans le chemin qu'il vient
+d'ouvrir, parce qu'il rencontrera un autre Montesquieu qui ne
+s'accommoderait pas de ce systeme. Si l'histoire des peuples est
+fatale comme une vegetation, il n'y a qu'a la laisser aller. Il sera
+interessant de la decrire, il serait inutile d'essayer de peser sur
+elle. Il ne faudra pas donner des lois aux peuples; il faudra observer
+les lois selon lesquelles les peuples se developpent. Le mot meme de
+legislateur, si cette theorie est juste, est un non-sens. Or Montesquieu
+est ne legislateur. Il aime a croire aux causes intelligentes; il aime a
+croire a la raison humaine modelant les peuples, formulant des maximes
+de conduite qui sont des morales, des principes de statique sociale qui
+sont des constitutions, des axiomes de justice qui sont des codes; et
+s'il a dit que "les lois sont des rapports necessaires qui resultent de
+la nature des choses" et s'il le croit, il ne croit pas moins que
+les lois sont des rapports justes entre les idees.--Et par suite il
+arrivera, consequence assez piquante, que l'inventeur meme, en France,
+de la sociologie fataliste, sera le plus determine et le plus minutieux
+des legislateurs, sera l'homme qui dira le plus souvent: "les
+legislateurs doivent faire ceci"; comme s'il n'etait pas contradictoire
+qu'ils eussent quelque chose a faire.
+
+--N'apercoit-il point la contrariete?--Si vraiment Montesquieu n'a point
+remarque, je crois, a quel point il etait complexe, divers, fleuve ou
+se jettent et se melent les eaux les plus differentes; mais quand la
+variete des idees va jusqu'au conflit, il n'est pas homme a ne s'en
+point aviser. La maniere dont il s'est degage ici montre, de ses
+differents sentiments, quel est enfin celui qui l'emporte. Cette theorie
+des climats il ne la pousse pas jusqu'a l'exclusion de la raison
+legislative; il l'y subordonne. Ces puissances naturelles il y croit;
+mais il croit que le legislateur peut et doit les combattre (Livre
+XVI).--Loin que la loi soit la derniere consequence fatale du climat,
+elle est faite pour lutter contre lui, bonne a proportion qu'elle lui
+est contraire. "Les bons legislateurs sont ceux qui se sont opposes aux
+vices du climat, et les mauvais ceux qui les ont favorise." Il faut
+opposer les "_causes morales_" aux "_causes physiques_" (XIV, 5),
+combattre la paresse, par exemple, par l'honneur (XIV, 9), l'inertie
+fataliste des pays chauds par une doctrine d'initiative et d'energie
+(XIV, 5); etc.
+
+Ce n'est pas tout: si les moeurs sont des effets du climat, que le
+legislateur doit temperer, les constitutions, de plus loin, le sont
+aussi. Ce sera aux lois particulieres de temperer les constitutions,
+comme c'etait aux constitutions de redresser les mauvaises influences
+des climats. La ou la forme du gouvernement comportera une certaine
+rapidite d'execution, les lois devront y mettre une certaine lenteur (V,
+10). "Elles ne devraient pas seulement favoriser la nature de chaque
+constitution, mais encore remedier aux abus qui pourraient resulter de
+cette meme nature."
+
+Et nous voila aussi loin que possible du point ou nous etions tout
+a l'heure; nous voila, non plus avec un philosophe experimental, un
+naturaliste politique; mais avec une sorte de fabricateur souverain, un
+demiurge, une sorte de mecanicien qui monte et demonte les rouages des
+institutions humaines, non seulement explique le jeu des ressorts, mais
+croit qu'on en peut fabriquer, en fabrique, met ici plus de poids, la
+plus de liant, ralentit ou precipite par l'addition d'une roue ou d'un
+balancier, a le secret de l'equilibre, et croit avoir la puissance de
+l'etablir.
+
+C'est ceci qu'il est surtout. Ses penchants sont tres divers, comme
+chez un homme qui a beaucoup d'intelligence et peu de passions. Mais
+l'intelligence, a s'exercer, devient une passion aussi, et si, souvent,
+il lui suffit de comprendre, qu'elle aime bien mieux se satisfaire du
+plaisir ou de l'illusion de creer! Montesquieu y cede avec ravissement.
+En presence des peuples il est d'abord un spectateur attentif; puis un
+peintre, un interprete, un historien; puis enfin, un savant qui, a
+force de connaitre et de comprendre, croit pouvoir redresser, corriger,
+ameliorer, guerir, qui croit que les lumieres peuvent etre creatrices,
+que les idees, quand elles sont si belles, doivent etre fecondes;--et
+qui peut-etre ne se trompe pas.
+
+Mais ceci est le dernier trait, le plus important, je crois, mais
+seulement le dernier. N'oublions pas les autres. Rappelons-nous bien qne
+Montesquieu, de par son intelligence meme, qui est infiniment souple et
+admirablement penetrante, entre partout et ne s'enferme nulle part, et
+de par son temperament qui est tranquille, aurait bien de la peine a
+etre systematique.--Car un systeme est, selon les cas, une idee, une
+passion ou une table des matieres.--C'est une idee chez ceux qui ne sont
+pas tres capables d'en avoir deux, et qui, en ayant concu ou emprunte
+une, y accommodent toutes les observations de detail qu'ils font sur les
+routes.--C'est une passion chez ceux qui, incapables de penser autre
+chose que ce qu'ils sentent, d'un penchant de leur temperament font une
+idee, optimisme, pessimisme, scepticisme, fatalisme, et y font comme
+inconsciemment rentrer tout ce que l'experience ou la reflexion leur
+presente.--C'est un simple _memento_, une methode de classement, pour
+les intelligences vulgaires qui ont besoin d'un cadre a compartiments,
+d'un casier commode a ranger leurs pensees et decouvertes dans un bon
+ordre et a les retrouver aisement.
+
+Montesquieu n'a de casier ni dans le temperament ni dans l'intelligence.
+Il est si peu homme a systeme qu'il est capable d'en avoir plusieurs.
+Comme il a en lui plusieurs hommes, il a en lui plusieurs idees
+generales des choses. Sa facilite est incroyable pour se placer
+successivement a plusieurs points de vue tres divers. Ce serait
+faiblesse chez un homme mediocre; chez lui, chaque livre de l'_Esprit
+des lois_ suggerant tout un systeme historique ou politique qui ferait
+la fortune intellectuelle de l'un de nous, on est bien force de croire
+que c'est superiorite.
+
+De cette nature d'esprit quel genre de livre pouvait sortir? Rien autre
+chose qu'un livre de critique. Le critique est precisement celui qui a
+une aptitude naturelle a entrer successivement dans les idees et les
+etats d'esprit les plus differents, et meme contraires: c'est sa marque
+propre. Et quand cette aptitude ne lui permet que de bien saisir et
+traduire les idees des autres, il est dans la hierarchie intellectuelle,
+mais au plus bas degre; et quand elle va jusqu'a lui permettre de
+comprendre des idees et des systemes differents et contraires qui
+n'ont pas meme ete encore inventes, il est precisement au sommet de
+l'intelligence humaine. Un genie si puissant qu'il est inventeur, et
+si varie et penetrant dans divers sens qu'il est critique, voila
+Montesquieu; un livre de critique divinatrice, voila l'_Esprit des
+lois_.
+
+C'est ainsi qu'il le faut prendre pour en saisir toute la portee. Cet
+homme se place au centre de l'histoire, puis, successivement, envisage
+toutes les facons dont les hommes ont organise leur association, et de
+chaque institution il voit la vertu, le vice, le germe vital et le germe
+mortel, et dans quelles conditions elle peut devenir grande, ou languir,
+ou durer sans accroissement, ou s'elancer pour tomber vite, ou se
+transformer en son contraire meme. Il est tour a tour: monarchiste, pour
+savoir que la monarchie se soutient par le sentiment de l'_honneur_
+dans une classe privilegiee qui entoure le prince et qu'elle tombe par
+l'avilissement de cette classe;--aristocrate, pour comprendre qu'une
+aristocratie subsiste par la _moderation_, c'est-a-dire par la prudence
+et la sagesse d'un ordre de l'Etat, et se transforme en ploutocratie
+et de la en despotisme, des que l'esprit de moderation
+l'abandonne;--democrate, pour sentir que tout un peuple devant, dans ce
+cas, avoir la sagesse d'un bon prince ou d'un excellent senat, il faut
+un prodige (qui s'est vu du reste), la _vertu_ meme, pour gagner une
+pareille gageure;--despotiste meme (et pourquoi non?) pour nous peindre
+le bonheur d'un peuple qui a su rencontrer (cela s'est vu aussi) un
+despotisme intelligent[35]; mais pour nous montrer aussi combien un
+pareil etat est instable et comme monstrueux, effet d'un heureux hasard
+qui ne se renouvelle point.
+
+[Note 35: _Arsace et Ismenie histoire orientale_.]
+
+Et encore il se fera chretien, lui qui, de nature, l'est si peu, pour
+nous faire voir non seulement l'esprit du christianisme, mais jusqu'a
+ses transformations et son evolution historique. Qu'un lecteur
+superficiel ouvre ce livre a telle page, il y verra que le christianisme
+est antisocial (XXIII, 22): "Le christianisme a favorise le celibat,
+diminue la puissance paternelle, detache les citoyens de la patrie
+terrestre au profit d'une autre." Que le meme lecteur regarde le livre
+suivant, il verra (XXIX, 6) que le christianisme fait les meilleurs
+citoyens, les plus eclaires sur leurs devoirs, les plus capables
+de comprendre la patrie, etant les plus habitues au renoncement a
+eux-memes. C'est que Montesquieu ne borne point sa vue a un temps, et
+sait qu'une religion ne peut naitre qu'en s'isolant de la cite; ne peut
+subsister qu'en s'y rattachant; ne peut commencer que comme une secte,
+ne peut s'assurer qu'en devenant un organe social; a par consequent dans
+sa maturite des demarches contraires a l'esprit de son origine, jusqu'au
+jour ou, perdant son influence sur la cite, elle revient a son point de
+depart.
+
+C'est ainsi que certains etonnements qu'il provoque tournent a la gloire
+de son sens critique. On trouve une petite etude sur le Paraguay dans
+son chapitre sur les institutions des Grecs[36]. Quel rapport, et que
+signifie cet eloge de l'_Etat-couvent_ etabli par les Jesuites au
+nouveau monde? Qu'on lise tout le chapitre, et l'on verra combien
+Montesquieu a l'intelligence de l'Etat antique: comme il a bien vu que
+Sparte etait une sorte de couvent, un ordre de moines guerriers, sans
+idee de la liberte et de la propriete individuelle, rapportant tout a
+la maison commune, a la grandeur et a la richesse de l'Ordre; qu'il y
+a quelque chose de cet esprit dans toutes les republiques antiques, et
+dans la Rome primitive comme dans la Grece ancienne; que ces republiques
+de l'ancien monde etaient des associations de religieux ayant pour
+eglise la patrie, et faisant voeu pour elle d'egalite, de frugalite, de
+pauvrete et de bonnes moeurs[37]; qu'ainsi s'expliquent cette idee de la
+_vertu_ tenue pour principe des Etats republicains et cette autre idee
+que l'Etat republicain convient aux pays limites et concentres; et toute
+cette admirable critique de la constitution republicaine, ecrite par
+un philosophe solitaire, et qui n'etait pas republicain, au milieu de
+l'Europe monarchique.
+
+[Note 36: Livre IV, ch. 6.]
+
+[Note 37: Cf. Livre V, ch. 6.]
+
+Et, je l'ai dit, cette critique est tellement puissante, elle va si
+surement, au fond des organismes sociaux, saisir le secret ressort qui
+dans telles conditions doit produire tels effets, qu'elle peut devenir
+prophetique. Montesquieu comprend l'histoire jusqu'a la predire. Il a vu
+que la Revolution francaise serait conquerante; cela sans songer a la
+Revolution francaise; mais la prophetie sort, sans qu'il y pense, de la
+theorie generale: "Il n'y a point d'Etat qui menace si fort les autres
+d'une conquete que celui qui est dans les horreurs de la guerre
+civile..." On croirait a un paradoxe. Il faut se defier des paradoxes
+de Montesquieu. Le plus souvent il est en dehors de la croyance commune
+parce qu'il la depasse. Continuons: "_Tout le monde, noble, bourgeois,
+artisan, laboureur, y devient soldat_, et cet Etat a de grands avantages
+sur les autres, qui n'ont guere que des citoyens. D'ailleurs, dans les
+guerres civiles _il se forme sauvent des grands hommes_, parce que, dans
+la confusion, ceux qui ont du merite se font jour, chacun se place et se
+met a son rang; au lieu que dans les autres temps on est place presque
+toujours tout de travers[38]."
+
+[Note 38: _Grandeur et Decadence_, XI.--_La Grandeur et Decadence_
+est un chapitre detache de l'_Esprit des Lois_ et publie a l'avance]
+
+Il a predit Napoleon, rien qu'en indiquant les suites necessaires
+du passage d'une monarchie temperee a une monarchie militaire:
+"L'inconvenient n'est pas lorsque l'Etat passe d'un gouvernement modere
+a un gouvernement modere, mais quand il tombe et se precipite du
+gouvernement modere au despotisme. La plupart des peuples d'Europe sont
+encore gouvernes par les moeurs. Mais _si par un long abus du pouvoir,
+si, par une grande conquete_, le despotisme s'etablissait a un certain
+point, il _n'y aurait pas de moeurs ni de climats qui tinssent_; et dans
+cette belle partie du monde, la nature humaine souffrirait, au moins
+pour un temps, les insultes qu'on lui fait dans les trois autres."--
+Avec la prediction de 1793 faite en 1789 dans le _Courrier de Provence_
+par Mirabeau[39], je ne vois pas d'exemple de genie politique plus
+habile a penetrer l'avenir; et Mirabeau prevoit de moins loin.
+
+[Note 39: _Nouveau coup d'oeil sur la Sanction royale]
+
+A le prendre comme un livre de critique, voila cet ouvrage etonnant, ne
+d'un esprit incroyablement propre a se transformer pour comprendre, a se
+faire tour a tour ancien, moderne, etranger, non seulement a entrer
+dans une ame eloignee de lui, mais a s'y repandre, a la penetrer tout
+entiere, a s'y meler et a vivre d'elle; non moins apte encore a la
+quitter, et a recommencer avec une autre. Il y a peu d'exemples d'une
+liberte plus souveraine, d'une intelligence, d'une comprehension plus
+prompte, plus facile, plus sure et plus complete. J'ai dit que ce livre
+etait une existence; c'est l'existence d'un homme qui aurait vecu de
+la vie de milliers d'hommes.--La haute critique, aussi bien, n'est pas
+autre chose. C'est le don de vivre d'une infinite de vies etrangeres,
+quelquefois d'une maniere plus pleine et plus intense que ceux qui les
+ont vecues, et avec cette clarte de conscience, que ne peut avoir que
+celui qui est assez fort pour se detacher et s'abstraire, et regarder en
+etranger sa propre ame; ou assez fort, en sens inverse, pour entrer
+dans une ame etrangere et la contempler de pres, comme chose a la fois
+familiere et dont on sait ne pas dependre.
+
+Et comme c'est une vie de penseur qui est dans ce livre, aussi faut-il
+le lire comme il a ete ecrit, le quitter, y revenir, y sejourner,
+le laisser pour le reprendre, le repandre par fragments dans sa vie
+intellectuelle. Chaque page laisse un germe la ou elle tombe. Il s'est
+peu soucie de donner, d'un coup, une de ces fortes impressions comme en
+donnent les livres qui sont construits comme des monuments. Il a seme
+prodigalement et vivement des milliers d'idees, toutes fecondes en idees
+nouvelles. C'est dans le foisonnement des pensees qu'il a fait naitre
+chez les autres qu'il pourrait s'admirer. La beaute est dans la moisson
+qui ondoie et luit au soleil; la force, l'ame, le Dieu cache etait dans
+le grain.
+
+
+
+VI
+
+SYSTEME POLITIQUE QU'ON PEUT TIRER "DE L'ESPRIT DES LOIS."
+
+Mais encore n'a-t-il ete que critique, que le contemporain, l'hote
+et l'interprete de tous les peuples, indifferent du reste, a force
+d'independance, et impartial jusqu'a etre sans opinion? Quoi! rien de
+didactique dans un livre de philosophie sociale! Montesquieu n'a jamais
+enseigne? Il a donne des explications de tout et n'a point donne de
+lecons?--Il faut s'entendre. A le prendre comme professeur de science
+politique, on le restreint, mais on ne le trahit pas. Le critique
+explique toutes choses, mais au plaisir qu'il prend a en expliquer
+quelques-unes, sa secrete inclination se revele. On peut comprendre
+toutes choses et en preferer une. De tout grand critique on peut tirer
+un corps de doctrine, en surprenant les moments ou, sans qu'il y songe,
+sa facon de rendre compte est une maniere de recommander. Lorsque
+Montesquieu nous dit: "Dans tel cas... tout est perdu!" on peut croire
+que ce qu'il designe comme etant tout, est ce qu'il aime.
+
+Supposons donc un eleve de Montesquieu, tres penetre de toute sa pensee,
+et soucieux d'en faire un systeme, qui serait pour Montesquieu ce que
+Charron fut pour Montaigne, et qui voudrait ecrire le livre de la
+_Sagesse_ politique, exprimer la lecon que l'_Esprit des Lois_ contient,
+et, aussi, enveloppe. Il diminuera Montesquieu, en donnant pour tout ce
+qu'il pense seulement ce qu'il souhaite. Mais il l'eclaircira aussi en
+montrant, parmi tout ce qu'il explique, ce qu'il approuve.--Et voici, ce
+me semble, a peu pres, ce qu'il dira.
+
+Montesquieu etait un modere. Il l'etait de naissance, d'heredite et
+comme de climat, etant ne de famille au-dessus de la moyenne, sans etre
+grande, et dans un pays tempere et doux. Il detestait tout ce qui est
+violent et brutal. Ayant eu vingt-cinq ans en 1715, la premiere grande
+violence et frappante brutalite qu'il ait vue a ete le despotisme de
+Louis XIV, la monarchie francaise se rapprochant du despotisme oriental.
+L'horreur de cette contrainte est le premier sentiment dominant qu'il
+ait eprouve. Les _Lettres Persanes_ le prouvent assez. La haine du
+despotisme est restee le fond meme de Montesquieu.
+
+Homme modere, il deteste le despotisme, parce qu'il est un etat violent
+qui tend tous les ressorts de la machine sociale. Homme intelligent, il
+le deteste parce qu'il est bete: "Pour former un gouvernement modere,
+il faut combiner les puissances, les regler, les temperer, les faire
+agir... c'est un chef-d'oeuvre... Le gouvernement despotique saute pour
+ainsi dire aux yeux. Il est uniforme partout. Comme il ne faut que des
+passions pour l'etablir, _tout le monde est bon pour cela_[40].--Voyez
+cette pensee si profonde: "L'extreme obeissance suppose de l'ignorance
+dans celui qui obeit; _elle en suppose meme chez celui qui commande_. Il
+n'a point a raisonner, il n'a qu'a vouloir."--Voyez ce qu'il reprochait
+dans sa jeunesse, et injustement, je crois, a Louis XIV; c'est surtout
+d'avoir ete un sot[41]. Ce qui n'est pas calcul, prudence, prevoyance,
+menagements delicats, exercice de l'intelligence ordonnatrice, le
+revolte; et le despotisme n'est rien de cela. Gouverner, c'est prevoir.
+Le gouvernement c'est le laboureur qui seme et recolte; le despotisme
+c'est le sauvage qui coupe l'arbre pour avoir les fruits[42].
+
+[Note 40: _Esprit_ (v. 14).]
+
+[Note 41: _Persanes_, XXXVII. "J'ai etudie son caractere...."]
+
+[Note 42: _Esprit_, v. 13]
+
+Cette haine du despotisme, il l'applique a tout ce qui en porte la
+marque. Il l'appliquait a son roi; remarquez qu'il l'applique a Dieu.
+L'idee de Dieu-providence lui repugne. Un Dieu qui intervient dans les
+affaires particulieres des hommes lui parait un gouvernement arbitraire;
+c'est un tyran bon. Il resiste a cette conception. Il soumet Dieu a la
+justice, et pour l'y mieux soumettre il l'y confond. "S'il y a un Dieu,
+il faut necessairement qu'il soit juste.... [43]." Il ne veut pas de
+la fatalite, qui est un despotisme bete; il ne voudrait pas d'un Dieu
+arbitraire, qui lui semblerait un despotisme capricieux: "Ceux qui
+ont dit qu'une fatalite aveugle gouverne le monde ont dit une grande
+absurdite"[44]; mais ceux-la aussi lui sont insupportables "qui
+representent Dieu comme un etre qui fait un exercice tyrannique de
+sa puissance"[45]. Reste qu'il croit a un Dieu tres abstrait, qui ne
+differe pas sensiblement de la loi supreme nee de lui[46]. Il s'amuse,
+dans une des _Persanes_, a dire que si les triangles avaient un Dieu, il
+aurait trois cotes. Il fait un peu comme les triangles. Par horreur
+du despotisme, il voudrait mettre a la place de la Divinite une
+constitution. Il ne la voit guere que comme l'essence des regles
+eternelles. Pour Montesquieu, Dieu, c'est l'Esprit des Lois.
+
+[Note 43: _Persanes_, LXXXIII. ]
+
+[Note 44: _Esprit_, L 1.]
+
+[Note 45: _Esprit_, ibid.]
+
+[Note 46: _Esprit_, ibid.]
+
+Haine du despotisme encore, sa mefiance a l'endroit de la democratie
+pure. Personne n'a parle plus magnifiquement que lui des democraties
+anciennes. C'est qu'elles etaient mixtes; des qu'elles ont ete le
+gouvernement du peuple seul par le peuple seul, elles ont penche vers la
+ruine. "Le peuple mene par lui-meme porte toujours les choses aussi
+loin qu'elles peuvent aller; et tous les desordres qu'il commet sont
+extremes[47]. Aussi toute democratie est sur la pente ou du despotisme
+ou de l'anarchie. L'esprit "d'egalite extreme" la porte a considerer
+comme des maitres les chefs qu'elle se donne, et a tout niveler au plus
+bas. Dans ce desert l'espace est libre et l'obstacle nul pour un tyran,
+a moins que l'idee de despotisme ne soit tout a fait insupportable,
+auquel cas "l'anarchie, au lieu de se changer en tyrannie, degenere en
+aneantissement"[48].
+
+[Note 47: _Esprit_, v, ii.]
+
+[Note 48: _Esprit_, viii.]
+
+Si la crainte du despotisme est tout le fond de Montesquieu, la
+recherche des moyens pour l'eviter sera toute sa methode. Dans tout son
+ouvrage on le voit qui guette en chaque etat politique le vice secret
+par ou la nation pourra s'y laisser surprendre. Le despotisme est pour
+Montesquieu comme le gouffre commun, le chaos primitif d'ou toutes les
+nations se degagent peniblement par un grand effort d'intelligence, de
+raison et de vertu, pour se hausser vers la lumiere, d'un mouvement
+tres energique et dans un equilibre infiniment laborieux et infiniment
+instable, et pour y retomber comme de leur poids naturel; les raisons
+d'y rester, ou d'y revenir, etant multiples, le point ou il faut
+atteindre pour y echapper etant unique, subtil, presque imperceptible,
+et la liberte etant comme une sorte de reussite.
+
+Comme l'homme, engage dans le monde fatal, dans le tissu materiel et
+grossier des necessites, sent qu'il est une chose parmi les choses et
+dependant de la monstrueuse poussee des phenomenes qui l'entourent, le
+penetrent, le submergent et le noient; et s'eleve pourtant, ou croit
+s'elever, au moins parfois, a un etat fugitif et precaire d'autonomie et
+de gouvernement de soi-meme ou il lui semble qu'il respire un moment;
+--de meme les peuples sont embourbes naturellement dans le despotisme,
+et quelques-uns seulement, les plus raffines a la fois et les plus
+forts, par une combinaison excellente et precieuse de raffinement et de
+force, peuvent en sortir, et peut-etre pour un siecle, une minute dans
+la duree de l'histoire; et cette minute vaut tout l'effort, et le
+recompense et le glorifie; car ce peuple, un cette minute, a accompli
+l'humanite.
+
+Montesquieu la cherche donc, cette combinaison delicate. Il en a trouve
+tout a l'heure des elements dans la democratie et il ne les oubliera
+pas. Mais, nous l'avons vu aussi, la democratie ne suffit pas a realiser
+son reve; elle a des pentes trop glissantes encore vers le despotisme,
+et seule, sans melange, etant le caprice, elle est le despotisme
+lui-meme.--Nous tournerons-nous vers l'aristocratie, qui pour
+Montesquieu, et il a raison, n'est qu'une autre forme de la Republique?
+Montesquieu est profondement aristocrate. Il a donne comme etant le
+principe du gouvernement aristocratique la qualite qui etait le fond de
+son propre caractere, la moderation. C'etait trahir son secret penchant.
+Ce qu'il entend par aristocratie, c'est une sorte de democratie
+restreinte, condensee et epuree. Un certain nombre--et il le veut assez
+considerable--de citoyens distingues par la naissance, prepares par
+l'heredite, affines par l'education (notez ce point, il y tient), et se
+sentant, et se voulant egaux entre eux, gouvernent l'Etat du droit
+de leur intelligence, de leurs aptitudes et de leur savoir.--Idees
+singulieres, qui montrent assez combien Montesquieu reste de son temps
+et de sa caste. Il en est tellement qu'il semble ne pas soupconner
+l'idee, vulgaire cinquante ans plus tard, de l'admissibilite de tous
+aux fonctions publiques. Il est pour la venalite des charges de
+magistrature, ce qui arrache a Voltaire, si peu democrate pourtant, un
+cri d'indignation[49]. Ses idees sur ce point sont tres arretees. Il
+sait bien que la venalite c'est le hasard; mais il estime qu'en
+cette affaire mieux vaut s'en remettre un hasard qu'au choix du
+gouvernement[50]. Comme il veut une separation absolue entre le pouvoir
+executif et le pouvoir judiciaire[51], pour que ce dernier soit
+absolument independant, a la nomination des juges par le gouvernement
+il prefere le hasard comme origine, et la fortune comme garantie
+d'independance. Il n'y a pas d'idee plus aristocratique que celle-la.
+Sous pretexte que les citoyens peuvent avoir des differends avec le
+gouvernement, elle etablit, pour les trancher, un pouvoir aussi fort
+que celui-ci. Tandis que le principe democratique veut que les interets
+particuliers du citoyen soient sacrifies a l'interet du gouvernement,
+Montesquieu, pour les sauver, cree un pouvoir aussi independant, aussi
+solide, et aussi absolu que le Pouvoir. Et il a raison.
+
+[Note 49: "Cette venalite est bonne dans les Etats monarchiques,
+parce qu'elle fait faire comme un metier de famille ce qu'on ne voudrait
+pas entreprendre pour la vertu...." (vi.1). Voltaire s'ecrie: "La
+fonction divine de rendre la justice, de disposer de la fortune ou de la
+vie des hommes, un metier de famille!"]
+
+[Note 50: vi. 1.]
+
+[Note 51: xi, 6.]
+
+Une aristocratie nobiliaire, une aristocratie judiciaire, il desire
+l'une et l'autre. Il veut un corps des nobles hereditaire[52],
+l'aristocratie etant "hereditaire par sa nature", puisqu'elle n'est
+pas autre chose que selection, traditions, education. Il y voit trois
+garanties, moderation, stabilite et competence.
+
+[Note: 52: XI, 6.]
+
+Il reste donc aristocrate?--Non pas exclusivement. L'aristocratie a
+autant de raisons de glisser au despotisme que la democratie. Sans aller
+plus loin, sa raison d'etre est raison de sa ruine. "Elle doit etre
+hereditaire" (XI,6) et "l'extreme corruption est quand elle le devient"
+(VIII, 5). Ceci n'est pas une contradiction de Montesquieu, c'est une
+contrariete des choses memes. L'heredite fonde l'aristocratie parce
+qu'elle fait une classe competente; elle ruine l'aristocratie parce
+qu'elle fait une classe d'ou les competences isolees sont exclues. Elle
+fait du corps aristocratique un gouvernement tres intelligent qui arrive
+vite a n'appliquer son intelligence qu'a son interet. Dans la democratie
+manque l'intelligence des interets generaux: dans l'aristocratie manque
+le souci des interets generaux. Et obeissant a sa nature, qui est
+concentration du pouvoir, l'aristocratie tend a se faire de plus en plus
+restreinte, jusqu'a n'etre plus qu'aux mains de quelques-uns, dont le
+plus fort l'emporte: nous voila encore au despotisme.
+
+Nous retournerons-nous du cote de la monarchie?--Mais c'est le
+despotisme!--Non! Non! et Montesquieu tient a cette distinction. Pour
+lui la monarchie meme non parlementaire, meme sans Chambres deliberantes
+a cote d'elle, n'est point le despotisme.
+
+Les critiques qui depuis 1789 ont etudie Montesquieu ont ete surpris
+de cette assertion, et l'ont consideree comme une singularite de son
+imagination. L'idee peut etre une erreur; mais elle n'est pas une
+nouveaute. Quand elle ne daterait pas de Rodin, elle daterait de
+Bossuet[53]; c'est une idee commune aux publicistes de l'ancien regime
+qu'une monarchie sans depot des lois n'est pas pour cela une monarchie
+sans lois. Elle est absolue, elle n'est pas arbitraire. Elle n'est
+contenue par rien, mais elle doit se contenir; elle n'est forcee d'obeir
+a rien, mais elle _doit_ obeir a quelque chose. Elle a devant elle
+vieilles lois nationales, vieilles coutumes, antiques religions, qu'elle
+ne doit pas enfreindre. Elle est une volonte qui doit tenir compte des
+coutumes. Il n'y a despotisme que dans les pays ou il n'y a ni lois, ni
+religion, ni honneur, ni conscience.
+
+[Note 53: "C'est autre chose que le gouvernement soit absolu, autre
+chose qu'il soit arbitraire.... Outre que tout est soumis au jugement de
+Dieu... il y a des lois dans les Empires contre lesquelles tout ce qui
+se fait est nul de droit, et il y a toujours ouverture a revenir contre,
+ou dans d'autres occasions ou dans d'autres temps (_Politique_, viii, 2,
+1)]
+
+Mais la ou la garantie de tout cela n'existe pas?--Il y a pente
+au despotisme et trop grande facilite a l'etablir, mais non point
+despotisme. Pour Montesquieu, la monarchie de Louis XIV, par exemple,
+n'est point despotisme; il est vrai qu'elle y tend.
+
+La monarchie ne doit donc pas etre repoussee _a priori_. Elle est tres
+acceptable. Elle a meme pour elle un singulier avantage: elle fait faire
+par _honneur_, par besoin d'etre distingue du prince, ce qu'on fait
+ailleurs par vertu. Elle supplee au civisme. Elle arrive a creer des
+sentiments, et des sentiments qui sont tres bons: fidelite personnelle,
+amour pour un homme ou une famille, dont c'est la patrie qui
+profite.--Autant dire (ce que Montesquieu n'a pas assez dit) qu'elle
+fait une sorte de deviation du patriotisme, de deviation et de
+concentration. Cette patrie, qu'on aimerait peut-etre languissamment, on
+l'aime ardemment, et on la sert, dans cet homme qu'on voit et qui vous
+voit, et peut vous remarquer, dans cet enfant qui vous sourit, qui vous
+plait par sa faiblesse, qui, homme, sera la certainement, dans vingt
+ans, avec une memoire que la grande patrie n'a guere.--Mais le
+despotisme est la pire des choses, et il est bien vrai que la monarchie
+y tend tres directement. Il suffit, pour qu'elle y glisse, que le roi
+soit fort et ne soit pas tres intelligent[54], qu'il soit si capricieux
+"qu'il croie mieux montrer sa puissance en changeant l'ordre des choses
+qu'en le suivant... et qu'il soit plus amoureux de ses fantaisies que de
+ses volontes". Cela se rencontre bien vite et est bien vite imite.
+
+[Note 52: vii, 7.]
+
+Que faire donc? Montesquieu n'a pas invente ce qui suit. Aristote
+savait le secret, et Ciceron avait tres bien lu Aristote. Il faut un
+gouvernement mixte, qui, par une combinaison tres delicate des avantages
+des differents gouvernements, s'arrete dans un juste equilibre, et soit
+aux Etats ce que la vie est au corps, l'ensemble organise des forces qui
+luttent contre la mort toujours menacante: la mort des Etats, c'est le
+despotisme.
+
+Les anciens ont eu de ces sortes de gouvernements, et ce furent les
+meilleurs qui aient ete. Ils ont su meler et unir, a certains moments,
+aristocratie et democratie, dans des proportions tres heureusement
+rencontrees. Nous avons une force de plus, une institution particuliere
+apportant, elle aussi, ses avantages propres, la monarchie: faisons-la
+entrer dans notre systeme. Montesquieu s'arrete a la _monarchie
+aristocratique entouree de quelques institutions democratiques_.
+
+La monarchie, en effet, est excellente a la condition d'etre a la fois
+soutenue et contenue par quelque chose qui soit entre elle et la foule.
+Le despotisme n'est pas autre chose qu'une foule d'egaux et un chef.
+C'est pour cela que despotisme oriental ou democratie pure sont
+despotisme au meme degre. Une nation n'est pas poussiere humaine, avec
+un trone au milieu. Elle est un organisme, ou tout doit etre poids et
+contrepoids, resistances concertees et equilibre. Egalite absolue avec
+chefs temporaires, c'est despotisme capricieux. Egalite absolue avec
+chef immuable, c'est, selon le caractere du chef, despotisme capricieux
+encore, ou despotisme dans la torpeur. Le fondement meme de la liberte,
+c'est l'inegalite.
+
+Ce qu'il faut, c'est quelqu'un qui commande, quelqu'un qui controle,
+et quelqu'un qui obeisse; et entre ces personnes diverses de l'unite
+nationale des rapports, fixes par des lois, dont quelqu'un encore ait
+le depot. Entre le roi et la foule des _Corps intermediaires_, qui
+limitent, redressent et epurent la volonte de celui-la et preparent
+l'obeissance de celle-ci. Une noblesse hereditaire est un bon corps
+intermediaire[55] Elle a la tradition de l'honneur national, et
+hereditaire comme le roi, mais collective elle est l'obstacle naturel
+a la volonte du trone quand celle-ci est capricieuse. Elle est un
+excellent corps de _veto_; c'est la "faculte d'empecher" qui est son
+office propre[56].--Le clerge est un corps intermediaire assez utile.
+Bon surtout ou il n'y en a point d'autre[57], il est salutaire dans une
+monarchie comme obstacle mou et insensible, pour ainsi dire, infiniment
+fort encore par son ubiquite, sa tenacite, "algue" qui amortit, enerve
+le flot.
+
+[Note 55: II, 4.]
+
+[Note 56: **, 6.]
+
+[Note 57: *, 1]
+
+Il faut encore un ordre intermediaire qui ait "le depot des lois". Sauf
+en Orient, toutes les monarchies ont des lois, puissances ideales,
+limitatives du prince, protectrices du citoyen. Ecrites ou non, simples
+precedents et coutumes, ou textes et chartes, elles existent partout ou
+il y a organisme social. Elles ne sont que les definitions du jeu de cet
+organisme. Mais il est des pays ou on les sent plutot qu'on ne les voit.
+Elles en sont plus redoutables, etant plus mysterieuses. Mais elles sont
+plus faciles a etudier. Elles sont plus redoutees que contraignantes. Il
+est bon qu'on puisse les voir, les lire quelque part. Un corps en aura
+la garde, les retiendra, les transcrira, les rappellera, et, de ce chef,
+aura des privileges (independance, inviolabilite, autonomie) parce qu'il
+aura un office social[58].
+
+[Note 58: "L'independance du pouvoir judiciaire est la plus forte
+garantie de la liberte. Si la monarchie francaise n'est pas encore un
+pur despotisme, c'est que la magistrature francaise existe". "Dans la
+plupart des royaumes d'Europe, le gouvernement est modere parce que le
+prince, qui a les deux premiers pouvoirs, laisse a ses sujets l'exercice
+du troisieme." (_Esprit_, XI, 6, alinea 7.)]
+
+Enfin, au bas degre, il y a tout le monde. Le peuple doit obeir, mais
+non pas etre tout passif. Incapable de "conduire une affaire, de
+connaitre les lieux, les occasions, les moments, d'en profiter", en un
+mot incapable de gouverner[59], il est essentiel pourtant qu'on sache
+ce qu'il desire et surtout ce dont il souffre, parce qu'au bout de ses
+souffrances il y a la revolte qui ruine les lois, ou l'inertie et la
+desesperance qui distendent et brisent les muscles memes de l'Etat. Le
+peuple aura donc ses representants, qu'il choisira tres bien, car "il
+est admirable pour cela", qui interviendront dans la direction generale
+des affaires publiques. Il aura meme sa part dans le pouvoir judiciaire,
+non pas en ce qui regarde le depot des lois, mais en ce qui concerne
+la distribution de la justice. Des jurys, de pouvoirs essentiellement
+temporaires, seront tires du corps du peuple, charges d'appliquer la
+loi, sans avoir droit ni de l'interpreter ni de s'y soustraire, jugeant
+non en equite, mais sur le texte[60].
+
+[Note 59: II, 2.]
+
+[Note 60: XI, 6.]
+
+--Voila la royaute, les institutions aristocratiques, et les
+institutions democratiques mises en presence.
+
+Et comment tout cela s'organisera-t-il?--Trois puissances: executive,
+legislative, judiciaire.
+
+Le legislateur fait la loi, le prince gouverne en s'y conformant,
+le magistrat en a le depot, et juge d'apres elle. Ces pouvoirs sont
+scrupuleusement separes. Le legislateur ne jugera pas; car, alors, il
+ferait des lois en vue des jugements qu'il voudrait porter. Une loi
+serait dirigee a l'avance contre un homme qu'on voudrait proscrire. Plus
+de liberte.
+
+Le legislateur ne gouvernera pas, car alors il ferait des lois en vue
+des ordres qu'il voudrait donner. Une loi serait la preparation d'un
+caprice. Plus de liberte.
+
+Le pouvoir executif ne legiferera point; car il aurait les memes
+tentations que tout a l'heure le legislateur. Il ne jugera point; car
+il jugerait pour gouverner. Ses arrets seraient des services, qu'il se
+rendrait. Plus de liberte.--Il ne nommera meme pas les juges, car
+il ferait des juges des instruments, et de la justice un systeme de
+recompenses ou de vengeances personnelles. Plus de liberte.
+
+Chacun doit faire un office qu'il n'ait aucun interet a faire, si ce
+n'est honneur, et souci du bien general. La liberte c'est chaque pouvoir
+public s'exercant, sans profit pour lui, au profit de tous.--L'execution
+doit etre prompte: le pouvoir executif sera aux mains d'un homme.--La
+deliberation doit etre lente: le pouvoir legislatif sera aux mains
+de deux assemblees, de nature differente, dont l'une aura toutes les
+chances de ne pas obeir aux prejuges ou ceder aux entrainements de
+l'autre.--Le depot des lois et la justice sont choses de nature
+permanente: ils seront aux mains d'un grand corps de magistrats, qui,
+par l'effet d'un renouvellement insensible, aura comme un caractere
+d'eternite. "Voila la constitution fondamentale du gouvernement dont
+nous parlons. Le Corps legislatif y etant compose de deux parties, l'une
+enchainera l'autre par sa faculte mutuelle d'empecher. Toutes les deux
+seront liees par la puissance executrice, qui le sera elle-meme par la
+legislatrice."
+
+Et rien ne marchera!--Pardon! ces differents ressorts, forment en effet
+un equilibre, et il semble qu'ils "devraient former une inaction". Mais
+les choses agissent autour d'eux; les affaires pesent sur eux; il faut
+"qu'ils aillent"; seulement ils ne pourront qu'aller lentement et
+"qu'aller de concert", et c'est precisement ce qu'il nous faut[61].
+
+[Note 61: XI, 6. alineas 55, 56.]
+
+Mais tout cela, ou du moins de tout cela les germes et les premiers
+lineaments ne se trouvaient-ils point dans l'ancienne monarchie
+francaise? Royaute et vieilles lois n'est-ce point la "monarchie"?
+Clerge, Noblesse, Parlement ne sont-ce point les "pouvoirs
+intermediaires"? Communes et Etats generaux, n'est-ce point la part
+necessaire et desirable d'institutions democratiques?--Sans aucun doute;
+et Montesquieu n'est point un novateur, ce n'est point non plus un
+conservateur; c'est un retrograde eclaire. Ce serait, s'il faisait une
+constitution, un restaurateur ingenieux des plus anciens regimes. Il
+n'aime pas ce qui est de son temps, il aime ce qui a ete. C'etait un
+"tres bon gouvernement" que le "gouvernement gothique", ou du moins qui
+avait en soi la capacite de devenir meilleur: "La liberte civile du
+peuple (_communes_), les prerogatives de la noblesse et du clerge, la
+puissance des rois, se trouverent dans un tel concert que je ne crois
+pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement si bien tempere".
+Tirer du gouvernement "gothique" toute l'excellente constitution qu'il
+contenait en germe, voila quel aurait du etre le travail du temps et des
+hommes. Les circonstances et l'esprit despotique de certains hommes ont
+amene le resultat contraire. Des guerres civiles, et des efforts
+de Richelieu, Louis XIV, Louvois, les trois mauvais genies de la
+France[62], une monarchie est sortie, qui n'est point l'apogee de la
+monarchie francaise, qui en est la decadence, une monarchie melee de
+despotisme, qui y tend et qui le prepare, d'ou peut sortir le despotisme
+sous forme de tyrannie ou sous forme de democratie. Il est temps de
+revenir aux principes et en meme temps aux precedents, aux principes
+rationnels et aux precedents historiques, qui justement ici se
+rencontrent; et l'on sauvera deux choses, la monarchie et la liberte.
+
+[Note 62: _Esprit_, III, 53; v.11.--_Pensees_.]
+
+Un retour en arriere eclaire par la connaissance de l'esprit des
+constitutions, voila la sagesse. Montesquieu ne raisonne pas d'une autre
+facon qu'un Saint-Simon qui serait intelligent. Ce qui, dans Monsieur
+le Duc, est reve confus et entetement feodal, est chez Montesquieu a la
+fois sens historique, sens sociologique, et sens commun. Il sait que
+les nations se developpent selon le mouvement naturel des puissances
+qu'elles portent en elles, et ces puissances, il montre ce qu'elles
+etaient en France, et ce qu'il importe qu'elles restent. Il sait que
+certain jeu et certains temperaments d'elements dissemblables sont
+necessaires a tout gouvernement humain, et cette mecanique, il
+l'applique a la constitution francaise. Mais l'historien et le
+mecanicien politique ne s'oublient point l'un l'autre; ils se
+rencontrent et conspirent. Les principes du gouvernement ideal, c'est a
+la France telle qu'elle a ete, telle qu'il ne serait pas si difficile
+qu'elle fut encore, que le sociologue les rapporte; les forces reelles
+et vives de la France historique, l'historien les place aux mains du
+mecanicien politique, seulement pour qu'il les mette en ordre et en jeu.
+
+
+
+VII
+
+MONTESQUIEU MORALISTE POLITIQUE
+
+Qu'on le considere comme critique ou comme theoricien, Montesquieu
+parait tres grand. Il a vu infiniment de choses, et il a compris tout
+ce qu'il a vu. Il etait capable de se detacher de son temps et d'y
+revenir,--de comprendre l'essence et le principe des Etats antiques,
+et d'esquisser pour son pays une constitution toute moderne et toute
+historique, tiree du fond meme de l'organisation sociale qu'il avait
+sous les yeux;--et encore sa vue d'ensemble etait assez forte pour
+predire ce que deviendrait ce pays meme quand les anciennes forces dont
+etait compose son organisme auraient disparu.--Son livre est un etonnant
+amas d'idees, toutes interessantes, et dont la plupart sont profondes.
+Il n'y a aucune oeuvre qui fasse plus reflechir. C'est son merveilleux
+defaut qu'a chaque instant il donne au lecteur l'idee de faire une
+constitution puis une autre, puis une troisieme, sans compter qu'il
+persuade ailleurs qu'il est inutile d'en faire une. De quelque biais
+qu'on le prenne, il parait extraordinaire. Tantot on comprend son oeuvre
+comme une promenade a la fois tres assuree et tres inquietante a travers
+toutes les conceptions humaines dont sont penetres comme d'un seul
+regard les grandeurs, les faiblesses, le ressort puissant, le vice
+secret. Tantot on la voit comme un monument tres ordonne et tres
+regulier, construit d'apres les lois d'une logique dogmatique
+imperieuse, construction solide et immense, qui, encore, a laisse autour
+d'elle d'enormes materiaux a construire des edifices tout differents.
+
+C'est un livre si vaste et si fourni qu'il forme systeme, se suffit a
+lui-meme, et aussi qu'il se refute, ce qui est une facon de dire qu'il
+se complete. Ne le prenez pas pour l'ouvrage d'un theoricien uniquement
+epris d'idees pures, agencant la machine sociale comme par donnees
+mathematiques. Montesquieu est cela, et cela surtout, soit; mais il est
+autre chose. Il est l'homme qui sait que ces subtiles combinaisons ne
+sont rien si elles ne sont soutenues et comme remplies de forces vives,
+vertus ici, honneur la, bon sens et moderation ailleurs, energie morale
+partout. Il est etrange qu'on ait cru[63] qu'a ce livre il manque une
+morale. L'erreur vient de ce qu'il est tres vite dit que le fonds des
+societes est fait de vertus sociales, et un peu plus long de tracer
+le cadre savamment ajuste ou ces vertus s'accommoderont le mieux pour
+produire leurs meilleurs effets. La partie morale de l'ouvrage peut
+disparaitre, materiellement, a travers la multitude des minutieuses
+considerations politiques. Mais la morale sociale est le fond meme de ce
+livre et si l'on y peut decouvrir comment les meilleures volontes sont
+au risque de demeurer impuissantes dans une constitution politique mal
+concue, ce qui est vrai, et bien important; encore plus y trouvera-t-on
+comment les meilleurs agencements sociaux restent, faute de grandes
+forces morales, des ressorts sans moteur et des cadres vides.
+
+[Note 63: Nisard.]
+
+Je veux bien qu'on dise que Montesquieu est peut-etre un peu trop
+optimiste. Il l'est de deux manieres: par trop croire aux hommes, et par
+trop croire a lui-meme, Il a trop confiance dans la bonte humaine. En
+plusieurs endroits de l'_Esprit_ et de la _Defense de l'Esprit des
+Lois_, on le voit tres preoccupe de combattre Hobbes et la theorie du
+"_Bellum omnium contra omnes_". L'homme naturel, "sorti des mains de la
+nature", comme on dira plus tard, n'est point pour lui un loup en guerre
+contre d'autres loups pour un quartier de mouton; c'est un etre timide
+et doux, et c'est l'etat de societe qui a cree la guerre. Il y a dans
+Montesquieu un commencement de Jean-Jacques Rousseau, ce qui tient, du
+reste, a ce que toutes les grandes idees modernes ont leur commencement
+dans Montesquieu.
+
+Encore n'est-ce point tant de n'avoir point fait assez grande la part
+de ferocite dans l'homme que je reprocherai a Montesquieu, etant tres
+enclin a penser comme lui sur cette affaire. Je lui reprocherai plutot
+de n'avoir pas fait assez grande la part de demence. L'homme n'est point
+un fauve; mais c'est un etre tres incoherent, en qui rien n'est plus
+rare que l'equilibre des forces mentales, et en un mot la raison.
+Montesquieu croit un peu trop que l'homme est capable de se gouverner
+raisonnablement, et que, parce qu'un systeme politique raisonnable, par
+exemple, peut etre connu par un homme, il peut et doit etre pratique par
+les hommes. Il y a beaucoup a parier que c'est une noble erreur. Avec un
+esprit comme celui de Montesquieu il ne faut point se hasarder, et vous
+pouvez etre sur qu'il connait votre objection mieux que vous. Je sais
+tres bien que ce gouvernement raisonnable qu'il construit et qu'il
+enseigne, il le tient lui-meme pour une "reussite" extraordinaire, pour
+un merveilleux accident dans l'histoire humaine, qui est l'histoire du
+despotisme. Encore est-il qu'il semble trop croire, comme a des realites
+et non pas seulement comme a des theories, a la vertu des democraties,
+a la moderation des aristocraties, surtout a la capacite politique des
+foules. Il _a affirme_ tres energiquement que le peuple ne se trompe
+point dans le choix de ses representants, et il en donne comme exemple
+Athenes et Rome, ce qui est bien un peu etrange. Pour Athenes, cela
+ne peut pas se soutenir, et figurez-vous Rome sans le Senat. J'ai
+parfaitement peur de ne pas comprendre et de faire une critique qui
+ne prouve que ma sottise; mais enfin je le vois reclamer le jury avec
+insistance (xi, 6, alineas 13, 14, 15, 18) et vouloir en meme temps
+(alinea 17) que le verdict ne soit que l'application stricte et comme
+aveugle d'un texte precis, sans etre jamais une "opinion particuliere
+du juge". Croit-il donc qu'un jury sera assez philosophe pour juger
+sur texte sans passions et sans prejuge? Ne voit-il pas que c'est
+precisement avec le jury que les jugements seront toujours des opinions
+particulieres, et que c'est avec lui, fatalement, qu'on sera toujours
+juge "en equite"? Qu'on prefere cette maniere de juger, je le veux bien;
+mais que ce soit l'homme qui n'en veut point qui recommande des juges
+incapables d'en avoir une autre, cela m'etonne.
+
+Il y a certainement un peu de chimerique dans Montesquieu, un peu de
+l'homme qui n'est pas moraliste tres informe ni tres sur. Je serais
+tente de dire que ses admirables qualites d'esprit et de caractere
+lui sont source d'erreur, en ce qu'a les voir en lui, il se persuade
+qu'elles sont communes. Il est souverainement intelligent et
+merveilleusement a l'abri des passions: il est un peu porte a en
+conclure que les hommes sont assez intelligents et peu passionnes. Cher
+grand homme, c'est faire trop petite la distance qui vous separe de
+nous. L'erreur est bien naturelle a l'homme; puisque posseder la verite
+intellectuelle et la verite morale, cela mene encore a une illusion, qui
+est de croire que la verite est commune. Faudrait-il aux hommes parfaits
+un peu d'orgueil et de mepris, c'est-a-dire un defaut, pour etre tout a
+fait dans le vrai? Peut-etre bien.
+
+J'ai dit que Montesquieu est trop optimiste en ce qu'il croit trop aux
+hommes, ce aussi en ce qu'il croit trop en lui. J'entends par ceci qu'il
+croit peut-etre trop a l'efficace de son systeme, quand il en est a
+faire un systeme. Encore une fois, avec lui, il faut bien prendre ses
+precautions, et retirer a moitie sa critique au moment qu'on l'aventure.
+Je sais qu'il a un fond ou plutot un coin de scepticisme, et qu'il dit
+tout d'abord que le meilleur gouvernement est celui qui convient le
+mieux a tel peuple. Et cependant il est si bon theoricien qu'il lui est
+difficile de ne pas avoir confiance dans l'excellence de sa theorie, de
+ne pas croire, au moins a demi, qu'elle peut suffire et se suffire, et
+qu'un Etat bien organise par lui serait, par cela seul, un tres bon
+Etat. Il lui echappera de dire que dans "une nation libre il est tres
+souvent indifferent que les citoyens raisonnent bien ou mal; il suffit
+qu'ils raisonnent: _de la sort la liberte qui garantit des effets de ces
+memes raisonnements_"--De la sort la liberte, ou plutot c'est la
+liberte meme, d'accord; mais "qui garantit des effets des mauvais
+raisonnements", je n'en suis pas bien sur. Voila bien le _point
+dogmatique_, car il faut toujours qu'on en ait un, voila bien le point
+dogmatique de Montesquieu. Il deteste tant le despotisme qu'il finit par
+croire presque que la liberte est un bien en soi, par consequent un but,
+et que pourvu qu'on l'atteigne tout est gagne. Je ne sais trop. Il me
+semble que la liberte n'est point precisement un but, mais un etat, un
+"milieu", comme on dit maintenant, ou la raison peut s'exercer mieux
+qu'ailleurs, pourvu qu'elle existe; mais que, cet etat favorable une
+fois obtenu, il n'est point indifferent qu'on y raisonne mal ou bien.
+
+Sa conception meme de la liberte a quelque chose de "formel"; et, comme
+tout a l'heure il prenait pour la perfection sociale la condition qui
+peut y conduire, de meme il prend pour la liberte ce qui n'est que la
+formule de son exercice. Elle est selon lui "le droit de faire ce que
+la loi ne defend pas". Il est vrai, et c'est la le _signe_ a quoi l'on
+connait un despotisme d'un Etat libre; mais si toute la liberte etait
+la, il ne pourrait donc pas y avoir de lois despotiques? On sent bien
+qu'il peut en etre.--C'est que la liberte n'est pas seulement le droit
+de n'obeir qu'a la loi, elle est la capacite de faire des lois qui ne
+ressemblent pas a un despote. Elle est un sentiment d'equite et de
+justice partant de la majorite des citoyens, se deversant et se fixant
+dans la loi, et revenant aux citoyens sous forme de lois justes, sous
+lesquelles ils se sentent libres et organises selon l'equite.--Elle
+n'est pas une forme de constitution, elle est une vertu civique. Un
+peuple despotique dans l'ame peut renverser le despotisme; apres quoi,
+il fera immediatement des lois despotiques. Aussitot qu'il ne subira
+plus la tyrannie, il l'exercera, et contre lui-meme; car la majorite est
+solidaire de la minorite, les oppresseurs sont solidaires des opprimes;
+la loi tyrannique que vous faites vous met, avec celui-la meme que
+vous liez, dans un etat violent dont est gene le peuple entier ou une
+violence existe, dans une sorte d'etat de guerre ou l'on souffre autant
+de la guerre qu'on fait que de celle qui vous est faite.
+
+Cette idee, il ne me semble point que Montesquieu l'ait eue. Ce domaine
+reserve des droits individuels devant lequel doit s'arreter meme la loi,
+il ne me parait pas qu'il le connaisse. Cette idee que la liberte est
+avant tout mon droit _senti par un autre_, c'est-a-dire un respect et un
+amour reciproques de la dignite de la personne humaine, c'est-a-dire
+une solidarite, c'est-a-dire une charite, il l'a eue peut-etre; car il
+deteste trop le despotisme pour ne l'avoir pas au moins confusement
+sentie; mais il ne l'a pas exprimee.
+
+Et, apres tout, c'est encore un grand liberal; car cette forme et ce
+mecanisme social ou la liberte vraie s'exerce, ces conditions les
+meilleures pour que l'idee liberale puisse se degager et venir remplir
+et animer la loi, il les a si bien comprises, si bien menagees, si
+delicatement et prudemment et fortement etablies, qu'il suffirait d'un
+minimum de liberalisme dans l'ame de la nation, pour qu'en un pareil
+systeme il eut tout son effet, et parut presque plus grand dans ses
+effets qu'il n'etait en soi. C'est la forme de la liberte, qu'il nomme
+liberte; mais ici la forme sollicite le fond, et semble presque le
+contraindre a etre.
+
+Voila ce que j'appelais une trop grande confiance dans les systemes
+politiques qu'il preconise, de meme que je le trouvais un peu trop
+optimiste aussi dans l'idee qu'il a de la capacite politique des
+peuples. Remarquez que ces deux optimismes se confondent, l'un supposant
+l'autre. Quand il nous dit qu'un peuple est capable de la liberte, c'est
+qu'il le voit dans l'organisation sociale, revee par lui, qui est la
+plus propre a maintenir un peuple dans l'etat libre; quand il trace le
+cadre d'une constitution libre, c'est qu'il croit qu'il suffit presque
+de l'offrir a un peuple pour que demain il en soit digne. "Donnez
+aux hommes, semble-t-il dire, les procedes pratiques pour n'etre ni
+tyrannises ni tyrans, ils ne seront ni l'un ni l'autre; car ils en ont
+en eux les moyens." C'est dans ces derniers mots qu'est l'optimisme,
+peut-etre aventureux.
+
+Mais disons-nous bien que Montesquieu est ici comme dans la necessite
+de son office. On ne peut pas etre sociologue sans un peu d'optimisme.
+C'est pour cela que Voltaire n'a pas ete sociologue. On ne saurait
+ecrire une _politique_, c'est-a-dire un code sans sanction, une
+legislation superieure ne pouvant s'imposer aux hommes que par l'eclat
+de la verite qu'elle porte en elle, sans croire que les hommes sont
+seduits a la verite rien qu'a la voir. Si l'on croit a la fatalite des
+instincts humains, on sera peut-etre historien, non sociologue. On ne
+dira point aux hommes ce qu'ils doivent faire; on les regardera faire;
+et, tout au plus, on indiquera les lois habituelles de leurs errements,
+les chemins ordinaires par ou ils passent. Cela est si vrai que c'est
+souvent ce que fait Montesquieu, n'etant sociologue qu'une partie du
+temps et comme dans ses moments de confiance, de haute bonne humeur.
+L'optimisme est comme une condition, non seulement du novateur, cela est
+evident, mais de tout sociologue dogmatique. Bossuet est optimiste au
+plus haut point. Il croit que tout, meme le mal, est regle et voulu par
+une parfaite intelligence en vue d'une fin superieure; et par consequent
+que tout est bien. Montesquieu qui semble croire en Dieu, mais non pas
+a la Providence, ne peut pas mettre son optimisme dans le ciel; et il
+reste qu'il le mette sur la terre.
+
+
+
+VIII
+
+"Encore une fois, je le trouve grand", comme disait Fenelon d'un autre,
+et c'est bien la derniere impression. L'idee de grandeur est surtout
+inspiree par la noble empreinte de l'intelligence, et ce que Montesquieu
+a ete, c'est surtout un homme souverainement intelligent. Il est
+impossible de trouver quelqu'un qui ait mieux compris ce qu'il
+comprenait, et pour ainsi dire ce qu'il ne comprenait pas. Sa pensee et
+le contraire de sa pensee, son systeme, et ce qui est le plus oppose a
+son systeme et ceci, et son contraire et, ce qui est le plus difficile,
+_l'entre-deux_, il penetre en tous ces mysteres, et s'y meut avec une
+pleine liberte, comme entoure d'un air lumineux, qui emane de lui.
+
+On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus forte, plus
+intense, et, avec cela, plus libre ni plus sereine. Personne n'a plus
+delicieusement que lui, a l'abri des passions, joui des idees. Voir les
+idees sourdre, jaillir, abonder, s'associer, se concerter, conspirer,
+former des groupes et des systemes, et comme des mondes; voir "tout
+ceder a ses principes", "poser les principes et voir tout le reste
+suivre sans effort"; et aussi n'etre point esclave de ses principes, et
+savoir s'y soustraire, et en aborder d'autres, et dans un ordre d'idees
+qui n'est point celui qu'il prefere, ouvrir des voies que ce sera une
+gloire a ses successeurs seulement de suivre; ce jeu agile et sur de
+l'intelligence est pour lui comme une sorte de delice, une ivresse calme
+et subtile. Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui est inspire
+par cette maniere de ravissement de l'intelligence jouissant d'elle-meme
+comme d'un sens aiguise et affine. Il s'arrete au milieu de son long
+travail pour s'ecrier: "Vierges du mont Pierie, entendez-vous le nom
+dont je vous nomme? Je cours une longue carriere, je suis accable de
+tristesse et d'ennui. Mettez, dans mon esprit ce charme et cette douceur
+que je sentais autrefois et qui fuient loin de moi. Vous n'etes jamais
+si divines que quand vous menez a la sagesse et a la verite par le
+plaisir... Divines muses, je sens que vous m'inspirez... Vous voulez que
+je parle a la raison: _elle est le plus parfait, le plus noble et le
+plus exquis de tous les sens_."
+
+Il a parle a la raison; pendant vingt annees il a eu avec elle un
+entretien continu, plein de sincerite, d'abondance de coeur, d'infinis
+et renaissants plaisirs. Il s'eveillait "avec une joie secrete de voir
+la lumiere", et son ame aussi voyait avec une joie pleine et une sorte
+d'elargissement se lever en elle a chaque jour la lumiere pure d'une
+idee nouvelle. Il s'est penetre d'idees et en a fait comme sa substance.
+Il a cru qu'elles devaient gouverner le monde, ce qui est peut-etre
+vrai, et qu'elles pouvaient facilement le gouverner, parce qu'il etait
+tout entier gouverne par elles. Il a voulu mettre dans l'organisation du
+monde beaucoup de raison, et meme beaucoup de raisonnement, parce que,
+si le raisonnement n'est pas la raison, il en est la marque, ou, du
+moins, le signe qu'on la cherche.
+
+Il est si prodigieux pour son temps qu'avant lui on ne se doutait meme
+pas de la science ou il reste le maitre. Il inspire le temps qui le
+suit, tout en le depassant, a ce point que Rousseau ne fait que pousser
+a l'extreme et mettre en systeme _une_ des idees de Montesquieu, presque
+dedaignee par lui parmi tant d'autres. Apres avoir cherche loin de lui
+sa lumiere, la France revint a lui, et longtemps chercha a s'organiser
+selon sa pensee; et maintenant qu'elle l'a definitivement abandonne,
+quelques-uns se demandent si elle a raison, si notre histoire meme a
+raison contre lui. Et a mesure que sa pensee devient moins applicable,
+que ce soit par sa faute ou par la notre, elle n'en parait que plus
+belle, devenant purement artistique, et comme l'esquisse lumineuse d'un
+ideal.
+
+On ne peut lui reprocher d'avoir embrasse trop de choses pour avoir pu
+tout approfondir. Il court trop vite au travers de la multitude d'objets
+qu'il rencontre. "Il annonce plus qu'il ne developpe", dit admirablement
+Voltaire. Et encore on sent bien qu'il y a la insuffisance de nos yeux
+et non des siens. Tout ce qu'il a vu, il l'a penetre; il a seulement
+trop compte que nous le penetrerions aussi vite et aussi a fond que
+lui. "Je suis, dit-il lui-meme, avec son esprit charmant, comme cet
+antiquaire qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un coup d'oeil
+sur les Pyramides, et s'en retourna."--Je n'aime pas a le contredire, et
+je veux bien qu'il soit comme cet antiquaire; seulement il a ete dans
+tous les pays, et il a vu toutes les Pyramides, et il les a mesurees
+toutes, et surtout les plus hautes.
+
+
+
+VOLTAIRE
+
+
+
+I
+
+L'HOMME
+
+Je suppose en 1817 un vieil emigre sortant d'une representation du
+_Bourgeois gentilhomme_, et je l'entends dire: "C'est une tres jolie
+satire. Elle me rappelle M. de Voltaire, comte de Tournay."--Le propos
+est injurieux; mais il y a du vrai. Voltaire est avant tout un bourgeois
+gentilhomme francais du temps de la Regence, devenu tres riche, un peu
+audacieux, tres impertinent, et gardant tous ses defauts d'origine et
+d'education.--Seulement c'est un bourgeois gentilhomme tres spirituel,
+ce qui fait qu'il n'a pas eu tous les ridicules, et tres intelligent,
+ce qui fait qu'il a mis un grand talent au service de ses prejuges et a
+tenu par la une tres grande place dans le monde intellectuel.
+
+"Ce que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des
+bourgeois", dit la bourgeoise Michaud dans _Le Buste_ d'Edmond About. Ce
+qui distingue d'abord le bourgeois, c'est qu'il n'est pas un artiste.
+Voltaire n'a pas ete artiste pour une obole. Ce qui distingue encore le
+bourgeois, c'est qu'il n'est pas philosophe. Les hautes speculations le
+rebutent. Voltaire n'a aucune profondeur ni elevation philosophique,
+et la synthese lui est interdite. Il est evident qu'il ressemble peu a
+Platon, et nullement a Malebranche.--Ce qui marque encore, sans doute,
+le bourgeois, c'est qu'il est peu militaire. Voltaire a une peur
+naturelle des coups, et n'a rien d'un chevalier d'Assas, ni meme d'aucun
+chevalier.
+
+Ce qui acheve de peindre le bourgeois, c'est qu'il est eminemment
+pratique. Voltaire est un homme d'affaires de genie, et le sens du reel
+est son sens le plus developpe et le plus sur, en quoi est une partie de
+sa valeur, qui est grande. Voltaire est un bourgeois qui a vingt ans en
+1715, qui est tres ambitieux, tres actif, fait sa fortune en quelques
+annees, n'a plus besoin que de consideration, la cherche dans la
+litterature parce qu'il sait qu'il ecrit bien, n'a point d'idees a
+lui, ni de conception artistique personnelle, ni meme de temperament
+artistique distinct et tranche a exprimer dans ses ecrits; mais qui se
+sait assez habile pour mettre en belle lumiere pendant soixante ans,
+s'il le faut, les idees courantes, et produire des oeuvres d'art
+distinguees selon les formules connues. Ce n'est pas un monument a
+elever; c'est une fortune litteraire a faire. Il la fera, comme il a
+fait l'autre, avec beaucoup de suite, d'ardeur et de decision.
+
+Et il aura toute sa vie les defauts du bourgeois francais. Sans etre
+precisement cruel, et meme tout en ne detestant point donner quand on
+le regarde, il sera bien dur pour les petits, et bien meprisant pour
+la "canaille"; persecuteur, quand il pourra persecuter avec une "suite
+enragee", comme disait de Saint-Simon le duc d'Orleans. On le verra
+poursuivre un Rousseau, qui ne lui a rien fait, que lui dire une
+sottise, avec un acharnement incroyable, le denoncer comme ennemi de la
+religion, et, a ce titre, au moment ou le malheureux est deja proscrit
+et traque partout, crier qu'il faut "punir capitalement un vil
+seditieux"[64], ce qui est un peu fort peut-etre dans la bouche d'un
+adversaire de la peine de mort.
+
+[Note 64: Sentiment des citoyens (1764).]
+
+On le verra, incapable de pardon, denoncer de Brosses comme un voleur a
+toute l'Academie francaise, dans vingt lettres furibondes, parce qu'il
+a eu un proces de marchand de bois avec de Brosses; tempeter contre
+Maupertuis par dela le tombeau, vingt ans apres la mort du pauvre
+savant, dans toutes les lettres qu'il ecrit a Frederic; ne jamais
+manquer de reclamer les galeres, la Bastille et le Fort-l'Eveque contre
+tous les Freron, Coger, Desfontaines ou La Beaumelle qui le genent. La
+prison pour qui l'attaque sera toujours tenue par lui comme son droit
+strict. Jamais l'idee de la liberte de penser contre lui n'a pu entrer
+dans son esprit. Ses amis, sur tous les tons, lui disent: "Laissez cela;
+dedaignez. Si vous croyez que cela vaille la peine...." Il ne veut rien
+entendre. Il n'a ni le detachement du philosophe, ni l'elevation du vrai
+artiste. Il ne songe qu'a ecraser ce qui, etant au-dessous de lui, ne
+l'adule pas.
+
+En revanche, il ne songe qu'a aduler ce qui, a quelque titre que
+ce soit, est au-dessus. Empereurs, imperatrices, rois, princes,
+grands-ducs, ducs, maitresses des rois, et que ce soit Catherine II,
+Pompadour, Frederic ou Du Barry, pour ceux-la les apotheoses sont
+toujours pretes, et de ceux-la les familiarites, meme meurtrissantes,
+toujours bien recues. Frederic l'a traite comme un valet; mais a
+celui-ci on pardonne, "et la moindre faveur d'un coup d'oeil caressant
+nous rengage de plus belle."--"Il fut donne a celui-ci de tromper les
+peuples"; mais non point de prevaloir contre les rois.--Richelieu ne
+lui paye point les interets de son argent, et lui joue d'assez mauvais
+tours. Mais que voulez-vous qu'on dise a "un homme qui parle de vous
+dans la chambre du roi", si ce n'est merci?--Mme du Deffand lit Freron
+avec delices et daube Voltaire avec complaisance. Mais une marquise, et
+qui recoit si bonne compagnie, et qui a si grande influence! On n'en
+sera que plus galant avec elle. Nul homme n'a recu de meilleure grace
+les petits coups de pied familiers des puissances. C'est meme alors
+qu'il est tout a fait charmant, et spirituel. Car "l'esprit est une
+dignite",--qui supplee a l'autre.
+
+C'est meme alors qu'il devient meilleur. Il ne veut pas recevoir la
+souscription de Rousseau a sa statue. Dix fois Dalembert lui ecrit:
+"Mais si! cela fait honneur a Rousseau de souscrire. Cela vous fera
+honneur de pardonner, et d'accepter." La raison de sentiment le touchant
+peu; il redouble de colere. Mais Dalembert s'avise de lui ecrire:
+"Rousseau, quoique exile, se promene dans Paris la tete haute. Jugez
+s'il est protege!" Voltaire n'insiste plus. Il n'a point pardonne Mais
+il s'adoucit. Il est des cas ou il sait se vaincre. Il a le mepris pour
+le vaincu devant le vainqueur. Rien ne lui a plus agree que le partage
+de la Pologne, parce que c'est une belle manifestation de la force, et
+il en felicite Catherine de tout son coeur. La prise de la Silesie
+est une chose aussi qui a son charme; il premunit Frederic contre les
+remords qu'il en pourrait avoir: "Qu'avez-vous donc a vous reprocher?...
+Vous vous sacrifiez un peu trop dans cette belle preface de vos
+_Memoires_... N'aviez-vous pas des droits tres reels?.... Je trouve
+Votre Majeste trop bonne..."--Sire, dit le renardt vous etes trop bon
+roi.
+
+Avec cela, la prudence etant une vertu bourgeoise, il est tres prudent.
+Il l'est jusqu'a l'anonymat perpetuel et le pseudonymat obstine. Tous
+ses ouvrages sont des lettres anonymes, a moins qu'ils ne soient signes
+de noms qui ne sont pas le sien. Du reste, sauf, je crois, la _Henriade_
+et sauf, j'en suis sur, _le poeme de Fontenoy_, il les a tous dementis.
+Cela ne lui coute pas, parce que le contraire pourrait lui couter. Se
+dementir et mentir, c'est a quoi une bien grande partie de sa vie est
+occupee. Combler Maffei de compliments sur sa _Merope_, et cribler la
+_Merope_ de Maffei d'epigrammes dans un ouvrage pseudonyme; dire a Mme
+de Luxembourg qu'il n'a jamais denonce Rousseau; a l'Academie francaise
+qu'il a passe sa vie a chanter la religion chretienne, et a l'univers
+entier qu'il n'a jamais ecrit le _Dictionnaire philosophique_;
+conseiller le mensonge aux autres comme une chose qui va de soi, et
+ecrire a Duclos: "Diderot n'a qu'a repondre qu'il n'a pas ecrit les
+_Lettres philosophiques_ et qu'il est bon catholique; il est si facile
+d'etre catholique!"; ce sont la des jeux pour Voltaire.--Ce ne lui sont
+pas meme des jeux. C'est sans effort. Voltaire ment comme l'eau coule.
+Il est menteur a ce point que la notion du mensonge lui est etrangere.
+Il est tout a fait stupefait qu'on lui reproche ses pasquinades et ses
+tartuferies, comme, par exemple, d'offrir le pain benit et de communier
+solennellement dans son eglise. Puisque c'est utile; puisqu'il y aurait
+danger a ne pas le faire; puisqu'on le chasserait (car il a toujours
+peur) lui, pauvre vieillard ruine et sans asile dans toute l'Europe! Ce
+n'est qu'un acte de haute philosophie pratique.
+
+Et il s'admire dans sa sagesse, dans cette vie si bien conduite,
+troublee quelquefois par le noble souci de plaire au "Trajan" de
+Versailles ou au "Salomon" de Potsdam, et le desagrement de n'y pas
+reussir; mais habile en somme et avisee et qui finit bien, et qui finit
+tard.
+
+Il a ete doux envers la mort des autres; il a ecrit le 27 janvier 1733:
+"J'ai perdu Mme de Fontaine-Martel: c'est-a-dire que j'ai perdu une
+bonne maison dont j'etais le maitre et quarante mille livres de rente
+qu'on depensait a me divertir.... Figurez-vous que ce fut moi qui
+annoncai a la pauvre femme qu'il fallait partir.... J'etais oblige
+d'honneur a la faire mourir dans les regles.... Je lui amenai un
+pretre.... Quand il lui demanda si elle etait bien persuadee que Dieu
+etait dans l'Eucharistie, elle repondit: "Ah! oui!" d'un ton qui m'eut
+fait pouffer de rire dans des circonstances moins lugubres".--Il voit
+arriver sa propre mort avec une gaite moindre; mais il lui fait encore
+bonne figure. Il regarde ce peuple de laboureurs et d'artisans qu'il
+a cree autour de lui, ces beaux domaines, ces fabriques, cette ville
+florissante qui est son oeuvre, et son rempart. Il fait du bien en
+s'enrichissant et en criant qu'il se ruine. Ce sont trois jouissances.
+Il ecrit pour deux ou trois innocents condamnes, ce qui restitue sa
+popularite, satisfait ses rancunes contre la magistrature, lui sera
+compte par la posterite comme s'il n'avait fait autre chose de toute sa
+vie, et ce qui, du reste, est tres bien. C'est une conscience qu'il
+se fait sur le tard, et une estime de soi qu'il se menage au dernier
+moment, et certes, c'est la seule chose qui lui manquat encore. Il est
+complet desormais; le bourgeois s'est epanoui en gentilhomme terrien, en
+grand seigneur attache au sol, bienfaisant et protecteur, ce qui vaut
+mieux, il le fait remarquer, et il a raison, que de courre la pension et
+le cordon a Versailles.
+
+Il joue ce role, comme tous les roles, "en excellent acteur", mais un
+peu en acteur, avec une insuffisante simplicite. Quand il communie a son
+eglise, c'est par interet, c'est par malice et pour faire une niche a
+l'eveque d'Annecy; c'est aussi pour s'etablir dans le personnage de
+seigneur, et pour haranguer avec dignite, comme c'est son "privilege",
+ses "vassaux", a l'issue de l'office.
+
+C'est une belle vie et une belle fin. Il ne lui a manque qu'une solide
+estime publique: "Je n'ai jamais eu de _popularite_, s'il vous plait,
+disait Royer-Collard, dites un peu de _consideration_". Pour Voltaire,
+c'a ete l'inverse. Ne nous y trompons point. Il a occupe et charme
+le monde, il ne s'en est pas fait respecter. Cette "royaute
+intellectuelle", de Voltaire, n'est qu'une jolie phrase. Ses
+contemporains l'admirent beaucoup et le meprisent un peu. Diderot le
+meprise meme beaucoup, et evite de lui ecrire. Duclos se tient sur
+la reserve et le tient a distance. Dalembert le rudoie durement, a
+l'occasion, et les occasions sont frequentes, et d'un ton qui va jusqu'a
+surprendre. Quant a Frederic, il ne semble tenir a ecrire a Voltaire et
+lui dire des douceurs, que pour en prendre le droit de le fouetter, de
+temps a autre, du plus cruel et lourd et injurieux persiflage qui se
+puisse imaginer. M. Jourdain a eu de durs moments; Roscius a ete bien
+vertement siffle dans la coulisse; mais qu'importe quand on est applaudi
+sur le theatre?--Des rois, des princes lui ecrivent amicalement, sans
+doute. Je ferai simplement remarquer qu'autant en advint a l'Aretin, et
+si l'on examine d'un peu pres, on verra que c'est pour les memes motifs,
+et qu'entre l'Aretin a Venise et Voltaire a Ferney il y a des analogies.
+
+C'etait un homme tres primitif en son genre: il ignorait la distinction
+du bien et du mal profondement. C'etait le coeur le plus sec qu'on
+ait jamais vu, et la conscience la plus voisine du non-etre qu'on ait
+constatee. Il se releve par d'autres cotes, et nous finirons par
+le trouver moins noir que je ne le fais en ce moment; parce que
+l'intelligence sert a quelque chose. Mais le fond du caractere est bien
+la. Il est peu sympathique et singulierement inquietant.
+
+
+
+II
+
+SON TOUR D'ESPRIT
+
+Un parfait egoisme, beaucoup d'intelligence et beaucoup d'esprit se
+trouvent reunis dans un homme. Que va-t-il sortir de la? Un grand
+ambitieux ou un grand curieux, ou les deux ensemble. Voltaire a ete l'un
+et l'autre.--De l'ambitieux qui voulut etre ministre, diplomate, et meme
+homme de guerre, du moins par ses inventions de ses "chars assyriens",
+nous ne parlerons pas. Pour curieux, eternel et universel curieux, c'est
+la definition meme de Voltaire. D'autres ont un genie de persuasion,
+un genie d'emotion, un genie de peinture, un genie d'exaltation ou
+de melancolie, ou de verite ou de logique. Voltaire a un genie de
+curiosite. Ce qu'il veut, apres tout avoir, peut-etre avant, c'est tout
+savoir. Je ne fais pas l'enumeration; il faudrait aller de l'agronomie a
+la metaphysique en passant par la musique et l'algebre, et remplir des
+pages. Il a touche absolument a toutes choses. Faire le tour de son
+temps, savoir ou en est le monde, tout entier, a l'heure ou l'on y
+passe, c'a ete le reve de quelques hommes d'audaces, tres rares, et c'a
+ete son effort, et presque son succes.--Seulement, d'abord il etait
+presse; ensuite il vivait en un temps ou, deja, ces tentatives etaient
+condamnees a etre vaines; et enfin il n'aimait pas.--Il n'aimait pas;
+il etait egoiste, et voila pourquoi ce genie universel a ete etroit;
+universel par dispersion, etroit, borne et sans profondeur sur chaque
+objet. Pour comprendre a fond quelque chose,--que vais-je dire la, et
+qui peut rien comprendre a fond?--pour penetrer seulement assez
+loin dans une etude, la premiere condition est le detachement, le
+renoncement, l'oubli de soi. Voltaire est superficiel parce qu'il est
+incapable de devouement. Il y a un devouement intellectuel, un amour
+passionne pour les idees, une joie profonde a sentir qu'on n'est plus
+soi-meme, mais l'idee qu'on a eue, et qui a son tour vous possede, une
+abolition de l'egoisme dans l'ivresse d'embrasser ce que l'on croit
+etre le vrai. Songez au bonheur sensuel (ce sont ses expressions) que
+Montesquieu eprouve a cherir les theories qui enchantent son esprit, a
+jouir pleinement et infiniment de sa "raison, le plus noble, le plus
+parfait, le plus exquis de tous les sens". Certes, en de pareils
+moments, les plus voluptueux qui soient ici-bas, le detachement, pour
+un homme comme lui, est absolu, le renoncement parfait et facile, la
+personnalite delicieusement oubliee et detruite;--et ce sont ces moments
+que Voltaire n'a jamais connus.
+
+La curiosite n'y suffit point, quoique, deja, ce soit une tres haute
+distinction. Il y faut davantage; et c'est a ce degre que Voltaire
+ne s'est pas eleve. Il s'eprend des idees avec avidite, non avec
+enthousiasme; il a du plaisir a penser, non du bonheur; et toutes les
+idees l'attirent et aucune ne le retient, et, partant, il sera tour
+a tour, tres vivement et courtement seduit par l'une, et, sans s'en
+apercevoir, par la contraire; et de chacune il aura saisi vite et un
+instant connu, non le fond et l'intimite, mais les brillants dehors, les
+abords attrayants, presque l'apparence seule, et les contours legers qui
+la dessinent.--Superficiel parce qu'il est etroit, etroit parce qu'il
+est egoiste, c'est bien l'homme; avec quelle legerete gracieuse, quel
+elan preste et precis, quel investissement rapide et vif, a la francaise
+et en conquerant qui ne fonde pas de colonies, mais laisse partout son
+nom eclatant et sonore, je le sais; mais enfin a la course, et avec des
+oublis, des contradictions, des efforts inutiles, des distractions, et
+peu de resultats.
+
+Car enfin il a tout regarde, tout examine, et rien approfondi, ce
+semble; et qu'est-il?
+
+Est-il optimiste? Est-il pessimiste?--Croit-il au libre arbitre humain
+ou a la fatalite? Croit-il a l'immortalite de l'ame, ou a l'ame purement
+materielle et mortelle?--Croit-il a Dieu? Nie-t-il toute metaphysique
+et est-il un pur agnostique, ou ne l'est-il que jusqu'a un certain
+point, c'est-a-dire est-il encore metaphysicien?--En histoire est-il
+fataliste, ou croit-il a l'action de la volonte individuelle sur le
+cours des destinees?--En politique est-il liberal ou despotiste?--En
+religion, oui, meme en religion, est-il abolitioniste radical, ou
+abolitioniste modere, c'est-a-dire encore, non pas certes religieux,
+mais conservateur du culte?--Je defie qu'on reponde par un oui ou par un
+non bien tranche sur aucune de ces affaires, et, selon la question, on
+sera plus rapproche du non que du oui, ou du oui que du non, et sur
+certaines a egale distance de l'un et l'autre; mais jamais, si l'on est
+sincere, on ne pourra adopter la negative certaine ou l'affirmative
+absolue, et, si on le relit, s'y tenir.
+
+Non pas qu'il soit sceptique, ou qu'il soit "dilettante". Il aime a
+croire, et il prend les idees au serieux; il est convaincu, et il est
+pratique. Ce qu'il dit, il le croit toujours, et ce menteur effronte
+dans la vie sociale est un sincere dans la vie intellectuelle. Et ce
+qu'il croit, il le croit jusqu'aux resultats, inclusivement; il desire
+qu'il passe dans l'opinion des hommes, et de leurs opinions dans
+leurs actes; il _veut_ ce qu'il pense, ce qui en fait le contraire du
+dilettante, qui pense ce qu'il veut. Tout a l'oppose du sceptique il a
+conviction facile; et tout a l'oppose du dilettante il a la conviction
+imperieuse et visant a l'acte. Seulement ses convictions sont multiples,
+fugaces, contradictoires et aussi inconsistantes qu'elles sont sures
+d'elles-memes. Il est de ceux dont on a dit qu'ils changent souvent
+d'idee fixe. Reprenons, en effet, et examinons dans le detail.
+
+Est-il optimiste? J'ai deux lecteurs: l'un certainement va me repondre
+oui, l'autre non, selon le livre de Voltaire, _Mondain_ ou _Candide_,
+qui l'aura le plus frappe. Voltaire trouve le monde mauvais (_Candide_),
+et la societe bonne (_Mondain_); ou le monde bon (_Histoire de Jenni_),
+et la societe mauvaise (_Dictionnaire philosophique_, "_Mechants_").
+Il veut que l'homme se trouve heureux (_Mondain_) et il veut qu'il se
+meprise (_Marseillais et Lion_). Tres souvent vous le prenez pour un
+pur Condorcet, optimiste beat qui touche de la main le progres et la
+realisation prochaine de toutes les promesses du progres. Il vous dira:
+"J'ose prendre le parti de l'humanite contre ce misanthrope sublime
+(Pascal); j'ose assurer que nous ne sommes ni si mechants ni si
+malheureux qu'il le dit..." Et ceci est la tradition de Vauvenargues et
+le pressentiment de Condorcet, et la transition de l'un a l'autre.--Il
+vous dira: "C'est une etrange rage que celle de quelques messieurs
+qui veulent absolument que nous soyons miserables. Je n'aime point un
+charlatan qui veut me faire accroire que je suis malade pour me
+vendre ses pilules. Garde la drogue, mon ami..." Et ceci est contre
+Jean-Jacques, ou Pascal, et dit dans la crainte que le pessimisme ne
+conduise a la religion, comme a ce qui le justifie a la fois, et le
+repare.--Il vous dira: "L'homme n'est point ne mechant; il le devient,
+comme il devient malade... Assemblez tous les enfants de l'univers; vous
+ne verrez en eux que l'innocence, la douceur et la crainte... L'homme
+n'est pas ne mauvais: pourquoi plusieurs sont-ils infectes de cette
+maladie, c'est que ceux qui sont a leur tete etant pris de cette
+maladie, la communiquent au reste des hommes..." Et voila du pur
+Rousseau, l'homme ne bon et perverti par l'etat de societe, et corrompu
+par ses gouvernements, et Voltaire va ecrire l'_Inegalite parmi les
+hommes_.
+
+--Et c'est _Candide_ qu'il a ecrit, et il vous dira, ailleurs meme que
+dans _Candide_: L'homme est fou; "historien, je m'amuse a parcourir les
+petites maisons de l'univers." Le monde est un gouffre: "_Ubicumque
+calculum ponas, ibi naufragium invenies_. Le monde est un grand
+naufrage. La devise des hommes est _sauve qui peut!_" Et dans ses
+moments de pessimisme il est le plus desespere et le plus desesperant
+des pessimistes; et si dans le poeme sur le _Tremblement de terre de
+Lisbonne_ il laisse une place encore, restreinte et precaire, a l'espoir
+(_Tout est bien aujourd'hui, voila l'illusion; tout sera bien un
+jour, voila notre esperance_), dans _Candide_ eclate et largement
+et longuement se deploie le pessimisme absolu, celui qui n'admet ni
+exception, ni espoir, ni plainte meme et blaspheme, forme encore, sans
+le vouloir, de la priere, et partant de l'esperance; ni recours a
+l'avenir humain, ni recours a l'avenir celeste, ni recours a rien, sinon
+a la resignation muette, qui n'est que le desespoir, bien plus, qui est
+comme la lassitude du desespoir.
+
+Est-il deterministe, ou croit-il au libre arbitre humain? J'en suis
+aux questions ou chez lui les plateaux de la balance sont dans le plus
+parfait equilibre. Il est impossible de savoir ici de quel cote je
+ne dis pas il penche, mais il serait dispose a pencher. Tout au plus
+pourrait-on dire, et nous le verrons plus tard, qu'en avancant dans la
+vie il semble avoir plus incline du cote du determinisme. En attendant,
+pendant cinquante ans, il vous dira, tres pratique, et tres preoccupe du
+danger qu'il y aurait pour l'homme a se croire esclave de la force des
+choses: "Nier la liberte c'est detruire tous les liens de la societe
+humaine."--"Je vous demande comment vous pouvez raisonner et agir d'une
+maniere si contradictoire, et _ce qu'il y a a gagner_ a se regarder
+comme des tourne-broches lorsqu'on agit comme un etre libre."--"Le bien
+de la societe exige que l'homme se croie libre; je commence a faire plus
+de cas du bonheur de la vie que d'une verite."--Et il vous dira,
+bon logicien: une seule action libre "derangerait tout l'ordre de
+l'univers.... Si un homme pouvait diriger a son gre sa volonte, il
+pourrait deranger les lois immuables du monde. Par quel privilege
+l'homme ne serait-il pas soumis a la morne necessite que tout le reste
+de la nature?" La liberte n'est precisement que l'illusion que nous en
+avons, illusion qui nous est necessaire, comme d'autres, et qui nous
+maintient dans l'etat ou nous devons etre pour ne pas mourir: "La
+liberte dans l'homme est la sante de l'ame."
+
+Mais l'ame, elle-meme, qu'est-elle donc? Une _entite_, un etre en nous
+qui nous dirige, nous abandonne, et nous survit? Non, et dans cette
+negation il n'a pas varie. L'ame pour lui est matiere pensante, faculte
+donnee a la matiere humaine pour se conduire, comme elle en a d'autres
+pour se developper et se soutenir.--Mais survit-elle a la matiere
+qui se dissout? Est-elle immortelle? Eh non, puisqu'elle n'est qu'une
+faculte d'une matiere essentiellement perissable. Et il insiste cent
+fois sur cette consideration.
+
+--Mais si l'ame n'est pas immortelle, il n'y a ni peine ni recompense
+par dela le tombeau? Qu'importe, reprend Voltaire: "On chantait
+publiquement sur le theatre de Rome: _Post mortem nihil est_...." et
+ces sentiments ne rendaient les hommes ni meilleurs ni pires. Tout se
+gouvernait, tout allait a l'ordinaire...."--Il importe infiniment,
+replique Voltaire, et dans le meme ouvrage (_Dictionnaire
+philosophique_); je tiens essentiellement a l'ame immortelle parce qu'il
+n'est rien a quoi je tiens plus qu'a l'_Enfer_: "Nous avons affaire a
+force fripons qui ont peu reflechi; a une foule de petites gens, brutaux
+et ivrognes, voleurs. Prechez-leur, si vous voulez, qu'il n'y a pas
+d'enfer, et que l'ame est mortelle. Pour moi je leur crierai dans les
+oreilles qu'ils sont damnes s'ils me volent."--Et, donc, en style eleve:
+"Oui, Platon, tu dis vrai, notre ame est immortelle!"
+
+Dieu est-il? Dieu n'est-il point? Ici c'est l'affirmative qui saute aux
+yeux d'abord, dans Voltaire, et, tout compte fait, c'est a elle qu'il
+a toujours aime a revenir. Mais son idee de Dieu est telle que, sans
+interpretation abusive et sans chicane, elle ne suggere que l'atheisme.
+Sa conception de Dieu conduit, d'un seul pas, a le nier, et il est
+etonnant qu'a croire ainsi en Dieu, il n'ait pas lui-meme conclu qu'il
+n'y en avait point.--Son idee de Dieu est d'une part un expedient, et
+d'autre part, elle est toute disciplinaire, et d'autre part tout en
+l'air et ne tenant a rien qui la soutienne. Il voit Dieu comme un
+architecte qui a fait le monde, comme un "horloger" dont l'horloge ou
+nous sommes prouve l'existence. _Quand il veut prouver Dieu_, il jette
+un regard rapide sur le monde, y trouve de "l'art", dit que "tout est
+art dans l'univers" (_Histoire de Jenni_), et declare qu'il y a un grand
+artiste.--Mais son raisonnement repose sur des premisses qu'il a mis
+tous ses soins a ruiner d'avance. Passer sa vie, ou a bien peu pres, a
+montrer que l'horloge est derangee et n'a jamais ete reglee; et d'autre
+part, quand l'idee de l'horloger lui vient a l'esprit, vite s'appliquer
+a admirer l'horloge, c'est a la fois demontrer Dieu, et demontrer qu'on
+n'y croit point. C'est plaider pour Dieu en prenant a l'inverse les
+arguments memes dont on s'est servi pour lui faire proces. Ce serait
+perfide si ce n'etait leger, et cela va contre le but, puisque cela va
+par le chemin qu'on prend d'ordinaire pour s'en ecarter. C'est dire: Je
+crois en Dieu. Voir ma conception du monde.--Vous vous y reportez et
+vous la trouvez atheistique.
+
+Cela revient a dire que Voltaire n'a pas l'idee de Dieu presente a
+son esprit d'une maniere constante. Il n'y croit que quand il veut
+le prouver. Un pessimiste qui croit en Dieu tire l'idee de Dieu du
+pessimisme meme. Le pessimiste qui, quand il songe a enseigner Dieu,
+reconstruit rapidement un systeme optimiste, c'est un homme qui ne croit
+en Dieu que tant qu'il l'enseigne.
+
+L'idee de Dieu, d'autre part, dans Voltaire, est toute disciplinaire. Il
+tient a un Dieu "remunerateur et vengeur". Dieu est pour lui un service
+auxiliaire et superieur de la police: "Il ne faut point ebranler
+une opinion si utile au genre humain. _Je vous abandonne tout le
+reste_...."--"Mon opinion est utile au genre humain, la votre lui est
+funeste...."--"Ah! laissons aux humains la crainte et l'esperance!"--"Si
+Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer." Dalembert et Condorcet
+tiennent des propos irreligieux a sa table. Il renvoie les domestiques:
+"Maintenant, Messieurs, vous pouvez continuer. Je craignais seulement
+d'etre egorge cette nuit...."[65].--Mille autres traits; car c'est a
+cette idee qu'il s'attache de toutes ses forces. Or il n'y en a pas de
+plus atheistique; car si elle prouvait quelque chose, elle prouverait
+que Dieu est une invention de la peur, un artifice humain, un expedient
+social, un instrument de gouvernement, une mesure de salubrite, bref
+un mensonge utile. Mille athees ont pris immediatement l'argument de
+Voltaire pour prouver _l'absence reelle_ de Dieu; et il est bien vrai
+que dire que si Dieu n'existait pas on l'inventerait, c'est dire qu'on
+l'invente.
+
+[Note 65: Mallet-Dupan temoin oculaire (_Mercure Britannique_).]
+
+C'est dire qu'on l'invente, surtout quand, comme Voltaire, on ecrit cent
+volumes ou rien ne mene a lui, ni ne l'inspire, ni ne le suppose, et ou
+au contraire tout, sauf strictement les pages ou il est question de
+lui, l'elimine; ou ce qui frappe le plus c'est l'effort incessant pour
+ecarter le surnaturel de l'histoire, du monde et de l'ame.--C'est ce qui
+me faisait dire que chez Voltaire l'idee de Dieu est "en l'air" et ne
+tient a rien. Elle est une exception a son positivisme habituel. Elle
+est, aux regards du pur logicien, comme un repentir, une timidite, ou
+une etourderie.--Et precisement l'idee de Dieu est la seule qui ne soit
+rien si elle n'est pas tout, et celui-la prouve mieux qu'il la possede
+qui n'en parle jamais, mais dont les idees generales, toutes et chacune,
+s'y rapportent, et seraient inintelligibles s'il ne l'avait pas.--Par ou
+on revient bien a dire que, comme presque toutes les idees de Voltaire,
+l'idee de Dieu est une idee qu'il croit avoir, et non une idee dont il
+a pris la pleine possession. C'est un des besoins de ses passions qu'il
+prend pour une conception de son esprit. Il est theiste comme nous
+verrons qu'il sera monarchiste, et exactement pour les memes causes. Sa
+religion est une suggestion de ses terreurs et une forme de sa timidite.
+
+Et tout cela se tiendrait encore, satisferait a peu pres l'esprit,
+aurait l'air du moins d'etre raisonne, si Voltaire se donnait pour
+un homme qui connait son impuissance metaphysique, s'il s'avouait
+"agnostique" et declarait modestement ne point pouvoir penetrer le
+secret des choses. Il le fait souvent, reconnaissons-le, pour
+l'en louer. Mais son agnosticisme, comme le reste, est vacillant,
+intermittent et contradictoire. Souvent il proclame qu'il y a un
+inconnaissable qui nous depasse et que nous tachons en vain a atteindre.
+Plus souvent il s'y elance avec une audace etourdie, et bacle une
+metaphysique comme une tragedie contre Crebillon. Son esprit, vulgaire
+en cela, il n'y a pas d'autre mot, et semblable aux notres, n'avait pas
+besoin de certitude permanente et soutenue et qui se soutint; et avait
+besoin de certitudes d'un jour et d'une heure, d'une foule de certitudes
+successives, qui au bout d'un demi-siecle formaient un monceau de
+contradictions. Nous en sommes tous la, je le sais bien; et c'est ce que
+je dis, et qu'on est un homme comme nous quand on en est la.
+
+Il en va parfaitement de meme pour lui en histoire, en politique,
+en morale, en questions religieuses proprement dites. Est-il un pur
+positiviste en morale? Il semble que oui; il semble que non. Il semble
+que oui: il repousse de toutes ses forces les idees innees. L'homme,
+animal plus complique que les autres, mais seulement plus complique, est
+guide par les instincts divers dont le jeu assure sa conservation, et il
+n'y a en lui rien de plus. Donc point de lumiere speciale, surnaturelle,
+qui nous distingue des autres etres animes. Donc point de loi morale, ce
+semble; car la loi morale nous distinguerait du monde, nous donnerait un
+but en dehors du but commun, qui n'est que perseverer dans l'etre. Point
+de loi morale; car ce but autre que celui de perseverer dans l'etre, ce
+n'est pas le monde (qui n'a pas d'autre but que le vouloir vivre) qui
+pourrait nous l'enseigner;--et il faudrait supposer qu'il nous est
+enseigne par une idee innee, par une _revelation_, a nous particuliere,
+choses que nous nions qui existent.--Point de loi morale.
+
+--Si! il y en a une, et Voltaire fait une exception en sa faveur. Pour
+elle, il supposera une idee innee, une maniere de revelation. Dieu a
+parle. "Il a donne sa loi"; il "jeta dans tous les coeurs une meme
+semence"; il a mis la conscience en l'homme comme un flambeau. _Qu'on
+ne dise point_ que la conscience est un effet de l'heredite, de
+l'education, de l'habitude et de l'exemple, elle est bien un _ordre_
+de Dieu a notre ame, non une invention humaine. Et voila la loi morale
+etablie, et une idee theologique, un minimum, si l'on veut, d'idee
+theologique admis par Voltaire[66].
+
+[Note 66: _Poeme sur la loi naturelle_]
+
+--Mais cette loi morale, quelle est-elle? La meme a Rome qu'a Athenes,
+comme dit Ciceron, universelle et constante dans l'humanite. Montrez-moi
+un peuple ou le meurtre, le vol et l'injustice soient honores!--Fort
+bien, et Voltaire repete cela mille fois; mais jamais il ne va plus
+loin. La loi morale, pour lui, c'est ne pas commettre l'injustice. Or
+definir la loi morale ainsi, c'est la restreindre; et la restreindre
+ainsi, voila que c'est encore la nier. Car si la morale n'est que l'idee
+qu'il ne faut pas vivre a l'etat barbare, il n'est pas besoin d'une
+loi pour la fonder; elle n'est que l'instinct social, l'instinct de
+conservation chez un etre fait pour vivre en societe; l'instinct de
+perseverance dans l'etre, chez un animal qui, s'il ne vivait pas en
+societe, ne vivrait plus. Dire: les hommes n'ont jamais cru qu'ils
+dussent se detruire les uns les autres, ce n'est donc pas dire autre
+chose que: les hommes ont toujours vecu en societe; ce qui ne signifie
+pas autre chose que: l'homme existe.--Ce n'est pas en tant que resistant
+a la mort sociale que la morale est une morale, c'est a partir du moment
+ou, le trepas social conjure, elle va plus loin. Ce n'est pas quand elle
+dit: ne tue point! qu'elle est une morale; car _ne tue point_ indique
+seulement que l'homme a envie de vivre; c'est quand elle dit: donne,
+devoue-toi, sacrifie-toi. Alors, seulement alors, elle est autre chose
+qu'un instinct, n'est pas enseignee par la necessite d'etre, ne derive
+point de nos besoins memes, et semble etre une veritable revelation.
+L'instinct social embrasse et comprend toute la justice, la morale
+commence a la charite.--Or c'est ou elle commence que Voltaire n'atteint
+pas; et voila qu'apres l'avoir niee par ses principes generaux, puis
+avoir un instant cru l'apercevoir et la proclamer, il se trouve enfin
+qu'il ne l'a pas connue.
+
+En histoire Voltaire est-il fataliste, providentialiste ou
+spiritualiste; je veux dire croit-il a une simple serie de chocs et
+de repercussions de faits les uns sur les autres sans qu'aucune
+intelligence se mele a leur jeu et sans qu'ils aient aucun but?--ou
+croit-il qu'il s'y mele, ou plutot que les embrasse une intelligence
+universelle, les guidant vers un but connu d'elle, inconnu d'eux?--ou
+croit-il qu'a cette melee des evenements se surajoutent et s'appliquent,
+les ployant, les redressant, les dirigeant, en partie au moins,
+_l'esprit humain_, l'intelligence independante, la volonte eclairee?
+
+Pour ce qui est du providentialisme, la reponse est aisee: Voltaire le
+repousse absolument. C'est contre "l'homme s'agite, Dieu le mene"; c'est
+contre le _Discours sur l'histoire universelle_, c'est contre toute
+l'idee chretienne sur l'histoire qu'a ete ecrit l'_Essai sur les
+moeurs_, plus les vingt ou trente petits livres ou Voltaire a
+indefiniment et cruellement reedite l'_Essai sur les moeurs_. Ecarter le
+surnaturel de l'histoire, c'est l'effort tellement incessant de Voltaire
+qu'on peut quelquefois le prendre pour toute son oeuvre et y trouver
+l'idee maitresse de sa vie intellectuelle, qui en realite n'en a pas eu.
+S'il croit en Dieu (et il croit qu'il y croit), a coup sur l'idee de la
+Providence lui est etrangere absolument, et radicalement odieuse. Il
+l'a combattue en tous ses livres, et particulierement, en ses livres
+d'histoire, avec la derniere energie.
+
+Et remarquez ce detail. Tout le monde a observe le gout qu'il a pour
+montrer les grands evenements comme des effets de petites causes. Ce
+gout n'est pas autre chose qu'une forme de ce penchant plus general a
+ecarter le surnaturel de l'histoire. Vous qui aimez a voir dans la serie
+des faits historiques l'effet et le developpement de grandes causes tres
+generales, ne voyez-vous point que vous mettez, sans y prendre garde
+peut-etre, des desseins, des plans, ce qui revient a dire des idees,
+quelque chose d'intellectuel enfin, dans la marche de l'humanite? Vous
+y voyez des _lois_. Mais une loi est une idee, et une idee suppose un
+esprit. Un esprit pensant l'histoire, avant qu'elle commence, pour lui
+donner sa loi de direction, c'est un Dieu. Vous etes, sans y songer, au
+meme point de vue, ou de quoi s'en faut-il? que Bossuet ecrivant son
+_Histoire universelle_.--Direz-vous que cette loi que vous voyez dans
+l'histoire suppose un esprit en effet, mais ne suppose que le votre; que
+c'est vous qui la faites apres coup? Alors elle n'est qu'un expedient,
+elle n'a pas de realite objective, elle n'est pas en effet _dans_
+l'histoire, et vous n'y croyez pas. Mieux vaudrait ne pas l'enoncer,
+puisqu'elle n'est qu'un mensonge d'art. Ou vous croyez a des lois
+reelles, c'est-a-dire a intention, plan, direction, but que vous
+n'inventez pas, que vous retrouvez et demelez a travers les faits; et
+alors vous etes encore, bon gre mal gre, dans un reste de conception
+theologique;--ou vous devez ne voir dans l'histoire qu'une melee confuse
+de chocs et de contre-chocs sans but, sans plans, sans lois, sans
+signification, et comme un tourbillon d'atomes dans le hasard.
+
+Le meilleur moyen, en matiere d'histoire, de combattre et d'extirper le
+surnaturel, c'est donc de montrer qu'elle est absurde, qu'elle ne porte
+la marque d'aucune intelligence, que les revolutions des empires y
+dependent d'un verre d'eau qui tombe, d'un nez trop court, d'un grain
+de sable,--et c'est ce que Voltaire a aime a faire. Il se rencontre ici
+avec Pascal, parce que l'atheisme se rencontre toujours avec Pascal, la
+ou Pascal n'en est qu'a la premiere partie de son argumentation.
+
+Voltaire est donc radicalement hostile a toute idee de providence dans
+l'histoire. Est-il donc pur positiviste, pur fataliste? Il devrait
+l'etre. S'il n'y a pas de lois historiques, ne voyons dans l'histoire
+que le hasard, agglomerations fortuites, dissolutions sans causes, ou
+ayant pour causes des riens, grands souffles, sautes de vent, remous.
+Mais il aime trouver l'intelligence dans les objets de son etude, et si
+d'intelligence generale il n'en voit pas dans l'histoire, il se plait a
+y contempler des intelligences particulieres. Il est, du moins il veut
+etre, spiritualiste en histoire. Il attribue une immense importance aux
+hommes d'action, aux rois, aux grands ministres, aux gouvernements. Nous
+avons vu de lui cette idee curieuse, par ou il rejoignait Rousseau, que
+l'homme est ne bon et que de mechants gouvernements l'ont perverti.
+Les gouvernements ont cette force. Ils petrissent les hommes. Ils les
+corrompent parfois, souvent ils les rendent excellents. L'histoire est
+le domaine et la matiere de la volonte de quelques-uns. Idee importante
+dans Voltaire. Nous la retrouverons dans ses gouts politiques. Voila
+pourquoi il a tant aime les grands princes et a aime a les voir plus
+grands qu'ils n'etaient. Cesar, Louis XIV, Pierre le Grand, Frederic,
+Catherine, ce sont les heros de sa pensee. C'est que ce sont eux qui
+ont fait l'histoire, ou qui la font, les demiurges de l'humanite. Il le
+croit ainsi, et aussi que lui-meme en est un. C'est meme un peu pour
+ceci qu'il croit cela.
+
+Seulement voici l'intelligence qui reparait dans l'univers. Elle
+reparait au pluriel. Elle n'est pas universelle; elle est fragmentaire;
+elle eclate ici et la dans une tete elue; mais elle existe; et desormais
+elle va embarrasser Voltaire presque autant que l'autre. Son fond
+d'aristocratisme et de monarchisme va gener son fond de positivisme et
+de fatalisme. Il s'arrete donc, le hasard, va-t-on lui dire; son empire
+est donc suspendu par une grande intelligence unie a une grande volonte,
+par un grand esprit qui s'eleve, fixe le chaos flottant, a un plan,
+commence un dessein? L'histoire est donc le hasard traverse de temps
+en temps par le genie? Voila la providence generale remplacee par des
+providences particulieres, le monotheisme historique remplace par
+un polytheisme historique.--Voltaire a ete, j'avais tort de dire
+embarrasse, il ne l'est jamais. Il a ete partage sur cette affaire,
+comme il l'est toujours. Il a beaucoup donne au hasard, il a donne
+beaucoup au genie. Il est fataliste; et il est spiritualiste, dans
+le sens que j'ai donne a ce mot. Il parcourt les petites maisons de
+l'humanite; puis tout a coup salue un grand alieniste, qui quelquefois
+n'est qu'un chirurgien. Cela, un peu arbitrairement, et attribuant a un
+"petit fait" un grand evenement dont il pourrait faire remonter la cause
+a un grand homme. Il passe d'un systeme a l'autre. Son histoire en
+devient comme bariolee. Tantot elle n'est, comme il y tient, qu'un etat
+de moeurs, coutumes, usages, croyances, superstitions, manies d'un
+peuple en un temps; tantot elle est, comme il y tient aussi, ramassee
+autour d'un grand prince, et, pour ainsi dire, en lui.--Curieux esprit,
+souple et fuyant, insaisissable, clair a chaque page, et, les cent
+volumes lus, laissant l'impression la plus confuse!
+
+En politique que nous enseigne-t-il? Liberalisme ou despotisme? Plus
+celui-ci que celui-la, sans doute, mais encore les deux. Il n'a pas
+laisse de donner dans l'optimisme (nous l'avons vu) et par consequent
+dans le liberalisme de son temps. Il n'a pas laisse de croire l'homme
+bon, capable de progres par l'intelligence et le "lumieres". Il le dit,
+quelquefois: "Non, Monsieur, tout n'est pas perdu quand on met le peuple
+en etat de s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu au contraire
+quand on le traite comme une troupe de taureaux. Croyez-vous que le
+peuple ait lu et raisonne dans les guerres civiles de la Rose rouge et
+de la Rose blanche, dans les horreurs des Armagnacs et des Bourguignons,
+dans celles de la Ligue?..." On pourrait trouver quelques passages de ce
+genre dans ses ouvrages. Il aimait meme a prononcer le mot de liberte.
+On ne combat point une autorite, sans se persuader a soi-meme qu'on est
+liberal. Or il combattait energiquement l'autorite religieuse.--Mais il
+est difficile de savoir ce qu'il entendait par ce mot de liberte. Toutes
+les formes du liberalisme, c'est-a-dire, sans doute, de quelque chose
+s'opposant a l'omnipotence de l'Etat, lui sont odieuses. Il a deteste
+les Parlements, les Etats generaux et la liberte de la presse. On
+peut citer, de la _Henriade_, une jolie definition, et elogieuse, du
+gouvernement parlementaire anglais; mais s'il faut prendre la _Henriade_
+pour autorite en matiere politique, on y trouve aussi cette jolie
+epigramme contre le gouvernement par les assemblees:
+
+ De mille deputes l'eloquence sterile
+ Y fit de nos abus un detail inutile:
+ Car de tant de conseils l'effet le plus commun,
+ Est de voir tous nos maux sans en soulager un.
+
+Pour dire tout un peu courtement, mais assez juste, Voltaire ne s'est
+pas applique a la politique. Il y entrait peu, et ne la goutait pas.
+Il n'en a pas les premieres notions. Il n'a exactement rien compris a
+l'_Esprit des lois_, et il fallut lui faire remarquer que le _Contrat
+social_ etait quelque chose. Quand il pretend refuter, en passant,
+Montesquieu, il est un peu ridicule. Il observe que le gouvernement turc
+n'est point si despotique qu'on le veut bien dire, puisqu'il est tempere
+par les janissaires. Il le dit serieusement; c'est a ces hauteurs qu'il
+s'eleve. Incertitude, ici comme partout, mais surtout moitie ignorance,
+moitie mepris. Voltaire en science politique n'a absolument rien a nous
+apprendre.
+
+En questions religieuses, enfin, il sait ce qu'il veut, sans doute. Il
+faut reconnaitre que la guerre au surnaturel a ete sa grande tache, et
+preferee. Sa conception de l'histoire intellectuelle de l'humanite est
+celle-ci:
+
+Antiquite: point de surnaturel; un merveilleux d'imagination invente par
+les poetes, utile aux beaux-arts, et parfaitement inoffensif; tolerance
+absolue; liberte de conscience indiscutee; sauf les guerres de conquete,
+paix profonde; bonheur.--Christianisme: apparition de la croyance au
+surnaturel dans le monde. Des lors "les deux puissances", la spirituelle
+et la temporelle; monde dechire, guerres pour des idees, et pour des
+idees qu'on ne comprend pas, persecutions, oppressions, assassinats,
+buchers, barbarie, enfer sur la terre.--Temps modernes: expulsion du
+surnaturel, "ecrasement" d'une des puissances, omnipotence de l'autre,
+retour a l'antiquite, paix, bonheur.
+
+Voila, certes, qui est faux, sans doute, mais qui est net. C'est une
+conception d'ensemble qui est claire, c'est une idee generale qui est
+precise, chose si rare dans Voltaire. Cela se tient, cela fait corps;
+Victor Hugo en fera de beaux poemes toute sa vie; cela enfin peut
+se soutenir.--Eh bien! il ne l'a pas soutenu. La conclusion c'est:
+"ecrasons l'infame!" et il a dit mille fois "Ecrasons l'infame!"; mais
+il a dit assez souvent de ne pas l'ecraser. Il veut le maintien, non pas
+seulement de l'idee de Dieu, comme nous l'avons vu, mais de la religion
+pour la foule. "Il faut une religion pour le peuple", le mot fameux est
+de lui. Il faut une religion pour la canaille, "qui sera toujours la
+canaille, et qui ne sera jamais eclairee", etc.--Ici la contradiction
+est enorme en raison meme de la hardiesse de l'affirmation de tout
+a l'heure, maintenant dementie. S'il est vrai, non d'une verite de
+theorie, de speculation et de souper, mais vrai historiquement et dans
+le reel, que les hommes, les hommes en chair, les hommes qui vivent et
+souffrent, ont recu un accroissement de souffrance du christianisme
+et des notions trop subtiles et dangereuses pour eux a manier qu'il
+apportait--ce que j'admets qu'on peut pretendre--si cela est vrai, ou si
+l'on en est convaincu, il ne s'agit pas de reserver cette verite a une
+aristocratie de beaux esprits, et d'en ecrire des _Ingenus_; il faut
+sauver ces hommes qui patissent et les arracher a leur torture.--Dire:
+il faut un Dieu... pour le peuple, ce n'est pas trop loyal; mais
+j'admets cela. Dieu consolateur vague, Dieu remunerateur et punisseur
+lointain, que vous n'y croyiez guere et que vous vouliez que les simples
+y croient, c'est un dedain, peut-etre une pitie: ce n'est pas une
+cruaute.--Mais dire: l'histoire, la realite terrestre, est atroce a
+partir du Christ; il convient qu'elle cesse pour nous; et il nous est
+utile que pour les humbles elle continue; c'est cela qui est monstrueux.
+
+Et ce n'est pas monstrueux, parce que c'est de Voltaire. Il est trop
+leger pour etre cruel. Il dit des choses enormes en pirouettant sur son
+talon. Mais il est admirable pour se contredire; pour aller d'un bond
+jusqu'au bout d'une idee et d'un autre elan jusqu'au bout de l'idee
+contraire; pour etre inconsequent avec une souveraine intrepidite de
+certitude; pour etre athee, deiste, optimiste, pessimiste, audacieux
+novateur, reactionnaire enrage, toujours avec la meme nettete de pensee
+et de decision d'argument, toujours comme s'il ne pensait jamais
+autre chose, ce qui fait que chaque livre de lui est une merveille de
+limpidite, et son oeuvre un prodige d'incertitude. Ce grand esprit,
+c'est un chaos d'idees claires.
+
+
+
+III
+
+SES IDEES GENERALES
+
+Ce qu'il y a au fond de tout cela, c'est l'egoisme, comme je l'ai dit,
+l'egoisme vigoureux, et exigeant, devenant toute une philosophie. A se
+placer a ce point de vue les contradictions disparaissent. Les besoins
+ou les gouts de M. de Voltaire sont la mesure de toutes ses idees, les
+creent, les determinent, et font qu'elles concordent. C'est un grand
+bourgeois; il est riche, il aime le monde, le luxe, les arts, les
+conversations libres entre "honnetes gens", le theatre, et la paix sous
+ses fenetres. Tout ce qui contribuera a ces gouts ou concordera avec
+eux sera vrai, tout ce qui les contrariera sera faux.--Comme il n'a pas
+d'imagination, il n'a pas beson de merveilleux, et de surnaturel; donc
+_il n'y a pas_ de religion.--Comme il a de la curiosite, qu'il aime le
+theatre, et qu'il n'est pas tres rigoureux sur la regle des moeurs, il
+n'aime guere une religion hostile a la curiosite, au spectacle et au
+libertinage; donc _il ne faut pas_ de religion.--Comme il aime que
+le peuple le laisse tranquille, il aime tous les freins qui peuvent
+contenir le peuple; donc _il faut_ une religion.--Comme il deteste
+les guerres civiles, il a horreur de ce qui en a excite et qui peut en
+dechainer encore; donc _il ne faut pas_ de religion, etc.--Le
+principe est constant, ce n'est pas sa faute si les consequences sont
+contradictoires.
+
+Comme il est grant bourgeois, a demi gentilhomme et ne dans un siecle
+ou cette classe peut parvenir a tout, il n'est nullement adversaire de
+l'aristocratie dont il sent qu'il est; de la monarchie qui ne laisse pas
+de s'etre faite a demi bourgeoise. Remarquez que Louis XIV est son Dieu,
+pour les memes raisons qui empechaient Saint-Simon d'aimer Louis XIV. Ce
+qu'il aime, c'est "ce long regne de vile bourgeoisie" (Saint-Simon),
+ou Colbert, Louvois et Chamillart sont ministres, Moliere, Boileau et
+Racine favoris. Remarquez que Louis XV et Louis XVI sont rois de la
+noblesse beaucoup plus que Louis XIV, et que c'est pour cela qu'il les
+aime moins. Remarquez qu'il se preparait a ecrire une refutation de
+Saint-Simon, alors recemment connu, quand il est mort.
+
+Quant a la democratie, pourquoi l'aimerait-il? Il la prevoit niveleuse,
+et il est riche; peu litteraire, ou ayant tendresse pour la litterature
+mediocre, et il est un fin lettre; bruyante, et il cherit la paix;
+aimant mieux les phrases que l'esprit, et il est spirituel et "n'a pas
+fait une phrase de sa vie".--Et certes, mieux vaut entrer dans une
+aristocratie de gouvernement despotique, c'est-a-dire ouverte au talent,
+a la richesse et aussi a la flatterie, qu'etre englouti dans une
+democratie peu clairvoyante sur ces divers genres de merite.--Donc Louis
+XIV, Catherine, Frederic s'il avait bon caractere, Louis XV s'il voulait
+ressembler a Louis XIV. Donc il faut une aristocratie sous un despote,
+une aristocratie dont un despote ouvre les rangs pour qui lui
+plait.--Mais point de corps privilegies, point de parlements, point
+de clerge autonome, ni "deux puissances", ni "trois pouvoirs". A quoi
+serviraient-ils qu'a etre des obstacles au gouvernement personnel, sans
+profit appreciable pour un homme comme M. de Voltaire; et des lors que
+signifient-ils? Point d'aristocratie independante, sous aucune forme.
+Montesquieu est a peu pres inintelligible.
+
+Cette inaptitude radicale a sortir de soi est tout Voltaire. Elle fait
+son caractere, elle fait sa conduite, elle fait sa politique; mais,
+vraiment, elle fait aussi son histoire et sa philosophie. Elle devient,
+en considerations historiques, en philosophie, bref en idees generales,
+une maniere d'anthropomorphisme un peu naif, un peu etroit et a courtes
+vues, qui est bien curieux a considerer. L'homme est anthropomorphiste
+naturellement, fatalement, par definition, et presque par tautologie,
+parce qu'il est homme. Il ne peut s'empecher, ni de se regarder comme le
+centre de l'univers, et son but et sa cause finale;--ni de se tenir pour
+le modele de l'univers, ne reussissant jamais a rien voir dans le
+monde qu'il ne suppose constitue comme lui.--Voltaire lui-meme a bien
+spirituellement indique cette tendance primitive et inevitable de
+l'esprit humain. Une taupe et un hanneton causent amicalement dans le
+coin d'un kiosque: "Voila une belle fabrique, disait la taupe. Il faut
+que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage.--Vous
+vous moquez, dit le hanneton; c'est un hanneton tout plein de genie qui
+est l'architecte de ce batiment." Nous sommes tous hannetons et taupes
+en cette affaire. Seulement nous le sommes plus ou moins selon, je
+le repete, que nous avons une plus grande ou moindre puissance de
+detachement. Le lien entre le caractere et l'intelligence est la plus,
+intimement plus, qu'ailleurs. Voltaire, extremement personnel, est
+anthropomorphiste essentiellement. Il n'a pas assez reflechi sur les
+propos de son hanneton.
+
+L'anthropomorphisme, en question d'histoire, consiste principalement a
+croire que les hommes ont toujours ete tout pareils a ce que nous
+les voyons, et a ce que nous sommes nous-memes. Voltaire a dans
+son personnalisme cette source d'erreurs. Toutes les fois que dans
+l'histoire quelque chose s'ecarte de la facon de penser et de sentir
+d'un Francais de 1740, et particulierement de la facon de penser et de
+sentir de M. de Voltaire, il crie; "c'est faux!" tout de suite.--"A qui
+fera-t-on croire?...", "Comment admettre?...", "Il n'y a pas lieu de
+croire?..." sont les formules favorites de son _Essai sur les moeurs_.
+A qui fera-t-on croire que le fetichisme ait existe sur la terre? A
+qui fera-t-on croire qu'il y ait eu souvent des immoralites melees aux
+cultes religieux? A qui fera-t-on croire que le polytheisme ait ete
+persecuteur? A qui fera-t-on croire que Diocletien ait fait couler
+le sang des chretiens? "Il n'est pas vraisemblable qu'un homme assez
+philosophe pour renoncer a l'Empire l'ait ete assez peu pour etre un
+persecuteur fanatique."--C'est surtout ce grand fait de gens qui ne sont
+pas des chretiens persecutant ceux qui ne pensent pas comme eux qui
+est pour Voltaire un scandale de la raison, et par consequent une
+impossibilite, et par consequent un mensonge. Ce qu'il voit dans
+l'histoire moderne, c'est des guerres religieuses entre chretiens;
+donc il n'y a jamais eu de guerres religieuses qu'entre chretiens; la
+persecution est de l'essence du christianisme, a ete inventee par
+lui, et avant lui n'existait pas, et apres lui n'existera plus. Le
+polytheisme a ete tolerant, le christianisme oppresseur, la philosophie
+sera bienfaisante, et voila l'histoire universelle. Le polytheisme a ete
+tolerant et doux. Qu'on ne parle a Voltaire ni des sacrifices humains
+de Salamine, ni de la loi d'_asebeia_ comportant peine de mort, ni
+d'Anaxagoras, ni de Diogene d'Apollonie, ni de Diagoras de Melos, ni de
+Prodicus, ni de Protagoras, ni de Socrate. Il ignore, ou il attenue.
+Dans sa chaleur indiscrete a attenuer les choses, il en arrive meme a
+manquer d'esprit. Sans doute Socrate a bu la cigue. Mais Jean Huss,
+Monsieur! Jean Huss a ete brule. "Quelle difference entre la coupe d'un
+poison doux, qui, loin de tout appareil infame et horrible, _laisse_
+expirer tranquillement un citoyen au milieu de ses amis, et le supplice
+epouvantable du feu...!" Entendez-vous l'accent de M. Homais?--Qu'on ne
+parle pas a Voltaire des persecutions subies par les chretiens pendant
+quatre siecles, _parfois sous les meilleurs empereurs_. Ceci precisement
+devait l'avertir que c'est chose naturelle aux hommes de tuer ceux qui
+ne pensent pas comme eux; il n'en tire que cette conclusion que les
+persecutions n'ont pas existe. Il les nie, ou les reduit a bien peu de
+chose, ou les explique par des motifs politiques, ou, le plus souvent,
+les passe absolument sous silence. Que des hommes qui ne sont ni
+jansenistes ni jesuites aient fait couler le sang de leurs adversaires,
+n'est-il pas vrai que cela ne s'est jamais vu? C'est impossible!
+Evidemment. Donc c'est l'histoire qui se trompe.
+
+A ne voir ainsi que l'homme de son temps, c'est sur l'homme que Voltaire
+se trompe. Il ne peut atteindre jusqu'a cette idee que les hommes ont
+toujours eu et auront toujours le besoin d'assommer ceux qui pensent
+autrement qu'eux, et que pour eux les plus grands crimes ont toujours
+ete et seront toujours les crimes d'opinion. Chaque grande idee generale
+qui traverse le monde donne seulement matiere a ce besoin imperieux
+de l'espece. Aucune ne le cree, chacune le renouvelle. Avant le
+christianisme, le polytheisme a proscrit cruellement, meurtrierement
+le monotheisme sous forme philosophique d'abord, sous forme chretienne
+ensuite; et le christianisme vainqueur a persecute le paganisme; et les
+sectes chretiennes se sont proscrites les unes les autres; et voila que
+le christianisme detruit par vous, vous croyez l'intolerance exterminee
+du monde, ne sachant pas prevoir, comme vous ne savez pas voir
+juste dans le passe, et ne vous doutant point qu'apres vous l'on va
+s'assassiner pour des idees comme auparavant; que, seulement, les
+theologiens seront remplaces par des theoriciens politiques, et le crime
+d'etre heretique par celui d'etre aristocrate.
+
+Cette etroitesse d'esprit va plus loin. Elle s'applique a l'histoire
+naturelle comme a l'histoire. Comme Voltaire est incapable de sortir des
+idees de son temps pour comprendre le passe historique, tout de meme il
+est incapable de depasser l'horizon de son siecle pour comprendre ou
+imaginer le passe prehistorique. Les theories de Buffon paraissent
+extravagantes. Quoi! La mer couvrant la terre tout entiere, les Alpes
+sous les eaux; il en reste des coquillages dans les montagnes! Quelle
+plaisanterie!--On lui montre les fossiles. Il ne veut pas les voir.
+Laissez donc: ce sont des coquilles de saint Jacques jetees la par des
+pelerins revenant de Terre Sainte.--Et cet autre, avec sa generation
+spontanee et ses anguilles nees sans procreateurs! Ce n'est pas meme a
+examiner.--Et cet autre qui croit a la variabilite des especes, et que
+les nageoires des marsouins pourraient bien etre devenues avec le
+temps des mains d'hommes de lettres et des bras de marquise. Quels
+fous!--Investigations curieuses pourtant, hypotheses fecondes dont un
+renouvellement de la science, et un peu de l'esprit humain, pourra
+sortir, et que, la-bas, un Diderot accueille avec attention, examine
+avec ardeur, homme nouveau, lui, vraiment moderne, donnant le branle a
+la curiosite publique, et, ce que vous n'etes en rien, precurseur.
+
+C'est encore a ce penchant anthropomorphiste, infirmite essentielle de
+tout homme, je l'ai accorde, mais chez Voltaire plus grave que chez
+d'autres, que se rattache toute sa philosophie. Ne croyez pas que, quand
+il passe de l'optimisme au pessimisme, il devienne si different de
+lui-meme. Il reste au fond identique a soi. Optimiste il l'est a la
+facon d'un homme du XVIIe siecle, et avec, les arguments de Fenelon.
+Voyez-vous ces montagnes comme elles sont bien disposees pour la
+repartition des eaux en vue de la plus grande commodite l'homme[67]...
+(Voir dans Fenelon la premiere partie du _Traite sur l'existence de
+Dieu_.) Un monde cree pour l'homme, un Dieu pour creer et organiser le
+monde au profit de l'homme, l'homme centre du monde et but de Dieu,
+donc sa cause finale, donc sa raison d'etre, voila l'univers. Pour un
+contempteur de la Bible, en n'est pas de beaucoup depasser la Bible.
+
+[Note 67: _Dissertation sur les changements arrives dans notre
+globe_.]
+
+Et quand il est pessimiste, c'est le meme systeme a l'inverse, mais le
+meme systeme. C'est un pessimisme d'opposition dynastique. Il consiste
+a accuser Dieu de n'avoir pas atteint son but. "Vous avez cree l'homme,
+comme c'etait votre devoir. Mais vous n'avez pas assez fait pour
+l'homme. Il se trouve insuffisamment bien. Il n'a pas lieu d'etre
+content de vous. Au moins il faudra reparer. Vous lui devez quelque
+chose."--Double aspect de la meme idee, optimisme ou pessimisme
+anthropomorphique, dans les deux cas proclamation des droits de l'homme
+sur le createur; croyance a Dieu, si vous voulez; creance sur Dieu
+serait, je crois, mieux dit.
+
+Tout son "cause-finalisme", auquel il tient tant, se ramene a cela.
+Il est le sentiment energique qu'un immense effort des choses a ete
+accompli pour nous contenter ou pour nous plaire; qu'il a atteint
+quelquefois ce but si considerable; que le monde est a peu pres digne de
+nous; que pour cette raison nous devons le trouver intelligent, que le
+monde reconnu intelligent s'appelle Dieu.--Mais aussi cet universel
+effort n'a pas laisse d'etre maladroit; nous mesurons ses maladresses a
+nos souffrances et les lacunes du monde a nos deceptions; nous trouvons
+l'univers habitable, mais defectueux, donc intelligent mais capricieux
+ou etourdi, et sans refuser notre approbation, nous retenons quelque
+chose de notre respect.--Comme le paganisme est bien le fond ancien et
+toujours pret a reparaitre de la theologie humaine, et comme c'est bien
+la religion vraie des hommes, meme tres intelligents, quand on creuse un
+peu, qu'un commerce familier avec la divinite, dans lequel on la craint,
+on l'admire, on la querelle, et l'on doute un peu qu'elle nous vaille!
+
+Voila donc, a ce qu'il parait, un esprit assez etroit, disperse et
+curieux, mais superficiel et contradictoire, quand on le presse et
+qu'on le ramene, sans le trahir, il me semble, aux deux ou trois idees
+fondamentales qui forment son centre; tres peu nouveau, assez arriere
+meme, repetant en bon style de tres anciennes choses, sensiblement
+inferieur aux philosophes, chretiens ou non, qui l'ont precede, et ne
+depassant nullement la sphere intellectuelle de Bayle, par exemple;
+surtout incapable de progres personnel, d'elargissement successif de
+l'esprit, et redisant a soixante-dix ans son _credo_ philosophique,
+politique et moral de la trentieme annee.
+
+Prenons garde pourtant. Il est rare qu'on soit intelligent sans qu'il
+advienne, a un moment donne, qu'on sorte un peu de soi-meme, de son
+systeme, de sa conception familiere, du cercle ou notre caractere et
+notre premiere education nous ont etablis et installes. Cette sorte
+d'evolution que ne connaissent pas les mediocres, les habiles, meme tres
+entetes, s'y laissent surprendre, et ce sont les plus clairs encore
+de leurs profits. Je vois deux evolutions de ce genre dans Voltaire.
+Voltaire est un epicurien brillant du temps de la Regence, et l'on peut
+n'attendre de lui que de jolis vers, des improvisations soi-disant
+philosophiques a la Fontenelle, et d'amusants pamphlets. C'est en effet
+ce qu'il donne longtemps. Mais son siecle marche autour de lui, et d'une
+part, curieux, il le suit: d'autre part, tres attentif a la popularite,
+il ne demandera pas mieux que de se penetrer, autant qu'il pourra, de
+son esprit, pour l'exprimer a son tour et le repandre. Et de la viendra
+un premier developpement de la pensee de Voltaire. Ce siecle est
+antireligieux, curieux de sciences, et curieux de reformes politiques et
+administratives. De tout cela c'est l'impiete qui s'ajuste le mieux au
+tour d'esprit de Voltaire, et c'est ce que, a partir de 1750 environ, il
+exploitera avec le plus de complaisance, jusqu'a en devenir cruellement
+monotone. Quant a la politique proprement dite, il n'y entend rien,
+ne l'aime pas, en parlera peu et ne donnera rien qui vaille en cette
+matiere. Restent les sciences ef les reformes administratives. Il s'y
+est applique, et avec succes. Il a fait connaitre Newton, tres conteste
+alors en France et que la gloire de Descartes offusquait. Il aimait
+Newton, et n'aimait point Descartes. Le genie de Newton est un
+genie d'analyse et de penetration; celui de Descartes est un genie
+d'imagination. Descartes cree _son_ monde, Newton demele _le_ monde, le
+pese, le calcule et l'explique. Voltaire, qui a plus de penetration que
+d'imagination, est tres attire par Newton. Il a pris a ce commerce un
+gout de precision, de prudence, de sang-froid, de critique scientifique
+qu'il a contribue a donner a ses contemporains et qui est precieux.
+Sa sympathie pour Dalembert et son antipathie a l'egard de Buffon, sa
+reserve a l'egard de Diderot viennent de la. Et s'il n'est pas inventeur
+en sciences geometriques, ce qui n'est donne qu'a ceux qui y consacrent
+leur vie, son influence y fut tres bonne, son exemple honorable, son
+encouragement precieux. Comme Fontenelle, comme Dalembert, il maintenait
+le lien utile et necessaire qui doit unir l'Academie des sciences a
+l'Academie francaise.
+
+En matiere de reformes administratives il a fait mieux. Il a montre
+l'impot mal reparti, iniquement percu, le commerce gene par des douanes
+interieures absurdes et oppressives, la justice trop chere, trop
+ignorante, trop frivole et capable trop souvent d'epouvantables erreurs.
+Je crains de me tromper en choses que je connais trop peu; mais il me
+semble bien que je ne suis pas dans l'illusion en croyant voir qu'il a
+deux eleves, dont l'un s'appelle Beccaria et l'autre Turgot. Cela doit
+compter. J'insiste, et quelque admiration que j'aie pour un Montesquieu,
+quelque cas que je fasse d'un Rousseau, et quelque estime infiniment
+faible que je fasse de la politique de Voltaire, je le remercie presque
+d'avoir ete un theoricien politique tres mediocre, en considerant que
+negliger la haute sociologie et s'appliquer aux reformes de detail a
+faire dans l'administration, la police et la justice, etait donner un
+excellent exemple, presque une admirable methode dont il eut ete
+a souhaiter que le XVIIIe siecle se penetrat. Ici Voltaire est
+inattaquable et venerable. C'est le bon sens meme, aide d'une tres
+bonne, tres etendue, tres vigilante information. Ici il n'a dit que des
+choses justes, dans tous les sens du mot, et tel de ses petits
+livres, prose, vers, conte ou memoire, en cet ordre d'idees, est un
+chef-d'oeuvre.
+
+Je vois une autre evolution de Voltaire, celle-la interieure (ou a peu
+pres), intime, et qu'il doit a lui-meme, au developpement naturel de ses
+instincts. C'est un epicurien, c'est un homme qui veut jouir de toutes
+les manieres delicates, mesurees, judicieuses, ordonnees et commodes,
+qu'on peut avoir de jouir. Donc il est assez dur, nous l'avons vu,
+assez avare ("l'avarice vous poignarde", lui ecrivait une niece), et la
+charite n'est guere son fait. Cependant le developpement complet d'un
+instinct, dans une nature riche, intelligente et souple, peut aboutir
+a son contraire, comme une idee longtemps suivie contient dans ses
+conclusions le contraire de ses premisses. L'epicurien aime a jouir, et
+il sacrifie volontiers les autres a ses jouissances; mais il arrive a
+reconnaitre ou a sentir que le bonheur des autres est necessaire
+au sien, tout au moins que les souffrances des autres sont un tres
+desagreable concert a entendre sous son balcon. Pour un homme ordinaire
+cela se reduit a ne pas vouloir qu'il y ait des pauvres dans sa commune.
+Pour un homme qui a pris l'habitude d'etendre sa pensee au moins
+jusqu'aux frontieres, cela devient une vive impatience, une
+insupportable douleur a savoir qu'il y a des malheureux dans le pays et
+qu'il serait facile qu'il n'y en eut pas. Voltaire, l'age aidant, du
+reste, en est certainement arrive a cet etat d'esprit, et je dirai
+de coeur, si l'on veut, sans me faire prier. Les pauvres gens foules
+d'impots, tracasses de proces, "travailles en finances" horriblement,
+lui sont presents par la pensee, et le genent, et lui donnent "la fievre
+de la Saint-Barthelemy", cette fievre dont il parle un peu trop, mais
+qui n'est pas, j'en suis sur, une simple phrase.--Et l'on se doute que
+je vais parler des Calas, des Sirven et des La Barre. Je ne m'en defends
+nullement. Oui, sans doute, on en a fait trop de fracas. On dirait
+parfois que Voltaire a consacre ses soixante-dix ans d'activite
+intellectuelle a la defense des accuses et a la rehabilitation des
+condamnes innocents. On dirait qu'il y a couru quelque danger pour sa
+vie, sa fortune ou sa popularite. On sent trop, a la place que prennent
+ces trois campagnes de Voltaire dans certaines biographies, que le
+biographe est trop heureux d'y arriver et de s'y arreter; et l'effet est
+contraire a l'intention, et l'on ne peut s'empecher de repeter le mot de
+Gilbert:
+
+ Vous ne lisez donc pas le _Mercure de France_?
+ Il cite au moins par mois un trait de bienfaisance.
+
+Oui sans doute, encore, cette pitie se concilie chez Voltaire, et au
+meme moment, et dans la meme phrase, avec une durete assez deplaisante
+pour des infortunes identiques: "J'ai fait pleurer Genevois et
+Genevoises pendant cinq actes... On venait de pendre un de leurs
+predicants a Toulouse; cela les rendait plus doux; mais on vient de
+rouer un de leurs freres[68]..." Oui, sans doute, encore, il y a, dans
+ces belles batailles pour Calas, Sirven, La Barre et Lally, beaucoup de
+cet esprit processif qui etait chez Voltaire et tradition de famille et
+forme de sa "combativite". Il a ete en proces toute sa vie et contre tel
+juif d'Allemagne, ce qui exaspere Frederic, et contre de Brosses, et
+contre le cure de Moens; et s'il y a dix memoires pour Calas, il y en a
+bien une vingtaine pour M. de Morangies, lequel n'etait nullement une
+victime du fanatisme.--N'importe, c'est encore un bon et vif sentiment
+de pitie qui le pousse dans ces affaires des protestants, des maladroits
+ou des etourdis. Pour Calas surtout, le parti qu'il prend lui fait un
+singulier honneur; car, remarquez-le, il sacrifie plutot sa passion
+qu'il ne lui cede. Ses rancunes auraient interet a croire plutot a un
+crime du fanatisme qu'a une erreur judiciaire, sa haine etant plus
+grande contre les fanatiques que contre la magistrature. Il hesite,
+aussi, un instant; on le voit par ses lettres; puis il se decide pour le
+bon sens, la justice et la pitie. Ce petit drame est interessant.
+
+[Note 68: A Dalembert, 29 mars 1762.]
+
+On le voit, d'une part sous l'influence de son temps, d'autre part
+moitie influence de son temps, qui fut clement et pitoyable, moitie
+propre impulsion et developpement, dans une heureuse direction, de ses
+instincts intimes, Voltaire, par certaines echappees, s'est depasse, ce
+qui veut dire s'est complete. Une partie de son oeuvre de penseur est
+serieuse, c'est la partie pratique et _actuelle_; une partie (trop
+restreinte) de son action sur le monde est bonne, ce sont des demarches
+d'humanite et de bon secours. "_J'ai fait un peu de bien, c'est mon
+meilleur ouvrage_", est un joli vers, et ce n'est pas une gasconnade.
+
+Mais quand on en revient a l'ensemble, il n'inspire pas une grande
+veneration, ni une admiration bien profonde. Un esprit leger et peu
+puissant qui ne penetre en leur fond ni les grandes questions ni les
+grandes doctrines ni les grands hommes, qui n'entend rien a l'antiquite,
+au moyen age, au christianisme ni a aucune religion, a la politique
+moderne, a la science moderne naissante, ni a Pascal, ni a Montesquieu,
+ni a Buffon, ni a Rousseau, et dont le grand homme est John Locke, peut
+bien etre une vive et amusante pluie d'etincelles, ce n'est pas un grand
+flambeau sur le chemin de l'humanite.
+
+Quand, tout rempli depuis bien longtemps de ses pensees et s'assurant
+sur une derniere lecture, recente, attentive et complete de ses
+ouvrages, on essaye de se le representer a un de ces moments ou l'homme
+le plus sautillant et repandu en tous sens, et _rimarum plenissimus_,
+s'arrete, se ramene en soi et se ramasse, fixe et ordonne sa pensee
+generale et s'en rend un compte precis, voici, ce me semble, comme il
+apparait.--Positiviste borne et sec, impenetrable, non seulement a la
+pensee et au sentiment du mystere, mais meme a l'idee qu'il peut y avoir
+quelque chose de mysterieux, il voit le monde comme une machine tres
+simple, bien faite et imparfaite, combine par un ouvrier adroit et
+indifferent, qui n'inspire ni amour ni inquietude et qui est digne d'une
+admiration reservee et superficielle.--Conservateur ardent et inquiet,
+il a horreur de toute grande revolution dans l'artifice social et meme
+de toute theorie politique generale et profonde ayant pour merite et
+pour danger de penetrer et partant d'ebranler, en pareille matiere, le
+fond des choses.--Monarchiste ou plutot despotiste, il ne trouve jamais
+le pouvoir central assez arme, ni aussi assez solitaire, ne le veut ni
+limite, ni controle, ni couvert ni appuye d'aucun corps,
+aristocratie, magistrature ou clerge, qui ait a lui une existence
+propre.--Antidemocrate et anti populaire plus que tout, il ne veut
+rien pour la foule, pas meme (il le repete cent fois), pas meme
+l'instruction; et, par ce chemin, il en revient a etre conservateur
+acharne, _meme en religion_, voyant dans Dieu tel qu'il le comprend,
+et dans le culte, et dans l'enfer, d'excellents moyens, insuffisants
+peut-etre encore, d'intimidation.--Et ce qu'il reve, c'est une societe
+monarchique dans le sens le plus violent du mot, et jusqu'a l'extreme,
+ou le roi paye les juges, les soldats et les pretres, au meme titre;
+ait tout dans sa main; ne soit pas gene ni par Etats generaux ni par
+Parlement; fasse regner l'ordre, la bonne police pour tous, la religion
+pour le peuple, sans y croire; soit humain du reste, fasse jouer les
+tragedies de M. de Voltaire et mette en prison ses critiques. Il se
+fache contre les philosophes de 1770 quand ils "mettent ensemble" les
+rois et les pretres. Pour les rois, non, s'il vous plait! "Il ne s'agit
+pas de faire une revolution comme du temps de Luther ou de Calvin, mais
+d'en faire une dans l'esprit de ceux qui sont faits pour gouverner."
+Son ideal, c'est Frederic II; non pas encore: Frederic accueille et
+recueille les Jesuites; son vrai ideal, c'est Catherine II. La societe
+qu'il a revee c'est celle de Napoleon Ier.
+
+Et ce systeme est un systeme. C'est celui de Hobbes. Seulement Voltaire
+est trop leger pour avoir en soi, ou pour atteindre, du systeme qu'il
+concoit ou qu'il caresse, la substance et le fond. Il n'appuie sur
+rien les constructions legeres de sa pensee. Positiviste, il n'a pas
+l'essence du positiviste; monarchiste, il n'a pas la raison d'etre du
+monarchiste; antidemocrate, sans etre serieusement aristocrate, il n'a
+pas les qualites patriciennes; et, conservateur, il n'a pas les vertus
+conservatrices.
+
+Positiviste, il ne sait pas que l'essence du positivisme c'est une
+qualite, tres religieuse, quoi qu'elle en ait et tres grave, qui est
+l'humilite; que le positiviste sincere est surtout frappe des bornes
+etroites et des voutes affreusement basses et lourdes qui limitent
+et repriment notre miserable connaissance; qu'il dit: "Bornons-nous,
+puisque nous sommes bornes; sachons ne pas savoir, puisqu'il est si
+probable que nous ne saurons jamais; a l'_ama nesciri_ de l'_Imitation_
+ajoutons _aude nescire_";--et que c'est la une disposition d'esprit
+plus respectueuse du grand mystere que toute temeraire affirmation,
+puisqu'elle le proclame.--Voltaire, lui, ne s'humilie point, croit
+savoir (le plus souvent du moins) et tranche lestement. Il est
+positiviste assure et audacieux, avec un petit deisme tres positif
+aussi, sans aucun mystere, dont on fait le tour en trois pas, dont il
+est facheux aussi qu'il ait besoin comme instrument de terreur, et qui
+au defaut d'etre un peu naivement positif, joint celui d'etre trop
+pratique. Il n'a pas le positivisme serieux et reflechi qui s'arrete au
+seuil du mystere, mais precisement parce qu'il y est arrive.
+
+Monarchiste, il n'a pas la raison d'etre du monarchiste, qui n'est autre
+chose que le patriotisme. Le monarchisme, quand il est profond, est un
+sacrifice. Il est l'immolation du droit de l'homme au droit de l'Etat
+pour la patrie. Il part de cette conviction que la patrie n'est pas un
+lieu, mais un etre, qu'elle vit, qu'elle se ramasse autour d'un coeur;
+et que ce coeur, s'il n'est pas un Senat eternel, doit etre une famille
+eternelle, une maison royale, une dynastie; que cette maison est le
+point vital du pays, languissant parfois (et alors malheur dans le pays,
+mais respect encore et fidelite au trone: ce ne sera qu'une generation
+sacrifiee a la perpetuite du pays); puissant parfois et vigoureux et
+alors gloire dans la nation et elan nouveau vers l'avenir; mais toujours
+conservateur du pays, en ce qu'il en est la perpetuite, et parce qu'un
+pays n'est autre chose qu'un etre perpetuel et fidele a sa propre
+eternite.--Cette conception est absolument inconnue de Voltaire; il est
+monarchiste sans etre dynastique, il est monarchiste sans etre patriote,
+d'ou il suit qu'il n'est monarchiste que par instinct banal de
+conservation. Il est si peu monarchiste dans le sens profond du mot
+qu'il change de roi; il est si peu patriote qu'il change de patrie. Son
+indifference pour le pays dont il est, est telle qu'elle a etonne meme
+ses contemporains. Elle est telle qu'elle le rend inintelligent meme
+au point de vue pratique, ce qui peut surprendre. Agrandissement de la
+Prusse, debordement de la Russie, suppression de la Pologne, les Russes
+a Constantinople, voila sa politique exterieure, cent fois exposee.
+C'est toujours la France amoindrie qu'il semble rever.--Ce n'est
+pas qu'il lui en veuille precisement. Il n'en tient pas compte. Que
+d'enormes monarchies, qui ne risquent pas d'etre catholiques et qu'il
+espere naivement qui seront "philosophiques", se forment dans le
+monde, il lui suffit. C'est le plus remarquable cas, non de colere
+blasphematrice contre la patrie, ce qui serait plus decent, mais
+d'indifference a l'endroit du pays, qui se soit vu.
+
+Antidemocrate, il l'est, sans etre patricien. Ce n'est pas le mepris du
+peuple qui fait le vrai aristocrate, c'est la certitude que le peuple
+est incapable de gouverner ses affaires, et que, par consequent, il faut
+se devouer a lui. Voltaire a le mepris sans avoir le devouement. Il n'a
+que la plus mauvaise moitie de l'aristocrate. Il veut tenir la foule
+dans l'ignorance et l'impuissance, et c'est un systeme qui peut se
+defendre; mais il ne tient a aucune aristocratie eclairee, organisee et
+pouvant quelque chose dans l'Etat, de quoi etant adversaire, il devrait
+etre democrate; et Rousseau est plus logique que lui. Mais tout ce qui
+n'est pas monarchie pure, et que ce soit democratie, ou aristocratie, ou
+gouvernement mixte, lui est antipathique. On s'attendrait, puisqu'il est
+si personnel, et puisque c'est notre ridicule a tous de tenir pour le
+meilleur l'etat ou nous serions les personnages les plus considerables,
+qu'il revat une aristocratie philosophique et un gouvernement des
+"hautes capacites" et des "lumieres". Nullement. Diderot y songe plus
+que lui. C'est meme une chose monstrueuse pour lui que "l'Eglise" ait pu
+etre jadis un "ordre" de l'Etat. Cela derange sa conception de l'Etat.
+Cependant, si l'Eglise a ete un ordre. C'est qu'elle etait en
+ces temps-la la corporation des capacites.--Mais la vraie idee
+aristocratique est totalement etrangere a ce contempteur du peuple. Il
+n'est aristocrate que par negation.
+
+Et il n'est conservateur que par timidite. Le conservatisme serieux et
+fecond n'est pas la peur de l'avenir; c'est le respect du passe. C'est
+une sorte de piete filiale. C'est le sentiment que le passe a une vertu
+propre, que les institutions du passe sont bonnes, meme quand elles
+sont un peu mauvaises, comme maintenant dans la nation l'idee de la
+continuite des efforts, de la longueur de la tache, et de la patience
+commune. La tradition, c'est la solidarite des hommes d'aujourd'hui avec
+les ancetres, et par la c'est la patrie agrandie, dans le temps, de tout
+ce qu'elle retient et venere du passe.--Et cela est vrai que le passe a
+une vertu, sans avoir ete si vertueux quand il etait le present! Comme
+d'un pere mort un fils ne garde en memoire, tres naturellement et sans
+effort, que ce qu'il avait d'excellent, et comme ce souvenir devient en
+lui un viatique et un principe d'energie morale; de meme un peuple dans
+les institutions qu'il garde de ses ancetres ne trouve, naturellement,
+qu'une image epuree de ce qu'ils etaient, qui lui devient un reconfort
+et un ideal. Montaigne gardait dans son cabinet les longues gaules
+dont son pere avait accoutume de s'appuyer en marchant, et certes,
+je voudrais qu'il les eut gardees meme si son pere s'en fut servi
+quelquefois pour le fustiger.--Voltaire n'a point ce genre de piete. Il
+est _homme nouveau_ essentiellement; et il n'a aucune espece de respect.
+Il n'est conservateur que parce qu'il se trouve a peu pres a l'aise
+dans la societe telle qu'elle est. Il est conservateur par apprehension
+beaucoup plus que par respect. Il est conservateur beaucoup moins des
+souvenirs que des defiances, et beaucoup plus des remparts que du
+Palladium.--Il n'y a pas a s'y tromper: l'humanite qu'il a revee serait
+l'humanite ancienne, seulement un peu, je ne veux pas dire degradee, un
+peu _declassee_; et la societe qu'il a revee serait la societe ancienne
+un peu nivelee, aussi comprimee. Ce serait quelque chose comme l'Empire
+sans gloire. Ce serait un etat social parfaitement ordonne et odieux.
+
+On ne le voit pas si deplaisant que cela, a le lire de temps en temps.
+Non certes, d'abord parce qu'il est plaisant, et spirituel et causeur
+aimable, ce qui sauve tout, surtout en France; ensuite parce qu'il a
+beaucoup de bon sens, et que ses idees de detail sont tres justes, tres
+vraies, tres pratiques, et excellentes a suivre. Le Voltaire negatif, le
+Voltaire prohibitif, le Voltaire qui dit: "Ne faites donc pas cela", est
+admirable. S'il s'etait borne a repeter: "Ne brulez pas les sorciers; ne
+pendez pas les protestants; n'enterrez pas les morts dans les eglises;
+ne rouez pas les blasphemateurs; ne _questionnez_ pas par la torture;
+n'ayez pas de douanes interieures; n'ayez pas vingt legislations dans
+un seul royaume; ne donnez pas les charges de magistrature a la _seule_
+fortune sans merite; n'ayez pas une instruction criminelle secrete, a
+chausse-trapes et a parti pris[69]; ne pratiquez pas la confiscation qui
+ruine les enfants pour les crimes des peres; ne prodiguez pas la peine
+de mort (il a meme plaide une ou deux fois pour l'abolition); ne tuez
+pas un deserteur en temps de paix, une fille seduite qui a laisse mourir
+son enfant, une servante qui vole douze serviettes; soyez tres
+propres; faites des bains pour le peuple; n'ayez pas la petite verole;
+inoculez-vous";--s'il s'etait borne a repeter cela toute sa vie avec
+sa verve et son esprit et son feu d'artifice perpetuel, et a faire une
+centaine de jolis contes, je l'aimerais mieux. Mais le fond des idees
+est bien pauvre et le fond du coeur est bien froid. Ce qu'il parait
+concevoir comme ideal de civilisation est peu engageant. Le monde, s'il
+avait ete cree par Voltaire, serait glace et triste. Il lui manquerait
+une ame. C'est bien un peu ce qui manquait a notre homme.
+
+[Note 69: Une fois meme, il a demande le jury (ce qui est etrange de
+la part d'un homme qui n'a jamais manque, dans les affaires d'Abbeville
+et de Toulouse, d'accuser _surtout_ la population, responsable des
+decisions que ses cris imposaient aux juges); mais ce n'est qu'une de
+ses "humeurs" et boutades.]
+
+
+
+IV
+
+SES IDEES LITTERAIRES
+
+Il en est des idees de Voltaire sur l'art comme de ses autres idees.
+Elles paraissent contradictoires et incertaines au premier regard:
+elles le sont en effet; et elles se ramenent a une certaine unite en ce
+qu'elles sont uniformement assez justes, tres etroites et peu profondes.
+--Au premier abord il parait tout classique. Il arrive a la vie
+litteraire au moment d'une grande croisade des "modernes", et il prend
+parti contre les modernes avec decision. Il defend, contre Lamotte,
+Homere, la tragedie en vers et les trois unites; il defend, contre
+Montesquieu, la poesie elle-meme qu'il sent meprisee par le
+raisonnement, la didactique, la science sociale et le jeu des idees
+pures. Nul doute n'est possible sur ses intentions. On est en reaction,
+autour de lui, contre tout le XVIIe siecle; il veut, lui, que l'on
+continue le XVIIe siecle, que l'on rime plus que jamais, et que, plus
+que jamais, on fasse des tragedies, des odes et des poemes epiques. Il
+en fait, pour donner l'exemple, et ramene vivement son siecle, qui sans
+lui, certainement, s'en ecartait, a la litterature d'imagination.
+
+Et, sur cela, vous croyez qu'il est _ancien_, a la facon d'un Racine,
+d'un Boileau, d'un Fenelon et d'un La Bruyere, ou, ce qui est mieux
+encore, un ancien avec de vives clartes et tres heureux reflets des
+litteratures modernes, comme un La Fontaine. Nullement. Il n'a guere
+perdu une occasion de mettre le Tasse et l'Arioste au-dessus d'Homere,
+de profiter malignement des maladresses d'Euripide et de taquiner Homere
+sur ce qu'il a parfois de primitif et d'enfantin. Pindare pour lui
+n'existe pas, a quoi l'on peut mesurer le chemin parcouru en arriere
+depuis Boileau. La tragedie francaise est incomparablement superieure
+a la tragedie grecque. Aristophane n'est qu'un plat bouffon, indigne
+d'interesser un moment les honnetes gens; Virgile, tres superieur
+a Homere du reste, a surtout des qualites de belle composition et
+d'ordonnance. Bref, Voltaire est un classique qui ne comprend a peu
+pres rien a l'antiquite. Il est curieux, quand on lit Chateaubriand,
+de reconnaitre a chaque page que, du revolutionnaire et du classique
+conservateur, c'est le revolutionnaire qui a le plus vivement, le plus
+puissamment, le plus completement, le sens de l'antiquite.
+
+C'est que Voltaire, en cela comme en toute chose, n'a pas le fond. C'est
+comme son originalite. Il est classique en litterature comme il est
+conservateur ou monarchiste en politique, sans savoir ce que c'est qu'un
+classique, non plus que ce que c'est qu'un conservateur. En cela, comme
+en autre affaire, c'est aux formes et a l'exterieur des choses qu'il
+s'attache. Le gout classique, pour lui, ce n'est pas forte connaissance
+de l'homme, passion du vrai et ardeur a le rendre, imagination energique
+et male associant l'univers a la pensee de l'homme et peuplant le monde
+de grandes idees humaines devenant des dieux et des cieux, sensibilite
+vraie et forte nee de la conscience profonde des miseres et des
+grandeurs de notre ame--et, _parce que_ tout cela est bien compris et
+possede pleinement, et, pour que tout cela soit bien compris des autres,
+clarte, ordre, harmonie, proportions justes, marche droit au but,
+ampleur, largeur, noblesse. Non; l'art classique n'est pour lui que
+clarte, ordre, nettete, ampleur et noblesse, sans le reste; et c'est ce
+qui est saisir la forme, la bien voir meme, avec justesse et surete,
+mais ne pas soupconner le fond; et c'est tout Voltaire critique.
+
+Un certain modele de bon ton, de justesse d'idees et de justesse de
+proportions dans les oeuvres, d'elegance, de distinction et de noblesse,
+voila ce qu'il a vu, et certes il n'a pas eu tort de le voir, dans le
+siecle de Louis XIV. Avec son manque de profondeur, et d'imagination, et
+de sensibilite, c'est tout ce qu'il pouvait voir, et il s'en est fait
+une poetique, qui est bonne, qui est saine, qui est incomplete et qui
+est tout ce qu'il y a au monde de plus sterile. C'est, si l'on veut, un
+assez bon acheminement. "Il faut avoir passe par la", ou plutot on peut
+avoir passe par la. Ceux qui y restent n'ont rien compris au fond des
+choses.
+
+Il y est presque reste. Aussi, appliquant ce cadre etroit aux grandes
+oeuvres de la grande litterature classique pour les mesurer, on peut
+juger ce qu'il en laisse de cote ou en proscrit. De la Bible il ne reste
+rien (Boileau la comprenait); de l'antiquite grecque les deux tiers, au
+moins, tombent; et Homere lui est, a l'ordinaire, un pretexte a parler
+de l'Arioste. Sophocle reste: il est noble, il est mesure, il est
+harmonieux; mais il est religieux, il est philosophe, il est grand
+createur d'ames, il est grand poete lyrique, et Voltaire s'en est peu
+apercu. De l'antiquite latine ne restent guere que Virgile et Horace,
+Horace surtout.
+
+Applique meme au XVIIe siecle, le cadre est etroit. Pascal n'est pas
+compris, du moins celui des _Pensees_. C'est que Pascal, sans qu'on
+s'occupe ici ni du philosophe ni du theologien, est le plus grand poete,
+peut-etre, du XVIIe siecle.
+
+Ou le criterium adopte par Voltaire a des effets bien curieux, c'est
+dans les questions de "bon gout" proprement dit et de bienseance. Le
+grand defaut des auteurs du XVIIe siecle, pour Voltaire, est d'avoir
+trop souvent _manque de noblesse_. Bossuet est quelquefois bien familier
+dans ses Oraisons funebres, et la "sublimite" de ces beaux ouvrages en
+est "deparee"[70]. Comparez le portrait si correct et bien compasse de
+la reine d'Egypte dans le _Sethos_ de l'abbe Terrasson et le portrait de
+Marie-Therese dans Bossuet: "vous serez etonne de voir combien le grand
+maitre de l'eloquence est alors au-dessous de l'abbe Terrasson[71]." La
+Fontaine est charmant; il a un "instinct heureux et singulier" et
+fait ses fables "comme l'abeille la cire"; mais que de trivialites
+quelquefois, que de "bassesses", que de "negligences" et que
+d'"improprietes"! Surtout il est regrettable qu'il n'ait "ni rime ni
+_mesure_".--Il n'y a pas jusqu'a ce bon Rollin qui n'ait donne dans
+le familier. Dans un passage sur les jeux scolaires, il ose nommer
+la "balle", le "ballon" et le "sabot"; et ce sabot ne saurait se
+souffrir.--Sait-on bien que Racine lui-meme n'est pas constamment
+elegant? Il y a dans le second acte d'_Andromaque_ des "traits de
+comique" qui sont absolument insupportables dans une tragedie. Ah! quel
+dommage!
+
+[Note 70: _Temple du gout_.]
+
+[Note 71: _Connaissance des beautes et des defauts de la poesie et
+de l'eloquence dans la Langue francaise.--Caracteres et portraits_.]
+
+Voltaire n'a pas cesse d'avoir de ces singulieres delicatesses et de ces
+etranges degouts. En litterature aussi c'est un gentilhomme, certes,
+mais trop recemment anobli, et il est plus intraitable qu'un autre sur
+la noblesse.
+
+Avec sa vive sensibilite, je voudrais pouvoir dire "nervosite" d'homme
+de theatre, il a recu comme le coup et la secousse de Shakspeare,
+pendant son sejour en Angleterre, et il a crie en France la gloire du
+grand tragique.--Pourquoi cette croisade furieuse, tout a la fin de
+sa carriere, contre l'auteur d'_Othello_? C'est qu'on est l'auteur de
+_Zaire_, sans doute; c'est aussi que le gout intime reprend le dessus;
+et que le gout intime consiste dans les qualites de forme infiniment
+preferees au fond. Le gout de Voltaire c'est le gout de Boileau devenu
+beaucoup plus etroit et beaucoup plus timide et beaucoup plus superbe.
+Prenez ce qui est comme l'enveloppe de la poetique du XVIIe siecle:
+trois unites, distinction rigoureuse des genres, noblesse de ton,
+merveilleux, eloquence continue, toutes choses qui sont des _effets_ de
+la conception artistique du grand siecle, et non cette conception meme;
+et cette sorte d'enveloppe et d'ecorce, desormais sans substance et sans
+seve, prenez-la pour l'art lui-meme; ayez cette illusion; vous aurez
+celle de Voltaire, et l'explication, du meme coup, de ce qu'il y a,
+manifestement, d'artificiel, de sec, d'inconsistant et de creux dans
+l'art de Voltaire et de son groupe.
+
+Et aussi ce soutien et cet appui dont s'aidaient les hommes du XVIIe
+siecle, l'imitation de l'antiquite, destituez-le de sa force de sa vertu
+premiere, reduisez-le a n'etre plus un art de penser comme les anciens,
+et un commerce perpetuel avec eux, et une puissance de renouvellement
+par leur exemple; reduisez-le a n'etre plus qu'un instinct et une
+habitude d'imitation, et un procede d'ouvrier avise et habile; et un
+procede s'appliquant aux modeles les plus differents, a Virgile comme a
+Camoens, a Arioste ainsi qu'a Shakspeare: et s'appliquant, encore, a des
+modeles qui sont deja en partie des imitations, c'est-a-dire aux oeuvres
+du XVIIe siecle: vous avez un autre aspect de l'art poetique et un autre
+secret de la facon de travailler de Voltaire; et vous arrivez, par tout
+chemin, a vous convaincre que cet art est l'art, moins le fond de l'art.
+
+Est-ce la tout ce qui constitue le gout litteraire de Voltaire? Non pas!
+N'oublions jamais, en parlant d'un homme, la qualite maitresse, petite
+ou grande, qui fait son originalite. L'originalite de Voltaire, c'est
+son instinct de _curiosite_. C'est par la que, de tous cotes, il echappe
+a ses faiblesses. Une partie du role litteraire de Voltaire, c'est
+d'avoir resiste a la reaction contre le XVIIe siecle, et d'avoir soutenu
+que le XVIIe siecle etait grand; mais une autre partie de son role,
+c'est d'avoir furete partout. Si etroit d'esprit qu'on puisse etre
+accuse d'etre, on ne va point partout sans en rapporter quelque chose.
+Il sait beaucoup d'histoire, de litterature, d'histoire de moeurs. Cela
+fait que son gout, etroit pour nous, est quelquefois plus large que
+celui de ses contemporains. Il les redresse, a la rencontre, fort
+heureusement. S'il trouve des enfantillages dans Homere, tel des hommes
+de son temps y trouvait des grossieretes qu'il ne tient pas pour telles.
+"Peut-on supporter, disait-on autour de lui, Patrocle mettant trois
+gigots de mouton dans une marmite?..."--"Eh! mon Dieu, repond Voltaire,
+c'est que vous n'avez rien vu. Charles XII a fait six mois sa cuisine a
+Demir-Tocca, sans perdre rien de son heroisme."--"Pourquoi tant louer la
+force physique de ses heros? Cela n'est pas du ton de la cour."--"Non,
+mais avant l'invention de la poudre, la force du corps decidait de tout
+dans les batailles. Cette force est l'origine de tout pouvoir chez les
+hommes; par cette superiorite seule les nations du Nord ont conquis
+notre hemisphere depuis la Chine jusqu'a l'Atlas."
+
+Voila a quoi sert de savoir quelque chose. De ses excursions a travers
+toutes les litteratures a peu pres, et toutes les histoires, Voltaire
+a rapporte de quoi temperer quelquefois ce que son esprit avait
+naturellement d'imperieux dans la soumission. D'Angleterre il tient un
+demi-shakspearianisme, qui, au moins, nous le verrons, doit diversifier
+ses procedes d'imitation. De ses Italiens il tient un certain gout de
+fantaisie folle qui l'ecartera par moments (mais beaucoup trop) de son
+ferme propos de noblesse academique dans l'art. De ses Espagnols, qui
+n'ont que de l'imagination, comme il n'en a pas, il ne tire rien. Mais,
+tout compte fait, sa critique, quoique en son fond plus etroite que
+celle de Boileau, a quelques echappees, pour ne pas dire hardiesses, et
+quelques saillies, assez heureuses. Il a loue eternellement Quinault, il
+est vrai, et c'est un crime, et sans excuse, car tout ce qu'il en cite
+a l'appui de sa louange est d'une platitude incomparable; mais il a
+invente _Athalie_, et c'est une gloire. C'est qu'il etait homme de
+theatre, grand premier role de naissance, et que la grandeur du
+spectacle le ravissait. Il a, plus tard, vingt fois, dementi cet
+enthousiasme, en faisant remarquer combien _Athalie_ est d'un mauvais
+exemple. C'est qu'il est monarchiste et anticlerical; mais ces vingt
+passages, on ne veut pas les lire, et on a raison.
+
+En somme, il aimait passionnement la litterature, ce qui est tres bien,
+sans la bien comprendre, ce qui est etrange. Cela tient a ce qu'il
+n'etait pas poete et a ce qu'il se sentait tres bon ecrivain. Cette
+complexion mene a etre un ouvrier infiniment adroit et prestigieux, qui,
+sans bien sentir l'art, se donne, et meme aux autres, l'illusion qu'il
+est un artiste.
+
+
+
+V
+
+SON ART LITTERAIRE
+
+J'ai commence l'etude de Voltaire artiste par l'etude de Voltaire
+critique. Ce n'est pas sans raison. Je crois en effet que l'art dans
+Voltaire n'est guere que de la critique qui se developpe, et qui se
+donne a elle-meme des raisons par des exemples. Il y a des hommes de
+genie qui se transforment en critiques, pour leurs besoins, et alors
+ils donnent comme regle de l'art la confidence de leurs procedes.
+Tels Corneille et Buffon. Il y a des hommes de gout, de finesse,
+d'intelligence qui sont critiques de naissance, qui disent: "ce n'est
+pas comme cela qu'on fait un ouvrage; c'est comme ceci"; et qui
+ajoutent, le moment d'apres, ou l'annee suivante: "et je vais le
+montrer, en en faisant un". On reconnait generalement les premiers a ce
+qu'ils ne s'adonnent qu'a un genre d'ouvrages, et ensuite prescrivent
+des regles d'art qui ne s'appliquent bien qu'a ce genre-la. Tels Buffon
+et Corneille. On reconnait generalement les autres a ce qu'ils ont des
+idees de critique sur tous les genres d'ouvrage, et s'aventurent a
+composer des oeuvres a peu pres de tous les genres. Tels Marmontel,
+Laharpe, a cent degres plus haut tel Voltaire.--Seulement Voltaire,
+outre ce talent ou plutot cette souplesse a transformer sa critique en
+exemples agreables, qu'il prend et donne pour des modeles, a un talent
+original, et peut-etre deux. Il a un genie de curiosite, et c'est ce qui
+en fera un bon historien; il a un genie de coquetterie, de bonne grace,
+d'habilete a bien faire les honneurs de lui-meme, et c'est ce qui en
+fera un conteur, un rimeur de petits vers charmants, et un epistolier
+des plus aimables.
+
+Commencons par ceux de ses ouvrages ou l'inspiration n'est que de la
+critique qui s'echauffe.
+
+Ce sont ses poesies, ses tragedies, ses comedies. Ils ont deux defauts,
+dont le premier est precisement d'etre nes d'une idee et non d'un
+transport de l'ame tout entiere, de l'intelligence et non de tout
+l'etre, et par consequent de rester froids; dont le second, consequence
+du premier, est d'etre presque toujours des oeuvres d'imitation; car
+la critique qui invente ne peut guere etre que de l'imitation qui se
+surveille, et qui surveille son modele, de l'imitation avisee qui
+corrige ce qui redresse, mais de l'imitation encore.
+
+C'est la les caracteres essentiels de tous les _grands_ ouvrages
+artistiques de Voltaire. De quoi est nee la _Henriade?_ Du traite sur
+le poeme epique qui l'accompagne, soyez-en surs. Le traite a ete fait
+apres; mais il a ete pense avant. Voltaire s'est dit: "Homere brillant,
+mais diffus et enfantin; Virgile elegant, mais souvent froid, avec un
+heros qu'on n'aime point; Lucain declamateur, mais vigoureux, "penseur",
+eloquent, bon historien. Ce qu'il faut dans un poeme epique, c'est
+un heros sympathique une histoire vraie et grande, des pensees
+philosophiques, des discours brillants, un peu de merveilleux, car
+vraiment Lucain est trop sec, mais un merveilleux civilise, moderne et
+philosophique, et des vers d'une prose solide et serree, comme:
+"_Nil actum reputans si quid superesset agendum_", et je songe a une
+_Henriade_."--Et la _Henriade_ a vu le jour. C'est un poeme tres
+intelligent.
+
+Non pas, sans doute, d'une intelligence tres profonde et tres penetrante
+des vraies conditions de l'art, lesquelles se sentent, plus qu'elles ne
+se comprennent. Ici la creation est la mesure juste du sens critique, et
+l'invention juge la theorie. Voltaire se trompe, encore ici, sur le fond
+des choses, qu'il n'atteint pas. Il prend la galanterie pour l'amour,
+l'allegorie pour le merveilleux et l'histoire pour l'epopee. Mais dans
+les limites d'une intelligence qui fut toujours fermee aux trois ou
+quatre conceptions superieures de l'ame humaine, la _Henriade_ est
+un poeme tres intelligent.--Je comprends qu'elle laisse froid, je ne
+comprends pas qu'elle ennuie. C'est de l'histoire anecdotique tres
+amusante. Le sens critique que l'a concue; mais le genie de curiosite
+l'a executee. Il y a la des portraits bien faits, des scenes bien
+racontees, et des "Etats de l'Europe en 1600" rediges en prose
+admirable, precis, ramasses et clairs, qui feraient tres grand honneur
+a des manuels d'histoire pour homme du monde.--Comment il faut lire la
+_Henriade_? Posement, sans anxiete et sans transport (elle le permet),
+en saisissant bien ce qu'il y a dans chaque vers d'allusion a une foule
+d'evenements, et en lisant surtout les notes de Voltaire, qui eclairent
+les allusions et completent le cours. Et lue ainsi, elle est un vif
+plaisir de l'esprit dans une grande tranquillite du coeur et un grand
+calme de l'imagination. On y voit presque toute l'histoire de France,
+surtout ce que Voltaire en aime, dans la belle lumiere d'un jour clair
+et un peu frais: Saint Louis, Francois Ier, les Valois, Henri IV et ce
+cher siecle de Louis XIV prolonge quelque peu jusqu'a Voltaire lui-meme.
+La curiosite a dicte ces pages, a dicte ces notes, et elle se satisfait
+a les lire. C'est le poeme le plus distingue, le plus judicieux et le
+plus utile qu'on ait ecrit en France depuis Mezeray.
+
+La _Pucelle_ est moins amusante. On peut meme dire qu'elle est
+illisible. C'est un poeme plaisant, a qui il manque d'etre comique. Ces
+personnages burlesques font des sottises qui ne font point rire. Faut-il
+ecrire un tres grand mot en parlant de la _Pucelle_? N'importe; je dirai
+que c'est parce que Voltaire manque de psychologie. Ce ne sont point
+les aventures ou des hommes sont engages qui sont bouffonnes par
+elles-memes; ce sont les travers par ou les hommes se jettent dans des
+aventures desagreables, ou par ou ils les subissent de mauvaise grace,
+ou par ou ils les rendent plus humiliantes encore et les prolongent;
+ce sont ces travers qui piquent notre malignite et la chatouillent. Ne
+comparez pas a Don Quichotte, mais seulement a Ragotin, pour sentir tout
+de suite ou est le fond vrai d'un roman comique ou d'un poeme burlesque.
+Ce fond n'existe aucunement dans la _Pucelle_. Ce ne sont qu'inventions
+de _petits faits_ grotesques; on dirait les imaginations d'un collegien
+vicieux. Pour comprendre que cet enorme amas d'ordures ait plu aux
+contemporains, il faut avoir lu tous les romans froidement lubriques
+du temps; et pour ce qui est de comprendre que Voltaire ait pu les
+entasser, par poignees, pendant a peu pres toute sa vie, il faut y
+renoncer absolument. Cela confond.
+
+Ce qu'on en pourrait distraire, ce serait quelques-uns de ces
+avant-propos ou billets au lecteur qui sont places en tete de chaque
+chant. Il y en a de tres jolis. Le Voltaire des petits vers et des
+petites lettres s'y retrouve. Il a bien fait d'emprunter ce procede a
+l'Arioste.
+
+Son gout pour l'histoire se retrouve encore dans cet ouvrage pour
+laquais. Il a trouve le moyen d'y derouler toute l'histoire de France
+depuis Charles VII jusqu'au systeme de Law inclusivement. Ce n'est pas
+le plus mauvais endroit. Cela rappelle un peu la _Menippee_. Mais c'est
+sans doute assez parle de la _Pucelle_.
+
+C'est dans ses tragedies qu'on voit le mieux a quel point l'art de
+Voltaire est une critique qui cherche a se transformer en invention.
+La tragedie de Voltaire est sortie de la theorie de Voltaire sur
+la tragedie. C'est une date importante pour l'etude de la critique
+dramatique en France. Voltaire admire les Grecs, leur prefere Corneille,
+lui prefere Racine, et croit qu'apres Racine, il n'y a qu'a imiter
+Racine en le corrigeant. Que manque-t-il a Racine? C'est de cette
+question et de la reponse qu'il y croit pouvoir faire, que toute la
+tragedie de Voltaire est nee, a bien peu pres. Il manque a Racine de
+l'_action_. Il manque a Racine du _spectacle_. Deux pieces hantent
+sans cesse la pensee de Voltaire: _Rodogune_ et _Athalie_. L'action
+de _Rodogune_ ajoutee au theatre de Racine, voila la perfection; et
+Voltaire l'atteindra, et il l'a atteinte, comme tous ses contemporains,
+on peut le voir par les lettres de Dalembert et de Bernis, en sont
+persuades.
+
+Au fond, cela voulait dire que Voltaire ne comprenait pas le theatre de
+Racine. Malgre son adoration pour Racine et ses superbes mepris pour
+Corneille, Voltaire, qui se croit novateur, est beaucoup plus rapproche
+de Corneille que de Racine. Le theatre francais pour lui est un recueil
+"d'elegies amoureuse"; c'est un _riassunto di elegie e epitalami_.
+Qu'est-ce a dire? Que, comme tous les critiques depuis 1700 jusqu'a
+1850 environ, il trouve Racine "tendre", ce qui est la plus incroyable
+meprise litteraire qui se soit vue depuis Hesiode. Ces propos amoureux
+des heros de Racine, ou, sous les politesses et les graces du langage,
+il ne s'agit que d'assassinat, de suicide, de mort, de fureur et de
+folie, et au bout desquels, invariablement, et comme consequences
+fatales, arrivent en effet, en realite, assassinats, suicides et
+"grandes tueries" et folies furieuses; ces propos, Voltaire les prend
+pour des madrigaux et de langoureuses fadeurs. Donc il faut... les
+supprimer, et les remplacer par des incidents. Remplacer la psychologie
+tragique de Racine, qui "fait longueur", par des incidents, "parce que
+toutes les tragedies francaises sont trop longues": voila le dessein et
+l'effort de Voltaire.
+
+Or remplacer le detail psychologique, qui est tout Racine, par un detail
+materiel, on a dit que c'etait creer le melodrame; mais on a oublie que
+Corneille l'avait cree. Il y a un Corneille, vraiment grand tragique et
+vrai precurseur de Racine, qui est un psychologue un peu gauche, mais
+puissant; c'est celui que les ecoliers connaissent; c'est celui qui
+a cree les ames d'Auguste, de Polyeucte, de Pauline, de Camille, de
+Chimene et de Viriate; mais il y a un Corneille moins connu, qui a
+ecrit quarante mille vers peu lus de nos jours et qui a bati trente
+melodrames, dont quelques-uns, comme _Attila_, sont inintelligibles,
+dont quelques-uns, comme _Nicomede, Rodogune, Don Sanche d'Aragon_,
+sont tres amusants, pleins d'_action_, d'incidents, d'entreprises, de
+meprises, de surprises et de reconnaissances. C'est ce theatre-la que
+Voltaire a invente. Sauf vers la fin de sa vie, et dans sa decadence
+lamentable, il n'a pas invente autre chose.
+
+Et ce n'etait pas maladroit, Racine etant tres present aux memoires,
+Corneille, le Corneille melodramatiste du moins, beaucoup moins familier
+aux esprits, Racine n'etant pas tres imitable, et Corneille, quand il
+n'est qu'habile, pouvant etre vaincu en habilete.--Tant y a que c'est la
+ce que Voltaire a fait, avec une application soutenue et une honorable
+dexterite. Prendre un sujet de Racine, ou un sujet de Corneille aussi,
+quelquefois de Shakspeare, et le traiter en melodrame, sans psychologie,
+sans peinture des variations et des demarches compliquees des
+sentiments, avec beaucoup de petits faits formant intrigue, c'est ou
+il s'est montre ouvrier habile et souvent heureux. C'etait "depasser"
+Racine en marchant a reculons; ce n'etait peut-etre pas donner un
+theatre nouveau a la France: il est vrai que c'etait lui en rendre un.
+
+Il a repris deux fois le sujet d'_Athalie_, et deux fois il a comme noye
+la tragedie dans un melodrame. _Semiramis_ c'est _Athalie_ sans Joad, et
+sans Athalie (avec un peu d'_Hamlet_ rudimentaire). Joad y est reduit a
+rien. Voltaire n'a pas compris que Joad est le caractere le plus profond
+et le plus interessant du theatre de Racine, et qu'une _Athalie_ sans
+Joad est bien amoindrie; et c'est une _Athalie_ moins Joad qu'il ecrit.
+Ajoutez que sa reine Semiramis est une Athalie singulierement obscure, a
+peu pres indefinissable et presque inintelligible. Mais en revanche que
+de spectres, que d'incestes, que de parricides, que de fratricides, et
+quelle "meprise"!
+
+_Mahomet_, c'est _Athalie_, et cette fois avec Joad comme personnage
+principal. Mais Mahomet est un Joad sans profondeur, et comme sans
+ressort intime. Ce n'est pas plus Mahomet qu'un ennemi quelconque de
+Zopire. C'est un scelerat; ce n'est pas un fanatique. C'est un ambitieux
+qui sait faire tuer son rival, ce n'est pas un "seducteur" d'ames qui
+cree autour de lui des devouements aveugles et forcenes.--Il n'y a
+qu'une chose qu'on ne comprenne pas, c'est son influence sur Seide.
+Figurez-vous un Joad dont on ne pourrait pas comprendre l'ascendant sur
+Abner. C'est le fond des choses qui manque. Mais l'aventure, sauf une
+maladresse ou deux, est bien menee, et l'interet de curiosite bien
+menage.
+
+_Merope_ c'est _Andromaque_; mais le procede est le meme que ci-dessus.
+Dans Racine, des le premier acte, _Andromaque_ est placee entre Pyrrhus
+et Astyanax a sauver. Qu'elle se decide! Et la decision doit ne se
+produire qu'au denouement. Racine ne craint pas de laisser Andromaque
+pendant cinq actes en cet etat d'incertitude, parce qu'il sait que
+cette incertitude est toute la piece, parce qu'il sait aussi que, des
+mouvements divers d'une ame pressee entre deux devoirs, il saura faire
+toute une piece, et que c'est son art meme.--Que Voltaire est plus
+prudent! Ce n'est qu'apres trois actes qu'il mettra Merope dans
+cette situation. Le reste sera incidents, meprises invraisemblables,
+complication etrange, bizarre (et interessante du reste) de menus faits,
+de peripeties et de coups de theatre qui supposent une combinaison bien
+extraordinaire de circonstances et une bonne volonte un peu forte du
+parterre.--La _convention_ propre au melodrame, c'est la naivete du
+spectateur.
+
+_Zaire_, c'est _Othello_ avec beaucoup de _Mithridate_; mais tirer de
+la jalousie seule cinq actes de tragedie, pour Voltaire ce n'est pas du
+theatre. Que Zaire ait perdu son frere, ait perdu son pere, et retrouve
+son pere et retrouve son frere et qu'il y ait "reconnaissance" et qu'il
+y ait "meprise"; voila du theatre! Pendant le temps que prennent ces
+choses, on n'est pas force d'avoir du genie.
+
+_Alzire_ c'est _Polyeucte_, un Polyeucte d'Ambigu. Que Polyeucte ait
+epouse une fille recherchee autrefois par Severe, et que Severe revienne
+tout-puissant, voila une "situation piquante", comme dit Voltaire. Mais
+elle n'est pas assez piquante. Il y faut plus de complication. Supposez
+que Polyeucte ait un pere qui a ete sauve jadis par Severe. Supposez que
+Severe ait ete persecute par Polyeucte. Supposez que Polyeucte ignore
+que son pere a ete sauve jadis par Severe. Supposez que Severe ignore
+que Polyeucte est le fils de l'homme qu'il a sauve. Vous avez le point
+de depart d'_Alzire_ et vous voyez combien de meprises et de brusques
+revelations et de beaux coups de theatre vous pouvez attendre.--Quant a
+Pauline entre Polyeucte et Severe, c'est chose moins importante et qui
+pourra etre considerablement abregee, et qui le sera; n'en faites aucun
+doute. Par exemple, Alzire demandera a Guzman la grace de Zamore,
+c'est-a-dire a l'homme qui l'aime la grace de l'homme qu'elle aime. Main
+elle n'osera pas le faire longuement. Trois phrases, une reticence, et
+c'est fini. Et quand elle se retrouve avec sa confidente, elle dira:
+"J'assassinais Zamore en demandant sa vie!" Mais voila precisement la
+scene qu'il fallait faire! Elle est contenue dans ce vers. Il fallait
+tout un long combat ou Alzire, s'avancant, reculant, revenant par
+detours, tirant parti de l'amour qu'elle inspire en tremblant de reveler
+celui qu'elle ressent, compromettant Zamore en le defendant trop, et
+vite, quand elle s'en apercoit, se faisant douce a Guzman pour regagner
+le terrain perdu; laissant voir au spectateur ses sentiments vrais sous
+les evolutions tantot habiles, tantot moins adroites de sa strategie
+pieuse, nous donnat tout un tableau riche et varie des agitations de
+son coeur.--Seulement, cela, c'eut ete du Racine. Voltaire ne peut
+qu'indiquer d'un mot ce dont Racine fait tout un acte. Ce vers de tout
+a l'heure, c'est une note de critique intelligent au bas d'une page de
+Racine.
+
+_Irene_ c'est le _Cid_; mais, comme dans _Merope_, Voltaire n'aborde la
+veritable tragedie qu'au troisieme acte. Figurez-vous un _Cid_ qui, au
+lieu d'un acte de prologue, en aurait deux et demi. Les deux amants
+separes par un crime ne sont separes par ce crime qu'a la fin du
+troisieme acte. Et ces deux amants, Corneille, naivement, les fait se
+parier sans cesse, sachant que le drame est dans ce qu'ils pourront se
+dire, et se taire; Voltaire, prudemment, les empeche le plus possible
+de se parler. Le spectateur ne demande qu'a les voir l'un en face de
+l'autre, et il ne les voit jamais que separement.
+
+L'impuissance psychologique eclate, en ce theatre, dans la composition
+et la contexture de tous les ouvrages. Les plus brillants, comme
+_Tancrede,_ sont fondes, non sur l'analyse des sentiments de l'ame
+humaine, mais sur une meprise initiale que tous les personnages font des
+efforts inouis pour prolonger. Les heros de Voltaire sont des hommes
+charges par lui de ne se point connaitre contre toute apparence, et de
+retarder de toutes leurs forces pendant quatre ou cinq actes le moment
+de la reconnaissance. Ils y mettent un zele admirable.--Ces tragedies
+sont tellement des melodrames qu'elles commencent deja a etre des
+vaudevilles. On sait qu'entre le melodrame moderne et le vaudeville, il
+n'y a aucune difference de fond. L'un ont fonde sur une ou plusieurs
+meprises, l'autre sur un ou plusieurs quiproquos. Et la meprise n'est
+qu'un quiproquo triste et le quiproquo qu'une meprise gaie, et les
+personnages du melodrame doivent se preter complaisamment a la meprise,
+et les personnages du vaudeville s'ajuster de leur mieux au quiproquo.
+Les tragedies de Voltaire ont deja tres nettement ce caractere. Combien
+le chemin est etroit en meme temps que sinueux, que doit suivre
+docilement Merope, sans faire un pas a droite ou a gauche, pour en
+arriver a lever le poignard sur la tete de son fils avec un reste de
+vraisemblance; on ne l'imagine pas si l'on n'a point le texte sous les
+yeux. C'est ce que les auteurs de petits theatres appellent "filer le
+quiproquo." Il y avait deja quelque chose de cela dans _don Sanche
+d'Aragon_. Voltaire est un eleve de ce Corneille inferieur a lui-meme
+qui a mis beaucoup de comedie d'intrigue dans un grand nombre de ses
+tragedies.
+
+L'esprit qui regne dans ces ouvrages d'imitation, et qui en a fait en
+partie le merite aux yeux des contemporains et qui, pour nous, est au
+moins important a considerer en ce qu'il marque fortement la distance
+entre le XVIIIe siecle et le XVIIe, c'est un esprit de compassion, de
+menagement pour les nerfs et la "sensibilite" des spectateurs. C'est un
+esprit, et je ne dis que la meme chose en d'autres termes, d'optimisme
+relatif, qui porte Voltaire a ne pas presenter les heros tragiques ni
+comme trop epouvantables, ni comme trop malheureux. Il adoucit tres
+"philosophiquement", et comme il convient en un siecle de "lumieres",
+l'apre et rude tragedie antique, acceptee le plus souvent par Corneille,
+et que Racine, quoi qu'en pense Voltaire, n'a nullement (ce serait
+peut-etre le contraire) amollie et enervee.--La tragedie etait un
+spectacle de terreur et de pitie fait pour interesser, avant tout; mais
+aussi, un peu, pour faire reflechir l'homme sur l'affreuse misere de sa
+condition, sur tous les crimes et malheurs que, soit l'immense hasard
+ou il est jete, soit les redoutables forces aveugles, desordonnees et
+folles qu'il porte en son coeur, peuvent lui faire commettre, ou
+subir. A ce compte on sait si Eschyle, Sophocle, Euripide, Shakspeare,
+Corneille souvent, Racine toujours, entendent bien ce que c'est qu'une,
+tragedie.--Voltaire l'entend aussi; mais il aime a adoucir les choses.
+L'epicurien reparait ici. Voltaire n'a rien de feroce. Il n'est pas
+"Crebillon le barbare". Il veut que les grands crimes soient commis,
+puisqu'il en faut dans les tragedies; mais il aime qu'ils soient commis
+par megarde. Il a pleure bien des fois (on le voit par une dizaine
+de passages de ses dissertations et de ses lettres) sur cette pauvre
+Athalie si mechamment mise a mort par Joad. Il s'etonne que Joad ne
+laisse pas Eliacin s'en aller avec Athalie et devenir son fils adoptif;
+ce qui arrangerait tout. Voyez-vous l'homme qui ne se represente pas les
+grandes passions furieuses et absorbantes, ambition ou fanatisme, et
+qui, partant, ne se fait pas une idee vraie de la tragedie.
+
+Aussi, quand il en fait une, il tempere et il biaise. Semiramis sera
+tuee par son fils, mais par meprise, et a cause de l'obscurite qui regne
+dans ce maudit caveau. C'est Assur qu'Arsace croyait tuer. Il pourra se
+consoler.--Clytemnestre sera tuee par Oreste, mais dans la confusion
+d'une melee; c'est Egisthe qu'Oreste cherchait de son poignard. Il
+pourra s'excuser aupres des Furies. Notez qu'il n'a tue Egisthe lui-meme
+que parce qu'Egisthe voulait le faire mourir. Il etait dans son droit;
+il faut qu'il soit dans son droit. Voila la tragedie philosophique.
+
+Cela est curieux en soi, et ensuite en ce qu'il contribue a expliquer la
+derniere maniere de Voltaire tragique, ou plutot une maniere que, sans
+abandonner l'autre, Voltaire a prise souvent vers la fin de sa carriere.
+--Reconnaissons que, vers la fin, assez souvent, Voltaire n'imite plus.
+Il invente. Il imagine des romans philosophiques vertueux, auxquels
+il donne le nom de tragedie. Ce sont l'_Orphelin de la Chine_, les
+_Scythes_, et les _Guebres_, et les _Lois de Minos_. Ce sont des
+histoires attendrissantes, destinees a faire aimer la justice,
+l'humanite et la tolerance, racontees tres lentement, sous forme de
+dialogue, en vers. Au fond, ce sont des _Belisaires_. Le melodrame s'est
+degage peu a peu de la tragedie et maintenant se presente a l'etat pur.
+Il s'insinuait precedemment, dans une carapace de tragedie classique;
+en gardait les formes exterieures; sous cette enveloppe multipliait
+les complications et les rouages, et faisait du tout une tragedie a
+quiproquos. Maintenant il se montre a nu, simple histoire edifiante et
+un peu fade, propre a inspirer a ceux qui la liront un peu de vertu
+bourgeoise, et n'est plus qu'un roman-feuilleton. L'alexandrin seul
+reste encore comme marque traditionnelle d'une vieille maison.
+
+Cette transformation de la maniere dramatique de Voltaire est due a
+deux causes. D'abord elle est, comme je viens de dire, une evolution
+naturelle: le melodrame a pris conscience de lui-meme, a grandi, et a
+brise sa chrysalide; ensuite Voltaire a suivi son temps. Autour du lui
+le melodrame, tout franc, et sans melange de vieille tragedie, s'est
+produit et developpe, avec La Chaussee, plus tard avec Diderot et avec
+Sedaine. Voltaire a d'abord raille ce genre de tout son coeur; puis,
+apres deux ou trois variations successives, n'aimant pas a etre en
+minorite, il s'est habitue a ce genre et a fait des comedies sur ce
+modele; et enfin il en arrive a y plier sa tragedie elle-meme. Remarquez
+que dans sa correspondance, a deux ou trois reprises, il finit par
+donner a ses _Scythes_ leur veritable nom; gueri de ses vieilles
+repugnances, il les appelle "_un drame_"; et il a raison. Au fond sa
+tragedie n'avait jamais ete autre chose; seulement il a mis cinquante
+ans a s'en apercevoir.
+
+Ces pieces, comme tous les ouvrages d'imitation, sont ecrites dans une
+langue qui n'est ni mauvaise ni bonne, qui est indifferente. C'est une
+langue de convention. Elle n'est pas plus de Voltaire que de Du Belloy;
+elle est de ceux qui font des tragedies en 1750.--Il est etonnant,
+meme, a quel point elle ne rappelle aucunement la langue de Voltaire.
+Elle n'est pas vive, elle n'est pas alerte, elle n'est pas serree, elle
+n'est pas variee de ton. Elle est extremement uniforme. Une noblesse
+banale continue, et une elegance facile, implacable, voila ce qu'elle
+nous presente. L'ennui qu'inspirent les tragedies de Voltaire vient
+surtout de la. On souhaite passionnement, en les lisant, de rencontrer
+une de ces negligences involontaires de Corneille, ou un de ces
+prosaismes voulus de Racine, que Voltaire lui reproche. On souhaite un
+ecart au moins, ou une faute de gout. On ne trouve, pour se divertir un
+peu, que quelques rimes faibles, nombre de chevilles, et quelquefois la
+fausse noblesse ordinaire tournant decidement a l'emphase, ce qui amuse
+un instant.--Disons aussi qu'on peut rencontrer deux ou trois tirades
+veritablement eloquentes. Celle de Luzignan dans _Zaire_ est celebre.
+Elle est justement celebre. Voltaire est incapable de poesie; il n'est
+pas incapable d'eloquence. Il y en a quelquefois dans la _Henriade_; il
+y en a quelquefois dans les _Discours sur l'homme_, qui sont decidement
+ce que Voltaire a fait de mieux en vers. Voltaire est capable de
+s'eprendre d'une idee generale jusqu'a l'exprimer avec vigueur, avec
+ardeur, ce qui donne le mouvement a son style, et avec eclat. Les
+tragedies de Voltaire sont des melodrames entrecoupes de "Discours sur
+l'homme"; on en peut detacher d'assez belles dissertations, comme celle
+d'_Alzire_ sur la tolerance. C'est butin tout pret pour les "_morceaux
+choisis_"; et c'est bien le peche de Voltaire, d'avoir, dans ses oeuvres
+d'art, travaille pour les morceaux choisis, et peut-etre avec intention.
+
+On a felicite Voltaire d'avoir "agrandi la geographie theatrale",
+c'est-a-dire d'avoir pris ses sujets en dehors de l'antiquite, et,
+indistinctement, dans tous les temps et tous les lieux, moyen age, temps
+modernes, Europe, Asie, Afrique, Amerique, Extreme Orient, etc.--Puis on
+le lui a reproche, en faisant remarquer combien ses Assyriens, Scythes,
+Guebres, Chinois et chevaliers du moyen age ressemblent a des Francais
+du XVIIIe siecle, et que, par consequent, ce grand progres est bien
+illusoire. C'est la "couleur locale" qu'il fallait donner au theatre
+si l'on faisait tant que d'y introduire tantot des turcs et tantot des
+mandarins.--Le reproche fait a Voltaire d'avoir manque de couleur locale
+me touche infiniment peu. Il n'y aura jamais au theatre de couleur
+locale. On appelle couleur locale ce qui distingue tellement une nation
+de celle dont je suis, que je ne le comprends pas, que je n'arrive a
+le comprendre qu'apres mille patients efforts. Par definition cela est
+impossible a mettre au theatre,--ou, si on l'y met, sera perdu, ne
+pouvant pas etre compris vite,--ou, si on l'explique longuement, fera
+du drame la plus ennuyeuse des conferences. En d'autres termes, a
+quelque point de vue qu'on se place, il n'en faut point. S'il est vrai
+qu'un Japonais insulte s'ouvre le ventre pour venger son injure, a voir
+cela en scene je ne serai point touche, n'y comprenant rien; ou si on me
+renseigne par un cours sur les moeurs japonaises, je m'ennuierai.--Si
+Joad m'interesse, au contraire, c'est que (sauf quelques details tres
+rapidement jetes, et qui, dans cette mesure, piquent ma curiosite, et
+me depaysent juste assez pour m'amuser) Joad n'est pas un pretre juif,
+formellement, exclusivement; c'est un pretre chef de parti, comme moi,
+homme du XVIIe siecle, sortant du XVIe, j'en connais vingt. Voila la
+mesure.
+
+Il n'y a donc pas a en vouloir a Voltaire de n'avoir point fait des
+Assyriens vraiment Assyriens et des Chinois vraiment Chinois.
+
+Mais, a ce compte, a-t-il donc en tort de sortir du domaine consacre de
+l'antiquite?--Je dis encore non. La vraie couleur locale n'est pas chose
+de theatre; mais depayser un peu le spectateur, sans pretendre a plus,
+je l'ai dit, cela n'est point mauvais. Cela le reveille, le dispose
+bien, fait qu'il ouvre les yeux, condition necessaire pour bien ecouter,
+_localise_ son attention; rien de plus; mais c'est la fixer. Racine sait
+bien ce qu'il fait en nous parlant du labyrinthe au debut de _Phedre_,
+du serail au debut de _Bajazet_, de l'Euripe au debut d'_Iphigenie_,
+et du Temple au debut d'_Athalie_. Passe le premier acte, sa tragedie
+pourrait, a bien peu pres, se passer a Paris: c'est l'histoire d'une
+femme amoureuse ou d'un pretre conspirateur; on n'a pas besoin de savoir
+l'histoire ou la geographie pour la suivre; mais l'impression premiere
+etait utile.--Voltaire, avec moins de talent, a fait de meme, et il a
+eu raison. De vraie couleur locale il n'en a point mis; le minimum, je
+dirai presque la petite illusion necessaire, ou agreable, de couleur
+locale, il l'a donnee.
+
+Il l'a rendue plutot, et c'est la son merite. Rappelez-vous que, de son
+temps, on etait, sur ce point, en arriere de _Bajazet_, et de Corneille.
+On n'osait plus s'ecarter de l'antiquite grecque et latine: "C'est au
+theatre anglais que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur
+la scene les noms de nos rois et des anciennes familles du
+royaume."--"L'auteur de _Manlius_ prit son sujet de la _Venise sauvee_,
+d'Otway. Remarquez le prejuge qui a force l'auteur francais a deguiser
+sous des noms romains une aventure connue, que l'Anglais a traitee
+naturellement sous des noms veritables... Cela seul en France eut fait
+tomber sa piece."--Voltaire n'a point elargi le domaine tragique, il a
+tout simplement varie les sujets; il n'a point, et pour bonne cause,
+invente la couleur locale, mais il a affranchi le theatre de la
+routine greco-romaine. C'etait un progres, en ce sens que c'etait une
+excitation. Ce n'etait point ouvrir une source; mais c'etait stimuler
+l'attention du public, l'imagination des auteurs. De la, bien plus que
+de Shakspeare, est venu plus tard le theatre romantique. Les drames
+romantiques de 1830 sont des tragedies de Voltaire enluminees de
+metaphores. Et si ce n'est pas un tres grand service rendu a la
+litterature francaise d'avoir, en revenant a _Don Sanche_, conduit a
+_Hernani_, c'en est un de n'en etre pas reste a _Manlius_.
+
+Les comedies de Voltaire ressemblent a ses tragedies de la derniere
+maniere, et peuvent etre un des chemins qui l'y ont amene. Ce sont de
+petits contes moraux, ou de petites nouvelles sentimentales. Un roman
+conte lentement et solennellement, en dialogue, en alexandrins, c'est,
+le plus souvent, une tragedie de Voltaire; un conte deduit lentement, en
+dialogue, en vers de dix syllabes, une comedie du Voltaire n'est jamais
+autre chose. Pour faire lire et un peu gouter les tragedies de Voltaire,
+je dis quelquefois: "Sachez les lire en prose. Abstraction faite du
+vers, elles interessent." Je dirai des comedies: "Lisez-les comme
+des contes, prises ainsi, elles sont interessantes." Il n'y a nulle
+psychologie, nulle peinture des caracteres, et presque (et cela etonne)
+nulle observation meme des petits travers et ridicules courants. Mais ce
+sont de jolies petites histoires. La _Prude_ est un _conte_ charmant. La
+suite et l'enchainement des scenes, les entrees et les sorties, la forme
+dialoguee elle-meme, ce semble, sont un peu des genes pour Voltaire, et
+il court moins lestement que dans un conte proprement dit; mais le conte
+est fait cependant, et il est agreable. La verve, l'invention facile de
+petites aventures amusantes est la, comme par-dessous, un peu offusquee
+et refroidie; mais on la retrouve. On voudrait que cela fut raconte,
+tout simplement.
+
+L'_Enfant prodigue_ est de meme, et aussi _Nanine_. Ce n'est jamais
+dramatique, et ce n'est jamais _en scene_. On ne voit jamais les
+forces diverses du petit drame former rouage, peser l'une sur l'autre,
+s'engrener, et se froisser de plein contact. Dans un _Tartufe_ ecrit
+par Voltaire, Tartufe serait hypocrite de son cote, et Orgon credule
+du sien. Ils ne se rencontreraient point. Dans un _Avare_ ecrit par
+Voltaire, Harpagon serait avare en _a parte_, et _Frosine_ intrigante en
+monologue. Ils ne se heurteraient guere.
+
+Et, d'autre part, le relief manque; ce qui fait qu'une scene, meme a la
+lire, s'arrange d'elle-meme pour le theatre et s'y ajuste, y est vue s'y
+posant et s'y mouvant, a la vie scenique, en un mot, chose plus facile
+a sentir qu'a definir; cela fait defaut a Voltaire bien plus dans ses
+comedies que dans ses tragedies. Des contes, rien de plus; un conte
+moitie sentimental, moitie satirique comme l'_Ecossaise_; un conte
+sentimental et moral comme _Nanine_, sorte d'_Ami Fritz_ plus
+romanesque; un conte vertueux et "attendrissant", dans le gout de La
+Chaussee, comme l'_Enfant prodigue_, mais toujours des contes, ou le
+_fait_, d'une part, l'_intention morale_, de l'autre, font l'interet.
+Mais en matiere de comedie ce sont justement ces deux choses-la qui sont
+d'un interet mediocre.--C'est dans son theatre comique que l'impuissance
+psychologique de Voltaire et son impuissance a creer des etres vivants
+eclatent le plus, sans doute parce que c'est dans le theatre comique que
+les qualites ou de createur ou d'observateur penetrant sont le fond de
+l'art.
+
+Toutes les grandes formes de l'art, Voltaire s'y est donc essaye,
+toujours avec un demi-succes, pour les memes causes pour lesquelles il a
+touche a toutes les grandes idees sans les approfondir. Il n'etait pas
+capable de _detachement_; et c'est l'honneur des grands artistes que la
+meme vertu leur soit essentielle et necessaire qu'aux grands penseurs,
+et c'est l'honneur des grands penseurs que la meme vertu leur soit
+essentielle et necessaire qu'aux grands artistes. Aux uns comme aux
+autres, avec une personnalite puissante et exceptionnelle, il faut la
+faculte de sortir de soi. Aux grands penseurs il faut la puissance de
+s'eprendre des idees et de les aimer pour elles-memes sans consideration
+de ce qu'elles peuvent avoir d'utile ou de nuisible a notre parti ou
+notre fortune;--aux grands artistes il faut la connaissance de l'homme,
+qui ne s'acquiert qu'en observant les autres avec impartialite,
+detachement tres difficile; ou en s'observant soi-meme sans
+complaisance, detachement plus rare encore;--et il leur faut
+la sensibilite vraie qui est pitie de frere et non d'epicurien
+aristocrate;--et il leur faut l'imagination ardente qui est plein oubli
+de soi-meme et ravissement a la poursuite du beau. C'est cette puissance
+de s'arracher a soi qui a toujours manque a Voltaire, soit comme
+penseur, soit comme poete, et c'est pour cela qu'il n'a atteint les
+sommets d'aucun art, comme il n'a touche le fond de rien.--Et comme nous
+avons vu qu'il a ete conservateur sans les vertus conservatrices, deiste
+sans comprendre l'idee de Dieu, monarchiste sans entendre le principe
+monarchique, et ainsi de suite; il a ete poete, aussi, sans le fond et
+la source vive de la poesie. Du reste, prive de ces hautes facultes
+qui font l'homme superieur, n'y ayant d'homme superieur que celui qui
+d'abord est superieur a lui-meme, on peut encore etre un homme curieux,
+intelligent et spirituel, ce qui suffit aux genres dits secondaires, et
+c'est ce que Voltaire a ete, et c'est dans ces genres qu'il a excelle.
+
+
+
+VI
+
+SON ART DANS LES "GENRES SECONDAIRES"
+
+Voltaire est agilite d'esprit, par soif et veritable besoin de
+connaitre. Parmi toutes ses petitesses, c'est sa noblesse et sa
+distinction. Sans avoir le plein devouement au vrai, il en a le gout.
+Quand ses passions ordinaires ne traversent et ne contrarient pas
+celle-la, il est tres beau d'ardeur et d'impetuosite, et de patience
+meme, a la recherche. Ses livres d'histoire lui font grand honneur. Ce
+qu'ils ont qui les recommande le plus, c'est d'avoir ete refaits chacun
+dix fois. Les nouveaux renseignements, sans relache cherches, sans
+humeur accueillis, sans impatience enregistres, trouvent indefiniment
+leur place dans ces volumes. Voltaire aime cette enquete sur le monde,
+qu'il s'est proposee de tres bonne heure, comme sur d'une longue
+existence et d'une inepuisable puissance du travail. Il la poursuit
+toujours, a travers ses erreurs, ses coleres et ses desespoirs. C'est la
+partie vraiment glorieuse de sa vie. On aime a croire qu'il s'y reposait
+et s'y epurait. A coup sur il s'y plaisait. Si l'_Essai sur les moeurs_
+sent trop le pamphlet, et souvent inquiete et parfois irrite, le _Siecle
+de Louis XIV_ et _Charles XII_ et _Pierre le Grand_ sont des oeuvres de
+conscience, d'exactitude et de grand talent.
+
+Et sans doute, reprenant mes considerations generales, je pourrais bien
+dire qu'ici encore la penetration de Voltaire a ses limites ordinaires;
+que, si bien informe des choses de l'Europe moderne, le mouvement
+general de l'histoire de l'Europe moderne lui echappe; que sa politique
+est bornee comme elle est peu genereuse; que l'ecrasement des petits par
+les colosses ayant pour resultat dans l'avenir la pesee, redoutable et
+ruineuse pour tous, des colosses les uns sur les autres, il ne l'a pas
+vu venir, ou s'y est resigne bien complaisamment, ou l'a souhaite; que,
+comme le pressentiment de l'avenir, le sentiment du passe parfois lui
+fait defaut; que l'ame du XVIIe siecle francais, si pres de lui, a
+savoir la grandeur morale, le haut ideal et l'ardent patriotisme, est
+chose dont il ne s'apercoit guere.--Mais j'aime mieux voir de quel soin
+minutieux il poursuit le menu detail instructif, le trait de moeurs
+caracteristique et curieux, de quel art aussi il fait revivre avec une
+sympathie vraie ce siecle de ses predecesseurs qu'il admire au moins
+pour sa gloire litteraire et artistique. Il n'y a de patriotisme, en
+tout Voltaire, que dans le _Siecle de Louis XIV_; mais vraiment, ici, il
+y en a.--Et, peut-etre on me dira que Voltaire est bien adroit, et
+que le _Siecle de Louis XIV_ ecrit a Berlin etait une jolie parade a
+l'adresse de ceux qui l'appelaient "le Prussien", une rentree eventuelle
+bien menagee, et un bon passeport de retour; mais j'aime mieux me
+figurer l'homme qui a ete Francais au moins en ceci que personne ne fut
+jamais plus Parisien, sentant, une fois en sa vie, l'amour du pays lui
+venir au coeur au moment ou le sol natal lui manque; et, par le soin
+qu'il prend de dresser un monument a l'honneur de sa patrie, se
+consolant, ou se chatiant, de l'avoir quittee.
+
+On lira toujours les livres d'histoire de Voltaire, parce que la qualite
+maitresse de l'historien, comme l'a dit Thiers, c'est l'intelligence, et
+que--sauf cette intelligence generale, etendue, penetrante, qui saisit
+les lois d'existence et de developpement de l'humanite, qui est celle
+d'un Montesquieu, et qui suppose l'esprit philosophique--Voltaire a
+toutes les lumieres, toutes les agilites, toutes les adresses, et toutes
+les prudences et tous les scrupules de l'intelligence.--On les lira
+toujours, parce que le merite essentiel de l'histoire est la clarte, et
+que Voltaire est souverainement clair et limpide.--On saura toujours
+que le tableau de l'Europe depuis le XVe siecle dans l'_Essai sur les
+moeurs_ est un chef-d'oeuvre, et que les _recits_ du _Siecle de Louis
+XIV_ et de _Charles XII_ sont incomparables de vivacite, de verve et de
+lumiere.
+
+On reprochera toujours a ces livres d'etre insuffisamment composes. Sauf
+_Charles XII_, parce que _Charles XII_ est un pur recit, ces ouvrages ne
+sont jamais construits, amenages et ramasses autour d'une idee centrale
+qui les commande et les soutienne. Ils commencent, finissent, et
+recommencent. On l'a dit du _Siecle_; on ne l'a pas dit assez
+de l'_Essai_, si admirable par endroits. L'_Essai_ est souvent
+indefinissable. Est-ce de la philosophie de l'histoire? Est-ce
+de l'histoire anecdotique? C'est de la philosophie de l'histoire
+intermittente, et de l'histoire sautillante et saccadee. C'est une etude
+sur "l'esprit et les moeurs" qui s'oublie elle-meme a chaque instant, et
+laisse la place a l'histoire proprement dite, incomplete du reste, ou
+au desordre tumultueux des petits faits amusants et des anecdotes
+satiriques. A tout prendre, c'est un joli chaos. Le livre ferme,
+cherchez a en retrouver ou retablir la ligne generale et le dessin.
+
+C'est le defaut supreme de Voltaire, comme aussi de tout son siecle.
+Jusqu'a Rousseau et Buffon, ce qu'on voit qui a ete perdu dans les
+choses de lettres, c'est le sentiment du rythme. Les ouvrages ne sont
+plus harmonieux. L'_Esprit des Lois_ ne l'est pas. Les ouvrages de
+Diderot ne le sont jamais. Les romans du XVIIIe siecle sont invertebres.
+Les livres de ces hommes sont sans rythme, leur art est sans loi
+secrete, leurs oeuvres ne sont pas des concerts, parce que leurs pensees
+sont toujours un peu des aventures. Ils n'ont pas de juste ordonnance
+dans leurs ecrits, parce que, si intelligents qu'ils soient, ils sont
+toujours un peu desequilibres.
+
+La curiosite est une muse, la coquetterie en est une autre. On devrait
+les grouper toutes deux autour du medaillon de Voltaire. Voltaire est un
+eternel desir de plaire parce qu'il est un insatiable besoin de jouir;
+et au souci de plaire il a donne tout ce qu'il ne donnait pas a la
+curiosite, et la coquetterie a fait la moitie de son talent, a fait meme
+son talent le plus original, le plus pur et le plus sincere. Ici les
+choses sont a l'inverse de ce que nous avons vu jusqu'ici: son egoisme,
+la tyrannie que le _moi_ exerce sur lui ne limite plus son talent; elle
+le sert. Car si le detachement est une condition du grand art, la forte
+attache a soi-meme est une condition du petit; ou plutot les hommes
+ont eu l'instinct et ont pris l'habitude d'appeler grand art celui
+qui suppose et qui exige le detachement, et art inferieur, ou genres
+secondaires, ceux qui permettent a l'auteur de ne pas cesser de songer
+a soi. C'est dans ces genres que Voltaire a eu tout son jeu et tout son
+succes. Il a ete excellent et charmant en tout ouvrage ou il faisait
+les honneurs de sa propre personne, divinement accommodee. Le conte en
+prose, la nouvelle en vers, le billet en vers, la lettre en prose, ou en
+prose et vers, sont vraiment son domaine, son domaine au sens precis
+du mot, sa maison paree et brillante, ou il vous recoit avec mille
+graces.--Qu'est-ce qu'un conte pour Voltaire? Une causerie ou le
+principal personnage est l'auteur, une anecdote bien dite par le maitre
+de maison accoude a sa cheminee, et ou ce qui interesse ce n'est ni
+le heros ni l'aventure, mais les reflexions, les digressions, les
+intentions et les malices. On sait que Voltaire n'aime pas les romans
+anglais, ni en general les romans. Cela est bien naturel. Un vrai
+romancier est un etre assez singulier qui rencontre un homme dans la
+rue, s'interesse a sa facon de marcher et le suit toute sa vie, pour
+raconter aux autres ce qu'etait cet homme et quelle etait sa maniere de
+penser et de sentir. Voltaire n'a point un tel gout d'observateur. Ce
+qu'il aime c'est le conte ou la nouvelle servant d'un cadre agreable a
+une pensee satirique ou malicieuse de M. de Voltaire.
+
+Ainsi ne lui ferai-je point ce reproche que les personnages de ses
+petites histoires n'existent pas plus, existent moins encore, que ceux
+de ses tragedies ou comedies. Il le sait bien, et qu'il n'a pas fait de
+vrais romans, ni cree de caracteres, non pas meme mitoyens, comme
+celui d'un Gil Blas. Un roman de Voltaire est une idee de Voltaire se
+promenant a travers des aventures divertissantes destinees a lui servir
+et d'illustrations et de preuves. C'est un article du _Dictionnaire
+philosophique_ conte, au lieu d'etre deduit, par Voltaire.--Et c'est
+pour cela qu'il est exquis; c'est Voltaire lui-meme, mais moins apre et
+moins irascible, au moins dans la forme, qui s'arrange et s'attife, et
+se compose une physionomie et un sourire, et glisse ses epigrammes,
+au lieu d'assener ses violences, avec un joli geste, adroitement,
+nonchalant, de la main. Quand on ferme un de ces petits livres, on
+n'a vecu ni avec Zadig, ni avec Candide, mais avec Voltaire, dans une
+demi-intimite tres piquante, qui a quelque chose d'accueillant, de
+gracieux et d'inquietant.
+
+Ses billets et ses lettres sont de meme. Voyez comme c'est bien la
+coquetterie qui est la region moyenne ou Voltaire se trouve le plus a
+l'aise. Dans l'attaque il est grossier, et ses epigrammes sont bien
+loin de valoir ses madrigaux. Rien ne degoute plus que ses factums
+de poissarde contre les Desfontaines, les Freron, les Nonotte, les
+Pompignan meme et les Maupertuis. On a beaucoup trop dit que la haine
+l'a bien servi; et je plains un peu ceux qui prennent dans celle partie
+des papiers de Voltaire l'idee qu'ils se font de l'esprit.--Et d'autre
+part l'amour, l'amitie l'inspirent assez mal. Il y est froid, bref,
+ou hyperbolique. Il n'a pas le ton.--Et encore la louange decidee,
+dechainee et a corps perdu lui sied tres peu. Frederic et Catherine ne
+peuvent s'empecher de lui dire: "Laissez-nous donc tranquilles avec vos
+eternels Salomon et Semiramis."--Mais ses simples "amabilites" sont
+ravissantes. Quand il a a faire sa cour a une grande dame, a un grand
+seigneur, ou a Dalembert; quand il a a obtenir quelque chose, ou a
+rappeler quelqu'un au souvenir de lui, ou a se faire pardonner, ou a se
+faire aimer un peu et un peu craindre, ou a menager et circonvenir une
+jeune gloire qui perce, il a des ressources infinies de seduction, de
+finesse, de delicatesse meme, de bonne humeur, de malice qui se montre
+juste assez pour qu'on voie qu'elle se cache. C'est la qu'il a mis tout
+son esprit, qui fut le plus prompt, le plus eclatant, le plus souple
+aussi et le plus sur de lui qui fut jamais. C'est un delice que la
+premiere lettre a Rousseau (avant toute brouille) sur le discours des
+_Lettres et des arts_. Jamais on n'a contredit avec tant de bonne grace,
+loue avec plus de malignite badine, et salue avec plus de correction
+a la fois digne, sympathique et impertinente. On sent la, qui se
+dissimule, rentre au moment qu'elle sort, et ne laisse luire qu'un
+eclair, une epee souple, etincelante et effilee, a poignee de nacre.--
+Sa lettre a l'abbe Trublet entrant a l'Academie est une petite merveille
+de gentillesse narquoise, d'espieglerie elegante et fine, qui n'oublie
+rien, pardonne tout et force, quoi qu'on en ait, a pardonner et oublier.
+On croit voir des mains de fee legeres, adroites et fortes, roulant un
+enfant dans un reseau de soies chatoyantes et solides, en le caressant.
+
+Ce sont la ses prestiges et ses merveilles. Il a enchante bien des
+hommes qui ne l'estimaient guere. Il a ete miraculeux dans l'usage des
+dons secondaires de l'esprit. Une supreme adresse lui a manque, qui eut
+ete de se restreindre a ces genres qui ne demandent que le talent
+adroit et spirituel. Les _Discours sur l'homme_; un _Dictionnaire
+philosophique_ moins pretentieux, et ne touchant point aux grandes
+questions; les _Contes et nouvelles_; de petits vers inimitables; cinq
+ou six bons livres d'histoire sans pretendue philosophie de l'histoire;
+un peu de science intelligemment vulgarisee; des conseils de bon sens a
+des contemporains sur l'equite, l'humanite et la tolerance: il aurait
+pu se borner a cela, et il eut ete ce qu'il est, le plus grand des
+Fontenelle, sans preter a la critique, parfois au ridicule, parfois a un
+peu de mepris.--Il s'est un peu trompe sur lui-meme. Il faut bien, sans
+doute, que l'intelligence elle-meme nous soit un instrument d'erreur
+parmi tous les autres; elle nous trompe en se trompant sur elle: parce
+qu'elle comprend tout, elle se croit creatrice en toutes choses. Il n'y
+a guere de critique qui n'ait un moment, si court qu'on voudra, ou il se
+croit capable de faire, et mieux, les oeuvres dont il voit si net les
+qualites et les defauts. Il n'y a guere d'explicateur de la pensee des
+autres, qui ne s'estime lui-meme, l'espace d'un instant, un tres grand
+penseur. C'est l'erreur, precisement, de Voltaire, je dis la plus noble,
+la plus genereuse, et fort honorable, de ses erreurs, celle ou ses
+passions n'ont point eu de part.
+
+
+
+VII
+
+Voltaire a eu la plus grande fortune litteraire, avant et apres sa mort,
+qu'on ait jamais vue. De son temps il a ete pris pour le plus grand
+poete de toute l'Europe, ce qui, chose etonnante, tres heureuse pour
+lui, etait vrai. Sans etre tenu, ce me semble, pour le plus grand
+philosophe, il a ete trouve tres profond et tres hardi par la plupart.
+Il a ete assez habile pour etre meme populaire, un peu grace a ses
+mefaits, un peu grace a ses bienfaits. Il est mort charge de gloire, ce
+qui laisse dans l'indecision, puisqu'il l'a assez meritee pour qu'on
+sache gre au dieux de la lui avoir donnee, et assez surprise pour qu'on
+les en accuse. Il a eu un rare bonheur, qui est que le reve qu'il a
+concu pour l'humanite a ete realise pour lui. Il a reve pour les hommes
+une felicite toute materielle, longue vie, bonne sante, aisance,
+lectures amusantes, bon theatre et gouvernements tyranniques et
+fastueux. Il a joui a peu pres de tout cela; et s'en est alle a propos
+pour lui, comme il etait venu.--Il a eu plus qu'il ne souhaitait a ses
+semblables: il a ete heureux apres sa mort. Une revolution faite en
+opposition absolue avec celles de ses idees qui lui etaient les plus
+cheres n'a pas nui a sa gloire, et, je ne sais trop pourquoi, l'a
+augmentee. Il s'est trouve que de toute cette revolution, democratique,
+antilitteraire, antiartistique et antifinanciere, qu'ils ont plus subie
+que faite, ce que les Francais, en definitive, ont le plus aime, c'est
+qu'elle etait irreligieuse, et Voltaire etait irreligieux, et il est
+sorti triomphant d'une revolution qu'il eut detestee.--Une revolution
+litteraire faite, non plus seulement en dehors de lui, mais contre lui,
+l'a servi encore. Les Romantiques, en leur ardeur inconsideree et un peu
+ignorante, ont attaque la litterature classique francaise, et Voltaire,
+qui en etait l'heritier un peu indigne, s'en est trouve le representant
+le plus soutenu, le plus rappele, le plus acclame, parce qu'il en etait
+le plus recent; et les exces du Romantisme se sont, pendant longtemps,
+tournes au profit de Voltaire, plus que de Racine. Et ainsi Voltaire
+a traverse toute la periode de la Restauration et du gouvernement de
+Juillet, et meme du second Empire, comme au milieu d'une conspiration
+en sa faveur. Certaines petites causes ne sont pas sans une grande
+importance en cette affaire. Voltaire n'avait qu'a moitie raison quand
+il disait spirituellement, songeant a tout son "fatras":
+
+ ..... on ne va pas sur Pegase monte
+ Avec si gros bagage a la posterite.
+
+Toutes les masses sont imposantes, et combien de critiques, en un
+pays ou l'on se dispense souvent de lire par admirer, se sont ecries,
+quelques volumes lus: "Et il y en a encore cinquante! Il y en a toujours
+encore cinquante! Que d'idees remuees! Que de savoir! Que de recherches!
+Que de questions soulevees, et resolues!"--Il en faut rabattre. Quand
+on a lu vraiment tout Voltaire, on sait qu'il y a relativement peu
+d'idees et peu de questions dans cette encyclopedie. Il y en a plus dans
+Diderot et beaucoup dans Sainte-Beuve. Voltaire est l'homme qui s'est
+le plus repete. Il n'est guere de livre de philosophie, de critique
+religieuse, d'histoire religieuse surtout, de critique litteraire meme,
+qu'il n'ait fait dix fois, sous differents titres,--et on les retrouve
+ensuite dans sa Correspondance. Il a meme certaines plaisanteries qui
+lui sont cheres, qu'on retrouverait chacune une centaine de fois dans
+ses oeuvres en faisant un bon index. C'etait simplement un homme tres
+instruit, se tenant au courant, bien renseigne, qui reflechissait tres
+vite, qui a vecu longtemps, et qui ecrivait deux pages par jour, ce qui
+est tres considerable, non pas stupefiant. Mais toute cette bibliotheque
+en impose.
+
+Bien des critiques, aussi, sans s'en rendre compte, lui ont su gre
+d'avoir ete un si grand personnage. Il est rare qu'un homme de lettres
+devienne riche, grand proprietaire, grand chatelain et un peu prince.
+Qu'un sans plus, ou a bien peu pres, soit devenu tout cela, cela ne
+laisse pas de flatter l'esprit de corps, et dans ce beau mot de "royaute
+intellectuelle de Voltaire" il n'est pas impossible que le souvenir de
+ses trois ou quatre chateaux et de ses quatre ou cinq millions soit
+entre pour quelque chose.
+
+Voila de petites explications d'une immense gloire. Il y en a de plus
+grandes. Il est beaucoup plus rare qu'on ne croit que les grands hommes
+de lettres soient l'expression du pays dont ils sont, et representent
+brillamment l'esprit de leur nation. Ni Corneille, ni Bossuet, ni
+Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Lamartine, ne me
+donnent l'idee, meme agrandie, embellie, epuree, du Francais, tel que je
+le vois et le connais. Ce qu'ils representent, c'est chacun un cote de
+l'esprit francais, une des qualites intellectuelles de cette race,
+comme choisie, et portee par eux a son point d'excellence, ce qui
+fait precisement que, tant a cause du choix exclusif qu'a cause de
+la superiorite, ils ne nous ressemblent guere. Voltaire, lui, nous
+ressemble. L'esprit moyen de la France est en lui. Un homme plus
+spirituel qu'intelligent et beaucoup plus intelligent qu'artiste, c'est
+un Francais. Un homme de grand bon sens pratique, de grande promptitude
+de repartie, de jeu de plume brillant et vif, et qui se contredit
+abominablement quand il se hausse aux grandes questions, c'est un
+Francais. Un homme impatient des jougs legers et s'accommodant des
+plus lourds, c'est un Francais. Un homme qui se croit poete, qui est
+conservateur de toute son ame, et qui en litterature et en art, est
+etroitement attache a la tradition, pourvu qu'il ait le plaisir d'etre
+irrespectueux, c'est un Francais.--Voltaire est leger, decisif et
+batailleur: c'est un Francais. Il est sincere, d'esprit du moins,
+et parmi tous ses defauts n'a ni celui de la pedanterie ni celui du
+charlatanisme: c'est un Francais. Il est a peu pres incapable de
+metaphysique et de poesie: c'est un Francais. Il est gracieux et
+charmant en vers et en prose, et eloquent quelquefois: c'est un
+Francais. Il est radicalement incapable de comprendre l'idee de liberte,
+et ne sait qu'etre opprime avec malice, ou oppresseur avec delices:
+c'est un Francais. Il est despotiste dans l'ame et attend tout progres
+de l'Etat, d'un sauveur intelligent: c'est un Francais. Il n'est pas
+tres brave; et ceci n'est plus Francais, mais les Francais se sont
+tellement reconnus en lui par ailleurs qu'ils lui ont pardonne ce
+defaut, en faveur des autres.
+
+Ils lui ont tout pardonne, et s'en detachent, maintenant encore, avec
+peine. "Que dis-je? Tel qu'il est, le monde l'aime encore." Ce qui avait
+fini par lui faire tort, c'etaient ses disciples. A force de ne pas lire
+Voltaire et de l'adorer, certains en etaient tellement devenus a ne
+retenir de lui que les plus aveugles de ses coleres, et les plus
+etroites de ses rancunes, et les plus grossieres de ses faceties, que le
+prince des hommes d'esprit etait devenu le Dieu des imbeciles. Mais ces
+eleves compromettants disparaissent. La gloire de Voltaire a longtemps,
+meme apres sa mort, ressemble a une popularite. Il sort, a present, de
+la popularite pour entrer dans la gloire. Il n'est plus nomme que
+par les hommes instruits. Ceux-ci savent qu'il est tres grand par
+sa curiosite ardente, insatiable et souvent heureuse, par la langue
+excellente de clarte, de vivacite et de joli tour qu'il a parlee, par sa
+grace inimitable a conter sobrement et spirituellement. Ils savent qu'il
+n'a pas cree un grand mouvement d'idees, qu'il n'a pas non plus une bien
+grande influence sur l'histoire des lettres, n'ayant guere inspire que
+la tragedie de Victor Hugo, moins le style, et la conception historique
+de Victor Hugo, laquelle passe pour un peu etroite. Mais ils savent
+qu'on lira toujours un Voltaire en dix volumes qui est une merveille de
+bonne humeur francaise, de fine satire francaise et d'esprit francais;
+et que, chose abominable, mais vraie, parmi ceux memes qui ne l'aiment
+pas, il en est bien peu qui ne fissent le pacte de donner les qualites,
+meme superieures, de leur caractere, pour les qualites meme secondaires,
+de son esprit.
+
+
+
+DIDEROT
+
+
+
+I
+
+L'HOMME
+
+Il arrive quelquefois que la litterature est l'expression de la societe.
+Celle de Diderot est l'expression qui me semble la plus exacte de
+la petite societe du XVIIIe siecle. Ce qu'on a dit de cette "tete
+allemande" de Diderot m'etonne fort. Que Rousseau l'est bien davantage!
+Diderot est eminemment Francais, et Francais du centre, Francais de
+Champagne ou de Bourgogne, Francais de la Seine ou de la Marne. Et
+il est Francais de classe moyenne, excellemment. Montesquieu est le
+parlementaire, Rousseau le plebeien, Voltaire le grand bourgeois, riche,
+somptueux et orgueilleux. Diderot est le petit bourgeois, le fils
+d'artisan aise, qui a fait ses etudes en province, qui s'est marie
+pauvrement, se pousse dans le monde par le travail, vit toute sa vie
+a un cinquieme etage, toujours demi-ouvrier demi-monsieur, entre une
+grande dame, imperatrice parfois, qui le rend fou de joie en le traitant
+bien, et sa femme, petite ouvriere, qui l'ennuie, et qu'il soigne tres,
+affectueusement, cependant, quand elle est malade. Et il a tous les
+caracteres communs de cette classe intermediaire. Il est vigoureux,
+sanguin et un peu vulgaire. Il mange et boit largement, "se creve
+de mangeaille", comme lui dit une contemporaine, vide goulument des
+bouteilles de champagne, a des indigestions terribles, et, trait a
+noter, raconte ces choses avec complaisance.
+
+Et il est laborieux comme un paysan, fournit sans interruption pendant
+trente ans un travail a rendre idiot, a comme une fureur de labeur, ne
+trouve jamais que sa tache soit assez lourde, ecrit pour lui, pour ses
+amis, pour ses adversaires, pour les indifferents, pour n'importe qui,
+bucheron fier de sa force qui, l'arbre pliant, donne par jactance trois
+coups de cognee de trop. Et il a une vulgarite ineffacable, qu'il
+ne songe jamais meme a dissimuler. Il est bavard jusqu'a l'extreme
+ridicule, indiscret jusqu'a la manie, parlant de lui sans cesse, se
+mettant en avant, se faisant centre constamment, intervenant dans les
+affaires des autres, arrangeant et examinant les querelles avec candeur,
+conseiller implacable et meme sottement imperieux. Il ne faut pas que
+Rousseau vive a la campagne: "Il n'y a que le mechant qui vive seul".
+Il ne faut pas que Rousseau fasse vivre sa belle-mere dans une maison
+humide: "Ah! Rousseau! une femme de quatre-vingts ans!" Il ne faut pas
+que Rousseau prive les mendiants de Paris des vingt sous par jour qu'il
+leur donnait. Il faut que Rousseau accompagne Mme d'Epinay a Geneve,
+sinon il est un ingrat, et peut-etre pis. Qu'il l'accompagne a pied s'il
+ne peut supporter la chaise! Il faut que Falconnet soit de l'avis de
+Diderot sur Pline, l'Ancien, sur Polignotte et sur M. de la Riviere;
+sinon les grands mots arrivent, les gros mots aussi. Il a l'amitie bien
+encombrante et bien contraignante. C'est celle de nos hommes du peuple.
+Leurs bons sentiments manquent de delicatesse. Indelicat, Diderot l'est
+a souhait. Le tact lui fait absolument defaut. Certaine espieglerie
+de jeunesse avec un moine a qui il extorque de l'argent sous promesse
+d'entrer dans son ordre pourrait etre qualifiee severement. Il se
+plait a la campagne, en ce Grand-Val qu'il aime tant, a des farces et
+droleries de charretiers ivres; c'est dans cette mauvaise societe qu'il
+s'epanouit de tout son coeur; il lache devant des enfants des enormites
+de propos "qui font pietiner la mere de famille", et il les repete dans
+sa correspondance; il donne a sa fille des lecons de morale, a bonne
+fin, mais d'une crudite extraordinaire, et, un peu inquiet, demande
+ensuite a tous ses amis s'il n'a pas ete un peu loin.
+
+Avec cela, excellent homme, serviable, charitable, genereux, probe et
+large en affaires, homme de famille malgre ses maitresses, aimant son
+pere, sa mere, sa soeur, sa fille, sa femme meme, je ne puis pas dire
+de tout son coeur, mais d'une forte et chaude affection, parlant, en
+particulier, de son pere, en des termes qui font qu'on adore, un bon
+moment, son pere et lui.--Moralite faible, delicatesse nulle, penchants
+grossiers, vulgarite, bon premier mouvement du coeur, bons instincts,
+plutot que vraies qualites domestiques, acharnement dans le travail,
+honnetete, rectitude et sincerite, mais lourdeur de main dans les
+relations sociales, voila bien notre petit bourgeois francais, quand, du
+reste, il est d'un temperament robuste et energique; le voila avec ses
+qualites et ses defauts; et voila Denis Diderot.
+
+Nos indulgences pour lui viennent de la. Il est un de nous, tres
+nettement. Nous le reconnaissons. Nous avons tous un cousin qui lui
+ressemble. Nous ne songeons guere a le respecter; mais cela nous aide a
+l'aimer, a le gouter familierement. Il nous semble toujours que, comme
+il faisait a Catherine II, il nous frappe amicalement sur le genou.
+C'est un bon compere.
+
+Et comme il a bien, je ne dis pas arrange, et pour cause, mais fait sa
+vie, en partie double, avec ses defauts et ses qualites! D'une part
+il fait l'_Encyclopedie_. C'est son bureau. C'est la qu'il est "bon
+employe". Ponctuel, attentif, devoue absolument au devoir professionnel,
+travailleur admirable, ecrivain lucide, sachant, du reste, faire
+travailler les autres, et excellent "chef de division"; il est l'honneur
+et le modele de la corporation. Decent, aussi, et tres correct en ce
+lieu-la. Point d'imagination, et point de libertes, du moins point
+d'audaces. Au bureau il faut de la tenue. L'histoire de la philosophie
+qu'il y a ecrite, article par article, est fort convenable, nullement
+alarmante, tres orthodoxe. Ce pauvre Naigeon en est effare et
+s'essouffle a nous prevenir que ce n'est point sa vraie pensee que
+Diderot ecrit la. Il s'y montre meme plein de respect pour la religion
+du gouvernement. Un bon employe sait entendre avec dignite la messe
+officielle.
+
+D'autre part, il fait ses ouvrages personnels, et il s'y detend. Ce sont
+ses debauches d'esprit. Ce sont ses ivresses. Ils semblent tous ecrits
+en sortant d'une tres bonne table. Ce sont propos de bourgeois francais
+qui ont bien dine. C'est pour cela qu'il y a tant de metaphysique. Ils
+sont une dizaine, tous de classe moyenne et de "forte race". L'un est
+philosophe, l'autre naturaliste, l'autre amateur de tableaux, l'autre
+amateur de theatre, l'autre s'attendrit au souvenir de sa famille,
+l'autre aspire aux fraicheurs des brises dans les bois, l'autre est
+ordurier, tous sont libertins, aucun n'a d'esprit, aucun, en ce moment,
+n'a de methode ni de clarte; tous ont une verve magnifique et une
+abondance puissante; et on a redige leurs conversations, et ce sont les
+oeuvres de Diderot.
+
+
+
+II
+
+SA PHILOSOPHIE
+
+Les idees generales de Diderot, infiniment incertaines et
+contradictoires, car Diderot n'est pas assez reflechi pour etre
+systematique, sont cependant ce qu'il y a en lui de plus considerable
+et digne d'attention. Ce sont des intuitions, mais quelquefois, assez
+souvent, les intuitions d'un homme superieur. Vous savez, du reste,
+qu'avec toute sa fougue, il est informe. Il est tres savant, plus
+que Voltaire, qui l'est beaucoup, infiniment plus que Rousseau, plus
+peut-etre, plus diversement au moins, que Buffon. Il sait toute
+l'histoire de la philosophie, d'apres Brucker, sans doute, mais par
+lui-meme aussi, il me semble; et il la sait bien. On peut le considerer
+comme l'initiateur de cette science chez les Francais, qui avant lui,
+j'excepte Bayle, ne s'en doutaient pas. Ses articles de l'Encyclopedie
+sur _Aristote, Platon, Pythagore, Leibniz, Spinoza_, le _Manicheisme_,
+sont tout a fait remarquables, et a lire encore de pres. Il est tout
+plein de Bayle, cette bible du XVIIIe siecle, et connait les sources de
+Bayle. Cela est beaucoup; ce n'est rien pour lui. Il sait la physique,
+la chimie de son temps, la physiologie, l'anatomie, l'histoire
+naturelle, tres bien. Il a compris que les idees generales des hommes se
+font avec tout ce qu'ils savent, et qu'une philosophie est une synthese
+de tout le savoir humain. En cette affaire, comme en presque toutes,
+Voltaire suit la meme voie, mais est en retard. Il en est aux
+mathematiques, presque exclusivement, ne s'inquiete pas assez,
+encore qu'il s'inquiete de tout, des sciences d'observation, et nie,
+legerement, les apercus nouveaux, trop inattendus, ou elles commencent
+a mener. Diderot est au courant de toutes choses. Il n'y a oreille plus
+ouverte, ni oeil plus curieux. Dans tous les sens il pousse avec ardeur
+des reconnaissances hardies et impetueuses.
+
+Ses premiers ouvrages, _Essai sur le merite et la vertu, Pensees
+philosophiques_, sont d'un ecolier qui a, de temps en temps seulement,
+d'heureuses trouvailles. Mais deja la _Lettre sur les aveugles_ et la
+_Lettre sur les sourds-muets_ contiennent une philosophie, qui sera
+celle ou Diderot se tiendra plus ou moins toute sa vie. _L'essai sur
+le merite et la vertu_ etait religieux et "deiste"; les _Pensees
+philosophiques_ etaient irreligieuses et "theistes", et peuvent etre
+considerees comme une esquisse de "morale independante"; les _Lettres_
+sur les aveugles et sur les muets sont un programme de philosophie
+atheistique et materialiste. Pour la premiere fois Diderot y hasarde
+a nouveau, avec beaucoup de verve et meme d'ampleur, cette ancienne
+hypothese que la matiere, douee d'une force eternelle, a pu se
+debrouiller d'elle-meme, en une serie de tentatives et d'essais
+successifs, les etres informes perissant, quelques autres, parce qu'ils
+se trouvaient bien organises, devenant plus feconds, les "especes"
+s'etablissant ainsi, devenant durables, et le monde tel qu'il est se
+faisant peu a peu a travers les ages. Epicure, Lucrece, Gassendi et
+toute la petite ecole materialiste du XVIIe siecle, obscure et timide en
+son temps, reparaissait, et allait user des ressources nouvelles que des
+recherches scientifiques plus etendues lui fournissaient.
+
+En effet, les etudes de Charles Bonnet, de Robinet et de Maillet
+paraissaient coup sur coup, de 1748 a 1768[72], et toutes sous
+l'influence de la grande _loi de continuite_ de Leibniz, voyant entre
+tous les etres une chaine ininterrompue, tendaient obscurement a la
+doctrine du transformisme; supposaient plus ou moins formellement que
+les especes, puisque les limites qui les separent sont flottantes et
+comme indistinctes, pourraient bien, elles-memes, n'avoir rien de fixe,
+s'etre transformees les unes dans les autres et etre douees d'une force
+de transformation et d'accommodement aux circonstances qui n'aurait pas
+encore a present donne ses derniers resultats. Ces hypotheses, qui
+du reste, encore aujourd'hui, ne sont que des hypotheses, mais
+considerables, fecondes, et de nature a aider autant qu'exciter le
+savant dans ses recherches, faisaient rire Voltaire. Elles faisaient
+reflechir Diderot, ebranlaient fortement son imagination; et dans
+l'_Interpretation de la Nature_ (1754), non seulement bien avant Charles
+Darwin, mais bien avant Bonnet et Robinet, prenaient en son esprit
+energique et audacieux une forme si arretee et precise qu'il tracait
+deja tout le programme, en quelque sorte, de la doctrine evolutionniste:
+"De meme que dans les regnes animal et vegetal un individu commence pour
+ainsi dire, s'accroit, dure, deperit et passe, _n'en serait-il pas de
+meme des especes entieres?..._ Ne pourrait-on soupconner que l'animalite
+avait de toute eternite ses elements particuliers epars et confondus
+dans la matiere; qu'il est arrive a ces elements de se reunir, parce
+qu'il etait possible que cela fut; que l'embryon forme de ces elements a
+passe par une infinite d'organisations et de developpements; qu'il s'est
+ecoule des millions d'annees entre chacun de ces developpements, qu'il a
+peut-etre d'autres developpements a prendre et d'autres accroissements a
+subir qui nous sont inconnus...?"
+
+[Note 72: De Maillet: _Entretien d'un philosophe indien_ (1748).--
+Charles Bonnet: _Contemplation de la nature_ (1764).--Robinet: _De
+la nature_ (1766); _Considerations philosophiques sur la gradation
+naturelle des formes de l'etre_ (1768).]
+
+Et plus tard, dans le _Reve de d'Alembert_, il mettait en vive lumiere,
+par une image ingenieuse et frappante, cette supposition de Charles
+Bonnet, devenue aujourd'hui une doctrine, que l'etre vivant n'est qu'une
+collection, une tribu, une cite d'etres vivants. Voyez cet arbre, avait
+dit Bonnet. C'est une foret. "Il est compose d'autant d'arbres et
+d'arbrisseaux qu'il a de branches et de ramilles..." Voyez cet essaim
+d'abeilles, dit Diderot, cette grappe d'abeilles suspendue a cette
+branche. Un corps d'animal, notre corps, est cette grappe. Il est
+compose d'une multitude de petits animaux accroches les uns aux autres
+et vivant pour un temps ensemble. Un animal est on tourbillon d'animaux
+entraines pour un temps dans une existence commune qui se separeront
+plus tard, se disperseront, iront s'agreger l'un a un autre tourbillon,
+l'autre a un autre encore. Les cellules vivantes passent ainsi
+indefiniment d'une cite que nous appelons animal ou plante en une autre
+cite que nous appelons plante ou animal; et cette circulation eternelle,
+c'est l'univers.
+
+Enfin, dans le _Reve de d'Alembert_ encore, il donnait, avant le
+transformisme constitue, la formule definitive du transformisme:
+"_Les organes produisent les besoins, et, reciproquement, les besoins
+produisent les organes._" Ceci, quarante ans avant Lamarck, et soixante
+ans avant Charles Darwin, est presque aussi etourdissant que le mot
+de Pascal sur l'heredite[73]. Il arrive souvent que les hommes
+d'imagination devancent ainsi les sciences qui naissent, ou meme encore
+a naitre. Leur synthese rapide passe par-dessus les observations qui
+commencent et les preuves encore a venir, et leur genie d'expression
+trouve le mot auquel la lente accumulation des notions de detail
+ramenera.
+
+[Note 73: "L'habitude est une seconde nature; et aussi, la nature
+est premiere habitude."]
+
+Chez Diderot c'etait la plus qu'une imagination d'un moment. La matiere
+vivante, eternelle et eternellement douee de force, et, sans plan
+preconcu, sans but, sans "cause finale", sans intelligence ordonnatrice,
+evoluant indefiniment, souleve d'une sorte de perpetuel bouillonnement,
+creant des etres, puis d'autres etres, des especes, puis d'autres
+especes; versant l'element nutritif dans l'animal, et en faisant de la
+sensation et des passions; dans l'homme, et en faisant de la sensation,
+de la passion et de la pensee; rejetant l'animal et l'homme dans
+l'eternel creuset, et, de ces fibres qui penserent, faisant des
+vegetaux, qui deviendront plus tard, sous forme d'animal ou d'homme, des
+choses sentantes et pensantes a leur tour: c'est le systeme qui seduit
+son esprit et la vision ou son imagination se complait.--Il est
+materialiste comme un Lucrece, en poete, et autant par exaltation
+que par raisonnement. La "nature" l'enivre et le transporte hors de
+lui-meme. Il en recoit "l'enthousiasme" comme d'autres croient le
+recevoir du ciel. Relisez cette page si curieuse, belle du reste, qui
+est egaree, comme presque toutes les belles pages de Diderot, dans un
+endroit ou elle n'a que faire[74]:
+
+[Note 74: Debut du _Second entretien sur le fils naturel_.]
+
+Il m'entendit et me repondit d'une voix alteree:
+
+"Il est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le sejour sacre de
+l'enthousiasme. Un homme a-t-il recu du genie? Il quitte la ville et ses
+habitants. Il aime, selon l'attrait de son coeur, a meler ses pleurs au
+cristal d'une fontaine; a porter des fleurs sur un tombeau; a fouler
+d'un pied leger l'herbe tendre de la prairie; a traverser a pas lents
+des campagnes fertiles; a contempler les travaux des hommes, a fuir au
+fond des forets. Il aime leur horreur sacree... Qui est-ce qui s'ecoute
+dans le silence de la solitude? C'est lui... C'est la qu'il est saisi de
+cet esprit, tantot tranquille et tantot violent, qui souleve son ame et
+qui l'apaise a son gre.
+
+"Oh! nature! tout ce qui est bien est renferme dans ton sein. Tu es la
+source feconde de toutes les verites!... L'enthousiasme nait d'un objet
+de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants et divers,
+il en est occupe, agite, tourmente. L'imagination s'echauffe, la passion
+s'emeut... l'enthousiasme s'annonce au poete par un fremissement qui
+part de sa poitrine et qui passe d'une maniere delicieuse et rapide
+jusqu'aux extremites de son corps. Bientot c'est une chaleur forte et
+permanente qui l'embrase, qui le fait haleter, qui le consume, qui le
+tue, mais qui donne l'ame, la vie a tout ce qu'il touche. Si cette
+chaleur s'accroissait encore, les spectres se multiplieraient devant
+lui. Sa passion s'eleverait presque au degre de la fureur."
+
+Voila l'extase, voila le grain de folie, voila le mysticisme, car
+l'homme est toujours mystique par quelque endroit, de Diderot.
+L'adoration de la nature a ete son genre de piete. Il trouve la nature
+auguste, douce, bonne, et bonne conseillere. "Tout est bon dans la
+nature." Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme; c'est l'homme qui se
+pervertit malgre elle; "ce sont les miserables conventions et non la
+nature qu'il faut accuser[75]. Ecoutez-la: elle ne vous donnera que de
+bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira: "O vous qui, d'apres
+l'impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur a chaque instant
+de votre duree, ne resistez pas a ma loi souveraine. Travaillez a
+votre felicite; jouissez sans crainte; soyez heureux. Vainement, o
+superstitieux, cherches-tu ton bien-etre au dela des bornes de l'univers
+ou ma main t'a place.... Ose t'affranchir du joug de cette religion,
+ma superbe rivale, qui meconnait nos droits; renonce a ces dieux
+usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes lois. Reviens donc,
+enfant transfuge, reviens a la nature! Elle te consolera, elle chassera
+de ton coeur ces craintes qui t'accablent, ces inquietudes qui te
+dechirent, ces haines qui te separent de l'homme que tu dois aimer.
+Rendu a la nature, a l'humanite, a toi-meme, repands des fleurs sur la
+route de ta vie...."
+
+[Note 75: _De la poesie dramatique_.--Du drame moral.]
+
+--C'est le retour a l'etat sauvage que preche la ce singulier
+philosophe!--N'en doutez pas un instant; et son dernier mot sur ce point
+est le _Supplement au voyage de Bougainville_, qu'il m'est difficile
+d'analyser ici, mais que je prie qu'on croie que je ne calomnie pas en
+l'appelant une priapee sentimentale. Plus de religion, cela va sans
+dire; mais aussi plus de morale, et plus de pudeur! La nature (ceci est
+parfaitement vrai) ne connait ni l'une, ni l'autre, ni la troisieme.
+Toutes ces choses sont des "inventions" humaines, imaginees par des
+tyrans pour nous gener et nous rendre miserables. "Il existait un homme
+naturel: on a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel, et
+il s'est eleve dans la caverne une guerre civile qui dure toute la vie.
+Tantot l'homme naturel est le plus fort; tantot il est terrasse par
+_l'homme moral et artificiel_.... Cependant il est des circonstances
+extremes qui ramenent l'homme a sa premiere simplicite: dans la
+misere l'homme est sans remords, dans la maladie la femme est sans
+pudeur[76]."--Et a la bonne heure!
+
+[Note 76: _Supplement au voyage de Bougainville_.]
+
+Que faire donc: "Faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner a son
+instinct?" Presse de "repondre net", Diderot ne se fera pas prier: "Si
+vous vous proposez d'en etre le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de
+votre mieux d'une morale contraire a la nature, eternisez la guerre dans
+la caverne", c'est ce qu'ont fait tous les tyrans pares du beau titre
+de civilisateurs: "J'en appelle a toutes les institutions politiques,
+civiles et religieuses: examinez-les profondement; et je me trompe fort,
+ou vous verrez l'espece humaine pliee de siecle en siecle au joug qu'une
+poignee de fripons se promettait de lui imposer."--Voulez-vous,
+au contraire, "l'homme heureux et libre? Ne vous melez pas de ses
+affaires.... Mefiez-vous de celui qui veut mettre l'ordre"[77].
+
+[Note 77: _Supplement au voyage de Bougainville_.]
+
+On voit assez que Diderot a ete l'ami et le premier inspirateur de
+Rousseau. Le retour a l'etat de nature leur a ete longtemps une chimere
+et une impatience communes. Tous les deux ont cru fermement qu'etat
+social, etat religieux, etat moral etaient des inventions humaines, des
+supercheries ingenieuses et malignes imaginees un jour, et non par tous
+les hommes pour vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer
+les autres, ce qui, comme on sait, est si agreable! Tous deux ont eu
+cette idee; seulement, genes tous les deux par l'etat social, chacun en
+a repousse plus specialement et avec plus de force ce qui l'y genait
+davantage: Rousseau insociable, la sociabilite; Diderot intemperant, la
+morale.--Et, du reste, Rousseau, reflechi et concentre, a recule
+devant le scandale d'une attaque directe a la morale commune; Diderot,
+debraille, scandaleux avec delices, et fanfaron de cynisme, a pousse
+droit de ce cote-la, avec insolence et bravade.
+
+Et quoi qu'il en soit, c'etait bien la le dernier terme de "l'evolution"
+des idees ou des tendances dissolvantes du XVIIIe siecle. Entendez bien
+que toute doctrine philosophique est le resultat, d'une part, de l'etat
+d'esprit d'une generation, d'autre part, de son etat de passions; resume
+plus ou moins bien d'un cote ce qu'elle sait, de l'autre ce qu'elle
+desire. Le XVIIIe siecle francais a ete une lassitude et une impatience
+de toutes les regles, de tout le joug social, juge trop lourd, trop
+etroit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV, Louvois, Bossuet,
+Villars et la morale janseniste, tout cela se tient parfaitement dans
+l'esprit des hommes de 1750, et c'est a leurs yeux autant de formes
+diverses d'une tyrannie lentement elaboree et machinee par les ennemis
+de l'humanite. C'est "l'invention sociale" avec ses elements divers,
+legislation dure, repression implacable, religion austere, morale,
+luttant contre la nature. C'est toute cette invention sociale qu'il
+faut, les moderes disent adoucir, les fougueux disent supprimer. On
+commence par lui contester ses titres. On la represente proprement comme
+une invention, comme quelque chose qui pourrait ne pas etre, qui a
+commence, qui peut finir, et qui ne doit pas se dire legitime, parce
+qu'elle n'est pas necessaire. Et de cette invention on ruine, les unes
+apres les autres, toutes les parties essentielles. On s'attache
+a montrer, pour ce qui est de la legislation, qu'elle n'est pas
+raisonnable, pour ce qui est de l'autorite, qu'elle est despotique, pour
+ce qui est de la religion, qu'elle n'est pas divine.--Et il reste
+la morale, a laquelle on n'ose point toucher d'abord. Cependant
+Vauvenargues reclame deja en faveur de la nature, qu'il lui semble qu'on
+reprime trop, et des "passions", dont il lui parait que certaines sont
+belles et "nobles". Et Rousseau hesite, cherchant d'abord a mettre le
+"sentiment" a la place de la morale "artificielle", revenant plus tard a
+une sorte de morale rattachee a la croyance en Dieu et en l'immortalite
+de l'ame, c'est-a-dire a une morale religieuse, qui n'exclut que le
+culte.
+
+Et Diderot plus audacieux, non seulement, dans la destruction de
+l'invention sociale, va jusqu'a la ruine de la morale, mais surtout, et
+presque exclusivement, insiste sur ce point, et y porte tout son effort.
+Ce qu'il y a de plus "artificiel" pour lui dans toutes ces inventions
+mechantes et funestes, c'est la moralite. C'est elle (et en ceci il a
+raison) qui eloigne le plus l'homme de l'etat de nature ou vivent les
+animaux et les plantes. La nature est immorale. D'autres en concluent
+que l'homme doit mettre toute son energie a s'en distinguer. Il en
+conclut qu'il doit la suivre, sans vouloir s'apercevoir que si la nature
+est immorale, ce qui peut seduire, elle est feroce aussi, et par suite,
+ce qui peut faire reflechir. Mais le besoin d'affranchissement l'emporte
+dans son esprit, et le dernier fondement de la forteresse sociale,
+respecte encore, ou indirectement et mollement attaque, c'est ou il se
+porte avec colere et vehemence. Avec lui le cercle entier, maintenant,
+est parcouru, et la derniere extremite ou la reaction violente contre
+l'etat social, trop genant et penible, pouvait atteindre, c'est lui qui
+y est alle.
+
+N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un homme qui s'amuse. Il
+n'attache pas lui-meme grande importance a ces ouvrages epouvantables ou
+il y a de l'ingenieux, de l'eloquent et du criminel. Il en parle comme
+d'impertinences, "d'extravagances" et de "bonnes folies". Ce sont
+gaietes et propos de table. C'est a cela qu'il se delasse de
+l'_Encyclopedie._ Considerez toujours Diderot comme un homme qui
+s'enivre facilement. C'est son temperament propre. Il se grisait de sa
+parole, et il parlait sans cesse; il se grisait de ses lectures, de
+ses pensees et de son ecriture; il se grisait d'attendrissement, de
+sensibilite, de contemplation et d'eloquence, devant une pensee de
+Seneque, une page de Richardson, la Marne, parce qu'elle venait de
+son pays, ou un tableau de Greuze; et ensuite venait le verbiage
+intarissable, l'epanchement indiscret et indefini, allant au hasard,
+plein de repetitions, encombre de digressions, coupe ca et la de pensees
+profondes, de mots eloquents, de grossieretes et de niaiseries.--Et
+ses ouvrages de philosophe et de moraliste sont propos d'homme tres
+intelligent, tres etourdi et tres inconscient qui s'est grise d'histoire
+naturelle.
+
+Notez, de plus, que, comme le coeur n'etait pas mauvais, et tant s'en
+faut, Diderot a je ne dis pas sa morale, la morale etant, sans doute,
+une _regle_ des moeurs, mais sa source, a lui, de bonnes intentions et
+d'actions louables. Ses declamations, exclamations et proclamations
+sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies. La vertu pour lui c'est le
+mouvement "naturel" et facile d'un bon coeur, le penchant _altruiste_,
+la sympathie pour le semblable, qui chez lui, en effet, est tres vive;
+et il croit que l'homme n'a vraiment pas besoin d'autre chose.
+
+A la verite, il varie un peu sur ce point, comme sur tous. Je le vois
+dire quelque part: "C'est a la volonte generale que l'individu doit
+s'adresser pour savoir jusqu'ou il doit etre homme, citoyen, sujet,
+pere, enfant, et quand il lui convient de vivre et de mourir. C'est a
+elle a fixer les limites de tous les devoirs", et cela, s'il s'y tenait,
+ce serait une _regle_, une loi du devoir, assez variable, vraiment, et
+dangereuse, cependant une loi.--Mais d'autre part, et plus frequemment,
+il a cette idee, un peu confuse, mais dont on voit bien qu'il est
+souvent comme tente, que c'est dans le fond de son coeur que l'individu,
+isole, sans s'inquieter de la pensee et de la volonte generale, et meme
+s'y derobant et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne et
+vertueuse. L'homme de bien _cree le devoir_, fait la loi morale. Il ne
+la recoit point: elle coule de lui. Deux fois, dans _l'Entretien d'un
+pere avec ses enfants_" et dans _Est-il bon? Est-il mechant?_ il
+a, sinon conclu, du moins fortement penche en ce sens. Un homme en
+possession d'un testament qui depossede des malheureux et qui gonfle
+inutilement l'avoir de gens riches, desinteresse du reste absolument
+dans l'affaire, peut-il bruler le testament? Diderot ne cache point
+qu'il a le plus vif desir de repondre par l'affirmative.--Un homme,
+pour repandre les plus grands bienfaits sur des hommes qui du reste en
+ont le plus grand besoin, et en sont tres dignes, peut-il mettre de cote
+tout scrupule dans l'emploi des moyens, mentir, tromper, ruser, inventer
+des fables, et des machines et des fourberies de Scapin? Diderot semble
+tout pres de le croire. Il a ce sentiment, confus je l'ai dit, et
+qui hesite, mais assez fort, que la morale commune est au-dessus et
+au-dessous des morales particulieres, qu'elle est une moyenne; que,
+partant, tel homme peut se sentir meilleur qu'elle, et du droit que lui
+fait cette conscience, agir d'apres sa loi personnelle.
+
+C'est a peu pres cela que l'on peut, si l'on y tient, appeler la morale
+de Diderot. Je n'ai meme pas besoin de dire que, quoique plus aimable,
+et nous reconciliant un peu avec lui, elle procede du meme fond que son
+immoralite. C'est toujours l'homme naturel oppose a "l'homme artificiel
+et moral"; c'est toujours la societe, la communaute, le _consensus_ qui
+est depossede du droit, abusivement et frauduleusement pris, de nous
+faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos volontes. Plus de
+loi que je n'ai point faite! Plus de devoir que je ne sais quel ancetre,
+peut-etre, probablement, fourbe et fripon, a trace pour moi. En these
+generale, point de morale aucunement. La morale est une invention
+d'anciens tyrans subtils; c'est une des pieces de l'homme artificiel
+qu'on a introduit en nous. Si cependant vous voulez une regle, ou
+quelque chose qui s'en rapproche, fiez-vous a vous-meme scrupuleusement
+interroge; quelque chose de bon parlera en vous, qui vous dirigera bien,
+meme contre le gre de la loi civile.
+
+Voila bien comme le dernier terme de l'individualisme orgueilleux et
+intransigeant. Au fond, et certes sans qu'il s'en doute, ce que le
+XVIIIe siecle nie le plus energiquement, c'est le progres. Le progres,
+s'il y a progres, c'est sans doute le resultat de l'effort commun de
+l'humanite a travers les ages, c'est ce que les hommes, peu a peu, et
+les fils profitant des travaux et heritant de la pensee des peres, ont
+fini par etablir et par accepter comme verites au moins provisoires,
+lumieres pour se guider, et forces pour se soutenir. Cet "homme
+artificiel", en admettant meme qu'il soit artificiel, cet homme social,
+religieux et moral, ce n'est pas un enchanteur qui l'a imagine un jour,
+ce sont les hommes, les generations successives qui l'ont fait peu a
+peu; et si rien n'est plus naturel et ne semble plus legitime que le
+modifier a notre tour, c'est-a-dire continuer de le faire; le repousser
+tout entier, le declarer tout entier une erreur et un monstre, vouloir
+le supprimer purement et simplement, c'est une sorte de nihilisme
+sociologique; c'est proclamer que les hommes, pensant ensemble pendant
+mille siecles, n'aboutissent qu'a une cruelle et meprisable absurdite,
+ce qui est possible, mais, s'il etait vrai, devrait, non vous donner
+tant d'audace a penser a votre tour et tant de confiance en vos
+decisions individuelles, mais vous decourager a tout jamais de toute
+pensee et de toute recherche, et vous dissuader de recommencer, en la
+reprenant a son point de depart, une experience qui a si malheureusement
+reussi.--A moins que vous ne soyez convaincu que vous seul, abstraction
+et destruction faite de tout ce que la pensee de vos predecesseurs
+amendes les uns par les autres vous a appris, etes capable d'une pensee
+saine et d'un regard juste; et c'est bien la l'immense et pueril orgueil
+des radicaux du XVIIIe siecle.
+
+Mais ce mot d'orgueil m'avertit que je m'ecarte de Diderot et que je
+pense beaucoup plus a Jean-Jacques. Le bon Diderot n'est pas orgueilleux
+tant que cela. Il a eu des audaces plus radicales encore que
+Jean-Jacques; mais ce sont les audaces de la legerete, de l'etourderie,
+d'un temperament sanguin et d'une pointe d'ivresse joyeuse. Hobbes
+disait que le mechant est un enfant robuste. L'enfant robuste est
+plutot inconsidere, fantasque, impertinent et scandaleux, avec de bons
+mouvements et d'etranges ecarts. Et c'est Diderot; c'est l'homme dont on
+a pu dire et qui a dit de lui-meme: "Est-il bon? Est-il mechant?"
+
+
+
+III
+
+SES OEUVRES LITTERAIRES
+
+On a tout dit sur l'imagination de Diderot, excepte qu'il n'en avait
+pas; et, je m'en excuse, c'est a peu pres ce que je vais dire. J'en ai
+le droit, parce que je ne resiste jamais a repeter un lieu commun quand
+je le crois juste.
+
+Diderot n'a pour ainsi dire pas d'imagination litteraire. Il a, nous
+l'avons vu, une certaine imagination dans les idees, une certaine
+imagination philosophique. Le _Reve de d'Alembert_ est une sorte
+de poeme materialiste, non sans beaute, non sans beautes surtout.
+L'imagination litteraire est autre chose. Elle consiste a creer des
+ames, ou a inventer des evenements. Elle est faite d'une puissance
+singuliere a sortir de soi, pour devenir une ame qui n'est pas notre
+ame, ou pour vivre des existences qui ne sont pas la notre. C'est une
+aptitude particuliere et innee que rien ne remplace. L'observation y
+aide, mais ne la constitue pas; la sympathie, le detachement facile
+y aide, mais ne la donne pas necessairement. Or Diderot n'avait
+pas l'imagination proprement dite, et il n'avait pas l'observation
+penetrante et patiente. Il avait le detachement et la sympathie; mais
+cela ne suffisait point. Il n'a jamais ni trace un caractere, tout un
+caractere, fait vivre un homme qui ne fut pas lui; ni il n'a jamais
+raconte une existence, fait, ou, ce qui est plus beau, suggere a
+l'esprit du lecteur toute une biographie. Il a trace des silhouettes, et
+raconte des anecdotes. Cela merveilleusement, en admirable peintre de
+genre.
+
+Qu'est-ce a dire? Qu'il savait raconter, d'abord. Il le savait comme
+personne au monde, mieux que Le Sage, mieux que Voltaire, aussi vivement
+et fortement que Merimee, avec plus de verve. Ensuite, qu'il savait
+voir, qu'il voyait avec une etonnante vigueur. Cet oeil de Diderot, vous
+le connaissez, rond, a fleur de tete, interrogateur, tout en dehors,
+tout jete en avant, curieux, avide et qui semble se precipiter sur
+les choses. C'est l'organe essentiel de Diderot. Il a surtout aime a
+regarder, et a voir. Il regardait; puis, dans son cabinet, ou dans le
+fiacre ou il roulait la moitie de sa journee, il revoyait la figure,
+l'attitude, le geste, la scene; puis, devant son papier, il revoyait
+encore, avec plus de nettete et dans un plus haut relief, en ecrivant.
+
+Aussi tout ce qu'il nous a raconte, ce sont des anecdotes vraies, des
+historiettes de son temps. Il les combine les unes avec les autres, les
+fait entrer dans un recit quelconque qui leur sert de reliure; mais ce
+sont les petits memoires de son siecle. Il n'a jamais cree, il a bien
+vu, bien retenu, bien reconstitue et bien raconte. Et dans chacune de
+ses histoires, apres des preparations quelquefois longues, qui sont des
+hors-d'oeuvre, qu'est-ce qui frappe, retient, s'imprime vivement dans
+nos memoires? La scene, le tableau, la vignette; cette femme suppliante
+aux pieds de cet homme immobile dans son fauteuil[78]; cet homme qui
+part, tordant ses bras, les yeux en larmes, la tete tournee vers cette
+femme imperieuse et implacable[79].--Ces choses Diderot les a vues.
+Le dessin, les lignes, les oppositions, les ombres, les traits de
+physionomie, les details curieux, tout cela s'est profondement grave
+dans sa memoire de peintre, et il nous le rend. C'est le plus clair de
+son talent, qui est tres grand et tres Original.
+
+[Note 78: Anecdote de Mme La Pommeraye dans _Jacques le Fataliste_.]
+
+[Note 79: Anecdote de Mme Reymer dans _Ceci n'est pas un conte_.]
+
+Mais quand il s'essaye a l'oeuvre d'imagination pure, il ecrit la
+_Religieuse_, ou l'ennui le dispute au degout; il ecrit les parties
+d'invention de _Jacques le Fataliste_, a savoir l'histoire proprement
+dite de Jacques et de son maitre, qui est de mediocre interet. Il n'a
+plus alors (mais dans _Jacques le Fataliste_ il les a a un haut degre)
+que ces qualites de conteur, l'entrain, la verve, le rapide courant du
+style, la cascade sautillante et brillante du dialogue. Mais le fond
+est singulierement faible, je ne dis pas seulement comme peinture de
+caracteres, mais comme invention d'incidents et d'aventures. A la
+verite, et c'est toujours a _Jacques le Fataliste_ que je songe, il
+produit une illusion agreable, ce qui est encore du talent: il mele,
+suspend, ramene, entrecroise et entrelace cinq ou six recits differents,
+chacun peu interessant en lui-meme, de maniere a toujours faire croire
+que celui qu'il a laisse en train et qu'il doit reprendre est plus
+interessant que celui qu'il fait; et il y a la comme un chatouillement
+de curiosite, et, aussi, comme une sensation de fourmillement et de
+foisonnement copieux. On croit voir les recits sourdre, s'echapper,
+jaillir et courir en babillant, avec des fuites et de soudains retours,
+en se melant, se quittant et courant les uns apres les autres. Il y a la
+un peu de diversite d'accent; car Diderot etait l'homme des digressions,
+des echappees, et des parentheses plus longues que les phrases; mais il
+y a un peu de procede aussi et d'attitude; et surtout il y a plus
+de verve de conteur que d'imagination de createur, ou, pour parler
+simplement, de romancier.
+
+Notez aussi que ce manque de composition dont nous voyions tout a
+l'heure qu'il reussit a peu pres a faire une grace, n'en revele pas
+moins une singuliere pauvrete de fond. Ou la composition est absente,
+mais je dis absolument, tenez pour certain que c'est l'invention meme
+qui manque. Si l'on ne compose point, c'est qu'on n'a point trouve
+ou une forte idee a vous soutenir, ou un personnage vrai, profond et
+puissant, qui vous obsede. _Gil Blas_ est compose, quoi qu'on puisse
+dire. Le personnage de Gil Blas lui fait un centre et lui donne son
+unite. _Candide_ est compose. Il gravite autour d'une _idee_ dont on
+sent toujours la presence, et qui de temps a autre, frequemment, ramene
+a elle le regard, haut sur l'horizon. Ni _Jacques_ ni la _Religieuse_
+ni les _Bijoux_ ne sont composes, parce que Diderot, demi-artiste,
+demi-penseur, artiste par saillies, penseur par belles rencontres, n'est
+ni grand penseur, ni grand artiste, et ne sait rassembler son oeuvre,
+souvent si brillante, ni autour d'un caractere vigoureux, complet et
+vraiment vivant, ni autour d'une idee importante et considerable.
+
+Je ne vois qu'une oeuvre vraiment forte, serree, qui descende
+profondement dans la memoire, parmi toutes les improvisations
+prestigieuses de Diderot: c'est le _Neveu de Rameau_. La encore c'est
+l'oeil qui a guide la main. Le neveu de Rameau est un personnage reel
+que Diderot a vu et contemple avec un immense plaisir de curiosite. Il
+l'a aime du regard avec passion. Mais cette fois le personnage etait
+si attachant, si curieux, et pour bien des raisons (pour celle-ci en
+particulier qu'il etait comme l'exageration fabuleuse, l'exces inoui
+et la caricature enorme de Diderot lui-meme) Diderot a tant aime a le
+regarder, qu'il en a oublie d'etre distrait, qu'il en a oublie
+les digressions, les bavardages, les _a parte_, les questions a
+l'interlocuteur imaginaire, et les reponses de celui-ci et les repliques
+a ces reponses; qu'il a concentre toute son attention sur son heros;
+qu'il a eu, non seulement son oeil de peintre, comme toujours, mais, ce
+qu'il n'a jamais, la soumission absolue a l'objet, et que l'objet s'est
+enleve sur la toile avec une vigueur incomparable. Qu'on se figure un
+personnage de La Bruyere trace avec la largeur de touche et la plenitude
+de Saint-Simon.--Et la encore il n'y a pas d'imagination proprement
+dite; ce n'est qu'un portrait, mais un portrait fait de genie.--Sauf
+cette rencontre, Diderot n'est qu'une sorte de chroniqueur spirituel et
+diffus, ou un _novelliste_ a qui manque ce qui est le charme meme de la
+nouvelle, le concentre et le ramasse vigoureux. Il est, sauf ce _Neveu
+de Rameau_, un romancier qu'on se rappelle avoir lu avec amusement,
+mais qui ne fait ni penser ni se souvenir. Ni on ne vit au cours de son
+existence, avec aucun de ses personnages, ni on ne reflechit, le livre
+ferme, sur une pensee generale de quelque grandeur ou portee. Reste
+qu'il est un narrateur amusant et un metteur en scene presque
+inimitable, parce qu'il avait de la vie, et des yeux qui ne lachaient
+point leur proie; et c'est ce que je me plais a repeter.
+
+Diderot s'est essaye a l'art dramatique, et c'est ou il a le moins
+reussi. Tout lui manquait, a bien peu pres, pour y entrer, pour s'y
+reconnaitre, pour y avoir l'emploi de ses qualites. Et d'abord remarquez
+qu'il a beaucoup reflechi sur l'art dramatique et que c'est un grand
+raisonneur en questions theatrales. Mauvais signe. Il peut exister, et
+la chose s'est vue, un homme assez complet et assez bien doue pour
+etre d'une part un theoricien d'art dramatique, d'autre part pour etre
+capable d'oublier toute theorie quand il prend sa plume de theatre,
+condition necessaire pour s'en bien servir. Mais la rencontre est rare.
+D'ordinaire, des theories familieres et cheres au critique, les unes
+s'evanouissent et lui echappent, dont il faut le feliciter, quand
+il concoit une piece de theatre; mais quelques-unes restent, celles
+auxquelles il tient le plus, et c'est encore trop, et son imagination de
+createur en est refroidie et paralysee, quand ce n'est pas chose plus
+grave, que la theorie reste parce que l'imagination n'est pas venue.
+Ceci est le cas de Diderot.
+
+Il avait une foule d'idees vagues sur le theatre; d'idees vagues,
+obscurcies encore par ce verbiage incoherent et fumeux, qui lui est
+naturel quand il dogmatise, et qui est cruel pour le lecteur. De ce
+chaos, ou je crains qu'il n'y ait beaucoup de vide, je tire du mieux que
+je peux les trois ou quatre doctrines les plus saisissables.
+
+Il voulait plus de naturel au theatre, comme tout le monde; car, d'age
+en age, le naturel de l'epoque precedente parait le pire conventionnel
+a celle qui vient; et cela est necessaire, parce que, seulement pour
+se maintenir au meme degre de conventionnel, il faut reagir contre le
+conventionnel tous les cinquante ans, sans quoi l'on tomberait dans le
+pur procede en deux generations.--Il voulait donc plus de naturel, ce
+qui, pour lui, voulait dire: point de vers, moins de discours, et moins
+de paroles,--de la prose, plus de cris et plus de gestes. Un sauvage
+entre a la Comedie francaise; il ne comprend rien a des gens qui parlent
+un langage rythme, qui a une question de vingt lignes repliquent par une
+reponse de trente, et qui se tiennent bien en s'insultant, et se donnent
+ceremonieusement la mort.--Remarquez que le sauvage regardant une statue
+ne comprendrait rien, non plus, a une femme toute blanche d'un blanc de
+ceruse, qui garde une immobilite absolue et qui ne cligne pas des
+yeux; qu'un sauvage regardant un tableau ne comprendrait rien a des
+personnages dont on ne peut pas faire le tour, et qu'on ne peut voir
+que d'un cote et meme a une certaine place precise; que l'art est
+precisement l'art, et reste l'art, en se separant franchement de la
+nature, et en n'essayant point d'en donner l'illusion, mais seulement
+_une certaine ressemblance_, a l'exclusion des autres, et qu'on fremit
+a imaginer ce que serait une statue de cire qui ferait la reverence et
+qui, par un mecanisme ingenieux, vous reciterait le sonnet d'Anvers;
+que, precisement parce que le theatre, le plus complexe des arts, donne,
+non pas une ou deux, mais huit ou dix ressemblances et imitations de
+la vie, il _faut d'autant plus_, pour qu'il ne tombe pas dans le
+trompe-l'oeil, l'illusion puerile et le contraire meme de l'art,
+qu'il conserve avec soin un certain nombre de contre-verites ou de
+contre-realites salutaires, preservatrices, artistiques pour tout dire;
+et que le vers, par exemple, ou le discours soutenu, ou l'attitude
+noble, ou des Romains, des Grecs, des Cid, des Paladins ou des Dieux
+parlant et marchant devant les Francais de 1750, sont justement de
+ces contre-realites qui ne constituent point l'art, mais en sont les
+_conditions_ necessaires.
+
+Et qu'il faille, a chaque generation, s'inquieter, cependant,
+d'introduire un peu de realite nouvelle, c'est-a-dire, pour beaucoup
+mieux parler, de modifier par un souci de la realite le conventionnel de
+l'age precedent pour ne pas tomber dans un pire, a savoir dans le meme
+se continuant, s'imitant et se repetant; j'en suis d'avis, et j'ai pris
+soin de le dire, et je felicite Diderot, sinon de sa theorie, du moins
+de sa preoccupation[80]. Nous verrons ce que, dans la pratique, il en a
+garde.
+
+[Note 80: Par exemple, il insiste sur l'abrogation necessaire des
+valets et des servantes qui menent l'action, ou des scenes entre valets
+et servantes repetant les scenes entre maitres et maitresses, et c'est
+bien la ce conventionnel suranne et epuise qu'il faut savoir rajeunir.]
+
+Il voulait, de plus, que le theatre fut moralisateur. En cela il
+etait dans la tradition du theatre francais et surtout de la critique
+dramatique francaise. Sur ce point, l'independant Diderot est d'accord
+avec Scaliger, avec Dacier, avec l'abbe d'Aubignac, avec Marmontel et
+avec Voltaire. Il n'est guere, du XVIe siecle au XIXe, de theoricien
+dramatique qui n'ait vivement insiste sur la necessite de moraliser le
+theatre, et de moraliser du haut du theatre. Seulement au XVIIIe siecle
+ce penchant fut plus fort que jamais. Et il etait mele de bon et
+de mauvais, comme la plupart des penchants.--D'un cote, l'idee de
+remplacer les predicateurs chatouillait l'amour-propre des philosophes;
+d'autre part, ils sentaient bien, ce qui leur fait honneur, que la
+direction morale, qui autrefois venait de la religion, commencant a
+languir, il en fallait sans doute une autre, et qu'il n'y avait guere
+que la litterature qui put recueillir ou essayer de prendre cette
+succession.--Quoi qu'il en soit, Diderot est sur ce point de l'avis
+de tout son temps. Il ne s'en distingue qu'en allant plus loin, ayant
+accoutume d'aller toujours plus loin que tout le monde. Il voudrait que
+le drame fut non seulement un sermon; mais, comment dirai-je? une sorte
+de soutenance de these. "J'ai toujours pense qu'on discuterait un jour
+au theatre les points de morale les plus importants, et cela sans nuire
+a la marche violente et rapide de l'action dramatique.... Quel moyen
+(le theatre) si le gouvernement en savait user et qu'il fut question de
+preparer le changement d'une loi ou l'abrogation d'un usage!"
+
+Enfin Diderot estime qu'on pourrait renouveler le theatre en substituant
+la peinture des _conditions_ a la peinture des _caracteres._ Entendez
+par "condition" l'etat ou est un homme dans la famille: on est "un
+pere," "un fils", "un gendre"; ou dans la societe: on est magistrat, on
+est soldat, etc.
+
+La critique s'est trop exercee sur cette vue de Diderot. Elle n'est pas
+meprisable. Ce qu'il y avait de suranne dans l'ancienne conception des
+"caracteres" au theatre, c'est que les "caracteres" etaient devenus
+des abstractions. On etudiait _le_ distrait, _le_ constant, _le_
+contradicteur et _le_ glorieux, comme s'il y avait un homme au monde qui
+strictement ne fut que glorieux, que contradicteur ou distrait. L'homme
+en soi, et encore reduit a sa passion maitresse, et sans le moindre
+compte tenu des impressions que ses entours ont du faire sur lui et de
+l'empreinte qu'elles y ont du laisser, voila ce que les dramatistes
+pretendaient avoir devant les yeux; ce qui conduit a croire qu'ils
+n'avaient en effet sous le regard qu'un mot de la langue francaise dont
+ils faisaient methodiquement l'analyse.--Diderot se disait qu'un homme
+peut etre ne contradicteur, et, partant, etre cela; mais qu'il est bien
+plus ce que la pression longue et continue de l'habitude, des fonctions
+exercees, des prejuges de classe recus et conserves, a fait de lui. Pere
+depuis trente ans, un homme n'est plus qu'un pere; magistrat depuis dix
+ans, un homme n'est plus que magistrat; et ainsi de suite. En d'autres
+termes, le caractere acquis remplace le caractere inne.--J'ai la
+pretention, dont je m'excuse, d'exposer la theorie de Diderot beaucoup
+plus clairement qu'il n'a fait; mais je ne crois pas le trahir.
+
+Elle ne manque pas de justesse; surtout elle ouvre a la "comedie de
+caracteres" un chemin nouveau que ce sera a elle d'eprouver. Mais
+Diderot a peut-etre tort de croire qu'il faille _substituer_ purement
+et simplement les conditions aux caracteres, comme si les conditions
+etaient tout, et les caracteres si peu que rien. Notez d'abord que les
+conditions sont: ou des effets du caractere,--ou des forces en lutte
+contre le caractere,--et autant que dans les deux cas il faut
+s'inquieter du caractere autant que de la condition. Je suis epoux et
+pere parce que j'etais _ne_ homme de famille, et dans ce cas, quand vous
+croyez et pretendez etudier ma condition, c'est mon caractere que
+vous etudiez, et la "substitution" est nulle, et il n'y a aucun
+renouvellement de l'art.--Ou bien je suis epoux et pere, par suite de
+circonstances, et _quoique_ je ne fusse pas ne pour cela; et alors
+le drame sera tres probablement la lutte entre mon caractere et ma
+condition, entre mon caractere inne et mon caractere acquis, dont
+les forces commencent a se montrer; auquel cas il faut bien que vous
+connaissiez mon caractere autant que ma condition; et la pire erreur
+serait de ne vouloir connaitre et peindre que cette derniere, puisque
+par cette omission ou negligence, c'est le drame meme qui disparaitrait.
+
+De plus, a considerer les conditions comme de veritables caracteres,
+tant on suppose qu'elles ont petri, modele et sculpte l'homme qu'elles
+ont saisi, encore est-il que les conditions sont des caracteres
+d'emprunt qui n'ont pas la profondeur et la plenitude de caracteres
+innes. Elles sont les attitudes et les gestes appris de la personne
+humaine plutot que des ressorts intimes et permanents. Ce sont des
+modifications de caractere, et non des caracteres.--Des lors, autant
+elles sont interessantes, montrees avec le caractere qu'elles ont
+modifie, autant elles sont comme vides et comme sans support, presentees
+sans ce caractere et abstraites de lui.--Et de la cette consequence
+curieuse: loin que Diderot corrige ce defaut de nos peres qui consistait
+a donner des abstractions pour des caracteres, voila qu'il y tombe plus
+qu'eux. Tout au moins, en un autre sens, il procede exactement de meme.
+Eux nous donnaient pour tout un homme un defaut. Lui nous donne pour
+tout un homme, une habitude prise, ou un prejuge, ou une mine. Peindre
+l'_inconstant_ c'est faire une abstraction; mais peindre le _juge
+d'instruction_, c'est en faire une autre. Ecrire l'_Avare_ c'est
+abstraire; mais ecrire le _Pere de famille_ c'est abstraire encore. Ce
+qu'il nous faut mettre devant les yeux, c'est un homme avec sa faculte
+maitresse, modifiee, ou aidee et exageree, ou combattue par sa
+condition, c'est-a-dire l'homme avec son fond, et avec la pression que
+font sur lui ses entours, et le pli qu'ils laissent sur lui.--Et, par
+exemple, ce n'est ni _l'avare_ ni le _pere de famille_ qu'il faut
+ecrire, mais l'avare pere de famille, et c'est precisement ce qu'a fait
+Moliere quand il a cree Harpagon.--D'ou il suit qu'au lieu de faire un
+pas en avant, Diderot en faisait un en arriere sur ceux qui, tout en
+procedant par "caractere", d'instinct n'en montraient pas moins l'homme
+concret et complet, en presentant ce caractere dans le cadre que la
+"condition" lui faisait, avec l'appoint que la "condition" y ajoutait,
+dans le jeu, enfin, et le branle ou la "condition" ne pouvait manquer de
+le mettre.
+
+Voila ce que Diderot n'a point vu. Il n'en reste pas moins qu'apercevoir
+une partie de la verite, et celle justement que les contemporains
+n'apercoivent pas, c'est contribuer a la verite, et qu'abstraction pour
+abstraction, il valait mieux pencher vers celles ou l'on ne songeait
+pas, que rester dans celles ou l'on s'obstinait. La theorie de Diderot
+avait donc et de la justesse et surtout de la portee.
+
+Elle n'etait point, du reste, une rencontre et comme un accident dans la
+pensee de Diderot. Il me semble qu'elle se rattachait a l'ensemble de sa
+doctrine, ou, si l'on veut, de ses penchants. Mediocre et meme mauvais
+moraliste, mediocre et meme a peu pres nul comme psychologue, il
+ne devait guere voir dans l'homme que des instincts innes qui se
+developpent, grandissent, et se font leur voie; "naturaliste" et grand
+adorateur des forces materielles, il devait voir l'homme plutot comme
+engage dans l'immense, rude et lourd mouvement des choses, et absolument
+asservi par elles; il devait le voir bien plutot comme un effet que
+comme une cause, et comme une resultante que comme une force, et des
+lors c'etait l'homme determine et "conditionne", c'etait l'homme
+tellement modifie par sa fonction qu'il fut comme cree par elle, et en
+derniere analyse exactement defini par elle, qu'il devait s'imaginer, et
+par consequent croire qu'il fallait peindre.
+
+De toutes ces theories, Diderot, lorsqu'il a passe de la theorie a
+la pratique, n'en a guere retenu qu'une, c'est a savoir l'idee qu'il
+fallait moraliser sur la scene. Il a peu rencontre et meme peu cherche
+ce naturel qu'il recommandait, et s'il n'a guere peint des caracteres,
+il n'a pas davantage peint veritablement des "conditions". Le _naturel_
+de Diderot s'est reduit a eviter le discours suivi et a mettre souvent
+_plusieurs points_ dans le texte de ses dialogues. Encore n'en met-il
+pas plus que La Chaussee. Mais le vrai naturel lui est aussi inconnu
+que possible, et ses couplets sont des harangues ampoulees comme, dans
+Balzac, etaient les lettres _ad familiares_. On a tout dit sur ces
+declamations qui depassent les limites legitimes et traditionnelles du
+ridicule, et je n'y insisterai pas davantage.
+
+Quant a la manie moralisante, elle s'etale dans ce theatre de Diderot de
+la facon la plus indiscrete et aussi la plus desobligeante. On voit bien
+pourquoi et en quoi Diderot se croyait nouveau quand il insistait sur
+cette doctrine de la moralisation par le theatre. Elle n'etait pas
+nouvelle; mais par la maniere dont Diderot pretendait l'appliquer elle
+avait quelque chose de nouveau. Dans le drame, Diderot "moralise" et
+dogmatise de deux facons, par la _maxime_, comme au XVIe siecle, et par
+les conclusions, par les tendances que comportent et que suggerent les
+denouements. Il est plus rare, quoiqu'il y ait encore dans _Alzire_ de
+belles lecons sur la tolerance, que la morale procede dans le theatre
+de Voltaire par tirade. C'est sa methode perpetuelle dans le theatre de
+Diderot. Son drame n'est absolument qu'un pretexte a sermons laiques, et
+tout son theatre n'est que sermons relies en drames. Sa comedie nouvelle
+n'est qu'une "comedie ancienne" ou il n'y aurait que des parabases.
+
+Cela est ennuyeux d'abord: ensuite cela manque absolument le but
+poursuivi. Le propos delibere de mettre une doctrine morale en lumiere
+est, d'experience faite, le moyen (un des moyens, car, helas! il y en a
+d'autres) de ne point reussir en une oeuvre litteraire. On n'a jamais
+vraiment bien su pourquoi il en est ainsi; mais toutes les epreuves sont
+concluantes.--Peut-etre cela tient-il tout simplement a ce qu'il en est
+tout de meme dans la vie reelle. L'acte moral est toujours chose louable
+et qu'on respecte; mais pour qu'il ait sa chaleur communicative, sa
+vertu penetrante et vivifiante, pour qu'il soit aimable et, partant,
+pour qu'il ait tout son effet, il faut qu'il ne soit pas concerte, qu'il
+n'ait pas trop l'air de se rendre compte de lui-meme, qu'il ait un
+certain abandon et oubli de soi. Sinon, il a l'air moins d'un acte que
+d'une lecon qui se deguise en acte. Il reste venerable bien plutot
+qu'il n'est sympathique et contagieux.--L'effet est tout pareil en
+litterature. Nous aimons tirer la lecon morale des faits qu'on nous met
+sous les yeux; nous n'aimons pas qu'on nous la fasse.
+
+Voila une des raisons pour lesquelles le _Pere de Famille_ et le _Fils
+naturel_ sont des oeuvres si ennuyeuses. Il y a malheureusement d'autres
+raisons. Deux choses manquent essentiellement a Diderot, qui ne laissent
+pas d'etre importantes pour l'auteur dramatique, la connaissance des
+hommes et l'art du dialogue. Il n'avait aucune faculte de psychologue.
+Jamais un homme n'a ete pour lui un sujet d'etudes, parce que chaque
+homme lui etait une cible d'eloquence. Toute personne qui entrait
+chez lui etait immediatement roulee dans le flot bouillonnant de son
+discours. Un torrent est mediocre observateur et mauvais miroir.--Et il
+ignorait l'art du dialogue pour la meme cause. Sur quoi l'on m'arrete.
+Les dialogues semes dans les romans et les salons de Diderot sont pleins
+de verve. Il est vrai. Mais ce ne sont pas des dialogues, ce sont
+des monologues animes. C'est toujours Diderot qui s'entretient avec
+lui-meme. Il se multiplie avec beaucoup d'agilite et de fougue; mais
+il ne se quitte point. Il est de ceux qui font a eux seuls toute une
+discussion. "Vous me direz que.... J'entends bien qu'on me repond....
+Tout beau! dira quelqu'un"; mais qui, du reste, ne discutent jamais. Ces
+gens-la, a force de se faire l'objection a eux-memes, n'ont jamais eu
+ni la patience ni le temps d'en entendre une.--Ainsi Diderot dans ses
+dialogues. Il dit quelque part: "Entendre les hommes, et s'entretenir
+souvent avec soi: voila les moyens de se former au dialogue." Le second
+ne vaut rien, et Diderot l'a pratique toute sa vie; le premier est le
+vrai, et Diderot ne l'a jamais employe, pour avoir consacre tout son
+temps au second. Aussi, dans ses drames, c'est toujours le seul Diderot
+qu'on entend. A peine deguise-t-il sa voix. C'est un soliloque coupe par
+des noms d'interlocuteurs. Comme Diderot a cru que le naturel consistait
+a mettre des _points de suspension_ au milieu des phrases, il a cru
+que le dialogue consistait a mettre beaucoup de _tirets_ dans une
+dissertation.
+
+Une seule de ses comedies offre un certain interet. C'est celle ou il
+ne s'est souvenu d'aucune de ses theories, et ou il a peint le seul
+caractere qu'il connut un peu, a savoir le sien. C'est _Est-il bon?
+Est-il mechant?_--Dans _Est-il bon?_ point de pretention moralisante;
+point de "condition", et au contraire, un caractere qui n'est modifie
+par aucune condition particuliere; et enfin le defaut ordinaire de
+Diderot devient ici presque une qualite, puisque ce defaut consistait a
+ne pouvoir sortir de soi, et qu'ici c'est au centre de lui-meme qu'il
+s'etablit. On dira tout ce que l'on voudra, et il y a a dire, sur
+la composition bizarre de cet ouvrage, sur les inutilites, sur les
+longueurs; et que cette comedie ne peut etre mise a la scene, et je le
+crois; mais le personnage central est singulierement vivant et d'un bien
+puissant relief. Ce Scapin honnete homme, ce "neveu de Rameau" genereux
+et bienfaisant, ce Sbrigani a manteau bleu, cet homme de moralite
+douteuse et de generosite toujours en eveil, qui poursuit et atteint des
+buts excellents par des moyens a meriter d'etre pendu, et dont la bonte
+s'amuse du but ou elle tend, et dont la perversite, naturelle a tout
+homme, se divertit sous cape du moyen employe; cela est original,
+piquant, inquietant et hardi, et ambigu et equivoque comme le titre, qui
+resume tres bien la chose; et l'on sent que cela est vrai, et qu'il y
+a bien en chacun de nous tous un etre qui voudrait avoir la joie de
+conscience des bienfaits repandus, avec le ragout de la mystification
+bien combinee et de la demi-escroquerie bien conduite.--Trop spirituel,
+cet homme-la; mais il est si bon! Trop bon; mais par des strategies si
+suspectes qu'il ne risque pas d'etre fade.
+
+L'etrangete meme de la composition de cette comedie n'est pas pour me
+deplaire, au moins a la lire. C'est une comedie faite comme _Jacques le
+Fataliste_. Cinq ou six histoires s'y coupent et s'y entre-croisent.
+Cela est d'un fretillement delicieux, et qui serait vite deconcertant
+et desesperant, si le principal personnage ne formait centre, et ne
+ramenait assez clairement tout a lui. Il est la; il a, pour sauver cinq
+ou six personnes, amorce cinq ou six intrigues diverses. Elles lui
+reviennent et lui retombent sur les bras tour a tour: "Ah! voici
+l'histoire de Paul! Eh bien, elle est en bon train. Ceci, cela, pour la
+pousser ou il faut.... Qu'est-ce? l'affaire Jacques. Elle va mal. Ceci,
+cela, pour la redresser.... Qu'est-ce encore? Et pourquoi diable me
+mele-je de tout cela? Pour des gens qui ne me sont de rien, et qui
+jugeront, en fin de compte, que j'ai agi en vrai fripon! Tout coup
+vaille! Et a l'affaire Bertrand!..."--Autant de dexterite qu'il y a, du
+reste, de mouvement, de verve et d'entrain, la main de Beaumarchais,
+discretement, en tel et tel endroit, et _Est-il bon? Est-il mechant?_
+serait une chose tres distinguee. Tel qu'il est, c'est une chose tres
+originale.
+
+
+
+IV
+
+DIDEROT CRITIQUE D'ART.
+
+Le chef-d'oeuvre de Diderot c'etait tres probablement sa conversation,
+et voila pourquoi les chefs-d'oeuvre qui restent de lui sont, avec le
+_Neveu de Rameau_, les _Salons_ et la _Correspondance familiere_.
+Il n'avait pas la vraie imagination litteraire; mais il avait cette
+demi-imagination, je l'ai dit, qui consiste a etre transporte de ce
+qu'on voit, a decrire avec ravissement ce qu'on a vu et a y ajouter
+quelque chose. Diderot est incapable de creer, mais il est tres capable
+de refaire. L'oeuvre d'art ou la chose vue, apres avoir saisi ses yeux,
+saisit son esprit et le met en un mouvement extraordinaire. Sans l'une
+ou l'autre il n'inventerait rien, ou fort peu de chose; ebranle par un
+spectacle, il s'anime, raconte, decrit, deplace et replace, imagine
+des details, reconstitue. Il a cette demi-imagination, secondaire,
+inferieure, mais precieuse encore, et que tant s'en faut que tout
+le monde ait, qui retient, acheve, et recompose. Les _Lettres a
+mademoiselle Volland_ sont pleines et fourmillantes d'anecdotes vivement
+contees, de scenes joliment decrites, de croquis, de silhouettes et
+d'eaux-fortes. Et ces petits tableaux ont ce qu'on ne connaissait guere
+au XVIIe siecle, la couleur. Non seulement on les voit; mais on les voit
+dans une sorte de lumiere chaude et dans une atmosphere qui vibre et
+parait vivante. Il n'y a pas de vide, d'espace mort entre les figures;
+le tableau entier baigne dans l'air reel et fremissant; la sensation
+de plenitude est parfaite. Comparez rapidement avec une anecdote de
+Crebillon fils ou de Voltaire: vous sentirez ce que je veux dire mieux
+que je ne pourrais l'exprimer.
+
+Avec cet oeil, cette memoire rechauffante, et cette imagination _a la
+suite_, et qui a besoin que quelque chose fasse la moitie de son office,
+mais vive encore et alerte, il eut ete un critique dramatique, ou plutot
+un chroniqueur theatral de premier ordre. Ce sont des tableaux qu'il
+a regardes; c'etait encore mieux son affaire. Les _Salons_ sont tres
+souvent admirables. Il decrit d'abord, puis il refait; c'est son procede
+ordinaire. C'est la part de l'oeil et celle de l'imagination speciale
+que j'ai dite. Quand l'oeil, si voluptueusement rempli des formes et des
+couleurs, s'est comme vide, l'imagination excitee se donne carriere.
+Elle reprend la matiere que le peintre lui a fournie et la dispose d'une
+autre facon. Elle se joue dans ces limites bornees avec infiniment de
+souplesse, de vivacite et de bonne grace: puis elle s'emancipe encore,
+depasse un peu le cadre et du tableau du peintre et du tableau refait
+par elle-meme, et se livre a une reverie, un peu contenue encore, qui
+est charmante. Ces echappees de fantaisie sont plus agreables ici, et
+moins inquietantes qu'ailleurs, parce qu'on sait qu'elles n'iront
+pas trop loin, seront un peu surveillees par le critique qui ne peut
+s'endormir tout a fait, seront dominees, du reste, toujours un peu,
+et, partant, un peu maitrisees par le souvenir de l'oeuvre qui les a
+inspirees. Dans ces conditions la verve de Diderot a tout charme, sans
+ses perils. Comme son imagination a besoin qu'on lui donne le branle, sa
+verve aussi a toujours besoin qu'on lui donne le ton.
+
+Et je sais tout ce qu'on a reproche a cette critique artistique de
+Diderot. Cette critique artistique, a-t-on dit, est une critique toute
+litteraire. Variations d'un lettre a propos de tableaux.--Il est un peu
+vrai. Et c'est ici qu'il est a propos de faire remarquer quel est le
+fond meme de la critique et de toute l'entente de l'art chez Diderot. Ce
+n'est autre chose que la confusion des genres. Il a eu sur le theatre
+des idees de peintre, et sur la peinture des idees de litterateur. Il
+a voulu au theatre des _tableaux_ et sur les toiles des scenes de
+cinquieme acte. Il a ete pour un theatre qui parlat aux yeux et pour une
+peinture qui parlat aux coeurs; et quand on est mechant, on dit qu'il a
+ete bon critique dramatique au Salon, et bon critique d'art au Theatre.
+Cela certes est un defaut, mais qui ne va pas sans sa revanche. Il ne
+faut pas confondre les genres, mais il ne faut pas les separer jusqu'a
+mettre entre eux des lois de proscription. Les arts sont freres. A les
+confondre, il est vrai qu'on leur fait parler a tous une langue de
+Babel; mais aussi quand on cultive l'un, etre, de nature ou par effort,
+entierement etranger et insensible aux autres, c'est risquer de ne
+connaitre que le metier et de s'y confiner. Le poete dramatique ne doit
+pas _viser_ au tableau, mais qu'il se connaisse en peinture, meme pour
+son art je ne crois pas que ce soit inutile. Le peintre ne doit pas
+faire propos d'attendrir; mais qu'il sache ce qu'est la personne humaine
+dans l'attendrissement et la douleur, ce n'est point de trop. Et le
+critique ne doit pas se tromper d'emotion, et transporter devant les
+toiles l'etat d'esprit qu'il a eu parterre, et c'est un travers ou
+Diderot tombe parfois; mais s'il ne connaissait qu'un genre d'emotion,
+peut-etre risquerait-il de n'en connaitre aucun, peut-etre en
+arriverait-il vite, a moins que meme il ne partit de la, a ne savoir
+d'une piece que si elle est bien faite, et d'une toile rien, sinon que
+tel ton est juste et tel douteux.
+
+Un critique artiste plutot que "technique" c'est ce qu'a ete Diderot, et
+c'est le "metier" aussi bien au theatre qu'au salon qu'il a peu connu;
+mais ses impressions generales sont justes, et il ne s'est trompe ni sur
+Greuze ni sur Sedaine.--Remarquons de plus que si sa critique est si
+litteraire, c'est que la peinture de son temps est bien litteraire
+aussi. Il a affaire a des tableaux qui s'appellent quelquefois, et meme
+souvent: _Le Clerge, ou la Religion qui converse avec la Verite_;
+--_Le Tiers Etat, ou l'Agriculture et le Commerce qui amenent
+l'Abondance_;--_Le Sentiment de l'amour et de la nature cedant pour
+un temps a la Necessite_;--_L'Etude qui veut arreter le Temps_;--_La
+Justice que l'Innocence desarme et a qui la Prudence applaudit_. "Je
+defie un peintre avec son pinceau...." disait Moliere....; les peintres
+du temps de Diderot avaient l'intrepidite de traiter ces sujets-la
+avec leur pinceau. Ils etaient extremement litterateurs. Ils etaient
+pathetiques, comme Greuze, et spirituels, comme Boucher. Quand on y
+songe bien, ce qui doit etonner ce n'est point du tout que Diderot
+ait ete litteraire dans sa critique d'art, c'est combien il l'a ete
+moderement. Et c'est bien plutot un retour au vrai sens artistique que
+je serais tente de voir dans les _Salons_ de Diderot qu'une influence
+predominante et funeste du "point de vue litteraire".
+
+Car, on ne le dit vraiment pas assez, il a le sens infiniment sur,
+d'abord de la couleur, et ensuite de la lumiere, et voila deux points
+qui ne sont pas si peu de chose. Partout ou nous pouvons controler la
+critique de Diderot par l'examen des toiles memes qu'il a critiquees,
+nous voyons, ce me semble, que son sentiment du ton et des colorations
+est entierement juste, et affine; et que pour savoir d'ou vient la
+lumiere, ou elle doit aller, dans quelle mesure juste les objets en
+doivent etre avives, ou baignes mollement, ou effleures, il est peu
+d'oeil plus savant et plus exerce que le sien.
+
+Et pour ces qualites qui sont moitie du peintre, moitie du litterateur
+(et qui sont necessaires au peintre), savez-vous bien qu'il est passe
+maitre? J'entends parler de l'instinct de la composition et du juste
+choix du _moment_. Cet homme qui compose si mal un ecrit, compose, ou
+recompose, admirablement un tableau. La ou il dit: bien compose, on peut
+l'en croire. L'heureuse conspiration en vue d'un effet d'ensemble lui
+saute aux yeux d'abord. Et quand il defait un tableau pour le refaire,
+on sent bien le plus souvent, sinon que son tableau serait meilleur, du
+moins que celui qu'il critique a bien les defauts de composition qu'il
+releve.
+
+Et de meme, le moment precis de l'action qui est celui que le peintre
+doit saisir comme comportant le plus de clarte, le plus de beaute des
+figures, le plus d'harmonie des lignes, et le plus d'interet, il est
+souvent admirable comme Diderot l'entend bien et l'indique juste. Tout
+le _Laocoon_ de Lessing est sorti de cette notion sure du "moment" du
+peintre ou du sculpteur. Diderot avait tout a fait ce don, celui de voir
+une action se grouper pour l'effet esthetique, et celui de l'arreter
+juste a la minute ou elle sera le mieux groupee pour indiquer le
+commencement d'ou elle vient et suggerer la fin ou elle va, et pour etre
+belle en soi, et pour etre pleine de sens dans la plus grande clarte.
+"Chardin, La Grenee, Greuze et d'autres (et les artistes ne flattent
+point les litterateurs) m'ont assure que j'etais presque le seul de
+ceux-ci dont les images pouvaient passer sur la toile presque comme
+elles etaient ordonnees dans ma tete."--Je le crois fort, et cela va
+beaucoup plus loin qu'on ne pense. C'est la marque meme du litterateur
+ne pour sentir l'art. Un critique d'art doit etre un peintre a qui ne
+manque que le metier. C'est a bien peu pres ce qu'a ete Diderot.
+
+--Mais le metier lui-meme, la technique, pour parler plus noblement, est
+partie essentielle de l'art a ce point que n'en pas rendre compte c'est
+causer sur l'oeuvre d'art et non point en faire la vraie critique.--Il
+faut s'entendre, et ne point trop demander. Chaque art a sa beaute
+propre que ne peut comprendre, je dis comprendre, et pleinement et
+minutieusement gouter, par consequent, que l'homme qui connait a fond la
+technique de cet art. Par exemple il faut avoir fait beaucoup de vers
+pour savoir quel est le secret de la beaute d'un vers de Lamartine
+ou d'une strophe d'Hugo. Mais d'autre part les arts ont une beaute
+d'_expression_ qui leur est commune, c'est-a-dire sont faits pour
+eveiller dans les ames certaines sensations generales, un peu confuses,
+il est vrai, mais fortes, dont la foule est susceptible, et dont,
+aussi, elle est juge. Pour me servir du spirituel apologue de M.
+Sully-Prudhomme[81], peinture, sculpture et musique, par exemple, sont
+un Anglais, un Allemand et un Italien qui racontent le meme fait chacun
+en sa langue devant un homme qui ne sait que le francais. Le Francais ne
+les comprend pas; mais a leur mimique il entend tres bien que la chose
+racontee est triste ou gaie, dramatique ou bouffonne ou gracieuse, et il
+ne perd nullement son temps a les entendre et regarder. Tres sensible
+meme, femme, enfant, ou meridional, il pourra meme rire, pleurer ou
+sourire a leur recit. Voila ce que la foule entend aux choses des arts.
+Chaque art a sa _langue_ particuliere, tous ont un _langage_ commun.
+
+[Note 81: _L'Expression dans les Beaux-Arts_, I, 2.]
+
+Eh bien, supposez maintenant un interprete. Quel service pourra-t-il
+rendre au Francais qui ecoute? Pretendre le faire entrer dans le talent
+de narrateur de l'Anglais ou de l'Italien qui est la, il n'y doit point
+songer. C'est toute la langue anglaise ou italienne qu'il faudrait
+qu'il commencat par enseigner, dans toutes ses nuances. Mais appeler
+l'attention sur tel geste et telle intonation, traduire en passant tel
+mot plus necessaire qu'un autre a un commencement d'intelligence du
+recit, donner une idee generale, confuse encore, sans doute, mais deja
+plus saisissable du fait raconte, voila ce qu'il peut faire. Et voila ce
+que le critique d'art doit se proposer. Il entre, de quelques pas, dans
+la technique, sans cesser de se tenir, a l'ordinaire, dans le domaine de
+l'expression, et il donne, par quelques vues discretes sur la technique,
+un peu plus de precision a la sensation d'ensemble, a l'impression
+generale qui affectait la foule.
+
+Et ceci est affaire de mesure. A un Fromentin qui ecrit au XIXe siecle
+pour un public plus familier deja aux choses de peinture, un peu plus
+d'interpretation technique, quelques lecons de langue poussees un peu
+plus loin sont deja permises. A Diderot une traduction brillante du
+sentiment general du tableau suffit le plus souvent, et doit suffire; et
+nos critiques modernes les plus savants sont bien forces, a l'ordinaire,
+de se tenir eux-memes a peu pres dans ces limites.--Un critique d'art
+sera toujours surtout un homme qui a assez de talent, en decrivant
+un tableau, pour donner au public le desir de l'aller voir; et si la
+critique d'art, qui consiste surtout en cela, ne consistait strictement
+qu'en cela, Diderot serait certainement le grand maitre inconteste de
+la critique d'art. Il en reste, en tous cas, le brillant, seduisant et
+eloquent initiateur.
+
+
+
+V
+
+L'ECRIVAIN.
+
+Diderot est grand ecrivain par rencontre et comme par boutade, et il
+trouve une belle page comme il trouve une grande idee, avec je ne sais
+quelle complicite du hasard. C'est un homme d'humeur, et par consequent
+un ecrivain inegal. "Un homme inegal n'est pas un homme, dit La Bruyere;
+ce sont plusieurs." Et il y a plusieurs ecrivains dans Diderot.--Il y
+a l'ecrivain lucide, froid et lourd qui ecrit les articles de
+l'Encyclopedie.--Il y a l'ecrivain dur et obscur qui expose une theorie
+philosophique qu'il n'entend pas bien.--Il y a le rheteur fieffe qui a
+donne a Rousseau le gout des points d'exclamation, qu'il a, a son
+tour, recu de lui, et qui, brusquement, sans prevenir, au cours d'une
+exposition tres calme ou d'une lettre tres tranquille, s'echappe en
+apostrophes et prosopopees qu'on sent parfaitement factices. Le voila
+qui ecrit a Falconet: "Que vous dirai-je encore? Que j'ai une amie....
+Tenez, Falconet, je pourrais voir ma maison tomber en cendres sans en
+etre emu, ma liberte menacee, ma vie compromise, pourvu que mon amie me
+restat. Si elle me disait: Donne-moi de ton sang, j'en veux boire; je
+m'en epuiserais pour l'en rassasier."--Ceci pour s'excuser aupres de
+Falconet de ne point l'aller rejoindre en Russie. Or, a cette amie meme,
+a Mme Volland, il parle de la perspective et de l'approche de ce voyage
+en Russie, a la meme date, avec la plus parfaite tranquillite. Et il y
+a aussi en Diderot l'ecrivain ardent, impetueux, d'une prompte et vive
+saillie, qui jette une scene sous nos yeux ou qui enleve un recit d'un
+tel mouvement, d'un tel elan, et, notez le, avec une telle perfection
+de forme, qu'on ne songe plus a la forme, qu'on ne s'en apercoit plus,
+qu'on croit voir, sentir et penser soi-meme, que l'intermediaire entre
+vous et la chose, que l'interprete, que l'ecrivain, en un mot, a
+disparu; et c'est la le triomphe meme de l'ecrivain. C'est en cela que
+Terence, et Racine, et ce pauvre Prevost une fois par hasard, et Merimee
+souvent, sont des ecrivains superieurs. Diderot a une centaine de pages
+ou l'on est tout etonne de le trouver de cette famille.
+
+Et quelquefois encore, quoique bien rarement, Diderot est meme poete.
+Il trouve le mot puissant et sobre, court et magnifique, si plein qu'il
+descend comme d'une seule coulee dans l'ame, et la remplit et l'habite
+immediatement tout entiere: "Tout s'aneantit, tout perit: il n'y a que
+le monde qui reste, il n'y a que le temps qui dure."--Il trouve le
+symbole exact et en meme temps riche, ample, s'imposant a l'imagination,
+et il sait l'enfermer dans une periode harmonieuse dont le
+retentissement prolonge longtemps dans notre memoire ses ondes sonores:
+"Mefiez-vous de ces gens qui ont leurs poches pleines d'esprit et qui
+le sement a tout propos. Ils n'ont pas le demon; ils ne sont jamais ni
+gauches ni betes. Le pinson, l'alouette, la linotte, le serin jasent et
+babillent tant que le jour dure. Le soleil couche, ils fourrent leur
+tete sous l'aile, et les voila endormis. C'est alors que le genie
+prend sa lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage,
+inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence
+son chant, fait retentir le bocage et rompt melodieusement le silence et
+les tenebres de la nuit."--Et voila, certes, qui est etrange, de trouver
+dans l'auteur des _Bijoux indiscrets_ une pensee, un sentiment et une
+"strophe" de Chateaubriand.--C'est que le style c'est l'homme, _quoi
+qu'en_ ait dit Buffon: le style est la melodie interieure de notre
+pensee, et la pensee de Diderot a ce caractere entre tous qu'elle est
+inattendue, meme de lui-meme. Inegal, inconstant, multiple, versatile,
+girouette sur le clocher de Langres, comme il a dit, il est, selon le
+quart d'heure, vulgaire, plat, ordurier, tendre, aimable, charmant,
+quelquefois sublime; et son style, non appris, non acquis, non
+surveille, non chatie, non corrige, son style d'improvisateur, comme
+sa pensee, est capable de bassesses, d'obscurites, d'incorrections,
+de gaucheries, de graces, de vivacites aisees et brillantes, parfois
+d'echappees subites vers les hauteurs, et meme de serenites imposantes.
+
+
+
+VI
+
+Quelques intuitions de genie, quelques recits plein de verve, quelques
+silhouettes bien enlevees, quelques theories neuves trop melees
+d'obscurites, beaucoup de polissonneries, beaucoup de niaiseries,
+enormement de verbiage et de fatras fumeux, voila ce qu'a laisse
+Diderot. Rien de complet, rien d'acheve, ni comme systeme philosophique,
+ni comme oeuvre d'art. Son role a ete plus grand que son oeuvre. Par
+son infatigable activite, par ses qualites estimables, et presque
+inestimables, de caractere et de bon coeur, il a tenu une tres grande
+place en son temps; il a ete le lien entre les esprits et les caracteres
+les plus difficiles et quelquefois les moins faits pour s'entendre,
+et personne plus que lui n'etait ne directeur de journal. Il ne lui a
+manque qu'un vrai et grand genie, ou peut-etre seulement de la suite
+dans les idees, pour mener son siecle, que personne n'a mene, comme il
+est arrive d'ailleurs a presque tous les siecles.--Il l'a rempli d'un
+grand bruit d'audaces, de scandales et de papier remue. Il a vecu dans
+cette fournaise et ces bruits de forge comme dans son element naturel.
+Il a fort agrandi le calme atelier de son pere, et fabrique beaucoup
+plus de couteaux que lui, moins inoffensifs. C'etait un rude ouvrier
+que le travail grisait, et aussi la recreation, et aussi les histoires
+racontees, les discussions et la rhetorique. De pensee calme, de
+reflexions, de meditation, de contemplation, au milieu de tout cela,
+aussi peu que rien. Vrai Francais des classes moyennes, sans esprit,
+sans distinction, plein d'intelligence, de facultes d'assimilation, de
+facilite au travail et a la parole, avec un ideal peu eleve, peu de
+scrupules de moralite, et un tres bon coeur. Il s'est laisse aller a
+cette nature, si melee de mal et de bien, de tout son mouvement et
+de tout son elan, incapable de reaction contre lui-meme, comme de
+reflexion. Cette nature, il la croyait bonne; le souci, le sentiment
+seulement, de notre infirmite, de notre misere, et de notre puissance a
+nous ameliorer, lui etait inconnu. Quand cela manque, on ne peut etre
+qu'une force de la nature tres interessante. Il l'a ete. Ce n'est pas
+peu.
+
+Sa fortune litteraire a ete curieuse. Tres connu dans son temps et tres
+en lumiere comme remueur d'idees et "philosophe", beaucoup moins comme
+artiste, il a eu cette chance, pour prolonger sa gloire, que ses ecrits
+les plus heureux, les plus piquants, les plus vivants, sont sortis
+les uns apres les autres, a de longs intervalles, quelques-uns tout
+recemment, des bibliotheques particulieres ou des armoires a manuscrits
+les plus eloignees et les mieux closes. A chaque revelation c'a ete un
+etonnement et une joie litteraire. On le croyait toujours la veille
+beaucoup moins grand. L'attention sur lui et l'admiration a son egard
+ont ete renouvelees et rajeunies periodiquement comme par son bon ami le
+hasard, qui se montrait aussi intelligent que bienveillant; et une sorte
+de devotion litteraire en a ete comme confirmee et rafraichie avec soin
+autour de son monument.
+
+Une autre sorte de devotion, qui n'avait rien absolument de litteraire,
+s'est fort echauffee aussi sur son nom. Vers le milieu de ce siecle,
+beaucoup lui ont ete infiniment reconnaissants d'etre irreligieux plus
+scandaleusement qu'un autre, de mettre la grossierete la plus determinee
+au service de la "saine philosophie". Cela n'a pas laisse de grossir sa
+cour.
+
+Aujourd'hui nous le connaissons, ce semble, tout entier, et nous sommes
+trop loin des querelles religieuses, releguees dans les basses classes
+de la nation, pour ne pas le juger avec une pleine tranquillite
+d'esprit. Nous le trouvons grand par le travail; curieux, intelligent,
+et penetrant parfois, mais trouble et empetre souvent, comme philosophe;
+romancier plein de verve, sans imagination veritable, critique d'art
+d'un grand gout et d'une sensibilite artistique tout a fait rare
+et superieure; ecrivain inegal, dont quelques pages sont des
+chefs-d'oeuvre, et dont la maniere la plus ordinaire est un bavardage
+intarissable mele de galimatias.--Il faut savoir dire qu'il est
+decidement de second ordre. Mais, plus qu'un autre, il represente
+quelque chose: l'individualisme du XVIIIe siecle s'appliquant enfin
+franchement et insolemment a tout, pour tout detruire, peut etre sans le
+vouloir; a la societe, a la religion, a la morale; ne laissant debout
+que l'homme avec ses instincts, tenus pour bons; dissolvant la
+communaute humaine, sous forme de pensee commune dans l'espace, sous
+forme de pensee traditionnelle dans le temps. Il represente plus qu'un
+autre, plus que Rabelais et Montaigne, infiniment plus que Voltaire,
+plus que Rousseau, la revanche de la "nature" contre ce que les hommes
+ont cru devoir faire, depuis qu'ils existent, pour s'en distinguer.
+L'obeissance et l'adhesion complaisante a l'instinct naturel, c'est son
+fond meme. Cela veut dire peut-etre que cet instinct naturel, il ne le
+comprend nullement. Car il est aussi de la nature _humaine_, et c'en
+est peut-etre la verite et le caractere propre, de sacrifier l'instinct
+individuel a une regle et a une loi commune, pour que nous puissions
+vivre et durer, ce qui est encore, ce semble, le besoin le plus
+imperieux de notre nature.
+
+
+
+JEAN-JACQUES ROUSSEAU
+
+
+
+I
+
+SON CARACTERE
+
+Jean-Jacques Rousseau, romancier francais, naquit a Geneve le 28 juin
+1712. Sa vie jusqu'a la quarantieme annee, et meme toute sa vie, fut un
+roman. Declasse des l'enfance, vagabond, homme de tous metiers, depuis
+les plus honorables jusqu'aux pires, graveur et laquais, musicien et
+industriel forain, presque secretaire d'ambassade et, plusieurs fois,
+favori soudoye de grandes dames, point mendiant, mais quelquefois un peu
+voleur, a travers tout cela reveur, artiste, infiniment sensible aux
+beautes naturelles et aux plaisirs simples, sans un grain d'ambition,
+n'ecrivant point, ne rimant point, de temps en temps lisant avec fureur,
+toujours regardant avec delices le ciel, les verdures et les eaux,
+ou caressant avec extase un reve interieur; c'est ainsi qu'il arriva
+jusqu'a l'age mur.--C'est la vie de jeunesse et l'education d'un _Gil
+Blas_ sensible, imaginatif et passionne. Il pouvait en sortir un "neveu
+de Rameau" de la pire espece. Il en sortit un desequilibre, mais non
+point un homme vil. Le fond etait bon, non le fond moral, qui n'existait
+pas, mais le fond sensible. Rousseau avait tres bon coeur. Faible,
+et sans aucune espece d'energie morale, il etait bon, compatissant,
+charitable, et, tres reellement et non pas seulement en phrases,
+"fraternel".--Il ne faut jamais perdre cela de vue; c'est le premier
+trait. Rousseau est un candide. Son cynisme meme, quand il n'est pas
+une forme de son orgueil, est une forme de son ingenuite. Le premier
+mouvement dans Rousseau est un geste naturel et spontane d'elan vers
+autrui, de confiance, et de bras ouverts. Il a toujours commence par
+adorer qui lui faisait accueil. Il y montre une naivete lamentable,
+honorable et touchante. Les grandes amities qu'il a fait naitre,
+et qu'il n'a pas toujours reussi a lasser, lui vinrent de la; les
+affections posthumes qu'il a excitees tout de meme. Mille lecteurs se
+sont dit comme Mme de Stael: "J'aurais reussi a l'apprivoiser, a le
+ramener, a le garder." Il a donne, il donnera toujours cette illusion,
+parce que naturellement on va au fond, et que le fond chez lui est bien
+douceur et naive tendresse.
+
+Seulement, s'il etait bon, il se sentait bon, ce qui est tres dangereux,
+lorsque manque le correctif de l'humilite. Sans vraie religion, sans
+instinct moral primitif, et apres une vie de jeunesse si demoralisante,
+d'ou aurait pu lui venir l'humilite? La modestie vient du bon sens tres
+puissamment aide par l'education religieuse ou au moins morale. Rousseau
+n'avait pas l'ombre de modestie, et, se sentant bon, il se jugeait le
+meilleur des hommes, et s'il etait bonte de tout son coeur, il etait
+orgueil des pieds a la tete. Il l'etait avec candeur, avec passion, et
+avec exaltation, comme il etait tout ce qu'il etait. Dans ses reveries
+de jeunesse, il songeait au chant des oiseaux, a presser l'humanite
+entiere sur son coeur, et, aussi, il songeait a lui, avec des transports
+de complaisance, a sa bonte, a sa douceur, a ses facultes d'epanchement
+et de tendresse, et, insensiblement, se batissait un piedestal, que
+plus tard il sentira toujours sous lui, et sur lequel, innocemment, il
+prendra des attitudes.
+
+Ajoutez enfin l'absence complete de sens du reel et une imagination
+romanesque que tout a contribue a entretenir et que rien n'a contenu. Le
+roman, vulgaire et picaresque, mais enfin le roman qu'il a vecu jusqu'a
+quarante ans, et au dela, a passe dans son esprit et dans tout son etre,
+l'a marque profondement, et pour toujours. Il n'a jamais vu aucune
+chose telle qu'elle est. Il a vu chaque chose plus belle qu'elle n'est,
+jusqu'a quarante ans, plus laide qu'elle n'est a partir de l'age mur, et
+de plus en plus jusqu'a la vieillesse. Et, comme dans l'age mur il y a
+toujours en nous des retours de l'etre anterieur, souvent, meme en sa
+maturite, il commencait par voir une chose nouvelle en jeune homme,
+et en etait ravi; puis, tres vite et brusquement, il la voyait en
+vieillard, et en fremissait d'horreur. Mais toujours, noir ou bleu
+tendre, le reve s'est interpose entre lui et le reel, et a deforme le
+contour et change la couleur des choses.
+
+Bon, candide, orgueilleux et romanesque, tel il etait quand il rencontra
+la societe humaine. Jusqu'a quarante ans, il ne l'avait pas habitee. Le
+vagabondage produit les memes effets que la solitude. Le voyageur voit
+plus d'hommes que les autres, et, moins que les autres, connait l'homme;
+car a changer sans cesse on ne penetre rien. A quarante ans Rousseau
+avait eu des aventures diverses, et des epreuves, sans pour cela avoir
+acquis l'experience. Le monde avait glisse devant ses yeux, et l'avait
+infiniment amuse; mais il ne le connaissait point. Du contact du
+Rousseau que nous connaissons avec la societe, et du froissement
+terrible qui s'ensuivit, naquit le Rousseau d'apres quarante ans, celui
+qui a pense et qui a ecrit.
+
+Rousseau arrivait a Paris avec l'education des champs, des bois, des
+marches a pied, des reveries, des amours faciles, et d'une imagination
+puissante et charmante. C'etait La Fontaine, plus sombre deja, parce
+qu'il etait malade, et parce qu'il s'etait charge d'une compagne
+stupide, tyrannique et traitresse, dont je ne dirai qu'un mot, mais
+avec certitude, c'est que c'est a elle que toutes les fautes graves de
+Rousseau doivent etre imputees;--c'etait La Fontaine moins leger et deja
+hante de soucis; mais c'etait La Fontaine. Meme age, meme education
+provinciale et champetre, meme candeur, meme tendresse caressante,
+meme imagination romanesque, memes lectures libres et vagabondes, et,
+remarquez-le, meme absence de manuscrits jusqu'a quarante ans.--Il fut
+accueilli comme La Fontaine, avec empressement, avec engouement. Et
+il se livra avec candeur, et avec passion. Il n'etait pas averti. Ces
+grandes dames et grands seigneurs qui l'accueillaient, sa naivete, et sa
+bonte, et son orgueil aussi, lui montrerent en eux des amis, de purs
+et simples amis. Il accepta leur hospitalite sans se douter qu'elle ne
+pouvait pas aller sans servitude. Les servitudes vinrent, ou au moins
+les exigences.--Habiter une petite maison de Mme d'Epinay, quoi de
+plus simple? Mais courir au chateau de Mme d'Epinay quand Mme d'Epinay
+s'ennuie, c'est-a-dire toujours, il n'avait pas songe a cette
+contre-partie, et la trouva rude.--Recevoir, a peu pres, l'ordre de
+suivre Mme d'Epinay, en hiver, dans un voyage fatigant, triste et
+onereux, toute affaire cessante et toute etude laissee, il n'avait pas
+prevu que cela fut dans le contrat. Stupefait et desoriente, maladroit
+par consequent, tergiversant, non sans une certaine duplicite, comme il
+arrive presque toujours dans les situations fausses, il en vient a se
+faire detester et chasser; et voila un de ses premiers contacts avec le
+monde.--Aimer une comtesse, charmante du reste, et qui ne le hait pas,
+mais qui est une dilettante du sentiment, nullement une heroine de
+l'amour, et qui le laissera se tirer d'affaire comme il pourra, quand
+une trahison domestique, ou simplement les propos du monde, les auront
+compromis tous deux; s'en tirer tres mal, par des demarches et des
+lettres assez humiliantes: voila une de ses premieres ecoles.--Serrer
+sur son coeur toute la troupe encyclopedique, et croire que ces gens
+de lettres, si pleins de beaux sentiments, ne veulent de lui que son
+affection; s'apercevoir trop tard qu'ils exigent la soumission dans
+l'ecole et la discipline dans le rang, et qu'ils sont tres durs pour
+qui vit et pense d'une facon independante: voila une de ses premieres
+experiences.
+
+L'orgueil aidant, et l'imagination romanesque, il en vint tres vite
+a detester cette societe humaine pour laquelle, je ne dirai point il
+n'etait pas fait, mais, ce qui est bien pis, pour laquelle il etait
+fait, au contraire, de par ses sentiments tendres, et a laquelle
+quarante ans de vie vagabonde ne l'avaient point prepare. Un misanthrope
+de naissance n'eut pas souffert des petites miseres sociales; un homme
+candide, et tendre, et orgueilleux, souffrait autant de l'amour naturel
+qu'il avait pour le monde que des blessures qu'il en recevait, et de
+l'un et l'autre reunis, jusqu'au desespoir.--Ajoutez sa maladie, qui
+etait de celles qui developpent l'irritabilite et la melancolie; ajoutez
+son interieur dont il souffrait sans que son orgueil lui permit d'en
+convenir, ni sa bonte de s'en plaindre, ni sa faiblesse de s'en
+delivrer; et vous comprendrez ce trouble mental qui n'etait un mystere
+pour aucun des amis de Rousseau, et qui n'est pour les medecins rien
+autre chose que la manie des persecutions et la folie des grandeurs,
+affections qui vont presque toujours ensemble et s'entretenant l'une
+l'autre; et voila le dernier etat moral de Rousseau.
+
+N'oubliez point d'ailleurs que la complexion premiere, a travers toutes
+les vicissitudes de la vie, est chez nous si forte que le gout de
+Rousseau pour les amities mondaines, et les protecteurs et les
+bienfaiteurs, persistait encore et malgre tout, jusqu'au terme; que,
+jusqu'a la fin de sa vie, il rechercha ces dependances affreuses et
+adorees dont il fut toujours degoute et toujours epris; que le passage
+continuel d'un transport de confiance a un acces de desenchantement et
+de colere secouait jusqu'a la briser sa frele machine, et l'inclinait
+de plus en plus aux humeurs noires et aux chagrins profonds; et tout ce
+qu'il y a d'amertume melee d'illusions douces dans les ouvrages de ce
+singulier philosophe n'aura plus rien qui vous etonne.
+
+Ses ouvrages en effet sont lui-meme, et, ce qui est plus rare, ne
+sont rien que lui. Il est avant tout un homme d'imagination: tous ses
+ouvrages sont des romans. Il a fait le roman de l'humanite, et c'est
+l'_Inegalite_; le roman de la sociologie, et c'est le _Contrat_; le
+roman de l'education, et c'est l'_Emile_; un roman de sentiment, et
+c'est la _Nouvelle Heloise_; le roman de sa propre vie, et c'est les
+_Confessions_.--Et dans chacun de ces romans il s'est mis tout entier,
+tendresse et orgueil, illusions de tendresse et illusions d'orgueil, sa
+tendresse lui tracant un ideal de bonheur simple, de vertu facile et
+d'epanchement et d'embrassement fraternel; son orgueil le mettant en
+guerre violente et implacable contre la societe reelle qui l'a mal
+accueilli, a son gre, et lui persuadant d'en faire la satire ardente,
+d'en prendre toujours le contre-pied, et de la demolir pour la
+refaire;--d'ou resulte un optimiste misanthrope, un Sedaine satirique,
+un Francois de Sales qui est un Juvenal, et un revolutionnaire plein
+d'esprit de paix et d'amour, le tout dans un romancier de genie.
+
+
+
+II
+
+LE "DISCOURS SUR L'INEGALITE".
+
+Tout Rousseau est dans le discours sur _l'Inegalite parmi les hommes_.
+Ceci est un lieu commun. Je m'y resigne, parce que je le crois vrai. On
+en a conteste la verite. J'y reviens parce que, controle fait, je le
+crois vrai. Rousseau trouve la societe mauvaise. J'ai dit pourquoi.
+C'est un plebeien qui a voulu etre du monde, qui en a ete, qui a cru
+n'en pouvoir pas etre, qui s'en est cru meprise, et qui s'en venge par
+en medire, tout en l'adorant encore. (Remarquez que, plus tard, dans
+la _Nouvelle Heloise_, c'est un plebeien epris d'une patricienne, aime
+d'elle, trahi par elle, regrette par elle et toujours reste dans son
+coeur, que Rousseau mettra en scene. La _Nouvelle Heloise_ est le reve
+d'une nuit d'ete d'un maitre d'etudes.) Pour le moment il n'en est qu'a
+regarder la societe en son ensemble, et a la trouver horrible. _Et
+pourtant l'homme est bon!_ Rousseau le sent, a se sentir, sans se bien
+connaitre. L'homme bon, la societe inique; l'homme bon, les hommes
+mechants; l'homme ne bon, devenu infame: cette double idee, sous quelque
+forme qu'on l'exprime, et qu'il l'exprime, c'est la pensee eternelle
+de Rousseau. Et il est aise de le croire, puisque c'est son ame meme.
+"L'homme bon", c'est sa tendresse qui parle; "les hommes mauvais", c'est
+son orgueil. Il a repete cela toute sa vie, parce que, toute sa vie, son
+orgueil et sa tendresse n'ont cesse de parler.
+
+Mais encore comment cela est-il arrive? Comment l'homme bon est-il
+devenu mechant? Qui resoudra cette contrariete?--Ici intervient la
+reflexion, et se forme peu a peu, assez vite d'ailleurs, le systeme.
+Raisonnant sur lui-meme, sans s'en rendre compte, Rousseau raisonne
+ainsi: "Et moi aussi j'ai ete bon. J'ai eu quarante ans de bonte facile
+et charmante. Mes mouvements de haine et de malice, depuis quand les
+trouve-je en moi? Depuis que je suis entre dans la societe des hommes.
+Si tant est que je le sois, c'est eux qui m'ont gate. L'humanite tout
+entiere a du subir la meme transformation. L'homme est ne bon (car j'en
+suis sur); il s'est rendu mechant en se faisant social. Le mal moral est
+le resultat d'une erreur. L'humanite s'est trompee sur ses destinees;
+elle s'est abusee sur sa vocation. Elle s'est crue faite pour vivre en
+etat social. C'est en etat de nature qu'elle devait rester. Cet etat
+de nature a du exister.--Il a existe.--Il faut le retrouver, et y
+retourner. Des siecles nous en separent. Qu'importe? Et, du reste, ce
+n'est pas vrai. Dans le temps infini, qu'est-ce que six ou sept mille
+ans peut-etre? Tres probablement un court instant. C'est d'hier, par une
+erreur d'un jour, que nous nous sommes mis nous-memes aux bras la chaine
+qui nous froisse et qui en nous irritant nous rend mauvais. Revenons a
+l'etat de nature. Effacons l'histoire, cette courte meprise, ce mauvais
+reve d'une nuit de l'humanite."
+
+C'etait une idee toute nouvelle,--tres vieille aussi; nouvelle forme
+d'une pensee tres ancienne parmi les hommes. C'etait l'idee du paradis
+primitif, et de la _chute_. L'homme est ne bon et heureux. La nature ne
+pouvait que le faire tel. Il a voulu _inventer quelque chose_, sortir
+de son etat. Il s'est perdu, il est _tombe_. Son effort, desormais,
+est eternellement a se relever et a revenir.--Cette idee, presque
+instinctive chez l'homme, est fondee en raison et en sentiment. Le
+sentiment qui l'entretient chez chacun est sans doute le souvenir de
+l'enfance heureuse, insouciante et innocente (sans qu'on fasse reflexion
+que l'enfance heureuse est un bienfait, et le plus grand, de la societe,
+le resultat cherement acquis de centaines de siecles qui ont cree un peu
+de securite pour la faiblesse).--L'idee rationnelle qui est au fond de
+cette conception, c'est celle de l'inquietude eternelle de l'homme.
+Chacun de nous sent les malheurs que le desir de changement lui a
+attires, sans pouvoir comprendre quel serait le malheur effroyable d'une
+eternelle immobilite. Nous concluons que le meilleur eut ete, pour
+chacun de nous, de rester tranquille, et, generalisant, nous voyons
+l'humanite souffrant et peinant parce qu'elle a bouge, un jour, a tendu
+au mieux, s'est deplacee, s'est mise en route. Que ne se tenait-elle
+coi?
+
+Cette idee, quoi qu'on en puisse penser, est bien celle de Rousseau. Il
+rencontrait,--ou il retrouvait dans quelque reminiscence obscure, ce que
+je serais tres porte a croire--l'idee theologique de la chute. Il voyait
+l'homme d'abord innocent au sortir des mains de Dieu, s'engageant par
+une faute... non, car dans ce cas il n'aurait pas ete tout bon...
+s'engageant par une erreur de son esprit dans une voie mauvaise ou il
+reste longtemps, et ayant besoin d'un sauveur. Et ce sauveur ce sera
+Rousseau lui-meme.
+
+Remarquez qu'il est beaucoup plus pres de l'idee theologique qu'il ne le
+croit sans doute. Car, dans son systeme, la chute de l'homme, c'est sa
+transformation en animal social; mais c'est aussi la conquete qu'il a
+faite de la science, et qu'il a eu tort de faire. Le _Discours sur
+les lettres, les sciences et les arts_, bien moins important que le
+_Discours sur l'Inegalite_, et presque enfantin, n'en est pas moins
+un chapitre de celui ci. Le tort des hommes a ete de vouloir vivre en
+societe; il n'a pas ete moins de _vouloir savoir_ et de vouloir penser.
+"L'homme qui reflechit est un animal deprave." Simplicite, ignorance,
+innocence, et insociabilite: voila les conditions veritables du bonheur
+humain.
+
+L'homme a ete dans cet etat tres longtemps; il en est sorti, par erreur
+comme j'ai dit, par une demi-faute aussi, si l'on veut, entendez par une
+sorte de paresse et d'abandonnement bien mal entendus. L'homme a cru que
+l'etat social lui donnerait des moments de loisir et de repos. La vie
+naturelle est dure: chacun y doit pourvoir a sa subsistance et a celle
+de ses enfants. L'etat social c'est la division du travail, qui permet
+a chacun, son office rempli, de se reposer sur la communaute et de
+reprendre haleine.--Il est tres vrai; mais l'etat social developpe, ou
+plutot cree dans l'homme, des passions qu'il n'avait pas prevues et qui
+lui otent en effet tout ce repos. L'ambition, l'avidite, la jalousie, la
+simple emulation, l'amour-propre, qui n'existaient point tout a l'heure
+et qui existent a present, demandent a l'homme plus d'efforts que la
+securite sociale et la bonne ordonnance sociale ne lui en epargnent.--De
+meme, sciences, lettres et arts sont des inventions de la paresse
+humaine, qui la frustrent, et se tournent contre elle. On a invente les
+premieres sciences pour prevoir, mesurer, compter, s'accommoder mieux
+sur la terre et avoir ainsi des moments de repit; les premiers arts,
+locomotion, navigation, metallurgie, agriculture, pour avoir quelque
+chose au grenier et a la grange, et ne pas chasser tous les jours; les
+lettres et les arts d'agrement pour charmer les heures de treve ainsi
+conquises. Mais on ne se doutait pas que ces moyens d'affranchissement
+deviendraient puissances oppressives et absorbantes, veritables
+tyrans, par l'attrait qu'elles devaient exciter; qu'elles seraient
+_la civilisation_, sorte de course furieuse a la poursuite d'un ideal
+reculant toujours, exigeant de l'homme, seulement pour la suivre, des
+efforts enormes et une contention qui est un etat morbide continu, et
+toujours aspirant a etre plus complete et achevee, et trainant l'homme
+eperdument a sa suite dans un labeur toujours plus rude et un elan
+toujours plus disproportionne a ses forces.--Il y a la une immense
+meprise de l'humanite. Il faut que l'humanite revienne en arriere.
+
+Mais pourra-t-elle recouvrer l'etat primitif? En un certain sens,
+non; en un autre oui, et mieux que cet etat. Elle etait vertueuse par
+ignorance, et heureuse sans le savoir. Sa longue erreur, dont il ne
+faudrait point qu'elle perdit le souvenir, lui aura servi a revenir a
+l'etat primitif par choix, par preference et par juste estime faite de
+lui. Elle ne le subira plus, elle y adherera, et elle ne le vivra point
+seulement, elle le pensera en le vivant; et il ne sera plus un etat
+seulement, mais a la fois un etat, une idee et une volonte. Et tous les
+precieux biens du premier age seront retrouves, aussi precieux, mais
+plus nobles, en ce qu'on en sentira le prix. La simplicite sera mepris
+de l'orgueil, l'ignorance mepris du savoir, l'insociabilite mepris
+des vanites et des ambitions,--et l'innocence sera vertu. C'est a ce
+troisieme etat qu'il faut parvenir, qui est un progres, et sur le
+second, et meme sur le premier.
+
+C'est ainsi que Rousseau, tout en paraissant tourner le dos a son
+siecle, est de son siecle plus que personne; car sa regression est un
+progres, et le plus grand que l'humanite puisse faire, et il l'en croit
+capable; car sa reaction est un violent effort pour rebrousser, mais
+dans le dessein de revenir en avant, une fois le vrai chemin retrouve,
+et il croit le voyage possible; car son horreur pour la pretendue
+perfectibilite n'est que l'amour de celle qu'il croit vraie; et non pas,
+comme les autres, il croit l'homme bon et devenant meilleur; mais il
+croit l'homme bon, deprave, et corrigible; bon, dechu et capable
+de relevement, ce qui est croire a la perfectibilite comme avec
+redoublement de foi et un raffinement de certitude.
+
+Et maintenant que la misanthropie de Rousseau et son esprit de
+denigrement a l'egard de son siecle trouvent leur compte dans ce detour,
+et meme qu'ils ne soient pas sans inspirer un peu ce systeme, il est
+bien possible. Mais c'est l'idee fondamentale, originale et profonde
+de Rousseau; c'est tout Rousseau; et je m'etonne qu'on en doute. Passe
+encore si vraiment elle n'etait que dans le _Discours sur les lettres
+et les sciences_ et dans le discours sur l'_Inegalite_. Mais elle est
+reprise et resumee magistralement (apres l'_Emile_) dans la _Lettre
+a Monseigneur de Beaumont_ et, en la reprenant, Rousseau renvoie
+formellement le lecteur au discours sur l'_Inegalite_, dont il affirme
+que l'_Emile_ n'est que la suite; et du reste elle est dans tous les
+ouvrages de Rousseau (sauf le _Contrat social_), et de tous elle forme
+comme le fondement et le centre.
+
+Elle est une pure hypothese et un roman. Elle suppose tout ce qui est a
+prouver. Elle ne tient compte des faits que pour nier tous ceux qu'on
+connait. Rousseau le dit en propres termes: "J'ecarte tous les faits".
+Des lors que reste-t-il? Une antinomie dont un des termes est une pure
+invention de l'imagination. Rousseau dit: "L'homme est ne bon, et
+partout il est mechant. Resolvons cette contrariete"; comme il dira plus
+tard: "L'homme est ne libre, et partout il est dans les fers". Dire: "le
+mouton est ne carnivore; et partout il mange de l'herbe; expliquons ce
+prodigieux changement", serait aussi juste. Ce qu'il faut avouer, c'est
+que nous n'avons aucune notion historique de l'homme dans l'etat de
+nature, et que des lors, sans nier cet etat, nous n'avons qu'a ne pas
+nous en occuper. Il n'existe pas comme element de raisonnement. Y
+pousser comme a un ideal dans l'avenir serait permis; y pousser comme
+a un retour et a une restauration est mettre au principe de
+l'argumentation un vice qui la ruine d'avance. Tout ce que nous savons
+des fourmis, c'est qu'elles ne vivent qu'en fourmilieres; des abeilles,
+c'est qu'elles ne vivent qu'en ruches, et des hommes qu'ils ne vivent
+qu'en societe. Comme a dit Rossi, "l'homme vit en societe comme le
+poisson dans l'eau". Le supposer vivant autrement est une idee, du
+reste tres interessante, de romancier. Le _Discours sur l'Inegalite_,
+l'oeuvre, d'ailleurs, de Rousseau ou il y a le plus d'imagination, de
+verve, d'originalite neuve encore et fraiche et naturelle, n'est qu'une
+histoire de Swift a laquelle l'auteur croirait. C'est l'Astree de la
+sociologie.
+
+Aussi j'engage a le lire et ne l'analyserai point. L'histoire de
+l'humanite qui y est tracee est d'un grand poete qui ne serait pas tres
+bon psychologue. Des idees tres justes, ca et la, sur la nature humaine
+y traversent la reverie continue, puis disparaissent sans aboutir.
+L'auteur n'en tire rien. Par exemple, il nous dit que tout l'homme
+primitif est egoisme et altruisme, et rien de plus; et de cette vue tout
+un systeme pourrait sortir. Mais, ensuite, il abandonne l'altruisme
+completement et attribue uniquement l'invention sociale a l'egoisme mal
+entendu des foules et a la tromperie de quelques habiles. Tout cela est
+peu lie, peu suivi et mal fondu. Reste la tendance generale. Elle est
+celle que j'ai dite: conviction que l'homme est, au moins, _trop_
+social: qu'il faudrait, au moins, restreindre l'etat social a son
+minimum, revenir, sinon a la famille isolee, du moins a la tribu, au
+clan, a la petite cite; qu'ainsi diminueraient et la lourdeur de la
+tache et l'intensite de l'effort, et l'enormite des inegalites entre les
+hommes; qu'ainsi seraient attenues les besoins factices, gloire, luxe,
+vie mondaine, jouissances d'art; qu'ainsi l'homme serait ramene a une
+demi-animalite intelligente encore, mais surtout saine, paisible,
+reposee et affectueuse, qui est son etat de nature, en tout cas son
+etat de bonheur.--Et vous pouvez ne pas lire ce qui suit. Sauf dans le
+_Contrat social_ (et encore!) Rousseau, de toute sa vie, n'a pas dit
+autre chose que ce qu'il vient de dire.
+
+
+
+III
+
+LA "LETTRE SUR LES SPECTACLES."
+
+Il l'a professe et proclame dans sa _Lettre sur les spectacles_ avec une
+eloquence specieuse et entrainante qui est d'un grand maitre. D'un coup
+d'oeil sur de polemiste, qui ne lui a jamais manque, il a bien vu la
+place particulierement sensible ou il fallait frapper. Si la litterature
+est l'expression supreme de la civilisation, le theatre est l'expression
+extreme et comme aigue de la litterature et de l'etat litteraire. La le
+dernier terme de l'artificiel est atteint. L'homme ne se contente pas
+d'y etre artiste, il s'y fait moyen d'expression lui-meme. Il fait une
+oeuvre d'art, et il la joue. Il concoit une statue, il la cree; et cette
+statue c'est lui-meme, sur un piedestal qui s'appelle la scene. Il
+concoit un poeme, il l'ecrit, et ce poeme il le vit, artificiellement,
+il fait semblant de le vivre, entre deux decors.--Arrive la, l'homme est
+aussi loin de l'etat de nature, si l'etat de nature existe, qu'il est
+possible. Il est tout art, tout artifice, tout jeu. C'est l'extreme
+amusement et raffinement du civilise; pour Rousseau ce doit etre
+l'extreme degradation.
+
+De fait, il le croit, et il le crie de tout son coeur. Pour lui le
+theatre est une ecole de mauvaises moeurs, et il corrompt les moeurs
+en riant, ou en pleurant. Il montre les hommes toujours dans un etat
+violent et monstrueux, soit de passion, soit de ridicule, et il incline
+les hommes, par l'accoutumance et l'instinct d'imitation, a etre tels
+dans la vie reelle. Il deforme ainsi la nature humaine, il la petrit a
+nouveau pour la faire plus singuliere et plus bizarre qu'elle n'etait.
+Deprave une premiere fois par la societe, l'homme l'est une seconde fois
+par le theatre, et c'est cet homme ainsi perverti qui fera la societe
+de demain, et la societe ainsi faite qui inspirera le theatre de la
+generation prochaine, et ainsi de suite a l'infini. Voila l'idee
+maitresse de la _Lettre sur les spectacles_.
+
+Meme en acceptant l'ensemble de la theorie de Rousseau, son idee ici est
+bien contestable.--Ce ne serait point "ecole de mauvaises moeurs" qu'il
+devrait dire, mais "ecole de moeurs factices". Ainsi redressee, sa
+pensee prend une grande vraisemblance. Le theatre doit habituer les
+hommes, grace a l'instinct d'imitation, a exprimer des sentiments
+qu'ils n'eprouvent point. Le theatre imite la vie, mais la vie imite
+le theatre. Le theatre cree une maniere d'affectation et une sorte
+d'hypocrisie. Cela, on peut l'accorder.--Reste a savoir precisement si
+les moeurs factices que le theatre donne ainsi sont mauvaises, et,
+a passer, comme il arrive, de l'affectation a l'habitude, et par
+l'habitude au fond meme de l'etre, corrompent en effet ce fond.--C'est
+ce qu'il est tres difficile de prouver. Le theatre presente au public
+des moeurs figurees de telle sorte qu'elles puissent etre comprises
+aisement d'un certain nombre d'hommes assembles, et approuvees par eux.
+Sans aller jusqu'a dire, comme on l'a fait, que les hommes assembles
+n'acceptent et n'approuvent que des moeurs qui soient bonnes, assertion
+pleine d'une douce naivete, on peut croire que les hommes assembles ne
+peuvent aisement comprendre que des moeurs moyennes. L'enormite des
+crimes et l'exces des ridicules representes sur les theatres ne nous
+doit pas abuser. Encore est-il qu'il faut, pour etre vite saisis par
+nous, _qu'en leur fond_ ces personnages, non seulement nous ressemblent,
+cela va de soi, mais n'aient de l'humanite que les traits generaux,
+communs a un tres grand nombre, a un nombre immense d'individus. Cela
+est une necessite, une condition meme de l'art dramatique, une maniere
+d'etre sans laquelle il n'irait pas a son premier but, qui est, sans
+doute, d'etre compris sur-le-champ.--Des lors c'est une _moyenne_ des
+moeurs que nous donne le theatre, tout compte fait. Or s'il est vrai
+que les moeurs qu'il represente, il nous les communique peu a peu, il
+s'ensuivrait qu'il ne deprave les moeurs, ni ne les perfectionne, mais
+qu'il les egalise, en quelque sorte, et les nivelle. En nous inspirant
+des moeurs factices imitees de moeurs moyennes, il nous inclinerait a
+avoir les moeurs de tout le monde.
+
+Il est tres probable qu'il en est ainsi. Et Rousseau a raison: le
+theatre fait comme la societe; seulement ni le theatre ni la societe ne
+depravent l'homme; l'un et l'autre l'_humanise_, au sens propre du mot,
+le fait ressembler davantage a son semblable en l'en rapprochant. C'est
+l'originalite, c'est l'exception, en bien comme en mal, que la societe
+detruit dans l'humanite a user, pour ainsi dire, les hommes les uns
+contre les autres. C'est l'originalite, c'est l'exception que le
+theatre, en ne les representant point, fait oublier, peut-etre, a la
+longue, fait perir.--Et il resterait a examiner si ce nivellement de
+l'humanite n'est point, justement, une decadence, si mieux vaudrait, ou
+moins, pour l'homme, de fortes exceptions en bien et d'autres en mal, et
+si les chances seraient que celles-la l'emportassent, ou celles-ci. Mais
+ce n'est point dans cet ordre d'idees que s'est place Rousseau, et je
+n'ai point a y entrer. Je n'avais qu'a montrer pourquoi Rousseau juge le
+theatre funeste, et a indiquer pourquoi il est plutot a croire que le
+theatre est neutre.
+
+A un autre point de vue, Rousseau institue une theorie qui n'aboutit
+point parce qu'elle est un cercle vicieux. Pour refuter les defenseurs
+du theatre, il leur fait remarquer que le dramatiste, "au lien de faire
+la loi au public, la recoit de lui"; que "l'auteur suit les sentiments
+du parterre, suit les moeurs de son temps"; que "jamais une piece bien
+faite ne choque les moeurs de son siecle"; et il conclut que le
+theatre ne saurait corriger un gout auquel sa premiere regle est de se
+conformer.--Et, tout de suite, il ajoute que l'amour du bien est dans
+nos coeurs, que nous sommes convaincus que la vertu est aimable par
+notre sentiment interieur, et que vraiment la comedie ne pourrait
+produire en nous des sentiments que nous n'aurions pas.--Tout cela est
+tres juste; mais si les hommes sont naturellement bons, et si le theatre
+ne leur rend que ce qu'ils lui inspirent, comment peut-il leur donner
+de mauvaises lecons, et d'ou pourrait-il tenir le venin qu'il leur
+communique?--Ceci n'est qu'un cas particulier de la grande contradiction
+de Rousseau. Il a toujours soutenu deux choses: la premiere que l'homme
+est bon, et la seconde que l'art le corrompt. Mais d'ou vient l'art, si
+ce n'est de l'homme? Jamais Rousseau n'a clairement explique comment
+l'homme, si parfait, a invente tant de choses qui l'ont rendu execrable;
+de meme qu'il n'a jamais explique comment l'homme, ne dans l'etat de
+nature, en est sorti; et, aussi bien, c'est exactement le meme probleme.
+
+Je ne deteste, certes, point le scepticisme de Rousseau a l'endroit de
+la vertu moralisatrice du theatre, quand je songe a l'idee vraiment
+candide, et peut-etre pire, que se faisaient Voltaire et Diderot, ou
+qu'ils affectaient d'avoir, relativement aux salutaires et merveilleux
+effets du theatre sur les moeurs. Et cependant, sans aller jusqu'a tenir
+le theatre pour une ecole de morale, je ne suis pas sans lui accorder
+une tres legere, tres flottante, presque insensible, mais salutaire,
+influence. L'argument est trop facile qui consiste a dire: le theatre
+n'a jamais corrige personne. Il n'a jamais corrige precisement tel
+vicieux, tel ridicule ou tel imbecile, parce qu'il est trop evident
+qu'ils ne s'y sont pas reconnus. Mais il cree une atmosphere generale,
+un etat d'opinion, un "milieu", comme on dit en langage scientifique,
+qui ne laisse peut-etre pas d'avoir son influence, sinon sur les vicieux
+ou les sots authentiques, du moins sur ceux qui sont a mi-chemin de
+l'etre, c'est-a-dire sur tout le monde. Rousseau reconnait que c'est le
+gout general qui est la regle du theatre. Eh bien, ce "gout general"
+le theatre le renvoie au public, mais "developpe", comme dit Rousseau
+encore, renforce, plus vif, exprime en traits brillants, ou en types et
+caracteres saisissants. Il frappe des proverbes, et il donne des noms
+propres aux vices. Appeler l'hypocrisie Tartufe, si l'on a assez de
+genie pour que Monsieur Tartufe soit immortel, je suis tres dispose a
+croire que c'est peu de chose, mais encore soyez sur que ce n'est pas
+rien. Ainsi, de ce gout general revenu au public fortifie, vivifie et
+comme illumine par le theatre, se forme une opinion publique qui pese,
+un peu, au moins, sur la conduite des hommes. Les hommes pensent
+desormais un peu plus fortement ce qu'ils pensaient, et peut-etre
+agissent un peu plus comme ils pensent. Or rendre les actions des hommes
+un peu plus conformes a leurs pensees et un peu moins a leurs passions,
+ce n'est pas un tres grand profit moral, j'en conviens; mais c'en est
+un. Voila ce que le theatre fait. Il ne me corrige pas; mais il redresse
+un peu le bon sens public qui, a son tour, pese sur moi. "Vous dites
+qu'il n'a corrige personne; je le veux bien; _mais le but n'est pas de
+corriger quelqu'un; c'est de corriger tout le monde_." Ce mot d'Emile
+Augier est plein de justesse[82]. Il est ce qu'on doit dire en faveur du
+theatre quand on ne veut tomber dans aucun exces ni de confiance ni de
+mepris.
+
+[Note 82: Preface des _Lionnes Pauvres_.]
+
+Et enfin encore un seul mot. Il faut des amusements aux hommes. Que ceux
+de l'esprit ne soient pas d'un caractere beaucoup plus eleve ni d'un
+effet beaucoup plus salutaire que ceux des sens, je le crois assez; on
+reconnaitra sans doute qu'ils sont cependant un peu plus nobles. Art
+et litterature sont presque un peu plus que des divertissements, ils
+commencent a etre des contemplations; les jouissances qu'ils donnent ont
+un caractere comme a demi desinteresse. Si l'on m'accorde cela (je
+sais bien que l'auteur du _Discours sur les lettres et les arts_ ne
+me l'accordera pas; mais je vais jusqu'au bout de mon idee, quitte a
+revenir), je ferai remarquer que par sa nature, de toutes les formes
+de l'art, le theatre est celle qui a le plus de chances de ne pas etre
+demoralisante. Le theatre s'adresse aux hommes assembles. Il ne faut pas
+dire que les hommes assembles sont genereux, c'est aller trop loin; mais
+il est certain que les hommes assembles ont plus de pudeur que chacun
+pris a part: il est certain que les hommes assembles veulent qu'on les
+respecte. L'homme en public rougit de ce qu'il a de mauvais en lui et ne
+permet pas que l'artiste s'y adresse, du moins cyniquement. De la vient
+que tous les arts ont je ne sais quel arriere-magasin suspect, je ne
+sais quel musee secret honteux, tous, peinture, gravure, sculpture,
+poesie, roman, tous, sauf l'architecture et le theatre, parce que tous
+deux sont arts de grand jour et de pleine lumiere.
+
+Si donc on repousse toute espece d'amusement litteraire et artistique
+(c'est ce que fait Rousseau) il n'y a rien a dire a cela, si ce n'est
+que je crains l'homme qui s'ennuie; mais si on accorde a l'homme ce
+genre de divertissements, c'est le theatre qui est le meilleur, ou, si
+l'on veut, le moins mauvais de tous.--Ce qui serait naturel, ce serait
+donc que l'austere moraliste qui se defie de tous les arts et qui les
+condamne, fit presque une exception pour le theatre. C'est le contraire
+que fait Rousseau, parce que, comme je l'ai dit en commencant, le
+theatre, s'il est, peut-etre, le moins nuisible des arts, est aussi de
+tout ce qui est art, litterature, vie de civilisation et vie mondaine,
+l'expression la plus eclatante, la plus seduisante et la plus vive;
+et que c'est l'art, la vie de civilisation, et la vie mondaine que
+Rousseau, avec une sorte de colere et d'inquietude, poursuit en lui.
+
+
+
+IV
+
+L'EMILE.
+
+Il les poursuit, sinon plus encore, du moins en les serrant et pressant
+de plus pres, dans l'_Emile_. L'_Emile_ est un roman d'education destine
+a montrer et a prouver qu'il ne faut pas instruire; et etant donne le
+systeme general de Rousseau, il n'y a rien de plus juste.--La societe
+corrompt; l'education doit depraver: car l'education n'est pas autre
+chose que l'art de mettre l'enfant au niveau de la societe ou il nait
+et en commerce avec elle. C'est a ce niveau qu'il ne faut pas _le faire
+descendre_, et c'est ce commerce qu'il faut lui epargner jusqu'au
+moment, au moins, ou il pourra le subir sans en etre gate. L'essentiel
+est donc d'isoler l'enfant, de le separer de la societe des hommes,
+de la societe des enfants, et _meme de la famille_. Les reproches
+ordinaires qu'on fait soit a Rabelais, soit a Montaigne, soit a
+Fenelon, ne sont plus de saison ici. On peut leur dire avec raison
+que l'education non publique, que l'education par le gouverneur, par
+Ponocrates ou par Mentor, est tellement exceptionnelle par sa nature
+meme qu'elle ne peut servir ni de modele, ni d'exemple, ni meme
+d'indication utile; qu'elle n'est qu'une education de gentilhomme ou
+de prince, et qu'ils ont, de la question, laisse de cote toute la
+question.--Cette fin de non-recevoir, nous l'opposerons, quoi qu'il
+dise, a Rousseau aussi; mais il peut y repondre. Il est au moins tres
+logique, et d'accord avec lui-meme, en repoussant l'education publique.
+Son gouverneur est surtout un gardien des frontieres, et un chef de
+cordon sanitaire qui empeche la contagion sociale de parvenir a son
+eleve. Son precepteur a pour essentielle mission d'empecher l'enfant
+d'etre instruit. C'est pour cela que dans ce roman domestique, non
+seulement la societe, le le monde, l'ecole, les enfants du meme age
+que le jeune Emile, sont ecartes avec un soin jaloux; mais la famille
+elle-meme d'Emile n'intervient pas dans son education. A la mere il
+semble bien que Rousseau ne demande que de nourrir l'enfant. Cela fait,
+l'enfant ne parait plus lui appartenir, et elle disparait du livre. Le
+pere n'y fait qu'une seule apparition insignifiante; et je crois que,
+quand Emile a quinze ans, le pere est mort.--Rien de plus juste d'apres
+l'ensemble des idees de Rousseau. La famille c'est la societe encore,
+dont il faut a tout prix eloigner l'enfant; c'est aussi, meme chose sous
+un autre nom, la _tradition_, c'est-a-dire l'amas seculaire de prejuges
+et de _meprises sur sa destinee_ que l'humanite a legue et legue,
+toujours plus enorme et plus lourd, aux generations successives. L'homme
+naturel, voila ce qui etait bon; l'homme naturel, voila ce qu'il
+faudrait tacher de retrouver.
+
+--Mais alors retranchez aussi le precepteur!--Mais non, puisque la
+societe existe! Elle est la; on ne peut pas la supprimer. Il faut donc
+quelqu'un entre l'enfant et elle pour le garantir. Il faut, par malheur,
+un procede artificiel pour permettre a l'homme naturel de renaitre. Le
+gouverneur est l'homme qui connait et met en pratique ce procede. Il
+protegera l'enfant contre l'instruction, et c'est la son role.
+Il donnera a son disciple ce que Rousseau appelle tres justement
+"l'education negative".
+
+Elle consiste a laisser l'enfant se developper lui-meme et trouver toute
+chose tout seul. Le maitre n'est qu'un temoin et un observateur. Il
+n'est pas un homme qui enseigne. L'enfant se developpe, il le surveille,
+et repond seulement a ses curiosites, sans meme les satisfaire toutes.
+Il le laisse essayer, tatonner, chercher, trouver; car l'education c'est
+l'apprentissage des forces de l'esprit, nullement un fardeau qu'on doit
+jeter sur un esprit evidemment trop faible pour le porter.
+
+--Mais encore, a laisser l'enfant trouver seul toutes choses, on risque
+qu'il lui faille toute sa vie pour s'instruire, et plus d'une vie; car
+ce que sait l'humanite, elle a mis bien des siecles pour l'apprendre, et
+cet enfant qui s'instruit seul, c'est l'humanite qui recommence.--A
+ceci Rousseau repond par la seconde partie de son systeme. "L'education
+negative, c'est son premier point; son second point c'est ce que
+j'appellerai l'_education positive indirecte_. Le maitre doit d'abord
+empecher la societe d'instruire l'enfant; il doit, ensuite, non pas
+enseigner, cela jamais, mais mettre l'enfant dans certaines conditions
+ou il sera capable de s'instruire, bien dispose a s'instruire et excite
+a s'instruire.--Ce qui instruit, ce sont les choses, et les reflexions
+que l'homme fait sur elles: c'est le monde qui nous entoure et
+l'intelligence que peu a peu nous en acquerons. Le maitre peut, pour
+abreger l'education personnelle, rapprocher les choses de l'enfant, et
+creer autour de lui un monde abrege, arrange, mais vrai. De la cette
+sorte de machination perpetuelle qu'on a tant remarquee dans _l'Emile_,
+et ces "coups de theatre pedagogiques"[83] qui y sont si multiplies.
+L'esprit romanesque de Rousseau s'y complait, il est vrai; mais sa
+methode aussi, sous peine d'etre absolument vaine et sans aucun effet,
+les exige.
+
+[Note 83: Mot d'Edmond Scherer.]
+
+--Ne parlez jamais de propriete a l'enfant.--Mais alors, il
+l'ignorera?--Non; ayez la complicite du jardinier qui jouera devant
+l'enfant le personnage du proprietaire lese et fera sentir a l'enfant ce
+que c'est qu'un droit.--Ne dites pas a l'enfant: "Vous etes faible; il
+ne faut pas sortir seul"; mais ayez la complicite de tout le quartier,
+qui, le jour ou vous aurez laisse l'enfant sortir seul, par quelques
+mesaventures concertees l'en degoutera.--Ainsi de suite.
+
+Ceci n'est que l'application particuliere de tout un systeme d'education
+morale dont Rousseau avait eu, longtemps avant l'_Emile_, l'idee
+confuse. Convaincu de la grande influence qu'ont les objets exterieurs
+sur nos humeurs, nos sentiments et nos idees, il avait eu je ne sais
+trop quel dessein d'instruire l'homme a se gouverner par l'exterieur.
+Ces choses qui nous dirigent, nous devions apprendre a les diriger
+elles-memes (comment? je le vois mal) de maniere qu'en definitive elles
+nous gouvernassent pour notre bien. Je suppose, par exemple,--car je
+ne suis pas sur de bien comprendre,--que l'hygiene bien entendue, une
+habitation bien exposee, des frequentations honnetes, des exercices
+physiques, etc., etaient ces choses exterieures dont nous dependons,
+mais qui aussi dependent de nous, que nous pouvons disposer, arranger,
+concerter de maniere a nous assurer de leur bonne influence sur notre
+ame. Ainsi nous nous gouvernions par l'intermediaire des choses qui nous
+gouvernent; nous prenions en dehors de nous le levier a nous mouvoir, et
+nous etions maitres de nous indirectement.--Telle etait cette "_morale
+sensitive_" ou ce "_materialisme du sage_", idee ingenieuse et non sans
+justesse, dont Rousseau avait reve, et qui est restee en projet[84].
+
+[Note 84: _Confessions_, Partie II, livre IX.]
+
+Il gouverne et dirige Emile de la meme facon. Il cree autour de lui
+l'habitat qui le modele, l'atmosphere qui l'anime, la temperature qui
+le modifie, le concours de forces qui doucement le plient.--Ce systeme
+d'education indirecte trahit chez Rousseau la conscience confuse qu'il a
+de n'etre pas doue de volonte, et d'autre part son esprit d'independance
+et son horreur de toute direction. Ni il ne compte que l'enfant, sur une
+grande et forte idee qu'on lui aura donnee, se gouvernera lui-meme,
+ni il ne veut que le precepteur pese directement et immediatement sur
+l'enfant. Reste que le precepteur l'aide a etre instruit par les choses.
+
+Ce systeme, qui est fort loin d'etre meprisable, et nous reviendrons sur
+ce qu'il a d'infiniment judicieux, a des inconvenients qui sautent au
+regard. D'abord, et il faut bien y insister, quoique l'objection d'une
+part soit banale, et d'autre part tende a montrer combien Rousseau est
+d'accord avec lui-meme, d'abord tout plan d'education qui n'est pas un
+plan d'education publique n'est qu'un pur roman pedagogique. Il ne va
+qu'a creer une ame d'exception dont il sera interessant de voir ce
+qu'elle deviendra, et ce qu'elle sera rencontrant Sophie; mais il
+ne nous sert quasi a rien. Si dans une pedagogie toute familiale,
+supprimant l'ecole publique, et gardant l'enfant a la maison, est
+d'une application extremement difficile, et, deja, a un caractere
+exceptionnel; que dire d'une pedagogie qui se defie de la famille
+elle-meme, l'ecarte ou la neutralise, et exige pour chaque enfant, dans
+chaque famille, un gouverneur celibataire qui lui consacre vingt-cinq
+ans de son existence?
+
+Rousseau, qui a un mepris superbe de l'objection, nous repondrait:
+"C'est tout mon systeme. Sur que l'education publique deprave,
+precisement parce qu'elle est l'image ou plutot une forme de la societe,
+je veux justement creer un etre d'exception, au moins un, sauver un
+enfant, le dresser pour la vie naturelle, dont, au moins, plus tard, il
+donnera l'exemple et le modele."
+
+--Soit; mais puisqu'il est certain qu'a peine un millier d'enfants dans
+une nation pourront etre eleves ainsi, l'inutilite de l'effort est egale
+a l'immensite du labeur.--N'importe; Rousseau tient a son systeme parce
+que c'est le seul vrai, a son avis, et peu l'inquiete qu'il soit presque
+impraticable; et il y tient peut-etre justement parce qu'il sent que
+Rousseau seul, ou a peu pres, le peut appliquer. C'est cela meme, au
+fond, qui le seduit. Comme Rousseau a, ce me semble, beaucoup d'esprit
+theologique dans l'intelligence, de meme il a quelque chose du
+temperament sacerdotal. Rousseau est un pretre; c'est un tres mauvais
+pretre, si l'on veut, mais c'est un pretre. Il en a l'orgueil, l'esprit
+de domination et la tendresse. Vous pouvez songer a Joad. Il veut
+l'enfant separe du monde, des autres enfants et de la famille, et livre
+a l'influence enveloppante et continue d'un sage celibataire, chaste,
+pieux, instruit, meditatif surtout, moraliste plutot qu'humaniste, et
+contempteur du monde et du siecle. Emile recoit l'education d'un jeune
+levite. Ce millier d'enfants, dans une nation, eleves par un millier de
+religieux, que je supposais tout a l'heure, je ne serais pas etonne que
+ce fut l'idee de derriere la tete de Rousseau, beaucoup plus
+aristocrate qu'on ne croit.--Remarquez que si Rousseau respecte fort
+le developpement spontane de l'_intelligence_ dans son disciple, il
+n'entend pas raillerie, ni tolerance, pour ce qui est de la _volonte_
+dans l'enfant. Il la brise; il n'admet pas qu'elle se declare; il ne
+veut pas qu'on raisonne avec elle, qu'on essaye de la persuader; il veut
+qu'elle rencontre, non pas meme une defense, ce qui ressemble encore
+a une discussion, mais un _non_ pur et simple et invincible, une
+contre-volonte massive, muette et inebranlable comme un obstacle
+materiel. "Ce dont il doit s'abstenir ne le lui defendez pas;
+empechez-le de le faire, sans explication, sans raisonnement.... Que le
+_non_ une fois prononce soit un mur d'airain[85]."
+
+[Note 85: _Emile_, livre II, au commencement.]
+
+Je suis donc porte a croire que le reproche qui consiste a dire que
+l'education de l'_Emile_ est une education ultra-aristocratique
+toucherait peu Rousseau, et que c'est a celle-la meme qu'il a songe.
+Seulement j'aurais voulu qu'il indiquat par quoi, au moins, il eut admis
+qu'elle fut completee. Au-dessous de la classe elevee _a la Rousseau_,
+que devrait-on faire pour la foule qui ne peut pas avoir de gouverneur,
+et qui, bon gre mal gre, sera toujours instruite _en societe_? Je
+n'admets guere un pretendu traite d'education ou une question pareille
+n'est pas meme soulevee.
+
+Pour en revenir au jeune Emile lui-meme, on remarque encore, d'abord,
+qu'il n'apprend rien du tout, ensuite que cette education naturelle
+de l'homme naturel destine a rester l'homme de la nature est aussi
+artificielle que possible.
+
+La premiere de ces deux objections est faible; elle ferait plaisir a
+Rousseau, et elle ne m'emeut guere. Il est tres vrai, quand on fait un
+petit tableau synoptique des "matieres vues" par Emile, pour parler
+pedagogiquement, que cela se reduit a tres peu de chose. Emile n'a
+pas ete "surmene". Un peu d'histoire, un peu de geographie, un peu
+d'astronomie, un peu de botanique, un metier manuel (excellent, surtout
+pour Sophie), beaucoup de morale, la religion naturelle en dernier
+lieu (ce qui n'a rien que de tres juste dans une education privee et
+solitaire), voila tout, ou a bien peu pres, ce qu'Emile a appris.
+
+Il n'y a pas lieu de s'emporter contre Rousseau sur ce point. D'abord on
+ne peut lui reprocher d'avoir a peu pres exclu les arts et les lettres,
+puisqu'il les considere comme des agents de corruption; mais, meme en
+sortant de son systeme, et en raisonnant dans le sens commun, on
+doit convenir qu'il n'a pas si grand tort. Quand l'education est
+l'acquisition hative et impatiente d'un gagne-pain, ce qu'elle est
+forcement et fatalement pour l'immense majorite d'entre nous, il est
+vrai qu'elle doit etre plus pratique, et plus materielle pour ainsi
+dire; mais cela ne signifie point que celle-ci soit la vraie, ni qu'elle
+soit bonne. Elle est meme tres mauvaise. Elle n'est pas une education;
+elle est un apprentissage. Elle fait un bon ouvrier, non pas un homme.
+Dans les conditions particulieres, exceptionnelles, et favorables, ou
+Rousseau s'est place, quand on a affaire a un enfant qui n'aura pas
+besoin de gagner sa vie, une precaution seulement, le metier manuel,
+pour qu'il la puisse gagner si sa destinee change, et, sauf cela,
+une education generale toute de culture de l'esprit, d'exercice du
+raisonnement, de developpement du bon sens et d'elevation du coeur, une
+longue causerie grave et judicieuse, pendant vingt ans, avec un sage,
+aide de quelques bons livres en tres petit nombre: c'est l'education
+veritable.--Ne croyez pas que Mme de Maintenon en ait reve une
+autre.--Il ne s'agit pas de savoir; il s'agit d'etre intelligent. Le
+savoir dont on aura besoin, ou envie, on l'acquerra plus tard, avec une
+intelligence ainsi dressee, bien aisement, et bien vite. Il est vrai que
+ce n'est pas au combat pour le pain qu'une telle education prepare; mais
+ce n'est pas a ceux qui auront a le livrer, je le dis une fois de plus,
+que songe Rousseau.
+
+L'autre critique porte sur ce qu'il y a d'artificiel dans les procedes
+de Rousseau. Celle-ci est juste. L'education par les choses et par ce
+qu'elles eveillent dans une intelligence juste, un peu aidee, rien n'est
+meilleur; mais les lecons de choses concertees et machinees manquent
+absolument leur but, parce qu'elles ne sont que de l'enseignement direct
+deguise, de l'enseignement direct avec une hypocrisie en plus. Enseigner
+une vertu par un evenement qui en montre la necessite ou l'utilite,
+d'accord; mais inventer et susciter cet evenement, ce n'est qu'enseigner
+cette vertu en affectant de ne pas l'enseigner, et il y a la une
+supercherie dont l'enfant, moins raisonnable que nous, mais ruse comme
+un sauvage, ne sera jamais dupe, et une faiblesse, une petite lachete,
+qui ne nous vaudra que son mepris. Beaucoup meilleur est, dans ce cas,
+l'enseignement direct, tout franc et tout brave.--Je ne sais; mais c'est
+qu'il me semble que Rousseau n'est pas tres courageux; et la legere et
+pardonnable, mais reelle duplicite que nous avons remarquee dans son
+caractere se retrouve peut-etre ici.
+
+Enfin, et cela n'a pas ete assez dit, il manque a cette education, ce
+qui est peut-etre le fond de l'education, la notion du devoir. Il s'agit
+de faire un homme. La vraie definition de l'homme est qu'il est un
+animal qui se sent oblige. Il se sent oblige, et il sent le besoin de se
+creer des choses qui l'obligent. Au-dessus des lois, qui suffiraient a
+maintenir l'etat social, il cree les religions, les philosophies, les
+mysteres, et les societes particulieres d'edification, d'expiation et
+d'effort, pour s'inventer des devoirs. Est-ce la le fond de l'homme
+ou est-ce sa derniere expression, il n'importe ici; c'est ce qui le
+distingue le plus et le mieux des autres etres. C'est donc le fond de
+l'education, de "l'_humanitas_", comme disaient les anciens. On ne le
+trouve pas dans Rousseau. On a dit que Kant procedait de Rousseau. Il
+est possible, et il est probable. Le culte du sentiment interieur, la
+confiance en l'homme et en ses bons instincts, l'amour aussi de la
+vie solitaire, cachee et meditative, sont les memes chez les deux
+philosophes. Mais n'allons pas plus loin, ni meme, peut-etre, aussi
+loin. Rousseau, en tout cas, est un Kant bien sensualiste encore.
+Sa morale est faite de sentimentalite un peu vague, et sa religion
+naturelle de l'admiration des grands spectacles de la nature. Puisqu'il
+devait terminer par la religion, comme Kant, mener a Dieu par tout
+le reste, que ne commencait-il, comme Kant, par l'analyse et la
+demonstration de la loi d'obligation morale? Comme c'est un beau cours
+de philosophie que celui qui, apres les deblaiements necessaires,
+commence par l'obligation morale et finit a la Divinite, c'eut ete un
+beau cours d'education, exceptionnel, disons-le toujours, mais d'un
+dessin imposant et magnifique, que celui qui eut commence par le devoir
+et abouti a Dieu.
+
+Mais c'est une education attrayante que celle que donne Rousseau, plutot
+qu'une education forte; et l'education attrayante est exclusive de
+l'education de la volonte, et l'education de la volonte tient tout
+entiere dans l'enseignement continuel, par les paroles et surtout par
+l'exemple, de la loi du devoir. Emile sera bon, surtout s'il l'etait de
+naissance, mais cela pour Rousseau ne fait nul doute; il sera surtout
+"sensible", et legerement declamateur, et homme a effusions. Je ne
+vois pas qu'il doive etre energique; et meme dans une education
+aristocratique, que dis-je? surtout dans l'education d'un homme qui ne
+sera pas un simple rouage de l'immense machine, mais un dirigeant, ou au
+moins un independant soustrait aux communes servitudes, c'est l'energie
+personnelle qu'il faut, dirai-je, enseigner? cela ne s'enseigne guere,
+qu'il faut suggerer, susciter, reveiller, avertir, rappeler a son role
+comme on pourra, autant qu'on pourra; dont, au moins, il faut faire
+mention.
+
+C'est un oubli; il y a bien des oublis dans l'_Emile_, parce que, comme
+toujours, Rousseau ecrivait son livre avec ses sentiments et son humeur,
+autant et peut-etre plus qu'avec sa raison. Il a ecrit comme le reste,
+avec son orgueil et avec son esprit romanesque. Il y a, disais-je,
+oublie bien des choses; il ne s'y est pas oublie lui-meme. Cette
+education sentimentale, libre (ou qu'il croit libre), vagabonde, pleine
+d'incidents et d'episodes, nullement didactique, et toute personnelle,
+et comme spontanee, c'est la sienne, dont il se souvient, et dont il
+est fier. Il est fier de n'avoir pas ete instruit, de s'etre instruit
+lui-meme, dans le plus grand desordre du reste, sans contrainte, en
+plein caprice, et d'avoir, comme il le croit, ne recevant rien, tout
+invente. Ce n'est pas lui que la societe a parque, que la famille a lie,
+que l'education traditionnelle a deforme; et quel grand homme est sorti
+de cette education sans enseignement, vous le savez! Cette vie de
+jeunesse si feconde (et, sans raillerie, elle l'a ete, mais parce que
+l'homme avait du genie), il en fait celle de son cher Emile; il se
+borne, en sa faveur, a l'abreger et a la ramasser. Il la fait tenir en
+vingt ans au lieu de quarante; mais c'est la sienne, et en Emile il
+s'admire.--Et il lui donne un precepteur qui est Rousseau encore. Il
+se dedouble, un peu pour s'admirer deux fois; et quelques-unes des
+contradictions, quelque chose d'un certain embarras qui regne dans
+l'_Emile_ vient de la. Au Rousseau de quinze ans qui est Emile, Rousseau
+a tenu a donner un tres beau role, et il voudrait le montrer decouvrant
+toutes choses de lui-meme; au Rousseau de quarante ans qui est le
+gouverneur, Rousseau voudrait donner aussi un beau personnage, et il n'a
+pas laisse d'etre gene a bien faire les parts.
+
+Puis, peu a peu, au cours de ce long travail, l'esprit romanesque, assez
+severement contenu dans les commencements, reprenait le dessus dans
+l'ame de Rousseau. Vers la fin l'ouvrage n'est plus qu'un roman, et,
+qu'on me pardonne, un roman peu delicat. Quand le jeune homme en est a
+chercher la compagne de sa vie, peut-etre ne lui doit-on de conseils que
+s'il en demande; en tout cas, on ne lui doit que des conseils. Le suivre
+pas a pas dans ses tendres engagements, y intervenir jusqu'a la veille,
+et jusqu'au lendemain, et jusqu'au surlendemain du mariage, marque
+plus d'indiscretion curieuse que de sage devouement. Mais il y a un
+"directeur" dans Rousseau, et un directeur romanesque qui ne resiste pas
+a se meler des mysteres du coeur et des sens, et a qui rien n'a tant plu
+dans sa vie que de cotoyer, le regard eveille et le maintien grave, de
+belles amours; et le livre s'acheve comme une _Nouvelle Heloise_ dont
+le denouement serait heureux.--Il avait bien ete un peu cela des son
+principe, un roman traverse de dissertations morales, qui elles-memes
+sont un peu des oeuvres de l'imagination.
+
+Et n'y a-t-il rien a tirer de l'_Emile_?--Une seule lecon, mais
+importante, si importante et si naturellement oubliee toujours qu'il est
+bon qu'a chaque siecle un grand homme la donne a nouveau. Au fond de
+l'education, comme au fond de toutes les choses humaines peut-etre, il
+y a une contradiction essentielle, inherente, dont on ne sait comment
+faire pour se degager. Nous enseignons a ecrire, et tout style qui n'est
+pas original n'est pas un style;--nous enseignons a penser, et toute
+pensee que nous tenons d'un autre n'est pas une pensee, c'est une
+formule; et toute methode pour penser que nous tenons d'un autre n'est
+pas une methode, c'est un mecanisme;--nous enseignons a sentir, et
+un sentiment d'emprunt est une affectation, une hypocrisie ou une
+declamation;--nous enseignons a vouloir, et vouloir par obeissance est
+l'abdication de la volonte.--L'enseignement va donc, par definition,
+contre tous les buts qu'il poursuit. Les maux qu'il soigne augmentent a
+les vouloir guerir, et plus il reussit, plus il echoue. La perfection de
+l'enseignement aurait comme plein succes la nullite du disciple. Et cela
+n'est ni un paradoxe, ni une verite de theorie. La chose s'est vue. Le
+duc de Bourgogne est tres probablement le parfait disciple, le disciple
+absolu. Le monde a pu le contempler.--Et pourtant il faut enseigner;
+car, si la perfection de l'enseignement mene au neant; ni plus, ni
+moins, mais tout de meme, l'absence d'enseignement y laisse. Nous
+avons bien vu que, quoi qu'il veuille, Rousseau enseigne encore, par
+suggestion au moins, et par quelque chose de plus. Il sent la necessite
+d'enseigner.--On se debat dans cette contradiction naturelle et
+necessaire, et l'on s'en tire, comme en toute affaire, par un moyen
+terme dont on peut etre sur qu'il est defectueux, qu'il a quelque chose
+des inconvenients des deux exces, et que, s'il n'est pas doublement
+mauvais, du moins il l'est de deux facons; mais encore faut-il s'y
+resigner. Quel sera ce moyen terme? Naturellement il flotte, il glisse
+entre les deux extremes selon les temps, les lieux, les maximes
+generales et les humeurs. Mais il est dans l'essence de tout ce qui
+est constitue et traditionnel, de tendre vers le developpement et
+l'exageration de son principe. L'education, dans les peuples civilises,
+est une institution, comme l'Etat, comme une Eglise; elle tend a ce
+qu'elle croit etre sa perfection, c'est-a-dire a son extension illimitee
+et a l'absorption de tout en elle, sans pouvoir songer que son point de
+developpement extreme, et au dela duquel elle ne laisserait rien, serait
+le point juste ou ses effets seraient si acheves qu'ils seraient nuls,
+et ou par consequent elle s'ecroulerait sur elle-meme.
+
+Contre cette tendance naturelle, il est bon qu'une reaction tres forte,
+et meme brutale, se fasse de temps en temps, que quelqu'un vienne qui
+dise: "Prenez garde! Mieux vaudrait ne point enseigner, qu'enseigner si
+fort. Vous revenez par un cercle au point que vous fuyez." C'est ce qu'a
+dit Rousseau. On instruisait trop l'homme, il a crie qu'il fallait qu'il
+s'instruisit seul. C'est une chose a ne pas croire vraie, et a ne jamais
+oublier. Il a invente "l'education intuitive", comme il n'a pas dit,
+mais comme nous disons d'apres lui. C'est une chose ou il ne faut
+nullement se fier, mais qu'il y a un peril immense a perdre de vue.
+Il faut enseigner; mais profiter de toutes les velleites que l'enfant
+montre de s'instruire lui-meme, venerer sa curiosite, ses efforts
+personnels, ses excursions hors du cercle trace par nous, se plaire a
+ses objections quand elles sont naives, et lui montrer meme jusqu'ou
+elles pourraient s'etendre, pour l'en recompenser en quelque sorte, au
+lieu de les proscrire, quitte a dire ensuite: "Moi, je juge plutot de
+telle facon"; ne pas detester, comme a dit spirituellement M. Renan,
+le disciple qui pense le contraire de notre pensee, sauf quand c'est
+taquinerie; car, sauf ce cas, celui-ci est probablement votre vrai
+disciple, celui qui vous a entendu, tandis que son voisin est peut-etre
+un paresseux qui n'a fait que nous ecouter;--en un mot, croire que
+l'enfant est un etre qui reflechit un peu, et rien qu'a le croire,
+l'incliner doucement et sensiblement a etre tel.
+
+Voila la grande idee de Rousseau, qui n'est pas de lui, car Montaigne
+l'avait merveilleusement exprimee deja, mais a laquelle il a donne une
+tres grande force et un tres grand eclat. Elle est de celles qui sont
+des scrupules necessaires et de salutaires sauvegardes.
+
+Elle est de celles aussi qui vont tres loin dans leurs suites. Car,
+remarquez-le, en face de l'enfant, tenir compte de nous et non de lui,
+ne pas croire a son originalite, mais seulement a la tradition et a
+l'institution pedagogique, amene peu a peu a une sorte de dogmatisme
+d'enseignement, et a un type unique, uniforme et rigide d'education,
+grave defaut qui etait celui de l'enseignement francais au XVIIIe siecle
+et ou nous aurons toujours des penchants presque invincibles a retomber.
+Tenir grand compte des puissances propres de l'enfant, estimer, un peu
+au moins, qu'il serait capable de s'instruire tout seul, aimer a le
+suivre plus qu'a le trainer, le tenir pour une personne, faire pour
+lui (sans la lui communiquer) une sorte de "declaration des droits de
+l'enfant"; c'est une maniere d'individualisme pedagogique, qui mene a
+croire qu'il ne faut pas dans une nation une seule forme et comme un
+unique moule a faconner les esprits; qu'il en faut plusieurs, qu'il faut
+des systemes d'education et d'enseignement tres divers, capables, par
+leur multiplicite, leur elasticite, soit l'un, soit l'autre, et ou
+celui-ci ne reussit point un autre intervenant, de se preter, de
+s'ajuster et de repondre a la diversite des temperaments et a
+l'inegalite des esprits.
+
+Et Rousseau nous dirige vers cette idee. Il nous y amene meme, car il
+y est venu, sinon dans l'_Emile_, du moins dans la _Nouvelle Heloise_
+(partie V, lettre III), et cette vue est tellement nouvelle, cette fois,
+tellement imprevue, si feconde aussi, et pose si bien, au moins, les
+vraies donnees du probleme, qu'elle est une conquete.
+
+
+
+V
+
+LA "NOUVELLE HELOISE"
+
+La _Nouvelle Heloise_ est tout le coeur de Rousseau. On le sait par ses
+_Confessions_, par ses lettres, jamais l'expression "ecrire avec amour"
+n'a ete plus juste que de Rousseau ecrivant _Julie_. Julie est la femme
+qu'il a vraiment aimee. Saint-Preux est l'homme qu'il eut voulu etre;
+Claire est l'amie qu'il eut voulu avoir; lord Bomstom est l'ami qu'il
+a cherche et cru trouver toute sa vie;--sans compter que Wolmar est le
+Saint-Lambert qu'il eut desire que Saint-Lambert eut bien voulu etre.
+
+Le singulier roman! Tous les personnages y sont dans une position
+fausse, et, je ne dirai pas n'en souffrent point, mais cependant ne
+laissent pas de prendre plaisir a s'y sentir.--Ils sont dans le faux
+comme dans l'atmosphere naturelle et l'entretien de leur esprit. Ils
+font des gageures contre le sens commun et goutent je ne sais quelle
+jouissance a les tenir. Un mari, d'une haute raison en tout le reste,
+retire chez lui l'ancien amant, encore aime, de sa femme, pour les
+guerir tous deux; la femme, devenue honnete et vertueuse, consent a
+cette combinaison; l'amant honnete et loyal l'accepte; tous font de
+concert, avec reflexion, gravement et solennellement, la plus grande
+folie qui se puisse.--Que veulent-ils? S'exercer a la vertu? Non pas
+precisement, ils se reconnaissent faibles.--Etudier leurs propres
+passions en les mettant dans les conditions ou elles auront tout leur
+jeu et toutes leurs prises et faire des experiences sur leur propre
+coeur? Un peu; car ils sont de terribles analyseurs.--Mais ils veulent
+surtout jouer a l'exception. Ils tiennent infiniment, partie orgueil,
+partie raffinement d'imagination, a n'etre pas comme tout le monde,
+a etre des creatures comme on n'en voit point, dans des situations
+extraordinaires, en tant du moins qu'elles sont recherchees de ceux qui
+en souffrent. En un mot, ils sont follement romanesques. Ils ne sont pas
+engages dans un roman, comme nous pouvons tous l'etre; ils s'y engagent
+eux-memes; ils ne subissent pas le roman, ils le veulent; ils font le
+roman dont ils patissent.
+
+Est-ce assez Rousseau? Qu'il etait bien capable d'agir ainsi lui-meme!
+Aussi bien, l'a-t-il fait. Il est si piquant de se sentir "hors de
+l'ordre commun", non point, comme les heros de Corneille, par une
+exaltation et une tension violente de la volonte, mais par gout du
+singulier, mepris du bon sens vulgaire, et je ne sais quel vagabondage
+intellectuel, appetit des courses errantes et amour des gites peu surs,
+dans la vie morale comme dans l'autre! Ces gens de la _Nouvelle Heloise_
+sont les aventuriers du sentiment, et la _Nouvelle Heloise_ est le roman
+picaresque du coeur.
+
+Aussi voyez comme il finit. A l'aventure aussi, et non point d'une facon
+logique, non point par un denouement qui soit la consequence
+necessaire ou vraisemblable des premisses. Ces gens qui se sont places
+volontairement dans une situation bizarre, avec assez de faiblesse
+pour souffrir, et assez de force pour ne faillir point, que
+deviendront-ils?--Ils pourraient devenir fous, car on ne joue point
+impunement avec les sentiments puissants; mais ils le deviendraient a la
+longue, et le roman ainsi fait serait interminable.--Ils pourraient user
+peu a peu leurs puissances d'aimer, s'emousser, s'engourdir, s'endormir
+dans la langueur des fatigues de l'ame, et, a la fin, ne plus se voir
+des memes yeux. Mais, ainsi, _ils deviendraient vulgaires_; et c'est ce
+que Rousseau, qui les aime trop pour cela, ne veut point.--Aussi il tue
+le principal personnage, et il le tue par accident. La situation ne
+comportait guere de denouement logique; on en a invente un accidentel.
+Les personnages avaient fait comme une association de singularites.
+Ils seraient restes singuliers et etranges, examinant et discutant
+l'etrangete de leurs cas, sans ni pouvoir ni vouloir en sortir, sans
+qu'il y eut aucune raison pour qu'ils en sortissent, ou par une
+catastrophe, ou par le bonheur, puisque la fatalite qui pese sur eux
+n'est autre chose que leur volonte meme, et qu'ils la creent et la
+renouvellent en meme temps qu'ils la subissent.--Un cas fortuit etait
+donc la seule chose qui put mettre fin a leur entreprise contre le sens
+commun.
+
+Les voila ces personnages ou Rousseau a mis tout son gout du faux, ces
+personnages vertueux, qui sont immoraux; candides et naifs, qui sont
+declamateurs; pleins de haute raison, qui font d'insignes folies.--Les
+personnages de Rousseau sont des paradoxes comme ses idees.
+
+Et ce qui est comme un paradoxe encore, c'est que, mele au romanesque
+le plus romanesque qui soit au monde, il y a la un gout profond de
+simplicite et de naturel. Ces personnages sont d'accord pour concerter
+entre eux une vie sentimentale contre nature; ils le sont aussi
+dans l'amour des plaisirs simples, et de la vie pratique ordonnee,
+tranquille, douce, grave et sage. Julie et Wolmar ont le genie de la vie
+morale absurde et de la vie domestique sensee, et ils gouvernent aussi
+sagement leur maison que follement leur coeur. Rousseau est leur pere,
+Rousseau, simple en ses gouts, sobre, econome, "qui n'usait point",
+comme disent ses contemporains, serviable avec cela et charitable; mais
+passionne, neanmoins, pour mille chimeres, et jetant a chaque instant un
+roman etrange et meme insense dans sa vie de petit bourgeois tranquille,
+timide et studieux. La simplicite dans le romanesque, c'est Rousseau
+lui-meme. Il aime les deux d'un egal amour, et c'est ce qui donne a
+sa simplicite toujours quelque chose de fastueux dans la forme, a ses
+fictions aussi le charme dangereux d'un fond de conviction, de sincerite
+et de candeur.
+
+Et, dernier paradoxe enfin, ces personnages amoureux du faux et epris
+du simple et du naif, ils ne manquent pas tous de verite. Wolmar est
+decidement fantastique et n'a aucune realite; mais Saint-Preux, Julie et
+Claire ont quelque chose de vrai. Saint-Preux, faible, flottant, sensuel
+et lyrique, etre tout d'imagination et de sensibilite, ne pour aimer et
+pour parler d'amour avec eloquence, tendresse et subtilite, sophiste
+de l'amour et rheteur de la vertu, aime des femmes comme un printemps
+capiteux, tiede et plein de jolis babils; il est bien vrai, et, alors,
+il etait nouveau. L'amour avait ete jusque-la, de la part de l'homme,
+une puissance de domination. L'homme faible, aime un peu, peut-etre
+beaucoup, pour sa faiblesse, sa grace un peu molle, ses plaintes
+caressantes, se faisant petit, se reconnaissant inferieur a la femme,
+au mari, a lord Edouard, a tout le monde; c'etait vrai, puisque, aussi
+bien, il y avait du Rousseau de vingt ans dans ce personnage; et c'etait
+a peu pres inconnu avant la _Nouvelle Heloise_; et cela interessa comme
+une nouveaute ou l'on sentait, nous savons assez si l'on avait raison de
+le sentir, tout un renouvellement du roman.
+
+Claire, un peu manquee dans la premiere partie, parce que Rousseau veut
+la faire gaie et rieuse, et Dieu sait si Rousseau sait etre rieur et
+gai, a un role tres juste et bien dessine dans la seconde partie. Il
+ne faut pas contempler trop complaisamment ni seconder les amours des
+autres, et les confidentes sont des demi-amoureuses qui deviennent
+amoureuses en titre. Ainsi advient de la pauvre Claire, et cette
+contagion lente de l'amour cotoye de trop pres et trop longtemps
+regarde, de l'amour contemple surtout dans ses douleurs, plus
+seductrices que ses joies, est d'une fine observation.
+
+Enfin Julie, trop raisonneuse et sermonneuse sans doute, n'en est pas
+moins un des caracteres les plus complets, les plus solides et les plus
+vivants que la litterature romanesque nous ait mis sous les yeux.
+
+Mal elevee, et Rousseau n'a pas oublie ce trait, et il y a insiste, par
+une servante qui ressemble a la nourrice de Juliette; mise, a dix-huit
+ans, par une imprudence un peu forte, dans l'intimite intellectuelle
+d'un jeune homme lettre, ce qui est dangereux; passionne, ce qui est
+grave; et melancolique, ce qui est desastreux; elle se laisse aller aux
+premiers mouvements de son coeur; elle commet une faute; plus tard,
+trop faible, et d'une conscience trop obscure et trop peu avertie pour
+resister a la destinee qu'on lui fait, elle se laisse marier a un autre
+homme; et, des lors (si je comprends bien), epouse, mere, maitresse de
+maison, un etre nouveau nait en elle. Elle est, ce qui est le propre des
+femmes, transformee par sa fonction. La jeune fille fut faible; l'epouse
+(bien mariee) est digne, forte, capable de vertus, a la hauteur des
+grandes taches. Elle peut revoir celui qu'elle a aime, sinon sans
+trouble, du moins sans defaillance. Elle songe, sincerement, a l'unir a
+une autre femme.--Mais voila qu'un coup funeste la frappe. Voisine de
+la mort, le passe la ressaisit. Tout son amour ancien se reveille et
+l'envahit, et alors _elle croit l'avoir eu toujours_ en elle aussi
+fort et invincible que jadis et qu'aujourd'hui. L'immense empire des
+premieres sensations sur l'etre humain revient sur elle affaiblie et
+desarmee; et elle benit la mort qui l'affranchit d'un amour qu'elle
+croit invincible, et que, saine de corps et d'esprit, elle avait vaincu.
+
+Le double caractere de la femme, persistance des premiers sentiments,
+facilite a se plier a une destinee nouvelle, se trouve donc ici; sans
+compter faiblesse, audace etourdie, duplicite naive et maladroite; et
+aussi gout de predication morale; et aussi relevement par la maternite;
+et aussi transformation, a demi vraie et a demi sincere, de l'amour en
+bienveillance et protection maternelles.--Tout cela signifie que pour
+la premiere fois depuis bien longtemps une complete biographie feminine
+etait faite dans un roman. Les contemporains, je veux dire les
+contemporaines, ne s'y sont pas trompees une heure. Les femmes etaient
+lasses, ou du moins il est a croire qu'elles devaient l'etre, de romans
+ou la femme n'etait jamais qu'un jouet des passions legeres ou des
+vanites cruelles, ou elle n'etait jamais peinte qu'a un seul moment de
+sa vie, celui ou elle plait et est seduite. On leur montrait enfin une
+vie feminine dans toute sa suite, du moins ayant une certaine suite. On
+leur montrait une femme ayant des faiblesses, ayant des qualites, ayant
+un caractere. Ce roman flatta en elles quelques-uns de leurs vices,
+quelques-uns de leurs bons penchants, et tres directement et precisement
+leur orgueil. J'oubliais le besoin de larmes, que personne n'avait
+vraiment satisfait depuis Racine. Quelqu'un osait faire pleurer, et non
+point par l'accumulation des malheurs epouvantables, comme Prevost en
+ses longs romans, mais par la "douleur des amants, tendre et precieuse",
+comme dit Saint-Evremont, par une histoire simple en son fond,
+abominablement fausse aussi, mais ou les principaux personnages avaient
+le gout naturel et comme l'appetit de la douleur.
+
+Et, de plus, et surtout, ce roman pouvait etre faux, il etait sincere.
+On y sentait un auteur qui etait aussi attendri du sort de ses
+personnages que le pouvait etre aucun de ses lecteurs; qui adorait
+Julie, Claire, Saint-Preux et meme Wolmar. C'etait un roman ecrit par un
+heros de roman triste, un roman romanesque ecrit par le plus romanesque
+des hommes. Le secret est la. C'est pour cela que pareil succes est
+chose rare. Les hommes sont animaux d'imitation, mais ils n'imitent que
+la sincerite. On imita Rousseau; on se fit des sentiments sur le modele
+de la _Nouvelle Heloise_. C'etait se faire des sentiments declamatoires,
+mais qui ressemblaient a la vie, car, au moins a la source d'ou ils
+venaient, ils avaient ete vivants et profonds.--Le siecle n'en fut
+pas change, c'est trop dire; il en fut adouci et comme amolli. La
+philanthropie existait, elle, devint fraternite, epanchement, expansion,
+besoin de confidence et d'appel au coeur; la sensibilite existait, elle
+etait dans Marivaux, dans La Chaussee, dans Prevost; elle devint a
+la fois plus intime et plus pretentieuse: plus intime, j'entends
+s'inquietant moins des incidents, des situations extraordinaires, des
+grands et rudes malheurs, n'en ayant pas besoin pour eclater, naissant
+d'elle-meme, coulant comme de source, palpitant du seul battement
+du coeur, melee a toute la vie et au train de tous les jours; plus
+pretentieuse, j'entends s'attribuant franchement cette fois la direction
+morale de la vie, s'erigeant en dominatrice legitime de l'existence
+humaine, se croyant une vertu, s'estimant un devoir, se prenant pour la
+conscience, et par consequent remplacant la morale, dont la place,
+aussi bien, etait depuis longtemps vide, par un egoisme sentimental et
+attendri.
+
+Tant de choses dans un roman!--Elles y etaient parce que Rousseau s'est
+mis tout entier dans la _Nouvelle Heloise_, avec un peu de ses vices,
+beaucoup de ses vanites, beaucoup de ses bontes et tendresses, beaucoup
+de cette croyance, eternelle chez lui, que tout est affaire de bon
+coeur, sans qu'il ait su jamais en quoi un coeur doit etre reconnu comme
+bon; parce qu'enfin c'est encore dans son roman que ce maitre romancier
+s'est le plus ouvertement peint et le plus completement declare.
+
+
+
+VI
+
+LES "CONFESSIONS"
+
+Ses _Confessions_ n'en sont que le complement. Elles sont plus
+piquantes, plus prenantes, nous saisissent et nous captivent davantage
+parce qu'il y dit _je_; plus agreables aussi a lire pour nous, parce que
+le style n'en est presque plus declamatoire, ni tendu; elles ne nous
+apprennent presque rien de plus sur lui, sur ses sentiments, ni sur sa
+philosophie generale. C'est la qu'on voit bien, mais ce n'est qu'une
+confirmation de ce qu'on savait deja, combien a ete forte sur Rousseau
+l'empreinte de sa vie de jeunesse, combien l'originalite meme de
+Rousseau est faite de ses annees de vagabondage, d'insouciance, de
+paresse gaie, d'_insociabilite_, et, disons-le, d'immoralite.
+
+Nous sommes ceci et cela, beaucoup de choses diverses; nous sommes
+surtout ce que nous aimons en nous. Ce que Rousseau a adore en lui-meme,
+et ce qu'il a toujours ete, de la vie puissante que cree en nous le
+souvenir quand le souvenir est un ravissement, c'est le Rousseau
+de vingt a trente ans. On cherche, ce me semble, les causes de sa
+misanthropie dans le ressentiment amer de ses annees d'humiliation et
+d'epreuves. Mais ces annees n'ont jamais ete pour lui des epreuves et
+ne l'ont jamais humilie. Il en a joui avec delices, et il en est encore
+fier. Il n'en a pas l'amer deboire, il en a encore aux levres la caresse
+et le parfum. Il n'en ecarte pas le souvenir, il s'y refugie et y habite
+avec une veritable ivresse. Le Leman, la Savoie, les Charmettes, le gue,
+le cerisier, les bords de la Saone, le coche de Montpellier, ce sont les
+asiles de Rousseau, c'est ou il s'apaise, sourit, se detend, se repose,
+et delicieusement s'attarde, parce que c'est la qu'il se retrouve.--Ne
+vous figurez point un plebeien qui a peine et souffert et qui dit avec
+orgueil au monde: voila ce qu'un homme comme moi a subi avant de se
+faire sa place au soleil. Figurez-vous, mon Dieu, a bien peu pres, un
+sauvage, civilise presque malgre lui, ne detestant pas absolument le
+monde nouveau ou il est entre, et flatte d'y etre trouve intelligent,
+mais le meprisant un peu, s'y trouvant gene beaucoup, et d'un long
+regard lointain caressant le beau desert vaste et libre, la hutte
+fraiche, le sentier qui mene aux sources, les fleurs dans le buisson,
+le grand ciel clair et profond, propice au sommeil parfois, toujours au
+reve.
+
+Et, des lors, non point: sont-ils coupables, les civilises! mais plutot,
+plus souvent: sont-ils sots! et pourquoi tant de peine? Pourquoi ces
+arts, ces sciences, ces ambitions, ces efforts, ces complications de la
+vie, ces immenses labeurs a s'eloigner du but? Pourquoi ne suis-je
+pas reste toujours jeune? Je l'ai ete si longtemps sans peine et avec
+bonheur! Pourquoi l'humanite n'est-elle pas restee toujours enfant? Elle
+l'a ete si longtemps sans doute, avec tranquillite, paresse, songerie,
+candeur, douceur! Et le reve recommence de l'Arcadie perdue, dedaignee,
+oubliee, si facile peut-etre a reconquerir.
+
+Voila pourquoi la misanthropie de Rousseau presque toujours reste
+aimable, du moins, reussit moins qu'elle ne voudrait meme, a etre
+incommode et irritante. On y sent toujours, au fond, et plus pres qu'au
+fond, tres proche, sous un voile leger de melancolie, ou sous les plis
+appretes mais peu epais des phrases declamatoires, le reve ingenu d'un
+enfant, un peu gate, un peu vicieux, tres vain, mais genereux, tendre
+et doux. Sachons que les hommes de ce genre sont les pires directeurs
+d'hommes; mais ne nions point qu'ils sont les plus seduisants des
+artistes, et comprenons l'influence qu'ils ont exercee, sans que nous
+consentions a la subir.
+
+Et voila aussi pourquoi les _Confessions_ restent l'ouvrage de Rousseau
+qu'on aime encore le plus a lire, sauf les quelques pages ou la
+grossierete de l'auteur--aidee de celle du temps--a laisse des
+souillures honteuses. C'est que dans les autres ouvrages de Rousseau le
+sentiment est devenu idee, et l'idee est toujours si contestable
+qu'elle deconcerte et irrite, meme quand elle est profonde. Dans les
+_Confessions_, c'est le sentiment tout pur que Rousseau a epanche
+naivement, complaisamment, j'ajouterai, si l'on veut, avec Voltaire, un
+peu longuement. C'est que Rousseau, dans cet effort qu'il a fait pour se
+detacher de la societe, de la civilisation, du monde organise, en
+est venu, ici, a se detacher meme des theories qu'il instituait
+laborieusement pour combattre tout cela, meme des violences et des
+coleres que tout cela lui inspirait. De lui il ne nous donne plus que
+lui, et, tout compte fait, c'est encore ce qu'il avait de meilleur. Il
+ne nous dit plus guere: que le monde est mal fait! il nous dit surtout:
+"Voila ce que je fus. Comme j'etais bon!" Et, comme il y a un peu de
+vrai en ceci, on ne saurait dire en quelle mesure la confidence est plus
+ridicule que touchante, ou plus touchante que ridicule.
+
+Et voila encore pourquoi ces memoires ont leur originalite si frappante
+parmi tous les memoires. Les memoires ont toujours quelque chose de
+desobligeant et ceux-ci meme n'echappent point a la destinee commune. Il
+y a toujours une impertinence extreme a occuper le monde de soi, et a se
+donner ainsi pour une creature exceptionnelle. Mais quand, en effet, on
+est un etre d'exception, non pas seulement parce qu'on est un homme de
+genie, mais parce qu'on a eu une loi de developpement differente de
+celle des autres, alors, si l'on peche encore contre l'humilite, du
+moins l'on ne peche plus contre le bon sens, en se racontant. Les
+memoires sont alors une explication des opinions et des theories,
+explication dont on pourrait se passer a la rigueur, mais qui a son
+sens, son utilite et son prix. Les memoires de Voltaire n'etaient pas a
+ecrire, nul homme n'ayant ete plus que lui faconne par le monde ou s'est
+passee sa jeunesse, et ce monde etant connu. Mais les memoires d'un
+vagabond devenu parisien a quarante ans, et qui a eu du genie, devaient
+etre ecrits. Je voudrais avoir ceux de La Fontaine, encore qu'ils ne me
+soient pas necessaires; mais ils me seraient agreables,--d'autant qu'ils
+seraient naivement modestes, au lieu d'etre naivement orgueilleux.
+
+Enfin remarquez cette derniere difference entre les memoires de Rousseau
+et la plupart des autres. Les autres, pour la plupart, ont ce defaut,
+assez grave peut-etre, qu'ils sont faux. Nous ecrivons, a soixante ans,
+l'histoire d'un jeune homme qui fut nous et que nous ne connaissons
+plus. Nous ne pouvons plus le connaitre. Notre vie s'est placee entre
+lui et nous, et fait nuage. Nous le reconstruisons; et avec quoi? avec
+les suggestions de notre vanite; et c'est ce que, avec nos idees de
+sexagenaire, nous aimerions avoir ete a vingt ans, que nous affirmons
+que nous avons ete en effet. De la tous ces jeunes sages dont les
+memoires sont pleins. La vanite, aussi, mais d'une autre sorte, produit
+chez Rousseau un effet contraire. Ce n'est point, ce n'est guere le
+Rousseau de cinquante ans qu'il aime. Il le trouve gate, vicie, corrompu
+par la societe ou il s'est laisse seduire, a peine rehabilite par la
+demi-solitude qu'il a reconquise. Ce qu'il n'a cesse d'aimer, c'est le
+Rousseau de trente ans, et il ne l'a pas quitte pour ainsi parler, tant
+il a continue de le cherir. Par l'amour dont il l'a caresse toujours,
+il l'a garde vivant et tout pres de lui. Il est la, point change, ou
+presque point, parce qu'il est conserve par le culte dont on l'honore.
+Rousseau le retrouve des qu'il rentre dans la solitude. Aussi comme il
+est vivant dans ces pages, comme il est vraiment jeune, ni fane par le
+temps, ni farde par l'impuissant effort d'une restitution laborieuse!
+L'orgueil, presque monstrueux, a eu, au point de vue de l'art, un
+merveilleux effet: il a fait une resurrection.
+
+Aussi c'est un roman, ces _Confessions_; c'est un roman par
+l'arrangement delicat, l'art de faire attendre, de preparer et d'amener
+les incidents, de mettre en pleine et vive lumiere les points saillants,
+les evenements decisifs de la vie d'une ame; mais c'est un roman plein
+de verite, de franchise, de franchise insolente, mais de franchise;
+plein de candeur, de candeur cynique, mais de candeur; l'une des
+informations les plus certaines, les plus completes que nous ayons sur
+l'ame humaine, ses tristes joies, ses desirs violents et indecis, ses
+treves, ses miseres, ses impuissances, son acheminement, de si bonne
+heure commence sans qu'elle s'en doute, vers les regions noires de la
+desesperance et de la folie.
+
+
+
+VII
+
+SES IDEES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES
+
+L'originalite du temperament, l'originalite du sentiment, une certaine
+originalite meme dans la conception de la vie suffisent a faire un grand
+romancier et une maniere de brillant poete; elles ne suffisent point
+a faire un grand philosophe, et Rousseau n'a point ete un grand
+philosophe. Ses idees philosophiques et ses idees politiques sont dignes
+d'attention plutot que d'admiration, et sont au-dessous de la gloire
+de leur auteur, et meme de la leur propre. Sa philosophie est tres
+elementaire, et les "cahiers scolastiques", comme disait Diderot en
+parlant de la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, sont plus
+brillants de forme, plus entrainants par leur mouvement oratoire et
+plus engageants par leur chaleur de conviction, que satisfaisants pour
+l'esprit et pour la raison.--Rousseau est parti, comme il etait naturel,
+d'une morale toute de sentiment un peu vague, et d'une sorte de bonne
+volonte instinctive, et apres avoir songe, comme nous l'avons vu, a
+transformer ses confuses sensations du bien en un systeme, il en est
+revenu a une sorte de dogme rudimentaire, fait de la croyance en Dieu et
+en l'immortalite de l'ame, auquel il s'attache fortement sans renouveler
+les raisons d'y croire. Autrement dit, ce qui restait en son temps, a
+peu pres intact, des antiques croyances theologiques, il le relient,
+il s'y complait, il aime, de plus en plus a mesure qu'il avance, a y
+adherer, et il le fait aimer par l'elevation naturelle de l'eloquence
+avec laquelle il l'exprime.
+
+Rien de plus, ce me semble; et la religion naturelle de Rousseau n'a
+vraiment d'originalite, et n'a eu de charmes pour ses contemporains,
+qu'en ce qu'elle n'etait point prechee par un pretre, qu'en ce qu'elle
+etait professee par un homme un peu indigne d'en etre l'apotre.--Elle
+n'est point mauvaise; je cherche par ou elle se rattache a un nouveau
+principe et a quoi elle emprunte une autorite nouvelle. Elle n'est
+ni plus ni moins que celle de Voltaire, sauf peut-etre que celle de
+Voltaire est decidement trop quelque chose dont il n'a besoin que pour
+ses valets, tandis que celle de Rousseau est bien quelque chose dont il
+a besoin pour lui-meme. Cela fait, certes, une difference, surtout dans
+le ton, et le ton de Rousseau est plus convaincu et penetre; mais la
+profondeur est la meme ici et la, et la puissance, sinon de persuasion,
+du moins de conquete est egale. Le sceptique vigoureux n'a rien a
+craindre de l'un ou de l'autre. Le riche pharisien, homme d'ordre et
+partisan du "respect", sera convaincu par Voltaire, avant meme de
+l'avoir lu; et la femme sensible sera aisement de l'avis de Rousseau, en
+le lisant; et je ne vois guere de difference plus essentielle. Tous deux
+aboutissent au meme point par des chemins tres divers. L'un a besoin
+d'un minimum de religion pour se rassurer, l'autre pour garder quelque
+consolation et quelque esperance; et ce minimum est le meme ou Voltaire
+trouve un frein pour les autres sans contrainte pour lui, Rousseau une
+douceur sans effroi, un apaisement sans inquietude et une assurance sans
+devoir.--Cette philosophie religieuse est a tres bon marche, vraiment,
+et a tres bon compte. A en etre, on ne perd rien, on ne risque rien et
+l'on croit gagner quelque chose, ce qui est gagner quelque chose. De
+ses deux aspects elle seduisit le monde d'alors, par Voltaire les
+gens pratiques, par Rousseau les gens de sentiment et de temperament
+oratoire. Et peut-etre les hommes du temps y ont vu ou y ont mis plus
+que je n'y peux voir ou mettre; mais, quelque effort que je fasse pour
+ne pas traiter legerement deux grands hommes de pensee du reste, il me
+serait difficile d'en parler mieux, ou meme d'en dire plus, que je ne
+fais.
+
+Une remarque cependant. Comme, encore que revenant au meme, la
+"religion" de Voltaire et "la religion" de Rousseau partent de
+sentiments tres differents, il s'ensuit que les idees de Rousseau sur
+la _question religieuse_ s'ecartent de celles de Voltaire. Il y a une
+certaine generosite de coeur dans Rousseau, et, nous l'avons note,
+certaines tendances, certain gout et certain air de directeur de
+conscience, qui font qu'il n'a pas cette haine furieuse pour le
+pretre qui est le cote tantot odieux, tantot ridicule, de l'auteur du
+_Dictionnaire philosophique_. Aussi Rousseau n'a jamais voulu "ecraser
+l'infame"; il ne pretendait qu'a l'ameliorer. Il le voulait plus
+philosophe, plus "eclaire" et moins croyant, devenant un simple
+"officier de morale"; mais gardant son influence, salutaire, douce, non
+plus rude, imperieuse et terrible, mais son influence encore, sur la
+societe. C'est la un des reves de Rousseau les plus caresses, et si j'y
+insiste un peu, c'est qu'il n'a pas ete caresse seulement par lui.
+
+Meme religion celle de Rousseau et celle de Voltaire; mais pourtant deux
+ecoles tres differentes, au point de vue de la question religieuse,
+sortent de l'un ou de l'autre. A Voltaire se rattachent ceux qui, allant
+du reste plus loin que lui, n'ont songe qu'a renverser et a "ecraser"; a
+Rousseau ceux, plus timides ou plus doux, qui ont essaye d'associer la
+religion ancienne aux idees nouvelles, de creer un clerge patriote et
+un clerge citoyen, et qu'a perpetuellement comme poursuivis la vision
+aimable et vague du Vicaire Savoyard. Ces deux ecoles ont traverse toute
+la periode revolutionnaire et toute la periode contemporaine, et on les
+retrouve sans cesse l'une en face de l'autre, dans l'histoire des idees
+au XIXe siecle, representant du reste deux penchants divers, tres
+persistants l'un et l'autre, de l'esprit francais.
+
+Rousseau s'est peu occupe de philosophie generale. Il n'a pas un systeme
+lie et solide, et bien des fois, dans sa correspondance, il le reconnait
+de bonne grace. Il n'a guere qu'une idee a laquelle il tienne fort, et
+que nous connaissons deja, car ses opinions de moraliste s'y rattachent
+et s'y appuient toutes. Il est optimiste profondement.--L'optimisme
+misanthropique c'est la definition meme de Rousseau.--Le monde est bon
+parce que Dieu est bon, c'est le fort ou Rousseau se retranche et d'ou
+il ne serait pas aise de le faire sortir. Le monde est bon; seulement,
+vous vous y attendez, l'homme l'a rendu mauvais. Le mal physique et le
+mal moral n'embarrassent donc pas beaucoup Rousseau. Il s'en explique,
+dans sa fameuse lettre a Voltaire sur le desastre de Lisbonne,
+a laquelle _Candide_ est une reponse, avec une assurance et une
+intrepidite de conviction tres significatives. Le mal moral, l'homme
+serait mal venu de s'en plaindre: c'est lui qui l'a fait. Le peche est
+de lui. Il est une monstruosite que l'homme a introduite sur la terre.
+Que l'homme l'en retire, et purge le monde.--Resterait a expliquer
+comment et pourquoi Dieu a cree un homme sinon mechant, Rousseau
+nierait, du moins si aisement capable de le devenir; et c'est, bien
+entendu, ce que Rousseau, non plus que personne, n'a jamais eclairci.
+Il s'en tire, comme nous tous, par la consideration du parfait et de
+l'imparfait, par cette idee que l'homme, s'il etait parfait, serait
+Dieu, et en d'autres termes ne serait pas; qu'existant il doit etre
+borne, fini, incomplet...--Mais l'imperfection n'est pas la malice, et
+si l'homme imparfaitement bon, cela va de soi, l'homme createur du mal,
+cela etonnera toujours. Rousseau ne s'est pas fait, ou n'a pas entendu,
+cette objection.
+
+Quant au mal physique, c'est l'homme aussi qui l'a invente, a bien peu
+pres, si presque entierement, que, retranche le mal physique cree par
+l'homme, l'homme ne se douterait sans doute point de l'existence du mal
+physique. Il ne sent que celui qu'il a fait. Il a cree les maladies par
+ses imprudences et ses intemperances. Il a cree les accidents par son
+humeur aventureuse et sa fureur de braver les elements dans un dessein
+de lucre ou d'ambition. Il a cree les miseres sociales par la sottise
+qu'il a faite de se mettre en societe. Sans aller plus loin, le desastre
+de Lisbonne ne vient pas du tremblement de terre; il vient de ce qu'on a
+bati Lisbonne. De bons sauvages, chacun dans sa hutte isolee, ont bien
+peu de chose a craindre d'un tremblement de terre.--Reste la mort; mais
+la mort sans maladie, sans accident et sans crime, apres une longue vie
+saine et robuste, n'est point un mal. C'est la mort de vieillesse, un
+dernier sommeil, l'engourdissement supreme, la simple impossibilite
+d'exister toujours, et quelque chose qu'on ne sent point.--Voila le
+systeme tout entier, et je ne l'affaiblis point, peut-etre au contraire.
+
+Je fais effort pour ne pas le traiter de pueril. Cette vue du monde
+est-elle assez etroite! Il n'y a donc que des hommes dans le monde! Mais
+le mal souffert par les animaux n'existe donc pas! Leurs maladies, leurs
+accidents, leurs souffrances, qu'en faites-vous? Et la loi universelle
+qui veut que les etres animes vivent uniquement de la mort, prematuree
+et douloureuse, des autres, si bien que, la souffrance cessant
+aujourd'hui, la vie disparaitrait demain; si bien que le mal n'est pas
+une exception dans le monde, mais ce par quoi le monde existe et sans
+quoi il ne serait pas; si bien que la vie universelle n'est que le mal
+organise, si bien que vie et mal sont tout simplement la meme chose:
+voila a quoi vous ne songez pas! C'est bien etrange.--Il semble que la
+pensee, quelquefois, chez les hommes surtout qui en font la complice de
+leurs sentiments, paralyse une partie du cerveau, produise une sorte
+d'hemiplegie intellectuelle, et que, plus elle perce vivement dans une
+certaine direction, d'autant elle laisse toute une region de ce qu'elle
+explore etrangere a sa prise, a sa recherche, a son soupcon meme.
+
+L'optimisme pur, et je ne dirai pas corrige par la misanthropie,
+confirme au contraire et comme renforce par la misanthropie, cheri
+d'autant plus que la malice des hommes le gene; le monde cru bon, non
+seulement malgre le mal, mais d'autant plus que le mal, pure invention
+des hommes, l'a pour un temps offusque et apparemment enlaidi, voila
+ou Rousseau se tient obstinement, et d'ou il ne veut pas sortir.--Ses
+miseres meme l'y ramenent; et ici il a une idee qui ne laisse pas d'etre
+juste, c'est que le pessimisme est une maladie d'homme heureux. Il est
+singulier, dit-il, que ce soit un Voltaire, avec ses cent mille livres
+de rente, qui se plaigne de l'organisation des choses, et un Rousseau,
+miserable et persecute, qui la benisse.--Il n'a point tort, et le
+pessimisme vulgaire, celui qui n'aboutit point ou ne se rattache pas
+a une energique volonte de faire cesser ou d'amoindrir le mal qu'il
+accuse, n'est en effet que le besoin de se plaindre, naturel a l'homme,
+besoin qui, quand il ne peut se satisfaire dans la consideration de
+malheurs personnels, se prend a tout.--Mais si le pessimisme ordinaire
+est le besoin de se desoler, l'optimisme commun est le besoin de se
+consoler aussi et de s'endormir, et s'il n'est pas fonde sur la notion
+du devoir, sur cette idee qu'il n'y a que le bien moral qui compte et
+que celui-ci il depend de nous de le faire, il ne vaut pas plus comme
+systeme que le systeme adverse;--et s'il se complique d'un mepris infini
+pour les hommes, il n'est plus qu'une forme assez malsaine de l'orgueil,
+et cette opinion, peut-etre suspecte, qu'il n'y a que deux etres
+estimables dans l'univers, Dieu qui le fit bon, Rousseau qui doit le
+redresser.
+
+Mais, a vrai dire, ce n'est pas dans ses traites philosophiques,
+rares et courts du reste (_Lettre a Voltaire sur le desastre de
+Lisbonne_.--_Lettres a M. l'abbe de ***_, 1764), qu'il faut chercher ce
+qu'on pourrait appeler la sagesse de Rousseau; c'est dans ses lettres
+demi-familieres a ses amis, a Mylord Marechal, a M. de Mirabeau, et
+surtout a ses amies, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, Mme de
+Verdelin. Souvent ce sont, dans le sens litteral du mot, des _lettres de
+direction_, c'est-a-dire des lettres de moraliste delie, clairvoyant,
+bon conseiller, charitable et consolant. Elles sont tres souvent
+exquises. Les "sermons" de "Julie" et les "lettres de direction" de
+Rousseau, avec quelques pages, au hasard echappees de Diderot, sont ce
+qu'il y a de plus sage, de plus eleve, de plus "spirituel" dans tout le
+XVIIIe siecle. La religion du XVIIIe siecle est la. Elle est courte.
+Elle est melee, et d'une essence toujours un peu basse. Il est tres rare
+qu'il ne s'y egare point ou quelque sensibilite si prompte, si facile et
+si conventionnelle qu'elle en est niaise, ou quelque demi-sensualite qui
+ne laisse pas d'etre un peu grossiere. Les sages du XVIIIe siecle n'ont
+pas eu des mains a manier les ames, ou les ames qu'ils maniaient, je dis
+les plus fines et pures, ne detestaient point une certaine lourdeur de
+tact. Tant y a, et pour ne pas poursuivre la comparaison, meme a leur
+gloire, avec les Francois de Sales, les Bossuet, les Fenelon, que le
+"_Seneque a Lucilius_" du XVIIIe siecle est dans Rousseau, partie dans
+l'_Emile_, partie dans _Heloise_, partie, et c'est encore ici qu'il
+est le meilleur, dans la correspondance. Rousseau moins malade, moins
+misanthrope et moins persecute, eut ete, d'abord ce qu'il a ete, un
+grand romancier, et un grand poete, et un peintre amoureux et touchant
+des beautes naturelles,--ensuite un mediocre philosophe,--enfin un
+moraliste delie, presque profond, grand, bon et salutaire ami des
+coeurs, savant a les connaitre, habile a les seduire, non sans quelque
+douce et insinuante puissance a les guerir.
+
+
+
+VIII
+
+LE "CONTRAT SOCIAL"
+
+Les idees politiques de Rousseau me paraissent, je le dis franchement,
+ne pas tenir a l'ensemble de ses idees.
+
+Est-il douteux que l'insociabilite soit le fond des sentiments et des
+idees de Rousseau; que s'affranchir lui-meme, et affranchir l'homme,
+s'il est possible, du joug dur, degradant et corrupteur que l'invention
+sociale a forge soit sa pensee maitresse, cent fois exprimee?--Eh bien,
+ses theories politiques ne sont nullement dans ce sens, et ce serait
+a peine, ce ne serait vraiment point, de ma part, une exageration de
+polemiste que de dire qu'elles tendent plutot a renforcer le joug social
+et a le rendre plus solide, plus etroit et plus lourd.
+
+Cette discordance est si visible qu'elle sert a quelques-uns a prouver
+justement le contraire de ce que j'avance[86]. Ils disent: il ne faut
+pas croire que Rousseau ait a ce point l'horreur de l'etat social et des
+pretendues servitudes qu'il impose et des pretendues degradations qu'il
+entraine. Le discours sur l'_Inegalite_ est dans ce sens; mais c'est
+le _Contrat social_ qu'il faut lire, qui est dans un autre, et ne
+considerer l'_Inegalite_ que comme une boutade de Rousseau jeune,
+souffle tres fort par Diderot.
+
+[Note 86: En particulier M. Champion dans son tres beau livre sur
+l'_Esprit de la Revolution_ et dans un article de la _Revue Bleue_,
+fevrier 1889.]
+
+S'il n'y avait que l'_Inegalite_ d'un cote et le _Contrat_ de l'autre,
+je dirais que Rousseau a eu deux idees generales, si differentes
+qu'elles sont contraires, et je m'arreterais la. Mais l'idee de
+l'_Inegalite_, l'idee antisociale, l'idee que les hommes ont serre trop
+fortement le lien qui les unit, et ont cree ainsi une force artificielle
+dont ils souffrent, une ame commune artificielle dont ils se gatent,
+et une vie artificielle dont ils meurent, cette idee elle n'est pas
+seulement dans l'_Inegalite_. Elle est, seulement, et sans la mettre ou
+elle n'est pas, dans le _Discours sur les Lettres_, dans l'_Inegalite_,
+dans la _Lettre sur les Spectacles_, dans l'_Emile_, dans la _Nouvelle
+Heloise_ et dans la _Lettre a Mgr. de Beaumont_; et j'ai montre que dans
+cette derniere (apres l'_Emile_), Rousseau renvoie a l'_Inegalite_,
+en resume les principes, en repete et en confirme les conclusions, en
+accepte, en revendique, en proclame plus que jamais l'esprit.--Donc
+cette idee est partout dans Rousseau, et est presque le tout de
+Rousseau, et fort, maintenant, precisement du raisonnement de mes
+adversaires, pris a l'inverse, je dis que le _Contrat social_ de
+Rousseau est en contradiction avec ses idees generales;--a moins qu'on
+ne prefere dire que tous les ecrits de Rousseau sont en contradiction
+avec le _Contrat social_, ce a quoi je ne m'oppose point.
+
+Oui, le _Contrat social_ a l'air comme isole dans l'oeuvre de Rousseau.
+Il s'y rattache par une phrase, par la premiere, qui pourrait tromper
+ceux qui jugent tout un livre par la premiere ligne.--"L'homme est ne
+libre, et partout il est dans les fers": oui, voila bien qui est du
+Rousseau que nous connaissons; l'homme est ne bon, et partout il est
+mauvais; le monde a ete cree bon, et il est inhabitable; l'homme est ne
+libre, et partout esclave: voila, bien sa maniere de raisonner. Et
+nous pourrions nous attendre a ce qu'il continuat d'apres sa methode
+ordinaire, ou plutot sa pente d'esprit naturelle, et a ce qu'il dit:
+"Donc rebroussons; donc revenons a un etat social aussi proche que
+possible de la liberte primitive, a un etat ou l'individu ait le plus
+possible ses aises et le jeu libre de sa force propre, ou la societe
+soit contenue et reduite autant que possible. "L'anti socialisme, c'est
+l'individualisme; en politique, la forme que prend l'Individualisme
+absolu c'est le Liberalisme radical. Ce a quoi un lecteur assidu, de
+Rousseau peut et doit s'attendre en ouvrant le _Contrat_ et en lisant
+la premiere ligne, c'est a voir Rousseau devenir, je veux dire rester,
+liberal intransigeant, anarchiste.--Il a ete le contraire; je n'y peux
+rien.
+
+Et je ne veux ni surprise, ni exageration, et je previens que, comme il
+y a un peu de flottement dans le _Contrat_ et que tout n'y est pas tres
+lie, on y trouvera du liberalisme; comme on y trouvera un peu de bien
+des choses que Rousseau pretend combattre; mais le fond du _Contrat_ est
+nettement et formellement anti liberal. Rousseau avait soutenu toute
+sa vie que la societe etait illegitime, et illegitime sa pretention de
+demander aux hommes le sacrifice d'une part d'eux-memes; il va soutenir
+que les hommes lui doivent le sacrifice d'eux tout entiers, et par
+consequent qu'il n'y a de droit que le sien,
+
+Le souverain, c'est tout le monde, et ce souverain est absolu; voila
+l'idee maitresse du _Contrat social_. Ce tout le monde qui a corrompu
+chacun--n'est-il point vrai, Rousseau?--c'est lui qui a tout droit sur
+chacun de nous. Ce tout le monde qui m'a fait esclave--n'est-il pas
+vrai, Rousseau?--peut legitimement disposer de moi a son plein gre et
+resserrer ma servitude. Ce tout le monde qui m'a fait mauvais--n'est-il
+pas vrai, Rousseau?--ne doit rien sentir qui l'empeche de peser de plus
+en plus sur moi de toute sa detestable influence. Il fera la loi civile,
+la loi politique et la loi religieuse, ce qui veut dire que je serai sa
+chose comme homme, comme citoyen et comme etre pensant, comme corps,
+comme ame, comme esprit. Il m'elevera selon ses idees, me fera agir
+selon sa loi, "expression de la volonte generale", me fera penser selon
+sa religion, qui sera chose d'etat comme tout le reste, que je devrai
+accepter, sous peine d'etre exile si je la repousse, d'etre "puni de
+mort" si, l'ayant acceptee, j'oublie de la suivre. Tel est le dessin
+general du _Contrat_.
+
+Le detail en est, le plus souvent, encore plus oppressif et rigoureux.
+Le jeu facile des rouages, ce qui est une maniere de liberte encore,
+Rousseau s'en defie. Une democratie representative, par cela seul
+qu'elle est representative, est plus libre et plus liberale qu'une
+autre. Le peuple, ou plutot la majorite, a une volonte, imperieuse et
+brutale, dont il va faire une loi s'imposant a chaque individu. Mais
+s'il fait faire cette loi par des legislateurs qu'il nomme, ces
+legislateurs discuteront, reflechiront, tiendront compte, sinon des
+droits, du moins des convenances, des interets respectables de la
+minorite; ou meme des individus. Rousseau voit tres bien que cet etat
+n'est deja plus la pure democratie; elle est une maniere d'aristocratie,
+et il la nomme de son vrai nom "l'aristocratie elective". Voila qui
+n'est pas bon. Il nomme bien cela, en passant, "le meilleur des
+gouvernements"; mais il s'arrange de maniere que ce meilleur des
+gouvernements ne fonctionne pas. Ces legislateurs, dont les discussions
+mettraient un peu de raison, d'attenuation au moins et de temperament,
+dans la rude organisation sociale, dans ce systeme de pression de tous
+sur chacun, ces legislateurs n'auront pas a discuter; leur mandat sera
+imperatif, et leur decision nulle, du reste, tant qu'elle ne sera pas
+ratifiee par le peuple lui-meme. Cette "souverainete" ne peut etre
+representee, parce qu'elle ne peut pas etre alienee. "Les deputes
+du peuple _ne sont pas_ ses representants; ils ne sont que ses
+commissaires. Toute loi que le peuple n'a pas ratifiee est nulle... Le
+peuple anglais se croit libre; il se trompe fort; il ne l'est que durant
+l'election des membres du parlement; sitot qu'ils sont elus, il n'est
+rien."--Et nous voila revenus au pur gouvernement direct, c'est-a-dire a
+la foule pur tyran, tyran dans toute la force du terme, c'est a savoir
+despote capricieux et irresponsable.
+
+Plus capricieuse, plus irresponsable et plus despote qu'un roi absolu,
+remarquez-le, parce qu'elle est multiple et anonyme. Un roi absolu n'est
+jamais absolu, parce qu'il n'est jamais irresponsable. L'isolement est
+une responsabilite. Un homme qui gouverne seul ose rarement tout se
+permettre, parce qu'il est seul, et qu'il a un nom, et qu'il est connu.
+Il sait, quand une faute est commise, vers qui les yeux se tournent, sur
+qui les blames tombent, vers qui les plaintes montent. La foule anonyme
+se permet tout, parce que son irresponsabilite est absolue. Elle ne
+risque pas meme d'etre meprisee.--C'est pourtant a ce despote sans frein
+que l'ombrageux Rousseau, si jaloux de son independance, s'abandonne. Il
+n'y a pas un atome ni de liberte ni de securite dans son systeme.
+
+Il n'y a pas non plus une seule chance de bonne justice. Ce peuple
+souverain qui m'eleve, me fait penser, me fait agir, et me petrit de
+toute part, me jugera-t-il aussi? Oui, sans doute, et soyez-en surs.
+Dans l'Etat de Rousseau, la justice sera rendue par les candidats a
+la deputation[87]. "La fonction de juge doit etre un etat passager
+d'epreuves sur lequel la nation puisse apprecier le merite et la probite
+d'un citoyen pour l'elever ensuite aux postes plus eminents dont il
+est trouve capable. Cette maniere de s'envisager eux-memes ne peut que
+rendre les juges tres attentifs...."--a quoi, si ce n'est a plaire a
+ceux qui les nomment, et a etre les instruments dociles d'un parti?
+Tout au gre du suffrage universel, rien qui soit soustrait, par une
+constitution, ou par des privileges et droits acquis, ou par une
+reconnaissance du droit de l'individu, a sa prise inquiete, avide et
+capricieuse; et avec cela le mandat imperatif, le plebiscite necessaire
+a chaque loi pour qu'elle soit valable, et la magistrature elective,
+c'est-a-dire servante d'un parti: tel est le systeme complet de
+Rousseau. C'est la democratie pure, dans toute sa rigueur, avec tout son
+danger.
+
+[Note 87: _Gouvernement de Pologne_.]
+
+J'ai montre que Montesquieu, deja, sans etre democrate, avait eu
+quelques illusions sur l'aptitude du peuple, non pas seulement
+a controler la maniere dont on le gouverne, mais a choisir ses
+gouvernants. Montesquieu repousse absolument le plebiscite, et ne
+reconnait a la foule aucune valeur legislative; mais il la croit tres
+judicieuse dans le choix des personnes. "Le peuple est admirable pour
+choisir ses magistrats", dit Montesquieu; et s'il n'avait ete un
+parlementaire, sans doute eut-il pris le mot magistrat aussi bien dans
+le sens de juge que dans celui de representant politique. Cette maniere
+de penser, dont on voit que je ne fais point l'erreur du seul Rousseau,
+vient d'abord d'un certain optimisme genereux, de quelques souvenirs de
+l'antiquite ensuite, qui mieux entendus, au reste, pourraient conduire a
+d'autres conclusions, enfin et surtout de l'absence d'experience, et de
+l'impossibilite d'observer. Les hommes du XVIIIe siecle ont eu l'idee
+de bien des choses; ils n'ont pas pu avoir l'idee d'une nation. Ils ont
+tous cru, plus ou moins, qu'une nation avait beaucoup d'unite dans
+les vues, et qu'au moins, ce qui en effet parait probable au regard
+superficiel, elle ne pouvait que bien entendre son interet. Un penseur
+est toujours un homme qui a peu de passions, du moins qui en a moins que
+les autres, du moins qui en est moins continuellement obsede que les
+autres, moyennant quoi, justement, il pense; et il est par la toujours
+assez porte a voir dans le monde plus de raison et moins de passion
+qu'il n'y en a. Rousseau tout a fait, Montesquieu un peu, voient une
+nation comme une famille qui a un proces et qui ne songe qu'a choisir
+le meilleur avocat. Une nation n'est point telle; c'est, fatalement, un
+certain nombre de classes, de groupes, de partis, qui sont surtout menes
+par l'instinct de combattivite. L'essentiel pour chacun est de vaincre
+les autres, ou a deux d'en vaincre un troisieme, cela meme sans haine
+violente, et sans noirs desseins. Jamais on n'a vu une election qui ne
+fut un combat, et un combat pour le plaisir de combattre, sans plus, ou
+a bien peu pres. Des lors, non seulement le resultat de l'election
+n'est pas l'expression de la volonte nationale, mais il n'est pas meme
+l'expression de la volonte du parti le plus fort; il n'indique que ses
+repugnances. Toute decision de la majorite a le caractere d'un _veto_.
+Indication precieuse, qu'il faut bien se garder de negliger, et que
+meme il faut provoquer, mais qui ne peut etre le fondement ni d'une
+legislation ni d'une politique. Or toute legislation et toute politique,
+selon Rousseau, est fondee sur cette base unique. La est l'erreur, qui
+part, a ce que j'ai cru voir, d'une psychologie des foules fausse ou
+incomplete.
+
+Peut-etre aussi--je n'en sais rien du reste--peut-etre aussi les
+quelques ecrivains politiques qui ont penche, au XVIIIe siecle, vers
+"l'Etat populaire" n'ont-ils jamais songe au suffrage universel. Il
+etait trop loin d'eux, trop inoui, trop absent de la terre, trop
+inconnu meme dans l'antiquite (ou les esclaves sont le peuple, et ou le
+"citoyen" est deja un aristocrate), pour que l'idee, nette du moins, de
+la foule gouvernant se soit vraiment presentee a eux.--Sans doute quand
+ils parlaient democratie, ils songeaient aux "bourgeoisies" des villes
+libres, c'est-a-dire a des aristocraties assez larges, mais tres
+eloignees encore des democraties modernes.
+
+Quoi qu'il en soit, le systeme de Rousseau, en sa simplicite extreme
+dont il est si fier (car il meprise les gouvernements "mixtes" et
+"composes" et fait de haut, sur ce point, la lecon a Montesquieu), est
+certainement l'organisation la plus precise et la plus exacte de la
+tyrannie qui puisse etre.
+
+Mais encore d'ou vient-il, puisque les idees generales de Rousseau n'y
+menent point?--Il vient, ce me semble, de l'education protestante de
+Jean-Jacques Rousseau, ni tant est qu'il ait recu une education; mais on
+sait assez que l'education de l'esprit se fait des lieux ou l'on a passe
+sa jeunesse, autant et plus que de tout autre chose. Rousseau a vecu
+dans une cite protestante durant tout le premier developpement de son
+esprit, et c'est chose constante qu'il a perpetuellement eu les yeux
+tournes vers Geneve pendant toute sa vie. Or, l'ancienne theorie
+politique des ecoles protestantes n'est pas autre chose que le dogme
+de la souverainete du peuple. Quand on lit les ecrits politiques de
+Fenelon, on peut etre etonne de le voir refuter point par point, et
+comme texte en main, le _Contrat social_[88]. Cela tient a ce que ce
+n'est pas Rousseau qui a ecrit le _Contrat social_. C'est Jurieu qui
+en est l'auteur, et non pas meme le premier auteur; c'est Jurieu que
+Fenelon (Bossuet aussi, du reste) s'attache a refuter et a confondre.
+
+[Note 88: Voir notre _Dix-Septieme siecle_, article _Fenelon_.
+(Lecene, Oudin et Cie.)]
+
+Jurieu avait dit en propres termes: "Le peuple est la seule autorite
+qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes." Avant lui
+Grotius, bien moins hardi, beaucoup plus prudent et circonspect, n'en
+avait pas moins pose en principe et comme base de tous ses raisonnements
+le "contrat social" de Rousseau, une convention par laquelle les hommes
+ont fait delegation de leurs droits pour les assurer, ce qui mene
+(quoique Grotius tergiverse la-dessus) a penser qu'ils peuvent toujours
+legitimement les reprendre quand ils jugent qu'on les viole.--Meme
+doctrine dans Pufendorf, eleve de Grotius, et dans Barbeyrac, eleve de
+Pufendorf. C'est l'ecole protestante qui s'organise, se maintien et se
+repete. Meme doctrine enfin dans Burlamaqui, auquel il me semble qu'il
+faut faire attention; car il est protestant, il est de Geneve, et les
+_Principes du droit politique_ sont de 1751, et le _Contrat social_ est
+de 1762. Or, les principes de Burlamaqui sont ceux-ci textuellement:
+La societe humaine est par elle-meme et dans son origine une societe
+d'egalite et d'independance.--L'etablissement de la souverainete
+aneantit cette independance.--Cet etablissement ne detruit pas et ne
+doit pas detruire la societe naturelle.---Il doit servir a lui
+donner plus de force. (Ce n'est pas Rousseau que je copie, c'est
+Burlamaqui.)--De Burlamaqui encore, copiant Grotius, du reste, et ne
+faisant que le souligner, cette idee que "la souveraine autorite sur
+l'economie de la religion doit appartenir au souverain", que "la nature
+de la souverainete ne saurait permettre que l'on soustraie a son
+autorite quoi que ce soit de tout ce qui est susceptible de la direction
+humaine"; que, quand on prend une autre voie, il y a soit "anarchie",
+soit "deux puissances", auquel cas tout est perdu; car "on ne peut
+servir deux maitres, et tout royaume divise perira".--De Burlamaqui
+encore cette idee[89] que la democratie exige un Etat d'un territoire
+peu etendu, etc.
+
+[Note 89: Non pas tres formelle, mais en germe (Ne confondez pas le
+texte de Burlamaqui avec le commentaire de B. de Felice.)]
+
+Rousseau etait donc comme le dernier venu de l'ecole protestante, il ne
+faisait, ce me semble bien, qu'en resumer tres brillamment toutes les
+lecons; il en subissait tres directement l'influence, et ses idees
+generales elles-memes ne reussissaient pas a l'en detacher, comme il me
+parait qu'elles auraient du faire. Cette ecole etait trop autorisee,
+trop illustre, et il y tenait par trop d'attaches d'amour-propre
+religieux et d'amour-propre national. (Remarquez qu'il cite quelque part
+Grotius parmi les livres de chevet de son pere.)--Cette ecole, tout
+entiere, avait pris la souverainete populaire pour la liberte. L'idee
+liberale a ete tres lente a naitre en Europe. Elle est essentiellement
+moderne; elle est d'hier. Elle consiste a croire _qu'il n'y a pas
+de souverainete_; qu'il y a un amenagement social qui etablit une
+_autorite_, laquelle n'est qu'une fonction sociale comme une autre, et
+qui, pour qu'elle ne soit qu'une fonction, doit etre limitee, controlee,
+et divisee, toutes choses aussi difficiles, du reste, a realiser,
+qu'elles sont necessaires, et qu'on arrive a realiser, quelquefois, avec
+beaucoup de tatonnements dans beaucoup de bonne volonte. Cette idee
+etait presque inconnue au XVIIIe Siecle, et l'on sait a quel point pour
+les hommes de la Revolution elle est restee confuse.
+
+--Mais Montesquieu?--Nous y arrivons. Montesquieu a eu une tres grande
+influence sur le _Contrat social_. Trop orgueilleux pour en convenir,
+Rousseau a commence par railler durement Montesquieu. Il fait
+remarquer[90], ce qui est vrai, mais va contre Rousseau plus que contre
+l'auteur de l'_Esprit des Lois_, que Montesquieu est plutot un critique
+sociologue qu'un theoricien systematique: "... il n'eut garde de traiter
+des principes du droit politique; il se contenta de traiter du droit
+positif des gouvernements etablis". Il plaisante un peu lourdement sur
+la theorie de la division des pouvoirs: "Nos politiques, ne pouvant
+diviser la souverainete dans son principe, la divisent dans son objet:
+ils la divisent en force et en volonte, en puissance legislative et en
+puissance executive.... Tantot ils confondent toutes ces parties, et
+tantot ils les separent. Ils font du souverain un etre fantastique et
+forme de pieces rapportees.... Les charlatans du Japon depecent, dit-on,
+un enfant aux yeux des spectateurs; puis, jetant en l'air tous ses
+membres l'un apres l'autre, ils font retomber l'enfant vivant et tout
+rassemble[91]."--Voila qui est dedaigneux. Il n'en est pas moins
+qu'apres avoir ainsi detourne le soupcon d'imitation ou d'emprunt,
+Rousseau profite de Montesquieu et ramene a son profit quelques-unes de
+ses idees;--et nous voila ainsi conduits nous-memes a relever ce qu'il
+y a de liberalisme dans le _Contrat social_; car il y en a.
+
+[Note 90: Dans l'_Emile_, livre V.]
+
+[Note 91: _Contrat social_, II, 2.]
+
+Cette division des pouvoirs que Rousseau raille si dedaigneusement, il
+la retablit par un detour. La souverainete doit rester indivisible, mais
+les _delegations_ de la souverainete doivent etre separees, les pouvoirs
+delegues doivent etre distincts, et cette precaution prise, revenant
+tout simplement a l'idee et meme au langage de Montesquieu qu'il
+jugeait tout a l'heure si plaisants, Rousseau nous dira: "Dans le corps
+politique on distingue la force et la volonte, celle-ci sous le nom de
+puissance executive[92].... Il n'est pas bon que celui qui fait les lois
+les execute [93]."
+
+[Note 92: _Contrat social_, III, 1.]
+
+[Note 93: _Contrat social_, III, 4.]
+
+Et cela pour une raison a la fois un peu subtile et tres juste, que
+Rousseau tire ingenieusement de l'idee meme qu'il se fait de la
+souverainete. La loi est la parole de la souverainete; elle est
+l'expression de la volonte generale. C'est pour cela que la souverainete
+ne peut parler que par la loi, non par une decision particuliere. La
+volonte generale n'a son expression que dans la loi; elle ne
+peut l'avoir dans une resolution de detail, d'interpretation ou
+d'application. Elle cesserait alors d'etre volonte generale. "La volonte
+generale _change de nature ayant un objet particulier_, et ce n'est pas
+a elle de prononcer ni sur un homme, ni sur un fait[94]." Donc le peuple
+ne doit etre ni gouvernement, ni juge. Il y perdrait comme sa nature
+propre. Il deviendrait un particulier. Il y perdrait son droit (et il
+faudrait ajouter son aptitude) a _penser generalement_, a decider sur
+les ensembles, et a concevoir l'ordre et la regle. Donc ni le peuple, du
+moment meme qu'il est legislateur, ne peut etre ni _gouvernement_, ni
+_juge_; ni, non plus, la loi ne peut avoir un caractere particulier,
+viser une personne, ou etre faite pour une circonstance. Une loi contre
+une personne, ou une loi de circonstance, non seulement a toutes les
+chances du monde d'etre injuste, mais elle est une monstruosite: elle
+n'est pas une loi; elle est un acte de gouvernement qu'on appelle loi
+pour tromper l'opinion. C'est le renversement de toute morale politique.
+
+[Note 94: _Contrat social_, II, 4.]
+
+Quel dommage que ces idees, d'une part restent un peu obscures dans le
+texte de Rousseau, d'autre part soient disseminees et diffuses dans ce
+texte, soient quittees, reprises et quittees encore, ne forment point
+corps et faisceau! Il me semble que Rousseau n'en a pas pris tres
+nettement conscience, ou qu'il a eu peur de les amener a leur dernier
+point de nettete, sentant qu'a ce moment il eut ete la main dans la main
+de Montesquieu, ce que peut-etre sa vanite redoutait.
+
+Toujours est-il que ces idees si liberales et si justes, qui ne vont a
+rien moins qu'a reduire infiniment la souverainete du peuple, et qu'a
+ruiner le _Contrat social_, sont dans le _Contrat social_. C'est la plus
+heureuse des contradictions. Elle montre et que Rousseau, qui n'a pas
+assez medite sur les questions politiques, n'est point arrive, quoi
+qu'il en croie, a un systeme arrete, definitif et rigoureux; et que
+Rousseau, se retrouvant lui-meme, avec sa passion intime de liberte
+individuelle, au milieu meme de son reve de souverainete populaire, y a
+glisse ou laisse s'introduire toute une theorie, qui, suivie jusqu'ou
+elle tend, menerait a la doctrine liberale des publicistes modernes.
+--Et voila que le dernier representant de l'ecole politique protestante
+apparait, non plus comme celui qui en a le plus etroitement ramasse
+les principes tyranniquement democratiques, mais comme celui qui s'en
+relachait deja, et, au moins, en attenuait singulierement la rigueur.
+
+Seulement ce n'est pas sur ces premieres vues liberales, encore que
+si profondes, que Rousseau insistait le plus, et c'est le dogme de la
+souverainete populaire, consideree comme ayant existe toujours, et
+s'etant seulement organisee fortement, sans abdiquer jamais, dans les
+societes civilisees, qu'il posait avec nettete, soutenait avec vigueur,
+proclamait avec eloquence et avec passion.--Et c'etait aussi, partie
+grace a lui, partie par la nature meme du sujet, ce qu'il y avait dans
+son livre de plus clair, de plus frappant, de plus prenant, de plus vite
+et facilement intelligible.--Et il faut bien que je reconnaisse, en
+finissant, que c'est ce qui en est reste; et que de cette doctrine,
+encore qu'elle ne soit pas de lui, encore qu'elle soit peu conforme a
+ses idees generales, encore que meme dans le _Contrat_ il s'en ecarte,
+Rousseau est demeure le propagateur le plus eclatant, le seul eclatant,
+glorieux et influent, a ce point qu'elle ne porte guere plus, parmi les
+hommes, que son seul nom. Elle a fait, ou consacre (ce qui est plutot
+mon avis) beaucoup de mal, dont il est difficile de ne pas le laisser,
+pour une grande part au moins, responsable.
+
+
+
+IX
+
+ROUSSEAU ECRIVAIN
+
+Tel est ce singulier homme, puissant et faible, faible par le coeur,
+puissant par la pensee et l'imagination, et assez puissant par elles
+pour faire de ses faiblesses memes des forces redoutables a charmer et
+plier les coeurs.
+
+Rousseau est un de ces hommes seduisants et dangereux, chez qui
+l'imagination et la sensibilite dominent et etouffent la raison, le sens
+commun, les facultes de reflexion, d'analyse et d'observation. Autant
+dire que c'est un poete, et il est tres vrai que c'est un des plus
+grands poetes de notre race. Seulement, c'est un poete ne dans un siecle
+de theories, de systemes et de raisonnement, et sa poesie, il l'a
+mise, sous l'influence de ses contemporains, dans des systemes et des
+theories; et c'est la son originalite en meme temps que le danger
+perpetuel, et pour lui-meme et pour les autres, de tout ce qu'il ecrit
+et de tout ce qu'il pense.
+
+Entraine, comme tous les poetes, a un reve de perfection de vie ideale,
+froisse, comme tous les poetes, par ce qu'il y a de vulgaire dans la vie
+telle qu'elle est, et dans la societe telle qu'elle existe autour de
+nous, il s'est refugie, non pas, comme les poetes a l'ordinaire, dans
+des reveries, des contemplations, des visions, mais dans des theories
+politiques et des doctrines sociales, ou il a apporte non l'observation
+et l'etude des faits, mais des constructions _a priori_ et des
+abstractions de "promeneur solitaire".
+
+Et ces systemes etaient specieux, d'abord parce que tout ce qui porte la
+marque du genie est specieux, et ensuite parce que Rousseau etait doue
+d'une singuliere puissance de raisonnement et de logique. Un logicien
+n'est pas necessairement un homme de raison froide et tranquille. Il
+arrive fort souvent que la deduction a outrance est une des formes
+de l'imagination et de la passion. On ne s'enivre point de _raison_,
+c'est-a-dire d'etude, d'attention, d'examen et de reflexion; mais on
+s'enivre de _raisonnement_, c'est-a-dire de la poursuite indefinie, en
+ses transformations successives, d'une idee generale devenant systeme
+politique, systeme pedagogique, systeme religieux, systeme social.
+
+Un poete que le degout des choses qui l'entourent jette dans un reve de
+perfection irrealisable, prolonge par un logicien qui de ce reve
+fait une theorie sociale tres logique, tres suivie, tres liee, tres
+systematique et tres seduisante, voila Rousseau.
+
+Et, comme il arrive toujours quand on a affaire a ces reveurs qui ont du
+genie, telle _intuition_, peu ramenee a la verite pratique par l'auteur
+lui-meme, mais contenant, comme en un germe, une partie de verite, met
+d'autres hommes moins grands, et plus reflechis et attentifs, sur la
+voie d'une excellente doctrine de detail, tres realisable, tres utile et
+feconde en resultats. Et voila pourquoi de pareils hommes, non seulement
+doivent etre etudies au point de vue de l'art, comme des poetes glorieux
+et des renovateurs de l'imagination humaine, ce qui deja vaut qu'on
+s'en penetre; mais encore, au point de vue des applications, comme
+des initiateurs, des promoteurs, des prophetes un peu obscurs, mais
+inspirateurs et "suggestifs", des guetteurs de la lumiere qui commence a
+poindre, un peu etourdis par les premiers rayons qu'ils en surprennent;
+en un mot, presque comme les alchimistes, precurseurs de la chimie,
+qu'ils revent, qu'ils aident a naitre et qu'ils doivent ne pas
+connaitre.
+
+Rousseau est un des plus grands prosateurs francais. Il est un
+renovateur du style et de la langue. Il a ramene en France le style
+oratoire qu'elle avait completement desappris depuis Fenelon, et presque
+depuis Bossuet.
+
+A la prose large, etoffee, nombreuse et harmonieuse, au beau
+developpement et aux souples evolutions des grands maitres eu style du
+XVIIe siecle, avait, peu a peu, et meme assez brusquement, sans qu'on en
+puisse voir tres nettement les causes, succede une prose fort distinguee
+aussi, mais d'un genre essentiellement different, un style coupe, court,
+nerveux plutot que fort, procedant par phrases braves, vives et comme
+tranchantes, par traits, par maximes et par epigrammes.
+
+Fontanelle, Montesquieu, Voltaire, avec de tres grandes differences
+entre eux, du reste, presentent tous ce caractere commun; et leurs
+contemporains portent a l'exces cette maniere, comme toujours font les
+eleves. Rousseau, qui, sinon pour les idees, du moins pour ce qui est
+l'homme meme, a savoir le style, n'est l'eleve de personne, apporte
+avec lui un style nouveau; et comme il est passionne, c'est le style
+oratoire.
+
+Il est eloquent dans l'effusion, dans la confidence, qu'il mele a tout
+ce qu'il ecrit, dans la raison, dans le raisonnement, dans le sophisme,
+jusque dans les souvenirs, et sa maniere emue, attendrie et brulante de
+les rapporter. Il a la suite, la pente, le prolongement facile dans la
+conduite du discours, et, plutot que _l'ordre_ veritable, ce _mouvement_
+qui vient de l'echauffement d'un coeur toujours en emoi, ce _mouvement_
+que Buffon a donne avec raison pour la seconde des deux qualites
+fondamentales du style, mais que, apres l'avoir une fois nomme, il
+oublie completement et laisse a l'ecart, parce que lui-meme n'en a pas
+le don.
+
+C'est le don propre de Rousseau. Pour la premiere fois depuis plus de
+cinquante ans, quand il parut, on put lire un livre comme un discours
+qui saisit l'auditeur, le captive, l'entraine, le porte avec soi, et,
+sans le laisser reposer, le mene au but toujours poursuivi.
+
+Ajoutez l'eclat, la richesse du coloris, le mot qui n'est pas seulement
+un signe de la pensee, mais qui est une trace de la sensation, qui vit,
+qui respire et qui brille.
+
+C'est grace a ces dons que Rousseau est non seulement un ecrivain,
+orateur entrainant et seduisant, mais un peintre des choses reelles, ce
+que personne n'etait plus depuis bien longtemps. C'est ainsi qu'il a pu
+faire vivre la nature pittoresque dans ses ecrits et reveiller chez les
+Francais le gout des beautes naturelles, susciter dans la generation
+litteraire qui l'a suivi une foule de grands peintres de la nature, les
+Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les Senancour, et surtout
+son eleve passionne, George Sand.
+
+A ces titres, j'entends comme peintre emu de la nature et comme ecrivain
+eloquent, Rousseau est un grand precurseur. Ce qu'il y a de plus
+sincere, de plus vrai, de plus solide et de plus durable dans la
+revolution litteraire du commencement de ce siecle, en grande partie
+derive de lui. Il a aime les grandes harmonies de la nature, et il a
+retrouve les grandes harmonies de la phrase. C'etaient deux decouvertes,
+et deux chemins ouverts au genie, et aussi a la mediocrite. Mais
+qu'importe que celle-ci suive, si l'autre a passe?
+
+
+
+X
+
+Rousseau a ete en son temps le maitre et le guide le plus fascinateur,
+le "subtil conducteur" dont parle Bossuet. Il l'a ete, et parce qu'il
+etait bien de son siecle, et parce qu'il s'en separait juste assez pour
+l'inquieter, le piquer et achever de le seduire.
+
+Il etait de son siecle en ce que, plus que personne, il repoussait
+l'autorite, toutes les autorites, et la tradition, toutes les
+traditions. Ce n'etait plus seulement avec la tradition religieuse et
+avec la tradition nationale qu'il rompait violemment. Derriere ces
+autorites seculaires, au dela des siecles, et presque au dela du temps,
+il allait attaquer l'autorite de l'humanite tout entiere, la tradition
+du genre humain. Ce n'etait pas seulement une nation ou une religion,
+c'etait l'humanite qui s'etait trompee. C'etait l'humanite dont il
+fallait recuser l'exemple et qu'il fallait convaincre d'erreur, et
+c'etait toute la sagesse humaine qu'il fallait tenir pour folie. Rien de
+plus inattendu--et rien de plus prepare. L'habitude une fois prise de
+considerer l'antiquite et la longue possession d'une doctrine comme
+une raison de n'y pas croire, il fallait s'attendre a ce qu'un esprit
+audacieux revoquat en doute la croyance la plus ancienne du genre
+humain, et voulut convaincre d'illusion l'instinct meme par lequel le
+genre humain croit qu'il subsiste.--C'etait, sous la forme d'un reve
+doux et charmant, la plus pure, la plus nette et la plus radicale pensee
+revolutionnaire. Burcke disait aux revolutionnaires francais: "Vous
+avez prefere agir comme si vous n'aviez jamais ete civilises." Rousseau
+disait aux Francais de 1760: "Il faut agir comme si nous n'avions jamais
+ete civilises." Rousseau est le revolutionnaire par excellence, et c'est
+bien pour cela que Voltaire, qui ne s'y trompe pas, le deteste si fort.
+Il tend directement a cette sorte de nihilisme politique, dont Tolstoi,
+qui a tant d'idees communes, en politique, en morale, en education, avec
+Rousseau, est en ce moment le representant prestigieux. Et les causes,
+la-bas et ici, sont les memes. C'est la civilisation, qui flechit,
+en quelque sorte, sous son propre poids,--_nec se Roma ferens_,--qui
+s'epuise a se poursuivre, et finit par douter d'elle-meme.
+
+En cela Rousseau, d'abord repondait a un secret desir de ses
+contemporains, celui d'aller jusqu'au bout de la negation; ensuite se
+montrait vraiment grand penseur, encore que ses conclusions ne menassent
+a rien, encore meme qu'il reculat devant elles. Il comprenait l'intime,
+l'essentielle contradiction qui est au fond de la civilisation comme au
+fond de toute chose humaine. Il comprenait que la civilisation se ruine
+a se consommer, qu'elle manque son but, en le depassant, a force de
+le poursuivre; qu'inventee pour soulager l'homme, elle finit par le
+surcharger; qu'inventee pour diminuer l'effort individuel, elle en
+demande de plus en plus de nouveaux, et qu'il y a la encore une grande
+et douloureuse vanite, un grand et decevant prejuge. Restait a savoir
+si ce prejuge n'est point necessaire, et une condition meme de notre
+nature; mais l'avoir vu, et avoir porte sur lui la lumiere est d'une
+vigoureuse et penetrante intelligence; et c'est un effort et un tour de
+pensee qui se trouvaient bien a leur place en ce siecle de demolisseurs
+des idees toutes faites, qui a secoue l'esprit humain comme un crible.
+
+S'il etait de son temps par tout ce cote negateur, il en etait moins, et
+il ne l'en flattait que davantage, par ce qu'il apportait de tendresse,
+de mollesse, de _non-secheresse_, et de reverie sentimentale.--C'etait
+un romancier et un poete, en un temps ou l'on devait etre affame de
+vraie poesie et de roman vraiment romanesque. Le XVIIIe siecle est un
+age tout epris de sciences, de geometrie, de physique et d'histoire
+naturelle. C'est par ces armes que depuis cinquante ans on battait en
+ruine les traditions. C'est avec d'autres armes que Rousseau venait les
+attaquer, en communaute de dessein avec son siecle, s'en distinguant par
+les moyens. Il n'aimait pas les encyclopedistes, ni n'en etait aime. De
+quoi une des raisons est qu'ils sont surtout hommes de sciences, et lui
+le contraire. Il portait le combat sur un nouveau champ de bataille, et
+rien ne pouvait plus interesser que cette continuation de la lutte avec
+une tactique nouvelle. Il en appelait, non plus a la raison et aux
+raisonnements, dont peut-etre on etait las, mais au sentiment, a
+l'instinct du coeur, a l'emotion simple et "naturelle", faisant de
+toutes ces choses des vertus, et, par son talent, amenant, qui plus est,
+a les faire considerer comme, des elegances.--C'etait un poete,
+mais comme je l'ai dit, ce qui etait pour achever de ravir ceux qui
+l'ecoutaient, un poete logicien. La conception poetique, reve d'humanite
+heureuse, ou d'education ideale, ou de societe ramenee a la nature, au
+lieu de se poursuivre dans son esprit et de se derouler en songeries ou
+en tableaux, se developpait en systemes, en constructions logiques, en
+chaines d'arguments. Il part d'un reve tendre, et il s'engage dans la
+dialectique; et je ne sais de quoi ses lecteurs lui savent plus de gre,
+du point de depart ou du chemin.
+
+Enfin ses effusions sentimentales arrivaient bien en leur temps, et
+comme reaction, et comme chose deja suffisamment preparee. La Chaussee,
+Prevost, Marivaux lui-meme, avaient deja fait verser de douces larmes.
+La "sensibilite" du XVIIIe siecle remonte a eux: et il est juste de leur
+en tenir compte. Seulement, s'ils avaient fait pleurer, ils n'avaient
+pas eu l'autorite necessaire sur les esprits pour qu'on se sut gre et
+qu'on se fit honneur des larmes versees. Il fallait un homme de genie
+qui fit des faiblesses du coeur un merite de la conscience, qui les
+autorisat et les consacrat par des chefs-d'oeuvre, et qui, non seulement
+mit la sensibilite en liberte, mais la placat comme sur le trone.
+Rousseau a fait la ce qu'il dit quelque part que fait le poete
+dramatique[95]. Le poete, selon lui, "suit le gout public en le
+developpant", et ne fait que penser ce que le public va penser lui-meme,
+"sitot qu'on osera lui en donner l'exemple". Rousseau a donne
+l'exemple de la sensibilite qui se croit sanctifiante et d'une sorte
+d'attendrissement qui se donne l'air sacerdotal; et il fit du don des
+larmes une maniere de vocation religieuse. Le pretre manquait, le
+directeur d'ames, le guide des coeurs, dont jamais les hommes ne se sont
+passes. L'homme de science avait essaye de l'etre, n'avait reussi qu'a
+demi. Ce fut l'homme sensible qui le fut. L'oeuvre de Rousseau, dont les
+effets durent encore, a ete de remplacer, pour une partie considerable
+de la nation, les pretres par les romanciers.
+
+[Note 95: Lettre a Dalembert sur les spectacles.]
+
+C'est en cela, plus que pour toute autre cause, qu'il a ete si grand
+revolutionnaire. S'il l'a ete par ses idees et son tour d'esprit, comme
+nous l'avons vu, il l'a ete plus encore par le changement dans les
+moeurs qu'il a fait, ou aide, ou consacre. Montesquieu avait dit: "Il ne
+faut jamais changer les moeurs et les manieres dans l'Etat despotique.
+Rien ne serait plus promptement suivi d'une revolution." C'est Rousseau
+que Montesquieu prevoyait, ou, pour parler plus exactement, _la societe
+a la Rousseau_, la societe deja desorganisee, confondant ses rangs,
+brouillant comme par jeu ses idees, doutant d'elle-meme et s'en moquant,
+et se faisant des moeurs factices, societe chancelante et egaree, a
+laquelle Rousseau a donne une derniere impulsion et comme une derniere
+facon de faussete d'esprit.
+
+En faussete d'esprit, il y etait maitre, en effet, ne fut-ce que parce
+qu'il a toujours ete par le monde dans une situation fausse. Plebeien
+declasse, depayse par son genie meme, place au centre de la societe
+polie, et, a certains egards, a sa tete, il restera comme le symbole
+meme de la democratie brusquement precipitee au sommet de la nation, et
+chargee, ou se chargeant, de la conduire. La, en contact avec ce qui
+reste des anciennes classes dirigeantes, elle respire un air auquel elle
+n'est point habituee; et elle s'y grise, s'y vicie, s'y aigrit. Elle
+y devient orgueilleuse, puis ambitieuse et tourmentee de desirs, puis
+defiante et irascible.--Et aussi, non accoutumee par l'heredite a porter
+sans faiblesse, ou tout au moins sans etonnement, le poids seculaire
+d'une civilisation compliquee, elle n'en sent que l'embarras et la gene,
+et songe vite a en rejeter le fardeau.--Et encore ses vertus memes, la
+simplicite de ses gouts et la simplicite de ses besoins, l'inclinent aux
+idees simples aussi, et aux solutions claires et courtes, qu'elle croit
+faciles, et elle traitera de l'organisation d'un grand Etat comme de
+l'etablissement et de l'ordonnance d'un petit menage.--Rousseau a donne
+en lui, pour ainsi parler, cette image et ce portrait. Il a represente
+et figure a l'avance l'evolution vers le pouvoir de toute une classe
+sociale, et sa maniere de s'y accommoder.
+
+Cela veut dire qu'il est tres grand, que c'est une nature originale et
+riche, une de ces individualites qui resument en elles, ou au moins
+figurent par la trace qu'elles laissent, toute une periode historique.
+Ses intentions sont d'un esprit superieur, ses reveries d'une grande
+ame douce et blessee. Aupres de lui Voltaire ne laisse pas de paraitre
+parfois un etudiant spirituel, et Buffon un bien remarquable professeur
+de rhetorique. Montesquieu seul, inferieur comme homme d'imagination,
+l'egale par la puissance du regard, et le depasse par la clarte de la
+vue.--Il y a de plus grands genies; il y en a surtout de meilleurs; il
+n'y en a guere qui ait donne, en un siecle ou pourtant la hardiesse est
+une banalite, une plus imprevue et plus rude secousse a l'esprit et au
+coeur humains.
+
+
+
+BUFFON
+
+
+
+I
+
+SON CARACTERE
+
+De l'homme qui vit de la vie de son siecle au risque de se disperser,
+mais de maniere a laisser son nom et son souvenir dans tout les chemins
+que ses contemporains auront parcourus ou tentes; ou de celui qui se
+detache de son siecle jusqu'a s'en isoler completement, et a tel point
+qu'il n'y tient pas meme en tant qu'adversaire et antagoniste, au risque
+de n'avoir ni partisan, ni allie, ni meme d'ennemi; mais cela pour une
+si grande oeuvre, unique et solitaire, que toute sa vie s'y consacre, y
+coule et s'y depense, et que le monument eleve, encore qu'inacheve, soit
+le plus imposant que ce siecle ait produit; lequel est le plus grand, je
+ne sais; mais le second au moins parait plus fort, plus vigoureusement
+doue, d'une personnalite plus energique, et, tout an moins, plus
+original.
+
+Ce Buffon est tres singulier. Contemporain de Voltaire, de Diderot et de
+Rousseau, homme du XVIIIe siecle, et du XVIIIe siecle _central_, il ne
+s'est occupe ni de politique, ni d'economie politique, ni de theatre, ni
+de roman, ni de theologie. Il n'a pas ete de l'Encyclopedie, il n'a pas
+ete de tel ou tel cercle ou _club_ politique ou philosophique, il n'a
+pas meme ete d'un salon, il n'a pas meme ete homme du monde, il n'a
+pas meme ete homme d'esprit, ni voulu l'etre. Les plus grands de ses
+contemporains ont leurs divertissements et leurs gaietes, Montesquieu
+lui-meme, moins vulgaires que celles de Voltaire ou de Diderot; mais
+assez libres et relachees encore. Buffon n'a jamais eu l'idee d'ecrire
+une Lettre haitienne ou un Temple de Lesbos, ni, probablement, de lire
+une page de ceux qu'on ecrivait autour de lui. En plein XVIIIe siecle il
+a vecu dans deux jardins, le jardin de Montbard et le Jardin du Roi. Il
+est difficile d'etre moins de son temps qu'il n'a ete du sien. Il n'a
+pas de date. Il a pris quelque chose du caractere de la nature qu'il
+etudiait; il vit dans le temps indefini; sa vie intellectuelle va du
+moment ou la terre s'est detachee du soleil a celui ou l'homme a paru
+sur la terre, peut-etre jusqu'a celui ou l'homme s'est organise en
+societe; mais point au dela, et de ce qui s'est passe depuis il semble
+ne rien savoir, ou plutot il sait tres bien qu'il ne s'est rien passe du
+tout.--Il compte par milliers de siecles et seulement de l'apparition
+d'une espece a la formation d'une autre. Pour un tel homme un evenement
+comme la chute de l'Empire romain est une ride insensible sur l'ocean
+des ages, et le XVIIIe siecle se confond si exactement avec le XIIIe ou
+XIVe siecle qu'il ne l'a jamais distingue, et ne s'est pas apercu de son
+existence.
+
+Il s'y rattache cependant, me dira-t-on, par ce gout meme pour
+l'histoire naturelle que l'on sait bien qui est un des penchants
+dominants du XVIIIe siecle, le plus fort peut-etre. Ce n'est pas meme
+cela precisement. Buffon n'a nullement ete entraine vers l'histoire
+naturelle par une impatience de curiosite "philosophique" et une
+demangeaison d'independance, comme Diderot. Il ne songeait pas d'abord a
+l'histoire naturelle. Il songeait a savoir, en general. Jeune, il etait
+plutot mathematicien et geometre. Nomme directeur du Jardin du Roi et
+se preoccupant de Linne, il prit son parti, se cantonna dans l'histoire
+naturelle, c'est-a-dire dans le monde entier, moins les vetilles, s'y
+sentit a l'aise, et n'en sortit plus. Tout l'y retint, et il ne connut
+jamais rien, tant au dedans de lui qu'au dehors, qui l'en detournat.
+
+Car s'il etait hors de son siecle, il etait egalement hors de l'histoire
+et n'etait pas plus lie par la tradition que seduit par les nouveautes;
+et, a vrai dire, choses consacrees ou choses nouvelles etaient mots qui
+n'avaient pour lui aucune espece de signification. Quelques paroles de
+complaisance courtoise, comme precautions a l'endroit de la Sorbonne et
+de l'Eglise, c'etait tout ce qu'il pouvait accorder aux puissances du
+passe; et quant aux puissances nouvelles, aussi imperieuses, et plus
+bruyamment imperieuses, il s'est contente de les ignorer. Il voulait
+etre, et il etait presque, une pure intelligence en face des choses
+eternelles, les regardant et tachant de les comprendre. Il a travaille
+ainsi cinquante ans, en se levant de tres grand matin, sans faire
+attention aux rumeurs, ni aux critiques, ni meme aux louanges; car, une
+fois pour toutes, il s'etait accorde tres franchement celles dont il se
+jugeait digne, et l'on eut ete mal venu tout autant de les surfaire que
+d'en retrancher.
+
+Le fond de ce temperament c'est l'energie tranquille, la patience, la
+lucidite, et la fierte sans inquietude, c'est-a-dire sans vanite. "Assez
+de genie, beaucoup d'etude, un peu de liberte de pensee", il a dit cela
+un jour en parlant des qualites necessaires au naturaliste: c'est la
+definition de Buffon par Buffon. Forcons seulement un peu les termes, et
+disons: un grand genie, et une liberte de pensee comme je ne vois pas
+qu'il y en ait eu jamais une plus complete, plus inalterable et plus
+constante.
+
+La qualite essentielle de Buffon, c'est la bonne sante. Personne n'a eu,
+appuyee sur une robuste constitution physique, une plus magnifique sante
+morale. Il n'a vraiment pas connu les passions. Ce que, dans sa vie, on
+peut, a la rigueur, appeler de ce nom, n'est que caprices, delassements,
+ou plutot distractions d'un temperament vigoureux. Il n'a jamais ni
+brigue, ni tracasse, ni demande, ni exige. A peine peut-etre a-t-il
+souhaite. Jamais il n'a ete irrite, jamais il n'a ete jaloux. Son dedain
+vrai des critiques, le silence pur et simple, qui a peine meme est
+dedaigneux, dont il les accueille, est quelque chose d'admirable. Une
+chose humaine est inconnue de cet homme, c'est l'inquietude. Par la, il
+semble presque echapper a l'humanite; et pour ce qui est de son siecle,
+par la il s'en detache d'une maniere qui tient du prodige.
+
+Il est bien curieux a observer quand il considere les hommes a ce point
+de vue. Il ne les comprend plus du tout; ils l'etonnent jusqu'a la
+profonde stupefaction. Qu'ont-ils donc? semble-t-il se dire. Ils
+recherchent le plaisir, et ils ont le bonheur. "Le bonheur est au dedans
+de nous-memes; _il nous a ete donne_; le malheur est au dehors, et nous
+l'allons chercher." Le bonheur c'est la possession de nous-memes, et
+nous ne songeons qu'a sortir de nous. "Nous voudrions changer la nature
+meme de notre ame; _elle ne nous a ete donnee que pour connaitre, et
+nous ne voudrions l'employer qu'a sentir_. Et il en resulte que les
+hommes sont dans un etat a peu pres continuel de demence. Ils ne sont
+"raisonnables que par intervalles, et ces intervalles, ils voudraient
+les supprimer". Ainsi se passe leur vie, qui, etant comme dereglee et
+denaturee par eux-memes, ne peut etre, que malheureuse et abregee. "_La
+plupart des hommes meurent de chagrin_."
+
+Buffon n'a eu ni ce genre de vie ni ce genre de mort. Il n'a pas
+ete inquiet, il n'a eu ni chagrins, ni ennuis. Il a trouve la vie
+admirablement bonne, du moment qu'il avait "une ame pour connaitre", et
+puisqu'il y a plus de choses a connaitre qu'on n'en peut apprendre en
+une vie. Il n'a pas senti le besoin de sentir; et le besoin de savoir ne
+l'a pas quitte une minute pendant toute son existence. Le secret de
+la vie naturelle de l'homme lui avait ete revele, et le bonheur de sa
+destinee lui a permis de la mener dans les conditions les plus belles et
+les plus nobles.
+
+On definit incompletement, mais avec nettete par les contraires. Songez
+a Pascal pour comprendre Buffon. Ce sont les antipodes. Ici le malade,
+le passionne, l'eternel inquiet et l'eternel effraye. La le parfait
+equilibre, la puissance calme, le regard tranquille, le travail facile
+et regulier, la parfaite serenite d'esprit et d'ame. Buffon a ecoute "le
+silence eternel de ces espaces infinis"; et il n'en a pas ete effraye.
+Il a vecu "toute sa vie dans une chambre", et il n'en a pas ete
+incommode, et il n'a ete surpris que d'une chose, c'est que les hommes
+pussent souffrir d'une telle existence, et la considerer comme un
+"supplice insupportable".
+
+C'est de 1730 a 1788 qu'il a montre au monde, sans le dementir, ce
+singulier personnage. Il est venu parmi les agites et il les a fort
+etonnes, et il en a ete tres etonne lui-meme, sans s'en inquieter
+autrement. Cet homme, qui ne s'est presque jamais permis un mot plaisant
+ni une boutade, a ete lui-meme, a travers tout son siecle, un long,
+severe et imperturbable paradoxe.
+
+
+
+II
+
+LE SAVANT
+
+C'est un tres grand savant. Aucune des qualites du savant ne lui a
+manque: ni le gout de l'observation et la patience a observer; ni le
+labeur enorme, continu et tranquille; ni l'esprit d'ordre; ni la clarte;
+ni l'absence de passion et de parti pris, ni l'imagination scientifique,
+c'est-a-dire la faculte de generalisation et d'hypothese; ni le
+sang-froid a ne prendre les generalisations que comme des hypotheses, et
+les hypotheses que comme des commodites de travail, ayant toujours un
+caractere provisoire et toujours destinees a etre un jour abandonnee;
+ni la puissance de former des systemes; ni le mepris des systemes des
+qu'ils veulent etre tenus pour des dogmes inebranlables et lier l'esprit
+humain qui les a produits.
+
+Il etait patient et humble et soumis observateur, quoi qu'on en ait dit.
+Comme l'attention s'est surtout portee sur son Histoire des animaux, et
+sur ses deux grandes generalisations, _Theorie de la terre_ et _Epoques
+de la nature_, on a beaucoup dit qu'il a souvent decrit sans avoir
+observe par lui-meme, ce qui est un peu vrai pour ce qui est des
+animaux, et qu'il est surtout un homme a magnifiques idees generales,
+ce qui est vrai de ses deux _Discours_. Mais il faut lire son admirable
+mineralogie, et sa curieuse, sagace, et pour le temps merveilleuse
+embryologie, pour voir a quel point il est l'homme du laboratoire, de
+l'observation cent fois reprise et de l'experience cent fois repetee. Il
+y a telles pages qu'on pourrait intituler "sur la maniere de se servir
+du microscope", et telles autres sur les fourneaux a grand feu, les
+fourneaux a feu restreint mais active, et les miroirs ardents, qui font
+aimer le grand homme applique et pratique, qui le montrent sachant son
+metier et le faisant de pres avec toute la patience minutieuse qu'il
+exige. Buffon penche, et la loupe a son oeil de myope, voila le portrait
+qu'on n'a pas assez fait, voila l'attitude ou l'on n'a pas suffisamment
+pris coutume de le voir; et ce portrait est plus interessant et au moins
+aussi vrai que celui de Buffon en manchettes ecrivant dans un cabinet
+vide. Il avait ses heures pour le microscope, le fourneau et le creuset;
+il en avait d'autres pour la redaction paisible dans sa tour nue, a
+la voute elevee et pleine d'air pur. La verite est qu'il a observe
+et experimente infiniment, et que la moitie de son oeuvre, geologie,
+mineralogie, generation, est strictement originale et deux fois de sa
+main, de sa main de manipulateur et de sa main d'ecrivain.
+
+Ajoutez cet ordre qu'il mettait en tout, dans sa vie, dans le partage de
+son temps, dans la distribution de son travail, dans son domaine, dans
+sa correspondance, comme dans le Jardin du Roi. Buffon est un ministere
+bien tenu. Il est l'homme d'Etat de la science. Il donnait a Hume l'idee
+d'un marechal de France. Ceci est l'aspect exterieur. A Montbard,
+lisant, interrogeant, provoquant les rapports et les instructions,
+classant, ordonnant, verifiant, centralisant et vivifiant le tout par
+l'idee maitresse et dirigeante, il donne l'idee plutot d'un Richelieu,
+d'un Colbert ou d'un Carnot de l'Histoire naturelle.
+
+A travers tout cela, la grande, l'inestimable qualite du savant, la
+liberte d'esprit absolue. Il n'est l'esclave que de la verite. Il a
+varie, il s'est contredit. C'est qu'il avait des idees, sans cesse
+nouvelles, sans cesse plus larges, et que sa saine fierte, sans melange
+d'orgueil, ne lui a jamais persuade qu'il fut tenu d'honneur a repeter
+les anciennes quand les nouvelles lui paraissaient plus justes. Il avait
+commence par la _Theorie de la terre_, ou il rapportait a peu pres
+exclusivement au mouvement des eaux toute la configuration de la
+planete. Trente ans plus tard, il ecrivait les _Epoques de la nature_,
+ou la planete est presque tout entiere expliquee par l'action du feu
+primitif. C'est qu'entre la _Theorie de la terre_ et les _Epoques de
+la nature_, a la science des calcaires et des "coquilles", s'etaient
+ajoutees ses profondes etudes mineralogiques et la science des roches
+vitrescibles. Et que les _Epoques de la nature_ semblent contredire
+la _Theorie de la terre_, il n'importe, si, en realite, elles la
+completent, et ce n'est pas l'etroite cohesion des idees, signe
+d'etroitesse d'esprit plus souvent que d'autre chose, qui est titre vrai
+au regard de la posterite, mais l'abondance des idees, chacune ouvrant
+une avenue a l'esprit, et entre lesquelles, profitant de toutes, la
+science a venir choisira. Ainsi Buffon, comme presque tous les savants
+de son temps, et l'imperfection relative des instruments en est cause,
+croit a l'organisation spontanee de la matiere. Il croit que _de_ la
+pourriture, _de_ la fermentation naissent, sans germes, certaines
+especes d'animaux. Mais prenez garde, et qu'une science si arrieree ne
+vous inspire point un sentiment de pitie. Il est rare que Buffon n'ait
+pas deux idees pour une, et que, se placant dans une hypothese, et y
+restant provisoirement, il n'apercoive pas longtemps avant les autres
+l'hypothese contraire. "Ces especes de zoophytes se decomposent,
+changent de figure et deviennent plus petits, et, a mesure qu'ils
+diminuent de grosseur, la rapidite de leurs mouvements augmente.
+Lorsque le mouvement de ces petits corps est tres rapide et qu'ils sont
+eux-memes en tres grand nombre dans la liqueur, elle s'echauffe a un
+point meme tres sensible: ce qui m'a fait penser que le mouvement et
+l'action de ces parties organiques des vegetaux et des animaux _pourrait
+bien etre la cause de ce qu'on appelle fermentation_.
+
+J'ai cru qu'on pourrait presumer aussi que le venin de la vipere et les
+autres poisons actifs, meme celui de la morsure d'un animal enrage,
+pourrait bien etre cette matiere active trop exaltee."--Et voici que
+Buffon, sans avoir le loisir de s'y arreter, a tres nettement l'idee que
+la pourriture et la fermentation pourraient bien venir des animaux, au
+lieu qu'ils vinssent d'elles, que la fermentation pourrait bien etre un
+fourmillement de vies microscopiques, que les virus pourraient bien etre
+des invasions d'animaux, et la theorie microbienne, juste inverse de la
+doctrine de la generation spontanee, est entrevue dans un eclair.
+
+Pareille affaire est frequente chez Buffon. Les idees foisonnent chez
+lui, et il a l'intelligence la moins exclusive et la plus hospitaliere
+qui se puisse. C'est essentiellement un genie inventeur, de ces genies
+qui donnent une impulsion puissante, eveilleurs d'idees et createurs de
+disciples. Il a ete inventeur et promoteur au moins sur trois points. En
+geologie--et qu'on n'oublie point que cet illustre peintre d'animaux
+est surtout un geologue, et que la est son vrai titre de gloire--en
+geologie, et je m'appuie ici sur Cuvier, il a ete le premier a
+comprendre et a faire entendre que l'etat actuel du globe est le
+resultat d'une longue succession de changements dont il est possible
+de saisir les traces[96]; en d'autres termes, il a le premier ecrit
+l'histoire de la planete.--En zoologie, il est le createur d'une
+veritable science nouvelle qu'on peut appeler la geographie des especes,
+et ses idees sur les limites que les climats, les montagnes et les
+mers assignent a chaque espece, sont absolument une nouveaute, et une
+nouveaute vraie autant que feconde, qu'il a introduite.--Enfin en
+physiologie, son explication de l'intellect des animaux, peut-etre trop
+cartesienne encore, mais tres rajeunie, tres renouvelee, beaucoup plus
+ingenieuse au moins que celle de Descartes, qu'on peut definir a peu
+pres un systeme mecanique de mouvements reflexes, me parait une vue
+un peu indecise et incertaine encore, mais vraiment toute nouvelle,
+beaucoup plus rapprochee de nous que des Cartesiens, et dont les
+theories les plus modernes ne sont guere qu'une application, ou, si l'on
+veut, qu'un agrandissement.
+
+[Note 96: Voir _Histoire des sciences naturelles_, tiree des lecons
+de Cuvier, par Magdeleine de Saint-Agy.]
+
+Tout au moins faut-il dire qu'il n'est region de la science des
+choses visibles ou sa curiosite eveillee, patiente et infatigablement
+ingenieuse, ne se soit portee, et que partout sa curiosite a ete
+suggestive, evocatrice, puissante a susciter des idees et a creer des
+questions, partout ouvrant un chemin ou plantant un jalon. C'est la
+curiosite la plus inventive qu'on ait connue.
+
+Tout plein d'idees, il est meilleur guide encore qu'inspirateur, et plus
+utile par la methode de son esprit que par son esprit meme. Il a mis le
+doigt avec une surete admirable sur les sources d'erreur, non moins que
+sur les sources de verite, et demele et indique merveilleusement ce dont
+il convenait de se defier. Ses defiances sont pleines de genie, ses
+antipathies sont d'excellents conseils et de precieuses indications. Il
+a eu de l'aversion pour trois choses, a savoir les _abstractions_, les
+_classification_, et les _causes finales_. A l'etat ou elles etaient
+alors dans les esprits, c'etaient trois grands ennemis de la science et
+trois obstacles a vaincre, ou du moins a reduire.
+
+L'abstraction, c'est-a-dire l'idee generale tenue, non pour une simple
+vue de l'esprit et tendance ordinaire de notre faculte raisonnante, mais
+pour une verite, et non seulement pour une verite, mais pour quelque
+chose qui existe en soi, et qui a des forces et des puissances, et qui
+gouverne et plie le monde, l'abstraction ainsi veneree et divinisee
+etait a la fois dans la science une idole et un fleau. Dire: "_nulla
+fecundatio extra corpus_,--_tout vivant vient d'un oeuf_,--_toute
+generation suppose des sexes_"; c'est simplement constater la majorite
+des cas observes; c'est une simple generalisation qui a juste la valeur
+des observations qu'on a faites, et contre elle tout le risque des
+observations a venir. Le penchant de l'ancienne science etait a faire de
+ces "axiomes", de ces "proverbes de physique", comme dit spirituellement
+Buffon, des principes superieurs a l'observation et a la recherche, et
+devant lesquels l'esprit humain doit s'incliner. Ils devenaient comme
+des etres divins, par suite de ce penchant de notre esprit a donner
+toujours a ce que nous imaginons une realite personnelle, et ils
+tyrannisaient ceux qui les avaient inventes. De meme la _Raison
+suffisante_ de Leibniz ou la _Perfection_ de Platon, etaient comme des
+divinites metaphysiques gouvernant les choses creees, et au service et
+a la glorification desquelles le savant n'a qu'a se consacrer. C'est
+la liaison suffisante ou la Perfection qui soutient et etablit
+perpetuellement le monde; le monde est et continue d'etre pour qu'elles
+soient, et le savant n'a qu'a expliquer le monde relativement a elles,
+et pour les prouver.
+
+Voila ce qui irrite Buffon; car qui ne voit que Raison suffisante ou
+Perfection ne sont que des "etres moraux crees par des vues purement
+humaines" et des "rapports arbitraires que nous avons generalises"? Qui
+ne voit, ou ne devrait voir, que ce qui etait un soutien devient une
+entrave dans la recherche, quand une idee, qui n'est qu'une idee, si
+grande qu'elle soit, prend le caractere de je ne sais quelle personne
+sacree dont les interets imposent au chercheur des devoirs, des
+obligations et des limites? La science, a ce compte, devient vite une
+apologetique, c'est-a-dire une rhetorique, un exercice intellectuel ou
+la chose a prouver est posee d'abord en principe et tire a elle, et
+necessite, et conditionne l'argumentation, au lieu d'en sortir, source
+du raisonnement au lieu de n'en etre que l'aboutissement, alterant
+par consequent presque a coup sur la sincerite de la recherche et la
+rectitude de la pensee.
+
+Il en va de meme des classifications trop superstitieusement respectees.
+Il faut classer par seul amour de la clarte, et non jamais par croyance
+en la realite de la classification. Il faut classer sans rien croire de
+la classification la plus seduisante, sinon qu'elle est une bonne table
+des matieres. Elle n'est jamais autre chose. Il ne faut jamais croire
+avoir saisi le plan de la nature; car il n'est pas sur qu'elle l'ait
+ecrit quelque part. Encore ici comme tout a l'heure, les classifications
+ce sont nos idees. Ce sont nos idees groupant les faits naturels d'apres
+des analogies qui sont des plis et des pentes, tout simplement, de notre
+esprit. Ces groupements sont donc forcement artificiels. Ils le seront
+toujours; ils ne le sont pas meme plus ou moins; par definition ils le
+sont autant les uns que les autres, ils peuvent etre seulement plus
+clairs, plus rigoureux, plus simples, plus logiques, ce qui n'est que
+dire plus rationnels, c'est a savoir encore plus _humains_, non plus
+_naturels_. Il faut donc bien se garder de s'y attacher avec je ne sais
+quelle veneration scrupuleuse. Cette veneration n'est en son fond qu'un
+egoisme et un orgueil; car la nature est la nature, et la classification
+c'est l'homme; et tenir telle classification que nous venons de faire
+pour le secret de la nature, c'est nous aimer plus qu'elle, et en
+elle nous poursuivre encore; c'est oublier le principe meme de toute
+observation et de toute recherche, a savoir la soumission a l'objet.
+
+Classons donc, pour aider notre faiblesse, non pour interpreter
+l'univers; ou plutot pour l'interpreter, sans pretendre le donner en sa
+realite; car lui ne classe pas. "La nature n'a ni classe ni genre; elle
+ne comprend que des individus." La nature n'est pas specifiante, elle
+est synthetique. Elle nous parait specifiante, il est vrai, et ce serait
+renoncer a nos manieres de connaitre, c'est-a-dire a notre esprit, que
+de ne pas la prendre comme elle nous parait. Faisons-le donc; mais a la
+condition que nous sachions bien que nous ne faisons qu'ordonner des
+apparences, et que derriere, en son unite, en sa continuite, c'est la
+nature vraie qui existe. A travers le travail, necessaire et meritoire,
+du classificateur, retenir, maintenir et sauver l'idee de l'unite et de
+la continuite de la nature, voila le devoir du savant.
+
+Enfin la source d'erreurs la plus funeste en choses de sciences
+naturelles est la preoccupation des causes finales. Les causes finales
+tuent la science, parce qu'elles supposent la science faite, la science
+achevee et consommee. Or, elle est toujours en formation. Tant qu'il y
+aura un fait inconnu, l'ignorance ou nous en sommes empeche de conclure,
+et les causes finales supposent tout conclu. Pour que l'on puisse dire
+que tel phenomene existe _afin que_ tel autre soit, c'est l'intention
+generale et universelle, c'est l'intention de l'univers qu'il faut
+avoir saisie, ce que seul celui la pourra se flatter d'avoir fait qui
+connaitra exactement tout. Les causes finales sont comme un retour sur
+les causes efficientes pour les verifier et les justifier. Elles disent:
+telle chose produit bien telle autre, _car_ celle-ci etait le but de
+celle-la. Mais ce retour ne peut se faire qu'apres qu'on a ete au bout
+de tout, manque de quoi il est purement hypothetique, arbitraire et
+recreatif. Or, dans la nature, le bout de tout est dans tous les sens;
+elle est un cercle dont le centre et la circonference sont partout; ce
+serait donc non pas de l'extremite d'une premiere serie de causes et
+d'effets que l'on pourrait revenir, avec le point de vue des causes
+finales, pour verifier et justifier cette premiere serie d'effets et de
+causes; mais ce ne serait qu'a l'extremite de toutes les series dans
+tous les sens, a l'extremite de tous les rayons de cette circonference
+qui est partout, c'est-a-dire, plus simplement, quand on connaitrait
+exactement toutes choses, qu'on serait assez fort pour entreprendre
+legitimement la verification par les causes finales. Il est de leur
+essence, parce qu'elles supposent tout connu, de n'etre pas un moyen
+de connaitre. Elles n'ont aucun caractere scientifique d'ici a la
+consommation de la science, c'est-a-dire d'ici a la consommation des
+ages.
+
+Ne nous en servons donc _jamais_. "La reproduction se fait _pour que_
+le vivant remplace le mort, _pour que_ la terre soit toujours egalement
+couverte de vegetaux et peuplee d'animaux, _pour que_ l'homme trouve
+abondamment sa subsistance..." sont des formules absolument vides, et
+dangereuses comme tout ce qui a l'air de prouver quelque chose. Tout a
+l'heure, nous avions affaire a des abstractions metaphysiques; ce sont
+maintenant des "abstractions morales", c'est-a-dire des abstractions
+fondees sur des "convenances morales". Nous ne disons ces choses
+uniquement que parce qu'elles nous plaisent ainsi. La raison qui les
+fonde n'est que le plaisir qu'elles nous font. Il nous "convient"
+que l'univers soit fait pour nous, il n'y a pas autre chose dans ces
+proverbes qui se donnent pour des verites. Cela est non avenu aux yeux
+du savant.
+
+Voila dans quel esprit Buffon etudiait, et voila les fantomes qu'il a
+chasses devant lui. Au fond, aversion pour les abstractions, defiance
+des classifications, proscription des causes finales, sous trois formes
+c'est la guerre a l'anthropomorphisme et le dessein d'exterminer de la
+science l'anthropomorphisme. L'homme concoit tout sur l'idee qu'il a de
+lui-meme, et se met partout dans la nature, et, soit l'habille de ses
+vetements, soit se substitue a elle, et en elle ne contemple que soi.
+L'abstraction c'est une idee humaine qu'il arrive vite a tenir pour
+une loi qui oblige l'univers, et, a peu pres, comme un etre qui lui
+commande. La classification c'est un pli de l'esprit humain auquel il
+croit que la nature s'accommode et s'ajuste. La cause finale enfin, ou
+c'est lui-meme considere comme centre et but de l'univers, ou c'est
+l'univers considere comme ne pouvant agir que comme l'homme agit, dans
+un dessein, vers un but, par un desir, et tenu, s'il n'agit pas ainsi,
+de confesser qu'il est absurde.--Il y a dans ces trois procedes de notre
+esprit une necessite de notre nature a laquelle il n'est pas probable
+que nous puissions entierement nous soustraire. Mais il est certain
+qu'ils sont dangereux, qu'ils retrecissent et sterilisent l'esprit
+du chercheur, et que l'on peut, a les surveiller, en eviter au moins
+l'exces. L'homme projette sur les choses de la nature sa propre
+ombre, et en est gene pour les voir. Cette ombre, il ne peut pas s'en
+debarrasser; mais a bien se rappeler que c'est une ombre, et que c'est
+la sienne, il peut rectifier cette erreur du sens intime, comme il
+redresse les erreurs des autres sens, et assurer d'autant sa faible vue.
+C'est a cela que Buffon le convie d'un avertissement severe, sagace,
+ingenieux et opiniatre, dont il fait sa loi, et dont, le premier, il
+profite.
+
+Dans cet esprit de liberte et dans cette liberte d'esprit, Buffon a
+promene sur la nature un regard calme, assure et soumis. Il n'a pretendu
+lui imposer ni un but, ni un ordre, ni une limite. Il n'a pretendu qu'a
+la peindre. Il y tient beaucoup, et a ne faire que cela. Mieux vaut
+decrire que classer; seulement regarder et peindre: ce sont ses
+proverbes a lui, ou il revient sans cesse. S'il a tant decrit, et, a mon
+avis, avec certaines longueurs, et exces de quasi-repetitions, on dirait
+que c'est pour bien s'entretenir et entretenir les autres dans cette
+idee que le seul office du naturaliste est bien de faire voir, et
+qu'a l'historien de la nature aussi bien qu'a l'historien des hommes
+s'applique le _scribitur ad narrandum_. Et comme en meme temps il est
+homme a idees, et infiniment ingenieux et fecond en inventions de
+theories, il sera, grace a ces principes, tres a l'aise dans son office
+de theoricien; car chacune de ses theories ne sera qu'une _vue_, qu'un
+_apercu_, qu'une maniere de presenter des files ou des ensembles de
+faits sous un certain jour, qu'une facon plutot de les eclairer que de
+les expliquer. Il n'a jamais ni pretendu ni vise a davantage.
+
+Et si, pour mesurer la force systematique de cet esprit, on veut se
+representer sommairement la plus vaste et la plus generale de ses vues
+de l'univers, en voici a peu pres le resume.
+
+La matiere existe, d'eternite nous n'en savons rien, et comme de ceci il
+ne pourrait y avoir que des preuves metaphysiques, nous n'avons pas
+a nous le demander; mais elle existe, ici les preuves materielles
+s'offrent, depuis beaucoup de milliers d'annees.--Deux forces
+universelles la gouvernent: une force d'attraction, une force
+d'expansion, cette derniere tres probablement effet elle-meme, effet
+indirect, effet par reaction, de la premiere.--Il y a deux sortes de
+matiere, l'une qu'on peut appeler matiere morte, et qui n'est soumise
+qu'a la force attractive; l'autre qu'on peut appeler la matiere vivante,
+ou organique, qui est soumise et a la force attractive et a la force
+d'expansion. Ce qui est matiere morte est nomme mineral, ce qui est
+matiere vivante est nomme vegetal ou animal.--La planete que nous
+habitons est un globe de matiere vitrescible, encroute de sediments
+calcaires provenant en partie d'etres vivants, recouverts eux-memes
+presque partout de detritus vegetaux, dont se nourrissent les vegetaux
+actuels, lesquels nourrissent soit directement, soit indirectement les
+animaux, certains animaux mangeant les vegetaux eux-memes, certains
+autres mangeant les animaux vegetariens.
+
+Cette planete, comme toutes les autres du systeme solaire, s'est
+probablement detachee du soleil, dans l'etat d'incandescence et de
+fusion, comme une goutte de verre fondu lance dans l'espace. Elle
+tourne, depuis sa separation, autour du soleil d'une part, et d'autre
+part autour de son propre axe. Elle a ete tout entiere en fusion et
+brulante; car elle l'est encore; et dans les idees de Buffon, la plus
+grande, l'incomparablement plus grande partie de sa chaleur lui vient
+d'elle-meme et non des rayons du soleil.--Depuis son origine elle s'est
+refroidie progressivement, gardant sa forme spherique, mais, comme toute
+matiere molle en rotation, s'aplatissant aux extremites de son axe et
+se rendant a la circonference du plan perpendiculaire a son axe.--Elle
+s'est durcie peu a peu, se crevassant, se creusant et se boursouflant ca
+et la comme toute matiere en fusion qui se refroidit. Certaines parties
+plus legeres des elements qui la constituaient sont restees flottantes a
+sa surface comme une ecume; c'est ce qu'on appelle les liquides et
+les gaz, les airs et les eaux. Tres chaude encore, la terre faisait
+bouillonner ces eaux a sa surface, et elles n'etaient que tourbillons
+de vapeur brulante s'elevant dans l'espace, se refroidissant,
+retombant pour bouillonner encore et tourbillonner dans les hauteurs,
+indefiniment.
+
+Puis le refroidissement se faisant plus grand, les eaux sont devenues
+plus stables et plus lourdes; elles ont rempli les crevasses et les
+cavernes, comble les grands vides avec les fragments de matieres usees
+par elles, qu'elles charriaient, aplani et egalise la surface terrestre,
+au point que les plus hautes montagnes et les plus profonds abimes, en
+proportion du volume de la planete, sont des accidents imperceptibles;
+enfin elles se sont localisees et resserrees en quelques flaques qui
+sont ce que nous appelons les oceans.
+
+Mais auparavant elles avaient comme prepare la surface de la terre. En
+elles, dans la periode tiede, la vie avait paru. Une infiniment petite
+partie de la matiere, quelques grains de matiere repandus a la surface
+de la planete ont une constitution particuliere. Ils ont une _force
+d'expansion_; ils peuvent former de petits mondes particuliers,
+autonomes, et se gonfler, s'accroitre, attirer a eux de la matiere
+qui leur convient pour s'agrandir, et enfin se reproduire, soit
+solitairement, soit quand l'un en rencontre un autre semblable a lui.
+C'est ce que nous appelons les vegetaux et les animaux. Ils ne sont
+qu'un accident dans l'enormite de la planete, et comme une legere
+moisissure a sa surface. Mais ils ont pour eux le temps et la
+reproduction, et finissent par modifier un peu la forme et l'aspect
+superficiel de la terre. Ils vivaient dans les eaux chaudes, repandues
+sur toute la surface du globe, sauf les pointes des montagnes
+primitives, et sur toute cette surface, sauf ces sommets, ils ont laisse
+leurs squelettes recouvrant presque toute la sphere. Ainsi se sont
+constitues les depots de sediments que nous appelons la matiere
+calcaire.
+
+Sur cette roche plus friable que la roche primitive se sont deposes peu
+a peu, non point partout, mais en beaucoup de lieux, les detritus des
+grands vegetaux qui ont forme une mince pellicule molle et meuble,
+laquelle, non seulement a ete vivante, comme le calcaire, mais l'est
+encore, toute pleine de grains de matiere organique, toute prete aux
+differents modes d'_expansion_, toute prete a recreer la vie dont elle
+vient, qui, pour ainsi dire, dort en elle. C'est sur cette pellicule,
+et d'elle, que nous tous, vegetaux et animaux, nous vivons, l'epuisant,
+puis la reformant de nos cadavres.
+
+Les vegetaux ont ce qu'on appelle la _vie_: ils ont une force
+d'expansion, ils s'accroissent en attirant a eux la matiere qui leur
+convient, ils se reproduisent. Ils ne sentent pas, et ne veulent pas.
+Ils ne sentent pas: c'est-a-dire qu'il ne parait point qu'ils ramassent
+et centralisent en un point intime de leur etre les impressions faites
+sur eux par ce qui n'est pas eux; il ne parait point que tout leur
+individu prenne conscience de ce qui se passe en telle ou telle partie
+de leur etre; en d'autres termes ils ne vivent pas _d'ensemble_; ils ne
+vivent pas chaque partie pour le tout et le tout pour chaque partie;
+autrement dit, ils n'ont pas d unite; ils ne sont pas a proprement
+parler des individus; ils sont des collectivites; un arbuste est une
+collection de petits arbustes; un arbre est une foret.--Ils ne veulent
+pas: c'est-a-dire qu'il ne parait point qu'ils aient un mouvement propre
+dont ils s'elancent vers le but d'un desir; ils se laissent vivre sans
+vraiment chercher la vie; ils n'ont pas de vouloir-vivre precis, ils
+n'ont qu'une sorte de perseverance obscure et nonchalante dans l'etre.
+De cette vie, qui, ni dans la sensation, ni dans le vouloir, ne prend
+conscience d'elle-meme, on peut se faire une image par ce que nous
+appelons le sommeil. "Le vegetal est un animal qui dort."
+
+Les animaux sont avant tout des organismes qui se meuvent, qui vont
+d'un point a un autre. _Presque_ tous les organismes que nous appelons
+animaux ont ce caractere. Le vegetal est, dans son ensemble, un tube
+vertical, l'animal est un tube horizontal qui se deplace vers sa proie,
+et qui marche vers la vie.--Les animaux sentent, pensent et veulent. Ils
+sentent: l'animal le plus elementaire, blesse en un point, se contracte
+tout entier, signe d'unite sensationnelle, c'est-a-dire preuve qu'il y a
+sensation proprement dite. Ils pensent: c'est-a-dire qu'ils accumulent,
+puis elaborent des sensations qui sont capables de se reveiller: qu'ils
+combinent, aussi, des idees elementaires pour parvenir a un but
+ou eviter un obstacle. Ils veulent enfin c'est-a-dire que leur
+vouloir-vivre est precis, energique et _circonstancie_, qu'il n'est
+pas aveugle et sourd, et poussant devant lui en ligne droite, mais
+ingenieux, sachant se menager, se retourner, se ployer selon le cas, et
+meme se combattre, pour mieux, ensuite, se satisfaire, bref que, deja,
+il sait peser et choisir.
+
+L'animal sent, pense et veut; il vit _d'ensemble_, il est un ensemble;
+il a une unite; il est un individu. Mais chez lui sensation, pensee,
+volonte, ont, comparees aux notres, un caractere particulier; ce sont
+sensation, pensee, volonte, pour ainsi parler, demi materielles.
+L'animal sent, pense et veut, sans reflexion, du moins sans suite de
+reflexions, sans generalisation, et par consequent sans pouvoir ni faire
+de toutes ces sensations un sentiment, ni faire de toutes ses pensees
+une idee, ni faire de toutes ses volitions un plan de conduite.--On est
+amene ainsi a croire qu'il a un cerveau plus materiel, si s'on peut
+parler ainsi, que le cerveau humain, et que son sens interieur est
+simplement un _sens_, un sens plus raffine et plus delicat qur les
+autres, mais un sens, seulement capable d'accumuler les sensations et
+d'en conserver tres longtemps les ebranlements. On sait que la retine
+conserve, longtemps apres que cette lumiere a disparu, l'impression tres
+nette d'une lumiere vive. Le sens interieur de l'animal semble etre
+quelque chose d'analogue. Il conserve des ebranlements dont la cause a
+disparu, et sous l'influence de ces ebranlements, reveilles par telle
+circonstance, il agit sans "volonte" proprement dite, d'un mouvement
+presque automatique, sorte de contraction inconsciente[97]. Le chien
+dresse a ne prendre le mets convoite que sur un signe, et qui resiste a
+l'envie de le prendre tant que le signe ne s'est pas produit, est sans
+doute un etre qui pense et qui veut. Mais il pense et veut confusement.
+C'est un chien gourmand et un chien battu. Les ebranlements produits en
+lui par la sensation d'agreable gout durent encore; les ebranlements
+produits par la sensation du fouet durent encore; les uns
+contrebalancent les autres, jusqu'a ce que le signe eveillant une
+troisieme serie d'ebranlements, conforme a la premiere, la balance
+penche. Ce chien qui veut ne pas prendre le mets qu'il desire, veut
+donc en effet, mais comme le dormeur qu'on pince retire le membre
+douloureusement affecte, et le cache, sans se reveiller. Le dormeur veut
+d'une facon generale ne pas etre blesse, mais il ne le veut pas d'une
+facon precise, puisqu'il ne sait pas qu'il le veut. De pareilles
+volitions sont des volitions, mais qui ne sauraient etre coordonnees,
+former systeme, devenir plan de conduite et grand dessein. C'est en deca
+de cette coordination des sensations, des pensees et des vouloirs qu'est
+la limite des animaux.
+
+[Note 97: Ce que nous appelons mouvements reflexes inconscients.]
+
+Enfin, dernier venu sur la planete, selon toute apparence, l'homme est
+un animal qui sent, qui pense, qui veut, et qui coordonne sensations,
+pensees et vouloirs, et qui les fixe et les resume dans des abreges qui
+s'appellent _idees_, et qui fixe et resume ses idees dans des signes qui
+s'appellent des _mots_, et qui par les mots transmet aux autres
+hommes ses idees, qui peuvent s'accumuler, se conserver, se corriger,
+s'agrandir et se combiner indefiniment. L'animal capable de
+generalisation, et d'experience, meme isole: capable de science, de
+tradition et de progres, a la condition de vivre en societe, existe sur
+la planete; et par l'immense difference qui est entre lui et les autres,
+est de force, d'abord a la conquerir, et plus tard a la comprendre.
+
+Et ce sont la des differences vraies et qui sont considerables entre
+les vegetaux, les animaux et les hommes; mais prenons garde, et, en
+repassant par le chemin parcouru, adoucissons ce qu'il y a de beaucoup
+trop tranche dans ces classifications et ces delimitations. Il n'y a de
+difference profonde aux yeux du naturaliste qu'entre la matiere morte et
+la matiere vivante, qu'entre la matiere uniquement soumise a la force
+d'attraction, et la matiere soumise, en meme temps qu'a la force
+attractive, a la force d'expansion, qu'entre le mineral d'une part et
+les vegetaux et animaux de l'autre, qu'entre la matiere que la nature
+travaille, pour ainsi parler, du dehors, exterieurement a elle, et la
+matiere que la nature semble travailler du dedans, interieurement, et en
+quelque sorte, par un "moule interieur".--La nature faconne le mineral
+comme en se tenant en dehors de lui; elle le comprime, elle le tasse,
+elle le forge; elle l'augmente aussi, mais en _ajoutant_, en deposant
+quelque chose a sa surface; tout son travail ici est exterieur,
+exactement semblable a celui de l'homme, et voila meme pourquoi, a
+l'egard des mineraux nous faisons, en petit, ou nous nous voyons avec
+certitude sur le point de faire tout ce qu'a fait et ce que fait la
+nature. Elle ne travaille le mineral que par la surface. Elle travaille
+le vegetal _sur trois dimensions_, en longueur, en largeur, en
+profondeur; elle semble au centre de lui, et non seulement au centre de
+lui, mais au centre de chacun des elements qui le constituent, de chacun
+des grains de matiere organique qui fremissent dans ce tourbillon qui
+est lui. Elle le faconne, et l'on comprend a present ce mot singulier,
+mais necessaire, d'apres "un moule interieur", un moule qui s'elargit,
+s'allonge et se creuse sans perdre sa forme generale, et qui s'etend,
+dans l'acception litterale du mot, dans tous les sens, un moule, en un
+mot, a trois dimensions.--La nature, c'est, d'une part, de la matiere
+brute et morte qui se faconne mecaniquement, comme le fer sous le
+marteau de l'homme; c'est, d'autre part, de la matiere qui se faconne
+organiquement, par une force d'expansion qui agit dans tous les sens
+et qui accroit et developpe l'etre, du plus profond de lui-meme, dans
+toutes les points, dans tous les sens, dans toutes les directions, dans
+toutes les dimensions.
+
+Or je dis qu'il n'y a de vraie difference qu'entre le monde inorganique
+et le monde organique. Entre les differentes, si nombreuses, provinces
+du monde organique il n'y a que des degres, et il y a des transitions
+insensibles, et il n'y a que des limites flottantes et comme a dessein
+confuses. Le vegetal est une collection, non un individu. Il est vrai en
+general: mais tel vegetal commence a etre un individu, commence a avoir
+comme une conscience et une volonte. J'ai dit que les vegetaux ne
+sentent point: il y en a qui semblent sentir. "Si par sentir nous
+entendons faire une action de mouvement a l'occasion d'un choc ou d'une
+resistance, nous trouvons que la _Sensitive_ est capable de cette espece
+de sentiment, comme les animaux. "Voila une plante qui a je ne sais quel
+degre est deja un individu.--Il est entendu que les vegetaux n'ont pas
+un veritable vouloir-vivre, precis et actif, et ne s'elancent pas vers
+le but d'un desir. Il est vrai, en general; mais la _Vallisnerie_ male,
+attachee au fond de l'eau, rompt ses liens et s'elance vers la surface
+du flot pour rejoindre la fleur femelle.--On convient que le vegetal
+est une collection de vegetaux, se multiplie par parties detachees, par
+bouture, qu'une branche de saule que vous detachez est un saule que vous
+detachez de plusieurs saules. Il est vrai; mais il y a des animaux pour
+lesquels il en va exactement de la meme facon. Tels l'hydre d'eau douce,
+et la plupart des autres polypes; en sorte que le naturaliste hesite
+et ne sait, en presence du polype, s'il a affaire a un animal ou a un
+vegetal; et c'est, en effet, qu'ils ne sont l'un ni l'autre, mais une
+transition obscure et mysterieuse entre l'un et l'autre regne.
+
+Et a l'inverse il y a des animaux, incontestablement animaux, doues de
+sensibilite, se contractant tout entiers a une blessure, individus _uns_
+par consequent, qui cependant par certains caracteres sont au-dessous
+d'un grand nombre de vegetaux, comme par certains autres ils sont
+au-dessus. L'huitre est plus immobile, plus passive que la vallisnerie,
+plus inapte a saisir la proie que tel vegetal carnivore qui attrape les
+mouches, sensible au choc et a la piqure autant, mais ni plus ni moins,
+peut-etre moins, que la sensitive.--Et d'une facon generale il est vrai
+que l'animal veut, poursuit un hut, evite un obstacle; mais le vegetal
+aussi, quoique moins ingenieusement: de ses racines il cherche la
+nourriture propice, contourne les rocs, s'allonge vers sa proie; de
+ses feuilles il cherche cette autre nourriture qui lui vient de l'air
+(l'acide carbonique), contourne les obstacles, s'allonge vers les
+sources de vie.
+
+Voila nos limites qui gauchissent el ploient sous les faits. C'est que
+ce sont, en effet, _nos_ limites, et non celles de la nature, qui n'en
+connait pas. Ce sont des idees generales que nous nous faisons pour nous
+aider. "Elles ont le defaut de ne pouvoir jamais tout comprendre.
+_Elles sont opposees_, meme, _a la marche de la nature_ qui se fait
+uniformement, insensiblement _et toujours particulierement_." Comptez
+que la nature se moque de nous. Elle semble prendre plaisir a
+deconcerter a l'idee que nous nous faisons d'elle. Par exemple elle a
+cette premiere singularite de permettre aux pucerons de se reproduire
+sans union sexuelle, et ne nous laissant pas sur cette surprise, elle
+double le paradoxe en leur permettant de se reproduire _aussi_ par
+accouplement. C'est un artiste qui varie extremement et comme a l'infini
+ses imaginations, ses combinaisons, ses reveries realisees, et l'on
+serait tente de dire ses divertissements et ses caprices.
+
+Pareillement, il sera toujours impossible de marquer la limite
+absolument precise qui separe l'homme des animaux. Il s'en distingue,
+il n'en est pas separe. Nous refusons la faculte "de comparer les
+perceptions" a la plupart des animaux, et il faut bien avouer que "le
+chien et l'elephant ont quelque chose de semblable et que leurs
+actions paraissent avoir les memes causes que les notres." Tout en
+reconnaissant, et en connaissant bien les caracteres generaux qui
+distinguent les vegetaux, les animaux et les hommes, n'oublions pas
+qu'il y a beaucoup d'artificiel, signe bien plutot de notre impuissance
+que de notre perspicacite, dans les classifications etablies par nous,
+et que du dernier vegetal a l'homme il y a une ligne ininterrompue, et
+encore une ligne avec des retours, des diversions, des digressions, des
+accidents ingenieux de marche, et une serie imperceptible, souvent, et
+deconcertante, de transitions. Il n'y a de "passage brusque" qu'entre ce
+qui est vivant et ce qui ne l'est pas. La _vie_ est continue.
+
+--D'ou l'on pourrait etre amene a supposer qu'elle est une, que tant de
+varietes vegetales et animales ne sont que des transformations d'une
+premiere _chose vivante_ unique qui s'est modifiee de mille facons au
+cours du temps, qui peut se modifier encore et faire apparaitre de
+nouveaux individus et par eux de nouvelles especes.
+
+--Il y a deux problemes dans cette question. Le premier est celui
+de l'origine des especes, le second est celui de la variabilite des
+especes[98].
+
+[Note 98: Sur tout ce qui suit, qui est relatif aux idees de Buffon
+considere comme precurseur du transformisme, consulter Lanessan:
+_Edition complete de Buffon_, avec des notes et une introduction; Edmond
+Perrier: _La Philosophie zoologique avant Darwin_; Brunetiere: article
+de la _Revue des Deux-Mondes_, du 15 septembre 1888.]
+
+Sur le premier nous serons tres reserve, parce que c'est une affaire de
+philosophie et presque de metaphysique beaucoup plus que de science de
+la nature. Tout au plus dirons-nous qu'il n'est pas contre la raison
+d'imaginer que "d'un seul etre la nature a su tirer, avec le temps, tous
+les autres etres organises"; et qu'en creant les animaux "l'Etre supreme
+n'a voulu employer qu'une seule idee et la varier en meme temps de
+toutes les manieres possibles." Non, encore que ce ne puisse etre la
+qu'une hypothese, elle n'est ni contre la raison ni contre les faits;
+car, "quoique tous les etres variant par des differences graduees a
+l'infini, il existe en meme temps un dessein primitif et general qu'on
+peut suivre de tres loin.... Que l'on considere, par exemple, que le
+pied d'un cheval, en apparence si different de la main de l'homme, a
+ete pourtant a l'origine compose des memes os, et l'on jugera si cette
+ressemblance cachee n'est pas plus merveilleuse que les differences
+apparentes; et s'il ne faut pas se preoccuper surtout de cette
+conformite constante et de ce dessein suivi de l'homme aux quadrupedes,
+des quadrupedes aux cetaces, des cetaces aux oiseaux, des oiseaux aux
+reptiles, des reptiles aux poissons, etc."--_Une seule idee organique_
+se modifiant progressivement dans le temps avec une infinie variete,
+revetant des milliers de formes extremement diverses mais rappelant
+toutes un ordre general, un "dessein primitif", oui, cela est possible,
+cela est conforme a l'idee qu'on doit se faire de la majeste de la
+nature; cela est conforme surtout a l'instinct et au gout d'unite que
+l'homme a en lui et qu'il a d'autant plus fort que lui-meme est plus
+intelligent; et peut-etre pourrait-on dire que cette conception est une
+forme du monotheisme; mais encore une fois, et pour toutes ces raisons
+memes, ce n'est qu'une grande hypothese, et une hypothese au moins
+a demi metaphysique, et sans la repousser, nous n'en parlons que
+brievement et avec reserve, et toujours comme d'une vue tres generale et
+probablement peu susceptible de verification, sur laquelle nous ne nous
+prononcons pas.
+
+Pour ce qui est de la variabilite des especes, nous serons beaucoup plus
+affirmatif. Les especes sont variables, nous en sommes persuade, et une
+des raisons de notre peu de respect pour les classifications rigoureuses
+est precisement notre pressentiment d'abord, notre conviction ensuite,
+a l'endroit de la variabilite des especes. Un grand fait nous incline,
+avant toute autre consideration, a croire que l'espere animale change
+avec le temps. Ce grand fait c'est la difference des "faunes" selon les
+differents pays. La geographie des especes, constituee par nous, conduit
+a l'idee de la variabilite des especes. Rien de plus different que la
+faune de l'Amerique meridionale et celle de l'ancien continent; mais,
+cependant, la plupart des animaux europeens n'en ont pas moins leurs
+analogues au nouveau monde, avec cette particularite que les animaux de
+l'Amerique sont toujours plus petits que ceux qui leur correspondent
+dans l'ancien. Ne peut-on pas voir, ne voit-on pas la une degenerescence
+du type primitif, une alteration, une degradation,--ecartons ces
+idees de plus ou de moins, de mieux ou de pire, qui ne sont guere
+scientifiques,--une adaptation nouvelle au moins, un changement que
+l'espece a apporte a sa constitution pour se plier a de nouvelles
+conditions et s'ajuster a d'autres entours? Les animaux, a beaucoup
+d'egards, sont comme "des productions de la terre; ceux d'un continent
+ne se trouvent pas dans l'autre; ceux qui s'y trouvent sont alteres,
+rapetisses, changes au point d'etre meconnaissables. _En faut-il
+plus pour etre convaincu que l'empreinte de leur forme n'est pas
+inalterable?_ que leur nature peut varier et meme changer absolument
+avec le temps?"
+
+Oui, l'espece est variable, l'espece est plastique. Elle se modifie au
+moins sous deux influences: l'influence des entours, les accidents de
+la guerre eternelle que se font les etres vivants pour exister. Les
+variations de la terre, elle-meme, de ce grand habitat de tous les etres
+que nous connaissons, se sont repercutees naturellement sur les especes.
+Des especes ont disparu, en grand nombre. Vous en trouverez les debris
+gigantesques, avec etonnement et comme avec terreur, dans vos fouilles
+geologiques,
+
+ _Grandiaque effossis miraberis ossa sepulcris._
+
+L'ammonite a disparu, le prodigieux mammouth a disparu. "Cette espece
+etait certainement la premiere (?), la plus grande et la plus forte de
+tous les quadrupedes; puisqu'elle a disparu, combien d'autres, plus
+petites, plus faibles et moins remarquables, ont du perir sans nous
+avoir laisse ni temoignages ni renseignements sur leur existence passee!
+Combien d'autres especes s'etant denaturees, c'est-a-dire perfectionnees
+ou degradees par les grandes vicissitudes de la terre ou des eaux, par
+l'abandon ou la culture de la nature, par la longue influence d'un
+climat devenu contraire ou favorable, ne sont plus les memes qu'elles
+etaient autrefois!"
+
+Ajoutez que les especes se font la guerre, et, avec le, temps, ne
+laissent, par consequent, subsister que celles qui sont les mieux
+armees, d'une facon ou d'une autre, celles qui ont le plus nettement,
+le plus precisement, le plus fortement le genre de defense, le genre
+de chance de salut qui leur est propre, celles qui _sont le mieux ce
+qu'elles sont_; qu'ainsi les intermediaires disparaissent, les especes
+se fixent, se resserrent et se contractent pour ainsi dire, laissant
+entre elles de grands vides autrefois sans doute occupes; et les fortes
+differences que nous remarquons entre les especes ne sont qu'une preuve
+de la variabilite, de la plasticite de l'espece. "Les especes faibles
+ont ete detruites par les plus fortes"; et celles-ci restent seules, et
+voila pourquoi elles se ressemblent relativement si peu La vie organique
+est donc, depuis qu'elle existe, dans un _processus_, dans une
+evolution, lente a nos yeux, mais continuelle. "Toutes les especes
+animales etaient-elles autrefois ce qu'elles sont aujourd'hui?" Non,
+sans aucun doute. "Leur nombre n'a-t-il pas augmente, ou _plutot
+diminue_? "Oui, tres apparemment.--Et cette evolution se poursuit; les
+especes ne seront pas les memes un jour qu'elles sont aujourd'hui: "_Qui
+sait si, par succession de temps, lorsque la terre sera plus refroidie,
+il ne paraitra pas de nouvelles especes dont le temperament differera
+de celui du renne autant que la nature du renne differe de celle de
+l'elephant_?"--Les "moules interieurs" sont stables, ils ne sont pas
+eternels et indefiniment immuables; ils sont des arrets momentanes de
+l'invention de la nature, des succes de son invention creatrice ou
+un instant elle se repose; ils sont des dispositions heureuses, des
+combinaisons reussies ou la matiere organique trouve une installation
+convenable et qui peut durer; mais, dans des conditions generales
+devenues autres, ils ploient eux-memes, ne deforment, se transforment
+quelquefois, souvent disparaissent, et cedent la place a d'autres, ce
+qui veut dire que la vivace matiere trouve, en tatonnant, se fait, se
+cree un nouvel arrangement, profite d'une nouvelle "reussite", grace a
+quoi elle entre dans un nouveau stade.
+
+Ainsi iront les choses, non pas indefiniment, sur la terre du moins,
+mais jusqu'a ce que la planete, progressivement refroidie, ne soit plus
+que mers glacees, humus congele et petrifie; bloc de roche primitive,
+recouvert d'une croute de sediments, revetus eux-memes d'une pellicule
+de glacons.
+
+Tel est le trace general de la pensee de Buffon sur l'univers, tel est
+le sommaire de son histoire du monde.
+
+Au point de vue scientifique, sans rien exagerer, sans tirer
+indiscretement a nos systemes ce libre esprit qui fut le plus
+independant des systemes rigoureux et fermes qui jamais ait ete, on doit
+dire avec assurance que Buffon est la plus grande date dans l'histoire
+de la science generale depuis Descartes jusqu'a Charles Darwin. Il est
+le maitre et le promoteur, l'_auctor_, reconnu par eux-memes, de notre
+grand Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. Il est l'homme qui a fait
+comme "lever" toutes les idees dont la science moderne a fait des
+systemes et des explications de la nature. Il a tout compris, ou
+tout pressenti. Les plus vastes et profondes theories modernes ne le
+raviraient point d'admiration, mais en ce sens et pour cette cause
+qu'elles commenceraient par ne point l'etonner. Il a porte en son
+esprit, au moins en germes, tous les systemes, et s'il en a accueilli
+qui semblent s'exclure, ou que c'est a un avenir eloigne de concilier
+peut-etre, c'est que, possedant au plus haut degre l'esprit de
+generalisation sans en etre possede, il s'est tour a tour propose une
+foule d'idees sans se croire attache a aucune, faisant comme la science
+elle-meme, qui s'aide, un temps, d'une hypothese, et ne se lient pas
+pour obligee de la garder; homme a systemes, au pluriel, et a beaux et
+grands systemes, et l'homme le moins systematique qui fut au monde.
+
+Au point de vue litteraire, ce qu'il a ecrit c'est le plus beau poeme
+qui ait ete compose en France. Il est, au moins, le plus grand poete du
+XVIIIe siecle, et il faut que le XVIIIe siecle ait eu le gout que l'on
+sait en choses de poesie pour ne point s'en etre apercu. Son oeuvre est
+de celles que dans l'antiquite on ecrivait en vers, comme poemes sacres.
+En France elle a ete ecrite en prose--ce dont a certains egards il faut,
+d'ailleurs, se feliciter--parce que le faux gout classique avait comme
+retourne les choses, et, reservant la versification au recit d'un festin
+ridicule ou a la maladie d'un petit chien, renvoyait naturellement a
+la prose la description du monde et le recit de la genese. Mais il
+n'importe, et Buffon n'en a pas moins ecrit notre _De natura rerum_. Il
+l'a ecrit avec la meme passion pour la science que Lucrece, sans rien
+de la "passion" proprement dite et de la sensibilite douloureuse et
+tragique que le grand poete latin a laissee dans son livre. C'est que
+Buffon, sans etre plus savant, eu egard aux temps, que Lucrece, est
+beaucoup plus "un savant". Il a l'impartialite, le calme, la liberte
+d'esprit, et la tranquillite de l'homme qui n'aime qu'a savoir, a
+comprendre et a faire comprendre, et qui regarde les choses pour les
+entendre, non pour se revolter contre elles, non pas davantage pour
+faire de la maniere dont il les entendra un argument contre qui que ce
+puisse etre. Comme il ne veut pas que l'on cherche des causes finales
+dans la nature, digne lui-meme de son modele et s'y conformant, on peut
+dire qu'il n'a pas de causes finales lui-meme, qu'il se contente de la
+science pour la science, et que dans son objet il n'a d'autre but
+que son objet. Il participe du calme inalterable de son modele;
+l'inscription fameuse: "_Majestati naturae par ingenium_", est plus
+juste encore qu'elle n'a cru l'etre, et les _Templa serena_ de Lucrece,
+c'est Buffon qui les a habites.
+
+
+
+III
+
+LE MORALISTE
+
+Aussi, sans avoir recherche la gloire du moraliste, ni y avoir songe, il
+a une science morale tres elevee, et singulierement plus pure que celle
+des hommes de son temps. Il n'avait pas de convictions religieuses,
+et l'on a remarque avec raison (malgre certaines formules qui sont de
+convenance, et dont la rarete et le ton froid montrent qu'elles ne sont
+en effet que choses de bonne compagnie) que Dieu est absent de son
+oeuvre. Il n'en est pas moins un spiritualiste tres ferme et meme assez
+obstine, et assez ardent. Ce n'est point du tout a sa digression sur
+l'immortalite de l'ame humaine que je songe en ce moment. On peut la
+tenir elle aussi pour mesure de precaution, et, comme Dalembert disait,
+pour "style de notaire". Mais l'esprit general de ce livre sur les
+evolutions de la matiere et de la force est spiritualiste, en ce sens
+qu'il est _humain_, que l'homme y tient une haute place, un haut rang,
+n'est nullement ravale, rabaisse, noye et englouti dans l'ocean bourbeux
+et lourd de la matiere, nullement confondu avec elle, nullement tenu
+pour n'en etre qu'une modification tres ordinaire et un aspect comme un
+autre.
+
+Tout au contraire, Buffon estime et venere l'homme. Il le tient pour
+incomparable a tout le reste de la nature. Comme un autre, dont il est
+loin d'avoir les idees, volontiers il dirait: "il ne faut pas permettre
+a l'homme de se mepriser tout entier". Il est trop bon naturaliste,
+evidemment, pour ne pas ranger l'homme dans la classe des animaux; mais
+il voit et met des distances presque inconcevables entre le premier des
+animaux et l'homme. Il n'a pas dit formellement; mais il a vraiment cent
+fois fait entendre ce qu'on a dit depuis lui et d'apres lui: "le regne
+mineral, le regne vegetal, le regne animal, _le regne humain_". Or c'est
+ou l'on connait et distingue, avant tout, un esprit spiritualiste; c'en
+est la marque. Il y a deux tendances generales, dont l'une est d'aimer a
+confondre l'homme avec la nature, a lui montrer qu'il ne s'en distingue
+point, qu'il est gouverne par les memes forces, et n'a point de loi
+propre, et a lui conseiller plus ou moins, et de facons diverses, de
+s'y ramener en effet, de s'y conformer, d'etre ce qu'elle est, de vivre
+comme elle se comporte, et de ne pas en chercher davantage;--dont
+l'autre consiste au contraire a remarquer plus ce qui distingue l'homme
+du reste de la nature que ce qui l'y rattache et l'y retient, a tenir
+un compte vigilant et complaisant des facultes qu'il semble bien que
+l'homme ait seul parmi tous les etres, a y rappeler son attention, et
+a lui persuader de se detacher, de s'affranchir, de se liberer le plus
+qu'il pourra de la nature, de cultiver en lui ce qui le met a part
+d'elle, de croire que ce qui l'en distingue est sans doute ce qui
+fait qu'il est homme, et de cultiver et agrandir ses puissances,
+ses facultes, ses dons purement humains, et pour ainsi parler, ses
+privileges.
+
+De ces deux tendances c'est la seconde qui est excellemment, et sans
+hesitation et sans melange, celle de Buffon. Voila en quoi il est en
+verite tres decidement spiritualiste. Il est a remarquer, encore qu'ici
+il faille etre tres reserve, et se garder d'attribuer legerement des
+"causes finales" a la pensee de Buffon, que sa mefiance et son chagrin a
+l'endroit des classifications peut bien venir un peu de la crainte qu'il
+a qu'on ne rapproche trop l'homme des animaux, et de l'ennui qu'il
+eprouve a voir qu'on le "classe" trop decidement avec eux. C'est une
+observation peut-etre plus ingenieuse et spirituelle qu'absolument
+juste de M. Edmond Perrier[99], mais encore qui n'est pas sans quelque
+vraisemblance, que Buffon dans les classificateurs voit surtout, avec
+chagrin, des hommes qui mettent l'homme trop pres du singe: "Si l'on
+admet une fois que l'ane soit de la famille du cheval et qu'il n'en
+differe que parce qu'il a degenere, on pourra dire egalement que le
+singe est de la famille de l'homme, qu'il est un homme degenere..."; et
+cela, evidemment, n'est pas du tout pour plaire a M. de Buffon.
+
+[Note 99: Ouvrage cite plus haut.]
+
+Il est a remarquer encore que ses idees, ou plutot ses pressentiments
+sur la variabilite des especes ne sont pas en contradiction avec ce haut
+rang et cette place a part qu'il tient a conserver a l'homme, mais, _au
+contraire_, seraient des arguments en faveur et des preuves a l'appui de
+sa pensee sur l'incomparable dignite de l'homme. Si les especes se sont
+definies elles-memes en se combattant les unes les autres; si elles se
+sont ramenees elles-memes chacune a son type le plus parfait, la mieux
+douee des congeneres detruisant ses congeneres moins bien douees; si,
+de la sorte, elles se sont resserrees et contractees chacune en sa
+perfection propre, et ont laisse entre elles de grands vides, jadis
+pleins de transitions d'une espece a l'espece voisine, maintenant a
+jamais profondes lacunes; songez si la plus forte des especes, la mieux
+douee, et la mieux douee precisement en usant du temps comme auxiliaire
+et instrument, l'espece capable d'accumulation de ressources, capable
+d'experience hereditaire, capable de progres, n'a pas, dans le cours
+prolonge du temps qui l'aidait, du laisser un vide enorme entre elle et
+l'espece la plus rapprochee, n'a pas du se faire une place tellement a
+part, et une constitution tellement singuliere qu'aucun etre vivant ne
+peut lui etre compare meme de loin!
+
+Au fond c'est l'idee de Buffon. L'homme est un animal tellement
+superieur a la nature qu'il est comme une force particuliere de la
+planete, il la change. Apres les grandes revolutions geologiques, il y
+en a une autre, lente et minutieuse, mais incessante, qui est la vie de
+l'homme sur la terre, sa multiplication, ses travaux, son fourmillement
+intelligent, son egoisme imperieux et acharne, son vouloir-vivre plus
+violent que celui d'aucun autre animal, la suite avec laquelle il
+multiplie les especes animales et vegetales qui lui servent, refoule et
+detruit les especes vegetales et animales qui lui nuisent, et aussi,
+detruit, effrite du moins et volatilise les mineraux qui lui sont
+utiles, laisse intacts ceux qui ne lui servent pas, etc.
+
+Remarquez qu'il est le seul animal qui vive partout ou la vie animale
+est possible, pourvu qu'il ait un peu d'air pour ses poumons. "Il est le
+seul des etres vivants dont la nature soit assez forte, assez etendue,
+assez flexible pour pouvoir subsister et se multiplier partout, et se
+preter aux influences de tous les climats de la terre. Aucun des animaux
+n'a obtenu ce grand privilege. Loin de pouvoir se multiplier partout, la
+plupart sont bornes et confines dans de certains climats et meme dans
+des contrees particulieres; les animaux sont a beaucoup d'egards des
+productions de la terre, l'homme est en tout l'ouvrage du ciel."--C'est
+de ce ton que Buffon parle toujours du "maitre de la terre", et je
+ne cite pas, comme trop connu, le passage fameux: "Tout marque dans
+l'homme, meme a l'exterieur, sa superiorite sur tous les etres
+vivants; il se soutient droit et eleve; son attitude est celle du
+commandement..." [100].
+
+[Note 100: L'HOMME.--_Age viril_, premieres pages.]
+
+Cette immense superiorite de l'homme sur les animaux peut etre contestee
+par les misanthropes, les humoristes et les baladins; mais elle a deux
+caracteres particulierement significatifs contre lesquels ne vaut aucun
+raisonnement ni aucune boutade: l'homme est capable de progres, et il
+est capable de genie individuel.
+
+Il est capable de progres, c'est-a-dire (et a l'abri de cet autre terme,
+nous sommes inattaquables) il est capable de changement. Ce qu'il fait,
+il ne le fait pas toujours de la meme facon; il est inventeur, il
+imagine. Ce trait est unique dans tout le regne animal. Aucune abeille
+qui construise sa cellule autrement que celles de Virgile, aucun castor
+qui batisse sa digue autrement que ceux de Pline. Et qu'on dise que cela
+signifie seulement que l'homme est un animal capricieux, on peut
+avoir raison; mais cela signifiera toujours que l'homme est un animal
+chercheur, ce qui est sa vraie definition. Il cherche toujours quelque
+chose; il n'admet pas l'arret et la satisfaction dans le repos; il est
+l'animal evolutionniste par excellence. Quelqu'un dira peut-etre que
+l'evolution organique exceptionnellement energique qui l'a si fort
+separe et eloigne des autres animaux a comme sa suite, et a laisse son
+souvenir, et marque sa trace dans ce besoin encore actuel de se changer,
+de se modifier, de s'amenager autrement, avec, au moins, la conviction
+inebranlable et obstinee qu'il s'ameliore.--Et soyons sinceres, et
+reconnaissons que s'il est loisible de dire et de croire que le progres
+a son terme, et qu'au moment ou nous sommes la progression n'existe
+plus, on est bien force de convenir qu'elle a existe; que l'homme, ne
+pour etre mange par le lion et par le pou, tres exactement destine par
+la faiblesse de ses organes, la lenteur de son accroissement physique
+et la debilite extraordinaire de son enfance, a ce sort miserable et
+humiliant, a bien trouve, uniquement parce qu'il avait de l'esprit,
+uniquement parce qu'il etait inventeur, les moyens d'echapper a ces
+fatalites, et est quelque chose de plus qu'il n'etait a l'etat naturel
+el primitif. Le progres, a considerer l'ensemble de l'histoire humaine,
+existe; il ne devient jamais douteux qu'a en considerer une courte
+periode, et voisine de celle ou nous sommes.
+
+Voila un point auquel Buffon tient essentiellement. Il est spiritualiste
+en tant qu'il est persuade que l'homme, loin de devoir retourner a la
+nature, peut et doit presque la mepriser, peut et doit s'en eloigner,
+s'en degager, et toujours reprendre essor.--Il est progressiste en tant
+que persuade que l'homme invente sa destinee sur la terre, la laisse
+tres basse ou la fait tres grande selon son energie, dans une sphere de
+libre activite et de developpement, si incomparablement plus etendue
+que celle des autres etres, que c'est en somme ce qui nous donne la
+meilleure idee de l'indefini.
+
+Par la, remarquez-le, Buffon est, je ne dirai pas superieur a tout son
+siecle, je n'en sais rien; mais en opposition avec tout son siecle, j'en
+suis sur. Il est en opposition d'une part avec Rousseau, d'autre part
+avec Diderot.--Il est en opposition avec Rousseau, qui toujours, a
+travers bien des contradictions, dont quelques-unes lui font honneur, a
+eu l'idee que l'homme avait eu tort de s'eloigner de l'etat de nature
+et tort de se compliquer sous pretexte d'etre mieux, tort de vouloir
+savoir, tort de vouloir comprendre, et tort de vouloir agir.--Il est en
+opposition avec Diderot, qui, a un tout autre point de vue que Rousseau,
+veut aussi revenir a la nature, non sous pretexte qu'elle est meilleure
+et plus morale, mais un peu, ce me semble bien, pour la raison
+contraire.--Meme l'esprit general du XVIIIe siecle, Buffon y repugne
+encore, quoique progressiste, par la facon particuliere dont il l'est.
+Le XVIIIe siecle croit au progres; Buffon aussi; mais le XVIIIe siecle y
+croit en revolutionnaire, Buffon y croit en naturaliste; et ce n'est
+pas du tout la meme chose. Le XVIIIe siecle croit aux grands
+perfectionnements rapides et instantanes, aux Eldorados brusquement
+apparus du haut de la colline gravie, aux transfigurations qui ne sont
+pas des transformations, au progres par explosion. Buffon, qui a vu se
+former les continents par l'accumulation des coquilles, mais parce qu'il
+a vecu cent mille ans, sait que la nature n'agit qu'insensiblement et
+avec une lenteur desesperante, et l'homme aussi, quoique plus alerte;
+que l'homme a mis, tres probablement, un millier d'annees a realiser ce
+progres de n'etre plus mange par le lion; qu'il y a tout lieu de penser,
+par consequent, que tout progres dont on s'apercoit n'en est pas un; que
+tout progres general sensible a un homme dans la breve carriere de la
+duree de sa vie est une pure illusion; que tout changement rapide est
+par definition le contraire d'un progres, et exige que le vrai progres
+se remette en marche pour reparer lentement le faux; que tout progres
+par explosion est le tremblement de terre de Lisbonne.
+
+Il n'y a pas deux facons plus differentes de comprendre la meme chose,
+ou plutot ce sont deux idees absolument contraires qui ont le meme nom,
+et dont l'une est une idee scientifique, et l'autre une niaiserie.
+Elles conduisent aux procedes de pensees les plus contraires. A qui le
+pousserait sur ce point Buffon dirait: "Si je m'apercois du progres que
+je realise, c'est qu'il n'existe pas. Je suis, moi, le resultat d'un
+progres dont l'origine remonte a des temps tres anciens; je contribue a
+un progres qui se realisera chez nos arriere-neveux. Je mesure celui qui
+est consomme, un lointain avenir jugera celui dont je suis l'ouvrier
+incertain. Je ne sais qu'une chose, c'est que l'homme a progresse en
+observant, en sachant, en inventant, en travaillant. J'observe, je sais,
+j'invente et je travaille. De tout cela sortira un jour quelque chose.
+Mais je ne poursuis pas un grand but prochain. Tout homme qui poursuit
+un grand but prochain, ne l'atteint jamais. Un Cromwell, un Alexandre
+(s'il n'est pas un simple ambitieux egoiste, et dans ce cas son travail
+est un divertissement et non pas une oeuvre) est une coquille qui, a
+elle toute seule, veut faire une montagne."
+
+L'homme est capable de progres, voila un des deux caracteres
+particulierement significatifs qui le separe nettement du regne animal,
+l'homme est capable de genie individuel, voila le second, auquel
+Buffon ne tient pas moins. Les animaux n'ont pas, a proprement parler,
+d'intelligence personnelle; ils n'ont pas plus d'esprit, dans une
+meme espece, les uns que les autres; il y a chez eux comme une ame de
+l'espece, non point des ames individuelles. Ce n'est point une abeille
+qui a invente la ruche, c'est _l'abeille_ qui la construit, depuis que
+_l'abeille_ existe. "On ne voit pas parmi les animaux quelques-uns
+prendre l'empire sur les autres et les obliger a leur chercher la
+nourriture, a les veiller, a les garder, a les soulager lorsqu'ils sont
+malades ou blesses. Il n'y a, parmi tous les animaux, aucune marque
+de cette subordination, aucune apparence que quelqu'un d'entre
+eux connaisse de suite la superiorite de sa nature sur celle des
+autres."--L'extraordinaire superiorite de l'homme est qu'il est
+constitue aristocratiquement par la nature. Inventeur et chercheur, il
+ne l'est que par quelques individus de l'espece; imitateur et educable,
+il l'est par tous les individus de l'espece. Il s'ensuit, et qu'il se
+trouve parfois quelqu'un qui invente, et qu'il suffit que celui-la ait
+trouve pour que toute l'espece fasse un progres.
+
+C'est ce qui trompe l'observateur superficiel. On peut voir et etudier
+mille hommes sans etre convaincu d'une si immense difference entre les
+hommes et les animaux, et l'on peut s'aviser de dire: "Ces animaux-ci,
+comme les autres, ne sont soumis qu'a des appetits et des passions, et
+ont une intelligence rudimentaire a peu pres suffisante pour pourvoir
+a leurs besoins et egalement repartie dans toute l'espece, comme les
+fourmis, les abeilles, les castors et les hirondelles." Le Swift ou
+le Micromegas qui dirait cela n'aurait pas observe le mille et unieme
+individu humain, ou le cent mille et unieme; ou bien n'aurait pas lu
+l'histoire de notre civilisation, si humble qu'elle soit.
+
+Chose curieuse, il en dirait a la fois trop et trop peu; il serait
+au dessus et au-dessous de la verite; car l'homme, a considerer les
+ressources dont dispose la majorite de l'espece, n'est pas l'egal des
+animaux, il est au-dessous. Il a beaucoup moins de force physique dans
+la sphere ou s'agitent ses besoins que chacun des animaux dans celle des
+siens, cela est evident; mais de plus, il a l'instinct beaucoup moins
+sur, n'est pas averti, par exemple, par le flair ou le gout de ce qui
+lui doit etre nuisible, par l'ouie du danger qui le menace, par les
+impressions de l'air de l'instant precis ou il doit faire une migration,
+etc. Il ne sait rien qu'apres l'avoir decouvert a force d'intelligence;
+et, en majorite, il n'est pas tres intelligent. Mais quelques individus
+le sont dans l'espece, et toute l'espece est educable. Il suffit. Un
+homme trouve la charrue; il suffit: tous les hommes s'en servent. Un
+homme observe que parmi tant de vegetaux pele-mele absorbes, c'est
+celui-ci qui empoisonne; le lendemain, a peu pres, personne dans la
+tribu n'en mange, et la tribu a fait un progres. L'espece humaine n'a
+pour elle que l'intelligence de quelques hommes; mais heureusement
+(sauf quelques caprices, et dont elle revient apres avoir egorge les
+inventeurs, ce qui fait qu'il n'y a aucun mal), elle est tres docile aux
+inventions, tres imitatrice des nouveaux procedes, essentiellement et
+indefiniment modifiable par l'education.
+
+C'est donc la pensee qui gouverne le monde, encore que les hommes ne
+pensent guere; et ce qui met l'humanite au-dessus de l'animalite,
+c'est le savant. On s'attendait a cette conclusion de Buffon; et on y
+souscrit.
+
+Ainsi constituee, par le genie de quelques-uns, par la docilite prompte
+ou tardive de la plupart, par la vulgarisation, l'habitude et la
+tradition ensuite, la civilisation n'a pas de raison de n'etre pas
+indefinie. Elle a eu ses eclipses, cependant, et songeons-y bien. Les
+antiques astronomes qui avaient trouve sur les hauts plateaux de l'Asie
+la periode lunisolaire de six cents ans "savaient autant d'astronomie
+que Dominique Cassini", et avaient donc une science generale "qui ne
+peut s'acquerir qu'apres avoir tout acquis", et qui "suppose deux ou
+trois mille ans de culture de l'esprit humain". Et elles ont ete perdues
+pendant un long temps ces hautes et belles sciences; "elles ne nous sont
+parvenues que par debris trop informes pour nous servir autrement qu'a
+reconnaitre leur existence passee." Il en est ainsi. Une civilisation,
+lentement, se forme et se developpe; puis _la terre se refroidit_, les
+hommes du nord chasses de leurs demeures "refluent vers les contrees
+riches, abondantes et cultivees par les arts... et trente siecles
+d'ignorance suivent les trente siecles de lumiere". C'est la diffusion
+de la science humaine sur toute la surface de la planete, de telle sorte
+que, detruite ici, elle reste la, et de la se propage, sans avoir besoin
+de se recommencer, qui peut empecher le retour de tels malheurs.
+
+Persuadons-nous donc que l'homme est ne pour savoir, pour exercer son
+intelligence et agrandir son entendement, et que c'est la sans doute
+tout l'homme, puisque c'est a la fois le signe distinctif de l'espece et
+ce grace a quoi elle n'a point peri. Ajoutons, ce qui va de soi, puisque
+c'est sa vraie nature, que c'est son bonheur: "Considerons l'homme sage,
+_le seul qui soit digne d'etre considere_: maitre de lui-meme, il l'est
+des evenements; content de son etat, il ne veut etre que comme il a
+toujours ete, ne vivre que comme il a toujours vecu; se suffisant a
+lui-meme, il n'a qu'un faible besoin des autres; il ne peut leur etre
+a charge; occupe continuellement a exercer les facultes de son ame, il
+perfectionne son entendement, il cultive son esprit, il acquiert de
+nouvelles connaissances, et se satisfait a tout instant sans remords et
+sans degout; il jouit de tout l'univers en jouissant de lui-meme."
+
+Autrement dit: "Toute la dignite de l'homme consiste dans la pensee.
+Travaillons donc a bien penser, voila le principe de la morale"; et si
+peu mystique, si eloigne, du reste, a tant d'egards, de l'esprit de
+Pascal, Buffon rejoint ici le grand moraliste idealiste.
+
+On voudrait peut-etre que ce dernier mot meme de la pensee de Pascal,
+que je viens de citer, Buffon l'eut dit, qu'il eut fortement rattache la
+morale a la dignite de la pensee humaine, qu'il eut parle davantage des
+devoirs que la singularite meme et l'excellence de sa nature imposent
+a l'homme. Et l'on voudrait que parmi tant de choses qui distinguent
+l'homme des animaux, Buffon eut mieux demele, et compte plus nettement,
+celle qui l'en distingue le plus, la presence en son esprit de cette
+idee qu'il est _oblige_. La morale de Buffon est que l'homme est tres
+noble et doit s'ennoblir de plus en plus, C'est presque une morale
+suffisante, a la condition qu'on en tire bien tout ce qu'elle contient.
+Il ne l'a pas fait; il en tire seulement ceci: "Pensez, sachez, et
+considerez ceux qui pensent et savent comme vos guides". Il pouvait
+ajouter brievement: "Et soyez justes et bons; car c'est une maniere
+aussi de vous distinguer infiniment de l'animalite." Encore que tres
+elevee, la morale de Buffon, comme toute sa pensee, comme toute sa vie,
+comme lui tout entier, est trop purement _intellectuelle_.--N'importe,
+elle est elevee. Elle existe d'abord, ce qui en son siecle est quelque
+chose; ensuite elle est fondee tout entiere sur ce principe que tout
+avertit l'homme de ne pas prendre la nature pour guide et pour modele,
+de ne pas l'adorer, de ne pas, meme, lui etre complaisant et docile; que
+tout avertit l'homme qu'il lui est tres sensiblement superieur, et
+cree avec des aptitudes a le rendre, progressivement, de plus en plus
+superieur a elle.--L'homme est l'animal qui avec l'intelligence et le
+temps peut abolir en lui l'animalite, et s'il le peut il le doit, voila
+toute la morale de Buffon.--En cela il est hautement spiritualiste, et
+peut-etre beaucoup plus qu'il n'a cru lui-meme, et d'un spiritualisme
+qui, n'ayant rien de metaphysique, n'admettant point d'abstraction et
+n'ayant aucun recours aux causes finales, n'etant que le langage d'un
+naturaliste qui se rend compte froidement de la nature de l'homme comme
+de celle des betes, n'est point suspect, et de sa discretion, de
+son extreme modestie meme recoit une extreme autorite. Buffon le
+naturaliste, sans qu'il en ait l'air, mais non pas sans qu'on s'en soit
+apercu, est l'adversaire le plus grave, le plus inquietant et le plus
+competent du _naturalisme_ du XVIIIe siecle.
+
+
+
+IV
+
+L'ECRIVAIN--SES THEORIES LITTERAIRES
+
+C'est un grand ecrivain. Quand il disait, dans son discours de reception
+a l'Academie francaise, que les ouvrages bien ecrits sont les seuls qui
+passeront a la posterite, il songeait a lui, et il avait raison d'y
+songer. Par sa nature, par le fond de sa complexion, sinon par ses
+idees. Buffon se rattachait au XVIIe siecle. Il en avait l'instinct de
+dignite, l'amour de l'ordre et de la composition simple et vaste,
+un certain penchant a la noblesse d'attitude et a la pompe. Cela se
+retrouve dans son style, et, comme ecrivain, Buffon semble appartenir
+plutot au XVIIe siecle qu'a celui dont il etait. Il est avant tout
+"eloquent", sa parole est "belle", plutot qu'elle n'est vive, piquante,
+rapide, spirituelle ou divertissante. Il a le genie "oratoire". Sa
+grande histoire se deroule majestueusement, dans une grande unite, avec
+une suite assuree, dans un ordre severement medite et prepare, comme un
+seul "discours" continu, qui marche de ses premisses a ses conclusions.
+Il a fait un _discours_ sur l'univers, comme Bossuet un discours sur
+l'histoire universelle. Tout cela revient a dire que le genie de Buffon,
+comme tous les genies oratoires, vise a l'impression d'ensemble et
+au grand effet final. Les genies de ce genre ont quelque chose
+d'architectural; ils construisent un monument, une de ces oeuvres
+imposantes qui demandent qu'on recule un peu pour en saisir l'ordonnance
+et pour les admirer dans leur grandeur.
+
+Ce n'est pas a dire que le detail en soit neglige; on a pu meme dire
+que parfois il ne l'est pas assez. Buffon, dans ses mille descriptions
+d'animaux si divers, montre des ressources singulierement variees de
+pittoresque. Il a la force, tour a tour, et la grace, et l'eclat. Il a
+comme une sympathie toujours prete pour ses modestes heros, qui sait
+relever leurs merites, faire eclater leurs beautes, bien saisir et
+a chacun bien conserver son caractere propre, et donner ainsi a la
+physionomie son unite, son air distinctif qu'on n'oublie point.--Sans
+doute il est trop orne; il s'applique trop; il est trop l'homme
+qui estimait Massillon le premier de nos prosateurs; il fait trop
+complaisamment son metier d'ecrivain; et, s'il ecrit bien, ce n'est pas
+assez sans s'en apercevoir.--Defaut commun, du reste, a presque tous les
+hommes de science quand ils redigent: ils ne croient jamais avoir assez
+bien redige; ils veulent toujours trop convaincre leur lecteur et se
+convaincre eux-memes qu'eux aussi savent ecrire. Il y a des alarmes dans
+cette application trop curieuse.--Cette explication que je donne du
+defaut le plus saillant de Buffon s'applique bien, a ce qu'il me semble;
+car les parties de ses ouvrages ou il y a exces d'ornement, ou de pompe,
+sont d'abord ce qu'il a ecrit pour l'Academie francaise (_Discours
+de reception--Eloge de la Condamine_); ensuite ce qu'il a ecrit en
+collaboration avec des savants ses eleves (_Quadrupedes, Oiseaux_).
+Dans ce dernier cas, il refait, il refond, il corrige, et toujours tres
+heureusement, mais il recoit cependant et subit la contagion de la
+coquetterie litteraire des hommes de science, et du trop beau style.
+Mais dans les livres qu'il a ecrits tout entiers lui-meme, geologie,
+mineralogie, embryologie (j'y reviens parce que je sais qu'on ne le lit
+plus, et parce que c'est admirable), anthropologie, theorie de la terre,
+epoques de la nature, je ne sais pas de style plus simple, plus grave,
+plus net, plus franc, plus imposant sans faste, et meme sans chaleur,
+comme il convient a un savant qui comprend tout, qui embrasse tout et
+que ses idees les plus grandes n'etonnent pas; je ne sais pas enfin
+meilleur modele du style propre a l'exposition scientifique.
+
+Il est seulement, ce me semble, un peu plus long qu'il ne faut, et
+sans precisement se repeter, donne a la meme idee, pour la faire mieux
+entendre, plusieurs formes equivalentes, plusieurs tours ramenant
+au meme point, en plus grand nombre peut-etre qu'il ne serait
+indispensable. Peut-etre est-ce la, pour qui expose des choses toutes
+nouvelles et qui songe au grand public, une necessite, dont, cent ans
+plus tard, l'ignorant lui-meme ne se rend plus compte.
+
+Et a travers tout cela la grandeur du sujet ne s'oublie jamais, parce
+que l'auteur ne la met jamais en oubli. Condorcet a bien saisi ces deux
+points de vue qu'il ne faut pas separer, parce que, aussi bien, Buffon
+ne les a jamais separes lui-meme: "On a loue la variete de ses tours. En
+peignant la nature sublime ou terrible, douce ou riante, en decrivant
+la fureur du tigre, la majeste du cheval, la fierte et la rapidite
+de l'aigle, les couleurs brillantes du colibri, la legerete de
+l'oiseau-mouche, son style prend le caractere des objets; mais il
+conserve toujours sa dignite imposante; c'est toujours la nature qu'il
+peint, et il sait que, meme dans les petits objets, elle manifeste sa
+toute-puissance."
+
+On pourrait supposer a l'avance les idees litteraires de Buffon rien
+qu'a connaitre les principaux caracteres de son style. Ce style est le
+style oratoire, ou, pour etre plus precis, le style de l'exposition
+oratoire, c'est-a-dire non pas celui de l'orateur a la tribune, a la
+barre, ou a la chaire, mais celui de la _lecon_ faite par un homme
+naturellement eloquent. Il est methodique, grave, mesure, imposant,
+majestueux et _nombreux_. Il n'est ni anime par une passion vive, ni
+alerte et arme en guerre comme le style des polemistes. C'est le style
+d'un professeur qui a du genie. Voila precisement ce que Buffon a
+ete amene a recommander comme le style parfait, ou approchant de la
+perfection; car toutes les fois qu'un ecrivain superieur songe a tracer
+pour les autres les regles de l'art d'ecrire, il ne fait que l'analyse
+et l'exposition raisonnee de ses propres qualites d'ecrivain. C'est
+ainsi qu'il en a ete de Buffon ecrivant le _Discours sur le style_.
+Comme l'a dit excellemment Villemain, ce discours n'est que "la
+confidence un peu appretee" de Buffon sur son propre genie litteraire,
+et on fera bien de n'y voir que cela, tout en profitant des bonnes
+lecons de detail et des apercus profonds qu'il renferme.
+
+Il n'y faut pas voir un traite complet de l'art d'ecrire; et, du reste,
+sachons bien nous en rendre compte, Buffon n'a nullement entendu y
+mettre une _rhetorique_ complete, meme sommaire. L'admiration qu'on a
+eprouvee pour cet ouvrage lui a fait donner apres coup le titre _faux_
+de "Discours sur le style"; mais ce n'est pas l'auteur qui le lui a
+donne, et, en le lui imposant, tout en lui faisant honneur on lui a fait
+tort, parce que, ainsi nomme et compris, ce discours trompe l'attente
+qu'il fait concevoir et qu'il ne pretendait pas provoquer, et prete a
+des critiques auxquelles, sous un titre moins solennel, il ne serait pas
+expose. Ce morceau est tout simplement le "Discours de reception de
+M. de Buffon a l'Academie francaise", ou, comme l'auteur le definit
+lui-meme dans les premieres lignes, "_ce sont quelques idees sur le
+style_". Voila le vrai titre, qu'il ne faut pas perdre de vue.
+
+Ainsi defini, l'ouvrage se defend contre les objections. On ne peut plus
+reprocher a ce discours ou sont si vivement recommandees les qualites de
+composition, une certaine incertitude de plan; car il est permis, quand
+on ne veut qu'indiquer quelques idees sur le style, de les exposer dans
+un ordre un peu libre et abandonne. On ne peut lui reprocher d'etre tres
+incomplet. Il devait l'etre. Il devait ne contenir que _quelques idees
+sur le style_ les plus cheres a l'auteur et les plus importantes a ses
+yeux. Il devait n'etre, pour parler le langage des savants, qu'une
+contribution a l'etude de l'art d'ecrire. C'est ce qu'il est, avec un
+merite superieur.
+
+Il faut retenir de cette remarquable dissertation comme des verites
+indiscutables, d'abord l'importance du plan et de l'ordre dans les
+ouvrages de l'esprit;--ensuite cette belle et profonde pensee que
+l'auteur qui met de l'unite dans son ouvrage ne fait qu'imiter la nature
+et l'ordre eternel qu'elle suit dans ses oeuvres;--enfin l'idee de
+Buffon, sur l'importance du style, et sur ce que le style _est l'homme,
+meme_ ce qui ne veut nullement dire, comme on le croit trop souvent, que
+le style est une peinture du _caractere, des moeurs_ et de la _facon
+de sentir_ de l'auteur (rien n'est plus eloigne que cela de la pensee de
+Buffon ni n'y est plus contraire); mais ce qui veut dire que le style
+c'est _l'intelligence_ de l'auteur, la marque de son _esprit_, et par
+consequent ce qui lui appartient en propre dans quelque ouvrage que ce
+soit.
+
+Voila les parties solides et durables de ce morceau. Il ne faut pas
+croire qu'il revele les veritables sources du grand style; il n'en
+montre qu'une partie. Oui, dans quelque ouvrage que ce soit, le plan,
+l'ordre, l'unite, sont absolument necessaires. Mais Buffon croit que de
+la naissent _toutes_ les qualites du style, et cela n'est pas vrai. De
+la naissent la clarte, la precision, l'aisance, la vivacite meme et
+un certain mouvement, et un caractere grave, imposant, qui recommande
+l'oeuvre et fait une forte impression sur l'esprit des hommes. Mais il
+y a d'autres qualites du style qui tiennent au _sentiment_ et a
+l'imagination. Il semble, vraiment, que Buffon n'ait omis, parlant
+de l'art d'ecrire, que ces deux sources du genie: imagination et
+sensibilite; et ce qui fait le style des poetes, des grands romanciers,
+des auteurs dramatiques, des philosophes souvent, des orateurs presque
+toujours, il semble que Buffon l'ait oublie.
+
+Il ne l'a point oublie; la verite est qu'il s'en defie. La preuve
+c'est que sentiment, imagination, couleur, il en a parle, seulement en
+essayant d'abord de les faire provenir, non de leur source naturelle qui
+est le mouvement du coeur, mais de la raison, de l'ordre mis dans les
+idees, du plan;--ensuite en recommandant a plusieurs reprises de les
+tenir en grande suspicion et comme en respect. Il faut relire le passage
+ou il rattache le sentiment et la couleur au plan bien fait comme a leur
+cause: "Lorsque l'ecrivain se sera fait un plan... il sera presse de
+faire eclore sa pensee; il aura du plaisir a ecrire... _la chaleur
+naitra de ce plaisir_... et donnera _la vie_ a chaque expression... les
+objets prendront de la _couleur_ et, le _sentiment_ se joignant a la
+lumiere..." Ainsi chaleur, vie, couleur et sentiment, tout cela vient du
+plaisir qu'on a a ecrire quand on s'est fait un bon plan. Cette theorie
+n'est point fausse; car il y a une certaine verve et chaleur de
+composition qui nait en effet du plaisir de bien embrasser sa matiere et
+d'en bien voir comme etalees devant nos yeux toutes les parties dans un
+bel ordre. Mais on comprend bien qu'il y a une autre espece de chaleur
+et de sentiment et qu'il n'est plan bien fait qui puisse inspirer a
+Demosthene le serment sur les morts de Marathon et a Racine le "_qui te
+l'a dit_?" d'Hermione.
+
+Buffon ignore-t-il cela? Non; mais il n'aime pas a s'en occuper. Il
+n'aime pas les poetes et les orateurs passionnes; son orateur prefere
+est Massillon; il n'aime pas la passion. Tout le _Discours sur le style_
+le montre. C'est la que l'on trouve qu'il faut "_se defier du premier
+mouvement_"; eviter "_l'enthousiasme trop fort_", et mettre partout
+"_plus de raison que de chaleur_". Voila le fond de la pensee de Buffon.
+Plus de raison que de chaleur, ou une chaleur qui resulte du plan bien
+fait, c'est-a-dire qui vient encore de la raison, voila sa theorie. Elle
+est etroite. Elle ne tient pas compte de la litterature de sentiment, ni
+de la litterature d'imagination. Elle est quelque chose comme du Boileau
+pousse a l'exces; car Boileau sait ce que c'est qu'imagination, passion
+et tendresse, et il veut seulement que la raison les guide, non qu'elle
+les remplace.
+
+On peut meme ajouter que cette doctrine implique quelque contradiction.
+Buffon ne cesse de recommander le "naturel", et il n'a pas tort. Mais en
+quoi consiste le naturel, sinon en ce premier mouvement dont Buffon veut
+qu'on se defie? C'est ce premier mouvement qui est le cri du coeur,
+l'eveil de la sensibilite, l'elan de la nature, et en un mot le naturel.
+C'est lui qu'il faut surprendre en soi, saisir au moment ou il nait,
+le controler sans doute, et voir s'il n'est pas un simple ecart
+de fantaisie ou d'humeur, mais en ne commencant point par "s'en
+defier".--De meme Buffon recommande le naturel et prescrit de designer
+toujours les choses "par les termes les plus generaux" (ce qu'il
+se garde bien de faire, je vous prie de le croire, quand il parle
+geologie), par les termes les plus generaux, c'est-a-dire par les termes
+abstraits et les periphrases. Rien n'est moins naturel, rien n'est plus
+apprete. Precisement! c'est que Buffon aime le naturel en ce qu'il
+deteste l'esprit de pointes; mais il aime aussi l'appret, l'arrangement,
+l'appareil, une certaine coquetterie de style, toutes choses qui, de
+leur cote, sont le contraire du naturel, du premier mouvement, de la
+naivete.--Voulez-vous un criterium infaillible pour juger de la justesse
+d'une theorie litteraire? Voyez si elle explique ou si elle contredit La
+Fontaine. La Fontaine juge au point de vue du _Discours sur le style_,
+est mauvais. La question est tranchee: c'est le _Discours sur le style_
+qui a tort.
+
+Disons tout cela parce qu'il faut le dire et se rendre compte et des
+lacunes et des erreurs de ce petit traite si fecond, tout au moins, en
+reflexions. Mais en finissant comme nous avons commence, prenons-le en
+lui-meme et pour ce qu'il est. Il est une _vue_ sur l'art d'ecrire,
+rapidement presentee par un savant, grand ecrivain, a l'usage des
+savants qui voudront ecrire. Il est un petit traite d'_exposition
+scientifique_. A ce titre il n'est pas eloigne d'etre excellent. Comment
+faut-il s'y prendre pour ecrire l'_Histoire naturelle_ de M. de Buffon,
+ce discours le dit; comment faudra-t-il s'y prendre pour ecrire des
+ouvrages du meme genre, ce discours l'enseigne; et c'est quelque chose.
+
+Il y a eu une epoque ou le _Discours sur le style_ etait considere
+comme la loi supreme de l'art d'ecrire. C'est le temps ou d'illustres
+professeurs avaient apporte dans les chaires superieures de l'Universite
+ces qualites d'exposition large et eloquente dont le _Discours sur le
+style_ donne la lecon et l'exemple. Il est, en effet, et la regle et le
+modele de cette eloquence particuliere, intermediaire, qui n'est ni la
+simple et profonde eloquence du coeur et de la passion, ni l'eloquence
+de la tribune ou de la chaire ou l'imagination a tant de part, mais
+l'eloquence au service de l'enseignement, tendant a instruire d'une
+facon elevee et avec une maniere imposante, plutot qu'a toucher et a
+emouvoir. Dans cette eloquence, l'unite, la composition, l'ordre clair,
+lumineux et beau sont, en effet, les qualites essentielles et le fond de
+l'art. De la la grande fortune du _Discours sur le style_. Les lecons
+qu'il donne ne sont pas a mepriser, et non seulement ceux a qui il
+s'adresse specialement, mais tout le monde peut et doit y trouver
+profit. Il suffit d'indiquer le domaine ou elles sont bien a leur place,
+et celui, aussi, qui reste en dehors de leur portee.
+
+
+
+V
+
+Ce grand savant, ce philosophe distingue, ce grand poete et ce grand
+sage mourut en 1788. Il n'a pas vu la Revolution francaise. Ce lui fut
+une chance heureuse; car il en aurait ete un peu incommode, et n'y
+aurait rien compris. Les agitations des hommes, leurs coleres, leurs
+passions, leurs efforts genereux meme en vue d'un but prochain, sont
+choses qu'habitue a la marche insensible et sure de la nature, il ne
+comprenait point et trouvait singulierement meprisables. Son dedain
+pour "l'histoire civile" est extreme, excessif meme pour un homme qui,
+surtout naturaliste, n'a pas laisse d'etre un moraliste d'un grand
+merite. Tout dans l'histoire civile lui parait obscurites, et, du reste,
+simples miseres: "La tradition ne nous a transmis que les gestes de
+quelques nations, c'est-a-dire les actes d'une tres petite partie du
+genre humain; tout le reste des hommes est demeure nul pour nous, nul
+pour la posterite; ils ne sont sortis de leur neant que pour passer
+comme des ombres qui ne laissent point de traces; et _plut au ciel_ que
+le nom de tous ces pretendus heros dont on a celebre les crimes ou
+la gloire sanguinaire fut egalement enseveli dans l'ombre de
+l'oubli!"--Cette petite portion de "l'histoire civile" qui s'etend de
+1789 a 1799 lui eut paru aussi insignifiante qu'une autre dans la marche
+de la nature, et meme dans celle de l'humanite, et, seulement, plus
+desagreable a traverser. La providence qui veillait sur lui a donc
+comble une vie longue qui fut presque toujours heureuse par une mort
+opportune. Il n'avait pas fini son ouvrage. Il n'a du regretter que
+cela.
+
+Il avait fait un tres beau livre, et accompli une tres grande oeuvre.
+Il avait presque cree l'histoire naturelle, et du meme coup il l'avait
+affranchie. Elle existait, confondue avec la "physique", chez ces
+timides et modestes savants de la fin du XVIIe siecle et du commencement
+du XVIIIe, dont nous avons fait connaissance avec Fontenelle. Elle etait
+alors tres serieuse, volontairement tres reservee en ses conclusions
+et tres discrete. Avec Fontenelle lui-meme, et avec ses successeurs
+"philosophes", Bonnet, Robinet, De Maillet, Maupertuis, Diderot, elle
+etait devenue tres pretentieuse, tres audacieuse, et s'etait mise au
+service d'idees emancipatrices, irreligieuses, et quelquefois, avec
+Diderot, immorales. Elle etait devenue une forme, ou un auxiliaire, ou
+instrument de l'atheisme liberateur. C'est de cette compromission, tres
+dangereuse, surtout pour elle, et qui risquait d'empecher qu'elle devint
+une veritable science, que Buffon l'a delivree.
+
+Sans etre religieux lui-meme, il a eu de la science cette idee juste et
+digne d'elle, qu'elle n'a pas a se mettre au service d'une doctrine de
+combat et qu'elle dechoit a devenir un moyen de polemique. Il a cru
+qu'elle se suffit a elle-meme, et qu'elle a un domaine dont sortir est
+une desertion. La science, entre ses mains laborieuses et calmes, est
+redevenue ce qu'elle etait chez nos bons savants tranquilles de 1700,
+mais agrandie, approfondie, ordonnee et imposante. Les hommes de
+l'Encyclopedie n'ont guere pardonne a Buffon cette secession, qui etait
+une indiscipline. Ils ont senti en lui un indifferent, et peut-etre un
+dedaigneux, c'est-a-dire le pire, a leur jugement, de leurs adversaires.
+
+Ils ont bien vu, d'ailleurs, que sans sortir de son calme et de son
+impassibilite d'observateur, et precisement un peu parce qu'il n'en
+sortait pas, il dirigeait vers des conclusions tres contraires a leurs
+tendances generales, relevant l'homme, le montrant obeissant aux lois
+de la nature d'abord, et ensuite a d'autres, et lui persuadant que son
+devoir, ou tout au moins sa dignite, n'etaient point a se confondre avec
+elle. Et que le mouvement philosophique, issu, en grande partie, du
+nouvel esprit scientifique et du gout des sciences naturelles, s'arretat
+precisement au plus grand naturaliste du siecle, ne l'entrainat point,
+ni ne l'emut, et le laissat parfaitement libre d'esprit et independant
+des ecoles, c'est ce qui les desobligea sans doute extremement.
+
+La science y gagna en dignite, en independance, en aisance dans sa
+marche, et en autorite.
+
+L'influence de Buffon comme savant a ete considerable. Son grand merite
+d'abord et comme sa victoire, a ete de conquerir le public a la science
+de l'histoire naturelle, comme Montesquieu l'avait conquis a la science
+politique. Il a fait entrer l'histoire naturelle dans les preoccupations
+et dans le commerce du monde lettre. Il a ete comme un Fontenelle grave,
+imposant, qui a attire le public mondain a la science, sans faire a ce
+public des sacrifices d'aucune sorte, et sans mettre une coquetterie
+suspecte a le seduire. La douce et louable manie des cabinets d'histoire
+naturelle chez les particuliers date de lui. Comme tous les hommes de
+genie il a cree des ridicules, et celui dont il est le promoteur est le
+plus inoffensif et le plus aimable.
+
+Il a suscite des disciples dont les uns, comme Condorcet, le defigurent,
+et poussent a l'exces, d'une intrepidite de dogmatisme qui l'eut fait
+sourire avec toute l'amertume dont il etait capable, quelques-unes de
+ses idees generales ou plutot de ses hypotheses; dont les autres, comme
+Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, sont des hommes de genie et des
+createurs. On pourrait aller plus loin sans sortir de la verite, et dire
+qu'un certain idealisme appuye sur la science est une nouveaute qui
+vient de lui; et que son idee du lent et eternel progres de la nature
+creant d'abord les organismes les plus grossiers, puis se compliquant
+et s'ingeniant dans des constructions plus delicates et subtiles, puis
+creant avec l'homme l'etre capable d'un perfectionnement dont nous
+ne voyons que les premiers essais, trouve dans les _Dialogues
+philosophiques_ de M. Renan son expression eloquente, poetique et
+audacieuse, et comme son echo magnifiquement agrandi.
+
+Son influence comme poete n'a pas ete moins grande que sa contribution
+de savant a la conscience de l'humanite. La plus grande idee poetique
+qu'ait eue le XVIIIe siecle, c'est lui qui l'a eue, et exprimee. La
+majeste vraie de la nature, c'est lui qui l'a sentie. Il est etrange,
+quand on cherche les origines en France du sentiment de la nature, si
+tant est que ce sentiment ait des origines, qu'on trouve tout de suite
+Rousseau, et qu'on ne trouve jamais Buffon. Il faut de Buffon n'avoir lu
+que l'_Oiseau-mouche_ ou le _Kanguroo_ pour que tel oubli puisse etre
+fait. La verite, pour qui, a lu les _Epoques de la nature_, est que
+le grand sentiment de la nature est dans Buffon, et que la sensation,
+exquise du reste, mais seulement la sensation de la nature est dans
+Rousseau. La grande vision de l'eternelle puissance qui a petri nos
+univers, et le sentiment toujours present de sa mysterieuse histoire
+ecrite aux flancs des montagnes et aux rochers des cotes, c'est dans
+Buffon qu'on les trouve a chaque page, et soyez surs que la phrase de
+Chateaubriand sur "les rivages _antiques_ des mers" est d'un homme qui a
+lu Buffon.
+
+A vrai dire, cette fin du XVIIIe siecle a donne trois poetes, qui sont
+Buffon, Rousseau et Chenier, et tous les trois, inegalement, ont eu dans
+les imaginations du XIXe siecle un sensible prolongement de leur pensee.
+Rousseau a rouvert, et trop grandes, les sources de la sensibilite;
+Buffon a appris aux hommes l'histoire et la geographie de la nature, et
+les a invites a se penetrer de toutes ses grandeurs; Chenier a retrouve
+le sentiment de la beaute antique; et l'on rencontrera ces trois
+grandes influences dans Chateaubriand; et du moment qu'elles sont dans
+Chateaubriand, vous savez assez que tout le siecle dont noua sommes en
+a recu la contagion, et a continue, jusqu'a l'epoque ou le realisme a
+reparu, a les entretenir.
+
+
+
+MIRABEAU
+
+
+
+I
+
+CARACTERE--TOUR D'ESPRIT--ETUDES
+
+Rien ne peut eclairer plus vivement la pensee philosophique et politique
+du XVIIIe siecle et la mieux faire comprendre qu'un examen des idees de
+Mirabeau. Car Mirabeau c'est le XVIIIe siecle lui-meme, et presque tout
+entier, et c'est le XVIIIe siecle mis a l'oeuvre, jete dans l'action,
+place en face de la realite, et a qui l'histoire semble dire: "ne
+disserte plus, mais execute."
+
+Tous les traits essentiels du XVIIIe siecle francais se retrouvent
+dans Mirabeau. Independant et audacieux par la pensee, esclave de ses
+passions, avide de savoir, d'idees et de jouissances, impatient de tous
+les jougs, et se forgeant par ses vices les chaines les plus lourdes,
+subtil comme Montesquieu, fougueux comme Diderot, et romanesque comme
+Rousseau, sans compter qu'il est, aussi, encyclopedique comme Diderot,
+orateur comme Rousseau, pamphletaire, polemiste et improvisateur comme
+Voltaire, et ouvrier de librairie comme Prevost; c'est bien le XVIIIe
+siecle que nous avons devant les yeux dans un temperament d'exception,
+d'une puissance, d'un ressort et d'une vitalite terrible.--Avec cela,
+ce double trait ou presque tout homme du XVIIIe siecle se reconnait
+d'abord, une absence absolue de sens moral, et je ne sais quelle largeur
+de coeur et generosite naturelle, qui, sans suppleer a la moralite, fait
+que le manque en est moins penible et repugnant.
+
+Fougueux et romanesque, il l'est a faire douter de ses aventures.
+Soldat, grand seigneur, maniere de diplomate obscur et equivoque,
+joueur, prodigue, dissipateur de deux fortunes en quelques mois, homme
+de galanteries effrenees et peut-etre monstrueuses, embastille, evade en
+enlevant une femme mariee, vivant de sa plume en Hollande, emprisonne de
+nouveau et trompant ses ennuis par une fureur d'etudes incroyable,
+et des epanchements de passion souvent exquis; puis, tout a coup, se
+dressant, eclatant en pleine lumiere de popularite et de gloire, tribun
+redoutable, agitateur de foules; puis arbitre et comme prince de la
+revolution, roi de l'opinion, traitant de puissance a puissance d'un
+cote avec le roi et de l'autre avec le peuple; il a eu une courte
+existence qu'on s'etonne qui ait pu etre si longue, tant elle est
+surchargee, agitee, brisee, secouee de tempetes, et retentissante d'un
+continuel redoublement d'orages.
+
+Et cette existence, qu'en partie il faisait lui-meme, qu'en partie il
+acceptait des circonstances, etait excellemment de son gout. Il etait
+romanesque comme Saint-Preux et, je crois, beaucoup davantage. Ses
+lettres du donjon de Vincennes sont d'un Rousseau qui adore Tibulle,
+pleines de sensualite, de vraie passion, aussi d'eloquence, et de cette
+melancolie male des ames robustes pour qui le malheur est une forte et
+non point tres desagreable nourriture. On sent qu'il jouit, tout en
+hurlant parfois de colere, de l'extraordinaire, du cruel et de l'extreme
+de sa situation, et que les rigueurs le fouettent comme la pluie ou la
+neige un chasseur aventureux et allegre.
+
+Elles sont elles-memes un roman, ces lettres de Vincennes, et, soit dit
+en passant, un roman qui se trouve par hasard etre bien compose. Ce sont
+d'abord des lettres de jeune homme, ardent, sensuel et declamateur, qui
+est meridional, qui est du sang des Mirabeau, et qui a lu la _Nouvelle
+Heloise_;--ce sont ensuite des lettres de jeune pere, ravi de l'etre,
+plein de sollicitude emue et d'anxiete charmante, opposant de tout son
+coeur les recettes philosophiques aux "recettes de bonne femme" pour le
+plus grand bien de cette petite _Sophie-Gabrielle_, qu'il n'a jamais vue
+et qu'il adore d'autant plus; et ce roman vrai de pere emprisonne, et
+ces caresses hasardeuses confiees au papier, et ces baisers paternels
+jetes a travers les grilles, tout cela a quelque chose de bizarre, de
+fou, et d'attendrissant, et de naif, et de delicieusement suranne comme
+une vieille romance; et tout cela est penetrant, parce qu'encore c'est
+cependant vrai, contre toute apparence, et je ne sais rien de plus
+captivant ni de plus cruellement doux;--et ce sont enfin, l'enfant
+mort, le tumulte des sens apaise par le temps, des lettres tendrement
+amicales, confiantes et apaisees, avec des longueries et des traineries
+de bavardage, et des anecdotes gaies, et des epanchements familiers,
+sans plus rien ni de lyrique ni d'oratoire, causeries prolongees de
+vieux amis, eprouves, et resserres, et meles l'un a l'autre par les
+epreuves.--Mais ce sont surtout des lettres d'homme romanesque,
+hasardeux, fievreux, amoureux de situation hors du commun et du normal,
+et qui n'a ete si fidele, cette fois, que d'abord, si l'on veut, parce
+qu'il etait en prison, ensuite parce qu'il etait excite, et renfonce
+dans son sentiment par l'opposition qu'on y faisait, et dans sa volonte
+par l'obstacle, et dans son amour par les haines qu'il lui valait, et
+exalte et enivre par le froissement rude, sur sa poitrine, des vents
+contraires.
+
+Et ses idees generales, comme sa complexion, sont bien d'un homme du
+XVIIIe siecle. Irreligieux, il l'est absolument, de tres bonne heure, et
+toujours. Ses lettres a Sophie contiennent un manuel d'atheisme formel,
+et indiscutable precisement parce que l'atheisme y est tranquille, sans
+colere, sans forfanteries, et confidentiel. Mirabeau n'est pas, en cette
+affaire, un fanfaron, un fanatique a rebours, un phraseur, un revolte,
+ou un imbecile. C'est un homme presque ne dans l'atheisme, qui n'a pas
+traverse de crise ni de periode d'angoisses, qui, au contraire, est
+incroyant de nature, de penchant propre ou, au moins, de tres longue
+habitude. Tout a fait moderne en cela, et arrive a cette etape, a cette
+region de l'esprit ou l'intolerance a rebours est aussi depassee, aussi
+lointaine que l'intolerance traditionnelle, et ou l'on est separe des
+croyants par de trop grands espaces pour pouvoir meme les detester.--Le
+mysterieux, le surnaturel, et, sachons bien l'ajouter, tous les grands
+problemes metaphysiques, eternelles preoccupations et tourments de l'ame
+des hommes, ne repondent a rien dans son esprit. Amene a en parler, il
+n'en parle que pour dire qu'il les ignore, et pour montrer qu'il est
+incapable de les soupconner, d'en comprendre l'importance, et d'en
+sentir l'attrait, et d'en eprouver l'inquietude.
+
+Ce qui n'empeche pas qu'il ait une idole, qui, vous vous y attendiez
+fort bien, est la raison. Il semble y croire de toute son ame et de
+toute son esperance. Ni Montesquieu, ni Dalembert, ni Condorcet n'y
+croient davantage. Tres jeune, a propos de la reforme politique des
+Juifs, il ecrivait, tout a fait dans la maniere des grands optimistes de
+la fin du XVIIIe siecle, et avec un certain degre de candeur qui aurait
+fait sourire Voltaire: "Croyons que si l'on excepte les accidents,
+suites inevitables de l'ordre general, il n'y a de mal sur la terre que
+parce qu'il y a des erreurs; que le jour ou les lumieres, et la morale
+avec elles, penetreront dans les diverses classes de la societe...
+l'instruction diminuera tot ou tard, mais infailliblement, les maux de
+l'espece humaine, jusqu'a rendre sa condition la plus douce dont soient
+susceptibles des etres perissables."
+
+Tout a fait a la fin de sa carriere, dans son discours posthume sur la
+liberte de la presse, il ecrivait encore: "Un bon livre est doue d'une
+vie active, comme l'ame qui le produit; il conserve cette prerogative
+des facultes vivantes qui lui donnent le jour. Le bienfait d'un livre
+utile s'etend sur la nation entiere, sur les generations a venir; il
+grandit, il feconde l'intelligence humaine; il multiplie, il prolonge,
+il propage, il eternise l'influence des lumieres et des vertus, de la
+raison et du genie; c'est leur essence pure et precieuse que l'avenir ne
+verra pas s'evaporer; c'est une sorte d'apotheose que l'homme superieur
+donne a son esprit afin qu'il survive a son enveloppe perissable...."
+
+L'humanite cherchant peniblement sa voie que personne ne lui a enseignee
+dans le principe, ayant en elle-meme, mais tres enveloppee et confuse,
+une lumiere, qu'elle cherche a degager; les hommes superieurs
+depositaires particuliers de cette lumiere, la faisant paraitre plus
+vive et plus penetrante par intervalles et formant ainsi comme une
+providence collective et successive; et a leur suite l'humanite marchant
+lentement d'abord, de plus en plus vite ensuite, grace a l'accumulation
+des notions nouvelles sur les anciennes qui ne se perdent point, vers un
+avenir assure de grandeur, de concorde, de bonheur et de pleine clarte:
+voila la grande theorie du progres par la raison, qui a toujours
+ete, plus ou moins, un des beaux reves de l'espece humaine, et qui
+certainement est une de ses raisons d'etre et un de ses principes de
+vie, mais qui n'a jamais ete embrassee d'une foi plus vive et d'une plus
+entiere assurance que par les hommes du XVIIIe siecle.--C'est bien la
+croyance que se donne Mirabeau, c'est bien sa conception generale et
+son idee maitresse. C'est ce qui l'a le plus soutenu dans ses luttes,
+encourage dans ses resistances et anime dans les assauts qu'il a donnes.
+C'est le plus noble, s'il etait sincere, des divers mobiles qui ont agi
+en lui.
+
+Ce qui le distingue des hommes de son temps, c'est que dans tout son
+romanesque et a travers toutes ses fougues, et parmi les fumees, souvent
+epaisses, de son temperament de satyre, de son imagination de rheteur
+et de son esprit de sophiste, il avait une singuliere nettete
+d'intelligence et une vigueur peu ordinaire d'esprit pratique. Celui-ci,
+quoique romanesque, et encore que generalisateur, aimait les faits et
+prenait plaisir en leur commerce. Il ecrivait (non point tout seul, mais
+du moins en grande partie, et digerant et classant le tout) sept
+gros volumes sur la constitution, les organes et les fonctions de la
+monarchie prussienne; il s'inquietait de la constitution et de la
+legislation anglaises, et personne, ce me semble, ne les a mieux
+connues que lui. Dans sa premiere jeunesse, a cote d'un _Essai sur le
+despotisme_, et d'une etude, essentiellement autobiographique, sur
+les _Lettres de cachet_, il ecrit un _Memoire sur les salines de
+la Franche-Comte_, des traites sur la _Liberte de l'Escaut_, sur
+_l'Agiotage_, sur la _Caisse d'escompte_, sur la _Banque Saint-Charles_,
+sur la _Question des eaux_, sur l'administration financiere de Necker;
+et dans tous ces petits livres, ecrits vite, penses longuement, on
+trouve une solidite d'informations et une surete de raisonnement topique
+peu commune, et Calonne, Necker et Beaumarchais ont senti,
+longtemps avant Maury et Cazales, la rude etreinte de ce vigoureux
+dialecticien.--Au donjon de Vincennes, il etudie avec acharnement,
+entasse les notes, brule ses yeux dans les papiers, et ses "prisons", si
+elles sont, d'un cote, les Lettres a Sophie, sont, de l'autre, un cours
+complet de sciences politiques,--comme toute sa vie, du reste, a ete
+d'un Casanova qui aurait trouve le temps d'etre un Machiavel.
+
+Il ne faut pas s'y tromper, comme on l'a fait quelquefois, et croire que
+Mirabeau a ete improvise par la Revolution. C'est lui qui etait capable
+de l'improviser, parce qu'il la portait depuis vingt ans dans sa tete,
+et depuis vingt ans la "preparait" par les plus solides etudes et les
+plus diverses; et s'il s'est trouve en 1789 le plus grand des orateurs
+de la Constituante, c'est, avant tout, parce qu'il en etait, sans
+conteste, le plus savant.
+
+Aussi remarquez bien que, de tres bonne heure, il se separe des chefs du
+choeur du XVIIIe siecle, quand ceux-ci, decidement, donnent dans le
+pur chimerique et le reve absolument romanesque. Son appreciation de
+Jean-Jacques Rousseau dans les Lettres du donjon de Vincennes, a propos
+de la publication du _Gouvernement de Pologne_, est tres curieuse et
+doit etre lue de tres pres. Un eloge, vif sans doute, du grand homme.
+Pour Mirabeau, comme pour tous les hommes de la fin du XVIIIe siecle,
+Rousseau est une espece de mage, d'ascete et de saint. C'est l'opinion
+commune, et ce n'est guere qu'au bout de deux generations que cette
+hallucination singuliere et cette sorte de possession s'est dissipee.
+Mais en meme temps Mirabeau sait tres bien, dire que Rousseau lui fait
+l'effet d'un Lycurgue venant proposer ses lois aux contemporains de
+Frederic. Il sent tres bien a quel point manque a Rousseau le sens du
+reel, la notion du millesime et l'art de verifier les dates; et il lui
+dirait, comme de Maistre aux emigres: "Le premier livre a consulter,
+c'est l'almanach."
+
+Bien plus jeune, dans son _Essai sur le despotisme_, en 1772,
+c'est-a-dire a 20 ans, Mirabeau s'etait tres nettement separe de
+Rousseau sur la question de l'_etat de nature_. Il sent deja, en homme
+d'Etat, combien cette question est oiseuse, dangereuse aussi, car s'en
+inquieter, et surtout s'en ferir, mene a ecrire bien plutot des livres
+satiriques que des etudes politiques veritables: "On pretend que les
+institutions sociales ont degenere l'etat de nature et rendent les
+hommes plus malheureux. Si nous embrassons cette opinion, tachons de
+decouvrir des remedes ou du moins des palliatifs a nos maux; cette
+recherche est plus utile a faire que des satires des hommes et de leurs
+societes."--Car enfin, ajoute-t-il, qu'est-il besoin de savoir ce que
+pouvait etre l'homme avant d'etre un animal sociable, puisque ce n'est
+que comme animal sociable qu'il est homme, puisqu' "il n'est vraiment
+homme, c'est-a-dire un etre reflechissant et sensible, que lorsque
+la societe commence a s'organiser; car tant qu'il ne forme avec ses
+semblables qu'une association momentanee, _il est encore feroce,
+devastateur_, et n'a guere que _des idees de carnage, de bravoure,
+d'independance et de spoliation_".--Des que Mirabeau s'occupe de
+questions politiques, il ecarte, on le voit, l'_uchronie_, le roman en
+dehors du temps, la reverie en deca de l'histoire; il se place dans le
+temps, dans le reel, dans l'humanite telle qu'elle est, songeant aux
+"remedes et aux palliatifs", non a la transformation radicale, a la
+metamorphose, et au vieillard jete par morceaux dans la chaudiere
+d'Eson.
+
+On verra plus tard qu'en face des faits, et aux prises, non plus avec
+l'histoire a comprendre, mais avec l'histoire a faire, il saura se
+placer non seulement dans le temps, mais dans le moment.
+
+
+
+II
+
+LE SYSTEME POLITIQUE DE MIRABEAU
+
+Ainsi il arriva au seuil de la Revolution, et, des le premier moment,
+longtemps avant meme, il vit tres nettement ce qui etait a faire et ce
+qui etait possible.
+
+Il s'agissait d'etablir en France la liberte individuelle, qui n'avait
+jamais existe que par tolerance et a l'etat precaire, et qui, sans
+compter qu'elle est une necessite de civilisation chez les peuples
+modernes, a, ceci en France de particulier qu'a la fois elle est dans le
+temperament du Francais et n'est pas dans son esprit.--Le Francais
+ne comprend pas la liberte, et il en a besoin. Il l'embrasse tres
+difficilement comme principe et comme regle; mais, audacieux de pensee,
+libre d'humeur, aimant les theories et n'aimant pas a penser tout seul,
+passionne pour l'exposition, la discussion et la propagande; et, encore,
+aimant a pouvoir avoir demain une pensee qu'il n'a pas aujourd'hui; la
+liberte de sa personne, la liberte de parole et la liberte d'ecriture
+lui sont des besoins essentiels. Du reste, autoritaire, imperieux, et ne
+pouvant supporter patiemment la contradiction, il est toujours desespere
+que ses adversaires aient les memes libertes que lui et par consequent
+est aussi peu liberal qu'il est avide de liberte, et aussi peu dispose a
+accorder la liberte qu'il est passionne a la prendre.
+
+C'est precisement a une telle race qu'il faut une liberte tres large,
+parce que, chacun de ses individus, si peu respectueux qu'il soit de
+l'individualisme des autres, etant passionne pour le sien, elle est, de
+caractere general, profondement individualiste; et c'est a ses besoins
+plus qu'a sa tournure d'esprit qu'il faut satisfaire.--De toutes les
+choses que Mirabeau a comprises, c'est celle-la qu'il a comprise le
+mieux. La "Declaration des droits de l'homme et du citoyen" est le
+traite de liberalisme le plus complet, le plus solide, comme aussi
+le plus eleve, comme aussi le plus vite mis en oubli, qui ait ete
+ecrit;--et c'est lui qui l'a faite. Il l'a faite en 1784, presque en
+entier, dans son _Adresse aux Bataves sur le Stathouderat_. Tous les
+principes des gouvernements libres y sont consignes et exprimes avec
+la plus grande clarte et precision. Responsabilite des fonctionnaires,
+liberte electorale, liberte et inviolabilite parlementaire, liberte
+individuelle, liberte des cultes, liberte de la presse, division
+et separation des pouvoirs, autant d'articles de cette premiere
+"constitution francaise" moderne, qui devrait s'appeler la constitution
+de Mirabeau.
+
+Mirabeau voulait la liberte individuelle la plus large possible,
+allant jusqu'au droit d'emigration, et quand il a plaide a l'Assemblee
+nationale le droit des emigres a propos du depart des tantes du roi, il
+put lire un fragment de sa _Lettre a Frederic-Guillaume II_, ecrite dix
+ans auparavant, pour montrer combien ses idees sur ce point etaient peu
+une opinion de circonstance.
+
+Il voulait la liberte de la pensee, et cela avec une rare largeur
+d'idees et meme de sentiment, avec une sorte de generosite et de
+serenite, qui est tres pres d'etre de la charite: "Trois chemins doivent
+nous conduire a la plus inalterable indulgence: la conscience de nos
+propres faiblesses; la prudence qui craint d'etre injuste, et l'envie de
+bien faire, qui, ne pouvant refondre ni les hommes ni les choses, doit
+chercher a tirer parti de tout ce qui est, comme il est. Je me crois
+oblige de porter desormais cette extreme tolerance sur toutes les
+opinions philosophiques et religieuses. _Il faut reprimer les mauvaises
+actions, mais souffrir les mauvaises pensees_, et surtout les mauvais
+raisonnements. Le devot et l'athee, l'economiste et le reglementaire
+aussi entrent dans la composition et la direction du monde, et doivent
+servir aux tetes douees de la bonne ambition d'aider au bien-etre du
+genre humain... En verite, dans un certain sens tout m'est bon: les
+evenements, les hommes, les choses, les opinions, tout a une anse,
+une prise. Je deviens trop vieux pour user le reste de ma force a des
+guerres; je veux la mettre a aider ceux qui aident: quant a ceux qui n'y
+songent que faiblement, je veux m'en servir aussi, en leur persuadant
+qu'ils sont tres utiles[101]."
+
+[Note 101: _Lettres a Mauvillon._]
+
+Il voulait la simplification de l'administration centrale, et la
+decentralisation, et la vie rendue aux racines de la nation par les
+_assemblees provinciales_[102]. Il avait un systeme d'ensemble tout
+pret, tres medite et tres muri, dont l'esprit general etait liberte,
+force et aisance d'initiative rendue a l'individu, a la commune et a la
+province.
+
+[Note 102: _Denonciation de l'agiotage_.]
+
+C'est avec ces idees qu'il arriva dans une assemblee honnete, bien
+intentionnee et devouee au pays, genereuse meme et heroique, mais peu
+instruite, mediocrement intelligente, comprenant peu la liberte, comme
+toute assemblee francaise, et dont, sinon l'idee unique, du moins
+l'idee fixe, fut non pas d'assurer la liberte, mais de deplacer le
+gouvernement.
+
+Partir de ce principe que la souverainete appartient a la nation, et en
+conclure qu'il fallait oter le gouvernement au roi et le concentrer dans
+l'Assemblee nationale, voila le fond de la Constituante comme de toute
+la Revolution. La Constituante, en theorie du moins, a ete la premiere
+Convention. Elle a cru que la liberte consiste a etre gouverne par des
+maitres qu'on a choisis; que, du moment qu'elle est elue, une assemblee
+ne peut pas etre tyrannique, qu'une nation libre, c'est le despotisme
+exerce par une Chambre; que le despotisme transporte du roi a un Senat,
+c'est une nation affranchie.
+
+Voila l'absurdite que Mirabeau a vue du premier coup, et qu'il a
+combattue constamment pendant toute son existence parlementaire.
+A travers la Constituante, il a vu la Convention, et a travers la
+Convention le retablissement du pouvoir absolu. Je n'exagere aucunement
+son admirable prevoyance. Voici sa prophetie qui n'est point obscure,
+qui n'est point sommaire, qui, au contraire des ordinaires propheties,
+entre dans le detail; voici son histoire de la Revolution ecrite a
+l'avance, dans le _Courrier de Provence_, en 1789:
+
+"Si une nation se montrait plus desireuse du bien public qu'experimentee
+dans l'art de l'effectuer; si une carriere toute nouvelle d'egalite, de
+liberte et de bonheur trouvait dans les esprits plus d'ardeur pour s'y
+precipiter que de mesure pour la parcourir; si l'esprit legislatif
+etait encore chez elle un esprit a naitre, une disposition a former;
+si quelques traces de precipitation et d'immaturite marquaient deja
+l'avenue legislative ou elle est entree, conviendrait-il de n'environner
+les legislateurs d'aucune barriere et de leur livrer ainsi sans defense
+le sort du trone et de la nation?--Les sages democraties se sont
+limitees elles-memes.... A plus forte raison, dans une monarchie ou
+les fonctions du pouvoir legislatif sont confiees a une assemblee
+representative, la nation doit-elle etre jalouse de la moderer, de
+l'assujettir a des formes severes _et de premunir sa propre liberte
+contre les atteintes et la degeneration d'un tel pouvoir_.--Quand le
+pouvoir executif, sans frein et sans regle, en est a son dernier terme,
+il se dissout de lui-meme, et tous reparent alors les fautes d'un seul;
+nous n'irons pas loin en chercher un exemple. _Mais si la revolution
+etait inversee; si le Corps legislatif, avec de grands moyens de devenir
+ambitieux et oppresseur, le devenait en effet_; s'il forcait un jour la
+nation a se soulever contre une funeste oligarchie, ou le prince a se
+reunir a la nation pour secouer ce joug odieux, des factions terribles
+naitraient de ce grand corps decompose, les chefs les plus puissants
+seraient les centres de divers partis;... et si la puissance royale,
+apres des annees de division et de malheurs, triomphait enfin, ce serait
+en mettant tout de niveau, c'est-a-dire en ecrasant tout. _La liberte
+publique resterait ensevelie sous ces ruines, on n'aurait qu'un maitre
+absolu sous le nom de roi; et le peuple vivrait tranquillement dans_ _le
+mepris, sous un despotisme presque necessaire_.--Serait-ce la le fond
+de la perspective lointaine qui semble se laisser entrevoir dans la
+Constitution qui s'organise? Si cela etait, l'etat d'ou nous sortons
+nous aurait prepare de meilleures choses que celui dans lequel nous
+allons entrer."
+
+Limiter l'Assemblee nationale, alors que tout le parti revolutionnaire
+ne songeait qu'a annihiler le roi, voila quelle a ete l'idee maitresse
+de Mirabeau, parce que, seul du parti revolutionnaire, il savait
+prevoir. C est cette idee qui lui a inspire le discours sur le _veto_,
+et la magnifique harangue sur le _Droit de paix et de guerre_. C'est
+cette idee qui lui a dicte ces paroles si justes et si pleines
+de realite: "Si le prince n'a pas le _veto_, qui empechera les
+representants du peuple de prolonger, et bientot d'eterniser leur
+deputation?... Si le prince n'a pas le _veto_, qui empechera les
+representants de s'approprier la partie du pouvoir executif qui dispose
+des emplois et des graces? Manqueront-ils de pretextes pour justifier
+cette usurpation? Les emplois sont si scandaleusement remplis! Les
+graces si indignement prostituees!..."
+
+C'est cette idee qui lui faisait dire avec un sens profond de la
+situation, que personne ne comprit bien nettement autour de lui: "Nous
+ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de l'Orenoque pour
+former une societe. Nous sommes une nation vieille, et sans doute trop
+vieille pour notre epoque. Nous avons un gouvernement preexistant, un
+roi preexistant, des prejuges preexistants: il faut autant que possible
+assortir toutes ces choses a la revolution, et sauver la soudainete du
+passage.... Mais si nous substituons l'irascibilite de l'amour-propre
+a l'energie du patriotisme, les mefiances a la discussion, de petites
+passions haineuses et des reminiscences rancunieres a des debats
+reguliers, nous ne sommes que d'egoistes prevaricateurs, _et c'est
+vers la dissolution et non vers la constitution que nous conduisons la
+Monarchie_, dont les interets nous ont ete confies, pour son malheur."
+
+Quand on se reporte au temps ou ces paroles ont ete prononcees, on est
+confondu d'une telle lucidite prophetique, et de tant d'avenir contenu
+dans un esprit. Montesquieu disait: "Les faits se plient a mes idees";
+mais c'etaient les faits passes, qui, assez facilement, prennent, en
+effet, le tour qu'on leur donne; ici ce sont les faits que Mirabeau ne
+devait pas voir qui semblent obeir a sa pensee, et venir a sa voix pour
+realiser ses menaces, tant, a force de les prevoir, il semble les avoir
+evoques.
+
+C'est cette idee encore, cette crainte obsedante et trop justifiee de
+l'unique assemblee souveraine qui lui faisait dire a propos du droit de
+paix et de guerre: "Ne craignez-vous pas que le Corps legislatif, malgre
+sa sagesse, ne soit porte a franchir les limites de ses pouvoirs par les
+suites presque inevitables qu'entraine l'exercice du droit de guerre et
+de paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succes d'une guerre
+qu'il aura votee, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix
+des generaux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne
+porte sur toutes les demarches du monarque cette surveillance inquiete
+_qui serait par le fait un second pouvoir executif_?... Ne pourrait-on
+pas, me dit-on, faire concourir le Corps legislatif a tous les
+preparatifs de guerre pour en diminuer le danger?--Prenez garde; par
+cela seul vous confondez tous les pouvoirs en confondant l'action avec
+la volonte, la direction avec la loi; bientot le pouvoir executif ne
+serait que l'agent d'un comite; nous ne ferions pas seulement les lois,
+nous gouvernerions."
+
+La liberte c'est la separation des pouvoirs, ainsi l'on peut resumer
+toute la theorie politique de Montesquieu. A l'appetit de souverainete
+que la Constituante prenait pour du liberalisme, opposer sans cesse,
+avec une indomptable fermete, la loi de la separation des pouvoirs:
+voila presque tout le role et tout l'effort de Mirabeau. Il avait deja
+dit en 1784 aux Bataves: "Pour que les lois gouvernent et non les
+hommes, il faut que les departements legislatif, executif et judiciaire
+soient totalement separes." Il n'a cesse de le repeter a une assemblee
+dont la majorite n'etait convaincue que d'une chose, a savoir que son
+droit et son devoir etaient de ramasser en elle le plus de pouvoirs
+possibles. Il a ete persuade que la liberte politique n'est jamais que
+l'effet d'un equilibre entre les forces sociales; et entre une royaute
+qui voulait rester tout et une assemblee qui voulait tout devenir,
+voyant le danger egal, puisqu'il etait precisement le meme, dans
+l'ancien despotisme et dans le nouveau, il s'est efforce d'etablir un
+equilibre et une repartition reguliere de puissances.
+
+Et il a semble meme se defier beaucoup plus de la souverainete menacante
+de l'assemblee que de la souverainete cherchant encore a se maintenir du
+pouvoir personnel, parce que, d'un oeil assure, il avait du premier coup
+mesure la profondeur de la decheance de celui-ci et la force d'ascension
+et d'invasion de celle-la.
+
+Il n'a ete bien compris ni de la cour ni de l'Assemblee. Admire plus que
+suivi par l'Assemblee constituante; a la fois craint, desire et
+meprise de la cour, force par le desordre de sa fortune d'accepter les
+subventions du gouvernement, ce qui ruinait son autorite et donnait a
+ses patriotiques desseins un air de vulgaire conspiration, il mourut
+fort a propos, au moment ou toute sa gloire comme aussi tous ses projets
+allaient s'ecrouler d'un seul coup, et ou, sans doute, au lieu d'une
+mort encore triomphale, il eut subi une fin tragique et, ce qui est pis,
+ignominieuse.
+
+A supposer qu'il eut vecu, et eut reussi a sauver une partie de son
+influence, aurait-il, en restant fidele a sa pensee generale, agrandi,
+elargi et complete son plan? Car il faut reconnaitre que, si juste qu'il
+fut, ce plan ne laissait pas d'etre etroit. Mirabeau est un grand eleve
+de Montesquieu, un peu gate, quoi qu'il en eut, par Rousseau et par le
+Donjon de Vincennes. Il a vu que la liberte politique etait dans un
+equilibre social, et cet equilibre dans la separation des pouvoirs; il a
+vu qu'il y avait deux formes du despotisme, dont l'une etait le pouvoir
+personnel unique, l'autre l'unique pouvoir legislatif; et voila certes
+de grandes vues. Mais vouloir equilibrer la royaute et l'Assemblee
+nationale seulement l'une par l'autre, limiter le roi par l'Assemblee,
+et l'Assemblee par le roi: voila peut-etre, encore que meilleur que l'un
+ou l'autre absolutisme, qui etait vain et illusoire. De ces deux forces,
+seules maintenues l'une en face de l'autre, l'une certainement devait
+devorer l'autre, jusqu'a ce que la survivante se dechirant elle-meme, la
+premiere finit par reparaitre, ce que, du reste, il a prevu. Deux forces
+sociales, seulement, ce n'est pas l'equilibre, c'est le conflit. Ce
+qu'il faut, c'est des forces sociales multiples se limitant et se
+contrebalancant par l'union, selon les circonstances, de deux contre une
+ou de trois contre deux. Ce qu'il fallait, par exemple, en 1789, c'etait
+que, selon les cas, le roi put s'appuyer, ou l'Assemblee, sur quelque
+chose.
+
+Mirabeau a vu cela encore, il est vrai, et de toute sa correspondance
+secrete avec la cour ressort presque uniquement cette idee: "creer dans
+la nation une opinion puissante et tres precise, a la fois royaliste et
+liberale, qui ne permette ni a l'Assemblee de devorer le roi, ni au roi
+d'annihiler l'Assemblee." Voila la troisieme force sociale que Mirabeau
+avait revee pour completer l'equilibre. Mais une force d'opinion est
+trop mobile, ployable, changeante et comme fugitive, pour etre ou un
+rempart ou un soutien, et au prix d'enormes efforts, on n'eut pas change
+sensiblement la situation. C'etaient des corps constitues qu'il fallait
+avoir, chacun avec son autonomie relative et sa part de force, pour
+qu'il y eut dans la France politique de veritables points de resistance
+ou d'action.--Par exemple, la vraie separation des pouvoirs eut existe,
+et, comme consequence dans les faits, jamais le roi n'aurait pu etre ni
+emprisonne ni mis a mort, si une constitution judiciaire vigoureuse eut
+ete etablie, et si c'eut ete une loi constitutionnelle que jamais le roi
+ne put etre juge que par des juges.--Par exemple encore, etant donne
+qu'il existait un clerge et une noblesse constitues a l'etat de corps
+sociaux encore tres puissants, qu'on appauvrisse l'un, et qu'on
+demunisse l'autre de privileges abusifs pour le bien de l'Etat, cela est
+legitime; mais qu'on noie l'une dans la masse des citoyens et l'autre
+dans la foule des fonctionnaires, cela n'est point tres politique.
+Au simple point de vue de l'equilibre, et sans aller plus loin, et
+simplement _pour qu'il n'y eut pas quelqu'un de trop fort_, il etait
+habile de constituer, ou plutot de maintenir, noblesse et clerge en
+corps de l'Etat dans une chambre haute, qui put limiter ou enrayer la
+chambre populaire.
+
+Ces idees sont naturelles, et a un eleve de Montesquieu, tres
+familieres. Pourquoi Mirabeau ne les a-t-il point dans l'esprit?
+Pourquoi oublie-t-il ces "corps intermediaires", comme dit Montesquieu,
+qui sont la sauvegarde de la securite et de la liberte d'un peuple,
+parce qu'ils empechent qui que ce soit d'etre trop grand? Il craint que
+l'Assemblee unique ne soit trop forte: pourquoi la laisse-t-il unique?
+Il craint "l'immaturite et la precipitation": pourquoi ne songe-t-il
+pas aux freins? Il songe a des limites: pourquoi est-ce aux forces
+elles-memes qu'il s'agit de limiter qu'il demande de se les imposer?
+Pourquoi est-ce au roi qu'il dit: "restreignez vous", et a l'Assemblee
+qu'il dit: "limitez-vous"; et quel succes espere-t-il?
+
+Pourquoi? Il faut bien le savoir, et bien s'expliquer, dirai-je le point
+faible, du moins le point tres susceptible et tres sensible de Mirabeau.
+Mirabeau a horreur du despotisme; mais il a surtout horreur de
+l'aristocratie, et tout ce qui ressemble a l'aristocratie lui fait peur.
+Il a lu Rousseau, et surtout il a ete a Vincennes sur lettre de cachet
+obtenue par son pere, et, encore, il a ete exclu de l'assemblee de la
+noblesse de Provence par les hommes de sa caste; et il est l'ennemi
+irreconciliable de toute aristocratie, de toute oligarchie, comme il
+aime a dire. Tres fier personnellement de ses quatre cents ans de
+noblesse prouvee, et ne detestant pas dire: "L'amiral de Coligny, qui
+par parenthese etait mon cousin...", il a une defiance excessive a
+l'endroit de tout gouvernement si peu que ce soit aristocratique. Il ne
+peut aimer ni les Parlements, ni le clerge independant, ni les Chambres
+hautes; tout cela a une odeur tres suspecte d'aristocratie.--Remarquez
+bien que s'il craint tant l'Assemblee unique souveraine, c'est comme
+liberal, soit, mais c'est aussi comme antiaristocrate, et c'est plus
+encore comme antiaristocrate que comme liberal. Revenons sur ses
+paroles: "... La nation doit etre jalouse de moderer, d'assujettir a des
+formes severes le Corps legislatif, et de premunir sa propre liberte
+contre les atteintes et la degeneration d'un tel pouvoir: _car, il ne
+faut pas l'oublier, l'Assemblee nationale n'est pas la nation, et
+toute assemblee particuliere porte avec elle des germes
+d'aristocratie_"[103].--L'Assemblee gouvernant c'est pour lui, et non
+sans raison, un Senat de Venise ou de Rome, et voila pourquoi il veut
+qu'a cote d'elle et au-dessus, le roi gouverne aussi, ou plutot qu'elle
+legifere, et qu'il gouverne.
+
+[Note 103: Trois mois auparavant il disait deja: "Rien de plus
+terrible que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui
+demain pourraient se rendre inamovibles, apres-demain hereditaires, et
+finiraient, comme toutes les aristocraties, par tout envahir."]
+
+"Au fond, dit Proudhon quelque part, et precisement a propos de
+Mirabeau, "_le roi regne et ne gouverne pas_" est une formule
+aristocratique." Voila la clef de la politique de Mirabeau. Il ne veut
+pas precisement un roi gouvernant, ce serait trop dire, il veut un roi
+conservateur, un roi qui soit un frein et un moderateur, un roi _Veto_.
+Il voit en lui comme un representant permanent et continu des interets
+generaux de la nation, et qui doit avoir la force de les faire
+respecter. Il l'imagine (et relisez le discours sur le _Veto_, qui est
+toute une constitution), vous verrez si ce n'est pas exact, comme
+un tribun du peuple, hereditaire et perpetuel. Le fond de la pensee
+politique de Mirabeau c'est une "_Democratie royale_", comme il n'a pas
+dit, je crois, mais comme on a beaucoup dit de son temps. Un peuple
+libre, une assemblee qui le represente pour faire la loi, un roi qui le
+represente pour empecher qu'il soit asservi par cette assemblee, et ce
+roi tres solidement muni d'armes, du moins defensives, contre cette
+assemblee, et cette assemblee assez fortement tenue en defiance, comme
+toujours suspecte de vouloir ou de pouvoir constituer un gouvernement
+aristocratique, et tres severement contenue dans son role de corps
+legislatif: voila son systeme.
+
+Et voila pourquoi, d'un cote il a un vif penchant pour le monarque, de
+l'autre des faiblesses qui au premier regard semblent singulieres pour
+le peuple. Il a eu des mots aussi malheureux que celui de Barnave, et a
+propos de l'assassinat de Berthier et de Foulon, et a propos du pillage
+de l'hotel de Castries. Soin de sa popularite et application a
+rester toujours, aux yeux de la multitude, le "Marius" des elections
+provencales, je ne l'ignore pas; mais veritable aussi et sincere
+sympathie, intellectuelle au moins, pour le peuple, application d'une
+theorie d'ensemble qui est bien la sienne, et ou le peuple a une tres
+grande place. Ainsi ce n'est pas seulement par liberalisme qu'il est
+defiant a l'egard du corps legislatif, c'est par antiaristocratisme,
+mais son antiaristocratisme l'empeche de donner au corps legislatif les
+freins et d'apporter au pouvoir legislatif les temperaments qui seraient
+necessaires et seuls efficaces. Il est reste dans cette antinomie, qu'il
+n'a pas essaye de resoudre, que peut-etre il n'a pas vue tout entiere.
+Je suis certain qu'il l'a soupconnee, et qu'un moment au moins il a du
+se dire que le liberalisme est essentiellement aristocratique, sous
+peine de n'etre qu'un bon sentiment, mais qu'il a recule devant les
+consequences d'une pareille idee, essentiellement desagreable a son
+temperament, a ses penchants et a ses rancunes.--Et il a essaye de ce
+systeme, seduisant du reste, et qui meme peut quelque temps reussir,
+mais extremement instable et trebuchant, d'un roi en face d'une
+Convention, avec la popularite de l'un, ou de l'autre, pour servir de
+contrepoids.
+
+Tel qu'il etait, remarquez que ce systeme etait beaucoup plus reflechi
+et beaucoup plus savant que ceux du cote gauche et du cote droit de
+l'Assemblee, cote droit ne revant que le maintien du pur pouvoir
+personnel, cote gauche ne voulant que la souverainete pure et simple
+de l'Assemblee, tous les deux foncierement et egalement despotistes.
+Mirabeau ne trouvait peut-etre pas le frein a imposer a l'Assemblee,
+mais du moins lui disait-il de se refrener; du moins lui a-t-il sans
+cesse recommande une constitution ou le pouvoir legislatif et le pouvoir
+executif fussent tres fermement, tres nettement, tres judicieusement
+separes.--Remarquez encore, pour achever de le juger avec equite, que
+ce qu'il faisait la etait tout ce qu'il pouvait faire. Deja suspect a
+l'Assemblee et souvent considere par elle comme trop royaliste, il ne
+pouvait, sans perdre toute influence, se montrer "parlementaire" et
+"aristocrate". Le dogme de l'epoque etait deja l'egalite. Le respect, et
+meme l'amour du roi restait encore; en profiter de maniere a maintenir
+au roi une autorite suffisante pour que tous les pouvoirs ne fussent pas
+ramasses dans les memes mains etait, peut-etre, tout ce que l'on pouvait
+tenter.
+
+Somme toute, Mirabeau est un grand homme d'Etat, puisqu'il savait
+admirablement prevoir, et c'est un grand liberal, un homme qui a bien
+entendu les conditions essentielles de la liberte, et qui a fait a
+peu pres ce qu'il a pu pour l'etablir. Il a la vue longue, assuree et
+distincte; il a vu a l'avance la Convention et l'Empire, ce qui est
+beau, et n'a pas cesse de les voir et de diriger sa pensee politique
+selon les avertissements que ce double pressentiment lui donnait, ce qui
+est beaucoup plus beau encore. C'est eminemment un esprit historique, un
+de ces esprits en qui l'histoire passee, l'histoire actuelle, et un
+peu, par suite, l'histoire a venir vivent fortement, se dessinent
+vigoureusement en leurs grandes lignes, et s'imposent constamment au
+travail intellectuel.
+
+Cela revient a dire que c'est un esprit politique comme il y en a tres
+rarement parmi les hommes. A le lire on se sent en commerce avec une
+haute raison et une spacieuse et facile intelligence.
+
+Une certaine impression, que je suis un peu embarrasse a definir, ne
+laisse pas d'etre facheuse. Il y a une certaine secheresse d'ame dans
+tout cela. Sous la magnifique ampleur et le beau developpement de
+la forme, on sent de purs raisonnements, tres froids, une sorte de
+mecanique intellectuelle, roide et subtile, et toujours glacee. Jamais,
+presque, on ne sent le coeur de l'ecrivain ou de l'orateur echauffe par
+un grand sentiment dont l'emotion contagieuse se communique a nous. Ni
+son royalisme n'est du devouement, ni son democratisme n'est amour,
+sympathie ou pitie. L'emotion patriotique elle-meme est rare et faible.
+Certes ce grand tribun n'a rien d'un apotre. Otez l'eclat oratoire, et
+cette chaleur, intellectuelle pour ainsi dire, que Buffon a tres bien
+definie et qui vient du plaisir que donne le travail facile et abondant
+de la pensee, vous etes en face d'un Sieyes, plus souple, il est vrai,
+plus ingenieux et plus savant. Mirabeau, quand il n'est pas amoureux,
+est un pur esprit. Si peu aristocrate par son systeme, il l'est bien,
+quoi qu'il en ait et dans le sens defavorable du mot, par une certaine
+froideur hautaine, un manque d'expansion, un manque de cordialite. Il
+n'est eleve de Rousseau que pour le style. Pour le reste il est bien du
+XVIIIe siecle d'en deca de Rousseau, du siecle purement intellectuel et
+presque exclusivement cerebral. Au fond ce n'etait ni un grand patriote,
+ni un de ces grands hommes de parti ou de secte qui mettent de
+la religion dans leurs idees; c'etait un grand ambitieux tres
+intelligent.--Haute raison, du reste, grand bon sens, grand savoir
+et forte logique, ce qui suffit a faire un des plus grands hommes
+politiques que l'histoire ait montres.
+
+
+
+III
+
+L'ORATEUR
+
+Il est inutile de repeter que Mirabeau est un tres grand orateur. Il
+l'etait de nature et comme de temperament. Sa phrase, meme familiere
+et confidentielle, est ample, equilibree et nombreuse. Il a le style
+periodique en ecrivant au lieutenant de police ou a Sophie; il l'a en
+traitant la question des eaux, comme en ecrivant a Frederic-Guillaume ou
+aux Bataves. Il y a meme un ton et une allure plus declamatoires dans
+ce qu'il a ecrit que dans ce qu'il a dit a la tribune. Nisard remarque
+qu'il "est ecrivain comme on est orateur", et que l'ecrivain chez lui
+"est l'orateur empeche, comprime, qui se soulage" par les ecritures.
+Cela est juste a la condition qu'on ajoute qu'il est orateur plus
+encore, orateur plus abondant, plus periodique, plus largement epandu
+quand il ecrit que quand il parle, et dans le _Courrier de Provence_,
+par exemple, que dans le discours sur la sanction royale; et c'est
+plutot l'ecrivain orateur plus contenu, plus serre et plus presse qu'il
+apporte a la tribune, que ce n'est l'orateur empeche et comprime qui
+s'essaie dans ses ecrits.--Il a appris a ecrire dans Diderot et dans
+Rousseau, ou plutot, familier et assidu lecteur des ecrivains a
+temperament oratoire, il n'a pas appris a ecrire, mais il a _parle_,
+avec l'abondance de Diderot, et sans le souci du style de Rousseau,
+une multitude de pamphlets, de factums, de traites et de lettres; puis
+abordant la tribune, il a _parle_, mais avec plus de retenue et de
+circonspection, des discours, amples encore, mais severement ordonnes,
+surveilles, et marchant plus ferme et plus vite au but.
+
+Son defaut, comme il est celui de presque tous les orateurs, est le
+manque de variete. Le ton est presque toujours le meme, la phrase,
+presque toujours, se deroule du meme mouvement majestueux et imposant.
+Il a un peu de cette "eloquence continue" dont parle Pascal. Ici encore
+ses discours valent mieux que ses ecrits, parce que quand il parlait, il
+etait interrompu, et chez lui la replique, presque toujours heureuse,
+et toujours puissante, est comme une brusque saillie qui releve le
+discours, ou comme un cri vigoureux qui change et hausse le ton.--Ses
+debuts sont lents, embarrasses et declamatoires, et, chose a remarquer,
+il en est de meme sur ce point dans ses lettres et dans ses discours.
+Ses lettres commencent presque toutes par une serie d'exclamations assez
+froides dans le gout de la _Nouvelle Heloise_, et, a la premiere page,
+sonnent le creux. La veritable chaleur arrive ensuite. Ses discours,
+souvent du moins, commencent par un exorde un peu pompeux, qui semble
+trop prepare et trop ecrit; la vigueur d'argumentation, la dialectique
+serree et puissante, et une sorte de plain pied avec l'auditeur, ou de
+contact sensible avec l'homme a convaincre ou a reduire, paraissent plus
+tard; et alors plus de declamation, plus de pompe, plus d'appareil,
+et quelque chose de vraiment vivant dans la souplesse robuste des
+raisonnements, qui sans hate, mais sans arret, ni langueur, enlacent,
+serrent, pesent, redoublent, et font tout ployer.--Il est a peine besoin
+de noter les incorrections, les neologismes un peu bizarres quelquefois,
+et qui etaient inutiles, mais que Mirabeau semble aimer. La langue est
+plus pure, chez tel autre orateur, chez Barnave, par exemple; il n'en
+est aucun chez qui elle soit plus pleine, plus vigoureuse et plus
+solide. Et, encore que periodique, remarquez qu'elle a une certaine
+nudite saine qui rappelle l'eloquence grecque. C'est qu'elle, n'est
+presque jamais metaphorique. L'abus des images, qui sera si sensible
+chez les orateurs qui suivront, est inconnu de Mirabeau. L'abus aussi
+des citations anciennes et des allusions a l'antiquite est un genre de
+declamation dont Mirabeau n'use nullement. Tout cela donne aux discours
+de Mirabeau, et meme a quelques-uns de ses ecrits, malgre l'abondance
+des mots, la multiplicite des synonymes, et, en general, une certaine
+surcharge, le caractere de choses classiques, et une beaute durable
+sur laquelle le temps n'a eu que peu de prise et a peu fait sentir son
+effet.
+
+
+
+IV
+
+Mirabeau a ete malgre ses moeurs, malgre ses fautes, malgre le scandale
+et la sottise de ses negociations financieres, qu'il ne faut pas
+chercher a attenuer, un grand homme d'Etat, un grand philosophe
+politique, et presque un grand citoyen. On ne peut s'empecher de
+songer, quoiqu'il ait ete bien servi par l'opportunite pour lui de la
+revolution, et par l'opportunite de sa mort, qu'il aurait pu jouer un
+plus grand role encore, et plus utile, en un autre temps Notez bien
+qu'au sien, il a eu un eclat incomparable, mais n'a servi a rien. Il a
+regne plus que gouverne dans l'Assemblee nationale; et apres lui, il
+n'est pas une parcelle de son systeme politique qui ait ete sauvee.
+Faites-le vivre au contraire en 1750 ou en 1816: son oeuvre est plus
+grande, son sillon est plus profond et plus fecond.--En 1750 il eut ete
+un philosophe politique aussi instruit, aussi penetrant et plus assure
+et decisif que Montesquieu, et il eut balance sans doute l'influence de
+Rousseau, etant plus competent en choses politiques que Rousseau, et
+aussi grand orateur. Il eut ete le grand theoricien politique du XVIIIe
+siecle.--En 1816 ou en 1830, il aurait ete ce qu'il a particulierement
+reve de devenir, un grand ministre, le ministre d'Etat d'une monarchie
+constitutionnelle et parlementaire, puissant a la cour par son ascendant
+personnel, puissant a l'Assemblee par sa parole, et populaire, ou tout
+au moins, souleve, de temps a autre, par de grandes et subites marees
+de popularite, parce qu'il est du temperament des Mirabeau d'etre
+alternativement adores et execres de la foule.--Cette destinee, qu'il
+a cru saisir, lui a manque, et je ne dis point parce qu'il est mort
+prematurement, car il allait sombrer comme homme politique au moment ou
+il a succombe a la maladie, mais parce que la revolution ne pouvait ni
+etre contenue par qui que ce fut, ni supporter un grand esprit pondere
+et un politique de grandes vues.--Personne, malgre les apparences, n'a
+plus manque son moment que Mirabeau. Il meritait de gouverner la France,
+et la France presque jusqu'a sa fin n'a pas su precisement si elle
+devait le prendre tout a fait au serieux; il meritait de parler a
+l'Europe au nom de la France, et l'Europe ne l'a vu que comme diplomate
+secret de quatrieme ordre et d'air interlope a Berlin, et comme ecrivain
+a la journee ou a la lache chez les libraires de Hollande. Un roi absolu
+l'aurait tres probablement decouvert, choisi et garde, comme un Colbert
+ou un Louvois, ou accepte, subi et garde, comme un Richelieu; sous un
+roi constitutionnel, il serait certainement parvenu tres vite au premier
+rang par les elections et les assemblees. Il est arrive juste au moment
+ou il ne pouvait jouer qu'un role horriblement difficile, et mal compris
+et suspect, quoique eclatant, et ou il ne lui aurait servi a rien de
+vivre davantage.--La gloire litteraire n'est pas une compensation
+suffisante pour de tels hommes; elle peut leur etre une consolation.
+Cette consolation, Mirabeau mourant a pu pleinement en gouter la saveur
+flatteuse, decevante encore pour un ambitieux de sa taille, et un peu
+amere.
+
+
+
+ANDRE CHENIER
+
+
+
+I
+
+L'HELLENE
+
+Aux premiers abords, et a un premier point de vue (qui peut-etre est le
+vrai, et ou nous finirons peut-etre par nous arreter), Andre Chenier
+apparait dans le XVIIIe siecle comme un isole. Il constitue comme un
+_cas_ extraordinaire, et qui etonne. C'est un poete dans un siecle de
+prose, un "ancien" dans un siecle ou les anciens ont cesse d'inspirer
+la litterature, un "grec" dans un temps ou l'on est aussi eloigne que
+possible de ces sources antiques de l'art europeen.
+
+Est-ce un precurseur? Est-ce un retardataire? A coup sur c'est un
+fourvoye dans son siecle. On dirait un homme de la Pleiade ne en retard.
+Autour de lui on goute les anciens, sans doute, mais avec ce sentiment
+du progres et cette certitude de superiorite qui fait de l'approbation
+une maniere d'acquiescement et de la complaisance une forme de mepris
+intelligent. On les goute en les corrigeant, et en montrant par
+l'exemple des modernes de quels chefs-d'oeuvre ils etaient les premieres
+ebauches, et quels merveilleux artistes ils devaient devenir dans les
+derniers de leurs disciples.
+
+Chenier les goute naivement et cordialement, par un retour a eux, nom
+par un retour sur lui-meme. Il est possede de leur charme avec cette
+passion dont etaient pleins les hommes du XVIe siecle a la premiere
+decouverte du monde ancien. Son gout, tres vif, trop peu remarque, pour
+les ecrivains du XVIe siecle francais, complete cette analogie. On voit
+bien qu'il se sent de leur famille. Il aime Rabelais. Il aime Montaigne.
+A la verite il n'aime pas Ronsard, parce que son gout est plus pur que
+celui de Ronsard. Comme il goute l'antiquite sans effort, la trace de
+l'effort, de la violence dans l'admiration, dans la prise de possession
+et dans le rapt de l'antiquite, qui est le propre de Ronsard, lui
+deplait, sans doute, et l'effarouche. Mais s'il eut connu Joachim du
+Bellay, a coup sur il l'eut, aime, et certes il lui ressemble par
+beaucoup de traits. Revenir a l'inspiration antique sans avoir rien du
+mauvais gout de la Pleiade, c'etait recommencer Malherbe avec moins de
+secheresse, de rigueur, de pedantisme, et d'instincts belliqueux et
+proscripteurs; et en effet il etudie Malherbe, l'annote et le commente.
+presque avec amour, avec respect, avec gratitude, et avec discernement.
+Un homme de la Pleiade _averti_, discret, judicieux, d'humeur aimable,
+et homme du monde plus qu'homme du college, voila Andre Chenier.
+
+Ajoutez un homme de la Pleiade qui serait plus grec que latin. Une des
+erreurs de notre seizieme siecle, qui savait du reste aussi bien la
+Grece que Rome, a ete d'imiter les Romains plus que les Grecs, et,
+nonobstant la _Defense et illustration_, de piller plutot le Capitole
+que le Temple de Delphes. Chenier est grec plus profondement, plus
+intimement. S'il est latin, et beaucoup trop, dans ses _Elegies_, il
+n'est que grec dans ses _Idylles_, dans ses fragments epiques, qui sont
+ses vrais titres de gloire. Homere, Theocrite, Callimaque Bion, et
+l'Anthologie, voila ses vrais maitres, sans cesse relus, sans cesse
+medites, transformes en substance de son esprit. "Il est du pays", comme
+disait Voltaire de Dacier, et il a vecu au bord de la mer ou a roule
+Myrto.
+
+Quelque chose lui en echappe, et precisement comme aux hommes de la
+Pleiade, le haut sentiment philosophique et religieux, le sens du
+mystere, qu'a leur maniere ont eu les Grecs, comme tous les hommes qui
+ont ete capables de meditation, et que les Grecs ont connu beaucoup
+plus, meme, que les Latins. On ne trouvera pas dans Chenier un echo de
+Platon, qu'on peut trouver, avec un peu de complaisance, dans Joachim
+du Bellay, qu'on trouvera, du premier coup et sans chercher, dans
+Lamartine. C'est bien pour cela, remarquez-le, que Chenier s'inspire peu
+des tragiques atheniens, depositaires et interpretes, si souvent, du
+sentiment religieux grec, et qui ont, si souvent, medite sur le secret
+obscur et effrayant de la destinee humaine. C'est la Grece pittoresque,
+la Grece des beaux rivages, des belles collines, des groupes gracieux
+autour d'une source, des theories harmonieuses le long de la mer
+retentissante, des choeurs dansants sur la montagne blanche, dans le
+ciel bleu, qui ravit son esprit, leger comme l'air leger des Cyclades.
+
+Son horreur pour les poetes du Nord vient de la. Il deteste ces artistes
+"tristes comme leur ciel toujours ceint de nuages, sombres et pesants
+comme leur air nebuleux", et "enfles comme la mer de leurs rivages".
+Fuyons de toutes nos forces "la pesante ivresse
+
+ De ce faux et bruyant Permesse
+ Que du Nord nebuleux boivent les durs chanteurs;"
+
+et ne respirons que les senteurs fines et delicates, l'odeur de bruyere
+et de thym qui vient, dans un murmure de flute, des pentes de l'Hymette
+ou des ravins de Sicile.
+
+Et, en effet, il a l'air, le gout et le parfum de la Grece. Plus que
+tout autre poete francais, il atteint, quelquefois, la largeur et la
+simplicite homerique, comme dans l'_Aveugle_, et (un peu moins) dans le
+_Mendiant_; et aussi la grace plus molle et plus paree, bien seduisante
+encore, des alexandrins, comme dans la _Jeune Tarentine_; et surtout, ce
+qui plus que toute chose a ete le propre des Grecs, et des Latins qui
+ont su les imiter, la ligne nette, souple et sobre, admirablement pure,
+deliee et elegante du bas-relief. Il parle de _quadro_, souvent, en
+songeant a ce qu'il fait, ou veut faire, de petits tableaux restreints,
+delicats, bien composes et fins. C'est plutot de frises qu'il devrait
+parler, de groupes legers, sans profondeur, sans vigoureux relief, sans
+musculatures fortement accusees, sans expression de passions vives
+et puissantes, mais d'un dessin net, d'une precision elegante, d'un
+mouvement aise et noble, s'enlevant legerement et glissant avec grace
+sur la blancheur et la finesse polie d'un marbre pur.
+
+C'est proprement la son domaine, son originalite, son don secret, sa
+facon de voir les choses qui n'est a aucun degre celle des autres, le
+sentiment de beaute qu'il apporte avec lui, que ses predecesseurs du
+XVIe siecle n'ont eu qu'a moitie et par accident, et qu'il transmettra a
+d'autres.
+
+C'est bien par la qu'au XVIIIe siecle, et il en eut ete presque de
+meme au XVIIe, il est isole. Le sens du sobre, du discret, et de
+l'harmonieux, et du pittoresque, et surtout du sculptural, oh! que
+voila bien ce que n'avaient pas ces polemistes, ces pamphletaires, ces
+ideologues, et ces poetes de salon, et ces romanciers d'alcove, et ces
+experts en sensibilite bourgeoise du XVIIIe siecle! Ce qu'il faut se
+figurer pour bien comprendre, c'est Fontenelle, Montesquieu, Crebillon
+pere ou fils, Voltaire, Marivaux, Diderot surtout, Rousseau lui-meme, et
+je parle de celui qui fut poete, non point, par consequent, de celui qui
+a fait des vers, face a face avec l'_Aveugle_, la _Jeune Tarentine_,
+ou l'_Oaristys_. Il faudrait remonter, pour trouver qui le comprit;
+remonter jusqu'a Racine et La Fontaine, et, par dela, jusqu'a
+Ronsard, qui eut reconnu et salue, tout en la trouvant trop nue, et
+insuffisamment fastueuse, "la douce muse theienne".
+
+Aussi notez bien que cet isolement, il le sentait. Encore qu'il voulut
+rester longtemps inedit, il publiait, de temps en temps, quelques vers.
+Lesquels? Les idylles antiques jamais. Les elegies voluptueuses, non pas
+tout a fait; mais deja un peu. Il les montrait a ses amis, aux bons du
+Pange, aux bons Trudaine. Mais ce qu'il donnait au public, peut-etre,
+helas! le trouvant bon, a coup sur le sentant dans le gout des
+contemporains, c'etait le _Serment du jeu de Paume_ et les _Suisses de
+Chateauvieux_; et par cela seul qu'il songeait au public en ecrivant ces
+poemes, les pires defauts du temps en toute leur lamentable perfection,
+nous le verrons assez, s'y etalaient avec confiance. Seul dans sa
+chambre, entoure de ses chers livres grecs et latins, ne songeant qu'a
+satisfaire son intime penchant, il laissait la belle source grecque "se
+frayer murmurante un oblique sentier" et chanter delicieusement a ses
+oreilles.
+
+Et pourtant disons bien tout, au risque de sembler nous contredire.
+Chenier est seul de sa valeur, de sa fine essence, de son sentiment
+delicat et sur des choses grecques et de la beaute antique; mais isole,
+c'est aussi trop dire. Il y a, en cette fin du XVIIIe siecle, une
+veritable petite renaissance des etudes antiques, qui, certes, n'a pas
+cree Chenier mais dont Chenier a profite. On venait de retrouver Pompei,
+et les esprits, non pas tous, recommencaient a se tourner de ce cote-la.
+Les _Analecta_ de Brunck venaient de paraitre, dont Chenier, qui connut
+Brunck personnellement, faisait son livre de chevet. Winckelmann, que
+Chenier a pu lire dans la traduction de Huber, donnait aux etudes sur
+l'art antique une forte impulsion, et communiquait son vif, un peu
+indiscret, mais salutaire enthousiasme. Et c'etait les voyageurs en
+Grece, Choiseul-Gouffier, Guys, ami de Mme de Chenier, avec qui Chenier
+s'est entretenu souvent, qui rapportaient de la terre sacree des
+impressions et des souvenirs. Et, a l'ecart, au milieu de ses medailles,
+de ses livres, et de ses dix mille fiches, le patient Barthelemy mettait
+la Grece en mosaique par petits morceaux numerotes.--C'etait tout un
+petit monde grec, tres passionne, tres epris, un peu inapercu en son
+temps, et de petit bruit dans la grande rumeur, mais qui faisait son
+oeuvre, reprise et agrandie plus tard. Chenier a parfaitement connu
+cette societe de grands travailleurs et de demi-artistes, et a
+parfaitement entendu ce petit bruit-la. Son originalite, a lui poete, a
+ete d'aller de ce cote, ou semblait etre seulement un atelier d'erudits
+et un cabinet de "medaillistes", et d'y voir et d'y sentir une vraie
+renaissance, un retour au vrai classique francais, et la tradition
+renouee.
+
+Il l'a renouee lui-meme tres fortement, moins par les "imitations" et
+traductions proprement dites que par l'air et le ton vrai. Ce serait une
+sottise ou une plaisanterie de vouloir retrouver toute la Grece dans
+Andre Chenier, et il y a toute une partie de l'art grec, et qui n'est
+pas la moins grande, ou il n'est nullement entre, mais il a eu en toute
+perfection le sens de l'epique, et de l'idyllique des Hellenes, le sens
+d'Homere, de Callimaque et de Theocrite. Il a compris la Grece comme
+un Romain tres intelligent des choses grecques la comprenait, comme
+l'entendaient un Catulle, un Horace, un Tibulle, un Properce, et, a
+dessein, tout en le nommant, j'evite un peu d'ajouter Virgile. Il a
+touche a Chio, a Alexandrie et a la Sicile, et s'est comme promene
+autour d'Athenes, a quelque distance, sans y entrer. Encore
+pratique-t-il Aristophane, et le goute, et l'imite souvent. Precisement,
+c'est qu'Aristophane, avec tant de dons, si divers, de genie poetique,
+Aristophane grand humoriste, grand fantaisiste, grand lyrique, idyllique
+charmant a la rencontre, ne connait pas ou ne saurait atteindre la
+grande poesie philosophique et religieuse, les hauts et purs sommets
+de l'imagination humaine; et Chenier pouvait entrer en commerce avec
+Aristophane. Ce n'etait pas le sol attique qui lui etait interdit; mais
+c'etait du moins le cap Sunium.
+
+Tel il a ete, extremement original en son temps, sinon par sa faculte
+creatrice, du moins par son gout, par son tour d'esprit, par la
+direction de ses recherches et par le choix de son imitation. Imitateur,
+soit, mais qui imitait ce dont personne, sauf les voyageurs et les
+savants, ne se souciait.
+
+Et maintenant, comme personne n'est un, et comme personne n'est vraiment
+original, un autre Chenier nous attire, qui, lui, fut tout a fait de son
+temps, et peut-etre trop.
+
+
+
+II
+
+CHENIER FRANCAIS DU XVIIIe SIECLE
+
+Chenier est ne a Constantinople, mais il a ete eleve en France et a
+passe sa jeunesse a Paris de 1780 a 1791; sa mere est nee grecque, mais
+c'est une Parisienne qui preside un salon litteraire ou trone Lebrun.
+C'est beaucoup que Chenier, mort si jeune, ait entrevu et meme embrasse
+un autre horizon que celui de l'_Almanach des muses_; mais qu'il eut
+echappe a l'influence de ce qu'on appelait en 1780 la poesie francaise,
+ce serait chose prodigieuse, et a la verite il n'y a pas echappe.--Un
+homme ecrit trois pages dans sa matinee, l'une pour lui, impression,
+sensation, reflexion ou souvenir; l'autre, billet a une belle dame chez
+laquelle il a dine la veille et qui se connait en beau style; l'autre,
+lettre a un ministre ou conseiller d'Etat. Ces trois pages ne se
+ressemblent aucunement: l'une a ete ecrite par l'homme, l'autre par
+l'homme du monde, et la troisieme par l'homme officiel. Il y a dans
+Chenier de la poesie, de la poesie mondaine, et de la poesie officielle.
+
+De ces deux dernieres la premiere est bien melee, souvent bien mauvaise,
+et la seconde, frequemment, ne laisse pas d'etre a faire fremir.
+C'est le gout du temps qui agit, et qu'il inspire parce qu'il faut le
+satisfaire. La poesie mondaine, la poesie elegante de ce temps est
+spirituelle, un peu fade et extremement tourmentee. C'est une rhetorique
+laborieuse et perilleuse ou l'on procede par trouvailles rares et
+rencontres extraordinaires d'expressions imprevues ou de syntaxes
+surprenantes. "Il est beau, quand le sort nous plonge dans l'abime, de
+paraitre le conquerir": voila du Lebrun. "Conquerir un abime": voila une
+expression trouvee, et que ne trouverait pas le premier venu. Chenier a
+ce style. Il dira, meme dans un fragment antique:
+
+ ......et j'etais miserable
+ Si vous (car c'etait vous) avant qu'ils m'eussent pris
+ N'eussiez arme pour moi les pierres et les cris.
+
+Armer les pierres et les cris, c'est-a-dire s'armer de pierres et crier
+pour se faire craindre, voila tout a fait l'elegance, un peu bien
+penible et torturee, de 1780.
+
+Ajoutez-y la fadeur, c'est-a-dire je ne sais quelle grimace du sentiment
+qui en marque la recherche et en trahit la parfaite absence. Un berger
+qui dit a une bergere:
+
+ Et devant qui ton sexe est-il fait pour trembler?
+
+est bien un berger de 1780.
+
+Enfin l'abus, je dirai meme l'usage de l'esprit dans les choses de
+sentiment, est ce qui jette sur toute poesie amoureuse la plus sensible
+impression de froideur. Chenier est un amoureux trop spirituel. Faire
+parler la lampe de sa maitresse infidele, c'est deja un tour trop
+ingenieux; mais c'est montrer qu'on n'aime point, et des lors que
+nous importent vos amours, que de lui faire dire, en conclusion: "On
+m'eteignit;
+
+ Je cessai de bruler; suis mon exemple: cesse.
+ On aime un autre amant, aime une autre maitresse.
+ Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi,
+ Ainsi que pour m'eteindre elle a souffle sur moi.
+
+La chute en est jolie, et peut-etre admirable; mais a coup sur elle
+n'est pas amoureuse.
+
+Toutes les elegies ne sont pas, certes, ecrites continument de cette
+sorte. Mais l'impression generale en est au moins tiede. C'est un ambigu
+assez curieux, assez adroit aussi, mais quelquefois assez etrange, de
+l'ardeur sensuelle des Latins, ardeur qui s'excite et s'entraine avec de
+tres grands efforts, et des graces un peu mignardes du XVIIIe siecle,
+melange bizarre, quoique assez habilement dissimule, de Lesbie et
+de Pompadour.--Voila pourquoi, sans que je veuille entrer ici dans
+l'histoire tres obscure des amours d'Andre Chenier, il est si difficile
+de savoir a qui s'adressent ces adorations composites et pour qui
+fut bati ce temple de Cythere d'architecture hybride. Est-ce a des
+courtisanes ou a de grandes dames que parle, ou que songe Chenier? On ne
+sait trop, et dans la meme piece le ton de l'homme de cour, et le ton
+du Catulle ou du Properce s'entremelent ou s'entre-croisent. Une dame
+pourrait dire: "Pardon, Monsieur, en ce moment est-ce l'homme du monde
+qui parle, ou si c'est le poete latin?" Et jamais, sauf peut-etre une
+strophe a Fanny, ce n'est "le coeur vraiment epris" et passionne.
+
+Pour se rendre compte de tout ce qu'il y a la d'agreablement
+factice, mais de factice, il faut, apres une lecture de ces Elegies
+franco-romaines, lire notre grand elegiaque Musset, ou Henri Heine;
+et je ne dis point Lamartine, parce que je ne veux comparer Chenier
+elegiaque qu'a ceux qui, sensuels comme lui, ont bien comme lui ecrit
+l'elegie sensuelle, sans la rehausser par un grand sentiment ou un
+grand reve, mais en tirant du trouble des sens toute la vraie poesie,
+anxieuse, douloureuse, tragiquement fremissante, qu'il peut contenir, et
+qu'il contient en effet chez ceux qui l'eprouvent.
+
+Et je ne cherche pas a eviter _la Jeune Captive_. Je reconnais qu'elle
+est charmante. Un procede tres heureux, que Chenier a employe plusieurs
+fois[104], est ici d'un effet excellent: faire parler le heros principal
+du poeme avant de l'avoir presente ou annonce au lecteur. Ailleurs ce
+n'est qu'un procede, ici il y a un grand air de verite, et la scene se
+fait toute seule en l'esprit du lecteur. Nous sommes dans une prison;
+d'un coin sombre une voix s'eleve, murmurante, qui peu a peu se fait
+plus distincte; un prisonnier ecoute, se rapproche, entend, finit par
+voir la prisonniere, et pleure avec elle.
+
+[Note 104: _Jeune malade_.--_Jeune Locrienne_.]
+
+Et des traits exquis que je n'ai pas, parce qu'ils sont dans toutes les
+memoires, la sotte pudeur de ne pas repeter: _"Je ne veux point mourir
+encore!--Je plie et releve ma tete.--L'Illusion feconde habite dans mon
+sein.--J'ai les ailes de l'esperance.--Ma bienvenue au jour me rit
+dans tous les yeux"_; et merveilleusement opposes l'un a l'autre en
+demi-chute et en chute de strophe: "_Je veux achever mon annee... Je
+veux achever ma journee._"
+
+Mais _la Jeune Captive_ n'est cependant pas denuee de toute rhetorique,
+cette serie d'images trop voisines les unes des autres (l'epi, le
+pampre, le printemps, la moisson, la rose a peine ouverte) est un
+developpement, et un developpement qui allait devenir un peu languissant
+au moment qu'il s'arrete. Il s'arrete; mais on a eu le temps d'etre
+inquiet. Chenier avait deja compose ainsi dans sa piece _A mademoiselle
+de Coigny_: "Blanche et douce colombe..."--"Blanche et douce brebis..."
+Rien de plus dangereux que cette methode, parce que rien n'est plus
+facile. Le lecteur tourne la page, dans la crainte, ou le malicieux
+desir, de voir s'il ne viendra pas un: "Blanche et douce gazelle..." Le
+trait final lui-meme de _la Jeune_ _Captive_ sinon la depare, du moins
+ne va pas sans l'affaiblir. Il n'est pas assez grave; on y voit comme
+se dessiner vaguement une reverence trop correcte et un sourire trop
+accompli.
+
+ Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
+ Ceux qui les passeront pres d'elle,
+
+n'est point, si vous voulez, un madrigal, mais il en a bien un peu
+le tour et le geste. On n'est pas impunement du siecle de Boufflers.
+Lamartine lui-meme, une ou deux fois, et Victor Hugo, se ressentiront
+d'y etre nes, ou d'avoir connu des gens qui en etaient.
+
+Quant a ses poesies _officielles_ et destinees a la publication, on
+voudrait qu'elles ne fussent pas d'Andre Chenier. L'_Hymne a la France_
+est bien d'un ecolier de Lebrun. C'est un modele du style classique en
+honneur au XVIIIe siecle. Il est presque tout en descriptions mesquines,
+menues et coquettes, et en periphrases elegantes. C'est la qu'on voit
+les canaux qui "joignent l'une et l'autre Thety"; et "les vastes chemins
+departis en tous lieux"; et le poete cherchant un asile obscur ou "sa
+main cultivatrice recueillera les dons d'une terre propice". C'est la
+qu'on peut admirer:
+
+ "...Ces reseaux legers, diaphanes habits,
+ Ou la fraiche grenade enferme ses rubis."
+
+Aux collectionneurs de periphrases classiques je ne puis me tenir de
+signaler, au moins en note, une piece rare. C'est le concierge de
+Camille:
+
+ Ma Camille, je viens, j'accours, Je suis chez toi.
+ Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire,
+ M'a vu passer le seuil, et s'est mis a sourire.
+
+Le style par abstraction s'y rencontre aussi avec toute l'energie et
+tout le relief qu'on lui connait:
+
+ J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misere,
+ La mendicite bleme, et douleur amere.
+
+Le _Jeu de Paume_, qui a du souffle, et, quoique trop long et surcharge,
+une certaine grandeur de composition, est bien difficile a gouter de nos
+jours. Il nous faudrait nous faire le tour d'esprit de Casimir Delavigne
+pour admettre ces apostrophes multipliees: "_O France!... o Raison!...
+o soleil!... o jour!... o peuple!... hommes!... Salut, peuple
+francais..._"; ou cet emploi vraiment indiscret de l'interrogation:
+
+ Aux bords de notre Seine
+ Pourquoi ces belliqueux apprets?
+ Pourquoi vers notre cite reine,
+ Ces camps, ces etrangers, ces bataillons francais...?
+ De quoi rit ce troupeau?.......
+
+Et l'on souffre encore de tant de souvenirs mythologiques mal accommodes
+a la description de scenes revolutionnaires. Rien de plus etrange,
+je veux dire rien de plus naturel aux yeux des contemporains, que ce
+_Tiers-Etat_ compare a Latone "_deja presque mere_" courant la terre
+pour "_mettre au jour les dieux de la lumiere_", et dont la salle du Jeu
+de Paume "_fut la Delos_".
+
+L'_Hymne sur les Suisses de Chateauvieux_ a un debut eloquent et
+d'une redoutable ironie; mais voila bientot que la mythologie et
+les reminiscences classiques viennent tout refroidir et tout gater,
+jusque-la qu'il faut que les Suisses de Collot d'Herbois remplacent
+dans le ciel la chevelure de Berenice, parce que les poetes chantaient
+autrefois la chevelure de Berenice et qu'ils chantent maintenant les
+Suisses de Chateauvieux. C'etait le bel air des choses en ce temps-la.
+Dans une ode sur le vaisseau _le Vengeur_, le fils de Calliope devait
+apparaitre, au sommet glace de Rhodope. Rien de plus glace. Mais c'etait
+la poesie elevee, noble, et non "familiere", telle qu'on la comprenait
+autour de Chenier. Il prenait Lebrun pour son maitre, et Marie-Joseph
+Chenier pour son frere. Mais en verite, quand il se donnait tant de mal
+pour ecrire dans le grand gout, il reussissait a se tourner le dos a
+lui-meme.
+
+
+
+III
+
+CHENIER POETE PHILOSOPHE
+
+Il revait de tres grandes destinees poetiques, et de devenir tout
+different de ce qu'il etait, et un tel maitre poete que tout ce que nous
+avons de lui n'eut plus passe que pour etudes preliminaires; et ce qu'il
+a reve, je ne doute pas qu'il ne l'eut accompli. Cet "antique" etait,
+par ses idees, par les penchants les plus imperieux de son esprit, par
+une partie au moins, tres considerable, de ses etudes, le plus eveille
+et le plus hardi des modernes. Il aimait infiniment les sciences et la
+philosophie scientifique, avait une doctrine, mal arretee encore, mais
+qui se rapprochait du materialisme, ou plutot du _naturalisme_, adorait
+Lucrece, savait Buffon par coeur; et certes nous voila maintenant bien
+loin du pur hellene, et en plein courant du XVIIIe siecle.
+
+Il voulait profiter des decouvertes de la science moderne, et ecrire en
+vers ce poeme du monde que Buffon venait d'ecrire en prose. C'est bien
+ici qu'on voit l'influence puissante que Buffon a exercee sur cette
+fin de siecle, et autant sur l'esprit litteraire que sur l'esprit
+scientifique de cette epoque. Traduire Buffon en vers a ete l'ambition
+de trois poetes distingues de la fin du XVIIIe siecle, de Fontanes,
+de Delille et d'Andre Chenier. Chenier le proclame avec une pleine
+sincerite et naivete d'admiration:
+
+ Souvent mon vol arme des ailes de Buffon
+ Franchit avec Lucrece, au flambeau de Newton,
+ La ceinture d'azur sur le globe etendue.....
+
+Dans les plans et projets relatifs a _Hermes_ que nous possedons, nous
+trouvons des pages entieres qui ne sont que des resumes de la "genese",
+de la geologie, de l'embryologie, et meme de l'anthropologie de
+Buffon[105]. Il n'est pas jusqu'a cette idee que j'ai signalee dans
+Buffon, de la constitution forcement aristocratique de l'humanite,
+toujours guidee par les grands hommes de pensee et de savoir, ne pouvant
+se passer d'eux, et valant, vivant meme par eux seuls, qui ne dut se
+retrouver, magnifiquement illustree, dans l'_Hermes_[106]. A cela il eut
+ajoute un peu de Lucrece, pour la partie irreligieuse[107]; car Chenier
+etait irreligieux, et _Hermes_ l'eut ete, et ce semble un peu de
+Rousseau pour ce qui aurait eu trait a la premiere constitution des
+societes[108].
+
+[Note 105: Voir dans l'edition Becq de Fouquieres, au chant I de
+l'_Hermes_, les sec. II, III, IV, VI.]
+
+[Note 106: Voir dans l'edition Becq de Fouquieres, chant III de
+l'_Hermes_ sec. I.]
+
+[Note 107: Voir _ibid_. Chant II. sec. XI, XII, XIII, XIV.]
+
+[Note 108: Voir _ibid_. Chant III, sec. I, II.]
+
+Le poeme eut ete beau sans doute, et d'une singuliere grandeur. En tout
+cas, et, si j'en parle, ce n'est que pour montrer le sens poetique,
+l'instinct et le flair sur d'Andre Chenier au milieu meme du faux gout
+dont il n'a pas laisse de recevoir la contagion, ce poeme aurait eu cela
+de _vrai_, de vivant, de non artificiel, qu'il eut resume la pensee du
+siecle ou il aurait paru, qu'il nous eut donne dans un grand tableau la
+conception du monde et de l'humanite telle qu'elle etait, plus ou moins
+precise, dans les esprits de ce temps. Or un grand poeme est grand pour
+beaucoup de raisons diverses, mais d'abord a cette condition-la, et a
+cette definition repondent aussi bien l'_Enneide_ que l'_Iliade_ et le
+_Paradis Perdu_ que la _Divine Comedie_. Je ne sais donc si l'_Hermes_
+eut ete un des grands poemes de l'humanite, mais je vois qu'il en
+courait le risque et qu'il en prenait le chemin.
+
+Peut-etre eut-il ete, a notre gout, decidement trop scientifique et
+"materialiste" au sens purement litteraire du mot. N'oublions pas, car
+je crois que nous nous en sommes apercus, que Chenier, a tout prendre,
+n'a pas infiniment d'imagination ni beaucoup de sensibilite. Son
+imagination a besoin d'aide, du secours d'un beau vers antique; c'est
+une belle et tres pure repercussion. Sa sensibilite est de courte
+verve et de sobre effusion. Il aurait donc sans doute, et les quelques
+fragments qu'il a ecrits semblent l'indiquer, decrit, admirablement
+decrit, car en cette affaire son talent est prodigieux, mais peu anime,
+peu echauffe et nourri de flamme, ce vaste sujet. Il aurait peu trouve
+ces imaginations, "ces visions" qui transforment, au risque de la
+denaturer un peu, mais qu'importe quand on ecrit un poeme? la verite
+scientifique en idee poetique. Un exemple, car ces procedes de
+poetes, ou bien plutot ces trouvailles, se sentent tres bien et ne se
+definissent guere. Chenier dit dans un fragment de l'_Hermes_:
+
+ Je vois l'etre et la vie et leur source inconnue,
+ Dans les fleuves d'ether tous les mondes roulants.
+ Je poursuis la comete aux crins etincelants,
+ Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances;
+ Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses...
+ En moi leurs doubles lois agissent et respirent;
+ Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent;
+ Sur moi qui les attire ils pesent a leur tour.
+
+Sans doute voila de tres beaux vers, a la fois exacts et d'un tres
+vigoureux relief. Mais Musset ecrit quelque part, et certes dans un
+poeme indigne de contenir cette page:
+
+ J'aime!--voila le mot que la nature entiere
+ Crie au vent qui l'emporte, a l'oiseau qui le suit,
+ Sombre et dernier soupir que poussera la terre
+ Quand elle tombera dans l'eternelle nuit!
+ Oh! vous le murmurez dans vos spheres nacrees,
+ Etoiles du matin, ce mot triste et charmant!
+ La plus faible de vous, quand Dieu vous a creees,
+ A voulu traverser les plaines etherees
+ Pour chercher le soleil, son immortel amant;
+ Elle s'est elancee au sein des nuits profondes;
+ Mais un autre l'aimait elle-meme; et les mondes
+ Se sont mis en voyage autour du firmament.
+
+Ce don de jeter une ame a travers les choses, et de faire d'une loi
+physique une pensee, un sentiment ou une passion, voila peut-etre ce qui
+aurait manque a Chenier. Le symbolisme peut etre, ou devenir, une manie;
+mais encore est-il que Chenier n'en a pas meme ete menace.
+
+Cependant c'etait la un beau projet, et dont le seul essai eut comme
+renouvele Andre Chenier. Il l'eut renouvele, je le crois assez; car il
+le forcait de devenir comme le contraire ou au moins l'inverse de
+ce qu'il avait ete jusque-la. Ce qu'il y a de tres interessant dans
+l'_Invention_, qu'il faut considerer comme la preface de l'_Hermes_,
+c'est que Chenier, dans ce manifeste litteraire, ou dans cette poetique,
+comme on voudra, conseille, promet et se promet d'etre en art ce qu'il
+n'avait nullement ete jusque-la, et ce qu'on ne pouvait guere prevoir
+qu'il dut, ou seulement qu'il voulut devenir.
+
+Se faire ou rester un ancien, latin ou grec, creer et entretenir en soi
+une ame et un esprit antique, avoir, et facilement et comme spontanement
+par l'accoutumance, les sentiments et le tour d'esprit d'un Ionien ou
+d'un Sicilien, et non seulement les sentiments, mais les sensations a la
+maniere antique, voir les choses avec leur couleur, et surtout avec leur
+contour, comme les voyait un ancien du siecle de Pericles ou de l'age
+d'Auguste, et entendre, et peut-etre gouter de la meme facon, et trouver
+la meme forme aux montagnes, le meme bruit au flot, le meme parfum
+aux fleurs et la meme saveur au baiser; instinct personnel, atavisme,
+education, ou tour de force de genie artificiel, c'avait ete le propre
+caractere tant du peintre de l'_Aveugle_ que de l'amant de "Camille" ou
+de "Fanny".
+
+--Et maintenant ce qu'il recommande, c'est d'etre _inventeur_, avant
+toute chose, "aux seuls inventeurs la vie etant promise"; c'est de ne
+plus "avoir les seuls anciens pour Nord et pour etoile"; c'est de ne
+plus "les cotoyer sans cesse"; c'est de ne plus "dire et dire cent
+fois ce que nous avons lu"; c'est de ne pas croire "qu'un objet ne sur
+l'Helicon a seul de nous charmer pu recevoir le don"; et "qu'on a tout
+dit et que tout est pense"; c'est de savoir regarder et comprendre "la
+Cybele nouvelle" qui s'est revelee aux hommes; c'est de puiser une
+inspiration nouvelle, et qui, suivant les pas de la science humaine,
+pourra etre indefinie, dans le tableau deroule devant nous des choses
+telles qu'elles sont maintenant, c'est-a-dire telles que les yeux
+modernes ont appris a les voir.
+
+Mais les anciens, qu'en faut-il donc faire?--Ils restent nos maitres,
+mais les maitres de notre forme, non plus de notre pensee, et non plus
+ni de notre coeur ni de notre esprit, mais de notre plume. Pour cet
+usage et ce profit gardons-les soigneusement, et avec amour. Qu'ils nous
+apprennent a ecrire avec nettete, avec force et avec eclat, et qu'on
+croie bien qu'eux seuls, d'ici a longtemps, peuvent nous donner cet
+enseignement et cet exemple. Qu'on les pratique donc, non pour les
+contrefaire, mais pour faire, aussi bien qu'eux, autre chose.---Et voila
+la nouvelle pensee d'Andre Chenier, comme son nouveau dessein, et elle
+ressemble a l'ancienne en ce que la preoccupation de l'antique y
+est encore, mais si bien tournee a un autre but, que c'est toute la
+conception d'Andre Chenier qui s'est comme renversee. L'aimable poete
+qui jusque-la sur des pensers anciens faisait des vers quelquefois un
+peu jeunes, a pour but desormais et pour maxime:
+
+ Sur des pensers nouveaux faire des vers antiques.
+
+De telle sorte que, comme je l'ai fait prevoir, il y a bien au moins
+trois Cheniers, l'un antique dans sa pensee et dans sa forme; l'autre
+contemporain de ses contemporains par sa maniere de penser et de sentir,
+et celui-la d'une forme un peu incertaine et flottante, quoique encore
+soutenu souvent par l'imitation de l'antique; le troisieme enfin, qui
+voulait naitre, et dont nous ne connaissons que les promesses, et qui,
+sauf la forme, que du reste il eut certainement ete force de modifier
+tout en la gardant forte et pure, pretendait bien depasser le premier et
+oublier completement le second.
+
+Seulement, de ces trois Cheniers, le troisieme n'est interessant que
+comme indication de tendances, et promesses, et deja demi-puissance
+de renouvellement; et dans toute etude sur Andre Chenier c'est bien
+toujours aux deux autres qu'il en faut revenir.
+
+
+
+IV
+
+OEUVRES EN PROSE
+
+Les oeuvres en prose d'Andre Chenier ne depassent pas la mesure d'un
+beau talent ordinaire de polemiste; et tout en faisant honneur au genie
+d'Andre Chenicr en font encore plus a son caractere. Il a brillamment
+soutenu de 1789 a 1793 la cause de l'ordre, de la raison et de la
+justice; il a parfaitement merite l'echafaud, et voila, sans lui faire
+beaucoup de tort, a quoi l'on pourrait borner l'appreciation de ses
+articles et pamphlets.
+
+Si l'on voulait plus de details, je dirais que ce qui frappe en lisant
+ces pages, c'est le caractere sain et pur de la langue. Andre Chenier a
+quelque chose, on l'a vu, de la declamation de l'epoque revolutionnaire
+dans ses vers officiels et de circonstance. Il n'en a absolument aucune
+trace, ce qui surprend, mais agreablement, dans ses articles. Ils sont
+ecrits, a tres peu pres, dans la langue severe et sobre du XVIIe siecle.
+Vigoureux du reste, et souvent d'un beau mouvement, ils sentent l'homme
+qui deviendrait tres facilement orateur, et qui, dit-on, a ses heures,
+l'etait en effet. Eleve de Buffon et de Rousseau, a tant de titres, il
+l'est aussi de Mirabeau, et la longue phrase periodique (un peu trop
+longue peut-etre) s'etale et se deroule dans ses brochures, comme dans
+les plus courts ecrits de Mirabeau, avec une ampleur assez imposante.
+Rappelez-vous une page de Mirabeau, a peu pres au hasard, car il n'a
+pas, et c'est son defaut, en plus d'un style, et lisez cette page de
+Chenier, qui du reste vaut qu'on la lise:
+
+"Si les representants du peuple ne sont point interrompus dans l'ouvrage
+d'une constitution, et si toute la machine publique s'achemine vers un
+bon gouvernement, tous ces faibles inconvenients s'evanouissent bientot
+d'eux-memes par la seule force des choses, et on ne doit point s'en
+alarmer; mais si, bien loin d'avoir disparu apres quelque temps, l'on
+voit les germes de haines publiques s'enraciner profondement; si l'on
+voit les accusations graves, les imputations atroces se multiplier au
+hasard; si l'on voit surtout un faux esprit, de faux principes fermenter
+sourdement et presque avec suite dans la plus nombreuse classe de
+citoyens; si l'on voit enfin aux memes instants, dans tous les coins de
+l'Empire, des insurrections illegitimes, amenees de la meme maniere,
+fondees sur les memes meprises, soutenues par les memes sophismes;
+si l'on voit paraitre souvent, et en armes, et dans des occasions
+semblables, cette derniere classe du peuple, qui, ne connaissant rien,
+n'ayant rien, ne prenant interet a rien, ne sait que se vendre a qui
+veut la payer; alors ces symptomes doivent paraitre effrayants."
+
+Ce ton oratoire, tres soutenu, qui etait du reste le ton ordinaire
+dont on usait alors toutes les fois qu'on parlait politique, mais qui
+seulement chez les hommes de merite et d'education litteraire devenait
+un style, est, chez Andre Chenier, imposant, eleve et de grande allure.
+Quelquefois (encore que tres rarement) il touche a la vraie et grande
+eloquence, et rappelle la dialectique enflammee des _Provinciales_. Ce
+qui suit, avec plus de relief, de verdeur et quelque chose de plus dru
+dans l'expression, serait une page de Pascal:
+
+"Ils declarent abhorrer ces mots d'ordre, d'union et de paix, parce que,
+disent-ils, c'est le langage des hypocrites. Ils ont raison. Il est
+vrai, ces mots sont dans la bouche des hypocrites; et ils doivent y
+etre, car ils sont dans celle de tous les gens de bien; et l'hypocrisie
+ne serait plus dangereuse et ne meriterait pas son nom, si elle n'avait
+l'art de ne repeter que les paroles qu'elle a entendues sortir des
+levres de la vertu... C'est ainsi que certains demagogues se revetent
+d'une autorite censoriale et distribuent des brevets de civisme, de la
+meme maniere que certaines gens dans tous les pays ont dit, disent et
+diront que vouloir les soumettre aux lois, c'est attaquer le ciel meme
+et etre ennemi de Dieu et de la vertu."
+
+Parfois enfin, mais plus rarement encore, cette puissance un peu diffuse
+d'ironie se ramasse en un trait vif et acere et qui part en sifflant. Je
+dis que cela est tout a fait rare. En general, Chenier n'a pas le trait,
+et du reste, ne le cherche pas. Cependant on n'est pas aussi bien doue
+que Chenier, et tout fulminant d'honnete colere, et contemporain de
+Chamfort, sans trouver quelquefois une epigramme souple, brillante et
+aigue. En voici: "Il est incontestable que, tout pouvoir emanant du
+peuple, celui de pendre en emane aussi; mais il est bien affreux que
+ce soit le seul qu'il ne veuille pas exercer par representant"--"Je
+reconnais la cet _honneur de corps_, l'eternel apanage de ceux qui
+trouvent trop difficile d'avoir un honneur qui soit a eux."--Mais
+Chenier a trop peu de ces vives saillies pour un journaliste. Il est
+convaincu, vigoureux, eleve, eloquent, ecrivain pur, le tout avec un
+peu de monotonie. On lira toujours ses oeuvres en prose, parce qu'il a
+laisse de beaux vers.
+
+
+
+V
+
+L'ECRIVAIN
+
+A s'en tenir simplement aux questions de style, Chenier, si peu
+inventeur en tout autre chose, est un veritable createur. Nous ne dirons
+plus un mot, bien entendu, ni des "poesies officielles" ni meme des
+_Elegies_, ou il est tres rare, quoique cela arrive, de trouver une
+expression neuve, originale et jaillie de source. Mais il faut etudier,
+et de tres pres, le style des _Idylles_ et des fragments epiques. Il
+est d'une nouveaute et d'une fraicheur souvent merveilleuses. Il est la
+creation naturelle d'un homme qui a garde dans l'oreille et comme melee
+a ses sens la modulation de ces langues anciennes qui etaient des
+musiques. Le principal merite de cette langue de Chenier, auquel on
+pourrait ramener toutes les autres, c'est en effet la _qualite du son_.
+La langue francaise s'assourdissait depuis Racine. Ternie par les
+abstractions et les formules, elle etait surtout eteinte par les mots
+lourds, sourds et secs. "L'heureux choix de mots harmonieux", et, plutot
+encore, la disposition harmonieuse des mots melodieux etait chose
+oubliee et desapprise. La langue de Rousseau, remarquez-le, est beaucoup
+plus _nombreuse_, et _rythmee_, que melodieuse a proprement parler. Elle
+ne laisse pas d'avoir, relativement, quelque chose de compact encore et
+de trop solide. Les sonorites legeres et cristallines de La Fontaine,
+l'air circulant au travers des alexandrins, la note detachee, la phrase
+musicale, trop courte encore, mais ayant son dessin tres net et tres
+sensible a l'oreille, voila ce qu'en remontant jusqu'au XVIIe siecle, je
+cherche avant Chenier sans le pouvoir trouver.
+
+Les vers sont faits pour etre retenus, et pour nous accompagner en
+chantant dans notre tete, quand nous allons nous promener. Les vers
+latins, les vers grecs ont presque tous cette vertu; les vers francais
+ne l'ont pas toujours. Il n'y a que Ronsard, du Bellay, Malherbe,
+Racine, La Fontaine, puis Chenier, puis Lamartine, Hugo, Vigny et Musset
+qui aient eu le don d'en ecrire beaucoup de tels. Les vers "amis de
+la memoire", comme a dit excellemment Sainte-Beuve, sont seuls, a
+proprement parler, des vers, parce que, s'ils sont amis de la memoire,
+c'est qu'ils sont amis de l'oreille.
+
+Chenier avait cette faculte poetique, qui n'est pas toute la poesie, et
+tant s'en faut, mais qui en est une partie essentielle, a un degre tout
+a fait superieur et extraordinaire. Grace a elle, il reussissait surtout
+au morceau descriptif et au fragment epique. Ce sont ses deux talents
+indiscutables. Je ne rappelle pas le debut de l'_Aveugle_, ni la _Jeune
+Tarentine_, a tous les egards le chef-d'oeuvre d'Andre Chenier. Mais
+dites-vous a haute vois ces quatre vers:
+
+ Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler;
+ Sur l'immobile arene il l'admire couler,
+ Se courbe, et s'appuyant a la rive penchante,
+ Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.
+
+Et pour ce qui est du talent epique, rappelez-vous cette mort d'Hercule,
+que Victor Hugo, deja guide par son instinct epique, saluait avec
+admiration en 1819:
+
+ .......Il monte. Sous nos pieds
+ Etend du vieux lion la depouille heroique.
+ Et l'oeil au ciel, la main sur sa massue antique,
+ Attend sa recompense et l'heure d'etre un Dieu.
+ Le vent souffle et mugit, le bucher tout en feu
+ Brille autour du heros, et la flamme rapide
+ Porte au palais divin l'ame du grand Alcide.
+
+Et voila pourquoi j'ai tant insiste sur l'_Hermes_, qui n'a pas ete
+ecrit. C'est qu'un grand poeme scientifique et philosophique sur
+l'histoire du monde comporte et reclame surtout le talent descriptif
+et le genie epique, et qu'a ces deux titres personne plus que Chenier
+n'etait capable de conduire brillamment l'histoire du monde depuis
+
+ L'Ocean eternel ou bouillonne la vie.
+
+jusqu'a cette conquete du monde par les races civilisees, par le genie
+scientifique, que n'emeut pas et n'arrete point
+
+ Des derniers Africains le cap noir de tempetes.
+
+
+
+VI
+
+LE VERSIFICATEUR
+
+On a beaucoup exagere l'invention rythmique d'Andre Chenier, la reforme,
+la revolution rythmique apportee par Andre Chenier dans la versification
+francaise. Il etait en cela tres loin du but, je dis de celui-la meme
+qu'il cherchait. Il s'essayait; il brisait le rythme uniforme de la
+versification de son temps; il ne s'en etait pas encore fait un qui lui
+fut personnel. Il n'etait encore qu'un insurge, il n'etait pas encore un
+conquerant.
+
+En cela, comme en autre chose, et ce n'etait pas un mauvais chemin,
+il remontait a la Pleiade, et retrouvait cette liberte de coupes que
+Ronsard et ses amis, un peu indiscretement, avaient pratiquee. Mais
+la liberte de coupes n'est nullement par elle seule une invention de
+rythmes heureux; elle permet seulement d'en trouver. Que le vers "n'ose
+pas enjamber", cela est tres deplorable; mais qu'il ose enjamber,
+cela ne suffit pas a le rendre beau; il faut qu'il enjambe en sachant
+pourquoi.
+
+Un rythme est l'expression d'une pensee,--ou l'image d'un
+sentiment,---ou la peinture soit d'une forme, soit d'un mouvement. Tout
+rythme, toute coupe exceptionnelle, ne doit etre risquee que pour donner
+la sensation de quelque chose, pensee, sentiment, mouvement ou forme,
+qui soit, aussi, extraordinaire, et pour en donner la sensation exacte.
+D'une part, donc, hasarder une coupe exceptionnelle sans raison
+appreciable au lecteur, n'est pour lui qu'un heurt inutile, et partant
+un deplaisir;--d'autre part multiplier les coupes exceptionnelles
+inutiles finit par faire perdre de vue toute espece de rythme et par
+donner la pure sensation de la prose, comme dans l'_Albertus_ de
+Gautier, et la plupart des vers de Baif;--et enfin risquer une coupe
+exceptionnelle, a dessein, avec une raison, pour un effet, mais ne pas
+atteindre cet effet, parce qu'on n'a pas trouve le rhythme juste qui le
+devait produire, c'est un contre-sens rythmique.
+
+Ces trois defauts ne laissent pas d'etre frequents dans Chenier. Il
+a deux procedes coutumiers de coupes exceptionnelles, le rejet
+monosyllabique et la coupe 9-3 (neuf syllabes sans arret, puis trois).
+Ce sont des coupes tres exceptionnelles, tres risquees; il en abuse.
+Elles sont dans son oreille, une fois pour toutes; elles ne sont pas
+_dans sa sensation actuelle_, au moment meme ou il veut peindre quelque
+chose, et s'imposant a lui pour le peindre; et partant elles sont plutot
+un procede qu'une inspiration.
+
+Quelquefois, quoique plus rarement, la multiplicite des coupes
+exceptionnelles ramene le vers a la prose pure:
+
+ La liberte du genie et de l'art
+ T'ouvre tous ses tresors. Ta grace auguste et fiere
+ De nature et d'eternite
+ Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumiere
+ Touche les cieux. Ta flamme agite, eclaire,
+ Dompte les coeurs La liberte......
+
+C'est presque un jeu d'ecolier qui s'emancipe d'amener ainsi qu'il suit
+un rejet ambitieux:
+
+ _Strophe XI_.
+
+ L'Enfer de la Bastille a tous les vents jete
+ Vole, debris infame et cendre inanimee;
+ Et de ces grands tombeaux, la belle Liberte
+ Altiere, etincelante, armee.
+
+ _Srophe XII_.
+
+ Sort!--.....
+
+Enfin sa coupe exceptionnelle ne dit pas toujours ce qu'elle veut
+dire. Dans l'exemple precedent, ni _vole_, ni _sort_, a les prendre en
+eux-memes seulement, ne sont tres heureux. Ce n'est pas un monosyllabe
+sec qui exprime bien la fuite et la dispersion dans le vent de la fumee
+et de la cendre d'un chateau fort incendie. Il exprimerait mieux une
+fleche dardee ou une fusee qui file.--Ce n'est pas un monosyllabe sec
+qui exprime l'apotheose de la Liberte se dressant et planant sur les
+ruines. Trois syllabes y conviendraient mieux.--De meme dans cette
+peinture des elections de 1789:
+
+ Tous a leurs envoyes confieront leur pouvoir.
+ Versailles les attend. On s'empresse d'elire;
+ _On nomme_. Trois palais s'ouvrent pour recevoir
+ Les representants de l'Empire.
+
+Cette cheville en rejet est une lourde faute et je m'y arrete point,
+de peur d'y trouver du burlesque. Longtemps Chenier n'eut, ni dans ses
+alexandrins, ni dans ses vers lyriques, le sentiment de la periode
+poetique. Son style en prose est periodique, son style en vers ne l'est
+nullement, a l'ordinaire. Comme il etait doue, comme il adorait les
+anciens, et comme il faisait des vers latins, il la cherchait, cette
+periode en vers, et on le voit s'y essayer souvent. Ses essais furent
+longtemps malheureux. Sa strophe du _Jeu de Paume_ est longue, lourde et
+penible. Ces dix-neuf vers, dont dix alexandrins, sept octosyllabes et
+deux decasyllabes, combines de telle sorte que tantot deux alexandrins
+tombent sur un octosyllabe, tantot un alexandrin sur deux octosyllabes,
+tantot trois alexandrins sur un octosyllabe, tantot un alexandrin sur un
+decasyllabe, ne sont pas un rythme pour une oreille francaise; c'est une
+methode, au contraire, pour rompre continuellement le rythme a mesure
+qu'il commence a se dessiner, pour derouter l'oreille des qu'elle
+s'apprete a suivre une courbe melodique. Elle y renonce, et on lit tout
+le _Jeu de Paume_ avec cette sensation, bien contraire au dessein de
+l'auteur, qu'il est ecrit en vers libres.
+
+Vers la fin de sa carriere il trouva la periode poetique, en vers
+lyriques du moins, c'est-a-dire qu'il trouva la strophe pleine,
+nettement coupee et soutenue, dans _Charlotte Corday_ et dans la _Jeune
+Captive_.
+
+Il trouva aussi, car il peut passer pour en etre presque l'inventeur, un
+rythme agile, nerveux et bondissant qui est d'un merveilleux effet dans
+l'invective et qu'il a manie tout a fait en maitre. C'est ce qu'il
+appelle l'Iambe. Ceci est veritablement une petite conquete. "L'Iambe"
+consiste dans l'entrelacement _regulier_ et continu de l'alexandrin a
+rime feminine et de l'octosyllabe a rime masculine. Cela existait dans
+la versification francaise, mais en _strophes_. Deux alexandrins et deux
+octosyllabes, rimes croisees, formaient une strophe; puis, apres un fort
+repos, une autre strophe semblable commencait. De ce systeme rythmique
+Chenier avait meme sous les yeux un exemple tout recent, la derniere ode
+de Gilbert. Ce qu'il a imagine, c'est de supprimer le repos. Des lors on
+a un rythme continu, tres rapide, tres impetueux, d'une marche ardente
+en avant, un des plus beaux de notre versification. Ce sont les
+distiques elegiaques latins, plus courts, partant plus rapides par
+eux-memes, et, en outre, avec une plus grande difference entre le vers
+long et le vers court, ce qui double la force du jet et la saillie de
+l'elan.--Et comme le rythme est continu, le poete peut y _faire
+sa strophe_ a son gre, tantot partir de l'octosyllabe, tantot de
+l'alexandrin, tantot s'arreter en chute de periode sur l'alexandrin et
+tantot sur l'octosyllabe, varier ses effets a l'infini dans un dessin
+rythmique arrete pourtant et tres net qui est une certitude pour
+l'oreille.
+
+Chenier avait comme tourne autour de ce rythme dont il avait l'instinct
+secret et la confuse impatience. Dans "_A Byzance_" on surprendra les
+tatonnements de l'Iambe. C'est d'abord la stance de trois alexandrins
+tombant sur un octosyllabe; puis une strophe qui mele alexandrins
+et octosyllabes en partant d'un octosyllabe et en s'arretant sur
+un octosyllabe aussi; puis une strophe partant d'un octosyllabe et
+s'arretant sur un alexandrin; puis une strophe entre-croisant les uns
+et les autres, mais ayant un alexandrin au debut et a la chute (et
+remarquez que dans tout cela le decasyllabe, dont l'union soit a
+l'octosyllabe soit a l'alexandrin est antimusicale, a disparu); et c'est
+enfin l'iambe pur: "Sa langue est un fer chaud..."; et il le nomme:
+"Archiloque aux fureurs du belliqueux iambe..."; et il le manie deja
+avec beaucoup d'aisance, de surete et de vigueur.--Dans les _Suisses de
+Chateauvieux_, et surtout dans les _Vers ecrits a Saint-Lazare_, il en
+fera un admirable instrument de passion et d'eloquence.
+
+
+
+VII
+
+On voit quel homme superieur etait Chenier et quel grand homme il allait
+devenir. Il faut se le figurer comme un excellent poete imitateur qui
+allait se degager et devenir original lorsqu'il a ete frappe; et qui
+avait pleinement acquis, juste a ce moment, une perfection de forme
+capable de soutenir tous les sujets et d'etre a la hauteur d'une forte
+inspiration personnelle.--Tel que nous l'avons, il est quelque chose
+comme notre Tibulle, un Tibulle qui aurait quelquefois la voix d'un
+Juvenal, et beaucoup plus souvent l'art laborieux, et les trop bonnes
+etudes, et la memoire indiscrete d'un Properce.
+
+Il etait peu connu comme poete a l'epoque ou il a vecu. Il etait
+discret, montrait peu ses vers et les publiait encore moins. Le _Jeu de
+Paume_ et les _Suisses_, c'est tout ce qu'il a fait imprimer en fait de
+poesie de son vivant. Il ne faut pas tout a fait croire cependant que
+Chenier ait eclate tout a coup en 1819, lors de l'edition de Latouche,
+et fut absolument ignore auparavant. La _Jeune Captive_ avait paru six
+mois apres sa mort dans la _Decade_, et la _Jeune Tarentine_ dans le
+_Mercure_ de 1811. Chateaubriand cite plusieurs fragments des Idylles
+dans une note du _Genie du Christianisme_; et Millovoye publia plusieurs
+fragments du poeme _L'Aveugle_ dans les notes de ses elegies.
+
+Chenier etait donc connu des lettres de 1794 a 1819. Mais il etait
+inconnu du public. Latouche en publia une edition incomplete (les
+notres le sont encore) et tres fautive, qui tomba en pleine revolution
+romantique et fit grand bruit dans une societe toute preoccupee de
+poesie. Il y eut un phenomene litteraire assez curieux. Les revolutions
+litteraires ressemblent tellement aux autres, et leurs auteurs savent
+si peu ce qu'ils font, que les romantiques prirent Chenier pour un des
+leurs, pour un precurseur et un allie. C'etait le moment ou, par horreur
+de Racine et Boileau, les Romantiques chantaient la gloire de Ronsard,
+sans se douter que Ronsard est le plus classique des classiques, et le
+pere de tout le "classicisme" francais. L'erreur fut la meme a l'egard
+de Chenier, etoile nouvelle de la vieille Pleiade. De plus, Chenier
+avait certaines hardiesses de metrique qui seduisaient les novateurs.
+Il n'en fallut pas plus pour declarer Chenier romantique et meme pour
+soupconner Latouche d'avoir imagine les poesies qu'il publiait a
+l'effet de soutenir la nouvelle ecole. Cette singuliere confusion s'est
+prolongee, et l'on represente encore quelquefois Chenier comme un
+precurseur de la litterature moderne.
+
+C'est une erreur absolue. C'est le dernier des poetes classiques, qui
+s'est distingue des poetes classiques de son temps en ce qu'il l'etait
+veritablement, et remontait aux sources au lieu de contrefaire des
+imitations; mais il est classique exclusivement, sans avoir meme le
+soupcon des sentiments, passions et etats d'esprit qui seront familiers
+a Chateaubriand, a Vigny, a Lamartine, et par consequent a Hugo. Le mot
+a retenir, c'est celui ou Sainte-Beuve avait fini par en venir, apres
+avoir longtemps dit sur Chenier des choses moins justes: "C'est notre
+plus grand classique en vers depuis Racine".
+
+Il n'a pas ete cependant sans influence sur une certaine partie de la
+litterature du XIXe siecle. Chateaubriand avait montre qu'on pouvait,
+tout en etant tres original, et de son pays, et de sa religion, et de
+son temps, avoir le profond sentiment de la beaute antique et en tirer
+d'admirables choses. Par ce cote de son genie, il venait en aide a
+Chenier en quelque sorte, ne l'excluait point, au moins, et meme le
+recommandait a son siecle. Et en effet, apres lui et un peu d'apres lui,
+il y a eu, chez nous, nombre de poetes distingues qui ont cherche leur
+inspiration dans les legendes antiques et dans les sentiment antiques,
+quelquefois meme plus profondement compris qu'ils ne l'avaient ete par
+Chenier, grace a une information un peu plus complete.--C'est la toute
+une ecole beaucoup moins eclatante que la grande, mais qui marque sa
+trace a part, et que la posterite en distinguera tres nettement. C'est
+une petite ecole classique, ecrivant quelquefois en vers modernes, mais
+toute classique en son essence et en son esprit, et qui procede d'Andre
+Chenier, et qui le sait bien, car les plus grands admirateurs qu'ait eus
+Chenier en ce siecle sont dans ce groupe.
+
+Malgre cette ecole neo-hellenique et les talents distingues qu'on y
+compte; malgre, encore, le groupe des _Parnassiens_, petite ecole un peu
+indistincte, ou se sont rencontres des romantiques moins la sensibilite,
+et des neo-antiques moins l'intelligence profonde de l'antiquite, et qui
+procede un peu d'Andre Chenier par le soin curieux de la forme rare;
+malgre Hugo lui-meme, qui, avec sa prodigieuse souplesse d'execution,
+s'amuse quelquefois a se donner la sensation de l'antique a la maniere
+de Ronsard, et, parce qu'il a plus de gout que Ronsard, rencontre juste
+Andre Chenier; malgre un certain nombre, enfin, d'infiltrations de son
+esprit a travers la pensee de notre siecle, Chenier, en notre temps
+comme au sien, reste un peu un isole. Il est un phenomene curieux de
+deplacement. Classique dans un siecle qui croit l'etre et qui n'est que
+prosaique; classique et connu seulement a l'epoque romantique; admire
+par elle et recommande a notre generation par ceux a qui il ressemblait
+le moins, et un peu defigure et denature, au premier regard du moins,
+par ce patronage; il arrive a nous souvent mal compris, et plus souvent
+mal classe.--Sans compter qu'on a parfois, en songeant a lui, l'idee de
+ce qu'il voulait devenir, qui etait a peu pres le contraire de ce qu'il
+avait ete, et de ce que, dans l'oeuvre qu'il a ecrite, il reste.
+
+Le vrai moyen de le gouter tel qu'il est dans ce mince volume, que, dix
+ans plus tard, il eut peut-etre desavoue, c'est de le lire dans une
+bonne edition, comme celle du diligent Becq de Fouquieres, donnant en
+notes la clef de ses imitations et reminiscences. C'est alors comme
+notre bibliotheque grecque et latine qui s'anime, qui vit, qui prend une
+voix, et qui chante autour de nous. Tous les bruits clairs et doux des
+mers d'Ionie, des vallons de Sicile, des cotes de Baies viennent a
+nous, sous notre ciel gris, et nous donnent une fete de lumiere gaie et
+d'harmonies legeres:
+
+ Le toit s'egaie et rit de mille odeurs divines.
+
+Et cette sensation est exquise; mais encore c'est celle que nous
+donnerait un traducteur de genie. Et il voulait faire autre chose; et il
+l'aurait fait. Et ce ne sont la que ses etudes et exercices. Il faut les
+admirer et les cherir, mais non pas trop les imiter. Il ne faut pas trop
+imiter les annees d'apprentissage meme d'un grand poete, sinon comme
+exercice aussi, et annees d'apprentissage.
+
+
+
+FIN
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+ AVANT-PROPOS
+
+ PIERRE BAYLE
+
+ I.--Bayle novateur
+ II.--Bayle annonce le XVIIIe siecle sans en etre
+ III.--Le "Dictionnaire" lu de nos jours
+ IV.--Conclusion
+
+ FONTENELLE
+
+ I.--Ses idees litteraires et ses oeuvres litteraires
+ II.--Ses idees et ses ouvrages philosophiques
+ III.--Conclusion
+
+ LE SAGE
+
+ I.--Transition entre le XVIIe et le XVIIIe siecle au point de vue
+purement litteraire.
+ II.--Le "realisme" dans Le Sage
+ III.--L'art litteraire de Le Sage
+ IV.--Le Sage plus vulgaire
+ V.--Conclusion
+
+ MARIVAUX
+
+ I.--Marivaux philosophe
+ II.--Marivaux romancier
+ III.--Marivaux dramatiste
+ IV.--Conclusion
+
+ MONTESQUIEU
+
+ I.--Montesquieu jeune
+ II.--Montesquieu amateur de l'antiquite
+ III.--Son gout pour les recits de voyages
+ IV.--Idees generales de Montesquieu
+ V.--"L'Esprit des lois", livre de critique politique
+ VI.--Systeme politique qu'on peut tirer de "l'Esprit des lois"
+ VII.--Montesquieu moraliste politique
+ VIII.--Conclusion
+
+ VOLTAIRE
+
+ I.--L'homme
+ II.--"Son tour d'esprit
+ III.--Ses idees generales
+ IV.--Ses idees litteraires
+ V.--Son art litteraire
+ VI.--Son art dans les "genres secondaires"
+ VII.--Conclusion
+
+ DIDEROT.
+
+ I.-L'homme
+ II.--Sa philosophie
+ III.--Ses oeuvres litteraires
+ IV.--Diderot critique d'art
+ V.--L'ecrivain
+ VI.--Conclusion
+
+ JEAN-JACQUES ROUSSEAU
+
+ I.--Son caractere
+ II.--Le "Discours sur l'inegalite"
+ III.--La "Lettre sur les spectacles"
+ IV.--"L'Emile"
+ V.--La "Nouvelle Heloise"
+ VI.--Les "Confessions"
+ VII.--Idees philosophiques et religieuses de Rousseau
+ VIII.--Le "Contrat social"
+ IX.--Rousseau ecrivain
+ X.--Conclusion
+
+ BUFFON
+
+ I.--Son caractere
+ II.--Le savant
+ III.--Le moraliste
+ IV.--L'ecrivain--Ses theories litteraires
+ V.--Conclusion
+
+ MIRABEAU
+
+ I.--Caractere--Tour d'esprit--Etudes
+ II.--Le systeme politique de Mirabeau
+ III.--L'orateur
+ IV.--Conclusion
+
+ ANDRE CHENIER
+
+ I.--L'Hellene
+ II.--Le Francais du XVIIIe siecle
+ III.--Le poete philosophe
+ IV.--Oeuvres en prose
+ V.--L'ecrivain
+ VI.--Le versificateur
+ VII.--Conclusion.
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIERES
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Etudes Litteraires - XVIIIe siecle.
+by Emile Faguet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES LITTERAIRES ***
+
+***** This file should be named 12749.txt or 12749.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/2/7/4/12749/
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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